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Full text of "Le Général Boulanger"

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CHARLES CHINCHOL LE 



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GENERAL BOULANGER 



DEUXIEME EDITION 




PARIS 

K U V E L LE L I \\ li A I R I E PARISIENNE 

ALBERT SAVINE, ÉDITEUR 

12, RUE DÏÏS PYRAMIDES, 12 



Tous droits iéserv<»s 



LE 



r r 



GENERAL BOULANGER 



DU MÊME AUTEUR 



HISTOIRE. PHILOSOPHIE 

Les Survivants de la Commune, épuisé.^ 
Femmes et Rois, 3- édition. 
Les Pensées de tout le monde, épuisé. 
Les Phrases courtes, épuisé. 

Les Mémoires de Paris, avec une préface cFEmile Zola (vient 
de paraître). 

ROMANS 

La Ceinture de Clotilde, 3" édition. 
Les Jours d'absinthe, 17" édition. 
Le vieux Général. 3- édition. 
La grande Prêtresse, Q" édition, 
Paula (vient de paraître). 

THÉÂTRE 

L'oncle Margottin. 
Le Mari de Jeanne. 
Le Voyage rose. 
La Corde de Pendu. 

ETC. 



ÉVREUX, IMPRIMKRIE DE CHARLES H E R 1 S S E V 



LE 



r ^ 



GENERAL BOULANGER 



CHARLES CHINCHOLLE 




PAÏIIS 

NOUVELLE LIBRAIRIE PARISIENNE 

ALBERT SAVINE, ÉDITEUR 

12, Rue des Pyramides, 12 
1889 



StacK 
Annex 

5 
02.4 



ÀVÀNT-PROPOS 



Mes nombreuses interviews avec le général Bou- 
langer ont eu, à tort ou à raison, un tel retentis- 
sement, elles m'ont valu tant d'ironies, d'injures 
et de compliments que l'idée m'est venue de les 
réunir en un volume. 

Je les ferai précéder des premiers articles que 
3'ai eu à publier sur lui, en me contentant de les 
relier par quelques détails complémentaires. 

Ou jugera mieux ainsi de tout le chemin que 
peut parcourir un homme en moins de trois années 
quand les cœurs ont foi en lui. 

On jugera mieux de la suite logique des évé- 
nements et de la sincérité avec laquelle je les a 
racontés, commençant par m'étonner, résistant 
longtemps — moi, conservateur endurci, — au 
républicain, p.iis me mettanl àTaimer, partageant, 
- — malgré un reste de scepticisme qui, en de cer- 
taines heures, se manifeste en core, — l'engouement 
populai re. 



.0'*^**''0 



AVANT-PROPOS 



Ce n'est pas seulement une partie de Thistoire 
du général Boulanger que je vais raconter ici, ce 
n'est pas seulement ma propre histoire, c'est celle 
des électeurs qu'il a conquis peu à peu, celle de la 
brave femme du peuple et de la grande dame qui se 
sont, soit par instinct, soit après discussion, attelées 
à son char. 

De tous les chapitres de ce volume, il en est un 
que je recommande tout particulièrement, c'est 
celui 011 il est rendu compte du premier déjeuner 
que j'ai eu l'honneur de faire avec le général chez 
Henri Rochefort. 

Le langage qu'il y a tenu est peut-être celui où 
il a le mieux fixé sa pensée. 

J'ai, depuis ce repas, interviewé bien des fois le 
général Boulanger. Jamais il ne m'a plus large- 
ment ouvert 5on cerveau. 

Quand je me mets à interroger l'avenir, à me 
demander ce que sera le général Boulanger, je me 
réponds : 

— Il sera ce qu'il voulait être, le ieudi, 12 avril 
1888, entre midi et deux heures. 

G. G. 



LE 



GÉNÉRAL BOULANGER 



Ayant eu l'agréable mandat de voir de près, aux 
grandes heures, et le ministre de la guerre, et le comman- 
dant de corps, et le soldat déchu, et l'élu de un, de trois 
départements, puis enfin de Paris, j'ai peut-être le droit 
de me croire à même de tracer le portrait moral du 
général Boulanger. 

Je ne garantirai point toutefois la ressemblance; mais 
le plus qu'on puisse exiger est que ma plume dise bien 
ce que je veux dire. 

Le général Boulanger avait-il jamais rêvé la situation 
qui semble l'attendre ou même celle qu'il a? Il est 
certain que non. Soldat, il espérait demeurer soldat. 
Tout au plus s'efforoait-il d'être la première épée de 
France. Si l'amour est le devoir des femmes, l'ambition 
est. comme disait Longfellow, la vertu des hommes. 

Quoi qu'il en soit, les événements ont trouvé le général 
prêt à tout. Je ne l'ai jamais vu ni humilié, ni attristé, 



LE GENERAL BOULANGER 



Il n'y a guère qu'un sentiment, une sensation plutôt, 
qu'il ne dissimule pas : la joie. Comprenez-moi bien. Il 
ne se flatte pas d'être l'iiomme du jour. Il est heureux 
de l'être. Quand la majorité des bulletins se portent 
sur son nom ; quand, dans ses voyages, les voix l'ac- 
clament, les mains cherchent la sienne, il a sur le 
visage comme le sourire des amants satisfaits. 

On lui dit qu'il est l'espoir de la France. Il le croit et 
s'en montre ravi. 

Ministre de la guerre, il n'eût rien fait pour occuper 
la première magistrature. Soldat renvoyé au labour, il 
fera tout pour que la moisson soit belle, résolu non à 
l'accaparer, mais à la partager entre ses amis et même 
ses ennemis, sans regarder. 

On lui reproche de promettre trop. Il s'efforcera cer- 
tainement de tenir plus que les autres ; il est abso- 
lument sincère quand il s'engage à protéger tout et 
tous. 

La foi qu'on a en lui l'a peu à peu grisé, conquis. On 
l'appelle le sauveur. Il essaiera de sauver, môme la 
morue. 

Vous connaissez bien ces joyeux fils de famille qui, 
ayant devant eux de nombreux héritages, n'ont pas à 
compter avec leur patrimoine, ont toujours, dans leur 
certitude de vivre, la main et le cœur ouverts, ne peu- 
vent pas supporter qu'il y ait du malheur autour d'eux, 
aiment les fêtes, surtout celles où. il y a des femmes, 
ne se plaisent qu'en compagnie, font des calembours et 



LE GENERAL BOL'LANGER 



le coup de poing à l'occasion. Eh bien, voilà non pas le 
général Boulanger, mais Georges Boulanger. Oui, le 
voilà, quand il ne travaille pas. Car notre gai viveur 
est un travailleur aussi. 

Ayant besoin de peu de sommeil et ne sachant pas 
rester inactif, il travaille, et même beaucoup, mais plus 
peut-être par habitude que par goût. 

Il m'est arrivé de le voir, le lendemain d'une soirée, 
tout habillé et déjà à son bureau à sept heures du matin. 
Alors il n'est plus Georges, il est bien le général. Il 
prépare son rôle. Il l'eût souvent mieux joué, sans sa 
trop grande facilité à écouter certains conseils. A-t-il 
les qualités du chef d État? Y a-t-il en lui du Gromwel 
ou du Richelieu ? Gomme le premier, il est très auto- 
ritaire et a en même temps le plus grand amour de la 
liberté. Gomme le second, il saisit vite et exécute mû- 
rement ; mais sa présence d'esprit est plus voulue 
que naturelle; son habileté s'est quelquefois trouvée 
gênée par le désir de faire des concessions. Il faut 
dire aussi qu'à côté des muscles très fermes, il y a des 
nerfs très sensibles. Au dedans de cet homme, vibre une 
femme. 

Pour me résumer, j'affirme que, s'il a eu au plus haut 
degré l'ambition militaire, le général Boulanger n'a, à 
cette heure même, aucune ambition politique, dans le 
sens égoïste du mot. Et pourtant, nous pouvons déjà 
le considérer comme un prétendant. 

Je crois qu'il ne voudrait recommencer, ni Louis XI, 



LE GENERAL BOLXANGER 



ni Napoléon V. Au fond, il serait peut-être enchanté 
d'être Henri ÏV. 

Si je le juge trop favorablement, la faute en est à 
cette femme, très sympathique, qu'il y a en lui et que je 
TOUS livre comme une coquette très soucieuse de plaire. 



PREMIERE PARTIE 



1886 



LE PREMIER BEAU JOUR 



La célébrité naissante du général Boulanger, ministre 
de la guerre depuis le 8 janvier, son début sur la plate- 
forme de Longchamps, le défilé des troupes rapatriées 
du Tonkin, la fraîcheur du temps, tout contribuait à 
faire de la Revue le clou de la fête du 14 juillet 1886. 

Aussi serait-il impossible de dénombrer la foule qui 
était, ce jour-là, entassée entre la Seine et la route de 
Sèvres. 

Pour la première fois, la revue devait être passée, 
non à deux heures, à cause du soleil, mais à quatre. 

Est-ce ma faute si ce livre s'ouvre sur une attention 
du général Boulanger pour les troupes ? 

Dès midi, il y avait des curieux autour de l'enceinte. 
A deux heures, les tribunes étaient aux trois quarts 
pleines. 

Celle des deux Chambres a donné bien du mal aux 
huissiers qui la gardaient. Ils avaient l'ordre d'y laisser 
monter les sénateurs et députés qui se présenteraient, 
accompagnés de leur famille. Or, certains de ces repré- 
sentants y amenaient jusqu'à huit personnes. Dans ces 
conditions, elle ne pouvait tarder à être comble. A trois 



LE GENERAL BOULANGER 



heures, des députés, escortés d'une armée de parents, 
tentèrent, sans succès, de l'envahir. Il n'y avait même plus 
place sur une marche d'escalier ! 

Ainsi d'ailleurs des autres tribunes. Toutes débor- 
daient. Faut-il blâmer le service d'ordre? La vérité est 
que certainement des intrigants avaient accaparé des 
places qui ne leur étaient point destinées. On a pu voir, 
par exemple, le général de Négrier chercher vainement 
un siège. De même M. Jules Claretie n'a pas trouvé une 
place disponible dans la tribune oîi l'envoyaient ses 
caries. Il était même assez piquant de voir un homme 
qui venait de placer gratuitement deux mille personnes 
dans son théâtre, manquer d'un coin dans les tribunes. 

A trois heures et quart, approchent les premières 
troupes. Ce sont précisément les troupes tonkinoises 
qui vont s'installer à droite du champ de courses. Elles 
recueillent en passant les premiers applaudissements. 

Un quart d'heure après, d'autres bravos saluent les 
Saint-Gyriens. Leur défilé finit même par faire bien 
rire. 

— On leur sent de l'argent dans les poches, dit une 
voix derrière moi. 

Il y a, en eff'et, deux pâtissiers tout chargés qui les 
suivent en boitant. 

Et on continue à envahir les tribunes. 11 y aura bien- 
tôt deux personnes par place. Ceux qui occupent les 
premiers rangs sur les terrasses montent sur les chaises. 
On leur crie de descendre. Oreille de bois. Alors on leur 
jette des cailloux. Ils ouvrent leur parapluie. On les in- 
jurie. On leur donne des coups de canne. Par moments, 
on se croirait dans une réunion d'anarchistes. 

Pendant ce temps, les députés sans place jettent non 



1886. — LE PREMIER BEAU JOUR 



pas des cailloux, mais des regards fulgurants à iM""*^^ Do- 
ria et Helmont, qui sont assises au milieu de l'estrade 
officielle ! 

Tombe alors une averse invraisemblable, qui sera, 
heureusement, la seule de la journée. On se rit d'une 
dame qui a eu le courage de venir tout en blanc. 

Du carrefour de Longchamps débouchent des voitures 
précédées de dragons. Elles amènent le corps diploma- 
tique, les ministres. 

Soudain le canon tonne. Il annonce l'arrivée de 
M. Grévy qui vient descendre devant la tribune prési- 
dentielle, où M. Mollard, l'introducteur des aml)assa- 
deurs, est arrivé le premier. 

Le Président est accompagné de M. de Freycinet, du 
général Pittié et du colonel de Lichlenstein. Il a le grand 
cordon de la Légion crhonneur. Il gagne son fauteuil. 
La revue va commencer. 

Toutes les lorgnettes se braquent comme d'elles- 
mêmes. Elles sont fixées sur le nouveau ministre de la 
guerre, sur le brillant officier que M. de Freycinet a fait 
entrer, le 7 janvier, dans son cabinet, sur le général 
Boulanger, qui a l'air d'étrenner un uniforme tout 
neuf. Il monte un cheval noir superbe, un pur sang 
qui piaffe, mais qu'il sait maîtriser. Tout le monde ré- 
pète encore que le général Boulanger est un très brillant 
cavalier. 

Les hommes sont aux points qui leur ont été assignés 
et que l'on reconnaît presque mathématiquement sur 
les jolies petites cartes coloriées que le ministre de la 
guerre a données à ses invités. 



10 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

Ayant à ses côtés les généraux Saussier et Roussel, 
et suivi de son élal-major et de quelques attachés mili- 
taires étrangers, le général Boulanger va, au grand 
trot, passer devant le front des troupes. Puis il vient se 
placer, mais pour une minute seulement, en face de la tri- 
bune présidentielle. Alors ont lieu des scènes assez 
touchantes. 

On voit, de-ci de-là, des officiers supérieurs descendre 
de cheval, s'avancer vers des groupes au-dessus des- 
quels flotte le drapeau tricolore et donner l'accolade 
aux nouveaux décorés. 

Pendant ce temps, le général Boulanger caracole le 
long des tribunes, allant d'un corps à l'autre. Sa barbe 
est très belle. Est-ce par reconnaissance pour la nature 
u'il a permis aux soldats de porter la leur. 

Enfin, il se tient au repos devant le Président du la 
République. Le défilé va commencer. 

Voici d'abord les détachements des troupes rapatriées 
du Tonkin. 

En tête est le colonel Dominé, le défenseur de Thuyen- 
Quan. 

Des applaudissements unanimes éclatent. Vraiment, 
alors, il y a eu des larmes dans les yeux. On se disait 
qu'il fallait payer, et d'un coup, au vaillant officier, les 
souff'rances endurées sur la terre de Jules Ferry. 

Devant cette ovation, le colonel Dominé a l'air pres- 
que gêné. Il ne fait pas un mouvement. Il ne lèvera son 
épée, pour le salut, que devant la tribune présiden- 
tielle. 

Passent les quatre détachements d'artillerie tonki- 
noise. On applaudit de nouveau. On applaudira jusqu'à 
ce que le dernier pehjton rapatrié ait passé. 



1886. — LE PREMIER BEAU JOUR 11 

On se montre le capitaine Marochelti qui revient 
d'Hanoï et qui commande le détachement de cavalerie 
d'Afrique. 

Tous ces soldats ont bien l'air d'être prêts à recom- 
mencer. 

Leur défilé à travers les longues avenues du bois ne 
sera de même, du commencement à la fin, qu'une lon- 
gue et enthousiaste ovation. 

Je ne donnerai point le détail de la revue, qui serait 
fastidieux. 

J'ai seulement le devoir de signaler, parmi les officiers 
les plus remarqués, le général Tramond, le général Bo- 
quet, le colonel Guerrier, qui était au Tonkin du temps 
du général Millot, le général Voisin, le générai Sée, le 
doyen des généraux de l'armée de Paris, qui est un su- 
perbe cavalier, le colonel Aluzac, etc., etc. Parmi les 
corps : Saint-Cyr, la gendarmerie qui défile à la « papa », 
le "20^ bataillon de chasseurs, l'infanterie, surtout l'in- 
fanterie de marine. 

Un moment d'émotion. C'est un des médecins du 
131*^ de ligne qui tombe de cheval. 

Avec ce régiment passe sa cantinière, M'"^ Yialard, la 
seule qui ait défilé. 

Les autres sont restées aux ambulances ou aux 
cantines. 

Voici la raison, bien légitime, de cette exception. 

M"^^ Vialard a reçu, quelques minutes auparavant, 
la médaille militaire, vaillamment gagnée par trente 
années de services. 

Après le défilé de l'infanterie, un entr'acte assez long, 
qu'il faut également expliquer, à ceux qui, autour de 
moi, en demandaient la cause. 



a LE GÉNÉRAL BOUL.VNGER 

L'artillerie et la cavalerie devant défiler au trot, il 
est nécessaire de laisser le temps à l'infanterie d'éva- 
cuer les routes de dégagement. 

Notre admirable artillerie a un succès inouï. On 
acclame le briUciL On salue la force. 

Quant à la brigade de chasseurs, elle rivalise de légè- 
reté avec les spahis. Leurs chevaux piafTenl, dansent, 
sont pleins d'ardeur. 

Viennent enfin les cuirassiers qui bénéficieront long- 
temps encore du souvenir des vaillants cuirassiers de 
Reischoffen. Malgré l'heure avancée, tout le monde est 
resté jusqu'à la fin pour les applaudir. A droite, le 
terrain est vide de soldats. Il va être maintenant envahi 
par la foule débordante. De la cohue qui nait, j'aime 
autant we point parler. 

Mais les derniers soldat-s sont en train de passer entre 
le Président et le ministre de la guerre. 

Ils s'éloignent. 

Les généraux Boulanger et Saussier viennent attendre 
le Président de la République derrière les tribunes. 
Celui-ci en descend et monte en voiture avec M. de 
Freycinet et le général Pittié. 

Le ministre de la guerre le salue, non sans solen- 
nité, et se place à droite de la voiture. Le général Saus- 
sier se range à gauche et le cortège se met en marche. 

Une voix : Vive la République! 

Deux voix : Vive Grévy 1 

Le Président salue. Il garde même son chapeau à la 
main I 

Cent voix : Vive Boulangé.. . é. .. er !.. 

Le Président continue à saluer, mais M. de Freycinet 
est tout blême. Et. tout le long du trajet, il en a été ainsi. 



1886. — LE PREMIER BEAU JOUR 13 

Durant la revue, c'était surtout Je général Boulanger 
qu'on regardait. De Longcharaps à l'Elysée, il n'y a 
guère que lui qu'on a acclamé. J'écrivais le lendemain: 

Je me permets de croire que le ministi'e de la guerre a 
accumulé hier un joli nombre de haines contre lui. Il se 
pourrait quil ne passât point la revue de lan prochain. 
Il ne faut décidément pas trop chauffer le four. 

C'est vraiment ce jour-là, le 14 juillet 1886, que les 
sceptiqueSjles curieux de la vie ont commencé à se dire : 

— Il y a, sur ce cheval noir, un homme qui ira loin. 

Aussi la revue suivante n'a-t-elle pas été passée par 
lui. 



II 

LE GÉNÉRAL, JUGÉ PAR LES SIENS 



Et, deux jours après ce premier triomphe, autre apo- 
théose. 

Inauguration solennelle du cercle militaire. 

Place de l'Opéra, plus de deux mille personnes 
criant : Yive Boulanger ! 

Dans les différentes salles du cercle tous nos généraux 
lui faisant fête : Saussier, Thomas, Négrier, Golonieu, 
Lallemand, Gastanier, Voisin, Sée, Etienne, Thévenin, 
Saint-Marc, Henrion-Berlhier, etc. 

Dans tous les journaux républicains, Paris compris, 
on ne parlait — et on ne peut plus favorablement — 
que du général Boulanger. 

Au train que prenait le ministre de la guerre, il était 
à croire que certains de ceux qui, au dél)ut, avaient 
été les instruments de sa fortune, se reprochaient déjà 
d'avoir poussé son char. 

Il ne devait pas être bien gai pour eux de voir la 
caricature les transformer, comme elle venait de le 
faire, en sous-diacres portant sur leurs épaules l'image 
de leur idole. 

Eh bien! mais, si j'allais causer avec eux du héros 



1886. — LE GÉNÉRAL JUGÉ PAR LES SIENS 15 

de la dernière revue? 11 est clair qu'ils diront ce qu'ils 
voudront. Leur parole néanmoins aura l'importance 
qu'aurait une déclaration signée par eux. 

C'est dans l'intention de recueillir cette parole que je 
me rendis d'abord chez M. Clemenceau, dans'la matinée 
du 25 juillet 1886. 

Celui qu'on appelait, en ce temps-là, le vrai Président 
de la République venait de partir à cheval pour le Bois. 
N'importe. Il en reviendrait. 

Le soir, en effet, il voulut bien me recevoir. 

— Ne riez pas trop de ce que je viens vous demander, 
lui dis-je brusquement. Boulanger ne vous inspire nulle 
méfiance? 

— Ah! fît-il en se tordant, vous avez eu raison di 
me prévenir. Ecoutez, Boulanger m'inspire une telle 
peur que je file à l'étranger. Vous avez remarqué en 
bas une voiture chargée de valises. Je quitte la France. 

— Vous allez faire votre soumission au comte de 
Paris ? 

— Non, à l'impératrice Eugénie. Je vais à Garlsbad 
où elle se trouve en ce moment. Je ne vous dissimule 
pas que je rirai encore en route de votre question. 

Puis, quand la conversation fut devenue plus sérieuse : 

— Ce sont, dit-il, les journaux réactionnaires qui ont 
mal jugé Boulanger. Rien n'a été si ridicule que de lui 
prêter l'idée d'un coup d'Etat. Il fait et ne fera jamais 
que son devoir de ministre républicain. Je vous en prie, 
ne me prêtez pas un mot de plus. 

Et tout le monde peut constater dans le Figaro du 
26 juillet 1886 que je n'ai pas dit un mot de plus. 
M. Clemenceau, qui n'a pas le temps d'aller à pied. 



46 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

n'avait même pas vu la caricature oi^i il était en tête de 
ceux qui portaient Boulanger en triomphe. 
Il a dû la voir depuis... 

Je me rendis chez Rochefort. 

— Monsieur a du monde en ce moment, me dit son 
domestique. Si vous voulez regarder ses tableaux en 
attendant qu'on sorte?... Monsieur n'est guère reli- 
gieux. N'empêche qu'il a son Dieu aujourd'hui. Tenez, 
regardez ce joli Pi ud'hon qu'il a découvert. Ça ne lui 
a coûté que sept cents francs et le premier venu lui en 
offrirait plus de trois mille. 

Et comme j'admire le petit Prud'hon, Rochefort entre, 
radieux. Dalou vient de lui faire don d'un Lafayette 
exquis. 

11 voudrait ne parler que de ses ol)jets d'art et, moi, 
je suis tout au sujet qui m'amène. 

— Boulanger I s'écrie-l-il dans son langage boule- 
vardier. Mais pourquoi diable voudriez-vous que j'eusse 
peur de lui ? Nous ne l'avons soutenu que parce qu'après 
Thibaudin, il est le premier ministre de la guerre, vrai- 
ment républicain, que nous ayons eu. Si on le renver- 
sait, on nous donnerait encore quelque vieille baderne 
comme... Nous tenons donc à le garder. Nous avons 
pleine foi en lui. Ses adversaires répètent tout le temps 
qu'il fera un coup d'Etat. Ce ne sera pas au profit des 
orléanistes, puisqu'il est sincèrement républicain. Sera- 
ce au sien? A quoi pourrait-il lui servir d'être grand 
connétable? D'abord, si les simples soldats l'adorent, il 
est loin d'avoir pour lui les officiers. Vous avez vu que 
le conseil supérieur lui a refusé les fortificali jns. On 
le compare quelquefois à Bonaparte. C'est idiot. D'abord, 



1886. — LE GÉNÉRAL JUGÉ PAR LES SIENS 17 

Napoléon venait à un moment on l'on tremblait encore au 
souvenir de 93. Boulanger, au contraire, est arrivé juste à 
l'heure où la République commençait à sortir des langes 
réactionnaires. Napoléon n'avait qu'à reculer. Boulanger 
n'a qu'à avancer. Il le sait et je suis sur qu'il le fera. Je 
suis sûr de lui autant qu'on peut l'être d'un homme. On 
trouvequ'il se montre trop. Il seraitplusjuste de dire qu'on 
le regarde trop. J'ai eu, moi aussi, mes heures de popu- 
larité. Il eût été bien bète de raconter que je recherchais 
les acclamations. J'essayais de me sauver par les petites 
rues, mais il n'y a jamais moyen d'échapper à Tengoue- 
ment de la foule. Rassurez-vous donc quant à Boulan- 
ger. J'avoue que personnellement je n'ai nulle crainte. 
Bien au contraire même. Aussi serai-je avec lui tant qu'il 
ira de l'avant. 

J'aurais voulu savoir ce que M. Michelin pensait alors 
du ministre de la guerre. Le député de la Seine était 
à la campagne. 

Chemin faisant, j'appris qu'il n'y avait qu'un seul ré- 
publicain qui redoutât Boulanger. Il est vrai que celui-là 
s'appelait Labuze. 

Et le soir, j'étais dans un petit café où se rencoiitrent 
les anarchistes. 

Je résume ainsi leur appréciation : 

— Nous sommes pour Boulanger parce qu'il est contre 
vous. La réclame qu'on lui fait ne laisse pas que de 
nous gêner. Nous n'aimons guère, en effet, les person- 
nalités ; mais, en attendant, il soigne le populo. 11 gâte 
le pioupiou. A cet égard, il nous plaît. Le jour où il se 
tournerait contre nous, il trouverait à qui parler. 



18 LE GÉNÉRAL BOULANGER 



Bref, toutes les fractions du parti républicain ne ju- 
raient en ce temps-là que par le général Boulanger. 

En revanche, tous les réactionnaires, moi compris, 
étaient contre lui. 



m 

UNE BIOGRAPHIE A TAPAGE 



C'est alors que parut, sous ce titre : Le général Bou- 
langer, ministre de la guei^re, une brochure tellement 
enthousiaste; que de nombreux journaux, les uns ultra- 
conservateurs, les autres satiriques, ne manquèrent pas 
d'en attribuer la publication au général lui-même. 

La chose était d'autant plus facile que cette brochure 
n'était point signée. 

Il y eut un vrai scandale qui grossit d'heure en heure. 

V Intransigeant dut même venir, le 16 août, au se- 
coure de son ami le ministre de la guerre. 

II le défendit de la façon la plus originale : « La bro- 
chure incriminée étant, dit-il, un panégyrique sans 
mesure, ne peut être que l'œuvre d'un ennemi. > 

Une question restait pendante : Quel était l'auteur de 
cette brochure? Dans l'espérance de le connaître, je me 
rendis le soir même, chez l'éditeur, M. Glavel, que je 
trouvai en train de rédiger une circulaire pour les dépar- 
tements. Il ne lui suffisait pas d'avoir vendu cent mille 
exemplaires sur les boulevards, il voulait en inonder la 
banlieue et la province. A cela, rien à dire, il est tout 
naturel qu'un commerçant fasse œuvre de commerce. 



20 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

M. Glavel, ayant élé longtemps l'imprimeur de la 
Société des gens de Lettres, est un peu mon ami. Trois 
jours auparavant, il m'eût bien volontiers nommé 
Tauteur du panégyrique, mais il parait que celui-ci, 
accusé par les uns d'avoir travaillé avec l'approbation 
du ministre, par les autres de l'avoir écrasé sous le 
pavé de l'ours, ne savait plus à quel saint se vouer. Il 
avait supplié son éditeur de ne pas révéler son nom et 
n'osait plus paraître à l'imprimerie. 

— a Quelques jours après la revue, me dit M. Glavel, 
il est venu me proposer de publier cette brochure. Les 
premiers frais d'édition étaient de huit cents francs, 
mais j'ai vu là une affaire. J'ai discuté avec lui la 
question des gravures. Ainsi, j'ai veillé à ce que le 
général, récemment promu grand'croix, eût sur la poi- 
trine la plaque qui n'est sur aucun autre portrait. J'ai 
poussé le tirage. J'ai offert la mise en vente à un ven- 
deur important delà rue du Croissant qui, — ne croyant 
peut-être pas au succès, — m'a proposé des conditions 
inacceptables. 

« J'ai aussitôt envoyé un homme raccoler des crieurs 
sur les boulevards. Pendant ce temps on tirait. xMais 
l'auteur ne voulait point que le ministre de la guerre 
apprît seulement par les crieurs l'existence de sa bro- 
chure. Parmi les premiers exemplaires sortis, j'ai 
choisi les cinq plus beaux que nous avons aussitôt mis 
sous enveloppe et envoyés au général Boulanger. 

* Ce point est important à retenir. Il faut bien croire 
que la brochure n'a pas été tout d'abord désagréable 
au général, puisqu'il n'a pas protesté. Qui ne dit rien 
consent. Il se peut aussi que le ministre de la guerre, 



1886. — UNE BIOGRAPHIE A TAPAGE :21 

en sa qualité d'homme supérieur, se soit parfaitement 
rendu compte du tapage que soulèverait cette brochure 
exaltée. 

« Lefameijx mot de Figaro a dû lui venir tout naturel- 
lement sur les lèvres : « Il n'y a que les petits hommes 
qui redoutent les petits écrits ! » Le général a donc 
laissé faire. On a tiré. Dès le premier jour, les crieurs 
ont bien vendu. Avant de courir les rues, il leur fallait 
longtemps faire queue dans la cité d'Hauteville, au fond 
de laquelle se livrait le canard. » 

— Mais au moins, ai-je demandé à M. Glavel, l'auteur 
de cette brochure est-il un journaliste? 

— Non. 

— Un homme de lettres ? 

— Non. 

— Un soldat ? 

— Non. 

Ce n'est davantage ni un commerçant, ni un employé, 
ni un faiseur habituel de canards... 

En tout cas, c'est un malin qui, avec huit petites 
pages, a trouvé le moyen de gagner en peu de jours 
quelques jolis billets bleus. 

Et, trois heures après, c'était moi-même qui don- 
nais communication à M. Glavel de la note suivante, 
parue dans les journaux du soir : 

« On sait que l'on crie depuis quelques jours, sur les 
boulevards, des brochures retraçant la vie du général 
Boulanger. 

« Le ministre de la guerre, qui est complètement 
étrange?' à ces sortes de publications, vient d'envoyé?'' 
une sommation par huissier à l'éditeur do ces brochures 
pour interdire leur mise en vente. 



22 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

* Il a, de plus, prié le préfet de police de faire saisir 
toutes celles qui sont en circulation. » 

En attendant la notification, M. Glavel continua fort 
tranquillement à procéder à l'expédition de nouveaux 
milliers d'exemplaires. Les vendeurs, avec plus d'achar- 
nement que jamais, lui demandaient des brochures. 

Depuis huit jours, tout crieur ayant dix sous à soi 
venait acheter dix exemplaires qui, quelques minutes 
après, lui mettaient vingt sous dans la poche. 

Jusqu'à sept heures, on brailla impunément sur 
les boulevards : « Achetez la biographie du général 
Boulanger. » 

Mais, à partir de ce moment, on vit des agents arra- 
cher les brochures des mains des vendeurs. Quelques-uns 
de ceux-ci résistant, il en résulta même des bagarres. 

C'était M. le préfet de police qui commençait à 
obtempérer à la prière de M. le ministre de la guerre. 

Pendant ce temps, l'imprimeur-éditeur de la brochure 
recevait une sommation dont voici la partie principale : 

« Le général Boulanger fait défense à M. Clavel de 
mettre en vente et d'imprimer une brochure ayant pour 
titre : < Le général Boulanger » et portant sur sa cou- 
verture, d'un côté, le requérant à cheval, de l'autre «le 
« défilé des troupes du Tonkin devant le général Bou- 
c langer », ladite brochure publiée sans autorisation 
aucune et sans l'assentiment du requérant. » 

M. Glavel a cru devoir tout d'abord, par pure conve- 
nance, obéir à cette sommation. 

Malgré les nombreuses commandes, il a donc fait 
provisoirement suspendre le tirage. 



J886. — CNE BIOGRAPHIE A TAPAGE 23 

Toulefois, quelques miaules après, certains camelots 
criaient encore la brochure sur le boulevard Mont- 
martre. 

Ceux-ci n'avaient reçu aucun averli>sement. L'édi- 
teur les avait néanmoins prévenus qu'ils achetaient les 
brochures à leurs risques et périls, et qu'en cas de sai- 
sie, il ne les rembourserait pas. 

A la même heure, le commissariat de la rue du 
Faubourg Montmartre, qui a la surveillance du trot- 
tuir de droite, sur les grands boulevards, n'avait encore 
reçu aucune instruction. 

Et pourtant une heure suffit à la Préfecture de police 
pour transmettre ses ordres à tous les bureaux. 

La vérité est que le fait de crier une brochure n'avait 
alors rien de délictueux et qu'il n'y avait aucun texte de 
loi à invoquer pour saisir l'opuscule en question. 

— Il ne peut y avoir saisie, m'a affirmé un magistrat, 
que s'il y a : « Outrage à la morale publique. Insultes 
graves au gouvernement et aux pouvoirs publics. Exci- 
tations à la guerre civile. » 

L'affaire d'ailleurs en resta là. M. Glavel fit d'autres 
brochures boulangistes, qui, sans avoir le succès de la 
première, se vendirent bien. Ce fut dans tout Paris le 
signal d'un débordement de canards qui n'ont pas peu 
contribué à la popularité du général. Je me contenterai 
-de citer : 

Lettre d'un boulanger à son ancien général ; 

Le boulangiste ; 

Le général Revanche; 

L'Etendard français^ etc. 



IV 
SI VIS PACEM, PARA BELLUM 



Les semaines s'écoulèrenl. 

Le 31 août, le général Boulanger assistait au banquet 
du centenaire de M. Chevreul et portait un toast c au 
vaillant patriote qui protestait siénergiquemenl, quinze 
ans auparavant, contre le bombardement de la ville de 
Paris et de ses richesses scientifiques ». 

Le 17 septembre, après avoir assisté aux grandes ma- 
nœuvres, il prononçait à Libourne un discours qu'on 
trouva «extrêmement belliqueux ». 

Le 5 novembre, il inaugurait à laBoissière, prèsRam- 
bouillet, l'orphelinat militaire, fondé par le pauvre 
commandant Hériot. 

Enfin, le 14 novembre, je suis appelé à le voir dans 
l'arène. 

Oui, dans l'arène, et dans celle de l'Hippodrome en- 
core. Mais beau, superbe, sous son grand uniforme,, 
avec toutes ses décorations et ses grands cordons. 

Et salué, applaudi, acclamé I Comme Louis Napoléon. .. 
en 51. 

Une attraction de haut goût était réservée, ce jour-là,. 



1886. — SI VIS PACEM, PARA BELLUM 25 

aux dix mille personnes qui emplissaient, à l'occasion 
du quatrième grand concours de gymnastique, la vaste 
enceinte de l'Hippodrome. Le ministre de la guerre avait 
promis de présider la fête et de la clore par un dis- 
cours... sur lequel on savait qu'il comptait. 

Le programme disait : A 1 h. oo, arrivée du ministre. 
A la minute précise, il apparaissait à la tribune d'hon- 
neur. 

M. Ziégler, Alsacien, président-fondateur de l'associa- 
tion des gymnastes alsaaiens, est à sa gauche; M. Dérou- 
lède à sa droite. 

Les gymnastes font leur entrée. Une colonne de 
porte-drapeaux les précède. Au milieu de ceux-ci, on en 
remarque cinq qui sont cravatés de deuil. Ce sont les 
drapeaux des Sociétés d'Alsace et de Lorraine. 

Après le défilé, M. Alexandre Bican, président effectif, 
s'approche de la tribune et salue le général Boulanger : 

€ Monsieur le ministre, 

« C'est la première fois que, malgré nos demandes, 
nos sollicitations, nous avons l'insigne honneur de pos- 
séder à une solennité de l'Association de la Seine un re- 
présentant du gouvernement... » 

Après avoir remercié chaleureusement le général Bou- 
langer, il rend compte des efforts et des progrès des 
gymnastes et se plaint delà parcimonie du conseil muni- 
cipal qui leur marchande des subventions. 

Il conclut ainsi : 

« Ce sont les unités dangereuses qui font aujourd'hui 
la vraie force d'une nation. C'est dans les sociétés de 



26 l.E OÉNKHAL ROLLVNGKR 

gymnastique, — où non? professons au plus haut degré 
le respect et l'amour de l'armée — que nous préparons 
et que sont appelées à se recruter ces unités dangereuses. 
< Toutefois, elles ne contribueront jamais qu'au relè- 
vement de la patrie, qu'à la grandeur de la France. » 

C'est bon à savoir. 

Le général Boulanger tend la main à M. Bican, 
le félicite, le remercie, puis s'assied sur son fauteuil. 

Il a autour de lui le général Jeanningros. M. de Dou- 
villÊ-Maillefeu.les commandants Courtin et Plet, MM. Me- 
sureur, président du conseil municipal, Muzet, direc- 
teur de l'exposition actuelle. Farcy, député, Edmond 
D()llfus, M'"*' Hesse, une protectrice fervente des Sociétés 
de gymnastique, etc. 

Les exercices commencent. Il faut reconnaître que ces 
jeunes gens sont très forts. Beaucoup d'entre eux pour- 
raient rester à l'Hippodrome. Ils forment même des 
pyramides étonnantes, qu'on n'y a jamais vues. 

Mais voici le beau des beaux : 

Pendant que la Aalîonale fait du trapèze, que la 
Sa'rnt-Mandcenne s'attache aux cordes lisses, que la 
Gallia se livre à la voltige, que la Hétiovatrice monte à 
l'assaut des appareils, etc., etc., le général Boulanger 
est tellement enthousiasmé qu'il s'arrache à son fauteuil 
de président. Il descend dans l'arène et, comme jadis 
Bonaparte dans les camps, va regarder la Vedette, 
admirer YEtoile, complimenter VFspérance, serrer les 
mains de l'Ardente, rire avec les Joyeux A?nis, soupirer 
avec VAmitié^ s'enflammer avec la Patriote. 

Toutes ces Sociétés, en eiïet, manœuvrent en même 
temps, travaillant d'autant mieux que le général Boulan- 
ger est plus près d'elles. 



1886. — SI VIS PACEM, PARA BELLUM H 

Et quand le ministre se trouve à droite de l'arène, c'est 
la droite qui applaudit. Quand il est à gauche, c'est la 
gauche. Et dans le trajet, c'est derrière lui toute une 
traînée d'acclamations. 

Il revient à sa place, d'où il examine attentivement la 
Société En avant, dont les membres ont des uniformes 
de soldats, font l'exercice, forment le carré, feignent de 
charger, et si bien que, derrière moi, un capitaine dit: 

— Nous n'en ferons pas des soldats, mais des instruc- 
teurs. 

Après la présentation des Sociétés au ministre, celui- 
ci se lève et prononce le discours suivant : 

« Messieurs, 

« Vous m'avez trop remercié d'être venu à cette fêle, 
car je considère comme un grand bonheur de me trou- 
ver parmi les membres d'une association qui a pris pour 
emblème et pour devise : deux mains unies sous ce mot 
magique : Patrie. 

a II m'eût été, d'ailleurs, bien difficile de ne pas 
répondre à Tinvitation de votre président, me conviant 
en termes chaleureux à me rendre au milieu de cette 
ardente jeunesse parisienne qui se prépare si vaillamment 
pour l'armée et qui marche si résolument dans la voie 
de l'éducation virile et nationale. 

< Ces derniers mots sont ceux-mémes que m'écrivait 
votre président-fondateur, l'honorable M. Sansbœuf, et 
je veux y ajouter ce que j'ai déjà eu l'occasion de dire 
lors de la réunion fédérale annuelle des Sociétés de 
gymnastique de France : « L'avenir est là, messieurs, 
« l'avenir de la France comme celui de la République, 
« l'avenir envisagé au point de vue social comme au 
« point de vue militaire. » 



28 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

€ Ce n'est, en effet, quepar le méthodiqueentraînement 
de nos jeunes hommes que nous parviendrons à alléger 
la charge si lourde pour les sociétés modernes de Tobli- 
gation militaire. 

« Mais chaque génération a sa tâche. 

« La notre, messieurs, a trouvé dans son berceau un 
héritage bien dur à porter : nos armées à refaire, notre 
matériel de guerre à reconstituer, l'àme de la patrie 
surtout à relever des abattements des jours de malheur^ 
la foi dans l'avenir de la France à faire revivre à ses 
propres yeux et aux yeux de l'étranger I 

« Aussi, quels vaillants et unanimes efforts se sont 
voués à cette œuvre de régénération, et comme elles 
disparaissent devant ce sublime objectif, les divisions 
qui naissent de la divergence des doctrines et des tradi- 
tions! 

« Mais ce n'était encore là qu'une partie de la tâche ; 
il fallait entraîner le pays vers cette éducation militaire 
appelée à décupler notre valeur en fortifiant les esprits 
et les cœurs par les sains exercices du corps. 

a Ce résultat considérable est sur le point d'être 
atteint, grâce au zèle, à la persévérance patriotiques et 
dévoués d'initiateurs tels que vous, messieurs, qui avez 
compris votre pays et votre temps ; grâce à vos leçons, 
mesdames, vous qui glissez dans le cœur de nos enfants, 
dès les premier^ jeux, la notioxi de la patrie par l'amour 
de la famille, cette première patrie. 

« Par cette éducation, ces enfants atteindront, vail- 
lants de cœur et vigoureux de corps, l'âge de devenir 
soldats. 

« Quant à nous, armée, nous vous les rendrons habi- 
tués à la discipline, fidèles au drapeau, épris de nos 
gloires; et ils vous rapporteront en expérience et en pa~ 
triotisme ce qu'ils nous auront apporté en vigueur et en 
dévouement. 



1886. — SI VIS PACEM. PARA BELLUM 29 

« C'est ce continuel échange, entre vos Sociétés, c'est- 
à-dire entre les familles, et l'armée, qui fera la nation 
forte, messieurs, et donnera à vos travaux et à vos exer- 
cices ce caractère éminemment national qui les rend po- 
pulaires, et fait applaudir vos succès sur tout le terri- 
toire de la République. 

« Ce mouvement des esprits a été parfois injustement 
apprécié; il a même été considéré par quelques-uns 
comme inspiré par des pensées agressives. 

« Ceux-là, inquiets ou aveugles, ignorent ou feignent 
d'ignorer que tout pays qui veut vivre doit être fort, et 
que la première condition pour le développement des 
ressources intellectuelles, industrielles et commerciales 
d'un grand peuple est la sécurité, basée sur la cons- 
cience de sa force. 

« Or, dans l'état actuel de l'Europe, en présence des 
mesures prises par toutes les nations pour élever au su- 
prême degré la puissance et la mobilité de leur machine 
militaire, notre patrimoine national serait-il en sûreté, 
ce patrimoine, fruit des travaux, des luttes, des souf- 
frances, du génie de nos 'pères, si nous étions moins 
armés et moins préparés que nos voisins? 

(c Sarait-il en sûreté, ce patrimoine que nous a légué 
la Révolution française? 

« — Pour notre honneur et notre sécurité, nous 
sommes prêts aux derniers sacrifices — disait récemment 
à Toulouse le président du G(jnseil. Vous avez tous 
applaudi à ces fières paroles et vous avez compris que, 
sans forfanterie, mais sans faiblesse, elles traçaient à 
chacun son devoir et indiquaient nettement quel doit 
être le rôle d'une grande nation comme la France, 
avide de paix et de travail, mais jalouse de ses droits. 

^c Pour mon compte, plus patriote encore que soldat, 
je désire ardemment le maintien de la paix, si néces- 
saire à la marche du progrès et au bonheur de mon 



30 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

pays. C'est pour cela que, dédaignant certaines attaques 
et fort du sentiment du devoir, je poursuis sans relâche 
la préparation à la guerre, seule garantie des paix 
durables. 

a Je me résume, messieurs. Il y a pour une nation 
deux sortes de paix : 

« La paix que l'on demande, et la paix que l'on im- 
pose par une attitude ferme et digne. 

« Celte dernière est la seule qui nous convienne, et 
je vous remercie, éducateurs de celte fière jeunesse, je 
vous remercie, jeunes vaillants, d'aider le gouvernement 
à en assurer les bienfaits à la France. » 

J'ai dit qu'il y avait dans la vaste salle dix mille per- 
sonnes au moins. Le général a parlé si distinctement, a 
crié plutôt avec une élocution si claire que tout le 
monde l'a entendu. 

Comment rendre alors le tonnerre de bravos qui a 
suivi ce discours, d'autant plus sympathique qu'il est... 
pacifique! 

M. Déroulède se lève et crie : 

— Vive la France ! Vive le patriotisme I Vive le 
général Boulanger ! 

Les dix mille personnes répètent ces trois acclama- 
lions. 

Le général annonce qu'à la demande du ministre 
de l'intérieur et à la sienne, M. Ziégler, le grand inspira- 
teur de toutes ces sociétés, est nommé chevalier de la 
Légion d honneur. 

Les bravos redoublent. 

Il décerne ensuite quelques rubans violets de l'ins- 
truction publique. Nouveaux applaudissements. 

Il se retire. On l'acclame. On lui fait à la sortie une 



1886. — SI VIS PACEM. TARA BELLUM 31 

ovation qui se renouvelle durant tout le trajet de l'Hip- 
podrome au ministère de la guerre où l'attendaient plus 
de cinq cents personnes. 

Et je terminais, comme suit, mon article du lo no- 
vembre : 

« Faut-il que nous ayons un cabinet... naïf! 

(( Le chef du cabinet, les ministres de l'intérieur et de 
l'instruction publique eussent pu être là. 

« Alors c'était le partage de l'ovation. Ce n'était pas en 
tout cas le triomphe exclusif du général Boulanger qui, 
en leur compagnie, ne serait peut-être point descendu 
dans l'arène. 

« Après tout, nos ministres ont peut-être soif, eux 
aussi, du gouvernement personnel, — le seul vraiinent 
français. — Qui nous dit qu'ils ne sont point des hou- 
langisles avant la lettre? » 

Néanmoins le cabinet cbangea. 

M. de Freycinet , renversé, eut pour successeur 
M. Goblet. qui crut devoir laisser le portefeuille de la 
guerre au général Boulanger. 

En sa qualité de ministre, le général était souverain 
maître de l'armée. 

Je faisais alors partie du comité du Parlement et de 
la Presse formé dans le but d'organiser des fêtes au 
profit des inondés du Midi. 

A tout instant, j'avais, comme membre délégué, à 
demander au ministre un service quelconque. 

Ma première lettre avait été facile à faire : 

« Monsieur le ministre. 

Quoique ennemis sur le terrain de la politique, nous 
devons être unis sur celui de la charité, etc. » 



32 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

Le général me répondit par une lettre charmante que 
je me repens d'avoir donnée à un amateur d'auto- 
graphes. Il m'accorda, cette fois-là et les autres, tout ce 
que je demandais au nom du comité. Il me donna des 
cavaliers, des fantassins, des musiques, même « une 
permission » pour un jeune artiste, qui était alors au 
régiment et dont le pinceau nous faisait défaut. 

C'est cet artiste qui, dans sa reconnaissance, écrivit 
sur le mur en toile peinte d'une maison provençale 
au Palais de l'Industrie : 

YlVO LO GENERAL' BOULANGER ! 

Vous rappelez-vous, messieurs les députés Antide 
Boyer, Maurice Faure, Glovis Hugues, que cette tra- 
duction en votre langue natale du banal : Vive le gé- 
néral Boulanger f a été fournie par l'un de vous et 
écrite en votre présence? 

Le ministre de la guerre ne se contenta point de nous 
donner des hommes. Il voulut payer de sa personne. 

Le 18 décembre, le comité donna à l'Hippodrome une 
grande fête militaire. 

Depuis le premier morceau joué sous la direction de 
M. W^ettge, chef de musique de la garde républicaine, 
jusqu'au dernier exercice, les soldats de l'école de Join- 
ville et les braves sapeurs-pompiers de Paris n'ont pas 
cessé de triompher. 

De la vie je n'ai entendu plus d'applaudissements. 
Imaginez une salle tellement bondée qu'on ne distin- 
guait ni escaliers ni couloirs. 

Et au dehors, plus de cinq mille personnes, n'ayant 



1886. — si" vis pacem. para bellum 33 



pu trouver place, atlendaienl encore gymnastes et pom- 
piers pour les applaudir de confiance. 

Les frais étaient de trois mille francs à peine. La 
recette a dépassé dix-huit mille francs. 

C'est notre confrère L.-P. Laforét qui a eu l'idée de 
cette soirée. C'est d'autant plus lui qui doit en avoir tout 
l'honneur que — m'est-il permis d'être indiscret! — le 
comité ne comptait que sur un petit bénéfice. 

Ah! si nous avions su, nous n'aurions pas manqué 
d'élever le prix des places. Nous pouvons dire que, 
malgré les quinze mille francs de bénéfice pour les 
inondés, nous avons été volés. Les spectateurs en ont 
eu pour plus de quarante sous. 

A vrai dire, la présence du général Boulanger n'a pas 
été étrangère à l'engouement du public. J'ai entendu 
des dames demander : « Sera-t-il en uniforme ou en 
bourgeois ? > Quand un général arrive à soulever cette 
curiosité, c'est qu'il est l'homme populaire par excel- 
lence. 

Il était en bourgeois. Le soir même, le général Saus- 
sier offrait un dîner aux commandants de corps. Le mi- 
nistre de la guerre ne pouvait se dispenser d'y assister, 
mais il avait promis au Comité de présider la fête. Il est 
arrivé à 10 heures, assez tôt pour admirer les exercices 
de boxe, d'escrime et de bâton, les mouvements d'en- 
semble de l'école de Joinville. 

On sait le but de cette école. Les meilleurs soldats ou 
sous-offîciers de l'armée y sont envoyés et formés. Ils 
en sortent instructeurs. 

En vérité, il n'y a rien de plus régulier, de plus savant 
que leurs exercices, rien qui puisse inspirer autant de 
confiance. 



S't LE GÉNÉRAL BOL'LArVGER 

Et quels jarrets ! quels muscles ! Quand les six cents 
mains retombaient sur le pantalon, elles produisaient, 
en frappant la cuisse, comme un bruit de fer. 

Après les gymnastes sont venus les sapeurs-pompiers. 
Leur entrée a soulevé un trépignement dont on n'a pus 
idée. C'est que les sapeurs-pompiers sont les grands 
amis, les protecteurs des Parisiens. Quand on les voit, 
on se rappelle que, depuis 1878 seulement, ils ont éteint 
plus de i,000 incendies, que iii d'entre eux sont morts 
au feu, 349 autres sont décédés par suite de maladies 
€u infirmités contractées dans les incendies. Toute la 
salle a voulu d'un coup leur témoigner sa sympathie si 
vive. 

Au milieu des bravos, des hurrahs, ils ont accom- 
pli leurs grandes manœuvres d'incendie et de sau- 
vetage, dans lesquelles ils se montrent pourtant plus 
diables qu'hommes. Il est vraiment impossible de s'ex- 
pliquer comment ils se tiennent sur les échelles, avec 
quelles griffes magiques ils s'accrochent aux cordages. 
En les voyant défiler ensuite, le général Boulanger, pour 
leur rendre hommage, s'est levé. 

Ce n'est rien, cette chose : se lever quand passent des 
sapeurs-pompiers, mais il faut croire que les autres 
ministres n'avaient point l'habitude de la faire. Je me 
rappellerai longtemps l'admiration qu'a soulevé ce res- 
pect d'un chef pour ses plus humbles surbordonnés. 

Aujourd'hui le Président de la République, les mi- 
nistres ne manquent jamais de professer, en pareilles 
circonstances, ce même respect, mais on ne doit pas 
oublier que c'est le général Boulanger qui, le premier, 
en a fait preuve. 



V 

FIN D'ANNÉE 



Quelques jours après^ le 26 décembre, le ministre de 
Id guerre présidait, au grand amphithéâtre de la Sor- 
bonne, la distribution des récompenses à la Société fran- 
çaise de sauvetage . 

Ce jour-là encore, nouveau discours auquel applau- 
dissaient le lendemain dans leurs journaux MM. Clemen- 
ceau, Henry Maret et Auguste Yacquerie. 

Le soir, aux fêtes du Soleil,, vive émotion. 

Sans avoir informé personne de sa visite, le général 
venait d'entrer dans le Palais de l'Industrie avec sa 
femme et ses deux filles. 

Mais il n'est pas de ceux qui peuvent longtemps gar- 
der l'incognito. On se le montre, on le suit, respectueu- 
sement d'abord. 

11 avait rendu trop de services à notre comité pour 
que je n'eusse pas, comme délégué, le devoir de lui faire 
connaître en détail notre fête, de le mener dans les ba- 
raques closes. 

Je me mets à sa disposition. 

Je lui offre de montrer à sa famille la Métempsychose, 
la Charmeuse de serpents, Venise, etc. 

3 



36 LE GÉNÉRAL BOULANGER 



Il me prend à part : 

— Personnellement, me dit-il, j'irais bien partout, 
mais je ne voudrais pas, à cause de ces dames, aller dans 
certaines baraques dont on m'a parlé. 

11 y en avait en effet deux ou trois qui n'avaient pas 
tardé à devenir assez peu convenables. 

Oh ! soyez tranquille, général. Je suis moi-même 

père de famille... 

Et je le menai tout d'abord chez l'homme-tronc. 
Celui-ci, ne se doutant point de la qualité de ses visi- 
teurs, donna son spectacle ordinaire, Il demanda à 
^[me Boulanger les prénoms de ses filles, et n'ayant ni 
bras ni jambes, écrivit avec sa bouche deux billets qu'il 
lendit l'un après l'autre aux jeunes filles. 

En lisant celui qui lui était destiné, M^'^ Marcelle rou- 
o-it. Elle hésita à le communiquer à ses parents, puis le 
leur remit à la fin en disant : « Oh, je suis sûre qu'il a 
dit la même chose à ma sœur. > 

En caractères moulés, l'homme-tronc avait écrit : 
c Je présente mes hommages à M^^^ Marcelle, la plus 
belle de toutes les jeunes filles. » 

Mais la future M'^^Driant avait dit vrai. Naturellement 
sa sœur aînée avait le même billet. 

Gela vous montre, s'écria le général, qui doit s'y 

connaître, le cas qu'il faut faire des compliments des 
hommes. 

Et comme on sortait, je crus voir qu'il mettait quel- 
que chose dans la main de la buraliste. 

11 fit de même en sortant de la deuxième, de la troi- 
sième baraque. 

J'avais l'air de le contraindre à dépenser de l'argent. 
Je pris congé de lui. Aussi bien, la foule, maintenant, 



1886. — FIN d'année 37 

l'attendait devant chaque porte. Cela devenait gênant. 
J'avais le devoir de veiller à ce qu'il pût circuler libre- 
ment. Je fis inviter, par des agents, la foule à ne pas le 
suivre. Arrêtez donc la curiosité humaine! 

On ne l'entourait point, mais on le regardait de loin. 
Dès qu'il se portait d'un coté, un épais groupe le sui- 
vait. 

On voyait bien qu'il était décidé à laisser au palais 
le plus d'argent possible. Il allait de boutique en bou- 
tique, demandant aux marchandes si elles étaient con- 
tentes de la fête. Jamais elles ne le sont. 

Alors il achetait. 

Bientôt sa femme et ses deux filles eurent les mains 
embarrassées. 

Sur une petite estrade en plein vent était un dessina- 
teur-improvisateur qui, dès qu'on lui criait le nom d'un 
personnage, traçait la figure de celui-ci sur une immense 
feuille de papier. 

Yoilà que, de lui-même, le dessinateur, ayant reconnu 
le général, fait son portrait, grandeur naturelle. 

Cette fois, impossible de retenir la foule, qui se met à 
crier : « Vive Boulanger I » 

Le général veut se i-etirer. 

Maintenant on le presse, on l'entoure, a Vive Bou- 
langer I » 

Il sort. 

Malgré les quarante sous donnés pour l'entrée, on 
sort derrière lui. « Vive Boulanger I » Il monte en voiture. 
On court après celle-ci. C'est du délire, a Vive Boulan- 
ger ! » 

Je me rappelle que je me mis tout à coup à consulter 
mes souvenirs. 



38 LE GÉNÉRAL BOULANGER 



Je me demandais quel était le ministre que, dan s ma 
vie déjà longue, j'avais entendu, soit sous TEinpire , soit 
sous la République, acclamer de la sorte. 



DEUXIÈME PARTIE 



1887 



LUI ! 



De jour en jour augmente, dans l'armée et dans le 
peuple, le renom du général Boulanger. 

La plupart des journaux le dénigrent ou l'insultent; 
la caricature le bafoue. Il n'en a cure. En dépit de tout, 
il rayonne au zénith. 

C'est à qui essayera de le faire tomber du ministère. 
Le cabinet tombé, c'est à qui l'empêchera d'entrer dans 
le suivant. M. Grévy, surtout, ne veut pas de lui. Le 
30 mai, après treize jours de crise ministérielle, le géné- 
ral Boulanger est remplacé, dans le cabinet Bouvier, 
par le général Ferron. 

Va-t-il pour cela disparaître ? Va-t-on cesser de parler 
de lui? Où. est-il ?-Qae fait-il? C'est ce que, — dans un 
pays OLi, huit jours après la chute d'un ministère, per- 
sonne ne sait plus qui a été ministre, — tout le monde se 
demandait, quinze jours après le départ du général 
Boulanger. Il n'était question que de lui. Sa biographie 
continuait à être promenée par les rues. Son portrait 
était l'ornement des vitrines. L" Alsace-Lorraine l'ache- 
tait par ballots. 

Elle en a fait l'autel de la famille entière. 
L'enfant, matin et soir, y redit sa prière'. 



42 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

Oui, tels sont deux des vers du poème intitulé : « Le Gé- 
néral Victoire ou le rêve de la petite Alsacienne. » On en 
était arrivé, dans Tidolàtrie ambiante, à faire de celui 
qui voulait démembrer l'Eglise en enrégimentant les 
séminaristes le dieu de l'autel de la Patrie î 

Mais enfin oii est-il? C'est ce que je suis chargé par 
mon journal de savoir, le lo juin. L'ancien ministre est 
resté à Paris. Il continue à habiter avec sa famille à 
l'hôtel du Louvre, appartement n'"-' 283. Il n'}^ passe 
guère que la nuit. C'est à qui, depuis sa chute, donnera 
un déjeuner ou un dîner en son honneur. Il faut même 
l'inviter cinq ou six jours à l'avance. 

Ces invitations tombent à point. Selon son expression, 
« il n'a pas le sou, mais il s'en f. .. » Il n'a, dit-il, ja- 
mais tenu à l'argent. 

On lui a offert un commandement. Il a refusé. Il 
désire rester en congé jusqu'en octobre. Pourquoi cette 
date ? Ah ! parce qu'à celui qui tombe, l'espérance en- 
core peut rester. Comme la petite Alsacienne, le général 
Boulanger a son rêve. Dans ses insomnies de vaincu, il 
voit tomber, avec les feuilles d'automne, le présent mi- 
nistère. 

— Si les opportunistes, lui a dit un député conser- 
vateur, trahissent la République en s'alliant avec la 
droite pour soutenir le cabinet Rouvier, la droite se 
fatiguera de mécontenter ses électeurs en votant avec 
les opportunistes. Ce jour-là le cabinet tombera. 

Et si le cabinet actuel tombe, le général Boulanger 
est, d'après ses partisans, immédiatement appelé à 
faire partie du suivant. Sa certitude à cet égard est si 



1887. — lui! 43 



complète qu'il ne souffre nullement du fait même de sa 
mise à la retraite. 

Il n'est point toutefois sans soucis. D'abord il s'ennuie 
horriblement de n'avoir plus rien à faire. Ensuite il voit 
avec beaucoup de peine son successeur exiler Tun après 
l'autre du ministère de la guerre les nombreux Boulan- 
gistes qui en occupaient les bureaux. 

I] reçoit fréquemment des délégations qui lui pro- 
posent d'organiser des réunions en sa faveur. Les 
commerçants des BatignoUes voulaient, dans ce but, 
louer la salle Lévis. A tous les Boulange^ langelâtres^ 
il répond qu'il désire rester en dehors de toute manifes- 
tation. 

C'est à cause de cela qu'il s'apprête à quitter Paris. 
Il partira pour la campagne le 1'^'' juillet. Il désire qu'on 
le sache. 

Gomme ses partisans se promettent de manifester 
autour de la revue du 14 juillet, il ne veut à aucun prix 
rester à Paris ce jour-là, ni la veille. De la sorte, on ne 
pourra l'accuser de provocation. 

Mais cette revue aura-t-elle lieu? Déjà l'Elysée a pris 
des renseignements. On y sait parfaitement que, dès 
qu'apparaîtra le général Ferron, sur l'hippodrome de 
Longchamp,un cri formidable retentira, celui de : « Vive 
Boulanger! » On y sait même qu'à l'arrivée du prési- 
dent de la République, qui n'a pas osé, contre tout usage, 
assister au Grand-Prix de Paris, des groupes massés 
derrière la tribune présidentielle crieront : « A bas 
Grévy ! » 

Aussi M. Bouvier cherche-t-il le moyen de ne point 
faire passer la revue. On espère bien pouvoir la décom- 
mander « pour cause de chaleur », mais le général 



LL 



LE GENERAL BOULANGER 



Ferroîi a peur de s'entendre objecter qu'il e?t étrange 
qu'on trouve le soleil parisien trop chaud à l'époque 
même où on enverra encore iî,000 hommes sous le 
soleil brûlant du Tonkin. 

Donc, on reste perplexe. 

Quant au général Boulanger, il se désintéresse de la 
chose. Il déclare n'avoir plus besoin de manifestations. 
Il croit vraiment avoir déjà sa place solidement établie 
dans le cceur de la nation. 

— Je n'ai pour l'instant qu'à me tenir à l'écart, dit-il 
à ses amis intimes. Qu'il y ait la guerre, bon gré, mal 
gré, je serai forcé de partir. Ce n'est pas seulement 
Paris, c"est toute la France qui, dans sa confiance légi- 
time ou non, criera : « Boulanger! » La paix était plus 
assurée quand j'étais ministre de la guerre. Pour l'Alle- 
magne, j'étais le danger... Mes ennemis personnels 
auraient dû comprendre que leurs fils sont plus exposés 
à être appelés sous les drapeaux en mon absence qu'en 
ma présence... 

Le général croit d'ailleurs que c'est notre ambassa- 
deur à Berlin. M. Herbette, qui a positivement exigé 
son départ. 

II reviendrai... » dit Lune des chansons qui le célè- 
brent. De ce qui précède on peut conclure que, pour le 
général Boulanger, cela ne fait pas doute. 

Pendant ce temps, le cabinet manœuvre. 

Il ne trouve rien de mieux que d'exiler son terrible 
ennemi. 

Le :î9juin, le président de la Républi«]ue signe un 
décret aux termes duquel le général Boulanger est 
nommé au commandement du 13" corps. 



1887. — lui! 45 

Donc le voilà appelé à remplacer à Glermont le gé- 
néral Bréart. 

Il a été acclamé, con-piié, chanté, vilipendé, illustré. 
Il a même été tête de pipe. Il va être iVuvergnat. Rien ne 
lui manquera. 

On sait que quiconque a été ministre de la guerre a 
le droit de n'accepter aucun commandement pendant 
l'année qui suit la chute du cabinet. 

Il y avait donc lieu de se demander ce que ferait 
M. Boulanger. Réjouissez-vous, habitants de l'Auvergne. 
il daigne accepter. Il se rendra à 1,465 mètres au-des- 
sus du niveau de la mer ! 

Pauvre Yercingétorix ! Depuis longtemps, là-haul, 
on ne parlait que de lui. Mais comment voulez-vous que 
lutte sa mémoire contre celui qui était alors le client de 
MM. Rochefort et Clemenceau, contre l'espoir de la 
nation, le porte-drapeau de la France, le rêve de la pe- 
tite Alsacienne ? Prends ta retraite, mon vieux Vercin- 
gète, gète, gète. Il faut bien faire place aux jeunes. 

Et quand partira le général ? 

Quoique les commandants de corps, qui acceptent 
leur nomination, aient un mois pour rejoindre leur 
poste, il n'attendra pas les trente jours. 

Interrogé sur ses intentions, il a fait — ainsi que 
M. Jourdain, qui composait de la prose sans le savoir 
— ce beau vers qu'eut revendiqué Ponsard : 

Soldat discipliné, j'obéis à mon chef. 

Il lui obéira même tout de suite. Il compte partir le 
8 juillet, après avoir naturellement pris congé du Pré- 
sident de la République. L'entrevue sera touchante. 

Nous n'aurons donc pas le général le jour de la revue. 



LE GENERAL BOL'LANGER 



Mais est-ce bien sûr? Il paraît qu'il y a des gens dont 
on doit se méfier. Les journaux annonçaient, la semaine 
j-récédente, son prochain départ pour la campagne. Ils 
citaient même la ville qui devait avoir l'honneur de l'a- 
briter : Dinard. 

Eh bien ! toute la presse avait été affreusement 
mystifiée. 

— Vous comprenez, me dit Rochefort, il fallait faire 
croire au gouvernement qu'il ne serait pas à Paris le 
H juillet... 

En tout cas, et ceci est encore une réflexion de Ro- 
chefort, « tout lui réussit, à cet homme ».I1 était néces- 
saire de tenir jusqu'à la revue le public en haleine. Or, 
nous aurons, avant le 14, des lettres, des visites, enfin 
le DÉPART. Autant de hors-d'œuvre puissants qui met- 
tront les ligueurs patriotes en appétit pour la grrrrande 
manifestation. 



II 

A LA GARE DE LYON 



Il faudrait remonter à Tenlerrement de Victor Noir 
pour avoir le pendant de ce qui s'est passé, le vendredi 
8 juillet 1887, à la gare de Lyon. 

Le général Boulanger allait partir. 

Devant la foule qui voulait arriver jusqu'au quai 
d'embarquement, les employés ont été sans force, la 
police s'est trouvée impuissante. La gare, le quai, tout 
a été littéralement inondé de cohue. 

Dès six heures, le public entourait l'hôlel du Louvre, 
dont une seule grille était ouverte. 

A sept heures et demie, il y avait bien, aux abords de 
l'hôtel, dix mille personnes. 

De temps en temps, quand passe un omnibus, on 
crie : « Vive Boulanger ! » 

La croyance de la majorité est que le général est 
parti depuis longtemps, ou bien, s'il est là, qu'il sortira 
par une porte dérobée. On ne manque pas de constater 
avec plaisir qu'on n'aperçoit pas un seul gardien de la 
paix. Aussi la circulation ne tarde-t-elle pas à être 
interrompue. 

A 7 heures et demie précises, un immense cri de 
« Vive Boulanger ! » retentit. C'est la voiture du général 
qui sort, suivie de trois fiacres. Les personnes mas- 



48 LE GÉNÉRAL BOLTANGER 

sées devant la porte de l'hôtel arrêtent le cheval, et la 
voilure reste là cinq minutes, pendant lesquelles on 
hurle : « Vive Boulanger ! Vive l'armée ! A bas Grévy ! » 

Enfin, le passage est rendu libre par le public lui- 
même et la voiture part au galop. Mais, tout le long du 
chemin, il y a du monde qui crie. Le général répond 
aux acclamations en levant son chapeau. On se dirige 
vers la gare de Lyon, par la rue de Rivoli, la rue Saint- 
Denis, l'avenue Victoria, les quais de riIùtel-de-Ville et 
des Gélestins, les boulevards Morland et Diderot. 

Partout du monde et des acclamations. 

La foule amassée autour de Thùtel du Louvre s'était 
d'abord mise à suivre en courant la voiture du général, 
mais celle-ci allait tellement vite que la plupart des ma- 
nifestants ont dû rester en route. Ils ont été remplacés 
par d'autres. 

Aux abords de la gare de Lyon, des camelots vendent 
pour deux sous des pièces de cinq francs, à l'effigie du 
général, des décorations à son image, des épingles, etc. 

Il est huit heures quand l'ancien ministre, en civil, 
avec chapeau noir, arrive à la gare en compagnie du 
général Jung. 

Suivent toujours les trois fiacres dans lesquels se 
trouvent le colonel Peigné, le commandant Gourtin, 
le capitaine Joubault, le capitaine Driant, etc. 

Devant la gare de Lyon, impossible d'avancer. 

Non contente de répéter incessamment : « Vive Bou- 
langer ! j> la foule entoure la voiture de l'ancien minis- 
tre et veut dételer les chevaux. 

Des gens parviennent à entrer dans le coupé. 

Heureusement pour le général, huit agents s'élancent, 
le délivrent. Ils le conduisent péniblement au milieu 



1887. — A LA GARE DE LYON 49 

des acclamations jusqu'cà l'intérieur de la gare, mais 
enfin ils l'aident à marcher. 

Gela ne durera pas longtemps. 

Aujourd'hui l'expérience est faite... Il suflît à la foule 
de vouloir pour être maîtresse. 

Elle a enfoncé les porte-, elle a envahi la gare. 

Sur le quai, — où attendaient beaucoup de personnes, 
MM. Laguerre et Andrieux, députés, Strauss, conseiller 
municipal, Paul Déroulède, etc., — s'élance, se précipite, 
se bouscule une cohue inouïe, une gigantesque trombe 
humaine, qui suit son héros, le pousse, l'empêche de 
monter dans le train en partance. 

Un employé de la gare croit plus prudent de faire pas- 
ser le général non par le quai, mais par la voie. 11 faut 
alors recourir à un détour qui dérange la foule. 

Le général, visiblement gêné, ne sait où se mettre. 
Imaginez un sanglier pourchassé par une meute diabo- 
lique. 

L'ancien ministre se trouve devant un wagon de troi- 
sième classe, portant le numéro 2,943. Il y monte, suivi 
de MM. Laguerre, Laisant, Lavergne, députés, et de 
MM. Déroulède et Titard. 

Trois agents ont le bon esprit —assez rare dans cette 
odieuse soirée — de s'élancer à la portière. 

Une minute après, il y a une marée humaine autour 
du train. On est tellement pressé, on a tellement chaud, 
que c'est à se croire au Hammam. Il y a là un monde 
très mêlé : un tiers de bourgeois, un tiers d'ouvriers, 
un tiers de gamins, dont quelques-uns n'ont pas dix 
ans. 

Tout cela crie la plupart du temps : 

— Vive Boulanger ! Il reviendra ! Partira pas ! 



OO LE GÉNÉRAL BOULANGER 

Parfois pourtant un gros monsieur, qui a une serviette 
sous le bras, vocifère : 

— A bas Grévy ! 

— Regardez-le bien, me dit M. Eugène Mayer. C'est 
un agent provocateur. 

Un instant après, le monsieur qui a pu, je ne sais 
comment, changer de place, crie : 

— A l'Elysée ! 

Les appels qu'il lance ont d'ailleurs peu d'écho. C'est 
toujours : « Vive Boulanger! » qui a le plus de succès. 

De temps en temps, on chante la Marseillaise. Et nos 
sillons aident à pousser plus vigoureusement : « Vive 
Boulanger ! > Essayez. 

Il y a maintenant du monde non seulement sur les 
marchepieds, mais encore sur tous les wagons, même 
sur ceux des autres trains, sur les locomotives, sur les 
toits des bâtiments de la gare. 

Tout à coup la porte du compartiment où est l'ancien 
ministre s'ouvre. Par la petite fenêtre voisine, un mon- 
sieur demande du silence. 

Un autre descend sur le marchepied. Beaucoup de 
gens se découvrent. Ils croient que c'est le général Bou- 
langer. C'est M. Déroulède. 

— Citoyens, s'écrie-t-il... 

Mais comment répondre de l'exactitude des paroles qui 
vont suivre et qui sont coupées à chaque syllabe par des 
acclamations frénétiques ! 

— Citoyens, la Ligue des Patriotes a voulu offrir au 
général Boulanger, au moment de son départ, un sou- 
venir digne de lui. Je viens de remettre à notre illustre 
ami les deux portraits de ses modèles, le portrait de 
Gambetta et celui du général Chanzv. 



1887. — A LA GARE DE LYON 51 

M. DéroLilède lui a donné en effet deux grandes mé- 
dailles ayant à la face l'une le portrait de Ghanzy, 
l'autre celui de Gambetta, et au revers : « Au général 
Boulanger, la Ligue des Patriotes. » 

On applaudit et la portière se referme. Je vais à la 
tête du train pour voir s'il peut partir. Il y a peut-être " 
3,000 personnes devant la locomotive. 

Les employés essaient pourtant de tromper la fonle. 
Ils font descendre l'ancien ministre de l'autre côté et 
l'aident à monter dans le véritable train qu'il doit 
prendre, dans le coupé qui lui est réservé. 

Mais la foule s'aperçoit vite du coup. Elle s'élance 
sur l'autre quai, déjà envahi. On escalade la loco- 
motive sur laquelle on colle tous les portraits, toutes les 
chansons qu'on vend dans les rues. Dans les espaces 
libres, on écrit à la craie : « A bas Grévy. Mort au 
ministère. Vive Boulanger. Démission. Il reviendra. » 

Jamais je n'oublierai l'aspect grotesque de cette loco- 
motive. 

Mais peu à peu la nuit tombe. On commence à se 
dire que le train est en retard. Je crois bien. Le 
général devait partir à 8 h. 7, et il est déjà plus de 
9 heures. 

Sur tous les quais, on ne voit que de la foule, au mi- 
lieu de laquelle se détachent très peu d'agents, qui ne 
savent que faire. Ils n'ont pas d'ordres. 

On étouffe de plus en plus. Dans son compartiment, 
où tout le monde essaie d'entrer, le général respire à 
peine. Le bruit court qu'il se trouve mal. Il demande à 
boire. 

Un employé va chercher des bouteilles de bière et des 
verres. 



52 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

— Le verre, le verre ! 

Tout le monde veut le verre. 

Il a bu clans ce verre, 
Grandmère. 

Alors, afindebien montrer, sans doute, queles membres 
de la Ligue des Patriotes sont de bons gymnastes, un 
monsieur grimpe à une des fermes de fer, et, au-dessus 
des têtes, fait des rétablissements et des exercices divers, 
et cela juste devant le compartiment du général. C'est 
fort drùle. 

Mais tout à coup un cri d'efîroi retentit. C'est un 
banc chargé de monde qui vient de s'effondrer, un de 
ces bancs faits avec de longues tiges de chêne peintes 
en vert. 

On s'empare de ces morceaux de bois que Ton dresse, 
cela devient sinistre. La lumière fait reluire la peinture 
et l'on croirait voir des fusils que l'on brandit. 

Ces bâtons sont tendus aux gens qui sont sur les 
wagons, et qui, les passant au-dessus des fermes de 
fer, les cassent en deux. Les armes sont dédoublées. 

— Vive Boulanger î 

Mais l'heure s'avance. Il est 9 h. îlo. On ne par- 
tira donc pas I 

De nouveau, un monsieur se penche à la portière et 
demande le silence. C'est le député Lavergne. 

— Messieurs, dit-il, notre ami, qui vous remercie de 
vos sympathies, est très oppressé par la chaleur. Il 
vous demande la permission d'aller un instant marcher 
à Taise dans un couloir. Youdriez-vous avoir la bonté 
de le laisser descendre et de lui faire place? 

— Oui, oui! A Paris! Vive Boulanger! 



1887. — A LA GARE DE LYON 53 

Il descend. On se découvre, mais bientôt on se préci- 
pite derrière lui. La cohue devient tempête. 

Pour ne pas être écrasé, je suis forcé de saisir les bras 
de deux voisins et de lutter contre la tourmente. 

Le général est bousculé, secoué. 

Il ne marche plus. Ses pieds ne touchent plus terre. 
Il avance en tournant sur lui-même. 

Soudain, un vide se fait. On croit que c'est lui qui est 
tombé. Il est heureux qu'on ait cru cela, car, grâce au 
nom magique, le monde s'est écarté. 

— Non, ce n'est pas lui, dit quelqu'un. 

— Ce n'est pas lui ? Ah ! bien, alors. 

Et on s'élance. Heureusement l'homme s'était remis 
debout. 

Et on continue à suivre, à entourer le général, qui, 
soudain, au lieu d'entrer dans un couloir, monte sur 
une locomotive seule, chauffée à dessein et vomissant 
déjà de la fumée. 

Le sifflet retentit. 

— Arrêtons le train ! A Paris ! Il ne partira pas ! A Paris ! 

Et cent personnes, on ne sait comment, grimpent sur 
la locomotive et le tendei\ s'accrochent aux tuyaux. 

M. Laguerre, qui s'est mis à l'avant, supplie la foule 
de s'écarter. 

L'instinct personnel a parlé. La locomotive, tout 
doucement, est déjà en marche. On s'écarte. 

— Vive le général Boulanger! 

La locomotive est partie. Elle porte le numéro, depuis 
ce temps célèbre, de 132. 

Il est 9 h. 40. 

Alors seulement des agents cachés dans des bâti- 
n^ents s'élancent et bousculent la foule. 



LE GENERAL BOULANGER 



On nous dit qu'il y a à Charenton neuf trains de ban- 
lieue et le rapide lui-même en souffrance. 

Les agents refoulent les manifestants rue de Lyon où 
ils se massent en chantant la Marseillaise. 

A une boutique, ils voient trois drapeaux déjà dis- 
posés pour la fête du 14 juillet. Ils s'en emparent, les 
déploient et se dirigent vers la Bastille en hurlant : 

— A la revue ! A la revue ! 

Arrivés devant la colonne de Juillet, ils font solen> 
nellement faire le salut aux trois drapeaux. Alors de 
nouveaux agents s'élancent et les dispersent. 

Ils essaient de prendre la rue Saint-Antoine et crient 
maintenant : « A l'Elysée ! » La rue Saint-Antoine est 
barrée par un cordon de gardiens de la paix. Les Bou- 
langistes s'enfuient et suivent le boulevard Beaumarchais 
en criant: «Il reviendra » sur l'air des Lampions, puis 
« C'est Boulange ». etc. 

A hauteur de la rue du Pont-au-Ghoux, la manifes- 
tation est scindée en deux fractions. L'une prend la rue 
du Pont-au-Choux, l'autre suit le boulevard et cesse peu 
à peu de crier. 

Vers dix heures et demie, ils étaient à peu près une 
soixantaine braillant encore, avenue de l'Opéra. 



III 



LA REVUE SANS LUI 



Le 14 juillet 1887, grande lutte entre le Président de 
la République, d'une part, et le général Boulanger , 
représenté, par MM. Henri Rochefort et Paul Dérou- 
lède, d'autre part. 

Il faut reconnaître tout d'abord que c'est M. Jules 
Grévy qui l'a emporté. 

Est-ce à dire qu'il n'a pas été sifflé, qu'on n'a point 
crié : Vive Boulange r ? 

La vérité est que, grâce aux précautions prises, la 
principale bordée de sifflets et d'acclamations boulan- 
gistes à laquelle on s'attendait a été complètement 
ratée. 

Les membres de diverses Sociétés 'devaient tous se 
trouver à 8 heures un quart devant la gare de l'Est. 
D'après ses propres registres, la Ligue des Patriotes 
compte 180,000 membres. A l'heure dite, il y avait en 
tout 3,000 personnes à peu près devant la gare. 

Aux chefs de groupes, on remet un papier dont voici, 
moins un plan, l'excellenle teneur ; 



56 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

MANIFESTATION PATRIOTIQUE 

DU 14 JUILLET 1887 

Lorsque neuf lieures sonneront à Saint-Laurent, le cor- 
tège se mettra en marche sans autre commandement. 

Les commissaires généraux ont seuls la direction du cor- 
tège. 

L es personnes du cortège sont priées de s'abstenir de 
t ouïe manifestation étrangère au but principal et de ne pas 
répondre aux provocations, s'il s'en produit. 

Airivé sur la place de la Concorde, le cortège se dirigera 
de manière à occuper la ligne chevronnée du croquis ci- 
dessous, la colonne s'ariêtera et tout le monde fera face à 
la statue. Les clairons sonneront au drapeau et les porte- 
couionnes se porteront vers la statue. 

11 est absolument indispensable qu'à ce moment aucune 
personne en dehors de celles dé^ignées ci-dessus, n'avance, 
car tout le monde étant de front, lise produirait un désordre 
qui ferait manquer certainement la manifestation. 

La responsabilité des présidents sera grande ; ils voudront 
bien user de toute leur influence pour éviter une pareille 
éventualité. 

Lorsque les couronnes seront déposées sur la statue, tout 
le monde fera par le liane droit et défilera devant la statue. 

Ici un croquis qu'il est inutile de reproduire. 

ORDRE DU CORTÈGE 

La Société de Gymnastique ; 

Les Patriotes de la Moselle ; 

L'Orphéon Alsacien-Lorrain ; 

La Vallée de Sainte-Marie-aux-Mines ; 

La Loge Alsace-Lorraine; 

La chorale l'Alsacienne; 

La Sociéi.é de Prévoyance ; 

La Ligue des Patriotes ; 



1887. — LA REVUE SANS LUI 57 



La Sociélé des Volontaires 1870-71 ; 

La Société de Réintégration ; 

L'Alliance ; 

La Société de Secours Mutuels; 

La Huningoise ; 

L'Association générale d'Alsace-Lorraine. 

On voit par ce document qui est une véritable note 
de service, que, de tout temps, les Patriotes ont été menés 
militairement. 

En 1887 comme en janvier 1880, ils ne dissimulaient 
rien de leur merveilleuse organisation. 

Ils conspiraient déjà au grand jour. 

M. Déroulède arrive à 8 heures 4o; il est reçu par 
MM. Sansbœuf, Deloncle et les présidents des divers 
comités. Il est visiblement ému. A-t-il réfléchi ? Le fait 
est qu'il recommande le calme. A 9 heures ^i), on part. 

Depuis vingt minutes, il y avait cinq cents personnes 
environ qui attendaient, devant la statue de Strasbourg, 
l'arrivée des Sociétés. 

Un peu avant M. Déroulède, le préfet de police vient, 
place de la Concorde, s'assurer que toutes les mesures 
sont prises. Il inspecte son personnel et se retire satis- 
fait. Il se dirige vers LElysée oii il va rassurer M. Grévy. 

11 est dix heures et demie quand apparaissent enfin les 
sociétés formées en cortège à la gare de l'Est. Elles défi- 
lent dans l'ordre indiqué plus haut. 

En tête de la Ligue des Patriotes marche M. Dérou- 
lède. Sans pousser le moindre cri, la Ligue se contente 
d'attacher des couronnes autour de la statue. Quelques 
applaudissements seulement se font entendre. 



08 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

Alors s'avancent quatre soldats du i'"' régiment étran- 
ger. Sur leur poitrine brille la médaille du Tonkin. Ils 
sont, paraît-il, originaires de la Lorraine. Chacun d'eux 
met une couronne devant la statue. L'occasion de mani- 
fester est bdlle pour M. Déroulède. Il s'approche et 
dit : 

— Bonjour, mes amis, je voudrais bien vous serrer 
la main. 

Cet échange de poignées de main passe d'ailleurs ina- 
perçu. 

En revanche, on applaudit beaucoup sept jeunes fem- 
mes en costume alsacien dont chacune porte un bouquet 
tricolore formé de fleurs des champs. Les fem mes, les 
femmes, il n'y a que ça I 

Parmi les couronnes, une surtout mérite d'être si- 
gnalée. 

Le cortège qui l'entoure est conduit par M. DieLz, pré- 
sident des sociétés alsaciennes de Paris. 

Au milieu des fleurs, on lit : Les Sociétés d'Alsace- 
Lorraine à Jeanne d'Arc. 

— Vous comprenez, dit M. Dietz aux personnes qui 
s'étonnent de cette inscription, Jeanne d'Arc était Lor- 
raine. 

Quelques voix crient : « Vive Boulanger ! > 

L'ancien ministre de la guerre ne passa point pour 
avoir les qualités de la pucelle d'Orléans. C'est peut-être 
pour cela que ces cris sont immédiatement chutes ! 

On se rattrape en criant : c Vive la France ! » Et l'on 
se dirige vers le bois de Boulogne. 

Il est trois heures. Devant le café qui fait face au 
corps de garde de l'Elysée, deux chanteurs qui se dési- 
gnent eux-mêmes « les têtes à gifles » essaient d'inter- 



1887. — LA REVUE SANS LUI .^9" 

prêter : « Il reviendra ! » On les expulse assez bruta- 
lement. 

' Bien que l'altitude des curieux qui se pressent devant 
le palais ne se montre nullement hostile, les gardiens 
de la paix sont renforcés par quatre-vingts hommes de 
la garde répubUcaine à pied et à cheval. 

A trois heures moins le quart, MM. Wilson et 
Etienne sortent ensemble de l'Elysée. 

Il est trois heures vingt lorsque la tête de colonne de 
Tescadron du 3' cuirassiers, qui fournit l'escorte prési- 
dentielle, apparaît avenue Marigny. 

Dans la voiture du Président ont pris place MM. Rou- 
vier, le général Brugère et le lieutenant-colonel Dessi- 
rier. Celui-ci, qui commande à Tunis le 4° zouaves, est 
arrivé le matin à cinq heures pour être à côté de son 
président dans une journée qui menace d'être si grave. 

La seconde voiture est occupée par les officiers de la 
maison mihtaire de M. Grévy. 

Dans les deux autres voitures sont assis les ministres. 

Au moment où le cortège arrive à l'extrémité de l'a- 
venue Marigny, des coups de sifflet se font entendre. 
Plusieurs individus crient : « Yive Boulanger î » D'au- 
tres répondent par le cri de : « Vive la France ! » 

Le trajet des Champs-Elysées jusqu'à la Cascade s'ef- 
fectue sans incident. 

Mais lorsqu'on parvient au tournant de la pelouse, une 
bordée de sifflets, épouvantable, inouïe, éclate de toutes 
parts. C'est à peine si l'on peut entendre les cris de 
« Vive Boulanger ! » tant le bruit strident des sifflets 
domine, faisant traînée parmi la foule qui stationne 
entre la Cascade et le Moulin. 

Au moment où le Président entre sur le terrain de la 



60 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

revue, ses yeux rencontrent une bande d'individus qui, 
précédant le 129^ de ligne, portent des chapeaux de 
paille dits « à la Boulange » et chantent à tue-tête : 
c C'est Boulange, lange, lange. » 

Pendant ce temps, les tribunes, les enceintes se sont 
emplies. Il n'y a qu'à regarder le public pour s'assurer 
que, de ce côté, le Président aura peu de chose à 
craindre. Les femmes, dont beaucoup fort élégantes, 
sont en majorité. 

Il y a bien, derrière les tribunes, des gens qui crient : 
« Allons, ceux qui ont oublié leur clef, achetez ce qu'il 
faut pour accueillir le ministère ! » 

Et ils essaient de vendre des sifflets, mais le com- 
merce n'a pas l'air d'aller. 

Pendant ce temps, le colonel Cance, qui, pour la pre- 
mière fois, a été chargé de prendre des mesures d'ordre 
autour du président, s'assure de celles-ci. 

Réglées par le cabinet, elles ont eu surtout pour but 
de dérouter les manifestants. 

Ainsi, d'habitude, les enceintes officielles allaient de 
droite et de gauche jusqu'à la tribune présidentielle. 

En 1887, au contraire, on avait réservé des deux côtés 
de celle-ci un espace de dix mètres. A droite et à gauche, 
on avait mis cent cinquante chaises, toutes données à 
des amis de l'Elysée. Les chaises, au lieu d'être isolées 
comme d'usage, étaient hées ensemble par rangées de 
dix. De la sorte, pas de bousculade possible. 

Le Président avait l'habitude d'entrer et de sortir par 
l'enceinte du pesage. Celte année-là, il est entré et sorti 
parla pelouse. On se doute de la déconvenue des gens 
qui l'attendaient du côté de Suresnes. 

Enfin, aussitôt après la revue, le public était autorisé 



1887. — LA REVUE SANS LUI 61 

à envahir la pelouse. Vu les menaces des boulangiste?, 
la cavalerie restera sur le terrain et se déploiera 
comme une barrière devant les tribunes, entre la Cas- 
cade et Boulogne. 

Vers deux heures, M. Rochefort s'installe au premier 
rang de la tribune officielle réservée aux membres du 
Sénat et de la Chambre. Il a pour gardes du corps les 
députés Laguerre, Laisantet Michelin et quelques jour- 
nalistes boulangistes, parmi lesquels, à celte époque, 
personne n'eût encore pensé h me ranger. 

Jusqu'à l'arrivée du Président, Rochefort est, comme 
d'ordinaire, très spirituellement gouailleur. Il a pu- 
blié, le matin même, dans V Intransigeant , quelques 
petits entrefilets destinés à exciter les masses. Il compte 
sur un succès. 

On ne peut pas dire qu'il n'a pas été obéi en quelques 
endroits isolés, mais il ne lui a pas été donné de jouir 
de son triomphe. 

Il a même pu constater de visu qu'il y avait encore, 
le 14 juillet 1887, plus de monde contre lui qu'avec 
lui. 

Il est trois heures et demie. Des voitures amènent 
devant les tribunes M. Floquet et les délégués de la 
Chambre. 

— Vive Floquet! crient des centaines de voix. 

Pas une ne proteste. 

A trois heures quarante-cinq, c'est M. Le Royer qui, 
suivi de la délégation du Sénat, vient prendre place dans 
la tribune présidentielle. 

On n'applaudit pas, mais on ne siffle pas non plus. 

Tout à coup un drapeau est hissé au haut de celle-ci. 



6:2 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

Deux coups de canon retentissent. C'est M. Grévy qui 
.est en vue. 

La voiture approche. L'î Président, qui vient d'être 
sifflé à la Cascade, est très pâle. Il descend sur la 
pelouse. Il est en habit avec le grand cordon en sautoir. 

— Vive Grévy ! crient la plupart des députés, des 
sénateurs et des personnes placées à côté de la tribune. 

Une seule voix a crié : 

— Vive Boulanger! 

On étouffe ce cri sous celui de : 

— Vive la France ! 

Un de mes amis m'a affirmé avoir reconnu le général 
Schmitz qui, après avoir crié : < Vive la République ! » 
s'est tourné vers le groupe des boulangistes et a ajouté : 
c A bas les saltimbanques ! * 

On recommence à acclamer M. Grévy. 

Les tètes se découvrent. Les chapeaux sont tenus 
en l'air. Beaucoup de femmes acclament, elles aussi, le 
Président, qui, très ému. gagna sa tribune où. il reste 
longtemps debout. 

Il y trouve, outre les délégués des deux Chambres 
dont j'ai déjà parlé, beaucoup de personnes qui sont en- 
trJes par l'enceinte du pesage : 

Le général Menabrea, ambassadeur d'Italie, le mar- 
quis de Val Dora, l'ambassadeur de la Sublime-Porte, 
derrière lequel se dissimule M""^ Wilson, en toilette 
crème; M"^- Floquet, en fort jolie toilette blanche cou- 
verte de dentelles vieil or. A coté d'elle, M. Le Royer, 
président du Sénat, puis le personnel de la maison 
militaire de M. Grévy, le général Brugère, le colonel 
Lichtenstein, le colonel Cance, le capitaine Moinier, le 
.lieutenant Luccioni, etc., etc. 



1887. — LA REVUE SANS LUI 63 

On commente l'absence de M. Wilson. 

Derrière la tribune présidentielle, sont, prêts à tout 
événement, un bataillon de la garde de Paris et un esca- 
dron de cavalerie de la même arme. 

Le général Ferron, monté sur un cheval bai, vient 
demander du geste au Président si- la revue doit com- 
mencer. 

Les tribunes crient : « Vive Ferron ! » J'ai dit : les 
tribunes. 

Le président fait le signe de tête traditionnel. 

— Vive Grévy ! 

— Il dort, crie une voix. Ne le réveillez pas. 

C'est le seul mot drôle de la journée, mais il a 
pour effet de provoquer des acclamations favorables 
au Président. Cela flnit par ennuyer Rochefort, qui 
proteste. 

On riposte en criant : 

— A bas Rochefort î 

— A. l'eau Rochefort ! 

— Vive Grévy ! 

Bref, jamais le Président n'a eu pareil succès et, ce qui 
a dû le plus ennuyer Rochefort, c'est que c'est à la seule 
campagne de Y Intransigeant que M. Grévy a dû ce 
regain de popularité. 

On acclame le général Saussier, surtout parce qu'on 
sait qu'il n'est pas précisément l'admirateur du général 
Boulanger. 

Il faut reconnaître d'ailleurs que, durant toute la 
journée, les applaudissements ont surtout été autant de 
protestations contre Rochefort. 

La revue commence. Nous allons voir défiler 28,000 
hommes. 

4. 



64 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

L'Ecole d'artillerie recueille les premiers applaudis- 
sements. 

Puis l'excellente tenue des élèves de Saint-Cyr est 
comme toujours soulignée par les acclamations de 
la foule. 

Le général Tramond, qui commande avec tant de dis- 
tinction notre première école militaire, conduit ce ma- 
gnifique défilé. Après avoir présenté au Président de la 
République son infanterie, il va se placer à la tète de 
son escadron de cavalerie. 

Pendant le premier quart d'heure, le Président reste 
de')0ut. 

Souvent, il se penche en dehors de la tribune el 
regarde M. Rochefort qui, ayant eu la tète découverte 
jusqu'à l'arrivée de M. Grévy, a maintenant mis son 
chapeau. 

Après le premier quart d'heure, le Président, fatigué, 
s'assied. Il ne se lèvera plus que pour saluer les dra- 
peaux. 

Passent les pompiers qu'on acclame tout comme 
s'ils avaient arrêté, deux mois auparavant, l'incendie de 
l'Opéra-Gomique. 

On applaudit la musique du P'' régiment du génie. 

On acclame les chasseurs à pied. Est-te parce que ce 
corps merveilleux a été créé par le duc d'Orléans? Au 
fond je ne le crois pas. 

On ne manque point de remarquer que. pour la cir- 
constance, presque toute la troupe s'est fait raser. 

La ligne est superbe. Elle marche avec un entrain qui 
promet. 

Le tambour-major du Mo', bien que tout petit, a un 
succès inouï. De tous les tambours-majors, il e^tle seul à 



1887. — LA REVUE SANS LUI 6o 



jouer de la canne. Il la lance en l'air, lui fait faire deux 
tours sur elle-même, la rattrape avec un grand art. On 
fête en lui le dernier classique. 

Le 76' de ligne brille par sa prestance. Gomme c'est 
le dernier régiment à pied qui passe, on l'applaudit plus 
que tous les autres. 

Vient l'artillerie qui, défilant au trot, a un triomphe 
prodigieux. Quand apparait le 13'' régiment, vraiment ad- 
mirable dans la poussière qu'il soulève, le président serre 
la main du général Brugère. 

C'était ce régimcBnt que commandait, l'année précé- 
dente, le chef delà maison militaire du Président. 

Même succès pour les chasseurs, les dragons, les 
cuirassiers. 

Ceux-ci, on le sait, ferment le défilé. J'ai dit pourquoi 
ils se sont rangés, contre l'usage, immédiatement après 
la fin de la revue, devant la tribune présidentielle. 

Les voitures viennent aussitôt, comme dans une féerie, 
reprendre M. Grévy, les membres de sa maison militaire 
et du cabinet. 

Le Président descend de la tribune. 

— Vive Grévy ! Vive le Président ! 

On l'attend de l'autre côté de Tenceintedu pesage. Là 
sont massés un assez grand nombre de gens qui ont surle 
chapeau un papier portant ces mots : « Vive Boulanger ! » 

Et M. Grévy qui leur a fait faux bond! On juge de leur 
désappointement. 

Devant la Cascade seulement, le Président a été ac- 
cueilli par quelques sifflets. 

Avenue Marigny, de rares notes stridentes se font 
également entendre, ainsi que des cris beaucoup plus 
nourris de : « Vive l'armée! » 



66 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

Il est six heares dix minutes lorsque M. Grévy remonte 
le perron de son palais. 

Et pendant qu'il raconte en famille les péripéties de 
sa promenade, le boulangisme, sous des formes multi- 
ples, déborde, s'étale, éclate dans Paris. 

Partout, en effet, dans les carrefours et dans les rues, 
grandes et petites, au milieu des décorations imaginées 
par les particuliers, entre des trophées, sur les dra- 
peaux, sur les estrades, aux baraques des saltimban- 
ques, et des marchands forains, est étalé l'inévitable 
portrait du général à cheval, à pied, en buste, de face, 
de profil, de trois quarts, enluminé, doré, argenté, 
verni, encadré, enguirlandé. Dans les rues, les came- 
lots vendent des médailles de tloulanger, des pièces de 
cent sous à l'efTigie de Boulanger, des chansons sur 
Boulanger, des pipes Boulanger, des épingles Boulan- 
ger, des lorgnettes Boulanger, des mirlitons Boulanger, 
des chapeaux Boulanger, etc., elc... Et l'on chante En 
revenant de la Revue, la Marseillaise de Boulanger, et 
Boulange, lange, lange!... 



IV 
LE RETOUR A PARIS 



Quatre mois après, jour pour jour, le gouvernement 
ressentait nouvelle crainte. 

Le général allait revenir à Paris! 

L'inspection du 86' de ligne au Puy avait été passée, 
le 6 octobre, aux cris de : « Vive Boulanger! » Le pré- 
décesseur de M. Ferron avait eu, le 8 octobre, même 
succès à Montbrison. Il est vrai que, le 14, une lettre 
écrite à un journal lui avait valu trente jours d'arrêts. 
Mais le trentième jour était accompli et la victime du 
ministère, poéliséo encore par cette punition de sous- 
lieutenant, allait venir se dresser contre M. Ferron !... 

Pour que Joffrin eût organisé une contre-manifesta- 
tion, il fallait nécessairement qu'il se fût attendu à une 
manifestation. 

Il avait convoqué, la veille du terrifiant retour, salle 
Lévis, tout le ban et l'arrière-ban des révolutionnaires. 

L'affiche portait ces mots : 

« Ordre du jour : Du danger d'une dictature mili- 
taire. 

« MM. Rochefort et Déroulède ont été convoqués par 
lettre recommandée. » 



68 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

Salle comble. Les citoyens Jofîrin, Lavy, Brousse, 
Paillard, conseillers municipaux, J.-B. Clément, etc., 
sont là, mais personne n"a vu les deux principaux 
Messieurs convoqués. 

Aussi tarde-t-on à ouvrir la séance. 

Enfin JofTrin, nommé par le peuple, préside. 

Il commence par demander si MM. Rochefort et Dé- 
roulède sont dans la salle ou s'ils ont des représentants. 

Pas de réponse. 

— Si personne n'est là pour Rochefort, s'écrie un 
ouvrier maçon du nom de Levraud, je m'offre à parler 
pour lui. 

On l'invite à monter à la tribune. Il se déclare possi- 
biliste et, sans s'occuper du général Boulanger, déve- 
loppe ce thème : 

— Il est étonnant de voir des révolutionnaires atta- 
quer une personnalité comme Rochefort, dont le nom 
est synonyme de probité. 

Une deuxième, puis une troisième fois, on demande, 
sans réponse, si Déroulède est là. 

En son absence, une dizaine d'orateurs parlent tour à 
tour contre Boulanger, contre Ferry, contre Wilson. 

Il est quatre heures et demie. Jofîrin va mettre aux 
voix un ordre du jour quelconque, quand, tout à coup, 
un mouvement se produit. 

— Déroulède ! Déroulède ! 

C'est, en etTet, le président de la Ligue des Patriotes 
qui, au milieu de voix diverses, les unes sympathiques, 
les autres hostiles, arrive à la tribune. 

— Citoyens, dit-il, je commencerai par vous dé- 
clarer que je n'ai pas reçu la lettre recommandée dont 
vous parlez sur votre affiche. Rouvier a dû la faire 



1887. — LE RETOUR A PARIS 69 

retenir dans son cabinet noir.,. Les socialistes n'avaient 
pas besoin de se réunir aujourd'hui pour faire une 
contre-manifestation, car les patriotes désapprouvent 
absolument la manifestation, dont le seul résultat 
serait de faire mettre au poste le général Boulanger. 
En ce moment, nous avons à penser à autre chose. 
Cette après-midi même, pendant que vous délibériez, 
les patriotes étaient réunis dans le but d'aviser à ce 
qu'ils feraient, si Ferry était nommé par le Congrès 
Président de la République. 

L'orateur continue à parler assez tranquillement, 
quand quelqu'un tout à coup lui reproche sa déco- 
ration. 

— Je l'ai gagnée le 13 janvier 1871, en me battant 
contre les Prussiens, à Montbéliard. 

— A^ous vous êtes battu aussi avec les Yersaillais ! 

— Oui, je voulais en finir avec la guerre civile. Je ne 
voulais pas que les Prussiens, nos vainqueurs, fussent 
en même temps nos sergents de ville... Citoyens, c'est 
pour votre bien que je parle. Si vous m'en croyez, c'est 
une autre manifestation que nous organiserons ensemble. 
Nous nous réunirons tous, patriotes et révolution- 
naires, pour manifester contre Ferry sur la place de la 
Concorde, mais autour du drapeau tricolore. 

— Non, non! 

— Sans drapeau alors, mais sans drapeau du tout. 

Maxime Lisbonne, qui a fait sa réapparition dans les 
réunions, escalade la tribune. 

— Citoyens, s'écrie-t-il, jamais nous ne pactiserons 
avec M; Déroulède. Nous n'avons pas besoin de lui pour 



LE GENERAL BOULANGER 



chasser Ferry. S'il revient au pouvoir, nous saurons 
bien, avec n'importe quoi, démolir l'Elysée, le Palais- 
Bourbon, le Sénat. 

— Oui, oui. 

Le citoyen Picot reproche à M. Déroulède d'avoir 
accompagné Boulanger à la gare de Lyon. 
M. Déroulède reprend la parole : 

— J'accompagnais non le général, mais la victime 
des gens qui nous gouvernent. Citoyens, on n'est point 
patriote, sans être sociaUste... 

Mais rassemblée devient très houleuse. M. Déroulède 
se retire en criant : « Vive la République ! > Gomme il 
gagne la rue Lévis, quelques personnes l'acclament; 
vingt-sept d'entre elles l'accompagnent jusqu'au pont 
de Londres. 

Et c'est tout. 

Je rentre dans Paris où l'on parle d'une fanfare fau- 
bourienne qui se propose d'attendre le général à la 
gare de Lyon. Dans les cafés, beaucoup de personnes 
disent également qu'elles s'y rendront après souper. 
Mais il fait très froid. Elles changeront sans doute 
d'avis. 

En cas de conflit entre les boulangistes enthousiastes 
et les antiboulangistes et pour éviter le retour de ce qui 
s'est passé au départ du général, le préfet de police a 
pris les mesures les plus complètes. Lui-même s'est mis 
à la tète de ses agents. 

L'administration militaire s'est prémunie de son 
côté contre les éventualités qui pourraient surgir. 

Les ordres parvenus aux régiments casernes à Paris 



1887. — LE RETOUR A PARIS 71 

au nom du gouverneur de Paris sont très précis. Les 
adjudants-majors de semaine doivent non seulement 
coucher au quartier, mais ne pas le quitter d'une mi- 
nute, même pour leur repas. 

On fera plusieurs fois par jour l'appel des piquets ; 
des permissions de nuit ne seront données jusqu'à nou- 
vel ordre qu'à un très petit nombre d'hommes, et jamais 
la semaine. 

Le gouverneur de Paris a déclaré, dit-on, qu'il ne 
tolérerait aucune manifestation de nature à troubler 
la paix publique, dont pourrait être l'objet un militaire 
quelconque, et qu'il n'hésiterait pas à en rendre ce der- 
nier responsable. 

A minuit il n'y avait encore aucun manifestant à la 
gare de Lyon. 

On n'en attend guère avant trois heures du matin. 

L'inspecteur général de la gare, M. RegnouH s'est 
mis au lit, mais on le réveillera à quatre heures. 

Le service sera dirigé, en attendant, par M. Gaumont, 
sous-chef. 

En cas d'encombrement, les quais d'arrivée et de 
départ seront nettoyés et protégés par deux bataillons 
et les dehors par deux malheureux escadrons qui, en 
cette nuit glaciale, croquent le marmot à la caserne des 
Gélestins — pour un de leurs chefs ! 

Les six chevaux du général sont arrivés samedi soir, 
à 9 heures 32. Le fameux cheval noir est revenu su- 
perbe. 

A une heure, on demande aux employés si le général 
rentrera bien par la gare de Lyon ou par celles d'Or- 
léans ou de l'Est. Ils ont l'ordre de répondre qu'ils ne 
savent rien. 



LE GENERAL BOULANGER 



On n'a encore signalé qu'un groupe de trois ivrognes 
chantant : « C'est Boulange ! » 

Dire que c'est la neige qui a assuré la tranquillité de 
la grande ville ! Le général Boulanger peut se vanter 
pourtant d'avoir fait passer la nuit à dix mille personnes, 
le ministre de l'intérieur, le gouverneur de Paris com- 
pris. 

En prévision d'événements que le gouvernement lui- 
même redoutait, j'avais établi mon siège à côté de celui 
du préfet de police, à l'intérieur de la gare de Lyon. 

A deux heures du matin pas le moindre manifes- 
tant aux abords de la gare. Il fait un temps horrible. Une 
cinquantaine de gardiens de la paix, habilement dissémi- 
nés, reçoivent philosophiquement la neige fondue sur 
leurs manteaux. Sous le petit préau couvert qui est 
entre les quais de départ et d'arrivée, sont une dizaine 
d'agents de la sûreté. 

A l'intérieur de la gare, le préfet de police et ses 
chefs de service sont installés dans le bureau de M. Re- 
gnoul. M. Gragnon a là le télégraphe, le téléphone. 

— La gare de Lyon est, cette nuit, le véritable centre 
de Paris, dit-il. 

Dans des wagons se tiennent vingt-cinq gardiens de 
la paix. 

M. Brocheton, inspecteur divisionnaire, est chargé 
du service actif. Entouré de ses officiers, il se promène 
sur les quais. De quart d"heure en quart d'heure, des 
agents viennent lui dire qu'il ne se passe rien. Dans les 
différents bureaux, les employés supérieurs de la gare 
sont étendus sur des fauteuils. Les uns dorment. J'essaie 
de faire comme eux. Impossible. D'abord, grâce à la lu- 



1887. — LE RETOUR A PARIS 



mière électrique, on se croit en plein jour. Sur les car- 
reaux du toit, la pluie fait tapage. Et puis de temps en 
temps éclate un bruit formidable. Ce sont deux wagons 
qui se heurtent. Et par instants des sifflets stridents. 

A quatre heures apparaît M. Regnoul qui vient de se 
lever et qui apprend avec plaisir qu'il n'a pas à redouter 
d'événements semblables à ceux qui ont signalé le pre- 
mier voyage du général. 

Le commissaire de la gare est parti en fiacre pour 
Gharenton. 

Tout à coup, à cinq heures dix, le préfet, très animé, 
sort de son bureau. Il a l'air ravi. Il tient à la main une 
lettre dont il ne veut peut-être confier le contenu ni au 
télégraphe ni au téléphone. 

— Vite, vite, à son adresse ! ordonne-t-il à un agent. 

On signale le train. 

— Vous savez que le général n'est point dedans, me dit, 
tout radieux, M. Gragnon. Il est descendu à Gharenton. 

Et il se retire, suivi de son personnel. 

Les wagons se vident. Sur le quai de débarquement, 
il n'y a guère qu'une trentaine de personnes qui atten- 
dent peut-être des parents, des amis. 

Au dehors, devant la rue de Lyon, une centaine de 
curieux au plus scrutent les voitures. Il pleut toujours 
à verse. 

Pendant ce temps, n'étaient pas moins inutiles les 
précautions prises à la gare d'Orléans, aux abords de 
laquelle une centaine de gardiens de la paix, sans 
compter les agents spéciaux, ont battu la semelle toute 
la nuit. 

Les curieux, qui croyaient >avoir que le général Bou- 



74 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

langer reviendrait de ce côté, sont peut-être au nombre 
d'une trentaine. Ils arpentent mélancoliquement le long 
hangar qui règne sur la gauche de la cour. 

Petite alerte vers quatre heures. Un train est entré en 
gare. Les badauds se précipitent. Aucun des arrivants 
ne ressemble au général. 

La même déconvenue se produit trois fois, de demi- 
heure en demi-heure. Les employés, interrogés, décla- 
rent ne rien savoir. 

Finalement, à six heures, tout le monde s'en va. 

A la gare de V Est, moins de curieux encore. 

Ceux qui s'imaginaient que le général prendrait un 
train de banlieue sont désolés de s'être crus plus malins 
que les autres. 

A la Porte d'Italie^ beaucoup de voitures de maraî- 
chers, de marchands de moutons, de porcs, de produits 
chimiques. Il aurait fallu que le général fît un détour 
extraordinaire pour passer par cette porte, car la route 
de Vitry est complètement barrée. L'unique boulangiste 
qui attendait en cet endroit s'en va navré. 

Devant Y hôtel du Louvre, les douze agents qui gar- 
dent le n'^ 17^ de la rue de Rivoli font circuler les rares 
personnes qui désireraient voir M. Boulanger. Il en sera 
de même toute la journée. La neige qui tombe éloigne 
d'ailleurs les badauds. A peine vient-on de temps en 
temps demander si le général est bien descendu à l'hôtel 
du Louvre. 

— Oui, il est même là en ce moment, dit-on à quel- 
qu'un vers trois heures. Si vous voulez lui faire passer 
votre carte ? 

— Non, il est là. Cela me suffit. 
Et il se retire. 



1887. — LE RETOUR A PARIS 



Aucun incident dans la soirée. 

Mais il est là. Les choses ne se passeront peut-être 
pas aussi tranquillement tous les jours. 



TROISIÈME PARTIE 



1888 



I 

ou POUR LA PREMIÈRE FOIS 

LE PEUPLE SE PRONONCE 



Le io février, ont lieu des élections partielles. 

Le général, sollicité par divers comités, dont la plupart 
il est vrai, ont été formés à l'instigation d'un boulangiste 
avant la lettre, M. Georges Thiébaud, avait répondu 
qu'il n'était point candidat. 

Les Hautes-Alpes lui donnent spontanément 110 voix; 
la Gote-d'Or, 9,487 ; La Loire, 13,918 ; Le Loiret, 4,3'6 ; 
Le Maine-et-Loire, 11,391 ; La Marne, 16,107; La Haute- 
Marne, 1,664. 

Et tous ensemble, après le deuxième tour, 54.671 
voix. 

C'est assez pour que, le 14 mars, sous un prétexte 
insignifiant, on le mette en retrait d'emploi. 

Il rentre définitivement et discrètement à Paris le 
23 mars. 

Le 2o, nouvelles élections dans les Bouches-du- 
Rhùne où, sans s'être présenté, il a 12,083 voix et dans 
l'Aisne où, toujours sans s'être porté, il a 45,089 voix. 

C'est, une fois de plus, le peuple qui le vengera. 



80 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

Décidément, c'en est trop. La mise en retrait d'emploi 
ne suffit plus. On le met à la retraite. 

Le 8 avril, la Dordogne le nomme député par 
59.397 voix. Le même jour, l'Aisne lui donnait de nou- 
veau 11.611 voix et l'Aude 8.499 voix. 

Tels ont été, pour le général, les premiers bégaie- 
ments du suffrage universel. 

Quelques jours encore, et le peuple parlera plus viri- 
lement. 

Le général est maintenant candidat dans le Nord. 



II 

MON PREMIER DÉJEUNER 

AVEC LE GÉNÉRAL BOULANGER 



C'est de ce déjeuner, qui eut lieu le 12 avril 1888, que 
date vraiment ce qu'on a appelé mon intimité avec le 
général Boulanger. 

Les déclarations qu'il a bien voulu me faire durant le 
repas sont peut-être les plus importantes qu'il ait jamais 
faites, soit à moi, soit à un autre. A cette époque, le 
général ne me connaissait encore qu'imparfaitement. 

J'avais relativement peu parlé de lui. Il ne m'inspirait 
pas d'enthousiasme. 

Le Figaro lui était hostile. 

Peut-être le général désirait-il conquérir un des rédac- 
teurs de la maison? 

En outre, il ignorait ma façon d'interroger. 

Mes questions le prenaient au dépourvu. Ses réponses 
ne pouvaient être calculées. 

Aussi quelques-uns de ses partisans ont-ils dès le len- 
demain — jour de la publication de l'interview — 
regretté la franchise de ses déclarations. 

J'avoue que, plus initié au boulangisme, au travail 
du comité, il est certaines choses que j'eusse atténuées. 



8:2 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

En avril 1888. par exemple. MM. Lagaerre, Laisant, 
Mayer, ne permettaient pas au général d'ambitionner 
la présidence de la République. 

On verra qu'à cette date, le général y songeait déjà. 

Ainsi éclate plus nettement aujourd'hui la logique 
constante avec laquelle il a profilé des événements, 
gros et petits, pour toujours se rapprocher de son but. 

Bref, je savais que le jeudi [il avril, le général devait 
déjeuner chez Rochefort. 

Pris d'un accès de curiosité professionnelle, je me 
rendis vers onze heures du matin boulevard Roche- 
chouart, dans le petit hôtel loué au nom de sa fille par 
le rédacteur en chef de Y Intransigeant et je demandai : 
« Y a-t-il un couvert pour moi? > 

C'est chez Rochefort qu'à cette époque se tenait par- 
fois le matin le comité boulangiste qui se réunissait 
l'après-midi à la France. 

Qu'était-ce que ce comité? Il eût été alors difficile de 
le préciser. MM. Laguerre, Laur, Laisant, Rochefort, le 
comte Dillon, Vergoin, E. Mayer, Le Hérissé, Dérou- 
lède, Lalou, Borie, Chevillon, etc., en faisaient partie, 
mais il n'était nullement fermé. Quiconque croyait en 
Bouianger n'avait qu'à s'y présenter; on prenait note 
des nouvelles qu'il apportait; on écoutait ses conseils. 
C'était toute la matinée, dans le petit hôtel, un va-et- 
vient ininterrompu. Dans l'escalier qui, entre deux 
tableaux espagnols, mène au vestibule, se coudoyaient 
des gens parfois bien étonnés de se rencontrer chez le 
chef de l'intransigeance. 

Le jour en question, à midi, il ne restait plus auprès 
de celui-ci que le général Boulanger et le comte Diilun. 



1888. — MON PREMIER BKJEUNER AVEC LE GÉNÉRAL 83 

Rochefort très gentiment m'invita à m'asseoir à table, 
moi quatrième. 

— Alors, me dit tout de suite le général, il ne faut 
pas que je mange? Vous allez m'interviewer ? J'ai cela 
en horreur. 

— Tranquillisez-vous, général. Je n'ai pas l'habitude 
de procéder en juge d'instruction. Je ne vous fatiguerai 
pas. Rochefort a d'aussi bon vin que s'il en buvait. Sa 
cuisinière est un cordon bleu... de Prusse. En mangeant, 
nous causerons de choses et d'autres. Je vous deman- 
derai tout bonnement la permission de répéter au 
public ce qui, selon moi, pourra l'intéresser. 

— Je serai franc, vous me voyez ravi. On parle tou- 
jours de moi à tel ou tel point de vue. Je ne sais pas 
comment, au milieu des injures et des éloges, mes 
amis et mes ennemis peuvent s'y reconnaître. Les uns 
me jugent d'après leurs rêves. Les autres d'après leurs 
craintes. En réalité, on me connaît peu. 

— Ainsi, s'écria le comte Dillon, on le pose comme 
un ambitieux ! 

— Quel est, reprit M. Boulanger, le jeune homme 
qui entre à Saint-Cyr sans espérer être général ? Quel 
est le général qui n'a pas envie de devenir ministre de 
la guerre? Ai-je jamais voulu être autre chose? Des 
événements se sont produits qui ont enrayé ma voie et 
ont fait de moi un candidat. Ils m'ont coûté trop cher 
pour que j'aie pu les souhaiter. Je leur dois toutefois des 
amitiés qui se sont ralliées autour de moi et auxquelles 
il ne me serait même pas possible aujourd'hui de me 
dérober. 

— Ce qui trouble néanmoins, c'est de constater que 
ces amitiés sortent de camps si différents. Vous avez eu 



84 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

en Dordogne autant de voix conservatrices que de voix 
radicales. On se demande à quel parti vous appartenez 
réellement. 

— Comment, voilà dix-sept ans que vous voyez tous 
les partis se déchirer, être individuellement impuissants, 
n'obtenir un résultat, souvent fâcheux, que par des 
coalitions diverses, et vous voulez que je m'embrigade 
dans un des partis existants ! Jamais de la vie. 

Il prit son couteau qu'il jeta sur la table et, montrant 
la ligne droite formée par le manche et la lame, con- 
tinua : 

— Je suis comme cette ligne. Pourquoi m'obligerait- 
on à aller de ce côté-ci ou de celui-là? Je n'ai pas besoin 
de vous dire combien de députés j'ai vus quand j'étais 
ministre. J'ai assisté bien des fois à des débats où il n'é- 
tait question que de combinaisons chinoises ou japo- 
naises. Un jour, il fallait s'appuyer sur les radicaux, le 
lendemain sur la droite, et pour des votes d'intérêt pu- 
rement poUtique. Il m'est arrivé d'intervenir et de 
demander : « Et la France ? Qu'est-ce que vous en faites 
là dedans ? » On me regardait avec des airs ahuris. Eh 
bien ! ce que je voudrais, puisque le parti boulangiste 
s'est créé tout seul, ce serait en faire le parti de la 
France, un parti qui renoncerait à la pohtique pour ne 
s'occuper que des intérêts généraux, un parti sans 
groupes divers, qui n'aurait pour tout souci que le tra- 
vail dans la paix, avec l'honneur national pour drapeau. 

D'instant en instant, le valet de chambre apportait 
au comte Dillon des lettres, des dépêches. 
J'étais resté rêveur. Je ne comprenais pas clairement 



1888, — MO.X PREMIER DÉJEUNER AVEC LE GÉNÉRAL 85 

par quel procédé le général arriverait au résultat sou- 
haité. Je me permis de dire : 

— Supposons que vous soyez élu dans le Nord. Vous 
voilà à la Chambre. Beaucoup de gens croient que vous 
y serez noyé. 

— Mais lisez donc ces lettres ! s'écria Rochefort. Il 
en vient à chaque minute de tous les coins de la France. 
Partout on demande à établir des comités. Le général 
n'est pas encore au Palais-Bourbon et il y a déjà vingt 
députés boulangistes. Dans un an, la Chambre entière 
sera boulangiste ! 

— Alors les ennemis du général ont donc raison de 
dire qu'il ambitionne la dictature ? 

Le candidat du Nord prit la parole : 

— Qui parle de dictature? Est-ce que M. Grévy était 
un dictateur? Est-ce que M. Carnot est un dictateur? 
Notez que ce n'est pas moi qui ai rêvé la Présidence de 
la République. A Clermont-Ferrand, toutes mes espé- 
rances avaient uniquement pour but mon retour au 
ministère. Aujourd'hui, c'est vrai, quelques-uns do mes 
amis me font entrevoir la premièremagistrature de l'Etat. 
AUez-vous'aussi m'appeler ambitieux si je vous dis que je 
n'ai pu me défendre d'envisager cette perspective ? Mais 
elle est accessible à tout citoyen français et on n'a encore 
taxé d'ambition aucun de nos présidents. On n'est pas, 
tout seul, candidat à la Présidence. On le devient par 
un concours de circonstances qu'on a souvent vues naî- 
tre à regret, et je n'ai pas besoin de vous répéter que 
c'est mon cas. 

— Vous avez dû abominablement souffrir en appre- 
nant la décision de la Commission d'enquête? 



86 LE GÉNÉRAL BOULANGER 



— Eh bien î non, pas ce jour-là. Auparavant, oui. 
Mais la décision, je la prévoyais, je m'étais fait du sang- 
froid en Tattendant. N'est-ce pas, Dillon, tu te souviens? 

— Je te crois. Tu nous rudoyais parce que nous 
pleurions. Ah! le gouvernement a été malin! Ce sont 
les bêtises qu'il a faites qui le renverseront !... 

— Et vous n'avez nullement, général, le désir de 
rentrer en activité ? 

— Je le pourrais en vertu d'un précédent qu'a préci- 
sément créé le gouvernement lui-même. Après ie départ 
de M. Grévy, on a mis le colonel Lichtenstein à la re- 
traite. Puis M. Carnot a pensé à le garder. Alors on a 
rapporté le décret. Je ne vois donc point pourquoi on ne 
rapporterait pas également celui qui m'a frappé. Mais 
je n'y tiens pas. Je n*ai aucun goût à traîner le sabre en 
temps de paix, et tout le monde sait bien que, s'il y 
avait la guerre, je le reprendrais le jour même. 

La guerre? Le général avait dit lui-même ce mot que 
je n'osais prononcer. Je le répétai : 

— La guerre ! Ah ! si on ne la redoutait pas, vous 
auriez peut-être plus d'électeurs encore. 

— Oui, je sais, dit-il. Sur tous les arbres du départe- 
ment du Nord, on a collé ce matin, d'après une des 
dépêches que j'ai là, de longues bandes sur lesquelles 
on lit : c Boulanger, c'est la guerre. » C'est idiot. Pour- 
quoi voulez-vous que je rêve la guerre quand ni la 
France ni l'Allemagne ne la veulent? Nous mettre en 
mesure de la soutenir? Oui. La déclarer? Jamais. 

— Mais on vous la déclarera ! 

— Oui, on dit cela, mais je vous jure que c'est un 
mensonge. On imprime que, le jour de mon élection 
dans la Dordogne, la Bourse a baissé en Allemagne. J'ai 



1888. — MON PREMIER DÉJEUNER AVEC LE GÉNÉRAL 87 

la preuve du contraire. L'Allemagne, qui a, comme 
nous, soif de la paix, nous déclarera d'autant moins la 
guerre qu'elle verra la France armée placer si ardemment 
saconûanceenmoi.Vous devriez intituler votre interview 
« Boulanger, c'est la paix. » Il n'y aurait pas de plus 
exacte réponse aux pamphlets qu'on répand en ce mo- 
ment contre moi dans le Nord. Groiriez-vous qu'aujour- 
d'hui même trois cent mille exemplaires de journaux 
radicaux et ouvriers, bourrés d'articles contre ma candi- 
dature, sont distribués gratuitement aux électeurs ? 

— Il serait même édifiant, dit Rochefort, de savoir où 
l'on prend l'argent nécessaire... 

— On dit aussi, demandai-je, que votre comité en 
dépense pas mal ? 

— Moins qu'on ne croit, répondit le comte Dillon. 
Les comités locaux font la plupart des frais et les distri- 
buteurs, par exemple, ont offert eux-mêmes de tra- 
vailler gratuitement. Quanta l'argent, d'ailleurs, voyez 
si nous pouvons en manquer. 

Et le comte me tendit plusieurs lettres. 

Dans toutes, des offres d'argenL Dans une d'elles, il 
y a cette phrase : « Nous sommes neuf amis qui serions 
heureux et fier de participer pour cent francs chacun 
aux frais de l'élection. » 

Mais le déjeuner touche à sa fin. 

— Yiens-tu avec moi chez Lalou ? demande le comte 
Dillon. 

— Non, fait le général. Il est deux heures. A cette 
heure précise, on proclame à la préfecture de Périgueux 
le résultat du scrutin de la Dordogne. Je vais en per- 
sonne à la Chambre porter ma démission. 

Et il prit congé. 



88 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

— Que voulez-vous ! s'écrie Rochefort après son dé- 
part, moi, j'adore cet homme-là ! En avez-vous jamais 
vu un plus simple, plus naturel, plus réellement bon 
enfant ? Je serais si content d'en finir avec les imbé- 
ciles querelles de parti î 

— J'ai pourtant bien peur de vous voir contre lui le 
jour où il sera au pouvoir. 

— Ah. permettez, cela LE regardera, mais ne parlons 
que d'aujourd'hui. Je crois vraiment que, cette fois, je ne 
me trompe pas !... 



III 

LA PREMIÈRE ÉLECTION DU NORD 



J'ai pour habitude constante de prendre l'actualité où 
elle est... Le dimanche, 15 avril 1888, le général Bou- 
langer était l'homme du jour. Un duel se trouvait 
engagé entre lui et le gouvernement. Gomment le 
général se tiendrait-il sous les armes ? Serait-il tranquille 
ou nerveux ? Que ferait-il du matin au soir ? Attendrait- 
il impatiemment la fermeture du scrutin, les premières 
nouvelles de lélection ? 

Autant de questions assez intéressantes pour que je 
fusse de bonne heure à l'hôtel du Louvre, où le général 
logeait alors avec sa famille. . 

Appartement bien simple. Un salon, servant de salle 
à manger et de bureau, précédait les chambres à cou- 
cher. Pas d'antichambre. Le groom de l'hôtel, le petit 
Joseph, que nous aurons l'occasion de revoir, se glissait, 
quand il apportait une carte, par un étroit entre-bâille- 
ment, pour que le visiteur ne vît point ce qui se passait 
dans la pièce. 

Je me recommandai d'Henri Rocheforl. La recom- 
mandation n'a jamais cessé d'être puissante auprès du 
général. La porte s'ouvrit toute grande. 



90 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

— Donnez-vous la peine d'entrer, me dit M. Bou- 
langer. 

Levé à six heures et demie, le général avait reçu, à 
sept heures, son ordonnance, le capitaine Guiraud. C'est 
avec celui-ci qu'il expédiait, le matin, son courrier. Il y 
avait de la besogne. On ne se doute pas du nombre 
de lettres qui lui arrivaient déjà. Il y en avait de 
tous les pays, de tous les formats. Après chaque dis- 
tribution, elles s'amoncelaient sur sa table. On com- 
mençait, naturellement, par lire celles que le facteur 
avait apportées la veille au soir. 

Parfois, un sourire allumait les yeux du général. Un 
monsieur lui écrivait : « Je vous en prie, dès que vous 
connaîtrez le résultat, ayez la bonté de me le télégra- 
phier, car j'ai engagé un fort pari sur votre succès. > 
Ou ce sont des vers. Une longue pièce commence par ce 
demi-alexandrin : fils de Jeanne d'Arc... 

Autrefois sa fille cadette, M'^^ Marcelle Boulanger, — 
dont on m'a reproché de célébrer les yeux de perven- 
che, — aidait son père dans ce travail. Impossible main- 
tenant. Les femmes ont partagé l'enthousiasme des 
électeurs. Il y a, dans le tas, des lettres parfumées qui 
contiennent des choses bien drùles... N'insistons pas. 
Le général se hâte de déchirer celles-ci. lien passe d'au- 
tres à son ordonnance : « Répondez oui... Dites que je 
ne puis pas. » Pendant que l'ordonnance écrit, le général 
répond lui-même à quelques lettres. Il va d'un vite î 
Ah! il n'y a pas à s'étonner des imprudences parfois re- 
levées dans sa correspondance. A huit heures et demie, 
c'est fini. Il lit ses journaux, les uns enthousiastes, les 
autres hostiles. 

— Yovez donc cela. 



1888. — LA PREMIÈRE KLECTlOX DU NORD 01 

Il me montre un article injurieux. 

— Eh bien! oui, fait-il, dans les premiers jours de 
mon ministère, ces choses-là me mettaient en colère, 
mais on s'habitue à tout. Un beau matin je me suis senti 
sur la poitrine une belle cuirasse que je n'ai pas eu à 
acheter. 

L'ordonnance se retire. Je remarque que M. Bou- 
langer a des bottes. 

— Vous avez l'intention de sortir aussi, général? 
Que je ne vous dérange pas!... 

— Oui, je vais monter à cheval, mais ce n'est pas 
encore le moment. Mon cheval ne sera qu'à dix heures 
à l'Arc de Triomphe. J'irai le trouver en voiture, car 
s'il venait me prendre ici, on ne manquerait pas de dire 
que je veux me faire acclamer ! Causons. Je vois bien 
ce qu'il vous faut. Vous avez dû apporter un appareil 
pour compter les battements de mon pouls. Eh bien ! je 
vous avouerai que je n'ai nulle inquiétude. Vous pouvez 
déclarer qu'à neuf heures dix, vous m'avez trouvé abso_ 
lument sûr de l'élection. Il y a eu contre moi dans le Nord 
deux manœuvres qui me seront certainement profitables. 
Hier soir, mes amis comptaient donner des réunions. Les 
opportunistes avaient loué toutes les salles, non pour 
parler, mais pour que les miens n'eussent pas de local. 
Que s'est-il passé ? En trouvant les portes closes, mes 
amis ont protesté. Ils ont parcouru la ville de Lille en 
criant à la persécution. Et puis, ensuite, cette fausse 
nouvelle de la mort de l'empereur d'Allemagne ! Natu- 
rellement tous les murs ont été, cette nuit, couverts 
d'une afFiche dénonçant la manœuvre. Elle était bête 
comme tout, cette fausse nouvelle. Groit-on que des 



9ll LE GÉNÉRAL BOULANGER 

électeurs qui ont précisément l'intention de voter pour 
moi parce qu'ils ont confiance en moi, s'en garderont 
parce qu'ils redoutent la guerre ? Mais la guerre I 
S'imagine-t-on que le nouvel empereur la déclarerait 
dans les vingt-quatre heures ? Ce qui semble probable, 
au contraire, c'est que, pour se rendre sympathique à 
son peuple qui désire la paix, il fera tous ses efforts 
pour la maintenir. 

Le général disait cela, tantôt assis, tantôt debout. Il 
se plaît à parler, comme M. Clemenceau, en arpentant 
la pièce. 

Le langage est familier, le geste simple. Pas de pose, 
je vous jure. Il est vrai que le lieu ne se prête guère à 
la solennité. Partout des caisses, les unes fermées, les 
autres ouvertes. Sur les fauteuils, des journaux et toutes 
ces gravures qu'on vend dans les rues et dont les édi- 
teurs envoient de belles épreuves à celui qui leur fait 
gagner tant d'argent. 

— La guerre ! reprit le général. Voulez-vous que je 
vous dise comment je la considère? Je ne saurais mieux 
la comparer qu'à une partie de cartes. Si vous jouez à 
l'écarté, vous croyez avoir beau jeu quand vous avez en 
main deux rois et trois atouts. En guerre, on perd avec 
ce jeu-là. C'est bien pis. On perd quelquefois avec cinq 
atouts. Vous faut-il des exemples? 

Là-dessus, un cours d'histoire militaire dont je fais 
grâce aux lecteurs. 

Mais il était temps de me retirer. 

— Si vous voulez reprendre la conversation, me dit 
le général, repassez à cinq heures. Je déjeune chez un 



1888. — LA PREMIÈRE ÉLECTION DU NORD 93 

ami. Je reviens ensuite travailler ici. Ma porte est con- 
signée, mais si vous frappez à cinq heures précises, je 
saurai que c'est vous, et vous me tàterez le pouls. 

A l'heure dite, je gravissais les trois étages qui 
menaient à l'appartement du candidat du Nord. 

11 était en train de corriger des épreuves. Gela nous 
attire toujours, nous autres. 

— Eh! oui, dit-il, je suis un confrère, à l'aide d'un 
collaborateur, il est vrai. Je n'ai pas le temps de mettre 
mes notes et mes dossiers en ordre. Vous voyez qu'il y 
a des gens discrets, puisque vous ne savez pas que c'est 
un de vos amis qui fait pour moi ce travail. J'ai même 
ce que cherchent un si grand nombre d'entre vous, un 
éditeur. Par malheur, je suis engagé avec lui. C'est 
même lui qui se charge de faire annoncer le titre de 
mon ouvrage. Je n'ai pas le droit de vous le révéler. 
Tout ce que je puis dire, c'est que ce livre n'est nulle- 
ment politique. 

— C'est une étude militaire, alors ! 

— Naturellement. 

— Et quelle est, selon vous, la plus grande force 
militaire ? 

— Oh ! ma théorie est bien simple. Il faut qu'une 
armée ait l'effectif le plus nombreux, les armes les pins 
solides, les plus légères, les plus promptes, les officiers 
les plus habiles, les plus capables, mais rien, vous 
m'entendez, rien ne vaudra jamais l'élan des troupes 
confiantes en leur chef. 

— Et on aurait confiance en vous, général. Mais 
songez-vous à l'effrayante responsabilité que vous 
auriez si la guerre éclatait ? 



04 LE GÉNÉRAL BOULANGER 



— J'y songe si bien que, pour moi, ce serait la vic- 
toire ou la mort. 

Et il dit cela, non plus avec simplicité, mais avec une 
froide gravité dans la voix. Il reprit : 

— Oui, la mort, car je vous jure que je ne ferais pas 
comme... 

— Permettez, général, il y a une question que je suis 
prié de vous adresser. Admettons que vous soyez élu ce 
soir. Vous bornerez-vous à être député du Nord ou 
laisserez-vous poser votre candidature autre part? Per- 
pétuerez-vous enfin l'agitation? 

— Je vous dirai la vérité. Oui, il entre dans mon 
plan de perpétuer l'agitation jusqu'à ce que nous ayons 
obtenu la dissolution. Tous ceux qui voteront pour moi, 
il n'y a pas à le dissimuler, veulent la dissolution. Mais 
est-il nécessaire pour cela que je reste député du Nord 
ou que j'entretienne, comme vous dites, l'agitation 
électorale? Je ne pourrai prendre un parti qu'après les 
premières séances de la Chambre. 

Et on causa de tout et de tous. 

Le général n'a pas moins de curiosité que de mé- 
moire. Celle-ci est étonnante. Il sait, dans les plus 
petits détails, et avec les dates, ce qui s'est passé depuis 
vingt ans. J'eus l'occasion de lui parler de parents 
que j'ai à Tunis. Il entra dans des minuties qui me stu- 
péfièrent. 

Et tout à coup : 

— Tenez, voyez Taiguille. Elle est juste sur six heures. 
Le scrutin est fermé. 

Il y pensait donc en causant techniquement de choses 



1888. — LA PREMIÈRE ÉLECTION DU NORD 9o 

qui pourtant semblaient plus l'intéresser que l'élection 
même. Ce détail est très significatif. 

— Six heures. C'est fini. J'ai été député de la Dor- 
dogne. Je suis député du Nord. Oui, je suis sûr. Il y a 
en moi quelque chose qui vient de me le dire. Vous 
verrez, ce soir. 

— Et 011 attendrez-vous, général, le résultat de l'é- 
lection? 

— Voici l'emploi du reste de ma journée. J'ai promis 
à ma famille de la promener en voiture jusqu'à Theure 
du dîner. Il n'y aura pas de dépêches avant dix heures 
du soir. Les attendre ici, ou à la France, ou à V Intransi- 
geant^ ce serait m'exposer à des manifestations que je 
fuis toujours, je vous l'assure. J'ai choisi, pour les rece- 
voir, un terrain où on ne pourra pas me soupçonner. J'ai 
loué un salon chez Durand, place de la Madeleine. S'il 
vous plaît d'y être à 10 heures?... 

— Gomment donc, général! 

Et, le soir, à 10 heures moins un quart, j'arrivais à 
l'endroit indiqué. 

MM. Rochefort, Laguerre, le comte Dillon, Laur, 
Ghevillon, Charles Lalou, Laisant et son fils, étaient avec 
le général, dans un petit salon loué par lui. 

Les premiers résultats parviennent. 
Ils sont pleins de promesses. 

Le général a plus de douze mille voix contre quatre 
mille. 
A dix heures arrivent ensemble onze dépêches. 
De Lille : 
« Mon général, tous ceux qui sont restés ici lèvent 



96 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

leurs verres et boivent à votre élection. Résultat, le 
plus mauvais bureau de Lille, majorité écrasante. » 

Voici MM. Michelin et Susini. Ils exultent. 

Le général est très calme. 

Il s'est mis en habit pour écouter comme il convient 
la voix du peuple, mais il fume un cigare. 

Les scrutins de Denain, de Yalenciennes, de Fourmies, 
etc., lui donnent la majorité. Il s'y attendait. Aussi 
sont-ce les résultats de Lille, où il craignait d'être en 
minorité, qui lui sont particulièrement agréables. 

Onze heures. Peu à peu, le cabinet s'est empli. On a 
fini par envahir le salon voisin. Il faut ajouter aux 
noms cités plus haut ceux de MM. Granet, Yergoin, 
Henri Rochefort lils. 

Les dépêches se succèdent. 

C'est M. Laguerre qui les lit. M. Ghevillon additionne 
les résultats. 

Paul Déroulède entre. 

On s'apprête à lui donner des chiffres. 

Il va serrer la main du général. 

— Non. fait-il, qu'on ne me dise rien. Vos figures 
parlent suffisamment. 

La vérité est que tout le monde est ravi. Pourtant 
quelques communes, celles de Falempin, d'Orchies, de 
Vattennes ont donné la majorité au concurrent du 
général, un M. Foucart, dont le nom est déjà oublié. 

Arrive une dépêche de Lille, envoyée par un membre 
du comité qui s'est installé à la préfecture. Elle dit : 
« Nous marchons vers 160,000. » 

Le général allume un deuxième cigare en murmurant : 

— Voyez-vou?; mes amis, cela ne prouve qu'une 



1888. — LA PREMIÈRE ÉLECTION DU NORD 97 

chose, c'est que, quand on s'adresse au coeur de la 
France, il répond toujours. 

Et, pendant deux heures encore, les mêmes scènes se 
renouvelleront. Enfm le total est connu. Le général Bou- 
langer a eu 172, o28 voix. 

On l'écrase sous les félicitations. Il faut reconnaître 
qu'il les reçoit sans orgueil. 

— J'étais sûr, répète-t-il. 

Il donne Tordre d'envoyer de sa part des dépêches 
dans l'Aisne, dans la Dordogne, enfm à tous les comités 
amis. 



IV 
DU LOUVRE AU LOUVRE 



Le jeudi suivant, grand tapage dans Paris. 

Le nouveau député du Nord allait se rendre à la 
Chambre. 

Oui, le jeudi 19 avril 1888, la ville de Paris a été à 
même de le contempler dans sa plus belle voiture : un 
landau superbe attelé de deux magnifiques alezans 
ayant aux oreilles des cocardes vertes et rouges ; le 
cocher et le groom un œillet rouge à la boutonnière. 

Ferait-il sortir cet équipage jadis ministériel, ou se 
rendrait-il à la Chambre dans une voiture fermée? La 
question avait été mise sur la nappe dans le déjeuner 
qui réunissait vers onze heures, rue Saint-Honoré, à 
l'hôtel Saint-James, M. Boulanger et ses amis, MM. Ro- 
chefort, Laguerre, Charles Lalou, Le Hérissé, le comte 
Dillon, Eugène Mayer, Déroulède. etc. 

On s'arrêta à cette décision : 

— Que le général aille à pied ou en voiture fermée, 
rien n'empêchera la manifestation. Il vaut donc mieux 
qu'il la traverse franchement et qu'il aille officiellement 
à la Chambre dans le landau dont il se servait autrefois 
pour ses visites officielles. 



1888. — DU LOUVRE AU LOUVRE 99 



A deux heures seulement on sortait de table. M. Ro- 
chefort partait en fiacre pour le Palais-Bourbon avec 
M. Mayer. Le général, escorté de plusieurs amis, 
regagnait l'hôtel du Louvre oii sa voiture devait venir 
le prendre un peu plus tard et devant lequel station- 
naient trois cents personnes maintenues par des agents. 

Pendant ce temps, le préfet de police en personne 
passait la revue des nombreux agents massés aux abords 
de la Chambre. 

M. Madier de Montjau, bien que n'étant chargé que 
de la police intérieure du palais, avait demandé que les 
abords en fussent absolument libres. Ce n'est pas sans 
peine que les officiers de paix ont pu parvenir à 
repousser la foule. Ils avaient fait dégager non seule- 
ment le quai d'Orsay, la rue et la place de Bourgogne, 
mais le pont de la Concorde et un large morceau de 
cette place. 

La foule était massée sur le boulevard Saint-Germain, 
le quai des Tuileries, la terrasse de l'Orangerie, celle-ci 
absolument bondée, et sur la partie nord-est delà place 
de la Concorde, où il y avait des gamins jusque sur les 
fontaines. 

Selon mon habitude, je prie les personnes que je 
rencontre d'évaluer elles-mêmes le nombre des cu- 
rieux. 

— Quinze mille personnes, me déclare un boulan- 
giste. 

— Deux mille, me dit un député opportuniste. 

— Douze mille, m'affirme un officier de paix. 
C'est celui-ci qui doit avoir raison. 

Entre la place de la Concorde et l'hôtel du Louvre, 
toutes les fenêtres sont garnies de monde. Les dames 

6. 



100 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

sont en majorité. Sur les trottoirs de la rue de Rivoli, 
deux minces rangées de badauds. 

A trois heures moins le quart, la voiture du général 
sort de rhutel. Gomme jadis l'Empereur, il se tient au 
fond, à droite. Il a à sa gauche M. Laguerre. Devant 
lui M. Déroulède, puis M. Le Hérissé. 

Presque au galop, la voiture file vers le Palais-Bour- 
bon, La foule la suit en criant : c Vive Boulanger! » 
Des gens s'accrochent aux portières. Devant le n° 204, 
c'est bien pis. Cinq cents personnes à peu près sont 
venues au-devant de la voiture. 

— Mais je vous en prie, mes amis, dit M. Déroulède, 
reculez-vous. Laissez -nous passer. Vous allez vous 
faire écraser et ce n'est pas vous, c'est la Chambre que 
nous voulons renverser. 

Quelques maisons plus loin, autre bagarre. La voiture 
est de nouveau contrainte de s'arrêter. Tout le monde 
crie : « Yive Boulanger ! » Les hommes agitent leurs 
chapeaux, parmi lesquels il en est beaucoup de haute 
forme. Des dames jettent au général de petites gerbes de 
roses. 

Arrivé non sans mal sur la place de la Concorde, le 
landau doit, pour trouver place, faire le grand tour de 
rObélisque. Les deux lignes de gardiens de la paix sont 
forcées. La foule acclame le général. 

De la terrasse des Feuillants, toutefois, pas un cri ne 
tombe. Il n'y a guère là que des badauds. Deux mes- 
sieurs seulement, dont un décoré, crient : (^ A bas Bou- 
langer ! C'est infâme ! -^ 

La voiture est déjà arrivée sur le pont oii elle filé au 
galop. Devant la grille du Paluis-Bourbon, une centaine 
de personnes qui ont pu, on ne sait comment, se faufiler 



1888. — DU LOUVRE AU LOUVRE 101 

au milieu des journalistes, crient, les unes en majorité : 
« Vive Boulanger ! » une dizaine seulement : « A bas Bou- 
langer! » Un coup de sifflet, unique, retentit. 

Le général et ses amis descendent et entrent à la 
Chambre. Il me faut attendre la sortie. 

La voiture, très admirée, va se ranger sur le quai, le 
long de la Seine. Un gardien de la paix est chargé de 
veiller sur elle. 

Pendant ce temps, sur la place de la Concorde, je 
reconnais quelques blanquistes, MM. Eudes, Bouillon et 
de nombreux membres du parti ouvrier qui stationnent ; 
mais Joffrin, qui, lui aussi, est venu à la Chambre, m'a 
dit en entrant que son parti ne ferait rien. 

— L'heure n'est pas venue, déclare-t-il. Quand nous 
voudrons nous emparer de la Chambre, nous le ferons, 
mais aujourd'hui ce ne serait pas la peine. 

Jofî'rin, à celte époque, n'était pas encore tout à fait 
le farouche anti-boulangiste qu'on a connu depuis. 

Un anarchiste, qui essaie de persuader à la foule que 
Boulanger et Ferry se valent, est hué, bouscuJé. Il a 
raison de se sauver, car on lui ferait un mauvais parti. 

Deux mitrons en bonnet blanc sont successivement 
hissés sur de solides épaules et promenés sur la place 
au cri de : < Vive Boulanger! » La foule s'amuse. 

Sur le quai, on attend impatiemment une nouvelle 
apparition du général. Il est quatre heures vingt, quand 
le groom de M. Boulanger, qui guette son maître à 
l'entrée du salon de la Paix, va chercher la voiture. 

Le général et ses amis reprennent place. Deux cents 
personnes à peu près crient : « Vive Boulanger! j mais 
le même coup de sifflet, qui s'est signalé à l'entrée, se 
fait entendre. La voiture traverse rapidement le pont, à 



10:2 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

rexlrémité duquel la ligne d'agents a été plus que tri- 
plée. Dès que la voiture est reconnue, la foule, d'un 
élan irrésistible, se précipite. On agite chapeaux et cas- 
quettes. On crie : « Vive Boulanger! •> 

Une escouade d'agents précède en courant la voiture 
qui va pourtant assez vite. D'autres agents suivent de 
très près. 

Le général est bientôt l'objet d'une manifestation 
inouïe. Les agents sont partout impuissants à mainte- 
nir la foule. La voiture ne peut avancer qu'au pas. 
Elle met plus de dix minutes à traverser la place. Des 
vingtaines de mains se tendent vers M. Boulanger, qui 
les serre. Un agent se tient un instant à côté de lui, sur 
le marche-pied. 

Pendant ce temps, les autres agents écartent violem- 
ment la foule, qui ne cesse d'acclamer le général. 

Les manifestants assomment à moitié un monsieur 
bien mis, qui s'est permis de crier : « A bas Bou- 
langer! 

Deux d'entre eux sont arrêtés. 

Le citoyen Alleniane qui, naturellement, est hostile 
au général, est bousculé dans une bagarre. De même, 
une trentaine de positivistes qui l'entourent et essaient 
de faire avec lui une contre-manifestation. A l'angle de 
la rue de Rivoli, les boulangistes et les gardiens de la 
paix ensemble le maltraitent; ils manquent de l'étouffer. 
On le porte dans une pharmacie. 

Quelques pas plus loin, rue de Rivoli, la foule hue 
cinq agents qui conduisent au poste un collégien trop 
ardent. 

Pendant ce temps, le général, toujours acclamé, est 
arrivé à l'hôtel du Louvre. 



1888. — DU LOUVRE AU LOUVRE 103 

Il descend, le premier, devant la porte, suivi de ses 
amis. 

La foule qui, depuis la place de la Concorde, a suivi 
le landau, entoure le petit groupe qui parvient très dif- 
ficilement dans la cour de l'hôtel. 

M. Boulanger est attendu chez lui par une trentaine 
de partisans haletants et par trois énormes bouquets 
qui lui ont été envoyés par des dames et où l'œillet 
rouge domine. 

Il faut qu'un chef de parti ait sa fleur. Napoléon III 
avait adopté la violette. Le général a toujours eu un 
goût particulier pour r œillet rouge. Les boulangistes ne 
porteront plus que cette fleur. 

La foule veut envahir l'hôtel du Louvre. 

Les employés de l'hôtel, munis d'une échelle, s'en 
servent pour barrer le passage aux manifestants. Mais 
le personnel de l'établissement, quoique aidé par les 
agents, est bientôt débordé. Les garçons se replient ha- 
bilement sous le vestibule et ferment la porte. 

Des renforts sont arrivés. Une bousculade se produit. 
Le public, les voitures de maîtres, les omnibus, les 
fiacres, tout cela s'entasse, s'embarrasse. 

Les manifestants crient: « Yive Boulanger! Revision! * 
et chantent les Pioupious d'Auvergne, puis En revenant 
de la Revue. Tout le répertoire boulangiste y passe. 

Et pendant plus d'une heure, c'est, sur la place du 
Palais-Royal et dans la rue de RivoU, un tapage 
infernal. 

Au milieu de cette cohue, un monsieur très bien mis 
ose dire que « c'est du puffisme, une réclame scanda- 
leuse». Un formidable coup de poing sur le nez le réduit 
ausilence.il ne pense plus qu'à éponger le sang qui coule 



104 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

abondamment. Plus loin, on emporte un jeune homme 
à barbe blonde, qui vient de s'évanouir. Tout à coup, la 
police, qui s'est massée, entre énergiquement en scène. 
Au milieu des cris, un mouvement de reflux se produit. 
Beaucoup de manifestants en ont assez ; ils se retirent, 
mais Tarrière-garde accourt et réclame Boulanger. Elle 
crie : c Au balcon, au balcon I » Nouvelle charge. On 
dégage la porte de l'hôtel. Il est cinq lieures moins cinq. 
MM. Laisant.Déroulède, etc., sortent à pied, on les ac- 
clame, et c'est àgrand'peine qu'ils peuvent se soustraire 
à l'ovation. 

Une petite pluie fine met en fuite une partie des cu- 
rieux, mais les boulangistes persistent. A cinq heures 
et demie, des milliers de personnes sont encore en con- 
templation devant le balcon, où ils espèrent voir appa- 
raître le général. 

Il y en avait un peu moins une heure api es. Il n'y en 
avait plus du tout à huit heures. 

En revanche, une autre manifestation se portait vers 
neuf heures et demie, rue du Croissant, devant les bu- 
reaux d'un journal anliboulangiste. 

Au nombre de cent à peu près, les partisans du géné- 
ral crient : < Vive Boulanger I », puis chantent les re- 
frains qu'on connaît. 

Une cinquantaine de possibilistes et quelques compa- 
gnons anarchistes répondent par : c A bas Boulanger!- 
Vive la révolution sociale ! » et chantent la Carmagnole. 

Le citoyen Allemane, qui est tout à fait remis, et ses 
amis Labusquière et Marouck se montrent aux fenêtres 
et veulent parler à la foule. Ils sont accueillis par des 
bordées de sifflet? et par : « C'est Boulange, lange, 
lanse !... » 



1888. — DU LOUVRE AU LOUVRE 105 

Des altercations s'engagent dans la rue. 

Accourent au pas de course des agents qui tombent à 
la fois sur les boulangistes et sur les révolutionnaires. 
Les boutiques se ferment. Les passants se sauvent, affo- 
lés. Quelques arrestations sont opérées. 

Et c'est ainsi que le nouveau député s'est rendu solen- 
nellement du Louvre au Louvre, et qu'a été fêtée sa pre- 
mière sortie. 



SEMAINE BRUYANTE 



Quand on a commencé à manifester sans danger, il 
est difficile de s'arrêter. 

Le badaud, d'ailleurs, veut bien qu'il y ait de temps 
en temps quelque chose dans la rue. Les séries, toute- 
fois, l'épouvantent. Il se demandait déjà, au bout de 
deux jours, non sans inquiétude, ce qu'il adviendrait 
des conflits que la première sortie du député du Nord 
avait fait naître entre boulangistes et antiboulangistes. 

Ce sont les étudiants qui ont commencé par protester, 
le 20 avril, contre le « dictateur >. Dès le lendemain, 
les anarchistes s'en mêlaient. Sous cette étiquette ne 
doit-on comprendre que des révolutionnaires? 

Vers une heure de l'après-midi, les étudiants se réu- 
nissaient sur la place de l'Ecole-de-Médecine. 

Des ouvriers et surtout des gamins se mêlent à eux. 

Au moment où Ton commence à former un monôme 
aux cris de : « A bas Boulanger! » apparaît M. Mé- 
zières, de l'Académie française, professeur à la Faculté 
des lettres. On l'entoure. On l'acclame. « Vive Mé- 



1888. — sl:mal\e bruyante 107 

zières ! A bas Boulanger ! Vive la République î » Puis 
on gagne le boulevard Saint -Michel. 

Bientôt une colonne assez imposante se dirige vers le 
jardin du Luxembourg, dont les gardiens, prévenus, 
font fermer les grilles. Mis ainsi dans l'impossibi- 
lité d'entrer, les manifestants se rendent sur la place 
du Panthéon, où ils ne tardent pas à être rejoints 
par d'autres étudiants, mais boulangistes, ceux-là. On 
débute par se battre à coups de chansons. On continue 
par s'injurier. Intervient la police, qui fait son œuvre. 

A trois heures, les antiboulangistes se retrouvent au 
nombre de deux mille devant la Faculté de droit. 

Un nouveau monôme est formé. Il descend, par ran- 
gées de quatre, le boulevard Saint-Michel en criant : 
<i Conspuez Boulanger ! » Devant la fontaine Saint-Mi- 
chel, il rencontre une voiture de la Lanterne^ journal 
alors boulangiste. C'est bien amusant, la politique ! Le 
vétiicule est renversé, brisé. Les journaux sont déchi- 
rés et réunis en tas. On y ajoute quelques morceaux de 
la voiture, on y met le feu et on danse autour en chan- 
tant toujours : « Conspuez Boulanger ! » La police ac- 
court, éteint le feu... et le reste. 

Pendant ce temps, sur la place de la Concorde, six cents 
personnes attendent on ne sait quoi. L'administration a 
pris les mêmes précautions que l'avant-veille. Dès une 
heure et demie, les agents dispersent les groupes à mesure 
qu'ils se forment. Les personnes qui ont fait demander 
un député sont priées de se masser contre une palissade 
de planches masquant des travaux en cours d'exécution. 

Un officier de paix me dit que ses agents sont fatigués, 
irrités. Il n'est pas sûr d'être maitre d'eux si la soirée est 
tapageuse.». 



t08 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

On apporte des nouvelles de l'hôtel du Louvre, devant 
lequel mille ou douze cents curieux ne cessent de sta- 
tionner. Le général est pourtant sorti depuis midi. 

Il est cinq heures. 

Les antiboulangisles, refoulés de partout, se sont de 
nouveau reconstitués en un groupe d'au moins quinze 
cents personnes. 

Ils se dirigent vers le Palais-Bourbon quand, à l'angle 
du boulevard Saint-Germain et de la rue du Bac, ils ren- 
contrent un tramway d'où descend à leur vue M. Hub- 
bard, député de Seine-et-Oise, naguère encore étudiant. 

Il s'approche d'eux, les interroge, apprend qu'ils ont 
à se plaindre de la police, qui semble, disent-ils, favori- 
ser les boulangistes. 

On va pouvoir en juger car, pendant que les antibou- 
langistes défilent sur un trottoir derrière M. Hubbard, 
un groupe de jeunes gens longe l'autre trottoir en criant : 
< Vive Boulanger. > 

Une brigade accourt, cherche de quel côté elle s'élan- 
cera. Comme les antiboulangistes sont plus nombreux 
et conséquemment crient plus fort, c'est par eux que les 
agents commencent. M. Hubbard leur montre sa mé- 
daille. Il parlemente avec le brigadier. On le laisse 
passer, suivi d'une vingtaine d'étudiants, dont douze 
en voiture. La bande débouche du boulevard Saint- 
Germain. On signale son approche à nos représentants 
dont quelques-uns se rendent sur la terrasse. Les étu- 
diants s'approchent de la grille, qui est fermée. M. de 
Mahy accourt derrière les barreaux, leur demande ce 
qu'il? veulent. Ils viennent protester contre la conduite 
des agents qui, la veille, les ont violemment repoussés. 
Ils ont bien le droit de crier : « A bas Boulanger! » 



1888. — SEMALM^ BKUYAiNTE 109 

quand on a si souvent crié : « Yive Boulanger ! » Après 
discussion, il est convenu qu'ils accompagneront M. Hub- 
bard, à la Chambre. On laisse pénétrer huit d'entre 
eux dans le palais, mais on ferme les grilles devant 
les autres. 

Très fiers, les délégués pénètrent dans la salle des 
gardes où ils sont reçus d'abord par les deux questeurs, 
puis par les députés de la Seine et par un assez grand 
nombre de représentants des départements. 

Ils demandent la permission de rédiger la requête 
dont le texte suit : 

« Messieurs, nous venons protester au nom de la jeu- 
nesse des écoles contre les agissements de la police à 
notre égard. Pour nous être livrés à une manifestation 
patriotique et républicaine, nous avons eu à subir d'une 
part les injures et les attaques d'une troupe d'énergu- 
mènes à la solde des boulangistes, d'autre part, les bru- 
talités de la police. 

« Au nom de la jeunesse républicaine, nous protestons 
énergiquement et profitons de cette occasion comme de 
toutes celles qui se présenteront certainement encore 
pour affirmer hautement et nos sentiments sincèrement 
républicains et notre amour de la liberté et notre haine 
de la tyrannie. 

« Vive la France 1 Vive la République ! 

« Les délégués des étudiants de Paris auprès des Facultés 
de l'Etat, 

« Perrau, Faculté des sciences; Youlgre, Fa- 
culté de médecine; Rouquette, Faculté 
de droit; Rol'llet, Faculté des lettres; 
Warman, Faculté de droit; Cornot, Ecole 
des Beaux-Arts; CHERciiErPSKY, Ecole de 
physique et de chimie: Bonnamour, Fa- 
culté des lettres. » 



110 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

Cette protestation est confiée à M. Anatole de la Forge 
qui s'engage à la remettre à M. Charles Floquet. 

Les délégués sortent. Leurs amis les accueillent par 
les cris de : « A bas Boulanger ! » tandis que les autres 
vocifèrent : « Vive Boulanger! » Les agents repoussent 
indifféremment les uns et les autres. L'heure du dîner 
approche. Chacun rentre dans son quartier. 

Et voilà que, dès huit heures, le boulevard Saint- 
Michel prend un air de fête. On l'encombre, en riant, en 
échangeant des poignées de main. Tout respire la joie. 

Mais, une demi - heure après, apparaît devant 
l'établissement Vachette, une bande de trois cents étu- 
diants, tous armés de cannes. Ils viennent du Luxem- 
bourg et chantent : « Conspuez Boulange ! -'> 

A mesure qu'ils descendent vers la place Saint-Michel, 
leur nombre augmente. Ils longent de préférence le 
côté des numéros impairs. Sur le côté pair se forme une 
autre bande qui les siffle en poussant quelques cris de 
« Vive Boulanger ! > 

Les agents, en pèlerine, ce qui empêche de voir leurs 
numéros, les laissent d'abord faire. Un va-et-vient s'é- 
tablit entre les cafés Vachette et de la Source. Les anti- 
boulangistes varient alors leurs chants par ce couplet : 

11 donnera sa démission 

Tontaine, 
Il donnera sa démission 

Tonton. 

A neuf heures vingt, le nombre des boulangistes s'ac- 
croît d'une bande de jeunes garçons bouchers. 

Les cris de : Vive Boulanger! » égalent ceux de : 
« Cons'uez ! » 



1888. — SKMAINE BRUYANTE 41i 



Arrivent alors deux cents agents des brigades cen- 
trales sous la conduite d'un officier de paix. Ils chargent 
assez brutalement les boulangistes et les antiboulan- 
gistes. Cinq ou six jeunes gens sont arrêtés. 

Les deux troupes se dispersent dans les rues latérales 
et se reforment presque aussitôt pour recommencer à 
la hauteur du musée de Cluny. 

Les cochers d'omnibus et de fiacre crient : « Vive 
Boulanger! f 

Un étudiant, assis à la terrasse de la Source, voyant 
passer un agent, l'interpelle de la sorte : 

« — Viens ici, que je te casse cette chaise sur la 
gueule. » 

Tous les commerçants du boulevard Saint-Michel, 
sauf les limonadiers, ont fermé leur boutique. 

On se montre un omnibus sur l'impériale duquel les 
étudiants ont fait monter de jeunes étudiantes qui, 
d'ailleurs huées par la foule, braillent : « A bas Bou- 
lange ! » 

Pendant ce temps, la foule, tout entière composée 
de curieux, se masse sur les trottoirs en bordure de la 
place du Palais-Royal. Elle est plus compacte devant 
le Conseil d'Etat, et observe les fenêtres, non éclairées, 
de l'appartement du général. 

A neuf heures vingt-cinq, une petite bande arrive en 
criant, tantôt : « Vive l'armée ! » et tantôt : « Vive 
Boulanger ! ■» 

Elle est facilement refoulée. 

On entend alors ce cri : « Rue de Richelieu ! » 

Les manifestants se reforment du côté du Théâtre- 
Français, puis se dirigent vers la rue Montmartre. 



11:2 LE GÉNÉRAL BOL'LA.NGER 

Une autre bande les suit. Celle-ci, qui vient également 
de passer devant Thotel du Louvre, est antiboulangiste. 

Elle se compose principalement de compagnons 
anarchistes qui crient : « A bas le dictateur ! » 

A ce moment, il va, rue Montmartre, entre les rues 
Joquelet et des Jeûneurs, une afQuence énorme, mais 
qui ne stationne pas. Les agents, très nombreux, obligent 
à circuler. 

Peu de cris. De temps en temps, à peine un « Vive 
Boulanger ! » isolé. 

A dix heures cinq, une bande se forme, puis se dirige 
vers les boulevards. Trois cents jeunes gens à mine 
suspecte la composent. Elle parvient jusqu'à la rue 
Richelieu et est dispersée sans peine par quelques 
agents. 

A l'angle du faubourg Montmartre, les curieux atten- 
dent patiemment une manifestation sérieuse. 

L'un d'eux dit tout haut à sa femme, qui veut revenir 
en arrière, ces mots naïvement féroces : 

— Mais d'ici nous ne verrons pas la collision... 

Il y a de bonnes raisons pour que la rive droite soit 
tranquille. Les agents, massés sur les ponts, ne permet- 
tent pas aux groupes d'étudiants de passer sur la rive 
droite. 

Vers onze heures, il y a peut-être dix mille personnes 
sur le boulevard Saint-Michel et dans la rue des Ecoles. 

Boulangistes et antiboulangistes. également nombreux, 
se battent entre eux, malgré la police qui, littéralement 
en furie, ne parvient pas à rétablir l'ordre. 

Les femmes, dont beaucoup sont en cheveux, pous- 
sent indifféremment les deux cris 



1888. — SEMAINE BRUYANTE 



On fait courir le bruit que le général Boulanger est au 
Ghàtelet. 

C'est là que tout le monde voudrait se rendre ; mais 
la police, très bien commandée, est victorieuse à l'entrée 
des ponts. 

On ne passe pas. 

On se demande vers minuit quand cela finira. 

Lorsqu'on est fatigué de crier pour ou contre Bou- 
langer, on chante : « Esprit saint des...» 

Et l'on apprend qu'une collision, plus bruyante que 
sérieuse, s'est produite, vers dix heures, aux Halles- 
Centrales. 

La rue Montorgueil a été envahie ; il y a eu vingt in- 
cidents entre manifestants et agents. 

Sur le boulevard Montmartre, vers minuit, passe une 
bande de deux cents manifestants qui crient : « Vive 
Boulanger 1 » 

Un client de la brasserie Zimmer réplique par le 
cri de : tt A bas Boulanger ! » On lui lance une pierre 
qui brise une des grandes glaces de l'établissement. 

Rue Montmartre, deux journalistes, qui appartiennent 
au Parti National, ayant crié : « A bas le dictateur! » 
sont poursuivis et frappé? par des boulangistes, ce qui 
provoque une charge d'agents ; les femmes affolées ont 
principalement à en souffrir. Que diable font-elles là ? 

Le lendemain, dimanche, onze députés, parmi les- 
quels MM. Anatole de la Forge, Bourneville, Camélinat, 
Labordère et Mesureur, présentaient, à dix heures du 
matin, les huit délégués des étudiants au président du 
Conseil. 

M. Floquel a commencé, comme c'était son devoir, 



LE GENERAL BOULANGER 



par excuser les agents, — de la rigueur desquels se 
plaignaient tout particulièrement les étudiants. 

— Nous croyons néanmoins, ont dit ceux-ci, avoir le 
droit, quand de si nombreux groupes poussent le cri 
séditieux de : « Vive Boulanger ! » de pousser, nous, un 
cri plus constitutionnel. Nous reconnaissons que la rue 
doit être silencieuse. Ce n'est pas nous qui avons com- 
mencé à troubler l'ordre^public !... 

On s'est séparé sur cette déclaration de M. Floquet : 

— Je vous promets qu'avant jeudi, ou dimanche au 
plus tard, nous en aurons fini avec les manifestations 
boulangistes. Je ne peux, toutefois, arriver à ce résultat 
qu'avec votre concours. Promettez-moi, au nom de vos 
camarades, de ne plus sortir de votre quartier avant la 
fin de la semaine, et je vous promets, moi, que dans 
huit jours, tout sera fini. 

Les délégués ont pris rengaaement demandé; ils ont 
immédiatement répandu dans le quartier Latin un mot 
d'ordre conforme à leur promesse. 

A deux heures, j'étais au siège même de l'Association 
générale des étudiants, qui compte deux mille membres. 
On sait que les étudiants sont au nombre de douze 
mille. 

Cette association est purement amicale; il lui est 
interdit de s'occuper de politique; ses membres ont, 
toutefois, la liberté d'agir individuellement à leur guise. 

Un certain nombre ne se sont pas privés de prendre 
part aux manifestations. D'aucuns n'ont même pas eu à 
s'en louer. Deux d'entre eux ont le front garni de bandes. 
On m'en cite un qui a été frappé à la tête d'un coup de 
canne si violent que les docteurs ont ordonné le lit pour 
quatre ou cinq jours au moins. 



1888. — SEMAINE BRUYANTE lio 

L'Association comprend à peu près treize cents anti- 
boulangistes et sept cents boulangistes; mais ses mem- 
bres sont fidèles aux statuts qui les régissent et les anti- 
boulangistes se sont bien gardés d'afficher, dans le siège 
social, les placards invitant à la manifestation. Ils se 
sont contentés de recueillir des signatures pour l'appro- 
bation de la déclaration officielle des délégués. 

Tous sont enchantés de M. Anatole de La Forge, qui 
a chaleureusement plaidé leur cause auprès de M. Flo- 
quet. 

Quelques instants après, je rencontre un étudiant en 
pharmacie qui me dit : 

— Depuis le commencement de la campagne boulan- 
giste, les camelots, les marchandsde journaux et de chan- 
sonsenl'honneurdu général ont envahi notre boulevard. 
En ces derniers jours surtout, l'invasion est devenue 
insupportable. Des groupes ont parcouru le quartier en 
chantant les couplets que vous connaissez et en insultant 
parleurs vivats à nos convictions politiques. C'est alors 
que nous avons résolu de protester. Nous prétendons 
être les maîtres chez nous. Qu'on nous laisse tranquilles 
au quartier et nous ne provoquerons personne. Vous 
reconnaîtrez, d'ailleurs, que la plupart des contre-ma- 
nifestants sont payés; il y avait parmi eux de nom- 
breux garçons bouchers. C'est pour éviter des désor- 
dres peut-être plus graves que nous avons manifesté. 
Maintenant, d'ailleurs, mes amis et moi, ferons tous nos 
efforts pour qu'il ne se produise rien, à moins qu'on ne 
nous provoque. 

Chemin faisant, je constate que le- marchands de 

7. 



116 LE GÉNÉRAL BOULANGER 



photographies du quartier Latin ont eu la prudence de 
faire disparaître de leurs vitrines le porlrait du général. 

Un grand nombre d'étudiants, très autorisés, nous 
déclarent que c'est moins à lui qu'à son entourage qu'ils 
en veulent. Ils me citent notamment deux de ses fami- 
liers, MM. Laguerre et Vergoin, contre lesquels leurani- 
mosité, depuis longtemps, est grande. L'un et l'autre 
pourtant étaient naguère encore étudiants. 

Et, dès huit heures du soir, on commençait à ne 
tenir qu'à moitié les promesses de la journée. 

Un premier rassemblement se formait rue des Ecoles. 
Deux cents étudiants panachés de badauds criaient, sans 
en venir d'ailleurs aux mains, les uns : « Vive Bou- 
langer ! » les autres : « A bas Boulanger! » 

A neuf heures, les deux partis se divisent. Du cùté des 
numéros pairs, vont et viennent les antiboulangistes, 
dont beaucoup brandissent au-dessus de leur tète de 
formidables gourdins. 

Les boulangistes sont relativement peu nombreux. 
Ils suivent ou précèdent leurs adversaires. A l'entrée de 
la rue de l'Ecole-de-Médecine, les agents se mettent en 
ligne; ils font évacuer le trottoir. 

Devant Vachette, se massent les antiboulangistes. A 
eux se mêlent un grand nombre de lycéens en uniforme, 
qui seraient contents d'ennuyer quelque peu la police 
avant de rentrer au bahut. 

Les boutiques se ferment. Les collégiens, en belle 
humeur, s'amusent à battre le rappel sur les devantures 
de fer. 

Il y a en ce moment dix mille personnes au moins 
sur le boulevard. 

Les antiboulangistes, côté impair, et les boulangistes, 



1888. — SEMAINE BRUYANTE 117 

côté pair, se contentent de se regarder en braillant à 
qui mieux mieux et vont ainsi du musée de Gluny au 
Luxembourg. 

Pendant ce temps, rue Montmartre, à l'angle de la rue 
d'Aboukir, se réunissent cinq cents boulangistes, qui se 
mettent à courir en criant : « Au quartier ! » 

Au moment où ils arrivent sur le boulevard Saint- 
Michel, les agents s'élancent. Les boulangistes glissent 
entre ceux-ci comme des poissons entre les mailles d'un 
filet et vont se joindre à leurs amis du « quartier ». 

La chaussée toutefois est maintenue libre par la po- 
lice. 

A neuf heures trois quarts, des cris retentissent du 
coté de Saint-Louis. Des agents viennent d'arrêter un 
collégien. « Rendez le potache! » 

M. Lejeune, commissaire de police, accourt. 

Il donne Tordre de mettre en liberté le jeune mani- 
festant et de ne pas faire attention aux lycéens. 

Rue Racine, une collision s'engage. Les adversaires 
se lancent à la tête des débris d'asphalte. 

Rue Soufflot, des antiboulangistes houspillent violem- 
ment un petit pâtissier qui n'a guère plus de douze ans. 

Il a crié : « A bas les calotins ! » 

A partir de dix heures, la manifestation bat son plein. 
Les cris sont assourdissants. Pendant que les antibou- 
langistes, du côté de la Sorbonne, ne cessent de chanter: 
« Conspuez Boulange ! » de petites bandes boulangistes, 
qui se succèdent en face, répondent par : « Conspuez 
Ferry! Vive Boulanger! » 

Autour du bassin de la rue de Médicis, une bataille à 
coups de cannes s'engage. L'oiïicier de paix Péclwrd, 



J 18 LE GÉNÉRAL BOULUNGER 

qui a la main droite encore endolorie et tuméfiée par 
un coup violent reçu la veille, s'élance avec vingt 
hommes et disperse les combattants. 

Un quart d'heure plus tard, nouvelle bagarre rue 
Soufïlot, devant la taverne des Étudiants. 

Impossible de reconnaître dans cette mêlée quoi que 
ce soit, qui que ce soit. 

Une trouée est habilement faite par les agents 
de M. Baissac, l'officier de paix du cinquième: ils 
séparent la multitude en deux tronçons. 

A partir de ce moment, les conflits vont se succéder 
de minute en minute. 

Les patrons de brasserie font précipitamment rentrer 
leur matériel u déterrasse ». 

Du haut de leurs sièges, deux cochers de la station 
de fiacres de la rue de Médicis jugent à la Gavarni les 
incidents. 

— Et dire, s'écrie l'un, qu'y sulfirait de deux pompes 
à vapeur pour balayer tout ça I... 

— Ben oui, réplique l'autre, des pompes à vapeur! 
Des pompes à Richer, plutôt ! 

Comme pour donner raison à ces philosophes pra- 
tiques, la pluie se met à tomber. 
La foule diminue sensiblement. 

Et le lendemain lundi, 23 avril, grande désillusion 
pour ceux qui, vers deux heures, attendaient, soit à la 
porte de l'hôtel du Louvre la sortie du général Bou- 
langer, soit aux environs du Palais-Bourbon, son entrée 
à la Chambre. 

Le général était à Neuilly où, désirant quitter Thôtel 



1888. — SEMAINE BRUYANTE 119 



du Louvre pour s'installer définitivement, il visitait des 
hôtels. 

M. Montpellier, officier de paix, donnait lui-même le 
renseignement au public. 

Pas de meilleur moyen pour éloigner les candidats 
manifestants. 

Vers quatre heures, apparaît, sur le pont de la Con- 
corde, une petite troupe déjeunes boulangistes, qui, ne 
trouvant rien à faire autour de la Chambre, se portent 
vers le palais municipal, devant lequel on assure que 
se forme une manifestation. 

Ils suivent la rue de Rivoh, chantent : « C'est Bou- 
lange ! » en passant devant l'hôtel du Louvre , et 
arrivent, bruyamment mais gaiement, sur la place de 
l'Hôtel-de-Yille, où le service d'ordre a été doublé. 
Devant le palais municipal, badaudent quelques cen- 
taines de curieux, au milieu desquels les possibilistes 
et compagnons anarchistes sont en grande majorité. Ils 
se plaignent de n'avoir pu trouver place dans les tri- 
bunes publiques, qui sont bondées. Désespérés de ne 
pas entendre les conseillers interpeller le préfet sur la 
conduite des gardiens de la paix, que chacun, à son 
point de vue, déclare abominable, ils se retirent mé- 
lancoliquement. 

A cinq heures, je reçois, au Figaro, la visite de deux 
délégués des étudiants. Us me remettent la lettre sui- 
vante, qui doit servir de carte d'entrée à une réunion 
projetée : 

« Monsieur, 

« Au nom des étudiants, je suis chargé de vous prier 
d'assister, ce soir lundi, ^3 avril, à la réunion qu'ils 



120 LE GÉNÉRAL BOULANGER 



organisent à la salle Jussieu, 29, rue de Jussieu, à huit 
heures et demie. 

« La carte d'étudiant étant exigible, la présente lettre 
vous servira de carte d'entrée. 

« Agréez, monsieur, l'expression de mes salutations 
empressées. 

< Pour le comité d'initiative, » 
{Suit la signature.) 

On aurait dû, me disent les deux délégués, se con- 
tenter d'afficher l'annonce de cette réunion à l'intérieur 
des écoles. 

Un certain nombre de boulangistes ont lu certaine- 
ment les placards qu'on a collés dans les rues. Il se peut 
qu'ils veuillent troubler la réunion. Aussi prend-on de 
grandes précautions pour qu'il n'y ait absolument dans 
la salle que les ayants-droit. 

J'apprends, d'autre part, que les affiches en question 
ont été lacérées et enlevées. Par les boulangistes ou par 
les agents ? Mystère. 

Que se proposent les étudiants? 

Ils veulent d'abord nommer une commission qui déli- 
bérera sur la conduite à tenir, ensuite entendre les délé- 
gués qui doivent leur rendre compte des deux démarches 
faites auprès de M. Floquet, car ils ne se sont pas con- 
tentés d'aller, dimanche matin, chez le président du 
Conseil; ils lui ont porté, le lendemain à cinq heures, 
une déclaration ainsi conçue : 

« Les soussignés déclarent adhérer à la démarche 
faite, le samedi 21 avril, à la Chambre des députés. » 

Suivent mille signatures recueillies en deux jours. 



1888. — SEMAINE BRUYANTE 421 



Il paraît que, depuis la remise de cette déclaration, trois 
cents autres signatures ont été déposées sur une copie. 

Et, le soir, à huit heures et demie, j'étais salle Jussieu, 
alias salle de l'Ermitage, déjà célèbre parla fête com- 
mémorative de l'exécution de Louis XVI et par les confé- 
rences de Louise Michel sur la littérature moderne. 

Cette fois, la salle est si bien envahie que les étu- 
diants sont forcés, non seulement de déborder dans la 
cour, mais encore de monter sur les fenêtres et sur les 
marches de l'escalier de l'autre corps de bâtiment. 

A l'entrée est un plateau où l'on jette des sous pour 
les frais. 

La recette ne dépasse guère soixante francs, dont la 
moitié, — c'est voté, — sera remise au parti ouvrier. 
Le fait est à relever. 

Les votes, ici, s'opèrent de façon assez originale. Au 
lieu de lever le bras, on lève sa canne. Oh! cette armée 
de cannes, de massues plutôt, au-dessus des têtes. Cela 
vous a un aspect véritablement territiant. 

On commence par nommer un comité d'organisation 
antiboulangiste. 

En feront partie MM. Perreau (de la Faculté des 
sciences), La Chesnais(idem), Stiévenart (des Mines), de 
Crévecœur et Bernard (de la Faculté de droit), Yachal, 
etc. 

M. Perreau a été élu président. 

Il était parmi ceux qu'a reçus M. Floquet. Il n'avait 
pas, dit-il, la mission officielle de parler au nom de ses 
camarades. C'est M. Hubbard, député de Seine-et-Oise, 
qui l'a bombardé délégué. 

On a vu plus haut que ses camarades ont largement 
ratifié ses pouvoirs. 



1:2:2 le général boulanger 

Que cette phrase solennelle ne semble pas exagérée. 
Sur la rive droite, on est très tenté de ne pas tenir 
compte des étudiants. Ceux-ci, au contraire, se prennent 
tout à fait au sérieux. Il faut reconnaître qu'il en est 
beaucoup parmi eux qui ont une barbe vraiment électo- 
rale. L'un des plus influents est secrétaire d'un très 
haut personnage politique et doit diriger dans quinze 
jours les élections municipales de je ne sais quel pays. 

Ces futurs avocats parlent généralement assez bien. 
L'un d'eux dit : 

— Quand nous crions : « A bas Boulanger ! > nous 
crions : « Vive la République ! » 

... Nous avons avec nous tous les honnêtes gens... Si 
nous parvenons à endiguer la dictature, c'est un signalé 
service que nous rendrons au pays... 

Bref, les étudiants se déclarent prêts à la lutte, mais 
s'engagent à rester tranquilles tant qu'on ne les provo- 
quera point. 

Pas besoin de faire une réunion s'il ne doit pas en 
sortir un ordre du jour. 

On en présente sept qui — chose plus extraordinaire 
— sont tous votés... à l'aide des fameuses cannes î 

Je résume ces ordres du jour en un seul qui les con- 
tiendra tous : 

« Les étudiants de Paris, réunis en assemblée géné- 
rale le 23 avril 1888, confirment les démarches faites 
par les délégués du quartier latin, constituent un comité 
chargé de les représenter, s'engagent à tenir jusqu'à la 
fin de la semaine la parole donnée au président du Con- 
seil et continueront à organiser la défense de la Répu- 
blique, ï 



1888. — SEMAINE liRUYANTE 1^3 



On sort à dix heures cinq. A la porte, on me remet 
un petit placard autographié contenant ces mots : 

« Mardi soir, 24 avril, à 8 h. 1|2, 46, rue de la Mon- 
tagne-Sainte-Geneviève (Salle Gaucher). 

« ÉTUDIANTS!... 

« Réunion publique 
« Pas de dictature !.. Pas de plébiscite!... 
« La République en danger. » 

« Prière de communiquer. » 

Sur le trottoir opposé et dans les rues avoisinantes 
sont un certain nombre de boulangistes qui, devant la 
sortie en masse de ces étudiants barbus et armés de 
cannes, nejugent sans doute pas à propos de manifester. 
Il faut dire aussi qu'il y a, échelonnées dans la rue 
Linné, dans la rue des Ecoles, de petites escouades 
d'agents, toutes prêtes à marcher. 

L'inspecteur divisionnaire Maurice, en uniforme, sur- 
veille les mouvements de la foule, étudiants, boulan- 
gistes et curieux. 

Vers dix heures et demie, à l'angle du boulevard Saint- 
Germain et du musée de Gluny, des altercations s'enga- 
gent entre étudiants et agents. Il en résulte deux arres- 
tations, mais qui ne sont pas maintenues. 

Tout doucement, les gardiens divisent les groupes, 
qui se fondent, pour ainsi dire, dans les cafés et les 
brasseries. 

A onze heures, le boulevard a repris sa physionomie 
habituelle, moins gaie cependant que d'habitude, car la 
pluie commence à tomber. 



Ji4 LE GÉNÉRAL BOULANGER 



Et voilà le quartier Latin qui va s'apaiser piano, pia- 
nissimo. Tout passe, tout lasse, tout casse. M. Floquet 
n'aura pas besoin de recourir à la cavalerie. 

Il n'y a guère eu de tapage le lendemain mardi que 
dans une petite salle de la rue de la Montagne-Sainte- 
Geneviève. 

Les journaux dévoués au général avaient bien annoncé 
une réunion boulangiste qui devait avoir lieu dans un 
grand café du boulevard Saint-Germain, à quelques pas 
de la réunion antiboulangiste de la Montagne-Sainte- 
Geneviève. 

Déjà on escomptait la bagarre qui se produirait à la 
sortie quand se rencontreraient les deux partis. 

Le propriétaire du café a refusé sa salle. 

Cet homme assurément n'aime pas le scandale. 

Ceux qu'avait attirés l'annonce de la réunion boulan- 
giste n'ont pas voulu perdre leur soirée. Ils se sont 
rendus en masse salle Gaucher, à la réunion antibou- 
langiste. C'est assez dire que la séance a été des plus 
orageuses. 

Les chapeaux mous et les chapeaux haute forme 
étaient à peu près à égalité. Chaque orateur a donc eu 
tort. 

L'étudiant Normand, le célèbre anarchiste qui s'est 
signalé à l'Ecole de pharmacie et en maint autre lieu, 
a cru devoir parler en faveur du général. 

Un second orateur a tonitrué contre lui. 

Les antiboulangistes ont hué Normand, et les bou- 
langistes ont conspué l'autre. 

Seul, Labusquière, à cause de sa voix archiméridio- 
nale, est parvenu à se faire entendre- Je l'ai regretté 



1888. — SEMAINE BRUYANTE 1:25 



pour lui. Il n'a attaqué l'ennemi qu'à l'aide d'arguments 
dont chacun a soulevé le cri : « C'est faux ! c'est faux ! » 
D'après le citoyen Labusquière, le général Boulanger 
voulait absolument que le gouvernement déclarât la 
guerre à l'Allemagne après l'incident Schnœbelé. 

Il faut être juste. Les initiés savent pertinemment que 
jusqu'à la conclusion de l'incident, le général Boulan- 
ger, alors ministre de la guerre, s'est montré absolu- 
ment inquiet. Quand plus tard Labusquière a appelé 
Boulangerie désorganisateur de l'armée, la salle a pro- 
testé par des cris indignés qui ont troublé tout le quar- 
tier. Une blanchisseuse affolée a aussitôt fermé sa 
boutique. Si les révolutionnaires veulent tomber le bou- 
langisme, il est nécessaire qu'ils travaillent un peu et 
préparent mieux que cela leurs arguments. A la fin 
toutefois, Labusquière a fait applaudir des phrases de 
Provence. 

Bien curieuses vraiment, ces salles mélangées. Le 
parti qui hurle trouve toujours qu'il a le droit de hurler, 
mais il ne veut pas admettre que l'autre parti ait, à cer- 
tains moments, le même droit. 

D'où des apostrophes, des querelles, des injures. 

— A la tribune, l'interrupteur ! A la porte, le gêneur ! 
A bas l'antiboulangiste! A mort le boulangisle! î ! 

Au point de vue pittoresque, c'est réellement curieux. 
Seulement, pour peu qu'on ait des nerfs, cela ne tarde 
pas à devenir irritant. 

J'avais emmené avec moi un ami qui désirait voir une 
réunion et qui, dès les premiers incidents, m'a dit : « Si 
nous nous en allions? > 

Et, dans les rues voisines, attendant vainement des 
manifestations, MM. Caubet, chef de la police munici- 



[•2Ù LE GÉNÉRAL BOULANGER 

pale, les inspecteurs divisionnaires Siadoux et Maurice, 
les officiers de paix Baissac et Péchard, les commissaires 
de police Lejeune et Everard, commandent en personne 
les forces de la police. 

Chose bizarre, ce sont eux qui, à un moment donné, 
ont dit d'eux-mêmes : 

— Eloignons-nous. Nous formons un rassemblement. 

A la dernière heure, je reçois une délégation de huit 
étudiants boulangistes, tous électeurs, qui me prient 
d'insérer la note suivante : 

« Un comité protestataire d'étudiants boulangistes 
vient de se former. 

« Les adhésions sont rerues provisoirement, oo, rue 
de Seine. 

Signé : Madext, étudiant en médecine; Varrt- 
Eybord, de la Faculté des sciences; 
Paul Pascal, étudiant en droit. 

Ces messieurs ont l'intention de ne faire aucune ma- 
nifestation extérieure, mais se déclarent prêts à résister 
à toute provocation. 

Ils n'ont pas eu à résister. 

N, i, ni, c'est fini. 

Le quartier Latin va se remettre au travail. 



VI 
LE DINER DU CAFÉ RICHE 



Il ne faut pas prêter aux choses plus d'importance 
qu'il ne convient. On a mené grand tapage à propos du 
dîner offert le ^1 avril à ses partisans par le général 
Boulanger. 

En voici la très simple histoire : Le vendredi précé- 
dent; pendiint qu'on commençait à s'agiter autour de la 
Sorbonne, M. Charles Lalou, directeur de la Finance, 
donnait à dîner, en son hôtel de l'avenue Hoche, à vingt 
de ses amis, dont le général Boulanger. 

L'ancien ministre était naturellement à la place d'hon- 
neur. 

Au Champagne, M. Lalou se leva et lui porta un 
toast. 

— Messieurs, dit le général, je vous demanderai la 
permission de ne pas répondre aux paroles trop élo- 
gieuses de notre amphitryon. Il n'y a ici que des amis 
qui n'ont pas de toasts à se porter. La soirée a été tel- 
lement agréable que nous la renouvellerons, si cela 
vous plaît. Je vous invite tous à diner avec moi à hui- 
taine. 

Il n'y eut naturellement [tas de protestation et voilà 



1:28 LE GENERAL BOL'L.\>GER 

comment, sans malice, le vendredi s'est trouvé choisi et 
comment MM. Charles Lalou et son frère Louis, 
MM. Laguerre, Laisant, Rochefort, Glovis Hugues, Laur, 
Le Hérissé, Michelin, Eugène Mayer, le comte Dillon, le 
docteur Susini, Vergoin, etc., se sont trouvés attablés 
une fois de plus autour du député du Nord. 

On n'était que vingt chez Lalou, mais il faut croire 
que, pendant la semaine, le général a eu souvent l'occa- 
sion de répéter le mot usuel : « Quand il y en a pour 
vingt, il y en a pour vingt et un. » 

On avait dressé trente-deux couverts dans le grand 
salon du Café Riche, tout particulièrement orné pour 
la circonstance. M. Lalou avait fait placer sur la chemi- 
née un très beau buste en bronze, représentant le géné- 
ral en grande tenue, et un faisceau de drapeaux trico- 
lores surgissant d'une corbeille de fleurs. 

La table était garnie de nombreux vases d'oeillets 
rouges, dont la plupart avaient été envoyés par des 
anonymes. 

Dès sept heures et demie, il y avait à peu près trois 
cents curieux autour du Café Riche et peut-être encore 
plus d'agents. 

Le général, portant sur l'habit la plaque de grand- 
officier de la Légion d'honneur, est arrivé à huit heures 
et quart avec le comte Dillon et a été acclamé. 

De même Rochefort. De nombreuses mains ont serré 
celles de Déroulède. A part ces menus incidents, l'entrée 
s'est faite sans encombre. 

Le diner a été très luxueux comme service, mais la 
conversation a absolument manqué de solennité. Le gé- 
néral Boulanger se tient au milieu de ses amis politiques 
comme il devait être avec ses camarades de régiment 



1888. — LE DINER DU CAFÉ RICHE 1^9 

Autour de lui, outre les personnes déjà citées : 
MM. Rorie, Naquet, Brugeilles, Delattre, Duguyot,Farcy, 
Lesguillier, Saint-Martin, Turquet, Aurélien SchoU, 
Vaciier, que son voisin, M. Ghevillon, le joyeux député 
desBouches-du-Rhône, égaie de ses lazzis. 

Pendant le repas, la foule grossit devant le Café Riche, 
bien que les agents fassent courir le bruit que le général 
n'y dîne pas. 

Ce propos peut paraître d'autant plus vraisemblable 
que Ton a éteint les lumières de presque tous les salons 
qui donnent sur le boulevard et sur la rue Le Peletier, 
et que le salon des glaces, où a lieu la petite fête, ouvre 
ses fenêtres sur la cour. 

Au dessert, M. Naquet se lève, et au milieu d'un grand 
silence, prononce un IrèslongtoastdontvoicilasLibstance: 

— Si je bois à vous, général, ce n'est pas seulement 
parce que je vous aime, c'est encore et surtout parce 
que je vous estime. Je salue en vous la grande force 
nationale de notre cher pays. Il serait naïf de parler de 
votre patriotisme, qui n'a jamais été mis en doute. Si 
tant de républicains sont assis autour de vous, si je suis 
moi-même ici, c'est parce que personne ne doute de 
vous. Vous avez créé le grand parti national. Vous avez 
rallié tous les hésitants. Grâce à vous^ les élections pro- 
chaines se feront sur un seul et unique terrain, celui 
de la vraie République. 

Le général Boulanger répond en ces termes : 

Messieurs, 
Je remercie mon excellent ami, l'honorable sénateur 
de Yaucluse, des paroles si bienveillantes pour moi qu'il 



130 LE GÉNÉRAL BOULA^GER 



vient de prononcer, et qui expriment mes sentiments 
avec une si grande netteté. 

Je ne répondrai rien aux quelques mots qu'il a dits de 
la question extérieure. Gomme lui, je pense que pour un 
pays le seul moyen d'assurer la paix est de se mettre en 
mesure de faire victorieusement la guerre, si l'on est 
forcé de la subir; et c'est pourquoi fortifier notre armée 
a été ma continuelle préoccupation. 

J'ai répété plusieurs fois, quand j'avais Thonneur 
d'être ministre, que, si je voulais la guerre, je serais un 
fou, mais que, si je ne mettais pas le pays dont les for- 
ces m'étaient confiées en état de la faire, je serais un 
misérable. Je n'ai rien à ajouter aujourd'hui à ce que 
j'ai dit alors. 

Au point de vue de la politique intérieure, je suis non 
moins d'accord avec mon ami M. Naquet pour répudier 
toute idée de dictature. 

Si j'ai quelque popularité, c'est, comme il l'a fort bien 
dit, les injustices de mes ennemis et les hostilités des 
populations contre le parlementarisme qui me l'ont 
faite. Je ne l'ai pas cherchée ; aussi longtemps que j'ai 
tenu l'épée qu'on a brisée dans ma main, je n'ai songé 
qu'à servir mon pays en soldat. 

Jeté dans la politique par ceux-là mêmes qui m'accu- 
sent d'en faire, je n'ai qu'un désir : voir mon nom ser- 
vir de ralliement à tous les citoyens, pour sortir de l'état 
anarchique dans lequel nous nous enlisons chaque jour 
davantage. Je n'aspire qu'à une chose : contribuer à la 
consolidation de la République, que je ne sépare pas^ 
que je ne séparerai jamais de la patrie. 

Cette République, on vient de vous le dire, ne doit 
pas être une République étroite, fermée. Ce doit être 



1888. — LÉ DINER DU CAFÉ RICHE 131 

une République ouverte, où tous seront admis, sans 
que nous ayons à demander, à qui que ce soit, d'oii il 
vient. 

La seule chose que nous ayons le droit d'exiger, et 
que nous sommes résolus à exiger de ceux qui enten- 
dent marcher avec nous, c'est que, sans rien abandon- 
ner de leurs affections personnelles, ils se placent réso- 
lument comme nous sur le terrain de la République, le 
seul sur lequel puisse se constituer un parti véritable- 
ment national, recruté dans tous les partis actuels, 
indistinclement. 

Quant aux programmes, j'en pense ce qu'en pensait 
autrefois le patriote dont les opportunistes ont fait 
un demi-dieu. Je pense qu'il est impossible de conti- 
nuer à multiplier à l'infini les questions, sauf à n'en 
résoudre jamais aucune, et qu'il faut aborder les pro- 
blèmes politiques les uns après les autres, en procédant 
scientifiquement. 

Cette méthode, toujours vraie, l'est surtout aujour- 
d'hui que le régime parlementaire a réduit la Chambre 
à ne se passionner que pour les personnes et à ne trou- 
ver d'énergie que pour renverser les cabinets. 

Ce système politique, qui met les ministres à la merci 
du Parlement dont ils émanent, a donné lieu, ainsi que 
le prévoyait Bastiat en 1849, à un déchaînement d'am- 
bitions qui ne laissent de place que pour les crises mi- 
nistérielles et qui ne permettent à aucun progrès d'abou- 
tir. 

Il est donc bien inutile de fausser l'esprit du peuple en 
faisant miroiter à ses yeux des réformes dont on sait 
que la réalisation immédiate est impossible. 

Le seul point sur lequel il faille insister, c'e-^t la con- 



13:2 LE GENERAL BuLLANGEH 



dition qui rendra plus tard toutes les autres réformes 
possibles et qui, par conséquent, les prime toutes. Elle 
se résume en deux propositions : dissolution et revision 
par une Constituante, sur le terrain d'une République 
ouverte, libérale et démocratique. 

Obtenons d'abord cela. Quand nous aurons conquis 
ces instruments primordiaux et indispensables de tout 
progrès, nous pourrons aborder les problèmes politiques 
et sociaux qui s'imposent à la pensée de tous. Jusque-là 
nous ne le pouvons ni le devons. 

Maintenant, messieurs, attendez-vous à voir mes 
ennemis ne pas tenir plus compte des déclarations que 
je viens de faire, qu'ils n'ont tenu compte de mes décla- 
rations antérieures. Attendez-vous à les voir négliger 
mes paroles pour s'attacher exclusivement à je ne sais 
quels racontars fabriqués dans je ne sais quelles officines, 
et à y persévérer, malgré toutes les dénégations dont ces 
racontars sont l'objet. 

Attendez-vous à les voir continuer à me représenter 
comme un César en expectative, comme un aspirante la 
dictature. 

Et permettez-moi d'ouvrir ici une parenthèse. Je suis 
vraiment heureux d'en trouver l'occasion. 

Bien des fois déjà on m'a imputé, on me reproche 
encore d'aspirer à la présidence delà République. 

Je suis profondément convaincu que la Constitution 
permet atout citoyen d'aspirer à la première magistra- 
ture de son pays. 

Mais je vous le dis nettement, je vous l'affirme sur 
l'honneur : Si à la Constituante quelqu'un proposait la 
suppression de la présidence de la République, je ferais 
plus que l'approuver, je serais le premier à la voter. 



1888. — LE DINER DU CAFK RICHE 138 

Qu'on me permette encore de consacrer toutes mes for- 
ces à la défense de la patrie : nulle tâche ne sera pour 
moi plus grande et plus glorieuse. 

Attendez-vous à tout de la part de mes adversaires, 
mais nen concevez aucune émotion. Le peuple a le sens 
du vrai : son verdict final ne saurait être douteux. 

En attendant ce verdict, messieurs, je remercie encore 
une fois mon honorable ami, je vous remercie,'vous tous 
qui avez bien voulu, animés du plus pur patriotisme, 
vous grouper autour de moi, et je bois à la Patrie et à la 
République. 

On applaudit. 

Pendant ces deux discours, la foule a grossi. Elle se 
compose peut-être, à dix heures, de cinq mille curieux, 
dont beaucoup dans les rues avoisinantes. 

On arrête deux manifestanls qui ne veulent pas cir- 
culer. 

Les invités sortent de table pour passer dans deux 
autres petits salons où le café est servi. Ils vont et 
viennent dans tout le premier étage. 

A un moment, MM. Rochefort, Laisant et Laguerre 
ouvrent une des fenêtres du salon bleu que le tout Paris 
mondain connaît. Les personnes qui sont placées près 
du café Riche les acclament. Quelques-unes de celles 
qui sont sur l'autre trottoir sifflent. 

M. Michelin veut, lui aussi, voir la foule. Il ouvre une 
seconde fenêtre. On le prend pour le général. On crie : 

— Vive Boulanger ! 

Il disparaît. 

On avait annoncé la venue de Joffrin. Il n'a pas jugé 
à propos de se déranger. On braille : 



i'àA LE GKNERAL BOULANGER 

— Où 5 qu'est JoITrin? 

De nombreux ami?, qui n'ont pas pris part au dîner, 
viennent saluer le général, qui se montre avec tous 
très gai, presque fraternel. 

A onze heures trois quarts, il se retire par la rue Le 
Peletier. Au moment où il monte en voiture, une bous- 
culade se produit. On l'acclame. 

On arrête d'abord deux, puis six personnes qui crient 
trop violemment ou : Vive Boulanger! ou : A bas Bou- 
langer.' 

A MINUIT, on arrête encore. Il y a maintenant plus de 
gardiens de la paix que de manifestants. 

Et Joiïrin? Toujours absent. Il doit dormir. Les agents 
affairés^ bousculés, affolés, seraient bien contents d'être 
à sa place. 

A UNE HEURE, le bruit court que, parmi les personnes 
arrêtées à la sortie du général, se trouvent MM. Dérou- 
lêde, le docteur de Susini et Le Hérissé qui criaient : 
<■( Vive Boulanger! » 

Tous les trois auraient été conduits au poste de la 
rue de Bichelieu. dont trente agents interdisent 
rentrée. 

Le bruit était exact. MM. Déroulède, de Susini et Le 
Hérissé ainsi que trente-neuf manifestants ont été arrê- 
tés, mais M. Rolny de Balnègre, commissaire de po- 
lice du quartier Yivienne, s'est contenté de prendre les 
noms et a relâché tout le monde vers deux heures du 
matin. 

Et, le lendemain, M. Le Hérissé interpellait le prési- 



1888. — LE DINER DU CAFÉ RICHE 'I3o 

dent du Conseil sur la question de savoir si le cri de : 
«I Vive Boulanger! » est un cri séditieux. 

Oui, «f Vive Boulanger I » est un cri séditieux. 

Ce sera peut-être une raison pour qu'on le pousse 
davantage. 



VII 
DANS LE NORD 



Je me suis demandé si je ne devais point remanier 
complètement le récit des voyages que j'ai eu l'honneur 
de faire avec le général Boulanger. 

Après réflexion, je crois qu'il vaut mieux publier dans 
leur teneur les dépêches que j'ai, de chacune des villes 
où nous nous sommes arrêtés, envoyées au Figaro. 

Rien ne vaudrait leur sincérité. 

Je me contenterai de donner en bas de page, dans 
des notes non moins exactes que mes télégrammes, les 
détails complémentaires ^ 

Première dépêche. 

Dunkerque, 11 mai 1888. 

« Je me paierai Boulange ! > s'écrie tout joyeux mon 

cocher quand je lui dis ce matin de me conduire à la 

gare du Nord. Aux abords de la gare pourtant, il n'y a 

guère qu'une centaine de personnes qui ont tenu à 

' J'ai peut-être besoin de dire que les dépèches envoyées aux 
grands journaux sont transmises, non en abrégé, mais au net, 
telles enfin qu'elles doivent être imprimées. Grâce à M. Granet, 
qui fut ministre des postes, Tarticle ainsi expédié ne nous coûte 
qu'un demi-sou le mot. Le mot ne coûte un sou que quand 
nous le soulignons, ce qui veut dire : A mettre en italique. 



1888. — DANS LE NORD 137 

assister au départ. Les agents sont plus nombreux que 
les spectateurs. 

A sept heures et demie, le général arrive. Il est accom- 
pagné de M. Laguerre. Il se dirige très tranquillement 
vers le compartiment qu'il a retenu et qui est au milieu 
d'un wagon. La Compagnie, fort aimable, a mis les 
deux autres compartiments à la disposition de la presse. 
Gomme MM. Boulanger et Laguerre sont seuls, je m'as- 
sieds à côté d'eux. 

Le général s'en va dans le Nord, comme il irait à 
une partie de plaisir. Il compte beaucoup sur Dunker- 
que. Il sait toutefois que le gouvernement a envoyé de 
nombreux agents dans les différentes villes où il doit se 
rendre, principalement à Lille. « On sifflera », dit-il. 

— Et je noterai fidèlement les sifflets. 

— Si vous n'en entendez que cent, ne racontez pas, 
au moins, qu'il y en a eu cinq mille. 

— J'ai le droit, par bonheur, de dire la vérité. Je 
souhaite qu'elle vous soit agréable, ne m'en veuillez 
point si mon rôle d'historiographe me contraint parfois 
à vous déplaire. 

— Voici ma. réponse : Je descends à Dunkerque à 
l'hôtel du Chapeau-Rouge. Tâchez de télégraphier pour 
qu'on vous y retienne une chambre. 

Je me retire pour prendre les mesures nécessaires. 
La chose est faite. Le comte Dillon et M. Eugène Mayer 
montent dans le compartiment du général'. Pendant 

* On sait que M. Eugène Mayer, rédacleur en chef de la Lan- 
terne, comptait alors parmi les amis les plus intimes du général 
Boulanger, 

Dans le Nord même, c'était lui qui, le plus souvent, tenait la 
caisse. 

Il ne me plaît pas d'insister sur les dissentiments qui depuis ont 



138 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

ce temps le quai s'emplit. Entre notre train et un autre 
se glissent à la queue leu leu plus de deux cents em- 
ployés qui veulent au moins voir de près le général. Il 
est huit heures, nous partons. 

Tout le monde semble savoir que le général Bou- 
langer est en route. A la sortie de Paris, nous 
voyons aux fenêtres des hommes, des femmes, qui agi- 
tent des drapeaux, des mouchoirs. Un chauffeur s'ar- 
range de façon à ce que sa locomotive, qui marche 
seule, soit tout le temps devant le compartiment de 
l'élu du Nord. Il beugle : Vive Boulanger ! 

Avant Chantilly un train passe, tous les voyageurs 
saluent le général. En entrant à Greil, nous voyons un 
ouvrier qui agite un drapeau tricolore. La machine 
s'arrête, un ouvrier se dirige tout droit vers le compar- 
timent du général, l'ouvre et présente un bouquet: la 
foule applaudit. 

Les gares de Glermont, de Saint-Just, sont également 
encombrées de personnes sympathiques. MM. Cames- 
casse et de Marcère, paraît-il, sont dans le train. On 
se demande ironiquement s'ils font partie du grand 
voyage. Nous arrivons à Longueau ; ici la foule est très 
nombreuse ; le général, qui n'est pas de bois, est forcé 
de descendre une minute. On facclame. Deux personnes 
sorties d'un de nos wagons se mêlent à la foule et 
crient : A bas Boulange ! 

Nous les retrouvons à Arras dont la gare est bondée. 
Elles descendent encore du train, se mettent à siffler. 
Huit personnes à droite des wagons, une à gauche, les 

séparé les deux amis. M. Mayer déclare qu'ils sont tout politiques. 
Le général, le comte Dillon et la plupart des autres membres du 
comité assurent qu'au fond la politique y est absolument étrangère, 



1888. — DANS LE NORD 139 



imitent. Pendant ce temps, un vieillord présente un 
bouquet au général, un monsieur lui tend une lettre. 
Le train va repartir au milieu de nombreuses acclama- 
tions mêlées d'une dizaine de cris dissidents et d'un 
coup de sifïlet prolongé. A Lens, accueil respectueux ; 
à Bully-Grenay, descend M. de Marcère en compagnie 
du baron Pichon. Une vieille femme crie à pleins pou- 
mons : Vive notre brave général î Un homme hurle : 
A bas Boulange ^ ! 

A Béthune, un homme sort du groupe des boulan- 
gistes qui stationnent sur le quai, et, montrant son bil- 
let : « Je voulais être là, mon général; ca m'a coûté 
trente sous, mais ça ne fait rien, nous nous reverrons. » 

M. Gamescasse nous quitte à Lillers. Ici encore, du 
monde. Au milieu des vivats, un sifflet strident; de 
même à Berguette, oij l'on reconnaît un siffleur qui, h 
chaque station, descend et remonte. 

Foule à Hazebrouck. Le général est acclamé^ excepté 
par un habitant assez bien ^mis qui vocifère : « A bas 
Boulange ! » A Bergues, on apporte des placets au 
général. Une maman qui tient un bébé sur les bras 
lui dit : « Crie Vive monsieur le général/ » 

Enfin, nous arrivons à Dunkerque. Là, tout est 
envahi. On se croirait à la gare de Lyon, le jour du 
fameux départ. Il y a tant de monde qu'on ne demande 
même pas les billets. Devant le salon des premières se 
tiennent, en habit, les dix délégués du comité boulan- 



* On m'a reproché de mettre trop souvent : Dix vivats. Un coup 
de sifflet. Si j'avais dit le conU\aire, j'aurais menti. 

En France, d'ailleurs, on aime mieux acclamer que siffler. 

En province surtout, où le siffleur est connu, signalé, où pen- 
dant vingt ans on lui rappellera son audacieuse conduite ! 



140 LE GI'LNÉRAL BOULANGER 



giste local que leur présideat, M. Achille Ravinet, pré- 
sente au général. 

A la porte de la gare, quinze voitures, gardées par 
des gendarmes, attendent l'élu du Nord et son cortège. 
Il y a peut-être sur la place de la Gare quinze mille 
personnes criant : Vive Boulanger î A peine trente 
siffleurs. Il est vrai que le métier n'est pas encoura- 
geant... Dès que quelqu'un se montre hostile, ses voi- 
sins Tinjurient. le battent. Une vraie foule parisienne. 

Le trajet va rap[>eler les scènes de la place de la Con- 
corde, la police exceptée, car des gendarmes précèdent 
la voiture découverte du général. D'autres nous pro- 
tègent sur les flancs, et c'est ainsi que nous faisons notre 
entrée solennelle dans la ville, au milieu des vivats et 
de rares sifflets aussitôt étouflés. Après un quart d'heure 
de cet exercice, nous voici dans la rue Saint-Sébastien, 
où est l'hôtel du Chapeau-Rouge. Les chevaux ne 
peuvent plus avancer, les vivats sont presque unanimes. 

Impossible de descendre les valises. Enfin la police, 
admirablement dirigée, nous donne un peu de large. 
On entre vite dans les salles à manger. On est mort de 
faim. Le général s'installe avec le comte Dillon et quel- 
ques amis parisiens et locaux dans une salle spéciale, 
dont la porte est surmontée d'un faisceau de drapeaux 
tricolores. Les voitures restent attelées. 

Après le déjeuner nous nous dirigeons vers le port. 
Le général s'était promis de se rendre, auparavant, chez 
le maire. Mais il a réfléchi. Il s'est dit qu'il n'aurait 
pas le temps de faire la même chose dans toutes les 
villes et il a résolu, pour ne mécontenter personne, de 
s'abstenir partout. Les nouveaux bassins ont déjà reçu 



1888. — DANS LE rs'UKD 141 

la visite de M. de Frej^cinet et de M. Garnot, alors que 
ceux-ci étaient ministres des travaux publics. L'un d'eux 
s'appelle même bassin Freycinet. C'est M. Ravinet qui fait 
connaître au général le bassin d'évolutions n" 1 . Les 
ouvriers suspendent leur travail pour acclamer le visi- 
teur. L'un d'eux crie : 

« Vive Boulanger, le cuirassier de Ueischoffen! » 

Le général prie M. Ravinet de lui montrer les plans et 
de lui expliquer les travaux. Ainsi ont fait tous les sou- 
verains. On se dirige ensuite vers la plage des baigneurs. 
Je n'ai pas vu la mer. Elle a dû se retirer devant 
la gloire de l'élu des riverains. On va à Rozendael. 
Pas de visite plus due; cette commune a donné au géné- 
ral l'unanimité de ses voix, moins quatre. Là, nous 
nous arrêtons devant un hôpital en construction, un 
hôpital civil, s'il vous plaît. Aimez-vous les fondations? 
Ce n'est pas beau, mais le général, toutefois, a l'air d'y 
prendre le plus vif intérêt. 

On revient vers la ville et partout du monde. Dun- 
kerque est en fête. Toutes les communes avoisinantes y 
sont descendues. Présentement, on s'habille pour le 
banquet intime que le général offrira au comité local. 
Une lettre arrive : c'est une adresse des boulangistes 
d'Esquelbecq, la troisième station entre Dunkerque et 
Douai; ils prient le général de vouloir bien « se mettre 
à la portière quand il passera ». 

Entre six et sept heures, le général reçoit dans le 
grand salon de l'hôtel quiconque se présente. D'abord, 
les dames du port, c'est-à-dire les pêcheuses en toilette 
des dimanches, avec de belles guimpes et leurs bijoux 
de famille; puis les anciens militaires du pays, regret- 
tant qu'il n'ait pas sa tenue de général, mais très flattés 



J42 LÉ GÉNÉRAL BOULANGER 

tout de même de lui voir sous Thabit l'écharpe de 
député; ensuite ses électeurs, ou du moins quelques- 
uns. Ils sont ravis de le voir tout souriant. 

— Alors vous vous plaisez chez nous? Je crois qu'on 
vous a bien reçu! 

Il y en a un qui lui dit : « Vous serez notre de Moltke î » 

Pour tout le monde le général trouve des mots ai- 
mables. Il a la joie enfantine d'un nouveau baclielier 
qui revient chez les siens. 

Je me suis sauvé au café pour commencer à rédiger 
cette dépêche. On n'y parle que de lui. On semble comp- 
ter sur lui. L'impression est vraiment bonne. 

A huit heures moins le quart, les invités cherchent 
leur place dans la salle du banquet. Le surtout est 
splendide. La table est rutilante de fleurs; devant cha- 
que couvert un œillet rouge. Au milieu, le général, ayant 
à sa droite M. Achille Ravinet; à sa gauche, M. Bossaert, 
un négociant de Dunkerque. Devant lui, le comte Dillon, 
ayant à sa droite M. Théophile Lacroix, capitaine au 
long cours, et à sa gauche M. Ernest Lacroix; négociant, 
puis M. Laguerre, député, etc. 

En tout quarante personnes parmi lesquelles plusieurs 
de nos confrères. On ne sert qu'à huit heures et quart. 

MEXU 

Potage dunkerquois 

Saumon sauce Riche 

F'ilet de bœuf à la Jean Bart 

Canetons aux petits pois 

Poulets de grains rôtis 

Asperi:es en brandies 

Jambon d'York à la gelée 

Glace nationale 

Pdlirseries — Fruits 



1888. — D-VXS LE NORD 143 

Les vins, très variés, sont délicieux et tout le monde 
dîne à l'œillet rouge. L'effet de la fleur sur l'habit est 
même assez joli. Le général a sa plaque de grand-offi- 
cier de la Légion d'honneur. G^t ornement solennel ne 
l'empêche nullement d'être gai. 

Le dîner est presque un repas de garçons. On re- 
marque le linge : nappe et serviettes sont elles-mêmes à 
l'œillet. Au Champagne, M. Achille Ravinet porte le 
toast au général qu'il appelle son cher député. Il est 
heureux et fier que Dunkerque soit la ville où il ait eu 
le plus de voix. Aussi espère-t-il qu'elle lui devra tou- 
jours une attention spéciale. 

Le général répond en substance qu'on peut compter 
sur lui. Il est de ceux qui se souviennent. En passant 
devant la statue de Jean Bart, il s'est rappelé la gloire 
militaire de ce brave marin, si démocrate. Il est heureux 
d'avoir été compris par la ville où le patriotisme est de 
tradition. 

Tout à l'heure, il a été très touché de la visite des 
braves femmes du port; elles lui savent gré d'avoir le 
premier ordonné l'usage de la morue dans l'alimenta- 
tion de l'armée. Puis, il parle de nouveau de Jean Bart. 
Trente ans après ce héros, un commissaire anglais était 
établi à Dunkerque. Yuilà où en arrive un peuple qui 
s'abandonne. 11 continue par une allusion au procès du 
traître qui a livré le secret d'une de nos armes à 
l'Allemagne et qu'on a presque absous. Puis il termine 
en portant un toast à la ville de Dunkerque. (Applau- 
dissements nourris.) 

On va servir le café. Bientôt la journée sera finie. Il 
-€st temps. 



LE GENERAL BOULANGER 



Deuxième dépêche. 

Douai, 12 mai J888. 

Depuis le matin nous ne traversons que des ovations. 
Au départ de Dunkerque le bruit tlatteur a commencé. 
Une foule enthousiaste, massée sur le passage à niveau, 
a acclamé le général à l'unanimité. 

Nous apprenons néanmoins que la fin de la journée 
sera dure. Une contre-manifestation assez sérieuse est 
organisée à Lille. 

En attendant, nous voici à Bergues oîj, au milieu d'un 
groupe sympathique, apparaît le mécanicien même de 
la machine qui vient dire : « Mon général, j'ai servi 
comme vous en 1870, je suis fier de vous conduire. » 

Ils étaient là à Esquelbecq, les boulangistes qui 
avaient prié leur député de se mettre à la portière. 
Gomphments échangés, acclamations, et à Hazebrouck, 
à Béthune, mêmes ovations ; à Nœux, un seul sifflet, 
très vigoureux, couvert par les cris de : « A bas Ferry ! 
Vive l'armée ! > 

Une chose, pourtant, attriste le voyage. Il paraît qu'à 
Dunkerque, au milieu des bagarres, il y a eu six per- 
sonnes blessées; un enfant aurait même eu une jambe 
cassée. Le général demande qu'on lui fasse un rapport 
à ce sujet. Il télégraphie pour avoir tout de suite des 
nouvelles de l'enfant. 

Enfin, nous arrivons à Douai, où il y a à peine moyen 
de circuler. Huit mille personnes entourent les voitures 
en criant : « Vive Boulanger ! » A ce moment, pas un 
sifflet, pas un cri dissident. 

Devant la gare de Douai soni un petit garçon en habit 
de communion et une petite fille en robe blanche, chacun 



1888. — DANS LE NORD 



portant une écharpe tricolore et tenant à la main un 
immense bouquet. Les membres du comité local pro- 
tègent ces deux enfants que ]e général embrasse. On 
Tacclame, il monte en voiture et salue la foule. Un riche 
propriétaire, M. Pinquet, président du comité boulan- 
giste serre dans ses bras le général qui l'embrasse 
également. La joie publique n'a plus de bornes, je crois 
assister à une de ces fêtes royalistes que racontaient nos 
grands-pères émus. C'est une féerie, mais elle a toute- 
fois ses mauvais génies, qui s'appellent ici les oppor- 
tunistes, et voilà qu'en passant devant un café sis à 
l'angle d'une rue, le général reçoit une bordée de sifflets 
et ce sera uniquement à cela qu'aboutiront tous les 
efforts de ses adversaires. Il doit même regretter de 
n'être pas plus sifflé, car une ovation folle, inouïe, 
étouffe aussitôt les protestations. 

Des précautions militaires très sérieuses ont été prises. 
On parle d'un ordre du général de division Billot, com- 
mandant le P*" corps d'armée. Cet ordre est arrivé à 
Douai à une heure du matin, dans la nuit de vendredi 
à samedi. Le voici : 

« Demain, à partir du réveil, toutes les troupes de 
la garnison de Douai seront maintenues dans leurs 
casernes. Un piquet de 2o hommes par batterie sera 
commandé dans chacun des quartiers ou casernes, mais 
aucune des troupes ne sera déplacée de son caserne- 
ment et les piquets en armes ne devront sortir que sur 
une réquisition écrite de l'autorité civile et conforme 
aux règlements en vigueur. 

« Les piquets des quatre batteries du quartier Durulte, 
place Saint-Jacques, par où doit passer le général Bou- 



146 



LE GENERAL BOULANGER 



langer, seront des piquets à cheval qui seront pnîts à 
toute éventualité, j 

Dès dix heures du matin, les portes du quartier Du- 
rutte ont été fermées à clef. Au début de la journée, on 
n'a pas vu un soldat, il n'en a pas été de même plus 
tard . 

Après beaucoup d'elTorts, mais au milieu des vivats, 
le général parvient à l'hùtel de l'Europe, où un excellent 
déjeuner est préparé. A l'angle de chaque menu est 
peint un œillet. On lui présente M. A. Lefebvre, M. Ra- 
yant, commandant de territoriale, et plusieurs autres 
électeurs influents. Il les invite. Repas très fraternel. 
Au Champagne, M. ExcoITier^ du barreau de Douai, pro- 
nonce le speech suivant, dont chaque mot provoque des 
applaudissements : 

a Général, je neveux pas vous faire un discours en cette 
réunion intime. Permettez-moi de vous dire deux mots 
seulement. Je vous remercie de vous être arrêté à Douai 
pendant votre premier voyage dans le département du 
Nord, à l'occasion de votre élection. Vous trouverez ici 
des gens qui vous sont très sympathiques et qui, s'ils 
n'ont pas l'expansion bruyante, ne vous en sont pas 
moins très dévoués. 

« Tous avez contre vous, comme partout, une coterie 
opportuniste qui fait d'autant plus de tapage qu'elle est 
moins nombreuse et qui a élevé le sifflet à la hauteur 
d'une institution. Vous avez pour vous la population 
laborieuse, patriote et vraiment républicaine. Vous avez, 
aussi ceux qui, tout en ayant peu de goût pour les 
institutions actuelles, acclament en vous le soldat sans 



1888. — DANS LE NORD 147 

peur et sans reproche et le politique aussi large que 
conciliant. 

« Général, je bois à la santé de notre cher député. » 

La fin surtout de ce speech a été très goûtée par les 
quelques conservateurs du pays qui sont là et qui, 
royalistes ou bonapartistes, se sont ralliés au boulan- 
gisme. 

Après le déjeuner, le général reçoit les comités des 
communes voisines, puis nous nous dirigeons vers Thôtel 
de Flandre où sont réunis les mineurs des vingt-cinq 
puits qui entourent Douai. 

L'entrée est triomphale, les mineurs font : « Une, deux, 
trois: Vive Boulanger! » et ils recommencent. Aux murs, 
des écussons avec la date de Téleclion et le chifïre des 
voix. Là, après des ovations à rendre fou, des poignées 
de main et des baisers, on boit le vin d'honneur. Les 
chefs de groupes se félicitent d'avoir participé à l'élec- 
tion. 

« Ce que vous avez fait pour moi, dit le général, 
vous l'avez fait pour la France et pour la République. » 

Alors un très beau discours de M. Pinquet. Mais je 
suis forcé d'abréger. Les incidents se précipitent. Je 
ne puis mentionner que ces deux phrases : « L'oppor- 
tunisme nous a diminués, ruinés, humiliés. Votre Répu- 
blique, ce sera la patrie.» Et cette constatation : « Depuis 
soixante-dix ans, les Prussiens, eux, n'ont eu que cinq 
ministres de la guerre. > 

Mais les orateurs se succèdent et le général prend à 
tion tour la parole. Un mineur lui a dit: « Nous gagnons 
trois francs par jour et nous ne sommes jamais sûrs 
d'embrasser le soir notre femme. » 



148 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

Le nouvel élu répond qu'il connaît les charges qui lui 
incombent et promet de « reviser aussi les grandes lois 
sociales ». C'est du délire. On va l'étouffer. L'heure est 
venue de partir pour Lille, il faut qu'il gagne sa voiture. 
On l'enlève à bras-le-corps et le voici littéralement 
porté en triomphe, placé si haut au-dessus des têtes, 
qu'il faut le baisser pour le mettre en voiture. 

Pendant ce temps, une véritable armée s'est massée 
aux abords de la gare : ligne, cavalerie et police. On ne 
peut passer que muni de son billet. Les cavaliers sont 
botte à botte. 

Quand le général, toujours entouré, acclamé, s'ap- 
proche de la gare, les rangs des agents de police ou de 
l'armée s'ouvrent devant lui, mais se referment aussitôt, 
interdisant l'accès de la gare à tous ceux qui le suivent. 

Il voit cela, ainsi que M. Laguerre qui est avec lui 
dans la voiture. Il a son écharpe de député, il donne 
l'ordre au cocher de revenir sur ses pas. Les soldats s'y 
opposent. Le général descend. « J'ai des ordres, » lui dit 
l'officier. 

Il remonte en voiture. Alors une bagarre se produit. 
Il n'y a pas de blessés; pourtant on se cogne dur. Les 
boulangistes parviennent à se glisser un à un entre les 
soldats forcés de se développer. La gare est bientôt 
envahie. Le général attend sur le quai l'arrivée du train. 
On veut l'acclamer encore, les gendarmes sont venus : 
ils voient un de nos confrères qui s'est chargé de re- 
mettre un bouquet au voyageur et que des manifestants 
suivent ; d'où tumulte, nouvelle bagarre; les gendarmes 
arrêtent notre confrère, M. Flachon. Il y a flagrant délit. 
Il faut d'abord qu'il dépose. Il prendra le train sui- 
vant. 



1888. — DANS LE NORD 149 



« Vive Boulanger! » Cela veut dire que nous partons 
au milieu des manifestations d'usage. 

Troisième dépêche. 

Lille, 12 mai, 7 ti. 58 du soir. 

Nous arrivons à Lille. La, pas de police, apparente, du 
moins. La gare est absolument ce qu'était à Paris la 
gare de Lyon, le jour du premier départ. Mais il n'y a pas 
ici que des manifestants sympathiques. Les opportu- 
nistes ont organisé une contre-manifestation. Je compte 
plus de cinq cents siffleurs. On se doute du bruit, les 
boulangistes essayant naturellement d'avoir le dessus, et 
delà gare au Grand-Hôtel, où doit descendre le général, 
c'est une mêlée peut-être inconnue à Paris. 

A toutes les fenêtres, du monde ; de quelques-unes 
on jette de petites caricatures antiboulangistes, une 
neige de dessins injurieux sous laquelle le général ar- 
rive à l'hôtel. Les cinq cents siffleurs s'obstinent; des 
milliers de personnes crient : Vive Boulanger ! ou ap- 
plaudissent. C'est un épouvantable bruit de vaisselle cas- 
sée. Les boulangistes font rage au moment où leur 
député entre à l'hôtel. Ils veulent qu'il se montre. A 
plusieurs reprises, il apparaît au balcon. Alors des cen- 
taines de chapeaux, de cannes se lèvent : c'est pour lui 
une véritable ovation, mais qui cependant n'étouffera 
pas les sifflets. On est forcé de fermer les portes de l'hô- 
tel. 

Vers six heures, le maire de Lille, M. Géry Legrand, 
accompagné de deux ou trois conseillers municipaux, 
désire se rendre compte de l'importance des deux mani- 
festations. Il y a en ce moment dans les vastes rues 



^oO LE GÉNÉRAL BOULANGER 

avoisinanl l'hùtel vingt mille personnes, que traverse la 
municipalité. M. Géry Legrand, opportuniste, est hué; 
il Te^t même tellement, qu'il comprend en effet qu'il a 
charge d'âmes. Il se dirige à grand'peine vers des trou- 
pes d'infanterie et de cavalerie placées à droite de la 
gare, devant laquelle sont également six brigades de 
gendarmerie, trois à pied, trois à cheval, comman- 
dées par le lieutenant-colonel Masseron, et il fait faire 
pendant une demi-heure des évolutions autour de l'hôtel. 

Quatrième dépêche. 

11 heures 10. 

Jusqu'à huit heures et quart, il y a eu même foule, en 
majorité sympathique, mais très bruyante, et le banquet 
était annoncé pour sept heures et demie, et TAlcazar, 
où il devait avoir lieu, est situé en dehors de la ville, 
très loin du télégraphe î 

Le général sait toutefois par ses amis que la salle est 
déjà pleine. Il tenait à être exact, et comme des ba- 
garres ont lieu à tout instant sous les fenêtres, il ne 
voudrait pas en occasionner de plus graves. Le comte 
Dillon vient d'apprendre qu'il y a sur le cùté de l'hôtel 
une porte absolument dégagée. Vile, en voiture. 

La salle de l'Alcazar est très bien décorée. Sur la 
scène, entre deux bosquets, la table d'honneur. Au 
milieu sera M. de Garpentier, conseiller général de 
Yalenciennes, qui présidera. Mais on s'impatiente; le 
général tarde bien. Il a, comme tout le monde, beau- 
coup de mal à faire la longue route que traversent 
de-ci de-là des bandes de cinq à six cents personnes 
chantant les refrains boulangistes. 



1888. — DANS LE NORD 151 

Au fond de la salle une musique d'harmonie, la Bien- 
faitrice de Saint-Maurice, attend sa venue pour jouer 
d'abord la Marseillaise, puis En revenant de la j^euue. Il 
y a plus de huit cents couverts. J'ai le n° 6i23. Des cen- 
taines de dévoués sont venus tout exprès à Lille, entre 
autres MM. Georges Thiébaud et Fournier. 

A neuf heures seulement, le général peut arriver à 
l'Alcazar. Il n'a là que des amis. Même à l'extérieur, 
acclamations enthousiastes. Pour les souscripteurs qui 
meurent de faim, il est le Messie. Il prend place à la 
droite de M. de Garpentier, qui a M. Laguerre à sa 
gauche, et le banquet commence. 

Ghaque convive a devant lui un menu gravé ayant en 
haut le portrait du général et le célèbre œillet, au bas 
les principaux monuments de Lille. Le service est long, 
très long. Je ne sais pas à quelle heure commenceront 
les discours. C'est M. de Garpentier qui prendra le pre- 
mier la parole. 

Mais soudain la musique joue Fn revenant de lare- 
vue. Aussitôt tous les convives, jeunes et vieux, comme 
s'ils s'étaient donné le mot, sautent sur leurs bancs. 

Ils agitent leurs serviettes au-dessus de leurs têtes et 
c'est durant tout le morceau comme une flottille de dra- 
peaux blancs dont l'effet est des plus pittoresques. 

La soirée se terminera par un grand discours du gé- 
néral. Tout ce que je puis dire, à l'heure où j'envoie 
€ette dépêche, c'est qu'il a particulièrement travaillé ce 
discours. En tout cas, celui qui se permettrait de donner 
le moindre signe de désapprobation s'exposerait joli- 
ment. 

La sortie de l'Alcazar s'effectuera dans l'enthousiasme 
ambiant. Quant à la rentrée au Grand Hôtel, c'est autre 



lo2 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

chose. Il paraît que les opportunistes se proposent d'at- 
tendre le général autour du vaste immeuble, qui donne 
sur trois voies. Mais il fait très froid et il sera très tard. 
Donc, je doute. 

Bilan de la soirée : M. Henri Flachon est remis en li- 
berté ; deux blessés : un opportuniste, un boulangiste. 

Nous allons demain à Yalenciennes. Les mineurs 
sont furieux de ce qu'on n'ait point permis au général 
de descendre dans les puits. Ce sera bruyant. 

Cinquième dépêche 

Lille, 13 mai 1888. 

La fin du banquet de TAlcazar. 

A onze heures, M. de Garpentier s'est levé et a porté 
un toast auquel le général Boulanger a répondu par le 
discours suivant : 

« Mes chers électeurs, 

J'attendais impatiemment le jour que j'avais choisi à 
quelques semaines de l'élection, pensant qu'alors les 
polémiques auraient éteint leur feu et qu'entre les élec- 
teurs et l'élu personne ne songerait plus à s'interposer. 

Je me suis trompé, je l'avoue. Les parlementaires, 
qui, présentant de si vastes programmes, ont toujours 
oublié de les appliquer^ ont continué à incriminer votre 
verdict, comme ils avaient incriminé mi candidature, à 
ce point que l'un d'eux a déclaré récemment que l'élec- 
tion du Nord était l'insurrection des urnes contre la 
Chambre. 

En revanche, le spectacle qu'on nous offre aujour- 
d'hui, c'est l'insurrection de la Chambre contre les urnes, 



1888. — DANS LE NORD lo3 



car c'est malgré vous et malgré tout, que la majorité 
des hommes qui la composent se cramponnent à leurs 
bancs, d'où le suffrage universel se dispose à les déloger 
pour jamais. 

Pressés de tenir enfin leurs engagements et de songer 
aux réformes pour la réalisation desquelles ils avaient 
été spécialement envoyés au Palais-Bourbon, ces mau- 
vais payeurs persistent à laisser protester leurs signa- 
tures et, pour donner le change à l'opinion, c'est à nous 
qu'ils s'en prennent de leur impuissance à réaliser 
les progrès inscrits dans leurs professions de foi; ce 
n'est pourtant pas moi qui ai conseillé ces expéditions 
lointaines, qui font du déficit l'état permanent de nos 
finances et qui n'ont servi qu'à nommer de nouveaux 
fonctionnaires dans les pays annexés, comme si le 
nombre des fonctionnaires n'était pas déjà assez déve- 
loppé. Mpn crime, oh! je le connais, c'est aussi le vôtre, 
mes chers compatriotes et amis. 

Il est dans notre désir nettement et formellement ex- 
primé de concentrer nos forces pour résister à une 
attaque possible, au lieu de les disperser en Extrême- 
Orient, pour aller défendre des mines à rendements 
problématiques et servir d'escorte à des aigrefins, qui 
n'hésitent jamais entre leur fortune personnelle et la 
ruine publique. 

Et les auteurs de ces campagnes extravagantes et 
criminelles sont précisément ceux qui m'accusent le 
plus obstinément de rêver la guerre, comme ils me re- 
prochent aussi de rêver la dictature. Car vous avez dû 
remarquer que les deux légendes ne vont pas l'une 
sans l'autre. La guerre! moi qui n'ai jamais laissé 
échapper une occasion de déclarer mon amour pour 



LE GÉNÉRAL BOULANGER 



une paix digne el honorable! La dictature! Le conven- 
tionnel Gouthon, accusé publiquement de vouloir mon- 
ter au trône, se contenta de montrer ses jambes pa- 
ralysées. 

Quelle dictature craignent-ils donc ceux qui m'ont 
enlevé brutalement mes épaulettes et mon épée? Il faut 
que les cinq cents rois fainéants dont se compose la 
Chambre aient singulièrement conscience de leur irré- 
médiable impopularité, pour se préoccuper des moindres 
agissements d'un homme ainsi désarmé. 

Au fond, chers électeurs, ce n'est pas de moi qu'ils 
ont peur, c'est de vous qu'ils ont lassés par leurs pro- 
messes mensongères et leur incapacité révoltante. 

Le prétendu péril qu'ils ont inventé sert à masquer 
celui qu'ils font depuis si longtemps courir , au pays et 
que vos votes sont seuls susceptibles de conjurer. 

Ceux qui avaient fait de la situation de député un 
véritable métier comptaient l'exercer sans encombre 
jusqu'à la fin de Leur carrière. Ils étaient si bien parvenus 
à endormir la France qu'on pouvait la croire morte. Mais 
vous l'avez réveillée de son long somir.eil, vous lui avez 
posé la main sur le cceur, et l'on s'est aperçu qu'il bat- 
tait encore pour l'honneur, pour la Patrie el pour la 
République. 

Les trois mots : Dissolution, Revision, Constituante, 
ont eu le don de faire sortir aussi le Parlement de son 
état léthargique, si calme el si indifférent à l'heure 
récente encore où les graves incidents survenus à la 
frontière avaient plongé tous les patriotes dans les plus 
cruelles angoisses. 

Les groupes de la Chambre ont retrouvé une ardeur 
incomparable quand ils ont compris que c'était, non 



1888. — DANS LE NORD 155 

plus la France, mais eux-mêmes qui étaient menacés 
dans leur avenir politique et dans leur réélection. 

Ail! s'ils mettaient à défendre notre territoire et nos 
finances la même énergie qu'à sauvegarder leurs sièges 
parlementaires, la République n'aurait pas subi tant de 
crises de toute nature! 

Est-ce que les questions de justice ne doivent pas 
dominer aujourd'hui toutes les ambitions personnelles, 
et en quoi donc mon attitude a-t-elle jamais permis à 
qui que ce soit de suspecter mes intentions ? 

N'ai-je pas renoncé à toute candidature pour m'atta- 
cher exclusivement à celle du déparlement du Nord, le 
seul à qui j'aie demandé de prononcer entre moi et mes 
calomniateurs? Votre réponse a été assez précise pour 
ne plus laisser de place à l'équivoque. 

Mais loin de fermer la bouche à mes détracteurs, 
devenus aujourd'hui les vôtres, votre décision n'a fait 
qu'exaspérer ces prétendus défenseurs du suffrage 
universel. Ces attaques systématiques ne vous atteignent 
pas plus que moi-même; elles ne nous empêcheront 
pas de poursuivre l'œuvre de réforme pour laquelle 
•nous collaborerons sans relâche. 

Je sais ce que je dois au département à la fois le plus 
vaste et le plus industrieux du territoire de la Répu- 
blique. 

Ses besoins matériels se confondent, en effet, avec 
ses besoins politiques ; il a, plus que tout autre, peut- 
être, besoin de calme et de stabilité ; or, on n'obtiendra 
ni l'un ni l'autre tant que durera une Constitution qui 
met constamment les ministères à la merci de coalitions 
immorales, lesquelles ne sont en réalité que des courses 
<iux portefeuilles. Vous nommez vos députés pour qu'ils 



lo6 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

s'occupent de vous, et ils s'occupent d'eux-mêmes. Cette 
duperie ne peut durer plus longtemps. Je vous promets 
de travailler avec vous à la faire cesser. Notre grand 
pays n'appartient à personne qu'à lui-même : Vive la 
France ! Vive la République ! > 

On crie avec frénésie : « Vive Boulanger! » et l'as- 
semblée se sépare. 

A la sortie, il y a eu moins de bousculades qu'on ne 
le craignait. La foule a acclamé le général et a suivi sa 
voiture jusqu'au Grand-Hôtel. 

Ce matin, à sept heures, je frappe à la porte du gé- 
néral ; bien que s'étant couché très tard, il est déjà 
levé ; il écrit ; nous parlons des événements de la veille. 

Ses espérances, dit-il, sont dépassées : il n'a pas à se 
préoccuper des cinq cents siffleurs qui sont convaincus 
ou intéressés. < J'ai pour moi, ajoute-t-il, toute la po- 
pulation, la vraie ; si je me représentais demain, elle 
me donnerait deux cent mille voix. » 

Une dépêche lui apporte le résultat de l'Isère, où il a 
eu hier, et cela, sans se présenter, [^.iïl3 voix. Puis on 
vient lui raconter ce qui s'est passé devant Je journal le 
.Vo /y/ pendant qu'on l'acclamait^àl'Alcazar. Indignés de 
la polémique très violente de ce journal, des boulan- 
gistes sont allés protester devant ses bureaux. Ils en 
ont brisé toutes les vitres. A la fin, M. Geoffroy, sculp- 
teur et journaliste, un ancien communard qui, à son 
retour de Nouméa, a exposé au Salon le buste d'Al- 
phonse Humbert, est sorti, un revolver à la main, avec 
trois de ses collaborateurs. Il a tiré quatre coups de feu 
en Tair. 



Î888. — DANS LE NORD l57 

Je me mets à la fenêtre. Sur les toits des maisons 
opposées sont encore des hommes qui font neiger dans 
la rue de petites caricatures reproduites d'après le 
Grelot. La foule commence à s'amasser. On attend le 
départ du général, qui va prendre, à huit heures qua- 
rante-cinq, le train de Valenciennes. Mais il faut croire 
qu'aujourd'hui la police a des ordres. Elle repousse les 
manifestants. La veille, il y avait du monde jusque sur 
la voiture du général ; d'où ce mot : « Il faut qu'ici les 
voitures aient de fameux ressorts. » Et cette réponse de 
M. de Garpentier : « Général, vous avez l'essieu pour 
vous.» 

Aujourd'hui on pourra circuler librement. Les abords 
de la gare sont gardés par la troupe : infanterie et 
chasseurs. Un général en tenue, qu'on me dit être le 
général Lagrange, donne lui-même des ordres. Un offi- 
cier supérieur en bourgeois l'accompagne. 

Sur le quai de la gare de Lille, un important filaleur 
en lins, M. Boittiaux, apporte au voyageur les remer- 
ciements, les adieux et les espérances de la ville. Nous 
nous installons. Au départ, deux cents vivats, un long 
coup de sifflet, trois cris hostiles. 

Sixième dépêcke. 

Yalencieniies, 10 h. 45, soir. 
Nous lisons en route les journaux locaux dont pres- 
que toutes les colonnes sont consacrées au grand voyage ; 
mais il serait bien difficile, pour quiconque n'a pas vu, 
de se faire une opinion : les uns déclarent que c'est un 
triomphe ; les autres mettent en sous-titre : Boulanger 
sifflé à Lille. Pourtant, plusieurs habitants m'ont dit : 
« Ce qu'on demande dans le Nord au journaliste, c'est 



^158 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

d'élre exact ». J'essaie de l'être. A notre grande sur- 
prise, voilà dans un champ lointain plus de cent per- 
sonnes dont l'une agite au passage du train un drapeau 
tricolore et qui crient toutes : « Vive Boulanger ! » Le mé- 
canicien stoppe un instant, comme pour donner au 
voyageur le temps de saluer. 

Chemin faisant, nous parlons du discours du général 
auquel tout le monde accorde une importance excep- 
tionnelle. Ce discours, qui est une véritable déclaration 
de guerre à la Chambre, est resté, jusqu'à l'heure où il 
a été prononcé, un mystère pour nous. Le général s'est 
refusé à nous le communiquer avant la fin du banquet. 
Il n'a même pas permis à son ami, M. Luguerre, d'en 
prendre connaissance, et c'est le manuscrit même qui 
a été livré aux télégraphistes. 

Nous passons à Orchies où le général a eu la mino- 
rité. On s'attend à des sifflets : il y a cent cinquante 
personnesqui poussent des: «Vive Boulanger!* deux qui 
sifflent ; un enragé qui vocifère : « A bas Badinguet. » 

Le train s'arrête à Saint-Amand, patrie de M. Fou- 
cart, l'un des concurrents du général. Au lieu des 
sifflets attendus, plusieurs cris pittoresques dans le 
genre de ceux-ci : « A bas Naquet ! vive le général de 
France ! * 

A Raismes, nous entendons : Vive l'Empereur! 

Nous voici en gare de Yalenciennes. Sur le quai, trois 
jeunes filles aux couleurs nationales et plusieurs habits 
noirs. Cela suffit à donner la note. Ici on sera chez des 
amis. On avait pourtant dit au général que des oppor- 
tunistes de Lille s'étaient rendus à Yalenciennes dans 
le but de lui jeter des œufs. On l'avait prié de prendre, 
à l'arrivée, une voiture fermée. Les jeunes filles lui of- 



1888. — DANS LE NORD 159 

frent des bouquets : il les remercie et les embrasse. 
On l'acclame. 

M. Roch, un des grands électeurs de la ville, lui 
souhaite la bienvenue, lui présente plusieurs personnes, 
entre autres M. Linquetle, capitaine des pompiers 
d'Aulnoy : 

— « 11 a été blessé à côté de vous en Italie. » 

Le généralle reconnaît. Nouvelle étreinte après laquelle 
on monte en voiture. Le maire de Yalenciennes ne res- 
semble pas à celui de Lille; il a bien fait les choses : 
Des gendarmes à cheval nous escortent jusqu'à Thôtel 
du Commerce. Il y a plus de monde, me dit un membre 
du comité, que quand M. deFreycinet est venumaugurer 
le Lycée. Jusqu'à la place de l'Hùtel-de-YiUe, rien que 
des acclamations. 

Là sans doute sont groupés les Lillois dont il était 
question : dix sifflets partent en chœur, mais se taisent 
d'eux-mêmes devant le tapage de bravos qu'ils soulè- 
vent. Nous passons devant une maison pavoisée où l'on 
voit à chaque fenêtre s'agiter des mouchoirs et nous 
arrivons, non sans peine, dans la cour de l'hôtel gardé 
par des agents. 

Pour éviter les redites, je ne parlerai ni des réceptions 
ni du déjeuner. A deux heures, nous remontons en voi- 
ture. Le général va se rendre à Anzin. Devant la 
caserne Vincent, occupée par de la cavalerie, on le prie 
de s'arrêter. Par une attention dont la délicatesse l'a 
touché, c'est là que des anonymes ont voulu lui offrir 
un bouquet, qu'il met dans la capote de sa voiture. 
Bientôt celle-ci sera toute fleurie. 

Des milliers d'électeurs lui font cortège criant avec 
leur accent local : « Vive Boulingeai ! » quand ils ne 



d60 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

chantent pas la Marseillaise. Il est même assez piquant 
de voir passer entre les hôtels des conservateurs celui 
qu'ils ont élu et qu'on croit honorer par l'hymne révo- 
lutionnaire. Ce sera ainsi jusqu'à Anzin. 

Nous traversons le petit village de TEcorchoir, où je 
vous jure qu'on ne l'écorche pas. La foule sympathique 
va toujours s'augmentant. A cent pas devant nous la 
route est toute noire. Nous approchons de la lisière 
d'Anzin : le pays entier attend à l'entrée de son ter- 
ritoire le député qui a promis de s'occuper des mi- 
neurs. 

Un délégué lui souhaite la bienvenue en lui offrant 
un nouveau bouquet. Le général l'embrasse aussi; — il 
est très embrasseur. 

Toute la ville est pavoisée. Elle n'a que quatorze 
mille habitants, mais les communes voisines lui ont 
fourni de nombreux manifestants qui chantent d'une 
même voix : « Il est élu par la France entière. > 

Un heureux accident me permet de juger de l'effet 
général. Le brancard de ma vuiture s'est cassé et je suis 
forcé de monter sur le siège élevé d'un landau seigneu- 
rial. Je vous jure que je vais vous dire la vérité, toute 
la vérité, rien que la vérité. Le spectacle est inoubliable. 
La route n'est plus qu'une mer humaine d'où souffle le 
même refrain boulangiste. Au milieu, comme dans une 
barque toute fleurie, le général qui semble se pencher 
pour ramer. Il salue. 

Ah ! le gouvernement paierait cher pour qu'un de ses 
membres, pour que le Président lui-même eût une telle 
réception. Quelqu'un d'ailleurs peut le renseigner : 
M. Thomas, procureur de la République, de Valen- 
ciennes, que nous reconnaissons à une fenêtre et qui a 



1888. — DANS LE i\ORI) 161 

voulu sans doute s'assurer dtc visu des senliinents 
qu'inspire l'élu du Nord. Entre temps, ici. et pour la 
première fois, on crie : « Vive Laguerre ! » Pourquoi 
donc ? 

A Denain, au haut de la mairie, une grande toile 
sur laquelle on lit : La commune d'Anzin au général 
Boulanger^ député du Nord. La musique locale joue : 
En revenant de la revue^ et le général descend . Les 
vivats font rage. Alors, d'une fenêtre qui s'ouvre à 
gauche de la mairie, part un coup de sifflet. On me dit. 
mais je ne l'ai pas vu, que le manifestant, hué par la 
foule, a braqué sur elle un revolver. 

La seule chose que je puisse affirmer, c'est que deux: 
gendarmes sont venus se placer devant la fenêtre et 
qu'on en a vite fermé les persiennes. C'est à la mairie, 
détail significatif, qu'aura lieu la réception. Sur les 
marches se tient un délégué qui présente un bouquet au 
général. M. Boulanger monte. Le salon d'honneur est 
déjà plein et la foule se précipite derrière nous. 

Avant le lunch, les mineurs confient le soin de leurs 
intérêts au général qui dit en substance : < Vos intérêts 
sont désormais les miens. » On lui présente un verre de 
Champagne. Il boit à la commune d'Anzin, et un long 
défilé commence. Beaucoup de mères tendent au général 
leurs enfants pour qu'il les embrasse. Ainsi se déve- 
loppe le boulangisme. 

Mais tout le monde ne peut entrer. On prie le député 
du Nord de se mettre au balcon. De mes oreilles, au 
moment oij j'écris, ne peut sortir le cri de : Vive Bou- 
langer ! C'est du délire, de la rage. Et quand le général 
descendra de la mairie, et quand il montera en voiture, 
et quand il longera le côté droit de la place pour se 



462 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

retirer, tout le monde le précédera, l'entourera, le 
suivra jusqu'à la lisière de la commune. 

Naturellement, dans cette foule on est forcé d'aller au 
pas. Devant l'octroi le général demandera grâce en 
■disant qu'il est attendu à Denain, situé à quatorze kilo- 
mètres. Un dernier cri et nous partons, encore suivis 
par des gens qui se cramponnent aux voitures ou qui 
courent, les malheureux! 

En traversant chaque village, chaque hameau, mêmes 
■ovations sans la moindre protestation. Après avoir 
absorbé une quantité invraisemblable de poussière 
mêlée de charbon, nous arrivons à Denain, oii nous 
allons avoir, moins l'unique coup de sifflet, la réédition 
d'Anzin. Inutile d'insister. 

Dans la salle de l'Ermitage, où le vin d'honneur est 
servi, la foule, en se précipitant, a renversé les bancs. 
Il est étonnant qu'il n'y ait pas eu de blessés. Le 
député du Nord monte sur l'estrade et je vais connaître 
la raison des vivats proférés en l'honneur de M. La- 
guerre. Celui-ci s'avance, entouré de mineurs. Il dit : 
« Mon général, je suis pour les Iravailleurs de Denain 
l'ami de la veille. C'est à ce titre qu'ils ont choisi l'un 
•des vôtres, témoin et combattant de la dernière lutte 
électorale, pour vous souhaiter, dans cette cité ouvrière, 
une cordiale et fraternelle bienvenue. Honneur au dépar- 
tement du Nord! Honneur au peuple dont vous êtes 
l'élu. Cent mille voix de majorité ont fait de vous le 
.glorieux député de ces Français que l'injustice révolte. > 

M. Laguerre expose ensuite les vœux des mineurs et 
métallurgistes. On l'acclame. Réponse encore plus ap- 
plaudie du général et défilé. 

M. Boulanger me dit en sortant : « Je ne m'explique 



1888. — DANS LE NORD 163 

pas comment j'ai encore ma main. » Le fait est qu'il 
y en avait qui serraient! Au moment du départ, on prie 
le général de passer par un chemin plus long. 

Tel est le vœu des mères de famille qui, forcées de 
rester au logis, désirent néanmoins voir Thomme de 
l'avenir. On obtempère à ce vœu, et nous voici tout de 
même de retour à Valenciennes. Présentement nous 
sommes à un banquet de cinquante couverts présidé par 
M. de Carpentieret auquel assistent les maires et autres 
grands électeurs de la contrée. On s'est mis à table à 
neuf heures. On redoute de longs discours, mais je suis 
sûr que vous ne tenez pas à les connaître. 

Pourtant il faut dire au moins un mot de la réponse 
du général à M. de Girpentier. M. Boulanger se déclare 
une fois de plus ennemi de toute dictature. Il ne de- 
mande qu'à servir en bon citoyen la République, mais 
purgée du régime parlementaire. En tant que général, il 
n'a jamais voulu préparer ïattaque, mais la défense. 
M. Boulanger a beaucoup de peine à parler. Il est hor- 
riblement enroué. Et il faudra recommencer demain! 



Septième dépêche. 

Fourmies, 14 mai 1888. 

Vraiment trop chargé, le programme de la journée, 
surtout après si peu de repos ! 

Hier on s'est couché très tard, on attendait le résultat 
des élections municipales. Dans chaque commune il y 
avait une liste boulangiste sur laquelle, naturellement, 
le nom du général ne figurait pas. Il a rallié pourtant 
9o4 voix à Lille, ce qui semble prouver qu'il reste au 
moins 9o4 boulangistes dans la ville. A lire certanis 



164 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

journaux, on croirait au contraire quelle ne renferme 
absolument que des opportunistes. 

Nous nous apprêtons à nous rendre à la gare de Va- 
lenciennes. On oblige le général à payer deux cent vingt 
francs pour les dégâts que les électeurs trop enthou- 
siastes ont faits à sa voiture. Certains d'entre eux mon- 
taient sur les marche-pieds, sur les ailes, jusque dans 
les capotes. Je ne peux pourtant pas dire que c'était 
pour l'étrangler, puisque le voilà qui salue une dernière 
fois les habitants de Valenciennes. 

Partout, un grand nombre de femmes ont demandé à 
lui être présentées. A Aulnoye, nous sommes forcés de 
changer de train. C'est assez long, on a donc bien le 
temps de crier : < A bas Ferry ! A bas les opportu- 
nistes ! 11 n'en faut plus! » Et comme on acclame le 
général, un monsieur siffle trois fois. A Sains-du- 
Nord, 011 l'on s'attendait à voir beaucoup de monde, 
il n'y a presque personne. Un habitant nous explique 
la chose ; les filateurs ont interdit à leurs ouvriers de 
sortir des fabriques. Dame! c'est leur droit, mais les 
ouvriers se rattrapent en se groupant au milieu des 
cours de façon à être vus et saluent le passage du train. 

Nous voici à Fourmies. Ici, c'est tout le contraire, les 
patrons ont donné congé aux ouvriers, aussi les abords 
<le la gare sont-ils encombrés. Devant la porte, l'éter- 
nelle jeune fille en blanc, qui présente un bouquet au 
nom des habitants, et un écolier de seize ans, qui en 
présente un autre au nom de la jeunesse locale. « Géné- 
ral, dit M. Georges Carlier, capitaine de territoriale, 
vous avez été reçu par des gens plus illustres, vous ne 
le serez jamais par de plus dévoués. » Le fait est que les 
acclamations sont très nourries. Les maisons sont pavoi- 



1888. — DANS LE NORD 16o 

sées. Sur beaucoup de rideaux est le portrait de l'homme 
du jour qu'on trouve jeune, beau, bien poli, etc. Je 
passe l'accolade donnée à un vétéran de l'armée, la 
visite au représentant de la Ligue des Patriotes et j'arrive 
au banquet offert au général par les électeurs. 

Ce banquet a lieu à V Hôtel de la Providence, peut-être 
choisi à dessein à cause de son nom. Deux cents cou- 
verts dans une longue salle. Tout autour, foule nom- 
breuse. Sur l'un des murs : « Vive la République ! » Sur 
celui qui lui fait face: « Vive la France ! vive Boulanger ! 
vive l'armée! » Déjeuner en musique avec fourchettes et 
couteaux marquant la mesure, surtout quand on joue 
les airs boulangistes. 

Entre deux plats on lit cette adresse : 

« Général, les voyageurs de commerce, de passage à 
Fourmies, profitent de l'occasion qui leur est offerte 
pour vous assurer de leur profonde sympathie et de leur 
entier dévouement. Vous voulez fonder le parti du tra- 
vail avec l'honneur national pour drapeau. Vous trouve- 
rez en nous des auxiliaires dévoués. » 

Je me suis juré de ne plus parler des acclamations, 
ni des présentations, ni des discours qui doivent vous 
fatiguer autant que moi. A l'heure où il doit répondre, 
le général n'a plus à sa disposition qu'un filet de voix 
rouillée : « Pardonnez-moi, dit-il, de vous parler avec 
cette voix, ce sont les électeurs de Denain qui me l'ont 
cassée hier, tant ils m'ont fait crier avec eux : « Vive la 
France ! Honneur et bonheur aux travailleurs ! » 

On réplique en criant: « A bas Ferry! » Ce qui ne peut 
vraiment pas lui déplaire. 



166 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

Un dernier mot à signaler dans le discours du géné- 
ral : « La voix me reviendra et j'accomplirai jusqu'au 
bout le mandat que vous m'avez exceptionnellement con- 
firmé. » 

Huitième dépêche. 

Avesnes, 3. h. 35. 

Après d'autres exercices oratoires, nous reprenons- 
dans une gloire égale le chemin de la gare. En route 
pour Avesnes, où nous arrivons à deux heures vingt. 
Ici, le général est reçu par une délégation de quatorze 
jeunes filles, dont une Alsacienne. Toutes sont vêtues de 
blanc. L'une d'elles lit un compliment, très joli, ma foi, 
qui peut se résumer ainsi : « La politique n'est pas de 
notre âge, mais nous grandirons et nous serons de bon- 
nes Françaises. » 

Gomme il y a là. je l'ai dit. quatorze jeunes filles, 
le général n'en embrasse qu'une, la plus jeune. Au 
dehors, la tbule est immense. Pour la première fois, 
nous entendons des pétards, des coups de fusil. L'ascen- 
sion de la ville, très élevée, est triomphale, quand tout à 
coup, au coin d'une rue, voilà une bordée de sifflets. 

Ainsi qu'à Valenciennes, les opportunistes se sont 
réunis au même endroit. Ils sont là comme une épingle 
dans un sac de farine. On leur répond : A bas le 
Tonkinois ! A bas Ferry ! 

Le cortège, qui est dirigé par un maitre-bottier, 
M. Hauwen, un bouquet à la main, entre à l'hôtel du 
Nord, où les réceptions commencent. Il y a en ce mo- 
ment dix bouquets au moins dans la voiture du général. 

J'écris cette dépêche au café, où on ne parle que de lui. 

Nous allons nous rendre dans la salle de l'Alcazar,.. 



1888. — DANS LE NORD 167 

OÙ le vin d'honneur est servi. Ai-je dit comment le 
général se comporte en pareille circonstance? A table, 
il est comme tous les soldats : beau mangeur, beau 
buveur; mais, dans la longue succession des punchs, 
des réceptions, des vins d'honneur, il évite de mettre du 
bordeaux sur du Champagne. Il se contente de trinquer, 
fait semblant de boire et dépose son verre sur la table, 
ce qui fait toujours plaisir à quelque assoiffé voisin 
qui s'en empare aussitôt et le vide. 

Neuvième dépêche. 

Avesnes, 14 mai 1888. 

Deux incidents regrettables se sont produits derrière 
nous dans le trajet de l'hôtel du Nord à TAlcazar. 

Il a fallu repasser devant la maison du docteur oppor- 
tuniste qui a, paraît-il, rallié des siffleurs. Au moment où 
il sifflait de nouveau, à l'une de ses fenêtres, les boulan- 
gistes ont ramassé des pierres et les ont lancées contre 
la maison. Il y a eu plusieurs vitres brisées. 

Près de l'Alcazar, un homme a crié : « A bas Bou- 
langer ! » Les boulangistes se sont rués sur lui. l'ont 
presque déshabillé. Ce qui les irritait le plus, c'est que 
personne dans le pays, pas même les gendarmes, ne 
connaissait cet homme, qu'on a eu le plus grand mal à 
sauver. 

Afin de pouvoir répondre par des chiffres aux jour- 
naux ennemis, un commissaire a pris le nombre exact 
des personnes qui ontrendu visite au général. Rien qu'à 
l'hôtel du Nord, se sont présentées quatre mille huit 
cent neuf habitants : électeurs, femmes et enfants. Au- 
tant de poignées de main qu'il a fallu donner ! A 

10 



468 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

l'Alrazar, Champagne d'honneur. Il y a bien là deux 
mille personnes entassées, comprimées, qui applaudis- 
sent M. Hauwen, les différents orateurs et le général^ 
encore contraint de parler. Il n'en peut plus. A trois 
reprises, les portes sont enfoncées. A la tin, on s'ac- 
croche aux fenêtres. Là, chaque espace resté vide est 
bouché par une tête. Bientôt, une nuit complète règne. 
Et rien que des boulangistes ! 

A la sortie, nouvel incident. Un monsieur crie : « Vive 
Floquet ! > On veut lui faire un si mauvais parti qu'il 
en est réduit à se cacher dans une cave. A la gare, les 
jeunes filles en blanc sont maintenant au nombre de 
seize. Elles remettent au général deux bouquets pour 
ses filles. Trois dames, très bien mises, me prient de 
les présenter à l'élu 'du Nord. Elles désireraient qu'il 
leur serrât la main, ce qu'il s'empresse de faire : 

— Nous représentons ici nos maris, disent-elles. 

A Avesnes, rien d'officiel. Le maire a même fait fer- 
mer la mairie. Il a refusé la voie publique à une fan- 
fare ; celle-ci a répUqué en s'installant dans un café, 
puis s'est passée de la permission municipale. Elle nous 
a suivis jusqu'à la gare, oii elle joue avant le départ du 
train. 

Un vénérable prêtre s'approche du compartiment du 
général et salue trois fois celui qui a promis de respec- 
ter toutes les convictions. 

Dixième et dernière dépêche. 

Hirson, 14 mai. 

Eh bien! rien de ce que nous avons vu depuis quatre- 
jours n'équi\aul à ce qui s'est passé à Anor, où le trairt 



1888. — DANS LE NORD 169 

ne devait s'arrêter qu'une minute. Une foule considérable 
a envahi la gare. Il y a des gens jusque sur les roues 
des wagons, entre lesquels des femmes passent. Tout le 
monde veut voir le général. On ouvre sa portière et on 
ne parvient pas ensuite à la refermer ; on ne peut par- 
tir dans ces conditions 1 Sans l'aide des gendarmes, 
nous serions encore à Anor. Le train se met en marche 
et des mères s'obstinent à présenter leurs enfants au gé- 
néral. Il donne sa dernière poignée de main à l'instant 
même où il allait avoir le bras coupé par le montant 
d'une prise d'eau. 

Nous voici à Hirson. 

La réception rappelle celle d'Anzin. 

En descendant de wagon, je saisis au vol cette ré- 
flexion : « .le l'aime, moi, et puis je m'en f... Qu'il soit 
roi, s'il veut. ■» 

Mais j'ai promis de ne plus parler des discours, des 
banquets. Celui de ce soir est populaire. N'insistons pas. 
Quand la nuit tombe, la ville s'illumine. On danse 
partout. 

Au retour. 

Paris, 15 mai. 

Et, le lendemain matin, à sept heures, nous prenons 
enfin le train de Paris. 

Dans toutes les gares, du monde. A Vervins, acclama- 
lions. A Marie, M'"- Mellier présente son petit garçon au 
général comme à un archevêque. Il ne le bénit pas, 
mais l'embrasse. L'enfant le saisit à pincettes. 

En arrivant à Laon, on aperçoit sur le quai deux 
cents ouvriers qui ont les bras en l'air. Ils montrent le 
billet qu'ils ont été forcés de prendre pour avoir le droit 



170 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

d'approcher du Irain, — un billet pour Grépy. Chacun 
d'eux a dépensé treize sous pour voir son élu. Il y en a 
un qui se détache : « Général, dit-il, nous ne vous prions 
pas de faire de nous des rentiers, mais il y a des réformes 
vraiment nécessaires. Nous les attendons de vous. » 

A Anisy-Pinon, scène du même genre. Un terrassier 
aux pieds nus dit : « Les travailleurs ne vous deman- 
dent pas l'aumône, mais si nous voulons que vous arri- 
viez, c'est pour que le travail reprenne. > 

■Partout, d'ailleurs, du boulangisme s'échappe un 
grand cri de misère. 

A Soissons, la gare est occupée militairement. On 
n'en peut approcher. Toutefois MM. Pajol et Claude ont 
pris des billets pour eux et pour leurs filles, vêtues de 
blanc, qui apportent des bouquets au général. 

La foule est massée derrière les soldats en armes et 
crie : « A bas Ferry ! » 

M. Hanoteaux, député, ancien chef de cabinet de 
M. Jules Ferry, peut en témoigner. Il était dans le 
train. 

Nous approchons du terme du voyage. Il en est 
temps. M. Boulanger ne peut plus proférer un mot et 
nous sommes tous exténués. En quatre jours, aucun de 
nous n'est resté vingt heures au lit. 

Des cris mêlés de sifflets. Paris ! Il est onze heures. 
Le général monte, seul, dans une voiture fermée. Il est 
pressé d'embrasser les siens et ne voudrait pas être re- 
tardé. On le suit quand même. 

Des fenêtres, les Parisiens assistent à un spectacle pi- 
teux : Quinze voyous se cramponnent, comme ils peu- 
vent, à un fiacre fermé ; il y en a sur le siège, sur le 
caisson. 



1888. — DANS LE NORD 171 

C'est l'espoir de la France qui passe. 

Mais enfin, c'est terminé! Plus de banquets, de dis- 
cours, de vins d'honneur, de cohue ! Plus de courses 
réitérées au télégraphe ! Plus de chambres à cher- 
cher... Le général va se reposer. Nous aussi. Espérons 
que, pendant quelques jours au moins, on fera le si- 
lence autour de lui. Il doit le désirer lui-même. 



10. 



YIII 
LA CAMPAGNE DE LA DROITE 



On ne saurait contenter toat le monde et les clémen- 
cistes. Pendant que des lecteurs écrivent à leur journal : 
<( Ne parlez donc plus du général Boulanger! > il en est 
d'autres qui veulent des explications sur ses faits et 
gestes, sur ce qu'il pense de la situation, sur ses espé- 
rances, etc. 

C'est d'ordinaire quand ces derniers sont en majorité 
que je me hâte le plus d'aller chez le général Bou- 
langer. Je m'y rendis donc le ^o mai 1888. 

Deux points principaux semblaient, ce jour-là, inté- 
resser le public : 1'^ De quel œil le général voit-il la 
droite revendiquer la priorité des idées révisionnistes et 
en poursuivre l'exécution? 2° Comment le général peut- 
il compter sur la réussite quand la réalisation de ses 
rêves est remise aux élections de 1889, c'est-à-dire à une 
échéance bien lointaine? 

— « La campagne de la droite, me dit le général, loin 
de me contrarier, comme on a l'air de le croire, me fait 
absolument plaisir. Qu'est-ce que je demande? La revi- 
sion par la dissolution. Qu'elle soit obtenue par un 
groupe de mon choix ou par un autre, formé soit par 



1888. — LA CAMPAGNE DE LA DROITE 173 

les droites, soit par les gauches, cela ne peut, cela ne 
doit pas m'importer. Le résultat seul est désiré par 
la nation. Qu'il soit obtenu. Tout est là. Aussi bien, 
j'ai fait, dès le début de ma campagne révisionniste, 
appel au concours de tous. En l'espèce, il serait naïf de 
mettre son orgueil à arriver le premier. On ne doit le 
mettre qu'à combattre. C'est ce que je fais. A quelque 
camp qu'il appartienne, le vainqueur aura droit aux 
remerciements de tous. N'en a-t-on pas fini avec cette 
politique niaise qui consiste à n'approuver les résultats 
que quand ils sont obtenus par des coreligionnaires'? 
D'où qu'ils viennent, quand ils seront conformes aux 
vœux généraux, je les accepterai toujours. » 

Le deuxième point à aborder était plus délicat. Il n'est 
point facile de demander à un homme : « Ne croyez- 
vous pas que vous serez usé avant l'heure de toucher au 
but? » 

Je dois dire, toutefois, qu'avec le général Boulanger 
l'embarras n'est pas si grand qu'on le pourrait supposer. 
Dans son désir réel d'être compris, le député du Nord 
accepte toutes les questions, même les plus subtiles. 

— « Et comment, me dit-il, l'attente m'épouvanterait- 
elle? Personnellement, d'ailleurs, je ne désire rien, je 
n'ambitionne rien; il m'importerait donc peu, s'il n'y 
avait que mes intérêts en jeu, d'atteindre au but oii l'on 
croit que je vise. A tort ou à raison, tous ceux qui 
souffrent, tous ceux qui ont à se plaindre du régime 
parlementaire, tous ceux que les radicaux et les oppor- 
tunistes ont trompés, ont fait de moi leur porte-drapeau. 
J'avoue que j'en suis fier, je dirai plus, heureux. On 



174 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

m"a lancé en avant. Quoi qu'on en ait dit, toutefois, je 
n'ai jamais promis que deux choses : la revision par la 
dissolution, la réforme des lois sociales, je devrais 
plutôt dire des mœurs sociales. Sur le terrain de mes 
promesses, j'irai jusqu'au bout. 

€ Je ne peux triompher tout de suite, me dites-vous. 
Sachez qu'il me serait possible de précipiter les événe- 
ments, mais je me suis fait un devoir de n'engager le 
pays dans aucune aventure troublante. L'industrie et le 
commerce redoutent toute crise. Aussi compté-je arriver 
tranquillement, logiquement, par la force même des 
choses. Ce qu'on appelle le boulangisme pousse ses 
branches comme un arbre, avec une régularité presque 
mathématique. Je m'évertue donc, je vous le jure, à 
retenir par les basques ceux de mes partisans qui se 
montrent trop empressés. Je leur répète le mot du fabu- 
liste : Rien ne sert de courir, il faut partir à point. Seu- 
lement, je le modifie un peu. Nous sommes partis à 
point; il faut arriver à temps. Mon principal facteur, 
tous mes partisans le savent, c'est la confiance. S'ils 
ont mis la leur en moi, c'est qu'ils sont sûrs que je ne 
doute personnellement ni de mon courage, ni de mes 
forces, ni même du succès. N'ont-ils point déjà vu, 
d'ailleurs, tout ce que mes adversaires ont fait contre 
moi tourner en ma faveur? » 



Il n'y avait rien à ajouter à ces déclarations impor- 
■«lantes. Je les eusse amoindries en les faisant suivre de 
menus détails. 

Je dois dire, pourtant, qu'à la date dn 23 mai. le gé- 
oiéral s'apprêtait à quitter définilivement rhùlel du 



1888. — LA CAMPAGNE DE LA DROITE 175 



Louvre pour s'installer, le samedi suivant, non à 
Neuilly, comme il le désirait d'abord, mais près du Tro- 
cadéro, 11 bis, rueDumont-d'Urville. 



IX 
L'HOTEL DU GÉNÉRAL 



L'ancien hôtel d'un artiste. 

Au rez-de-chaussée, les communs. 

Au premier étage, une longue antichambre entre le 
petit salon et le grand. A côté du petit salon, qui se 
trouvait à gauche, la salle à manger. 

Faisant suite au grand salon, qui s'ouvrait à droite, 
une délicieuse vérandah, toute fleurie le long des murs. 

Au deuxième étage, un atelier de peintre, dont le 
général avait fait son bureau. A côté les chambres à cou- 
cher. 

La sienne était toute simple. 

Un lit debout en chêne. 

Un canapé, quelques sièges. 

Sur les murs, des gravures, dont trois d'Emile Jacque, 
le fils du grand aqua-fortiste. 

La table de toilette de M. Boulanger, qu'elle soit ins- 
tallée à Londres, à Bruxelles ou à Paris, est toujours 
curieuse à regarder, tant elle est bien tenue. Les sa- 
vonnettes, les brosses et le reste sont à l'alignement et 
semblent attendre que le général passe la revue. 

Quant au bureau, il était presque élégant. La chemi- 



1888. — L HÔTEL DU GÉNÉRAL 177 

née en carreaux de faïence était monumentale. Deux 
lances fixées aux angles avaient l'air de la garder. Le 
foyer était pourtant rétréci, grâce à une plaque de fer 
qui rabattait la fumée. 

C'est le député chimiste Francis Laur qui a contraint 
le général à la faire mettre. 

Il paraît que, sans cette plaque, tout le bureau eût 
été plein d'oxyde de carbone. 

Au-dessus de la longue table de travail, en chêne 
massif, le grand portrait équestre qu'on a vu au Salon, 
à l'époque où tous les peintres, tous les sculpteurs, fai- 
saient le portrait du général. 

Sur les autres murs, des trophées d'armes, racontant 
l'histoire de Tépée, puis du fusil, depuis François P'" 
jusqu'à nos jours; des casques français, russes, prus- 
siens. 

Au-dessus d'un divan, un drapeau voilé de crêpe, 
offert au général par les femmes d'Alsace-Lorraine. Un 
autre offert par les dames de Paris. 

Entre la table de travail et la porte, la bibliothèque 
garnie de livres dont chacun porte une dédicace. 

C'est dans ce bureau que le général recevait les délé- 
gations. 

Il a fallu, en moins d'un an, renouveler trois fois le 
tapis ! 

Les secrétaires travaillaient à l'étage supérieur. On en 
a exagéré le nombre. Ils sont trois, pas un de plus,. 
MM. Hippolyte Breuillé, Mouton-Dufraisse et Falguière 
(ne pas confondre avec le sculpteur). 

Ils ont un mal atroce. 

A huit heures arrive, à Londres comme à Paris, 
M. Breuillé qui, jusqu'à neuf heures, ouvre le courrier 



178 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

devant le général, prend des notes pour les réponses 
qu'il devra faire lui-même ou faire faire par les autres, 
exécute enfin tout le travail d'un secrétaire particu- 
lier. A neuf heures arrivent MM. Mouton-Dufraisse 
et Falguière. 

Jusqu'à sept heures et demie, tous les jours, diman- 
ches compris, ils expédieront la correspondance, répon- 
dront aux visiteurs, dicteront des instructions parle télé- 
phone, feront les courses importantes. 

Un seul chiffre donnera une idée exacte de la formi- 
dable besogne qu'ils accomplissent. 

Le général dépense en moyenne pour trois cents 
francs de timbres par jour. 



AUTOUR DU PALAIS-BOURBON 



Le 4 juin, tout ]e monde savait que le général Bou- 
langer devait prononcer un grand discours à la Chambre. 

A l'arrivée, un soleil torride a fait du tort au chef du 
parti national. Il y avait à peine, vers une heure et 
demie, cinquante personnes devant le Palais-Bourbon. 
Il est vrai que le pavé même était brûlant. Dans ces 
conditions, la badauderie constitue un atroce supplice, 

La Préfecture de police, redoutant d'ailleurs, et avec 
raison, plus la sortie que l'entrée, avait pris les mesure? 
qui sont en usage dans les journées tapageuses. 

MM. Siadoux, inspecteur divisionnaire, Grillièrei 
Montpellier étaient en permanence. Tout à l'heure, î'î' 
M. le préfet Lozé qui, circulant en voiture, dirigera le 
service. 

A une heure trois quarts, d*un fiacre descend un 
quatuor de boulangistes. 

L'un d'eux me dit : 

— Le général nous suit. Des chefs de groupes sont 
venus ce matin lui demander s'ils devaient être là. Il 
leur a répondu : < Rien à l'entrée. J'ai besoin de tous 
mes moyens. » 

11 



180 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

Deux heures moins dix. Le landau connu arrive par 
le quai d'Orsa}-. M. Boulanger a à sa gauche M. La- 
guerre, et devant lui, M. Le Hérissé. La voiture entre 
dans la cour du Palais, dont les gardiens de la paix 
barrent immédiatement la porte. 

M. le député Ghevillon, qui attendait sur l'escalier, 
vient au-devant de son chef, et les quatre représentants 
entrent ensemble dans le Palais. 

Pas drôle du tout, d'attendre la sortie. On n'a, pour 
se distraire, que les réflexions diverses des allants et 
des venants. Peu à peu, le nombre des badauds aug- 
mente. 

Il devient, vers quatre heures, assez gros, pour que 
la police, croyant que le général regagnera son domi- 
cile par le chemin qu'il a pris en venant, refoule le 
public jusqu'à l'esplanade des Invalides. 

Dans un instant, le pont de la Concorde sera lui-même 
barré. 

A quatre heures, on arrête M. A. F..., qui refuse 
d'ohtempérer aux ordres de la police ; cinq minutes 
après, une femme qui ne veut pas se retirer. Un anar- 
chiste crie : Vive la Prusse ! mais se sauve et échappe 
aux agents. A cinq heures et demie, un mouvement se 
produit. On fait avancer devant la grille la voiture du 
général qui sort du Palais, accompagné de MM. Lai- 
sant, Laguerre, Le Hérissé. Il les salue et monte seul 
dans son landau. 

Tout le quai d'Orsay, grâce à la police, est libre, 
mais le pont de la Concorde est bondé de monde. 

La voiture, toutefois, au lieu de tourner à gauche, 
s'engage au pas sur le pont. 

Vite un agent s'élance, muni d'un ordre de prudence. 



1888. — AUTOUR DU PALAIS-BOURBON 181 



De IX badauds hurlent sous le nez des agents : « Vive 
Boulanger! » 

On les conduit au poste. Ainsi sera close la série des 
arrestations. 

Sur le pont, la voiture va toujours au pas. On ac- 
clame le général qui répond par des saluts. 

On s'apprête néanmoins à le suivre, mais, à l'autre 
entrée du pont, les agents, obéissant à Tordre en ques- 
tion , se développent en double rangée et prennent ainsi 
tous les manifestants comme dans une souricière. 

La voiture fait le tour de l'obélisque et se dirige vers 
les Champs-Elysées. Cinquante personnes au plus sont 
parvenues à la suivre. Elle continue placidement sa 
route, quand, à la hauteur de Ledoyen, un garçon de 
café, en tablier, crie : « A bas Boulanger! » 

Fouette, cocher! Les chevaux prennent le galop. Les 
manifestants en sont réduits à regarder filer comme le 
vent la voiture de leur général... 



XI 
LA PRESSE RUE DUMONT-D'URVILLE 



Le général est d'ordinaire entouré d'un grand nombre 
de journalistes. Il dit qu'il les adore. Il sait en tout cas 
ce qu'il leur doit. Il aime à répéter qu'on n'a jamais fait 
sur lui un article inutile. 

— Les articles favorables, dit-il, me procurent des 
amis et les articles injurieux des séides. 

Aussi les journalistes, même les plus malveillants, — 
je devrais peut-être dire surtout les plus malveillants, — 
sont-ils tout de suite reçus à l'hôtel de la rue Dumont- 
d'Urville. 

Le 29 juin, pourtant, on n'y comptait que des amis. 

Le général avait invité à déjeuner MM. Bois-Glavy, 
du Gaulois, Mermeix, de la Cocarde, Edouard Ducret, 
de la Presse, Gastelin, de la Lanterne, journal en ce 
temps-là presque fidèle encore, Ttiéodore Gahu et Henri 
Hamoise, du Figaro, Eric Besnard, du Soir, etc. 



1888. — LA PRESSE RUE dumoxt-d'urville 183 



MENU 

Melon 

Œufs en timbale 

Turbot à la Russe 

iiayonnaise et r 

Filet Richelieu 

Poulardes à la Française 

Salade verte 

Mousse de foies gras 

Petits pois à l'Anglaise 

Croûte de fraises 

Je ferais bien ce petit déjeuner là... deux fois par se- 
maine. 

11 fut néanmoins inutile. 

Les journalistes, comme les artistes, ne travaillent 
bien que seuls avec leur modèle. 

On causa, depuis le premier verre de Saulerne jus- 
qu'au dernier verre de cognac, de tout... ce qui se dit 
entre hommes. 

On rit beaucoup. On n'apprit rien. 

Appelons cela un déjeuner de repos. 



XII 
EN BRETAGNE 



Huit jours après, nouveau voyage. Ainsi que j'ai fait 
plus haut, je me contenterai de reproduire ici les dépê- 
ches que j'ai, de ville en ville, envoyées au Figaro. 

Première dépêche. 

Laigle, 7 juillet 1888, midi 7 m. 

Ce qui doit t(3ut d'abord intéresser les lecteurs, c'est 
la cause de ce nouveau voyage effectué si tôt après 
l'autre. Au monient où le général arrive sans bruit gare 
Montparnasse, en compagnie de son ami, le comte Dil- 
lon, je la lui demande : 

— « Elle est bien simple, me dit-il. L'an dernier, 
presque à pareille époque, quand j'étais encore minis- 
tre, les sociétés de gymnastique et de tir de Rennes, ma 
ville natale, m'invitèrent à aller présider une de leurs 
fêtes. Je promis. Une semaine se passa. Crise ministé- 
rieHe. N'étant plus au pouvoir, je déclinai l'invitation. 
Mais, depuis, les comités locaux sont revenus à la 
charge. Il est bien naturel, après tout, que j'aille revoir 
mon pays. En apprenant mon voyage, plusieurs villes 



1888. — EN BRETAGNE 485 

et villages voisins m'ont prie de m'arrêter chez eux, et 
voilà pourquoi nous descendrons, en quatre jours, en 
une dizaine d'endroits où il paraît que je ne serai pas 
mal reçu. ï 

Le général dit cela, tout souriant, en homme qui 
compte sur quelques ovations. 

Je reprends : 

— Vous savez que mon plus vif désir est qu'on siffle 
quelque peu. Cela anime les articles. 

— Vous ne pouvez pourtant pas exiger, s'écrie-t-il, 
que je partage un tel vœu. 

Arrivent MM. Le Hérissé et Laguerre. M. Turner, le 
secrétaire du comte Dillon, a retenu un wagon. Le 
général et ses trois amis prennent place dans le comparti- 
ment du milieu. Les journalistes dans les deux autres. Il 
est huit heures trente. Nous partons sans incident. 
Pas un cri à la gare. 

A Dreux, une quarantaine de curieux. Deux seuls cris 
favorables. 

Deuxième dépêche. 

An train, 9 h. soir. 

A Vire, où, après des alternatives de pluie et de beau 
temps, nous arrivons par un soleil splendide, première 
manifestation sérieuse : plus de cinq cents personnes 
ont envahi le quai. Un enfant présente un bouquet et 
adresse un compliment au général. On crie: «Vive Bou- 
langer ! Vive la revision ! a Un électeur naïf braille avec 
enthousiasme en levant son chapeau : « Vive la Consti- 
tution! » Au passage à niveau, beaucoup de femmes que 
le général salue. A Argentan, où le train s'arrête dix- 
sept minutes, nous devons déjeuner, mais le public 
nous rend l'accès du buffet difficile. 



1^6 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

Le général, pour se dérober aux regards, mange 
dans une petite salle privée, pendant que les curieux, 
au milieu desquels il y a beaucoup d'enfants, se présen- 
tent aux fenêtres. A peine a-t-on avalé quelques bou- 
chées qu'on annonce le départ. 

Le commandant de gendarmerie en uniforme dirige 
ses hommes qui, très solennels, font correctement le 
service. Le général regagne son compartiment. Il trouve 
assis à sa place le député Laisant qui vient le rejoindre. 
On part au milieu des acclamations. 

A Fiers, oii l'on a été forcé de prendre un billet pour 
pénétrer sur le quai, la manifestation est mêlée. Le pre- 
mier cri sympathique soulève celte protestation : A bas 
les dictateurs ! 

Quelques sifflets aussi se font entendre, mais le pas- 
sage à niveau fait oublier au général cette minute désa- 
gréable. Là sont massés les partisans qui acclament à 
bouche que veux-tu. 

Je m'étais promis de ne plus parler des stations 
•intermédiaires, mais comment passer sous silence la 
manifestation si bon enfant d'Avranches ! A la gare sont 
venues un assez grand nombre de femmes coiffées d'un 
bonnet particulier et douées d'un toupet extraordinaire : 
€ Où est-il, le général? demandent-elles gaillardement. 
— Ah! le voilà! Monsieur le général, nous sommes 
toutes Grandvillaises. 

— Eh bien ! fait le voyageur, le sang est beau à 
Grandville. 

— Il faut venir le voir de près, monsieur le général, 
on vous y aime bien parce qu'on y aime bien la France. > 
Et les hommes accourus des pays voisins d'applaudir et 
d'acclamer. 



1888. — EN BRETAGiNE 187 

Quand le train part, l'un deux, au moment où le 
général lui serre la main, manque de se trouver mal 
tant il est ému. 

APonlorson, nous quittons le wagon pour la voiture. 
Devant la gare est tout le bourg. Des enfants présentent 
au général deux énormes bouquets qu'il fait porter dans 
la capote de son landau. Un monsieur en cravate blan- 
che lit un discours patriotique. 

Les chevaux de nos cinq voitures ont des œillets à 
l'oreille, les fouets sont garnis de rubans tricolores; deux 
vélocipédistes appartenant au sport de Rennes et ayant 
mis un drapeau devant leurs bicycles escortent le 
landau du général. On voyage au milieu des acclama- 
tions et de la joie publique. 

Quand nous arrivons à Antrain, nous le trouvons, 
lui aussi, en fête. A l'entrée du bourg en escalier, le gé- 
néral descend de voiture. La musique locale joue la 
Marseillaise. Nouveaux bouquets. Dans la rue principale, 
deux arcs de triomphe de verdure. Chacun d'eux porte 
au fronton ces mots : « Au général Boulanger, au 
grand patriote ! » Toute la rue est tapissée de feuil- 
lages. Devant la maison de M. Le Hérissé, qu'on appelle 
ici le château, troisième arc de triomphe. Le général 
est reçu par M""*^ Le Hérissé, tenant à la main sa fillette 
âgée de six ans. La musique joue des airs boulangistes 
que répètent les assistants. 

Les maisons sont pavoisées, surtout celle de M. Le 
Hérissé, oia brillent ces deux cartouches : Italie^ Cochin- 
chine. 

Au fond, cet enthousiasme n'a, en soi, rien d'extraor- 
dinaire. Le député d'ille-et- Vilaine est très aimé dans 
son canton; c'est bien le moins qu'on célèbre son hôte. 

11. 



188 LE GÉXÉRAL BOULANGER 

L'intérêt y est aussi pour quelque chose. On sait gré à 
M. Le Hérissé d'avoir, en amenant le général, provo- 
qué toute cette animation dont le pays profilera. L'u- 
nique grand hôtel a été forcé de louer des chambres chez 
l'habitant. 

Le soir, dîner chez M. Le Hérissé, qui a une vingtaine 
de maires à sa table. Le vaste parc qui descend de la 
maison dans la plaine est illuminé ; une musique joue 
durant tout le repas. 

Au dessert, le député d'Ille-ei-Vilaine porte naturel- 
lement la santé du général. 

L'ancien ministre de la guerre, en habit noir, avec la 
plaque de la Légion d'honneur et l'écharpe de député, 
se lève et prononce l'allocution suivante : 

« Mes chers compatriotes, mes chers auiis, vous n'at- 
tendez pas de moi un discours. Cependant je crois de- 
voir répondre quelques mots à mon collègue et ami Le 
Hérissé, que je remercie d'avoir réuni, au premier pas 
que je fais sur le sol natal, les maires des communes de 
ce canton. Il y a longtemps que je désirais faire ce 
voyage. L'an dernier, si vous vous rappelez, avant la 
chute du ministère Goblet, je devais présider, à Rennes, 
une grande fête de gymnastique, et au moment où je 
m'apprêtais à venir au milieu de vous, le cabinet Goblet 
tombait, victime d'une de ces coteries antipatriotiques 
dont le régime parlementaire a le secret. 

« Puisque je parle du cabinet Goblet, qu'il me soit per- 
mis de dire que ce sera toujours pour moi un grand 
honneur d'en avoir fait partie. Ses intentions étaient 
pacifiques et il a su mériter le respect de l'Europe en 
tenant haut et ferme le drapeau de la France. 



1888. — EX BRETAGNE 189 

« Mais lai-son^; ces considérations rétrospectives. 
Comme vous je suis Breton, je suis loyal et franc, et 
comme vous je n^ai jamais essayé de tromper personne. 
Aussi laissons de côté les accusations basses, haineuses, 
qui sont, dit-on, la force de l'opportunisme, mais qui, à 
votre avis, ne prouvent que sa faiblesse. 

«Je ne suis certainement pas un ambi'ieux et je ne 
suis pas un coureur d'aventures césariennes. Je suis un 
Français qui aime son pays jusqu'à l'adoration et qui 
n'a qu'un désir, voir la France prospère à l'intérieur, 
forte et respectée à l'extérieur. C'est là mon seul but que 
je poursuivrai avec la dernière énergie. Pour y arriver, 
il n'y a qu'un moyen, la revision, que nous obtiendrons, 
j'en ai la certitude, aux élections générales et peut-être 
même avant, si nous pouvons obtenir la dissolution. 

« Je bois à la Bretagne qui n'a jamais marchandé son 
sang pour la défense du pays. A la Bretagne, à la 
France, à la République ! » 

Les vingt maires applaudissent comme cent. 
Après le café, réception ouverte. 
L'affliience ne doit pas étonner ; des affiches jaunes 
ont annoncé dans tout le pays l'arrivée du général. 

Troisièine dépèche. 

Rennes, 8 juillet, 8 h. 1'), soir. 

Quelle journée que celle qui commence! Dès l'aube, 
on est réveillé par les tambours et les clairons des pom- 
piers. Le général, qui a couché chez le député d*IIle-et- 
Vilaine, y reçoit les principaux artisans du pays : les 
tailleurs de granit. Ils se plaignent de la diminution du 



190 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

travail. Paris, qui ne construit plus, ne leur demande 
plus de granit. Puis ce sont les soldats retraités et les 
conscrits de l'année qui viennent saluer « le héros 
d'Italie et de Cochinchine >. 

A neuf heures, grand et excellent déjeuner, présidé 
par la charmante M"^® Le Hérissé qui me place auprès 
du général. Je profite de l'occasion pour demander à 
M. Boulanger ce qu'il pense de la récente lettre du comte 
de Paris et de la saisie de celle-ci. 

« Le comte de Paris, dit-il, a le droit d'écrire ce qui lui 
plaît. Les opportunistes ont jugé à propos de déclarer 
^u'il m'a visé en un passage. C'est également son droit, 
comme c'est le mien de croire qu'il a simplement visé 
le gouvernement. Quant à la saisie, c'est un acte abomi- 
nable dont M. Floquet ne saurait s'honorer. » 

A dix heures, les voitures viennent nous prendre. 
Elles vont nous conduire d'Antrain à Rennes, d'où nous 
séparent quarante-six kilomètres! Au départ, beaucoup 
de monde danslesrues, beaucoup de vivais auxquels se 
mêlent cinq sifflets, ceux des plus audacieux ennemis 
personnels de M. Le Hérissé. Vu l'étroitesse de la route, 
les vélocipédistes, au lieu d'escorter comme hier la voi- 
ture, maintenant nous précèdent. Ce sont eux qui signa- 
lent aux populations l'arrivée de ^celui qu'elles atten- 
dent. 

A Tremblay, un Breton accourt en brandissant d'une 
seule main un immense drapeau. A Romazi dont l'éty- 
mologie, parait-il. est < Roma quasi >, dix porteurs de 
fusils commandés par un ancien sous-officier commen- 
cent par escorter la voiture du général, puis se livrent à 



-1888. — EN BRETAGNE 191 

une succession de tirs nourris. Oh ! nos pauvres che- 
vaux ! Nous descendons chez le maire, M. Goirre, qui a 
préparé un lunch. 

Trois enfants costumés présentent trois bouquets : un 
bleu, un blanc, un rouge. Un commis voyageur e:i 
apporte un autre au nom de ses camarades, tous dévoués 
au général, et de nouveau on tire des coups de fusil. 
« Vous êtes bien sûr, fait Boulanger, que ce n'est pas 
sur nous? » — « Le dommage serait trop grand mon 
général », dit le maire. Alors d'un tas de fumier sort la 
vieille sorcière du pays, mais une sorcière classique au 
dos voûté, au long bâton, aux gestes prophétiques : 
« Oui, clame-t-elle, criez bien haut : vive Boulanger ! car 
il arrivera ! il arrivera ! oui, il arrivera ! * 

Et les gens d'obéir et de crier. 

Et l'on remonte en voiture. 

Au milieu de taillis d'où émerge parfois un bloc de 
granit, des paysans ont improvisé un modeste arc de 
triomphe où ces mots : «France ! Boulanger! » sont tra- 
cés sur un bout de papier ûxé aune corde. En passant, 
nos voitures accrochent la corde et brisentles piliers. Est- 
ce un présage ? A Vieux-Vy, on agite un drapeau devant 
le voyageur. A Sains, deux coups de sifflet. « Ça part du 
cœur », dit le siffleur. A Saint-Aubin-d'Aubigné, tout le 
pays est devant la maison du maire, M. Ghevrel, chez 
qui on va luncher. Là, on apprend que M. Waldeck- 
Rousseau a fait organiser à Saint-Laurent une manifes- 
tation hostile. Sachant cela, le maire de Rennes, M. Le 
Bastard, a changé l'itinéraire. C'est sur la route de I^iffre 
qu'il se rencontrera avec le général. 

Néanmoins, je continue mon chemin par Saint-Laurent. 
Je veux voir les contre-manifestants qui sont assez nom- 



192 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

breux, mais naturellement n'ont pas l'occasion de sifflt^r. 
Pressant les chevaux, je vais par des chemins de traverse 
au-devant du général, que M. Le Bastard attend à six 
■kilomètres de Rennes, à la Victoire. Par un lancé de 
pigeons voyageurs, deux délégués de la Société des cour- 
ses ontdéjà signalé l'approche du chef du parti national. 
M. Le Bastard est accompagné de >L Vielle, organisa- 
teur du banquet. A la Victoire, il invite le général et 
M. Le Hérissé à monter dans sa voiture et l'on se dirige 
vers le champ de courses, sis à deux kilomètres de 
Rennes. 

Très belle, cette pelouse : tout autour, du monde, 
principalement du côté de la ville. Un grand nombre 
d'officiers et de soldats. On traverse celte foule ;d'abord 
pas un cri, des saluts seulement. Appelons cela une 
réception silencieusement sympathique. Elle eût mieux 
fait d'être tout le temps silencieuse. Les premiers vivats 
provoquent des sifflets. Le général est impassible. Il 
salue ceux qui l'acclament et regarde curieusement 
ceux qui le sitfljnt. Derrière lui une querelle très vive 
s'engage entre un boulangiste et un partisan de M. Wal- 
deck-Rousseau. 

Il gi.sjne la tribune d'honneur, bondée de vraies Pari- 
siennes en toilettes délicieuses. Les dames lui font fête. 
Il se lève et se met à la place qu'occupe à Paris le Pré- 
sident de la République. La majorité des sportsmen 
l'acclame, mais une cinquantaine de sifflets à roulettes 
font rage. Après une accalmie, il se rend à la tribune 
du jury et du comité, où la fille de notre confrère local, 
M. Bally. lui adresse un compliment et lui ofi're un 
bouquet. Nouveaux vivats, mais nouveaux sifflets aussi. 

Je n'ai pas à parler des course- qui ne me regardent 



1888. — EN BRETAGNE 193 

point. Mon impression réelle est que, parmi les mani- 
festants, il y a là presque autant d'anliboulangisles que 
de boulangistes. Je ne parle point des femmes, presque 
toutes enthousiastes. Les étudiants ici, comme à Paris, 
sont hostiles. L'un d'eux aurait, ce matin, près de la 
porte Saint-Georges, pendu à un poteau télégraphique 
un mannequin représentant le général. 

9 heures 45. 

La fin des courses s'opère sans ennui pour le général. 
Bien au contraire même. On l'acclame quand il regagne 
latribune d'honneur. Les siffleurs sont peut-être tout aux 
courses, qui ofirenl des surprises agréables aux parieurs. 
Un instant, on redoute la pluie. Beaucoup de curieux 
se retirent, mais, d'autre part, la foule, peu à peu, s'est 
considérablement accrue. De nombreuses personnes ont 
des œillets à la boutonnière. Elles font au général, 
quand il remonte en voilure, une chaleureuse ovation. 
Les chevaux sont forcés d'aller au pas. La roule de Fou- 
gères, qu'on prend d'abord pour arriver à Rennes, est 
un champ humain ; de même le contour de la Motte et 
les rues Yictor-Hugo, Lafayelte et de la Monnaie, par 
lesquelles on arrive à Thùtel de France. A dire vrai, la 
foule est très mêlée, U peuple des faubourgs domine. 
Pendant plus d'une heure, ce sera un enthousiasme nul- 
lement mélangé. Comme à Anzin, les marchepieds et la 
capote de la voiture portent, on ne sait comment, une 
dizaine de personnes tiraillant le député du Nord qui a 
le plus grand mal à saluer. 

L'entrée du général à Thotel ne se décrit pas. La rue 
de la Monnaie est comble; la vasle cour de l'établisse- 
ment est inaccessible. Quelqu'un que lord Brummel 



194 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

appellerait un voyou a une charmante idée : il prend 
les bouquets qui emplissent la voiture, les dénoue, les 
effeuille et fait tomber sur le général une pluie de 
pétales multicolores. 

Présentement M. Boulanger s'habille pour se rendre 
au banquet, qui sera présidé par M. Le Bastard. Il n'est 
pas allé voir, comme on l'avait annoncé, la maison de cam- 
pagne où il est né, parla bonne raison qu'elle n'existe 
plus. Elle était située à la Galliorne, dépendant de Rennes. 

On s'attend ici à la révocation de M. Le Bastard. 
Mais il paraît qu'elle serait inutile. Tout le Conseil don- 
nerait sa démission et M. Le Bastard serait sûr d'être 
réélu le premier. Il a pour lui le peuple, c'est-à-dire la 
majorité. 

Il est sept heures et demie, le général descend de sa 
chambre pour se rendre salle des Lices où a lieu le ban- 
quet. C'est à deux pas; pourtant il monte en voiture. 
Les scènes de tout à l'heure recommencent; il y a 
néanmoins quelques siffleurs, mais la police en arrête 
deux et cela fait taire les autres. 

La salle des Lices n'est autre que le marché même de 
la ville, transformé très heureusement pour la circons- 
tance. On n'eût pu en effet trouver une pièce assez vaste 
pour un tel banquet. Le marché est plein. Les colonnes 
des Lices sont garnies d'oeillets. M. Le Bastard, qui pré- 
side, a à sa gauche M. Velle, l'organisateur du banquet, 
à sa droite le général, qui a, ainsi que les députés qui 
l'accompagnent, son écharpe de député. 

Au dessert, M. Velle prend, le premier, la parole. Il n'a 
pas besoin, déclare-t-il, de dire pourquoi il a organisé 
ce banquet. Il se contente de tonner d'abord contre 
l'opportunisme. 



1888. — EN BRETAGNE 195 

C'est M. Le Baslard qui porte la santé du général 
Boulanger. Il a la voix très chaleureuse, très sympa- 
thique, le sénateur-maire. La preuve, dit-il, qu'il ne 
serait pas pour un César, c'est qu'il a été emprisonné 
par l'Empire. Celui qui voudrait ressusciter ce régime 
n'aurait droit qu'à sa haine et à son mépris. « Si je suis 
dévoué, ajoute-t-il, au général Boulanger, c'est que je 
suis sûr qu'il restera dévoué aux institutions républi- 
caines, qu'il consacrera et son intelligence et sa force 
et son cœur à la défense de la liberté et à la gran- 
deur de la patrie. Aussi j'espère qu'aux prochaines 
élections, il fera à son pays l'honneur d'y poser sa can- 
didature. » (Oui ! Oui ! Acclamations.) 

M. Le Hérissé, très éloquent, très applaudi, développe 
le même thème et finit en buvant à son ami Le Bas- 
tard. On vocifère : «A bas Ferry ! A bas Waldeck !» Puis 
on bat trois bans en l'honneur de M. Le Hérissé. 

Quand le général se lève, ce sont des acclamations 
enthousiastes. Voici son discours : 

Monsieur le maire. 
Mes ciiers concitoyens, 

« Je suis d'autant plus heureux de l'accueil que vous 
me faites, que je sens redoubler mes forces en me 
voyant ainsi sur le sol natal, entouré par de vaillants 
frères qu'anime comme moi l'invincible amour.de la 
patrie. 

Bretons, votre courage grandira mon courage et nous 
triompherons dans la lutte à soutenir pour rendre la 
France à elle-même et la République au peuple. Que 
nous importent les insidieuses menées de ceux qui l'ex- 



196 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

ploitent, que nous importent leurs attaques et leurs 
calomnies! 

Enfants de la République, nous n'avons point à nous 
arrêter pour répondre à leurs injures, nous avons à 
marcher droit jusqu'au jour où nous montrerons à nos 
mandataires infidèles que la volonté nationale doit être 
respectée. 

Que l'on prétende que je suis le césarisme, le bona- 
partisme ou la guerre, qu'importe! Gomme le vôtre, 
mon dévouement à la République est au-dessus de tout 
soupçon et rien ne m'empêchera de remplir le devoir 
que depuis cinq mois plus de cinq cent mille électeurs 
m'ont tracé. C'est en leur nom, comme député du Nord 
et aussitôt validé, que j'ai porté leurs vœux à la tribune 
de la Chambre. 

Tous savez quel tumulte, quelle violence, quel dé- 
chaînement de haines les ont accueillis. Les députés 
sont tellement aveuglés par la politique parlementaire, 
qu'ils n'ont plus conscience que des intérêts de leur 
parti, quand ils ne sont point emportés plus loin par le 
souci de leurs intérêts personnels. 

Depuis bientôt quinze ans toutes les réformes sont 
promises. Il n'en est pas de réalisées. Sur 36 millions de 
membres de la grande famille française, 30 millions 
travaillent pour la vie, payent, combattent, et les 
charges et les difficultés s'entassent d'année en année 
sur leurs têtes, sans que rien soit fait pour leur assurer 
le droit à la vie, à eux dont les enfants, pour soutenir 
l'honneur du drapeau de la France, se disputent le droit 
à la mort sur nos champs de bataille. 

Loin de moi la pensée de vous présenter la majorité 
de nos députés comme personnellement dénuée de sen- 



1888. — EN BRETAGNE j 97 

timent? patriotiques, mais ce que j'attaque et ce qu'at- 
taque avec moi Ja nation tout entière, c'est notre 
constitution, c'est le régime parlementaire. L'une para- 
lyse les gouvernements de bonne volonté, l'autre anni- 
hile les hommes les plus éminents. Convaincus de 
l'impossibilité de travailler au bien du pays, ils concen- 
trent leurs forces sur la formation de partis qui se dis- 
putent le pouvoir au lieu de s'appliquer à la prompte 
revision de notre funeste Constitution. C'est là qu'est 
leur faute, faute qui devient un crime si on y persévère, 
quand on en a conscience. 

Cette conscience, qui ne Ta pas aujourd'hui? De toutes 
parts, le peuple demande la dissolution, la revision. Je 
les ai demandées pour hii, moi-même, du haut de la 
tribune, et l'on a tenté d'étouffer la voix du peuple en 
couvrant la mienne. Mais je ne me lasserai point et si 
l'on méconnaît la volonté de plus d'un demi-million 
d'électeurs venus à moi des points les plus divers de la 
France, je saurai, s'il le faut, répondre à l'appel de 
ceux qui me demandent encore de défendre en leur nom 
le programme de salut national que la France acclame : 
Dissolution, Revision immédiate et Constitution ap- 
prouvée de la majorité de la nation. 

Le danger est pressant; chaquejour perdu l'aggrave; 
le péril croît sans cesse par les irrémédiables divisions 
que les ambitions personnelles et la chasse aux porte- 
feuilles ont semées entre les partis. Hier encore, il 
éclatait dans une des plus graves questions que le 
Parlement ait à résoudre : celle de la gestion des res- 
sources nationales confiée à la Commission du budget. 

Cette Commission, quels hommes la constituent? 
Sont-ce les plus compétents, les plus intègres, les plus 



198 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

économes? Rien de cela. Chaque parti cherche à s'en 
emparer, et l'administration des deniers publics n'est 
que l'enjeu des luttes politiques. A qui vient-elle 
d'échoir encore? A ces mêmes opportunistes dont le 
trop long passage au pouvoir n'a engendré que des 
deuils ou des ruines; à ces ennemis déclarés de toute 
réforme sociale, de toute Constitution démocratique. 

Il est temps d'en finir avec eux, avec cette Chambre, 
avec cette Constitution néfaste. Que la grande voix du 
peuple se fasse entendre ! De nouvelles élections se pré- 
parent et vont lui permettre d'affirmer sa volonté. 

Il y va du salut de la République, et à vous Bretons, 
comme à tous Jes Français, je crie : Levons-nous pour 
la défendre I 

Que la dissolution et la revision soient désormais 
notre seul but et qu'un seul cri nous rallie pour atteindre 
ce but : Vive la République î » 

Je quitte la salle des Lices au moment oii on acclame 
le général Boulanger, MM. Laguerre, Laisant, Le Hé- 
rissé. Je dirais bien que j'ai mangé en tout un blanc de 
poulet, mais cela n'intéresserait personne. 

Après le banquet, le général Boulanger et ses amis 
se sont rendus, par une porte dérobée, au Thabor. 
Durant ce court instant d'exercice à pied, le général a 
goûté le plaisir de l'incognito. 

Sans être coudoyé, bousculé, acclamé, embrassé, il 
arrive au Thabor, la plus belle promenade de la ville, 
transformée en Jardin de Paris : illuminations, feu 
d'artifice. Mais là, il est reconnu. De nouveau, on 
l'entoure. Il sort. Comme la ville est pleine de monde 
et que chaque groupe se met à le suivre, il rentre à 



1888. — EN BRETAGNE 199 

Thotel au milieu d'une armée. Il est forcé de se montrer 
au balcon; il harangue la foule qui l'acclame. Enfin il 
va pouvoir se reposer. 

Quatrième dépêche 

Saiiit-Malo, 9juiliet 1888, 8 h. soir, 

Ce matin, à neuf heures, avec le comte Dillon, 
MM. Laguerre, Le Hérissé et Laisant, le général allait 
déjeuner chez M. Le Bastard. 

Pendant ce temps, la foule s'amoncelle devant la gare 
dont les grilles sont gardées par des soldats, baïon- 
nette au fusil. A l'heure du départ, la circulation est 
impossible. A tout instant, des discussions s'engagent 
entre les voyageurs et les soldats qui ont reçu des 
ordres peut-être trop sévères. 

A un moment, je me mets à trembler pour un voya-. 
geur qui, pressé de prendre le train, voit soudain trois 
baïonnettes briller devant ses yeux. Malgré les consignes, 
la gare est bientôt envahie par les boulangistes. Un 
monsieur, devant la petite bibliothèque Hachette, crie : 
« A bas Boulanger ! » On lui arrache ses habits; on le 
laisse presque nu. 

Le train part. — Acclamations. Hier, je n'ai pas 
manqué de noter les sifflets, je suis bien contraint de 
constater les ovations. Elles recommencent dès le pont 
qu'on rencontre au sortir de la gare et qui est couvert 
de boulangistes. 

ABetton, un speech se termine par ce juron : « Vive 
Boulanger! N... de D... ! » A Dinge, des femmes ap- 
portent deux bouquets de fleurs des champs. A Bonne- 
main, un clairon civil sonne le salut. J'insiste sur sa 



200 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

qualité de civil, car j'ai omis à dessein de parler des 
nombreux soldais qui, rencontrés isolément, ont salué 
ou acclamé le général. Je ne veux pas qu'une enquête 
soit possible. 

A Dol, la réception est bien étrange : devant une nom- 
breuse foule, cent enfants, tous en chapeaux de paille, 
sont massés. A l'arrêt du train, ils chantent en chœur, 
très gentiment, ma foi, des refrains boulangistes. M. Le 
Hérissé remercie le pays au nom du général et nous 
partons. Plus loin, dans une manœuvre quelconque, 
notre train se trouve stationnant devant un autre dont 
les voyageurs savent sans doute que notre locomotive 
conduit le général. Ils crient : «Vive Boulanger !» L'un 
d'eux toutefois passe par la portière une tète rouge de 
fureur et hurle : «A bas Boulanger ! » Les autres alors de 
vociférer : « A bas le Tonkinois !» et de proférer des in- 
jures qui ne sont pas reproduisibles. 

Enfin, on arrive àSaint-Malo, dont la gare est occu- 
pée militairement. Aussi les quais sont-ils vides de bou- 
langistes. En revanche, les abords de la gare sont pleins 
de monde. Le général a la plus grande peine à gagner 
sa voiture au milieu de vivats répétés. Le directeur du 
lieux Corsaire m'explique ainsi pourquoi aucun sif- 
flet ne trouble l'enthousiasme public. A Saint-Malo, on 
ne siffle jamais. On est l'ennemi des manifestations 
hostiles. On crie : « Vive un tel ! » jamais « A bas ! » 

La réception d'ailleurs, a été chauffée par de nom- 
breux placards distribués à domicile et dont voici la 
copie : 

< Le général Boulanger à Saint-Servan-Saint-Malo- 
Paramé. 



1888. — EN BRETAGNE 201 



« Profitant de son voyage dans le département, notre 
compatriote Boulanger a bien voulu accepter les invita- 
tions qui lui ont été adressées par les patriotes de l'ar- 
rondissement. Il arrivera à la gare Saint-Malo-Saint- 
Servan lundi prochain. 9 courant, à une heure dix-sept 
minutes; il se rendra directement à Saint-Servan. Ac- 
compagné de notre député Le Hérissé et de quelques 
amis de Saint-Servan, il ira visiter les villes de Saint- 
Malo et de Paramé et rentrera à sept heures à Saint- 
Servan où un dîner' lui sera offert par le comilé de la 
Ligue des patriotes. Le général Boulanger et ses amis 
repartiront le mardi par le train de cinq heures trente 
du matin. 

«Le comité de la Ligue des patriotes fait appel au ré- 
publicanisme des populations servannaises et malouines 
pour recevoir avec tout l'éclat qu'il mérite le général 
Boulanger, député du Nord, ancien ministre de la 
guerre. » 

On vajuger de l'éclat. Les voitures vont au pas, tant 
partout la foule est pressée. Au peuple sont mêlés un 
grand nombre de baigneurs dont tous ne sont peut-être 
pas boulangistes. Mais ceux-ci sont ici pour se reposer et 
non pour manifester; ils regardent très curieusement, 
voilà tout. Les femmes seules saluent en agitant leurs 
ombrelles. 

Le général se rend directement à Saint-Servan où il 
couchera. 11 n'y va tout de suite que pour déposer ses 
malles et changer de costume. A chaque fenêtre, un 
amoncellement humain. Partout remuent des mouchoirs 
enthousiastes. On ne porte plus derrière lui les bou- 
quets qu'on lui a donnés, parce qu'à plusieurs reprises, 
durant le trajet, il a été forcé de les partager entre les 
manifestants. Plus d'une johe baigneuse a reçu de lui, 



202 LE GÉNÉRAL BOL'LANGER 

non sans émotion, un œillet. Partout on entend ce mot : 
« Il est plus jeune que son portrait. » 

Dans les cafés seuls on saisit des propos déplaisants. II 
y a là des conservateurs ou des opportunistes qui pro- 
testent hautement contre l'exagération d'un tel enthou- 
siasme. Le général a dans sa voiture, outre M. Le Hérissé, 
Je président du comité local de la Ligue des patriotes et 
le président du comité radical. 

De Saint-ServanàSaint-Malo, la même foule l'accueil- 
lera. Dans la ville de Chateaubriand, il commence par 
aller boire le vin d'honneur au premier étage du Conti- 
nenlal, puis il va faire le tour des fortifications. Du haut 
des vieilles murailles, il admire, l'une après l'autre, 
les célèbres plages bretonnes. 

Vers quatre heures, au milieu d'une cohue moindre, 
mais maintenant exclusivement populacière, des 
voitures mènent à Paramé le général et ses amis. 
M. Boulangera entendu vanter la plage nouvelle, il veut 
la juger de visu. Il entre au Casino, visite d'abord l'éta- 
blissement, puis reste longtemps sur la terrasse du pre- 
mier étage d'oii Ton a le plus magnifique tableau 
qu'on puisse rêver : la mer qui monte, immense, et qui 
peu à peu recouvre les rochers dont les pointes noires 
font l'effet de grains de beauté sur la joue d'une jolie 
femme. 

Les vivats l'ont mis en veine d'admiration. Il célèbre 
tout : l'Océan et les deux bras de terre qui ne peuvent le 
retenir, le sable fin de la plage qu'il déclare sans égal. 

Mais la Ligue des patriotes l'attend à Saint-Servan. Il 
s'y rend directement. Ce soir encore, nous aurons un 
banquet. Si je n'en rends pas compte aujourd'hui, c'est 
que, malgré les prières instantes de M. Laguerre, le 



1888. — E\ BRETAGNE i20-^ 

télégraphe sera fermé à Saint-Servan aussitôt qu'à 
Saint-Malo, c'est-à-dire à neuf heures. Ah, quand c'est 
le Président de la République qui voyage, il en est bien 
autrement. A nous le télégraphe et l'administration. A 
nous toutes les aises et tout ! 

Cinquième dépêche^ 

Poiitorsoii, 10 juill.'t 1888, 9 heures. 

La journée d'hier s'est terminée, de façon assez pitto- 
resque, à Saint-Servan. La plus grande salle à manger 
de rhùtel des Voyageurs ne contient que dix-huit per- 
sonnes; aussi on mange un peu partout, même sur le 
piano. Pendant ce temps, la foule, entassée dans les 
rues voisines, chante les refrains boulangistes. L'air de 
la Revue m'est devenu aussi odieux que la Marseillaise. 
Avec cela, les Bretons boulangistes ont adopté une scie 
scandaleusement ignoble. Sur la mélodie des Lampions, 
ils braillent : Sac au dos, les curés I 

Au dessert, pluie de discours. Le président local de la 
Ligue des patriotes, M. Gibert, MM. Laisant, Le Hérissé, 
le général lui-même, tous boivent à l'union des deux 
villes sœurs, qui ne sont pas toujours deux amies. 

Voici le petit discours improvisé par le général : 

« Mes chers compatriotes, j'ai été vivement touché de 
l'accueil que vous me faites et qui me ferait oublier, si 
€'était possible, l'injustice et l'ignominie commises à 
mon égard par un ministère opportuniste, tombé d'ail- 
leurs sous le mépris public. J'ai été chassé de l'armée, 
€t j'ai le cœur gros en vous disant ces choses, pour être 
allé à Paris sans l'autorisation du ministère, c'est-à-dire 
pour une peccadille que con mettent tous les jours des 

12 



204 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

commandants de corps d'armée que Ton n'inquiète 
pas pour cela. J'en ai ressenti une grosse douleur et, si 
elle peut être combattue, c'est par l'admirable accueil 
que vous m'avez fait, par la conviction profonde que 
j'ai que, si le pays était menacé, il ferait appel à mon 
épée sur laquelle, d'ailleurs, il peut toujours compter. 
« J'ai le sentiment que le pays est avec mes amis et 
moi pour demander une revision de la Constitution, revi- 
sion salutaire pour la République et indispensable pour 
fonder une République honnête. Je bois à vos santés, et 
s'il m'est permis de former un vœu plus spécial, je bois 
à l'union intime des villes sœurs de Saint-Servan et de 
Saint-Malo. » 

Après le café, toute la ville défile, dans le jardin illu- 
miné, devant le général qui embrasse les fillettes et 
serre toutes les mains. Gela dure jusqu'à minuit et 
demi, et il faudra se lever trois heures après pour 
prendre à Saint-Malo le premier train. 

Ce matin, de nouveau, la gare de Saint-Malo est 
occupée militairement. Les rares personnes qui ont suivi 
le général n'en crient que mieux : « Yive Boulanger! » 

A sept heures trente, on arrive à Pontorson, où le 
général doit faire son premier déjeuner chez M. Lefon- 
dré, président du comité républicain. Repas exquis, 
présidé par M™*^ Lefondré qui, naturellement, offre un 
bouquet à son hôte. Durant le déjeuner, on ne cause guère 
que de Gochinchine, où M. Lefondré s'est également 
battu. 

Le général ne doit pas être partisan des expéditions 
lointaines, car il dit : « En Gochinchine, les hommes 
commencent par avoir le choix entre la fièvre et la dy- 



1888. — EN BRETAGNE 205 

senterie. Les malins prennent les deux ensemble. Alors 
c'est moins grave, quoiqu'on en meure encore très 
bien. > 

Sixième dépêche. 

Le Mans, JO juillet, 7 h. 

Fougères, seize mille habitants. Population essentiel- 
lement ouvrière. C'est assez dire l'accueil qui, après les 
petites ovations dont il n'y a plus à parler, est fait au 
général dès l'arrivée du train. Bien que la gare soit, elle 
aussi, occupée militairement, des bombes, installées en 
dehors des barrières, éclatent. Sur la place, dans les 
rues avoisinantes, rien que des têtes. Au-dessus, flottent 
trois immenses drapeaux. 

Quand apparaît le général, un cri formidable retentit. 
Que les antiboulangistes me pardonnent, mais je suis 
ici pour dire la vérité. Appartenez au parti que vous 
voudrez, il vous serait impossible de rêver pour son 
représentant une réception semblable à celle qui, pen- 
dant trois heures, s'est traduite en sympathies de toutes 
sortes. 

M. Boulanger monte en voiture; on l'acclame. Six 
mille personnes, au moins, le suivent. Il pourrait pleu- 
voir à torrents, le terrain serait sec. Devant, derrière nos 
voitures, à droite, à gauche, on ne voit que des regards : 
il est vrai que, pour la circonstance, toutes les fabriques 
sont fermées. La grande industrie du pays, c'est la 
chaussure pour dames : on en fait ici, parait-il, pour 
quatorze millions par an. 

A l'hôtel Saint-Jacques, oti un banquet est préparé, 
d'autres boulangistes attendent leur dieu. Comme à 



206 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

Renne?, le général e>t forcé de se montrer au balcon : 
« Vous criez : vive Boulanger, dit-il, c'est bien ; mais 
criez quelque chose de mieux : « Vive la République! 
vive la revision ! > Et les acclamations redoublent. 

La salle du banquet, toute pavoisée, n'est autre que 
la remise assez grande de Thùtel. Le principal organi- 
sateur, M. Collet, négociant, préside, ayant à sa droite 
le général, à sa gauche, M. Le Hérissé. Auprès d'eux, 
M. Le Bastard et M. Divel, conseiller général ; les amis 
de M. Boulanger et sept conseillers municipaux, puis 
les membres du Comité, etc. Trop de discours, accla- 
més ^et par les convives et par les nombreux électeurs 
qui emplissent la cour. Parlent d'abord MM. Collet et 
Boulais, conseiller municipal. Ce dernier, disant que la 
France, en cas de besoin, trouverait toujours le général, 
soulève ce mot, trop ou pas assez passionné, qu'on a le 
tort d'applaudir : « Nous ne marcherions pas sans 
lui ! » 

Le général répond en parlant surtout de la revision : 
« On ne peut, dit-il, obtenir celle-ci par le C(mgrès d'un 
Sénat rétrograde et d'une Chambre impuissante. De- 
mandez à un homme épuisé de faire des enfants et à la 
Chambre de faire des lois. » Bref, il compte sur un 
renouvellement total en 1889. 

Parlent ensuite MM. Langelier, conseiller municipal. 
Le Hérissé, Laguerre, Laisant, le comte Dillon qui, dit- 
il en pleurant d'émotion, se rappellera toute la vie la 
splendide manifestation de Fougères. 

Mais on apprend que les boulangistes veulent empê- 
cher le général de prendre le train d'une heure cin- 
quante. On tient à le garder jusqu'à six heures. On parle- 
mente. Il y a, à la sortie, une bousculade^horrible dans 



1888. — EN BRETAGNE 207 

laquelle trois curieux sont vraiment en danger. Les 
chevaux seuls ont raison du public. Il se produit, au 
retour, le même amoncellement qu'à l'arrivée. « Il ne 
partira pas ! > crie-t-on. L'armée retient la foule qui 
s'allonge alors devant le^ chemin de fer, contre les bar- 
rières. Et pas un cri hostile. Les antiboulangistes se 
sont contentés de protester en ne se montrant pas aux 
fenêtres. 

Bientôt la ligne des soldats est rompue. Sans une 
petite porte de service qu'un employé a ouverte à des- 
sein, nous ne partions pas. Et' pendant dix minutes ce 
sont des vivats! Près delà gare, il n'y a, du sol au som- 
met d'une maison, qu'un amas humaine 

Je passe les manifestations des petites gares. A noter 
seulement celle de Ghàtillon, dont la gare borde le lac 
de ce nom. On crie : « Vive Boulanger! Si c'était Ferry, 
nous le jetterions dans notre lac. » 

A Vitré, M. Bally a prié le chef de gare de laisser les 
manifestants s'installer sur les quais. « Demandez au 
sous-préfet. » Veto de celui-ci, qui ne veut même pas 
que la musique se tienne sur un pont voisin. 

Les délégués sont forcés de prendre des billets pour 
saluer le général. Celui-ci, jusqu'à l'arrivée du train 
qui doit nous emporter, reste sur le quai. Des soldats 
gardent le pont et la gare. Le sous-préfel en personne 
surveille. Un millier de boulangistes se sont placés 
comme ils ont pu aux abords de la ligne et acclament le 
voyageur. La musique joue, installée sur le toit d'une 

* Oh ! je me souviens. C'était extraordinaire. Imaginez un im- 
mense écheveau d'hommes, de femmes, d'enfants, tout mêlés, 
embrouillés. (26 avril 1889.) 

12. 



208 LE GÉNÉRAL BOULA>GER 

maison. La monotonie des vivats est rompue néanmoins 
par trois anliboulangistes |qui sifflent sans s'arrêter. En 
route pour Le Mans où nous dînerons. 

Ici finit ma dernière dépêche* 

Au Mans, c'est le général qui nous a invités à dîner. 
Il a retenu pour [cela une salle spéciale, au buffet. 
Nous avons fait un repas exquis. On était si tranquille ! 
On croyait les manifestations finies. Mais voilà que tout 
à coup le général reçoit d'un personnage que je ne puis 
nommer une carte qui lui dit : « Je vous en prie, ne 
vous dissimulez pas. Il y a devant les grilles cinq mille 
personnes qui voudraient vous saluer. » Le train va 
partir dans quelques minutes. Le général n'a que le 
temps de se montrer. On Tacclame. Il monte en wagon. 

On sait que la ligne longe un cùlé de la ville. Sur 
tout le boulevard de la Gare, une foule, qui salue, agite 
des niDuchoirs. Parla glace du compartiment, je regarde 
un instant le comte Dillon. Pendant que le général 
salue, son ami pleure encore de joie. 

Et à minuit, nous arrivions à la gare du Nord, tués, 
exténués. C'était vraiment à croire que nous descendions 
d'un train de plaisir ! 



XIII 
LE DUEL BOULANGER-FLOQUET 



Il serait superflu d'entrer dans de longs détails sur 
les causes et les prémisses du duel dont les conséquences 
préoccupèrent Paris, la France et même Télranger^ 
pendant toute une longue semaine. 

Le 1:2 juillet, l'élu du Nord, fidèle à son mandat, -de- 
mandait la dissolution et, ne l'obtenant pas, jetait, dans 
une injure — qui n'était d'ailleurs qu'une réplique — 
sa démission à M. Floquet. 

Le soir même était rédigé le procès-verbal suivant : 

« A la suite de la séance de la Chambre du 1^ juillet 
1888, M. Floquet, président du Conseil des ministres, a 
chargé MM. Clemenceau et Georges Perin de demander 
à M. le général Boulanger une réparation par les armes. 
M. le général Boulanger a prié MM. Laisant et Le Hé- 
rissé de se mettre en rapport avec les témoins de 
M. Floquet. 

« MM. Laisant et Le Hérissé ont réclamé pour leur 
client la qualité de premier ofl'ensé. MM. Clemenceau et 
Georges Perin. sans contester le caractère blessant des 
paroles de M. Floquet, ont déclaré qu'elles ne pouvaient 



210 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

supporter la comparaison avec la réplique outrageante 
de M. le général Boulanger. 

« Les témoins de ce dernier ont alors déclaré renoncer 
au bénéfice de la situation qu'ils persistaient à réclamer 
pour leur client. 

« En conséquence, le choix des armes appartenant à 
M. Floquet, les conditions delà rencontre ont été réglées 
comme suit : 

« L'arme choisie est l'épée de combat avec le gant de 
ville à volonté. Le combat ne prendra fin que lorsque 
l'un des deux adversaires sera dans Timpossibilité de 
continuer. 

« Fait en double à Paris, le 12 juillet 1888. 

" Pour M. Floquet : « Pour le général Boulanger : 

iMM. Glémknceau, mm. Laisant, 

G. Perin. Le Hérissé. » 

Le lendemain, à neuf heures et demie du matin, le 
général Boulanger arrivait à Neuilly, 6, boulevard d'Ar- 
genson, chez son ami le comte Dillon. 

II était accompagné de ses témoins et d'un chirurgien, 
également son ami, le docteur Léon Labbé. 

Le duel devait avoir lieu dans le manège sablé qui 
est installé entre des massifs de feuillage, au fond de la 
propriété. 

Cette propriété est connue d'un bon nombre de Pari- 
siens. M. Edmond Magnier, rédacteur en chef de YFvé- 
nement, en fut longtemps locataire et y donna des 
fêtes. 

A neuf heures cinquante, arrivaient dans un landau 
MM. Floquet, Clemenceau et Perin qui rencontraient et 



1888. — LE DUEL ROULANGER-FLOQUET 211 

laissaient devant la grille M. Adrien Bonhonre, chef du 
cabinet du président du Conseil : Gragnon, clief de la 
sûreté générale et beaucoup de journalistes et de cu- 
rieux; entre autres une jeune femme fort élégante, 
qu'un coupé attendait. 

Selon le désir du comte Dillon, personne, à l'excep- 
tion de M. Georges Thiébaud, n'entra dans la propriété 
avant la fin du duel. 

A dix heures précises, M. Laisant, chargé de diriger 
le combat, prononçait le : « Allez, messieurs » sacra- 
mentel. 

Avec une furie toute juvénile, les deux adversaires 
s'élancèrent l'un sur l'autre. M. Floquet, en même temps 
qu'il était touché au-dessous du mollet gauche, attei- 
gnait M. Boulanger à l'index de la main droite. 

L'épée de M. Floquet tomba pendant que le général 
touchait lui-môme la terre du genou. Dans la vieille 
tradition du combat, le désarmement doit mettre fin à 
la rencontre. Mais sur le désir du général, il y eut un 
second engagement. On se contenta de changer les 
épées. La première fois, on s'était servi de celles de 
M. Floquet, maintenant toutes faussées; on prit celles 
qu'avait apportées le général et qui étaient en excellent 
état, très pointues. 

Au premier engagement, les adversaires étaient restés 
au milieu du manège. Au deuxième, M, Floquet rompit. 
Il est vrai de dire que le général, d'après les témoins, 
lattaquait avec une vigueur extraordinaire. Après une 
demi-minute d'attaques, de parades et de ripostes fort 
rapides, M. Floquet, très fougueux lui-même malgré 
ses soixante ans, avait le pied sur le gazon même du 
taillis circulaire et le coude arrêté par le feuillage. Il 



212 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

venait d'être piqué, sans qu'on s'en fût aperçu, au ni- 
veau du sein droit et à la main gauche. Le général, 
dans un moment de fougue suprême, se jeta sur l'épée 
de son adversaire, qui pénétra au-dessous du cou, un peu 
à droite, entre la carotide et la jugulaire. 

M. Floquet avait lâché son arme qui, entrée de sept 
centimètres, était restée dansle cou du général. Celui-ci, 
qui tenait toujours la sienne de la main droite, porta 
l'autre main à son cou. 

— Mais, vous vous servez de la main gauche, géné- 
ral î s'écria M. Clemenceau. 

A la seconde même, le général ôtait de son cou 
l'épée de M. Floquet; le sang coulait, abondant. 

— Oh î pardonnez-moi, général, reprit le député du 
Yar. Vous êtes blessé! Je ne savais pas... Je demande 
absolument que mon observation ne figure pas sur le 
procès-verbal. 

Le général se trouvait en ce moment à droite de M. Flo- 
quet. Il se remit en position et, ne sentant pas sa bles- 
sure, voulut de nouveau reprendre le combat. Mais on 
s'élança sur lui. M. Clemenceau eut soudain les mains 
pleines de sang. Il mit fin au combat. 

Pendant qu'on pansait sur place les blessures de 
M. Floquet, on emmenaitle général dans l'hôtel du comte 
Dillon. 

— Vous m'étouffez ! disait-il. 

Il avait en effet la plaie fermée par le doigt du docteur 
Labbé, qui s'efforçait d'arrêter le sang. Grâce à cette 
mesure, le blessé n'en a pas perdu plus d'un tiers de 
litre. 

Les témoins rédigèrent le procès-verbal suivant : 



1888. — LE DUEL BOULANGER-FLOQUET 213 

« Conformément aux conditions arrêtées ci-dessus, la 
rencontre a eu lieu ce matin à dix heures. 

« A la première reprise, M. Floquet a été légèrement 
touché au-dessous du mollet gauche, et M. le général 
Boulanger a été légèrement atteint à l'index de la main 
droite. 

« A la deuxième reprise, M. Floquet a été légèrement 
touché à la main gauche et au-dessus du sein droit. 
M. le général Boulanger a reçu une blessure grave dans 
la région du cou. 

« Les témoins ont constaté, d'un commun accord, que 
la blessure de M. le général Boulanger le mettait dans 
l'impossibilité de continuer le combat. 

« En foi de quoi, ils ont signé en double le présent pro- 
cès-verbal. 

« Paris, le 13 juillet 1888. 

i< Pour M. Floquet : Pour le gériéral Boulanger : 

MM. Clemenceau, MM. Laisant, 

G. Perîn. Le Hérissé. » 

On ne manquera point de remarquer la date. Le duel 
a eu lieu le vendredi 13. 

Si le combat a été acharné de part et d'autre, il faut 
reconnaître que, dans la matinée, les adversaires étaient 
absolument maîtres d'eux. 

Avant de se rendre à Neuilly, M. Floquet avait rédigé 
le discours qu'il devait prononcer l'après-midi devant le 
monument de Gambettaet, prévoyant toutes les circons- 
tances, l'avait remis à son secrétaire. De son côté le 
général avait écrit la proclamation qu'il allait adresser 
en qualité de candidat aux électeurs de l'Ardèche et 
l'avait confiée- à M. Laguerre. 

C'est au rez-de-chaussée même de l'hôtel du comte 



LE GENERAL BOULANGER 



Dillon qu'on appliqua le premier pansement sur la bles- 
sure du général. M. Thiébaud dut pour cela couper la 
chemise pleine de sang. Il en a emporté religieusement 
les morceaux. 

Sur l'avis du docteur Labbé, on transporta le général 
non chez lui, mais dans l'une des chambres du premier 
étage; on lui enleva ses bottines; on lui mit une chemise 
appartenant au comte ; on l'étendit sur une chaise 
longue. 

Dès onze heures du malin, les journaux annonçaient 
sommairement le résultat du duel. Une foule nombreuse 
se dirigea aussitôt vers l'hôtel du boulevard d'Argenson 
■dont les domestiques durent fermer les grilles. 

MM. Henri Rochefort, Charles Lalou, Eugène Mayer, 
furent seuls admis à entrer. Sans MM. Le Hérissé et La- 
guerre, rencontrés à la sortie, je restais, comme beau- 
•coup d'autres, dehors. 

Au rez-de-chaussée, M. Dillon raconte le duel à ses 
amis. Avec MM. Laisant, Laguerre, Le Hérissé, je monte 
au premier. 

Le général repose. La tête entourée de bandeaux qui 
retiennent le pansement, il est enfoncé maintenant, près 
de la cheminée, dans un immense lit debout, à baldaquin 
bleu. M. Labbé lui a fait une injection de morphine et 
le regrette, car elle n'a pas tardé à provoquer une crise 
fort dangereuse. La comtesse Dillon veille aux côtés du 
blessé. 

L'interne qui assiste M. Labbé fait passer les amis du 
général dans la salle de bain qui attient à la chambre 
où celui-ci dort. Il leur dit : 

— On essaierait de faire sur un cadavre avec un instru- 
ment dos plus délicats, une blessure pareille, on n'y 



1888. — LE DL'KL BOLLANGER-FLOQUET 213 

parviendraiT certainement pas sans entamer la carotide 
ou la jugulaire. Le coup est miraculeux. Il n'a entamé 
que le nerf phrénique, ce qui diminue singulièrement le 
danger. 

Le cas cependant est grave. On fait porter chez le 
concierge le bulletin suivant : 

« Blessure profonde de la région du cou. 
(( Difficulté notable de la respiration. 
« Pronostic réservé. 

(( Signé : Léon Labbé, 

« Charles Monod. » 

Je vais revoir le lieu du combat. A deux endroits, 
près des taillis, le sable est encore taché de sang. 

Plusieurs amis maintenant se promènent dans le parc, 
où ils discutent l'événement. M. Labbé les fait prier de 
cesser leur promenade. Le bruit des pas pourrait trou- 
bler le sommeil du blessé. Et ce sommeil, c'est le salut 
peut-être. 

Le général devait présider, le soir même, salle Doré, 
un grand banquet révisionniste. Sa place avait été réser- 
vée. Naturellement elle a été vide tout le temps. Deux 
des amis du général, MM. Naquet et Rochefort, se sont 
mis, le premier à gauche, le second à droite de la place 
non occupée. Au début du banquet, un ouvrier qui, par 
extraordinaire, ne sait rien, apporte une lettre au 
général. 

— Mettez-la sur cette assiette, dit M. Naquet. Il l'aura 
demain. 

A leur entrée, MM. Rochefort et Déruulude ont élc 

16 



1:^16 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

salués parles nombreuses personnes stationnant devant 
le restaurant. L'une pourtant a crié : « Vive Floquet ! » 
On l'a furieusement ciiassée. 

A côté de M. Rochefort, sont à la table d'honneur : 
MM. Turquet, Laguerre, Michelin, Laur, Laisant, de 
Susini, Lauze. Joseph Montet, Fournier. Lecat, etc. 

II y a 700 couverts. Un mot seulement sur la décora- 
lion très belle de la salle. Au haut de la scène, entre des 
faisceaux de drapeaux, le buste de la République. Au- 
dessous, celui du général. 

A huit heures vingt, arrive cette dépêche que M. Na- 
quet lit aussitôt : 

« Etat à peu prèsstationnaire avec une légère nuance 
d'amélioration. » 

Suivent les signatures desmédecins. 

La lecture est suivie de ce cri que la situation rend 
particulièrement solennel : « Yive Boulanger! » 

On devait, durant tout le dîner, faire de la musique. 
On s'en dispense» 

A dix heures, autre dépêche : 

(( Même état, mais pas de fièvre, ce qui donne grand 
espoir. * 

Acclamations. 

Au dessert, M. L. Tournade, notable commerçant, 
directeur d'une importante maison de transport et d'ex- 
portation, prononce, au nom de la Fédération révision- 
niste, un long discours qui est vigoureusement applaudi. 

M. Naquet fait donner lecture de la proclamation sui- 
vante, que le général a rédigée avant le duel. Chaque 
mot. fermement prononcé par un ligueur patriote, sera 
souligné par des applaudissements : 



1888. — LE DUEL BOULANGER-FLOQUET 217 



« Électeurs de l'Ardèche, 

n J'ai rempli à la Chambre le mandat que j'avais reçu 
d'un demi-million d'électeurs. 

« J'ai demandé la Revision et la Dissolution. 

« Sourde aux réclamations du peuple qui souffre et 
qui veut des réformes, la Chambre n'a trouvé qu'une 
réponse à me faire : la censure. 

oc Je lui ai jeté ma démission à la face et j"ai fait mon 
pays juge. 

« Puisque vous votez le 22 juillet, c'est vous, électeurs 
de l'Ardèche, qui jugerez les premiers. 

a C'est à vous que je demande de prononcer entre les 
revendications de tout un peuple et les résistances de la 
Chambre. 

ce Vous direz si c'est un factieux ou un patriote, le 
soldat qui a souffert comme vous toutes les disgrâces et 
toutes les injustices pour que la France et la République 
ne soient plus la proie des partis. 

« Le temps manque. Vous y suppléerez par votre 
courage et votre zèle. De graves affaires me retiennent. 
Je ferai tous mes efforts pour aller vous voir et vous 
dire que voter pour moi ce n'est pas voter pour un 
parti ni pour un homme, c'est voter pour l'indépendance 
nationale à l'intérieur et à l'extérieur. 

« Général Boulaxger. » 

A trois reprises, on acclame le nouveau candidat. 
M. Naquet, alors, prononce un long discours, également 
applaudi, dans lequel il fait surtout remarquer qu'avant 
le général Boulanger il y avait hostilité entre le peuple 
et le soldat, tandis que maintenant peuple et soldat sont 
frères. 



;2i8 LE GÉNÉRAL BOULAÎfGER 

On sort très tard et par petits groupes. D'heure en 
heure sont apportées des nouvelles du général. 
Les médecins continuent à réserver leur pronostic. 

Le lendemain, à huit heures du matin, les docteurs Léon 
Labbé et Carpentier-^Jéricourt faisaient afficher le bul- 
letin suivant à la porte de l'hôtel du comte Dillon : 

« La nuit a été assez calme. Respiration moins diffi- 
cile. Pas de fièvre. Etat satisfaisant de la plaie. > 

Dans la journée, le général a pu parler, mais très peu. 
et prendre du bouillon. 

D'après les docteurs, il lui suffira de garder encore 
cinq ou six jours le lit. Il ira tout à fait bien après une 
semaine de convalescence. 

Ce qui n'a pas empêché les nouvellistes de faire cou- 
rir dans la journée le bruit de la mort du général. 

A neuf heurer? cinquante du soir, M. Labbé, après un 
dernier examen, signait le bulletin que voici : 

« Respiration plus facile. Amélioration sensible. Etat 
général assez satisfaisant. » 



XIV 
VIVE FLOQUET! 



La revue du 14 juillel devait nalurellement avoir, en 
de telles circonstances, un caractère tout particulier. 

Qu'y ferait-on? 

Quels cris y pousserait-on ? 

Je ne recommencerai pas la fastidieuse description de 
la pelouse de Longchamp, livrée aux manoeuvres 
Iraditionnelles. 

On sait que la revue est quand même le grand plaisir 
des Parisiens. En 1888, comme les années précédentes, 
ils ont acclamé l'infanterie, l'artillerie, la cavalerie, qui 
ont, comme toujours, admirablement défilé. 

Ce qui m'intéressait le plus, c'était l'accueil qui allait 
être fait au Président de la République et à M. Floquet. 
Selon l'usage, c'est le chef du cabinet qui est arrivé le 
premier. Il a bien entendu de nombreux cris de : « Vive 
Boulanger! » et de « A bas Floquet! » en passant devant 
la Cascade et le Moulin, mais les nombreux spectateurs 
des tribunes et des enceintes lui ont fait, jusqu'à sa 
descente de voiture, une ovation tellement chaleureuse 
qu'elle a même étonné les maires de province, invités, 
ce jour-là, par la municipalité parisienne, à jouir de 



220 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

« notre grande vie. » On crie : « ViveFloquet.... et., et., 
et., et! » 

Le président du conseil salue, remet son chapeau 
sur l'oreille, et, du pas ferme qu'on lui connaît, gagne 
la tribune présidentielle où sont déjà MM. de Menabrea, 
et quelques ambassadeurs, MM. Méline, Le Rover, de 
Freycinet, etc. 

On recommence à crier : u Vive Floquet! » 

Nouveau salut. 

Les maires, qui sont placés au-dessous de la tribune 
diplomatique, regardent la foule d'un air étonné. On 
leur avait dit, sans doute, qu'à Paris ce n'était pas le 
gouvernement qu'on acclamait. Puis ils sont déconte- 
nancés. On leur a donné des chaises; ils croient que 
c'est pour s'asseoir et ils voient tout le monde monter 
dessus. Ils font comme les Parisiens, mais ça les amuse 
d'autant moins de rester debout tout le temps qu'ils se 
sont fatigués le matin à explorer Paris. 

La plupart sont en habit. Tous ont l'écharpe à la 
ceinture. Il n'y aurait pas moyen de ne pas les recon- 
naître. 

Au milieu d'eux est M. Lissagaray qui, m'assure-t-on, 
a donné à la Société des Droits de l'Homme la première 
idée de les faire venir à Paris. 

Coup de canon. C'est M. Garnot qui arrive. Ainsi que 
M. Floquet, il a entendu en route, — les rapports de police 
l'ont eux-mêmes constaté, — vociférer près de la Cas- 
cade : « Vive Boulanger! » et « A bas Carnot! » Mais, à 
son arrivée, les cris de : « Vive Carnot! » éclatent. 
Quelques-uns sont même poussés d'une façon sauvage. 
On sent qu'on y a mis une allusion. Beaucoup de cha- 
peaux se soulèvent. Le^ maires restent silencieux, ils ne 



1888. — VIVE FLOQUET 221 

sont pas habitués à crier, mais la plupart d'entre eux se 
découvrent. J'en prends à témoin M. Ludovic Halévy, à 
côté de qui j'ai en le plaisir d'être placé un moment. 

Très acclamé aussi, le général Saussier, gouverneur 
militaire de Paris. 

Les troupes lui sont présentées par le général d'in- 
fanterie le plus ancien de grade, le général Coiffé. 

Ainsi que l'a inauguré, deux ans auparavant, le gé» 
néral Boulanger, on décore sur la pelouse, avec la 
solennité que j'ai déjà décrite, les nouveaux promus, 
chevaliers et médaillés. 

Le premier corps qui défile, c'est l'Ecole polytech- 
nique. Elle marche avec une correction à faire envie à 
Saint-Cyr. On acclame d'autant plus nos polytechniciens 
que c'est la première fois, depuis vingt-cinq ans, qu'ils 
prennent part à la revue. On sait que, en 1863, leur gé- 
néral a été seul à crier : « Yive l'Empereur! » comme 
criaient alors tous les soldats. Il n'en a pas fallu davan- 
tage pour qu'on les rayât à jamais du programme du 
défilé. 

Mais tout à coup, comme ils défilent, quelqu'un se 
souvient que M. Garnot est sorti, l'un des premiers, de 
l'Ecole polytechnique. Il crie : « Vive Garnot î » La 
foule saisit l'allusion, et se retournant vers le Président 
de la République, l'acclame. 

M°^° Garnot, qui est au milieu du premier rang de la 
tribune diplomatique en délicieuse toilette mauve, pa- 
raît radieuse. 

A sa droite est M'"° Floquet, qui toujours très jolie, et 
paraissant rajeunie encore dans sa toilette paille, se 
tourne en souriant vers j\I. Garnot : celui-ci de nouveau 
salue la foule. 



V 



LE GENERAL BOULANGER 



Défilent les Sainl-Cyrien.- qui retrouvent leur succès 
classique. On me fait remarquer qu'ils ont rencontré un 
pli de terrain sans qu'un seul d'entre eux ait quitté l'a- 
lignement. 

x\près le long et un peu monotone passage des qua- 
torze régiments d'infanterie, qui nous montre nos jeunes 
troupes en grande tenue, on attendait un épisode nou- 
veau pour les Parisiens, le défilé des territoriaux. En 
province, il ne se passe guère d'année sans qu'une 
grande revue comprenne les bataillons ou escadrons de 
la territoriale convoqués pour les appels d'instruction. 
Mais à Paris ce spectacle n'avait jamais été donné, et il 
a été le succès de la revue, le clou de la fête. 

Les deux bataillons du 18*^ et du S't'-. venus d'Evreux 
et de Fontainebleau, sous le commandement du lieute- 
nant-colonel Bérot, se sont présentés en tenue de cam- 
pagne, la capote relevée, avec la crâne allure d'une 
troupe solide. On leur a fait une ovation qui aura de 
l'écho dans toute notre armée de seconde ligne. Types 
d'anciens soldats, correction parfaite des officiers. L'ar- 
mée territoriale justifie le nom qui lui a été déjà donné 
par plusieurs généraux : « C'est la vieille garde de la 
République. » 

A noter, pendant le défilé de l'infanterie, un incident 
tragique. 

Parmi les soldats qu'on a vu porter à l'ambulance 
était un officier d'infanterie, tombé de cheval devant la 
tribune même du Président. Arrivé à l'ambulance, cet 
officier est mort d'une congestion cérébrale. 

En tête de l'artillerie, les généraux Macé et Thévenin 
sont à leur tour acclamés. 



1888. — VIVK KLOQUET 2i23 



Pour la première fois, la cavalerie a défilé au trot, 
par escadron?, à dislance entière et non en colonne 
serrée. 

Après le défilé, elle s'est formée en bataille sur deux 
lignes se faisant face, allant des tribunes au débouché 
de la route de l'hippodrome sur le champ de courses. 

C'est entre ces deux lignes, et pendant qu'on lui ren- 
dait les honneurs, que le Président de la République a 
quitté le terrain de la revue. 

De nouveaux cris de : « Vive Boulanger! » ont bien 
retenti près de la Cascade. Néanmoins M. Carnot doit 
être enchanté de sa journée. 

Etant donné les circonstances, il ne pouvait certaine- 
ment l'espérer meilleure. 

Quanta M. Floquet, il exulte. 

Tout le temps d'ailleurs, il m'a fait l'effet d'un toréa- 
dor triomphant. 



13. 



XY 
LA GUÉRISON 



Dans l'après-midi du lendemain, j'avais une longue 
conversation avec le comte Dillon, qui. malgré les ré- 
serves des docteurs, se montrait absolument rassuré sur 
le sort de son ami. 

D'après lui, les médecins civils sont généralement 
pessimistes. 

Les docteurs Labbé, Monod et Garpentier-Méricourt. 
— ce dernier ayant été envoyé auprès du général par 
M""' Boulanger dont il est le médecin ordinaire, — dé- 
clarent que, si une plaie semblable avait été faite par 
eux à l'aide d'un bistouri dont ils fussent surs , elle 
n'offrirait nul danger. Leur seule inquiétude provient 
de ce qu'il se pourrait qu'un atome étranger et per- 
nicieux eût été introduit dans la blessure par l'épée 
dont la pointe a dû être appuyée un instant sur le sol. 
Dans ce cas-là, l'inflammation met souvent quatre jours 
à se produire. 

Comment n'a-t-on pas pensé à phéniquer les épées, 
précaution qui a sauvé la vie, dans un duel récent, 
à MM. Georges de Labruyère et Gottin de Melvil? 

M. Gautier, un des internes du docteur Labbé. ne 



1888. — LA GUKRISON i2o 

qiiiUe, ni le jour ni la nuit, le blessé. Il lui a fait prendre 
la veille au matin un bouillon; à trois heures, de l'oran- 
geade; dans la soirée, un second bouillon. 11 lui a abso- 
lument interdit de parler. MM. Le Hérissé et Laisant, 
seuls, ont été admis auprès du lit du blessé et se sont 
contentés de serrer la main de celui-ci. 

Le rez-de-chaussée de Thùtel est plein de bouquets 
envoyés ou apportés par des fidèles, par des comités, 
par des délégations. Beaucoup viennent des pays que 
le général a récemment traversés. De même les dépê- 
ches et les lettres sont excessivement nombreuses. 

Les amis intimes de M. Boulanger espèrent si bien le 
voir dans un bref délai revenir à la santé, qu'ils s'occu- 
pent activement de l'élection de TArdèche. M. Georges 
Thiébaud est parti dans ce département, appelé par 
plusieurs comités. 

En sortant, je me croise avec M. Glovis Hugues et de 
nombreux députés. 

Sur le registre je relève les noms les plus variés. Il y 
a autant de conservateurs que de républicains qui sont 
venus s'inscrire. 

A la porte, une centaine de personnes, dont plusieurs 
agents de la sûreté. 

On lit à haute voix aux arrivants le bulletin suivant 
qui est collé à la grille. 

« Nuit assez bonne depuis hier au soir. Emphysème 
au niveau de la région droite du cou, qui n'a pas aug- 
menté ce matin. L'état n'en est pas moins satisfaisant. 

« D^" Labbè 

« D"" MONOD. B 



:2^6 LE GÉNKRAL BOULANGER 

A minuit, nouveau bulletin. 

« Pas de changement dans l'état local; l'emphysème 
n'a pas augmenté. Il y a un léger état congestif du 
poumon droit, mais il n'y a pas de fièvre ce soir. » 

« PoTALv, Labbé. Monod, Carpentier. » 

On remarquera le nom du D'" Potain qu'on a cru 
devoir appeler à cause de l'emphysème. L'éminent 
chirurgien partage l'espérance du comte Dillon. 

Dès le lendemain, d'ailleurs, les bulletins constatent 
un état de plus en plus satisfaisant. La convalescence 
toutefois sera longue. Le général ne pourra se rendre 
dans l'Ardèche, oîi ses amis, malgré leur dévouement, 
n'auront pas le succès qu'ils auraient eu à côté de lui. 

Les ennemis du général y feront de temps en temps 
courir le bruit de sa mort. 

A dix reprises, le blessé, informé des propos tenus, 
veut retirer sa candidature. 

Ses amis l'en dissuadent. 

Il leur cède, non sans regret. 

Il n'aime que les batailles qu'il est à même de diriger 
et préfère celles où il peut jouer un rôle actif. 

Aussi, pendant qu'autour de lui, on ne parle que de 
l'Ardèche, il pense surtout à Paris. 

Tous les journaux radicaux et opportunistes disaient 
déjà : 

— Il a été élu en province. Nous le mettons au défi 
de l'être jamais à Paris. 

Le général était encore sur une chaise longue quand 
le mercredi 26 juillet, le comité national du XV^ arron- 
dissement et le comité républicain révisionniste du VIP 



1888. — LA GUÉHISON 2^1 

inaugurèrent la campagne de réunions que, d'après ses 
conseils, les boulangistes allaient poursuivre à Paris. 

Les affiches placardées par les soins de ces comités 
portaient divers noms de sénateurs, de députés, de con- 
seillers municipaux. Avenue de Lowendhal, la première 
réunion a été présidée par M. Laisant, député delà Seine, 
ayant à ses côtés MM. Blanchard, président du comité 
révisionniste du XV^ arrondissement, et Lacroix, prési- 
dent du comité du VIP arrondissement. 

Ordre du jour : Dissolution de la Chambre; 

Revision de la Constitution par une Constituante 
nommée à cet effet. 

Les organisateurs n'étaient point très rassurés. Les 
uns auraient voulu une réunion privée. D'autres allaient 
jusqu'à exiger que chaque révisionniste fût muni d'un 
revolver. On s'est borné à jouer du poing. 

Orateurs principaux : MM. de Susini, député de la 
Corse; Tortelier, anarchiste; Goussaud, délégué de la 
Ligue des patriotes. 

Après de longs débats entre les partisans et les enne- 
mis du général Boulanger, la majorité s'est ralliée à ce 
dernier. Il y avait là en tout douze cents personnes, 
dont vingt anarchistes. Conséquemment trois algarades 
et une vingtaine de coups de poing. 

A plusieurs reprises, la mêlée a même été assez 
vive. On a essayé de prendre d'assaut le bureau, ce qui 
eût été fait sans l'énergie de M. Laisant et la résistance 
des membres de la Ligue des patriotes. Plusieurs anti- 
boulangistes ont été violemment expulsés. 

Mais qu'importe ! A partir de ce jour, la campagne va 
continuer, et très vive, d'arrondissement en arrondisse- 
ment. 



^28 LE GÉNÉRAL BULLANGER 

Pendant ce temps, le général peu à peu, se rétablit. 

On n'a même besoin de prendre aucune précaution 
oratoire pour l'informer de l'échec qu'il a dans l'Ar- 
dèche. 

L'ancien ministre de la guerre n'est pas homme à 
désarmer pour si peu. Cet échec au contraire a pour 
premier effet de le remettre immédiatement sur pied. 
En campagne I 



XYI 
LA TRIPLE ÉLECTION 



Le général Boulanger avait d'abord l'intention de se 
porter dans deux départements seulement, la Charente- 
Inférieure et la Somme. Il était résolu à ne se repré- 
senter dans le Nord qu'aux prochaines élections géné- 
rales. Les raisons qu'il donnait alors de son abstention 
dans ce département étaient faciles à comprendre. 
L'électeur est ordinairement réfractaire aux chinoise- 
ries de la politique. On ne s'expliquerait peut-être pas 
bien dans les faubourgs de Lille et de Dunkerque un 
retour offensif venant si tôt après une démission. Les 
braves paysans pensent avec Musset qu'il faut qu'une 
porte soit ouverte ou fermée. Aussi les personnes mêmes 
qui se déclaraient sûres delà réélection du général dans 
le Nord avouaient qu'il y perdrait beaucoup de voix. 
L'effet serait déplorable. Mieux valait, pensait d'abord le 
général, s'abstenir en ce pays jusqu'en 1889. 

Dans la Charente-Inférieure, au contraire, les chances 
paraissaient grandes. Le comité alors se réunissait rue 
de Sèze, dans la maison même où Marchandon a commis 
son crime. Tout y était à la joie. J'y vais voir, le samedi 
4 août, le comte Dillon. Il est radieux. Les nouvelles 
qu'il reçoit sont, dit-il, excellentes. 



liii) Lt: GÉNÉRAL BOULANGER 



Et dans la Charente-Inférieure et dans la Somme, le 
général paiera de sa personne. 

Le lendemain soir, il partait pour Saintes, afin d'y 
tomber le lundi en pleine « foire », c'est-à-dire au mi- 
lieu des représentants des nombreuses communes voi- 
sines. Forcé d'être vingt-quatre iieures après à Paris pour 
recevoir les délégués de la Somme, il passera une 
seconde nuit en wagon. C'est assez dire qu'il est com- 
plètement guéri; il a recommencé, d'ailleurs, depuis 
huit jours, ses chevauchées matinales. 

Jeudi soir, il partira de nouveau pour la Charente- 
Inférieure, oii il parcourra en trois jours le plus de 
pays possible. Puis il ira dans la Somme. 

Eu de telles conditions, le métier de candidat vaut 
celui de terrassier, mais il y a une importante raison 
pour que le général ne se mette pas en grève. La 
légende boulangiste s'est tournée en complainte; il est 
urgent de la remettre dans le ton. Que le général soit 
élu dans les deux départements, c'est un triomphe. Le 
cheval noir sort de nouveau de l'écurie. Que le général 
ne soit élu que dans un département, cela suffit à la 
réfection de son blason. 

Dans l'un ou dans l'autre cas, que fait-il? 

Après la validation de son élection dans le départe- 
ment pour lequel il aura opté, c'est-à-dire dans celui 
où il aura eu le plus de voix, le général choisit le jour 
opportun. Il monte une seule fois à la tribune, y lit une 
nouvelle déclaration, dans laquelle les questions sociales 
soulevées par les grèves occuperont une large place et 
qui se terminera par une proposition pour laquelle il 
demandera l'urgence. 

Naturellement, celle-ci sera repoussée. 



1888. — LA TRIPLE ELECTION :23'1 

Alors, déiTiis=ion immédiate, et définitive, cette fois. 

Les députés auront beau mourir ou démissionner, 
M. Boulanger ne se représentera plus. Jusqu'aux élec- 
tions générales, il ne se manifestera point. Peut-être 
même se retirera-t-il dans l'île de Berder, un rocher 
breton qui appartient au comte Dillon. Prévoyons tout. 
Admettons qu'il ne soit élu ni dans la Charente-Infé- 
rieure — où pourtant ses amis travaillent ferme pour 
lui, — ni dans la Somme, où la campagne électorale 
sera dirigée par M. de Sesty. C'est dans l'île de Berder 
qu'il se retirerait tout de suite, se réservant pour les 
élections générales de 1889, où alors il se présentera 
dans les quatre-vingt-sept départements. 

Telles étaient, ce jour-là, 4 août, les intentions, mais 
on sait qu'en matière électorale le candidat propose, 
le? comités disposent. 

Trois jours après, changement de front. 

Les premiers comités qui ont soutenu le général dans 
le Nord le supplient de se représenter de nouveau. 

Dût-il être battu, la nouvelle campagne profitera, 
disent-ils, en 1889. 

Le général consent. 

Quand on prend des voix, on n'en saurait trop 
prendre. 

Par une stupidité sans égale, le gouvernement, 
croyant peut-être que son terrible ennemi n'aura pas le 
temps de lutter dans trois départements à la fois, a fixé 
les trois élections à la même date, très prochaine. 

Le 19 août, le général était candidat à la fois dans la 
Charente-Inférieure, dans le Nord et dans la Somme. 



232 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

Après de nombreuses pérégrinations dans la Charente- 
Inférieure et dans la Somme, le général revenait avec 
le comte Dillon à Paris, dans la nuit même qui précé- 
dait l'ouverture du triple scrutin, à trois heures cin- 
quante-cinq du matin. Le comte n'arrivait donc que 
vers quatre heures et demie du matin à son hôtel de 
l'avenue d'Argenson où je le trouvai debout, six heures 
après. C'est assez fatigant d'être boulangiste. 

— « Mais il y a des jours, me dit-il, oii ce n'est pas 
désagréable. Nous allons assister ce soir à un triomphe 
sans égal. La triple élection est sûre. Nous avons eu 
vraiment une chance extraordinaire. Il eût été possible 
qu'il n'y eût qu'un département vacant ou que les trois 
départements fussent voisins. Or, il se trouve que, s'il y 
en a deux au Nord, on en a un presque au midi. On 
nous a donné celui-ci dans le but de nous gêner; on n'a 
même pas attendu que M. Yast-Yimeux fût enterré pour 
ouvrir la période électorale. 

« Eh bien ! le gouvernement verra ce soir, pour sa 
peine, si les trois départements veulent le statu quo ou la 
revision. A dire rrai, M. Floquet nous a tout à fait 
servis. Il a tellement accumulé les persécutions contre 
nous dans la Charente-Inférieure et dans la Somme, 
qu'il nous a apporté lui-même plus de quinze mille 
voix. Ce soir, la leçon sera cruelle pour lui. Comptez 
donc les communes qui sont mises en mouvement 
aujourd'hui. Situées comme elles le sont, elles définiront 
clairement l'opinion de la France, qui ne veut plus, mais 
plus du tout, du parlementarisme. » 

Une heure après, j'arrivais chez Rochefort, dans la 



1888. — LA TRIPLE KLECTION :233 

jolie villa par lui louée deux mois auparavant au bois 
de Boulogne. 

Le rédacteur en chef de V Intransigeant était dans son 
jardin en train déjouer avec « Kein », une petite fille 
ainsi nommée parce qu'à tout moment elle dit ce mot. 
Il l'a rencontrée dernièrement versant toutes ses larmes 
dans le square de la Trinité. 

Il s'est informé. La mère de l'enfant l'avait aban- 
donnée là. Rochefort prit la petite parla main, la mena 
chez le commissaire de police le plus voisin, demanda à 
celui-ci la permission de se charger d'elle. 

— Gela regarde l'Assistance publique, lui fut-il 
répondu. 

Il se rendit avenue Victoria, s'enquit de ce qu'il fallait 
faire. 

— Une déclaration, et puis ce que vous voudrez. 

Et voilà comment M*'"' Kein, aujourd'hui bien mise, 
bien nourrie, s'amuse comme une petite reine dans 
l'adorable propriété qui s'étend le long de la Seine, 
près du pont de Suresnes, et qui appartient à la ville 
de Paris. 

— Kein est très intéressante, m'écriai-je, 7nais ce que 
je voudrais savoir, c'est ce que vous pensez de la triple 
élection d'aujourd'hui. 

— Eh bien ! demandez-le à Kein. 

L'enfant, des yeux, consulte son père actuel, puis 
balbutie : 

— J'aurai cent francs si le général n'est pas élu dans 
la Somme. 

— C'est vrai î s'écrie Rochefort. Je réponds de l'élec- 
tion dans la Charente-Inférieure et dans le Nord, mais 
je doute de celle de la Somme. J'ai dit mes inquiétudes 



:23i LE GÉNÉRAL BOULANGER 

à BuLilanger. Il se prétend sûr de Técrasement du gou- 
vernement en Picardie. J'ai dit : « Parions que non. » 
Bref il a parié contre moi cent francs. Gela ne ruinera 
ni l'un ni l'autre. S'il n'est pas élu dans la Somme, 
comme il me suffira qu'il le soit dans les deux autres 
départements, je me consolerai de son tiers d'échec en 
donnant les cent francs à Kein. Ce qui m'amuse en atten- 
dant, c'est l'idée de la tête que fera demain Floquet. 
Non. mais là, vraiment, que voulez-vous qu'il fasse ? 
C'est un homme perdu. Il est f.... s'il ne trouve pas le 
moyen de donner dignement sa démission, une démis- 
sion à la Mac-Mahon. 

De ce gentil coin du Bois, ma voiture me mène rue de 
Sèze. 

Le siège du Comité boulangiste est fermé et restera 
clos ce soir. Le fameux Comité dont il a été tant parlé 
s"est dissous provisoirement, il y a quinze jours, et vrai- 
semblablement ne se réunira qu'à la rentrée des 
Chambres. 

Il est trois heures quand j'arrive rue Dumont-d'Urville. 
M. Boulanger est à son bureau en train de répondre aux 
lettres qui sont arrivées pendant son absence. 

Il se lève, me tend la main, dit simplement ces cinq 
mots : 

— Eh bien î c'est fait ! 

— Alors Rochefort perdra son pari ? 

— Je vous le jure. Mais Kein n'y perdra rien. 
Malgré l'heure tardive à laquelle il s'est mis au lit, le 

général ne paraît pas trop fatigué. 

— C'est que j'ai pris un bain et que rien ne repose 



1888. — LA TRIPLE ÉLECTION ""Ido 

comme ça. Songez si j'avais besoin de me remetfre. On 
se couchera encore tard ce soir ! 

Et, selon son habitude, il se promène en long et en 
large dans son vaste bureau, le seul endroit où il marche 
puisqu'il est toujours en voilure ou achevai. Je l'observe. 
Il me semble que le cou est resté enOé. En tout cas il 
est congestionné. 

— Je n'aurai pas, dit le général, à me vanter de l'élec- 
tion de la Somme. C'est le gouvernement qui l'aura faile. 
Croyez-vous qu'il y a eu une ville où le maire a été 
assez bête pour interdire aux électeurs de me rendre vi- 
site à l'hôtel où j'étais descendu! Et une fois, sur le 
quai, presque sous mes yeux, un employé laisse tomber 
une caisse adressée à un ami de Goblet. Le couvercle se 
défait, elle était pleine de sifflets. En maint endroit, il y 
a eu je ne sais combien d'électeurs qui m'ont apporté 
des sifflets à roulette en me disant : 

— Tenez, voilà ce qu'on nous a distribué ce matin. 
Nous nous en servirons contre les opportunistes le len- 
demain de l'élection. Depuis quinze jours aussi, Floquet 
n'a fait que des bêtises. Il y a beaucoup d'ouvriers 
dans ces trois départements. Si j'avais été chef de gou- 
vernement, j'aurais, en pareille circonstance, protégé 
les ouvriers. Il s'est borné à les leurrer. Il a tourné 
contre lui tous les ouvriers des trois sièges. Leurs femmes 
me disaient : Si nous ne gagnions pas d'argent à porter 
vos journaux et vos bulletins, nos maris mourraient de 
faim. 

— Vous ne craignez pas de perdre beaucoup de voix 
dans le Nord 1 

— Permettez. D'abord je suis sûr qu'il y aura dix 
mille électeurs de moins. Vous savez bien que, pendant 



236 LE GÉNÉRAL BOL'LANGER 



la moisson, les laboureurs ne votent pas. Beaucoup d'ail- 
leurs se sont transportés dans d'autres départements. 
Mais les mineurs me resteront fidèles. C'est parce que je 
suis siir d'eux que je ne suis pas retourné à Anzin. 

— Sur quelles voix comptez-vous dans Ja Charente- 
Inférieure ? 

— Sur celles de tous les antiopportunistes. Là, nous 
aurons une majorité écrasante. D'abord vous verrez ce 
soir. Vous devez savoir oii nous serons. Venez-y. On nous 
a, d'ailleurs, communiqué les renseignements officiels. 
Le gouvernement lui-même ne doute pas de ma triple 
élection. 

Et, le soir, j'étais chez Durand. 

Comme on cherchait dans l'après-midi un lieu de 
rendez-vous général et que chacun proposait le sien, le 
comte Dillon a dit : 

— Il n'y a pas à hésiter. C'est chez Durand que nous 
avons reçu les résultats du Nord. Allons chez Durand. 
Cela nous portera bonheur. 

Et voilà pourquoi il y avait, le 19 août, au premier 
étage de ce restaurant, une grande table divisée en 
quatre cases. Sur la première un écriteau portant en 
gros caractères : Somme. Sur la deuxième : Chareme-In- 
FÉRŒLRE. Sur la troisième : Nord. Sur la quatrième : 
Divers. 

Toutes les dépèches, au fur et à mesure qu'elles ar- 
rivent, sont jetées dans cette dernière case, puis clas- 
sées dans les autres. 

Devant chacune de celles-ci, un boulangiste fait des 
additions. 



1888. — LA TRIPLE ÉLECTION ^37 



Il y a là, dès neaf heures et demie du soir MM. Laguerre, 
deSusini, Fournier, etc. 

M. Laguerre n'est pas content. A son retour du Nord, 
il a reçu l'ordre de partir le lendemain lundi, à six 
heures, pour Lisieux, où il devra faire ses vingt-huit 
jours. 

De même son secrétaire, M. Lauze, avocat. 

L'un après l'autre, arrivent MM. Rochefort, Laur, 
Georges Thiébaud, de Ménorval, Millevoye, Claude 
Perret, etc., enfin le général lui-même. Lui seul est en 
habit. 

Il ne dissimule pas qu'il est ravi. Pourtant, au début, 
l'élection du Nord paraît douteuse, mais vers onze 
heures, on apporte à M, Boulanger une dépêche d'un 
ami de Lille portant ce seul mot : c Elu. » 

On fait venir de la bière et des cigares. Après les 
dernières dépêches, on soupera. 

Rochefort surtout est radieux. A chaque chiffre nou- 
veau il répète : « C'est effrayant ! » 

Et il fait des gamineries. Il dit : 

— Si j'allais au ministère demander timidement, 
comme un pauvre : « Avez-vous des résultats ? J'arrive 
de Rueil. Je ne sais rien.» 

Pendant ce temps, Paris se remue. 

Dès neuf heures, il va tant de monde devant les bu- 
reaux de y Intransigeant que la police croit nécessaire 
de barrer la rue Montmartre, à partir de la rue Notre- 
Dame-des-Yictoires. De l'autre côté, toutes les rues 
avoisinantes sont de même barrées jusqu'à la rue 
Etienne-Marcel. 

Le nombre des curieux peut être évalué à 4,000. 



"IHS LE GÉNÉRAL BOULANGER 

De temps en temps, des cris de : Vive Boulanger 1 se 
font entendre. La foule est assez calme. 

Un grand nombre de personnes néanmoins protestent 
contre l'obstruction de la rue Montmartre. Les omnibus 
seuls peuvent pa-ser ; les fiacres sont obligés de re- 
brousser chemin. 

On sait que le journal boulangiste la Presse a ses 
bureaux au n'^ 8 du boulevard des Capucines. 

Il y a également, de neuf à dix heures, une nombreuse 
foule entre l'Opéra et la Ghaussée-d'Antin. A la fin, la 
police repousse les badauds. 

Dix minutes après, le transparent, sur lequel la Presse 
publie Tun après l'autre les résultats, porte ces mots que 
les spectateurs, bien qu'éloignés, acclament : « Nous 
protestons contre les violences de la police. » 

Celle-ci néanmoins se trouve débordée. Il faut un 
renfort d'agents. Un peu avant onze heures, des gar- 
diens de la paix se mettent sur deux rangées et ferment 
complètement le boulevard en deux endroits : aux 
angles de la rue duQuatre-Septembre et de la Ghaussée- 
d'Antin. 

A onze heures, des boulangistes allument, à l'angle 
de la rue du Quatre-Septembre, un feu de joie avec des 
journaux opportunistes. 

Une charge très violente est faite à ce moment par 
environ cent agents. 

De nombreuses personnes sont renversées et la pa- 
nique se répand bien au delà de la place de l'Opéra et, 
de l'autre côté, vers la rue des Petits-Champs. 

Les cris de : Conspuez Ferry î conspuez Fioquet ! et 
les chants boulangistes n'en éclatent que de plus belle. 
Et les bousculades de reprendre. 



1888. — LA TRIPLE ÉLECTION 239 

Ging ou six camelots fendent la foule et annoncent 
une feuille donnant les résultats « télégraphiques » des 
élections. 

Ce « canard » est fait en forme de dépêche télégra- 
phique et ne donne que des chiffres insignifiants. On le 
vend néanmoins vingt centimes. Il est très disputé. 

A une heure du matin, la circulation est encore in- 
terdite aux piétons et même aux voitures, sur le boule- 
vard des Capucines, entre l'Opéra et la Ghaussée-d'Antin . 

Le public, refoulé par les agents, se réfugie sur les 
trottoirs qui avoisinent la place de l'Opéra. Devant les 
cafés, des boulangistes qui ont pu se procurer les vrais 
résultats les communiquent à la foule qui crie : « Vive 
Boulanger ! » 

Trois inspecteurs se tiennent en permanence sous 
les fenêtres du café Durand. 

La foule croyant que le général est au journal la 
Presse^ aucune manifestation n'a lieu devant ce restau- 
rant. 

A une heure et quart, cinq cents personnes à peu près 
attendent dans les rues du Quatre-Septembre et de la 
Paix la sortie du nouvel élu. Comme il ne partira que 
très tard du café Durand, elles en seront pour leur peine. 
Et la police garde toujours les abords de la /^res5^.' 

A deux heures du matin, le ministère est obligé de 
communiquer lui-même aux journaux les résultats sui- 
vants : 

CHARENTE-INFÉRIEURE 

3 2 catilvns sur 40 

MM. le Général Boulanger 44.634 Élu. 

Joseph Lair, républicain 32.377 

14 



240 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

NORD 
Inscrits : 363.277 - Votants : 240.213 

MM. le Général Boulanger 130.152Élu. 

A. Kœchlin-Schwarlz, révisionniste. . . . 126. .367 Élu. 

Charles Desmoutiers, républicain 97.409 

Emile Moreau, radical 93.023 

Pierre Delcourt, républicain socialiste . . 6.347 

Deleluze, républicain socialiste 5.837 

SOMME 

MM. le Général Boulanger 76.094 Élu, 

Bernotj républicain 4i.671 



XVII 
LE LENDEMAIN 



Tandis que, dans le cours de la si belle nuit, arri- 
vaient les résultats, je trouvai le moyen, malgré le 
nombre de gens qui entouraient l'élu des trois dépar- 
tements, de le prendre à part, dans l'embrasure d'une 
fenêtre, et de lui demander un rendez-vous pour le len- 
demain. 

Il sembla réfléchir, puis répondit, avec la fébrilité 
qu'aurait eue une maîtresse dans un instant de trouble : 

— Demain, onze heures, chez moi... 

Il avait raison de parler aussi vite. Il avait vu qu'on 
nous épiait. 

Donc, le lundi matin, 20 août, je me présentais chez 
lui. Notez qu'il ne s'était mis au lit que vers cinq 
heures. 

Quand j'arrive, Joseph, le groom étonnant qui, 
n'ayant pas seize ans, connaît déjrà tout et tous, tire sa 
montre : 

— Permettez, monsieur, fait-il. Il est onze heures 
moins dix minutes. Le général vous a donné rendez- 
vous pour onze heures. Prenez la peine d'attendre dix 
minutes dans le petit salon. 



242 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

Et ii ne vint me chercher que quand onze heures 
sonnaient. Je m'en plaignis au général, qui me dit : 

— Gomment voulez-vous que je fasse autrement? 
J'étais avec mon secrétaire. 11 faut bien que je dépouille 
ma correspondance. Je n'ai même pas eu le temps 
d'ouvrir toutes les dépêches. Youlez-vous m'aider? 

Sur le bureau, il y avait peut-être deux cents télé- 
grammes, de Bordeaux, de Marseille, de Toulon, de 
Saint-Malo, de Mont-de-Marsan, etc. 

Je ne parle pas des félicitations prévues, émanant des 
électeurs mêmes. 

— Vous savez, général, que je ne suis pas venu ex- 
clusivement pour compter le nombre de vos partisans. 
Vous avez eu hier un succès vraiment étonnant. Je suis 
sûr que les lecteurs du Figaro voudraient savoir ce que 
maintenant vous allez faire. 

— Ils sont bien curieux. Je n'en sais rien moi-même. 
Regardez le calendrier qui est là-bas, entre la biblio- 
thèque et les armures que j'ai rapportées de Russie. 
Nous sommes le 20 août. La Chambre ne rentrera que 
le 25 octobre. Il lui faudra bien quinze jours pour 
l'examen des trois rapports concernant mes élections. 
La loi m'accorde dix jours pour l'option. Cela nous 
mène au moins au 20 novembre. Pendant trois mois, je 
serai donc, — fait qui n'est pas trop commun, — le 
député de trois départements. Connaissez-vous, pour un 
homme politique, une situation meilleure? Je n'ai qu'à 
m'y maintenir, ce qui me sera d'autant plus facile qu'il 
me serait presque impossible de faire autrement. Il est 
bien évident que, pendant ces trois mois, le gouverne- 
ment accumulera les bêtises. Il ne saurait faire autre 
chose. Pour en profiter, je n'ai qu'à ne pas bouger. 



1888. — LE LENDEMAIN 243 

— Vous ne resterez pourtant pas inactif? 

— «Jene pourrais pas. Vous avez bien raison. Eh bien 1 
pendant ce temps, je vais organiser des comités, oh ! 
mais, partout, dans toutes les communes de France 
où ce sera possible. J'ai déposé un programme de revi- 
sion. Je ne m'estimerais point si je n'essayais de le réa- 
liser. Pour cela, que faut-il? Avoir la majorité non 
seulement dans un, dans deux, dans trois départements, 
mais encore à la Chambre. Il m'est permis d'espérer 
que ce ne sera pas difficile. 

« Pour arriver à ce but, en 1889, je me présente par- 
tout ! Au second tour, dans les départements auxquels 
je suis forcé de renoncer, j'essaie de mettre des députés 
révisionnistes. Je suis dès maintenant en mesure devous 
dire que le succès n'est pas douteux. Il y a un mois, 
nous étions seize à la Chambre. Regardez. » 

Et le général me tendit neuf cartes de députés qui, 
jusqu'au 19 août, n'avaient pas donné signe de vie et 
qui, dès le lendemain de la triple élection, lui envoyaient 
leurs félicitations. Je n'ai pas de noms à citer. Il est des 
choses qui doivent rester d'autant plus secrètes qu'on 
peut avoir intérêt à les démentir. Les lecteurs com- 
prendront d'ailleurs que le succès appelle le succès et 
que les députés qui, aux élections générales, ne seraient 
pas sûrs d'être réélus dans les conditions ordinaires 
auront tout profit à figurer sur les listes boulangistes. 
Je dis les listes, car on n'avait pas encore en ce temps- 
là renoncé au scrutin de liste et je connaissais au moins 
un représentant qui avait l'intention, pour être certain 
d'être réélu, de se présenter dans plusieurs départe- 
ments. 

14, 



244 LE GÉNKRAL BOULANGER 

Pendant que nous causions, je regardais le général. 
Afin de prendre des notes, je m'étais assis à son bureau 
même, devant lequel il se promenait en parlant. En 
vérité, on n'aurait pas dit qu'il avait eu la veille le triple 
succès dont on parlera longtemps. Il y a des gens de 
rien qui portent plus haut la tête. Seulement, parfois il 
répétait assez nerveusement le nom de Floquet. Je le 
laissai déverser sa bile. 

— En vérité , dit-il, on n'a pas idée de la bêtise 
énorme (je cite textuellement) que Floquet a faite... 
Quel besoin avait-il de convoquer à la fois les électeurs 
des trois départements? Ah! voilà, il croyait que je 
serais encore malade de son coup d'épée, que je ne 
pourrais me rendre nulle part. Il ne s'est pas dit que 
j'ai le corps habitué aux blessures. Il était convaincu — 
et si j'étais resté au lit il aurait eu raison — qu'on ne 
vote pas pour un malade; il était sûr de ma triple dé- 
faite ; il me voyait déjà enterré, et maintenant je n'ai 
qu'à rester sur le succès et à laisser le gouvernement 
cuire dans son jus. Je sais ce que celui-ci va faire. Il 
croira sauver son honneur en chargeant ses journaux 
déjouer avec les chiffres, de séparer les voix conserva- 
trices des voix intransigeantes, de répéter que j'ai perdu 
des électeurs dans le Nord. Il serait si facile de lui ré- 
pondre ! 

l^t le général se promenait toujours. 

— D'abord, reprit-il, qu'importe, huit jours après une 
élection, la majorité qu'on a eue? Plusieurs candidats 
se présentent. Quel est l'élu? Voilà toute la question. 
Le reste? Chinoiseries! Floquet peut se réjouir, tant 
qu'il le voudra, du nombre de voix que j'ai perdues 
dans le Nord. Ma joie à moi, et mon orgueil aussi, sont 



1888. — LE LENDEMAIN 245 

de n'en avoir pas perdu davantage. Songez que, depuis 
1885, le Nord a vu cinq élections : celles de Trystram, 
de Pierre Legrand, de Lecomte et les deux miennes. 
On serait énervé, fatigué à moins. Nul département n*a 
été plus trituré au point de vue électoral. En vérité, je 
craignais que bien plus d'électeurs ne comprissent pas 
la raison pour laquelle j'ai cru devoir donner ma dé- 
mission. Je m'attendais à leur colère. Je redoutais que 
le tiers des électeurs au moins crussent que je me 
moquais d'eux. Et le Nord m'a donné 130,000 voix. Mais 
c'est admirable! J'ai plus de remerciements à lui adres- 
ser cette fois-ci qu'après le 15 avril. 

Je me permis de dire soudain au général : 

— Vous n'avez rien à répondre au général Fai- 
dherbe ? 

A ce mot, M. Boulanger, très naturellement : 

— Au général Faidherbe? Qu'est-ce que Faidherbe 
fait là dedans? 

— Mais vous n'avez donc pas lu l'interview oij, à 
propos du Conseil d'enquête qui a prononcé votre mise 
en retrait d'emploi, on vous a mis tous deux en cause ? 
Vous savez bien... Faidherbe aurait même trouvé vos 
juges trop doux encore?... 

— Gomment voulez-vous que j'aie lu quelque chose? 
Je suis arrivé hier à quatre heures du matin et vous con- 
naissez l'emploi de ma journée. Dans quel journal celte 
interview a-t-elle paru ? 

— Je crois bien que c'est dans le Temps. 

Le général cherche aussitôt parmi vingt journaux qui 
sont encore sous bande. 



246 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

— Attendez donc, fait-il, si c'est désagréable, cela 
doit être reproduit par la Justice. 

Et il défait la bande de ce journal. 11 cherche dans la 
première page. Rien. Dans la deuxième : 

— Ah! voilà. Oh! s'écrie-t-il, cela a été lancé par le 
Progrès du Nord. N'insistons pas ; la nouvelle est fausse. 
Je connais d'ailleurs Faidherbe. Il est impossible qu'il ait 
dit de telles choses... Cet article, après tout, n'est rien 
comparativement à la quantité de ceux qu'on a publiés 
contre moi. Vous n'imaginez pas tout ce qu'on a impri- 
mé. Ainsi, qu'est-ce que j'ai fait pendant que j'étais au 
ministère ? Croyez-vous par hasard que j'aie travaillé ? 
Pas du tout. J'ai tripoté. Et le fusil Lebel, mon ami, le 
fusil Lebel « qui un jour nous sauvera », savez-vous 
pourquoi je l'ai fait adopter? Pour la nécessité de la 
défense? Allons donc! C'est pour gagner de l'argent. 
Rien que pour cela. Oui, voilà ce qu'on a prétendu. Ah ! 
par exemple, en vérité, cela m'a été au cœur. Un soldat 
penser à gagner de l'argent ! Et quand il s'agit de l'ar- 
mée ! Oui, j'en ai avalé, des couleuvres... Heureusement 
je suis consolé. Ce n'est pas aujourd'hui que j'ai le 
droit de me plaindre. On a pu croire que j'étais dans le 
troisième dessous... Si, comme Rochefort, je savais 
tout Victor Hugo par cœur, je pourrais dire à la France: 

Ton amour m'a refait une virginité. 

Et elle m'appelle, savez-vous pourquoi? Rien que 
parce qu'elle sait que je l'aime un peu mieux que beau- 
coup d'autres. Gela se sent, ces choses-là. Que vos con- 
frères me présentent comme un ambitieux, soit. Mais ceux 
que je vais voir, ceux qui m'écrivent, ceux dont j'étu- 



1888. — LE LENDEMAIN '2M 

die, je vous le jure, les besoins et les misères, savent 
bien que si j'arrive — non parce que je l'ai voulu, mais 
parce qu'ils le veulent — mon premier souci sera de 
m'occuper d'eux, les premiers qui se soient occupés de 
moi. 

Tout en prenant des notes^ je pourrais dire en sui- 
vant la dictée, j'avais naturellement la tête baissée. Je 
murmure : 

— Si vous arrivez?... A quoi?... 

• — Allez-vous aussi me demander si je veux être dic- 
tateur? Mais mon programme politique, je l'ai fait con- 
naître à la Chambre même. Il ne comprend pas la 
dictature. Ah! je vous en prie, mon ami, ne faites pas 
chorus avec ceux qui parlent éternellement de cette 
chose horripilante. Je veux la revision, voilà tout, 
c'est-à-dire un mode de gouvernement qui nous débar- 
rasse à tout jamais des éternelles compétitions mi- 
nistérielles; dont votre journal est le premier à se 
plaindre. Pourquoi aller plus loin, puisque celui qui a 
lancé cette idée n'en conçoit pas une autre ? 

— Eh bien ! soit, général, ne parlons plus de cela. 
Pourtant il est un autre point délicat que je voudrais 
me permettre d'effleurer... M'est avis qu'il vaut mieux 
que les lecteurs, à qui il arrive d'ailleurs d'être des 
électeurs, soient au courant de tout. Quelques-uns trou- 
vent que vos campagnes successives doivent coûter bien 
cher... 

— Et ils voudraient savoir oii mes amis prennent l'ar- 
gent nécessaire ? Vous avez eu raison de me demander 
cela. Il y aura bientôt des individus qui soutiendront 
que c'est l'Allemagne qui me commandite. Dites donc 



248 LE GÉNÉRAL BOULANGER 



qu'il est un moyen très simple de savoir comment j'ai 
de Targent. On n'a qu'à aller à la poste. C'est un moyen 
qui est même à la disposition du gouvernement actuel, 
lequel pourtant n'est pas malin. Le receveur dira à 
Floquet que je reçois une moyenne de cinq à six lettres 
chargées par jour. Eh! oui, c'est ainsi. Il est connu que 
je n'ai pas grand argent et qu'une campagne électorale 
coûte cher. Alors il se trouve des électeurs qui, écœurés 
du parlementarisme et voulant absolument le tuer— ce 
dont je les loue — m'envoient, celui-ci [dix mille francs, 
celui-là vingt francs, — à seule charge de les dépenser 
en frais électoraux. Tenez, d'ailleurs, vous êtes à côté 
de mon panier. Si vous vous penchiez, vous verriez des 
enveloppes garnies de plusieurs timbres. Quant aux let- 
tres qu'elles contenaient, les voici. Lisez-les. 

Et le général m'en tendit quelques-unes. 

Je me contenterai de citer ces quatre lignes : « Je ne 
« suis qu'un paysan et quand un paysan tire de son bas 
c de laine des sous, il faut qu'il ait ses raisons pour 
« cela. Mon général, débarrassez-nous des ... » Pas 
d'injures, 

— Oui, reprit M. Boulanger, ce qui me console de 
tout et m'excite singulièrement, c'est que ceux qui me 
soutiennent m'aiment jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'à 
l'argent, la suprême preuve, après tout. 

Et le général, précisément parce qu'il sait que je 
serais incapable de compromettre les gens, me montra 
encore d'autres lettres. A vrai dire, celles-ci m'ont fait 
de la peine. 

En admettant que vous arriviez au pouvoir, général, 



1888. — LE LENDEMAIN' 1249 

VOUS serez tout aussi bien trahi que nos gouvernants 
actuels... 

Mais il est temps de prendre congé. Vite, une der- 
nière question. 

— Puisque, politiquement, vous vous réservez jusqu'au 
20 novembre, qu'allez-vous au moins faire jusque-là ? 

— D'abord je reste ici pour liquider la question élec- 
torale. Il n'y a pas seulement des notes à payer. 11 y a 
aussi et surtout des comités, des partisans à remercier. 
Cela demandera bien une semaine après laquelle on me 
permettra peut-être de prendre quelques jours de 
congé. Je ne vous dissimulerai pas que je suis horrible- 
ment fatigué. Toute la vie, j'ai eu le désir de voir la 
Suède. J'y ai un certain nombre de bons amis. Je me 
propose d'aller les voir, mais dans le plus absolu in- 
cognito. 

Sur ces mots, je me retire. 

Dans l'escalier, je suis contraint de m'effacer de- 
vant un énorme bouquet dans lequel e^t plantée une 
carte. 

A l'entresol causent deux députés dont l'un dit à 
l'autre : 

— Mais, dans mon département, ce serait la même 
chose, mon ami. On ne va pas contre le courant. 

Je sors, et comme ma voiture s'éloigne, des individus 
s'élancent je ne sais d'où et, l'ébène à la bouche, se 
mettent à siffler abominablement. Mêmes sifflets doivent 
suivre tous ceux qui sortent de l'hôtel du général. Mon 
Dieu, ce n'est pas plus désagréable que l'orgue de Bar- 
barie. Je m'v ferais très bien. 



:2oO LE GÉNÉRAL BOULANGER 

Et, le lendemain, paraissait dans le Figaro le récit de 
cette interview. Le soir même, arrivait au journal la 
dépêche suivante : 

« Lille, 21 août, 8 h. 25 soir. 

« En réponse à l'article de M. Ghincholle, je confirme 
le récit de mon entrevue avec le général Faidherbe et 
je déclare que j'ai plutôt atténué qu'exagéré la sévérité 
de son langage. 

« Permettez-moi d'ajouter qu'entre le témoignage d'un 
modeste journaliste qui n'a jamais menti et celui d'un 
ancien ministre de la guerre qui a nié les lettres au duc 
d'Aumale, le public ne saurait hésiter. 

« Je vous serai obligé de publier ma réponse. 

« Claude. 
« Rédacteur en chef du Progrès du Nord. » 

J'avais le devoir de me rendre immédiatement auprès 
du général Faidherbe. 

Je lui fis passer ma carte. 

Un officier d'ordonnance, d'ailleurs très aimable, 
vint me dire que M. le Grand Chancelier ne recevait 
pas les journalistes. 

J'insistai. 

L'officier d'ordonnance me pria de lui exposer le 
motif qui m'amenait. Je le lui confiai, en faisant valoir 
toutes les raisons qui nécessitaient une entrevue et en 
mettant, comme j'y étais autorisé, le Figaro à la dispo- 
sition du général Faidherbe. 

Après avoir bien voulu transmettre mes paroles, 



1888. — LE LENDEMAIN 251 



l'officier m'apprit que M. le Grand Chancelier me rece- 
vrait, mais à la condition que je ne parlerais pas du 
général Boulanger. 
Je n'avais qu'à me retirer. 



15 



XYIII 
ENTR'ACTE 



Quelques jours après, le général Boulanger, — dési- 
rant, comme il en avait le droit, se reposer, — partait 
pour une destination inconnue. 

Jamais absent ne fut à la fois plus présent. 

Où était-il? Que faisait-il? Chaque jour, dans les 
journaux radicaux et opportunistes, nouveau potin, 
nouvelle calomnie. 

Gela ne l'empêcha point d'être acclamé le vendredi, 
28 septembre, dans un des quartiers les plus populaires 
de Paris, sur la lisière du Ghamp-de-Mars, en plein 
Gros-Gaillou. 

Eh! oui, il faut le reconnaître, la salle Elliot était 
tellement bondée qu'on n'a même pas pu expulser un 
interrupteur, malgré le plaisir que cela donne toujours. 
Jugez un peu ! 

Faut-il une autre preuve ? Un agent de la sûreté, qui 
daigne parfois se confier à moi, a immédiatement si- 
gnalé, dans son rapport au préfet de police, les dangers 
que peuvent offrir les réunions boulangistes à cause de 
la foule qui s'y presse et qui, si le feu prenait, ne pour- 
rait se retirer. 



1888. — e.ntr'acte 2o3 



Il n'y a rien a^étonnant à ce que les organisateurs, 
tous boulangistes, aient choisi pour siège de leur réunion, 
le septième arrondissement. Ce coin de Paris est plein 
d'ouvriers mécontents qui, depuis six mois, ont quitté le 
parti de JofTrin, reconnu inutile, pour se rallier à la 
ligue révisionniste dont ils espèrent du pain et même 
du beurre. 

On dira que celle-ci a vu aussitôt se dresser devant 
elle le comité anticésarien où domine le citoyen Lebas, 
possibiliste et ancien candidat malheureux, mais ce 
Comité n'a pas fait grand bruit. 

Dès que le bureau est formé, sa constitution indique 
clairement que la ma.]orité de la salle est boulangiste. 
C'est le secrétaire de la Ligue révisionniste, M. Achille 
Boulogne, qui est élu président. Il débute par cette 
déclaration : 

« Citoyens, vous ne vous êtes jamais lassés de ré- 
clamer la liberté de la tribune. Vous me permettrez 
donc de donner la parole aux révisionnistes et aux 
antiboulangistes à tour de rôle. Comme nous sommes 
ici pour nous préparer aux grands événements qui 
semblent prochains, vous écouterez avec respect, pour 
votre éducation personnelle, et les uns et les autres. » 

M. Yergoin est le premier orateur inscrit. Je n'ai pas 
besoin de présenter le député de Seine-et-Oise. Il y a eu 
des heures oii il a regretté d'être trop connue Hélas ! il 
n'est pas de Nanterre. 

Le boulangisme, dont il porte la fleur à la bouton- 
nière, lui a-t-il refait une virginité? Nous allons savoir 
cela. 



254 LE GKNÉRAL BOULANGER 

— Mes chers concitoyens, dit-il... 

Et tout d'abord remarquez ce mot qui lui permet de 
dire * citoyens » sans le dire. 

ï — ...Par une sorte de fatalité, 1889 recommence 1789. 
Aujourd'hui comme il va cent ans, même déficit, même 
malaise général, même impuissance chez les gouver- 
nants. Aujourd'hui comme il y a cent ans, chacun de 
nous aspire dans l'air l'imminence de la Révolution. Il 
ne faut pas pourtant que des circonstances pareilles 
amènent des événements semblables. Tous nous savons, 
— et quelques-uns par expérience, — ce que coûte une 
révolution violente... 

Et M. Vergoin retrace minutieusement l'histoire du 
siècle. Il y a eu, selon lui, non une destruction, mais un 
déplacement de privilèges. Il montre la bourgeoisie 
succédant triomphalement à la noblesse, le peuple tou- 
jours déçu se manifestant en 1830, en 1848, en 1870 et 
continuant à être sacrifié. 

— « Il faut reconnaître toutefois que matériellement 
votre situation s'est améliorée, mais vous ne pouvez le 
sentir, car autour de vous le luxe des financiers, du 
haut commerce, de la grande industrie et même des 
avocats politiciens, dont je suis, a augmenté les points 
de comparaison. En 1789, dix mille nobles vous écla- 
boussaient de leur fortune. Un million de bourgeois 
vous écrasent aujourd'hui. » 

On se doute du succès. De-ci, de-là il y a bien un 
adversaire qui, lorsque l'orateur parle du plaisir mo- 
derne, lui crie : 



1888. — e.vtr'acte 255 



— Et AP'^de Sombreuil? 

i\l. Yergoin fait semblant de ne pas entendre. Une 
seule fois, comme un jeune homme du parti ouvrier lui 
lance des interruptions qui ne viennent pas jusqu'à moi, 
mais qui vraisemblablement sont fâcheuses, il dit : 

— Il sera toujours facile de trouver un reproche à 
lancer à la tête d'un orateur ; il me semble pourtant 
que vous devriez vous contenter de rechercher si les 
idées que j'exprime sont justes, si elles répondent aux 
vôtres. 

On applaudit et l'orateur continue. Il énumère les 
fautes du gouvernement actuel ; il fait, très gaiement, 
ma foi, le procès de la Constitution, qui nous régit et 
décrit celle que rêve le général Boulanger, celle que 
celui-ci a exposée dans ses récents discours. Plus de 
présidence. Plus de Sénat. 

On crie: « Yive Boulanger! » Deux possibilisles en 
profitent pour se battre ensemble. 

Un membre du groupe anticésarien répond à M. Yer- 
goin. Il combat le programme boulangiste. Yives récri- 
minations. On l'applaudit toutefois quand il constate 
que la popularité du général Boulanger n'est due qu'au 
gouvernement. 

Le député de Seine-et-Oise réplique, mais une lampe 
à pétrole tombe ; les anticésariens saisissent l'occasion 
et se livrent à un tapage infernal. 

A la sortie, j'entends crier : Au voleur ! Je crois à un 
incident. Ce cri est tout bonnement le titre du nouveau 
journal que rédige, compose, met en pages, imprime, 
seul, le révolutionnaire Odin. 



iîo6 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

Mais tout cela ne nous dit pas quand le général Bou- 
langer terminera son mystérieux voyage. Le 4 octobre, 
on apprend enfin qu'il rentrera dans la matinée du 
lendemain vendredi à Paris par le train venant de 
Bàle. 

Il est, paraîl-il, très étonné d'avoir tant occupé la 
presse, surtout la presse ennemie, quand il ne songeait 
qu'à prendre le plus d'oxygène possible et à amasser 
des forces pour la campagne prochaine. 

Il en a besoin. Ses trois secrétaires lui remettront, à 
son retour à l'hôtel de la rue Dumont-d'Urville, plus de 
six mille demandes d'audience, dont la plupart méritent 
qu'on en tienne compte. 

Cela donne du mal d'être trois fois député. 

Trois fois député, il ne le sera plus longtemps. Sa 
triple élection doit être validée dans les quinze jours 
qui suivent la rentrée des Chambres, conséquemment 
avantlaûn d'octobre. Il aura ensuite dix jours pouropter. 

Quand on lui demande pour quel département il se 
prononcera, il répond, parait-il. qu'il ne peut parvenir 
à se décider. 

Comme c'est dans le Nord qu'il a été élu la première 
fois, tout fait supposer que c'est pour ce département 
qu'il optera. Il n'exposera pas les électeurs du Nord 
aux insupportables ennuis d'une troisième élection. 

Le public semble s'attendre à de prochains événe- 
ments violents. Ayant toujours Vu les révolutions éclater 
à la suite de coups d'Etal, il n'admet point qu'elles 
puissent se produire autrement. L'éducation politique a 
changé tout cela; les boulangistes ne comptent absolu- 
ment arriver au pouvoir que par le bulletin de vote. 
Leur seule tactique consistera à amener le plus tôt pos- 



1888. — ENTRACTE 257 

sible la dissolution, qui sera vraisemblablement décrétée 
dans le courant de février. 

Les ministres eux-mêmes pensent qu'avant un mois 
M. Floquet sera rendu aux douceurs de la vie privée. 

Le cabinet qui suivra n'aura pas, dit-on, plus d'auto- 
rité que le ministère actuel dans une Chambre divisée 
jusqu'à l'émiettement. Dans les cinq mois, le recours au 
pays s'imposera. D'après les pointages déjà faits, le 
scrutin de liste, que le gouvernement voudrait remplacer 
par le scrutin d'arrondissement, sera maintenu avec 
lane majorité de 46 voix. Les boulangistes espèrent 
que le général sera élu dans plus de cinquante départe- 
ments. Ils seront donc les maîtres de la nouvelle 
Chambre. 

Durant son voyage, le général, dans la solitude, a 
mûrement élaboré son programme. 

Le comte Dillon me déclare que ce prof^ramme est de 
nature à satisfaire ceux qui mettent les intérêts de la 
France avant les odieuses questions purement politiques. 
La liberté de la pensée, de la parole et de l'action, sera 
intégralement sauvegardée. 

A partir du 9 octobre, le général recevra chaque 
matin dans son hôtel les personnes non munies de lettres 
d'audience, les mardi, jeudi et samedi, de neuf heures 
à midi. 

Il recevra les autres jours, avant neuf heures du matin 
ou de quatre à sept heures, les personnes munies de 
lettres. 

Le o, la plupart des journaux annonçaient que le 
voyageur mystérieux reviendrait à Paris par le train de 
9 h. 42. Aussi de nom.breuses personnes l'ont-ell^s vai- 
nement attendu, à l'heure dite, aux abords de la gare. 



258 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

M. Boulanger ayant voulu éviter toute manifestation, 
était arrivé, avec la seconde de ses filles, par le train 
de 6 h. 34. 

Il s'est immédiatement rendu à son hôtel, rue 
Dumont-d'Urville. 

On aime les menus détails. Après le bain de rigueur, 
le général a donné Tordre de seller son cheval. 

Le comte Dillon, seul informé du retour de M. Bou- 
langer, est venu le prendre à cheval vers neuf heures 
et demie. 

Les deux amis sont allés faire au Bois la promenade 
des anciens temps. Ils se sont arrêtés une bonne demi- 
heure dans la jolie villa de M. Henri Rochefort, 

Le général tenait absolument à ce que sa première 
visite fût pour le rédacteur en chef de V Intransigeant. 
M. Boulanger sait gré à Rochefort non seulement de le 
soutenir très courageusement, malgré les injures et les 
brocards, mais encore d'être si désintéressé. Le journal 
de celui-ci a en effet dépensé en frais d'exemplaires et 
de poste, pendant la période électorale, une trentaine 
de mille francs, que le comité boulangisle a voulu payer^ 
mais dont Rochefort a refusé le remboursement. 

Vers onze heures, le comte Dillon reconduisait le 
général rue Dumont-d'Urville; il rentrait à onze heures 
et demie à Neuill)', ravi d'avoir retrouvé son ami en si 
bonne santé. 

M. Boulanger a passé le reste de la journée avec ses 
secrétaires. 

Sept jours après, le là octobre, il y avait, avenue 
La Bourdonnais, dans la salle EUiot où, dix jours 
auparavant, les boulangistes, ayant pour porte-parole 
M. Vergoin, triomphaient, un meeting gouvernementaU 



1888. — entr'acte 259 

Les aatiboulangistes, désirant purifier Tendroit, s'y 
étaient réunis en nombre... insuffisant toutefois. 

Ne voilà-t-i] pas que, dès qu'ils convoquent J'assem- 
blée à la nomination du bureau, le président élu n'est 
autre que xM. Boulogne, le boulangiste qui présidait la 
précédente réunion ! Les deux assesseurs sont égale- 
ment boulangistes. 

Les anticésariens se vengent en empêchant de parler 
les amis du futur consul qui se vengent, à leur tour, en 
empêchant de parler les anarchistes et opportunistes 
mêlés. 

Et comme cela tout le temps. Un brouhaha encore 
inconnu à Paris. M. Hubbard, le député antiboulangiste, 
essaye de parler. Il parait qu'il est venu en casquette 
au précédent meeting pour ne pas être reconnu. 

On l'a reconnu tout de même à la sortie et l'on chante : 

As-tu vu la casquette, la casquette, 

As-tu vu la casquette 

De Hubbard. 

Mais les antiboulangistes, eux, reconnaissent M. Laur. 
Ils chantent à leur tour sur l'air de Malborough : « Laur 
est une chimère... mèm.èmèmèmèmère. j 

Une telle réunion ne pouvait finir autrement que par 
des coups. On commence par s'insulter. Puis les cannes 
jouent. Un boulangiste a le crâne en sang. Une bagarre 
plus sérieuse encore s'engage. On se jette les chaises, 
puis les bancs à la tète. Devant ces projectiles, les uns 
et les autres se sauvent, ceux-ci criant : « Voilà com- 
ment les boulangistes entendent la liberté » ; les autres : 
« Yoilà bien les mœurs des antiboulangistes. » 

Et pendant ce temps-là, les carreaux de la salle volent 
en éclats. 

15. 



260 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

Il serait impossible de dire à qui incombe la respon- 
sabilité des dégâts. 

Et à quelques mètres de là, salle des Entrepreneurs, 
les boulangistes donnent une autre réunion. M. de 
Susini, député de la Corse, est. paraît-il, à la tribune. Vite, 
les antiboulangistes courent l'interrompre. 

Ah ! nous avons 6.2 belles soirées sur la planche. 

Les esprits maintenant sont tellement divisés que tout 
gouvernement est impossible. Un merle blanc à qui dira 
quelle est l'opinion de la France. 

C'est à un tel point que le général Boulanger serait 
certainement acclamé dans toutes les villes oij l'a été 
M. Carnot, pendant que le premier se promenait inco- 



XIX 

LE MARIAGE DE MADEMOISELLE BOULANGER 



Le général Boulanger eût désiré que le mariage de la 
seconde de ses filles avec le capitaine Driant gardât un 
caractère exclusivement familial. Etait-ce possible, au 
moment où la curiosité publique épiait chacun de ses 
actes ? 

Il a eu beau retarder les invitations et déclarer qu'il 
n'en enverrait qu'aux intimes, il fallait s'attendre à voir 
foule, le 29 octobre, à la mairie du seizième arrondisse- 
ment et surtout le lendemain à l'église Saint-Pierre de 
Ghaillot. 

Ce mariage religieux ne pouvait manquer d'irriter 
davantage encore ceux des journaux qui, quotidienne- 
ment, lardent d'épigrammes le boulangisme. Le général 
eût pu répondre qu'ayant proclamé, dans ses discours, 
dans ses manifestes, son respect de toutes les libertés, il 
ne se reconnaissait point le droit d'attenter aux croyan- 
ces de sa fille, surtout dans l'accomplissement de l'acte 
le plus sérieux de la vie. Il était donc résolu à la con- 
duire, et très fièrement, à l'autel. 

Le passé militaire du fiancé est très brillant. Sans 



2fâ LE GÉXÉRAL BOULANGER 

protection première, rien que par ses mérites, le capi- 
taine d'aujourd'hui a fait rapidement son chemin. Le 
lien qui va être cimenté n'ajoutera rien aux sentiments 
que le général a toujours professés pour son officier 
d'ordonnance, qu'il considère déjà depuis près de trois 
ans comme son fils. Ce que je voudrais pouvoir dire, 
avec la réserve qui convient, ce sont les qualités exquises 
de la fiancée. Elevée auprès de son père, ayant souvent 
partagé ses travaux, elle a, tout en développant son 
cerveau, gardé la grâce de la jeune fille. Un mot suffira 
à la dépeindre : il n'y aurait pas de plus charmante 
ambassadrice. Avec cela, d'une modestie extrême. 

J'ai raconté plus haut la petite scène de famille dont 
j'ai été témoin, aux Fêtes du Soleil, le jour oùrHomme- 
Tronc appelait chacune des deux sœurs « la plus belle 
de toutes les jeunes filles ». 

— Gela vous montre, disait le général à ses filles, 
le cas qu'il faut faire des compliments des hommes. 

]\P- Boulanger a fait une exception en faveur de ceux 
du capitaine Driant. 

Après deux ans d'espérance, les faire-part suivants 
ont été lancés dans Paris : 

Monsieur et Madame Driant ont Vhoyineur de vous faire 
part du mariage de Monsieur Emile Driant, capitaine au 
4^ régiment de zouaves, leur fils, avec Mademoiselle Mar- 
celle Boulanger, 

Et V0Ù6 prient d'assister à la bénédiction nuptiale qui leur 
sera donnée le mardi 30 octobre 1888, à midi très précis, en 
l'église SaiJit-Plerre de Chaillot. 

Pas-en' Artois ( Pas-de- Ca la is) .. 

Cette lettre sera demandée à Ventrée de l'église. 



1888. — LE MARIAGE DE m"^^ BOULANGER 26S 

Madame Ernest Boulanger, Madame Paul Renouard, 
le général de division, dépujé, grand officier de la Légion 
d'honneur et Madame Georges Boulanger ont r honneur de 
iwus faire part du mariage de Mademoiselle Marcelle Bou- 
langer, leur petite-fille et fille, avec Monsieur Emile 
Driant, capitaine au 4^ régiment de zouaves, 

Et vous prient d'assister à la bénédiction nuptiale qui leur 
sera donnée le mardi 30 octobre 1888, à midi très précis, en 
l'église Saint-Pierre de Chaillot, et au lunch qui aura lieu à 
r issue de la cérémonie. 

11 ôis, rue Dumont-d'Vr ville. 

Cette lettre sera demandée à l'entrée de l'église. 

Il est inutile de parler des divers cadeaux que, dès le 
lendemain de l'envoi de ces lettres, a reçus la fiancée. 
Chaque matin arrivaient, outre les paquets, de nombreux 
paniers fleuris qui, jusqu'au lendemain du mariage, ont 
embaumé tout l'hùtel de la rue Dumont-d'Urville. 

Le jeune ménage ne sera pas très fortuné. Il aura 
pourtant de quoi vivre dignement. Le général donne à 
sa fille cent mille francs de dot. Celle du capitaine 
Driant est un peu plus forte. Les deux dots réunies pro- 
duiront ensemble une dizaine de mille francs de rente. 
M. Driant a, de plus, sa solde de capitaine : 337 francs 
par mois. 

Et quatre heures sonnaient, le lundi 29 octobre 1888, 
à' la mairie du seizième arrondissement, au moment 
précis où le général Boulanger, ayant au bras sa seconde 
fille, entrait dans la salle des mariages. 

— On n'est pas plus exact ! n'a pu s'empêcher de 
s'écrier M. le maire. 



LE GENERAL BOULANGER 



C'était en effet, l'heure annoncée pour la cérémonie 
civile. 

Depuis le matin, la mairie était toute transformée. 
Partout des tapis et des fleurs. Dans la grande salle 
d'honneur, une immense table dressée pour un intermi- 
nable lunch. Il n'y a pas besoin de dire que le général 
n'avait rien à faire en ce régal, quasiment officiel. 

A midi, M. Marmottan, maire du seizième arrondis- 
sement, avait, lui aussi, marié sa fille. C'était donc grande 
fête pour toute la municipalité. Les nombreux amis du 
marié, M. Gougis, l'un des chefs de la maison Dentu, 
étaient encore en train de boire à la santé des époux. 
M'"- Dentu, en très belle robe de velours noir et cou- 
verte de fleurs, versait le Champagne à tous les auteurs 
de sa maison. 

Pendant ce temps, au dehors, des badauds essayaient 
de se caser pour voir arriver le général. 

Aussitôt des agents accouraient : « Circulez ! ». 

Vers trois heures, allongés sur plusieurs lignes, ils 
ont fait le vide complet aux abords de la mairie. 

De même, à droite et à gauche de l'hôtel de la rue 
Damont-d'Urville. 

Us ne laissent passer absolument que les voitures. 

Du balcon de la mairie, j'ai vu amener au poste huit 
curieux qui désiraient seulement faire ce qui se fait tous 
les jours à Paris ou en province : regarder passer une 
noce. 

M. Clément en personne dirigeait le service. Aucun 
piéton n'a pu approcher des voitures du cortège, au 
nombre de cinq seulement. 

Le général était en redingote. La toilette de sa fille 
était délicieuse : robe en soie ortie avec corsage formant 



1888. — LE MARIAGE DE m"*^^ BOULANGER 265 

redingote sur jupe en broderie. Petit chapeau fermé, 
de même couleur que la robe et orné de fleurs, sur une 
forêt de cheveux blonds relevés et laissant Toir la 
nuque. 

Le capitaine Driant, en uniforme, donnait le bras à 
sa mère en robe de suie noire. 

Suivaient les témoins, le comte Dillon, M. Griffith, le 
général Faverot de Kerbrech et le frère du marié. 

M"'^ Boulanger, qui, ne trouvant point le jeune capi- 
taine un parti assez riche, assez beau pour sa fille, s'é- 
tait toujours opposée au mariage, était restée à Ver- 
sailles en compagnie de sa fille aînée. 

Malgré le peu de personnes qui accompagnaient le 
général, la salle des mariages était pleine. Tous les in- 
vités de M. Gougis et du maire l'avaient, les premiers 
et gaiement, prise d'assaut. Les huissiers, qui avaient 
également lunché, avaient les yeux allumés. C'était très 
drôle. L'un d'eux avait oublié le registre de l'état civil. 
Les aiitres, pressés sans doute d'aller tutoyer leurs 
verres, bousculaient eff'royablement le monde. 

— Ne montez pas sur les bancs, ce n'est pas conve- 
nable ! 

Le premier huissier parvient à recouvrer la solennité 
de sa voix pour annoncer : 

— Monsieur le maire !... Levez-vous tous, messieurs, 
mesdames. 

On connaît la banaUté par trop simple des mariages 
civils. 

M. Marmottan, après avoir salué la mariée et le géné- 
ral, prend place derrière son bureau. Il est procédé aux 
lectures d'usage. On s'attendait à un discours du maire. 
M. Marmottan, qui sent sur lui les yeux, pourtant loin- 



266 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

tains, de M. Floquet, se garde bien d'en Taire un. Aux 
questions légales, les parents d'abord, puis les époux 
répondent crânement, même la mariée : 

— Oui. monsieur le maire. 

La fiancée, qui est toujours très pâle, ne rougit que 
quand on la prie de signer. 

Elle revient, la première, s'asseoir auprès de son père. 
Jamais je n'oublierai le regard qu'elle a échangé avec 
son époux quand il est également revenu prendre sa 
place. Elle ne pourra point reprocher à son père de l'a- 
voir mariée de force. M. Marmottan alors s'approche du 
groupe. Il va remplacer par une conversation intime le 
discours qu'il n'a pas cru devoir faire. Il demande la 
permission de retourner auprès de ses invités. Le géné- 
ral lui tend la main en disant : 

— Je comprends trop bien qu'aujourd'hui vous sen- 
tiez plus que jamais le besoin d'être auprès de votre 
fille... 

On se sépare et le cortège se retire. 

La cérémonie n'a duré que quelques minutes. Ce laps 
de temps a suffi pour que les agents opèrent encore 
deux arrestations. 

Pour éviter la foule, le cortège s'éloigne non par l'en- 
trée principale, mais par celle de la rue de la Pompe. 
Les curieux s'élancent aussitôt par la rue Decamps. Un 
mot d'ordre circule : « Place d'Eylau ! » 

Les rues, ordinairement désertes, de ce coin de Passy, 
sont remplies de gens qui courent en criant : «Vive Bou- 
langer! » Le général a pris de l'avance et quand les ba- 
dauds arrivent place des Etats-Unis, ils la trouvent occu- 
pée par des centaines d'agents. Les attroupements sont 
rapidement dispersés. 



1888. — LE MARIAGE DE m"'' BOULANGER 26T 

Aa coin de la rue Dumont-d'Urville, se tient en per- 
manence une forte escouade de gardiens de la paix. D& 
guerre lasse, les curieux se dispersent. A cinq heures 
moins dix, le quartier a repris sa physionomie accoutu- 
mée. Seule, la force publique se tient encore prête à 
toute éventualilé. 

Rentrée chez elle, M""^ Marcelle Driant a trouvé de 
nouveaux cadeaux, entre autres un superbe bracelet 
garni de brillants, envoyé par M. Charles Lalou. 

Elle a reçu tant de bouquets qu'elle eût pu le lende- 
main joncher de fleurs tout le parcours de la rue Du- 
mont-d'Urville à l'église Saint-Pierre de Ghaillot. 

Je ne sais pas au juste quel est le sort qui est réservé 
au général Boulanger, mais le député des trois départe- 
ments eût été bien difficile en ne considérant pas la 
journée du 30 octobre comme une apothéose. 

A onze heures du matin, il y avait déjà plus de cinq 
cents personnes devant l'église Saint-Pierre dont l'abbé- 
Gaulle, chargé du service d'ordre, avait fait fermer les 
portes à dix heures, pour ne les ouvrir qu'à onze heures 
et quart. 

Louis Dallé, le célèbre horticulteur de la rue Pierre- 
Charron, avait besoin d'ailleurs de ne pas être dérangé 
pour mettre la dernière main à la décoration, absolu- 
ment féerique. A l'entrée, deux palmiers montant jus- 
qu'aux orgues. Devant chaque pilier, un bosquet. Toute 
la grille du chœur garnie d'arbustes et de lilas blanc, 
d'anthémyses, de bruyères, etc. Louis Dallé enfin avait 
transformé la vieille basilique en une véritable serre 
dont l'éclat des lumières augmentait encore l'effet. 
C'était délicieux. 



268 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

Le service religieux sera naturellement de première 
classe. La messe sera dite par M. Filhol, ancien aumô- 
nier de marine. Toute la maîtrise vocale et instrumen- 
tale donnera. 

Impatientés de faire queue dans la rue, les invités 
trouvent, pour entrer, un moyen assez adroit. Ils pas- 
sent par la petite sacristie. Devant cette invasion, l'abbé 
Gaulle fait ouvrir les portes. Voici M. et M""^ Laur, le 
général du Barail, MM. Laguerre, Roy de Loulay, de 
Susini, Cunéo d'Ornano et la marquise d'Ornano ; 
M""^' Gilquin, nièce du vénérable chanoine de Braisne, 
et M^'^^ Hortense Bonnaud; miss ClifTord, M'"" Claude, 
M™« et M"^ Vervoort ; MM. Clément de Royer, Le Hérissé, 
Jolibois, Victor Koning, Paul Ferrier, etc. 

Pendant ce temps, toutes les rues avoisinant l'hôtel 
du général sont barrées parles agents. Ceux-ci ne laissent 
passer que trente membres de la Ligue des patriotes 
ayant leur insigne à la boutonnière. Tiens î on les res- 
pectait donc encore en ce temps-là? A midi moins le 
quart, les ligueurs se placent devant Thôtel. C'est le mo- 
ment même où la mariée monte dans un coupé attelé 
de deux chevaux. Le fouet du cocher est garni de fleurs 
d'oranger. De même les œillères des chevaux. M ^^^ Mar- 
celle Boulanger est accompagnée de son père, qui porte 
l'uniforme de général de division avec le grand-cordon 
et toutes ses décorations. 

Les membres de la Ligue des patriotes marchent 
devant le coupé, qui accomplit au pas, suivi de six voi- 
ures, le trajet de la rue Dumont-d* Urville à l'église. 
Chemin faisant, un ouvrier parvient à forcer la ligne 
des agents. Il s'approche du général, le salue, lui tend 
la main. Le général la lui serre chaleureusement. «Vive 



1888. — LE MARIAGE DE m"^ BOULANGER 269 

Boulanger ! » crie la foule. De nombreuses personnes, 
furieuses de ne rien voir, refoulées qu'elles sont par les 
agents, crient : « A bas Floquet! » On en arrête une 
dizaine. 

Quand le cortège arrive à l'église, à midi et quart 
seulement, celle-ci est déjà comble, bien qu'on n'y ait 
laissé entrer que les personnes munies de lettres. Il faut 
avouer qu'on ne se croirait pas dans le saint lieu. Les 
invités se reconnaissent, se saluent, causent. On admire 
les dames et leurs toilettes. Il y a tant de monde que 
les prie-Dieu sont transformés en sièges et qu'une très 
jolie personne, n'ayant pu trouver place, a dû s'asseoir 
sur le dossier d'une chaise. 

Pressés, ici ou là : MM. Robert Mitchell, Kœchlin- 
Schwartz, Napoléon. Ney, ïurquet, de Loqueyssie, de 
Ménorval, M. et M™'' Marquet de Yasselot, xM. et M'"*^ 
Paul Eudel, Gaston Dufey, Charles Lalou, le baron 
Dufour, Emile Rochard, Dugué de la Fauconnerie, 
Déroulède, Vannucci, Michelin, Hyrvoix et son fils, 
M. William Hyrvoix, le général Rebillot, Laisant, M"'^ 
Filippini, etc. 

Pourtant un grand silence se produit dès qu'on voit 
se former le cortège. ^ 

M'^"" Boulanger est poétiquement charmante dans sa 
toilette de mariée. La robe, à très longue traîne, est en 
moire antique relevée par des ornements en satin crème. 
Peu de fleurs d'oranger dans les cheveux, mais un bou- 
quet assez gros au bas du corsage. Derrière le géné- 
ral et sa fille, le marié, en uniforme de capitaine au 
4*^ zouaves, et sa mère ; le général Faverot de Kerbrech en 
redingote (son ministre lui ayant interdit le matin même 



270 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

de mettre l'uniforme), et M™® Ernest Renouard ; le 
comte Dillon et M"^ Marie Boulanger, sœur de la mariée 
et demoiselle d'honneur, le capitaine Guiraud, du 8'- 
dragons, officier d'ordonnance du général ; MM. Griffilh, 
Léon Driant, Auguste Aldrès, Pien-e Dillon, fils aîné du 
comte, le capitaine Rogerie, en uniforme, etc. 

Il y a d'ailleurs dans l'église un assez grand nom- 
bre d'uniformes. Tous les officiers de Fontainebleau, 
dont beaucoup désiraient venir, ont cependant reçu 
l'ordre de ne pas sortir de la ville avanl la fin du 
mois. 

Bien joli, le tableau des deux mariés agenouillés dans 
un encadrement de fleurs et de lumières. 

La messe commence. La bénédiction est donnée par 
M. Deglaire, archiprètre de la cathédrale de Reims, 
ancien professeur du capitaine Driant. Le vénérable 
abbé adresse aux époux une allocution des plus tou- 
chantes. Je la résume seulement : 

« 11 y a longtemps, madame, que je connais celui 
qui va être votre époux. Il a repondu aux promesses de 
sa première jeunesse. Je réponds de lui pour l'avenir... 
Mes enfants, aimez-vous toujours comme vous vous aimez 
aujourd'hui. Dieu vous aime et vous demande surtout 
de vous aimer. » 

L'orgue retentit. Il est tenu par M. Roques. La maî- 
trise chante, dirigée par M. Laumonnier. Après le Pa/er 
Noster, de Xiedermeyer, chanté par le ténor Rainaldi, 
un des anciens soldats du général, nous entendons une 
symphonie de Haydn pour harpe, violon et violoncelle. 
Melchissédec chante admirablement le SahUaris et 
VAve Maria de Gounod. 



1888. — LE MARIAGE DE m'^'^ BOULANGER 271 

A une heure moins le quart, la messe est unie et les 
époux pénètrent dans la chapelle de la Vierge où le 
défilé va commencer, un long défilé qui dégénérera bien- 
tôt en cohue. On se presse. On se bouscule. Pauvres toi- 
lettes ! Mais tout le monde a hâte de serrer la main du 
général, à la droite de qui sont sa fille et son gendre. 

M. Boulanger présente, au passage, ses amis à la nou- 
velle M-^^*^ Driant. 

Le défilé dure plus d'une heure. Leur tour venu, quel- 
ques-uns des invités se rendent à l'hùtel du général où 
un lunch aura lieu. La plupart attendent la sortie du 
cortège. Sortie véritablement triomphale. Tout d'abord 
éclate un cri unanime de: «Vive Boulanger! » Puis celui 
de : « Vive la mariée î » 

Dès que le général est remonté en voiture, deux, 
cents agents se précipitent autour du coupé. La foule, 
furieuse d'être privée de la vue, crie : A bas FJoquet! 
Résultat net : Dix.-huit arrestations. 

Et ce sera ainsi jusqu'à l'hôtel de la rue Dumont- 
d'Urville, au-dessus de la porte duquel on a mis pour 
la circonstance une élégante marquise. Tout le temps : 
<Yive Boulanger ! A bas Floquet ! » Et des arrestations. 

Les nouveaux époux arrivent les premiers à l'hôtel 
qu'ils trouvent déjà encombré. La mariée embrasse ses 
amies. Gomme on va les féliciter, un grand cri vient de 
la rue : Vive Boulanger! 

C'est le général qui arrive. 

Sa voiture est suivie d\m nombre incommensurable 
de véhicules. II vient se placer à la gauche de sa fille 
et un second défilé commence, peut-être encore plus 
long que le premier. Voici M™^ la duchesse d'Uzès, 
MM. de Lacreteile, Farcy, Paul Chassaigne-Goyon, 



LE GENERAL BOULANGER 



Quenlin-Bauchart, Gasion Galmette, Prestat, Jacques 
Saint-Cère, Hégamey, un grand nombre d'officiers d'ad- 
minislration en uniforme. Le général est de fort bonne 
humeur. Quand passe M. Victor Roger , le compositeur 
d'Oscariyie, il le félicite gentiment et regrette de n'avoir 
pu aller aux Bouffes-Parisiens. 

A quatre heures arrive le rédacteur en chef de 17/2- 
transigeant. qui vient seulement d'être libre. 

Il a au bras la belle M^^ Yervoort, sa nièce, qu'il 
amène devant le général. 

Et dans la rue, de temps en temps: c Vive Bou- 
langer! » Je cours à la fenêtre. Je vois un homme que 
deux agents emmènent. En vérité, c'est extraordi- 
naire. Yoilà que;, sous le consulat Floquet, on n'a plus 
le droit de marier sa fille.* Mais quand Piquendaire, 
dans mon pays, a marié la sienne, c'étaient des chants, 
des bombes, des coups de fusil ! Par bonheur, en ce 
temps-là, M. Floquet ne gouvernait pas encore. 

Après le défilé, on se rend dans les pièces voisines 
très élégamment aménagées. 

Le fumoir est surtout charmant; c'est là qu'est ins- 
tallé un orchestre de tsiganes. Ceux-ci, naturellement, 
jouent la Revue, que les agents de M. Floquet, si cela 
continue, feront peut-être jouer bientôt à la place de la 
Marseillaise. 

Dans deux salons, des buffets sont servis. 

A quatre heures seulement, les mariés ont pu com- 
mencer à luncher. 

Mais est-ce qu'ils pensent à manger? A peine avaient- 
ils le temps de répondre aux compliments ! Le bonheur 
qu'il y avait dans leurs yeux semblait avoir gagné 



1888. — LE MARIAGE DE M^'*^ BOULANGER 273 

toute l'assistance. Quiconque a assisté à cette fête de la 
jeunesse et de l'amour en gardera un souvenir éternel. 
C'est si bon de voir des gens heureux ! 

Après quinze jours passés en famille, le jeune ménage 
partira pour Tunis, où le capitaine Driant reprendra son 
service. 

Et maintenant, moi, je veux me payer un dernier 
plaisir, celui de crier : a A bas Floquet ! » Est-ce qu'on 
va me mener aussi en prison ? 

Ça m'eût arrangé joliment ! Je n'avais précisément 
rien à faire le lendemain. 



XX 

LE BANQUET RÉVISIONNISTE 



Dès le lendemain de la triple élection du général 
Boulanger, se créaient de nombreux comités révision- 
nistes nationaux. 

Ce sont ceux des vingt arrondissements de Paris qui, 
sur la proposition du comité du quinzième arrondisse- 
ment, ont offert, le samedi ^7 octobre 1888, un banquet 
démocratique au général Boulanger. 

Ils ont choisi, pour ces agapes, une des salles les plus 
vastes de Paris, la Brasserie Européenne, oîi Ton donne 
parfois des réunions qui comptent jusqu'à trois mille 
personnes. 

Vu la place prise par les tables, les chaises et les 
couloirs nécessaires au service, les organisateurs n'ont 
pu dresser que 8:25 couverts. C'est déjà bien suffisant. 
Prix du banquet : six francs. La veille, à deux heures, 
il ne restait plus une carte disponible. Comme j'allais 
voir la salle, un monsieur qui n'est peut-être pasboulan- 
giste, m'a proposé de m'acheter un louis mon invitation. 

Il y a des gens qui raconteront que la salle était ma- 
gnifique. Je me contenterai de dire qu'elle était élégam- 
ment patriotique. 



1888. — LE BANQUET RÉVISIONNISTE 2To 

Des drapeaux tricolores sur tous les murs. Des ar- 
bustes dans les coins. L'angle de gauche, au fond, est 
occupé par un orchestre dissimulé dans le feuillage. On 
arrive dans la salle entre deux rangées de verdure. 

Toutefois, les organisateurs ne sont pas contents. Ils 
rêvaient à l'entrée deux gardes municipaux à cheval. 
Ils auraient voulu avoir, en payant, des gardiens de la 
paix qui auraient, au besoin, interdit l'entrée du ban- 
quet aux personnes non munies de cartes. 

Le président du comité du XV'', M. Blanchard, et deux 
de ses collègues se sont rendus dans cette intention, 
auprès du préfet de police. 

M. Lozé a refusé et les cavaliers et les piétons. 

— Vous avez bien tort, monsieur le préfet, aurait 
répliqué M. Blanchard, de ne pas nous accorder, parce 
que nous sommes boulangistes, ce que vous donnez à 
l'organisateur du moindre bal. Vous devriez vous dire 
que dans six mois, si nous venons vous voir, vous nous 
ferez ouvrir la porte à deux battants. Nous ne sommes 
pas des gens de rien. Parmi les 8:25 convives, il y aura 
700 commerçants qui paient de jolies patentes. 

En présence du refus de M. le préfet de police, les 
organisateurs sont disposés à faire leur police eux- 
mêmes. 

Les journaux boulangistes, X Intransigeant, la Presse, 
la Cocarde ont d'ailleurs publié des notes qui peuvent 
se résumer ainsi : « Nous ne provoquerons pas, mais 
nous nous défendrons. » 

Ils n'en ont pas eu l'occasion. Bien au contraire, tout 
s'est passé en douceur. Il n'y a eu, en vérité, qu'un 
excès d'enthousiasme dépassant toute prévision. 

Ainsi j'ai parlé de 825 couverts, mais naturellement 

16 



"276 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

il est entré beaucoup plus de personnes que de sous- 
cripteurs. 

Il en résulte au début une série d'allées et venues 
dans les couloirs. C'est insupportable. 

Et les garçons de nous dire : 

— Je vous en prie, messieurs, serrez-vous. Nous vou- 
drions mettre un couvert entre vous. 

Un couvert? Où cela, grand Dieu? Mais les assiettes 
se touchent! 

Vers huit heures, un grand brouhaha se produit. 11 
paraît que c'est le général qui arrive. 

Il a beaucoup de mal à entrer. Il n'y a pas autour de 
lui moins de sept commissaires qui essaient de lui faire 
place. 

Enfin, après dix longues minutes, il met pied dans la 
salle. « Vive Boulanger! > On monte sur les bancs. Ceux 
qui, prévoyant l'encombrement du vestiaire, ont gardé 
leurs chapeaux les agitent en l'air. 

Le général est en habit. Il ne porte que ses doubles 
insignes de député. 

Il salue et prend sa serviette. 

A sa droite et à sa gauche sont dans des verres celles 
de ses voisins. 

Est-ce par hasard? Est-ce un effet de la volonté? Ces 
deux serviettes, habilement préparées, ont la forme de 
■fleurs de lys... 

La distribution des tables est parfaite. Imaginez un 
immense carré. La porte est dans l'angle de droite. 
Contre le mur de gauche s'allonge la table d'honneur, 
devant laquelle sont rangées perpendiculairement 
celles des souscripteurs. 



1888. — LE BANQUET RÉVISIONNISTE 



La table d'honneur porte au moins soixante couverts. 
Au milieu, le dos au mur, le général Boulanger, ayant à 
sa droite M. Blanchard^ président du comité du XV; à 
sa gauche, M. Gallian, vice-président de la Ligue des 
patriotes. Çà et là, alternant avec les membres des 
comités d'arrondissement, MM. Kœchlin-Schwarlz^ 
Laguerre, Turquet, Gaston Laporte, Thiébaud, Râteau^ 
Barthélémy, Laisant, Vergoin, de Susini, Sainl-Martin, 
Georges de Labruyère, Farcy, le comle Dillon, Glovis- 
Hugues, Edinger, Genest, Martineau, Paul Lenglé, Mi- 
chelin, de Ménorval, Charles Lalou, Laur, Le Hérissé. 
Je crois n'avoir oublié personne. 

Le menu est des plus simples. Le voici, pour qu'on 
ne m'envie pas : 

POTAGES 

Solférino, Tortue à la Tunisienne. 

hors-d'œuvre 

Radis rose?, Sardines, beurre. 

POISSON 

Turbot mayonnaise. 

ENTRÉE 

Filel de bœuf financière, Madère. 

ROTI 

Poulet Charentais, Salade. 

Entremets, dessert, vieux^Médoc, 

Café et liqueurs. 

Le banquet était annoncé pour sept heures et demie, 
mais le général m'avait dit lui-même, le matin, qu'il 
n'arriverait qu'à huit heures un quart. 

Je l'avais trouvé en train de corriger son discours. H 
n'était pas neuf heures. Il avait déjà lu tous les jour- 
naux. Il déplore les événements de la salle Wagram,oij 



278 LE GÉNÉRAL B0ULANG!:R 

les antiboulangistes ont troublé, la veille, une réunion 
de la Ligue des Patriotes. On s'est montré des revolvers. 
Il y a même eu un boulangiste qui a reçu un coup de 
poignard. 

— Il y a tout lieu de croire, dit le général, que de tels 
faits se renouvelleront à chaque nouvelle réunion. On 
espère ainsi empêcher mes amis de se concerter. Il pa- 
raît que c'est de la sorte que certaines gens entendent 
la liberté. 

A peine a-t-il pris son potage, un petit incident se 
produit. Des enfants, portés sur des épaules et précédés 
d'une bannière, sont amenés derrière lui. Il se retourne 
et les embrasse l'un après l'autre. Ne vous moquez pas 
trop de cela, M. Garnot fait de même. Le dernier enfant 
est, par je ne sais quel mystère, un mulâtre. Cela colore 
la scène. 

Après le turbot, autres incidents. 

On a dû renvoyer les musiciens de leur estrade pour 
y placer les convives supplémentaires. 

L'orchestre s'est réfugié dans la cour, où il se met à 
jouer la Revue. Alors c'est du délire, de la folie. Les 
acclamations couvrent le bruit des trombones. 

Une femme, — car les dames ont été admises et il y en 
a une trentaine, — une femme se lève, vient se placer 
devant le général et se met à pleurer en lui tendant la 
main. Tableau. 

Une voix : 

— A bas Floquet! 
Une autre : 

— Ne parlons pas des morts! 

A neuf heures et demie, M. Blanchard se lève. Le 
petit papa Blanchard était candidat aux dernières élec- 



181^8. — LE BANQUET RÉVISIONNISTE 279- 

lions municipales. Fabricant et entrepreneur à l'occa- 
sion, très fortuné, d'ailleurs, il rêve la suppression desi 
fortifications. Au lieu de coller ses affiches électorales» 
sur les murs, il les avait fait peindre sur le pavé. Il est 
très ému, M. Blanchard. Il n'a point l'habitude de la 
parole. Aussi lit-il son discours, qui peut être abrégé 
ainsi : 

« Mon général, 

a Le quinzième arrondissement, auquel nous appar- 
tenons, est particulièrement flatté de l'honneur que vous 
lui faites ce soir. 

« Mais cependant, si les circonstances font que vous 
vous trouviez en ce moment avenue Lowendal, sachez 
bien que les citoyens qui vous entourent ici, représentent, 
non pas tel ou tel groupe, non pas tel ou tel arrondis- 
sement, mais, au contraire, l'ensemble de tous les 
comités et groupes révisionnistes du département de la 
Seine, qui ont tenu à concourir à cette belle manifes- 
tation. » 

Naturellement tous les membres des divers comités 
révisionnistes acclament ce discours. 

Par malheur, nous allons en avoir je ne sais combien 
d'autres. Vraiment, on nous fait payer cher nos dîners. 

N" 2. M. Yergoin : 

« C'est par des coups de revolver ou de poignard que 
les gagistes du gouvernement ont répondu hier à l'ex- 
posé des idées révisionnistes. Nous nous contenterons 
aujourd'hui, de leur répliquer par le cri de : Vive Bou- 
langer! î 

— Vive Boulangeeeeeeeer ! 

13. 



280 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

« La révision est si bien un besoin social que ceux 
mêmes qui nous attaquent Font tous promise, et qu'il 
a fallu recourir à des menées infâmes, d'abord pour ne 
pas la donner, ensuite pour la contourner. » 

N^' 3. M. Laguerre. II a très bien parlé. La péroraison 
de son discours, qui, alors, me semblait peut-être anti- 
cipée, sinon imprudente, mérite d'être conservée : 

u Paris, mon général, marque déjà, à des signes non 
équivoques, qu'il suit avec intérêt votre ligne politique, 
qu'il accepte votre programme, qu'il compte sur vous... 
Si une élection s'ouvrait, Paris vous nommerait. » 

Une voix. — « Au premier tour ! Et il n'y aurait pas 
de ballottage ». 

« Oui, Paris se donne avec son grand cœur à ceux 
qui sont attachés aux idées de patriotisme et de justice. 
Il se reprend aussi, quand on le trompe. Mais tous vos 
amis, mon général, savent que vous êtes de ceux à qui 
Paris se donne et que Paris n'abandonne jamais. Je bois 
au général Boulanger — député de la Seine ». 

N*^^ 4 et 0. M. Gallian, vice-président de la Ligue des 
patriotes, lit d'abord une lettre de M. Déroulede, actuel- 
lement loin de Paris, puis parle au nom de tous les pa- 
triotes. 

N^ 6. M. Lacroix, président du comité, chante à son 
tour sa romance. 

N<^ T. Un délégué des étudiants apporte les vœux du 
quartier Latin. 

N°* 8 et 9. M. Laisant lit un discours de M. Naquet et 
manifeste ensuite en son nom. 



1888. — LE BANQUET RÉVISIONNISTE 281 

N'' 10. Enfin, c'est le général qui va parler. En le 
voyant se lever, un patriote qui, depuis un moment se 
tenait avec un drapeau, un des anciens insignes de 89, 
dans un coin de la salle, s'approche de la table d'hon- 
neur. Il se place derrière l'orateur. Deux personnes se 
lèvent et tiennent les bouts du drapeau de façon à ce 
qu'il lui serve pour ainsi dire de manteau. 

Le général, ainsi drapé, prononce le discours sui- 
vant : 

« Ghers concitoyens, 

Vous avez entrepris de poursuivre une révision répu- 
blicaine, à laquelle j'ai résolu de consacrer tous mes 
efforts, et que nous finirons par obtenir malgré toutes 
les résistances. 

J'ai voulu, comme soldat, rendre à l'armée et à la na- 
tion, aujourd'hui confondues au point qu'aucun malen- 
tendu ne peut plus les séparer, la confiance en elles- 
mêmes, qui seule peut les rendre invincibles. 

Gomme citoyen, j'ai voulu provoquer le réveil des es- 
pérances réformatrices, ainsi que j'avais provoqué le 
réveil des espérances patriotiques. 

Ce réveil est accompli. Non seulement le pays a be- 
soin de réformes profondes et sérieuses, mais encore il 
a conscience de ce besoin, et il le veut satisfaire. Gette 
volonté s'est manifestée hautement, aussi hautement que 
le mécontentement à l'égard d'un régime impuissant, 
ruineux et corrupteur, dans trois élections récentes, 
avec une énergie sur laquelle je n'aurais pas osé comp- 
ter, si je n'avais connu le bon sens et l'honnêteté des 
masses. 

Aujourd'hui la question de la révision, puisque c'est 



282 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

ce nom qui est donaé à la reconstitution de la société 
française, est la seule qui préoccupe l'opinion publique 
au point de s'imposer au gouvernement et à ceux-là 
mêmes qui sont les plus hostiles à toute réforme. 

Le ministère Floquet, pour se débarrasser de cette 
révision, qu'il avait promis d'opérer, a déposé un projet 
que vous connaissez, et qui. non seulement ne peut sa- 
tisfaire le pays, mais ne peut même satisfaire aucun des 
partis dont se compose la Chambre; si bien qu'il lui est 
impossible de réunir une majorité parmi les parlemen- 
taires, pas plus qu'il n'en réunira une dans l'opinion. 

Les hommes qui sont au pouvoir ont cru qu'il était 
facile de duper le peuple et qu'il suffisait, pour faire 
cesser ses revendications, de lui otfrir. sous l'étiquette 
révisionniste, un projet dérisoire qui est une insulte au 
bon sens public. 

Mais ils se sont trompés. 

En dehors des grandes réformes qui sont devenues 
une nécessité, et que le pays demande, c'est une res- 
ponsabilité sérieuse et efficace à tous les degrés, depuis 
le chef de l'Etat jusqu'au dernier des fonctionnaires. Or. 
le projet du ministère, loin d'établir la responsabilité, 
fait disparaître le peu qu'il en pouvait exister. 

Le Président de la République reste irresponsable : 
c'est une sorte de pontife fainéant ne relevant plus de 
personne quand il a été élu par le conclave parlemen- 
taire. Les ministres deviennent, eux aussi, en réalité 
irresponsables, puisqu'ils sont nommés parle Président 
pour une époque déterminée, quelle que soit leur poli- 
tique. La Chambre elle-même est soustraite à la respon- 
sabilité électorale, grâce au renouvellement partiel, qui 
en fait un autre Sénat. 



13g8, _ LE BANQUET RÉVISIONNISTE 283 



Telle est la révision ministérielle, qui semble êire un 
déû aux aspirations nationales. Elle ne change rien aux 
vices du régime parlementaire, à son impuissance, à 
bon instabilité, à ses intrigues et à ses corruptions ; elle 
ne fait que les aggraver. 

Et je suis bien certain d'exprimer le sentiment de la 
conscience publique en disant que celle-ci repousse et 
condamne cette révision faite par des Ponce-Pilate qui 
se lavent les mains de ce qui peut arriver à la France, 
pourvu qu'ils puissent continuer à l'exploiter. 

Réprouvée parla nation, cette révision ne peut obte- 
nir une majorité à la Chambre; mais si pourtant il s'y 
trouvait assez de députés parjures à leurs principes et à 
leurs engagements pour l'adopter, le Sénat ne la vote- 
rait pas. 

La révision de M. Ferry a été une mystification ; celle 
de M. Floquet ne sera qu'un avortement. 

Aussi n'est-ce pas celle que vous voulez, que le pays 
tout entier veut comme vous. Celle qu'il veut, parce 
qu'elle est nécessaire, et dont je poursuis l'accomplisse- 
ment, c'est celle qui doit donner au peuple français 
des institutions nouvelles, d'autant plus conformes à 
ses besoins et à ses intérêts qu'elles seront créés par lui ; 
c'est celle qui doit affranchir la France du gouverne- 
ment toujours oppressif et tracassier des partis pour 
rendre au peuple, dans la mesure la plus large, l'exer- 
cice de sa souveraineté. 

Cette révision ne peut être que républicaine, parce 
qu'il n'y a de place désormais, dans un pays aussi pro- 
fondément démocratique que le nôtre, que pour un gou- 
vernement populaire, respectant toutes les libertés, 
toutes les initiations, uniquement préoccupé d'assurer 



2i^4 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

la prospérité et la grandeur de la patrie, et laissant aux 
générations qui viendront après nous la possibilité de 
réformer les institutions que nous leur aurons données, 
comme nous aurons réformé nous-mêmes celles que 
nous avons à l'heure où je parle. 

J'ai appris comme soldat à ne connaître d'intérêt su- 
prême que l'intérêt du pays, et d'autre volonté que la 
sienne. Je conserve ce sentiment qui est le meilleur 
guide dans la vie politique comme dans la vie militaire. 
Aussi je ne reconnais à aucun parti disposant momen- 
tanément du pouvoir le droit de constituer un ordre de 
choses nouveau ; je ne reconnais ce droit qu'à la nation 
qui doit rester maîtresse de ses destinées, et dont le 
gouvernement a pour mission d'exécuter les volontés et 
de satisfaire les aspirations. 

Ce droit de la nation, qui est le principe même de la 
République, je le défendrai avec la même énergie que 
j'ai défendu, partout où le devoir m'a placé, son hon- 
neur et son drapeau. 

Et c'est ainsi que nous aurons la République que 
vous voulez, celle que veut la grande majorité du 
peuple français et qu'accepteraient tant d'hommes de 
cœur et de bonne volonté longtemps attachés aux ré- 
gimes disparus, mais plaçant leur patriotisme au-dessus 
de leurs préférences. Ce ne sera pas la République par- 
lementaire, ce sera la République nationale. 

Continuez donc, chers concitoyens, continuez avec 
persévérance votre œuvre d'organisation et de propa- 
gande réformatrice avec l'assurance que vos efforts 
triompheront et que prochainement" le pays sep« tout 
entier avec vous pour constituer une République labo- 
rieuse, honnête, et fière, faite par le peuple et pour le 



1888. — LE BANQUET RÉVISIONNISTE 285 

peuple, et capable de rendre pacifiquement à la France 
sa place et sa mission glorieuse parmi les nations. 

Je remercie les organisateurs de ce banquet qui m'ont 
ainsi donné la possibilité de parler à ce grand Paris, 
en ayant en face de moi des représentants de tous ses 
arrondissements, et qui m'ont permis d'afûrmer une 
fois de plus les trois termes des revendications du parti 
national : Dissolution, Révision, Constituante. 

Je lève mon verre en l'honneur de la ville de Paris 
et du département de la Seine. 

Vive la France ! 

Vive la République! » 

On pensera de ce discours ce qu'on voudra. Ce que je 
dois dire, c'est que j'aurais pu, après chaque phrase, 
mettre : Applaudissements. Acclamations. 

Il est vrai que jamais le général n'a eu une élocution 
plus vibrante, plus ironique ou plus solennelle parfois. 

Après ce discours, tout est fini. Chacun gagne la 
sortie. 

Il n'est point facile à mille personnes de se retirer 
ensemble par la même porte. 

Le général, désirant sedérober à toute ovation, monte 
au premier étage afin de laisser à la foule le temps de 
s'écouler. 

Mais, naturellement, le monde attend à la porte que 
son idole soit elle-même dehors. 

Elle ne descend qu'à onze heures vingt. 

L'avenue Lowendal, à droite et à gauche, est barrée 
par deux triples rangées d'agents. 

Au moment où le général monte en voiture, le cordon 
de gardiens de la paix, du coté de Paris, est rompu par 



286 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

la foule des personnes qui l'atlendaient et qui le suivent 
en racclamant. 

Vainement, les agents essaient de rebarrer l'avenue. 
Ils font même deux ou trois arrestations. 

La foule s'accroît à chaque coin de rue. La voiture est 
forcée d'aller au pas, au milieu des acclamations. 

Un seul individu, place de l'Ecole- Militaire, crie : 
« A bas Boulanger î » Mais la foule l'oblige à se taire. 

La voiture met trois quarts d'heure à franchir la dis- 
tance relativement courte qui sépare l'avenue Lowendal 
de la rue Dumont-d'Urville. 

Et toujours des acclamations, des vivats. 

Au moment où le général est descendu de voiture, il 
y avait peut-être six mille personnes rue Dumont- 
d'Urville. 

11 lui a fallu cinq minutes au moins pour aller de 
l'extrémité du trottoir au seuil de sa porte. Il est vrai 
que ses pieds ne touchaient pas terre; le peuple le 
portait en triomphe ! 

Et alors des milliers de cris : « Au balcon î au balcon î 
Conspué, Floquet ! > 

Ala fin, le général a dû se montrer. 

Il a salué plusieurs fois. Tout le monde s'est décou- 
Tert, puis s'est retiré. Il était minuit et quart. 

Tels sont les faits dans leur rigoureuse exactitude. J'ai 
mis au défi les journaux opportunistes de les atténuer^ 
sans mentir. 

Ils ne les ont pas atténués. 

Ils se sont contentés de les interpréter à leur façon^ 
qui n'est pas brillante. 



XXI 
LE MEETING AUX ŒUFS 



Bien pittoresque, la réunion du samedi 10 novembre. 

Un peintre y eût croqué sur le vif deux tableaux à 
sensation. 

Le comité de propagande boulangiste, fidèle à son 
programme, avait convoqué dans les solitudes de Vau- 
girard, rue Blomet, les électeurs du quinzième arron- 
dissement. 

En donnant mes six sous, je demande au buraliste : 

— Y a-t-il beaucoup de révolutionnaires? 

— Mais il n'y a que de cela ! 

— Pourtant le bureau est boulangiste. 

— Eh bien! oui. La moitié des révolutionnaires est 
pour Boulanger, les autres contre. 

Au bureau, M. de Ménorval, conseiller municipal 
socialiste, ayant pour assesseurs MM. Blanchard et 
Delamarre, l'un président, l'autre secrétaire d'un comité 
boulangiste. 

A la tribune, un ami de M. Le Hérissé, le citoyen 
Gourraud, qui est en train de pérorer sur « le personna- 
li^me en temps de République ». 

D'abord, il égratigne M. Thiers. 

17 



288 LE GÉNÉRAL BOULANGER 



— Mais Boulanger, lui crie-t-on, était son valet. 

■ La moitié de la salle proteste. Légère bagarre. L'ora- 
teur en arrive à parler du maréchal de Mac-Mahon : 
€ Très brave homme, dit-il, très consciencieux, inin- 
telligent en politique... » 

On comprend intelligent. Un chabannais plus sérieux 
commence : 

— C'était une brute, crient les révolutionnaires. Et 
puis, il ne faut pas de sabres. 

— Tous n'avez pas compris ! répliquent les boulan- 
gistes. 

Le président agite sa sonnette. Vlan ! Un œuf frais 
s'écrase à ses pieds. Il y en a qui prennent ce projectile 
pour de la dynamite. On crie, on se presse. La sonnette 
fait : « Drin, drin. » Vlan ! Un deuxième œuf plaque un 
soleil sur la toile de fond qui orne le bureau. 

M. de Ménorval se dresse : 

Citoyens, s'écrie-t-il, quand on menace la tribune, 

voici ce que je fais, et je vous jure que je n'ai pas de 
revolver. 

Et il vient se planter, les bras croisés, sur le devant 
de la tribune. Je crois que voilà un tableau. Un troi- 
sième œuf rase la joue du président. 

Les antiboulangistes applaudissent. Les boulangistes 
protestent. Les uns envahissent la tribune pour s'em- 
parer du bureau, les autres pour le protéger. Que va-t-il 
se passer? Rien du tout, car soudain une main restée 
inconnue éteint le gaz en fermant le compteur. 

— C'est une infamie ! Nos six sous ! Ouvrez les portes. 
Mort au propriétaire ! 

Celui-ci jure qu'il n'est pour rien dans l'affaire. Des 
mouvements, naturellement invisibles, se produisent 



1888. — LE MEETING AUX CEUFS 289 

Une partie de la salle se vide. Mais un citoyen a décou- 
vert, je ne sais où, un lumignon. Il l'allume. On crie : 
Vive la Gomm jna ! Le citoyen va brandir son lumignon 
au-dessus du bureau. Une quinzaine de révolutionnaires 
montent avec lui sur l'estrade, se mettent à tourner 
autour de la lumière en chantant : « Dansons la Carma- 
gnole ! » 

Je me souviendrailongtemps de l'effet de ce deuxième 
tableau. Cette lumière, seule au-dessus de cette nuit et 
au milieu de ces chants, c'était d'un sinistre vraiment 
beau. 

— Citoyens, crie un révolutionnaire, les boulangistes 
sont partis. Maintenant que nous sommes entre nous, 
travaillons ! 

Mais on sait ce qu'ils appellent travailler. D'ailleurs, 
rien ne vaudra plus ce qui vient d'avoir lieu. 



XXII 
CHEZ M. CHARLES LALOU 



Le général Boulanger a passé la journée du mardi 
i3 novembre 1888 à La Ghapelle-en-Serval, dans le 
château de M. Charles Lalou. 

Oui, selon un mot du député de trois départements, 
le boulangisme allait si bien que le chef de ce parti 
n'avait plus qu'à s'amuser. 

Malgré les noms politiques qui suivent, chacun donc 
n'était qu'au plaisir. 

Invités : MM. Chevillon, Vergoin, le comte Dillon, 
Turquet, Borie, Dugué de la Fauconnerie, Michelin, 
Georges Thiébaud, Henri Rochefort, Laisant, Laporte, 
Laguerre, Déroulède, Saint-Martin, etc. Le directeur 
de la France, voulant éviter toute réclame, n'avait 
appelé à La Chapelle aucun journaliste. Je n'étais là 
qu'à cause de la vive amitié qui m'unit à lui depuis la 
guerre de 1870. 

Vers onze heures, le chemin de fer nous dépose à 
Oury-la-Yille, où des voitures nous attendent. Les do- 
mestiques naturellement avaient jasé. Aussi tous les 
habitants des villages que nous traversons se tiennent- 
ils sur leurs portes. C'est au milieu des acclamations 



1888. — CHEZ M. CHARLES LALOU 291 



que le général entre dans l'admirable propriété que 
Lalou a jadis achetée à M. Edmond Blanc. 

Après avoir présenté ses hommages à la maîtresse de 
la maison, le général demande à visiter le parc. 

Au départ, le temps était menaçant, mais, est-ce ma 
faute si, chaque fois que M. Boulanger voyage, le soleil 
se lève? Je ne puis rien à cela. C'est un fait et je le 
constate. Tant mieux pour ceux qui trouvent le moyen 
de rire de si peu de chose. 

Le général parcourt gaiement la propriété, que les 
différentes essences d'arbres colorent de tons multi- 
ples. Il est de si bonne humeur que, durant cette déli- 
cieuse promenade, je me crois le droit d'être indiscret. 
Je n'ignore pas qu'une question surtout préoccupe le 
public, celle de l'argent, et je me permets de l'abor- 
der. 

— En vérité, me dit le général, je serais trop bête de 
refuser le concours de ceux qui croient que la révision 
peut, seule, sauver la France. Or, aujourd'hui, ce ne 
sont plus seulement des lettres chargées que je recois. 
Chaque matin, des visiteurs m'offrent les moyens de 
soutenir la lutte électorale qui s'ouvrira en 1889, On 
m'a reproché de recevoir de l'argent de l'Amérique. On 
ne sait pas que cet argent vient des personnes que j'ai 
eu à fréquenter dans le cours de ma mission militaire. 
Je ne dissimulerai pas que leurs marques de sympathie 
m'ont même profondément touché. Songez que si j'ai 
reçu des Etats-Unis 400,000 francs à peu près, plus de 
quatre millions ont été mis à ma disposition. 

Mais la cloche sonne. Le déjeuner est servi. Le chef 
de l'Etat étant partout chez lui, M™« Charles Lalou a 
voulu par anticipation que le général présidât. 



292 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

Le menu vaut la peine d'être cité. Le voici : 

Hors-d'œuvre 

Filets de soles au général 

Vol-au-vent à la LilJoise 

Côtelettes d'agneau de Picardie 

Salmis Charentais 

Jambon des Ardennes 

Poulets truffés de Périgueux 

Pâté de foie gras de Strasbourg 

Glace Alsacienne 

Dessert national 

Les vins sont exquis : Madère, Latour-Blanche 75, 
Saint-Julien 74, Mouton-Rothschild 70, Ghâteau-Laffitle 
74, Ghampagne-le-général. 

Détail caractéristique : on ne cause pas politique. 
M. Dugué de la Fauconnerie parle phrénologie ; M. Tur- 
quet voudrait qu'au Salon chaqae entrée donnât droit 
au tirage d'une tombola, dont les tableaux et les statues 
seraient les lots uniques ; le comte Dillon raconte l'bis" 
toire d'un duel raté ; Lalou, selon sa terrible habitude, 
fait des calembours. 

Après le café, pris dans le salon entre de merveilleuses 
peintures, le cor résonne. La chasse va commencer. 
Par malheur, chasse officielle. Le gibier est rabattu sur 
la pelouse. On s'arme de fusils. En sa qualité de pro- 
vençal, M. Chevillon a apporté tout le harnachement 
de Tartarin sur les Alpes. Sa casquette à ailes nous fait 
tordre de rire. Le général, néanmoins, tue 4:î pièces, 
M. Thiébaud manque deux faisans. M. Yergoin tire 
admirablement le lapin, M. Chevillon, malgré son cos- 
tume, ne tue que le temps. 

Et tout à coup la cloche interrompt la chasse. Les 



4888. — CHEZ M. eu ARLES LALOU 293 

courses vont commencer, dans le champ attenant à la 
propriété. 

M. Martial, un éleveur du pays, fait entrer en ligne 
Ëmeraude, fille de Salteador, le Comte Gavour, La 
Comédie et Beau Turban. 

Le général parie sur le Comte Gavour et gagne une 
trentaine de louis. Il gagne toujours, cet homme-là- 
Moi, j'avais rêvé de faire ma fortune avec Ëmeraude ; 
cette jeunesse me coûte cent sous. 

On visite ensuite les écuries. Ici M. Boulanger fixe 
« un point d'histoire important ». G^est, d'après la 
légende, tel ou tel général qui a son cheval noir. Or, ce 
cheval n'a jamais cesséd'appartenir à M. Boulanger, qui 
le monte une fois par semaine. 

Grand Dieu! on va luncher maintenant ! 

Le général, entre deux gorgées, demande des vers, à 
Déroulède. 

L'a.v\ieuv des Refrains inilitaires lui dit cette vibrante 
chanson de marche : 

Pour ravager comme une trombe, 
A gauche, à droite, en large, en long, 
Sans qu'on puisse voir d'où ça tombe, 
Pour tout bousculer, nom de nom ! 

Vive la bombe ! 

Vive la bombe ! 
Pour tout bousculer, nom de nom ! 
Vive la bombe et le canon! 

Bêtes et gens, oui, tout se cabre 
■Quand le canon ouvre le bal, 
Mais à cette danse macabre 
Il faut un galop infernal. 

Vive le sabre ! 

Vive le sabre ! 
Il faut un galop infernal. 
Vive le sabre et le cheval ! 



294 LE GÉNÉRAL BOULANGER 



Le cheval court, le canon flambe, 
Mais pour donner l'assaut... Viens-y! 
Toujours joyeux, toujours ingambe, 
C'est le fantassin qu'on choisit. 

Vive la jambe ! 

Vive la jambe ! 
C'est le fantassin qu'on choisit, 
Vive la jambe et le fusil ! 

Et voilà les gens du château qui viennent, armés de 
bouquets, faire leurs adieux aux visiteurs. Ah! Charles 
Lalou n'a rien épargné. Ce jour-là, en vérité, le général 
Boulanger a pu se prendre pour Louis XIV, 



XXIII 
NOUVEL AVATAR 



L'élu des trois départements a opté pour le Nord. Il a 
la ferme intention de ne plus se présenter nulle part 
avant les élections générales. Mais dès qu'a lieu ici ou là 
une élection, même municipale, son nom sort des urnes. 

Il est donc bien l'élu de la France. C'est lui que le 
pays veut. 

Néanmoins, chaque jour, les radicaux et les opportu- 
nistes lui disent dans leurs feuilles : 

— Oui, vous avez pour vous la province, mais vous 
n'avez point la France. Tant qu'on n'a point Paris pour 
soi, on n'a rien. Nous vous mettons au défi de vous faire 
élire à Paris. 

Et voilà que toutàcoupun député de la Seine, M. Hude, 
meurt. 

M. Hude a succombé le 23 décembre, en Algérie, à la 
bronchite chronique dont il souffrait depuis près de 
quatre ans. Il n'était âgé que de trente-huit ans. 

Le roi est mort, vive le roi! Le député de la Seine 
n'est pas encore enterré que déjà on parle de sa succes- 
sion. 

17. 



296 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

On nomme des candidats; on s'entretient d'une com- 
binaison tant soit peu machiavélique... 

Au général Boulanger, dont les radicaux doivent na- 
turellement redouter la candidature, la rue Cadet oppo- 
serait ou M. Yacquerie, rédacteur en chef du Rappel^ 
ou M. Pierre Baudin, neveu delà manifestation ratée. 

A leur défaut, MM. Rinc et Jofîrin, se présenteraient 
simultanément en prenant l'engagement de se désister 
au second tour en faveur de celui qui aurait le plus de 
voix. 

Quant à la t combinaison », elle émane, paraît-il, de 
M. Floquet. On prierait M. Villeneuve, qui, depuis plus 
de deux ans, est dans une maison de santé, de donner sa 
démission. On pourvoirait à son remplacement en même 
temps qu'à celui de M. Hude. De la sorte, M. Boulanger 
serait forcé de se présenter concurremment avec un 
autre candidat, ce qui pourrait le mettre dans un 
grand embarras, le nom d'un intransigeant devant lui 
faire autant de tort que celui d'un conservateur. Nous 
verrons tout à l'heure ce que vaut la combinaison. 

Le hasard a fait que, la veille, j'allais précisément me 
mettre à table, dans un hôtel ami, en compagnie du 
général Boulanger et de Hochefort quand le comte 
Dillon, également invité, entra. 

Il venait d'apprendre par une dépêche la mort de 
M. Hude. 

Rochefort bondit. 

— Et vous vous présentez, Boulanger? 

— Je suis prêt à faire ce que vous voudrez. 

— S'il faut vous porter? Je le crois bien ! Nous ne de- 
vons pas rater cette gifle à Floquet. 

— Vous êtes donc bien sûr de mon éleclion? 



1888. — NOUVEL AVATAR 297 

— J'en réponds. 

Et Rochefort donna des chifTres. L'Intransigeant se 
vend à Paris au nombre de 180,000 exemplaires. Gela 
suppose donc 180,000 boulangistes au moins. 

— D'autre part, ajouta-t-il, les 110,000 voix qu'a 
obtenues M. Hervé se porteront certainement sur vous. 
Je vous dis que c'est une partie gagnée. Il n'y a même 
plus à en parler. 

Et le fait est qu'on parla d'autre chose. 

Le lendemain, le général recevait plus de visites encore 
que d'habitude. Chacun, en entrant, lui répétait le mot 
de Rochefort : 

— Vous vous présentez? 

— Je suis bien forcé. N'ai-je pas le devoir de faire 
approuver mon programme par le plus de voix possible? 

A cinq heures, j'étais chez M. Yacquerie. 

— «Je neveux pas, me dit-il, me donner le ridicule de 
refuser une chose qui ne m'est pas offerte. Sachez néan- 
moins que je suis très jaloux de ma tranquillité. 

«A deux reprises, j'ai déjà refusé, malgré des instances 
renouvelées, de me porter et à l'Académie et au Sénat. 

« Quand M. Hude est tombé malade, on est bien venu, 
il est vrai, me pressentir au sujet de sa succession. 

« J'ai répondu quejevoj-ais d'autant moins la nécessité 
de me porter que, bien que n'étant pas boulangiste, 
j'étais partisan de la dissolution. J'aurais voulu et je 
voudrais encore qu'on la fît en janvier. » 

— Et croyez-vous au succès du général Boulanger? 

— Je crois que si nous étions aux élections générales 
et si nous avions le scrutin d'arrondissement, il serait 
sûr d'être élu dans trois arrondissements de Paris.. 



298 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

« Aujourd'hui, néanmoins, je ne saurais me prononcer. 
En tout cas, une candidature à deux ne lui ferait aucun 
tort. Il se pourrait très bien qu'il passât et que l'autre 
restât sur le carreau. Le gouvernement n'en serait que 
plus ennuyé. » 

Quant au rédacteur en chef du Mot d'ordre^ voici l'avis 
de son secrétaire : 

— M. Ranc n'hésiterait pas à se présenter s'il se 
trouvait le seul candidat du parti républicain. Mais 
comme il ne tient pas à jouer le rôle de candidat per- 
pétuel, il ne s'est pas encore prononcé. Il attend la 
décision des différentes fractions du parti. 

Il semble résulter de cette déclaration que, si M. Ranc 
n'est pas assuré d'être élu au premier tour, il déclinera 
toute candidature. 

Mais revenons à la fameuse combinaison des deux 
vacances. 

La démission du docteur Villeneuve, m'assure-t-on, 
n'est pas possible en ce moment. 

Personne n'oserait la lui demander, car il va beau- 
coup mieux et compte être bientôt à même de rentrer à 
la Chambre. 

D'autres considérations, purement humanitaires, in- 
terdiraient à ses vrais amis de lui demander sa démis- 
sion... Il n'est pas riche et a besoin de ses indemnités 
de député. 

Quel est donc le candidat que les comités porteront 
contre le général Boulanger? Il est bien tôt pour le 
désigner nettement. 

Un membre de la famille de M. Pierre Baudin m'af- 



1888. — NOUVEL AVATAR 299 

firme que celui-ci ne repousserait pas une candidature 
qui serait sérieuse. 

Le neveu du monument de Millet exigerait donc les 
mêmes conditions que M. Ranc. 

Quant à M. Joffrin, il parait qu'il fera ce que vou- 
dront les comités du parti ouvrier. 

D'aulre part, quelques journaux annoncent que les 
comités conservateurs de la Seine soutiendront à la 
prochaine élection ou M. Ferdinand Duval ou M. Uenys 
Cochin, tous les deux conseillers municipaux de Paris. 

Je les trouve l'un et l'autre à l'Hôtel de Ville, le 
26 décembre. 

— Est-il vrai, demandai-je tout d'abord à M. Ferdinand 
Duval, que vous ayez l'intention de poser votre candi- 
dature contre le général Boulanger? 

M. Duval est président des comités conservateurs. 
Gomme tel, il lui est d'autant plus difficile de me ré- 
pondre que, depuis la mort de M. Hude, les comités ne 
se sont pas encore réunis. Il ignore donc ce que ses 
amis pensent. Son rôle officiel l'oblige en tout cas à une 
réserve absolue. Gomme homme, toutefois, il a le droit 
de penser et de parler. 

Selon lui, les conservateurs ne pourraient suivre le gé- 
néral Boulanger que s'il leur donnait des gages sérieux. 

— Or, non seulement il ne nous en a pas donné de 
sérieux, mais encore il ne nous en a pas donné du tout. 
Je ne puis dire ce que fera le comité; je suis sûr toute- 
fois qu'il ne votera que < pour un programme extrême- 
ment conservateur et d'une grande netteté >. Sa 
conduite sera dictée par l'intérêt du parti conservateur. 
Si j'étais le général Boulanger, je ne me présenterais 
certainement pas. Il s'expose à une défaite qui pourra 



300 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

lui faire le plus grand tort aux élections générales. Les 
départements conservateurs, tels que la Charente, par 
exemple, ne voteront point une seconde fois pour 
celui qu'ils auront vu se porter à Paris bras dessus bras 
dessous avec Rochefort. 

— Ne croyez-vous pas pourtant que le comité conser- 
vateur pourrait avoir intérêt à soutenir le général Bou- 
langer en exigeant de lui certaines conditions — comme 
le retour des princes, la liberté religieuse, conditions 
qui seraient ou connues ou secrètes? 

— Le comité fera ce quil voudra. A l'heure qu'il est, 
nous manquons absolument d'éléments pour nous pro- 
noncer. Nous ne devons le faire, selon moi, que quand 
nous connaîtrons positivement la nature du terrain 
électoral. 

M. Denys Cochin est plus catégorique. Il n'a pas sur 
les lèvres le bâillon officiel. 

— ft Je ne ferai pas, me dit-il, bande à part. Je m'in- 
clinerai absolument devant les décisions du comité ; 
mais, tant que nous ne ferons que délibérer, je combattrai 
énergiquement le général Boulanger. 

«Je dirai même que nous avons un plus grand intérêt 
à le combattre qu'à traiter avec lui. 

«Dans quelles conditions s'est présenté le général Bou- 
langer ? Il est arrivé juste à l'heure oii la République 
allait s'effondrer et, si elle se maintient encore debout, 
c'est qu'elle espère en lui. Son succès à Paris, oii il se 
présentera certainement comme républicain, ne peut être 
que l'afTermissement de la République, avec laquelle il 
nous ferait signer un nouveau bail. Nous ne devons pas 
lui donner l'appui de nos voix, à quelques conditions 
que ce soit. 



1888. — NOUVEL AVATAR 301 

«Si nous mettions la main dans la sienne, il serait sûr 
de passer. S'il marche sans nous, son élection est dou- 
teuse, peut-être compromise. Il faut donc cfue nous 
nous abstenions. 

« Paris, voyez-vous, est dominé par deux passions. Il a 
conservé très vivace la haine de la Commune, qu'il 
redoute de voir revenir sous une forme ou sous une 
autre. D'autre part, il a toujours été extrêmement libé- 
ral. Que fera-t-il quand il verra un communard en 
retraite lui recommander un dictateur en herbe? Il se 
peut que Paris recule. Je ferai tout ce que je pourrai 
pour l'y aider. Je ne dis pas que je me présenterai; je 
suis très honoré qu'on ait pensé à moi ; en ce qui concerne 
l'élection, j'obéirai au comité. Quand on est soldat, il faut 
l'être jusqu'au bout, sans envisager les conséquences. 

« Mainlenant, tous nos électeurs nous suivront-ils? N'y 
aura-t-il pas de nombreux conservateurs qui voteront 
quand même pour le général Boulanger? C'est le doute 
dans lequel nous sommes qui rendra l'électian si inté- 
ressante, mais nous devons personnellement tout tenter 
pour que le général ait le moins de voix possible. 

«Supposons-le battu. Je sais bien qu'il ne faudra pas 
dire pour cela qu'il le sera également aux élections 
générales. Les départements aiment longtemps leurs 
dadas. En outre, il faut se rappeler qu'ils ont souvent 
aimé donner une leçon à Paris... 

«Mais supposons M. Boulanger élu. Alors, emballe- 
ment général. Tramée de poudre. Élections sur toute 
la ligne. Alors c'est la dictature républicaine. 

«Je vous répète que notre devoir, à nous autres con- 
servateurs, est de combattre, et que, personnellement, 
je lutterai tant qu'il me restera un souffle de vie. » 



302 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

Telles sont les deux déclarations qui m'ont été faites 
par MM. Ferdinand Duval et Denys Gochin. Je suis sûr, 
quoi qu'on en ait dit, de les avoir reproduites avec la 
même exactitude que je m'efforce d'avoir quand je 
reproduis celle du général. 

Les deux membres les plus autorisés des comités 
conservateurs sont hostiles à la candidature du général 
Boulanger. Si M. Denys Gochin est prêt à la combattre, 
soit par une contre-candidature, soit dans les réunions 
ou par voie d'affiches, M. Ferdinand Duval désire at- 
tendre, pour se prononcer, la décision du comité. 

C'est de sa part une simple marque de respect envers 
ses collègues, car nul n'ignore qu'il en est le principal 
inspirateur. Il ne soutiendrait le général Boulanger que 
si le candidat d'Henri Rochefort mettait sa signature 
« au bas d'un programme extrêmement conservateur 
et d'une grande netteté ». Le général se décidera-t-il à 
gagner peu de voix conservatrices pour en perdre beau- 
coup de républicaines? Attendons, nous verrons. 

Et, le dimanche suivant, avaient lieu les obsèques de 
M. Hude. 

La politique ne respecte rien. L'enterrement civil du 
député de la Seine a eu l'importance d'une manifesta- 
tion antiboulangiste. 

La famille, dont la douleur faisait peine, pouvait 
croire que l'affluence de personnalités politiques qui se 
pressaient devant la maison mortuaire n'était purement 
due qu'aux sympathies qu'inspirait le défunt. On lui a 
fait, hélas ! trop comprendre qu'elle se trompait. 

Quand un député meurt en session, tout un bataillon 
avec musique et drapeau assiste à la levée du corps. 



1888. — NOUVEL AVATAR 303 

Quatre compagnies de ligne étaient donc rangées dans 
la Grande Rue d'Issy. 

La Chambre était représentée d'abord par son bureau, 
composé de M \I. deMahy, vice-président; Martin Nadaud, 
questeur; Le Hérissé et Grémieux, secrétaires; puis par 
une trentaine de députés parmi lesquels MM. Maillard, 
Barodet, le général de Frescheville, Raspail, S. Pichon, 
Andrieux. 

On commente l'absence de M. Glémenceau qui parti- 
cipa si vivement à l'élection de iM. Hude. Le leader du 
parti radical est retenu à Paris, ainsi que M. Anatole de 
la Forge. 

Il prépare dans une réunion secrète, la conduite à 
tenir durant la période électorale qui s'ouvrira le 3 jan- 
vier. 

Sur la place de la Mairie se sont réunies, à une heure, 
les corporations qui doivent assister au convoi : la 
chambre syndicale des débitants de vins, les francs- 
maçons, les gymnastes^ etc. 

Un peu avant deux heures, ces sociétés défilent avec 
bannières devant la chapelle ardente qui est très belle 
et bondée de couronnes. 

On attendait le général Boulanger. Il avait en effet 
manifesté l'intention de venir. Au moment de partir, il 
a pensé que sa présence pourrait occasionner tout au 
moins un mouvement de curiosité peu convenable en 
une telle cérémonie. Il s'est abstenu et a sagement fait. 
Il est regrettable que les orateurs n'aient pas eu la 
même circonspection. 

Après une heure de marche lente dans la boue, on 
arrive au cimetière. 

La descente du corps donne lieu à une scène déchi- 



304 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

rante. Il y a devant la fosse toute la famille du défunt, 
même sa mère, sa femme, sa sœur. 

Le maître de cérémonie annonce que M. Picbon, dé- 
puté de la Seine, va parler au nom de la Chambre. 

M. Pichon est un véritable orateur. Il rend tout d'a- 
bord éloquemment hommage à celui qui commença par 
être petit commis chez un débitant de vins en détail et 
qui, successivement conseiller municipal, maire, con- 
seiller général, était, à peine âgé de trente-deux ans, 
député de Paris. Par malheur, sa haine du boulangisme 
égare le collaborateur de M. Clemenceau. Après avoir 
déclaré que « le libre accès des citoj'ens aux rangs les 
plus élevés est une des lois fondamentales de notre so- 
ciété démocratique », il en arrive à des allusions dont 
la vraie signification n'échappe à personne : 

« Hude avait rêvé la République sans protecteur, la 
France sans maître... Il ne se serait jamais laissé séduire 
par des popularités éphémères... Il eût employé tous 
ses efforts à empêcher que la France fut courbée sous 
la main d'un César. » 

— A bas Boulanger! crie quelqu'un. 

Je n'insisterai point sur les passages faits pour flatter 
la corporation des mouilleurs, « profession commer- 
ciale nombreuse que la loi ne traite pas toujours avec 
justice T>. 

La loi peut donc être injuste, monsieur le député? 
Alors pourquoi voulez-vous qu'on la respecte? 

M. Yigouroux, conseiller municipal d'Issy, succède à 
M. Pichon. Il est très éloquent lorsqu'il décrit en détail 
la vie très laborieuse de M. Hude, mais il va, lui aussi, 



18S8. — NOUVEL AVATAR 30o 

parler du despotisme « sous lequel les chercheurs d'a- 
ventures voudraient ramener ce qu'il reste de la 
France ». On dirait vraiment que, comme dans la célè- 
bre lithographie de Raffet, l'ombre d'un empereur 
plane au-dessus de cette tombe. 

Jusqu'à M. Andrieux qui, parlant à la demande de la 
famille, s'emballera, lui qui pourtant ne s'emballe ja- 
mais ! Il célèbre l'horreur qu'aurait inspirée au défunt 
« le retour de la dictature >^ 

L'ancien préfet de police, qui publia, on s'en souvient, 
des mémoires indiscrets, va payer cher ce mot. 

Le vénérable de la Solidarité, M. Archambauld, pro- 
clame le dévouement de M. Hude à la franc-maçon- 
nerie. 

— Il ne l'a pas trahie, lui ! s'écrie un assistant qui 
se rappelle et rappelle ainsi les révélations de M. An- 
drieux. 

Après deux autres discours d'un employé de la mai- 
son Hude et d'un électeur, la foule s'écoule. 

Avant et pendant la cérémonie, le cimetière a été 
fermé. Un grand nombre de curieux sont massés devant 
l'entrée. 

— Où est le général Boulanger? demandent-ils aux 
membres du cortège? 

Et leur curiosité sympathique venge ainsi celui qui 
peut-être succédera à M. Hude des attaques qui viennent 
de lui être si inopportunément prodiguées. 



QUATRIÈME PARTIE 



1889 



L'ÉLECTION DE LA SEINE 



Le général Boulanger a vu naître la présente année au 
milieu de ses amis, chez M. Laguerre qui avait donné en 
son honneur, le 31 décembre, un dîner suivi d'une soirée. 

Tous les boulangistes connus étaient là, tous moins 
un, Paul Déroulède, qui, aussi bon fils que bon citoyen, 
ne manque jamais d'être auprès de sa mère entre le 
31 décembre et le l'^'" janvier. 

Il est minuit moins cinq. La charmante M""^ Laguerre 
prend le général par le bras et l'amène au milieu du 
grand salon. On fait cercle. M. Laguerre vient se mettre 
devant son hôte et, de sa voix si déhcieusement chaude : 

— Mon général, dit-il pendant que minuit sonne, 
l'année qui s'ouvre à cet instant précis est grosse 
d'événements. Au nom de tous ceux qui sont ici, je fais 
des vœux pour l'élection du prochain candidat de Paris, 
pour le triomphe du chef du parti national. 

Puis il excuse Déroulède, il offre au général, de la 
part de la Ligue des Patriotes, une canne de ligueur. 

Et chacun individuellement de présenter ses vœux. 

Et les mains se serrent. Et les verres se choquent. Et 
on n'entend parler que du succès prochain. 



310 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

Trois jours après, le Journal officiel publiait le décret 
convoquant, pour le 27 janvier, les électeurs de la 
Seine. Nous voici donc en période électorale. 

A vrai dire, elle s'ouvre assez paisiblement. On ne 
connaît encore de façon certaine qu'un seul candidat, 
le plus en vue, celui contre lequel seront ligués les 
autres, le général Boulanger, qui a fait afficher dans la 
nuit la profession de foi qui suit : 

LE GÉNÉRAL BOULANGER 

AUX ÉLECTEURS DE LA SEINE 

« Électeurs de la Seine, 

« Les parlementaires, qui ont tout fait pour me 
rendre éligible, sont aujourd'hui affolés à l'idée de me 
voir élu. Mon épée les inquiétait, ils me l'ont retirée. Et 
les voilà plus inquiets qu'à l'époque où je la portais 
encore. 

c En réalité, ce n'est pas de moi qu'ils ont peur; 
c'est du suffrage universel, dont les jugements réitérés 
témoignent du dégoût qu'inspire au pays l'état d'abâ- 
tardissement oij leur incapacité, leurs basses intrigues 
et leurs discussions fastidieuses ont réduit la Répu- 
blique. 

» Il leur est, en effet, plus commode de me rendre 
responsable du discrédit où ils sont tombés que de l'at- 
tribuer à leur égoïsme et à leur indifférence pour les 
intérêts et les souffrances du peuple. 

« Pour ne pas être obligés de s'accuser eux-mêmes, 
c'est moi qu'ils accusent, en me prêtant les plus invrai- 
semblables projets dictatoriaux. Car on m'a renversé 



1889. — l'élection de la seine 311 



comme ministre sous prétexte que j'étais « la guerre », 
et on me combat comme candidat sous prétexte que je 
suis la dictature. 

« La dictature ! N'est-ce pas nous qui l'avons subie 
sous toutes les formes ? Ne propose-t-on pas tous les 
jours d'inventer des lois d'exception pour mes électeurs 
et pour moi? Si la pensée déjouer au dictateur avait 
pu me venir, il me semble que c'eût été quand j'avais, 
en qualité de ministre de la guerre, toute l'armée dans 
la main. Rien, dans mon attitude, a-t-il pu alors justi- 
fier ce soupçon injurieux ? 

« Non ! j'ai accepté les sympathies de tous sans son- 
ger à « voler la popularité » de personne. Qu'y a-t-il 
de dictatorial dans un programme qui réclame une 
révision constitutionnelle par le système le plus démo- 
cratique, c'est-à-dire au moyen d'une Constituante où 
chaque député aura toute faculté de défendre et de 
faire prévaloir ses opinions ? 

« Les chefs du parti républicain s'étaient fondés sur 
mon républicanisme pour m'ouvrir les portes du minis- 
tère. En quoi ai-je donc, depuis lors, démérité de la 
République? Qu'on me cite un seul acte, une seule pro- 
fession de foi où je ne l'aie pas nettement afUrmée ! 
Mais je veux, comme la France veut aussi, une Répu- 
blique composée d'autre chose que d'une réunion 
d'ambitions et de cupidités. Que pouvons-nous espérer 
des gens qui, après s'être, de leur propre aveu, trom- 
pés depuis quinze ans, osent se représenter à vous en 
vous redemandant votre confiance ? 

« Electeurs de la Seine, 

« La France a aujourd'hui soif de justice, de droiture 
et de désintéressement. Tenter avec vous de l'arracher 
au gaspillage quifépuise et aux compétitions qui l'avi- 

18 



312 LE GÉNÉRAL B0ULANGI::R 



lissent, c'est pour moi la servir encore. La patrie est 
notre patrimoine à tous. Vous l'empêcherez de devenir 
une proie pour quelques-uns. 

c Vive la France î 

{( Vive la République ! 

« Général Boulanger. 

« Paris, le 3 janvier 1889. y 

On n'a pas idée de l'effet qu'a produit cette procla- 
mation sur les Clémencistes. 

Elle les a absolument désarçonnés. 

— Elle est d'une habileté rare, disaient-ils. Aussi 
bien, puisqu'«7 doit passer un jour ou l'autre, mieux 
vaut peut-être quil passe tout de suite. 

On comprend donc que, rue Cadet, l'enthousiasme 
électoral ait été, au début, des plus faibles. La défaite 
étant possible, tout le monde hésitait à entrer en lice. 
On a mis successivement en avant les candidatures 
de MM. Auguste Vacquerie, Floquet, Antoine, Jules 
Ferry, le général Février, Laboulaye, Ranc, Lockroy, 
Darlot, Hovelacque, le général Lewal, Schœlcher, le 
général Faidherbe, Pierre Baudin, Jacques, Albert, Pas- 
teur, Schnœbelé, Anatole de La Forge. Total : 20 noms. 

De tous ces candidats, un seul paraît sérieux : M. Jac- 
ques, sur le nom de qui se rallient momentanément les 
suffrages. 

C'est M. Alphonse Humbert qui, le premier, a lancé 
cette candidature. Il eût préféré personnellement celle 
de M, Vacquerie, mais, comme MM. Ranc et Anatole de 
La Forge lui disaient, au milieu du syndicat des jour- 
nalistes républicains, qu'il valait mieux porter le pré- 
sident du conseil municipal, M. Darlot : 



1889. — l'élection de la seine 813 



— « Je vous demande la permission de n'être pas de 
votre avis, répliqua-t-il. Le conseil municipal a toujours 
effrayé, peu ou prou, à tort ou à raison, la population 
parisienne. Si vous tenez pourtant à prendre à l'ilùtel 
de Ville votre candidat, je vous engage à choisir le pré- 
sident du conseil général, M. Jacques. 

c Le Conseil généraLne saurait épouvanter personne. 
Il englobe non seulement les Parisiens, mais encore les 
électeurs de la banlieue, sur lesquels M. Jacques a de 
l'influence. 

<( De son état, il est distillateur. Un grand nombre 
de débitants, grands et petits, sont en relations avec 
lui. Conseiller municipal depuis 1870, il a toujours pré- 
sidé la Commission du budget. C'est un homme de 
chiffres qui serait capable dérailler beaucoup de gens. » 

Bien qu'il résulte de ces éloges qu'on aurait tort d'ar- 
racher M. Jacques à l'Hôtel de Ville, où il rend tant 
de services, l'idée de M. Alphonse Humbert a fait du 
chemin. 

Les sénateurs, députés et autres délégués de la Seine, 
assemblés secrètement le 3 janvier, n'ont cependant 
pas osé encore approuver la candidature du président 
du Conseil général. Il est probable toutefois que, à moins 
que lui-même ne se récuse, elle sera acclamée le lende- 
main, rue de Lancry, où doivent se réunir les membres 
de la Société des Droits de l'Homme, et le dimanche 
suivant au Congrès républicain, qui a tant fait parler 
de lui. Les antiboulangistes sont priés d'envoyer leur 
adhésion à M. Mesureur, député de la Seine. S'ils adhé- 
raient d'eux-mêmes, on ne serait pas forcé de les solli- 
citer de la sorte. Il y a donc néanmoins du tirage ? 

Quelques républicains, il est vrai, continuent à tenir 



314 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

pour M. Hovelacqiie, qui n'a pas encore répondu aux 
premiers champions de sa candidature, c'est-à-dire aux 
comités des deuxième^ septième et neuvième arron- 
dissements. 

Plusieurs d'entre les autres concurrents restent éga- 
lement dans l'expectative. Tous proclament qu'il faut 
un seul candidat, anticésarien, mais tous aussi vou- 
draient sans doute être celui-là. 

Les partis extrêmes vont, de leur côté, essayer leurs 
forces dans cette escarmouche, prélude de la lutte 
décisive de '1889. Ils sont assurés d'un échec; mais, au 
second tour, s'il y en a un, leur intervention pourra 
décider de la victoire, et on leur en tiendra compte aux 
élections générales. 

Joffrin se présentera-t-il ? Les membres du parti 
ouvrier l'invitent à se porter; mais il en est empêché 
par l'engagement d'honneur, qu'il a pris rue Cadet, de 
soutenir le candidat antiplébiscilaire, quel qu'il fat. Les 
électeurs socialistes sont pourtant décidés à voter pour 
un candidat nettement révolutionnaire , ou à s'abstenir. 
Ils prennent résolument le titre d'anticadettistes. 

Le comité révolutionnaire central n'a pas encore 
officiellement désigné son candidat. Il commence tou- 
tefois à parler de M. Boulé, le conseiller Prud'homme 
ouvrier déchu. 

Le congrès socialiste qui siégeait, quelques jours au- 
paravant, à Troyes et qui était appelé à se prononcer, 
s'est néanmoins séparé en se contentant de prolester 
contre l'union cadettiste. 

La majorité des congressites appartenant à l'école 
blanquiste, il y a heu de croire que le nom de M. Vaillant 
sera également mis en avant. 



18S9. — l'élection de la seine 313 

En résumé, la campagne républicaine sera menée d'un 
côté par le général, de l'autre par les cadettistes. Entre 
eux, les blanquistes, soutenus par les indépendants. 

On croit encore, le 4 janvier, que, contre ces trois 
corps d'armée se dressera le comité conservateur qui doit 
se réunir entre trois et six heures, dans ses nouveaux 
bureaux, 7, rue du Marché-Saint-Honoré. 

Onze notabilités du parti conservateur ont préparé en 
un lieu secret, chez M. Lambert de Sainte-Croix, cette 
première assemblée. 

Par sept voix contre deux, elles ont été d'avis que les 
monarchistes devaient présenter un candidat. 

Par six voix contre trois, elles ont décidé que, dans le 
cas où on ne présenterait pas de candidat, les monar- 
chistes devaient s'abstenir de voler. 

Les trois candidats dont on a mis les noms en avant 
sont MM. Ferdinand Du val, Denys Gochin et Edouard 
Hervé. 

En tout cas, tant qu'on ne connaîtra pas le nom du 
candidat cadeltiste, l'entrée même du parti conservateur 
en campagne restera douteuse. 

Le même jour, trois réunions importantes ont donc 
lieu : une, monarchique, au comité conservateur; la 
deuxième, gouvernementale, rue de Lancry; la troisième, 
bonapartiste, sous la présidence de M. du Barail. Tou- 
tefois, il n'y a encore qu'un seul candidat, celui dont 
les affiches ont été apposées dans la nuit. Beaucoup 
même ont déjà été déchirées. 

Devant la plupart d'entre elles, d'épais groupes dis- 
cutent. 

Au milieu de l'un d'eux, j'ai vu un homme qui m'a 
bien amusé. Il disait tout haut, en lisant : 

18. 



316 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

— Ordre, liberté, justice!... C'est à faire rêver. On 
croirait lire une affiche du prince Napoléon en 48! 

Et il s'en va en levant l'épaule. 
Des yeux:, il cherche une autre affiche. Il se mêle au 
groupe qui la commente, la lit et recommence : 

— Ordre, liberté, justice, etc. 

Cet homme, assurément, était antiboulangiste. De 
conviction ou de profession?... 

Dès le lendemain de la mort de M. Hude, le comité 
monarchiste envoyait un exprès au comte de Paris. Cet 
exprès avait la mission de lui demander si les monarchistes 
devaient, oui, ou non, présenter un candidat. 

Non. Telle est la réponse que le délégué a rapportée 
et qui a été communiquée, le 4 janvier, aux membres du 
comité monarchiste. 

Après la réponse royale, la conduite du comité était 
toute dictée. Les monarchistes n'avaient qu'à déclarer 
qu'ils s'abstiendraient. 

Quelques membres, néanmoins, ont été d'un avis 
opposé. 

— Cette réponse, a dit l'un d'eux, nous oblige à déli- 
bérer sur la conduite à tenir. 

Et on soumit à l'assemblée la proposition d'une décla- 
ration du comité monarchiste, dans laquelle on attaque- 
rait directement le général Boulanger. 

Il y eut de nombreuses protestations, principalement 
de la part de MM. Gamard et Georges Berry, conseil- 
lers municipaux conservateurs. 

— Mais si vous engagez nos amis, s'écria le dernier, 
à voter contre le général Boulanger, vous faites le jeu 
du gouvernement! Vous vous mettez avec Floquet. Ce 



1889. — l'élection de la selxe 317 

n'est pas cela qu'a voulu le comte de Paris. Yous allez 
même directement contre sa volonté. 

MM. Gochin, Devllle, Ferdinand Duval, Yacherot, 
G. Rousset, etc., se déclarent, au milieu d'un tapage 
inouï, partisans de la déclaration antiboulangiste. 

Le président met le projet aux voix. 

Après deux heures de discussion, l'idée est adoptée 
par trois voix de majorité. 

— Nous nous refuserons à signer! s'écrient très éner- 
giquement trois membres. 

— Que le président signe, seul, dit un quatrième. 
M. Ferdinand Duval lève la séance. 

Le soir, à neuf heures, les membres de la Société des 
Droits de l'Homme se réunissaient rue de Lancry. 

Président : M. Clemenceau. 

Secrétaire : M. Mesureur. 

Huit cents membres présents. 

En attendant l'ouverture de la séance, on cause du 
candidat à choisir. C'est M. Jacques qui tient la corde. 
Néanmoins il parait que M. Hovelacque s'agite beaucoup 
pour son propre compte et qu'il y a maintenant quatre 
comités d'arrondissement qui sont prêts à soutenir sa 
candidature. 

Le bureau est décidé à ne tolérer aucune discussion 
de personne. Les principes seuls et l'organisation du 
congrès républicain seront enjeu. 

Le principal thème des premiers discours est celui-ci : 

— Nous ne pouvons présenter officiellement un can- 
didat ; on nous accuserait de vouloir l'imposer. L'ad- 
versaire de Boulanger deviendrait le candidat desDroits 
de IHomme^ alors qu'il doit être celui du congrès repu- 



318 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

blicain. Tous nos efforts doivent se borner à nommer 
des délégués en lesquels nous aurons confiance. Ils se 
concerteront sur un nom et s'engageront à voter pour 
lui dans le congrès. Gomme nous disposons de la presse 
et de nombreux groupes, nous pouvons compter sur le 
succès. 

Le principe d'une candidature unique est admis. 

L'assemblée s'est bornée ensuite à élire les dix délé- 
gués qui la représenteront au Congrès, ce qui ne s'est 
naturellement pas efTectué sans tumulte. 

Pendant ce temps, les impérialistes, réunis sous la 
présidence du général du Barail, paraissent décidés à 
s'abstenir de toute manifestation. Ils ne présenteront pas 
de candidat; ils n'organiseront aucune réunion contra- 
dictoire ; ils seront libres de voter ou non pour le général 
Boulanger. 

Ils ont pris congé du général du Barail en le remer- 
ciant du dévouement avec lequel il soutient la cause 
plébiscitaire et en le félicitant du respect qu'il a pour le 
suffrage universel. 

Et, le dimanche 6 janvier, avait lieu, à une heure et 
demie, rue de Rennes, dans la salle de la société d'en- 
couragement de l'industrie, le congrès républicain 
antiboulangiste. 

Président : M. Anatole de La Forge. 

Assesseurs : MM. Robinet et Clemenceau. 

Secrétaire : M. Achille Brissac. 

M. Anatole de La Forge commence par remercier les 
nombreux sénateurs, députés et délégués, qui se sont fait 
un devoir d'assister à la réunion. Il donne ensuite la 
parole à M. Maujan. 



1889. — l'élection de la seine 3i9 

— La plupart d'entre nous, dit en substance celui-ci, 
sont pour M. Hovelacque oupourM. Jacques. Je soumet- 
trai à vos suffrages un autre nom qui rallierait tout le 
monde. La situation est grave. Il ne faut point que 
Paris ait la suprême injure de voir le général Boulanger 
triompher au premier tour. Je vous propose d'acclamer, 
comme candidat de protestation, M. Pierre Baudin. 

— Non, non! 

— Je me hâterai d'ajouter que, quel que soit le nom 
qui sortira des urnes, je voterai pour lui. (Applaudis- 
sements.) 

Bien imprudent, l'aveu de la terreur qu'éprouve 
M. Maujan. 

M. Tliierry, délégué des groupes socialistes, dit qu'il 
a consulté l'opinion publique et que le candidat qui au- 
rait le plus de chances serait M. Hovelacque. 

Un citoyen lit une lettre de M. Lavy, conseiller muni- 
cipal, qui. au nom du parti ouvrier^ déclare que ce parti, 
se ralliant au congrès, ne présentera aucun candidat, 
mais fera son devoir de républicain. 

Au fond, chacun des membres du parti fera ce qu'il 
voudra. 

Selon M. Gonnard, le boulangisme est jugé et con- 
damné. Il faut qu'on lui applique, le 27 janvier, un for- 
midable soufflet. Pour que le châtiment soit plus sen- 
sible, les républicains ne doivent opposer au général 
qu'unj candidature unique. 

La proposition est mise aux voix. 

A l'unanimité moins deux voix, le principe de la can- 
didature unique est adopté. 

Oui, mais quel sera le candidat unique? 



3;20 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

— M. Auguste Vacquerie, désirent MM. Avronsarl 
et Gahen. 

— M. Darlot, demande une voix. 

— Clôture, clôture I crie-t-on. 

Il est clair que chaque congressiste a son bulletin 
dans la poche. 

M. Valin, secrétaire de la Ligue fédérative, a la parole 
et en abuse. 

— Clôture! clôture! 

L'orateur tombe, on ne sait pourquoi, sur le journa- 
lisme < qui a causé beaucoup de dommage à la France» . 
Il ne votera donc pas pour M. Vacquerie. 

— Clôture! clôture ! 

M. Longuet veut toutefois que ceux qui ont demandé 
la parole aient le droit de la prendre en faveur de leurs 
candidats. 

— Oui, mais pas plus de cinq minutes. 
Cette chose encore est votée. 

M. Latour, du IV^, soutient M. Hovelacque, < un bon 
républicain dont on est sûr et qui s'est déjà effacé 
devant M. Ernest Roche ». 

M. Charles Laurent ne saurait accepter la candidature 
Baudin, qui n'est autre qu'une candidature monar- 
chiste. 

— «Quel est en effet, le plus grand mérite de M. Pierre 
BauJin, si ce n'est d'être le neveu de son oncle?... Je 
reconnais les grands services qu'a rendus M. Hovelacque 
au parti républicain, mais peut-être pourrait-on lui 
reprocher de n'avoir pas été parmi ceux qui ont com- 
battu, dès la première heure, le général Boulanger... » 

Selon l'orateur, M. Jacques ne rencontrerait aucun 
adversaire : 



1889. — l'élection de la selne 321 

— « Il aurait l'avantage de remplacer à la Chambre 
un représentant de la banlieue. » 

M. Renot, du IV® arrondissement, soutient la candi- 
dature de M. Hovelacque. 

M. Gaubet, du IX®, a la parole. Ici un incident. 

— Le comité du IX® arrondissement, dit-il, n'admet 
pas la souveraineté du congrès; il ne se rallie donc 
pointa ridée d'une candidature unique. 

— Vous oubliez de dire, s'écrie M. S. Pichon, député 
de la Seine, que vous parlez au nom du comité Chirac. 

— Vous n'avez pas le droit de parler ainsi, répond 
d'une voix de stentor M. Moïse, conseiller d'arrondisse- 
ment de Saint-Denis. 

— A la porte ! 

Une courte querelle s'engage. M. Moïse m'en explique 
la cause. 

Du comité du IX® faisait partie M. Chirac. MM. Pichon 
et Perrin, qui appartiennent également à ce comité, vou- 
laient qu'on en expulsât M. Chirac. M. Moïse trouvait 
qu'on devait attendre le résultat des procès de celui-ci, 
qui d'ailleurs offrait sa démission. On se contenta de 
l'accepter, ce qui parut insuffisant à MM. Pichon et 
Perrin. 

M. Strauss lit la lettre suivante : 

Le o janvier 1889. 
« Cher citoyen, 

c J'ai appris qu'au cas oii le congrès de demain ne 
me désignerait pas comme candidat, quelques comités 
seraient cependant prêts à poser ma candidature. 

« Je tiens à déclarer très formellement, et sans tarder, 



3^2 LE GÉ>'ÉRAL BOL'LA>'GER 

que je ne serai candidat qu'à une condition, celle d'être 
désigné par le congrès. 

« Je l'ai déjà déclaré et je tiens à le répéter. 

« Recevez, cher citoyen, mes sincères sentiments. 

(c Signé : HOVELACQUE. » 

On applaudit. 

M. Everard, de la Fédération de 1889, soutient 
M. Jacques. 

M. Clergé, représentant Malakoff , dit que ce candidat 
réunirait les cent mille voix de la banlieue. 

M. Klein, du IIP, soutient M. Darlot. 

Et tout le temps : 

— Clôture! clôture ! 

Il est trois heures et demie. Voilà donc deux heures 
qu'on discute. La clôture est acclamée. On va procéder 
au vote. Dans une salle voisine sont disposées, sur autant 
de tables gardées par des assesseurs, six urnes portant la 
première les numéros 1 à 100, la deuxième les numéros 
101 à 200, etc. 

Il y a 521 inscrits. 

370 s olàïiii seulement se présentent. Nous avons donc 
151 abstentions. 

Voici le résultat du vote : 

M.M.Jacques 239 

Hovelacque. ... 69 

Vacquerie .... 58 

Darlot 3 

M. Jacques est élu. C'est un homme de cinquante-cinq 
ans à peu près, un fils de ses œuvres, un distillateur qui 
a fait fortune. Il a voiture. Personne n'a jamais porté 
une plus belle fourrure. Par une curieuse coïncidence,. 



i88'J. — l'élection de l\ sel\e 



il a marié sa fille à M. Gliarles Floquet, mais pas au 
président du Conseil. Son gendre est le médecin du 
Palais. 

On a dit et répété qu'il a pour lui toute la banlieue. 
C'est peut-être exagéré. Sur cent membres de la ban- 
lieue qui ont été convoqués, 38 membres seulement ont 
voté. Voici, comme preuve à l'appui de cette déclara- 
tion, la décomposition de leurs votes : 

M. Jacques. ... 31 voix. 
iM. Vacquerie ... 7 

Total. . . 38 voix. 

Le général Boulanger est donc autorisé à dire que 
62 délégués de la banlieue sur iOO ne sont pas de ses 
ennemis. 

Cela n'a pas empêché les congressistes de pousser de 
grands cris de joie après la proclamation du vote, en 
lovant leurs chapeaux en l'air. 

L'un même a cru devoir prendre la parole. 

— Citoyens, a-t-il dit, j'ai voté pour M. Vacquerie, 
mais je suis autorisé à vous déclarer que maintenant 
tout mon comité n'aura plus qu'un candidat, M. Jacques. 

M. Anatole de La Forge, enthousiasmé, prie l'assem- 
blée de voter à mains levées en faveur de M. Jacques. 

Il veut qu'on puisse dire que le candidat a eu l'unani- 
mité des suffrages. 

Toutes les mains se lèvent. 

On aura de quoi payer les affiches de M. Jacques. La 
société des Droits de l'Homme, en effet, contribue pour 
soixante mille francs aux frais électoraux et une sous- 
cription est ouverte. 

19 



LE GENERAL BOULANGER 



L'assemblée se sépare. M. Clemenceau se retire. A la 
porte, un assez grand nombre de personnes attendaient 
le résultat de l'élection. Une cinquantaine d'entre elles 
reconnaissent le directeur de la Justice, l'entourent et se 
mettent à crier : « Vive Boulanger ! » 

Des passants se joignent au cortège. Quelques-uns 
crient : « A bas Boulanger ! » Mais la grande majorité 
est boulangiste. 

Et M. Clemenceau a traversé tout Paris en entendant 
trois cents personnes crier : a Vive Boulanger î > 

Quand on demandait aux cadettistes, avant la réunion 
du congrès, de quelle désignation ils feraient suivre le 
nom de leur candidat, ils répondaient mystérieusement : 
« Vous verrez, s Et ils se frottaient les mains. 

Vraiment, il n'y avait pas de quoi. A cùté de l'affiche 
du général Boulanger, candidat républicain, ils ont mis, 
le 8 janvier, celle de Jacques, candidat de la République. 

L'étiquette ne dit même pas ce qu'elle veut dire. Il a 
toujours mieux valu être « parisien » que < de Paris t> 
et l'électeur préférera un candidat « républicain » à un 
candidat « de la République », surtout de celle où l'on 
écrit Liberté sur les écoles sans Dieu, Egalité sur le 
palais des juges qui acquittent M. Wilson, Fraternité sur 
les églises que l'on voudrait séparer de l'Etat. 

Néanmoins les cadettistes chantent victoire. Leur can- 
didat sauvera la République actuelle, dont pourtant tout 
le monde est las. M. Jacques, assurent leurs journaux, 
sera le tombeur du général. 

Les révolutionnaires, toutefois, ne désarment pas. 
ils se réunissent, le soir même, en un Congrès, salle 
Léger. 



1889. — • l'élection de la seine 3^5 



Le but de la réunion, présidée par Lefrançais, ex- 
membre de la Commune, est de décider ou l'abstention 
absolue des révolutionnaires, qui peuvent réunir à 
Paris près de quarante mille voix, ou le choix d'un 
candidat. 

La salle Léger est située au-dessus d'un café popu- 
laire. Elle contient deux cents personnes. 

Dès le début, on voit que les délégués ne sont point 
pour l'abstention. Presque tous tiennent à avoir un 
candidat bien à eux. 

On en désigne deux, les citoyens Protot et Vaillant. 

Ce dernier est soutenu par les blanquistes, moins 
Ghauvière, et par les chambres syndicales indépen- 
dantes dirigées par M. Boulé, le conseiller déchu qui a 
été réélu deux fois illégalement au conseil des pru- 
d'hommes. 

M. Protot a pour lui les autres groupes, c'est-à-dire 
les dissidents de la rue de Rennes ou hovelacquistes et les 
groupes socialistes n'appartenant à aucune école. 

MM. Gegout et Lafargue parlent en faveur de l'abs- 
tention, le parti révolutionnaire n'ayant pas les fonds 
nécessaires pour mener la campagne. 

Néanmoins, la majorité adopte le principe d'une 
candidature. 

Les noms de Protot et de Vaillant sont immédiatement 
mis en avant. 

Mais M. Vaillant prie ses amis de voter pour le com- 
pagnon Boulé, qui a le grand avantage d'être « une 
victime de Floquet ». 

Après une longue discussion, la candidature du com- 
pagnon Boulé est acclamée. 



oi6 LE GÉNÉRAL BuLLANGEK 



Nou5 avions donc, le lendemain, trois candidats sé- 
rieux : le général Boulanger, dont le nom est, comme 
disent les musiciens, la dominante de l'éleclion : M. Jac- 
ques et le compagnon Boulé. 

Devant la double attaque qui le menace, le général 
Boulanger ne s'émeut pas. Il ne cesse de dire à ses amis 
qu'il est sur du succès. Il est vrai que les adhésions 
pleuvent chez lui. Il a vainement prié les comités révi- 
sionnistes de ne pas se remuer ; ils se réunissent chaque 
soir. Ils lui envoient des ordres du jour qu'on peut ré- 
sumer en un seul : 

€ Considérant que la dissolution d'un Parlement im- 
puissant s'impose, ainsi que la revision de la Constitu- 
tion par une Constituante pour l'avènement d'une 
République démocratique et sociale ; 

c Considérant que, dans ses actes et dans ses paroles, 
le général Boulanger a toujours revendiqué ce pro- 
gramme, qu'il l'a défendu, contrairement aux députés 
actuels qui ont failli au leur ; 

« Considérant qu'il a rempli fidèlement le mandat 
qui lui avait été donné par plus de 500,000 électeurs de 
divers départements : 

c Le comité vote à l'unanimité des félicitations au 
général Boulanger pour sa républicaine et patriotique 
profession de foi aux électeurs de la Seine, et l'assurent 
de son concours et de sa confiance dans le résultat de 
l'élection. ï 

De pareils témoignages sont bien faits pour enlretenir 
la confiance du général. Les deux atfiches qui vont 
suivre ne l'efTraieroni donc pas. 



I88D. — l'klkciiox dk la srtxe 



Première affiche. 

« Citoyens, 

« Voler pour Jacques, c'est voter pour les tripoteurs 
et les voleurs qui se bâtissent des fortunes colossales 
avec votre misère ; 

« Voter pour Jacques, c'est voter pour Ferry et pour 
son Tonkin ; c'est voter pour Clemenceau et Floquet et 
pour leurs trahisons. 

(( Voler pour Boulanger, c'est voler pour l'assassin 
des Parisiens défendant la République. 

« ^fais voler pour Boulé, c'est voter pour la Républi- 
que, pour l'émancipation des travailleurs et pour Tégalité 
sociale. 

c Le comité central rfvoll'tionnaire. » 

Deuxième affiche. 
« Citoyens, 

« Le Congrès socialiste révolutionnaire formé par les 
délégués de iTi groupes et chambres syndicales, consi- 
dérant que la République, compromise par les crimes et 
les trahisons des Ferry et des Floquet, est menacée par 
Boulanger, la personnification des massacreurs de la 
Semaine Sanglante, a décidé d'opposer un socialiste 
aux. représentants des parlementaires et descésariens. 

« Il m'a choisi, parce que j'ai été frappé deux fois par 
le despotisme ministériel dans l'accomplissement de mon 
mandat de prud'homme ouvrier, pour que je sois porte- 
drapeau delà Commune et de la Révolution sociale. 

« Boulé, 

« Conseiller prud'homme révoqué 
« par le g-ouveniement. » 



O'IH LE GKXKP.AL BOULANGER 

Le citoyen Boulé, ayant mis en outre sur ses bandes 
c candidat de la République sociale », M. Jacques cesse, 
le 1- janvier, d'être le « candidat de la République » tout 
court. Il se contente d'écrire au-dessous de son nom ces 
trois mots : 

Pas de Sedan. 

Il n'a point lieu d'ailleurs de s'en féliciter, car le géné- 
ral Boulanger réplique immédiatement par l'admirable 
manifeste suivant : 

< Electeurs de la Seine, 

c J'aurais laissé sans m'émouvoir retourner à l'égout 
d'oii elles sortent les injures et les calomnies des parle- 
mentaires exaspéré?. 

« Mais voici que leurs fureurs impuissantes s'attaquent 
maintenant à la Patrie même. Leur candidat a osé pla- 
carder dans le département de la Seine cet outrageant 
appel à la lâcheté : 

« PAS DE SEDAN I 

« Les Sedan! c'est à l'incurie gouvernementale, aux 
expéditions lointaines et ruineuses que nous les devons. 
Est-ce donc la peine d'avoir dépensé tant de travail et 
tant de millions dans la réorganisation de cette armée 
dont tous les Français font maintenant partie, pour 
qu'en cas d'attaque celui qui s'intitule « candidat de 
la République » ne trouve à nous prédire que la 
défaite î 

c La France n'a plus aujourd'hui de Sedan à redou- 
ter, car en même temps qu'elle veut résolument la paix, 
elle se sent de force à se défendre contre les provo- 
cations, comme à subir les assauts dont on la menace- 
rait. 



1889. — l'élection de la seine M9 

a Escompter Tiavasion, c'est à ce degré d'abaissé- 
ment que sont tombés mes adversaires I 

« £ lecteurs de la Seine f 

« Les Sedan, nous savons mieux qu'eux ce qu'ils 
coûtent. Où était-il donc pendant la guerre, le candidat 
qui adresse à notre armée ce suprême outrage? Nous ne 
l'avons vu à Ghampigny, ni parmi les comluittants, ni 
parmi les blessés. 

« D'autres que lui faisaient alors leur devoir, comme 
ils sont prêts à le faire encore si la protection de la 
Patrie l'exigeait. Mais c'est afin d'éviter un nouveau 
Sedan que nous voulons consacrer à la défense et à la 
prospérité du Pays les trésors qu'on dilapide dans les 
scandales du favoritisme et dans la création d'injustifia- 
bles sinécures. 

u Yive la France ! Vive la Képublique ! 

({ Général Boulanger. » 

La leçon est dure, mais on conviendra qu'elle était 
méritée. 

Qu'il soit question de Sedan ou d'un fait politique 
quelconque, les journaux qui patronnent la candidature 
de M. Jacques le distillateur, ont d'ailleurs une singu- 
lière façon de mener la campagne. Pour l'un d'eux, les 
boulangistes sont des assassins, des massacreurs, des 
traîtres, des farceurs, etc. 

On ne dirait jamais que M. Jacques est le champion 
du régime parlementaire. 

La banlieue en tout cas ne paraît point disposée à 
suivre le président du conseil général. 

Ses principaux électeurs font placarder autour de 
Paris une affiche engageant les suburbains à ne pas voter 



8')0 Lt: tiKNKRAT. ROUI>\:nGKR 

pour le conseiller municipal qui n"a jamais rien fait 
pour eux. 

A Paris les meetings foisonnent. 

Dans le deuxième, le septième, le sixième et le dix- 
septième arrondissement, très bonnes réunions pour le 
général Boulanger. 

De leur côté, les conservateurs continuent à se rassem- 
bler. Le projet d'une déclaration est décidément adopté. 

A la Chambre, un de mes confrères demande à 
M. Henry Maret : 

— Le général sera-t-il élu? 

— Mon Dieu I répond le député de Paris, il le serait 
que cela ne m'étonnerait pas. Est-ce qu'on sait jamais? 
Il a tant de chance... Et puis combien voteront pour lui 
par sport pour embêter le gouvernement ! 

Eu période électorale, la politique ne chôme jamais. 

Le dimanche 13 janvier, au Père-Lachaise, grande 
réunion antiboulangiste. 

Pour les cadettistes, en effet, tout est bon contre le 
général, même les morts. 

Après Baudin.Dussoubs, puis François-YictorRaspail. 

C'est au rond-point Gasimir-Périer que se trouve, en 
deuxième ligne, le caveau de la famille Raspail, au- 
dessus duquel les manifestants déploient deux bannières. 

Sur un écusson de pierre, on a écrit : 

o: F.-V. Raspail, dont une partie de l'existence s'est 
passée en prison et en exil, pour le triomphe de la Répu- 
blique. Sa dernière condamnation l'a frappé à l'âge de 
80 ans. 

« Les Ol'VRI1:R5 MARBRIER? DE Paris RECONNAISSANTS. » 



1889. — l'élection de la seine 331 



Les discours commencent. 

Chaque orateur, naturellement, fait allusion à l'inévi- 
table question électorale. 

Un manifestant en arrive môme à demander l'excom- 
munication politique du candidat Boulanger! 

Pendant ce temps, à l'Elysée-Montmartre, manifes- 
tation contraire. 

Là sont réunis, sous la présidence de M. Georges 
Roche, député, douze cents membres de la Société 
d'unification de retraite des sous-officiers et soldats des 
armées de terre et de mer. 

Sur l'estrade, M. Bourgeois, député de la Vendée. 

Il fallait dix millions pour unifier les retraites. 

La Chambre les a refusés. 

Avec une éloquence rare, M. Andrieux fait le procès 
du Parlement. 

M. Dick de Lonlay, ancien soldat, lui succède. Il dé- 
bute par reprocher aux députés de toujours porter aux 
nues le parlementaire qui a montré comment on meurt 
pour vingt-cinq francs par jour. 

— Combien de fois avez-vous montré, vous, comment 
on brave la mort pour un sou par jour! 

Après avoir exposé la si triste question militaire qui, 
malgré son urgence, est toujours pendante, il célèbre 
ceux qui ont versé leur sang pour la France et conclut 
ainsi : 

■" — N'enverrez-vous pas avec moi vos hommages de 
soldats au sous-lieutenant du 1®'' tirailleurs indigènes 
qui, le 3 juin 1859, tombait frappé d'un.e balle en pleine 

19. 



33i LE GÉNÉRAL BOULANGER 

poitrine, au combat de Turbigo, en abordant le premier 
les Autrichiens, et recevait la croix de la Légion d'iion- 
neur sur le champ de bataille; au lieutenant du batail- 
lon des tirailleurs indigènes qui, le 18 février 1862, en 
surprenant le village annamite de Troï-Ga. était griève- 
ment blessé d'un coup de lance dans le flanc; au lieu- 
tenant-colonel du 114^' de marche qui, le 30 novem- 
bre 1870, à la bataille de Champigny, bien que blessé à 
l'épaule, se faisait soutenir par ses sapeurs pendant 
qu'il entraînait ses soldats à l'attaque des hauteurs de 
Yilliers ; au ministre de la guerre enfin, qui s'est toujours 
occupé de vous, et qui, suivant la belle expression de 
Canrobert, a relevé le pompon du troupier français? 

Et on dit que cet homme-là n'a rien fait pour la 
France ? Allons, camarades î 

A ces mots un formidable cri retentit : 

— Vive Boulanger I 

Le lendemain, 14 janvier, se réunissaient, chez Le- 
mardelav, tous les présidents des comités royalistes. 

Immédiatement après avoir ouvert la séance, M. Fer- 
dinand Duval, président, a rendu officiellement compte 
de la réunion préparatoire du 4 janvier. 

— Le comité central, a-t-il dit en substance, a pris la 
résolution de ne pas présenter de candidat à l'élection 
du 27 et de motiver sa détermination par une déclara- 
tion que MM. Camille Roussel, Denys Gochin et Fer- 
dinand Duval ont été chargés de rédiger. J'ai l'honneur 
de soumettre à la ratification du comité la décision de 
la réunion préparatoire. 

Pour simplifier, le président a résolu de discuter 
séparément les deux points en question. 



1889. — l'klection de la seine 333 



L.i déterminalion de ne pas présenter de candidat n'a 
soulevé que des protestations isolées. 
Mise aux voix, elle a eu l'unanimité des suffrages, 

moins quatre. 

Le second point a été l'objet d'une longue discussion. 
Un grand nombre de membres désiraient que le comité 
s'abstînt de toute manifestation. 

Je me contenterai de citer parmi les plus chauds 
partisans d'une déclaration M. Denys Cochin et, parmi 
ses plus ardents adversaires, M. Georges Berry. 

Le président a mis aux voix le principe d'une com- 
munication écrite. 
Il y avait 70 votants. 

Par 38 voix contre 3:>, le principe a été adopté. La 
déclaration n'a donc eu que 6 voix de majorité. Ces 
simples chiffres suffisent à donner une idée de l'ardeur 
de la discussion. 

Dans l'idée première des rédacteurs, la déclaration 
devait être adressée aux électeurs. Pour tout concilier, 
MM. Rousset, Cochin et Duval ont proposé de lui donner 
la forme d'une « communication adressée parle comité 
monarchiste iiwyi comités cl' arrondissements ». Cette pro- 
position a été adoptée. Yoici donc le texte de la com- 
munication votée : 

<t Le comité conservateur monarchiste de la Seine, 
réuni en assemblée générale, le lundi 14 janvier, 

« Regrette de ne pouvoir déférer au vœu que lui ont 
exprimé de nombreux royalistes désireux de_ prendre 
part au scrutin qui va s'ouvrir à Paris, le 27 janvier 

prochain. 

« A une date aussi rapprochéedesélections générales, 



LE GENERAL BOULANGER 



il ne lui paraît pas possible de présenter un candidat 
pour une élection partielle. 

« Mais les royalistes qui composent le comité, — ré- 
solus à n'abdiquer devant personne leurs convictions et 
leurs espérances, partisans de la monarchie parce 
qu'elle peut seule donner à la France un gouvernement 
fort qui se servira de sa force pour faire respecter les 
droits des citoyens et sauvegarder les libertés publiques, 
— ne peuvent faire un choix entre les deux candidatures 
républicaines qui se trouvent en présence. 

« Ils estiment que les monarchistes doivent garder la 
neutralité la plus stricte, y» 

Après une nouvelle discussion sur la publicité qu'on 
donnerait à ce document, il a été résolu qu'on ne l'affi- 
cherait point. On se bornera à le lire en séance dans 
tous les comités convoqués à cet effet. 

Si courte qu'elle soit, la période électorale paraît tou- 
jours trop longue aux Parisiens, qui se lassent d'ailleurs 
de tout dès la fin de la première semaine. 

Le général le comprend si bien qu'il ne tarde pas 
à conjurer ses amis de ne plus se livrer à aucune 
manifestation. De jour en jour, il fait mettre moins 
d'affiches sur les murs et voit avec indifférence celles de 
M. Jacques recouvrir tout Paris ; il ne lancera une nou- 
velle déclaration que si on l'y oblige absolument. 

Pendant ce temps, Déroulède en personne donne des 
ordres à une armée de déménageurs. Dans la matinée 
du io janvier, son propriétaire de la rue Saint-Augustin 
s'est refusé à lui laisser la salle de réunion de la Ligue 
des patriotes, sous le prétexte que cette Ligue est de- 
venue trop boulangiste. 



1889. — l'élection de la seine 835 



Après une petite querelle, on a rompu le bail, et 
Déroulède a dû, en quelques heures, s'enquérir d'un nou- 
veau local. Le voilà installé au n" 9, place de la Bourse. 
Il en est ravi. Son propriétaire s'appelle Veinard. 

— Un présage, s'est écrié le président de la Ligue. 
Je ne doutais pas du succès du 27 janvier. Maintenant 
j'en suis sûr. 

Le fait est que, peu à peu, le boulangisme gagne du 
terrain. Les réunions anticésariennes offrent même 
d'étranges surprises. 

Ainsi, rue de la Bastille, dans une réunion anti- 
houlangiste, un auditeur a osé avouer qu'il était bou- 
langiste et on ne l'a pas conspué. 

Bien au contraire, les ouvriers présents l'ont fréné- 
tiquement applaudi, surtout après ce mot: « Boulanger, 
pour moi, voyez-vous, c'est le porte-drapeau du dé- 
goût!... » 

Tout donne à croire qu'avant de partir delà rue Saint- 
Augustin, le ligueur L. Albin ne s'est pas trompé en 
collant sur la glace le sixain suivant : 



Notre propriétaire, en rag-e, 
Veut que la Ligue déménage. 
Cet iiomme a peur de Boulanger ! 
Mais la Ligue tient sa revanche. 
Vienne bientôt certain dimanche 
Et Floquet va déménager. 

De Jeur coté, néanmoins, les cadettistes chantent 
victoire. Ils se vantent d'avoir la province avec eux. 
A preuve oO francs qui leur ont été envoyés par le 
Cercle populaire républicain de Pithiviers pour les frais 



336 LE GÉNÉRAL BOULVXGER 

de l'élection, puis un ordre du jour dans lequella gauche 
du conseil municipal de Monlluçon traite le général 
de factieux. Si, avec cela. M. Jacques ne triomphe 
point î... 

Le gouvernement accumule les efforts. Chaque jour, 
il lance un nouveau projet capable de rallier des voix 
au président du Conseil général. Le malheur est qu'on 
voit trop les ficelles. Ainsi personne ne s'est mépris à 
l'annonce purement fictive d'un nouvel impôt sur les 
gros loyers. On espère, en frappant les électeurs riches, 
gagner les électeurs pauvres, c'est-à-dire la majorité. 
Ceux-ci ne manqueront point de trouver la mesure tar- 
dive. 

Il y a trois semaines, le ministre des finances avait 
supprimé les gratifications au personnel à l'occasion du 
jour de l'an. 

Du coup, tous les employés votaient pour M. Boulan- 
ger. — ^L le ministre leur a fait savoir que les grati- 
fications supprimées par erreur seraient payées « à la 
fin du mois », c'est-à-dire après l'élection. 

Ficelle électorale en faveur, du candidat officiel. 

On promet aux ouvriers sans travail de l'ouvrage 
qu'ils attendent toujours. Le général réplique en faisant 
atTicher la proclamation suivante : 

« Ouvriers de la Seine, 

« Chaque jour, quarante journaux, dont la plupart 
sont entretenus à vos frais par un gouvernement sans 
scrupules, me traînent dans la boue. 

« Parce que je veux substituer au régime parlemen- 
taire, qui est le gouvernement d'une classe égoïste et 



188D. — l'élection de la seine 337 



corrompue, une République démocratique, on me re- 
présente à vous comme un aspirant à la dictature. 

« Est-ce donc vouloir la dictature que de vouloir que 
le pays soit consulté directement sur les grandes ques- 
tions politiques et sociales? 

f 

« Ouvriers de la Seine, 

« Vos camarades, les mécaniciens de Lille, les fila- 
teurs de Roubaix, les mineurs de Yalenciennes, les 
pêcheurs de Dunkerque, les ouvriers d'Amiens et de 
Rochefort sont venus à moi en masse parce que, malgré 
toutes les calomnies, ils ont reconnu en moi le démo- 
crate sorti du peuple, un des leurs, dont toute la vie a 
été consacrée au service de la Patrie. 

<t Votre robuste bon sens et le sentiment de l'hon- 
nêteté qui est en vous me vengeront de toutes les infa- 
mies que les parlementaires déversent contre moi afin 
de vous retenir sous leur joug. 

« Ouvriers de la Seine, 

« En votant pour moi, vous voterez pour la Répu- 
blique démocratique et vous signifierez à vos exploi- 
teurs que vous ne voulez plus donner vos enfants pour 
d'inutiles et dangereuses conquêtes, ni vos impôts pour 
doter leurs sinécures. 

« Vive la France ! 

oc Vive la République ! 

« Général Boulanger. » 

Le 19 janvier, je passe la matinée chez le général 
Roulanger. Le rôle de candidat n'est vraiment pas amu- 
sant. Maintenant le général se lève à sept heures, c'est- 
à-dire à la lumière. Il s'habille à la hâte, prend une tasse 
de thé, parcourt les journaux de toutes nuances, reproche 



338 LE GÉNÉRAL BOULANGER 



au Figaro de parler plus des réunions jacquistes que 
des réunions boulangisles, répond, à l'aide de son 
secrétaire, aux lettres urgentes. 

Vers huit heures et demie, Joseph lui annonce les 
premiers visiteurs. 

Joseph, c'est le groom qu'on connaît, un éphèbe qui 
a le toupet d'un Crispin vieilli. 

Il bouscule les visiteurs, les trouve toujours trop 
pressés, les empile dans les divers salons, puis dans les 
escaliers, disant aux nns : « Ahî vous, vous avez bien 
le temps d'attendre. » et aux autres : « Je sais que vous 
êtes pressé, je vais vous faire entrer. > Il n'a pas seize 
ans et il a l'autorité de la trentième année. C'est le vrai 
gavroche parisien, ne craignant rien, ne respectant que 
très peu de personnes, ayant toujours une réplique sur 
les lèvres. 

J'ai demandé au général la permission de m'asseoir 
devant son vaste bureau et d'assister aux réceptions. 

Au début, il était très affable, presque gai, disant : 
c Vous votez pour moi. x\lors retirez-vous vite. Il paraît 
que l'hôtel est plein. Envoyez-moi tous ceux qui disent 
ouvertement qu'ils me sont hostiles. » 

Déjà il y a, parmi les visiteurs, quelques-uns de 
ceux-ci. 

— Alors, demande le général à l'un d'eux, vous vole- 
rez contre moi? 

Le visiteur répond d'une voix très crâne : 

— Oui, général. 

— Et pourquoi? 

— Parce que je suis ennemi de toute dictature. 

— Et moi donc! Mais c'est étonnant, ma parole ! Sur 
quoi vous appuyez-vous pour déclarer que j'ambitionne 



1889. — l"klection d!-: la seixk 339 

la dictature? Ecoutez. Je vais vous mettre à l'aise. Tous 
les journaux ont publié ma biographie. Lisez-la atten- 
tivement dans le journal qui m'est le plus hostile. Ecar- 
tez les injures et ne regardez que les faits. S'il y en a un 
seul qui vous démontre que j"ai, non pas une heure, 
mais une seule minute dans ma vie, témoigné de mon 
envie de la dictature, votez contre moi, engagez même 
vos amis à voter contre moi. 

Arrive une députati(m d'Israélites. 

Il paraît que M. Vergoin, dans une réunion récente, 
a prononcé des paroles qui leur ont fait craindre que le 
parti national ne se réclamât des doctrines anti-sémi- 
tiques. 

Ils ont cru devoir demander au général des explica- 
tions à ce sujet. 

— Non, répond-il, je ne suis pas anti-sémite. Je 
suis trop partisan de l'égalité de tous les Français devant 
la loi. je prise trop cette grande conquête de la Révolu- 
tion française, la liberté de conscience, pour qu'aucun 
culte, aucune race aient à redouter d'être persécutés 
par moi. Je suis convaincu que cette opinion est parta- 
gée par tous mes amis du comité, M. Vergoin comme 
les autres. Ses paroles ont peut-être, ce qui arrive sou- 
vent, dépassé sa pensée. En tous cas, elles sont loin 
d'avoir rendu la mienne. 

Et il parle ainsi, sans chercher sa réponse. Il fait de 
môme tout le temps, m'étonnant, je vous le jure, par sa 
promptitude à trouver tout de suite le mot qu'on 
attend. 

Un électeur se présente. Ilest furieux. C'est un jacquiste. 
Trois fois, il a essayé de voir son candidat. Toujours 



340 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

vainement. Alors il vient voir le général Boulanger et 
le quitte en lui déclarant qu'il votera peut-être pour lui 
« s'il se conduit bien jusqu'au jour de l'élection », mais 
qu'en tout cas il votera plutôt pour M. Boulé que pour 
M. Jacques. 

Il est onze heures et l'hôtel est toujours plein. Entre 
deux visites, le général m'a invité à déjeuner. 

A midi, le valet de chambre vient lui annoncer que le 
repas est servi. 

— Déjeunez seul, me dit le général. Je ferai aujour- 
d'hui comme hier. Je ne déjeunerai pas. 

Devant cette proposition, je me sauve. Et, trois fois, 
dans l'après-midi, je téléphone à l'hôtel. Le général 
reçoit toujours. A cinq heures, M. Naquet, sénateur, me 
dit qu'il n'a pu lui-même entretenir le général qu'un 
instant. 

Et c'est ainsi jusqu'à sept heures. Alors le général 
s'habille et va dîner en ville. 

Se reposera-t-il pour cela? Non. A table, il recueil- 
lera les renseignements que lui fourniront les invités, 
il les enregistrera dans sa prodigieuse mémoire. 

Il fera de même dans la soirée qui suivra, entendant 
tout avec le même sang-froid, les rapports défavorables 
comme les meilleurs. A onze heures, le comte Dillon, qui 
veille sur lui ainsi que sur un fils, lui dira : « Allons, 
Georges, il est temps... » et l'obligera à se retirer. 

Et cette vie horrible durera jusqu'au 26... au soir! 

Il va sans dire que, de leur côté, tous les boulangistes 
ont du mal. 

L'ère des coups est ouverte. Le 19 janvier, c'est rue 
d'Alésia et rue des Billettes ; le 20, c'est dans un quartier 
beaucoup plus paisible que les assommades ont lieu. 



1889. — l'élection de la selne o41 



Le comité anlicésarien du VIP arrondissement avait 
convoqué les électeurs au préau de l'avenue Duquesne, 
tout près de l'église Saint-François-Xavier. 

Vers une heure et demie, cinquante anticésariens 
occupaient la salle. Ils élevaient autour du bureau de 
véritables barricades avec les bancs scolaires que l'on 
avait laissés, peut-être à dessein, dans un coin. A deux 
heures, j'interroge un des organisateurs : « Vous n'êtes 
pas nombreux, que pensez-vous de la réunion ?» — 
« Les boulangistes crieront tout le temps, mais nous 
serons en nombre ! » 

Une demi-heure après, les présidents et secrétaires du 
comité organisateur s'installaient au bureau. L'assem- 
blée est devenue plus épaisse, et les protestations sont 
vives. On crie, on chante, on s'amuse. Il y a maintenant 
un millier de personnes. Le bureau persiste à s'imposer. 
« Pas de dictature ! » crie la majorité boulangiste. « Nous 
n'en voulons pas, ici encore moins qu'ailleurs. )^ 

On met enfin aux voix la formation du bureau. 
MM. Wickersheimer, député, antiboulangiste, Pierre 
Gérard, boulangiste, Rienzi, bouliste, montent sur l'es- 
trade pour se rendre compte du vote émis. Tous les 
trois reconnaissent qu'à l'immense majorité, M. Bou- 
logne, boulangiste, est nommé président ; ils s'adjoignent 
à lui et le bureau est constitué. 

Au moment où M. Boulogne va donner la parole à un 
orateur, une bagarre s'engage. Les partisans de M. Jac- 
ques escaladent la tribune, frappent à coups redoublés 
sur les membres du bureau, jettent la table, les chaises 
et les bancs sur les spectateurs. Il se passe une scène 
indescriptible. On enfonce les portes du préau pour se 
sauver dans la cour, les cannes p/ombées se lèvent et 



LE GENKRAL HO ELAN G CM 



s'abaissent avec un bruir sourd sur les crânes ; Je sang 
coule. Vainqueurs, les cadettistes saisissent les bancs, 
les jettent sur les fuyards, puis se dérobent cà la faveur 
du tumulte. Le matériel est complètement brisé. 

Pendant qu'on crie dans la rue : « Mort aux assassins ! » 
dans la salle on rélève les blessés. Il y en a dix-sept. Le 
concierge a l'excellente idée d'ouvrir une porte latérale. 
Trois citoyens font passer par ce chemin un malheureux 
dont ils épongent la figure tout ensanglantée. On sort 
d'un tas de débris un pauvre homme dont le front est 
fendu. Il a sur le visage comme un masque rouge. 

Après que la pomme plombée d'une canne lui a fait 
sur le front un trou circulaire, un banc reçu en pleine 
figure a complètement enlevé à celle-ci l'apparence hu- 
maine. On interroge le blessé ; on le prie de rester à la 
porte pour désigner ses assassins : il râle, aveuglé par 
le sang. On le transporte au commissariat de police, 
avenue de Breteuil. Dans la rue, on crie : « Les assas- 
sins î Yive Boulanger î A mort les lâches ! » 

Des curieux approchent et font fuir les manifestants 
qui se dispersent dans différentes directions. 

Pendant ce temps, on se bat avenue de la Motte- 
Piquet, entre révisionnistes et antiboulangistes. Les 
badauds accourent, prennent fait et cause pour les 
boulangisles et chassent non sans peine les cadettistes 
qu'ils traitent, à tort ou à raison, d'agents de police. 

Il n'y a pas que dans les réunions et dans la rue que 
la guerre électorale est absolument odieuse. Voilà que, 
dans les journaux aussi, on en arrive à accuser le gé- 
néral Boulanger d'être le fils d'un prêteur à la petite 
semaine et le frère de Campi. 

Et les gens qui portent ces accusations se disent ré- 



1889. — l"électiu.\ iH:: la selxe 343 

publicains et prétendent, comme tels, que chacun n'est 
responsable que de soi-même ! 

Enfin, le grand jour approche. La veille de l'élection, 
le candidat révisionniste fait afficher la nouvelle pro- 
clamation qui suit : 

a Electeurs de la Seine, 

« Je n'ai pas la prétention de convaincre des adver- 
saires qui ne veulent pas être convaincus, mais quelque 
explicites qu'aient été mes déclarations, je tiens à les 
renouveler devant des adversaires sans scrupules et à 
répéter que je suis et resterai inébranlablement répu- 
blicain. 

« Fidèle à mon programme de conciliation, je fais 
appel, sur le terrain de la République nationale, à tous 
les Français qui poursuivent la fin des abus, des tripo- 
tages et des gaspillages qui ont jusqu'ici paralysé toute 
réforme sérieuse. 

« Pas d'exclusivisme ! C'est aux républicains de vieille 
date que je m'adresse ; mais c'est aussi aux citoyens 
qui, jusqu'ici, ont gardé leurs préférences pour les an- 
ciens régimes. 

« Ce terrain national est celui sur lequel nous nous 
entendrons tous à la veille de l'ouverture de cette grande 
et féconde Exposition de 1889, pendant laquelle il ne 
peut y avoir d'autres luttes que celles du génie humain. 

« Mais je désire que personne ne puisse se tromper 
sur mes intentions. 

a Je n'ai et n'aurai jamais d'autre vue que le main- 
tien de la. République honnête, et c'est à son affermisse- 
ment que je veux me consacrer. 

« Electeurs de la Seine, 

« On vous répète chaque jour que voter pour moi, 



344 LE GÉNÉRAL BOULANGER 



c'est voter pour la dictature et vous donner un maître. 
Laissez-moi protester hautement contre ces perfidies. 

« Voter pour moi, c'est voter pour un homme qui 
s'engage à rester votre mandataire loyal et le champion 
de vos revendications ; qui veut rendre la parole au 
pays et lui restituer sa souveraineté que les parlemen- 
taires ont confisquée à leur profit. 

c Voter pour mon adversaire, c'est perpétuer l'état 
d'agitation stérile qui arrête toutes les grandes entre- 
prises ; c'est infliger à notre pays, et jusqu'à sa ruine, 
la politique d'improbité dans laquelle il se débat, et 
dont les Chambres, depuis dix ans, nous donnent le 
triste spectacle. 

c Choisissez I 
« Vive la France ! 
a Vive la République ! 

« Général Boulanger, w 

La Ligue des patriotes qui, selon la jolie expression 
de Déroulède, a épousé le général Boulanger, s'est char- 
gée de tous les détails matériels de l'élection. Dans la 
nuit du ^Q au 27, elle passera la revue de ses cadres 
électoraux. 

Vingt délégués du comité directeur inspecteront les 
vingt arrondissements de Paris où les forces de la Ligue 
sont réparties en chefs de quartiers et chefs de sec- 
tion. 

Tout le monde sera Dimanche matin militairement à 
son poste. 

Il y a dans les mairies une animation extraordinaire. 
Les retardataires viennent chercher leur carte. 

Les boulevards sont égayés par les cris des came- 
lots. Sur l'air connu : « Ah î quel malheur d'avoir un 



1889. — l'élection de la seine 345 



gendre ! » ils répètent d'un ton mélancolique: « Ahl 
quel malheur de s'appeler Jacques ! » 

Et tout le monde de rire. 

Place du Ghàteau-d'Eau, un assez grand nombre de 
curieux. 

On va voir, aux pieds de la République, le lion de 
bronze qui garde l'urne de pierre. 

Ce lion lui-même, ainsi que tout le monument, est 
bardé d'affiches. Sur son flanc gauche, il porte, comme 
si c'était un fardeau horrible, le nom de Jacques. 

Et à droite, à gauche, partout le seul nom de Boulan- 
ger ou celui de Jacques, suivant les heures. Parfois les 
deux ensemble. 

Le spectacle est si étrange qu'un photographe en a 
pris les différents aspects. 

Ne rions pas de la photographie, c'est avec elle que 
l'on fera l'histoire. 

Les pronostics sont amusants. Le général Boulanger 
dit : « Si tous ceux qui m'ont promis leur voix tiennent 
parole, si mes amis ne me trompent point, je serai élu 
avec une majorité de oO à 80,000 voix. » 

M. Jacques, de son côté, est sûr d'être élu avec une ma- 
jorité de 30,000 voix. Conciliez cela comme vous pourrez. 

Quant à M. Boulé, il se contente de rêver un maxi- 
mum de oO.OOO voix. Heureux sera-t-il s'il reste à Paris 
un pareil nombre de révolutionnaires fidèles. 

J'ai naturellement passé quelques heures la veille de 
l'élection, à l'hôtel de la rue Dumont-d'Urville. Depuis 
l'aube, le cabinet du général, les salons, les escaliers, 
ne désemplissent pas. De temps en temps, on entend 
crier : « Vive Boulanger ! » C'est un cocher qui mani- 
feste en amenant un client. 



34t) LE GÉ-NÉHAL BOULANGER 

Le général, qui pourtant avait fait fermer les portes 
de son hôtel à dix heures, n*a pu se mettre à table qu'à 
une heure, tant il avait encore chez lui d'amis inconnus 
à écouter. 

Pendant le déjeuner, rapidement fait, nous causons 
de l'élection. 

Le général ne votera pas. 

— Et pourquoi? 

— C'est tout naturel, me répond-il. Vous n'allez 
réellement pas me demander de voter pour mes adver- 
saires. Or, pour rien au monde je ne voterai pour moi. 
Quand je faisais partie du cabinet, je n'ai jamais pu 
comprendre comment un ministre osait se prononcer 
en faveur des propositions présentées par lui. J'ai tou- 
jours entendu dire qu'on ne saurait être à la fois juge 
et partie. Je m'abstiendrai donc. Je consulte le départe- 
ment de la Seine. Je lui demande : '( Êtes-vous, oui ou 
non, pour le gouvernement actuel? » Ma voix n'a rien à 
faire dans le suffrage. Tout me donne d'ailleurs à croire 
qu'elle ne sera pas nécessaire. 

Nous parlons des murs de Paris, où partout éclatent 
les noms de Boulanger et de Jacques. 

Le candidat gouvernemental a fait coller, paraît-il, 
trois millions d'affiches et de bandes. M. Boulé n'en a pu 
mettre que dix mille, il y a huit jours, et dix mille hier. 
Le général m'avoue qu'il en a fait coller, pour sa part, 
près de deux millions, tant en grand colombier qu'en 
bandes. 

— Pourquoi un nombre si considérable de placards ? 
A votre place, je n'aurais rien mis. Tout le monde sa- 
vait bien que vous vous présentiez. 

— J'aurais voulu moi-même ne pas mettre une affiche, 



1889. — l'électiox de la seine 



mais vous ne savez donc pas qu'on n'a point le droit de 
faire de la peine à de dévoués partisans qui croient tout 
perdu quand ils voient les murs couverts du nom de 
Jacques ? Il y en a eu plus de cent qui sont venus chez 
moi, tout efï'arés. L'un me disait : «^Je viens de traverser 
le pont de l'Aima. Je n'y ai vu que des « Jacques ». Un 
autre : « Nous sommes perdus, tous les « Boulanger » 
sont recouverts. » C'est bien le moins qu'on donne du cou- 
rage à ceux qui se donnent du mal pour recueillir des 
voix. 

— Mais vous avez dû dépenser des sommes inouïes ? 

— Je vous crois, mais je ne saurai le chiiïre exact 
qu'après l'élection. J'ai eu toutefois bien des concours 
gratuits. Il y a eu des colleurs d'affiches, des porteurs 
de bulletins qui m'ont dit : « Mon général, j'ai assez de 
cent sous par jour pour vivre. Ne me donnez pas da- 
vantage. Je serai trop bien payé si vous réussissez. » En 
tout cas, je puis vous dire que l'élection ne me coûtera 
rien. Tenez. 

Et M. Boulanger sort de sa poche un paquet de 
lettres. * 

Il yen avait une qui contenait cinq cents francs, une 
autre cinquante. Quelques-unes étaient accompagnées 
de modestes mandats de o, de 6, de 8 francs. 

Toutes les épîtres peuvent se résumer par ces mots : 
« Pour l'élection de Paris. » 

Une chose étonne le général, qui plus d'une fois, a 
pris plaisir à se promener dans Paris pour étudier la 
rue. Il trouve qu'on lit peu les affiches. La majorité des 
passants se contente de les regarder. 

— • Je comprends, dit-il, pourquoi mes amis veulent 
que j'étale mon nom sur les murs. Le nom du candidat 



348 LE GÉNÉRAL BOULAXGER 

devient une obsession. Il ne faut pas que ce soit celui de 
mon adversaire qui domine. 

Un enthousiaste a apporté tout un paquet de carica- 
tures ridiculisant M. Jacques, et les distribue dans 
Tantichambre, dans les couloirs, entre les autres visi- 
teurs. 

Le général le voit en regagnant son bureau, sis comme 
on sait au-dessus de la salle à manger. Il appelle un de 
ses secrétaires. 

— Empêchez cela, dit-il. Ce n'est pas ainsi que je 
comprends la lutte électorale. 

Et il entre dans son cabinet. Il va recommencer à re- 
cevoir. Je prends congé de lui. 

— A demain, me dil-il. 

Et comme je pense à tout ce que contient ce mcjt de 
demain. 

— Demain, reprend-il. je serai député de la Seine. 
Oh î ne craignez pas de le dire. lime suffit de compter 
sur ceux (jui, soit verbalement, soit par lettre, m'ont 
promis de travailler pour moi. J'ai plus d'amis que vous 
ne croyez vous-même. 

Ce qui me fait plaisir, c'est que. quoi qu'il arrive, il 
ne sera pas le lendemain moins bon enfant que la 
veille. 

Et, le grand jour, le ifi janvier, le candidat révision- 
niste était forcé de s'habiller dès la première heure. Dès 
l'aube on faisait longuement tinter à sa porte la son- 
nette électrique. C'était un électeur craintif qui voulait 
qu'on redoublât les précautions autour des urnes. 

Al. Boulanger l'a fait monter auprès de son lit. 

— Excusez-moi, général, mais tous les membres du 
comité jacquiste de mon quartier seront aux portes des 



1889. — l'élection de la >ei.nk 849 



sectioQS une demi-heure avant l'ouverture des portes. 
Ils vont s'emparer du bureau. 

— Tranquillisez-vous. Nos amis y seront avant eux. 
Et puis, combien croyez-vous qu'avec tous les subter- 
fuges du monde on puisse m'enlever de voix ? 

— Si on allait vous en prendre vingt mille?... 

— Eh bien ! quand cela serait ! 

Le candidat révisionniste a en effet une telle con- 
tlance qu'il croit qu'on peut, sans danger, lui voler des 
milliers de voix. 

Notre électeur matinal est le seul alarmiste qu'il ait 
vu de la journée. A partir de huit heures, l'hôtel, peu à 
peu, s'est empli. 

— Ah! général, quel temps!... Le soleil d'Austerlitz... 
Avez-vous de la chance!... Toujours de la chance... S'il 
av^ait plu, on restait chez soi. Tout le monde votera. 
Vous aurez trois cent mille voix. 

Je n'ai guère, pendant quatre heures, entendu que 
ces phrases. 

Le candidat était plus que tranquille. îl ne pensait 
même pas à dissimuler sa gaîté. A chacun il disait : 

— Avez-vous voté? 

— Non, fit l'un. 

— Eh bien! partez vite. Parce que moi, je ne vote 
pas, ce n'est pas une raison pour que mes amis ne fas- 
sent point leur devoir. 

Le général eût voulu monter à cheval à neuf heures. 

Pure affaire de superstition. Il faisait avec le comte 
Dillon une promenade cà cheval le matin des premières 
élections... Mais aujourd'hui, impossible. Il v a trop 
de monde. 



850 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

A midi, toutefois, le général s'apprêtait à aller dé- 
jeuner chez un ami. 

Pendant qu'il s'habillait, la conversation tomba sur le 
journalisme. Quelqu'un attribuait l'animosité des atta- 
ques dirigées contre le boulangisme à la peur qu'ont 
certains journaux d'être supprimés par le futur gouver- 
nement. 

— C'est enfantin, dit le général. On ne se rappelle 
donc pas que j'ai appris la liberté aux Etats-Unis? Sur 
ce terrain, nul n'a rien à redouter de moi. 

Le soir, à sept heures, Paul Déroulède réunissait en 
un diner, chez Durand, les chefs de la Ligue des pa- 
triotes et quelques amis. Un cabinet voisin a été loué 
par Rochefort. 

C'est chez Durand qu'on doit apporter un à un, sec- 
tion par section, comme on l'a déjà fait aux élections 
précédentes, les résultats du scrutin. Immédiatement 
après le contrôle, ils seront communiqués au général 
qui, pour ne pas faire de jaloux, puisque tous les salons 
sont pleins de boulangistes, dine seul dans un cabinet 
avec le comte Dillon. 

Très animé, le repas, auquel Déroulède a bien voulu 
m'inviter. Ainsi que Paris entier, les boulangistes ont 
pris l'élection à la joie. 

Pourtant on ne mange guère. A tout instant, arrive un 
résultat qu'on discute, qu'on commente. Le dîner 
même ne finit pas. Les salons sont peu à peu envahis. 

Bientôt on s'y presse, on y étouffe. On commence par 
avoir deux, trois, six sections, puis quinze, vingt, etc. 
Chaque arrivant apporte des chiffres qui accentuent le 
succès. 



881). — i/i':Li:r.T[ON m- t.a >f.]ni-: ?>:'A 



A la fin, les salons se mêlent. Personne n'achèvera 
de dîner. On se félicite mutuellement. Chacun a sa part 
du succès. 

Rochefort répète : « Qu'est-ce quej'avais dit!» Dérou- 
lederemerciesesligueurs.il embrasse Georges Thiébaud. 

Heureusement, quelques-uns des visiteurs ont l'idée 
de porter les résultats, les uns dans leurs journaux, les 
autres dans les cercles. Cela fait quelque place. 

La sortie est presque aussi difficile que Feutrée. 

Un monsieur à barbe noire s'efforce d'écarter la 
foule : 

— Laissez-moi passer, dit-il, je suis député; il n'y en 
a pas tant ici ce soir. Mais il y en aura beaucoup chez 
le sfénéral demain. 



O' 



Ilien ne saurait donner une idée de l'animation des 
boulevards, surtout à partir de dix heures. 

Devant les journaux, rue Montmartre et aulour de 
Durand, la circulation est impossible. 

Place de la Madeleine, avenue de l'Opéra, rue Drouot, 
les voitures ne circulent pas. 

Tout Paris veut des nouvelles. 

A dire vrai, si les boulangistes les accueillent avec la 
satisfaction la plus grande, les jacquistes ne paraissent 
point leur garder rancune. 

Il n'y a point de disputes. On veut savoir, et c'est 
tout. 

Le succès du général Boulanger est sinon accepté, du 
moins toléré par tous. 

A dix heures et demie, Durand est forcé de fermer sa 
devanture de fer. Il ne reste pour entrer qu'un [trou de 
quelques centimètres carrés. 

20. 



M.^-) 



LE GENERAL BOULANGER 



Vainement, Déroulède sort pour inviter le public à se 
retirer. Vainement, il déclare qu'à cette heure l'élec- 
tion est faite. La foule veut voir le général. Elle l'ap- 
pelle au balcon. Il a le bon goût de ne pas s'y montrer. 

Un peu avant une heure, le général sort de chez 
Durand. On l'acclame, on le porte dans sa voiture. On 
le suit jusqu'au boulevard Malesherbes; mais là les 
chevaux prennent le galop; on est forcé de s'arrêter à 
l'angle de la rue Boissy-d'Anglas. 

Le bruit court que M. Jacques est chez Larue. La 
foule qui acclamait le général vient huer le candidat 
gouvernemental. 

On a improvisé, je ne sais comment, un mannequin 
qu'on hisse sur une voiture et autour duquel on allume 
des bougies. 

Le mannequin est ainsi promené à pas lents, sur les 
grands boulevards, au milieu d'une foule qui soupire 
d'une voix lamentable : Pauvre Jacques! 

A deux heures du matin, on avait les résultats com- 
plets. 

373 SECTIONS 



Inscrits : 568,697. — Votants : 444,o64. 

Le général Boulanger 245,236 

M. Jacques 162,875 

M. Boulé 17,039 

Divers , . . . . 10,358 

Le général Boulanger est Élu par 8^,361 voix de 
majorité. 

Il est à noter que. dans tous les arrondissements, 
dans toutes les banlieues, il a eu la majorité. 



1889. — l'élection de la selne 3o8 

Ce ne sont pas seulement, ainsi que le disaient les 
gouvernementaux, les quartiers conservateurs ou tran- 
quilles, comme ceux de Passy, du Louvre, du Luxem- 
bourg, qui ont contribué largement à son succès. 

Le candidat révisionniste a eu une majorité presque 
aussi belle dans les arrondissements radicaux, — aux 
Gobelins, à Vaugirard — que dans celui de l'Elysée, 
où il a eu 4,169 voix de plus que M. Jacques. Les 
arrondissements révolutionnaires, — Montmartre, les 
Buttes-Chaumont — lui ont octroyé une majorité encore 
plus forte. 

Chose curieuse, le candidat cadettiste a été battu 
jusque dans son propre arrondissement qui a donné à 
son concurrent une majorité de 1.771 voix. 

Mais c'est dans la banlieue surtout que le succès du 
général Boulanger a été véritablement triomphal. 
Les suburbains lui ont fourni une majorité de 
:>7,211 voix. 

Toutes les prévisions du Comité cadettiste ont donc 
été démenties par le scrutin. 

Et c'est le gouvernement qui a mis le général au défi 
de se faire élire à Paris ! 



Il 

LE LENDEMAIN DE L'ÉLECTION 



— Le général ira-t-il à la Chambre? 

Telle était la question que ?e posaient le 28 janvier 
de nombreux électeurs. 

Tel était donc le point sur lequel je devais tout d'a- 
bord interroger le nouvel élu de Paris. 

— < Oui, me dit-il. je pensais hier soir à me rendre 
aujourd'hui au Palais-Bourbon, mais j'ai appris que 
beaucoup d'amis désiraient m'y conduire ou m'y atten- 
dre. Ils se seraient contentés de me faire fête. On n'au- 
rait pas manqué néanmoins de lancer contre eux des 
gardiens de la paix et peut-être de la troupe. Des ba- 
garres se seraient produites. Or, je n'ai pas à me dissi- 
muler que, si j'ai été élu, c'est précisément parce que 
je représente Tordre — et l'ordre contre le gouverne- 
ment qui, depuis le dernier Congrès, n'a jamais repré- 
senté que le désordre. C'est au milieu du désordre 
même — souvenez-vous-en — qu'a été élu le Président 
de la République. 

« Pour la première fois, depuis la guerre, on a vu 
Paris en état de siège. On avait mis autour de la gare 
Saint-Lazare et dans les casernes vingt-cinq mille hom- 



1881-). — Li: LENDI'MAIX DE L'ÉLECTION 3oo 



mes qu'on aurait, à la première manifestation, lancés 
contre les Parisiens, comme si on ignorait les consé- 
quences d'un tel déchaînement ! L'élection de M. Car- 
not est faite. Le calme va-l-il revenir? Non, il suffira 
qu'il meure une personnalité révolutionnaire ou que 
Paris ne soit point de l'avis du ministère, pour qu'on 
prenne aussitôt des mesures répressives. Gomment ap- 
peler cela, sinon le désordre? Or, j'ai pour premier devoir 
de ne pas provoquer de tels conflits entre ceux qui se 
croient encore des gouvernants, et la population qui 
m'a élu. Je n'irai donc à la Chambre que lorsqu'on ne 
m'y attendra pas. » 

Ce disant, M. Boulanger ouvrait des dépêches. Il en 
a reçu de tous les paj's, même de New-York où son 
élection était connue à deux heures du matin, même de 
Chicago. Quelques-unes l'ont particuUèrement flatté, 
notamment celles que lui ont envoyées les départements 
qui lui ont déjà donné des voix. 

On vent bien me croire d'habitude parce qu'on sait 
que je n'ai jamais d'autre souci que d'être exact, mais 
ce qui va suivre est tellement gros que j'ai besoin de 
recourir à une précaution oratoire. C'est par corbeilles 
que les secrétaires du général lui ont apporté les télé- 
grammes. 

Je me rappelle l'orgueil qu'avait la mère de Carpeaux 
quand, le lendemain de la mort de son fils, elle recevait 
dans la pauvre maison qu'elle occupait, avenue de 
Versailles, des dépêches de condoléance de toutes les 
cours étrangères. Eh bien! de temps en temps, le 
28 janvier, parmi tous les télégrammes qu'ouvrait le 
général, il y en avait qu'il relisait et qu'il mettait de 
côté. 



OOB l.i; (.HM-HVL lît.rLANCiK!; 



— Tenez, me dit -il. on prétendait que l'étranger 
verrait mon succès de mauvais œil... 

Et il me tendit des dépêches. 

Le général, toutefois, ne s'est pas cru autorisé à livrer 
leurs noms à la publicité et, si je veux qu'il n'ait point 
peur de moi, je ne dois naturellement révéler que ce 
qu'il me permet d'insérer. Je dirai pourtant que, parmi 
les signataires de ces télégrammes, vraiment plus nom- 
breux que je ne l'aurais cru, il y avait le fils du repré- 
sentant d'une des plus grandes nations. 

De Pétersbourg, trois dépêches. 

De Moscou, huit. 

Le général a reçu devant moi plusieurs visiteurs. 
Tous, naturellement, parlaient de l'élection, dénom- 
braient les voix, cherchaient à classer les électeurs, à 
savoir quelle serait désormais la politique de l'élu. Il 
répondait fort nettement : 

^ « Ne vous fourvoyez pas. Je n'ai point à m'in- 
qiiiéter de la source des voix qu'on m'a données. Je me 
suis présenté comme le représentant du parti national. 
Je suis l'élu du parti national, un parti sans limites, le 
parti le plus ouvert et le plus libéral qui soit. On est ou 
on n'est pas du parti national. Voilà tout ce que je dois 
savoir. » 

Bientôt il y eut tant de monde qu'il dut faire propo- 
ser à ceux des électeurs qui le voulaient bien d'entrer 
par groupes. 

Devant aucun d'eux il ne dissimula sa joie, une de 
ces joies qui font plaisir à voir. Pas d'orgueil. Pas de 
pose. Une satisfaction très sincère qu'on ne cache point 
parce qu'on ne saurait la feindre. 

On comprendra que je n'aie pas à nommer ]es per- 



188'J. — LE LENDEMAIN DE L'ÉLECTION 357 

sonnages plus ou moins politiques qui avaient le lende- 
main voté pour le général ou qui, n'étant pas inscrits à 
Paris, se déclaraient ravis de son succès. 

Grâce à eux, le général a appris beaucoup de choses. 

Ainsi, on sait maintenant que le gouvernement comp- 
tait sur une manœuvre de la dernière heure pour inti- 
mider la population de Paris. Il attendait une dépêche 
de M. Herbette, relatant l'entretien qui lui avait été mé- 
nagé, la veille de l'ouverture du scrutin, sur une invi- 
tation extra-officielle, avec le prince de Bismarck. 

La déception a été grande au ministère de l'intérieur 
lorsque la dépêche tant attendue a été communiquée à 
-M. Fioquet. Sa banalité était telle qu'il eût été plus dan- 
gereux qu'utile d'en faire usage. C'est ce qui explique 
comment lamanœuvrede la dernière heure, que quelques 
indiscrétions avaient fait pressentir, n'a pu être tentée. 

Un visiteur se plaint vivement de la façon dont le 
gouvernement essaie de balancer les frais de l'élection. 
Au ministère des travaux publics, notamment, les 
appointements, par mesure budgétaire^ seront réduits en 
1889. Singulière façon d'étouffer le boulangisme î 

Inutile de dire que, durant toute la journée, plusieurs 
centaines de personnes sont restées massées rue Du- 
mont-d'Urville. Aux deux côtés de l'hôtel se prolon- 
geaient de longues files de voitures. 

A l'arrivée de chaque visiteur, toutes les tètes se 
penchaient, toutes les bouches proféraient la même in- 
terrogation : « Qui est-ce ? » D'ailleurs, pas un cri. Les 
agents, très nombreux, se montraient des plus calmes. 
On attendait la sortie du vainqueur de AL Jacques et les 
curieux qui finissaient par se fatiguer étaient vite rem- 
placés par de nouveaux arrivants. 



Oo8 LE GÉNÉRAL BOULANGER 



Néanmoins le général avait bien raison de ne pas se 
rendre à la Chambre. 

Dès une heure plusieurs milliers de personnes station- 
naient devantle Palais-Bourbon, sur la place delà Con- 
corde et dans l'avenue des Ghamps-Eh'sées. Au passage 
du nouveau député, elles eussent certainement donné 
quelque mal aux gardiens de la paix espacés sur le tra- 
jet de l'hôtel à la Chambre. 

Chose étrange. La plupart des députés se sont gardés 
d'entrer au Palais-Bourbon par le quai d'Orsay. Crai- 
gnaient-ils, sinon les quolibets, au moins les apostro- 
phes de la foule ? Ils se sont rendus discrètement à la 
Chambre par la rue de Bourgogne. 

A partir de deux heures, les terrasses de l'Orangerie 
et des Feuillants se garnissent peu à peu ; la foule 
grossit; tout le monde a les yeux tournés vers l'Arc-de- 
Triomphe. On attend le nouvel élu de la Seine. Le froid, 
qui est assez vif, ne décourage pas les manifestants. Les 
jeunes se livrent à de nombreuses plaisanteries sur l'in- 
succès de M. Jacques. Les gens d'âge mûr discutent 
avec animation les conséquences du scrutin. 

A noter ces diverses observations, très tranquillement 
écoutées : 

— Tous les députés de la Seine, tous les conseillers 
municipaux et généraux qui se sont prononcés contre le 
général se trouvent mis en minorité. Ils ont perdu la 
confiance de leurs électeurs. Logiquement ils devraient, 
M. Lockroy en tête, donner leur démission. — M. Jac- 
ques a été repoussé par la majorité des électeurs de 
son quartier; restera-t-il conseiller quand même? 

Dès qu'apparaissent les journaux du soir, les kiosques 



1889. — LE LENDEMAIN DE l'ÉLECTION 359 

sont pris d'assaut. Le ministère, apprennent-ils, aréelle- 
ment donné sa démission. C'est très bien. M. Garnot l'a 
refusée, c'est très mal. On commente vivement son 
attitude. Il est cinq heures. Le général ne vient pas. Les 
conversations varient à l'infini et l'on attend toujours. 
Très patiemment d'ailleurs. 

Le gouvernement lui-même a dû être étonné d une si 
grande tranquillité, que faisait pourtant prévoir le calme 
de la veille. 

En prévision de troubles graves, la garnison de Paris 
avait été consignée : les officiers supérieurs d'infanterie 
avaient fait amener leurs chevaux dans leurs casernes. 

Que la situation ait si vainement semblé menaçante 
au ministère, c'est un succès de plus pour le général 
Boulanger. 

Mais que peut-on craindre, grand Dieu î 

Combien de fois faudra-t-il répéter qu'il n'y a aucun 
coup de main à redouter? 

« Tout pour l'ordre, tout par la loi. » Ainsi pourraient 
se résumer les propos politiques tenus par le général à 
ses plus intimes amis, — à ses complices, si l'on veut. 

A cinq heures, il a fait interdire sa porte. Il a reçu 
jusqu'à sept heures, même en s'habillant, les dernières 
personnes empilées dans ses salons, puis s'est rendu à 
l'un des vingt-neuf dîners qu'il a encore sur la planche. 

Et il a dû manger fort gaiment, je vous assure, car 
Déroulède se plaît quelquefois à donner cette définition 
du boulangisme : 

— Le parti national est une armée de réservistes qui 
ont l'intention de rester jeunes le plus longtemps possi- 
ble, qui se battraient comme d'Artagnan, mais qui, en 
attendant, s'amusent comme Porthos. 

21 



360 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

Gela n'empêche point le général de travailler, et 
ferme, croyez-moi, entre un déjeuner intime et un 
grand dîner. 

Il répond ou fait répondre à toutes les lettres. 

Dès qu'il a un instant de solitude, il rédige un mani- 
feste. Le surlendemain de l'élection, il adressait aux Pari- 
siens la proclamation suivante : 

< Electeurs de la Seine ! 

« Encore sous le coup de la profonde émotion où m'a 
laissé la merveilleuse manifestation de dimanche, je ne 
veux cependant pas ajourner Texpression de ma recon- 
naissance à l'admirable population qui a si bravement 
marché en colonne serrée contre la coalition parlemen- 
taire, composée de tous ceux qui se réclamaient auda- 
cieusement de la République, que leurs fautes, leur 
impuissance et leurs intrigues ont si gravement com- 
promise. 

« Jamais, sous aucun régime, campagne offlcielle 
d'attaques infâmes, de mensonges calculés et de me- 
naces odieuses, n'avait été plus scandaleusement menée 
contre un candidat. Votre bulletin à la main, vous 
avez d'un seul coup balayé calomnies et calomnia- 
teurs. 

« Le parti républicain national, basé sur la probité 
des fonctionnaires et sur la sincérité du suffrage uni- 
versel, est désormais fondé. La Chambre, qui l'a com- 
battu avec une fureur sans précédent, n'a plus en 
face d'elle que la dissolution, à laquelle elle n'échap- 
pera pas. 

« Electeurs de la Seine! 

« C'est à vous, à votre énergie et à votre bon sens 
que la patrie, notre grande patrie, devra d'être débar- 



1889. — LE LENDEMAIN DE l'ÉLECTION 361 

rassée des parasites qui la dévorent tout en la déshono 
rant. 

« La République est maintenant ouverte à tous les 
Français de bonne volonté. 

« Qu'ils y entrent, et que les autres en sortent ! 

« Vive la France ! 

« Vive la République! 

« Général Boulanger. 

« Paris, 29 janvier 1889. » 



III 

LE NOUVEAU PLAN BOULANGISTE 



J'ai été bien étonné, en entrant vers dix heures du 
matin, le 1:2 février 1889, dansThiMel de la rue Dumont- 
d'Urville, comme toujours déjà plein de visiteurs, de 
voir i^ur tant de figures tant d'expressions diverses. 

Pendant que certains amis de la maison, comme 
MM. Naquet et Robert Mitchell, avaient l'air très tran- 
quille, quelques-uns semblaient radieux; d'autres 
étaient consternés. 

Le veille même. M. Floquet avait triomphé. 

Il avait réussi à remplacer le scrutin de liste par le 
scrutin d'arrondissement. Il croit le boulangisme tué 
du coup. 

J'ai peut-être déjà dit que le général Boulanger ne 
reçoit par groupes que les gens qui le désirent. Il aime 
mieux faire attendre ceux qui se présentent isolément 
et les contraindre même à se retirer sans l'avoir vu que 
de les recevoir ensemble : ceux-ci lui confient dans le 
tête-à-tête des choses qu'ils n'oseraient pas lui dire 
devant témoins : une sorte d'intimité s'établit ainsi entre 
lui et chacun des électeurs qu'il reçoit. 

Avec la même placidité, il entend tout, même les ren- 



1889. — LE NOUVEAU PLAN BOULANGISTE 363 

seignements les plus défavorables que des pessimistes 
lui apportent. 

— A la bonne heure ! me dit-il à mon entrée. Vous, 
au moins, vous n'avez pas l'air navré. 

— Gomment l'avoir quand vous êtes si souriant ! 
Vous ne trouvez pas que Floquet a gagné la seconde 
manche ? 

— « D'abord, s'écrie-ii, la comparaison n'est pas 
juste. Vous ne pouvez assimiler la journée d'hier à celle 
des élections ; les deux < parties » n'ont pas même 
valeur. Le 27 janvier, c'est Paris tout entier qui, après 
les départements, a dit aux parlementaires, dans un 
grand mouvement patriotique : « Je suis las de vous. » 
Hier, ce sont 290 députés qui, par pur intérêt person- 
nel, se sont cramponnés à leurs sièges. Souvenez-vous 
du mot de Millerand. Il est fort joli et vous aurez sou- 
vent l'occasion de vous en servir : Hier, c'a été t le 
scrutin de la peur >. C'est avec ce mot-là, prononcé par 
un adversaire, que nous ferons les élections générales. 

« J'ai bien réfléchi, cette nuit. Savez-vous comment 
m'apparaît la situation? H y a une forteresse à ren- 
verser, le parlementarisme. Cette forteresse-là, qui 
n'est défendue que par un millier d'officiels, a contre 
elle toute la France. Elle est donc moralement et maté- 
riellement condamnée. Avec le scrutin de Uste, nous 
n'avions qu'à suivre le chemin direct pour la renverser. 
Le gouvernement met des batteries devant nous. Eh 
bien ! nous prendrons une autre route. Voilà tout. Nous 
exécuterons un mouvement tournant. » 

— Grâce à ce mouvement, mettrez-vous dans la nou- 
velle Chambre autant de députés boulangistes qu'en 
eût mis le scrutin de liste ? 



LE GENERAL BOULANGER 



— Pas un de moins. Peut-être plus. Car ce bâton dans 
les roues nous forcera à travailler davantage. 

— Songez que, derrière vous, tout le monde pas- 
sait ! 

— Croyez-vous donc que j'aurais formé mes listes 
avec des noms incapables de passer sans moi ? J'aurais 
été remorqueur, mais remorqué aussi ! Pour que chaque 
circonscription ne fût point capable de nous fournir un 
candidat, il faudrait que l'état d'esprit qu'on a appelé 
le boulangisme n'existât pas. Or, vous avez vu s'il s'est 
manifesté chaque fois que j'ai été à même de consulter 
le pays. A moins de ne pas connaître, je dirais plus, à 
moins de mépriser la France, on ne peut croire qu'elle 
votera plus facilement pour un homme que pour un 
drapeau. Comme le boulangisme sera représenté dans 
chaque circonscription par des notoriétés locales, depuis 
longtemps connues et estimées, il n'y a aucune raison 
pour qu'elles ne soient pas élues sans moi aussi bien 
qu'avec moi. Je n'ignore pas que nous aurons contre 
nous une pression officielle formidable. Ne l'avons-nous 
pas eue à Paris même ? Est-il donc sans exemple que les 
candidatures ofticielles aient échoué aux élections géné- 
rales? Rappelez-vous 1877. M. Floquet, malgré tout son 
prestige, n'en a pas tant que le maréchal de Mac-Mahon. 
Il ne fera pas plus d'efforts que lui. Le maréchal a été 
battu par les 363 comme M. Floquet le sera aux pro- 
chaines élections. Croyez-moi. Quand un gouvernement 
est condamné à mort, il a beau appeler au secours tous 
les médecins qu'il veut, la maladie suit son cours. Le 
parlementarisme suivra le sien. Il n'a plus que le quart 
d'un poumon. La question est jugée. Voici donc, pour 
nous résumer, le nouveau plan boulangiste : partout 



1889. — LE NOUVEAU PLAN BOULANGISTE 365 

des révisionnistes assez distingués pour être élus. Quant 
à moi, je ne me présenterai que dans les circonscrip- 
tions les plus difficiles, dans celles où les opportunistes 
croiront avoir le plus de chances. 

Il m'arrive rarement de rester longtemps chez le 
général. Il répond si vite, si clairement aux questions, 
que j'ai tout de suite les éléments d'un article. 

A peine sorti de son bureau, j'avais, dans l'escalier 
même, la confirmation d'une partie de ses espérances. 

Deux visiteurs causaient ensemble, un ancien député, 
un grand industriel. Tous deux ont l'intention de se 
porter « comme boulangistes, dans la même circons- 
cription ». Ils venaient, sinon ensemble, du moins à la 
même heure, se proposer au chef du parti national. 
Pendant que j'étais chez celui-ci, ils décidaient que rien 
ne serait changé à leurs projets, mais que le moins 
favorisé reporterait ses voix sur l'autre. 

M. Floquet serait-il donc exposé à trouver devant ses 
candidats officiels plus de boulangistes avec le scrutin 
uninominal qu'avec le scrutin de liste? Ce serait bien 
drôle. 

M. Floquet? Non. Moins d'une semaine après, il tom- 
bait, il s'effondrait. A qui le portefeuille? 



IV 
PENDANT LA CRISE MINISTÉRIELLE 



On se doute des conversations qui sont tenues, dans 
la seconde partie de février, à l'hôtel de la rue Dumont- 
d'Urville. 

A chaque nouveau visiteur, le général Boulanger 
demande ironiquement des nouvelles. On lui répond en 
riant : 

— Il n'y en a pas. Il n'y en aura jamais. Le parle- 
mentarisme s'éteint dans le gâchis. 

On ne fait pas que rire, pourtant. On travaille davan- 
tage. 

Ainsi le général a prévu le cas où, dans l'espérance 
de l'embarrasser, on le chargerait de former un ca- 
binet. 

Pendant qu'à l'Elysée on ne peut parvenir à en former 
un, j'affirme qu'à l'hôtel de la rue Dumont-d'Urville il 
y avait un ministère tout prêt, un cabinet de dissolu- 
tion, s'entend. 

Je ne suis pas autorisé à révéler de quels noms il 
était composé. Je puis dire, toutefois, qu'il eût bien 
étonné. Aucun des membres du comité révisionniste n'y 
figurait. 

Comme il faut s'attendre à tout, on s'arme également 



1889. — PENDANT LA CRISE 367 



en vue des élections générales, que le moindre incident 
pourrait rendre imminentes. 

Je connais quelque part un long meuble où sont dis- 
posés autant de cartons qu'il y a de départements. 
Dans chaque carton, une chemise par circonscription. 
Les gens qui se moquent de tout ce que je dis se sont 
crus très spirituels en faisant des gorges-chaudes sur le 
mot chemise. Je voudrais bien savoir comment ils ap- 
pellent l'enveloppe dans laquelle ils classent des'papiers. 

Dans le meuble en question sont établies les chances 
de toutes les candidatures, sont entassés les renseigne- 
ments recueillis parles intéressés ou envoyés par les 
partisans connus ou inconnus. 

A l'heure qu'il est, toute l'armée du général est prête. 
Chaque opportuniste trouvera dans chaque circonscrip- 
tion un boulangiste devant soi. Il ne reste plus rien à 
faire qu'à perfectionner. 

Une chose, en effet, est à noter. Chez la plupart des 
candidats, le général a trouvé moins d'ambition per- 
sonnelle que de dévouement à la cause révisionniste. 
Tous lui ont dit : « Nous sommes prêts, non seulement 
à nous effacer devant ceux qui auront plus de chances 
que nous, mais encore à les soutenir. » 

Le général ne dissimule point son désir de faire les 
élections générales avant l'Exposition. Voici ce qu'il dit 
à ce propos aux nombreuses délégations qui ne cessent 
de le visiter : 

— « L'ouverture de l'Exposition sera probablement 
fixée comme d'habitude au premier mai. Or, tout le 
monde sait que, ce jour-là, la majorité des exposants ne 
sont pas prêts. L'installation ne commence vraiment à 
être défmitive qu'a la fin de mai. Aussi les étrangers 

21. 



368 LE GÉNÉRAL BOULANGER 



ne viennent-ils guère qu'en juin. C'est vers le milieu de 
ce mois que l'Exposition bat son plein. On aurait donc 
largement le temps de procéder aux élections générales 
avant la date réelle de l'ouverture de l'Exposition. On 
allégerait ainsi la France de toute préoccupation poli- 
tique. Dès son entrée au Palais-Bourbon, la nouvelle 
Chambre proclamerait la trêve et laisserait la parole 
au commerce et à l'industrie. Supposons, au contraire, 
que les élections n'aient lieu qu'en octobre. 

« La crise politique est pendante. Les partis restent 
armés. Les journaux se querellent. La lutte la plus 
aiguë s'engage à l'heure même oii le Champ-de-Mars 
commence à être dans tout son éclat. Pense-t-on que les 
étrangers, que les habitants des départements oseront 
venir à Paris quand on continuera à parler même d'une 
révolution imminente? Je dis que le patriotisme le 
moins ardent exige la cessation de toute politique après 
le premier juin. Je dis que l'ouverture immédiate delà 
période électorale s'impose, dans Tintérêt du commerce, 
de l'industrie, de toute la France. Ah! je sais qu'il eût 
mieux valu prévoir cela, je sais que le gouvernement 
aurait mieux fait, l'an dernier, de s'entendre avec tous 
les chefs de groupes pour qu'aucune question irritante 
ne se produisit dans le cours de 1889. Il n'est pas un 
homme pohtique qui n'eût consenti à signer la trêve, 
mais puisque personne ne l'a demandée, puisque le gou- 
vernement, qui a pour premier devoir la prévoyance, 
n'a même point paru se douter de l'énergie de la lutte 
électorale en 1889, je ne peux être responsable de sa 



* Ces déclarations ont paru textuellement dans le Figaro du 
21 février 1889. Nul n'aurait donc le droit de reprocher au général 
de troubler l'Exposition. Il a tout prévu. Si la trêce désirée par le 
monde entier n'a point lieu, c'est le gouvernement seul qui en est 
responsable. 



1889. — PENDANT LA CRISE 369 

Et comme le général parlait ainsi, il s'étonna de mon 
mutisme : 

— Qu'avez-vous? me demanda-t-il. On dirait qu'il y a 
dans mes paroles quelque chose qui vous embarrasse... 

— Oui, je cherche le moyen de les publier sans qu'on 
les trouve inspirées par votre intérêt personnel. 

— Ah! cela, par exemple, s'écria-t-il, c'est trop fort! 
Je comprendrais votre embarras et même votre désap- 
pointement si vous m'entendiez ne parler que de mon 
intérêt personnel. Sacrifier les intérêts nationaux à mon 
intérêt personnel, oui, cela serait vraiment odieux. 
Mais parce qu'il se trouve que mon intérêt politique est 
en effet d'accord avec celui du pays, vous voudriez que 
je ne fisse pas tout le possible pour avancer la date des 
élections? Mais c'est alors que je serais criminel. Quoi! 
ne point déclarer ce que je pense, quand j'envisage en 
toute conscience l'intérêt de mon pays, parce qu'on 
pourrait dire que je travaille pour moi! Ah! je vous 
mets au défit d'arriver à me faire redouter les fausses 
interprétations lorsque je dis une chose que je crois 
devoir dire. Je vous demande donc instamment de don- 
ner à vos lecteurs les raisons que je donne à tous mes 
visiteurs. 

Et nous causâmes d'autre chose. 

Il y eut un moment où le général eut besoin d'un 
ouvrage. Il sonna. On fut longtemps à venir. Nous étions 
seuls au deuxième étage. Or, on sait qu'il admet ainsi 
dans son cabinet non seulement les délégations, mais 
encore le moindre visiteur. Il me vint une idée, peut- 
être baroque. J'ai raconté la chose comme elle s'est 
produite parce que je l'ai trouvée caractéristique. Elle 



370 LE GÉNÉRAL BOULANGER 



a soulevé parmi mes confrères un hourvari inimagi- 
nable. Mais plus je réfléchis, plus je me dis que c'est à 
moi de me moquer des moqueurs. 

Je réédite donc ici, sans la moindre honte, l'aventure 
incriminée. 

Selon son habitude, le général se promenait en 
parlant. Je m'approchai de lui et pris un air grave : 

— Général, nous sommes seuls. J'aime autant tout 
vous dire. J'ai reçu de votre principal ennemi, cinq cent 
mille franc?. 

— Tiens ! c'est une bonne pensée que Floquet a eue là. 

— Ne riez pas. Je parle sérieusement. Je vais vous 
tuer. Vous comprenez que je serai acquitté. Je dirai aux 
jurés : « Tant que j'ai cru en lui, je l'ai défendu! Je me 
suis aperçu que je me trompais. J'ai sauvé mon pays. > 

Et je mis brusquement la main sous mon pardessus. 
Il avait les siennes dans ses poches. 

— Eh bien, quoi, m'écriai-je, vous ne sortez pas un 
revolver? Vous ne me dites pas : t J'ai de quoi répondre 
à quiconque se livrerait à un attentat prévu? » 

— Mon cher, vous pouvez remuer tout l'hôtel. Si vous 
y trouvez un revolver, je veux bien être pendu. Vous 
n'êtes pas le premier à me parler d'un attentat possible. 
Tous mes amis me font part de leurs craintes. Je n'en 
tiens aucun compte. Si je n'avais pas foi en moi, com- 
ment pourrais-je demander aux électeurs d'y avoir foi 
.eux-mêmes? Et savez-vous pourquoi je n'ai pris, d'ail- 
leurs, et ne prendrai jamais aucune précaution? Parce 
que je suis sûr que celui qui viendrait ici avec l'intention 
réelle de tirer sur moi n'en ferait rien ou que, s'il essayait 
de le faire, il me manquerait. 

Toujours l'étoile! 



1889. — PENDANT LA CRISE 371 

En racontant cette anecdote, absolument authentique, 
j'aurais, a-t-on dit, offensé le général. 11 m'en a si peu 
voulu qu'il me faisait, huit jours après, l'honneur de 
dîner chez moi. On ne m'accusera pas, au moins, d'en 
avoir tiré vanité. 

Ceux qui me connaissent savent que j'aime, dans la 
vie courante, à donner de l'intérêt, par un peu de mise 
en scène, aux choses les plus banales. Je hais l'ordi- 
naire. 

Le général, qui est, en beaucoup de qualités, supé- 
rieur à plus de gens encore qu'on ne croit, permet à 
chacun de se montrer comme il est. 

Je ne vois point pourquoi je n'en profiterais pas, sur- 
tout quand c'est pour donner, le plus nettement pos- 
sible, l'idée exacte de la foi qu'il a en lui. 

Quelques jours après, le 28 février^ Jes boulangistes, 
convoqués par M. Lucien Millevoye, petit-fils du poète, 
fêtaient enfin, au Grand-Hôtel, la constitution du nou- 
veau cabinet, dont, à dire vrai, on espérait plus qu'il 
n'a tenu. 

— J'ai invité beaucoup de monde, me disait M. Mille- 
voye. Mon but est de montrer que le boulangidme est 
une large voie ouverte à tous les partis. Aussi ai-je 
invité des socialistes, des légitimistes, des intransigeants, 
des orléanistes, des radicaux, des bonapartistes, des 
hommes de toutes les couleurs. Viendront-ils? 

S'ils sont venus ? Plus de trois mille personnes ont 
présenté leurs vœux au général. Yœux inutiles, hélas t 
Je jure qu'à la fin j'aurais rencontré, sans le moindre 
étonnement, M. Clemenceau auprès de son ex-ami. 



CHEZ LA DUCHESSE D'UZÈS 



Le général Boulanger dînait le jeudi, 7 mars, chez la 
duchesse d'Uzès, née de Rochechouart-Mortemart. 

Plusieurs journaux lui ont reproché d'avoir accepté, 
lui, député républicain, l'invitation de la descendante de 
la plus vieille noblesse française. 

Ils le connaissent mal. 

Combien de fois faut-il répéter que le boulangisme 
est un parti de conciliation, un parti de fusion — on 
pourrait dire de tranquillité politique? 

Le général Boulanger, en se rendant chez la duchesse 
d'Uzès, est resté fidèle à son programme. C'est en fré- 
quentant tour ci tour les prolétaires, avenue Lowendall, 
et la noblesse, avenue des Champs-Elysées, qu'il cimente 
l'union des classes; qu'il prépare, de la façon la plus 
sûre, l'avènement du parti dont il voudrait faire le plus 
beau qui ait encore eu la majorité en France. 

Oui, il serait répréhensible s'il avait deux langages, 
s'il parlait ici autrement que là; mais ceux qui ont 
l'agréable honneur de l'approcher savent qu'il a par- 
tout le grand art de rester le même. Dans le riche hôtel 
qui servait naguère de résidence à la reine Christine 



1889. — CHEZ LA DucuESSE d'uzès 373 

comme à la Brasserie Européenne, il professe, avec 
la même dignité, l'amour des masses et de la liberté. 

Il y a des gens d'ailleurs qui n'ont pas le droit de 
changer d'opinion et qui ne sont respectés qu'à cause 
de la fermeté de leurs convictions. Qui pourrait admettre 
Rochefort autrement que républicain, Marins Martin 
autrement que bonapartiste, Georges Berry autrement 
que royaliste, enfin ^Maxime Lisbonne autrement que 
communard? Or, tous les quatre sont reçus, aimés par- 
tout, précisément à cause de leur sincérité. Et l'avantage 
du boulangisme est d'avoir pu en faire ses quatre 
mousquetaires. 

De pures questions de forme ont donc signalé la soirée 
du 7 mars. 

Chez M'"*^ Charles Lalou, on avait annoncé : 

— Monsieur le général Boulanger est servi. 
Chez M™^ d'Uzès, on a annoncé comme d'usage : 

— Madame la duchesse est servie. 

Mais la duchesse avait, ainsi que le fait toujours la 
première, soumis l'heure de son dîner aux exigences de 
la vie très remplie de son hôte. Sachant que le général 
reçoit jusqu'à sept heures, elle avait fixé l'heure du 
dîner à huit heures. 

Le repas, d'ailleurs, ressemblait à ceux que donne 
fréquemment M"'^ d'Uzès. Elle n'avait, dit-elle, fait rien 
de plus que pour ses familiers, parmi lesquels elle 
souhaitait — c'est elle qui a bien voulu mêle déclarer — 
compter bientôt le général. 

De sottes questions ont préoccupé le public. 

On en est arrivé à se demander si M. Boulanger 
serait présenté aux dames ou si celles-ci ,lui seraient 
présentées. 



374 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

La chose s'est faite sans embarras. 

Le général, qu'accompagnait le comte Dillon, ayant 
été annoncé, n'avait pas à être présenté. 

Il ne peut qu'être fier, à tous égards, de la façon 
dont il a été reçu. 

A son arrivée dans le jardin, la fanfare de la duchesse 
a sonné les honneurs. 

Pendant tout le repas, la duchesse d'Uzès, qui est 
absolument charmante, a été pleine d'amabilité pour le 
général qu'elle avait placé à sa droite. La duchesse était 
en robe gris perle. Seule entre toutes les dames, elle 
portait au corsage l'œillet rouge. 

A sa gauche, le comte d'Harcourt. 

En face d'elle, son fils cadet, M. Louis de Crussol — 
son fils aîné étant présentement à son régiment. 

Les autres convives étaient M^''-'^ Simonne d'Uzès, fille 
de la duchesse, et Mathilde de Crussol, sa belle-sœur; 
le prince et la princesse de Léon, le marquis d'Hervey de 
Saint-Denys, membre de l'Institut, et la marquise 
d'Hervey de Saint-Denys, née baronne de Ward, une 
des plus jolies femmes de Paris, le vicomte et la vi- 
comtesse de La Rochefoucauld, le prince de Tarente, 
le comte et la comtesse de Chevigné, le comte de Ma- 
reuil, le marquis de Breteuil, le comte Hallez-Glapa- 
rède, le comte de Caraman, le baron et la baronne de 
Maragues, le comte Dillon, M. A. Meyer, etc. 

Le menu avait à sa gauche la couronne ducale sur- 
montant une banderole sur laquelle on lisait la fière 
devise de la famille : Ferro^ non auro. 

Il portait, au lieu de la liste des mets celle des fan- 
fares sonnées à l'entrée de chaque plat : 



1889. — CHEZ LA DUCHESSE d'uzès 375 



EQUIPAGE DE BONN ELLES 

Fanfares sonnées le 7 mars 1889. 

Le Lancé 

Le Débuché — Le Changement de Foret 

Le DiX'Cors {ou la Royale) 

VHallali 

RalJye-Bonnclles 

Fanfare de M^^ la duchesse d'Uzès 

Les Honneurs — La Saint-Hubert 

Les Adieux de Paimpont 

La Retraite des Veneurs 

Marche de Vénerie 

Les piqueurs de l'équipage de la duchesse étaient en 
grande tenue, bleu barbeau. 

Durant tout le repas, la politique a été absolument 
étrangère à la conversation, qu'a égayée l'esprit naturel 
de la duchesse. 

A neuf heures et demie, M'""^ d'Uzès a pris le bras du 
général. 

On s'est rendu dans les salons. 

La réception allait commencer. 

Parmi les invités, MM. le comte de Gramont, M"^^ Ho- 
chon, en robe vert d'eau; la duchesse d'Albuféra, en 
mauve; le marquis et la marquise de Massa, celle-ci en 
blanc garni de fourrures; la baronne Finot, en mauve 
et blanc; le marquis de Juigné, le prince de Polignac, 
M. Le Hérissé, député d'Ille-et-Vilaine, le comte de 
Beaufort, le comte et la comtesse de Monti, le marquis 
et la marquise de Vibraye, M. Laguerre, le comte et la 
comtesse Jean de Montebello, le marquis et la marquise 
de Juigné, le marquis et la marquise de Sesmaisons, le 
marquis et la marquise de BeruUe, le comte et la com- 



376 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

tesse de Talhouet, le comte de Fitz-James, le comte et 
la comtesse d'Espeuilles, le prince de Broglie et la prin- 
cesse, née d'Armaillé, Dugaé de La Fauconnerie, le duc 
de Vallombrosa, le baron de Mackau, Feuillant, le 
comte de Gontaut, M. et M""*^ O'Gonnor, le comte et la 
comtesse de Lévis-Mirepoix, etc., etc. 

Le comte de Mensdorff et M. de Kotzebue, attachés à 
l'ambassade de Russie, obligés de se rendre à la prési- 
dence, s'étaient fait excuser. 

Dans les salons, merveilleusement décorés, on entend 
à tout instant ces mots : « Quelle soirée charmante ! » 

A l'exception de la marquise d'Hervey de Saint-Denys, 
qui est en velours rouge, toutes les dames sont en clair. 
Le blanc uni domine. A peine, de-ci de-là, une teinte 
très légère. Du rose, du vert d'eau, du mauve. C'est 
exquis. 

Le général Boulanger est très entouré. Comme dans 
les banquets populaires, il a sur l'habit la plaque de la 
Légion d'honneur. 

Selon son habitude quotidienne, il veut se retirer à 
onze heures. On sait qu'il est levé chaque matin à sept 
heures. Il a donc besoin de se ménager. 

Mais il est forcé de dépasser son heure ordinaire. 

Il n'a pu prendre congé de la duchesse d'Uzès que 
vers onze heures et demie. Il est parti enchanté de tout 
le monde et laissant tout le monde enchanté de lui. 

Pour le grand parti qu'il essaie de fonder et qui doit, 
selon son expression, comprendre la France entière, la 
soirée a été excellente. 

Un des plus ardents conservateurs a dit ce mot : 

— Yoilà enfin un répubUcain qui fait aimer la Répu- 
blique. 



LA LIGUE DES PATRIOTES 



Le cabinet Tirard s'est engagé, paraît-il, à détruire 
le boLilangisme. 

Son premier soin est de sévir contre ceux qui ont pris 
matériellement la part la plus active à l'élection du 
27 janvier, c'est-à-dire contre les membres de la Ligue 
des patriotes. 

Un incident, d'ailleurs regrettable, celui de Sagallo, 
lui a fourni l'occasion désirée. Le nouveau ministère 
commence par faire faire des perquisitions au siège 
même de la Ligue des patriotes, puis chez les princi- 
paux chefs de celle-ci. 

Aussi ai-je passé, le 12 mars, une partie de la journée 
auprès de MM. Déroulède, Gallian, Richard, etc. 

Ils ne s'expliquent pas les poursuites qui les menacent, 
mais sont sûrs d'être condamnés. 

Ils consultent leurs dossiers pour y relever les argu- 
ments qu'ils auront à opposer au tribunal. Quelques 
personnes leur conseillent de gagner du temps en se 
faisant condamner d'abord par défaut. M. Déroulède 
repousse tout atermoiement. 

— Pourquoi tergiverser? dit-il. La Ligue a poru 



378 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

devise : « La nation. — La Loi. > Quand la Loi m'ap- 
pellera, j'irai. 

Le document principal sur lequel s'appuie le pro- 
cureur-général, M. Bouchez, pour demander l'auto- 
risation de poursuites, est le suivant : 

INSTRUCTIONS 
COMITÉ DIRECTEUR Pans, le 20 février 1889. 



« En présence des mesures arbitraires qui pourraient 
être prises par le gouvernement contre la Ligue des 
patriotes, le comité-directeur a décidé de demander 
aux comités de Paris de se mettre e?i état de mobilisation 
permanente. 

« Par là, le comité-directeur entend que toutes les 
forces respectives de chaque comité, spécialement dési- 
gnées pour cette mobilisation, devront se tenir d'une 
façon permanente à la disposition du chef d'arrondisse- 
ment, afin que, dans le cas ou l'on essaierait de dissoudre 
la Ligue, elles puissent se retrouver promptement et 
tout entières où il faudra. 

« Pour atteindre ce but, il suffît d'apporter de légères 
modifications à l'organisation actuelle qui a déjà été 
expérimentée le 27. 

« Les modifications proposées par le comité-directeur 
tendent surtout à simplifier l'organisation antérieure : 
dorénavant, chaque arrondissement groupera un per- 
sonnel de quarante-deux ligueurs pouvant répondre au 
premier appel et entre lesquels les fonctions seront ré- 
parties de la façon suivante : 



1889. — LA LIGUE DES PATRIOTES 379 

« 1'' Un chef d'arrondissement, un chef adjoint ; 

« 2° Quatre chefs de quartier, quatre chefs adjoints ; 

(( ^^ Seize chefs de section, seize chefs adjoints. 

c Ainsi tous ies services seront doublés en sorte que, 
si tout le monde est présent, la besogne sera partagée 
par moitié, et si une absence se produit, un suppléant 
sera toujours là pour la combler. 

« Toutes les instructions et tous les renseignements 
seront centralisés entre les mains du chef d'arrondisse- 
ment, qui les recevra du comité-directeur et qui les 
transmettra aux chefs de quartier, lesquels les com- 
muniqueront immédiatement aux chefs de section. 

a La division de chaque arrondissement en quatre 
quartiers, étant fixe, subsiste tout naturellement, mais 
en ce qui concerne les sections, il convient de diviser 
chaque quartier en quatre fractions égales dont chacune 
formera une section. Tous les arrondissements se trou- 
veront donc uniformément divisés en seize sections. 

« Trois tableaux, comprenant l'organisation complète 
de l'arrondissement, avec noms et adresses, seront dé- 
posés : 1*' au siège social de la Ligue ; '^'^ chez le chef de 
l'arrondissement ; 3^ chez le chef adjoint. Il importera 
que sur ces tableaux soient très exactement indiquées 
les rues composant chaque section et que tous les chefs 
de section et leurs adjoints sachent bien oij commence 
et où finit la section qui leur aura été affectée. 

« Le but principal de cette organisation générale étant 
de pouvoir, dans le plus bref délai, sans avoir recours 
à la poste, au télégraphe et à aucune administration, 
transmettre un mot d'ordre à tous les ligueurs de Paris, 
il sera nécessaire que tous les hommes choisis soient 
bien connus du chef d'arrondissement. 



380 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

« En résumé, le service devra être assuré de telle façon 
qu'en deux heures tous les ligueurs de Paris puissent 
avoir en main le même avis. 

« Le président de la Ligue des patriotes, 
« Signé : Paul Déroulède. » 

Malgré leur apparence, ces instructions, affirme 
M. Déroulède, n'ont absolument pour objet que la cam- 
pagne électorale. 

S'il voulait un « état démobilisation permanente », 
c'est qu'il ignorait, comme tout le monde, le 20 février, 
à quelle époque les élections générales auraient lieu. 

S'il prévoyait « le cas où l'on essaierait de dissoudre 
la Ligue », c'était afin d'être sûr de retrouver en temps 
opportun l'organisation qui a rendu tant de services au 
boulangisme le 27 janvier, et qui ne diffère que par sa 
perfection de l'organisation des blanquistes , de celle 
des révolutionnaires indépendants, enfin de celle du 
comité de la rue Cadet. 

Le troisième paragraphe doit sufïire, croit-il, à dé- 
montrer l'intention purement électorale du document 
visé. Il s'agissait uniquement de perfectionner l'orga- 
nisation expérimentée le 27 janvier. 

Les bureaux de la Ligue n'ont pas cessé, du matin 
au soir, de recevoir de nombreux visiteurs. On a passé 
la journée à enregistrer de nouvelles adhésions. J'en- 
tends cette phrase : 

— Voilà deux fois que le gouvernement trouble l'Ex- 
position. Il l'a troublée en retardant les élections et en 
décidant que la période électorale serait ouverte en 
août fil la trouble en ordonnant des poursuites qui ne 
deuvent qu'entretenir l'agitation au moment où les pré- 



1889. — LA LIGUE DES PATRIOTES 381 

paratifs de l'Exposition exigeraient au contraire Tapaise- 
ment. 

A citer aussi cette autre phrase : 

— C'est une provocation à la guerre civile! 

M. Déroulède me prie d'insister sur ce point qu'il n'a- 
vait pas à demaiider l'autorisation de modifier ses statuts 
puisqu'il n'avait pas sollicité celle de publier les pre- 
miers statuts. 

Ainsi se sont établies en toute liberté, sous t Empire^ 
la Ligue de l'Enseignement et l'Union libérale, éminem- 
ment politiques. 

Bien que le résultat fâcheux des poursuites ne fasse 
doute pour personne, chacun l'attend avec une douce 
philosophie. M. Déroulède et ses amis ne redoutent les 
effets de la condamnation que pour M. Naquet, que son 
âge rend d'autant plus intéressant. 

Par malheur pour lui, le sénateur de Vaucluse a déjà 
été victime de semblables poursuites. 

Le voilà récidiviste! 

Après le Congrès de Genève de 1867, n'a-t-il pas été 
impliqué avec Acollas dans une affaire de société secrète 
qui ne fut jamais bien définie et dont il continue d'ail- 
leurs à nier l'existence ? 

Il n'en fut pas moins condamné par M. Delesvaux à 
quinze mois d'emprisonnement, à 500 francs d'amende 
et à la privation des droits civiques pendant cinq ans. 

Malade, il subit sa peine à la maison de santé Du- 
bois, puis à la maison Duval, où plus tard Courbet et 
tant d'autres subirent la leur. 

Il peut se consoler en pensant que celle-ci existe en- 
core aujourd'hui... 

Les perquisitions, toutefois, continuent chez les mem- 



382 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

bres de la Ligue des patriotes, et la lutte semble devoir 
s'accentuer entre le suffrage universel et le gouverne- 
ment. 

Les mésaventures de la Ligue et les préliminaires de 
la séance parlementaire du 14 mars devaient tout na- 
turellement augmenter l'intérêt du dîner offert la veille 
par M. Dugué de la Fauconnerie au général Boulanger. 

A huit heures, on se mettait à table. Vingt couverts. 
Une seule dame, la maîtresse de la maison. Parmi les 
convives, MM. Levert, le général de Lacretelle, de La- 
martinière, Turquet, Laguerre et Piou, députés; Henri 
Rochefort, le comte Dillon, le docteur Labbé, le peintre 
Munkaezy, etc. 

Durant le dîner, on n'a parlé, cela se comprend, que 
des événements qui occupent tout Paris. 

M. Laguerre explique ce qui s'est passé : 

« Le procureur de la République avait réuni, dans la 
soirée de mardi, au Palais de Justice, plusieurs commis- 
saires de police de Paris et de la banlieue et leur avait 
remis les ordonnances des perquisitions qui ont eu lieu 
hier matin. Tous les présidents de comités ou chefs 
d'arrondissements de la Ligue, que le Parquet estimait 
comme compromis, ont, en conséquence, reçu la visite 
du commissaire de leur quartier. Parmi eux, M. Edinger, 
le directeur du journal le Clairon; M. Boudeau, prési- 
dent du comité du 9' arrondissement; M. Zunh, pré- 
sident du comité de Glichy; M. Apte, président du 
comité de Grenelle, etc. > 

Les perquisitions n'ont pas donné grand résultat, et> 



1889. — LA LIGUE DES PATRIOTES 383 

détail curieux, elles ont été faites sans que le préfet de 
police en ait été informé officiellement. 

Il y en a eu en tout une trentaine, mais d'autres 
doivent encore avoir lieu. 

— On a fait, nous avait dit M. Déroulède avant le 
dîner, une deuxième perquisition chez M. Richard. Elle 
a eu le même succès que la première. C'est-à-dire qu'on 
n'a rien trouvé, puisqu'il n'y avait rien. Voilà plus de 
deux ans que nous prévoyions ce qui se passe aujour- 
d'hui. Nos amis ont donc eu le temps de mettre à l'abri 
les papiers, non compromettants, puisqu'il n'en existe 
pas, mais intimes et sur lesquels ils ne désiraient pas 
que la police jetât les yeux. 

— Que pensez-vous du résultat des poursuites? 

— Tout dépend de loge des magistrats. S'ils ont en- 
core des chances d'avancement, nous serons condamnés. 
S'ils peuvent juger librement, nous serons acquittés. 
Des gens bien informés m'ont affirmé qu'à la préfecture 
de police on a un mandat d'amener portant mon nom. 
J'attends avec la plus grande quiétude. 

MM. Turquet et Laguerre ont la môme tranquillité. 
Ils s'attendent à être arrêtés préventivement. Pas plus 
que M. Déroulède, pourtant, ils ne se disposent à passer 
préalablement la frontière. Leurs valises sont prêtes, 
mais en vue del'emprisonnement. 

Quelqu'un dit à M. Boulanger : 

— Et maintenant, général, c'est vous qu'on va direc- 
tement viser. 

— Il ne sera pas facile de trouver un prétexte, car je 
vous jure que j'ai beau me consulter, je me demande 
vainement quel est celui qu'on pourrait saisir. 

— N'importe. Ils en trouveront un. 



384 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

— Après tout, il se peut que, quand il n'y aura plus 
que cette bêtise à commettre, ils n'hésitent pas. Eh bien^ 
je ferai comme mes amis. Je préparerai ma valise ^ 

A neuf heures et demie, on passe dans le vaste salon, 
qui peu à peu s'emplit. 

Voici MM. le marquis de Clermont- Tonnerre, de 
Saint-Martin, d'Ornano, Andrieux, Darimon, Durangel, 
le marquis de Lourdan, Charles Ganivet, Prestat, de 
Fontréal, Tournier, le comte des Isnards, Eugène 
Guyon, Jules Frasey, le vicomte de Roquefort, Alfred 
Blanc, Marius Martin, Gaston JoUivet, etc., des républi- 
cains, des bonapartistes, des orléanistes. 

— Quand vous voyez ainsi chez moi, me dit M. Dugué 
de la Fauconnerie, des membres de tous les partis, qui 
donc oserait soutenir que la fusion n'est pas faite? C'est 
parce qu'elle est trop bien cimentée que le gouverne- 
ment se montre si affolé. 

On parle naturellement de la prochaine séance de la 
Chambre dont l'issue ne fait doute pour personne. On y 
doit demander des poursuites contre MM. Laguerre^ 
Turquet et Laisant, pendant qu'on en demandera au 
Sénat contre M. Naquet. Toutes seront votées. 

Aucun des inculpés n'est pourtant nullement respon- 
sable de ce qu'on peut reprocher à la Ligue des pa- 
triotes. M. Turquet, par exemple, n'a pas assisté à une- 
seule des séances du comité. Il n'a pris part qu'à l'as- 
semblée générale qui a été tenue, deux ou trois mois 
auparavant, salle Wagram. Mais devant le juge d'ins- 
truction, devant le tribunal, les députés se rendront 



' On lemirqiiera qu'alors il n'était pas encore question de jus- 
tice exceptionnelle. 



1889. — LA LIGUE DES PATRIOTES 385 

solidaires de M. Déroulède et accepteront la respon- 
sabilité pleine et entière des faits qui pourront être 
incriminés. 

Dans la matinée, les perquisitions avaient continué. 

Elles ont eu lieu notamment dans le quatrième arron- 
dissement, dans le huitième et à Vincennes. 

C'est xM. Clément en personne qui, le 14 mars, à 6 heu- 
res et demie du matin, s'est présenté 3, rue Boutarel, 
chez M. Georges Houtelard, président du Comité du /F^ 
Il a saisi uq paquet de cartes de visite portant la 
susdite mention, un carnet, huit cartes tricolores et des 
papiers personnels. 

Chez M. Heymann, rue de Rome, ol, comme en beau- 
coup d'endroits, on n'a absolument rien trouvé. 

A Vincennes, grand embarras des magistrats qui 
n'ont pu découvrir l'adresse de M. Gouteleau, président 
du Comité local. Ils la demandaient surtout aux ligueurs 
qui, naturellement, se gardaient de la donner. 

Le soir, une vingtaine de Patriotes ont offert un 
dîner à MM. Déroulède, Gallian et Richard. Ils voulaient 
que le commissaire chargé des arrestations trouvât les 
inculpés en train de rompre gaîment le pain avec leurs 
amis. 

Personne ne les a dérangés. 

A dix heures et demie, ils ont appris par moi qu'au- 
cune arrestation ne serait opérée avant le procès. Cette 
déclaration m'avait été donnée en lieu sûr. 

On a parié de pièces photographiées très compro- 
mettantes qui auraient été saisies au cours des perquisi- 
tions. M. Déroulède me jure qu'il n'a jamais eu connais- 
sance d'aucune pièce photographiée ayant appartenu 
aux dossiers de la Société incriminée. 



386 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

Il dément de même rassertion que M. Emmanuel 
Arène a apportée à la tribune et d'après laquelle deux 
généraux auraient envoyé leur démission à la Ligue. 

Il y a une bonne raison pour qu'ils ne l'aient point 
fait. D'après les statuts, aucun militaire en activité ne 
peut appartenir à la Ligue : c'est elle qui appartient à 
l'armée. 

De leur côté, MM. Naquet, Laisant, Laguerre et Tur- 
quet ont dîné très tranquillement, presque joyeusement. 
Leur seul souci est de savoir dans quelle prison on les 
mettra. 

Quant au général Boulanger, il prépare l'important 
discours qu'il a l'intention de prononcer le dimanche sui- 
vant à Tours. 



VII 
LE GÉNÉRAL BOULANGER A TOURS 



Ainsi que je l'ai fait pour les précédents voyages dans 
le Nord et en Touraine, je me contenterai de publier ici, 
dans leur absolue sincérité, les télégrammes que j'ai en- 
envoyés le 17 mars, du chef-lieu d'Indre-et-Loire au 

Figaro : 

Première dépêche. 

9 h. 40. 

Au lieu de venir à Tours en même temps que le géné- 
ral Boulanger, je suis parti hier soir par le train de 
8 h. 20, avec M. Alfred Naquet. Ce n'était pas trop 
d'une matinée pour étudier les sentiments de la popula- 
tion et pour avoir une idée exacte du but de la manifes- 
tation projetée. Par bonheur, je m'arrête assez souvent 
à Tours. J'y ai de nombreux amis à même de me ren- 
seigner. Eh bien ! dès ce matin, on s'attendait à un 
succès considérable. 

La ville est très divisée, mais a besoin de repos. On le 
goûterait volontiers sur le terrain du parti national. 
« Ici, me dit-on, nous ne faisons pas de la politique de 
principes, nous faisons de la politique d'intérêts. La 

22, 



388 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

crise vinicole nous a tous plus ou moins atteints; le 
régime parlementaire n'a rien fait pour l'agriculture, 
nous voudrions changer de gouvernement. » 

Un journal, VUnmi Libérale de Tours, essaie de faire 
croire que le général ne viendra pas. Néanmoins, le 
Comité qui a eu l'idée du banquet, et qui se compose de 
royalistes, de bonapartistes et de révolutionnaires, pré- 
pare activement la fête. La salle du banquet est com- 
plètement aménagée. Elle ne mesure pas moins de cin- 
quante-trois mètres sur vingt-deux mètres cinquante. 
C'est la remise ordinaire d'un fabricant de voitures. 
Aujourd'hui, une estrade, élevée d'un mètre au-dessus 
du sol, porte une table qui n'en finit pas. Il n'y a de 
couverts que du coté du mur et j'en compte quatre- 
vingts. Sur le sol admirablement dallé, dix-huit tables 
de soixante-huit couverts chacune. Il y aura donc plus 
de douze cents convives. 

Au début, on ne voulait pas s'inscrire et aujourd'hui 
on refuse du monde, il n'y a plus de cartes disponibles. 

Le gouvernement a pris, pour le maintien de l'ordre, 
toutes les mesures possibles. Sept brigades de gendar- 
merie sont à cheval. Les hommes sont échelonnés un 
peu partout. La mairie est occupée par une compagnie 
d'infanterie. La préfecture, par une section d'infanterie 
demandée expressément, m'assure-t-on, par le préfet. 

A Saint-Pierre-des-Gorps, où le général doit descendre 
de chemin de fer pour monter en voiture, est également 
une section d'infanterie. Dans le jardin des Prébendes 
d'Oë est un bataillon d'infanterie. Dans chaque quartier 
de cavalerie, un escadron est prêt à monter à cheval. 
Dans les casernes, les troupes sont consignées. 

Tandis que je prends ces renseignements,, on achève 



1889. — LE GÉNÉRAL BOULANGER A TOURS 389 

de mettre en état, dans l'atelier de M. Unalserres, le 
landau qui ira à Saint-Pierre-des-Corps chercher le gé- 
néral. C'est un huit-ressorts très haut sur roues. Un 
décorateur, M. Page, a peint sur les panneaux les 
c armes » du général, un B entouré de drapeaux trico- 
lores et surmontant la croix de la Légion d'honneur. On 
voulait tout d'abord atteler à quatre chevaux ; on n'en 
mettra que deux pour éviter les accidents. 

Dans les rues, deux affiches : une du maire, le docteur 
Fournier, se déclarant investi de tous pouvoirs par le 
conseil municipal ; une du comité boulangiste, recom- 
mandant le calme. La lutte, néanmoins, promet d'être 
très énergique entre les boulangistes et le gouvernement. 
Les premiers déclarent que le général sera acclamé par 
cent mille voix ; le second a, parait-il, fait distribuer 
cinq mille sifflets d'un nouveau système, très tapageur. 
On m'en montre un. Il est étrange, tout en zinc, aplati 
du côté que l'on met dans la bouche, arrondi de l'autre 
côté et replié sur lui-même, d'où deux trous que l'on 
n'a qu'à boucher avec les doigts pour avoir le son le 
plus strident qui soit. 

Deuxième dépêche. 

midi 47. 
A dix heures, M. Jules Delahaye, rédacteur en chef 
du Journal d'Indre-et-Loire^ donne chez lui un déjeuner 
en l'honneur de M. Naquet et veut bien m'inviter. Il y a 
là MM. Lauze, secrétaire de M. Laguerre, Laurenceau,. 
Roy, membres du comité, etc. L'amphitryon a reçu une 
dépêche lui annonçant que le général est en route ; il 
est parti sans encombre au milieu de trois cents per- 
sonnes qui l'ont acclamé à la gare d'Orléans. 



390 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

On nous apporte une nouvelle que nous considérions 
alors comme invraisemblable : M. Brunswick, conseiller 
municipal, aurait proposé à ses collègues d'assimiler le 
cortège du général à une procession ; il a demandé, en 
conséquence, qu'on ferme les portes de la ville devant 
le messie des patriotes. 

« Ah ! si cela se pouvait ! s'écrie M. Naquet. De toutes 
les bêtises faites, celle-ci ne serait pas celle qui nous 
profiterait le moins. On ne comprend donc pas que, 
plus on aura Tair d'avoir peur du boulangisme, plus on 
donnera d'importance au général? > 

Mais il est onze heures et quart. Nous montons en 
voiture pour nous rendre à Saint-Pierre-des-Gorps. 
Dans les rues que nous traversons, une grande anima- 
tion. On croirait qu'un 14 juillet se prépare ; nous trou- 
vons la gare de Saint-Pierre-des-Gorps militairement 
occupée. Sur le quai, je suis reconnu par trois agents 
de la sûreté. Quelques instants après, le commissaire 
de la gare m'invitait à me réfugier au buffet où je 
prie M. Naquet, portant ses insignes de sénateur, de 
se faire lui-même expulser. Gela ne manque pas. « J'ai 
des ordres, lui dit le commissaire, personne ne doit être 
sur le quai. » 

Le sénateur est obligé de se retirer. Nous allons 
attendre le général dans le couloir par où sortent les 
voyageurs. Le train de Paris entre en gare... 

Troisième dépêche. 

2 h. 50. 

Apparaît le général, que suivent un grand nombre de 
députés et de dévoués venus avec lui de Paris. A sa 



1889. — LE GÉNÉRAL BOULANGER A TOURS 391 

rencontre, accourent les représentants du comité local. 
Une fanfare joue la Marseillaise. Il monte en voiture 
au milieu des acclamations. Trois cents personnes cou- 
rent autour de son landau et le suivent ainsi jusqu'à 
Tours. Mais à peine quittons-nous la rive du Cher, nous 
nous trouvons au milieu d'une foule inouïe. Des sifflets 
retentissent. Nous approchons de l'endroit où sont, pa- 
raît-il, massés les derniers amis de Wilson, les contre- 
manifestants. A vrai dire, ils sont noyés, étouffés au 
milieu de l'épais amoncellement humain qui crie: «Vive 
Boulanger !» 

Nous voici devant la porte de Grammont, la porte 
par laquelle la municipalité sait que le général doit 
entrer. Son landau la franchit. Le chef du parti révi- 
sionniste a mis le pied, au milieu d'une foule dont les 
neuf dixièmes sont sympathiques, dans sa bonne ville 
de Tours. Quatre gendarmes à cheval s'élancent, se pla- 
cent derrière sa voiture, interdisent au cortège de le 
suivre ; pendant ce temps, on ferme les trois lourdes 
portes et si vite que les gendarmes, qui ont reçu l'ordre 
de se placer devant elles, manquent d'être écrasés dans 
le triple entrebâillement. G^est un véritable guet-apens. 
La municipalité, en livrant ainsi le général à la foule, 
espérait certainement que celle-ci lui ferait un mauvais 
parti. Elle connaissait mal ses administrés. MM. Naquet, 
Laguerre et les nombreux occupants de quarante voi- 
tures, se trouvent, après avoir vainement parlementé, 
contraints de prendre un chemin détourné pour entrer 
par une autre porte qu'on a daigné laisser ouverte. A 
quoi bon, puisqu'une demi-heure après, tous les bou- 
langistes se retrouvaient ? 

Bien qu'abandonné à lui-même, le général a fait dans 



392 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

Tours une entrée vraiment triomphale ! Evidemment 
on dira qu'on a sifflé. On peut le dire, c'est exact. Mais 
la majorité des siffleurs étaient des gamins qui, le matin, 
apprenaient dans les rues à se servir du morceau de 
zinc décrit plus haut. Ils faisaient certes beaucoup de 
bruit ; à peine étaient-ils pourtant un contre cent mani- 
festants sympathiques. M. Brunswick peut se vanter 
d'avoir pris une précaution inutile. 

Que dis-je? Inutile? Néfaste pour le conseil municipal 
de Tours, pour le gouvernement. Non seulement on a 
été à même de juger sans restriction possible des pro- 
grès du boulangisme, mais encore la mesure présentée 
par M. Brunswick a irrité un grand nombre de Touran- 
geaux. Bientôt les ovations ont été si nourries que les 
siffleurs n'ont plus osé se faire entendre. 

Le général n'a pas dissimulé sa joie. Il a remercié, 
félicité les organisateurs. Est-ce cela que voulait M. le 
maire de Tours? Je tiens à insister sur ma modération. 
Je ne parle ni des bouquets, ni des femmes demandant 
à serrer la main du général, quand il arrive a Thôtel 
de Bordeaux, ni des cris : « Au balcon! » ni de l'enthou- 
siasme qui débordait dans les couloirs de l'hôtel. Le 
propriétaire avait bien fait les choses, des fleurs par- 
tout. 

Se dérobant aux ovations, le général change de toi- 
lette, met son habit des grands jours, passe son écharpe 
de député, tout cela en hâte militaire. Il tient à être 
dans la salle du banquet à trois heures précises. 

Quatrième dépêche. 

3 h. 45. 
De l'hôtel de Bordeaux à la rue Victor-Hugo, on ne 



1889. — LE GÉNÉRAL BOULANGER A TOURS 39â 

voit que des yeux qui regardent, curieux, joyeux, tout 
allumés; il n'y a presque plus de contre-manifestants. 
Quand un siffleur veut agir, on le bouscule, on le réduit 
au silence! 

Il est trois heures lorsque le général prend place à la 
table d'honneur, entre M. Laurenceau, avocat à Tours, 
qui a eu l'idée du banquet, et M. Naquet. Ça et là, 
sur la même ligne que lui, MM. Laguerre, Albert Du- 
chesne, Le Hérissé, le baron du Saussay, Turquet, Ma- 
rius Martin, Vergoin, Robert Mitchell, Saint-Martin,. 
Laporte, Laisant, Lejeune, Georges Roche, Paye, avocat 
tourangeau, Lucien Millevoye, de Saint-Martin, Lanne,. 
Henri Bourgeois, fils du député vendéen; Charles et 
Joseph Leroux, fils de l'ancien député des Deux-Sèvres; 
Ghartier, président de la Ligue des patriotes de la 
Roche-sur-Yon; le maire d'une commune d'Indre-et- 
Loire et tout son conseil municipal, etc. Aux tables des 
souscripteurs, cent convives de la dernière heure ne 
peuvent trouver place. « G'est la revanche du premier 
succès de Wilson », dit à côté de moi Léandri. 

Cinquième dépêche. 

7 h. 20. 

Très joyeux, le repas. A chaque nouveau service,, 
morceau de musique. Quand on joue les Volontaires, les 
convives chantent. La Marseillaise retentit. Le général 
se lève et presque tout le monde fait comme lui. Moi pas. 
Lorsque éclate la Revue, c'est, grâce aux couteaux, aux 
fourchettes qui scandent la mesure, un tapage assour- 
dissant. 

Avec le Vouvray arrivent les discours. G'est d'abord 



394 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

M. Laurenceau qui, en bon premier, a le succès. D'après 
lui, depuis l'élection de la Seine, le succès du général 
est décisif. Ce morceau de phrase, à cause d'une per- 
sonnalité dont le nom est sur toutes les lèvres, soulève 
les cris de : « Honte à AYilson ! A bas Wilson ! » Il 
parait néanmoins que, dans l'arrondissement de Loches, 
l'élection de M. Wilson reste presque certaine. 

Le discours de M. Lucien Millevoye a été une fête 
pour les lettrés. Au milieu de très belles images, l'ora- 
teur a eu des mouvements superbes. < On veut vous 
emprisonner, a-t-il dit à M. Naquet, aujourd'hui c'est le 
gouvernement qui est emprisonné dans le palais légis- 
latif. Où donc est la nation? C'est ici... » etc.; une com- 
paraison entre le procès qu'on fait à-Déroulède et l'ac- 
quittement de Wilson soulève le cri de : « Vive la 
Russie I » 

Après deux, discours de M. Roy, puis du baron du 
Saussay, M. Naquet, qui est acclamé dès le premier mot 
qu'il prononce, dit éloquemment pourquoi il a quitté 
pour le boulangisme ses anciens amis politiques. Il 
flétrit la secte avide et intéressée qui nous gouverne. Il 
proclame hautement le droit de tous à la liberté re- 
ligieuse. A chaque période, son succès s'accentue, 
augmenté il est vrai, par le nouvel intérêt qui s'attache à 
l'orateur depuis les récentes poursuites. 

Parle ensuite M. Delahaye, dont le discours marchait 
très bien, quand tout à coup est venue cette phrase : «Je 
ne sais si ce sera la République ou la Monarchie qui 
profitera de nos efforts communs... » (Nombreuses 
protestations.) Il faut dire que beaucoup des convives, 
nettement républicains, reprochent à M. Delahaye ses 
idées ultra-réaclionnaires. La péroraison, toutefois, a 



4889. — LE GÉNÉRAL BOULANGER A TOURS 395 



été fort applaudie. Et la salle est bien disposée quand 
le général se lève. Après les applaudissements qui le re^ 
mercient d'avance, il prononce le discours suivant : 

« Messieurs, 

« Mon ami M. Naquel m'a laissé peu de choses à vous 
dire. Les doctrines qu'il a exprimées ne représentent 
point des opinions personnelles. Ce sont les doctrines 
mêmes du parti républicain national, du parti qui m'a 
fait l'honneur de me choisir pour son chef. 

c Elles se résument en trois termes : La République 
consolidée, l'autorité restaurée^ la liberté garantie. 

« Les faméliques qui détiennent le pouvoir en dépit de 
toutes les injonctions du pays, les usurpateurs qui, au 
mépris de tout droit, essayent de mutiler le suffrage 
universel et de fausser les manifestations de la volonté 
nationale, les tyrans au petit pied qui ne m'accusent de 
rêver la dictature que pour masquer la dictature odieuse 
qu'ils pratiquent eux-mêmes, me dénoncent tous les- 
jours comme l'allié des anciens partis royaliste et impé- 
rialiste, comme le chef qui doit mener ces partis à l'as- 
saut, à la destruction de la République. 

« Ils mentent lorsqu'ils lancent contre moi ces perfides 
accusations. 

«La République! eux seuls l'ont compromise et la 
compromettent chaque jour par leur politique égoïste 
et persécutrice. 

a Comment, en effet, le pays, malgré son attachement 
aux institutions répubhcaines, ne s'éloignerait-il pas 
avec dégoût de ceux qui mutilent le suffrage universel 
au lieu de s'incliner loyalement devant ses décisions, de 
ceux qui portent la main sur les représentants du peuple, 
de ceax qui nourrissent la pensée de subjuguer la 
nation ? 

23 



306 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

« Gomment ne s'indignerait-il pas, ce pays, quand il 
voit ses gouvernants se partager la France, puiser à 
pleines mains dans le budget pour eux et leurs proches 
dotés de riches sinécures, compromettre le succès de 
l'Exposition en refusant la dissolution de la Chambre et 
en éternisant l'agitation électorale! 

< Quant à moi, loin de méditer sa destruction, comme 
Taffirment ces calomniateurs éhontés qui m'imputent 
des intentions criminelles pour détourner les regards 
de leurs propres crimes, j'appelle tous les bons Français 
à se grouper autour de moi pour l'affermir en la puri- 
fiant. 

€ Dans cet appel, je ne demande à personne d'oi^i il 
vient; je n'exige pas de certificat d'origine. Il m'importe 
peu que l'on se rallie à l'idée républicaine par enthou- 
siasme ou par raison. L'important est que l'on s'y rallie 
sans arrière-pensée, avec le désir sincère de voir l'œuvre 
commune aboutir. 

«Je l'ai dit à Nevers et je le repète : personne parmi 
les conservateurs qui me suivent ne me fait l'injure de 
supposer que j'affirme la République pour la trahir. 

(( Ils comprennent, ces conservateurs, que la Mo- 
narchie, sous aucune de ses formes, ne saurait être établie 
sans de profondes secousses. 

«Ilsvoientclairement qu'une restaurationimpériale ou 
royale, à supposer qu'elle pût se réaliser, laisserait la 
nation aussi divisée, plus divisée peut-être qu'elle ne 
l'est à cette heure; et, faisant passer leur amour du 
pays avant leur amour pour telle ou telle forme de 
gouvernement, ils viennent à la République à la seule 
condition que cette République soit habitable et qu'elle 
soit librement sanctionnée par le peuple directement 
consulté. 

« Je ne leur en demande pas davantage. J'ai foi en 
l'idée réj ublicaine. Je suis persuadé que le jour où nos 



1889. — LE GÉNÉRAL BOULANGER A TOURS 397 



institutions auront été mises en harmonie avec les 
besoins, les aspirations de cette société si foncièrement 
démocratique qui constitue la France, tous les doutes 
qui peuvent subsister encore s'é vanouiront. Je suis cer- 
tain qu'alors ceux qui viennent à nous aujourd'hui avec 
la ferme volonté d'aider au su ccès de notre grande en- 
treprise, mais sans oser y croire, deviendront les répu- 
blicains les plus sincères, les plus dévoués, les citoyens 
les plus heureux de voir enfin, même au détriment de 
leurs anciennes convictions, la patrie en possession d'un 
gouvernement contre lequel ne se dressera plus aucune 
opposition inconstitutionnelle et irréconciliable. 

« Quant aux républicains de vieille date, à ceux qui ont 
lutté et souffert pour la République, ils sont nombreux 
dans le parti national — l'élection de Paris en a fourni 
la preuve, — et rien n'empêche ceux qui ne sont point 
encore avec nous de venir grossi-r nos rangs et de ren- 
dre ainsi plus vaines encore les craintes dénuées de 
fondement que nos ennemis affectent. 

« En ouvrant la République, je n'ai pas dit que je l'ou- 
vrais aux monarchistes et que je la fermais aux répu- 
blicains. J'ai dit que je l'ouvrais à tous les hommes de 
bonne volonté, et que ceux-là seuls en sont exclus qui 
se refusent systématiquement à faire abnégation de tout 
sentiment de prédilection personnelle et à ne poursuivre 
désormais que l'unité, la grandeur, la prospérité de la 
patrie. 

« Quant à ceux qui se rangent sous mon drapeau en 
déclarant que je leur sers de catapulte, que je suis le 
bélier avec lequel ils pratiquent la brèche, et dans la 
pensée bien arrêtée, une fois la brèche pratiquée, une 
fois la trouée faite, de prendre la citadelle — c'est-à- 
dire la République — d'assaut, je ne puis les empêcher 
de me donner leurs suffrages ; mais je ne les leur ai 
jamais demandés, je ne les leur demanderai jamais. 



398 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

« Ils n'ont pas foi en la République, même réformée, 
même révisé^;, même purifiée. Moi, j*ai foi en elle et je 
crois en son avenir. 

« Ils s'imaginent que le peuple consulté reviendra à 
l'une des formes de monarchie qui ont existé en France, 
et c'est seulement dans cette espérance qu'ils travaillent 
à rendre la parole au pays. J'ai, moi, la certitude qu'ils 
se trompent ; et que, de cette consultation nationale, 
devant laquelle tout le monde devra s'incliner, c'est la 
République qui sortira triomphante, à une écrasante 
majorité. 

« (ju'on cesse donc de m'objecter ce qu'ils disent et de 
leur objecter ce que je dis ! Je ne suis pas plus respon- 
sable de leurs actes qu'ils ne sont responsables des 
miens. Nous ne représentons pas, eux et nous, deux 
armées alliées poursuivant un but commun, mais bien 
deux armées opérant parallèlement quoique visant un 
but différent. 

« Qui se trompe, d'eux ou de moi ? L'avenir le dira. En 
tout cas, il sied mal aux républicains de prétendre que 
c'est moi. 

« S'ils admettaient en effet que le pays librement con- 
sulté dût répondre Royauté ou Empire, ils avoueraient 
par cela même qu'il n'est plus avec eux et qu'ils détien- 
nent le pouvoir en dépit de tout droit. 

c II e.-t vrai que sur ce point ils ne commettraient 
qu'une demi-erreur. Le suffrage universel est absolument 
hostile à la coterie parlementaire oppressive qui est aux 
affaires ; mais s'il veut en finir une bonne fois avec cette 
coterie, il veut non moins énergiquement conserver la 
forme républicaine. 

(( C'est tout au moins mon ardente conviction, et les 
hommes de toute origine qui se serrent autour de moi 
savent que c'est seulement à la condition de se réclamer 
de la République qu'ils peuvent être admis à combattre 



1889. — LE GÉNÉRAL BOULANGER A TOURS 399 



à nos côtés. Quand ils le font, qui donc aurait le droit, 
de suspecter leurs intentions et leur parole? 

Mais, en acceptant la République, ils veulent que 
celle-ci soit libérale et tolérante, que leurs croyances 
soient respectées, que l'on rompe avec ce système d'op- 
pression qui n'a même pas la grandeur des vieilles 
luttes de nos ancêtres et qui blesse la conscience des 
uns sans donner aux autres aucun des résultats qu'ils 
appellent de leurs vœux. 

« La République, telle que je la conçois, doit consacrer 
toutes les libertés; elle doit répudier l'héritage jacobin 
de la République actuelle; elle doit apporter au pays 
la pacification religieuse par le respect absolu de toutes 
les croyances et de toutes les opinions. 

« Tout à l'heure, mon ami Naquet, un de ceux qui sont 
venus à moi du vieux parti républicain, qui sont venus 
sans rien sacrifier de leurs convictions antérieures et, 
au contraire, parce qu'ils ont vu dans le parti national 
la réalisation des principes de toute leur vie, mon ami 
Naquet vous disait ce qu'il pense de la politique reli- 
gieuse du gouvernement actuel, et comment il conçoit 
celle du gouvernement de demain. 

« De semblables déclarations dans une telle bouche 
sont plus significatives encore que dans la mienne , 
parce que l'homme qui les prononce pourrait être, plus 
que je ne pourrais l'être moi-même, suspect de nourrir 
à l'endroit de la liberté religieuse des sentiments hos- 
tiles. 

« Vous l'avez entendu; et ses paroles ont dû, je crois, 
rassurer les plus hésitants. 

« Je m'adresse donc à la fois aux conservateurs et aux 
vieux républicains qui m'entourent, et je leur dis : 
Plus de suspicion ! plus d'équivoque ! 

« Qu'on n'accuse le parti national ni de conspiration 
monarchique, ni de conjuration démagogique l Le ré- 



400 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

sultat que nous poursuivons est de ceux qui peuvent 
s'affirmer au grand jour. 

(( Ce vers quoi je marche, je le dis hautement, en de- 
mandant leur concours à ceux qui marchent à ce but 
et en répudiant le concours des autres : — c'est la Répu- 
blique, mais la République non parlementaire, la Répu- 
blique donnant à ce pays un gouvernement fort, la Ré- 
publique protectrice des faibles, des humbles, des petits, 
la République préoccupée avec passion des intérêts du 
peuple, la République enria respectueuse de la liberté 
individuelle sous toutes ses formes, et en premier lieu, 
de la liberté de conscience, qui est la première et la 
plus respectable de toutes les libertés. 

c Vive la France I 

a Vive la République î 

« Vive la Liberté ! » 

Un succès considérable a pour ainsi dire ponctué cha- 
cune des phrases de ce très important discours. Quand 
le général termine, tout le monde s'élance vers lui. 
N'est-ce pas un de ses ennemis, M. Brunswick, qui l'a 
appelé le Messie ? On a vraiment l'air de le considérer 
comme un sauveur. 

Je ne suis ici que pour faire acte de greffier fidèle. Il 
est six heures et demie. C'est avec frénésie qu'on entoure 
le chef du parti national. Il voudrait rentrer à fhutel 
de Bordeaux où les délégations du département doivent 
venir. A sept heures, péniblement, au milieu des 
étreintes, des bravos, il gagne sa voiture. De rares 
siflleurs l'attendent dans la rue Victor-Hugo. Leurs 
protestations provoquent une tempête de vivats. 

A l'heure où j'écris, la réception ouverte commence. 
Un naaire de village vient de dire au général : « Voyez 



1889. — LE GÉNÉRAL BOULANGER A TOURS 401 

mes mains calleuses, mon général, c'est le travail 
qui les a faites ainsi. Elles sont fières de serrer les 
vôtres. » 

Sixième dépêche. 

8 h. 55. 

La réception bat son plein. Debout au milieu du plus 
grand salon de l'hôtel de Bordeaux et entouré de 
MM. Turquet, Dufour, Laguerra, députés, de Ménorval, 
le docteur Lafont, le général a la dure corvée d'aban- 
donner sa main à quiconque se présente, et o i défile, 
on défile ! Il y a tant de monde que c'est à se demander 
si plusieurs personnes ne passent point deux ou trois 
fois, comme dans les pièces de l'Ancien Cirque. 

Une vieille bonne femme dit : « Ah ! général, je se- 
rais bien contente de vous embrasser avant de mou- 
rir. » Yite; il l'embrasse en disant : « Et maintenant, 
attendez pour mourir que je vous aie embrassée une 
autre fois. » Pour tout le monde, il a de ces mots. 
Aussi se retire-t-on ravi. Beaucoup de placets lui sont 
remis. Il les confie à son officier d'ordonnance, le capi- 
taine Guiraud. Gela va durer ainsi jusqu'à dix heures et 
demie, car sous les fenêtres de l'hôtel une foule énorme 
fait queue. 

Après un nouveau changement de toilette, le général 
réunira ses amis à onze heures en un souper intime et 
nous prendrons tous le train de Paris à minuit 45. 

Tout le monde ici ne semble point accueillir, avec le 
même enthousiasme que les convives de la rue Yiclor- 
Hugo, les déclarations que le général Boulanger a faites 



•402 LE GÉNÉRAL BOULAyGER 

idans son discours. Quelques personnes lui reprochent 
de s'être montré trop exclusivement républicain ^ 

* A Paris et dans la plupart des départements, on a pen?é 
différemment. 

Le discours du général a eu le plus grand succès. La République 
honnête est acclamée par la majorité des républicains, acceptée par 
beaucoup de conservateurs. 

Il y a des choses qu'on est forcé de constater, même quand on 
voudrait, comme moi, que le général ne tût que le clief du parti 
-national,— sans autre étiquette. 



Mil 
LE 18 MARS 



Le général Boulanger est renlré à Paris, le 18 man-, 
à six heures du malin, entre deux haies d'agents. Tous 
les abords de la gare d'Orléans étaient gardés. 

Au moment où il montait dans son coupé, un des 
voyageurs, M. Fournier, a crié : « Vive Boulanger ! )> 
Il a été immédiatement arrêté. 

Ayant protesté contre cette arrestation, M. de Ménor- 
val, conseiller municipal, a été lui-même appréhendé 
au corps. Après un court interrogatoire chez le commis- 
saire de la gare, les deux boulangistes ont été mis en 
liberté. 

Pendant cette nuit de voyage, on affichait dans tout le 
département du Nord, la proclamation suivante : 

« Electeurs du Nord, 

« Après les marques réitérées de sympathies que 
vous avez prodiguées en ma personne à la République 
honnête que, vous et moi, voulons fonder, j'aurais été 
bien heureux que les circonstances me permissent de 
continuer à vous représenter. 

23. 



404 LE GÉNÉRAL BOULANGER 



a Mais VOUS apprécierez vous-même les devoirs que 
m'impose l'éclatante manifestation qui s'est produite, le 
El janvier dernier. On a calomnié Paris en même temps 
que le Parti républicain national, pour lequel il s'était si 
victorieusement prononcé. Il m'a fallu relever l'outrage 
et me déclarer solidaire des deux cent quarante-cinq 
mille électeurs de la Seine dont le vote a mis aux abois 
la meute dévorante des parlementaires. 

« Heureusement, l'Assemblée, que quelque scandale 
politique ou financier galvanise encore de temps en 
temps, est virtuellement morte, et son décès légal re- 
mettra dans six mois le pays en face de lui-même. 

« Electeurs du Nord, 

« A ce moment, nous nous retrouverons, vous et 
moi, prêts à continuer la lutte que nous poursuivons 
pour la liberté méconnue et le droit foulé aux pieds. 

« Que l'amour de la patrie vous unisse, le triomphe 
n'est pas douteux. 

« Vive la France ! Vive la République I 

« Général Boulanger. » 

Pour la première fois, la politique courante passionne 
tellement le public que ce n'est plus de la Commune que 
l'on va parler le 18 Mars, c'est du général Boulanger. 

Combien les récents événements éloignent ceux de 
l'horrible 71 ! 

La politique actuelle enlève chaque jour de l'intérêt à 
la date anniversaire de la naissance de la Commun e. 
Bientôt les communards nous paraîtront aussi vieux 
que les quarante-huiteux. 

Ils ont pourtant mis, en 1889, trois jours à célébrer 
l'assassinat des généraux Lecomte et Clément Thomas, 



I^g9. — LE 18 MARS ^05 



mii3 ils sentent euK-mêmes leur lointain triomphe 
si démodé, qu'ils n'ont guère parlé ici ou là que du 
boulangisme naissant. 

Dans les trente-deux réunions, banquets ou punchs 
qu'ils ont organisés à Toccasion du 18 mars, les orateurs 
des quatre fractions du parti révolutionnaire : blan- 
quisles, guesdistes, possibilistes et anarchistes, ont tous 
l'un après l'autre donné leur avis sur la politique du gé- 
néral Boulanger. 

Ainsi, au Palais-Royal, chez Richard, dans un ban- 
quet réunissant deux cents guesdistes, le président, 
M Ferroul, député de l'Aude, a déclaré, au nom de 
son parti, qui compte, dit-il, de nombreux représen- 
tants en province, que la révolution sociale n a rien a 
redouter du boulangisme : 

_ Plus sombre sera le ciel politique, plus brillant 
sera l'éclair socialiste qui le déchirera. 
Si ce n'est pas là une belle phrase l... 
Pour l'orateur, c le cadettisme et le boulangisme ne 
sont que les symptômes de l'agonie de la classe capita- 
liste». , 

M. Jules Guesde étant en ce moment très souffrant, 
c'est M. Deville qui a pris la parole en son nom. 

- Je ne peux, a-t-il dit, approuver les poursuites, 
par la raison bien simple que ce que l'on fait contre es 
prétendus patriotes et lesboulangistes, on le fera contre 



nous. 



L'assemblée s'est séparée aux cris variés de : <^ A bas 
Brousse ! A bas les possibilistes ! A bas Joffrin ! » 

Mais Joffrin résiste quand mêm3. Hué ici, il est ac- 
clamé là. Dans la salle d'clnfer, drapée de drapeaux 



486 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

;roug€6, se sont réunis les amis du récent complice de 
U. Floquet. 

Selon le principal orateur, M. Simon Soëns, conseiller 
municipal : « L'idée représentée par un seul a toujours 
été nuisible à tous. A un sabre, on doit opposer la nation 
armée ! > 

.Quant aux anarchistes, ils n'ont pas, disen t-ils, assez 
d^argent pour organiser des banquets. En revanche, ils 
ont beaucoup de discours à placer. Installés dans la 
.«aile du Commerce, au faubourg du Temple, ils ont dé- 
claré eux-mêmes que l'historique de la Commune a été 
;fait et refait. 

Parlons, ont-ils dit, des questions du jour. Le bou- 
langisme ne peut être vaincu que par l'anarchie. 

Un millier de personnes, dont une bonne moitié de 
daines, assistaient au punch donné au Rocher Suisse 
entre des trophées de drapeaux rouges. 

Après quelques mots du président Vivier, relatifs à 
l'élection du 27 janvier, où, d'après lui, Montmartre 
s'est déshonoré, la parole est donnée à M. JofTrin : 

— Je reconnais, dit le vice-présidei:t du conseil mu- 
nicipal, que la République n'a pas donné aux travail- 
leurs ce qu'ils ont pu en espérer. Mais enfin, depuis 
qu'elle existe, nous pouvons nous réunir librement pour 
discuter nos intérêts, ce qui n'était pas possible en 69. 
Il n'y a pas àse le dissimuler, nous venons d'être battus. 
'130,000 réactionnaires, auxquels se sont joints 130,000 ré- 
publicains inconscients, ont réussi à faire nommer le 
général Barbenzingue. (Gomme c'est fin !) 

«Ceux qui ont voté pour lui en sont honteux. Car, 
parmi tous les citoyens qui viennent chez moi, je n'en ai 



1880. — LE 18 MARS 407 

jamais trouvé un qui ait osé se vanter d'avoir voté pour 
Boulanger. (En voilà, une preuve !) Il faut espérer 
qu'aux élections d'octobre , Montmartre prendra sa 
revanche. » 

Après des paroles à peu près aussi remarquables du 
citoyen Lavy, conseiller municipal, et des cris de « Vive 
la Commune », la soirée se termine par des chansons de 
Jules Jouy, Marcel Legay, etc. 

Quatre cents autres jotrrinistes s'étaient donné ren- 
dez-vous à la salle Guisart, rue des Ecuries-Saint-Ger- 
main. 

Là encore, M, Faillet, non moins conseiller munici- 
pal que M. Lavy, a passé le temps, sous prétexte de 
18 mars, à attaquer le boulangisme. Faut-il que celui- 
ci soit déjà fort pour résister à de tels ennemis? 

— Nous sommes, prétend-il, en présence de deux, 
partis qui n'ont qu'un même but : écraser la petite 
bourgeoisie, l'un pour nous ramener au principe mo- 
narchique, l'autre pour continuer à se remplir le ventre 
comme il l'a fait depuis 1870. 

Allons maintenant au lac Saint-Fargeau. 

Il y a un mois, on y donnait un banquet boulangiste. 
La place manquait. Le 18 mars, on y célébrait, en 
mangeant, le sinistre mardi-gras. Il y avait à peine 
400 personnes. 

M. Vaillant pourtant présidait. 

Là où se trouve Vaillant, il faut qu'il parle. Selon lui : 

« Les vrais révolutionnaires doivent profiter de la situa- 
tion faite par la lutte des bourgeois entre eux pour 
passer au travers. Il y a à mettre dans le même sac 
boulangistes, royalistes, opportunistes, etc. 



408 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

Les députés Planteau, Gamélinat, etc., ont développé 
le même thème. 

Pour tous, le général Boulanger est ouvertement 
l'ennemi, mais il est bien évident qu'ils délestent encore 
plus que lui MM. Clemenceau, Gonstans, etc. 

Entre le gouvernement actuel et celui que pro- 
met le général , les blanquistes n'hésiteraient pas 
longtemps. 

A la même heure, se réunissent au restaurant Bon- 
valet, les autonomistes-radicaux-socialistes du deuxième 
arrondissement. 

M. Naquet explique qu'il a failli ne pas venir par 
suite d'une erreur. 

« Je ne me le serais point pardonné, dit-il, car, parle 
temps qui court, on ne sait jamais ce que demain appor- 
tera et puisque aujourd'hui je suis encore libre, il faut 
au moins en profiter. » 

Il blâme les poursuites qu'a subies le petit clergé. Au 
lieu d'attaquer franchement le clergé; on s'est borné à de 
mesquines tracasseries : on a supprimé les traitements 
de pauvres diables de curés qui n'en pouvaient mais, 
pendant que nos gouvernants s'engraissaient avec d'in- 
nombrables pots-de-vins. 

Mais la France ne sera plus longtemps la proie de 
ceux qui, aujourd'hui, la dévorent. Avant six mois, le 
parlementarisme aura vécu et nous pourrons élever sur 
ses ruines une République vraiment honnête, vraiment 
démocratique. 

M. Laisant prend ensuite la parole. « On voit présente- 
ment en France, dit-il, cette chose étrange : les honnêtes 
gens poursuivis par les voleurs. » 

Puis, successivement, MM. Vergol.i, de Susini, de 



1889. — LE 18 MARS 409 

Ménorval, Millevoye prennent la parole. Ce dernier dé- 
plore l'incident de Sagallo. 

Il n'est pas le seul. In petto, Déroulède lui-même doit 
regretter de s'être laissé emporter par son premier mou- 
vement. 

Voilà maintenant que ses amis sont convoqués chez 
M. Atthalin, juge d'instruction. 

A celui-ci, M. Laguerre a tout d'abord répondu qu'il 
se refusait à répondre. 

M. Atthalin, toutefois, lui a donné lecture de l'acte 
d'accusation le concernant. 

Il y a deux chefs d'accusation. On reproche au député 
de Vaucluse : 

1" D'avoir fait partie, du mois d'avril 1888 au mois 
de janvier 1889, d'une société politique non autorisée 
par l'Etat; 

2'^ D'avoir fait partie, du 27 janvier au 25 février 1889, 
d'une société secrète ; 

Délits prévus par l'article 291 du Gode pénal et la loi 
de 1864. 

La réponse n'était que trop facile. M. Laguerre s'est 
contenté de faire remarquer qu'il était au moins étrange 
d'appeler conspirateurs des gens qui ne s'appuient 
que sur le suffrage universel. 

Il a conclu par ces mots : « Les poursuites que l'on 
dirige aujourd'hui contre nous sont des poursuites poli- 
tiques. Elle n'ont rien de commun avec la justice, avec 
la loi, avec le droit. 

«Ce n'est pas dans les limites étroites d'un cabinet de 
juge d'instruction, c'est devant le tribunal correctionnel, 
c'est devant le pays que je m'en expliquerai. 
« Je refuse de signer tout procès-verbal... » 



IX 
où LE GÉNÉRAL SE REPOSE 



Ceux qui lisent plusieurs journaux ne pouvaient guère, 
dans les derniers jours de mars, savoir à quoi s'en tenir. 
D'après les opportunistes, le général Boulanger aurait 
été frappé, le dimanche ^4, d'une attaque d'apoplexie. 
Selon V Intransigeant^ il n'aurait eu qu'un simple malaise 
et aurait fait le lendemain matin sa promenade habi- 
tuelle au Bois. Enfin, un autre journal prétendait que la 
blessure que le général a reçue au cou dans son duel 
avec M. Floquet s'était rouverte. 

Les partisans atténuaient ; les adversaires aggravaient. 

On en arriva même à dire que le général, qui « pour 
combattre la faiblesse de sa constitution ^, était con- 
traint de se morphiner, allait î^uccomber à l'abus de cet 
alcaloïde. 

Voici la vérité : 

Durant toute la journée de l'avant-dernier dimanche 
de mars, le général a reçu des délégations. Bien que 
très fatigué, il s'est habillé à sept heures et demie, pour 
se rendre chez Durand, oii il était invité à dîner par un 
grand pharmacien de Paris, M. Pachaut. 

En passant son habit, il constata qu'il ne pouvait 



1889. — ou LE GÉNÉRAL SE REPOSE 411 

bouger le cou sans souffrance. Pensant peut-être encore 
à sa blessure, voulant en tout cas savoir ce qu'il avait, il 
envoya chercher le docteur Labbé. 

L'éminent chirurgien est un ami du général. C'est lui 
on s'en souvient, qui l'a soigné après le duel Floquet. 

Le lendemain de ce duel, le général était si agité que, 
pour le calmer, le docteur Labbé lui fit une piqûre de 
morphine. L'agitation redoubla. La morphine ne pro- 
duit pas le même effet sur tous les organismes. Jamais 
plus M. Labbé n'en aurait administré à son malade. 

Par malheur, il n'était point chez lui, le !24 mars. 
M"^® Labbé délégua auprès du général le médecin qui 
d'ordinaire, fait les visites que ne peut faire son mari, 
— le docteur Michaux, chirurgien des hôpitaux de Paris. 
Ce dernier, ignorant l'histoire de la première piqûre, 
crut bon d'en faire une. 

Tout d'abord, le général s'en trouva admirablement. 

Il put faire jouer à l'aise les muscles de son cou. 

Ne ressentant plus nulle douleur, il se rendit chez 
Durand, où la morphine ne devait pas tarder à pro- 
duire l'effet qu'éprouvent d'ailleurs certaines natures. 

Les convives étaient nombreux, le salon retenu pour 
le repas relativement petit. Il faisait une chaleur atroce. 

Dans la seconde partie du dîner, l'officier d'ordon- 
nance de l'ancien ministre, le capitaine Guiraud, qui 
était parmi les dix-huit invités, s'aperçut que M. Bou- 
langer mangeait peu et semblait oppressé. 

— Mais vous souffrez, mon général? 

— Oui, lot chaleur m'incommode. 

Le capitaine se leva, obligea le général à le suivre 
dans le cabinet voisin qui, comparativement à celui 
qu'on venait de quitter, était glacial. 



412 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

Pourquoi faut-il constater, hélas, qu'un homme, eût- 
il été six fois élu, n'est jamais qu'un homme! Eh bien, 
oui, quoi, le général a manqué absolument de poésie. 

Après avoir éprouvé en face de la Madeleine le mal de 
mer, il se remit pourtant et put recevoir cent cinquante 
représentants du haut commerce qui avaient été invités 
pour dix heures. 

Très énergique, habitué à ne pas tenir compte de son 
corps, il repoussa assez durement ceux qui le lendemain 
matin, lui demandaient de ses nouvelles. 

Il s'aperçut toutefois que quelque chose recommen- 
çait à le gêner au cou. Bienlôl il ne put faire un mouve- 
ment de tête sans éprouver une souffrance d'abord légère, 
puis croissante. Il appela de nouveau son médecin, le 
docteur Labbé. 

Celui-ci constata, à coté de l'ancienne blessure, 
une grosseur assez étrange, qu'il prit d'abord pour un 
furoncle en formation. Il fallait attendre que celui-ci 
perçât. 

Ce bobo, qui n'a jamais inspiré de crainte sérieuse, 
est, on le sait, fort douloureux. M. Boulanger ne pou- 
vait ni bouger la tète ni supporter le col d'une che- 
mise. 

Gomme il était très fatigué par une existence qui en 
lasserait dix autres ensemble, le docteur Labbé, tout 
heureux de profiler de l'occasion, le contraignit de gar- 
der la chambre et le purgea. 

Le lundi et le mardi, le général ne reçut personne. 

Le mercredi matin, il m'appelait par un télégramme. 

Il était complètement remis. La grosseur, signalée au 
cou, avait disparu. Le docteur Labbé s'expliquait main- 
tenant toute la maladie. 



1889. — ou LE GÉNÉRAL SE REPOSE 413 

Le général avait eu simplement, le dimanche, un 
torticolis. 

La piqûre de morphine, après l'avoir calmé, avait 
troublé sa digestion. Les efforts faits pour vomir avaient 
enflé un ganglion. 

Quand j'arrivai chez le général, il était précisément 
en train de rire des renseignements divers que les jour- 
naux donnaient sur l'état de sa santé. Il me rappela que, 
quelques heures avant son indisposition, nous étions 
ensemble au Panorama du Tout-Paris. Venant de rece- 
voir une lettre du peintre, M. Gastellani, il me la tendit 
en me priant de la publier. La voici : 

26 mars 1889. 
t Mon général, 

« Une histoire comique. Gomme la scie continue, je 
pense qu'il est bon de prendre carrément position. Vous 
savez qu'une première fois, le 4 mars, on s'est avisé en 
haut lieu de vouloir vous supprimer du Panorama du 
Tout-Paris. « Tout au moins, a dit M. B***, enlevez-lui 
« son uniforme. Que dirait le président de la République? 
« etc., etc. Bref, ça ne peut rester ainsi. » 

« Le lendemain, nouvelle ambassade, ministérielle 
celle-là. 

« Aujourd'hui on recommence. Ayez la bonté de faire 
dire que vous resterez sur ma toile et dans votre costume 
de général. Je vous saurais même gré de faire publier 
ma lettre. 

« Veuillez agréer, mon général, etc. 

« Charles Gastellani. » 
A trois heures et demie, le général, autorisé par le 



414 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

docteur Labbé, donna l'ordre de recevoir quiconque se.. 
présenterait. M 

Il avait, depuis longtemps, invité quinze personnes a 
dîner et quelques intimes à finir la soirée avec lui, rue 
Dumont-d'Urville. 

Il fit télégraphier aux invités que dîner et soirée te- 
naient toujours. 

A huit heures, vêtu de son habit et la chemise bou- 
tonnée comme d'usage, il se mettait à table entre 
MM. Naquet, Laguerre, Saint-Martin, Sazerac de Forges, 
Henri Durangel, Aubry, Léonce Bloch, le baron de 
Bonnemain, Pierre Caillai, etc. 

Durant le repas et toute la soirée, le général a été de 
la plus grande gaîté. Comme il n'y a point de détails 
inutiles, je me suis fait un plaisir de dire le lendemain à 
ceux qui le dépeigaaient mourant qu'il avait fumé, 
après le café, deux Cazadorès,ce qui n'a pas manqué de 
mettre en joie une douzaine d'anti-boulangistes. 

Le lendemain, jeudi, il recevait. Le vendredi, à deux 
heures et demie, il présidait son comité chez notre ami 
commun Charles Lalou. 



X 

LES POURSUITES 



A peine remis de son indisposition, le général allait 
passer par bien d'autres inquiétudes. 

Tous ses amis étaient menacés d'être arrêtés. 

Le gouvernement, affolé, était résolu d'en finir avec le 
Loulangisme. 

D'après certaines confidences ministérielles, tout le 
comité du parti national, son président compris, devait 
être mis sous les verrous, le 30 mars, avant la nuit. 

Il était impossible que, dans une journée aussi 
menaçante que celle-là, je ne fusse pas auprès du 
général. 

Yers dix heures du matin, j'arrivais à l'hôtel de la rue 
Dumont-d'Urville. Depuis plus de deux heures, le chef 
du parti révisionniste recevait. 

Comme d'habitude, le vestibule, le petit salon du pre- 
mier étage, les escaliers débordaient de visiteurs, qui 
causaient, tous, des événements annoncés. 

— C'est indigne ! disait l'un. 

— Paris se soulèvera! disait l'autre. 

Pour la première fois, je trouvai le général disposé à, 
prendre en considération des menaces le visant. 



416 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

Il est vrai que tous ceux qui m'avaient précédé lui en 
avaient parlé. Il était non effrayé, mais convaincu de la 
réalité des intentions minibtérielles. 

— Que vous proposez-vous de faire ? 

— Je vais d'abord aller à la Chambre. Ensuite j'at- 
tendrai. On me mettra à Mazas. Et puis après? On sera 
bien forcé de me juger. Or, la meilleure preuve qu'il 
n'y a rien contre moi, c'est qu'on n'a encore rien trouvé. 
Quel homme, sain d'esprit, peut déclarer qu'un candidat, 
par le seul fait qu'il expose un programme antigouverne- 
mental, attente à la sûreté de l'Etat? Va-t-on donc se 
mettre à arrêter aussi tous les candidats non officiels? 
Je ne pense pas en premier lieu que la Chambre vote 
des poursuites et ratifie le projet de loi du Sénat; en 
second lieu, que, si elle l'adopte, la haute Cour de jus- 
tice ose me condamner contre toute... justice. 

— Le duc de Guise aussi disait : « Ils n'oseraient ! » 
Et vous connaissez le tableau de Paul Delaroche. 

— « Ah ! je sais bien que, si je me mettais à la place du 
président du cabinet, j'aurais peut-être une autre idée. 
Voyons, je vais essayer de m'y mettre. Cela ne me sera 
pas facile parce que je suis habitué à rester sur le terrain 
de la légaUté. Toutefois je me dirais : « Si nous n'agis- 
sons pas énergiquement, le régime parlementaire est 
perdu. Huit fois la France a été consultée et huit fois 
elle s'est prononcée pour la révision. Boulanger est 
momentanément notre plus grand obstacle. Il faut le sup- 
primer. » Oui, mais, notez que j'ai dit momentanément. 
On m'appelle le chef du parti national. Or, le parti natii)- 
nal est fondé. Il existerait même sans moi. Alors je cesse 



1889. — LES POURSUITES 



de comprendre. Gomment peut-on espérer lutter contre 
un courant auquel je ne pourrais pas maintenant m'op- 
poser ?Que le gouvernement fasse ce qu'il voudra. Qu'il me 
laisse en liberté, qu'il m'emprisonne, qu'il me supprime, 
il est battu, quoi qu'il fasse, aux élections générales. 

« Ce qu'il y a de drôle, c'est qu'on me reproche de 
m'appuyer sur la force que préconisent mes adversaires 
eux-mêmes. Tenez, j'ouvre le Parti ouvrier^ le journal 
qui, chaque matin, m'attaque le plus violemment. Au- 
dessous d'un article plein de goût où l'on prétend que 
j'ai des hémorroïdes, il y a sous la rubrique : Mots de 
combat, celte parole de Diderot : 

« C'est à la volonté générale que l'individu doit s'a- 
dresser pour savoir jusqu'où il doit être homme, citoyen, 
sujet, père, enfant, et quand il lui convient de vivre ou 
de mourir. C'est à elle à fixer les limites de tous les de- 
voirs. » 

«Eh bien! mais, est-ce que j'ai jamais fait autre chose 
que de m'adresser à la volonté générale ? Est-ce que je 
demande à faire autre chose? Mon seul désir, au con- 
traire, est que le gouvernement s'adresse à elle le plus 
tôt possible. » 

— Enfin, général, qu'allez-vous faire? 

— Voici. Continuer à recevoir le mardi, le jeudi, le 
samedi, toute la matinée et toute l'après-midi. Les au- 
tres jours, monter à cheval, de neuf heures à onze 
heures. Vous pouvez même donner mon itinéraire. 
Demain dimanche, à neuf heures, je suivrai le Cours la 
Reine jusqu'à la place de la Concorde et je remonterai, 
pour me rendre au Bois, l'avenue des Champs-Elysées. 



418 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

Si j'ai des hémorroïdes, cela ne leur fera probablement 
pas grand bien. Les lundi, mercredi et vendredi, je ne 
serai chez moi que dd trois heures à sept heures. 

Après avoir déjeuné à l'hôtel, en compagnie de 
M. Laisant, le général se rendait à la Chambre où de 
nombreux amis lui serraient la main dans la salle des 
Pas-Perdus. 

Il en partait à quatre heures moins le quart par la 
place du Palais-Bourbon et rentrait chez lui, où je de- 
vais le rejoindre. 

— Tous voyez bien, me dit-il, que le gouvernement 
hésite. Je comprends cela. 

On apporta au général une lettre importante qu'il 
voulut bien me lire. Elle était signée d'un ami d'un des 
ministres et fournissait des détails sur le Conseil tenu, le 
matin même, à l'Elysée. 

— Déchirez cela, lui dis-je. 

— Jamais de la vie. Je ne déchire rien. 

Et, se dirigeant vers la cheminée, il « brûla » le pa- 
pier. 

— Voilà pourquoi, reprit-il, on ne trouvera rien chez 
moi. J'agis toujours de même. 

On venait de lui présenter une carte. Il donna l'ordre 
de faire entrer. 

— Vous allez bien vous amuser, me dit-il. 

Le visiteur était M. Alexandre Dufour, l'inventeur des 
cartes patriotiques à cause desquelles a été promulgué,, 
le 28 mars, le décret suivant : 

c Art. l^''. —Les formes, dimensions, figures et des- 
sins des cartes à jouer, que les fabricants voudraient 
confectionner avec des moulages autres que des mou- 



1 



1889. — LES POURSUITES 419 

lages officiels, doivent être préalablement agréés par la 
régie. 

« Art. 2. — A cet effet, il est interdit aux graveurs 
et à tous autres de graver ou confectionner aucun moule 
ou aucune planche propre à imprimer des cartes à jouer, 
avant d'avoir soumis à l'administration des contributions 
indirectes les dessins et figures des cartes et obtenu 
d'elle l'autorisation de les reproduire. » 

M. A. Dufour est un peintre-dessinateur qui, sachant 
qu'il y a eu des cartes oia les rois étaient représentés 
par MM. Grév3% Gambetta, etc., a eu l'idée de fabriquer 
un jeu de cartes plus moderne. 

Selon l'usage, il a soumis ce jeu aux contributions in- 
directes en offrant de payer au fisc les mêmes droits que 
les cartes ordinaires. 

Mais à la vue de ce jeu, dénommé Cartes patriotiques, 
l'administration s'épouvanta. 

— Je ne peux, dit son représentant, vous donner fau- 
torisation sans que vous ayez préalablement celle du ca- 
binet. 

Et voilà M. A. Dufour qui, ses dessins à la main, court 
les ministères. Avez-vous déjà couru les ministères 
opportunistes ? Nul supplice terrestre n'est comparable 
à celui-là. De mon temps, nous arrivions à six heures 
et quart pour partir à quatre heures et demie. Aujour- 
d'hui, l'employé dont on a besoin est toujours en train 
de déjeuner !... 

Partout M. Dufour soulève le même étonnement, et 
c'est une joie pour moi d'en donner la cause. 

Les cartes patriotiques, dont les figures, peintes 
comme celles des autres cartes, sont ou naturelles ou 
allégoriques, ont pour rois : de trèfle Courbet, de car- 

24 



420 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

reau Denfert-Rochereau, de pique Chanzy et de cœur 
Boulanger l 

Pour dames : l'Alsace, la Lorraine, la République, 
Jeanne Darc. 

Pour valets : un soldat, un marin, un cultivateur, un 
ouvrier. 

Pour as : une ancre, une abeille symbolisant le tra- 
vail, une croix d'honneur, un œillet. 

Il faut être juste. M. Gonstans, consulté, haussa les 
épaules. 

— Est-ce qu'on se moque de moi ? dit-il. Un ministre 
ne doit pas s'occuper de pareilles babioles. Ce jeu ne 
diffère point, par son enfantillage, de ceux où tour à 
tour on a vu pour rois M. Thiers, le Maréchal et bien 
d'autres. Que l'inventeur satisfasse aux lois du fisc et les 
gens de goût seulement pourront avoir quelque chose à 
lui reprocher. 

Par malheur pour M. Dufour, tous les ministres ne 
partagèrent pas cet avis. Les bois de ses jeux ont été, 
non saisis, mais retenus, ce qui revient au même, et il 
n'a plus en sa possession qu'un exemplaire photogra- 
phié de son premier dessin. 

La combinaison du jeu lui avait coûté quelque travail, 
la confection des bois beaucoup d'argent. 

Peu importe, quand il s'agit d'empêcher la vulgarisa- 
tion de la figure de Boulanger, et dans un jeu patrioti- 
que encore ! 

— Le gouvernement, dit l'inventeur, a pris un gros 
canon pour tuer un tout petit moineau. 

Dans l'intention de le consoler, je lui emprunte son 
jeu et l'affiche chargée de l'annoncer. On a vu l'un et 
l'autre dans la Salle des Dépêches du Figaro. 



1889. — LES POURSUITES 421 

Et le général Boulanger, en écoutant le martyrologe 
de l'inventeur, oublie complètement les menaces du 
matin. Il se fait raconter mot à mot les pas et dé- 
marches en s'étonnant, lui qui pourtant a été ministre, 
des difficultés qu'a le malheureux contribuable chaque 
fois qu'il a affaire à l'administration. 

— Ah I que de choses à changer I dit-il. 

Et son œil sembla interroger l'avenir comme dans le 
grand portrait, peint par Rondel, qui ûgure au Salon 
actuel, et sur la cimaise même. 

— Ah 1 oui, reprit-il, on les changera, malgré ce qui 
se passera mardi. Qu'on fasse de moi ce qu'on voudra, 
rien, vous m'entendez, rien n'empêchera le suffrage 
universel de parler en boulangiste aux élections géné- 
rales. 

C'est de l'histoire que je fais. 

J'ai donc le devoir rigoureux d'être sincère. 

Oui, ce jour-là, le samedi 30 mars, le général était 
absolument décidé à se laisser « cueillir ». 

Une seule chose le préoccupait, et très sérieusement: 
l'incarcération de ses amis du comité. 

Je me rappelle même que, comme j'envisageais un peu 
trop sceptiquement peut-être leur arrestation, il me dit 
cette phrase : 

— Vous plaisantez î vous ne savez donc pas que le 
parti a besoin d'eux... 

En tout cas, la seule annonce des poursuites avait une 
conséquence que ne pouvait souhaiter le gouverne- 
ment. 

Les menaces ministérielles, dont l'opportunité échap- 



4ii2 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

pait au gros public, rendaient d'autant plus intéressant 
le chef du parti national; elles obligeaient les journaux 
à parler de lui incessamment. 

On ne voyait pas bien ce qu'y gagnerait le cabinet. 
Il était facile, au contraire, de prévoir le profit politique 
qu'en pourrait tirer M. Boulanger. Le chef de la Sûreté 
générale avait perpétuellement des agents rue Dumont- 
d'Urville. Ils ont dû lui dire qu'il est entré le 31 mars 
plus de visiteurs que jamais au n*^ 11 bis. 

Us ont certainement vu venir, vers deux heures, un 
groupe d'une soixantaine de personnes, à deux heures et 
«lemie un groupe de cinquante, et tout le reste de la 
journée de nombreuses délégations. Je ne parle pas des 
visiteurs isolés. 

Que venaient-ils faire tous? Offrir leur appui au 
général, lui dire : « Nos amis sont indignés >, enfin se 
mettre à son service. 

— Je vous remercie, répondait en substance le général. 
Je n'attendais pas moins de vous, mais nous devons 
mieux que cela compter sur l'équité. Je me refuse per- 
sonnellement à croire qu'il n'y a de juges qu'à Berlin. 

L'ancien chef d'un sous-comité clémenciste fait cette 
déclaration : 

— Général, j'ai de graves reproches à me faire. Je 
veux tout réparer. Vous devriez constituer autour de 
vous une garde du corps. Je sollicite l'honneur d'être 
mis au poste le plus dangereux. 

— S'il y a du danger, répond le général, je veux 
qu'il n'y en ait que pour moi. Mais rassurez-vous. Il n'y 
en a pas. Après la démission de M. Bouchez, le gouver- 
nement réfléchira certainement. Il ne me paraît pas 
possible qu'il s'expose à de nouvelles défections. 



1889. — LES POURSUITES 423 

Un incident comique. 

Le principal dessinateur d'un journal illustré, étant 
forcé, par les nécessités du clichage, de préparer ses 
croquis d'avance, vient demander au général non seule- 
ment dans quelle pièce il sera quand on l'arrêtera, mais 
encore à quel endroit précis il se trouvera. Il voudrait, 
selon la place qu'occupera M. Boulanger, croquer tout 
de suite tel ou tel coin de la pièce. 

Le général rit à se tordre. 

A cinq heures arrivent ensemble MM. Naquet, La- 
guerre et Laisant. 

Ils viennent discuter, avec le chef du parti national, 
les moyens de défense, délimiter le terrain sur lequel 
ils se tiendront le surlendemain en police correctionnelle. 

Ainsi que MM. Déroulède et Gallian, ils se défendront 
eux-mêmes. 

Seuls, MM. Turquet et Richard auront chacun un 
avocat. 

Au Palais de Justice, seront casés, oii ils pourront, 
des amis dévoués qui, de quart d'heure en quart d'heure, 
iront se relayer devant un téléphone voisin et feront 
part au général, qui restera à son hôtel, des incidents 
de l'audience. 

S'il partageait l'effroi de la plupart de ses électeurs, 
il y a déjà vingt-quatre heures que M. Boulanger serait 
loin. 

Ainsi il a dîné le dernier dimanche de mars en son 
hôtel, en compagnie de ses amis, Le Hérissé, Robert 
Mitchell, etc. 

Dans la soirée, un monsieur très mystérieux le fait 
demander d'urgence. 

Le général quitte un instant ses convives. 

24. 



424 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

— Je liens de source certaine, lui dit le monsieur, 
après s'être fait connaître, qu'on doit vous arrêter 
demain lundi, à la première heure. Je ne saurais trop 
vous donner le conseil de partir, cette nuit même, pour 
Bruxelles. 

Dix minutes après, le général faisait prier MM. Naquet, 
Laguerre et Laisant de revenir chez lui le lendemain 
lundi, à une heure assez tardive. 

Au fond, il aimerait mieux savoir exactement à quoi 
s'en tenir. 

— Si j'étais sûr, dit-il, je préparerais, sans me trouver 
ridicule, les objets que je dois emporter à Mazas ! 

It se refuse toutefois à croire qu'il ira, car entre 
temps des électeurs sont venus l'inviter à un banquet 
qu'ils ont l'intention de donner le 28 avril, jour anni- 
versaire de sa naissance. Il a répondu : 

— C'est bien loin, le 28 avril; mais je dois présider 
samedi prochain un banquet révisionniste au lac Saint- 
Fargeau. Yous me feriez un très grand plaisir en y 
assistant. 



XI 

LE DÉPART 



Si la situation eût été moins tendue, on pourrait dire 
moins dramatique, il n'y aurait eu, pour un observa- 
teur, rien de plus amusant que d'étudier les visages de 
ceux qui, le P'" avril, c'est-à-dire la veille du procès de 
la Ligue des patriotes, le jour même du départ, se pré - 
sentaient chez le général Boulanger, de noter les im- 
pressions diverses, les réflexions, les propos absolument 
contraires qu'échangeaient les visiteurs qui se rencon- 
traient. 

D'abord beaucoup de désappointés. Quand le général 
est sorti, on est désolé d'avoir à revenir. Quand il rentre, 
on est furieux de trouver tout l'hôtel plein de gens qui 
l'attendent. 

Il y a certainement plus de trois cents personnes qui 
sont venues, dans la journée, ofl'rir au député menacé 
de le mettre en sûreté. Jamais je ne me serais douté du 
nombre d'immeubles à deux issues que peut fournir 
Paris. On m'en cite un qui a, je ne m'explique pas 
comment, des dégagements sur cinq rues. Nous avons 
fait, pour nous amuser, le compte des agents qu'il fau- 
drait pour garder les maisons proposées. Il y aurait de 



426 LE GÉNÉRAL BOLT.ANGER 

quoi occuper lous les ouvriers sans ouvrage, s'ils vou- 
laient faire ce métier. 

Je sais, dans tous ses détails, un des projets de 
mise en sûreté. Il ne me plaît pas de le faire connaître 
parce qu'il servira, soit à celui-ci, soit à celui-là, un 
jour ou l'autre. Il était on ne peut plus sage, plus com- 
mode, plus pratique. J'affirme qu'à deux heures le 
général l'a repoussé. A ce moment encore il était ferme- 
ment résolu à se laisser arrêter. 

A trois heures arrivent les trois anabaptistes. C'est 
ainsi que s'appelaient alors eux-mêmes MM. Naquet, 
Laguerre et Laisant. Le fait est qu'ils ne se quittaient 
pas. Ils venaient délibérer de nouveau avec le général 
sur la conduite à tenir le lendemain. 

Quelques minutes après, entrait pour le même motif 
M. Déroulède. 

Ces messieurs se montrent absolument rassurés. 

— Vous aurez seize francs d'amende, leur dit quel- 
qu'un. 

— Non, mais deux cents au plus. 

M. Naquet, surtout, que son âge rend particulièrement 
intéressant, est d'une ardeur toute juvénile. Il est, sans 
rien redouter, prêt à tout. 

— Gomment voudrait-on, mon bon Naquet, lui dit 
le général, que j'eusse la moindre peur quand je vous 
vois si résolu? C'est au point que, si l'on vous condam- 
nait et que l'on n'arrêtât que les ligueurs, j'aurais vrai- 
ment des remords. Je me dirais : « Comment, je suis là, 
bien tranquille, libre de tous mes mouvements, pendant 
que Naquet est en cellule! » Ce serait inadmissible, mes 
chers amis. 

La police, pourtant, croyait si bleu au départ du 



1889. — LE DÉPART 427 

général, qu'à partir de six heures un agent, en voiture, 
est venu se joindre aux autres agents à pied, disséminés 
dans la rue Dumont-d'Urville. 

La voiture policière s'est placée non devant le n^ 11 bis, 
mais devant l'une des maisons "qui lui font face. Quant 
à la personnalité du voyageur qu'elle portait, il n'y a 
pas d'erreur possible. Il s'appelait bien G.... n'est-ce pas, 
monsieur le chef de la Sûreté? Est-ce qu'il ne demeure 
pas près du Théàtre-Gluny? 

M. Déroulède était parti vers cinq heures. Le général, 
MM. Naquet, Laguerre et Laisant restèrent seuls. 

Pour moi, ça été tout d'abord dans cette dernière con- 
versation tenue à Paris qu'a été irrévocablement dé- 
cidé le départ du général. 

J'ai su depuis que je me trompais. Je serai peut-être 
à même de raconter la vérité quelque jour. C'est à sept 
heures seulement que M. Boulanger a pris la détermi- 
nation dont on le félicite aujourd'hui. 

En tout cas, il n'y a pas d'homme plus sincère que 
Déroulède. Il ne mentait certainement pas quand il 
me disait, vers six heures, que le général devait dîner 
en ville. 

— Cependant, ajouta-t-il, j'ai besoin encore de lui 
parler. J'irai l'attendre ce soir à onze heures, à son 
hôtel. 

Le président de la Ligue des patriotes était venu affir- 
mer au chef du parti national que les ordres les plus 
exprès avaient été donnés à tous les ligueurs. 

Il leur avait été absolument interdit d'approcher, le 
2 avril, du Palais de Justice. De même les organisateurs 
des comités boulangistes ont prié leurs adhérents de 
s'abstenir de toute manifestation. 



428 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

Quant aux intentions gouvernementales, il n'y avait 
pas à en douter. 

Voici, en effet, le résumé d'une conversation qu'un 
des ministre?. — le plus doux, sinon le plus important, 
— a eue avec un de ses amis, qui est en même temps le 
mien : 

« Certainement le gouvernement veut et va sévir. 
Certainement on emploiera les grands moyens, mais on 
recule involontairement le moment décisif, car la partie 
engagée est grosse d'inconnu. Or, on veut bien prévoir 
le plus possible avant de passer le Rubicon. 

« Il n'y a qu'une voix pour déclarer qu'il faut agir 
énergiquement, mais il se peut que la chose n'ait lieu 
que demain ou après-demain. Il est vrai que d'ici là 
c'est du temps perdu en indécisions, mais il y aura 
quelque chose. Les boulangistes peus^ent se tenir sur 
leurs gardes. » 

Je n'ai pas à dissimuler que le général ne m'a point 
confié ses projets. 

Un mot pour expliquer l'ignorance dans laquelle je 
suis resté. 

Il faut connaître M. Boulanger. Il ne révèle jamais à 
un tiers ce qui est convenu avec quelqu'un. Ainsi ses 
secrétaires savaient toujours s'il devait dîner en ville ou 
non, mais c'était tout, ils ne connaissaient pas le nom de 
l'amphitryon. 

Le lendemain du départ, à dix heures du matin, 
trente ligueurs, dont dix membres du comité directeur 
et vingt membres du conseil des présidents, se trouvaient 
réunis autour de la statue de la ville de Strasbourg. 
Pas un mot. Pas un cri. Les délégués, qui s'étaient fait 



4889. — LE DÉPART 429 

précéder d'une échelle, se sont contentés de remplacer 
cinq drapeaux fanés par cinq drapeaux neufs. 

— Ainsi le prêtre, me dit M. Galiian, se rend à l'autel 
avant les faits graves qu'il prévoit. Nous croyons de 
notre devoir, le jour où le gouvernement nie juridique- 
ment notre existence, de venir affirmer notre fidélité. 
En allant dîner ce soir chez le comte de Munster, am- 
bassadeur d'Allemagne, M. Garnot sera forcé de passer 
devant notre chère statue. Il verra qu'elle est toujours 
notre sainte patronne. 

Un quart d'heure après, c'est-à-dire à dix heures un 
quart, M. Laguerre réunissait à sa table, sous la prési- 
dence de M'"° Laguerre, cinq de ses co-prévenus. Il a 
bien voulu m'inviter à ce pseudo-déjeuner des Girondins 
où personne n'a pensé à se suicider. Neuf convives en 
tout. M. Turquet seul manquait à la fête. Il déjeunait 
chez son avocat, AP Tézenas, et il a été remplacé par 
un de ses collègues de la Chambre. 

ME.NU DES PRÉVENUS 

Hors-d'œuvre 

(Eiifs à la Bretonne 

Brochet froid sauce verte 

CôLes de pré-salé aux choux de Bruxelles 

Poularde rôtie 

Foie gras en croûte 

Pois à l'anglaise 

Mousse au chocolat 

Desserts 

Ce menu était fort élégamment gravé par un ami de 
la maison, l'aqua-forliste Mesplès. 
, La personne qui eût été dans la chambre voisine du- 



430 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

rant le déjeuner ne se serait guère doutée, aux rires 
qu'elle eût entendus, qu'il y avait là six prévenus. 

Evidemment, on causait du procès, mais si gaîment ! 
Chacun s'attendait à être arrêté à l'audience. Aucun ne 
redoutait l'emprisonnement. 

Déroulède dit qu'il se propose d'écrire les Chansons 
de lisière. S'il a le temps, il publiera ensuite les Chaus- 
sons patriotiques. 

M. Naquet fait promettre à M""*^ Laguerre qu'elle vou- 
dra bien porter en pantoufles la première paire de 
chaussons de lisière qu'il confectionnera. 

M. Laguerre raconte que la veille, à cinq heures, il a 
vu chez le général la femme d'un personnage politique 
se jeter à genoux en s'écriant : 

— S'ils vous tiennent, mon général, ils vous empoi- 
sonneront. Jurez-moi au moins de vous méfier des ali- 
ments qu'on vous présentera. Jurez-moi de ne manger 
que des œufs à la coque. Les œufs frais ne peuvent être 
empoisonnés. 

C'est une pure légende. M. Naquet, en sa qualité de 
savant, déclare qu'on peut parfaitement, à l'aide d'une 
aiguille, introduire du poison dans les œufs. On n'a 
qu'à boucher ensuite le petit trou. 

Après le dessert, nous envoyons chercher quatre 
voitures et, sous la neige qu'on a vue, — de la neige 
en avril! — nous nous dirigeons vers le Palais de Jus- 
tice. 

— Déjà le ciel qui nous absout ! s'écrie Déroulède, 
qui ne savait pas si bien dire. 

Les abords du monument ont leur aspect accoutumé. 
Les agents sont un peu plus nombreux que d'habitude, 
mais les ligueurs sont absents. La consigne donnée par 



1889. — LE DÉPART 431 

Déroulède a été observée. Celle qu'ont reçue les muni- 
cipaux est très sévère. 

Les prévenus eux-mêmes ont du mal à entrer au 
Palais. Le commandant Lunel, bien que je sois muni 
d'une carte de la presse judiciaire, refuse de me laisser 
pénétrer dans la huitième chambre. Je reste donc, avec 
quelques-uns de mes confrères, dans le couloir des 
témoins. 

Mais voilà que tout à coup un bruit circule. Plusieurs 
rédacteurs des journaux du soir nous annoncent que le 
général est parti ! Ils colportent des rapports de police 
qui sont, ma foi, troublants. Moi-même, je m'émeus. 
J'entre dans la salle des témoins où les membres de la 
Ligue des patriotes s'indignent. 

Nous attendons tous, impatiemment, la suspension 
de l'audience. 

A deux heures et demie seulement, je vois sortir 
d'abord M. Turquet. Je le prends dans un coin. Je lui 
raconte tout. Il me dit qu'il ne sait rien. 

Je m'empare de M. Laguerre. 

Il rit aux éclats. Il a rendez-vous à six heures avec le 
général. 

— Soyez à six heures à l'hôtel et vous entrerez avec 
moi, ajoute-t-il. 

Je prends de même Déroulède à l'écart. Il déclare 
que les bruits sont absolument faux. Il se refuse à y 
croire. 

Et toutes les personnes que je rencontre de me de- 
mander : 

— Est-il parti ? Est-il parti ? 
C'est la question du jour. 

Le général, m'assure-t-on, aurait pris la veille au 



432 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

soir, le train de 9 h. 45. Je réplique : « Pourquoi l'au- 
rait-il fait, puisque sa qualité de député le protège 
contre toute arrestation jusqu'à l'heure où la Chambre 
aura voté des poursuites ? » 

Pourtant les rapports de police sont si affirmatifs 
que, me rappelant les curieux visages qu'avaient, la 
veille, MM. Naquet, Laguerre et Laisant, je me prends 
à douter. 

Je me creuse la tète. 

Eh bien! voulez-vous savoir ce que je m'imagine? 

Je me dis que M. Boulanger a cru probablement, 
comme tout le monde, que les poursuites seraient vo- 
tées dans la journée et qu'on viendrait immédiatement 
l'arrêter. Il a voulu choisir son moment pour se mettre 
dans les mains de la police. Il est allé attendre la fin de 
la délibération de la Chambre dans une des nombreuses 
maisons dont j'ai parlé plus haut. 

N'est-ce pas son droit ? 

Ne peut-on admettre qu'il ait cru de son devoir de 
rédiger, bien à l'aise, avant d'être mis au secret, un 
manifeste, ou belliqueux ou pacifique, à l'adresse de ses 
électeurs? 

N'est-il pas libre enfin? Libre défaire ce qu'il lui plaît? 

Et cependant tout le monde de me dire : 

— Non, il est parti hier pour Mons oii il a rejoint 
Rochefort. 

Vite, en voiture ! Je cours rue Dumont-d'Urville. 

Il est à peu près trois heures quand j'arrive chez le 
général. 

Les domestiques sont aff'olés. 

Ils sont fatigués de répondre aux visiteurs que le gé- 
néral n'a jamais quitté Paris. 



1889. — LE DÉPART 433 

— Il est ici ? 

— Non, il n'y est pas, me dit Joseph, mais il y sera à 
six heures. 

Je rentre au Figaro d'où j'envoie chez Rochefort. Le 
valet de chambre répond qu'il est à son journal. J'envoie 
à Vhitransigeant. Personne n'y est encore. 

Il est cinq heures et demie. 

Je retourne rue Dumont-d'Urville. 

Je demande le général. Cinq personnes sont dans 
l'antichambre. 

— Le général n'est pas rentré, me dit Joseph. 

Je monte néanmoins. Au premier étage, on m'explique 
cette réponse. Les secrétaires, les domestiques obéis- 
sent à une consigne. Des représentants de tous les jour- 
naux de Paris, des départements et de l'étranger ont 
assiégé l'hôtel. Le général a dû fermer sa porte. 

Tout de suite il est, m'assure-t-on, avec M. Naquet 
qui lui fait dans ses détails le compte rendu du procès. 
Voici M. Laguerre, M. Laisant, M. Déroulède. 

Le général les attend. Je monte avec eux au deuxième 
étage, mais ils entrent avant moi. Ils ont à préparer 
avec lui l'audience du lendemain, à s'entendre sur les 
discours qu'ils devront prononcer. 

Pour que chaque discours porte, il ne faut pas que 
tous se ressemblent. 

Cependant j'ai fait passer ma carte. Mon confrère 
Bois-Glavy, non moins dévoué que moi au général, a 
remis également la sienne. M. Laguerre sort. 

— Vous savez, nous dit-il, que le général doit dîner 
ce soir chez M. Jollivet. Nous avons à travailler long- 
temps. Nous nous demandons même s'il sera libre avant 
deux heures. Ma défense seulement prendra demain 



LE GENERAL BOULANGER 



trois quarts d'heure. Si vous entrez tous deux, cela nous 
retardera encore. Puisque vous allez l'un et l'autre à la 
soirée de M. Jollivet, faites prendre patience aux invités. 
Peut-être le général ne pourra-t-il arriver qu'à onze 
heures. En tout cas, si vous avez à lui parler particuliè- 
rement, soyez à minuit à la Presse. Vous l'y trouverez. 

A neuf heures et demie, j'arrivais chez M. Jollivet, 
dont les salons étaient déjà bondés. 

Voici le duc et la duchesse de Morny, la vicomtesse 
Benedetti, M'"*^ Thouvenel, M. et W^ Robert Mittchell, 
M. et M™® Dugué de la Fauconnerie, le baron de Mac- 
kau, M. et M"'*^ Maxime Dreyfus, M. Le Pelletier, ancien 
garde des sceaux, MM. Millevoye, Georges Ohnet, 
M"^'^ Madeleine Lemaire et sa fille, M™^ Paul Hervieu, 
M. Maurice Binder, conseiller municipal, Paul Ferrier, 
F. Régamey, le baron Boyer de Sainte -Suzanne, 
Forain, etc.; M^^^Bartet et M.Lassalle, etc., etc. 

Tout le monde, naturellement, s'informe du''général. 

Les bruits les plus divers circulent. L'un des secré- 
taires du général est venu, à huit heures, apporter les 
excuses du général, non par une lettre, mais verbale- 
ment. M. Boulanger ne viendra pas. Inutile de dire 
que la désillusion est grande pour tous les invités. 

Toutefois M. Lagaerre m'a promis que je verrais le 
général à minuit à la Presse. 

J'attends l'heure dite avec impatience. A minuit pré- 
cis, je me rends au journal de M. Laguerre. 

J'y trouve M- Le Hérissé, qui me dit : 

— Patientez quelques minutes, mon ami. Je fais 
comme vous. Je l'attends. 

Minuit cinq. Minuit dix. Oh, comme les minutes sont 
longues ! 



1889. — LE DÉPART 435 

Minuit quinze. 

Ah ! voici M. Laguerre, mais seul. 

— Je ne comprends pas ce retard, fait-il. Attendez, je 
vous prie, un petit moment encore. 

Minuit vingt. 

Minuit trente. 

J'adjure. Je supplie. Trente de mes confrères sont là, 
qui font de même. Ah, il y a beaucoup de gens qui 
ne pardonneront pas aux boulangistes la journée du 
2 avril ! 

De guerre lasse, je prends à part le député d'Ille-et- 
Vilaine. 

— Voyons, mon cher Le Hérissé. Vous méconnaissez. 
Vous savez que je n'ai jamais demandé un service au 
général. Je n'attends rien de lui. Je n'ai nulle ambition 
politique. Je ne suis pas de ceux que Ton trompe. 

— Il est étonnant, m'affirme-t-il, que le général ne 
soit pas encore là. Mais il viendra, la chose est certaine. 

Il ajoute que je pourrais de confiance finir mon ar- 
ticle du jour par ces mots : 

— Je viens de serrer la main du général Boulanger, 
Je rentre au journal, où naturellement je me garde 

bien, ne mentant jamais, — par pure habileté, — de 
prétendre que j'ai serré la main du général. 

A une heure vingt, le général y envoie de Bruxelles, 
par téléphone, la proclamation suivante : 

« Français, 

« Les exécuteurs des hautes et basses œuvres qui dé- 
tiennent le pouvoir au mépris de la conscience publique 
ont entrepris de contraindre un procureur général à 
lancer contre moi un acte d'accusation, qui ne peut être 



436 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

relevé que par un tribunal exceptionnel constitué pour 
des lois d'exception. 

« Jamais je ne consentirai à me soumettre à la juri- 
diction d'un Sénat composé de gens qu'aveuglent leurs 
passions personnelles, leurs folles rancunes et la cons- 
cience de leur impopularité. 

« Les devoirs quem'imposent les suffrages de tous les 
Français légalement consultés m'interdisent de me 
prêter à tout acte arbitraire tendant à la suppression de 
nos libertés, constatant le mépris de nos lois et faisant 
litière de la volonté nationale. 

« Le jour où, appelé à comparaître devant mes juges 
naturels (magistrats oujurés). j'aurai à répondre à l'ac- 
cusation que le bon sens et l'équité publique ont déjà 
repoussée, je tiendrai à honneur de me rendre à l'appel 
de ces magistrats qui sauront faire bonne justice entre 
le pays et ceux qui, depuis trop longtemps, le corrom- 
pent, l'exploitent et le ruinent. 

a D'ici là, travaillant sans cesse à l'affranchissement de 
mes concitoyens, j'attendrai en ce pays de liberté que 
les élections générales aient enfin constitué la Républi- 
que habitable, honnête et libre. 

« Général Boulanger. 
« Bruxelles, le 2 avril. » 

Dès le lendemain de la publication de ce manifeste, 
plusieurs journaux, qui s'occupent de moi plus que je 
ne voudrais, ont raconté, relativement à ma modeste 
personne, les choses les plus fantaisistes. 

J'aurais soutenu à mon rédacteur en chef que j'avais 
déjeuné avec le général le lendemain de son départ. 
J'aurais cessé de collaborer au journal, etc. 



1889. — LE DÉPART 437 

J'ai adressé, le 10 avril, à l'un des rédacteurs du 
journal le Voltaire la lettre suivante qui répond à tout : 

« Mon cher confrère, 

« Pourriez-vous me rendre le service de retirer le 
gros mensonge... que vous me prêtez? 

« Je ne l'ai pas du tout commis. J'ajouterai même 
qu'il ne m'eût pas été possible de le commettre. 

« Et je le prouve. 

«: Le mardi, 2 avril, jour où on a appris le départ du 
général Boulanger, j'avais l'honneur de déjeuner chez 
M. Laguerre avec les autres prévenus. J'ai raconté le 
déjeuner dans le Figaro imprimé le soir. Gomment me 
serais-je avisé de dire que, à la même heure où je dé- 
jeunais chez M. Laguerre, je déjeunais également chez 
le général Boulanger ! ! ! Je vous jure que j'ai encore 
toute ma raison. 

« Vous m'obligeriez d'autant plus en rectifiant, 
qu'alors le Matin ^ le Temps et les autres journaux qui 
ont reproduit votre aimable plaisanterie, me feraient 
peut-être le plaisir de rétablir la vérité. 

« Bien vôtre 

« Charles Chincholle, 
« Toujours rédacteur au Figaro. » 

Il est vrai que j'ai cessé pendant le mois d'avril de 
signer au Figaro. 

Étant pris à partie dès que mon nom paraît dans ce 
journal, je voulais uniquement éviter le bruit jusqu'à 
la publication des Mémoires de Paris et du présent 
ouvrage. 



438 LE GÉNÉRAL BOULANGER 

Gela ne m'a pas réussi. Daignent mes confrères 
accueillir cet aveu. 

Ici finira ce volume. J'ai l'habitude de n'écrire que 
d'après nature, de ne parler que de visu. 

A l'heure où je trace ces dernières lignes, je n'ai pas 
revu le générale 

Je dois cependant dire que, le 6 avril, au banquet du 
lac Saint-Fargeau, M. Laguerre m'a fait la déclaration 
que voici : 

Il disait, le 2 avril, que « nous verrions, le soir, le gé- 
néral, parce que celui-ci, sachant son départ connu, 
avait l'intention de revenir à Paris par le train de minuit, 
— ce qu'il eût certainement fait s'il n'eût été entouré 
d'agents ». 

Après tout, le chef du parti national serait aujour- 
d'hui arrêté, séparé de son comité, mis dans l'impos- 
sibilité de communiquer avec ses électeurs. Mieux vaut 
pour lui et pour tout le monde qu'il soit... maître de ses 
actions. 

* J'ai eu l'honneur de le revoir depuis, à Bruxelles. Il m'a 
fourni spontanément, à l'égard des deux premières journées d'avril, 
les explications les plus précises, les plus satisfaisantes. Je ne suis 
malheureusement pas encore autorisé à les publier. Je reverrai 
prochainement le général à Londres. Peut-être rapporterai-je d'An- 
gleterre, avec de nouveaux documents, l'autorisation indispen- 
sable. 



APRES-PROPOS 



J'ai commencé à parler du général Boulanger en fai- 
sant mon métier de journaliste. 

D'abord je n'étais qu'un curieux. 

Je suis devenu un ami. 

J'ai essayé de faire aimer, rien qu'en racontant la 
vérité, celui qui, monarchie à part, me rappelait exac- 
tement l'agréable roi de la poule au pot. 

Je garderai toujours, malgré les ennuis de la dernière 
journée, un bon souvenir des heures qu'il m'a été donné 
de passer avec lui. 

Je ne sais pas si j'aurai encore le plaisir d'être, 
comme on m'a appelé, le Dangeau du boulangisme. 

Ce que je puis affirmer, c'est que, si j'ai à réunir les 
éléments d'un autre volume, je le ferai avec la même 
sincérité, la même indépendance. 

Avec le même respect aussi, — tant que je considé- 
rerai le général Boulanger comme une des réserves de 
la France, — tant que mon pays surtout le considérera 
comme sa plus douce espérance. 

C. G. 



TABLE DES MATIERES 



Avant-propos i 

Le général Boulanger 1 



PRExMlÈRE PARTIE: 1886 

I. Le premier beau jour 7 

IL Le général jugé par les siens 14 

III. Une biographie à tapage 19 

IV. Si vis pacem, pai^a bellum 24 

V. Fin d'année 35 



DEUXIÈME PARTIE : 4887 

Lui! 41 

II. A la gare de Lyon 47 

III. La revue sans lui 55 

IV. Le retour à Paris 67 



TROISIEME PARTIE: 1888 

I. Où pour la première fois le peuple se prononce. . . 79 

II. Mon premier déjeuner avec le général Boulanger. . . 81 

III. La première élection du Nord 89 

IV. Du Louvre au Louvre 98 

V. Semaine bruyante ... 106 

VI. Le dîner du café Riche 127 

VII. Dans le Nord 136 

VIII. La Campagne de la Droite 172 



442 TABLE DES MATIÈRES 



IX. L'Hôtel du général 176 

X. La Presse rue Dumont-d'Urville 179 

XL Autour du Palais-Bourbon 184 

XIL En Bretagne 184 

XIIL Le duel Boulanger-Floquet 209 

XIV. Vive Floquet 219 

XV. La guérison 224 

XVI. La triple élection 229 

XVII. Le lendemain 241 

XVIII. Entr'acte 252 

XIX. Le Mariage de M"" Boulanger 261 

XX. Le Banquet révisionniste 274 

XXI. Le Meeting révisionniste 287 

XXII. Chez M. Charles Lalou 290 

XXIII. Nouvel avatar 295 



QUATRIÈME PARTIE : 1889 

I. L'Election de la Seine 309 

II. Le lendemain de l'Election 354 

III. Le nouveau plan boulangiste 362 

IV. Pendant la Grise ministérielle 366 

V. Chez la duchesse d'Uzès 372 

VI. La Ligue des Patriotes 377 

VII. Le général Boulanger à Tours 387 

VIII. Le 18 mars 403 

IX. Où le général se repose .410 

X. Les Poursuites 415 

XL Le Départ 425 

Après-Propos 439 



E V R E U X , IMPRIMERIE DE CHARLES H E R I S S E Y 



25 
26 
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28 
29 
29, 



309 

354 

362 

366 

372 

377 

387 

403 

4i0 

415 

425 

439 



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