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GRAMMAIRE
DIALECTE
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PAR
Ouvrage couronné par l'Académie Delphinale
MONTÉLIMAR
IMPRIMERIE ET LITHOGRAPHIE BOURRON
1882
GRAMMAIRE
DIALECTE
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PAR
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Ouvrage couronné par l'Académie Delphinale
MONTE LIMAR
IMPRIMERIE ET LITHOGRAPHIE BOURRON
1882
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MONTÉLIMAR
IMPRIMERIE ET LITHOGRAPHIE BOURRON
1882
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DIALECTE
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Ouvrage couronné par l'Académie Delphinale
MONTE LIMAR
IMPRIMERIE ET LITHOGRAPHIE BOURRON
1882
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AVANT-PROPOS
^
Le parler delphinal s'offre à l'observateur avec d'étonnantes
variétés dialectales. Cette multiplicité de patois si divergents s'ex-
plique sans doute par la configuration du sol extrêmement tour-
menté entre les Alpes et le Rhône. Tous cependant sont des
congénères de la langue d'oc. Au moyen âge, ils ont suivi le
roman provençal dans ses principales évolutions et aujourd'hui
encore, après trois siècles d'isolement, ils attestent leur parenté
avec l'idiome méridional par les traits nombreux de ressem-
blance qu'ils tiennent de leur souche commune.
D'autre part, à cause de sa position géographique, le dauphi-
nois n'a pu se soustraire à l'influence du français dont il touche
la lisière. Depuis longtemps il lutte corps à corps avec lui, et,
dans cette lutte inégale, il se voit chaque jour amoindri et re-
foulé dans les campagnes ; mais il faudra des années pour le
chasser de ce dernier retranchement. Les patois ont la vie dure,
ta Etant donnée cette situation intermédiaire, il est facile de
l^j comprendre que le dauphinois est un dialecte de transition. S'il
I - se rattache à la Provence par le fonds qui lui est propre, il appar-
ie tient aussi à la France du nord par les emprunts qu'il lui a faits
et les infiltrations qu'il en a subies.
A ne considérer que le département de la Drôme, deux
grands sous-dialectes sont à signaler : celui du Midi, parlé dans
les arrondissements de Nyons et de Montélimar, et celui du
Nord, en usage dans les arrondissements de Die et de Valence.
Le premier a bien conservé l'air de famille qui caractérise tous
les congénères de langue d'oc. Le second, au contraire, s'écarte
II AVANT-PROPOS
beaucoup parfois du type provençal, en raison de l'influence
immédiate du français qui prédomine dans les centres populeux.
S'il était possible d'assigner une moyenne à ces deux variétés
linguistiques, il faudrait la placer dans la vallée de la Drôme, se
dirigeant de l'Est à l'Ouest, des Alpes jusqu'au Rhône, vers le
canton de Loriol. C'est le dialecte de cette région intermédiaire
qui fait l'objet de la présente monographie. Je l'ai choisi pour
type et terme de comparaison, parce qu'il m'est familier depuis
mon enfance, et aussi parce qu'il possède un certain degré de
culture, avec un système grammatical parfaitement régulier.
Ses caractères distinctifs sont les suivants :
Sous le rapport phonétique, le dialecte de la vallée de la
Drôme a une tendance marquée à laisser tomber les consonnes
finales r, t, s,p: vapou, vapeur, respé, respect, na, nez. ^dispa-
raît très-souvent à cette position: chi, chien, mouli, moulin, bas-
tou, bâton, quoucu, quelqu'un. L se résout à la manière proven-
çale en u, mais il tombe parfois : gênera, chœva, agnê, coûté, /et
g dental se prononcent dz, et g dur se vocalise fréquemment en y
à l'intérieur des mots : playo (plaga), louyar (logar), neyar
inegar). Le d latin ou roman disparaît et un v semi-voyelle s'in-
tercale pour empêcher l'hiatus : âuvir (audire), jôuvir (gau-
deré). Le groupe et devient eh, qui se prononce ts : pacho
(pactum), estrecho (stricto), ounchuro (unctura). 11 existe trois
sons mouillés : gn, Ih et cli, et tous trois peuvent se trouver au
commencement des mots : gna, race, Ihôure, livre, cliau, clé,
cliarta, clarté.
Ai et au s'affaiblissent la plupart du temps en ei et au : meire
(maire), peire (paire), ôubre (aubre), pôure (paure). Ei corres-
pond dans bien des cas à es primitif et à oi français : treis, trois,
rei, roi. Eu français s'est insinué çà et là dans certains monosyl-
labes et à la terminaison ; il représente quelquefois l'o latin :
noctem = neu, coctus = queu, post = peui.
Sous le rapport grammatical, notre dialecte dauphinois offre
plusieurs particularités. Dans la déclinaison, a atone fléchit en o
pour le féminin singulier ; mais au pluriel il persiste avec sa
forme romane as : roso, rosas, festo, festas. Au pluriel des noms
en e, es se diphthonguent en eis : orne, omeis, ôubre, oubreis,
AVANT-PROPOS III
tourre* tourreis. Il existe aussi une forme remarquable de pluriel
basé sur rallongement de la dernière voyelle. Le pronom pro-
vençal iéUj je, est à peu près partout remplacé par l'oblique m\ 3
et dans la conjugaison la première personne se flexionne toujours
en ou, excepté au futur.
Au point de vue du lexique la nomenclature delphinale diffère
peu de celle du provençal. On y trouve pourtant des dérivés du
latin inconnus à ce dernier; tels sont les substantifs : bojo, sac
(pulga), fivèlOj agrafe (fibella), nôuchoulo, chouette (noctula), in-
sieijei, embûches {insidiœ), ca, fromage tendre (caseum), vilhou,
lien (vinculum), mursou, saucisse (murtatum) ; verbes : char-
vilhar, chicaner {cavillari), acivar [adcibaré), avelar, arracher
(avellere), àirar, irriter (adirasci), acàutar (accubitare), eimei-
rar, changer de lieu (emigrare), foujar (fodicarè), bayoular
[bajulare), sumir (humere), deigussir, démêler (discutere), etc.
Les rapprochements avec l'italien sont nombreux et faciles :
galhofo = galliofo, bloudo = brodo, fourcolo = forcolo, eissu
= asciutto, bràusi = bronzino, cambetto = gambetta, escoufiar
= accofare, escoutelar = accoltelar, ciclar = cicolare, assur
tilhar = assotigliare, graiusar = grattugiare, esquinchar =
schizzare, s'acoucoular = accocolarsi, s'embloudar = imblo-
darsi, bensi = bensi, vio! = via I
Les emprunts faits directement au grec paraissent peu consi-
dérables. En voici quelques-uns qui paraissent assez authenti-
ques : cirOj craie, oxtpoç, bletou, verge, ê>.a<iTo<;, bichon* pot,
ëucoç, pour ou, trou, gniole, Tuopoç, codumèu, couvre-chef,
>ca>.>.u(X(xa, gna, race, yevea, calabè, hangar, xa^uëv), mingoulet,
chétif, (xwocoXoç, tubar, fumer, tuçew. Quelques-uns de ces
mots peuvent appartenir au fonds provençal dans lequel l'élé-
ment grec a plus d'importance.
Nous ne parlerons qu'avec une extrême réserve des autres
éléments étrangers, le tudesque et le celtique. Bien qu'à priori
on puisse affirmer leur présence dans le vocabulaire dauphinois,
il est encore très-difficile de déterminer la valeur réelle de ce
contingent extra-latin. Citons seulement pour mémoire, teichou
allemand (deutsch), veje, osier (weide),galavar, dormeur {schlo-
fer), gato, gousse (scatha), creipio, crèche {krippe), lartifle, pomme
--ni L --^r ' ~" t '
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AVANT-PROPOS V
Brounsou, bec de fontaine, bron, fontaine.
Escoua, petit morceau de bois, skod.
Breide, urine, brémàer, pourriture.
Sans crainte de se tromper, on peut affirmer que les noms de
lieux, de rivières et de montagnes doivent fournir un contingent
nombreux de vocables gaulois ; mais le cadre de cette gram-
maire est trop restreint pour de plus longues recherches de ce
genre. Peut-être un jour ces études étymologiques seront-elles
pour moi le sujet d'un travail à part.
Etudié en lui-même, notre dialecte présente quelques variantes
assez notables. Ainsi l'a, placé en dehors de l'accent, s'assourdit
de plus en plus, à mesure que Ton remonte la vallée. A tel point
que le Glossaire de Die, par Auguste Boissier, ne contient que
dix-huit mots commençant par la voyelle a (i). On observe éga-
lement qu'en suivant la même direction le s se perd et se voca-
lise souvent en i après un e. A Crest, on dit iêlo, féto, eicoundre,
eipelir, eitoublo. En cela le Diois manifeste les mêmes habitudes
que le Briançonnais. Mais à Loriol les formes pures se sont main-
tenues et l'on dit : testo, feslo, escoundre, espelir, estoublo. Du
reste nous verrons se produire d'autres dissemblances analogues
attestant ce fait, que les altérations s'accusent davantage suivant
qu'on s'éloigne du Rhône.
Six cantons parlent notre dialecte : Die, Luc, Chatillon, Sail-
lans, Crest et Loriol. On peut y ajouter aussi, avec certaines ré-
serves, Valence, Chabeuil et même La Chapelle-en-Vercors. Je
n'ai ni l'intention ni le moyen de comparer les variétés locales
de tous ces cantons. Je laisse ce soin de détail à l'observateur
judicieux, qui fera sans peine les rapprochements qu'il m'a été
impossible de lui offrir. En fait, mon travail concentré sur un
point gagnera en profondeur et en précision ce qu'il perd en lar-
geur et en surface. La vallée de la Drôme, et principalement le
canton de Loriol, tel est le champ d'observation de cette étude
philologique.
11 me reste à faire connaître les sources des textes anciens qui
(1) C'est aussi le défaut du Bas-Limousin. Diez, Grammaire des
Langues romanes, 3 e édit., p. 99.
VI AVANT-PROPOS
vont être cités dans les parties historiques de cette grammaire
comparée. Quelque restreints qu'ils soient par le nombre et
l'étendue, leur importance ne laisse pas que d'être encore assez
considérable. Le lecteur en jugera.
XII e SIÈCLE.
1° Carta de Montilisio, Charte de Montélier, publiée par M. U.
Chevalier, et annotée par P. Meyer dans la Revue des So-
ciétés savantes, octobre 1867. Archives de la Drôme.
2° Hommage de Guigues de la Roche à Aimar II, comte de Va-
lentinois (1197), publié par U. Chevalier dans la Revue des
Sociétés savantes, octobre 1867. Archives de Grenoble.
3° Pancarte de cens (1139), parchemin gothique, rouge et noir,
3 feuillets. Archives de la Drôme. Non publié.
4° Cartulaire de St-PauLles-Romans (chartes 90, 23, 28, 29,
31, 32, 33, 34, 35, 36, 39, 40, 41, 43, 44, 48), publié dans
le Bulletin archéologique de la Drame. Les chartes de 51 à
100 appartiennent au siècle suivant.
XIII e SIÈCLE.
1° Carta de reditibus de Gigorno, Charte de Gigors (1240), pu-
bliée par U. Chevalier et annotée par P. Meyer. Revue des
Sociétés savantes, octobre 1867. Archives de la Drôme.
2° Testament en dialecte dauphinois (1275), publié par J. Olli-
vier dans la France littéraire, mai, juin 1836.
3° Pancarte de cens (1282), publiée par J. Ollivier dans V Estai
historique sur la vUle de Valence, p. 324.
4° Fieus de Mons, PEvesque et conte de Valence al chastel de
Cresl; sans date ; publié par M. Brun Durand dans le Bul-
letin archéologique de la Drôme, 1878, 44 e livraison.
5° Deux inscriptions murales de la ville de Die, constatant des
droits de mitoyenneté. Sans date.
AVANT-PROPOS VII
XIV e SIECLE.
1° Pancarte de cens (1305), publiée par J. OUivier dans V Essai
historique de fa ville de Valence, p. 3*25. 1831 .
2° Livre de cens et de raison de la ville de Die (1320). Archives
de Valence. Parchemin in-12 carré, gothique, non publié.
3° Tari f de péage à Valence, publié par J. OUivier dans V Essai
historique de la ville de Valence, p. 296. 1831.
4° Statuts de l'ordre de Ste-Catherine à la Côte-St- André, texte
français mêlé de dauphinois, publié par U. Chevalier, Choix
de documents historiques, p. 35.
XV e SIÈCLE.
Fragment d'ordonnance municipale des communes de la Roche-
St-Secret et d'Alanson (1425), publié par J. OUivier, France
littéraire, mai-juin 1836, p. 111.
XVI e SIÈCLE.
Compte de tutelle provenant d'Âutichamp (1554). Quelques pages
mêlées de français ; entre les mains d'un particulier de
Marsanne.
XVII e SIÈCLE.
Formules de conjurations (1601). Archives de Valence, 48 pages
de compte de cens, suivies de 43 receptes dont 33 en vieux
français et 10 en dialecte dauphinois. Orthographe négligée;
non publié.
Les documents sur le xviii siècle me font absolument défaut,
malgré tout le soin que j'ai mis à les découvrir.
XIX e SIÈCLE.
Parabole de V Enfant Prodigue, en diois et en valentinois. Tirée
des Matériaux pour servir à V histoire de France. Mémoires
de la Société des Antiquaires.
VIII AVANT-PROPOS
Glossaire dauphinois de Champollion. A la bibliothèque de Gre-
noble. 575 mots.
Glossaire du patois de Die, par Auguste Boissier, publié par la
Société d'Archéologie de la Drôme.
Siège de Solhens, du môme auteur, publié par la Société des
Langues romanes, sous les auspices de M. Jules Saint-Rémy.
A. Boissier a laissé une grammaire dioise encore inédite que
notre aimable provençaliste, Victor Colomb, a bien voulu
me communiquer.
Etude sur le patois de Charpey, canton de Chabeuil, par M. Bel-
Ion: paru dans le Bulletin archéologique de Valence, 1866
et 1867.
Essai historique sur la ville de Valence. Tout le chapitre IX con-
tenant les appréciations de J. OUivier sur le dialecte dau-
phinois et un glossaire de 130 mots.
Théâtre patois de Roch Grivel, de Crest. Valence, 1878, chez
Teyssier et O.
Relativement à la période du moyen âge, les citations que
nous avons fournies ont été puisées en majeure partie dans nos
chartes locales plutôt que dans les œuvres des troubadours con-
temporains. «La raison de ce fait c'est que ces poètes n'employè-
rent jamais d'autre langue que le provençal classique. Ils ne
craignaient pas de le dire ; à leurs yeux, le patois n'était qu'un
langage corrompu, indigne de passer par la plume d'un écrivain
du gai saber. Aussi prirent-ils un soin extrême de bannir de
leurs écrits tout ce qui s'écartait des règles du plus pur roman
littéraire. Par conséquent ce n'est pas là qu'il faut s'attendre à
découvrir, ni les idiotismes locaux qui constatent les variantes
dialectales, ni les formes rudimentaires qui peu à peu ont amené
le parler delphinal à l'état où nous le trouvons aujourd'hui.
Quelques vieux livres de compte en lambeaux, des feuilles de
parchemin égarées nous renseigneront là-dessus beaucoup mieux
que toutes les poésies des Cours dC amour de Valence et de Die.
L'objet restreint et tout scientifique de ce travail confirme la jus-
tesse de mon appréciation.
AVANT-PROPOS IX
Le Dauphiné eut sa part de gloire dans le mouvement intel-
lectuel des xii° et xiii siècles, âge d'or de la littérature proven-
çale.
Au premier rang de nos illustrations, il faut placer notre char-
mante comtesse de Die, qui « fo moeller den Guillem de Pei-
« tieus, bella dompna et en amoret se den Raembaut d*Aurenga
« et fetz de lui mains bons vers et a qui sont escriutas de las soas
« chansos. » Elle vivait vers le milieu du xn e siècle.
A cette époque chantait aussi le troubadour Ogier ou Ugier,
originaire de Vienne ou de St-Donat : t Fetz bons descortz, di-
« sent les manuscrits, e fez sirventes joglarese que lauzava luns
« e blasma los autres. » Il séjourna longtemps en Italie.
Vient ensuite Folquet de Romans : « Bons joglars fos présen-
te tierz en cort e de gran solatz e fo bien honoratz entre la bona
« gen e fetz sirventes joglarese de lauzar los pros et de blasmar
« les malvatz. »
Guillaume Magret naquit également dans le Viennois ; mais il
fut, paraît-il, un compagnon de la bohème d'alors, hantant les
jeux et les cabarets « jogaire et taverniers, » au rapport de ses
biographes.
A la fin du xin° siècle, le haut Dauphiné donna le jour à Al-
bert, fils du jongleur Nazur. Il servit les muses alpestres du
Gapençais.
Enfin, peu après, la Dame Bierris, Nabierris, s'illustrait à
Romans par ses poésies dont une seule est parvenue jusqu'à nous.
Il faudrait peut-être ajouter à cette liste le nom du célèbre
Raymond Vidal, l'auteur du Donatz proensalê. Le titre de Be-
saudun qu'il se donne permet de supposer qu'il fut d'origine
dioise. Il nous reste de lui, outre sa grammaire, six pièces dont
trois assez étendues.
En terminant cet aperçu préliminaire, je prierai le lecteur in-
dulgent de pardonner l'aridité et l'imperfection de ces pages, qui
m'ont coûté -de longues recherches. Dans les travaux du genre
de celui-ci, les défauts de style sont excusables lorsqu'ils sont ra-
chetés par la richesse du fonds et l'abondance des faits. Sous ce
rapport, je crois avoir glané une bonne gerbe dans le champ
dauphinois. J'ai accumulé nombre de faits linguistiques; je les ai
classés et analysés de mon mieux, en m'appuyant sur l'autorité
X AVANT-PROPOS
des maîtres de la science. Paisse cette grammaire intéresser les
savants qui s'occupent à étudier l'histoire de notre province ;
puisse-t-elle surtout mériter l'approbation des illustres roma-
nistes qui contribuent pour une si large part au réveil littéraire
et au mouvement intellectuel de nos contrées méridionales. Plu-
sieurs d'entr'eux m'ont fait l'honneur d'un sympathique appui :
je suis heureux de pouvoir ici publiquement leur offrir l'expres-
sion de ma gratitude.
L'Abbé L. MOUT1ER.
GRAMMAIRE DAUPHINOISE
CHAPITRE PREMIER
VOCALISME
SECTION PREMIÈRE
VoyeWe*, MHpMhot%g**e9 9 Cof»#oi»i»e#
§ 1". — VOYELLES
On compte huit voyelles dans le dialecte de la vallée de la
Drôme. Ce sont :
a, e, i, o, u, y, ou, eu.
Toutes se prononcent comme en français, excepté e et y.
E n'est jamais muet et doit toujours être traité comme é.
F a un son dur qui se rapproche du y anglais dans le mot
ycar. C'est une semi- voyelle et jamais elle ne s'emploie pour
deux t.
Chaque voyelle est susceptible de trois degrés d'intensité;
elle peut être brève, longue ou atone, suivant la place qu'elle
occupe dans le mot. Elle est en général brève avant l'accent
tonique, longue sous l'accent et atone après. Ainsi dans le
pluriel camaras, sacs, le premier a est bref, le second est
long et le dernier est atone. A la fin des mots, è ouvert ou
long ne peut pas être atone. Nous considérons eu et ou comme
2 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
de véritable? voyelles, parce que ce sont des sons simples;
mais eu est d'un emploi assez rare et trahit souvent une in-
fluence française.
La concomitance nasale, à la suite des voyelles a, e, i, u,
ou, eu, donne lieu aux sons an, en, in, un, oun, eun, dans
lesquels chaque voyelle conserve le son qui lui est propre.
Le on français est en usage à Valence.
§ 2. — DIPHTHONGUES
Ai, aou.
Ei, èou, éou, eui.
la, ié, iè, io, iou, iou.
Va, uè, ui, uo, Hou.
Oua, oué, oui, ouo, àou.
Suivant l'ancienne orthographe et avec les félibres, nous
retrancherons un o dans les diphthongues aou, eou, oou et
nous les transcrirons au, eu ou eu et ou. L'o sera maintenu
dans iou et uou.
TRIPHTHONGUES
lai, iau, ieui, iou.
Ouai, ouei, ouau.
Les accents employés dans ce travail sont l'accent grave et
l'accent aigu; le premier sur l'a (à) et sur Ye (è) ; le deuxième
sur Ye (è), pour le distinguer de Ye atone, sur Yi et sur l'o
dans les diphthongues iou et ou. Dans toutes ces positions,
ils coïncideront l'un et l'autre avec l'accent tonique.
§ 3. - CONSONNES
Les consonnes de notre dialecte sont celles de l'alphabet
français, moins k et œ. La prononciation des autres pré-
sente les particularités suivantes :
J se prononce à peu près comme le £ grec et sa transcrip-
tion pourrait se représenter par dz. Il en est de même de g
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 3
devant e et t. Exemple : jàri = dzàri, gergelino = dzer-
dzelino.
Ch rappelle le son du c italien dans cibo, mais un peu plus
doux. C'est une dentale sifflante qui se transcrit d'une façon
adéquate par ts. Ex. : chambo = tsambo, chiero = tsiero,
chouso = tsôuso. Le domaine de cette consonne est très-
étendu. Placée devant a, elle est la mutation ordinaire de ca
roman et constitue un des caractères spécifiques de notre
dialecte. Au Queyras, dans les Alpes, ch à la même valeur
qu'à Die et à Grest. En dessus de l'Isère, le son de cette lettre
est tout à fait chuintant comme en français.
C et g sont durs devant a, o, u; ils ont le son doux devant
e et i; c'est la règle française.
S et ss se prononcent toujours comme en français. Parfois,
ils peuvent tenir lieu d'un x primitif, comme dans eisemple
= fexemplumj, eissart = (exaratus), eissam = (examen).
On distingue trois sortes de sons mouillés, pouvant se
trouver au commencement comme dans le corps des mots.
Ce sont gn, lh, cl. Gn est souvent représenté par nh ou hn
dans nos vieux manuscrits : senhor, vehna, campahna. Lh est
un signe graphique beaucoup plus commode que les deux /
précédés d'un i. A Die, lh se vocalise en y comme en Pro-
vence : famiyo, payo, grayo. Quand / et n sont suivis de ta,
ie, io y ils sonnent comme lh et gn : Ihôure = (liber), Ihoum
= (legumenj, tegno = (tenebat), vegnant = (veniebant) ;
mais nous conservons l'orthographe étymologique. Dans cer
tains cas lh correspond à gl prononcé à l'italienne : alhand,
gland, ounlho, ongle, lha, glace. Le son mouillé cli est très-
doux et n'a pas d'équivalent en provençal : cliau, clé, cliar,
clair, escliop, sabot, miraclie
GRAMMAIRE DAUPHINOISE
SECTION DEUXIEME
Les consonnes sont la substance plastique du mot, et ce
sont les voyelles qui leur communiquent la vie. Dans cha-
que mot, il y a un point culminant c'est-à-dire une surélé-
vation de voix appelée accent tonique. L'importance de cet
accent est capitale parmi les langues romanes, parce que
c'est sur lui que repose l'économie des voyelles et des con-
sonnes, et que grâce à ce noyau résistant, les radicaux latins
ont été préservés d'une entière destruction. En dauphinois,
son rôle est aussi prépondérant qu'ailleurs.
Trois choses sont à examiner dans cette étude sur l'accent
tonique : 1° la place qu'il occupe; 2° les déplacements qu'il
a subis; 3° son influence phonétique.
§ i« — PLAGE DE L'ACCENT
1. — L'accentuation des verbes sera traitée à part, à la suite
des conjugaisons. Il ne s'agit ici que des mots déclinables.
Le signe de la tonique sera l'accent grave (') pour les voyelles
longues, et l'accent aigu (') pour les voyelles brèves. A la fin
des mots nous n'accentuerons que Ve fermé et Ye ouvert.
Soulé, paré, respè, cubercè. Pour les autres voyelles, l'accent
à cette position sera indiqué par les consonnes finales r, s.
L'accent sera marqué aussi à la pénultième des noms de la
cinquième déclinaison terminés en ou et en t, c'est-à-dire
lorsque ces deux voyelles ordinairement accentuées (% = in,
ou = oun) doivent être prononcées atones. Tonique grave :
armàri, sèti, màchou, tùssi; tonique brève : cdscou, téichou,
utii, gàbi, qùntous.
A. — L'accent est sur la finale aux trois dernières décli-
naisons ; à la deuxième pour les noms en et, à la première
pour les noms en io provenant de primitifs en ido et wdo, et
enfin dans tous les participes féminins de même forme.
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 5
1" déclinaison : partio, partie; venguio, venue; fenio, finie.
2* — crouvet, brounchet, soulet, moulet.
3 e — àucè, coûté, chava, gênera.
4 e — peru, achou, courpa, vese.
5 e — quintau, reinard, perlus, arpei.
Il faut noter qu'à cette position l'accent n'a pas une tona-
lité fortement assise.
B. — L'accent tonique_se place sur la pénultième : 1° Dans
tous les noms de la première et deuxième déclinaison, moins
les exceptions mentionnées plus haut ; 2° à tous les noms de
la cinquième déclinaison en i et ou atones. Exemple :
1" déclinaison : roso, pouarto, fivèlo, canisso.
2* — àubre, roure, nouse, derbese.
5* — èli, càrcii tâstou, jàfi.
C. — L'accent est sur l'antépénultième dans un certain
nombre de mots de la première déclinaison à forme diminu-
tive, tels que rèboulo, gerboula, fourchino } oumbrino.
D. — Enfin l'accent a une tendance à se faire sentir sur la
quatrième syllabe des formes allongées, comme sauvagino,
àucelino, passerilho, bretobouno.
2. — L'accent tonique, dans les mots composés, est sou-
mis à des règles particulières qui peuvent se formuler ainsi :
A. — Dans les noms composés, chaque élément conserve
sa tonique, mais il y en a une qui est plus accentuée que
l'autre.
B. — L'accent principal est presque toujours celui du mot
le plus long.
Exemple : Palus ferri, pôu-ferre ; galli lignum, ja-ligner ;
caprœ folium, chabro-fé ; média nocte, meya-neu ; rotat digi-
turrij roudo-det ; arbor directa, ôubre-dret.
C. — Dans les composés de deux syllabes, l'accent princi-
pal est sur la première : Pretium factum, prèfa ; grande fac-
tum. granfa; médium crementum, mei-crei.
6 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
D. — 11 se trouve sur le dernier mot si celui-ci est de la
cinquième déclinaison : Piso-sau, mita-part, viro-vou, ficho-
sàu, escato-bàri, crèbo-chàssi.
E. — Enfin dans les verbes composés (nom -f- verbe), l'ac-
cent principal porte sur le verbe : Pellem mutare, peu miar ;
fimum urgere, foum ourjar; manu tenere, man tene.
§ 2. — DÉPLACEMENTS DE L'ACCENT
1. — L'accent tonique a reculé :
A. — Dans les noms latins en t'a : patriyo (patria), Italiyo
(Italia), agouniyo (agonia) ; mais il y a de nombreuses ex-
ceptions.
B. — L'accent a reculé sur les finales diminutives et, ou :
fenestrou (fenestra), achou (asciaj, sublet (sibilum), moullet
(mollis).
2. — La tonique s'est projetée en avant :
A. — Dans les adjectifs verbaux : Couffle (conflatus), efle
(inflatusj, levé (levatus), couarbe (curvatus), preste (prœsta-
tus).
B. — Dans les mots qui ont en latin ionem et iosus à la
flexion, i prend l'accent et de bref devient long : escourpiou
fscorpionem), naciou (nationem) , curious (curiosus), furious
ffuriosusj. Dans le Diois, l'accent persiste sur Vo, mais il en-
traine la diphthongaison de cette voyelle, en sorte que iou
devient iàu (= ioou). Du reste, notre diphthongue iou, 'pro-
vençal iéu, se rend toujours à Die par iou : miou, miéu, miôu,
riou, riéu, riàu.
§ 3. — INFLUENCE DE L'ACCENT
1. — Voyelle sous l'accent. — Dans cette position, il est
de règle qu'elle se renforce, et cela peut se faire de deux ma-
nières, soit par allongement, soit par diphthongaison. Ainsi,
les brèves deviennent longues dans bàri (paries) rnbi (ra-
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 7
tries), mission (missionem), Diou (Deus) ; brèves et longues
peuvent se diphthonguer : bouan (bonus), Hoc (locus), pouarto
(porta), eigre (acrem), peiro (petra), estialo (stella), veire
(vitrum).
2. — Voyelle avant l'accent. — Sa chute est fré-
quente dans ce cas : bounta (bonitatem), sublet (sibilum),
acôuta (acubitatus) , espanla (expannulatus). Les diphthon-
gues elles-mêmes sont soumises à cette loi d'amoindrisse-
ment. Ai, devient et, et au s'affaiblit en du : meimai, lei-vàu,
mdufar, pâufèrre. A Die, a prétonique s'affaiblit en o : ognè,
agneau; odret, adroit; obriâu, avril.
3. — Voyelle après l'accent. — C'est dans cette position
surtout que l'action absorbante s'est fait sentir de la part de
la tonique.
A. — Perte de la flexion latine : c'est le fait qui domine
dans la formation des langues romanes.
B. — Perte de la brève et souvent de la consonne qui lui
est jointe : fenno (femina), amenlo (amygdala), franlo (fun-
dula), sduse (salicem), masclhe (masculus), gralho (graeu-
lus), estoublo (stipula), coublo (copula), pousterlo (poste-
rula).
C. — Souvent aussi la destruction a été plus grande et des
syllabes entières ont disparu : ja (gallus), meui (melius),
peui (podium), arté (articulus), pelho (pellicula), broua (bro-
gilus), eu (oculus), o (augustus).
Cependant, il ne faudrait pas trop se prononcer sur les
énormes réductions que certains mots paraissent avoir subies
en passant dans le milieu roman. C'est ainsi que ja, en pro-
vençal gau, peut fort bien venir en droite ligne non du latin
gallus, mais du mot autoctone dépourvu de flexion. De même
le substantif eu, en provençal uèc, se rapproche beaucoup
plus de l'archaïque occus que du dérivé oculus. L'équivalent
grec est un monosyllabe (oty) . Pourquoi le celtique n'aurait-
il pas eu une forme semblable à transmettre à l'idiome nou-
veau ? Quand on considère dans notre dialecte des formes
2
8 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
écourtées comme chi (canis), creis (crescentia), et qu'on les
compare aux monosyllabes bretons ci et cresk, qui ont le
même sens, on ne peut s'empêcher de douter de leur prove-
nance latine. Nous ne voulons rien affirmer en cette matière;
mais il nous parait bon d'émettre ici un doute au sujet de
l'anéantissement complet du fonds gaulois dans nos pro-
vinces méridionales.
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 9
CHAPITRE DEUX
PHONETIQUE
Les lettres qui entraient dans la composition des mots la-
tins et romans, sont loin de s'être conservées intactes dans
les divers dialectes de la langue d'oc. Les unes se sont per-
dues totalement ; les autres, tout en s'y maintenant, n'ont
su garder ni leur valeur ni leur place respective. Prenons
par exemple le verbe laborare, avec son dérivé dauphinois
ravourar. A première vue, l'identité de ces deux mots parait
fort douteuse ; mais après un examen attentif des lois pho-
nétiques, on s'aperçoit vite que leur différence est le résultat
de modifications parfaitement régulières. Ainsi la disparition
de Ye final, le changement de b en v, de o en ou et de l en r,
révèlent autant de faits rigoureusement conformes aux ten-
dances qui ont présidé à la formation de nos dialectes méri-
dionaux. Il est donc trèa-important de connaître les diffé-
rents procédés suivant lesquels se sont opérées toutes ces
modifications successives. Dans ce but, nous allons considé-
rer à tour de rôle les voyelles, les diphthongues et les con-
sonnes. Pour plus de brièveté, nos rapprochements se feront
toujours sous la forme d'équation algébrique.
SECTION PREMIÈRE
MBem Wayeiie&
Les voyelles étant l'élément le plus instable des mots, il
ne faut pas s'étonner des nombreuses perturbations qu'elles
ont éprouvées. La théorie de leurs changements doit fixer ici
notre attention.
10 GRAMMAIRE DAUPHINOI8E
MUTATION DES VOYELLES
Les voyelles peuvent se modifier de deux manières : soit
en permutant entre elles, soit en s'élargissant. Dans le pre-
mier cas, il y a apophonie, et dans le second, renforcement
ou diphthongaison.
Apophonie. — Cette voyelle a persisté :
A. — Dans les féminins pluriels de la première déclinai-
son : eigas = (aquas), chabras = (capras), yelas = (Mas);
B. — Dans les noms en as, atis : bounta =(bonitas), cliarta
= (claritas);
C. — Devant les nasales : gran = (granum), fam = (fa-
més), lano = (lana) ;
D. — Dans une foule de mots, tels que : pra = (pratum).
lat = (lactem), gra = (gratum), eichalo = (scala). Ailleurs,
o permute de la manière suivante :
1° A = è : Dans les noms : grème = (gramen), abè = (ab-
bas), mèr = (marc) ; dans les verbes : amès = (amatis),
chantés = (cantatis), chantèssou = (cantassem).
2° A = e : resou = (rationem), sesou = (sationem), amem
= (amamus), fasem = (faciamus), disem = (dicamus).
3° A = i : chi = (canis), jitar = (jactare), amàvim =
(amabamus), làuvèrim = (laudaramus), diguèrim = (dixera-
mus).
4° A = o. C'est de règle à la flexion des noms et adjectifs
féminins : roso = (rosa), alo = (ala), tôulo = (tabula), neiro
= (nigra); à la troisième personne des verbes pouarto =
(portât), amo = (amat), tertio = (tenebat). A Crest et à Die
cette mutation est de rigueur pour a prétonique : omem =
(amamus), chova = (caballus).
5° A = ou à la première personne singulier de l'imparfait
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 11
et du plus-que-parfait : èrou = (eram), amàvou = (amabam),
diguèrou = (dixeram), aguèrou = (habueram).
Diphthongaison. — A = ei en passant par ai roman : mei-
sou = (mansio), peire = (pater), meire = (mater), teissou =
(taxo), eigre = (acer), leissar = (laxar), peisse = (pasceré),
neisse = (nasci).
Le plus souvent, cette voyelle se maintient devant deux
consonnes et dans une foule de cas : tèrro = (terra), agnè =
(agnellus), festo = (festum), tèlo = (tela), mèu =, (mel), avèr
= (habere), sèti = (sedes), pèd = (pedem). Les mutations à
signaler sont :
Apophonie. — 1° E = a accidentellement : jala = (ge-
latus), samenar = (seminare) y avanir = (evanesceré).
2 9 E = i : liçou = (lectionem), missou = (messis), gi-
nou = (genu) y pitre = (pectoris), pigno == (pectem), ciro =
(cera), vérin = (venenum), miou = (meus), Diou = (Deus).
De même au subjonctif : àmim = (amemus), chantis = (can-
tetis).
Diphthongaison. — 1* E = ei. Ce renforcement a lieu :
A. — Au pluriel des noms en e, é, et : orne omeis, tourre
tourreis, paré pareis, moulet mouleis ;
B. — Devant un s : treis = (très), deveis = (debes), teneis
= (fenes), eis = (est). Dans un manuscrit du xni # siècle, ve-
nant de Die, on trouve la double orthographe desme et dey me,
esteve et eyteveneta;
C. — Devant toute autre consonne : peiro = (petra), pei-
trau = (pectorale), eisemple = (exemplum). Les particules e
et de subissent cette mutation invariablement ; esbandir, épa-
nouir ; deifar, défaire ; deicreisse, décroître.
2* E = ie : bien = (bene), fiebre = (febris), siervou = (ser-
vit)). Dans sieis (sex), on trouve un exemple de ce double al-
longement de e.
12 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
3* E = ia : tialo == (tela), mousticUo = (mustela), estialo
= (stella), mialar = (melare), urne à miel.
En principe, i se maintient dans sa position latine : ribo
= (ripa), pi = (pinus), espio = (sptca), gracio = (gratia),
bestio = (bestia), ràbi -= (rabies), escriàure = (scribere).
Voici quelques exceptions :
àpophonie. — / = e : reje = (rigidus), dé = (digitus),
peru = (pirum), set = (sitis), fege = (ficatum), fé = (fides) }
pesé = (pisum\ fem = (fimus), sens = (sine), se = (sinus),
et dans les verbes : bevou = (bibo), fresissou = (frigesco), etc.
2° / = u, mutation rare : lumasso = (Umax), cvble =
(criblum), sublar = (sibilare), comparez le latin sufflare.
Diphthongaison. — 1* / = ia. Cas fort rares : viaje =
(vice), fialar = (roman filar), vialo = (villa), arzialo = (ar-
gilla). Comparez le valaque siate= (sitis), viarde = (viredis).
2° / = ie : vièrjo = (virgo), insiejei = (insidiœ).
3° / = ei. Ce changement s'opère surtout pour la particule
di dans les mots composés : deiluge = (diluvium), deigerir
= (digerere), deivertir = (devertire), deimunir= (diminuere).
On le rencontre aussi ailleurs : peissou = (piscis), treipès =
(tripes).
Cette voyelle, quoique la plus variable de toutes, persiste
encore dans un certain nombre de mots : molo = (mola),
solo = (solea), codou = (cotes), novo = (nova).
Mais ailleurs elle s'affaiblit ou se renforce presque tou-
jours.
Apophonie. — 1* = ou. Il est fort possible que ce ne soit
pas une mutation ; probablement le son de Vo bref devait se
rapprocher de ou : noud = (nodus), courouno = (corona),
ounour = (honor), plourar = (plorare), chantou = (canto),
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 13
amou = (amo). Cependant la longue est traitée de la même
manière : flour = (florem), oulo = (olla), pourtau = (porta),
etc.
2° = a : nastre = (noster), frarU = (frontem), valou =
(volo), malou = (mollio). Dans ces cas o s'était d'abord élargi
en oua; ensuite ou est tombé et a seul est resté. Ces vocables
appartiennent donc à une seconde génération romane.
3° O = e : fermise = (formica), prepau = (propositum),
espelha = (exspoliatus), felho = (folium), peple = (populus).
Pour ces deux derniers, la forme romane fuèlha et puèble
fait croire que Vu sera tombé en dauphinois.
4° O = eu : neu = (noctem), queu = (coctus), eu = (occu-
lus), peui = (podium), heui = (hodie), leun = (longe). Oi et
ui sont les mutations correspondantes dans les autres dia-
lectes.
5° O = u : durmir = (dormire), sumilhar = (sommeiller),
juar = (jocare). cubrir = (cooperire), dubrir = (deoperire).
On trouve aussi o = t par accident : grinlol = (crotalum),
pipier et pibou = (populus).
Diphthongaison. = O s'est renforcé de bien des façons re-
marquables :
1° O = oua surtout devant n et r : pouant = (pontem),
fouant = (fontem), bouan = (bonus); mouart = (mortem),
fouart = (fortis), couar = (cor), souare = (soror), pouare ==
(porrus), pouartou = (porta), defouaro = (de foras).
2° O = ouei : poueisou = (potionem), foueiro = (foria),
noueiso = (noœia).
3° O = uè : cuèr = (corium), uèrje = (hordeum), duèrmou
= (dormio), cuèbrou = (cooperio), muèrou = (morior).
4° O = io dans les quatre mots suivants : fioc = (focus),
Hoc = (locus), biàu = (bovem), iou = (ovum).
5° O = au : ôudour, ôubeir, éucupar, âufrir. Il en est de
même à la flexion romane os : nous = (nos), mous, tous, sous,
eléus, quntous, questôus, etc.
14 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
On remarque que ces manières de renforcer o sont com-
munes à tous les idiomes romans. Le français seul s'en
écarte sensiblement avec ses formes oi, œu y oe, ui. Italien uo,
valaque oa, espagnol ue. Au Queyras et à Marseille on a pa-
reillement oue. Le dialecte d'Avignon est tout à fait étranger
à ces mutations.
U
La prononciation normale de cette voyelle était ou. Dans
tout le domaine néo-latin il n'y a que le français qui ad-
mette la prononciation allemande.
1° U= ou : nouse = (nucem) y crous = (crux), pous = (pu-
teus), goulo = (gula), ploumo = (pluma), rout = (ruptus),
tourtouro = (turtur), roumese = (rumicem), pouar = (pu-
tare), etc.
Le son tudesque a prévalu très-fréquemment, et cela, pa-
raît-il, en dehors de l'influence française : burre, beurre ;
pun, poing; mut, muet; purri, pourri; musi, moisi; bulir,
bouillir; jugne, joindre; adurre = (addueere), mudar =
(mutare), prurre = (prurire.)
2° U = i devant les voyelles :
A. — En position latine : tiou = (tuus), siou = (suus);
B. — En position romane, après la chute d'un d ou d'un g :
nio = (nuda), venguio = (vengudo), beguio = (begudo\
belho pour belio = (belugo), siour = (sudor). On a aussi par
accident : imour = (humor), machirar = (maculare),
3° U = o : bojo = (bulga), rijolo = (régula), gandolo =
(vadulum de vadum), fourcolo = (furcula de furca).
Diphtongaison. — U s'est renforcé de plusieurs façons :
1° U = au : nôuvi = (nuptus), gàunio s'il vient de cuneus,
plôure = (pluere)) ràumiar = (ruminare), acéutar = (accu-
bitare), nâurir = (nutrire),subôumar = (sub humareï), Ihàu-
chou = (lutuosus).
2 # U = ouei. Cette surcharge s'opère en passant par un o
GRAMMAIBE DAUPHINOISE 15
roman : escoueire = (excutere), rom. secotere, noueis = (nu-
cem), rom. nose, boueis = (buxum), rom. bos.
3° U = io dans miolo pour mwoto = (mula). U= idu, cour-
niàulo = (cornula), piôucèle = (puticella).
Cette voyelle grecque offre peu de particularités. Elle a
gardé sa valeur primitive dans tumbo = (tu(/.6oç) , tubar =
(tuçg>) , fumer. Elle est devenue ou dans croutou = (xpuwroç) f
grotte, et tdansvtrar = (yupw). Les exemples pour ces deux
derniers cas sont assez nombreux ; mais ils décèlent une in-
fluence latine.
REMARQUE SUR LES DIPHTHONGUES ET SUR L'HIATUS
I. — En parcourant le riche tableau des diphthongues, on
a dû s'apercevoir que bien peu d'entre elles se rattachaient
au latin, du moins en apparence. Voici ce que sont devenues
les formes anciennes œ, œ au, eu.
JS étant sorti de ai, s'est affaibli en ei, comme de cou-
tume : Eigito = (JSgyptus), eigau = (œqualis). Dans eime
(œstimatio), rom. esme, l'i semble être une vocalisation de
Vs. Partout ailleurs œ composé des deux sons simples a + e
se résout en l'un de ces éléments.
1° JS = a. Il y a peu d'exemples de cette résolution :
aram = (œramen), quatre = (quœrere), afachilhas = (fœ-
ces), résidu, criblures, barulet = (sphœrula).
2° JE = e. C'est la mutation la plus fréquente : prestar =
(prœstar), estiàu = (œstivus), cebo = (cœpa).
OE à son tour s'est simplifié en e : fé = (fœnum), fenno =
(fœmina), peno = (pœna) (1). En quelques endroits il est re-
monté à ié, ciè = (cœlum), siècli = (sœculum).
Au persiste intact dans pau = (paucus), peu ; mais pres-
(1) Cementèri (cœmeterium), de fèci (de fœdus), honte.
16 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
que toujours il s'amincit en du : chduso = (causa), 6uro =
{aura), péure = (pauper), léuvar = (laudare), jduvir = (gau-
dere).
Le latin caïUes a donné càdou ; cauda a produit la double
forme cuyo et coua ; cependant il pourrait se faire que coua
fût le dérivé direct du roman coda, après la chute normale
du d.
La diphthongue eu se change en u d'après le même dé-
doublement : Uropo = (Europea), Uzèno = (Eugenius), Ulali-
= (Eulalia). Le contraire est arrivé dans lègo pour leuca;
c'est la première voyelle qui s'est maintenue. Une déviation
assez forte s'est produite pour le mot rheuma ; en passant
par le roman rauma, nous en avons fait rôuma, rhume, et
rama, averse.
II. — Notre dialecte tient de la vieille langue une ten-
dance marquée à éviter l'hiatus, c'est à dire la rencontre de
deux voyelles dans deux syllabes distinctes. Trois moyens
sont employés pour cela :
1° L'élision. Elle a lieu :
A. — A la fin de l'article lou et la, les pronoms me, te, se,
quele, queste, qunte, quàuque, finalement à tous les mots qui
se terminent par un e ou un o atones. Ex. : l'&ubre, pour lou
ôubre, quel amo, pour quelo amo. Toutefois l'élision comme
en français n'a lieu que pour la prononciation. Selon l'usage
provençal, nous ne retranchons pas les e et les o dans l'écri-
ture.
•
B. — Au commencement des mots : esta, agu, aver, ana,
anar, un, en. Ex. : Sidu 'sta, vei 'nar, ai } n orne, j'ai un
homme, vei 'n Prouvenço. L'initiale a peut disparaître aussi
dans un certain nombre de noms et de verbes ; ainsi l'on
peut dire un 'apersio ou uno persio, une pêche ; me dusio ou
m'adusio.
2° La contraction se fait par l'union de deux voyelles en
une diphthongue, ou par le rapprochement de deux diph-
thongues ; lio, il y a; vou ai, je l'ai; vou ei, cela est, oui.
GTAMMAIAE DAUPHINOISE 17
Le même résultat se produit à l'intérieur des mots après la
chute des consonnes. Ex. : Vai = (vadit), chai = (cadit),
pouar (monosyll.) = (putarë), coueire = (coquere), notaire
= (nocere), foueire = (fodere), muar = (mutare).
3* L'insertion s'emploie aussi pour empêcher l'hiatus.
Les lettres intercalaires sont n, v et y.
A. — Entre des mots qui se suivent : a-n-ele, à lui; a-n-
un, à un ; n'ai-v-un, j'en ai un ; aveuro (a-euiro) ; n'ai-y-un,
j'en ai un; que-y-as, qu'as-tu?
B. — Dans le corps des mots, la perte d'un d roman amène
presque toujours la lettre euphonique. Tantôt c'est un v :
lôuveto = (alauda), ôuvir = (audire), jôuvir = (gaudere),
lôuvar = (laudare); tantôt c'est un y : fayo = (fada), feyo =
(feda), cleyo = (cleda), seyo = (seda), chayou = (cado),
creyou = (credo), veyou = (video), riyou = (rideo), etc.
SECTION DEUXIÈME
Permutation de* eoNfomief ettr'eile*
§ 1". — GUTTURALES
La valeur primitive de cette consonne était k, et son inté-
grité parait s'être maintenue jusque vers le vi a ou vn # siècle.
A partir de cette époque, nous la voyons s'affaiblir de diffé-
rentes manières.
1° — C = ch. La chuintante a pris la place de la gutturale
à la rencontre d'un a : chalendas = (calendœ), chabro = (ca-
pra), chanebe == (canabis), chanau = (canalis), chôuchar ==
(calcare), chava = (caballus), chala = (callis).
18 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
Très souvent cet a s'altère en français. Mais en dauphi-
nois il ne présente que de rares déviations, telles que chiero
= (cathedra), chi=(canis), chivalou = (caballus), chôupre =
\ (capere).
La même mutation de c en ch se produit dans les groupes
et, se : pacho = (pactum), queucho = (coda), lachio = (lac-
tuca), lâcha = (lactea), ounchuro = (uncturà), facho =
(facta), dreeho = (directa), estrecho = (stricta), juncho =
(juncta), moucho = (musca), rucho = (rom. rusca), breicho
= (rom. bresca), leiçho = (rom, lesca).
Le son dur s'est conservé dans lukerno = (lucerna), côu-
kerlo = (coculum).
2° C = g. La gutturale douce s'est substituée à c dans les
mots suivants et quelques autres : gouchar = (calcare), dei-
gussir = (discutere), lègo = (leuca), dengu = (necumus),
goubè = (cupellum), agulhou = (aculeus), gant = canif.
Le qu latin subit aussi le même traitement dans eigo =
(aqua), egau = (œqualis), sègre = (sequere pour sequi).
Le g doux s'est substitué à c dans fege = (ficatum), pejo
= (picem).
fr C = y. La résolution a lieu comme en français dans
le corps des mots lorsque c est entre deux voyelles : pleyo
= (plica), miyo = (arnica), fouyasso = (focacia), brayo =
(bracca), preyar = (precari), louyar = (locare), neyar = (ne-
care), chareyar = (carricare). Dans ce cas, y représente un
g en provençal : plego, amigo, pregar, negar, etc.
4° C = s ou z. Cise = (cicer), sôuse = (salicem), nouse =
(nucem), fermise = (formica), adusou = (adduco), dïsou =
(dico), durzir = (durescere), escliarzir = (clarescere). Il faut
y ajouter : quesar = (tacere ou quiescere), fresir = (friges-
cere).
La consonne double x s'est toujours simplifiée :
A, — En ss : queuisso = (coxa), eissam = (examen), lusse
= (luxus), fisse = (fixus), Alèssi = (Alexis), Lissandre =
(Alexandre).
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 19
B. — En s dans la préposition ex : espelir = (expellere), es-
tourbar = (exturbare), espirar —.(eocspirare).
C. — En s doux ou z : eisaminar = (examinare), eisôuçar
= (exaudire), Xavier = (Xaverius).
Nos vieux textes font un usage fréquent de z pour c : Mau-
rizi, aizo, izest, zelo, izo, zo, fazia, dizia, rezeit (recepit), de-
zembre, sauzea.
Le g latin est resté dur devant a, o et u : galo = (galla),
agouniyo = (agonia), gour = (gurges), goulo = (gulà), etc.,
et devant i dans le mot guignar = (gignere). Il s'est denta-
lisé dans ja = (gallus), jôuvir = (gaudere), lounjo =
longa (1). Ailleurs g est soumis aux mutations suivantes.
1° G = y. Ce passage à la semi- voyelle s'observe dans les
mots playo = (plaga), reyo = (riga), fayar = (fagus), rayar
= (rigare), niyar = (negare). Le même changement a lieu
dans les mots provençaux : buya = (bugada), veya = (ve-
gada), payo = (pago), pouaye = (pouague), ayasso = (agasso),
enfin rei = (regem).
2° Ng = gne. Ce son mouillé est de règle lorsque g est
précédé de la nasale : plagné = (plangere), jugne = (jun-
gere), tegne = (tingere), fegne = (fingere). Le vieux roman
écrivait aussi planher, tenher, junher.
3° Gl = Ih. Ce groupe se prononce à la manière italienne :
alhand = (glandem), cenlho =(cingulum), relho = (régula),
ounlho = (ungula), lha = (glacies), calhar = (coagulare).
Enfin la gutturale latine persiste dans ganacho = (gêna),
et elle tombe à la sifflante s forte dans sôufio = (gobius), à la
sifflante douce dans arzialo = (argilla).
[\] Il faut y ajouter bojo (bulga), sac ; jalhas (ganglia).
20 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
§ 2. — ' DENTALES.
Sa tendance est de s'adoucir en sa correspondante faible.
1 # T = d. Cette déviation est très commune : mudar =
(mutare), nadar = (natare), eimoudar = (emotare), sonda =
(sanitatem), cadou = (cautem), cadôulo = (catenula), loquet,
tende = (lentem), doubli = (tablinum), derbou = (talpo pour
talpa), darneyassa, prov. tarnagas.
2° T = c : gracio = (grotia), (malicio), naciou = (natro-
nem) } aciou = (actionem), liçou = (lectionem).
3* T — s doux fréquemment dans les mots en Us, tia, tio :
vise = (vitis), pereso = (pigritia), cramasou = (crematio-
nem), resou = (rationem), sesou = (sationem), avanisou =
(evanitionem). Par accident t = g dans vogo = (votum).
Conserve généralement sa valeur latine. Il s'est durci
dans sèti = (sedem) et founto = (profunda), repitar = (/re-
pidare), espetar = (expandere).
1° Z> = j. Cela peut arriver quand d est suivi d'un i ou
d'un e : pieje, pied d'un arbre, = (pedem), penjar = (pen-
dere) (1), rajo = (radicem), ensiejei = (insidiœ), ensiejous,
teje = (tepidus), douje = (duodecim), se rejimar, s'abstenir =
(redimere).
2 D = z dans quelques cas seulement : tarzar = (tar-
dare), Rose = (Rhodanus), espaso = (rom. espada).
Cette dentale chuintante s'est maintenue dans la plupart
des mots tirés du latin : Jun = (Junius), Jôu = (Jovis), ju-
(1) Penjar vient plutôt de la forme réelle ou hypothétique pendi-
care.
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 21
gne = (jungere), jeire = (jaceré), jitar = (jactare), jiscliar
= (jaculare).
Elle est remontée à la forte dans tunar = (jejunare), par
suite sans doute de la rencontre et la contraction des deux
;. Elle s'est vocalisée dans bayoular = (bajulare).
Dans le corps des mots, la sifflante s'est conservée, alors
que le français moderne Ta perdue : pastre, pâtre ; festo,
fête ; testo, tête ; bestio, bête ; goustar, goûter ; gastar, gâter ;
prestar, prêter. Entre deux voyelles, s = z, et nos manus-
crits dauphinois emploient indifféremment ces deux lettres
à cette place gleiza = (ecclesia), gleisa, cosi= (cozi), preza=
presa, etc.
A la fin des mots, il n'est pas rare non plus de trouver un
z à la place d'un s ou d'un x français : filz, fils; dedinz, de-
dans; desoutz, dessous; elz, eux ; celz, ceux. C'était aussi la
marque du cas sujet : ospitalz, cortilz, conatz, maritz, Rai-
monz, Clemenz, Bernartz, Arbertz.
Aujourd'hui, à la finale s ne se fait jamais sentir, si ce
n'est quelquefois en liaison ; mais il y demeure encore à
l'état latent, avec la propriété d'allonger la voyelle qui pré-
cède, et c'est pour ce motif que nous l'avons maintenu
comme signe orthographique à la déclinaison et ailleurs.
§ 3. — LABIALES
Cette consonne est sujette à descendre et à s'affaiblir, sui-
vant la règle des langues romanes.
1° P = 6. C'est la première dégradation : pebre = (piper),
rabo = (râpa), cebo = (cœpa), sabou = (saponem), estoublo =
(stipula), coublo = (copula), chabro = (capra), abrtou =
(aprilis), ribo = (ripa), nebou = (nepotem), bobo = (upupa),
cubrir = (cooperlre), sabourar = (saporare).
22 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
2 9 P = f. L'aspirée labiale remplace rarement un p : cofo
= {cupa), coufelho = (cupella), eichiffo = (stipa), furnar =
(? allemand spureri).
3° P = v. Les cas de cette mutation sont plus nombreux :
nôuvi = (nuptus), savou = (sapio), councevre = (concipere),
arivar = (ad ripare). Et encore le v a pu n'arriver qu'après
un 6 roman : councebre, aribar.
4° P = ou. Cette vocalisation est accidentelle dans ma-
lôute = (maie aptus), et provient d'un b intermédiaire dans
léoure = provençal lèbre = (leporem), péoure = pebre =
(piper), jarwueire = genibre = (juniperus).
En initiale, b reste intact. Il ne permute qu'à l'intérieur,
pour s'adoucir et se vocaliser.
!• B = v : rouvi = (rubus ou rubigo), rouille ; tavan =
(tabanus), fivèlo = (fibula), tarvèlo = (tarabellum).
2° B = ou : trau = (trabem), féourier = (februarius),
Ihiôure = (liber), Ihiôuro = (libra), déure = (debere), es-
criôure = (scribere), siôular = (sibilare), béure et biôure =
(bibere).
B s'est gutturalisé en g dans aguèrou = (habueram), sangu
= (sambucus).
V, PH
L'aspirée labiale n'a point de mutation bien préférée. Elle
s'élève au b en deux ou trois cas : rabanèlo = (raphanus),
italien rabano ; rebroundar, lat. frondem, tailler.
Elle s'est changée en ch dans chalayo = (filicem), suivant
la tendance espagnole, qui, pour le mot hélice et bien d'au-
tres, passe d'une aspirée à une autre. Enfin ph s'est dédoublé
en p dans siôupre = provençal solpre = (sulphur).
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 23
La position de cette labiale intermédiaire explique son
peu de stabilité. Tantôt elle monte et tantôt elle descend
dans l'échelle des sons articulés.
1* K= b : barou = (veru), barbeno = (verbena), b&umica
= (nux vomica), bôumir = (wmere), couarbe = (curvus).
2° Y = f : fescliar = (vasc*Uum) y cafourno = (caverna).
3° V = g. Exemples rares comme en français : ga = (va-
dum), eau se trouve dans gafar et gaboulhar, gastar = (vas-
tare), gasilhar = (vacitlare), anglais wag, remuer.
4° F= ou. Entre deux voyelles, v se résout en u, qui se
prononce ou : viav = (vivus), riou = (rivus), cliou = (cli-
vas), cliau = (clavis), nôu = (novem et novus), nèu = (m-
vem), lèu = (levis), àucè = (avicella), oulagno = (avellana),
espourir = (expavescere).
§ 4. — LIQUIDES
Cette consonne garde bien sa valeur. Dans le corps des
mots nous ne connaissons que quelques mutations : r = n
dans rownani = (vos marinus) ;r = u dans àubre = (ar-
bor) (1), touteyo = (tortella), tartine. A la finale des mots, r
est traité comme s, c'est à dire qu'il ne compte que par l'in-
fluence qu'il exerce sur la voyelle précédente. Sa prononcia-
tion normale à cette position apparaît seulement aux mono-
syllabes per, car, etc.
La persistance de cette liquide admet de nombreuses ex-
ceptions.
1* L = r au commencement des mots : regremiou = (la-
(1) Oubre vieot plutôt du provençal albre.
3
24 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
certa mus), ravourar = (laborare), roussignàu = (luscinia),
rmar = (luctare). Même fait se produit en médiale : derbou
= (talpa), eicharassou = (scala), peralho = (pellicula), our-
touralho = (hortilia), arilhou = (ala). On dit aussi sourelhar
= soleiller, carcular, revorto, recorto, coucourucho, escar-
çoun, perpelho = (palpebra ou palpecula), charvilho = (ca-
villa), en passant par calvila, maehirar = (maculare).
2° L = u. Quand / se rencontre avec une consonne sui-
vante, il se résout d'ordinaire en u pour former un seul son
avec la voyelle précédente : oubo = (alba), naut = (in altus),
espéuto = (spelta), maure = (molere), chouchar = (calcare),
sàuvar = (salvare).
La vocalisation s'opéra aussi à la désinence : sau = (sal),
pau = (palus), mèu = (met), fèu = (fel), abriou, flou, ciou.
3° L = Ih. Initiale suivie de i ou e : Ihiéure = (liber),
Ihiam = (ligamen), Ihioum = (legumen), Lhiôurou = (Livroh).
On a vu plus haut, article des sons mouillés, ce qu'il y a à
dire du groupe cl.
Il y a peu de chose à signaler au sujet de cette consonne.
1° M = b accidentellement dans bdumetto = (malva);
peut-être ce n'est qu'une inversion de môuvetto. En règle, m
rapproché de Ir, par la chute d'une voyelle brève, se change
en b : chambre = (cammarus), trimblar = (tremulare) et les
autres exemples comme en français.
2* M = n. Cela arrive dans le corps des mots : femno =
(femina), damnar = (damnare); à la désinence fam = (fa-
més), levam = (levamen), fem = (fimus).
Par raison d'étymologie et pour suivre l'orthographe tradi-
tionnelle, nous avons maintenu m à la flexion de la 1" per-
sonne du pluriel : amem, avem, fàsim, àuvim.
N
Cette nasale ne subit point d'autre altération que son
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 25
changement en gn : aragna, chastagno, ligno, vigno et gigno,
engignous = (ingéniosité), cougnar = (? cuneare), bagnar =
(balneare), gnar, nicher, gnafro = (? allemand nabo), cor-
donnier, gnier = (niger).
SECTION TROISIÈME
ârt#jtjtr#MioM *e* Mettre*
1* C médial est tombé très souvent : fio = (ficus), proven-
çal figo, espio (spica), provençal espigo, persio = (persica),
provençal persegue, pertio = (pertica), verio '== (verruca),
feire = (facere), adurre = (adducere), lurre = (lucere). De-
vant t la chute est de règle : tàti = (tactus), aie = (actus), à
moins qu'un ch ne soit produit.
C initial a disparu dans les mots rimar = (cremare),
rampo = (krampf).
2* G s'oblitère à l'intérieur, lorsqu'il est joint à une
voyelle brève : teule = (tegulum), gnier = (niger), pereso =
(pigritia), saï = (sagina), fau = (fagus), sannar = (sangui-
nare).
3° T initial est tombé dans repitar = (trepidare). Au mi-
lieu, il se perd également en passant par un d provençal :
vio = provençal vido = (vita), rouo = provençal rodo =
(rota), muar = provençal mudar = (mutare), pouar = pro-
vençal poudar = (putare), maUr = provençal madur = (ma-
turus).
D'habitude aussi, t se supprime dans le groupe tr : areire
= (aratrum), peire = (patrem), peiro = (petra), reire =
(rétro), etc.
D. Sa chute est fréquente en position médiale : meita
£6 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
= (medietas), meulo == (medulla), mouanle = (modulus),
cheire = (cadere), croire = (cratere), tœtré = (videre), pia =
(jrada).
P a été éliminé devant 5 et t : cosso = (capsa) y achatir =
(captivare), croto = (cripta), rout = (ruptus), nèco = (nepo-
tissa), sètanto = (septuaginta).
R se perd dans cuble = (cribrum), prope = (proprius), et
à Tinfinitif des verbes romans en er : creisse, partisse, cou-
neiese, couse, mouse, etc.
L a disparu de èli = (lilium), poupo = (pulpa), mouse =
(mulgere), bagnar = (balneare). A la finale du singulier, /
part également : gênera, agnè, apè = (pellem), ciè, oucè, eu-
bercé, chava; mais cette lettre se résout en u au pluriel.
Le Ih a subi la même oblitération à la fin des mots : mira
= miralh, trava = trebalh, broua = bruelh, soulé = solelh,
arté = arteUi, paré = parelh, ginou = ginolh, mé = milh.
N. Cette nasale s'efface surtout devant f : efant = (infan-
tem), efle = (inflatus), coufle = (conflatus), coufi = (confec-
tus), traficho = (transfigere), trident. Elle tombe aussi ail-
leurs : vilhou = (vinculum), rôumiar = (ruminare), tusèlo
= (? tonsilla), couscrit, estrument, atier (andier), chenet.
Dans les flexions où entre une des consonnances nasales
en, in, on, un, le n est sujet à un double traitement.
A. — Il persiste dans bren, mlhent et tous les adjectifs et
participes verbaux, crin, marin, sermoun, lioun, jun. Il en
est de même pour tous les mots nouveaux et de provenance
française : trin, vagoun, baloun, furgoun.
B. — N final disparaît généralement, comme un effet de
tendance archaïque : plé, plein, fé, foin, lè 3 tiens, vi, vin,
doubli = (tablinum), li, lin, sapi, sapin, fi, fin, saï, saindoux,
peiri, parrain, passiou, passion, naciou, nation, ment ou, ta-
tou, bastou, bol bon, interjection, u, un, dengu = (necunus),
ckascu, chacun, dilu = (dies hmœ) ; mais dans ce dernier
mot u s'est allongé en compensation de la chute du n ou de
IV, qui se trouve quelque part en provençal dilur. Il faut
CfcUMMAfRÉ DAUMmbtëÈ 3f
oMfàtVêt qti'ârec lifi & le n désiste, et que daité les même*
positions m ne tombe jamais : pan, pain, man, main, fam,
faim, /em = (/îrow), prim, Ihoum = (legumen), fum = (fu-
mas).
REMARQUES
!• Quelquefois l'apocope emporte la première syllabe tout
entière, quand elle est brève ou prétonique. Ex. : bero,
rivière, bobo = (upupa), chunlar = (ululare), tunar = (je-
junare).
Cette suppression de l'initiale est familière dans les noms
propres : Lissandre, Alexandre, Touane, Antoine, Dréwt,
André, Pouchouli, Apostoli.
SECTION QUATRIÈME
iftftftlfloM tte lettre*
§ 1. —ADDITION DES VOYELLES
A. — Cette voyelle se place au commencement de certains
mots formant dans notre dialecte une catégorie à part : apè
= (pellem), achau = (calx), alhand = (glandem), aglun, glu,
agriouta, griotte, amourier, mûrier. Il faut y ajouter apersio,
pèche, apruno, prune, asserpent, serpent. D'après Diez, cet a
initial ne serait pas autre chose que l'article arabe al, dont
l'espagnol conserve les traces. Ce qui semble confirmer cette
opinion, c'est que cet a devient du (al = au) dans ôubru-
gnoun, brugnon, et àuberjo, sorte de pêche.
Comparez le grec o vop.a, o ^ooç, o çpoç.
E s'ajoute aux mots qui ont se, sp, st à leur initiale : esca-
lar = (scala), escandàli = (scandalum), espiàuno = (spina),
28 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
espio = (spica), estoublo*= (stipula), estable = (stabulum).
La liste est nombreuse.
s'intercale dans les noms de nombres composés, de
dix-sept à vingt et de vingt à trente : diso-sèt, diso-vuit, diso-
nou, vinto-un> vinto-dous> etc.
F, comme v, fait fonction de lettre euphonique et s'adjoint
à la voyelle initiale ou médiale pour écarter l'hiatus. Voir
plus loin.
§ 2. — ADDITION DES CONSONNES
L s'est introduit par abus dans ratopleno, provençal rato-
penado, emplourar, provençal empurar, riblar, river, jusclio,
jusquiame. Il a perdu sa fonction d'article en certains mots
tels que luba, landier, loutrier, Làuriou, etc., dont il fait au-
jourd'hui partie intégrante.
N s'est incorporé dans lambrucho = (labrusca), cementèri
= (cœmeterium), ringar, avoir la diarrhée = (rigare),
aranchar = (eradicare), chunlar = (ululare), genlar, crier
= (allemand gellen).
R s'est glissé dans franlo = (fundula), fresteyar = (fnsti-
gare), parpalhou, papillon.
F euphonique se juxtapose dans vou = (hoc, aut), vount =
(undè), mit = (octo), vounze = (undecim). A l'intérieur il
empêche l'hiatus, ainsi que nous l'avons établi plus haut :
lôuveto, alouette, louvangeis, louanges, louvidor, louis d'or,
eibalùuvi, ébloui.
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 29
SECTION CINQUIÈME
A. — Voyelles. — Quand deux voyelles sont rapprochées,
elles tendent souvent à s'assimiler, et c'est ordinairement
la plus ouverte qui entraîne l'autre.
1° A s'assimile e : cramasou = (crematio), jalar = (ge-
lare), badar = (patere), avanir = (evanescere), aranchar =
(eradicare), aram = (ceramen), gara = (vervactum).
A s'assimile t : parpalhou, papillon, rayar=(rigaré), ara-
par = (arripere), fialar = (? filare); mais dans ce dernier
cas l'effet n'est pas complet. Dans escalagno = (ascalonia), o
monte, altéré par a.
2° E s'assimile souvent i : cese = (cicer), tegne = (tingere),
sereno = (sirena), eimerar = (emigrare), pesé = (pisum),
feje = (ficcUum). Il y a eu changement simultané dans pe-
reso = (pigritia) et reje = (rigidus). E s'est approprié o dans
espelha = (exspoliatus), et de cette façon o est retourné à son
e d'origine : pelle. E fournit la preuve de la faible entraînant
la forte : perpelho = (palpebra ou palpecula), gendermo,
gendarme.
B. — Consonnes. — C dur s'est assimilé t : coucouei =
(bas latin cottula), cancarido = (cantharida), cancabièlo, cul-
bute = (? xaTaêo>.7i) •
Un autre genre d'assimilation se produit dans les mots à
redoublement, tels que cuco = (upupa), caca, noix, chicha,
gâteau, chouchou, cochon, teté, mamelle, et beaucoup d'au-
tres du langage enfantin.
Enfin, il faut attribuer à la même cause les dégradations
parallèles des consonnes p, b, /*, d } t, c, g dans des mots tels
que garga pour carcan = (carocanis), chaîne de chair, terme
injurieux, derbou = (talpa), badar = {patere), barimbara-
Iho = (par-imparilis), jeu de pair impair.
$0 GHÀM^lftE DAtTPHmÔtëE
Il nous reste à dire tfii mot des càS de transposition et
d'assimilation qui se sont produits dans tous ces phénomènes
phonétiques.
I. — TRANSPOSITION
Très mobiles de leur nature, / et r sont les deux lettres qui
subissent le plus souvent la métathèse.
L s'est projeté en avant dans clame, calme, blouco = (buc-
cula), flascou = (vasculnm).
R s'est avancé dans troun = (tonitru), tru = (torcular),
estripar = (exstirpare), triboular = (turbulare), trempar =
(temperare), racar = (scercare), trèvo = fantôme (Tapêoç) ,
groumet, gourme.
Il a rétrogradé dans permenar = (prominare), courto, pé-
nis = (scrotum), charpalho = (crapula).
Exemples de transposition de syllabes : vorme, morve,
comparez gourme, bôumetto pour mduvetto.
GRAMMAIRE DAWHINOIgÉ $1
CHAPITRE TROIS
DU GENRE ET DU NOHBHE
A. GENRE
Si, dans la dérivation des noms, notre dialecte a modifié
considérablement les formes flexionnelles, il n'a pas res-
pecté davantage les prescriptions de la langue-mère en ce
qui concerne le genre. Une première cause de déviation se
trouve dans la perte du neutre. Les noms de ce genre con-
servés du latin ont dû être répartis entre le masculin et le
féminin. L'influence des flexions nouvelles est venue encore
accroître les divergences. Enfin le caprice du langage vul-
gaire n'a pas moins contribué à multiplier les écarts. Il y a
plusieurs cas à considérer.
1° Neutre devenu masculin. — Ce transfert est la règle
générale : oleum = uili y horologium = reloge, armarium =
aririàriy cœmeterium = cementèri, hordeum = verge, cochlea-
riwn = culher, debitum = dete, pectus = pitre, pirum =
peru, œramen = aram, ligamen = lham, legumen = Ihoum,
lumen = lume, stabulum = estable.
En français, le neutre généralement s'est réfugié dans le
féminin, comme on peut le voir par les mots horloge, huile,
armoire, orge, poire, dette, etc.
2° Neutre devenu féminin. — Ce phénomène s'est produit
par les pluriels en a, par suite de leur ressemblance avec la
terminaison féminine : ferramenta = fermento, grana =
grano, plana = piano, impedita = empacho, dolia = doûlio,
opéra = obro, tempora = tempouro (quatre-temps), vota =
vogo, tractilia = tralho, sabula = sablo, tarabella = tarvèlo,
cengula = cenlho, puerilia = brialho.
Il est des féminins qui semblent repousser cette dériva-
tion : liço = (licium).
32 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
3° Masculin devenu féminin. — Leporem = leure, fructus
= frucho, ramus = ramo, turtur = toutouro, sal = sau.
4* Féminin devenu masculin. — Décima (pars) = deime,
causa = chôme dans le sens de personne, rubigo = rouvi,
revindicta = revenche.
Contrairement au français, nous avons laissé féminins :
ungula = ounlho, spica = espio, dies dominica = dimincho,
quadragesima = careimo, serpens = serpen, platanus = pla-
tano y et tous les noms d'arbres à fruit dont le nom se termine
en eiro : fieiro, liguier, pruneiro, prunier, sourbeiro, sorbier,
agriôuteiro, griotier.
B. DU NOMBRE
Relativement au nombre, un seul fait est à signaler : c'est
que cerrains noms ne sont employés qu'au pluriel, dans
quelques-unes de leurs acceptions, sinon dans toutes. En
voici des exemples.
Les uns sont tirés tels quels du latin classique : insidiœ
= ensiejeis, calendœ = chalendas, tenebrœ = tenèbras, aquœ
= eigas (eaux thermales), bracœ = brayas.
D'autres ne remontent qu'à la période romane : cendreis,
cendres, garilhas, scrofules, suas, suies, dès, glas, cubertas,
semailles, escoussalhas, temps de la bataison, ferrnalhas,
fiançailles, tricouasas, tenailles, chanas, pellicules blanches
du vin, teuleis, toits, tentas, tendons du cou.
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 33
CHAPITRE QUATRE
DES PARTIES DU D1SCOUBS
SECTION PREMIÈRE
I¥o*n e$ fteeltoalfOM*
Le dialecte dauphinois a gardé peu de chose des anciennes
flexions casuelles. La déclinaison romane elle-même, si
simple avec ses deux cas, n'y a laissé aucune trace, et depuis
longtemps on n'y distingue plus le nominatif de l'accusatif
par les formes de la désinence. Tout se réduit actuellement
à la distinction des nombres au moyen de deux flexions, une
pour le singulier et une pour le pluriel.
A Crest, Die et Loriol, on compte quatre déclinaisons qui
embrassent le nom, l'article, l'adjectif et le pronom. Leur
existence n'est point l'effet d'une théorie de convention et
purement artificielle; non : chacune d'elles a son caractère
propre, basé sur des différences sensibles. Les trois premières
sont dotées d'une double forme pour spécifier le nombre. La
quatrième est remarquable, en ce qu'elle flexionne son plu-
riel par l'allongement de la dernière syllabe. En dehors de
ces classifications, il reste encore bon nombre de noms indé-
clinables, voués à l'immobilité et formant un groupe ana-
logue à celui des verbes de la troisième conjugaison.
§ !•'. — 1- DÉCLINAISON
SING.
PLUR.
as
roso
rosas
3* GAAMMAIlW ÛATJ*HmOI8E
Cette déclinaison correspond exactement à la première des
Latins. L'affaiblissement de Ta du singulier en o appartient
au vocalisme provençal; mais Va primitif, latin et roman, se
retrouve encore dans plusieurs localités du département au
nord et au midi, et chez nous, à l'intérieur de quelques
mots composés : quùuquaren, bouanament, cliarament, etc.
L'a reparait au pluriel avec un son modérément ouvert, et
accompagné du s classique.
Comparée à la déclinaison romane, celle-ci peut paraître
inférieure et corrompue. En réalité, la divergence des
voyelles, dans les deux nombres, constitue un avantage pré-
cieux pour la grammaire et une note de plus pour l'har-
monie de la phrase. Le limousin, avec lequel notre dialecte
a des ressemblances frappantes, décline absolument de la
même manière, moins le s du pluriel. Nous avons dû con-
server cette lettre parce qu'elle se fait sentir souvent en
liaison, surtout par l'article, l'adjectif et le pronom, et
aussi parce que, suivant la tradition classique, elle fait
fonction d'accent. Pour les mêmes motifs, nous la retrouve-
rons également aux autres déclinaisons.
La nomenclature de cette déclinaison appartient presque
en entier aux substantifs féminins. Elle renferme : 1* tous
les nomj de la première des Latins, que notre dialecte a
conservés ; 2° tous les noms féminins en e muet empruntés à
la langue française ; 3* un certain nombre de noms mascu-
lins créés par notre dialecte ou tirée d'ailleurs, tels que
piaf o 9 gnafro, nabo f rambalko, jandarmo, gardo, camarado,
papôy UzènOy Dorfo, etc. ; 4* quelques mots latins tirés de la
troisième déclinaison : rajo = (radicem), pejo = (picem),
tourtouro = (turturem).
Tous ces substantifs sont paraxytons, c'est a dire ont l'ac-
cent tonique sur l'avant-dernière. Il faut excepter de cette
règle la plupart des noms en io provenant des formes fran-
çaises te, ue; romanes ido, udo ; latines ta, ua, etc. : sourtio,
partiOy vério, verrue, coumedio, lachio, laitue, venguio, venue,
tenguio, tenue, tourtio, tortue, vilagno pour vilanio, jandar-
mario, jalousio. Les autres noms de cette provenance ont
éprouvé un double traitement : les uns font iù atone, mais
GJUMMAUUÏ DÀUPHIN018B 35
Us sont rares : chàusfio, chardon, provençal caussido, séufio
= (gobius), loufio, vesse, tàpio, cabane, Laurio, nom pro-
pre, Fôurio, non de lieu, tdupio, vertige de mouton; les se-
conds intercalent y entre ï et o : Mariyo, agouniyo, purisiyo,
pleurésie, tisiyo, phthisie, patriyo, Itaiiyo, maniyo, fouliyo,
miyo, amie.
Les noms masculins de cette déclinaison, au pluriel, gar-
dent Vo du singulier : l&us papos, lôus jandarmo; camarado
varie suivant le sexe : sdus camarados, sas camarados. En-
tin, au pluriel, l'accent tonique ne change pas de place.
Les vieilles chartes dauphinoises ont toutes a pour le sin-
gulier et as pour le pluriel : la gleyza, la vinha, dimeya
pœza, de las vinhçts (Manuscrit de Die de 1224). L'affaiblisse-
ment en o de Va bref du singulier doit remonter au moins
jusqu'au XV° siècle. Il en fut ainsi pour le limousin et au-
tres dialectes (Chabaneau, Grammaire limousine, p. 140).
Cet o bref et atone a toujours eu une sonorité vague et in-
décise. Aujourd'hui, il se rapproche beaucoup plus d'un o
sourd que de Ve muet français. On rencontre cette dernière
voyelle tant an masculin qu'au singulier dans un manuscrit
du XVI? siècle : Recepteper las vives. Les noëls de Taulignan,
de la môme époque, sont identiques : aqueste fede, aquelle
clede, n'ausirés que timbales.
Au pluriel as, Vs est nulle pour la prononciation, mais sa
chute a été compensée par l'élargissement de l'a. La même
compensation a eu lieu à Dieulefit et à Marsanne, pour le
pluriel féminin es : la perte de Vs a amené la diphthongaison
de e en eis : las roseis ou bien leis roseis.
§ 2. — 2- DÉCLINAISON
SING.
e, atone.
e, accentué (é, et).
PLUR.
eis, atone.
eis, accentué.
âubre.
arté.
ôubreis.
arteis.
À
36 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
La deuxième déclinaison est par excellence la déclinaison
masculine. Néanmoins, par exception, elle contient un petit
nombre de noms féminins : vise, nouse, leure, fiebre, tourre,
meire, coumeire, souare, derbese. Sous le rapport de la pro-
venance, elle renferme : 1° des noms de la deuxième des
Latins, tels que cerclie, liàure, peple, faute (faber), cuble,
burre,uèrje;
2° De la troisième des Latins : orne, sôuse, siôupre = (sul-
phur), roure ;
3° Des noms anciennement terminés en Ih et c ; soulé, so-
leil, arté, orteil, paré, pareil, se, sec ;
4° Des noms diminutifs en et : loubet, sublet, juet, pour-
chet, mourlhet, grillon, vourtoulet ;
5° Des noms verbaux ou d'agent, en eire, provençal aire,
français eur, latin ator : ch&nteire, parleire, manjeire, na-
deire. Leur création est pour ainsi dire facultative avec les
verbes de la première conjugaison ; jueire, joueur, a con-
servé sa forme archaïque dans jougadou (Jocator).
Remarque. — La diphthongaison de e en ei ne parait pas
très ancienne. Un manuscrit dauphinois du commencement
du XVIP siècle n'en offre aucun vestige. On lit dans les For-
mules de conjurations : « Aver las mans et tous pesés et lous
hues. y> Cette persistance de Ye sans t laisse croire que le s du
pluriel se faisait encore sentir à cette époque. Il n'en fut
pas de même dans d'autres dialectes. En limousin, par
exemple, le diphthongue fut en usage de bonne heure :
autreys (1394), autreys, arneys (1416), usageys, homeys, preb-
Jret/$(1508)(Chabaneau, Grammaire limousine, p. 148).
§3.-3* DÉCLINAISON.
SING. PLUR.
a. aus.
è. eus.
gênera. gêner aus.
ôucè. ouchts.
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 37
Les noms de cette déclinaison proviennent des similaires
romans en al, el, qui ont laissé tomber / au singulier et qui
Pont vocalisé au pluriel, procédé ingénieux qui assure la
distinction des nombres : trava, travaus, noua, cerneau
(nucalis), nouaus, rastè, rastèus, troupe, troupèus, agnè.,
agnèus. En général, les monosyllabes de cette catégorie
ignorent la chute de / : mau,pau, mèu, fèu; excepté ja (gai-
lus) et vè (vitellus), qui font au pluriel jaus et vèus.
§4.-4* DÉCLINAISON
8ING. PLUR.
bref. long.
» »
passera. passeras.
Cette déclinaison n'a aucune désinence spéciale et sa
théorie est des plus simples. Tout se borne à faire longue
au pluriel la finale brève du singulier. Elle comprend trois
espèces de noms :
1° Les noms à terminaison brève ;
2° Les noms à terminaison nasale ;
3° Les noms qui ont perdu la nasale.
A. — TERMINAISONS BIÎÈVES
Ce sont les voyelles étymologiquement suivies d'une des
consonnes explosives 6, c, d, p, t.
1* — A : bra (brachium), sa (saccus), journa, provençal
journado, toula, provençal taulado, dra, drap, pra (pratum).
Excepté lât (latus), â ouvert, provençal latz.
2° — È : pè (pedem), respè, secrè, souè.
3° — : flo (floccus), tro (truncus), cop, coup, escliop,
grinlot. Excepté linot, qui a o long.
4° — / : pi, pic, catouli, ni, escri, confia confit, espri,
couscri.
38 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
5° — U : malastru, brud, banaru, tru, bournelu.
7" — Ou : loup, noud, nebou, brou, rebrou.
B. — TERMINAISONS NASALES
1° — Am, an : liam, fam, levam, souam, pan, man, pouan,
fouan, fran, efanl, avan, cran,tian, etc.
2° — Em, en : gen, sen (sanctus), argen, den, serpen. Ex-
ceptions très nombreuses.
3* — Im, in : rasin, prirn, reprim, vérin, ôutin, outil, ma-
rin, coufin. Série considérable.
4* — Oum, oun : noum, soum (summum), soun, toun,
égout, tunnel, capoun, et tous les similaires tirés du français
patroun, vagoun, viàuloun.
h* — Um, un : fum (fumus), jun, juin, pun, poing, et toute
une classe de noms abstraits, amarun, eigrun, asprun, frei-
chun, rassun, revoulun, couvun.
G. - TERMINAISONS QUI ONT PERDU LA NASALE
Les substantifs qui ont laissé tomber la nasale sont en
nombre considérable et appartiennent en propre à notre
dialecte. Les voyelles t et ou sont les seules régulièrement
affectées de cette perte. Les autres la subissent beaucoup
plus rarement, comme on Ta constaté plus haut, lorsque
nous avons traité de la suppression des consonnes et du n
final en particulier.
Remarque. — Ce pluriel par allongement consiste à donner
à la brève une durée double et une ouverture plus large ;
ainsi bra, bras, deviendra brâ, brâd ; de même tro fera au
pluriel, trô, trôô. Mais pour les consonnances nasales, il
nous est impossible de donner la valeur graphique de ral-
longement que produit la pluralité. C'est un son qui se pro-
longe délicatement, assez perceptible pour les oreilles habi-
tuées et qui révèle la présence de Vs à l'état latent.
GRAMMAIBE DÀTJttHNOISE 39
Il faut *en convenir, cette manière de former le pluriel a
quelque chose de très rationnel et de très savant. Le s placé
à la fin du mot joue le rôle de l'exposant algébrique, et la
pluralité trouve son expression logique dans l'amplitude et
la durée de l'intonation finale.
SECTION DEUXIÈME
Les substantifs qui n'appartiennent à aucune des quatre
déclinaisons prennent un s comme signe scriptural du
pluriel. Ils peuvent se diviser eïi deux classes : ceux qui ont
une désinence longue et ceux qui ont une désinence atone.
DÉSINENCES LONGUES
1° — Mots terminés par r : m'ar, couar, souar, èr, gouvèr,
infèr, voulhèr,pouvèr y souspir,flour, chalour,machier,perier,
persier.
2" — Mots terminés par s : nos, pastras, eigras, francès,
proucès, brès, pais, paradis, cros, fosse, pous, crous, pertus.
3* — Mots terminés par une diphthongue : balai, cacai,
arpei, coumpei, repau, prepau, quintau, peu, bèu, nèu, cour-
tiàu, escourpiàu, pourtâu, mouchôu, malhàu.
DÉSINENCES ATONES
/ : bàri, pàti, jàfi, tàti, sèti, cementèri, mistèri, èli.
Ou : màchou, flàchou, moustàchou, ploumàchou, tèichou,
caràcou, màurou.
40 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
TABLEAU RÉSUMÉ DES DÉCLINAISONS
SINGULIER PLURIEL
1" DÉCLINAISON
atone. as atone
2- DÉCLINAISON
e atone. eis atone.
é, et. eis acccentué.
3* DÉCLINAISON
a ans.
è eus.
4- DÉCLINAISON
a \ / b ■ \
e I bref l c J allongement
1 \ suivi | d 1 de la voyelle brève
i d'un ) n l marqué par*,
ou j f p J
u \ t I
SECTION TROISIÈME
iVom* et adjectif* w%t*n%éra**x>
§ i« _ NOMBRES CARDINAUX
Ces nombres sont : un, dous, treis, quatre, cinq, sieis t
seuis à Crest, sèt, mit, nàu, dès, vounze, douje, treje, quatorze,
quinze, seje, diso-sèt, diso-vuit, diso-nàu, vint, vinto-un,
vinto-dous..., trento, quaranto, cinquanto, souassanto, se-
tanto, vuitanto ou quatre-vint, nouananto, cent, milo ; et le
reste comme en français.
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 41
Il faut noter, pour le nombre deux, une double forme con-
servée presque partout dans le domaine roman : dous pour
le masculin et douas pour le féminin. I/o intercalaire que
contiennent diso-sèt, vinto-wn, est, d'après Diez, une altéra-
tion de la préposition ad. On le retrouve également en ita-
lien : dicia sette, dici a nove; en portugais : deza sete, deza
nove, et en provençal dèso-sèt, dèso-nâu.
*
§ 2. — NOMBRES ORDINAUX
Ils se rapprochent beaucoup de ceux du français. Ce sont :
proumier, segound, trouasième, quatrième, cinquième, siei-
siéme, sètiéme, vuitième, neuvième, dèsiéme, vounzième; et
pour les autres en ajoutant la terminaison ième au nombre
cardinal et en supprimant Yo final s'il y en a un, sètan-
tième. La variante proumier, au lieu de primier (primus)
existait déjà à l'époque classique, et nous la possédons dans
nos vieux textes dauphinois. La forme trouasiéme s'écarte
assez de la dérivation normale tresième, par Pinfluence du
français, mais peut-être aussi pour ne pas confondre tre-
sième (3°) avec trejiéme (13*). Tous ces numéraux ordinaux se
déclinent comme les adjectifs et sont eux-mêmes de vérita-
bles adjectifs.
Il existe encore deux autres ordinaux dignes d'être signa-
lés comme des formes toutes locales : proumeiroje, tiré de
proumier, et dareiroje, dérivé de darier. Tous deux sont em-
ployés en agriculture pour signifier précoce et tardif. La
flexion oje apparaît aussi dans ivernoje, d'hiver, et estivoje,
d'été. Est-ce une altération de cevus, telle qu'on la trouve
dans le latin primœvus et grandœvus ? Le français âge
(cevitas) semble confirmer cette hypothèse.
Les collectifs : coublo, treicho (latin triplex, celtique
treidhe), quatreno, cinqueno, sieiseno, etc., n'offrent rien de
particulier. A Loriol, le quart de la livre ou le quart de
cent (25) s'appelle carteirou. Beaucoup de choses s'y vendent
à la douzaine et on y entend compter par sieis-vint (120),
set- vint (140), vuil-vint (160).
GTAMMÀIRE DAUPHINOISE 43
CHAPITRE CINQ
ARTICLE
MASCULIN
SING.
PLUR.
Nom.
bu, V, le T,
làus, les.
Gén.
de V, dâu, de 1', du,
dâus, des.
Dat.
a V, du, à T, au,
FÉMININ
6us, aux.
Nom.
la, la,
las } les.
Gén.
de la, de la,
de las, des.
Dat.
a la, à la,
a las, aux.
Remarques. — 1* — Les formes ddu, eu, dàus, àus, sont
des contractions fort anciennes. Le féminin ne l'admet pas.
Devant les mots commençant par une voyelle, lou et la se
réduisent à f et la contraction n J a lieu ni au génitif, ni au
datif singulier. C'est du reste la règle française.
2* — L'usage de l'article présente quelques particularités :
A. — 11 se retranche généralement devant les noms de
rivières et de montagnes : Droumo, Gervano, Glandas, Briant.
Le nom du Rhône a trois formes à Loriol : Rouei, qui exclue
Particle ; Rose, qui le prend ad libitum, et Rone, qui le prend
toujours. Rouei parait être l'expression locale et archaïque;
Rose vient de la Provence, et Rone, terme moderne, n'est
pas autre chose que le mot français.
B. — L'article partitif du et des n'a point de similaire dans
notre dialecte, et c'est la préposition de qui, à elle seule, se
charge du rôle partitif. En voici des exemples : valou de pan,
je veux du pain ; riïanjou d'alhet, je mange de l'ail ; bevou
d } aigo, je bois de l'èaù ; d'omeis sount vengus, des hommes
i
44
GRAMMAIRE DAUPHINOISE
sont venus ; de rasins, des raisins ; d'amas, des âmes. Ces
tournures, on le voit, restreignent passablement l'usage de
l'article dans notre dialecte. La cause sans doute d'un fait si
remarquable se trouve dans les flexions bien accusées, qui
ne laissent pas de place à l'équivoque.
C. — Nous donnons ici les formes variées de l'article,
d'après nos manuscrits dauphinois :
MASCULIN
SING.
PLUR.
Nom.
lo, le,
/\
los, li, le.
Gén.
dal, del, de V,
dau,
dais, dans, del, deus
Dat.
61,
als, aus, auz.
Ace.
lo, /',
SING.
FÉMININ
los, li.
PLUR.
Nom.
la, li,
las, li.
Gén.
de la,
de las.
Dat.
à la,
■
a las.
Ace.
la, li.
las.
ARTICLE INDÉFINI
Cet article un, uno, n'est pas usité au pluriel, comme
dans l'ancienne langue et dans quelques dialectes modernes.
On dit : un orne, uno fenno ; ou bien avec l'aphérèse de Vu :
'n orne, 'no fenno. Pour rendre la pluralité, on a recours à la
préposition de, employée dans le sens partitif : d'omeis, de
fennas.
Les composés de un, quàucun, chascun, degun, perdent
facilement le n final au masculin, et Ton dit d'habitude
quéucu, chascu, dengu. Uni à l'article lou et la, il se décline
tout à fait comme l'adjectif numéral.
SING. PLUR.
Masc. l'un, tous uns ou lôus us.
Fém. Vuno, las unas.
On a pareillement quôuqueis us, quôuquas unas.
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 45
La chute de la nasale ici, aussi bien qu'ailleurs, se ren-
contre fréquemment dans les vieilles chartes du Dauphiné.
Nous lisons dans un texte diois : las très partz du st. danona,
le tiers d'un sétier de légumes.
L'indéfini on, l'on, est presque inusité à Loriol et à Crest.
On y supplée par la tournure latine, en mettant le verbe à
la 3* personne du pluriel. Ëx. : aman, on aime; chantàvan,
on chantait ; faran, on fera. On se sert aussi de la forme
passive ou réfléchie avec le singulier : se dit (dicitur), se
chanto (cantatur), se veiro (videbitur). Le Diois ne connaît
pas ces tournures si concises. Aussi l'usage qu'il fait de on,
Von, est-il des plus fastidieux. (Boissier, Siège de Saillans,
passim.)
Nos chartes dauphinoises emploient fréquemment hom,
ont, on, hum, um, un, placés très souveijt devant le verbe en
manière d'enclitique : om passa, on a passé, o mena, on
mène. Une pancarte de 1426 se sert aussi de en : el porc
qu'en mené vendre.
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 47
CHAPITRE SIX
ADJECTIF
SECTION PREMIÈRE
JfttofltMteott de* aOJeetifm
Pour le genre et le nombre, les adjectifs suivent la même
règle que les noms ; ils peuvent tous rentrer dans Tune des
quatre déclinaisons données plus haut. Le féminin suit in-
variablement la première et le masculin la seconde. Voici
les modèles les plus usuels de la déclinaison des adjectifs.
1. — ADJECTIFS EN E ATONE
MASC. FÉM.
Sing. sdje, sajo.
Plur. sajeis, sajas.
Le féminin se forme en changeant e en o, et toujours l'ac-
cent tonique demeure sur Tavant-dernière syllabe : brave,
bravo, malôute, malôuto, ounesle, ounesto, efle, eflo.
2. — ADJECTIFS TERMINÉS PAR UNE CONSONNE
MASC. FÉM.
Sing. amar, amaro.
Plur. amars, amaras.
Ici le féminin se contente d'ajouter un o à la finale du
masculin. Exceptions : 1° i se déplace dans les adjectifs en
ter : proumier, proumetro, nier, neiro, darier, dareiro; i
tombe dans espeis, espesso, prêts, preso ; 2° s se double quand
y
48
GRAMMAIRE DAUPHINOISE
il est double dans le mot primitif : las, lasso, tout comme
en français.
3. — ADJECTIFS TERMINÉS PAR UNE VOYELLE
OU UNE DIPHTHONGUE
Il peut se rencontrer deux cas :
1" Cas. — Les adjectifs en i et en u font leur féminin en
ajoutant un o à la voyelle finale du singulier. Ex. : jàuli,
jàulio ; mari, mario ; pouli, poulio; banaru, banaruo; poun-
chu, pounchuo ; boudoundu, boudounduo; et tous les partici-
pes passés en u : reçoupu, reçoupuo, rendu, renduo ; seule-
ment il faut observer que cette diphthongue uo tend à se
changer en io, comme nous l'avons dit à la 1 re déclinaison.
2* Cas. — Les adjectifs qui se terminent par une voyelle
ou par une diphthongue non compris dans les deux classes
précédentes, reprennent au féminin la consonne primitive.
Ex. :
PU,
lat. plenus,
pleno.
Se,
rom. sech,
sécho.
Estré,
rom. estrech,
estrecho.
Dré,
rom. drech, ,
drecho.
Paré,
rom. parelh,
parelho.
Bè,
rom. bel,
bèlo.
Blanchinè,
rom. blanchinel,
blanchinelo.
Tau,
rom. tal,
talo.
Egàu,
rom. égal.
egalo.
Viou,
lat. vivus,
vivo.
Ndu,
lat. noms,
novo.
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 49
SECTION DEUXIÈME
MBegré* dm* adjectif*
A. — COMPARATIF
A part les formes melhour, pire, mendre,..majour, plu-
siours, il ne reste rien des flexions comparatives anciennes.
Ici, comme dans tout le domaine roman, on y supplée au
moyen de l'adverbe : mai pour la supériorité, mens pour
l'infériorité et aussi, autant, pour l'égalité.
Ex. : es mai, mens sa je que ti, il est plus, moins sage que
toi.
Plus, à cause de son sens négatif, s'emploie moins sou-
vent que mai. Ainsi eis plus saje est une phrase équivo-
que, puisqu'elle signifie tout à la fois : il n'est plus sage et
il est plus sage. Melhour sert aux deux genres, comme me-
lior, et meuiSy mieux, fait fonction de neutre. Mendre se
décline au masculin et au féminin. Sa signification compa-
rative s'efface parfois dans des tournures telles que celle-ci :
quele efant eis mendre, cet enfant est chétif. La forme dimi-
nutive mingoulet (minusculus, grec (/.txxo^oç) a aussi le sens
de petit, délicat, maladif. Pire possède les deux genres et
les deux nombres, comme tous les adjectifs en e atone; mais
sa valeur péjorative s'oublie quelque peu quand on dit par
exemple : la rouo viro pire que davant, la roue tourne plus
fort qu'auparavant. Le neutre pejus n'a pas laissé de forme
équivalente.
B. — SUPERLATIF
Le superlatif de relation s'exprime par une périphrase à
l'aide de l'article et de l'adverbe : lou mai jôuli, lou plus
leide, la mai nôuto, lôus mens fouarts, las mens bêlas.
50 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
Le superlatif absolu se rend de plusieurs manières :
1* En joignant au positif un des adverbes très bien, quou-
noussai, extrémament : c'est le procédé français.
2* En répétant l'adjectif ample avec un que intercalaire
sur le type de l'adverbe, mai que mai, tant et plus. Ex. : du-
bre naut que naut, arbre tfts haut; in bouan que bouan, vin
extrêmement bon. Mais l'usage de ces locutions superlatives
est restreint aux seuls monosyllabes, et par suite ne sert ja-
mais au féminin.
SECTION TROISIÈME
Cfraifaftoft nominale
Par l'adjonction d'une ou de plusieurs syllabes, le radical
du substantif acquiert la faculté d'exprimer certaines idées
de grandeur et de petitesse très familières au langage du
peuple. Notre dialecte est riche en augmentatifs et diminu-
tifs.
§ f. — AUGMENTATIFS
FLEXION as, asso
Cette désinence donne au nom auquel elle s'ajoute une
expression de grandeur démesurée, de mépris; de grotesque
et même de quelque chose de méchant :
masc fém.
Pastras, gros pâtre. Testasso, grosse tête.
Omelas, gros oiseau. Lmasso, grosse- lune.
Toumlas, gros tonneau. Pourasâo, grosse peur.
Courpatns) gros* corbeau. Fenwasso, femmaese.
Garçounas, gros garçon. Chinasso, grosse chienne.
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 51
Certains de ces augmentatifs ont le double genre : pastras,
pastrasso ; bestias, bestiasso, comme de vrais adjectifs. Cette
flexion as et asso est en parenté incontestable avec l'italien
accio, qui sert au même objet avec les superlatifs latins en
ssimus et aussi avec les comparatifs celtiques ac, ach y acha.
flexion alho
Elle caractérise les collectifs désagréables et abjects
comme en français : peissoxmalho, cayounalho, viandalho,
brialho, populace, chàrp&lho, les jeux et beaucoup d'autres
de la langue verte.
DIMINUTIFS
flexion ou et ouno
Outre Tidée de diminution, cette désinence comporte avec
elle Pidée de gentillesse et quelquefois de compassion.
MASC. FÉM.
Chavalou, petit cheval. Chatouno, petite chate.
Aucelou, petit oiseau. Filhouno, petite fille.
Chierou, petite chaise. Pourtouno, petite porte.
Camarou, petit sac. Feyouno, petite brebis.
Chichou, petit chien. Chichouno, petite chienne.
Penou, petit pied. Courbeilhuno, petitecorbeille.
flexion et, etto
Cette désinence accentue davantage l'idée de quelque
chose de petit, d'agréable et de charmant.
MASC. FÉM.
Poutounet, petit baiser. Auretto, petit vent.
Goustelet, petit goûter. Manetto, petite main.
Moutounet, petit mouton. Ouretto, petite heure.
flexion ilho et ilou
FÉM. MASC.
Peirilho, petite pierre. Pesilhou, petit pois.
52 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
Branchilho, petite branche. Arilhou, petite aile.
NousilhOj petite noix. Nasilhou, petit nez.
Les adjectifs, eux-mêmes, aussi bien que les noms, sont
susceptibles de modifier leur terminaison et de prendre la
forme des diminutifs et des augmentatifs. Ainsi Ton a :
Chaud, chàoud, chàudet, chàudeto, chdudinas, ch&udinàsso.
Bon, bouan, bouniquet, bouniquet o, bounias, bouniàsso.
Mou, moulet, mouleto, mouligas, mouligasso.
Gras, grasset, grasseto, grassounet, grassouneto, grassou,
grassouno.
Blanc, blanchou, blanehouno, blanquet, blanqueto, blanchinel,
blanchinelo, blanchinas, blanchinasso.
Nous devons dire que l'usage seul doit servir de règle
dans l'emploi des diminutifs et des augmentatifs. Or en pa-
tois comme en italien, cet emploi est très variable.
§ 3. — NOMS ENFANTINS
Il convient de ranger dans la classe des diminutifs les
noms propres altérés par le langage familier et enfantin. Ce
mode de dérivation présente certains phénomènes très di-
gnes de remarque.
1° Les flexions masculines oun et et peuvent servir aux
noms de femmes : Marie, Mioun, Miounet; Louise, Luisoun;
Marguerite, Goutoun ; Jeanne, Janetoun.
2° Très souvent la première et même la deuxième syllabe
du nom est supprimée ; Antoine, Touane, Touanou ; Etienne,
Tient, Tienou; Alexandre, Sandrou; Baptiste, Tistou; Eloi,
Loisou; Louis, Issou ; Joséphine, Fino.
3° Parfois la dernière syllabe du nom se redouble pour
former des composés tels que Jôusè = Jijè, Gustou = Toutou,
Ferdinan = Ninan, Eilisabè = Babè. Nous en parlerons plus
au long lorsque viendra la question des mots composés.
GRAMMAIRE DAUPHINOISE
53
CHAPITRE SEPT
PROUTOIH
SECTION PREMIÈRE
Jf»r«mom# jt^rfomielf
A. — i" PERSONNE, mi.
SINGULIER
Nom. mi, je, moi.
Gén. de mû
Dat. a mi, me avec un verbe.
Ace. me, m\
des deux genres.
PLURIEL
MASC.
Nom. nous autreis,
Gén. de nous autreis,
Dat. a nous autreis,
Ace. nous des deux genres.
FÉM.
nous autras.
de nous autras.
a nous autras.
Nom.
Gén.
Dat.
Àcc.
B. — 2* PERSONNE, ti.
SINGULIER
ti, tu, toi,
de ti.
a ti.
te, f.
des deux genres.
54 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
MA8G.
FÉM.
Nom.
vous autreis,
vous autras.
Gén.
de vous autrets,
de vous autras.
Dat.
a vous autreis,
a vous autras.
Âcc.
vous des deux genres.
C. — 3« PERSONNE, H (réfléchi)
SINGULIER ET PLURIEL
Nom. si, soi.
Gén. de si.
Dat. a si.
âcc se y s .
3- PERSONNE, ele (démonstratif)
SINGULIER
MASG. . FÉM.
Nom. ele y iele, elou, elo, ielo.
Gén. d'ele, de iele, d'elo, de ielo.
Dat. a-n-ele, a iele, li avec un verbe. a-n-elo, a ielo, li.
Acc. lou, V, la, lo 9 V.
Neutre acc. ou, vou.
PLURIEL
MASC. FÉM.
Nom. elôus, iel&us, elas, ielas.
Gén. d'elûus, de ielùus, d'elas, de ielas.
Dat. a-n-elôus, a ielôus, tours, ar-n-elas, a ielas, louas.
Acc. lôus, las.
REMARQUES
1° A la l r * personne, notre dialecte n'emploie ni le je
français, ni le iéu provençal ; il se sert invariablement de
mi au cas sujet. Cependant à Die, d'aprè3 Boissier, l'usage
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 55
de yàu et de mi s'est maintenu parallèlement. Sur la ques-
tion d'origine, on peut dire que mi, cas oblique, a pris la
place du cas nominatif, à l'inverse de ce qui est arrivé en
provençal. On sait en effet que les félibres d'Avignon disent
par abus a iéu, per iéu.
Dans le haut italien, on a des exemples de mi suppléant
de io. On lit dans Bocace : Anz mi dico il vero. Il en est de
même chez nos troubadours : Mon escudier e me (Bern. de
Ventad.) ; Mi et mos chans et mas tors (Bertrand de Born).
Dans le limousin moderne, la même substitution a lieu dans
des locutions comme celles-ci : Qu'ei me que z'ai dit, c'est
moi qui l'ai dit; Jean e me nous anèrem, Jean et moi nous
allâmes.
Quoi qu'il en soit, il est bon de rappeler que ce mi, qui
fait rire les Provençaux, a l'honneur de se trouver dans
plusieurs rameaux des langues celtiques, et remonte comme
suffixe verbal jusqu'à la plus haute antiquité : sanscr. dadami ;
gr. $i$ci)[M ; slav. esmi; gael, is mi.
2° Par analogie, le ti complément aurait supplanté le tu
sujet, qui a tout à fait disparu. Rapprochez ce pronom des
parfaits latins amavis-ti, monuis-ti, legis-ti. Du reste, les
trois formes mi, ti, si se retrouvent dans les datifs mihi,
tibi, sibi : la plupart des anciens textes d'oc et d'otY les pos-
sédaient et s'en servaient aussi bien que de me, te, se. (Diez,
Qram, rom., 89.)
3° Les datifs ti et lours sont employés avec un verbe (1) :
li disou, je lui dis ; li ai fa, je lui ai fait. Quand li est suivi
d'une voyelle, il prend le son mouillé et ne forme qu'une
seule syllabe avec elle. Le pluriel lours tend à perdre son r
et à se confondre avec l'ace, làus. Ainsi làus fàu signifie « il
leur* faut » et « il les faut. » Mais c'est un abus.
4° Le féminin lo est enclitique après un verbe à l'impé-
ratif : vé-lo, vois-la; dias-lo, dis-la ; chanto-lo, chante-la.
(1) Charte de Die, xni* siècle. Lor pour li, au singulier comme en
vieux français.
« Ke Deûs lor dons lo sabbat delicious. » (St Bernard.)
5
56 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
4° Les variantes fournies par nos chartes locales sont : el,
eu, il, lui; el avia, il avait ; il e lor mare, lui et leur mère-
Le datif li est très ancien : Eu ili donei mïamour. (Comtesse
de Die.)
5° Dans le nord du département, ele se change en ol de-
vant les voyelles et ou devant les consonnes : ol e qui, il
est là; ol aima, il aime. On trouve aussi iol : plout-iol,
pleut-il ; faut-iol, faut-il. (Bellon, Patois de Charpey. Bull,
drch., 1867.)
6° Le v de vous s'élide dans la formule de politesse siàu-
plè, s'il vous plaît ; en roman, sius platz.
SECTION DEUXIÈME
ProMoiMf et adjectif 9 ^ammemmifm
1° — Moun, toun, soun.
SING. PLUR.
Masc. moun, toun, soun, mous, tàus, sous.
Fém. ma, ta, sa, mas, tas, sas.
2° — Miou, tiou, siou.
SING. PLUR.
Masc. miou, Hou, siou, mious, tious, sious.
Fém. mio, tio, sio, mias, tias, sias.
3° — Miôune, tiàune, siôune.
SING. PLUR.
Masc. miôune, tiàune, siôune, miôuneis, tiôuneis, siôuneis.
Fém. miôuno, tiéuno, siôuno, miôunas, tiôunas, siôunas.
4° — Nastre, vastre.
SING. PLUR.
Masc. nastre, vastre, nastreis, vastreis.
Fém. nastro, vastro, nastras, vastras.
(iRAMMAIRE DAUPHINOISE 57
REMARQUES SUR LES POSSESSIFS
1° — Les formes anciennes étaient : Singulier : sujet,
mos, tos, sos, ma, ta, sa ; régime, mon, mo, ton, to, son, so.
Pluriel : sujet, mos, tos, sos, mas, tas, sas On avait aussi
nostre, vostre, nostra, vostra. La Charte de Die (1323) donne
aussi mou pour mos : fa sebelis mou cozis. Le Cartulaire de
Romans (33) contient : kr frare, leur frère (35); sei nevo,
set effant. Au pluriel, mos est déjà diphthongué en mous,
dans les Formules de Conjurations (ms. dauphinois de 1601).
2' — Miou, Hou, siou sont une dérivation régulière des
personnels mi, ti> si. Ils répondent au roman méu, téu, séu ;
au provençal moderne miéu, tiéu, siéu, et au français mien,
tien, sien. L'emploi en est très fréquent. Au datif, au lieu de
dire, par exemple : Quàu pan eis a mi, on dit : Quôu pan eis
miou.
3° — Il existe aussi un autre possessif employé dans le sens
neutre, uni au démonstratif co, cela : co miôu, co tiou, co
siàu, co Ihour. Il en est de même en limousin et en proven-
çal. Le grec avait to (xov, le mien, mon bien, ma propriété.
D'après M. Chabaneau, aquo seu et aquo lor se trouvent déjà
en usage dans des textes périgourdins du XIV siècle (Gramm.
lim., p. 197).
4° — Dans les prénoms nastre, vastre, a est le résultat de
o = oa= a. Exemple : volo = valou.
SECTION TROISIÈME
•
J*t*ottOitt# aé**%ow*&traitif&
§ 1-. — A. — AQUELE,
celui-là.
SING.
Masc. aquele, aquéu, acdu,
Fém. aquelo,
Neutre, aco.
PLUR.
aquelôus
aquélas.
58 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
B. — AQUESTE, celui-ci.
SING. PLUR.
Masc. aqueste, aquestôus et aquesteis.
Fém. aquesto, aquestas.
Neutre, eiço.
REMARQUES
1* — Les latins disaient dans le langage familier : eccil-
lum hominem, cet homme que voilà, et eccistum hominem,
cet homme que voici. Eccillum donne en langue d'oc aicel et
aquel. Eccistum à son tour produisit les formes icest, iquest,
aquest.
2° — On retranche l'a initial et Ton obtient quele et queste,
dont la similitude est parfaite avec l'italien quello et questo.
Pour accentuer encore davantage l'idée démonstrative, on
peut faire suivre ces pronoms des adverbes eici et aqui :
quéu d'eci, celui-ci ; quello d'aqui, celle-là.
3° — Aquéu est une forme vocalisée très ancienne et qui
s'est altérée en aquôu, acôu, par le changement de eu en ou.
C'est ainsi que péumiar est devenu pôumiar fpellem mutarej.
4° — Il est probable que eiço, qui s'écrit aussi aisso, pro-
vient du neutre ipsurn. Quoiqu'il en soit, on trouve dans
l'ancien osque un pronom eiso qui a le même sens que le
nôtre. (Bopp, Gr. comp., vol. 3, 348).
5° — L'e final dans quele e queste est une lettre paragogi-
que comme dans ele et qunte (1); il s'élide devant une
voyelle, ainsi que Vo du féminin : aqueïome, quesVan,
aquest'ouro. Au pluriel, aquelôus, aquestôus, les finales ôus
sont atones et sont dérivées du roman os. A Die, le singulier
masculin est aquelou, aquestou, avec ou atone.
6° — Voici les formes correspondantes trouvées dans les
vieux textes dauphinois (Cartul. de St-Paul-lès-Romans) :
(1) On rencontre cet e final dans la 35 e charte du Cartul. de St-
Paul-lh- Romans : iqueste boe, ce bois. La carte du péage de Valence
(1412) change e en ou.
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 59
A. — Aquel, quel, cel, quelut, zel, iquel.
B. — Aquest, iquest, aquist, izest, zest, icest, cest. .
C. — Aico, aizo, aiso, iczo, izo, co, czo, zo, so.
La 52 e charte contient la forme esta fistaj qui ne reparait
plus nulle part.
§ 2. — PRONOM OU, VOU
Le pronom latin hoc s'est maintenu dans le roman pro-
vençal, et nos manuscrits nous le montrent réduit à o au
XIII e siècle. Plus tard, nous le retrouvons sous la forme ac-
tuelle doté d'un v euphonique fvouj. Aujourd'hui, il s'em-
ploie comme sujet, mais plus souvent comme régime, et
partout où le français se sert de le avec le sens de cela. Ce
petit mot, avec sa propriété éminemment agglutinative, mé-
rite la plus sérieuse attention. Nous allons donc essayer
d'en bien préciser le rôle.
1° — Combiné avec les pronoms me, te, se, H, il donne
lieu aux groupes suivants :
M'ôu digue, il me le dit.
Vôu douanou, je te le donne.
S'ôu pensé, il se l'imagina.
Li ou fau, il le lui faut.
Notons que li ou est un monosyllabe qui se prononce
Ihàu.
2° — Séparé de ces pronoms, il prend un v euphonique
et perd son accenf. De plus, il s'incorpore au verbe suivant,
quand celui-ci commence par une voyelle :
Vou pouarto, il le porte, il porte cela.
Vouai (monosyl.), je l'ai, j'ai cela.
Vouamou (dissyl.), je l'aime, j'aime cela.
Vouadusou (trissyl.), je l'apporte, j'apporte cela.
Dans la 56 e charte du Cartul. de St-Paul, nous lisons :
ohant, ils Font ; o tegna, il le tenait.
60 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
3° — Après les verbes, il fait fonction d'enclitique, si la
phrase est impérative :
Ve-vou y vois-le, vois cela.
Manjo-vou, mange-le, mange cela.
Pren-vou, prends-le, prends cela.
4° — Lorsque les composés m'ôu, t'ôu, s'ôu, li ou sont
suivis d'un verbe commençant par une voyelle, on intercale
un s pour empêcher l'hiatus :
M 9 ôvr-s-o dit, il me la dit.
T'6u-s-adusou, je te l'apporte.
REMARQUES
I e — On pourrait aussi voir dans ce neutre une ^altération
normale de el = eu = au = o. Cette dernière variante se trouve
dans un texte de 1641 (Vie de Ste Valérie). Le limousin mo-
derne, avec notre eu, possède encore au et yau. Et s'il était
permis de parler de celtique, nous signalerions dans le gal-
lois les pronoms o et vo, identiques pour le sens et pour la
forme. (M. Edward, Recherches sur les langues celtiques, p
34.)
2° — La particule affirmative de notre dialecte est voué,
vouei. Certainement, il s'agit d'un composé dans lequel le
pronom vou s'est uni à la 3 e pers. du prés, de l'ind. du verbe
èsse : vou-ei, cela est, c'est cela. Comparez cette particule
avec son équivalente en limousin, co-es, faisant même fonc-
tion.
§ 3. — NEN, EN ET 1, Y
On sait que le pronom en est tiré de l'adverbe inde, dont il
partage les fonctions en qualité de particule. Il est suscep-
tible de prendre trois formes différentes suivant les positions,
nen, en, n y , et ces trois variantes sont exactement les mêmes
dans les vieux textes. La dernière y est fréquemment em-
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 01
ployée avec le verbe avèr : n'ot, il en a; n'avia, il en avait.
Nous disons aujourd'hui : n'i o, n'i avio (1).
En est toujours combiné avec les pronoms me, te, se, li :
douano-me n'en ou douano m'en; mais li en, peu usité, est
remplacé par n'i en (pron. gnen), dans lequel le pronom t
datif parait s'être intercalé : n'i en parlarei, je lui en par-
lerai. N'i n'est point une altération de li, car l'expression n'i
adusou signifie je lui en apporte et non pas je lui apporte.
La facilité avec laquelle ces trois pronoms (ou, n, i)
réduits à une forme si simple, peuvent* s'unir ensemble,
est vraiment remarquable. Il y a là quelque chose qui
rappelle les procédés des langues agglutinatives telles que le
basque. Le provençal est étranger aux combinaisons de ce
genre, extrêmement favorables à la concision.
SECTION QUATRIÈME
J*roMottt# relatif*
QUE ET QUI
1° — Que. — C'est le seul que possède notre dialecte,
pour les deux genres et les deux nombres, pour le sujet et
le régime direct. Exemple :
L'estiou que vent, Pété qui approche.
La ployo que chai, la pluie qui tombe,
Lôus tems que passan, les temps qui passent.
Lou pan que couayou, le pain que je cuis.
(1) On trouve dans les Sermons et préceptes moraux du XII* siè-
cle us, en, i, a, il y en a (quelques-) uns {Lmg. rom. t 1880, p. 125) ;
ce gui prouve que rii est pour en t. Du reste la forme abrégée n'i a
se ht trois lignes plus bas.
62 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
Devant une voyelle, l'e.s'élide toujours : la flour qu'eu
bandi, la flour qui épanouit.
2° — Dont français n'a point d'équivalent chez nous, et
c'est encore que qui en tient lieu. Ainsi l'on dit : lou fes-
sou que te serveis, la pioche dont tu te sers. Lorsqu'il s'agit
des personnes, on emploie les expressions de qui et a qui,
absolument comme en français : L'ome de qui et a qui par-
lou.
3° — Dès le XIV siècle, d'après nos chartes locales, et les
Lois d'amours y que fonctionnait indifféremment pour le mas-
culin et le féminin. L'élision de Ve final est aussi très an-
cienne, car nos textes dauphinois en font un fréquent usage :
queSj qui est ; quera, laquelle était ; quoura fquœ hora).
SECTION CINQUIEME
J^rottom* interrogatifm
1° — QUI ET QUE
Pour interroger, on se sert de qui pour les personnes et de
que pour les choses. Exemple :
Qui m'ôuvirô ? Qui m'entendra ?
Quelio? Qu'ya-t-il?
Qu'avem ? Qu'avons-nous ?
Pour rendre les expressions de quoi, à quoi, on dit de que,
a que. Exemple :
De que s'entervo ? De quoi s'informe-t-il ?
A que broujo ? A quoi pense-t-il ?
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 63
L'usage a consacré les tournures suivantes, dans lesquelles
la préposition de est purement explétive :
De que valeis ? Que veux-tu ?
De que diseis ? Que dis-tu ?
Un autre interrogatif, très usité dans le langage familier,
c'est que, similaire du quoi français. Il est remarquable par
sa prononciation très allongée et répond à qu'est-ce : ce qui
me porte à croire que c'est une contraction de que avec es.
Une forme plus explicite c'est qu'eis aco? que tout le monde
connaît. Après une interrogation, on ne répond que qu'aux
personnes que Ton tutoie ; la formule polie et respectueuse
estpfèrt, avec ellipse du pronom gîte, que vous plaît-il?
2o _ QUNTE, QUEL
Lorsque l'interrogatif est suivi d'un nom, on se sert
d'un pronom particulier qui se décline de la manière sui-
vante :
SING. PLUR.
Masc. Qunte, qunt, quel. Qunteis, quntôus, quels.
Fém. Qunto, quelle. Quntas, quelles.
Ce pronom supplée aux formes multiples du latin quis }
quisnam, quantus, quotus et même qualis. Exemple :
Qunto meire! (Quœnam mater!)
Qunteis ôubreis! (Quantœ arbores !)
Qunto ouro eis ? (Quota hora est ?)
Qunte que sié. (Qualiscunque. )
Probablement qunte se lie de près au latin quantus. La
langue romane avait conservé quelque chose de ce genre, et
l'on peut lire dans un vieil auteur français du moyen-âge :
Quans pays robez et pillez,
Qualités villes quantes citez
destruites.
64 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
Nous disons encore, d'après l'Académie : Toutes et quantes
fois (voyez Pierquin de Gemblous, Hist. des Patois, p. 90).
Nos textes dauphinois n'offrent rien de semblable, mais le
provençal possède quente et le valaque eut et cute (Diez, Gr.
rom., tome 2, 104). A Grenoble, on fait usage de cto et queto,
qui ne sont qu'une variante des formes sus-mentionnées.
Sans interrogation, ce pronom ainsi que le précédent se
combinent avec le subjonctif du verbe esse, pour signifier
quicunque, qualiscunque, quantuscunque.
Qui que sièche, qui que ce soit.
Qunte que sié, quel que ce soit.
Qimtas que sièchant, quelles qu'elles soient.
Que que sié, quoi que Ce soit.
Joint à l'article, on a les formes : lou qunte ou bien lou
qunt, sans e paragogique ; la qunto, las quntas, lôus qunteis,
répondant à l'interrogatif français lequel, laquelle, tombés
en dessuétude.
Le même quantus a laissé un survivant dans notre quant,
adverbe signifiant combien : quant sount? combien sont-ils?
quant eis d'ouras, quelle heure est-il ? mot à mot combien
d'heures est-il ? Pour l'usage, il répond mieux au latin quot,
indéclinable comme lui. '
SECTION SIXIÈME
1° — QUOUQUE
SING. PLUR.
Masc. qu&uque, quôuqueis.
Fém. quôuquo, quàuquas.
Neut. quaucaren, quelque chose.
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 65
Combiné avec un, on a qu&ucu, quôucuno, quôuqueis-us,
quôuquas-unas.
. 2° — CHASQUE
SING. PLUR.
Masc. chasque, chasqueis.
Fém. chasquo, chasquas.
Combiné avec un, on a le pronom chascu ou chascun,
chascuno, inusité au pluriel. A Crest et à Die, 1'* tombe
comme d'habitude et l'on a châcu, châcuno. A Romans, l'a
s'affaiblit en é, ce qui donne chécun, chêcune. Le même
quisque latin parait avoir donné aussi à notre dialecte l'in-
déclinable thas } qui s'emploie avec le sens de singultim,
dans des phrases comme celles-ci : a chas un, un à un ; a
chas sôu, sou par sou; a chas pau, peu à peu ; chasfeis, chas-
viage, parfois. Cette particule se trouve dans un texte diois
du xiV siècle, où on lit : liurazo du d. achaqs cler, et liurem a
chaqz cler. Noue reviendrons là-dessus plus loin.
Quelques-unes des locutions ci-dessus s^accommodent
mal avec le sens primitif de quisqm et de chasque. Il serait
donc possible que ce chas ou plutôt châ, car le s est insensi-
ble même en liaison, fût une altération du vieux mot ro-
man cada y qui, par les changements de règle, a fait d'abord
chada, puis chaa, enfin châ. Le provençal a conservé cadum,
chacun, et le limousin, chadan, chaque année.
Sur l'origine de cada, du grec xocra, il est bon de lire la
démonstration de M. Meyer dans Romania, n, p. 80. Notons
encore que, fortuitement sans doute, en sanscrit c'est une
particule, s'as, venant de kas, qui joue le rôle de notre chas,
satakas, par centaines ; ekas'as, un à un; alpas'as, peu à peu.
(Bopp, Gramm. comp., § 324.)
3° -
- TAU
SING. "
PLUR.
Masc.
tau,
taus.
Fém.
tcdo,
talas.
66
GRAMMAIRE DAUPHINOISE
4° — QUAU
Masc.
Fém.
SING.
quau,
qualo,
PLTJR.
quaus.
qualas.
50 _ TOUT
•
Masc.
Fém.
SING.
tout,
touto,
6- — NUL
PLUR.
touteis, tous,
ioutas.
Masc.
Fém.
SING.
nul,
nulo,
70 _ SOUL
PLUR.
nuleis, nuls,
nulas.
Masc.
Fém.
SING.
soul, soulet,
soulo, souleto,
8° — OUTRE
PLUR.
souleis.
soûlas, souletas
Masc.
Fém.
Neut.
SING.
outre,
ôutro,
dure.
OBSERVATIONS
PLUR.
ôutreis.
outras.
1° Devant une voyelle, tau devient tal : tal orne, tal iver.
Quau a beaucoup perdu de son domaine au profit du qunte.
Il ne sert plus aujourd'hui que dans des locutions comme
celles-ci : tau quau, tel quel; talo qualo, telle quelle, etc.
2° Le pluriel touteis tend à vieillir et à céder la place au
français tous. La perte de cette forme flexionnelle serait re-
grettable. Tout prend l'allure d'un neutre dans certains cas,
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 67
en compagnie de l'article : N'ois pas lou tout, ce n'est pas
tout.
3° Nul est assez négligé au masculin. Il se rattache à trois
particules négatives, du plus haut intérêt, dont nous parle-
rons à l'article des adverbes. Ce sont gis, nul, pas un, point ;
dengu, pas un, personne ; denlio, nulle part.
4° Soûl a été supplanté par son diminutif soulet pour le
masculin. Au féminin, les deux formes sont en usage. L'ad-
jectif mol offre les mêmes anomalies.
5° Le neutre dure (alterum) est une précieuse épave du
latin étrangère à beaucoup de dialectes néo-romans. On dit
par exemple : parlent d'ôure, parlons d'autre chose; un
pau d'àure, un peu d'autre chose; ren ôure, pas autre
chose; quauquaren ôure, quelqu'autre chose. Toutes ces ex-
pressions sont très familières.
Pour le pronom indéfini on, Ion, voyez ci-dessus à l'article
indéfini, un.
SECTION SEPTIÈME
TA BM, JE A 97
ae Ma BéeMinaison pronominale
SING. PLTJR.
Masc. ou, e, ôus, eis.
Fém. a, o, as.
On voit par ce tableau que les pronoms suivent en général
la déclinaison des deux grandes catégories de noms, en e
pour le masculin, en o pour le féminin. Les formes ou et
dus sont de provenance romane. Celles en e et eis sont d'ori-
68 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
gine postérieure. Les premiers appartiennent en propre au
dialecte local, tandis que les autres nous viennent du Midi.
Plusieurs pronoms, tels que qunte, quele, oscillent entre les
deux formes. A Die, on a quele et quelou masculin singulier.
A Loriol, on dit qunteis et quntôus au pluriel.
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 159
CHAPITRE HUIT
CONJUGAISON
Notions générales et ctatsifleation
Ce qui distingue à première vue l'économie du verbe dau-
phinois comparé au français, c'est l'absence rigoureuse des
.pronoms personnels dans toute l'étendue de la conjugaison.
S'ils y apparaissent, ce n'est que rarement et par pléonasme
comme en latin. Dès lors, la flexion devient le signe unique
de la personne du temps et du nombre, et cette flexion est si
variée, si distincte, qu'elle suffit à donner à la racine verbale
toutes les formes nécessaires pour exprimer sans équivo-
que les nombreuses situations du sujet.
Le paradigme de nos conjugaisons est incontestablement
la partie la plus scientifique de notre grammaire. Dans la
déclinaison, les cas du latin se sont perdus, et ces pertes
n'ont été que très imparfaitement réparées; mais dans l'or-
ganisme du verbe, il n'en fut pas ainsi ; c'est là, dit M. Gha-
baneau, que les langues romanes se sont montrées le plus
heureusement créatrices. Le lecteur constatera que la part
de l'héritage roman dévolu à notre dialecte n'est pas une
des moins considérables. Voici un aperçu sommaire des re-
maniements essentiels que le verbe a subis sur le sol dau-
phinois.
70 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
§ 1". — VOIX ACTIVE
Tous les verbes actifs, à l'exception des irréguliers, se
conjuguent à l'aide de onze temps primitifs. Ce sont : le
présent, l'imparfait et le parfait de l'indicatif, le futur, le
conditionnel, l'impératif, le présent et l'imparfait du sub-
jonctif, l'infinitif présent, le participe présent et le participe
passé. Sur ce nombre, neuf sont d'origine latine et deux de
création romane. Le premier groupe comprend :
1° L'indicatif présent, canto = chantou.
2° L'imparfait, cantabam = chantavou.
3° Le parfait, tiré du plus-que-parfait pour la première
conjugaison, cantaveram = ckantèron.
4° Le subjonctif présent, cantem = chante.
5° L'impératif, • canto = chanto.
6° L'imparfait du subjonctif, formé du plus-que-parfait
latin, cantavissem = chanté ssou.
7° L'infinitif présent, cantate = chantar.
8° Le participe présent, cantantem = chantant.
9° Le participe passé, cantatus = chanta.
Le deuxième groupe renferme :
1° Le futur, formé par l'adjonction de l'infinitif avec le
présent du verbe avoir, cantar ai (roman) = chantarei.
2° Le conditionnel présent, composé de l'infinitif avec
l'imparfait du verbe avoir, cantar avia, cantaria = chanta-
riou.
Il faut ajouter aussi le parfait de l'indicatif pour la 2 e et
3 e conjugaisons. Nous en traiterons ailleurs.
Les autres temps appelés secondaires ne sont que des cir-
conlocutions ou tournures périphrastiques, par lesquelles
l'action est exprimée au moyen d'un participe et d'un verbe
auxiliaire. Cet auxiliaire est aver, avoir, pour l'actif, et èsse,
être, pour le passif, et la plupart des verbes neutres. En
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 71
cela, rien de particulier à notre dialecte ; c'est la règle suivie
par toutes les langues romanes, sauf de rares exceptions.
2* — VOIX PASSIVE
Le paradigme latin pour le passif s'est totalement perdu
dans le domaine roman. Le système adapté par le latin à la
construction de certains temps, tels que amatus sum, amatus
eram, etc., a été appliqué à la conjugaison tout entière. Ainsi
amor est rendu par siou ama, amabar = èrou ama, amabor
= sarei ama, et le reste comme en français, avec cette diffé-
rence que la périphrase peut s'allonger davantage pour ren-
dre certaines nuances du temps passé ; par exemple, on dit
à Loriol : siou y gu esta ama, pour signifier : J'ai été aimé il
y a longtemps.
CLASSIFICATION
Les verbes romans peuvent et doivent se partager en deux
catégories bien distinctes, suivant la lumineuse classifica-
tion de M. Chabaneau. D'une part, les conjugaisons vivantes,
et de l'autre les conjugaisons archaïques. Les premières sont
appelées vivantes, parce que leur organisme devient obliga-
toire dans la formation des verbes nouveaux que la langue
crée. Les secondes archaïques, parce qu'elles sont immobi-
lisées, condamnées à l'impuissance et incapables de commu-
niquer leurs formes à aucune idée verbale nouvelle.
La première classe contient les verbes en ar = latin are
et les verbes en ir de forme inchoative.
La deuxième classe se compose des verbes en ir non in-
choatifs, et des verbes qui ont l'infinitif en e atone (re, se,
dre).
Contrairement aux habitudes classiques, nous réduisons à
trois le nombre des conjugaisons, à savoir ar, ir (inchoatif)
et e atone. Quant aux verbes en ir, comme dubrir, mûrir...,
qui n'intercalent pas ss devant la terminaison à l'indicatif
présent, ils sont peu nombreux, et leur conjugaison hésite
parfois entre les deux formes. Quelques-uns même se servent
de l'une et de l'autre. Pour cette raison, il est pemis de les
placer au rang des exceptionset de les traiter en conséquence.
6
72
GRAMMAIRE DAUPHINOISE
SECTION PREMIÈRE
AtëniMiaire*
§ I". — AUXILIAIRE ESSE, ÊTRE
TEMPS SIMPLES
TEMPS COMPOSAS
INDICATIF PRÉSENT.
PASSÉ DÉFINI.
Siou, je suis
Siôu 'sta, j'ai été
Sias, tu es
Sias J sta, tu as été
Eis
Eis 'sta
Siem
Siem y sta
Siès
Sies 'sta
Soun.
Soun 'sta.
IMPARFAIT.
PLUS QUE PARFAIT.
Èrou, j'étais
Èrou 'sta, j'avais été
Èreis
Èreis 'sta
Èro
Èro 'sta
Èrim
Èrim 'sta
Èris
Èris 'sta
Èran.
Èran 'sta.
PARFAIT INDÉFINI.
PASSE ANTERIEUR.
Fuguer ou, je fus
Fuguèreis
Fugue
Fuguèrim
Fuguèris
Fuguer an.
Fuguèrou 'sta, j'eus été
Fuguèreis 'sta
Fugue 'sta
Fuguèrim 'sta
Fuguèris 'sta
Fugueran 'sta
GRAMMAIRE DAUPHINOISE
73
TEMPS SIMPLE»
TEMPS COMPOSAS
FUTUR PRÉSENT
FUTUR PASSÉ.
Sarei, je serai
Sarei 'sta, j'eusse été
Saras
Saras 'ta
Saro
Saro ^sta
Sarem
Sarem 'sta
Sarès
Sarès 'sta
Saran.
Saran 'sta.
CONDITIONNEL PRÉSENT.
CONDITIONNEL PASSÉ
Sariou, je serais
Sariou 'sta, j'aurais été
Sarias
Sarias 'sta
Sario
Sario 'sta
Sariem
Sariem 'sta
Sariès
Sariès 'sta
Sarian.
Sarian J sta.
m
SUBJONCTIF PRÉSENT.
PASSÉ.
Que sièchou, que je sois
Que sièchou 'sta, que j'aie été
Siècheis
Siècheis 'sta
Sièche ou sié
Sièche 'sta
Sièchim
Sièchim 'sta
Sièchis
Sièchis 'sta
Sièchan.
Sièchan 'sta.
IMPARFAIT.
PLUS QUE PARFAIT.
Que fùguèssou, que je fusse Que fuguèssou'sta, que j'eusse été
Fuguèsseis Fuguèsseis 'sta
Fuguèsse Fuguèsse 'sta
Fuguèssim Fuguèssim 'sta
Fuguèssis Fuguessis 'sta
Fuguhsan. Fuguèssan 'sta.
INFINITIF PRÉSENT.
Esse ou estre, être.
PARTICIPE PRÉSENT.
Estant, étant.
PARFAIT.
Èsse 'sta, avoir été.
PARTICIPE PASSÉ
Esta et 'sta, été
74 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
REMARQUES
1* L'auxiliaire èsse se conjugue avec lui-même dans les
passés primaires, comme siou 'sta, fuguèrou 'sta, sarei 'sta ;
mais dan? les passés secondaires, tels que siou 'gu 'sta, sariou
'gu 'sta, il a régulièrement recours au participe du verbe
avèr : agu, dont le rôle est d'exprimer un temps très éloigné.
L'introduction de ce nouvel élément augmente d'un tiers le
nombre des temps, dont la somme totale s'élève à vingt-
quatre.
2° Ce verbe est fort irrégulier dans toutes ses parties. Dif-
férents types ont contribué à sa formation. Outre les formes
provenant des thèmes verbaux ess et fu, il y a celles em-
pruntées au verbe roman estar. L'infinitif estre et les parti-
cipes estant, esta, lui doivent leur prigine. La variante èsse
n'est autre chose que le roman esser après la perte de IV,
qui est de règle, coser = couse, moljer = mouse, junher =
jugne.
3° L'indicatif présent est plein d'anomalies très difficiles à
expliquer. La première personne siou, avec i long ad libi-
tum, se rapproche beaucoup du provençal moderne siéu. Le
rapport est le même qu'entre miou et miéu, Diou et Dieu,
riou et riéu. Cette forme est presque introuvable dans les
anciens textes de langue d'oc. Peut-être est-il permis de la
reconnaître dans le vers 3,362 de Flamenca (Gram. lim.,
p. 372) :
Quar s'ieu am e non siu amatz.
Est-ce une inversion du roman sui (= limousin soui) ? c'est
possible. Est-ce un équivalent de l'espagnol seo? cela pour-
rait être encore. Plus probablement, à mon avis, siou est ap-
parenté à l'italien par la forme archaïque so, avec insertion
d'un i, comme dans siamo, siate, dont nous avons fait siem,
siès ; ce qui revient à dire que siou (= siu) provient du latin
sum. Le m ayant disparu, la pesanteur de l'accent a amené
l'introduction de cet i (1). Sias s'écarte énormément du latin
(1J Comparez le portugais sou, je suis.
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 75
es et du romand, iest, ses. Quelle que soit sa provenance, on
le trouve employé couramment dans un manuscrit du Nou-
veau-Testament (Gram. lim., p. 372). Eis dérive réguliè-
rement du roman es (1). Le s final n'est sensible qu'en liai-
son. Stem et siès diffèrent peu des vieilles formes sem et ses,
et encore moins du provençal moderne siam, sias. Quant à
la troisième personne soun, elle a peu varié.
4° Imparfait. — Ici les formes romanes se sont mainte-
nues, et les désinences personnelles sont communes aux
imparfaits de la première conjugaison. Èrim et èris sont un
amincissement du provençal erium, erias, avec projection de
l'accent sur la première. Le verbe français avait aussi
erium, eriez (2). La troisième personne du pluriel èran fait
èroun à Crest. C'est de règle à tous les temps que an = oun,
sauf au futur.
5° Parfait. — La présence de la gutturale sera expliquée
plus loin, quand nous traiterons des désinences temporelles.
Nos vieux textes dauphinois donnent fo, fos et for on. Cette
forme classique s'est conservée dans la haute vallée, où l'on
dit furou, furets, fu y furim, furis, furoun; mais à Loriol, elle
tombe en désuétude. En Limousin, on trouve aussi cette
double forme usitée en certains lieux.
6° Subjonctif présent. — Ce temps est remarquable par
la chuintante qui s'y est intercalée. Comparez sièchou avec
le provençal moderne siègue, avec le portugais seja et le ro-
man seja. Plus tard, le j se vocalise en y et les Formules de
Conjurations (1601) nous donnent sieye = siègue. Le français
en fait autant : soyons, soyez. A la troisième personne du
singulier, nous avons gardé la forme sié, que nous retrou-
vons même dans les classiques du moyen-âge à côté du ré-
gulier sia.
7° L'Imparfait du subjonctif est doté d'une gutturale
(1) Nous lisons et a saver, dans le Cartulaire de Romans, ch. 44 e
(2) Le diois se rapproche du verbe français par ses formes èrouns
et èrez.
76
GRAMMAIRE DAUPHINOISE
comme le parfait. Les textes anciens ne portent pas trace de
ce g dur. On dit aussi fussent, fusseis, fusse, fussirn, fussis,
fussan, en se rapprochant beaucoup plus du primitif et du
français. Le limousin jouit également de ces deux impar-
faits.
A Die, dans les temps composés, on n'emploie rien que
aver : ai ista, aguèrou ista, ôurei ista, au lieu de siou
'sta, etc.
SECTION DEUXIEME
§ 2. — AUXILIAIRE A VER = HABERE
TEMPS SIMPLES
TEMPS COMPOSÉS
INDICATIF PRESENT.
Ai, j'ai
As
Avem
Avès
An.
PASSÉ DÉFINI.
Ai 'gu, j'ai eu
As 'gu
O'gu
Avem 'gu
Avès 'gu
An 'gu.
IMPARFAIT.
Aviou, javais
Avias
Avio
Aviem
Aviès
Avian.
PLUS QUE PARFAIT.
Aviou 'gu, j'avais eu
Avias 'gu
Avio 'gu •
Aviem 'gu
Aviès 'gu
Avian 'gu.
GRAMMAIRE DAUPHINOISE
77
TEMPS «1MPI.ES
VBMPS COMPOSA»
PARFAIT.
Aguèrou, j'eus
Aguèreis
Aguè
Aguèrim
Aguèris
Aguèran.
PASSÉ ANTÉRIEUR.
Aguèrou 'gu, j'eus eu
Aguèreis 'gu
Aguè 'gu
Aguèrim 'gu
Aguèris 'gu
Aguèran 'gu.
FUTUR PRÉSENT.
Ourei, j'aurai
Ouras
Ouro
Ourem
Ourès
Ouran .
FUTUR PASSE.
Ourei 'gu, j 'aurai eu
Ouras 'gu
Ouro 'gu
Ourem 'gu
Ourès 'gu
Ouran 'gu.
CONDITIONNEL PRESENT.
Ouriou, j'aurais
Ourias
Ourio
Ouriem
Ouriès
Ourian.
CONDITIONNEL PASSÉ.
Ouriou 'gu, j'aurais eu
Ourias 'gu
Ourio 'gu
Ouriem 'gu
Ouriès 'gu
Ourian 'gu.
SUBJONCTIF PRESENT.
Qu'avou, que j'aie
Aveis
Ave
Avim
Avis
Avan.
PARFAIT DU SUBJONCTIF.
Qu'avou 'gu, que j'aie eu
Aveis 'gu
Ave 'gu
Avim 'gu
Avis 'gu
Ar>an 'gu.
78
GRAMMAIRE DAUPHINOISE
TBMP» SIMPLE»
TEMPS COMPOSÉS
IMPARFAIT DU SUBJONCTIF. PLUS QUE PARFAIT DU SUBJONCTIF
Qu'aguèssou, que j'eusse
Aguèsseis
Aguèsse
Aguèssim
Aguèssis
Aguèssan.
Qu'aguèssou 'gu, que j'eusse eu
Aguèsseis 'gu
Aguèsse 'gu
Aguèssim 'gu
Aguèssis 'gu
Aguèssan 'gu.
INFINITIF PRESENT.
Avèr, avoir.
PARFAIT DE L INFINITIF.
Avèr 'gu, avoir eu .
PARTICIPE PRESENT.
Ayant, ayant.
PARTICIPE PASSÉ.
Agu et 'gu, eu.
OBSERVATIONS
1° L'a initial de ce verbe est sujet à plusieurs modifica-
tions. Avant l'accent, il s'assourdit en o, à Grest et à Die :
ovem, oviou, ogu ; à Loriol, la diphthongue au s'afiàiblit en
ou : ôurei, ouriou. L'aphérèse de cette voyelle a lieu pour
éviter l'hiatus au participe passé et à l'infinitif. Exemple :
ai 'gu, fou 'ver. Parfois, dans les anciennes chartes, on re-
trouve Vh étymologique ; ainsi le Gartulaire de Romans dit
hant loa, hant dona. =habet se voit déjà au xn e siècle, sous
la forme de ot.
2° L'imparfait aviou est du pur roman, moins la flexion
personnelle. La mutation de ia en iou, provençal ieu, est de
règle à tous les conditionnels sans exception, et aux impar-
faits des deux dernières conjugaisons. Les exposants person-
nels de notre dialecte sont tous les six différents, et ceci est
une perfection supérieure au roman et à tous les autres dia-
lectes congénères.
3° Le parfait aguèrou s'estrgutturalisé de la même manière
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 79
que le parfait de esse. La question d'origine sera étudiée
tout au long après les paradigmes, en traitant la théorie des
parfaits en guèrou. La 41* charte du Gartulaire de Romans
nous offre orunt, qui diffère assez du roman agron, donné
par les bons manuscrits. La troisième personne du singulier
ac (habuit) s'y voit aussi passim exclusivement employée.
4° Le subjonctif présent possède trois formes remarqua-
bles. Outre àvou, que nous avons déjà donnée, il y a àgou et
àyou, dont la dérivation est un fait constaté dans notre pho-
nétique. Le#au subjonctif accuse une influence provençale :
tengue, vengue, digue, sont des formes régulières dans le
Midi; mais notre verbe aver n'aime pas se servir de qu'àgou,
à cause de l'équivoque mal sonnante qui en résulte. Ayou se
rattache évidemment au type normal aia. Que faut-il pen-
ser de avou, introuvable dans les textes manuscrits ? Si le
v provient du b primitif, comme dans aver, ce sera une va-
riante du plus haut intérêt, représentant le latin habeam.
5° Au futur et au conditionnel, av s'est diphthongué en
ou, avec affaiblissement de au. On sait d'une façon certaine
que ôurei est pour aver ai, ouras pour aver as ; nous n'avons
pas besoin de le démontrer. Mais le conditionnel ôuriou (ro-
man auria), d'où vient-il ? d'où sort-il ? On croit générale-
ment qu'il s'est formé sur le modèle du futur par l'adjonc-
tion de l'infinitif aver avec l'imparfait aviou (== avia). En
effet, le Gartulaire de St-Paul-lès -Romans contient Incondi-
tionnel : avian aver donat ; seulement il y a interversion.
Par la suite, les deux termes se sont rapprochés en chan-
geant de position, de sorte que aver avia s'est syncopé en
auria.
80
GRAMMAIRE DAUPHINOISE
SECTION DEUXIÈME
Taoiean générai ae Ma Conjugaison
l w
2 e
2 e bis.
3*
INDICATIF PRÉSENT
Ghant-ou.
Legi-ss-ou.
Sent-ou.
Vend-ou.
Chant-eis.
Legi-ss-eis.
Sent-eis.
Vend-eis.
Chant- o.
Legi.
Sent.
Vend.
Chant-em.
Legi-ss-em.
Sent-em.
Vend-em.
Chant-ès.
Legi-ss-ès.
Sent-ès.
Vend-ès.
Chant-an.
Legi-ss-an.
Sent-an.
Vend-an.
IMPARFAIT
Chant-àvou.
Legi-ss-iou.
Sent-iou.
Vend-iou.
Chant-àveis.
Legi-ss-ias.
Sent-ias.
Vend-ias.
Chant- à vo.
Legi-ss-io.
Sent-io.
Vend-io.
Chant-àvim.
Legi-ss-iem.
Sent-iem.
Vend-iem.
Chant-àvis.
Legi-ss-iès.
Sent-iès.
Vend-ies.
Chant-àvan.
Legi-ss-ian.
Sent-ian.
Vend-ian.
PARFAIT
Chant-èrou.
Legi-guèrou.
Senti -guèrou.
Vend-èrou.
Chant-èreis.
Legi-guèreis.
Senti-guèreis.
Vend-èreis.
Chant-è.
Legi-guè.
Senli-guè.
Vend-è.
Chant-èrim.
Legi-guèrim.
Senti-guèrim.
Vend-èrim.
Chant-èris.
Legi-guèris.
Senti -guéris.
Vend-èris.
Chant-èran.
Legi-guèran.
Senti-guèran.
Vend-èran.
FUTUR
Chantar-ei.
Legir-ei.
Sentir-ei.
Vendr-ei.
Cantar-as.
Legir-as.
Sentir-as.
Vendr-as.
Chantar-o.
Legir-o.
Sentir-o.
Vendr-o.
Chantar-em.
Legir-em.
Sentir-em.
•
Vendr-em.
Chantar-ès.
Legir-ès.
Sentir-ès.
Vendr-ès.
Chantar-an.
Legir-an.
Sentir-an.
Vendr-an.
GRAMMAIRE DAUPHINOISE
81
1"
2 e
2 e bis
3*
CONDITIONNEL
Chantar-iou.
Legir-iou.
Sentir-iou.
Vendr-iou.
Chantar-ias.
Legir-ias.
Sentir-ias.
Vendr-ias.
Chantar-io.
Legir-io.
Sentir-io.
Vendr-io.
Chantar-iem.
Legir-iem.
Sentir-iem.
Vendr-iem.
Chantar-iès.
Legir-ièa.
Sentir-iès.
Vendr-iès.
Chantar-ian.
Legir-ian.
Sentir-ian.
Vendri-an.
SUBJONCTIF PRÉSENT
Chant-ou.
Legi-ss-ou.
Sent-»ou.
Vend-ou.
Chant-eis.
Legi-ss-eis.
Sent-eis.
Vend-eis.
Chant-e.
Legi-ss-e.
Sent-e.
Vend-e.
Chant-im.
Legi-ss-im.
Sent-im.
Vend-im.
Chant-is.
Legi-ss-is.
Sent-is.
Vend-is.
Chant-an.
Legi-ss-an.
Sent-an.
Vend-an:
IMPARFAIT
Chant-èssou.
Legi-guèssou.
Senli-guèssou.
Vend-èssou.
Chant-èsseis.
Legi-guèsseis.
Senli-guèsseis.
Vend-èsseis.
Chant-èsse.
Legi-guèsse.
Senti-guèsse.
Vend-esse.
Chant-èssim.
Legi-guèssim.
Senli-guèssim.
Vend-èssim.
Chant-èssis.
Legi-guèssis.
Senti-guèssis.
Vend-èssis.
Ghant-èssan.
Legi-guèssan.
Senti-guèssan.
Vend-èssan.
•
IMPÉRATIF
•
Chant-o.
Legi.
Sent.
Vend.
Chant-em.
Legi-ss-em.
Sent-em.
Vend-em.
Chant-ès.
Legi-ss-ès.
Sent-ès.
Vend-ès.
INFINI1TF
Chant-ar.
Leg-ir. .
Sent-ir.
Vend-re.
PARTICIPE PRÉSENT
Ghant-ant.
Legi-ss-ant.
Sent-an t.
Vend-an t.
PARTICIPE PASSÉ
Chant-a.
Ligi-io.
Senti-io.
Vendu-uo, io.
82 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
§ i«. _ i" CONJUGAISON
Les quatre cinquièmes de nos verbes dauphinois appar-
tiennent à cette conjugaison. Sa nomenclature comprend :
1' Les verbes latins de la première conjugaison maintenus
dans notre dialecte, tels que : mudar (mutare), lôuvar (lau-
dare), siôular (sibilare), rimar (cremare), civar (cibare), na-
dar (natare), maiirar (maturare), sannar (sanguinare), cre-
bar (prépare). 2° Presque tous les verbes créés pendant la
période romane et après. 3° Enfin un nombre considérable de
verbes empruntés à la première conjugaison française.
Deux verbes irréguliers, anar et far sont compris dans la
première conjugaison. Indicatif présent, vôu, vas, vai, anem,
anès, van ; imparfait, anàvou, etc. ; parfait, anèrou ; futur,
anarei ; conditionnel, anariou ; impératif, vai, anem, anè ;
subjonctif présent, anou; imparfait, anèssou ; infinitif, anar;
participe présent, anant ; participe passé, ana. Au futur et
au conditionnel, on dit aussi anirei et 'nirei, aniriou et 'ni-
riou. L'aphérèse a lieu au participe passé, 'na pour ana, et
à l'infinitif, 'nar = anar.
Far tient à la première conjugaison : à l'infinitif , far; au
futur, farei ; au coûditionnel, fariou. Pour les autres temps,
il entre dans la troisième : indicatif présent, f&u, fas, fax,
fasem, fasès, fan; imparfait, fasiou; parfait, faguèrou ou
feirou. Impératif, fai, fasèm, fasès; subjonctif, fasou ou fas-
sou; imparfait, faguèssou ou feissou; participe présent, f osant;
participe passé, fa, facho. Il existe une autre forme pour
Tinfinitif : c'est feire (1).
Plusieurs verbes de cette conjugaison sont d'origine ger-
manique : bramar = (breman), pifrar = (bifrezan), escaras-
sar = (skerran), lôufiar = (luftjan), roubar = (raubjan),
escafar = (schrapen).
§2.-2- CONJUGAISON, FORME INGHOATIVE
Les verbes compris dans le domaine de cette conjugaison
sont :
(1) Voici les formes trouvées dans le Cartulaire de St-Paul : fao %
indicatif présent ; fazian, imparfait ; fei, parfait : fezessoun, impar-
fait du subjonctif.
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 83
A. — Les verbes identiques en latin, tels que : flacesco,
humesco, frigesco, tepesco, rigesco, putresco, (in)gemisco,
langesco, lucesco, etc.
B. — Des verbes latins appartenant aux trois conjugaisons
ère, ère et ire et devenus inchoatifs par analogie : gaudere,
jauvissou; légère, legissou; colligere, culissou; digerere, dei-
gerissou ; finire, finissou ; discutere, deigussissou.
C. — Des verbes pris dans le français, tels que grandir,
ternir, blêmir, rougir, blanchir, affermir, assombrir, réussir,
conquérir, vernir, etc.
D. — Enfin des verbes empruntés aux langues germani-
ques, mais en petit nombre, tels que : eicharnir (skernon),
chousir (kaustjan), garir (warjan), blesir (bleichen).
On remarque que ss ne s'intercale qu'au présent de l'in-
dicatif, à l'imparfait, au subjonctif, à l'impératif et au par-
ticipe présent.
§ 3. — 2- CONJUGAISON, NON INGHOATIVE
La nomenclature de ces verbes est très restreinte et tend
chaque jour à diminuer. Voici les épates qui restent en-
core : auvir = audire, bulir = bullire, durmir = dormire,
partir = partire, sentir = sentire, tussir = tussire, servir =
servire, sourtir = sortire, venir = venire, dubrir = deope-
rire, cubrir = cooperire. Deux sont tirés de veabes en ère :
repentir = pœnitere, sufrir = sufferre. Deux de verbes dépo-
nents : mûrir = mori, mentir = mentiri. Peut-être faut-il
ajouter à cette liste blussir, pincer, qui a un deuxième infi-
nitif, blusse. Dans tous les cas, elle est menacée de plusieurs
défections : culir et tussir emploient déjà la forme inchoa-
tive concurramment avec l'autre.
§4.-3* CONJUGAISON
Le fonds de la conjugaison archaïque, comme nous Pa-
vons dit, est un amas confus de verbes momifiés et de pro-
venance multiple. La diversité de ses infinitifs en est d'à-
84 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
bord la preuve : er, dre, re, se, e, etc. Une telle bigarrure se
comprend sans peine, lorsqu'on songe aux divergences peu
sensibles des trois dernières conjugaisons latine». Jamais
le peuple ne dut parfaitement saisir et observer des règles
qui ne reposaient que sur des nuances légères. Dans son
embarras, il eut recours aux formes plus accentuées des
verbes en ar et en ir inchoatif, et il les choisit pour type de
ses créations nouvelles.
Dans l'impossibilité où nous sommes de trouver une divi-
sion logique à ces verbes si disparates, nous allons essayer
de les classer méthodiquement, d'après les formes de l'infi-
nitif. Un œil plus exercé parviendra à découvrir peut-être le
lien qui nous échappe.
A. — INFINITIF EN ÈR
1° Avèr = habere. Ce verbe auxiliaire a été conjugué tout
au long; c'est au lecteur de consulter le paradigme ci-
dessus.
2° Foulhèr = fallere. Verbe unipersonnel. Indicatif pré-
sent, fôu; imparfait, foulhio; parfait, fàuguè ; futur, fàudro ;
subjonctif, falhe ; participe passé, fôugu.
3° Valher = vakre : indicatif présent, vàlou, eis, vôu, va-
lent, è, an; parfait, vôuguèrou; futur, vôudro; subjonctif,
vaihou ; participe passé, vàugu.
4° Voulhèr = velle, roman volher. Ce verbe se confond la
plupart du temps avec valhèr. Il n'en diffère qu'au présent
de l'indicatif : valou, pour voualo, valeis, vôu, voulem, voulè,
valan. Ce dernier a des brèves là où Pautre a des longues.
5° Pouvèr = posse, roman poder. C'est un des verbes les
plus irréguliers de notre dialecte : il porte des traces de
toutes les époques. Dans son ensemble, il se présente sous la
forme d'un thème verbal, pou fpotensj, uni au verbe avoir :
indicatif présent, pouei, pouas, pouo, pouvem, pouvè, pouan;
imparfait, pouviou = pou aviou ; parfait, poueiguèrou =pou,
aguèrou; futur, poueirei = pouvèr ei ; subjonctif, pouayou
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 85
et pouachou; participe passé, pougu etpoueigu. Il existe pour
l'infinitif deux autres formes qui sont poueire et pouache.
Cette dernière, avec le subjonctif pouachou, rappellent les
primitifs latins possim et posse.
6° Savèr a une autre forme : sàupre = sapere. Indicatif
présent, savou, saveis, so, pour saup (provençal), savem,
savè, savan ; imparfait, saviou ; parfait, sôuguèrou, sôupi-
guèrou; futur, souprei ; conditionnel, sôupriou; subjonctif,
sachou; participe présent, sachan; participe passé, sôupu et
sachu (1).
7° Soulhèr = solere, vieux français souloir, verbe défec-
tueux qui n'a que le susdit infinitif et l'imparfait soulhiou,
soulhias, soulhio, etc.
B. - INFINITIF EN DRE ET TRE
Cette catégorie comprend : rendre = reddere, attendre =
attendere, vendre = vendere, défendre = defendere, dessendre
= descendere, escoundre = abscondere, foundre = fundere,
toundre = tondere y apoundre = apponere, respouandre = res-
pondere y mouardre = mordere, touardre. Ces trois derniers
subissent certaines modifications au ratjjcal, dont il sera
question en son lieu.
L'infinitif en tre appartient à batre = batuere, foutre =
futuere, mètre = mettere. Celui-ci n'est usité que dans ses
composés; boutar lui a pris une partie de son domaine. Avec
le double participe passé mei, messo, metu, metio, on est
convenu d'appeler participe fort celui qui a l'accent tonique
sur le radical, comme mei, et participe faible celui qui a sa
tonique sur la flexion, comme metu; sègre = sequi et roum-
'' pre = rumpere font partie de cette classe (2). Tous ces ver-
(1) Les chartes de St-Paul donnent saber et saver et le participe
saupu, dans la formule initiale des actes : saupua sia [notum sit), et
dans l'adverbe so es a saver (silicet).
(2) Il faut y ajouter courre (curreré), roman corir; parfait, cou-
riguèrou.
86 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
\
bes en re précédés de d, t, p, c, rejettent la gutturale au
parfait et au participe passé.
C. — INFINITIF EN SSE ET SE, RE
La forme romane de ces infinitifs était èr durant la pé-
riode classique. Plus tard IV est tombé et l'accent s'est re-
porté sur la pénultième : pareisse = pareisser, couneisse =
coneisser, neisse = naisser, esse = esser, creisse = creisser,
teisse = teisser, couse = cozer, mouse = molzer (mulgere).
Cette classe de verbes est apparentée à la deuxième non
inchoative, par son parfait en iguèrou, son futur en irei et
son conditionnel en iriou : creissiguèrou, creissirei, creissi-
riou. Et par le fait anciennement quelques-uns de ces verbes
ont l'infinitif ir, tel que cozir, coudre; mais toujours le
participe passé se termine en su : teissu, cousu, mousu.
D. — INFINITIF EN EIRE
1° Creire = credere, roman ùrezer : indicatif présent,
creyou, creyeis, cré.. ; imparfait, creyiou ; parfait, creiguèrou ;
participe passé, creigu.
2° Coueire = Roquer e, roman cotre : indicatif présent,
couayo, couayeis, couei; parfait, coueiguèrou; participe pré-
sent, couyan ; participe passé, queu (fort) et coueigu (faible).
3° Escoueire = escutere et secoueire = succutere se conju-
guent absolument comme le précédent.
4° Entreire = (in)trdhere s'emploie surtout à la troisième
personne : entrei, entreiguè, entreiro, etc., avec le sens d'être
commode, aller bien : aquéu chape m'entrei, ce chapeau me
va bien.
5° Foueire = fodere, fouir, suit la conjugaison de coueire.
4° Pleire = placere, roman plazer. Ce verbe possède un
double présent, playou et pleisou, dont la troisième personne
est plaiy plei et plè (si ou ptt). Le même dualisme apparaît à
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 87
l'imparfait, pleisiou et playou, au parfait pleiguèrou et pleisi-
guèrou, au subjonctif et aux deux participes. On dit aussi
pleise à l'infinitif .
7° Jeire n'est plus employé qu'à l'infinitif et dans un sens
ironique : vei-fen jeire, va te coucher. La forme romane
était jazer == jacere.
8° Veire se conjugue en tout comme creire, sauf qu'au
parfait et au participe passé il retranche Yi devant la guttu-
rale forte : véguèrou, vegu. Il ne reste rien du roman vezer.
L'impératif vé ne sert qu'avec les pronoms placés en incliti-
que : vê-lou, vé-las, vé-vou, vé-me; ailleurs on emploie aviso
= regarde.
9° Cheire = cadere : indicatif présent, chayou ; parfait,
cheiguè; participe fort, cheui, cheuito ; participe faible,
cheigu.
E. — INFINITIF EN EURE ET EN OURE
1° Béure ou beuire = bibere : indicatif présent, bevou;
parfait, beguèrou ; participe présent, bevan; passé, begu.
2° Déure ou deuire = debere : indicatif présent, devou;
troisième personne, déu, comme béu ; parfait, déuguè et dôu-
piguè ; participe passé, dôupu. On se sert encore du roman
devèr comme infinitif et nom.
Réçôupre, recevre = recipere se conjugue de même, à
l'exception du futur et du conditionnel : reçéuprei, reçôu-
priou.
3° Escriôure = scribere : indicatif présent, escrivou; par-
fait, escriôuguèrou ; participe fort, escri, escricho ; participe
faible, escriôugu. Cette double forme remonte aux temps
classiques. On dit aussi escrire en se rapprochant du fran-
çais.
4° Viàure = vivere : indicatif présent, vivou; troisième
personne, viou ; parfait, viôuguèrou et viàupiguèrou ; parti-
cipe passé, viôugu et viôupu.
7
86 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
5° Maure = molere, n'est guère usité qu'à l'infinitif et au
participe passé, lequel est doté de la double forme : meut,
môuto, môugu.
4»
6° Pldure = pluere ; verbe unipersonuel : indicatif pré-
sent, plou; imparfait, plouvio; parfait, plôuguè; futur,
plàuro ; conditionnel, plôurio ; subjonctif, ployé ; participe
présent, plouyan; participe passé, plôugu.
F. — INFINITIF GNE
Tous les verbes qui ont cette forme dérivent de primitifs
latins terminés en ngere, roman nher, excepté cragne, qui
vient de tremere, devenu cremere par la suite. Les futurs et
les conditionnels sont irez et iriou.
1° Plagne = plangere : parfait, planguè etplaniguè; par-
ticipe passé, plan et planigu.
2° Cragne : parfait, craniguèrou ; participe passé, cran. Ce
verbe ne s'emploie guère qu'à l'infinitif et au présent de
l'indicatif.
3° Jugne = jungere : parfait, jugniguè; participe passé,
jun, juncho. Ce dernier devenu substantif féminin signifie
demi journée de labour. Les bœufs restent sous le joug de-
puis le matin jusqu'à midi.
4° Les autres verbes, tels que cegne = cingere, tegne = t tn-
gere, pegne = pingere, restregne = restringere, ategne =
atlingere, fegne = fingere, tombent en désuétude et sont
remplacés par d'autres de création moderne.
G. — INFINITIF URRE ET IRE
1° Adurre = adducere : indicatif présent, adusou ; parfait,
aduguèrou; participe présent, adusant; participe passé, adu,
aducho. Le simple durre est moins employé. Conjuguez de
môme redurre, coundure, proudurre.
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 89
2* Deçtrurre = despry&re. Vieilli beaucoup et finit par em-
prujiter les {ormes françaises, comme counstrure et ensirure.
3° Furre = fugere : indicatif présent, fuyou ; parfait, fui-
guèrou. Tend aussi à s'assimiler les formes du français dans
les autres temps.
4° Prurre =yprurire. C'est surtout aux 3*' personnes que
ce verbe a cours dans notre dialecte. On dit par exemple :
Moun nos me pru, le nez me démange. Lurre = lucere n'a
que cette forme de la S* conjugaison ; le reste du verbe se
construit d'après l'infinitif lusir.
5° Dire = dicere : indicatif présent, disou y diseis, di, disent,
dises y disan ; imparfait, disiou; parfait, diguèrou; futur,
direi; conditionnel, diriou; impératif, di et dia; subjonctif,
disou; participe présent, disant; passé, di, dicho; à l'impé-
ratif dia est le représentant du roman digas, provençal digo.
Ce dernier, très connu à Loriol à cause du refrain : Digo,
JaneUo, le vos-tu lougar. Se me souviens d'avoir entendu
employer le parfait dissei par des vieillards.
6° litre = rjdere : indicatif présent, riyou; parfait, riguè-
rou; participe passé, ri. Rigu est abusif.
H. — INFINITIFS DIVERS
1° Prendre = prehendere ne conserve son d qu'au futur et
au conditionnel comme en français. On dit aussi prene à
l'infinitif; le parfait est prenguèrou et le participe fort preis,
preso.
2° Tene pour tenir = tenere : indicatif présent, tenon;
parfait, tenguèrou; impératif, ten et tè; participe faible,
tèngu. Les futur et conditionnel sont tendrei et tendriou.
3° Venir = venir appartient à la 3 # conjugaison pour tous
ses autres temps et se forme comme tenir.
4° Chàupre = capere n'est guère usité qu'à Finfinitif , au
futur et aux conditionnels.
90 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
5° Quatre = quœrere est aussi défectif que le précédent.
On dit aussi à Grest et à Die quèrre, qui se trouve dans le
Gartulaire de St-Paul- lès-Romans.
SECTION TROISIÈME
Théorie &e* flemio***
Dans les observations qui précèdent, nous avons laissé de
côté les modifications caractéristiques du temps et de la
personne pour en faire un examen à part. Les paradigmes
que nous avons donnés ont démontré la richesse de notre
dialecte sur ce point, et il a été facile de constater que les
formes à double emploi étaient fort rares. Il nous reste à
mettre en lumière les principes de dérivation qui ont pré-
sidé à tous ces faits grammaticaux. Ce travail comprendra
deux paragraphes distincts : un pour les flexions person-
nelles et l'autre pour, les flexions temporelles. Nous com-
mençons par en offrir le tableau général. (Voir ci-contre).
§ 1" — FLEXIONS PERSONNELLES
SING. PLUR.
1" pers. ou, iou, ei em, iem, im.
2* pers. eis, ias, as. è, iè, i.
3* pers. o, io, e. an, ian.
§ !•■; — SINGULIER
A. — 1- PERSONNE
!• Ou répond aux trois flexions latines o, am, em ; canto
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GRAMMAIRE DAUPHINOISE 91
= chantou, cantabam = chantàvou, eram, = èrou, canton =
chantou, cantavissem = chantèssou.
Ou = o à l'indicatif présent de tous les verbes, excepté
avèr. Très probablement c'est l'amincissement de Vo latin
placé après l'accent (1). Les lois phonétiques nous en ont
fourni de nombreux exemples. Le roman avait deux formes
à cette l w personne du présent, l'une sans flexion et l'autre
avec t ou e; mais l'italien, l'espagnol et le portugais ont con-
servé la flexion primitive o. Du reste, nous avons d'autres
exemples (Tou atone correspondant à un o italien : quello =
quelou, questo = questou, tedesco = teichou, moro = mouron.
Ou = a à l'imparfait et au plus-que-parfait : amabam =
roman amava. Suivant la règle, o s'est assourdi en o frosa =
roso). Enfin, par analogie avec la 1 M personne du présent, o
est devenu ou. D'ailleurs, il fallait pouvoir distinguer la 1"
personne de la 3 e , qui restait terminée en o. Le limousin,
pour n'avoir pas fait cette mutation, confond amàvo, j'ai-
mais, avec amàvo, il aimait.
Ou = ek l'imparfait du subjonctif : cantassem = chantès-
sou. Les chartes romanes admettent la flexion essa parallè-
lement à es, et le limousin moderne possède esso, flexion peu
différente de la nôtre.
2° Iou est le suffixe de tous les conditionnels et aussi des
imparfaits de la 2* et 3 # conjugaisons. Ici encore le roman a
suivi le même mode de dérivation. D'abord a s'est assourdi
en o, puis il s'est infléchi en ou : cantaria, chantario, chan-
tariou. A l'imparfait, les formes romanes avia, sentia, rendia,
se sont également transformées en avion, sentiou, rendiou.
Mais comme l'accent se trouvait sur la désinence ebarn, notre
dialecte l'a maintenu rur iou, qui le représente aujourd'hui.
Cette diphtongue est susceptible d'une double prononciation,
suivant qu'on appuie sur i ou sur ou. Dans le premier cas, on
a la prononciation archaïque voisine du provençal iéu :
amariéu, voudriéu. Toutefois Brueys, qui écrivait vers 1600,
(1) Le dialecte sarde de Campîdano fait u =z ou au présent
Pindicattf amu, cantu, timu. (Diez, Gram. rom., p. 152.)
de
92 GBAMMAIRE DAUPHINOISE
fait son imparfait marseillais comme le nôtre et dit preniou
(Diez, Gram. rom., 2 # vol., p. 203). Observons que les anciens
textes ne donnent qu'une seule forme ta pour la 1" et la 3 #
personne. Le dauphinois comme toujours a rejeté la forme
à double emploi et a doté d'une nouvelle flexion l'imparfait
et le conditionnel.
3° Ei, flexion du futur, n'est pas autre chose que l'atté-
nuation de ai y provenant de la 1" personne du verbe avèr à
l'indicatif présent.
B. — 2* PERSONNE
1* Eis est l'exposant de la 2' personne au présent de l'in-
dicatif, à l'imparfait, au parfait, à l'impératif, au subjonctif
et à l'imparfait du même mode. Les trois formes latines as,
es, tSj s'étaient réduites à deux en roman : as pour la 1*
conjugaison et es pour les deux autres : amas, finisses, rendes.
En provençal, es a prévalu, même à la 1 M conjugaison, et
notre dialecte en l'adoptant lui a fait subir la modification
normale de es en eis. Nous avons conservé 1'* final comme
dans les déclinaisons, parce qu'il se fait sentir quelquefois
en liaison devant une voyelle. Remarquez la similitude
flexionnelle avec le grec Xeyciç, tytiç, Tpe^eiç. Quel hasard!
En limousin, a est resté à la 1" conjugaison, et aux deux
autres Ves s'est élargi en ei comme chez nous.
2° As et ias sont tels qu'ils étaient dans la vieille langue
au futur et au conditionnel ; amaras, amarias.
A l'impératif, la flexion est o : amo, chanta pour la l r# con-
jugaison et i pour la 2*. Ailleurs il ya le radical seul quel-
quefois suivi d'un e : rend, muere, àuve, courre : cette 2*
personne est toujours semblable à la 3' personne du présent
de l'indicatif.
C. — 3* PERSONNE
1° O est la flexion de la 1™ personne au présent et à l'im-
parfait de l'indicatif pour la l" conjugaison et au futur pour
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 93
les deux autres : chanto, chantavo, chantaro. Dans ces trois
cas, o représente un a primitif. Il n'est pas rare dans nos
vieilles chartes de trouver un a à la même place : lauve (lau~
dat),jure (jurât), toche (tangit, rom. toca). Mais la règle est
le plus souvent observée.
2° E caractérise le présent et l'imparfait du subjonctif de
tous les verbes : chante, chantèsse. Il se montre également à
l'indicatif présent de quelques irréguliers de la 2* et 3* con-
jugaisons, tels que éuve (audit), courre (currit), mouse (mul-
get), couse (consuit), teisse (texit). Plusieurs hésitent entre o
et e : cuèbro, cuèbre; duèbro, duèbre; suèfro, suèfre. Mais la
règle générale c'est qu'aux deux dernières conjugaisons,
cette 3 - personne de l'indicatif présent rejette toute flexion,
et alors le thème verbal peut subir certaines modifications
importantes.
A. — Si la flexion suit immédiatement la voyelle du
thème de l'infinitif, la 3 e personne est identique à ce thème
verbal. Exemple : pleire, plei; faire, fai; pldure, plôu;
maure, môu; dire, di; béure, béu; déure, déu; excepté veire,
vé; creire, cré.
B. — Si la flexion n'est précédée que d'une consonne,
cette consonne tombe avec la flexion : batre, ba ; adurre,
adu; creisse, crei; pareisse, parei; sôupre, so pour sâu; bulir,
bu ; sègre, se. Si la consonne était un v ou un /, il y aurait
vocalisation : recevre, recéu ; valèr, vau.
C. — Si la flexion est précédée d'une nasale seule ou ac-
compagnée d'une autre consonne, la nasale reste : venir,
ven; tenir, ten; rendre, ren; apoundre, apoun; escoundre,
escoun ; jugne, jun ; plagne, plan ; roumpre, roum.
D. — Si la flexion est précédée de deux consonnes et que
la l r * soit un r, le r persiste et l'autre consonne s'en va avec
la flexion. Exemple : partir, par; perdre, pèr; mouardre,
mouar ; touarse, touar.
Dans les verbes inchoatifs, à cette 3 e personne les deux
s disparaissent avec la flexion et l'î s'allonge par compensa-
tion : flourissou, flourî ; purissou, purî ; abarissou, abari.
94 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
3° Io est la désinence personnelle : 1° à l'imparfait de la
1" et 2 e conjugaisons; 2° au conditionnel des trois conjugai-
sons, io représente t'a du roman avia, avio; ténia, tenio;
amaria, amario ; io a cessé complètement d'être dissyllabi-
que, et cette contraction remonte bien haut, car dans nos
chartes romanes du Dauphiné nous trouvons tegna pour té-
nia, preuve évidente que ce mot n'exigeait que deux émis-
sions de voix.
Cette flexion, comme celle du futur, porte l'accent toni-
que. Il en est de même dans tous les dialectes modernes de
langue d'oc.
§ 2. — PLURIEL
A. — 1- PERSONNE
Em, iem et im.
1° Em est la forme flexionnelle du présent et du futur de
tous les verbes : amem, fasern, direm, vendrem. Elle a sup-
planté Yam étymologique de la 1" conjugaison dès le com-
mencement du xiv siècle. Une charte de Die (1330) nous
donne des formes comme corriprem, liurem : nous y trouvons
même donemos, mais il faut croire que c'est le parfait cor-
respondant au français donnâmes, ou bien l'équivalent de la
flexion vieux français ornes, somes, diromes, lairomes. (Diez r
Qram, rom., vol. n, p. 207).
2° lem est sorti du latin ebam, iebam, en passant par le
roman iam. 11 caractérise l'imparfait de la 2' et 3 - conjugai-
sons ; le conditionnel de tous les verbes s'en sert aussi : flour-
rissiem, amariem. La flexion équivalente à Die est ions :
avions, savions, amarions, qui est toute française et fait dou-
ble emploi à la 1" personne et à la 2* du pluriel.
3° Im est encore un survivant du am primitif, mais plus
altéré que em. C'est la flexion de l'imparfait (Vèsse, èrim, et
de tous les verbes de la 1" conjugaison : chantàvim. Il ter-
mine également tous les parfaits et tous les présents et im-
ORAMMAIRE DAUPHINOISE 95
parfaits du subjonctif : chantèrim, fuguèrim, tenguèssim. Au
subjonctif de la 1" conjugaison, il correspond à em : chan-
tent, chantim. Cet amincissement est l'effet de l'accent toni-
que placé sur la syllabe précédente. Dans quelques contrées
de la Corrèze, la l re et la 2 e personne du pluriel sont em, es,
im, is, selon les conjugaisons. Du reste, le roman classique
usait de cette forme au parfait des verbes non inchoatifs de
la 2 e conjugaison : partira, sentim.
D'après Boissier, la forme dioise correspondante est ouns :
aguèrouns, fugutrouns, amàvouns.
B. — 2 e PERSONNE
Es, tes, is
1° Es est l'équivalent du primitif atz et etz et accompagne
partout la l re personne em. Nous avons maintenu Y s étymo-
logique, comme à la 2* du singulier, parce qu'il peut se
faire sentir en liaison. Le marseillais connaît cette forme,
mais plus longue : chantés, avès. Le limousin se rapproche
de la nôtre et rejette Ys : avè, parte, flourissè. La variante
avec é fermé (es) est très répandue pour le futur. La forme
romane s'est conservée à Crest pour la l ro conjugaison :
chantas, amas.
2° lès est le corrélatif de ièm à l'imparfait et au condition-
nel. Le provençal et le gascon ont de même abiès, aviès,
amariès.
3° Is. Cette forme se rencontre fort rarement : l'ancienne
langue ne l'avait qu'au parfait de la conjugaison en ir :
ausitz, pastitz, sentiz. Son emploi dans notre dialecte est su-
bordonné à celui de la flexion im. Voyez plus haut. S'il fal-
lait au subjonctif lui donner une généalogie, nous dirions
que etz roman s'est tout simplement aminci en etz = itz =
is.
96 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
C. — 3' PERSONNE
An, oun
1° An. C'est le type unique à tous les temps et à toutes les
conjugaisons. Il n'y a d'exception que pour la 3* personne
singulière du présent de l'indicatif dresse : sount = fsuntj.
La langue classique l'avait gardé du latin et l'employait gé-
néralement. Aujourd'hui de toutes les dialectes celui qui
donne à cette flexion une plus large part dans ses paradig-
mes, c'est le limousin. (Trésor duFélibrige; Mistral, au verbe
ama.) A Grest, an ne s'est maintenu qu'au futur et au con-
ditionnel. A Die, il existe une 3* forme en au futur, au pré-
sent et à l'imparfait du subjonctif : amaren, amen, amèssen.
Les chartes de St-Paul attestent qu'au xn e siècle, la 1 M
conjugaison gardait a : 1° au présent de l'indicatif : donant
(55), comprant (94) ; 2° à l'imparfait : contrariavant (36), par-
tiant (40), amant (48); 3° à l'imparfait du subjonctif : aguès-
sant (36), quesessant (79), demandessant (91). Cependant il y
a déjà hésitation entre ces deux formes, puisque Ton trouve
aussi avion (52) et noisesson (54). Le t final est très variable
aussi.
2° Oun. Cette flexion est préférée dans tout le haut Diois.
Le Donat provençal l'autorise comme la précédente aux trois
conjugaisons, et nous la possédons dans nos vieux textes
du Dauphiné, comme on l'a vu plus haut : devon, tenon, loe-
runt, donerunt, comprerunt. Dans le Valentinois, on dit aussi
avec la prononciation française amon, amavon, amèron;
mais nulle part en nos contrées la nasale ne s'est perdue.
. En terminant cet examen des flexions personnelles, il nous
sera permis de faire constater au lecteur l'heureuse variété
et la belle coordination de toutes ces formes assignées à cha-
que personne suivant le temps et le nombre. Avec une telle
ressource, on le comprend, notre dialecte pouvait se passer
de particules pronominales, sans craindre la moindre am-
phibologie. Aussi, nous ne voyons pas la nécessité qu'il y
avait d'ajouter les pronoms ol et il à la 3* personne dans le
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 07
ûàtâ du département, à Chabéuil par exemple, où Ton con-
jugue amou, âmes, ol amo, àmem, amès, il amon. (Bellon,
Patois de Charpey.) C'est une superfétation inutile.
§ 2- — FLEXIONS TEMPORELLES
Outre les suffixes de la personne, chaque temps possède
une ou plusieurs lettres qui se placent entre ces suffixes et
le thème verbal pour en préciser le temps. Seuls le présent
de l'indicatif et le subjonctif sont privés de cet avantage, et
encore trouve-t-on plusieurs verbes irréguliers dotés d'une
flexion temporelle au subjonctif : ainsi sièchou, ayou, poua-
chou, fmsou, valhou ont une forme spéciale. On peut dire
même que ce temps n'en a pas besoin, puisqu'il est toujours
précédé de la conjonction que.
A. — IMPARFAIT AVOU, IOU
1° l r * conjugaison. Nous rencontrons le v substitué au 6
primitif dans nos plus anciens textes, mais seulement pour
la conjugaison en ar. Tous nos dialectes modernes du midi
ont fidèlement gardé cette flexion ava, si sonore et si expres-
sive. En français, seules quelques vieilles chartes offrent des
tracés de celte formé (Diez, Gram. rom., vol. 2, p. 209; Rey-
riouàfd, Choix de Poésies, p. 245). Dans le provençal mo-
derne, la tonique est reculée sur les finales à la l w et 2 e per-
sonnes du pluriel : avian, avias, comme le veut l'étymologie ;
mais notre dialecte dauphinois l'a maintenu à la place
qu'elle occupe au singulier, et dès lors, la flexion person-
nelle iam, ias étant devenue atone, s'est amincie en im et is.
2° Aux autres conjugaisons, du latin ebam et iebam sont
sorties, par la chute du b, eam et team, que le roman a ré-
duites au type unique t'a, provençal iéu, dauphinois iou. Les
formes ténia, dizian, fc&îan, rendian, données par nos an-
ciens textes, remontent à la période classique. En dehors de
ces deux flexions àvou et iou, il n'y a que l'imparfait èrou à
signaler. Les 1™ et 2* personnes pluriel èrim, èris, compa-
98 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
rées au provençal moderne erian, erias, offrent le même
phénomène de rétrécissement et de projection d'accent, que
nous avons mentionnés plus haut pour amàvim et amàvis.
B. — PARFAIT
1" Conjugaison en ar. Notre parfait moderne est en èrou :
amèrou, chantèrou, beilèrou. Il flexionne d'après l'imparfait
èrou du verbe esse, excepté à la 3* du singulier, qui fait è
pour èro, et qui par conséquent a une syllabe de moins :
amèrou, amèreis, amè. Ce mode de flexionnement avec r se
trouve aussi dans le marseillais et le languedocien. Le gas-
con et le béarnais l'ignorent complètement. Le limousin a
conservé le parfait fort à la 1" personne singulière : eimei;
mais aux autres personnes, il suit l'exemple de ses congé-
nères de Provence (Mistral, Trésor du Félibrige, p. 76).
Quant à notre diois, d'après Boissier, il paraîtrait que le r,
comme en français et en latin, n'y existe qu'à la 3 e du plu-
riel. Les autres personnes auraient emprunté les flexions de
l'imparfait àvou. Ce fait aurait besoin d'être vérifié. Trois
opinions différentes ont été émises sur l'origine de ce parfait
avec r.
A. — Diez pense que ce temps s'est formé par analogie sur
le modèle de la 3 e personne plurielle runt = ront, amave-
runt = amàrunt (Gram. rom., vol. 2, p. 204). La chose est
possible assurément, mais le procédé étant tout mécanique,
il nous paraît fort extraordinaire.
B. — D'après M. Chabaneau, le parfait actuel aurait em-
prunté sa forme soit au plus-que-parfait en eram, soit au
parfait du subjonctif en erim. Ces deux dernières hypothèses
sont appuyées sur d'excellentes raisons qu'il serait trop long
d'énumérer ici. Disons tout de suite que notre parfait dau-
phinois offre tous les caractères du plus-que-parfait de l'in-
dicatif : amaram = amara = amèrou. Nous avons déjà vu
amabam = amava = amàvou. Du reste, des formes évidem-
ment tirées du plus-que-parfait latin se trouvent, à l'époque
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 99
classique, dans Gérard de Rossillon et plus tard dans le
Ludus Sancti Jacobi.
Régulièrement, la 3 e personne singulière aurait dû faire
amèro, comme amabat a donné amàvo; la forme écourtée
amè est un fait trop général pour qu'il ne soit pas logique-
ment explicable. Ou bien le r sera .tombé par le frottement,
comme en espagnol : agon pour agron, remazon pour l'inu-
sité remazron ; ou bien ces 3 e " personnes étant plus fréquem-
ment employées, sont exposées davantage à Faction du frot-
tement et à la corrosion qui en résulte. Enfin, on pourrait
encore soutenir que la 3 e personne singulière des vieux
parfaits est entrée de toutes pièces dans la confection des
parfaits nouveaux.
2° Conjugaisons ir et e. A part quelques verbes en dre,
tels que escoundre, respouandre, rendre, perdre, mouardre,
etc., qui suivent la règle précédente, tous les autres pren-
nent une gutturale à leur parfait ; venir, venguèrou ; flourir,
flouriguèrou; dire, diguèrou; faire, faguèrou ; couse, cousi-
guèrou. Comme la question de ces parfaits offre de sérieuses
difficultés, nous allons la traiter avec le plus d'attention
possible dans un article spécial.
3° Parfaits en guèrou. Le type de ces formes gutturalisées
se trouve dans les deux verbes auxiliaires èsse et avèr : fu-
guèrou, je fus, et aguèrou, j'eus. Ils dérivent l'un et l'autre très
probablement des plus-que-parfaits archaïques : fuveram
et habveram, par suite des mutations normales de b = v -= g
fvespa = guespo; sambucus = sangu ; vastare = gastar). En
effet, les textes anciens font le parfait (Vaver en agui = ha-
but, agron = habuerunt. Le g dur n'apparaît que fort tard
au parfait de èsse. On trouve dans Sainte-Valérie (xvn e siècle)
fugrey pour fuguerey.
Dans les autres verbes, d'après la théorie de Diez, le g
provient de la consonnification de Vu atone traité en w alle-
mand, toutes les fois que le parfait primitif était en ui et vi.
Ainsi dolui = dolgui, volui = volgui, debui = degui, tenui =
tinguif pavi = pagui, etc. On avait aussi les formes abrégées
100 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
à la 3* personne singulière do le, vole, dec, Une] mais au plu-
riel, le g reparaissait devant IV et Ton avait dolgron, vol-
gron, degron, tingron. Jusque-là cette théorie nous paraît
fort admissible, basée qu'elle est sur les principes de la
phonétique romane. Nous admettons même que certains
verbes dépourvus de parfaits en ui et vi ont, par abus et par
analogie, intercalé la gutturale : tels sont : venit = venguè,
cucurrit = correguè, cecidit = cazeguè. Mais vouloir que -ce
procédé de formation soit devenu la règle générale de tous
les parfaits à g dur, lorsqu'on songe que tous les inchoatifs
et plus des deux tiers de la 3 - conjugaison en sont là, n'est-
ce pas donner une trop large part à l'hypothèse d'uw opé-
ration purement mécanique ?
Ne pourrait-on pas soutenir que les parfaits à g dur, tels
que faguèrou, poueiguèrou, legiguèrou, ont une formation
analogue à oelle des futurs fard, poueirei, legirei? Au futur,
nous voyons le verbe auxiliaire ei (habeo) combiné avec un
infinitif; dans le parfait aussi on croit reconnaître ce même
auxiliaire aguerou (habueram) uni à quelque chose qui res-
semble à un thème verbal ou à un participe passé. D'après
ce sentiment, faguèrou, diguèrou, durmiguèrou ne sèment
qu'une inversion de aguèrou fa, aguèrou di, aguèrou dur mi,
dont le sens s'écarte fort peu des parfaits correspondants. On
sait que l'a initial de avèr s'oblitère facilement : vèr = avèr,
gu = agu,guèrou = aguèrou.
Mais nous avons une preuve péremptoire en faveur de
notre opinon, et c'est le verbe pouver qui va nous la fournir.
Etrange coïncidence : c'est ce verbe latin posse qui fit décou-
vrir à l'illustre Bopp la présence de l'auxiliaire fui dans les
parfaits en ui; c'est le même aussi, avec sa forme romane
pouvèr, qui nous révèle la composition des parfaits guttura-
lisés.
En effet, il existe un parallélisme évident entre la corfju-
gaison du latin posse et celle de son substitut roman pouvèr.
De part et d'autre, nous trouvons un radical pot, po, pou
(potens) exprimant la puissance combiné, là avec l'auxi-
liaire esse, et ici avec l'auxiliaire avèr. Ainsi l'on a les formes
correspondantes :
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 101
Possum (pot sum) = pouei (pou ai).
Poteram (pot eram) = pouviou (pou aviouj.
Potui (pot fui) == poueiguèrou (pouèi aguerou).
Potuero (pot fuero) = poueirei (poueire ai).
Possim (pot sim) = pouayou (pou ayou).
Posse (pot esse) = pouvèr (pou avèr).
Impossible d'en douter, la composition du parfait poueiguè-
rou est bien celle que nous avons affirmée plus haut. La dé-
sinence guèrou n'est autre chose que le parfait aguèrou, mo-
difié légèrement par l'aphérèse de a.
Partant de ce principe, la logique la plus rigoureuse
exige que nous admettions la présence du même élément
dans les autres parfaits à gutturale, tels que finiguèrou, ven-
guèrou, tussiguèrou, prenguèrou, etc.
A Die, quelques verbes seulement, comme dans l'an-
cienne langue, ont pris ce g intercalaire; les autres réguliè-
rement forment leur parfait en èrou : dissèrou, finissèrou,
dubrèrou,
G. — FUTUR REI
Sous une apparence de forme simple, notre futur est un
composé dans lequel l'infinitif se combine avec l'indicatif
présent du verbe avèr : chantar ei, legir ei, escoundr ei. C'est
la méthode suivie par tous les congénères néo-latins dès la
période même de leur formation. Voici les cas particuliers
qui s'écartent des règles générales.
1° L't des verbes en ir ne s'élide plus à aucun futur de
notre dialecte. Nous disons murirei, aquerirei, courirei.
Cependant les verbes en nir laissent tomber Yi, et nr
se change en dr : tendrei, vendrei, comme en français.
2° Les verbes avec infinitifs en gne et se, primitivement
terminés en er, se comportent comme ceux en ir : plagne,
plagnirei; cragne, cragnirei; couse, cousirei; creisse, creissi-
rei; pareisse, pareissirei ; touarse, toursirei.
3° Lorsque l'infinitif a un ou élargi en oa, oua, cet a dis-
paraît au futur, parce qu'alors l'accent tonique passe sur la
102 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
flexion : respouandre, respoundrei; mouardre, mourdrei;
pouarge, pourgirei; touarse, toursirei.
D. — CONDITIONNEL RIOU
Bien qu'un peu moins reconnaissable, la combinaison qui
a produit le conditionnel est identique à celle du futur : ro-
man cantaria, pour cantar avia; dauphinois, cantariou, pour
cantar aviou. C'est encore l'infinitif joint à la flexion de l'im-
parfait du verbe avèr. Ce fait est incontestable. (Diez, Gram.
rom., p. 109.) Au commencement du xvn* siècle, ia fléchis-
sait déjà en iou. Nous avons cité en preuve un texte de
Brueys; en voici un autre peu différent de la Vie de Sainte
Enimie (Bartsch, 266, 21-22; :
E que as dit? que ja tenrieu *
Per fantauma si ho auzieu.
Régulièrement iéu provençal répond à notre iou, et un ma-
nuscrit de 1601 (Formules de Conjurations] nous présente
cette dernière forme dans le conditionnel pourriou, je pour-
rais.
Les observations que nous avons données pour le futur
s'appliquent en tout au conditionnel.
En parlant du conditionnel ôuriou, j'aurais, nous avons
dit qu'il se composait lui aussi des deux éléments consti-
tutifs avèr et aviou, syncopés en aver iou et finalement ôu-
riou. M. Chabaneau {Gram. lim., p. 217) affirme qu'il ne
connaît pas d'exemple de la séparation de ces deux éléments
en langue d'oc. Nous en avons trouvé un dans le Cartulaire
de Roiais, où nous lisons : avian aver donat, avec le sens de
ils auraient donné.
E. — IMPÉRATIF
Ce temps est incomplet, comme dans tous les autres dia-
lectes romans. Il ne possède que la 2 e personne du singulier
et les 1 M et 2* du pluriel. On supplée au? autres au moyen
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 103
du subjonctif. La 2 e du singulier, dépourvue de toute flexion,
ressemble à la 3 e du singulier du présent de l'indicatif :
anto, adu, flouri, âuve. La brièveté de cette forme tient au
tempérament de toutes les langues et à la nature elle-même,
qui veut que, lorsqu'on commande, on se serve de paroles
vives et courtes.
Un certain nombre de verbes sont dotés d'une double 2*
personne : ainsi tenir a ten et tè, cette dernière avec le sens
d'interjection ; dire possède di et dias, latin dicas, provençal
digo; dubrir et cubrir oscillent entre un e et un o final :
duèbro, duèbre\ cuèbro, cuèbre. Dans les verbes réfléchis, ou
bien quand la phrase est prohibitive, la 2 e personne du sin-
gulier et du pluriel se tire du subjonctif : duermeis pas, ne
dors pas; leis anis pas, n'y allez pas; te queseis, tais-toi; te
gareis, ôte-toi ; te leveis, lève-toi.
SUBJONCTIF
La flexion temporelle n'existe au subjonctif que pour un
petit nombre de verbes irréguliers, tels que èsse, sièchou;
avèr, ayou; poueire, pouachou etpouayou; anar, anou; séu-
pre, sachou ; valher, valhou. Il ne reste rien des anciennes
formes provençales, tengue, prengue, digue, fague, etc., et
nos textes dauphinois n'en présentent que peu de traces. Ce-
pendant nous y trouvons une fois vingue (veniatj, et tout
donne à croire que la règle classique était observée alors.
IMPARFAIT DU SUBJONCTIF ESSE
Les deux imparfaits du subjonctif fuguéssou et aguèssou
sont les dérivations normales des plus-que-parfaits fuissent
et habuissem. Pareillement, dans la l re conjugaison, les for-
mes amèssou, chantèssou, sont dérivées en droite ligne de
amassent, contassent.
Quant à la genèse des imparfaits à g dur, elle nous paraît
analogue à celle des parfaits en guèrou. C'est encore l'auxi-
liaire avèr qui en fournit l'élément final, en lui donnant la
8
104 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
flexion temporelle guèssou pour aguèssou. Il en est ainsi dans
poueiguèssou; rien ne permet d'affirmer qu'il en soit autre-
ment ailleurs.
Dès lors, finiguèssou est pour aguèssou fini, et cousiguèssou
pour aguèssou cousu : ce dernier avec changement de u en
i, comme au participe : cousio = cousuo.
L'imparfait du subjonctif ésse est très fréquemment em-
ployé dans nos vieux textes : 1" conjugaison demandessan,
quesessan; 2* conjugaison tenessah, et avec la gutturale ten-
guèssan ; 3 - conjugaison fezesson, rendesson, noisesson, etc.
SECTION QUATRIÈME
J»artfoij»e#
§ 1. — PARTICIPE PRÉSENT .
Tous les verbes de la 1" et- 2* conjugaisons se flexionnent
en ant pour le masculin et anto pour le féminin. A la 3*, il
y a quelques exceptions, mais très rares, et encore faut-il y
voir des adjectifs verbaux, plutôt que des participes : va-
illent, moùfasent, recouneissent. Les deux formes ant et ent
sont amplement représentées dans nos chartes locales. On
y rencontre aussi anz et enz : compranz, vendenz, à côté de
comprant, vendent. Suivant la règle classique, il n'y avait pas
de flexion féminine.
L'accent tonique porte sur la flexion, et la prononciation
actuelle indique par son allongement que le souvenir de
l'ancien s final n'est pas tout à fait perdu.
§ 2. — PARTICIPE PASSÉ
Le participe passé a trois terminaisons régulières corres-
pondant aux trois conjugaisons. La 1" fait le sien in varia-
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 105
blement en a, venant du latin atus et du roman at : ama,
pourta, chanta. La chute du t remonte à une époque très
ancienne dans notre dialecte de la Drôme. Les plus vieux
cartulaires disent a dona, haut loa, a jura, avem compra,
tandis qu'à la môme époque (xn* siècle), les chartes de
Roiais, au midi du Dauphiné, écrivent donat, paguat, léguât.
Aujourd'hui ce participe esj invariable : un orne ama, uno
fenno ama, d'oubreis planta; mais il n'y a pas plus de deux
siècles que ce changement fâcheux s'est opéré ; car les For-
mules de conjuration se servent encore, en 1601, des for-
mes classiques : benahurade, boutade, destrempade. On re-
marquera Ve final, qui remplace partout dans ce manuscrit
l'a roman et Yo atone moderne.
En remontant la vallée, à Crest et à Die, le participe fémi-
nin est long et ouvert à sa désinence. Il en est de même dans
les noms féminins tirés de ces participes : terro samenâ,
terre ensemencée; bouano journâ. La flexion ada, après
chute du d, devenait aa, qui se voit dans les chartes de St-
Vallier et de Montélier : corvaa pour corvada, maisonaa pour
maisonada, chavaugaa, chavaugada. Pins tard, ces deux a se
sont contractés en un seul fortement ouvert.
La mutation normale de cette flexion ada devrait être ao,
ou mieux ayo, comme fada nous a donné fayo. Elle a dû
exister dans. le temps et même nous croyons qu'elle sub-
siste encore dans le haut Diois, où l'on prononce Menayo le
nom du village de Menée fmaisonadj.
2° La seconde conjugaison inchoative fait toujours i à
son participe : flouri, eibœudi, abari, jàuvi, legi. Pas d'excep-
tion connue. Les verbes non inchoatifs n'adoptent pas tous
cette forme. Ainsi cubrir fait cubert, mûrir fait mouart, su-
frir fait sufert. Le participe des verbes en ir est susceptible
de prendre l'exposant du féminin : un liôure legi, uno liçou
legio, la roso eibandio, las rosas flourias. La flexion io est le
résultat de la contraction de ido après la suppression du d
intercalaire. C'est ainsi que, pour les noms de cette espèce,
tels que partido, vido, crido, nous avons fait partio, vio, crio.
Un registre de cens, daté de 1320, prouve que déjà cette mo-
106 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
dilication était en usags à Die. Nous y lisons en effet : Ma
molles fo sebelia.
3* La désinence de la 3* conjugaison est u pour le mascu-
lin et uo pour le féminin. Le provençal a conservé la forme
romane udo, mais notre vieux dauphinois Ta dénaturée de-
puis très longtemps. En tête jde beaucoup de nos chartes,
nous lisons la formule familière aux scribes du moyen âge :
causa sapua sia, dans laquelle on voit que sapua a perdu
son d flexionnel.
Plusieurs verbes ont conservé leur participe fort; mais
toujours à côté de celui-là, ils en ont créé un faible, quel-
quefois même deux. Voici ceux que nous connaissons :
Queu,
coueigu,
cuit.
ROUty
roumpu, igu,
rompu.
Cheuit,
cheigu,
tombé.
Escri,
escriougu y
écrit.
MOUt y
môugUy
moulu.
SÔUpUy
sachu, soupigou,
su.
Vi&upu,
viôupigu,
vécu.
Par l'usage qui en est fait, les premiers ont le sens passif
et sont employés adjectivement ; les seconds, au contraire,
servent dans la conjugaison active et accompagnent de pré-
férence le verbe aver. Ainsi on dira bien moun pan eis queu,
tandis qu'il faudra dire ai coueigu moun pan. C'est dé règle
que les verbes qui ont la gutturale au parfait Pont aussi au
participe passé. Il n'y a d'excepté que les inchoatif s : venguè-
rou, vengu; beguèrou, begu; veguèrou, vegu. Cependant fa-
guèrou, diguèrou, riguèrou, etc., ont des participes forts sans
g dur.
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 107
SECTION CINQUIÈME
Verbe* aériré*
L'action marquée par le radical du verbe peut être consi-
dérée sous plusieurs rapports. Les idées de cause et de ren-
forcement sont exprimées par les verbes causatifs et intensi-
tifs. L'action qui commence ou qui se répète se rend à son
tour par les verbes de forme inchoative ou fréquentative.
Tous ces verbes se forment en ajoutant une ou plusieurs
lettres à la racine verbale. A part les incboatifs, ils sont tous
de la 1" conjugaison.
§ i« _ VERBES CAUSATIFS
La caractéristique de cette série est le suffixe eyar, qui ré-
pond au latin icare, italien eggiare, espagnol ejar, ear, pro-
vençal egar, eiar.
A. — Actifs. — Barbeyar, faire la barbe ; foumeyar, passer
au four ; paleyar, remuer avec la pelle ; breyar, faire bran-
ler ; poutouneyar, faire des baisers.
B. — Neutres. — Baneyar, faire les cornes; br&uleyar,
faire les breuils, l'école ïmissonnière ; sesouneyar, varier
avec les saisons ; tavaneyar, faire le taon, bourdonner ; fla-
meyar, flamboyer, etc.
C. — Neutres-passifs. — Gambeyar, être boiteux; breton-
neyar, être bègue ; malôuteyar, être malade ; bousseyar, être
bosselé.
§ 2. — VERBES INCHOATIFS
Ces verbes dérivés appartiennent à deux groupes distincts.
L'un suit la l w conjugaison et semble se confondre avec les
108 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
causatifs, dont il partage la désinence eyar ; l'autre forme à
lui seul toute la 2* conjugaison en ir.
A. — Neireyar fnigricarej, verdeyar fviridicarej , roubeyar,
rougir, blancheyar 9 jôuneyar, pouncheyar, montrer la pointe,
rousseyar.
B. — Pallesco = palisssou, rubesco = roujissou, duresco
= durzissou, putresco =purissou 9 gemisco = gemissou, lucis-
co = lusissou, sont tirés du bas latin. Tous les autres doi-
vent leur origine à la prépondérance de l'analogie. Il faut
remarquer que durzir, escliarzir et quelques autres ont re-
doublé se à l'indicatif : durzissou = duresesco, escliarzissou
est pour claresesco. La même anomalie se manifeste aussi en
français.
§ 2. — VERBES FRÉQUENTATIFS
La répétition du même acte s'exprime assez souvent par
l'insertion du son mouillé Ih entre le radical et la désinence :
tels sont les verbes mangilhar, bevilhar, touchilhar, tussilhar,
espeirilhar, ôter les pierres d'un champ, sôucilhar, trempo-
ter. Il en est qui n'ont pas de primitifs connus, comme gazi-
Ihar (vacillare), remuer, chôutrilhar, toucher souvent l'eau,
s'enerequenilhar, s'enchevêtrer.
Une autre classe de verbes suit le même mode de forma-
tion : ce sont les diminutifs, très nombreux dans notre dia-
lecte. Ils se rapprochent beaucoup des précédents par la
signification, qui implique toujours l'idée de fréquence.
Tels sont gratilhar, gratter légèrement; boufilhar, souffler un
peu ; gambilhar, boiter un peu ; fanjilhar, être un peu fan-
geux; sumilhar, sommeiller; rasquilhar, glisser légèrement ;
mouchilhar, se moucher un peu et souvent; crachilhar.
VERBES INTENSITIFS
L'intensité de l'action verbale trouve quelquefois son ex-
pression dans le redoublement de la syllabe du radical ;
exemple : fourfoulhar, fureter ; gargoulhar, faire glou glou ;
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 109
vounvounar, bourdonner ; cascalhar, rire aux éclats ; pipiôn-
nar, pincer : tranlralhar, balancer, etc.
Ce procédé de formation rappelle très bien les superlatifs
par rôduplication des adjectifs monosyllabes : naut-naut,
très-haut ; bouan-bouan, très bon.
D'autres intensitifs introduisent Ys à la désinence : treinar,
treinassar, treinoussar; tirar, tirassar, tirgoussar; matar,
matrassar; branlar, brcmlussar; bràuleyar, brôulussar;
gratar, gratusar ; reivar ? rabusar.
Dans cette étude des verbes dérivés, nous ne parlons pas
de ceux qui se forment immédiatement sans rien insérer
entre le radical et la terminaison. Cependant ils sont très
nombreux, et la fécondité de notre dialecte égale celle du
provençal. En voici quelques exemples :
A. — Dérivation d'un nom. — Gran, granar; lume, lumar;
plan y planar ; ploumo, ploumar; frucho, fruchar ; tru (torcu-
lumjy troulhar ; pan (pannus), panar; rasso, rassar; eissam,
eissamar; pous, pousar; espio (spicaj, espiar.
B. — Dérivation d'un adjectif. — Naut, nautar; restret, res-
trechir ; bouan, bounar; maûr, maUrar; reje, rejir; plat (a)-
platar ; sannous (sanguinosus), sannousar ; jueine, jueinir ;
mendre, (a)mendrir;flac, flachir;founs(profundus), f'ounsar;
chaudet, chaudetir ; prim, (en)primar; galavard, paresseux,
galavardar ; confie, couflar; cru, crussir; mut, mutar; sourd,
(en)sourdar ; fouart, (a)fourtir; dru, drujo, fenjdrujar.
i
110 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
SECTION SIXIÈME
Renforcement «ftf radicai des verbes
L'élargissement de certaines voyelles à la fin du radical,
sous l'influence de l'accent tonique, est un des traits caracté-
ristiques des langues néo-latines. Nous l'avons signalé déjà
en traitant de la mutation des voyelles. Il est nécessaire d'é-
tudier le même phénomène dans l'organisme de la conju-
gaison.
L'accent tombe sur la dernière syllabe du radical toutes
les fois qu'elle est immédiatement suivie d'une flexion atone.
Ce qui arrive :
1° Au présent de l'indicatif , excepté à la l' e et à la 2 e per-
sonne du pluriel; 2° à l'impératif, 2 e personne du singulier
seulement; 3° au présent du subjonctif tout entier; 4° enfin
à l'infinitif des verbes de la 3° conjugaison terminés en e
atone. Voici, d'ailleurs, le tableau des flexions atones.
OU, EIS, 0, IM, /S, AN
Toutes les voyelles ne subissent pas de la même manière
l'influence de la tonique : a et i se contentent d'un simple
allongement : amar, àmou; aparra, apàrou; suspiràr, suspl-
rou; jitar, jltou. Même devant les nasales, l'accentuation
est encore très sensible. Quant aux autres voyelles, elles mé-
ritent une attention toute spéciale (1).
E
1° L'e fermé devient ouvert : s'assetar, m'assètou; trevar,
trèvou; crebar, crèbou; s'enneblar, s'ennèblo; mais il y a de
nombreuses exceptions.
(1) A Crest, l'effet contraire se fait sentir pour Va aux flexions
fortes : amou, omem; chantou, chontem; c'est l'assourdissement
de l'a prétonique.
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 111
2° Dans le verbe servir, e s'est diphthongué en ie : servir,
siervou. Il faut peut-être y ajouter l'impératif tiè pour tè
(tene).
El
1° Cette diphthongué se change en ay lorsqu'elle provient
d'un a primitif : cheire (cadere), chayou; pleire (placere),
playou ; entreire (intrahere), entrayou.
2° Si ei est précédé de ou, la mutation est la même :
coueire, couayou; escoueire, escouayou; secoueire, secouayou;
foueire, fouayou ; poueire, archaïque, pouayou. L'a disparaît
devant les flexions accentuées, et Ton dit couyem, fouyem.
3° Lorsque ei remonte à un e étymologique, il s'infléchit
en ey fé-yj : veire, veyou; creire, creyou; roman creser,
veser; mais cette mutation persiste en dehors de l'accent
tonique.
4° Ei se résout quelquefois en e aux flexions fortes : dei-
gnou, degnem; reignou, régnera.
U
Cette voyelle n'admet que rarement la diphthongaison en
uè. Elle est limitée aux verbes sufrir, suèfrou; mûrir, muè-
rou; dubrir, duèbrou ; cubrir, cuèbrou; durmir, duèrmou;
culir (non inchoatif), cuèlhou. On voit qu'à part sufrir, tous
ces radicaux avaient un(? en latin. Du reste, l'ancienne lan-
gue connaissait ce mode de renforcement. (Ghabaneau,
Gramm. lim., p. 290.) Dans les autres verbes, u s'allonge
juste ce qui est nécessaire au poids de l'accent.
OU
De toutes les voyelles, celle-ci est la plus impressionnable
à l'action de la tonique ; son aggravation régulière en oua
dépend généralement de l'étymologie.
1° Ou venant d'un u primitif ne change que très rarement :
gustare, goustou; pulsare, poussou; mulgere, mousou; cur-
112 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
rere, courou; auscultare, escoutou ; ructare, routou; superare,
soubrou; cuneare, cougnou. Cependant nous avons distur-
bare, destouarbou (1), et de sur dus nous avons fait le verbe
ensourdar, qui élargit son radical comme s'il contenait un o.
Si trouvar descend de turbare, c'est encore une exception à
ajouter aux deux autres, car nous disons : Trouavou, trova-
veis, trouavo, trouvent, trouvés, trouavan.
2° Lorsque ou remonte à un o latin, il se renforce générale-
ment en oua avec les flexions atones, et cet effet se produit
de préférence devant n et r.
A. — Voici les verbes qui ont une nasale : donare, doua-
nou; sonare, souanou; computare, couantou; somniare, souan-
jou; respondere, respouandou; roman montar, mouantou.
Ajoutons-y sougnar, souagnou, ainsi que les deux suivants,
qui ont perdu la nasale monstrare, mouastrou; constare,
couastou.
B. — Les verbes qui ont une r sont en grand nombre :
portare, pouartou; mordere, mouardou; torquere, touarsou;
absorbere, assouarbou.
Il faut ajouter à cette série latine beaucoup de verbes ro-
mans : forsar, fouarsou; sortir, souartou; tornar, touarnou;
cornar, couarnou; escortejar, escouarchou; bordar, bouardou;
infornar, enfouarnou ; borlar, bouarlou ; emborlhar, embouar-
Ihou; acordar, acouardou; demorar, demouarou.
Mentionnons encore en dehors de ces groupes : Colpar,
couper, couapou; botar, bouatou ; tocare, touachou.
Vouler, vouloir, a laissé tomber ou et a conservé a : valou,
valeis, vôu, voulem, voulès, valar\.
Nous croyons avoir donné la liste à peu près entière des
verbes susceptibles de modifications à la dernière voyelle de
leur radical. Afin de mieux saisir la théorie de ces change-
ments, il est bon de mettre sous les yeux du lecteur le ta-
(1) Curvare, couarbou.
GRAMMAIRE DAUPHINOISE
113
bleau de quelques verbes dont le radical contient une
voyelle renforçable. Dounar et durmir serviront de modèle
à tous les autres :
OU-OUA
INDICATIF PRÉSENT.
Dou-a-nou
Dou-a-neis
Dou-a-no
Dou-nem
Dou-nès
Dou-a-nan.
IMPÉRATIF
.Dou-a-no
Dou-nem
Dou-nès.
U-UE
INDICATIF PRÉSENT
Du-è-rmou
Du-è-rmeis
Du-è-r
Du-rmem
Du-rmès
Du-è-rman.
IMPÉRATIF
Dur-è-r
Du-rmem
Du-rmès.
SUBJONCTIF
Dou-ar-nou
Dou-a-neis
Dou-a-ne
Dou-a-nim
DoiA-a-nis
Doura-nan.
SUBJONCTIF
Du-è-rmou
Du-è-rmeis
Du-è-rme
Du-è-rmim
Du-è-rmis
Dvr-è-rman.
En terminant cet article, il faut rappeler qu'à Die le poids
de la tonique se fait sentir sur l'a qui précède et l'assourdit
en o. Ainsi pour l'indicatif présent on a : amou, ameis, amo,
omem, omès, amoun; de même chantou, chanteis, chanto,
chontem, chontès, chantoun.
REMARQUES
1* En dehors du groupe néo-latin, nous trouvons des mu-
tations radicales du même genre. Seulement la forme forte
114 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
est pour les trois personnes du singulier et la forme faible
pour les trois personnes du pluriel. Et toujours en sens in-
verse du degré des flexions. Sans, remonter au grec et au
sanscrit, nous rencontrons le phénomène dont il s'agit dans
le gothique et dans l'allemand :
Gothique vait, vidi, vaist, vait, vitum, vituth, vitum ;
Allemand weis, weist, weis, wissem, wist, wissen.
Quant au latin, il n'avait rien de semblable, au moins à
notre connaissance. Aussi parait-il probable que cette pro-
priété de nos dialectes romans implique des relations de pa-
renté autres que celles qui l'unissent au latin.
2° Parmi les dialectes romans, l'aggravation du radical
s'est développée plus ou moins, suivant le génie de chaque
zone linguistique.
A. — Entre les Alpes et le Rhône, le sous-dialecte d'Avi-
gnon est le seul qui rejette les mutations de cette espèce. Le
brianconnais et le marseillais renforcent ou en ouè. Le limou-
sin change ou en ô long et u en eu.
B. — L'espagnol, l'italien et le valaque ne sont pas étran-
gers à ces procédés de renforcement. Ce dernier surtout le
pratique largement avec la voyelle o, qui se diphthongue en
oa. Ainsi dolet fait doare; potest,poate. En français, quelques
verbes présentent des modifications analogues : je dois, tu
dois, il doit, nous devons, vous devez, ils doivent; de même
aussi je tiens...., nous tenons.
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 115
CHAPTRE NEUF
MOTS INVARIABLES
Notre dialecte dauphinois possède un riche fonds de parti-
cules et de mots invariables, de provenance et de formation
très variées. Dans le passage du latin au roman et du roman
à notre dialecte moderne, la plupart des particules latines
sont restées en chemin ; mais on peut dire que ces pertes ont
été surabondamment compensées par des compositions nou-
velles qui s'écartent peu du type provençal.
Nous allons étudier successivement les particules qu'on
est convenu d'appeler adverbe, préposition, conjonction et
interjection. A la suite de chaque article, nous examinerons
les périphrases ou combinaisons de mots auxquelles on ré-
serve le nom de particules.
ADVERBES
La fonction de PadVerbe est de préciser l'état ou l'action
marqués par le verbe, quant à la manière, au temps, au lieu
et à la quantité.
SECTION PREMIÈRE
Adverbes fie ênanière
Cette classe d'adverbes se divise en deux catégories : la
première comprend les vieux adverbes latins conservés et les
116 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
adjectifs pris adverbialement ; la deuxième renferme les ad-
verbes formés avec le suffixe men.
§ 1".
1° Nous avons gardé du latin :
Ben (bene). Par l'influence du français, sans doute, on
emploie bien dans une foule de cas. Il se réduit à be dans
belèu, peut-être, et dans benaro, bien maintenant, et qu'on
prononce bè naro, et aussi dans beniou, également (1).
Plan (plané) signifie doucement, comme l'italien piano.
Le superlatif par réduplication plan plan est doué d'une
forme diminutive plan planeto. On dit : anar plan, aller
doucement; parlar plan, parler à voix basse.
Ferme (firme), avec force, avec bruit : sarar ferme, fermer
la porte avec bruit ; parlar ferme, parler à haute voix. Dur
(duré), vïou (vividè), fouart (fortiter) sont usités comme en
français. Rede et reje (rigide) expriment les idées de promp-
titude et de soudaineté.
Dré (directe), en roman drech, dreit : anar dré, marcher
droit; dré. mi, en face de moi.
Mau (malè), mal devant une voyelle et mdu dans les com-
posés, avant la tonique : môucourar, môufasent.
Mari (maligné), mauvais : sentir mari, sentir mauvais;
fei mari, il fait mauvais temps. En tant qu'adjectif, son
usage est très familier.
Les autres adjectifs employés adverbialement sont naut,
bas, cliar, espeis, faus, juste, leide, jôuli, etc. Il reste à men-
tionner coumo (quomodo), dont les formes archaïques sont
coma et com : coumo vai? comment va-t-il ? Savou coumo me
virar, je sais comment me tourner.
(1) Le superlatif s'obtient par le redoublement* mais alors on
prend, l'adjectif ; ainsi Ton dit bouan ben vous /ose, grand bien
cela vous fasse.
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 117
ADVERBES TERMINÉS EN MEN
Tous ont conservé la marque du féminin, telle qu'elle se
trouve dans le roman et comme l'exigeait l'accord de l'ad-
jectif avec le substantif féminin mens, employé comme suf-
fixe. C'est le seul cas, avec quauquaren, où l'a flexionnel a
été religieusement respecté; exemple : puramen, cliaramen,
soulamen, duramen, adrechamen, bouanamen, lounjamen,
grandamen, fouartamen, etc. A Crest et à Die, suivant l'usage,
a s'est infléchi en o : puromen, bouanomen; mais ceci ne
prouve pas que dans ces localités on ait encore conscience
de la composition de ces adverbes ; l'affaiblissement de Vo
provient sans doute de sa position entre deux accents toni-
ques.
Les participes présents ou adjectifs verbaux ont suivi ri-
goureusement la même règle en devenant adverbes. Ainsi
l'on dit : Courantamen, patientamen, diferentamen, inoucen-
tamen,etc, sans rien modifier l'adjectif. Les formes françaises
présentement, lentement rappellent aussi le même procédé.
Outre les adjectifs qualificatifs et les participes., notre dau-
phinois, comme les autres dialectes d'oc, a mis à contribu-
tion les pronominaux et même les particules; exemple :
mèmamen, talamen, ôutramen, souquelamen; provençal sou-
quamen, quasimen et peut-être aussi souventamen.
LOCUTIONS ADVERBIALES
En général, ces périphrases sont de formation très irrégu-
lière. Ce sont des substantifs qui s'unissent à l'une ou à plu-
sieurs des prépositions de, à, en et per, sans prendre aucune
flexion particulière. Cependant quelquefois ces substantifs
possèdent un suffixe pluriel qui a l'apparence flexionnelle ;
telles sont les locutions en ous et en as.
A. — Ous : d'escoundous, en cachette; da clugnous, en
fermant les yeux ; d'abouchous, la face contre terre ; de re-
qui&ulous, à reculon : d'aginous, pour d'aginoulhous, de ren-
versons, a taslou (ou atone), a cavalou, à califourchon. Ces
118 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
formes servent à exprimer la manière de se tenir ou de faire
agir ses membres; elles sont communes au provençal, à
l'italien et au français ; le limousin n'en offre presque pas
de traces.
B. — As : a meyas, à moitié ; de touarnas, derechef ; a par
las 9 à pelletées ; a pugnas, à poignées ; a fondas, à pleins ta-
bliers ; a courdelhas, à pleines corbeilles.
Voici maintenant les autres, rangées suivant leur préposi-
tion initiale.
A. A prèfa, a mouart, a fouarço, a pargue, au parc, au
diable. Avec l'article : a l'oumbro, a l'abri (in apricoj ; a la
nado, en nageant ; a l'ufo, au sourcil ; particule négative, a
la rigoulado, a Veime> en bloc, à vue d'œil, roman esma, es-
time ; avec adjectif : a terro cata, à jonchée; a man juncho,
à mains jointes; avec verbe : a choucho moulou, en tas
pressé ; a estranlho goulu.
DE. 1° Avec un nom : de queire, en biais ; de bisqueire,
obliquement ; de testo, de mémoire ; de filo, de biso 9 de vent,
depè, de bèlo, termes de jeu. .
2° Avec un adjectif : de bigouard, en travers; dàu bouan,
pour tout de bon ; daré, tout droit.
3° Avec un participe passé : d'asseta, de coueija y de leva,
d'acôuta. Il y a une grande analogie entre ces locutions et
celles en ous signalées plus haut. Elle? sont fort intéressantes
en ce qu'elles remplacent avantageusement les gérondifs
sedendo, cubando, étant assis, étant couché, etc.
4° Avec plusieurs noms : de fi de façou, de telle façon ; de
fiou en coureyo, de fil en aiguille.
EN. En renjo, en rangée; en pantaro } en désordre, par
terre, venant peut-être de pênes terram ou de per in terram;
en rafo se dit de la coiffure qui se renverse, se ravale. Ajîm-
tons-y les emprunts faits au français : en crous, en faço, en
counsienço, en gênera.
PER. Cette préposition sert beaucoup plus aux questions
de temps et de lieu qu'aux locutions exprimant la manière :
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 119
per bouneù, per maleù, per sur, per cop d'asar, etc., âentent
la provenance française.
Complétons cette liste par les formes diverses : tout bouarle,
confusément, mot à mot tout mêlé; barimbarousto, à bâtons
rompus.
SECTION DEUXIÈME
Adverbes été Mieu
1° Aqui, contraction de eccum hic, à Crest, oqui, signifie ici,
mais plus particulièrement là, à peu de distance. Les textes
locaux donnent iqui et aqui. Les composés sont vaqui et ve-
taqui, formés de l'impératif ve ou vede. Par aphérèse on a
aussi qui, qui joue le rôle d'enclitique : co-qui, ceci ; quàu-
qui, celui-ci ; quele orne qui ou d'aqui, cet homme-là : d'aqui,
de là, per aqui, par là, à peu près, sont des formes très usitées,
On intercale quelquefois le pronom dans le composé vaqui :
ve lou qui, le voilà ; ve lo qui, la voilà ; mais la chose n'a pas
lieu pour nous et vous.
2° Eici fecce hic), ici. Formes anciennes aici, isi, eysy. Ses
composés sont veici = ve eici, veteici = vede eici. Il y a
aussi d'eici, d'ici, et pereici, par ici. L'aphérèse n'a jamais
lieu et le pronom ne s'intercale jamais. L'opposé de eici n'est
point aqui, mais eilai.
3° Eiçai et çai fecce hoc), ici, de ce côté-ci. Formes an-
ciennes sai, say, sa. On le trouve fréquemment uni à enrere,
en arrière, pour former le composé saienrere, naguères. Il a
parfois le sens d'environs : eiçai per Pasquas, vers les Pâques.
Placé devant le verbe, çai s'affaiblit en cei, suivant la règle
9
120 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
des voyelles prétoniques : cet venou, je viens ici; eci restou,
je reste ici; mais après le verbe, il conserve toute sa lar-
geur : demourès çai. Les composés sont d'eiçai, per eiçai, qui
ne font que renforcer l'expression de l'adverbe simple : ga-
reiçai contient l'élément tudesque garo, beaucoup (allemand
gar, gothique garo, provençal gaire, français moderne
guères). On le retrouve à toutes les combinaisons à 9 eiçai et
iïeilai comme per.
Uni à intus, roman intz 9 on obtient eiçaïns, çaïns, français
céans, limousin cen, haut-dauphinois çayens. La signification
(Veiçaïns est ici dedans, ici en bas.
On a également les composés quaternaires eiçamoun fecce
hac ad montem), ici en haut, et eiçava, provençal eiçavau
(ecce hac ad vallemj, ici en bas; et tous les deux sont sus-
ceptibles d'aphérèse et de renforcement : çamoun, çava, pe-
reiçamoun, gareiçamoun.
4° Eilai fillacj, français là, plus loin, de l'autre côté;
formes anciennes : 1138 les, 1500 ley, 1600 eilay. Il subit
toutes les modifications de l'adverbe eilai par l'aphérèse,
l'affaiblissement et la composition : lai, lei, eilaïn, eilamoun,
eilava, pereiçai, gareilamoun, etc.
Le vieux français avait lais et sais, formes que nous avons
atténuées en leis et ceis, et qui font sentir leur s devant une
'voyelle : leis eis, il est là; ceis èro, il était ici. La forme ar-
chaïque ilèc est encore en usage dans le nord du départe-
ment, mais le c final est tombé. -
5° / fibi) ne parait que dans les composés n'i o, il y en a ;
n'i avio, il y en avait. Il s'agglutine de même en faisant l'of-
fice de pronom, avec nen, n et le verbe suivant lorsque ce-
lui-ci commence par a ou o; exemple : n'i adusou, prononcez
gnadusou; nH ôufrou. Nos chartes en faisaient un usage fré-
quent sous les formes de hi, i et y.
6° Li (illic) jouit de la même propriété agglutinative que
i et répond au pronom datif Mi (voyez au chapitre des pro-
noms). En qualité d'adverbe, li est enclitique et proclitique
par rapport à la forme verbale : il est d'une concision re-
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 121
marquable : li eis, prononcez Iheis, il y est ; touarno-li, re-
tournes-y ; pouarto li ou, prononcez Ihàu, portes-y cela. Dans
la phrase, il se place devant le complément direct : li las
pourtarei, je les y porterai; pourtès li las, portez-les-y. Avec
me et te, la locution est inverse et suit la règle française.
7° En (inde), en, de là, possède encore des variantes nen
et n 9 devant une voyelle : m'en somrtou, je m'en tire; vène-
t'en, reviens t'en; nen venou, j'en viens; garès-vous nen,
ôtez-vous-en ; n y an deissouslerra un, on en a exhumé un ;
n'eis partio, elle en est partie. En se trouve tel quel dans les
textes dauphinois; nous y trouvons en après, près de là.
8° Vounte, vount funde) s'est emparé par abus de tout le
domaine de ubi. Le v qui le précède est euphonique comme
celui de vou (hoc) et de vounze. Il répond à toutes les accep-
tions du où français : vount sias, où es-tu ? vount eis 'na, où
est-il allé? savou pas vount, je ne sais pas où.
L'équivalent du latin undè est dount , tiré de de vount =
de unde, lequel se comporte absolument comme notre fran-
çais d'où. La forme isolée a existé autrefois : on la trouve al-
térée en on. Vont se présente pour la première fois en pro-
vençal dans la légende de l'enfance du Christ (Bartsch, 279).
Voici des exemples de son emploi : Dount souarteis, d'où
sors-tu ? ou mieux dount eis que souarteis . Il est à remarquer
que dount répugne à la signification pronominale, nous l'a-
vons constaté en son lieu.
9° Dessus (de susum = de sursumj, dessous (de subtus), an-
cien ; desotz, suivent en tout l'usage du français.
10° Dedins, dedans, est formé de de intus et parait dans
les vieux textes sous la forme dedintz. Les composés sont en
dedins, per dedins et le redondant de dedins. Defouaro, dehors
(de foras), italien di fuori, espagnol de fuera. Pas de traces
dans nos chartes locales.
11° Davant (de abante), devant. Ses composés : de davant,
per davant. Le simple avant a formé en avant et garena-
vant. Darier (de rétro) ; de reire, français derrière, forme
122 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
ses composés aussi avec de, en et per. Le primitif reire se
trouve dans dareirebous, à rebours.
12° Alheûr (aliorsum), leûn (longé), couantro fcontrà) ne
présentent aucune particularité. Près (pressum) a perdu son
compagnon prop : àprop Vuctava, après l'octave (charte de
Die) ; ensems fin simul) a conservé toute sa vigueur.
13° Signalons aussi les compositions diverses : pertout,
partout ; en quàuqua lio, quelque part ; en den lio (roman
en degun Hoc), nulle part ; a rôu (ad rasumj, avec s = u,
comme tost a fait tôu, et signifient à la surface de l'eau ;
a rando, au bord ; est-ce Va rando cité par Diez comme une
forme provençale? (Gramm. rom., 431) ; est-ce une altération
du participe enrantens, adhérent, adjacent (charte de Die)?
Nous l'ignorons (1).
Plusieurs adverbes de lieu, conservés dans le roman, ne
sont pas arrivés jusqu'à nous. Ainsi nous avons perdu sobre
et de sobre, josta et de josta et de jota, ôltra et outra.
Le tudesque a fourni l'hybride entremitan, dont le syno-
nyme est entremeui (intermedium) , signifiant, l'un et l'autre,
au milieu.
SECTION TROISIÈME
AcÊverbe* de Metnjp*
1° Quand (quandoj, ancien quant, can, a cédé une partie
de son domaine à couro (que ora). Celui-ci, d'origine romane,
s'emploie : 1° Avec interrogation : couro vendro, quand vien-
dra-t-il? 2° après un verbe : savoupas couro, je ne sais pas
(1) Comparez l'italien rasente, l'allemand rand, bord.
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 123
quand; 3° pour exprimer quandocunque : couro quesié qu'ar-
rive, quelque jour qu'il arrive". C'est un de nos plus jolis
vocables.
2° Eui (hodièj, ancien hoy, oi et uèc. Il ne s'emploie guère
que précédé de la préposition de : Van ren vegu d'eux, on ne
l'a rien vu d'aujourd'hui. Son composé enqueui fin hoc
hodiè) le remplace presque partout sous la forme altérée un-
queui. Ici il y a réduplication du pronom hoc, comme en
français répétition du mot jour (aujourd'hui), vieux italien
ancoi, provençal encuei, vieux français encui.
3° Aro (ad horamJ 9 maintenant, possède de nombreuses
variantes dans chaque localité : yaro, ayaro, euiro, yeuiro,
ayeuiro. Ses composés sont : 1° D'aro, d'aujourd'hui, d'à
présent; 2° d'arennavant, dorénavant; 3° per aro, pour le
moment ; 4° encaro, encore y 5° per encaro, jusqu'à présent ;
6° pancaro et pancaretto, pas encore. Il y a aussi d'ouro, de
bonne heure, qui paraît être une contraction du contracte
daboura, et le vieux français asteuiro (ad istam horam).
Les formes anciennes ora et or ont donné lieu à dabor (de
ab ora), bientôt, dès maintenant ; alor, en plus que le fran-
çais, a le rôle d'interjection marquant la surprise.
4° Yèr (herij s'adjoint l'a prépositif : ayèr, et se compose
avec de : dayer. Avant-hier se dit avans-ièr ou mieux davan-
tièr. Le vieux français Vautrier nous est resté. Davasantan
*
(de ab ante annum) veut dire avant antan, il y a deux ans.
Dareiramen = dernièrement.
5° Encaneu (in hac noctej, vieux français enque nuit, à
nuit ; provençal anuè ; haut-dauphinois, encanot. A minuit
se dit à meyaneu (média nocte) ; à midi, meijour ; ce matin,
de mati ; ce soir, queste vèpre, a soûl intra (à soleil couché).
6° Deman, demain (de manè) s'emploie et se combine
comme en français. A Crest on dit démon. Composés : Après
deman, lou lendeman, lou surlendeman. Les tournures telles
que lundi, la semaine, le mois, Tan prochains, se rendent
par dilu que vent, la semano que vent, lou meis que vent, Van
que vent.
124 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
7° Adoun (ad tune) conserve la signification latine du
simple tune, alors; mais il vieillit ; exemple : fasio béu tems
adoun, il faisait beau temps alors. Donc français gagne du
terrain.
8° Déjà (de jam), à Grest dejo, remplace la forme simple.
Jamai etjamè s'emploient sans négation.
9° Souque et souquelamen, provençal souquamen, veulent
dire il n'y a qu'un instant, et sont composés de sub ac mente
ou du roman sotz quelament. Dans souque, il y aurait ellipse
de ment (sotz que) ; a moins que ce ne soit une inversion de
secus avec momentum sous-entendu.
10° Tout rend le mox latin, et correspond au provençal
lèu. Combiné avec bien, il fait bientàut; avec aro, il donne
t&ut aro ; avec aussi, aussitôut. Tar est l'opposé de tout, et
tante quant son synonyme.
11° Un co, un viage, uno feis, sont les substituts d'a/t-
quandô. Ces tournures, au pluriel, font l'office de olim.
Quauquas feis, quauqueis viageis, de cos, de viageis, perfeis,
de cos que li o, sont d'un usage courant. A Crest on dit viège,
qui se rapproche de l'espagnol veze (vice). Cependant viage
étant du masculin, semble mieux se rattacher à via et au
bas latin viagium, qui ont servi en italien et en vieux fran-
çais à former les mêmes locutions. On se sert encore de la
préposition châ, roman coda, pour remplacer de et per.
12° Souven (sub inde) a le sens de sœpè; on dit aussi sou-
ventas feis (archaïque). Semper a. totalement disparu, son
successeur est toujour. Quotidie se traduit par tous l&us jours.
L'expression française de deux jours Vun se rend par un jour
couro autre (non). Primum a trouvé un équivalent dans a
Vemproumier et demum = alafi,a Vendarier, pas mens.
13° Peui (post), peuisso, peuissas (posteà) correspondent
aux formes romanes poi et poissas, provençal pieis, pieisso.
Le français ensuite n'est pas représenté dans notre dialecte.
Dempeui est un composé ternaire venant de de in post ; on
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 125
dit aussi dumpeui. Au sud du département, on a conservé
intérim, que nous avons remplacé par dôu tems et anatandis
(in ad tandiuj.
14° Lountems fait regretter diu, que le roman perdit de
bonne heure. L'action qui se continue s'exprime par la répé-
tition du verbe; exemple : chanto que chantaras, viro que
viraras. Ce provençalisme nous est très familier. C'est l'équi-
valent du français : et de chanter, et de tourner.
SECTION QUATRIÈME
A&verhe% ae quaniHé
1° Quant (quantum), combien, a un rôle très étendu. Il
répond à quanto, quanti, quot, quotus ; exemple : quant f'ôa
de tems? quant couasto? quant eis d'ouras? quant soun?
quant dôu meis ?
2° Tant (tantumj forme les composés sitant, autant, bentant,
tantben, outretant (roman altretant), tantsoulamen (solumodô).
3° Plus (plus) sert surtout à renforcer les adjectifs et les
adverbes, de concert avec mai, qui lui fait une rude concur-
rence. Dans les phrases négatives, il a le sens de désormais
avec le futur : lei niro plus, et de depuis lors, avec le passé :
n'ai plus ren di.
4° Mens (minus) forme les composés aumens, dôumens,
per lou mens, pamens (néanmoins). Combiné à plus, il
donne en pu ni mens, ni plus ni moins ; uni à mai, il forme
avec la disjonctive mai vou mens. Dans la supputation des
nombres, on se sert de manco, comme en italien : eis douas
ouras manco un quart, il est deux heures moins un quart.
126 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
5° Mai (magis) est une des plus riches particules de
nos dialectes méridionaux. Elle s'emploie : 1° Avec un nom :
mai de burre que de pan; 2° avec un adjectif : mai vailhent de
touteis; 3° avec un verbe il signifie encore : que diseis mai,
que dis-tu encore ? c'est à dire de plus. Il signifie plus et
davantage : parleis paè mai; 4° avec les adverbes, il forme
des comparatifs : mai plan, maisouven, encaro mai; 5° avec
lui-même, il a le sens de encore, davantage : me couasto
treis sôus meimai.
Les locutions tam magis, tam minus, se rendent par tant
mai, tant mens, danmai, danmens, et aussi par dounmai,
dounmens. Comme en provençal et en limousin, de s'unit à
mai après le verbe poueire : nen pouei pas de mai, je n'en
puis mais. Il entre également dans certaines tournures assez
singulières, telles que : mei te ploure ? mei vous chante ? très
difficiles à traduire en français. Ce subjonctif à la 3 e personne
singulière ne peut s'expliquer que par une ellipse : mei vous
duerme? vous dormez encore? (qui est-ce qui dort plus
que vous, ou si ce n'est vous?)
Mentionnons aussi les compositions mai que mai, ou sim-
plement que mai, tant et plus ; mai et tournamai rendent
l'idée exprimée par iterum; on emploie aussi tournar, tout
seul : ven tournar, il vient de nouveau, il revient.
6° Assès, ses (satis), forme ancienne assatz, partage ses
fonctions avec prou, vieux français prout, prod, preu : n'ai
assès ou n'ai prou, j'en ai assez ; li o prou de mounde, il y a
assez du monde; pas prou tout, pas assez tôt; pau ou prou,
peu ou prou.
7° Tro, trop, tout, presque, même, très, beuicop, bien, ont
les mêmes acceptions et suivent les mêmes règles que leurs
correspondants français.
8° Touteichar est un composé de tout et de eichar, roman
escars, chiche; sa signification est : à peine : s'ôuve touteichar,
on l'entend à peine ; synonyme italien scarso, anglais scar-
cely. C'est à tort que certains auteurs provençaux écrivent
avec un p final toutescap, l'étymologie s'y oppose.
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 127
SECTION CINQUIÈME
JRarticwtes <M' affirmation, été négation
et été étawte
1° L'affirmation s'exprime :
A. — Par voui, voué, vouei, qui signifie c'est cela; vou,
cela ; ei, est. On disait encore, il n'y a pas longtemps, aï,
qui se retrouve aussi dans le dialecte de Côme.
B. — Si affirme, surtout après une négation interroga-
tive, veneis pas? Si. Ne viens-tu pas? Si. Avec ben et fait,
il forme les doublets : si ben et si fè; avec mè (mais), il
donne lieu à un composé mèssi, que l'italien possède égale-
ment fmaisij, et qui se réduit parfois à son premier terme :
Pensou que vendras. Mè, je pense que tu viendras. Mais
oui (1).
C. — D'assura, assurément, parfetamen, certenamen, etc.,
ne sont que des imitations du français.
Une affirmation dauphinoise est le joli composé beniou
(bene illudj, rappelant le limousin tout parié et le français
tout de même (2). Il se renforce quelquefois en beniou ben et
beniou voui. D'autres fois, il a le sens de aussi : beniou mi,
moi aussi. L'idée contraire se traduit par paniou.
2° L'assertion négative se rend par non sans verbe et par
n\.. pas, n',... ren, n\... gis, avec un verbe commençant par
une voyelle. Si le verbe commence par une consonne, pas,
ren et gis remplissent le rôle de négation absolue; exemple :
valeis venir? veux-tu venir? non; n'amo pas, il n'aime pas;
manjo ren, il ne mange rien ; vôu gis de pan, il ne veut pas
de pain.
(1) En limousin, on trouve la combinaison ternaire ma siei,
mais si (cela), est.
(2) Autre étymologie : bene œquè (ben egau) K
128 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
Non s'élargit en nan et se redouble en nani, mais ce der-
nier nous vient de la Provence ; il se réduit à nou dans que-
noussai et anou (annon), ainsi que dans les tournures fran-
çaises, que ne signifiant nisi : li vôu pas que nou m'escrive, je
n'y vais pas à moins qu'il ne m'écrive. Devant une voyelle,
que nou fquinj se contracte en quoun, par la chute du n ini-
tial : fou ren quoun arrive, je ne fais rien avant qu'il n'arrive.
Relativement à gis, qu'on le fasse dériver de gens avec
Diez, ou de genus avec M. Chabaneau, il est très possible que la
science n'ait pas encore dit son dernier mot. Le sens qu'il a
ici, c'est pas un, point, en allemand kein {ni-heiri), dialecte
norrois ein-gi, latin nullus {ne ullus).
Dengu (necunus), forme ancienne negun, nengu, degun,
correspond au latin nemo et au français personne.
Denlio s'emploie avec la préposition en et veut dire nulle
part, en aucun lieu {de in {nullo) loco); on peut y voir aussi
une abréviation du provençal degunlio, qui a le même sens.
Ni, usité comme en français, s'unit à mai : nimai, podr
signifier non plus. Parfois il perd le sens négatif et devient
l'équivalent de amai, aussi. A Grest on dit également animai.
Niaco est le signe du refus et provient sans doute de ne
aco, pas cela ; comparez-lui l'italien niego, refus, et l'irlan-
dais neach, nullus.
Pas a formé les composés pancaro, pour pas encaro, avec
son diminutif pancareteo; paniou, corrélatif de beniou, pour-
rait dériver de pas nou (non pas), ou bien, comme pour be-
niou, de pas n'il (non illudj. Le vieux français avait nennil,
qui contient le même pronom (1) ; pâmai, pas plus, pamens,
ont été signalés aux adverbes de quantité ; pas mau, pas mal,
non au contraire ; pas de risquo, il s'en faut. Enfin les ex-
pressions pas ren, pas gis prouvent bien qu'à l'origine ren
et gis étaient dépourvus de l'idée négative.
(1) En dialecte vaudois, on trouve pagnum, pas un (Diez, Gr.
rom., vol. 3, p. 397).
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 129
3° Le doute s'exprime par belèu, peut-être, comme en
provençal et en limousin. Il y a longtemps qu'on a remarqué
la ressemblance de sens, de son et de composition que l'ad-
verbe allemand wielleicht possède avec notre belèu. On dit
encore belèu ben, qui so, qui sait? mèssi, qui sait si?
4* L'interrogation se fait surtout dans l'intonation; elle
se sert aussi de esque, est-ce que ? et de anou> n'est-ce pas ?
vendras? esque vendras? viendras-tu? Quelquefois anou se
réduit à nou : anou, nou que partiras, n'est-ce pas que tu
partiras? Le vieux français possédait enne, l'équivalent de
notre forme, toute dauphinoise aujourd'hui.
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 131
CHAPITRE DIX
PRÉPOSITION
Nous n'avons pas à revenir sur les particules qui sont tout
à la fois adverbes et prépositions, telles que arando, dedins,
defouaro, etc. Voici celles qui n'ont pas encore été étudiées.
1° A. Cette préposition est le signe du datif et tient, comme
en français, tantôt la place de ad, tantôt celle de in. Devant
une voyelle, elle prend parfois un n euphonique : tout-a-n-
un-copy tout d'un coup : a-n-un' ouro, à une heure.
2° Enda. Moins usitée que la précédente, cette préposition
n'en est qu'une forme variée et redoublée avec insertion
d'une nasale : adad = andad = enda. "Le limousin dit ond
un ôme, à un homme. En Languedoc, on possède enta et ta
par abréviation, avec le sens de ad et apud.
On rencontre fréquemment cette particule dans les textes
anciens : entât rey {Guerre de Navarre, v. 1382); enta nos, en-
vers nous (charte languedocienne, 1226).
Il est possible aussi que enda soit une contraction de inde
ad.
3° Vas. Deux étymologies également probables peuvent
être données au sujet de cette préposition. Suivant la pre-
mière, vas serait l'ancien provençal as, az, avec un v eupho-
nique et dérivé du latin ad. Suivant la deuxième, il faudrait
voir dans vas une forme mutilée du latin versus, vers, ves.
Quoi qu'il en soit, vas est d'un usage très répandu dans
tout le Midi et jusque dans le Forez. Meyer, dans ses Rap-
ports, p. 62-64, en cite deux exemples : vas un Jusiôu, chez
un Juif; vas Jérusalem, à Jérusalem; et Diez donne aussi
vas lui et vas mi (Gramm. rom., vol. 3, p. 169).
V
132 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
Aujourd'hui encore cette préposition sert pour les per-
sonnes et pour les lieux peu éloignés ; ainsi l'on dit : vas
ele, chez lui; vas Valenço, à Valence; vas Droumo, à la
Drôme.
11 existe deux composés : devas et par syncope das, qu'on
retrouve dans les vieux textes sous les formes deves, d'avas
et dans, et se rapportant toutes à la question unde ; exemple :
venou de vas Dio, je viens de Die; devas moun peiri, de chez
mon parrain; de vas ou das maJèrro, de mon champ. Enfin
das équivaut à dès : das lou començament, dès le commence-
ment.
4° Dins. Par réduplication on a aussi dedins, qui est éga-
lement adverbe : dins ou dedins la meisou, dedans la maison.
Les gens peu instruits ajoutent souvent un c euphonique
après dins : o cheui dins c'un pertus, il est tombé dans un
trou.
5° De. Le rôle de cette préposition est prépondérant dans
notre dialecte. Elle est chargée de suppléer au génitif et à
l'ablatif latin, ainsi qu'aux prépositions ex et ab. Tous les
dialectes romans l'ont employée dans une foule de mots
composés et de locutions adverbiales.
6° Entre. Ce dérivé de inter nous a donné entremiian et
entremeui, qui figurent dans la liste des adverbes avec le
sens de au milieu. Cependant ce dernier semble conserver
de préférence la signification du simple inter. Les vieux do-
cuments dauphinois contiennent la forme antre, classique
comme l'autre.
7° Per. Cette particule a une triple fonction : 1° Elle est
préfixe intensitive dans pereilai, pereiçai (latin perdulcis) ;
2° elle entre dans la composition d'un certain nombre de
locutions adverbiales et conjonctives ; 3° enfin elle fait office
de préposition et tient lieu tout à la fois du latin per et pro
et du français par et pour.
1° Per : per f estas, pendant les fêtes; per vendeimas, pen-
dant les vendanges.
I
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 133
2° Pro : preyès per mi, priez pour moi ; n'en vaqui per un
sàu, en voilà pour un sou.
3° Par : siou vengu per Avignoun, je suis venu par Avi-
gnon; eii esta manja per lou loup, il a été mangé par le
loup.
Dans peraco, il a la valeur de ob on propter, à cause de
cela.
11 y a trois expressions pour rendre ce propter latin : c'est
d'abord gramaci, syncope de grand merci : gramaci moun
bastou, grâce à mon bâton. On a également dioumarci, Dieu
merci, ayant la même valeur ; et enfin à cause a pour équi-
valent per Vamour de, qui peut se raccourcir en amour de et
mour de. Une locution familière c'est amour d'aco, à cause
de cela.
8° Oube, embe, avec, est une dérivation du latin apud. Les
variantes romanes étaient ap, ab, op, amb (Hayn., Gramm.
rom., 346). On se sert aussi du composé daube, mais rare-
ment. Quant à là forme embe, elle est provençale et peu usi-
tée dans l'arrondissement de Die. Les chartes de 1300 con-
tiennent ab ; embe se trouve en usage au xv e siècle.
9° Couantro (contra) tient lieu des prépositions juxta et
adversus. Le classique josta, de jasta a entièrement disparu,
ainsi que aprop. Ultra, ancien oltra, outra, est remplacé par
deilai; exemple : deilai Droumo, de l'autre côté de la Drôme.
10° Sofe, excepté, parait venir du français sauf et se charge
de rendre l'idée de prœter. On se sert aussi de mens (minus)
et a mens (ad minus) ; H èran touteis a mens lou garçou,
tous y étaient excepté le fils. Le roman estiers se trouve une
fois dans une charte de Crest.
1 1° Sens (sine), roman sensa, provençal senso, vieux d u-
phinois senz, possède toutes les acceptions du français sans.
Dans les locutions si èrou sens que yele, sens que ti, sens que
vous, sens que semble signifier loco, à la place, ou bien simul-
que, ensemble. Dans ce cas, on traduirait sens que yele, par
à sa place ; sièrou sens que vous, par si j'étais vous, comme
vous.
134 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
12° Châ, roman coda, est une préposition d'un usage très
fréquent. De même que cadere a fait chaire, de même cada
a fait chaa, châ. On lui prépose ordinairement a dans les
cas suivants : a châ sou, sou par sou ; a châ pau, peu à peu ;
a châ un, un à un; a châ dès, dix par dix. Diez et Paul
Meyer inclinent à voir dans cada la préposition grecque
xocToc. En effet, cada un, chacun, est représenté en grec par
xaO'evoç et xaT'oXiyov par notre a châ pau (coda paùc). Cepen-
dant il pourrait se faire que l'adjectif quisque fût l'origine
de châ, car nous disons à châ moumen, pour signifier à cha-
que instant, et un texte dauphinois du xiv* siècle nous donne
ce mot monosyllabique, chaqz, avec le sens de chaque : à
chaqz cler. (Voyez ce que nous avons dit à l'article des pro-
noms.)
13° Jusquo (de usque) se conforme en tout à son similaire
français, et de plus il admet le composé enjusquo, identique
par le sens. Per lui vient en aide dans l'adverbe perencaro,
jusqu'à présent.
14° Pendent n'est pas très usité pour rendre le français
pendant. On préfère se servir de dins, de per et de dôu tems
de : dins lou jour, pendant le jour; per chalendas, pendant
les fêtes de Noël. Durant jouit de plus de faveur.
15° Aras correspond au vieux français rez de. On dit aussi
ras, italien rasente, provençal rasen et ras. (Voyez rando et
couantro.)
I
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 135
CHAPITRE ONZE
CONJONCTION
A part quelques particules simples conservées du latin,
la série des conjonctions se compose d'adverbes, de préposi-
tions ou de noms groupés ensemble sans autre règle que le
caprice du langage. De là deux classes de conjonctions, les
simples et les périphr astiques.
SECTION PREMIERE
CeMtlettcfiofft* miwn&Mes
1° E (et). La période classique avait généralement laissé
tomber le t final,, et cette orthographe est restée dans la plu-
part des dialectes modernes. Le que conjonctif du latin per-
siste après une énumération devant le mot tout : lou pan,
lou vi que tout, le pain, le vin et tout. On le trouve même en
d'autres cas; ainsi Ton dit coueijo que tôulo, rèn li mancavo,
lit et table, rien ne lui manquait.
Comme en Provence et en Languedoc, mai peut remplacer
et dans notre dialecte, comme il y remplace avec, et aussi,
et même; exemple : lou chi mei lou chat. Amei et animei
remplissent les mêmes fonctions depuis fort longtemps.
(Voyez les exemples qu'en donne M. Chabaneau, Gramm.
lim. y p. 339.)
2° Vou (aut). La vieille forme est o, qui s'est bientôt affai-
10
136 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
bli en ou. Nous y avons juxtaposé un v euphonique. Vouben,
ou bien, est un composé qui s'emploie concurremment avec
le simple et avec la forme française.
3° Si (si). C'est le signe du conditionnel. Nous le retrou-
vons dans les formules si D\ou plai (si Deo placet), siôuplet
(si hoc placet). On sait que du signifie hoc.
Les composés de si sont aussi (etiam), aussi mai, mais
aussi.
4° Mè. Cette conjonction remplace sed et verum ; forme
ancienne mais, mai, ma. Quelquefois aussi on se sert de
mei : d'acier de vas Crei, de ferre mei-n'ei. Vero semble per-
sister dans veire après un impératif : manjo veire, mais
mange donc. Peut-être n'est-ce que l'infinitif videre em-
ployé explétivement, comme dans le mauvais français
voyons voir.
5° Que, du latin quod, ancien roman qued, ques, italien
che. Il a toutes les significations du français et de plus celle
de parce que (quia) : vène, que valou te veire, viens, parce
que je veux te voir; A diseis ren, qu'o pas touar, ne lui dis
rien, parce qu'il n'a pas tort.
Le ne que français se réduit souvent à que tout seul :
exemple : lio qu'uno semano, il n'y a qu'une semaine. Ré-
duction semblable d'un que dans la tournure de phrase
qu'est-ce que cela? que nous rendons par la locution très
familière qu'eis aco? On dit pourtant par pléonasme qu'eis
qu'aco, mot à mot qu'est-ce que c'est ça?
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 137
SECTION DEUXIÈME
Cottfottcflott* cemj»o*ee*
Dré que signifie dès que, aussitôt que, et paraît venir de
entre que provençal, au moment où.
Couro que, en quelque temps que, à quelle heure que :
couro que sie que vene, à quel moment que ce soit qu'il
vienne.
Dabo que. Deux significations : sitôt que, puisque; c'est
le : dès l'instant que, du français; exemple : dabo qu'aguè
parti, sitôt qu'il fut parti.
Deici que. C'est l'équivalent de notre jusqu'à ce que. On dit
aussi jusquo que, jusqu'à tant que ; ou bien encore enjusquo
que, etc.
Perque. Il correspond en tout au français pourquoi ; vaqui
perque, voilà pourquoi : perque chanteis ? pourquoi chantes-
tu?
Il a aussi le sens de parce que, dans des phrases comme
celle-ci : M'en vôu, perque me fas la fougno, je m'en vais,
parce que tu me boudes.
On dit également pesque.
Meique traduit notre bien que, quoique, malgré que : es
fouart, meique sièche jueine, il est fort bien qu'il soit jeune.
Adoun que, tandis que, pendant que, alors que : Touane
plouro, adounque Jousè rit. Intérim a pour équivalent le
composé dôu tems que, du temps que.
Rien de particulier à dire sur les conjonctions avant que,
après que, dumpeui que, seloun que, plutàu que, persuivant
que, animei que, de tant que, eis que, beniou que, sempacho
138 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
pas que. Signalons encore lamben, aussi, et pamens, cepen-
dant, néanmoins.
OuVaeo. C'est l'ancien roman ab tôt $o. On dit encore :
ôube tout aco y aube tout eisso ; et, en remplaçant aube par en :
en tout aco, dins tout aeo. Le français a la locution vulgaire :
avec tout ça, qui signifie cependant, comme les précédentes.
Coum'aeo. Cette conjonction composée aie sens de en sorte
que, ainsi donc, au commencement d'une phrase : Coum'aeo,
cei resteis, ainsi donc tu restes ici.
Peraeo. Outre la signification de pour cela, à cause de
cela (ideo), nous avons aussi celle de pourtant ; ho! peraeo!
oh ! pourtant I On disait anciennement pero, et aujourd'hui,
dans le Bas-Dauphiné, on dit peréu. Le vieux provençal de-
bada a perdu son sens de frustra ; il ne signifie plus que
aussi, c'est pourquoi : eis riche, debado fei ren, il est riche,
aussi ne fait-il rien. Ce mot a fait comme nimai, il exprime
maintenant l'idée contraire.
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 139
CHAPITRE DOUZE
INTERJECTION
Notre dialecte, comme toutes les langues populaires, est
extrêmement riche en interjections. La forme est très variée.
Ce sont, en général, soit des sons naturels, soit des expres-
sions complexes ou quelquefois des mots mutilés. Nous les
rangeons en quatre classes.
1° INTERJECTIONS QUI EXPRIMENT LE COMMANDEMENT
Zou, allons, bon courage (scr. su).
Zang, en avant (allemand gang).
U, va.
Urôu, cri pour faire aller les chevaux à droite.
Dia, za, cri pour faire aller les chevaux à gauche.
Ardi, en avant, hardiment.
Anem, allons, bien.
Hop, en haut, saute (anglais hop !)
Hopelanlèro, même sens.
Vio, dehors le chien (italien via !)
Touclou, touche-le, mords-le.
Châ, gare le chat (limousin acha).
Chou, gare le cochon.
Boudou, pour appeler les chèvres.
2° INTERJECTIONS QUI EXPRIMENT LES MOUVEMENTS DE L'AME
La pitié, pecheire (provençal pecaire).
L'étonnement, hoi, tè, boudiou, bon Dieu.
La frayeur, pouro (provençal pauro).
Le désespoir, pouro deDiou (provençal pauro de iéu).
La menace, vai, bouto (latin (vœ).
140 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
La douleur, aï, sebo, miséricorde; ailas, hélas.
L'horreur, hou, bè, (peuh).
Le contentement, bo, bon.
La satisfaction, ho lala.
L'impatience, emè, finissez, et ahimè.
11 y a encore hôu, comment; hem, pour appeler, hola, i,
isso, arrière, bôu et patafllôu, patatra.
3° SOUHAITS
Adiou, adieu (au singulier).
Adioussia, adeissia, adieu (au pluriel).
Lôuva se Diou, Dieu soit loué.
Si Diou plai, s'il plaît à Dieu.
Plèt à Diou, plût à Dieu.
Siôuplè, s'il vous plaît.
Plèti, que vous plalt-il ?
Que, quoi I forme peu polie.
Bouanjour, bonjour.
Bounsouar, bonsoir.
Bouan vèpre, bonsoir.
Bouanoneu, bonne nuit.
Bouan ben, grand bien vous fasse.
4° JURONS ET IMPRÉCATIONS
1° Pardi, pardié, pardieu, parbleu.
Badi, par Dieu.
Sacre, exécrable, maudit.
Foutre, comme en français.
Foutringua, euphémisme du précédent.
Boujaroun, sabristi, bico, bicho, Jan foutre, Jan sucre, dia-
ble, diassi, diastre, bougre, ma fè, macarè.
2° Troun de l'èr, tonnerre du ciel (t'écrase);
Troun de milo, mille tonnerres (t'écrasent) ;
Lou fio de Diou, le feu de Dieu (te dévore);
Diable t'enlève, le diable t'emporte;
Ou diassi, au diable ;
Cré petar, sacrée bombe ;
Cré noun de sor, cré noun de milo.
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 141
Nous ne parlerons ni des termes obscènes, ni des blas-
phèmes.
Sacre dans les jurements a toujours l'accent sur Va et
très souvent se réduit à cré. L'expression ou diable te chante
signifie va-t-en chanter au diable.
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 143
CHAPITRE TREIZE
COMPOSITION DES MOTS
Après avoir étudié les modifications internes et flexion-
nelles des mots simples, il importe d'examiner les règles
synthétiques qui ont présidé, dans notre dialecte, à la for-
mation des mots composés. Dans le vocable pris isolément,
les coefficients de l'idée sont les lettres et les syllabes; dans
l'expression complexe, le sens est la résultante de plusieurs
vocables groupés ensemble dans un rapport déterminé. C'est
la théorie de ces rapports que nous appelons composition.
Celle-ci est nominale ou verbale, suivant que le total est un
nom ou un verbe.
SECTION PREMIÈRE
Comj»o*t#iott ttomittafe
Plusieurs cas sont à considérer, selon la nature, le nombre
et la position des composants.
1 ° Nom et nom. Dans ce cas l'un des deux noms fait fonc-
tion de génitif et l'autre détermine le sens, et la position est
indifférente.
A, — Nom et génitif : Eigosau (aqua salis), pouf erre (palus
ferri), rabisoulé (rabies solis), chava fus (caballus fustis),
couasto damo (costa dominœ), dilu (dies lunœ), dimar (dies
martis).
144 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
B. — Génitif et nom. : Solàuro (solis aura), jaligner (galli
lignun\), chabrofe (caprœ folium). Parfois il n'y a qu'une
simple juxtaposition, comme dans legremiou, lézard rat,
chou flour, chi loubet, peru marti, baie d'aubépine.
2° Noms reliés par une préposition : Sàulé de couar, nau-
sée ; flour de san, flux de sang; testo d'ase, têtard ; marte à
man, cisè à fret; Testavi, nom d'homme; pèlo-ôu-cùou,
congé, etc.
3° N6m et adjectif : Pitre rouge, rouge-gorge ; cona-rousso,
queue rouge; ratopleno, provençal ratopenado, chauve-
souris; eigarden, eau-de-vie; prèfa, prix fait, tâche; cano-
major, tambour-major; argen viou, vif argent. Dans la posi-
tion inverse, les exemples ne sont pas moins nombreux :
meyaneu, minuit; meijour, midi; meicrei, mi-fruit ; gramaci,
grand merci; granfa, grande affaire; bèlo fouto, italien bella
volta; primo aubo, première aube; prim four, première
fournée; courto bucho, courte paille; meichant mau, épi-
lepsie.
4° Verbe et nom. Dans ce genre de composés, le nom
est ordinairement régime direct et le verbe placé en tête
prend la forme de l'impératif. Presque tous ces verbes sont
delà 1" conjugaison : pano-man, essuie-main; curo-biasso,
vide-besace; chasso^rouo, chasse-roue, borne; escalo-bàri,
grimpe-rempart; escouarcho-rosso, équarrisseur; esquicho-
sôu, presse-sou, harpagon; pilo-sau, pile-sel; licho-fanjo,
lèche-fange, surnom de la bise ; boufo-fio, souffle-feu, cen-
drillon; roudo-det, tourne-doigt, panaris; sarro-pata, serre-
liard, avare.
Le nom est régime indirect dans : cacho-den, amende qui
se casse avec les dents; viro-soulé, tournesol, qui tourne
avec le soleil; pisso-coueijo, pissenlit. Le nom peut prendre
l'article ; exemple : fulobro, paresseux (fuge operam) ; béu-
Veigo (bibe aquam). Le nom se trouve le premier dans coua-
. lève, queue en l'air.
5° Verbe et adjectif ; Gousto-soulet, misanthrope qui goûte
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 145
seul; Dino-tard> nom de lieu; tapo-dur, homme à poigne;
estranlho-goulu, espèce de jeu ; avalo-tout, mangeur.
6° Verbe et verbe : viro-passo, culbute ; garo-douano, ôte
et donne, donateur inconstant; chanto-plouro, français
chante-pleure ; tiro-pousso, coulisse.
7° Verbe et adverbe : marco-mau, homme d'allure sus-
pecte; passo-davan, passe-avant; sublo-pertout, siffleur;
parlo-gaire, taciturne ; treino-darier, traînard.
Il s'en faut de beaucoup que nous ayons épuisé la liste
des noms composés. Le dialecte populaire en invente chaque
jour de nouveaux. Tous, il est vrai, n'ont pas leurs élé-
ments étroitement liés, mais il en est plusieurs, tels que
prèfa, rabisoulè, dilu, dimar, eigarden, etc., dont l'unifica-
tion est consommée. Aujourd'hui, pour ces mots, le peuple
n'a plus conscience des éléments qui ont concouru à leur
formation.
SECTION DEUXIÈME
Composition verhale
§ 1". — NOM ET VERBE.
Peutirar (péllem trahere), trôupisar fterram pisare), fou-
mourjar (humum urgere), fougoueirar ffocum gubernare),
pôumiar (pellem mutare), gafoulhar (vadum fodiculare),
chambriôular fcampos perotularej.
Dans ces composés, le nom est régime direct ; en voici
d'autres où il serait à l'ablatif avec ou sans préposition :
Choupignar (calce pisare), mantenir (manu tenere), chapou-
tar (ascia put are).
146
GRAMMAIRE DAUPHINOISE
§ 2. — COMPOSITION AVEC DES PARTICULES
Ad. — 1. Composés anciens : Adurre (adducere), aparar
(apparerej, aïrar (adirascij, ajugne (adjungere), arapar
(arripere), assetar (assidere).
2. Composés nouveaux. Noms : aïranço, avanisou, aci-
veire, arestôu, abeurôu.
Verbes : acoublar (ad copularej, acatar (ad captare), ama-
teure (ad mactarej, apounchar (ad punctum), adôurar (ad au-
rum) y asseimar (ad saginem), achabar (ad caput), amoulou-
nar (ad molem), acôutar (ad cubitum), atoular (ad tabulam),
acoutar (ad coturri), agoutar (ad guttam), avisar (ad visum);
et une grande quantité d'autres tirés du fonds roman : acur-
char, abôusar, abayar } abarir, abenar, atuvar, atupir, asser-
mar, afachar, afourtir, achatir, acissar, agourar.
In. — 1. Verbes anciens : Intrar, ensègre, enviiar, ym-
bouyar (imbuere), empleyar, emplourar, empachar (impedi-
care), enscriôure, enstrurre, empôusar, entreire (in traheré).
2. Verbes nouveaux : Embarnar, embastardir, embourliar,
embestiar, embournar, emboussar, emmaliciar, embrujar, em-
pastiferar, empejar, empatar, empountiar, empevtiar, encha-
plar, encoulougnar , endrujar, enfreidar, engambiar, engave-
lar, engerminar, engranar, engrôugnar, engranar, enrôumar,
enverinar, ensourdar.
Per. — 1. Verbes anciens : Perdounar, perdre, percevre,
percourre, pervenir, persecutar, persègre.
2. Verbes nouveaux : Permenar, pertusar, perfumar, per-
sègre. Per est devenu br dans brousir (perurere) ; il s'est ré-
duit en un simple 6 dans buscliar (perustulare).
Inter. — 1. Verbes anciens : Entervar (interrogare), en-
(revenir, entercedar, interdire.
Verbes nouveaux : Entrefoueire, entreveire, entrepachar,
GRAMMAIRE dauphinoise 147
s'entramar, s'entretuar, entreprene, entredubrir, entrelusir,
entrebadar, entredurmir, entrecoupar, entrechoupre.
Cum. — Ce préfixe a subi de nombreuses altérations : eu-
brir (cooperire), culir (colligere), couse (consuere), cougnar
(cogère), couflar (conflare), coufir (çonficere), coustar (cons-
tare), coumtar (computare), coumpareisse, counvoucar, coun-
fiar, couneisse, coundure.
On le trouve aussi dans les noms : coumpeis, contre-poids,
counsè, counduro (conditura), coumba, gounfla (conflatus),
coumeire, coumpeire, cousi, couscri.
De est resté intact dans demandât, demourar, devourir, dé-
fendre, defèci (defecùus).
Très souvent il devient dei et des et semble se confondre
avec les particules inséparables dis et di. Alors il exprime
une séparation, la cessation d'une activité ou la négation
d'une idée : deidurre, deidire, deifar, deigoular, deibastar,
deinouar, deigussir (discutere), deiperir, deigensar, deibalar,
deibarnar, deibrayar, deicessar, deicrestar, deifruchar, dei-
grouvelhar, deigerir, deijassar, deijugne (disjungere), dei-
jueinar, deimandar, décommander, deimunir (diminuere),
deirapar (dirripere), deirejer, deirouvilhar, deivirar, dei-
voueidar, deibanar, décorner.
Devant c, p et t, on se sert de des : descatar, descoucounar,
descubrir, descouse, descliarar, descoutar, décaler, descapitar,
descriar, descoudar, despachar, hâter, despendoular, despen-
sar, despiôucelar, despounchar, despleyar, desparlar, despu-
tar, destingar, destriar (distrahere), destourbar, destrincar,
destrempar.
Di s'est maintenu dans diferar, divisar, difamar, dimei.
Ex, è varient suivant les consonnes qui les accompagnent.
Devant c, p et /, ex = es : escartar, escarnar, escampar,
escampelar, escliarzir, escliapar, escoutelar, escoufiar, escra-
sar. Il me semble môme qu'il existe un préfixe élargi en
esca dans les mots escahirar, escafijar, escafoueirar, écraser ;
escarabounsar, escavartar, escafa/r ; — espôurir, espanlar,
(expanulare), espelhar, espelir, espirar, esperilhar, espetar ;
148 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
— estripar (exstirpare), estounar, estapounar, estachar, esten-
dre, estirar.
Devant les autres consonnes, ex et e deviennent ex : eiban-
dir (expandere), eibeure, eibranelhar, eibravajar, eichampar,
eimoudar (emotare), eimeirar (emigrare), eissayar, eissôu-
rar, eilevar. A Grest et à Die, cette dernière forme prévaut
généralement sur la précédente, par suite de la vocalisation
régulière de Vs en i après un e.
Re se réduit parfois à r. Verbes anciens : reçôupre, re-
durre, reculir, recitar, recouneisse, retene, refresir, rebelar,
rejugne.
Verbes nouveaux : rechassar, remassar, refreichar, rebâtir,
recatar, recubrir, redeure, ressègre, recourre, refar, regimar,
regounflar, regoular, regàudinar, ravauder; regougnar, re-
mettre, reguinar, regimber; reviôure, revirar, rabusar, ra-
doter ; ramenar, rajueinir.
Noms : rebrou, reprim, restouble.
Inde se transforme en en et joue le rôle de proclitique,
mais dans des cas assez restreints : enmandar, renvoyer ;
s'ennanar, s'en aller ; s'ensauvar, s'encourre, s'envoular, s'en-
furre, s'ensègre, s'ensourtir.
Sub et subtus. Sub est resté dans subàumar (sub humarej,
subir, etc. ; il s'est réduit à su dans sufrir, supliyar, supôu-
sar, sutirar, sutilhar. Ailleurs, il fléchit en se : secourre, se-
coueire, sejournar; mais le plus ordinairement il garde la
forme sou : soustar, abriter; souspirar, souscriàure, sou-
louyar, souventar; subtus, ancien sotz, apparaît danssows-
tene, sousterrar, soustirar. Quelquefois, après la chute de 1'*,
ou se renforce en au : sôupesar, sôulevar, sôupicar.
Super et susum : soubrar, soubrodent, soubeiran, surfar,
surnôutar, surélever; surcreisse, surviôure, susprene.
La forme tudesque uf se montre dans ufo (sur œil), sour-
cil, et dans le provençal ufanous, sourcilieux.
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 149
Trans est devenu tra, très et tre. Exemple : traficho, tra-
mountano, trabuchar, tradurre. On possède même tran dans
tranlaquar (translaxare) , baguenauder; trantralhar, hésiter,
temporiser (trans, trahere), trespôusar, trespirar, trepassar,
surpasser ; tressàutar, trelusir, trefaciar, avoir le visage dé-
composé; trecoular, franchir les collines en parlant du so-
leil.
Pro s'est atténué en prou : proulounjar, proumetlre, prou-
nounciar, proudurre, proufit, prougrès, prouvan (provin).
Dans prépau et prepôusar, c'est prœ qui a pris la place. Une
altération plus importante a eu lieu pour providere, d'où
semble tiré notre broujar, penser, méditer, peut-être aussi
pour brouleyar, qui viendrait de prolungo ou de prolixare.
Prœ a fourni peu de composés : prevalhèr, preveire, pre-
ferar : il a le sens d'auparavant dans prédira
Ob s'est vocalisé en ou : dutenir, ôufrir, ôupdusar, ôupen
(ob pendensj.
Rétro, ancien reire, s'est conservé dans reirebous, rebours ;
reiregrand, arrière-grand-père; reiregardo, rèboulo, repas
final fepulumj.
Para avec le sens du grec : parar, paravando, parapet ;
paromoucho, parosouU, paroployo, parofanjo.
Bene : benurous, benfasent, benvalhent, benei (benedictus) ,
benesse, bien-être.
Maie : môufar, môuvoulhèr, môuvalhèr, môutratar, màu-
courar, maudire, môumenar, màulavar, môussan. Devant une
voyelle, le l persiste : malôute (maleaptusj, malastru, malu-
rous.
Minus se syncope en mes et en mei; il correspond littéra-
lement à l'allemand mis : mesprisar, deimescuchar, déparer;
deimescourar, désoler; meidire, meicouneisse, meifiar, met-
chant, meicountent.
150 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
Bis signifie de travers, mal et mauvais : bisqueire, biscar, \
bistoudo, bâtardeau. Le s est tombé dans bigouard, oblique ;
bigorno, biai, biasso, bigarro, main gauche ; signalons aussi I
belho, provençal belugo ; bartavelar, parler de travers ; baru-
lar, rouler ; bessou, bassaco, italien bissacio.
Très, trei, ira, tri : trenar, tresser ; treipès, trépied ; trapa-
dou, treicho, triple.
Plusieurs particules peuvent se grouper ensemble et for-
mer un seul préfixe. Ce cas est fréquent. Exemple : a-cou-
mensar, dei-sous-terrar, dei-re-velhar, deis-a-talar, dei-
mes-cuchar, re-de-se-parar, séparer une seconde fois ; re-dei-
sous-terrar, exhumer de nouveau.
Dans cette liste que nous venons de parcourir, toutes les
particules ne sont pas sur le môme pied d'égalité. Il y en a
beaucoup dont notre dialecte n'a plus conscience et qui ne
servent à aucune composition nouvelle. Leur force est
épuisée. Les autres, au contraire, telles que ad, de, dis, ex,
in, jouissent encore de toute leur vitalité; et peuvent contri-
buer à la formation de nouveaux composés.
§ 3. — COMPOSÉ PAR REDOUBLEMENT
Il nous reste à noter, en finissant, une série de termes en-
fantins composés par redoublement avec signification dimi-
nutive. Ces mots, toujours réduits à deux syllabes, se sont
formés de plusieurs manières :
1° Réduplication d'un mot entier : souamsomm, sommeil ;
bouanbouan, bonbon ; bobo, beau.
2° Réduplication de la dernière syllabe : rasin, jinjin;
Gustou, Auguste, Toutou; Marti, Titi; Sophie, Fifi.
3° Réduplication de la dernière consonne : soupo, poupo ;
Mariano, Nano ; Lhoudino, Claudine, Nino ; Ferdinan, Ni-
nan; Françouas, Chichouas.
4° Réduplication d'un monosyllabe dépourvu de sens :
i
GRAMMAIRE DAUPHINOISE
151
»!
*i
li
i
t
i
tlono, sommeil; nene, couchette; chouchou, cochon; caca,
noix ; ruri, espèce de jeu de paume ; pipi, petit besoin ;
boumboun, boire ; marna, mère ; trutru, appeau de caille.
5° Quelquefois, dans les cas précédents, la voyelle change ;
mais toujours de façon que la première soit la plus brève :
mamau, mal ; babau, petite bête ; Jijè, Joseph ; Ninan, Fer-
dinand ; cacai, ordure ; cicha, gâteau ; jija, cheval ; chichou,
petit chien.
11
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 153
SPECIMEN
du dialecte parlé dans la vallée de la Drôme
(Orthographe des Félibres)
LOU ROURE
Sus la ribo d'un riou, au mitan d'uno coumbo,
Un viaje, un tros d'alhan s'embloudè dins lou sou,
Coumo un cadabre mouar puriguè sous sa toumbo;
Mè coumo un gran de bla se deissousterè tout.
N'èro sus Pemproumié qu'uno marrio verzèlo,
Un rabuja de ren. Mai quand aguè creissu,
Soun pieje s'estirè; sa testo foulharèlo
Trépassant lôus pibou, anautàvo soun su.
Disan que passa-tems ei qui que s'assoustàvan
Lôus Drudei de la Gaulo en adôurant lhour Diou
Sous lou roure sacra ; disan que li charchàvan
Lou vestigue maûr, dins de richei foueidiou.
De Drudei n'i o plus gis ; lou roure viou encaro ;
Ramu sus soun peirou, escampa de tout las,
Sièr d'escoundôu la neu a l'ôucè que s'aparo
Amei de calabèr au pastre quand ei las.
154 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
Mè pechaire ! eiçains, dret-que souano vastro ouro,
Fau mûri; eis escri. Paure dins soun pertu,
Rei que gafo dins Por e qu'au pleisi s'amouro,
La dalho de la mouar déu respeta dengu.
L'aubre li petarô ; cheirô coumo uno tourre.
Vinto-cinq rabeirôu arrapan lou fessou
Lou pau-fèrre e Testerpo, entamenan lou roure
D'aqui, d'eilai, de dret, de bigouar, per dessout.
Picho que picharas. Zang ! Tachou. Zou ! la rasso.
Velou que se branlusso e crasino e se touar.
Ardi mai, travalhôu I Encaro un cop de masso,
Baus ! lou vaqui per tèrro, estendu coumo un mouar.
! qunte abôusament ! Tè, ourgoulhous, aviso
Dins soun cros mourtuè lou rei descourouna !
Vaqui vount toumbaras embe l'or que te griso,
Quand Diou te gararô lou ben que t'o douna.
Aro qu'ei de ranvèr, sannouso e repitanto,
La vitimo chas pau s'eigabèlo à l'achou.
L'aubre crasino mai ; lou cougnet se li planto,
E lou plounti mata s'escliapo d'empertout.
E quand sarô chaba, lou prèfa que coumenço, '.
Que faran d'aquéu trau e de tant d'estelou,
De pouassei mei de plo? D'aquelo preso immenso,
Qui se capitarô de n'avèr lôus moulou ?
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 155
Ei Taigo de la mer qu'aurô lou meste cheine
Per n'aplacha beniou la quilho d'un veissè.
Roure benaiira, lèvo-te ! Toun doumeine
S'esten, s'esten que-mai e ven universè.
N'as jita jusqu'eici que d'alhan en abounde,
Asteuîro vas pourta d'omei, d'or e de pan.
Saras lou cnar marin de las naciou dôu mounde
Que gramaci en ti se béilaran la man.
E si co n'ei pas prou, auras quaucarenaure :
Te veiran anauta sus lôuschastèu dôus rei.
Fourcolo vou bigoun pèr la tapio dôu paure,
T'apoundras a la peiro en mai de milo endrei,
Ounour a ti tamben, si l'orne que ravouro
De l'araire courbu te pren per aramoun.
Que-noun-sai benurous, si la crous que s'arbouro
Goumo un lume emblaujant sus lou serre eilamount,
Si la crous dôu chami vou ben dôu cementèri
Te pren toun bouas sinous. Sièchei taulo d'autè,
Estatu d'angeloun, sèti dôu sant mistèri.
Sacra per man de Diou, saras Taubre immourtè.
L. MOUTIER.
(Parler de Loriol.)
156 GHAMMÀIBE DAUPHINOISE
Lou Loup & lou r\EiNA*\
« Ero dôu tems de moun reire grand, quand las bestia
soulhan parla; un viage, dins 'no coumbo, lou Loup ran-
countrè lou Reinar e li digue : « Vount ei que vas d'aquesto
ouro ? Sias belèu malaute ?
« — M'en parlei pas, fai lou Reinar ; n'ai rèn dins lou
pitre dempeui trei jour. Tout-eichar si ai poueigu agrafa
un tros de toumo dins 'no chaseiro. E ti, qu'ei que brôu-
leyei pereiçai?
« — Juem dôu malur, mou coumpeire; mi, tamben,
crèbou de fam e savou plus dount me vira. Quelôus couqui
de pastrei embe lhour chi an jura de me feire mûri a petit
fiô. Si co duro farei pas de vieus ou.
« — Anem garo te co de la testo. Li o 'nca de jour
darrié lou serre e toun sang n'ei pas d'aigo de coucourdo.
Que n'en disei, mestre Loup ? siem d'iage a viôure ounesta-
men en travalhant e sario tems de quita quelo vio de fulo-
bro que menem. Tè, si valei, pas plus tard que deman, lou
lichet sus l'espaulo nirem prendre un prèfa? »
« Tant-fa, tant-ba; lou lendeman a la pouncho dôu
jour venguèran tous dous pèr vira valat dins l'estoublo d'un
Moussu. Lou Reinar aviô dins sa cosso un marri tros de pi-
côudou e lou Loup aviô dus 'no bicho de mèu. Mè, lou ga-
lhofo, l'avio escoundio dins la cliôusuro pèr se n'en pifra
tout soulet.
« Eran qui a chapla lou grème e a trissa las mouta; la
suour rayavo de lhours ufa, quand tout en un cop, din
dan dan, la campano de Tendre se bouté a trincalha.
« — Qu'ei qu'auvan eilamount, digue coumpeire lou
Loup en se panant lou mourre ?
« — Souanan de batisa, faguè lou Reinar d'un èr de flou-
gnardiso. Se devino pa-ti que lei siou envita per èsse lou
peiri? Fou que m'enanou. Dins 'no ouretto cei sarei tourna. »
E lando lou manjo-poulo, tout dret a la cliôusuro. Plan plan
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 157
garo la cubercèllo e zou tasto lou jus de la breicho. « Qu'aco
ei bouan, » se disiô en se lichant las babina !
a Quand fugue revengu au prèfa, lou Loup li demandé
lou noum de soun filhôu. « Li disan Resto-prou, » faguè
lou Reinar.
« Dins rèn de tems, din dan dan, vaqui mai lou cler-
jou que barounto a soun cluchié. « Hoï ! fai lou Reinar,,se
capito que siou mai de batisa. M'an counvia, fou que leis
anou assoulumen. » E qui dessus, tourno prendre lou viôu-
let que meno au bichou de mèu. Queste cop n'en manjè la
mita.
« E déa tems, meste Loup s'estripàvo la ratèllo a licheta
en fasant peta quauquei boujaroun couantro lou courretié.
« — Dis, galavar, n'as pas vergougno de me leissa
trima tout soulet lou sens clame dôu jour..."E qunte noum
an douna au marri que venan de batija ?
« — S'apèllo Resto-pau, respouand lou Reinar sens
frounci la perpelho. » E moun prefachié arrapo soun lichet
e se rebouato à l'obro coumo si de rèn èro.
« N'aviô pas belèu leva dès palad, que pan ! veici enca
la clocho que branlusso per un batème.
a — Parei qu'enqueui eis un jour de benuranço, dis
lou Reinar. Toutaro batisavan moun cousi german, ieuro me
ven de broulha un nebou. Escuso-me, coumpeire, si te
quittou tourna, mè lou devèr eis aqui; m'espèran. Vai, t'a-
durrei quauquaren de bouan.. »
« Broujès si aquesto fei lou paure mèu aguè chau. N'en
resté pas 'no briso au found de la bicheiro. Mè lou Loup, en
guinchant de bigouar, aviô tout vegu darrié lou boueissou.
Pamens esquicho soun aïranço e ven coumo aco au Reinar :
« Sauprias me dire lou noum de toun nebou ? — Moun ne-
bou, fai aqueste, se noumo Re$to~gis.
a — Ah I voui, garga, nen resto gis de moun mèu. N'as
coufla ta bolho, anou mangeire I Vai I me la payaras ; ren
me ten que te tuou.
« — Siouplè, coumpeire Loup, me tuei panca. Te me-
narei a-h-un grafiounié de grafiou durant. Nen savou un
158 GRAMMAMUS DAUPHINOISE
i
qu'ei gaire leun. Fasen la pèi e vène aube mi. » E lei van
perensems.
« Lou Reinar, lest coumo un jàrri, li escolo dessus en
pourtant un saquetou de peira. De grafiou, l'aubre n'ero
clafi e nen manjàvo a chas pugna. Paure Loup, ele, n'aviô
que las cuya e lôus calhaud que li chayan sua lou su.
« Quante n'aguè près sa pitra, lou Reinar, joumbrissant
de pou, devalè. « Gusar que sias, li fai lou Loup, me nen
faras tout-jour; queste cop te tuou.
« — Sebo I sebol me tuei pas, te menarei de noça. Dôu-
tems que saran à la messo, intrarem dedins la meisou et la
fricoutalho saro nostro. Que? toucho la man e partem. »
« E vaqui mous dous mandrin que se quilhan dins
l'oustau dôus nôuvi per un fenestrou de la feneiro. La taulo
èro cuberto de touto meno de manjalho e la dindo viravo a
l'aste. 01 mous ami quntei cop de dent! qunto deijala de
tian e de rousti !
« Embe aco, lou Reinar, sens fa semblant de ren,
coumo pèr eichampa d'aigo, anàvo de tems en tems au tra-
pou de la feneiro per veire si li pouviô passa enca. Las ouro
landan vite a bouano taulo. Juste se voueidavan un chiquet
de breseime, quand brau I veici la noço qu'arrivo. Sauvo la
greisso !
« Lou Reinar, fi coumo la moustiolo, s'encourre, s'es-
tiro prim e sauto dôu fenestrou ; mè lou Loup riound e re-
gounfle pouo plus li passa. Pamens, à fouarço de s'esquicha,
lou foutrau li parvengué. Souquelamen, sa cuyo li resté.
« — Vail plourei pas, li dis lou sanno-jalhar, t'en
trouvarei uno. Savou la coulougno d'uno vielho; aube la
risto n'en trenarei 'no cuyo e te l'apoundrei au darrié. » Feti-
vamen, n'èro panca vèpre que déjà lou Loup fasiô lou farot
embe soun flouquet de chambe en pendoulino au cùou.
« — Aro que siem 'sta de noça, fai lou Reinar, dansem
'no boureyo vou 'n rigaudoun. Atuvem 'no chabineiro e sau-
tarem lou fiô. Vai t'en quarre lôus gavèu, mi me charjou
de las ferbelha. »
« Dret-que lou fiô flameyè, vaqui moun Reinar que li
burdi dessus. Li passo e li trepasso de tous las, sens se rima
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 159
lou mendre peu de sa blodo. Mestre Loup vôu nen feire au-
tant, me patafiôu I se li chai au bouan mitan e se li busclio
la cuyo amei sa bourro. Tout brôusi, quasimen mouart, lou
bedigas anè se feire sougna vas maire la Loubo.
« Per bounur lou Reinar s'èro gara de davant, e m'eis
sta di que dempeui quéu jour lôus dous coumpairei trevè-
ran plus ensems. »
160 GRAMMAIRE dauphinoise
SIEGE DE SOLLIENS
(Extrait du 1 er Chant.)
Yôu qu'ai dejo sus moun païs
Fa quauquei ver bouos ou maris,
Ou bien mountra que soun istouaro
gu perfei sous jour de glouaro ;
Enquei si Glio m'aido un pau,
La besougno n'irèc pas mau,
Car devou chanta las alarma,
La coulèro, lou bru, las arma,
E la famino que dins Dio
Rende tout se coumo de tio.
Anem, vielho ninfo, courage !
S'ogis eici de fa tapage ;
Quento ei la fenno qu'amo pas
Un pau de trin, un pau de borjas ?
N'ei pas tout, per être tranquille
Envouquem enca moun Virgile.
Poulitou, ti que lou prumié
A si bien chanta lou bergié,
Sarias moun diôu, sarias ma rito,
Si m'enspiravei de l'Eigito ;
N'auriôu pas besoun coumo oco
D'envouca la muso Clio,
Ni d'ona mounta embe peno
A la sourco de TYpoucreno,
Oquello aigo qu'ei tont vonta
Siôu sur que n'ei pas la meita
Si bouono, si freicho e si neto,
Qu'oquelo de Chanaleto,
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 161
t
! pauro yôu ! si soulomen
Pouviôu m'abuôura un moumen
A soun bournè, qunte courage
Poueirio douna un tau breuvage !
Si nen beviôu, veiriè de vers
Que sorion pas pica dôus vers.
Mes, ailas ! dins la capitalo
L'aigo que lou Diouas avalo
N'ei pas trop bien coundiciôuna ;
Aussi saré pas eitouna
Si dins tout ce que vau vous dire
On pouo li trouva o redire;
Que que n'en sié fau coumença
Ce qu'ai proumei de retroça
A. BOISSIER.
(Parler de Die.)
162 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
REIVARIO
Plus de flour dins lous champ, l'ivèr o tout brôusi
E dirian qu'a regret lou soulé nous aviso,
A travèr un ciel gri que rembruni la biso,
Que plouro tant o frei de larma de gresi.
! quouro lou bèu temps chassaro la freiduro ;
Quouro lou foulharè que souflo de Sent-Miar
Auro fâ reverdi sous grand bouas de fayar,
Et fa foundre la nèu que blanchi sôun aussuro !
Amou tant lous bèu jour : olor que la viôuletto
Flouri près dôus droiou ; ou ben quand lou quinsou
Dessus lou grand nouié eissàio sa chansou
E que dins lou ciel bleu s'eigàio l'alauvetto !
Fai bouan quand veiem loue proumié jour d'estiou,
Quand dôu gai mei de mai lou bèu soulé dardalho ;
Dirian que de bouneur tout ri, tout s'escarcalho,
Que d'un coumun acor tout béni lou bouan Diou.
Olor per lou festa tout so trouva d'accens,
Lou pibou qu'ei si nau dovant elou s'enclino,
Lous blâ courboun lours froun en vago que chamino
Que courre tant que pouo li pourtâ lour encens.
Ouvè de tout cousta un eissam de prieira,
La calho a soun ounour chanto soun quincalha,
E me semble d'entendre un grand alléluia
Dedins lou bru counfu que souar de las couleira.
R. GRIVEL.
(Parler de Crest.)
TABLE
Pages.
AVANT-PROPOS 1
CHAPITRE 1 er . — Vocalisme 1
Section l re . Alphabet 1
§ l eT . Voyelles 1
2 e . Diphthongues 2
3 e . Consonnes 2
Section /2 e . Accent tonique. 4
§ 1 er . Place de Paccent 4
2 e . Déplacements de Paccent 6
3 e . Influence de Paccent 6
CHAPITRE 2 e . — Phonétique 9
Section 1™. Mutation des voyelles et des diphthongues... 10
Section 2 e . Mutation des consonnes 17
§ 1 er . Gutturales 17
2 e . Dentales 20
3 e . Labiales 21
4 e . Liquides 23
Section 3 e . Suppression de lettres 25
Section 4 e . Addition de lettres 27
§ 1 er . Voyelles 27
2 e . Consonnes 28
Section 5 e . Assimilation et transposition 29
CHAPITRE 3 e . — Du Genre et du Nombre 31
CHAPITRE 4 e . — Des Parties du discours. Nom 33
Section i re . Déclinaisons 33
§ 1 er . 1* déclinaison 33
2 e . 2 e déclinaison , . 35
3\ 3» déclinaison 36
4 e . 4 e déclinaison 37
164 GRAMMAIRE DAUPHINOISE
Pages.
Section 2 e . Indéclinables 39
Tableau des déclinaisons 40
Section 3 e . Noms et adjectifs numéraux 40
§ 1 er . Nombres cardinaux 40
2 e . Nombres ordinaux 41
CHAPITRE 5«. — Article 43
CHAPITRE 6 e . — Adjectif 47
Section 1™. Déclinaison des adjectifs 47
Section 2 e . Degrés des adjectifs 49
Section 3 e . Gradation nominale 50
§ l eP . Augmentatifs 50
2 e . Diminutifs 51
3°. Noms enfantins 52
CHAPITRE 7 e . — Pronom 53
Section î™. Pronoms personnels 53
Section 2 e . Pronoms et adjectifs possessifs 56
Section 2 e . Pronoms démonstratifs 57
§ 1 er . Aquele, aqueste 57, 58
2 e . Pronom ou, vou 59
3 e . Pronoms nen, en, i, y 60
Section 4 e . Pronoms relatifs 61
Section 5 e . Pronoms interrogatifs 62
Section 6 e . Pronoms divers 64
Section 7 e . Tableau de la déclinaison pronominale 67
CHAPITRE 8 e . — Verbe : Notions générales 69
§ 1 er . Voix active 70
2 e . Voix passive 71
3 e . Classification 71
Section i re . Auxiliaires 72
§ 1 er . Verbe esse 72
2 e . Verbe aoèr 76
Section 2 e . Tableau général de la conjugaison 80
§ 1 er . l re conjugaison en ar 82
2 e . 2 e conjugaison en ir inchoative 82
3 e . 2° conjugaison en ir non inchoative 83
4 e . 3 e conjugaison en er, dr, re, fie, etc 83
GRAMMAIRE DAUPHINOISE 165
Pages.
Section «3 e . Théorie des flexions verbales 90
§ 1 er . Flexions personnelles 90
2 e . Flexions temporelles 97
Section 4 e . Participe 104
Section 5 e . Verbes dérivés 107
§ 1 er . Verbes causatifs 107
2 e . Verbes inchoatifs 107
3 e . Verbes fréquentatifs 108
4 e . Verbes intensitifs 108
Section 6 e . Renforcement du radical des verbes 110
CHAPITRE 9 e . — Mots invariables, Adverbe 115
Section î™. Adverbes de manière, locutions adverbiales.. 115
Section 2 e . Adverbes de lieu 119
Section 5 e . Adverbes de temps 122
Section 4 e . Adverbes de quantité 125
Section 5 e . Particules d'affirmation et de négation 127
CHAPITRE 10°. — Préposition. 131
CHAPITRE 11 e — Conjonction 135
Section i TO . Conjonctions simples 135
Section 2 e . Conjonctions composées 137
CHAPITRE 12 e . — Interjection 139
CHAPITRE 13 e . — Appendice sur la composition des
mots _. 143
Section 1™. Composition nominale 143
Section 2 e . Composition verbale 145
§ 1 er . Composé nom et verbe '. 145
2 e . Composé particule et verbe 146
3 e . Composé avec redoublement 150
Spécimen du dialecte parlé dans la vallée de la Drôme 153
Table des matières 163
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