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Full text of "Guerre d'Orient : Campagnes de Égypte et de Syrie, 1798-1799. Mémoires pour servir à l'histoire de Napoléon, dictés par lui-mème à Sainte-Hélène, et publiés par le général Bertrand"



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Freenuin M. Tovell, Esq, 



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CA.MP4GNE D'EGYPTE 



I. 



Imprimé chez Paul Renouard 

rue Garancière , n. 5. 



(R'ERRK h olUKM 



mvn El DE SYRIE 



I7λ»-I7!H> 



NE)I(IIHES PIIIR SEKVIK A LIIISTOIRi! 

M A IM) LÉO M 

IKTé P4I LFl-ltll 4 SlISTI-ilILMI . IT KlUiS 

PAR LE GÉ\fiRAI, RKUTRWD. 



\\F> \ \ \ \ } \'« f»r 1 X < \m K«-. 



I. 



A PARIS, 



Al COMPTOIR UtS IMIMUMEURS IMS 

-O COMO!<l ET ci» <»— 

(i/JAr MAI.AQ'AI'" , N 1^ 

l8/»7. 



6387G6 



De- 

f.i 



WERTTSSKMENT. 



Les vies les plus pures, les plus beaux carac- 
tères n'ont jamais été à Tabri de la calomnie. Le 
général Bertrand devait à cet égard partager le 
sort commun; ot Tiin des plus fidèles lieutenans 
de Napoléon a cte accusé dans sa fidélité même. 

Le général Bertrand dédaigna ces attaques. 
Sa vie tout entière répondait pour lui. Cepen- 
dant, pressé par ses enfans, il avait nnligé 

I. m 



AVERTISSEMENT. 



quelques pages qui faisaient justice de toutes les 
faussetés. 

Parmi ces écrits, se lisait un avant -propos 
pour les campagnes d'Egypte et de Syrie. On 
en a retrouvé le manuscrit dans les papiers du 
général, avec cette indication : « Avant-propos 
pour la campagne d Egypte , que je me suis 
décidé à ne point imprimer, au moins quant à 
présent [\). 

Le noble silence gardé par le général Ber- 
trand a pu induire en erreur ceux qui ne le 
connaissaient pas; en effet, quelques assertions 
erronées ou calomnieuses ont été reproduites 
dans des ouvrages sérieux. Mais si le général 
pouvait se taire, il n'en est pas de même de 
ses fils; ils ont un devoir à remplir : ils doi- 
vçipt empêcher les auteurs de bonne foi de pro- 
pager dqs calomnies; ils doivent paralyser les 



(1) Pour remplacer cet Avant-Propos, le général Bertrand en avail préiKui' 
UQ en cinq ou six pages seulement. 



AVtMPfMimtirT. m 

efforts de ceux qui, de mauvaise ioi, voudraient 
les répandre. Pour atteindre ce but, ils croient 
devoir publier l'avant-propos écrit par leur pèrt 
en y ajoutant quelques-uns des autres documens 
égalemeniéerif s pnr/ui; le lecteur pourra trouver 
que ces documeiis manquent quelquefois d^ 
liaison entre eux, mais on a préféré les laissef 
tels qu'ils ont été écrits, sans y rien ajouter. 

Nous n'avons pas cru devoir engager la lutte 
dans les journaux. Nous avons voulu rétdbliri eu 
léie de l'ouvrage publié par le général Bertrand| 
la vérité des faits dénaturés; nous nous abstieur 
drons de rechercher quel était Je but de ceu)j 
qui ont ainsi calomnié; en parcourant les lignes 
tracées par le général Bertrand, le lecteur Jugera 
entre lui ot ses détracteurs. 

Mais déjà 1 opinon publique ne sest-elle pas 
prononcée? Le nom du général Bertrand n'est-il 
pas irrévocablement associé au grand nom de 
Napoléon ? Et cette association n'a-t-elle pas été 



IV AVERTISSEMENT. 

consacrée par le vote législatif qui a fait placer^ 
près des cendres du héros^ le tombeau de son dé- 
voué compagnon ! 

En présence de ces solennels hommages rendus 
à la mémoire de leur père, il ne reste plus aux 
fils du général Bertrand qu'à témoigner haute- 
ment leur reconnaissance à la nation qui accorde 
à la fidélité de si dignes récompenses : pour eux, 
c'est une obligation de plus envers une patrie 
qu'ils ont appris à tant aimer; et si jamais la 
France avait à leur demander des sacrifices, ils 
n'oublieront pas qu'avec l'héritage paternel il 
leur a été transmis de nobles leçons de dé- 
vouement. 

Les fils du général BERTRAND. 



AU PEUPLE FRANÇAIS. 



Napoléon, dans les instructions qu'il a laissées 
à ses exécuteurs testamentaires, leur a dit : « En 
« imprimant mes campagnes d'Italie et d'Egypte 
« et ceux de mes manuscrits qu'on imprimera, 
« on les dédiera à mon fils. » Ne pouvant plus 
me conformer aux intentions de l'Empereur, je 
dcVlio SOS Aîrnnnres sur les Campagnes d E~ 
gyptc et (ic Syrie au peuple français, à ce peuple 
français qu'il a tant aimé, à ce peuple intelligent 
et brave qui a eu si grande part au succès de nos 
armes. 

BKUTKAND. 



AVANT-PROPOS 



•V GÉNÉRAL BERTRAND. 



Les Mèmeirés sur les campagnes d^ Egypte et dt 
Syrie auraient pu être imprimés au retour de Sainte- 
Hélène. Mais il s'agissait de faits déjà éloignés de 
près d'un quart de siècle, et dont le récit ne devait 
pas avoir moins d'intérêt en paraissant quelques 
années plus tard. A mesure que le temps marche les 
préventions diminuent, et l'histoire se lit avec plus 
d'impartialité. 

(>)mme le manuscrit contenait beaucoup de cor- 
rections au crayon de la main de l'Empereur, il a été 
confié à M. le harou M/'ii«'Vîd , sou ancien f*ecrétaire, 



VIII AVA.\T-PKOPOS 

qui s'cht chargé de les mettre à l'encre. L'habitude 
qu'avait M. Méneval de Hre l'écriture de Napoléon, 
le respect qu'il porte à sa mémoire sont les gara n s de 
l'exactitude de son travail. 

Le livre est imprimé d'après une copie du ma- 
nuscrit qui sera remis à la ville de Châteauroux dès 
que l'ouvrage aura paru. 

Dans les seize années qui se sont écoulées de 1 8o5 
à j 82 1 , l'éditeur a souvent écrit sous la dictée de Na- 
poléon (i). Le style du héros est connu. Il est concis, 
clair, énergique , ordinairement rapide , quelquefois 
pittoresque. C'est celui de ses proclamations , de la 
plupart de ses lettres, de ses bulletins. 

On lit page 4^7, volume ip : « C'est un principe 
« de guerre, que lorsqu'on peut se servir de la foudre 
« il la faut préférer au canon. » Ces deux lignes sem- 
blent une des phrases qui peignent le mieux Napo- 
léon, son génie pour la guerre, ce qu'il a pratiqué 
dans tant de circonstances, ces coups inattendus qui 
frappaient l'ennemi de terreur, l'Europe d'admira- 
tion. Napoléon était véritablement un foudre de 
guerre. Il en avait l'éclat, la rapidité, le choc irrésis- 
tible. De cette phrase on peut dire avec Buffon : « Le 
w style c'est l'homme. « 



(1) On a relrouvc dans les papiers du général Bertrand les feuilles des 
C4impagnes d^ Egypte et de Syrie écrites par lui sous la dictée de l'Empereur. 



ou GÉMÉRAL BERTRAND. IX 

Si Napoléon n'avait eu à revoir que des écrits de 
quelques pages , partout on eût retrouvé son style. 
Mais à Sainte-Hélène il a dicté des volumes, recopiés 
en écriture fine, en lignes serrées avec de petites 
marges et par cela même difficiles à corriger, ce que 
néanmoins il a souvent fait avec patience. 

Les Mémoires sont accompagnés d'un atlas sans 
lequel Touvrage eût été incomplet. Le général Pelet, 
directeur du dépôt de la guerre, a bien voulu concou- 
rir à la confection de Tatlas, avec cet intérêt qu'il met 
à tout ce qui se rattache à la gloire de la France, à 
celle de l'Empereur. Le colonel Lapie, si coimu par 
ses travaux géographiques, s'est chargé de diriger les 
dessins des diverses caries. M. Jomard , membre de 
l'Institut et de la commission des sciences et des arts 
d'Egypte, a pris la peine de vérifier l'orthographe des 
noms arabes. 

L'éditeur devant partir prochainement pour les 
Antilles, et la publication des Campagnes d'Egypte 
et de Syrie ayant été retardée, le comte Emmanuel de 
Las Cases lui a offert de donner ses soins à l'im- 
pression des mémoires et à la gravure des cartes. Ses 
ollres ont été acceptées avec empressement (i). 



(1) Cet Avaot-PropM lut écrit pnr le géBéral Bertrand en 1841. La nort 
rayant frapiié à ton relovr «n 1844 , avant que Timpreuion de Toanige 



X AVANT-PROPOS 

Par une de ces restrictions si désagréables et si 
dures imposées au prisonnier de Sainte-Hélène , il 
lui était interdit de recevoir ou d'envoyer aucune 
lettre, aucun papier, aucun livre, quoi que ce 
fut, qui ne fût visité à Londres ou dans l'île. Las 
Cases paya cher la lettre qu'il avait écrite au prince 
Lucien. 

Une évasion n'était pas possible dans une île hé- 
rissée de rochers escarpés , abordable seulement 
par deux ou trois plages que fermaient des fortifica- 
tions faciles à garder, dans une île où les vents ali- 
ses soufflent tous les jours de l'année dans la même 
direction , et dont les approches étaient surveillées 
par des bricks de guerre qui croisaient constam- 
ment au vent et sous le vent. Avec des précautions 
prises à l'extérieur et sur le rivage, il était sans in- 
convénient de laisser à l'Empereur plus de liberté 
dans l'intérieur de l'île, et on eût évité ces vexations 
journalières auxquelles il était en butte , et qui lui 
ont fait dire avec raison qu'il avait été tué à coups 
d'épingle. 

L'Empereur n'a jamais formé aucun projet d'éva- 
sion, mais malgré les précautions odieuses ou igno- 
bles prises par le gouverneur, il a reçu quelquefois 

fûl terminée, M. de Las Cases a bien voulu continuer d'y donner tous ses 
soins. Les enfans du géiiél-al Bertrand le prient d'en recevoir ici leurs rc- 
mérctmens. 



ni <.i M i; M liERTnAi\D. XJ 

(les ItUtres ou des journaux d'Europe et y a envoyé 
(|ui'l(|Ues écrits, notamment : des observations sur la 
conduite des Bourbons en i8i4; des lettres datées du 
cap de Boune-Ës[>érance qui contiennent quelques 
anecdotes intéressantes sur lempire; enfin la cam- 
pagne de 1 8 1 ' 

Afin que ces écrits tussent plus aisément soustraits 
à l'inquisition du gouverneur, Napoléon les fit copier 
en petits caractères et avec peu de marge par Saint- 
Denis, un de ses valets de chambre, qui lui servait de 
bibliothécaire à Longwood. L'écriture de Saint-Denis, 
assez belle, était , quoique serrée, très lisible et d'ail- 
leurs correcte et bien orthographiée. Depuis, l'Em- 
pereur lui fit également copier ses campagnes d'Italie 
et d'Egypte, et la plupart des autres écrits qu'il dicta à 
Sainte-Hélène. C'est sur les manuscrits copiés par 
Saint Denis que le général Montholon a fait impri- 
mer à notre retour la campagne d'Italie et les autres 
mémoires qu'il a livrés au public. C'est aussi d'après 
un de ces manuscrits qu'est publiée à présent la cam- 
pagne d'Egypte. 



L'Empereur dictait avec une si grande rapidité, 
que la main la plus exercée, la plus habituée aux 
abréviations avait peine à suivre sa parole. ASainte- 
Hélrne, n'ayant plus de secrétaire accoutumé à ce 



XII AVANT-PROPOS 

travail , et aussi n'étant plus pressé par ses occupa- 
tions, ses dictées étaient moins rapides. Ce qu'il écri- 
vait était aussi beaucoup plus lisible. 

César dictait, dit-on, à quatre secrétaires à-la-fois. 
Je doute que dans une journée ces quatre secrétaires 
écrivissent plus de pages que n'en expédiait l'unique 
secrétaire de Napoléon. Si on en avait conservé les 
minutes et qu'on pût imprimer les lettres écrites par 
Napoléon dans les vingt-quatre heures à ses ministres 
du trésor, des finances, de la guerre, de la marine, 
de la justice, au directeur des travaux publics, à ses 
maréchaux, à ses généraux, on serait étonné de l'im- 
mensité du travail qui sortait chaque jour de son 
cabinet, et ce serait un des meilleurs moyens de faire 
connaître l'homme extraordinaire qui pendant quinze 
ans a dirigé , avec tant d'éclat , les affaires de la 
France. Les faits disent plus que les éloges ou les 
critiques. 

Si l'Empereur n'était pas satisfait d'un morceau de 
quelque étendue , il aimait mieux le dicter de nou- 
veau que le corriger (f ). U arrivait alors parfois que 

(1) Ou peut en avoir facilement un exemple en comparant quelques pas- 
sages des campagnes d'Egypte et de Syrie, avec quelques fragmens qui ont 
paru dans les six volumes des Mémoires pour servir à l'Histoire de Napoléon^ 
publiés par les généraux Gourgaud et Montholon ; ces fragmens traitent les 
mêmes sujets, mais d'après des dictées évidemment différentes. La campagne 
de Championnet à Naples, seule, a dA être imprimée dans les deux ouvrages 
d'après la même dictée. 



DU GlhriRAL BERTRAND. XII t 

le premier écrit comprenait quelques idées assez sail- 
lantes, qui ne se trouvaient pas dans le second, et 
qu'il devenait difficile d*y intercaler, parce qu'en 
général, il y avait beaucoup d'ordre, de suite et d'en- 
chaînement dans les dictées de Napoléon. 

Je citerai deux circonstances qui ont quelque rap- 
port avec ce qui vient d'être dit. 

L'Empereur était aux Tuileries. Après une discus- 
sion d'environ une demi-heure sur un objet de mon 
métier, discussion dans laquelle il m'était difficile 
d'adopter toutes ses idées, et il ne les abandonnait 
pas aisément, Napoléon un peu impatienté peut-être, 
me dit : « Asseyez-vous et écrivez. » Et il dicta une 
vingtaine de pages avec volubilité, se promenant à pas 
vifs et rapides, selon son usage, en pareil cas. Animé 
qu'il était, ma plume suivait avec peine l'expression 
de sa pensée. De conséquence en conséquence il arriva 
aune conchision inadmissible. Il s'arrête et me jette 
un regard. Mais les yeux fixés siu' le papier, étendant 
seulement le bras pour me reposer le poignet, j'at- 
tends quelques instans. « Déchirez cela et écrivez. » 
Il me dicta alors à-peu-près le contraire de ce que je 
venais d'écrire. 

Tel était l'Empereur. On pouvait tout lui dire, en 
s' exprimant d'une manière convenable, sans cela le 
disputeur eût été bientôt mis à sa place. Il laissait aller 
la discussion jusqu'à sa dernière limite, puis il se 



XTV AVANT-PROPOS 

rendait souvent à un avis fort apposé à celui qu'il 
avait'émis. 

Voici le second fait analogue à celui que je viens 
de raconter : 

Par le traité de i8o5, l'Autriche avait cédé à la 
France les Etats vénitiens. Les provinces de la Dal- 
matie et des Bouches de Cattaro étaient séparées du 
royaume d'Italie par le territoire autrichien. En cas 
de guerre avec l'Autriche, les troupes qui occuperaient 
ces provinces devaient être aisément bloquées. Si 
elles ne pouvaient prendre part aux opérations de la 
guerre, il fallait, pour qu'il n'en résultât point d'af- 
faiblissement pour l'armée française, qu'elles pussent 
paralyser un corps ennemi équivalent à leur propre 
force. La ville de Zara fortifiée par les Vénitiens, 
et située sur le rivage de l'Adriatique, était facile à 
approvisionner par mer. Elle était à proximité de la 
frontière autrichienne, elle en facilitait l'invasion et 
au besoin offrait une retraite facile. L'Empereur la 
choisit pour la place de sûreté et de dépôt de ces 
provinces. 11 était à Saint-Cloud, lorsqu'il me dicta 
une note dans laquelle il développait ces considéra- 
tions avec force et lucidité. 

Le lendemain soir, ces observations étant mises au 
net, je les porte à la signature de l'Empereur. Il lit la 
première page, l'efface presqu'en entier et tourne 
le feuillet. Il avait barré les trois quarts de la se- 



D1I (;àNiRAl. BERTRAND. XV 

conde page, lorsque Méneval entre et présente à 
l'Empereur cinq à six lettres â signer. Napoléon efface 
dans chacune plusieurs lignes, les remplace par quel- 
ques mots , reprend mon travail , et de même qu'il 
avait tiré des traits sur les deux premières pages, il 
continue à lefaii^ sur les deux qui suivent. Le cham- 
bellan de service annonce le ministre de la marine : 
c Qu'il entre, dil l'Empereur; et à son aide-de-camp: 
— Reprenez vos papiers. — Votre Majesté me semhle 
biendiiticile^ dis-je à Napoléon. Vous avez effacé pres- 
que tout ce que vous avez lu de la note dictée hier, 
et je m'en élonne. Vous y aviez développé des consi- 
dérations importantes et cette note m'avait paru fort 
belle. — Vous le trouvez. — C'est l'impression que 
j'ai reçue. — Eh bien ! nous reverrons cela. » 

Jje ministre entré, je sortis, et demandai à Méne- 
val ce qu'avait l'Empereur, c«r il m'avait paru que 
ses lettres n'avaient pas été mieux traitées que la 
mienne au ministre de la guerre. « Le télégraphe , 
répondit Méneval , a annoncé que le vaisseau com- 
maiifié par le prince Jérôme, est entré dans la baie de 
Goneameau. On croit qu'il y a eu un combat, 
l'Empereur attend avec impatience des nouvelles. » 
Il n'y avait pas eu de combat; mais lui coup de 
vent avait dispersé la Hotte. Le lendemain l'Empe- 
reur déchira sa première note, et la dicta de nouveau 
en <Mifi<M\ 



XVI AVANT-PROPOS 

Un prince auquel aboutissaient presque toutes les 
affaires de l'Europe, dont l'empire s'étendait des 
rivages de la Baltique aux bords du Tibre, avait fré- 
quemment des motifs d'inquiétude, de mécontente- 
ment. En de telles circonstances, l'Empereur avait la 
figure sévère; il était difficile qu'il n'en fût pas ainsi; 
ordinairement sa physionomie était sérieuse , c'était 
celle d'un homme occupé. Mais son travail fini, dans 
les momens de loisir, le soir, il causait volontiers* 
C'était une de ses distractions les plus agréables. 

H parlait de tout avec esprit, avec intérêt, d'his* 
toire, de littérature _, de tragédies, de sciences, de 
choses sérieuses ou même quelquefois futiles , mais 
de guerre surtout. C'était le sujet qu'il préférait 
sur le trône , comme dans l'exil. Habituellement 
sa discussion était simple , calme , son ton de voix 
peu élevé. Quelquefois aussi elle était vive, animée, 
selon les circonstances , la contradiction qu'il éprou- 
vait, ou par l'effet d'une politique étudiée ; mais c'é- 
tait l'exception. 

Pendant le séjour à l'île d'Elbe, plusieurs Anglais 
sont venus voir l'Empereur. Ils ont été généralement 
frappés de la netteté , de la simplicité de sa discus- 
sion. « Ce n'est pas là un général, ai-je ouï-dire 
quelquefois; c'est plutôt un philosophe, w 

Ce que l'Empereur reprochait à la statue colossale 
que Canova avait faite de sa personne, c'étaient ses 



Plî G^NéBAI. BERTRAND. XVI f 

formes athlétiques , « comme si le gain de mes lia- 
tailles tenait à la vigueur de mon bras, disait Napo- 
léon, et non à la force, aux combinaisons de ma 
tête. » 



Dans les vingt ans qui se sont écoules tic 17(^6 k 
181 5, les campagnes de Napoléon, conune général 
d*armée, sont au nombre de dix-neuf et même de 
vingt, si on veut les compter, moins par le temps 
qu'elles ont duré, que par les armées qu'il a vaincues 
et détruites, ou que du moins il a mis hors d'état de 
combattre pendant quelques mois. En voici l'énumé- 
ration : 

1796 et 1797. £n Italie, quatre campagnes . . 4 
La première contre l'armée austro-sarde, 
commandée par le général Heaulieu. 

La seconde contre le maréchal Wurniser. 
]j\ troisième contre le maréchal Alvinsi. 
La quatrième contre l'archiduc Charles. 
1798 et 1799. En Orient, trois campagnes. ... 3 
I>a première dans l'été de 1 798 : conquête 
de Malle et de la Basse Egypte. 

La seconde dans les premiers mois et 
1799 : expédition de Syrie. 

I^ troisième dans l'été de 1 799 : destruc- 
tion (le I'h! niée turque à Aboukir. 

^ reporter 7 

I. 6 



XVTIl AVANT-PROPOS 

» îi Report 7 

1800. Campagne en Italie contre le général 

Mêlas I 

i8o5. Deux campagnes 2 

La première en Allemagne contre le gé- 
néral Mack. 

La seconde en Moravie contre les Austro- 
Russes. 

1806 et 1807. Trois campagnes 3 

Celle de l'automne 1806 en Prusse. 
Celle de l'hiver 1806-1807 en Pologne. 
Gelle.de Tété 1807 sur le Miémen. 

1808. En Espagne i 

1809. En Autriche . i 

1812. En Russie 1 

181 3. En Saxe; on doit compter, ce me semble, 

deux campagnes a 

La première au printemps, contre les 
Prussiens et les Russes, jusqu'à l'armistice 
du mois de juin. 

La deuxième en automne, lorsque les 
armées d'Autriche, de Bavière et de Suède se 
turent réunies à celles de Prusse et de Rus- 
sie, et eurent, par cette formidable ligue, 
changé la face de la guerre. 

u4 reporter. ....... 18 



DU 0*ff*H4t BFI^TRANn. XIX 

Report i8 

l8i/|. ( .aiiiji.ti^ui' CEI 1 i.UHJO I 

1 8 1 5. Campagne contre les années crAngleterre, 

de Hollande et de Prusse i 

Total ao 

De ces vingt campagnes, dix ont été écrites 
par l'Empereur : celles d'Italie et d'Orient à 
Sainte-Hélène 7 

Les deux campagnes de i8o5 m'ont été dictées 
par Napoléon quand il était sur le trône. Elles 
sont au dépôt de la guerre i 

La campagne de i8i5 a été écrite à Sainte- 
Hélène et imprimée à Paris en i8ao i 

Total lo 

Mon projet serait de réunir ces dix campagnes dans 
une même édition . de jeter un coup-d'œil sur les 
autres, et d'y joindre quelques observations que j'ai 
eu occasion de recueillir de la bouche de l'Empereur 
soit à l'armée, soit dans ses conversations (i). 



(1) Le temps n'a pa« permis au gcnéral Bertrand d'accomplir ce 
nais il a laissé i ses enfans une très grande quantité de pièces , de documem, 
•t de «ilériwtt ovifu air looi m qui m rapporté à llùilairt ém «togt ff^ 
nièref vanèn de ce siècle où la grande figure de Napoléon occupe et remplit 
un si vaste espar* 



XX AVANT-PROPOS 

Napoléon possédait à fond l'art de la guerre ; il en 
connaissait la théorie et la pratique, T ensemble et les 
détails. Surtout il en avait l'instinct, si on peut s'ex- 
primer ainsi. Comme il jugeait bien ce que son en- 
nemi avait à faire , il devinait souvent ce qu'il avait 
fait, ce qu'il ferait. Il sentait pour ainsi dire où était 
Fennemi, où il n'était pas. J'emploie cette expression 
parce qu'il s'en est servi quelquefois pour répondre 
à des questions, à des pourquoi. En un mot, Dieu 
l'avait doué du génie de la guerre. « Comment pou- 
vez-vous savoir tant de langues ? disait Napoléon à 
un homme dont l'érudition en ce genre l' étonnait. — 
C'est nn don que je tiens de Dieu, répondit dans sa 
naïveté l'homme aux langues, comme vous celui des 
batailles; » comparaison qui peut-être ne fut pas 
goûtée du héros. 

Napoléon savait que ses actions de guerre étaient 
son titre principal et incontestable à l'estime de la 
postérité; aussi a-t-il toujours désiré pouvoir en écrire 
lui-même l'histoire. D'autres feraient connaître son 
gouvernement, sa politique; mais personne ne pou- 
vait le remplacer dans la relation de ses campagnes. 
Personne ne connaissait comme lui les secrets de son 
art, les combinaisons diverses qu'il avait méditées, 
les motifs qui l'avaient fait agir, les nouvelles reçues 
de ses avant-postes qui avaient décidé ses mouve- 
mens. 



DO GÉKÈRKL RERTRAlfO. XXI 

Aux Tuileries, à Saint-Cloud, rEnipereur m*a dicté 
plusieurs de ses batailles d*llalie. Il en faisait dessiner 
les plans et aussi ceux d'Egypte. De toutes ses occu- 
pations c'était celle qui lui plaisait davantage. Quand 
il avait du temps de libre, il me faisait appeler pour 
ce travail qui était par lui-même du plus grand inté- 
rêt et l'Empereur en augmentait encore le prix par 
sa gaîté, par l'humeur la plus agréable. Il causait d'a- 
bord, puis il dictait, ordinairement avec une grande 
vivacité. IjC feu de la guerre l'animait. Excité qu'il 
était par des souvenirs glorieux, il se présentait dans 
ses nobles» récits, au temps à venir, avec ce cortège 
brillant de victoires, de succès inouïs, qui l'accom- 
pagneront à l'immortalité. 

Ce que l'Empereur m'a dicté sur ses batailles a 
perdu de son importance depuis qu'il a écrit sa guerre 
d'Italie tout enliere. Cependant il pourrait s'y trouver 
quelques détails intéressans, qui ne seraient pas dans 
les Mémoires de Sainte- Hélène. Voici une anecdote 
de cette époque que je tiens de Napoléon. 

On sait que peu de temps après son entrée à Mi- 
lan, ayant reçu du Directoire l'ordre de partager 
son armée en deux corps, de marcher avec la moitié 
sur Home et Naples et de laisser au général Keller- 
mann le commandement des troupes sur l'Adige , il 
offrit sa démission si le gouvernement persistait dans 
la résolution qui lui était annoncée. 



XXI ï AVANT-PROPOS 

En recevant la lettre du Directoire, Napoléon fut 
quelque temps absorbé par les réflexions qui se pré- 
sentèrent à son esprit, par les conséquences d'une 
mesure qui lui paraissait peu sage. Le Directoire ju- 
geait mal la situation difficile de l'armée française, 
les ressources de l'Autriche , les efforts qu'elle allait 
faire pour conserver sa domination au-delà des Alpes. 
L'armée française morcelée devait être battue et l'I- 
talie perdue pour la France. Cette lettre donna au gé- 
néral en chef une idée défavorable de l'habileté du Di- 
rectoire, et de sa capacité pour diriger les opérations 
de la guerre. Au milieu des idées dont il fut assailli, 
il jugea pour la première fois de la supériorité de son 
propre esprit, et entrevit qu'il était destiné à diriger les 
affaires de la France, sa politique et ses armées. Cette 
lettre du Directoire lui arriva vers la fin de mai, il 
était alors à Lodi. Depuis il a voulu revoir la chambre 
où le présage de ses hautes destinées lui était apparu. 
Il n'a pu la retrouver. Il se rappelait qu'il y avait 
une cheminée dans l'angle de la chambre. C'était à la 
chute du jour. Cette heure de la journée, où l'on res- 
pire le frais, est des plus agréables pour les habitans 
des pays chauds. Napoléon avait conservé ce souve- 
nir et ce goût de ses premières années. Peu pressé le 
soir d'avoir de la lumière, il en aimait le demi-jour, 
et s'abandonnait alors volonti^n's k ses rêveries. 



UV GKNKRAL BEHTHAND. XXIII 

La campagne d'Ulin et d*Au8teiliU écrite par Na- 
poléon , est au dépôt de lu guei re. L« luaniittcrit et»t 
authentique. Il contient quelques corrections de ma 
main dictées par TEmpereur. Il était pour lui-même 
quelquefois un censeur sévère. Pendant un voyage 
de Sainl^Cloud, il me fait appeler: il était assis dans 
son cabinet, causant avec M. de Talleyrand, et me 
dit délire la campagne d'Austerlitz. Au milieu de la 
lecture il m'interrompt. « Quelles bêtises nous lisez- 
vous là? » Un peu étonné de F apostrophe, je regarde 
l'iimpereur, puis M. de Talleyrand, et, sans rien ré- 
pondre, je reprends ma lecture. 

L'Empereur avait fait relier sa correspondance 
avec ses généraux ainsi que celle de Berthier, c était 
ce qu'il appelait ses livres rouges. Il les consultait en 
écrivant ses campagnes. Je l'ai vu passer une lieure 
debout , la tête appuyée contre la tapisserie de son 
petit salon à Saint*Cloud^ cherchant à se rappeler 
comment à l'époque des mouvemens rapides qui 
précédèrent la bataille de Castiglione, il s'était trouvé, 
tel jour, à telle ville d'où il avait écrit une lettre qui 
était sous ses yeux, tandis qu'il lui semblait que ce 
même jour il devait être ailleurs. On comprend aisé- 
ment quel embarras il devait éprouver lorsqu'il n'a- 
vait aucun de ses papiers pour aider sa mémoire et 
qu'il était privé même de ces livresque chacun peut 
si aisément se prociuer à Paris. Le manque de docu- 



XXIV AVANT-PROPOS 

mens a beaucoup contribué à empêcher l'Empereur 
de compléter pendant qu'il était dans l'exil , l'histoire 
de ses guerres. 

Lorsqu'à Sainte-Hélène, j'appris la mort de mon 
père , l'Empereur voulant me distraire de la peine 
que j'éprouvais, m'envoya un billet au crayon par 
lequel il m'annonçait son projet de me dicter la 
campagne de Russie. Il me demandait en conséquence 
de lui apporter la situation de l'armée quand elle 
quitta ses cantonnemens, puis lorsqu'elle arriva sur 
le Niémen, et ensuite à Smolensk. Je fis des re- 
cherches flans les moniteurs, dans les livres de la 
bibliothèque, sans pouvoir réunir les élémens néces- 
saires pour établir ces diverses situations. La cam- 
pagne de Russie était la seule guerre de l'empire que 
je n'eusse pas faite ( i ). C'était un inconvénient. J'avais 
quelquefois rappelé à l'Empereur des circonstances 
qui s'étaient effacées de son souvenir. Le général 
Gourgaud était le seul de nous qui eût été en Russie ; 
il a publié sur cette campagne des pages intéressantes. 

L'Empereur ne me dicta donc point cette cam- 
pagne, ce qui est d'autant plus fâcheux qu'elle était 
importante et difficile à écrire ; non pas la retraite, 
dont les circoïïstances et les événemens désastreux 

(1) Le général Reilrand était alors gouverneur-général de Tlllyrip. 



DV GÉN^HAL BERTRAND. XXV 

n*oiil donné lieu qu*à des combinaisons ordinaires, 
mais le mouvement ofi'ensif par lequel T Empereur 
s* est porté sur Moscou, à une si grande distance , et 
avec les forces les plus considérables qu'il ait jamais 
dirigées. 

Ayant demandé un jour à Napoléon quelle était sa 
plus grande bataille : « C'est , sans contredit, celle de 
« la iMoskowa , me répondit-il; c'est lk combat des 
« GKANS. Si, lavant- veille, avec ce coup-d'œil qui 
« m'est natiu-el à la guerre, je n'eusse pas fait en- 
« lever, à mon arrivée, et aussitôt après les avoir 
« reconnus , le mamelon et la redoute qui étaient à 
« douze cents toises en avant de la gaucbe de l'en- 
« nemi, je perdais la bataille le surlendemain. 

« Je devais pour ma gloire, ajouta l'Empereur, 
.< mourir ce jour-là. Si un boulet m'eût emporté à 
i< la Moskowa, mon nom eût été enviroiuié dans la 
« postérité d'un éclat sans pareil. L'imagination n'eût 
« pas su fixer la limite^ où se fût arrêtée ma car- 
« ri ère. » 



Si les mémoires sur la guerre d'Orient, ainsi qu'on 
l'avait d'abord projeté, avaient été précédés seule- 
ment d'une dédicace, cela eût été plus conforme à la 
bienséance. Mais quelques explications sur le manus- 
crit ayant paru nécessaires, elles ont été entremêlées 



XXVI AVANT-PROPOS 

d'anecdotes qui peuvent aider à faire connaître l'Em- 
pereur sous les rapports qui se rattachent à cette pu- 
blication, c'est-à-dire ses écrits et la guerre. 

Il semble que le public doit être disposé à lire avec 
intérêt cette sorte d'anecdotes, quand il peut croire à 
leur vérité, surtout dans un temps où se débitent 
tant de fables concernant l'homme extraordinaire, qui 
pendant vingt ans a exercé une si grande influence sur 
le monde entier. Un narrateur de bonne foi en parlant 
de ce qu'il a vu, inspire plus de confiance qu'en 
rapportant ce qu'il n'a appris que par ouï-dire. 
Puisse cette considération servir d'excuse à l'édi- 
teur pour avoir mêlé son nom à quelques circon- 
stances qu'il a rapportées et aux deux autres qui 
vont suivre, celles où il a vu Napoléon pour la pre- 
mière fois, d'abord dans son cabinet, puis dans une 
action de guerre sur le champ de bataille. 



En 1796, le Directoire de la République envoya le 
général Aubert Dubayet comme ambassadeur à Gons- 
tantinople dans l'espoir quil déciderait la Porte à 
opérer une diversion utile à la France en déclarant la 
guerre à l'Autriche. A cet effet on attacha à cette am- 
bassade quelques officiers de toutes armes; j'étais du 
nombre. Mais la Porte ne voulant point faire la guerre, 
nous demandâmes à revenir à l'armée. Après avoir 



DU r.KMUlAL aiRTIlANO. XXVII 

U'aversié Audriiiople, Pliilippopoli, Sophia, nous ap- 
prîmes en Bosnie que les préliminaires de paix avaient 
été signés à Lcoben. Nous arrivâmes à Raguse et de 
là en Italie. Le général Bonaparte nous accueillit 
avec bienveillance. Nous eûmes Tbonneur de dîner 
deux fois avec lui. Il nous parut aussi simple dans son 
intérieur que nous le savions grand sur le cbanip de 
bataille. 

Chargé des travaux^ de la forteresse d'Ozeppo, 
ayant besoin pour leur exécution d'une assez grande 
quantité de bois qui était dans le voisinage et dont je 
jugeais ne pouvoir disposer sans un ordre direct 
du générai en cbef, je me rendis à Passeriano où le 
général Bonaparte négociait la paix de Gampo-For- 
mio. Introduit dans son cabinet, j'exposai le motif 
qui m'amenait. Pendant que son secrétaire écrivait 
l'ordre que j'avais demandé, le général en chef me 
questionna sur la situation des travaux de la forte- 
resse. Il voulait établir sous sa protection, et appuyé 
auTagliamento, un camp retranché qui pîitétre gardé 
par la garnison du fort. Il demanda si je pourrais 
exécuter un ouvrage qu'il indiquait, je répondis que 
lion. « Pourquoi ? » Je donnai mes raisons. « Pour- 
« riea>vous exécuter tel autre ouvrage, » et il l'in- 
diqua comme le premier. « Non, général. — Pour- 
« cpioi ? )) Je m'expliquai. Enfin il choisit une autre 
pusiiion, f'\ retle fois je répondis que cela se pouvait. 



XXVIII AVANT-PROPOS 

« Eh bien, faites; mon but sera également atteint. » 
Il signa Tordre et je partis. 

Pour la première fois simple capitaine, j'avais eu 
occasion de discuter avec le conquérant de l'Italie. 
Je fus frappé de cette facilité de remplacer son pro- 
jet par un autre, pour trouver le moyen d'arriver à 
son but qu'il ne perdait jamais de vue, ce que plus 
tard j'ai eu tant d'occasions de remarquer. Depuis cet 
entretien, avant de répondre aux questions de Napo- 
léon, je prenais autant que possible le temps de ré- 
fléchir, ce qui n'était pas toujours facile. L'Empe- 
reur questionnait beaucoup et voulait une réponse 
nette et prompte. Si elle n'était pas exacte quelque- 
fois, il n'en savait pas mauvais gré; car il jugeait bien 
ce qu'il fallait attribuer à ses pressantes questions. Ses 
habitudes, son génie le portaient à la guerre, il aimait 
les hommes décidés, qui n'hésitaient point, ces Gas- 
cons, le nez au vent, qui ne doutent de rien. Nous 
nous étonnions quelquefois de voir l'Empereur pré- 
férer tel officier à tel autre qui avait à plusieurs 
égards des qualités supérieures. Mais l'Empereur 
avait de l'entraînement poiir les hommes hasardeux. 
Le feu sacré était à ses yeux la première qualité, il la 
récompensait noblement. 



Lors de l'expédition d'Egypte, aussitôt que l'es- 



ou GKNÉRAL BERTRANH. XXIX 

cadre eut mouillé dans la rade d'Alexandrie, Tordre 
fut donné de débarquer. Les chaloupes turent im- 
médiatement mises à la mer , débarquèrent les pre- 
mières troupes et revinrent en prendre de nouvelles. 
Sur le soir, la mer était grosse. Le canot sur lequel 
j'étais ne pouvant aborder la cote accosta une frégate 
mouillée près du rivage. A la pointe du jour , le ca- 
not nous conduisit à terre, mais déjà le général en 
chef était parti avec les troupes débarquées la veille. 
Dès qu'il y eut assez de soldats réunis pour former 
un bataillon , nous nous mimes en marche , escortés 
par des Arabes dont le costume, la figure maigre et 
noire nous parurent aussi tristes que le désert qui 
nous environnait. Ils étaient montés sur des hari- 
delles qui ne nous donnèrent pas une grande idée des 
chevaux arabes. Quelques coups de fusil les obligè- 
rent de se tenir à distance. Nous suivions le bord de 
la mer, apercevant la colonne de Pompée. Lorsque 
nous arrivâmes près d'Alexandrie, l'enceinte, dite 
des Arabes, avait été enlevée. La fusillade était enga- 
gée dans diverses directions. Aucun de nous ne sa- 
chant où combattait le corps dont il faisait partie, 
nous nous dirigeâmes vers un mamelon où nous 
aperçûmes un état-major qui était probablement celui 
du général en chef. C'est sur ce monticule qu'a été 
construit le fort dit do l'Observation, ap|>elé depuis 
fort Ca ffn n II i. 



XXX AVANT-PROPOS 

Mon impatience était extrême de voir sur un champ 
de bataille, ce grand capitaine qui avait rempli l'Eu- 
rope de son nom, et qui agissait si profondément sur 
les imaginations. Je gravis la hauteur, haletant, em- 
pressé que j'étais d'observer cet illustre général. Il 
était assis par terre, le dos tourné aux attaques, 
faisant sauter avec sa cravache de ces débris de poterie 
qui forment en partie les monticules dont sont envi- 
ronnés Alexandrie, le Caire et les villages de l'Egypte. 
L'état-major était rangé en cercle, gardant le si- 
lence. Un officier arrive de la gauche : « Général, le 
a fort triangulaire vient de capituler. » Pas de ré- 
ponse. Bientôt un aiitre officier annonce que la droite 
s'est emparée des premières maisons, et que l'en- 
nemi les dispute pied à pied. Pas de réponse. Un 
troisième officier se présente : « Le général Murât m'a 
« chargé de venir vous dire qu'il est arrivé sur la place, 
« et que l'ennemi se retire sur le Phare. — Qui! 
« m'envoie les cheykhs avec les clefs de la ville. » 

Le général en chef se lève alors et descend le mon- 
ticule. Je venais d'apprendre où combattait ma divi- 
sion. Je la rejoignis très désappointé : « Le voilà 
a donc ce général qui prend des villes, gagne des 
« batailles et détruit autant d'armées qu'il en com- 
te bat; mais s'il ne fallait pour cela que faire sauter 
« de petites pierres avec sa cravache, ne pas même 
« regarder ce qui se passe, écouter les rapports de ses 



Dr GîèltlÉRAf. BeRTRAND. XXXI 

« généraux, et n*y rien répondre, il me semM(^ eîi Vé- 
« rite que j*en pourrais faire autant. » 

Dans les diverses circonstances de sa vie, mais 
surtout k la guerre, il y avait dans l'Empereur deux 
hommes différens pour ne pas dire opposés. Ici, tête 
calme, il écoute, examine, calcule tout avec sang- 
froid, ou même c'est un être qui semble impassi- 
ble, quand le tonnerre gronde et renverse tout au- 
tour de lui ; tel je l'ai vu les jours de ses plus grandes 
batailles. Là, cVst un lion, ses regards sont de feu, 
son cheval court ventre à terre et n'a pas assez de 
jambes, Il n'écoute personne, il entrauie tout, il lui 
fiiut Une aile de l'armée, il ne donnerait pas sa jour- 
née pour vingt mille hommes , la renommée est là , 
prête à proclamer sa victoire , et à redire aux races 
futures son nom rayonnant d'une gloire immortelle. 



Il nVst guère de faits importuns dans l'histoire qui 
n'aient été altérés par Tignorance, par la malignité 
ou par l'esprit de parti. Il n'est point de particularités 
si simples, si naturelles qu'elles soient, qui ne puis- 
sent être produites sous un jour défavorable. 

Cédant à la fortune et au nombre des ennemis , 
Napoléon avait succombé à Waterloo. Il se rendit à 
Rochefort, avec le projet d'aller aux États-Unis. Deux 
frégates devaient Vy porter, ia Snal et la Méduse. 



XXXII AVANT-PROPOS 

Le lieutenant de vaisseau Besson, devenu depuis 
aniiral de Mehemel - Ali , offrit à l'Empereur de le 
conduire en Amérique sur un petit bâtiment danois 
appartenant à son beau-père, et dans lequel Napo- 
léon pourrait s'embarquer avec deux autres per- 
sonnes. Ce bâtiment n'était monté que par quatre 
matelots. M. Besson en eût pris le commandement. 
Il espérait n'être pas aperçu de la croisière anglaise, et 
au besoin se faisait fort de soustraire trois personnes 
à la curiosité des visiteurs. Le général Bertrand alla , à 
la nuit, examiner ce bâtiment dans le port, et d'après 
l'ordre qu'il reçut, il y fit ensuite porter des vivres. 

De jeunes officiers de marine, MM. Genty, Doret, 
Pettier, Salis et Châteauneuf proposèrent aussi de 
mener l'Empereur aux États-Unis, sur deux chasse- 
marées. La petitesse des bâtimens les eût obligés à 
relâcher pour faire de l'eau et des vivres. 

D' un autre côté, plusieurs navires américains avaien t 
descendu la rivière de Bordeaux , ils étaient bons voi- 
liers, et avaient toutes chances d'échapper à la croi- 
sière anglaise, qu'ils ne craignaient pas. Le capitaine 
Baudin commandait dans ces parages, et là, comme 
ailleurs. Napoléon était sûr de trouver des hommes 
qui se dévoueraient à le servir, et se disputeraient 
l'honneur de le conduire aux États-Unis. Pour arriver 
H Bordeaux par mer, il fallait passer par le pertuis de 
Maumusson où, chaque matin, les vigies signalaient , 



ni' Ol^lflÎRAL BFRTRAIID. XXXIII 

disait-on, quelques voiles anglaises. S*il voulait aller 
parterre. Napoléon ne pouvait s'y i*endrequ*à cheval , 
et presque seul , disait-on encore. 

Chaque projet avait ses inconvéniens, et chacun 
avait son avis. 

.\près s'être eniharqué à hord dt* la Irtgale la Saal, 
TEnipereur descendit à l'île d'Aix, y pnssa deux 
jours, et parut décidé à traverser l'Atlantique sur le 
bateau danois , avec le duc de Rovigo> le grand ma* 
réchal et Marchand. Le soir leurs eiiets furent portés 
à bord. A trois heures du matin les partans devaient 
être avertis. I/Empereur changea d'avis. En nous 
rendant le lendemain matin cliez lui, nous vîmes sur 
une table du salon un projet de lettre minuté de la 
main de TEmpereur, lettre par laquelle il annonçait au 
prince régent d'Angleterre son désir d'aller s'asseoir 
au foyer britannique. Bientôt l'Empereur entra et 
demanda Tavis de ceux qui étaient près de lui. Sa dé« 
terniination était prise; le général Lallemant fut le 
seul qui la combattit. 

Les officiers des frégates se présentèrent dans la 
matinée, et furent unanimes pour détourner l'Empe- 
reur de ce funeste projet. « Comment, disaient-ils; 
« rEin|)ereur qui disait si bien connaître les Anglai.s, 
« pouvait-il se fier à leur générosité. » 

Jamais le général IJertrand n'a conr.eillé à l'Empe- 
reur de se rendre à l'Angleterre. I.a (*<nnt«'v«ie lier- 



XXXIV AVANT-PROPOS 

traiid, il est vrai, le désirait et le disait. Mais son 
mari a plutôt cherché à détourner l'Empereur de ce 
projet, qu'à l'y encourager. Dans une conversation 
où l'Empereur, voulant appuyer l'opinion qui a fâ- 
cheusement prévalu, demandait au grand-maréchal, 
s'il pensait que le gouvernement anglais le laisserait 
libre en Angleterre ; celui-ci répondit que ce serait 
s'abuser que de se flatter d'un pareil espoir; qu'a- 
près les événemens qui avaient suivi le retour de l'île 
d'Elbe, on ne lui laisserait pas la faculté de les re- 
commencer. Le grand -maréchal , il est vrai, n'avait 
pas prévu Sainte-Hélène. 

L'Empereur n'a jamais dit, que l'on sache, que son 
grand-maréchal lui eût donné un tel conseil (i); mais 
il a dit qu'il ne savait pas jusqu'à quel point il avait 
pu être décidé dans la détermination qu'il avait prise, 
par le plaisir qu'il ferait à la comtesse Bertrand de la 
rapprocher de sa famille. Cela n'étonnera pas ceux 
qui ont connu Napoléon dans son intimité, et la bonté 
de son cœur. 

Des conversations que j'ai eues à Rochefort ou à 
l'île d'Aix avec l'Empereur sur cette matière, je suis 



(1) Dans un ouvrage intitulé Souvenirs sur Napoléon, par la veuve du gé- 
néral Durand, le même fait se trouve rapporté, l'P'mpereur lisnnt k Sainte- 
Hélène celte calomnie écrivit à cùlé faux. Ce livre est dans la bibliothèque de 
M. Marchand. 

( Note communiquée par 1\L Marchand. ) 



DU G^frkRAt BERTHAND. \\\\ 

porté à penser qu'un des motifs déterniinans <!<> la 
résolution qu'il a adoptée, a été le conseil qui lui fut 
donné à Paris par trois personnes d esprit et de sens, 
qui toutes les trois ont cessé de vivre et dont deux 
lui étaient sincèrement attachées. Je citerai seule- 
ment Tabbé Siéyès. Les deux autres personnes sont 
aussi très connues du public. 

Voilà ce qui m'a paru de plus probable sur cette 
détermination qui a si malheureusement terminé les 
destinées du héros. Je ne pense pas que qui que ce 
soit puisse rien dire de positif à cet égard. 



Tout citoyen doit consulter uniquement le bien de 
la patrie et être toujours prêt à lui sacrifier son in- 
térêt pei'sonnely celui de sa famille; là est la pierre 
de touche de Thomme d'état. Mais il est des circon- 
stances^ où, comme époux ou comme père, T homme 
a des devoirs à remplir, devoirs dont il ne lui est pas 
permis de ë' écarter , et qu'il doit concilier avec ses 
autres devoirs. 

Après les événemens de 1 8 1 4 et de 1 8 1 5 , si mal- 
heureux tout à-la-fois pour la France et pour l'Em- 
pereur , ma position a été souvent enibarrassante. 11 
fallait concilier ce (pie nte commandait ma i^connais- 
sance et mon attachement pour l'Empereur qui ma- 



XXXVI AVANT-PROPOS 

vait comblé de bienfaits , avec mes devoirs de père 
de famille. 

Dans les occasions qui exigeaient de la réflexion, 
la droiture, la raison et l'honneur ont été les guides 
de ma conduite, et si j'ai fait des fautes, ce dont as- 
surément je ne prétends pas avoir été exempt, la sin- 
cérité avec laquelle j'ai cherché la meilleure marche 
à suivre sera mon excuse. 

Lorsque l'Empereur eut abdiqué, mon parti fut 
pris de passer près de lui le reste de mes jours ; dès- 
lors je dus réfléchir aux circonstances qui pouvaient 
se présenter, aux difficultés qui pouvaient naître, 
aux moyens de les éviter ou de les faire disparaître. 
D'un côté il fallait que je ne fusse pas un embarras 
pour l'Empereur, cela m'était facile. La fortune qui 
me restait de ses bienfaits était modeste, mais elle me 
suffisait. D'un autre côté, il fallait s'arranger de ma- 
nière à n'être pas constamment dans une dépendance 
qui pourrait devenir une occasion de petites contra- 
riétés, f^es femmes ont comme nous leurs qualités et 
leurs défauts. Un long exil avait bien des inconvé- 
niens, il fallait penser à ne pas les aggraver pour une 
femme destinée à partager notre sort, à en adoucir 
l'amertume pendant un temps probablement long et 
dont on ne pouvait prévoir le terme. 

En réfléchissant à cette situation un honnne attentif 
trouverait l'explication de quelques incidens qui 



IM r.ÉNéRAL BERTRAND. XXXVll 

se sont présentés dans un laps de six années de Texit 
de Sain te- Hélène. 

A son arrivée à Longwood, l'Empereur dînait avec 
les personnes qui l'avaient accompagné à Sainte- 
Hélène. Le général Bertrand occupait alors le cottage 
à* Huiagaie à une demi-lieue de Longwood : lorsqu'il 
fut étal)li dans la niaison qui avait été construite pour 
sa famille, TKmpereur eut voulu que le grand-maré- 
chal et sa femme dînassent tous les jours avec lui. On 
pourrait s'étonner qu'ils aient eu des motifs de ne 
point accepter cet honneur (i). 

La comtesse Bertrand , parmi ses bonnes qualités, 
ne comptait pas l'exactitude. Il lui était difficile d'étra 
habillée et prête à une heure fixe. A l'île d'Elbe elle 
arriva un jour quand l'Empereur était à table. L'Em- 
pereur dit avec raison qu'il n'était pas poli de se faire 
attendre. Dîner tous les jours avec rEnq)ereur eut été 
une occasion de scènes désagréables et méritées. Il 
était sage de les éviter. 

A la fin de i8ao mon fils aîné était dans sa dou- 
zième année, ma fille dans sa onzième. 11 devenait né- 
cessaire de s'occuper de leur éducation. Un sergent an- 
glais a))prenait à mes enfans à écrire, et l'abbé Vignale, 



(1) A riled*EU>e, le général ayant avec lui n femme et plusieurs enfans, 
ne put logfir dans le bâtiment habité par TEmpereur, qui l'engagea à s'établir 
i KHôtel-de-Ville. Le grand-maréchal mangeait avec sa f.imUle, et le général 
Drouot dinait avec l'Empereur. 



\ \\ VIII AV Ai\ T-PllOPOS 

jeune prélre corse qui parlait le français peu cor- 
rectement, leur donnait quelques leçons de langue 
latine. 

La comtesse Bertrand n'avait pas l'exactitude et la 
patience nécessaires pour instruire elle-même ses 
enfans, le général ne les avait pas non plus. Pour 
une jeune fille, le séjour de Longwood n'était pas 
d'ailleurs sans inconvéniens. Ces considérations dé- 
ter minèrent le général à demander à l'Empereur qu'il 
voulût bien consentir à ce que la comtesse Bertrand 
conduisît ses enfans soit en Angleterre, soit en France, 
afin de leur procurer une éducation convenable : 
l'Empereur y consentit ; un passage fut demandé au 
gouverneur et accordé. 

Mais lorsque le bâtiment sur lequel le départ de- 
vait avoir lieu fut dans le port, l'Empereur y trouva 
de grandes difficultés. « La comtesse Bertrand serait 
« fort embarrassée en France; elle y serait dans une 
« fausse position vis-à-vis du gouvernement, il en 
« résulterait les inconvéniens les pbis graves; que si 
« le général voulait absolument envoyer sa femme 
« et ses enfans en Europe, il fallait qu'il les conduisît 
a lui-même, et alors qu'il lui donnât le temps de faire 
a venir un de ses anciens serviteurs pour le remplacer 
a pendant son absence (i). » 

(1) Voi( i ( (,' (|iic ri.miKT» iir, rlanl ;iu huin, dil à M Marchand à ccUe oi>o- 
que : ■> n'est moi (jui i'n^'at;e rjcrlraml à aoroin[) ig\i( i- lU femme en Europe, 



DU C;£NKHAI. BKUTMAND. XXXIK 

Des inconvénieiiSy il y en a à tout. Ceux qui étaient 
pi*éscntés ne paraissaient pus aussi graves au grand* 
maréchal qu'à TEmpereur. Mais le véritable inotii n*é- 
taitpas ditiicileà pénétrer. Le comte de Las Cases et 
sou (ils avaient été enlevés violemment d'auprès de 
TLmpereur : le général Gourgaud , madame de Mon-^ 
tholon et se^' enfans, avaient quitté Sainte-Hélène, il 
était bien naturel que l'Empereur voulut garder U 
petit nombre de personnes qui restaient auprès de 
lui. 

Le général acquiesça aux désirs de l'Empereur. Il 
lit rester sa femme, et demanda, ce qui fut consenti, 
que si dans une année il n'y avait pas de changement 
dans la situation des choses, l'Empereur lui accordât 
un congé de neuf mois, temps qui lui paraissait suf- 
fisant pour aller en AngleltM're, pourvoir à l'éducation 
de ses enfans, et revenir : le général priait Sa Majesté 
de se rappeler que s'il s'éloignait de Sainte-Hélène, 
c'était conti-e son gré, et sur l'indication de l'Empe- 
reur lui-même. 

Le général Montholon écrivit en Europe au mois 
de janvier pour demander qu'un des officiers atta- 
chés à l'Empereur se rendît à Sainte-Hélène. Qu'elles 
qu'aient été les expressions de cette lettre, dite offi- 

« pour aller mdtre iNtIre à M» aiïairv^ l'n il n'y allait |>«», pourraient bien 
« to souffrir. » 

{Afoi0 tif>n>tiunu^ucr far M. MMrcfuutd.) 



XL AVAJNT-PROPOS 

cielle, elles ne peuvent changer la vérité des laits, qui 
«ont tels qu'on vient de les raconter. 

Le jour arrivé de se séparer de son grand-maré- 
chal, même momentanément, l'Empereur eut vrai- 
semblablement cessé d'apercevoir les inconvéniens 
qu'il avait d'abord trouvés au départ de la comtesse 
Bertrand ; elle fût partie avec ses en fans, et le général 
fût resté. Il est probable que les choses se seraient 
arrangées de la sorte. 

Le général peut dire avec sincérité que jamais il n'a 
eu l'intention d'abandonner l'Empereur, que jamais 
il ne l'a dit, qu'il n'a été question que d'un congé 
de neuf mois. 

On a prétendu que le ministère anglais se serait op- 
posé an retour du général, ainsi qu'il l'avait fait pour 
d'autres personnes. Le général doit cette justice et 
aussi ce remerciment au gouvernement britannique, 
qu'alors même qu'il interdisait le passage à Sainte- 
Hélène aux généraux Lallemant et Savary, comme 
inscrits dans les ordonnances de Louis XVIII, du 
mois de juillet 1 8 j 5, il autorisait le général Bertrand, 
compris dans ces mêmes ordonnances à accompa- 
gner l'Empereur; la conduire de ce général qui avait 
suivi la fortunç de Napoléon à l'île d'Elbe ayant paru 
toute simple en 1 8 1 5 à lord Liverpool et à ses collè- 
gues. Le général avait été condamné à mort par con- 
tumace, les cinq années pour revenir sur ce jugement 



DU GKNKRAL BKRTUAWD. XLI 

ti.iuiil êcoiilces; il i\v so rendait en Angleterre que 
pom- remplir nn devoir, il n*avait point à craindre 
pour son retour un refus du gouvernement britan- 
nique. 



A son arrivée sir Hudson I^owe exigea que chacun 
de nous signât une pièce dont il envoya le modèle. 
Sesoiuneltre aux restrictions imposées à TEmpereur 
était tout simple. Signer rengagement de ne sortir de 
Sainte-Hélène qu'avec la permission du gouverne- 
ment anglais demandait quelque réflexion. r.e gou- 
verneur déclara quMl fallait signer ou partir : le 
général Bertrand signa. 

Après le départ de l'amiral Cockburn, le général 
Bertrand continua à être chargé des relations avec le 
nouveau gouverneur. Sir Hudson Lowe, dans les rap- 
ports fort désagréables qu'il avait avec Longwood, 
ne trouvant pas dans le général la complaisance qu'il 
désirait, s'adressa au général Montholon, dont il es- 
|>érait plus de condescendance à ses vues. 

Comme l'Empereur dirigeait effectivement la cor- 
respondance avec le gouverneur, les résultats furent 
les mêmes. Celui-ci en revint alors à préférer ses re- 
lations avec le grand- maréchal et s'adressa de nou- 
veau à lui. 

QueUpie temps après, par suite de (ll^cussi()ns qui 



XLIÏ AVANT-PROPOS 

eurent lieu, le grand-maréchal fut réduit à envoyer 
un cartel au gouverneur et depuis cette dernière 
époque toutes relations entre eux furent complète- 
ment rompues. 

Cependant l'Empereur éprouvant de la difficulté à 
savoir ce qui avait été réellement dit dans les conver- 
sations avec le gouverneur, voulut déterminer le géné- 
ral Bertrand à les reprendre. Ce ne fut pas sans quelques 
peines que le général fit comprendre à l'Empereur, 
qui jugeait tout de la hauteur de sa position, qu'il y 
avait entre les hommes, placés dans une situation si 
inférieure à la sienne, des rapports établis par la so* 
ciété et les usages, qui ne permettaient pas de rappro- 
chemens dans de certaines circonstances, et le général 
persista à ne point renouer sa correspondance. 

A la mort de l'Empereur, l'amiral Lambert, officier 
fort estimable, fit accepter ses bons offices pour arran- 
ger le différend qui existait entre le grand- maréchal 
et le gouverneur; différend dont en réalité et malheu- 
reusement la cause avait disparu , par la funeste ca- 
tastrophe qui mettait fin à la captivité de Longwood. 

Pendant les cinq à six ans du second exil de l'Em- 
pereur, il était difficile qu'il n'y eût pas de temps à 
autres quelques froissemens entre des personnes pla- 
cées dans une situation peu heureuse, et très sensibles 
aux moindres préférences de l'Empereur. Mais jamais 
le grand-maréchal n'a eu avec aucun de ses compa- 



DU GKNkKAL BliHTRANl). XUIl 

gnons (l'exil la plus légtMe discussion, et il a fait ce 
qui dépendait de lui pour entretenir parmi eux la 
bonne harmonie, ce qu'il considérait conmie un 
devoir. 



Au premier et au second retour de Sainte-Hélène, 
beaucoup de personnes m'ont adressé des questions 
sur les derniers niomens de l'iimpereur; j'en rappor- 
terai ici quelques circonstance*». 

Pendant les six dernières semaines de sa longue 
maladie, depuir. la fin de mars jusqu'au 5 mai iHtii, 
TEmpereur ne s'est guère levé que pour changer de 
lit. 11 a montré dans ses souffrances beaucoup de 
patience, et cette tranquillité d'àme qui a été Thabi* 
tude de sa vie, au milieu de ses grandes occupations, 
et de tant de vicissitudes. 

Le général Moutliolon et M. Marchand ont veillé 
l'Empereur toutes les nuits pendant qu'il a été alité. 
Il a reçu jusqu'à son dernier soupir, de tous ceux qui 
rapprochaient, les marques de respect et d'attache^ 
ment qu'il avait droit d*en attendre. 

Dans les premiers jours d'avril, l'Empereur m'ayant 
fait appeler vers les trois heures du soir, me dit : 
a Bertrand, je suis bien malade. 9 Je répondis à l'Em- 
pereur que son refus^ pendant plusieurs années, de 
voir un médecin anglais, après que le gouverneur lui 



XLIV AVANT-PROPOS 

eût enlevé le sien avait été plein de dignité, mais 
que, dans ses nouvelles souffrances, il me paraîtrait 
parfaitement convenable de consulter quelque mé- 
decin de rile ; que le docteur Arnott, du régiment 
campé près de nous, était un homme de droiture, 
d'expérience, et qui pourrait donner un bon conseil. — 
« Eh bien, répliqua l'Empereur, faites-le venir, et dites 
« à votre femme de lui expliquer ma maladie. » Je sor- 
tis; le docteur vint, il parlait peu français, mais la 
comtesse Bertrand s'exprimait en anglais avec facilité. 
Après l'avoir écoutée, le docteur répondit qu'un mé- 
decin, quand il avait questionné un malade, tâté son 
pouls, examiné sa langue, était souvent embarrassé 
pour juger une maladie, et que, sur l'exposé qu'il 
venait d'entendre, il n'oserait donner un avis surtout 
à un malade tel que Napoléon, sans l'avoir vu, écouté, 
et examiné avec attention. Je portai à l'instant même 
cette réponse. L'Empereur laissa écouler vingt-quatre 
heures, et fit appeler M. Arnott. Dans les visites qui 
ont suivi, quoique parlant fort mal anglais, ]'ai servi 
d'interprète. 

Avant d'être alité l'Empereur vomissait depuis 
quelque temps, par intervalle, des matières noirâtres. 
Voici une de ses conversations avec M. Arnott : 

« Docteur, combien y a-t-il de trous dans l'esto- 
a mac ? — Deux. L'un sert à faire entrer les alimens, 
« et ils sortent par l'autre. — Comment le sang 



ÙV GÉNléRAL BERTRAND. XLV 

« passe-t il de Testomac au cœur? Y a-t-il un trou 
« par lequel Testomac conuiiunique avec le cœur? 
« — Non. » Le docteur expliqua la formation du sang 
et par quelle voie il arrivait au cœin . « (Comment 
« la bile passe-t-elle de Testomac au foie ? y a-t-il 
« un trou de ce côté? — Non; » et le docteur fit com- 
prendre la sécrétion de la bile dans le foie. « Ainsi 
« il n'y a que deux trous dans l'estomac ? — Deux, 
« seulement. — Comment appelez -vous celui par 
« lequel les alimens entrent? — Le cardia. — Celui- 
« là n'est pas malade, car les alimens entrent et 
tt même souvent sortent par là. Comment appelez- 
« vous l'autre? — le pylore. — Je meurs de la 
« même maladie que mon père. » Charles Bona- 
|>arte , père de Napoléon, était mort d'une maladie 
au pylore. 

Celte «conversation ptni laire connaître la manière 
de questionner de rEmpereur, qui ne craignait point 
d'employer par fois des expressions vulgaires pour 
arriver à découvrir ce qu il voulait savoir. Il a eu 
plus d'une conversation analogue. 

Après la mort de Napoléon son corps fut ouvert 
par le docteur Antomarchi .selon les ordres qu'd en 
avait reçu de l'Empereur lui-même. L'estomac était 
couvert de squirres, percé d'un trou, et adhérent au 
foie fjui était très gonflé. 

ï><'pnis doux nus et pins. I i mi) khi avait répété 



ttfl AVANT-l>ROt»OS 

âouvent en mettant la main droite sur son foie : « Les 
a médecins diront tout ce qui leur plaira, mais j'ai là 
« un coup de poignard. Je le sens. » 

L'ouverture du corps sembla confirmer la conjec- 
ture de Napoléon. En écrivant à Madame, mère de 
FEmpereur, pour lui donner la triste nouvelle de 
la mort de son fils (nous n'écrivions que des lettres 
ouvertes); je lui mandais que l'Empereur avait deviné 
son mal, et dit qu'il mourait de la même maladie que 
son père. 

Le gouvernement anglais ne manqua pas de le 
faire annoncer dans toute l'Europe. « Mais de ce 
<c qu'à deux pouces du pylore, l'estomac a été percé, 
a on ne peut en conclure que l'Empereur ait suc- 
ce combé à une maladie du pylore, » m'a dit depuis 
le docteur Antomarchi. 

Beaucoup de personnes sont persuadées que Na- 
poléon a été empoisonné et en rejettent l'odieux sur 
le gouvernement anglais. Il est loin de ma pensée de 
vouloir accréditer un tel reproche. Je n'ai aucune 
raison de le croire fondé. 

Vers le milieu d'avril, l'Empereur s'est occupé avec 
le général Montholon pendant plusieurs jours de ses 
dispositions testamentaires, qu'il a toutes écrites de 
sâ main et de la manière la plus lisible, quoique son 
écriture fût ordinairement indéchiffrable. 

Le aa et le 24 avril au soir, l'Empereur m'entretint 



DU G^.N^.RAL BRRTHAND. XLVtt 

de ses dispositions testamentaires, de sa parenté, de 
diverses particularités de son règne et de qitelques 
personnes. 

Le a5, au matin, il me demanda si j*avais écrit ses 
conversations des jours précédens, je répondis par 
ralKirmative. Il ajouta qu'il fallait réunir les vues 
des champs de bataille dessinées par Denon, et les 
plans des champs de batiiille levés par Dassa, en 
faire un bel atlas pour les campagnes. 

Le a6 avril, à sept heures du soir, l'Empereur passa 
de sa chambre dans son salon, et s'étant couché, il 
me dit :... « qu'en demandant à être enterré sur les 
« rives de la Seine, il entendait par là un lieu quel- 
« conque de la France, que si les Bourbons avaient de 
« Fesprit, ils le mettraient k Saint-Denis, mais que 
a son désir étiit d'être enterré au cimetière du père 
« Lachaise entre Lefebvre et Masséna ; qu'on lui Ht 
« élever un petit monument, une colonne, qu'ii prê- 
te ferait cela à être enterré à Saint-Denis ; sinon qu'on 
« Tenterrât à Rueil , auprès de l'impératrice José- 
a phine; s'il y avait des difficultés, qu'on rensevelît 
« au confluent du Rhône et de la Saône, dans une 
« île près de Lyonj et si enfin on ne le pouvait pas, 
a qu'on le déposât à Ajaccio en Corse, car là c'était 
tt encore la France, qu'on le mît dans la cathédrale 
K où étaient ses ancêtres, que du moins il serait au 
« milieu de ses pères. 



XLVIII AVANT-PROPOS 

« Mais, ajouta-t-il, le gouvernement anglais a prévu 
« ma mort, et aura donné des instructions; j'ai cru 
a m'apercevoir que ce cas avait été prévu. Je ne 
« pense pas qu'on laisse mon corps dans cette île; si 
« cependant il en était ainsi, faites-moi enterrer au 
« bord de cette fontaine où tous les jours j'envoyais 
« chercher de l'eau, près de ces saules à l'ombre des- 
« quels je me suis assis quelquefois, quand j'allais 
« vous voir, lorsque vous étiez à Hutsgate (i). » 

L'Empereur pensait que son frère Lucien devrait 
écrire l'histoire de la Révolution et de l'Empire. 

Dans sa conversation du i5 avril, il demanda si 
Resjnault de SaintJean-d'Angély vivait encore. Les 
circonstances de sa mort nous étaient connues, mais 
avaient échappé à la mémoire de Napoléon. 

Le duc de Bassano, dis-je alors, doit savoir beau- 
coup de choses, et il est en état d'écrire. « — Oui, 



(1) Peu de jours avant le message qui l'annonça aux Chambres, le roi 
Louis-Philippe m' ayant fait l'honneur de m' entretenir de la résoluliou qu'il 
avait prise de rendre à la France les restes mortels de l'Empereur : « Je les 
« ferai placer, me dit-il, au lieu qu'on jugera le plus convenable, à Saint- 
« Denis, si l'on veut; mais je les crois mieux, plus convenablement aux 
Invalides, et pour moi, je préférerais les Invalides à Saint-Denis. » 

Cette résolution généreuse, si conforme aux derniers désirs de l'Empereur, 
fut exprimée avec une noble simplicité. 

L'opinion de la France entière a sanctionné cette inspiration patriotique. 
En se livrant à de généreux senlimens , en marchant dans les intérêts de la 
patrie, on est siV, en France, de remuer la fibre populaire. 

Œotr du général Bertrand,) 



DÎT Gl^lVI^R/iL BERTRAND. XLIX 

« mais il est paresseux, puis il lera ses mémoires. 
« Darii a été long-temps secrétaire d'État; il écrit 
« avec facilité. Ségiir est prol>abIemeiit celui qui 
t écrira ilavautag*\ — Bignon, ajoutai-je est à pré- 
« Rent intéiTssé à écrire l'histoire de la diplomatie. 
% -^Otii. -^ D'Hauterive a aussi du talent, il pourra 
« écrire. — Oui, mais il est bien ami de Talleyrand. 
« -— Qui fera l'histoire militaire, s'écria l'Empe- 
« retir? — La France a un si grand intérêt, répon- 
m d^s-je, à perpétuer le souvenir de faits d'armes si 
€ glorieux pour elle , que , tôt ou tard , quelque 
« homme de talent se chargera d'en transmettre le 
« récit à la postérité. — Jomini a montré du talent, 
« continua Napoléon, mais il est vendu à la Russie. » 

Le grand maréchal demanda à l'Empereur quelle 
conduite devaient tenir ses amis, quel but ils devaient 
se proposer : « L'intérêt de la France, et la gloire de la 
n patrie, je n'en vois pas d'autre, » répondit TEnipereur. 

Napoléon finit par nx^ommander au grand- maré- 
chal d'écrire la conversation qu'il avait eue la veille 
avec lui, pendant qu'il était près de son lit. 

Ce même jour, il réitéra ce qu'il avait dit dans ses 
instructions de tâcher de se procurer sa correspon- 
dance avec les souverains, que son frère Joseph de- 
Tait rHToir; qu'il fallait la faire imprimer soit en 
France, soit en Amérique, que la gloii^ de la France 
y était il 



AVANT-PROPOS 



Dans le cours de son règne, l'Empereur ne s'oc- 
cupait point (le ses papiers, n'en portait aucun avec 
lui. 11 se reposait sur son secrétaire du soin de les 
tenir e.i ordre. Napoléon avait cependant à l'île d'Elbe 
les lettres des souverains; elles étaient reliées en un 
petit tome, format de papier à lettre. Le traité de 
Fontainebleau, ratifié par les puissances, lui fut ap- 
porté par la comtesse Bertrand, lorsqu'elle vint nous 
rejoindre à Porto-Ferrajo. Le volume des lettres des 
souverains, et ce traité étaient, autant qu'il m'en sou- 
vienne, les seuls papiers que l'Empereur eût à l'île 
d'Elbe, et le dernier fut jeté au feu lorsqu'il quitta 
l'île pour renlrer en France. 



Sous le litre de Conversations religieuses de Na^ 
poléon , il a été publié un libelle dirigé en appa- 
lence uniquement contre la comtesse Bertrand et son 
mari, mais réellement aussi contre la mémoire de 
l'Empereur. On lui fait dire que sur le trône environné 
de généraux il était retenu par le respect humain et 
par beaucoup trop de timidité, qu'il n'eût pas osé 
dire : « Je crois. » Ceux qui ont approclié l'Empereur sa- 
vent qu'en diverses occurrences, il a dit et répété : « Je 
« crois tout ce que croit mon curé. » Expression sim- 
ple et concise, très propre dans sa bouche à arrêter 



DU GÉNÉRAL DKRTRAND. I.ï 

ces discussions de controverses non moins contraires 
au véritable esprit du christianisme que fcmestes au 
repos de TÉtat. 

Dans cet écrit on a osé présenter au public, 
comme recueillies à Sainte-Hélène, deux prétendues 
convei*sations entre TEmpereur et son grand-maré- 
chal, Tune sur la divinité de Jésns-Christ, et n\iyant 
guère moins de cinquante pages, l'autre sur l'exis- 
tence de Dieu. Ces deux conversations guillemelées 
sont une pure invention; elles ne renferment pas un 
seul mot de vrai, uir sedl. 

En diverses circonstances, où il s'adressait soit au 
clergé de Paris ou des départemens, soit à des évé- 
ques ou à des cardinaux, j'ai fréquemment entendu 
Napoléon combattre les prétentions ultramontaines, 
ainsi que l'ont fait tant de rois de France, avant et 
depuis saint Louis, dans leurs démêlés avec la cour 
de Rome; mais ni en France, ni à l'armée, ni à l'ile 
d'Elbe, ni à Sainte-Hélène, je n'ai entendu Napoléon 
disserter sur l'existence de Dieu, ou sur la divinité de 
Jésus-Christ. 

J'ajouterai en toute vérité que jamais dans aucune 
des quatre parties du monde, où m'ont porté succes- 
sivement nos armes ou les événemens, je n'ai en- 
tendu de conversation dans laquelle un de ceux qui 
y prenaient part ait nié l'existence de la divinité, non 
jamais, en aucun temps, en aucun lieu 



|i|I AVANT-PROPOS 

Si après avoir dédaigné de répondre à ce libelle, 
et à quelques autres, j'ai repoussé ici cette dernière 
calomnie, c'est uniquement parce qu'elle a été l'oc-» 
casion de beaucoup de niaiseries mises dans la bou- 
che de l'Empereur. 

Voici quelques écîaircissemens sur un fait qui ^ 
été cité. 

Deux prêtres arrivent à Sainte - Hélène : l'un et 
l'autre doivent dire leur messe. L'Empereur charge 
le plus âgé des deux, le respectable abbé Buonavita, 
de célébrer la messe le dimanche, vers neuf ou dix 
heures, dans une pièce de sa maison qu'il fait dis- 
poser à cet effet. Il charge le plus jeune, l'abbé Vi- 
gnale, de la célébrer à midi, chez le grand-maréchal, 
pour la comtesse Bertrand , ses enfans, et les autres 
habitans de Longwood, ce qui aurait encore eu l'avan- 
tage de donner aux officiers irlandais , dont le camp 
était près de nous, la facilité d'assister à la messe, si 
le gouverneur leur en eût accordé la permission. 

Ce fait fort simple a été accompagné d'assertions 
mensongères et d'insinuations perfides contre la com- 
tesse Bertrand. 



Dans ses derniers momens, comme pendant le 
reste de sa vie, tout occupé qu'il était du temps pré- 



DU GlÎMIÎaAL BERTRAND. Ul| 

sent, TEmpereur n*a jamais perdu de vue la postérité^ 
son testament le prouve, et ceux qui ont clé près de 
lui , qui Tont approché^ savent qu elle fut toujours 
pi^ésente à sa pensée aux épocpies importantes de sa 
vie. Du rivage de la mer, il écrivait à Kléber, en lui en- 
voyant ses dernières instructions sur l'Egypte : « Ac- 
a coutume à ne voir la récompense des peines et des 
« travaux de la vie que dans Topinion de la postéritéi 
« j'abandonne l'Egypte avec le plus grand regret. « 
Si dans le cours do sa glorieuse carrière il n'a pu 
se défendre en certaines circonstances de quelques 
vivacités, il conservait dans les événemens les plus 
difficiles le calme qui est le caractère d'une âme forte, 
le calme qui était sur sa physionomie et dans ses dis- 
cours au terme de sa vie, ce calme qui parfois le fai- 
sait paraître impassible dans la crise d'une grande ba* 
taille, et qu'il a constamment montré dans les cruelles 
vicissitudes où il a été jeté par la fortune qui semble 
s'être fait un jeu de l'élever au plus haut de^ré de gloirç 
et de puissance, pour )e précipiter ensuite dans U 
plus terrible position où l'homme puisse descendre, 
la captivité : captivité où il n'avait à opposer à des 
coups souvent ignobles que l'indignation ou une 
tranquillité stoïque, à l'épreuve des événemens. Ayant 
eu l'honneur de l'approclier sur les champs de ba- 
taille, à l'apogée de sa fortune, j'ai pu juger en des 
ciiToixrnnces bien diverses de la dignité, de la fer- 



UV AVANT-PROPOS 

meté de ce caractère, tout à-la-fois si simple et si 
fier, de ce caractère digne des temps antiques. Il était 
bien jeune encore lorsque Paoli lui disait : « Tu sei 
« un uomp di Plutarco, un uonio dei tempi antichi, 
ce Tu es un homme de Plutarque, un homme des 
« temps antiques. » 

Lorsqu'il approchait du terme fatal, l'Empereur 
nous dit qu'il avait relevé les autels en France, et 
rétabli la religion, expression qui lui était familière 
pendant qu'il était sur le trône; que dans ses palais, 
comme à Sainte-Hélène il avait entendu la messe le 
dimanche, que ses derniers jours devaient être con- 
formes au reste de sa vie, que l'abbé Vignale devait 
dire la messe dans le lieu accoutumé, et réciter les 
prières des quarante heures ; qu'il faudrait, quand il 
le dirait, faire entrer l'abbé Vignale, et le laisser seul 
avec lui. Tout ce que l'Empereur a prescrit a été 
exactement suivi. Nul de nous, pas plus à Sainte-Hé- 
lène qu'aux Tuileries ou à Compiègne, n'avait à se 
mêler de ce qui se passait entre l'Empereur et son 
aumôner 

L'Empereur a manifesté à Sainte-Hélène les senti- 
mens religieux qu'il avait publiquement professés 
quand il était sur le trône. Je puis donner cette assu- 
rance aux hommes sincères de toutes les opinions, 
comme aux amis de l'Empereur, et cette marque de 
respect, je la dois à sa mémoire, je la dois à la vérité. 



DU r.ém^.RAL BERTRAND. LV 

Dans les derniers jours de sa maladie, l'Empereur 
dit au grand- maréchal : « IJertrand, quand je ne serai 
« plus, vous me fermerez les yeux. Car vous savez 
« qu'après la mort les yeux restent naturellement 
« ouverts. » J'ignorais cette particularité, bien que 
j'eusse assisté à tant de batailles; mais je n'avais en- 
core fermé les yeux d'aucun de mes proches ni de 
mes amis. Depuis, hélas î l'occasion ne s'en rst que 
trop souvent présentée! 

Lorsque l'Empereur eut exhalé son dernier soupir, 
je mis un genou en terre, et je fermai avec respect et 
recueillement les paupières du grand capitaine, selon 
le désir qu'il m'en avait exprimé. 



BERTRAND. 



MÉMOIRES 



POUR SERVIR 



A L1IIST0IIIE DE NAPOLÉON. 

GUERRE D ORIENT. 

CAMPAGNE DM 1798. 

CHAPITRE PREMIER. 



I. Projri inmu i un'iiii» 1 \iij,i< n I n |m Mil la ( aiiipii^iic »K' 1798. — II. l'u — 
parnlif<i t-t composilion de l'armc-e d'Orient. — III. Dt-parl de la flolle de 
Toulon 19 mai). — IV. De l'île de Malte et do l'ordre de Saint Jean de 
Jéniuleni. — V. Moyens de défense de Malte. — "VI. Perplexité du grand 
maître et de son conseil. — VII. Hostilités; combats; suspension d'armes 
(11 juin]. — VIII. Négociation et capitulation (12 juin). — IX. Entrée de 
l'année à Malte; organisation de Malte. — X. Départ de l'ile (19 juin). 

1. Le traité de Cainpo-Formio avait rétabli la paix 
sur le continent. L'empereur d'Allemagne était satisfait 
des conditions qui lui avaient été accordées. La France 
était rentrée dans l'héritage des Gaulois. Elle avait re- 
conquis ses limites natiuellos. La première coalition 
(pii avait menacé d'éloufler la République à son ber- 
ceau était vaincue et dissoute. L'Angleterre restait 
seule armée. Elle avait profité des calamités du conti- 
nent pour s'emparer des deux Indes et s'arroger la ty- 
rannie sur les mers. I^ Directoire avait rompu les 



2 GUERRE D ORIENT. 

négociations de Lille, convaincu que Ton ne pouvait 
espérer le rétablissement de l'équilibre aux Indes et 
la liberté des mers, qu'en faisant une campagne heu- 
reuse sur mer et dans les colonies. 

Plusieurs projets de campagne furent discutés pour 
l'année 1 798. On parla de descente en Angleterre avec 
des bateaux plats partant de Calais et sous la protec- 
tion d'un mouvement combiné des escadres françaises 
et espagnoles. Mais il fallait pour les préparatifs une 
centaine de millions que l'état dérangé des finances 
ne permettait pas d'espérer. D'ailleurs une invasion en 
Angleterre exigeait l'emploi des principales forces de 
la France, ce qui était prématuré dans l'état d'agitation 
où se trouvait encore le continent. Le gouvernement 
adopta le plan de tenir dans des camps , sur les cotes 
de la Manche, cent cinquante mille hommes, menaçant 
l'Angleterre d'une invasion imminente, mais en effet 
prêts à se porter sur le Rhin si cela devenait néces- 
saire , pendant que deux petites armées , chacune de 
trente mille hommes, agiraient offensivemen t. L'une 
serait embarquée sur l'escadre de Brest et opérerait 
une descente en Irlande où cent mille insurgés l'at- 
tendaient; l'autre opérerait <lans l'Orient, traversant 
la Méditerranée où dominait l'escadre de Toulon. 
Ijcsétablissemens anglais aux Indes en seraient ébran- 
lés. Ïippoo-Saïb , les Mahrattes, les Seïkhs n'atten- 
daient qu'un signal. Napoléon parut nécessaire à l'ar- 
mée d'Orient. 1^'Egypte, la Syrie, l'Arabie j Tlrack 
atlendaionl un honnne. Le gouvernement ttuc était 



MALTR. 3 

loinlu' on (lécivpitiidc. Les siiilos de celte expédition 
pouvaient être aussi étendues que la fortune et le 
génie du clief qui la dirigerait. 

lue ambassade solennelle, avec les moyens néces- 
saires pour réussir, devait étix; rendue à Constanti- 
noi)le en même temps que Tarmée aborderait en 
Orient. En 177^, les iNIanielouks avaient conclu un 
traité de commerce avec la compagnie des Indes an- 
glaises. Depuis ce moment les maisons françaises 
avaient été insultées et couvertes d'avanies. Sur les 
plaintes de la cour de Versailles, la Porte avait envoyé, 
' capitan-pacha Hassan, contre les beys; 
m;ns (ic^ uis la révolution, le commerce français était 
maltraité de nouveau. La Porte avait déclaré qu'elle ne 
pouvait rien, que les beys étaient ^^n^ avides, irréli- 
gieux et rebelles, et laissa entrevoir qu'elle tolérerait 
une expédition contre l'Egypte, comme elle avait to- 
léré celles contre Alger, Tunis et Tripoli. 

II. Les escadres anglaises avaient évacué la Médi- 
terranée à la fin de 1 796, après que le roi de Naples 
eut fait sa paix. Depuis ce temps, le drapeau tricolore 
dominait dans l'Adriatique, dans le Levant et jusqu'au 
détroit de Gibraltar. Le succès de la marche de l'ar- 
mée d'Orient dépendait du secret avec lequel seraient 
laits les préparatifs. Napoléon , comme général en 
chef de l'armée d' Angleteriv, visita d'abord les camps 
de la Manche, paraissant s'en occuper uniquement, 
mais n<* s'occu|>ant effectivement que de Tarmée 



4 GUKRRE d'orient. 

d'Orient. Des villes de la Flandre et de la Belgique 
où il séjourna, il expédia des courriers pour porter 
ses ordres sur les côtes de la Méditerranée. Il s'était 
chargé de diriger tous les préparatifs de terre et de 
mer. La flotte, les convois, l'armée, tout fut prêt en 
peu de semaines. Il correspondait avec les généraux 
Caffarelli, à Toulon; Reynier, à Marseille; Baraguey- 
d'Hilliers,àGénes;Desaix, à Civita-Vecchia; Vaubois, 
en Corse. Ces cinq commissaires firent confectionner 
les vivres, réunir et armer les bâtimens avec une telle 
activité, que le 1 5 avril les troupes étaient embarquées 
dans ces cinq ports. Les commandans n'attendaient 
plus que les ordres de mouvement. L'état de situation 
de ces expéditions était le suivant. 



PORTS 

dVmbarquement. 


w ta 


1 


CORVETTES 

et 

AVISOS. 


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Toulon 

Marseille 

Corse 

Gênes 

Civita-Vecchia . . . 


13 

» 


7 

» 
l 
1 


6 
2 

1 
1 
I 


106 
30 
20 
36 
41 


20,500 
3,200 
1,200 
3,100 
4,300 


470 

60 

» 

70 

80 


13 





11 


232 


32,300 


680 



Sur les treize vaisseaux de ligne qui composaient 
l'escadre , l' yJ mirai était de cent vingt canons , trois 
étaient de quatre-vingts et neuf de soixante-quatorze. 
Parmi ceux-ci, le Guerrier et le Conquérant étaient 



BIALTB. 5 

vieux et mauvais; ils n'étaient armés que de pièces de 
dix-luiit. Parmi les flûtes du convoi il y avait deux 
vaisseaux vénitiens de soixante-quatre, quatre frégates 
de (juaranle canons , et dix corvettes avisos qui lui 
servaient d'escorte. Le vice-amiral IJrueys, officier 
de Tancienne marine, qui avait commandé Tannée 
précédente dans TAdriatique, passait pour un des 
meilleurs marins de la Républi(iue. Les deux tiers 
des vaisseaux étaient bien commandés, mais Tautre 
tiers Tétait par des officiers incapables. L'escadre et 
Tannée étaient approvisionnées pour cent jours en 
vivres et quarante jours d'eau. 

L'armée de terre était composée de quinze demi- 
brigades d'infanterie, de sept régimens de cavale- 
rie et de vingt - huit compagnies d'artillerie, d'ou- 
vriers, de sapeurs, de mineurs, savoir : tles •2'', 4% 
'Ài^, aa" demi-brigades d'inlanlerie légère; des 9', 
18', 19% i5% 3a% 61% 69% 71% 80% 85% 88^- demi- 
brigades d'infanterie de ligne, chacune de trois ba- 
taillons, chaque bataillon de neuf compagnies; des 7" 
de hussards, aa* de chasseurs, 3", i4% iS', 18*, ao* de 
dragons; de seize compagnies d'artillerie; huit com- 
pagnies d'ouvriers, de sapeui^s, de mineurs; quati'e 
compagnies du train d'artillerie. La cavalerie avait ses 
selles et brides, et seulement trois cents chevaux; 
Tartillerie avait triple approvisionnement, beaucoup 
de boulets, de poudre, d'outils, un équipage de siège 
et tout ce qui <»sl propre à Tarmement d'une grande 
cote, douze mille fusils de i (change, des é(}ui|>emens, 



6 GUJîRllE d' ORIENT. 

des harnais pour six mille chevaux. La commission 
des sciences et arts avait des ouvriers , des bibHotliè- 
ques, des imprimeries française et arabe, turque, 
grecque, et des interprètes de toutes ces langues. 
Infanterie, vingt-quatre mille trois cents. Cavalerie, 
quatre mille. Artillerie, trois mille. Non-combattans, 
mille. Total, trente-deux mille trois cents hommes. 

Le général Berthier était chef de l' état-major de 
l'armée. Le général Caffarelli du Falga commandait le 
génie et avait sous ses ordres un bon nombre d'offi- 
ciers les plus distingués de cette arme. Le général 
Dommartin commandait l'artillerie, sous lui les gé- 
néraux Songis et Faultrier. Les généraux Desaix , 
Kléber , Menou , Reynier , Bon , Dugua , étaient 
les lieutenans- généraux. Parmi les maréchaux - de- 
camp, on citait les généraux Murât, Lannes, La- 
nusse, Vial , Vaux, Rampon , Junot, Marmont, 
Davoust, Friant, Belliard, Leclerc, Verdier, An- 
dréossy. 

Desaix était l'officier le phis distingué de l'armée; 
actif, éclairé, aimant la gloire pour elle-même. Il 
était d'une petite taille, d'un extérieur peu préve- 
Tiant, mais capable à-la-fois de combiner une opéra- 
tion et de la conduire dans les détails d'exécution. Il 
pouvait commander une armée comme une avant- 
garde. La nature lui avait assigné un rôle distingué , 
soit dans la guerre, ^oit dans l'état civil. Il eût su 
gouverner une province aussi bien que la conquérir 
ou la défendre. 



MALTK. 7 

Klélx'r ôtait le plus bel lioniine de l'armée. Il en 
était le Nestur. Il était à^é de ciii(|uante ans. Il avait 
Taccenl cl los mœurs allemandes. Il avait servi huit 
ans dans Tannée aulricliienne en qualité d'oilicit r 
(T infanterie. En 1790, il avait été nommé chef d'un 
bataillon de volontaires de l'Alsace, sa patrie, (l m» 
distingua au siège de Mayence, passa avec la garni- 
son de celte place dans la Vendée où il servit un 
an, fit les campagnes de 1794» '79^^» '79^^ ^ l'a»'- 
mée de Sambi'e-el-Meuse. Il en commandait la prin- 
ci|)ale division, s'y distingua, y rendit des services 
importans , y acquit la réputation d'un général ha- 
bile. Mais son esprit caustique lui ût des ennemis. li 
quitta l'année pour cause d'insubordination. Il l'ut mis 
à la demi-paie. Il demeurait à Chaillot pendant les an- 
nées i79(J et 1797. Il était lorl gêné dans ses affaires 
lorsqu'en novembre 1797 Napoléon arriva à Paris, Il 
se jeta dans ses bras. Il fut accueilli avec distinction. 
Le Directoire avait une grande aversion poiu' lui, et 
celui-ci le lui rendait complètement. Kléber avait dans 
le caractère on ne sait quoi de nonchalant qui le 
rendait facilement dupe des intrigans. Il avait des 
favoris. Il aimait la gloire comme le chemin des 
jouissances. Il était homme d'esprit, de courage , 
savait la guerre, était capable de grandes cho- 
ses, mais seulement loi-squ'il y était forcé par la 
néct*ssité des circonstances; alors les conseils de la 
nonchalance et des favoris n'étaient plus de saison. 

Le ^'énéral bon était de Valence, en Dauphinè. Il 



8 GUJKRE d'orient. 

avait servi à l'armée des Pyrénées-Orientales où il 
avait acquis tousses gracies. C'était un intrépide sol- 
dat. Il s'était distingué à l'armée d'Italie dans les cam- 
pagnes précédentes. Il commandait la gauche de l'ar- 
mée à la bataille de Saint-Georges. 

Le général Gaffarelli était d'une activité qui ne 
permettait pas de s'apercevoir qu'il eût une jambe 
de moins. Il entendait parfaitement les détails de son 
arme. Mais il excellait par les qualités morales et par 
l'étendue de ses connaissances dans toutes les par- 
ties de l'administration publique. C'était un homme 
de bien , brave soldat, fidèle ami, bon citoyen. Il 
périt glorieusement au siège de Saint- Jean-d' Acre , 
en prononçant un très éloquent discours sur l'in- 
struction publique. Il était chargé de la direction 
de la commission des savans et artistes qui étaient 
à la suite de l'armée. Il était plus propre que 
personne à les contenir , diriger , utiliser et à les 
faire concourir au but du chef. Cette commission 
était composée des académiciens Monge et Berthol- 
let, Dolomieu , Denon; des ingénieurs en chef des 
ponts-et-chaussées , Lepère, Girard; des mathémati- 
ciens Fourier, Costaz, Corancez; des astronomes 
Nouet, Beauchamp et Méchain ) des naturalistes 
Geoffroy, Savigny; des chimistes Descostils, Champy 
et Delile; des dessinateurs Dutertre, Redouté; du 
musicien Villoteau ; du poète Parseval ; des architectes 
Lepère, Protain , Norry ; enfin de Conté qui était à la 
tète des aéronaules, homme universel, ayant le goût, 



JUALTK. g 

la connaissance et le génie des arts, précieux dans un 
pays éloigné, bon atout, capable de créer les arts de 
la France au milieu des déserts de l'Arabie. A la suite 
de cette commission étaient une vingtaine d'élèves 
de riicole polyteclnii(|ue ou de celle des Mines, 
parmi lesquels se sont fait remarquer Jomard , Du- 
bois aine, Lancret, Cliabrol , Rozièi-e, Cordier, Ré- 
gna ult, etc. 

111. Comme tous les préparatifs étaient achevés, 
arriva révénement de Beruadolte à Vienne, qui lit 
cfaindre le renouvellement de la guerre continentale. 
Le départ de Tannée fut retardé de vingt jours, ce 
qui devait la compromettre. Le secret s'était «Hvulgué 
et tous les pirparatifs faits en Italie avaient eu le temps 
d'être connus à Londres. Cependant, ce ne fut que 
le iG mai que l'amirauté fit partir une eScadre de la 
Tamise pour la Méditerranée. Elle arriva le 1-2 juin 
devant Toulon. La flotte française en était partie le 19 
mai. Elle avait une avance de vingt-cinq jours. Cette 
avance eut été de quarante-cinq joui^ sans l'incartade 
si folle de Bernadotte. 

Napoléon arriva à Toulon le 9 mai. Il passa la re- 
vue de Farmée. Il lui dit en substance par l'ordre 
du jour : « Soldats, vous êtes une des ailes de l'armée 
« d'Angletern s légions romaines, que vous 

« avez imitées mais pas encore égalées, combattaient 
« Cnrlhage tour-à-tour sur cette même mer et aux 
u plai nés de Zama... L'Europe a les yeux sur vous.... 



10 GTJERRE d'orient. 



« Vous avez de grandes destinées à remplir Sol- 

« dats, matelots, la plus grande sollicitude de la 

« République est pour vous Vous serez dignes de 

« l'armée dont vous faites partie! » Le convoi de 

Marseille appareilla sous la protection de deux fré- 
gates. Il mouilla le 1 5 dans la rade de Toulon. Napo- 
léon monta sur V Orient, de cent vingt canons. C'était 
un des plus beaux vaisseaux , ayant toutes les qua- 
lités qu'on pouvait souliaiter. Le 1 8 , la croix des 
Sablettes signala des vaisseaux anglais. C'était la divi- 
sion légère de Nelson, de trois vaisseaux. Le 19, la 
flotte mit à la voile. Dans la nuit du 20 au 2 1 , elle 
doubla le cap Corse et y essuya un coup de vent. 
Le convoi de Gènes rallia le lendemain , celui de 
Corse le 26, par le travers du détroit de Bonifacio. 
Le 2 juin elle reconnut le cap Carbonara, à l'ex- 
trémité de la Sardaigne. Une corvette envoyée à Ca- 
gliari y apprit que la division légère de trois vais- 
seaux anglais, commandée par Nelson, avait eu des 
avaries; qu'elle était à les réparer dans la rade de 
Saint-Pierre. L'amiral avirait été l'y attaquer, mais un 
brick anglais, poursuivi par l'aviso le Corcyre, fut 
obligé de se jeter à la côte de Sardaigne. L'équipage 
fut fait prisonnier. Il donna la nouvelle que Nelson 
attendait dix vaisseaux d'Angleterre. La flotte croisa 
trois jours pour attendre le convoi de Civita-Vecchia 
qui avait manqué le premier rendez -vous. Le 4> ^Ae 
continua sa route, reconnut l'ilede Maretimo. Le 5, 
yp aviso couimuniqua avec la Sicile et rassura le gou- 



MALTK. I I 

verueur cjin riait fort alarmé. Une frégate fut expéiliée 
à Naplesi une à Tunis, une à Tripoli et une devant 
Messine. 

L'escadre naviguait dans le plus bel ordre, sur trois 
colonnes, deux de quatre vaisseaux, celle du centre 
de cinq vaisseaux. I< capitaiiu <lr vaisseau Decrès 
éclairait la inarclie avec une escadre légère composée 
de frégates et de corvettes bonnes marcheuses. Le 
convoi, escorté par les deux vaisseaux vénitiens de 
soixante-quatre, par les quatre frégates et un grand 
nombre de petits bàtimens, s* éclairait de son côté 
dans tous les sens. Il avait ordre, si Tescadre était 
attaquée par une flotte ennemie, de gagner im port 
ami. Des troupes d'élite étaient distribuées sur tous les 
vaisseaux de guerre. Elles étaient exercées trois fois 
par jour aux manœuvres du canon. Napoléon avait le 
commandement de T armée de terre et de mer. Il ne 
se faisait rien que par son ordre. Il dirigeait la marche. 
Il se plaignait souvent que les vaisseaux de guerre 
se tinssent trop éloignés les uns des autres, mais il 
ne se mêla jamais d'aucun détail qui eut supposé des 
connaissiuices et l'expérience de la mer. A la hauteui 
du cap Carbonara, l'amiral Hrueyssoumit, le3juiU| 
à son approbation, un uidw |)()iii détacher quatre 
vaisseaux et trois frégates à la rencontre du convoi 
de Civita-Vecchia; il écrivit en marge : « Si, vingt- 
o quatre heures après cette séparation, on signalait 
« dix vaisseaux anglais, je n'en aurais que neuf au 
o lieu de treize. » L'amiral n'eut rien à réplique! . 



J2 GUERRE d'orient. 



Le 9 juin, à la pointe du jour, on signala Gozzo et 
le convoi de Civita-Vecchia. Ij' armée se trouva ainsi 
toute réunie. 

IV. Sur sept langues qui composaient l'Ordre de 
Saint-Jean de Jérusalem, trois étaient françaises. La 
République ne pouvant reconnatre chez elle un Ordre 
fondé sur les distinctions de naissance, Tavait sup- 
primé, assimilé ses biens à ceux des autres Ordres re- 
ligieux^ et admis à la pension les chevaliers. Le grand 
maître Rohan, en représailles, avait refusé de recevoir 
un chargé d'affaires de France. Les bâtimens mar- 
chands français n'étaient reçus dans le port qu'en 
masquant le pavillon tricolore. Aucune relation di- 
plomatique n'existait entre la République et l'Ordre. 
Les Anglais y étaient reçus et favorisés ; les secoiu's leur 
étaient prodigués; les autorités constituées veillaient 
au recrutement et à l'approvisionnement de leurs es- 
cadres. Vingt milliers de poudre avaient été fournis 
des magasins du grand maître au vice-roi de Corse 
Elliot. Mais ce qui décida du sort de cet Ordre, c'est 
qu'il s'était mis sous la protection de l'empereur Paul, 
ennemi de la France. Un prieuré grec avait été créé, 
ce qui blessait la religion et les puissances du rit 
romain. La Russie visait à la domination de cette île 
si importante par sa situation , la bonté et la sûreté 
de son port, la force de ses remparts. En cherchant 
une protection dans le nord, l'Ordre avait méconnu 
et compromis les intérêts des puissances du midi. 



BIAT.TF. l3 

Napoléon était résolu de s'emparer de Tîle, si toute- 
fois il pouvait le faiit» sans compromettre son objet 
principal. 

Malle est située à vingt lieues de la Sicile et à 
soixante dos cotes d'Afrique. Celte île a six à sept lieues 
de long , quatre de largr et vingt de circonférence. 
Les cotes ouest et sud sont escarpées, mais celK^ du 
nord et de l'est ont im très grand nombre de cales et 
de très bons mouillages. L'île de Comino, qui a trois 
cents toises de circuit, est située entre Malte et Gozzo. 
Gozzo a quatre lieues de longueur, deux de largeur, 
dix de circonférence. La population des trois îles était 
de cent mille âmes. Le sol de Malte est un rocher 
couvert de huit à dix pouces de terre végétale. La 
principale production est le coton qui est le meilleur 
du Levant. L'ancienne capitale de Malte était la ville 
noble, ou Citla-Vecchia, qui est au centre de l'île. La 
ville de La Valette, bâtie en i 5GG, a été assiégée plu- 
sieurs fois par les Turcs. Elle possède le meilleur porl 
de la Méditerranée, a trente mille habitans, de jolies 
maisons, de beaux cpiais, de superbes magasins de blé, 
de belles fontaines. Les fortifications sont bien enten- 
dues, construites en pierres de taille, tous les maga- 
sins à l'abri de la bombe. Les ouvrages, les batteries 
et les forts sont nombreux et entassés les uns sur les 
autit 1 général Caffarelli dit plaisamment, en les 
visitant le lendemain delà reddition : a II est heu* 
reux qu'il y ait eu du monde dedans, pour nous 
« ouvrir les portes. » 11 faisait allusion au grand 



î4 GUERRE D*ORTENT. 

nombre de fossés, d'escarpes , de contre-escarpes 
qu'il eût fallu franchir si les portes fussent restées 
fermées, 

L'Ordre jouissait, en 1 789, de dix-huit à vingt mil- 
lions de rente dans les divers pays de la chrétienté ; de 
sept millions de rente en France. Il avait hérité dans le 
quatorzième siècle des biens des Templiers. Après son 
expulsion de Rhodes, Gharles-Qiiint lui céda les trois 
îles de Malte, Comino et Gozzo. Ce fut avec la condition 
qu'il protégerait les côtes d'Espagne et d'Italie contre 
les pirateries des Barbaresques. Cela lui eût été facile. 
11 pouvait avoir six à sept vaisseaux de guerre de 
soixante-quatorze, autant de frégates et le double de 
petits bâtimens, en tenir constamment le tiers à la mer 
en croisière devant Alger, Tunis et Tripoli. Il aurait 
fait cesser les pirateries des Barbaresques qui auraient 
été contraints de vivre en paix. L'Ordre aurait alors 
bien mérité de toute la chrétienté. La moitié de ses reve- 
nus eût été suffisante pour remplir ce grand et bienfai- 
sant résultat. Mais les chevaliers, à l'exemple des autres 
moines, s'étaient approprié les biens qui leur avaient 
été donnés pour l'utilité publique et le service de la 
chrétienté. Le luxe des prieurs, des baillis, des com- 
mandeurs, scandalisait toute l'Europe. Les moines au 
moins, disait-on, administrent les sacremens, ils sont 
Utiles au spirituel; mais ces chevaliers ne sont bons à 
rien, ne font rien, ne rendent aucun service. Us étaient 
obligés de faire leurs caravanes. A cet effet, quatre ou 
cinq galères se promenaient tous les ans dans la Médi* 



tcrrainV, et allaient recevoir des fêtes dans les ports 
crilalie, d'Espagne ou de France, évitant soigneuse- 
ment lesBarbaresques.lls avaient raison; ils montaient 
(les bàliinens qui n'étaient pas propres à lutter contre 
les frégates algériennes. Les Barbaresques insultaient 
impunément la Sicile, laSardaigne et les cotes d'Italie. 
lis ravageaient les plages vis-à-vis de Rome. L'Ordre 
s'éiail rendu iiuUile. Lors(pie les Templiers, institués 
j)ourla garde du Temple de Jérusalem et pour escorter 
les pèlerins sur les routes d*Antioche, de Ptolémaïs, 
(le Joppé au Saint-Sépidcre, ftirenl transportés en Eu- 
rope, l'Ordre n'eut plus de but, tomba et dut tomber. 

^. i- j^.and maître Hompesch avait succédé depuis 
peu de mois au grand maîlrc Ilohan. C'était un 
honmie âgé, malade, irrésolu. I^es baillis, comman- 
deurs, sénécliaux, officiers de l'Ordre, étaient des 
vieillards qui n'avaient point fait la guerre, de vieux 
garçons ayant passé leur vie dans les sociétés les plus 
aimables. Se trouvant à Malte comme dans lui lieu 
d'exil, ils désiraient mourir dans le pays où ils avaient 
pris naissance. Ils n'étalent animés par aucun îles 
motils i\\u n .)!. lit les hommi i;rands 

dangers. Qui pouvait les port- [K>sei- leur vie 

pour la conservation d'iui rocher bU i lie au milieu des 
mers? Les sentimens de religion? Us en avaient peu. 
\a conscience de leur utilité? Ce sentiment d'orgueil 
qui porte riiomme h faire des sacrifices parce qu'il 
protège sa patrie et son semblable? Us ne faisaient 



l6 GUERRE d'orient. 

rien et n'étaient utiles à personne. Malte avait, pour 
sa défense: huit ou neuf cents chevaliers peu propres 
à faire la guerre, divisés entre eux comme les mœurs et 
les intérêts des nations auxquelles ils appartenaient; 
quinze à dix-huit cents hommes de mauvaises troupes^ 
Italiens , Allemands, Français , Espagnols , la plupart 
déserteurs ou aventuriers qui voyaient avec une se- 
crète joie l'occasion d'attacher leur destinée au plus 
grand nom militaire de l'Europe; et huit à neuf cents 
hommes de milice. Ces miliciens, fiers comme tous les 
insulaires, étaient depuis long-temps blessés de l'arro- 
gance et de la supériorité qu'affectaient les nobles che- 
valiers. Ils se plaignaient d' être étrangers dans leur pays, 
éloignés de toutes les places honorifiques et lucratives. 
Ils n'étaient point affectionnés à l'Ordre. Ils voyaient 
dans les Français les défenseurs de leurs droits. Le 
service des milices même était depuis long-temps né- 
gligé parce que depuis long-temps l'Ordre ne crai- 
gnait plus l'invasion des Turcs et qu'il redoutait au 
contraire la prépondérance des naturels. Si les fortifi- 
cations, les moyens matériels de résistance étaient 
immenses, les ressorts moraux les rendaient nuls. La 
capitulation de Mantoue, le traitement honorable 
qu'avait reçu Wurmser, était présent à tous les es- 
prits. Si l'heure de capituler était arrivée, on préfé- 
rait se rendre à un guerrier qui avait donné une 
grande idée de la générosité de son caractère. La ville 
de Malte ne pouvait, ne voulait, ne devait pas se dé- 
fendre. Elle ne pouvait résister à vingt- quatre heures 



MALTK. 17 

(le bombarcleinent. Napoléon s* assura qu'il pouvait 
oser, et il osa ! ! ! 

VI. Le 8 juin, lorsque le convoi de Liviia-Vccciiia 
parut (levant Gozzo, le granil maître pressentit les 
dangers qui menaçaient l'Ordre, et rassembla le grand 
conseil pour délibérer sur des circonstances aussi 
importantes. « L'escadre française se rallie à la vue de 
« nos cotes. Si elle demande à entrer dans le port, 
« quel parti devons-nous prendre? » Les opinions fu- 
rent partagées. Les uns pensèrent : « qu'il fallait don- 
« ner le signal d'alarme, tendre la cliaîne, courir aux 
« armes, déclarer l'île en état de guerre; que cet ap- 
a pareil en imposerait au général français; qu'il crain- 
« drait de se compromettre contre la plus forte place 
« de l'Europe; qu'il fallait en même temps ne 
« rien épargner de tout ce qui pouvait rendre fa- 
o vorables à l'Ordre le général et ses premiers ofli- 
« ciers; que c'était le seul moyen pour conjurer cet 
« orage. » D'autres au contraire dirent : « que la 
a destination de l'Ordre était de faire la guerre aux 
« Turcs; qu'ils ne devaient montrer aucune défiance 
a à l'approcbe d'une flotte cbrétienne ; que donner à 
« sa vue le signal de l'alarme que l'on n'était accou- 
« tumé de donner qu'à la vue du Croissant, c'était pro- 
« voquer et faire éclater sur la cité cet orage qu'on 
« voulait conjurer; le général français n'a peut-être 
« aucune intention hostile; si nous ne lui montrons 
« aucune méfiance, peut-être continuera - 1 - il sa 



l8 GUERRE d'orient. 

« route sans nous inquiéter!! » Pendant ces dé- 
libérations toute la flotte arriva. Le 9, à midi, elle 
se présenta à l'entrée du port , à portée de canon. Un 
aide-de-camp français demanda l'entrée pour faire de 
l'eau. Les membres du conseil qui étaient d'opinion 
qu'il fallait se défendre, représentèrent alors avec une 
nouvelle chaleur : « l'imprudence qu'il y aurait à se 
a livrer , les poings et les mains liés , à la disposition 
a d'une force étrangère dont on ignorait les inten- 
« tions;il ne pouvait rien leur arriver de pis; qu'on 
et serait toujours à temps de se rendre à discrétion ; 
« qu'on n'avait aucune relation diplomatique avec 
« la République; qu'on ne savait même pas si l'on 
a était en guerre ou en paix; et qu'enfin, s'il fallait 
« périr, il valait mieux périr les armes à la main que 
c< par une lâcheté. » Le parti opposé représentait ; 
« qu'on n'avait pas les moyens de se défendre; 
(( que c'était donc une extrême imprudence que de 
« provoquer cette redoutable armée, qui déjà était 
a à portée de canon; qu'en peu d'heures, après 
« les hostilités déclarées, elle serait maîtresse des 
« campagnes de Malte et de Gozzo; qu'on n'aurait 
« d'autre ressource que de fermer les portes de la 
« capitale; et que la capitale bloquée par terre et 
« par mer ne pourrait pas se défendre par défaut de 
a vivres; qu on avait, il est vrai, du blé, mais qu'on 
« manquait de tous les autres objets de consomma- 
« tion ; qu'il fallait moins de vingt-quatre heures 
« aux Français pour construire plusieurs batteries de 



MATTE. fit| 

« mortiers et l)om])arcler la place par terre et par 
a mer; qu'il fallait s'altendre alors à la rc^volte des 
a milices qui, déjà mal dispos^^es, ne resteraient pas 
« témoins indifférens de l'incendie de leui*s foyers; 
« que les hostilités mettraient en évidence rextréme 
« faiblesse de l'Ordre, et qu'on perdrait tout; au 
« lieu qu*on était en position, s'il le fallait absolu- 
« ment , de négocier avec avantage et de stipuler des 
« conditions honorables pour TOrdre et avantageuses 
« pour les individus!! » Les débats furent vifs. La 
majorité du Conseil adopta le parti des armes. Le 
grand maître lit appeler le sieur Carusson, négociant 
de la ville, qui faisait les affaires d(^ Français. Il le 
chargea de faire connaître cette volonté au général 
en chef. En même temps il donna le signal d'alarme. 
Les portes furent fermées, les grils à boulets rouges 
allumés, les commandans distribués. Toutes les mi- 
lices prirent les armes, se portèrent aux batteries. Le 
commandeur Boisredon de llansuyet, de la langue 
d'Auvergne, protesta contre ces mesures. Il déclara 
que, Français, il ne porterait jamais les armes contre 
la France. Plusieui's chevaliers se rangèrent de son 
opinion. Us furent arrêtés et mis en prison. Le 
prince Qimille de Rohan prit le commandement des 
milices de l'île , ayant sous ses oixlres le bailli de 
Cluny. Le commandeur de Mesgrigny se porta dan& 
l'île de Gozzo. lie chevalier Valin dans l'île de Co- 
mino. Les chevaliers se distii huèrent dans les di- 
verses batteries et towrs qui environnaient l'île. 



20 GTTERRE D*ORIENT. 



Toute la journée et toute la nuit, l'agitation fut 
extrême. 

Le 9, à dix heures du soir, le sieur Carusson ren- 
dit compte au général en chef de sa mission. Il reçut 
Tordre de répondre au grand maître dans les termes 
suivans : « Le général en chef a été indigné de ce que 
« vous ne vouliez accorder la permission de faire de 
« Feau qu'à quatre bâtimens à-la-fois; et en effet, 
« quel temps ne faudrait-il pas à quatre ou cinq cents 
a voiles pour se procurer de cette manière Teau et 
(c d'autres choses dont elles ont un pressant besoin ? Ce 
« refus a d'autant plus surprisle général, qu'il n'ignore 
a pas la préférence accordée aux Anglais et la pro- 
ie clamation faite par votre prédécesseur. Le général 
« est résolu à se procurer de force ce qu'on aurait 
a dû lui accorder, en suivant les principes de l'hos- 
a pitalité qui sont la base de votre Ordre; j'ai vu les 
« forces considérables qui sont à ses ordres et je pré- 
« vois l'impossibilité où se trouve l'île de résister... 
a Le général n'a pas voulu que je retournasse dans 
« une ville qu'il se croit obligé désormais de traiter 
a en ennemie... Il a donné des ordres pour que la 
a religion, les mœurs et les propriétés des Maltais 
a fussent respectées. » Le vaisseau F Orient donna en 
même temps le signal des hostilités. Le général Reynier 
se mit en mouvement avec le convoi de Marseille, 
pour débarquer au point du jour à l'île de Gozzo. Le 
général Desaix, avec le convoi de Civita-Vecchia, 
sous l'escorte du contre-amiral Blanquetdu-Chayla, 



MALTE. '91 

mouilla dans la cale ilc Marsa-Siroco. Ix; convoi de 
Gènes mouilla dans la cale de Saint-Paul. 

On attendit à Malte, toute la nuit, Farrivée du con- 
sul avec la plus grande impatience. Quand on connut 
qu'il était resté à bord, que Ks hostilités étaient 
commencées, la consternation et le mécontentement 
fut général. Un seul sentimentdomina tous les esprits, 
Timpossibilité et les dangers de la défense. 

VII. Le lo, à la pointe du jour, F Orient donna le 
signal de débarquement. Napoléon débarqua avec trois 
mille hommes, entre la ville et la cale de Saint-Paul. Le 
capitaine de frégate Mutard commanda les chaloupes 
de débarquement. Aussitôt que Ton fut à portée des 
tours et des batteries, elles commencèrent le feu. Quel- 
ques canonnières armées de vingt -quatre y répon- 
dirent. Les chaloupes continuèrent à s'avancer dans le 
plus bel ordre. I^i mer était calme , cela était néces- 
saire , car le débarquement s'opéra sur des rochers. 
L'infanterie ennemie s'opposa à la descente. Les tirail- 
leurs s'engagèrent. En une heure de temps les batteries, 
les toure furent prises et l'ennemi chassé dans la ville. 
Le général Baraguey-<rHilliers s'empara des cales de 
Siint-Paul et de Malte. Après une légère résistance, 
il se rendit maître des batteries, des tours et de tout le 
midi de l'île; il fitcent cinquante prisonniers et eut trois 
hommes tués. I^ général Desaixfit débarquer legéné- 
ral Helliard avec la a i* légère. Il s'empara de toutes les 
batteries de Mai^sa-Siroco. A midi, Malle était cerne de 



a 2 GUEllUE ]> OKIEWT. 

tous côtés. Les troupes françaises étaient sous ses for- 
midables remparts, à mi-portée de canon. La place 
tirait contre les tirailleurs qui s'approchaient trop. 
Le général Vaubois se porta à la ville noble qui a une 
enceinte et s'en rendit maître sans résistance. Le gé- 
néral Reynier s'empara de toute l'île de Gozzo qui 
était défendue par deux mille cinq cents hommes , la 
plupart naturels du pays , et fit prisonniers tous les 
chevaliers qui la défendaient. A une heure , les cha- 
loupes commencèrent à débarquer douze bouches à 
feu et tout ce qui était nécessaire pour l'établisse- 
ment de trois plates-formes de mortiers, six bom- 
bardes , douze canonnières ou tartanes armées de 
vingt-quatre. Plusieurs frégates prirent position de- 
vant le port. Le 1 1 au soir, la ville aurait été bombardée 
avec vingt-quatre mortiers par cinq côtés à-la-fois. 
Le général en chef, accompagné du général du génie 
Caffarelli, alla reconnaître l'emplacement des batteries 
qu'il fit tracer sous ses yeux . Entre quatre et cinq heures, 
les assiégés firent une sortie. L'aide-de*camp Marmont 
les repoussa et leur fit quelques prisonniers. 11 fut 
fait, en cette occasion, général de brigade. A sept 
heures du soir, un peu avant la nuit, un nombreux 
essaim de peuple se présenta pour sortir. Le cas avait 
été prévu, le passage lui fut refusé. Au signal du canon 
d'alarme , une grande partie des habitans de l'île 
étaient accourus se réfugier avec leurs familles et leurs 
bestiaux dans les remparts de la capitale, ce qui avait 
augmenté le désordre. Le général en chef retourna le 



MALTK. i ) 

soir à bon! de V Orient. Une lieure après, il reçut la 
lettre suivante du consul Hatave. « . . .Le grand maître 
« et sou Conseil m'ont chargé de vous marquer, ci- 
« toyen général, que lorsqu'ils vous ont refusé Ten- 
te trée des ports..., ils avaient prétendu seulement 
« savoir en quoi vous désiriez qu'ils dérogeassent aux 
c lois que leur neutralité leur impose. . . Le grand 
« maître et son Conseil demandent donc, la suspen- 
c sion des hostilités et que vous donniez à connaître 
« quelles sont vos intentions qui seront sans doute 
« conformes à la générosité de la nation française et 
« aux sentimens connus du célèbre général qui la 
« représente. » Le général Junot, son premier aide 
de-camp, partit à l'heure même pour Malte et signa, 
à deux heures du malin, la suspension d'armes sui- 
vante ; a 11 est accordé pour vingt-quatre heures , à 
« compter depuis six heures du soir d'aujourd'hui 
« Il juin 1798, jusqu'à six heures du soir demain 
o 12 du même mois, une suspension d'armes entre 
« Tarmée de la République française, commandée 
« par le généial Bonaparte, représenté par le chef de 
tf brigade Junot, premier aide-de-camp dudit géné- 
« rai, et entre le grand maître de Saint-Jean de Jéru- 
« salem. » 

Signé Junot, IIompesch. 



VllI. Le II, k la pointe du jour, les plénipoten- 
tiaires du grand maîti-e se présentèrent à bord d« 



a4 GBERRK d'orient. 

rOiHent avec les pouvoirs nécessaires pour traiter de 
la reddition delà place. Ils avaient à leur tête le com- 
mandeur Boisredon de Ransuyet qui avait été tiré 
des prisons, porté en triomphe par le peuple et 
accueilli par le grand maître. Pendant toute la journée 
du lo, le désordre avait été croissant dans Malte. 
A chaque nouvelle que Ton recevait de la prise 
des tours et batteries , des progrès des assiégeans, les 
habitans se livraient au plus grand désordre. Les 
préparatifs du bombardement excitaient le méconten- 
tement des milices. Plusieurs chevaliers furent tués 
dans les rues, et ce levain de haine qui fermentait 
depuis long-temps dans le cœur des habitans , éclata 
sans contrainte. Les membres du Conseil qui avaient 
le plus provoqué à la résistance, furent ceux qui solli- 
citèrent davantage la protection du général français , 
parce qu'ils étaient le plus en butte à l'indignation du 
peuple. La capitulation fut signée à bord de l^ Orient ^ 
le 12 juin, à deux heures du matin. 

« Article i. Les chevaliers de l'Ordre de Saint- 
ce Jean de Jérusalem remettront à l'armée française la 
« ville et les forts de Malte. Ils renoncent, en faveur 
« de la République française , aux droits de souverai- 
« neté et de propriété qu'ils ont, tant sur cette ville 
ce que sur les îles de Malte, de Gozzo et de Comino. 

« Art. II. La République emploiera son influence 
« au congrès de Rastadt pour faire avoir au grand 
« maître , sa vie durant, une principauté équivalente 
a à celle qu'il perd, et en attendant elle s'engage à 



MALTE. Sl5 

« lui faire une pension de trois cent mille francs. 11 
« lui sera donné, en outre, la valeur de deux années 
« de ladite pension à titre d'indemnité pour son 
tt mobilier. Il conservera, pendant le temps qu*il 
« restera à Malte, les honneurs militaires dont il 
u jouissait. 

« Art. III. Les chevaliers de l'Ordre de Saint-Jean de 
<f Jérusalem qui sont Français, actuellement à Malte, 
« et dont l'état sera arrêté par le général en chef, 
« pourront rentrer dans leur patrie; et leur résidence 
« à Malte leur sera comptée comme une résidence en 
« France. 

« La République française emploiera ses bons 
« offices auprès des Républiques cisalpine, ligu- 
ât rienne^ romaine et helvétique, pour que le prê- 
te sent article soit déclaré commun aux chevaliers de 
« ces différentes nations. 

« Art. IV. La République française fera une pen- 
« sion de sept cents francs aux chevaliers français 
« actuellement à Malte, leur vie durant. Cette pen- 
« sion sera de mille francs pour les chevaliei^ sexagé- 
« n aires et au-dessus. 

« La République française emploiera ses bons 
« offices auprès des Républiques cisalpine, ligu- 
« rienne, romaine et helvétique, pour qu'elles ac- 
« cordent la même pension aux chevaliers de ces 
« différentes nations. 

« Art. V. La République française emploiera ses 
« bons offices auprès des autres puissances de l'Eu- 



a6 GUERRE d'orient. 

« rope pour qu'elles conservent aux chevaliers de 
a leur nation rexercice de leurs droits sur les biens 
« de l'ordre de Malte situés dans leurs États. 

« Art. VI. Les chevaliers conserveront les propriétés 
« qu'ils possèdent dans les îles de Malte et de Gozzo, 
« à titre de propriété particulière. 

« Art. vu. Les habitans des îles de Malte et de Gozzo 
« continueront à jouir, comme par le passé , du libre 
a exercice de la religion catholique , apostolique et 
« romaine; ils conserveront les privilèges qu'ils pos- 
« sèdent; il ne sera mis aucune contribution extraor- 
« dinaire. 

(( Art. VIII. Tous les actes civils passés sous le gou- 
« vernement de l'Ordre seront valables et auront leur 
« exécution. » 

En exécution des articles conclus le 12 juin (24 
prairial ) entre la République française et l'Ordre de 
Malte, ont été arrêtées les dispositions suivantes : 

a Article i. Aujourd'hui la juin, le fort Manoël, 
« le fort Tigni, le château Saint- Ange, les ouvrages 
« delà Bormola, de la Cottonara et de la Cité-Victo- 
« rieuse, seront remis à midi aux troupes françaises. 

« Art. II. Demain 1 3 juin, le fort de Riccazoli, le 
« château Saint- Elme , les ouvrages de la Cité-Yalette , 
a ceux de la Florianne et tous les autres, seront re- 
« mis à midi aux troupes françaises. 

« Art. III. Des officiers français se rendront aujour- 
« d'hui, à 10 heures du matin, chez le grand maî- 
« tre , afin d'y prendre les ordres pour les gouver- 



MALTE. 37 

« iieiirs qui commandent dans les différcns |)orts 
a et ouvrages qui doivent être mis au pouvoir des 
« Français. Il seront accompagnés d'un officier mal- 
« tais. Il y aura autant d'officiers qu'il sera remis de 
o forts. 

a Art. IV. 11 sera fait les mêmes dispositions que 
ff ci-dessus pour les forts et ouvrages qui doivent être 
a mis au pouvoir des Franç^iis demain i3 juin. 

« Art. V. En même temps que Ton consignera les 
« ouvrages de fortifications, Ton consignera Tartil- 
« lerie, les magasins et les papiers du génie, 

« Art. VI. Les troupes de Tile de l'Ordre de Malte 
u pourront rester dans les casernes qu'elles occupent 
« jusqu'à ce qu'il y soit autrement pourvu. 

« Art, VII. L'amiral commandant la flotte française 
« nommera un officier pour prendre j)ossession au- 
(( jourd'hui des vaisseaux, galères, batimens, maga- 
tt sins et autres effets de marine appartenant à l'Ordre 
« de Malte. » 

La publication de cette capitulation rassura les 
esprits, calma l'insurrection et rétablit l'ordre. Na- 
poléon écrivit à l'évéque de Malte pour tranquilliser 
les prêtres qui étaient fort alarmés. Il lui disait : « J'ai 
« appris avec un véritable plaisir, Monsieur l'évéque, 
« la bonne conduite que vous avez tenue et l'accueil 
« que vous avez fait aux troupes françaises à leur 
« entrée à Civita-Noble. Vous pouvez assurer vos dio- 
« césains que la religion catholique, apostolique et 
i( romaine sera uou-seulement resi)ectée, mais que 



a8 GUERRE d'orient. 

« ses ministres seront spécialement protégés... Je ne 
« connais pas de caractère plus respectable et plus 
« digne de la vénération des hommes qu'un prêtre 
« qui, plein du véritable esprit de l'Évangile, est 
« persuadé que ses devoirs lui ordonnent de prêter 
« obéissance au pouvoir temporel et de maintenir 
« la paix, la tranquillité et l'union parmi ses ouailles. . . 
« Je désire. Monsieur l'évêque, que vous vous ren- 
« diez sur-le-champ dans la ville de La Valette et que, 
« par votre influence , vous mainteniez le calme et la 
« tranquillité parmi le peuple. Je m'y rendrai moi- 
ce même ce soir. Dès mon arrivée , vous me présen- 
« terez tous les curés et les chefs des ordres religieux , . . 
« Soyez persufidé. Monsieur l'évêque, du désir que 
« j'ai de vous donner des preuves de l'estime et de la 
« considération que j'ai pour votre personne. » 

IX. A huit heures du matin , le 12 , les ports et les 
forts de Malte furent remis aux troupes françaises. 
L'entrée du général en chef fut annoncée pour le len- 
demain. Mais à une heure après midi, il débarqua in- 
cognito , fit le tour des remparts , visita tous les forts, 
et se rendit chez le grand maître pour lui faire une vi- 
site, à la grande surprise de celui-ci. Le 1 3, à la pointe 
du jour, l'escadre entra. Ce fut un superbe coup-d'œil. 
Ces trois cents voiles se placèrent sans confusion. Il en 
aurait tenu le triple dans ce beau port. Les magasins 
de Malte étaient abondamment fournis. L'Ordre avait 
un vaisseau de guerre de soixante-quatre dans la rade, 



MALTE. ag 

un sur le chantier. L'amiral prit, pour augmenter les 
batimens légers de la flotte, deux demi-galères et deux 
chebecs. Il fit euïbarquer à bord de ses vaisseaux les 
matelots qui étaient au service de l'Ordre. Huit cents 
Turcs, qui étaient esclaves au bagne, furent habillés 
et répartis entre les vaisseaux de ligne. Une légion des 
bataillons dits Maltais, suivit l'armée. Elle fut formée 
par les soldats qui étaient au service de l'Ordre. Les 
grenadiers de la garde du grand maître, plusieurs che- 
valiers, prirent du service. Des habitans parlant arabe, 
s'attachèrent aux généraux et aux administrations. 
Trois compagnies de vétérans, composées de tous les 
vieux soldats de l'Ordre, furent envoyées à Gorfou et 
en Corse. Il y avait dans la place douze cents pièces 
de canon, quarante mille fusils, un million de poudre. 
L'artillerie fit embarquer, de ces objets, tout ce qu'elle 
jugea lui être nécessaire pour compléter et augmenter 
son matériel. L'escadre fit son eau et ses vivres. Les 
magasins de blé étaient très considérables, il y en 
avait pour nourrir la ville pendant trois ans. La fré- 
gate la Sensible porta en France les trophées et plu- 
sieui^ objets rares que le général en chef envoya au 
gouvernement. Le général Baraguey-d'Hilliei-s, par 
inconstance de caractère, ayant dt'siré retourner à 
Paris, en reçut la permission et fut chargé de porter 
le grand drapeau de l'Ordre. Tous les chevaliers de 
Malte, Français et Italiens, reçurent des passeports 
pour se rendi-e en France et en Italie. Conformément 
à la capitulation, tous les autres évacuèrent l'île. 



3o GUERRE D*ORIENT. 

Le i8 juin, il n*y avait plus un chevalier dans Malte. 
Le grand maître partit le 17 pour Trieste. Un million 
d'argenterie trouvé dans le trésor, servit à alimenter 
la monnaie du Caire. 

Le général Vaubois prit le commandement de l'île 
avec quatre mille hommes de garnison. Il en fallait 
huit mille pour la défendre. Le général Berthier donna 
des ordres pour que six mille hommes des dépôts de 
l'armée qui étaient à Toulon, s'y rendissent; que 
mille hommes y fussent envoyés de Corse; mille cinq 
cents de Civita-Vecchia ; mille cinq cents de Gênes. 
Pour compléter les vivres , il manquait des viandes 
salées et des médicamens. Il le fit connaître à l'admi- 
nistration de la marine, à Toulon. Napoléon fit sentir 
au Directoire la nécessité de faire passer à Malte ces 
renforts et les approvisionnemens qui manquaient, 
afin d'assurer le service de cette place importante; 
Huit mille hommes pourraient se maintenir maîtres 
de l'île , et se trouveraient alors en position de rece- 
voir des rafraîchissemens. La mer fut libre pendant 
juin , juillet , août , septembre. Mais , selon sa cou- 
tume, le Directoire ne pourvut à rien. Vaubois fut 
abandonné à ses propres forces. 

X. La conquête de Malte excita le plus vif enthou- 
siasme en France et beaucoup de surprise en Europe. 
L'armée s'affaiblit de quatre mille hommes, mais elle 
se renforça de deux mille de la légion maltaise. Le 
vaisseau-amiral donna le signal du départ le 19 juin, 



MALTE. 3l 

juste un mois après avoir quitté la. rade de Toulon. 
La prise de Malte ne retarda la marche de Tanurc 
que de dix jours. Il fut connu qu on se dirigeait d'a- 
bord sur Candie. Les opinions se partagèrent sur la 
destination ultérieure. Allait-on relever Athènes ou 
Sparte! Le drapeau tricolore allait-il flotter sur le 
sérail ou sur les Pyramides et les ruines de l'antique 
Thèbes! Ou allait-on d'Alep se diriger sur l'Inde!!! 
Ces incertitudes entixîtinrent celles de Nelson. 



CHAPITRE IL 



DESCRIPTION DE L EGYPTE. 



I. L'Egypte. — II, Vallée du Nil. — III. Inondation. — IV. Oasis. — V. Déserts 
de TÉgypte : 1** du Baheîrèh; 2° de la petite Oasis; 3° de la grande Oasis; 
4° de la Thébaîde; 6* des Ermites; 6» de l'isthme de Suez, Arabes, Culti^ 
vateurs. Marabouts, Bédouins. — VI. Côtes de la Méditerranée ; Alexandrie ; 
canal d'Alexandrie. — VII. Mer Rouge; canal des deux mers. — VIII. Ca- 
pitales, Thèbes, Memphis, Alexandrie, le Caire. — IX. Nations voisines 
au sud , Sennaar , Abyssinie , Darfour ; à l'ouest , Tripoli , Fezzan , Bour- 
nou; à l'est, Syrie, Arabie. — X. Population ancienne, moderne; race 
d'hommes , Cophtes , Arabes , Mamelouks , Osmanlis , Syriens , Grecs , etc. 
— XI. Agriculture. —XII. Commerce. — XIII. Propriétés, finances. — 
XIV. Ce que serait l'Egypte sous la France. — XV. Marche d'une armée 
aux Indes. 



I. L'Egypte fait partie de l'Afrique. Placée au cen- 
tre de l'ancien continent, entre la Méditerranée et 
l'Océan indien, elle est l'entrepôt naturel du com- 
merce des Indes. C'est une grande Oasis environnée de 
tous côtés par le désert et la mer. Située entre le 24* 
etle 3^' degré de latitude nord, et le 26" et le Sa*" degré 
de longitude orientale de Paris, elle est bornée au 
nord par la Méditerranée, à l'ouest par le désert de 
Libye, au sud par celui de Nubie, à l'est par la mer 
Rouge et par l'isthme de Suez qui la sépare de la Syrie. 
L'Egypte n'a pas besoin pour la défense de ses fron- 
tières d'un système de places fortes. Le désert lui en 



DESCBIPTION DR l'kOYPTI . 33 

tient lieu. Elle ne peut être attaqii('»e que par mer ou 
par Tisthnie de Suez. 

11 pleut rarement eu Egypte, phis sur les cotes 
qu au Caire, plus au Qiirequc clans la IIaule-Ép:\ptc. 
En 1798, il a plu an Caire une lois pendant une demi- 
heure. Les rosées sont fort abondantes. L'hiver, le ther- 
momètre descend, dans la Hasse-Égypte, à deux degrés 
Réaumur au-dessus de zéro, et s élève à dix degrés 
au-dessus de zéro, dans la Haute. En été, il monte à 
vingt-six et vingt-huit degrés dans la Basse-Egypte , 
et à trente-cinq et trente-six dans la Haute. Les eaux 
croupissantes, les marais, n'exhalent aucun miasme 
malsain, ne donnent naissance à aucune maladie, 
ce qui provient de Textréme sécheresse de Tair. La 
viande exposée au soleil se dessèche plutôt que 
de se corrompre. Pendant les mois de juin , juillet 
et août, il souffle des vents réguliers du nord et du 
nord-ouest. Dans cette saison, les bàtimens mettent 
dix à douze jours pour se rendre de Marseille à 
Alexandrie; soixante à soixante-dix pour se rendre de 
Suez aux Indes. Dans les mois de janvier, février et 
mars, il règne des vents de sud-est. C'est la saison 
pour le retour des Indes et les traversées d'Alexan- 
drie en Europe. Le khamsyn est un vent d'est ou de 
sud. C'est le siroc du pays. 11 est partout incommode 
et fatigant; dans quelques parties du désert, il est 
dangereux; il imil aux récoltes et aux productions 
de la terre. 

L'Egypte est un des plus l>eaux, des plus produc- 

I. 3 



34 GUERRE D*ORIEIST. 

tifs et des plus intéressans pays du monde. C'est le 
berceau des arts et des sciences. On y voit les plus 
grands et les plus anciens monumens qui soient sortis 
de la main des hommes. Si l'on avait la clef des hié- 
roglyphes dont ils sont couverts, on apprendrait des 
choses qui nous sont inconnues sur les premiers âges 
de la société. L'Egypte se compose : i° de la vallée 
du Nil; 2" de trois Oasis; 3° de six déserts. La vallée 
du Nil est la seule partie qui ait de la valeur. Si le Nil 
était détourné dans la mer Rouge ou la Libye, avant 
la cataracte de Syène, l'Egypte ne serait plus qu'un 
désert inhabitable ; car ce fleuve lui tient lieu de pluie 
et de neige. C'est le Dieu de ces contrées, le génie du 
bien, et le régulateur de toute espèce de productions; 
c'est Osiris, comme Typhon est le désert. 

Les anciens divisaient l'Egypte en cinquante -trois 
provinces ou nomes ; savoir : quatorze dans la Thé- 
baïde,septdansrHeptanomide,vingt-neufdansleDelta, 
trois dans les Oasis. Aujourd'hui on y compte seize 
provinces ; deux dans le Saïd ou la ïhébaïde, savoir : 
les provinces de Thèbes et de Girgéh ; quatre dans le 
Vostaniéh, savoir: Siout, Miniéh, Beni-Soueif et le 
Faïoum; dix dansleBaheiréh ou Basse-Egypte, savoir: 
Atfih, Gizéh, Relioub, Charkiéh, Mansourah, Menouf, 
Gharbîéh, Damiette, Rosette et Baheiréh. Les limites 
de rËg}pte, avant et sous Sésostris, s'étendaient jus- 
qu'à la grande cataracte de Gianadel. Auguste borna 
les limites de l'empire à la cataracte de Syène. Sous 
les califes fali mites, la frontière de TEgypte lut re- 



DESCRIPTION DE L*KGYPTF. * 35 

portée à la grande cataracte. Elle fut remise à celle de 
Syène par Seliiii qui, oi même temps, étendit les 
bornes à Touest jusqirà El-Baretoun et à Test jusqu'à 
Klian-loiniès. Les Ptoléinées ont possi'dé outre TÉr 
gyple, la Cyrénaïque justprà la grande Syrte, la Pa- 
lestine et la Syrie creuse. Les sultans akoubates possé- 
daient les trois Syries; leurs limites à Test étaient au 
Taurus et au-delà de TEuphrate. 

li. Le îsii est iornu' par iu rciimon lic ia ii\ii.re 
Bleue et de la rivière IJlanclie. La première prend sa 
source dans le lac Dembea; elle traverse, au 1 1'' de- 
gré, une cliaine de montagnes où elle forme plu- 
sieurs cataractes ; elle reçoit, m i i degré, la rivière 
de Dender, qui sépare la Nubie de TAbyssinie. La 
rivière lilanclie prend sa source au 8** degré, à Touest 
de la rivière bleue; elle traverse la même chaîne de 
montagnes, mais on ne connaît pas le nombre de ses 
cataractes. Ces deux rivières se joignent au i G' degré. 
Elles en re<;oiveDt, au 18'' degré, une troisième qui 
s'appelle Tacazza. De là, le Nil coule jusqu'au Si" de- 
gré et demi , où il se jette dans la mer sans recevoir 
ni rivière ni torrent. I^ Nil a donc vingt-trois degrés 
et demi de cours, ce qui fait environ six cents lieues; 
il en a neuf cents en suivant les siimosités de ses 
eaux. On connaît sept à huit cataractes. Six sont au- 
dessous de la rivière bleue : celle de Gianadel ou la 
grande cataracte, est au aa*" degré, elle a trente- 
deux pieds de chute; enfin, celle de Syène, au 24" de- 

3. 



36 GtKRRK d'orient. 

gré, a six pieds de chute. Depuis cette cataracte, le 
Nil coule entre deux chaînes de montagnes. Celle 
dite l'Arabique suit la rive droite jusqu'au Caire; 
la Libyque suit la rive gauche jusqu'aux Pyramides. 
Cette vallée, de plus de deux cents lieues de lon- 
gueur, a moins de six lieues de largeur. Elle est cou- 
verte par les débordemens du Nil. Elle se divise en six 
zones. 

Le Nil, en Egypte, court parallèlement à la mer 
Rouge. Ses points, les plus près de cette mer en sont à 
vingt-deux lieues, les plus éloignés à cinquante. A 
l'ouest, au-delà de la colline Libyque, sont les trois 
Oasis, éloignées du Nil depuis cinq jusqu'à quinze 
journées , et dans la direction du sud au nord-ouest. 
La ville de Syène est située à 24''5'23" de latitude, et 
3o''34'49" de longitude de Paris. Elle est à quatorze 
lieues du tropique. Son méridien traverse la mer 
Rouge, laisse Suez sur la gauche, et coupe la côte de 
la Méditerranée huit lieues à l'est d'Omfareg, à cent 
soixante-dix-huit lieues de Syène , distance astrono- 
mique. Damietteestà3i°25' de latitude, et à icj'ii^'i\S" 
de longitude, à cent quatre-vingt-cinq lieues de Syène, 
distance astronomique; mais en suivant les sinuosités 
du Nil, il y a deux cent soixante lieues. La ligne droite, 
entre ces deux points, passe au milieu du désert de 
Suez au Caire. Rosette est à 3 1" il\ 34" de latitude, et 
a8°8'35" de longitude, à cent quatre-vingt-onze lieues 
de Syène, distance astronomique, deux cent soixante- 
et-une en suivant le fleuve; la ligne droite passe entre 



DESCRIPTION 1)1 l.l.(/il'Il. 37 

le Nil et le lac Natroun. Cette partie de la circonfé- 
rence (lu grand cercle a servi aux astronomes d'A- 
lexandrie à mesurer \m degré du méridien. 

I^ première zone est toute granitique. Elle s*étend 
de Syène au lieu appelé les Deux-Montagnes, Sa lon- 
gueur est de quarante lieues, sur une de largeur, et sa 
surface de quarante lieues carrées. Aux Deur-AJon- 
fagnesy les chaînes Libyque et Arabique s'avancent 
comme deux promontoiixîs, Tune à la rencontre de 
l'autre, jusqu'à la distance de deux cent cinquante 
toises. On voit à la montagne dite de la Chaîne^ à seize 
lieues de Syène, les grottes et les carrières d'où a été 
tin»e la pierre qui a ser\'i à batirTlièbes. Edfou et Esné 
sont les principales villes de cette zone. I^ vallée s'élar- 
git en descendant. Elle est très productive. Deux gorges 
interrompent la cbaine Libyque vis-à-vis ces deux 
villes et donnent passage aux chemins qui mènent 
dans l'intérieur de la Libye. Deux autres gorges, sur 
la rive droite, interrompent la chauie Arabique. Dans 
la gorge de Redeciéh passe un des chemins du Nil à 
Cosseir. Esné était la n'^sidence des beys disgracit^»; 
c'est une espèce de capitale. Les antiquités de cette 
première zone sont celles de l'île de PIûLt, d'Élé- 
phantine, d'Ombos, d'Apollinopolis-Magna, d'Ele- 
thyia , d'Hieraconpolis et de Latopolis. 

La deuxième zone a trente-quatrelieuesdelongueur, 
des DeuX'Montagnea à Earchout, sur deux de largeur, 
et soixante-huit lieues carrées de surface. Le Nil fait 
un coude qui le rapproche de la mer Rouge; c'^est ce 



38 GUERRE d'orient. 

qu'on appelle l'isthme de Coptos. Thèbes aux cent 
portes, Coptos, Rous, ont été l'entrepôt du commerce 
de la mer Rouge et du Nil; aujourd'hui c'est la ville 
de Kénéh qui jouit de cet avantage. L'isthme de 
Coptos a vingt-huit à trente lieues de large du Nil à 
la mer. Thèbes , Dendérah renferment des ruines 
qui, depuis bien des siècles, excitent l'admiration 
des hommes. Cette zone et les quatre autres sont cal- 
caires. 

La troisième zone a cinquante-huit lieues de long, 
sur cinq de large, et deux cent quatre-vingt-dix lieues 
carrées. Elle commence à Farchout et se termine à 
Daroût-el-Chérif. A Farchout, un canal dérive les 
eaux du Nil au pied de la chaîne Libyque. Ce canal 
coule parallèlement au Nil jusque dans le Baheiréh, 
ce qui agrandit la vallée. Il n'y a rien de pareil sui* 
la rive droite. Girgéh et Siout sont deux belles villes; 
la première est la capitale du Saïd, la deuxième est la 
ville la plus populeuse de la Haute-Egypte; ce pays 
est celui de l'abondance. De cette ville, part le chemin 
qui va à la grande Oasis. Sur la rive droite est une 
gorge qui conduit à la mer Rouge. 

La quatrième zone, de Daroût-el-Chérif jusqu'à 
Beni-Soueif, a quarante-huit lieues, sur six de large, 
et deux cent quatre-vingt-huit lieues carrées. A Da- 
roût-el-Chérif, est la prise d'eau du canal de Joseph 
qui porte le Nil dans le Faïoum. C'est là que com- 
mence le système si célèbre du lac Mœris. Miniéh, 
Àbougirgéii et Beni-Soueif sont de grandes villes. 



DUSCRIPTION lit: LKGYPTK. 89 

Mais, sur les rives ilii Nil comme sur l<»s bords du 
canal, les gros bourgs, lis iuIks villages sont 
prodigués. A cinq lieues sin l.i i^nu In de Beni- 
Soueif, est le Faïoum. Sur la rive droite du Nil est une 
gorge qui conduit k la mer Rouge, au monastère 
Saint-Antoine, au désert du Chariot, etc. De Heni- 
Soueif on voit le mont Sinaï, situé sur l'autn* » iv*» Ao, 
la mer Rouge, mais éloigné de soixante lient - 

La cinquième zone est le Faïoum. Vis-à-vis et à 
quatre lieues de Reni-Soueif, la chaîne Libyque s'ouvre 
de droite et de gauche. Elle cerne un pays d'environ 
cent lieues carrées. C'est une extension de la vallée du 
Nil. lÀ était le lac Mœris. Au Faïoum aboutit une 
vallée appelée la Vallée du Fleuve sans eau, qui dé- 
bouche dans la mer à l'ouest d'Alexandrie. 

I^ sixième zone, de Beni-Soueif au Caire, a trente- 
deux lieues, sur cinq, et cent soixante lieues carrées 
de surface. Memphis était à trois lieues au sud de la 
grande Pyramide, près de la montagne Libvque. Ces 
six premières zones , de Syène au Caire et de Syène à 
la grande Pyramide, ont de longueur, cent cinquante* 
quatre lieues (distance astronomique) , en suivant le 
Nil deux cent douze lieues, et environ mille lieues 
carrées de surface. 

1^1 Uasse-Eg}-])te commence au Caire et à la grande 
Pyramide. Le Nil ne coule plus dans une vallée 
étroite, mais arrose une vaste plaine qui a la forme 
d'un tra|>èze , dont la base suj)érieure a vingt-six 
lieues, de la grande Pyramide aux lacs Amers. I^ base 



4o GUERRE d'oRIKJNT. 

inférieure a cent lieues, depuis la descente de la colline 
Jâbyque, située à vingt-cinq lieues ouest d'Alexan- 
drie, jusqu'au mont Casius, distant de quatorze lieues 
est de Peluse. La hauteur de ce trapèze est de qua- 
rante-deux lieues , du Caire à Burlos. Le niveau de 
toute cette plaine permettait au Nil de s'y répandre. 
C'est une surface de deux mille six cent quarante lieues 
carrées. La vallée du Nil a donc trois mille six cent 
quarante lieues carrées. La moitié seulement est au- 
jourd'hui couverte par les inondations. 

A quatre lieues nord. du Caire, ce fleuve se divise 
en deux branches : celle de l'ouest se jette dans la mer 
à Rosette , à quarante-et-une lieues ( distance astro- 
nomique) de la Pyramide, et à soixante lieues en 
suivant les sinuosités du Nil ; celle de l'Est se jette 
à Damiette , à trente lieues Est de la première. On 
prétend que, avant les temps historiques, le Nil a 
coulé du Faïoum dans le Fleuve sans eau et s'est jeté 
dans la mer, traversant le désert de Libye, entre 
Alexandrie et El-P>aretoun. Du temps des Ptolémées, 
le Nil se divisait au-dessous du Caire en sept branches 
par lesquelles il s'écoulait dans la mer, savoir: La 
branche Canopique, la plus à l'ouest; elle se jetait à 
Canope, située au bord de la rade d'Aboukir, d'où 
un canal portait les eaux à Alexandrie. On trouve en- 
core des vestiges de cette branche. Au-dessus de Rah- 
maniéh on voit un grand canal qui porte le nom de 
Markas. Il passe au midi du village de Sychéh. On le 
retrouve près du village de Birket, dans la direction 



DRSCHIPTiON DE LKGYPTK. 4 1 

de Rosette, et on le suit par la sonde dans le lac Ma- 
diéh. La deuxième branche, la liolbitine, est celle qui 
passe à pressent par Rosette. Elle n était qu'un canal 
creusé de main dMiomnie qui a absorbé la branche 
Ouiopique et la branche Sébonn) tique. La troisième 
branche, la Si'benn) tique, était le lit naturel du fleuve. 
Elle se jetait, comme on en voit encore les traces, 
dans le lac de Burlos. La quatrième, la Phatnitiquc, 
est celle de Damiette. Elle n'était qu'un canal creusé 
par la main des hommes. I^ cinquième, la Mende- 
sienne, est le canal actuel d'Achmoun. Elle se jetait 
dans la mer à la bouche de Dibéh. La sixième, la Ta- 
nitique ouSaitique, est le canal actuel de Moûeis. Elle 
se jette dans la mer à la bouche d'Omfareg. La septième, 
la Pelusiaque ou Bubastique , se jetait à la mer à 
Peluse. Celle-ci était navigable du temps d'Alexandre. 
Ces trois dernières branches se jettent aujourd'hui 
dans le lac Menzaléh, d'où on a peine à en suivre les 
traces avec la sonde. 

Le lac Madiéh, le lac Burlos et le lac Menzaléh 
sont mcnlernes. La mauvaise administration qui a régi 
rÉgyple ayant fait négliger les canaux et les digues, 
le Nil a afïlué moins abondamment dans plusieurs 
branches, ce qui a rompu l'équilibre; la mer s'y est 
introduite. L'eau de ces lacs est salée , mais beaucoup 
moins que celle de la mer, qui entre dans les lacs dans 
les basses eaux, mais avec très peu de rapidité. L'eau 
des lacs coule dans la mer, dans le temps d'inonda- 
tion, avec une beaucoup plus grande vitesse. Jje. lac 



^1 CxUERRE d'orient. 

Menzaléh a quarante-trois mille toises de long de Da- 
miette àPeluse, et neuf mille toises de large. La ville 
de Damiette a deux mille habitans. L'île Matariéh 
est très peuplée. Le lac est couvert de ruines d'an- 
ciennes villes.La hauteur des eaux moyennes est de trois 
pieds. Il est couvert de bateaux pêcheurs. L'isthme 
qui le sépare de la mer est étroit, inculte, et inter- 
rompu par les trois bouches de Dibéh , Omfareg et 
Peluse. Peluse veut dire marais. La navigation du Nil 
est facile et rapide. Dans la saison des vents du nord , 
on ne met pas plus de trente-six heures pour se rendre 
de Damiette ou de Rosette au Caire , et huit ou dix 
jours pour remonter jusqu'à Syène. 

IIL Le Nil croît régulièrement tous les ans en 
juillet, août, septembre et octobre; il décroît en no- 
vembre, décembre, janvier et février; il est rentré 
dans son lit et très bas en mars, avril, mai et juin. 
Lorsque les eaux sont élevées au mekias de l'île de 
Roudah de quatorze coudées (ou de vingt-trois pieds 
quatre pouces, ce qui fait une crue au-dessus des 
basses eaux de dix-sept pieds huit pouces) , le terrain 
delà Basse-Egypte commence à se couvrir, et l'on 
coupe la digue du canal du Prince des Fidèles pour y 
introduire l'eau. C'est une grande fête. La coudée est 
de vingt pouces; elle se divise en vingt-quatre doigts. 
En 1798, cette digue a été coupée le 18 août. Le me- 
kias marquait quatorze coudées. Le 7 octobre, le Nil 
était à son apogée, il marquait dix-sept coudées et dix 



DESCRIPTION DE l'kCYPI'K. 43 

doigts (vingt-neuf pieds sept lignes); et comme les 
basses eaux ^»taient à trois coudées dix doigts (ou cinq 
pieds huit pouces) , le Nil avait donc cru de vingt- 
trois pieds quatre pouces. En 1799» la digue du canal 
(lu Prince des Fidèles a été rompue le a i août, l^e me- 
kias marquait treize coudées et demie. Le Nil était à 
son apogée le a3 septembre, il marquait seize coudées 
deux doigts (vingt-six pieds neuf pouces huit lignes). 
lies eaux avaient crû de vingt-et-un pieds un pouce 
quatre ligues. En 1800, la digue du canal du Prince 
des Tidèles a été rompue le 16 août. I^ mekias mar- 
quait seize coudées. Sou apogée a eu lieu le 3 octobre. 
Li» mekias marquait dix-huit coudées et trois doigts 
(trente pieds deux pouces six lignes). lia crue a été de 
vingt-(piatre pieds six pouces six lignes. 

La vallée va en pente du sud au nord . Dans la pre- 
mière, deuxième et troisième zone, le Nil, dans ses 
basses eaux, est de trente à trente-cinq pieds au-des- 
sous du niveau du terrain. Il faut donc qu'il s'élève à 
vingt et vingl-et-une coudées au-dessus (trente-quatre 
à trente-six pieds) pour sortir de son lit. H faut qu'à 
son apogée il marque vingt-quatre à vingt-six coudées 
(quarante ou quarante-quatre pieds) pour procurer 
une inondation raisonnable. Dans la sixième zone il 
est, dans ses basses eaux, de vingt à vingt-cinq pieds 
au-dessous du niveau du terrain. Il faut (|u'il marque 
au mekias du Caire quatorze coudé^es (vingt-trois pieds 
quatre pouces) |)our qu'il sorte de son lit; mais il doit 
marquer dix-sept h dix-huit coudées (vingt-huit à 



44 GUERRE d'orient. 

trente pieds) à son apogée pour former une bonne 
inondation. Dan3 le bas Delta, ses basses eaux ne sont 
au-dessous du terrain que de trois ou quatre coudées 
(cinq à sept pieds). Le terrain des bords du Nil est 
plus haut que le terrain des extrémités delà vallée, 
de sorte que les champs voisins du désert, et au pied 
des chaînes Arabique et Libyque, sont arrosés avant 
ceux qui sont près du lit du fleuve. 

Le Nil , pendant les basses eaux, a une pente d'en- 
viron un pouce six lignes par mille toises. La distance 
du Caire au Bogaz de Rosette est de cent trente-cinq 
mille toises. Le Nil, près du Caire, est de seize pieds 
dix pouces au-dessus delà mer Méditerranée; à Syène, 
desoixante-et-dixpieds; àSennaar,de deux cents pieds, 
en comptant trente-deux pieds pour les cascades de 
la grande cataracte, et huit pieds pour celle de Syène. 

En 1798, la crue ayant été de vingt-trois pieds 
quatre pouces, le Nil a eu du meldas à la mer, une 
pente de trente-neuf pieds sept pouces, ou trois pou- 
ces six lignes pour mille toises. Le Nil dépense huit 
à dix millions de toises cubes d'eau par vingt-quatre 
heures dans ses basses eaux, soixante-dix a quatre- 
vingt millions dans ses hautes eaux. Il perd dans la 
mer, chaque année, près de huit à dix milliards de 
toises cubes d'eau par ses embouchures. Il y avait un 
nilomètre à l'île d'Éléphantine , vis-à-vis de Syène 
(on l'a découvert en 1798). Il marquait pour maxi- 
mum vingt-quatre coudées. Mais on avait surajouté 
au-dessus trois coudées tracées irrégulièrement. 



DESCniî>TION DK l'ÉGYPTR. ^J 

Le niekias du Ciure est situé au sud de file de Rou- 
dali, à une lieue du Caire. Cest une colonne de marbre 

(ui marque dix-huit coudées sept doigts avec le dé 
(lu chapiteau. Cest le seul nilomètre qui soit aujour- 
d'hui en activité, et qui règle Tétat du Nil. Il en fau- 
drait avoir cinq : i" à Syène, 9° à beni-Soueif, 3° à 
Roudah, i i Uahmaniéli Mansourah. Du 

lemps du roi Mœris, huit coudées suffisaient pour 
fertiliser le pays; du temps d'Hérodote, neuf cents 

ins après, il fallait quinze coudées; il vu fallait seize 
sous les Romains; dix-sept sous les Arabes. Lorsque 
le Nil est haut, il y a beaucoup de pays inondés, 
l>eaucoup de terres en culture; quand l'inondation 
vst peu forte, une moindre quantité de pays est 
inondée, Tannée est médiocre ou mauvaise. Cepen- 
dant, lorsque les inondations sont très fortes, l'eau 
séjourne trop long-temps sur le terrain, la saison fa- 
vorable se trouve écoulée, on n'a pas le temps de 
semer, l'atmosphère est trop humide; il peut y avoir 
disette et famine. 

Dans aucun pays l'administration n'a autant d'in- 
fluence sur la prosj)érité publique. Si l'adminisli-ation 
est bonne, les canaux sont bien creusés, bien entrele- 
ims, les réglemens pour l'irrigation sont exécutés 

ivec justice, l'inondation plus étendue. Si l'adminis- 
tration est mauvaise, vicieuse ou faible, les canaux 
sont obstrués de vase, les digues mal entretenues, les 
réglemens de l'irrigation transgressés, les principes 
du système d'inondation contrariés par la sédition et 



46 GUERRE d'orient 

les intérêts particuliers des individus ou des localités. 
Le gouvernement n'a aucune influence sur la pluie 
ou la neige qui tombe dans la Beauce ou dans la Brie. 
Mais, en Egypte, le gouvernement a une influence 
immédiate sur l'étendue de l'inondation qui en tient 
lieu. C'est ce qui fait la différence de l'Egypte admi- 
nistrée sous les Ptolémées, et de l'Egypte déjà en déca- 
dence sous les Romains , et ruinée sous les Turcs, 
Ainsi, pour que la récolte soit bonne, il faut que 
l'inondation ne soit ni trop basse ni trop haute. 

Le roi Mceris avait remédié à ces grands inconvé- 
niens. Le lac qu'il fit construire était un grand réser- 
voir où il faisait écouler le Nil lorsque l'inondation 
était trop forte. Il ouvrait le lac et venait au secours du 
Nil dans les années où son inondation était trop faible. 
Ainsi, tantôt le Nil coulait par le canal Joseph dans le 
lac Mœris , et tantôt les eaux du lac Mœris coulaient 
dans le Nil par le même canal. Il ne reste que de lé- 
gères traces de ce beau et immense système. On se 
servait de ce réservoir pour fournir de l'eau, pendant 
les basses eaux , aux pays qui en avaient besoin , et 
dans une proportion calculée; ce qui a fait dire à 
Hérodote que les eaux du Nil coulent six mois par le 
canal de Joseph dans le lac de Mœris, et six mois du 
lac dans le Nil par le même canal. 

Cet historien dit aussi , que le terrain de l'Egypte 
s'élève d'un pied par siècle, que le Delta a été conquis 
par le Nil sur la mer. On a calculé, par les données 
(juc l'on a obtenues au mekias de l'île d'Eléphantine, 



DESCRIPTION DK l'ÉGTPTE. 4? 

qu*il s* est liaiissi': en seize cents ans de six pieds d(;ux 
pouces; ce qui donne pour élévation du terrain, \yav 
sicclo, quatre pouces huit lignes. Dopiiis trois mille 
iiis, on ne trouve aucune dillérence sensible dans l'ac- 
cioissement du Delta. Toutes ces questions ont fort 
occupé les antiquaires et les géomètres. Le pays a 
h'ilement changé depuis quatre mille ans, qu'on ne 
peut asseoir aucun raisonnement. La construction du 
lac Mœris, les ouvrages qui ont ramené le Nil dans la 
vallée actuelle, l'existence des sept branches par où il 
^(Voulait dans lu mer, réduites aujourd'hui à deux, 
la formation des lacsMadiéh, Burlos, Menzaléh, tout 
cela multiplie les élémens du calcul et complique la 
ipa^tion à l'infuii. Les anciens se sont fort agités pour 

issigner la cause de ces inondations périodiques qui 
jjrovieiment des pluies périodiques du tropique. 
Ces inondations sont productives et fécondes, parce 
qu'elles descendent des montagnes et parcourent les 
• oréts de l'Âbyssinie, les plaines de Sennaar, de la 
Nubie, et entraînent un limon qu'elles déposent et qui 
-iTt d'engrais aux tenues. 

L'analyse de ses eaux a fait coiniaitre quelles sont 
N'gtrt^s, agréables au goût, extrêmement pures. Elles 
» ontiennent moins d'objets étrangers (pie l'eau de la 
Seine. Elles sont excellentes j)our préparer les alimens 

onune pour les arts chimiques. Elles remplacent avec 
ivnntage l'eau de pluie et l'eau distillée. 

IV. Lui- 1 >asis est une terre végétale située au milieu 



48 GUERRE d'orient. 

du désert, comme une île Test au milieu de la mer. 
Il y a trois grandes Oasis qui dépendent de l'Egypte, 
savoir : la grande, la petite, et celle d'Ammon. Toutes 
les trois sont situées dans le désert de la Libye, à 
l'ouest du Nil. Ces trois Oasis sont sur une même ligne 
qui court du sud-est au nord-ouest. La plus au sud, est 
la grande Oasis, située à cinq journées de Siout. On 
suit une gorge qui traverse le désert pendant trente 
lieues sans trouver d'eau. Avant d'arriver au pre- 
mier village de l'Oasis, appelé Ainé-Disé , on descend 
pendant une heure. On croit que le niveau de cette 
Oasis est au-dessous de celui du Nil. La grande Oasis 
a cinquante lieues de long. C'est une réunion d'un 
grand nombre de petites Oasis. Il y a des jardins bien 
arrosés, des forêts de palmiers, huit ou dix villages, 
un château avec une petite garnison. Elle formait une 
province de l'ancienne Egypte. Dans le cinquième 
siècle on y comptait un clergé nombreux. Elle a eu 
des souverains particuliers dans le dixième siècle. Un 
cheykh y régnait, qui avait plusieurs milliers de cava- 
liers à ses ordres. On y trouve du riz, du blé, du four- 
rage. Les caravanes de Darfour s'y rafraîchissent. 

La petite Oasis est au nord-ouest de la grande. Elle 
est à la hauteur duFaïoum, à cinq journées de cette pro- 
vince, à sept de l'Oasis d'Ammon. Au septième siècle, 
le deuxième régimentd'Arméniey était cantonné. 11 y a 
une grande quantité de palmiers. Les dattes, le riz, les 
roseaux , sont un objet de commerce assez étendu. Il 
y a de l'herbe et de la paille. La petite Oasis est plus 



DESCRIPTION DE 'l' EGYPTE. 49 

étendue que la grande. Elle est an même niveau. Elles 
se joignent et forment une vallée qui va à Behnécé. 

La troisième Oasis est appelée Syouah. Cest là 
qu'était le fameux temple de Jupiter Ainnion. Elle est 
au nord -ouest de la petite, éloignée de douze jour- 
n(Vs du Caire, à six journées d'El-Baretoun , à douze 
d'Alexandrie, à quatorze de Derne port de mer, à 
quarante du royaume de Fezzân. Elle a une cinquan- 
taine de lieues de tour et possède des ruines. I..es 
Grecs qui allaient consulter l'oracle de Jupiter Am- 
mon débarquaient à El-Baretoun, d'où ils n'avaient 
cpie soixante-douze lieues à traverser pour arriver au 
temple. T.a population de cette Oasis est de dix k 
douze mille âmes. Elle n'est point arabe. Elle est gou- 
veniée par un conseil de douze cheykhs. Le pays a du 
blé, de l'orge, delà paille, des olives, du riz, des 
dattes, des pommes, des pèches. Les dattes y sont 
excellentes. L'eau y est abondante et courante. Elle 
formait luie province de l'ancienne Egypte. El-Rare- 
toun qui s'appelait PartTtonium, était une grande 
ville. Antoine y séjourna après la bataille d'Actium. 
11 espérait y être joint par quatre légions qu'il avait 
dans la Cyrénaïque. 

Ces trois Oasis ont joui de quelque prospérité. Elles 
sont aujourd'hui dans un état misérable. Elles ne ser- 
vent qu'aux caravanes, ou de refuge aux proscrits 
et aux exilés. De 1798 à 1 799, elles ont été fort utiles 
a Mourad-Bi^y, à Elii-lky et aux Mamelouks dans 

leur malheur. J^ décadence de ces Oasis doit s'attri- 
I. 4 



bô GUERRE d'orient. 

buer aux incursions des barbares de l'intérieur de 
l'Afrique. L'histoire nous conserve quelques traces 
de ces incursions de peuplades venues du centre de 
l'Afrique. Elles ont renouvelé leurs ravages plusieurs 
fois. Elles ont détruit les maisons , la culture, massa* 
cré les habitans, ou les ont emmenés en esclavage. In- 
dépendamment de ces Oasis , il y en a un grand 
nombre de beaucoup plus petites dans les déserts qui 
appartiennent à l'Egypte; car partout où il y a un 
puits d'eau, soit douce soit saumâtre, partout où il 
croît quelques palmiers, où quelques grains d'orge 
peuvent être semés , il y a une Oasis. Nous en parle- 
rons en décrivant les déserts dont elles font partie. 

V. On trouve de l'eau, de l'herbe et des arbres 
dans les déserts de l'Amérique ; on trouve de l'eau et 
de l'herbe dans les déserts de la Tartarie; on né 
trouve ni eau, ni herbe, ni arbres dans les déserts 
de l'Afrique et de l'Arabie. Ces déserts sont arides et 
nus. Les déserts d'Egypte ne sont séparés par aucune 
ligne naturelle, des grands déserts de l'Arabie, de la 
JNubie et de la Libye. Ils sont la partie de ces dé- 
serts compris dans les limites de l'Egypte, possédés 
par des tribus qui vivent des inondations du Nil. 
Leur étendue est de quarante à quarante-deux mille 
lieues carrées. La population, de cent cinquante à Cent 
soixante mille âmes, ce qui fait quatre habitans par 
lieue carrée. Les déserts de l'Afrique seraient inliabi- 
tables pourl'honnne, s' ils ne produisaient le chameau. 



DESCRIPTION nr l/l':r.YPTF.. 5l 

î/» chnmonii est Timago du (W»»ert, grand, maigre, 
difforme, monotone, patient, mai^ d^un caractère 
sauvage et méchant quand il est poussé à bout. Il se 
nourrit d*absinthe et de plantes épineuses. Une livre 
de cette nourriture par jour, ou autant de fèves, d*orge 
ou de noyaux de dattes, et une livre d'eau, lui suf- 
fisent. 11 reste quatre ou cinq jours sans boire, quel- 
quefois jus(juà six et sept, mais alors il souffre. Il 
passe plusieurs jours sans manger. Son lait, son fro- 
mage, sa chair, nourrissent T Arabe; son crin, sa 
peau, rhabillent et forment ses tentes. Le chameau est 
imc béte de somme; il n'est pas bâti pour tranier; 
il porte autant que trois chevaux ; c'est le navire du 
désiTt. Chargé et à son pas naturel , il fait mille huit 
cent cinquante toises par heure; il marche dix-huit 
heures avec le repos d'une heure. Lorsqu'il le faut, 
il fait seize lieues de vingt-cinq au degré par jour, 
mais il en fait facilement douze. L'Arabe le loue au 
conunerce et à fagricullure. 11 en vend, car il eu 
élève beaucoup plus qu'il ne lui en faut. Né pour le 
désert, cet animal y prospère et s'y accroît en grand 
nombre. Avec le gain du travad du chameau, l'Arabe 
M procure les blés, l'orge, les habits et les année 
dont il a bi*soin. Une tribu de quinze cents à deux 
mille personnes, a souvent six à sept cents jumens, 
poulains ou chevaux, quinze à vingt îuilh» cliruncaux 
grands ou petits, mâles ou femelles. 

L'autruche a tous les caractères d'un enfant du dé^ 
sert. Elle est grande, disprofwrtionnée, déchanuV. 



5a GUERRE I>*ORIENT. 

Elle a dans son espèce quelque ressemblance avec le 
chameau. La gazelle est petite, jolie, aimable, vive, 
bien proportionnée et agréable dans toutes ses formes. 
Elle serait rornement des bosquets d'Idalie. Tout en 
elle contraste avec le désert. Cependant elle s'y plaît 
et y prospère. 

Il y a six déserts dépendant de l'Egypte. Trois font 
partie de la Libye, un de la Nubie, deux de l'Arabie, 
savoir : le désert de Balieiréh qui s'étend d'Alexandrie 
à El-Baretoun et à l'Oasis d'Âmmon. Il a plusieurs mil- 
liers de lieues carrées de surface. Il s'y trouve plu- 
sieurs petites Oasis. Les principales sont celle du lac 
Natroun et celle de Mariout. Mariout et le lac Natroun 
ont été couverts par l'inondation et fertilisés par son 
limon bienfaisant. Dans le cinquième siècle, plusieurs 
milliers de moines habitaient ces Oasis. Il y avait au 
lac Natroun quatre couvens grecs. Il reste quatre 
petites forteresses habitées par soixante-dix à quatre- 
vingts moines fanatiques et ignorans. Mariout est sur 
le bord du lac Maréotis. Toute l'Oasis est couverte de 
ruines qui indiquent la nombreuse population qu'elle 
a nourrie jadis. Ce désert est habité par six à sept tri- 
bus d'Arabes qui forment une population de quinze 
à vingt mille âmes. Ils peuvent mettre à cheval deux 
mille cinq cents hommes. Ce sont : i"" les Henâdy, 
Bédouins errans et médians; a'' les Jaumates ; 3" les 
Troutes; 4"lesOualad-A'ly; S'^lesGéouâbytMarabou; 
b° iesSammâlou Marabou; 7" les Beny-Aounous. Ces 
tribus font, par le désert, les voyages d'Alexandrie au 



uFisciUKriON II i'm.^i'ii 53 

ùiire, au iaiouni, à la Haulo Egypte, a 1 Uasis d'Am- 
iiioii. Mlles transportent le sel nalroun à Terranéli et 
vendent dans le Delta des joncs, des roseaux, qu'elles 
trouvent dans des vallées du désert à quatre ou cinq 
journées du Nil. 

Le désert de la petite Oasis est borné par les Pyra- 
mides de Gizéh, le Faïoum, la petite Oasis, le canal 
de Joseph. Il est habité par quinze ou vingt tri- 
bus, savoir : i" Forgân, Bédouins; 2" Taraounéh; 
3** Faouâyd; 4" Abou-el-Hor; 5' El - Badraman ; 
G" Gahméh; f Mahareb; 8" Gabar; cf Ghazayeb; 
i o" Durabséh ; 1 1 " Chaouâdy ; 1 1° Tahouy ; 1 3" Abou- 
koraym; 1 4° libn-Ouafy ; i5° El-Atayât. La popula- 
tion de ces tribus se monte de vingt-cinq à trente 
mille âmes. La culture, le produit de la petite Oasis, 
le transport de ses dattes au Caire, le transport des 
joncs, des voyages dans la Haute Egypte, quelquefois 
jusque dans le pays de Fezzàn, sont les moyens d exis- 
tence de ces tribus. Elles cultivent la lisière du Faïoum. 

Le troisième désert , celui de la grande Oasis, com- 
mence à la hauteur de Syène. Il comprend cette par- 
tie de la Libye , entre le Nil et la grande Oasis. Les 
Ai'abes de ce désert cultivent la grande Oasis. Ils s'y 
approvisionnent et en transportent les produits dans 
rÉg}pte. Ils font des voyages du Faïoum dans diffé- 
rentes parties de la Haute Egypte à travers le désert. 
Les principales de ces tril^us sont • 1° Tarféh; -i" Beny- 
Ouâsel; 3"Sohârat; 4" Mehaz; S'Houàtat; 6" Nefahàt; 
7* llanàger; 8" Beni-Wasel. Cette li'ibu occupe tout 



54 GUERRK d'orient. 

le désert en remontant la rive gauche du Nil aU" 
dessus de Syène , l'Oasis et le désert de Séméla , où 
les caravanes se reposent dans leurs voyages de Dâr- 
four. 

Le quatrième désert, de la Thébaïde , fait partie de 
la Nubie. Il s'étend sur la rive droite du fleuve, de la 
presqu'île de Coptos à la mer Kouge, de Cosseir à 
Rénéli. Il y a dans ce désert un grand nombre de 
gorges , plusieurs Oasis , qui servent de communica- 
tions du Nil avec la mer Rouge. Les Ababdéh, tribu 
très nombreuse, ayant peu de chevaux mais beau- 
coup de dromadaires, font non-seulement les trans- 
ports de Cosseir à Kénéh , mais ils envoient des cara- 
vanes jusqu'à Sennaar. Les Bicharis errent aussi dans 
ces déserts. 

Le cinquième désert, celui des Ermites, est situé 
entre le Nil et la mer Rouge. Il est borné au nord par 
la vallée de l'Égarement, On y rencontre plusieurs 
Oasis. On y trouve des citernes , des ruines de monas- 
tères, de couvens et même de villes; la plaine de la 
Vache, celle du Chat , celle du Chariot. Il a été habité 
par des ermites. On y trouve les ruines des monas- 
tères de saint Antoine, de saint Paul, de saint Gli- 
maque. Les Antony , les Azâyzy , sont les puissantes 
tribus d'Arabes qui y errent. 

Le sixième désert est celui de l'isthme de Suez. Il 
fait partie de l'Arabie. H s'étend du Caire à Suez, et 
de Suez à mi-chemin du mont Sinaï, de Jérusalem, de 
Gaza. On y trouve l'Oasis de Tomylat et l'Oasis de 



DESCminiON un l4*toYin'F. 55 

Saba-Riar , celles de Ratiéh et d'EI-Arisch. L'Oasis de 
Saba-lUar , celle de Tomylat , ont tUé couvertes par le 
Nil. C'est là qu était la capitale des rois pasteurs. 
C'est le paysdeCiessen où a liabitr Jacob et sa familh». 
Eii 1800, rinoiulaliou du Mil a couvert celte Oasis jus- 
qu'aux Lacs Amei^s. Il y a des ruines de grandes villes, 
de Tberbe, de reau,tles bois. Les Arabes y cultivent 
un peu d'orge. Indépendamment du produit do cette 
Oasis, les Arabes de ce désert s'emploient aux trans- 
ports du Qiire à Suez. Ce commerce, qui est un objet 
de trente-cinq à quarante millions pour l'allée et le 
retour, produit beaucoup aux tribus qui fournissent 
les escortes et louent les cliameaux pour les trans^ 
ports. Les Arabes de ce désert fournissent aussi aux 
caravanes de Jérusalem , de Damas , de Gaza, et quel- 
quefois de la Mecque et de Bagdad. Les caravanes de 
Jérusalem, de Damas, de Gaza sont peu nombreuses , 
mais leur |)assage est presque journalier. Les princi- 
pales tribus sont : i" Bily; u" Terrabins; 3" petits 
Terrabins; 4'' îîouaytat; 5" Houâtat; ()'' Touiglal; 
7'* El'Ataya; 8^* Ayaydéb; 9" ïaba; lo** Hanâger; 
I l'Nefabàt; la" les trois tribus des Arabes de Tor. 

Les Arabes d'Eg} j)te sont cultivateurs, Bédouins ou 
Marabouts. Le cultivateur habite des villages qui lui 
ont été donnés ou qu'il a achetés; mais il y conserve 
long-temps une physionomie sauvage. On n'y voit pas 
de niosquées, de maisons distinguées, mais seulement 
des cabanes égales, sans arbres. Tout y sent le désert 
4.( l'.vni il farouche du Bédouin. Les hommes y sont 



56 GUERRE U' ORIENT. 

guerriers. Ils entretiennent des chevaux. Ils sont in- 
dociles, supportent le joug de l'autorité avec impa- 
tience , paient difficilement le tribut, se battent quel- 
quefois contre les Arabes-Bédouins. Ils se croient 
d'une espèce supérieure aux autres Fellahs qu'ils 
vexent souvent. Ils sont du reste industrieux , labo- 
rieux. Les Mamelouks ne séjournent jamais parmi 
eux. Dans l'opinion des Arabes, soit cultivateurs, soit 
Bédouins, les Fellahs sont leurs sujets; les Mame- 
louks et les Turcs, des usurpateurs. 

Les x\rabes-Marabouts ne sont pas armés, n'ont pas 
de chevaux , sont obligés de loger les Bédouins et de 
fournir à leurs besoins. Les tribus errantes ou Bé- 
douins, cultivent presque toutes, plus ou moins; mais 
elles sont constamment sous des tentes, ne logent ja- 
mais dans une maison ni dans une cabane, changent 
fréquemment de séjour et parcourent tout le désert 
qui leur appartient, pour faire paître leurs chameaux 
et profiter de l'eau des puits. 

Les Arabes-Bédouins sont la plaie la plus grande 
de l'Egypte. 11 ne faut pas en conclure qu'on doive 
les détruire; ils sont au contraire nécessaires. Sans 
eux, ce beau pays ne pourrait entretenir aucune 
communication avec la Syrie, l'Arabie, les Oasis, le 
royaume de Sennaar , de Dârfour , d'Abyssinie , 
Tripoli, et le royaume de Fezzân. Sans eux les trans- 
ports du Nil à la mer Rouge, de Rénéh à Cosseir, du 
Caire à Suez, seraient impossibles. La perte que le 
pays en éprouverait serait très considérable. Les 



UKSCRIPTION DE l'ÉGYITK. 67 

Bédouins entretiennent une grande ciuantilé de 
chameaux, de chevaux, d'ânes, de moutons, de 
bœufs, etc., qui entrent dans la balance des richesses 
de TÉgypte. Le nalroun, le séné, la gomme, les ro- 
seaux, les joncs, qui sont à plusieurs journées dans le 
désert, seraient perdus. Il serait possible de les dé- 
truire; mais de nombreuses tribus arriveraient de l'in- 
térieur de l'Afrique, de l'Arabie, pour s'emparer de 
leurs pays qui sont l'objet de l'ambition de toutes ces 
tribus errantes. Lorsque le Nil s'élève et produit de 
fortes inondations, comme en 1 800, la nouvelle s'en ré- 
pand de proche en proche jusqu'au centre de l'Afrique, 
et des tribus nombreuses viennent de cinq cents lieues 
se camper, pendant plusieurs mois, sur cette partie 
du désert, extraordinairement inondée, pour y semer 
et vivre. Les tribus des Arabes d'Egypte s'opposent à 
ce que ces étrangers viennent vivre dans leur do- 
maine. Souvent il faut se battre. Cette résistance con- 
tient les tribus du grand désert. Détruire les Bédouins, 
ce serait, pour une île, détruire tous les vaisseaux, 
parce qu'un grand nombre sert à la course des pira- 
tes. Lorsque l'Egypte a été gouvernée avec fermeté et 
justice, les Arabes ont été soumis; cliacjue tribu a été 
obligée de répondre de son désert et de la partie de 
la frontière qui lui est contiguë. Ce règne de la jus- 
iK.' a fait cesser les abus, et ces tribus, comme de 
petits vassaux , ont garanti la tranquillité du pays au 
lieu de la troubler. 

La soumission des Arabes importe à la prospérité 



58 guî:rre d'orïejvt. 

de l'Egypte. C'est un préliminaire indispensable à 
toute amélioration. Pour soumettre les Arabes, il faut : 
1° occuper les Oasis et les puits; i" organiser des ré- 
gimens de dromadaires, les habituer à séjourner dans 
le désert, pendant des mois entiers, sans qu'ils ren- 
trent dans la vallée ; 3" créer une grande magistrature, 
un tribunal pour juger, punir, surveiller les tribus 
errantes, On posa les principes de cette organisation 
eîi 1799- On adopta d'abord deux modèles de tours. 
La première ayant vingt-quatre pieds de haut, à deux 
étages, portant deux pièces de canon sur la plate-forme, 
ayant un logement pour quarante hommes de garni- 
sou, fossé j contrescarpe, chemin couvert, places d' ar- 
gues et un avant-fossé, aveq muraille crénelée formant 
une enceinte de deux cents toises de côté dominée par 
la mitraille de la tour. Elle contenait un magasin de 
vivres pour la garnison pendant cent jours, et un ma- 
gasin de réserve pour un régiment de dromadaires 
pour dix jours. Elle avait dans une de ses places d'ar- 
nies des puits bien maçonnés, bien entretenus et une 
citerne pour conserver l'eau pluviale. La tour de 
deuxième espèce avait quinze pieds de haut , un seul 
étage, portant deux pièces de canon sur la plate-forme, 
quinze hommes de garnison, des vivres pour quinze 
hommes pendant cent jours , un magasin de réserve 
pour une compagnie de dromadaires pour dix jours, 
un ou plusieurs puits, ime citerne et un avant-fossé de 
cent toises de coté. Vingt tours de première espèce 
et quarante de la seconde devaient être construites 



DESCUIPTIOar DE LtGYFlF Sq 

en 1800 et 1801 , savoir : huit clans le déserl de Ba- 
lieiréli; huit dans le désert de la petite Oasis, aux Py* 
ramides, au Faïouin; deux dans TOasis même; dix 
dans le désert de la grande Oasis; cinq dans TOasis 
même; cinq aux puits sur les routes d'Esné, de Sioul ; 
huit tou!^ pour les quatrième et cinquième déserts, 
sur les cinq roules de Cosseir; douze dans le désert 
de Suez, indépendamment des forts de Suez, d*El- 
Arisch, de Tinéh. Ces tours occuperaient douze prin- 
cipaux puits : Katiéh, Mansourah, Zawi, Raphia, 
rOasis de Tomylat, celle de Saba-Biar, etc., etc. La 
garnison de ces tours devait être composée ; d'un 
maître canonnier sergent et neuf canonniors , dix 
hommes pour les petites tours; un maître canon- 
nier sergent, un caporal et treize canonniers, quinze 
hommes, pour les tours de première espèce, total ; 
sept cent soixante canonniers. Les régimens de dro- 
madaires devaient fournir cinq hommes à cliaque 
petite tour et vingt-cinq à chaque grande. Ces tours 
devaient servir de centre et de point de protection à 
autant de villages qui , sous Je canon et dans Ten- 
ceinte, seraient à l'abri des insultes des Bédouins. Les 
paysans, ainsi protégés, pourraient cultiver, héber- 
ger, nourrir les caravanes à leur passage et com- 
mercer avec elles. 

On arrêta de créer six régimens de dioniadaires, un 
pour chaque désert, nourri et payé par les provinces 
limitrophes. Chaque n»giment de neuf cents hommes, 
sept cent cinquante dromadaires et deiu^ cent cin- 



6o G13ER11E d'orient. 

quante chevaux , portant des vivres pour cinquante 
jours. Un dromadaire porte quatre quintaux. 



3,500 



QVlHTiCZ. 

750 dromadaires 3,000 ] 

250 chevaux à 2 quintaux . 500 \ 

Un homme pèse 180 livres, 900 hommes 1,620 

Vivres pour cinquante jours pour 900 hommes . . . 450 
Vivres pour 250 chevaux pour vingt-cinq jours, à 1 liv. 

P^'j»" «2^3,340 

Vivres pour 750 dromadaires pour vingt-cinq jours, ' 

à 2 livres par jour 375 

Eau pour 900 hommes pour cinq jours , à 4 liv. par jour. 1 80 

Eau pour 250 chevaux pour trois jours, à 1 2 liv. par jour. 90 

Chaque soldat était armé d'une lance , d'un fusil 
avec sa baïonnette , portait une giberne , cent cartou- 
ches , un sac. Chaque régiment commandé par un 
bey colonel, un kiaya major, deux adjudans, quatre 
capitaines kiachefs, quatre lieutenans et quatre sous- 
lieutenans, ce qui formait trois officiers par com- 
pagnie, un tambour, deux trompettes, deux cent 
vingt - cinq hommes , chaque régiment ayant deux 
pièces de canon traînées par six dromadaires. Il fau- 
drait donc cinq mille quatre cents hommes pour con- 
tenir les déserts, ou une dépense de quatre milHons. 
Ce n'est pas le dixième de ce que coûtent au pays les 
avanies des Bédouins. Les six régimens seraient com- 
mandés par le grand cheykh des déserts (général de 
division), deux kiayas (généraux de brigade), six beys 
(colonels), vingt-quatre kiachefs (lieutenans-colonels), 
un kiachef de l'artillerie, un du génie. 

Le grand cheykh des déserts devait avoir près de lui 



DESCRIPTION DE L*liCYPTE. C)l 

un divan composé d'un kiaya, de quatre ulémas et d'un 
écrivain, qui aurait jugé les affaires conlentieuses des 
Arabes avec les Fellahs, et des tribus entre elles. On 
avait levé une brigade de soldats français montés sur 
mille cinq cents dromadaires. On avait dit : 

1** Les tribus qui errent dans les six déserts d'E- 
gypte seront tenues de prêter le serment par l'inter- 
médiaire de leur cheykh et de six notables, entre les 
mains du grand cheykh des déserts. 

1° Les tribus en recevront un firman d'investiture, 
qui constatera l'étendue du désert qui leur appartient, 
fixera le nombre d'hommes à cheval, le nombre de 
chnnîoaux qu'elles devront fournir au sultan de l'E- 
. \|»ir. L'état qui avait été dressé de ces contingens 
se montait à cinq mille hommes à cheval, deux mille 
iir dromadaires, et sept cents chameaux, un con- 
ducteur pour trois chameaux. 

3° A la mort du cheykh, son héritier lui succédera, 
mais dans les trois mois, il se rendra près du grand 
heykh pour prêter son serment et recevoir son firman . 
Il sera revêtu de la pelisse d'honneur. 

4** Un des dix principaux de la tribu demeurera au 

Caire avec sa famille pour servir de répondant, et 

rorrcspondre avec le divan du désert. Six enfans, 

^és de dix à dix-huit ans , seront élevés dans la mos- 

[uée de Gama-el-Azhar, dans les principes du Coran, 

t apprendront à écrire en arabe, en français et à 

ompter. 

5" Le gi-and cheykh des déserts marchera au s(»coui*s 



Gà GtlEttRË D'ôRIENt. 

de la tribu dont le pays sera envahi par les tribus 
des grands déserts. Toute querelle entre deux tribus 
sera jugée par le divan et la sentence est remise au 
député des tribus, qui l'enverra à son chef, le bey du 
désert, pour la faire exécuter. 

6^* Toute querelle entre les tribus et les Fellahs est 
jugée par le divan. Toute insulte faite dans le désert 
aux Egyptiens, est censée être faite par les Arabes de 
la tribu; toute insulte faite sur la frontière par un 
Arabe, est censée être faite par un de la tribu. 

7*^ L'escorte des caravanes des voyageurs dans l'é- 
tendue de chaque désert, la fourniture des chameaux 
appartiennent à la tribu. Toute difficulté est jugée par 
le divan. 

8° Le grand cheykh, après la délibération du divan, 
condamne une tribu à payer, en chevaux, chameaux, 
bœufs, moutons, une amende conforme au tarif, 
pour les hommes tués ou blessés. Les torts faits à la 
propriété des Fellahs sont payés par la tribu, qui, en 
sus, est condamnée à une amende de rétribution et de 
dommages. 

9° Dans le cas où un uléma, moultezin, iman, 
cheykh-el-beled, ou un Européen, serait tué ou blessé, 
la tribu est tenue de livrer au divan le criminel, ou à sa 
place un des cinquante principaux de la tribu, qui sera 
traduit devant le divan et condamné, soit à mort, soit 
à la bastonnade, soit à la prison, selon la nature du dé- 
lit dont se sera rendu coupable l'habitant de la tribu, 
lo" Quand une tribu est désobéissante, elle est 



nESCniPTIOPf DE t/l^Ct!>TE. 63 

déclarée suspecte. Cotte déclaration est signifiée à son 
député, qui en instruit don chef, et un mois après ^ 
elle doit avoir livré, pour otages de sa fidélité, douze 
de ses principaux cheykhs. Si elle est déclarée rebelle, 
cette sentence est envoyée à tous les beys, et enfin k 
toutes les tours; l'eau et le pâturage lui sont interdits; 
des coloinies de dromadaires se mettent à sa suite et 
la détruisent. Son désert est donné à une autre tribu. 

II 11 est défendu aux Arabes d'avoir du canon, 
des fusils avec baïonnettes, des fusils de rempart, 
d^élever aucune fortification, de faire aucun créneail 
aux santons ni aux maisons. 

i-i" Tous les ans le grand cheykh visitera ou fera 
visiter par ses kiayas les divers déserts. î.es tours et 
autres forts seront approvisionnés par des convois 
réguliers, escortés par des détachemenS de droma- 
daires, par les soins du grand cheykli et des beys des 
di»serts. Les caravanes de pèlerins et du commerce 
seront escortées, depuis leur entrée dans les déserts 
d'Egypte, par un détachement du régiment de dro- 
madaires, et paieront un droit d'escorte conformé- 
ment au tarif. 

VI. La iMt'diterranée borne l'Lgypte au nord de** 
puis El-l)aretounjus(pi'àUapiiia.Ij'établissement d'une 
colonie à Ehbaretoun est une chose importante. Au 
pn'^alable, il faut y bâtir un fort. Ce sera le dépôt du 
commerce de l'Oasis d'Ammon avec Alexandrie. D'El- 
Baretoun à Alexandrie, on trouve, tous les joui^, de 



64 GUERRE D ORIENT. 

Teau et des pâturages. Toute la côte d'Afrique jusqu'à 
Tripoli est déserte. Jadis elle était couverte de villes et 
de villages. 

D'Alexandrie à Rosette il y a quatorze lieues de 
côtes. La rade d'Abouldr n'est pas tenable l'hiver. Elle 
peut donner refuge à une escadre de vaisseaux de 
guerre pendant l'été. Dans la rade d'Abouldr est la 
bouche du lac Madiéh , qui a cent toises de large. Ce 
lac existe depuis soixante ans. Il est important de 
fermer cette bouche et de restituer un si beau terrain 
à la culture. La bouche du !Nil dite Bogaz de Rosette 
est à quatre milles de la terre. Cest la plus dangereuse 
du Nil. Il y arrive souvent des accidens.Il n'y a que 
quatre ou cinq pieds d'eau dans les basses eaux, cinq 
ou six dans les hautes. Mais une fois entrés dans le 
Nil, lesbâtimens trouvent de l'eau. A quatorze lieues 
du Bogaz de Rosette, se trouve la barre du lac de Bour- 
los, sur laquelle il y a huit à neuf pieds d'eau. Là était 
jadis l'embouchure du principal bras du Nil. Les 
chaloupes seraient en sûreté dans ce lac, pourvu 
qu'elles ne tirassent pas plus de quatre pieds d'eau. 
De la barre de Bourlos au Bogaz de Damiette il y a 
vingt lieues. Ce Bogaz est moins dangereux que celui 
de Rosette. Il y a six à sept pieds d'eau dans les basses 
eaux, huit ou neuf dans les hautes. Les bâtimens qui 
servent à la navigation de Damiette au Caire sont plus 
gros que ceux de Rosette. La rade de Damiette esta 
deux lieues du cap Bouyau, dans l'est; elle n'est pas 
sûre ; les vaisseaux sont obligés souvent de dérader et 



DESCniPTION DE l'ÉGYPTF. 65 

de se réfugier en Chypre. Une fois le Bogaz passé , le 
Nil est très profond. Du Bogaz de Daniielte à la barre 
de Dibéh, il y a six lieues; de celle de Dibéh à celle 
d'Omfareg, dix; de celle d'Oinfareg à celle de Peluse, 
quatre; de Peluse au mont Casius, il y a onze lieues 
{Castus veut dire, en hébreu, terme, bout, limite, 
on l'appelle aujourd'hui le cap El-Kas); de là à Ra- 
phia, vingt-cinq lieues. Raphia a été une grande ville, 
ainsi qu'El-Arisch et Ratiéh. 

Les barres ne sont point des Bogaz. Les trois barres 
des bouches du lac Menzaléh permettent à des bateaux 
tirant cinq pieds d'eau d'entrer; mais le lac Menzidéh 
n'a communément que trois pieds d'eau. Les djermes, 
qui font le commerce de la Syrie, ont la coutume de se 
réfugier, loi-s du mauvais temps, au-dedans de la barre 
de Peluse. Les villes d'Alexandrie, de Rosette, de Da- 
miette, le village de Bourlos, ceux situés dans le lac et 
autour du lac Menzaléh, forment une population ma- 
ritime d'une centaine de mille habitans. Mais toute 
l'Egypte est une population maritime. Sur soixante- 
dix lieues d'étendue de cotes, il n'y a qu'Alexandrie, 
Aboukir, le lac Bourlos, Damiette, le lac Menzaléh, 
où il y ait possibilité physique d'opérer un débarque- 
ment. Alexandrie est le seul mouillage où une escadre 
soit en sûreté contre les vents de n()?-]-MiM's.t « i rentre 
les attaques d'une force suj)érieure. 

Alexandrie est située au 3ri3'5" de latitude noi'd, 
a7''35'3o" de longitude, à cent quatre-vingt-dix lieues 
de Syène.Li ligne droite qui joint ces deux points 
I. 5 



66 GUERRE d'orient. 

traverse le Faïoum et la petite Oasis. Il y a, du mékias 
du Caire à Alexandrie, quarante-et-une lieues en droite 
ligne passant par le lac Natroun; cinquante-et-une 
lieues en suivant le chemin de la rive gauche du Nil jus- 
qu'à Rahmaniéh, et de là par Damanhour; soixante- 
six en suivant les eaux du Nil jusqu'à Rahmaniéh , et 
de là les eaux du canal de Rahmaniéh. Alexandrie n'a 
point de rade foraine. Celle d'Aboukir, située à onze 
mille toises, lui en tient lieu. Mais elle a une rade 
intérieure immense qui a tous les avantages d'un port. 
Cette rade peut contenir les escadres les plus nom- 
breuses. Elle s'étend depuis le Phare jusqu'au Ma- 
rabout. Elle a une lieue de corde et trois lieues 
d'arc. Le long de cette corde règne un banc de rocher 
presque à fleur d'eau , où il n'existe que trois passes 
peu larges, mais qui permettent l'entrée aux bâtimens 
de guerre de toute grandeur» Dans l'intérieur de cette 
rade on esta l'abri des vents et des insultes des es- 
cadres ennemies; car, indépendamment des batteries 
de côte, un seul vaisseau, s'embossant près des passes, 
les défendrait suffisamment. Cette rade s'appelle le 
port vieux. Le port neuf est à l'est de la ville. Il est 
séparé du port vieux par l'isthme qui joint l'île du 
Phare au continent. On ne regarderait point comme 
des ouvrages extraordinaires et hors de proportion 
avec leur utilité, la construction d'un môle à la prin- 
cipale passe du port vieux, pour en faciliter l'entrée 
et pour y placer des batteries qui croiseraient leur 
feu avec le fort Marabout et le fort du Phare ; et aussi, 



DFSCÎUI'TION IJI L I.(.YI'TI 6^ 

une coupure ;\ risthnic qui sépare le port vieux du 
port neuf, do mauièrc à rlahlir uue communication 
entre les deux ports, ce qui rendrait la sortie prati- 
cable par tous les vents. 

Sur quatre ou cinq cents lieues de côtes d'Afrique 
et de Syrie, le port d'Alexandrie est le seul qui soit pro- 
pre i\ contenir un clal)îissement maritime. QHte ville a 
existé, de temps immémorial, sous le nom de No-Den- 
nachezib (laminée). Comment comprendre, en effet, 
que du temps de Sésostris, des Pharaons , et jusqu*à 
quatre siècles avan t Tère chrétienne, les Égypt iens aient 
méconnu le seul port qui existât sur leurs cotes et 
n'en aient pas profité? Alexandre-le-Grand la rebâtît. 
Sous les Ptolémées, ses successeurs, cette ville arriva 
au plus liant degré de |)rospérité. Elle contenait un 
million d'habitans. Sous l'empire romain, elle était ïtk 
seconde ville du monde par sa population, son com- 
merce, ses écoles, les sciences et les arts. Dans les 
premières années de l'hégire, Amrou la prit après un 
siège de quatorze mois, et écrivit au calife Omar que 
l'enceinte avait douze mille toises de tour, qu'elle ren- 
fermait quatre mille palais, quatre mille bains, quatre 
mille théâtres, douze mille boutiques, cinquante mille 
Juifs. Pendant la guerre qui dura long-temps entre 
l'empire romain de ConsLantinople et \cs Arabes, 
Alexandrie fut prise et reprise plusieui-s fois. Elle 
souffrit beaucoup en 87 5 ; ses murailles furent rasées; 
sur ses ruines les Arabes bâtirent une aiUre enceinte 
de trois mille toises, elle existe encore; elle s'appelle 

5. 



68 Gl'ERRE J)'0RrENT. 

la muraille des Arahes, Cette nouvelle ville, ainsi 
appelée, s'éleva à une assez grande prospérité. Elle a 
été détruite comme la première. La ville actuelle est 
bâtie sur un terrain d'alluvion qui forme l'isthme qui 
joint l'île du Phare au continent. 

Sur l'emplacement de l'ancienne ville des Arabes • 
on trouve l'aiguille de Cléopâtre, et trois cents ci- 
ternes qui reçoivent l'eau du Nil et peuvent abreuver 
les habitans pendant dix-huit mois. La colonne dite de 
Pompée, qui était au centre de la ville, esta trois cents 
toises en dehors des murailles de la ville des Arabes. 
Cette colonne a quatre-vingt-huit pieds six pouces 
de haut, huit pieds deux pouces deux lignes de dia- 
mètre en bas , sept pieds deux pouces huit hgnes en 
haut; le piédestal a dix pieds de haut; la base cinq pieds 
six pouces trois lignes; le fut, soixante-trois pieds un 
pouce trois lignes ; le chapiteau, neuf pieds dix pouces 
six lignes. Elle est de granit de la Thébaïde. L'ordre 
est corinthien. Alexandrie fait encore un commerce 
de quelque importance. Elle renferme plusieurs beaux 
bazars et plusieurs belles mosquées. 

Le lac Maréotis couvrait jadis Alexandrie du côté 
du sud. Il avait quinze lieues de long et deux lieues 
environ de largeur, quatre ou cinq pieds d'eau. Ses 
bords et ses îles étaient couverts de villages, de jolies 
maisons de campagne. L'eau était douce. Il ne com- 
muniquait avec la mer que par un petit canal de trois 
cents toises de long qui servait à passer dans le port 
vieux. En 1798, ce lac était desséché depuis plusieurs 



DKSClUFriOIV DE l'eGYFIK. 69 

siècles. On en reconnaissait remplacement aux bas- 
fonds et à riiumidité du terrain. Les Anglais, en 1 80 1 , 
coupèrent la digue du lac Madiéh et reformèrent ce 
lac.£n deux mois de temps, les eaux de la mer cou- 
vrirent Fancien emplacement. Ces eaux s'étendirent 
jusqu'à la tour des Arabes, de sorte cpi' Alexandrie et 
Aboukir fornjaient une prescpi'ile de trente-six mille 
toises de longueur. Depuis, en i8o3,un ingénieur venu 
deConstantinople, parvint, après de grands travaux 
et de fortes dépenses, à rétablir la digue du lac Madiéh. 
En peu de mois le lac Mai-éotis se sécha et laissa un 
pied de sel sur le terrain. Mais en 1 807 les Anglais cou- 
pèrent de nouveau cette digue et reformèrent le lac. 
Le canal de la Haute Egypte, qui coule au pied 
de la chauie Libyque, apportait le Nil dans le lac Ma- 
réotis. On voit les traces d'un canal d'irrigation qui 
prend les eaux près d'Al-Kam, et arrose quelquefois 
la province de Mariout. Le canal de navigation d'A- 
lexandrie prenait les eaux du Nil à quatre lieues de 
Canope. Il était navigable toute l'année. Ses bords 
étaient couverts de jardins, de maisons de campagne. 
Mais la branche de Rosette ayant appauvri et desséché 
celle de G'inoj>e, il fallait établir la prise d'eau de ce 
canal à-peu-près à la hauteur de Rahmaniéh. Ce canal 
a été plusieurs fois comblé et envasé , de sorte que les 
eaux du Nil n'y entraient qu'au moment des hautes 
eaux. Trois fois il a été l'établi et rendu navigable toute 
Tannée. Un sultan du Caire le fit rétablir en i3io. 
Il fertilisait cent mille feddans de terre où s'éle- 



^O GUERÎIE D ORIENT. 

valent de belles maisons de campagne. Ce beau travail 
rendit la vie à Alexandrie et coûta un million de francs. 
Soixante ans après , en 1 368 , les eaux du Nil avaient 
cessé d'arriver dans les basses eaux. Mais en i423, il 
fut de nouveau rendu navigable toute l'année. 

Depuis sa, prise d'eau à partir de Rahmaniéh, le 
canal actuel a plus de cinquante mille toises de déve- 
loppement, quoique la distance directe deRahmaniéh 
à Alexandrie ne soit que de trente-huit mille toises. 
La crue du IN^il commence à Rahmaniéh dix jours 
après qu'elle s'est fait sentir au mékias du Caire. La 
digue du canal d'Alexandrie à Rahmaniéh se rompt 
lorsque le Nil y a crû de neuf pieds. Le fond du canal 
d'Alexandrie est de huit pieds sept pouces au-dessus 
des basses eaux de Rahmaniéh. En 1 798, cette digue 
a été rompue le 27 août, l'eau est arrivée dans l'ai- 
guade du vieux port le 1'] septembre; elle a mis 
trente-six jours à parcourir cet espace. En 1 800 , la 
digue du canal a été rompue le 10 août; le 22 , l'eau 
est arrivée dans l'aiguade d'Alexandrie; cette année 
les eaux; n'ont mis que douze jours à parcourir le 
même espace, parce que la crue a été très forte. Dans 
les basses eaux , la pente de Rahmaniéh au Bogaz de 
Rosette est de quatre pieds \ la distance de Rahmaniéh 
au Bogaz est de trente-quatre mille six cents toises. En 
1 798, le Nil est n^onté de douze pieds trois pouces sept 
lignes à Rahmaniéh, ce qui fait seize pieds trois pouces 
neuf lignes pour la pente pendant les hautes eaux. Mais 
l'eau ayant monté de deu^ pieds sur le Bogaz dç Ro- 



I)ESCRn»TIOIf DP. L KCYPTF. 7I 

sclte, la ilifrérence du niveau n'a été que do quatorze 
pieds trois pouces neuf lignes; la pente a été de cinq 
pouces par mille toises. Les hautes eaux du Nil 
n'ayant aucune influence sur le niveau de la nier, la 
ponl(Niété, dans le canal de Ralunaniélià Alexandrie, 
de cinq pouces deux tiers par mille toises. La navU 
galion do ce canal est de peu d'importance, ne pou* 
vaut recevoir que de petites djermes, parce que, dans 
les plus hautes eaux du Nil , il n'y entre que trois pieds 
six pouces d'eau, et seulement pendant un mois. Loi*s- 
que l'eau du Nil est arrivée à Alexandrie, et que toutes 
les citernes sont pleines, on permet aux cultivateurs 
riverains de s'emparer de l'eau poiu' inonder leurs 
terres. 

Le projet d'un canal qui serait navigable toute l'an- 
née, et pour toute espèce de djermes, a été étudié; les 
nivellemens faits avec soin. L'ingénieur Chabrol a 
proposé de le diviser en trois biefs. Le premier bief, de 
Rahmaniéh à lUrket, distance vingt-deux mille cinq 
cents toises; la il entrerait dans le lac Madiéh, ce qui 
doniu^rait un débouché et une communication avec la 
rade d'Aboukir. Le deuxième bief, de Bu'ket au lac 
Maréotis, douze mille cinq cents toises, où il entrerait 
dans le lac. Le troisième bief, en aqueduc, pour 
porter les eaux au travers du lac Maréotis, six mille 
toises. Le canal d'Alexandrie est le travail hydrau- 
liquo de l'Egypte le plus important sous le point 
de vue de commerce, comme sous le point de vue 
miUtairc. L'objet do l'administration doit être de faire 



72 GUERRE D ORIENT. 

passer par Alexandrie le plus gros bras du Nil, pour 
fertiliser tout le territoire et donner un nouveau de- 
gi'é d'utilité au port d'Alexandrie. 

VII. La mer Rouge a six cents lieues de long. Elle 
communique avec l'Océan Indien par le détroit de 
Bab-el-Mandeb. Le détroit de Bab-el-Mandeb a six 
à sept lieues de large. L'île Périm le divise en deux 
passes, l'une de deux lieues où il y a dix-sept à 
vingt brasses, l'autre de trois lieues où il y en a 
une trentaine. L'Arabie borne à l'est la mer Rouge. 
Les déserts d'Ethiopie la bornent à l'ouest. Cette mer 
ne reçoit aucune rivière. Les ports de Moka, de Djed- 
dah, d'Iambo , sont sur la côte arabique. La rade 
d'Iambo peut contenir des escadres de guerre très 
nombreuses. Du côté de l'Egypte sont le port de Mas- 
souah , qui sert au commerce de l' Abyssinie ; le port 
de Souakem , où s'embarquent les pèlerins de la ca- 
ravane du Soudan pour aller à la Mecque ; le port 
de Gosseir, qui sert aux communications de l'Arabie 
avec l'Egypte ; la rade Myos-Hormos, située à vingt-six 
lieues nord-nord-ouest de Cosseir, d'où les expéditions 
romaines partaient pour l'Arabie Heureuse et l'Inde. 
Elle peut contenir les plus grandes escadres. Elle est 
couverte par trois îles. U y a partout huit brasses 
d'eau. Au bord de la mer est une plaine de deux lieues 
qui pourrait être fertilisée. Myos - Hormos manque 
d'eau, il serait possible de s'en procurer. C'est le 
port de mer de la mer Rouge qui doit contenir les 



escadres égyptiennes. Le petit port de Cosseir est mau- 
vais. La rade de Tor est mauvaise. La rade de Suez est 
bonne, les bâtimens y mouillent par six brasses, elle 
est à une lieue et demie de la vilh», l'ancrage y est bon. 

Le commerce de cette mer se fait avec une centaine 
de bâtimens appelés zaims et caravelles. Les zaims 
sont des bâtimens de quatre cents tonneaux , les ca- 
ravelles, de douze cents. Sésostris a eu jusqu'à quatre 
cents bâtimens armés sur la mer Rouge. Salomon y 
avait des flottes plus ou moins considérables. En 1 538, 
les Vénitiens y avaient quarante-et-une galères. En 
1783, la flotte de Djeddab était de trente-buit bâti- 
mens de cinq cents tonneaux , et de quatre vaisseaux 
ou caravelles percés de soixante canons. 

Pendant quatre mois de Tannée, de mai en octobre, 
les vents varient du nord à l'ouest. C'est le temps fa- 
vorable pour aller aux Indes. Des bâtimens partis de 
Suez dans cette saison ont été, en quinze jours, au dé- 
troit de Bab-el-Mandeb ; en cinquante-cinq, à Madras. 
En janvier, février et mars, les vents sont favorables 
pour remonter la mer Rouge. Les bâtimens des Indes 
arrivent à Suez en soixante jours. Des coiu-riers partis 
de Madras sont arrivés, en quatre-vingt-trois jours, à 
Ix)ndres par cette voie. Cette mer est peu coiuuie. 
Suez, en 1798, faisait encore un commerce de vingt 
millions d'exportation, et autant d'importation. L'ai- 
guade de Suez est à la fontaine de Moïse, située à trois 
lieues de Suez, sur la cote arabique. 

Ptolémée Evergète, pour éviter la navigation du 



74 GUERRE d'orient. 

fond de la mer Rouge, fit bâtir Bérénice sur un point 
de la côte où il n'y avait pas de port, mais le plus 
voisin de l'isthme de Coptos, où était Thèbes. Les 
magasins qu'il y construisit étaient très considérables. 
Les bâtimens à peine chargés ou déchargés , étaient 
obligés d'aller dans le port de Myos-IIormos , pour 
être en sûreté et s'y réunir pour partir en flotte. 
D'Anville et les géographes modernes ont placé Béré- 
nice au 24^ degré de latitude, à la hauteur de Syène, 
Ils se sont trompés, Bérénice était placée au vieux Gos- 
seir. On a trouvé les ruines des douze mansions que 
Ptolémée a fait construire de Goptos à Bérénice , sur 
la route de Goptos au vieux Gosseir. La rade de Myos- 
Hormos est au nord de Gosseir. Ptolémée a du placer 
Bérénice au point de la mer Rouge le plus près de 
l'isthme de Goptos. 

Héroopolis était située au fond du sinus de Suez, 
et lui a donné son nom. Arsinoë a été bâtie au con- 
fluent du canal des deux mers, à trois quarts de lieue 
au nord de Suez. Gléopatris faisait partie de la ville, 
Glysma, depuis Rolzoum, était à l'emplacement même 
de Suez, Suez est située au 29° 58' Z^j^ de latitude, 
3o°i5' Z'j' de longitude. De Suez à Peluse, il y a vingt- 
sept lieues. De Suez au Gaire, il y en a vingt-neuf. A 
Suez, ia mer Rouge s'élève dans les vives eaux, de cinq 
pieds six pouces. Les vives eaux de cette mer sont plus 
hautes de trente pieds six pouces que les eaux de la 
Méditerranée à Peluse. Pendant la crue de 1798 , les 
hautes eaux du Nil se sont élevées au mékias à neuf 



nESCIlIPTiOiN II 1 \l I I ^5 

pieds un pouce trois lignes au-dessus des vives eaux 
de la mer Rouge, et à quatorze pieds sept pouces trois 
lignes nu-dessus des basses eaux de cette mer. Ia's 
hautes eaux de la mer Rouge ont cpiatorze pieds deux 
pouces neuf lignes au-dessus des basses eaux du ISA 
au mékias du Caire. 

Le canal des rois, qui porte les eaux du Nil dans 
Tisthme de Suez, a servi de moyen de communication 
entre les deux mers. Il prenait les eaux du Nil à Bu- 
baste, sur la branche Pelusiaque, traversait le pays de 
Gessen, les Lacs Amers et arrivait dans la mer Rouge 
sous les mura d'Arsinoë. La navigation de ce canal se 
faisait en quatre jours. Il était large et profond. Sésos- 
Iris, les anciens rois d'Egypte, les Perses après leurs 
conquêtes, les Plolémées, Trajan et Adrien, ont per* 
fectionné, réparé ce canal, et s'en sont servi. Après 
la conquête des Arabes, au commencement de The- 
gire, Amrou rétablit la communication du Nil à la mer 
Rouge par le canal du PHnce des Fidèles, Ce canal 
prenait ses eaux vis-à-vis de Tîle deRoudah, au-des- 
sus du Caire, disposition plus avantageuse que la 
première, puisque la prise d'eau était à un point du 
Nil plus haut. Ce canal a servi long-temps à transpor- 
ter les denrées nécessaires à l'approvisionnement des 
villes de Médine et de la Mecque. 

Les ingénieur français ont étudié deux projets de 
canal pour çommunicpier du Nil à la mer Rouge. Le 
premier se composerait de quatre biefs. Le premier 
bit'f. (!«• dix inlllr tnisr»;, irnif <|r Uubaste à la diguc dc 



76 GUERRE d'orient. 

Seiiéka, où il recevrait le canal du Prince des Fidèles. 
Le deuxième bief commencerait à la digue de Senéka, 
traverserait l'Oasis jusqu'aux ruines de Serapeum,ce 
qui comprend trente-sept mille toises. Le troisième 
bief traverserait les Lacs Amers, vingt mille cinq cents 
toises; il serait maintenu à la hauteur des basses 
eaux de la mer Rouge. Le quatrième bief, entre les 
Lacs Amers et la mer Rouge , onze mille toises ; il 
recevrait six pieds d'eau de la mer Rouge qui ser- 
viraient à des écluses de chasse pour creuser le port 
de Suez. Le canal n'aurait ainsi que quatre écluses. 
Son étendue serait de soixante-dix-huit mille cinq 
cents toises. Il serait navigable huit mois de l'année, 
depuis août jusqu'en mars. Le Nil lui-même n'est 
bien navigable que dans cette saison. Le second projet 
de communication des deux mers est de Suez à Peluse. 
Le quatrième et le troisième biefs seraient les mêmes, 
mais des Lacs Amers, un bief conduirait à Peluse, en cô- 
toyant le lac Menzaléh. Les Lacs Amers étant un grand 
réservoir fort élevé sur la Méditerranée, serviraient 
de chasse pour l'établissement du port de Peluse. 

Ce second canal aurait de grands avantages sur le 
premier, i" Il serait navigable toute l'année; 2" la na- 
vigation serait beaucoup plus courte, puisque, parle 
premier canal , il faut d'Alexandrie remonter le Nil 
jusqu'à Nadir, entrer dans le canal de Pharaon, dé- 
boucher dans celui de Bubaste ; ce qui exige dix jours 
de navigation intérieure , et soumet à bien des acci- 
dens. Ce deuxième canal va droit de la Méditerranée 



DESCRIPTION DF. L ^GYPTK. ^7 

à Suez. Il serait moins coûteux. Il ne faudrait que 
quatre jours pour passer de la Méditerranée dans le 
Nil. En 1800, rinondation est arrivée jusqu'au com- 
mencement du troisième bief, aux ruines de Sera- 
peum. Sans queUpies légers obstacles, elle serait arri- 
vée jusqu'au commencement du quatrième bief. T.c 
fond des Lacs Amers est à cinquante pieds au-dessous 
du niveau de Ja mer Rouge. Ainsi le Nil arrive naturel- 
lement jusqu'à onze mille toises de la mer Rouge. Dans 
la même année, les eaux du Nil sont arrivées jusqu'à 
quatre lieues du lac Menzaléh, à Ras-el-Mayé. I^i route 
de Salhéyéb en était interceptée. Le long du canal, on 
creuserait des canaux d'irrigation qui porteraient la 
culture à plusieurs lieues de droite et de gauche, ce 
qui seul rembourserait la dépense de la construction 
du canal. La ville de Suez, sa marine, seraient abon- 
damment pourvues d'eau par une de ces rigoles. 

D'autres ingénieurs ont proposé de faire passer la 
merRougedansTisthme, de créer un détroit. La diffé- 
rence du niveau de la mer Rouge à la Méditerranée, 
à Peluse, est de trente pieds aux vives eaux, et seule- 
ment de vingt-quatre aux basses eaux, ce qui fait 
moins d'un pied par lieue. Il n'y aurait donc qu'à 
ouvrir le contrefort qui forme le quatrième bief, ce 
qui serait un travail de très peu d'importance. Mais 
alors la vallée du Nil en serait inondée. Us proposaient 
de diriger ce bras de la mer Rouge dans les lacs du 
roi Baudouin. L'Egypte serait garantie de ces eaux 
par les collines qui régnent de Suez à la mer, un peu 



^8 GtJÉRilE l)'ORIÉÎft. 

à Test de Peluâe. Il n'y aurait que quelques trouées à 
digiier. Les bâtimens alors, sans rompre charge, 
iraient de Marseille aux Indes; et comme ce canal irait 
du nord au sud, ils le franchiraient avec le vent en 
poupe. Ces trois moyens de communication sont pra- 
ticables, d'une facile exécution , ils peuvent exister 
à-la-fois. En créant un détroit, on mettrait le pays à 
l'abri des attaques de la Syrie. 

VIII. Thèbes a été la capitale de l'Egypte. Sa fon- 
dation se perd dans la nuit des temps. Sous Sésostris, 
elle était au plus haut point de prospérité. Homère 
parle de ses richesses, de ses merveilles et de ses cent 
portes , par chacune desquelles il pouvait sortir dix 
mille hommes armés. Ses ruines excitent l'admiration. 
Elles sont éparses sur une surface de plus de trois mille 
toises de diamètre. Elle avait dix mille toises de tour. 
Elle était située à trois cent mille toises de la bouche 
d'Omfareg sur la Méditerranée, et à quatre-vingt-dix 
mille toises des cataractes de Syène, par le aS** 48' ^9'' 
de latitude, et par le 3o° 19 38" de longitude. Elle â. 
été prise, pillée et dépouillée par les Perses, sous Cam- 
byse, cinq cents ans avant J.-C. De là, date sa déca- 
dence. Elle était déjà bien déchue sous Auguste. 

Memphis, située près des pyramides de Saqqarah, 
sur la rive gauche du Nil, à trois ou quatre lieues au 
sud de la grande pyramide, a succédé à Thèbes. Il 
n'en reste presque aucun vestige. Elle avait huit mille 
toises de circonférence. Lorsque les Perses conquirent 



DESCRIPTION DF t/éOYPTF. ^Q 

rÉgypte sous Camhyse, ils bAtirent tine forteresse 
en face de Tile de Roiulnli, à laquelle ils donnèrent le 
nom de Babylone. Cette forteresse avait de» ouvrages 
sur la rive droite du canal de lloudah pour assurer 
les comniiniicationsavec la Perse. Elle était pour ainsi 
dire un des faubourgs de Memphis. 

Les Ptoléniées portèrent la capitale de l'Egypte è 
Alexandrie. Alexandrie a surpassé en prosjK»rité et 
Meniphis et Thèbes. l /étendue de son enceinte était 
de douze mille toises. Amrou , après sa conquête , 
bâtit une ville au lieu oii avait été sa tente pendant le 
siège de Babylone. C'est aujourd'hui le vieux Caire. 
Quatre-vingts des compagnons du prophète qui s'é- 
taient trouvés au combat de Bendir , assistèrent à la 
pose de la première pierre de la grande mosquée. La 
nouvelle ville devint la capitale de TÉgypte. Elle 
s'appela Fostat, mot qui veut dire tente. 

Thèbes a du sa prospérité au commerce lUs itidt's, 
étant située sur Tistlime de Coptos, et aux idé(»s reli- 
gieuses du temps. C'était un lieu saint de pèlerinage 
comme la Mecque. On s'y rendait de tous les points 
de l'Afrique, de l'Arabie et de la Syrie. Les souve* 
rains de l'Egypte l'étiient de la Nubie, d'une partie 
plus ou moins grande de l'Ethiopie. lx*s Ethiopiens ont 
été à leur tour maîtres de TÉgyple. Entre les monta- 
gnes de Gianadel et celles de la Lune, il y a d'iirtmenses 
plaines qui sont arrosées par le Nil et par ses aftluens. 
Ces plaines ont nourri de grandes nations qui culti- 
vaient les arts, pui.squ'elles ont bâti des monumens 



8o GUERRE D'oRIEîfT. 

dont il reste des ruines, spécialement à l'île de Méroè. 
Au sud du désert de la Nubie, sur les bords de la ri- 
vière du Tonnerre, existent les restes d'un peuple. Ce 
sont les Nubiens^ sur les bords du Nil. Entre les dé- 
serts de Nubie et de Libye, sont les Barâhras, autres 
débris d'une nation détruite par les féroces habitans 
de l'intérieur de l'Afrique. 

Memphis a succédé à Thèbes. Dans le même temps 
que les peuples éthiopiens étaient détruits par les 
invasions des peuples de l'intérieur, ceux delà Grèce, 
de l'Italie, de l'Asie, se civilisaient. Le Delta se cou- 
vrait de villes et de villages , et les travaux faits à 
Memphis faisaient couler les eaux du Nil entre les 
chaînes Libyque et Arabique. Les Ptolémées ont placé 
leur capitale à Alexandrie , parce qu'elle était là le 
plus en sûreté contre les invasions de la Syrie et de 
l'Arabie, plus près de la Grèce et de la Macédoine, 
où ils avaient leurs relations politiques. Amrou a dû 
placer sa capitale sur la rive droite du Nil. C'était le 
point le plus à portée de l'Arabie. Loin de craindre 
les invasions par la frontière de l'est, c'était là qu'était 
son point de retraite, celui d'où il pouvait attendis du 
secours. Il dut quitter Alexandrie , exposé aux atta- 
ques, par mer, de l'empire romain deConstantinople, 
et d'ailleurs sans communication avec l'Arabie. Il 
quitta Memphis, où il pouvait être enveloppé par la 
population de l'Egypte, puisqu'il était, là, séparé de 
l'Arabie par la barrière du Nil. Il se plaça sur 
les bords du désert, sur le point le plus près de la 



DFSCRIPTION 11 I M Yl I I 8l 

Mecque et de la mer Rouge. I < désert élait son 
élément. 

Ijc Caire est par le 3o'' a' 21" de latitude, 28"58'3o" 
de longitude, h six mille deux cents toises de la 
grande pyramide, à quarante-deux lieues de la Mé- 
diterranée, à vingt-sept lieues et demie de la mer 
Rouge. Les murailles du ( hk sont assises sur la 
lisière du désert. Des sables arides vont de là à la 
Mecque, à Jérusalem et à Bassora, sans discontinua- 
lion. Cette ville a été bâtie en 970 par les califes Fa- 
limites. Les colonnes qui servaient à renibellissement 
de Mempbis avaient été transportées, partie à Alexan- 
drie, partie à la ville de Fostat; elles le furent au 
Caire. Quarante mille de ces colonnes de granit ser- 
virenl à bâtir les trois cents mosquées et à décorer les 
principaux palais qui eml>ellissent cette ville. Parmi 
les mosquées, la plus considérable est celle de Gama- 
el-Azhar (la Fleurie). Elle a une école fréquentée par 
quatorze mille étudians, où l'on montre la littérature, 
la philosophie d'Aristote et le Coran. Elle est Tau- 
berge des pèlerins. Elle peut en loger trois mille sans 
nuire en rien aux cérémonies du culte. ïjes autres 
mosquées, fort belles (juoique inférieures à Gama- 
el-Azliar, sont celle de El-liassanein où Ton conserve 
la tête du fiuneux Sidi-Hassan; celle de Sitna-Zeineb , 
ainsi appelée du nom de la sœur de Sidi- Hassan; 
celle de Soûl tan-Hassan sous la citadelle ; celle de 
Soultan-Calaoun où se fait le tapis pour la sainte 
Kaaba, appelée Kissonéh. Le Caire est environné de 
r. 6 



82 GUERRE D'oRIfiîfT. 

monticules provenant des ruines de l'ancienne ville 
et des décombres journaliers. Le bien de l'agricul- 
ture ne permettant pas qu'on jetât ces décombres 
dans le Nil , ils ont été amoncelés autour de la ville, 
et c'est un des plus grands désagrémens de toutes 
les villes d'Egypte. Le sultan Sélim fixa un revenu 
de trente mille francs pour être employé à transpor- 
ter les décombres jusqu'au-delà du Bogaz de Rosette. 
Cela ne s'est pratiqué que pendant quelques années. 

La citadelle du Caire, qui domine la ville , est elle- 
même dominée à trois cents toises par le plateau du 
Mokattam , dont elle est séparée par un ravin. Ce 
n'était pas un grand inconvénient du temps de Sala- 
din. Aujourd'hui^ cela rend l'établissement d'un fort 
nécessaire sur cette haiiteur. Saladin a fait bâtir la ci- 
tadelle sur un des mamelons du Mokattam qui do- 
mine la vallée du Nil. Accoutumé aux sites pittores- 
ques de la Syrie, il y a fait bâtir son palais. De ses 
fenêtres, il avait la [perspective des Pyramides. Il a 
fait creuser le puits de Joseph, qui a deux cent 
soixante-douze pieds de profondeur. 

Le Caire a deux ports sur le Nil. Celui de Boulac, 
situé à une demi-lieue au nord-ouest, est le port pour 
tout ce qui s'expédie pour la Basse Egypte, ou en 
arrive; le port du vieux Caire, situé une demi -lieue 
au sud de Boulac, est le port pour tout ce qui s'ex- 
pédie pour la Haute Egypte , ou de tout ce qui en 
arrive pour la consommation du Caire. Au vieux 
Caire est la prise d'eau de l'aqueduc qui a mille cinq 



DESCniPTION DB l'^CTPTF. 8^ 

cents toises d*étenduo et porte Teau à la citadelle. 
Cette ville communique au Nil par le canal du Prince 
des Fidèles, qui traverse la ville pendant l'espace de 
mille neuf cents toises. On avait projeté de le rendre 
navigable, mais il eut fallu démolir trop de maisons. 
Les ingénieurs présentèrent le projet d'un canal 
prenant ses eaux à Boulac, et les conduisant à la 
place Ezbekiéh qui deviendrait un bassin et le port 
de commerce de cette capitale. Dans les hautes eaux, 
toutes les places du Caire sont des lacs. Les lumières 
des maisons qui se réfléchissent dans les eaux, le 
grand nombre de barques qui s'y promènent, la 
beauté des nuits d'août, de septembre e» «V^wtobre 
forment mi sj)ectacle intéressant. 

Les rues sont extrêmement étroites. I^s maisons 
sont élevées. L'architecture approche plus de l'in- 
dienne que de l'européenne. Toutes les fenêtres sont 
grillées. Les toits sont en terrasse. On s'y promène, on 
y dort et on s'y baigne. Les maisons des beys^ celles 
des grands cheykhs, sont belles et uniformes dans leur 
construction. Il y a aussi beaucoup de grands okels ap- 
partenant à toute une corporation de marchands qui j 
ont leurs magasins. Ces okels n'ont point de fenêtres 
sur la rue. Les marchands y occupent de très petites 
loges de dix ou douze pieds de coté , où ils se tien- 
nent accroupis toute la journée, ayant autour d'eux 
des échantillons des diverses marcliandises qu'ils ont 
H vendre. Les bains de vapeur et les cafés sont nom- 
breux. I^s rues sont éclairées |)ar des verres de cou- 



84 CUFRRE d'oRIKNT. 

leurs. Les Orientaux en font un grand usage. Les illu- 
minations et les feux d'artifice sont un objet de diver- 
tissement, et nécessaires pour solenniser les fêtes. 

A une demi-lieue du Caire , dans le désert , est la 
ville des Morts. Cette ville a une quantité de mos- 
quées , de maisons , de pavillons, de kiosques, for- 
mant une masse de bâtisses aussi considérable que 
la ville. Beaucoup de familles entretiennent la surveil- 
lance des lampes allumées dans ces tombeaux. Des 
fontaines y ont été construites. H est commun de voir 
en Egypte , sur des monticules de sable ou de dé- 
combres, une espèce de chapelle ou de rotonde 
blanche. C'est un santon ou tombeau de derviche. 
Il y a au Caire des églises coptes, syriennes, grecques, 
des couvens coptes , arméniens et catholiques. 

Le Caire était naturellement la capitale de l'empire 
des Fatimites qui s'étendait sur la Syrie. Alexandrie 
serait la capitale des Français par la même raison 
qu'elle l'a été des rois grecs. D'Alexandrie à Toulon 
il n'y a que la mer à traverser. Alexandrie est suscep- 
tible d'être rendue très forte. Ce doit être à-la-fois la 
capitale , le centre de la défense , la retraite , le port 
et le dépôt de toute domination européenne. 

IX. Au-dessus de la cataracte de S*yène , limite ac- 
tuelle de l'Egypte, on trouve le peuple des Barâbras , 
qui habite les deux bords du Nil. Le pays se divise en 
trois parties. La première, de Syène à la grande cata- 
racte , soixante lieues ; Ibrim et Derr sont les deux 



IIKSCMIPTI()> Il I I <^ Il I 85 

jirincipaux bourgs , il y a cent villages. La seconde n 
pour chef-lieu Dongola, grande ville, sur les deux 
rives, située à quinze journées de Syène. l^a troisième 
partie va juscju'à liarbar, vis-à-vis de l'ile de Méroé. 
Les deux rives du Nil sont couvertes de ruines , de 
monuuiens. A Dongola il y a beaucoup de bèti ^ i 
cornes. Les habitans sont noirs. Il \ a (Ks nimrs 
grecques et égyptiennes. Les Baràbras seraient riches 
s ils n'étaient ravagés par les Arabes de la Nubie et 
de la Libye. Les Baràbras ne sont pas noirs. Ils ne 
sont pas Arabes. Ils n'en parlent pas la langue. Ils ne 
sont pas guerriers. On en voit un grand nombre au 
C^ire. Ils s'y distinguent par leur fidélité , leur tra- 
vail , leur amour pour leur pays , où ils retournent 
toujours après avoir acquis un peu d'aisance. Sur la 
rive droite du Nil , vis-à-vis le pays des Baràbras 
jusqu'à r Abyssinie, est placée la solitude de la Nubie, 
qui a trois cents lieues de long. L'île de Méroë est au 
midi. Les Arabes font cultiver par les Nubiens la 
partie méridionale de celte solitude ; pendant la sai- 
son des pluies, ils ne peuvent l'habiter à cause de la 
grande quantité de mouches et d'insectes, ils passent 
le Nil et vont dans les déserts de la Libye. Comme ils 
empruntent le territoire au roi de Sennaar, ils lui 
paient un octroi par chameau qui passe la rivière. Il 
est de ces tribus qui ont jusqu'à deux cent mille cha- 
meaux, grands et petits, mâles ou femelles. Q^s Arabes 
sont les Ababdéh, Bicharis, Haddowend, Ouled-Mut, 
Ouled-Amzam, Cohala, Shakorm. Sur la rive gauche 



86 GUERRE d'orient. 

du Nil , vis-à-vis le pays des Barâbras, se trouvent les 
déserts de Baliiouda et de Senula qui font partie du 
désert de la Libye. Les Arabes qui y habitent sont 
les Cubbabisli, Beni-Gezar, Beni*Faïzoura , Schaika 
qui sont d'Angola. 

Le royaume de Sennaar est au sud du pays des Ba- 
râbras. Il a une population de trois à quatre cent 
mille habitans. Le roi a une armée soldée de dix 
raille hommes, dont la cavalerie est belle. Il n'a ni ar- 
tillerie ni armes à feu. La plupart de ses troupes 
sont des Nubiens qui paraissent originaires de ces 
contrées. Le Sennaar envoie par an plusieurs cara- 
vanes en Egypte. Ces caravanes se réunissent à Bar- 
bar, d'où elles partent pour l'Egypte. 

Barbar est à dix-huit journées de Sennaar, et à 
dix-huit journées ouest de Souakem , port de la mer 
Rouge. Cette dernière ville est sous la domination du 
schérif de la Mecque. Elle a de l'eau douce, du dou- 
rah, des melons d'eau , des cannes à sucre , des mou- 
ches à miel , des fruits , des gommes , des bœufs, des 
girafes , des civettes , des éléphans , des chameaux , 
des sauterelles bonnes à manger, des huîtres où l'on 
trouve des perles. La ville est située, en partie, dans 
une île. Elle est dominée par quatre forts. Des négo- 
cians du Caire y ont des comptoirs. Elle est le centre 
d'un assez grand commerce. Les pèlerins du Dârfour, 
du Sennaar, du Soudan , s'y embarquent et y débar- 
quent, en allant en pèlerinage à la Mecque, ou en en 
revenant. On y vend des esclaves du Dârfour, du Sen- 



DESCRIPTIOIf DK l'kGYPTI . 87 

naar, de la Nubie et de TArabie, des plumes d'autru- 
che, du musc, des coraux, des ivoires, des cornes, 
des noirs, des peaux de bœuf, des /»toffes de Tlnde, 
des cotons, du fer, des armes et du tabac. Il y a trois 
mosquées. C'est un des points par où l'on peut péné- 
trer dans i' intérieur de l'Africpie. Les compagnies sa- 
vantes qui s'intéressent à la civilisation de cette partie 
du monde devraient y tenir des agens. 

A cent lieues de Sennaar est Gondar , capitale de 
FAbyssinie. De Barbar à Syène , les caravanes met- 
tent vingt-cinq jours à traverser le désert de la Nu- 
bie. L'Abyssin ie est contiguii au royaume de Sen- 
naar. Le territoire est montagneux. Le Dârfour est à 
l'ouest, et à vingt-six jours du Sennaai\ Le désert qui 
sépare ces deux royaumes est peu considérable. Les 
deux princes sont souvent en guerre. Le Dârfour a 
une population de deux cent mille âmes. Il commerce 
avec l'Egypte par une caravane de douze à quinze 
mille chameaux, et sept à huit mille esclaves. Elle 
va du dernier village du Dârfour , en dix jours à 
Zaghaoua où elle trouve beaucoup d'eau, et secharge 
de sel marin et de natroun. De Zaghaoua elle se 
rend à I>eghea en huit jours de marche. Elle y trouve 
abondamment de l'eau. Elle est souvent inquiétée 
par des partis de trois ou quatre cents Arabes. De 
Leghea, elle va àSelimaen six jours. Elle y trouve 
de l'eau, de la végétation. Selima n'est pas loin de la 
grande cataracte. Elle est à-peu-près parla même la- 
titude. On rencontre là des ruines et les restes d'un 



88 GUERRE d'orient. 

palais fort ancien. De Selima la caravane va en trois 
jours à Ayn-Cheb, où elle trouve une grande quantité 
d'eau; puis d'Ayn-Cheb elle se rend en Egypte par la 
grande Oasis. Ainsi, cette caravane a marché vingt-sept 
jours dans le grand désert de la Libye avant d'entrer 
dansl'Oasis. Elle fait annoncer son arrivée au cheykh 
de Siout. De Ayn-Cheb, elle arrive à Moughes en huit 
jours. C'est un village habité de la grande Oasis. Les 
dattes et les limons y sont excellens. De Moughes à Bei- 
ris, il y a quatre heures de marche. Elle y séjourne 
trente jours. Elle continue pendant cinq jours à par- 
courir les différentes stations de l'Oasis. Elle y trouve 
tous les jours de l'eau. Elle séjourne ordinairement 
vingt jours à Rhargéh. Enfin elle sort de la grande Oa- 
sis et arrive en cinq jours à Siout sans trouver d'eau. 
Elle a traversé des déserts de quarante-deux jours de 
marche, mais elle y a mis plus de cent jours. Pour 
être maître de la route du Dârfour au Nil, il faudrait, 
indépendamment des tours placées dans l'Oasis et dans 
les déserts d'Egypte, en construire une à Zaghaoua , 
une à Leghea, une à Selima. Trois gros villages se for- 
meraient dans ces trois points importans. Les carava- 
nes iraient alors s'y rafraîchir très fréquemment, et ce 
désert se civiliserait. Les pèlerins du Dârfour qui vont 
à la Mecque passent le Nil à Dongola. 

Si les trois rois d'Abyssinie, du Sennaar et du Dâr- 
four réunissaient leurs armées avec les Arabes qui 
dépendent d'eux , ils pourraient réunir quatre-vingt 
mille hommes. Leur point de rassemblement aurait 



DESCRIPTION DE l/ÊGYin i . Htj 

lieu à Barbar, sur le Nil. Ils n'auraient encore tra- 
versé aucun désert, et ils se trouveraient éloignés de 
cent cinquante lieues de TÉgypte à vol d'oiseau. Ils 
auraient trois routes pour se rendre en Egypte. Par 
celle du désert d«» la Nubie, il leur faudrait (piaranle 
jours, cent mille cbanieaux pour porter leurs vivres 
et leur eau, car les puits de ce désert ne seraient d'au- 
cun secours pour une armée aussi forte. La route par 
la rive gauche, en traversant le désert de la Libye , 
serait beaucoup trop longue, puisqu'il faudrait dé- 
crire le cercle que décrit le Nil. Celle qui suivrait les 
rives du Nil serait de deux cents lieues. Les magasins, 
les vivres, pourraient descendre dans des bateaux et 
arriver jusqu'à la grande cataracte. En peu de jours, 
les bateaux les franchiraient à force de bras. Mais 
ces {)euples demi-barbares sont bien loin d'exécuter 
im pareil projet. Il leur faudrait de l'artillerie, une 
administration; ils n'ont rien. Il est probable qu'une 
opération pareille a été faite par les Éthiopiens quand 
ils envahirent l'Egypte. La position importante de la 
grande cataracte exigerait un fort permanent. Une 
soixantaine de bateaux armés de canons, portant trois 
milliers d'hommes , des vivres et quelques pièces de 
campagne, suivis parterre d'un ou de deux régimens 
de dromadaires et de douze ou quinze cents hommes 
de cavalerie, étendraient l'influence du souverain de 
l'Egypte sur tout le Sennaar et sur toute la plaine , 
jusqu'au pied des montagnes d'où descend le Nil. 
Les peuples de l'ouest sont encore moins redou- 



go GUERRE D ORIENT. 

tables et moins offensifs que ceux du sud. A l'ouest 
d'Alexandrie est la partie du désert de la Libye que 
les anciens appelaient Maréotide. A l'ouest de celle-ci 
est la Marmarique; plus à l'ouest, la Cyrénaïque. La 
ligne de séparation de la Marmarique et de la Cyré- 
naïque est Catabathmos ou la grande descente, à 
l'ouest de Parœtonium. Une vallée communique de 
ce point au Nil. Cyrène était éloignée de cent quatre- 
vingts lieues d'Alexandrie. L'Oasis d'Audjelah appar- 
tient au bey de Tripoli. Elle contient six ou sept mille 
habitans qui ne sont pas Arabes, qui ont du blé, du 
fourrage, des bestiaux, des arbres, des dattes. Elle est 
à dix journées au nord -ouest de l'Oasis d'Ammon, à 
douze journées sud de Derne, à onze de Bengazi, port 
de la Méditerranée. A vingt-huit journées du royaume 
de Fezzân, l'aride désert de la Libye sépare l'Oasis 
d'Audjelah de tous ces pays. Le Fezzân est un royaume 
de cent mille âmes de population. Il est à vingt-huit 
jours de Tripoli; vingt-quatre de Mesurata, port de la 
Méditerranée; à dix-huit journées sud de Sort, petit 
port de mer au fond de la grande Syrte; à vingt-huit 
jours ouest d'Audjelah; trente-huit de l'Oasis d'Am- 
mon ; cinquante-quatre du Caire. Les caravanes met- 
tent soixante journées avec les repos indispensables. Le 
Fezzân est à trente-neuf journées nord-est de l'empire 
de Bornou, par lequel il communique avec la ville de 
Tombouctou , sur le Niger. Le Fezzân est bien cul- 
tivé. 11 y a cent villages, plusieurs villes. La capitale a 
dix-huit mille habitans. Le roi entretient une armée. 



DhSCniPTIOÎf DB LÉGYP'ir Ql 

Le bey de Tripoli coniniande à une population de 
soixaiiUvsix millo âmes. Sa capitale est à trois cent 
soixanttMjuiiize lieues d'Alexandrie. Elle est entouré<^ 
de nnirailles flanquées de six bastions. Elle a un clià- 
teau, armé de vingt pièces de canon, qui délend le 
port où peuvent entrer de petites frégates. Derne, 
situé à cent soixante lieues d'Alexandrie, a six mille 
babitans. La ville a une vieille muraille. Trois cents 
hommes tiennent garnison dans le château. Elle a 
beaucoup de bestiaux. Entre Tripoli et Derne est l'an- 
cienne Bérénice. C'était le jardin des Ilespérides. Sa 
population est de six mille babitans. Le port peut con- 
tenir des bâtimens de six cents tonneaux. Le port de 
Bombay, situé entre Derne et El-Baretoun, a un port 
formé j>ar quelques petites îles. 

Si le bey de Tripoli, le roi du Fezzân, celui de 
liornou voulaient attaquer l'Egypte, ils choisiraient 
Audjeiah pour le point de rassemblement de leur ar- 
mée. Mais ils y arriveraient harassés de fatigues. Ils 
auraient déjà traversé de grands et d'arides déserts. H 
faudrait que leur armée se reposât au moins deux 
mois avant d'aller plus loin. Il lui faudrait un second 
repos à l'Oasis d'Anunon, et il lui resterait encore 
quaton^ à quinze grandes journées de désert. Avant 
d'atteindre la vallée du Nil, que de peines, que de fa- 
tigues à surmonter! Si cette armée, en arrivant, était 
attaquée par l'armée égyptienne, une poignée de 
monde la mettrait en déroute. L'occupation d' El-Bare- 
toun, de rOasisd'Ammon, de la petite et de la grande 



9^ GUERRE d'orient. 

Oasis, comme il était projeté, éclairerait suffisam- 
ment toute la frontière de l'ouest de l'Egypte. 

Les pays à l'est de l'Egypte sont l'Arabie et la Sy- 
rie. La mer Rouge borne et couvre cette frontière. 
C'est par l'isthme de Suez que l'Egypte a toujours été 
attaquée. La Syrie est habitée par une grande nation 
qui confine avec l'Asie - Mineure , l'Arménie et la 
Perse. Des forts à El-Arisch et Ratiéh, des tours aux 
puits intermédiaires, une petite place à l'Oasis de 
Toumylat, rendraient cette frontière bien plus diffi- 
cile à franchir. 

Il y a du Caire à la Mecque trente journées de 
chameaux ou quatre cent douze heures de marche. 
On trouve quinze fois de l'eau. Il y a de la Mecque à 
Soana trente journées; de la Mecque à Medine dix 
journées ; de Medine à Bahrein trente journées , à 
Bassora vingt-huit , à Caffa vingt , à Dasseul vingt ; 
de Soana ou d'Eden à Gaza soixante-cinq journées. 
Le canal des deux mers sera une barrière naturelle. 
Dans le désert, les points culminans sont les puits , 
l'ombre. Une armée qui débouche des déserts doit 
être battue par une armée très inférieure qui serait 
maîtresse des puits. Du mois de novembre à celui 
d'avril , le désert est plus facile à traverser ; mais il 
est bien fatigant et dangereux d'avril à novembre. La 
soif affaiblit le courage, prive Thomme de toutes ses 
facultés, même de l'espérance. Alors il s'abandonne, 
il se laisse mourir, il n'a plus la volonté de vivre. 

L'Egypte est le pays d'où il faut partir pour péné- 



DESCRIPTION DE L KCYRTF. qS 

trer dans le centre de l'Afrique. Klle peut fournir les 
chameaux, les outres, les riz nécessaires pour ces 
j^rands et difficiles voyages. I.e Dàrfour est aussi éloi- 
gné d'Alexandrie, sur la Méditerranée, que du golfe 
de (iuinée, que de la mer Kouge. Le chemin d'Alexan- 
drie au Dàrfour est connu, et est fréquenté deux fois 
par an, par la grande caravane du Caire. Celui du Dàr- 
four à Sennaar et à Souakem est très fréquenté. Des 
caravanes vont du Dàrfour au Niger et à Bornou. Des 
voyageui^, suivant la caravane du Caire au Dàrfour, 
prendraient dans celte ville les caravanes de Tombouc- 
tou et arriveraient sur le Niger. Il suffirait de s'enten- 
dre avec le roi du Dàrfour qui a besoin de l'Égjpte. Si 
.11 NMulait pénétrer de vive force dans le centre de 
TAfrique , il est probable qu'une armée de six mille 
hommes, montés sur cinq mille dromadaires et mille 
chevaux, avec dix-huit pièces de canon, donnerait 
la loi au roi du Dàrfour et pénétrerait sur le Niger. 

X. L'Egypte a quarante-cinq mille lieues carrées 
de surface, dont moins de quatre mille pour la 
vallée du Nil , quatre cents pour les trois Oasis et qua- 
rante mille pour les déserts. La vallée du Nil a une 
population de moins de trois millions d'habitans; les 
dt*sertset les Oasis, de cent soixante à deux cent mille. 
Jost'phe l'historien l'évaluait à sept millions cinq cent 
mille. Amrou à vingt-six millions, formant vingt-six 
mille villes ou villages. Six siècles après, les géographes 
arabes l'évaluent à cinq millions, formant quatre mille 



94 GUERRE D'0RI£3^^^. 

neuf cents villes ou villages. Quatre mille lieues car- 
rées peuvent-elles entretenir et nourrir une popula- 
tion de vingt millions, ce qui fait cinq mille personnes 
par lieue carrée ? La Flandre en contient deux mille 
quatre cents, ce serait donc le double. Mais il faut 
considérer que ces lieues carrées sont couvertes par 
l'inondation du Nil; qu'il n'y a là ni bruyères, ni 
montagnes, ni landes à défalquer, tout est de bon 
terrain ; que le limon du Nil dispense des jachères et 
permet de faire trois récoltes par an ; enfin , que la 
terre est plus fertile, et que les peuples méridionaux 
sont plus sobres. La population peut donc avoir été 
de cinq mille par lieue carrée. 

Les Éthiopiens et les rois pasteurs qui régnèrent 
en Egypte, mêlèrent le sang des peuples du centre de 
l'Afrique et de l'aride Arabie avec celui des Egyptiens. 
Cinq cents ans avant Jésus-Christ, les Perses, et deux 
cents ans après, les Grecs, y portèrent le sang de la 
Médie, de l'Iracket delà Grèce; trois cents ans après, 
l'Egypte fut province romaine ; beaucoup d'Italiens s'y 
établirent. Au moment de l'invasion des Arabes, dans 
le septième siècle, les Egyptiens étaient catholiques. 
En peu d'années, la plus grande partie des naturels 
se firent musulmans. On ne peut distinguer au- 
jourd'hui parmi les musulmans, les descendans des 
familles qui se sont établies pendant et après la con- 
quête des Arabes , des descendans des anciens habi- 
tans chrétiens qui ont embrassé l'islamisme , hormis 
cependant les grandes familles qui, comme celle 



DESCniPTIOIf DE L*ÉCYPTr. gS 

des cheykhâ El-Bekri et Sadaii, ont des généalogies 
historiques. Les Copies , qui sont encore chrétiens, 
sont les anciens naturels du |>ays. Ils sont au nondjre 
de quatre-vingt-dix à cent mille âmes. Us ne sont pas 
guerriers. Us sont honnnes d' affaires, receveurs, ban- 
quiers, écrivains. Ils ont leurs évéques, des églises et 
des couvens; ils ne reconnaissent pas le pape. 

Le4i Mamelouks se sont établis en Egypte dans le 
dixième siècle. Ils ont eu des Soudans. Saladin-le- 
Grand, était Mamelouk. Us régnèrent en Egypte et en 
Syrie jusqu'au seizième siècle. Selim, empereur des 
Ottomans, détruisit leur domination et réunit la Sy- 
rie et l'Egypte à son empire. Il laissa quarante mille 
hommes pour garder sa conquête et les divisa en sept 
corps de milices : six composés d'Ottomans, le septième 
de Mamelouks. Il réunit à cet effet tout ce qui avait 
survécu à leur défaite. Il confia à un pacha, à vingt- 
quatre beys, à un corps d'effendis, à deux divans, le 
gouvernement du pays. De ces vingt-quatre beys, l'un 
était le kiaya ou lieutenant du pacha; trois comman- 
daient les places d'Alexandrie, de Damiette, de Suez; 
ils recevaient des ordres directement de Ck)nstanli- 
nople; le cinquième était trésorier ; le sixième émir- 
hadjy; le septième chargé de porter le tribut au sul- 
tan (i); quatre étaient chargés du commandement 
des provinces frontières. Les douze autres beys res- 
taient à la dis(>osition du pacha. Le gi^and divan était 

(1) Le hitilième manque. Souvent il n*y avait pas vingt-quatre beys et leur 
(HMitioQ n'était pai toi^OWI déHmwàaèt, {Ifote de t Éditeur.) 



96 GUERRE d'orient. 

composé du bey-kiaya, de l'émir-hadjy, du trésorier, 
du premier effendi , des quatre muphtis, des quatre 
grands cheykhs et de sept députés des sept corps de 
milices. L'aga des Janissaires était le principal général. 
Le septième corps, celui des Mamelouks, composé des 
plus beaux hommes et des plus braves, devint le plus 
nombreux. Les six premiers corps s'affaiblirent, bien- 
tôt ils ne furent plus que sept mille hommes, tandis 
que les Mamelouks seuls étaient plus de six mille. 
En 1646, la révolution fut entière. Les Turcs furent 
éloignés des places et les Mamelouks s'emparèrent 
de tout. Leur chef prit le titre de Cheykh-el-beled du 
Caire. Le pacha tomba dans le mépris. En 1 767, Aly- 
Bey, Cheykh-el-beled, se déclara indépendant, battit 
monnaie à son coin , s'empara de la Mecque , fit la 
guerre en Syrie, s'allia aux Russes. Alors tous les 
beys furent, comme ils ont été depuis, des Mamelouks. 
En 1798^ les vingt-quatre beys avaient chacun sa 
maison, plus ou moins nombreuse. Les plus faibles 
avaient deux cents Mamelouks. Celle de Mourad-Bey 
était de douze cents. Ces vingt-quatre beys formaient 
une république soumise aux plus influens. Ils se par- 
tagèrent tous les biens et toutes les places. 

Les Mamelouks naissent chrétiens , sont achetés à 
l'âge de sept ou huit ans, dans la Géorgie, la Mingrelie, 
le Caucase , apportés par des marchands de Constan- 
tinople au Caire et vendus aux beys. Ils sont blancs 
et beaux hommes. Des dernières places de la maison 
ils s'élevaient progressivement, et devenaient moul- 



nFscniPTiON in iK.vi'ii. f)^ 

tezims de villages , kiachefs ou gouverneurs de pro- 
vinces, enfin beys. liCiir race ne se perpétuait pas en 
Eg)'ple. Ils se mariaient ordinairement avec des Cir- 
cassiennes, des Grecques ou des élrangères. Ils n*en 
avaient pas d'enfans, ou ces enfans mouraient avant 
d'cire arrivés à TAgo viril. De leurs mariages avec les 
indigènes, ils avaient des enfans qui vieillissaient ; mais 
rarement la race s'en perpétuait jusqu'à la troisième gé- 
nération, ce qui les obligeait à se recruter, par l'achat 
des enfans du Caucase. Mourad-Bey, Ibrahim-Bey ont 
été achet(»s par Aly-Bey, sur le marché du Caire, à l'âge 
de sept ans. On évalue à cinquante mille les Mamelouks, 
hommes, fonmies, enfans, qui existaient en 1798. Ils 
pouvaient mettre douze mille lionunes à cheval. 

I^ race ottomane, Turcs ou Osmanlis, se com- 
pose des descendans des familles qui firent la con- 
quête du pays , dans le seizième siècle ; ou qui s'y 
sont établis depuis, venant de la Turquie, en qualité 
d'effendis , decadis, d'émirs, ou pour occuper des 
places dans les six corps de milices, ou par les évé- 
nemens du commerce. Cette race , avec les femmes, 
les enfans, les vieillards, était, en 1798 ,111 1 ombre 
de quarante mille, tous demeurant au Caire, à Alexan- 
drie, Damietteet Rosette. 

lx»s Mangrabin sont des ori|^iiiairos de iSiaroc, de 
Tunis, d'Alger, de Tripoli. Us provieiuient de pèlerins 
de la Mecque, qui se sont mariés à leur passage avec 
des noires ou des femmes d'Abyssinie, duSennaar, 
de Barbar ou des filles de Syriens, de Grecs, d'Ar- 



98 GUERRE d'orient. 

méniens, de Juifs, de Français. Ils formaient en 1798 
une population de cent mille âmes. 

XI. En septembre, octobre et novembre , la terre 
est couverte d'eau. C'est la saison du repos. Tout est 
suspendu. Le peuple a les yeux attachés sur le Nil. 
Il attend le moment où il sera rentré dans les canaux , 
pour se livrer aux travaux champêtres. Dans une 
contrée prédominée par de telles circonstances , le 
commencement de l'année a dû être fixé au 21 sep- 
tembre. L'équinoxe d'automne est le milieu de la 
saison morte, le fossé placé entre les deux années, le 
point de séparation des deux exercices. Vous avez le 
temps de recevoir le compte des dépenses faites pen- 
dant l'année qui finit, et d'arrêter les projets de tra- 
vaux que vous voulez entreprendre pour l'année qui 
va commencer. Mais les mêmes circonstances n'exis- 
tent pas en Europe. Les travaux de l'agriculture, les 
travaux civils ne sont pas terminés au 21 septembre. 
Octobre, novembre sont une continuation du même 
exercice. La saison morte est celle du mauvais temps, 
des glaces, l'époque de décembre et de janvier. La fin 
et le commencement de l'année ont du être et ont été 
placés, à l'équinoxe d'hiver, de Noéi au i*"' janvier. 

En Egypte, la terre produit sans engrais, sans pluie, 
sanscharrue. L'inondation du Nil, son limon productif 
les remplacent. Les terres où l'inondation ne peut ar- 
river, on les couvre de limon, comme en Europe de 
fumier, et on les arrose par des moyens artificiels. Le 



DESCRIPTION DE L*éCYPTF. 99 

limon 1)11 Nil contient sur cent parties , neuf de car- 
bone, six d'oxyde de fer, quatre de silice, quatre de 
carbonate de niagnrsie , dix-huit de carbonate de 
chaux, quarante-huit d'alumine, onze d'eau; total : 
cent. Les bouses ou fientes séchées au soleil servent de 
condjustible. Les bœufs servent à faire mouvoir les ma- 
chines à roue pour élever les eaux et arroser la terre. 
Mais on ne pourrait sans des arrosemens artificiels ni 
cultiver les champs qui sont au-dessus de l'inondation, 
ni se procurer une seconde et troisième récolte. Les 
moyens artificiels en usage pour l'arrosement sont de 
deux espèces. Le premier consiste à élever les eaux 
par le moyen d'une roue à pots qui est mue par une 
paire de bœufs. Une de ces machines suffit pour dix 
feddans, mais il faut alors dix paires de bœufs. Le 
second moyen est le délou. A l'aide d'un balancier, 
un homme élève l'eau de six jusqu'à neuf pieds. Il 
faut deux délous pour un feddan de terre. Il faut 
deux bommes pour maintenir un délou en activité. 
L'homme qui se repose travaille aux rigoles ou sarcle 
le champ. Deux délous, l'un sur l'autre, élèvent l'eau 
à environ dix-huit pieds; trois, à vingt-sept pieds. On 
pourrait en mettre à l'infini , mais alors la dépense 
dépasserait le produit. On n'emploie d'ordinaire que 
deux délous, l'un au-dessus de l'autre. 

Nous avons dit que si le Nil était détourné avant 
la cataracte de Syène, l'Egypte serait un désert inha- 
bitable. Si les causes de l'inondation cessaient, et que 
lo Nil île coulât que comme un fleuve ordinaire, on 

7- 



100 niTERRK D ORIKIN'T. 

ne pourrait plus cultiver que le pays qu on pourrait 
arroser par les moyens artificiels. On serait obli{;é de 
fumer les terres et de les labourer comme en Europe. 
L'arrosement serait un surplus de dépense. Les bords 
du Nil ne seraient pas un désert, mais le pays le plus 
misérable du monde. 

Cette terre produit plusieurs récoltes. La première 
est la principale. Tout le pays y est employé. Cette 
première récolte est produite par la culture, adaptée 
aux terres inondées, qui s'appellent hayady^ par la 
culture adaptée aux terres qui sont arrosées artifi- 
ciellement, qui s'appellent nahary. L'on cultive dans 
les terres inondées ou le bayady, les blés, l'orge, les 
fèves, les lentilles , les pois chiches, les pois lupins, 
les trèfles, le fenugrec, leguiiban, le lin, lecarthame. 
Au mois de novembre ou de décembre, aussitôt que 
les eaux sont rentrées dans les canaux, que la terre est 
découverte, mais encore en état de boue, les cultiva- 
teurs sèment. Le poids de la semence la fait enfoncer 
dans la boue. De cette époque, au mois de février, 
mars ou avril, elle germe, pousse, croît, mûrit et de- 
vient en état d'être récoltée. Le blé se recueille en 
mars. La terre a conservé suffisamment d'humidité 
par l'inondation pour n'avoir plus besoin d'arrosé* 
ment. Les rosées sont d'ailleurs très abondantes. Un 
feddan de terre ( i ) reçoit un demi-ardeb de blé (2), un 
ardeb d'orge, un ardeb de fèves, un demi de lentilles, 

(1) Le feddan équivaut à 5929 mètres carres, près de six dixièmes d'iiectarc. 

(2) I/ftrdeb est égal à 184 litres. 



DESCRIPTION DE L EGYPIE. Ml 

un demi de pois chiches. Un denii-ardeb de lupin 
produit neuf ou dix fois la semence. On arrache la 
tige du blé et de l'orge, on coupe la tige des fèves, 
on scie la tige dos pois chiches, des lupins et des len- 
tilles. La tige du blé et de l'orge sert à la nourriture du 
cheval ; celle des lentilles, des fèves, des pois chiches à 
la nourriture des bestiaux ; celle des pois lupins sert de 
combustible. Le charbon qui en provient est préféré 
pour entrer dans la composition de la poudre à canon. 
Le trèfle se coupe trente jours après la semaillej 
les deuxième et troisième coupes ont lieu chacune à 
vingt jours de distance. Lefenugrec s'arrache soixante- 
dix jours après la semaille, le guilban soixante jours 
après; il sert à la nourriture du bœuf. Jje lin s'arra- 
che en mars; on en sépare la graine ; on fait séjourner 
les gerbes , vingt jours , dans des fosses carrées de 
vingt pieds de coté sur trois de profondeur, pleines 
d'eau. Un feddan produit cinq cent soixante rôties 
de lin (i) et deux ardebs de semence. Le carthame 
est indigène de l'Egypte. Il donne le safranum qui 
sert à la teinture. La récolte commence en avril, elle 
dure un mois ; les fleurs sont broyées dans un mor- 
tier. Le feddan rend trois quintaux (2) de safranum 
et trois ardebs de semence. Le selgam se sème à lui 
douzième d'ardeb par feddan. Il produit six ardebs. 
La laitue reste six mois en terre , on en fait plusieurs 
récoltes. Elle se sème fréquemment avec les lentilles. 

(I) Le roll pcM 4441^,7. 

> i) Le (juÎDlal d'Egypte, cantar, vaut cent rutles. 



loi GUERRE D ORIENT. 

On fait souvent deux récoltes à-la-fois, en mêlant les 
lentilles avec le carthame. On fait de l'huile avec des 
graines de lin, de carthame, de colza, de laitue. 

On cultive dans les terres, par l'arrosement arti- 
ficiel, ou nabary, le dourah, le maïs, le riz, la canne 
à sucre, l'indigotier, le cotonnier, le henné. Le cul- 
tivateur attend que les eaux du Nil soient élevées, 
pour qu'il puisse arroser son champ avec un délou. 
S'il tarde trop ou que son terrain soit trop élevé , il 
met deux délous l'un au-dessus de l'autre. Il couvre 
quelquefois sa terre de limon du Nil, en forme d'en- 
grais. Le dourah est une sorte de millet. C'est la 
nourriture du peuple dans la Nubie et dans le Saïd. 
Cette culture est moins en usage à mesure qu'on 
s'approche du Caire. On en voit peu à l'extrémité 
du Delta. Le cultivateur brûle les mauvaises herbes 
qui couvrent son champ et qui ne sont propres qu'à 
la nourriture du chameau. Il rompt la terre par un 
léger sillon , il la couvre de deux pouces d'eau , par- 
tage son champ en carrés, et y sème un vingt-qua- 
trième d'ardeb de dourah; il arrose pendant dix 
jours; il recueille deux cent quarante pour un, ou 
dix ardebs par feddan. La tige s'élève à dix ou douze 
pieds. C'est un excellent combustible qui sert spécia- 
lement pour les fours à chaux et à briques. Les tiges 
de carthame, de pois lupins, de dourah, de maïs, les 
roseaux qui abondent en Egypte, servent aux manu- 
tentions du pain , et reviennent à vingt pour cent de 
ce que le bois et les fagots coûtent en Europe pour le 



DESCniPTlC)^ IIC.YPTE. • lo3 

même objet. Le mais se sème de la même manière que 
le dourah. L'oi^^iion se sème à raison criin ardeb par 
feddan , et en proTdiiit ^*''"*. îl sr vend niicdcini-pa- 
laque Tardeb (i). 

Le riz est cultivé dans divers districts du Delta et 
au Faïouni. Il faut douze bœufs pour cultiver dix 
feddans de riz. Le laboureur rompt la terre plusieurs 
fois, l'inonde par les moyens artificiels, fait écouler 
Teau, ne sème le riz que sur la moitié des terres pré- 
parées, et transplante la moitié des tiges sur Tautre 
partie. Le riz produit dix-huit pour un, cinq ardebs 
par feddan. L* indigo se sème au mois de mai. La 
première coupe a lieu en août, la seconde quarante 
jours après. I^e plant dure quatre ans. On iarrose 
régulièrement. Si l'inondation du Nil pénètre dans 
un champ d'indigo, il est perdu. La canne à sucre se 
plante en avril. La terre est labourée par plusieurs 
sillons perpendiculaires; on l'arrose; on coupe la 
canne en janvier; elle dure deux ans : elle rend dès la 
première année. Le coton se sème en mai; le plant 
dure dix ans. Ije henné est un arbrisseau originaire 
de l'Inde; il est cultivé en Egypte. Les anciens le con- 
naissaient sous le nom de cyprus. Us l'employaient 
à la teinture des enveloppes de momies. Ils broyaient 
les feuilles, ils en faisaient une pâte, et s'en servaient 
k teindre les ongles en rouge-orangé. Appliqué aux 
laines, il donne une teinte brune. I^s rosiers se plan- 

fl) La palaque taul 8f>',il8. 



i04 GUERRE d'oRIEJNT. 

tent à deux pieds de distance l'un de l'autre. Ils ne 
rendent que la seconde année ; on les arrose tous les 
quinze jours; le plant dure cinq ans. L'eau de rose 
du Faioum est très renommée, f^a plus grande partie 
des terres de la vallée du Nil pourrait être cultivée en 
sucre, indigo, riz et coton. Mais ces cultures sont fort 
chères, demandent beaucoup d'avances et de capitaux. 
C'est cette raison, tout-à-fait misérable, qui empêche 
que ces cultures, sans proportion plus avantageuse 
que toutes les autres, aient plus d'étendue. 

Les premières récoltes sur les terres inondées sont 
terminées en mars ou avril. On se procure une seconde 
récolte, mais seulement sur les terres que l'on peut 
arroser. Le blé, l'orge, les lentilles, les fèves semées 
à la seconde culture s'appellent chetaouy. Cette ré- 
colte est plus abondante que la première d'un sei- 
zième, mais les frais d'arrosage absorbent ce surcroît 
de produit. Au contraire , une seconde récolte du 
dourah, du maïs, etc., qui s'appelle baly, dans des 
terres qui n'ont pu être inondées, rend beaucoup 
moins que les premières récoltes. Les troisièmes ré- 
coltes sont celles des concombres, potagers, fourra- 
ges, etc. : on les appelle el-ougr. 

Un feddan cultivé en orge, fèves, lupins, pois des 
champs, dourah, ne rend en argent que la moitié de ce 
qu'il aurait rendu cultivé en blé. Un feddan semé en trè- 
fle, carthame, rend autant que s'il était semé en blé. 

On emploie en Egypte de cent cinquante à deux 
cent mille bœufs pour les moulins à roues. Quelques 



DICSCRIPTfOrr DE L*KGYF1I lo5 

|K>inpes à feu, quelques moulins mus par le vent et 
par l'eau, auraient le double avanlage^irélever l'eau à 
la hauteur qu'on voudrait , et de produire dans les 
frais de culture de très grandes économies. 

I/ardebdeblé valait, au Caire, en 1798, huit francs. 
I^ nourriture d'un cheval coûtait douze paras (1), d'un 
bœuf dix paras, d'un chameau cinq paras, la journée 
d'homme dix paras. Un bœuf valait soixante palaques, 
un chameau (juarante, un cheval ordinaire cinquante, 
unechèvreuneetdemi, un mouton deux. Un feddandu 
Caire a quinze cent soixante toises carrées, ce qui équi- 
vaut à un arpent soixante-treize centièmes de Paris en- 
viron. Le feddan des Coptes est beaucoup plus petit; 
celui de Damiette est de dix-huit cent dix toises. L'ar- 
deb de blé est une mesure de capacité qui équivaut à 
quatorze boisseaux un sixième de Paris; le poids ordi- 
naire est de deux cent cinquante à deux cent soixante 
livres. Le dareb est en usage pour le riz : il pèse 
onze cent trente-et-une livres. L'ocke pèse deux livres. 
Le para ou le médin est un vingt-huitième du franc. 
La pataque vaut quatre-vingt-dix médius. L'intérêt 
de l'argent était, en 179B, à dix pour cent ; les terres 
se vendent dix fois le revenu. 

L'Egypte a huit ou neuf millions de feddans de 
terre qui, à cinquante livres de rente, font quatre 
cents à quatre cent cinquante millions de livres. On 
calcule le feddan à cinquante livres de revenu , d'a- 



(1) Le para oa média \aul Ofr,036. 



I06 GUERRE d'orient. 

près la valeur des denrées qui sont au plus bas prix. 

Le palmier abonde. Il commence à être productif 
à quatre ans. Indépendamment de la valeur du bois 
qui est employé aux constructions, la feuille sert à 
faire des paniers, des coffres. Quand le bois est exposé 
à l'air, l'intérieur se durcit. La datte est une fort 
bonne nourriture. En Egypte, le sycomore est très 
beau, le mûrier prospère, l'acacia est d'une espèce dis- 
tinguée, les orangers ne sont pas aussi multipliés qu'ils 
devraient l'être. Il y a quelques oliviers dans le Faïoum. 
Hormis le palmier, tous ces arbres sont en petite 
quantité. C'est que l'on coupe, et qu'on ne plante 
pas. On étaie des ruines, on ne les répare jamais. La 
soie, la cochenille, la vigne, pourraient prospérer 
dans ce beau pays. 

Les chevaux, les ânes et les mulets sont d'une belle 
race. Le mélange de ceux du désert avec ceux de la 
vallée a amélioré et perfectionné les espèces. Le cheval 
ne sert point à la culture. Il est exclusivement destiné 
à la selle. Les Arabes préfèrent les jumen s aux chevaux, 
parce qu'elles ne hennissent pas. Ils les vendent rare- 
ment. Les chevaux restent entiers. C'est la belle et la 
pure espèce arabe. Ils n'ont que deux allures, le dou- 
ble pas et le galop , jamais le trot. Ils ne boivent 
qu'une fois par jour. Leur nourriture est de l'orge et 
de la paille hachée. Les mules servent de monture 
aux cheykhs, aux ulémas, à tous les gens de loi et de 
religion. Les ânes portent autant que les mulets. Ils 
sont grands et très forts. Ce sont les fiacres du Caire. 



DESCRIPTION DE l/#.GYPT! . IO7 

L'utilité dont ils sont pour TÉg^pte est incalculable. 
Il y en a un grand nombre. 

Le chameau se baisse sur les genoux, a un signal, 
pour recevoir sa charge. Il pf)rte de quatre à six quin- 
taux. La bride est un anneau qui traverse la narine, 
et que le cavalier tient par un conlon. Le cavalier se 
tient , les jambes croisées, autour du pommeau de U 
selle. Le dromadaire est un chameau léger et fait à la 
course. Il ne peut pas lutter de vitesse avec le cheval. 
Le trot du dromadaire, qui est son allure ordinaire, 
est plus vite que le trot du chevial. Le cheval, au petit 
galop, va plus vite. Le mouvement qu'éprouve le ca- 
valier sur un dromadaire est un mouvement de tan- 
gage. Il va à ce double pas toute la journée. Il fait 
facilement dix-huit à vingt lieues en un jour et cent 
lieues en cinq jours de marche forcée, dans le désert. 

Les bœufs sont nombreux, d'une belle espèce. On 
voit fréquemment des hommes traverser des canaux , 
assis sur des bœufs à la nage. U y a beaucoup de buf- 
fles. Les chiens sont en grand nombre, n'ont pas de 
maîtres, et errent dans les villes et dans lescampagnes, 
ce qui a toute espèce d inconvéniens. Les Musulmans 
ont, il cet égard, des préjugés fort déraisonnables. I^s 
moutons sont grands; ils ont beaucoup de laine. Il y a 
une certaine quantité de chèvres, quelques sangliers, 
peu de renards, point de loups. Les chrétiens seuls 
avaient des porcs. 

Xies poules sont innombrables. H y a en Egypte 
deux cents fabriques ))oin* faiiv couver les œufs ci 



lo8 GUERRE d'oJRIEWT. 

faire éclore les poulets. Ces fabriques portent le nom 
de ma'mals. Chaque ma'mal a dix ou quinze fours. 
Chaque four contient vingt mille œufs. On échauffe 
le four avec des roseaux, jusqu'à 32° du thermo- 
mètre de Réaumur. Au bout de vingt -et -un jours, 
l'éclosion a lieu, les poulets sortent de leur coque. 
Les ma'mals travaillent au Caire depuis le mois de 
mars jusqu'au mois de juin; dans la Haute Egypte, 
depuis janvier jusqu en mars. On fait quatre couvées. 
Chaque ma'mal fait éclore cent vingt mille poulets, 
ce qui fait vingt-quatre millions de poulets pour les 
deux cents. Les habitans portent aux ma'mals deux 
œufs, et au bout de vingt- et-un jours, ils reçoivent 
un poulet. I^e reste est le profit de l'établissement. Il 
y a un sixième d'œufs qui ne réussissent pas. Dès le 
vingtième jour, les poulets commencent à sortir de 
leur coque; le vingt-et-unième, tous sont en mouve- 
ment; on les vend quatre-vingts médius le cent. 

Des femmes font le métier d'élever ces poulets sans 
poules. Elles en élèvent cinq cents à-la-fois. Quand 
ils ont un mois, elles les abandonnent dans la basse- 
cour. Les directeurs de ma'mals ne se servent pas de 
thermomètres. Ils maintiennent cependant, dans leurs 
fabriques, cinq ou six températures. Il leur faut une 
expérience consommée, ce qui rend leurs places hé- 
réditaires, parce qu'ils n'emploient que leurs fils ou 
leurs neveux pour apprentis. 

Les canards, les dindes, toutes les bétes de basse- 
cour, sont en grande quantité. La Méditerranée, la 



DFÇCRIPTION DK L KOYFTE. 10^ 

tuer Rouge, le lac Menzaléh, le lac Bourlos, le Nil, 
fournissent lui grand nombre de poissons. Ceux du 
Nil ont un goût de vase qui les rend peu agréables. I^ 
pèche du lac Menzaléh est affermée une somme 
considérable, occupe six cents barques et deux ou 
trois mille matelots. On ne voit pas de crocodiles dans 
la Basse Egypte. Us sont peu nombreux dans la 
Haute, beaucoup moins méchans que ne les peignent 
les anciens naturalistes. Les soldats se baignaient 
souvent à leur vue. 11 y a eu très peu d'accidens. 

L'Egypte est couverte de colombiers. L'air est obs- 
curci par une nuée de pigeons. C'est à Moussoul qu'on 
a commencé à se servir des pigeons pour porter des 
dépêches. Ces essais eurent le plus grand succès. Ces 
messagers s'appelèrent les anges des Rois. L'Egypte 
et la Syrie furent couvertes de stations de colombiers. 
Les pigeons-messagers allaient d'Alexandrie à Alep en 

heures, il y a deux cent trente-cinq lieues; en 

. heures ( i ) de Bagdad à Alep. Cet établissement 
est cher, mais très utile. Lorsque les Fatimites arri- 
vèrent au trône d'Egypte, ils trouvèrent tous les co- 
lombici's organisés. Us les améliorèrent. En i45o, ils 
étaient établis de la manière suivante : Pour la route 
d'Alexandrie, un colombier au château du C^ire, le 
second à Menouf, le troisième à Damanhour, le qua- 
trième à Alexandrie; pour la route de Damiette, le 

(1) Ce qui m; trouve (kiu le manuMrit ungiiial rst cvideinnicnt uue fautt 
(le copiste non corrtgv«. La distance que parcourent les pigeons-mcssagert est 
expliquée k la ligne huitième de la page suivante. [De Las Catet). 



IIO GUERRE D ORIENT. 

premier au château du Caire, le deuxième à la tour 
du Béni, le troisième à Eschinon, le quatrième à Da- 
miette ; pour la route de Gaza, le premier au Caire, le 
deuxième à Belbeis , le troisième à Salhéyéh , le qua- 
trième à Ratiéh, le cinquième à Ouarad, le sixième à 
El-Arisch, le septième à Gaza. Chaque station était 
donc de dix à dix-huit lieues. Un pigeon -messager 
mettait deux ou trois heures à faire cette poste 
aérienne. De Gaza à Jérusalem, il y en avait deux ; de 
Gaza à Hébron, trois, de Hébron à Damas, sept, de 
Damas à Tripoli, cinq. Par là on voit qu'ils étaient 
non-seulement employés dans le désert et dans les 
plaines plates , mais encore dans les pays de monta- 
gnes. Pour cela, le pigeon était transporté, dans une 
cage ouverte , à la station qui précédait celle du co- 
lombier où il demeurait habituellement, et où étaient 
ses petits et sa famille. On lui attachait une lettre 
sous l'aile. Sorti du colombier, il s'orientait et se 
rendait à tire-d'aile auprès de sa famille. Un homme 
en sentinelle le portait chez le gouverneur ou chez la 
personne en autorité qui détachait elle-même la lettre. 
La neige pour les sorbets vient au Caire, de Bêy- 
rout, port du mont Liban, sur de petits bateaux qui 
remontent jusqu'à Boulac. Delà des chameaux la por- 
tent au château. Le transport se faisait jadis par dro- 
madaires partant de Damas. Cinq dromadaires , 
conduits par un seul homme , partaient toutes les 
quarante-huit heures. Quatorze relais étaient placés 
sur la route, et la neige arrivait rapidement au Caire, 



DFSCRIPTIOlf DR l'ÉGTPTK. III 

Xïl. L*Égyple commerce : par la Métlilenanée, 
avec TEspagne, la France, Tltalic, Constantinople , 
tout le Levant, rAsie-Mineure, la Syrie, les cotes de 
Tripoli, Tunis, Alger et Maroc; parla mer Kouge, avec 
l'Arabie, le port crianilx), Djedilah, la Mecque, l'A- 
byssinie; par les caravanes du Sud, avec le Dàrfour , 
qui communique avec le Soudan ; par les caravane» 
de r Ouest, avec le royaume de Fezzan, qui commu* 
nique avec Tempire de Bornou et de Tombouctou ; 
enfin, par les caravanes de Syrie, avec Gaza, Jérusa- 
lem, Damas, Bagdatl, Bassora et l'intérieur de l'Ara- 
bie. Elle reçoit des marcbandises de tous ces pays. 
Elle est le marché et l'entrepôt général de leur écliange. 
En outre, il y arrive de Maroc, de Tunis, de Tripoli, 
d'Alger, des caravanes de pèlerins qui vont à la Mec- 
que, et font le commerce. 

Elle reçoit de la France , de l'Angleterre , de Li- 
vourne, de Venise et de Trieste, des draps, des soie- 
ries, des bijouteries, des quincailleries, des merceries, 
des armes, des plombs, des fers. Elle fait passer une 
partie de ces marchandises en Arabie, dans l'intérieur 
de l'Afrique, et garde l'autre partie pour sa consom- 
mation. Elle reroit de Constantinople, de la Grèce et 
des échelles du Levant, du tabac, de l'huile, du char- 
bon, des bois, des esclaves blancs et blanches qui se 
vendent dans le pays. Elle reçoit de l'Arabie, par la 
mer Rouge, du café de Moka, de l'encens, des aro- 
mates, desépices, des marchandises des Indes venant 
de Djeddah. Elle garde une partie de ces marchandises 



lia GIÎETIKE d'orient. 



et fait passer les autres à Constantinople, dans le Le- 
vant et en Chypre. Elle reçoit, par les caravanes d'A- 
byssinie, diiDârfonr, du Fezzân, et par les caravanes, 
des pèlerins de Maroc, Tunis et Tripoli, des esclaves 
mâles et femelles noirs , des chameaux et des droma- 
daires, des gommes, de la poudre d'or, des dents 
d'éléphant, de rhinocéros, du tamarin, des plumes 
d'autruche, de la graine de schisméh , de grandes 
outres en cuir, des perruches, des civettes, des cornes 
de cartide. Elle garde une partie de ces objets pour 
sa consommation, et fait passer le reste en Arabie, à 
Constantinople, en Europe. La masse de toutes ces 
importations passe cent millions de francs, qui ar- 
rivent à Alexandrie, à Damiette, à Suez, à Cosseir, ou 
directement au Caire. Elle exporte de son propre crii, 
pour solder ce qu'elle conserve, du blé, de l'orge, des 
fèves, des pois chiches, des lentilles, des pois lupins, 
du lin, des dattes, du safranum, du henné, du riz, du 
sucre, de l'indigo, du séné, du natroun , de l'alun, des 
toiles grossières que le commerce envoie en Amérique, 
de la thériaque , dont la fabrication est un secret du 
pays. La valeur de ces objets exportés dépend de l'a- 
bondance de la récolte de l'année. La balance est fa- 
vorable au pays dans les années ordinaires. Le riz seul 
fait rentrer six millions de francs. 

L'Egypte envoie à Marseille, Londres, Venise ou 
Triesle, du café, des aromates, des gommes, du séné, 
du natroun, de l'alun, des plumes d'autruche, du 
tamarin, des dents d'éléphant , des dattes, du saCra- 



DESCftlPTfON DK t^ÛCA'VTl. Iî3 

num, du henné, de la tliériaque, des toiles. Elle en- 
voie à Constanlinople du blé, du riz, de Porge, des 
légumes de toute espèce, du lin , des toiles, du café, 
de l'indigo, des marchandises de l'Inde, des plumes 
d'autruche, des gonimt^ , des civettes. Elle envoie 
en Arabie, par la voie de Suez et de Cosseir, du blé, 
du riz, de l'orge, des fèves, des légumes de toute 
espèce, des animaux grands et petits, des draps, des 
bijouteries, des quincailleries, des armes et des merce- 
ries; dans l'intérieur de l'Afrique, des blés, du riz, des 
médicamens, de grosses toiles de son crû, des draps, 
des soieries, des armes, des ustensiles de cuivre et de 
fer, etc. La masse des affaires qui se font en Egypte, 
allée et retour, dans toutes les parties, se monte à deux 
cent millions de francs. Le café, calculé sur le prix 
où il se vend sur les marchés de Marseille, Livourne, 
Conslantinople, est seul un objet de trente millions. 
Les caravanes du désert arrivent au Caire, comme 
un convoi de bàtimens marchands dans un port, sans 
y être attendues. On signale une caravane qui dé- 
bouche aux Pyramides, par les déserts de la Libye; 
elle demande à passer le Nil, et un emplacement pour 
se camper : c'est une caravane qui arrive du Eezzàn , 
ou de Maroc, ou d'Alger , ou de Tripoli , ou du Dâr- 
four, ou de Sennaar. On signale une caravane qui 
arrive par le désert de Suez ou de la Syrie ; elle arrive 
de Tor, ou d'Arabie, ou de Jérusalem, ou de Damas, 
ou de Bagdad, ou de Gaza; la caravane dresse «on 
camp près de la ville; au milieu s*établit une foire. 



Il4 GUERRE d'oRTENT. 

Les caravanes de la Syrie sont composées de cinq 
cents chameaux ; elles portent du tabac, du savon, 
de l'huile, quelquefois du charbon , des fruits, des 
raisins secs. Celles de Sennaar sont de cinq à huit 
cents chameaux; il en arrive plusieurs par an. Du 
Dârfour, il n'en arrive qu'une; mais elle est de douze 
à quinze mille chameaux, de huit à dix mille escla- 
ves. Le tiers des chameaux est employé à porter de 
Teau , le quart à porter des vivres , un huitième seu- 
lement à porter des marchandises. 

Les droits d'entrée et de sortie se perçoivent à la 
douane d'Alexandrie, de Damiette, de Suez, de Gos- 
seir, du Caire, de Siout et de Syène. Si tel est encore 
le commerce de l'Egypte , que n'a-t-il pas dû être 
avant la découverte du cap de Bonne-Espérance ? Du 
temps des Romains, le commerce des Indes était 
évalué rendre cent pour un. C'est lui qui, après la 
mort d'Alexandre, a porté en si peu d'années la 
ville d'Alexandrie à une aussi haute prospérité. 

Le séné vient dans le désert de la Nubie, à dix 
journées de Syène. Les Arabes qui le portent sont 
obligés de le vendre à une compagnie qui en a le 
privilège exclusif. L'alun vient du désert de Selima , 
sur la route du Dârfour. Le natroun vient des lacs Na^ 
troun. Le sucre et l'indigo sont tous employés dans le 
commerce de Constantinople. Les principaux besoins 
de l'Egypte sont : l'huile, le bois et le tabac, qui lui 
sont fournis par l'Arabie et par la Syrie. Le commerce 
de tabac de Latakié à Damiette est important. 



DESCRIPTION DE t'toTPTE. Il5 

XÎIÎ. Les raoullezims sont seigneurs et proprié- 
taires de villages; ils nomment à toutes les places 
municipales, règlent la perception, la police et Tad- 
ministralion. Chaque village a: TUn cheykh-cl-beJed , 
c'est le bailli; plusieurs cheykhs, ce sont les adjoints; 
ces places sont de fait hiTédilaires, le fils succède au 
père. a° Un chalieb ou député ; il est nommé par les 
fellalis, il est leur homme, il tient le registre de 
toutes les propriétés inondées, des taxes auxquelles 
elles sont imposées et des paiemens que les fellalis 
ont faits dans le cours de Tannée. 3" Un meched , c'est 
une espèce déjuge mage, /j" Un serrai, c'est un Copte 
envoyé par Tintendant du moullezim, pour résider 
pendant un an dans la commune, y présider à la 
confection des rôles, et (aive la recette de la contri- 
bution; c'est un receveur. 5' Un khaouly ou arpen- 
teur; c'est un fellah de village qui arpente les terres 
inondées tous les ans. G" Des khafirs, ce sont dea 
gardes cham()étres qui gardent les récoltes, \vs eaux, 
les digues, et donnent l'alarme à la vue des Bédouins. 
7' Un iman, c'est le curé. 8° Un barbier et un me- 
nuisier, payés et entretenus par la commune. 

Un moultezim vend , aliène, hypothèque son vil- 
lage qui, à sa mort, passe à son héritier naturel ou 
testamentaire. Celui-ci reçoit un firman d'investiture 
du gouverneur, et lui paie un droit qui équivaut à 
trois années du revenu de la terre. Le fellah est prolé- 
taire ou propriétaire. S'il est prolétaire, il vit à la jour- 
née, il exerce un métier ou a une petire bouticiue. U 



Ïl6 GTIERRK I) ORIENT. 

peut avoir des propriétés de deux espèces; r celle de 
sa maison, de ses meubles, de ses bestiaux, de son 
argent; a° la propriété des atar, c'est un droit incom- 
mutable à la culture d'un champ. Ce droit, il l'aliène, 
l'hypothèque, et le transmet à son héritier. Il cultive 
son champ comme il l'entend , il n'en doit compte à 
qui que ce soit, pourvu qu'il paie le droit au moul- 
tezim. Lorsque le moultezim meurt sans héritier, tous 
ses biens appartiennent au gouvernement. Lorsque le 
fellah meurt sans héritier, ses propriétés de première 
espèce sont dévolues au gouvernement ; mais son 
atar, ou deuxième espèce de propriété, passe au 
moultezim, qui est obligé de la revendre à un autre 
fellah. Il y a des terres que le moultezim fait valoir 
lui-même, ou qu'il afferme pour une ou plusieurs an- 
nées , ou qu'il fait cultiver par corvées par les fellahs 
du village. Ces terres s'appellent ousyéh. Les terres 
ousyéh sont, aux terres atar, dans le rapport de dix à 
dix mille. Dans la Haute Egypte, il n'y a que des ter- 
res atar^ il n'y a point ôH ousyéh. 

Le fellah paie le mal-eUhour ^ qui veut dire droit 
légitime, au moultezim. Celui-ci est chargé de payer 
l'imposition au souverain et tous les droits aux auto- 
rités locales. Le mal-el-hour se paie à raison de l'inon- 
dation, de la culture qui a eu lieu et du nombre de 
récoltes que l'on a recueillies. Le tarif de ce que doit 
chaque feddan de terre, dans toutes ces hypothèses, 
est réglé. Un feddan cultivé en indigo, en sucre, en 
lin, en riz, etc., paie plus que s'il l'était en blé. Le tarif 



DKSCRIFI'IO.N l»i I n.^i'ir. ifj 

pour le mal-el-hour a été réglé par l'empereur Selim 
dans le seizième siècle ; mais la cliftérence survemio 
dans les monnaies, et les usurpations des moultezims, 
plus puissans que les pauvres fellahs, ont depuis éga- 
lement concouru à le doubler, soit par rétablissement 
des droits additionnels, appelés le nouveau droit des 
kiachefs, soit par Tancien et le nouveau barany. L*en- 
semble de tous ces droits formait le mal-el-hour 
de 1798, qui était plus du double de l'ancien. 

I^ moultezim paie, sur le produit du mal-el-hour, 
rlemyry, ou impôt du au grand-seigneur, impôt qui 
n a pas varié depuis T empereur Selim, en 1 5ao ; 1" les 
droits des kiachefs; 3° le surplus, qui s*appelleyiiys, 
forme le revenu du moultezim. 11 y a disproportion en 
ce que paie le moultezim comme myry et comme droit 
des kiachefs. Suivant les comptes donnés par les Coptes, 
lemaAeZ-^ourproduit, année commune, trente millions 
de francs. Les droits des kiachefs en sont le vingt pour 
cent ou le cinquième, six millions, hemyr^ est de 
six millions quatre cent mille francs, un peu plus du 
cinquième. Lc/ayz ou revenu des moultezims serait 
donc de dix-septmillio!is six cent liiillo Tr ^im <, fMiviron 
les trois cinquièmes. 

En outre, le fellah paie des dépenses locales et va- 
riables qui n'entrent pas dans le mal-el-hour. Elles 
sont évaluées à six millions. Le total de Timpôt pré- 
levé sur les terres , en Egypte , serait donc de trente- 
six millions de francs , sans compter le produit des 
ousi/e'/i y des rizdtf et eeliii des biens des nios(juées , 



Il8 GUERRE d'orient. 

des hôpitaux, des villes saintes de la Mecque et de 
Medine, qui ne paient aucun droit. Les oudqf sont des 
fondations pieuses, exemptes de toute imposition. 
Elles consistent en jardins, en okels, en maisons, en 
rentes sur les moultezims ayant la même destination. 
Une partie du mal-el-hour se paie en blé, en orge, 
dans les provinces de la Haute Egypte , c'est-à-dire 
dans le Saïd, la province de Siout , de Miniéh, et la 
moitié de la province de Beni-Soueif. Ces provinces 
paient, à compte de leur mal-el-hour, un million 
huit cent mille ardebs de blé froment et d'orge, ce 
qui suppose neuf cent mille feddans cultivés. Cette 
partie de l'Egypte contient dix-sept cent mille feddans 
environ. C'est le tiers de toute l'Egypte, qui compte 
environ mille sept cents lieues carrées, de vingt-cinq 
au degré, en terrains inondés. 

En 1798, l'imposition personnelle produisait deux 
millions de francs ; l'imposition sur les charges , les 
chrétiens et les douanes six millions; l'ensemble de 
divers petits droits, deux millions; total, dix mil- 
lions. Sur ces dix millions, un million était porté sur 
le compte du grand-seigneur, à titre de myry. Les im- 
positions réunies de l'Egypte étaient donc de qua- 
rante-six millions de francs, y compris seize millions 
appartenant diii fayz des moultezims; et le myry du 
grand-seigneur formait un total de sept millions 
quatre cent mille francs. 

Les Coptes sont exclusivement chargés de la per- 
ception du mal-el-hour. Ils administrent comme in* 



DESCRIPTION DE L^YPTI . 1 |Q 

tendnns des monltezims , comme intendanî» des gou- 
verneurs , comme serrafs de plusieurs classes. Ils 
forment une corporation secrète et partagent tous les 
gains cpii sont très considérabU^s; r ils assignent d(*s 
fournitines en nature dues par les fellahs; a** ils gagnent 
sur les dépenses locales; i" sur la différence des mon* 
naies, ils prennent une pataquequi vaut quatre-vingt- 
dix médins pour quatre-vingt-<leuxouquatre-vingt-trois 
médins, le fellah y perd huit ou neuf pour cent; 
4' enfin, ils font des gains illicites en favorisant le 
fellah dans la confection des rôles et en l'avantageant, 
soit par Tarpentage, soit par l'application du tarif 
d'iuie culture moindre. Des gens bien instruits éva- 
luent les profits illicites de l'aqMîntage des Coptes à huit 
millions de francs. Secondement, les cheykhs-el-beled 
font aussi de grands profils. I^ui*s moultezims, qui 
en sont instruits, s'en font payer tous les ans par une 
rente annuelle ou une avanie, avant d'arrêter leurs 
comptes. On évalue ces profits illicites des cheykhs- 
el-beled à six millions de francs. Troisièmement, les 
Mamelouks gouverneurs de province ou d'arrondis- 
sement imposent aussi des avanies en chevaux, cha- 
meaux, fournitures, argent. Cela est évalué à quatre 
millions de francs. Enfin, les Arabes exigent des droits 
de protection ou imposent arbitrai ix*ment une contri- 
but ion. Cela est évalué à neuf millions. Le fellah , en 
dernière analyse, doit tout payer. Ces quatre grandes 
plaies forment pour les terres ime charge de vingt- 
sept millions. Si tout rentrait au trésor, l'imposition 



I20 GUERRE D ORIENT. 

monterait à soixante-treize millions de francs, dont 
dix-sept millions pour le/ayz, ce qui ferait cinquante- 
six millions pour le trésor. Un million en Egypte vaut 
trois millions en France , puisque le Hé est à trois 
francs le quintal, la journée d'homme à huit sous, la 
nourriture d'un cheval à six sous, et la valeur de toutes 
les autres denrées, volailles, etc., le cinquième de ce 
qu'elles se vendent en France. Cinquante millions en 
Egypte représentent centcinquantemillions en France. 
Sous les Ptolémées, les impositions rendaient cent 
soixante-huit millions. Lors de la conquête par Am- 
rou, dans le septième siècle, elles rendaient cent qua- 
rante-quatre millions. Pendant quarante mois qu'a 
duré l'administration française, le pays a eu à suppor- 
ter : i" la guerre de la conquête en 1798 ; ii° la guerre 
et l'invasion du grand-visir en 1800 ; 3" l'invasion des 
Anglais en 1801. Cependant, pendant ces quarante 
mois, le trésor français en a tiré quatre-vingt millions. 
Les Mamelouks ont perçu de leur côté , l'armée du 
grand-visir a perçu du sien^ l'armée anglaise a beaucoup 
coure au pays, les Arabes ont amplement profité de ce 
moment de crise. On peut évaluer le revenu de l'E- 
gypte , dans son état actuel , à cinquante millions de 
francs. M. Estève, administrateur des finances, évalue 
les revenus de iBoi àquarante-huitmillionsdefrancs, 
le pays étant en guerre et le commerce de la Méditer- 
ranée gêné par les croisières ennemies. 

XIV. L'Egypte peut dès aujourd'hui (i 799) fournir 



DESCRIPTION DE L^ÉGYPTl 121 

à rentretien d'une armée de cinquante mille hommes, 
d*une escadre de quinze vaisseaux, partie sur la Mé- 
diterranée, partie sur la mer Rouge, et d'une nom- 
breuse flottille sur le Nil et sur les lacs. Son territoire 
fournirait tout ce qui serait nécessaire, hormis le bois 
et le fer qu'elle tirerait d'Albanie, de Syrie et d'Europe, 
en échange de ses autres productions. Ses contribu- 
tions se montent à cinquante ou soixante millions. 
Mais à quel degré de prospérité pourrait arriver ce 
beau pays, s'il éLiit assez heureux pour jouir, pendant 
dix ans de paix, des bienfaits de l'administration fran- 
çaise ! Dans ce laps de temps , les fortifications d'A- 
lexandrie seraient achevées; cette ville serait une des 
plus fortes places de l'Europe; sa population serait 
très considérable; l'arsenal de construction maritime 
serait terminé; par le moyen du canal de.Rahmaniéh, 
le Nil arriverait toute l'année dans le port vieux, et 
permettrait la navigation aux plus grandes djermes; 
tout le commerce de Rosette et presque tout celui de 
Damietle y seraient concentrés, ainsi que tous les éta- 
blissemens civils et militaires; Alexandrie serait déjà 
une ville riche; l'eau du Nil, répandue autour d'elle, 
fertiliserait un grand nombre de campagnes, ce serait 
à-la-fois un séjour agréable, sain et sûr; la communi- 
cation entre les deux mers serait ouverte ; les chan- 
tiers de Suez seraient établis; les fortifications proté- 
geraient la ville et le port; des irrigations du canal 
et de vastes citernes fourniraient des eaux pour culti- 
ver les environs (!»• 1.» villr: iinr p»Mi|>ladeet desfortifi- 



122 GUERRE d'oRIENT. 

cations seraient établies au port de Myos-Hormos où 
mouillerait l'escadre de la mer Rouge; les lacs Madiéh, 
Bourlos et Menzaléh seraient desséchés ou considéra- 
blement réduits et des terres bien précieuses rendues à 
l'agriculture; les denrées coloniales, savoir : le sucre, 
le coton, le riz, l'indigo, couvriraient toute la Haute 
Egypte et remplaceraient les produits de Saint-Do- 
mingue, plusieurs écluses, plusieurs pompes à feu ré- 
gulariseraient le système d'inondation et d'arrosement. 
Mais que serait ce beau pays, après cinquante ans 
de prospérité et de bon gouvernement? L'imagination 
se complaît dans un tableau aussi enchanteur! Mille 
écluses maîtriseraient et distribueraient l'inondation 
sur toutes les parties du territoire ; les huit ou dix 
milliards de toises cubes d'eau qui se perdent chaque 
année dans la mer , seraient réparties dans toutes les 
parties basses du désert, dans le lac Mœris, le lac Ma- 
réotis et le Fleuve sans eau, jusqu'aux Oasis et beau- 
coup plus loin du côté de l'ouest; du côté de l'est, 
dans les Lacs Amers et toutes les parties basses de 
l'isthme de Suez et des déserts entre la mer Rouge 
et le Nil; un grand nombre de pompes à feu, de 
moulins à vent élèveraient les eaux dans des châteaux 
d'eau, d'où elles seraient tirées pour l'arrosage; de 
nombreuses émigrations, arrivées du fond de l'Afri- 
que, de r Arabie, delà Syrie, de la Grèce, de la France, 
de l'Italie, de la Pologne, de l'Allemagne, quadruple- 
raient sa population; le commerce des Indes aurait 
repris son ancienne route par la force irrésistible du 



DESCRIPTIOM DE L* EGYPTE. I a3 

niveau; la France, maîtresse de T Egypte, léserait 
d ailleurs de Tlndoustan. 

Mais j'entends dire qu'une colonie .ms.M puissante 
ne larderait pas à proclamer son indépendance. Sans 
doute. Une grande nation, comme du temps des Sésos- 
tris et des Ptolémées, couvrirait cette terre aujourd'hui 
si désolée; par sa main droite, elle appuierait aux 
Indes, et par sa gauche à l'Europe. Si les circonstan- 
ces locales devaient seules décider de la prospérité 
et de la grandeur des villes, Alexandrie, pi us que Rome, 
Constantinople, Paris, Londres, Amsterdam, aurait 
été et serait appelée à être la tête de T univers. 

XV. Il } a aussi loin du Caire à Tlndus que de 
Bayonne à Moscou. Une armée de soixante mille hom- 
mes, montés sur cinquante mille cliameaux et dix 
mille chevaux, portant avec elle des vivres pour cin- 
quante jours et de Teau pour six jours, arriverait en 
quarante jours sur TEuphrate et en quatre mois sur 
rindus, au milieu des Seïkhs, des Mahrattes et des 
peuples de l'Indoustan, impatiens de secouer le joug 
qui les opprime ! ! ! 

Après cinquante ans de possession, la civilisation se 
serait répandue dans l'intérieur de l'Afrique par le 
Sennaar, TAhyssinie, le Dârfour, leFezzan; plusieurs 
grandes nations seraient appelées à jouir des bienfaits 
des arts, des sciences, de la religion du vrai Dieu, 
car c'est par TEgypte que les peuples du centre de 
TAfrique doivent recevoir la lumière et le bonheur!!! 



CHAPITRE m. 



CONQUETE DE LA BASSE EGYPTE. 



I, Navigation de Malte aux côtes d'Egypte; débarquement au Marabout; 
marche sur Alexandrie (l^*" juillet). — II. Assaut d'Alexandrie (2 juillet) ; 
Arabes Bédouins; l'escadre mouille à Aboukir (6 juillet). — III. Marche de 
l'armée sur le Caire ; combat de Rahmaniéh (10 juillet). — IV. Bataille de 
Chobrakhit (13 juillet). — V. Marche de l'armée jusqu'à Embabéh. — 
VI. Bataille des Pyramides (21 juillet). — VII. Passage du Nil; entrée au 
Caire (23 juillet). — VIII. Combat de Salhéyéh; Ibrahim-Bey chassé de 
l'Egypte (11 août). — IX. Retour de Napoléon au Caire; il apprend le 
désastre de l'escadre (15 août). — X. Si les Français s'étaient conduits en 
Egypte, en 1250, comme ils l'ont fait en 1798, ils auraient réussi; si en 1798, 
ils se fussent conduits comme en 1250 , ils auraient été battus et chassés du 
pays. 



I. Après sept jours d'une navigation fort douce, 
l'escadre arriva devant Candie. Cette célèbre Crète 
excita toute la curiosité française. Le lendemain, la 
frégate qui avait été détachée sur Naples, rejoignit 
l'amiral et porta la nouvelle que Nelson, avec treize 
vaisseaux de soixante-quatorze , avait paru devant 
cette capitale le 20 juin, d'où il s'était dirigé sur Malte. 
A ces nouvelles , Napoléon ordonna de naviguer de 
manière à attaquer l'Afrique à trente lieues à l'ouest, 
vers le cap d'Aras, au vent d'Alexandrie^ afin de ne se 
présenter devant ce port qu'après avoir reçu les rap- 
ports de ce qui s'y passait. Une frégate y fut envoyée 



CONQUETE J)P. LA BASSK I^CYPTF. ia5 

pour prendre le consul français. Si elle était chassée, 
elle (levait faire fausse route. Le aQ juin , Tescadre 
légère signala le cap d*Aras. Un chebec arraisonna 
un caboteur sorti le a8 d'Alexandrie. Il annonça qu il 
n'y avait rien de nouveau dans cette ville. Le 3i, on 
signala la tour des Arabes, le i*' juillet, la colonne de 
Pompée et Alexandrie. Le consul de France fit con- 
naître que Nelson, avec treize vaisseaux de soixante- 
quatorze et une frégate, avait paru le 28 juin devant 
Alexandrie, annonçant qu'il était à la recherche d'une 
armée française; qu'il avait continué sa navigation 
pour se porter sur les cotes de Caramanie; que les 
Turcs, fort alarmés, travaillaient jour et nuità réparer 
les brèches de leurs murailles; que les chrétiens 
étaient sous le couteau. Les officiers de marine ne re- 
doutaient pas la rencontre d'une escadre si inférieure 
en force, mais ils craignaient d'être attaqués pendant 
qu'ils seraient occupés à débarquer l'armée de terre 
ou après son débarquement. Leur confiance se repo- 
sait spécialement sur le courage de ces vieux vétérans 
d'Italie , couverts de tant de trophées. 

Na()oléon ordonna le débarquement pour le soir 
même. Le convoi s'approcha de terre à la hauteur 
du Marabout. Le vaisseau amiral , ayant abordé un 
autre vaisseau, fut obligé de mouiller à trois lieues de 
la côte. I^ mer était grosse, les soldats éprouvèrent 
beaucoup de difficulté à entrer dans les chaloupes, et 
à traverser les rochers qui ferment la rade d'Alexan- 
drie et se trouvent en avant de la plage où s'opérait 



Il6 GUERRE D'ORîEîTr. 

le débarquement. Dix-neuf hommes se noyèrent. 
L'amiral donna la main au général en chef pour 
laider à descendre dans son canot, et le voyant s'é- 
loigner, il s'écria : « Ma fortune m^ abandonne. » Ces 
paroles étaient prophétiques!!! Avant le débarque- 
ment, l'ordre du jour dit : « Soldats vous portez à 

ce l'Angleterre le coup le plus sensible en attendant 

« que vous lui donniez le coup de mort vous 

« réussirez dans toutes vos entreprises les destins 

« vous sont favorables dans quelques jours les 

« Mamelouks qui ont outragé la France n'existeront 
« plus.... les peuples au milieu desquels vous allez 
« vivre, tiennent pour premier article de foi : Qu^il 
« n^y a pas d'autre Dieu que Dieu, et que Mahomet 
ce est son prophète ! Ne les contredisez pas.... Les lé- 

(c gions romaines aimaient toutes les religions Le 

a pillage déshonore les armées et ne profite qu'à un 

ce petit nombre La ville qui est devant vous et où 

ce vous serez demain, a été bâtie par Alexandre!!! » 
Le général Menou débarqua le premier, à neuf 
heures du soir, au Marabout. Il était conduit par un 
pilote provençal qui avait la pratique de ces parages. 
Le général en chef, après quelques fatigues et des 
risques, mit pied à terre à une heure après minuit 
près du Santon sidi-el-Palabri. A trois heures , il fit 
battre au ralliement et passa la revue de ce qui était 
débarqué. Il y avait quatre mille cinq cents hommes 
de tous les régimens. La lune brillait de tout son 
éclat. On voyait comme en plein jour le sol blan- 



COIfQU^TB DE LA BAMB VGTPTF. Î2J 

châtre de Taride Afrique. Après une longue et péril- 
leuse traversée, on se trouvait sur la plage de la 
vieille Kgyple, habittîe f)ar des nations orientales, bien 
étrangères à nos mœurs , à nos iiabitudes et à notre 
religion; cependant, pressé par les circonstances, il 
fallait avec une poignée d'hommes, sans artillerie, sans 
cavalerie , attaquer et prendre une place défendue 
par une population sous les armes et fanatisée. Que 
de |>érils, que d'événemens , que de chances, que 

de fatigues on avait encore à essuyer! Desaix, 

avec six cents hommes de sa division, resta pour 
garder le débarcadère et organiser les troupes à me* 
sure qu'elles toucheraient terre. I-a petite armée mar- 
cha sur trois colonnes. Menou, à la gauche, avait 
dix-huit cents hommes; Kléber, au centre, neuf cents 
honunes; Uon , à la dioite, douze cents hommes ; 
total, trois mille neuf cents hommes. Le général eu 
chef marchait à pied; aucun cheval n'était encore 
débarqué. 

I.a vue d'une flotte de près de trois cents voiles, 
parmi lesquelles on en comptait un grand nombre 
de premier rang, fut un spectacle qui agita vivement 
les habitans dWlexandrie (Rendant toute la soirée 
du r' juillet. Si cette armée était destinée à s'em- 
parer de leur ville , ils s'attendaient qu'elle irait 
mouiller dans la rade d'Aboukir, et que le temps 
qu'il lui faudrait |)our effectuer sou débanjuement 
leur donnerait plusieui-s joui-s de répit. Ils redou- 
]»|..i.Mt .TMiivité pour compléter leur armement, 



Ia8 nuERBE d'orïftvt. 

Mais, à une heure après minuit, Roraïm, comman-» 
dant de la ville, apprit par un Arabe Bédouin que 
les infidèles s'étaient emparés du fort du Marabout, 
que la mer était couverte de leurs chaloupes et la 
plage toute noire des hommes qui débarquaient. Il 
monta à cheval à la tête de vingt Mamelouks. Il se 
rencontra au jour avec une compagnie de tirailleurs 
français qui étaient en flanqueurs, la chargea, coupa 
la tête du capitaine qui la commandait et la promena 
en triomphe dans les rues d'Alexandrie. Cette vue 
électrisa la population. A cinq heures les premiers 
Bédouins furent aperçus sur les flancs de l'armée et 
peu après on en vit quatre ou cinq cents. C'était la 
tribu des Henâdy , Arabes les plus féroces de ces dé- 
serts. Ils étaient presque nus, noirs et maigres ; leurs 
chevaux paraissaient des haridelles ; au casque près , 
c'était Don Quichotte tel que le représentent les gra- 
vures; mais ces haridelles se mouvaient avec la ra- 
pidité de l'éclair; lancées au galop, elles s'arrêtaient 
court, qualité particulière au cheval de ces contrées. 
S'apercevant que l'armée n'avait pas de cavalerie , ils 
s'enhardirent et se jetèrent dans les intervalles et der- 
rière les colonnes. Il y eut un moment d'alarme. La 
communication avec le débarcadère fut interceptée. 
On fit halte pour se former. De son côté, Desaix 
plaça ses postes et se mit sous les armes. Si ces cinq 
cents Arabes eussent été des Mamelouks, ils auraient 
pu obtenir de grands succès dans ce premier mo- 
ment d'étonnement où l'imagination du soldat était 



CONQr^TF 01? L\ B4SSF ilGYVTf. I99 

éveillée et en disposition de recevoir toutes les im- 
pressions. Mais ces Arabes étaient aussi lâches que 
les Mamelouks, qui avaient chargé une heure avant, 
étaient braves. Les tirailleurs français se rallièrent 
quatre ^ quatre et se portèrent contre cette cavalerie 
sans hésiter. La marche de l'armée devint lente; elle 
craignait des embûches. Au lever du soleil, la cha- 
leur fut insupportable. Le vent du nord-ouest, si ra- 
fraîchissant dans cette saison, ne se leva que sur les 
neuf heures. Ces Arabes firent une douzaine de pri- 
sonniers qui excitèrent vivement leur curiosité. Ils 
admirèrent leur blancheur et plusieurs de ces pri- 
sonniers qui furent rendus quelques jours après, don- 
nèrent des détails grotesques et horribles des mœurs 
de ces hommes du désert. 

n. A six heures, Napoléon découvrit la colonne 
de Pompée; peu après, la muraille dentelée de Feu- 
ceinte des Arabes, et successivement, les minarets de 
la ville, les mâts de la caravelle turque qui était 
mouillée dans le port. A huit heures , se trouvant à 
la portée du canon, il monta sur le piédestal de la 
colonne de Pompée pour reconnaître la place. I>es 
murailles étaient hautes et fort épaisses; il aurait fallu 
du vingt-quatre poiu* les ouvrir; mais il existait beau- 
coup de brèches réparées à la hâte. Ces murailles 
étaient couvertes de peuple qui paraissait dans une 
grande agitation. C'étaient des cavaliers, des fautas* 
sins armés de fusils et de lances, des femmes, des en- 



l3o GUEERE d'orient, 

fans, des vieillards, etc. Napoléon donna ses ordres. 
Menou attaqua la droite de l'enceinte, près du fort 
triangulaire; Kléber, le centre; Bon se porta sur le 
chemin d'Aboukir pour pénétrer par la porte de Ro- 
sette. La fusillade s'engagea. Quoique mal servi , le 
canon des assiégés fit quelque impression sur les as- 
siégeans qui n'en avaient pas. Les tirailleurs fran- 
çais, avec cette intelligence qui leur est propre, se 
logèrent sur les monticules de sable. Les trois atta- 
ques réussirent; la muraille fut franchie. Les gé- 
néraux Rléber et Menou furent blessés, comme ils 
montaient à l'assaut, à la tête de leurs grenadiers. La 
division Bon éprouva moins d'obstacles, et quoique la 
plus éloignée, arriva la première sur la seconde en- 
ceinte, celle qui ferme l'isthme où est la ville actuelle. 
Il l'enleva au pas de charge. Les tirailleurs pénétrè- 
rent à la tète des rues. Les maisons étaient crénelées. 
Une vive fusillade s'engagea. Le général en chef se 
porta sur la hauteur du fort Caffarelli. H envoya le 
capitaine delà caravelle turque qui l'avait joint, faire 
des propositions d'accommodement. Cet officier fit 
comprendre aux cheykhs, aux ulémas et aux notables, 
le danger que courait la ville d'une entière destruc- 
tion. Ils se soumirent. 

Napoléon entra au milieu d'eux dans la ville et 
descendit à la maison du consul de France ; il était 
midi. Comme il tournait une rue , une balle partie 
d'une fenêtre rasa la botte de sa jambe gauche. Les 
chasseurs de sa garde montèrent sur le toit , entré- 



CONQr^.TR OB Là BkBSE I^GYPTf! i3i 

rent dans la maison et trouvèrent un Turc seul , bar- 
ricadé dans sa chambre , ayant autour de lui six fu- 
sils. 11 fut tué sur la place. La perle des Français fut 
de trois cents honunes tués ou blessés; celle des 
Turcs de sept ou huit cents. Le commandant Koraïm 
se l'élira dans le Phare avec les plus braves de sa 
maison. Il y fut bloqué. Toute la nuit se passa en né- 
gociations qui eurent une heureuse issue. Koraïm 
capitula , s attacha au général français, se reconnut 
son esclave, lui préla serment. Il fut chargé de la 
police des habilans, car l'anarchie est le plus grand 
ennemi qu'ait à redouter un conquérant, surtout 
dans un pays si différent par la langue, les mœui^s et 
Il iligion. Roraïm rélablit l'ordre, lit o|KMer le 
désarmement, procura à l'armée tout ce qui lui était 
ntVessaire. Un |)orsonnage important par le crédit 
dont il jouissait , qui s'allacha aussi à Napoléon et 
lui hil conslamment fidèle , le Cheykh-eUMessiri , 
était uléma, schérif et chef de la religion de la ville, 
fort honoré par son savoir et sa sainteté. Plus éclairé 
que ses compatrioles, il avait des idées de justice et 
de bon gouvernement, ce qui conlraslait avec lout 
ce qui renviroimail. Koraïm avait de Tiniluence par 
son audace, la bravoui\3de ses principaux esclaves, et 
ses grandes richesses; leCheykh-el-Mcssiri,parses ver- 
tus, sa piélé et la justice qui guidait toutes ses actions. 
Dans la soirée du a, le convoi entra dans le port 
vieux, les deux vaisseaux de soixanle-<[uatre et les 
frégatf-^^'f' »•• ♦•" ^'•*" r;\rlillerie, le génie, l'ad- 



l3l GUERRE d'orient. 

niinistration choisirent leurs magasins, leurs empla- 
cemens ; ils travaillèrent toute la nuit à débarquer les 
chevaux, les bagages et le matériel. Le général 
Desaix sortit le soir même de la ville, et alla prendre 
position à une lieue et demie sur la route de Da- 
manhour, la gauche appuyée au lac Madiéh. Berthier 
fit afficher dans la ville , en français , en arabe, en 
turc, et il répandit avec profusion, une proclamation 
qui disait en substance : « Cadis, Cheykhs , Ulémas, 
« Imans,Tchorbadgis, peuple d'Egypte!! depuisassez 
« long-temps les beys insultent à la France; l'heure 

« de les châtier est arrivée Dieu, de qui tout dé- 

« pend, a dit : le règne des Mamelouks est terminé. . . 
a On vous dira que je viens détruire la religion de 

(( l'islamisme répondez, que j'aime le prophète 

« et le Coran, que je viens pour vous restituer vos 

« droits Nous avons dans tous les siècles été les 

ce amis du grand sultan Trois fois heureux ceux 

ce qui se déclareront pour nous! Heureux ceux qui 
ce resteront neutres, ils auront le temps de nous con- 
c( naître. Malheur aux insensés qui s'armeront contre 
ce nous, ils périront! ! Les villages qui voudront être 
ce protégés arboreront au haut du minaret de la 
ce principale mosquée le pavillon du grand seigneur 
ce et celui de l'armée... Les villages dont les habitans 
a commettront des hostilités seront traités militaire- 
a ment; ils seront brûlés, s'il y a lieu. Les cheykhs- 
ee el-beled, les imans, les mouezzins, sont confirmés 
ce dans leurs places » 



coifQuire dk la bassk égyptk.' i33 

Le général en chef écrivit au pacha et hii fit 
porter au Caire la lettre par un officier turc de la 
caravelle. Il lui disait : « Le Gouvernement français 
« s*est adressé plusieurs fois à la Sublime Porte pour 
« demander le châtiment des beys, et qu'elle fit ces- 
c ser les outrages qu'éprouvait la nation en Egypte ; 
« la Sublime-Porte a déclaré que les Mamelouks 
a étaient des gens avides et capricieux..., qu'elle 
« leur ôlait sa protection impériale... La République 
« française envoie une puissante armée pour répri- 
« mer le brigandage des beys d'Egypte, ainsi qu'elle 
a l'a fait plusieurs fois contre Alger et Tunis... Viens 
a donc à ma rencontre.^) 

Les sept cents esclaves turcs délivrés à Malte, furent 
renvoyés par terre dans leur patrie. Il y en avait de 
Tripoli, d'Alger, de Tunis, de Maroc, de Damas, de 
la Syrie, de Smyrne, de Constantinople même. Ils 
avaient été bien nourris, bien habillés, traités avec 
distinction. On leur avait distribué des sommes d'ar- 
gent suffisantes pour faire leur route. Leurs cœurs 
étaient pleins de reconnaissance. Ils répandirent dans 
tout l'empire turc la nouvelle de la victoire des Fran- 
çais, l'opinion de leur puissance, de leurs bonnes 
intentions pour les Musulmans; ils ne tarirent pas sur 
la générosité de Napoléon; leur langue suffisait à 
peine à l'expression de tous les sentimens dont ils 
étaient pleins. Ils produisirent dans tout l'Orient la 
plus heureuse sensation. 

Il rilliii. 1 l'aiMiirr, (1rs (*li<*v.inv |»'»'!!' î'tMnonlcr sa 



l34 GUERRE d'orient. 

cavalerie, des chameaux pour porter ses bagages et 
ses vivres. Les ressources qu'offrait Alexandrie étaient 
peu considérables» Les Arabes du Baheiréh pouvaient 
seuls satisfaire à tout. Il était important d'ailleurs de 
se les concilier, afin de maintenir libres les commu- 
nications et les derrières de l'armée. Roraïm leur 
expédia des sauf-conduits par des dromadaires. Il 
était leur protecteur , ils accoururent à sa voix. Le 4 
juillet , trente cheykhs des tribus des Henâdy , des 
Oulad-A'ly et des Beny-Aounous, se présentèrent au 
quartier-général. La vue de ces hommes du désert 
excita vivement la curiosité du soldat, et tout ce 
qu'eux voyaient de l'armée française, excitait vivement 
la leur. Ils touchaient à tout. Ils signèrent un traité 
par lequel ils s'engagèrent à maintenir libre la route 
d'Alexandrie à Damanhour, même pour les hommes 
isolés; à livrer dans quarante-huit heures, pour le prix 
de deux cent quarante livres , trois cents chevaux ; et 
pour le prix de cent vingt livres, cinq cents droma- 
daires; de louer mille chameaux avec leurs conduc- 
teurs; de restituer tous les prisonniers qu'ils avaient 
faits. Ils mangèrent et burent avec le général. Ils re- 
çurent comme arrhes et en présent mille louis d'or. 
L'armée se félicita de cet heureux événement qui pa- 
rut d'un heureux présage. Le lendemain ils rendirent 
les douze soldats qu'ils avaient faits prisonniers, livrè- 
rent quatre-vingts chevaux et une centaine de cha- 
meaux. Le reste fut promis poiu' les jours suivans. 
Cependant l'escadre n'était pas encore entrée dans 



CONQDftri II l\ I \SSE EGYPTE.' |35 

le port, elle tenait la incr. Les pilotes turcs s étaient 
refusés à diriger les vaisseaux de soixante-quatorze, 
et à plus forte raison ceux de quatre-vingts. Le capi- 
taine Barré fut chargé de vérifier et de sonder les 
|)asses. Mais Tescadre se trouvant encombrée d'une 
grande quantité d'artillerie et autres effets apparte- 
nant k l'armée, l'amiral désira aller mouiller dans la 
rade d'Aboukir pour se débarrasser et s'alléger. Il re- 
présenta qu'il lui faudrait huit jours pour le faire à la 
voile, tandis qu'il le ferait en trois jours au mouillage. 
Cependant le capitaine Barré titson rapport le j 3 juil- 
let. 11 déclara que l'escadre pouvait entrer sans crainte. 
Napoléon en expédia sur-le-champ l'ordre à l'amiral. 
Mais le rapport du capitaine Barré fut critiqué. L'a- 
miral assembla ses contre-amiraux et ses capitaines 
de vaisseau. Ce conseil maritime décida qu'il fallait 
une vérification. Dans ce temps, le général en chef 
partit d'Alexandrie pour se diriger sur le Caire. En 
partant, il réitéra à l'amiral l'ordre d'entrer dans le 
port d'Alexandrie; si cela était reconnu impossible, 
il lui ordonnait de se rendre à Corfou où il trouverait 
des ordres du ministre de France à Constantinople; 
et, dans le cas où il n'en tro^l^erait pas, de faire route 
pour Toulon et d'y prendre sous son escorte le convo^ 
qui ie trouverait prêt à partir, sur lequel étaient six 
mille hommes appartenant aux régimens de l'armée, 
et (pii étaient restés en arrière pour cause de maladie, 
de congé; la marche des trou|>es sur Toulon ayant 
été secrète et rapide. 

I. g- 



l36 GUERRE d'orient. 

Le général Kléber ayant besoin de repos pour soi- 
gner sa blessure, fut laissé à Alexandrie comme com- 
mandant de la place et de la province, avec une gar- 
nison de huit ou neuf mille hommes (i). Le colonel 
Crétin, un des meilleurs officiers du corps du génie, 
reçut des instructions pour les fortifications de la 
place. Il y avait beaucoup d'obstacles; il les surmonta 
tous, et en peu de mois il occupa les trois hauteurs 
dominantes par des forts ; il déploya dans ces travaux 
tous les secrets de son art. Le Marabout, le Phare et 
les avenues des ports furent garnis de batteries de 
trente-six et de mortiers à grande portée. Toutes les 
fois que les Anglais voulurent depuis s'en approcher, 
ils eurent lieu de s'en repentir. 

in. L'armée se mit en marche sur le Caire. Elle 
était forte de cinq divisions sous les ordres des géné- 
raux Desaix, Reynier, Bon, Dugua et Vial; d'une ré- 
serve de deux mille six cents hommes sous les ordres 
du général Murât; et de deux brigades de cavalerie 
à pied , chacune de mille cinq cents hommes, sous 
les généraux de brigade Zayonchek et Andréossy. 
L'artillerie à pied et à cheval était composée de qua- 
rante-deux bouches à feu, six forges, six affûts de re- 
change, cinquante caissons, le tout attelé de cinq cents 
chevaux ou mulets : le reste des approvisionnemens 



(1) Dans ce nombre étaient compris les marins qui pouvaient élrc retirés 
des bâtimcns du convoi. {Note de l'Éditeur.) 



CONQUE II m i\ HASSB iCYPTE*. 1*^7 

était porté à dos de mulets. La force totale était de 
vin^l-ct-iin mille hommes de toutes aruies. 

1^» contre-amiral Perrée, intrépide marin, du port 
de Saint-Valery-sur Somme, prit le commandement 
de la flottille du Nil, composée de deux demi-galères, 
trois demi-chebecs, f[ualre avisos et six djermes ar- 
més, total : (piinze bàtimens, montés par six cents ma- 
rins français. Il n\v avait pas de temps à perdre pour 
arriver dans la capitale, afin de profiler du premier 
n)oment detonnement, et de ne pas permettre aux 
ennemis d'armer et de se retrancher dans cette grande 
ville. Le 5 juillet, le général Dugua partit pour Rosette 
avec sa division et les deux brigades de cavaliei's à 
pied. Le contre-amiral Perrée, avec la flottille, se porta 
au lac Madiéh pour y passer les troupes, l^c 6, le 
général Dugua, suivant les bords de la mer, arriva à 
lembouchure du Nil et s'empara du fort Julien, en 
même temps que le contre-amiral Perrée passait le 
Boghaz, et mouillait vis-à-vis de Rosette. \je général 
Menou prit le commandement de la province. Sa 
bl(»ssure exigeait du repos. Il eut pour garnison ini 
bataillon d'infanterie , une batterie d'artillerie non 
attelée, cinq cents cavaliers à pied ayant leurs selles 
et auxquels il devait procurer des chevaux, enfin deux 
bàtimens armés. Le contre-amiral Perrée réunit les 
barques nécessaires pour embarquer les deux brigades 
de cavalerie à pied, leurs selles et bagages, des vivres 
et des munitions de guerre. Il prit ce convoi sous son 
escorte. I^e g , il appareilla de Rosette et remonta le 



l38 GUERRE d'orient. 

Nil. Le général Dugua avec sa division suivit son 
mouvemenl, en remontant par la rive gauche. 

Les quatre autres divisions et la réserve marchèrent 
sur Damanhour. Desaix se mit en marche \e l[ eX y 
arriva le 6. Reynier se mit en marche le 5, Bon le 6, 
Vial le 7, à la pointe du jour. Le général en chef, avec 
la réserve, partit le même jour à cinq heures de l'après- 
midi. Il y a d'Alexandrie à Damanhour quinze lieues ; 
c'est une plaine ordinairement fertilisée par les inon- 
dations du Nil, mais par divers accidens elle ne l'avait 
pas été en 1797. On était au moment de l'année où 
le Nil est le plus bas. Tous les puits étaient secs , et 
depuis Alexandrie, l'armée ne trouva de l'eau qu'au 
puits de Beda. Elle n'était pas organisée pour marcher 
dans un pareil pays. Elle souffrit beaucoup de l'ar- 
deur du soleil, du manque d'ombre et de la privation 
d'eau. Elle prit du dégoût pour ces immenses soli- 
tudes et surtout pour les Arabes Bédouins. 

Ceux-ci, comme ils se mettaient en marche pour 
livrer les chevaux et les chameaux qu'ils s'étaient en- 
gagés à fournir par leur traité d'Alexandrie, reçurent 
un fetfa des ulémas et des cheykhs du Caire, qui leur 
ordonnait de courir aux armes pour la défense de la 
religion du prophète menacée par les infidèles. Gela 
changea leurs bonnes dispositions. Ils firent déclarer à 
Koraïm que leur religion étant compromise, ils consi- 
déraient le traité comme nul. Cinq de leurs tribus, ayant 
mille huit cents chevaux disponibles, entrèrent en cam- 
pagne et commencèrent, le 7, les hostilités. Ces Arabes 



CONQUi^B UB Là BAHSB BGTPTE.- l3g 

étaient sans cesse sur les flancs, sur les derrières et à 
la vue (le l'année, lis se cachaient avec la plus grande 
habileté derrière les moindres plis du ttrrani, d'où ils 
s'élançaient, comme Téclair, sur tous les soldats «pii 
sVcartaient des rangs. La cavalerie de Tarmée était 
peu nombreuse, les chevaux harassés de fatigues, et 
d'une qualité d'ailleurs fort inférieure au cheval arabe. 
Les colonnes françaises, enveloppées parles Bédouins, 
semblaient des escadres suivies par des requins; ou 
comme disait le soldat, a c'était la maréchaussée qui 
faisait la police, v Cette police était sévère, mais elle 
concourut à l'ordre. Le soldat s'y accoutuma. 11 perdit 
rbabitude de traîner,- de quitter ses rangs. 11 n'avança 
plus sans s'être éclairé sur les flancs. Les bagages mar- 
clmient en ordre au milieu des colonnes. Les camps 
furent pris avec le plus grand soin , et sans oublier 
aucune règle de la castramétation. Les Francs, chez 
qui les soldats avaient cherché des renseignemens à 
Alexandrie , s'étaient plu à leur faire la peinture la 
plus séduisante : ils allaient trouver à Damanhour tout 
le luxe de l'Orient, les commodités de la vie, les ri- 
chesses du commerce d'une grande ville, capitale 
d*une grande province; c'était toute autre chose 
qu* Alexandrie. 

Napoléon marcha toute la nuit. Il traversa les 
bivouacs de plusieurs divisions. A trois heures après 
miiuiit, la lune était couchée, il faisait extrêmement 
obscur, le feu des grand'gardes de la division Bon 
était éteint; les» chasseurs d'escorte donnèrent dans 



l4o GUERRE d'orient. 

ces bivouacs; la sentinelle tira.... un seul cri : ^ux 
armes! mit toute la division sur pied. Le feu de deux 
rangs commença et dura assez long- temps ; enfin on se 
reconnut. L'armée était saisie d'une espèce de terreur, 
les imaginations étaient fort échauffées , tout était 
nouveau et tout lui déplaisait. 

A huit heures du matin, après une marche de seize 
heures, Napoléon aperçut enfin Damanhour. La ville 
était environnée d'une foret de palmiers. Les mosquées 
paraissaient nombreuses, les minarets se dessinaient 
avec grâce. Plusieurs monticules voisins étaient cou- 
verts de santons. La ville se présentait à son avantage : 
c'était Modène, Crémone ou Ferrare. Il y eut du mé- 
compte. Desaix se porta à la rencontre du général en 
chef, et le mena dans, une espèce de grange, sans fe- 
nêtres, sans porte. Là étaient réunis les cheykhs-el- 
beled, le chaheb, le serraf, les imans, les principaux 
cheykhs qui lui offrirent une tasse de lait et des galettes 
cuites sous les cendres. Quel régal pour l'état-major 
de l'armée d'Italie!! Ce n'était pas ainsi qu'il était reçu 
à Milan , à Brescia, à Vérone , dans la docte Bologne ; 
mais il fallut bien prendre le parti d'en rire. Les 
Francs qui suivaient l'armée, et surtout Magallon (i), 
devinrent l'objet des brocards du soldat. Les pauvres 
gens, ils ne connaissaient de l'Egypte que le Caire, Ro- 



(1) Magallon, négociant français , avr't demeuré long-temps au Caire , où il 
était consul de France. Parti de Toulon avec l'armée , et embarqué à bord de 
l'Orient^ il était attaché au quartier-général, et avait constamment fait de 
l'Egypte le tableau le plus brillant. {Yote de r Éditeur.) 



COKQVP.TE DF L\ B\SSR ÉGYPTF. I^l 

setle et Alexandrie. Descendaîit le Nil sur des djer- 
mes, sous les yeux inquiets des Turcs, ils n'étaient 
entrés dans aucun village, et s'étaient fait des idées du 
pays sur le pittoresque du tableau qui se présentait 
à leur vue du haut des mats. 

Ije quartier-général s'établit dans une prairie arti- 
ficielle, sur la lisière d'un très beau bois d'acacias. 
L'eau était bonne et abondante. Les bivouacs étaient 
à l'ombre, la paille, les légumes, la viande ne man- 
quaient pas. On avait encore du biscuit de mer. Les 
hommes et les chevaux avaient également besoin de 
repos. On séjourna le 9. Le général de brigade Muireur 
se rendant d'un bivouac à un autre, malgré les obser- 
vations que lui firent les grand'gardes, fut surpris 
dans une petite vallée à cent pas d'elles, par quatre 
Arabes et percé de coups de lance. C'était un officier 
distingué, l'armée le regretta. Le 10, avant le jour, 
l'armée se remit en marche. Elle rencontra le Nil, à 
Kahmaniéh, à neuf heures du matin, et salua par des 
cris de joie la vue de ce fleuve miraculeux. Généraux 
et soldats, tous s'y précipitèrent tout habillés pour se 
rafraîchir. Rahmaniéh était un grand bourg, moins 
grand que Damanhour, mais plus fertile et plus riche. 

Cependant^ la nouvelle arriva au Caire, le 5 juillet, 
qu'une armée d'infidèles était débarquée, qu'elle avait 
attaqué et pris Alexandrie,qu'elle était fort nombreuse 
en infanterie , mais qu'elle n'avait pas de cavalerie. 
Les beys et leurs kiachefs poussèrent des cris de joie, 
leCMiire fut illniiii?)é. « Ce sont des pastèques à couper ^v> 



t^T, GUERRE D*ORIïïNT. 

disaient-ils. Il n'était aucun Mamelouk qui ne se pro- 
mît de porter une centaine de têtes ; cette armée, fut-elle 
de cent mille hommes, serait anéantie, puisqu'il fau- 
drait qu'elle traversât les plaines qui bordent le Nil! les 
infortunés, c'est avec ces illusions qu'ils se préparèrent 
à marcher à la rencontre de l'armée française!!! Un 
bey partit, le 5 au soir, avec six cents Mamelouks pour 
se porter sur Damanhour, rallier les Arabes du Bahei- 
réh et retarder la marche de l'armée. Il arriva le lo à 
Damanhour, comme la division Desaix qui formait 
r arrière-garde quittait ses bivouacs. Desaix marchait, 
en colonne serrée, par division, son artillerie à la tête 
et à la queue , ses bagages au centre , entre ses deux 
brigades. A la vue de l'ennemi, il fit prendre les dis- 
tances de peloton et continua sa marche, côtoyé, 
escarmouchant avec cette belle cavalerie qui enfin se 
décida à le charger. Aussitôt Desaix commanda : Par 
peloton, à droite et à gauche en bataille, feu de deux 
rangs. Il serait difficile de peindre Tétonnement et le 
mécompte qu'éprouvèrent les Mamelouks, quand ils 
virent la contenance de cette infanterie et l'épouvan- 
table feu de mitraille et de mousqueterie qui leur 
portait la mort , si loin , dans toutes les directions. 
Quelques braves moururent sur les baïonnettes. Le 
gros de la troupe s'éloigna hors de la portée du ca- 
non. Desaix rompit alors son carré, continua sa mar- 
che , n'ayant perdu dans ce combat que quatre 
hommes. Quand Mourad-Bey api)rit cet étrange 
événement qu'il ne pouvait s'expliquer, il s'emporta 



CONQVira Dff L\ BAttV léGTPTC' l43 

contre le bey cl ses kiachefs et les traita de lâches, 
qui s'étaient laissé imposer par le nombre, comme si 
des Mamelouks devaient jamais compter pour quel- 
que chose des piétons en plaine. 

L'armée séjourna le lo, le 1 1 etle laà Rabmaniéh. 
Ln flottille et la division Dugua la joignirent le la au 
matin. I^ flottille était nécessaire jiour pouvoir manœu- 
vrer sur les deux rives , et pour combattre celle des 
Mamelouks qui était nombreuse et bien armée. Le 
nombre des Bédouins s'accroissait chaque jour. \je& 
Français se trouvaient dans le camp de Rahmaniéh 
comme bloqués. Les Bédouins avaient des postes à 
portée de fusil des grand' gardes. Ils s'étaient aperçus 
que les chevaux français ne valaient rien , ce qui leur 
avait inspiré le plus grand mépris pour notre cavalerie. 
'L'armée se trouvait alors placée de la manière sui- 
vante : Kléber était k Alexandrie avec le convoi et l'es- 
cadre qu'on supposait entrés dans le port; il tenait gar- 
nison dans le château d'Aboukir; il avait un régiment 
d'infanterie, le 69', mille canonniers, saj")eurs et ou- 
vriers, deux mille hommes des dé|>ots des corps d'in- 
fanterie et de cavalerie à pied; total, six mille cinq 
cents de la ligne et trois mille cinq cents hommes 
formant lt»s équipages des bàtimens de transport, or- 
ganisés en garde nationale, ce qui lui formait, indé- 
pendamment de l'escadre, une garnison de neuf à dix 
mille hommes. Menou était à Rosette avec mille deux 
cents hommes et trois avisos. Le camp de Rahmaniéh 
était do vin.'t milh* hrunines. Le génie avait retranché 



l44 GUERRE d'orient. 

une mosquée située sur la hauteur de Damanhour ; 
elle contenait trois cents hommes et deux pièces de 
canon, qui furent relevés par la garnison d'Alexandrie. 
Une redoute, jugée nécessaire à Rahmaniéh fut con- 
struite pour trois cents hommes et trois pièces de 
canon. Le contre-amiral Perrée y laissa une barque 
armée pour la police du Nil. 

IV. Mourad-Bey était parti, le 6, du Caire avec trois 
mille Mamelouks, deux mille Janissaires à pied, et 
une flottille nombreuse composée d'une soixantaine 
de bâtimens, dont vingt-cinq armés. Il avait convoqué 
tous les Arabes du Faïoum. 11 espérait arriver à temps 
à Damanhour pour soutenir son avant -garde. Il 
était suivi par Ibrahim-Bey avec une force plus con- 
sidérable encore. Il apprit à Terranéh l'événement 
de Rahmaniéh, la prise de Rosette , et la marche de 
l'armée sur le Caire. Il se porta sur Chobrakhit , y 
construisit deux batteries de neuf pièces de canon, et 
fit travailler à retrancher le village où il posta ses 
Janissaires. Sa flottille prit position , la gauche ap- 
puyée au village, et la droite au Delta. 

Le 12, à sept heures du soir, l'armée française 
campa au village de Miniéh, à une lieue de Rahma* 
niéh. Elle eut ordre de prendre les armes à une heure 
du matin. Il était de la plus grande importance de ne 
pas donner à Mourad-Bey, le temps d'achever ses re- 
tranchemens et de compléter le ralliement de ses 
troupes. Aussitôt que la lune fut levée, l'armée se 



CONQUâTE DB L.\ BASSK KGYPTF.' l45 

mit en marche. A huit heures elle se trouva en pré* 
sence de Moiu'ad-Bey qui avait sa droite toute com- 
posée de Mamelouks, appuyée au village de Cho- 
brakhit ; sa gauche, formée par deux mille Arabes, 
prolongeait sa ligne dans le désert. Ce coup-d*œil 
frappa d*étonnement. Chaque Mamelouk avait trois 
ou quati*e hommes pour le servir, et les Arabes étaient 
dans un continuel mouvement. I^ ligne parut être de 
quinze à dix-huit mille hommes. 

Les Bédouins du Baheiréh avaient, selon leur cou- 
tume , coupé les communications avec Rahmaniéli, 
et caracolaient sur nos derrières et sur nos flancs. Ils 
étaient aussi autour d'Alexandrie, de Damanhour et 
de Rosette. L'armée se rangea en bataille , et se dé- 
ploya sur un espace de mille huit cents toises : la gau- 
che appuyée à im petit village près du Nil, la droite 
k un gros village près du désert. Desaix formait la 
droite; il lit barricader ce village, y laissa un ba- 
taillon et trois pièces de canon; il rangea sa divi- 
sion en un seul carré de cent cinquante toises de 
front, sur vingt- cinq de flanc; à cent toises en ar- 
rière du village, la gauche, formée par le général 
Vial, fit les mêmes dispositions; les trois autres di- 
visions se placèrent dans Tintervalle, à environ trois 
cents toises Tune de Tautre, se flanquant entre elles, 
le centre un peu en arrière. La cavalerie , divisée en 
cinq pelotons, fut placée au milieu des carrés; la ré- 
serve, dans deux villages à mille toises en arrière de la 
ligne, et éloignés entre eux de huit à neuf cents toises, 



l46 GDKRRE d'orient. 

chaque village étant barricadé et ayant une demi- 
batterie. Si les ennemis surent juger ces dispositions, 
elles durent leur paraître redoutables. Sur trente-six 
pièces de canon qui étaient en ligne, dix-huit pou- 
vaient battre au même point. 

Les deux armées s'observèrent pendant plusieurs 
heures. Les Français attendaient leur flottille , mais 
elle était encore à l'ancre devant Rahmaniéh , elle ne 
pouvait remonter le fleuve qu'avec le vent du nord 
qui ne s'éleva qu'à huit heures. Le soleil qui don- 
nait sur les casques et les cottes de mailles des Ma- 
melouks, faisait briller cette belle troupe de tout son 
éclat. Un grand nombre de combats singuliers se 
livrèrent, à la mode des Orientaux, entre les plus bra- 
ves des Mamelouks et les intrépides tirailleurs des 
Alpes. Le Mamelouk déployait toute son adresse et 
son courage , il excitait notre admiration. Il était lié 
à son cheval, qui paraissait partager toutes ses pas- 
sions; le sabre pendant au poignet, il tirait sa cara- 
bine, son tromblon , ses quatre pistolets, et après 
avoir ainsi déchargé six armes à feu, il tournait le 
peloton de tirailleurs, et passait entre eux et la ligne, 
avec une merveilleuse dextérité. Mais on vit les sept 
queues, avec les pelotons d'hommes d'élite qui leur 
servaient de garde, se réunir en un point central, 
sur un petit tertre : c'étaient les beys qui tenaient 
conseil. Un moment après, cette belle cavalerie s'é- 
branla, les sept beys à la tête, perça entre le carré du 
général Reynier et celui du général Dugua où était 



COMQUiTB DE LA BAMB EGYPTE*. 1/47 

le génc^ral en chef, espérant sans doute les trouver 
ouverts par derrière et les prendre à dos. La mitraille 
et la fusillade du front des carrés, et immédiatement 
après, des lianes, et enfin, de l'arriére, en tuèrent et 
en blessèrent lui bon nombre. Quelques braves lan- 
cés sur les derrières des carrés , périrent sur les baïon- 
nettes. Mais lorsque Mourad-Hey s'aperçut que le 
feu était aussi vif derrière que de front, il s'éloigna 
rapidement, et donna dans les deux villages retran- 
chés où était placée la réserve. Il en essuya la mi- 
traille , fit alors un à gauche au grand galop , et se 
porta à une demi-lieue sur le flanc droit de l'armée. 
Soixante Mamelouks restèrent sur le champ de ba- 
taille. Leui^ dépouilles réjouirent le soldat. Leur ha- 
bitude est de porter tout leur or dans leur ceinture 
lorsqu'ils vont au combat. Indépendamment de 
cela le cheval, f habillement , l'armement étaient 
d'un grand prix , ce qui fit comprendre qu'un 
pays qui avait des défenseurs aussi riches , ne pou- 
vait pas cependant être aussi misérable qu'on le 
pensait. 

La ligne française resta fixe. Elle s'attendait à une 
seconde charge. Enfin elle aperçut les mats de la 
flottille. Il était une heure après midi. Une épouvan- 
table canonnade s'engagea un quart d'heure après 
sur le Nil. I^ contre-amiral, en tête, avait formé sa 
ligne de bataille, et dépassé le village de Chobrakhit. 
Il donna au milieu de la ligne des batimens ennemis; 
accablée par le nombre , une de ses denii-galrres fut 



l45 GUERRE d'orient. 

prise à l'abordage, lui-même fut en danger; mais il 
sauva sa flottille par d'habiles manœuvres. Aussitôt 
que Napoléon s'aperçut du péril que courait son ar- 
mée navale, il ordonna à la ligne d'infanterie de 
marcher en avant. La division de gauche aborda le 
village de Chobrakhit. Les batteries turques avaient 
été démontées. Les deux mille Janissaires, menacés 
d'être coupés et tournés par le mouvement de l'ar- 
mée, prirent la fuite après quelque résistance. Les 
Mamelouks , effrayés et ne comprenant rien à tout ce 
qu'ils voyaient, se tenaient hors de la portée du ca- 
non, et reculaient à mesure que la ligne avançait. Le 
feu des tirailleurs placés dans les maisons de Cho- 
brakhit, et répartis le long de la digue, celui des pièces 
de douze , de huit et des obusiers réunis sur le bord 
du Nil, firent changer promptement le sort du combat 
naval. Les marins turcs les plus habiles comprirent le 
danger de leur position , virèrent de bord , et profitè- 
rent du vent pour s'éloigner et refouler le courant. 
Les autres le firent plus tard , mais il n'était pkis 
temps ; ils fiirent contraints de mettre le feu à leurs 
bâtimens.Le vent du nord cesse habituellement, dans 
cette saison, à quatre ou cinq heures après midi. 
D'ailleurs , avant d'arriver à Chabour , le Nil forme 
un coude. Il était donc possible de s'emparer du reste 
de la flottille. Les cinq divisions de l'armée se mirent 
en colonnes, et marchèrent sur cinq directions, à dis- 
tance de déploiement, à travers champs. Mourad-Bey, 
s' apercevant de la frayeur et du découragement de 



COirQUiTE DE LA BA88B EGYPTE: l49 

ses gens, quitta la vue de Tarmée, et se rendit en 
toute hâte devant le Caire. 

A six heures après midi, Tarmée campa à Chabour. 
Les équipages turcs se voyant coupés, se réfugièrent 
dans le Delta après avoir mis le feu à leurs bâlimens; 
on parvint à en sauverquelques-uns. Le camp fut établi 
dans un bois de sycomores. A la nuit le contre-amiral 
Perrée mouilla à la hauteur du village. La perle des 
Français fut, dans cette journée, de trois à quatre 
cents hommes tués ou blessés, les trois quarts mate- 
lots. Monge, Berthollet, le secrétaire Bourienne, qui 
étaient embarqués sur la flottille, montrèrent du sang- 
froid et de la résignation , au moment du danger. Les 
Mamelouks perdirent trois cents de leurs plus braves 
cavaliers, tués, blessés ou prisonniers; quatre à cinq 
cents fantassins ou hommes des équipages de leur 
flottille; neuf mauvaises pièces de canon de fer, sur 
affûts marins, qu'ils avaient mis en batterie à Cho- 
brakhit; et toute leur flottille. 

Dès ce moment, Mourad-Bey désespéra de son sa- 
lut. Il comprit qu'il n'y avait pas égalité d'armes , que 
la bravoure n'était pas suffisante pour vaincre, et que 
l'infanterie n'était pas aussi méprisable qu'il se l'était 
imaginé jusqu'alors. Au fait, les dix mille Mamelouks 
n'eussent pas craint d'attaquer, en plaine, une armée 
de cinquante mille Ottomans. Us répandirent au Caire 
mille bruits. Tout ce qu'ils voyaient, tout ce qu'ils 
avaient ouï raconter, ou appris par leur propre ex- 
périence, bouleversait tellement leurs idées, que 



l5o GUERHE d'orient. 

cela les portait à croire au sortilège. Le sultan français 
était un sorcier qui tenait tous ses soldats liés par une 
grosse corde blanche, et, selon qu'il la tirait d'un côté 
ou d'un autre , ils allaient à droite ou à gauche , se 
remuant tout d'une pièce; ils le nommaient le père du 
feu pour exprimer la vivacité du feu de la mitraille , 
et de la fusillade de son infanterie. 

Cependant les Arabes inquiétaient les marches, em- 
pêchaient les détachemens de s'écarter, ce qui ren- 
dait les vivres très difficiles. Le général Zayonchek 
et le général Andréossy débarquèrent avec leur bri- 
gade dans le Delta , et marchèrent parallèlement à 
l'armée, sur la rive droite, n'ayant ni Arabes, ni en- 
nemis à combattre; ils firent des vivres en abondance 
et en fournirent à l'armée. En peu de jours ils se pro- 
curèrent une centaine de chevaux, ce qui les mit à 
même de s'éclairer. La bataille de Chobrakhit fut 
glorieuse pour l'armée française. Elle avait, il est 
vrai , vingt mille hommes et quarante-deux pièces 
de canon sur le champ de bataille, où son ennemi 
n'avait réellement que huit mille combattans; mais 
c'était la première fois qu'elle se trouvait vis-à-vis de 
cette belle et redoutable cavalerie. 

V. La journée du i3 avait fatigué l'armée. Elle 
avait fait sept grandes lieues, indépendamment des 
mouvemens de la bataille. Le temps avait été fort 
chaud , la marche, au travers des terres gercées , très 
difficile. La flottille ne pouvait pas appareiller avant 



COKQOèTi: J I I BASSE ^GYPTK. l5l 

neuf heiiri>s; c est à celte heure que s'élevait le vent 
du Nord. Or, il fallait marcher de concert, afin de 
maintenir ses comnumications avec la rive droite, et 
de s'^ippuyer réciproquement. L*armée partit fort 
tard le i4, et arriva à la nuit à Roum-Cherif, à la 
prise d'eau d'un canal d'irrigation qui porte les eaux 
du Nil dans la province de Mariout. Les soldats trou- 
vaient en ahondance des pastèques ou melons d'eau, 
fruit extraordinairement rafraîchissant, et, quoiqu'ils 
en mangeassent avec excès, ils n'en éprouvèrent pas 
d'inconvénient. Le i5, l'armée campa à Al-Ram, vil- 
lage arabe ; elle ne fit ce jour-là que trois lieues et 
demie. Le i6, elle arriva à Abou-Néchabéh ; elle fil 
quatre lieues et demie. Là, le désert s'approchait fort 
du Nil. Le 17, elle campa à Wardàn, à l'ombre d'une 
forêt de palmiers. Elle reçut un convoi de vivres de la 
rive droite. Elle marchait à petites journées, elle par- 
tait à deux heures du matin et élait campée à neuf 
heures. La cause en était l'excessive chaleur, la diffi- 
culté de se procurer des vivres, l'incommodité des 
Arabes qui obligeaient les colonnes à marcher dou- 
cement afin que tout le monde put suivre , la néces- 
sité d'attendre la flottille sur laquelle on plaçait les 
malades et les hommes iatigués, ce qui dispensait 
d'occuper des points intermédiaires qui eussent affai- 
bli l'armée. Enfin, il fallait se trouver, à toute heure, 
en mesure de combattre, car on recevait tous les jours 
des nouvelles des pré[)aratifs formidables qui se fai- 
saient ail Cniii-e. 

1 lO» 



iSa GUERRE d'orient. 

Les beys , les Janissaires, les Arabes, les milices, 
avaient quitté la ville et marcbaient à la rencontre des 
infidèles. Le général Zayoncliek prit position ati point 
où le Nil se divise en deux branches pour former le 
Delta, point dit le J^entre delà V^ache. Les Hébreux, 
dans le désert àeT Egarement, regrettaient les marmi- 
tes d'Egypte, pleines de viandes, d'oignons et de toutes 
sortes de légumes dont ils pouvaient manger tout leur 
soûl, disaient-ils; les Français ne cessaient d'appeler à 
grands cris les délices de l'Italie, depuis quinze jours 
leur mécontentement avait été en augmentant, ils 
comparaient ce peuple barbare qu'ils ne pouvaient 
pas entendre, les demeures de ces misérables fellahs 
aussi abrutis que leurs buffles, ces arides plaines dé- 
couvertes et sans ombre, ce Nil, chétif ruisseau qui 
charriait une eau sale et bourbeuse , enfin ces hor- 
ribles hommes du désert, si laids, si féroces, et leurs 
femmes plus sales encore, aux plaines fleuries et abon- 
dantes de la Lombardie, au peuple sociable, doux et 
éclairé des États vénitiens. Ils se plaignaient d'être 
dans un pays où ils ne pouvaient se procurer ni pain 
ni vin. On leur répondait que, loin d'être misérable, 
ce pays était le plus riche du monde; qu'ils auraient 
du pain, du vin, aussitôt qu'ils seraient au Caire; 
que le paya où ils étaient avait été le grenier de Rome, 
et était encore celui de Constantinople. Rien ne pou- 
vait calmer des imaginations effarouchées. Quand les 
Francs racontaient les beautés et l'opulence du Caire, 
les soldats répondaient tristement: «Vous nous avez 



COHQUi-.n l)i; LA BASSE i:GYPTE. 1 53 

« (lit la même chose de Damanlionr. Le Caire sera 
« peut-tHre deux ou trois fois plus grand, mais ce sera 
« un ramassis de cabanes dépourvues de tout ce qui 
« peut rendre la vie supportable. » Napoléon s'ap- 
prochait souvent de ses soldats; il leur disait : « Que 
a ce ISil qui répondait ni peu ^ dans ce moment , à sa 
« réputation^ commençait à grossir, et que bientôt il 
a justifierait tout ce qu'ils en avaient oui raconter; 
a qu'ils campaient sur des monceaux de blé y et que 
« sous peu de jours ils auraient des moulins et des 
<t fours; que cette terre si nue, si monotone^ si triste, 
« sur laquelle ils marchaient avec tant de difficulté 
« serait bientôt couverte de moissons et de riches cul- 
ti tures, qui leur représenteraient l'abondance et la 
« fertilité des rives du Pô; qu'ils avaient des lentilles, 
« des fèves, des poules, des pigeons; que leurs plaiîi- 
« tes étaient exagérées; que la chaleur était excès- 
a sire, sans doute, mais serait supportable quand 
« ils se trouveraient en repos et seraient organisés ; 
« que, pendant les campagnes d'Italie , les marches, 
« au mois de juillet et d'août, étaient, aussi, bien fa- 
« tigantes. » Mais ces discours ne produisaient qu un 
effet passager. Les généraux et les officiel^ nuirnui- 
raient plus haut que les soldats. Ce genre de guerre 
était encore plus pénible pour eux , et contrastait 
davantage avec les commodités des palais et des casins 
d'Italie. 

L^armée était frappée d'une mélancolie vague que 
rien ne pouvait surmonter, elle était attaqu<f»e du 



l54 GUERRE d' ORIENT. 

spleen, plusieurs soldats se jetèrent dans le Nil pour 
y trouver une mort prompte. Tous les jours , après 
que les bivouacs étaient pris , le premier besoin des 
hommes était de se baigner. En sortant du Nil , les 
soldats commençaient à faire de la politique, à s'exas- 
pérer, à se lamenter sur la fâcheuse position des choses. 
« Que sommes-nous venus faire ici? Le Directoire 
(c nous a déportés!.,, y) Quelquefois ils s'apitoyaient 
sur leur chef qui bivouaquait constamment sur les 
bords du Nil , était privé de tout comme le dernier 
soldat; le dîner de l'état-major consistait souvent en 
un plat de lentilles. « C'est de lui dont on voulait se 
a défaire^ disaient-ils , mais au lieu de nous conduire 
c( ici, que ne nous faisait-il un signal, nous eus- 
« sions chassé ses ennemis du palais ^ comme nous 
« avons chassé les Clichiens, » S' étant aperçus que 
partout où il y avait quelques traces d'antiquités, 
les savans s'y arrêtaient et faisaient des fouilles, ils 
supposèrent que c'étaient eux qui, pour chercher 
des antiquités , avaient conseillé l'expédition. Cela 
les indisposa contre eux. Ils appelaient les ânes, des 
savans. Caffarelli était à la tête de la commis- 
sion. Ce brave général avait une jambe de bois. 
Il se donnait beaucoup de mouvement. Il parcou- 
rait les rangs pour prêcher le soldat. H ne parlait 
que de la beauté du pays, des grands résultats de 
cette conquête. Quelquefois, après l'avoir entendu, 
les soldats murmuraient; mais la gaîté française re- 
prenait le dessus. « Pardi, lui dit un jour un grena- 



CONQUrii I" t \ I N--M I '.yPTE.' l55 

« (lier, pouê vous moquez de cela, tjénéral , vous qui 
avez un pied en France!/ » Ce mot répétr île bivouao 
en bivouac fit rire tous les camps. Jamais cependant 
le soldat ne manqua aux membres de la commission 
des arts, qu'au fond il resjx»ctait; et, ce premier 
mouvement passé, C^ffarelli et les savans furent Tob- 
jet de leur estime. L'industrie française venait aussi à 
Taide des circonstances. Les uns broyaient le blé 
pour se procurer de la farine , les autres en faisaient 
d'abord rôtir le grain dans ime porleet, ainsi rôti, le 
faisaient bouillir, et en obtenaient une nourriture 
saine et satisfaisante. 

Le 19, l'armée arriva à Omm-Dinar , vis-à-vis de la 
pointe du Delta et à cinq lieues du Caire. Elle aperçut 
pour la première fois les Pyramides. Toutes les lu- 
nettes furent braquées sur ces plus grands et ces pbis 
anciens monumens qui soient sortis de la main des 
hommes. Les trois Pyramides bordaient l'horizon du 
désert. Elles paraissaient comme trois énormes ro- 
chers. Mais, en les regardant avec attention , la régu- 
larité des arêtes décelait la main des hommes. On 
apercevait aussi la mosquée du Mokaltam. Au pied 
était le Caire. L'armée séjourna le 20 et reçut l'ordre 
de se préparer à la bataille. L'ennemi avait pris posi- 
tion sur la rive gauche du Nil, vis-à-vis le Caire, entre 
Embabéh et les Pyramides. Il était nombreux en in- 
fanterie, en artillerie et en cavalerie. Une flottille 
considérable, |)armi laquelle il y avait même ime frt»- 
gate, protégeait son camp. La flottille française était 



l56 GUERRE d'orient. 

restée en arrière. Elle était d'ailleurs fort inférieure 
en nombre. Le Nil étant très bas, il fallut renoncer 
aux secours de toute espèce qu'elle portait, et aux 
services qu'elle pouvait rendre. Les Mamelouks , les 
agas , les marins, fiers de leur nombre, et de la belle 
position qu'ils occupaient, encouragés par les regards 
de leurs pères , de leurs mères , de leurs femmes, de 
leurs enfans, étaient pleins d'ardeur et de confiance. 
Ils disaient ; « qu'au pied de ces Pyramides , hâties 
a par leurs a?icéfres, les français trouveraient leurs 
« tombeaux, et finiraient leurs destins U!» 

VL Le ai y k deux heures du matin , l'armée se mit 
en marche. Aujour^ elle rencontra une avant-garde 
de Mamelouks qui disparut, après avoir essuyé quel- 
ques coups de canon. A huit heures, les soldats pous- 
sèrent mille cris de joie, à la vue des quatre cents mi- 
narets du Caire. Il leur fut donc prouvé qu'il existait 
une grande ville qui ne pouvait pas être comparée à 
ce qu'ils avaient vu, depuis qu'ils étaient débarqués. 
A neuf heures , ils découvrirent la ligne de bataille de 
l'armée ennemie. La droite, composée de vingt mille 
Janissaires , Arabes et milices du Caire , était dans un 
camp retranché en avant du village d'Embabéh , sur 
la rive gauche du Nil , vis-à-vis Boulac; ce camp re- 
tranché était armé de quarante pièces de canon. Le 
centre et la gauche étaient formés par un corps de 
cavalerie de douze mille Mamelouks , agas , cheykhs 
et autres notables de l'Egypte, tous à cheval et ayant 



COVQViTE DE LA BASSE EGYPTE: 167 

chacun trois ou quatre hommes à pied pour le ser- 
vir, ce qui formait n?ie hgnc de cinquante mille hom- 
mes. La gauche était formée par huit mille Arabes- 
Bédouins à cheval, et s'appuyait aux Pyramides. Cette 
ligne avait une étendue de trois lieues. Le Nil, d'Em- 
habéh à Boulac et au vieux Caire, était à peine suffi- 
sant pour contenir la flottille dont les mâts apparais- 
saient comme une forêt. Elle était de trois cents voiles. 
La rive droite était couverte de toute la population 
du Caire, hommes, femmes et enfans, qui étaient ac- 
courus pour voir cette bataille, d'où allait dépendre 
leur sort. Ils y attachaient d'autant plus d'importance 
que, vaincus, ils deviendraient esclaves de ces infi- 
dèles. 

L'armée française prit le même ordre de bataille 
dont elle s'était si bien trouvée à Chobrakhit, mais pa- 
rallèlement au Nil, parce que l'ermemi en était maître. 
Les officiers d'état-major reconnurent le camp re- 
tranché. Il consistait en de simples boyaux qui pou- 
vaient être de quelque effet contre la cavalerie , mais 
étaient nuls contre l'infanterie. Le travail était mal 
tracé, à peine ébauché. Il avait été commencé depuis 
deux jours seulement. L'artillerie était de fer, sur 
affût marin ; elle était fixe et ne pouvait pas se re- 
muer. L'infanterie paraissait mal en ordre et inca- 
pable de se battre en plaine. Son projet était de se 
battre derrière sesretranchemens. Elle était peu re- 
doutable, ainsi que les Arabes, si nuls un jour de 
bataille. Le corps des Mamelouks était seul à craindre^ 



l58 GUERRE d'orient. 

mais hors d'état de résister. Desaix en tête, marchant 
par la droite, passa à deux portées de canon du camp 
retranché, lui prêtant le flanc gauche, et se porta sur 
le centre delahgne des Mamelouks. Reynier, Dugua, 
Vial et Bon le suivirent à distance. Un village se 
trouvait vis-à-vis du point de la ligne ennemie qu'on 
voulait percer. C'était le point de direction. Il y avait 
une demi-heure que l'armée s'avançait dans cet ordre 
et dans le plus grand silence , lorsque Mourad-Bey 
qui commandait en chef devina l'intention du général 
français, quoiqu'il n'eût aucune expérience des ma- 
nœuvres des batailles. La nature l'avait doué d'un 
grand caractère, d'un brillant courage, et d'un coup- 
d'œil pénétrant. Il saisit la bataille avec une habileté 
qui aurait honoré le général le plus consommé. Il 
sentit qu'il était perdu s'il laissait l'armée française 
achever son mouvement, et, qu'avec sa nombreuse 
cavalerie , il devait attaquer l'infanterie , pendant 
qu'elle était en marche. Il partit comme l'éclair, avec 
sept à huit mille chevaux , passa entre la division De- 
saix et celle de Reynier , et les enveloppa. Ce mou- 
vement se fit avec une telle rapidité , qu'on craignit 
un moment que le général Desaix n'eût pas le temps 
de se mettre en position. Son artillerie était embar- 
rassée au passage d'un bois de palmiers. Mais les pre- 
miers Mamelouks qui arrivèrent sur lui étaient peu 
nombreux. Une décharge en jeta la moitié par terre. 
Le général Desaix eut le temps de former son carré, 
lia mitraille et la fusillade s'engagèrent sur les quatre 



r.OWQUih'E DR lA BASSE I^CTPTF. îSq 

cùlt^. I^ général Reynier ne tarda pas à prendre po- 
sition et à commencer le feu de tous cotrs. La divi- 
sion Dugua, où riait le grnéral en chef, changea 
de direction , et se porta entre le Nil et le général 
D<\saix , coupant , par cette manœuvre , rennemi 
(lu camp d'Embabéh , et lui barrant la rivière; elle 
se trouva bientôt à portée de commencer la canon- 
nade sur la queue des Mamelouks. Quarante-cinq 
ou cinquante hommes des plus braves beys , ka- 
chefs, Mamelouks, moururent dans les carrés. Le 
champ de bataille fut couvert de leurs morts et de 
leurs blessés. Ils s'obstinèrent, pendant une demi- 
heure, à caracoler, à portée de mitraille, passant d'un 
intervalle à l'autre, au milieu de la poussière, des 
chevaux, de la fumée, de la mitraille, de la fusillade 
et des cris des mourans. ALiis enfin, ne gagnant rien, 
ils s'éloignèrent , et se mirent hors de portée. Mou- 
rad-Cey avec trois mille chevaux oix^ra sa retraite 
sur Gizéh , route de la Haute Egypte. Le reste , se 
trouvant sur les derrières des carrés, appuya sur le 
camp retranché , au moment où la division Bon l'a- 
borda. Le général Rampon , avec deux bataillons, 
occupa un fossé et une digue qui interceptaient la 
communication entre Embabéh et Gizéh. La cavalerie 
qui se trouvait dans le camp, étant repoussée par la 
division Bon, voulut regagner Gizéh. Mais, arrêtée par 
Bampon et par la division Dugua cpii l'appuyait , elle 
hésita, Ilot ta plusieui-s fois , et enfin par un mouve- 
nu'ul nMliiié'K s'aiipnvM sin- la lii^nr dr nioiiidir iv^^is- 



l6o GUERRE d'orient. 

tance, et se jeta dans le Nil qui en engloutit plusieurs 
milliers. Aucun ne put gagner l'autre rive. Le camp 
retranché ne fit aucune résistance. L'infanterie, 
voyant la déroute de la cavalerie, abandonna le com- 
bat , se jeta dans de petites barques ou à la nage. Le 
plus grand nombre descendit le Nil , le long de la 
rive gauche , et se sauva dans la campagne , à la fa- 
veur de la nuit. Les canons, les chameaux, les ba- 
gages tombèrent au pouvoir des Français. 

Mourad-Bey avait fourni plusieurs charges, dans 
l'espoir de rouvrir la communication avec son camp, 
et de lui faciliter la retraite. Toutes ces charges man- 
quèrent. A la nuit, il opéra sa retraite, et donna le 
signal par l'incendie de la flotte. Le Nil fut sur-le- 
champ couvert de feu. Sur ces navires étaient les 
richesses de l'Egypte qui périrent, au grand regret de 
l'armée. De douze mille Mamelouks, trois mille seu- 
lement avec Mourad-Bey, se retirèrent dans la Haute 
Egypte ; douze cents qui étaient restés pour contenir 
le Caire avec Ibrahim -Bey, firent, depuis, leur retraite 
sur la Syrie; sept mille périrent dans cette bataille, 
si fatale à cette brave milice qui ne s'en releva jamais. 
Les cadavres des Mamelouks portèrent, en peu de 
jours , à Damiette, à Rosette et dans les villages de la 
Basse Egypte , la nouvelle de la victoire de l'armée 
française. Au moment de la bataille , Napoléon avait 
dit à ses troupes , en leur montrant les Pyramides : 
a Soldats , quarante siècles vous regardent. » Les 
Arabes suivant leur coutume, voyant la bataille 



CONQUÎ^TE DR l.V lUSSi: I (;YI»TF. |6l 

perti lie, s'éloignèrent cl se disporsèrenl dans les tU'^sorfs. 

Si la flollillc française eut pu arriver , la journée 
eût été plus décisive. Elle eût fait des prisonniers , 
elle eut sauvé des l)ngn«;es. Klle avait entendu toute la 
journée la canonnade de la bataille. Le vent du nord 
qui soufflait en amortissait le bruit. Mais, sur le soir, 
connue il s'était calmé, le bruit du canon devint plus 
fort, le feu parut s'approcher. Les équipages crurent 
que la bataille était perdue. Ils ne furent détrompés 
que par le grand nombre de cadavres turcs que le Nil 
charriait. 

Le quartier-général arriva à Gizéh, à neuf heures 
du soir. Il n'était resté aucun esclave à la belle maison 
de canq^agne de Mourad-Bey. Rien de sa distribu- 
lutérieure ne ressemblait aux palais d'Europe. 
iA'[)cndant les officiers virent avec plaisir une maison 
bien meublée, des divans des plus belles soieries de 
Lyon ornées de franges d'or, des vestiges du luxe et 
des arts d'Europe. Le jardin était rempli des plus 
beaux arbres, mais il n'était percé d'aucune allée. 
Un grand berceau couvert de vignes et chargé des 
plus excellens raisins fut une ressource précieuse. 
Le bruit s'en répandit dans le camp qui accourut en 
masse ; la vendange fut bientôt faite. Les divisions 
qui avaient pris le camp d'Embabéh étaient dans 
l'abondance; elles y avaient trouvé les bagages des 
be\s et des kachefs, des cantines pleines de con- 
fitures et desucrcM'ies. l^es tapis, les porcelaines, l'ar- 
gontrric r( ii( Ht vu i^rnudc abondance. Pendant toute 



f62 GUERRE [)' ORIENT. 

la nuit, au travers des tourbillons de flammes des trois 
cents bâtimens égyptiens en feu, se dessinaient les mi- 
narets du Caire. La lueur se réfléchissait jusque sur les 
parois des Pyramides. Pendant les jours qid suivirent 
la bataille, les soldats furent occupés à pécher les ca^ 
davres ; beaucoup avaient deux ou trois cents pièces 
d'or sur eux. La perte de l'armée française fut de trois 
cents hommes tués ou blessés. Celle de l'ennemi , en 
tués, blessés, noyés ou prisonniers, se monta à dix 
mille Mamelouks^ Arabes, Janissaires, Azabs, etc. 

VIL A la pointe du jour , la division Yial passa 
dans l'île de Roudah^ mit un bataillon dans le mékias. 
Les tirailleurs franchirent le canal et se logèrent dans 
la maison de campagne d'Ibrahim-Bey. Le vent du 
nord soufflait avec force, cependant la flottille n'ar- 
rivait pas. Le contre-amiral Perrée fit enfin connaître 
qu'on ne devait plus compter sur lui; que les bâti- 
mens étaient échoués; qu'il ne pourrait arriver que 
quand le Nil aurait monté d'un pied. Cette contrariété 
était extrême. Le Caire était fort agité. Une partie 
de la population pillait les maisons des beys deve- 
nues désormais propriétés françaises; une autre par- 
tie était vivement sollicitée par Ibrahim-Bey, qui 
travaillait à donner du courage et une impulsion 
de défense à la population. Mais les milices du Caire 
avaient été battues, comme les Mamelouks, à la 
bataille des Pyramides; tout ce que celte ville comp- 
tnit d'hommes en état de porter les armes y avail 



CONQUÊTE DR lA n%H8F I (;Y1»TE. |63 

pris part. Ils étaient consternés et découragés. lAis 
Finançais leur paraissaient plus que des hommes. 

La lettre au paclia, écrite d'Alexandrie, et traduite 
en arabe, fut répandue dans la ville. Un drognian fut 
envoyé aux ulémas et aux cheykhs de Gama-el»Azhar. 
Ceux-ci se rassemblèrent, prirent le gouvernement 
de la ville, et résolurent de se soumettre. Ibrahim- 
liey et le pacha se retirèrent à Birket-el-Iladji. Une 
députation des cheykhs se rendit à Gizéh, ayant à sa 
léte le kiaya du pacha. Elle prit confiance dans la 
clémence du vainqueur. La ville attendait avec la 
plus vive inquiétude son retour. La députation se 
loua de l'accueil qu elle avait reçu , et des bonnes 
dispositions du sultan Kébir. Le général Dupuis 
entra au Caire, connue connnandant d'armes, prit 
possession dv la citadelle, et des principales positions, 
il aliicha la proclamation suivante du général en chef: 
« Peuple du Caire, je suis content de votre conduite... 
« Je suis venu pour détruire la race des Mamelouks, 
« pix)téger le commerce et les naturels du [)ays. Que 
« tous ceux qui ont peur se tranquillisent; que ceux 
« qui se sont éloignés reviennent. Que la prière ait 
« lieu aujourd'hui comnie à l'ordinaire... Ne craignez 
n rien pour vos familles, vos maisons, vos propriétés 
« et surtout pour la religion du prophète que j'aime... 
« 11 y aura un divan conq)osé de sept pei'^onnt^s qui 
« NC réuniront à la mosqutHj de N n i 



N II (tin II ltrt'4 tiaiu lu m.iiiii<M'rir . 



l6/f CUIEIUIK d'orient. 

Pendant la journée du ^3 et du olI\ , tout ce que le 
Caire avait de distingué passa le Nil et se rendit à 
Gizéh poiu^ voir le sultan Rébir, et lui faire ses sou- 
missions. Napoléon n'oublia rien de ce qui pouvait 
les rassurer , leur inspirer de la confiance et des sen- 
timens favorables. Il était parfaitement secondé par 
son interprète, le citoyen Yenture, qui avait passé 
quarante ans à Constantinople et dans différens pays 
musulmans; c'était le premier orientaliste d'Europe; 
il rendait tous ses discours, avec élégance, facilité, et 
de manière à produire l'effet convenable. 

Le 25 , le général en chef fit son entrée dans le 
Caire , descendit à la maison d'Elfi-Bey , située sur 
la place d'Ezbekiéh, à une extrémité de la ville. Elle 
avait un très beau jardin , et communiquait par la 
campagne avec Boulac et le vieux Caire. Les maisons 
des Français , des Vénitiens et des Anglais établis au 
Caire, fournirent au quartier-général des lits, des 
chaises , des tables , et autres meubles à l'usage des 
Européens. Plus tard , l'architecte Le Père bâtit un 
très bel escalier et changea toute la distribution de la 
maison , afin de la rendre propre aux mœurs et aux 
usages français. 

Les femmes des Mamelouks étaient effrayées. Un des 
premiers soins du général en chef fut de les rassurer. 
Il employa à cet effet l'influence delà femme de Mou- 
rad-Bey qui était la principale. Cette femme avait été 
à Aly-Bey. Elle jouissait dans la ville d'une haute con- 
sidération. Il lui envoya le capitaine Beauharnais, son 



CONQUftTK 1>K LA HASSK KGYPTK. |65 

bcaii-fils, pour la compliinenler et lui porter un fir- 
inan qui lui confirmait la propriété de tous ses vil- 
lages. Elle était exlrémemont riche, avait un grand 
tiain de maison, et le sérail à la tète ducpiel elle se 
trouvait était composé d'une cinquantaine de fem- 
mes de tous les pays et de touœs les couleurs. Les of- 
ficiers de son palais eurent beaucoup de peine à les 
contenir ; toutes ces esclaves voulaient voir le jeune et 
joli Français. Sitti-Néfiséh reçut le messager du sultan 
Rébir avec dignité et giàce. Elle le fit entrer dans le 
sérail; lui lit, avec beaucoup de gentillesse, les hon- 
neurs d'une élégante collation, et lui offrit une bague 
(fune assez grande valeur. Cependant , comme les 
trésors des Mamelouks étaient dans les mains de leurs 
femmes, et que le trésor de l'armée éprouvait beau- 
coup de difficultés à faire face aux besoins du soldat, 
elles durent, selon l'usage du pays, racheter les ri- 
chesses des maris en les soumettant à une contribu- 
tion proportionnée à leur fortune. 

Rassurés sur leurs personnes et leurs propriétés , 
les habitans le furent bientôt sur Farticle si essentiel 
de leur religion. Les imans continuèrent à faire la lec- 
ture tlans les mosquées, les mouezzins continuèrent 
leurs cris, au haut des minarets, à toutes les heures 
de la nuit. Les ulémas et les grands cheykhs furent 
Tobjet spécial de l'attention , des cajoleries de Napo- 
léon. Il leur confirma tous leurs villages, tous leurs 
privilèges, et les environna d'une plus haute considé- 
ration que celle dont ils avaient joui jusqu'alors. Us 



l66 GUERRE d'orient. 

formèrent le divan. C'est d'eux dont il se servit poiTr 
le gouvernement du pays. 

Malgré l'ordre de remettre les armes , un grand 
nombre de fusils existaient encore dans l'intérieur des 
harems. Un pacha ou un bey ne faisait pas difficulté 
de faire arrêter , bâtonner , sans aucune formalité , 
l'habitant qui lui avait déplu, même de lui faire cou- 
per la tête; mais jamais il ne violait l'intérieur du 
harem. Le Mamelouk est esclave du maître partout 
ailleurs que dans l'intérieur de la maison où il est in- 
violable; cet usage fut respecté. La confiance s'éta- 
blit. Mourad-Bey fut très sensible aux égards que 
l'on eut pour ses femmes et laissa dès-lors entrevoir 
des dispositions pacifiques. 

La nouvelle de la bataille des Pyramides se répan- 
dit avec une singulière rapidité dans tous les déserts 
et dans toute la Basse Egypte. Les circulaires des 
ulémas du Caire et des chefs de la religion furent 
lues et affichées dans toutes les mosquées. Cela réta- 
blit les communications sur les derrières de l'armée 
avec Alexandrie et Rosette. L'état-major reçut des 
nouvelles du général Rléber commandant à Alexan- 
drie, du général Menou commandant à Rosette, et de 
l'amiral Brueys commandant l'escadre. Celle-ci était 
encore mouillée à Aboukir , ce qui excita l'étonne- 
ment et le mécontentement du général en chef. 

VIÏL L'armée était depuis dix jours au Caire, elle 
restait immobile. IMourad-Bey réorganisait ses débris 



CONyUÉTK DE LA BA8§E V.GYPTÎ;. 167 

dans la Haute Egypte. De Ik^lbeis, Ibrahiin-Bey exer- 
çait son influence sur toute la liasse Egypte. Il com- 
mandait dans le Clmrkirh, dans une partie du Ké- 
liouhiéh, à Damictte, ri dans une partir du Delta. Il 
se renfoiçait tous les jours par de nouvelles levt*4's. 
H était de la plus haute importance , afin de pouvoir 
jouir tranquillement de la Basse Egypte, de le chasser 
au'delà du désert. Mais les soldats s'accoutumaient 
difficilement au pays, quoique leur position se trou- 
vât fort améliorée. 

Le 2 août, le général Leclerc se porta k El-Kliancah 
pour observer de plus près Ibrahim-Bey. El-Khancah 
est à six lieues du Caiiv. H avait ordre d*y organiser 
une mamitention. Le général Murât maïK^ha sur le 
Kélioubiéh, pour soumettre cette partie et lever des 
chevaux. Le général lleynier campa à la Coubbé. Ia* 5 
août, Ibrahim-Bey partit do Belbeis, dans la nuit, et 
cerna Tavant-garde à £1-Khancah. La fusillade et la 
mitraille le tinrent en respect. Les généraux Murât et 
Reynier, au bruit du canon , marchèrent sans perdre 
de temps sur El-Khancah. Ils arrivèrent à tenqw 
pom' recueillir l'avant-ganle qui opérait sa retraite. 
Us repoussèrent Ibrahim-Bey et le jetèrent sur Bel- 
beis. Napoléon donna le commandement du (^ure à 
Desaix. Il lui recommanda d'activer les pivjïaratifs 
pour rexiW'dition de la Haute Egypte, et se mit ans- 
sit<Sten opération avec Tannée. Celle-ci, dès qu'elle 
sut (]u'elle allait quitter le Caire , fit entendre de» 
nuu'inures. Le mécoiihiitrmmt prit luie couleur de 



l68 GUERRE d'orient. 

sédition et de complot , inconnue jusqu'alors. Les 
régimens se firent des députations. Plusieurs géné- 
raux se concertèrent entre eux. « Il était inouï qu'on 
« prétendît, dans le fort de la canicule, faire mar- 
te cher des troupes dans des déserts sans eau, et les ex- 
« poser, sans ombre, au soleil brûlant du tropique. » 
Cependant le 7, à la pointe du jour , les divisions 
prirent les armes. La 9** de ligne devait ouvrir la mar- 
che. C'était celle qui avait le plus mauvais esprit. Le 
général en chef se porta sur son front, lui témoigna 
son mécontentement , et ordonna au colonel de faire 
demi-tour à droite et de rentrer dans la ville, disant 
avec dureté : « Soldats de la 9% je n^ai pas besoin de 
a vous. » Il ordonna à la Sa*^ de rompre par peloton 
et d'ouvrir la marche. Cela fut suffisant pour déjouer 
le complot. La 9^ obtint, après de longues sollicita- 
tions, de faire partie de l'expédition. Elle marcha la 
dernière. L'armée coucha, le 7, à El-Khancah; le 8, à 
Belbeis. Elle suivit la lisière du désert, mais ayant à 
sa gauche le pays cultivé , un grand nombre de vil- 
lages et presque une foret continuelle de palmiers. 
Belbeis est une grosse bourgade ayant plusieurs mil- 
liers d'habitans; c'est un chef-lieu. Ibrahim-Bey en 
était parti depuis douze heures et s'était retiré sur 
Salhéyéh. On campa, le 9, dans la foret de palmiers de 
Koraïm. La caravane de la Mecque était arrivée de- 
puis plusieurs jours sur les frontières de l'Egypte. 
L'Émir-Aga, avec son escorte, s'était joint à Ibrahim- 
Bey. Les Arabes Houàlat et Billis crurent pouvoir , 



COHQU^.TE DE LA liASSK KGVPTh'. 169 

sans courir nucini danger, profiter de cette occasion 
pour la dépouiller. Ils s*eniparèrent de toutes les 
marchandises. Kl-Marouki, un des principaux négo- 
cians, vint se jeter aux pieds du général, avec deux 
de ses femmes , et im|)lora sa protection. On lui avait 
enlevé deux de ses esclaves et pour cent mille écus 
de marchandises. Cette famille malheureuse fut ac- 
cueillie. Elle fut touchée des égards et de la courtoisie 
française. Les femmes, autant que Von en put juger 
par la délicatesse de leurs manières , leurs jolies 
mains, la grâce de leur démarche, Taccent de leur 
voix et leurs grands yeux noirs, étaient jolies. I^s 
enquêtes furent faites avec tant de soin et de zèle, que 
toutes les marchandises furent retrouvées. La cara- 
vane fut réorganis<'»e et renvoyée sous bonne escorte 
au (^lire, ce qui excita vivement la reconnaissance de 
la ville et du conunerce. 

Le 10, à deux heures après midi, Tavant-garde 
entra dans le bois de palmiers de Salhéyéh, et la ca- 
valerie, forte de trois cent cinquante chevaux, arriva 
près de la mosquée. Elle y trouva encore Ibrahim-Bey 
avec sa maison. Il venait de recevoir l'alarme, et était 
occupé à faire charger les chameaux qui portaient 
ses femmes et ses richesses. Il fit bonne contenance. 
Il avait douze cents Mamelouks et cinq cents Arabes. 
L'infanterie était encore à deux lieues. Deux pièces 
d'artillerie à cheval et soixante officiei-s montés joi- 
gnirent la cavalerie. Mais la chaleur était étouffante. 
L'inf;mlrii»* axait |)eine à suivrc dans ces sables mo- 



170 GUERRE D ORIEMT. 

biles. Cependant les pièces engagèrent bientôt la ca- 
nonnade. La cavalerie française exécuta alors quel- 
ques charges. Elle prit deux chameaux qui portaient 
deux petites pièces de canon légères et cent cinquante 
autres chameaux chargés d'effets de peu de valeur, 
qu'Ibrahim-Bey abandonna pour accélérer sa mar- 
che. Désespéré de voir ce beau convoi échapper , le 
colonel Lasalle exécuta une nouvelle charge où il 
perdit une trentaine d'hommes tués ou blessés, sans 
pouvoir forcer l'arricre-garde ennemie qui était com- 
posée de six cents Mamelouks. Ibrahim-Bey continua 
sa retraite , s'enfonçant dans le désert. Il séjourna à 
Katiéh, d'où il gagna El-Arich et la Syrie. Il fut ac^ 
cueilli par Djezzar-Pacha. Pendant le combat de Sal- 
héyéh , les cinq cents Arabes se séparèrent d'Ibra- 
him-Bey. Ils prirent une position sur ses flancs , et 
envoyèrent une députation aux Français pour leur 
demander la permission de charger de concert avec la 
cavalerie française. Mais ils se gardèrent bien d'affron- 
ter ces terribles Mamelouks; un de ceux-ci faisait fuir 
vingt Arabes. Les aides-de-camp Sulkouski, Duroc, 
Beauharnais , le colonel Destrées qui fut grièvement 
blessé, se distinguèrent dans celte charge. Salhéyéh 
est à trente lieues du Caire et à soixante-seize lieues 
de Gaza ; c'est le dernier point où arrive aujourd'hui 
l'inondation du Nil. Au-delà des palmiers de Salhéyéh 
commence le désert aride qui sépnre l'Afrique de 
l'Asie. Il était nécessaire d'y établir un fort; ce serait 
à'ia-fois une vedette pour observer le désert, et une 



CONQUH'K DE LA BA88I» KGYPTF. I7I 

place lie dépôt pour Tarn^^e qui ferait obligée dt» ma- 
nœuvrer sur cette frontière ou même qui voudrait, 
80 porter en Syrie. Le général Caffarelli du Kalga 
donna les instructions conv(»nahlcs pour le système 
de lortilication qu'il fallait suivre. 

}je la, la division Dugua se porta sur Damiolle, 
dont elle s'empara sans difficulté. Première ville de 
la Basse Egypte après le C>aire, elle était le centre 
A\\n grand commerce. Sa douane rendait autant que 
celle (rAloxandric. Le général Dugua trouva des ma- 
gasins très considérables de riz appartenant aux beys. 
Il fit établir une batterie pour défendre le Bogaz. Il 
s'empara du lac Menzaléli, du château deTinéh. Une 
brigade d'officiers du génie, une avant-garde de trois 
bataillons d'infanterie, d'un escadron de cavalerie, et 
d'une batterie d'artillerie, prirent position k Salhéyéli. 
Le reste de l'armée repartit pour le Oiire. Le li, 
dans la luilt, des hommes arrivés de Damiette don- 
nèrent vaguement la nouvelle qu'un grand combat 
naval avait eu lieu à Alexandrie, que les Français 
avaient été vainqueurs, qu'un grand nombre de 
vaisseaux avaient été brûlés; on n'y prêta aucune 

ÎX. A mi-chemin de Koraim à Helbeis, un coiu'- 
rier d'Alexandrie remit au général Berthier des nou- 
velles de France apportées par un aviso, qui était 
heureus(»ment entré dans le port. Une lettre du mi- 

îuslre (Ir la uMierre lui faisait eoiiiiaître la loi du ua 



l'J'l GUERRK d'orient. 

floréal , et ordonnait qu'elle fût miseà l'ordre du jour. 
Le Directoire et le Corps-Législatif avaient cassé une 
partie des élections faites par les conseils électoraux. 
Ils attentaient ainsi à la souveraineté du peuple. Cela 
fit le plus mauvais effet dans l'armée. « Ils sont à 
« Paris, disait-on , une poignée d^ avocats , qui par- 
« lent sans cesse de pri?icipes , mais qui ne veulent 
« que le pouvoir; ils se moquent de nous, v Ce cour- 
rier portait une nouvelle plus importante pour l'ar- 
mée : Rléber rendait compte de la destruction de l'es- 
cadre. Ce malheureux événement avait eu lieu à 
Aboutir, le i"^"^ août. Le courrier avait mis douze 
jours en route, ayant été obligé de marcher avec des 
escortes d'infanterie. « En arrivant devant Alexandrie, 
« dit Napoléon , je demandais à la fortune qu'elle 
« préservât mon escadre pour cinq jours; elle 
a en a accordé trente, et l'amiral n'a pas voulu met- 
te tre ses vaisseaux en sûreté dans le port. Il ne lui 
« fallait cependant que six heures pour cela. Une im- 
« placable fatalité poursuit notre marine. Ce grand 
« événement aura des conséquences qui se feront 
a sentir ici et loin d'ici. » Les habitans du Caire té- 
moignèrent une véritable satisfaction du retour de 
l'armée. Les ulémas de Gama-el-Azhar présentèrent, 
au lever, les principaux négocians; ils témoignèrent 
leur gratitude pour la protection accordée à la cara • 
vane ; ils exprimèrent le désir de voir bientôt occu- 
per la Haute Egypte, qui était nécessaire pour les ap- 
provisionnemens et le bien-être du Caire. 



cosqvPttf. de la n\ssE i(;yi»te.' 173 

1^1 calaslrophr de l'escadre avait consterné les 
Franrais. « ^'oits voilà donc, disait-on, abandon- 
tt nés dans ce paijs barbare ^ sans communication y 
a sans espérance de retourner chez nous, » Le gé- 
néral en chef parla aux officiers et aux soldats : « Eli 
<c bien! dit-il, nous voilà dans Tobligalion de faire 
« de grandes choses, nous les ferons; de fonder un 
u grand empire , nous le fonderons. Des mers, dont 
(( nous no sonunes pas maîtres, nous séj)arent de la 
u patrie; mais aucune mer ne nous sépare ni de TA- 
tt frique ni de l'Asie. Nous sommes nombreux , nous 
« ne manquerons pas d'hommes pour recruter nos 
« cadres. Nous ne manquerons pas de nuuiitions 
« de guerre, nous en avons beaucoup ; au besoin, 
« Champy et Conté nous en fabriqueront.» Les es- 
prits s'électrisèrent. On cessa de se plaindre. On 
s'occupa à s'établir sérieusement. Tous les Franrais 
s'exhortèrent les uns les autres à être dignes de leur 
propre renommée !! Le plus grand obstacle que l'on 
éprouva fut la rareté de l'argent et la difficidté de 
s'en procurer. 

L'administration s'organisa dans toutes \v> pro- 
vinces de la Basse Egypte. Des remontes nombreuses 
arrivèrent dans le dépôt central du Caire. Les contri- 
butions se perçurent. Trois chaloupes canoimières à 
fond plat , portant chacime une pièce de vingt-qua- 
tre et cpiatre pièces de quatre, ne tirant que deux 
pieds d'eau , furent construites sur les ciiantiers du 
Caire. Une descendit dans le lac Hourlos, et les deux 



174 GUERRE d'orient. 

autres , dans le lac Menzaléli. Chacune de ces chalou- 
pes pouvait porter jusqu'à deux cents hommes. Elles 
avaient quatre caïques ne tirant qu'un pied d'eau et 
portant une pièce de trois. Ces lacs fiuent, par là, en- 
tièrement maîtrisés. Les officiers du génie firent tra- 
vailler avec activité au rétablissement du canal d'A- 
lexandrie; le Nil y entra; la place fut approvisionnée 
d'eau, les trois citernes remplies, et la navigation qui 
eut lieu pendant six semaines, permit de garnir les 
magasins, de blé, de riz et d'autres denrées nécessaires 
sur ce point important. Les officiers commandant les 
provinces portèrent la plus grande activité à réprimer 
les insurrections suscitées par la turbulence des 
Arabes. Cela donna lieu à quelques combats peu im- 
portans, où la supériorité de l'armée française s'éta- 
blit dans l'esprit des Orientaux. 

Le 28 août , Desaix partit enfin pour la Haute 
Egypte avec quatre ou cinq mille hommes de toutes 
armes , dont cinq cents de cavalerie , montés sur 
d excellens chevaux, et une flottille qui lui assurait la 
supériorité sur le Nil et les canaux. Mourad-Bey éva- 
cua toute la province de Gizéh et de Beni-Soueif , et , 
en peu de jours , le pavillon tricolore fut arboré sur 
les deux rives jusqu'à quarante lieues du Caire. L'ar- 
senal , les salles d'artifice , les magasins d'artillerie 
furent réunis à Gizéh , et l'enceinte qui consistait en 
une grande muraille fut fortifiée par des redoutes, 
des flèches et de bonnes batteries. La citadelle du 
Caire fut mise dans un état respectable. La commu- 



CONQUETE I>B U BASSE KGYPTF. fjB 

ilicntion avec Aloxaiulnc», Hosellr «l DaiiiieUc, n'é- 
prouvait aiinin obstacle. La maison de canipagno 
cribrahiin-lU\v située sur la rive droite du Nil, forma 
une tète de pont à File do lloudah, et fut transiorinéc 
en un grand hôpital qui contenait six cents malades. 
Deux autres des plus grandes maisons du Caire furent 
destinées au même service. Toutes les parties de l'ad- 
ministration s'organisèrent avec une singulière acti- 
vit, pendant les mois d'août et de septembre. L'In- 
stitut établit ses bil)liotbè(pies, ses imprimeries, se^ 
mécaniques , son cabinet de physique dans un des 
plus beaux palais de la ville. 

X. En 179B, re8cad!*e française arrive devant 
Alexandrie, le i" juillet, à 10 heures du matin. Kllc 
opère le même jour son débaniuement. Elle est , le 
lendemain, maîtresse d'Alexandrie. Le 10, elle arrive 
à Hahmaniéh sur le Nil. Le i3, elle donne une ba- 
taille. 1^ a 1 , elle en donne une autre. I^ a3 , elle 
enti-c au Caire; les Mamelouks sont détruits. Toute 
la liasse Egypte et la capitale, sont soumises en vingt- 
trois jours. 

Saint Louis paraît devant Damiette, le 5 juin ia5o. 
Il débaix]ue le lendemain. L'ennemi évacue la ville 
de Damiette, il y entre le même jour. Du G juin au 6 
décembiY , c'est-à-dire pendant six mois, il ne bouge 
point de la ville. Au connnencement dedécembiT, il 
se met en marche, il arrive, le 17, vis-à-vis de Man- 
sourah , sur les bords du canal d' Achmoun* Ce canal , 



17^ GUERRE d'orient. 

qui a été un ancien bras du IN il, est fort large et plein 
d'eau dans cette saison; il y campe deux mois. Le 12 
lévrier (isSi), les eaux sont basses, il passe le canal, 
et hvre une bataille, huit mois après son débarque- 
ment à Damiette. 

Si , le 6 juin laSo , les Français eussent manœuvré 
comme ils ont fait en 1798, ils seraient arrivés, le 12 
juin, devant Mansourah, ils auraient trouvé le canal 
d'Achmounà sec, car c'est le moment où les eaux du 
Nil sont le pjus basses; ils fussent arrivés le aSjuin 
au Caire, le grand bras du Nil, à cette époque, n'a que 
cinq pieds d'eau; ils auraient conquis la Basse Egypte 
et la capitale dans le mois de leur arrivée. Lorsque 
le premier pigeon porta au Caire la nouvelle du dé- 
barquement de saint Louis à Damiette, la consterna- 
tion fut générale ; on ne voyait aucun moyen de ré- 
sister. La dépêche, lue aux mosquées, fit répandre 
des torrens de larmes. A chaque instant, on s'attendait 
à apprendre la nouvelle de l'arrivée dés Français à 
Mansourah et aux portes du Caire. Mais, en huit mois, 
les Musulmans eurent le temps de revenir de leur éton- 
nement, et d'appeler des secours. Des troupes accou- 
rurent de la Haute Egypte , de l'Arabie et de la Syrie. 
Saint Louis fut battu , fait prisonnier et chassé de 
l'Egypte. 

Si, en 1798, les Français eussent manœuvré comme 
saint Louis, s'ils eussent passé juillet, août, septem- 
bre, octobre, novembre et déceml)re, sans quitter 
les environs d'Alexandrie, ils auraient trouvé en jan- 



CONQUÊTE DE lA BASSE KCYPTE: l'J'J 

vicr et février des obstacles insurmontables. Daman- 
hour, Rahmaniéli et Rosette auraient été retranchés, 
couverts de canons et de troupes , ainsi que le Caire 
et Gizéli. Douze mille Mamelouks, (juinze ou vingt 
mille Arabes à cheval, et quarante ou cinquante mille 
Janissaires, Azabs ou milices, eussent été réunis et 
retranchés dans ces positions. Le pacha de Jérusalem, 
celui d'Acre, celui de Damas, le bey de Tripoli, 
eussent envoyé des secours aux fidèles. Quelques suc- 
cès que l'armée française eut pu avoir dans des ren- 
contres, la conquête eût été impossible, et il eût fallu 
se rembarquer. En ia5o, l'Egypte était moins en état 
de se défendre , et plus dépourvue de défenseurs 
quen 1798; mais saint Louis ne sut pas en profiter. 
11 passa huit mois à prier, lorsqu'il eût fallu les passer 
à marcher, combattre et s'érn])hr dans le pays. 



Il 



CHAPITRE IV. 



BATAILLE NAVALE DU NIL. 



I. Mouvement des escadres anglaises dans la Méditerranée, en mai, juin, juil- 
let 1798. — II. L'escadre française reçoit l'ordre d'entrer dans le port vieux; 
elle le peut; elle ne le fait pas. — III. L'amiral s'embosse dans la rade 
d'Aboukir; mécontentement du général en chef. — IV. Bataille navale 
(1*^'" août). — V. Effet de la bataille navale sur le peuple d'Egypte. — 
VI. Effet de la perte de l'escadre française sur la politique de l'Europe. 



I. En février 1 798, le ministère anglais fut instruit 
que des armemens considérables se préparaient à 
Brest , à Rochefort , à Toulon , à Gênes , au Ferrol et 
k Cadix ; que cent cinquante mille hommes étaient 
campés sur les côtes de la Normandie et de la Flandre; 
que Napoléon, général en chef de l'armée d'Angleterre, 
environné de plusieurs des officiers les plus distingués 
de l'ancienne marine, parcourait les ports de l'Océan. 
Il pensa que la France voulait profiter de la paix 
(pi' elle venait de conclure avec le continent , pour 
terminer sa querelle avec l'Angleterre , par une lutte 
corps à corps , et que les escadres réunies de Cadix 
et de Brest porteraient des armées en Angleterre 
et en Irlande. Mais il apprit, le 12 mai, que Napo- 
léon était parti le 4 pour Toulon. 11 donna aussitôt 
Tordre à l'amiral Roger de se rendre avec dix vais- 



B\T AILLE NAVALR MI ^ll 17) 

seaux de guerre devant Cadix pour renforcer Tes- 
cadre de Tamiral Saint-Vincent qui était devant ce 
port. 

Cet amiral parti \v. iG m. il (Us toU's dv l'Angleterre, 
arriva, le a/i, a Cadix. Lord Saint-Vincent envoya sans 
délai dix vaisseaux renforcer la division légère de 
Nelson, composée de trois vaisseaux qui croisaient 
dans la Méditerranée. Nelson, avec treize vaisseaux 
et deux frégates, se présenta le 12 juin devant Tou- 
lon. Il y npprit que la flotte en était partie depuis 
fort long-temps. Il se rendit successivement devant 
la rade deTalamone, siu' les côtes de Toscane, et de- 
vant Naples où il arriva le 18 juin. Lord Saint-Vincent 
était resté avec vingt vaisseaux devant Cadix , admet- 
tant tpfil était possible que Fesc^idre française s'y 
présentât pour se réunir à Tescadre espagnole. Son 
ordre à Nelson était de ne respecter la neutralité 
d'aucune puissance, et soit que Tescadre française se 
portât devant Constantinople, dans la mer Noire, ou 
au Brésil, de F attaquer partout où il croirait pouvoir 
le faire avec avantage. Dans ces instructions qui ont 
été imprimées, il n'est pas question de l'Egypte. Nel- 
son apprit à Naples que l'armée française assiégeait 
Malte. Il fit voile pour Messine. Lorsqu'il eut appris 
que l'escadre française, après s'être emparée de Malte, 
en était partie, et paraissait se diriger sur Candie, il 
passa le détroit de Messine le 22 juin, et se dirigea 
.sur Alexandrie, où il arriva le a8, au moment même 
où la Hotte riniriise rccoimaissait le caj> d'Aras, à 



l8o GUERRE DECRIENT. 

trente lieues à l'ouest et au vent. Ne trouvant à 
Alexandrie aucun renseignement , il se dirigea sur 
Alexandrelte , reconnut les Dardanelles, Fentrée de 
la mer Adriatique, et mouilla, le 1 8 juillet, à Syracuse 
en Sicile, pour y faire de l'eau, croyant que l'escadre 
française avait passé dans l'Océan. Cependant il se 
porta, le ^4 juillet, à Coron dans la Morée. 11 inter- 
rogea un bâtiment grec venu d'Alexandrie , et en 
apprit que, trois jours après que l'escadre anglaise 
s'était présentée devant ce port, une flotte française 
y était arrivée, avait débarqué une armée nombreuse, 
qui, le 2 juillet, s'était emparée de la ville et depuis 
avait marché sur le Caire ; que cette flotte était 
mouillée dans le port vieux. Il fit voile pour les côtes 
d'Egypte, où il arriva le i'''' août. 

II. Nous avons dit, que l'amiral Brueys avait voulu 
mouiller à Aboukir pour opérer plus promptement 
le débarquement des effets de l'armée , pendant que 
le capitaine Barré faisait l'inspection du port vieux. 
Cette inspection avait été terminée le i a juillet. Le 
capitaine Barré s'exprimait dans les termes suivans; 

Alexandrie, le (sans date) an vi ( 1798). 

Av GiiN^RAL Bonaparte. 

« J'ai été chargé , de votre part et de celle de 
Brueys, de lever le plan et les sondes du port vieux. 
Je suis entré le 19 messidor ( 7 juillet ) dans la rade 



BATAI rXE «AVAI I IM M i . il 

de ce port , et j'ai coinincnci» mes o|M''ralions (jiii ont 
(liiiv jusqu'au 'xl\ (ludil mois (la juillet), où j'adressai 
le rapport du résultat di» mon ouvrage au général 
lîrueys , et au commandant de division Dumanoir 
qui, approuvant les dispositions que j'avais prises 
pour faire entrer l'escadre, en fit part officiellement 
à l'amiral , lequel me répondit le a thermidor (ao juil- 
let). Je joins copie de sa lettre à mon rapport. 

« Signé Barri-:. » 

Rapport fait par le capitaine de frégate Barré ^ com- 
mandant ta /régate de la République l'Alceste, au 
général BrueySy commaiidant les forces navales de 
la République darisla Méditerranée, sur les mogens 
d'entrer dans le port vieux ^ à Alexandrie. 

Alexandrie , le 25 messidor an vi (13 juillet 1798). 

w Les trois passes d'Alexandrie sont susceptibles , 
Général, d'obtenir de la profondeur, en faisant briser 
quelques roches qui se trouvent dans le milieu et sur 
les côtés , ce qui pourrait se faire aisément , ces 
roches étant très friables; d'ailleurs il n'existe dans 
la grande passe qu'un seul endroit où il serait né- 
cessaire d'employer ce moyen, le rocher se trouvant 
dans le milieu de la passe, quoiqu'il y ait un passage 
de six brasses tribord et bâbord et assez large pour 
passer des vaisseaux de ligne de premier rang. 

« La passe du Marabout est large de trois cents toises 



l8a GUERRE d'orient. 

et longue de cinq cents, et est très cl ifficul tueuse à 
raison de l'inégalité de ces fonds, qui ne donnent que 
quatre brasses, quatre brasses et demie. Mais celle du 
milieu , qui est la meilleure et celle où il y a le plus 
d'eau, a deux cents toises de large dans l'endroit le 
plus étroit, sur six cent soixante de long, et donne, dans 
toute son étendue , six et sept brasses, excepté à l'en- 
trée , où il n'y en a que cinq , et dans le milieu cinq 
et demie; et je dois observer qu'il y a passage de 
chaque côté de ces hauts fonds , et qu'alors il n'y a 
plus que le milieu qui n'offre que cinq brasses et de- 
mie à basse mer, les marées donnant tous les jours 
deux pieds et demi, et davantage dans les pleines 
lunes, et surtout dans le débordement du Nil. 

a 11 y a louvoyage dans les deux passes en por- 
tant la bordée dans la passe du Marabout, et dans 
l'ouest du banc où s'est perdu le Patriote^ et comme 
l'on rencontre alors la grande passe, on se trouve au 
large de tout danger, et l'on doit prendre pour re- 
marque à terre, lorsque l'on sort, le château par la 
pointe de l'île du Phare bien effacé : alors on est en de- 
hors de tout, la sonde rapportant dix et douze brasses. 

a Ces passes m'étant connues, j'ai mouillé des bar- 
riques goudronnées et bien étalinguées dans les deux 
principales passes, sur lesquelles barriques j'ai mis 
des pavillons rouges à tribord en entrant et des jaunes 
à bâbord. Il est essentiel, comme il y a plus d'eau sur 
tribord , de ranger la première bouée rouge , le fond 
doimant six brasses , et de continuer à gouverner à 



BATAILLB NAVALE DU MIL. l83 

l'aire de vent indiqiu^e dans le plan , conservant tou- 
joui-s le milieu des bouées, et alors venir en arron- 
dissant pour éviter le banc (pii est au sud-ouest des 
récils. D'ailleurs, on peut approcher la terre d'A- 
lexandrie, le fond étant, jusque par le travers des 
riguiers, de neuf et dix brasser. 

tt 1^ troisième passe, à TestdelapointedesFiguiers, 
peut recevoir des batimens du conunerce, ayant troig 
et quatre brasses dans toute la longueur de cette 
passe, et même dans un cas pressé, de fortes corvettes 
ou de petites frégates. 

« Le port est sain partout, ainsi qu'il est aiëé de 
le vérifier dans le plan que je vous adresse, et , s'il 
était nettoyé, il pourrait recevoir des batimens encore 
plus forts; cependant toutes les sondes rapportent 
neuf, dix et onze brasses. 

a Je pense aussi qu'on pourrait pratiquer une 
passe du port vieux au port neuf; ce qui faciliterait 
beaucoup l'entrée et la sortie de ces deux ports; mais 
elle ne peut encore avoir lieu; ainsi il n'y faut plus 
penser. 

« Je dois encore vous faire observer qu'il serait 
essentiel que vous donnassiez Tordre qu'on fabriquât 
des plateaux en fer pour établir des balises que rien 
ne puisse déranger, les bouées ayant l'inconvénient 
de chasser lorsqu^il y a beaucoiq) de mer. 

a Je désire, Général, avoir rempli vos intentions, 
ainsi q^ie celles du général en chef, et mon avis en 
dernière analyse est que les vaisseaux peuvent passer 



l84 GUERRE DECRIENT, 

avec les précautions d'usage que vous connaissez 
mieux que moi. 

« Signé Barré. » 

Rien ne devait donc plus s'opposer à l'exécution 
de Tordre précis que Napoléon avait donné à l'amiral 
Brueys, de faire entrer l'escadre dans le port vieux 
d'Alexandrie. Mais l'amiral était résolu à rester dans 
la rade d'Aboukir. 

Cependant, pour mettre sa responsabilité à couvert, 
car l'ordre de Napoléon était positif et avait été réitéré 
plusieurs fois, d'entrer sans délai dans le port vieux , 
il feignit de n'ajouter aucune foi au rapport du ca- 
pitaine Barré , et lui adressa la lettre suivante : 

Lettre de Vamiral Brueys au citoyen Barré, com- 
mandant r Alceste , en date du i thermidor an vi 
(20 juillet 1798). 

« J'ai reçu, citoyen, votre lettre du 3o messidor, 
et je ne peux que donner des éloges aux soins et aux 
peines que vous vous êtes donnés pour trouver une 
passe au milieu des récifs qui ferment l'entrée du 
port vieux , et qui puisse permettre aux vaisseaux de 
guerre d'y aller mouiller sans courir aucun danger. 
Ce que vous me dites ne me paraît pas encore assez 
satisfaisant, puisqu'on est obligé de passer sur un 
fond de vingt-cinq pieds , et que nos vaisseaux de 
soixante-quatorze en tirent au moins vingt-deux ; qu'il 



BATAILLE NAVALR DU MI.. l85 

rau(Ii*ait )>ar conséquent un vent fait exprès et une 
mer calme, pour hasarder d'y passer sans courir les 
plus grands risques d'y perdre un vaisseau, d'autant 
(pie le passage est étroit et que l'elfet du gouvernail est 
moins prompt lorsqu'il y a peu d'eau sous la quille. 

« Peut-être vos recherches vous feront-elles trouver 
quelque chose de plus avantageux , et je vous engage 
à ne les ahandoimer qu'après vous être assuré que 
l'espace compris entre la tour du Marahout et la cote 
de l'Est n' offre rien de mieux que l'endroit que vous 
avez fait baliser. Soyez persuadé que je ne négligerai 
pas de faire valoir la nouvelle preuve de zèle que vous 
aurez donnée dans cette occasion ; ce qui, ajouté aux 
services distingués que vous avez déjà rendus, doit 
vous être un sur garant des éloges et des récompenses 
que vous recevrez du gouvernement. 

a Lorsque votre travail sera fini, il sera nécessaire 
que vous en fassiez part au général en chef, et, en lui 
envoyant ini plan exact de vos sondes , vous lui ferez 
part de votre façon de penser sur la qualité des vais- 
seaux qu'on peut se permettre de faire entrer dans 
le port vieux avec In cortifiidr dr no pas 1rs risquer. 

a Signé Brueys. « 

III. La bataille des ÏHramides, la soumission du 
Caire et les proclamations des ulémas avaient pacifié 
toute la Basse Égvpte. Les communications avaient été 
rétablies avec Rosette et Alexandrie. Le 3o juillet , le 



l86 Gt3ERRE d'orient. 

quartier-général en reçut pour la première fois des 
nouvelles depuis le départ de Damanhour, c'est-à-dire 
depuis vingt jours. De trois lettres de l'amiral, une était 
du lo juillet; elle disait que la commission chargée 
de vérifier le travail du capitaine Barré, était occupée 
à sonder une nouvelle passe qui paraissait préférable 
à la passe ordinaire. Par une seconde, datée du i5, 
il rendait compte de diverses escarmouches qui avaient 
eu lieu au puits d'Aboukir , entre les matelots et les 
Arabes; quelques matelots avaient été tués; la com- 
munication avec Alexandrie et Rosette était interceptée 
par terre. Par la troisième, du 20 juillet, il donnait 
des nouvelles de Nelson, qui avait été aperçu par des 
bâtimens grecs entrés dans Alexandrie; il disait : qu'il 
paraissait que l'escadre anglaise croisait entre Corfou 
et la Sicile; qu'infériem-e en forces à l'escadre fran- 
çaise, elle n'osait s'en approcher; que cependant, 
pour plus grande précaution, il avait vérifié son em- 
bossage, et qu'il occupait une position inexpugnable; 
que sa gauche était couverte par l'île d'El-Bequier , 
avancée dans la mer à six cents toises du port; qu'il 
avait fait occuper cette île par cinquante soldats d'in- 
fanterie et deux pièces de douze de campagne, jugeant 
prudent de la mettre à l'abri des tentatives de l'en- 
nemi; que ses deux plus mauvais vaisseaux, le Guer- 
rier et le Conquérant, formaient la gauche de sa ligne 
d'embossage; que, couverts par l'île, ils étaient hors 
de toute atteinte; qu'il avait placé à soii centre le 
Franklin, l'Orient et le Tonnant, un vaisseau de 



BATAILLE NAVALE Dl 187 

cent vingt et deux vaisseaux de quatre-vingts; que 
des vaisseaux de soixante-quatorze ne se placeraient 
pas impunément sous cette redoutable batterie; que 
sa droite était en Tair et fort éloignée de terre, mais 
qu'il était impossible a Tennemi de la tourner sans 
perdis le vent qui, dans cette saison, souffle constam- 
ment du nord-ouest; que, si ce cas arrivait, il appa- 
reillerait avec sa gauche et son centre, et attaquerait 
Fcnnemi à la voile. 

Le général en chef, extrêmement étonné et fort 
mécontent dt; ces dispositions de l'amiral, dépêcha 
sur-le-champ le capitaine Julien, son aide-de-camp, 
avec ordre de s'embarquer sur V Orient y et de ne pas 
débarquer qu'il n eût vu toute l'escadre mouillée 
dans le port vieux; il écrivit à lamiral que, depuis 
vingt jours, il avait eu le temps de s'assurer si son es-^ 
cadre pouvait, ou non, entrer dans le port vieux; 
pourquoi donc n'y était-il pas entré? ou pourquoi 
n'avait-il pas, conformément à ses ordres, appareillé 
pour Corfou ou pour Toulon? Qu'il lui réitérait l'or- 
dre de ne point rester dans cette mauvaise position 
et de lever l'ancre immédiatement; qu'Aboukir était 
une rade foraine, puisque son aile droite ne pouvait 
être protégée par la terre; que le raisoiniement qu'il 
faisait serait plausible, s'il était attaqué par des forces 
égales; mais les manœuvres de l'amiral anglais, de- 
puis un mois, indiquaient assez qu'il attendait un 
renfort de devant Cadix, et qu'aussitôt que les ren- 
forts!' Hti;n«'ni '\f<\i\\ iU»* i>"'',.Mit>rait devant Aboukir 



l88 GUERRE D*ORIENT 

peut-être avec dix -huit, vingt ou vingt-cinq vais- 
seaux; qu'il fallait éviter toute bataille navale, et ne 
mettre sa confiance que dans le port vieux d'Alexan- 
drie. Le capitaine Julien fut attaqué près d' Al-Ram par 
un parti d'Arabes ; le bâtiment sur lequel il était fut 
pillé, et ce brave officier assassiné en défendant ses 
dépêches. Il ne pouvait d'ailleurs arriver que le len- 
demain du désastre qu'il était chargé de prévenir. 

Tous les rapports d'Alexandrie contenaient des 
plaintes contre l'escadre; elle était sans discipline, les 
matelots descendaient à terre et sur la plage, les ports 
d'Alexandrie et de Rosette étaient encombrés des cha- 
loupes des vaisseaux ; à bord on avait cessé les exer- 
cices, on ne faisait jamais de branle-bas ; aucune es- 
cadrille légère n'était à la voile, pas même une frégate, 
des bâtimens suspects paraissaient tous les jours à 
l'horizon sans qu'ils fussent chassés, et, de la manière 
dont se faisait le service, l'escadre pouvait être sur- 
prise d'un moment à l'autre. Le général en chef écri- 
vit à l'amiral pour lui témoigner son mécontentement 
de toutes ces négligences; il ne concevait pas com- 
ment il ne profitait point de la protection du port 
vieux d'Alexandrie ; l'île qui appuyait la gauche de 
la ligne d'embossage, n'étant pas occupée par une 
trentaine de bouches à feu, lui était inutile, il eût 
fallu y placer douze pièces de trente-six en fer, quatre 
de seize ou dix-huit, de bronze, avec un gril à boulets 
rouges et sept ou huit mortiers à la Gomer de douze 
pouces, alors vraiment la gauche eut été en sûreté; il 



BATAILLE NAVALE M Mf 1 89 

ne pouvait pas pénétrer les raisons qui avaient porté 
Taniiral à laisser les deux vaisse^iux de soixanle-(juatre 
clans le port d'Alexandrie, ces deux vaisseaux étaient 
neufs et d'une très bonne construction, ils tiraient 
beaucoup moins d'eau que les vaisseaux de soixante- 
quatorze, ils pouvaient être placés avec avantage entre 
la gauche de sa ligne et l'île, ces vaisseaux étaient 
pivférables au Conquérant, vieux vaisseau condamné 
depuis long-lemps , ([u'on n'avait armé à Toulon 
qu'avec du dix-huit; toute la ligne d'embossage aurait 
pu également être renforcée d'une frégate par vais- 
seau, l'amiral en avait onze en tout (i), les frégates 
vénitiennes étaient très bonnes , plus grandes et plus 
larges que les frégates françaises de quarante-quatre, 
elles pouvaient porter du vingt-quatre, elles tiraient 
moins d'eau, ce qui était un inconvénient pour leur 
marche, mais était un avantage pour la ligne dVm- 
bossiige; enfin six bombardes, dix chaloupes canon- 
nières ou tartanes armées de vingt-quatre, étaient 
dans le convoi. Pourquoi ne j)as les employer à forti- 
fier la droite de la ligne d'embossage? Mille cinq cents 
matelots étaient dans le port d'Alexandrie sur le con- 
voi, Tamiral pouvait en renforcer les équipages, ce 
qui les aurait portés à cent hommes de plus que leur 

(1) Quatre fn-gate^ se* trouvèrent à la liataillc (\oir (ta^i: VA)\ les autres 
au nomlirt* de sept, dont drti\ armées en guerre et cinq années en flûte , res- 
tèrent dans le |>ort d'Alexandrie, ain^i que U*s deux vais!><>aux de .soixante- 
quatre dont il \ient d'être parlé. Voir U* rapport du contre-amiral Villeneuve, 
du 11 fnictidoi an vi (:28 aoiU 1798). 

[De Las Catcs.) 



190 GUERRE d'orient. 

complet. Toutes ces réflexions faisaient naître des 
idées fort tristes et tourmentaient le général en chef. 
Mais, le 2 août au soir, il fut entièrement rassuré 
par l'arrivée d'une dépêche datée du 3o juillet. 
L'amiral lui écrivait : qu'il venait d'apprendre ofti- 
ciellement la nouvelle de la bataille des Pyramides et la 
prise du Caire, qu'elle avait influé sur les Arabes qui 
avaient sur-le-champ fait leur soumission ; qu'il avait 
trouvé une passe pour entrer dans le port vieux, qu'il 
la faisait baliser, que, sous peu de jours, son escadre 
serait en sûreté, et qu'il demandait la permission de 
pouvoir immédiatement après se rendre au Caire ; 
qu'il avait fait reconnaître les batteries qui défen- 
daient le port vieux, qu'il n'avait que les plus grands 
éloges à faire des officiers d'artillerie et du génie, que 
tous les points étaient parfaitement défendus; qu'une 
fois l'escadre mouillée dans le port vieux on pourrait 
dormir tranquille. 

IV. Le i" août, à deux heures et demie après midi, 
l'escadre anglaise apparut à l'horizon d'Aboukir, toutes 
voiles dehors. Il ventait grand frais nord-ouest. L'ami- 
ral était à table avec ses officiers. Une partie des équi- 
pages et des chaloupes étaient à Alexandrie, à Rosette 
ou à terre sur la plage d'Aboukir. Son premier signal 
fut d'ordonner le branle-bas; son second, ordre aux 
chaloupes qui étaient à Alexandrie, à Rosette et à 
terre, de rejoindre leurs vaisseaux; le troisième, ordre 
aux équipages des bâtimens de transport qui étaient 



BATAILLE riAVALR IH MI t f) I 

à Alexandrie, ilc w» rendre par terre à bord de ses 
vaisseaux pour en renforcer les é(|uipages; le qua- 
trième, ordre de se tenir prêt àcond)altre; le cin- 
quième, ordre de se tenir prêt à appareiller; le sixième, 
à cinq heures dix minutes ^ ordre de commencer le 
feu. L'escadre anglaise arrivait avec la plus grande 
rapidité, mais elle ne montrait que onze vaisseaux de 
soixante-quatoi7:e, un de cinquante et une petite cor- 
vette. Il était cinq heures après midi, il ne paraissait 
pas possible qu'avec des forces si inférieures, l'amiral 
anglais voulût attaquer la ligne. Mais deux autres 
vaisseaux étaient à l'ouest d'Alexandrie hors de vue. 
Il n'arrivèrent sur le champ de bataille qu'à huit 
heures du soir. La ligne d'embossage de l'armée fran- 
çaise était composée : la gauche, par le Guerrier, le 
Conquérant y le Spartiate ^i l* yi qui Ion ^ tous les quatre 
de soixante-quatorze, la Sérieuse, frégate de trente- 
six, était derrière le Guerrier; le centre, par le Peuple^ 
Souverain de soixante-quatorze, le Franklin de qua- 
tre-vingts, r Orient de cent vingt, le Tonnant de 
quatre-vingts, l'Aitliémise, frégate de quarante, Z'-/^- 
lerte et le Castor^ deux petites corvettes mouillaient 
derrière l'amiral; la droite était composée de l* Heu- 
reux de soixante»quatoi*ze, le Timoléon de soixante- 
quatorze, le Guillaume' Tell de quatre-vingts, que 
montait Tamiral Villeneuve, le Mercure de soixante- 
quatorze, le Généreux de soixante-quatorze, derrière 
le Généreux étaient mouillées les frégates la Diane et 
la Justive, chacune de quarante-quatre, les nieilleiu es 



ig^ GUERRE D ORIENT. 

de la flotte. L'escadre anglaise marchait dans Tordre 
suivant: i*^ le (ui/oden en tête, 2*^ le Goliath, 3" /e 
Zélé, 4** ^ Orion, 5° V Audacieux, 6*^ le Thésée, 7" le 
J^anguard, vaisseau amiral, W" le Minotaure , 9"/^ 
Bellérophon, lo"' la Défense, m" le Majestueux, tous 
de soixante-quatorze, 11" le Léandre de cinquante et 
la Mutine, corvette de quatorze canons, i3" l'A- 
lexandre, i[\^ le Swiftsiire, ces deux vaisseaux étaient 
hors de vue, à l'ouest d'Alexandrie. 

L'opinion générale, dans l'escadre française, était 
que la bataille serait remise au lendemain, si toute- 
fois d'autres vaisseaux ne venaient renforcer l'ennemi 
dans la nuit; car il ne paraissait pas possible que 
Nelson risquât une bataille avec ceux qu'il montrait. 
Le branle-bas fut fort mal fait. On laissa subsister sur 
l'Orient les cabanes construites pour les passagers. 
Le Guerrier et le Conquérant ne dégagèrent qu'une 
seule batterie et encombrèrent la batterie du côté de 
terre. Il paraît que Brueys avait le projet d'appareil- 
ler, mais qu'il attendait les matelots d'Alexandrie qui 
n'arrivèrent qu'à neuf heures du soir. Cependant 
l'escadre ennemie était à portée de canon, et au grand 
étonnement des deux armées, l'amiral français ne fai- 
sait pas le signal de commencer le feu. L'ordre de 
Nelson fut d'attaquer vaisseau par vaisseau, chaque 
vaisseau jetant l'ancre et se plaçant par le travers de 
la proue du vaisseau français. Le Culloden, destiné à 
attaquer le Guerrier, qui formait l'extrême gauche 
de l'armée française, voulant passer entre le Guerrier 



batailm; NAVAtr nr mi 193 

vi nie <rFJ-Boquier, toucha cl sVclioun. Si celto île oui 
été année» de gros canon , il eût été obligé d'amener; 
du moins il fut inutile pendant toute la bataille. J.e 
Goliath ijui le suivait, passa entre lui et la ligne Iran- 
çaise. Il voulut jeter l'ancre et mouiller par le travers de 
la proue du Guerrier, mais il fut entraîné par le vent 
et le courant, il doubla ie Guerrier qui, ayant sa bat- 
terie de tribord embarrassée, ne put s*en servir. Le 
capitaine du Goliath fut surpris de ne recevoir au- 
cune bordtk» ni du Guerrier ni du Conquérant, pen- 
dant que le pavillon français y flottait; il ne con- 
nut depuis qu'avec étonnement la raison de cette 
contradiction. Si ie Guerrier eût été mouillé sur 
quatre ancres, plus près de l'île, il eût été impos- 
sible de le doubler. Le Zélé imita la manœuvre du 
Goliath, l'Orio7i suivit, mais il fut attaqué par la 
frégate fran(;aise la Sérieuse. Cette attaque audacieuse 
relarda son mouvement, il mouilla entre /e /raw^/iVi 
et le Peuple-Souverain , Le T^anyuard, vaisseau ami- 
ral anglais, jeta Tancre par le travers du Spartiate, 
troisième vaisseau de la ligne française. La Défense, 
le Bellerophon, le Majestueux, le Minotaure, suivi- 
rent son mouvement, et toute la gauche et le centre 
de la ligne française se trouvèrent engagés, juscpiau 
huitième vaisseau le Tonnant, Les cinq vaiss<'aux de 
la droite ne prirent aucune part à Taction. I/ainiral 
français et ses deux matelots (i) fort supérieurs par 



194 GUERRE D'oRTEÏfT. 

leur échantillon aux vaisseaux ennemis, firent des 
merveilles. Le vaisseau anglais le Bellerophon fut dé- 
gréé, démâté et obligé d'amener. Deux autres soixante- 
quatorze furent démâtés, obligés de s'éloigner ; et si, 
dans ce moment, le contre-amiral Villeneuve eût ap- 
pareillé avec la droite et fût tombé sur la ligne an- 
glaise , avec les cinq vaisseaux et les deux frégates sous 
ses ordres, la victoire était aux Français. Le vaisseau 
anglais le Culloden avait échoué, le Léandre était 
occupé à le relever, l'Alexandre et le Swijtsure, il est 
vrai, paraissaient en vue, mais étaient encore loin 
du champ de bataille, et le Bellerophon avait amené. 
Nelson ne soutenait le combat qu'avec dix vaisseaux. 
Le Léandre, voyant le danger que courait la flotte 
anglaise, abandonna /e Culloden, et se jeta au milieu 
du feu. L" /ilexandre et le Swiftsure arrivèrent enfin, 
se portèrent sur le Franklin et l'Orient. La bataille 
n'était rien moins que décidée et se soutenait encore 
avec assez d'égalité. Du coté des Français, le Guer- 
rier et le Conquérant ne tiraient plus, mais c'étaient 
leurs plus mauvais vaisseaux; et du côté des Anglais 
le Culloden et le Belleiophon étaient aussi hors de 
combat. Les vaisseaux anglais avaient plus souffert 
que les vaisseaux français par la supériorité du feu 
de r Orient, du Franklin et du Tonnant, Il était pro- 
bable que le feu se soutiendrait ainsi toute la nuit, et 
qu'enfin l'amiral Villeneuve prendrait part à l'action. 
Mais, sur les neuf heures du soir, le feu prit à l'Orient, 
A dix heures il sauta, ce qui décida la victoire en 



niTAILLK ïf AVALE l>r M i IC)5 

faveur des Anglnis. Son explosion fut ^ponvaiitaMe, 
pendant une demi-heure le combat cessa. La ligm» 
française recommença le feu. Le Spartiate, l'u^quilon^ 
le Peuple-Souverain , le Franklin, le Tonnant, sou- 
tinrent riionneur de leur pavillon. La canoiuiade fut 
vive juscpi'à trois heures du matin, de trois à cinq elle 
se ralentit des deux côtés, à cinq heures elle recom- 
mença avec une nouvelle fureur. Qu'eùt-ce été si 
/Y>ri>«^ y avait pris part? A midi, le -i août, le décret 
i\\\ destin était prononcé. Alors seulement Fainiral 
Villeneuve parut s'apercevoir qu'on se battait depuis 
dix-luiit heures. Il coupa ses câbles et gagna le large 
avec le Guillaume Tell île quatre-vingts, le Généreux 
et les fn*gates la Diane et la Justice, Les autres vais- 
seaux de sa droite s'étaient jetés à la cote sans presque 
rendre de combat. 

La perte et le désordre des Anglais furent tels, cpie, 
vingt-quatre heures après le commencement dt* la 
bataille, le pavillon tricolore flottait encore sur le 
Tonnant, el Nelson n'avait aucun vaisseau en état 
de fattaquer, tant était grand le délabrement de son 
escadi-e. Il vit avec plaisir le Guillaume Tell et le 
Généreux se sauver. Il ne fut pas tenté de les faire 
suivre. Il dut sa victoire à l'ineptie et à la négligence 
des capitaines du Guerrier et du Conquérant, à l'ac- 
cident de l'Orient, et à la mauvaise conduite <le 
l'amiral Villeneuve. Hrueys déploya le plus grand 
courage. Plusieui*s fois blesst'*, il refusa de descendre 
à l'ambidance. 11 mourut sm smi banc de quart, 

I3. 



196 GUERRE d'orient. 

et son dernier soupir fut un ordre de combattre. 
Casabianca, capitaine de V Orient^ Thévenard, Du- 
petit-Thouars , officiers distingués , périrent avec 
gloire. Casabianca avait avec lui son fils. Quand il 
vit le feu gagner le vaisseau, il chercha à sauver cet 
enfant; il l'attacha sur un mât de hune qui flottait; 
mais cet intéressant enfant fut englouti par l'explo- 
sion. Casabianca sauta avec V Orient ^ tenant à la 
main le grand pavillon national. L'opinion des ma- 
rins des deux escadres est unanime ; Villeneuve a 
toujours pu décider la victoire en faveur des Fran- 
çais, il l'a pu à huit heures du soir, il l'a pu à minuit 
après la perte de V Orient , il l'a pu encore à la 
pointe du jour. Cet amiral a dit, pour sa justifica- 
tion, qu'il attendait le signal de l'amiral ; mais au 
milieu des tourbillons de fumée, le signal ne put être 
aperçu. Est-il besoin d'un signal pour secourir ses 
camarades et prendre part au combat? D'ailleurs, 
r Dînent a sauté à dix heures du soir, le combat a 
fini le lendemain à midi, Villeneuve a donc com- 
mandé l'escadre pendant quatorze heures. Cet offi- 
cier-général ne manquait pas d'expérience de la mer, 
il manquait de résolution et de vigueur. Il avait le 
mérite d'un capitaine de port, mais non les qualités 
d'un soldat. A la hauteur de Candie, le Guillaume 
Tell et le Généreux se séparèrent. Le Guillaume 
Tell entra dans Malte avec les deux frégates ; le Gé- 
néreux , commandé par le brave Lejoille, entra dans 
l'Adriatique, et donna la chasse au Léa?idfe, le vais- 



BATAILLE NAVALE DU NIL. 197 

seau (le cinquante, ({ui était à la bataille crAboukir 
et allait en mission. Il le prit, après lui combat de 
quatre heures, et le mena à Corfou. Les Anglais per- 
dirent dans cette bataille huit cents hommes tués ou 
blessés. Ils prirent sept vaisseaux; deux vaisseaux et 
une frégate échouèrent et furent pris; un vaisseau et 
ime frégate s'échouèrent et furent brûlés à la côte par 
leur équipage; un vaisseau sauta en Tair; deux vais- 
seaux et deux frégates se sauvèrent. Le nombre de 
prisonniers ou de tués fut près de trois mille hommes. 
Trois mille cinq cents entrèrent dans Alexandrie, 
dont neuf cents blessés rendus par les Anglais. Les 
capitaines du Guerrier, du Conquérant, de P Heureux, 
du Mercure, du Timolêon, se couvrirent de honte. 
Les capitaines de la frégate la Sérieuse, du Spartiate, 
de l* aquilon , du Peuple- Souverain , du Franklin , 
du Tonnant, méritèrent les plus grands éloges (i). 

V. jNIille hommes, soldats de marine ou matelots, 
sauvés de l'escadre, furent incorporés dans Tarlillerie 
et l'infanterie de l'armée; mille cinq cents formèrent 
une légion maritime, composée de tiois bataillons; 
mille servirent à compléter les équipages des deux 
vaisseaux de soixante-quatre, des sept frégates et des 

^1) La Scrieusef ca|)iUiiic .M.iriiu. Ia' Sjtariiatr, rommandaiit Rmérian , 
chef de dhbion, bleisf. VJifuUon, conimaiidanl Tltévenard, chef de di\i- 
sioo, tué. Atf Peupie-^ouvrrain , rommaiidanl Karord, rapilaine de vaisseau, 
blcsM. /^ Franklin, contre-amiral lilanquel Duchayla, et (>ili-t, capitaine de 
vaiMeau, I(hl% dcu\ blrnct. U Tonnant, commandant DniM;titThouars , chef 
de diviaon , tué. {De Las Caset.) 



198 GUEÊUE d'orient. 

bricks, corvettes ou avisos qui se trouvaient dans 
Alexandrie. L'ordonnateur delà marine Le Roy s'em- 
ploya avec activité au sauvetage. Il sauva des pièces 
de canon, des boulets, des mâts, des pièces de bois. 
Le capitaine Ganteaume, chef d' état-major de l'es- 
cadre, qui s'était jeté à l'eau lorsqu'il avait vu /' Orient 
en flammes, et avait gagné terre, fut nommé contre- 
amiral et prit le commandement de la marine de 
l'armée. 

L'amiral Brueys avait réparé autant qu'il avait été en 
lui, par son sang-froid et son intrépidité, les fautes dont 
il s'était rendu coupable: 1" d'avoir désobéi à l'ordre 
de son chef et de ne pas être entré dans le port vieux 
d'Alexandrie; il le pouvait dès le 8 juillet; 1" d'être 
resté mouillé à Aboukir, sans prendre les précautions 
convenables. S'il eût tenu une escadre légère à la 
voile, il eût été prévenu à la pointe du jour de l'ap- 
proche de l'ennemi, et n'aurait pas été surpris; s'il 
eût armé l'île d'El-Bequier, et s'il se fût servi des deux 
vaisseaux de soixante- quatre, des sept frégates, des 
bombardes, des canonnières, qui étaient dans le port 
d'Alexandrie, et des matelots qui étaient à sa disposi- 
tion, il se fût donné de grandes chances de victoire; 
s'il avait maintenu une bonne discipline, qu'il eût fait 
faire tous les jours le branle-bas, deux fois par jour 
l'exercice du canon , que deux fois par semaine au 
moins il eût inspecté lui-même ses vaisseaux, le Guer- 
rier et le Cofiquerant n'auraient pas encombré leurs 
batteries de tribord. Cependant, malgré toutes ces 



BATAILLK NAVALK Dl Ml. i()<) 

fautes, SI / Orient i/rnt pas sautr, ou si I amiral Villo- 
neuvc» ont vonhi prendre part an cc)inl)at, et ne |)ns 
rester spectateur oisil, les Français pouvaient encore 
espérer la victoire. T/action de Nelson a été une ac- 
tion désespérée qui ne saurait être proposée pour mo- 
dèle, mais où il a déployé, ainsi que les équipages 
anglais, toute Thahileté et la vigueur ])ossibles, tandis 
que la moitié de l'escadre française a montré autant 
d'ineptie que de pusillanimité. 

Peu de jours après la bataille, Nelson abandonna 
les parages d'Egypte et cingla vers Naples. Il laissa 
devant Alexandrie une croisière de trois vaisseaux de 
guerre. Quarante bâtimens napolitains qui faisaient 
partie du convoi, demandèrent à retourner à Naples; 
ils eurent quelques pourparlers avec la croisière an- 
glais<^ On leur permit de sortir, mais à la sortie du 
port, ils furent pris, amarinés et brûlés; leurs équi- 
pages furent faits prisonniei's. Cet événement eut le 
plus heureux effet pour l'armée. Il excita au plus 
haut point rindignation des Génois et des autres ma- 
telots des cotes d'Italie qui faisaient partie du convoi; 
ils firent, depuis, cause commune, et servirent l'ar- 
mée de tout leur zèle. 

Après le combat de Salbéyéh, le général en chef 
avait entamé une négociation avec Ibrahim-Bey. Vjq 
l>ey comprit parfaitement tout ce que sa situation 
avait de déplorable. Il était à la disposition de Djezzar- 
Pacha, avec la répuLition de posséder un grand tré- 
sor. Il se trouvait environné de dangei^. On lui lit 



aOO GUERRE D ORIENT. 

proposer de lui laisser, a lui et à tous ses Mamelouks, 
la propriété de tous leurs villages, celle de leurs mai- 
sons, de les prendre à la solde de la République, les 
beys comme généraux , les kachefs comme colonels , 
de lui accorder le titre et les honneurs de prince. Cette 
proposition avait été écoutée. Un kachef de confiance 
s'était rendu au Caire. Mais huit jours après son arri- 
vée, il reçut une lettre d'Ibrahim-Bey qui le rappelait. 
Ibrahim lui disait : que la destruction de l'escadre 
avait changé la situation des choses ; que, ne pouvant 
plus recevoir de secours et ayant des ennemis de tous 
côtés, les Français finiraient par être vaincus. 

Quelques jours après la bataille des Pyramides, le 
général en chef écrivit à Mourad-Bey et lui envoya 
le négociant Rosetti, homme habile, ami des Mame- 
louks, et consul de Venise. Il lui faisait les mêmes 
propositions qu'à Ibrahim-Bey. Il y ajoutait l'offre 
du gouvernement d'une des provinces de la Haute 
Egypte, jusqu'à ce qu'il put être revêtu d'une souve- 
raineté en Syrie. Mourad-Bey, qui avait la plus haute 
estime pour l'armée française, accéda à ces propo- 
sitions , et dit qu'il s'en remettait entièrement à la 
générosité du général français dont il connaissait et 
estimait la nation ; qu'il se retirerait à Esné et aurait 
la jouissance de la vallée, depuis les deux montagyies 
jusqu'à Syènc, avec le titre d'Emir ; qu'il se regar- 
derait comme sujet de la nation française et fournirait 
un corps de huit cents Mamelouks, à la disposition 
du général, pour être employé où il le jugerait néces- 



BATAI LLB NAVALK DU Nil . aOl 

saii'e; que tous les villages ou propriétés appartenant 
à lui ou à ses Mamelouks, lui seraient confirmés, et 
que, si le général étendait son pouvoir sur la Syrie, 
il acceptait la proposition éventuelle qu'il lui faisait 
d'y recevoir un établissement, mais qu'il s'entendrait 
sur cette question avec le général qu'il désirait vive- 
ment voir. Ilosetti partit avec cette dépêche. Il fut 
retardé fort long-temps à Beni-Soueif , et avant de 
quitter cette ville, il reçut une nouvelle lettre de 
Mourad-Iîey, qui lui faisait connaître que, venant 
d'être instruit par le commandant de la croisière 
anglaise du désastre de l'escadre française à Ahoukir, 
il ne pouvait prendre aucims engagemens; que, s'il 
les avait signés, il les tiendrait; mais que, se trouvant 
encore libre, il voulait courir toutes les chances de sa 
fortune. 

Koraïm, ce commandant d'Alexandrie, qui, le pre- 
mier, s'était soumis aux armes franç<iises et avait alors 
rendu des services importans, eut des correspon- 
dances avec le commandant de la croisière anglaise. 
Il fut traduit devant luie commission militaire et con- 
danuié à mort. Pendant cpielques jours, le général 
en chef hésita; mais il sacrifia la prédilection qu'il 
avait pour cet homme, à l'urgence des circonstances 
qui voulaient un exemple. Des agens anglais débar- 
quèrent à (iaza, comnunuquèrent avec Ibrahim-Bey, 
Djezzar-Pacha et les Arabes du désert de Suez. D'au- 
tres débarquèrent du coté de la tour des Arabes, agi* 
lèrent les tribus du Baheiréh, <ln désort, d^ ]^ «rraiide 



202 GUERRE D ORIENT. 

et de la petite Oasis, correspondirent avec Moiirad- 
Bey, fournirent de l'argent, des munitions et des 
armes aux Arabes. Dans le courant de novembre, un 
régiment de cavalerie française fut surpris de se trou- 
ver au milieu d'Arabes, armés de fusils anglais avec 
des baïonnettes. Le mauvais effet de la bataille d'A- 
boukir se faisait sentir au Caire même. Les amis des 
Anglais y propageaient avec exagération les consé- 
quences de leur victoire. Mais l'escadre de Nelson 
ayant quitté les côtes d'Egypte, on parvint à con- 
vaincre les cheykhs qu'elle avait été poursuivie par 
une autre escadre française. D'ailleurs l'armée gagnait 
à vue d'œil. I^ cavalerie se remontait avec activité 
sur de superbes chevaux. L'infanterie reposée s'ac- 
coutumait au pays. Bientôt elle fut tout autre dès 
que les chaleurs de la canicule furent passées. Les 
remontes des attelages d'artillerie étaient aussi nom- 
breuses qu'il était nécessaire. T^e mouvement de toutes 
les troupes, les fréquentes revues et exercices, con- 
firmèrent tous les jours davantage la puissance fran- 
çaise dans l'opinion des Arabes, et, en peu de se- 
maines, le sentiment qu'avait produit le désastre 
d'Aboukir ne laissa plus aucune trace. 

VL Nelson se rendit dans le port de Naples et y 
fut reçu en triomphe. Le roi et surtout la reine, lais- 
sèrent voir à découvert la haine qui les animait contre 
la nation française. La guerre en fut une consé- 
quence. Le roi de Naples entra dans Rome à la tète de 



II\TAILLK N4VALE DU PC II . ao3 

soixante mille hommes en novembre 1798; mais il fut 
battu, repoussé, cliassr do Naples, obligé de se réhi- 
pier en Sicile. Ui Russie et l'Autric he s'unirent à l'An- 
gleterre, et reconnnencèrent la j^uerre de la seconde 
coalition en mars 1799. Aussitôt que la Porte avait été 
instruite de l'invasion de l'Egypte, elle en avait té- 
moigné du mécontentement, mais avec modération. 
Djezzar-Pacba , ayant expédié Tarlare sur Tartare 
pour demander des secours et des pouvoirs, il lui 
avait été répondu : de se défendre en Syrie, si on l'y 
attaquait, mais de n'entreprendre aucune hostilité , 
et de garder du sang-froid ; que le Grand-Seigneur 
attendait des explications de Paris, et qu'il n'avait pas 
oublié que les Français étaient les plus anciens alliés 
de r Empire. L'Angleterre, l'Autriche, la Russie et 
Naples firent de concert des démarches poiu' pousser 
la Porte à la guerre contre la Répidjlique; l'empereur 
Sélim s'y rei'usa constamment. Il attendait, disait-il, 
des explications ; mais, dans le fait, il n'avait garde de 
s'engager dans une guerre contre la France, enne- 
mie de ses ennemis naturels, la Russie et l'Autriche. 
Il comprenait parfaitement qu'une fois que ses ar- 
mées seraient engagées dans les déserts de l'Arabie, 
Constantinople serait exposée à la haine et à l'ambi- 
tion des Russes. 

Un officier du sérail, ayant la confiance particu- 
lièn*de S(*lim, arriva au Caire par la voie de Derne 
avec la cara\ane des pèlerins. Il vil le général en 
chef. Il lui lit coniKnit*' li». vi.nis di^inositions de la 



ao4 GUERRE d'orient. BATAILLE NAVALE DU NIL. 

Porte. Il demanda, ce qu'il obtint sur l'heure^ que 
toutes les propriétés de la ville de la Mecque lui fussent 
confirmées, qu'un Ottoman fut nommé pour Emir- 
Aga, et qu'un corps de troupes musulmanes fût levé 
pour l'escorte de la caravane de la Mecque; enfin, 
que le général donnât des explications sur ses pro- 
jets, l'assurant que la Porte était résolue à ne rien 
faire avec précipitation, et à ne se laisser emporter 
par aucune passion. Cet officier séjourna plus de 
quarante jours au quartier-général. 11 eut lieu d'être 
satisfait de ce que lui dirent les cheykhs du Caire 
des dispositions du sultan Rébir et des Français ; il 
s'embarqua sur la mer Rouge sous prétexte d'aller à 
la Mecque, et arriva à Constantinople dans le courant 
de décembre. Mais alors la Porte était entraînée ; la 
destruction de l'escadre d'Aboukir la laissait à la 
merci des escadres anglaise et russe. Les lettres des 
officiers français, interceptées par la croisière, et 
communiquées à la Porte par les ministres anglais, 
eurent aussi de l'influence sur ses dispositions. Ces 
officiers y montraient tant de mécontentement, ils y 
peignaient la position de l'armée comme tellement 
critique, que le Divan crut qu'il serait facile aux 
alliés de reprendre l'Egypte, et craignit, qu'une fois 
maîtres de ce pays, les Anglais ne le gardassent, 
comme ils l'en menaçaient. Ce fut cette considéra- 
tion surtout, qui le détermina à déclarer la guerre à 
la République, 



CHAPITRE V. 



AFFAIRES ni-LIGIElTSES. 



1. De rislamiiMiic. — II. Des ulémas de Gama-el-Azhar. — III. Felfa. — 
IV. Ft'lr du Nil, du prupluM»'. — V. l/iinaii dt- la Mfcqutî. — VI. Des 
arts, des sciences, des L>elles-lettres sous les califes. — VII. Du: la polyga- 
mie, — Vm. Mœurs. 



T. Moïse a révélé Texistence de Dieu à sa nation; 
Jésus-Christ à Tempire romain; Mahomet à Tancien 
continent. Moïse arracha les desccndans de Jacoh à 
la captivité de l'Egypte. Il les retint quarante ans 
dans le désert où il leur donna des lois. Ils soupi- 
raient sans cesse après ces marmites pleines de viande 
dont ils mangeaieîit tout leur soûl. Il s'attacha pour 
combattre cet esprit de retour à leur inspirer un ca- 
ractère exclusif, à les isoler au milieu des nations. 
Les Hébreux coiuuuent le vrai Dieu mille ans avant 
les autres hommes. 

Jésus-Christ, quoique descendant de David , ne 
prélendit pas au trône de ses pères. 11 prêta et or- 
donna ol)éissance à tout gouvernement établi. Toute 
puissance vient de Dieu; mon empire n*est pas de ce 
monde ; rendez à César ce qui appartient à César, 
Il n'cul <iu'nn but dans sa mission divine : régler les 



ao6 GUERRE d'orient. 

consciences, diriger les âmes clans cette vie pour 
opérer leur salut dans l'autre. L'Évangile ne donne 
aucune règle pour le gouvernement des choses d'ici- 
bas. La doctrine des chrétiens ne dut exciter en 
rien la jalousie des Césars, mais, par le même prin- 
cipe, elle fut extrêmement favorable aux dynasties 
qui s'élevèrent sur les débris de l'empire romain. 
Elle les légitima. Clovis ne fut réellement roi qu'a- 
près avoir été sacré. 

La religion chrétieime est celle d'un peuple très 
civilisé. Elle élève l'homme^ elle proclame la supé- 
riorité de l'esprit sur la matière, de l'âme sur le corps. 
Elle est née dans les écoles grecques, elle est le 
triomphe des Socrate, des Platon, des Aristide, sur 
les Flaminius, les Scipion, les Paul Emile. Les Ro- 
mains soumirent la Grèce par la force de leurs armes, 
mais ils furent subjugés insensiblement par l'influence 
irrésistible de l'esprit, des arts et des sciences des 
vaincus. Les canons fondamentaux de l'Église furent 
délibérés et décrétés dans les conciles tenus en Orient 
pendant les huit premiers siècles, à Nicée, à Alexan- 
drie, à Antioche, à Constantinople, en Calcédoine, à 
Césarée, et à Athènes. Comme tout ce qui s'établit par 
la seule influence de la persuasion, comme tout ce qui 
est le résultat du progrès des lumières, la religion de 
Jsus-Christ eut une marche lente. Il lui fallut quatre 
siècles pour s'asseoir sur le trône. L'apothéose de 
César et d'Auguste avait été suivie de celle des plus 
abjects tyrans. Les nations ccmrurent de l'aversion 



\FKAIRI» BF.Ur.lRIISFS. lO'J 

|>oiir une religion où Tibère, Caligiiln , Hrliogahnie 
avaient des autels et des prêtres. Elles cherchèrent 
des consolations dans le dogme crun seul Dieu im- 
mortel, iu(MVM'«, (-n'atcnr, n'innurratenr, et maître <le 
tout. 

L'Église chrtîtienne promit pour récompense aux 
justes de voir Dieu face à face , jouissance toute spi- 
rituelle, dans le temps qu elle menaçait les réprouvés 
de peines toutes corporelles, car ils brûlent dans des 
brasiers ardens. Celte opposition s explique. Si les 
médians n'eussent été menacés que d'être soumis à 
des peines spirituelles, ils les auraient bravées, le 
frein eût été trop faible pour réprimer leurs mauvais 
l^enchans. D*un autre côté, un paradis où les élus 
eussent goûté les plaisirs du monde, eut exalté la 
chair , et la morale chrétienne se propose surtout de 
la réprimer et de la mortifier. La contrition impar- 
faite est ainsi uii moyen de salut comme la contrition 
parfaite. 

L'Arabie était idolâtre lorsque Mahomet, sept siè- 
cles après Jésus-Christ, y introduisit le culte du dieu 
d'Abraham, d'ismaèl, de Moïse et de Jésus-Christ. 
Les ariens et d'autres sectes qui avaient troublé la 
trancpiillité de l'Orient, avaient agité les questions de 
la nature du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Mahomet 
déclara qu'il n'y avait qu'un seul Dieu qui n'avait ni 
père ni fils, que la trinité emportait une idée d'idolâ- 
trie. Il écrivit sur le frontispice du Coran : // n*y a 
fias d'autre Diru que Dieu. Il sMdrcssnitàdes jK*upU^ 



ao8 GUKRRE d'orient. 

sauvages, pauvres, manquant de tout, fort ignorans. 
S'il eût parlé à leur esprit, il n'eût pas été entendu. 
Au milieu de l'abondance de la Grèce, les plaisirs de 
la contemplation de l'esprit étaient un besoin. Mais 
au milieu des déserts, où l'Arabe soupirait sans cesse 
après une source d'eau, après l'ombre d'un palmier 
qui pût le mettre à l'abri des rayons brûlans du soleil 
du tropique, il fallait promettre aux élus, pour ré- 
compenses, des fleuves de lait intarissables, des bos» 
quets odoriférans où ils se reposeraient à l'ombre 
perpétuelle, dans les bras de divines houris, à la peau 
blanche, aux yeux noirs. Les Bédouins se passion- 
nèrent pour un séjour aussi enchanteur. Ils s'ex- 
posèrent à tout pour y parvenir, ils devinrent des 
héros. 

Mahomet fut prince. H rallia ses compatriotes au- 
tour de lui. En peu d'années, ses Moslems conquirent 
la moitié du monde. Ils arrachèrent plus d'âmes aux 
faux dieux, culbutèrent plus d'idoles, renversèrent 
plus de temples païens en quinze années, que les secta- 
teurs de Moïse et de Jésus-Christ ne l'ont fait en quinze 
siècles. Mahomet était un grand homme. Il eût été 
effectivement un dieu, si la révolution qu'il a opérée 
n'avait été préparée par les circonstances. Lorsqu'il 
parut, les Arabes étaient, depuis longues années, 
aguerris par les guerres civiles. Tout ce que les peu- 
ples ont fait de grand sur le théâtre du monde , ils 
l'ont fait, sortant de ces crises qui retrempent égale- 
ment les âmes et les corps. Si les batailles de Cadesie 



AFFAIRES REI.ICIEUSFS. jiOf) 

et (le(i) , qui permirent aux intrépides Mos- 

lems de planter l'étendard du prophète sur l'CJxus et 
les frontières de la Chine», si celles de Aiznadin et de 
Yennuk (jui firent tomber sous leur domination la 
Syrie et l'Egypte, avaient tourné contre eux, si les 
Khaled, les Dérar, les Amrou, eussent été vaincus, 
rejetés dans leurs immenses déserts; les Arabes eus- 
sent repris leur vie errante, ils eussent vécu comme 
leurs pères, pauvres et misérables^ les noms de 
Mahomet, (FVli, (TOniar seraiiMit iiicoiiniis à l'u- 
ni vei'S. 

L'ascendance progi-essive du christianisme, au 
contraire, n'a dépendu du succès d'aucun événement 
secondaire. C^tte religion s'est propagée , insinuée 
comme une doctrine qui captive , persuade , et dont 
rien ne peut arrêter la marche. Constantin en accéléra 
le trionq)he ; mais s'il n'eût pas demandé le baptême, 
lui de ses successeurs n'eût pas tardé à le faire. Jésus- 
Christ était un prédicateur. Il donna à ses apôtres le 
don de la parole. Moïse et Mahomet étaient des chefs 
de |H»uples qui donnèrent des lois et régirent les af- 
faires de ce monde. Le ylaive est la clef du civl , tlit 
le prophète; qui péril dans le combat est absous de 
ses péchés ; les ailes des anges remplacent les mem- 
bres perdus dans la bataille; l* encensoir est insépa- 
rable du glaive! Il fut intolérant et exclusif. Tuer 
ou soumettix; les infidèles au tribut , détruire la 

(1) Il va un e«|»fl'^' l»hnp dan* !•• maïuiNciii. ^/ . .. - «V 

I. 



2IO GUERRE d'oRIENT. 

puissance de l'idolâtrie parce qu'elle est un outrage à 
Dieu, est écrit dans toutes les pages du Coran. Jamais 
les Moslems ne se soumirent sincèrement à la puis- 
sance d'aucun prince idolâtre. 

II. Les trois religions qui ont répandu la con- 
naissance d'un Dieu immortel , incréé , maître et créa- 
teur des hommes , sont sorties de l'Arabie. Moïse , 
Jésus-Christ, Mahomet sont Arabes, nés à Memphis, 
à Nazareth, à la Mecque. L'Europe, l'Asie, l'Afrique, 
l'Amérique , qui renferment tant d'immenses soli- 
tudes , tant de hautes montagnes , tant de vastes mers, 
tant de riches plaines, tant de grandes métropoles, im- 
plorent Moïse, Jésus-Christ ou Mahomet, se règlent 
sur les livres saints, l'Évangile ou le Coran, ont les 
yeux tournés vers l'Arabie, sur Jérusalem, Nazareth 
ou la Mecque. Si Rome est le chef-heu de la chré- 
tienté , c'est que les Scipion , les César , les Trajan ont 
conquis une partie du monde. L'influence de Rome 
nouvelle est une suite de la puissance de Rome 
ancienne. Mais pourquoi Jérusalem, Nazareth, la 
Mecque appartiennent-elles à une même contrée? 

De tout temps, les idées religieuses furent prédo- 
minantes sur les peuples de l'Egypte. Les Perses ne 
purent jamais s'y établir, parce que les mages vou- 
lurent y faire adorer leurs dieux et chasser ceux du 
Nil. Il s'éleva entre les deux peuples une rivalité 
d'idoles, de rites et de prêtres qui les rendit impla- 
cables ennemis; rien ne put les réconcilier. Souvent 



Ai-i'AinKS nrLKUK! SI s ail 



conquis par les armes des Perses, les hgypiiens se ré- 
vohèrenl toujours. Quand Alexandre-le-Grand se; 
présenta sur leurs IVontières, ils accoururent à lui, 
accueillirent ce grand homme comme un libérateur. 
Quand il traversa le désert de quinze jours de marche 
d'Alexandrie au temple d'Ammon, et qu il se fil dé- 
clarer par la prêtresse, fds de Jupiter, il connaissait 
bien l'esprit de ces peuples, il flattait leur penchant 
dominant, il fit plus pour assurer sa conquête que 
s'il eût bâti vingt places fortes et appelé cent mille 
Macédoniens. 

Les politiques qui avaient le mieux observé le gé- 
nie des peuples d'Egypte, regardaient la religion 
connue le principal obstacle à l'établissement de l'au- 
torité frani^aise. Pour s'établir en Egypte, disait Vol- 
ney en 1788, il faudra soutenir trois guerres; la pre- 
mière contre l'Angleterre, la seconde contre la Porte, 
mais la troisième, la plus difficile de toutes, contre 
les Musulmans qui forment la population de ce pays. 
Cette dernière occasionnera tant de pertes que peut- 
être doit-elle être considérée comme un obstacle 
insurmontable. Maîtres d'Alexandrie et du Caire, 
vainqueurs à Chobrakhit et aux Pyramides, la posi- 
tion des Français était incertaine. Ils n'étaient que 
lolérès par les fidèles qui, étourdis par la rapidité dcns 
événemens , avaient fléchi devant la force, mais qui 
déjà déploraient ouvertement h' triomphe des ido- 
lâtres, dont la présence profanait les eaux bénies. Ils 
gémissaient de l'opprobre qui rejaillissait sur la pre- 



OLl'i GUERRE D ORIENT. 

?ni€re clef de la sainte Raaba; les imans récitaient 
avec affectation les versets du Coran les plus opposés 
aux infidèles. 

Il fallait arrêter la marche de ces idées religieuses; 
ou Tarmée, malgré ses victoires , était compromise. 
Elle était trop faible, trop dégoûtée pour qu'il lui fût 
possible de soutenir une guerre de religion. Dans les 
onzième et douzième siècles, les croisés régnèrent à 
Antioche, à Jérusalem, à Emesse, à Ptolémaïde, mais 
ils étaient aussi fanatisés que les Musulmans. Les an- 
nales du mondene présentent pas d'exemple d'un effort 
pareil à celui que fit alors l'Europe. Plusieurs millions 
d'Européens trouvèrent la mort aux champs de la 
Syrie, et cependant, après quelques succès éphé- 
mères , la croix fut abattue , les Musulmans triom- 
phèrent. La prédiction de Volney allait se réaliser; il 
fallait se rembarquer ou se concilier les idées reli- 
gieuses, se soustraire auxanathèmes du Prophète, ne 
pas se laisser mettre dans les rangs des ennemis de 
l'islamisme ; il fallait convaincre , gagner les muphtis , 
les ulémas , les schérifs, les imans, pour qu'ils inter- 
prétassent le Coran en faveur de l'armée. 

L'École ou la Sorbonne de Gama-el-Azhar est la 
plus célèbre de l'Orient. Elle a été fondée par Saladin. 
Soixante docteurs ou ulémas délibèrent sur les points 
de la foi , expliquent les sainls livres. C'était elle 
seule qui pouvait donner l'exemple, entraîner l'opi- 
nion de l'Orient et des quatre sectes qui la partagent. 
Ces quatre sectes, les schaféis, les malékis, les han- 



AFFAIRF.S RF.LIGIEUSP^. ai3 

balis, les hanafis no tliffôrenl entre elles que sur des 
objets (le discipline; elles avaient chacune pour chef 
au Caire, un mupliti. Napoléon n'oublia rien pour 
les circonvenir, les (lalter. Célaienl des vieillards 
respectables par leurs mœurs , leur science ; leurs ri- 
chesses, et même par leur naissance. Tous les jours, 
au soleil levant, eux et les ulémas de Gama-el-Azhar 
prirent riiabilude de se rendre au palais, avant 
rheure de la |)rière. La place d'Ezbekiéh tout entière 
était encombrée de leur cortège. Ils arrivaient sur 
leim> mules richement harnachées, environnés de 
leu!^ domestiques et d'un grand nombre de bâton- 
niers. Les corps-de-garde français prenaient les armes 
et leur rendaient les plus grands honneurs. Parvenus 
dans les salles , des aides-de-camp et des interprètes 
les recevaient avec respect, leur faisaient servir des 
sorbets, du café. Peu d'instans après, le général en- 
trait, s'asseyait au milieu d'eux, sur le même divan , 
et cherchait à leur inspirer de la confiance par des 
discussions sur le Coran , s'en faisant expliquer les 
principaux passages et montrant une grande admi- 
ration pour le prophète. En sortant de ce lieu, ils 
allaient aux mosquées où le peuple était assemblé. 
Là, ils lui parlaient de toutes leurs espérances, cal- 
maient la méliancc et les mauvaises dis|K)sitions de 
cette immense population. Ils i*endaient des services 
réels à l'armé» 

I/*s proprièlt^ tii > hn.xpiées, (Ils h uvits pieuses , 
furent respecti'cs par railininistration franc^aiso, mémo 



21 4 GUERRE d'orient. 

])rotégées avec tant de partialité, que ce ne pouvait 
être que l'effet d'une inclination sincère du chef poiu^ 
la religion musulmane. Les Turcs et les Mameloidis 
avaient pour principe fondamental de leur politique, 
d'éloigner les cheyklis de l'administration de la jus- 
tice et du gouvernement , ils craignaient qu'ils ne de- 
vinssent trop puissans. Ce fut , pour ces vénérables 
vieillards, une agréable surprise, lorsqu'ils se trou- 
vèrent chargés de la justice civile et criminelle, même 
de toutes les affaires contentieuses de l'administra- 
tion. Leur crédit s'en augmenta rapidement parmi 
le peuple. Il y avait à peine un mois que l'armée fran- 
çaise était entrée au Caire , que déjà les sentimens des 
cheykhs étaient changés. Ils s'attachaient sincèrement 
au sultan Rébir. Eux-mêmes étaient étonnés que la 
victoire des infidèles, qu'ils avaient tant redoutée, as- 
surât leur triomphe; c'était pour eux que les Français 
avaient vaincu aux Pyramides! Tous leurs villages, 
toutes leurs propriétés particulières furent ménagés 
avec une délicate attention. Jamais ces hommes, qui 
étaient à-la-fois les chefs de la religion, de la noblesse 
et de la justice , n'avaient été plus considérés; jamais 
leur protection n'avait été plus recherchée, non-seule- 
ment par les Musulmans, mais même parles chrétiens, 
Cophtes , Grecs, Arméniens établis dans le pays. 
C^eux-ci avaient profité de l'entrée de l'armée pour 
secouer le joug des usages et braver les Moslems. Aus- 
sitôt que le général en chef en fut instruit, il les ré- 
prima. Tout rentra dans l'ordre. L'ancien usage fut 



viiAiius iiKi.K.iRusRs. ai5 

vu loiil it l.iMi, ce qui remplit de joie lo*îMiisii1mnîis, 
et leur inspira une conliaiu e entière. 

Depuis la révolution, T armée française n'exerçait 
aucun culte. Elle n'avait pas fréquenté les églises «mi 
Italie, elle ne le^frécpientait pas davantage en Égjplc. 
Celte observation n'écliajîpa pas à Tœil pénétrant des 
ulémas , si jaloux et si inquiets sur tout ce qui était 
relatif à leur culte. Elle lit sur eux le plus heureux 
effet. Si les Français n'étaient pas Musulmans, du 
moins il devenait prouvé, qu'ils n'étaient pas non 
plus idolâtres; le sultan Rébir était évidemment \r. 
protégé du prophète. Par cette espèce de vanité com- 
mune à tous les hommes , les cheykhs se plaisaient à 
raconter toutes les caresses dont ils étaient l'objet, 
les honneurs qu'on leur rendait, tout ce qu'ils avaient 
dit, ou supposaient avoir dit. Leur partialité pom 
Napoléon était évidente, et déjà il était passé en 
principe de foi : « que jamais les Français n'eussent 
« vaincu \os ûdèles, si leur chef n'avait été spéciale- 
« ment protégé par le prophète. L'armée des Mame- 
ef louks était invincible , la plus brave de l'Orient ; si 
« elle n'avait fait aucune résistance, c'est quelle 
« était impie, injuste. Cette grande révolution était 
« écrite dans plusieurs passages du Coran. 

Plus tard, le sultan Kébir toucha la corde ilu pair lo- 
tisme arabe : « Pourquoi la nation arabe est-elle sou- 
« mise aux Turcs? Comment la fertile Egypte, la 
« sainte Arabie , sont-elles dominées par des peuples 
« sortis du Caucase? Si Mahomet descendait au- 



2l6 GTJtRRK d'orient. 

« joiird'lmi du ciel sur la terre, où irait-il? Serait-ce 
« à la Mecque? Il ne serait pas au centre de l'empire 
a musulman. Serait-ce à Gonstantinople? Mais c'est 
« une ville profane, où il y a plus d'infidèles que de 
« croyans, ce serait se mettre au milieu de ses enne- 
« mis; non, il préférerait l'eau bénie du Nil, il vien- 
« drait habiter la mosquée de Gama-el-Azhar, cette 
« première clef de la sainte Kaaba. » A ce discours les 
figures de ces vénérables vieillards s'épanouissaient, 
leurs corps s'inclinaient , et les bras croisés , ils s'é- 
criaient : « Tayeh ! tayeh, ah ! cela est bien vrai! 

Lorsque Mourad-Bey eut été rejeté dans la Tbé- 
baïde^ Napoléon leur dit : « Je veux rétablir l'Arabie, 
a qui m'en empêchera? J'ai détruit les Mamelouks, la 
« plus intrépide milice de l'Orient. Quand nous nous 
« serons bien entendus, et quand les peuples d'Egypte 
« sauront tout le bien que je veux leur faire, ils me 
« seront sincèrement attachés. Je ferai renaître les 
« temps de la gloire des Fatimites. » Ces discours 
étaient l'objet des entretiens de tous les grands du 
Caire. Ce qu'ils avaient vu aux Pyramides leur fai- 
sait croire tout possible à l'armée française. Leur af- 
fection environnait le chef, ils le croyaient prédestiné. 
Le cheykh El-Mohdi, le plus éloquent, le plus in- 
struit et le plus jeune de ceux de Gama-el-Azhar, était 
aussi celui qui était le plus dans sa confiance. Il tra- 
duisait les proclamations en vers arabes. Des strophes 
ont été apprises par cœur, et sont encore récitées au 
fond des déserts de l'Afrique et de l'Arabie. 



AFFAIRES IIFI.IC.IFI SFS. ll'J 

Dopiiis que los tilémas formaient lo divan qui était 
chargé du gouvernement, ils recevaient le rapport de 
toutes les provinces, et connaissaient les désordres que 
les mal-entendus et le nom d'infidèles occasionnaient. 
Ix' sultan Kébir commença à se plaindre plus amère- 
ment dans ses conversations des lectures mal inten- 
tionnées que les imans faisaient aux mosquées le 
vendredi ; mais les réprimandes et les exhortations 
que les cheykhs adressaient à ces imans turbulens, 
furent insuffisantes. Enfin, lorsqu'il crut le moment 
favorable, il dit à dix des principaux parmi les 
cheykhs, ceux qui lui étaient le plus affectionnés: 
« Il faut mettre fin à ces désordres; il me faut un 
« fetfa de Gama-el-Azhar qui ordonne au peuple de 
« prêter le serment d'obéissance. » Cette proposition 
les fit pâlir; leur physionomie peignait l'effroi de 
leur âme; ils devinrent mornes et consternés. Le 
chevkh El-Cherkaoui, le chef des ulémas de Gama-el- 
Azhar, prit la parole et dit, après s'être long-temps 
recueilli : « Vous voulez avoir la protection du pro- 
« phète , il vous aime ; vous voulez que les Arabes 
« musulmans accourent sous vos drapeaux , vous 
« voulez relever la gloire de l'Arabie, vousn*étes pas 
« idolâtre, faites-vous Musulman ; cent mille Égyp- 
« liens et cent mille Arabes viendront de l'Arabie, 
« de Médine, de la INlecque, se ranger autour de 
« vous. Conduits et disciplinés à votre manière, vous 
« conquerrez l'Orient, vous rétablirez dans toute sa 
a gloire la patrie du prophète. » Au même moment 



2t8 gdkrre d'orient. 

ces vieilles physionomies s'épanouirent. Tous se pro- 
sternèrent pour implorer la protection du ciel. A son 
tour le général en chef fut étonné. Son opinion in- 
variable était que tout homme doit mourir dans sa 
religion. Mais il comprit promptement que tout ce 
qui serait un objet d'entretien et de discours sur ces 
matières serait d'un bon effet. H leur répondit : Il y a 
deux grandes difficultés qui s'opposent à ce que moi 
et mon armée puissions nous faire Musulmans; la 
première est la circoncision, la seconde est le vin. 
Mes soldats en ont l'habitude dès l'enfance, je ne 
pourrai jamais leur persuader d'y renoncer. Le 
cheykh El-Mohdi proposa de permettre aux soixante 
cheykhs de Gama-el-Azhar de poser la question pu- 
bliquement et de délibérer sur cet objet. Le bruit se 
répandit bientôt dans toutes les mosquées que les 
grands cheykhs s'occupaient nuit et jour à instruire 
le sultan Rébir et les principaux généraux, des prin- 
cipes de la loi , et que même ils discutaient un fetfa 
pour faciliter, autant que cela serait possible, un si 
grand événement. L'amour-propre de tous les Musul- 
mans fut flatté , la joie fut générale. Il se répéta que 
les Français admiraient Mahomet, que leur chef sa- 
vait par cœur le Coran , qu'il convenait que le passé, 
le présent, l'avenir étaient contenus dans ce livre de 
toute sagesse ; mais qu'il était arrêté par la circon- 
cision, et la défense du prophète de boire du vin. 
Les imans, les mouezzins de toutes les mosquées 
furent, pendant quarante jours, dans la plus vive 



AFFAIRES nKLir.IEUSES. 

agitation ; mais cette agitation ^'tail tout à Invaiitage 
(les Franrais. Dc^jà ils n'étaient plus des infidèles. Toiil 
ce que le prophète avait dit ne pouvait plus s'aj)- 
plicjuer à des vainqueurs qui venaient déposer leurs 
lauriers an pied de la chaire de Tislainisme. Mille 
hruits se répandirent parmi le peuple. Les uns di- 
saient que Mahomet lui-même avait apparu au sultan 
Kébir, qu'il lui avait dit: « Les Mamelouks n'ont 
« gouverné que par leurs caprices ; je te les ai livrés. 
« Tu sais et tu aimes le Coran. Tu as donné le pou- 
« voir aux cheykhs, aux idémas; aussi tout te réus- 
« sit. Mais il faut achever ce que tu as commencé. 
« Reconnais, professe les principes de ma loi, c'est 
a celle de Dieu même. I^s Arabes n'attendent que 
« ce signal ; je te donnerai la conquête de toute 
« l'Asie. » Les discours et les réponses qu'on faisait 
faire au sultan Kébir, variaient et se répandaient sous 
mille formes diverses. Il en profita pour insinuer que 
dans ses réponses il avait demandé un an pour pré- 
parer son armée, ce que Mahomet lui avait accordé; 
qu'il avait promis de construire une grande mos- 
quée; que toute l'armée se ferait Musulmane; et que 
déjà les grands cheykhs £1-Sadah et El-Bekri, le con- 
sidéraient comme tel. 

111. Les quatre muphtis portèrent enlin le fetfa 
rtMigé et signé par eux. Il y était dit : Que la circon- 
cision était une perfection, (ju'elle n'avait pas été 
instituée par le prophète maii» seulement recomman- 



aao GUERRE D ORIENT. 

dée, qu'on pouvait donc être Musulman et n'être pas 
circoncis; que quant à la deuxième question, on pou- 
vait boire du vin et être Musulman , mais que , dans 
ce cas , on était en état de péché et sans espoir d'ob- 
tenir les récompenses promises pour les élus. Napo- 
léon témoigna sa satisfaction pour la solution de la 
première question, sa joie parut sincère. Tous ces 
vieux cheykhs la partagèrent. Mais il exprima toute 
sa douleur sur la deuxième partie du fetfa. Comment 
persuader à des hommes d'embrasser une religion, 
pour se déclarer eux-mêmes réprouvés et s'établir en 
état de rébellion contrelescommandemensducielPLes 
cheykhs convinrent que cela était difficile, et dirent 
que l'objet constant de leurs prières, depuis qu'il était 
question de ces matières, avait été de demander l'as- 
sistance du Dieu d'Ismaêl. Après un long entretien 
où les quatre muphtis ne paraissaient pas également 
fermes dans leur opinion , les uns ne voyant aucun 
moyen d'accommodement, les autres, au contraire, 
pensant que cela était susceptible de quelques modi- 
fications, le cheykh El-Mohdi proposa: de réduire 
le fetfa à sa première moitié, que cela serait d'un heu- 
reux effet dans le pays , qu'il éclairerait le peuple 
dont les opinions n'étaient pas conformes ; et de faire 
de la deuxième partie une question qui serait sou- 
mise à une nouvelle discussion ; peut-être pourrait- 
on consulter les cheykhs et schérifs de la Mecque, 
quoiqu'ils parussent avoir une plus haute opinion de 
leur science et de leur influence sur l'Orient. Cet avis 



MIAinES IIKLIGIFISES. ail 

lut adopté. J.a piiljlicalion tlii felfa eut lieu dans 
toutes les mosquées; les inians , après la prière du 
vendredi, où ils ont l'habitude de prêcher , expli- 
quèrent le fetfa et parlèrent unaniuienient, fort en 
faveur deTarmée française. 

Le deuxième fetfa fut l'objet de vives et longues 
discussions, et d'ime correspondance avec la Mecque. 
Knfin, ne pouvant vaincre toutes les résistances, ni tout 
concilier avec le texte et le commandement précis du 
prophète, les muphtis portèrent un fetfa, par lequel il 
était dit : Que les nouveaux convertis pourraient boire 
du vin et être Musulmans, pourvu qu'ils rachetassent 
le péché par de bonnes œuvres et des actions chari- 
tables ; que le Coran ordonne de donner en aumônes 
ou d'employer en œuvres cliaritablcs, au moins le 
dixième de son revenu; que ceux qui, Musulmans, 
continueraient à boire du vin, seraient tenus de por- 
ter ces aumônes au cinquième de leur revenu. Ce fetfa 
fut accepté et parut propre à tout concilier. Les 
cheykhs, parfaitement rassurés, se livrèrent tout en- 
tiers au service du sultan Kébir, et ils comprirent 
qu'il avait besoin d'une année au moins, pour éclairer 
les esprits et vaincre les résistances. Il fit faire les des- 
sins, les plans et les devis, d'une mosquée assez 
grande pour contenir toute l'armée , le jour où elle 
reconnaîtrait la loi de Mahomet. Dans ce temps, le 
général Menou embrassa publiquement l'islamisme. 
Musulman , il alla à la mosquée de Rosette. Il ne de- 
manda aucune restriction. Cette nouvelle combla de 



jlii guerre d orient. 

joie toute la population de l'Egypte , et ne laissa pas 
de doute sur la sincérité des espérances qu'elle con- 
cevait. Partout les cheykhs prêchèrent que Napo- 
léon n'étant pas infidèle , aimant le Coran , ayant mis- 
sion du prophète , était un vrai serviteur de la sainte 
Raaba. Cette révolution dans les esprits en produisit 
une dans l'administration. Tout ce qui avait été dif- 
ficile , devint facile; tout ce qu'on n'avait pu obtenir 
que les armes à la main , s'obtint de bonne volonté 
et sans efforts. Depuis ce temps , les pèlerins , même 
les plus fanatiques , ne manquaient jamais de rendre 
au sultan Rébir les mêmes honneurs qu'à un prince 
Musulman ; et à-peii-près vers ce temps, le général en 
chef ne se présenta plus dans la ville, que les fidèles 
ne se prosternassent ; ils se comportaient envers lui 
comme ils avaient l'habitude de le faire envers le sultan. 

IV. Ce fut le 1 8 août que le Nil ayant marqué au 
mékias de Roudah quatorze coudées, le divan et le 
cadi firent rompre la digue du canal du Prince des 
Fidèles. Cette cérémonie est celle à laquelle le peuple 
du Caire prend le plus de part. Avant le lever du so- 
leil, deux cent mille spectateurs couvraient les deux 
rives du Nil , au vieux Caire et à l'île de Roudah. 
Plusieurs milliers de canges et autres barques, cou- 
vertes de pavillons et de drapeaux , attendaient le 
moment d'entrer dans le Nil. Une partie de l'armée 
française était sous les armes et en grande tenue. Le 
sultan Rébir, environné de son état-major français, 



AFFAIRES RELIGIEliSICS. àa3 

cli's (}UMtr(> iniiphtis, des ulômas, dos grands clieyklis, 
des bclu'riiî», des luoinbros du divan, et ayant a cnU»de 
lui, à sa droite, Ll-Hekri descendant du prophète, à sa 
gauclie, £l-Sadali, descendant de Hassan, partit de son 
palais, traversa toute la ville et arriva au kios([ue près 
de rend3ouchure du canal. 11 fut reçu par le cadi et 
lesciieykhs du niékias. Le procès-verbal constatante 
hauteur où était arrivé le Nil fut lu , et les niesuies 
furent j)ortées, vérifiées en public. 11 fut déclaré 
(pie le inal-el-hour était dû. Cet acte, étant signé et 
proclamé, fut accueilli par une décharge d'artillerie 
et les cris d'allégresse de cette inunense quantité de 
spectateurs. Le cadi coupa la digue avec toutes les cé- 
rémonies d'usage. Il fallut une heure pour cpi'elle fût 
emportée. Le Nil se précij)ita d'une hauteur de dix- 
huit pieds dans le canal. Bientôt après, la cange cpii 
portait le cheykh du mékias entra la première, et fut 
suivie par tous les bateaux qui couvraient le Nil. Us 
défilèrent pendant toute la journée. Le payeur-général 
Estève jeta des sommes considérables au peuple en 
petites pièces d'argent. Le repas qui fut servi dans le 
kiosque était spl(>ndide. Le sultan Kébir se prêta avec 
sincérité à toutes les fonctions que l'usage prescrivait 
au souverain du pays. 

Le Nil annonça une inondation beaucoup plus forte 
que celle des années précédentes. La ville illuminée, 
fut en fête pendant toute la luiit et les huit nuits sui- 
vantes. Bientôt les places publiques du Caire devin- 
rent des laqs, certaines rues des canaux, les jardins 



aîl4 GUERRE d'orient. 

(les prairies couvertes d'eau d'où sortaient des arbres. 
Dans le courant de septembre, toute l'Egypte offrit le 
spectacle d'une mer, vue du haut des Pyramides, du 
Mokattam, ou du palais de Saladin. Ce spectacle était 
ravissant. Les villes , les villages , les arbres , les san- 
tons, les minarets, les dômes des tombeaux surna- 
geaient au-dessus de cette nappe d'eau qui était sil- 
lonnée, dans tous les sens, par des milliers de grandes 
et de petites voiles blanches, occupées aux transports, 
aux communications et aux besoins de la population* 
Les soldats ne se plaignaient plus que ce Nil n'avait 
pas répondu à sa réputation. Ils ne disaient plus 
que c'était un ruisseau , chariant une eau bour- 
beuse et trouble. Dans ses bras, le Nil eut vingt-sept 
et vingt-huit pieds d'eau, dans la plupart des ca- 
naux huit, dix et douze pieds, et sur la surface de la 
terre quatre, cinq et six pieds. En décembre, le Nil 
rentra dans son lit ou dans les canaux. La terre 
reparut insensiblement. Des milUers de cultivateurs la 
couvrirent pour la rompre et la cultiver. Ils semèrent 
toute espèce de graines, de légumes; enfin, quelques 
semaines après, succédèrent les premières récoltes. Le 
coup-d'œil de ces plaines fleuries couvertes de riches 
moissons, était enchanteur. Le soldat se crut de re- 
tour dans cette belle Italie. C'était un contraste avec 
l'âpreté qu'avaient présentée ces plaines arides et 
brûlées aux mois de juin et de juillet, il y avait à peine 
six mois. 

A la fin d'août, fut célébrée, cette année (1798), la 



AFFAIRES RRUGIEITSKS. >). > 

fête du proplièle. L'armée prit part à la joie el au cou- 
tentenicnt desliabitans. J.a ville fut illuminée avec des 
verres de couleur. Chaque mosquée, chaque palais, 
chatpie bazar, chaque okel, se distinguait j)ar les 
dessins de rilluminaliou. On tira des feux d'artifice. 
L'armée, en grande tenue, fit diverses évolutions sous 
les fenêtres du Bekri. Le général en chef, et tout l'é- 
tal-major lui firent visite. Tous les ulémas, les inuph- 
tis y étaient. Ils chantaient les litanies du prophète 
assis par terre sur des coussins. Ces vénérables vieil- 
lards passèrent une heure à réciter des vers arabes à 
la louange de Mahomet. Us s'agitaient, par un mou- 
vement simultané et vif de haut en bas. Au moment 
désigné par la prière, cent coups de canon tirés de la 
citadelle de Gizéh , de la flottille, et de toutes les bat- 
teries de campagne, saluèrent le verset qui annonce 
l'entrée du prophète dans Médine, c'est le commen- 
cement de l'hégire. Le dîner que le cheykh fit servir 
élail sur cinquante petites tables, chacune de cinq 
couverts. Au milieu était celle du sultan Kébir et du 
Bekri. Les musiques des régimens donnèrent tour-à- 
tour une sérénade et témoignèrent la joie commune. 
Toutes les places de la ville étaient pleines d'un peuple 
innombrable, rangé en cercles de soixante jusqu'à 
cent personnes, se tenant serrées en passant les bras 
derrière le dos les uns des autres. Ils chantaient les 
litanies du prophète et pendant ce temps, ils s'agi- 
taient, soit en tournant, soit par un haut le corps, en 
avant et en arrière, avec une telle violence, que plu- 



^i6 (U i-.RRi: d'oriknt. 

sieurs tombaient en défaillance. Les santons, répandus 
dans tous ces cercles, attiraient vivement la curiosité, 
et la vénération du peuple. La liberté, l'hilarité avec 
lesquelles les Musulmans se livraient à toutes ces 
cérémonies, la franchise, la joie et la fraternité qui 
régnaient entre eux et les soldats, faisaient assez 
comprendre les progrès qu'avait faits l'opinion , et 
combien était grand le rapprochement qui s'était 
déjà opéré. 

A la fête delà République, le i'' vendémiaire, les 
Musulmans, par reconnaissance pour la part que l'ar- 
mée avait j)rise à la fête du Nil et du prophète, s'y 
livrèrent avec le plus doux abandon. Une pyramide 
fut élevée sur la place Ezbekiéh. Sur la balustrade qui 
entourait le piédestal, étaient placés les muphtis, les 
cadis, les ulémas, les grands cheykhs. Après avoir 
entendu la proclamation du général en chef, et fait 
diverses évolutions, l'armée défila. La place hono- 
rable qu'occupèrent dans cette fête tous les grands du 
pays , excita la plus grande satisfaction parmi le 
peuple. Le général en chef donna un dîner de cent 
couverts où fut déployé tout le luxe qu'on aurait pu 
avoir à Paris. Le soir il y eut des courses, des jeux 
d(! toute espèce, qui amusèrent le peuple et le soldat. 
Uu spectacle nouveau et dont les Français attendaient 
un grand lésultal, fut un ballon que Gonlé lança. Il 
s'éleva et disparut dans le grand désert de la Libye. 
On a toujours ignoré le lieu où il est allé tomber; il ne 
portail personne; il y avait des vers éciits en tuic, 



AFFAIRES RELIGIRIliiFS. ^^f 

en arabe, en français. Il nVxcila pas aulrenienl la 
curiositr îles iMusuhnans. Mais s'il ne produisit pas 
rflïrl auquel on s'attendait, il fut l'objet de divers 
bruits. C'était, disaient li's fidèles, un moyen de 
correspondance du sultan Kébir avec Mahomet. Le 
clieykli Ll-Mohdi rit beaucoup de cette rumeur po- 
pulaire. Il composa sur ce sujet de très beaux vers 
arabes qui se répandirent dans tout l'Orient. 

V. Le scbérif Glialeb régnait à la Mecque. Les idé- 
mas du Caire lui écrivirent pour lui faire part de l'ar- 
rivée de l'armée fran<^!aise et de la protection qu'elle 
«accordait à fislainisme. Il répondit en homme qui 
voulait ménager les grands intérêts qu'il avait en 
Kgvptc. Régnant sur un lieu pauvre, le blé, forge, 
les légumes d'Egypte pourvoyaient presque exclusi- 
vement à la subsistance de son pays. La Mecque, 
quoique fort déchue de son ancienne prospérité, en 
conservait encore quelques restes, |>ar le séjour des 
caravanes d'Orient et d'Occident. Celles d'Orient se 
réunissaient à Damas et en partaient , celles d'Occi- 
dent partaient du Caire. Ce scbérif écrivit au sultan 
Kébir, et lui donna le titi*e de serviteur de la sainte 
Kaaba, ce qui, connu et répandu dans les mosquées, 
y produisit un bon effet. Le scbérif de la Mecque est 
souverain, il a des troupes; mais Djeddah, qui est le 
port, appartient au grand-seignein*, qui y tient une 
garnison. Il y envoie un pacha qui se permet des 
actes d'autorité dans la ville même. J.a politique de 



aa8 frUERRK 1)*0RIE1VT. 

Constantinople est de diminuer le plus possible l'in- 
fluence religieuse du schérif de la Mecque. Les sul- 
tans sont califes ; ils ont effectivement réussi à l'an- 
nuler. La politique du général français était opposée. 
Il avait intérêt à relever la considération religieuse 
de ce petit prince qui était dans la dépendance de 
l'Egypte par ses besoins. Cette influence diminuait 
d'autant celle des muphtis de Constantinople. Non- 
seulement il toléra, mais il excita, par toutes sortes 
de moyens, les communications des ulémas avec le 
schérif qui ne tarda pas à comprendre tout ce que 
cette politique avait d'avantageux à sa considération 
et à ses intérêts. Le schérif désira la consolidation du 
pouvoir français en Egypte, et y fut constamment 
favorable en tout ce qui dépendit de lui. 

Le kiaya du pacha fut nommé Émir-Âga. Ce 
choix étonna tout le monde ; mais il avait été in- 
fluencé par l'opinion de la Porte. Elle avait témoigné 
le désir que cette place importante pour la religion, 
fût occupée par un Osmanli. L'Émir-Aga fut mis en 
possession de tous les biens et droits attachés à sa 
place. Il leva un corps de troupes de six cents hom- 
mes pour escorter la caravane. Il devint bientôt un 
personnage d'une haute considération et d'une vé- 
ritable influence. Le tapis que le Caire envoie tous 
les ans à la sainte Kaaba, et que porte la caravane des 
pèlerins, est de soie, couvert de riches broderies en 
or; il se fabrique dans la mosquée du Soultân-Ca- 
laoun. Des ordres furent donnés pour que ce tapis 



AFFAIRES RELIGIEUSES. aag 

fui plus riche, et chargé (1*1111 phis grand nombre de 
sentences qu'il ne Tétait ordinairement. 

I^es orficiei*s du génie», travaillant à quelques for- 
tifications, culbutèrent quelques tombeaux. La nou- 
velle s'en répandit et excita un vif mécontentement. 
Un flot de peuple, sur les six heures de Taprès-midi, 
inonda la place Ezbekiéh , et fit une espèce de cha- 
rivari sous les fenêtres du sultan Kébir. La garde 
ferma les barrières, et courut aux armes. Le général 
en chef était à dîner. Il se présenta à la fenêtre avec 
son interprète Venture, qui lui expliqua que cela 
était une marque de conliance; que c'était une ma- 
nière autorisée par l'usage pour présenter une pé- 
tition au souverain. Venture descendit, 6t ouvrir les 
barrières, tranquillisa la garde, fit nommer une dé- 
putation de vingt personnes, lis montèrent dans les 
appartemens, et furent accueillis avec la plus grande 
distinction. On les traita comme les grands cheykhs. 
On leur servit du café et des sorbets. On les intro- 
duisit après chez le général en chef; ils portèrent 
leurs plaintes. On avait violé les tombeaux, les Fran- 
rais avaient agi comme auraient pu faire les infidèles 
ou les idolâtres. Les personnes qui formaient la dé- 
putation étaient pour la plupart des imans ou des 
mouez/ins, sorte de gens qui, pour Tonlinaire, sont 
extrêmement fanatiques. Ils parlèrent avec (juelque 
chaleur, mais leur plainte fut accueillie. On blâma les 
ingénieurs français. L'ordre fut envoyé pour ([ue les 
travaux cessassent sur-le-champ, et les muphtis rem- 



a3o GUERRE b'ohient. 

plirent toutes les formalités nécessaires prescrites par 
le rit, dans des circonstances pareilles. Les députés 
furent extrêmement flattés; ils communiquèrent leur 
contentement à tout ce peuple; élevés comme sur un 
pavois, ils lui rendirent compte de leur députation. 
Le rapport fut accueilli par des cris de joie. Ils se ren- 
dirent alors sur les tombeaux profanés. Déjà les tra- 
vaux avaient cessé. Fiers de leur triomphe, et la con- 
science rassurée , ils parcoururent toute la ville en 
chantant des versets. Ils finirent par entrer dans 
Gama-el-Azhar où un iman fit la lecture, pria pour 
le sultan Rébir , et pour que le prophète le main- 
tînt toujours dans des sentimens favorables à l'isla- 
misme. 

Les mosquées jouissaient d'une grande quantité de 
terres et de fondations; mais souvent ces revenus 
étaient détournés par les administrateurs des mos- 
quées. Le sultan Kébir voulant montrer l'intérêt qu'il 
prenait à tout ce qui intéressait la religion, confirma 
toutes les donations affectées à des mosquées, aux 
tombeaux, ou à des objets religieux. Instruit que la 
mosquée de Hassan était fort mal administrée, il 
s'y rendit un jour à l'heure de la prière. Tout le peu- 
ple sortit et l'environna , étonné d'un spectacle si 
nouveau. Il fit appeler les imans chargés de l'entre- 
tien de la mosquée : « Pourquoi, leur dit-il, ce 
a temple de Dieu est-il si mal entretenu? Qu'avez- 
« vous fait des revenus de la mosquée? Est-ce pour 
« vos intérêts ou ceux de vos familles que des fidèles 



\FPA1RI-:S RELIGIEIÎSES. 

9 ont «lonné des l'entes et de» terres, ou est-ce puiii 
« IVnlirtieii et le service de la religion? » Il (il dioi- 
sir snr-le-cliain|) six dt»s principaux du quarlier tl 
ordonna qu'il leur fui rendu compte de Teniploi drs 
fonds de la mosquée. Cela fut fort agréé par Topinion 
publique. Il résulta des comptes, que le» administra- 
teurs étaient redevables de sommes considérables. 
Klles l'ureiit restituées par les détenteurs, et enipIoy('»es 
à renibellisseuïent de la niuscpiée. Napoléon réitéra la 
même scène pour les mosquées où il y avait le plus 
d'abus. En voyage, il montrait une égale sollicitude. 
H fit partout opérer grand nombre de restitutions, de 
sorte que partout on travaillait et on réparait les 
temples. Les dénonciations contre ceux qui dilapi- 
daient \vs revenus des mosquées lui étaient adressées 
dans des lettres signées ou anonymes, et il portait lui 
grand soin h faire rendre les comptes et à faire i*e.sti- 
tuer, chose qui plaisait singulièrement au peuple, en 
vue de la religion , et par le bonheur qu'il éprouve 
toujours de voir rendre gorge aux personnes chargées 
(les (loiiiî'fs pid)lics. 

\ 1 I t s ( inpires ont, en Asie, moins de durée qu en 
Europe, parce que TAsie est environnée et coupée 
jiar de grands déserts qu'habitent des peuples féroces 
et pauvres (pii nourrissent luie grande quantité de 
chevaux. Quand ces peuplades barbares ont été pous- 
sées par lui mouvement (pu'lconque sur les teri*es 
cultivées, elles ont renversé les dynasties, culbuté les 



a32 gukrim: d'okikivt. 

empires et créé de nouveaux états. Les Parthes, les 
Scythes, les Mongols, les Tartares , les Turcs se sont 
généralement montrés ennemis des sciences et des 
arts. Mais ce reproche ne peut être fait aux Arabes 
non plus qu à Mahomet. Moaviah , le premier des ca- 
lifes Ommiades, était poète; il accorda la grâce d'un 
rabbin parce qu'il la lui demanda en quatre beaux vers 
arabes. Jésid son fils était aussi poète. Les Moslems 
attachaient un si grand prix à cette qualité , qu'ils 
l'égalaient à la bravoure. Almanzor, Haroun-el-Ra- 
chid, Al-Mamoun, cultivèrent les arts et les sciences. Ils 
aimèrent la littérature, la chimie, les mathématiques ; 
ils vécurent avec les savans, firent traduire les auteurs 
grecs et latins en arabe, Y Iliade, V Odyssée , Eu- 
clide, etc., créèrent des écoles, des académies pour 
la médecine, l'astronomie, la morale. Ahmed corrigea 
les tables de Ptolémée, Abbas fut un mathématicien 
distingué. Costa , Alicude , Thabed , Ahmed mesurè- 
rent un degré du méridien de Soana à Caffa. La chimie, 
les alambics, les signes de la numération actuelle, 
sont des inventions arabes. Rien n'est plus élégant que 
leiu\s contes moraux ; leurs poésies sont pleines de 
chaleur. Mahomet recommanda partout les savans et 
les hommes qui se livraient à une vie spéculative et 
cultivaient les lettres. Si les Arabes ont négligé l'ana- 
tomie, c'est par préjugé religieux. Dans la bibUothè- 
qiie du Caire, il y avait six mille volumes d'astrono- 
mie, (^t phis de cent mille autres. Dans la bibliothèque 
de Cordoue, il y avait tiois cent mille volumes. Les 



VFFAIRKS HKLIGIKUSFS. a!^3 

sciences et les arts ont régné cinq cents ans sous les 
califes, et faisaient de grands progrès, quand Tirrup- 
tion des Mongols y mit un terme. 

VII. Maliomet réduisit le nombre de femmes qu'on 
pouvait épouser ; avant lui, il était indéterminé; le 
riche en épousait un grand nombre; il restreignit 
donc la polygamie. Il ne naît pas plus de femmes que 
d'hommes; pourquoi donc permettre à un homme 
d*avoir plusieurs femmes, et pourquoi Mahomet n'a- 
t-il pas adopté la loi de Jésus-Christ sur cet article ? 
En Europe, les législateurs des nations, Grecs ou 
Germains, Romains ou Gaulois, Espagnols ou lire- 
tons, n'ont jamais permis qu'une seule femme. Ja- 
mais en Occident, la polygamie n'a été autorisée. En 
Orient, au contraire, elle a toujours été permise. De- 
puis les temps historiques, tout homme Juif ou Assy- 
rien, Arabe ou Persan, ïartare ou Africain, a pu avoir 
plusieurs femmes. On a attribué cette différence aux 
circonstances géographiques. L'Asie et l'Afrique sont 
habitées par plusieurs couleurs d'hommes, la poly- 
gamie est le seul moyen efficace de les confondre pour 
que le blanc ne persécute pas le noir, ou le noir, le 
blanc. La polygamie les fait naître d'une même mère 
ou d'un même père. Le noir et le blanc étant frères, 
sont assis et se voient à la mémo tal)le. Aussi en Orient, 
aucune couleur n'affecte la supériorité sur l'autre. 
Mais pour remplir ce but, Mahomet pensa'que quatre 
femmes étaient suffisantes. On se demande comment 



^34 GLKllRJi D ORIEJVÏ. 

il est possible de permettre quatre femmes quand il 
n'y a pas plus de femmes qvie d'hommes? C'est qu'en 
réalité la polygamie n'existe que parmi la classe riche. 
Comme c'est cette classe qui forme l'opinion, la con- 
fusion des couleurs dans ces familles est suffisante 
pour maintenir l'union entre elles. Lorsqu'on voudra, 
dans nos colonies, donner la liberté aux noirs, et 
détruire les préjugés des couleurs, le législateur au- 
torisera la polygamie. 

En Orient, l'esclavage n'a jamais eu le même carac- 
tère que dans l'Occident. L'esclavage de l'Orient est 
celui que l'on voit dans l'ÉcViture sainte. L'esclave 
hérite de son maître, il épouse sa fille. La plupart des 
pachas ont été esclaves; grand nombre de grands vi- 
sirs, tous les Mamelouks, Aly-Bey, Mourad-Bey l'ont 
été. Ils ont commencé par remplir les plus bas offices 
dans la maison de leur maître, et se sont élevés par 
leur mérite ou la faveur. En Occident au contraire, 
l'esclave fut toujours au-dessous du domestique, il oc- 
cupait le dernier rang. Les Romains affranchissaient 
leurs esclaves, mais l'affranchi ne fut jamais considéré 
à l'égal d'un citoyen né libre. Les idées de l'Orient et 
de l'Occident sont tellement différentes, qu'il fallut 
long-temps pour faire comprendre aux Égyptiens , 
que toute l'armée n'était pas composée d'esclaves 
appartenant au sultan Rébir. Le père de famille est le 
premier magistrat de sa maison. Il a tous droits sur 
ses femmeâ, ses enfans, et ses esclaves. Jamais l'admi- 
nistration publique ne se mêle de ce qui se passe dans 



AFFAIRES nrLir.iKiîSEs. a35 

rint(^rieur d'une famille, potir troubler raiitoritc^ du 
père. Ses femmes sont sacrées et respectées même daiis 
les guerres civiles. Les fenunes des Mamelouks con- 
servèrent leurs maisons au Caire; elles ne supposaient 
pas qu'on les piit inquiéter; elles y furent respectées 
et V vécurent indépendantes. 

Vlll. Les fennn(S des beys ou des kaciiets deman- 
daient (juelquefois des audiences au sultan Kébir. Klles 
arrivaient environnées d'une suite nond^reuse. Leur 
visage était couvert, suivant Tusage du pays. On ne pou- 
vait pas juger de leiu' plus ou moins de beauté ; mais de 
petites mains, une jolie taille, une voix plus ou moins 
harmonieuse, des manières qui sont le résultat de 
riiabitude de l'aisance et d'une bonne éducation , en 
faisaient connaître le rang et la qualité. Llles baisaient 
la main du sultan Kébir, la portaient à leur front et 
sur leur cœur, elles s'asseyaient sur de riches car- 
reaux de soie, et commençaient la conversation, où 
elles déployaient autant d'esprit et de coquetterie, 
qu'auraient pu le faire nos femmes d'Europe les 
mieux élevées, afin d'obtenir ce (pi' elles venaient de- 
iiKinder. Esclaves de leurs maris, elles ont pourtant 
des droits protégés par l'opinion; celui par exemple 
d'aller au bain, lieu où se nouent les intrigues, et où 
se font la plus grande partie des mariages. L'aga des 
Janissaires du Cain», qui était chargé de la police, et 
rendait de grands MMvices à l'armée, demanda un 
jour pour récompense au bultan Kébir de lui accor- 



^36 GUERRE d'orient. 

der en mariage une veuve qu'il désirait; cette veuve 
était jolie et riche : — Mais comment savez-vous 
qu'elle est jolie, l'avez-vous vue? — Non... — Gom- 
ment voulez-vous que je l'accorde, le voudrait-elle? 
— Sans doute, si vous le lui ordonnez. Effectivement, 
aussitôt que cette veuve fut instruite des intentions 
du général en chef, elle s'y conforma. Cependant ces 
deux époux ne s'étaient jamais vus, et ne se connais- 
saient pas. Depuis, grand nombre de mariages furent 
faits ainsi. 

Quand les femmes vont à la Mecque, elles sont cou- 
chées dans une espèce de canapé d'osier, couvert et 
fermé par des rideaux. Il est porté sur un chameau en 
travers. Quelquefois ces paniers sont arrangés sur la 
selle, de chaque coté, en équilibre; deux femmes sont 
alors assises sur un même chameau. 

La femme du général Menou continua , après son 
mariage, à fréquenter les bains de Rosette (i). Elle y 
était courtisée de toutes les femmes, fort curieuses de 
connaître son intérieur. Elle leur racontait les soins 
délicats que son mari avait pour elle; qu'à table, elle 
était servie la première, et que les meilleures choses 
étaient pour elle, que pour passer d'un appartement 
dans un autre, on lui donnait la main, qu'on était 
constamment occupé à la servir , à satisfaire tous ses 
désirs et tous ses besoins. Ces discours produisirent 
un tel effet, que les têtes de toutes les femmes de Ro- 

(1) Madame Menou était Égyptienne, fille d'iui homme tenant des bains. 



AFFAIRES RELIOIFl'SFS. 'x'i'J 

selte en furent agit(»os, et elles adressèrent au sultan 
Kéhir une pétition qu'elles envoyèrent au Ciiire, afin 
qu'il ortionnàt dans toute l'Kgypte, aux Egyptiens, de 
se comporter envers elles, selon l'usage des Français. 

L'Institut fixa l'attention du peuple. La biblio- 
thèque, tous les instrumens de niathéniatiques, de 
pb\sique, les pierres, les plantes et autres objets 
d'histoire naturelle cjue les savans se procurèrent dans 
le pays , étaient réunis dans son palais ou dans son 
jardin. Les habitans furent long-temps à comprendre 
ce que c'était que cette assemblée de gens graves et 
studieux; ils ne gouvernaient pas, ils n'administraient 
pas, ils n'avaient pas la religion pour but; ils crurent 
qu'ils faisaient de l'or. Ils finirent pourtant par en 
avoir une idée juste, et non-seulement les savans 
furent estimés des docteurs de la loi , et des princi- 
paux du pays, mais même de la dernière classe du 
peuple, parce qu'ils eurent de fréquentes relations 
avec les ouvriers , leur donnant des indications , soit 
sur les mécaniques, soit sur la chimie, pour diriger 
leurs travaux. Cela les mit dans une grande tslime 
parmi le peuple. 

Le cheykh El-Mohdi , assistant à une séance de 
l'Institut se faisait expliquer par un interprète ce 
qu'on y disait. C'était une dissertation de Geoffroy 
sur les poissons qui étaient dans le Nil. Il demanda 
à parler, et il dit : que le prophète avait déclaré qu'il 
y avait trente mille espèces d\nnnutux créés : dix 
mille sur la terre et dans les airsj et vingt mille 



a38 GUERRE D ORIENT. AFFAIRES RELIGIEUSES. 

dans les eaux. Ce clieykh était d'ailleurs le plus sa- 
vant, le plus instruit, et un homme très lettré. 

Un jour, pendant que les grands cheykhs étaient 
chez le général en chef, un officier arrivant de Ke- 
lioub, lui rendit compte que les Arabes Billis avaient 
fait une avanie à un pauvre village et tué un fellah. 
Napoléon témoigna beaucoup d'indignation et donna 
l'ordre à un officier d'état-major de partir avec trois 
cents chevaux pour punir et réprimer ce brigandage. 
Comme il parlait avec beaucoup de chaleur , un des 
cheykhs lui dit : — Et pourquoi te fâches-tu? le fellah 
qu'on a tué est-il donc ton frère? — Oui, dit le sultan 
Kébir, tous ceux qui m'obéissent sont mes enfans. — 
Tayeb, Tayeb, dit le cheykh El-Cherkaoui, ce que tu 
dis est juste, tu parles comme le prophète!!! Il ne 
manqua pas, une demi-heure après, de raconter ce 
discours dans la grande mosquée au milieu d'une im- 
mense foule et au grand contentement du peuple qui 
s'écria : Dieu est grand, Dieu est juste, tout vient de 
Dieu , tout retourne à lui , nous sonunes tous à Dieu. 



CHAPITRE VI. 



lOrSURIlKCTION DU CAIilE. 



I. Réunion thi grand divnn d'IvgypU'. — II. I^ Porte déclare In guerre h la 
Frauct*. — ill. Fcrnicutalioa du la \ille. — JV. loturrcclion du ))euple. — 
V. Rcslituliou des livres saiut^. — VI. Fortifications. — VII. Suci (10 no- 
Viinhre). — VIII. Passage de la mer Rouge. — IX. Canal des doux mers. 
— \. Divers objeU. 



I. I.es trois quarts des villages étaient sans moulle- 
zinis. Onx-ci avaient péri sur le ciiam]) de bataille 
des Pyramides. J^a circonstance j)nraissait favorahie 
|)our changer le système (jui régissait les propriéUs, 
et y introduire les lois de TOccident. Les avis étaient 
cependant partagés. Ceux qui ne voulaient aucune 
innovation disaient: quil ne fallait pas se priver des 
moyens de récompenser les officiers de l'armée , et 
d'accroilre le nombre des partisans de la France; 
que la naliue des circonstances particulières à l'E- 
gypte, ne permettait d'imposer que le produit net; 
que le territoire productif variait tous les ans selon 
le plus ou moins d'étendue de Tinondation , ce qui 
obligeait de le constater tous les ans par un cadastre; 
que le produit d'un même cliainp, étant difl'érent se- 
lon la nature de la culture, il fallait à chaque i-écolle 
faire un inventaire des produits; que l'intervention et 



2/40 GUERRE d'orient. 

Tautorité des moultezims était indispensable pour di- 
riger et surveiller ces opérations , de leur nature, si 
délicates; qu'il était d'ailleurs plus important de s'at- 
tacher la classe intermédiaire qui est susceptible de 
reconnaissance, que la multitude plus ignorante, plus 
crédule, plus ingrate encore en Orient que dans l'Oc- 
cident; enfin qu'il était surtout essentiel de ne froisser 
aucun intérêt, et de n'autoriser aucune de ces injus- 
tices dont les effets se font long-temps sentir sur le 
crédit, et sur l'esprit des sociétés. Il est vrai que tout 
ce qui était relatif aux propriétés et aux impositions , 
était encore environné d'obscurité. 

D'autres faisaient observer que sur trois millions 
d'habitans que contenait l'Egypte, deux millions six 
cent mille étaient paysans, et éprouveraient une grande 
amélioration dans leur état et dans leur bien-être par 
l'affranchissement des terres dites atar, ce qui les atta- 
cherait d'affection à la France; que tout ce qu'on 
disait sur la nécessité de n'imposer que le produit net 
était vrai partout, et sans doute plus particulièrement 
en Egypte , mais que l'intervention des moultezims n'y 
était nécessaire en rien , et qu'une bonne direction 
des contributions qui embrasserait tout le pays, ferait 
mieux et opérerait plus justement. 

Depuis soixante ans que les Mamelouks avaient 
usurpé tous les pouvoirs , les institutions qui proté- 
geaient le peuple avaient été abrogées. L'opinion 
réclamait des lois et des tribunaux réguliers pour as- 
surer aux habitans la jouissance de d^ux grands bien- 



INSrBRV.CTlOPf ntJ CAIRF. ^4 ■ 

faits de Tétat social, la siirelé des personnes et celle 
des propriétés. Dans la position où Ton se trouvait, 
il y avait quelques avantages à placer le peuple de ce 
pays dans une situation où il dévoilât lui-même son 
caractère et ses secrètes pensées^ ce qui mettrait les 
Français à même de pouvoir s'assurer de ce qu'ils 
devaient espérer ou de ce qu'ils avaient à craindre 
du jeu de ses passions. Cela donna Tidée de réunir 
un grand divan composé de tous les notables et des 
députiSi des provinces, et de provoquer ses délibéra- 
tions sur toutes ces importantes questions (rintt'rét 
public. 

Le grand divan tint sa première séance le i*' oc- 
tobre, et se montra animé des meilleurs sentimens 
pour le nouvel ordre de choses. Il haïssait également 
les Mamelouks et les Osmanlis. Le gouvernement des 
\ms et des autres était également contraire aux pré- 
ceptes du Coran. Les premiers, nés infidèles, n étaient 
pas sincèrement convertis à l'islamisme; les seconds 
étaient cupides, capricieux et ignorans. Les hommes 
instruits sentaient Texcellence des principes qui régis- 
saient les nations de l'Europe; ils étaient séduits par 
la perspective du bonheur qui devait résulter pour 
eux d'un bon gouvernement, et d'une justice civile et 
criminelle , fondée sur les saines idées. La gloire et le 
bonheur de la patrie arabe étaient chers à tous ; c'était 
une fibre de laquelle on pouvait un jour tout espérer. 

La marche des discussions dans l'assemblée fut fort 
lente, soit par l'effet du caractère calme et silencieux 

I. i6 



a^a GUERRE d'orient. 

des Orientaux, soit par le peu d'habitude qu'ils en 
avaient, soit à cause de la diversité des usages qui 
régissaient les provinces , et de la difficulté de con r 
sulter le passé dans un pays où il ne s'imprime rien. 
Mais peu-à-peu les choses se réglèrent , et on perdit 
moins de temps. Consulté sur la grande question : s'il 
valait mieux conserver les lois et les usages qui régis- 
saient les propriétés, ou bien s'il était préférable qu'on 
y adaptât les lois de l'Occident où les propriétés sont 
incommutables, et transmissibles soit par des actes 
de dernière volonté , soit par des donations entre 
vifs, soit par des ventes librement consenties, le tout 
en suivant les lois et les formes établies; le grand 
divan n'hésita pas. Il déclara unanimement : que les 
lois de l'Occident étaient conforma à l'esprit du livre 
de vérité; que c'était par ces principes qu'avait été 
régie l'Arabie du temps des califes Ommiades, Abas- 
sides et Fatiraites; que le principe féodal, que toute 
terre appartient au sultan , avait été apporté par les 
Mongols, les Tar tares et les Turcs ; que leurs ancêtres 
ne s'y étaient soumis qu'avec répugnance. Il discuta 
chaudement sur la suppression des moultezims et l'af- 
franchissement des terres atar. Les imans craignirent 
pour les biens des mosquées, les moultezims étaient 
en majorité dans l'assemblée , les cheyklis-el-beled 
qui étaient députés des villages, insistèrent seuls pour 
leur affranchissement. On désintéressa d'abord les 
imans en convenant que toutes les terres apj^artenaiit 
aux mosquées , de quelque nature qu^elles fiisscMil , 



iNsumiieTiov nn C4inr. !i43 

fieraient louées à bail emphytéotique j)our quativ- 
viugl-dix-ueuf ans; les mouitezinis se récrièrent sur 
Pinjuslice dont on se rendrait coupable en les dé- 
pouillant. Mais il en restait peu, et on leur offrit la 
conservation des terres dites ousyéh qu'ils possé* 
(laient dans leurs villages, et une indemnité pour ce 
tpi'ils peixlraienl par Taffrancbissement des atar, la- 
quelle serait prise sur les terres ousyéh des autœs com- 
munes. Dans ce nouvel état de choses, quelle devait 
éti^î la quotité du myry? les uns dirent qu'on pou- 
vait rélever jusqu'à moitié du produit net, les autres 
pensaient qu'on ne pouvait point, sans faire souffrir 
l'agricidture, dépasser le quart. D'auti^es questions 
furent discutées, dans cette assemblée, pendant vingt 
joui*s qu'elle fut réunie. Les lumières se propageaient, 
loi-sque des événemens extraordinaires vinrent dé- 
tourner de ces grandes pensées qui devaient tant in- 
fluer sur le bonheur de ces peuples , sur son esprit 
public, et le lier pour toujours à l'Occident. 

II. Le gouvernement français avait contremandé 
l'expédition d'Irlande. Les Irlandais à qui on avait 
promis de puissans secours, s'étaient insurgés; après 
avoir longtemps tenu tète aux forces anglaises , ils 
avaient succombé. La Porte ne recevant aucune expli- 
cation, lambassadeur français qui lui avait été annon- 
cé ne venant pas, elle s'abandonna à l'impulsion de 
l'Angleterre et de la Uussie, et déclara la guerre à la 
République. Pendant que Paris oubliait ou négligeait 



244 GUERRE b'oRTEIVT. 

tout ce qui avait été convenu, lorsqu'on avait arrêté 
le plan de campagne de 1798, Napoléon exécutait 
ponctuellement ce qu'il avait promis. Arrivé à Alexan- 
drie, il se concilia l'amour des officiers de la cara- 
velle turque j il écrivit au pacha, l'engagea à rester 
au Caire, mais celui-ci, obligé de suivre Ibrahim-Bey, 
y laissa seulement son kiaya; il fit partout arborer 
le pavillon du Grand Seigneur avec le pavillon fran- 
çais; il fit continuer les prières dans les mosquées 
pour le sultan de Constantinople; il satisfit aux désirs 
de la Porte en confiant la charge d'émir-aga à un Os- 
manli , il en revêtit le kiaya lui-même. La caravelle 
ayant reçu du capitan-pacha l'ordre de retourner à 
Constantinople, il fit réparer ses avaries, lui four- 
nit des vivres à ses frais et y fit embarquer le sieur 
Beauchamp , savant astronome qui avait long-temps 
séjourné à Constantinople et dans la mer Noire; il 
lui confia une mission diplomatique. Il ouvrit aussi 
plusieurs communications par Damas avec le reis- 
effendi. Mais toutes ces opérations fiirent contrariées 
par le silence et l'inertie du cabinet du Luxembourg. 
La Porte avait déjà étendu le pouvoir de Djezzar- 
Pacha sur toute la Syrie. Alep, Tripoli, Damas, Jéru- 
salem et Jaffa étaient sous ses ordres. A la fin d'oc- 
tobre elle le nomma sérasquier d'Egypte. Celui-ci 
expédia au cheykh Sadah le firman qui contenait la 
déclaration de guerre du Grand Seigneur contre la 
France. Napoléon alla dîner chez le cheykh. Quand il 
se trouva seul avec lui, il lui commanda impérieuse- 



insuhrkctjon du cairk. . ^ i > 

ment de lui remetti^e Toriginal du firman. Siidali ma 
en avoir connaissance, hésita, se contredit, et enfui 
le remit. Cependant mille bruits circulaient dans la 
ville. Ix^ capitan-paclia, disait-on ^ avait mouillé à 
Jaiia, et avait débarqué une armée d*C)smanlis qui , 
accrue de Tarmée de Djezzar, tirée d*Alep, de Damas, 
de Jérusalem , était innombrable; elle tarissait tous 
les puits de la Syrie. Ces nouvelles consternèrent Je 
divan. Il fut effrayé de voir les armes de la Porte réu- 
nies aux armes anglaises et russes, et commença à 
douter de Tissue de la guerre. Les plus zélés se refroi- 
dirent, ceux qui étaient froids et timides devinrent en- 
nemis. De leurs côtés, Ibrahim-Bey, en Syrie, et Mou- 
rad-l5ey, dans la Haute Egypte, ne restaient pas oisifs. 
Les Mamelouks inondaient les provinces de menaces 
contre les cheykbs-el-beled qui avaient pris le parti 
des Français, et cessaient de leur payer le fayz. 

IIL Les ingénieurs français travaillaient sans dis- 
continuer aux fortifications et à Tarmement de la 
citadelle. Ils avaient d'abord réparé les fronts du coté 
de la campagne, ce qui n*avait point excité fattention 
du peuple; mais lorsqu'en continuant Tordre de leur 
travail , ils arrivèrent au front de fortifications du 
coté de la ville, qu ils firent démolir une grande quan- 
tité de kiosques, de maisons et une mosquée qui 
obstruaient les remparts; que sur les décombres ils 
élevèrent de fortes batteries, les habilans témoignè- 
rent hautement leurs inquiétudes : « Pourquoi bra- 



*k^6 GUERRii d'orient. 

c< qiie-t-oïi des canons contre nous; he feommes-notis 
« pas des amis? nourrirait-on contre nous de méchans 
« desseins ? » 

La ville était séparée en cinquante quartiers , fer- 
més par des enceintes particulières. Les portes s'en 
ouvraient ou s'en fermaient , suivant la volonté des 
chefs de qtiartier. La moindre négligence dans le 
service interrompait les communications , et donnait 
lieu à beaucoup de rixes avec les soldats. Gela formait 
des barricades perpétuelles qui étaient dangereuses 
pour l'autorité française, et excitaient la confiance 
et l'insolence du peuple. La circonstance de la réu- 
nion du grand divan ^ dont les dispositions étaient 
très bienveillantes , parut favorable pour la destruc- 
tion de toutes les barrières. Les ingénieurs qui étaient 
préparés s'y portèrent avec la plus grande activité. 
Les propriétaires des okels, les malveillans, se récrié^ 
rent sur ces nouveautés : « Pourquoi changer ce qui 
existe de tout temps? » Ils firent remarquer la coïn- 
cidence de la destruction de ces enceintes avec l'ar- 
mement de la citadelle, et la levée de la contribution 
extraordinaire. Les esprits s'aigrirent; en peu de jours, 
la fermentation devint apparente. « On nous demande 
rt de l'argent > disaient-ils , la sonitne quoique forte 
« peut cependant être payée; ttiais, en même temps, 
et on détruit nos barrières, et on braque contre 
« nous des canons. Quels sont donc les projets que 
« nourrissent ces hommes de l'Occident? Ils ont 
« i^uni les principaux de l'Egypte sous prétexte 



« tl ini ilixaii, mais ne sonl-ce pas des otages qu'ils 
« ont voulu mettre sous leurs mains, pour pouvoir 
« tout d'un coup détruire tout ce que rÉgy|)tC a de 
« grand et de capable de servir de ralliement au 
o peuple? » 

IjC général Dupuis était commandant d'armes. C'é- 
tait un bon et brave militaire, mais d'un caractère 
vif et très emporté. Il étiùt de Toulouse. La pétulance 
gascone cadrait mal avec la gravité orientale. Il n'at- 
tachait aucune conséquence à ses propos ^ et souvent, 
il menaçait assez légèrement les liabilans de leur faire 
infliger des peines afflictives. On sait en Europe que 
de pareilles menaces ne veulent rien dire, puisqu'elles 
passent le pouvoir de celui qui les fait; que, pour in- 
fliger des peines afflictives, il y a des formes publiques 
nécessaires; mais sous un gouvernement arbitraire ^ 
dti les agens de l'autorité peuvent tout se permettre f 
tout homme menacé se tenait pour perdu ^ et vivait 
en proie aux plus vives alarmes. 

Le G octobre, après le lever du sultan Kébir, le 
cheykh El-Cherkaoui dit qu'il était arrivé lui honune 
de Sniyrne à Gama-el-Azhar, qu'il y était demeiiré dix 
jours, qu'il l'avait fait observer^ et lui avait arraché 
l'aveu qu'il avait une mission de Djezzar pour engager 
le combat sacré contre le chef des Français ; qu'il avait 
|)ris le parti de ne faire aucun éclat, pour ne point 
s'ôter les moyens de prévenir une autre fois de pareils 
(trimes; qu'il s'était contenté de renvoyer ce fanatique 
en Syrie, le faisant accompagner par deux de ses alli- 



Îî48 GUERRE D ORIENT. 

dés ; mais qu'il était convenable de prendre plus de 
précautions, car, d'autres individus étaient peut-être 
actuellement dans d'autres mosquées, nourrissant de 
semblables desseins. 

IV. Le grand divan avait réparti une somme de 
six millions, en forme d'emprunt, entre les divers 
corps de marchands du Caire. La répartition excita 
de grandes réclamations qui occupèrent l'audience 
du cadi, ce qui y attira beaucoup de monde. Elle de- 
vint un rendez-vous de mode; elle s'ouvrait au soleil 
levant, on y passait une partie de la matinée. Le 
11 octobre, la foule fut plus considérable qu'à l'ordi- 
naire; les escaliers et les cours du palais étaient rem- 
plis de curieux , attirés par une corporation qui avait 
dénoncé son syndic. L'aga de la police s'y rendit; il 
fit prévenir le commandant d'armes qu'il y avait 
beaucoup de malintentionnés qui travaillaient le pu- 
blic. Mais, comme les habitans du Caire sont parleurs, 
d'un caractère remuant, et extrêmement curieux de 
nouvelles, le général Dupuis était accoutumé à de 
pareilles alarmes. H se rendit pourtant au palais, 
mais trop tard. Il laissa son piquet de dragons dans 
la cour, et monta chez le cadi. Voyant que les esprits 
étaient fort agités, il conseilla à ce magistrat d'ajour- 
ner l'audience au lendemain, ce qu'il fit. Dupuis eut 
de la peine à regagner son cheval au milieu de la foule. 
Les dragons furent pressés. Un cheval foula un Maugra- 
bin; cet homme féroce, et qui arrivait de la Mecque, 



li^sullKFXTlo^ dl caire. . ->4<) 

tira lin coup do pistolet, tua le cavalier ec monta sur 
son clievai. Le détachement français chargea et dis- 
sipa le peuple. Le général Dupiiis, sortant de la cour, 
reçut, comme il entrait dans la rue à la tète de son 
piquet, un coup de lance d'un homme qui était là 
à poste fixe; il tomha mort. Le bruit se répandit sur- 
le-champ dans la ville que le sultan Kébir avait été 
tué, que les Français avaient jeté le masq'ie, et mas- 
sacraient les fidèles. Les mouezzins, du haut de leurs 
minarets, appelèrent les vrais croyans à la défense des 
mosquées et de la ville. Les marchands fermèrent 
leure boutiques. Les soldats se précipitèrent de tous 
cotés pour gagner leurs quartiers. Les malveillans 
firent fermer celles des barrières qui n'étaient pas en- 
core démolies. Les femmes montées sur leurs terrasses 
faisaient entendre d'horribles hurlemens. La popula- 
tion se porta à la maison du général du Falga qui im- 
prudemment s'était logé près de la grande mosquée. 
On en voulait beaucoup aux. officiers du génie, 
parce que c'était eux qui démolissaient les barrières, 
qui dirigeaient les travaux et les fortifications de la 
citadelle, et que souvent ils avaient profané des tom- 
beaux pour construire leurs ouvrages. En un mo- 
ment, la maison fut dévastée, les livres et les instru- 
mens pillés, et cinq ou six individus qui s'y trouvaient, 
massacrés. Leurs tètes furent promenées dans les rues, 
et ensuite suspendues à la porte de la grande mosquéi\ 
La vue du sang anime les fanatiques. Les grands épou- 
vantés s'étaient enfermés chez eux, mais le peuple 



2S0 ÔUERRE O'ORiEîyt. 

court les arracher à leur domicile , et les mène en 
triomphe à Gama-el-Azhar; il crée un divan de dé- 
fense, il organise les milices, il déterre les armes, 
il n'oublie rien de ce qui peut assurer l'impunité de 
la rébellion. 

Par un événement fortuit, à la petite pointe du 
jour, Napoléon avait passé le Nil pour visiter l'arse- 
nal de Gizéh. Il retourna à la ville à neuf heures, k la 
contenance des habitans du quartier qu'il traversa, 
il ne lui fut pas difficile de s'apercevoir de ce qui se 
passait. Il fit appeler les grands ulémas, mais déjà 
tous les chemins étaient interceptés. Des corps de 
garde d'insurgés étaient placés au coin de toutes les 
rues, deâ épaulemens et des murs étaient déjà com- 
mencés, l'armée était sous les armes , chacun était à 
son poste. Les grands cheykhs avaient cherché à 
éclairer le peuple sur les suites immanquables qu'au- 
rait la conduite qu'il tenait ; ils ne purent rien obte- 
nir; ils furent contraints de se taire et de suivre le 
mouvement qui était irrésistible. Le cheykh Sadah 
fut choisi pour présider le divan des insurgés; cette 
asseniblée était composée d'une centaine d'imans, de 
mouezzins, de chefs de Maugrabins, tous gens de la 
basse classe. Elle fît Une proclamation dans laquelle 
elle annonça : « Que la Porte avait déclaré la guerre 
et à la France ; que Djezzar-Pacha, nommé sérasquier, 
« était déjà arrivé à Belbeis avec son armée ; que les 
a Français se disposaient à se sauver, mais qu'ils 
« avaient démoli les bafrières afin de piller la ville , 



IXSDRnRCTiON DO OAllU . t$l 

« au moment de leur départ. » Du haut des quatre 
cents minarets du dire, on entendit toute la nuit la 
voix aigre des mouczzins faisant retenlir l'air d^impré- 
cations contre les ennemis de Dieu, les infidèles, et les 
idolâtres. Toute la journée du aa, toute la nuit du aa 
au a3, se passa de cette manière. I^es insurgés rem- 
ployèrent à s'organiser. On entendait quelques coups 
de fusil, mais peu vifs. Les affaires prenaient u!i 
aspect fort sérieux; la soumission du Caiw pouvait 
être très difficile. Mais ce qui donnait plus à penser 
encore, c'était la suite que cela devait nécessaire* 
ment avoir. Il fallait soumettre cette grande ville, en 
évitant tout ce qui pouvait porter les choses à l'ex- 
trême et i^endre le peuple d'Ég}'pte irréconciliahle 
avec l'armée. Une proclamation fut affichée, en turc 
et en arabe, afin d'éclairer les habitans sur les fausses 
nouvelles dont les malveillans se servaient pour les 
égarer. « Il n'était pas vrai que Djezzar eût passé le 
« désert; la destruction des barrières était conforme 
« aux règles d'une bonne police; l'armement de la 
a citadelle du coté de la ville n'était que l'exécution 
« d'une règle militaire; on rappelait aux habitans la 
« bataille des i^yramides, la conduite que le sultan 
« Kébir avait tenue envers eux; on finissait par pro* 
« poser de s'en remettre aU jugement du divan. » 
Cette proclamation fit un mauvais effet. lies meneurs 
.s'en siTvirent pour persuader au peuple, que les 
Français avaient peur, ce qui le rendit insolent. Les 
muphtis firent dire qu'on n'avait rien à espérer, qu*il 



aSa GUERRE d' ORIENT. 

fallait sans délai employer la force ; que les Arabes du 
désert étaient en marche; que les tribus qui étaient 
le plus près arriveraient dans la journée. Effective- 
ment , une heure après , on apprit que les Billis et les 
Térahinsy au nombre de sept ou huit cents hommes, 
commettaient des hostilités et infestaient les commu- 
nications de Boulac. L'aide-de-camp Sulkouski partit 
avec deux cents chevaux , passa le canal sur le petit 
pont, chargea les Bédouins, en tua quelques-uns, et 
les poursuivit pendant plusieurs lieues. Il nettoya 
tous les environs de la ville, mais il fut blessé un 
moment après. Son cheval ayant été tué, il tomba et 
fut percé de dix coups de lance. Sulkouski était Po- 
lonais, bon officier, il était de l'Institut d'Egypte. Sa 
mort fut une perte vivement sentie. 

Le général d'artillerie Dommartin, avec une bat- 
terie de quatre mortiers et de six obusiers, était parti 
de Boulac pour s'établir sur les hauteurs du fort Du- 
puis. A une heure après midi, trente mortiers et obu- 
siers, de la citadelle et de la batterie du fort Dupuis, 
donnèrent le signal de l'attaque. Plusieurs bombes 
éclatèrent dans la mosquée de Gama-el-Azhar; une 
heure après, le feu se manifesta dans divers quartiers 
de la ville. A trois heures, les insurgés débouchèrent 
par la porte des Victoires pour enlever la batterie du 
fort Dupuis. Ils étaient sept ou huit mille tirailleurs, 
dont sept à huit cents à cheval. Les minarets et toute 
la coupole delà mosquée de Hassan se couvrirent de 
tirailleurs pour faire taire les canonniers de la cita- 



iNsi'RRErrroN nn cairf. 9 » > 

clelle, mais vainement. Le général Domnnartin avait 
trois bataillons ci trois cents chevaux pom- protéger 
ses batteries. Il les lit charger, la baïonnette au bout 
(lu lijsil. Les insurgés lurent repoussés; la cavalerie 
leur fit quatre cents prisonniers. Le général en chef 
donna sur-le-champ le signal aux quatre colonnes 
tKattaque qui étaient préparées. Elles étaient com- 
posées chacune de deux bataillons , et conduites 
par des Coptes, des Syriens et des Janissaires, restés 
fidèles. Elles arrivèrent toutes les quatre à la mos- 
quée de Gama-el-Azhar , comme les fuyards de l'at- 
taque du fort Du puis y entraient épouvantés. La 
mosquée fut enlevée au pas de charge. A sept heures 
du soir, tout était tranquille. Le feu avait cessé. I^s 
agas de la police arrêtèrent quatre-vingts des cent 
membres qui composaient le divan de défense. Ils 
furent enfermés dans la citadelle. Toute la nuit fut 
silencieuse et sombre. Les grands , retirés au fond de 
leurs harems, étaient fort inquiets de leur position. 
Ils ignoraient de quelle manière on jugerait leur con- 
duite et si on ne les rendrait pas responsables de la 
it'volte du peuple. Près de quatre mille hommes par- 
tirent avant le jour, traversèrent le désert et se réfu- 
gièrent à Suez. Trois maisons seulement furent consu- 
mées par les flammes, une vingtaine furent endom- 
magées; la mosquée de Cama-el-Azhar souffrit peu. I^a 
perte des Français se monta à trois cents hommes, 
j)arnii lesquels une centaine de tués. Trente malades 
qui arrivaient de Belbeis, traversaient la ville au mo- 



a54 guerrï: d'orïfnt. 

ment où rinsurrection éclata; ils furent massacrés. 
La perte la plus sensible fut une vingtaine d'officiers 
d'état-major, du génie ou de membres de la commis- 
sion des arts qui furent égorgés au premier moment 
de l'insurrection. Ils étaient isolés dans les divers quar- 
tiers. Bon nombre de Français furent sauvés par les hon- 
nêtes gens de la ville. Tout ce qui avait de la fortune, 
de l'éducation , resta fidèle et rendit des services im- 
portans aux Européens. Le a/jj à six heures du matin, 
une commission militaire constata que les quatre-vingts 
prisonniers de la citadelle avaient fait partie du divan 
de défense, et les fit passer par les armes. C'étaient 
de^ hommes d'un esprit; violent et irréconciliable, 

V. Au soleil levant les soixante cheykhs et imans de 
la grande mosquée se rendirent au palais. Depuis trois 
jours, ils ne s'étaient pas couchés, Leur contenance 
était celle de coupables et d'hommes rongés d'inquié- 
tudes. Il n'y avait pas cependant de reproches à leur 
faire. Ils avaient été fidèles , mais n'avaient pas pu 
lutter contre le torrent de l'opinion populaire. Le 
cheykh Sadah se fit excuser, prétextant son état de 
maladie. On pouvait ignorer sa mauvaise conduite; 
si on paraissait en être instruit, il faudrait lui faire 
couper la tête. Dans la situation des esprits, cette mort 
aurait plus d'inconvéniens que d'avantages; son nom 
était vénéré de tout l'Orient; c'eût été en faire un 
martyr. Le général en chef lui fit dire qu'il n'était pas 
surpris qu'au milieu d'événemens si étranges , à sou 



INSUBRICTION U\l CAIRE. ^55 

âge, il ki' tiouvàt incommodé; mais qu'il désirait le 
voir le lendemain, si cela lui était possible. Napoléon 
accueillit le& cUeykhs comme à Tordinaire et leur dit : 
« Je sais que beaucoup de vous ont été faibles, mais 
« j'aime à croire qu'aucun n'est criminel ; ce que le 
<( prophète condamne surtout, c'est l'ingratitude et 

a la rébellion Je ne veux pas qu'il se passe un 

tf seul jour où la ville du Caire soit irans faire les 
« prières d'usage ; la mosquée de Gama-el-Azbar a 
« été prise d'assaut, le sang y a coulé, allez la puri- 
« fier. Tous les saints livres ont été pris par mes soU 
« dats, mais pleins de mon esprit, ils me les ont ap« 
« portés , les voilà , je vous les restitue, Ceux qui sont 
« morts satisfont à ma vengeance. Dites au peuple 
« du Caire que je veux continuer à être clément et 
« miséricordieux pour lui. Il a été l'objet spécial de 
a ma protection, il sait combien je Tai aimé, qu'il 
« juge lui-même de sa conduite? Je pardonne à tous, 
fc mais dites-leur bien que ce qui arrive et arrivera, 
« est depuis long-temps écrit, et qu'il n'est au pou- 
« voir de personne d'arrêter ma marche; ce serait 
« vouloir arrêter le destin.,... Tout ce qui arrive et 
a arrivera, est dans le livre de la vérité, » Ces vieil- 
lards se jetèrent à genoux, baisèrent les livres du Co- 
ran; il y en avait de la plus grande antiquité. Un 
exemplaire avait appartenu à Hassan, d'autres à Sala- 
din. Ils exprimèrent leur reconnaissance plus jwir leur 
contenance que par leur langage. Ils se rendirent à 
Gama-el-A/,har. La mosqut'^e était remplie d'un |M»uple 



a56 GUERRE D'oRIEPfT. 

transi de peur. Elle fut purifiée. Les cadavres furent 
ensevelis. Des ablutions et d'autres cérémonies con- 
formes à l'usage, précédèrent les prières ordinaires. Le 
cheykh El-Cherkaoui monta dans la chaire, et répéta 
ce que le sultan Rébir leur avait dit. Le peuple fut 
rassuré. L'intercession du prophète, les bénédictions 
de Dieu furent appelées sur ce prince grand et clé- 
ment. Pendant la journée du 24 , on enleva les bar- 
rières , on nettoya les rues , et on rétablit l'ordre. 

Le 2 5, le cheykh Sadah se rendit au lever, il y fut 
reçu comme à l'ordinaire. Il n'était pas difficile de 
voir à sa contenance la frayeur qui le maîtrisait. Il 
divagua et prononça des paroles sans suite. Voulant 
complimenter le sultan Rébir sur les dangers auxquels 
il avait échappé, il remercia Dieu d'avoir enchaîné la 
sédition, et d'avoir donné la victoire à la justice; par 
un mouvement convulsif et comme voulant davan- 
tage assurer son pardon , il prit et baisa la main du 
sultan Rébir. Toute la journée du 26 se passa, de la 
part du peuple, en observation, mais il parut enfin 
rassuré et se livra à la joie. Il avoua que tous avaient 
mérité la mort, et que, sous un prince moins clément, 
le Caire aurait vu sa dernière journée. 

L'armée française ne partagea pas la joie et la 
satisfaction des habitans. Officiers et soldats mur- 
muraient et témoignaient leur mécontentement. Ils 
blâmaient cette extrême indulgence, a Pourquoi tou- 
« jours caresser ces vieux cheykhs? ces cafards..... 
« C'étaient eux les auteurs de tout, c'était sur eux 



ixsrnWF.CTiôN DIT CAinr. a57 

(( (pi'il fallait vongcr \e sang des Français aussi Iraî- 
« IrensenuMït nïassacrcs. Qu'avait-on besoin de tant 
« Jes cajoler? Il ne restait plus qu'à donner à ces 
« vieillards iiypocrites drs récompenses pour l'Iior- 
« rihie conduite qu'ils avaient tenue. » Napoléon 
resta insensil)le aux murmures de F armée qui ne re- 
connut que beaucoup plus tard combien sa conduite 
avait été sage. Comme le cheykii Sadali baisait la main 
du iiénéral en chef, Rléber, qui arrivait d'Alexandrie 
lui demanda quel était ce vieillard qui paraissait si 
interdit, et dont les traits étaient si bouleversés? 
« C'est le chef de la révolte, lui répondit-il. — Eh! 
" (pioi! vous ne le faites pas fusiller? — Non, ce 
« peuple est trop étranger, à nous, à nos habitudes; 
« il lui faut des chefs. J'aime mieux qu'il ail des clu fs 
n d'nne espèce pareille à celui-ci, (pii ne peut ni 
o înonter à cheval ni manier le sabre, que de lui en 

\oii' comme Mourad-Bey et Osman-Bey. La mort 
« de ce vieillard impotent ne produirait aucun avan- 
a tage,et aiu*ait pour nous des conséquences plus 
o fiuiestes ipie vous ne pensez. » Les événemens (jui 
sont arrivés long-temps après ont fait revenir siii* celte 
conversation (i). 

Les ulémas firent des proclamations; elles calmè- 
rent les révoltes qui s'étaient déjà déclarées sur divers 
points. Pluftieui^s d'entre eux envoyés en mission dans 
les provinces parlèrent avec chaleur; leur cœur était 

(1) c'est ce un^ne clieyUt que, plus Uni, le gcucral Kléber ÙX Utuiiuer ; C« 
qui ftit une ûct |muci|uile* canae» àe la mort dk> ce gi'uvml. 

I. ; 



258 GTTKRTîF iVonirivT. 

plein (le reconnaissance pour la généreuse conduite 
qu'on avait tenue à leur égard. Ils furent persuadés 
plus que jamais, que Napoléon aimait le Coran , le 
prophète, et qu'il était sincère dans toutes les protes- 
tations qu'il leur avait faites sur le désir qu'il avait 
de voir heureux le peuple de l'Arabie. Mille bruits se 
répandirent dans la ville et dans les provinces : Ma- 
homet avait apparu au sultan Rébir au moment de la 
révolte et lui avait dit : « Le peu{)le du Caire est cri- 
ce minel , car tu as été bon pour lui, ainsi tu seras 
« victorieux ; tes troupes entreront dans Gama-el- 
« Azhar, mais aie soin de respecter les choses saintes 
« et les livres de la loi; car, si tu n'es pas généreux 
« après la victoire , je cesserai d'être avec toi et tu 
« n'éprouveras plus que des défaites. » Tout ceci 
était un mélange de superstition et d'orgueil, c'était 
le prophète qui avait tout fait et qui continuait à les 
protéger. Cet événement qui pouvait être si malheu- 
reux, consolida le pouvoir des Français dans le pays. 
Jamais depuis, les habitans n'ont manqué de fidélité, 
ni trahi les sentimens de reconnaissance qu'ils con- 
servaient pour un si généreux pardon. Mais le divan 
général fut congédié, on crut la présence des mem- 
bres qui le composaient utile dans les provinces. On 
remit l'exécution des projets que l'on avait conçus, 
au moment où la paix serait rétablie avec le sultan de 
Constantinople, ou bien au moment où quelques évtv 
nemens militaires d'importance, auraient dissipé cet 
orage qui menaçait encore. 



mstiRRRCTioîf nr cutni. iSq 

Pendant oclobre, novembre et une partie de dô- 
cembre, la ville du Caire, pour punition , resta sans 
divan. Enfin le général en cli»îf se r<»ii(lit aux sollicita- 
tions réitérées des habitans. 11 leur dit dans une pro- 
clamalion : « J\ai été mécontent de vous, je vous ai 
« privés de votre divan; je suis aujourd'hui content 
« de votre repentir et de votre conduite... Je vous le 
« rends. Auciui pouvoir humain ne peut rien contre 
« moi. Mon arrivée de l'Occident sur les bords du 
« Nil a été prédite dans plus d'un passage du Coran. 
« Un jour tout le monde en sera convaincu. » Le len- 
demain, au lever, les cheykhs se prosternèrent et le 
cheykh Fayoumi portant la parole, demanda la grâce 
tles malheureux imans et mouezzins qui étaient déle- 
inis dans la citadelle. Le général en chef leur répondit 
sans s'émouvoir. « Ils ont été condamnés, et exécutés 
rt avant le lever du soleil qui a suivi la fin de la ré- 
« volte. » Les cheykhs levèrent alors les yeux au ciel, 
firent une courte prière et dirent : « Que Dieu l'avait 
« ordonné ainsi; qu'ils étaient bien coupables et l'a- 
rt vaient bien mérité; que Dieu était juste, que Dieu 
f» était partout, que Dieu disposait de tout, (pie tout 
« venait de Dieu, que tout allait à Dieu; que Dieu 
« était grand, très grand, que tout ce qui arrivait 
« dans ce monde et dans les sept cieux, venait de 
<f Dieu. » 

V i. .^111 i(- iiKMiiK. iiir (Ml 1 ,ii iiiKt it* .isail clalih sa 
haltcri»' tl<» mortiiTs v\ (rni)iisi(MS, \v eaijilaiiM' «lu 'M'ine 



a6o GUERRE d'orient. 

Bertrand (i) construisit un fort en maçonnerie; ce fort 
dominait le quartier le plus mutin, il croisait son feu 
avec celui de hi citadelle , il battait le grand chemin 
qui aboutit à la porte des Victoires, et la gorge qui 
sépare la citadelle du Mokattam. Une grande mosquée 
ayant des murs très élevés , située sur le canal du 
Prince des Fidèles sur la route de Belbeis, qui cou- 
vrait l'enceinte de la ville du côté du nord, fut con- 
vertie en fort sous le nom de Sulkouski ; ce fort pouvait 
contenir plusieurs bataillons et des magasins; peu 
d'hommes suffisaient pour le défendre. Sur la hauteur 
qui dominait la ville du côté du nord-ouest, à demi- 
chemin de Boulac, on établit une tour qu'on appela 
le fort Gamin ; il protégeait la place Ezbekiéh , et dé- 
fendait les avenues de la ville. Sur le monticule près du 
jardin de l'Institut, s'éleva le fort appelé de l'Insti- 
tut; il battait toute l'esplanade entre le Caire, le vieux 
Caire et le Nil, assurait les communications avec l'île 
de Roudah; il protégeait l'hôpital établi dans la mai- 
son d'Ibrahim-Bey. Cet hôpital était couvert par un 
mur crénelé, en forme d'ouvrage à cornes, qui était 
une tête de pont en avant de l'ile de Roudah. On 
plaça des batteries au mékias, on convertit en fort la 
prise d'eau de l'aqueduc au vieux Caire. Il y eut ainsi 
une série de positions retranchées depuis le Caire 
jusqu'à rile de Roudah et Gizéh, situé vis-à-vis, sur la 
rive gauche du Nil. Cette grande ville se trouvait cer- 

(1) c'est le gént'ral Bertrand, éditeur de ces Mémoires, {De las Cases'j , 



IffSLKRECTION OU c.viiu;. aGl 

née par des forts coiileiiaiit des batteries iiicendiairc^s, 
qui pouvaient jeler des !)on)l)es et des obus à-la-fois 
dans lo'js les (juarliers, qui défendaient les approcbes, 
et que cinq cents bonnnes pouvaient garder. On or- 
ganisa une troupe de gens du pays, pour prêter main- 
forte aux agas de la police et des niarcliands, afin de 
surveiller, suivant Tusage de ces contrées, les cafés, 
les rassend)leniens, les places publiques, les marchés. 
l>a suppression de toutes les barrières intérieures 
donna une toute autre physionomie à la ville. F.es bou- 
tiques, cafés, auberges et petites manufactures éta- 
blies par des Européens, reçurent une nouvelle exten- 
sion et procurèrent à Tarmée des jouissances qui lui 
rendirent moins pénible son éloignement d'Europe. 

Vil. Les insurgés échappés du Caire, établis dans 
la ville de Suez, troublaient la tranquillité du pays. 
Ils servaient d'intermédiaire a I i correspondance 
d'Ibrahim-Hey qui était en Syrie, avec Mourad-iîey 
qui était dans leSaid. Ils remuaieiit par leur correspon- 
dance toutes les tribus du désert. Il était nécessaire 
d'ailleurs d'occuper cette ville importante, ce (pii 
avait été négligé jusqu'aloi*s, parce que, pour y arri- 
ver, il faut traverser un désert très aride, sans eau, sans 
ombre, de quarante-deux heures de marche, trajet ex- 
traordinairement fatigant pendant l'été. On devait évi- 
ter tout ce qui pouvait exciter le mécontentement du 
soldat. Mais, à la lin d'octobre, les chaleurs cessèrent 
d'être incommodes, k»s belles journées de l'auloume 



^^"^ GUF.RRE D* ORIENT. 

répandirent la satisfaction dans l'armée. Elle était en- 
fin accoutumée au pays, elle avait de très bon pain, 
du riz, du vin de Chypre, de l'eau-de-vie de datte, de 
la bière , de la viande, des volailles, des œufs et toute 
espèce d'herbages. La solde des officiers et des sol- 
dats payée sur le même pied qu'en France, était d'une 
valeur quadruple, vu le bon marché de toutes les 
denrées. L'ordonnateur Uaure faisait donner réguliè- 
rement des distributions de café moka , chaque es- 
couade avait sa cafetière. Pour remplacer les fourgons 
et les voitures d'équipages militaires^ il avait donné à 
chaque bataillon des chameaux en suffisance pour 
porter l'eau, les vivres, les ambulances et les équi- 
pages. Les officiers généraux et supérieurs avaient 
leurs lits, leurs tentes, leurs chameaux, tout le monde 
était enfin organisé selon la mode du pays. Le soldat 
était revenu à son esprit naturel ; il était plein d'ar- 
deur et du désir d'entreprendre. S'il faisait entendre 
quelque plainte, c'était sur l'oisiveté dans laquelle il 
vivait depuis plusieurs mois. Ce changement dans ses 
dispositions en avait opéré un plus grand encore dans 
sa manière de voir le pays. Il était convaincu de sa 
fertilité, de son abondance, de sa salubrité et de tout 
ce qu'un établissement solide pouvait offrir d'avan- 
tageux aux individus et à la République. 

Le général de division Bon partit le 8 novembre , 
avec douze cents hommes d'infanterie , deux cents 
chevaux, et deux pièces de canon. Il porta son camp 
à Birket-el-liad'i au bord d'un lac d'eau du Nil, à 



INSURRECTION DU c:AII!I j.U'} 

ciiic| iiciu's du Caire, sur la roule de ^uv/.. Il lui joiiil 
par tout ce qui lui élail iircessaire pour Iraversir le 
désrrl. Un chameau porle deux outres pleines d'eau 
cpii suiiisent pour abreuver quatre cents hommes pen- 
dant un jour, ou pour quarante chevaux. Il était né- 
cessaire de j)orter du bois pour faire la soupe, et quoi- 
que la traversée du désert jus(pi'à Suez ne soit (pie de 
trois jours , il était prudent de porter des vivres pour 
vingt jours, de l'eau et du bois pour dix joui'SjCe qui 
exigera un millier de chameaux. Le général Bon n'é- 
prouva aucun obstacle, entra dans Suez, fit travailler 
sur-le-champ aux fortifi cal ions pour mettre à couvert la 
|)etile garnison ([u'il voulait y laisser. Les ingénieurs 
de la marine avaient mis sur le chantier, au Caire, 
(piatre chaloupes canonnières portant tles pièces de 
vingt-quatre. Us les avaient démontées; des chameaux 
les portèrent à Suez où elles furent remontées et cal- 
fatées. Le pavillon tricolore flotta sur la mer Rouge. 
Elles naviguèrent dans le nord de cette mer jusqu'à 
Cosseir et lambo. 

La mer Rouge, au nord , se divise en deux bras, 
l'un, apj>elé la mer de Suez, a de cincj à dix lieues 
de large et cinquante lieues de long; l'autre, appelé 
Akaba, entre dans les terres d'une trentaine de lieues, 
et a trois à cinq lieues de large. A l'extrémité est la 
ville dVLlana ou Ailah, située à soixante lieues de 
Suez , 5ur le chemin des caravanes de la Mecque. Il 
existe à Aïlah un fort dont la |)etite garnison est 
turque; des puits, dont l'eau est bonne et abondante. 



204 GLEKRK d'oRÎEJNT. 

Ce port a appartenu aux Iduinéens qui rivalisèrent 
avec Tyr ; il était le port de Jérusalem. Le désert de 
Tor est entre Suez , El-Akaba et le mont Sinaï. Il est 
habité par trois tribus d'Arabes de Tor, de quatre à 
cinq mille âmes. On y trouve des ruines qui ne 
laissent aucun doute sur les villes qui y ont existé. 
Dans la vallée de Pharan, il y a des bois et des brous- 
sailles dont les Arabes font du charbon. 

A la fin de décembre, le général en chef partit du 
Caire avec les académiciens Monge et Berthollet, l'in- 
génieur des ponts-et-chaussées Le Père, son état-major, 
deux cents gardes à cheval et quatre cents droma- 
daires. Il voulait visiter lui-même les bords de la mer 
Rouge, et reconnaître les traces du canal des deux 
mers. Depuis la révolte du Caire, il ne s'était pas ab- 
senté. Il était bien aise d'accoutumer cette grande 
ville à son absence. Pour se rendre du Caire à Suez, 
il y a trois chemins. Le premier passe par le village de 
Baçatin à deux lieues au sud du Caire, d'où il se di- 
rige à l'est, entre dans la vallée de l'Egarement; à huit 
lieues rencontre les puits de Gandéli, ces puits sont 
au nombre de huit, l'eau y est un peu saumâtre , les 
caravanes qui, de Syrie, se rendent dans la Haute 
Egypte, séjournent à ces puits ; des puits de Gandéli, 
on chemine pendant seize lieues jusqu'aux bords de 
la mer Rouge; là on côtoie la mer pendant neuf 
lieues, et on arrive à Suez; total du Caire à Suez par 
cette route trente-cinq lieues, et seulement vingt- 
six jusqu'à la mer Rouge. Il pleut dans ce désert. 



I >,M llHfcC;TlU> m- {.Mil. ^*> ) 

Il siMail iaciU* de construire des cilnius loulrs les 
quatre lieues pour les besoins des voyageurs, et 
d'organiser une aiguade au bord de la mer pour les 
bâtimens. Cette route était la plus fréquentée par les 
habitans de Mempbis. I^a deuxième route va du Caire 
au lac dit Birket-el-IIadji, cinq lieues; de Birket-el- 
lladji, où elle entre dans le désert que Ton traverse 
sans rencontrer d'eau , jusqu'au cbâleau d'Adjéroud 
qui est la troisième station de la caravane de la Mecque, 
il y a vingt-trois heues; d'Adjéroud à Suez il y a cinq 
lieues; total trente-trois lieues. La troisième route est 
j)ar Belbeis. Du Caire à Belbeis douze lieues; par le 
désert jusqu'à Adjéroud dix-neuf lieues; à Suez cinq 
lieues; total trente-six lieues, mais seulement dix-neuf 
lieues de désert. La distance astronomique de Suez au 
Caire est de vingt-sept lieues et demie; de Suez a la 
grande pyramide de Gizéh il y a trente-et-une lieues. 
Toutes ces lieues sont de vingt-cinq au degré. 

Le u4 décembre , le camp fut dressé sur les bords 
du lac dit Birket-el-IIadji. Plusieurs négocians qui 
avaient affaire à Suez s'y joignirent. Le aS, à deux 
heures avant le jour, le camp se remit en route. La 
caravane marcha toute la journée au milieu d'un 
siïble aride; le temps était beau, la chaleur du soleil 
n'était pas désagréable. I^ marche dans le désert est 
monotone, elle inspire une douce mélancolie. Les 
Arabes qui servaient de guides s'orientaient sans sui- 
vre aucune trace. La caravane fit dans la journée 
deux haltes chacune d'une demi-heure, et la nuit elle 



266 GUhKllJi DOKIKJVT. 

prit position à l'arbre de Hamra à quatorze lieues de 
Birket-el-Hadji. Le Hamra est l'objet du culte des 
Arabes; la malédiction et les anathèmes sont lancés 
contre ceux qui seraient assez impies pour toucher à 
ce prodige du désert. Le soldat n'avait pas apporté de 
bois pour le bivouac; il souffrit du froid ; il ne fut 
que médiocrement soulagé par le feu qu'il essaya d'al- 
lumer avec des os et quelques plantes sèches de sept 
ou huit pouces de hauteur, qu'il trouva dans une 
vallée à portée du camp. Ces plantes forment la nour- 
riture des chameaux, A deux heures avant le jour, 
le 26, la caravane se remit en marche. Il n'était pas 
encore jour quand elle passa près du puits El-Bétar. 
C'est un trou de cinquante toises de profondeur ex- 
trêmement large, les Arabes l'ont creusé dans l'espé- 
rance d'y trouver de l'eau, ils ont été obligés d'y re- 
noncer. Près de là, on distingua, mais seulement 
au clair de la lune, un vieil acacia; il était couvert 
d'écrits de (i) et autres témoignages de dé- 
votion des pèlerins qui, en revenant de la Mecque, 
rendent hommage à cette première végétation qui 
leur annonce les eaux du Nil. A deux heures après 
midi, Napoléon arriva à Adjéroud. Le chemin en passe 
à cinq cents toises. Adjéroud est un petit fort, placé sur 
une petite éminence, qui domine au loin. H a deux 
enceintes en maçoimerie, un puits très profond ; l'eau 
y est abondante mais saumâtre, elle devient moins 

H) Ce lUQt u'a pu être lu Uau» iç fuauuscrit. {De las Casa). 



INSlJRIlKCTION DU CàlHE. . ^67 

saiinuilre si illc rt\sli* plusieurs heures exposée a 1 air; 
elle est excellente pour les chevaux , les chameaux et 
les animaux; les honunes ne s'en servent (pTà la der« 
nière extrémité. Il y a dans ce fort une mosquée, un 
caravansérail et des logemens i)our cent cinquante 
honunes. Napoléon y plaça un commandant d'armes, 
({uinze hommes de garnison et deux pièces de canon. 
On arriva à Suez à la nuit obscure; le général en chef 
préféra rester dans sa tente, et refusa luie maison qui 
lui avait été préparer. 

Suez est au bord de la mer Rouge, située à deux 
mille six cents toises de Textrémité du golfe, et à 
quatre ou cinq cents toises de l'embouchure de Tan- 
rien canal, l^a ville a joui d'une assez grande pro- 
spérité. Les géographes arabes la décrivent comme 
une Oasis. L'eau provenait probablement du canal. Il 
y pleut assez, pour qu'en recueillant l'eau dans des ré- 
servoirs, on puisse en avoir suffisamment, non-seule- 
ment pour les besoins de la ville, mais encore pour 
la culture. Aujourd'hui il n'y a rien; les citernes sont 
peu spacieuses et mal entretenues; l'eau, pour les 
hommes, vient des fontaines de Moïse, pour les che- 
vaux et les chameaux, de la fontaine de Suez située à 
une lieue sur le chemin du fort Adjéroud. La ville 
contient un beau bazar, quelques belles mosquées, 
des restes de beaux quais, une trentaine de magasins, 
et des maisons pour une population de deux à trois 
mille âmes. Dans le tem))s du séjour des caravanes 
et de^ balimeiis de Djcddah, Suex contient en effet 



268 GUEiipa: d'orieixt. 

cette population; mais quand les affaires sont termi- 
nées, elle ne reste habitée que par deux ou trois cents 
malheureux. La rade est à une lieue de la ville; les 
navires y mouillent par huit brasses d'eau; elle a une 
lieue de tour; elle communique à la ville par un che- 
nal qui a soixante ou quatre-vingts toises de largeur, 
et à basse mer dix pieds d'eau, ce qui fait quinze ou 
seize à haute mer. Le fond est bon , les ancres y tien- 
nent; c'est un fond de sable vaseux. La rade est cou- 
verte par des rescifs et par des bancs de sable. Son 
vent Iraversier est le sud-est, qui règne rarement dans 
ces parages. 

VIIL Napoléon employa la journée du in à visiter 
la ville, et à donner quelques ordres pour l'établisse- 
ment d'une batterie qui pût protéger le chenal et le 
port. Le ii8 , il partit à cheval pour se rendre aux 
fontaines de Moïse. Il traversa, à trois heures du ma- 
tin, le Madiéh, bras de mer guéable à marée basse, 
qui a trois quarts de lieue de large. Le contre-amiral 
Ganteaume monta une chaloupe canonnière , em- 
barqua des sapeurs, les ingénieurs, plusieurs savans, 
et s'y rendit par mer. Les fontaines de Moïse sont à 
trois lieues de Suez, on en compte neuf. Ce sont 
des sources d'eau , sortant de mamelons élevés de 
quelques toises au-dessus de la surface du sol. Elles 
proviennent des montagnes qui sont à quatre lieues 
de là. Ces sources sont à sept cents toises de la mer. 
On y voit les ruines d'un aqueduc et de plusieurs 



iNsinnECTioN ni iCyq 

magasins qui avaient été constrmis par les \tiuticns 
dans lo quinzième siècle, lorsqu'ils voulurent inter- 
cepter aux Portugais la roule des Indes. Les sapeurs 
commencèrent à fouiller, ils travaillèrent jusqu'à la 
nuit. Le général en chef monta à cheval pour i^tour* 
ner à Suez. Ceux qui étaient venus par mer s'embar- 
quèrent sur la canonnière. A neuf heures du soir, le« 
chasseui*s d'avantgarde crièrent qu'ils enfonçaient. 
On appela les guides; les soldats s'étaient amusés à 
les griser avec de l'eau-de-vie et il fut impossible d'en 
tirer aucun renseignement. On était lioi^ de route. 
Les chasseurs s'étaient guidés sur un feu qu'ils avaient 
pris pour les lumières de Suez; c'était le fanal delà 
chambre de la chaloupe canonnière, ce que l'on re- 
marqua pronqjtement, il changeait de place à chaque 
instant. Les ciiasseurs s'orientèrent et déterminèrent 
la position de Suez. Ils se mirent en marche à cin- 
quante pas l'un de l'autre, mais après avoir fait deux 
cents toises, le chasseur de tête cria qu'il enfonçait. Il 
fallut reployer cette ligne, et en tâtonnant ainsi dans 
plusieurs directions, ils eurent le bonheur de trouver 
la véritable. A dix heures du soir, l'escadron était rangé 
en bataille au milieu du sinus, les chevaux ayant de 
Teau jusqu'au ventre, le temps était noir, la lune ne 
se levait cette nuit-là qu'à minuit, la mer était un peu 
agitée et le vent paraiss^iit vouloir fraîchir, la marée 
montait, il y avait autant de danger à aller en avant 
qu'à reculer. 1^ position devint assez critique pour 
que Napoléon dit ; « Serions-nous venus ici pour périr 



c( comme Pharaon? Ce sera un beau texte pour les 
« prédicateurs de Romo. » Mais l'escorte était com- 
posée de soldats de huit à dix ans de service, fort 
intelligens. Ce furent les nommés Louis, maréchal-des- 
logis et Carbonel, brigadier, qui découvrirent le pas- 
sage. Louis revint à la rencontre , il avait touché 
bord, mais il n'y avait pas un moment à perdre. L'eau 
montait à chaque moment. Du Falga était plus em- 
barrassant que les autres à cause de sa jambe de bois ; 
deux hommes de cinq pieds dix pouces, nageant par- 
faitement bien, se chargèrent de le sauver; c'étaient 
des hommes d'honneur, dignes de toute confiance. Ras- 
suré sur ce point, le général en chef se hâta pour ga- 
gner la terre. Se trouvant sous le vent, il entendit der- 
rière lui, une vive dispute et des cris. Il supposa que 
les deux sous-officiers avaient abandonné du Falga. 
Il retourna sur ses pas, c'était l'opposé, celui-ci or- 
donnait aux deux hommes de l'abandonner. « Je ne 
a veux pas, leur disait-il, être la cause de la inort de 
a deux braves ; il est impossible que je m'en puisse 
a tirer , vous êtes en arrière de tout le monde , puis- 
ce que je dois mourir, je veux mourir seul. » La pré- 
sence du général en chef fit finir cette querelle. On se 
hâta, on toucha la terre, Caffarelli en fut quitte pour 
sa jambe de bois, ce qui lui arrivait au reste toutes 
les semaines. La perte fut légère, quelques carabines 
et quelques manteaux. L'alarme était au camp. Des 
officiers eurent la pensée d'allumer des feux sur le 
rivage, mais ils n'avaient pas de bois. Ils démolirent 



iNst nnHCTioN nr taihi. ^^t 

iinetnaiRon, ce qui deinauda du temps. Oprndnnf le 
premier feu était allumé sur le rivage loi^squ'on prit 
terre. Les plus vieux soldats qui avaieut appris leur 
catéchisme, racoutaienl la luite de Moïse, la catas- 
trophe de Pharaon , et ce lut pendant long-temps 
l'ohjet de leurs entretiens. 

Le 19, les Arabes de Tor qui, ayant reçu la visite 
«les chaloupes canonnières françaises, avaient appris 
l'arrivée du sultan Rébir dans leurs parages, viiu'ent 
demander sa protection. Tor est situé sur le bord de 
la mer, c est le port du mont Sinaï. Ces Arabes por- 
tent au Caire du charbon , de très beaux fruits, et en 
rapportent tout ce qui leur est nécessaire. Les moines 
du mont Sinaï montrèrent au général en chef le livre 
sur lecpiel était la signature de Mahomet, de Saladin 
et de Selim pour reconunander le couvent aux déta- 
chemens de leur armée. A leur demande, il fit la même 
recommandation , pour leur servir de sauve garde, 
auprès des patrouilles françaises. 

1\. Le jo, l etal-niajor partit de Suez. Les tentes, 
les bagages et l'escorte se dirigèrent sur Adjéroud, où 
on divssa le camp à quatre heures après midi. Na- 
poléon avec Tacadémicien Monge, plusieurs géné- 
raux et ofiiciers d'étal-major, côtoya la mer Rouge, 
fit le tour du sinus. Il retournait sur ses pas, dans la 
direction de Suez, lorscpi'à quatre ou cinq cents toises 
de cette ville, il découvrit ([uehpies restes de maçon- 
nerie qui fixèrent son attention. Il marcha dans cette 



2']9l guerre d orient. 

direction perpendiculairement à la mer, soixante ou 
quatre-vingts toises, et il se trouva au milieu des ves- 
tiges de l'ancien canal qu'il suivit pendant l'espace de 
cinq heures. La nuit approchant et ayant sept lieues 
à faire pour gagner le camp à travers le désert , il s'y 
dirigea au grand galop. Après quelques incertitudes il 
le rejoignit, n'ayant avec lui que trois ou quatre per- 
sonnes les mieux montées ; les autres étaient en ar- 
rière. Il fit allumer de grands feux sur un monticule, 
et sur le minaret de la mosquée du fort Adjéroud, il 
fit tirer tous les quarts d'heure un coup de canon 
jusqu'à onze heures du soir, moment où tout le monde 
avait heureusement rejoint; personne n'était égaré. 

Les ruines du canal des deux mers sont hien mar- 
quées. Les deux berges sont éloignées de vingt-cinq 
toises. Un homme à cheval est caché et couvert au 
milieu du canal. Le 3r, le camp fut établi dans une 
vallée, à dix lieues d 'Adjéroud, où il y avait assez 
abondamment de ces petites plantes épineuses qu'af- 
fectionnent les chameaux. Phisieurs centaines de ces 
jeunes animaux y paissaient sans être gardés. Le i" 
janvier 1799, le camp fut placé à une portée de fusil 
des fortifications de Belbeis; les travaux de Belbeis 
étaient fort avancés. A défaut de pierre, les officiers 
du génie avaient employé des briques séchées au so- 
leil, faites avec le limon du Nil qui est très propre à 
cet usage. Le 3, le général en chef partit avec deux 
cents dromadaires et chevaux dans la direction de 
l'Ouady de Tomilat. A quatre heures après midi, il 



I\S!îRnECTION OIT CAinF. a^S 

arriva au milieu du désert, au puits de Saba-Hinr; la 
chaleur était exlrrme, IVau du puits peu abondante; 
elle avait le goût des eaux de Baréges. Pendant qu'on 
faisait la distribution de cette eau détestable, un chas- 
seur vit arriver un dromadaire qui, apercevant trop 
tard les troupes françaises, voulut s'éloigner. Il était 
porteur des dépêches d'Ibrahim-Bey et de Djezzar- 
Pacha, pour la TIaute Egypte. Il donna la nouvelle 
que les hostilités avaient commencé sur la frontière 
de Syrie, que l'armée de DjezzarPacha était entrée 
sur le territoire d'Egypte, que son avant-garde occu- 
pait l'Oasis d'El-Arich , et qu'elle travaillait à mettre 
le fort en état de défense. La nuit, on bivouaqua dans 
rOasis au milieu d'un taillis; elle fut assez froide. Des 
chacals, espèce de loup du désert, dont les cris res- 
semblent à ceux de Tiiomme , firent que plusieurs 
vedettes crièrent aux armes, elles se crurent attaquées 
parles Bédouins. Le lendemain, Berthier retrouva les 
vestiges du caiial qui traversait l'Ouady, pour prendre 
les eaux du Nil à Bubaste, sur la branche Pelusiaque. 
Les vestiges de ce canal oiit les mêmes dimensions 
que du cùté de Suez. 

Pendant ce temps, la flotte deDjeddah était arrivée 
à Suez, portant une très grande quantité de café et de 
marchandises des Indes. Napoléon traversa le désert 
et retourna dans cette ville. Les batimens étaient de 
quatre à cinq c( nts tonneaux. Une caravane était 
arrivée du Caire; Suez avait pris de la vie, et la phy- 
sionomie d'uue ville indienne. Napoléon y reçut des 

I. iS 



I']t{ GUERRE d'orient. 

agens qui revenaient îles Indes. De là, il traversa 
l'isthme dans mie antre direction et se rendit à 
- Salhéyéh; les fortifications étaient à l'abri d'un coup 
demain, les magasins abondamment approvisionnés 
d'orge, de riz, de fèves et de munitions de guerre. 
Il envoya deux bataillons avec de l'artillerie à Katiéh; 
les puits étaient en bon état. Les officiers du génie 
construisirent une bonne redoute en palissades de 
cinquante toises décote, y établirent des plates-formes, 
le canon battant tous les puits qui furent nettoyés peu 
de semaines après. Des blockhaus préparés au Caire 
furent montés dans la redoute pour servir de maga- 
sins. Des convois de chameaux chargés de riz, de fa- 
rine, d'orge, de fèves, venus du Caire et de Damiette, 
approvisionnèrent les magasins de cette Oasis. Lors- 
que Djezzar apprit que de l'infanterie française ar- 
rivait à Ratiéh, et qu'on y construisait une redoute, 
il renonça à s'avancer davantage de peur de compro- 
mettre ses troupes. Le général Reynier, dont le quar- 
tier-général était à Belbeis, envoya une forte avant- 
garde à Salhéyéh pour soutenir le poste de Ratiéh. 

Le général en chef arriva au Caire quinze jours 
après en être parti. Il trouva tout dans un état satis- 
faisant. On savait le mouvement de Djezzar sur l'E- 
gypte , mais on n'en était pas inquiet; la confiance 
était entière. Les Anglais se montrèrent avec quelques 
bâlimens de transport et quelques canonnières de- 
vant Alexandrie. Cela n'imposa pas davantage. Plu- 
sieurs bombardes furent coulées bas par les batrciies 



INSI RBKCTION DU CAIin . 

il' Alexandrie. Moiirail liey était cliasst* ilr la llaulc 
Kgyple, \c pavillon tritolore IloUait sur la cataracte 
(le Syène, tout le pays était soumis; la grande et la 
petite Oasis, et le pays des Barabras, étaient les ik^uls 
refuges que les Mamelouks eussent dans leurs mal- 
heurs. 

X. Napoléon était décidé à porter la giuii c en hy- 
rie. Les préparatifs se faisaient avec activité sur tous 
les points. Avant de quitter TÉgyple, il voulut aller 
voir de près et mesurer ces fameuses Pyramides. Il 
y campa plusieurs jours, fit plusieurs courses dans I9 
désert, dans la direction de la petite Oasis. La Haute 
et la Basse Egypte étaient tranquilles. Le divan était 
en pleine activité et les habitans du Caire ne conser- 
vaient plus de leur révolte que le souvenir de la clé- 
mence à laquelle Us devaient leur salut. 

I^s Arabes n'avaient jamais soutenu le feu de l'in- 
fanterie française. Les Mamelouks, (pii d'abord l'a- 
vaient bravé, avaient fini par reconnaître leur infé* 
riorité, et l'impossibilité de Tenfoncer. L'expérience 
de Cbobrakhit, des Pyramides, de St^diman , leur 
servit à ne plus mépriser les troupes à pied. Cent 
hommes d'infanterie purent, dès cette époque, par- 
courir le pays dans toutes les directions; eussent-ils 
été rencontrés par sept ou huit cents Mamelouks, 
ceux ci se seraient bien gardés de les attaquer. Aux 
trois batailles, les carrés français avaient été rangés 
sur six de hauteur; pendant long-temps chaque sol- 



076 GUERRE d'orient. 

clat porta un pieu de quatre pieds de long et d'un 
pouce de diamètre, garni en fer, avec deux chaînettes 
de huit ponces de chaque côté; ces pieux servaient 
à couvrir l'infanterie. Mais lorsque sa supériorité 
eut imposé aux ennemis, on renonça à ces précau- 
tions. Les carrés ne se formèrent plus que sur trois 
rangs, souvent même les soldats se plaçaient sur deux 
de hauteur. Les officiers avaient l'ordre de faire com- 
mencer le feu de deux rangs, lorsque la cavalerie était 
à cent vingt toises, parce que si l'on attendait qu'elle 
fût trop près, comme cela était l'opinion de quelques- 
uns , les chevaux étant lancés, on n'était plus à 
même de les arrêter. La cavalerie, si elle est bonne , 
ne met que (i) à parcourir cette distance; pen- 
dant ce temps le soldat ne peut tirer que (2) 

Les tirailleurs contre les Bédouins ou les Mamelouks 
marchaient toujours par quatre, et formaient leurs 
bataillons carrés, ce qui déconcertait la cavalerie. Ce 
n'est pas qu'il y ait eu bien des exemples qu'un seul 
tirailleur, de pied ferme, ait jeté à terre le cavalier, 
d'un coup de fusil, mais cela ne doit pas servir de règle. 
Les Arabes n'avaient jamais attendu la cavalerie 
française, à moins qu'ils ne fussent quatre contre un. 
Les Mamelouks au contraire faisaient parade de la 
mépriser. Mais lorsqu'elle fut montée sur des chevaux 



(1) Il y a un espace laissé en blanc dans le manuscrit. 

[De Las Cases). 
(â) Il y a un espace laissé en blanc dans le manuscrit. 

[De Las Cases), 



INSIJRRECTIOA l'i < \iii Oi'J'J 

(lu pays, elle leur tint léle. Un Mamelouk était plus 
fort qu*un Français; il était plus exercé et mieux 
armé. Cent Mamelouks se battaient avec probabilité 
(le succès contre cent cavaliers français; mais dans 
une rencontre de deux corps d'un nombre supérieur 
à deux cents chevaux, la probabilité était pour les 
Français. Les Mamelouks se battent sans ordre; ils 
forment un tourbillon sur les ailes pour tourner les 
flancs, et se jeter sur les derrières de la ligne. Un ré- 
giment de trois cents Français se plaçait sur trois 
lignes, se portait par division à droite et à gauche, sur 
la droite et la gauche de la première ligne, et la cava- 
lerie ennemie, déjà en mouvement pour tourner les 
flancs de la première ligne, s'arrêtait pour tourner 
les flancs de cette nouvelle ligne; la troisième faisait 
le même mouvement, et au même moment toute la 
ligne chargeait ; les Mamelouks étaient alors mis en 
déroute, et cédaient le champ de bataille. Les cava- 
liers français, comme les Mamelouks, avaient leurs 
pistolets attachés au pommeau de la selle par une 
courroie. Leur sabre pendait au poignet par une dra- 
gonne. Les feux à cheval des dragons furent quelque- 
fois utiles , mais cela a bien des inconvéniens , si Tes- 
cadron n'est pas séparé de l'ennemi par un obstacle 
qui Tempéche d'être chargé. L'infanterie, la cavale- 
rie y l'artillerie françaises, avaient également une 
grande supériorité. La cavalerie fi*ançaise ne marchait 
jamais en nombre sans avoir du canon servi par l'ar- 
tillerie à cheval. Les Mamelouks avant de charger 



278 GUERRE d'orient. INSURRECTION DU CAIRE. 

faisaient feu de six armes; d'un fusil, d'un tromblon, 
de deux paires de pistolets qu'ils portent, une à l'ar- 
çon, une sur la poitrine. La lance était portée par un 
de leurs sais qui les suivait à pied. C'était une brave 
et belle milice. 



ClUriTRE VII. 

CONQUI-TI m i \ HAUTE £GYPT£. 



PUii dv rainpap»'. — II. SoumUsion ilw provinrrs th* lioni-Somif «i du 
Faioum ; l>aUiilie du St^liman (7 octobre) ; combat d« Miiiiéh-H-Faiouni 
(8 uoveiubiT). -> III. Siout et Gixéli, les deux provinces di; la llaute 
Egypte sont soumises ; coniliat de Saouaki (3 janvier) ; comlwt de Tahtah 
(8 janvier). — IV. Desaix s'empare de Syènc; les Mamelouks sont ehassés 
de Ti^ypte; combat de Samlioud (t2jauvier); roml>at de 'ilièbet (li fié* 
vrier) ; combat de KénéJi (M fc%rier); combat de Abouoiaiiab (17 février). 
— V. Mourad-Bey marche sur le Caire; combat de Saouâmab (5 mart)j; 
jH'rte de la flottille Tranraise (6 mars) ; coml>at de (>>pto« (8 marn). — VI. Le 
«ieux Hanao e&l cerné ilaus le désert de la 'lhél>aide; coml»at de Kir-el- 
Bar (i avril); combat de Oirgéh (6 avril); combat de Gebiiiéb ^^10 axril). — 
VII. Pillage et incendie de Béni- Adin (18 avril) ; comlml de Sycne (IG ni.n ^' : 
le vieux Hatsan e«l tué. — VIII. Prise de CoMcir (18 mai). 



1. Si, le lendemain de la bataille des Pyramides , 
iiiu^ division <lo l'ormée franc aise eut poursuivi Mou- 
rad-liey , elle n'aurait éprouve» de résistance nulle 
part; elle se serait emparée en quinze jours de toute 
la Haute Egypte. Mais il fallait attendre que la cava- 
lerie fut remontée, et que les eaux du Nil fussent assez 
hautes pour que la navigation devint praticable. Les 
ennemis profitèrent de ce moment do relâche qui 
(hu*a deux mois. Ils revinrent de leur extrême conster- 
nation. L'impression de cette bataille s\illaiblit. Ils 
reçurent des secours de diverses tribus et des protes- 



aSo GUERRE d'orient. 

tations de fidélité de diverses provinces. Depuis la 
perte de l'escadre française, les subsides qu'ils reçu- 
rent par l'intermédiaire de la croisière anglaise devant 
Alexandrie, leur rendirent l'espérance, ce premier 
mobile de toute action et de toute énergie. 

En septembre, Mourad-Bey avait une armée de 
terre et une flottille considérables. Les kachefs qu'il 
avait envoyés dans la péninsule Arabique pour appe- 
ler les Musulmans au secours des fidèles, et implorer 
l'assistance des schérifs au turban vert, étaient de re- 
tour. Us avaient réussi. Us lui annoncèrent que de 
nombreuses cobortes d'Arabes d'Iambo , renommés 
par leur bravoure, allaient traverser la mer Rouge et 
débarquer à Cosseir. 

Hassan-Bey, depuis dix-huit ans, était exilé à Esné 
avec sa maison, vivant du chétif revenu de la pre- 
mière zone de la vallée du Nil. Il était misérable, mais 
il s'était allié par des mariages avec les deux grandes 
tribus d'Arabes du pays de Sennaar. Il jouissait d'un 
grand crédit parmi les tribus de la Thébaïde et les 
Bédouins du désert de la grande Oasis. Les deux cent 
cinquante Mamelouks qui lui restaient en état de 
monter à cheval, étaient des hommes d'élite qui joi- 
gnaient à la connaissance du pays un courage éprou- 
vé, une âme trempée dans le malheur, et les ruses de 
l'âge avancé. Ce vieillard resta implacable. Ni l'oc- 
cupation tlu Caire par les infidèles, ni les soumissions 
de Moiirad-Bey ne purent diminuer sa haine. Il se 
plaisait à voir des vengeurs dans les Français. H en 



roxQii^rF. DE i.A nu ih »t.u»T^. iSl 

atU'ml.til mic amélioration dans son sort, car il ambi- 
tionnait ci étendre su domination sur tout le Saïd. 

Le iS août, Desaix avec cinq mille hommes, dont 
six cents de cavalerie, trois cents d'artillerie ou de 
sapeurs, et quatre mille trois cents d'infanterie, une 
escadrille de huit bàlimens, demi-galères, avisos ou 
demi-chebecs, montés par des marins français, partit 
du Ciire. C'était à-la-fois une opération militaire im- 
portante, et un voyage scientifique d'un grand inté- 
rêt. Pour la première fois, depuis la chute de l'empire 
romain, une nation civilisée et cultivant les sciences 
et les arts, allait visiter, mesurer, fouiller ces superbes 
ruines qui occupent depuis tant de siècles la curiosité 
du monde savant. Personne n'était plus propre à di- 
riger une pareille opération que Desaix; personne ne 
le désirait avec plus d'ardeur. Jeune, la guerre était 
sa passion; insatiable de gloire, il connaissait toute 
celle qui était attachée à la conquête de ce berceau 
des arts et des sciences. Au seul nom de Thèbes, de 
Coptos, de Phil.T, son cœur palpitait d'impatience. 
Les généraux Friand et Belliard, l'adjudant-comman- 
dant Donxelot, le colonel d'artillerie La Tournerie, 
étaient sous ses ordres. Le ai" léger, les 6i' et 88* de 
ligne, excellens régimens qui s'étaient embarqués à 
CivitaVecchia, étaient les plus nombreux de l'armée. 
Ils occupaient le même camp, au sud de Gizéh, de- 
puis deux mois, et Desaix les avait employés à se 
préparer à celle campagne. La cavalerie était montée 
sur des chevaux arabes, aussi bons que ceux des Ma- 



28*2 GUERRE D^ORIENl. 

luelouks, provenant des remontes et des prises , mais 
elle n'était pas nombreuse. Les remontes se faisaient 
avec difficulté, le pays était encore mal soumis. Des 
sa vans et des artistes désiraient suivre Desaix. Cela 
eût eu le double inconvénient d'exposer aux périls de 
la guerre des hommes précieux et de porter du retard 
dans les opérations militaires. Denon seul eut la 
permission de suivre comme volontaire, le quartier- 
général de la division. 

Desaix a mis cinq mois à la conquête de la Haute 
Egypte : septembre, octobre, novembre, décembre, 
janvier. Au a février, il était maître de Syène. Il em- 
ploya cinq autres mois à réprimer les insurrections et 
affermir ses conquêtes. Sa campagne se divise en six 
opérations : la première comprend cent jours; l'évé- 
nement militaire le plus important est la bataille de Se- 
diman ; la conquête de la province de Beni-Soueif et du 
Faïoum en a été le résultat. La deuxième comprend cin- 
quante jours, de décembre et de janvier; les combats 
de Saouald et de Tahtah sont les seuls événemens 
militaires; il a fait la conquête des provinces de Mi- 
niéh, de Siout, et de Girgéh. I^a troisième comprend 
trente jours de janvier et de février 1799; le combat 
de Samhoud est l'événement le plus important ; les 
Mamelouks chassés de la vallée, ayant tout perdu, se 
réfugièrent dans les Oasis, dans le pays des Barâbrns 
au-delà des cataractes, et dans les déserts de la Thé- 
baïde; le pavillon tricolore flotta sur toute l'Egypte. 
La quatrième comprend quarante jours de février et 



C0NQIJ#.TB DE L\ HAUTE KGYPTR. a93 

mars 1799; Mourad-Ik^y, Elfi-Hey, Hassan-Bey, Has- 
san criambo, profitant do la inarclic de Tarméc en 
Syrie, i*eiitrent dans la vallée, marchent sur le Caire, 
projettent de s'y réunir, et de reconquérir d'un seul 
coup, la Haute et la Basse Egypte; ils échouent dans 
leur entreprise; la destruction d'une partie de la flot- 
tille française de la Haute Egypte, le combat de Coptos, 
sont des faits d'armes importans. Dans la cinfpnème 
épocpie , les débris des schérifs d'Iambo infestent les 
provinces de Siout et deGirgéh; ils sont poursuivis. 
La sixième comprend mai et juin; la Haute Egypte 
est complètement soumise; Mourad-Bey et Elfi-Bey, 
peu accompagnés, errent dans lesdt»serts; le combat 
de Béni -Ad i entraîne la perte de cette belle ville; Cos- 
seir est occupé par le général Belliard. L'armée de 
Syrie rentre au Caire. Toute l'Egypte, Haute et Basse, 
est parfaitement tranquille. 

L'instruction que Napoléon donna au général De- 
saix poiu' cette guerre fut : de marchera Mourad-Bey, 
de le battre, de profiler de sa défaite pour le pour- 
suivre l'épée dans les reins et le jeter au-delà des ca- 
taractes et dans les Oasis; de faire, à mesure qu'il 
s'avancerait, fortifier sur les points les plus importans 
des mosquées qui domineraient le Nil en protégeant 
la navigation. Si, après cette marche triomphante, des 
révoltes partielles avaient lieu connue il fallait s'y at- 
tendre, il les réprimerait dans des combats particu- 
liers qui amèneraient enfin la soumission sincèiv du 
pays. Mais d'abord il fallait occuper toute la vallée. 



284 GUERRE d'orient. 

Une division de mille deux cents chevaux qui était 
occupée à se remonter, et de mille cinq cents hommes 
d'infanterie des troisièmes bataillons qui restaient au 
Caire, ainsi que huit barques installées par les ingé- 
nieurs de la marine pour cette expédition, seraient 
prêtes sous peu pour le soutenir, lui servir de réserve, 
et réparer ses pertes. 

IL Desaix arriva, le 3o août, à Beni-Soueif. Les Ma- 
melouks ne lui opposèrent aucune résistance. Ils se 
concentrèrent dans le Faïoum , au nombre de dix- 
huit mille hommes, à pied et à cheval, ayant une flot- 
tille de cent quatre-vingts bâtimens , dont douze ar- 
més de canons. Elle était mouillée dans le canal de 
Joseph. De Beni-Soueif , Desaix pouvait marcher sur 
le Faïoum qui était à quatre lieues sur sa droite et 
combattre Mourad-Bey. Mais il pensa qu'en conti- 
nuant de remonter le Nil, il arriverait à Daroût-el- 
Chérif , petite ville où est la prise d'eau du canal de 
Joseph, qu'il intercepterait la flottille ennemie et 
l'enfermerait dans le canal; que descendant alors 
ce canal avec son armée et ses bâtimens, il obtiendrait, 
par une seule victoire , le Faïoum et les richesses des 
beys portées sur leurs navires, ce qui serait un coup 
décisif, à moins que, pour éviter cette catastrophe, 
Mourad-Bey ne le prévînt avec sa flottille et son armée 
sur Siout; mais alors le Faïoum évacué tomberait de 
lui-même et n'aurait pas retardé sa marche. En con- 
séquence de ce plan, il continua de remonter le fleuve, 



CONQUKTF DK L\ IIVlllF 1.0YPTE. a85 

et arriva à Abou-GirgtMi, le 4 soplemhre. Moiiratl-Bey 
ayant pônélrô le projet de son eniïeini, fit remonter à 
sa flottille le canal de Joseph , la fit entrer dans le Nil 
à Daroùt-el-Chérif, et lui donna l'ordre de mouiller 
vis-à-vis Siout. Mais il resta innnobile dans le Faioum 
avec son armée, maître de la rive gauche du canal de 
Joseph, le long de laquelle il étendit sa droite com- 
muniquant ainsi avec Siout, ayant perpendiculaire- 
ment derrière lui la petite Oasis. Le 5 au soir, Desaix 
eut des nouvelles, à Abou-Girgéh, de ce mouvement 
de la flottille. Il partit avec un bataillon du ai" léger, 
le 6 à la pointe du jour, marcha sur sa droite et fit 
huit grandes lieues. Il arriva à Bahnacéh coupant le 
canal de Joseph; mais il arriva trop tard. Les bâti- 
mens ennemis avaient passé, hormis douze bateaux 
chargés de bagages qu'il prit après une légère fusil- 
lade. Une de ces barques portait sept pièces de canon. 
Le 7, il rentra à Abou-Girgéh; il y séjourna plusieui-s 
jours. Il se persuada que puisque Mourad-Bey avait 
fait évacuer sa flottille, lui-même se rendrait parle 
désert dans la Haute Egypte. Il se confirma dans le 
parti de continuer son mouvement, en remontant le 
Nil, et se porta d'un trait à Siout, où il arriva Je i4 
septembre. A son approche, la flottille ennemie, pour 
éviter un engagement, continua de remonter le fleuve 
jusqu'à Girgéh. Mourad-bey resta tranquille dans le 
Faioum; mais lorsqu'il vit que les Français étaient à 
soixante lieues en avant de lui, il coupa leui*s com- 
munications avec le Caire, insurgea les provinces de 



5t86 GTTKRRF D^ORIENT. 

MiniéhetdeSioiit, ce qui reiulit la position de Desaix 
critique. Celui-ci ne pouvait pas manœuvrer sur les 
flancs de l'ennemi qui conservait sa communication 
avec la Haute Egypte par le désert et qui d'ailleurs 
avait derrière lui l'Oasis. Que faire dans cette posi- 
tion? Persister dans son projet? C'était tout risquer. 
Le plus sage était de céder et d'obéir à la combinaison 
de son ennemi. C'est ce qu'il fit. Il rétrograda sur 
Daroût-el-Chérif, entra dans le canal de Joseph, descen- 
dit dansleFaïoum.La flottille ennemie redescendit sur 
Daroût-el-Chérif, sur x\bou-Girgéh, et jusque vis-à-vis 
de Beni-Soueif; tout le pays l'accueillit avec des cris 
de victoire. Les Français, puisqu'ils reculaient, étaient 
donc battus! Cependant l'armée française éprouvait 
les plus grandes difficultés. Les bâtimens s'engra- 
vaient à chaque pas. Elle surmonta tout. Le 3 octo- 
bre, elle arriva au bourg d'El-Lahoun , à l'entrée du 
Faïoum , s'empara du pont de pierre qui est sur le 
canal et qui lui permettait de manœuvrer sur les deux 
rives. Après deux mois de fatigues , pendant lesquels 
elle avait parcouru deux cents lieues de terrain , elle 
se trouvait aussi peu avancée que les premiers jours. 
Après quelques légères escarmouches, quelques 
marches et contre-marches, impatienté, Desaix mar- 
cha droit à Mourad-Bey qui était animé de la même 
résolution. Les deux armées se rencontrèrent. Celle 
des Mamelouks couronnait toutes les hauteurs de Se- 
diman, au milieu (Ui désert, et à une lieue du canal de 
Joseph, Elle comptait deux mille Mamelouks, dont 



CONQÏT^TF nr. hK H 4 11TB liOYPTF. 187 

lo sabre ôtait redoiilable, huit mille Arabes à clieval, 
autant à pied , et quatre pièces de caiiou. Les Fran- 
(jais avaient trois mille quatre cents lionimes din- 
lanterie, six cents de cavalerie, et buit pièces de ca- 
non, en tout quatre mille cinq cents bommes. Desaix 
forma un seul carré de son infanterie et de sa cava- 
lerie; il se fit éclairer par un petit carré de trois com- 
pa*»nies de voltigeurs. La canonnade s'engagea. Le 
petit carré de voltigeurs s'étant ini|)rudenHnent éloi- 
gné, Mourad-Hey saisit rà-j)ropo8, le chargea. Cinq 
à six mille cbevaux entourèrent sur-le-cbamp toute 
l'armée française. Le capitaine Valette qui comman- 
dait le petit carré, officier intrépide, ordonna à ses 
voltigeui^ de ne faire feu qu'à bout portant, ils exé- 
cutèrent cet ordre imprudent avec sang-froid. Qua- 
rante des plus braves Mamelouks tombèrent morts au 
bout des baïonnettes. Mais les cbevaux étaient lancés, 
le carré fut enfoncé, les soldats sabrés; ils eussent été 
tous perdus, si le grand carré ne s'était approché pour 
les protéger. La mitraille et le feu de la mousqueterie 
continrent les Mamelouks, les obligèrent à s'éloigner 
à la portée du boulet. Cependant l'artillerie einiemie 
soutenue par l'infanterie, s'avança et prit une position 
qui incommoda les Français. Pour s'en débarrasser, 
ils marchèrent droit aux pièces. L'infanterie arabe 
likba pied après une vive mais courte fusillade , les 
pièces furent enlevées. Mourad-Hey alarmé partit au 
galop pour reprendre son canon, il fut repoussé, les 
Arabes s'éloignèrent dans le désert. I^ bataille fut 



288 GUERRE d'oRIJÎNT. 

gagnée, mais la perte de Desaix avait été considéra- 
ble; quatre cents tués, blessés ou prisonniers : c'était 
un sur neuf. Les Mamelouks perdirent cinq cents 
hommes d'élite, dont trois beys, et plusieurs ka- 
chefs. Les Arabes en perdirent autant. Les Arabes 
Bédouins, dégoûtés, abandonnèrent Mourad-Bey. Ce- 
lui-ci se rallia derrière le lac de Garaq, projetant de se 
retirer dans la petite Oasis, s'il était poursuivi. Desaix 
s'arrêta au village de Sédiman , où il prit une partie 
des bagages de l'ennemi. liC lendemain, il rétrograda 
sur le Faioum. Peu de jours après, les habitans de 
cette province se soumirent. Mourad-Bey fut déçu de 
ses espérances. Lorsque la charge réussit sur le petit 
carré, il crut un moment au retour de la fortune!! 
Vaine espérance. La perfide l'avait abandonné pour 
toujours. 

Desaix passa tout le mois d'octobre à organiser le 
Faïoum. Il envoya au Caire une grande quantité de 
barques chargées de blé , de légumes et de fourrages, 
et reçut en échange des munitions de guerre , des 
effets d'habillement. Il avait beau coup d'ophthalmies; 
il évacua tous ses malades sur l'hôpital d'Ibrahim- 
Bey. Ses régi mens reçurent de leurs dépôts un même 
nombre d'hommes en bon état. Mais il ne poursuivit 
pas les Mamelouks, il les laissa respirer. Revenus de 
leur première consternation , ils se portèrent à Bah- 
nacéh , sur le canal de Joseph, ayant sur leur gauche 
leur flottille mouillée à AbouGirgéh. Ainsi ils étaient 
maîtres de toute la Haute Egypte depuis Beni-Soueif, 



rONQU^E DU LA HAUTE KO Y m '?^t) 

et de tout le canal de Joseph depuis Hahiiacéli. Desiux 
occupait sur la gauclic Beni-Soueif , par sa droite le 
Faïouni. 

Sur la fin d'octobre, la nouvelle arriva dans la 
Haute Egypte que la Porte avait déclaré la guerre à la 
France, que Djezzar-Séraskier marchait sur le Caire , 
que cette grande ville s'était révoltée, que les Français 
étaient tous tués. Les esprits fermentaient. Mourad- 
Bey, habile à profiter de tout, envoya sur plusieurs 
points des Mamelouks qui insurgèrent à-la-lois la plus 
grande partie du Faïoum. Desaix partit de cette ca- 
pitale, marcha sur les villages qui avaient levé l'éten- 
tard de l'insurrection. 11 se croisa dans sa marche 
avec les insurgés qui, de leur côté , s'étaient de plu- 
sieurs points, donné rendez-vous sur Miniéh. Le 8 no- 
vembre, ils s'emparèrent des premières maisons de 
cette ville; il y avait trois cents Français de garnison 
et cent cinquante malades. Le colonel Heppler com- 
mandait la place. Le général Robin était à l'hôpital. 
L'usage des malades de l'armée d'Orient était de con- 
server leur fusil au chevet de leur lit. Dans ce moment 
un grand nombre d'entre eux étaient affectés d'oph- 
thalmie plus ou moins avancée, mais ils pouvaient se 
battre. Les eiuiemis s'étaient emparés de la ville sans 
épmuver ime grande résistance. Ils se livrèrent au 
pillage et s'y dispersèrent sans ordre. Le général Ro- 
bin en profita. Il rallia d'abord tout le monde à l'hô- 
pital, de là déboucha sur l'ennemi en deux colonnes 
au j)as (le charge, en tua detix à trois cents. Lne 



agO GUERRE D ORIENT. 

terreur panique se saisit du reste qui se sauva. Les 
habitans, pour se venger, se joignirent aux Français. 
Lorsque Desaix apprit qu'il s'était croisé avec les in- 
surgés , il rebroussa chemin et marcha toute la nuit 
sur leurs traces. Il était vivement alarmé pour son 
hôpital de Miniéh. Il y arriva le lendemain, à la pointe 
du jour, pour apprendre la bonne conduite de la gar- 
nison et des malades, et la victoire qu'ils avaient 
remportée. 

Cependant le général en chef était mécontent de 
cette lenteur. « Voilà près de trois mois, disait-il à 
Desaix, que vous êtes parti du Caire, et vous êtes 
encore au Faïoum. » Celui-ci n'avait pas assez de ca- 
valerie. liCs combats, comme ceux de Sédiman, lui 
offraient pour perspective, s'il était battu, une ruine 
totale, et s'il était vainqueur, de ne pouvoir pas profi- 
ter de la victoire. Le renfort de mille deux cents che- 
vaux étant prêt , partit enfin du Caire avec une bat- 
terie d'artillerie légère, six bâtimens de guerre bien 
bastingués et bien armés , le tout commandé par le 
général Davoust, excellent officier , depuis maréchal, 
prince d'Ekmulh. Parmi les bâtimens armés était 
l'Italie^ qui contenait plusieurs salons meublés en 
soieries de Lyon, pour servir au quartier-général. 

IIL A l'arrivée de ces renforts, Desaix remonta 
par terre la rive droite du canal de Joseph qui res- 
semblait en ce moment aux plus belles parties du 
cours de la Seine. La terre était couverte de fruits, 



CONQUETE DE LA lîAÎTTR ÉGYPTF. I9I 

los pois, les fèves «étaient en graines, l'oranger en 
fleur. Le pays entre ce canal et le Nil est le pins lH»au 
qu'on puisse voir. Les villages y étaient si nombreux 
qu'on en découvrait ti^ente à quarante à la vue. Mou- 
rad-Bey se refusa à tout combat, et gagna d'abord 
Siout; les Français le poursuivirent vivement. Ils ar- 
rivèrent à Miniéli le 20 dtH^embre. Cette ville est située 
sur la rive gauche du Nil, elle est grande et assez belle. 
Ils y prirent quatre djennes qui étaient restées engra- 
vées, dont une contenait une pièce de douze, un mor- 
tier et quinze pièces en fer. Le lendemain , ils cou- 
chèrent à Melaoui-el-Arich. C'est une ville plus jolie 
queMiniéh ; elle a dix mille babitans. Ijes antiquaires 
visitèrent en passant les ruines d'Hermo|X)lis. I^e a4 , 
Desaix fit son entrée dans Siout, le ar), dans Girgéh, 
capitale du Saïd. La province de Sioiit est riche; il y 
a des citernes d'une construction solide et élégante, 
qui servent pour abreuver les hommes et les che- 
vaux, et ime belle écluse, la seule qui soit en Égyj>te 
où il en faudrait un millier. I^ village de Beni-Adin 
est très populeux. Les caravanes de Darfour v séjour- 
nent. Les babitans, fiers et fanatiques, présentèrent au 
vainqueur des figiues menaçantes. C'était le présage 
de l'insurrection qui , quelques mois après , a causé 
leur mine. Les infortimés étaient loin de prévoir qu'ils 
.seraient dans peu à la discrétion de ces mêmes soldats 
qu'ils recevaient avec tant d'arrogance et d*inhospi- 
talité. 

Gircféh est située à égale distance du Gain» ( l de 

•'j- 



aga guerre d'orient. 

Syène; elle est moins grande que Siout, mais plus 
grande que Miniéh. Il règne dans le pays une telle 
abondance que, malgré le séjour et la consommation 
de l'armée, une livre de pain s'y vendait un sou, 
douze oeufs deux sous, deux pigeons un sou, un ca- 
nard pesant douze livres , dix sous. 

Mourad-Bey fuyait toujours en proie à la plus 
sombre mélancolie. Son dépit éclatait toutes les fois 
qu'il faisait prisonniers quelques voltigeurs. « Quoi ! 
ce s'écriait-t-il, voilà mes vainqueurs ! Ne pourrai-je 
« jamais battre ces petits hommes? » Passant sur son 

champ de gloire de ( i ) à quelques lieues de 

Girgéh, il s'y arrêta une heure; il pleura, dit-on, sur 
les vicissitudes de sa fortune actuelle ; en 1 788 , sur ce 
même terrain, à la tête de cinq mille Mamelouks, il 
avait battu Hassan, capitan-pacha de la Porte, qui 
comptait sous ses ordres seize mille hommes des meil- 
leurs soldats ottomans, soutenus par deux mille Ma- 
melouks de Hassan-Bey. La présence d'esprit de 
Mourad-Bey , son coup-d'œil , son intrépidité , lui 
avaient donné une victoire complète. Peu après, il 
était rentré triomphant au Caire. Et aujourd'hui , 
poussé jusqu'aux confins de la terre habitable, il 
n'aura bientôt plus, comme le malheureux Bédouin, 
d'autre refuge que le désert! Existence affreuse; il 
invoque en vain la mort; son heure n'était pas sonnée ! 

Cependant la flottille était retenue parles vents con- 

(1) Il y a un espace laissé en blanc dans le manuscrit . {De Las Cases)» 



COWQUÉTK 1)1 i\ IIMTK ÉGYPtE. agS 

Iraires à vingt lieues sur les derrières; elle était ex- 
posée; on pouvait la brnlcr, ce qui ferait échouer ou 
retarderait pour long-temps la marche de Desaix. 
Mourad-Bey chargea de cette entreprise Osman, qui 
fit un crochet avec trois cents Mamelouks, et se rendit 
par le désert derrière Tarrnée française, intercepta la 
communication entre Siout et Girgéh, souleva les 
populations, les anima par Tespérance de trouver des 
richesses immenses dans ces bàtiniens. H réussit à in- 
terrompre les communications de Girgéh avec la 
flottille. 

Ces nouvelles plongèrent Desaix dans la plus vive 
inquiétude. S'il perdait sa flottille, il fallait qu'il re- 
tournât au Caire, en évacuant toute la Haute Egypte. 
Il délibéra s'il abandonnerait Girgéh pour descendre 
lui-même le Nil, portant son camp sous le canon de 
ses bâtimens. Ce mouvement rétrograde, qui aurait 
été suivi par Mourad-Bey, aurait accru l'insurrection. 
Il prit le parti plus sage, de rester à Girgéh avec son 
infanterie , et d'envoyer le général Davoust avec 
douze cents chevaux et six pièces de canon, pour 
rouvrir ses communications. 

Davoust arriva le 3 janvier aux portes du village 
de Saouaki, où s'était formé le premier rassemble- 
ment d'insurgés. Plusieurs milliers d'hommes armés 
en défendaient les avenues qu'ils avaient barricadées. 
Après un combat d'une heure, la cavalerie française 
força la ligne des ennemis, en jeta un grand nombre 
dans le Nil, en passa trois rmts |>:ir les rnfn<"^. dé- 



294 GUERRE d'orient. 

truisit les barricades, désarma la population , et soumit 
tous les villages des environs. De là il se porta au gros 
village de Tahtah. Il y arriva le 8 janvier. Après quel- 
ques dispositions préalables, il força les barricades, 
jeta une partie des défenseurs dans la rivière et en 
tua un bon nombre. Attaqué lui-même, pendant ce 
temps, par un détachement d'un millier d'Arabes et 
de Mamelouks, il fit volte-face et les mit en déroute. 
11 employa plusieurs jours à désarmer et à soumettre 
tous les villages de la contrée, et à rétablir la com- 
munication avec la flottille qui, le 17 janvier, profi- 
tant d'un bon vent du nord, mouilla à Girgéh, àla 
gauche du camp. Par cette jonction, Desaix fut tiré 
d'inquiétude, et mis à même de suivre sa conquête. 
Mais ce contre-temps lui avait fait perdre dix-huit 
jours, et la perte de temps à la guerre est irréparable. 

IV. Mourad-Bey apprit la défaite de ses troupes , 
mais en même temps il reçut la nouvelle de sa récon- 
ciliation avec Hassan-Bey, et de l'arrivée des schérifs 
d'Iambo. Hassan avait enfin cédé à l'influence d'une 
esclave grecque qu'il aimait. Il consentit à oublier le 
passé, et à employer sa maison et son influence à 
combattre les ennemis du nom musulman. Il rejoi- 
gnit Mourad-Bey avec trois mille hommes, dont 
deux cent cinquante Mamelouks. Ce vieillard jouis- 
sait d'un grand crédit dans toute la Haute Egypte. 
Sa réconciliation eut une grande influence sur l'esprit 
de toute cette contrée. Deux mille schérifs d'Iambo, 



CONQUÊTE DE LA HAUTE lÉGYPTE. 

commandos par Hassan , élaient arrivés. Hassan 
d'ianibo était une espèce de derviclie railitiire; in- 
trépide devant l'ennemi, il était plus dangereux encore 
par Tentliousiasme dont il savait animer ses soldats et 
les fidèles, lorsqu'il leur parlait du haut de la chaire 
dans les mosquées. Ces schérifs d'Iambo étaient ré- 
putés les plus braves fantassins de toute TArabie. Us 
étaient armés d'une carabine, d'une paire de pis- 
tolets et d'une lance. Ils avaient tous des turbans 
verts comme descendans de la tribu du prophète. 
Ils avaient la soif du sang et du pillage. Mourad-Bey 
attribuait ses défaites précédentes au manque d'une 
bonne tête d'infanterie qui put donner l'exemple; 
il crut avoir enfui ce qui devait le faire vaincre. Deux 
mille autres schérifs étaient réunis à lambo, où ils 
attendaient des bàtimens pour passer la mer Rouge. 
Mourad-Bey se trouva â la tête de douze à qua- 
torze mille hommes; il conçut un projet hardi et 
nouveau. Il voulait se porter sur Girgéh, loi-sque De- 
saix l'aurait abandonné, soutenir les insurgés et s'y 
fortifier. Placé ainsi sur les derrières deDesaix, celui- 
ci serait obligé de retourner sur ses pas, et d'engager 
un combat de maisons, dont Mourad-Bey espérait un 
heureux résultat. A cet effet il se tint dans le désert, 
8ur la rive gauche du canal de la Haute Egypte. De- 
saix parti , le ao , de Girgéh, marcha entre le Nil et le 
canal. Mais, le aa, à la pointe du jour, les dnux ar- 
mées se rencontrèrent à la hauteur de Samhoud , 
marchant en sens inverse. Elles étaient séparées par 



agô GUERRE d'orient. 

le canal qui était à sec. L'armée française était forte 
de cinq mille hommes , infanterie et cavalerie, et de 
quatorze pièces de canon ; sur le Nil elle avait une 
nombreuse flottille armée. L'armée égyptienne était 
composée de mille huit cents Mamelouks, sept mille 
Arabes achevai, deux mille schérifs à pied d'Iambo , 
et trois mille Arabes à pied sans artillerie, total: 
treize à quatorze mille hommes. Aussitôt que les 
deux armées se furent reconnues, elles se mirent en 
bataille. La première se forma en trois carrés , deux 
d'infanterie sur les ailes, un de cavalerie au centre ; 
la gauche , du côté du Nil , commandée par le gé- 
néral Belliard ; la droite, sur la gauche du canal , 
commandée par le général Friant ; le centre à cheval 
sur le canal, commandé par le général Davoust. Les 
Mamelouks prirent un ordre de bataille opposé; la 
cavalerie sur les ailes, l'infanterie au centre. Mou- 
rad-Bey avec ses Mamelouks formait la droite du 
côté du Nil; son infanterie au centre vis-à-vis de 
Samhoud; les Arabes formaient la gauche placés 
dans le désert. Les Français mettaient spécialement 
leur confiance dans leur infanterie, les Mamelouks, 
dans leur cavalerie. 

Les schérifs d'Iambo pétillaient d'impatience. Leur 
chef Hassan , avec mille cinq cents schérifs et mille 
Arabes à pied , se jette dans le ravin en avant de la ville ; 
l'intrépide colonel Rapp, avec une compagnie de vol- 
tigeurs du 21" léger et cinquante chevaux, l'atta- 
que, précipite dans le ravin un millier de schérifs, 



CONQUi^TK DE LA IIALII'. hGYIMi:. 'J97 

mais il est blessé, le peloton de dragons est re- 
poussé, les scliérifs jettent des cris de victoire ; le co- 
lonel La Tournerie place deux pièces d'artillerie 
It^ère à portée de mitraille qui enfilent le ravin ; 
en même temps un bataillon français se précipite 
à la baïonnette sur les schérifs, en tue un grand 
nombre, le reste évacue le ravin en désordre; une 
centaine s'enferment dans une mosquée et y sont 
égorgés. Mourad-Bey, indécis, restait spectateur de ce 
combat d'infanterie. Mais bientôt les obus et les bou- 
lets portèrent la mort dans ses rangs; il n'avait pas 
d'artillerie pour y répondre : « Pourquoi délibérer^ 
« dit le vieux Hassan-Bey, qui a du cœur me suive,,, n 
Il déborda la gauche de l'armée française, enveloppa 
le carré du général Belliard, en fit plusieurs fois le 
tour, exposé à un feu de mitraille et de mousqueterie 
épouvantable. Hassan-Bey , qui , pour la première 
fois, se trouvait à un combat contre les Européens, 
comprit alors que le courage n'est qu'un des élémens 
de la victoire. Il fut contraint de se mettre hors de 
la portée du canon. I_.es batteries s'avancèrent devant 
Samhoud ; trois compagnies d'infanterie légère y 
entrèrent au pas de charge; les fiers schérifs d'Iambo 
s'enfuirent en désordre, aux premiers boulets qui les 
atteignirent; le^ Arabes s'éloignèrent et se dispersèrent 
dans le désert. Davoust s'ébranla alors avec la cava- 
lerie» et trois pièces d'artillerie légère ; il chargea Mou- 
rad-Bey et le mena battant jusque près de Farchout. 
Avant d'y arriver, Hassan d'Iambo, écumant de rage, 



29^ GUERRE d'orient. 

se barricada dans un village. Davoust fut obligé d'at- 
tendre r infanterie, qui enleva le village au pas de 
charge. Cette journée ne fut pas un moment dou- 
teuse; trois cents hommes d'élite des Mamelouks, 
quatre cents schérifs d'Iambo, les plus braves, et 
deux cents Arabes, restèrent sur le champ de bataille. 
Le cheykh-el-beled de Farchout était le dernier 
descendant du fameux prince Hamman. Cet Hamman, 
chef d'une tribu d'Arabes Maugrabins ^ s'était, dans 
le seizième siècle, transporté de Tunis à Farchout. 
Il y avait prospéré^ et successivement s'était établi 
dans une partie de la Haute Egypte. Cette tribu s'ap- 
pelait Daouaréh. Son cheykh dominait en souverain 
tout le pays depuis Siout jusqu'à Syène. Il payait 
cependant deux cent cinquante mille ardebs de blé 
au pacha du Caire et aux beys. Les princes de cette 
maison, qui régnèrent successivement pendant cent 
cinquante ans^ se firent adorer ; leur mémoire est 
encore chère dans ce pays. En 1768, Aly-Bey marcha 
contre le prince Hamman, qui alla à sa rencontre avec 
vingt-cinq mille cavaliers. Hamman perdit la bataille 
près de Siout; l'année suivante il mourut à Esné. 
Ses enfans achetèrent du vainqueur la paix et la vie, 
par le sacrifice de la plus grande partie de leurs ri- 
chesses. Le dernier de cette maison était le cheykh- 
el-beled de Farchout. A l'approche des Mamelouks , 
il se cacha. Mourad-Bey le fit chercher. Amené enfin 
en sa présence, il irrita un vainqueiu' au désespoir 
en déguisant mal la joie secrète qu'il éprouvait en 



CONQUETE DE LA HAUTE ÊCYPTRi agQ 

voyant la défaite et la chute des ennemis de sa mai- 
son. Mourad-Bey, dans sa fureur, abattit, d*un coup 
de sabi-e, la tète de ce dernier rejeton d'une si illustre 
race. Aussitôt après leur arrivée, les Français se firent 
un devoir de lui rendre les honneurs funèbres. 

Mourad-Itey continua sa retraite en remontant le 
Nil. Hassan d'Iambo passa le fleuve et se dirigea sur 
Kéiièh, pour y attendre le second détachement de 
schérifs qui était déjà débarqué à Cosseir. L'armée 
française coucha, le ati, à Hou. Le a3, elle arriva à 
Dendérah , et bivouaqua au milieu de ces superbes 
ruines. Le a4 > après avoir doublé le promontoire 
de la chaîne Libyque, qui s'avance dans la vallée 
du Nil, elle aj>ercut devant elle les célèbres ruines 
de Thèbes aux cent portes. Le caractère de graiUleur 
qui les distingue frappa tous les esprits; plusieurs 
heures furent employées à les considérer. Le a 5 jan- 
vier, i*armée couclia au détroit des Deux Montagnes, 
et le 26, elle arriva à Esné. Les Mamelouks fuyaient 
devant leur vainqueur. Ils avaient brillé leurs ba- 
gages, leurs tentes, et s'étaient partagés en plusieurs 
corps. Mourad-Bey, Hassan-Bey, et huit autres beys 
avec leurs Mamelouks, se jetèrent dans le pays des 
liaràbras; Elfi-Bey se réfugia dans la grande Oasis. 
Desaix occupa Esné, y fit conslniii-edes fortifications, 
y établit une manutention, des magasins et un grand 
hôpital. A mesure qu on remonte le Nil, la vallt^e 
devient plus étroite, la navigation plus difiicile. 
il iaut, avec sa brigade, resta à Esné pour observer 



3oO GUERRE d'orient. 

Elfi-Bey et Hassan d'Iambo. L'armée traversa Edfou, 
ou l'ancienne Apollinopolis Magna , gros bourg si- 
tué à dix lieues d'Esné, puis les ruines d'un grand 
temple placé sur la hauteur qui domine le cours de 
la rivière ; les habitans l'appellent la citadelle. Le gé- 
néral n'accorda qu'une heure pour la visite de ces 
ruines; il était pressé de rejoindre l'ennemi. Il tra- 
versa les monticules de schistes qui sont contigus au 
Nil; le soldat y marchait avec difficulté. Il suivit les 
traces d'une ancienne chaussée romaine dont on dis- 
tinguait encore les vestiges , et coucha au village de 
Bibân, vis-à-vis de la belle île de ce nom. 

Le 2 février , il bivouaqua vis-à-vis de Syène sur la 
rive gauche; le 3 février, il traversa le fleuve dans la 
ville. Là, le Nil a cinq cents toises de large. Pour la 
première fois Desaix quitta la rive gauche. Les Ma- 
melouks y étaient toujours restés , parce que la vallée 
est plus large , parce que ce côté est plus fertile et 
plus à portée des Oasis, tandis que manœuvrant sur 
la rive droite, ils eussent pu être acculés contre la 
mer Rouge. 

L'île d'Éléphantine , appelée par les gens du pays 
lie Fleurie, est grande et très productive. Elle est si- 
tuée vis-à-vis de Syène, à trois mille cinq cents toises 
de l'île de Philae; une ancienne muraille ferme cet 
espace qui forme \\n triangle ayant le Nil des deux 
côtés. La cataracte est entre l'île d'Éléphantine et l'île 
de Philoc. De Syène à la cataracte, il y a, en suivant les 
sinuosités du Nil , trois mille toises. Au-dessus de la 



COyqVp.TE DE LX HAUTE KGYPTF. 3of 

cataracte, le Nil se divise et forme trois îles : celle de 
PhiliT, à deux cents toises de la rive droite, où est le 
principal courant; celle de Bégéh , et celle de Hefféh 
qui ensemble ont mille deux cents toises. Dans l'île 
de Philaî était le tombeau d'Osiris; c était un lieu de 
pèlerinage. L'île de Philîc est pleine de monumens« 
Elle n'a jamais contenu aucune ville, il n'y a jamais 
existé aucinie culture. Elle est hors des limites ac- 
tuelles de r Egypte, puisqu'elle est au sud de la cata- 
racte de Syène. 

I^ vallée au-dessus de l'île de Philae n'a que six 
cents toises. Le^s deux montagnes sont rapprochées, 
elles ne sont séparées que par le lit du fleuve qui ar- 
rive |>erpendiculairement sur cette île d'aussi loin que 
la vue peut s'étendre. Le général Belliard prit cent 
cinquante bateaux, reste de la flottille des Mame- 
louks; le Nil étant très bas, on n'avait pu leur faire 
franchir la cataracte. Ils avaient été pillés par les ha- 
bitans des villages voisins qui s'étaient réfugiés avec 
leur butin dans l'île de Phila? où ils se croyaient in- 
expugnables. 

Le général, avec trois cents hommes, se mit en 
marche le 5, pour reconnaître la nature de la barrière 
qui le séparait du pays des Baràbras où s'était réfugié 
Mourad-Bey. Il fut obligé de gravir plusieui^ hautes 
montagnes qui dominent à pic le cours du Nil, inter- 
rompant le chemin de halage. H arriva au premier vil- 
lage des Barâbras. Des Mamelouks qui y étaient en can- 
tonnement prirent et donnèrent Talarme. A son retour, 



302 GUERRE d' ORIENT. 

en passant, il fit sommer l'île de Philœ. Les miséra- 
bles pillards répondirent par des huées et des provo- 
cations tout-à-fait risibles. Ils disaient qu'ils n'étaient 
pas des Mamelouks, qu'ils ne se rendraient jamais , et 
ne fuiraient pas devant des chrétiens. Il était impos- 
sible de faire arriver des bateaux pour traverser le 
Nil, mais les sapeurs construisirent un radeau ; qua- 
rante voltigeurs s'y embarquèrent protégés par quel- 
ques volées d'une pièce de quatre. Ils abordèrent 
dans cette fameuse PhiLne; ils y trouvèrent les dé- 
pouilles de la flottille des Mamelouks. Les Français 
visitèrent avec curiosité les ruines des monumens qui 
illustraient cette petite île, Desaix porta son quartier- 
général à Esné , laissant le général BeUiard à Syène , 
pour observer le pays des Barâbras. 

Cependant la famine obligea Hassan-Bey avec sa 
maison, ses femmes, ses trésors, à quitter le pays des 
Barâbras. Pour laisser plus de place à Mourad-Bey , il 
descendit la rive droite, se dirigeant sur l'isthme de 
Coptos où il avait des intelligences et possédait des 
villages. Le général Davoust, instruit qu'il s'appro- 
chait de Thèbes, passa le Nil avec le 22'' de chasseurs 
et le ï 5* de dragons , et le surprit , le ï 2 février. Les 
Français étaient plus nombreux, mais un Mamelouk 
se vantait de valoir deux dragons. Hassan était em- 
barrassé du convoi de ses femmes , et de ses bagages 
qui se trouvaient fort exposés. Cet intrépide vieillard 
fit face à tout avec le plus admirable sang-froid. Le 
combat devint terrible. Le convoi fut sauvé, il fila. 



CONQUETE DE LA HAUTE KGYPTE* 3o3 

La perte fut égale de part et d'autre. I>e bey pourfen- 
dit un dragon; il eut un cheval tué sous lui. Osnian- 
Bey son lieutenant fut blessé. Ne pouvant plus camper 
dans la vallée, Hassan se porta dans le désert, et ten- 
dit son carop près des puits de la Guitta. 

Le colonel Conroux partit d'Esné, avec trois cents 
hommes de son régiment, passa le Nil et chassa Hassan 
d'iambo, de Kénéh, le jetant dans le désert. Mais |)eu 
de jours après, celui-ci fut joint par le détachement 
qui était débarqué à Cosseir. Avec ce renfort , il se 
porta de nuit pour surprendre Conroux et égorger 
son détachement. Effectivement, le 1 1, à onze heures 
du soir, les grand' gardes françaises donnèrent l'a- 
larme, et soutinrent le premier effort des eiuiemis 
qui, guidés par les habitans, pénétrèrent dans la ville 
par quatre côtés. Conroux marcha sur une seule co- 
lonne au pas de charge, les délit tous successivement, 
et les chassa de la ville; il fui blessé. Dorsenne (de- 
puis général de division), colonel des grenadiers à 
pied, le remplaça. Les schérifs effrayés se rallièrent k 
une lieue de Kénéh dans un bois de dattiers. Au lever 
de la lune, Dorsenne les attaqua, les débusqua de 
leur position , et les chassa loin dans le désert. 

Ije général Friant arriva à la pointe du jour avec 
le 7* de hussards. Il se mit à la poui^uite des schérifs 
qui s'étaient ralliés prés de Aboumanah. Il les enve- 
loppa par trois colonnes, les chassa du village, et 
acheva de les ruiner. Le colonel Sully prit un batail- 
lon du 88' et lui iit faire une marche de cinq lieues 



3o4 GUERHE d'orient. 

dans le désert , sans eau et sans chameaux ; c'étaient 
des hommes morts de soif s'ils eussent manqué leur 
coup. Heureusement le cheykh qui leur servait de 
guide les fit parvenir au camp des Arabes d'Iambo par 
un chemin détourné. Us y arrivèrent sans être atten- 
dus, s'emparèrent de tous les chameaux chargés d'eau, 
des vivres, de troupeaux nombreux, et des bagages 
des schérifs qui étaient très pillards. 

V. Le pays des Barâbras n'avait plus de fourrages; 
il ne pouvait pas fournir aux consommations de Mou- 
rad-Bey.Ce chef se disposait à se porter sur Dongolah, 
lorsqu'il reçut la nouvelle que Napoléon avait quitté 
le Caire, et se dirigeait sur l'Asie. Il prit sur-le-champ 
son parti. Qu'avait-il à perdre? Il fit un crochet par 
le désert, marcha sur le Caire, laissant Desaix derrière 
lui. Il donna rendez-vous, à Siout, à Elfi-Bey qui oc- 
cupait la petite Oasis. Hassan-Bey se réunit avec les 
schérifs , et descendit par la rive droite du fleuve sur 
Siout et le Caire. Ce projet souriait au vieux Hassan 
qui , depuis tant d'années , était absent de sa maison 
et de ces lieux si chers à son enfance. L'idée de déli- 
vrer cette première clef de la sainte Kaaba, et de faire 
les ablutions dans la grande mosquée de Gama-el- 
Azhar, réveillait le fanatisme des schérifs. 

Desaix s'occupait à Esné, à achever la pacification 
des provinces de son commandement , à y organiser 
la justice et l'administration, lorsqu'il apprit par des 
courriers qui lui arrivèrent à-la-fois de divers côtés, 



rONQU^F. DE LA HAlîTR l'r.YPfF*. 3o5 

que Moiirad avait quitté les Barabras, gagné dois 
marches, et s'était laissé voir entre Esiié et Sioiit; 
c|ir!'I(inoy avait quitté l'Oasis; que les sdiérifs et 
llassau-Hey étaient sortis du désert , et descendaient 
la rive droite du Nil. Il pénétra le projet de ses enne- 
niis. Il ordonna au général Belliard de quitter Syène et 
de se porter à Esné avec toutes ses troupes, pour faire 
son arrière-garde et pour contenir le Saïd ; il ordonna 
à Priant de réunir ses détacheinens et de se porter à 
grande marche sur Siout; à sa flottille de descendre 
le Nil et de suivre Friant. Lui-même partit le si mai's. 
Le général Friant arriva le 5 mars à Saouamah 
conmie Tavant-garde chargée de préparer son loge- 
ment entrait dans ce gros bourg; il fut reçu à coups 
de fusil. Trois ou quatre mille paysans l'occupaient; 
ils étaient en insurrection. L'avant-garde se replia sur 
les colonnes, qui entrèrent dans la ville par trois en- 
droits, battant la charge, et jetant plusieurs centaines 
d'insurgés dans le Nil. Le lendemain, il continua sa 
route surGirgéh et Siout. Le général Desaix le rejoi- 
gnit. Cependant l\Iourad-Bey et Elfi-Bey avaient 
réussi à opérer leur jonction à Siout. Ils y apprirent 
que Napoléon avait pris Kl-Arich, était entré en Syrie, 
mais qu'il restait au Ciire plus de Français qu'il n'y 
en avait dans la Haute Egypte, qu'ils occupaient la 
citîidelle, et que les habitans étaient portés pour eux; 
que les cheykhs de Gama-el-Azhar et tous les princi- 
paux , avaient déclaré cpie si les Mamelouks s'appro- 
chaient de la ville, ils niaivliciaicnt avr( h's Ii inrais, 



3o6 GtJKRRF. n'oRîENT. 

qu'ils voulaient restei* tranquilles; d'un autre côté, 
Desaix était sur leurs talons éloigné seulement de 
deux journées; ils allaient se trouver entre Desaix qui 
les prenait en queue, et les Français du Caire qui les 
recevraient en tête , ils prirent le parti d'attendre 
l'issue de l'expédition de Syrie. Mourad-Bey se réfu- 
gia dans la grande Oasis; Elfi-Bey, dans la petite; 
beaucoup de Mamelouks se dispersèrent dans le pays, 
se déguisant sous des habits de fellahs. 

Cependant , sur la rive droite , Hassan-Bey et les 
schérifs, à peine réunis à la hauteur de Rénéh, ap- 
prirent que la flottille française était retenue par les 
vents contraires à Baroul. Ils marchèrent pour l'at- 
taquer. Elle était composée de douze bâtimens armés 
de gros canons, chargés des bagages, des dépôts, 
des caisses militaires, des musiques des corps; elle 
était montée par trois cents hommes malingres ou 
écloppés. Hassan partagea son monde sur les deux 
rives. Il fut joint par dix mille habitans attirés par 
l'espoir du pillage. Le combat s'engagea. Les ennemis 
occupaient les îles et les minarets. Ils n'avaient pas 
de canon. La mitraille des bâtimens porta d'abord la 
mort sur les deux rives. Mais les munitions manquè- 
rent. Les bâtimens eurent grand nombre de blessés. 
L^ Italie échoua; elle fut en danger d'être prise. Le 
commandant Morandy y mit le feu et la fit sauter; il 
y trouva une mort glorieuse. Les autres -bâtimens 
furent pris. Les équipages, les soldats furent égorgés. 
Tous les bagages, caisses militaires, elc, servirent de 



COXQdAtB de Là HAUTF KOTPTF. 3o7 

h'opliées aux scliérifs. La perle de T armée dans celle 
affaire fui de deux cents matelots français et trois cents 
malingres qui formaient les garnisons; total cinq cenis 
Français. Ce l'ut la plus grande perte qu'elle éprouva 
dans la Campagne. Cette catastrophe , dont le sou- 
venir se conserva long-temps, affecta sensiblement les 
soldats, qui reprochèrent avec raison à leur général de 
n'avoir pas placé sa flottille sous la protection d'un 
de ses forts et d'avoir espéré à tort qu'elle pourrait 
suivre l'armée dans une saison où le Nil est si bas. 

Le général Belliard instruit que Hassan descendait 
le Nil, partit d'Esné, passa sur la rive droite et se 
porta sur Kénéh. Chemin faisant, il fut instruit par 
la rumeur du pays qu'une grande bataille avait eu 
lieu, que les Français avaient été battus, avaient perdu 
une grande quantité d'hommes, et surtout d'immenses 
trt'sors et beaucoup de bagages. Arrivé à la hauteur 
de Coptos, il rencontra Tannée ennemie qui revenait 
triomphante. Elle était précédée par les tètes des Fran- 
çais portées au haut des piques; elle était grossie par 
une foule d'habitans, couverts d'habits d'Européens, 
armés de leurs armes, marchant au son des instru- 
mens de musique; c'était un épouvantable charivari. 
Le désordre , l'ivresse de cette multitude était une 
véritable saturnale. Hassan d'Iambo proclamait par- 
tout d'un ton prophétique que le temps de la des- 
truction des Français était enfin arrivé; que désor- 
mais, ils n'éprouveraient plus que des défaites; que 
tous les pas des tideles seraient des victoires. Peu de 



7K}, 



3o8 GUERRE d'orient. 

temps après, les tirailleurs s'engagèrent. Les Français 
étaient mille huit cents hommes et avaient une pièce 
de quatre dont la mitraille contint d'abord la fougue 
des schérifs, et protégea la marche de la colonne. 
Celle-ci continuait à descendre, longeant le Nil à 
droite, suivie et entourée par cette multitude armée. 
Après avoir fait une lieue, elle fut accueiUie par le feu 
d'une batterie de quatre pièces de canon , provenant de 
la flottille, que les Arabes d'Iambo avaient débarquées 
et mises en position. Au signal de leur artillerie , les 
schérifs s'élancèrent sur le carré français avec leur 
ardeur accoutumée. Mais le i5^ de dragons les prit 
en flanc, en sabra grand nombre; le champ de ba- 
taille en fut couvert. Le général profita de ce moment 
pour marcher sur la batterie qui l'incommodait. Il 
était sur le point de se saisir des pièces, lorsque Hassan- 
Bey le chargea avec ses Mamelouks; mais les carabi- 
niers de la 21" légère firent demi-tour à droite, reçu- 
rent la charge et la repoussèrent; les pièces prises 
furent tournées contre l'ennemi. Ces deux succès 
changèrent la fortune de la journée. Les schérifs se 
jetèrent dans le village de Benout^ dans une grande 
mosquée et un château qu'ils crénelèrent, le combat 
dura toute la journée et la nuit. Les pièces prises à 
l'ennemi sei^irent avec succès. Le village fut incen- 
dié, la mosquée fut enlevée au pas de charge. La nuit 
se passa au milieu de l'incendie, des morts, et des cris 
des mourans. Hassan d'Iambo s'enferma dans le châ- 
teau; il déclara vouloir y mourir de la mort des mar- 



CONQU^E ni IV il VI II l'.'.i'n. 

tyrs. Sous la protection de ce château , les eiiiieiiiis se 
rallièrent; mais il sauta en Pair avec tous ses défen- 
seurs, et couvrit de ses débris les deux armées. Ix» 
barils de poudre trouvés sur les bâlimens iranrais y 
étaient emmagasinés, le feu y prit; Hassan d'Iambo y 
trouva la mort. L'ennemi consterné s'enfuit de tous 
cotés. Dans ce combat acharné, les schérifs perdirent 
mille deux cents honunes; les Français, avec une 
seule pièce de quatre, se battirent un contre six. C)ctte 
journée fit iionneur au général Belliard. Il sauva ainsi 
sa colonne et la Haute Egypte, qu'il eut fallu recon- 
quérir de nouveau, si Hassan eut eu la victoire; ce 
combat eut lieu le 5 et le 6 mars. 

\ 1. Desaix appui a Siout le désastre de sa flottille, 
le combat de Coptos, et la position critique où avait 
été Itelliard; il sut que celui-ci n'avait plus de muni- 
tions de guerre. Il réunit aussitôt les bâtimens armés 
qui lui restaient, et remonta le Nil. 11 ne put arriver à 
Kéné avec sa flottille que le 3o mars. Après avoir ra- 
vitaillé les troupes, il disposa tout pour cerner llassan- 
Bey , qui était campé vis-à-vis de la Guitta. Hassan ne 
pouvait pas y rester long-temps, les vivres cpf il avait 
apportés étaient sur le point de finir; il fallait empê- 
cher qu'il n'en reçut ; Desaix le bloqua dans ce désert. 
Les déserts de l'isthme de Coptos sont couverts de 
collines raboteuses et impraticables; on ne peut passer 
que par les gorges; il y en a trois: une cpii débouche sur 
le Nil au puits de Bir-el-Bar, l'autre au village de Ha- 



3rO GUERRE DECRIENT. 

gâzy, et la troisième à Redeciéh vis-à-vis Edfou. Desaix 
campa à Bir-ei-Bar avec la moitié de ses forces. Il en- 
voya le général Belliard occuper Hagâzy avec l'autre 
moitié. Il considéra le débouché de Redeciéh, qui 
exigeait un détour de plus de quarante-cinq lieues de 
désert sans eau, comme impraticable. Par ce moyen, 
Hassan ne pouvait ni recevoir de vivres, ni sortir sans 
combat, il devait périr. Le i avril, Hassan, mourant 
de faim, quitta son camp de la Guitta pour gagner la 
vallée à Bir-el-Bar. Il se rencontra avec le colonel 
Duplessis du 7^' de hussards. L'engagement devint 
des plus terribles. Les Mamelouks étaient plus nom- 
breux; Duplessis fut tué par Osman-Bey qu'il avait 
saisi à la gorge ; la victoire paraissait se décider pour 
les Mamelouks ; mais Desaix arriva au secours de son 
avant-garde. Hassan voyant le débouché occupé en 
force, rentra dans le dégert, et reprit son camp de la 
Guitta. Quelques jours après, il en partit, se porta par 
le détour de quarante-cinq lieues sur le débouché de 
Bedeciéh , remonta le Nil jusqu'à Ombos , séjourna 
dans l'île de Mansouriéh, et de là se rendit à Syène. 
Aussitôt qu'il en fut instruit, Belliard le poursuivit, et 
arriva à Redeciéh trois jours après que Hassan y 
avait passé. Il trouva des traces sanglantes des Mame- 
louks, une dizaine des cadavres des plus âgés d'entre 
eux, ceux de vingt-cinq femmes et de soixante chevaux 
restés dans le désert; manquant de vivres et d'eau, 
ils avaient succombé à l'excessive chaleur. Pendant 
ce temps, les restes des schérifs d'Iambo descendirent 



rONQUèTE UL LA H Al il iOiPTE. ^If 

le Nil li av.iiil plus crautre but que de piller vi ti c- 
cliappei\ iKs arrivèreul à llargi'h village de la rive 
droite, passèrent sur la rive gauche, |)éuétrèrent à 
Gii'géh où ils n'étaient pas attendus; ils entrèrent 
dans le ba/.ar. Le colonel Morand qui les suivait entra 
dans la ville après eux, et en passa une partie au fil 
de l'épée. Ix^ colonel du aa'' de chasseurs Lasalle, 
ollicier actif et d'un mérite distingué, les attaqua 
avec son régiment et un bataillon du 8S% il parvint 
par ses manœuvres à les cerner dans un enclos, et les 
paiisa tous au fil de l epée. Parmi les morts, on trouva 
le corps du schérif successeur de Hassan. Tel fut le 
sort qu'éprouvèrent quatre mille schérifs d'Iambo; 
cinq ou six cents , la plupart blessés , revirent seuls 
leur patrie. Cle|)endant le schérif de la Mecque fut 
mécontent de cette conduite des Arabes d'Iambo; il 
leur écrivit pour leur en faire sentir les conséquences. 
Il expédia un ministre près du sultan Kébir, au Caire, 
pour désavouer cet acte d'hostilité qu'il attribuait aux 
liaisons particulières d'une tribu d'Iambo avec Mou- 
lad-liey. il donna des assurances qiie cet exemple ne 
serait suivi par aucune autre tribu, et que toute l'A- 
rabie resterait tranquille. Il écrivit directement , par 
Cx)sseir, au général Desaix, dans le même sens. Ce 
chef de la religion craignait que cela ne put porter 
les Français à détruire les mosquées, à |)ersécuter les 
Musulmans, à confisquer les riches dotations que la 
Mecque possédait en Égs pte, et à intercepter les com- 
munications de la Mecque avec toute l'Afrique. Na- 



3r2 GUERRK d'orient. 

poléoii le rassura , et les relations amicales continuè- 
rent avec ce serviteur delà sainte Raaba qui ne cessait 
de proclamer le sultan français, et d'appeler sur lui 
les bénédictions du Prophète. 

VII. Dans le courant de février et de mars, les nou- 
velles des succès de l'armée de Syrie, de la prise d'El- 
Arich, du combat de Gaza, de l'assaut de Jaffa arrivè- 
rent dans le Saïd. Parmi les prisonniers faits à Jaffa il y 
avait deux cent soixante hommes de cette province ; 
ils y furent renvoyés, et y accréditèrent la réputation 
des armes françaises. Cela produisit un bon effet sur 
l'esprit de ces peuples. Mais la nouvelle des premiers 
échecs de Saint-Jean-d'Acre se répandit en mai, avec 
l'assurance que l'armée de Damas cernait dans son 
camp d'Acre l'armée française. La révolte de l'émir 
Hadjy, qui avait été la conséquence de ces bruits, les 
accrédita encore. Hassan-Bey était à Syène depuis le 
milieu d'avril. Le village de Beni-Adin , près deSiout, 
qui a vingt mille habitans, est l'entrepôt du commerce 
du Dârfour avec l'Egypte. La population est plus fana- 
tique, plus sauvage, plus féroce et plus noire que celle 
des autres contrées de l'Egypte. Les Français, comme 
nous l'avons dit, avaient été mal accueillis la première 
fois qu'ils y étaient entrés. Depuis, ils avaient tou- 
jours évité d'y coucher et d'y séjourner. Les regards 
des habitans, leur contenance, leur langage, avaient 
toujours été menaçans. Ils étaient fiers de leurs ri- 
chesses; on calcule que, pendant le séjour de la 



f.OKQU^E DE LA ÏIALTE i;c;YI»Tr. !^ l'i 

grande caravane, il y a sur le marché |)oiir six nul- 
lions (le marchandises en entrepôt pour Dârfour, le 
Caire ou Alexandrie; en mars de cette année, cette 
grande caravane , composée de dix mille chameaux 
et six mille esclaves, était arrivée, escortée par deux 
mille hommes armés, Maugrabins , tous gens fé- 
roces connue le grand désert , (pii s'indignaient de 
voir triom|)her ces petits hommes de l'Occident, sans 
couleur. Les Mamelouks démontés, le reste des sché- 
rifs, se réunirent à Beni-Adin qui devint bientôt un 
centre d'insurrection. 

Mourad-Bey qui d'abord n'y voulut placer au- 
cune confiance, s'y attacha, lorsqu'il fut encouragé 
par les nouvelles de Syrie, contraires aux Français. 
Il envoya des beys , des kachefs de sa maison pour 
diriger , organiser et accréditer ce rassemblement. 
Le général Davoust alarmé de l'accroissement qu'il 
prenait, réunit ses forces, marcha avec deux mille 
hommes, cavalerie, infanterie, artillerie. Les insur- 
gés étaient au nombre de six mille bien armés et bien 
préparés; ils attendaient Mourad-Bey. Les deux géné- 
raux se rencontrèrent. La cavalerie française chargea 
l'avant-garde du bey qui, n'ayant que trois cents 
cavaliers, fut repoussée sur l'Oasis. Au même mo- 
ment, Beni-Adin fut cerné. Après une vive fusillade, 
les barricades furent forcées; les vainqueurs entrèrent 
au |)as de charge, massacrèrent tout ce qu'ils ren- 
contrèrent. L'ennemi s'était crénelé dans les maisons 
qui devinrent la proie des flammes. L année perdit le 



3l4 GUERRE d'orient. 

colonel Pinoii , un des plus braves officiers de cava- 
lerie de la France. Le pillage enrichit le soldat qui y 
trouva quatre ou cinq mille femmes, esclaves noires, 
beaucoup de chameaux, d'outrés, des plumes d'au- 
truche, des gommes, des ivoires, de grandes caisses 
de poudre d'or, beaucoup d'or monnayé. La fdle du 
roi de Dârfour fut au nombre des prisonniers. 

Il ne restait plus dans la Haute Egypte qu'Hassan- 
Bey, qui, depuis qu'il s'était retiré du désert de 
Cosseir, était resté tranquillement çn possession de 
Syène. Soit qu'on ne connût pas bien ses forces, soit 
qu'on supposât qu'il avait déjà passé les cataractes, et 
qu'il n'avait qu'une arrière-garde à Syène , le général 
fit partir d'Esné le capitaine Renaud, avec deux cents 
hommes d'infanterie seulement, pour s'emparer de 
cette ville ; ces deux cents hommes devaient être perdus. 
Aussitôt qu'Hassan fut instruit de leur petit nombre, 
il sourit à l'espérance d'assouvir sa vengeance dans le 
sang des infidèles. Avec cent quatre-vingts Mamelouks, 
deux cents Arabes et trois cents fantassins, il marcha à 
la rencontre de cette poignée de fantassins isolés et sans 
canon. Le capitaine Renaud, avec une présence d'es- 
prit admirable, sans se laisser étonner par cette foule 
d'assiégeans, forma son carré, se tourna vers ses sol- 
dats : a Camarades^ leur dit-il, les soldats d'Italie 
a ne comptent pas le nombre des ennemis; ajustez^ 
a bien, que chacun tue son homme ^ et je réponds de 
a tout, » Effectivement cent Mamelouks sont jetés 
par terre à la première décharge; tout se sauve. Peu 



CONQU:^rE DE LA HAUTF KOTPT*. 3l5 

d'iieiires après, Renaud entre dans Syène; il fait 
main-basse sur les hapap^es et les blessés. L'heure du 
vieux Hassan rtait arrivée. lUessé d'un coup de baïon- 
nette, ainsi qu Osinan-Bey , tous deux moururent à 
quelques jours de là. Le capitaine Renaud n'eut que 
quatre liommes tués et quinze blessés. Ce combat est 
le plus beau de toute la guerre d'Kgypt» 

Mourad-Rey avec quatre cents hommes tramait sa 
misérable existence au fond des déserts; Hassan-Hey 
et les redoutables Mamelouks de sa maison étaient 
morts; il n'existait plus un seulschérif d'Limbo. De- 
saix déploya autant de talent dans le gouvernement 
de ces provinces, qu'il avait montré d'activité pen- 
dant la campagne. Il fit régner la justice et le bon 
ortlre, la tranquillité fut parfaite. Quoique son gou- 
vernement fiit très sévère, il fut siunommé par les 
habitans le Suit an- Juste. Il rendit les communes res- 
ponsables de tout ce qui se passait sur leur territoire. 
Un soldat français armé ou désarmé parcourait toute 
la vallée sans courir aucun danger. Les contributions 
étaient payées exactement. 

Dans le courant d'avril et de mai, l'armée d'Orient 
occupait les trois angles d'Alexandrie, de Syène et 
de Saint-Jean-d'Acre; c*est un triangle de trois cents 
lieues de côtés , et de trente mille lieues carrées de 
surface. I^i correspondance du quartier -général 
de(i) Sniîit-.lmn-d'Acn», en Svrie, avec 

(I) Iljauii«i(iMelMMé«DUncdMtlea«MMril. (ùtUsCrnse*), 



3j6 guerri: d'okikjnt. 

la Haute Egypte, se faisait par le régiment des droma- 
daires qui traversait le désert de Gaza à Suez. Plusieurs 
forts étaient établis depuis Syène jusqu'à Beni-Soueif ; 
celui de Kénéh était le principal comme défendant les 
gorges de Cosseir. Tous ces forts étaient garnis de bat- 
teries qui maîtrisaient la navigation du Nil , et conte- 
naient des magasins et de petits hôpitaux. Pour témoi- 
gner sa satisfaction à son lieutenant, Napoléon lui 
envoya d'abord un sabre pris sur les prisonniers faits à 
Alexandrie, sur lequel était écrit : Bataille de Sédinian. 
Depuis il lui donna un poignard enrichi de diamans 
que portait Méhémet-Pacha fait prisonnier à la bataille 
d'Aboukir; sur un côté de la lame était écrit : Napoléon 
à Desaix, vainqueur de la Haute Egypte^ et de l'au- 
tre : Thèhes aux cent fortes, Sésostris-le- Grand. 

VIII. Il restait à occuper le port de Cosseir , la 
grande et la petite Oasis. Les chaleurs sont trop fortes 
au mois de mai et le passage du désert trop fatigant ; 
il fallut remettre l'expédition des Oasis au mois de 
novembre. Mais l'occupation de Cosseir ne compor- 
tait aucun délai. Les bâtimens de l'Arabie, de Djeddah, 
d'Iambo y étaient annoncés chargés de marchandises, 
et devant, en retour , faire leur chargement avec des 
riz, des blés et autres denrées nécessaires à la pénin- 
sule, surtout à la Mecque et à Médine. Le général 
Belliard fit toutes les dispositions convenables pour 
traverser ce désert, prendre possession de Cosseir et 
l'armer. L'isthme de Coptos est une partie de désert 



CONQll^K DE LA HAUTE KGYPTE. '^ l '] 

comprise entre le Nil et la mer Ronge , au lieu où 
le fleuve s'approche le |)lus de la mer. De Kénéli à 
Tliebes il y a onze lieues; un coude du Nil, de neuf 
lieues de coiu's, fait couler le fleuve à vingt-cinq lieues 
de la mer Rouge, distance moyenne. Ces vingt-cinq 
lieues s'appellent l'istlnne de Coplos. Si, de Thèbes , 
on remonte le Nil pendant cinq lieues jusqu'à Ahou- 
kilgan, la rivière qui a couru à l'ouest, et la mer Houge 
vis-à-vis, qui par une direction contraire a couru à 
l'Est, se sont éloignées, de sorte que la distance de ces 
deux points est de quarante lieues. Si l'on remonte 
jusqu'à Syène, de là à la mer il y a soixante lieues en- 
viron ; si on descend le Nil jusqu'à la hauteur de 
Girgéh , on se trouve à une quarantaine de lieues de 
la mer Rouge; à Siouton en est à cinquante, l^i partie 
du Nil qui forme le coude au-dessus de Rénéh, la- 
quelle a neuf lieues de long, est donc la seule qui ne 
soit qu'à vingt-cinq lieues en ligne droite de cette mer. 
Pour aller du Nil à la mer Rouge, en traversant la 
presqu'île de Coptos, il faut suivre des gorges entre 
des montagnes. Il y en a six différentes qui ont une 
longueur moyenne de trente-quatre lieues, ou de qua- 
rante-deux heures de marche, vu les détours qu'elles 
font. Ainsiy des deux seuls ports de la mer Rouge qui 
communiquent aujourd'lmi avec le Nil, Cosseir et Suez, 
Cosseir est à vingt-neuf lieues de Kénéh , en ligne di- 
recte, et à trente-quatre à trente-cinq en suivant la 
gorge, et Suez est à vingt-sept lieues du Caire. Des six 
routes qui conduisent,à travers la presqu'île de Coptos 



3l8 GUERRE d'orient. 

à Cosseir,on n'en connaît bien que trois. La plupart de 
ces gorges aboutissent à 1 a petite Oasis de la Guitta,d' où 
il y a deux chemins pour joindre le Nil. L'un se dirige 
sur Kénéh, et rencontre la terre cultivée à Bir-el-Bar, 
c'est un petit village; l'autre se dirige sur Thèbes, et 
remonte le Nil au petit village de Hagâzy. La troisième 
gorge que nous connaissons va droit de Gosseir dans 
la vallée du Nil et débouche vis-à-vis d'Edfou, au vil- 
lage de Redeciéh; cette gorge a un peu plus de qua- 
rante-cinq lieues, c'est celle par où s'échappa Hassan- 
Bey ; de sorte que pour fermer tous les abords du Nil, 
il faut occuper les villages de Bir-el-Bar , de Hagâzy, 
ou les puits de la Quitta , et enfin la gorge de Rede- 
ciéh vis-à-vis d'Edfou. 

Sur les neuf lieues du coude du Nil, qui forme un 
des côtés de la presqu'île de Coptos, ont successive- 
ment existé trois villes qui ont fait le commerce de la 
mer Rouge; i** Coptos, ville célèbre puissante et riche 
dans le quatrième siècle, on en voit les ruines à une 
lieue du Nil; à Coptos a succédé Kous, qui est un peu 
plus haut vers le sud, Rous est encore une grande 
ville, mais elle est fort déchue, la population est 
toute Copte; enfin, la troisième qui est au nord, à 
l'extrémité du coude, est la petite ville de Rénéh. 
Kénéh est aujourd'hui l'entrepôt du commerce 
du Nil avec la mer Rouge. Elle n'a point atteint la 
prospérité de Coptos et de Rous , parce que le com- 
merce de la mer Rouge, aujourd'hui, ne peut pas 
se comparer avec le commerce de la mer Rouge 



COVQVfTE DR LA nATTTF ^CYPTK. 3f9 

avant la découverte du cap de Bonne -Espérance. 
IvC général Helliard partit de Kénéh le ol!} mai, 
avec deux bataillons, deux pièces de canon et cent 
chevaux. Il mil trois heures pour aller au puits de 
Bir-el-Bar, il s'y arrêta pour compléter sa provision 
d'eau ; il alla coucher à cinq lieues dans le désert. A 
une heure du matin la lune se leva, il arriva à la 
pointe du jour à la Guitta. La Guitla a trois puits, 
revêtus en bri(pies, fort larges, avec de grandes ram- 
|>e8, les animaux y descendent. Il y a un fort, un ca- 
ravansérail; c'est une des maisons militaires que Pto- 
lémée Philadelphe fit construire sur le chemin de Béré* 
nice. Le général se reposa plusieurs heures à la Guitta, 
coucha à cinq lieues de là dans le désert. Le ij au 
lever de la huie il se mit en marche, arriva après 
neuf heures de marche au puits d'El-Hawéh; il campa 
dans le désert. Enfin le a8, il arriva au puits de l'Am- 
bagéh; c'est une Oasis, il y a des acacias, une petite 
rivière, de l'eau saumâtre; là on est à deux heures de 
Cosseir. Ainsi, de Kénéh k la Guitta, en prenant par 

Bir-el-Bar i3 heures 

De la Guitta, aux fontaines d'El-lÏMwrh . i .'» 
Des fontaines, à l'Ambagéh. . . .11 

De l'Ambagéh, à Cosseir a 

Total /il heures 

(pii,à mille huit cent cinquante toises par heure, font 
environ soixante -cpiinze mille huit cents toises ou 
trente-trois lieues de vingt-tiiKj au tlegré. L(^ Arabes 
Ababdéh errent dans tout ce désert. Us se vantent de 



320 GUERRE d'oRIENT. CONQ. DE LAHAIÎTE EGYPTE. 

pouvoir mettre deux mille hommes sous les armes. Ils 
ont peu de chevaux, mais beaucoup de chameaux, 
pour faire la traversée du Nil à la mer Rouge , et jus- 
qu'au Sennaar. 

La\ille de Cosseir est située sur le bord de la mer 
Rouge, à environ cent lieues sud de Suez en hgne di- 
recte, à 26° 7' de latitude nord, 3:2"i' 36" de longitude 
de Paris. Elle a quatre ou cinq cents toises de tour; la 
bonne eau lui arrive de neuf lieues de là. Le château 
domine toute la ville; il y a une citerne dont l'eau 
est bonne pour les animaux. Tout est désert autour 
de cette ville. Elle n'est peuplée qu'au temps de l'ar- 
rivée des bâtimens de Djeddah et d'Iambo. On y voit 
alors beaucoup d'Arabes d'Iambo et de marchands 
égyptiens. Les habitans accueiUirent les troupes fran- 
çaises avec des transports de joie. Les Arabes Ababdéh 
avaient fait leur paix et servaient l'armée française 
avec zèle. Après y avoir séjourné deux jours, le géné- 
ral Belliard retourna à Rénéh , laissant un comman- 
dant, une garnison , des vivres et des canons dans le 
fort de Cosseir. Le port de Cosseir est à l'abri des 
vents d'est et du nord, mais tourmenté par les vents 
d'ouest. Le vieux Cosseir, qui est au nord, est sui- 
vant quelques-uns, l'ancienne Bérénice. 

Le i4 de juin, l'entrée triomphante de Napoléon 
au Caire, à la tête de l'armée , revenant de Syrie, 
consolida la tranquillité de toute l'Egypte. 

FIN DU PREMIER VOLUME. 



\i>i>i:ni)I( i:. 



iMKCES on irir.rLES 



DU CIIAPITRR 1. 



lettres de ISU.SAFaHTE, yninul en chef, nu Directoire 
e reçut if. 



25 prairial an ti (IS juin 47M). 

Nous sommes arrivés Ip 21, h la pointe du jour, à la vue de 
Pîle do Cozzo. I.<' ronvoi flo rivita-Vccrhia y était arrivé depuis 
trois jours. 

]>c 21 au soir, j'ai envoyé un de mes aides-de-camp pour de- 
mander au grand-maître la faculté do faire do IVau dans différens 
mouillages de Plie. Le consul de la Hépublique à Malte vint me 
porter sa réponse, qui était un refus absolu, ne pouvant, disait-il, 
laisser entrer plus de deux hâtimensde transport à-Ia-fois : ce qui, 
calcul fait , aurait o\i'^p pins do troiv cents jours |iour fairo de 

l'eau. 

1. ^t 



322 APPKNDICE. 

Le besoin de l'armée était urgent, et me faisait un devoir d'em- 
ployer la force pour m'en procurer. 

J'ordonnai à l'amiral Brueys de faire des préparatifs pour la 
descente. Il envoya le contre-amiral Blanquet avec son escadre et 
le convoi de Civita - Vecchia , pour l'effectuer dans la cale de 
Marsa-Siroco. Le convoi de Gênes débarqua à la cale Saint -Paul , 
celui de Marseille à l'île de Gozzo. 

Le général de brigade Lannes , le chef de brigade Marmont , 
descendirent à la portée du canon de la place. Le général Desaix 
fit débarquer le général Belliard avec la vingt-unième. Il s'empara 
de toutes les batteries et de tous les forts qui défendaient la rade 
et le mouillage de Marsa-Siroco. 

Le 22, à la pointe du jour, nos troupes étaient à terre sur tous 
les points, malgré l'obstacle d'une canonnade vive , mais extrême- 
ment mal exécutée . 

Le 22 au soir, la place était investie de tous les côtés, et le reste 
de l'île était soumis. 

Le général Reynier venait de s'emparer de l'île de Gozzo ; le 
général Baraguey-d'Hilliers , de tout le midi de l'île de Malte , 
après avoir fait plusieurs chevaliers et deux cents hommes prison- 
niers. Le général Desaix était à une portée de pistolet du glacis de 
la Cottonara et du fort Riccazoli : il avait fait aussi plusieurs che- 
valiers prisonniers. 

Les malheureux habitans, effrayés au-delà de ce qu'on peut 
imaginer, s'étaient réfugiés dans la ville de Malte , qui se trouva 
par ce moyen suffisamment garnie de monde. 

Pendant toute la soirée du 22 , la ville canon na avec la plus 
grande activité. Les assiégés voulurent faire une sortie ; mais le 
chef de brigade Marmont, à la tête de la dix-neuvième , leur en- 
leva le drapeau de l'Ordre. 

Le 22 , je commençai à faire débarquer l'artillerie. Nous avons 
peu de places en Europe aussi fortes et aussi soignées que iMalte. 
Je ne m'en tins pas aux seuls moyens mihlaircs, et j'entamai diffé- 
rentes négociations : le résultat en a été heureux. 



PIECES OFFICIFLLIvS. 3a3 

Le grand 1. ., «v v»^ ,i...,,^.wjo. i.. •)'^ au matin, une sus- 
pension (ranius. 

J'ai envoyé mon ai(le-<ie-camp chef de brigade Junot au grand- 
maître, avec la faculti' de signer une suspension d'armes, s'il con- 
sentait, |)our pri-liininaire , à négocier de la reddition de la place. 

J'envoyai les citoyens Poussielgue et Dolomicu pour sonder les 
intentions du grand-maître. 

Le 23, à minuit, les chargés de |K)u\<>ir du graiul-niaîue \in- 
rent à bord de COrieut^ où ils conclurent dans la nuit la conven- 
tion dont vous trouverez ci-joint les articles (1). 

A la tCte de la députation du grand-maître était le commandeur 
Bosredon-Ilansijeat , chevalier de la ci-devant langue d'Auvergne, 
qui , du moment où il vit que l'on prenait les armes contre nous, 
a sur-le-champ écrit au grand -maître que son devoir, comme 
chevalier de Malte, était de faire la guerre aux Turcs, et non à sa 
patrie ; qu'en conséquence il déclarait ne vouloir prendre aucune 
part à la mauvaise conduite de l'Ordre dans cette circonstance. Il 
fut sur-le-champ mis en prison , et il n'en sortit que pour être 
chargé de venir négocier. 

Hier, 24, nous sommes entrés dans la place, et nous avons pris 
possession de tous les forts. Aujourd'hui , à midi, l'escadre y est 
venue mouiller. 

Je suis exlrèmcment satisfait de la conduite de l'amiral Brueys, 
de l'harmonie et de l'ensemble qui régnent dans toute l'escadre. 
J'ai beaucoup à me louer du zèle et de l'activité du citoyen Gan* 
teaume, chef dedi\ision de létal-major de l'escadre. 

Le citoyen MuUrd , capiuiue de frégate , a commandé les cha- 
loupes de débarquement. C'est un jeune officier d'espérance. 

Nous avons trouvé à Malle deux vaisseaux de guerre , une fré- 
gate, quatre galères, douze cents pièces de canon, un million de 
poudre, quarante mille fuiûls, etc. On vous en enverra incessam- 
ment l'eut 



(1) Voir au commencement du volume, page M. 



3îi4 APPFNDICi:. 

Vous trouverez ci-joint différens ordres que j'ai donnés pour 
l'établissement du gouvernement dans cette île (1). 

Vous trouverez ci-joint la liste des Français résidant à Malte, 
dont la plupart chevaliers, qui, un mois avant notre arrivée, ont 
fait des dons pour la descente en Angleterre (2). 

Je vous prie d'accorder le grade de général de brigade au citoyen 
Marmont. 



y,an:\ !<• 28 pra'iiial (<6 juin). 

L'escadre commence à sortir du port; et, le 30, nous comptons 
être tous à la voile pour suivre notre destination. 

J'ai laissé, pour commander l'île , le général de division Vau- 
bois ; c*est lui qui a commandé le débarquement , et il s'est con- 
cilié les habitans de l'île par sa sagesse et sa douceur. 

Le grand-maître part demain pour se rendre à Trieste. Sur les 
six cent mille francs que nous lui avons accordés, il laisse ici trois 
cent mille francs pour payer ses dettes. Je ferai prévaloir ces 
trois cent mille francs sur les terres que nous avons appartenant à 
l'Ordre. 

Je lui ai donné cent mille francs comptant , et le payeur lui a 
remis quatre traites sur celui de Strasbourg, de cinquante mille 
francs chacune , faisant les deux cent mille francs. Je vous prie 
d'ordonner qu'elles soient acquittées. 

Toute l'argenterie d'ici, y compris le trésor de Saint-Jean, ne 
nous donnera pas un million. Je laisse cet argent pour subvenir 
aux dépenses delà garnison et à l'achèvement du vaisseau le Saint- 
Jean. 

Vous trouverez ci-joint les noms que j'ai doimés aux deux vais- 
seaux, k la frégate, et aux galères que nous avons trouvés ici. 

(1) Voir les ordres, page 326 el suivantes. 

(2) Voir la liste, page 333. 



HlitCfS OFFUn I I I >. 3'i5 

Vous trouverez ci-joint la co|)ie de plusieurs ordres que j'ai don- 
nés. Je n'ai ritMi oublié dr cec|ui pouvait nous assurer cetlt; ilc 

Je vous prie d'y envo>er le re^te de la sepliènie demi-brigade 
d'infanterie légèi-c, delà quatre-vingtième et de la vingt-troisième. 
i irlle dernière est en (lorse. 

Nous avons lu^soin ici d'un Imhi lorp.s df uoupts. llun n'égale 
liniporiance de cette place. Klle est soignée et dans le meilleur état; 
mais les fortilications sont très étendues. 

Je vous prie de faire rejoindre tous les lionnnes de nos demi- 
brigades qui sont restés «Ml arrière : cela se monte à plusieurs mil- 
liers. Malte aurait aussi besoin de quatre compagnies d'artillerie à 
pied. 

J'ai fait embarquer comme matelots Ions les esclaves im rs qui 
étaient ici : ils nous seront utiles. 

Le nombre des chevaliers de Malte français se monte à trois 
cents, l ne partie ayant plus de soixante ans jwurra rester ici. 
J'enmiène avec moi tout ce qui avait moins de trente ans. Le reste 
se rend à Ântibes* afm que ceux qui n'ont |)as porté les armes 
contre la France puissent rentrer, conformément à l'article 3 de la 
capitulation. 



Le général Bara^ue^-d'Hilliers vous |>orte le grand drapeau de 
Ordre et ceux de plusieurs des régimens de Malte. 

La santé de a*t oflicier l'obligeait de retourner à Paris. 

Le général Baraguey-d'Hilliers s'est conduit toujours avec dis- 
tinction k l'année d'Italie, et s'est ff>rl bien acquitté (\r< difTérente» 
misiuons que je lui ai confiées. 



M«lU. leSOiirairUl (It iuio). 

\ous trouverez ri-jonU copie de nouveaux ordn^s |M»ur l'onçi- 



3:^6 APPENDICE. 

nisation de l'île (1). Vous en trouverez, entre autres, un pour 
l'instruction publique. 

Je vous prie d'envoyer ici trois élèves de l'école Polytechnique , 
qui pourront vous être désignés par le citoyen Guyton. Le premier 
montrera l'arithmétique , et la géométrie descriptive ; le second , 
l'algèbre ; le troisième , la mécanique et la physique. Ils seront 
logés et bien payés. 

Vous trouverez aussi ci-joint plusieurs des meilleures vues de 
l'île de Malte. 

Malte, le 30 prairial (18 juin). 

Je vous envoie une galère en argent. C'est le modèle de la pre- 
mière galère qu'a eue l'Ordre de Rhodes : ainsi cela est curieux 
par son ancienneté. 

Je vous envoie un surtout de table venant de Chine. II servait au 
grand-maître dans les grandes cérémonies ; il est assez bien travaillé. 



Ordre du 25 prairial an vi {ÏZ juin 1798). 

Art. 1". Les îles de Malte et de Gozzo seront administrées par 
une commission de gouvernement composée de neuf personnes, 
qui seront à la nomination du général en chef. 

Art. 2. Chaque membre de la commission la présidera à son 
tour pendant six mois. Elle choisira un secrétaire et un trésorier 
hors de son sein. 

Art. 3. Il y aura, près de la commission , un commissaire français. 

Art. Ix. Cette commission sera spécialement chargée de toute 
l'administration des îles de Malte et de Gozzo , et de la surveillance 
de la perception des contributions directes et indirectes. Elle pren- 

(l) Voir les ordres, page 334 et suivantes. 



PIÈCES OFFICIFTXES. 3^7 

dra dw mestircs relatives h rapprovisionnement de Ttlc. T/admi- 
nistralion de santé sera sp<Vialement sons ses ordres. 

Art. 5. Le commissaire-ordonnatcnr en chef fera un abonne- 
ment avec la commission pour établir ce qu'elle doit donner par 
mois h la caisse de l'armée. 

Art. 6. La commission de gonveriunKiii .^ ,,** ..jm i.. .iicessam- 
ment de l'organisation des tribunaux |X)ur la justice civile et crimi- 
nelle, en se rapprochant le plus possible de Torganisation qui existe 
actuellement en France. La nomination drs membres aura besoin 
de rappn)bation du général de division commandant à Malte. En 
attendant que ces tribunaux soient organisés, la justice continuera 
d'être administrée comme parle passé. 

Art. 7. Les îles de Malte et de Gozzo seront divisées en cautons 
dont le moindre aura trois mille Ames de population. Il y aura à 
Malte deux municipalités. 

Art. 8. Chaque canton sera administré par un corps municipal 
de cinq membres. 

Art. 9. Il y aura dans chaque canton un jugc-de-paix. 

Art. 10. Les juges-de-paix, les différentes magistratures, seront 
nommés par la commission de gouvernement, avec Tapprobalion 
du général de division commandant h Malte. 

Art 11. Tous les biens du grand-maître de l'Ordre de Malte et 
des différens couvens des chevaliers appartiennent à la République 
française. 

A rt. 12. Il y aura une commission, composée de trois membres, 
chargée de faire l'inventaire desdits biens et de les administrer ; elle 
corres|)ondra avec l'ordonnateur en chef. 

Art. 1 3. La jwlice sera tout entière sous les ordres du général 
de division commandant et des différens officiers sons ses ordres. 

Art. \". Il y aura, dans chaque miujicipalilé de la ville de 
Malte, un bataillon de garde nationale composé de neuf cents 



328 APPENDICE. 

hommes , qui portera l'uniforme habit vert , paremens et collet 
rouges, et passe -poil blanc. Cette garde nationale sera choisie 
parmi les hommes les plus riches, les marchands, et ceux qui sont 
intéressés à la tranquillité publique. 

Art. 2. Elle fournira tous les jours toutes les gardes et pa- 
trouilles nécessaires pour la police. Elle ne sera jamais de garde 
aux forts. 

Art. 3. L'institution du corps des chasseurs sera conservée. 

Art. U. Le général de division fera un règlement tant pour l'or- 
ganisation et le service de la garde nationale que pour l'organisa- 
tion et le service des chasseurs. On donnera aux uns et aux autres 
la quantité d'armes nécessaire pour le service. 

Art. 5. On formera quatre compagnies de vétérans de tous les 
vieux soldats qui auraient été au service de l'Ordre de Malte, et qui 
sont incapables d'un service actif. 

Les deux premières, dès l'instant qu'elles seront organisées, se- 
ront envoyées pour tenir garnison dans le fort de C4orfou. On 
exécutera le présent article , quelques difficultés que l'on puisse 
rencontrer, mon intention n'étant pas que cette grande quantité 
d'hommes habitués à l'Ordre de Mahe continue à y rester. 

Art. 6. On formera quatre compagnies de canonniers , à-peu- 
près sur le même pied que celles qui existaient ci-devant , qui se- 
ront employées dans les batteries de la côte. 11 y aura , dans cha- 
cune de ces compagnies de canonniers, un officier et un sous-officier 
français. 

Art. 7. Tous les individus qui voudront former une compagnie 
de cent chasseurs seront maîtres de la former. Eux et les officiers 
de ces compagnies seront conservés, et, dès l'instant qu'elles seront 
organisées , le général de division les fera partir pour rejoindre 
l'armée. 

Ordre du 28 prairial Çiii juin). 

Art. 1*'. Tous les habitans des îles de Malte et de Gozzo sont 
tenus de porter la cocarde tricolore. Aucun habitant de Malte ne 



MKCES OFFiriKM.lS. ^7C^ 

pourra |K)rter l'habit national français, à moins qu'il n'en ait 
ubteuu la permission spi'ciale du général en chef. Le général en 
cliof accordera la (jualité do citoyen français et la permission de 
porter l'habit national aux habitans de Malte et de Gozzo qui se 
distingueront par leur attachement h la République , par quelque 
action d'éclat , trait de bienfaisance ou de bravoure. 

Art. 2. Tous les habitans de Malte sont désormais égaux en 
droits. Leurs lalens, leur mérite, leur patriotisme, et leur attachement 
à la Uépubli(pie française, établissent seuls la différence enire eux. 

Art. 3. L'esclavage est al)oli : tous les esclaves connus sous le 
nom de bonmvagli seront mis en liberté; et le contrat déshonorant 
|)our res|)éce humaine qu'ils ont fait, est détruit. 

.\rt. U. Kn consécpience de l'article précédent , tous les Turcs 
qui sont esclaves de quelque particulier seront remis entre les 
mains du général conmiandant, |)our être traités comme prison- 
niers de guerre, et, vu l'amitié qui existe entre la République 
française et la Forte Ottomane, ils seront envoyés chez eux lorsque 
le général en chef l'ordonnera, et lorsqu'il aura connaissance que 
les beys consentent h renvoyer à Malte tous les esclaves français ou 
maltais qu'ils auraient. 

Art 5. Dix jours après la publication du présent ordre , il est 
défendu d'avoir des annoiries soit à l'intérieur, soit à l'extérieur 
des maisons, de cacheter *]*•< l«'ih<'< «ver (\o>s nrfiioirios. ni de 
prendre des titres féodaux. 

Art. 6. L'ordre de Malte étant dissous, il est expressément dé- 
fendu à qui que ce soit de prendre des titres de IwilUs , comman- 
deurs ou chevaliers. 

Art 7. On mettra dans chaque église, à la place où étaient les 
armes du grand-maître, celles de la Hé|>ubli(pie. 

Art. 8. Dix jours après la publication du présent uidie, il e>l 
défendu, sous quelque prétexte que ce soit, de [lorter des unifor- 
mes des corps de l'ancien Ordre de .Malt« 

Art. 9. L'île de .Malte appartenant h la lujuii.iKpu- iianraise, la 
missioQ desdifférens ministres pléni{K)tentiaires a cessé». , 



33o 



APPENDICE. 



Art. 1 0. Tous les consuls étrangers cesseront leurs fonctions, et 
ôteront les armes qui sont sur leurs portes, jusqu'à ce qu'ils aient 
reçu des lettres de créance de leur gouvernement pour continuer 
leurs fonctions dans la ville de Malte, devenue port de la République 
française. 

Art. 11. Tous les étrangers venant et vivant à Malte seront 
obligés de se conformer au présent ordre, quel que soit leur grade 
et le rang qu'ils auraient chez eux. 

Art. 12. Tous les contrevenans aux articles ci-dessus seront 
condamnés, pour la première fois , à une amende du tiers de leur 
revenu ; 

La seconde, à trois mois de prison ; 

La troisième, à un an de prison ; 

La quatrième, à la déportation de l'île de Malte, et à la confisca- 
tion de la moitié de leurs biens. 

Ordre cfw 28 prairial (i^juin). 

Art. l*^ Il sera fait un désarmement général de tous les habi- 
tans des îles de Malte et de Gozzo. Il ne sera accordé des armes 
que par une permission du général-commandant, et à des hommes 
dont le patriotisme sera reconnu. 

Art. 2. L'organisation des chasseurs-volontaires dans les îles de 
Malte et de Gozzo sera continuée ; mais ce corps ne sera composé 
que d'hommes sur les services desquels on peut compter : on aura 
soin surtout d'avoir des officiers patriotes. 

Art. 3. Les signaux seront rétablis depuis la pointe de Gozzo à 
Malte. 

Art. U. Les lois de la santé à Malte ne seront ni plus ni moins 
rigoureuses que les lois de la santé à Marseille. 

Art. 5. Il sera formé une compagnie de trente volontaires, 
composée de jeunes gens de quinze à trente ans , et pris dans les 
familles les plus riches. 

Art. 6; Le général de division désignera , dans Tespacc de dix 



PIECES OFFICIELLES. 33 1 

jours, \ la commission de gouvernement les hommes qui doivent 
rom|)()sor ladite coinpaRnio. La commission de gouvernement le 
leur fera signifier; el, vingt jours apri'S, ils seront oblig/'s dV'tre ar- 
mésd'un sabre. Ils auront lem^^me uniforme que les guides de l'ar- 
mée, h rexception qu'ils |X)rleront l'aiguillette et Ir boulon blanc 

Art. 7. deux qui ne se trouveraient pas à la revue que passera 
le général de division â*x jours après, seront condanmés, les 
jeunes gens à un an de prison, el les parcns , jouissant du bien de 
la famille, à mille écus d'amende. 

A ru 8. La commission de gouvernement désignera les jeunes 
gens de neuf à quatorze ans, appartenant aux plus riches familles, 
lesquels seront envoyés à Paris pour être élevés dans les écoles de 
la République. Les parens seront tenus de leur faire huit cents 
francs de pension , et de leur donner six cents francs pour leur 
voyage. Le passage leur sera accordé sur les Taisseaux de guerre. 

.\rt. 9. La commission de gouvernement enverra la liste de ces 
jeunes gens, au plus tard dans vingt jours, au général en chef, el 
i's partiront au plus tard dans un mois. 

Art 10. Ils devront avoir pantalon et gilet bleus, paremens et 
revers rouges, liséré blanc. Ils seront débarqués à 31arseille, où le 
miuistre de l'inlérieur donnera des ordres pour les faire passer 
dans les écoles nationales. 

Art 11. Le commissaire-ordonnateur de la marine désignera à 
la commission de gouvernement les jeunes gens maltais apparte- 
nant aux familles les plus riches , pour pouvoir être placés comme 
aspirans , et pouvoir s'instruire et parvenir à tous les grades. 

Art 12. Comme l'éducation intéresse principalement la prospé- 
rité et la sûreté publiques, les parens dont les enfans seront dési- 
gnés, et qui s'y refuseraient , seront condamnés à payer mille écus 
d'amende. 

Art. 13. Les classes pour ^es matelots seront rétablies comme 
dans les ports de France. Ix)rsquc l'escadre aura besoin de mate- 
lots, cl (pi'il n'y aura pas assez de gens de bonne volonté, on pren- 
dra de préférence les jeunes gens de quinze à vingt-cinq ans : à 



33^ APPENDICE. 

cela ne suffit pas, on prendra ceux de vingt-cinq à trente-cinq, et 
enfin ceux de trente-cinq à quarante-cinq. 

Ordre du 28 praïnal (lôjwm). 

Art. 1". Tous les prêtres , religieux et religieuses, de quelque 
ordre que ce soit, qui ne sont pas natifs des îles de Malte et de 
Gozzo , seront tenus d'évacuer l'île au plus tard dix jours après la 
publication du présent ordre : l'évêque, vu ses qualités pastorales, 
sera seul excepté du présent ordre. 

Art. 2. Toutes les cures, bénéfices , qui , en vertu du présent 
ordre , seraient vacans , seront donnés à des naturels des îles de 
Malte et de Gozzo, n'étant point juste que des étrangers jouissent 
des avantages du pays. 

Art. 3. On ne pourra pas désormais faire de vœux religieux 
avant l'âge de trente ans. Il est défendu de faire de nouveaux prê- 
tres , jusqu'à ce que les prêtres actuellement existans soient tous 
employés. 

Art. U. Il ne pourra pas y avoir à Malte et à Gozzo plus d'un 
couvent de chaque ordre. 

Art. 5. La commission de gouvernement , de concert avec l'é- 
vêque , désignera les maisons où les individus d'un même ordre 
doivent se réunir. Tous les biens qui deviendraient inutiles à la 
subsistance desdits couvens seront employés à soulager les pauvres. 

Art. 6. Toutes les fondations particulières, tous les couvens 
d'ordre séculiers et corporations de pénitens, toutes les collégiales, 
sont supprimés. La cathédrale seule aura quinze chanoines rési- 
dant à Malte, et cinq résidant h Citta-Vecchia. 

Art. 7. Il est expressément défendu à tout séculier qui n'est pas 
au moins sous-diacre, de porter le collet ou la soutane. 

Art. 8. L'évêque sera tenu de remettre , dix jours après la pu- 
blication du présent ordre , l'état des prêtres et le certificat qu'ils 
sont naturels des îles de Malte et de Gozzo, et l'état de ceux qui, en 
vertu du présent ordre, doivent évacuer le territoire. 



PI^CRS OFFICIELLKS. . . i 

CluKlue chef d'onire sera lonu de rcmeltn' un par. il ♦ lai au 
commissaire du goii\ernemenl. 

Tout individu qui n'aurait pas (>l)tempC*ré au présent ordre s* im 
condamné h six mois de prison. 

Art. 9. La commission de gouvernement, le commissaire près 
elle, le général de division, sont chargés, chacun en ce qui le con- 
cerne , de l'exécution du présent ordre. 



fait des iionx patriotiques pour la descente en Angleterre. 

i.AsrARD-.losKi'M I. KbTA^»., iiatil d'Arles. 

Joseph- l)a>id de Beaune. 

Jean-Baptiste Bosredon de Com brailles, prés Clermon t. 

Nicolas-François Rouget de Neufchàteau. 

Charles Degreisches d'IIagueville. 

Fulgence-Richard Relgrand. ... de Château-Villain. 

Jules-.Marie Dacl i d'Orgon. 

André-Louis Saint-Simon de Paris. 

Philip|)e-Jean-Charles Defay ... de Chacgno'Ies. 

Charlis-Anne-Auguste Defay ... de Ouincy. 

Timoléon Gueidaii d' \i\. 

François Sandillcaii de Marseille. 

Jean- François Breuvart. de Sar-Sainl-Léger. 

Nicolas .Mé<licis de Florence. 

J affirme le présent état véritable. 

A Malt.', !.' 2.') prairial an >i (13 juin 1798). 
» »yiym' Carlsso.n. 



334 APPENDICE. 



Ordre du 29 prairial (^il juin). 

Art. 1". Les prêtres latins ne pourront pas officier dans l'église 
qui appartient aux Grecs. 

Art. 2. Les messes que les prêtres latins ont coutume de dire 
dans les églises grecques , seront dites dans les autres églises de la 
place. 

Art. 3. Il sera accordé protection aux Juifs qui voudront établir 
une synagogue. 

Art 4. Le général- commandant remerciera les Grecs établis à 
Malte de la bonne conduite qu'ils ont tenue pendant le siège. 

Art. 5. Tous les Grecs des îles de Malte et de Gozzo, et des dé- 
partemens d'Itaque, de Gorcyre et de la mer Egée, qui conserve- 
ront des relations quelconques avec les Russes, seront condamnés 
à mort. 

Art. 6. Tous les bâtimens grecs qui naviguent sous pavillon 
russe, s'ils sont pris par des bâtimens français, seront coulés bas. 

Ordre du 29 prairial {il juin). 

Art. l^"". Les femmes et les enfans des grenadiers de la garde du 
grand-maître et du régiment de Malte , qui partent avec la flotte 
française, recevront : 

Les femmes, vingt sous par décade; les enfans au-dessous de 
dix ans , dix sous par décade. 

Art. 2. Tous les garçons au-dessus de dix ans seront embarqués 
sur les bâtimens de la République, comme mousses. 

Art. 3. 11 sera fait, par le payeur, une retenue d'un centime sur 
la paie de chaque grenadier ou soldat du régiment de Malte qui a 
des enfans. 

Art. U. Les femmes des sous-officiers auront trente sous par dé- 
cade, et les enfans au-dessous de dix ans, quinze sous. 



PIÈCES OFFICIELLES. 335 

Art. 5. La retenue en sera faite sur les appointcmeas de leur 
mois. 
An. G. La conunissiou de gouverncmeut de Malte est chargée 

Ordre du 30 prairial (iSjuin), 

Art 1". La commission de gouvernement se divisera en bureau 
et en conseil. 

^t. 2. Le bureau sera com|H)sc de trois membre», y compris le 
président. 

Art. 3. Le conseil nommera, tous les six mois, un des deux 
membres qui doivent comi)oscr le bureau. 

Art. U. Le bureau sera en acli>ilé constante de service ; diacun 
des membres aura quatre mille francs d'apiwintemens. 

Art 5. Le conseil ne se réunira qu'une fois par décade , pour 
prendre connaissance de ce qu'aura fait le bureau. 

Art. 6. 11 leur sera accordé îi chacun un traitement de m»'le 
francs par an. 

Art. 7. Les membres du bureau seront, pour cette fois, le 
citoyen N.... pour six mois, et le citoyen N.... pour un an. 

ArU 8. Le commissaire du gouvernement aura six mille francs 
d'appointemens : outre ses frais de bureau, il lui sera accordé, sur 
Texlraordinaire, une gratification pour son établissement. 

Ordre du 30 prairial (^iS juin). 

Art l". Le général de division commandant a la |)olice géné- 
rale de l'île et du jwrl; aucun bâtiment ne ix;ut ni entrer ni sortir 
qu'en conséquence de son règlement. 

Art. 2. La commission de gouvernement est chargée de l'orga- 
nisation civile, judiciaire et administrative. 

Art 3. Elle ne peut rien faire que sur la demande du conunis- 
saire , ou après avoir ouï son rapport ; les conclusions du com- 



336 APPEjNDici;. 

missaire devront être mises dans toutes les délibérations de la 
commission. 

Art. U. Tout ce qui est règlement ne peut être publié , ni avoir 
son effet, que visé par le commandant et le général de division. 

Art. 5. La commission des domaines est chargée de faire l'in- 
ventaire de tous les meubles et immeubles appartenant à la Répu- 
blique, ainsi que de l'administration de tous les biens nationaux. 

Art. 6. Elle enverra, tous les mois, les inventaires qu'elle aura 
fai*s, et le bordereau de ce qu'elle aura reçu , au commissaire du 
gouvernement. 

Art. 7. Elle ne pourra faire aucune vente qu'en conséquence 
d'un ordre du général en chef ; et , s'il survenait des circonstances 
extraordinaires qui exigeassent des fonds, le général de division, le 
commissaire du gouvernement, le commissaire des guerres, et la 
commission, se réuniraient et prendraient un arrêté en conséquence 
duquel on serait autorisé à vendre jusqu'à la concurrence de cent 
cinquante mille francs. Le commissaire du gouvernement serait 
alors chargé de faire un règlement, et d'en suivre tous les détails. 

Art. 8. La commission des domaines n'aura pas d'autre payeur 
que celui de la division militaire, qui aura un registre et une caisse 
particulière pour les objets y relatifs. 

Art. 9. Le général commandant l'île aura seul le droit de con- 
trôler et de se mêler de l'administration du pays. Les généraux 
commandant sous lui , les commandans de place et autres agens 
militaires, ne se mêleront en aucune manière des objets adminis- 
tratifs. Le général-commandant ne pourra jamais être représenté 
par un de ses subordonnés. 

Ordre du^O prairial (iSjuin). 

Art. 1*=^ Les impôts établis seront provisoirement maintenus. 
Le commissaire du gouvernement et la commission administrative 
en assureront lu perception. 

Art, 2. Dans le plus court délai il sera établi un système d'im- 



Pitr.KN CIIIUIULKS. . Vi'J 

{)OMiinii> iitui\rll«>^, (le manière que le prcninit total , pris sur les 
douanes, le vin , renre^istrenieiit , le timbre, le tabac, le sel, les 
loyers de maison , et les domestiques , s'élève à sept cent vingt 
mille francs. * 

Art. 3. De cette somme, il sera versé cliafiuc mois cinquante 
mille francs dans la caisse du payeur de l'armée. O versement 
n'aura lieu cependant que dans trois mois, et jusque-là la caisse 
des donuines nationaux y suppléera. 

Art. U. Les cent vingt mille francs restans* seront laissés pour 
fournir aux frais d'administration , justice , etc. , selon l'état par 
aperçu ci-joint. 

Art. 5. (letétat sera arrêté définitivement par la commission de 
gouvernement avec le commissaire de la République française , 
lors de l'organisation des tribunaux, et des diverses parties du ser- 
vice administratif. 

Art. 6. Le pavé des villes, et l'entretien pour la propreté et les 
lumières, sera payé par les habitans. 

Art. 7. L'entretien des fontaines , par un droit qui sera établi 
«ur lesbàtimens qui font (!«' IN'aii, ainsi que les gages des employés 
attachés à ce service. 

Art 8. Il sera établi un droit de passe pour l'entretien des 
routes. 

An. 9. L'instruction publique sera payée avec lés biens qui y 
sont déjà affectés; et, en cas d'insufiisance , avec ceux des fonda- 
tions et couvens supprimés, suivant l'ordre précédent du général 
en chef. 

Art. 10. Les gages des magistrats de santé et frais y relatifs se- 
n)nt |)ayés par un droit sur les vaisseaux et sur les voyageurs. 

Art. i 1. Le mont-de-piété sera maintenu, et le commissaire du 
gouvernement imurvoira à sou organisiiliun nouvelle. 

Art 12. L'établissement dit de l' Université, pour l'approvision- 
nement en grains de l'Ile, sera maintenu, en séparant l'administra- 
tion ancienne à compter du pn>mier messidor ; et le commissaire 
du gouvernement sera tenu de l'organiser de manière à ne iaiiser 



!^38 APPENDICE. 

aucune Inquiétude à la République sur l'approvisionnement de 
l'île. 

Art. 13. Les hôpitaux seront organisés sur des bases nouvelles, 
et il sera pourvu à leurs besoins par des biens des couvens ou fon- 
dations supprimés ; ceux qui y sont déjà affectés leur seront con- 
servés. 

Art. iU. La poste aux lettres sera organisée de manière à 
couvrir, par la taxe des lettres, la dépense qu'elle occasionnera. 

Art. 15. Les dépenses relatives au passage de l'armée, aux 
fournitures faites pour elle, à l'établissement du nouveau gouver- 
nement, seront prises sur les fonds qui resteront disponibles pen- 
dant les trois mois où le gouvernement ne paiera rien à l'armée. 

Art. 16. Le commissaire du gouvernement est autorisé à régler 
provisoirement les cas non prévus, en rendant compte de la déter- 
mination au général en chef. 

Ordre du 30 prairial (IS^wm). 

ÉCOLES PRIMAIRES. 

Art. l**". Il sera établi dans les îles de Malte et de Gozzo quinze 
écoles primaires. 

Art. 2. Les instituteurs des écoles enseigneront aux élèves à lire 
et à écrire en français, les élémens de calcul et du pilotage , et les 
principes de morale et de la constitution française. 

Art. 3. Les instituteurs seront nommés par le commissaire du 
gouvernement. 

Art. U. Ils seront logés dans une maison nationale à laquelle 
sera attaché un jardin. 

Art. 5. Leur salaire en argent sera de mille francs dans les 
villes, et de huit cents francs dans les casais. 

Art. 6. Il sera affecté au paiement de chaque instituteur une 
portion suffisante des biens des couvens supprimés. 

Art. 7. La distribution des écoles et les réglemens sur leur 



idininistralion et régime soronl confiés à la commiîisiou de L;<iii- 
▼eruemcnt. 

ICOLE CENTRALE. 

Art. 1". Il sera rinhli à Malle une école centrale qui rempla- 
cera l'université et les autres chaires. 

Art 2. Kllc sera composée : 

1" D'un professeurd'arithmétiquectde stéréotomie, aux appoin- 
temens de dix-huit cents francs ; 

2'' D'un professeur d'algèbre et de stéréotomie, aux appointc- 
mcns de deux mille francs ; 

3° D'un professeur de géométrie et d'astronomie , aux appoin- 
tempns de deux mille quatre cents francs; 

û* D'un professeur de mécanique et de physique» aux appoin- 
temens de trois mille francs ; 

5'' D'un professeur de navigation, au\ .ipiXiihUiiiciis de deux 
mille quatre cents francs ; 

6* D'un professeur de chimie , aux appointemens de dix-huit 
cents francs ; 

7" D'un professeur de langues orientales , aux appointemens de 
douze cents francs ; 

8* D'un bibliothécaire , chargé des cours de géographie , aux 
appomteinens de mille francs. 

Art. 3. A l'école centrale seront attachés : 

1° lA bibliothèque et le cabinet tl'anticjuités ; 

2" TJn muséum d'histoire naturelle; 

3" tnjanlin de lx)lnniqne; 

/i* L'observatoire. 

Art U. Une somme de trois mille francs sera affectée à l'entre- 
tien du matériel de l'école centrale. 

Art. 5. On vendra pour trois cent mille francs de biens natio- 
naux pour la fondation de l'approvisionnement de siège. 

Art. 6. Le commissaire du gouvernement se concertera aTec le 
commissaire des donvî'»- i,Mi,r la vente desdils biens. 



?)f[0 APPENDICE. 

Ordre du 30 "prairial (18 juin). 

Le commissaire ordonnateur ouvrira un crédit sur le payeur de 
la place, de 

Trois mille francs par mois pour le commandant de l'artillerie ; 

Quatre mille francs par mois pour le commandant du génie ; 
* Deux mille cinq cents francs par mois pour la marine ; 

Trois mille francs par mois pour l'extraordinaire, à la disposition 
du général commandant. 

Ordre du 30 prairial (iSjuin). 

Art. !'■'■. Les commissaires des domaines nationaux auront chacun 
quatre mille francs d'appointemens par an. 

Art. 2. Ceux qui ne sont pas établis dans le pays auront six mois 
d'appointemens en forme de gratification pour leur établissement. 

Art. 3. Sur les fonds provenant des domaines, il sera accordé 
également une somme de six mille francs au commissaire du gou- 
vernement pour son établissement , dont trois mille francs seront 
payés sur les premiers fonds, et trois mille francs dans six mois. 

Art. U. Les frais de logement et de bureau de la commission ne 
pourront pas excéder la somme, de douze à quinze mille francs 
par au. 

Art. 5. Les professeurs formeront ensemble un conseil qui s'oc- 
cupera des moyens de perfectionner l'instruction , et proposera à 
la commission de gouvernement les mesures d'administration qu'il 
jugera nécessaires. 

Art. 6. Les appointemens des professeurs , le salaire des em- 
ployés, dont l'état aura été arrêté par la commission de gouverne- 
ment , et les dépenses nécessaires pour l'entretien des divers éta- 
blissemens, seront payés sur les fonds ci-devant affectés à l'entretien 
de l'université et de la chaire des langues orientales. 

Art. 7. Il sera affecté au jardin de botanique un terrain de 



PlèCRS OFFICIFLLKS. 3^1 

liYUle arpoiis, que la commission de gouveniemenl désignera sans 
délai [wniii lt»s lorrains 1rs plus fcrlilos et les plus près de la ville. 
Art. 8. Il sera fait à riiôpital de la ville de Malle des leçons d'a- 
natomie , de médecine et d'accouchement , par les officiers qui y 
sont attachés. 

Ordre du 30 prairial (18jMin), ^ 

Art 1". On affeclcra |)()ur l'Iiôpital, des fonds des couvcns ou 
dotations supprimés, jus<iu'à la concurrence de quarante mille 
francs de rente. On prendra de préférence toutes les dotations qui 
existent déjà affectées aux hospices, quelque dénomination qu'elles 
aient 

Art 2. On affectera des biens nationaux pour trois c^nt mille 
francs, pour les créanciers du grand-maître. 

.\rt. 3. On vendra |K)ur trois cent mille francs de biens natio- 
naux }x)ur subvenir aux besoins de la garnison et de la marine. 

Ordre du 30 prairial (iSjuin). 

Art 1". L'évêque n'exercera d'autre justice qu'une police sur 
les ecclésiastiques; toutes procédures relatives aux mariages seront 
du ressort de la justice civile cl criminelle. 

Art. 2. H est expressément défendu e'i Tévéque, aux k rlésias- 
liqueset aux habilans de l'île, de rien recevoir |)our l'administra- 
tion des sacremens, le devoir de leur état étant de les administrer 
gratis. Ainsi les droits d'étole et autres pareils restent abolis. 

Art 3. Aucun prince étranger ne pourra avoir d'influence ni 
dans l'administration de la religion, ni dans celle de la justice. Ainsi 
aucun ecclésiastique ni habitant ne pourra avoir recours au pape 
ni à aucun métro|X)lilain. 



34a APPENDICE. 



PIÈCES OFFICIELLES 



DU CHAPITRE III. 



Au quartier général <Iu Caire, le 6 thenniOor an ti 
de la République (24 juillet 4798). 

\ 

BONAPARTEy générai en clief^ au Directoire exécutif. 

Le 19 messidor (7 juillet), l'armée partit d'Alexandrie. Elle 
arriva à Damanhour le 20, souffrant beaucoup, à travers le désert, 
de l'excessive chaleur et du manque d'eau. 

Combat de Rahmaniéh. 

Le 22, nous rencontrâmes le Nil à Rahmaniéh , et nous nous 
rejoignîmes avec la division du général Dugua, qui était venue par 
Rosette en faisant plusieurs marches forcées. 

La division du général Desaix fut attaquée par un corps de sept à 
huit cents Mamelouks qui , après une canonnade assez vive et la 
perte de quelques hommes, se retirèrent. 

Bataille de Chobrakhit. 

Cependant j'appris que Mourad-Bey, à la tête de son armée 
composée d'une grande quantité de cavalerie, ayant huit ou dix 
grosses chaloupes canonnières, et plusieurs batteries sur le Nil, 
nous attendait au village de Chobrakhit. Le 2U au soir, nous 
nous mîmes en marche pour nous en approcher. Le 25 à la pointe 
du jour, nous nous trouvâmes en présence. 



PItCtîJ OFFICIELLES. » | ) 

Nous 11 .nions que deux cents honimeH de ravaleric • < i<>|)< s . t 
harass('>s encore de la tia^ersi'e, les Mamelouks avaient un ini^ni- 
fique corps de cavalerie couvert d'or et d'argent, armés des meil- 
leures carabines et pistolets de Londres , des meilleurs sabres de 
rOrient, et montés jK'ut-Otre sur les meilleurs cbevaux duconlinenL 

1/armée était rangée, chaque division formant un bataillon 
carré , ayant les bagages au centre et l'artillerie dans les intervalles 
des bataillons. Les bataillons rangés, les deuxième et ({uatrième 
divisions derrière les première et troisième. Les cinq divisions de 
l'armée étaient placées en échelons, se flanquant entre elles, et 
flanquées par deux villages que nous occupions. 

Le citoyen Terrée, chef de division de la marine, avec trois cha- 
loupes canonnières, un chebec et une demi-galère , se ))orta |)our 
attaquer la flottille ennemie. Le combat fut exU'èmement opiniâtre. 
11 se lira de ))art et d'autre plus de cent cinquante coui>s de canon. 
Le chef de division Perrée a été blessé au bras d'un coup de canon, 
et , i^ar ses bonnes dis|)ositions et sou intrépidité , est parvenu à 
reprendre trois chaloupes canonnières et la demi-galère que les 
Mamelouks avaient prise , et à mettre le feu h leur amiral. Les 
citoyens Mongeet Berthollet, qui étaient sur le chebec, ont montré 
dans des momens dilliciles beaucoup de courage. Le général Au- 
dréossy, qui connnandait les troupes de débarquement , s'est par- 
faitement conduit. 

La cavalerie des Mamelouks inonda bientôt toute la plaine , dé- 
borda toutes nos ailes et chercha de tous côlt^s sur nos flancs et 
nos derrières le |)oint faible pour |>énétrer ; mais |)artout elle trouva 
que la ligne était également formidable et lui op|M)sait un double 
feu de flanc et de front Us essayèrent plusieurs fois de charger, 
mais sans s'y déterminer. Quelques braves vinrent escai m i . . 
ils furent reçus |)ar des feux de pelotons de carabiniers i .. . . ii 
avant des intervalles des bataillons. Enfin , après èlre restés une 
l^artie de la journée à drmi-portée de canon, ils o|)érèrent leurre- 
traite et disparurent On peut évaluer leur perte à trois cents liomnm 
tués ou blessés. 



344 APPENDICE. 

Nous avons marché pendant huit jours , privés de tout et dans 
un des climats les plus brûlans du monde. 

Le 2 thermidor (2 j uillel) au matin , nous aperçûmes les Pyramides. 

Le 2 au soir, nous nous trouvions à six lieues du Caire ; et j'ap- 
pris que les vingt-trois beys, avec toutes leurs forces, s'étaient re- 
tranchés à Embabéh , qu'ils avaient garni leurs retranchemens de 
plus de soixante pièces de canon. 

Bataille des Pyramides. 

Le 3, à la pointe du jour, nous rencontrâmes les avant-gardes 
que nous repoussâmes de village en village. 

A deux heures après midi, nous nous trouvâmes en présence des 
retranchemens et de l'armée ennemie. 

J'ordonnai aux divisions des généraux Desaix et Reynier de 
prendre position sur la droite entre Gizéh et Embabéh , de ma- 
nière à couper à l'ennemi la communication de la Haute Egypte , 
qui était sa retraite naturelle. L'armée était rangée de la même 
manière qu'à la bataille de Chobrakhit. 

Dès l'instant que Mourad-Bey s'aperçut du mouvement du gé- 
néral Desaix, il se résolut à le charger, et il envoya un de ses beys 
les plus braves avec un corps d'éHtequi,avecla rapidité de l'éclair, 
chargea les deux divisions. On le laissa approcher jusqu'à cinquante 
pas , et on Taccueillit par une grêle de balles et de mitraille , qui 
en fit tomber un grand nombre sur le champ de bataille. Ils se 
jetèrent dans l'intervalle que formaient les deux divisions , où ils 
furent reçus par un double feu qui acheva leur défaite. 

Je saisis l'instant et j'ordonnai à la division du général Bon, qui 
était sur le Nil, de se porter à l'attaque des retranchemens , et au 
général Vial , qui commande la division du général Menou, de se^ 
porter entre le corps qui venait de le charger et les retranchemens, 
de manière à remplir le triple but , d'empêcher le corps d'y ren- 
trer; de couper la retraite à celui qui les occupait; et enfin, s'il 
était nécessaire, d'attaquer ces retranchemens par la gauche. 



PIÈCES OFFICIELLES. 345 

D^s riiisianl que h's g^n^Taux Vial et Iton furent à portée, ib 
(ndoimcrenl aux preuiiiVos i-l iroisiènH»s divisions de chaque ba- 
taillon de se ranger <>n colonnes d'altacine, tandis que les deuxièmes 
et quatrièmes conservaient leur môme position , formant toujours 
\v bataillon carré qui ne m' trouvait plus que sur trois de hauteur, 
et s'avançait jwur soutenir les colonnes d'altaifue. 

Les colonnes d'attaque du général Bon , commandées par le 
brave général Rainpon, se jetèrent sur les retranchemens avec leur 
impétuosité ordinaire , malgré le feu d'une assez grande quantité 
d'artillerie., lorscpie les Mamelouks firent une charge. Ils sortirent 
des retranchemens au grand galop. Nos colonnes eurent le temps 
de faire halle, de faire front de tous côtés, et de les recevoir la 
baïonnette au bout du fusil, et par une grêle de balles. A l'instant 
même le champ de bataille en fut jonché. Nos troupes curent 
bientôt enlevés les retranchemens. Les Mamelouks en fuite se pré- 
cipitèrent aussitôt en foule sur leur gauche. Mais un bataillon de 
carabiniers, sous le feu ducpiel ils furent obligés de passer à cinq 
pas, en fit une boucherie effroyable. Un très grand nombre se jeta 
dans le Nil et s'y noya. 

Plus de quatre cents chameaux chargés de bagages , cinquante 
pièces d'artillerie, sont tombés en notre pouvoir. J'évalue la perte 
des Mamelouks à deux mille homme^de cavalerie d'élite. Une grande 
prtie des Iwys a été bless<'*e ou tuée, Mourad-Bey a été blessé à la 
joue. Notre |)erte se monte à vingt ou trente honnnc^s tués et à 
cent vingt blessés. Dans la nuit même, la ville du Caire a été éva- 
cuée. Toutes leurs chaloupes canonnières, corvettes, bricks, et 
même une frégate ont été brûlés; et le 6, nos troupes sont entrées 
au Caire, Pendant la nuit , la populace a brûlé les maisons des 
beys, et commis plusieurs excès. Le Caire, qui a plus de trois cent 
mille habitans, a la plus vilaine populace du monde. 

.\près le grand nombre de coml)ats et dt; batailles que les troupes 
que je commande ont livrés contre des forces supérieures, je ne 
m'avis(>rais )K)int de louer leur contenance et leur sang-froid dans 
C4^>tte occasion, si véritablement ce genre tout nouveau n'avait 



346 APPENDICE. 

exigé de leur part une patience qui contraste avec l'impétuosité 
française. S'ils se fussent livrés à leur ardeur, ils n'auraient point 
eu la victoire, qui ne pouvait s'obtenir que par un grand sang-froid 
et une grande patience. 

La cavalerie des Mamelouks a montré une grande bravoure. Ils 
défendaient leur fortune, et il n'y a pas un d'eux sur lequel nos 
soldats n'aient trouvé trois, quatre et cinq cents louis d'or. 

Tout le luxe de ces gens-ci était dans leurs chevaux et leur ar- 
mement. Leurs maisons sont pitoyables. Il est difficile de voir une 
terre plus fertile et un peuple plus misérable, plus ignorant et plus 
abruti. Ils préfèrent un bouton de nos soldats à un écu de six francs ; 
dans les villages, ils ne connaissent pas même une paire de ciseaux. 
Leurs maisons sont d'un peu de boue. Ils n'ont pour tout meuble 
qu'une natte de paille et deux ou trois pots de terre. Ils mangent 
et consomment en général fort peu de chose. Ils ne connaissent 
point l'usage des moulins; de sorte que nous avons bivouaqué sur 
des tas immenses de blé, sans pouvoir avoir de farine. Nous ne nous 
nourrissions que de légumes et de bestiaux. Le peu de grains qu'ils 
convertissent en farine, ils le font avec des pierres ; et , dans quel- 
ques gros villages, il y a des moulins que font tourner des bœufs. 

Nous avons été continuellement harcelés par des nuées d'Arabes, 
qui sont les plus grands voleurs et les plus grands scélérats de la 
terre, assassinant les Turcs comme les Français , tout ce qui leur 
tombe dans les mains. Le général de brigade Muireur et plusieurs 
autres aides-de-camp et officiers de l'état-major ont été assassinés 
par ces misérables. Embusqués derrière des digues et dans des 
fossés, sur leurs excellens petits chevaux, malheur à celui qui s'é- 
loigne à cent pas des colonnes. Le général Muireur, malgré les re- 
présentations de la grand'garde , seul , par une fatalité^ que j'ai 
souvent remarqué accompagner ceux qui sont arrivés à leur der- 
nière heure , a voulu se porter sur un monticule à deux cents pas 
du camp ; derrière étaient trois Bédouins qui l'ont assassiné. La 
République fait une perte réelle : c'était un des généraux les plus 
braves que je connusse. 



l'ii'CIS OFFICIELLES. 347 

La ii«iiiu)ii(iiir ne jH'iil |)as avoir une colonie plus à sa portée et 
d'uu M>l pluii riche qiierKg>pte. \ai climat est trùii sain, parce que 
les nuits sont fraîches. Malgré quinze jours de marche, de fatigues 
do touKM-spéce, la privation du \in , et même de tout ce qui |K'ut 
alléger la fatigue, nous n'avons |)oint de malades. Le soldat a trouvé 
une grande ressource dans h's pasti'ques , espèce de melons d'eau 
qui sont en très grande quantité. 

L'artillerie s'est s|)écialemenl distinguée, .le vous deinande le 
grade de général de division pour le général de brigade Doninjar- 
tio. J'ai promu au grade de général de brigade le chef de brigade 
Destaing, commandant la quatrième demi -brigade : le général 
Zayonchek s'est fort bien condoi' '' "^ !>lnv!«nrs missions impor- 
tantes que je lui ai confiées. 

L'ordonnateur Sucy s'était embarqué sur notre flottille du Nil , 
|X)ur être plus h portée de nous faire passer des vivres du Delta. 
Voyant que je redoublais de marche, et désirant être à mes côtés 
lors de la bataille , il se jeta dans une chaloupe canonnière ; et , 
malgré les périls qu'il avait à courir, il se sépara de la flottille. Sa 
chaloupe échoua ; il fut assailli par une grande quantité d'ennemis. 
Il montra le plus grand courage : blessé très dangereusement au 
bras, il parvint, par son exemple, à ranimer l'équipage, et à tirer la 
chaloupe du mauvais ()as où elle s'était engagée. 

Nous sommes sans aucunes nouvelles de France depuis notre 
départ 

Je vous enverrai incessamment un officier avec tous les rensei- 
gnemens sur la situation économique , morale et |X)liti({iie de ce 
pays-ci. 

Je TOUS ferai connaître également, dans le plus grand détail, 
tons ceux qui se sont distingués, et les avancemens que j'ai faits. 

Je vous prie d'accorder le grade de coiure-amiral au citoyen 
Perrée. chef de division, un des officiers de marine les plus distin- 
gués par son intrépidité. 

Je vous prie de faire payer une gratificatitMi d. doui^e n iii> iiu»> 
à la femme du citoyen Lai re) , chirurgien eu chef de l'armée. 11 



^4^ APPENDICE. 

nous a rendu, au milieu du désert, les plus grands services par son 
activité et son zèle : c'est l'officier de santé que je connaisse le plus 
fait pour être à la tête des ambulances de l'armée. 

Signé BONAPARTE. 
Certifié conforme à l'original. 

Le général de division , chef de l'état-major-général 
de l'armée , 

Alex. BERTHIER. 



Au quartier général du Caire, le i" venJémiaire an vu 
de la République (22 septembre 1798). 



BONAPARTE, général en chef. 

Soldats, 

Nous célébrons le premier jour de l'an vu de la République. 

Il y a cinq ans, l'indépendance du peuple français était menacée : 
mais vous prîtes Toulon; ce fut le présage de la ruine de nos 
ennemis. 

Un an après, vous battiez les Autrichiens à Dégo. 

L'année suivante, vous étiez sur le sommet des Alpes. 

Vous luttiez contre Mantoue il y a deux ans, et vous rem[)orticz 
la célèbre victoire de Saint-George. 

L'an passé, vous étiez aux sources de la Drave et de ITsonzo, de 
retour de l'Allemagne. 

Qui eût dit alors que vous seriez aujourd'hui sur les bords du 
Nil, au centre de l'ancien continent? 

Depuis l'Anglais célèbre dans les arts et le commerce jusqu'au 
hideux et féroce Bédouin, vous fixez les regards du monde. 



Mi».*.^ M^m. 11.1,1. F». . S^C) 

Soldats , votre destina» est l)ell(» , prc e que vous ^tes dignes de 
(e (|m' vous avez fait et de i'opiuion ((ue l'on a de vous. Vous 
nK)urrez avec honneur comme les braves dont les noms sont inscrits 
sur cette pyramide, ou vous retournerez dans votre patrie couverts 
de lauriers et de l'admiration de tous les peuples. 

Depuis cinq mois que nous sommes éloignés de l'Kurope , nous 
avons été l'objet piT{)étuel des sollicitudes de nos compatriotes. 
Dans CÂi jour, quarante millions de citoyens célèbrent l'ère des 
gouvernemens représentatifs ; quarante millions de citoyens pen- 
sent à vous. Tous disent : c'est à leurs travaux , à leur sang que 
nous devrons la paix générale, le repos, la prospérité du commerce, 
et les bienfaits de la liberté civile. 

Siçîiê BONAPARTE. 
Pour copie^on forme , 

Le général de division , chef de l'étai-major général 

de l'armée , 

Alex. BERTlllER. 



PIÈCES OFFICIELLES 



DU CHAPITRF, IV. 



Malte, i bord dn Guillaumr-TeU. le \\ Tnicliilur 
an VI (Ir \» Répuhliqiir françaitr uoe et indiritible 
[iSaoùt 1798 \ 



Le contre-amiral Villeneuve au ,nui..^iif de la marine 
rt des colonies, 

Citoyen ministre, 



iiunr \{tHs 



Ma malheureuse destinée veut (jiie te stjii moi t^ui u 
rendre compte du désastit: alTreux de l'escadre de la République 



35o APPENDICE. 

dans la Méditerranée , et cette tâche n'est pas la moins cruelle de 
celles que m'a imposées le malheur des événemens depuis un mois. 

L'entrée du port d'Alexandrie ne s'étant pas trouvée assez pro- 
fonde pour y recevoir la totalité de l'escadre, l'amiral Brueys, 
après avoir effectué le débarquement de l'armée et de la plus grande 
partie de ses effets, appareilla de devant Alexandrie, le 19 messidor , 
pour aller prendre une position dans la rade d'El-Bequier (Abou- 
kir), près de Rosette. L'état de vétusté de trois de ses vaisseaux (1), 
la faiblesse des équipages , qui ne lui permettait pas de manœuvrer 
et de combattre à-la-fois , enfin la supériorité des forces ennemies 
qui avaient paru sur ces parages, toutes ces considérations avaient 
fait penser à l'amiral qu'il lui était préférable d'attendre les enne- 
mis à l'ancre plutôt que de hasarder un combat à la, voile. 

La pénurie de tous ses vaisseaux en eau et en vivres et ses rap- 
ports avec les opérations de l'armée de terre lui faisaient aussi une 
loi de ne point s'écarter delà côte, ce dont il n'eût pas été le maî- 
tre par les événemens d'un combat sous voiles. En conséquence , 
l'escadre eut ordre de mouiller dans l'ordre représenté dans le plan 
que je joins ici. Les vaisseaux affourchés nord-ouest et sud-est avec 
une petite ancre devaient être, au moment du combat, liés l'un à 
l'autre par un grelin, ce qui fut exécuté. Un second grelin servait 
de croupia et un troisième était frappé sur le câble à quinze pieds 
sous l'eau, pour suppléer à la coupure du câble. Les vents constans 
au nord-ouest et nord-nord-ouest. Une batterie de deux mortiers 
était placée sur l'écueil sur lequel était appuyée la tête de notre li- 
gne, mais dont malheureusement elle était encore éloignée d'un 
tiers de Ueue , n'y ayant que cinq brasses d'eau au point où était 
mouillé le vaisseau le Guerrier ^ vaisseau de tête. 

C'est dans cette position que nous avons découvert l'ennemi, le 14 
thermidor (l'^'" août), à deux heures et demie après midi, faisant route 
sur nous toutes voiles dehors; ils étaient au nombre de quinze vais- 

(1) Le Conquérant port de 18 et du 12, le Guerrier et le Peuple-Souverain. 
[Note du Rapport y 



IMICFS OFFICIFI.I.ES. . i'*) I 

ncaux Cl un bii( k. Aussitôt \v signal fut fait (1p branlo-bas cl de ne 
pi^IMicr au roinbat. A ( iii(| h^'ures il n'y cul plus de doule que 
leur projet fût de nous ailac|ucr ce soir même, et Tamiral fit le si- 
gnai qu'il était daiis rintention de combattre à l'ancre , conformé- 
ment h un supplément de signaux cpi'il avait fait distribuer, et qui 
prescrivaient des mesures à prendre dans la circonstanrx; où se 
trouvait l'escadre. 

A six beures et demie , le vaisseau de tête de l'ennemi doublait 
la ifitc de notre ligne, et le combat commença dans toute l'avant- 
girde. I>cs premiers vaisseaux ennemis mouillèrent en dedans de 
notre ligne et bord à bord des nôtres ; d'autres vinrent mouiller en 
debors, laissant tomber une ancre de l'arrière, et demeuraient ainsi 
la p()U|)e au >enl. Par ce moyen, ils mirent une partie de notre 
•Tant-garde, mais particulièrement le centre et le vaisseau amiral , 
entre deux feux. Ils s'étendirent ainsi successivement le long de 
notre ligue , et la nuit était déjà avancée quand le Mercure, mon 
matelot d'avant, a eu un vaisseau ennemi mouillé sur son bossoir 
de bâbord. 

L'obscurité et la fumée m'empécbaient de voir le résultat du 
combat Je fis cntravcrser le Guillautnc Tell sur le vaisseau ennemi 
qui combattait le Mercure, et nous tirions sur lui nos canons de 
l'avant qui étaient les seuls qui pussent le découvrir. 

A neuf heures, je me suis aperçu qu'un vaisseau avait le feu à 
bord, mais je ne pouvais distinguer s'il était français ou ennemi ; 
ceux-ci étaient mouillés si près des nôtres, qu'ils étaient confondus 
dans notre ligne. 

A neuf heures un quart, un vaisseau ennemi en partie démâté 
prolongea notre ligne sur tribord. J'ai fait aussitôt Hier de l'embos- 
sare pour lui présenter le travers, et nous lui avons envoyé deux 
l)or(l»''es auxquelles il n'a pas ri|M)sté. Nous avons achevé de le dé- 
mâter, et il a été en dérivant sur la côte de Roselte, où il a mouillé 
après avoir essuyé le feu du Généreux, mon matelot d'arrière. 

Cependant l'incendie faisait des progrès si violens, qu'il me parut 
impossible qu'il fût arrêté. A dix beures, le ? aisseau incendié a fait 



35a APPENDICF. 

explosion, et au même instant le feu a cessé dans la ligne. J'appris 
par le vaisseau L'Heureux que le vaisseau incendié était L'Orient. 

Les vaisseaux qui étaient entre moi et L'Orient avaient coupé 
leurs câbles pour s'éloigner de l'incendie, qui avait gagné dans les 
voiles d'un vaisseau ennemi et sur le beaupré du Tonnant (je crois). 
Ces vaisseaux sont tombés sur moi en peloton. J'ai fait filer du câ- 
ble pour les éviter ; mais enfin j'ai été obligé de couper aussi pour 
ne pas nous aborder. Le Généreux en a fait autant, et aussitôt que 
nous avons été dégagés, j'ai fait remouiller une grosse ancre sur la- 
quelle était frappé un croupia. Le Tonnant, L'Heureux et Le Nep- 
tune ont passé de l'avant du TimoLéon. J'étais mouillé par la han- 
che de tribord de ce dernier, et Le Généreux en dedans de nous. 

Nous avons combattu dans cette position trois vaisseaux enne- 
mis, qui s'étaient laissé dériver ainsi que nous, depuis dix heures 
jusqu'à trois heures du matin. Le feu avait entièrement cessé à la 
tête de la ligne, et ce point était le seul où le combat eût encore 
lieu. J'ai peu souffert de cette canonnade, qui fut très vive. Le feu 
de l'ennemi , par leur position , était dirigé plus particulièrement 
sur Le TimoLéon et sur les autres vaisseaux qui avaient passé de l'a- 
vant à lui, entre autres Le Tonnant, qui dans ce moment fut entiè- 
rement démâté. 

Les ennemis n'en étaient pas moins incommodés ; un d'eux fut 
démâté de son mât de misaine. Le Généreux tirait aussi par inter- 
valle, mais je fus obhgé de lui bêler plusieurs fois de cesser son 
feu ; ses boulets traversaient nos mâts, nous dégréaient et ne pou- 
vaient arriver que difficilement à l'ennemi. 

A trois heures , Le TimoLéon , ayant eu son câble coupé , a été 
obligé de rentrer en dedans du Généreux. Quelques minutes après, 
le croupia du Guillaume Tell a été également coupé , et il a évité 
le bout au vent. 

J'ai voulu faire mouiller l'ancre de tribord après y avoir frappé 
un nouveau croupia. (^ette ancre s'est trouvée cassée par un bou- 
let et hors de service; il ne me restait plus qu'à étalinguer un câ- 
ble sur la quatrième ancre, mais cette niancrnvre longue et difficile. 



PIECES OFFfCtELLES. 353 

avec lin équipage faible cl fatigué, no ponvait se faire sous le feu 
de trois vaisseaux dont nous étions fort prés, auxquels nous ne 
pouvions riposter. Ha fallu encore alwndonner celte ancre et mouil- 
ler avec une ancre à jet en attendant que celle de trilwrd fût éta- 
linguée. Nous avons chassé h une encablure de l'arriére du Gt'nr- 
re«.rjus(|u'au moment où la ^rosse ancre a été élalinguée et mouillée. 
Cependant le jour a paru et nous avons eu le spectacle horrible des 
IJcrtes de la nuit. Nous avons acquis la malheureuse certitude que le 
vaisseau incendié était COrinit. Tous les vaisseaux de l'avant k lui 
étaient démAtés de tous m.1ts et au |K)uvoir de l'ennemi. Deux cou- 
lés bas paraissaient entre deux eaux {le Guerrier et le Peuple sou- 
vent in), h' Tonnant , démâté de tout mât et coulant bas d'eau, 
était au milieu de nous. L'Untrcu.r et le Mercure étaient échoués 
dans le nord-ouest, ainsi que la frégate rArtàmise; la S irieitse cou- 
lée bas. J'ai envoyé un canot h bord du Tonnant pour connaître 
plus particulièrement son état ; il m*a ramené le citoyen Briard , 
lieutenant de vaisseau commandant par la mort de Dui>elit-Thouars, 
chef de division tué, qui m'a rendu compte qu'il avait trois cents 
hommes hors de combat, et qu'il était hors' d'état de rien entre- 
prendre. I.C TimoU'on m'a dit au |)orte-voix et ensuite fait rendre 
compte par un officier qu'il n'avait plusd'ancre ;que son gi'éement et 
sa mâture étaient hachés et qu'il ne lui restait pas d'autres ressources 
que de s'échouer en travers |K)ur faire encore la plus longue résistance 
possible et abandonner son vaisseau après l'avoir mis hors d'élat de 
tomber au pouvoir de Pcnnemi. Ne pouvant remédier à l'état de ces 
vaisseaux, j'ai laissé h ces capitaines le choix des moyensd'em|H'cher 
leurs vaisseaux de tomber entre lesmains de l'ennemi en sauvant leurs 
équi{>ages, et j'en ai fait le signal, |)ourque chaque vaisseau, dans 
cette circonstance critique, manœuvrât suivant sa position particu- 
lière et les moyens qui lui restaient el que je ne pouvais connaître. 
Nous étions à la jiorlée du canon de trois vaissiMux ennemis, /x 
Gcnèrettx, qui en était le plus incommodé , a coupé son câble el est 
venu mouiller en dedans de moi. Les ennemis ont ensuite dirigé 
tout leur feu sur le Meratre et l* Heureux échoués, el ces vaisseaux 

F. a) 



354 APPENDFCE. 

n'ont pas riposté. Nous avons eu la douleur de leur voir amener leur 
pavillon. A neuf heures, l'Artémùe (1), qui était échouée dans le nord 
de ces vaisseaux et qui avait le feu à bord, a fait explosion. J'ima- 
gine qu'elle était abandonnée par ce qui restait d'équipage, qui y 
ont mis le feu pour qu'elle ne tombât pas au pouvoir de l'ennemi. 

H m'est arrivé plusieurs djermes chargées de matelots provenant 
des bâtimeus de guerre et du convoi d'Alexandrie. J'ai pris à bord 
environ cent cinquante hommes , et j'ai envoyé les autres à bord du 
Généreux. Celles qui n'ont pu atteindre ce vaisseau ont été à bord 
du Timoléon. 

J'avais hésité long-temps pour mettre à la voile : il m'en coûtait 
d'abandonner le Timoléon j le Tonnant, ainsi que le Mercure et 
l'Heureux. Il était probable que les ennemis me couperaient la 
sortie de la baie avec cinq ou six vaisseaux que je voyais encore en- 
tièrement gréés , et que je serais obligé de succomber et de faire 
côte sur une plage oii il me serait difficile de sauver mes équipages. 
La frégate la Justice^, qui avait mis à la voile, avait été obligée de 
remouiller par un vaisseau ennemi qui lui coupait sa route. Néan- 
moins, comme c'était le seul moyen qui offrait un espoir de sauver 
les débris de l'escadre , voyant le Mercure et l'Heureux rendus et 
amarinés, et que les ennemis dirigeaient leurs feux sur moi, me 
dégréaient, craignant d'être bientôt dans l'impossibilité de rien en- 
treprendre, à onze heures cinquante minutes j'ai fait signal d'ap- 
pareiller en coupant les câbles et d'abattre sur tribord. 

Le contre-amiral Decrès, seul officier général qui restât dans 
l'escadre, que j'avais appelé à 'bord pour concerter avec lui sur le 
parti à prendre dans la circonstance , m'avait paru pencher pour 
cette détermination. 

J'ai été suivi par le Généreux, la Diane et la Justice. Nous avons 
exécuté cette manœuvre sous le feu de trois vaisseaux ennemis aux- 



(1) Cette frégate avait renu l'ordre, 1< rs de l'apparition de l'ennemi, d'en- 
voyer la majeure partie de son équipage à bord de didérens vaisseaux pour 
renforcer les leurs. {Note du Rapport.) 



PIECES OFFICIELLES. . JJJ 

ijutU iiuu>.i\un> ii|H>sU' en abattant. Au même moment, le Timo^ 
lion a (:()U|H' son câble cl a été s'écbouer; son mal dr misaine «l 
tomlH'. Eu même tem|)s les ennemis avaient un vaisseau sous voi- 
les; nous avons passt* à |)ortée de fusil de lui et à bord à contre. Il 
nous a envoyé el a reçu notre lardée. Deux autres vaisseaux ont 
en même U'm|)s mis sous voiles , dirigeant leur route sur nous ; 
mais, au bout de demi-heure , ils ont reviré sur leur escadre, et , 
lors(|ue je les ai perdus de vue, ils n'avaient plus qu'un vaisseau i 
la voile. 

J'ai été obligé de courir une bordée de trois quarts d'heure pour 
doubler la pointe de Hosetlc. A six heures el demie, l'ayant relevée 
au sud , j'ai couru toute la nuit les amures à bâbord, le vent au 
iiord-nord-ouest, frais, la mer cIai)oteuse. 

Je ne puis rendi'e compte de l'état des pertes en hommes dans 
celle affaire désastreuse ; elle doit avoir été très considérable. Il a 
fallu une réunion de feu étonnante pum <1('inàt<r ainsi des vais- 
seaux mouillés et sans voiles. 

Les vaisseaux le Guerrier et le Peuple souverain ont éprouvé 
le sort que leur étal de vétusté faisait craindre, et je suis persuadé 
qu'il ne leur a pas fallu une longue résistance pour y être réduits. 
Le CotiquiraiU^ n'ayant qu'une très faible artillerie, n'a pas coulé ; 
il était démàlé de tout mal, ainsi que les autres, et il n'a pu être 
un grand obstacle aux projets de Tennemi. 

La force de l'escadre, si elle eût été complète en équipages^ au- 
rait donc pu être évaluée de dix vaisseaux; les ennemis en avaient 
quinze. Une prlie de l'arrière-garde n'a pu prendre |)endant long- 
U iu|>s que i>eu de part à l'action ; el le niallieur de celle {Mjsitioii 
était vivement senti par les capitaines, les officiers et tous ceux qai 
tiennent Ji l'honneur de leur pavillon. 

Les ennemis ont acheté cher leur \icluiri. \iui.s va y.^< .,.. ,.ui 
l'étal de situation ci-joint de la rade d'Ll-Be(|uier, telle qu'elle était 
encore le 16 au soir, quand le brick delà République leSalamine 
en est parti. 

Il est probable «jue, sans rinccndie du Vitis^cau amiral rOricut , 



356 APPENDICE. 

la destruction totale des deux escadres eût été le résultat de cette 
affaire. 

Le 20 thermidor, j'ai été rallié par le brick de la République le 
Salamine, parti de la rade d'El-Bequier le 16 au soir, .l'ai appris 
par lui qu'une vingtaine de petits bâtimens qui étaient mouillés 
sous le fortd'Aboukir, chargés de divers effets pour Rosette, avaient 
gagné le port d'Alexandrie en sortant par la petite passe, ainsi que 
trois bricks de la République. J'ai trouvé h bord de ce brick deux 
officiers de l'état-major général de l'escadre, le citoyen Dornal de 
Guy, lieutenant de vaisseau, et Serval, enseigne, qui se sont sauvés 
de l'incendie de L'Orient. J'ai appris par eux que l'amiral Brueys 
avait été tué dès le commencement du combat, et que le contre- 
amiral Ganteaume, chef de l'état-major général, s'était échappé au 
travers des flammes et devait s'être rendu à Alexandrie. J'ai expé- 
dié aussitôt ce brick pour Alexandrie et j'ai rendu compte au gé- 
néral en chef Bonaparte de ma position , amsi que de mon projet 
de me rendre à Malte, où je l'invitais à me faire passer ses ordres. 

Dans la nuit du 30 thermidor au 1'^'' fructidor (17-18 août), le 
vaisseau le Généreux s'est séparé de moi. Je ferai de cette sépara- 
tion l'objet d'une lettre particuhère. 

Je suis arrivé à Malte, le 11 fructidor (28 août), après une navi- 
gation extrêmement pénible par toutes les contrariétés de la saison, 
les calmes et les brises forcées de vertt contraire, les équipages nour- 
ris avec du riz et six onces de pain depuis plus d'un mois, l'eau ré- 
duite au strict nécessaire. 

Je vous écrirai particuUèrement sur nos besoins urgens en câbles, 
ancres, voiles, agrès et vivres. 

Voilà assez de détails afffigeans, sans encore en accumuler li 
nombre. 

Salut et respect. 

VILLENEUVE. 

P, S. — J'étais à bord de l'amiral une heure avant le commen- 
cement du combat. Il n'avait pas reçu depuis quelque temps des 



PifeCFS OFPICIELMS. '• .7 

nouvelles du général en chef, mais il savait avec certitude qu'il était 
entré au (Jrand-Oaire le /» ou le 5 iheruiidor, et cett«* con(|uéte 
iui{)ortaute flattait de res|>oir que l'É^ypie euti^^e serait bientôt 
soumise aux armes de la République. 

Je joins ici la proclamation de l'aniiral à cette oceasion. I/esca- 
dre, par sa iH)siiion et la nature des lieux, .i\.nt très jh»u de com- 
munication avec l'année de terre. 

Les généraux Kléber et Mcnou, parfaitement rétablis de leurs 
blessures, commandaient l'un h Alexandrie et l'autre h Rosette ; 
l'armée en masse était au Caire. 

Il n*y avait aucun symptôme de contagion ni même de maladie 
dans le pays. Les communications par terre étaient extrêmement 
difliciles par les excursions des Arabes vagabonds; mais on se flat- 
tait ([ue la prise du Caire et la dis|)crsion des l>eys |x)urraient ap- 
porter du changement à cet état de choses. 

Le port vieux d'Alexandrie renfermait tout le convoi avec les bâ- 
timens de guerre ci-joints : 

!m Junon, frégate de dix-huit, armée en guerre ; 

VAiceste, frégate de douze ; 

, ^ , / 1 vaisseaux ci-devant vénitiens, armés en flûtes: 
Le Dubois, ) 

La Catrere , 
Im Montcnotte, 

Le lA'obvn, ) frégates vénitiennes armées en flûtes ; 
Le Muiron , 
La Mantoue, 
Lu Coitrageusc, armée en flûte; 
Quatre bricks armés en guerre. 

Toutes les chaloupes canonnières, quelques avittw et une demi- 
galère avaient remonté le Nil. 

VILLENEUVE. 



358 APPENDICE. 

Le contre' amiral Ganteaume au général Bruix^ ministre de la 
marine et des colonies. 

Alexaiulrif, 5 rnictidor (22 août). 

CITOYEN MINISTRE, 

Obligé de vous rendre compte du plus sinistre des événemens , 
c'est avec une douleur amère que je m'acquitte de ce triste devoir. 

Onze vaisseaux pris, brûlés et perdus pour la France, nos bons 
officiers tués ou blessés, les côtes de notre nouvelle colonie exposées 
à l'invasion de l'ennemi, tels sont les affreux résultats d'un combat 
naval qui a eu lieu dans la nuit du 14 du mois dernier enlre l'armée 
française et celle britannique aux ordres du contre-amiral Nelson. 

Par l'habitude que vous avez eue , citoyen ministre , dans nos 
ports durant le cours de cette guerre, il vous sera sans doute facile 
de juger si^ dans une escadre armée aussi à la hâte que la nôtre , 
nous pouvions espérer une bonne composition d'équipage, et trou- 
ver dans des hommes rassemblés au hasard, presque au moment du 
départ, des matelots etcanonniers habiles et expérimentés. La belle 
saison, cependant, l'attention et les soins des chefs, quelques hasards 
peut-être, avaient tellement secondé cette escadre, qu'elle était par- 
venue avec son convoi sans perte ni accident sur les côtes d'Egypte. 

L'amiral vous aura sans doute déjà rendu compte qu'à notre 
arrivée à Alexandrie 'nous^avions appris qu'une escadre anglaise de 
quatorze vaisseaux y avait paru trois jours avant nous. Peut-être 
était-il convenable de quitter une telle côte aussitôt que la descente 
avait eu lieu; mais, attendant les ordres du général en chef, la 
présence de notre escadre devant donner une force d'opinions in- 
calculable à l'armée de terre , l'amiral crut devoir ne pas abandon- 
ner ces heux et prendre, au contraire, une position stable au mouil- 
lage d'El-Bequier. 

Cette rade, par sa proximité avec Rosette, lui offrait les moyens 
de recevoir les approvisioiinemens dont l'escadre avait besoin, et de 



PifeCES OFFICIEIXF.S. ' 

rcnouvolor, quoique avec des peines el risques infinis une partie de 
l'eau (pie l'escadre consoininait journalirremenl. lue IIruc d'em- 
Iwssage fut donc niallicureusenu'nl drlrniiin^'e dans un lieu ouvert 
et que la terre ne pouvait protéger. 

De funestes avis reçus par des neutres annonçaient le retour de 
l'escadre ennemie : elle a été vue sur l'île de (Candie faisant route 
dans l'ouest. La manœuvre de cette escadre, qui, supérieure à la 
nôtre, ne nous avait |X)int attendus devant Alexandrie, qui retour- 
nait dans l'ouost quand nous exécutions nosoi>éralions d<' descente, 
qu'elle aurait pu facilement contrarier , établit malheureusement 
l'idée qu'elle n'avait pas Tordre de nous attaquer et une trop grande 
el funeste sécurité. 

Le 2 thermidor (20 juilKi , cepeiulaiii, deux frégates ennemies 
étaient venues nous obscner, el, \c \h, à deux heures du soir, 
l'escadre ennemie fut à la vue de la nôtre : quatorze vaisseaux el 
d<'ux bricks la comiwsaient. Le vent était au nord , joli frais. Klle 
s'avance sous toutes ses voiles vers le mouillage de rarrn«'<' <t nu- 
nonce le dessein de nous attaquer. 

Les mesures que prit l'amiral en cette occasion, la résolution de 
combattre h l'ancre, et enfin les résultats de celte horrible affaire , 
sont détaillés dans un précis des faits que je vous adresse ci-joint , 
et je les ai tracés tels que je les ai vus dans cette cruelle cl trop 
horrible nuit 

L'Orient incendié, ce fut par un hasiinl qiu' je n'ose coujpren- 
dre que je m'échappai au milieu des (lanmies et «{ue je fus reçu dans 
un canot qui se trouvait engagé sous la \oûte du vaisseau, et, n'ayant 
pu parvenir à Iwrd du vaisseau du général Villeneuve, je me rendis, 
après s(m départ, en ce lieu , d'où j'ai la douleur de >()us transmet- 
tre d'aussi tristes détails. 

Le Franklin, te Spartiate, le Tonnant ^ le Peuple soiwerain el 
le Conquérant ont été pris, amarinés, mâles avec des mâts de 
hune, et ont fait route avec l'escadre ennemie, qui, depuis le 30, 
a quitté cette côte en laissant une division de quatre vaisseaux et 
deux frégates. 



36o APPENDICE. 

Le Mercure, l'Heureux et le Guerrier, ont été incendiés par 
l'ennemi : les deux premiers avaient échoué pendant le combat et 
étaient crevés quand l'ennemi les a amarinés. 

Le Timolcon, hors d'état démettre à la voile, aété volontairement 
jeté à la côte par le capitaine Trulet et incendié, après avoir sauvé, 
dans ses bateaux et ceux qui lui ont été envoyés, tout son équipage. 

Les deux frégates l'Artcmùe et la Sérieuse ont été perdues, 
sans que l'ennemi en pût profiter : la première a été brûlée, l'autre 
coulée. 

Les seuls restes de cette déplorable armée se réduisent donc à la 
division de frégates, corvettes et flûtes, 'qui était mouillée à Alexan- 
drie, et à celle du général Villeneuve, qui, par une manœuvre har- 
die, est échappée à l'ennemi. Vous verrez, par mon précis, que 
cette division est composée de deux vaisseaux et de deux frégates : 
le Guillaume, le Généreux, la Diane et la Justice. 

Placé par mon grade à la tète de notre malheureuse armée qui 
reste en lieu , l'amiral Nelson m'a proposé la remise des blessés et 
autres prisonniers. De concert avec le général Kléber, commandant 
de la place, j'ai acquiescé à cette proposition et trois mille cent pri- 
sonniers, dont huit cents. blessés , nous sont parvenus depuis le 17 
thermidor. 

Par le moyen de cette communication, nous avons eu quelques 
aperçus sur toutes nos pertes personnelles : ma plume s'arrête en 
étant obligée à vous tracer ces malheurs. L'amiral , les chefs de di- 
vision Casablanca, Thévenard, Dupetit-Thouars, ont péri; six au- 
tres officiers commandans , dont les noms sont ci-joints , ont été 
dangereusement blessés. Je n'ai pu, jusqu'à ce jour, me procurer 
un état exact des hommes morts et blessés, par le refus que m'a fait 
l'amiral anglais d'envoyer à terre les commissaires des vaisseaux 
pris avec leurs rôles, ainsi que vous le verrez par la copie du car- 
tel arrêté dans la rade d'El-Bequier, pour la remise des prisonniers, 
que je joins à cette lettre. 

Depuis notre affaire, les croiseurs ennemis sont maîtres de toute 
la côte, et ils interceptent toutes nos communications; les jours der- 



PlhCES OFFICIFMES. 

liitis, ils 01)1 mvHù le clicbec la l-ortune, qiir 1 .innr.«l .»\.iii t moNr 
cruLserstir Damielto. L'escadre anglaise, ainsi ([ue j'ai eu l'Iioniieur 
de vous dire, est |>artie, à ce qu'on dit, pour la Sicile le 3U du 
mois deniier, et la division (|u'elie a laissée en slaiion sur les côtes 
est com|X)s«''«* <!<• (mntif ^.^i'<s«^MI\ de soi\arH<'-((n '»"•/" fi deux 
frégates. 

Par le soin qu'out toujours les Anglais de cacher leurs pertes in- 
térieures, nous n'avons eu aucune donnée certaine sur celles qu'ils 
ont éprouvées. On nous assure ce|)cndanl que l'aniiral Nelson a été 
blessé dangereusement à la tête ; que deux capitaines ont été tués ; 
et on cite enfin deux vaisseaux, le }tajestic et tiellerophon, comme 
ayant eu trois cents hommes hors de combat. 

Dans la disposition où nous sommes, bloqués par des forces enne- 
mies trop supérieures, j'ignore encore, citoyen ministre, quel sera 
le parti que nous |>ourrons tirer des faibles moyens maritimes qui 
restent en ce i>ort ; mais, si je dois vous dire la vérité telle que je 
la sens, c'est qu'après un aussi grand désastre je piiise qu'il n'y a 
plus que la paix qui puisse consolider l'étabUssemcnt de notre nou- 
velle colonie. Puissent nos gouvernans nous la procurer solide et 
honorable ! 

Je suis avec resjKXt , 

GANTEAl'ME. 



Relcuion de la bataille du Nil, extraite et traduite de la 

Camirai lord Nelson, IL B. , publiée par MM, J. -S, Clarke et 
John M' Arthur, d'après les manuscrits de sa seigneurie, — 

2 vol. in-'i'*. Loudî"^ l^^ot). 

Rien ne saurait égaler la joie qui se manifesta dans l'escadre 
anglaise à la vue du pavillon frauçab, si ce n'est la détermination 
calme et l'imposant silence qui succédèrent à cette joie. Lord Nelson, 



36: 



APPENDICE. 



depuis plusieurs jours, avait h peine mangé et dormi ; mais alors, 
avec un calme propre à notre caractère de marins , il ordonna de 
servir le dîner , pendant lequel on fit à bord du Vanguard les ef- 
frayans préparatifs du combat. Lorsque les officiers se levèrent de 
table et se rendirent à leurs différens postes , l'amiral s'écria : 
« Demain, à cette heure-ci, j'aurai gagné une pairie ou l'abbaye 
« de Westminster. » 

Les seuls ordres donnés d'avance aux vaisseaux pour le cas où 
l'on trouverait l'ennemi à l'ancre, étaient de se placer de la manière 
la plus avantageuse pour se soutenir mutuellement et de jeter l'ancre 
par la poupe. Cela était digne des officiers qui commandaient dans 
l'escadre et montrait la confiance que Nelson avait dans leur capa- 
cité. D'après le livre de Loch du Vanguard, à deux heures vingt- 
cinq minutes, P. M. , le signal général de se préparer au combat fut 
donné. A trois heures on fit signal au Cidloden d'abandonner sa 
prise et de joindre l'amiral; à trois heures vingt-cinq minutes à 
the Mutine de venir à portée du porte-voix. 

Le capitaine T. Foley, l'un de ces officiers de mérite, se trouva 
à la tête de la flotte sur the Goliath. Il s'était toujours tenu près 
de l'amiral sous le vent, et se réjouissait d'être le vaisseau d'avant- 
garde dans un tel jour ; mais ce poste d'honneur lui fut disputé 
pendant quelques minutes , par the Zeaious , capitaine S. Hood , 
dont les talens méritaient également cette noble distinction : le ca- 
pitaine Foley déploya ses bonnettes de perroquet, et conserva ainsi 
sa place de vaisseau d'avant-garde. Depuis long-temps cet officier 
avait l'idée , idée qu'il avait communiquée la veille aux capitaines 
Troubridge et Hood , qu'il serait très avantageux si on trouvait Ja 
flotte ennemie à l'ancre en ligne de bataille le long de la côte , de 
passer entre elle et la côte (intvith the land), parce que les Fran- 
çais, ne devant pas s'attendre à une rareille manœuvre, auraient 
probablement encombré leurs batteries du côté de terre, et que 
leurs canons ne seraient pas parés pour le combat de ce bord-là. 

Aussitôt que quelques-uns de nos vaisseaux d'avant-garde appro- 
chèrent de la petite île d'El-Bequier, le brick français C Alerte com- 



IMÎÎCFS OFFîCIFIJ.FS. 363 

mcnça h rx^ciilcr les ordres do son amiral, qui étaient de se tenir 
près des vaisseaux anglais prescjiie h p<)rlée do canon , et do ma- 
nœuvrer do maniore à les amener sur les bas- fonds qui sont à la 
IM)inte de l'île ; l'ofTicior du Franklin , qui raconte ce fait , dit : 
« L'amiral anglais avait certainement à bord dos pilotes cxp^ri- 
« montés, car il ne fit aucune attontitm au sillage du brick; mats 
« le laissant partir, il doubla facilomonl l'endroit dangereux. • Les 
Français avaient établi sur l'île El-Bequier deux batteri< .im . \ii 
la distance, no purent faire aucun mal. AussitAt que notre osradro 
avança, les >ai.sseaux français ouvrirent à tribord, sur toute leur 
ligne, un feu soutenu contre nos vaisseaux d'avant-gardo. 

Les ennemis furent étonnés do la marche silencieuse do nos 
vaisseaux : sur chaque bord l'équipage était occiipé, on haut h serrer 
les petites voiles et à bosser les écoutes do huniers, en bas h amarrer 
les bras, et à ranger sur le pont les câbles pour jeter l'ancre par la 
iwujx'. A six heures vingt-huit minutes du soir les Français hissèrent 
leurs pavillons. 

Le capitaine Foley avait voulu se placer par le bossoir de bâbord 
du Guerrier, aussi près du rivage que la profondeur do l'eau l'eût 
permis ; mais on mouillant , son ancre s'engagea , ce qui ne l'em- 
pêcha pas d'ouvrir un fou très vif contre le Guerrier, mais le fil 
dériver jusqu'au deuxième vaisseau avant que son ancre fût parée. 
Alors, diminuant dévoiles, il jeta l'ancre h la hauteur de l'arrière du 
second vaisseau de la ligne ennemie, ie Concfucrant, et en dix mi- 
nutes il rasa ses mâts. The Zealous, capitaine S. Ilood , observant 
ce qui s'était pass4%prit le poste que the Goliath avait voulu prendre, 
et jeta l'ancre par la poupe h l)âl)ord du Guerrier, qu'il désempara 
en douze minutes. Le troisième vaisseau qui doubla le vaisseau 
d'avant-garde de l'ennemi, ivXthe Orion, capitaine sir James Sau- 
marez , qui passa au vont du Zealous , et fit fou do bâbord stir le 
Guerrier aussi long-temps qu'il le put ; alors passant sous le vont 
du Goliath, et étant inquiété par le fou d'une des frégates échc- 
lonné^es entre la terre et l'escadre française |X)ur répéter les signaux 
do rninirnl , rfir Qrion laissa arriver Mir f l|p . la coula WN» mi liati 



364 APPENDICE. 

terrible, et serrant le vent pour regagner la ligne de bataille ennemie, 
il vint jeter l'ancre sous le vent de l'armée française à hauteur des 
cinquième et sixième vaisseaux à partir du Guerrier. Il prit son 
poste , avec cette bravoure qu'il avait si souvent montrée , exposé 
qu'il était à l'artillerie des vaisseaux le Franklin et le Peuple- 
Souverain , et rendant le feu de tous les deux. Le soleil baissait 
vers l'horizon , quand the Audacious, capitaine Gould , après avoir 
canonné vigoureusement le Guerrier et le Cotiquérant en passant 
entre eux, mit en panne à bâbord de ce dernier vaisseau, et ensuite 
attaqua le Peuple-Souverain. The Theseus^ capitaine Miller, suivit, 
et passant entre the Zealous et le Guerrier à une distance de ce 
dernier à peine suffisante pour éviter de s'embarrasser dans ses 
agrès brisés , il lui lança une bordée telle qu'elle abattit le grand 
mât et le mât de misaine qui restaient seuls au Guerrier : the The- 
sens passa alors en dehors du Goliath et jeta l'ancre en avant de 
ce dernier, à hauteur du troisième vaisseau français le Spartiate, 
au même moment où the Orion s'établissait définitivement à son 
poste. D'après la relation de la bataille écrite par le contre-amiral 
Blanquet , l'amiral Brueys avait d'abord mis en travers les vergues 
de perroquet de son escadre, mais peu après il fit le signal qu'il 
voulait recevoir l'ennemi à l'ancre , étant convaincu , comme il l'a 
dit ensuite, qu'il n'avait pas assez de matelots pour engager l'action 
sous voiles. Le feu des Français commença par leur second vaisseau 
le Conquérant, ensuite vinrent le Guerrier ^ le Spartiate, l'Aqui- 
lon, le Peuple-Souverain et le Franklin. « Toute notre avant- 
« garde, ajoute l'amiral français, fut attaquée des deux côtés par 
« l'ennemi, qui se rangea tout près de notre ligne. Ils avaient tous 
« une ancre à l'arrière , ce qui facilitait leurs mouvemens et leur 
« permettait de placer leurs vaisseaux dans la position la plus 
« avantageuse. » 

Tandis que les officiers d'avant-garde de l'escadre anglaise se 
montraient ainsi dignes de l'expérience et de la fermeté qui diri- 
geaient le tout, l'amiral lui-même était entré en ligne avec le reste 
de ses forces , et son vaisseau fut le premier qui jeta l'ancre en 



PliîCES OFFICIKMES. ■'^"' 

dehors tk* 1 ominm. à une dcini-<Iistancc de |m>i«.1« i .... .»/„,/,„i,f , 
le iroisièmo vaisseau de la li^ne française : « Certain, dit !M. NVil- 
« lianis , de r4m|>ossibililé dans laquelle se tn)uvait la réserve de 
« l'ennemi, puisqu rlle ('tait sons le vent, de venir an secours de 
«. l'avant-garde, il résolut de redoubler d'efforts |)onr vaincre une 
• partie, avant d'attaquer le reste : Gagnez d'aboid une victoire, 
•• s'écria-l-il, puis ensuite tirez-en le meilleur parti possible, 
voulant mettre toutes ses forces en face d'une partie de l'ennemi, 
« (|ui, plactHî comme elle l'était, devait bientôt succonjber. » Ke 
plan d'attaque qu'il avait eu l'intention d'adopter si le capitaine 
Foley n'avait pas jugé utile d'entrer en dedans de la ligne française, 
était de rester tout-h-fait en debo!*s, et de placer ses vaisseaux, 
autant que |X)ssible, un à l'avant et l'autre à l'arrière de chaque 
ennemi. Cela aurait certainement produit un feu très meurtrier, et 
nos lx)ulets auraient passé sans danger pour nos propres vaisseaux. 
Par suite d'un ordre donné d'avance |K)ur le cas d'une action, l'es- 
cadre portait le pavillon blanc ou de Saint-Georges, sur lequel était 
la croix, et de peur que son pavillon ne fût enlevé par un coup 
|K'rdu, l'amiral Nelson avait fait placer six enseignes ou drap<»aux dans 
diverses parties de ses agrès. Tlic Vanguanl SL\Siin ainsi jeté l'ancre 
par huit brasses d'eau en dehors du troisième vaisseau de la ligne 
ennemie , à six heures et denne, vira d'une demi-encAblure et à la 
minute ouvrit un feu des plus meurtriers pour couvrir l'approche 
des autres vaisseaux, the Minotaure, the Bellerophon, the Defence, 
et the Majestic qui passèrent tous en avant de leur amiral. Le ca- 
pitaine Louis du Minotaure, soutint noblement son chef et son 
ami, et jetant l'ancre juste en avant du Xanguanl, s'attira le feu 
de l* Aquilon, le quatrième dans la ligne française. The Bellerophon, 
capitaine Darby, passa en avant et jeta son ancre de pou|K' à triixtrd 
de l'énonne Orient, le septième vaisseau de la ligne française, et 
dont la différence de force était de plus de sept 5 trois, et le poids 
df>s boulets de son dernier pont seul , surpa.H8ait celui de toute la 
l)ordée du Bellerophon. The Defencc , capitaine Peylon , se plaça 
trt's judicieusement en a^autdu Minotaure, et attaqua à tribord It 



366 



APPENDICE. 



Franklin de quatre-vingts canons, le sixième vaisseau ennemi par 
lequel la ligne n'était pas interrompue : ce sixième vaisseau portait 
le pavillon de l'amiral Blanquet-du-Chayla, commandant en second. 
The Majestic, capitaine Westcott, après avoir été accroché par les 
agrès principaux de l'un des vaisseaux ennemis en avant de l'amiral 
et en avoir beaucoup souffert , se dégagea , et attaquant de près 
l'Heureux à tribord , reçut aussi le feu du Tonnant, le huitième 
vaisseau ennemi , qui fit bientôt un affreux carnage à bord du 
Majestic. 

Le reste de l'escadre, tke CuUoden, the Alexander, the Swiftsure 
et tke Leander appellent en second lieu notre attention. Le capi- 
taine Troubridge qui avait été retardé par la prise qu'il avait faite 
à la hauteur de Coron, avait obtenu la permission par signal lors- 
qu'il était à deux lieues à l'est de l'amiral, d'abandonner le vaisseau 
capturé. Comme le reste de l'escadre , il avait toujours sondé en 
avançant, mais il était tellement en arrière, par suite de la cause 
que nous avons mentionnée , que lorsque nos vaisseaux d'avant- 
garde approchaient des Français, les sabords du dernier pont du 
CuUoden étaient, vu la dislance, ce que les marins appellent juste 
hors de l'eau. Le jour disparaissait, ce qui ajoutait encore beaucoup 
aux difficultés , quand tout-à-coup , après avoir sondé et avoir 
trouvé onze brasses d'eau, et avant que le plomb pût être de nou- 
veau retiré, the CuUoden échoua à la pointe du bas-fond partant de 
la petite île El-Bequier, sur laquelle étaient deux batteries enne- 
mies ; malgré tous ses efforts et ceux du capitaine Thompson du 
Leander et du capitaine Hardy du brick the Mutine, qui vinrent 
de suite à son secours , the CuUoden ne put être relevé à temps 
pour prendre part à l'action. L'agitation et les souffrances du. capi- 
taine Troubridge, dont la présence dans la bataille eût été vivement 
sentie par l'ennemie , furent en rapport avec son caractère déter- 
miné et son zèle. The CuUoden ne put être remis à flot que le 
lendemain matin. Cependant ce fut une consolation pQur son ca- 
pitaine mortifié , de voir que son vaisseau servait de phare à the 
AUxander, capitaine A. Bail, et au Swiftsure, capitaine B, llallo- 



Pîtel h ïM I un I LES. ^^7 

wcil, qui ;i>aiU été détachés comme nous l'avons déjà <lii, m \mnui 
pnMuln' iKirl à l'action (|ue très tard. I.fs oflicitrs anglais |>arl4;ul 
encore avec admiration de la manière dont ces vaisseaux entrèrent 
dans la Ixaie d'AlK)ukir et prirent leur ()ostc, malgré l'obscurité et 
leur ignorance complète de la {Xisilion des autres vaisseaux de leur 
t'scadrc : ce fut un brillant épisode de la bataille du Nil. Nelson 
avait eu la précaution d'ordonner à chacun de ses vaisseaux de 
hisser, aussitôt la tumlx'e de la nuit, quatre lumières bmizontalc^s, 
au pic d'artimon; mais lors(|ue //a' lytri/ViM/c s'avançait, il ren- 
contra un vaisseau qui semblait étranger. Le capitaine llallowell 
donna aussitôt l'ordre de ne pas tirer, l'état de délabrement de ce 
vaisseau rendant sa fuite impossible si c'était un ennemi, et la 
position de su |)ou|)e et ses voiles llottantes {)ouvant faire sup{X)scr 
qu'il était anglais; on reconnut ensuite que c cla^i the BeUerophan 
désemparé et dont les lumières étaient tombées à la mer avec son 
nuU d'artimon. Son commandant, le capitaine Darby, avait été lui- 
même blessé , deux de ses lieutenans tués et près de deux cents 
hommes furent tués ou blessés. Le dernier mât eu tombant peu 
après tua un autre lieutenant avec plusieui*s officiers et matelots , 
et il lui fut impossible de reprendre son |M»ste, qui fut alors occupé 
à point nommé par the Stvtftsttre et au moment le plus critique. 
A huit heures cinq minutes, le capitaine Hallowell commença un 
feu nourri et bien pointé contre l'arrière du Franklin et l'avant de 
COriitu. Au même moment, tlic Alciander passant à la pou|)e de 
l'amiral français, lui envoya une bordée en enfilade, et laboura son 
|)onl par un feu de mousqueterie bien nourri. Le dernier vai.sseau 
qui compléta la ruine de l'ennemi fut du- htindcr. Le capitaine 
Thompson, voyant que l'on ne pouvait rien faire ce 8oir>là pour 
relever the CuUfxlvn, s'avança dans le but de jeter l'ancre par le 
travers des écubiers de VOrieni ; mais Iv Franklin était si près à 
ra\ant, qu'il ne put |)asser entre deux. Il se posta alors avec beau- 
coup de jugement par le travers des écubiers du Franklin, car ce 
vaisseau n'étant pas «'xactemenl en ligne avec l'Orient, mais un |>eu 
^ tribord, il eut la facihté de les preu(h*c tous deux en enfilade, et 



368 



APPENDICE. 



il était si près de tous les deux que le feu du Lemider fut très 
meurtrier. 

Enfin l'Onent amena pavillon et parut en feu. L'amiral français 
avait soutenu l'honneur de son pavillon avec un courage digne 
d'un plus heureux sort. Il avait reçu trois blessures dangereuses, 
dont une sur la tête, et cependant on ne put le déterminer à aban- 
donner son poste sur le coffre d'armes. L'amiral Blanquet ajoute 
dans son récit : « L'amiral Brueys reçut un coup qui le coupa 
« presque en deux; il désira ne pas être descendu, mais de mourir 
« sur le pont : il ne survécut qu'un quart d'heure. Les officiers de 
•< Tétat-major et les hommes de l'équipage de l'Orient qui avaient 
« échappé à la mort, convaincus qu'il était impossible d'éteindre le 
« feu qui avait gagné l'entrepont, cherchèrent à sauver leur vie. 
•< Le Commodore Casablanca et son fils âgé de dix ans, qui pendant 
« l'action donna des preuves de courage et d'intelligence bien 
^( au-dessus de son âge , n'eurent pas ce bonheur-là : on les vit 
« pendant quelque temps sur un débris d'un mât de l'Orient njp 
« pouvant nager, se cherchant l'un l'autre jusqu'à dix heures trois 
« quarts; alors le vaisseau sauta et mit fin à leurs espérances et à 
" leurs craintes. Le pont du Franklin fut couvert de fer rouge, de 
« pièces de bois et de cordages enflammés. Le feu se déclara jus- 
« qu'à quatre fois, mais on en vint providentiellement à bout. 
« Aussitôt après l'explosion de l'Orient, la bataille cessa partout, 
« et un profond silence lui succéda. Le ciel était obscurci par de 
» sombres nuages de fumée qui semblaient menacer de détruire 
« les deux flottes : ce ne fut qu'un quart d'heure après que les 
« équipages revinrent de l'espèce de stupeur dans laquelle ils 
« avaient été jetés. » — Le pavillon si renommé de Nelson ne 
triompha pas non plus sans sa part de périls : Lord Nelson fut lui- 
même grièvement blessé à la tête , et pendant quelque temps on 
crut cette blessure mortelle. Sept des canons de l'avant du Vangnard 
avaient été trois fois, et l'un d'eux plus souvent encore, démontés 
des hommes qui les servaient et qui furent ou tués ou gravement 
blessés. Le brave capitaine Faddy du corps des soldats de marine, 



PIKCES OPFiriRLLES. '^6i) 

tom))a au*c bcauroup de ses hommes : les |)onis du Vanyuani ruis- 
selaient f!«' »^.ini,'. Vil»-'' -'•!'' '!'. mines fiircrH tués of soiv.njtt'-lmit 
blessés. 

lorsque le feu cessa , les Français se doutaient \\eu du sublime 
devoir (praccomplissaient nos concitoyens, en conséquence de 
l'ordre qui suit, et que l'amiral Nelstjn avait donné aussitôt qu'il 
crut la victoire assurée. « Le Dieu tout-puissant ayant donné la vic- 
•• toire aux armes de Sa Majesté, l'amiral compte en rendre des 
« actions de grâces publiquement aujourd'hui à deux heures, et il 
• recommande à chaque vaisseau d'en faire autant » 



IMECKS OFFîrirLLES 



DU CUAPITRR VI, 



Aa«(Uirlier gciiér.il liu Caire, le 6 ltriini«ir« an fti 
firla RépuMiqiir (27 octobre I7»8,\ 



BOMAPARTEj gnUral ctt cluj \ <;// Ihrectoire exécutif. 

Le 30 vendémiaire (21 octobre), à la |K»inte du jour, il se 
manifesta quelques rassemblemens dans la ville du (^aire. 

A si>pt heures du matin, une |X)pulace nombreuse s'assembla à 
la |M)rte du cadi Ibrahim -Ebctem-Eiïendy, homme respectable 
par son caractère et ses mœurs, l nedéputationdevinKl iKTsonnes 
des plus Mianiuanles se rendit chez lui, et l'obligea à monter à 



3^0 APPENDICïï. 

cheval, pour, tous ensemble, se rendre chez moi. On parlait, lors- 
qu'un homme de bon sens observa au cadi que le rassemblement 
était trop nombreux et trop mal composé pour des hommes qui ne 
voulaient que présenter une pétition. Il fut frappé de l'observation, 
descendit de cheval et rentra chez lui. La populace mécontente 
tomba sur lui et sur ses gens à coups de pierres et de bâtons , et 
ne manqua pas cette occasion pour piller sa maison. 

Le général Dupuy, commandant la place , arriva sur ces entre- 
faites ; toutes les rues étaient obstruées. 

Un chef de bataillon turc , attaché à la police , qui venait deux 
cents pas derrière, voyant le tumulte et l'impossibilité de le faire 
cesser par la douceur, tira un coup de tromblon. La populace de - 
vint furieuse ; le général Dupuy la chargea avec son escorte , cul- 
buta tout ce qui était devant lui, s'ouvrit un passage. Il reçut sous 
l'aisselle un coup de lance qui lui coupa l'artère ; il ne vécut que 
huit minutes. 

Le général Bon prit le commandement. Les coups de canon 
d'alarme furent tirés ; la fusillade s'engagea dans toutes les rues ; 
la populace se mit à piller les maisons des riches. Sur le soir, toute 
la ville se trouva à-peu-près tranquille , hormis le quartier de la 
grande Mosquée, où se tenait le conseil des révoltés, qui en avaient 
barricadé les avenues. 

A minuit, le général Dommartin se rendit avec quatre bouches 
à feu sur une hauteur, entre la citadelle et la Coubbé, et qui domine 
à cent cinquante toises la grande mosquée. Les Arabes et les paysans 
marchaient pour secourir les révoltés. Le général Lannes fit atta- 
quer par le général Vaux quatre à cinq mille paysans, qui se sau- 
vèrent plus vite qu'il n'aurait voulu ; beaucoup se noyèrent dans 
l'inondation. 

A huit heures du matin , j'envoyai le général Dumas avec de la 
cavalerie battre la plaine. 11 chassa les Arabes au-delà de la 
Coubbé. 

A deux heures après midi , tout était tranquille hors des murs 
de la ville. Le divan , les principaux cheykhs , les docteurs de la 



PIlV.ES OFf ICI F. f.LKS. ijl 

loi, s'étaiU prî'seuti'S aux barricades du quartier de la grande Mos- 
quée , les révoltés leur en refusèrent Tcntréc ; on les accueillit à 
coups (le fusil. Je leur fis ié|)ondre 5 (|ualre heures par les batte- 
ries de ujorliers de la citadelle, et les batteries d'olnisiers du gé- 
néral Dommartin. Kn moins de vingt minutes de l)ombardement , 
les barricades furent levées, le quartier évacué , la moscfuéc entre 
les mains de n(»s in>»i|><'s , et j.i ir.niqiiillité fut pnrfaif^'fnont ré- 
Ublie. 

On évalue la perte des révoltés de deux mille à deux mille cinq 
cents hommes ; la nftUv se monte à seize hommes tués en oombat' 
tant, un convoi de vingt-et-un malades revenant de Tannée, égor- 
gés dans une rue, et à vingt hommes de différens corps et de diffé- 
rens étals. 

I/aruKT M'ui \i\(ijuiit la peilc du gônôial l)iij)uv , (\ue \p9 
basar(b de la guerre avaient respecté dans cent occasions. 

Mon aidc-de-camp Suikousky allant, ù la pointe du jour, le 
premier brumaire, reconnaître les mouvemens qui se manifestaient 
hors la ville, a été à son retour attaqué par toute la jKjpulace d'un 
faubourg ; son cheval ayant glissé il a été assommé. Les blessures 
qu'il a\ait reçues au œmbat de Salhéyéh n'étaient i)as encore cica- 
t, ;v/...c • r'rt.jjt iin oni'-'"r i]"s plus gcaudes espérances. 

Signé BONAPARTE. 
Pour copie conforme , 

Le général de division , clief de Tétat-major général 

de l'aiiiuM' , 

ALEX. HERiniER. 



3^2» APPENDIOI'. 



PIECES OFFICIELLES 



DU CHAPITRE MI. 



.4lr»iI^:e D*Éi,;i pte. — divimioiv deiiaix. 



A» quarlicr gén.ral ;i Hioul , le 20 tlieimiilor an vu 
(le laRépnhliqcc (7 aoùl 1799). 



Le général DESAIX, commandant la Haute Egypte, au généi'ai 
en chef BONAPARTE. 

Mon général , 

Après avoir rassemblé tous les moyens que vous aviez mis à ma 
disposition pour achever vos conquêtes sur les Mamelouks, les dé- 
truire ou les chasser entièrement de l'Egypte, je me mis en marche 
de Beni-Soueif le 26 frimaire (16 décembre) dernier, pour attaquer 
Mourad-Bey qui se trouvait campé à deux journées de nous sur la 
rive gauche du canal de Joseph, et au bord du désert ; son avant-garde 
couvrait le pays et cherchait à y lever des contributions et des vi- 
vres ; elle venait de prendre poste au village de Fechnéh ; nous l'en 
chassâmes le 27, et nous vînmes coucher à deux lieues plus loin. 

Mais Mourad-Bey, qui avait été instruit de notre mouvement, 
leva son camp précipitamment la nuit , et prit la route de Siout , 
suivant toujours les déserts; je le sus; je me mis à sa poursuite; 
mais il avait dix à douze heures d'avance sur nous, et nous ne pûmes 
jamais l'alteindre. Enfin avec toute la célérité possible, nous passâmes 
Siout, et arrivâmes à Girgéh le 9 nivôse (29 décembre). Jl n'en 



PfiïCKH OFFICIELLES 

fut pas de même de notre flottille que des vents contraires avaient 
sans fesM» relanlrc. Nous a\ions It* plus grand Ix'soin de tous les 
approvisionneniens dont elle élail t liar^ée , cl je fus forcé de l'at - 
tendre, quoiqu'elle arrivât vingt jours après nous. 

Pendant cet intervalle les >lamelouks cpii avaient pris possositm 
il llou, distant de nous de trois journées, rherchaient à nous 
susciter des ennenïis «le tous les côtés ; déjà Mourad-Hey a>ail écrit 
aux chefs du pays d'Iambo et de Djeddali , pour les inviter à 
passer la mer et venir se joindre l\ lui , jxiur défendre la religion 
de Mahomet qu'un petit nombre d'inlidèles voulaient détruire; 
qu'avec leur secours , nous écraser tous serait l'aiïaire d'un mo- 
ment. Des émissaires étaient en Nubie et amenaient des renforts : 
d'autres, les plus adroits, étaient prés du vieil Hassan-Bey Djed- 
dauui , à Esné , et devaient à tuut pri\ le réconcilier avec Mourad 
et le décider à faire cause commune ; d'autres enfin , mais plus 
pervers, étaient répandus dans le beau pays entre Girgéh et Siout , 
et devaient faire insurger 1rs liahilmis sur nos drrrièrcs. attaquer 
et détruire notre flottille. 

* Dès le 12 je sus qu'un rassemblement considérable de cavaliers 
et de paysans à pied se formait près de Saouaki, à quelques lieues 
de moi. J'avais le désir de voir éclater promplement les pmjets 
des insurgés, afin d'avoir le temps d'en faire un vigoureux exemple 
et d'être, le nuiître dans le pays : je voulais d'ailleurs y h'ver l'ar- 
gent dont j'a\ais besoin; en conséquence je donnai ordre au gé- 
néral Davoust de partir avec toute la cavalerie, et de marcher vive- 
ment sur ce rassemblement 

Combat de Saouaki. 

Ijc 16, notre cavalerie rencontra celle niullilude d'hommes ar- 
més près du village de Saouaki : h l'insiani le général l)a\oust fait 
fonner son corps de bataille par échelons, et ordonne à son avant- 
garde, composée des septième de hussards et vingt-<leuxième de 

chasseiirv . do fondra «^nr h's rniiniiis: ils m» ptirent M>!it«'nir ce 



374 APPENDICE. 

Choc et prirent la fuite ; on les poursuivit long-temps ; ils laissèrent 
huit cents morts sur le champ de bataille. 

J'avais lieu de croire qu'une pareille punition produirait un 
grand effet dans le pays ; mais non : la cavalerie ne faisait que 
i-entrer à Girgéh que j'ai avis qu'il se formait à quelques lieues 
de Sioni un rassemblement beaucoup plus considérable que le pre- 
mier, de paysans à pied, à cheval, venus même des provinces de 
Miniéh , de Beni-Soueif et d'Ouarad (ci-devant les maîtres de l'E- 
gypte supérieure). 

Le retard de nos barques m'inquiétait fort ; je n'en pouvais avoir 
aucune nouvelle sûre, et nos besoins augmentaient tous les jours; 
je pris le parti de renvoyer le général Davoust à la tête de la cava- 
lerie, en lui intimant l'ordre de sévir d'une manière terrible contre 
les rebelles, et de faire l'impossible pour nous amener la flottille. 

Combats de Soheîdje (1) et de Tahtah. 

Le 19, le général Davoust se porta sur Tahtah. Près du village^ 
on lui rend coinpte qu'un gros corps de cavalerie ennemie charge 
en queUe l*escadron dii 20*' régiment de dragons qui fait l'arrière- 
garde ; aussitôt il forme son corps de troupes, et se précipite sur 
les ennemis qu'il taille en pièces : mille sont restés morts sur la 
place. Tout en poursuivant les ennemis , le général Davoust se 
porte sur le Nil , et aperçoit notre flottille à la hauteur de Siout. 
Le vent devint un peu favorable : elle fait route , et , le 29 nivôse, 
efle arrive à Girgéh où notre cavalerie l'avait devancée. 

Depuis quelques jours , les rapports des espions annonçaient 
que mille schérifs habitans du pa^s d'Iambo et de Djeddah, 
avaient passé la mer Rouge, et étaient débarqués à Cosseir, sous 
les ordres d*un chef des Arabes d'Iambo ; qu'ils s'étaient portés à 
Rénéh , d'où ils étaient venus se réunir à Mourad-Bey ; que déjà 
Hassan-Bey-Djeddaoui et Osman-Bcy-IIassan , à la tête de deut 

(1) Ne se trouve pas sur les caries. 



PIKCKS ornciELLFs. '^7% 

cent cinquante Mainclouks, étaient arrivés h IIou ; que des Nubiens 
et des Maugrabins campaient sous les murs de ce village; deux 
à trois mille Arabes font nombre parmi les comlwttans , enfin des 
écrits séditieux ont été répandus avec profusion , et toute PÉgyptc 
supérieure, depuis les Cataractes jus({u'à Girgéb , rst en îtisurrrr- 
tion , et les liabilans sont en armes. 

Mourad-Rey, plein d*es|H)ir, à la tête d'une armée aussi formi- 
dable, se met en marclie jx)ur venir nous attaquer: son avant- 
garde, commandée par Osman-R«'\ r.inlî. î rMihli.- !.• 'i rî.ms le 
désert, h la hauteur de Samhoud. 

Après avoir pris sur nos barques tout ce qui nous était le plus 
urgent, nous partîmes de Girgéb le 2, ixjur aller h la rencontre 
des ennemis ; notre flottille nous suivait ; nous vînmes coucher à 
Kl-Masarah. 

Affaire de Samhoud. 

Le 3 pluviôse (22 janvier 1799), à la pointe du jour, le 7' régi- 
ment de hussards, commandé par le chef de brigade Duplessis, qui 
faisait l'avant-garde, rencontre celle des ennemis sous les murs de 
Samhoud ; aussitôt l'on se charge de part et d'autre. Les deux ar- 
mées continuent leur marclie , et dans peu elles sont en présence. 

Alors je partageai mon infanterie en deux carrés égaux , et je 
plaçai ma cavalerie dans l'Intervalle , formant elle-même un carré 
protégé et flanqué par le feu des deux autres. Le général Friant 
commandait le carré de droite ; le général Kelliard, celui de gauche, 
et le général Davoust, la cavalerie. 

A peine avions-nous pris cette position, que de toutes parts nous 
▼tmes venir les ennemis : la cavalerie nous cerna à l'instant Une 
colonne d'infanterie, com|)osée en partie des Arabes d'Iambo, 
commandée |)ar des schérifs et les chefs de cv pays, se jeta dans 
un grand canal sur notre flanc gauche , et commençait à nous in- 
quiéter par son feu ; j'ordonnai à mes aides-de-camp , Savary et 
Rapp, de se mettre à la tête d'un escadron du 7* de hussards, et 
de charger l'ennemi eu flanc , {K'udant (jue le citoyen Clément , 



3^6 APPENDICE. 

mon aide-de-canip , capitaine commandant les carabiniers de la 
21* légère, formée en colonne serrée dans le canal, enfoncerait 
celle des ennemis. Mes ordres furent parfaitement exécutés ; l'en- 
nemi fut culbuté , et prit la fuite laissant une quinzaine de morts 
sur la place et emmenant beaucoup de blessés. Mon aide-de-camp 
Rapp, le citoyen Duvernois, capitaine de hussards, et quelques 
hussards, furent blessés. Un carabinier fut tué d'un coup de poi- 
gnard , après avoir enlevé des drapeaux de la Mecque. Cette ac- 
tion nous rendit maîtres du village de Samhoud. 

Cependant les innombrables colonnes ennemies s'approchaient , 
et se disposaient à nous attaquer : des cris horribles se faisaient 
entendre. Déjà la colonne des Arabes d'Iambo est reformée ; elle 
attaque , et va pénétrer dans Samhoud ; mais les intrépides carabi- 
niers de la 21*^ font un feu si vif, et leur bravoure est si grande, 
que l'ennemi est forcé de se retirer avec une perte considérable. 

Dans ce moment , les Mamelouks veulent fournir une charge 
sur le carré du général Priant, tandis que plusieurs colonnes d'in- 
fanterie se portent sur celui dn général Belliard ; alors commença 
un feu d'artillerie et de mousqueterie si terrible, que les ennemis 
sont dispersés en un instant, et obligés de rétrograder, laissant le 
terrain couvert de morts : aussitôt j'ordonnai au général Davoust de 
charger le corps de Mamelouks, où commandaient les beys Mourad 
et Hassan , qui faisaient mine de vouloir tenir bon. Je n'ai jamais 
rien vu de beau et d'imposant comme cette charge impétueuse de 
notre cavalerie ; malheureusem'^nt les ennemis ne l'attendirent pas, 
et la fuite précipitée de Mourad fut le signal de la retraite générale. 
Nous poursuivîmes l'ennemi pendant quatre heures, l'épée dans les 
reins ; enfin nous fûmes obligés de nous arrêter à Farchout , où 
nous trouvâmes beaucoup de Mamelouks morts et mourans de leurs 
blessures. 

Dans cette journée, les ennemis ont eu plus de deux cent cin- 
quante tués et beaucoup de blessés; les Arabes d'Iambo ont eu 
cent morts au moins : nous avons eu quatre honnnes tués et (fuel- 
ques blessés. 



PIECES OFFICIELLES. '7" 

Je ne puis trop tous faire Tt^logc des officiers et soldats à mes 
ordn*s, snrtoul de notre artillerie lt''g<T(\ qui, dans c<»tr 
comme dans tout(«, s'est ronduiie avec la Iwavourt» t'I Ir i 

que vous lui connaissez, et qui l'ont tant de fois distinguée'. A cctit* 
balaillp , ainsi qu'à celle de S'dimnn , elle était conunandi'e par le 
chef de brigade I.a Tournerie, oflTuier du plus grand mérite, et sin- 
gulièrement recommandable par son activité et ses talcns militairesi. 

Le 6 , à une heure du matin , nous continuâmes à |)oursuivre 
les ennemis. Nous arrivâmes dans un village , où nous trouvâmes 
une soixantaine d'Aral)es d'laml)o,qni furent taillés en pièces, l ne 
grande partie de cette infanterie étrangère avait repassé le fleiiu*, 
et fuyait à toutes jambes ; beaucoup se dispersèrent dans le pays. 

I.e 9, nous arrivâmes h Msné, où je laissai le général Priant et sa 
brigade, et, le 10, nous |)arlîmes pour Syène, où nous arrivâmes 
le 13, après avoir essuyé des fatigues excessives, en traversant les 
déserts, chassant toujours les ennemis devant nous. 

Ainsi [Mursuivis sans relâche et presque sans ressource aucune , 
les beys Mourad, Hassan , Soliman, et huit autres beys , dont les 
Mamelouks étaient exténués de fatigues et dans rim|)ossibilité de 
se battre , ayant eu beaucoup de déserteurs , {)erdu IxMucoup de 
chevaux, et une grande partie de leurs équi|)ages, prireul la cruelle 
résolution de se jeter dans l'aiïreux pays de Bribe , au-dessus des 
Cataractes, et à quatre grandes journées de Syène. 

Le l.'i, nous fîmes un délacliement vers l'île de PhiKTen Ethiopie, 
où nous primes beaucoup d'eiïets et plus de cinquante barques que 
les Mamelouks y avaient conduites avec di»s (M'ines infmies, et <pie 
la célérité de notre marche les força d'abandonner. Il ne se trouva 
pas de barque près de Phil«x>;nous ne pûmes pas y entrer: je laissai 
au général Belliard le soin de s*en emparn 

En traversant l'Egypte su|H'>rieure, nous a\(ins (i(>u\é une quan- 
tité immense de monumens antiipies de la plus grande beauté ; les 
restes de Tl)èl>es et du temple de Dendérah, surtout, sont des chefs- 
d'oHivre des connaissances humaines, et sont dignes de l'admiration 
du moTul»* ♦Mitirr. 



378 APPENDICE. 

Je laissai àSyène le général Belliard, et la 21* légère; je partis 
pour Esné le 16, et j'y arrivai le 21 avec la cavalerie que j'avais 
divisée en deux corps sur les deux rives du Nil; i'adjudant-général 
Rabasse commandait celui de la rive droite. 

Cependant Osman -Bey- Hassan n'avait pas suivi Mourad à 
Syène ; arrivé près de Raba'ïn (1), il y avait passé le Nil avec deux 
cent cinquante Mamelouks environ, et vivait sur la rive droite dans 
des villages de sa domination. Lorsqu'il apprit mon retour de Syène, 
il s'enfonça dans les déserts ; ma cavalerie était harrassée : je me 
contentai de détruire ses ressources, et je me rendis promptement 
à Esné. 

Pendant mon absence , le général Priant avait eu avis que les 
débris des Arabes d'Iambo se ralliaient dans les environs de Ké- 
néh, sur la route de Cosseir ; et, dès le 18, il avait formé une co- 
lonne mobile, composée de la 61* des grenadiers, de la 88% et une 
pièce de canon , sous les ordres du chef de brigade Conroux , qui 
dans peu arriva à Kénéh , petite ville fort importante en raison de 
son grand commerce avec les habitans des rives de la mer Rouge. 

J'étais arrivé à Esné : mes rapports m'annonçaient que le chef 
des Arabes d'Iambo se tenait caché dans les déserts jusqu'à l'ar- 
rivée d'un second convoi qu'il attendait ; je pris le parti d'envoyer 
vers Kénéh le général Priant avec le reste de sa brigade , le char- 
geant de lever les contributions en argent et en chevaux jusqu'à 
Girgéh , sitôt qu'il serait sûr des habitans de cette partie de la rive 
droite, fort difficiles à gouverne;*. 

D'autres rapports m'assuraient que Osman -Bey -Hassan était 
revenu sur les bords du fleuve , et continuait d'y faire vivre sa 
troupe ; je ne voulais pas lui permettre de séjourner si près de 
moi. En conséquence, je fis marcher contre lui le général Davoust 
avec le 22*^ de chasseurs et le IS*" de dragons; le premier, com- 
mandé par le chef de brigade Lasalle, et le second, par le chef d'esca- 
dron Pontelte (le chef de brigade Pinon était resté malade à Esné). 

(1) Ne se trouve pas sur les cartes. 



Plf^CES OFFICfFLLKS. 879 

Combat de Thèhes. 

Le 2^1 , â la pointe du jour, le gén^^ral DiToast apprend que 
Osman-Bey- Hassan est sur le bord du Nil, et que ses chameaux 
font de Teaii ; il ordonne que Ton presse la inarclie. V.n eiïet, dans 
peu les éclaireurs le préviennent que l'on voit les chameaux qui 
rentrent dans le désert, que les ^nnemis sont aux pieds de la mon- 
tagne et paraissent protéger leur convoi. Le général Davoust forme 
sa cavalerie sur deux lignes, cl marche vivement aux .>lam(>louks, 
qui d'al)ord ont l'air de se retirer, puis font volte-face et fournis- 
sent une charge extr(^memcnt vigoureuse sous le feu terrible du 
15* de dragons; plusicure Mamelouks tombent morts; le chef 
d'escadron Fontelle est tué d'un coup de sabre ; Osman-Bcy a 
son cheval tué, et est lui-même dangereusement blessé. Alors le 
22* de chasseurs se précipite sur les ennemis; nos troupes sont 
péle-méle avec eux : le carnage devient affreux ; mais malgré la 
supériorité des armes el du nombre , les Mamelouks sont forcés 
d'abandonner le champ de bataille, y laissant beaucoup des leurs, 
dont plusieurs kachefs. Ils se retirent promptement vers leur» 
chameaux, qui, poiulaiil W conihal . avaient ronlimu' leur route 
dans le déseï t 

Le général Davoust couvre d'éloges ces deux rt'giinens de cava- 
lerie , qui ont reçu et fourni la charge avec une bravoure el un 
courage à toute épreuve. Il parle avec le plus grand intérêt du chef 
de brigade Lasalle, qui, après avoir tué bon nombre d'ennemis, 
eut son sabre cassé h la monture, et eut le bonheur de se retirer 
sans Otrc blessé ; et du citoyen .Montéléger son aide-<le-camp, qui, 
ayant été blessé et ayant eu son cheval tué dans le plus fort da 
combat, eut la présence d'esprit de se saisir du cheval d'un Mame- 
louk tué , et de sortir ainsi de la mêlée. .Nous avons eu dans celte 
vhe affaire vingt-cin<( tués et quarante blessés; la perte des enne-' 
mis passe la nOtre de beaucoup. 

Osman-Bey se rttirv ilins l'ijUérieur des déserts , sur le chemiR 



38o APPENDICE. 

de Cosseir, à une citerne nommée la Guitta ; mais on croyait que ne 
pouvant y vivre que fort difficilement, il reviendrait vers Redeciéh, 
et passerait peut-être sur la rive gauche dans un village qui lui 
appartenait près d'Edfou. En conséquence j'envoyai dans ce dernier 
endroit un détachement de cent soixante hommes de la 21® légère, 
commandée par mon aide-de-camp Clément. 

Le 26, le général Oavoust revient à Esné , et le 27 je pars de 
cette ville, y laissant une garnison^ de deux cents hommes des 61 "^ 
et 88% sous les ordres du citoyen Binot, aide-de- camp du général 
Friant, qui, avec ces mêmes troupes, avait conduit un fort convoi 
de subsistances à Syène. 

Je venais de me mettre en route pour Kous, lorsque je reçois 
des nouvelles du chef de brigade Conroux. 

Combat de Kcnéli. 

Ainsi que je vous l'ai mandé , mon général , après la bataille de 
Samhoud , une grande partie des Arabes d'Iambo avait repassé 
le Nil , et était venue se cacher dans les environs de Kénéh ; ils 
manquaient de moyens nécessaires pour retourner à Cosseir : les 
habitans leur fournissaient peu de vivres ; leur chef crut qu'il fal- 
lait se faire des ressources pour gagner le temps de l'arrivée de son 
deuxième convoi ; il forma donc le projet d'enlever Kénéh. 

Or, le 2Zi , à onze heures du soir, tous les postes avancés de la 
61'^ sont attaqués en même temps par huit cents Arabes d'Iambo, 
qui avaient entraîné avec eux beaucoup de paysans ; aussitôt les 
troupes sont sous les armes, marchent à l'ennemi, et le culbutent 
partout. Le chef de brigade Conroux, jeune officier plein d'intelli- 
gence, d'activité, et doué de beaucoup de talens militaires, se por- 
tant d'un point à l'autre de la ligne de bataille, reçut sur la tête un 
coup de pique qui l'étendit parterre; ses grenadiers se précipitent 
à sa défense, et l'emportent sans connaissance ; ils jurent tous de le 
venger. La vive défense de nos troupes avait forcé les ennemis à 
se retirer; il était nuit profonde, et l'on voulait attendre le lever de 



IM pris OFFICl I l U ^ . '^8 I 

la Itini* |M)ur les poursuivre. Le chef de bataillon Dorsennc , qui 
ronunandait la place, veillait avec grand soin il sa défense, eo 
attendant ini|)atirmm(Mit le moment de continuer la destruction 
des ennemis. A |H'ine les mesures sont-elles prises, que l'ennemi 
revient en foule, en |)oussant des cris é|)ouvantables. Cette fois, 
ils n'en furent pas quittes comme la premi^re : ib furent reçus de 
m^Mue par une fnsillad(> extrêmement \ive; mais on ordonna la 
charge, et ils furent mis dans une déroute complète ; on les |N)ur- 
suivit pendant dc>s heures entières. £n fuyant , deux à trois cents 
dc^ces fanatiques se jettent dans un enclos de palmiers; malgré les 
feux de demi-bataillon que leur fait faire le citoyen Dorscnne, ils 
s'acharnent à s'y défendre ; ils y sont tous mis à mort. 

Le chef de brigade Conroux pense que les Arabes d'Iambo ont 
eu plus de trois cents tués dans cette affaire où beaucoup de {)aysans 
ont péri. Do son côté, il n'a eu (jue trois blessés, du nombre des- 
quels se trouve le chef de bataillon Dorsenne, dont il rend le compte 
le plus avantageux. Toute sa troui)e ^ les grenadiers de la 88' sur- 
tout, et les siens, ont doniif h"^ prciivos de la plus grande bra- 
voure. 

Quelques heures après ce combat, le général Friant arriva à 
Kénéh, ainsi (pie le 7* de hussards. 

Le 29, j'arrivai à kous avec les iW et 1^* régimens de dra- 
gons. J'avais détaché à quelques lieues de moi les 15*^ et 20' sous les 
orflres du chef de brigade iMnon , ù Salamyéh, |X)int extrêmement 
im|K)rlanl, et un débouché de la Guitta. J'ordonnai (pie l'on s'oc- 
cupât partout de la levée des chevaux, et de la iK'rception de l'impôt 
en argent, dont nous avions le plus grand besoin. 

Depuis le combat de Kénéh, on savait que les .Vrabcs d'Iambo 
s'étaient retirés dans les dés<rts à la hauteur d'Aboumanah; que 
leur scbérif Has>an, fanatique des plus exaltés, et entreprenant, 
entretenait les siens de res|X)ir de nous détruire sitôt que les ren- 
forts seraient arrivées ; qu'en attendant il mettait tout en oeuvre pour 
soulever contre nous les vrais croyans de la rive dnute ; qu'à sa 
voix tous sont en mouvement et courent aux armes. Déjà une 



382 APPENDICE. 

grande quantilé d'Arabes sont arrivés à Aboumanah ; des Mame- 
louks épars et sans asile s'y rendent aussi. L'orage grossit. Les 
belliqueux habitans de la rive droite ne connaissent pas encore la 
puissance de nos armes : le général Friant est chargé de leur don- 
ner une preuve de notre supériorité , même sur les envoyés du 
grand schérif de la Mecque ; le premier homme après Mahomet. 

Combat d! Aboumanah. 

Le 29 pluviôse (17 février), le général Friant arrive près d' Abou- 
manah : il le trouve plein de gens armés ; les Arabes d'Iambo sont en 
bataille en avant, et plus de trois cents cavaliers de toutes les couleurs 
flanquent la droite du village. De suite ce général fait former son 
corps de bataille ; ses grenadiers le sont déjà en colonne d'attaque 
commandée par le chef de brigade Conroux. Après avoir reçu plu- 
sieurs coups de canon, et à l'approche des grenadiers , la cavalerie 
et les paysans prennent la fuite ; mais les Arabes d'Iambo tiennent 
bon ; alors le général Friant forme deux colonnes pour tourner le 
village, et leur enlever leur retraite. Ils ne peuvent résister au choc 
terrible des grenadiers; ils se jettent dans le village, où ils sont 
assaillis et mis en pièces. Cependant une autre colonne , comman- 
dée par le citoyen Silly, chef de brigade commandant la 88% pour- 
suivait les fuyards ; nos soldats y mirent tant d'acharnement, qu'ils 
s'enfoncèrent à cinq heures dans les déserts, et arrivèrent ainsi sur 
le camp des Arabes d'Iambo : fort heureusement ils y trouvè- 
rent, avec beaucoup d'effets de toute espèce, de l'eau et du pain. 
Le général Friant ne voyait point revenir cette colonne ; son in- 
quiétude était extrême, et augmentait à chaque instant ; il pensait 
que, si elle ne se perdait pas dans les immenses plaines de déserts 
où elle s'était jetée , au moins perdrions-nous beaucoup de soldats, 
que la faim et surtout la soif auraient accablés. Mais quelle fut sa 
surprise de voir revenir nos soldats chargés de butin , et frais et 
dispos ! Un Arabe, que l'on avait fait prisonnier en entrant dans le 
désert, avait conduit la colonne au camp ennemi. 



Pliera OFFICIEM.FS. 383 

Ijos Arabes d*Ianibo ont |)ordu dans cette journée quatre cents 
morts, et ont eu beaucoup de blessés. Une grande quantité de 
paysans furcut tués dans les déserts. Nous avons eu ({uel(|ues 
blessés. Le général Friant est on ne |)eut plus satisfait de la coa- 
duitc de ses braves trou|H's. Il luuc beaucoup les chefs de brigade 
Gonroux et Silly, ainsi que le citoyen Petit, capitaine, renq)liht»ani 
prés de lui les fonclious d'aidc-de-cainp. Ce général n .\é 

une noie d'avancement {X)ur plusieurs oniciers et sous-i*. {ui 

s'y sont distingués; je vous la ferai passer, en vous priant de vouloir 
bien y faire droit. 

Après le combat d'Aboumauali , le ^éaéui i riaui toiiuaui sa 
roule vers Girgéli, où il arrive le 3 ventôse (21 février). Il y laisse 
un bataillon de la 88% sous les ordres du citoyen Morand, clief de 
brigade à la suite de ce corps , et , dcnix jours après, il se porte à 
Farchout, d'où il renvoie les deui bataillons do la Ci* à Kénéb. 

Dans c^t intenralle, le général Belliard m'écrivit qu'ayant appris 
que Mourad-Bey avait fait un mouvement jwur se rappn>clier de 
Syènc , il avait marché à lui , et l'avait forcé de rentrer dans le 
mauvais pays de Brihe. Quelques jours après, ce général me man- 
dait que plusieurs kachefs et une centaine de Manielouis s'étaient 
jetés dans les déserts de la rive droite jwur éviter Syèue, et allaient 
rejoindre Osman-Bey- Hassan à la Guitta. JLe détachement que 
j'avais à Ëdfou les vit : vainement il se mit à leur poursuite ; ce 
détachement rentra à Esné quelques jours après, pour remplacer 
la garnison qui de\ait courir le pays. 

D'autres avis m'instruisaient que Mohammed -Elfi-Bey, séparé 
de l'armée ennemie par l'effet de notre charge de cavalerie, le jour 
de la bataille de Sandioud , après avoir passé quehiue tem|)s dans 
les oasis au-dessus d'Aklnnym, avait passé le Nil, et était à Siout, 
où il levait de l'argent et des chevaux ; que les tribus arabes de 
Koraîm et Bénouafi (i) l'aidaient dans ses projeb, et étaient ji ses 
ordres. 

(D Ne s« trouvent pu tiir les câHet. 



384 APPENDICK. 

Combat WEsiiè. 

Enfin , je reçus avis que , parvenus à cacher leur marche au 
général Belliard, et avec une rapidité excessive , les heys Mourad, 
Hassan , et plusieurs autres beys , à la tête de sept à huit cents 
chevaux et beaucoup de Nubiens, avaient paru devant Esné, le 1, 
à la pointe du jour ; que mon aide-de-camp Clément, à la tête de 
son détachement de cent soixante hommes de la 21% était sorli 
d'Esné, et avait présenté la bataille à cet immense rassemblement , 
qui avait été intimidé par l'audacieuse valeur de nos troupes; qu'il 
les avait harcelés pendant une heure; que les ennemis avaient 
préféré la fuite au combat, et avaient forcé de marche sur Erment. 

Tous ces rapports réunis, et le bruit général du pays, me firent 
penser que le point de ralliement des ennemis était Siout. En 
conséquence, je rassemble mes troupes, j'ordonne au général Bel- 
liard, qui était descendu de Syène à la suite des Mamelouks , de 
laisser une garnison de quatre cents hommes à Esné , et de conti- 
nuer à descendre , en observant bien les mouvemens des Arabes 
d'Iambo, et s'ils ne recevaient pas de renforts ; enfin de les com- 
battre partout où ils seraient. 

Le 12, je passai le Nil et me portai sur Farchout, où j'arrivai 
le 13, laissant un peu derrière moi la djerme armée l' Italie, et 
plusieurs barques chargées de munitions et de beaucoup d'objets 
d'artillerie; l'Italie portait des blessés, quelques malades, les mu- 
nitions de la 61*' demi-brigade, et quelques hommes armés : et je 
marchai rapidement sur Siout , pour ne pas donner Je temps à 
iMourad-Bey de se réunir à Elfi-Bey, et les combattre si déjà ils 
l'étaient. Chemin faisant , j'appris, près de Girgéh, qu'à leur pas- 
sage les troupes de Mourad-Bey étaient parvenues à faire soulever 
un nombre infini de paysans , toujours prêts à nous combattre 
lorsque nous faisons un mouvement pour descendre ; qu'ils sont 
commandés par des principaux cheykhs du pays , entre autres par 
un Mamelouk brave et vigoureux, et qu'ils sont à quelques lieues 
de nous. 



PlfîCFS ()FFICIELLF.>. '^85 

Combat de Saouthnah, 

AiissitAt que nous aporvûiiics les ennemis, le général Friant 
forma irois gros cor|>s de troup4>s pour les envelopper et les empê- 
cher de gagner le désiTt. (^clle manœuvre n'^ussit fort bien ; dans 
un instant mille de ces rel)elles sont tués et noyt*s : le reste eut 
loutrs les jK'ines du monde li s'iH hap|KM-, et ne fit sa retraite qu'à 
h i\ i s (les milliers de cou|)s de fusil. 

Nous ne jK'rdîm<»s jwrsonne : on prit cinquante chevaux que 
leurs maîtres a\ aient abandonnés {)our se jeter à la nage. 

En forçant de marche le lendemain de cette affaire, nous appro- 
châmes si près les Mamelouks que Mourad-Bey se décida à faire 
roule vers El-Ouahh (oasis) Hou, n'emmenant que cent cin- 
quante hommes avec lui ; les autres s'enfoncèrent un p<'U plus dans 
le désert et firent route vers Siout, où j'arrivai |)eu de temps 
après eux. 

A mon approche, Elli-Bcy a\ait repassé le fleuve, et était re- 
tourné dans la petite oasis d'Akhmym. Quelques kachefs et Ma- 
melouks de Mourad-Bey l'y suivirent, ainsi que Osman- Bey- 
(Jierkaoui ; les autres se jetèrent dans les déserts au-dessus de 
Beni-Adin, où ils mouraient de faim. Beaucoup désertèrent et tin- 
rent à Siout; d'autres préférèrent se cacher dans les villagi^s, où . 
pour vivre , ils vendirent leurs armes. Ils nous sout tous venus 
depuis. 

<:e|)endant le schérif Hassan avait reçu un second convoi qui le 
renforçait de quinze cents hommes ; les débris du premier le re- 
joignent. A peine sont-ils réunis , «pi'il apprend que je laissai des 
barques en arrière ; qu'un vent du nord extrêmement fort les em- 
pêche de descendre, et qu'avec des peines infmies elles n'ont pu 
venir qu'à la hauteur du village de Benout, dont il n'est qu'à 
une lieue et demie. De suite , il en prévient Osman-Bey-Hassan à 
la Guilta, se met en marche, et arrive sur le Nil. Aussitôt nos bar- 
ques sont attaquées |i)r une forte fusillade; l' Italie réfKind |)ar une 
canonnade terrible, et cent Arabes d'Iamlx) restent morts. Ixs 



386 



APPENDICE. 



ennemis viennent à bout de s'emparer de nos petites barques , 
mettent à terre les munitions de guerre et les objets d'artillerie 
dont ils jugent avoir besoin, les remplissent de monde^ et courent 
à l'abordage sur l'Italie. Alors le commandant de cette djerme, le 
courageux Morandy, redouble ses décharges à mitraille ; mais ayant 
déjà beaucoup de blessés à son bord, et voyant beaucoup de paysans 
qui vont l'attaquer de la rive gauche , il croit trouver son salut 
dans la fuite. Il met à la voile ; il avait peu de monde pour servir 
ses manoeuvres ; le vent était très fort , sa djerme s'échoue. Alors 
les ennemis abordent de tous côtés ; l'intrépide Morandy a refusé 
de se rendre : il n'a plus d'espoir, il met le feu aux poudres de son 
bâtiment et se jette à la nage ; dans le moment , il est assailli par 
une grêle de balles et de pierres, et expire dans les tourmens. Tous 
les malheureux Français qui échappèrent aux flammes de l'Italie 
furent massacrés par les fanatiques et cruels Arabes d'Iambo. Cet 
avantage avait doublé l'espoir du schérif ; déjà il avait annoncé 
notre destruction comme certaine , et qu'il y avait un petit corps 
d'infidèles près de lui ; qu'il allait l'écraser. 

Le général Belliard était d^un avis contraire : sitôt qu'il sut l'é- 
vénement de nos barques, et que les iVrabes d'Iambo étaient à 
Benout, il passe le Nil à El-Kamoule. 

Combat de Coptos (jQéfth^, Assaut du village et de la maison 
fortifiée de Benout, 

Le 18 matin, le général Belliard arrive près de l'ancienne 
Coptos : à l'instant il aperçoit déboucher, tambour battant et dra- 
peaux déployés, trois colonnes nombreuses d'infanterie, et plus de 
Uiois à quatre cents Mamelouks, dont le nombre venait d'augmen- 
ter par l'arrivée de Hassan-Bey Djeddaoui, qui avait passé le Nil à 
ïdfou. 

Le général fait former son carré (il n'avait qu'une pi^ce de 
canon de trois). Une des colonnes ennemies , la plus considérable , 
c<jmposée d'Arabes d'Iambo, s'approche : l'audace est peinte daus, 



piKCRs OFFiciKr.rKs. 387 

sa inarcho. 'A la vue de nos tirailleurs, le fanati(|iie Hassan cutn* 
dans une sainto fin ■ < îoiuic à cent dv ' I •raves de se 

jeter deisus, el u Au ii(*u dV;in • . > s, nos sol- 

dais se réunissiMU et \va attendent de pied ferme. Alors s engage 
un combat de corps îi corps, et dont le succt^s restait incertain, 
lorsque une quinxaine de dragons du 'iO** cliargent à bride abattue, 
8é|)arent les combaitaus, sabrent plusieurs Arabes d'Iambo, |)ea> 
(Ki < (|ue nos chasseurs reprennent leurs armes, et tailleut ea 
pièces tous les autres. Plus de cinquante Arabes d'Iambo restent 
sur la place; deu\ dra{H>aux de la Mec(|ue sont pris. Le citoyen 
Uprade, adjudant-major de la SI*", en tue deux de sa main; le 
ca|X)ral Tboinnard et le dragon Olivier en font autant. 

Pendant cette action , des œups de canon bien dirigés erapé- 
cbatent le scbérif de donner des secours à ses éclaireurs, et tirent 
rebrousser cbemin aux deux autres colonnes; mais les iMamelouks 
av.iiriii tourné le carré el faisaient mine de vouloir le charger en 
(pii iir : on détacha vingl-cint] tirailleurs qui les continrent long- 
temps. 

Le général Belliard fait continuer b marclie ; et , après avoir 
passt'; plusieurs fossés et canaux défendus et pris de suite, il arrive 
près de Beuout. Le canon tirait déjà sur uos tirailleurs; le gé- 
néral Kelliard reconnaît la position des ennemis qui avai(*nt placé 
quatre pièces de canon de l'autre coté d'uu canal extrémeiiuiit 
large et profond; il fait former les carabiniers en colonnes d'aita- 
que, et ordonne que l'ou enlève ces pièces au moment où le carré 
|)asscrait le canal et menacerait de tourner l'ennemi. 

En ciïet, ou bat la charge, et les carabiniers allaient eidever les 
pièces lors(iue les Mamelouks, qui avaient rapidement fait un 
mouvement en arrière , se précipitent sur eux à toute bride. Nof 
carabiniers ne sont {)oint étonnc's, font halte et font une décharge 
de mous(|ueterie si vi\e , que les Mamelouks sont obligés de se 
retirer promptement, laissant plusieurs hommes et chevaux sur la 
place ; les carabiniers se retournent , se jettent à cor|)s perdu sur 
les pièces, y massacrent une trentaine d'Arabes d'Iambo, les etUè- 



388 APPENDrCK. 

vent et les dirigent sur les ennemis qui se jetaient dans une mos- 
quée, dans une grande barque, dans plusieurs maisons du village , 
snrtout dans une maison de iMamelouk dont ils avaient crénelé les 
murailles , et où ils avaient tous leurs effets et leurs munitions de 
guerre et de bouche. 

Alors le général Belliard forme deux colonnes; l'une destinée à 
cerner de très près la grande maison , l'autre à entrer dans le vil- 
lage et enlever de vive force la mosquée et toutes les maisons où 
il y aurait des ennemis. Jugez quel combat, mon général : des 
Arabes d'Iambo qui font feu de toutes paris; nos soldats qui en- 
trent dans la barque et qui y mettent à mort tout ce qui s'y trouve. 
Le chef de brigade Eppler, excellent officier et d'une bravoure 
distinguée, commandait dans le village; il veut entrer dans la 
mosquée, il en sort un feu si vif qu'il est obligé de se retirer; alors 
on l'embraae et les Arabes d'Iambo qui la défendent y périssent 
dans les flammes ; vingt autres maisons subissent le même sort ; en 
un instant le village ne présente que des ruines , et les rues sont 
comblées de morts : jamais on n'a vu un pareil carnage. La grande 
maison restait à prendre : Eppler se charge de cette expédition ; 
par toutes les issues on arrive à la grande porte ; les sapeurs de la 
demi-brigade la cassent à coups de hache , pendant que les sa- 
peurs de la ligne faisaient crouler la muraille du flanc gauche, et 
qne des chasseurs mettaient le feu à une petite mosquée attenante 
à la maison et où les ennemis avaient renfermé leurs munitions de 
guerre. Les poudres prennent feu, vingt-cinq Arabes d'Iambo 
sautent en l'air, et le mur s'écoule de toutes parts; aussitôt Eppler 
reunit ses forces sur ce point; et, malgré nos forcenés ennemis, 
qui , le fusil dans la main droite , le sabre dans les dents , et nus 
comme des vers, veulent en défendre l'entrée , il parvient à se 
rendre maître de la grande cour : alors la plupart vont se cacher 
dans des réduits où ils sont tués quelques heures après. 

Le général Belliard me mande que dans cette journée les Arabes 
d'Iambo ont eu douze cents morts et beaucoup de blessés. Nous 
avons repris toutes nos barques , excepté l'Italie , neuf pièces de 



caiiuii, vi (i<Mix dr.i|)oaii\ que je \uus ciUi-n.ii à l.i pinnièn* occa- 
sion. J'oubliais de vous din* qiu; le scliérif Hassan a été trouvé 
parmi les morts. De son côté, le général Bclliard a eu une trentaine 
de morts et autant de blessés; du nombre des premiers se trouve 
le citoyen Bnlliand. capitaine des carabiniers, officier qu'il regrette 
beaucoup. (;e général m'a (>nvoyé une demande d'avancemtmt |X)ur 
plusieurs officiers qui se sont signalés à Benout; je vous l'en- 
verrai [xnir (jucvous veuilliez bien y dtjimer votre approbali(»n. Il 
ne |HMit peindre la bravoure de ses troupes; oflici»'!-^ ^miswJTJr ;..i < 
et soldats, tous ont bravé |(>s plus grands dangers 

Depuis mon départ de Kous, je n'avais point reçu de nouvelles 
du général Belliard; les Arabes d'Iamb» avaient intercepté toutes 
les lettres ; le bruit courait à Sioul cjue nos bartpics avaient été 
prises, que le général Belliard avait complètement battu les enne- 
mis à Benout. J'étais fort inquiet. KnOn , après les combats de 
Coptos et de Benout, je reçus de ses lettres. Il me mandait 
entre autres que les cbasseurs n'avaient plus que vingt-cinq car- 
touches chacun ; qu'ils n'avaient plus un seul boulet à tirer , et 
seulement une douzaine de coups de canon à mitraille; qu'il me 
priait de rap])rovisionner le plus promptement |H)ssible, vu que les 
Mamelouks de Hassan et de Osman-Hassan et les Arabes d'Iarobo 
venaient de redescendre à Bir-el-Bar. Je rassemblai tout de suite 
tout ce que je pus de munitions de guerre; je les chargeai sur des 
barques de transjKHt; je passai le Nil le 28 ventôse (18 mars), et le 
lendemain je me mis en marche accompagnant ce convoi. 

Ici le genre de guerre change. Nous avions battu pai tout les 
ennemis, mais ils n'étaient point détruits, et je voulais atteindre à 
ce but Pour ce faire, j'adoptai les dis|K)sitions de colonnes suc 
cessivi»s, de manière à forcer les ennemis à rester dans les déserts, 
ou au moins à faire de très grandes marches |)our arriver dans l(> 
pays cultivé. Le 10 germinal (3U mars) j'arrivai à kénéh : je ravi- 
taillai les troupes du général Belliard, et !• 11. nous nous mimes 
en marche )M>ur aller combattre les ennemis , qui , depuis deux 
jours, étaient |X)stés à koas. 



'5gO APPENDICE. 

A notre approche ils rentrèrent clans les déserts et se séparèrent : 
Hassan-Bey et Osman-Bey furent à la Guitta, et le schérif descendit 
vers Aboumanah , où était déjà Osman-Bey Cherkaoui ; mais six à 
sept cents habitans d'Iambo et de Djeddah l'abandonnèrent, et 
retournèrent à Cosseir. Alors j'envoyai le général Belliard, avec 
la ai'' et le 20® de dragons, au village d'Hagazy, principal débouché 
de la Guitta, et avec les deux bataillons de la 61% le l*" de hussards 
et le 18® de dragons, je ^^ns à Bir-el-Bar, autre débouché de la 
Guitta, et où il y a une bonne citerne. Par ce moyen les ennemis 
ne pouvaient sortir des déserts sans faire quatre jours de marche 
extrêmement pénible. J'ordonnai au général Belliard de rassembler 
des chameaux pour porter de l'eau , et de marcher à la Guitta , 
laissant un fort détachement à Hagazy. Hassan et Osman eurent avis 
de ces préparatifs et partirent. Le 12, à onze heures du soir, ils 
arrivèrent à ma hauteur dans les déserts. Un de leurs domestiques, 
déserteur , m'en prévint , et ajouta que leur intention était de 
réjoindre les Arabes d'Iambo. Je donnai de suite avis de ce mou- 
vement au général Belliard, et lui ordonnai d'envoyer un détache- 
ment de sa brigade me relever à Bir-el-Bar, pendant qu'à travers 
les déserts je me rendrais à Kénéh, où cependantj'avais laissé trois 
cents hommes. 

Combat de Bù'-el-Bar. 

Le 13, avant la pointe du jour, je me mis en marche, ma cava- 
lerie dans le désert , et à vue de mon infanterie qui longeait avec 
mon artillerie. 

Après une heure de marche environ, un des hussards qui étaient 
en éclaireurs annonça les Mamelouks. L'adjudant-général Rabasse, 
qui commandait l'avant-garde , prévient le général Davoust, et 
s'avance pour mieux reconnaître l'ennemi et soutenir ses éclaireurs 
qui déjà étaient chargés. Bientôt il l'est lui-môme ; il soutient le 
choc avec une bravoure et une intelligence admirables, mais le 
nombre l'accable ; et, quoique culbuté avec son chevalj il se retire 



IMFr.ES OFFICIELLKS. !k)I 

sans peiio sur lo corps ch* haiaillo où j<î venais damuT. n«' 
j'envoyai rliorclior mon infanirrio, cl j'ordonnai à la ravahî: U: 
prendre posiliou sur un monticule extrêmement escarpé , oà je 
\(»nlais qu'elle attendit et reçût la charge, ^lalgr^ les soins du gé- 
néral Davoust et les miens , nous ne pûmes jamais panrenir à l'y 
placer, l ne grande \aleur animait le chef de briga<le Dnplessis. 
il désirait depuis long-temps trouver l'occasion de se signaler ; il ne 
pi'ut >oir arriver de sang-froid les ennemis, et son couraî^c ' ' 
tient lui fait oublier Texécution de mes ordres. Il s(; porte à (ji..^.. 
|)as en avant de son régiment et fait sonner la charge ; il se pn'^cipite 
?u milieu des ennemis, et y fait des traits de la plus grande valeur; 
mais il a S(m cheval lur et IVsl bientôt liii-mOme d'un coup de 
iromhlon. Sa mort jette un \yoM de désordre, et le général Davoust 
est forcé de faire avancer la ligne des dragons. Ces braves soldats, 
commandt% par le chef d'escadron Rouvaqnier, chargent si in)pé- 
lucusemrnl les Mamelouks, qu'ils sont obligés de se ?(tirfr en 
désordre, nous abandonnant le champ de bataille. 

LMnfanteric et rartilleric marchent difficilement dans le sable , 
ei elU»s arrivèrent que tout était fini. Cette affaire nous a coûté 
plusieurs officiers, entre autres le chef d'escadron Bouvaquier, 
qui, avant de mourir, s*esl couvert de gloire. Nous avons eu plu- 
sieurs tués et quelques blessés; les Mamelouks ont eu plus de 
vingt morts et l)eaucoupde blessés, dont Osman-Hassan. 

Après ce combat, les Mamelouks firent un crochet, et retour- 
nèrent promptement à la Guilta, laissant plusieurs blessés et clés 
chevaux dans les déserts. J'écrivis au général Relliard de les y 
chercher s'ils y restaient, et de les suivre partout s'ils en sorf •*•■•"• 
Le même jour, je revins h Kénéh. .le formai une colonne i. 
composée d'un bataillon de la 61*, de trois bouches à feu, cl du 7* 
de hussards, cpie je mis à la di- * * . . . ,. . ^^^ 

je donnai l'ordre de détruire ji! , !>o 

que Ton m'annonçait être toujours datis les en v irons d* A boumanah; 
en même temps, le commandant de C.irçéh avait ordre de se 
porter au rnrhcr de In rive droite cpii fait face à celte ville , pour 



OC) À APPENDICE. 

les combattre et les arrêter dans le cas de retraite : ils étaient forcés 
d'y passer. 

Les Arabes d'iambo sentirent que le moment était diflicile; ils 
se décidèrent à ne pas attendre le général Davoust, et passèrent le 
Nil au-dessus de Bardis. 

Le commandant de Girgéh en eut avis ; il fut les recomiaître : 
il revint à Girgéh, prit deux cent cinquante hommes de sa garnison, 
et fut à leur rencontre. 

Combats de Bardis et de Girgéh. 

Le 16, après-midi, le chef de brigade Morand arrive à la vue 
de Bardis; de suite les x\rabes d'Iambo, beaucoup de paysans , des 
Mamelouks et des Arabes, sortent du village en poussant de grands 
cris. Le citoyen Morand leur fait faire une vive décharge de mous- 
queterie : ils répondent et se retirent cependant un peu. Le nombre 
des ennemis était considérable ; la position de Morand était bonne : 
il avait peu de troupes; il crut devoir y rester. Une demi-heure 
après, il fut attaqué de nouveau , et reçut les ennemis comme la 
première fois ; ils laissèrent beaucoup des leurs morts sur la place, 
et s'enfuirent à la faveur de la nuit qui arrivait : Morand en profita 
aussi pour revenir à Girgéh couvrir ses établissemens. 

Le lendemain vit un nouveau combat. Les Arabes d'Iambo mar- 
chèrent sur Girgéh, où ils parvinrent à pénétrer. Pendant (ju'ils 
cherchaient à piller le bazar , Morand forme deux colonnes qu'il 
dirige , une dans la ville et l'autre en dehors ; cette disposition 
réussit à souhait : tout ce qui était entré dans la ville fut tué , le 
reste s'enfuit vers les déserts. Dans ces deux jours , les Arabes 
d'Iambo ont perdu deux cents morts : le citoyen Morand a eu 
quelques blessés. 

Le chef de bataillon Ravier l'a très bien secondé dans cette 
affaire , où il a donné des preuves de beaucoup de zèle et d'in- 
telligence. 

Le général Davoust, qui avait su la défaite des Arabes d'Iambo, 



IMKCth Ol-UClKLLKh. " I , 

|wssa \v Nil; mais il iw put arriver à (iirgéh c|n dpns |r roiiibai «i 
luniiiuo la nouvelle d'une dernière défaite des AraIx'S d'IanilMi y 
paneiuit. Voici ce qui y donna lieu. 

l)èi> le 1/t germinal (3 avril) , le commandant Pinon, que j'avais 
laissé à Siout |)our gouverner la province, avait écrit à lÂisalle de 
venir à Siout pendant qu'il irait donner la chasse à des Arabes (pii 
iiHfuiétaient les cnvirtms de Melaoui. I^salle, qui était rcslé à Talitali 
avec son régiment, s'y rend. Pinon revient le 19, et le même 
jour il a avis que les Arabes d'Iambo, après avoir été battus à 
(iirgéli, étaient venus dévaster Tahtah, el que leur chef cherche 
encore à soulever le pays. 

Combat de Thèmch fl^ 

Le !2(l, Kasalle pari jMJur aller les allacpier, iwmW. sous ses ordres 
un bataillon de la 88*^, le 2*2' de chasseurs, et une pièce de canon. 

Le 21, à une heure après-midi, Lasaile arrive près de Théinéli, 
village extrêmement grand, où étaient les Aral)es d'Iambo. Il fait 
de suite cerner le village par des divisions de son régiment, et 
marche droit à l'ennemi avec l'infanterie. Les Arables d'Iambo 
font une décharge de mousqueterie, et se jettent dans un enclos à 
doubles murailles qu'ils venaient de créneler. Malgré le feu du 
canon et notre fusillade, ils résistèrent plusieurs heures; enfin ils 
furent enfoncés. Ceux qui ne furent pas tués sur-le-champ s'enfui- 
rent ; mais une grande partie fut taillée en pièces |)ar le 22' ; une 
centaine ou deux gagnèrent cependant les déserts à la faveur des 
arbres et des jardins. I^salle me mande (ju'il a tué trois cents 
Arabes d'Iambo, dont s'est trouvé le schérif successeur de Hassan. 

Ainsi que je vous l'ai mandé, après l'affaire de Bir-el-Bar je vins 
à kénéh. Je m'y occu{>ai de notre ex|)édition de CÀ)sseir ; je cares- 
sai les marchands de ce port et de Djeddah, qui vinrent me de- 
mander paix [et protection. Je lis la paix avec les cheykhs de Cosseir 

(1) Ne se trouve pat lur 1« cartes. 



394 APPENDICE. 

et avec un cheykli du pays de l'Iambo, qui remplit les fonctions 
de consul pour son pays à Gosseir. Enfin , d'après vos ordres, je 
donnai les miens au général Bclliard , relativement à la construction 
d'un fort à Kénéh , et à la prompte expédition sur Cosseir. 

Je donnai aussi à ce général le commandement de la province de 
Thèbes, dont je venais d'organiser l'administration, et je me rendis 
à Girgéh , où je conférai provisoirement le commandement de la 
place au citoyen Morand. J'arrivai à Siout le 26 floréal (15 mai). 

Cependant le général Davoust n'avait pas cessé de suivre les 
Arabes d'Iambo; mais, après l'affaire de Lasalle, ils i>arurent dé- 
truits , et ce général vint à Siout. Il y était depuis plusieurs jours, 
et ne pouvait savoir ce qu'était devenu le peu qui avait échoppé 
au 22% lorsque tout-à-coup on le prévient qu'il se forme à Bcni- 
Adin , grand et superbe village , et dont les habitans passent pour 
les plus braves de l'Egypte , un rassemblement de Mamelouks , 
d'Arabes et de Dârfouriens , caravanistes venus de l'intérieur de 
l'Afrique , que Mourad-Bey doit venir des Oasis se mettre à la tête 
de cette troupe. • 

Le général Davoust n'hésita pas un instant de marcher contre ce 
village. En conséquence , il renforce sa colonne d'un bataillon de 
la 88* et du 15^ de dragons; il remplace provisoirement Pinon 
dans le commandement de la province de Siout par le chef de bri- 
gade Silly, à qui je l'ai conservé depuis. 

Combat de Beni-Adin, 

Le 29, le général Davoust arrive près de Beni-Adin, qui est 
plein de troupes ; le flanc du village vers le désert est couvert par 
une grande quantité de cavalerie, Mamelouks, Arabes et paysans. 
Ce général forme son infanterie en deux colonnes ; l'une doit en- 
lever le village , pendant que l'autre le tournera : cette dernière 
était précédée par sa cavalerie , sous les ordres de Pinon , chef de 
brigade, distingué par ses talens; mais en passant près d'une 
maison , ce malheureux officier reçoit un coup de fusil et tombe 



IM I • IN oiUClKl.l.tS. I 

in(ui. ' I rUmiu", I -■ ,' -' Tv^,,i, , ,. MiiiMi-', ri 

donne I 1 KMit à l'ailj l ll.tl).«ss«-. |..i «n^a- 

lerie aperçoit les Mamelouks dans les d^Tts : une de» colonnes 
d'infanterie s'y porte; mais Pavant-garde de Mourad-Bey, que l'af- 
freuse misère faisnil sortir des Oasis , lui porte prnmptemrnt !•• 
conseil de retourner. Les Arabes et les paysans h clieval a\ai«'ni 
dAjà lâché pied. I/infantcric et la cavalerie reviennent; li* \illagc 
est anssitAt investi : l'infanterie y entre; et, malgré le U'\i qui sort 
de toutes les maisons, nos trouj^es s'en rendent entii^'renjent maî- 
tres. Deux mille Aral)es d'ïamiw , Maugrabins, Dârfouriens , Ma- 
melouks démontas et habitans de Beni-Adin, tombent morts sons 
les coups de nos soldats, qui ont déployé leur valeur ordinaire. Kn 
un instant, ce beau village est réduit en cendres, et n'offre que des 
ruines. Nos troupes y ont fait un butin immense : elles y ont 
trouvé des caisses pleines d'i : 

Nous n'avons perdu presfjuc personne dans rcttr alVaire. 

Pendant que le général Davousl expédiait ainsi Beni-Adin, les 
Arabes de Djemma et d'Kl-Baqoudji (!) menaçaient Miniéh; grand 
nombre des villages de Miniéh s'insurgeaient, et les débris du ras- 
semblement de Beni-Adin y couraient. Le chef de brigade Dcstrécs, 
qui avait jxîu de troufws , désirait qu'un secours*>înt changer sa 
position. Le général Davoust y marcha ; mais il arriva trop tard : 
Désirées avait fait un vigoureux effort , et les ennemis avaient été 
forcés de se retirer. On disait les Arabes d'Iambo marchant sur 
Beni-Soucif , dont les environs se révoltaient aussi ; le général Da- 
voust y courut. 

Combat (P \ hflu-Cir(ji^h. 

' la proviiirr d ' , roinnu' dans ton 

lire, il est rern lans «pu* lorsqu'il d- > 

troupes, c'est que les antres ont été détruites; en consé<|uencc on 

(I) No w iroiixrni fttft «ar Ict cartes. 



39^ APPENDICE. 

court aux armes, et si l'on est en force on vous attaque, sinon on se 
disperse à vos trousses, et l'on vous vole tout ce que l'on peut 
trouver, ou encore on vous refuse des vivres, et il faut sévir contre 
les cheykils pour obtenir ce dont la troupe a besoin. 

Le général Davoust se trouva dans le dernier de ces cas. Arrivé 
près du village d'Abou-Girgéh , son Copte se porte en avant pour 
faire préparer des vivres : le cheykh répond qu'il n'y a point do. 
vivres pour les Français ; qu'ils sont tous détruits en haut, et que, 
si lui ne se dépêche de se retirer, il le fera batonner d'impOriance. 
Le Copte veut lui représenter ses torts; on le renverse de son 
cheval et le cheykh s'en empare. Le Copte , fort heureux de se 
sauver, vient rendre compte de sa réception au général Davoust , 
qui, après avoir fait sommer le village de rentrer dans l'obéissance 
et avoir porté des paroles de paix, le fait cerner et meitre tout à 
feu et à sang; mille habitans sont morts dans cette affaire. Le gé- 
néral Davoust continue sa route sur Beni-Soueif ; mais les ennemis, 
dont le nombre ne peut guère inquiéter, avaient passé le fleuve : 
le général Davoust se disposait à les y poursuivre lorsqu'il reçut du 
général Dugua l'ordre de se rendre au Caire. 

Lorsque les beys Hassan-Djeddaoui et Osman-Hassan partirent 
de la Guitta pour remonter vers Syène, le général Belliard les suivit 
extrêmement près et les força de se jeter au-dessus des Cataractes ; 
après quoi il laissa à Esné le brave chef de brigade Eppler avec une 
garnison de cinq cents hommes qui devait contenir le pays, y lever 
les contributions , et surtout veiller à ce que les Mamelouks ne 
redescendissent pas, et il revint à Kénéh s'occuper sans relâche de la 
construction du fort , mais plus encore de l'expédition de Cosseir. 

Vers le 20 floréal , Eppler eut avis que les Mamelouks étaient 
revenus à Syène, où ils vivaient fort tranquillement, et se refaisaient 
de leurs fatigues et de leurs pertes. Cet excellent officier jugea qu'il 
était important de leur enlever cette dernière ressource : en con- 
séquence, il donna ordre au capitaine Renaud, qu'il avait envoyé 
quelques jours auparavant k Edfou avec deux cents hommes, de mar- 
cher sur Syène, et de chasser les Mamelouks au-dessus des Cataractes. 



PlJîCF» OKFiri 



Combat de Syhir. 

Le 27, à deux heures après midi, arrivé k une demi-lieue de 
Syène, le capitaine Renaud est prévenu qu'il va être attaqué. A 
peine a-t-il fait quelques dist)()sitions que les ennemis arrivenl sur 
lui à bride abattue; mais ronime rien n'étuime nos soldats, ils fu~ 
rcnt attendus et reçus avec le plus grand sang-froid. I^ charge est 
fournie avec la dernière impiHuosité, et quinze Mamelouks tom- 
bent morts au milieu des rangs; Ilassan-Bey Djeddaoui est blessé 
d'un coup de baïonnette, et a son cheval tué; Osman-Bey Hassan 
reçoit deux coups de feu ; dix Mamelouks expirent à une portée de 
canon du champ d(> bataille ; vingt-cinq autres sont trouvés morts 
de leurs blessures à Syène. 

Ce combat , l'exemple du désespoir d'une part et du plus grand 
courage de l'autre , a coûté cinquante morts et plus de soixante 
blessés aux ennemis qui, |K)ur la troisième fois, ont été rejetés 
au-tlessn*- '1''^ ' Il tr:tri«'v , on la inivr?-«» «•» «on^ !«.»; in;»M\ voiii les 
accable I 

Nous avons eu quatre hommes tués et quinze ble>s< s. 

Je ne fus pas plutôt h Siout, que je fis chercher |)artout des cha- 
meaux, et confectionner des outres, afin d'être à même d'aller trouver 
i\lourad-Bey à Kl-Ouahh (Oasis). Je voulais faire marcher de front 
cette expédition avec celle de Cosseir; mais l'apparition des Anglais 
dans ce |)ort me fit tourner toutes mes vues vers cette dernière. 
Le général Hellianl m'écrivit qu'il avait un fort grand mal d'yeux ; 
je lui envoyai le citoyen Donielot, mon adjudant-général , pour le 
seconder ou pour h* remplacer dans l'expédition de Cosseir, dans le 
cas où son opbthalmie augmenterait. Tous deux ont été extrême- 
ment nècessairi^s |H)ur les préparatifs et l'exécution de la marche sur 
Cosseir; ils sont partis de Kénéh, le 7 prairial (26 mai) avec cinq 
cents hommes de la SI**. 



398 APPENDICE. 

Prise de Cosseîr. 

Le 10, le général BcUiard a pris possession de ce port, où l'on a 
trouvé un fort qui, moyennant quelques réparations, deviendra très 
bon. Je vous en enverrai le croquis , ainsi que du port et de la 
route de Kénéh à Cosseir. L'occupation de ce point important 
sous tous les rapports a mis le comble à mes vœux; cependant 
l'expédition des Oasis (El-Ouahh)nous reste à faire. Je rassemble 
toutes mes ressources; j'en charge le général Priant, officier plein 
de mérite , de zèle et doué de beaucoup de talens militaires , et 
j'espère vous annoncer dans peu que Mourad-Bey n'est plus, ou 
qu'il est en Barbarie. 

Vous voyez par nos différons combats ce qu'ont fait les généraux 
Davoust et Belliard; leurs talens distingués et leur infatigable acti- 
vité les rendent à jamais recommandables. 

Je vous ai parlé des chefs des corps eil particuHer : tous en gé- 
néral ont rempli leurs fonctions d'une manière distinguée et mé- 
ritent vos éloges. Les officiers subalternes ont montré un dévoû- 
ment, une constance et un courage rares. 

Vous connaissez les maux que nous avons endurés pendant cette 
pénible campagne ; je ne vous répéterai pas la bravoure et le cou- 
rage de nos intrépides soldats : vous les connaissez et savez les 
apprécier. 

Il me reste à vous prier d'être favorable au frère du très cou- 
rageux et trop malheureux Morandy , qui commandait la djerme 
l'Italie, lors de sa destruction. Ni l'un ni l'autre n'étaient compris 
dans le cadre de la marine militaire ; voudriez-vous bien accorder 
à celui qui reste les demandes qu'il sera datis le cas de vous 
présenter ? 

Le citoyen Rousseau, maréchal- des -logi» dans la cinquième 
compagnie du 3* régiment d'artillerie à cheval, qui pointait presque 
toutes les pièces à la bataille de Sédimao, et de Samhoud , s'est 
particulièrement distingué dans le cours de cette campagne : je 



PlèCKS OFFICIELLES. 3^9 

voas dcmando |X)iir lui drs grenades en t»r; ji* vous ferai In nn*nie 
demande |Hiur le citoyen l^iinault, ca|M)ral des grenadiers du pre- 
mier hataillou de la (W^ demi- brigade, qui s'est singidièrement 
signalé dans toutes les aiïaircs, et surl^ul au combat de Kénéli. 

Le général de division DESAIX. 



A'..,-. ..■• — 

(Ir 1« itcptibliqu. I 



Bn\\p\nTi ,. , i> ,. 

.1)' vous envoie, citoyen général, un sabre d*un très beau travail, 
sur lequel j'ai fait graver : Conquctc de ta Haute Eijypte. Il est dû 
à vos l)onnes dispo.sitions et à votre constance dans les fatigues. 
Recevez-le , je vous prie , comme preuve de mon estime et de la 
bonne amitié que je vous ai vouée. 

Signé BONAPARTE. 



wtm ou pitots orririit 



TABLE DES MATIERES 

ID TOIB PREIlll. 



AvBRTTMnmrr. .... 

DÉDICACB. ... r 

AvAirr-mopot vn 



CHAPITRE PREMIER. 

MALTE. 

I. Projet de guerre contre rAngleterre pour te campapt 

de 1798 4 

n. Préparatib et oompoeitioo de l'armée d'Oriont . . 3 

m. Départ de la flotte de Toulon (49 mai). 9 

lY. De IHe de Malle et de l'ordre de Saint^leaii Oc Jérusalem. H 

V. MoyenadedéCuiaedellalle t5 

VI. Perplexité du grand mettre et de aon eonaeil 47 
Vn. HoelUitéa,combaU;8iiipeoakMid'araMa(44>ii&) n 
Vni. NégpcialioiietaipitalBlioii(41Jiiia) 

IX. BttU^ de Tannée à Malte; ori^anieatkm de IMte 

X. Départ de IHe (49 juin) 



4o2 TABLE DES MATIÈRES. 

CHAPITRE IL 

DESCRIPTION DE L EGYPTE. 

Page». 

I. L'Egypte 32 

IL ValléeduNil 35 

IIL Inondation 42 

IV. Oasis 47 

V. Déserts de l'Egypte : i<^ du Baheiréh; 2» de la petite 

Oasis; S" de la grande Oasis; 4» de la Thébaïde; 
5° des Ermites ; 6° de l'isthme de Suez, Arabes ^ Culti- 
vateurs, Marabouts, Bédouins 50 

VI. Côtes de la Méditerranée j Alexandrie; canal ci' Alexan- 

drie ô3 

VIL Mer Rouge ; canal des deux mers 72 

VIIL Capitales, Thèbes, Memphis, Alexandrie, le Caire ... 78 

IX. Nations voisines au sud, Sennaar, Abyssinie, Dârfour; 

à l'ouest, Tripoli, Fezzan, Bournou; à l'est, Syrie, 

Arabie 84 

X. Population ancienne, moderne ; races d'hommes, Coptes, 

Arabes, Mamelouks, Osmanlis, Syriens, Grecs, etc. 93 

XL Agriculture 98 

XII. Commerce m 

XIII. Propriétés, finances 115 

XIV. Ce que serait l'Egypte sous la France 120 

XV. Marche d'une armée aux Indes 123 

CHAPITRE m. 

CONQUÊTE DE LA BASSE EGYPTE. 

l. Navigation de Malte aux côtes d'Egypte ; débarquement 

au Marabout; marche sur Alexandrie (I'"" juillet). . . 124 



TABLt DES MATikllC». 4^3 

U. AMaot d'Alexandrie (1 juillet) ; Arabes Bédooint; Tet- 

oadreiiioailleàAboukir(5Juillet) It» 

m. Marche de l'anaéaiur le Caire; combat de R ah m a n ié h 

(lOjuillet) 486 

rV. BatailledeCbfllirakhit (UjuiUel). . U4 

V. liafdiedel*anDéejtiiqa'àBiiibd)éh. 160 

VI. DalaUledeaPyramideaClljiiinel). «M 
Ml Passage du Nil; entrée au Caire (93 jafllei «62 
VUl. Combat de Saihéyéh; IbribiB-iay dMw 

(«4 août) i^^ 

IX. Retour de Napoléon au Cairf»: il fif>pf<*nd le déi wMi e de 

re8eadre(45août) . . ^'^ 

X. ftleaPNncaiaarélaiaiitcoiMiuiUeAËgypUî, en itbo, 

comme ils l'ont fait ea 4798, ils imaleBt réussi; si 
ea 4798, ils se ftissent oonduila oonnme en 4iM, lia 
auraient été battus et chassés du pays. 175 



BATAILLE NAVALE DU Ka. 

I. Mouvement des escadres anglaises dans la Méditerraaée, 

en mai, juin, juillet 4798 478 

II. L'escadre française reçoit Tordre d'entrer dans le port 

vieux; elle le peut; elle ne le lait pas 480 

m. L'amiral s'embosse dans ta rade d'Aboukir; méconten- 
tement du général en chef 485 

IV. Bataille navale (4*^ août) 490 

V. B8et de la bataille navale sur lu puu^r a h^pie ... 497 

VI. E8éi de bi perte de l'csoidre fhinçaiso sur la potitiiiue do 

l'Europe io% 

aO. 



4o4 TABLE DES MATIÈRES. 



CHAPITRE V. 

AtTAIRES RELIGIEUSES. 

PagM. 

I. De l'islamisme 205 

II. Des ulémas de Gama-el-Azhar 210 

III. Fetfa 319 

IV. Fête du Nil , du prophète 222 

V. L'iman de la Mecque 227 

VI. Des arts, des sciences, des belles-lettres sous les califes. 231 

VII. De la polygamie 233 

VIII. Mœurs 235 



CHAPITRE VI. 



INSURRECTION DU CAIRE, 



I. Réunion du grand divan d'Egypte 239 

II. La Porte déclare la guerre à la France 243 

III. Fermentation de la ville 245 

IV. Insurrection du peuple 248 

V. Restitution des livres saints 254 

VI. Fortifications 259 

Vil. Suez (10 novembre) 261 

VIII. Passage de la mer Rouge 268 

IX. Canal des deux mers 271 

X. Divers objets 275 



TABLE DE» MATlfeRIS. 4o5 

CIIPITRE Vil. 

OONQUÈTB DE LA HAUTE EGYPTE. 

PfM. 

I. Plan de campagne 279 

II . SoumiasioQ det proviooei de Beni-Soueif el du Faïoum ; 

bataille deSédiman (7 octobre); combat de Mioiéb- 

el-Faïoum (8 novembre) 284 

m. Siout et Gizéh , les deux provinces de la Haute Egypte 
•ont soumiMB ; combat de Saouaki (3 janvier); com- 
bat de Tahtah (8 janvier) t90 

IV. Desaix s'emparo de Syèiie; les Mamelouks aoDlchaaeés 

de l'ÉgypIe; combat de Samhoud (t2 jaoYier);oom< 
bai de Tbèbee (4 2 février) ; combat de Kéoéh (4S fé- 
vrier) ; combat de Aboumanah (4 7 février) S9i 

V. M ourad-Bey marcbe sur le Caire ; combat de Saoaâmah 

(5 mars) ; perte de la flottille françaiee (6 man) ; com- 
bat de Coploe (8 mars) 304 

VI. Le vieux Uasean est cerné dans le désert de la Tbébaïde ; 

combat de fiir-cl-Bar (S avril); combat de Girgéh 

(6 avril ); combat de Gebinéb (10 avril) 309 

Vil. Pillage et incendie de Beni-Adin (48 avril); combat de 

Syène (46 ma») ; le vieux Hassan est tué 341 

VUI. Prise de Goeseir(S9 mai) H6 



4o6 TABLE DES PIÈCES OFFICIELLES. 

PIÈCES OFFICIELLES Q). 



Page». 

Chap. I. i° Lettres du général Bonaparte au Directoire exé- 
cutif 322 

2° Pièces regardant l'administration de l'île. . . . 326 
Chap. ii. 0. 
Chap. m. i° Lettres du général Bonaparte au Directoire depuis 

le départ d'Alexandrie 342 

2** Proclamation du général (une ligne qui n'a pu être 

lue) 348 

Chap. iv. 4 ° Relations de la bataille du Nil 349 

2° Relation anglaise de la bataille navale du Nil. . 364 
Chap. v. 0. 

Chap. vi. Révolte du Caire (deux mots qui n'ont pu être lus). . 369 
Chap. vu. Relation de Desaix; Haute Egypte 372 

(1) Ce qui suit est cent de la main de l'empereur Napoléon; oh a conservé la 
forme dans laquelle ces lignes étaient tracées. {De lias Cases.) 



IMPKIMB CUBZ PAUL BKNOUAB0, RUB OÀRANCIBaB, N. 5. 



BERATA. 



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