'
■8BKS
«
«P^
m *à*#>ï -;;..--:
fe^^M^fe
« (" : S
253
' ; :\i
m
r<X
M <
y
v
y
m*
<m
A
y
<*■
v
•s
%*J\^J -)f
?
h
y y
Hfl
■ s ;
Wqt jEtbrmrg
of tltc
Pmtesttg of Sfarottta
Freemarï M. Tovell, Esq
mm
1
, **
CAMPAGNE D'EGYPTE.
II.
Imprimé ohez Paul Renouard.
r^a Gafancière, n. ^
GUERRE D'ORIENT.
— '■ OQ>€>- ~ .
CAMPAGNES
D'EGYPTE et DE SYRIE
1798-1799.
-O^'
MÉMOIRES POUR SERVIR A L'HISTOIRE
NAPOLÉON
MCI» IMR LLH-HKHK A SAINTHIUKSK , R PliBLItS
rAR LE GÉNÉRAL RERTRAM)-
AVEC l'N ATLAS DK 4 8 CARTES
IL
A PARIS,
Al COMPTOIR «ES IMPRIMEURS - UNIS ,
>> COMON ET Ci<- «.>
QUAI MALAQDA18, N. 15.
1847.
6382S2.
bc.
Hat
t. 5-
MÉMOIRES
POUR SERVIR
A L'HISTOIRE DE NAPOLÉON.
GUERRE D'ORIENT.
CAMPAGNE DE 4799.
CHAPITRE VIII.
SYRIE.
I. Description de la Syrie. — II. Syrie ancienne. — III. Syrie moderne. —
IV. Déserts (1). — V. Histoire de la Syrie jusqu'à sa conquête par les
Romains. — VI. Jusqu'à sa conquête par les Musulmans, six cent vingt
ans après Jésus-Christ. — VII. Jusqu'à la première croisade en 1070. —
VIII. Croisades jusqu'en 1300. — IX. Mamelouks jusqu'à la conquête par
Sélim, 1517. — X. État moderne.
I. L'Arabie est une presqu'île comprise entre la
mer Méditerranée, la mer Rouge, la mer des Indes et
l'Euphrate. Cette presqu'île se lie à l' Asie-Mineure
par l'isthme du mont Taurus , et à l'Afrique par
l'isthme de Suez. Elle a la forme d'un pentagone ir-
régulier; le côté de l'ouest a cen t cinquante lieues de
(1) Les paragraphes V, VI, VII, VIII, IX, X, ne se trouvent pas dans le
manuscrit. Une note du général Bertrand tendrait à faire croire que Napoléon
ne les a pas dictés. [De Las Cases.)
II. i
1 GUERRE D ORIENT.
long (i). Il est borné par la Méditerranée depuis
Alexandrette jusqu'à Raphia. Le côté du sud a sept
cent vingt lieues depuis l'isthme de Suez jusqu'au
détroit de Bab-el-Mandeb. La mer des Indes, depuis
ce détroit au cap Ras-el-Had , forme le troisième côté
qui a plus de quatre cent cinquante lieues de long; le
golfe Persique, l'Euphrate la bornent à l'est et la
séparent de la Perse et de l'Arménie sur une étendue
de six cents lieues; enfin est l'isthme d' Alexandrette
qui sépare la Méditerranée de l'Euphrate. Il a trente-
cinq lieues de largeur. Il est fermé par le mont
Taurus.
La Syrie est la partie de cette grande presqu'île
située le long des côtes de la Méditerranée. Elle a
environ cinquante lieues de large. Les Arabes de la
Mecque appellent la Syrie le pays de la gauche,
comme ils appellent l'Yemen le pays de la droite.
Elle est comprise entre les 32 e et 3t° degré de lon-
gitude Est de Paris, et les 3i c et 38 e de latitude nord;
elle a neuf mille lieues carrées de surface, dont cinq
mille de terres cultivées. L'Egypte serait un désert
sans le Nil. Les sables de l'Arabie couvriraient la
Syrie sans la chaîne de montagnes qui la partage et
qui court parallèlement, aux côtes de la Méditerranée,
se tenant à une distance de dix à quinze lieues de la
mer. Cette chaîne arrête les nuages, conserve les eaux
des pluies ; elle s'appelle Liban au nord, Anti-Liban au
(1) Ce sont toujours les lieues de % au degré.
SYRIE. 3
centre, Monts des Cheykhs au midi. Le Liban se dé-
tache du montTauruSj il va en s' élevant pendant cin-
quante lieues jusque vis-à-vis de Tripoli, c'est la plus
grande hauteur ; il a dix-huit cents toises au-dessus
de la mer; de là, ces montagnes vont en s' abaissant
jusqu'au-delà d'Hébron , près de la mer Morte. Les
eaux qui tombent sur le revers ouest de cette chaîne,
forment vingt-six vallées, par où elles s'écoulent dans
la Méditerranée. Elles ont dix à douze lieues de lon-
gueur. Ces petits ruisseaux sont rarement à sec. Us
entretiennent la fertilité et la végétation dans toute la
contrée. La Kasmiéh , qui prend sa source au som-
met du mont Liban près de Baalbeck et qui se jette
dans la mer près de Tyr, sépare le Liban de l' Anti-
Liban; c'est la plus considérable de toutes ces pe-
tites rivières ; elle serpente sur une étendue de trente
lieues.
Les pluies qui tombent sur les revers Est de cette
chaîne de montagnes sont recueillies par l'Oronte et
le Jourdain, qui coulent à son pied et parallèlement,
avec elles. L'Oronte coule du sud au nord, le Jour-
dain du nord au sud. Ces rivières ont chacune
soixante lieues de cours. L'Oronte se jette dans la
Méditerranée à six lieues d'Antioche , s'étant creusé
un lit à travers le Liban pour se faire un passage jus-
qu'à la mer par un crochet perpendiculaire à son
cours. Il a vingt toises de largeur à son embouchure,
il serait guéable et souvent à sec sans le grand nombre
de barrages qui arrêtent son cours. Le Jourdain ,
/} GUERRE D'ORIENT.
après avoir formé deux lacs, celai de Houle et celui
de Tabariéh, se perd dans la mer Morte. Cette rivière
a huit à douze toises de large; elle n'est pas guéable;
elle est assez profonde. Si la configuration du pays
eût permis à l'Oronte et au Jourdain de couler quinze
ou vingt lieues plus à l'Est, la Syrie en eût été agrandie
d'autant.
La petite rivière de Barradi, qui coule du mont
Liban, arrose Damas et se perd dans le petit lac de
Bahret-el-Merdj. Un grand nombre de sources fertili-
sent les environs de cette grande ville. Les plaines
d'Alep sont arrosées par les ruisseaux descendans du
montTaurus.L'Euphrate, qui coule à l'Est à quatre
ou cinq marches d'Alep, est un fleuve large, rapide
et profond.
La Syrie, étant composée de plaines , de collines ,
de montagnes et de déserts, a des températures et
des climats divers. L'hiver, les hautes montagnes sont
couvertes de neiges qui disparaissent au mois de
mars; dans les plaines le thermomètre ne descend
jamais plus bas que 5 ou 6 degrés Réaumur, au-
dessus de zéro ; il monte jusqu'à 28 degrés l'été, et
seulement à 19 et 20 sur les hautes collines. Les sites
de la Syrie sont variés, agréables et pittoresques. Les
montagnes sont couvertes de pins et de cèdres; les
collines et les plaines produisent du chêne-vert, des
bois blancs, des arbres fruitiers, des oliviers, des mû-
riers. On y trouve à-la-fois les fruits des climats tem-
pérés et ceux des climats chauds. Le blé, le dourah,
SYRIE. 5
les lentilles, l'huile, la vigne, le sézame, l'indigo, le
coton, la canne à sucre, les tabacs; les pâturages y
sont abondans ; les bestiaux sont très nombreux. Le
commerce se fait avec la Mecque et l'Euphrate par
des caravanes ; avec le Caire, par des caravanes et par
mer; Alep, Damas du côté de la terre; Jaffa, Acre,
Beyrout, Latalué, du côté de la mer, reçoivent et ex-
portent ce qui est nécessaire et ce qui est superflu à la
consommation du pays.
Sur cent cinquante lieues de côtes, la Syrie n'a au-
cun port, aucune rade sûre, si ce n'est celle d'AIexan-
drette. C'est la seule où les ancres tiennent et ne
chassent pas. Les rades de Jaffa, d'Acre, de Tripoli,
de Latakié, sont mauvaises et dangereuses l'hiver.
Les monts Taurus séparent la Syrie de l' Asie-Mineure.
Ces hautes montagnes, qu'il faut trois grandes jour-
nées pour traverser , offrent partout des cols très
élevés, des défilés, et un pays difficile. Il pleut en
Syrie autant qu'en Europe. Cette contrée adopte les
plantes étrangères, de sa température et de sa latitude,
contraire en cela, comme en tant d'autres choses,
à l'Egypte sa voisine.
II. La Syrie ancienne se divisait en trois parties :
i° la Syrie proprement dite ; i° la Célé-Syrie ou Syrie-
Creuse; 3° la Syrie-Palestine. La Syrie proprement
dite se divisait en trois : i° première Syrie, dont la
capitale était Antioche; i° seconde Syrie, capitale,
Alep; 3° Syrie-Euphratensis, capitale Samosate, sur
6 GUERRE D'ORIENT.
l'Euphrate. La Syrie-Creuse se divisait en deux . i° la
Phénicie proprement dite, capitale, Tyr; i° la Phé-
nicie du Liban, capitale, Damas. La Palestine se divi-
sait en trois : i° Ja Judée, capitale, Jérusalem; 'i° la
Samarie, capitale, Sébaste ; 3° la Galilée, capitale,
Acre. La population de l'ancienne Syrie était de dix
à douze millions d'âmes , ce qui faisait deux mille
par lieue carrée.
Le commerce des Indes a porté Tyr au plus haut
degré de prospérité. Les Phéniciens étaient réputés
les premiers navigateurs du monde. Tyr est la mé-
tropole d'Utique, de Carthage et de Cadix; elle faisait
le commerce des Indes par le golfe Persique et la mer
Rouge, sur lesquels elle avait des établissemens. Pal-
myre était une des échelles de son commerce avec
Babylone.
La Palestine, cette terre sainte, a été conquise et
habitée par les Juifs, ou le peuple de Dieu. Les douze
tribus descendant des douze enfans de Jacob se la
partagèrent, savoir : Ruben, Gad, Manassé, le terri-
toire situé sur la gauche du Jourdain , depuis la mer
Morte jusqu'à la source de cette rivière; Siméon ,
Dan , le territoire de la Palestine actuelle, de Gaza à
la rivière de Jaffa ; Judas et Benjamin, la rive droite
du Jourdain, depuis la mer Morte jusqu'à la Galilée;
Ephraïm, le pays de Naplouse, de la mer au Jourdain ;
Issachar, Zabulon, Azer etNephtalie, toute la Galilée
jusqu'aux portes de Tyr. La population des trois Pa-
lestines du temps des Romains était de quatre à cinq
STRIE. 7
millions d'âmes sur une étendue de mille cinq cents
lieues carrées, dans un pays montagneux, pauvre et
environné de déserts; c'est, par lieue carrée, trois
mille habitans, ce qui est supérieur à la popula-
tion de la Flandre et de la Lombardie. Cela paraît
exagéré.
Les villes d'Antioche, d'Émèse, de Tyr, de Jérusa-
lem, ont été très grandes, très peuplées : la première
a été la métropole de l'Orient. Les rois de Babylone,
deNinive, de Perse, les califes de Bagdad et de Bas-
sora, ont souvent fait la guerre à la Syrie et l'ont
administrée. Cyrus, méditant la conquête de l'Egypte,
protégea les Juifs et fit rebâtir leur temple. Jérusa-
lem a été la métropole religieuse du monde chrétien.
Elle est aujourd'hui révérée parles juifs, les chrétiens
et les musulmans , c'est-à-dire les trois religions qui
ont transmis aux hommes la connaissance d'un seul
Dieu créateur et rémunérateur, et dont le culte s'é-
tend sur presque tout l'univers. C'est la ville sainte,
très noble, très religieuse. Qu'est-ce que Rome auprès
de Jérusalem, de la Judée, aux yeux de la religion? Là
ont vécu et sont enterrés Abraham, Tsaac, Jacob, les
patriarches; là naquit et mourut Jésus-Christ; là vé-
curent les évangélistes ; c'est là que Mahomet puisa la
connaissance du vrai Dieu.
III. La Syrie était divisée, en 1799, en quatre pa-
chaliks : celui d'Alep, de Tripoli, d'Acre et de Da-
mas. La Palestine, cette langue de terre sur le bord
II. X*
8 GUERRE D'ORIENT.
de la mer, entre Khan-lounès et Césarée, était gou-
vernée par trois agas qui demeuraient à Gaza, Ramléh
et Jaffa, chefs-lieux des trois apanages. Le premier de
ces apanages appartenait à la sultane mère et lui ren-
dait cent cinquante bourses; les deux autres, au ca-
pitan-pacha, qui en tirait deux cents bourses. La
douane de Jaffa était un revenu important : les riz
de Da miette (i)
Les pèlerins chrétiens pour Jérusalem
y débarquaient (2). La rade est foraine. Le port pou-
vait jadis contenir trente bâtimens de trois cents ton-
neaux, mais aujourd'hui il est presque comblé. La
population de la Palestine était de cent mille âmes
('799)* Il y a ( ^ e Gaza à Jaffa seize lieues; de Jaffa
à Acre, vingt-deux lieues; de Jaffa à Jérusalem, seize
lieues.
Le pachalik de Damas s'étendait de Marra àHébron ;
il comprenait une partie de l'ancienne Palestine de
Judas, de celle de Samarie, et toute la Phénicie du
Liban. Jérusalem, capitale de la Judée, était gouver-
née par un moultezim. La ville a vingt mille habi-
tans, les trois quarts chrétiens, Naplouse, et Sébaste,
ancienne capitale de la Samarie, sont habitées par
une population guerrière, fanatique et remuante. Au
sud de Damas est la plaine de Hauran , qui a neuf
(1) Ici est une lacune dans le manuscrit.
(21 Probablement débarquaient à Jaffa. La lacune qui existe rend le texte
obscur; mais, par respect pour lœuvre de Napoléon, on a dû se borner à
reproduire fidèlement le manuscrit. (De Las Cases.)
SYIUE, 9
journées de longueur. Elle a été riche, mais aujour-
d'hui elle n'est habitée que par quelques tribus
d'Arabes. Au nord , est la plaine d'Emèse et de
Famié; plus à l'est, on trouve les belles ruines de
Palmire, distantes de sept journées de Damas et de
cinq de l'Euphrate. Tyr était autrefois le port de Da-
mas. La population de ce pachalik est de un million
quatre cent mille âmes. La ville a quatre-vingt-
dix mille habitans. Le pacha entretient trois mille
hommes sous les armes, dont un tiers à cheval, dit
libaches. Les janissaires ne sont pas compris dans la
maison du pacha qui est Emir-Haggi. La caravane
de la Mecque lui coûte sept millions, mais elle lui
rend davantage. Elle est quarante jours en route.
Elle est composée de vingt à quarante mille pèlerins;
il meurt neuf à douze mille chameaux à chaque
voyage.
Le pachalik d'Acre s'étendait de Césarée, au sud,
à Nahr-el-Kelb (rivière du chien), au nord. Sa popu-
lation est de quatre cent mille âmes, dont les Druses
forment une partie considérable. Le pacha entretient
trois mille hommes sous les armes, dont neuf cents
Arnautes à cheval. Acre, Soûr ou l'ancienne Tyr,
Seydéh, Beyrout, sont les quatre ports. Sâfed, Taba-
riéh, Baalbeck, sont les principaux lieux de l'inté-
rieur. Ce pachalik comprend une partie de la Galilée
et la partie de Célé-Syrie (ou Syrie-Creuse) appelée
Phénicie propre. Son produit est de mille cinq cents
bourses. Ce pachalik contient beaucoup de chrétiens;
lO GUERRE D ORIENT.
on y trouve le couvent de Nazareth, où Notre Sei-
gneur Jésus - Christ a pris naissance. Ce couvent est
beau.
Le pachalick de Tripoli s'étendait de la Rivière du
Chien à Ladikiéh au nord. Sa population est de trois
cent mille âmes. Dans ce pachalik sont les Ansérins ,
les Maronites, beaucoup de Grecs. Il rend mille cinq
cents bourses. Le pacha entretient neuf cents hommes.
Tripoli et Ladikiéh sont de petites villes de cinq à six
mille âmes, qui font un assez grand commerce en
tabac avec l'Egypte. Ce pachalik formait une partie
de la Syrie première.
Le pachalik d'Alep est compris entre l'Euphrate,
la Méditerranée et le mont Taurus; c'est l'ancienne
Syrie première et seconde. Il a quatre cent mille âmes
de population. Alexandrette est le port d'Alep sur la
Méditerranée, El-Bir son port sur l'Euphrate. La
plaine d'Antioche et celle d'Alep sont célèbres. Alep
a cent mille habitans; il rend huit cents bourses. La
maison du pacha se compose de deux mille hommes,
partie à cheval, appelés délites , et partie à pied,
appelés maugrahins.
La population actuelle ('799) de la Syrie est de
deux millions quatre cent mille âmes, dont un cin-
quième Chrétiens, Druses, Maronites, Grecs, Catho-
liques, Syriens ou Arméniens; un dixième Turco-
mans,Rourdes, Bédouins. Antioche n'est plus qu'une
misérable bourgade habitée par quelques centaines
de malheureux. Sur les ruines de Tyr sont quelques
SYRIE. II
cabanes habitées par huit ou neufs cents Moutoualis.
La Syrie rend trente-six mille bourses , savoir : au
trésor de Constantinople, trois mille cent quarante-
cinq bourses; pour les frais de la caravane de la
Mecque, six mille bourses ; le reste est le profit des
pachas. Les villes tombent en ruines, les ports se
comblent, les chaussées sont détruites, les marais
rendent les plaines malsaines ; partout Typhon l'em-
porte sur Osiris. Toutefois, ce pays conserve encore
sa physionomie. L'Egypte est une ferme, dit un litté-
rateur arabe, mais la Syrie est un jardin. La presqu'île
d'Arabie, l'Irack et l'Egypte, forment proprement la
nation arabe , qui parle une langue différente , a
d'autres mœurs, d'autres préjugés que le reste de
l'empire ottoman.
Il y a en Syrie quatre nations qui sont tributaires,
soumises aux pachas, mais qui se gouvernent elles-
mêmes : Les Ansaryéh, les Maronites, les Druses et les
Moutoualis, ces derniers sontsectateursd' Ali. La popu-
lation de ces quatre peuples est de trois cent soixante-
cinq mille habitans , savoir : Les Druses, cent
vingt mille; les Moutoualis, cinq mille; les Maronites,
cent vingt mille; les Ansaryéh, cent vingt mille; les
chrétiens répandus dans les cinq pachaliks se mon-
tent à deux cent mille. Total cinq cent soixante-cinq
mille, nombre des habitans qui ne sont ni musulmans
ni ottomans. H y a trois nations errantes. Les Turco-
mans qui sont à Antioche, et qui fréquentent alterna-
tivement les plaines cVAntioche et les montagnes de la
I 2 GUERRE D ORIENT.
Caramanie; ils sont nombreux et ont de grands trou-
peaux. Les Rourdes , qui fréquentent les bords de
l'Euphrate et les déserts de l'Irack. Les Bédouins, qui
habitent sur les lisières dans la direction de l'Egypte,
de la Mecque et de Bassora. La population maritime
de la Syrie se monte sur l'étendue de cent cinquante
lieues à quarante-cinq mille habitans. D'Alexandrie à
Alexandrette, il y a, par mer, deux cent quinze lieues.
Alexandrette est la seule ville de la Syrie où une esca-
dre puisse mouiller; mais la difficulté de la sortie,
l'insalubrité de l'air, portent les marins à l'éviter. Les
côtes de la Natolie et de l'Asie-Mineure offrent plu-
sieurs bonnes rades.
IV. La Syrie est environnée de déserts à l'est et au
sud. Ceux de l'est, la séparent de l'Euphrate et de l'Ir-
rack, ou Mésopotamie; ceux du sud, de l'Arabie-Pé-
trée, de la mer Rouge et de l'Egypte. Des caravanes
d'Alep et de Damas traversent le désert, vont à Bag-
dad et à Bassora, faisant le commerce de la Perse et
de l'Inde. De Damas il part des caravanes de pèlerins
qui vont à la Mecque et à Médine; d'autres échan-
gent des marchandises et vont au Caire; celles-ci
trouvent le désert à Gaza. Les caravanes de Jérusalem
vont à la mer Rouge ; le commerce de cette mer se
fait par Akaba. Ces caravanes passaient par Hébron
(six lieues) ville célèbre, on y voit encore le tombeau
d'Abraham, elle est appelée la Bien-Aimée ; d'Hé-
bron à Zoar, à l'extrémité de la mer Morte (vingt
SYRIE. l3
lieues); de Zoar à Karak (quinze lieues), Karak est en-
core habitée, et les ruines indiquent que cette ville a
été prospère; de Karak à Akaba , sur la mer Rouge
(trente-cinq lieues); Akaba a quelque population,
elle a de l'eau. Les caravanes du Caire à la Mecque
y séjournent. De là, les flottes deSalomon suivaient
la mer Rouge jusqu'aux Indes. Le port de Akaba
est à quarante-cinq lieues est-sud-est de Suez. Entre
le golfe de Akaba et celui de Suez sont les déserts de
l'Égarement , du mont Sinaï , la vallée de Faran , le
mont Horeb; Tor est le port du mont Sinaï. C'est
dans ces contrées que le peuple de Dieu sortant
d'Egypte a erré pendant quarante ans. On y trouve
fréquemment d'abondantes sources d'eau , de belles
vallées entremêlées de déserts. Le port de Tor est à
quinze lieues du mont Horeb, à quatre-vingt-dix
lieues de Raphia, sur la Méditerranée. Du mont Sinaï
à Suez, il y a cinquante lieues.
Le désert qui sépare la Syrie de l'Egypte s'étend de
Gaza à Salhéyéh ; il est de soixante-dix lieues. Les ca-
ravanes marchent quatre-vingts heures pour le traver-
ser. Gaza est à cent lieues du Caire. Ce désert se di-
vise en trois parties : i° de Salhéyéh à Katiéh,*il y a
seize lieues d'un sable aride; on ne trouve ni ombre,
ni eau, ni aucun vestige de végétation; les caravanes
marchent vingt heures. Les troupes françaises fai-
saient ce trajet en deux jours, mais il en faut trois
pour les chameaux, les voitures et l'artillerie Près de
Katiéh, sont des sables mouvans, très fatigans pour
l4 GUERRE D'ORIENT.
les charrois. Katiéh est une oasis; il y avait deux
puits d'eau un peu arrière , mais cependant potable;
il y avait un millier de palmiers qui pouvaient mettre
quatre ou cinq mille hommes à l'ombre. Katiéh est
supposé être le camp d'Alexandre; il y a cinq lieues
de là aux ruines de Peluse, et au fort de Tinéh, quatre
lieues jusqu'au bord de la mer. Ainsi les établisse-
mens de Katiéh peuvent être approvisionnés par des
bateaux partant de Damiette, et suivant le lac.Menza-
léh, jusqu'à Tinéh, ou bien sortant du Bogaz de Da-
miette, suivant les côtes de la Méditerranée, et débar-
quant sur la plage vis-à-vis de Katiéh.
La seconde partie s'étend de l'oasis de Katiéh, jus-
qu'à celle d'El-Arich, il y a vingt-cinq lieues. Les ca-
ravanes sont trente-deux heures en marche; l'armée
française mettait trois jours et demi à faire le. trajet.
On rencontrait sur cette route trois puits qui mar-
quaient les stations, mais ces puits n'offraient de res-
sources que pour un ou deux bataillons; le premier
est celui de Bir-el-Abd (six lieues et demie); le second
de Birket-Aich (sept iieues et demie) ; le troisième Me-
çoudiah (huit lieues), situé à trois lieues d'El-Arich.
En suivant cette direction on se trouve toujours à
deux ou trois lieues de la mer Méditerranée, jusqu'à
Méçoudiah où l'on chemine sur l'Estran. A trois
lieues au nord de Bir-el-Abd, est le mont Casius. Si
on faisait des établissemens à toutes ces couchées, il
serait possible de les approvisionner d'eau, de vivres
et de fourrages par mer. Les djermes, parties de Da-
SYRIE.
miette ou de Jaffa, débarqueraient sur la plage, à trois
lieues des puits. Mais il serait préférable de marquer
les couchées sur le bord de la mer, même en marchant
sur l'emplacement des lacs du roi Baudouin. Ces ma-
gasins retranchés formeraient une protection pour la
navigation. El-Arich est une oasis beaucoup plus éten-
due, beaucoup plus productive que celle de Ratiéh.
Il y a six puits qui peuvent suffire aux besoins d'une
armée de quinze à vingt mille hommes , plusieurs
milliers de palmiers qui peuvent la mettre à l'ombre.
Il y avait un gros village en pierres, contenant cinq à
six cents habitans, et un fort en maçonnerie ; ce fort
et ce village sont à une demi-lieue de la mer, ce qui
rend facile l'approvisionnement de ce magasin. Au
bord de la mer on voit des ruines de l'ancienne ville
de Rhinocorure. Elle était sur l'emplacement d'El-
Arich, et avait des moles et un port pour favoriser la
navigation.
La troisième partie de ce désert s'étend d'El-Arich
à Gaza , il y a dix-neuf lieues. Les caravanes sont
vingt-trois à vingt-quatre heures en chemin. Les
troupes françaises mettaient trois jours à le traverser.
A quatre lieues d'El-Arich, on trouve le Santon de
Karoub; à quatre lieues plus loin, le puits de Zawi;
à quatre lieues de Zawi , le puits de Raphia ; à deux
lieues, le château de Khan-Iounès ; là commence la
Syrie. De Khan-Iounès à Gaza il y a sept lieues ; ce
n'est plus le désert; c'est un état intermédiaire entre
le désert et le pays cultivé. Pendant toute cette route
l6 GUERRE D'ORIENT.
on longe les bords de la mer à une lieue ou une
demi-lieue. Raphia a été une grosse ville, on y voit
encore des ruines. Il faut donc à une grande armée
douze jours pour traverser le grand désert et l'isthme
de Suez, comptant un jour de séjour à Katiéh et un
à El-Arich.
A toutes les époques de l'histoire, on voit que les
généraux marchant d'Egypte en Syrie ou de Syrie eh
Egypte , ont considéré ce désert comme un obstacle
d'autant plus grand, que leurs armées avaient plus
de chevaux. Lorsque Cambyse, disent les anciens
historiens, voulut pénétrer en Egypte, il fit alliance
avec un roi arabe, qui fit couler un canal d'eau dans
le désert; ce qui évidemment veut dire qu'il couvrit
ce désert de chameaux portant de l'eau. Alexandre
chercha à plaire aux Juifs pour qu'ils le servissent au
passage du désert. Cependant cet obstacle dans les
temps anciens n'a pas été aussi considérable qu'au-
jourd'hui, puisqu'il y existait des villes, des villages,
et que l'industrie de l'homme avait lutté avec avan-
tage contre les difficultés. Aujourd'hui il ne reste
presque rien depuis Salhéyéh jusqu'à Gaza. Une
armée doit donc le franchir successivement , en for-
mant des établissemens et des magasins à Salhéyéh,
à Katiéh, à El-Arich. Si cette armée part de Syrie,
elle doit d'abord se former un gros magasin à
El-Arich, et puis le transporter à Katiéh, mais ces
opérations étant fort lentes donnent le temps à l'en-
nemi de faire ses préparatifs de défense.
SYRIE. 17
C'est une opération bien fatigante et bien délicate
que de traverser le désert en été. i° La chaleur du
sable j 2 le manque d'eau; 3° le manque d'ombre,
sont capables de faire périr une armée ou de l'affai-
blir et de la décourager, au-delà de ce qu'il est pos-
sible d'imaginer. L'hiver, cet obstacle est bien moin-
dre. On n'a plus l'inconvénient de la chaleur, du
sable ni de l'ardeur insupportable du soleil ; on a
besoin d'une moindre quantité d'eau. Il est donc fa-
cile de comprendre qu'une place forte à El-Arich qui
empêcherait l'ennemi de se servir des puits et de
camper sous l'ombre des palmiers, serait bien pré-
cieuse. L'armée qui la voudrait assiéger, devrait
camper exposée à l'ardeur du soleil, recevoir ses
vivres, ses fourrages, ses bois, ses fascines et son eau,
de Gaza. El-Arich pris, il faudrait passer bien des se-
maines pour approvisionner ce magasin, de manière
à ce qu'il pût suffire à tous les besoins de l'armée,
pendant le siège de Ratiéh. Pour le siège de Katiéh,
il faudrait tirer ses vivres, ses fascines, son eau, du
magasin d'El-Arich. Avant de se hasarder à quitter
Katiéh, il faudrait y avoir fait de gros magasins qui
pussent suffire aux besoins de l'armée, dans sa tra-
versée jusqu'à Salhéyéh. Cette armée, exténuée par le
passage du désert de Ratiéh à Salhéyéh , pourrait
être défaite par une armée moindre. Si elle est battue
avant d'arriver au Caire, elle n'a qu'une seule ligne
de retraite, elle est embarrassée d'une quantité im-
mense de chameaux portant de l'eau. Une armée
l8 GUERRE D'ORIENT.
battue et rejetée dans le désert ne peut plus prendre
position; elle ne peut s'arrêter qu'à Gaza.
L'armée qui défend l'Egypte peut, ou se réunir à
El-Arich pour s'opposer à l'investissement de cette
place, ou se réunir à Katiéh, pour faire lever le siégé
d'El-Arich, ou attendre l'ennemi à Katiéh, ou l'at-
tendre à Salhéyéh; tous ces partis lui offrent des
avantages. De tous les obstacles qui peuvent couvrir
les frontières des empires, un désert pareil à celui-ci
est incontestablement le plus grand. Les chaînes de
montagnes, comme les Alpes, tiennent le second
rang, les fleuves, le troisième; car, si on a tant de
difficulté à transporter les vivres d'une armée, que
rarement on y réussit complètement , cette difficulté
devient vingt fois plus grande, quand il faut traîner
avec soi l'eau, les fourrages et le bois, trois choses
d'un grand poids, très difficiles à transporter et qu'or-
dinairement les armées trouvent sur les lieux.
CHAPITRE IX.
CONQUETE DE LA PALESTINE.
I. Résolution de la guerre de Syrie (1799). — II. L'armée est partagée en
trois corps. — III. Passage du désert; de l'isthme de Suez} combat d'El-
Arich (9 février); combat de nuit (15 février) ; prise du fort (21 février). —
IV. L'avant-garde ferre dans le désert (22 février); combat de Gaza (26 fc
mer). — Y. Marche sur Jaffa; siège et prise de la ville (6 mars). —
VI. Peste de Jaffa; armistice conclu avec l'aga de Jérusalem (10 mars). —
VII. Combat de Najdouse (1S mars). — VIII. Prise de Haïffa; arrivée de-
vant Acre (18 mars).
I. Les colonies françaises des Indes-Occidentales
étaient perdues. La liberté accordée aux noirs, et les
événemens dont Saint-Domingue était le théâtre de-
puis huit ans, ne laissaient plus d'espoir de rétablir
l'ancien système colonial. D'ailleurs, l'établissement
à Saint-Domingue, d'une nouvelle puissance gouver-
née par les noirs , sous la protection de la Républi-
que, entraînerait la ruine de la Jamaïque et des colo-
nies anglaises. Dans cet état de choses la France avait
besoin d'une nouvelle et grande colonie qui lui tînt
lieu de celles de l'Amérique.
Depuis la dernière lutte que la France avait soute-
nue contre l'Angleterre dans l'Indoustan, elle y avait
perdu tous ses établissemens. Il ne lui restait plus que
9.
so Gtirimr. n oridnt.
la belle, mais petite colonie de l'Ile de-France. Les
Anglais, au contraire, avaient tellement accru et con-
solidé leur domination dans les Indes , qu'il était de-
venu difficile de les y attaquer directement. Ils étaient
maîtres de tous les ports; ils y entretenaient cent
vingt-cinq mille hommes , dont trente mille Euro-
péens; ils couvraient, il est vrai, une grande étendue
de pays. Tippoo-Saïb, les Mahratles, les Seïkhs et
d'autres peuples guerriers non soumis, formaient une
masse de forces prêtes à se rallier à une armée fran-
çaise. Mais pour entreprendre avec espérance de suc-
cès, une guerre sur un théâtre si éloigné, il fallait
être maître d'une position intermédiaire qui servît
de place d'armes. L'Egypte, située à six cents lieues
de Toulon, à quinze cents du Malabar, était cette
place d'armes. La France, solidement établie dans
ce pays, deviendrait un peu plus tôt , un peu plus
tard , maîtresse de l'Inde. Le riche commerce de
l'Orient reprendrait son ancienne route par la mer
Rouge et la Méditerranée. Ainsi, d'un côté l'Egypte
remplacerait Saint-Domingue etles Antilles ; de l'autre,
elle serait un acheminement à la conquête de l'Inde.
Alexandre pénétra dans l'Indoustan en passant
l'[ndus dans la partie supérieure de son cours; il
opéra son retour sur Babylone, en traversant la Ge-
drosie ou le Mékran. Si son armée y souffrit, c'est
qu'il n'était pas pourvu de tout ce qui était néces-
saire pour cette traversée. Avec des vaisseaux on
franchit l'Océan, avec des chameaux les déserts ces-
CONQUÊTE DE LA PALESTINE. 2l
sent d être un obstacle. De l'Egypte, une armée mon-
tée sur des chameaux peut arrivera Bassora en trente
ou quarante-cinq jours; de Bassora , elle peut en
quarante se porter sur les confins du Mékran ; elle
trouvera sur sa route Chyraz, grande et belle ville.
Tout le Kerman est un pays abondant, où elle s'ap-
provisionnera pour le passage du désert jusqu'à
l'Indus. Ces déserts sont moins arides que ceux de
l'Arabie. Partant de l'Egypte en octobre, cette armée
arriverait en mars à sa destination. Là, elle se trouve-
rait au milieu des Seïkhs et des Mahrattes.
L'armée française n'était forte que de trente mille
hommes , mais les cadres étaient suffisans pour
soixante mille. En effet, elle avait quatre cent quatre-
vingts compagnies d'infanterie, soixante compagnies
de cavalerie, quarante compagnies d'artillerie , sa-
peurs, mineurs, ouvriers, trains d'artillerie; elle pou-
vait donc recevoir trente mille recrues du pays. On
comptait les prendre ainsi : quinze mille esclaves
noirs de Sennaar et de Dârfour; et quinze mille Grecs,
Coptes, Syriens, jeunes mamelouks, maugrabins et
musulmans de la Haute-Egypte, accoutumés au désert
et aux chaleurs de la zone torride.
L'Egypte pouvait tout fournir : les dix mille che-
vaux, les quinze cents mulets, les cinquante mille
chameaux, les outres, les farines, les riz et tous les
autres objets nécessaires à cette opération. Un solide
établissement dans cette contrée, était donc la base
de tout l'édifice. Avant de partir de France, Napo-
aa GUERRE D ORIENT.
léon avait calculé le temps et les moyens pour faire
la conquête de l'Egypte, sauf à marcher sur l'Inclus,
plus tôt ou plus tard, selon la disposition plus ou
moins favorable des peuples de l'Orient, et selon que
les événemens seraient plus ou moins heureux. 11
s'était flatté , que les quinze premiers mois , depuis
juillet 1 798 jusqu'à octobre 1 799, lui suffiraient pour
faire la conquête du pays, pour la levée des recrues,
des chevaux, des chameaux, pour leur équipement,
armement ; et que dans l'automne de 1 799 et l'hiver
de 1 800 , il pourrait marcher à sa destination avec
tout ou partie de son armée. Car, quarante mille
hommes, dont six mille chevaux, quarante mille cha-
meaux et cent vingt pièces de canons de campagne,
étaient jugés suffisans pour soulever l'Indoustan. 11
avait été convenu en France que le gouvernement
ferait partir en octobre ou novembre 1 798, trois vais-
seaux de soixante-quatorze , quatre frégates et cinq
flûtes portant trois mille hommes, pour ravitailler
l'Ile-de-France , et croiser dans les mers des Indes ;
que dès que l'époque de la marche de l'armée sur
l'Indus serait décidée, une escadre de quinze vais-
seaux de guerre, six frégates, quinze grosses flûtes,
partirait de Brest, portant cinq mille hommes, des
vivres et des munitions de guerre. Cette escadre de-
vait communiquer avec l'armée de terre sur les côtes
du Mékran. Après avoir donné tous les secours à
l'armée pour l'aider à s'emparer d'une place forte,
Surate , Bombay ou Goa , elle devait se partager en
CONQUÊTE DE LA. PALESTINE. a3
petites divisions pour croiser dans les mers depuis
Tlndus jusqu'à la Chine. Trois divisions devaient
partir de l'Ile-de-France pour former des magasins
aux trois ports de la côte du Mékran qui avaient été
désignés. Les trois mille hommes de troupes qui se
trouveraient à l'Ile-de-France, ayant des cadres pour
six mille hommes, devaient être complétés par quinze
cents colons blancs, et quinze cents noirs. Ces six
mille hommes serviraient à la garde de ces établisse-
mens ou échelles, et suivraient l'armée à son passage.
Le succès de l'assaut d'Alexandrie, des batailles de "
Chobrakhitet des Pyramides,le bon esprit des ulémas
qui avaient levé le plus grand obstacle, celui du fa-
natisme religieux , firent un moment espérer que
Mourad et Ibrahim beys se soumettraient. Mais la
destruction de l'escadre eut le double effet d'empê-
cher les Mamelouks de se soumettre, et de permettre
à l'ennemi d'établir un sévère blocus sur les cotes.
On n'eut plus de communication avec la France,
d'où on attendait un second convoi de six mille
hommes^ déjà embarqués à Toulon^ ainsi que beau-
coup d'effets d'habillement, d'armement, etc. Enfin,
la perte de l'escadre obligea l'empereur Sélim à décla-
rer la guerre à la République.
Après la bataille de Sédiman et la révolte du Caire,
de nouvelles négociations eurent lieu avec Mourad
et Ibrahim beys; ils étaient disposés à se soumettre
et à servir sous les drapeaux français ; mais ils reçu-
rent l'avis que la Porte mettait deux armées en cam-
a4 GUERRE l/oRlEJNT.
pagne. Ils voulurent voir l'issue de cette entreprise.
Les deux armées étaient chacune de cinquante mille
hommes; l'une se réunissait à Rhodes, l'autre en Sy-
rie; elles devaient agir simultanément dans le cou-
rant du mois de juin 1799. La première devait dé-
barquer, à Damiette ou à Aboukir; la seconde,
traverser le désert de Gaza à Salhéyéh, et [marcher
sur le Caire. Les Mamelouks, les Arabes et les parti-
sans devaient s'ébranler au même moment. Dans les
premiers jours de janvier 1799, on apprit que qua-
rante pièces de canon et deux cents caissons de cam-
pagne étaient arrivés de Constantinople à Jaffa. Elles
étaient servies par quinze cents canonniers qui avaient
été dressés par des officiers français. Des magasins
considérables de biscuit, de poudre, d'outrés pour
passer le désert, étaient réunis à Jaffa , à Ramléh, à
Gaza. L'avant-garde de Djezzar -Pacha, au nombre de
quatre mille hommes, était arrivée à El-Arich. Abdal-
lah, son général, était à Gaza avec huit autres mille
hommes; il attendait dix mille hommes de Damas,
huit mille de Jérusalem , dix mille d'Alep, et autant
de la province de l'Irack. Il y avait déjà huit mille
hommes réunis à Rhodes. On attendait dix mille Alba-
nais, neuf mille janissaires de Constantinople, quinze
mille de l' Asie-Mineure, huit mille de la Grèce; une
escadre turque, et des transports se préparaient à
Constantinople.
Dans la crainte de cette invasion, l'esprit public de
l'Egypte rétrogradait; il n'était plus possible de rien
CONQUÊTE DE LA PALESTINE. 25
foire. Si une division anglaise se joignait à l'armée
de Rhodes, cette invasion deviendrait bien dange-
reuse. Napoléon résolut de prendre l'offensive, de
passer lui-même le désert, de battre l'armée de Syrie,
à mesure que les diverses divisions se réuniraient, de
s'emparer de tous ses magasins, et des places d'El-
Arich, de Gaza, de Jaffa, d'Acre, d'armer les chré-
tiens de la Syrie, de soulever les Druses et les Maro-
nites, et de prendre ensuite conseil des circonstances.
Il espérait qu'à la nouvelle de la prise de Saint-Jean -
d'Acre, les Mamelouks, les Arabes d'Egypte, les parti-
sans de la maison de Daher, se joindraient à lui ; qu'il
serait en juin maître de Damas et d' Alep ; que ses avant-
postes seraient sur le mont Taurus, ayant sous ses or-
dres immédiats, vingt-six mille Français, six mille Ma-
melouks et Arabes à cheval d'Egypte, dix-huit mille
Druses , Maronites et autres troupes de Syrie ; que
Desaix serait en Egypte prêt à le seconder, à la tête
de vingt mille hommes, dont dix mille Français et dix
mille noirs, encadrés. Dans cette situation, il serait en
état d'imposer à la Porte, de l'obliger à la paix, et de
lui faire agréer sa marche sur l'Inde. Si la fortune se
plaisait à favoriser ses projets , il pouvait encore ar-
river sur L' Indus au mois de mars 1800, avec plus de
quarante mille hommes en dépit de la perte de la
flotte. Il avait des intelligences en Perse, il était
assuré que le schah ne s'opposerait pas au passage
de l'armée par Bassora, Chyraz et le Mékran. Lesévé-
nemens ont déjoué ces calculs. Toutefois, la guerre
a6 guerre d'orient.
de Syrie a rempli un de ses buts, la destruction des
armées turques ; elle a sauvé l'Egypte des horreurs de
la guerre, et a consolidé cette brillante conquête.
Le second but eût encore été effectué en 1801,
après le traité de Lunéville, si Rléber eût vécu.
II. L'armée d'Orient comptait à l'effectif au i cr jan-
vier 1799, vingt-neuf mille sept cents hommes com-
battans ou non combattans, savoir : vingt-deux mille
infanterie; trois mille cavalerie; trois mille deux cents
artillerie- génie; six cents guides; neuf cents non
combattans , ouvriers, employés civils. Total vingt-
neuf mille sept cents partagés en trois corps, savoir :
IIAUTE-ÉGYPTE.
BASSEÉGYPTE.
SYRIE.
TOTAL.
Infanterie . ,
Cavalerie . . .
Artillerie. . .
5,000
1,200
300
»
50
7,000
1,000
1,300
»
700
10,000
800
1,600
600
150
22,000
3,000
3,200
600
900
Non combattans
6,550
10,000
13,150
29,700
Les généraux Desaix , Friant, Belliard , Davoust,
Lasalle commandaient dans la Haute-Egypte ; les gé-
néraux Dugua, Lanusse, Marmont, Aimeras, dans la
basse; les généraux Kléber, Bon, Reynier, Lannes,
Murât, Dommartin, Caharelli du Falga, Vial, Vaux,
Junot, Verdier, Lagrange faisaient partie de l'armée
de Syrie.
CONQUÊTE DE LA PALESTINE. 27
Chaque division de l'armée de Syrie avait six pièces
d'artillerie de campagne, la cavalerie en avait six à
cheval, la garde six pièces à cheval , total trente-six
bouches à feu. Le parc avait quatre pièces de douze,
quatre de huit, quatre obusiers, quatre mortiers de
six pouces, total seize pièces ; en tout cinquante-deux
bouches à feu avec un double approvisionnement, des
outils et un équipage de mine. Un équipage de siège
de quatre pièces de vingt-quatre, quatre de seize,
quatre mortiers de huit pouces avec tout le néces-
saire , étaient embarqués à Damiette sur six petits
chebecs ou tartanes; il était impossible de traîner
dans les sables mouvans du désert de si fortes pièces.
Un pareil équipage de siège embarqué sur les trois
frégates la Junon , la Courageuse et l'udlceste, était
en rade d'Alexandrie, sous les ordres du contre-ami-
ral Perrée. Le général en chef avait ainsi pris double
précaution pour être assuré de ne pas manquer de
gros canons qui étaient jugés nécessaires pour Jaffa
et Acre.
Les grands du Caire étaient dans les intérêts de
Napoléon; ils voyaient avec plaisir une opération
qui allait éloigner la guerre de leurs foyers , en la
portant en Syrie. L'espérance de voir l'Egypte, la
Syrie et l'Arabie soumises à un même prince, leur
souriait. Ils nommèrent une députation de cinq
cheykhs des plus instruits pour prêcher dans les
mosquées, afin de disposer l'esprit des Musulmans
en faveur de l'armée; de défendre la cause des Mu-
28 GUERRE D ORIENT.
su 1 m an s près des Français et d'exciter le patriotisme
arabe. Dans cette députation il se trouvait des hom-
mes vénérés dans tout l'Orient. Le départ de cette
députation des grands cheykhs fit une vive impres-
sion sur toute la population de l'Egypte. Les natu-
rels souriaient aux succès des Français, leur esprit,
éveillé sur ces matières délicates , s'ouvrirent à de
nouvelles idées qui avant, leur étaient tout-à-fait
inconnues.
L'ordonnateur Sucy était malade; sa blessure n'é-
tait point guérie; il désira retourner en France. Il
partit, s'embarqua à Alexandrie sur un gros transport
avec deux cents invalides amputés ou aveugles. Sa
navigation fut d'abord heureuse, mais ayant manqué
d'eau, le bâtiment mouilla en Sicile pour en faire. Ces
féroces insulaires attaquèrent le bâtiment, égorgèrent
Sucy et les infortunés soldats échappés à tant de
périls et aux dangers de tant de batailles; ce crime
si atroce ne fut point puni; on a dit qu'il avait été
récompensé ! ! !
L'armée de Syrie eut besoin de trois mille cha-
meaux et de trois mille ânes pour porter les vivres ,
l'eau et les bagages, savoir : mille chameaux pour les
vivres de quatorze mille hommes , pendant quinze
jours, et pour trois mille chevaux de cavalerie, d'état-
major, d'artillerie, deux mille chameaux pour porter
l'eau pour trois jours , vu que l'on peut renouveler
cette eau à Katiéh et à El-Arich. Les trois mille ânes
furent distribués à raison de un pour dix hommes
CONQUÊTE DE I A PALESTINE. ig
d'infanterie, ce qui mit quinze livres à la disposition
de chaque soldat.
III. Le 20 décembre, Abdallah, général de Djez-
zar, avait campé à Gaza avec une armée de douze
mille hommes, il avait fait occuper El-Arichle 2 jan-
vier 1 799 par quatre mille hommes. Le général Rey-
nier qui avait depuis le commencement de janvier
une garnison dans le fort de Katiéh, porta le 23 jan-
vier son quartier général à Saléyéh, et le 5 février à
Katiéh , d'où il partit le 6, arriva le 8 aux puits de
Méçoudiah , et porta l'alarme au camp d'El-Aiich.
Un coureur mamelouk d'Ibrahim-Bey fut fait prison-
nier; il donna des renseignemens fort exagérés. Le
général Reynier, alarmé , expédia sur-le-champ un
dromadaire au général en chef pour lui faire part de
la position critique où il allait se trouver.
Arrivé, à huit heures du matin, à portée de canon
d'El-Arich, il prit position. Les Turcs occupaient le
fort et une position en avant du village d'El-Arich
dont les maisons étaient construites en pierres; ils
s'y étaient barricadés, protégés par l'artillerie du fort.
Aussitôt que l'ennemi se fut assuré du peu de cava-
lerie qu'avaient les Français, il fit porter la sienne
sur leurs flancs et leurs derrières. Les Turcs défen-
daient tous les puits et la forêt de palmiers. Les
Français étaient bivouaques sur un monticule de
sable sans eau, sans ombre, sans fourrages, sans bois.
Abdallah avec le reste de ses troupes et douze
3o GUERRE D'ORIENT»
pièces de canon destinées à armer le fort, qui n'en
avait encore que trois, était attendu à chaque instant
de Gaza. La position des ennemis était formidable.
Reynier la reconnut, mais prenant conseil de la force
des circonstances, il ordonna l'attaque. Il fit les meil-
leures dispositions possibles. Après une vive canon-
nade d'une demi-heure, le 85 e régiment enleva au
pas de charge le village d'El-Arich; cinq cents Turcs
furent tués ou pris, les deux mille cinq cents autres
se jetèrent dans le fort où ils furent bloqués ; la
cavalerie turque se retira et prit position à une demi-
lieue d'El-Arich, couverte par un grand ravin, à
cheval sur la route de Gaza. Reynier perdit deux
cent cinquante hommes tués ou blessés, l'armée en
murmura, elle le lui reprocha ; ces reproches étaient
injustes; ce général fit ce que la prudence et les cir-
constances exigeaient.
Abdallah arriva de Gaza, avec ses huit mille hom-
mes, au secours d'El-Arich, le i r au soir. Il se plaça
derrière sa cavalerie, sur la rive droite du ravin de
l'Egyptus. La position de Reynier devenait fort cri-
tique, mais la division Rléber qui s'était embarquée
à Damiette sur le lac Menzaléh avait débarqué au
fort deïinéh, près les ruines de Péluse, à deux lieues
de Ratiéh. Le 6 février elle avait continué sa route
en toute hâte sur El-Arich, où elle arrivait le l'A au
matin.
Le général Kléber prit le blocus du fort. Le gé-
néral Reynier réunit , dans la matinée du 12, sa divi-
CONQUÊTE DE LA PALESTINE. 3l
sion dans la forêt de palmiers sur la rive gauche du
ravin, vis-à-vis de la division d'Abdallah; il passa la
journée du i3 et du i4 à reconnaître le terrain, à
faire ses dispositions, à instruire les différens offi-
ciers qui devaient commander ses colonnes, et dans
la nuit du i4 au i5 il exécuta une des plus belles
opérations de guerre qu'il soit possible de faire. Il
leva son camp à onze heures du soir, marcha par sa
droite, remonta le ravin d'Egyptus pendant une lieue;
là, le passa, se rangea en bataille, sa gauche au ravin
et sa droite du côté de la Syrie, se trouvant en po-
tence sur la gauche de l'armée ennemie ; il rangea
dans le plus profond silence sa division en colonnes
par régiment; il formait ainsi trois colonnes et chaque
colonne à distance de déploiement, son artillerie dans
les intervalles; il réunit à deux cents pas de chaque
colonne les grenadiers auxquels il joignit cinquante
hommes de cavalerie, ce qui porta la force de chaque
détachement à deux cents hommes. Ainsi formé, il se
mit en marche; aussitôt qu'il rencontra les premières
sentinelles, il fit halte et rectifia sa position. Les trois
détachemens de grenadiers se jetèrent par trois direc-
tions différentes au milieu du camp ennemi ; chaque
détachement était muni de plusieurs lanternes sourdes,
chaque soldat portait au bras un mouchoir blanc;
d'ailleurs la différence de langage rendit la re-
connaissance plus facile. En un moment, l'alarme fut
dans le camp d'Abdallah. Reynier, avec la colonne
du centre, arriva à la tente du pacha qui n'eut que le
32 GUERRE D'ORIENT.
temps de se sauver à pied ; plusieurs kiachefs d'Ibra-
him-Bey furent pris ; l'ennemi laissa quatre ou cinq
cents morts sur le champ de bataille, neuf cents pri-
sonniers, tous ses chameaux, une grande partie de
ses chevaux, toutes ses lentes et ses bagages. Abdal-
lah se sauva épouvanté , et ne rallia sa division qu'à
Rhan-Iounès. Reynier n'eut que trois hommes tués
et quinze ou vingt blessés; il campa le 17 dans la
position qu'avait occupée l'ennemi, couvrant le siège
d'El-Arich. Cette affaire fit le plus grand honneur au
sang-froid et aux sages dispositions de ce général.
Dans les premiers jours de février, deux vaisseaux
de guerre anglais et une quinzaine de bâtimens pa-
rurent devant Alexandrie. Ils bombardèrent la ville,
mais les batteries de côtes tirèrent avec tant d'adresse,
que les bombardes furent bientôt hors de service. Il
parut évident que le but de l'ennemi était d'arrêter
le mouvement de l'armée sur la Syrie, en menaçant
Alexandrie. L'armée de Rhodes n'était point encore
prête.
Le général en chef partit du Caire avec les divi-
sions Bon et Lannes. Il campa le 9 février à El-Rhan-
cah et le 10 à Belbeis. Il se rendit au camp de Birket
où était ladéputation du Divan; c'était un camp tout
oriental ; les quinze cheykhs avaient chacun trois
tentes, où ils déployaient tout le luxe asiatique. Il
déjeuna avec eux , visita leur camp et rejoignit le soir
son quartier général à Belbeis. Le 1 1 février, il campa
sous les palmiers de Roraïm ; ses tentes venaient d'être
CONQUETE DE LA PALESTINE. 33
dressées, lorsqu'il reçut le dromadaire porteur des
dépèches du général Reynier, datées du 9 février au
matin, du puits de Méçoudiah. Il écrivait que les
renseignemens qu'il avait reçus lui faisaient penser
que toute l'armée de Djezzar était en mouvement , et
qu'un corps de troupes considérable était arrivé à
El-Arich; que sa position allait devenir bien délicate
au milieu de cet immense désert. Cela décida le gé-
néral en chef à partir sur-le-champ. Il monta sur son
dromadaire, marcha toute la nuit et arriva le i5 fé-
vrier à El-Arich à la pointe du jour, comme le com-
bat de nuit finissait; il se rendit au camp d'Abdallah
et témoigna aux troupes sa satisfaction au sujet de
leurs exploits de la nuit. Le quartier général, les parcs
de réserve, les divisions Bon et Lannes couchèrent le
12 février àSalhéyéh, le i3 à El-Aras, le \[\ à Ratiéh,
le i5 à Bir-el-Abd, le 16 à Birket-Aich, le 17 à Mé-
çoudiah, le 18 le 19 et le 20 février elles arrivèrent
à El-Arich.
La défaite d'Abdallah n'avait pas influé sur les dis-
positions de la garnison du fort , qui paraissait dé-
terminée à la plus opiniâtre résistance. Le général
Caffarelli construisit deux batteries , une de huit
pièces de huit et de quatre obusiers, à cent cinquante
toises, pour battre à plein fouet, l'autre, de brèche. Il
profita pour placer celle-ci d'un grand magasin en
pierres situé à dix toises du fort ; il l'arma de quatre
pièces de douze. Le 18, la batterie à plein fouet battit
le fort et en démonta l'artillerie qui fut réduite au
n. 3
34 GUERRL D'ORIENT.
silence. Les pièces de douze étaient avec la réserve
du parc, elles ne pouvaient arriver au plus tôt que
le 20. Le général Dominartin fit doubler les attelages;
deux de ces pièces arrivèrent le 1 9 au matin , il les
plaça de suite en batlerie ; en cinq ou six heures de
temps la brèche fut faite au fort. Le général Berthier
somma la garnison; elle n'avait aucun homme de
considération à sa tête; elle était commandée par
quatre capitans. Ils députèrent deux d'entre eux
pour répondre à la sommation : ils avaient l'ordre
de défendre le fort jusqu'à la mort et étaient résolus
à obéir; ils ne voulurent rien entendre. Enfin, ils
proposèrent pour leur ultimatum qu'on leur accor-
derait une trêve de quinze jours, au bout de laquelle
ils rendraient le fort, s'ils n'étaient pas secourus. Ces
chefs parlèrent avec résolution et se montrèrent dé-
terminés à courir les chances de l'assaut. On était si
près du fort que l'on entendait les discours que les
imans faisaient aux soldats, et les prières qu'ils réci-
taient. Tous ces hommes étaient fanatisés. L'assaut
dont la réussite était probable, coûterait peut-être
quatre ou cinq cents hommes, sacrifice que notre
position ne nous permettait pas de faire. Cepen-
dant on n'avait pas un moment à perdre. Abdallah
avait rallié son monde à Khan-Iounès , et recevait
tous les jours des renforts. La contenance de la gar-
nison faisait assez comprendre qu'elle espérait être
secourue. Les eaux des puits d'El-Arich s'épuisaient,
il était urgent d'en finir.
CONQUETE DE LA PALESTINE. 35
Le général Dommartin réunit les obusiers des di-
visions; le 20 février au matin il fit bombarder le
fort. Les canonniers jetèrent huit ou neuf cents obus
avec tant d'adresse, qu'ils portèrent la terreur et la
mort parmi la garnison. Chaque obus tuait ou bles-
sait du monde , car toutes éclataient au milieu d'un
petit fort , où les hommes étaient les uns sur les au-
tres. La garnison changea alors de ton, elle battit la
chamade ; après de vains discours , les quatre capi-
tans signèrent la capitulation qui leur fut proposée.
La garnison posa les armes sur le glacis, elle remit
ses chevaux, jura de se rendre à Bagdad par la
route du désert, de ne point porter les armes contre
les Français pendant la présente guerre, et de ne
rentrer avant un an ni en Egypte ni en Syrie; elle fut
escortée pendant six lieues dans la direction de Bag-
dad. Elle avait eu au combat du village d'El-Arich et
à l'attaque du fort sept cents hommes tués, blessés
ou prisonniers ; trois cents de ces Maugrabins de-
mandèrent du service. Il y avait dans le fort deux
cent cinquante chevaux, une centaine de chameaux,
trois pièces de canon. Les prisonniers, les drapeaux,
les canons furent envoyés à la députation du divan à
Salhéyéh, et de là au Caire; ils servirent à une en-
trée triomphale par la porte des Victoires. Les ingé-
nieurs firent réparer la brèche, remirent le fort en
bon état, construisirent quatre lunettes, ce qui aug-
menta la capacité du fort et donna des feux dans des
bas-fonds qui étaient tout près.
3.
36 GUERRE d'oMENT.
IV. Le général Kléber, commandant l'avant-garde,
partit le 22 février avant le jour, il devait aller cou-
cher au puits de Zawi pour arriver le lendemain à
Khan-Iounès; il avait ordre de pousser un avant-
poste sur Khan-Iounès, si cela lui était possible;
d'El-Arich à Khan-Iounès, il y a quatorze lieues. Le
général en chef partit le iZ à une heure après-midi,
avec cent dromadaires et deux cents gardes à cheval.
Il marcha au grand trot pour joindre l'avant-garde ;
arrivé au Santon de Karoub, il trouva un grand nom-
bre de fosses où les Arabes enterrent des blés et des
légumes ; aucune n'était fouillée. Arrivé au puits de
Zawi, il ne trouva pas de traces de l'avant-garde. Le
temps était frais, il arrivait souvent dans le désert
que les soldats préféraient doubler la marche pour
gagner un meilleur pays. Arrivé au puits de Raphia,
le soleil se couchait; il ne trouva là non plus aucune
trace de la division ; il arriva enfin sur la hauteur,
vis-à-vis de Khan-Iounès. Le village est dans le fond;
il faisait encore un peu jour, il aperçut une grande
quantité de tentes ; le camp était beaucoup trop grand
pour pouvoir être celui du général Kléber. Peu de
momens après, le piquet d'escorte tira quelques
coups de carabine contre les grand'gardes de l'en-
nemi; un chasseur arriva au galop pour prévenir
qu'il faisait le coup de carabine avec les Mamelouks
d'Ibrahim-Bey , qu'on voyait un camp très considé-
rable qui prenait les armes et dont la cavalerie mon-
tait à cheval. On se peindra facilement l'étonnement
CONQUÊTE DE LA PALESTINE. 3 7
de f état-major. Qu'était donc devenue F avant-garde?
Les chevaux étaient très fatigués; ils avaient, en neuf
tieures de temps, fait douze lieues; on allait être
poursuivi par une nombreuse cavalerie fraîche, il
fallut battre promptement en retraite; les puits de
Raphia étaient trop près, on arriva à celui de Zawi à
onze heures du soir. Les partis qui s'étaient dirigés
le long de la mer et par le désert, n'apportèrent au-
cune nouvelle.
A trois heures après minuit, un piquet de douze
dromadaires, revenant de Gaïan, amena un Arabe
qu'il avait trouvé dans une petite cabane, il gardait
un troupeau de chameaux. 11 dit que les Français, à
trois lieues d'El-Arich, avaient quitté la route de Sy-
rie pour suivre une route tracée , et s'étaient dirigés
du côté de Gaïan, c'était le chemin de Karak. Le gé-
néral en chef partit sur l'heure même, guidé par cet
Arabe. A la pointe du jour, il rencontra trois ou
quatre dragons de l' avant-garde , qui lui donnèrent
les nouvelles les plus déplorables. Kléber s'était
égaré, il avait marché quinze heures sans s'apercevoir
de son erreur; mais à cinq heures après-midi, plu-
sieurs soldats étonnés de ne point trouver le Santon
de Raroub , où les gens d'El-Arich leur avaient dit
qu'ils devaient trouver des fosses de légumes, com-
muniquèrent leurs inquiétudes à leurs officiers, qui
en instruisirent le général. Ainsi prévenu, Kléber s'o-
rienta et s'aperçut qu'il s'était égaré. L'avant-garde
n'avait à sa suite que quelques chameaux chargés
38 GUERRE D'ORIENT.
d'eau; elle avait fait la soupe, et, immédiatement
après , elle s'était remise en marche au lever de la
lune, pour revenir sur ses pas et regagner le puits de
Zawi : elle savait que le général en chef devait la sui-
vre, elle en était fort inquiète, lorsqu'à dix heures du
matin il leur apparut. Aussitôt que les soldats recon-
nurent sa capote grise, ils la saluèrent par des cris
de joie redoublés. Le découragement était tel, que
plusieurs avaient brisé leur fusil. Napoléon rallia
la division , fit battre à l'ordre , et dit aux soldats :
« que ce n'était point en se mutinant qu'ils remé-
« dieraient à leurs maux; au pis-aller, qu'il fallait
a mieux enfoncer sa tête dans le sable, et mourir
« avec honneur, que de se livrer au désordre et de
« violer la discipline. » Il leur annonça qu'ils n'é-
taient point éloignés du puits de Zawi, que des cha-
meaux chargés d'eau venaient à leur rencontre; à
midi la division Rléber arriva au puits de Zawi, au
même moment où le reste de l'armée et les chameaux
de réserve y arrivaient d'El-Arich. Il ne lui manqua
que cinq hommes morts de soif ou égarés. T annes
prit l'avant-garde, et coucha le soir même à Rhan-
Iounès. Des prisonniers dirent que l'avant-veille , à
la vue de l'escorte du général en chef, Abdallah avait
monté à cheval, et poussé jusqu'à Raphia avec toute
sa cavalerie. Mais la nuit étant devenue très obscure, il
avait cessé sa poursuite, de crainte de tomber dans quel-
que embuscade. Le grand désert était passé. Il y avait à
Khan-Iounès de grands jardins; l'eau des puits était
CONQUÊTE DV. LA. PALESTINE. 3f)
bonne et assez abondante, non-seulement pour suffire
aux besoins du jour, mais encore pour remplir les
outres, car de ce village à Gaza il n'y a pas de puits.
On avait passé les limites de l'Afrique, on était en
Asie. Khan-Iounès est le premier village de Syrie. On
allait traverser la Terre-Sainte. Les soldats se livrèrent
à toute sorte de conjectures. Tous se faisaient une
fête d'aller à Jérusalem; cette fameuse Sion parlait à
toutes les imaginations, et réveillait toute espèce de
sentimens. Les chrétiens leur avaient montré dans le
désert un puits où la Vierge, venant de Syrie, s'é-
tait reposée avec l'enfant Jésus. Les généraux avaient
comme drogmans, intendans ou secrétaires, un grand
nombre de catholiques syriens qui parlaient un peu 1
la langue franque, jargon italien; ils expliquaient aux
soldats toutes les traditions de leurs légendes char-
gées de superstitions.
L'armée séjourna, le 24 février, à Khan-Iounès;
elle partit le 20 avant le jour; à trois lieues elle ren-
contra l'avant-garde d'Abdallah, lui fit quelques pri-
sonniers. Ce général couvrait la ville de Gaza; il
avait reçu des renforts. Il comptait sous ses ordres
douze mille hommes, dont six mille de cavalerie. Il
attendait à chaque instant l'armée de l'aga de Jéru-
salem, ainsi que quatorze pièces de canon du parc
de campagne de Jaffa; il aurait donc une armée d'une
vingtaine de mille hommes. Son infanterie n'était pas
disciplinée; elle ne pouvait être de quelque considé-
ration, qu'autant qu'elle se posterait derrière les mu-
40 GUERRE D'ORIENT.
railles de Gaza. La cavalerie était composée de trois
espèces d'hommes, les Mamelouks d'Ibrahim-Bey,
c'étaient des troupes d'élite: mais ce bey, qui était
arrivé en Syrie avec mille hommes, n'en avait plus
que cinq ou six cents à cheval ; les Amantes de
Djezzar-Pacha étaient au nombre de trois mille che-
vaux ; les Detelhs de Damas au nombre de deux mille.
Les Arabes augmentaient ou diminuaient au camp ,
selon leur usage; les prisonniers calculaient qu'il y
en avait constamment un mille. A trois heures après-
midi, les deux armées se trouvèrent en présence. Celle
d'Abdallah avait sa droite appuyée au gros mamelon,
dit d'Hébron, où Samson porta les portes de Gaza.
Ce mamelon est situé vis-à-vis de Gaza, dont il est
séparé par une vallée de sept à huit cents toises de
largeur. Sa cavalerie était toute sur sa gauche. Il n'oc-
cupait pas la ville de Gaza, mais seulement le fort,
où il y avait de grosses pièces d'artillerie. Napoléon
donna la gauche à Rléber, le centre au général Bon.
Toute la cavalerie, sous les ordres de Murât, tint la
droite; et comme elle était fort inférieure en nombre,
il l'appuya par trois carrés de l'infanterie du général
Lannes. Les hussards amenèrent quelques prison-
niers, qui annoncèrent que l'aga de Jérusalem n'é-
tait pas encore arrivé, et que la division d'artillerie
du parc de Jaffa n'était pas encore sortie de cette
place, faute d'attelages. Abdallah n'avait donc que
dix à douze mille hommes avec deux seules pièces
d'artillerie ; il n'était pas bien redoutable. Le général
CONQUETE DE LA. PALESTINE. /|I
Rléber donna tête baissée dans la vallée, entre Gaza
et la droite de l'ennemi, et se porta sur ses derrières.
La cavalerie, soutenue par les carrés du général
Lannes, tourna la gauche, tandis que le général Bon,
avec le centre, marchait de front. Aussitôt que ces
mouvemens furent démasqués, les Turcs se mirent en
retraite, et évacuèrent toutes leurs positions. Les Ma-
melouks d'Ibrahim-Bey sa comportèrent seuls avec
courage; ils enfoncèrent trois escadrons de tète du
général Murât ; mais pris en flanc, ils furent ramenés.
Les ïorbagis étaient un peu meilleurs que les Arabes,
toutefois très inférieurs aux Mamelouks, et hors d'é-
tat de se mesurer, même en nombre triple, avec les
dragons. Cesderniers poursuivirent l'ennemi pendant
deux lieues, l'épée dans les reins. Mais les Turcs sont
très lestes; ils n'avaient aucun bagage, et seulement
deux pièces d'artillerie qu'ils abandonnèrent. Les
Mamelouks d'Ibrahim-Bey soutinrent la retraite;
Abdallah perdit deux ou trois cents hommes. L'ar-
mée française eut une soixantaine d'hommes tués,
blessés ou prisonniers.
Les cheykhs et les ulémas de Gaza apportèrent les
clefs de leur ville. Les proclamations du divan de
Gama-el-Azhar qui suivait l'armée, nous avaient con-
cilié l'opinion des habitans ; ils ne se démentirent pas
pendant toute la campagne. Le soir même, le fort fut
cerné, et, par l'influence des habitans, l'aga qui le
commandait le remit à la pointe du jour. Il y avait de
l'artillerie, des magasins, et l'équipage d'outrés de
l\1 GUERRE D'ORIENT.
l'armée turque. Gaza est située à une demi-lieue de
la mer; le débarquement à la plage y est très difficile:
il n'a aucun havre , ni aucun débarcadère. Là ville
est placée sur un beau plateau qui a deux lieues de
tour. Cette ville a été forte ; Alexandre l'assiégea, eut
des difficultés à vaincre, et y fut dangereusement
blessé. Mais aujourd'hui ce n'est plus que l'assem-
blage de trois misérables bourgades dont la popula-
tion s'élève à trois ou quatre mille âmes. La plaine de
Gaza est belle, riche, couverte d'une forêt d'oliviers,
arrosée par beaucoup de ruisseaux ; il y a un très
grand nombre de beaux villages.
L'armée campa dans les vergers autour de la ville ;
elle occupa les hauteurs par de forts détachemens.
Au milieu de la nuit, elle fut réveillée par un phéno-
mène auquel elle n'était plus accoutumée. Le tonnerre
gronda, l'atmosphère fut embrasée d'éclairs, la pluie
tombait par torrens. Le soldat poussa des cris de joie,
depuis près d'un an, il n'avait pas vu une seule goutle
de pluie; c'est le climat de France, disait-il. Mais la
première heure passée, la pluie, contre laquelle ils
n'avaient aucun abri , les fatigua ; la vallée fut bientôt
inondée ; le général en chef fit porter ses tentes sur
la hauteur d'Hébron. On se ressentit de l'abondance
du territoire. L'armée se reposa quatre jours pour se
refaire des fatigues du désert; elle eut des vivres en
abondance et de très bonne qualité. La terre était
grasse , boueuse, l'atmosphère couverte de nuages.
Après quelques jours, la chaussure du soldat souffrit.
CONQUÊTE DE LA PALESTINE. /$
Berthier profita de ce moment de repos pour ex-
pédier des proclamations à Jérusalem, à Nazareth
dans le Liban. C'étaient des proclamations du sultan
Kébir aux Turcs; c'étaient des allocutions des ulémas
de Gama-el-Azhar aux fidèles musulmans, et enfin des
circulaires aux chrétiens. Ces proclamations étaient
en arabe ; le quartier général avait une imprimerie.
Jérusalem était sur la droite de la route, on espérait
y recruter bon nombre de chrétiens, et y trouver
pour l'armée des ressources importantes ; mais l'aga
avait pris des mesures pour défendre cette ville. Toute
l'armée se faisait une fête d'entrer dans 'cette Jérusa-
lem si renommée ; quelques vieux soldats qui avaient
été élevés dans les séminaires chantaient les cantiques
et les complaintes de Jérémie, que l'on entend pen-
dant la semaine sainte dans les églises d'Europe.
V. En sortant de Gaza, l'armée prit à gauche , et
marcha au milieu d'une plaine de six lieues de large.
A gauche elle avait les dunes qui bordent la mer, et
à droite les premiers mamelons des montagnes de la
Palestine, qui vont en s' élevant pendant quatre ou
cinq lieues, puis descendent sur l'autre revers jus-
qu'au Jourdain. Le i cr mars, après une journée de
sept lieues, l'armée campa à Esdoud ; elle passa à gué
le torrent qui descend de Jérusalem et se jette dans
la mer à Ascalon. Cette dernière ville est célèbre par
les sièges et batailles qui l'ont illustrée dans les guerres
des croisades. Elle est aujourd'hui ruinée, et le port
(\k GUERRE D'ORIENT.
comblé. Napoléon employa trois heures à parcourir
le champ de bataille d'Ascalon, où Godefroy battit
l'armée du Soudan d'Egypte et les Maures d'Ethiopie.
Cette bataille valut à la chrétienté la possession de
Jérusalem pendant cent ans. Le Tasse l'a chantée dans
ses beaux vers du Saint-Sépulcre. Esdoud était redou-
tée pour ses scorpions. En campant sur les ruines de ces
anciennes villes (i), on lisait tous les soirs l'E-
criture sainte à haute voix, sous la tente du général en
chef. L'analogie et la vérité des descriptions étaient
frappantes, elles conviennent encore à ce pays, après
tant de siècles et de vicissitudes. Le 2 mars , après
sept lieues de marche, on campa à Ramléh, ville cé-
lèbre, à sept lieues de Jérusalem. La population est
chrétienne; il s'y trouve plusieurs couvens de moines.
Il y a des fabriques de savon ; les oliviers y sont nom-
breux et fort gros. Les coureurs de l'armée s'appro-
chèrent à trois lieues de la ville sainte. L'armée brû-
lait de voir la colline du Calvaire, le Sépulcre, le
plateau du temple de Salomon ; elle éprouva un senti-
ment de peine lorsqu'elle reçut l'ordre de tourner à
gauche. Mais il était pressant d'occuper Jaffa, où une
nombreuse garnison travaillait à se fortifier. Jaffa est
la seule rade que l'on trouve depuis Damiette. Sa pos-
session était nécessaire pour ouvrir les communica-
tions par mer avec cette dernière ville, et recevoir les
(1) Ici était un mot écrit au crayon de !a main de Napoléon ; on n'a pu le
déchiffrer. (Z>e L n s Cases.)
CONQUÊTE DE LA PALESTINE. Z|5
bateaux chargés de riz et de biscuits, ainsi que l'équi-
page de siège. Marcher sur Jérusalem sans avoir oc-
cupé Jaffa j eût été manquer à toutes les règles de la
prudence. Pendant les premiers quinze jours de mars,
la pluie ne cessa de tomber, ce qui fit périr beaucoup
de chameaux, ces animaux n'aiment pas les terrains
boueux, ni les pays humides. De Ramléh à Jaffa, il
y a cinq lieues.
L'armée campa devant Jaffa. La garnison fut ren-
fermée dans ses murailles et bloquée. La division
Lannes prit- la gauche du siège , le général Bon la
droite ; Kléber se porta en observation sur le Nahar,
rivière à une lieue de Jaffa, sur la route d'Acre. Rey-
nier, qui faisait l'arrière-garde, n'arriva que le 5 à
Ramléh. Jaffa est située à quatre-vingt-dix lieues de
Damiette, avec qui elle fait un grand commerce. Ses
quais sont assez beaux. Sa population était de sept
à huit mille âmes, dont quelques centaines de Grecs.
Elle avait plusieurs couvens, dont un dit, des pères de
la Terre-Sainte. Elle est située sur une colline. Elle a
deux sources d'excellente eau, qui sont très abon-
dantes. Du côté de terre , elle était fermée par un
demi-hexagone flanqué de tours. Les murailles étaient
fort élevées, mais sans fossés ; les tours étaient armées
d'artillerie. Le côté du sud faisait face à Gaza ; celui
du milieu, au Jourdain; le troisième, à Saint-Jean-
d' Acre. Le côté de la mer qui faitlediamètrede l'hexa-
gone est un peu concave. Les environs forment un
vallon couvert de jardins et de vergers, d'un terrain
46 GUERRE DORIENT.
accidenté, ce qui permit d'approcher à une demi-
portée de pistolet de la place sans être découvert.
A une grande portée de canon est le rideau qui do-
mine la campagne; c'était la position naturelle pour
camper l'armée; mais comme ce rideau était entiè-
rement nu et qu'on y aurait été éloigné de l'eau , et
exposé aux ardeurs du soleil, on préféra s'établir dans
la vallée, entre la ville et la position , en gardant cette
dernière par des postes. Les subsistances étaient as-
surées par les magasins de Gaza et ceux de Ramléh.
Les légumes se trouvaient en abondance dans le pays.
L'armée était campée sous des orangers ; les oranges
étaient mûres, petites, blanches, mais très douces.
Elles furent très agréables aux soldats.
Toute l'infanterie d'Abdallah, lui-même en tète,
s'était jetée dans Jaffa. Il y avait beaucoup d'artille-
rie ; le corps des tobgis, ou canonniers de Constanti-
nople, y était tout entier. Le génie et l'artillerie em-
ployèrent toute la journée du 4 à reconnaître la place.
Dans la nuit du 4 au 5 mars, ils ouvrirent la tranchée et
construisirent trois batteries. Les places d'armes et les
parallèles étaient inutiles, il leur suffit de creuser quel-
ques boyaux pour servir de communication. Dans la
nuit du 5 au 6 , l'artillerie arma les trois batteries de
vingt pièces de canon ; les deux à plein fouet, chacune
de quatre pièces de huit et de deux obusiers; celle
de brèche, de quatre pièces de douze et quatre obu-
siers. La garnison fit deux sorties sous le feu de son
artillerie et de la mousqueterie de ses créneaux; mais
CONQUÊTE DE LA PALESTINE. l\"]
l'une et l'autre n'eurent qu'un succès momentané, et
furent vivement repoussées. Ces sorties étaient un
spectacle qui n'était pas dépourvu d'intérêt ; elles
élaient faites par des hommes de dix nations diverse-
ment costumées ; c'étaient des Maugrabins, des Alba-
nais, des Rourdes, des Anatoliens, des Caramaniens,
des Damasquiens, des Alépyns, des noirs du Técout.
Parmi les prisonniers, il se trouva trois Albanais de la
garnison d'El-Arich, qui donnèrent la nouvelle que
toute cette garnison s'était rendue dans la ville de
Jaffa , violant la capitulation et son serment.
Le 6 mars, les batteries firent une salve de deux
coups par pièce, après quoi le général Bertbier en-
voya au commandant de Jaffa un parlementaire
chargé de lui dire : « Dieu est clément et miséri-
« cordieux. Le général en chef Bonaparte me charge
« de vous faire connaître que Djezzar-Pacha a corn-
et mencé les hostilités contre l'Egypte en envahissant
« le fort d'El-Arich; que Dieu qui seconde la justice
« a donné la victoire à l'armée française, et qu'elle a
« repris ce fort; que c'est par suite de cette opéra -
« tion que le général en chef est entré dans la Pales-
« tine, d'où il veut chasser les troupes de Djezzar-
« Pacha qui n'aurait jamais dû y entrer ; que la place
« est cernée de tous côtés ; que les batteries de plein
« fouet à bombes et à brèche vont en deux heures
« en ruiner les défenses ; que le général en chef Bo-
te naparte est touché des maux qui affligeraient la ville
« entière si elle était prise d'assaut; qu'il offre sauve-
48 GUERRE D'ORIENT.
« garde à la garnison, protection à la ville, qu'il re-
« tarde en conséquence le commencement du feu
« jusqu'à sept heures du matin. » L'officier et le
trompette furent reçus; mais au bout d'un quart
d'heure, l'armée vit avec horreur leurs têtes au bout
dépiques, plantées sur les deux plus grandes tours,
et leurs cadavres jetés du haut des murailles au pied
des batteries de brèche. On commença le feu des bat-
teries ; celle de brèche fit tomber le pan de la tour
qu'elle battait , la brèche fut reconnue praticable ; le
chef de bataillon du génie Lazowzky avec vingt-cinq
carabiniers, quinze sapeurs et cinq ouvriers d'artil-
lerie, fit le logement et déblaya le pied de \a brèche.
Le 22 e d'infanterie légère était en colonne derrière
un pli du terrain qui servait de place d'armes. Il
attendait le signal pour monter à la brèche. Le gé-
néral en chef était debout sur l'épaulement de la bat-
terie, indiquant du doigt au colonel Lejeune, de ce
régiment, la manœuvre qu'il devait faire, lorsqu'une
balle de fusil jeta son chapeau par terre, passa à trois
pouces de sa tête et renversa raide mort le colonel qui
avait cinq pieds dix pouces. « Voilà la seconde fois, de-
puis que je fais la guerre, dit le soir le général en chef,
quejedois la vie à ma taille de cinq pieds deux pouces.»
Le général Lannes se mit à la tète du 22 e et fut suivi
par les autres régimens de la division ; il franchit la
brèche, traversa la tour, s'étendit de droite et de
gauche, le long de la muraille, et s'empara de toutes
les tours; il parvint bientôt à la citadelle qu'il occupa.
CONQUÊTE DE LA PALESTINE. /|9
La division Bon qui avait été chargée de faire une
fausse attaque sur la droite, monta sur les remparts
avec des échelles, aussitôt que le désordre fut parmi
les assiégés. La fureur du soldat était à son comble,
tout fut passé au fil de l'épée; la ville, ainsi au pil-
lage, éprouva toutes les horreurs d'une ville prise
d'assaut. La nuit survint. Sur le minuit, on fit pu-
blier un pardon général , en exceptant ceux qui
avaient fait partie de la garnison d'El-Arich. On dé-
fendit aux soldats de maltraiter qui que ce fût; on
parvint à faire cesser le feu, on plaça des sentinelles
aux mosquées, où s'étaient réfugiés les habitans, à
divers magasins et établissemens publics. On ramassa
les prisonniers et on les parqua hors des murailles;
mais le pillage continua; ce ne fut qu'au jour que
l'ordre fut entièrement rétabli. Il se trouva deux mille
cinq cents prisonniers dont huit à neuf cents hommes
de la garnison d'El-Arich. Ces derniers, après avoir
juré de ne pas rentrer en Syrie avant une année,
avaient fait trois journées dans la direction de Bagdad ;
mais depuis, par un crochet, s'étaient jetés dans
Jaffa. Ils avaient ainsi violé leur serment; ils furent
passés par les armes. Les autres prisonniers furent
renvoyés en Egypte avec les trophées, les drapeaux, etc.
Abdallah s'était caché et déguisé sous le costume
d'un père de la Terre-Sainte ; il sortit de Jaffa, arriva
à la tente du général en chef et se jeta à ses genoux.
Il fut traité aussi bien qu'il le pouvait désirer. Il rendit
quelques services et fut envoyé au Caire. Sept cenls
OO GUERRE DORIFNT.
chameliers, domestiques et soldats étaient Égyptiens,
ils se réclamèrent avec confiance des cheykhs et furent
sa uvés. En se jetant aux pieds des soldats, ils s'écriaient :
« Mesri } Mesri (i) , » comme ils auraient dit: « Fran-
ce çais, Français. » Arrivés en Egypte, ils se louèrent
du respect dont ils avaient été l'objet, aussitôt qu'il
avait été connu qu'ils étaient Égyptiens. Cinq cents
soldats de la garnison parvinrent à se soustraire à la
fureur du soldat, en se faisant passer pour habitans.
Ils reçurent depuis des saufs-conduits pour aller au-
delà du Jourdain.
Le lendemain, les ulémas purifièrent les mosquées
et les prières se firent comme à l'ordinaire; le tumulte
commença à se ralentir. On prit le train d'artillerie
de campagne de quarante bouches à feu; c'était le
parc de l'armée qui se réunissait en Syrie; il était
composé de pièces de quatre et d'obusiers de six pou-
ces avec leurs caissons, tous de modèle français. Les
trente pièces de canons qui servaient à l'armement
de la place, étaient de bronze, mais de tout calibre.
Dans les magasins, il y avait des biscuits de forme
parallélipipède confectionnés depuis dix ans ; ils ve-
naient de Constantinople, et étaient mangeables. Les
officiers de l'armée s'armèrent d'une grande quantité
de candjars , et les valets d'une grande quantité d'es-
copettes et de fusils de luxe turcs. La perte qu'é-
prouva la ville par le pillage, peut être évaluée à plu-
(1) Mesri signifie Egypte.
CONQUÊTE DE LA PALESTINE. 5l
sieurs millions, mais les soldats vendirent tout à très
bon marché; les gens du pays rachetèrent leurs effets
au dixième de leur valeur. Beaucoup de militaires
firent des gains considérables. Comme il arrive dans
de pareils événemens, cet argent fut utile pendant le
siège d'Acre. On trouva aussi beaucoup de café, de
sucre, de tabac, de pelisses, de châles de toute espèce.
Cela changea un peu le costume du soldat; le fond
resta européen , mais il prit un mélange oriental.
Le lendemain de la prise de la ville, un convoi de
seize bâtimens chargés de riz, farine, huile, poudre,
cartouches, qui était parti d'Acre depuis deux jours,
mouilla dans la rade, et fut capturé. Le contre-amiral
Ganteaume en changea les équipages et les dirigea
sur Haïffa. Le général Andréossy, le colonel Duroc,
le chef de bataillon Aimée, se distinguèrent dans cet
assaut.
VI. La traversée du désert avait été très fatigante,
et le passage d'un climat extrêmement sec à un cli-
mat humide et pluvieux , influa sur la santé de l'ar-
mée. L'hôpital qui était établi dans le couvent des
pères de la Terre-Sainte , ne fut plus suffisant. Le
nombre des malades se monta à sept cents, les cor-
ridors, les cellules, les dortoirs, la cour en furent ob-
strués. Le chirurgien en chef Larrey ne dissimula pas
toutes ses inquiétudes; plusieurs personnes étaient
mortes vingt-quatre heures après être entrées à l'hô-
pital ; leur maladie avait marché avec une grande ra-
ii. 4"
52 GUERRIi D'ORIENT.
pidité, il y avait reconnu des symptômes de peste. La
maladie commençait par des vomissement; la fièvre
était violente, le délire très fort; des bubons sortaient
aux aines, et immédiatement après, si l'éruption ne
s'était pas faite facilement, le malade mourait. Les
pères de la Terre-Sainte s'enfermèrent et ne voulurent
plus communiquer avec les malades, tous les infir-
miers désertèrent, l'hôpital fut abandonné à un tel
point, que les distributions manquaient et que les of-
ficiers de santé furent obligés de pourvoir à tout. C'est
en vain qu'ils contredisaient ceux qui voulaient re-
connaître des symptômes de peste dans ce qui n'était,
disaient-ils, qu'une fièvre pernicieuse connue , ap-
pelée la fièvre à bubons. C'était en vain qu'ils prê-
chaient d'exemple, servantavec un redoublement de
soin et de zèle; la frayeur était dans l'armée. C'est
une des circonstances particulières à la peste qu'elle
est plus dangereuse pour les personnes qui la crai-
gnent; ceux qui se laissèrent maîtriser par la peur en
sont presque tous morts. T^e général en chef se défit
des pères de la Terre-Sainte en les envoyant à Jérusa-
lem et à Nazareth; il alla lui-même à l'hôpital, sa
présence y porta la consolation ; il fit opérer plusieurs
malades devant lui, on perça les bubons pour faci-
liter la crise; il toucha ceux qui paraissaient être les
plus découragés, afin de leur prouver qu'ils n'avaient
qu'une maladie ordinaire et non contagieuse. Le ré-
sultat de tous ces moyens fut tel , que l'armée resta
persuadée que ce n'était pas la peste; ce ne fut que
CONQUETE DE LA. PALESTINE. 55
plusieurs mois après qu'il fallut bieu en convenir.
On ne négligea point toutefois les précautions néces-
saires; on fit brûler indistinctement et rigoureuse-
ment tout ce qui avait été pris dans le pillage de la
ville; mais de pareilles précautions se prennent dans
les hôpitaux , tontes les fois qu'il y règne des fièvres
pernicieuses.
Berthier écrivit à Djezzar. « Depuis mon entrée en
« Egypte, je vous ai fait connaître plusieurs fois que
« mon intention n'était point de vous faire la guerre;
« que mon seul but était de chasser les Mamelouks;
« vous n'avez répondu à aucune des ouvertures que
« je vous ai faites. Je vous ai fait connaître que je dé-
« sirais que vous éloignassiez Ibrahim-Bey des fron-
« ti ères de l'Egypte; bien loin de la (i). « Les
« provinces de Gaza, Ramléh et Jaffa sont en mon
« pouvoir; j'ai traité avec générosité celles de vos
« troupes qui se sont remises à ma discrétion; j'ai été
« sévère envers celles qui ont violé les lois de la
« guerre. Je marcherai sous peu de jours sur Saint-
ce Jean-d'Acre, mais quelles raisons ai-je d'ôter quel-
ce ques années de vie à un vieillard que je ne connais
ce pas? que sont quelques lieues de plus, à côté du
ce pays que j'ai conquis? et, puisque Dieu me donne
ce la victoire, je veux, à son exemple, être clément et
ce miséricordieux, non-seulement envers le peuple,
ce mais encore envers les grands Redevenez mon
(1) Ici est une courte lacune dans le manuscrit. (De Las Cases.)
54 GUERRE D'ORIENT.
« ami, soyez l'ennemi des Mamelouks et des Anglais,
« je vous ferai autant de bien que je vous ai fait
« et que je peux vous faire de mal Le 8 mars,
a je serai en marche sur Saint-Jean-d'Acre , il faut
« que j'aie votre réponse avant ce jour. » Djezzar
était peu affectionné à la Porte. Les négociations
avec l'aga de Jérusalem commencèrent à Gaza , et
continuèrent pendant la route et le siège de Jaffa.
Après la prise de cette ville, l'armée devait marcher et
se porter en deux journées sur Jérusalem ; la popula-
tion en était toute chrétienne; elle offrait plus de res-
sources qu'aucune ville de la Palestine. Mais, le 10
mars, le général en chef reçut une députation des chré-
tiens, qui le conjurèrent de les sauver; ils étaient sous
le couteau; les Turcs étaient décidés à les égorger
avant d'abandonner la ville et de passer le Jourdain,
l'aga qui était un homme habile , proposa en même
temps un armistice; il s'engagea à mettre en liberté
et à protéger les chrétiens ; à ne fournir aucun se-
cours à Djezzar, et après la prise d'Acre, à se sou-
mettre au vainqueur. Cela était avantageux. Ce n'é-
tait pas renoncer à la visite de Jérusalem, c'était la
retarder de une ou deux semaines !!
Le contre- amiral Ganteaume expédia l'ordre à
la flottille mouillée à Damiette, de se rendre dans le
port de Jaffa. Elle y arriva le 1 1 mars ; elle portait
l'équipage de siège nécessaire pour Acre. Cet ami-
ral avait également expédié des dromadaires à
Alexandrie, au contre- amiral Perrée, avec ordre
CONQUÊTE DE LA. PALESTINE. 55
d'appareiller avec ses trois frégates et de se rendre
à Jaffa.
Les soldats étaient depuis huit jours oisifs, un plus
long séjour ne pouvait être que funeste à leur santé.
Il était plus avantageux de faire diversion et d'occu-
per les esprits d'opérations militaires, que de les
laisser raisonner sur les maladies de Jaffa , et sur les
symptômes qu'on découvrait chaque jour. L'armée
une fois en marche, les maladies cessèrent.
?
VII. Le lendemain de la prise de Jaffa, Rléber se
porta dans la forêt de Meski. Diverses reconnaissances
qu'il envoya dans les montagnes eurent des rencon-
tres assez vives qui annoncèrent la présence de l'en-
nemi. Dansl'uned'elles le général Dumas s'étant trop
engagé, perdit quelques hommes et fut grièvement
blessé. La quartier général arriva à Meski le i4 mars.
La forêt de Meski est la forêt enchantée du Tasse,
c'est la plus grande de la Syrie; elle a été illustrée
par une bataille sanglante, entre Richard Cœur-de-
Lion et Saladin. De Jaffa à Acre il y a vingt-quatre
lieues par la route qui longe la mer ; il y en a vingt-
six par celle qui traverse la plaine. Six ruisseaux qui
descendent des montagnes traversent le milieu de la
plaine; on a l'avantage de tourner le mont Carmel
par la route qui suit la lisière de la plaine d'Esdrelon,
au lieu que celle qui longe la mer arrive au détroit
de Haïffa, passage difficile à forcer s'il était défendu.
Le i5 mars, à midi, l'avant-garde arriva au caravan-
56 GUERRE D'ORIENT.
sérail de Kakoun. Elle aperçut la cavalerie d'Abdallah,
soutenue par quatre mille Naplousiens en bataille ,
parallèlement à la route d'Acre. L'armée fit un
changement de front , l'aile gauche en avant. Le gé-
néral Rléber forma la gauche, le général Larmes, la
droite, et le général Bon, la réserve. L'ennemi fut
chassé de toutes ses positions, culbuté des hauteurs,
poursuivi aussi loin qu'il était nécessaire pour qu'il
ne pût nous donner aucune inquiétude. La cavalerie
de Djezzar se dirigea du côté d'Acre par la plaine
d'Esdrelon ; les Naplousiens gagnèrent leur ville. Le
soir le camp fut dressé à Zaïtah. Le général Lannes
éprouva dans le combat une perte assez considérable,
il eut deux cent cinquante blessés. Les Naplousiens,
c'est-à-dire les anciens Samaritains, eurent un mil-
lier d'hommes tués ou blessés, parmi lesquels plu-
sieurs personnes de marque. Cette sévère leçon les
contint pendant long-temps.
Le 16 mars, l'armée campa à Sabarin, elle y arriva
de bonne heure; elle était au débouché du mont
Carmel et de la plaine d'Esdrelon qu'elle apercevait
sur sa droite. Le mont Carmel forme un promon-
toire dans la mer, à trois lieues d'Acre ; il est à l'ex-
trémité gauche de la baie. Cette montagne a trois ou
quatre lieues de longueur; elle se lie aux montagnes
de Naplouse, mais elle en est séparée par un grand
vallon. Le mont Carmel, escarpé de tout côté, est
une position militaire assez forte. Sur le haut de cette
montagne, il y avait un couvent et des fontaines. Le
CONQUÊTE DE LA PALESTINE. 67
mont Carmel est élevé de quatre cents toises, domine
toute la côte, et sert de point de reconnaissance aux
navigateurs qui abordent en Syrie. Au pied coule la
rivière de Keisoun; l'embouchure est à sept ou huit
cents toises de Haïffa, petite ville située au bord de
la mer, au pied du mont Carmel et à l'extrémité du
cap Haïffa; elle a une population de deux à trois
mille âmes et un petit port; elle est fermée par une
enceinte à l'antique avec des tours, et dominée de très
près par les mamelons du Carmel .
VIII. L'armée campa sur larive gauche du Keisoun.
Derrière elle était le mont Carmel , à trois lieues sur
la gauche était Haïffa, à sept lieues en avant était la
ville de Saint-Jean-d'Acre. Il était important de s'em-
parer de Haïffa afin de pouvoir y recueillir la flotte
qui était partie de Jaffa. Le général en chef, après
une légère résistance, y entra à cinq heures du soir.
Djezzar avait fait évacuer le canon. Il restait un ma-
gasin de cent cinquante mille rations de biscuit, de
riz, d'huile, etc. Ce fut de Haïffa que le général en
chef découvrit la rade de Saint-Jean-d'Acre, et y
aperçut deux vaisseaux anglais de quatre-vingts qui
y étaient mouillés, le Tigre et le Thésée, commandés
par le commodore sir Sidney Smith ; ils étaient arri-
vés dans cette rade depuis deux jours venant de
Constantinople. Une patrouille de cavalerie se porta
dans la direction de Tantourah afin de prévenir la
flottille de la présence de la croisière anglaise et lui
58 GUERRE D'ORIENT.
apprendre l'entrée de l'armée dans le port de Haïffa.
A une lieue au-delà de ïantourah , la flottille fut ren-
contrée et prévenue, les huit bateaux chargés de
vivres venant de Jaffa, entrèrent dans le port le
19 mars à la pointe du jour, mais les seize bâtimens
français, chargés de l'équipage de siège, hésitèrent,
mirent un moment en panne, virèrent de bord, et
prirent le large. Les vaisseaux anglais leur donnèrent
chasse. Tout fut bientôt hors de vue. Pendant la nuit
on jeta deux ponts sur le Reisoun. A midi l'année se
mit en marche sur Saint-Jean-d'Acre qu'elle ne tarda
pas à découvrir. A la nuit, elle arriva au moulin de
Cherdàm. L'infanterie y effectua son passage. Ce
moulin était en bon état, il servit aux moutures pen-
dant le siège. Au-delà du Keisoun est le Bélus qui
n'était pas guéable. L'armée prit position. Le colonel
Bessières avec deux cents gardes et deux pièces de
canon, passa la rivière et prit en forme d'avant-garde
position sur la rive droite. Les pontonniers travail-
lèrent toute la nuit à construire deux ponts ; les
tentes du général en chef furent placées à une demi-
lieue de la mer, sur la gauche du Bélus. Le 1 9 mars
à la pointe du jour, l'avant-garde se porta sur le
mont de la Mosquée qui domine toute la plaine de
Saint-Jean-d'Acre et la ville du côté de la mer ; elle
se trouvait ainsi devant cette capitale de la Galilée et
sur la frontière de la Célé-Syrie ou Syrie-Creuse.
CHAPITRE X.
Guerre en Galilée ; description de Saint- Jean-d'Acre, — II. Soumission des
peuples de la Galilée. — III. Douze tartanes portant le canon de siège sont
prises ou dispersées; affaires de Haïffa. — IV. Reconnaissance de Sainl-
Jean-d'Acre. — V. Première époque du siège de Saint-Jean-d'Aere. —
VI. Bataille du mont Thabor (16 avril). — VII. Croisière du contre-
amiral Perrée. — VIII. Seconde épocpie du siège de Saint- Jeau-d' Acre.
— IX. Levée du siège de Saint- Jean-d'Acre. — X. Marche dans la Syrie
et clans le désert. — XI. Entrée de l'armée au Caire (14 juin).
I. Saint-Jean-d'Aere est à trente lieues nord-nord-
ouest de Jérusalem, à trente-six lieues sud-ouest de
Damas, à dix lieues au sud des ruines de Tyr. Elle est
située au nord de la baie de Haïffa, à trois lieues pat-
iner de cette petite ville, à quatre lieues en suivant le
rivage. Elle est environnée par une plaine de huit
lieues de long , qui commence au cap Blanc et aux
montagnes du Saron, et finit à celles du Carmel. Cette
plaine, dans sa largeur depuis la mer à l'ouest, aux
premiers mamelons des montagnes de Galilée à l'est,
a deux lieues. Ces montagnes vont en s' élevant pen-
dant six lieues, jusqu'à la crête supérieure, d'où elles
descendent jusqu'au Jourdain. Il y a douze à quinze
lieues d'Acre à cette rivière. Six ruisseaux traversent
la plaine d'Acre, les trois] principaux sont, au nord,
60 GUERRE D ORIENT.
le (i) . . . . . . qui coule au pied du montSaron, il
faisait aller trois moulins ; le Bélus qui se jette dans la
mer à douze cents toises sud, d'Acre; le Keisoun qui
descend du mont Thabor et se rend dans la mer à
huit cents toises nord de Haïffa; le coteau duTuron
a trois mille toises de longueur ; il est situé à douze
cents toises de la ville, au nord-est, à une même di-
stance de la mer, à quatre mille toises des premiers
mamelons des montagnes , il va en glacis du côté de
la mer et du côté des montagnes. La gauche de ce
coteau est un mamelon élevé, qui domine la ville,
la mer et toute la plaine, on l'appelle le mont de la
Mosquée; au pied, du côté du sud de ce mont, est
l'embouchure du Bélus.
L'armée campa sur le coteau du Turon. Elle occu-
pait l'hypothénuse d'un triangle dont la ville formait
le sommet opposé, et la mer, les deux autres côtés.
La division Reynier était à la gauche; Rléber à la
droite, Lannes et Bon au milieu; entre elles, le
quartier général, vis-à-vis d'un grand magasin,
adossé à l'aqueduc. L'ordonnateur Daure construisit
une manutention dans ce magasin. Au bord du Bélus,
au pied du mont de la Mosquée, il y avait une grande
maison carrée, il y établit la grande ambulance; ses
hôpitaux furent disposés à Chafa-Arm, Haïffa, Ram-
léh et Jaffa. Tout le revers des montagnes de la Ga-
lilée était couvert d'oliviers, de chênes verts et autres
(1) Le nom n'était pas écrit dans 'e manuscrit et ne se trouve pas sur les
cartes. {De Las Cases.)
CONQUÊTE DE LA PALESTINE. 6l
arbres; l'artillerie, les mineurs, les troupes et la ma-
nutention s'y approvisionnaient. Sur la rive droite,
en remontant le Bélus, à quatre cents toises du mont
de la Mosquée, le premier mamelon gauche des mon-
tagnes de la Galilée avait la forme d'un pain de sucre;
plus élevé que le mont de la Mosquée, il domine toute
la rive droite et la rive gauche du Bélus; on l'appelle
le mont du Prophète. Du côté Est, il appuyait la
gauche d'un vaste camp de dix lieues carrées, dont
les montagnes du Saron formaient le côté nord , la
mer le côté ouest, et le Bélus, compris entre le mont
de la Mosquée et celui du Prophète, le côté sud. On
barra par des fossés, des abattis, tous les chemins des
monts; on construisit trois ponts avec des flèches sur
le Bélus. Personne, étranger à l'armée, ne pénétra
dans ce grand camp où se trouvaient de très beaux
pâturages, des blés, des jardins, des vergers, des bois,
de l'eau, des moulins, et toutes les choses nécessaires
au siège. Des grand'gardes de cavalerie et des pi-
quets d'infanterie française veillaient aux divers dé-
bouchés.
Pendant le siège d'Acre par les chrétiens (1191),
qui dura trois ans, le camp des croisés était aussi
placé sur les collines du Turon , mais la gauche s'é-
tendait sur le mont de la Mosquée et sur la rive
gauche du Bélus. Alors, les armées n'avaient pas de
canons, et les camps pouvaient s'approcher davan-
tage des villes. Les croisés avaient établi deux rangs
de retranchemens , l'un au pied même de la colline
62 guerre d'orient.
duTuron, le second, appuyé, la droite à la hauteur
du Prophète, la gauche au mont Turon; le second
retranchement forcé, ce qui arriva souvent, les assié-
geans se réfugiaient derrière le premier. Saladin, avec
son armée de secours, campait devant Chafa-Arm,
sur les hauteurs du Kaocôba, à deux lieues sud-est
du mont du Prophète, couvrant la route de Jérusa-
lem, de Damas, et la plaine d'Esdrelon.
Napoléon ne voulant pas permettre aux patrouilles
ennemies de pénétrer en-deçà du Jourdain , forma
quatre corps pour en surveiller les rives : le premier,
commandé par le colonel Lambert, observa le Car-
mel, la plaine d'Esdrelon, la plage de la mer, les
routes de Naplouse; il tenait garnison à Haïffa et à
Chafa-Arm; le second, commandé par le général Ju-
not, occupait le fort de Nazareth , observant le Jour-
dain , au-dessous du lac de Tabariéh; le troisième,
commandé par le général Murât, occupa la citadelle
de Safed, observant le Jourdain au-dessus du lac de
Tabariéh et le pont de Jacob; le quatrième, com-
mandé par le général Vial, observait les débouchés
du mont Saron , poussant des postes sur Tyr. Ces
quatre corps d'observation affaiblissaient l'armée de
deux mille hommes, mais les forts qui leur servaient
de points d'appui, n'exigeaient que peu d'hommes.
Les colonnes étaient toujours en mouvement, du
camp aux frontières, et des frontières au camp, ce
qui les faisait paraître très nombreuses. L'armée vi-
vait : i° des magasins de Haïffa qui s'approvision-
CONQUETE DE IA PALESTINE. 63
noient par terre et par mer de celui de Jaffa ; a° de
ceux de Chafa-Arm qui se formaient des ressources
du pays; 3° de ceux de Sâfed qui étaient approvision-
nés par le cheykh Daher. Depuis la bataille du mont
Thabor, l'armée vécut des magasins que l'ennemi
avait formés à Tabariéh, sur le lac de ce nom. Le
fourrage était abondant dans la plaine d'Acre; s'il
eût été nécessaire, on eût pu aller fourrager dans la
plaine d'Esdrelon.
IL Le cheykh Daher fut le plus empressé de tous
à se rendre au camp et à offrir ses services. Le 19
mars, à huit heures du matin, l'armée passait le Bélus
et prenait son camp sur la colline du Turon. La fu-
sillade et la canonnade étaient vives entre la division
Reynier, chargée de l'investissement, et la garnison,
qui, logée dans les ruines en avant de la ville, ne
voulait pas rentrer dans les murailles, lorsqu'on vit
du côté de la montagne du Prophète un groupe de
trois à quatre cents cavaliers : c'était le cheykh Daher,
qui depuis deux jours attendait à Chafa-Arm le mo-
ment où l'armée arriverait devant Acre. A dix heures
du matin, il fut présenté, sur la hauteur de la Mos-
quée , à Napoléon, qui le revêtit d'une pelisse , en
signe d'investiture du commandement de la province
de Sâfed. Pendant qu'il prétait son serment, un bou-
let emporta son cheval , qui était à dix pas derrière
lui. Ce prince resta deux jours au camp ; il reçut la
promesse d'être remis en possession de l'héritage de
6/J GUERRE I)'0RIENT.
son père. A quelques semaines de là , il signa une
convention par laquelle il s'engagea à fournir cinq
mille hommes à pied et à cheval pour suivre l'armée
au-delà du Jourdain , à garder Acre et la côte depuis
le mont Blanc jusqu'à Césarée, et à payer un tribut
qui serait convenu et calculé sur la moitié du revenu
qu'il tirerait du pays qu'on lui donnerait. Ce cheykh
fut fidèle ; il entretint des correspondances suivies
avec Damas; il donna des nouvelles exactes de ce qui
s'y faisait; il nous concilia les Bédouins, qui ne causè-
rent aucune inquiétude à l'armée en Syrie; il approvi-
sionna le camp de tout ce que pouvait fournir le pays.
Quelques jours après, les Moutoualis se présen-
tèrent en masse, hommes, femmes, vieillards, enfans,
au nombre de neuf cents ; deux cent soixante seule-
ment étaient armés , dont moitié montés et moitié à
pied. Le général en chef revêtit dune pelisse les trois
chefs , et leur restitua les domaines de leurs ancêtres.
Ces Moutoualis étaient autrefois dix mille; Djezzar
les avait presque tous fait périr; c'étaient des Musul-
mans Olydes, et fort braves. Le général Vial passa le
montSaron, entra à Soûr, l'ancienne Tyr ; c'était le
domaine de ces Olydes. Ils se chargèrent d'éclairer la
côte jusqu'au pied des montagnes ; ils se recrutèrent,
et promirent cinq cents chevaux bien armés pour
marcher sur Damas au mois de mai.
Les pères de la Terre-Sainte amenèrent la popula-
tion de Nazareth, hommes et femmes, au nombre de
plusieurs milliers; les populations chrétiennes de
CONQUÊTE DE LA PALESTINE. 65
Chafa-Arm, de Safed, etc., firent leur visite en masse.
Le bonheur de ces chrétiens ne se peut exprimer ;
après tant de siècles d'oppression, ils voyaient des
hommes de leur religion ! Leur plaisir était de parler de
la Bible, qu'ils savaient mieux que les soldats français;
ils avaient lu les proclamations du général en chef,
dans lesquelles il disait qu'il étaitl'ami desMusulmans,
et ils applaudissaient à cette ligne de conduite; cela
n'avait en rien diminué leur confiance en lui. Napo-
léon revêtit de pelisses trois de leurs chefs, qui avaient
plus de quatre-vingt-dix ans; un d'eux avait cent un
ans et lui présenta quatre générations. Le général
en chef le fit dîner avec lui. Ce vieillard ne dit pas
trois mots qu'il n'y mêlât une parole tirée de l'Écri-
ture sainte. La fidélité de ces chrétiens ne se démentit
ni dans la bonne ni dans la mauvaise fortune de l'ar-
mée; ils lui furent utiles pendant toute la durée du
siège ; il y en avait toujours un grand nombre au camp.
Le marché était très fréquenté et très abondant ; ils y
apportaient des farines, du riz, des légumes, du lait,
du fromage, des bestiaux, des fruits, des figues, des
raisins secs, du vin; ils donnèrent aux malades au-
tant de soins que l'eussent fait les Français eux-
mêmes.
Les musulmans du pachalik d'Acre partageaient la
joie et l'espérance des chrétiens ; ils se présentèrent
au camp par députation ; ils se plaignirent amère-
ment de la férocité du pacha ; on ne rencontrait à
tous momens que des hommes mutilés par les ordres
n.
66 GUERRE D'ORIENT^
de ce tyran; ce grand nombre d'hommes sans nez
était un spectacle hideux.
Le climat de la Syrie avait plus d'analogie avec
celui de l'Europe qu'avec celui de l'Egypte. Les habi-
tans étaient plus aimables , plus affectueux ; le mu-
sulman même était moins fanatique. Les soldats s'y
plaisaient davantage. De tout temps, l'Egypte a été le
pays des prêtres et des dieux. Les Juifs étaient assez
nombreux en Syrie ; une espérance vague les animait;
le bruit courait parmi eux que Napoléon , après la
prise d'Acre, se rendrait à Jérusalem, et qu'il voulait
rétablir le temple de Salomon. Cette idée les flattait.
Des agens chrétiens, juifs, musulmans, furent dépê-
chés à Damas, à Alep , et jusque dans les Arménies ;
ils rapportèrent que la présence de l'armée française
en Syrie agitait toutes les têtes. Le général en chef
reçut des agens secrets et des communications fort
importantes de plusieurs provinces de F Asie-Mineure;
il envoya des affidés en Perse. C'est de là que datent
ses relations avec la cour de Téhran .
III. Le 22 mars, on signala au mont de la Mosquée
les deux vaisseaux de guerre anglais ; une heure après»
on aperçut six petites voiles que l'amiral Ganteaume
reconnut pour être les tartanes de la flottille de Da-
miette qui portaient le canon de siège. On apprit
depuis que les deux vaisseaux de guerre anglais les
avaient chassées pendant trente-six heures, et avaient
amariné six bâtimens ; que les six autres ayant fait
CONQUÊTE DE LA PALESTINE. 67
fausse route, avaient gagné les côtes de France. Parmi
ces derniers, se trouvait le bâtiment du capitaine de
frégate Hudelet , commandant la division. Celte
perte, par elle-même, était de peu de valeur, mais
les conséquences en furent des plus fâcheuses. Si ces
bâtimens fussent entrés le 19 mars, comme ils le de-
vaient et le pouvaient, à Haïffa, Acre eût été prise
avant le I er avril , Damas avant le i5, Alep avant le
i CI mai; toutes les ressources de la Syrie auraient
été mises en activité pendant six mois, et à l'automne
l'armée se serait trouvée en état de tout entreprendre.
Les opinions varièrent sur les motifs de la mauvaise
conduite du capitaine Hudelet, commandant ce pré-
cieux convoi; les uns l'attribuèrent à son ignorance,
à sa pusillanimité; d'autres à l'envie de retourner en
France. Les deux vaisseaux anglais n'avaient qu'un
très mauvais mouillage près de Haïffa, le Thésée
eut ses câbles coupés par les bancs de coraux, dé-
riva, et fut un quart d'heure en perdition, ce qui
décida sir Sidney Smith à s'emparer de Haïffa, véri-
table mouillage de cette baie. Il avait encore plu-
sieurs mois de mauvais temps à craindre. Il fit embar-
quer , à la pointe du jour le 26 mars , quatre cents
hommes sur dix chaloupes. Le chef d'escadron Lam-
bert, qui commandait le corps d'observation dans
cette place (1). Il laissa les
Anglais débarquer tranquillement, se former, entrer
(1) Ici était une lacune daus le manuscrit . {De Las Cases.)
5.
68 GUERRE D'ORIENT.
en ville; mais lorsqu'il les vit engagés dans les mai-
sons, il les accueillit par la mitraille de trois pièces
de campagne, et la fusillade de cent hommes logés
dans deux maisons crénelées, en même temps qu'il
les chargea en flanc et en queue avec deux piquets,
chacun de trente dragons. Les Anglais, attaqués de
tous côtés , se débandèrent ; cent cinquante furent
tués, pris ou blessés. La chaloupe du Tigre, armée
d'une grosse caronade de trente-deux , tomba au
pouvoir du vainqueur. Les obus et la mitraille ac-
compagnèrent les chaloupes dans leur retraite, non
sans leur tuer et blesser bien du monde. Le i er avril,
avant le jour, une frégate turque, venant de Constan-
tinople , mouilla à une portée de fusil de Haïffa , à
l'ancrage ordinaire. Lambert fit sur-le-champ arborer
pavillon ottoman. Au jour, le capitaine descendit
à terre, dans un grand canot, et fut fait prisonnier
avec trente canotiers et sa chaloupe, armée d'une
grosse caronade de vingt-quatre. Ces deux pièces
furent utiles au siège ; on les mit en batterie de brè-
che, où elles firent bon effet.
IV. Le général Reynier avait investi la place. Il
s'était à cet effet battu toute la journée, et avait, sur
le soir, placé des vedettes à portée de pistolet des mu-
railles. Les généraux Caffarelii et Dommartin, les co-
lonels Samson et Songis, avaient employé la nuit du
19 au 20 mars et la journée du 20, à reconnaître la
place; le colonel Samson avait à deux heures du ma-
CONQUÊTE Di; LA PAtiESTINE. 69
tin reconnu le fossé, il ny trouva pas de contres-
carpe; cette reconnaissance était dangereuse, il y fut
blessé grièvement; les officiers du génie et de l'ar-
tillerie se flattèrent d'entrer dans Acre aussi facile-
ment qu'ils étaient entrés dans Jaffa; des pièces de
douze de campagne leur parurent suffisantes pour
faire brèche à l'enceinte.
La surface qu'occupe la ville d'Acre est un tra-
pèze, dont deux côtés sont baignés par la mer, et les
deux autres formés par des murailles. Le côté de
l'Est a trois cents toises , il était flanqué par cinq pe-
tites tours; celui du nord a cinq cents toises, il était
flanqué par sept petites tours, et par le palais du
Pacha, qui est une espèce de citadelle. Ces deux
côtés se rencontrent en formant un angle droit.
A ce sommet est une grosse et vieille tour qui domine
la ville et toutes les murailles. Elle est dominée elle-
même par la hauteur de la Mosquée, qui en est éloi-
gnée de cinq cents toises. L'ancien port était comblé;
un petit îlot où se trouvait un phare flanquait l'en-
ceinte de l'Est. Les environs des murailles à trois cents
toises étaient couverts des ruines de l'ancienne ville et
des anciennes fortifications; c'étaient des souterrains,
des tours, des pans de murailles. Un aqueduc entrait
dans la ville près de la grosse tour, du côté du nord.
Cet aqueduc avait six mille toises de long, traversait
la plaine , et portait les eaux du pied des montagnes
dans les citernes de la ville. Acre avait été inhabitée
pendant de longues années ; elle avait été rétablie par
70 GUERRE D ORIENT.
Daher, embellie et augmentée par Djezzar, qui y
avait fait construire une belle mosquée et un beau
bazar.
Le général du génie Caffarelli proposa d'attaquer
le front de l'Est: i° parce qu'il était dominé par le
mont de la Mosquée, quoique d'un peu loin ; 2 parce
que l'autre front, celui du nord, était battu par le
canon du palais du Pacha; 3° parce que les approches
en étaient plus faciles. Si l'on faisait la brèche à une
courtine, ou il faudrait se loger entre deux tours, ce
qui serait difficile et très meurtrier, ou il faudrait
entrer dans la place, sans logement, ce qui serait pé-
rilleux. Si l'on faisait la brèche à une tour, une fois
que l'armée en serait maîtresse, on aurait un débou-
ché assuré pour entrer dans la ville. Il proposa de
faire brèche à la grosse tour : i° comme la plus éloi-
gnée de la mer; i° comme la plus grande, la plus
haute , celle qui domine toute l'enceinte et toute la
ville; 3° comme la plus près de l'aqueduc, qui devait
servir de place d'armes et de parallèle. Il est vrai ,
ajoutait-il, que la brèche serait plus difficile à faire à
la maçonnerie de cette vieille construction ; mais les
pièces de douze étaient suffisantes pour l'ouvrir ; que
cette tour une fois prise, la place tomberait d'elle-
même; que le tout n'était pas de prendre Acre, mais
de la prendre sans y perdre l'armée ; sept à huit mille
hommes seraient bien vite perdus , si l'on se hasar-
dait contre les Turcs dans des combats de maisons et
de rues.
CONQUÊTE DE LA PALESTINE. 71
Le siège de Saint-Jean-d'Acre a duré soixante-deux
jours, du 19 mars au i\ mai ; il a deux époques : la
première, du 19 mars au a5 avril (36 jours); la
deuxième, du ib avril au ni mai (26 jours);
total 62 jours. Dans la première époque , les assié-
geans ont fait jouer deux mines, tenté deux loge-
mens, donné un assaut; les assiégés ont fait six sor-
ties qui toutes leur ont été funestes. Pendant la
seconde époque , les assiégeans ont fait jouer trois
mines , établi sept logemens , donné deux grands
assauts, ils ont pénétré dans la place et s'y sont établis.
Les assiégés ont cheminé par des lignes de contre-
attaque, ont fait douze sorties, ont perdu beaucoup
de monde, toutefois ils ont reçu constamment des ren-
forts qui non-seulement ont réparé les pertes, mais ont
même accru les forces. Le général français aurait ce-
pendant pris la ville malgré l'arrivée d'une division de
Rhodes, sans la peste qui faisait de grands ravages, et
sans les nouvelles d'Europe. Une deuxième coalition
s'était formée contre la République, la guerre avait re-
commencée, et l'armée française était entrée dans Na-
ples, ce qui fut considéré comme une fâcheuse nou-
velle; l'affaiblissement de l'armée sur l'Adige faisait
présager des désastres.
V. Pendant la première époque du siège, l'artille-
rie des assiégeans consistait en deux caronades de
trente-deux et de vingt-quatre, prises à Haïffa, quatre
mortiers de six pouces, et trente-six bouches à feu de
*]1 GUERRE D ORIENT.
l'équipage de campagne. Douze pièces restaient pour
le service des corps d'observation. Les caronadesde
trente -deux et de vingt -quatre n'avaient pas d'af-
fûts ; les ouvriers du parc en construisirent en peu
de jours. L'artillerie n'avait pas de boulets de ce ca-
libre; on fit ramasser tous ceux qui étaient épars dans
les tranchées provenant des remparts et de la grande
batterie des deux vaisseaux anglais. Le parc donna
cinq sols par boulet ; les soldats se mirent à la re-
cherche et en apportèrent trois cents des deux calibres
en peu de jours; ne pouvant plus en trouver, ils
avisèrent à divers moyens pour s'en procurer ; ils
s'adressèrent aux passions bouillantes du commodore
anglais , et employèrent plusieurs ruses pour les
stimuler; tantôt ils faisaient courir des hommes à
cheval sur la plage ; tantôt ils portaient sur les dunes
des tonneaux, des fascines , et se mettaient à travail-
ler, à remuer la terre comme s'ils construisaient une
batterie; quelquefois aussi, ils faisaient mouiller en
rade , près du rivage , une chaloupe qu'ils avaient
transportée de Haïffa. Aussitôt que sir Sidney Smith
s'apercevait que l'on prétendait agir sous son canon,
il levait l'ancre , s'approchait à toutes voiles de la
terre , et lançait des boulets que les soldats ramas-
saient. Le parc fut bientôt abondamment pourvu.
Le 2 1 mars , les officiers du génie ouvrirent la
tranchée à cent cinquante toises de la ville; elle était
appuyée à l'aqueduc qui formait parallèle naturelle
contre le feu de la place. L'artillerie construisit huit
CONQUKIT. I)K LA PALESTINE y3
batteries, deux contre l'îlot où était le phare que l'on
avait armé, trois contre les trois tours qui battaient
les approches de la brèche. Ces cinq batteries furent
armées de seize pièces de quatre , quatre pièces de
huit, la sixième batterie fut armée de quatre mortiers
de six pouces dirigés contre la grosse tour, les sep-
tième et huitième reçurent quatre pièces de douze,
quatre de huit, deux obusiers pour battre en brèche
la face Est delà grosse tour; les 22, 23 et 2/j, les sa-
peurs cheminèrent par des boyaux de tranchée jus-
qu'à cinq toises du fossé , où ils se déployèrent en
construisant une large parallèle qui servit à tous les
mouvemens du siège. Le 23 mars, le feu commença;
en quarante-huit heures, les deux pièces de canon
du phare furent réduites au silence, ainsi que les gros
canons qui armaient les remparts sur le front qui
était attaqué. Le 24, les batteries de brèche com-
mencèrent à jouer; pendant les premières vingt-
quatre heures, elles ne produisirent aucun effet sen-
sible, ce qui fut attribué à l'incapacité du calibre de
douze, et l'on accusait ouvertement les officiers du
génie de s'être attachés à une ancienne maçonnerie,
à l'abri même du calibre de vingt-quatre, lorsqu'à
quatre heures après-midi tout le pan Est de la grosse
tour s'écroula avec un horrible fracas. Ce fut un cri
de joie poussé par l'armée, et par trente mille spec-
tateurs qui accourus des contrées voisines, couron-
naient les hauteurs. Un officier du génie s'avança
pour reconnaître la brèche, mais il fut attaqué par
^4 GUERRE D'ORIENT.
quelques tirailleurs qui étaient le long des murs;
vingt-cinq hommes furent commandés pour les chas-
ser, et vingt-cinq sapeurs pour régaler le pied de la
brèche. On espérait, qu'ainsi que cela était arrivé pour
Jaffa, Acre serait prise dans la soirée. Mais les vingt-
cinq sapeurs furent arrêtés par la contrescarpe. Cette
contrariété fut la première. Djezzar qui avait embar-
qué ses trésors, ses femmes et s'était embarqué lui-
même, passa toute la nuit abord. Les habitans s'at-
tendaient à chaque instant à l'assaut et à la prise de la
place. Cependant les tours et les murailles restèrent
couvertes de soldats qui firent toute la nuit un feu rou-
lant de mousqueterie. Le 26 au soir, le pacha se
rassura, rentra dans son palais, et fit une sortie qui
ne lui réussit pas. Cette fâcheuse contrescarpe pa-
ralysa les efforts des assiégeans pendant quatre jours,
temps nécessaire pour enfermer les mineurs et pré-
parer la mine qui fut chargée le 28; elle fit sauter la
contrescarpe. Le capitaine d'état-major Mailly était
commandé pour faire le logement de la tour avec
cinq ouvriers, dix sapeurs et vingt-cinq grenadiers.
L'adjudant commandant Laugier avec huit cents
hommes était rangé derrière l'aqueduc, à quinze
toises de la brèche, pour y monter aussitôt qu'il au-
rait reçu de Mailly le signal qu'elle était praticable.
La division Bon, placée en colonnes, par bataillons,
dans les places d'armes, était destinée à soutenir
Laugier et à emporter la place; ces bataillons de-
vaient se porter successivement sur la brèche. Mais
CONQUÊTE DE LA PALESTINE. 7 5
pour réussir, il était nécessaire qu'aucun soldat ne
s'arrêtât en route, malgré le feu terrible de la fusil-
lade des murailles.
Mailly se lança dans le trou de la mine, de là il se
précipita dans le fossé, sans se laisser arrêter par dix
pieds de contrescarpe qui n'avaient pas été renver-
sés; le mineur ne s'était pas assez enfoncé. Arrivé au
pied de la tour, il y dressa trois échelles , et monta
dans le premier étage avec ses quarante hommes;
alors il donna le signal à Laugier qui partit au pas de
charge, arriva sur le bord du fossé, croyant la con-
trescarpe renversée ; sa troupe fut surprise de la
trouver presque entière. Laugier et le premier pelo-
ton se jetèrent dans le fossé et coururent à la brè-
che (1) Le second
peloton eut son capitaine tué sur le bord de la con-
trescarpe; il s'arrêta, mesura de l'œil la profondeur
du fossé, et se jeta à gauche pour chercher un en-
droit moins profond. Tourmenté par le feu des murs,
le bataillon se déploya et se débanda en tirailleurs ;
cependant Mailly avait grimpé sur la plate-forme, y
avait arraché le pavillon ottoman ; dix braves étaient
avec lui, les autres avaient été tués ou blessés. Lau-
gier fut tué comme il traversait le fossé. Ceux qui
l'avaient suivi se portèrent aux échelles de la tour,
elles avaient été renversées; ils rétrogradèrent pour
en chercher d'autres qui étaient restées sur le puits de
(1) Ici sont quelques mois écrits au crayon de la main de Napoléon; on
n'a pu y lire que le mot brave ou bravoure. [De Las Cases.)
76 GUERRE D'ORIENT.
Ja mine. Ce mouvement est pris pour une fuite; les
hommes du piquet de Mailly qui étaient dans le pre-
mier étage de la tour descendent dans le fossé; il ne
reste plus que Mailly, un sapeur et deux grenadiers
sur la plateforme. Mailly descend au premier étage
pour appeler du secours, il est frappé d'une balle
qui lui traverse les poumons ; il tombe dans son
sang, les grenadiers descendent pour le secourir.
Cependant le général en chef s'était porté au puits
de la mine, afin de voir pourquoi la colonne de
Laugier hésitait; il reconnut la difficulté de franchir
l'obstacle de la contrescarpe ; rien n'était préparé
pour cela ; il envoya l'ordre au général Bon de ne
point sortir de la tranchée, car l'assaut était manqué.
Aussitôt que le pacha avait vu le pavillon ottoman
arraché du haut de la tour, il s'était porté à la ma-
rine et embarqué. Toute la garnison et les habitans,
femmes, enfans, vieillards, quittaient la ville, se je-
taient dans des barques, ou se réfugiaient dans les
mosquées. Tout paraissait perdu et la ville prise ,
lorsque cinq Mamelouks, trois noirs du Dârfour, deux
Circassiens qui faisaient partie des braves de l'inté-
rieur de Djezzar, et étaient de garde au palais pour
empêcher les habitans de le piller, s'aperçurent qu'il
n'y avait que deux ou trois Français sur la plate-
forme de la tour, et que ce nombre n'augmentait
pas. Ils se coulèrent le long de la muraille, grimpè-
rent sur la plate-forme, firent une décharge, et n'y
trouvèrent plus qu'un sapeur qui se sauva. Ces in-
CONQUÊTE DE LA. PALESTINE. 77
trépides Musulmans descendirent de la plate-forme
au premier étage , y trouvèrent Mailly et les deux
soldats mourans; ils leur coupèrent la tête, remon-
tèrent sur la plate-forme, arborèrent le pavillon otto-
man et promenèrent les têtes dans la ville. Un corps
de cinq cents Maugrabins et Arnautes placé au coin
de la mosquée de Djezzar pour protéger l'embarque-
ment du pacha, rentra dans les tours; la ville fut
sauvée. Cet assaut coûta à l'armée française, vingt-
cinq hommes tués et quatre-vingt-sept blessés parmi
lesquels la moitié des quarante hommes de piquet du
logement.
La croisière anglaise, sous le prétexte d'éviter le
mauvais temps et les vents de l'équinoxe, avait pris le
large et disparu dès le 26 mars ; en réalité, sir Sydney
Smith ne voulait pas être présent à la prise de la ville
qu'il regardait comme immanquable. Mais lorsqu'il
apprit que l'assaut avait échoué, il revint, et parut
du 5 au 6 dans la rade. Il débarqua le colonel émi-
gré, Phelippeaux, Douglas et une centaine d'officiers
et canonniers , ses marins les plus braves et les plus
habiles. Il fit usage de l'artillerie prise aux Français,
nos pièces de vingt-quatre, de seize, nos beaux mor-
tiers de huit pouces défendaient la ville qu'ils avaient
été destinés à battre et à soumettre. Tout contribua à
rassurer la garnison qui chaque jour recevait de Chy-
pre et de Tripoli des secours en hommes, en vivres et
en munitions.
Le général Caffarelli qui dirigeait le siège, ordonna
78 GUERRE D'ORIENT.
une nouvelle mine. Le i cr avril, elle renversa la con-
trescarpe; l'artillerie mit en batterie les deux caro-
nades de trente-deux et de vingt-quatre qui firent
beaucoup d'effet. De son côté, l'assiégé n'avait pas
perdu son temps ; la brèche avait été rendue imprati-
cable; on l'avait remplie de bombes, d'obus, de gre-
nades chargées, de tonneaux de goudron, de fascines,
de bois couverts de chemises de soufre , de pointes
de fer. Cependant, vingt-cinq hommes ordonnés pour
préparer le logement, se logèrent et franchirent tous
les obstacles; mais ils furent bientôt au milieu d'un
brasier ardent. Cinq grenadiers furent brûlés , plu-
sieurs blessés, le reste gagna précipitamment le loge-
ment de la contrescarpe. On fut convaincu alors de
l'impossibilité de prendre la ville avec des pièces dé
campagne et en si petite quantité. Les Ottomans en
triomphèrent avec une sorte 'de gaîté , ils criaient
toutes les nuits aux canonniers Français : Sultan Se-
lim, pan, pan, pan; Bonaparte , pin, pin, pin.
Il n'y eut plus d'espoir que dans la guerre souter-
raine. Caffarelli fit cheminer la mine sous le fossé, la
dirigeant sous la grosse tour. L'assiégé eut recours
aux contre-mines, mais les mineurs français plus ha-
biles les étouffèrent.
Phelippeaux déclara que le danger était imminent;
que d'un moment à l'autre la ville pouvait être en-
levée. Il fit résoudre le pacha à une sortie pour éven-
ter le puits de mine et y étouffer le mineur. Le 7 a\ril,
pendant la nuit, trois colonnes, chacune de quinze
CONQUÊTE DE LA PALESTINE. 79
cents hommes, se disposèrent , la première en avant
du palais du pacha , la seconde à la porte de mer, la
troisième à l'extrémité^ le long du rivage de la mer.
Au sud , cent cinquante Anglais et trois cents Turcs
d'élite, sous les ordres du colonel Douglas et du ma-
jor (1) étaient placés derrière la grosse tour,
pour masquer la brèche. A l'aube du jour, les trois
colonnes commencèrent l'attaque; la fusillade devint
très vive; l'ennemi, comme d'usage, gagna d'abord
du terrain. La colonne anglaise descendit alors la brè-
che au pas précipité > elle n'avait que quinze toises à
parcourir pour s'emparer du puits. Déjà le major
anglais était sur le puits, la mine était perdue , lorsque
le bataillon, garde de réserve, marcha la baïonnette
en avant, tua, blessa ou prit toute cette colonne qu'il
avait débordée par la gauche et par la droite ; à-peu-
près au même moment, les réserves de la tranchée
s'étaient avancées; les Turcs furent rejetés avec pré-
cipitation dans la place; plusieurs petites colonnes
furent coupées et prises. Cette sortie coûta huit
cents hommes aux assiégés , parmi lesquels soixante
Anglais. Les blessés de cette nation furent soignés
comme les Français, et les prisonniers campèrent au
milieu de l'armée, comme s'ils eussent été des Nor-
mands ou des Picards; la rivalité des deux nations
avait disparu à une telle distance de leur patrie et au
milieu de peuples si barbares. Les Turcs montrèrent
(1) Le nom est omis dans le manuscrit. {De Las Cases.)
80 GUERRE D ORIENT.
beaucoup de bravoure individuelle, d'impétuosité,
de dévouement; mais aucun art, aucun ensemble,
aucun ordre, ce qui rendait toutes leurs sorties très
funestes pour eux. Le major anglais (i) tué,
fut enterré avec les honneurs de la guerre , le capi-
taine Wright fut blessé grièvement. Pendant cette
première époque, l'armée n'a jamais été dans le cas
d'aller au secours de la tranchée.
Aly, Mamelouk noir de Djezzar, à-la-fois son con-
fident, son brave et son bourreau, était l'objet de la
haine des chrétiens qui en demandaient vengeance.
Un officier de gendarmerie procéda à son interroga-
toire. Napoléon voulut le voir; cet intrépide musul-
man lui dit : « Toute ma vie, j'ai obéi à mon maître;
« avant-hier, j'ai coupé et porté la tête de ton Ma-
il melouk, dans la ville que fat sauvée; tiens, voilà
« la mienne, sultan, coupe-la, mais coupe-la toi-
« même, et je meurs content y le prophète a dit qu'il
u ne faut pas rejeter la dernière demande d'un
o mourant. » Le général en chef lui tendit la main ,
lui fit porter à manger. Depuis, il a été recon-
naissant. 11 a été tué dans une charge à la bataille
d'Aboukir, combattant à la tête d'un corps de ca-
valerie française.
YI. Le pacha de Damas avait réuni dans cette
grande ville trente mille hommes à pied et à cheval.
(1) Le nom est omis dans le mauuscrit. (De Las Cates.)
CONQUÊTE DE LA PALESTINE. 8l
La cavalerie de Djezzar et celle d'Ibrahim-Bey étaient
sur la rive gauche du Jourdain , et maintenaient la
communication de Damas avec Naplouse; les Naplou-
siens avaient réuni six mille hommes; ils brûlaient
de venger l'affront qu'ils avaient reçu au combat de
Kakoun.
La Porte avait ordonné que l'armée de Damas
passât le Jourdain, aussitôt que l'armée de Rhodes
serait débarquée dans Saint- Jean-d'Acre , afin de
nous mettre entre deux feux. Mais les dangers que
courait la place, la crainte surtout qu'inspirait la
guerre souterraine, décidèrent Djezzar, en sa qualité
de sérasquier, à donner l'ordre au pacha de Damas de
passer le Jourdain sans plus tarder , de se joindre aux
Naplousiens dans la plaine d'Esdrelon, et de couper
les communications du camp d'Acre avec l'Egypte.
Le fils Daher donna avis que ses agens de Damas
lui annonçaient le départ de l'armée ; qu'elle était in-
nombrable. La position de l'armée française devenait
délicate; sur treize mille hommes qui étaient entrés
en Syrie, mille avaient été tués ou blessés aux com-
bats d'El-Arich, de Gaza, de Jaffa et pendant la
première période du siège d'Acre; mille étaient ma-
lades aux hôpitaux de JNazareth, de Chafa-Arm, de
Ramléh, de Jaffa et de Gaza; deux mille tenaient
garnison à Katiéh , à El-Arich , à Gaza et à Jaffa ;
cinq mille étaient nécessaires au siège pour garder
les parcs et les positions; il ne restait que quatre
mille hommes disponibles pour observer et battre
II. G
82 GUERRE D'ORIENT.
l'armée de Damas et desNaplousiens, qui était de qua-
rante mille hommes. Le général Berthier prévoyant
de grands événemens, fit évacuer les hôpitaux de
Nazareth, Chafa-Arm, Haïffa, et les ambulances d'A-
cre, sur Jaffa, ainsi que les gros bagages, les prison-
niers et tout ce qui pouvait embarrasser l'armée qui,
selon l'expression des marins, n'était plus que sur
une ancre.
L'armée du pacha de Damas arriva sur le Jourdain
en deux colonnes ; celle de droite , sous le comman-
dement de son fils, forte de huit mille hommes , oc-
cupa le pont de Jacob, et envoya une avant-garde
pour cerner le fort de Safed ; il essaya vainement de
l'emporter d'assaut. Ses partis inondèrent toute la
Galilée. Le pacha, avec vingt-cinq mille hommes,
campa sur la rive gauche du Jourdain , vis-à-vis du
gué de (i), dont il s'assura. Il envoya son
avant-garde prendre position sur les hauteurs de Loû-
biâ, sur la rive droite du Jourdain. Les Naplousiens
campèrent dans la plaine d'Esdrelon.
Le général Murât partit du camp avec sa colonne
mobile, qui fut complétée à mille hommes de toutes
armes; fit lever le siège de Safed , força le pont de
Jacob , s'empara du camp du fils du pacha, fit beau-
coup de prisonniers ; les tentes, les bagages, les cha-
meaux, l'artillerie, tombèrent au pouvoir du vain-
queur; le butin fut considérable. Le jeune fils du
(1) Le nom est omis dans le manuscrit. {De Las Cases.)
CONQUÊTE DE LA PALESTINE. 83
pacha avait commis la faute d'envoyer trop de monde
en partis ; il ne put réunir plus de deux mille hom-
mes au moment où il fut attaqué. Aussitôt que les
restes de sa division furent instruits que le pont de
Jacob était enlevé, ils rejoignirent Damas, en tour-
nant les sources du Jourdain. De là , Murât se porta
sur Tabariéh, dont il s'empara. Dans cette ville étaient
les magasins de l'ennemi; il y trouva du blé, de
l'orge, du riz, de l'huile et du fourrage, pour nourrir
pendant six mois l'armée française.
Le général Junot occupait Nazareth avec sa co-
lonne d'observation. Aussitôt qu'il apprit que l'avant-
garde du pacha, de trois mille hommes, avait passé
le Jourdain, il marcha à sa rencontre ; il la trouva
dans la plaine de Canaan, et la contint quoiqu'il n'eût
que quatre cents hommes. Ce combat lui fit beaucoup
d'honneur, et couvrit de gloire le colonel de dragons
Duvivier, un des plus braves officiers de cavalerie de
l'armée française. Le général en chef donna l'ordre au
général Kléber de se porter avec sa division à l'appui
de la colonne du général Junot. Il le joignit le 1 1 avril,
ayant deux mille cinq cents hommes sous ses ordres. Il
marcha sur les hauteurs de Loûbiâ, où le pacha de
Damas avait renforcé son avant-garde, jusqu'à sept
mille hommes. Le combat ne fut pas douteux, l'en-
nemi fut battu ; mais Kléber, craignant d'être coupé
d'Acre, reprit le lendemain sa position sur les hau-
teurs de Nazareth.
Le pacha de Damas fit alors réoccuper les hauteurs
84 GUEIIRE D'ORIENT.
deLoûbiâ, et, sous leur protection, marcha avec le
reste de son armée par sa gauche. Il campa dans la
plaine d'Esdrelon, se réunissant à la division de Na-
plouse. Quand ce mouvement fut fini, son avant-garde,
devenue son arrière-garde , suivit son mouvement ,
abandonna les hauteurs de Loûbiâ et ses communi-
cations directes avec Damas. Rléber résolut de punir
le pacha de cette audacieuse marche de flanc. Il in-
struisit le général en chef qu'il allait marcher entre
le Jourdain et l'ennemi pour le couper de Damas , et
qu'il calculait sa marche de manière à surprendre le
camp turc à deux heures du malin ; qu'il espérait le
même succès que le général Reynier avait obtenu à
El-Arich. Le plan de Kléber était mal combiné ; il
supposait qu'il allait couper la ligne d'opération de
l'ennemi, tandis que celui-ci avait déjà quitté la ligne
d'opération du Jourdain pour prendre celle de Na-
plouse; son mouvement n'en serait donc pas arrêté ;
il continuerait à marcher sur Acre ; le siège serait à
découvert et en danger. L'espoir de surprendre le
camp ennemi par une attaque de nuit n'était pas rai-
sonnable. Le général Reynier avait réussi à El-Arich,
parce qu'il avait reconnu avec ses officiers pendant
deux jours consécutifs les chemins que ses colonnes
devaient tenir pendant la nuit, parce que la position
du camp d'Abdallah était fixe; mais comment le gé-
néral Rléber pourrait-il opérer de nuit, sur un terrain
que ni lui ni ses officiers ne connaissaient? Lors-
qu'il méditait cette attaque, il était à cinq lieues de
CONQUÊTE DE LA PALESTINE. 85
l'ennemi, et ne savait pas précisément où celui-ci cam-
perait. Il aurait fallu qu'il fut resté au moins vingt-
quatre heures en présence, pour bien reconnaître les
localités du camp musulman; cela lui était impos-
sible devant une armée aussi supérieure. Napoléon
prévit qu'il n'arriverait qu'au point du jour sur un
terrain qu'il n'aurait pas choisi, qu'il serait enve-
loppé par toute cette armée et courrait les plus grands
dangers, que cette division et l'armée de siège étaient
également compromises. Il partit à l'heure même
(i5 avril, une heure après midi) avec une division
d'infanterie, toute la cavalerie qui se trouvait au camp
et une batterie de réserve, marcha jusqu'à la nuit et
campa sur les hauteurs de Safariéh. A l'aube du jour,
le 16, il se mit en marche sur Soulin, suivant les
gorges qui tournent les montagnes. A neuf heures
du matin, il découvrit tonte la plaine d'Esdrelon, et
a trois lieues nord-est il distingua avec sa bonne lu-
nette, au pied du mont Thabor, deux petits carrés de
troupes environnés de fumée : c'était évidemment la
division française, qui était chargée et enveloppée de
tous côtés par une très grande armée. La plaine d'Es-
drelon est très fertile; elle était couverte de mois-
sons; le blé avait déjà six pieds de haut. Napoléon
forma sa division en trois colonnes, chacune d'un
régiment; il les fit marcher à quatre cents toises l'un
de l'autre, se dirigeant de manière à couper la re-
traite de Naplouse à l'armée ennemie. Les blés ca-
chaient entièrement le soldat qui s'approchait des
II. 6*
86 GUERRE D'ORIENT.
camps de l'ennemi , sans que celui-ci en eût aucune
connaissance.
Kléber avait exécuté son projet; il était parti dans
la direction du Jourdain, et était revenu sur les der-
rières de l'ennemi ; le jour avait paru avant qu'il eût pu
le joindre; à sept heures du matin, il se trouva en
présence; il tomba sur les premiers postes qu'il
égorgea. Mais l'alarme fut bientôt dans le camp;
toute cette multitude monta à cheval et ayant re-
connu le petit nombre des Français, marcha sur eux.
Kléber était perdu. En homme de cœur et de tête, il
fit tout ce qu'on pouvait attendre de lui; il soutint et
repoussa un grand nombre de charges; mais les Turcs
avaient gagné tous les chaînons du mont Thabor, et
tous les monticules qui cernaient les Français. Nos
vieux soldats comprenaient tout le danger de leur
position, et les plus intrépides commençaient à sou-
haiter qu'on enclouât l'artillerie, et qu'on se fît jour
par les hauteurs escarpées de Nazareth. Le général
Kléber délibéra sur le parti à prendre; sa position
était cruelle, lorsque tout- à -coup des soldats s'é-
crièrent « voilà le petit caporal. » Des officiers d'état-
major vinrent instruire le général Kléber de ce bruit;
il se fâcha , en démontra l'impossibilité et ordonna
que le conseil continuât de délibérer. Mais les vieux
soldats de Napoléon , accoutumés à ses manœuvres,
réitèrent leurs cris; ils croyaient avoir vu luire des
baïonnettes. Kléber monta alors sur une hauteur, et
braqua sa lunette; les officiers d'état-major en firent
CONQUÊTE DE LA. PALESTINE. 87
autant, mais ils ne découvrirent rien, les soldats eux-
mêmes crurent s'être fait illusion; cette lueur d'es-
pérance s'évanouit» Rléber se décida enfin à aban-
donner son artillerie et ses blessés, et ordonna que
l'on formât la colonne pour forcer le passage. Il est
probable que les soldats avaient aperçu le luisant des
baïonnettes dans un moment où les colonnes s'étaient
trouvées sur un terrain un peu plus élevé et plus dé-
couvert. Le général en chef mettait une grande im-
portance à cacher sa marche, afin de pouvoir gagner
un mamelon qui coupait toute retraite aux Turcs.
Mais tout -à -coup son attention fut fixée par un
mouvement de toute l'armée ennemie qui se serrait
contre les carrés de Rléber. Plusieurs officiers d' état-
major mirent pied à terre, braquèrent leurs lunettes,
aperçurent distinctement que l'ennemi se préparait à
une charge générale, et que les carrés de Rléber
avaient l'air de perdre contenance; c'était la formation
de la colonne d'attaque. Les momens étaient précieux.
Rléber se trouvait entouré par trente mille hom-
mes, dont plus de la moitié était à cheval; le moindre
retard pouvait être funeste. Le général en chef or-
donna à un carré de monter sur une digue. La tète
des hommes et les baïonnettes furent aussitôt aperçus
par les amis et les ennemis. En même temps une salve
d'artillerie démasqua le mouvement. L'on aperçut
bientôt le mouvement de Rléber qui se reformait en
carrés, et les chapeaux au bout des baïonnettes, en
signe d'allégresse j ce qui fut suivi d'une décharge
88 GUERRE D'ORIENT.
d'artillerie de reconnaissance. L'armée ennemie,
étonnée, surprise, s'arrêta court. Les Mamelouks
d'Ibrahim-Bey, les plus lestes, qui se trouvaient le
plus à portée, coururent ventre à terre pour recon-
naître ces nouvelles troupes; ils furent suivis par tous
les Naplousiens, les plus alarmés de voir des colonnes
fermer le chemin de leur pays. Les trois carrés fran-
çais s'arrêtèrent un moment et se coordonnèrent. Un
détachement de trois cents hommes surprit et pilla le
camp, et prit les blessés de l'armée turque; il mit le
feu aux tentes , spectacle qui inspira de l'effroi aux
ennemis. Quelques corps de cavalerie turque s'ap-
prochèrent à portée de fusil des carrés, mais accueil-
lis par la mitraille, ils s'éloignèrent. De son côté,
Kléber marcha ; la jonction ne tarda pas à s'effectuer;
le désordre, l'épouvante, devinrent extrêmes chez
l'ennemi; cette armée se sauva, partie sur Naplouse,
partie sur le Jourdain. On se peindrait difficilement
les sentimens d'admiration et de reconnaissance des
soldats. Les ennemis avaient perdu beaucoup de
inonde dans les différentes charges qu'ils avaient faites
pendant la matinée; ils en perdirent davantage pen-
dant la retraite. Plusieurs milliers se noyèrent dans
le Jourdain; les pluies avaient élevé les eaux et rendu
le gué très difficile. Kléber eut deux cent cinquante
à trois cents hommes tués ou blessés. La colonne du
général en chef en eut trois à quatre. Telle est la ba-
taille du mont Thabor. Napoléon monta sur cette
montagne, qui est en pain de sucre élevé, dominant
CONQUÊTE DE LA PALESTINE. 89
une partie de la Palestine. C'est là que, suivant quel-
ques légendes, Jésus-Christ fut transporté par le
diable qui lui offrit tout le pays qu'il voyait, s'il
voulait l'adorer.
La nuit du 16 au 17 avril , Kléber coucha dans la
tente du général en chef; il en partit à trois heures
après minuit pour joindre sa division qui était cam-
pée sur le Jourdain. Il poursuivit toute la journée
du 17 les débris de l'armée de Damas; les soldats
firent de riches prises. Kléber campa le soir du 1 7 au
lieu où il se trouva, et attendit les ordres pour la
journée du 18. Napoléon médita sur sa position; il
ne restait que quatre mille hommes au camp d'Acre
pour assiéger une garnison de huit mille hommes
renforcée par deux vaisseaux anglais de quatre-vingts,
cette garnison avait à chaque instant des secours, elle
pouvait d'un moment à l'autre recevoir l'armée de
Rhodes dont le mouvement devait concourir avec
celui de l'armée de Damas ; il était donc urgent de
faire rentrer toutes les troupes au camp du siège ; on
aurait pu à la rigueur en distraire les deux mille cinq
cents hommes de Kléber, cinq cents chevaux et douze
pièces de canon, il serait encore resté six mille hom-
mes au camp, ce qui était suffisant; mais était-il rai-
sonnable d'envoyer Kléber avec trois mille hommes
dans une grande capitale, dont la population est de
cent mille habitans, les plus médians de l'Orient?
n'était-il pas à craindre qu'aussitôt qu'ils auraient
compté Je petit nombre des Français , ils ne les en-
90 GUERRE D'ORIENT.
tourassent de tous côtés? Cependant la prise de Da-
mas pouvait avoir lieu au plus tard le lendemain
matin, 18 ou 19, cela était bien tentant; quels avan-
tages ne retirerait pas l'armée de cette conquête ! Elle
y trouverait des chevaux, des chameaux , des mulets
dont elle avait besoin pour réparer ses pertes ; des
cuirs, des draps, des toiles, des effets d'habillemens ;
de la poudre, des armes, de l'argent; on pouvait
facilement y lever sept à huit millions de francs de
contributions; et un avantage au-dessus de tout pour
une armée conquérante , quel éclat cela ne jette-
rait-il pas sur les armes françaises? La bataille du
mont Thabor allait rétablir leur réputation un peu
obscurcie par la résistance d'Acre, mais que serait-ce
si au Raire, à Tripoli, à Alep , à Acre on apprenait
que le pavillon tricolore flottait sur la sainte, antique
et riche Damas? cela ne produirait-il pas l'effet moral
que l'on attendait de la prise d'Acre? Les Moutoualis,
les Arabes, les Druses, les Maronites, tous les peuples
de la Syrie se rangeraient sous les drapeaux de la
France. Quelque fortes que fussent toutes ces considé-
rations, il était impossible de risquer trois mille hom-
mes seuls ; mais si l'on pouvait les faire soutenir par
six mille Naplousiens, cela serait différent.Le général en
chef en parla le 1 7 au matin avec les députés des Druses
et des Maronites qui suivaient l'armée. Ils déclarèrent
qu'ils se regardaient comme autorisés après une aussi
grande victoire que celle du mont Thabor, à engager
leurs nations, ce qu'ils avaient ordre de ne faire qu'a-
CONQUÊTE DE LA. PALESTINE. 9I
près la prise d'Acre, mais qu'il leur fallait au moins
quinze jours pour réunir ce corps de troupes. Daher ne
pouvait offrir sur-le-champ que deux cents hommes;
les Bédouins qui faisaient sa force ne voulaient s'en-
gager qu'au préalable Acre ne fût prise et remise dans
ses mains. Mais puisqu'il n'était pas possible, avant la
prise d'Acre, de s'emparer de Damas, Kléber ne pou-
vait-il pas au moins la mettre à contribution, ce qui
n'exigeait que quarante-huit heures? demander une
contribution et repasser sur-le-champ le Jourdain ,
était une expédition peu avantageuse, qui nuirait aux
opérations ultérieures, cela pouvait entraîner la perte
des dix-huit mille chrétiens qui habitaient cette ville,
et devaient un jour être si utiles à l'armée. Le 17 au
matin , on fit brûler et piller trois gros villages naplou-
siens pour les punir; des députés de Naplouse implo-
rèrent le pardon de la ville et donnèrent des otages.
Kléber reçut ordre de repasser le Jourdain et de rester
en observation sur cette rivière.
Le 18 avril, Napoléon coucha au couvent de Na-
zareth; l'armée était dans la Terre-Sainte; tous les
villages étaient célèbres par lesévénemens de l'ancien
et du nouveau Testament. Les soldats visitaient avec
intérêt le lieu oùHolopherne avait eu la tête coupée;
le miracle surtout des noces de Cana était fort célébré,
carils n'avaient pointdevin.On se peignait le Jourdain
comme un fleuve large et rapide, à-peu-près comme le
Rhin ou le Rhône; on fut fort surpris de ne trouver
qu'un filet d'eau moindre que l'Aisne ou l'Oise à Com-
02 GUERRE D ORIENT.
piègne. En entrant dans le couvent de Nazareth, l'ar-
mée crut entrer dans une église d'Europe; elle est
belle, tous les cierges étaient allumés, le Saint-Sacre-
ment exposé, l'armée assista à un Te Deum; il y avait
un très bon organiste, les récollets étaient Espagnols
et Italiens, un seul était Français; ils montrèrent la
grotte de l'Annonciation, où Notre-Dame reçut la
visite de l'ange Gabriel. Le couvent est très beau, il y
a assez de logemens et de lits; on y établit les blessés,
les Pères les soignèrent. Les caves étaient fournies de
très bon vin. Le 19 avril, Napoléon rentra au camp
d'Acre, après avoir été absent seulement cinq jours.
La bataille du mont Thabor eut l'effet que l'on s'en
était promis, les Druses, les Maronites, les popula-
tions chrétiennes de la Syrie , et quelques semaines
après des députés des chrétiens d'Arménie, abon-
dèrent au camp français. Par une convention se-
crète faite avec les Druses et les Maronites, il fut con-
venu que le général en chef prendrait à sa solde six
mille Druses et six mille Maronites commandés par
leurs officiers, qui joindraient l'armée française sur
Damas.
VII. Aussitôt que le contre-amiral Perrée eut eu
avis que l'armée était entrée en Syrie, il appareilla
d'Alexandrie, dont sir Sidnev Smith avait levé le blo-
eus, et vint avec les frégates la Junon, V Alceste et
la Courageuse, jeter l'ancre le i5 avril en racle de
Jaffa. Il y reçut les ordres et les instructions pour
CONQUÊTE DE LA PALESTINE. 93
s'approcher de Saint-Jean-d'Acre, de manière à ne
pas être aperçu par le commodore anglais. Il recon-
nut le mont Carmel et débarqua dans la petite anse
de Tantourah six pièces de gros calibre , ainsi que
beaucoup de munitions de guerre et de bouche. Cette
opération importante se faisait à trois lieues de l'es-
cadre anglaise. De là il prit le large , et établit sa
croisière entre Rhodes et Acre, afin d'intercepter les
bâlimens qui se rendaient dans cette place. Il donna
dans le convoi de l'armée de Rhodes, prit deux bâti-
mens , sur lesquels étaient quatre cents hommes de
l'armée, l'intendant, six pièces de campagne et un
trésor de cent cinquante mille francs. Il retourna sur
les côtes de Syrie, débarqua ses prisonniers, fit con-
naître ce qu'il avait appris, et reçut de nouvelles
instructions. Il fit plusieurs autres prises dans sa
croisière ; poursuivit un convoi de petits bateaux
chargés de Naplousiens qui voulaient entrer dans
Acre, et le dispersa. Comme il était à la vue de l'es-
cadre anglaise, sir Sidney Smith le poursuivit, mais
sans pouvoir l'atteindre; ses frégates n'étaient pour-
tant pas très bonnes marcheuses. Cette expédition
maritime fit le plus grand honneur à ce brave contre-
amiral, qui tint la mer et mit Saint-Jean-d'Acre pour
ainsi dire en état de blocus, pendant un mois, à la
vue d'une escadre anglaise de deux vaisseaux de
quatre-vingts, une frégate et huit ou dix avisos. C'est
que le commodore sir Sidney Smith s'occupait beau-
coup du détail des affaires de terre qu'il n'entendait
94 GUERRE D'ORIENT.
pas et où il pouvait peu, et négligeait les affaires de
mer qu'il savait et où il pouvait tout. Sans l'arrivée
de l'escadre anglaise dans la baie de Saint- Jean-d'Acre,
cette ville eût été prise avant le i ei avril , parce que
le 19 mars les douze tartanes portant les équipages
de siège, seraient entrées à Haïffa , et que ces gros
canons eussent en vingt-quatre heures rasé les rem-
parts deSaint-Jean-d'Acre. En prenant ou dispersant
ces douze tartanes, le commodore anglais sauva donc
Djezzar-Pacha. Les secours et les conseils qu'il donna
pour la défense de la place furent de peu d'impor-
tance. Il eût beaucoup mieux valu, après y avoir jeté
Phelippeaux et une cinquantaine de canonniers an-
glais, cesser de se mêler des affaires de terre, s'occu-
per de se maintenir maître de la mer, empêcher toute
communication par mer des assiégeans avec Da-
miette, enfin prendre les trois frégates ou au moins
leur donner chasse. Ce sont les munitions et les ca-
nons qu'elles fournirent aux assiégeans qui causèrent
la ruine d'Acre.
VIII. A cette seconde époque, le pare, indépen-
damment de l'artillerie qu'il avait à la première épo-
que, s'était accru de deux pièces de vingt-quatre, de
quatre de dix-huit, et de deux mortiers. Le i5 avril,
on fit jouer la mine sous la grosse tour; elle ne pro-
duisit pas tout l'effet qu'en avait espéré le mineur;
un souterrain attenant aux anciennes constructions
trompa ses calculs; la moitié seulement de la tour fut
CONQUÊTE DE LA. PALESTINE. 95
renversée; l'autre moitié fut ébranlée; elle parais-
sait avoir été coupée avec un rasoir. Trois cents Turcs,
quatre pièces de canon , tous les artifices qui avaient
été préparés pour la défense de la brèche, furent cul-
butés dans le fossé. Un lieutenant du génie, dix sapeurs
et vingt grenadiers se logèrent dans les étages infé-
rieurs, mais l'escalier qui conduisait à l'étage supérieur
ayant été renversé, l'ennemi n'en put être délogé. On
rappela le logement, et en peu d'heures les pièces de
vingt-quatre rasèrent cette partie de la tour. L'offi-
cier du génie Liédat dirigea le logement qu'il éta-
blit sur ces débris. On se trouva ainsi maître du
principal point de l'enceinte; la place était ouverte,
mais l'ennemi avait construit un retranchement der-
rière la grosse tour. On établit des batteries sur le
logement pour battre ce retranchement et ruiner la
défense du palais de Djezzar et de la Mosquée. En
même temps, on battit en brèche la seconde tour du
même front, et on enfonça le mineur afin d'en faire
sauter la contrescarpe.
L'artillerie des assiégeans avait pris le dessus sur
celle des assiégés dont les murailles étaient presque
entièrement détruites. La place ne se défendait plus
que par le grand nombre d'hommes qui composaient
sa garnison et par l'espérance qu'elle avait de voir ar-
river l'armée de Rhodes. Les communications par
mer lui étaient ouvertes; elle recevait tous les jours
des secours, de sorte qu'au lieu de s'affaiblir par les
pertes journalières qu'elle faisait, la garnison était
96 GUERRE D'ORIENT.
beaucoup plus forte qu'au commencement du siège.
Les assiégés étaient très braves , ils s'avançaient avec
une rare intrépidité sur les tranchées, arrachaient les
fascines et les gabions des batteries, bravant une mort
presque certaine. Sur dix qui s'aventuraient tous les
jours à de pareilles expéditions, neuf étaient tués,
mais le dixième qui rentrait dans la place, avec le ga-
bion ou la fascine prise, y était reçu en triomphe, ce
qui suffisait pour maintenir l'émulation. La lutte
corps à corps, dans les boyaux et dans les places
d'armes, était tellement sérieuse, que les soldats fran-
çais furent obligés d'aiguiser les trois arêtes de leurs
baïonnettes , pour empêcher les Turcs de les arra-
cher. L'Ottoman est en général adroit, fort, brave
et bon tirailleur ; il se défend parfaitement derrière
un mur, mais en rase campagne, le défaut d'ensem-
ble, de discipline et de tactique le rend très peu re-
doutable. Des efforts isolés ne peuvent rien contre un
mouvement d'ensemole. Toutes les sorties que la gar-
nison faisait, lui étaient très funestes; elle en a fait
vingt pendant le siège, plusieurs ont été des combats
importans; elle y a perdu plus de neuf mille hom-
mes dont les deux tiers faits prisonniers. Aussitôt
qu'ils étaient sortis de leurs tranchées, ils se livraient
à leur impétuosité naturelle; il était facile aux offi-
ciers français, en reculant devant eux, de les entraîner
dans des embuscades, ce qui rendait impossible leur
retour dans la place.
Sur la fin d'avril , Djezzar , n'espérant plus con-
CONQUÊTE DE LA PALESTINE. 9-7
seffver la ville, médita de l'évacuer. L'armée de
Rhodes qui depuis long-temps annonçait son arri-
vée, retardait de jour en jour , et cependant on était
en danger d'être enlevé d'assaut. Dans cette situation
délicate, le colonel Phelippeaux qui dirigeait la dé-
fense, ne vit plus d'autres moyens, pour la prolonger,
et pour donner le temps à l'armée de Rhodes d'arri-
ver, que de cheminer par des lignes de contre-attaque.
Il dit au pacha : « Vous êtes supérieur à l'ennemi en
« artillerie; votre garnison est plus forte d'un tiers
« que l'armée des assiégeans ; vous pouvez perdre au-
« tant de monde sans que cela vous compromette,
« car, pour un homme tué, il vous en arrive trois.
« Les assiégeans ne sont pas plus de six à sept mille
« hommes devant vous, puisque une partie de leurs
« troupes est en observation sur le Jourdain, ou tient
a garnison à Jaffa , à Haïffa , à Gaza , à El-Arich , ou
« est employée à escorter ses convois. Si votre gar-
ce nison était aussi disciplinée qu'elle est brave, je
« vous proposerais d'en embarquer la plus grande
« partie et de la débarquer dans la marine de Na-
« plouse, afin d'établir la guerre sur les derrières de
« l'armée française, ce qui obligerait l'ennemi à lever
« le siège; mais l'exemple de ce que nous voyons
a tous les jours aux diverses sorties, celui de l'armée
« de Damas qui a été battue dans les plaines d'Esdre-
« Ion par une poignée de monde, fait assez compren-
« dre l'issue qu'aurait une pareille entreprise. Il vous
« reste un moyen de salut, c'est de marcher à l'ennemi
11. 7
98 GUERRE d'oRIETST.
« par des lignes de contre-attaque. Vous avez des bfcas,
« vous êtes abondamment pourvu d'outils , de balles
« de coton et de laine, de tonneaux, de bois, de sacs
« à terre , vous aurez l'avantage dans cette guerre ;
« l'assiégeant sera lassé, perdra beaucoup de monde,
« ce qui le minera puisqu'il n'a aucun moyen de re-
« crutement; à l'arrivée de l'armée de Rhodes, vous
« pourrez alors le contraindre à lever le siège. » Ce
projet fut adopté. Pendant la dernière semaine d'a-
vril, les assiégés construisirent en avant de la porte
de Mer, et en avant du palais du Pacha, deux grands
redans en forme de place d'armes, qu'ils armèrent de
pièces de vingt-quatre, et de là, dirigèrent des boyaux
qui prenaient en flanc les attaques des assiégeans , et
des revers sur le logement de la grosse tour. Ceux-ci
furent obligés d'élever des batteries pour contrebattre
les batteries des redans et de se traverser; ils chemi-
nèrent contre les nouvelles lignes de l'ennemi, ce qui
les entraîna dans de nouveaux travaux qui retardè-
rent la marche de tout le siège. Par ce moyen, l'as-
siégé gagna les quinze jours dont il avait besoin , ce
qui donna le temps aux secours de Rhodes d'arriver.
Ce conseil de l'ingénieur Phelippeaux fut le chant
du cygne. Il mit tant d'activité dans le tracé et la con-
duite de ses ouvrages, qu'il prit un coup de soleil, et
mourut le I er mai. Il était Français, élevé à l'école mi-
litaire de Paris, était de la même classe que Napoléon,
de celle du professeur Monge. Tous deux avaient
été examinés le même jour par l'examinateur de La
CONQUÊTE DE LA PALESTINE. 99
Place et étaient entrés la même année dans le corps de
l'artillerie, il y avait de cela quatorze ans. Phelippeaux
avait émigré lors de la révolution. Rentré en France
au moment de la réaction de fructidor en 1797, il
contribua à faire échapper sir Sidney Smith, du
Temple. Il obtint le grade de colonel au service d'An-
gleterre , pour être employé dans le Levant. C'était
un homme de quatre pieds dix pouces, mais d'une
constitution robuste. Il rendit dans cette circonstance
des services importans, toutefois son âme était boule-
versée ; dans ses derniers momens, il fut en proie aux
plus cuisans remords ; il eut occasion de montrer le
fond de son cœur à des Français prisonniers. Il s'in-
dignait contre lui-même, de diriger la défense des
barbares contre les siens ; la patrie ne perd jamais
entièrement ses droits! Le colonel Douglas remplaça
Phelippeaux, mais il n'hérita ni de son instruction ni
de ses connaissances.
Les travailleurs des deux armées marchaient les uns
contre les autres, se côtoyant, n'étant séparés que par
un massif de terre de deux ou trois toises. Lorsque
les ingénieurs français jugeaient être arrivés sur le
flanc de l'ennemi, les mineurs faisaient une amorce,
coupaient la tranchée de l'ennemi, et tout ce qui était
au-delà était égorgé ou pris. Les Turcs apprirent bien-
tôt à faire la même manœuvre. Trois fois on enleva
de vive force tous les ouvrages de l'ennemi, on les
combla en partie, mais il était impossible de s'y main-
tenir, parce qu'ils étaient enfilés par des tirailleurs
7.
I0O GUERRE D ORIENT.
placés dans des tours qui dominaient tout le pays. Il
fallait donc persister dans le système de guerre d'op-
poser tranchée à tranchée.
Le 4 niai la brèche de la seconde tour était prati-
cable , la courtine entre la grosse et la seconde tour
était rasée ; la mine pour faire sauter la contrescarpe
était terminée; le 5 au matin un assaut général devait
avoir lieu. Le succès paraissait certain ; mais dans la
nuit les ingénieurs assiégés coupèrent la contrescarpe
et cheminèrent contre le puits de mine, par une dou-
ble sape, avec tant d'activité, qu'à la pointe du jour ils
avaient éventé la mine et étouffé le mineur avant que
l'officier du génie de jour s'en fût aperçu. Il fallut creu-
ser un nouveau puits de mine, ce fut un retard de
quelques jours dont on ne comprit pas d'abord toute
l'importance. L'assaut serait donc donné le 9. Mais
dans la journée du 7 on aperçut trente ou quarante
bâtimens qui cinglaient vers la plage ; c'était l'armée
de secours que les assiégés attendaient depuis long-
temps avec tant d'impatience. Le général en chef fit
aussitôt prendre les armes , et ordonna au général
Lannes de monter à l'assaut et d'enlever la place. Le
temps était calme et le peu de vent qui régnait venait
de terre. Il n'était pas probable que ce convoi pût
arriver dans la ville avant vingt-quatre heures. Le
général Lannes forma trois colonnes. La première,
sous les ordres du général Rambault , entra dansja
place par la brèche de la courtine; la seconde, sous
les ordres de l'adjudant-général Lascal déboucha par
CONQUETE DE LA PALESTINE. lOl
la grosse tour, le général Lannes se mit à la tête de
la troisième formant la réserve. Le général Ilambault
force la brèche, poursuit les Turcs dans la ville, s'em-
pare de deux pièces de canon et de deux mortiers de
l'ennemi; mais à la nuit le vent changea, les bâtimens
arrivèrent, et avant le jour les secours étant débarqués,
il fallut abandonner la partie de la ville qu'on avait
prise, et se contenter d'occuper le logement de la
grosse tour. Le général Rambault fut tué dans cette
attaque.
A la pointe du jour , les troupes de l'armée de
Rhodes , fières du petit succès que venait d'obtenir
leur nombre, sortirent par les deux places d'armes
de la porte de Mer et du palais du Pacha. Elles se
flattaient de s'emparer des batteries des assiégeans
et de leur faire lever le siège. Elles eurent effectivement
d'abord de grands succès; elles s'emparèrent du loge-
ment delà tour, de la moitié des tranchées et des
balteries; mais bientôt, manœuvré par les flancs, un
corps de trois mille hommes fut coupé de la place ;
cerné de tous côtés, il mit bas les armes. Trois mille
autres restèrent tués ou blessés dans les places d'ar-
mes et les tranchées. Deux mille seulement rentrèrent
dans la place. L'issue de ce combat changea de nou-
veau l'état des choses ; la consternation fut parmi les
assiégés, et de nouvelles espérances excitèrent l'ar-
deur des assiégeans qui montèrent à l'assaut, s'em-
parèrent de toute la partie de la ville qu'ils avaient
déjà occupée et s'y barricadèrent ; le combat dura
102 GUERRE D ORIENT.
plusieurs jours de maison en maison. La perte faite
par les assiégeans depuis le commencement du siège
était considérable; cette guerre de chicane l'aug-
mentait tous les jours; il n'était pas possible de
s'emparer de la ville sans perdre un millier d'hom-
mes. La peste faisait d'effrayans ravages parmi la
garnison, il n'y avait aucun moyen d'en préserver
l'armée ; si elle persistait dans son entreprise et pre-
nait la ville d'assaut , elle perdrait encore un millier
d'hommes de la peste. Ces considérations donnèrent
fort à penser au général en chef; mais ce qui le dé-
cida à lever le siège, ce furent les nouveaux ren-
seignemens qu'il reçut dans la journée du i3 sur la
situation nouvelle des affaires de la République.
Dès le mois d'avril, le colonel Phelippeaux, dans
les pourparlers qui avaient souvent lieu à la tranchée,
avait fait connaître qu'une deuxième coalition, plus
redoutable que la première , s'était formée contre la
France. Le contre-amiral Perrée avait raisonné avec
des bâtimens sortant de Naples , ils l'avaient instruit
que les Français étaient entrés dans cette ville ; qu'ils
en avaient chassé le roi et établi une république. En-
fin il fut constant par la déposition des prisonniers
de l'armée de Rhodes, et des prisonniers anglais, que
la guerre était déclarée en Europe et que l'armée
française était entrée à Naples. Il était facile de pré-
voir que le résultat de cette marche dans la basse
Italie , serait funeste , et que les trente ou quarante
mille Français qui se trouvaient sur le Vésuve, feraient
CONQUETE DE LA. PALESTINE. lo3
faute sur l'Adige. Un nouvel état de choses se pré-
sentait aux yeux du général en chef. Le Directoire ,
peu considéré de la nation, était peut-être renversé;
si les armées avaient éprouvé des échecs, les opéra-
tions de l'armée d'Orient étaient devenues secondai-
res; le général en chef ne pensa plus qu'au moyen de
repasser en France. La Syrie, la Galilée, la Palestine,
n'étaient plus d'aucune importance ; il fallait ramener
l'armée en Egypte où elle était invincible ; il pourrait
alors la quitter et se jeter dans cet océan d'événemens
qui se présentait à sa pensée.
IX. La résolution de lever le siège fut masquée
par un redoublement de feu; toute l'artillerie de
siège fut mise en batterie. Elle fit un feu continuel
pendant six jours ; rasa toutes les défenses de la Mos-
quée, du palais de Djezzar et le retranchement inté-
rieur. Pendant ce temps, les blessés, les malades, les
prisonniers et les gros bagages filèrent sur Jaffa; les
hôpitaux deRamléh, deGazaetd'El-Arich s'évacuèrent
sur le Caire. Le 20 mai, la division Reynier qui était
de tranchée, en sortit à dix heures du soir. L'armée
marcha longeant la mer ; le général Rléber forma
l'arrière-garde. Une douzaine de pièces de canon de
vingt-quatre et de dix-huit, ou d'un calibre inférieur,
venues de Jaffa, ainsi que les caronades anglaises,
furent mises hors de service et jetées à la mer. Les
assiégés ne s'aperçurent que le 2 1 au jour que le siège
était levé. Leur joie fut d'autant plus grande qu'ils
io/j GUERRE D'ORIENT.
croyaient leur position désespérée; ils s'attendaient à
être enlevés d'assaut. Djezzar n'ayant aucune cava-
lerie ne put faire suivre l'armée française. Le 21, à
huit heures du matin, l'avant-garde de l'armée prit
position à Césarée ; le corps de l'armée à Tantourah,
l' arrière-garde à Haïffa.
L'ordre du jour dit à l'armée :
« Soldats ,
« Vous avez traversé le désert qui sépare l'Afrique
« de l'Asie avec plus de rapidité qu'une armée d' Ara-
ce bes. L'armée qui était en marche pour envahir
« l'Egypte est détruite , vous avez pris son général ,
« son équipage de campagne, ses bagages, ses outres,
« ses chameaux.
« Vous vous êtes emparés de toutes les places fortes
« qui défendent les puits du désert. Vous avez dis-
« perse au champ du mont Thabor, cette nuée
« d'hommes accourus de toutes les parties de l'Asie,
« dans l'espoir de piller l'Egypte.
« Les trente vaisseaux que vous avez vus arriver
« devant Acre , il y a douze jours, portaient l'armée
« qui devait assiéger Alexandrie; mais obligée d'ac-
te courir à Acre, elle y a fini ses destins ; une partie
« de ses drapeaux ornera votre entrée en Egypte.
« Enfin, après avoir, avec une poignée d'hommes,
« nourri la guerre pendant trois mois dans le cœur
« de la Syrie, pris quarante pièces de campagne,
CONQUÊTE DE LA PALESTINE. lo5
« cinquante drapeaux, fait six mille prisonniers, rasé
« les fortifications de Gaza, Jaffa, Haïffa, Acre, nous
« allons rentrer en Egypte ; la saison des débarqué-
es mens m'y rappelle.
« Encore quelques jours et vous aviez l'espoir de
« prendre le pacha même, au milieu de son palais.
« Mais dans cette saison la prise du château d'Acre
« ne vaut pas la perte de quelques jours. Les braves
« que je devrais d'ailleurs y perdre, me sont aujour-
« d'hui nécessaires pour des opérations plus essen-
ce tielles.
« Soldats , nous avons une carrière de fatigues et
« de dangers à courir. Après avoir mis l'Orient hors
« d'état de rien faire contre nous pendant cette carn-
et pagne, il nous faudra peut-être repousser les efforts
« d'une partie de l'Occident.
« Vous y trouverez une nouvelle occasion de gloire;
« et si, au milieu de tant de combats, chaque jour est
« marqué par la mort d'un brave, il faut que de nou-
« veaux braves se forment, et prennent rang à leur
« tour parmi ce petit nombre qui donne l'élan dans
« les dangers, et maîtrise la victoire. »
Le siège d'Acre a duré soixante-deux jours de tran-
chée ouverte; l'armée française y a eu cinq cents
hommes tués , parmi lesquels beaucoup d'officiers
distingués : le général de division Bon, le général de
brigade Rambault, quatre adjudans-généraux, dix
officiers du génie, trente officiers supérieurs et d'état-
major, le capitaine Croisier, aide-de-camp du général
106 GUERRE D'ORIENT.
en chef , les colonels Boyer, du 1 8 e de ligne , et Ve-
noux, du 25% officiers de mérite. Mais la perte la plus
sensible fut celle du général Caffarelli duFalga; il était
né en Languedoc; au moment delà révolution il était
capitaine dans le corps du génie, il aimait la révolu-
tion, mais au 10 août il refusa de prêter le nouveau
serment. Cet exemple de courage fait assez connaître
ses principes et son caractère. Il fut destitué, puis
réintégré; il connut Napoléon à la fin de 1797 à son
retour d'Italie et le suivit en Egypte. Il fut blessé
le 20 avril à la tranchée d'un coup de fusil qui lui
perça le coude, il fallut l'amputer ; il avait déjà perdu
une jambe à l'armée de Sambre-et-Meuse. Il souffrit
beaucoup pendant six jours et avait constamment le
délire, mais lorsque le général en chef entrait dans sa
tente, Caffarelli éprouvait une commotion, ses esprits
reprenaient le dessus et il s'entretenait avec assez de
bon sens pendant quinze ou vingt minutes. Il mourut
le q.5 avril prononçant un discours très éloquent sur
l'instruction publique , et sur le peu de succès que
l'on devait se promettre des écoles centrales et du
système qu'on avait suivi jusqu'alors. Le nombre des
blessés se monta à deux mille cinq cents, mais huit
cents le furent légèrement et se guérirent au camp
même, mille sept cents dont quatre-vingt-dix am-
putés furent évacués en Egypte. On craignait pour
eux la traversée du désert, dans une saison déjà si
chaude ; on s'attendait à en perdre la moitié. On fut
agréablement surpris en arrivant à Salhéyéh de n'en
CONQUÊTE DE IA PALESTINE. IO7
avoir perdu que fort peu, ce que les officiers de santé
ont attribué à la sécheresse de l'atmosphère, l'humi-
dité étant ce qui est le plus contraire aux blessures.
Parmi les blessés étaient le général Lannes, le colonel
aide-de-camp Duroc et le capitaine Eugène Beau-
harnais.
Le général en chef, dans ce siège, fut légèrement
blessé et eut un cheval tué sous lui. Le 4 mai se trou-
vant à la tranchée , il fut enterré dans un trou de
bombe ; les nommés Daumesnil et Carbonel , briga-
diers de sa garde, qui se trouvaient à coté de lui, le
couvrirent de leur corps , de manière à le mettre à
l'abri de l'éclat de la bombe, qui effectivement éclata
peu après et blessa légèrement Carbonel. Le capitaine
Arrighi fut blessé par une balle qui rasa le chapeau
du général en chef, et frappa cet officier à la bouche.
Quinze mille Turcs sont successivement entrés
dans Acre, cinq mille existaient encore au moment
de la levée du siège. La perte a donc été de dix mille
hommes tués, blessés ou prisonniers.
Le -xi mai , au moment de partir de Tantourah, on
vint instruire le général en chef que deux cents blessés
jugés d'abord par les officiers de santé capables d'être
évacués à pied, ne pouvaient marcher au-delà de la
première journée. Il mit sur-le-champ tous ses che-
vaux à leur disposition; le reste de l'état-major s'em-
pressa d'imiter cet exemple. Un grenadier blessé crai-
gnait de salir une belle selle toute brodée, il paraissait
hésiter. « Va, lui dit le général en chef, il n'y a rien
J C>8 GUERRE DORIENT.
« de trop beau pour un brave. » Les officiers de ca-
valerie se démontèrent; ils envoyèrent tous leurs
chevaux de main. Ce ne fut qu'après s'être assuré que
tous les blessés étaient partis, que le général monta
sur un de ses chevaux.
X. Le 11 mai , le camp fut tendu à Césarée. Napo-
léon se baigna dans le port qui est parsemé de tron-
çons de colonnes de marbre, de granit et de porphyre.
Les ruines de cette ville donnent une idée avanta-
geuse de ce qu'elle a été; le 23, l'armée campa à
Abouhaboura, marine des Naplousiens; le 24, elle
passa la rivière de la Bouche sur un pont de bateaux
et coucha à Jaffa où elle séjourna plusieurs jours,
afin d'en faire sauter les fortifications et d'achever de
faire évacuer les magasins et les hôpitaux. L'ordre
était donné pour se mettre en marche le 27, mais à
une heure du matin l'aide-de-camp Lavalette ayant
fait la visite des magasins et des hôpitaux pour s'as-
surer de leur entière évacuation, fit le rapport qu'il
avait trouvé onze malades encore à l'hôpital. Ayant
demandé au chirurgien de service pourquoi ils n'é-
taient pas évacués, celui-ci lui répondit que ces ma-
lades avaient la peste , que le conseil d'évacuation ne
les avait pas jugés transportables , que d'ailleurs ils
n'avaient pas vingt-quatre heures à vivre. Mais ces
malheureux s' apercevant qu'on les abandonnait, de-
mandaient qu'on les tuât, plutôt que de les exposer à
la cruauté des Turcs; l'aide-de-camp ajoutait que le
CONQUÊTE DE LA. PALESTINE. 1 OO,
chirurgien de service demandait à être autorisé à
mettre auprès d'eux une potion d'opium pour qu'ils
pussent s'en servir au besoin. Le médecin en chef
Desgenettes et le chirurgien en chef Larrey furent
sur-le-champ mandés ; ils confirmèrent l'impossibilité
d'évacuer ces pestiférés. On discuta s'il était conve-
nable d'autoriser le chirurgien à mettre de l'opium à
portée de ces malheureux. Desgenettes y répugna.
« Je n'ai pouvoir, dit-il, de présenter aux malades
« que ce qui les doit guérir. » D'autres pensèrent
qu'il était convenable de mettre de l'opium à la
portée de ces malheureux , qu'on ne pouvait se re-
fuser à faire à autrui ce qu'on voudrait pour soi-
même. « Je serai toujours disposé à faire pour mes
« soldats, ce que je ferais pour mon propre fils, dit
« Napoléon , cependant puisqu'ils doivent mourir
« naturellement dans vingt-quatre heures, je ne par-
ti tirai que cette nuit, et Murât restera avec cinq cents
« chevaux jusqu'à demain deux heures après midi. »
Il donna l'ordre au chirurgien qui resta avec l'ar-
rière-garde, si, au moment de son départ ils n'étaient
pas morts, de mettre près d'eux de l'opium, en leur
en désignant l'usage comme l'unique moyen de se
soustraire aux cruautés des Turcs. La croisière an-
glaise était alors éloignée en pleine mer.
Le 28 mai, la division Reynier se porta de Jaffa à
Ramléh, d'où elle longea le pied des montagnes de
Jérusalem. La terre était couverte des plus belles ré-
coltes. L'armée française y mit le feu, mesure qui fut
I IO GUERRE D ORIENT.
jugée nécessaire. Le 29 au matin, elle campa à Gaza.
Le désert au mois de juin est bien cruel , il ne res-
semble en rien au désert du mois de janvier; tout
était aisé alors, tout était devenu difficile. Le sable
était brûlant et les rayons du soleil insupportables.
L'armée campa à El-Arich le 2 juin. Les fortifications
étaient en bon état ; la garnison approvisionnée pour
six mois, l'artillerie y laissa plusieurs pièces pour en
accroître l'armement. Le /j> elle campa à Katiéh. Le
fort construit en bois de palmier était suffisant pour
résister aux Arabes. Le 5, le général en chef alla visi-
ter Tinéh et Peluse ; il se promena sur le rivage où
avait été assassiné le grand Pompée. La chaleur était
étouffante ; après avoir fait le tour de l'ancienne en-
ceinte de la ville , il se mit à l'ombre d'un pan de
muraille , reste d'une ancienne porte triomphale.
Enfin le 7, l'armée arriva à Salhéyéh. Il faut avoir
souffert de la privation d'ombre et surtout de la soif
pendant neuf jours, pour croire au bonheur qu'é-
prouva le soldat de camper dans cette forêt de pal-
miers, ayant à discrétion de cette excellente eau du
Nil. Les appels faits avec soin donnèrent onze mille
cent trente-trois hommes présens. Il manquait donc
deux mille hommes. Cinq cents tués sur le champ de
bataille, sept cents morts aux hôpitaux, six cents qui
étaient en garnison à El-Arich et à Katiéh, deux cents
qui avaient précédé l'armée; mais sur les onze mille
présens, mille cinq cents étaient blessés, dont quatre-
vingt-cinq amputés. Cinq amputés étaient morts dans
CONQUÊTE DE LU PALESTINE. 1 I I
le désert- Sur ces mille quatre cent quinze blessés,
mille deux cents avaient rejoint leurs corps, au mo-
ment de la bataille d'Aboukir. La perte que fit éprou-
ver la guerre de Syrie , fut de mille quatre cents
hommes morts et de quatre-vingt-cinq amputés;
à-peu- près quinze cents.
XI. De Salhéyéh, le général Rléber reçut l'ordre de
se porter avec sa division sur Damiette pour y prendre
ses cantonnemens. L'armée continua sa route sur le
Caire où elle fit le i4 juin une entrée triomphale. Les
habitans étaient sortis au-devant d'elle et l'atten-
daient à la Coubbé. Les députations des corps de
métiers et de ceux des marchands avaient préparé des
présens magnifiques qu'ils offrirent au sultan Rébir.
C'étaient de belles jumens superbement harnachées,
de beaux dromadaires renommés par leur vitesse; des
armes d'un travail précieux, de beaux esclaves noirs ou
de belles négresses , de beaux Géorgiens ou de belles
Géorgiennes et jusqu'à de riches tapis de laine et de
soie, des châles de cachemire, des cafetans , du café
moka le plus précieux, des pipes de Perse, des cas-
solettes pleines d'encens et d'aromates. Les Français
qui étaient au Caire avaient de leur côté fait préparer
en plein champ un festin pour fêter l'arrivée de leurs
camarades; ils s'embrassèrent et on passa plusieurs
heures à boire. Tant de bruits avaient couru sur
les désastres de l'armée en Syrie, que, quoique la
division Rléber manquât, puisqu'elle s'était rendue
1 1 1 GUERRE D'ORIENT.
directement sur Damiette, on fut étonné de voir
l'armée si nombreuse et si peu affaiblie. Il y avait là,
présens sous les armes, huit mille hommes. Les Fran-
çais de retour de Syrie éprouvèrent^ la vue du Caire
la même satisfaction qu'ils auraient éprouvée à la vue
de leur patrie. Les habitans qui avaient la conscience
de s'être bien comportés pendant l'absence de l'ar-
mée, se livrèrent à la joie durant plusieurs jours, pour
célébrer cet heureux retour. Le général en chef entra
dans la ville par la porte des Victoires , précédé des
chefs de milices, des corporations, des quatre muphtis
et des ulémas de Gama-el-Azhar. Les mois qui se
passèrent jusqu'à la bataille d'Aboukir furent em-
ployés à recevoir les députations des diverses villes
et provinces qui s'empressèrent de complimenter le
sultan Kébir. Les régimens réparèrent leurs pertes
parle grand nombre d'hommes qu'ils retrouvèrent
aux dépôts , et qui étaient sortis des hôpitaux. On
forma quatre compagnies des amputés ou grièvement
blessés, ils furent chargés de la défense de la citadelle
et des tours. La cavalerie fit des remontes, l'artillerie
compléta ses équipages, et dès les premiers jours de
juillet, l'armée était reposée et dans le meilleur état.
On reçut des nouvelles de Syrie ; Djezzar-Pacha
n'était point sorti de la ville, ni ses troupes de
son pachaùk. La garnison d'El-Arich envovait des
patrouilles jusqu'à Khan - Iounès sans rencontrer
d'ennemis. La moitié de l'armée de Rhodes avait été
détruite en Syrie, mais Mustapha, visir à trois queues,
CONQUETE DE LA PALESTINE. 1 1 3
pacha de Romelie, sérasquier en chef de cette armée,
avait encore sous ses ordres trois divisions, formant
quinze à dix-huit mille hommes. Il attendait une autre
division de janissaires qui se formait aux Dardanel-
les. Cela était peu redoutahle, et ne pouvait inspirer
aucune alarme sérieuse. Les Cheykhs de Gama-el-
Azhar, firent une proclamation au peuple , conçue
en ces termes :
« Les conseils sont ordonnés par la loi Il est
« arrivé au Caire le bien gardé, le chef de l'armée
« française, le général Bonaparte qui aime la reli-
« gion de Mahomet. Il s'est arrêté avec ses soldats à
« Coubbé bien portant et sain, remerciant Dieu des
« faveurs dont il le comble. Il est entré au Caire par
« la porte des Victoires, le vendredi 10 du mois de
« moharram de l'an 1204 de l'hégire, avec une suite
« et une pompe des plus grandes. C'a été une fétc
« devoir les soldats bien portans ce jour a été
« un grand jour, on n'en a jamais vu de pareil. Tous
« les habitans du Caire sont sortis à sa rencontre. Ils
« ont vu et reconnu que c'était bien le général en
« chef Bonaparte en propre personne ; ils se sont
« convaincus que tout ce qui avait été dit sur son
« compte était faux Les habitans de l'Egypte
« supérieure ont chassé les Mamelouks pour leur
« sûreté, celle de leurs familles et de leurs enfans,
« parce que la punition des médians entraîne la perte
« des bons leurs voisins Nous vous informons
« que Djezzar-Pacha , qui a été ainsi nommé à cause
H. 8
Il4 GEERRE d'oRIEIST.
« de ses grandes cruautés, ne faisant aucun choix de
« ses victimes , avait rassemblé un grand nombre de
« mauvais sujets qu'il encourageait par la promesse
« du pillage et du viol , voulant venir s'emparer du
« Caire et des provinces de l'Egypte Le général
« en chef Bonaparte partit, battit les soldats de
« Djezzar il prit le fort d'El-Arich et tous les
« approvisionnemens qui s'y trouvaient Il se
« porta ensuite à Gaza, battit ce qu'il y trouva des
« troupes de Djezzar qui prirent la fuite devant lui
« comme les oiseaux et les souris fuient devant le
« chat Étant arrivé à Ramléh, il s'empara encore
« des approvisionnemens de Djezzar et de deux mille
« outres fort belles qui étaient là pour sa route sur
« l'Egypte, Dieu nous en a préservés. Il fut ensuite
« sur Jaffa et en fit le siège pendant trois jours
« les habitans égarés n'ayant pas voulu se soumettre
« et le reconnaître, ayant refusé sa protection , il les
« livra dans sa colère et par la force qui le dirige, au
« pillage et à la mort; environ cinq mille ont péri; il
* a détruit leurs remparts et fait piller tout ce qui s'y
« trouvait. C'est l'ouvrage de Dieu qui dit aux cho-
« ses d'être et elles sont. Il a épargné les Égyptiens,
« il lésa honorés, nourris et vêtus Il se trou-
« vait à Jaffa environ cinq mille hommes des troupes
« de Djezzar, il les a tous détruits, bien peu se sont
« sauvés par la fuite. De Jaffa il se porta à la monta-
« gne de Naplouse, dans un endroit appelé Kayoun,
« et brûla cinq villages de la montagne. Ce qui était
CONQUETE DE LA PALESTINE. 113
« dans les destins a eu lieu : le maître de l'univers
« agit toujours avec la même justice. Après il a dé-
« truit les murs d'Acre, le château deDjezzar Il
« n'a pas laissé à Acre pierre sur pierre, et en a fait
« un tas de décombres, au point que l'on demande
« s'il a existé une ville dans ce lieu Voilà la fin
« des édifices des tyrans. Il est retourné ensuite en
« Egypte pour deux motifs : le premier pour tenir
« la promesse qu'il avait faite aux Égyptiens de
« retourner à eux dans quatre mois, et ses promesses
« sont des engagemens sacrés ; le second , c'est qu'il
« a appris que divers mauvais sujets mamelouks et
« arabes, semaient le trouble et la sédition pendant
« son absence Son arrivée les a tous dissipés,
« toute son ambition est toujours la destruction des
« médians , et son envie est de faire du bien aux
« bons Retournez donc, créatures de Dieu, vers
« Dieu; soumettez -vous à ses ordres, la terre lui
« appartient ; suivez ses volontés et sachez qu'il dis-
« pose de la puissance et la donne à qui il veut ; c'est
« ce qu'il vous a ordonné de croire Lorsque le
« général en chef est arrivé au Caire, il a fait connaî-
« tre au divan qu'il aime les Musulmans, qu'il chérit
« le prophète qu'il s'instruit dans le Coran, qu'il
« le lit tous les jours avec attention Nous savons
« qu'il est dans l'intention de bâtir une mosquée qui
« n'aura point d'égale dans le monde, et d'embrasser
« la religion de Mahomet. »
8.
CHAPITRE XL
BATAILLE D ABOUKIR.
I. Événemens qui se sont passés en Egypte pendant les mois de février, mars,
avril et mai. — II. L'escadre française de Brest domine dans la Méditer-
ranée pendant les mois de mai, juin et juillet. — III. Mouvemens des beys
dans la Basse-Egypte, en juillet. — IV. Apparition d'une escadre anglo-
turque à Aboukir, le 12 juillet. — V. Débarquement de l'armée de Rhodes
commandée par le visir Mustapha; elle prend le fort d' Aboukir le 16 juil-
let. — VI. Position des deux armées le 24 juillet.— VII. Bataille d' Aboukir
le 25 juillet; visir Mustapha pacha à trois queues, sérasquier de l'armée de
Rhodes, est fait prisonnier. — VIII. Siège et prise du fort d' Aboukir
(2 août 1799).
T. Les Égyptiens, pendant la guerre de Syrie, se
montrèrent bons Français; allant au-devant des
bonnes nouvelles, ils refusaient d'ajouter foi aux
mauvaises. Le général Desaix avait soumis la Haute
Egypte, le général Dugua avait maintenu la tranquil-
lité dans la Basse. Les garnisons du Caire et d'Alexan-
drie s'étaient renforcées par les hommes sortis des
hôpitaux. Les travaux de fortification des places, la
construction de tours pour protéger la navigation du
Nil, avaient été poussés avec activité. Les petites in-
cursions faites par des Bédouins avaient été réprimées
BATAILLE D ABOUK1R. M 7
sans effort et n'avaient laissé aucune trace. Les ulé-
mas de Gama-el-Azhar avaient montré du zèle et s'é-
taient employés avec succès pour éclairer le peuple
et prévenir toute sédition. Deux mouvemens seule-
ment avaient eu lieu. Le premier avait été occasionné
par la révolte de l'émir Hadjy. Les biens et les privi-
lèges attachés à cette place étaient très considérables.
Il lui fallait six cents hommes pour l'escorte de la
caravane des pèlerins de la Mecque; il demanda et
obtint l'autorisation de se recruter dans le Charkiéh.
Il fut fidèle tant que les armes françaises prospérèrent
en Syrie ; mais lorsqu'il crut savoir qu'elles avaient
éprouvé des revers devant Acre, il prêta l'oreille aux
insinuations des agens de Djezzar et voulut mériter son
pardon par quelque service éclatant. Il médita de s'em-
parer de Damiette; il répandit, le 1 8 avril, une procla-
mation où il annonçait que le sultan Kébir avait été tué
devant Saint- Jean-d'Acre, et son armée détruite; il en
espérait un grand succès , mais elle fît peu d'effet.
Trois villages seulement se déclarèrent pour lui ; une
tribu de Bédouins lui fournit un secours de deux cents
cavaliers. Le général Lanusse, à la tète de sa colonne
mobile, partit du Delta, passa le Nil, entra dans le
Charkiéh , et , après diverses marches et contre-
marches, le cerna, mit à mort tous ses adhérens et
brûla les trois villages qui s'étaient révoltés ; l'émir
Hadjy se sauva à Jérusalem, lui quinzième.
Un iman du désert de Derne, jouissant d'une grande
réputation de sainteté parmi les Arabes de sa tribu ,
Il8 GUERRE D'ORIENT.
s'imagina, ou voulut faire croire, qu'il était l'ange
El-Mohdi. Cet homme avait toutes les qualités propres
à exciter le fanatisme de la multitude; il était élo-
quent, très versé dans l'étude du Coran; il passait
tout son temps en prières ; il vivait , disait-il , sans
manger. Tous les matins, au soleil levant, au moment
où les fidèles remplissaient la mosquée, on lui por-
tait en cérémonie une jatte de lait ; il y trempait ses
doigts avec beaucoup de solennité, les passait sur ses
lèvres ; c'était sa seule nourriture. Il séduisit cent
vingt hommes de sa tribu, se rendit à leur tète dans
sa petite oasis, y trouva une caravane de trois cents
Maugrabins qui arrivaient du Fezzân ; il la prêcha ,
s'en fit reconnaître, et la rangea sous ses drapeaux.
Il se porta alors sur Damanhour, surprit et égorgea
soixante Français de la légion nautique, s'empara de
leurs fusils et d'une pièce de canon de quatre. La re-
nommée grossit ce petit succès et lui valut un grand
nombre de sectateurs ; les fellahs accouraient de
toutes les parties de la province dans la mosquée de
Damanhour, où il prêchait et prouvait jusqu'à l'évi-
dence sa mission divine : « Le prophète avait dit qu'il
« enverrait l'ange El-Mohdi au secours des fidèles,
« lorsque ceux-ci se trouveraient dans les circon-
« stances les plus critiques. Or, l'Arabie n'avait jamais
« couru plus de dangers qu'aujourd'hui ; elle était en
« proie à une armée innombrable d'Occidentaux ido-
-c lâtres. Ceux qui combattaient pour la défense de
c l'islamisme seraient invulnérables; ni les boulets,*
BATAILLE D ABOLKIR. I1Q
« ni les balles, ni les lances, ni les sabres, ne pou-
ce vaient rien contre eux. »
Le colonel Lefebvre, commandant le petit fort de
Rahmaniéh, alarmé des progrès que faisait cet impos-
teur, s'avança sur Damanhour avec quatre cents
hommes; l'ange El-Mohdi marcha à sa rencontre avec
mille hommes armés de fusils et trois ou quatre mille
armés de lances et de fourches. Le colonel français,
environné de tous côtés, se forma en bataillon carré,
et, après avoir soutenu pendant plusieurs heures un
combat aussi inégal, il fit sa retraite en bon ordre
et rentra dans son fort. Les veuves et les enfans des
morts, ceux qui avaient été blessés, éclatèrent en plain-
tes et adressèrent de vifs reproches à l'ange El-Mohdi.
Les balles des Français ne devaient pas atteindre les
fidèles; pourquoi donc tant de morts et tant de bles-
sés? L'ange El-Mohdi étouffa ces murmures en s'ap-
puvant de plusieurs versets du Coran ; aucun de ceux
qui avaient eu en lui une foi vraie n'avaient été tou-
chés ; ceux qui avaient été atteints étaient punis de
leur manque de foi. Ainsi son crédit se consolida. Il
était à craindre que le Baheiréh tout entier ne se sou-
levât. Ce malheur fut prévenu par une proclamation
des cheykhs du Caire, ce qui donna le temps au géné-
ral Lanusse de quitter le Charkiéh et d'attaquer ,
le 8 mai, Damanhour. Il passa parles armes tout ce
qui voulut faire résistance; le cadavre de l'ange El-
Mohdi lui-même se trouva parmi les morts, quoique
ses sectateurs aient long-temps prétendu qu'il vivait
120 GUERRE D ORIENT.
et qu'il paraîtrait quand le temps serait venu. Les
Égyptiens, dans tous les siècles, furent faciles à émou-
voir au nom de la divinité, qu'on leur parlât du bœuf
Apis, d'Osiris ou de Mahomet.
Le général Dommartin, commandant de l'artille-
rie, reçut l'ordre d'inspecter la place d'Alexandrie et
les côtes pour en accélérer l'armement. Il partit le
17 juillet du Caire, sur une djerme
les coups de fusil, continuant toujours à
naviguer. Il eut en tués ou blessés la moitié de son
équipage, il reçut quatre coups de feu et mourut à
Rosette des suites de ses blessures. C'était un officier
plein de courage. Le général Songis lui succéda dans
le commandement de l'artillerie de l'armée (1).
Un vaisseau anglais de cinquante canons et une
frégate mouillèrent devant Suez; ils venaient de Cal-
cutta. Ils firent mine de vouloir s'emparer de la ville.
Mais 4a trouvant en état de défense, le 5 mai ils le-
vèrent l'ancre, disparurent et retournèrent dans
Flndoustan.
II. L'escadre de Brest forte de vingt-cinq vaisseaux
de ligne, dont quatre vaisseaux à trois ponts et huit
(1) Ce paragraphe, depuis les mois le gênerai Dommartin commandant de
l'artillerie, est écrit au crayon de la main de Napoléon. Dans l'espace qui est
laissé en blanc se trouvaient environ vingt-cinq mois très effacés et qu'il a été
impossible de déchiffrer. La date 17 juillet est douteuse; on n'a pu la vérifier.
[De Las Cases.)
BATA I LLE D AliO UKI R . I 2 i
frégates commandés par l'amiral Bruix, appareilla
de Brest le 26 avril. L'amiral Bridport qui bloquait ce
port avec seize vaisseaux de guerre, ne s'aperçut de
son départ que trente-six heures après qu'elle avait
appareillé. Il la crut destinée pour l'Irlande, il se ren-
dit à la hauteur du cap Clear. Aussitôt que l'amirauté
apprit à Londres cet événement, les vaisseaux de ré-
serve dans les ports de la Manche allèrent renforcer
les escadres du cap Clear et du Texel. A la fin de mai
l'escadre de Bridport était forte de trente vaisseaux ,
celle de l'amiral Duncan au Texel de vingt-deux. Ces
deux escadres faisant cinquante-deux vaisseaux con-
tinuèrent à rester en observation pour protéger l'Ir-
lande. La flotte française s'était dirigée vers l'Egypte
et avait passé le détroit de Gibraltar, le 4 niai ; mais
elle changea de route et mouilla le 9 mai, à Toulon.
Si elle eût continué sa première direction elle serait
arrivée avant le 16 mai sur les côtes de Syrie; sa seule
présence eût fait tomber Acre et mis à sa disposition
les flottes de bâtimèns de transport que la Porte avait
rassemblées à Bhodes. L'amiral pour justifier cette
fausse marche, allégua, comme c'est l'ordinaire des
marins, le mauvais temps et le besoin de se réparer.
Il dit aussi qu'il jugeait convenable de se réunir avec
l'escadre espagnole, comme si son escadre n'était pas
assez nombreuse pour la croisière d'Egypte qui n'é-
tait que de deux ou trois vaisseaux. Les uns ont attri-
bué cette fâcheuse conduite à l'irrésolution et au
manque de caractère de l'amiral qui avait épuisé tout
122 GUERRE D'ORIENT.
ce qu'il avait d'énergie dans la traversée de Brest au
détroit ; d'autres aux ordres qu'il reçut à Cadix par un
courrier arrivé de Paris. Ils disent que le Directoire
contremanda le mouvement de l'escadre sur l'Egypte,
clans la crainte que Napoléon instruit de ce qui se
passait en Europe , ne revînt à Paris pour mettre à
profit la position critique du gouvernement dépo-
pularisé par des défaites, et ne s'emparât de l'auto-
rité. Le 20 mai, Massaredo joignit à Toulon l'escadre
française avec vingt-et-un vaisseaux espagnols, Bruix
appareilla avec ces quarante-six vaisseaux, le 27 mai,
croisa entre Gènes et Livourne, y débarqua des vivres
et des troupes; le 9 juin, il repassa devant Toulon,
entra à Carthagène et à Cadix et mouilla le 8 août à
Brest. Les Anglais craignant toujours pour l'Irlande,
n'osèrent pas disposer des escadres de l'amiral Brid-
port et de l'amiral Duncan ; ils se contentèrent de
faire observer l'amiral Bruix par l'escadre du lord
Saint - Vincent , de dix -huit vaisseaux. Bruix fut
maître de la Méditerranée pendant tous les mois de
mai, juin et juillet. Si le 27 mai, jour où il sortit de
Toulon, il eût navigué sur Alexandrie, il y aurait été
à la mi-juin ; il eût détruit tous les préparatifs de
l'expédition d'Aboukir, il eût débloqué et ravitaillé
Malte. 11 ne fit aucune de ces opérations. Cependant,
en croisant sur les côtes de l'Italie, il compromit
davantage son escadre qu'il ne l'eût fait en se diri-
geant sur Malte et l'Egypte. Ce qui prouve que sa
conduite était commandée par des motifs politiques,
BATAILLE d'aBOUKIR. 123
c'est qu'il n'envoya pas même une escadre légère de
cinq ou six bons marcheurs qui eussent fait lever le
blocus de Malte, chassé la croisière anglaise d'Alexan-
drie, porté des nouvelles et quelques secours à l'ar-
mée d'Orient. Il ne daigna pas même envoyer une
frégate à une armée de trente mille Français cantonnés
dans ces pays éloignés. Bruix était assez bon marin,
il avait de l'esprit, mais il était sans caractère et tou-
jours valétudinaire. Les regrets d'avoir manqué une
aussi belle occasion d'assurer les possessions de Malte
et de l'Egypte doivent être éternels.
III. La levée du siège de Saint-Jean-d'Acre et la
retraite de l'armée , exaltèrent la tête si légère du
Commodore anglais sir Sidney Smith; il se persuada
qu'il était possible d'enlever Alexandrie d'un coup de
main et que cela obligerait cette armée d'invincibles,
à capituler. Il communiqua sa résolution à Patrona-
Bey, vice-amiral turc, et au sérasquier de l'armée de
Rhodes, visir Mustapha, qui avait encore dix-huit
mille hommes , reste de son camp de Rhodes et sept
mille janissaires d'élite qui étaient à sa disposition
aux Dardanelles. « Avec ces vingt-cinq mille hommes,
« il pouvait se couvrir d'une gloire immortelle, car
« l'armée française était à moitié détruite, fort mé-
« contente, découragée, prête à se soulever; elle
« avait éprouvé des pertes énormes par l'effet des
« batteries hautes et basses des vaisseaux anglais et
« des frégates, car ils avaient tiré plus de dix mille
1^4 GUERRE u'OitlEJNT.
« boulets ; ses pertes, en traversant le désert dans les
« chaleurs de juin, n'avaient pas été moins considé-
« râbles. » Tout en admettant ces assertions, les gé-
néraux turcs avaient de la répugnance à s'engager
dans une opération en plaine, sans cavalerie et sans
aucun attelage d'artillerie. Mais les Mamelouks et les
Bédouins du désert eurent ordre de se réunir : Ibra-
him-Bey et Elfi-Bey, avec les Arabes des trois déserts
delà Thébaïde, des Hermites et de Suez, dansl'Ouady
de Tomilât ; Mourad-Bey, avec les Arabes des Oasis
de la Syrie, au lac Natron. Ces deux divisions de cava-
lerie fournissaient six à sept mille cavaliers à Musta-
pha-Pacha ; il aurait donc une armée d'au moins
trente mille hommes dans la presqu'île d'Aboukir.
Effectivement, Elfi-Bey et Osman-Bey avec trois
cents cavaliers de leur maison , descendirent par la
rive droite du Nil, furent joints par trois ou quatre
cents Bédouins, et campèrent le 7 juillet, près des
puits de Sebabiar. Le général de brigade Lagrange qui
s'était misa leur poursuite cerna le camp, dans la nuit
du 9 au 10 juillet, s'empara des bagages, des cha-
meaux, de tous les vivres, et fit prisonnier trente des
plus braves Mamelouks. Les deux beys, après beau-
coup de vicissitudes, parvinrent à regagner dans la
plus grande détresse le désert de la Nubie. Ibrahim-Bey
était déjà à deux jours de Gaza lorsqu'il apprit cette
déconfiture; il retourna en Syrie. Dans le même
temps, Mourad-Bey se laissa voir sur la lisière du
Faïoum, y rallia quelques centaines de Bédouins, et
BATAILLE d'aBOUKIB. 125
prit position au lac Natron. Le général Murât lui
donna la chasse avec quelques escadrons de cavalerie
et de dromadaires, le joignit, l'attaqua, lui prit un
kachef et quinze Mamelouks, lui en tua plusieurs et
dispersa le reste clans le désert. Mourad-Bey fit une
contre-marche, se porta aux Pyramides, monta sur la
plus grande, et de là s'entretint par signes pendant
toute la journée du 1 3 avec sa femme Sidem qui était
montée sur la terrasse de sa maison. Ce prince, chef
de cette belle et brave milice, n'était plus suivi que de
quelques centaines d'hommes découragés et dénués
de tout. Le maître de toute cette productive vallée
n'avait plus rien. Quelques jours après, sa femme in-
quiète des bruits qui se répandirent contre elle dans
la ville au sujet de criminelles intelligences, se ren-
dit chez le général en chef pour en détruire l'effet.
Elle fut reçue favorablement, et comprit que chez
un peuple civilisé, de pareilles dénonciations n'é-
taient point accueillies. « Si vous aviez voulu voir
« votre mari, lui dit le général, je lui aurais accordé
« vingt-quatre heures de suspension d'armes pour
« donner à lui et à vous cette satisfaction. »
Cependant, que voulait donc le bey ? pourquoi
tant de marches au milieu de ces arides déserts , dans
une saison brûlante? pourquoi s'approcher r '.n Caire
à l'est et à l'ouest, bravant tant d'embuscades et tant
de périls? cela marquait quelques desseins. Napoléon
crut à propos de quitter le Caire et de camper le \l\
juillet aux pieds des Pyramides avec la commission
126 GUERRE D'ORIENT.
des sciences et arts. Ces savans employèrent plu-
sieurs jours à considérer, mesurer, étudier ces monu-
mens, qui depuis quarante siècles excitent l'attention
des nations. Mourad-Bey disparut dans le désert et se
réfugia dans la petite Oasis, sans avoir été atteint.
IV. C'est dans ce camp des Pyramides,quelei 5 juillet,
à deux heures après midi, Napoléon reçut la nouvelle
que treize vaisseaux de quatre-vingts et de soixante
quatorze, neuf frégates, trente chaloupes canonnières
et quatre-vingt-dix bâtimens de transport chargés de
troupes turques, avaient mouillé le 12 au soir dans
la rade d'Aboukir. Le fort d' Aboukir devait donc être
déjà cerné. On calculait qu'il pouvait se défendre
quinze jours. Il ne fallait pas perdre de temps pour
marcher à son secours , car la position des Ottomans
dans l'isthme resterait critique, tant qu'ils ne seraient
pas maîtres de ce fort. Le quartier général se ren-
dit à Gizéh , et à dix heures du soir, Berthier avait
expédié tous les ordres pour mettre l'armée en mou-
vement, depuis Syène jusqu'à Damiette, depuis El-
Arich jusqu'à Alexandrie. Des commissaires étaient
partis pour préparer les vivres sur la route. Le quar-
tier général se mit en marche avant le jour sans rentrer
au Caire.
C'était évidemment le reste de l'armée de Rhodes
qui exécutait le plan qu'on avait abandonné par l'ef-
fet des événemens de Syrie; car enfin était-il pru-
dent, avec vingt ou trente mille Turcs, de vouloir
BATAILLE D ABOUKIR. 12^
combattre l'armée d'Orient? Ou comprit alors que
le mouvement des beys avait pour but de se joindre
à cette armée qui, venant par mer, était privée de
cavalerie. Cependant, pour trouver quelque sagesse
dans cette combinaison militaire , il fallait supposer
qu'une division anglaise s'y était jointe. Le général
en chef donna ses ordres comme s'il eût été assuré
que les choses étaient ainsi. Desaix reçut l'ordre
d'évacuer toute la Haute Egypte, et de se porter au
Caire; Reynier qui était à Belbeis , de laisser trois
cents hommes en observation à Salhéyéh et de se di-
riger à marches forcées par le chemin le plus court
sur Bahmaniéh ; Rléber qui était à Damiette, reçut le
même ordre, son dépôt et quelques vétérans seraient
suffisans pour la garde de Lesbé. La division Lannes,
l'ancienne division Bon, et la cavalerie qui se trouvait
au Caire, se mirent en marche à une heure du matin
pour se rendre à Rahmaniéh. Le général Dugua resta
pour commander au Caire avec quelques compagnies
de Grecs. Les vétérans et les dépôts formaient les gar-
nisons de la citadelle et de Gizéli ; ainsi, toute l'armée
serait réunie dans un seul camp près de Rahmaniéh.
Cette réunion opérée, elle serait forte de vingt mille
hommes d'infanterie, trois mille chevaux et soixante
pièces de canon attelées. Ces troupes étaient les meil-
leures du monde, tout ce qui était au pouvoir des
hommes, elles le feraient. Le 19 juillet, le quartier
général arriva à Rahmaniéh, ayant fait trente-six
lieues en trois jours. De Rahmaniéh, le général en chef
1^8 GUERRE D'ORIENT.
écrivit aux cheykhs de Gama-el-Azhar, qu'une flotte
ottomane-anglaise avait mouillé à Aboukir; y avait
débarqué une armée d'Arnautes et de Russes, qu'il
allait l'attaquer, l'envelopper, la faire entièrement
prisonnière; que sous peu de jours , ils verraient au
Caire, les drapeaux, les canons, les captifs entrer par
la porte des Victoires. Il leur recommanda de veiller
à la tranquillité publique.
Ceux-ci firent des proclamations pour éclairer les
peuples, les mettre en garde contre les menées
des malveillans. Les Français n'évacuaient pas l'E-
gypte, mais se concentraient pour attaquer et faire
prisonnière une armée de Russes, d'Arnautes et
d'Anglais qui était débarquée à Aboukir; ils ordon-
nèrent des prières pour celui que le prophète proté-
geait et qui combattait pour garantir le pays des
ravages de la guerre. Les Egyptiens restèrent tran-
quilles.
V. Arrivé à Rahmaniéh , on apprit que Mustapha
avait débarqué le i4 juillet, s'était emparé du fort
d' Aboukir, le i6. Cet événement inattendu était de
mauvais augure. La presqu'île d'Aboukir est comprise
entre la mer et le lac Madiéh; le côté de la mer, du
camp des Romains à Aboukir, est de huit mille toises;
le côté du lac Madiéh, du fort d'Aboukir au pont du
canal du Nil , est de neuf mille toises , baigné par
l'intérieur de la rade d'Aboukir et le lac Madiéh.
L'isthme du camp des Romains, au pont ihi lac Ma-
BATAILLE D ABOUKIR. I29
cliéh, est de mille cent cinquante 'toises, cette pres-
qu'île a la forme d'un tri.ingle; l'angle, dont le fort
d'Aboukirestle sommet, est aigu; elle est sablonneuse
et couverte de palmiers; il y a au milieu un puits
d'eau douce très abondante , et en creusant sur le
bord de la mer , on trouve fréquemment de l'eau
potable. Entre Alexandrie et Aboutir, il existe une
petite anse où peuvent aborder les chaloupes. La
plage est à l'abri des vents du nord-ouest qui ré-
gnent presque continuellement dans cette saison.
Cette presqu'île contient un grand nombre de hautes
dunes; le fort d'Aboukir bat l'intérieur de la rade
et le mouillage; il est environné de rescifs qui en
rendent l'abord très difficile aux bâtimens. A cinq
cents toises, dans le prolongement de la côte, est
une île dont les canons peuvent protéger le mouillage
de quelques vaisseaux de guerre. Du côté de terre,
à environ cinq cents toises du fort, dans la direction
d'Alexandrie, se trouve un beau village, au pied
du mamelon du Visir. A cent toises en avant de ce
mamelon, il y a quelques grosses maisons qui por-
tent le nom de faubourg d'Aboukir. A sept cents
toises du mamelon du Visir, au sud , est une grande
falaise appelée le monticule du Puits , située à-peu-
près à égale distance du fort et de l'embouchure du
lacMadiéh; elle domine toute la plage du côté de
l'intérieur de la rade. A huit cents toises du mame-
lon du Visir, au sud-ouest, est une seconde falaise
appelée la montagne du Gheykh qui domine le côté
n. y
l3û GUERRE D'ORIENT.
de la haute mer. Ces trois monticules forment un
triangle; au milieu est située une plaine rase parsemée
de palmiers.
Au mois de février, avant de partir pour la Syrie,
le général du Falga avait ordonné au colonel Crétin,
de raser le village et le faubourg d'Aboukir, pour
découvrir les avenues du fort et d'employer les maté-
riaux provenant de ces démolitions à construire une
belle demi-lune en maçonnerie , avec fossés et con-
trescarpe, en avant du fort, afin de lui donner possi-
bilité de résister à quinze jours de tranchée ouverte.
Mais le général de brigade Marmont qui commandait
la province, profitant du moment où le quartier
général était éloigné , suspendit l'exécution de cet
ordre, sous prétexte que les maisons du village étaient
utiles pour cantonner ses troupes. Il crut y suppléer
en ordonnant au colonel de construire une redoute
en terre sur le mamelon du Yisir, entre le village et le
faubourg, les dominant tous les deux.
Mustapha-Pacha avait débarqué sans obstacle le
i4 juillet; il avait campé sur les monts du Puits et du
Cheykh, et attaqué la redoute du Visir. Le comman-
dant du fort s'enferma dans la redoute avec trois
cents hommes et laissa le capitaine du génie Vinache
dans le fort avec soixante hommes. La redoute était
armée de cinq pièces de canon, et tint ferme toute la
journée. Mais à 5 heures, les tirailleurs turcs péné-
trèrent dans le village et menacèrent de couper la
redoute, du fort. Elle fut enveloppée et la garnison
BATAILLE d'aBOUKIR. I 3 I
sabrée. Le 17 à midi le fort réduit à...... demanda à
capituler (1). Depuis ce temps Mustapha n'avait fait
aucun mouvement. Il s'était mis en position, occu-
pant les deux mamelons du Puits et du Cheykh. Il
attendait l'arrivée de sa cavalerie , de ses attelages, et
de sa division de janissaires des Dardanelles. Il avait
réuni deux cents chevaux d'officiers dont il se servit
pour se garder et faire quelques patrouilles. L'avant-
garde de l'armée française se porta à Birket , où le
camp fut tracé pour réunir toute l'armée. De là elle
était à portée de tomber sur le flanc gauche de l'armée
turque, si celle-ci marchait sur Alexandrie; sur son
flanc droit, si elle marchait sur le Nil. Les travaux
d'Alexandrie étaient dans un état aussi satisfaisant
qu'on pouvait l'espérer, l'activité et les bonnes direc-
tions que leur avait données le colonel Crétin lui
attirèrent les éloges du général en chef.
Peu de jours après, huit mille hommes étant réunis
à Birket, ce camp fut levé et porté au Puits, au mi-
lieu de la presqu'île.
Mustapha n'avait aucune communication avec
l'intérieur de l'Egypte. La cavalerie de la garnison
d'Alexandrie avait occupé toutes les issues de
l'isthme et les tenait fermées. On pouvait, dans cette
situation, espérer de le surprendre dans son camp.
Mais un capitaine du génie, avec une compagnie de
(1) Ce paragraphe est écrit en entier au crayon de la main de Napoléon.
Les points indiquent des mots qu'il a été impossible de déchiffrer.
[De Las Cases.)
9-
1 3a guerre d'orient.
sapeurs et un convoi d'outils , étant parti fort tard
d'Alexandrie, s'égara, manqua le camp français qui
était caché derrière des falaises et se jeta dans les
feux de l'armée turque ; dix sapeurs furent faits pri-
sonniers. Les Turcs apprirent avec étonnement que
l'armée française était à une lieue d'eux; ils passè-
rent toute la nuit sous les armes et firent leurs prépa-
ratifs pour repousser une attaque qui leur paraissait
imminente.
VI. Le 25 juillet, avant le jour, l'armée se mit en
marche. Le général Murât forma l' avant-garde, com-
posée de la cavalerie , de la brigade Destaing et de
quatre pièces de canon, en tout, deux mille trois
cents hommes; Lannes commandait la droite de deux
mille sept cents hommes avec cinq pièces de canon ;
Lanusse commandait la réserve forte de deux mille
quatre cents hommes et six pièces de canon ; le gé-
néral Davoust qui arriva du Caire, au moment où
l'armée se rangeait en bataille, fut placé en observa-
tion avec trois cents chevaux pour surveiller les
communications de l'armée avec Alexandrie et em-
pêcher qu'aucun Bédouin ne s'introduisît dans la
presqu'île. Patrona-Bey avait fait entrer dans le lac
Madiéh douze chaloupes canonnières qui inquié-
taient le flanc droit de l'armée. Le général d'artillerie
Songis fit avancer deux pièces de vingt-quatre, trois
de douze et trois obusiers. Les canonnières s'éloignè-
rent après avoir reçu des avaries assez majeures. Le
BATAILLE d'aBOUKIR. 1 33
général Menou était arrivé à neuf heures du matin
sur la rive du côté de Rosette , avec deux pièces de
canon et un bataillon d'infanterie. Les bateaux enne-
mis craignant d'être cernés dans ce lac, l' évacuèrent,
l'armée ne fut plus inquiétée dans sa marche. Elle fit
halte , en présence de l'armée ennemie qui était ran-
gée de la manière suivante : la première ligne de
huit mille hommes était divisée en trois corps, celui
de droite occupait le monticule du Cheykh, celui de
gauche le monticule du Puits, le troisième touchait
aux maisons du faubourg; la deuxième ligne , forte
de six ou sept mille hommes, s'étendait à cheval sur
le monticule du Visir appuyant sa droite et sa gau-
che à la mer; la réserve de quatre ou cinq mille
hommes occupait le village d'Aboukir et le fort ; là
étaient les bagages, le parc et le camp du visir. Plu-
sieurs chaloupes canonnières étaient embossées en
pleine mer , appuyant la droite de la ligne ennemie,
d'autres l'étaient dans l'intérieur de la rade appuyant
la gauche; trente pièces de campagne étaient répar-
ties entre la première et la seconde ligne. Le général
Songis fit avancer les grosses batteries, engagea la ca-
nonnade avec les canonnières de droite et de gauche
et les obligea à reculer. Une de celles qui étaient
mouillées dans la rade fut coulée bas, presque toutes
eurent des avaries plus ou moins majeures. Les divi-
sions se déployèrent alors, la cavalerie sur trois lignes
au centre, la brigade Destaing à gauche, la division
Lannes à droite; Lanusse en deuxième ligne, avec les
l34 GUERRE D'ORIENT.
guides (i). On voyait sur les deux monticules du
Cheykh et du Puits, des terres récemment remuées.
Les janissaires paraissaient faire bonne contenance.
Le pacha avec ses trois queues était sur le monticule
du Visir ; des officiers anglais caracolaient à portée des
lignes françaises. Avec leur curiosité ordinaire, ils s'a-
vancèrent à dix pas et engagèrent la conversation avec
des officiers de cavalerie français, au grand scandale et
au grand étonnement desTurcs. A une lieue et demie
en mer, On apercevait une forêt de mâts; c'était la flotte
de guerre et les transports, ainsi que plusieurs canots
remplis d'officiers de marine turcs et anglais, parmi
lesquels on distinguait le canot de sir Sidney Smith.
Celui-ci était à terre, il faisait les fonctions d'adjudant
du pacha, il était son conseil quoiqu'il n'eût aucune
connaissance en tactique ni aucune expérience de la
guerre de terre. Le sérasquier de l'armée était le visir
Mustapha, pacha à trois queues, pacha titulaire de
la Romélie ; cette dernière fonction est un des postes
les plus importans de l'empire.
VII. Les armées restèrent en présence pendant deux
heures dans ce silence avant-coureur de la tempête.
La canonnade s'engagea enfin entre les batteries tur-
ques placées sur les deux monticules et les batteries de
campagne des divisions Lan nés etDestaing. Le général
Murât fit avancer deux colonnes de cavalerie de quatre
(1) La garde du général en chef.
BATAILLE d'aBOUKIR. I 35
escadrons, ayant chacune trois pièces d'artillerie lé-
gère; cellededroite se porta entre le monticule du Puits
et le monticule du Visir; l'infanterie turque faisait
bonne contenance; l'engagement des tirailleurs était
très vif, mais lorsque les obus et les boulets des piè-
ces d'artillerie légère qui étaient attachées aux colon-
nes de cavalerie, commencèrent à frapper les ennemis
par derrière _, ils craignirent pour leur retraite et per-
dirent contenance. Les généraux Lannes et Destaing
saisirent l'à-propos, gravirent les deux hauteurs au
pas de charge; les Turcs dégringolèrent en descen-
dant dans la plaine, la cavalerie les y attendait; ne
pouvant opérer leur retraite, ils furent acculés à la
mer , les uns dans l'intérieur de la rade , les autres
dans la haute mer. Poursuivis par la mitraille et la fu-
sillade , chargés par la cavalerie , ces fuyards bravè-
rent les flots. Ils cherchèrent à gagner leurs bâtimens
à la nage; mais les neuf dixièmes furent engloutis.
Le centre de la première ligne turque marcha alors
en avant pour secourir les ailes; ce mouvement était
imprudent. Murât commanda par escadron à droite
et à gauche et l'enveloppa. L'infanterie de Lanusse
découverte par ce mouvement de notre cavalerie
marcha au pas de charge en colonne par bataillon, à
distance de déploiement. Le désordre se mit dans ce
centre pressé entre la cavalerie et l'infanterie. Ne
pouvant plus opérer leur retraite, les Turcs n'ont
d'autres ressources que de se jeter à la mer, s'échap-
pant par la droite et par la gauche. Ils ont le même
I 36 GUERRE D'ORIENT.
sort que les premiers, ils disparaissent engloutis. On
n'aperçut bientôt plus sur les flots que plusieurs
milliers de turbans et de châles que la mer jeta sur
le rivage; c'était tout ce qui restait de ces braves ja-
nissaires, car ils méritaient ce nom de braves! mais
que peut l'infanterie, sans ordre, sans discipline, sans
tactique. La bataille était commencée depuis une
heure et huit mille hommes avaient disparu : cinq
mille quatre cents étaient noyés, quatorze cents étaient
morts ou blessés sur le champ de bataille, douze cents
s'étaient rendus prisonniers; dix-huit pièces de ca-
non, trente caissons, cinquante drapeaux étaient entre
les mains du vainqueur.
On reconnut alors la seconde ligne de l'armée
ennemie; elle occupait une position formidable. La
droite et la gauche étaient appuyées à la mer. flan-
quées par des chaloupes canonnières et couvertes par
dix -sept bouches à feu de campagne. Le centre
occupait la redoute du mont du Visir. Il parut im-
possible de l'attaquer, même après le succès qu'on
venait d'obtenir. Le général en chef pensa à prendre
position sur les deux monts que l'on avait occupés ,
mais il reconnut qu'au pied de la falaise du Puits , la
plage s'avance en forme de cap dans la rade ; une
batterie placée à l'entrée de ce cap prendrait à revers
toute la gauche de l'ennemi; en effet, elle l'obligea à
se pelotonner entre la redoute et le village, par un
changement de front, la gauche en arrière. Ce mou-
vement laissait un vide de deux cents toises sur la
BATAILLE d'aBOUKIR. 1 37
gauche de la ligne où l'on pourrait percer; cela
s'exécuta. Conduit par le colonel Crétin qui am-
bitionnait la gloire de rentrer le. premier dans sa re-
doute, Murât pénétra par cette trouée avec six cents
chevaux. Au même moment , Lanusse et Destaing
soutenaient une vive canonnade contre le centre et la
droite de l'ennemi. Le i8° de ligne, lancé mal-à-
propos, lâcha pied au moment d'emporter la re-
doute, et laissa cinquante blessés sur le glacis. Les
Turcs, selon l'usage, sortirent en foule pour cou-
per la tête de ces malheureux et mériter l'aigrette
d'argent. La 69 e , irritée de ce spectacle cruel, se
lança au pas de charge sur la redoute et y pénétra.
La cavalerie, passant entre le village et le mont du
Visir, prit en flanc toute cette seconde ligne, et
l'accula à la mer. Lannes se dirigea droit sur le village
et s'y logea; il se porta de là sur le camp du pacha
où était la réserve; toute cette extrémité de la pres-
qu'île n'est plus qu'un champ de carnage, de désordre
et de confusion. Le pacha, le kandjar au poing,
environné des plus braves, fait des prodiges de va-
leur; il est grièvement blessé à la main par le général
Murât, qu'il avait blessé à la tète, d'un coup de
pistolet. Il cède enfin à la nécessité et se rend prison-
nier avec mille des siens. Les autres, épouvantés,
fuient devant la mort, et cherchent leur salut dans
les flots , préférant ces abîmes à la clémence du
vainqueur. Sir Sidney Smith fut sur le point d'être
fait prisonnier, et eut de la peine à gagner sa cha-
1*38 GUERRE DORIEHT.
loupe. Les trois queues du pacha , cent drapeaux,
trente -deux pièces d'artillerie de campagne, cent
vingt caissons, toutes les tentes , les bagages, quatre
cents chevaux , restèrent sur le champ de bataille.
Trois à quatre mille fuyards s'étaient réfugiés vers le
fort, ils se logèrent dans le village qui est en avant,
et s'y crénelèrent. Tout ce qu'on fit pour les déloger
fut inutile.
La victoire était complète. Le général en chef était
dans la redoute du mont du Cheykh, lorsque une
explosion inattendue fit sauter plusieurs pièces de
canon. Un cri d'alarme se fit entendre , la redoute
est minée; cette terreur panique ne dura qu'une
minute.
Le colonel du génie Crétin fut tué d'un coup de
fusil; c'était un des meilleurs officiers de cette arme.
Le colonel Duvivier du il\ e dragons fut tué d'un coup
de kandjar par un officier du pacha. Il s'était couvert
de gloire; il était à-la-fois intrépide, audacieux et
prudent, c'était un des meilleurs colonels de cavalerie
de la France. Le général Murât qui fut grièvement
blessé, eut la principale part à la gloire de cette
journée. Le général en chef lui dit sur le champ de
bataille : « Est-ce que la cavalerie a juré de tout
a. faire aujourd'hui?» L'aide-de-camp Guibert eut
la poitrine percée d'un coup de biscaïen ; comme on
l'encourageait, ce brave jeune homme répondit :
« Le courage ne manque pas, mais je souffre trop. »
Le colonel Fugières du 1 8 e de ligne eut les deux bras
BATAILLE DABOUKIR. I 3o,
emportés par un boulet de canon. « Vous perdez un
« de vos soldats les plus dévoués, dit-il au général
« en chef, un jour vous regretterez de ne pas mourir
« comme moi au champ des braves (i). »
Le visir Mustapha avait été conduit au camp près
de F embarcadère, et traité avec toutes les marques
de la plus grande courtoisie. Le lendemain matin,
le général en chef lui rendit une visite à la suite de
laquelle le pacha expédia une tartane à Constanti-
nople.il conseilla à son fils et à son kyays qui s'étaient
renfermés dans le fort, de se rendre par capitulation,
en obtenant la permission de se retirer avec la garni-
son, sur l'escadre. Cette invitation fut communiquée
au fort; mais les Osmanlis s'y refusèrent d'une voix
unanime. Ils jurèrent de défendre ce poste jusqu'à la
dernière extrémité, il fallut ouvrir la tranchée. Le
général de division Lannes fut chargé de commander
le siège , le chef de bataillon du génie Bertrand d'en
diriger les travaux, et le colonel Faultrier d'en com-
mander l'artillerie. Le général en chef se rendit à
Alexandrie.
La perte des Français dans cette bataille a été de
deux cents hommes tués et de cinq cent cinquante
blessés. Les Turcs y ont perdu presque toute leur
armée, deux mille tués, trois mille prisonniers, dix
ou onze mille noyés ; à peine s'il se sauva douze
(1) Cette dernière phrase est écrite au crayon de la main de Napoléon;
Par-dessus le mot champ il avait écrit un autre mot qu'on n'a pu déchiffrer,
( De Las Cases.)
l/jO GUERRE D'ORIENT.
cents hommes (la garnison du fort est comprise dans
ces calculs). Deux petites pièces de canon anglaises,
dont le roi d'Angleterre avait fait présent au sultan
Sélim, furent données à la brigade de cavalerie : on
y grava les paroles du général en chef, les noms de
Murât (i)........ de Duvivier et des régimens de ca-
valerie.
VIII. Le pacha Mustapha désapprouva l'obstina-
tion de son fils. Il lui écrivit de nouveau pour lui
faire sentir qu'il avait tort de ne pas épargner un
sang précieux, et de ne pas profiter de sa position
pour sauver les braves qui étaient sous ses ordres. Il y
eut une suspension d'armes de quelques heures pour
remettre cette lettre. Le chef de bataillon Bertrand
en profita pour reconnaître le fort , mais la fusillade
s'engagea peu après. Les assiégés s'emparèrent de
quelques maisons qui leur étaient nécessaires ;
le général Lannes indigné voulut les en chasser ;
l'ingénieur Bertrand l'en dissuada : « Pourquoi
« perdre du monde contre des hommes désespérés.
« En supposant qu'on réussît , on en perdrait en-
« core les jours suivans pour se maintenir dans ce
* village. Il fallait laisser les assiégés tranquilles
« pendant deux ou trois jours , temps nécessaire
« pour se préparer à ouvrir la tranchée. L'ennemi
(1) Ces dernières lignes étaient écrites au crayon de la main de Napoléon.
Après le nom de Murât, se trouvait un nom propre qu'où n'a pu déchiffrer.
[De Las Cases.)
BATAILLE DAEOTÏKIR. 1 /| I
« serait alors contenu dans l'enceinte de son fort
« sans qu'il en coûtât un seul homme aux assié-
« geans. »
Le 28 juillet, l'ennemi fier de son petit succès, fit
une sortie et s'empara encore de quelques maisons
du village; il devint alors audacieux, et sortit,
menaçant la redoute du mont du Cheykli. Lannesne
put se contenir, marcha à lui, le repoussa, mais fut
blessé d'un coup de fusil qui l'obligea de quitter le
siège. Le général Menou le remplaça dans le comman-
dement. La tranchée était ouverte depuis plusieurs
jours, les batteries étaient construites, on allait les
démasquer , lorsque les assiégés, faisant une nouvelle
sortie , s'emparèrent d'une place d'armes. Le général
Davoust, qui était de tranchée, donna à la tète de la
réserve, reprit le village , et jeta les assiégés dans le
fort. Trois batteries de gros canon, deux de mortiers,
commencèrent alors à jouer. Dans la nuit du 3o, le
mineur s'enfonça pour faire sauter la contrescarpe.
Mais le i août, à la pointe du jour, sans capitulation,
les assiégés sortirent en foule demandant quartier.
Ces malheureux manquaient d'eau ; le fort était en-
combré de douze cents cadavres et de plus de dix-
huit cents hommes mourant. Ce grand nombre de
blessés turcs était embarrassant. On les rendit à leur
flotte , ce qui établit des pourparlers entre les états-
majors. Mustapha-Pacha avait déjà fait connaître que
depuis six mois la guerre était recommencée en Eu-
rope, et que les armées françaises avaient été partout
l42 GUERRE D'ORIENT.
battues. Le commodore anglais remit un paquet de
gazettes anglaises et de Francfort; elles contenaient
les nouvelles des mois d'avril, mai et juin.
La Porte fut avec raison très mécontente, et le
témoigna au commodore sir Sidney Smith qu'elle
accusa de cette fatale entreprise. Djezzar lui reprochait
également de l'avoir entraîné dans plusieurs opéra-
tions imprudentes qui lui avaient occasionné de
grandes pertes. Les janissaires de Chypre et les équi-
pages accusèrent le vice -amiral Patrona-Bey de
complaisance et de soumission aux conseils des infi-
dèles, ils le mirent à mort. Qu'espérait sir Sidney
Smith en conseillant cette fausse opération ? Conquérir
l'Egypte avec dix-huit mille hommes d'infanterie in-
disciplinée^ sans cavalerie, sans attelages d'artillerie?
Décider l'armée française à négocier son retour en
Europe? Mais il ne devait pas ignorer que Napoléon
était le maître. Cette conduite doit donc être attribuée
à l'ignorance absolue où était cet officier des affaires
de terre. Il commit une plus grande faute quelques
mois après en jetant, à sa ruine, sur la plage de
Darniette, une belle division de janissaires des Darda-
nelles. Si sir Sidney Smith ne montra, ni jugement,
ni raison, dans cette guerre, il déploya de l'intrigue,
de l'adresse et de l'activité dans les négociations d'El-
Arich et dans les affaires qui s'ensuivirent; il eut
l'art de se rendre important, et de subjuguer Kléber.
Les généraux Murât et Lannes furent promus au
grade de général de division, le colonel Faul trier, au
BATAILLE d'aBOUKIR. 1 4^
grade de général de brigade, et Bertrand, au grade de
colonel (i).
Les journaux que le commodore anglais eut la
complaisance de remettre , firent connaître tous les
maux qui affligeaient la République. La seconde
coalition était victorieuse; les armées de Russie et
d'Autriche avaient battu le général Jourdan sur le
Danube, Scherer sur l'Adige, Moreau sur l'Adda. La
République cisalpine était détruite , Mantoue assié-
gée; les Cosaques étaient arrivés sur les frontières des
Alpes. Masséna se soutenait avec peine dans les
rochers de la Suisse.
Une troisième atteinte avait été portée à la consti-
tution. Les jacobins du Manège avaient levé la tète
et à leur aspect la Vendée avait couru aux armes. De
la tribune nationale, on appelait à grands cris le
général d'Italie au secours de la patrie. Un barbare,
dégoûtant du sang des infortunés Polonais menaçait
avec insolence le peuple français. Il n'y avait plus un
moment à perdre; Napoléon résolut de se rendre en
France, de sauver la patrie de la fureur des étrangers,
et de celle de ses propres enfans. Il ne lui échappa
point que le désastre des armées françaises était le
résultat des mauvais plans de campagne adoptés à
Paris. Si les armées du Danube, d'Helvétie et du Bas-
Rhin n'eussent formé qu'une seule masse; si l'armée de
Naples et celle d'Italie eussent été réunies en mars sur
(1) C'est le général Bertrand éditeur de ces mémoires. (De Las Cases.)
l44 GUERRE D'ORIENT. BATAILLE d'aBOURIR.
l'Adige, la République n'eût essuyé aucun revers. Le
général russe qui en avril était vainqueur sur l'Adige,
avait laissé arriver en juin l'armée de Naples sur le
Pô (i) Napoléon
comprit qu'à son aspect tout changerait; les trois
journées du 18 fructidor, du 11 floréal etdu3o prai-
rial avaient détruit la constitution de 1796 qui désor-
mais n'offrait plus de garantie à personne, il lui
serait facile de se mettre à la tête de la République ;
il était résolu, à son arrivée à Paris, de lui donner
une nouvelle face et de satisfaire l'opinion nationale
qui dès 1798 l'avait appelé à la tète du gouvernement.
La loi du 11 floréal 1798 avait dissipé chez lui tout
prestige républicain.
(1) Ici se trouvait environ deux lignes écrites au crayon de la main de
Napoléon ; on n'a pu les déchiffrer. (De Las Cases.)
CHAPITRE XII.
BETOUR DE NAPOLEON EN OCCIDENT.
I. Napoléon prend la résolution de retourner en Europe. — II. Le coniio-
amiral Ganteaume arme une division légère. — III. Kléber est nomme
commandant de l'armée d'Orient. — IV. Il faut respecter la religion du
prophète. — V. Instructions pour la défense des frontières. — VI. Plan
d'attaque et de défense des frontières. — VII. Instructions politiques. —
VIII. Arrivée à Fréjus, 9 octobre 1799, à la pointe du jour.
I. Tant que cette seconde coalition existerait et
que la France aurait à soutenir la guerre sur ses
frontières, elle ne pourrait envoyer aucun secours à
l'armée d'Orient et la Porte ne voudrait entendre à
aucune transaction ; il serait donc impossible de rien
entreprendre en Asie ; il faudrait se borner à conserver
l'Egypte, à en perfectionner l'administration, à en
accroître les moyens de défense. L'Egypte n'était
d'ailleurs menacée d'aucun côté. Les naturels du pays
étaient soumis, le plus grand nombre était affec-
tionné. Les Mamelouks n'étaient plus rien. Les deux
armées que la Porte avait réunies en Syrie et à Rhodes
au commencement de la campagne étaient détruites.
H. 10
l/|6 GUERRE D'ORIENT.
La première avait pe r du six mille hommes aux
diverses affaires d'El-Arich , huit mille à Jaffa , six
mille à Saint- Jean-d' Acre; trente mille avaient été
dispersés au mont Thabor; quarante bouches à feu
composant son équipage de campagne avaient été
prises à Jaffa, ainsi que ses magasins et ses équipages
d'outrés. La seconde armée avait perdu douze mille
hommes à Saint- Jean-d' Acre : savoir , quatre mille
hommes composant les deux premiers secours déta-
chés de cette armée, huit mille hommes qui étaient
arrivés le 7 mai ; dix-huit mille hommes venaient de
périr sur le champ de bataille d'Aboukir; trente-
deux bouches à feu formant son équipage de campa-
gne y avaient été prises ainsi que le visir Mustapha-
Pacha de Romélie , commandant en chef. La Porte
n'avait plus aucun corps de troupes réuni, si ce n'est
sept ou huit mille janissaires, formant l' arrière-garde
de l'armée de Rhodes , qui n'avaient pas eu le temps
d'arriver à Aboukiret qui se trouvaient aux Dardanel-
les. Le grand visir avait quitté Constantinople, passé
le Bosphore et était campé à Scutari avec quatre mille
hommes qui formaient sa maison. Il lui fallait bien
du temps pour assembler une armée. Il n'était pas
au pouvoir des janissaires de la Porte de lutter contre
l'année française. Une force européenne pouvait
sans doute arriver par mer, débarquer à Aboukir ou
àDamiette, mais depuis que la seconde coalition
avait renouvelé la guerre , l'Egypte était devenue un
objet secondaire. C'était dans Milan, dans Amsterdam
RETOUR DE NAPOLEON EN OCCIDENT. lt\~j
ou dans Bruxelles, peut-être dans les plaines de
Flandre ou de Champagne, que l'Angleterre voulait
désormais reconquérir l'Egypte.
L'armée française avait perdu depuis le i cr janvier
T799 en Syrie, sept cents hommes morts aux hôpi-
taux, spécialement par la peste ; sept cents tués sur
les champs de bataille de Syrie ; deux cents morts
aux hôpitaux d'Egypte, mais blessés en Syrie; six
cent cinquante tués dans la Haute et Basse Egypte ,
sur les divers champs de bataille, ou morts par suite
de leurs blessures, les pertes essuyées à Aboukir y
sont comprises; quatre cents hommes étaient morts
dans les hôpitaux, de maladies; l'armée avait donc
perdu deux mille six cent cinquante hommes. Nous
avons dit qu'elle était de vingt-neuf mille sept cents
hommes au i er janvier 1 799, il lui restait donc vingt-
sept mille cinquante hommes au i er septembre 1799 ,
dont quatre cents étaient des vétérans, mais bons pour
le service des places. La cavalerie comptait trois mille
chevaux en état d'entrer en campagne ; l'artillerie
avait un matériel très considérable, capable de suffire
aux perles de plusieurs campagnes. Les arsenaux
d'Alexandrie et de Gizéh étaient en activité ; les hôpi-
taux et les lazarets étaient aussi bien établis qu'ils le
sont en France. L'armée pouvait réunir sur le champ de
bataille, vingt-quatre mille hommes, outre deux mille
auxiliaires; trois mille cinquante hommes étaient ou
vétérans , ou malades , ou non combattans , ou
hommes de dépôts. Les équipages des flottilles d'A-
10.
l/|8 GUERRE D'ORIENT.
lexandrie et du Nil n'étaient pas compris dans cette
force.
En partant de France, le général en chef avait été re-
vêtu d'une autorité illimitée. Il avait reçu carte blan-
che du gouvernement, soit pour les affaires de Malte,
soit pour celles d'Egypte et de Syrie, soit pour celles
de Gonstantinople et des Indes. Il avait la faculté de
nommer à tous les emplois, même de choisir son suc-
cesseur et d'opérer son retour en France, quand et
comment il le voudrait. Il avait des pouvoirs revêtus
de toutes les formes et scellés du grand sceau, pour
traiter avec la Porte, la Russie^ les diverses puissances
des Indes et les régences d'Afrique. Sa présence était
désormais aussi inutile en Orient, qu'elle était né-
cessaire en Occident; tout lui annonçait que le mo-
ment désigné par le destin était arrivé ! ! !
II. Il confia sa résolution de passer en Europe, au
contre-amiral Ganteaume et lui ordonna de préparer
les deux frégates la Muiron et la Carère, et les deux
petits chebecs la Revenge et la Fortune. Les deux fré-
gates étaient de construction vénitienne, ayant un
peu plus de capacité que les frégates de quarante-
quatre françaises. Cette petite division fut approvi-
sionnée de trois mois d'eau et quatre mois de vivres,
pour les équipages et quatre cents passagers.
Pendant que ces préparatifs se faisaient dans l'ar-
senal d'Alexandrie; le quartier général arriva au
Caire. Le visir Mustapha y avait fait son entrée quel-
RETOUR DE NAPOLEON EN OCCIDENT. ] /jf)
ques jours avant. La vue des trophées de la ba-
taille d'Aboukir excita la satisfaction de la popu-
lation du Caire. Napoléon s'occupa avec la plus
grande activité à pourvoir à tous les besoins de l'ar-
mée. Il fit acheter tous les draps de Carcassonne ou
de Landrecies, quelle qu'en fût la couleur, car il était
impossible d'en trouver de bleu, et détermina la cou-
leur qu'auraient les nouveaux uniformes de chaque
régiment. Il effectua dans l'administration du pays
plusieurs changemens que l'expérience avait fait juger
nécessaires. Mais on était encore trop mal éclairé sur
des points importans pour qu'il fût possible d'opérer
des changemens plus considérables. Les difficultés de
la langue et la mauvaise volonté que mettaient les
Coptes à donner des lumières, retardèrent long-temps
la connaissance des affaires de finances. La fête du
prophète fut célébrée avec une pompe qui excita la
plus vive reconnaissance de la part du visir Musta-
pha et des officiers faits prisonniers, soit à Aboukir,
soit en Syrie. Le lendemain de cette fête, le général
en chef envoya plusieurs de ces officiers, des mieux
disposés, à Constantinople et à la Mecque. Leur récit
produisit une sensation avantageuse.
La commission des sciences et arts attendait la
soumission de la Haute Egypte , pour y faire un
voyage. M. Denon qui avait suivi le quartier général
de Desaix, était de retour. Les croquis, les notes de
son portefeuille excitaient l'émulation des autres sa-
vans et artistes. Les membres de la commission s'em-
l5o GUERRE D'ORIENT.
barquèrent sur trois cljermes bien meublées et bien
armées; ils visitèrent, dessinèrent et décrivirent les
monumens de la Haute Egypte. Ils employèrent plu
sieurs mois à cet intéressant voyage, que l'Europe ré-
clamait depuis tant de siècles.
Le contre-amiral Ganteaume manda en date du
i3 août, que les quatre bâtimens seraient prêts à
prendre la mer le 20 ; toutefois, qu'il ne fallait pas
penser à pouvoir le faire, avec quelque probabilité
de succès, avant le mois de novembre; alors les vents
souffleraient du sud et les longues nuits seraient fa-
vorables. Mais le 19 août, à cinq heures du matin,
arriva au Caire un dromadaire porteur de dépêches
de l'amiral, il mandait, que par un bonheur inat-
tendu, la croisière anglaise avait disparu, ne laissant
qu'un petit brick en observation devant le port;
qu'en conséquence, sa division serait mouillée le 24
à midi hors des passes ; qu'il fallait être rendu sur le
bord de la mer le 24 , avant midi , afin qu'il pût
appareiller et profiter des vents de terre pour s'é-
loigner de la côte. Cette nouvelle ne laissa plus au
général en chef que le temps de dicter ses der-
nières instructions et de désigner les personnes qui
devaient l'accompagner; il n'y avait pas un mo-
ment à perdre pour mettre à profit cette heureuse
circonstance.
III. Le général Desaix était l'officier le plus capa-
ble de commander l'armée d'Orient, mais il était plus
RETOUR DE NAPOLÉON EN OCCIDENT. 1 5 1
utile en France. Kléber tenait le second rang, Rey-
nier , le troisième. Napoléon pensa un moment à les
emmener tous trois en France en laissant le comman-
dement de l'armée au général Lanusse; mais considé-
rant les dangers attachés à la traversée , il sentit la
convenance de laisser à l'armée d'Orient un général ca-
pable ; il fit choix du général Kléber. Il dicta en même
temps trois mémoires sur l'état des affaires et ses pro-
jets. Le premier contenait les principes qui l'avaient
dirigé dans son gouvernement d'Egypte, il y disait :
IV. administration intérieure. L'Arabe est l'en-
nemi des Turcs et des Mamelouks. Ceux-ci ne l'ont
gouverné que par la force , leur pouvoir était tout
militaire; la langue turque est aussi étrangère aux
naturels du pays que la langue française. Les Arabes
se croient d'une nature supérieure aux Osmanlis.
Les ulémas , les grands cheykhs sont les chefs de la
nation arabe ; ils ont la confiance et l'affection de
tous les habitans de l'Egypte, c'est ce qui a, dans
tous les temps, inspiré aux Turcs et aux Mamelouks
tant de jalousie contre eux, et les a décidés à les
tenir loin du maniement des affaires publiques. Je
n'ai pas cru devoir imiter cette politique. Il nous
est impossible de prétendre à une influence immé-
diate sur des peuples pour qui nous sommes si étran-
gers. Nous avons besoin pour les diriger d'avoir des
intermédiaires ; nous devons leur donner des chefs ,
sans quoi ils s'en choisiront eux-mêmes. J'ai préféré
1 52 GUERRE d'oRIÈIVT.
les ulémas et les docteurs de la loi, i° parce qu'ils
l'étaient naturellement; i° parce qu'ils sont les inter-
prêtes du Coran, et que les plus grands obstacles que
nous avons éprouvés et que nous éprouverons en-
core, proviennent des idées religieuses ; 3° parce que
ces ulémas ont des mœurs douces, aiment la justice,
sont riches et animés de bons principes de morale.
Ce sont sans contredit les plus honnêtes gens du pays.
Ils ne savent pas monter à cheval, n'ont l'habitude
d'aucune manœuvre militaire, sont peu propres à
figurer à la tête d'un mouvement armé. Je les ai inté-
ressés à mon administration. Je me suis servi d'eux
pour parler au peuple, j'en ai composé les divans de
justice; ils ont été le canal dont je me suis servi pour
gouverner le pays. J'ai accru leur fortune; je leur ai
en toutes circonstances, donné les plus grandes mar-
ques de respect. Je leur ai fait rendre les premiers
honneurs militaires; en flattant leur vanité, j'ai satis-
fait celle de tout ce peuple. Mais ce serait en vain
qu'on prendrait ces soins pour eux, si on ne se mon-
trait pas pénétré du plus profond respect pour la re-
ligion de l'islamisme et si on permettait aux Coptes
chrétiens, grecs et latins des émancipations qui chan-
geassent leurs rapports habituels. J'ai voulu qu'ils
fussent encore plus soumis, plus respectueux pour les
choses et les personnes qui tenaient à l'islamisme, que
par le passé.
La Porte était en possession de nommer à toutes
les places de cadi. J'ai éprouvé bien des difficultés à
RETOUR DE NAPOLÉON EN OCCIDENT. 1 53
changer cet usage et à décider les ulémas à reprendre
une prérogative qu'ils avaient perdue. Il est impor-
tant de maintenir ce que j'ai fait. Le Caire est la se-
conde clef de la sainte Kaaba; la Mecque est le
centre de la religion mahométane. La politique des
sultans de Constantinople a été de discréditer le
schérifdela Mecque, de restreindre et d'annuler les
relations des ulémas avec la Mecque. Mes intérêts ont
dû naturellement me porter à suivre une marche
inverse. J'ai fait revivre d'anciens usages, je me suis
concilié l'amitié du schérif 7 et j'ai fait tout ce qu'il
était possible pour multiplier et accroître les relations
des mosquées avec la sainte cité. Il faut se donner
les plus grands soins pour persuader aux musulmans
qu'on aime le Coran et qu'on vénère le prophète.
Un seul mot, une seule démarche mal calculée, peut
détruire le travail de plusieurs années. Je n'ai jarr.ais
permis que l'administration agît directement sur les
personnes ouïe temporel des mosquées. Je m'en suis
toujours rapporté aux ulémas et les ai laissés agir.
Dans toute discussion contentieuse, l'autorité fran-
çaise doit être favorable aux mosquées et aux fonda-
tions pieuses. Il vaut mieux perdre quelques droits
et ne pas donner lieu à calomnier les dispositions
secrètes de l'administration sur ces matières si déli-
cates. Ce moyen a été le plus puissant de tous, et
celui qui a le plus contribué à rendre mon gouver-
nement populaire. La contribution de six millions
qu'à mon arrivée j'ai été obligé de lever sur la ville,
l54 GUERRE DORIENÏ.
a excité moins de murmures, et a été payée avec plus
de facilité, parce que je n'ai employé que les cheykhs
pour la répartir et la percevoir, et les habitans ont vu
avec satisfaction qu'il n'y avait eu ni avanie ni aucun
de ces actes arbitraires qui déshonoraient l'adminis-
tration des Turcs et des Mamelouks.
Les Coptes sont en possession de l'administration
des finances et de la levée des contributions; il faut
les y maintenir, et avoir l'œil à ce que les Turcs ne
s'immiscent pas dans cette partie importante de
l'administration qu'il faut avec le temps faire passer
entre les mains des Européens. Les Mamelouks
n'existent plus comme puissance, ils peuvent être
utiles comme corps de milice subordonnée ; ils sont
ennemis nés des Arabes et des cheykhs ; ils peuvent
rendre des services dans bien des circonstances. On
gagnera Mourad-Bey et Ibrahim-Bey en leur donnant
le titre de prince ; les autres beys en leur donnant le
rang de général , et les rétablissant dans leurs pro-
priétés. Il faut cependant veiller à ce que les beys
réunis n'aient jamais plus de neuf cents ou mille
cavaliers. On les emploiera à contenir les Arabes
du désert conjointement avec six régimens de dro-
madaires qu'on lèvera à cet effet. On s'emparera
de tous les puits des six déserts, afin de pouvoir
exercer une juridiction directe sur toutes ces tribus
errantes.
11 ne faut pas perdre de vue qu'Alexandrie doit
être un jour la capitale du pays. On doit donc favo-
RETOUR DE NAPOLÉON EN OCCIDENT. 1 55
riser la branche du Nil du côté de Rosette, plutôt que
celle du côté de Damiette; faire couler dans le Ba-
heiréh un plus grand volume d'eau, même au détri-
ment de la Ckarkiéh ; rétablir le canal de Rahmaniéh
à Alexandrie; enfin favoriser le port d'Alexandrie, en
en faisant le seul débouché pour le commerce avec
l'Europe, et en rétablissant toutes les anciennes com-
munications entre la Basse Egypte, le Faïoum et le
Baheiréh; les fortifications permanentes, les maga-
sins, les hôpitaux, les arsenaux, les moulins à vent,
les manufactures doivent être construits de préférence
à Alexandrie, où il faut attirer par tous les moyens de
fortes populations de Grecs, de Juifs et de chrétiens
de Syrie.
Il faut favoriser Suez au détriment de Cosseir, en
faire un seul dépôt pour l'importation des cafés, des
épices, et pour les exportations des marchandises de
l'Europe et de la Basse Egypte. Le commerce de
Cosseir doit se borner à l'exportation des denrées de
la Haute Egypte. Il faut insensiblement accoutumer
le pays à la levée d'une conscription pour recruter
l'armée de terre et l'armée de mer. Il faut surtout se
procurer chaque année plusieurs milliers de noirs du
Sennaar, du Dârfour, et les incorporer dans les ré-
gimens français, à raison de vingt par compagnie.
Accoutumés aux déserts, aux chaleurs de l'équateur,
après trois ou quatre ans d'habitude et d'exercice, ce
seront de bons soldats et des soldats dévoués. Il faut
se conformer aux manières des Orientaux, supprimer
I 56 GUERRE D'ORIENT.
le chapeau et les culottes étroites, et donner à l'ha-
billement de nos troupes quelque chose de l'ha-
billement des Maugrabins et des Arnautes. Ainsi
vêtues, elles paraîtraient aux habitans une armée na-
tionale; cela cadrerait donc avec les circonstances
du pays.
V. Fortifications. L'Egypte ne peut pas être
attaquée par la frontière du Sud. Si, il y a plusieurs
milliers d'années, elle fut conquise par une irruption
d'Éthiopiens, c'est qu'alors le haut Nil était habité
par de nombreuses et puissantes nations , dont il ne
nous reste plus que de magnifiques ruines, que l'on
voit dans l'île de Méroë et dans les plaines du Sen-
naar. Elle ne peut pas être davantage attaquée par la
frontière de l'Ouest. Les califes Fatimites arrivèrent,
il est vrai, dans le dixième siècle par ce côté; c'est
qu'alors la Cyrénaïque et le pays des Marioles con-
tenaient de grandes villes et de grandes populations
qui ne subsistent plus. D'ailleurs les Fatimites n'eu-
rent pas besoin d'employer la force pour s'établir en
Egypte , ils n'eurent besoin que de l'influence des
opinions religieuses. Derneestla première ville qu'on
trouve aujourd'hui sur cette frontière, elle est habitée
par sept mille Arabes, et est séparée d'Alexandrie, par
plus de cent cinquante lieues de désert. La mer Rouge
couvre l'Egypte à l'Est; cet obstacle est d'autant plus
considérable, que la vallée du Nil est séparée de la
mer Rouge par des montagnes escarpées et des dé-
RETOUR DE NAPOLÉON EN OCCIDENT. 1 57
serts arides. On ne peut donc pénétrer du côté de
l'Est qu'en traversant l'isthme de Suez par le che-
min de Gaza, El-Arich , Katiéh et Salhéyéh; ce
chemin traverse un désert de soixante- dix lieues
qui est presque impraticable pour une armée pen-
dant six mois de l'année et qui, dans toutes les sai-
sons, exige une immense quantité de chameaux et
d'outrés.
L'Egypte est dans une circonstance unique. Sur
six cents lieues de frontières de terre, elle n'est atta-
quable que par un seul chemin. C'est en effet par
cette route que Cambyse et ses successeurs , les rois
de Perse, ceux de Syrie, après eux, Alexandre, les
Séleucides, les terribles Moslems, les califes de Bag-
dad, lesTartares, les Ottomans, l'ont envahie. Une
forteresse à El-Arich, une de moindre importance à
Katiéh, un fort à Salhéyéh, un petit fort dans l'Ouady
deTomilât, six tours pour chacun des puits intermé-
diaires depuis El-Arich jusqu'à Salhéyéh, et depuis
Salhéyéh jusqu'à Suez, accroîtraient beaucoup l'obsta-
cle naturel qu'offre cette frontière.
58
GUERRE D ORIENT,
ARMEMENT (l).
El-Arich
Katiéh
Salhéyéh
Six tours
Ouady de Tomilât
Total. . . .
Pièces
d'un
calibre
supérieur
a 12.
14
Pièces
d'un
calibre
inférieur.
9
6
6
12
6
39
16
Total
des
bouches
à feu.
23
10
14
12
10
f.9
Force
des
garnisons.
400 h,
150
200
120
130
1000 h.
J'ai fait démolir le village d'El-Arich; il faut ache-
ver de construire la casemate dans l'intérieur du fort ,
le chemin couvert et un glacis, une contrescarpe et
les redans en maçonnerie pour découvrir et battre les
bas fonds.
La frontière du nord est couverte par la Méditer-
ranée. Surcentvingt lieues décotes, un débarquement
ne peut s'opérer que sur trois points, Alexandrie,
Aboukir et Damiette. Alexandrie étant une place
forte, le centre de toute la défense, de toute l'admi-
nistration, est mise à l'abri de toute surprise; la
(1) L'addition de la troisième colonne fait un total de quatorze et non de
seize. Bien que l'erreur soit évidente , on a laissé les chiffres qui se trouvaient
dans le manuscrit, parce qu'aucun d'eux n'était douteux. Il est probable
qu'au lieu de six obusiers ou mortiers à El-Arich, il fallait huit, et qu'il y a eu
erreur de copiste. Voir le détail de la prise du fort d'El-Arich.
(Z)e Las Cases.)
RETOUR DE NAPOLÉON EN OCCIDENT. 1 5o,
plage du Marabout se trouve comprise dans ses forti-
fications. Tant que l'armée française sera maîtresse
de cette ville , elle pourra être secourue, et l'Egypte
ne sera pas perdue sans ressource. Provisoirement il
faut rétablir l'enceinte des Arabes, la couvrir par un
chemin couvert et un glacis ; creuser au pied de la
muraille , un profond fossé , de dix toises de largeur
et de trois de profondeur, le remplir d'eau delà mer ;
construire quatre forts ; un , en avant de la porte de
Rosette, un, à la colonne de Pompée, un , intermé-
diaire et un quatrième , du côté du fort des Bains ;
couvrir ces forts d'inondations et de fossés pleins
d'eau, avec une redoute casematée pour deux cents
hommes. Le fort du cap Figuier, qui doit être fermé
à la gorge, celui des Bains, le fort Turc, le fort
Triangulaire, le Phare, le Pharisson, le fort Turc du
port neuf, l'extrémité de l'enceinte des Arabes , for-
mant huit forts , contiendront huit batteries de côte
qui défendront les deux ports et croiseront leurs feux
à mille cinq cents et mille toises. Le fort du Marabout
est de la plus haute importance, puisqu'il défend
l'entrée des passes, et une plage propre à un débar-
quement. En rasant la Mosquée qui est dans l'île, et
en la convertissant en une bonne casemate, on peut
rendre ce fort de la plus grande résistance. Aussitôt
que cela sera possible , il faudra fermer par une mu-
raille les deux quais du port vieux et du port neuf,
afin d'être à l'abri d'une surprise, et d'économiser
les hommes nécessaires à la défense. Trois cents bou-
l6o GUERRE D'ORIENT.
ches à feu de tout calibre, six mille hommes de gar-
nison, dont trois cents de cavalerie, trois mille marins
des équipages des vaisseaux de guerre et de la flottille;
deux ou trois cents canonniers de terre, mille vétérans
et hommes de dépôt, mille cinq cents hommes de
bonne infanterie, mettront cette place à l'abri de
l'insulte. Aboukîr est défendu par un fort qui , dans
son état actuel, est trop faible. Il faut lui donner une
résistance de quinze jours de tranchée, en construi-
sant des ouvrages en maçonnerie. Il faut bâtir dans
l'île d'El-Bequier une tour casematée , servant de ré-
duit à une batterie décote, qui batte la haute mer et
l'intérieur delà rade; autant à l'embouchure du lac
Madiéh. Il faut construire sur le mont du Puits, un
fort, comme le fort Crétin, protégeant une batterie de
côte.
ARMEMENT.
Pièces
Obusiers
Pièces
de 16
ou
de 36
ou 12
Mortiers.
pièces
Total.
GarnisoD.
ou 1k.
boulets
rouges.
de petit
calibre.
Fort d'Aboukir ....
8
2
3
6dï
19
200
Ile d'Fl-Bequier. . . .
10
2
3
3
18
180
Fort de l'embouchure
du lac Madiéh . . .
4
2
2
3
11
130
6
2
2
4
14
150
28
8
10
16
62
660
(1) Dont deux de campagne
RETOUR DE NAPOLÉON EN OCCIDENT. lGl
Par leur seule inertie, ces fortifications défendront
le débarquement, puisque les boulets, les obus et les
bombes se croiseront sur la plage et dans la rade.
Lors de l'apparition d'une escadre ennemie, la garni-
son d'Alexandrie détachera deux bataillons de quatre
cents hommes , un escadron de cent quatre-vingts
hommes, et huit pièces de campagne auxquelles se
joindront les six pièces de campagne des trois forts ,
ce qui fera quatorze. Cette force mobile, manœu-
vrant entre les forts, rendra impossible tout débar-
quement. Un débarquement ne peut s'effectuer à
Damiette que pendant la belle saison, et même alors
il arrive souvent que les bâtimens chassent dans la
rade. L'armement de la tour au milieu du Bogaz et
l'achèvement de Lesbé, quelques prames ou chalou-
pes canonnières embossées dans l'intérieur des passes,
défendront ce point moins important que les deux
autres; cinq cents hommes et trente-six pièces de tout
calibre, compris six pièces de campagne seront suf-
fisans.
Après avoir pourvu à la défense des trois seuls
points où une armée peut débarquer, il faut assurer
le cabotage et surtout le départ et l'arrivée des avisos
et des bâtimens de commerce pour communiquer
avec la France; à cet effet il faut occuper : i° El-
Baretoun où il y a des ruines, de l'eau, des arbres ,
un bon port; i° deux points sur la cote intermédiaire
entre le port et Alexandrie, pour protéger le cabotage.
Le fort Julien défend suffisamment la passe de Rosette,
ii. ii
l6s> GUERRE D'ORIENT.
Il faudrait à l'embouchure de la passe de Bourlos,une
tour avec deux pièces de dix-huit, une pièce de cam-
pagne, trente hommes de garnison, et une chaloupe
canonnière à fond plat, armée de deux grosses pièces,
qui puisse dominer le lac et s'embosser à son em-
bouchure sous la protection de la tour; autant au lac
de Menzaléh, aux bouches de Dibéh, d'Omfareg et
de Peluse, ce qui ferait huit pièces de gros calibre ,
huit pièces de dix-huit, quatre pièces de campagne et
deux cents hommes. Mon intention est de diriger des
bâtimens sur El-Baretoun et sur le lac Menzaléh. Ceux-
ci reconnaîtront le Carmel, fileront le long de la côte
du désert sur Tinéh et débarqueront dans le lac.
VI. Défense de l'Egypte. L'Egypte peut être atta-
quée i° par une armée qui se réunirait en Syrie;
partirait de Gaza, traverserait le désert de l'isthme de
Suez, et déboucherait dans la plaine du Nil ; u° par
une armée qui débarquerait sur les côtes de la Médi-
terranée; 3° par une opération combinée de deux
armées, dont l'une de Gaza pénétrerait par le désert,
et l'autre débarquerait sur les côtes de la Méditer-
ranée. Une armée turque préférera prendre le premier
parti, une armée anglaise, le second; et s'il est ques-
tion d'adopter le troisième parti, les Turcs opéreront
par le désert, et les Anglais, par la mer
i° Cambyse, Xerxès, Alexandre-le-Grand, Amrou,
l'empereur Sélim entrèrent en Egypte avec une seule
armée par le désert de Gaza à Peluse. Artaxerxès,
RETOUR DE NAPOLÉON EN OCCIDENT. l63
roi de Perse, l'attaqua par deux armées , une traver-
sant le désert, l'autre, débarquant à la bouche de
Dibéh, mais il fut battu et échoua. Ochus, un de ses
successeurs l'attaqua avec trois armées : celle de mer
entra dans le Nil et débarqua au Ventre de la Vache ;
la seconde investit Peluse pour en faire le siège , la
troisième se dirigea sur Saba-Biar. Le roi d'Egypte se
porta contre la colonne qui était au Ventre de la
Vache, mais elle était déjà retranchée. Ochus réunit
ses trois armées , s'empara de Memphis et du pays.
Antigone , un des successeurs d'Alexandre , se porta
par terre de Gaza à Peluse, et son fils, par mer; mais
la flotte fut dispersée par les mauvais temps, ce qui fit
échouer l'expédition. Antiochus fut battu à Raphia
par Ptolémée Evergète qui passa le désert et marcha
à sa rencontre. Saint Louis et Napoléon l'attaquèrent
par mer avec une seule armée; le premier débarqua
à Damiette et, après un an de campagne, fut battu et
fait prisonnier par les Mamelouks. Le second débar-
qua au Marabout, s'empara dans le premier mois , de
toute la Basse Egypte, de la capitale, et ensuite, de
tout le pays; il détruisit l'empire des Mamelouks.
La Turquie n'est plus un état; c'est une réunion
de pachaliks indépendans, gouvernés selon les vues ,
les intérêts et les passions des pachas. Elle ne peut
plus mettre sur pied ces nombreuses armées qui ont
effrayé l'Europe dans les siècles précédens. La milice
turque est sans discipline, sans organisation, sans
instruction , sans tactique. Cinquante, ou soixante
l64 GUERRE D'ORIENT.
mille hommes, moitié à cheval et moitié à pied, armés
de fusils de tous les calibres , d'armes blanches de
toutes les espèces , forment une foule d'hommes ,
mais ne méritent pas le nom d'armée. La Turquie ne
peut mettre sur pied que des armées comme celle du
montThabor; celle d'Aboukir était formée de trou-
pes d'élite d'Europe. Une armée turque de soixante
mille hommes comptera à peine quarante mille
combattans; elle est incapable de résister au choc
d'une division française de six mille hommes. Elle
fera investir El-Arich par son avant-garde, et tiendra
ses divisions en échelons au puits de Zawi , de Ra-
phia et Khan-Iounès; il lui faudra vingt jours pour
prendre El-Arich; il lui en faudra autant pour pren-
dre Katiéh. L'armée française aura le temps de se
réunir au bois de Katiéh , et d'attendre l'ennemi à
la lisière du désert. Vingt mille hommes de l'armée
d'Orient dans une pareille position battront deux
cent mille Turcs et les refouleront dans le désert.
•2° Si une armée anglaise veut seule conquérir
l'Egypte, il faut qu'elle soit de trente-cinq mille hom-
mes d'infanterie, de trois mille de cavalerie, de mille
d'artillerie et d'état-major. Elle débarquera à Abou-
kir, s'emparera du fort, du fort Julien, de la ville de
Rosette, du lac Madiéh. Ayant ainsi bien assuré ses
subsistances, elle assiégera Alexandrie; elle pourra
prendre cette place avant que l'armée française soit
toute réunie, ou battre cette armée si elle voulait en
faire lever le siège. Alexandrie prise, l'Egypte est
RETOUR DE NAPOLÉON EN OCCIDENT. l65
perdue pour la France. Sans quitter les bords delà
mer, sans perdre de vue les mâts de leurs vaisseaux
les Anglais auront fait la conquête de ce beau pays
et garanti leurs possessions des Indes. Mais l'Angle
terre n'a pas dans ce moment-ci une telle armée dis
ponible ; elle lui est nécessaire pour contenir l'Irlande
pour protéger le Portugal; les frais d'un pareil arme-
ment qui devrait être fait dans la Tamise pour agir
sur le Nil, absorberaient des sommes immenses.
3° Il est donc plus probable que, si l'Egypte est
sérieusement attaquée, elle le sera par une opération
combinée. Une armée turque de quarante à cinquante
mille hommes traversera le désert de Gaza àSalhéyéh,
une armée anglaise de quinze mille hommes ayant mille
cinq cents chevaux de cavalerie, et cinq cents d'artille-
rie débarquera sur les côtes de la Méditerranée. Ces
deux armées réunies feraient une force double de celle
del'armée d'Orient. Quelle est la saisonla plus propre
pour une opération pareille? Quel est le point de la
côte où devrait débarquer une armée anglaise? L'opé-
ration doit commencer le I er avril; l'armée turque se
portera sur El-Arich, ouvrira la tranchée; ses vivres
et son équipage de siège lui seront portés par eau; la
mer est bonne après l'équinoxe de printemps. El-
Arich pris, elle investira Ratiéh; la mer pourra égale-
ment lui transporter ce qui lui est nécessaire, on sera
alors en mai. La flotte anglaise mouillera dans la
rade de Damiette. Elle aura des canonnières armées
de vingt-quatre, tirant dix-huit pouces d'eau au plus,
ï6G GUERRE D'ORIENT.
qui entreront dans le lac Menzaléh par les trois bou-
ches, s'en empareront et se mettront en communi-
cation avec l'armée turque. L'armée anglaise prendra
position en avant de Damiette derrière le canal d'Ach-
moun ; ou même sans aller si, loin, la jonction des
deux armées s'opérera, soit en faisant filer de Katiéh
l'armée turque par l'isthme qui sépare le lac Menza-
léh de la mer, en construisant des ponts de bateaux
sur les trois bouches de ce lac, soit par un mouvement
combiné on avant du lac.
Aussitôt que ce projet de l'ennemi serait démasqué,
l'arméefrançaise tout entièrese réuniraitsurSalhéyéh;
il lui faudrait plusieurs semaines pour cela ; elle devrait
évacuer toute la Haute Egypte. Du camp de Salhéyéh,
elle se portera , sur El-Arich pour en faire lever le siège
et battre l'armée turque, ou surKatiéh si déjà El-Arich
est pris ; ou bien elle marchera pour attaquer l'armée
anglaise, avant sa j on ction avec l' armée turqu e. Vaincue,
elledoit avoir préparé sa retraitesur Alexandrie parle
Delta. Elle peut disputer le terrain couvert par les bran-
ches du Nil et gagner le temps nécessaire pour achever
l'évacuation duCaire. Elle doitse défendre à Alexandrie
jusqu'au dernier moment, carlesjours qui se succèdent
ne se ressemblent pas; des accidens changent l'état
politique des nations; enfin, plus l'armée française
prolongerait sa défense, plus elle tiendrait paralysée
l'armée anglaise et plus celle-ci ferait de pertes.
Mais si, au lieu de débarquera Damiette, l'armée
anglaise débarquait à Abouldr, les chances seraient
RETOUR DE NAPOLÉON EN OCCIDENT. 1 67
plus favorables à l'armée française. Il faudrait alors
qu'elle se réunît sur Alexandrie en aussi peu de jours
que possible et qu'elle attaquât l'armée anglaise avant
qu'elle se fût emparée du fort d'Aboukir. Si l'armée
française est victorieuse, l'Egypte est sauvée; si au
contraire elle est battue, elle doit livrer Alexandrie à
ses propres forces; se porter rapidement sur Salbéyéh,
à la rencontre de l'armée turque, la battre, la chasser
dans le désert et revenir alors sur les Anglais, la partie
peut encore être sauvée. Mais si l'armée française est
de nouveau battue par les Turcs , il ne lui reste plus
qu'à se concentrer dans Alexandrie, et à s'y défendre
jusqu'à la dernière extrémité. On voit, par cette ana-
lyse, l'importance de la possession d'El-Arich que je
considère comme la sentinelle avancée, ou une des
clefs du pays. Elle sépare et tient éloignées l'une de
l'autre, l'armée qui traverserait le désert et celle qui
débarquerait sur les côtes de la Méditerranée.
VII. Politique. Il faut envoyer des chargés d'affai-
res au Sennaar, en Abyssin ie et au Dârfour. J'ai de-
mandé aux princes de ces pays d'en envoyer au Caire.
Toutes leurs relations avec l'Egypte sont des affaires de
commerce ; mais outre le but commercial , j'avais
celui de me ménager les moyens de pénétrer dans
l'intérieur de l'Afrique , et d'organiser un achat ré-
gulier de dix mille esclaves par an , de l'âge de
quatorze à dix-huit ans, vingt mille seraient in-
corporés dans l'armée, à raison de vingt par compa-
l68 GUERRE d'oRIEJNT.
gnie, et les autres formeraient des corps auxiliaires
ayant des cadres français. Cela tiendrait lieu de ren-
forts , si la République ne pouvait pas en envoyer.
Déjà j'ai fait saisir deux mille jeunes Mamelouks
esclaves , qui tous appartiennent à des seigneurs sy-
riens. On peut sans délai les répartir dans les cadres.
La République a un consul à Tripoli ; il faut
insister pour que les régences de Tunis et de Tripoli
envoient des chargés d'affaires au Caire. Les agens
de ces régences seront fort utiles pour ouvrir des
communications avec l'Europe.
Le sultan Sélim a été contraint à la guerre contre la
France ; le divan est favorablement disposé pour
nous ; la perte des armées de Syrie et de Rhodes lui
a dessillé les yeux. C'étaient les troupes les plus
exercées de l'empire; plusieurs régi mens formés à
l'européenne en faisaient partie, ils ont tous péri. Les
canonniers formés à la française , et quatre-vingts
bouches à feu de campagne fondus par nos ouvriers,
sont des pertes sensibles pour la Porte, qui a les
yeux ouverts, et frémit de terreur à l'aspect des
Russes. Écrivez au grand visir que nous ne voulons
pas garder l'Egypte, que nous n'y sommes arrivés que
comme on arrive dans un caravansérail, placé sur la
route de l'Inde. Il passe tous les mois au Caire des
hommes considérables, ce sont des pèlerins qui
reviennent de la Mecque, traversent la mer Rouge,
débarquent à Cosseir, descendent au Caire par le
Nil et s'embarquent à Damiette. Faites-leur des hon-
RETOUR DE NAPOLÉON EN OCCIDENT. / 1 69
nètetés à leur passage, abouchez-les avec ceux des
grands cheykhs qui sont le plus favorables à notre
cause; chargez-les de lettres et de paroles pour la
Porte, vous aurez réussi, si vous parvenez à avoir
près du grand visir des agens français qui puissent
vous instruire et contrebattre les menées des Anglais.
Vous devez vous appliquer à éclairer l'année et à
détruire les fantômes que crée la malveillance. La
Russie n'est pas contraire à l'expédition d'Egypte. Si
le czar le pouvait, sans se compromettre et sans man-
quer à son caractère, il serait plutôt favorable
qu'hostile à l'armée d'Orient. En effet l'Egypte est
la pomme dont la discorde s'est servie et se servira ,
pour faire mettre les armes à la main aux Français et
aux Ottomans. L'armée d'Orient vaincue et l'Egypte
évacuée, l'intimité entre les deux nations redeviendra
ce qu'elle a été depuis François I er , car les Turcs
savent bien que ce n'est pas à leur territoire que
nous en voulons, mais aux Indes; que ce n'est
pas le croissant que nous cherchons à humilier sur
les bords du Nil , mais le léopard anglais que nous y
poursuivons. La Russie ne fera donc jamais rien con-
tre cette armée.
Les Anglais seuls veulent sincèrement et avant tout
nous chasser de l'Egypte; mais ils ont manqué l'oc-
casion. La deuxième coalition ayant renoué la guerre
en Italie, en Allemagne et au Nord, ils ont besoin de
leurs forces pour pouvoir profiter des événemens. Si
la deuxième coalition est vaincue et la paix rétablie
lyO GUERRE D ORIENT.
sur le continent, l'Angleterre pourra disposer de ses
troupes, puisqu'elle n'aura plus qu'à songer aux
affaires d'Egypte, et aux intérêts de l'Indoustan.
Mais alors elle ne sera plus secondée par la Porte qui
devra d'autant plus ménager la France que celle-ci
aura été victorieuse.
La peste est un des plus grands ennemis que l'armée
ait à redouter par la perte d'hommes qu'elle occa-
sionne ; par l'effet moral qu'elle produit sur les
esprits; par la langueur où elle laisse, même ceux qui
en guérissent. Il faut n'accorder aucune exception
aux réglemens sanitaires de Marseille, et bien surveil-
ler les lazarets.
VIII. Le courrier de l'amiral Ganteaume qui fixait
l'embarquement au il\ août, était fort inattendu.
Il contrariait le général en chef qui eût voulu un délai
de quinze jours; car il avait encore bien des choses à
régler. Toutefois , il n'y avait pas à hésiter. Dans la
journée du t g août, le général Berthier expédia : aux
généraux Desaix, Rléber, Menou, Murât, Marmont,
Bessières; aux membres de l'Institut Monge, Bertho-
let, Denon, Perceval ; et à la compagnie des guides
l'ordre de se rendre en toute diligence à Alexandrie.
Le quartier général s'embarqua le soir sur le Nil,
séjourna à Menouf où commandait le général La-
nusse, arriva le i3 à Rahmaniéh et y débarqua; les
chevaux étaient sur le rivage ; le il\, à quatre heures
après midi, on était au bivouac sur le camp des Ro-
RETOUR DE NAPOLÉON EN OCCIDENT. 171
mains, près d'Alexandrie, au bord delà mer. Desaix
et Kléber manquaient au rendez-vous; le premier
commandait dans la Haute Egypte, le second était à
Damiette , et n'arriva que le lendemain. Cependant
Faillirai Ganteaume pressait l'embarquement. Il vit
avec peine qu'on tardait jusqu'au soir; il était sti-
mulé par la vue du brick anglais qui, à trois
heures après midi , s'était approché assez près pour
reconnaître les frégates au mouillage, et s'être aperçu
qu'elles étaient en appareillage. Ce brick avait immé-
diatement cinglé sur Chypre, probablement pour en
instruire la croisière anglaise. Peu après, une brise du
sud-est s'éleva, c'était un prodige au mois d'août,
époque à laquelle les vents du nord-ouest habituels
en cette saison existaient encore. L'amiral jugea que
cette brise pouvait pousser la division à trente ou
quarante lieues hors des limites de la croisière
d'Alexandrie. Napoléon remit au général Menou les
instructions pour le général Kléber et l'ordre au
général Desaix de se rendre en France en profitant
des mauvais temps d'hiver. Il eûtbien désiré l'emme-
ner avec lui. Le général Menou était extrêmement
peiné; sa confiance dans le général en chef était
exclusive, mais il savait combien il était important
que Napoléon arrivât en Europe. C'est à cette occa-
sion que se promenant sur l'Estran, mouillé par le
flot de la mer, vis-à-vis de sa tente, le général en chef
lui dit : « J'arriverai à Paris , je chasserai ce tas
« d'avocats qui se moquent de nous et qui sont inca-
I72 GUERRE D'ORIENT.
« pables de gouverner la République; je me mettrai
« à la tète du gouvernement; je rallierai tous les
« partis; je rétablirai la République italienne, et je
« consoliderai cette magnifique colonie. »
Ce fut après cette conversation que Napoléon entra
dans sa tente, au bord de la mer et dicta au sieur
Bourrienne son secrétaire, cette lettre adressée au
général Rléber, par laquelle celui-ci a voulu se croire
autorisé à traiter et à capituler.
Son dernier ordre du jour fut conçu en ces termes :
« Soldats,
« Les nouvelles d'Europe me décident à partir
« pour la France. Je laisse le commandement de l'ar-
« mée au général Kléber. Vous aurez bientôt de mes
« nouvelles. 11 m'est pénible de quitter des soldats
« que j'aime, mais cette absence ne sera que rno-
« mentanée. Le chef que je vous laisse a la confiance
<f du gouvernement et la mienne. »
L'embarquement eut lieu à sept heures du soir ;
les généraux Lannes, Murât, Marmont; les sieurs
Perceval et Denon et la moitié des gardes, s'embar-
quèrent sur la Carêre _,- le capitaine Dumanoir la
commandait. Le général en chef, Berthier, Monge ,
Bertholet, Bourrienne et l'autre moitié des gardes,
s'embarquèrent sur la Muiron. Cette frégate avait été
ainsi appelée en l'honneur de l'aide-de-camp de ce
RETOUR DE NAPOLEON EN OCCIDENT. 1^3
nom, tué à Arcole, couvrant de son corps son géné-
ral. Carère était le nom d'un général d'artillerie, tué
à Neumark, en Carinthie dans la campagne de 1797.
Ces deux frégates étaient belles, grandes et bien ar-
mées , capables de soutenir un combat; mais comme
elles tiraient deux pieds de moins que les frégates
françaises, cpioique plus longues et plus larges, elles
tenaient mal le vent : et chassées par des forces supé-
rieures elles ne pouvaient échapper. Les deux petits
chebecs avaient été doublés en cuivre. Ils étaient
bons marcheurs; on comptait s'en servir pendant que
les frégates attireraient l'attention desbâtimens enne-
mis, si on était poursuivi par des forces supérieures.
Cette petite division appareilla à neuf heures du
soir et, à six heures du matin, elle se trouva à trente
lieues ouest d'Alexandrie , au-delà du cap d'Aras.
Mais peu après le lever du soleil , la brise cessa en-
tièrement, le vent habituel du nord-ouest reprit toute
sa force; il dura quinze ou vingt jours. Quelquefois,
dans vingt-quatre heures, on avait fait deux ou trois
lieues en bonne route , et souvent on avait perdu ;
les bâtimens avaient dérivé, emportés par les courans
qui, sur cette mer, se font sentir de l'Ouest à l'Est,
Les officiers de terre s'en prenaient aux officiers de
marine et leur demandaient avec ironie , quand ils
mouilleraient dans le port d'Alexandrie. L'amiral
piqué résolut de tirer sa bordée sur Candie. Mais, en
ayant fait la proposition au général en chef, celui-ci
s'y refusa, et ordonna au contre-amiral de se tenir
174 GUERRE D'ORIENT.
le plus près possible de la côte, d'entrer même
dans le golfe de la Sidre pour se mieux cacher; il
ajouta que l'équinoxe n'était pas éloigné et qu'alors
il ferait route ; que c'étaient des jours bien gagnés
que ceux qu'on perdait dans ces mers inconnues ;
qu'il fallait se mettre au-dessus des railleries des
ignorans. L'amiral se conforma d'autant plus volon-
tiers à cet ordre, qu'il s'accordait avec le résultat de
son expérience et tout ce qu'il connaissait de ces
mers. Le vent de l'équinoxe arriva enfin. En trois ou
quatre jours , la division doubla le cap Bon, filant
treize nœuds ; après avoir doublé la côte d'Afrique ,
elle longea la côte de la Sardaigne, puis elle fit canal
pour attérer près du détroit de Bonifaccio, d'où elle
suivit la côte de Corse, jusqu'au Sanguinaire, cap du
golfe d'Ajaccio. Dans le doute si cette île était encore
à la France, le chebec la Fortune donna dans le
golfe, communiqua avec des pêcheurs et fit le signal
d'entrer. La division jeta l'ancre le 3o septembre à
deux heures après midi. Les passagers débarquè-
rent ; les mauvais temps obligèrent à y séjourner sept
jours.
Le détail des événemens qui s'étaient passés en 1 799,
et spécialement dans les mois de juillet, août et sep-
tembre, firent connaître tous les dangers qui mena-
çaient la patrie. Joubert venait d'être tué sur le
champ de bataille de Novi. Au bruit de l'arrivée de
Napoléon, les chefs des Pievi de l'île accoururent à
Ajaccio. Le général employa son influence à récon-
RETOUR DE NAPOLÉON EN OCCIDENT. ï j5
cilier les partis et à éteindre les factions qui étaient
fort animées. Le 7 octobre, se trouvant à mi-canal
des côtes de la Corse et de celles de la Provence, la
division fut assaillie par un coup de vent du Libeccio
des plus furieux. Il se calma. Le soir du 8, on était
à huit lieues de Toulon , faisant bonne route , mais
dans une brume épaisse. On reconnut qu'on était au
milieu d'une escadre, et très près des bâtimens, d'a-
près les coups de canon qu'elle tirait. On avait appris
en Corse que l'escadre de Bruix était retournée dans
l'Océan ; on était donc au milieu d'une escadre enne-
mie. A six heures, il y eut un moment d'éclaircie qui
ne dura qu'une minute, mais qui fut suffisant pour
faire découvrir que l'on n'était qu'à une portée de
canon de plusieurs vaisseaux de soixante-quatorze;
le parti à prendre était embarrassant. L'amiral, d'un
caractère extrêmement vif, ordonna de virer de bord
pour gagner la Corse. « Que faites-vous, lui dit le
général en chef, vous prenez chasse, vous allez vous
faire reconnaître; manœuvrez au contraire sur l'en-
nemi. » Cela réussit; on ne conçut aucun soupçon.
Peu de momens après, la brume se leva de nouveau.
L'amiral avait sagement pris à Ajaccio deux felou-
ques, espèces d'espéronnades , bonnes marcheuses,
armées de matelots du pays très bons nageurs. Il vou-
lait que les passagers se jetassent dans ces felouques
et gagnassent Porto-Cros, où ils arriveraient néces-
sairement dans la nuit. Les frégates retourneraient
en Corse. Ce ne fut pas le sentiment du général en
ï ^6 GUERRE D'ORIENT.
chef qui ordonna de naviguer sur Antibes. Peu
d'heures après, on s'aperçut qu'on avait pris un bon
parti. Les coups de canon de signaux s'éloignèrent;
l'escadre ennemie paraissait se diriger sur la Corse.
Le 9, à la pointe du jour, la division jeta l'ancre vis a-
vis Saint-Raphaël, dans le golfe deFréjus. On était en
France après quarante-cinq jours de navigation; on
avait surmonté beaucoup de périls. On remarqua que
dans le cours de la navigation, Napoléon se confia
entièrement à l'amiral et ne manifesta jamais aucune
inquiétude. I! n'eut aucune volonté. Il ne donna que
deux ordres qui deux fois le sauvèrent. Il avait appa-
reillé de Toulon le 19 mai 1^98. Il était donc resté
absent d'Europe seize mois et vingt jours. Pendant ce
peu de temps, il avait pris Malte, conquis la Basse et
la Haute Egypte; détruit deux armées turques; pris
leur général, leur équipage , leur artillerie de cam-
pagne ; ravagé la Palestine , la Galilée , et jeté les
fondemens, désormais solides, de la plus magnifique
colonie. 11 avait reporté les sciences et les arts à leur
berceau.
CHAPITRE XIII.
précis des événemens militaires arrivés pendant
l'année 1798.
I. Deuxième coalition contre la France entre l'Autriche , l'Angleterre , la
Russie et Naples. — II. Guerre de Rome (24 novembre 1798). —
III. Guerre de Naples (24 janvier 1799). — IV. Observations 1, 2, 3, 4.
I. Lorsque Napoléon fut consulté par le gouver-
nement en 1 798 sur l'événement arrivé à l'ambassa-
deur français à Rome , il dit que l'existence de la
République romaine était incompatible avec celle du
roi de Naples; qu'il était impossible que les villes de
Rome et de Naples si voisines, restassent long-temps
sous des influences aussi opposées. Le roi de Sardai-
gne environné de tous côtés par quatre républiques,
tremblait dans sa capitale. Au congrès de Rastadt, la
France avait abandonné le système de politique con-
venu à Campo-Formio, ce qui lui avait aliéné l'Au-
triche. Catherine était morte. Paul son successeur
avait une aversion prononcée pour les principes de
la révolution française. Il affectionnait les chevaliers
de Malte, les rois de Sardaigne, de Naples, et les oli-
n. 12
I78 GUERRE D'ORIENT.
garques suisses. Les cabinets de Saint-James et de
Vienne , tant de fois trompés par l'astucieuse Cathe-
rine, se confiaient dans le caractère chevaleresque de
son fils. Tout annonçait la guerre.
La nouvelle de la destruction de l'escadre française
à Aboukir se répandit en Europe dans le mois de
septembre. Ce fut l'étincelle électrique qui alluma
cet incendie dont le continent fut bientôt embrasé.
Le roi de Naples reçut Nelson en triomphe ; la Porte
déclara la guerre à la République. L'Angleterre, l'Au-
triche, la Russie et Naples formèrent la deuxième
coalition. Au mois de novembre 1798 une division
autrichienne prit possession du Rhintal, sous le pré-
texte de protéger les Ligues grises. Mack général
autrichien, prit le commandement de l'armée napo-
litaine qui fut campée et mise sur le pied de guerre.
Le gouvernement français vit l'orage qui se formait
et se prépara à lui résister. Dans le mois de septem-
bre, la législature décréta la loi de la conscription ;
peu après elle ordonna la levée de deux cent mille
conscrits. Le Directoire proclama de nouveau l'indé-
pendance des Républiques cisalpine et ligurienne ,
tâchant de se rendre favorable l'esprit des Italiens
qu'il s'était aliénés , en renversant les institutions de
Napoléon. La Belgique s'était insurgée; elle fut paci-
fiée et désarmée. Le général Jourdan quitta au mois
d'octobre le conseil des Cinq-Cents, et prit, à Mayence,
le commandement de l'armée du Rhin. Le général
Joubert se rendit à Milan ; le général Championnet,
ÉVÉNEMENS MILITAIRES DE J 798. 1 79
à Rome. Tout retentit en Europe du cliquetis des
armes. Cependant on espérait quelques résultats heu-
reux des négociations de l'hiver.
Mais à la fin de novembre , le roi de Naples se mit
à la tête de son armée. Sans déclaration de guerre ,
sans avoir concerté ses opérations avec les armées
alliées, il passa ses frontières, attaqua l'armée fran-
çaise de Rome , et fit son entrée triomphante dans
cette capitale du monde chrétien. Depuis ses désastres,
il a reproché au cabinet de Vienne de l'avoir com-
promis ; celui-ci l'a accusé de précipitation ; il fallait
dissimuler, attendre l'arrivée des armées russes. Mais
de fait l'Autriche craignant de voir se renouveler la
conduite de ce prince en 1796, où il avait été le plus
empressé à faire sa paix séparée , fut bien aise au
préalable, et avant de se déclarer, de le compromettre
et de lui ôter tout espoir de retour. De leur côté les
Anglais qui craignaient l'indécision de la cour de
Vienne, voulant prévenir les négociations de l'hiver,
étaient bien aises de couper tous ces fils et de rendre
tout accommodement impossible.
Aussitôt que le Directoire apprit l'invasion du roi
de Naples, il donna l'ordre au général Joubert de
s'assurer du Piémont. Des correspondances inter-
ceptées avaient mis à nu les dispositions de son cabi-
net. Joubert entra dans Turin le 28 novembre. Le roi
abdiqua, et se retira avec sa famille et ses trésors,
dans l'île de Sardaigne. La maison de Savoie était peu
aimée. Les Piémontais désiraient leur réunion à la
l80 GUERRE D'ORIENT.
France. Leur armée passa au service de la République
et servit bien.
L'occupation de Livourne par une division napo-
litaine que Nelson y avait débarquée, compromit le
grand duc de Toscane ; il perdit ses états et se réfugia
à Vienne avec tout ce qui lui appartenait.
II. Le roi de Naples avait un état militaire de cent
mille hommes dont dix mille de cavalerie. Soixante-
dix mille hommes étaient prêts à entrer en campagne.
Il en détacha trois mille à Porto -Longone , dans les
Présides et au Mont-Argentaro ; en fit embarquer
sept mille à bord de l'escadre de Nelson qui les dé-
barqua à Livourne. Il entra sur le territoire de la
République romaine avec soixante mille hommes ,
dont un dixième de cavalerie.
Trois chaussées conduisent de Rome dans la Haute
Italie : la première longe la mer , passe à Civifa-
Vecchia (quinze lieues) ; à Orbitello (quinze), et à Li-
vourne (trente-quatre) : total soixante-quatre lieues. La
deuxième passe àRonciglione (onze lieues); àViterbe
(quatre) ; àSiena (trente); à Florence (douze) : total cin-
quante-sept lieues. La troisième passe le Tibre sur le
pont de Borghetto à deux lieues de Civita-Castellana
(quatorze lieues); arrive à Terni (sept); se divise en deux
branches, l'une, celle de gauche va sur Arezzo (vingt-
cinq) Florence (quinze): total soixante-et-une lieues.
Celle de droite traverse l'Apennin, le duché d'Urbin
et aboutit à Fano sur l'Adriatique (trente-quatre) ;
ÉVÉNEMENS MILITAIRES DE I798. l8l
total cinquante-cinq lieues. La chaussée qui de Terni
prend à droite, traverse l'Apennin à Foligno (dix lieues) ;
passe à Tolentino (douze); à Loretto (neuf); et abou-
tit à Ancône (onze) : total cinquante-quatre lieues.
La gauche de la ligne des frontières du royaume
de Naples passe à Terracine sur la Méditerranée, à
vingt lieues de Rome. Le centre de cette ligne, entre
Civita-Ducale el Rieti, est à cinq lieues de Terni.
Dans un jour on peut de Rieti se porter à Terni; on
est alors sur la chaussée de Florence et à quatre
journées sur les derrières de Rome. La droite de la
frontière passe à Ascoli, surleTronto, à deux marches
de Macerata, ville située sur la chaussée d' Ancône, et
à dix journées sur les derrières de Rome.
L'armée française commandée par le général Chani-
pionnet était de quinze à seize mille hommes effectifs,
dont huit mille Polonais, Cisalpins et Romains. Elle
était formée en trois divisions. La droite, forte de huit
mille hommes, sous le général Macdonald, occupait
Terracine, Rome et Tivoli; le centre, fort de trois
mille cinq cents hommes, sous les ordres du général
Lemoine, occupait Terni ; la gauche, forte de quatre
mille cinq cents hommes, sous les ordres du général
Casabianca était entre le Tronto, Foligno et Ancône
et s'appuyait à l'Adriatique.
Le roi de Naples ne daigna faire aucune déclaration
de guerre. Pendant que son ambassadeur était à
Paris, que l'ambassadeur français était à Naples, il
commença les hostilités. A son entrée dans Rome, il
l82 GUERRE D'ORIENT.
publia un manifeste daté du i£ novembre, par
lequel il déclarait qu'il faisait la guerre à la République
française, parce qu'elle avait pris Malte, dont il était
le suzerain, et menaçait l'existence de son trône, en
créant la République romaine. Le général Mack somma
le général Championnet d'évacuer les États du pape,
et toutes ses places fortes, parce que le roi de Naples
voulait les occuper, et ne reconnaissait pas la Répu-
blique romaine. Championnet reçut cette sommation
le il\ novembre; il fit tirer le canon d'alarme du
château Saint -Ange; approvisionna ce fort, y jeta
une bonne garnison , créa un corps de volontaires
romains, doubla la garde urbaine, et lui confia la
ville.
Cependant l'armée napolitaine était entrée en cam-
pagne, opérant à-la-fois par trois directions : le long
de l'Adriatique, au centre, et le long de la Méditer-
ranée. Le lieutenant-général Micheroux avec quinze
mille Napolitains et vingt-quatre pièces de canon, se
porta sur Ascoli, passa le Tronto, arriva à Fermo. Le
général Casabianca se replia sur Macerata , mais
rejoint par les brigades des généraux Rusca et Mon-
nier, il marcha en avant avec trois mille cinq cents
hommes , rencontra à Fermo les Napolitains, les battit
le 3o novembre , leur fit six cents prisonniers et prit
toute leur artillerie. Le général Philippi avec neuf
mille hommes et huit pièces de canon, marcha d'A-
quila et de Civita-Ducale sur Terni , où il attaqua la
division Lemoine qui n'avait que trois mille Français
ÉVÉNEMENS MILITAIRES DE I79B. 1 83
de réunis. Le courage suppléa au nombre; les Napo-
litains furent repoussés, abandonnèrent quatre cents
prisonniers, six pièces de canon, des drapeaux, et se
retirèrent en désordre sur Civita-Ducale. Le roi, avec
trente-six mille hommes, se porta sur Rome; il y
arriva le 27 novembre, cerna le château Saint-Ange
le 28, et fit le 29 son entrée publique. Championnet
avait jugé avec raison que l'ennemi étant dans les
environs de Terni, la position de Rome n'était pas
tenable; il l' évacua, laissant huit à neuf cents hom-
mes dans le château Saint-Ange, et porta son quartier
général à Terni, se couvrant sur sa droite par la divi-
sion Macdonald campée à Civita-Castellana, et sur sa
gauche, par la division Lemoine, campée à Rieti.
Après quatre ou cinq jours passés à Rome, Mack se
porta en avant, par les deux rives du Tibre; ses prin-
cipales forces, par la rive droite, parce que son projet
était de couper l'armée française, de la priver de
toutes ses communications, de la cerner et de la faire
prisonnière ; le corps de droite devait intercepter la
chaussée d'Ancône à Macerata; celui du centre, se
placer à Terni, intercepter les routes d'Arezzo et de
Fano, et lui, marchant entre le Tibre et la mer, cou-
per les deux chaussées de Civita-Vecchia et de Flo-
rence par Siena. Les sept milleNapolitains, débarqués
à Livourne, devaient marcher à sa rencontre. En
exécution de ce plan, le 1 décembre, il porta son
quartier général àBacano, où il campa avec son corps
de réserve de quinze mille hommes. Il ordonna au
I 84 GUERRE D'ORIENT.
Chevalier de Saxe qui commandait une division de
neuf mille hommes, de chasser les avant-gardes fran-
çaises de la rive droite du Tibre, et d'intercepter la
route de Siena; au général Metsch de marcher avec
sept mille hommes par la rive gauche sur le Monte-
Rotondo, suivant la route de Rome à Terni, et de
couper les communications de Civita-Castellana à
Terni. Macdonald était placé avec une réserve de trois
mille hommes à Civita-Castellana ; il mit trois avant-
gardes sur les trois routes qui débouchent sur Rome;
savoir, le général Rniazewitz avec deux mille hom-
mes sur la chaussée de Siena, près de Ronciglione, à
la position de Fallari; le général Rellerman avec
dix-huit cents hommes sur la chaussée du centre à
la petite ville de Nepi ; le colonel Lahure avec neuf
cents hommes sur la chaussée qui longe le Tibre. Le
Chevalier de Saxe attaqua à- la-fois ces trois avant-
gardes; il fut repoussé partout, et se retira sur sa
réserve après avoir perdu le tiers de son monde.
Pendant ce temps-là le général Metsch , par la rive
gauche se porta surCantalupo, Calvi et Otricoli, où
passe la route de Civita-Castellana à Terni, qu'il coupa,
ce qui occasionna de l'inquiétude au quartier général
de Terni. Mack ayant rallié la division du Chevalier
de Saxe, avait deux partis à prendre : ou renouveler
avec sa réserve l'attaque de Civita-Castellana , ou
passer le Tibre pour appuyer la division Metsch ; il
prit ce dernier parti. Il fit jeter un pont sur le Tibre
et campa à Cantalupo. Macdonald et le général
KVÉNEMENS MILITAIRES DE I798. l85
Kniazewitz marchèrent pour rétablir leurs commu-
nications avec le quartier général ; ils passèrent sur
la rive gauche du Tibre au pont de Borghetto_, repri-
rent Otricoli le 9 décembre, jetèrent la division napo-
litaine sur Calvi, l'y cernèrent et la forcèrent de mettre
bas les armes. Elle fut faite tout entière prisonnière
de guerre, quoique forte encore de quatre mille cinq
cents hommes, elle avait huit pièces de canon et
quinze drapeaux. De son côté , le général Lemoine
s'était porté de Terni sur Rieti , Civita-Ducale et
Aquila, de là sur Monte-Rotondo , avec une colonne
qui jeta l'alarme dans Rome. Des trente-deux mille
hommes, avec lesquels Mack était sorti de cette capi-
tale, il n'avait plus que vingt mille hommes sous les
armes; savoir quatorze mille dans son camp de Can-
talupo, et six mille sous les ordres du Chevalier de
Saxe, en position sur la rive droite du Tibre. Les
corps qui avaient opéré par le centre , et le long de
l'Adriatique, avaient également fait de grandes per-
tes; l'armée était entièrement découragée. La divi-
sion Lemoine débordait son flanc droit, et tous les
jours il arrivait des renforts aux Français. Les ar-
mées sur l'Adige ne faisaient aucun mouvement. Le
général Mack se résolut à la retraite, et le 11 dé-
cembre, il leva son camp ; Macdonald se mit à sa
poursuite.
On apprit à Rome , le 1 1 décembre, la défaite des
Napolitains. Le 1:2 le roi se retira à Alba; le i3, la
garnison napolitaine évacua cette capitale. Le i4, la
l86 GUERRE D'ORIENT.
garnison française du fort Saint-Ange sortit, et prit le
service de la ville; le i5 l' avant-garde de Champion-
net y fit son entrée. Elle se rencontra avec les colonnes
du Chevalier de Saxe qui faisant leur retraite , vou-
laient passer sur le pont de Rome. Elles furent atta-
quées, battues, rejetées dans la plaine de Storta, elles
s'éparpillèrent, perdirent leur canon et douze cents
prisonniers. Le comte Roger de Damas , général au
service de Naples , rallia les fuyards , et se porta sur
Viterbe qui était insurgé. Kellerman se mit à sa suite,
l'atteignit à Montalto, et le battit. Les débris de cette
division se rallièrent à Orbitello, et se retirèrent par
mer à Naples. Kellerman bloqua Viterbe qui ne se
rendit que quelques jours après. Aux combats de
Terni, de Fermo, de Civita-Castellana, d'Otricoli, de
Calvi, de Cantalupo, de Storta , les Napolitains per-
dirent, vingt-cinq mille hommes , dont dix mille pri-
sonniers , quinze mille morts, blessés ou déserteurs ;
quatre-vingts pièces de canon et un grand nombre de
drapeaux. Mack ne put rallier son armée que derrière
le Volturne ; il parvint à réunir , dans les derniers
jours de décembre, vingt mille hommes de quarante-
cinq mille qui composaient son centre et sa gauche.
Rejoint par quelques renforts de Naples, il prit
position, appuyant sa gauche à la place forte de Ca-
poue, et sa droite à Caserte. L'armée française quoique
surprise, et moitié moins nombreuse, perdit peu de
monde. Quelques employés de l'administration ou du
gouvernement romain qui avaient voulu fuir sur
ÉVÉNEMENS MILITAIRES DE I798. 187
Florence, furent arrêtés à Viterbe par les insurgés et
fort maltraités.
III. Les États romains ainsi délivrés de la présence
de l'armée napolitaine, Championnet poursuivit sa
victoire et marcha sur Naples. Quatre chaussées con-
duisent des États romains dans le royaume deNaples.
La première celle de droite traverse les marais Pontins
arrive à Terracine , frontière du royaume de Naples
(vingt-deux lieues); à Gaete (huit), passe le Gari-
gliano près Trajeto (douze); le Volturne sur les ponts
de Capoue (neuf) ; arrive à Naples (sept) : total cin-
quante-huit lieues. La deuxième chaussée part aussi
de Rome, traverse Frascati arrive à Isola, sur le Gari-
gliano, frontière du royaume de INaples (vingt-deux
lieues) ; là par Saint-Germano et Calvi arrive à Capoue
(vingt-deux); de Capoue à Naples (sept): total cinquante-
et-unelieues. La troisième chaussée part deTerni, arrive
à Ci vita-Ducale (huit lieues) ; à Aquila (onze) ; à Popoli
(douze); à Sulmona (quatre); passela grande chaîne de
l'Apennin, traverse Venafro (dix-huit); arrive à Capoue
et Naples (seize) : total soixante-neuf lieues. La qua-
trième chaussée longe l'Adriatique jusqu'à Pescara
(quatorze lieues) ; remonte la rive droite du Pescara
jusqu'à Popoli (dix), où elle rejoint la troisième chaus-
sée : total soixante-deux lieues.
L'armée française, formée en quatre divisions, dé-
boucha par les quatre chaussées. Le général Rey, par
celle de Terracine et Fondi, le général en chef avec la
I 88 GUERRE D'ORIENT.
division Macdonald, par celle d'Isola, où il passa le
Garigliano, au pont de Ceprano. A son approche les
retranchemens que Mack avait construits pour la
défense de cette rivière furent abandonnés avec qua-
tre-vingts pièces de canon en batterie; ne trouvant
nulle part de résistance, il arriva à Saint-Germano le
I er janvier. Le général Lemoine suivit la troisième
chaussée et se porta successivement à Aquila, à Po-
poli, à Sulmona. Le général Duhesme commandant
la quatrième division marcha surPescara, s'empara
de cette place forte, y fit trois mille prisonniers, et
de là se dirigea sur Popoli , pour suivre la division
Lemoine.
Mack, de son camp de Caserte où il couvrait la
capitale, envoya le 3i décembre son aide-de-camp
Pignatelli solliciter un armistice, qui lui fut refusé.
Le 3 janvier, Championnet porta son quartier général
à Calvi. Le général de brigade Mathieu s'engagea
imprudemment sur Capoue, et fut repoussé avec
perte ; il y fut dangereusement blessé. Championnet
ayant reconnu la bonne position qu'occupait le géné-
ral ennemi, et n'ayant aucune nouvelle des divisions
Rey, Lemoine et Duhesme , fit un mouvement en
arrière de quelques lieues pour rectifier sa position,
et attendre leur jonction. A peine le mouvement ache-
vé , il apprit que le général Rey qui avait été ren-
forcé de la brigade ramenée par Rellerman du siège de
Viterbe, s'était emparé de la place forte de Gaëte, y
avait fait quatre mille prisonniers et trouvé des maga-
EVENEMENS MILITAIRES DE 1 798. 189
sins considérables; avait passé le Garigliano et venait
sur sa droite, bordant le bas Volturne; que le géné-
ral Lemoine arrivait aussi sur cette rivière, en avant
de Venafro ; que Duhesme était parti de Pescara ,
qu'ainsi toute l'armée était réunie, ou sur le point
de l'être. Ces divisions avaient eu partout des succès.
Cependant le tocsin appelait dans toutes les cam-
pagnes les paysans aux armes. Les populations des
bords du Garigliano et de la chaîne des Apennins
s'étaient levées; elles s'emparèrent du pont du Gari-
gliano, brûlèrent le parc de la division Rey, massa-
crèrent un grand nombre de traînards français, et
établirent à Sesse leur quartier général. Deux batail-
lons, envoyés pour les soumettre, furent repoussés
et maltraités. Le quartier général de l'armée même,
assailli par une nuée de ces paysans , faillit être en-
levé et ne fut sauvé que par l'intrépidité de deux ba-
taillons de la 97 e ; toutes les communications étaient
interceptées entre les divers quartiers de l'armée.
L'insurrection se propageait, et recevait tous les jours
de nouveaux encouragemens par de petits succès ,
peu importans en eux-mêmes, mais qui excitaient
les passions et la fureur populaire. Cependant Mack
proposa de nouveau une suspension d'armes , elle fut
acceptée et signée le 10 janvier. Capoue fut remise
aux Français, qui occupèrent tout le royaume, hor-
mis Naples et sa banlieue. Le roi s'engagea à payer
sans délai dix millions pour la solde de l'armée , et à
exclure de ses ports les Anglais et les Russes. Cette
I90 GUERRE D ORIENT.
nouvelle et le mouvement de quelques bataillons suf-
firent pour dissiper les insurgés qui rentrèrent dans
leurs communes. Le roi avait quitté Napîes le 23 dé-
cembre, et s'était retiré en Sicile, laissant le gouver-
nement du royaume entre les mains du prince Pi-
gnatelli. La population de cette grande ville était en
fermentation, toutes les passions l'agitaient; le 12
janvier , on apprit la suspension d'armes et la reddi-
tion de Capoue; le 1 4? plusieurs officiers français s'é-
tant montrés dans les promenades de Naples, le peu-
ple courut aux armes et l'insurrection éclata. Sur ces
entrefaites, le convoi ramenant la division napoli-
taine qui avait été occuper Livourne , mouilla dans le
port. Ces soldats furent traités de lâches et désar-
més. Les salles d'armes furent pillées. Trente à trente-
cinq mille lazzaroni s'armèrent pour la défense de la
capitale. Le 16 ils nommèrent le prince Moliterno
leur capitaine général, et s'emparèrent du fort Saint-
Elme. Tous les mouvemens se faisaient aux cris de
vive saint Janvier] vive Jésus- Christ ! vive le roi
Ferdinand! Des Français et des Napolitains patriotes
furent massacrés dans les rues; plusieurs de leurs
maisons furent pillées. La noblesse et la riche bour-
geoisie, ouvertement menacées, comme partisans des
Français, grossirent le nombre des patriotes, qui,
depuis long-temps correspondaient secrètement avec
Championnet. Le 21 et le 22 l'armée s'approcha de la
ville. Le 23, les patriotes à la tète desquels se déclara le
prince Moliterno, déjà soupçonné parles lazzaroni,
ÉVÉNEMENS MILITAIRES DE I798. igi
s'emparèrent du fort Saint-Elme. Les Français entrè-
rent dans Naples. Le parti nombreux delà Républi-
que se montra à découvert, fit des efforts; l'esprit
des lazzaroni fut changé. Le 24 janvier, le gouver-
nement provisoire fut confié à une commission de
vingt-et-un patriotes, choisis par le général en chef :
peu après la République parthénopéenne fut procla-
mée et la révolution de Naples consommée.
Le Directoire n'avait pas approuvé la convention
du 10 janvier, ce qui joint à des considérations ad-
ministratives le décidèrent à rappeler Championnet
et à confier le commandement de l'armée de Naples
au général Macdonald. Mack devenu l'objet de la
haine des Napolitains fut fait prisonnier et se rendit
à Paris.
OBSERVATIONS.
IV. Première observation. i° L'armée dans toute
l'Italie, en 1798, était sur le pied de paix; les places
n'étaient pas approvisionnées, l'artillerie n'était pas
attelée, les officiers d'état-major n'étaient pas à leur
poste; beaucoup d'officiers étaient en semestre. Le
général en chef n'arriva que huit jours avant le com-
mencement des hostilités. Quoique annoncée depuis
longtemps , l'invasion du roi de Naples n'en fut pas
moins imprévue.
2 Championnet évacua Rome trop tard , il eût dû
le faire quarante-huit heures plus tôt. La position qu'il
prit à Civita-Castellana en avant du pont de Ror-
I92 GUERRE D ORIENT.
ghetto était bonne; il y était toujours à même de re-
passer sur la rive gauche du Tibre , en peu d'heures ,
et de se concentrer sur Terni, Mais il devait le faire
seulement lorsque cela serait devenu nécessaire; car
il ne fallait pas gratuitement abandonner les deux
chaussées de Civita-Vecchia et de Siena; il ne pou-
vait pas compter sur la chaussée d'Ancône et de
Fano, il eût donc été réduit à la seule chaussée d'A-
rezzo. Le combat de Terni soutenu par le général
Lemoine, est l'événement le plus marquant de cette
campagne.
Deuxième observation . Il eût été préférable sans
doute de ne pas entrer dans le royaume de Naples et
de profiter de la consternation de l'ennemi pour lui
faire signer la paix, et le détacher momentanément
de la coalition. Mais voulant se porter sur Naples, on
devait le faire rapidement. Trente mille hommes n'é-
taient que tout juste ce qui était nécessaire. Il ne fal-
lait pas marcher sur quatre directions éloignées l'une
de l'autre, séparées par des montagnes, des rivières
et des populations mal disposées. Un corps de trente
mille hommes doit toujours rester réuni; c'est la force
d'une armée consulaire. Les Romains la campaient
toutes les nuits dans un carré de trois cent trente toi-
ses de côté. Au lieu de quatre lignes d'opération il
n'en fallait qu'une, celle de Rome à Isola et Capoue.
La division Duhesme eût dû repasser la haute chaîne
des Apennins dans l'intérieur des Etats romains, et dé-
boucher sur leur revers du coté ouest. Les divisions
ÉVÉNEME1NS MILITAIRES DE I798. 10,3
Lemoine etRey devaient être près de l' avant-garde,
de manière à ne pouvoir jamais en être séparées.
Marchant ainsi, Championnet eût été le 6 ou le 7
janvier dans Naples; maître de cette capital e, il se fût
facilement emparé de Gaète , de Pescara , etc., et eût
envoyé des colonnes mobiles pour désarmer la popu-
lation. Une seule ligne d'opérations n'eût exigé que
peu de monde pour garder les points importans; il
fût arrivé devant Naples avec vingt-six mille hom-
mes. Ayant marché au contraire par quatre lignes, la
moitié de son armée a été employée comme garnison
dans les places fortes de Gaëte, de Pescara, les châ-
teaux d'Aquila et autres , situés sur sa route, et pour
la garde des hôpitaux; il lui a fallu d'ailleurs perdre
du temps pour attendre ses divisions. Celle de Du-
hesme qui avait plus de chemin à faire, devant un
ennemi qui lui disputait le terrain, qui se couvrait
de torrens, de rivières et de défilés, ne pouvait pas
arriver aussi vite que le quartier général qui n'avait
que cinquante lieues à parcourir; c'est ce qui a été la
cause du petit échec devant Capoue qui encouragea
les insurrections, et donna lieu à beaucoup d'échauf-
fourées; c'est aussi ce qui le porta à considérer l'ar-
mistice du 10 janvier comme un événement heureux.
Le Directoire qui, de Paris, n'entrait pas dans le dé-
tail de ces fautes militaires, s'indigna de voir trente
mille hommes s'arrêter devant une capitale ouverte,
défendue par des débris d'armée; il avait raison. Il
eût été plus utile que l'armée ne dépassât pas Rome;
ir.
iq4 guerre d orient.
mais il n'était pas convenable de la laisser aux portes
de Naples , exposée à succomber sous toute espèce
d'embûches.
Troisième observation. La conduite du général
Mack aurait été bonne avec des troupes autrichien-
nes ; car que pouvait-il faire de plus que de mettre ses
soldats aux mains avec les soldats français lorsqu'ils
étaient au nombre de deux ou trois contre un ? Mais
les Napolitains n'étaient pas des troupes exercées; il
n'eût jamais dû les employer à des attaques, mais
faire une guerre de position qui obligeât les Fran-
çais à attaquer. Les militaires sont fort partagés sur
la question, s'il y a plus d'avantage à faire ou à re-
cevoir une attaque. Cette question n'est pas dou-
teuse , lorsque d'un côté sont des troupes aguerries,
manceuvrières, ayant peu d'artillerie , et que de l'au-
tre est une armée beaucoup plus nombreuse, ayant à
sa suite beaucoup d'artillerie, mais dont les officiers et
les soldats sont peu aguerris. Si le jour même du com-
mencement des hostilités , Mack se fût trouvé à Ci-
vita-Ducale avec quarante mille hommes; que le soir
il fût arrivé à Terni; que le lendemain , il eût fait une
marche sur Rome , occupant le pont de Borghetto et
une bonne position : comment les Français auraient-
ils pu avec neuf mille hommes et douze pièces de ca-
non , y forcer une armée cinq fois plus nombreuse ,
ayant soixante bouches à feu , et déjà couverte de re-
tranchemens? Cependant ils y auraient été contraints
pour s'ouvrir une retraite.
ÉVÉNEMENS MILITAIRES DE I798. 10,5
Quatrième observation. La retraite du général
Mack par la rive gauche du Tibre a été trop prompte;
il pouvait sans inconvénient la retarder d'un jour. Il
a, par cette précipitation, sacrifié la division qu'il
avait laissée sur la rive droite. Dans le royaume de
Naples, il eût défendu le Garigliano, il eût dû (i). .
Mais Mack n'a jamais eu de soldats; l'armée napoli-
taine, même en marche sur Rome, ne pouvait être
considérée que comme une armée de miliciens ayant
bonne volonté ; après ses désastres, elle n'était plus
qu'une multitude mécontente et insurgée qui ne
donne plus matière à des observations militaires.
(1) Ici est un espace en blanc dans le manuscrit, marqué par des points.
{De Las Cases.)
i3.
CHAPITRE XIV.
PRÉCIS DES ÉVÉNEMENS MILITAIRES PENDANT LES SIX
PREMIERS MOIS DE I799.
I. Situation des armées belligérantes. — II. Opérations de l'armée d'Helvétie
en mars, avril, jusqu'à sa réunion avec l'armée du Danube. — III. Opéra-
tions de l'armée du Danube. — IV. Opérations de l'armée d'Helvétie en
mai, juin, juillet, après la réunion des deux armées. — V. Opérations de
l'armée d'Italie en mars , avril , sous le commandement de Scherer. —
VI. Opérations de l'armée d'Italie en mai, juin, juillet, sous le commande-
ment de Moreau. — VII. Opérations de l'armée de Naples. — VIII. Ob-
servations 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9.
I. Au mois de mars 1799, la France avait quatre
cent quarante mille hommes sur pied, savoir : qua-
rante mille vétérans , gendarmes gardes-côtes; qua-
rante mille en Egypte, àCorfou, à Malte, aux colo-
nies; cent quatre-vingt mille en Hollande, sur les
côtes, en garnison dans les places fortes, aux dépôts
ou aux hôpitaux, et cent quatre- vingt mille hommes
en ligne composant : i° l'armée d'Helvétie, quarante
mille hommes; i° l'armée du Danube, quarante mille
hommes ; ces quatre-vingt mille hommes étaient pré-
sens sous les armes, leurs dépôts et hôpitaux étaient
en France; 3° l'armée d'Italie, soixante-dix mille
ÉVÉN. MILIT. DES SIX PREMIERS MOIS DK I799. I97
hommes; 4° l'armée de Naples, trente mille hommes.
Ces cent mille hommes étaient effectifs et non pas tous
présens sous les armes, parce que leurs dépôts et hô-
pitaux étaient en Italie. Ils fournissaient les garnisons
de toutes les places fortes delà Péninsule. Le Piémont,
lesRépubliquesligurienne, cisalpine et romaine avaient
un état militaire effectif de quarante mille hommes,
Italiens, Polonais ou Suisses; partie réunie à l'armée
d'Italie, partie à l'armée de Naples. Le corps d'obser-
vation du Bas-Rhin , dont le quartier général était à
Mayence, n'existait encore au mois de mars que sur
le papier. Le général Jourdan commandait l'armée
du Danube ; Masséna , l'armée d'Helvétie; Scherer,
l'armée d'Italie, Macdonald, l'armée de Naples. L'ar-
mée d'Helvétie occupait la Suisse, hormis le Rhintal;
l'armée d'Italie s'étendait sur la République cisalpine,
la République ligurienne , le Piémont et la Toscane ;
l'armée de Naples, sur les Républiques romaine et
parthénopéenne (le royaume de Naples).
L'x4.utriche avait fait de grands efforts et porté son
état militaire aussi haut que possible. Elle avait cent
quatre-vingt mille hommes en ligne, savoir : le corps
d'observation sur la gauche du Danube , sous les
ordres du général Starray, vingt-cinq mille hommes;
l'armée de Souabe , sous l'archiduc Charles, soixante
mille hommes; le corps du Tyrol sous les ordres du
feld-maréchal Bellegarde , vingt-cinq mille hommes;
et soixante-dix mille hommes en Italie. L'archiduc
avait le commandement supérieur des trois premiers
ig8 GUERRE D'ORIENT.
corps; le feld-maréchal Kray, commandait l'armée
d'Italie. La Russie s'était engagée à fournir soixante-
dix mille hommes; le maréchal Souwaroff avec trente-
six mille hommes, arriva sur le Danube au printemps;
Kutzuzow à la tête de vingt-cinq mille hommes de-
vait y arriver au mois de juin. De part et d'autre, on
était résolu à la guerre; il n'y avait plus aucune
espérance de paix; mais l'Autriche avait intérêt à
prolonger la suspension d'armes , pour donner aux
Russes le temps d'arriver en ligne.
II. Opérations de l* armée aVHelvétie. Ehrenbreis-
tein (le il\ janvier) et Manheim (le 8 mars) se rendi-
rent dans le courant de l'hiver, et reçurent garnison
française. L'armée du Danube immédiatement après,
se réunit sur le Haut -Rhin; elle passa ce fleuve le
I er mars, sur les ponts de Rehl et de Bâle, traversa les
montagnes delà forêt Noire, et le 10 mars prit posi-
tion, la gauche au Danube, la droite au Rhin appuyée
au lac de Constance, et le centre à Mosskirch. Le
général Jourdan avait la direction supérieure des
armées du Danube, d'Helvétie et du Bas-Rhin.
Le plateau de la Suisse a la forme d'un quadrila-
tère dont les quatre angles sont Genève, Bâle, Rhei-
necket le Splugen. Le mont Jura s'étend de Genève
à Bâle pendant cinquante lieues ; il sépare la Suisse
delà France. De Bâle à Rheineck , on suit pendant
quarante lieues, le Rhin et le lac de Constance qui
séparent la Suisse de l'Allemagne. De Rheineck au
ÉVÉN. MILIT. DES SIX PREMIERS MOIS DE 1 799. I99
Splugen^ on remonte leRhin supérieur pendant trente
lieues. Sur la rive droite de ce fleuve se trouve le
Tyrol. Enfin le quatrième côté de ce quadrilatère,
du Splugen à Genève , cinquante-cinq lieues , est
hérissé des plus hautes montagnes du continent, qui
dominent la vallée du Rhône, et la séparent de la
vallée du Pô. Les montagnes de la Suisse sont pleines
de glaciers et de lacs , d'où découlent des torrens et
des rivières qui se rendent dans le Rhin, le Rhône ou
le Pô, aucune dans le Danube. Le Rhin prend sa
source près du Saint-Gothard , se jette d'abord dans
le lac de Constance, en suivant la direction du sud
au nord ; à sa sortie du lac, il coule jusqu'à Bâle, de
l'est à l'ouest ; là il tourne perpendiculairement à
droite , et reprend sa direction du sud au nord jus-
qu'en Hollande. L'extrémité Est du lac de Constance,
à Lindau, est distant de quarante-huit lieues environ
de la frontière française d'Alsace. On ne trouve que
six gorges sur la rive gauche du Rhintal pour entier
en Suisse et quatre sur la rive droite pour déboucher
dans le Tyrol. \° le chemin de Rheineckqui longe la
rive gauche du lac et conduit à Saint-Gall ; i° à quatre
lieues plus loin, au village d'Altstetten , une autre
route qui conduit à Saint-Gall; 3° à treize lieues du
lac, au village de Sargans, une route pour aller à
Zurich; 4° à sept lieues de là, à Reichenau, une
gorge tourne les montagnes, rejoint le Rhin à deux
lieues au village de Flims, où une route entre en Suisse
et conduit à Glaris; 5° au village de Lax une route
200 GUERRE D ORIENT.
qui aboutit à Zurich ; 6° à Disentis, à douze lieues de
Coire , trois routes dont l'une conduit au Saint-
Gothard , l'autre à Altorf , et la troisième à Amsteg.
Les quatre débouchés de la rive droite, sont : i° ce-
lui de Feldkirch , à six lieues du lac; 2 celui de
Luziensteig, à douze lieues; 3° celui de Coire, capitale
des Grisons, à dix-sept lieues; 4° celui vis-à-vis de
Reichenau. Les deux premiers sont occupés par les
forteresses de Feldkirch et Luziensteig qui défendent
l'entrée du Voralberg; le col du Splugen est à dix
lieues de Reichenau, immédiatement au-dessus d'une
des branches du Rhin, appelée Rhin postérieur.
La Suisse est un grand camp retranché d'où l'on
peut facilement se porter en France, en Allemagne
et en Italie. Les débouchés pour entrer dans le Tyrol
sont plus difficiles. Une armée qui de Suisse voudrait
porter la guerre en Allemagne, serait mal conseillée de
prendre sa ligne d'opérations en traversant le Rhintal
et le Voralberg et tournant le lac de Constance. Elle
éprouverait moins d'obstacles, et aurait toute espèce
d'avantages à passer le Rhin à Schaffouse et à Stein,
couverte par le lac de Constance; elle se trouverait
de suite sur le Danube, dans un pays ouvert et facile.
Le col du Saint-Gothard qui conduit dans la vallée
du Tésin , dont les eaux se dirigent perpendiculaire-
ment sur le Pô , est le meilleur débouché pour entrer
en Italie; ce col franchi, on descend toujours. Le col
du Splugen n'a pas les mêmes avantages : la vallée de
la Haute Adda dans laquelle il débouche, suivant pa-
ÉVÉN. MIL1T. DES SIX PREMIERS MOIS DE 1 799. 201
rallèlement les Alpes jusqu'au lac de Como : l'armée
qui aurait passé ce col devrait surmonter de nouveaux
obstacles , et serait encore obligée de traverser les
montagnes du Bergamasque et du Brescian , pour se
porter dans la plaine d'Italie.
Il existe en Suisse quatre lignes principales pour
couvrir les frontières de France : i° la ligne du Rhin
qui se compose du Rhintal , du lac de Constance et
du Rhin jusqu'à Bâle , sur une étendue de soixante-
dix lieues ; i° la ligne de la Linth qui prend sa source
au Saint-Gothard et se jette dans le lac de Zurich,
d'où cette ligne suit la rive gauche de la Limmat et
de l'Aar jusqu'au Rhin ; enfin la rive gauche de ce
fleuve jusqu'à Bâle; son étendue est de cinquante
lieues; 3° la ligne de la Reuss qui prend également sa
source au Saint-Gothard , traverse le lac des quatre
cantons, et se jette dans l'Aar où cette ligne rentre
dans la précédente; son étendue jusqu'à Bâle est
de quarante-cinq lieues; 4° la ligne de l'Aar qui prend
sa source au mont Grimsel, traverse les lacs de
Brienz et de Thun , passe à Berne et se jette vis-à-vis
Waldshutt, dans le Rhin, dont la ligne suit alors le
cours jusqu'à Bâle; son étendue est de soixante-cinq
lieues.
Le 5 mars , Masséna somma le général autrichien
Auffemberg qui , depuis le mois de novembre, occu-
pait le Rhintal, d'évacuer ce pays, la Suisse étant
alliée à la France. Sur sa réponse négative, il passa
le Haut -Rhin, attaqua et enleva le fort de Luzien-
202 GUERRE D ORIENT.
steig. Le 6 au soir , il passa le Lanquart ; le 7, cul-
buta la division Auffemberg de poste en poste sur
Coire, dans le temps que le lieutenant-général De-
mont débouchait par le pont de Reichenau, et se
présentait sur ses derrières. Le général Auffemberg ,
ainsi cerné, mit bas les armes, et se rendit avec six
mille hommes , plusieurs drapeaux et son parc d'ar-
tillerie. Le général Hotze, qui commandait à Feld-
kirch la gauche de l'armée de Souabe , marcha le 7 au
secours de Luziensteig; mais attaqué d'abord par la
brigade Oudinot, qui fut soutenue par la division
Lorges , il fut repoussé et rentra dans son camp re-
tranché que Masséna attaqua les 11, 12, i5, 16, 21
et i3 mars. On échoua dans ces six attaques ; l'armée
française y éprouva de grandes pertes.
Le i3 mars, Lecourbe commandant la droite de
l'armée, passa le col du Splugen, rallia la division
Dessolles détachée de l'armée l'Italie , dans la Valte-
line , et battit dans les Engadines le général Landon ,
commandant une division du corps de Bellegarde. Il
occupa Zernetz, Schuts et Martinsbruck. Ses pre-
mières attaques sur les positions de Nauders et Fun-
stermuntz furent repoussées; le 27 mars, il les renou-
vela avec succès , dans le temps que Dessolles passa le
col de Sainte-Marie , et enleva les retranchemens en
avant de Glurns; cinq mille hommes et vingt-cinq
pièces de canon furent les trophées de cette opéra-
tion. Le 3i mars, Dessolles attaqué par des forces
supérieures fut obligé de rétrograder, d'abord sur
ÉVÉN. MILIT. DES SIX PREMIERS MOIS DE I799. 2o3
Munster, ensuite sur Zernetz , d'où il rentra en Italie.
Lecourbe détacha alors la division Loison sur les
débouchés de la Valteline.
III. L'archiduc était campé à Friedberg lorsqu'il
apprit que Jourdan traversait la forêt Noire; il passa
le Lech , et se porta en Souabe , se faisant précéder
par le général Rerpen qui prit possession de la ville
importante d'Ulm. Les deux armées s'approchèrent
à une marche l'une de l'autre. Les patrouilles se
croisèrent en tous sens, sans commettre d'hostilités,
et l'armistice y existait encore le 20 mars, quoique
depuis quinze jours on se battît avec acharnement en
Suisse. Cependant ce même jour 20 , Jourdan fit de-
mander au prince de Schwartzenberg , commandant
l'avant-garde autrichienne, s'il avait enfin reçu la ré-
ponse de l'empereur aux demandes du gouvernement
français. Sur sa réponse négative, il lui dénonça la
rupture de l'armistice. Le lendemain ai, il l'attaqua,
et le rejeta sur les corps de Hotze et de Rerpen. La
division Lefebvre formant l'avant-garde française prit
position à Ostrach. Le 22, à la pointe du jour, l'ar-
chiduc partit de Sulgau, attaqua cette avant-garde
et la reploya sur les hauteurs de Pfullendorf. Jourdan
rétrograda sur Stokach et Lugen. Le 24, l'archiduc
prit position en avant de Stokach , sa droite à Mùhl-
spuren , sa gauche à Zolbruck ; afin de réunir sur son
champ de bataille toutes les forces dont il pouvait
disposer, il avait appelé Hotze de Feldkirch, et l'avait
204 GUERRE d'oRIENT.
remplacé par la moitié des troupes de Bellegarde
qu'il pouvait impunément affaiblir dans le Tyrol.
Le 25 , Jourdan résolut de donner bataille : il marcha
sur trois colonnes. Son armée était de quatre divi-
sions d'infanterie, commandées parles généraux Fe-
rino , Lefebvre , Souham et Saint-Cyr, et d'une divi-
sion de cavalerie que commandait d'Hautpoul. Sa
force totale était de trente mille hommes d'infanterie^
sept mille de cavalerie, et quatre mille d'artillerie, gé-
nie, ou train. Les deux mille cinq cents hommes de la
brigade Ruby qu'il appela de l'armée d'Helvétie com-
pensèrent les pertes qu'il avait essuyées depuis l'ou-
verture de la campagne. L'ennemi avait soixante-huit
mille hommes. L'armée française se battit avec la plus
grande intrépidité , elle maintint son champ de bataille
tout le jour. Le 26, elle se retira sur Schaffouse et
Stein ; le 27 sur Vettingen s' appuyant à Hornberg.Le
général en chef étant malade, remit le commande-
ment par intérim au général Ernouf. Celui-ci ayant été
attaqué le 3 avril , évacua ses positions , repassa en
désordre les montagnes Noires, et peu après le Rhin.
Le i3 avril, l'archiduc s'empara de Schaffouse et de
Stein sur la rive droite du Rhin , et établit son quar-
tier général à Stokach, où il séjourna pendant tout le
mois d'avril. Il s'affaiblit après la bataille de Stokach
de vingt-cinq mille hommes qu'il détacha en Italie.
Le 21 avril, l'armée du Danube fut réunie à l'armée
d'Helvétie sous les ordres de Masséna.
KVEN. MIL1T. DES SIX PREMIERS MOIS DE I 799. 205
IV. On ressentit bientôt les bons effets de la réunion
des deux armées. Masséna porta son quartier général
à Zurich, plaça son armée, la droite sous Lecourbe,
au-delà du Splugen, dans les Engadines; Ménard ,
avec le centre , dans le Rhintal , son quartier général
à Coire ; Xantrailles , avec la gauche , de Constance à
Baie. Vis-à-vis cette ville , sur la rive droite , il établit
un fort camp retranché. L'armée autrichienne avait
sa gauche dans le Tyrol , sous les ordres de Belle-
garde; son centre sous Hotze, à Feldkirch; et sa
droite sous Nauendorf, entre le Rhin et les montagnes
Noires. Au commencement de mai , les deux armées
étaient à-peu-près d'une force égale , de soixante mille
hommes chacune , ne comptant pas de part et d'autre
les auxiliaires : savoir, d'un côté, neuf à dix mille
hommes levés pour la France par le gouvernement
helvétique; de l'autre, quelques bataillons d'infan-
terie à la solde de l'Angleterre , qu'avait formés le
vieux avoyer Steyer, et les levées des petits cantons
secrètement organisées.
L'armée autrichienne d'Italie, à cette époque , était
triomphante ; elle avait passé l'Adda et était maîtresse
de Milan. Si l'archiduc n'entreprenait rien, il était
à craindre que l'armée d'Helvétie ne fit des détache-
mens au-delà des Alpes ; il entra en opération. Le 23
avril, Bellegarde attaqua Lecourbe dans les Enga-
dines , avec quinze mille hommes ; il eut d'abord quel-
ques succès, mais il fut arrêté et battu , le 3o avril ,
à Zernetz , où il perdit cinq bataillons. Hotze avec
2û6 GUERRE d'oRIENT.
le centre attaqua Luziensfeig ; une de ses colonnes ,
forte de deux mille hommes, fut cernée par la gauche
française, et obligée. de poser les armes; il échoua et
rentra dans son camp de Feldkirch. Les petits cantons
et le Haut Grison se levèrent en masse. Cinq mille in-
surgés se portèrent à Reichenau pour couper le gé-
néral Ménard : cinq mille prirent position sur les ma-
melons du Saint-Gothard , du Splugen et à Altorf,
pour couper la retraite de Lecourbe. Ménard vain-
queur à Luziensteig fit volte face , entra le 5 mai dans
Disentis , chef-lieu des insurgés, en tua plusieurs mil-
liers, désarma le reste, et retourna à Coire. Le 8 , le
général Soult se porta sur Altorf, y passa par les
armes une partie de ces malheureux paysans, et fit
grâce au plus grand nombre. L'armée française eut
la gloire de sortir victorieuse , et se maintint dans
toutes ses positions.
' L'archiduc ne se découragea pas ; il fit passer de
nombreux renforts sur sa gauche ; Bellegarde se re-
mit en mouvement. Le 5 mai, voulant profiter du
moment où Lecourbe , pour faire diversion à l'armée
d'Italie, avait détaché une division dans la Valteline ,
il réussit, après plusieurs combats, à s'emparer de
l'Engadine ; força Lecourbe à se concentrer dans la
vallée du Haut Tésin du côté de l'Italie, et fit occu-
per le col de Lentz. Dans le même temps Hotze
marcha de nouveau sur Luziensteig, s'en empara le
i4 niai, après un combat très vif, et fit prisonnière
la i4 e demi-brigade française qui y tenait garnison.
ÉVÉN. MILIT. DES SIX PREMIERS MOIS DE 1799. 207
Bellegarde descendit alors sur Coire; il y entra le 16,
fit capituler la garnison formée de quatre compagnies
d'infanterie, et suivit, en remontant le Rhin, la
droite de l'armée française qui se retira sur tous les
points pour prendre la ligne de la Linth , la gauche
par Rheineck, le centre par Sargans, la droite par
Disentis. Lecourbe , menacé d'être coupé , repassa
rapidement le Saint-Gothard.
Il parut à l'archiduc que le moment était enfin
arrivé de s'emparer de la Suisse. Il passa le Rhin à
Schaffouse avec sa droite, pour se réunir à son
centre, et marcha sur Zurich. Le 27 mai, Masséna
se porta à sa rencontre, battit séparément la droite
et le centre, et s'empara des ponts d'Andelfingen et
de Frauenfeld. Mais le 28, l'archiduc renforcé par sa
réserve, revint à l'attaque; le combat fut opiniâtre
toute la journée. Dans la nuit, l'armée française fit
sa retraite , et repassa la Glatt qui lui servit de ligne.
Les tentatives de l'ennemi pour tourner cette position
en jetant un pont à Zurzach furent inutiles. Dans ce
temps Bellegarde s'empara du Saint-Gothard , des
sources de la Reuss et de la Linth , occupa Glaris et
Schwitz. Lecourbe obligé de céder au nombre, ne
le fit toutefois qu'après des combats opiniâtres. Il
porta son quartier général à Lucerne ; se concentra
entre Zug, le lac des quatre cantons, l'Unterwald et
l'Oberland , occupa les lacs par des chaloupes armées et
nourrit la guerre dans les petits cantons. Le gouver-
nement helvétique quitta Lucerne et fut transféré à
208 GUERRE D'ORIENT.
Berne. A la fin de mai, les affaires de l'archiduc
étaient en si bon état, qu'il détacha de nouveau les
corps de Bellegarde et de Haddick en Italie , sans que
cela l'empêchât d'attaquer le camp retranché de Zu-
rich. Les combats des 3 et 4 juin furent opiniâtres ;
il y perdit beaucoup de monde, mais contraignit
Masséna à évacuer Zurich dans la nuit du 4 au 5.
Celui-ci prit position sur le mont Albis, sa droite
appuyée au lac de Zug, sa gauche au Rhin derrière
l' Aar, son quartier général à Bremgarten , couvrant
ainsi la ligne de la Reuss. Le 7, le quartier général
autrichien fut établi à Zurich. La nouvelle de l'en-
trée de l'archiduc dans cette ville produisit un grand
effet en Europe ; on crut la Suisse perdue pour la
France, comme l'était l'Italie. La coalition se flattait
que dans l'automne le théâtre de la guerre serait porté
sur le territoire de la République. La ligne qu'occu-
pait l'armée autrichienne était meilleure que celle de
l'armée française.
V. Opérations de l'armée d'Italie. Scherer ar-
riva à Milan dans les derniers jours de février, il
employa tout le mois de mars en préparatifs. Sur la
fin de ce mois , il détacha deux divisions formant
sept mille hommes, sous les ordres des généraux
Miollis et Gauthier, pour prendre possession de la Tos-
cane , et une division de pareille force, sous les ordres
du général Dessolles, pour se porter en Yalteline. II
partagea le reste de son armée en six divisions d'in-
ÉVÉN. MILIT. DES SIX PREMIERS MOIS DE 1 799. 209
fanterie et un corps de réserve de cavalerie, savoir •
les divisions Serrurier,Delmas, Hatry, Grenier, Victor,
Montrichard.
L'armée autrichienne, commandée par le général
Kray, avait sa gauche à Legnago, son centre à Vé-
rone, sa droite sur la rive droite de l'Adige, couvrant
les hauteurs de Polo et de Pastringo , fortement re-
tranchées , et ayant deux ponts sur l'Adige vis-à-vis
de ces villages. L'armée française avait soixante mille
hommes sur le champ de bataille ; quatorze mille en
Valteline et en Toscane; vingt-quatre mille, soit de
troupes françaises, soit de troupes piémontaises et ci-
salpines, dans les places delà Cisalpine, de la Ligurie et
du Piémont. L'armée autrichienne était de cinquante-
quatre mille hommes sous les armes en bataille; seize
mille tenaient garnison à Venise, Legnago, Palma-
Nova ; ou étaient aux dépôts et aux hôpitaux.
Le général Moreau , inspecteur de l'armée , reçut
le commandement du centre, et se porta sur Vérone
avec les divisions Victor et Hatry. La division Mon-
trichard formant la droite, marcha sur Legnago; le
général en chef avec les trois autres divisions formant
la gauche, sur les positions retranchées de l'ennemi
sur la rive droite de l'Adige. La ligne de bataille de l'ar-
mée était ainsi de douze lieues, Serrurier longeant le
lac de Garda, marcha sur Montebaldo et Rivoli;
Delmas, sur Pastringo; Grenier , sur Polo. Serrurier
ayant tourné toutes les positions de l'ennemi ne ren-
contra personne et occupa les positions qui lui avaient
11.
2IO GUERRE D ORIENT.
été indiquées. Delmas et Grenier furent bientôt vi-
vement engagés; après quatre heures d'un combat
opiniâtre, ils s'emparèrent de toutes les positions re-
tranchées de l'ennemi , le rejetèrent sur la rive gau-
che de l'Adige, le poursuivirent avec toute l'impé-
tuosité française, et s'emparèrent de ses deux ponts
de bateaux. Moreau trouva des forces considérables
en avant de Vérone, aux villages de Santa-Lucia et
de San-Massimo ; le combat fut des plus vifs, le vil-
lage de Santa-Lucia fut pris et repris sept fois; il resta
à l'ennemi, mais celui de San-Massimo resta aux
Français. Montrichard arriva sur les glacis de Legnago,
y fut assailli par des troupes supérieures qui sortirent
de la place , et repoussé sur la Molinella. Le 27, Scherer
fit retirer les deux divisions de Moreau , et abandonna
le champ de bataille de Vérone à l'ennemi.
Les armées restèrent immobiles les 28 et 29 et jus-
qu'au 3o, le général en chef imagina alors d'ordonner
à Serrurier de passer l'Adige sur son pont de Polo;
de prolonger la rive gauche, et de s'emparer des hau-
teurs de Vérone. L'ennemi croyant ce mouvement
appuyé de toute l'armée française fut d'abord étonné,
mais n'ayant pas tardé à s'apercevoir qu'il n'avait
affaire qu'à une division , il l'attaqua avec toutes ses
forces, la ramena en désordre sur son pont , et lui fit
prisonniers quelques centaines d'hommes, abandon-
nés sur la rive gauche, le pont ayant été coupé.
Scherer se porta alors sur le Bas-Adige pour le
passer près de Legnago. Il dirigea son équipage de
ÉVÉN. MILIT. DES SIX PREMIERS MOIS DE 1 799. 2 I I
pont sur Castellaro ; jeta garnison dans Peschiera, et
porta son quartier général à Isola-della-Scala; plaça
Moreau au centre , avec deux divisions au village de
Batta-Preda , à deux lieues de Vérone sur le chemin
d'Isola-della-Scala ; deux autres divisions , le long de
l'Adige, vis-à-vis Albaredo formèrent sa droite: Ser-
rurier près de Villafranca était à sa gauche ; Delmas
en arrière près d'Isola-della-Scala forma sa réserve. Le
général Kray sortit de Vérone , se porta sur Peschiera,
occupa en forces les hauteurs de Castel-Novo et les
villages de Sonna, de Somma-Campagna et de Villa-
franca. Son armée se trouvait ainsi avoir la droite sur
leMincio, la gauche sur l'Adige; elle était réunie et
occupait un pays sain et sec. L'armée française au
contraire était disséminée dans des boues , au milieu
des marais et des rizières : une bataille était inévita-
ble. Les deux généraux en chef, comme de concert,
firent leurs dispositions, et donnèrent leurs ordres
dans la nuit du 4 au 5 avril. Moreau dut se porter de
Batta-Preda sur Sonna qu'on supposait occupé par
l'ennemi. Serrurier formant la gauche reçut ordre de
se porter sur Villafranca. Les deux divisions qui
étaient sur Albaredo , reçurent l'ordre de remonter
l'Adige , et de se porter sur Vérone , formant la droite
de l'armée. Delmas, en réserve, dut marcher sur
Batta-Preda , et , suivant les circonstances , se diriger
sur la droite, le centre ou la gauche. Moreau partit
à la pointe du jour ; il ne tarda pas à rencontrer les
flanqueurs de la gauche de l'ennemi. Il apprit que
«4.
212 GU1.RRE D ORIKNT.
Kray était en opération , avait levé son camp à quatre
heures du matin , et marchait sur Batta-Preda pour
l'attaquer. Dans l'incertitude de ce qu'il devait faire,
n'ayant aucunes nouvelles des autres divisions et du
reste de l'armée, il attaqua, tête baissée, tout ce qu'il
trouva devant lui. Les flanqueurs ployèrent sur Vé-
rone; il les poursuivit, l'épée dans les reins, jusque
sous les murs de cette ville. Serrurier arriva devant
Villafranca et s'en empara. L'ennemi avait concentré
toutes ses forces pour son attaque sur le centre. Les
deux divisions françaises sur la droite reçurent leurs
ordres fort tard ; elles ne purent longer l'Adige vu les
mauvais chemins de ce pays marécageux; elles furent
obligées d'appuyer un peu à gauche, et se rencon-
trèrent avec l'armée de Kray. Elles manœuvraient in-
dépendantes l'une de l'autre, par les ordres de leurs
généraux particuliers; elles se battirent avec valeur,
s'emparèrent du village de San-Ziacomo, mais dé-
bordées par leur gauche, elles ployèrent et firent
leur retraite. Delmas n'arriva qu'à midi au camp de
Batta-Preda que Moreau avait abandonné depuis six
heures. A peine arrivée, cette division de réserve fut
attaquée, et s'engagea tout entière; elle maintint
cependant sa position, mais avec peine. Serrurier fut
chassé de Villafranca, la reprit et en resta maître ; la
nuit mit fin au combat. Moreau et Serrurier étaient
vainqueurs; Delmas n'était ni vainqueur, ni vaincu;
la droite composée des deux divisions Montrichard et
Grenier, avait été repoussée, et avait fait plusieurs
ÉVÉN. MILIT. DES SIX PREMIERS MOIS DE I 799. 2 I 3
lieues en retraite. Scherer se tint pour battu ; il or-
donna à Moreau de faire sa retraite. Le 7, il porta
son quartier général à Roverbella. Le 8 , il avait passé
le Mincio à Goito, jeté six mille cinq cents hommes,
pour renforcer la garnison, dans Mantoue. L'armée
autrichienne apprit sa victoire par la retraite de l'ar-
mée française, qu'elle se garda bien de poursuivre :
elle s'approcha avec précaution du Mincio , bloqua
Peschiera et Mantoue, et ne poussa que des troupes lé-
gères suri' Oglio. Le t6, l'armée française passa l'Adda;
le quartier général fut placé à Lodi. Une arrière-garde
resta à Crémone , où elle fut vivement attaquée le 20 ;
elle se reploya le 21, sur la rive droite de l'Adda.
Les premières troupes russes arrivèrent à Vérone,
le 17 avril. Souwaroff prit le commandement de l'ar-
mée. Il chargea son prédécesseur, le feld-maréchal
Kray, d'assiéger Mantoue et Peschiera avec vingt-
cinq mille hommes. Il détacha le général Klenau,
avec neuf mille hommes, pour bloquer la citadelle
de Ferrare, et observer les Légations; et de sa per-
sonne , il se porta , avec soixante mille hommes, sur
Brescia. Cette ville fit vingt-quatre heures de résis-
tance; il en fit la garnison française, de douze cents
hommes, prisonnière de guerre. Bergame qui avait
une pareille garnison ouvrit ses portes le 1 3. Le 2 5
avril , le quartier général austro-russe arriva à Trivi-
glio, sur la rive gauche de l'Adda, à une lieue et
demie de Cassano , sur la chaussée de Milan à
Brescia. Scherer quitta le commandement de l'armée
SU 4 GUERRE D'ORIENT.
française et partit pour Paris. Le général Moreau le
remplaça.
VI. Moreau , en prenant le commandement de l'ar-
mée , la trouva derrière l'Adda et la plaça de la
manière suivante. Le quartier général à Suzago, sur la
route de Cassano à Milan ; Serrurier avec le fond de
deux divisions, à sa gauche, défendant la partie de
l'Adda comprise entre Lecco et ïrezzo , sept lieues
d'étendue; Grenier et Victor, au centre, défendant
le Ritonto et le pont de Cassano ; Delmas , à la droite,
s'étendant de Lodi au Pô. Ces trois corps formaient
trente-cinq mille hommes sous les armes. La division
de la Valteline , celle de Toscane , et divers renforts ,
partis du Piémont devaient porter cette armée à cin-
quante mille hommes ; Moreau espérait pouvoir réu-
nir ces forces sur l'Adda. Vingt mille hommes étaient
en outre en garnison à Mantoue, Peschiera, Ferrare,
fort Urbin , et Pizzighettone qui étaient bloqués ; la
citadelle de Turin , Coni, Alexandrie, Tortone, Gavi,
Gènes recevaient de nouvelles troupes de France.
Le corps d'armée que commandait Souwaroff, en
personne, était formé en quatre corps : celui de
droite, composé des divisions Rosemberg et Wukas-
sowich, s'empara de Lecco. Le deuxième, composé
des divisions Ottet Zoph, marcha sur Trezzo et Va-
prio. Mêlas, avec deux divisions, sur Cassano et Lodi.
Les divisions Hohenzollern et Raim, formant la gau-
che, se portèrent sur le Bas-Adda, vis-à-vis Pizzi-
ÉVÉN. MIL1T. DES SIX PREMIERS MOIS DE I 799. a 1 5
ghettone. Le 26 avril l'avant-garde de la division Ro-
semberg enleva la petite ville de Lecco , située sur la
rive gauche de l'Adda, ainsi que la tête de pont. Dans
la nuit suivante, elle surprit le passage de la rivière,
et rétablit le pont. Chasteler, quartier-maître général
de l'armée, qui marchait avec le corps de Ott, arriva
à Trezzo, surprit le passage, et fit construire un pont
de bateaux. Le 28 , à la pointe du jour, il attaqua les
postes de la division Serrurier , les rejeta d'abord sur
Pozzo, dont il s'empara. La division Grenier et une
brigade de Victor accoururent au secours de Serru-
rier, et rencontrèrent l'ennemi en avant de Pozzo. Le
combat fut très chaud, la division autrichienne fut
repoussée et Pozzo repris. Elle était compromise ,
lorsque la division Zoph arriva à son secours, réta-
blit le combat, reprit Pozzo, et contraignit les Fran-
çais à la retraite , pendant que Rosemberg passait le
pont de Brivio, attaquait vivement Serrurier, et le re-
jetait sur Vaprio. Ce vieux général soutint vivement
le combat, mais cerné par les divisions qui avaient
passé au pont de Trezzo , il se crut obligé de capituler
et mit bas les armes. Mêlas n'éprouva qu'une faible
résistance devant Cassano; il surprit le pont quoi-
qu'il fût en bois , et porta son quartier général le soir
même à Gorgonzola. Le résultat de cette journée,
appelée bataille de Cassano, fut une perte de six à sept
mille hommes pour l'armée française , dont cinq
mille prisonniers, près de cent pièces de canon, et
beaucoup de bagages.
2l6 GUERRE D'ORIENT.
Dans la nuit du 27 au 28 avril , Moreau fit sa re-
traite sur trois colonnes; la droite sur Plaisance, où
elle passa le Pô; le centre sur Pavie; la gauche sur
Novare , où le quartier général arriva le 2 mai. Toutes
les autorités de la République cisalpine, les employés
et une foule de bons citoyens suivirent l'armée. Le 28
avril , Souwaroff fit son entrée dans Milan. Le 4 mai,
il porta son quartier général à Pavie. De Novare,
Moreau continua sa retraite sur Turin. Là , il se ra-
visa , descendit la rive gauche du Pô, et arriva à
Alexandrie sur le Tanaro , espérant pouvoir gagner
Novi et couvrir Gènes. Mais l'ennemi l'avait prévenu ;
car le 9 mai , Souwaroff porta son quartier général à
Voghera, fit bloquer la citadelle de Tortone, campa
le 10 dans la plaine de Marengo , et détacha sur Novi
et Gavi la division russe Karaczay; il fit passer la di-
vision russe de Tschubaroff sur la rive droite du Pô
à l'embouchure du Tanaro , d'où elle marcha sur
Alexandrie. Grenier et Victor l'attaquèrent, et, après
un combat opiniâtre, le jetèrent dans la rivière; les
deux tiers de cette division et son général furent tués';
deux mille hommes posèrent les armes. Pendant ce
temps, le corps de Rosemberg manœuvrait sur la
rive gauche du Pô. Mais le 16 mai, Souwaroff leva son
camp, et passa le Pô, impatient de porter la guerre
sur la rive gauche, de délivrer Turin, et d'assurer sa
position. Moreau sorlit d'Alexandrie , poussa les
avant-postes qu'il trouva dans la plaine de Marengo,
attaqua Lusignan et Bagration à la tour de Garafolo,
ÉVÉN. MILIT. DES SIX PREMIERS MOIS DE I 799. 1 1 7
leur fit éprouver quelques pertes, et rentra le soir dans
son camp. Il le leva le 19 mai, pour se porter succes-
sivement sur Asti, Cherasco et Coni, où il arriva le 22
mai. Souwaroff entra le 27 dans Turin, et fit investir
la citadelle, que commandait le général Fiorella.
Moreau se reposa plusieurs jours à Coni; il était
coupé de Gênes et de l'armée de Naples; il s'aperçut
de sa fausse position, quitta l'Italie, repassa la haute
chaîne des Alpes, au col de Tende, dirigea ses baga-
ges et la plus grande partie de son artillerie par la
chaussée de Sospello, sur Nice, et gagna Gênes par la
Corniche, à travers les montagnes; il fut fort retardé
par les mauvais chemins. Ce faux mouvement eut les
suites les plus funestes, c'est la véritable cause des
malheurs de la Trebbia.
Les chaleurs de la saison, l'activité des marches,
les travaux des sièges , avaient occasionné de fortes
perles à l'armée alliée qui se trouvait en outre fort
disséminée , étant obligée de bloquer Mantoue , Fer-
rare, Milan, Tortone, Alexandrie, etc. Mais le 6 juin ,
Bellegarde et Haddick avec deux fortes divisions, des-
cendirent le Saint-Gothard, traversèrent Milan, et se
portèrent sur Tortone. Ce renfort répara les pertes des
armées des deux empires en Italie ; leur position fut
encore améliorée par la chute de Pizzighettone et des
châteaux de Milan et de Ferrare , qui capitulèrent le
i(\ mai, ce qui permit au général russe de faire passer
les divisions Ott et Hohenzollern sur la rive droite du
Pô, sur le revers de l'Apennin, pour observer l'armée
2l8 GUERRE DORIEJNT.
de Naples. Kray, qui avait déjà commencé à réunir
son parc de siège devant Mantoue, le fit évacuer
surLegnago, laissant Saint-Julien, avec neuf mille
hommes, devant Mantoue, et se porta avec le reste
de son corps sur Borgo- Forte. L'armée de Naples
arrivait sur l'Apennin , et menaçait de secourir
Mantoue.
VII. Macdonald , avec l'armée de Naples , était
parti le 2 mai, du camp de Caserte ; il arriva le 24 mai
à Florence et à Sarzana ; opéra sa réunion avec
l'armée d'Italie. Il prit , sous ses ordres , la division
de Bologne que commandait le général Montrichard,
et celle de Toscane que commandait le général Gau-
thier. Il attendait avec impatience les ordres du gé-
néral Moreau qui avait le commandement supérieur
des deux armées; mais celui-ci s'était laissé couper
de Gênes, et était alors acculé à cinquante lieues dans
une direction opposée sur Coni, ce qui fut cause que
Macdonald ne reçut ses ordres que le 6 juin. Le 8, il
quitta son camp de San-Pelegrino , passa l'Apennin,
et entra dans la vallée du Pô, pour se rendre à Tor-
tone que Moreau avait désigné pour point de réunion
des deux armées, et où, de son côté, il devait arriver
avec l'armée d'Italie , en débouchant par la Bochetta.
Les divisions Montrichard et Rusca formaient la
droite de Macdonald ; celles d'Olivier et Salm, le cen-
tre ; celles de Dombrowsky et Victor , la gauche. 11
attaqua le 12 juin, les divisions Hohenzollern etKle-
ÉVÉN.MILIT. DES SIX PREMIERS MOIS DE 1 799. ÎII9
nau, à Modène, les força, et leur fit éprouver les plus
grandes pertes ; ses troupes commirent quelques dé»
sordresdans cette ville. Les débris des deux divisions
autrichiennes se retirèrent sous Mantoue et Ferrare.
Le i(\, Victor arriva à Parme, et le i5, à Plaisance.
La division Ott se reployait devant lui ; il cerna la ci-
tadelle, se reposa le 1 5 et le 16, et puis envoya le 17,
son avant-garde à Castel-San- Giovanni , elle y trouva
le général Ott , renforcé du corps de Mêlas ; elle fut
vivement repoussée et forcée de repasser la Tidone.
L'armée accourut au soutien de son avant-garde , on
se battit jusqu'à la nuit. Pendant ce temps Souwaroff
était tranquille à Turin; ses divisions étaient dissémi-
nées dans les diverses vallées des Alpes; mais réveillé
pari echecdeModèneet les sollicitudes dugénéralRra y
qui craignait que Mantoue ne fût secouru, il partit le
i4> avec trois divisions russes, arriva le 1 7 à Castel-San-
Giovanni en même temps que Mêlas : ces forces réunies
à celles de Ott, lui formèrent un corps de cinquante
mille hommes. Le 18, à cinq heures après midi, il
attaqua, sur quatre colonnes, l'armée de Naples; on
se battit avec acharnement jusqu'à la nuit; les Fran-
çais furent repoussés , et se rallièrent sur la rive
droite de la Trebbia. Le 19, Macdonald prit sa re-
vanche; il passa la rivière sur trois colonnes, eut d'a-
bord quelques succès qui ne se soutinrent pas , et
perdit la bataille. Dans la nuit, il effectua sa retraite
sur Plaisance, y laissa quatre mille blessés, et, avant
le jour, continua sa retraite sur la Toscane. Souwaroff
220 GUERRE D ORIENT.
le suivit pendant quatre jours , mais le 23 , comme il
était à Fiorenzola , étant inquiet des mouvemens de
l'armée de Moreau sur la Scrivia, il laissa à Ott le
soin de suivre l'armée battue, et se porta au secours
du général Bellegarde. Moreau arriva sur Tortone le
20, avec trente mille hommes,, fit lever le siège de
cette place, et poussa le corps de Bellegarde sur
Alexandrie. Il avait détaché la division Lapoype, par
la vallée de la Trebbia sur Bobio; mais la contre-
marche de Souwaroff, et la mauvaise issue de la jour-
née de la Trebbia , le décidèrent à repasser la Bochetta,
sans avoir obtenu aucun avantage éclatant. Les géné-
raux Victor et Lapoype prirent position sur les flancs
de l'Apennin; Macdonald reprit sa position de Pistoia
et de Lucques par la chaussée de la Graffignana, et
peu après évacua la Toscane, et se porta sur Gênes,
par la Corniche, en faisant embarquer le matériel de
son artillerie. Le 2 août, il arriva à Gênes, affaibli de
sept à huit mille hommes, par les combats et les mar-
ches forcées depuis la bataille de la Trebbia.
VIII. Réflexions sur les plans des campagnes en
Allemagne et en Italie. i° Le gouvernement français
ordonna que ses armées prissent l'offensive en Alle-
magne comme en Italie. Il eût fallu rester sur la dé-
fensive en Allemagne , puisque l'on ne pouvait pas y
réunir des forces supérieures à celles de l'ennemi.
Dans tous les cas, les trois armées du Danube, de
THelvétie et du Bas-Rhin n'en devaient former
ÉVEW. M1LIT. DES SIX PREMIERS MOIS DE I 799. 2 2 I
qu'une seule ; l'armée du Bas-Rhin n'était composée
que de troisièmes bataillons ; c'était vouloir s'en im-
poser à soi-même, puisque les troisièmes bataillons
n'étaient pas mobiles, et étaient d'ailleurs nécessaires
pour la garde des places et le recrutement des ba-
taillons de guerre. Il y avait dans l'intérieur un grand
nombre de vieux régimens; une partie aurait dû être
employée, dès ces premiers momens. Les quarante
mille hommes qui composaient l'armée du Danube,
réunis à l'armée d'Helvétie, étaient suffisans pour as-
surer la possession de la Suisse, et occuper des camps
sur la rive droite du Rhin, du côté de Schaffouse et
de Stein, prenant à revers les montagnes Noires.
2 11 était nécessaire de prendre l'offensive en Ita-
lie, parce que les forces françaises dans la Péninsule
étaient beaucoup plus considérables que celles de
l'ennemi, et qu'il était essentiel de chasser les Autri-
chiens de la position de l'Adige, avant l'arrivée des
Russes. Mais il fallait prendre cette offensive avec
toutes nos forces réunies. Scherer a attaqué avec
soixante mille hommes; quelques jours avant, il s'é-
tait affaibli de quatorze mille hommes qu'il avait dé-
tachés dans la Valteline et la Toscane. L'issue de la
bataille qui devait avoir lieu sur l'Adige , influerait
sur le sort de la Valteline et de la Toscane, tandis que
les affaires dans ces provinces ne pouvaient avoir au-
cune influence sur le succès de la bataille. Il fallait
aussi rappeler les trente mille hommes de l'armée de
Naples. L'armée française , alors très supérieure , eût
111 GUERRE D ORIENT.
battu l'armée autrichienne, l'eût poussée au-delà de
la Piave, lui eût fait éprouver de grands revers, et on
se fût emparé de Legnago , ce qui aurait entraîné la
perte du corps de Souwaroff; événement d'autant plus
important, qu'il eût fait réfléchir le czar. Tout ce qui
n'est que fantaisie, et n'est pas fondé sur un véritable
intérêt ne résiste pas à un revers. Le sort de la Répu-
blique parthénopéenne (Naples) était d'une considé-
ration secondaire ; car, pour qu'elle existât, il fallait,
avant tout, que l'armée française de l'Adige fût vic-
torieuse. D'ailleurs l'armée napolitaine avait déjà
douze à quinze mille hommes ; on pouvait lui laisser
quelques bataillons cisalpins et romains avec lesquels
elle se fût maintenue maîtresse de Naples; du moins
des forts et des places fortes , pendant tout le temps
que les Français se seraient maintenus maîtres de l'I-
talie supérieure. Le cardinal Ruffo ne put parvenir à
réunir son armée de paysans, et à se présenter devant
Naples que trois mois après la défaite de Scherer sur
l'Adige, et il lui eût fallu encore plusieurs mois pour
soumettre les places fortes. En suivant ce plan, la
deuxième coalition eût été promptement dissoute.
OBSERVATiONS.
Première observation (Masséna). i° La première at-
taque de Masséna sur Feldkirch était fort naturelle, les
cinq autres attaques étaient inutiles. Cette position
n'était pas nécessaire pour assurer la défense de la
ÈVÉJSf, MI LIT. DES SIX PREMIERS MOIS DE 1799. 2 23
Suisse, encore moins pour la jonction des deux armées
d'Helvétie et du Danube; cette jonction était toute
faite par Stein et Schaffouse. Dès le 1 1 mars, Masséna
eût dû, avec son centre et sa gauche, passer le Bhin,
et marcher, réuni avec l'armée de Jourdan , contre
l'archiduc. Lecourbe, avec la droite, suffisait pour
garder la Suisse. Si les Français eussent eu soixante-
dix mille hommes à Stokach, au lieu de quarante
mille, ils eussent été victorieux.
1* Le passage du Splugen parle général Lecourbe,
fet toutes les opérations qui ont eu lieu dans les
Engadines et dans la Valteline sont sans but. La
droite de l'armée ne pouvait pas trouver de meilleure
position que celle du Saint-Gothard et du Splugen.
Avait-on le projet de conquérir le Tyrol ? Mais cette
opération ne pouvait pas être faite avec quinze mille
hommes par une seule division de l'armée , lorsque
les autres divisions restaient à trente lieues en ar-
rière, et séparées par de hautes montagnes. Si Le-
courbe avait eu le malheur d'arriver à Inspruck, il
eût été cerné. Cette guerre, dans les Engadines, avait
été conçue à Paris par des hommes sans expérience,
qui n'avaient que des idées obscures et fausses sur
l'art de la guerre. Les pays de montagnes dépendent
des plaines qui les nourrissent, et n'ont d'influence
sur elles, qu'autant que celles-ci sont sous la por-
tée de leurs canons. Les frontières qui couvrent les
empires se composent de plaines, de pays de ma-
melons, de pays de montagnes. Si une armée veut les
224 GUERRE d'oRIENT.
franchir et qu'elle soit supérieure en cavalerie, elle
fera bien de prendre sa ligne d'opération au travers
des plaines ; si elle est inférieure dans cette arme, elle
préférera le pays de mamelons; mais pour les pays
de montagnes, elle se contentera, dans tous les cas,
de les observer, pendant qu'elle les tournera. En ef-
fet, une ligne d'opération ne doit point passer par
un pays de montagnes : i° parce qu'on n'y peut
pas vivre; 2 parce qu'on y rencontre, à tous les pas,
des défilés qu'il faudrait occuper par des forteresses;
3° parce que la marche y est difficile et lente; 4° parce
que des colonnes de braves peuvent y être arrêtées par
des paysans déguenillés, sortant de la charrue; être
vaincues et défaites ; 5° parce que le génie de la guerre
de montagnes est de ne jamais attaquer : lors même que
l'on veut conquérir, on doit s'ouvrir le chemin par
des manœuvres dépositions, qui ne laissent d'autre
alternative au corps d'armée chargé de la défense , que
d'attaquer lui-même , ou de reculer ; 6° enfin parce
qu'une ligne d'opération doit servir à la retraite , et
comment songer à se retirer par des gorges, des défi-
lés, des précipices! Il est arrivé que de grandes ar-
mées, lorsqu'elles ne pouvaient pas faire autrement,
ont traversé des pays de montagnes pour arriver dans
de belles plaines et dans de beaux pays. C'est ainsi
qu'il faut nécessairement traverser les Alpes pour ar-
river en Italie. Mais faire des efforts surnaturels pour
traverser des montagnes inaccessibles et se trouver
encore au milieu de précipices, de défilés, de rochers,
ÉVÉN. MILIT. DES SIX PREMIERS MOIS DE 1 799. 29.5
sans autre perspective que d'avoir, pendant long-
temps, les mêmes obstacles à surmonter, les mêmes
fatigues à essuyer; être inquiet à chaque nouvelle
marche, de savoir sur ses derrières tant de mauvais
pas ; être tous les jours plus en danger de mourir de
faim, et cela lorsque l'on peut faire autrement; c'est
se plaire dans des difficultés , et lutter contre des
géans; c'est agir sans bon sens et dès-lors contre
l'esprit de l'art de la guerre. Votre ennemi a de
grandes villes , de belles provinces , des capitales à
protéger, marchez-y par des plaines. L'art de la
guerre est un art simple et tout d'exécution : il n'a
rien de vague, tout y est bon sens, rien n'y est
idéologie.
Deuxième observation (Jourdan). i° Jourdan avait
le commandement supérieur des armées du Danube,
d'Helvétie et du Bas-Rhin ; mais ces armées avaient
leurs généraux en chef qui correspondaient avec le
ministre ; Jourdan n'était pas réellement le maître. Il
n'eût fallu sur toute cette frontière qu'une armée de
cinq à six corps de quinze à dix-huit mille hommes
chacun.
2 Jourdan a donné la bataille de Stokach sans mo-
tif; il a prétendu qu'on lui avait insinué de la donner.
Un général ne doit se décider à donner bataille que
lorsqu'il a l'espérance de la victoire, et quelle es-
pérance pouvait -il concevoir en mettant quarante
mille hommes aux prises avec soixante-cinq mille ?
S'il eût été vainqueur, quel fruit pouvait-il tirer de la
II. i5
1lÇ> GUERRE D'ORIKNT.
victoire? Avec une armée aussi faible pouvait-il se
porter sur l'Iller, passer le Lech, entrer en Bavière, et
s'il l'eût fait, n'eût-il pas été perdu? Pendant l'action
il a tenu ses divisions trop éloignées les unes des au-
tres; son champ de bataille était triple de ce qu'il de-
vait être.
3° Il a fait sa retraite sur le Rhin ; il eût dû la faire
sur la Suisse. Il était inférieur en nombre, battu,
n'ayant aucune troupe sur la gauche du Danube,
puisque l'armée du Bas-Rhin n'existait que sur le
papier ; il ne pouvait donc avoir aucun espoir de se
maintenir sur les débouchés des montagnes Noires.
Troisième observation (l archiduc Charles).
L'archiduc , en attaquant de front la Suisse , et en
s' engageant dans une guerre de montagnes, a neutra-
lisé les avantages qu'il avait obtenus sur divers
champs de bataille. La Suisse offre à chaque pas des
positions et des lignes. Le Français est plus propre
que l'Allemand à ce genre de guerre. Le principe gé-
néral devait guider le prince Charles : tourner et ne
pas traverser les pays de montagnes. Si, après la ba-
taille de Stokach, il se fût porté sur le Bas-Rhin, me-
naçant l'intérieur de la République, et spécialement
les anciennes provinces autrichiennes , il aurait forcé
Masséna à abandonner la Suisse pour lui faire
front. Il eût agi conformément aux règles, il en eût
été récompensé par des succès. Sa manœuvre, lors-
qu'il se fait rejoindre par Hotze, à la bataille de Sto-
kach, en le faisant remplacer par Bellegarde, est
ÉVEN. MIL1T. DES SIX PREMIERS MOIS DE I799. 0.1 r ]
dans les vrais principes de l'art ; on y reconnaît le
général de 1 796.
Quatrième observation (Scherer). i° L'armée d'I-
talie aurait dû commencer les hostilités le même jour
que l'armée d'Helvétie, le 5 mars. Elle n'aurait pas
dû s'affaiblir des quatorze mille hommes détachés en
Toscane, et dans la Valteline. Le sort de Florence , de
Livourne, de Chiavenne, de Bormio dépendait de la
bataille qui serait livrée sur l'Adige, mais l'état de ces
villes n'avait aucune influence sur l'issue de cette
bataille. Scherer , puisqu'il avait le commandement
supérieur de l'armée de Naples, devait rappeler cette
armée , afin d'attaquer l'ennemi avec plus de cent
mille hommes, par le même principe, que le sort de
Naples serait décidé sur l'Adige , et que l'occupation
de Naples ne pouvait avoir aucune influence, sur la
bataille qui devait avoir lieu sur les rives de l'Adige.
2 Scherer, avec soixante mille Français, attaqua
dans la journée du 26 mars , cinquante-quatre mille
Autrichiens ; le moral de ses troupes était si supérieur
qu'il devait en battre quatre- vingt mille. i° La divi-
sion Montrichard ne pouvait , en se portant sur Le-
gnago , que se faire mitrailler par les remparts de la
place ; elle eût dû être sous Vérone , à côté des deux
autres divisions sous les ordres de Moreau. i° La di-
vision Serrurier n'avait rien à faire à Rivoli et sur le
Montebaldo; car, puisque l'ennemi retranché aux
camps de Polo et de Pastringo , avait des ponts sur
l'Adige, il était évident que sa ligne d'opération était
Ji5.
IlS GUERRE D'ORIENT.
sur Vérone, et qu'il communiquait au Tyrol par la
rive gauche de l'Adige où passe la chaussée, et non
par la rive droite, où il n'y a que des sentiers. Serru-
rier aussi, aurait dû être vis-à-vis Vérone, pour faire
la quatrième division sous Moreau. 3° Les généraux
Grenier et Delmas avaient forcé le camp retranché de
l'ennemi sur la rive droite de l'Adige , à dix heures
du matin ; ils devaient à cinq heures après midi, être
devant Vérone, à côté des quatre autres divisions. Il
suffisait de quelques escadrons et de quelques batail-
lons à Rivoli, et devant Polo etPastringo. 4° L'armée
réunie devant Vérone, on devait, pendant que l'en-
nemi était disséminé et menacé partout , jeter trois
ponts au-dessous de Vérone, au coude de la rivière,
les protéger par cent bouches à feu, et à la pointe du
jour, le 28 mars, toute l'armée française, sans qu'il y
manquât une seule brigade, devait attaquer et battre
l'ennemi à San-Martino , le poursuivre le 3o au-delà
de Caldiero , et le jeter de l'autre côté de la Piare.
5° le 3o, il fallait faire bloquer Legnago ; le 2 avril ,
y ouvrir la tranchée , par deux attaques, l'une sur la
rive droite, l'autre sur la rive gauche : le i5 avril, on
devait entrer dans cette place.
3° Le passage de la division Serrurier, le 3i mai,
sur la rive gauche de l'Adige, au-dessus de Vérone,
ne pouvait avoir de résultat, qu'autant qu'elle aurait
été soutenue par toute l'armée ; seule elle courait à
sa perte. Mais il n'y a pas de chemin qui , des bords
du Haut-Adige, conduite sur les hauteurs de Vérone;
ÉVÉN. MILIT. DES SIX PREMIERS MOIS DE 1 799. 229
ce sont des sentiers par lesquels il est impossible à
l'artillerie de passer ; il n'y avait pas un soldat ayant
été en garnison à Vérone en 1796 et 1797, qui ne le
sût; pourquoi le général en chef l'ignorait-il?
4° Toutes les marches et contre-marches de l'armée
sur le Bas-Adige, au milieu de rivières, de marais et
de boue, n'étaient propres qu'à la ruiner et à achever
de la démoraliser. Le général français voulait-il pas-
ser l'Adige? il devait réunir ses troupes sur un seul
point dans un pays sec, à Villafranca, par exemple,
surprendre le passage, et se porter en toute diligence
sur son pont. A la bataille de Mugnano, Scherer n'a-
vait pas de plan. S'il eût jeté l'ennemi sur la rive gau-
che de l'Adige , il n'aurait pas pu en profiter, ses
ponts étaient à deux marches en arrière. Le succès
de la bataille de Mugnano ayant été partagé , il ne
devait pas abandonner la ligne du Mincio ; il devait
s'y fortifier, et attendre ses renforts.
5° Voulant abandonner le Mincio, il devait se re-
tirer dans le Seraglio , ayant des tètes de pont sur le
Pô et la F ossa-Maestra. Pendant mars , avril , mai et
partie de juin , l'air du Seraglio n'est pas malsain.
C'est à la fin de juin seulement que la saison des fiè-
vres commence. Dans ce vaste camp retranché, il eût
reçu, avant le 20 avril, vingt-cinq mille hommes de
renfort venant de Bologne, de Toscane, d'Ancone,
de la Cisalpine et du Piémont ; il en eût reçu vingt-cinq
mille autres , dans les premiers jours de mai , par la
jonction de l'armée de Naples ; et si le 25 avril, jour
a3o GUERRE D ORIENT.
où l'armée russe, était arrivée sur l'Adige, il eût jugé
ne pouvoir plus se maintenir dans le Seraglio , il eût
dû passer le Pô, marcher à la rencontre de l'armée
de Naples, et réuni à elle, revenir contre l'ennemi.
6° Dans sa retraite , Scherer ne devait pas laisser
deux mille cinq cents hommes dans les châteaux de
Brescia et de Bergame ; ces châteaux avaient été rui-
nés fort anciennement ; sur leurs décombres, on avait
établi des retranchemens tout au plus suffisans contre
la cavalerie et contre la populace. Scherer ne man-
quait ni d'esprit ni de courage, il manquait de carac-
tère; il parlait de la guerre hardiment mais vague-
ment; il n'y était pas propre. Il faut qu'un homme
de guerre ait autant de caractère que d'esprit; les
hommes qui ont beaucoup d'esprit et peu de carac-
tère y sont les moins propres; c'est un navire qui a
une mâture disproportionnée à son lest ; il vaut mieux
beaucoup de caractère et peu d'esprit. Les hommes
qui ont médiocrement d'esprit et un caractère pro-
portionné réussiront souvent dans ce métier ; il faut
autant de base que de hauteur. Le général qui a
beaucoup d'esprit et du caractère au même degré,
c'est César, Annibal , Turenne, le prince Eugène et
Frédéric.
Cinquième observation (Moreau v ). Le général
Moreau qui, sous Scherer, manœuvra avec habileté,
à la tête d'une et de deux divisions, lorsqu'il eut le
commandement en chef : i ° donna la bataille de Cas-
sano, et la perdit. Il laissa cerner les deux divisions
ÉVÉN. MILIT. DES SIX PREMIERS MOIS DE I799. ^3 I
de Serrurier qui furent obligées de capituler. i° Il fit
sa retraite derrière le Tésin ; il eût dû la faire par Plai-
sance, sur la rive droite du Pô, pour rester en commu-
nication avec l'armée de Naples* car réuni à cette ar-
mée, il pouvait encore reconquérir l'Italie. Il faut tou-
jours opérer sa retraite sur ses renforts. 3° Du Tésin,
il se porta sur Turin, et laissa par là Souwaroff maître
de marcher sur la Bochetta, et de le couper de l'armée
de Naples. 4° L'irrésolution de Souwaroff lui donna le
temps de revenir sur ses pas; il redescendit, par la
rive droite du Pô., de Turin sur Alexandrie; mais
peu de jours après, au lieu de couvrir Gènes, et de
se réunir à l'armée de Naples, qui déjà était en Tos-
cane, il marcha sur Coni. Lorsqu'il y arriva le i!\ mai,
l'armée de Naples entrait à Florence et à Sarzana;
(lie se mettait en communication avec Gènes ; la
jonction eût été dès-lors opérée, si le général Moreaft
ne se fût éloigné de quarante lieues, par ce faux mou-
vement, sur Coni; ce qui eut des résultats funestes.
5° De Coni, il repassa alors la grande chaîne des
Alpes, au col de Tende, et se porta sur Gènes, par
des chemins affreux, se séparant de son artillerie
qu'il dirigea sur Nice, par la chaussée de Sospello. Il
envoya l'ordre à Macdonald de passer l'Apennin^^et
de déboucher dans la vallée du Pô, sur Tortone, où
il lui donnait rendez vous. 6" Pendant que l'armée de
Naples exécutait cette marche si dangereuse, si con-
traire aux règles de l'art , il passa la Bochetta avec
trente mille hommes, mais trop tard; la bataille de
232 GUERRE D'ORIENT.
la Trebbia avait déjà décidé du sort de l'armée de Na-
ples. Moreau eût dû déboucher par Bobbio, et join-
dre Macdonald avant la bataille. Ces deux armées
françaises étaient de àoixante-quinze mille hommes ;
elles eussent reconquis l'Italie, si elles eussent été com-
mandées par un général capable.
Sixième observation (Macdonald ). i° Macdo-
nald aurait dû partir de Naples le i5 avril, le lende-
main du jour où il reçut l'ordre de Scherer, en date
du 8 avril ; il pouvait être dans la vallée du Pô assez
à temps pour couvrir l'Adda. Il ne partit que le 2 mai
de son camp de Caserte; il perdit quinze jours dans
une circonstance bien délicate. Arrivé le 24 mai à
Florence , il n'avait qu'un seul parti à prendre; c'é-
tait de se porter sur la Spezzia avec son artillerie et ses
charrois, pour faire sa jonction avec Moreau, derrière
l' Apennin. La Spezzia n'est qu'à vingt lieues de Gê-
nes. Réunies dans les premiers jours de juin, les deux
armées, fortes de soixante-quinze mille hommes, au-
raient repassé la Bochetta, fait lever les sièges de Tor-
tone, d'Alexandrie et de Turin , et reporté la guerre
sous les murs de Mantoue. Les principes de l'art de la
guerre n'admettent aucun autre plan, ils condamnent
tout autre parti. Mais le chemin de la Spezzia à
Gênes n'est pas, dit-on, praticable à l'artillerie?
L'artillerie de l'armée de Naples consistait en qua-
rante pièces de canon, dont seulement huit de douze.
Ces obusiers et les pièces de quatre pouvaient être
transportées par terre, soit dans des troncs d'arbres
ÉVÉN. MILIT. DFS SIX PREMIERS MOIS DE I799. ^33
creusés en forme de traîneaux , soit avec des leviers.
I^s munitions pouvaient être portées à dos , soit
par des chevaux d'attelage, soit par des mulets de
réquisition. Les montagnes de la Ligurie sont pleines
de mulets de bât. Florence, Livourne, Sarzana, la
Spezzia ne manquaient pas de bâts pour harnacher
les chevaux. La Corniche, de la Spezzia à Gènes,
longe la mer et ne traverse que des collines; on n'y
trouve aucune montagne; l'artillerie pouvait passer
facilement; elle a passé le grand Saint-Bernard, en
1 800 ; en 1 794 et 1 795 , elle avait passé de Nice à Sa-
vone. Enfin on pouvait embarquer l'artillerie, comme
on l'a fait après la bataille de la Trebbia; il ne fallait
que quelques felouques pour la porter en deux jours
à Gênes, par le cabotage le long des côtes. Il y avait
des centaines de bâtimens à Livourne , à la Spez-
zia, etc., l'escadre anglaise n'était pas dans ces para-
ges ; y eût-elle été, elle n'eût pas pu empêcher le ca-
botage ; et quand bien même Macdonald eût perdu
ses pièces de position , c'était de peu d'importance,
puisqu'en conservant les chevaux et les harnais, il eût
en vingt-quatre heures reformé son équipage dans
une place comme Gènes où indépendamment de l'ar-
tillerie génoise, il y avait l'artillerie française, prove-
nant de l'évacuation de l'Italie : les arsenaux de Nice,
d'Antibes, de Toulon étaient d'ailleurs abondamment
pourvus.
2 Marcher avec une armée de quarante mille
hommes, pendant l'espace de quarante lieues, dans
23/j GUERRE D'ORIENT.
la vallée du Pô , depuis Bologne jusqu'à Novi , le
flanc droit exposé aux débouchés du Pô dont l'en-
nemi occupait toute la rive gauche , sans pouvoir
conserver la possession de ses derrières , exposé ainsi
à avoir l'ennemi en front, en queue et en flanc, c'é-
tait une opération folle. Mais enfin, si on était résolu
à l'entreprendre, il fallait la faire rapidement, à mar-
ches forcées, à tire-d'aile, être le 28 mai à Modène,
et arriver le 4 juin , à Novi; alors Souwaroff n'aurait
pas eu le temps de réunir son armée. Au lieu de cela,
le général de l'armée de Naples resta quatorze jours à
Florence, sans bouger, ce qui permit aux généraux
autrichiens d'être bien instruits de l'orage qui se pré-
parait. Arrivé le 1 5 juin , à Plaisance , il y séjourna
inutilement deux jours, ce qui donna le temps à Sou-
waroff d'arriver de Turin.
Il est des militaires qui ont dit que Macdonald
devait passer le Pô, et se porter dans le Seraglio;
mais ils ne savent pas que pendant juillet, le Seraglio
est inhabitable ; que l'armée y eût perdu cinq cents
hommes par jour; qu'une fois passé sur la rive gau-
che du Pô, l'Oglio, l'Adda, le Tésin, formaient de
grands obstacles.
3° Les troupes françaises ont montré à la Trebbia
le courage et l'intrépidité de ces vieilles bandes, fières
de leurs lauriers d'Italie, et de ceux qu'elles venaient
de cueillir à Naples. Mais le terrain a été mal choisi ,
les opérations mal dirigées; Macdonald n'y a montré
que de l'intrépidité. L'armée française avait, pendant
ÉVÉN. MILIT. DES SIX PREMIERS MOIS DE I 799. l35
cette bataille, la droite au Pô, la gauche aux monta-
gnes, les derrières sur la ville de Plaisance, dont l'en-
nemi occupait la citadelle. Souwaroff , au contraire,
avait sa droite aux montagnes, sa gauche au Pô, ses
derrières sur Tortone, où était le corps de Bellegarde ;
sa retraite était ainsi assurée sur ses derrières, et sur
la rive droite du Pô dont il était maître.
Un grand général, résolu à livrer bataille, avant la
réunion des deux armées , se fût présenté sur le
champ de bataille de la Trebbia, sur la rive droite du
Tidone, en masquant sa véritable ligne de bataille
par la cavalerie, et ayant l'air d'avoir sa ligne d'opéra-
tion sur Plaisance, mais l'ayant effectivement sur Bob-
bio et Gênes; la gauche de sa ligne de bataille étant
alors du côté de Tortone, la droite du côté de Plaisance,
et parallèlement à la chaussée de Plaisance à San-Gio-
vani , à cheval sur le chemin de Plaisance à Gênes
par Bobbio, et tendant à jeter l'ennemi dans le Pô.
Tous les efforts que l'ennemi eût faits le long du Pô
pour gagner la chaussée de Plaisance, efforts qu'il eût
cru devoir décider de la victoire , n'auraient abouti
qu'à lui faire prêter le flanc droit à l'armée française
et à l'entraîner à sa perte.
La retraite de l'armée devait être sur Bobbio ; la
route est bonne pour l'artillerie pendant quatorze
lieues jusqu'à Ponte-Rovigno. Arrivée à la source de
la Trebbia, l'armée se fût trouvée à trois lieues de la
Bochetta; sa jonction eût été faite dès-lors avec l'ar-
mée d'Italie, communiquant par la chaîne supérieure
a36 guerre d'orient.
de l'Apennin. Du champ de bataille de la Trebbia, en
quatre jours, l'armée arrivait sur Gênes; elle n'eût
pas été arrêtée une seule heure par la difficulté du
passage de l'Apennin.
4° La retraite de Macdonald sur Parme, Modène et
la Toscane devait entraîner sa ruine ; elle l'exposait
de nouveau, pendant quarante lieues, à être enve-
loppé par Hohenzollern, Kray et Rlénau, déjà sur ses
derrières, pendant que Souwaroff lui couperait sa
retraite par Gènes et la Toscane , ce qui le rejetterait
sur Rome et rendrait impossible son retour en France.
Il est enfin arrivé à Gènes, mais seulement trente
jours plus tard, et avec huit mille hommes de moins;
il a couru beaucoup de dangers de gaîté de cœur, il
pouvait être en quatre jours sur l'Apennin à la droite
de Moreau.
Septième observation (Souwaroff). i° Le maréchal
Souwaroff avait l'âme d'un grand général, mais il n'en
avait pas la tête. Il était doué d'une forte volonté,
d'une grande activité , et d'une intrépidité à toute
épreuve; mais il n'avait ni le génie ni, les connais-
sances de l'art de la guerre. Lorsqu'il arriva sur
l'Adige, Kray avait enfoncé les portes de l'Italie ,
Mantoue et Peschiera étaient cernées, et Sherer était
derrière l'Adda , affaibli par la perte de deux batail-
les, et par les garnisons qu'il avait jetées dans Man-
toue, Peschiera , Brescia , Bergame , Ferrare , le fort
Urbin, et Pizzighettone. Il ne pouvait plus se relever,
et ne pouvait plus être dangereux, que par sa jonc-
ÉVÉN. MILIT. DES SIX PREMIERS MOIS DE I799. ^7
tion avec l'armée de Naples. Souwaroff devait, dans
toutes ses manœuvres , ne se proposer qu'un but,
empêcher cette jonction; ce fut justement la seule
chose à laquelle il ne pensa pas; il a agi sans plan,
sans calcul.
2 II chargea le général Kray avec vingt-cinq mille
hommes d'assiéger Mantoue , et envoya le général
Rlénau, avec neuf mille hommes, investir Ferrare et
observer la rive droite du Pô. Le siège de Mantoue
ne pouvait pas être entrepris tant que l'armée de
Naples ne serait pas passée; il fallait donc bloquer
cette place avec dix mille hommes, et envoyer Kray,
avec vingt-cinq mille hommes, s'emparer de Bologne;
désarmer les patriotes de la rive droite du Pô, y
prendre des otages; entrer en Toscane, défaire les di-
visions Montrichard et Gauthier qui étaient dans ces
pays, et, interceptant tout-à-fait les communications
de l'armée de Naples avec celle d'Italie , les obliger
à se replier sur Rome ou Gènes. Les vingt-cinq
mille hommes de Kray se morfondirent dans les ma-
rais de Mantoue, et peuplèrent les hôpitaux ; le siège
de Mantoue fut levé deux fois par la crainte de l'ar-
mée de Naples. La division Rlénau, trop faible, se
contenta de bloquer le château de Ferrare , et laissa
les divisions françaises Montrichard et Gauthier
maîtresses de la Romagne, de la Toscane et des dé-
bouchés de l'Apennin. Les communications entre
l'armée de Naples et celle d'Italie ne furent pas inter-
ceptées un seul jour, et lorsque Macdonald arriva en
238 GUERRE D' ORIENT.
Toscane, il fut renforcé de toutes les troupes françai-
ses, qui s'étaient maintenues dans les Légations et en
Toscane.
3° Les manœuvres de Souwaroff de Milan sur
Voghera; ses tentatives mal conçues pour déposter
les Français de la position du Tanaro; la manière
dont il jeta une belle division russe dans les mains
de son ennemi, au confluent du Tanaro et du Pô; son
changement de projet, en abandonnant la rive droite
du Pô, et se portant sur Turin et les vallées des Alpes;
trente jours perdus dans ces incertitudes et ces fausses
manœuvres, pendant que l'armée de Naples arrivait
dans la rivière de Gênes ; indiquent un homme qui
n'avait aucune connaissance des principes de la
guerre. Il eût dû, de Milan, arriver en quatre jours
sur Voghera; envoyer Mêlas avec trente mille hommes
à la poursuite de Moreau ; se porter sur Gênes avec
vingt mille hommes ; il y serait arrivé le 9 mai au
plus tard ; de là aller joindre le général Rray en Tos-
cane, et ayant ainsi réuni quarante-cinq mille hom-
mes, se porter à la rencontre de Macdonald qui n'en
avait pas trente mille. Pendant ce temps Mêlas, avec
trente mille hommes, eût tenu Moreau en échec, sous
Turin et dans le comté de Nice, ce qui joint aux dix
mille hommes sous Mantoue ; aux cinquante mille
devant la citadelle de Milan; et à dix mille hommes
pour observer Alexandrie et Tortone , aurait employé
ses cent mille hommes; l'escadre anglaise qui croisait
sur les côtes de Toscane et de Gênes lui eût rendu de
ÉVÉN. MILIT. DES SIX PREMIERS MOIS DE I 799. 2.3$
grands services. Il est probable que l'armée de Na-
ples aurait rétrogradé sur Rome ; elle eût été perdue
pour la France.
4° Après la perte de la bataille de la Trebbia, pas
un homme de l'armée de Macdonald n'eût dû rentrer
en France, ce qui aurait évité la bataille de Novi ;
dès-lors l'Italie était conquise. Mais Souwaroff, au
lieu de couper l'armée française de Gènes, en mar-
chant rapidement sur l'Apennin, abandonna sa pour-
suite, au moment le plus important, et celte armée
lui échappa.
CHAPITRE XV.
PRÉCIS DES ÉVENEMENS MILITAIRES PENDANT LES SIX
DERNIERS MOIS DE I79Q-
I. Plan de campagne pour Parrière-saison. — II. Opérations des armées
d'Helvétie et du Bas-Rhin ; bataille de Zurich (24 septembre). — III. Ex-
pédition anglo russe en Hollande ; bataille de Bergen (19 septembre); ba-
taille d'Egmont (2 octobre) ; bataille de Kastrikum (8 octobre) ; capitulation
de l'armée anglo-russe (18 octobre). — IV. Opérations des armées d'Italie
et des Alpes ; bataille de Novi (15 août) ; bataille de Genola (4 novembre).
— V. Observations 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7.
I. L'éclat que les succès de Souwaroff jetaient sur
la Russie, stimulait encore la haine de l'empereur Paul
contre la République. 11 mit plusieurs corps d'ar-
mées en mouvement : trente mille hommes 7 sous le
général Korsakoff, se rendirent en Suisse; dix-huit
mille, sous les ordres du général Harmann , s'em-
barquèrent à Revel , sur une escadre anglaise ; onze
mille se rendirent en Italie pour recruter Souwaroff,
ce qui porta à quatre-vingt-dix mille hommes , la
force des armées russes employées dans cette campa-
gne. Les chaleurs de la Lombardie étaient contraires
aux Russes. Le mélange de diverses nations dans la
même armée n'avait que des inconvéniens. Les géné-
raux autrichiens se montraient peu contens de la tac-
ÉVEN. MILIT. DES SIX DERNIERS MOIS DE I 799. lt\ I
tique du général Souwaroff, dont les mœurs sauvages
leur déplaisaient. Les cabinets coalisés convinrent
que quatre armées agiraient simultanément; une eu
Italie, composée d'Autrichiens, sous les ordres de
Mêlas; une, en Helvétie, composée de Paisses, d'é-
migrés français et de Suisses, sous les ordres de Sou-
waroff ; une, sur le Bas-Rhin, composée d'Autrichiens
et de troupes de l'Empire, sous l'archiduc; enfin ,
une en Hollande , composée d'Anglais , de Russes et
d'Orangistes, sous les ordres du duc d'York. Cette
dernière armée, après s'être emparée d'Amsterdam,
et avoir rétabli le stathouder, devait entrer en Bel-
gique, et se réunir à l'armée du Bas-Rhin.
Le gouvernement français, de son coté, sans se lais-
ser décourager par les désastres qu'il avait éprouvés,
mit tout en oeuvre pour recruter des armées : celle
d'Helvétie était la plus forte; on donna ordres sur or-
dres à Masséna de prévenir l'arrivée des Russes, et de
s'emparer de Zurich. On composa l'armée du Bas-
Rhin de troupes mobiles, et on la confia au général
Mùller. On appela au commandement de celle d'Italie
le général Joubert que l'opinion du soldat désignait
comme propre à réparer les désastres , et à faire re-
naître les beaux jours de 1796. Enfin on créa une
nouvelle armée sur les frontières du Dauphiné et on'
en donna le commandement au général Championnet
qu'avaient illustré les victoires de Rome et de Naples.
II. Armée d'Helvèlie. Masséna profita de l'impa-
11, 16
>I\1 GUFRRE D'ORIENT.
tienceoù on était à Paris qu'il entrât en opération, pour
solliciter et obtenir de nouvelles troupes. Le 12 août,
il mit en mouvement sa droite, sous Lecourbe, elle
était forte de vingt-cinq mille hommes 5 la gauche
de l'armée autrichienne qui lui était opposée n'en
avait que vingt mille. Aussi fut-elle bientôt chassée
de Schwitz, de Glaris, du Saint-Gothard , et rejetée
sur les débouchés du Rhintal, après avoir perdu plu-
sieurs milliers de prisonniers, des drapeaux et du ca-
non. Ces combats opiniâtres donnés sur les pitons les
plus élevés du continent, attirèrent sur Lecourbe un
regard de l'Europe. Masséna, avec son centre, se
porta sur Zurich qu'il attaqua le i4 , mais il fut ar-
rêté par les remparts de cette ville. Le 17, l'archiduc
à son tour, essaya inutilement de jeter des ponts sur
PAar, pour tourner la gauche de l'armée française,
et la déposter de In forte position qu'elle occupait au
mont Albis; sur ces entrefaites, le 19, l'avant-garde
des Russes de Rorsakoff arriva à Zurich.
Dans le même temps, l'armée française du Bas-
Rhin se mit eii mouvement. Le général Mûller quitta
son quartier général de Manheim, et se porta le
a5 août à Heidelberg, sur le Necker, avec vingt mille
hommes ; fit investir Philipsbourg , le 2 septembre,
le bombarda pendant cinq jours et cinq nuits, et en
rasa toutes les maisons. L'archiduc voyant que les
huit bataillons qu'il avait détachés de Schaffouse,
afin de renforcer le général Starray, n'étaient pas
suffisans pour couvrir l'Allemagne, et que, conformé-
&VÉN. MIL1Ï. DES SIX DERNIERS MOIS DE ï 799. l[\5
ment au plan adopté par les cabinets, les alliés
étaient déjà débarqués en Hollande , quitta l'armée
d'Helvétie et se porta sur le Bas-Rhin. Le l\ septem-
bre, il arriva à Donaueschingen; le \i devant Phi-
lipsbourg, ce qui contraignit le général Mûller à en
lever le siège, et à repasser le Rhin, laissant le général
Laroche dans Manheim , avec six mille hommes.
L'archiduc attaqua cette place le 17, s'en empara de
vive force, et fit quinze cents prisonniers.
De son côté, Souwaroff avait quitté le commande-
ment de l'armée d'Italie. Il arriva, le 14 septembre, à
Bellinzona, avec vingt-cinq mille Russes qui lui res-
taient des cinquante-et-un mille qui étaient entrés
successivement dans la Péninsule ; trente-et-un mille
étaient morts ou prisonniers ou aux hôpitaux. Il prit, à
Bellinzona, le commandement de l'armée d'Helvétie ; il
perdit dix jours aux pieds des Alpes ; ce fut, le i[\ sep-
tembre seulement, qu'il occupa le Saint-Gothard ,
entra en Suisse, et se joignit aux corps de Rosenberg
et d'Auffemberg, ce qui porta ses forces sur ce point
à trente-cinq mille hommes. Le corps autrichien du
général Hotze fort de vingt- cinq mille hommes, le
corps russe de Korsakoff de trente mille hommes
complétaient l'armée sous ses ordres à quatre-vingt-
dix mille hommes, sans compter les émigrés et les
insurgés suisses.
Masséna sentit enfin que le moment décisif était
arrivé, qu'il n'avait plus un jour à perdre; que s'il
donnait le temps à Souwaroff d'arriver à Zurich , sa
16.
244 GUERRE D'ORIENT.
position deviendrait fâcheuse. Son quartier général
était à Leuzbourg ; le général Ménard commandait
sa gauche, depuis l'embouchure de l'Aar jusqu'à Ba-
den ; le général Lorge était à Dietikon, sur le bord de
la Limmat ; le général Mortier à Adlischwyl sur la Sile,
observant Zurich; le général Klein, avec la réserve, à
Bremgarten , sur la Reuss; le général Soult était à
Glaris occupant avec sa division la rive gauche de la
Linth jusqu'à sa source , une partie de la rive gauche
du lac de Zurich, et se liant avec Mortier. Le général
Lecourbe, avec trois divisions, occupait, à l'extrême
droite, Wesen et le Saint-Gothard. Le général Cha-
bran commandait le camp de Bâle. La force totale
était de quatre-vingt mille hommes. Les deux armées
étaient donc à-peu-près égales en nombre ; mais le
corps de Souwaroff était encore éloigné de son cen-
tre. Le quartier général de Rorsakoff était à Zurich,
sa droite, formée par une division autrichienne, s'ap-
puyait au Rhin, à l'embouchure de l'Aar. Les divi-
sions russes garnissaient les bords de la Limmat, de-
puis Frindenau jusqu'à Zurich, et la rive droite du
lac jusqu'à Rapperschwyl. Le général Hotze, avec le
reste de l'armée autrichienne, occupait la rive droite
de la Linth, Uznach, Schànnis et Wesen; son quar-
tier général était à Kaltbrun. La Linth, le lac de Zu-
rich, la Limmat, et depuis l'embouchure de cette ri-
vière, l'Aar, enfin le Rhin jusqu'à Bâle, séparaient les
deux armées.
Les Français ne pouvaient profiter de l'éloigné-
ÉVÉJV. MILIT. DES SIX DERNIERS MOIS DE I 799. 2/j5
ment du prince Charles et de Souwaroff, et s'emparer
de Zurich, qu'en portant la guerre sur la rive droite
du lac et de la Limmat. Cette rivière était un obstacle
important; les cinq lieues, de Zurich à son embou-
chure dans l'Aar, étaient gardées par toute l'armée
russe, mais au village de Dietikon, à deux lieues au-
dessous de Zurich, la Limmat coule au milieu d'une
plaine, et forme un coude favorable, qui rend impos-
sible à l'armée placée sur la rive droite de défendre
le passage. Dans la nuit du a3 au 24 septembre,
Masséna fit mettre vingt pièces de canon en batterie
aux deux extrémités de ce coude, près de Dietikon ;
au même moment les haquets arrivèrent; en peu
d'heures , les pontonniers jetèrent un pont. L'in-
fanterie russe, au premier bruit qu'elle entendit,
engagea une vive fusillade , mais elle fut contrainte
par les batteries, de s'éloigner. Le général Gazan passa
la rivière, les généraux Oudinot et Klein le suivirent ;
ils attaquèrent _, dans la journée du a5, les hauteurs
de Hongg et de Zut ichberg. Le général Mortier lon-
gea la rive gauche du Lac , se porta au village de
Wollishofen, en vint aux mains avec la division russe
qui était en position près du pont de Zurich, au-des-
sous de la porte de cette ville. Les Russes attaqués
sur les deux rives , firent face partout avec intrépi-
dité ; ils gardèrent la ville de Zurich, une partie de la
nuit du 2 5 au 26, mais enfin les Français enfoncèrent
les portes; Korsakoff ne rallia sur la rive droite du
Rhin que la moitié de son corps ; il perdit par la ba-
24°* GUERRE D'ORIENT.
taille quinze mille hommes, ses hôpitaux, ses magasins
et ses caisses militaires.
Soult, à la pointe du jour, le 2 5, passa la Linth, en
jetant un pont au village de Schânnis, s'empara de
Grynau et attaqua le corps autrichien de Hotze : un
des premiers coups de fusil des tirailleurs français
frappa à mort ce général. Il était d'origine suisse, et
jouissait de toute la confiance de l'armée autri-
chienne ; sa perte fut pour elle, dans ce moment, un
événement des plus funestes. Le combat se soutint ,
toute la journée, avec opiniâtreté. Une brigade russe
qui était au village de Rapperschwyl , formant la
gauche du corps de Korsakoff, marcha au secours des
Autrichiens; elle fut culbutée et mise en désordre.
Les Autrichiens furent contraints de repasser la Thur;
poursuivis jusqu'au village de Lichtensteig , ils se
trouvèrent coupés et rejetés loin du champ de ba-
taille.
Ce jour même, 2 5 septembre, Souwaroff plein des
plus flatteuses espérances franchissait le col du Saint-
Gothard, annonçant hautement son projet, non-seu-
lement de tourner la droite des lignes de la Linth et
de la Reuss, mais, dédaignant toute marche ordinaire,
de se porter directement sur Lucerne et Berne, et de
rejeter en peu de jours l'armée française sur le Jura;
il fit successivement son entrée à Altorf, à Brunnen,
à Schwitz, et enfin à Glaris, le 29 septembre. Le-
courbe n'ayant point assez de forces pour l'arrêter,
refusa le combat. Mais, arrivé à Glaris, Souwaroff
ÉVÉN. M1LIT. DES SIX DERNIERS MOIS DE I799. 'x(y]
apprit les désastres de Zurich, et le mouvement que
faisait Masséna avec dix-huit mille hommes pour sou-
tenir sa droite; cela le décida à céder à la nécessité.
Il évacua la Suisse, abandonnant ses traînards, ses
malades, ses blessés et laissant beaucoup de prison-
niers dans les mains du vainqueur. Le 8 octobre ,
il arriva à Coire , avec les débris de son armée, la
rage dans le cœur, et fort abattu de cette triste fin
d'une campagne, commencée sous d'aussi heureux
auspices.
Korsakoff, réuni au corps autrichien, repassa sur la
rive gauche du Rhin, et s'avança sur laThur, faisant
mine de marcher sur Zurich , pour dégager Souwa-
roff. Masséna se porta contre lui, le battit, le rejeta
sur la rive droite du Rhin, et prit Constance, le 7 oc-
tobre. Le corps de Condé qui s'y trouva, essuya de
grandes pertes.
^irmée du Bas- Rhin. Le général Lecourbe qui avait
acquis de la réputation, et montré de l'activité et de
l'audace dans cette campagne , ayant été promu par le
gouvernement au commandement de l'armée du Bas-
Rhin, arriva le 10 octobre à Strasbourg, brûlant du
désir de se signaler, et de justifier la confiance dont il
était l'objet. Il réunit en hâte vingt mille hommes,
dont il forma quatre divisions , sous les ordres des
généraux Laborde, Legrand, Ney et Baraguay-d'Hil-
liers, et porta son quartier général à Wisloch. Il atta-
qua et battit le général Gcerger qui avait remplacé le
prince deSchwarzenberg, dans le commandement du
','48 GUERRE D'ORIKNT.
corps d'observation autrichien , entre le Mein et le
Necker. Ce général, après avoir reçu un renfort de
cavalerie, s'était établi à Reilengen, à une marche de
Philipsbourg, à mi-chemin du Rhin et du Necker,
communiquant par Heilbronn et Stuttgard, avec le
quartier général de la grande armée , à Donaueschin-
gen sur le Danube; il fut obligé d'évacuer ses posi-
tions. L'armée française investit Philipsbourg ; la
division Laborde en fit le blocus. Les trois autres
divisions occupèrent tout le pays entre le Necker et
le Rhin , depuis Durlach , Heilbronn et Manheim.
Le général autrichien Meerfeld, avec une division de
la grande armée, observait le débouché de Kehl, et
gardait les débouchés des montagnes Noires. Les
désastres de Zurich obligèrent l'archiduc à quitter le
Bas-Rhin, et à se porter avec sop armée sur le Haut-
Danube.
Lecourbe en profita et se porta sur Heilbronn,
pour attaquer le centre du corps de Starray ; mais il
fut repoussé et forcé de repasser le Necker. Le 7 no-
vembre, il leva le siège de Philipsbourg, et prit posi-
tion, la droite au Rhin_, la gauche au Necker, en avant
de Heidelberg. couvrant Manheim, où était son pont.
Peu après , ayant reçu quelques renforts des places
du Rhin, et complété son armée à trente mille hom-
mes , il se reporta en avant. Le général Laborde ,
avec la droite, investit pour la troisième fois Philips-
bourg. Baraguay-d'Hilliers, avec la gauche, manœu-
vra sur la droite du Necker ; Ney et Decaen marché-
ÉVÉN. MILIT. DES SIX DERNIERS MOIS DE I 799. l[\^
rent, avec le centre, par Sinzheim jusqu'à Eppingen.
Lecourbe battit, à Bruchsal, le prince de Lorraine
qui voulut s'opposer à sa marche et le rejeta sur
l'Enz, la gauche au Rhin, la droite au Necker, et les
derrières sur l'armée de l'archiduc, ce dernier en-
voya le général Starray, avec un renfort de cavalerie
et d'infanterie, prendre le commandement de ce corps
d'observation, et mettre un terme aux mouvemens
offensifs qui inquiétaient l'Allemagne. Le 22 novem-
bre, Starray attaqua le centre de l'armée française,
s'empara d'Eppingen et de Bretten. Le 2 décembre,
le combat se renouvela avec chaleur à Sinzheim et à
Weiler. Lecourbe fut obligé de nouveau à la retraite;
il leva le blocus dePhilipsbourg, reporta d'abord son
quartier général à Wisloch, puis à Schwetzingen, et
prit position la droite au Rhin, au-dessus de Manheim,
la gauche au Necker, au-dessus de Seckenheim, posi-
tion dangereuse où sa retraite était compromise. Mais
le 5 décembre, il conclut avec le général Starray un
armistice par lequel il était stipulé que les Français
hiverneraient sur la rive droite du Rhin. La clause
expresse de la ratification de l'archiduc y était men-
tionnée; ce prince la refusa, le 1 1 décembre. Cepen-
dant Lecourbe atteignit une partie de son but. Il
profita de ses six jours d'armistice pour évacuer tran-
quillement la rive droite du Rhin, et prit ses canton-
nemens entre JVIayence et Landau, sur la rive gauche.
III. Armée gallo-batave. Les préparatifs d'une
230 GUERRE T> ORIENT.
expédition importante se faisaient en Angleterre. Une
armée russe se rassemblait à Revel. Le cabinet de
Saint- James ne dissimulait pas ses projets sur la Hol-
lande; soit qu'il voulût, par là, détourner l'attention
du gouvernement français de la Suisse ou de l'Italie;
soit qu'il voulût prévenir les orangistes. Une escadre
anglaise, forte de cinquante-cinq vaisseaux de guerre,
de toutes grandeurs, sous l'amiral Duncan, et un
convoi de cent quatre-vingts voiles sur lequel était
embarquée la division Abercrombie,, forte de douze
mille bommes, appareillèrent d'Angleterre; le 19 août,
on les signala sur les côtes de Hollande. Le 1 1 , le
Directoire batave fit connaître au général Brune,
commandant l'armée gallo-batave , que l'amiral an-
glais avait sommé la flotte hollandaise, mouillée au
Texel, et le gouverneur du Helder d'arborer les cou-
leurs d'orange. Brune avait sous ses ordres trente
mille hommes effectifs, savoir : vingt mille Hollan-
dais, et dix mille Français. Les vingt mille Hollandais
formaient deux divisions. La première, sous le géné-
ral Daendels, était cantonnée depuis La Haye jusqu'au
Texel. La seconde, sous le général Dumonceau, était
dans la Frise, ayant son quartier général à Groningue.
Les dix mille Français formaient trois divisions; la
première était chargée de la défense de la Zélande;
les deux autres étaient le long du Rhin et de la Meuse,
depuis Nimègue.
Le général en chef, incertain sur les intentions de
l'ennemi , n'osa se dégarnir sur aucun point de la
ÉVÉN. M1LIT. DES SIX DERNIERS MOIS DE 1 799. 25 I
frontière. 11 pouvait, disait-il, être attaqué par l'Es-
caut , la Meuse, la Frise ouïe Helder; il se borna à
ordonner au général Daendels de concentrer sa,divi-
sion au Helder , le point le plus important de son
arrondissement. Cette conduite parut d'abord justi-
fiée par l'événement; l'escadre ennemie disparut
pendant plusieurs jours de devant le Helder, mais
c'était l'effet des mauvais temps.' Le 26 août, elle
revint et mouilla aussi près que possible de terre, à
deux lieues au sud de la passe du Texel, embossant
près du rivage, quelques frégates. .Le 27, à la pointe
du jour, elle débarqua la division Abercrombie, vis-
à-vis des dunes amoncelées sur la base d'une an-
cienne digue, nommée leZyp-Dych; ces digues, éle-
vées de neuf à dix toises , forment un glacis de cent
toises du coté de l'estran du télégraphe. Le général
Daendels ne jugea pas devoir s'établir sur leur som-
met; il fit ses dispositions pour attaquer l'ennemi par
ses flancs aussitôt après qu'il aurait débarqué.
Les troupes légères anglaises, soutenues par quel-
ques bataillons de grenadiers , mirent pied à terre ,
sous la protection des bâtimens embossés ; elles eu-
rent le temps de se former, et de faire leurs disposi-
tions , avant d'être attaquées. Abordées mollement ,
et par peu de monde, sur leur gauche, elles le furent
avec vigueur et ténacité sur leur droite où était
Daendels. Cependant elles le repoussèrent, et, après
plusieurs heures de combat, le forcèrent à la retraite
avec perte d'un millier d'hommes : la leur s'éleva à
2 52 GUERRE D'ORIENT.
environ cinq cents hommes. Une fois le débarquement
opéré, 'Daendels jugea que les lignes du Helder n'é-
taient plus tenables ; il les fit évacuer dans la nuit, et
prit position sur le Zyp. L'ennemi occupa le lende-
main le Helder, et y arbora le pavillon d'Orange.
Le 3o, l'escadre hollandaise , composée de neuf vais-
seaux de guerre, se rendit à l'amiral anglais, et hissa
les couleurs d'Orange. Les équipages s'étaient insur-
gés, ils avaient constitué prisonnier l'amiral Story,
leur commandant, et tous leurs officiers, dont la con-
duite fut honorable. Cette trahison fut le signal d'un
mouvement national à Amsterdam. Le peuple de
cette grande ville montra la plus vive indignation
d'une si infâme conduite. Des bataillons de grena-
diers et de chasseurs se formèrent dans les provinces,
et se réunirent à Harlem. Le Directoire batave pro-
clama hautement la volonté de la nation de défendre
son territoire, jusqu'à la dernière extrémité; même
la capitale, si cela devenait nécessaire.
Le i er septembre, Daendels, inquiet de ne voir
arriver aucune troupe à son secours , se trouvant
compromis, voulut se couvrir par les inondations des
canaux et des digues; il retira sa gauche sur Alkmaar,
et sa droite sur Purmerende, couvrant Amsterdam.
Mais Brune, éclairé enfin sur les projets de l'ennemi,
avait expédié des ordres de mouvement pour réunir
son armée. Il porta son quartier général à Alkmaar ;
la brigade du général Gouvion s'établit sur les dunes,
la droite au canal d' Alkmaar, la gauche à l'estran. Les
ÉVÉN. MILIT. DES SIX DERNIERS MOIS DE I 799. ^53
bataillons français qui arrivèrent de la Belgique y
furent successivement réunis, ce qui forma la division
Vandamme. La division Daendels forma le centre;
elle appuya sa droite à Over-Horn. La division Du-
monceau quitta la Frise, traversa Amsterdam le 6
septembre, et entra en ligne, le 8. Le général Brune
eut alors vingt-cinq mille hommes présens sous les
armes, en bataille. Il occupa une ligne continue de
trois lieues, et s'étendit par des flanqueurs, jusqu'à
Horn, sur le Zuyderzée; Vandamme formait sa gau-
che, et garnissait un front d'une lieue et demie, jus-
qu'au canal d'Alkmaar. Dumonceau au centre était
au pont deSchoorldam, sur ce canal; la droite, sous
Daendels, était à la position d'Oudkarspel; ces deux
corps couvrant ainsi quatre mille toises. Le quartier
général et le parc de réserve étaient à Alkmaar.
Le général anglais prit position derrière le Zyp, sa
droite à la mer derrière Petten, flanquée par des fré-
gates et des chaloupes canonnières; son centre à la
hauteur du village de Rrabbendam qu'il avait re-
tranché; sa gauche, vis-à-vis le village d'Eenigenburg
et de Saint-Marten ; le Zyp servait de terre-plein à
son artillerie. Cette position avait trois lieues d'éten-
due. Le Zyp est une grande digue qui remonte, pen-
dant une lieue un quart , la rive droite du canal
d'Alkmaar, depuis son embouchure jusqu'au village
de Rrabbendam. Là elle fait un angle, tourne paral-
lèlement à la mer, dans la direction du Texel, pen-
dant quatre lieues, et se termine au Zuyderzée. Dans
a54 GUERRE D'ORIENT.
les premiers jours de son débarquement, la position
du général anglais fut critique. Mais ayant été rejoint
par une brigade de cinq mille hommes, il se trouvait
avoir réuni dix-huit mille hommes, y compris un
détachement de la flotte. Il fut ainsi , pendant plu-
sieurs jours , inférieur de moitié à l'armée française,
et il l'était encore d'un tiers, après l'arrivée de ce
second convoi, ce qui décida le général Brune à mar-
cher en avant.
Le 10 septembre, à la pointe du jour, il se mit en
mouvement, sur six colonnes. Les deux de droite,
commandées par Daendels, sur Saint- Mart en et Eeni-
genburg; les deux du centre, sous Dumonceau, sur
Eenigenburg et Rrabbendam; les deux de gauche,
composées de Français, sous Vandamme, se dirigè-
rent, celle de droite par la digue de la rive gauche du
canal d'Alkmaar; celle de gauche par les dunes qui
dominent l'estran. Arrivée sur le front de l'attaque,
l'armée embrassait trois lieues. Vandamme fut arrêté
par le canal d'Alkmaar qui longe la digne ; il fut ex-
posé à-la-fois au feu des vaisseaux, et à celui des bat-
teries, placés sur le Zyp; il n'avait ni équipage de
pont ni batterie de réserve, il fut obligé de se replier
après avoir fait sonder le canal où plusieurs soldats
se noyèrent. Dumonceau et Daendels s'emparèrent
des villages, mais ils furent repoussés aux attaques de
la digue , et contraints à la retraite. L'armée rentra de
jour dans sa position sans être poursuivie; sa perte
se monta à mille deux cents hommes tués ou blessés,
ÉVÉN. M1LIT. DES SIX DERNIERS MOIS DEI799. 2 ^
celle des Anglais à cinq cents. Le général en chef,
après cet échec, renonça au projet de forcer la posi-
tion de l'ennemi; il fit travailler avec ardeur à élever
des retranchemens , et attendit les renforts qui lui
étaient annoncés. Les \l\, i5, 16, 17 septembre, le
duc d'York, avec la deuxième division anglaise et le
corps russe, commandé par le général Hermann ,
débarqua. Il prit le commandement de l'armée an-
glo-russe qui se trouva alors forte de quarante mille
hommes. L'armée gallo-batave, de son coté, reçut,
du 10 au 19 septembre, six mille hommes de France,
et trois mille hommes de Hollande; ce qui répara les
pertes qu'elle avait faites aux combats des 27 août
et 10 septembre, et la porta à vingt-huit mille hom-
mes présens sous les armes, dont quatorze mille Fran-
çais. Tout faisait donc une loi au duc d'York de ne
pas perdre de temps.
En effet, le 18 au soir, il commença son mouve-
ment. Le général Abercrombie , avec douze mille
hommes, se porta sur Horn , pour tourner la droite
de l'armée française; il y entra, le 19 au matin, et lit
prisonniers deux cent cinquante flanqueurs bataves
qui y étaient en observation. Ce même jour, le duc
d'York se mit en marche, sur six colonnes, avec le
reste de l'armée. Les deux de droite , sous le général
Hermann, étaient composées de douze bataillons
russes et de quatre bataillons anglais; elles se dirigè-
rent entre la mer et le canal d'Alkmaar. Les deux du
centre, sous le général Dundas, étaient formées, cha-
a 56 guerre d'orient.
cune de huit bataillons anglais et de trois bataillons
russes; elles débouchèrent parle village de Krabben-
darn, et se portèrent sur la division Dumonceau; les
deux de gauche, sous le général Pultney, se portèrent
sur le général Daendels, et la position d'Oud-Kar-
spel. L'adjudant-général Rostolant, commandant l'a-
vant-garde de la division française, après avoir ar-
rêté le général Hermann, pendant plusieurs heures, à
la hauteur du pont de Schoorldam, se replia en bon
ordre sur la brigade Gouvion qui occupait Bergen.
Le général Hermann fit attaquer ce viliage et l'enleva
à la baïonnette. Le général Dundas qui avait forcé les
positions de Dumonceau , au village de Warmen-
Huysen, fut arrêté parles redoutes construites au pont
de Schoorldam; il se trouva fort en arrière de la co-
lonne russe, Vandamme en profita pour envelopper
Bergen; il aborda les Russes à la baïonnette, les tailla
en pièces , prit leur artillerie , leurs drapeaux , et fit
prisonnier le général Hermann ; plusieurs autres de
leurs généraux furent blessés ou tués. Le général
Daendels qui, jusque-là, avait repoussé toutes les at-
taques faites contre ses retranchemens , enflammé
par les cris de victoire qu'il entendait au centre et
à la gauche, sortit de ses redoutes, et marcha au
général Pultney ; mais il fut repoussé avec une perte
considérable, perdit sa position retranchée, et fut
obligé d effectuer sa retraite , en passant le défilé de
Langendyck. Le duc d'York, consterné de la défaite
de la division Hermann , fit sa retraite sur son camp,
EVEN. MILIT. DES SIX DERNIERS MOIS DE I799. 2$']
derrière le Zyp. Il perdit, dans cette journée, le cin-
quième de son armée, sept drapeaux et vingt-six
pièces de canon. La perte de l'armée gallo-batave fut
de trois mille deux cents hommes tant tués que bles-
sés. Le général Abercrombie, aussitôt qu'il eut avis
de la perte de la bataille, évacua Horn et rentra dans
le camp. Cette victoire releva le courage et l'espé-
rance des Hollandais. Amsterdam menacé du côté du
Zuyderzée, fut défendu par la garde nationale, et par
soixante chaloupes canonnières françaises qui, dans
ce temps , arrivèrent de Dunkerque. Le général
Brune, malgré sa victoire, continua avec raison, à se
retrancher dans sa position.
Une brigade de réserve russe , forte de trois mille
hommes, renforça l'armée alliée, très affaiblie par la
journée de Bergen, et les maladies qui faisaient de
grands ravages; aux premiers jours d'octobre, elle
ne comptait plus que trente mille hommes sous les
armes. L'armée gallo-batave avait reçu sept mille
Français et trois mille Hollandais , quelques jours
après sa victoire ; elle était de trente mille hommes,
et attendait encore des renforts. Il fallait donc que le
duc d'York renonçât à son entreprise ou risquât de
nouveau le sort d'une bataille. Le 2 octobre, il dé-
boucha sur quatre colonnes ; la droite, sous les ordres
du général Abercrombie; le centre, sous le général
Essen; la gauche, sous le général Dundas; la qua-
trième colonne, sous les ordres du général Pultney.
Elles étaient d'une force égale, de douze bataillons
11.
ï*58 GUERE*. p'oBIEtfT.
chacune; mais les deux premières étaient composées
de troupes qui n'avaient point encore donné, ou du
moins éprouvé. de pertes sensibles. Abercrombie et
Essen manœuvrèrent entre le canal d'Alkmaar et la
mer; Dundas se porta sur le pont de Schoorldam. Le
projet du duG d'York était de s'emparer d'Egmond,
de tourner Alkmaar par la route des Coquilles; il ne
put réussir; toutes ses attaques sur Bergen furent
repoussées par le général Gouvion. La colonne russe
fut encore la plus maltraitée. Les succès de cette
journée, appelée bataille d* Alkmaar, furent balan-
cés; les deux armées couchèrent sur le champ de
bataille. Cependant le 3, à la pointe du jour, Brune
ordonna la retraite ; elle se fit avec ordre et à la vue
des alliés qui , à mesure qu'il évacuait Bergen , Eg-
mond et Alkmaar, en prirent possession. Le soir
du 3, l'armée gallo-batave occupa la position de Be-
verwyk, la plus resserrée et la meilleure de toutes;
elle y fut renforcée par six bataillons français qui
arrivaient de France.
Les 4 et 5, les deux armées restèrent en présence.
Toute inaction était à l'avantage des Français qui re-
cevaient chaque jour de nouveaux renforts, Le duc
d'York se résolut à attaquer. Le générai Gouvion
appuyait la gauche sur le bord de la mer à Wyk-aan-
See; la division Boudet était au centre, la division
Dumonceau formait la droite. Daendels était détaché
en avant de Purmerende pour couvrir Amsterdam.
Le combat fut chaud tout le jour ; les positions de
ÉVÉN. MILIT. DES SIX DERNIERS MOIS DE I799. %5ç)
Bakkum, deLimmen, et de Kastrikum furent prises
et reprises plusieurs fois. La victoire était chance-
lante, lorsque le général Brune la décida en sa faveur,
par une charge à la baïonnette qui porta le désordre
dans les rangs de l'ennemi qui ne put se rallier qu'au-
près d'Egmond , abandonnant bon nombre de pri-
sonniers, sept pièces de canon, et toutes ses positions.
Pendant ce temps , la division Pultney parlementait
avec le général Daendels, qui se laissa amuser, et ne
prit aucune part au combat. L'issue de cette affaire,
appelée bataille de Kastrikum , décida le 7 octobre,
le duc d'York à opérer sa retraite sur la position du
Zyp. Son armée était réduite à vingt-quatre mille
combattans. L'armée française, plus forte, se renfor-
çait encore chaque jour; l'expédition était manquée.
Brune se porta en avant, le 1 5 octobre. Il prit posi-
tion, sa gauche à Ramp sur le bord de la mer, et sa
droite en avant de Winkel, sur le Zuyderzée, serrant
de près le camp retranché du Zyp qu'il se disposait à
attaquer, lorsque le duc d'York demanda à capituler,
et envoya à cet effet au quartier général le général
Knox qui signa, le 18 octobre, la capitulation d'Alk-
maar, par laquelle ce prince s'obligea à évacuer dans
le plus bref délai la Hollande; à laisser les batteries
du Helder tout armées, et à libérer huit mille prison-
niers français. La Hollande réclama avec raison la
restitution de son escadre, ce qu'elle n'obtint pas.
Les conditions de cette convention furent scrupuleu-
sement exécutées.. Le 19 novembre le dernier convoi
17.
2ÔO GUERB.K D'ORIENT.
de l'armée anglo-russe quitta la Hollande. Cette ar-
mée de quarante-cinq mille hommes d'excellentes
troupes, avait échoué devant une armée inférieure
en nombre et en qualité.
Dans l'espace d'un mois, les deux armées se livrè-
rent un combat et trois batailles : i° l'attaque du Zyp
où les Gallo-Bataves étaient les plus nombreux, mais
où les Anglais étaient retranchés; ce ne fut à propre-
ment parler qu'une reconnaissance, tout l'avantage
fut pour les Anglais; a la bataille de Bergen qui dé-
cida du sort de la Hollande, l'armée anglo-russe fut
supérieure sur le champ de bataille, quoiqu'elle se fût
affaiblie du détachement d'Abercrombie; 3° la ba-
taille d'Alkmaar; les deux armées y étaient égales en
forces; 4° ^ a bataille de Kastrikum; l'armée gallo-
batave quoique supérieure sur le théâtre d'opération,
n'était qu'égale sur le champ de bataille, parce que
Daendels avait été détaché pour couvrir Amsterdam.
Les Anglais et les Russes sont de très bons soldats;
les Hollandais sont médiocres; beaucoup désertent:
mais dans un pays comme la Hollande, où, à tous les
pas , on trouve des positions avantageuses ou inex-
pugnables, la défensive peut se soutenir avantageuse-
ment avec des troupes inférieures, parce que partout
on est couvert par des canaux non guéables, des ma-
rais ou des inondations.
IV. Armée d' Italie. Après la bataille de laTrebbia
l'armée austro-russe se divisa. La division Frœlich fut
ÉVÉN. MILIT. DES SIX DERNIERS MOIS DE I799. '2.6 I
détachée sur Rome; la division Klénau occupa la
Toscane etlaSpezzia, poussant une avant-garde sur
Sestri, pour menacer Gênes du côté du Levant. Deux
divisions bloquèrent et assiégèrent Alexandrie et
Tortone. Une division investit Coni; quatre divisions
lurent détachées dans les bailliages italiens : aux pieds
du Saint -Gothard et du Simplon; dans la vallée
d'Aost, au pied du Saint-Bernard; dans la vallée de
Suse, au pied du mont Cénis. Six divisions occupèrent
le camp d'observation de Pozzolo-Formigaro, vis-
à-vis Novi , couvrant les deux sièges de Tortone et
d'Alexandrie.
Le 9 juillet, le fort Urbin capitula. Le 22, Alexan-
drie battit la chamade; la garnison de deux mille sept
cents hommes fut faite prisonnière de guerre. Celte
citadelle était forte, l'ennemi n'était encore qu'à sa
seconde parallèle; en réalité le siège était à peine
commencé; mais un pan de l'escarpe de l'un des
bastions s'étant écroulé, par l'effet de quelques bou-
lets qui avaient frappé par plongée, et par la trouée
des fosses des demi-lunes, le conseil de défense argua
de ce que la brèche était faite, et se crut autorisé à
capituler. Cette place pouvait se défendre encore
plusieurs semaines. Le 3o juillet,, Mantoue ouvrit
ses portes, après seulement sept jours de tranchée.
Cela permit à l'armée de Kray de se mettre en mar-
che pour renforcer le camp de Pozzolo-Formigaro.
L'indignation fut universelle en France , à la nou-
velle de la reddition de Mantoue. Après que la ca-
262 GUERRE D'ORIENT.
pitulation fut signée , l'armée assiégeante, la garni-
Son et les habitans furent obligés de réunir leurs ef-
forts pour rétablir les digues qui assuraient la défense
de la place et avaient été emportées par les eaux.
Ces trois événemens inattendus améliorèrent la
position de l'armée austro-russe.
La jonction de l'armée de Naples avec l'armée
d'Italie, l'arrivée de renforts de France portèrent
l'armée de Joubert à soixante mille hommes. Le gé-
néral Championnet, dans le même moment , prit à
Grenoble le commandement de l'armée des Alpes ,
forte de trente mille hommes. Ces deux armées en-
semble pouvaient mettre en bataille soixante-dix à
quatre-vingt mille hommes. Le i3 août, Joubert
porta son quartier général, de Campo-Moron, dans
la vallée de la Bormida. Son armée était composée de
quatre divisions formées chacune de trois brigades.
Il la partagea en deux corps : les divisions Watrin et
Laboissière, sous les ordres de Saint-Cyr, partirent
du camp de Cornigliano, franchirent la Bochetta, et
se mirent en bataille à la droite de Novi, sur les der-
niers mamelons de l'Apennin qui dominent toute la
plaine. Les divisions Lemoine et Grouchy, sous les
ordres du général Pérignon , formèrent la gauche;
elles débouchèrent sur Acqui , attaquèrent vivement
le corps de Bellegarde et le repoussèrent; le iZj, elles
prirent position , la gauche appuyée au village de
Pasturana, la droite dans la direction de Novi. Le
quartier général resta à Capri. Le général en chef se
ÉVÉN. MIL1T. DES SIX DERNIERS MOIS DE 1 799. 263
rendit le soir à Novi où il tint un conseil de guerre.
Sonwaroff prévenu par le mouvement de Pérignon ,
eut le temps de réunir son armée qu'il plaça, la gau-
che à la Scrivia, la droite à Bosco, le quartier général
à Pozzolo-Formigaro. Joubert avait appris la prise de
Mantoue et l'arrivée de Kray. La bataille lui parut
sans but et les généraux furent d'opinion unanime
qu'il ne fallait pas la livrer. L'armée n'avait pas assez
de cavalerie pour descendre dans la plaine, et profi-
ter des avantages que pourrait obtenir l'infanterie.
Cependant il remit au lendemain à prendre un parti ,
mais l'ennemi le prévint et l'attaqua.
La droite de Sonwaroff, commandée par Kray, ef
la gauche sous Mêlas, étaient composées d'Autri-
chiens, le centre de Russes. Cette armée était d'un
cinquième plus forte en infanterie que l'armée fran-
çaise; elle était triple en cavalerie. Le i5, à la pointe
du jour, Kray attaqua la gauche française à Pasturana :
Joubert s'y porta rapidement. Son armée n'était pas
favorablement placée pour recevoir la bataille; elle
était sur une seule ligne, de plus de six mille toises,
du village de Pasturana à la Scrivia. Il se mit à la tète
d'une brigade de son extrême gauche, et marcha à
l'ennemi pour arrêter ses progrès, mais une des pre-
mières balles le frappa au cœur, il tomba mort. Mo-
reau qui était encore à l'armée prit le commande-
ment, et repoussa pendant toute la journée les efforts
de Souwaroff. Trois fois les Russes marchèrent sur
Novi pour enlever cette petite ville , et trois fois ils
?64 GUERRE d' ORIENT. •
furent repousses. A leur troisième attaque, le général
Watrin quitta sa position, descendit dans la plaine,
les prit par leur flanc gauche, les rompit, et les pour-
suivit pendant trois quarts de lieue. Mêlas profita du
mouvement en avant de la division Watrin , et se porta
en hâte sur les positions qu'elle quittait. Le général
Lusignan , avec son avant-garde , s'avança sur la
chaussée de Novi à Gênes, et l'intercepta à l'armée
française. Saint-Cyr accourut aussitôt, attaqua, battit
Lusignan, et le fit prisonnier. Mais Mêlas ne se rebuta
pas. Watrin ne put reprendre ses positions, il était
cinq heures du soir. Moreau ordonna la retraite qu'il
fit en prolongeant la ligne de bataille par la gauche,
et par le chemin de Pasturana à Gavi. Le général Pé-
rignon, avec la division Grouchy, soutint la retraite;
il était encore à la nuit, en avant de Pasturana, con-
tenant tous les efforts de l'ennemi, lorsque enfin, en-
touré de tous côtés et blessé, il fut fait prisonnier,
ainsi que Grouchy et Colli. La moitié des parcs et des
caissons, tombèrent au pouvoir du vainqueur. L'ar-
mée se rallia à Gavi, et reprit ses anciennes positions.
La perte des Austro-Russes fut énorme; jusqu'au
moment de la retraite , elle avait été double de celle
des Français.
Championnet avait commencé son mouvement
le i3 août. La division Compans passa le petit Saint-
Bernard, enleva de vive force le camp de la Tuile, et
s'empara de la vallée d'Aost. La deuxième division
descendit du mont Cénis, et prit position sur Suse. La
iVEN. MILIT. DES SIX DERNIERS MOIS DE I799. 265
troisième descendit dans la vallée d'Aost; la quatrième
descendit du col d'Argentière et s'empara des Barri-
cades; mais ces mouvemens étaient tardifs. Lorsque
Souwaroff les apprit, la bataille de Novi avait décidé
du sort de la campagne. Le 16, Souwaroff porta son
quartier général à Asti , Kray resta au commande-
ment du camp dePozzolo; Mêlas se dirigea sur Bra,
surveillant le blocus de Coni. Depuis, l'armée russe
se mil en marche pour la Suisse, en conséquence du
plan général de guerre arrêté par les puissances.
De toutes les places fortes que les Français possé-
daient en Italie, il ne leur restait plus que Tortone
et Coni; toutes les autres étaient tombées. Tortone
battit la chamade le i er septembre; il fut convenu
qu'elle ouvrirait ses portes le 1 1 , si elle n'était pas
secourue, avant cette époque. Moreau qui comman-
dait par intérim l'armée d'Italie, résolut de sauver
cette place. Le 9 septembre, il se porta avec trente
mille hommes sur Serravalle et Novi; Kray l'attaqua
aussitôt avec l'armée d'observation et le repoussa.
Moreau, ayant échoué, reprit ses positions , et Tor-
tone ouvrit ses portes le 1 1 septembre. Les clefs fu-
rent remises à Souwaroff qui, immédiatement après,
partit pour rejoindre, en poste, son armée qui déjà
arrivait au pied du Saint-Gothard. Mêlas prit le com-
mandement en chef.
Championnet pour seconder les opérations de
Moreau se mit en mouvement avec ses quatre divi-
sions. Duhesme, d'Aost se porta sur Chàtillon; il fut
266 GUFKI1K I) 1 OJÏ[liJVT.
arrêté par le fort de Bard , quelques troupes légères
seulement passèrent et arrivèrent près d'Ivrée. La di-
vision de Suze s'avança de quelques lieues sur Turin ;
elle fut contenue. Championnet porta son quartier
général à Pignerol , entra dans la plaine, s'avança à
Fossano, sur la Stura, avec huit à neuf mille hommes,
ce qui obligea Mêlas à lever le blocus de Coni. Mais
aussitôt que Kray eut battu Moreau, il accourut au
secours de Mêlas. Us marchèrent réunis sur Fossano,
battirent Championnet le 18 septembre, et le rejetè-
rent au-delà des Alpes. Après quoi Kray retourna à
Pozzolo; Mêlas, à son quartier général de la Trinité,
à trois lieues de Coni, qull investit de nouveau.
Le Directoire réunit enfin les armées des Alpes et
d'Italie, il en confia le commandement à Champion-
net qui arriva à Gênes , le so septembre. Il partagea
ses troupes en trois corps : Saint-Cyr commanda la
droite, forte de quinze à seize mille hommes, et fut
cha/gé de la défense de la Bochetta, de Gènes et des
débouchés de la Bormida; Duhesme, avec la gauche,
composée de tout ce qu'il y avait de disponible à l'ar-
mée des Alpes, formant douze à quinze mille hom-
mes , campa à Briançon. Championnet se porta,
avec le centre, formé des divisions Lemoine, Victor,
Mùller et Grenier, environ vingt-cinq mille hommes,
en avant de Coni, pour empêcher Mêlas de faire le
srége de cette place, la seule qui restât aux Français
en Italie, et qu'il leur était si important de conserver.
Le projet de Championnet était aussi d'hiverner dans
ÉVÉN.MILIT. DES StX DERNIERS MOIS DE 1 799. 267
les plaines du Piémont, afin de pouvoir reprendre
l'offensive au commencement du printemps, sans
avoir les Alpes à traverser. Mêlas persista à maintenir
le blocus de Coni ; il eut lieu de s'en repentir; ses
lignes entre la Stura et le Pesio furent forcées. 11 fut
battu à Villa-Nova, à Mondovi, à Carra, obligé d'é-
vacuer toute la rive droite delà Stura et d'abandonner
son quartier général de la Trinité; il rallia son armée
sur la rive gauche de la Stura.
De son côté, Duhesme descendit du mont Gcnèvre,
s'empara de Pignerol et de Saluées. Championnet pour
faciliter sa jonction partit de Coni, se porta, le 3 no-
vembre, sur Savigliano, avec les divisions Grenier
etMùller, laissant la division Lemoine à Carra sur la
droite de la Stura, et ordonna à Victor qui était sur
Mondovi, de se porter sur Fossano pour y passer la
Stura, et y faire sa jonction avec l'armée. Fossano
avait été mis à l'abri d'un coup de main. Mêlas avait
réuni toutes ses forces entre cette ville et Marenne.
Le 4 novembre , à la pointe du jour, il marcha en
trois colonnes sur Savigliano : la division Grenier at-
taquée par les divisions Ott et Mitrowski ne put ré-
sister, elle fut rejetée sur Coni. Victor, arrivé sur
Fossano, fut attaqué par les divisions Elnitz et Got-
tesheim. Duhesme n'arriva sur Savigliano que quatre
heures après que Grenier en avait été chassé ; il se
trouvait sur les derrières de l'ennemi. Après deux
heures d'hésitation, il rétrograda d'abord sur Saluées;
attaqué dans cette position , par le général Kaim , il
a68 guerre d'orient.
continua sa retraite sur Pignerol , et repassa le mont
Genèvre, Championnet rallia la division Grenier à
Truchi; celle de Victor à Morazzo. Mais celle de
Lemoine se trouva coupée de Coni; plusieurs de ses
régimens furent obligés de poser les armes. Le 6 no-
vembre, Elnitz prit le camp de Notre-Dame-de-Olmo,
au pied du col de Tende. Grenier se réfugia au camp
de Limone où il fut forcé; le 12, il évacua Ormea, et
Ponte-di-Noro. Le j6, le général Sommariva prit le
col d'Argentière. Le i5, Provera entra dans le comté
de Nice. La désastreuse journée du 4 ■> appelée la
bataille de Genola, coûta aux Français huit à neuf
mille hommes tués ou blessés, et sema partout le dé-
couragement. L'armée rejetée au-delà des Alpes et de
l'Apennin se trouva divisée en trois corps. Cham-
pionnet porta successivement son quartier général à
la Pietra et à Sospello. Mêlas assiégea Coni, tenant
des corps d'observation sur le col de Tende et sur
Mondovi. Il plaça son quartier général à Borgo-San-
Dalmazzo. Le 5 décembre, Coni ouvrit ses portes; la
garnison forte de deux mille six cents hommes fut
faite prisonnière de guerre.
Du côté de Gênes, les mouvemens de Saint-Cyr
avaient été arrêtés par Kray, et toutes les attaques
que Rlénau, partant delaSpezzia, avait tentées contre
Gênes avaient été repoussées par Saint-Cyr. Le i5 oc-
tobre, Klénau s'était porté sur Recco, à quatre lieues
de Gênes, liant son opération avec Nelson qui avait
sur sa flotte des troupes de débarquement. Le général
ÉVÉN. MILIT. DES SIX DERNIERS MOIS DE I799. 269
Miollis enleva les positions de Recco , battit Klénau ,
et rejeta l'ennemi derrière la Magra , après lui avoir
fait plusieurs milliers de prisonniers. Débarrassé ainsi
de Klénau, Saint-Cyr passa la Bochetta, se porta sur
Novi, chassa de Rivulta la division Karacsay; mais
Kray accourut, le u novembre, et se porta sur Acqui,
pour seconder les mouvemens de Mêlas. Les 3, 4 et 5
novembre, il chassa Saint-Cyr de Rivulta, le débusqua
de Novi qu'il occupait. Le 6, Klénau s'avança de nou-
veau ; il fut rejeté derrière la Magra par le général
d'Arnaud. En décembre, Kray conçut l'espoir de
chasser les Français de Gènes ; mais arrêté par le
poste de la Bochetta, il ordonna à Klénau de se porter
en avant, et d'attaquer la droite de cette position.
Le 2i décembre, ce général attaqua et repoussa d'Ar-
naud, il s'empara de Toriglio. La position de Saint-
Cyr devint critique. Le i4, il attaqua lui-même l'en-
nemi, le chassa au-delà delà Magra, et lui fit plusieurs
milliers de prisonniers. Dans ce temps, il reçut un
renfort considérable; une partie des troupes qui
avaient combattu à Genola , et de celles de l'armée
des Alpes, inutiles à la garde des hautes montagnes ,
pendant cette saison, arrivèrent à Gênes. Mêlas dès-
lors comprit qu'il ne pouvait persister dans son pro-
jet sans commencer une nouvelle campagne. Il se
résolut à prendre ses quartiers d'hiver et à donner
du repos à son armée, se promettant d'entrer en opé-
ration dans les premiers jours de février. Les deux
armées hivernèrent, les Français, dans la rivière de
^7° GUERRE D'ORIENT.
Gênes , occupant la Bochetta , la crête des Apennins
jusqu'aux Alpes, et la crête des Alpes jusqu'au grand
Saint-Bernard. Les Autrichiens occupèrent le Pié-
mont, les vallées d'Aost, de Suse, de Pignerol, etc., et
les positions du coté de l'Italie au-dessous de la crête
supérieure. Les Français éprouvèrent des privations
dans la rivière de Gênes par le manque de transports
et de fourrages. L'épidémie se mit dans les hôpitaux;
le découragement fut extrême. Des régimens quittè-
rent leurs positions, et repassèrent le Var. Les pro-
clamations du premier consul, son nom, les secours
de toute espèce qu'il envoya purent seuls arrêter le
mal; l'armée se réorganisa. Au lieu d'ouvrir la cam-
pagne en février, Mêlas ne la rouvrit qu'en avril,
comme on le verra dans le récit de la campagne
de ! 800 , aussi glorieuse pour la France que celle
de 1799 lui avait été funeste.
Championnet mourut de chagrin et d'inquiétude,
dans le commencement de février. Né à Valence en
Pauphiné, il s'était distingué à l'armée de Sambre-et-
Meuse, où sa division était une des principales; il s'y
était imbu des faux principes de guerre qui dirigeaient
les plans de Jourdan. Il était brave, plein de zèle,
actif, dévoué à sa patrie; c'était un bon général de
division , un médiocre général en chef.
Le 10 février , Masséna arriva à Gênes pour prendre
le commandement de l'armée.
ÉVÉN. MILIT. DES SIX DERNIERS JVIOIS DE I 799. 27 I
OBSERVATIONS.
Y. Première observation (Plan de çampagni DES
coalisés). i° Le projet d'agir avec quatre armées, en
Italie, en Suisse, sur le Rhin et en Hollande; de réunir
les troupes d'une même nation autant que cela se
pouvait dans une même armée, était bon en lui-
même; mais il eût fallu le mettre à exécution, au
commencement, ou à la fin de la campagne. Pendant
les quartiers d'hiver, les mouvemens se font sans in-
convénient, et les états-majors ont le temps d'étudier
le pays, connaissance bien importante.
a 11 eût fallu faire agir les Russes sur le Bas-Rhin,
en chargeant les Autrichiens de la Suisse et de l'Italie,
Les Russes ne sont pas propres à l'Italie.
3° L'invasion de la Hollande avec quarante-cinq
mille hommes aurait réussi, s'ils eussent agi réunis,
si débarqués le même jour, ils se fussent, sans retard,
mis en marche sur Amsterdam. Le duc d'York eût
fait son entrée dans cette capitale ; dans la semaine
de son débarquement. Mais quinze mille hommes de
l'armée, débarquant vingt-et-un jours avant les trente
mille autres, il était impossible de rien espérer de
bon d'une combinaison si fautive; c'était presque la
seule qui pût faire échouer l'expédition ; le conseil de
Saint-James eut la fortune de la rencontrer.
4° Le mouvement de i'archiduc sur le Bas-Rhin fut
prématuré. Ce ne furent pas les dangers que pou-
%*]1 GUERRE D ORIENT.
vaient courir Philipsbourg et l'Allemagne qui influè-
rent sur sa résolution, ce fut la volonté de ne pas être
en retard, et de seconder le mouvement de l'armée
du duc d'York. La perte de la Suisse et la défaite de
Korsakoff ont été la suite de ce faux mouvement de
l'archiduc : ces événemens doivent donc être attri-
bués aux Anglais. Ainsi, en 1799 comme en 1800,
l'intervention de leur armée ruina la coalition.
5° Les armées des Alpes et d'Italie eussent dû être
réunies sous un même chef; le défaut d'ensemble
entre ces deux armées a été funeste. Les plans adop-
tés à Paris, étaient contre toutes les règles de l'art de
la guerre. La guerre étant un métier d'exécution;
toutes les combinaisons compliquées doivent en être
écartées. La simplicité est la première condition de
toutes les bonnes manœuvres; il vaut mieux faire
trois ou quatre marches de plus, et réunir ses co-
lonnes en arrière, et loin de l'ennemi, que d'opérer
la réunion en sa présence.
Deuxième observation (Masséna). i° Après le dé-
tachement de Bellegarde en Italie , l'armée française
d'Helvétie a été constamment plus forte que l'armée
autrichienne. Masséna eût dû profiter des grands
avantages que sa droite remporta les i4, i5 et 16
août. Son succès était certain, s'il eût fait manœuvrer
Lecourbe sur la rive droite de la Lintz et du lac de
Zurich; s'il eût concentré le reste de son armée sur
laLimmat, et passé cette rivière. Il se cassa le nez
devant les remparts de Zurich; il était évident que
EVÉN. MILIT. DES SIX DERNIERS MOIS DE I nQÇ). ^3
pour battre les Autrichiens, avant l'arrivée des Russes,
il fallait passer la Limmat.
%". A l'armée du Bas-Rhin, Lecourbe traversa le Rhin
avec vingt mille hommes. Il investit Philipsbourg.
Que voulait -il? prendre Philipsbourg! Mais, i° il
n'avait pas d'équipage de siège; a ce siège aurait duré
trente à quarante jours; la saison était trop avancée;
3° il ne pouvait se flatter , avec des forces si infé-
rieures, de prendre une place de cette importance, à
quatre marches de toute l'armée de l'archiduc, il
fallait au préalable chasser ce prince non-seulement
de Donaueschingen, mais même d'Ulm, et le rejeter
au-delà du Lech; ou bien pour prendre cette forte-
resse, en sa présence, il fallait se couvrir par des li-
gnes de circonvallation selon l'ancien usage, ce qu'il
n'a pas fait. L'archiduc ne pouvait être rejeté au-
delà du Lech que par un mouvement combiné avec
l'armée d'Helvétie, et dans ce cas il eût été préférable
que l'armée du Bas-Rhin, au lieu d'agir sur l'extrême
droite du prince Charles, à cinquante lieues de l'ar-
mée d'Helvétie, eût agi dans un système contigu à
celui de la principale armée.
3° Du 10 octobre au i5 novembre, pendant
trente-cinq jours, Masséna n'a fait aucun mouve-
ment; et cependant Lecourbe, quoiqu'il eût éprouvé
un échec qui l'avait obligé de lever le siège de Phi-
lipsbourg, recommença de plus belle, et se battit
pour se battre, mais contre des forces doubles; il
courut, de gaîté de cœur, le risque d'être jeté dans le
II. iS
2 ^4 GUERRE D'ORIENT.
Rhin ou clans le Necker. Tout lui conseillait de rester
tranquille sur la rive gauche du Rhin, pour grossir
son armée, la former, la discipliner : s'il voulait
absolument faire une diversion, ce n'était pas en blo-
quant Philipsbourg, ou en s' enfonçant dans l'Alle-
magne avec de petites forces, qu'il pouvait y réussir;
c'était en s'établissant solidement sur un point de la
rive droite , devant Kehl ou devant Manheim ; en y
construisant un camp retranché qui d'abord de vingt
mille hommes eût été bientôt de trente à quarante
mille hommes; cela eût inquiété le prince Charles ,
eût favorisé les opérations de l'armée d'Helvétie , et
tenu toute l'Allemagne en alarme. Ce genre de di-
version était analogue au genre de guerre que faisait
Masséna, qui, après la bataille de Zurich se tint sur
la défensive. Lorsque le corps principal est immobile,
un corps séparé et secondaire ne doit pas faire di-
version par un mouvement actif ou d'invasion ; il
doit se conformer à l'attitude du corps principal, et
peser sur le théâtre des opérations , par une conte-
nance défensive , en occupant une position qui soit
de sa nature menaçante. En trois jours, une armée
bien constituée doit remuer tant de terre, creuser
de si bons fossés, s'environner de tant de palissades,
de pieux, de palanques crénelées, etc., etc., mettre en
batterie tant d'artillerie , qu'elle doit être inattaqua-
ble dans son camp. Une armée de vingt mille hommes
peut, sans le secours des paysans, remuer en trois
journées, trente à quarante mille toises cubes de
ÉVÉN. MIL1T. DES SIX DERNIERS MOIS DE I 799. 1^5
terre. Le premier profil de Vauban n'emploie que
deux toises et demie cubes de terre par toise cou-
rante. Près du Rhin, le général Lecourbe eût tiré un
grand secours des eaux et des bois.
Troisième observation (Hollande; duc d'York).
i° Le général Abercrombie occupa près de vingt
jours la position du Zyp , d'abord avec douze mille
hommes, ensuite avec dix-sept mille. Son but était
i° de couvrir la passe de la rade du Texel, où devaient
débarquer les autres divisions de l'armée; '2° d'ouvrir
l'entrée du Zuyderzée aux escadres et flottilles an-
glaises, et de porter l'alarme jusqu'aux mers d'Am-
sterdam. Mais pour remplir ce but, il n'était pas
nécessaire qu'il se portât sur le Zyp. Le 10 septembre,
il a été attaqué par l'armée gallo-batave, forte de
vingt-cinq mille hommes; s'il eût été battu, il eût pu
difficilement gagner le Helder; tous les projets des
cabinets de Londres et de Saint-Pétersbourg eussent
été renversés. Ce général a, par cette conduite, ag-
gravé encore les vices du plan de campagne. Aussitôt
après son débarquement , il devait prendre position
dans les lignes du Helder, occuper par des redoutes
les dunes Morland, et se couvrir par des inondations
et des chaloupes canonnières; alors il eût été in-
attaquable. Dans cette position, sous le canon de son
escadre, il était maître de la porte du Zuyderzée;
le duc d'York eût débarqué sous sa protection. Alors
seulement, avec toute l'armée réunie, forte de qua-
rante mille hommes, il devait se porter en avant.
x8.
2^6 GUERRE D'ORIENT.
a L'armée gallo-batave a échoué dans son attaque
du Zyp, le 10 septembre. S'il arrive quelquefois que
dix-sept mille hommes eu battent vingt-cinq mille,
cela ne justifie pas la témérité de celui qui s'expose
à celte lutte sans motif. Lorsqu'une armée attend un
renfort devant tripler sa force , elle ne doit rien ris-
quer pour ne pas compromettre un succès qui est
certain après la réunion de toutes ses divisions. Ce-
pendant, si le général Brune eût attaqué à fond le
Zyp, il eût réussi. Toute armée en retraite ne peut
être attaquée qu'après que sa position a été bien
reconnue. L'armée gallo-batave devait donc, le 10
septembre , prendre une position à portée du ca-
non du Zyp; ce mouvement eût été terminé à midi.
Son général eût dû employer le reste du jour et le
lendemain à méditer, à arrêter son plan d'attaque,
à en instruire les généraux et les commandans des
colonnes, à faire faire des fascines, à préparer les
madriers, les ponts, les outils. Il eût alors reconnu,
que la droite de l'ennemi, entre la mer et le village
de Krappendam, sur une étendue de près de trois
mille toises, était la partie la plus forte de sa position,
parce qu'au pied de la digue du Zyp, coule le canal
d'Alkmaar, large et profond; que des frégates et
canonnières embossées flanquaient cette ville ; que
du village de Krappendam à celui de Saint-Marten ,
il y a une lieue et demie; qu'enfin de Saint-Marten
aux grandes inondations du Zuyderzée, il y a deux
lieues. En menaçant la droite, on ne devait attaquer
ÉVÉN. MIL1T. DIS SIX DERNIERS MOIS DE 1 799. 0.-J-J
réellement que vers Saint- Ma rten sur trois lignes,
à deux ou trois cents toises lune de l'autre; l'en-
nemi surpris par cette grande réunion à la pointe du
jour, n'eût pu opposer aucune résistance sérieuse. Son
extrême gauche enfoncée, tournée, menacée sur ses
derrières, il eût rétrogradé, en toute hâte, sur le Hel-
der, étant obligé de combattre en marche. Le général
d'artillerie de l'armée gallo-batave devait se pourvoir
pour cette opération de huit ou dix batteries de douze
et d'obusiers , indépendamment de l'équipage ordi-
naire de l'armée, afin de faire précéder l'attaque par
une vive canonnade qui fit taire les canons de cam-
pagne de l'ennemi. Le général du génie devait se
pourvoir, i° d'un bon nombre de bateaux et autres
objets, pour jeter en peu d'heures plusieurs ponts
sur les canaux; a des outils, des sacs à terre néces-
saires pour exécuter promptement le logement sur la
digue, et tous les autres travaux que les circonstances
pourraient exiger. Si le général Abercrombie eût pris
les positions duHelder, il n'eût pas couru les dan-
gers auxquels il s'exposa.
3° Le duc d'York a perdu la bataille de Bergen
qu'il devait gagner , parce que , la veille , dans le
dessein de tourner l'armée gallo-batave , il détacha
Abercrombie sur Horn avec quinze mille hommes
(le tiers de son armée), de sorte que le 19, pendant
la bataille, Abercrombie était à sept lieues du feu,
cantonné à Horn ; autant valait-il qu'il fût sur la
Tamise. Toutes les règles de la guerre proscrivent de
278 GUERRE D'ORIENT.
pareils détachemens, mais surtout dans des pays tels
que la Hollande, où une digue coupée met un ob-
stacle infranchissable entre le détachement et l'ar-
mée. Il en est résulté, qu'au lieu de livrer la bataille
avec quarante mille hommes, le duc d'York ne l'a
donnée qu'avec vingt-cinq mille, force égale ou même
inférieure à celle de l'armée gallo-batave. S'il eût
placé Abercrombie à la droite , au lieu de la gauche,
et l'eût mis en deuxième ligne derrière Hermann, il
eût couché dans Amsterdam, peu de jours après, et y
eût arboré les couleurs d'Orange.
4° Pendant la bataille, les trois colonnes d'attaque
d'Hermann, de Dundas et de Pultney , étant séparées
entre elles par des obstacles naturels, à mesure que le
général russe Hermann s'est avancé, sa position est
devenue plus mauvaise, parce que, le canal d'Alkmaar
qui le séparait du reste de l'armée, allant toujours en
s' éloignant de la mer, ce général se trouvait avoir les
deux flancs en l'air, et ne pouvait pas, avec seize
bataillons, couvrir les trois lieues de terrain entre la
mer et Alkmaar. Le centre et la gauche de l'armée ne
pouvaient avancer à sa hauteur, à cause des canaux
et autres obstacles du pays qui favorisaient la résis-
tance des gallo-bataves. Au lieu de ces dispositions vi-
cieuses, le duc d'York devait faire manoeuvrer ses
trois divisions en échelons ; savoir : Hermann , ap-
puyé à la mer, en avant; Dundas, au centre, en ar-
rière; Pultney, sa gauche au canal , plus en arrière :
lorsque Hermann serait arrivé à la hauteur de Bergen,
ÉVÉN. MILIT. DES SIX DERNIERS MOIS DE I799. 279
l'échelon de gauche serait arrivé à la hauteur du vil-
lage de Schoorldam : Hermann serait entré à Alkmaar
avant neuf heures du matin , se serait emparé du
quartier général français, de ses parcs et de ses com-
munications; l'épouvante et le désordre auraient ga-
gné le centre et la gauche où commandaient Du-
monceau et Daendels, qui eussent fait leur retraite,
avec précipitation , dans des pays coupés , et lorsque
la fusillade et la canonnade de Hermann eussent été
déjà à deux lieues sur leurs derrières.
5° La bataille d'Egmond et la bataille de Kastri-
kuin étaient inutiles. La journée de Bergen avait décidé
de la campagne. La Hollande était sous les armes,
l'année française avait reçu beaucoup de renforts;
un grand nombre de bataillons étaient en chemin ;
Masséna avait battu à Zurich la grande armée des
alliés, le il\ septembre, ce qui avait obligé l'archiduc
à quitter le Bas-Rhin, et à rétrograder sur le Danube.
Or, sans la présence d'une armée autrichienne, sur le
Bas-Rhin, l'armée anglo-russe ne pouvait espérer de
se maintenir à Amsterdam; elle y aurait été compro-
mise. A la bataille d'Egmond, le duc d'York fit de
meilleures dispositions, mais il était trop tard.
Quatrième observation (Hollande; Brune). i° Le
général Brune perdit les dix derniers jours d'août
dans une fâcheuse irrésolution. Pour se décider, il
attendit de bien connaître ce que voulait l'ennemi; il
pensa qu'il valait mieux agir lentement que d'agir
mal et à contre-sens; cette circonspection n'était pas
280 GUERRE U'ORIKJNT.
de saison. 11 ne pouvait y avoir aucun doute sur le
point d'attaque des Anglais. Ils voulaient prendre la
Hollande, ils ne le pouvaient faire qu'en s'emparant
du Zuyderzée; pour cela, il leur fallait le Helder.
En effet, la Hollande est une plaine rase qui a la
forme d'un losange, dont Flessingue, le ïexel, Delfzyl
et Nimègue sont les quatre angles. Le côté du Texel à
Flessingue est de quarante-cinq lieues; celui de Fles-
singue à Nimègue, de trente-cinq, ce qui donne
quinze cent soixante-quinze lieues carrées de surface,
sur laquelle la mer intérieure, appelée Zuyderzée, en a
quatre ou cinq cents. La Hollande est au confluent de
l'Escaut, de la Meuse et du Rhin. Les eaux de ces
trois grandes rivières se mêlent , par plusieurs larges
embranchemens, et se communiquent, par un grand
nombre de canaux : tantôt elles couvrent d'inonda-
tions et dévastent ces belles plaines, tantôt elles les
arrosent, fertilisent et embellissent. Les eaux douces
sont séparées de l'Océan par un système très soigné
d'écluses, qui dans les basses marées, leur permettent
de s'écouler dans la mer, et qui, dans les hautes
marées, arrêtent et empêchent les flots d'inonder le
pays; car la Hollande est en général, et dans sa plus
grande partie, au-dessous des hautes marées, de sorte
que, si elle n'était protégée par des digues et des
écluses, elle serait couverte par la mer, deux fois par
jour. La Batavie faisait partie de la Gaule; géogra-
phiquement elle fait partie de la France. L'Escaut la
sépare des Pays-Bas, l'Ems de l'Allemagne; c'est l'en-
iiVÉN. M1LIT. DES SIX DERÏCIEBS MOIS DE I 799. 2& «
trepôt naturel du nord au midi de l'Europe, par les
grandes artères du Rhin, de la Meuse, de l'Escaut, de
l'Ems; parles ports de Flessingue, de Rotterdam et
d'Amsterdam. Cette dernière ville fut long-temps la
métropole du inonde commerçant. Les blés et les
charbons de la Relgique, les flottes de bois du Rhin
et de ses affluens ont été les principales sources de la
richesse de la Hollande, et forment les branches na-
turelles et locales de son commerce. La Meuse et le
Rhin, ses frontières du côté de la France, ont été
rendues redoutables par l'art. La route militaire la
plus convenable aux armées françaises pour entrer en
Hollande est celle de Nimègue et d'Utrecht.
Du côté de la mer, la Hollande peut être attaquée
par l'Escaut, la .Meuse et le Zuyderzée. Une armée,
débarquant clans l'Escaut , est d'abord arrêtée par
Flessingue, le fort de Rath, et Rerg-op-Zoom. D'ail-
leurs les branches de l'Escaut oriental , celles de la
Meuse forment autant de lignes qu'il faut franchir.
Si le débarquement s'opère dans la Meuse, l'armée
est arrêtée par les places fortes d'Hellevoetsluis, de
Hrielle, et par plusieurs branches de la Meuse. Depuis
la Meuse jusqu'au Helder, la plage est basse, bordée
de dunes, sans aucune rade, golfe ni port. Pour s'em-
parer de la Hollande, il faut s'emparer d'Amsterdam,
et toute armée ayant ce dessein, et qui arrive par mer
n'a pas le choix; elle doit se porter sur le Helder;
maîtresse de ce point, elle l'est de la passe du Texel,
et de tout le Zuyderzée.
282 GUERRE D'ORIENT.
Le Zuyderzée est une mer intérieure, remplie de
ports, ou débouchent des canaux qui communiquent
sur tous les points de la Hollande; elle baigne les
murs d'Amsterdam. Les bâtimens, tirant plus de seize
pieds d'eau, y naviguent difficilement. Cette circon-
stance avait décidé les ingénieurs constructeurs hol-
landais à donner à leurs vaisseaux, et à leurs frégates
des formes rondes , tirant seulement seize à dix-huit
pieds d'eau, ce qui avait le plus grand de tous les in-
convéniens , celui de leur ôter toute marche. Des
vaisseaux de construction hollandaise ne sont plus
propres à lutter contre des vaisseaux de construction
française et anglaise. Des chantiers d'Amsterdam ,
où se construisent les vaisseaux de guerre, on est
obligé de transporter les carcasses dans les ports de
Medenblik ou de Niew-Diep , à l'aide de chameaux,
et dans ces derniers ports, seulement, on achève
leur armement. Pendant le temps que la Hollande a
été réunie à l'empire , on a mis sur les chantiers
d'Amsterdam des vaisseaux de soixante-quatorze et
de quatre-vingts de l'échantillon français , et tirant
vingt-trois et vingt-quatre pieds d'eau; on les a éga-
lement placés sur des chameaux et transportés au
Niew-Diep, sur le Helder. Le Niew-Diep était consi-
déré par l'Empereur comme la clef de la Hollande,
dont il fallait être assuré par une bonne place qui
protégeât l'arsenal et les chantiers que l'on y construi-
rait, et défendît contre les vaisseaux ennemis , la passe
du ïexel , l'entrée du Zuyderzée, et la rade. D'autres
EVÉN. MILIT. DES SIX DERNIERS MOIS DE 1799- 2*83
passes permettent aux petits bâtimens d'entrer dans
le Zuyderzée; mais les frégates et les vaisseaux de
soixante-quatorze ne peuvent y pénétrer que par la
passe duHelder, en longeant la terre. Depuis la con-
quête de la Hollande en 1 793 , on avait senti l'im-
portance du Helder , mais les ingénieurs français et
hollandais adoptèrent un faux système. Ils occupèrent
ce point par des retranchemens d'une si grande éten-
due, qu'il fallait une armée pour les défendre ; une
armée placée ainsi , contre un ennemi, maître de la
mer, opérant un débarquement, et se rendant maître
du Texel, se serait trouvée cernée et obligée, en peu
de temps, de capituler. En 181 1, l'Empereur fit con-
struire un petit hexagone, le fort Lasalle, couvert par
des fossés pleins d'eau et des inondations; il coûta un
ou deux millions. Il protégeait du côté de terre , les
nombreuses batteries de côte qui étaient placées à
l'extrémité du Helder, pour défendre la passe, la rade
et l'escadre. En 1 8 1 4 ? l'excellent amiralVerhuell ,
avec sept ou huit cents Français, se jeta dans ce fort,
et s'y maintint plusieurs mois, maître de la passe et
de la rade, quoique des révolutions intérieures eus-
sent fait tomber Amsterdam et le reste de la Hollande.
Si ce fort eut été établi vingt ans plus tôt, deux esca-
dres hollandaises, qui furent prises ou se rendirent
aux Anglais, auraient été sauvées.
Mais en 1799 ce fort n'existait pas. Les lignes du
Helder n'étaient rien, une fois qu'elles étaient tournées
par un débarquement au sud. Il était donc évident
2$/[ GUERRE D'ORIENT.
que c'élait près du Helder que l'armée anglaise devait
débarquer pour s'emparer tout d'abord des lignes et
des batteries qui défendent les passes, puisqu'elle se
trouvait parla, dès le premier moment, maîtresse du
Texel, et de l'escadre hollandaise, mouillée au Zuy-
derzée. L'amiral hollandais n'avait pas la faculté de
se réfugier dans le port d'Amsterdam parce qu'il
aurait fallu pour cela qu'il désarmât , et que les vais-
seaux fussent mis sur des chameaux. Le général gallo-
balave devait donc, lorsque le Directoire hollandais
lui donna l'avis qu'une flotte anglaise avec une armée
se présentait sur le Helder, porter sur-le-champ son
quartier général au Helder, et y diriger en toute hâte
les divisions Daendels, Dumonceau et Vandamme.
Elles pouvaient y être arrivées le 27, et rejeter dans
la mer l'avant-garde d'Abercrombie, au moment de
son débarquement ; on eût ainsi sauvé le Helder et
l'escadre, et rendu nulle l'expédition.
i° Le général Daendels arriva avec sa division,
forte de dix mille hommes, au Helder, le a5. Il eut
quarante-huit heures pour préparer le local où vou-
lait débarquer l'amiral anglais. Il pouvait, avec neuf
mille hommes, remuer en quarante-huit heures, sept
à huit mille toises de terre, et mettre quarante à
cinquante bouches à feu en batterie. Il eût dû i° oc-
cuper la crête supérieure des dunes, avec huit ou dix
redoutes, armées chacune de quatre ou cinq pièces,
dont deux pièces de trente-six ou de vingt-quatre, et
deux pièces de campagne, avec deux mille cinq cents
ÉVÉN. MILIT. DES SIX DERNIERS MOIS DE I 799. ^85
hommes pour leur défense; 2 partager le reste de sa
division en trois brigades de deux mille cinq cents
hommes, l'une formant la réserve pour soutenir les
redoutes; les deux autres, chacune avec neuf pièces
de canon attelées, se portant par la droite et par la
gauche sur l'ennemi, aussitôt qu'il aurait mis pied à
terre, et que les vaisseaux embossés auraient été obli-
gés de cesser leur feu. Il était à croire que de pareilles
dispositions eussent été couronnées par le succès. Ces
cinquante bouches à feu pouvaient être prises au
Helder, où il en existait une grande quantité; des
détachemens de l'escadre hollandaise pouvaient aider
à cet armement et même au service des pièces (nue
batterie de vingt pièces de vingt-quatre et trente-six
et de dix gros mortiers, aurait été d'un grand effet
contre la ligne d'embossage des chaloupes) , et la
mitraille des soixante-huit bouches à feu, y compris
les pièces attelées, aurait détruit les troupes débar-
quées sur l'estran.
3° A la bataille de Bergen, le général Brune devait
placer non-seulement la division Vandamme, mais
aussi celle de Dumonceau, sur sa gauche, entre la
mer et le canal. La division Daendels était suffisante
pour garder l'espace situé sur la droite du canal
d'Alkmaar.
4° Les dix jours du 11 au 19 septembre furent
employés avec activité par l'armée gallo-batave à se
retrancher. Ses retranchemens furent élevés sans sys-
tème. Les officiers du génie des divisions construisi-
286 GUERRE D'ORIENT.
rent des redoutes sur ies digues, barricadèrent les
villages, firent ce qu'ils jugèrent pour le mieux. Mais
le général du génie et le général en chef ne s'occu-
pèrent d'aucun système central , ni de créer un point
d'appui où toute l'armée, se fût réunie, et en eût
imposé par sa position et sa contenance. L'armée
anglaise était beaucoup plus forte que l'armée gallo-
batave; c'était une chimère que de prétendre sérieu-
sement l'empêcher de cheminer entre le canal et la
mer, sur une étendue de deux ou trois lieues, parce
que, toutes les redoutes construites sur ces sables,
sont les plus mauvais, et les plus imparfaits des ou-
vrages de campagne , déjà si faibles de leur nature.
Mais il n'en était pas de même sur la rive droite du
canal, où on peut partout se couvrir de fossés pleins
d'eau et d'inondations, ce qui est incomparablement
la meilleure défense : on pouvait, s'y établir presque
à l'abri de toute attaque de vive force. Il eût fallu
construire, à cheval sur le canal , un camp retranché
assez grand pour contenir l'armée; couvrir ce camp
d'inondations, et le fortifier de tous les secours de
l'eau; trois ponts sur ce canal eussent permis de
manoeuvrer sur ses deux rives, et de se porter sur les
derrières et le flanc de l'ennemi, s'il les eût négligés.
Après avoir disputé toutes les avenues sur l'une et
l'autre rive, les troupes centralisées dans ce camp
eussent tenu en respect l'armée ennemie.
5° Le lendemain de la bataille d'Egmond, le gé-
néral Brune a opéré conformément aux règles de la
ÉVEN. MILIT. DES SIX DERNIERS MOIS DE 1 799. 387
guerre, en évacuant sa position et prenant celle de
Beverwyk.
6° Après la bataille de Bergen , d'Egmond , de
Kastrikum, avec les nouveaux renforts que l'armée
batave avait reçus et ceux qui étaient en marche;
enfin après la victoire de Zurich, la convention
d'Alkinaar doit être considérée comme une faute.
On était à la mi-octobre, la mer était déjà très mau-
vaise en ces parages. Le duc d'York n'avait pas vingt-
cinq mille combattans sous les armes; il avait eu seize
mille hommes mis hors de combat par les batailles
et les maladies. Le Zyp est une bonne position; mais
elle n'est pas de nature à mettre une armée battue et
inférieure, en sûreté contre des attaques méditées,
réitérées et soutenues par une artillerie nombreuse.
Brune avait à sa disposition dans l'arsenal du Helder
trois ou quatre cents bouches à feu de douze, des
obusiers, des mortiers à la Cohorn. Amsterdam et
les réquisitions des campagnes eussent fourni des
attelages ; d'ailleurs les canaux suffisaient pour le
transport des munitions. Il y avait quarante compa-
gnies de canonniers hollandais dans les places, avec
cent ou cent cinquante bouches à feu de trois cali-
bres, indépendamment de l'équipage de campagne
de l'armée. En réunissant tous ces moyens , le Zyp
eût été une faible protection pour l'armée anglo-
russe; elle eût été forcée, et rejetée en désordre sur le
Helder. Une fois que la confusion commence à se
mettre dans un corps d'armée en retraite, les suites
288 GUERRE D'ORIENT.
en sont incalculables-, plus encore pour une armée
anglaise que pour toute autre. Brune a préféré suivre
le proverbe de faire à l'ennemi un pont d'or; il a con-
duit la campagne sagement. Son armée a toujours été
la plus faible en nombre et en qualité, hormis à la
bataille de Kastrikum. Les Anglais et les Russes étaient
des troupes d'élite ; les troupes hollandaises au con-
traire étaient pour la plupart mauvaises; beaucoup
d'Allemands désertèrent.
Cinquième observation (Italie; Joubert). i" Le
général Joubert a aggravé le défaut du plan de cam-
pagne, en se mettant en mouvement avec l'armée
d'Italie, six ou sept jours avant que Ghampionnet eût
commencé ses opérations, et opéré la diversion qui a
obligé Souwaroff à faire contre lui un détachement
de son camp de Pozzolo.
2° Voulant livrer bataille devant Novi, Joubert
devait au préalable reprendre le petit fort de Serra-
valle qui s'était rendu le 7 août; ce poste dans l'ordre
défensif lui appartenait : l'ennemi n'y avait pas de
droit. Ce dernier en l'occupant interceptait une des
routes de Novi à Gênes, avait une vedette sur les
derrières des Français, et possédait le point d'appui
de leur droite qui par là se trouvait en l'air.
3° La gauche de l'armée française n'eût pas dû dé-
boucher par la Bormida , et faire sa jonction à Novi
avec la droite, en plaine, devant l'ennemi. Elle eût dû
l'opérer derrière la Bochetta , et réunie à la droite,
déboucher à Novi. Ceci est fondé sur le principe qui
ÉVEN. MILIT. DES SIX DERNIERS MOIS DE I799. 289
n'admet pas d'exception que toute jonction de corps
d'armée doit s'opérer en arriére, et loin de l'ennemi.
La droite et la gauche pouvaient être attaquées et
battues isolément, lorsqu'elles étaient encore loin
l'une de l'autre; il était important de cacher à l'en-
nemi le mouvement offensif de l'armée. Si la gauche
avait débouché par la Bochetta , elle serait arrivée
le 14 dans la soirée devant Novi ; attaquant le i5,
Souwaroff aurait été surpris , et n'aurait pas eu le
temps de concentrer ses forces. L'armée eut pris po-
sition, Novi au centre, et perpendiculairement à sa
ligne de retraite de Novi à Gènes. Un front d'une
lieue lui suffisait, savoir : douze cents toises entre
Novi et la Scrivia pour sa droite, et douze cents toises
pour sa gauche, alors son ordre de bataille eût été
continué sur trois lignes. Sa force lui permettait de
garnir cinq mille toises, ce qui lui donnait une pre-
mière ligne de deux mille deux cents toises , une
deuxième de dix-huit cents, une troisième de mille.
4° L'armée, ainsi rangée, eût été placée pour l'of-
fensive comme pour la défensive, et son général n'eût
été, dans aucun cas, forcé de recevoir la bataille,
dans cette belle position. La marche de la gauche,
par Acqui, l'obligea à garder comme ligne d'opération
la chaussée de Capri à Pasturana, et de laisser trois
mille hommes dans diverses positions pour assurer
cette ligne. Cependant l'occupation du village de
Pasturana, éloigné de quatre mille cinq cents toises
de Novi, étendait trop la ligne qui se trouva être de
H. i 9
a^O GUERRE I) ORIENT.
cinq mille sept cents à six mille toises, c'est-à-dire
presque double de ce qu'elle pouvait être, vu le nom-
bre de ses troupes à l'extrémité gauche. La chaussée
de Novi à Gènes fut compromise , les douze cents
toises de Novi à la Scrivia n'étant défendues que par
la division Watrin, qui, sur une seule ligne, ne pou-
vait couvrir que mille toises.
5° Le mouvement de Watrin lorsqu'il quitta sa
position pour descendre dans la plaine, prendre en
flanc l'attaque des Russes sur Novi, eût été très bon
s'il l'eût fait avec une première ligne, et qu'il eût
laissé une deuxième ligne, avec une réserve, sur sa
position; mais il était imprudent avec l'ordre de ba-
taille de l'armée.
6° Le mouvement de Mêlas, entre la Scrivia et
Novi, n'était pas de nature à obliger à la retraite; il
était cinq heures du soir, le général français pouvait
faire attaquer Mêlas; d'ailleurs le vin était tiré. Il
fallait attendre la nuit. La retraite de l'armée sur Pas-
turana a été désastreuse ; elle devait l'être. Il fallait
donc rester dans Novi, et s'y battre. On a fait et il est
arrivé ce qui pouvait arriver de pis. Si Joubert eût
vécu, il n'eût pas ordonné la retraite, et le champ de
bataille serait demeuré aux Français. A la guerre, il ne
faut jamais rien faire de son gré qui soit pis que ce qui
peut arriver.
Sixième observation (Armée des Alpes ; Cham-
pionnet). i° Championnet, pour opérer la diversion
dont il était convenu, divisa ses vingt -cinq mille
ÉVÉN. MILIT. DES SIX DERNIHRS MOIS DE I 799. 29I
hommes en quatre divisions. La première entra dans
la vallée d'Aost; la deuxième passa le mont Cénis, et
arriva à Suse; la troisième passa le mont Genèvre; la
quatrième le col d'Argentière et s'empara des Barri-
cades. Il était impossible que l'ennemi s'en laissât
imposer par des attaques aussi faibles. L'œil le moins
exercé ne pouvait y être trompé. Mais si ces quatre
divisions se fussent réunies sur le mont Cénis par des
marches combinées derrière les montagnes ; si elles
fussent descendues à la Novalèse, marchant sur Tu-
rin, leurs vingt-cinq mille hommes eussent facile-
ment passé pour quarante mille; cette capitale eût
été fort agitée. Championnet eût dû alors prendre
position sur Rivoli, s'appuyant à des mamelons, et
s'occuper de suite à se retrancher, en réunissant les
deux autres positions entre Rivoli et Suse plus res-
serrées et plus fortes. Descendu du mont Cénis le 8
août, il serait arrivé à la position de Rivoli, le 10. La
division autrichienne, chargée de la défense de Turin,
aurait porté l'alarme au quartier général de Souwa-
roff qui dans la nuit du 1 1 au 12, le i3 au plus tard,
aurait fait des dispositions pour arrêter les motive-
mens d'une armée aussi menaçante. On peut mépri-
ser les entreprises de cinq à six mille hommes ; mais
on ne peut pas rester indifférent aux opérations de
trente à quarante mille hommes qui agissent sur vos
derrières. Lorsque le i4 au soir, Joubert aurait dé-
bouché sur Novi , le détachement de Souwaroff sur
Turin eût déjà été en marche.
*9.
ïCp. GUERRE D ORIENT.
a° Chanipionnet devait rester campé avec toutes
ses forces, dans sa position de douze à quinze cents
toises d'étendue, ses flancs appuyés à des ouvrages de
fortifications, bien placés et bien palissades, et son
front couvert de redoutes; fourrageant la plaine
pour réunir des vivres de toute espèce dans son camp :
il eût porté partout l'alarme. Dans une pareille posi-
tion il n'avait rien à craindre ; il fallait toute l'armée
de Souwaroff pour le déposter, et alors même il avait
le temps de recevoir l'ennemi , de déployer, de ranger
son armée en bataille. Si Joubert était vainqueur, il
était en mesure de se joindre à lui en deux marches.
S'il était vaincu, il avait le temps de repasser tran-
quillement les montagnes, sans se compromettre, et
sans attendre le ralliement de toute l'armée ennemie.
Cette manière d'opérer une diversion était la seule
dont on pût espérer de bons effets. Sans doute il eût
mieux valu que ces vingt-cinq mille hommes eussent
été réunis àNovi par des marches combinées derrière
les montagnes; mais enfin c'était la seule manière de
corriger les défauts du plan de campagne adopté par
le gouvernement.
(Armée d'Italie ; Championnet). i° La marche sur
la Boehetta pour débloquer Tortone est blâmable.
L'armée de Kray était nombreuse, composée de vieux
soldats encouragés par la victoire. Si Moreau eût été
vainqueur, sans doute il fût arrivé à Tortone; mais
il n'aurait pas pu s'y maintenir plus de quarante-huit
heures, puisque Mêlas serait accouru de Coni, au
ÉVÉN. MILIT. DES SIX DERNIEIlS MOIS DE I 799. »q8
secours de Rray, ce qui eût forcé l'armée française à
rentrer dans les montagnes, et à abandonner Tortone
à son sort. La parole du commandant de cette place
aurait été dégagée, il est vrai; mais les vivres qu'on
pouvait y faire entrer en quarante-huit heures, n'au-
raient renouvelé ses approvisionnemens que pour peu
de jours, la ville se fut également rendue; c'était une
acquisition faite par l'ennemi sur le champ de bataille
de Novi, on ne pouvait la lui ôter.
9. Championnet renouvela, pour favoriser le mou-
vement de l'armée d'Italie sur Tortone, ce qu'il avait
fait en août. La division qui était à Aosl se porta sur
le fort de Bard; celle de Suse, sur Turin , lui de sa
personne, sur Pignerol. Tous ces mouvemens épar-
pillés, sans plan, sans couleur, le conduisirent à un
échec. Au lieu d'opérer ces mouvemens trois jours
avant ceux de Moreau, il ne le fit que plusieurs jours
après, de sorte que, ayant rejeté l'armée d'Italie
au-delà de laBochetta, le 9 septembre, et pris position
à Tortone, le 1 1; Rray eut le temps de se porter sur
Cherasco et Fossano, de combiner ses mouvemens
avec Mêlas, et de se réunir à lui pour cerner l'armée
des Alpes , et la précipiter dans les vallées au pied des
montagnes, après lui avoir fait éprouver une perte
sensible : les mêmes bataillons qui avaient repoussé
Moreau le 9 septembre, dans son attaque sur Serra-
valle et Novi, battirent Championnet, le 18, à Fos-
sano. Si son armée eût été concentrée dans les mains
d'un général de quelque habileté, elle eût pu frapper
294 GUERRE D'ORIENT.
de bien grands coups; car les combats, les maladies de
l'automne, l'éloignement de Souwaroff avaient consi-
dérablement affaibli les Autrichiens. Mêlas seul, n'au-
rait pu lutter contre cette armée, et en agissant en temps
propice, elle empêchait Kray, occupé par Moreau, de
secourir Mêlas. Ces deux généraux ne purent réunir
que trente mille hommes; Championnet, en concen-
trant ses divisions, eût eu une force égale , mais par
son inhabileté, il ne leur opposa à Fossano que sept
ou huit mille hommes.
Septième observation (Italie; Mêlas). i° En oc-
tobre, Mêlas n'avait plus qu'un but, prendre Coni
pour être maître de toute l'Italie, et obliger les Fran-
çais à hiverner au-delà des Alpes. Championnet, au
contraire, voulait conserver cette clef de l'Italie pour
prendre ses quartiers d'hiver dans les plaines fertiles
du Piémont. Il eut raison de penser que le moyen le
plus efficace de faire échouer les plans de l'ennemi,
était de porter son quartier général à Coni, et de
réunir une armée dans un camp en avant de cette
place. Mais quand, parce mouvement, il eût con-
traint Mêlas à en lever le blocus , et à reployer son
armée sur la rive gauche de la Stura, en lui aban-
donnant toute la rive droite; quand non-seulement
Coni était débloquée, mais encore, ses communica-
tions étaient devenues libres avec Savone , Carra ,
Mondovi , les cols d' Argentière et de Tende , il avait
réussi, il n'avait plus rien à faire; il devait persister
dans ses projets, fortifier son camp, accroître son ar-
ÉVEN. MILIT. DES SIX DERNIERS MOIS DE I799. 20,3
mée, faire entrer dans ses lignes Duhesme, et ses
quinze mille hommes. Le général autrichien eût été
obligé, soit à renoncer à son projet, soit à attaquer
le camp formidable des Français pour les forcer à
abandonner Coni , ce qu'il ne pouvait entreprendre,
sans être assuré d'avance de sa défaite. Mais loin de
là, Championnet sortit de son camp, avant d'avoir
fait sa réunion avec Duhesme; il manœuvra sur les
deux rives de la Stura; de ses quatre divisions, il en
plaça trois sur la rive droite, entre Mondovi et Coni,
laissant écraser sa quatrième par Mêlas, avec toute
son armée. Cette faute eut des suites bien fâcheuses.
La fatale bataille de Genola fit perdre aux Français
huit mille hommes, fit tomber Coni, et éparpilla
l'armée qui, chassée de la plaine, périt de misère
dans ses bivouacs, sur les montagnes de la rivière de
Gènes.
i° Mais si enfin Championnet voulait absolument
livrer bataille, il fallait qu'il marchât sur une seule
rive de la Stura, et eût toujours ses vingt-cinq mille
hommes dans la main; que la réunion de Duhesme
au camp de Coni se fît par les derrières, et non en
face de l'ennemi. Dans les trois mois qu'il a com-
mandé l'armée des Alpes , Championnet a , par des
manœuvres calculées sur de faux principes, trois fois
ruiné son armée, même sans mettre la fortune en ba-
lance; et cependant il avait des forces supérieures à
son ennemi, non sur le champ de bataille, où il eût
l'art de n'être jamais qu'un contre trois, mais sur le
^q6 GUERRE D'ORIENT.
théâtre d'opération. Ses manœuvres et ses mouvemens
doivent être observés comme une série de fautes. Il
n'a pas fait un mouvement qui ne soit contraire à l'art
de la guerre. Lorsqu'une armée a éprouvé des dé-
faites, la manière de réunir ses détachemens ou ses
secours, et de prendre l'offensive, est l'opération la
plus délicate de la guerre, celle qui exige le plus, de
la part du général , la profonde connaissance des
principes de l'art; c'est alors surtout que leur viola-
tion entraine une défaite, et produit une catastrophe.
CHAPITRE XVI.
KLEBER.
1. Divers senlimeus agitent le soldat. — II. Il se forme un parti pour évacuer
l'Egypte et opérer le retour de l'armée en France. — III. Lettre du général
Kléber, du 26 septembre 1799, au Directoire; réponse du ministre de la
guerre, du 12 janvier 1800, reçue au Caire le 4 mars. — IV. Événemens qui
se passent en Egypte en septembre, octobre, novembre et décembre 1799.
— V. Convention d'El-Arich (24 janvierlSOO). — VI. La lettre de Kléber,
dû 26 septembre 1799, est interceptée par les Anglais ; effet qu'elle produit à
Londres; résolution que prend en conséquence le cabinet de Saint-James,
le 17 décembre 1799. —VII. Bataille d'Héliopolis (20 mars 1800). —
VIII. Siège du Caire; capitulation, le 23 avril 1800. — IX. Assassinat du
général Kléber, le 14 juin 1800, jour où Desaix était frappé à mort sur le
champ de bataille de Marengo.
1. Le général Kléber arriva à Alexandrie vingt-
quatre heures après le départ des frégates. Il reçut
par les soins du général Menou ses ordres et ses in-
structions; il se rendit au Caire, prit le commande-
ment et parla à l'armée dans les termes suivans :
« Des motifs impérieux ont déterminé le général
« en chef Bonaparte à passer en France. Les dangers
« que présente une navigation entreprise dans une
« saison peu favorable, sur une mer étroite, et cou-
« verte d'ennemis n'ont pu l'arrêter : il s'agissait de
298 GUERRE D'ORIENT.
« votre bien-être. Soldats, un puissant secours va
« vous arriver, ou bien une paix glorieuse, une paix
« digne de vous et de vos travaux va vous ramener
« dans votre patrie. En recevant le fardeau dont
« Bonaparte était chargé, j'en ai senti l'importance
« et tout ce qu'il avait de pénible. Mais appréciant
« d'un autre côté votre valeur, appréciant votre
« constante patience à braver tous les maux, à sup-
« porter toutes les privations, appréciant enfin tout
« ce qu'avec de tels soldats on peut faire ou entre-
« prendre, je n'ai plus consulté que l'avantage d'être
« à votre tête , que l'honneur de vous commander,
« et mes forces se sont accrues. »
Les soldats furent tristes pendant plusieurs jours,
leur confiance était exclusive dans le général qui de-
puis quatre ans les avait tirés avec gloire de tant de
pas difficiles. Mais après ces premiers sentimens don-
nés à leurs affections, ils s'entretinrent des désastres
de la République, des défaites des armées d'Allemagne
et d'Italie, des changemens que l'arrivée de leur gé-
néral allait produire dans de pareilles circonstances :
« Il ramènera la victoire sous les drapeaux français.
« 11 reconquerra l'Italie! Le Kalmouk qui foule aux
« pieds la République cisalpine ira prendre rang
a auprès des Beaulieu, des Wurmser, des Alvinzy;
« les partis qui divisent la République se rallieront
« autour d'un homme si éminemment investi de la
a confiance nationale. Tenant le timon de l'État , il
a créera de nombreuses armées, mettra en mer de
KLÉBER. 299
« grandes escadres, dissoudra cette seconde coalition
« comme la première, ce qui lui permettra de se-
« courir son armée de prédilection. Mais parviendra-
« t-il avec des bâtimens mauvais marcheurs, à tra-
ce verser ces mers étroites, couvertes de tant de
« vaisseaux anglais et russes? » On attendit les nou-
velles d'Alexandrie avec inquiétude. Les premières
annoncèrent que la rafale du sud -est avait duré
trente-six heures. Peu après on apprit que le Commo-
dore anglais accouru de Chypre, avait été fort dé-
concerté de ne plus apercevoir les frégates dans le
port. Pendant trois mois, on fut fréquemment alarmé
par les faux bruits qu'il plaisait aux croisières an-
glaises de répandre, et ce ne fut qu'en janvier qu'on
sut à-la-fois l'arrivée de Napoléon en France, son
avènement à la tête de la République par la volonté
du peuple, et la nouvelle constitution de l'an vin.
Les soldats connaissaient peu Rléber. Mais sa belle
tenue militaire, la blessure qu'il avait reçue à la prise
d'Alexandrie, sa contenance à la bataille du mont
ïhabor, l'opinion qu'en avaient les officiers qui
avaient servi à l'armée de Sambre-et-Meuse, tout était
propre à leur inspirer de la confiance. Napoléon avait
écrit au divan du Caire qu'instruit que son escadre
de l'Océan était arrivée dans la Méditerranée, il allait
la rejoindre , et reviendrait bientôt mettre la der-
nière main à son grand dessein, de rétablir la patrie
arabe. Les ulémas l'aimaient; dans tous les événemens
qui s'étaient accomplis depuis dix-huit mois, il s'était
300 GUERRE D'ORIENT.
toujours montré clément pour le peuple et admira-
teur sincère du prophète. Celui qui lui succédait était
moins liant, moins familier avec les principes du Co-
ran. Il continua cependant les levers du matin, mais
les conversations intimes sur le prophète cessèrent.
Les cheykhs étaient frappés de son beau physique. Ils
rendaient justice à son amour pour la discipline , et
n'étaient pas insensibles à ses bonnes qualités. Kléber
leur parla en ces termes, à sa première audience :
« Ulémas, et vous tous qui m'écoutez! c'est par
« mes actions que je me propose de répondre et à
« vos demandes et à vos sollicitations; mais les ac-
« tions sont lentes , et le peuple semble être impatient
« de connaître le sort qui l'attend, sous le nouveau
« chef qui vient de lui être donné. Eh bien! dites-
« lui que la République française en me conférant le
« gouvernement particulier de l'Egypte, m'a spécia-
« lement chargé de veiller au bonheur du peuple
« égyptien , et c'est de tous les attributs de mon corn-
et mandement le plus cher à mon cœur. Le peuple de
« l'Egypte fonde particulièrement son bonheur sur
« sa religion ; la faire respecter est donc l'un de mes
« principaux devoirs; je ferai plus, je l'honorerai, et
« contribuerai autant qu'il est en mon pouvoir à sa
« splendeur et à sa gloire. Cet engagement pris , je
« crains peu les méchans. Les gens de bien les sur-
et veilleront, et me les feront connaître ; là où l'homme
« juste et bon est protégé, le pervers doit trembler;
« le glaive est suspendu sur sa tête. Bonaparte, mon
KLÉBER. 3oi
« prédécesseur, a acquis des droits à l'affection des
« ulémas, des cheykhs et des grands, par une con-
« duite intègre et droite, je la tiendrai aussi cette
« conduite; je marcherai sur ses traces, et j'obtien-
« drai ce que vous lui avez accordé. Retournez donc
« parmi les vôtres, réunissez-les autour de vous, et
« dites-leur encore, rassurez-vous. Le gouvernement
« de l'Egypte a passé en d'autres mains, mais tout ce
« qui peut être relatif à votre félicité, à votre prospe-
ct rite, sera constant et immuable. » Ils furent con-
tens de ce discours.
II. Kléber n'avait jamais commandé en chef une
armée. Il donnait la préférence sur toutes les autres,
aux manières, à la discipline, au mécanisme de l'ar-
mée allemande; il n'avait pas une juste idée de ce
qu'on peut faire avec des Français. Les deux frères
Damas, dont l'un était son aide-de-camp, l'autre son
chef d' état-major, exerçaient une grande influence sur
lui. Ces deux officiers avaient peu d'étendue dans
l'esprit, peu d'élévation dans l'âme; ils désiraient
rentrer en France. Kléber avait servi huit ans comme
officier dans un régiment d'infanterie en Autriche. Il
avait fait contre les Turcs la campagne dans laquelle
l'empereur Joseph II fut battu ; cela lui avait laissé
des impressions fort exagérées sur la puissance de la
Porte. Il croyait quelle pouvait disposer de deux
cent mille janissaires, braves et capables de tout
faire.
3û2 GUERRE D'ORIENT-
En arrivant, l'armée s'était prévenue contre l'E-
gypte, mais ses opinions avaient été changées par l'in-
fluence de Napoléon, et elle s'était insensiblement
livrée à d'autres sentimens. Mais lorsque Kléber et
son état-major se prononcèrent contre le pays, ils
réveillèrent des sentimens mal éteints; cependant
l'armée resta fidèle à la gloire et au devoir. Menou,
Reynier, Lanusse, Lagrange, Songis, tous les officiers
du génie, de l'artillerie, la plupart des colonels de la
cavalerie, les cinq sixièmes de ceux de l'infanterie
manifestèrent ouvertement ces opinions. L'état-ma-
jor, une centaine d'officiers ou de commissaires des
guerres, quelques employés de l'administration, vou-
laient au contraire à tout prix, retourner en France,
ils faisaient répandre avec profusion les discussions
du conseil des Cinq-Cents, du mois de juin, dans les-
quelles des orateurs de l'opposition blâmaient l'ex-
pédition d'Egypte, et en faisaient un sujet d'accusa-
tion contre le Directoire. Ces officiers affectaient de
s'alarmer sur l'état de la République. « L'évacuation
« de l'Egypte, disaient-ils, aura deux résultats : elle
« rendra à l'armée française une poignée de braves,
« parmi lesquels se trouve un grand nombre d'offi-
ce ciers de la première distinction, et à la République
« une alliée (la Sublime-Porte) qui lui est nécessaire
« pour contrebalancer la Russie et l'Autriche. D'ail-
« leurs il est impossible de se maintenir désormais
« dans ce pays, puisqu'on ne peut plus espérer de
« secours, quand même les mers seraient ouvertes.
KLÉBER. 3o3
« La France a besoin de toutes ses troupes pour dé-
« fendre son territoire. Nous avons à lutter contre le
« climat, la peste, les Mamelouks, les Bédouins et
« les armées ottomanes, russes et anglaises. Comment
« résister à tant d'ennemis? Il faudra donc finir par
« succomber! Déjà le grand visir s'approche de là
a Syrie avec quatre-vingt mille hommes. Une armée
« russe de dix mille hommes est arrivée aux Darda-
« nelles; dix mille Anglais ont passé le détroit de
« Gibraltar. Comment faire face à ces trois armées?
« Nous succomberons donc, et si nous attendons les
« événemens, nous ne pourrons plus prétendre à un
« arrangement honorable. Puisqu'il est impossible
« de sauver l'Egypte, il faut au moins négocier à
« temps pour sauver l'armée. » On leur répondait :
« Les discussions du conseil des Cinq-Cents ne si-
« gnifient rien. 11 est tout simple que les Français à
« la vue des dangers qu'ils courent regrettent que
« tant de braves soient éloignés , mais vingt-cinq
« mille hommes ne peuvent pas être un poids dé-
« cisif dans une pareille lutte. On sent surtout le be-
« soin d'une tête pour diriger tant de bras, et cette
« tête est partie. L'Egypte nous tiendra lieu de toutes
« nos colonies à sucre. Elle nous assurera , tôt ou
« tard, la souveraineté de l'Indoustan. Mourad-Bey
« n'est plus qu'un partisan, il sera même facile de le
« gagner; il craint les Ottomans et le fatal cordon.
« Les Bédouins ne sont plus d'aucune importance;
« les dromadaires ayant acquis la connaissance du
3o/| GUERRE D'ORIENT.
« désert les soumettront entièrement. Il est faux
« qu'une armée russe soit arrivée aux Dardanelles;
a jamais la Porte ne consentira à ce qu'une armée
« grecque campe sous les murs du sérail ; le crois-
« sant et la croix grecque ne peuvent marcher réunis
« dans un même camp. D'ailleurs les Russes n'ont-ils
« pas leurs forces engagées en Italie et en Allemagne,
a Est-il dans la politique du czar de détruire l'armée
« d'Orient! L'assertion qu'une armée anglaise a passé
« le détroit est également hasardée; l'armée anglaise
« est occupée en Irlande , elle est nécessaire en Eu-
« rope pour influer sur le sort de la Hollande et de
« la Belgique. Le cabinet de Saint-James sait bien que
« si la seconde coalition triomphe, la République
« sera obligée d'abandonner l'Egypte par le traité de
« paix. Le grand visir est encore éloigné de plusieurs
« centaines de lieues ; les correspondances d'Acre ,
« de Damas, de Jérusalem, n'en parlent point. Quand
« il sera arrivé en Syrie, il aura à combattre Djezzar.
« Mais enfin s'il parvenait à réunir une armée , elle
« serait, comme celle du mont ïhabor, incapable de
« résister au choc d'une division européenne. Nous
« n'avons pas d'ennemis devant nous; il est possible
« sans doute qu'il en vienne, mais est-ce une raison
« pour capituler, non-seulement sans nous être bat-
« tus, mais même sans avoir donné la peine aux
« armées ennemies d'arriver? Lorsque les Anglais
« auront débarqué sur les côtes de la Méditerranée ,
« lorsque le grand visir aura passé le désert, nous
KLÉBER. 3o5
« serons toujours à temps de capituler; mais on serait
« bien criminel de faire, quand on n'est pas attaqué,
« ce que l'on sera à même de faire, lorsque Ton
« aura été battu, ou au moins quand on sera en
« présence de l'ennemi. Est-ce à des soldats à prévoir
« des dangers de si loin!! »
Comme il arrive d'ordinaire chacun resta dans son
opinion. Mais au milieu de ces discussions la conte-
nance et le moral du soldat s'affaiblirent. La division
s'introduisit parmi les officiers; le général en chef
perdit de sa considération; il éloignait de lui les plus
braves parce qu'ils ne partageaient pas ses opinions,
et en manifestaient ouvertement de contraires. On se
familiarisa avec les idées honteuses de capitulation
dans cette armée d'Italie (i) qui peu avant se fût sou-
levée d'indignation à une pareille idée.
III. Lorsque Kléber eut pris son parti, il écrivit au
Directoire pour l'y préparer. Dans cette lettre datée
du 26 septembre, il fait un tableau fort rembruni de
sa position. « i° L'armée était réduite à la moitié de
« ce qu'elle était lors de son débarquement; il ne
« pouvait pas mettre plus de huit mille hommes sous
« les armes; dans son apostille, il réduisait même ce
« nombre de combattans à cinq mille; 2 l'armée
« était nue, et il était impossible de se procurer des
(1) L'armée d'Egypte était composée des troupes qui avaient fait les cam-
pagnes de 1796 et 1797 sous le général Bonaparte. ( De Las Cases.)
II. 20
3o6 GUERRE D'ORIENT.
« draps pour l'habiller, ce qui avait une action
« immédiate sur la santé du soldat. C'était la vérita-
« ble cause pour laquelle les hôpitaux contenaient
« plus de malades que les années précédentes ; 3° la
« solde était arriérée de quatre millions, les ser-
« vices de huit. Le revenu était mangé par antici-
« pation; 4° on manquait de poudre, de fusils, de
« canons; les hôpitaux étaient sans médicamens, et
« cependant il fallait couvrir cinq cents lieues de
« pays qui contenaient trois millions d'une popula-
a tion très ennemie, soupirant après le moment d'é-
« gorger tous les Français. D'un autre côté : i° les
« Bédouins étaient plus à craindre, plus aguerris,
« plus redoutables qu'à notre arrivée; i° les Mame-
« louks n'avaient jamais été si puissans; 3° à l'exté-
« rieur, le grand visir était arrivé à Gaza avec trente
« mille hommes; » plus bas il disait qu'il était ar-
rivé seulement à Saint-Jean -d'Acre , et dans un autre
paragraphe de la même lettre, seulement à Damas;
« 4° l'armée russe était arrivée aux Dardanelles;
« 5° une armée anglaise devait débarquer sur les
« côtes de la Méditerranée. Comment résister avec
« sept ou huit mille hommes à toutes les forces de la
« Porte-Ottomane, de l'Angleterre, de la Russie^ des
« Mamelouks, des Bédouins? comment occuper cinq
« cents lieues de pays et tenir en respect une popu-
« lation de trois millions de fanatiques ? »
Le général Damas entrait dans de plus grands dé-
tails pour développer le texte [du général en chef.
KLÉBER. 3o7
Mais par le même courrier le ministre de la guerre
reçut de l'ordonnateur en chef Daure, et du payeur
Estève, des états de situation au i" septembre, il
reçut aussi du général Samson, commandant le génie,
du général Songis , commandant l'artillerie, et de
vingt-huit colonels et chefs des corps d'infanterie, de
cavalerie, d'artillerie, du génie, des dépêches qui
contredisaient les assertions du général en chef.
Le courrier porteur de ces dépêches arriva à Paris
dans les premiers jours de janvier. Le Directoire était
dissous depuis deux mois. Le ministre de la guerre
Berthier, les ouvrit, et en fit le dépouillement. Il est
facile de se peindre les sentimens qui animèrent le
premier magistrat de la République lorsqu'on lui en
fit le rapport. Kléber l'avait cru perdu, il lui avait
paru impossible qu'il échappât aux croisières enne-
mies ; il voulait justifier par un faux exposé la capi-
tulation qu'il méditait.
Le ministre de la guerre lui répondit le ia janvier :
tf Qu'il avait mis sous les yeux du gouvernement sa
« lettre du 26 septembre 1799, ainsi que les dépè-
ce ches de l'ordonnateur en chef Daure , du payeur
« général Estève, des commandans en chef du génie,
« de l'artillerie , et des chefs de corps d'artillerie,
« d'infanterie, de cavalerie et des guides, etc.; qu'il
« résultait du dépouillement qu'il avait fait faire,
« que le général en chef et son chef d'état-major
« étaient mal informés, et n'avaient pas encore eu le
« temps de prendre connaissance de l'état de l'armée.
3o8 GUERRE I)'oRIENT.
« Au moment du débarquement à Alexandrie, l'ar-
« mée française était de vingt-neuf mille hommes
« dont la moiiié serait quatorze mille cinq cents. Or,
« il résultait des états de l'ordonnateur que la con-
« sommation pendant juin, juillet et août avait été
« de trente-cinq mille rations; des états de situation
« du sieur Estève que la solde avait été faite pendant
« ces trois mois pour vingt-huit mille Français et
« deux mille auxiliaires; enfin, des états de situa-
« tion envoyés par les chefs de corps, et arrêtés
« au i" septembre, il résultait également que les
« quatorze régimens d'infanterie, les sept régi m en s
« de cavalerie, les dromadaires, les corps d'artillerie
« et du génie formaient un effectif de vingt-huit mille
« hommes sur lesquels vingt -quatre mille étaient
« présens sous les armes , et pouvaient entrer en
« campagne; il résultait des états des magasins en-
« voyés par les colonels, que l'habillement était en
« pleine confection , que les draps existaient aux
« dépôts, qu'il s'y trouvait en outre sept mille fusils
« et onze cents sabres; les états du payeur faisaient
« monter l'arriéré de la solde à un million cinq
« cent mille francs , et la contribution arriérée dont
« il attendait la rentrée à seize millions. Les états
« remis par les garde-magasins, des vivres, du pain,
« des liquides, des bois, des fourrages constataient
« que les magasins étaient abondamment fournis,
« que le service s'y faisait avec facilité, et que les
« denrées de première nécessité étaient abondantes
KLÉBER. 3oQ
< et à vil prix; les états envoyés par le général
« Songis, signés par le directeur du parc Faul trier,
« constataient qu'il y avait cinq mille fusils de re-
« change au parc, des pièces pour en confectionner
« trois cents; quatorze cent vingt-six bouches à
« feu et plus de deux cent vingt-cinq mille projec-
« tiles , onze cents milliers de poudre et trois mil-
« lions vingt-sept mille cartouches confectionnées;
« que sans doute on ne saurait en avoir trop , puis-
« que ces munitions étaient disséminées dans un
« grand nombre de places et de batteries de côtes;
« mais que du reste il était facile de fondre des bou-
« lets en Egypte avec des canons de rebut; que pour
« faire de la poudre , les salpêtres ne manquaient.
« pas. Les ordres étaient d'ailleurs donnés pour en
« expédier par tous les bâtimens, et l'approvisionne-
« ment de l'équipage de campagne, ce qui est le plus
« important, était au-dessus du besoin, puisque les
« états portaient le nombre des pièces de campagne
« à cent quatre-vingts, les boulets à soixante- dix
« mille et les cartouches confectionnées à balles et à
« boulets à vingt-sept mille.
« Que les Mamelouks qui, au moment de l'arrivée
« des Français, avaient douze mille cavaliers sous les
« armes, de nombreuses flottilles, de grands trésors,
« étaient réduits à peu de chose; qu'il restait à peine
« quatre cents hommes à Mourad-Bey; qu'Ibrahim-
« Bey qui n'avait jamais eu à Gaza en Syrie plus de
« neuf cents hommes, était réduit aujourd'hui à
3lO GUERRE D'ORIENT.
« quatre cent cinquante ; que le général était trompé
« par des rapports infidèles, lorsqu'il les croyait au
« nombre de deux mille; que les Bédouins ne pou-
« vaient influer en rien sur le sort de l'armée, que
« ni les Anglais, ni les Russes ne songeaient à en-
te voyer aucune force en Egypte ; que le grand visir,
« d'après les dernières nouvelles reçues de Constan-
ce tinople , était encore en Arménie , n'ayant que
« quatre mille hommes avec lui; que la Porte sentait
« vivement les pertes qu'elle avait faites en Syrie, au
« mont Thabor et à Aboukir, et n'était pas disposée
« à faire de nouveaux sacrifices; que le plus grand
« danger qu'avait à courir l'armée venait de l'esprit
« de division qui paraissait s'y être introduit, et dont
« le résultat infaillible était le relâchement de sa
« discipline.
« Que l'intention du premier Consul était donc
« que le général Kléber conservât l'Egypte, ne signât
« aucune capitulation; quant aux négociations di-
« plomatiques, le général Bonaparte avait été auto-
ce risé par le gouvernement précédent à traiter avec
ce la Russie, la Porte, les puissances africaines et in-
cc diennes, qu'il était muni à cet effet de pouvoirs
« spéciaux qui lui étaient personnels, et qu'il avait
ce à son arrivée, déposés aux archives des relations
« extérieures; que par la lettre qu'il avait écrite
ce d'Alexandrie au général Kléber il l'avait autorisé à
ce traiter dans les cas suivans : i° s'il était sans nou
ce velles de la France jusqu'au mois de mai (or il
klj:ber. 3li
« devait recevoir cette lettre avant cette époque^;
« a si la peste affligeait l'armée et si elle était le
« double plus maligne que celle qui l'avait frappée
« en 1799, et qui avait moissonné sept cents hom-
« mes. Enfin, le ministre ajoutait que le pays ne
« serait évacué qu'à la paix, ou qu'après la ratifica-
« tion du gouvernement; qu'il était chargé de lui
« signifier que ce dernier désapprouvait toute con-
« vention qui aurait été signée contrairement aux
« instructions; que désormais il devait regarder ces
« instructions comme non avenues, et ne s'occuper
« qu'à défendre l'Egypte confiée à son honneur et
« au courage de l'armée. x>
IV. Deux frégates anglaises venues des Indes pa-
rurent devant Cosseir ayant quatre cents cïpayes à
bord, et tentèrent quatre fois de débarquer, les 14, » 5,
1 6 et 1 7 août. Le général Donzelot les repoussa autant
de fois, et leur prit une pièce de six de campagne
qu'ils s'étaient hasardés à mettre à terre; les frégates
disparurent le 18 et retournèrent dans l'Indoustan.
Mourad-Bey qui avait établi son séjour dans la
petite Oasis, en sortait de temps en temps pour faire
quelques incursions dans la vallée. Le général de
brigade Morand cerna son camp dans la nuit, lui prit
tous ses bagages, une centaine de chevaux de remonte
qu'il avait réunis, et quelques-uns de ses braves. Le
Bey lui-même, saisi par un dragon du ao e lutta pen-
dant quelques minutes et eut peine à se dégager. À la
3l2 GUERRE D'ORIENT.
fîh d r octobre, il fut de nouveau rencontré près de
Sédiman sur la frontière du Faïoum ; il perdit encore
quelques hommes. Mourad-Bey ne possédait plus un
seul point de la vallée, n'avait plus une barque, plus
un canon, plus un magasin. Il n'était plus suivi que
par quelques centaines de ses plus fidèles esclaves.
Qu'il était loin de la puissance de ce Mourad-Bey qui,
roi de toute cette contrée , pouvait mettre à cheval
dix mille Mamelouks, l'élite de la cavalerie du monde,
vingt mille Bédouins , et sur pied quarante mille
hommes de milices; de ce Mourad-Bey qui avait plu-
sieurs centaines de barques armées, des magasins de
toute espèce, des trésors, des milliers de chameaux,
et, ce qui valait autant que tout cela, une haute ré-
putation de bonheur, d'habileté et de bravoure.
Le il\ septembre 1 799, sir Sidney Smith mouilla de-
vant Damiette avec ses deux vaisseaux de guerre et dix-
huit transports turcs chargés de troupes, ces transports
s'augmentèrent successivement jusqu'au nombre de
cinquante-trois. Le 29 octobre, il s'empara de la tour
abandonnée qui est située à un quart de lieue de la
mer, sur le Bogaz de Damiette, l'arma d'une pièce de
canon de vingt-quatre, et le i ïr novembre, il débar-
qua une division de quatre mille Janissaires sur la
rive droite du Nil, entre la mer et le lac Menzaléh.
Le général de brigade Verdier , bon officier , com-
mandait à Lesbé, ayant sous ses ordres huit cents
hommes d'infanterie et cent cinquante chevaux, il
marcha à la rencontre des Janissaires qui soutinrent
KLÉBFR. 3î3
d'abord le feu avec courage ; mais chargés à la baïon-
nette par l'infanterie, pris en flanc par les dragons,
ils furent acculés à la mer où ils périrent, hors huit
cents environ qui furent faits prisonniers; trente-deux
drapeaux furent enlevés, une pièce de vingt-quatre,
quatre pièces de campagne qu'ils avaient débarquées,
restèrent sur le champ de bataille. Après cet exploit,
sir Sidney leva l'ancre et disparut. Voulait-il con-
quérir l'Egypte avec six ou sept mille Janissaires, ou
prétendait- il prendre Lesbé et Damiette et s'y main-
tenir? Il est difficile de pénétrer son véritable projet;
cette expédition est encore moins raisonnable que
celle d' Aboukir.Ismaél-Bey qui commandait ces braves
resta prisonnier; il dit en gémissant : « Voilà l'élite
« des Janissaires de Constantinople que le sultan vient
« de perdre si mal-à-propos. Avec ma division j'au-
« rais battu l'armée du grand visir qui ne sera com-
« posée que de troupes d'Asie. » Les Turcs ont senti
vivement à Constantinople, tout le mal que sir Sidney
Smith a fait aux armées ottomanes. La perte de l'ar-
mée de Rhodes à Acre et à Aboukir ; celle de la divi-
sion des Janissaires sacrifiés aussi follement sous la
place de Damiette, portaient au dernier degré la dé-
fiance et l'indignation des Ottomans contre les An-
glais, et spécialement contre Sidney Smith. Cet offi-
cier, fort actif et fort intrigant, est l'homme le moins
judicieux, et le moins fait pour être appelé à la direc-
tion d'une affaire importante, qu'il soit possible de
trouver.
3l4 GUERRE D'ORIENT.
Au commencement de novembre, Djezzar retira
les troupes qu'il tenait à Jaffa et à Gaza; il les con-
centra autour d'Acre, afin de défendre son pachalik
contre les entreprises du grand visir dont les coureurs
arrivaient enfin sur le Jourdain. L'armée française
habillée à neuf, et accrue par les hommes sortis des
hôpitaux, dans lesquels les maladies de l'été et la ba-
taille d'Aboukir les avaient fait entrer, n'avait jamais
été plus belle, plus disciplinée et animée d'un meil-
leur esprit. Ainsi toutes les craintes du général Kléber
se trouvaient démenties; il fut obligé d'en convenir
dans les comptes successifs qu'il rendit au gouverne-
ment, mais cela ne changea pas sa fatale politique.
V. Dès son débarquement à Alexandrie, Napoléon
avait entamé des négociations avec la Porte, le pacha
de Tripoli et celui d'Acre; la nature de l'opération
qu'il dirigeait l'exigeait ainsi. Il écrivit directement
au grand visir par l'astronome Beauchamp qu'il fit
embarquer au mois d'octobre 1798 sur la caravelle
turque qui était à Alexandrie; depuis il lui expédia
de Nazareth, le lendemain de la bataille du mont
Thabor un effendy de Damas; enfin le 28 août 1799,
il lui envoya du Caire Méhémet-effendy qui avait été
fait prisonnier à Aboukir. Méhémet-effendy rencon-
tra le visir à Ervan, capitale de l'Arménie, lui remit
la lettre du général en chef, et eut plusieurs confé-
rences avec lui, sur tout ce qu'il avait vu, sur toutes
les choses qu'il avait entendues.
KLÉBER. 3l5
Le grand visir comprit parfaitement tout cela; il
envoya Méhémet-effendy avec sa réponse qui arriva
au Caire le 12 octobre. Napoléon était parti depuis
deux mois. Rléber réexpédia Méhémet-effendy le 17 ;
mais, s' éloignant de la ligne de conduite de son pré-
décesseur, il fit des propositions , et ses officiers tin-
rent à l'effendy des discours qui lui laissèrent conce-
voir des espérances dont il profita. Les cheykhs du
Caire avaient pénétré les dispositions de l'état-major;
l'effendy retrouva le grand visir près de Damas, et lui
fit part du nouvel état des choses depuis que Napoléon
était parti.
De son côté, sir Sidney Smith était parfaitement au
fait des dispositions secrètes de l'état-major; il écrivit
le 26 octobre au général Rléber, prenant l'initiative
de la négociation; sa lettre était datée du bord du
Tigre, en rade de Damiette, deux jours avant sa folle
entreprise. Il y disait : « qu'il était instruit que des
« négociations étaient entamées avec le grand visir,
« mais que la Porte était liée par le traité du 5 jan-
« vier 1799, que lui Sidney Smith avait signé, muni
« des pleins pouvoirs du roi d'Angleterre; que la
« Porte, la Russie et l'Angleterre s'étant réunies pour
« une cause commune, et ne pouvant faire la paix
« séparément , l'Angleterre était donc désormais
« partie principale. Je suis à-la-fois, écrivait-il , mi-
« nistre plénipotentiaire de Sa Majesté britannique
« que j'ai l'honneur de représenter, et commandant
« de la croisière du Levant. Au premier titre, aucune
3l6 GUERRE D'ORIENT.
« négociation ne peut, se faire, sans mon interven-
« tion; au second titre, aucune communication ni
« aucun mouvement ne peut être fait sur mer sans
« ma permission. » Après ce préambule, il abor-
dait le fond de la question; il proposait au géné-
ral d'évacuer l'Egypte, et lui offrait de transpor-
ter son armée avec armes, drapeaux, bagages, et
sans être prisonnière de guerre , sur les côtes de
France. Après quelques pourparlers, il fut convenu
que deux commissaires français, munis des pouvoirs
du général en chef, se rendraient à bord du Tigre,
qui à cet effet mouillerait en rade de Damiette. Le
général Desaix et l'administrateur des finances Pous-
sielgue s'embarquèrent le i\ novembre. Ayant été in-
commodés par la mer pendant les premiers jours, ils
rédigèrent, aussitôt qu'ils furent remis, une note dans
laquelle ils demandaient « i° à conclure une paix défi-
« nitive avec la Porte; i que celle-ci se détachât de la
« triple alliance et rétablît ses anciennes relations avec
« la République ; 3° que l'Angleterre garantît l'in tégrité
« de l'empire ottoman ; 4° qu'en échange de l'évacua-
« tion de l'Egypte, l'on rendît tout ce que les alliés
« avaient pris sur les Français dans la Méditerranée;
« 5° que l'année française avec ses canons, armes et
« bagages, fût transportée en droite ligne à Toulon, où
« elle serait, au momentde son arrivée, disponible pour
« exécuter les ordres de son gouvernement. » Quel-
ques jours après ils donnèrent un nouveau développe-
ment à ces propositions; ils demandèrent en compen-
KLÉBER. 3l 7
sation de l'Egypte, Corfou, Sainte-Maure, Céphalonie,
Zante, Cérigo, et enfin que le siège de Malte fut levé.
Le commodore répondit « i°que, pour négocier et
« signer la paix, il fallait être muni des pouvoirs des
« gouvernemens respectifs ; que le grand visir les avait
« par la nature de sa place, que lui avait les siens en
m règle; qu'il fallait donc que les commissaires français
« montrassent les leurs, pour qu'on procédât à leur
« échange ; que s'ils n'étaient munis que des pouvoirs
« de leur général en chef, ils n'avaient aucun caractère
« diplomatique ; qu'ils n'étaient que des commissaires
« chargés de négocier et de signer une stipulation mi-
re litaire; 2° que la paix entre la Porte et la France ne
« pouvait pas avoir lieu, puisque par la triple alliance,
« laPorte s'était engagée à faire cause commune avec la
« Russie et l'Angleterre ; 3° que Corfou, Sainte-Maure,
« Céphalonie, Zante, Cérigo, étaient entre les mains
« des Russes, l'île de Gozzo et l'île de Malte, hormis
« La Valette, entre les mains du roi de Naples ; que ni
« lui au nom de Y Angleterre, ni le grand visir au nom
« de la Porte, ne pouvaient stipuler sur le sort de ces
« pays qui n'étaient pas dans leurs mains; 4° que la gâ-
te rantie de l'empire ottoman par l'Angleterre était une
« des clauses du traité du 5 janvier 1 799, et dès-lors
« inutile à répéter aujourd'hui ; » et à ce sujet, le com-
modore remit une copie authentique de ce traité du 5
janvier qu'il avait signé lui-même ; « 5° que le but des
« présentes conférences ne pouvait donc être que d'à-
« viser à l'évacuation de l'Egypte. L'armée française,
3l8 GUERRE D'ORIENT.
« disait-il, quoique investie et prête à être attaquée
« de toutes parts, n'est point vaincue. Sa bravoure,
« sa fortitude, sa renommée lui donnent tous les
« droits de croire qu'elle peut résister; elle n'est
« donc pas dans le cas de capituler, et a droit d'exi-
« ger de conserver ses armes, ses canons, ses dra-
« peaux, ses propriétés; d'arriver par le plus court
« trajet à Toulon et à Marseille, pour y faire sa qua-
« rantaine, et être sur-le-champ à la disposition
« de son gouvernement , sans être prisonnière de
« guerre.»
Les commissaires français se récrièrent sur l'in-
convenance de ces propositions; une évacuation pure
et simple de l'Egypte ne pouvait pas avoir lieu. « Vous
« convenez, disaient-ils, que nous ne sommes pas
« vaincus, que nous ne sommes pas dans le cas de
« signer une capitulation, et cependant c'est une ca-
« pitulation que vous nous proposez. Gomment l'ar-
« mée est-elle cernée de toutes parts? — Comment!
« répondait le commodore : nous avons deux frégates
« dans la mer Rouge, plusieurs vaisseaux dans la mer
« du Levant, et une innombrable armée turque qui
« déjà est rendue en Syrie. — Pour que l'armée fran-
« çaise fût cernée, répliqua Desaix , il faudrait que,
« outre l'armée du grand visir, qui est en Syrie, il y
« eût une armée anglaise débarquée sur les cotes de
« la Méditerranée à Damiette ou à Aboukir; une
« armée d'Éthiopiens ou d'Abyssiniens qui eût fran-
« chi la grande cataracte, et fût arrivée clans le pays
KLÉBER. 3l9
« des Barâbras; enfin une quatrième qui, venant du
« fond de la Nigritie, fût arrivée aux Oasis. Dans ces
« suppositions même, l'armée ne serait pas investie,
« et la réunion de ces quatre armées séparées entre
« elles par des déserts, des marais, des rivières, des
« places fortes, serait sujette à bien des vicissitudes.
« Nous savons, continuait-il , ce que c'est que l'ar-
« mée du grand visir; nous en avons vu d'innom-
« brables aux Pyramides, au mont Tbabor, et avec
« une poignée de monde, nous avons vaincu les
« troupes mieux organisées d'Aboukir et de Da-
te miette, qui étaient l'élite de l'empire ottoman; en-
te fin nos instructions sont positives. Toute stipula-
« tion militaire de quelque nom qu'on la colore, est
« une capitulation : jamais l'armée, française ne se
« soumettrait à une pareille humiliation. » Voyant
que la négociation n'avançait plus, sir Sidney Smith
mouilla à Jaffa, et se rendit au camp du grand visir
qui était à Gaza : il voulait le conseiller et délibérer
sur l'état des choses.
Aussitôt que ce premier ministre avait connu par
ses correspondances du Caire, et par ce que lui avait
rapporté Méhémet-effendy, que depuis le départ de
Napoléon les esprits étaient bien changés, que le nou-
veau général inclinait pour quitter le pays, il s'était
avancé sur le Jourdain. Il fit part à Djezzar de ce qu'il
avait appris, et conclut sa paix avec lui. En répan-
dant le bruit que tout était arrangé, qu'il n'était plus
question de se battre , mais seulement de traverser
320 GUERRE d'oRIENT.
le désert pour piller l'Egypte, il se fit joindre par les
troupes des cinq pachaliks de Syrie. Ayant réuni
trente mille hommes, il fit cerner le fort d'El-Arich
par une division de six mille hommes; le major an-
glais Douglas dirigeait les travaux du siège; mais
l'indiscipline des Turcs, le défaut d'outils et de pièces
ne lui laissaient aucune espérance de mener à bien
cette entreprise. Les fortifications avaient été consi-
dérablement accrues, le chef de bataillon du génie
Cazals y commandait; il avait cinq cents hommes
sous ses ordres. On était au huitième jour du siège,
et les assiégeans étaient aussi peu avancés que le pre-
mier jour, les assiégés n'avaient encore eu que deux
hommes tués et cinq blessés, quand une insurrection
éclata dans la garnison. Des traîtres appelèrent les
Turcs du haut des remparts; ô honte! des soldats
français jetèrent eux-mêmes les cordes et les échelles
qui servirent à l'escalade! Leur crime ne resta pas
impuni^ ces misérables furent les premiers égorgés et
leurs têtes furent portées en triomphe dans toute la
Syrie. Le chef de bataillon Cazals au désespoir, eut le
temps de se retirer dans les maisons de l'intérieur du
fort, de contenir l'ennemi une demi-heure, et d'ob-
tenir une capitulation. Il sauva sa garnison. Ce fu-
neste événement si inattendu , exalta au plus haut
point l'esprit du grand visir : « C'était, disait-il, le
« plus beau fait d'armes du siècle. Le czar de Russie
« va avoir une grande idée du courage ottoman, lors-
« qu'il apprendra un événement aussi merveilleux. »
KIJEBKH. 32 I
Le commodore arriva sur ces entrefaites au camp
d'El-Aricli, fit part aux commissaires français, qui
étaient à Jaffa, de l'événement qui venait d'avoir lieu.
« Il était impossible, disait-il, devoir une plus belle
« armée que cette armée ottomane, mais aussi rien
« de plus féroce. Le fanatisme des armées musul-
« mânes s'était réveillé dans toute sa force; jamais
« Soliman-Bajazeth, et Sélim n'avaient eu sous leurs
« ordres de si intrépides soldats. Il lui était donc
« impossible de garantir la sûreté des commissaires
« français, au milieu d'une armée aussi fanatisée. » Il
conseillait aux commissaires de rester à Jaffa et d'at-
tendre son retour; il craignait les observations de
Desaix qui apprécierait à sa juste valeur, dès qu'il la
verrait, cette pitoyable armée; mais par les mêmes
motifs celui-ci brûlait d'étudier le mécanisme et tous
les ressorts de cette armée orientale. Sans faire aucune
attention aux insinuations de sir Sidney Smith, il se
mit en marche avec Poussielgue , arriva à Gaza et de
là à El-Arich; ils y furent reçus avec empressement
par les Turcs, et furent parfaitement en sûreté. Lors-
que Desaix eut regardé pendant quelques jours ce
ramassis tumultueux d'hommes qu'on honorait du
nom d'armée, il écrivit à Kléber : « Gardez -vous d'é-
« vacuer l'Egypte. Il se murmure qu'une révolution
« a eu lieu en France, et que Napoléon est à la tête
« de l'État. Quant à ce qu'on appelle l'armée du
« grand visir, c'est un misérable amas de bandits;
« il y a sans doute quelques braves gens , mais en
II. »l
3^2 GUERRE D ORIENT.
« petit nombre ; cette année est incapable de résister
« à l'attaque d'une de nos divisions. Ils se disent
« quatre-vingt mille hommes, je ne les évalue pas à
« plus de trente mille combattans. Ils annoncent
« l'arrivée des Russes; les présens qui sont destinés
« aux généraux et aux officiers russes sont étalés
« dans les tentes où nous tenons les conférences;
« vous voyez que le piège est grossier; s'ils atten-
« daient une armée européenne quelconque , ils
« n'eussent pas commencé la campagne. »
Les dépêches de Poussielgue étaient écrites d'un
autre ton. C'était une amplification de tout ce que lui
avait dit le grand visir, le reis-effendy et le commo-
dore anglais : c L'armée turque était immense . elle
« était formidable, car elle avait massacré la garnison
« d'El-Arich ; les avenues du camp étaient plantées
« de piques auxquelles étaient pendues des tètes;
« tous les jours des hommes étaient tués dans des
« ruelles du camp, et souvent la tente du grand visir
« était percée de balles. Douze pachas étaient en
« route, et il portait cette armée à deux cent mille
« hommes. L'armée russe était déjà arrivée aux Dar-
« danelles, etc., etc. »
Rléber avait réuni son armée en avant de Salhéyéh;
à la nouvelle de la prise du château d'El-Arich, il se
laissa entièrement dominer par les fausses préventions
qu'il avait puisées dans les guerres de Hongrie, et
sans ajouter foi à ce que lui écrivait le général Desaix,
témoin oculaire, il crut qu'il ne lui restait plus d'au-
KLÉBER. 3a3
tre parti pour sauver son armée et son honneur que
de capituler. Il envoya des instructions contraires
aux premières; il autorisa ses commissaires à négo-
cier purement et simplement pour l'évacuation de
l'Egypte. Cette nouvelle remplit de joie le coin ino-
dore anglais qui s'employa aussitôt à lever tous les
obstacles, et le i[± janvier la convention fut signée;
quelques jours après elle fut ratifiée par le général
en chef et par le grand visir. Comme capitulation
militaire, elle était honorable dans toutes ses clauses;
rédigée avec soin , aucune précaution n'y avait été
négligée. Le grand visir signa comme premier mi-
nistre delà Porte, commandant de terre et de mer;
sir Sidney Smith dans sa double qualité de ministre
plénipotentiaire de la Grande-Bretagne, et de com-
mandant de la croisière du Levant. Le ministre de
Russie la garantit. Cette convention était conçue en
ces termes :
« L'armée française en Egypte voulant donner une
« preuve de ses désirs d'arrêter l'effusion du sang et
« de voir cesser les malheureuses querelles survenues
« entre la République française et la Sublime-Porte,
« consent à évacuer l'Egypte d'après les dispositions
« de la présente convention, espérant que cette con-
« cession pourra être un acheminement à la paciû-
« cation générale de l'Europe.
« Art. i ei . L'armée française se retirera avec armes,
bagages et effets sur Alexandrie, Rosette et Aboukir,
pour y être embarquée et transportée en France, tant
ai.
3^4 GUERRE D'ORIENT.
sur ses bâtimens que sur ceux qu'il sera nécessaire
que la Sublime- Porte lui fournisse; et pour que les-
dits bâtimens puissent être promptement préparés,
il est convenu qu'un mois après la ratification de la
présente , il sera envoyé au château d'Alexandrie un
commissaire avec cinquante personnes de la part de
la Sublime-Porte.
« Art. i. Il y aura un armistice de trois mois en
Egypte, à compter du jour de la signature de la pré-
sente convention ; et cependant dans le cas où la
trêve expirerait avant que lesdits bâtimens à fournir
par la Sublime-Porte fussent prêts, ladite trêve sera
prolongée jusqu'à ce que l'embarquement puisse être
complètement effectué; bien entendu que de part et
d'autre, on emploiera tous les moyens possibles pour
que la tranquillité de l'armée et des habitans, dont
la trêve est l'objet, ne soit pas troublée.
« Art. 3. Le transport de l'armée française aura
lieu d'après le règlement des commissaires nommés à
cet effet par la Sublime-Porte, et par le général en chef
Kléber; et si, lors de l'embarquement, il survenait
quelques discussions entre lesdits commissaires sur
cet objet, il en sera nommé un par M. le commodore
Sidney Smith, qui décidera d'après les * réglemens
maritimes de l' Angleterre.
« Art. 4- Les places de Ratiéh et de Salhéyéh seront
évacuées par les troupes françaises, le huitième jour,
ou au plus tard le dixième jour après la ratification
de la présente convention. La ville de Mansourah
KLLBER.
3*5
sera évacuée le quinzième jour; Datniette et Belbeis,
le vingtième jour; Suez sera évacuée six jours avant
le Caire, les autres places situées sur la rive orientale
du Nil seront évacuées le dixième jour; le Delta sera
évacué quinze jours après l'évacuation du Caire. La
rive occidentale du Nil et ses dépendances resteront
entre les mains des Français jusqu'à l'évacuation du
Caire, et cependant comme elles doivent être occu-
pées par l'armée française, jusqu'à ce que toutes les
troupes soient descendues de la Haute Egypte, ladite
rive occidentale et ses dépendances pourront n'être
évacuées qu'à l'expiration de la trêve, s'il est impos-
sible de les évacuer plus tôt. Les places évacuées par
l'armée seront remises à la Sublime-Porte dans l'état
où elles se trouvent actuellement.
« Art. 5. La ville du Caire sera évacuée dans le délai
de quarante jours, si cela est possible, et au plus tard
dans quarante-cinq jours à compter du jour de la
ratification de la présente.
« Art. 6.11 est expressément cou venu que laSublime-
Porte apportera tous ses soins pour que les troupes
françaises des diverses places de la rive occidentale
du Nil, qui se replieront avec armes et bagages vers
leur quartier général, ne soient pendant leur route
inquiétées ni molestées dans leurs personnes, biens
et honneur, soit de la part des habitans de l'Egypte,
soit par les troupes de l'armée impériale ottomane.
« Art. 7. En conséquence de l'article ci-dessus, et
pour prévenir toutes discussions et hostilités, il sera
326 GUERRE D'ORIENT.
pris des mesures pour que les troupes turques soient
toujours suffisamment éloignées des troupes fran-
çaises.
« Art. 8. Aussitôt après la ratification de la présente
convention, tous les Turcs et autres nations sans dis-
tinction, sujets de la Sublime-Porte, détenus ou rete-
nus en France, ou au pouvoir des Français en Egypte,
seront mis en liberté, et réciproquement tous les
Français détenus dans toutes les villes et échelles de
l'empire ottoman, ainsi que toutes les personnes, de
quelque nation qu'elles soient, attachées aux légations
et consulats français, seront mises en liberté.
« Art. 9. La restitution des biens et propriétés des
habitans et des sujets de part et d'autre, ou le rem-
boursement de leur valeur au* propriétaires, com-
mencera immédiatement après l'évacuation de l'E-
gypte,