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Full text of "Guerre d'Orient : Campagnes de Égypte et de Syrie, 1798-1799. Mémoires pour servir à l'histoire de Napoléon, dictés par lui-mème à Sainte-Hélène, et publiés par le général Bertrand"

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CAMPAGNE D'EGYPTE. 



II. 



Imprimé ohez Paul Renouard. 

r^a Gafancière, n. ^ 



GUERRE D'ORIENT. 

— '■ OQ>€>- ~ . 

CAMPAGNES 



D'EGYPTE et DE SYRIE 



1798-1799. 



-O^' 



MÉMOIRES POUR SERVIR A L'HISTOIRE 

NAPOLÉON 



MCI» IMR LLH-HKHK A SAINTHIUKSK , R PliBLItS 



rAR LE GÉNÉRAL RERTRAM)- 



AVEC l'N ATLAS DK 4 8 CARTES 



IL 



A PARIS, 



Al COMPTOIR «ES IMPRIMEURS - UNIS , 

>> COMON ET Ci<- «.> 

QUAI MALAQDA18, N. 15. 

1847. 






6382S2. 



bc. 

Hat 

t. 5- 



MÉMOIRES 



POUR SERVIR 



A L'HISTOIRE DE NAPOLÉON. 

GUERRE D'ORIENT. 

CAMPAGNE DE 4799. 

CHAPITRE VIII. 

SYRIE. 



I. Description de la Syrie. — II. Syrie ancienne. — III. Syrie moderne. — 
IV. Déserts (1). — V. Histoire de la Syrie jusqu'à sa conquête par les 
Romains. — VI. Jusqu'à sa conquête par les Musulmans, six cent vingt 
ans après Jésus-Christ. — VII. Jusqu'à la première croisade en 1070. — 
VIII. Croisades jusqu'en 1300. — IX. Mamelouks jusqu'à la conquête par 
Sélim, 1517. — X. État moderne. 

I. L'Arabie est une presqu'île comprise entre la 
mer Méditerranée, la mer Rouge, la mer des Indes et 
l'Euphrate. Cette presqu'île se lie à l' Asie-Mineure 
par l'isthme du mont Taurus , et à l'Afrique par 
l'isthme de Suez. Elle a la forme d'un pentagone ir- 
régulier; le côté de l'ouest a cen t cinquante lieues de 

(1) Les paragraphes V, VI, VII, VIII, IX, X, ne se trouvent pas dans le 
manuscrit. Une note du général Bertrand tendrait à faire croire que Napoléon 
ne les a pas dictés. [De Las Cases.) 

II. i 



1 GUERRE D ORIENT. 

long (i). Il est borné par la Méditerranée depuis 
Alexandrette jusqu'à Raphia. Le côté du sud a sept 
cent vingt lieues depuis l'isthme de Suez jusqu'au 
détroit de Bab-el-Mandeb. La mer des Indes, depuis 
ce détroit au cap Ras-el-Had , forme le troisième côté 
qui a plus de quatre cent cinquante lieues de long; le 
golfe Persique, l'Euphrate la bornent à l'est et la 
séparent de la Perse et de l'Arménie sur une étendue 
de six cents lieues; enfin est l'isthme d' Alexandrette 
qui sépare la Méditerranée de l'Euphrate. Il a trente- 
cinq lieues de largeur. Il est fermé par le mont 
Taurus. 

La Syrie est la partie de cette grande presqu'île 
située le long des côtes de la Méditerranée. Elle a 
environ cinquante lieues de large. Les Arabes de la 
Mecque appellent la Syrie le pays de la gauche, 
comme ils appellent l'Yemen le pays de la droite. 
Elle est comprise entre les 32 e et 3t° degré de lon- 
gitude Est de Paris, et les 3i c et 38 e de latitude nord; 
elle a neuf mille lieues carrées de surface, dont cinq 
mille de terres cultivées. L'Egypte serait un désert 
sans le Nil. Les sables de l'Arabie couvriraient la 
Syrie sans la chaîne de montagnes qui la partage et 
qui court parallèlement, aux côtes de la Méditerranée, 
se tenant à une distance de dix à quinze lieues de la 
mer. Cette chaîne arrête les nuages, conserve les eaux 
des pluies ; elle s'appelle Liban au nord, Anti-Liban au 

(1) Ce sont toujours les lieues de % au degré. 



SYRIE. 3 

centre, Monts des Cheykhs au midi. Le Liban se dé- 
tache du montTauruSj il va en s' élevant pendant cin- 
quante lieues jusque vis-à-vis de Tripoli, c'est la plus 
grande hauteur ; il a dix-huit cents toises au-dessus 
de la mer; de là, ces montagnes vont en s' abaissant 
jusqu'au-delà d'Hébron , près de la mer Morte. Les 
eaux qui tombent sur le revers ouest de cette chaîne, 
forment vingt-six vallées, par où elles s'écoulent dans 
la Méditerranée. Elles ont dix à douze lieues de lon- 
gueur. Ces petits ruisseaux sont rarement à sec. Us 
entretiennent la fertilité et la végétation dans toute la 
contrée. La Kasmiéh , qui prend sa source au som- 
met du mont Liban près de Baalbeck et qui se jette 
dans la mer près de Tyr, sépare le Liban de l' Anti- 
Liban; c'est la plus considérable de toutes ces pe- 
tites rivières ; elle serpente sur une étendue de trente 
lieues. 

Les pluies qui tombent sur les revers Est de cette 
chaîne de montagnes sont recueillies par l'Oronte et 
le Jourdain, qui coulent à son pied et parallèlement, 
avec elles. L'Oronte coule du sud au nord, le Jour- 
dain du nord au sud. Ces rivières ont chacune 
soixante lieues de cours. L'Oronte se jette dans la 
Méditerranée à six lieues d'Antioche , s'étant creusé 
un lit à travers le Liban pour se faire un passage jus- 
qu'à la mer par un crochet perpendiculaire à son 
cours. Il a vingt toises de largeur à son embouchure, 
il serait guéable et souvent à sec sans le grand nombre 
de barrages qui arrêtent son cours. Le Jourdain , 



/} GUERRE D'ORIENT. 

après avoir formé deux lacs, celai de Houle et celui 
de Tabariéh, se perd dans la mer Morte. Cette rivière 
a huit à douze toises de large; elle n'est pas guéable; 
elle est assez profonde. Si la configuration du pays 
eût permis à l'Oronte et au Jourdain de couler quinze 
ou vingt lieues plus à l'Est, la Syrie en eût été agrandie 
d'autant. 

La petite rivière de Barradi, qui coule du mont 
Liban, arrose Damas et se perd dans le petit lac de 
Bahret-el-Merdj. Un grand nombre de sources fertili- 
sent les environs de cette grande ville. Les plaines 
d'Alep sont arrosées par les ruisseaux descendans du 
montTaurus.L'Euphrate, qui coule à l'Est à quatre 
ou cinq marches d'Alep, est un fleuve large, rapide 
et profond. 

La Syrie, étant composée de plaines , de collines , 
de montagnes et de déserts, a des températures et 
des climats divers. L'hiver, les hautes montagnes sont 
couvertes de neiges qui disparaissent au mois de 
mars; dans les plaines le thermomètre ne descend 
jamais plus bas que 5 ou 6 degrés Réaumur, au- 
dessus de zéro ; il monte jusqu'à 28 degrés l'été, et 
seulement à 19 et 20 sur les hautes collines. Les sites 
de la Syrie sont variés, agréables et pittoresques. Les 
montagnes sont couvertes de pins et de cèdres; les 
collines et les plaines produisent du chêne-vert, des 
bois blancs, des arbres fruitiers, des oliviers, des mû- 
riers. On y trouve à-la-fois les fruits des climats tem- 
pérés et ceux des climats chauds. Le blé, le dourah, 



SYRIE. 5 

les lentilles, l'huile, la vigne, le sézame, l'indigo, le 
coton, la canne à sucre, les tabacs; les pâturages y 
sont abondans ; les bestiaux sont très nombreux. Le 
commerce se fait avec la Mecque et l'Euphrate par 
des caravanes ; avec le Caire, par des caravanes et par 
mer; Alep, Damas du côté de la terre; Jaffa, Acre, 
Beyrout, Latalué, du côté de la mer, reçoivent et ex- 
portent ce qui est nécessaire et ce qui est superflu à la 
consommation du pays. 

Sur cent cinquante lieues de côtes, la Syrie n'a au- 
cun port, aucune rade sûre, si ce n'est celle d'AIexan- 
drette. C'est la seule où les ancres tiennent et ne 
chassent pas. Les rades de Jaffa, d'Acre, de Tripoli, 
de Latakié, sont mauvaises et dangereuses l'hiver. 
Les monts Taurus séparent la Syrie de l' Asie-Mineure. 
Ces hautes montagnes, qu'il faut trois grandes jour- 
nées pour traverser , offrent partout des cols très 
élevés, des défilés, et un pays difficile. Il pleut en 
Syrie autant qu'en Europe. Cette contrée adopte les 
plantes étrangères, de sa température et de sa latitude, 
contraire en cela, comme en tant d'autres choses, 
à l'Egypte sa voisine. 

II. La Syrie ancienne se divisait en trois parties : 
i° la Syrie proprement dite ; i° la Célé-Syrie ou Syrie- 
Creuse; 3° la Syrie-Palestine. La Syrie proprement 
dite se divisait en trois : i° première Syrie, dont la 
capitale était Antioche; i° seconde Syrie, capitale, 
Alep; 3° Syrie-Euphratensis, capitale Samosate, sur 



6 GUERRE D'ORIENT. 

l'Euphrate. La Syrie-Creuse se divisait en deux . i° la 
Phénicie proprement dite, capitale, Tyr; i° la Phé- 
nicie du Liban, capitale, Damas. La Palestine se divi- 
sait en trois : i° Ja Judée, capitale, Jérusalem; 'i° la 
Samarie, capitale, Sébaste ; 3° la Galilée, capitale, 
Acre. La population de l'ancienne Syrie était de dix 
à douze millions d'âmes , ce qui faisait deux mille 
par lieue carrée. 

Le commerce des Indes a porté Tyr au plus haut 
degré de prospérité. Les Phéniciens étaient réputés 
les premiers navigateurs du monde. Tyr est la mé- 
tropole d'Utique, de Carthage et de Cadix; elle faisait 
le commerce des Indes par le golfe Persique et la mer 
Rouge, sur lesquels elle avait des établissemens. Pal- 
myre était une des échelles de son commerce avec 
Babylone. 

La Palestine, cette terre sainte, a été conquise et 
habitée par les Juifs, ou le peuple de Dieu. Les douze 
tribus descendant des douze enfans de Jacob se la 
partagèrent, savoir : Ruben, Gad, Manassé, le terri- 
toire situé sur la gauche du Jourdain , depuis la mer 
Morte jusqu'à la source de cette rivière; Siméon , 
Dan , le territoire de la Palestine actuelle, de Gaza à 
la rivière de Jaffa ; Judas et Benjamin, la rive droite 
du Jourdain, depuis la mer Morte jusqu'à la Galilée; 
Ephraïm, le pays de Naplouse, de la mer au Jourdain ; 
Issachar, Zabulon, Azer etNephtalie, toute la Galilée 
jusqu'aux portes de Tyr. La population des trois Pa- 
lestines du temps des Romains était de quatre à cinq 



STRIE. 7 

millions d'âmes sur une étendue de mille cinq cents 
lieues carrées, dans un pays montagneux, pauvre et 
environné de déserts; c'est, par lieue carrée, trois 
mille habitans, ce qui est supérieur à la popula- 
tion de la Flandre et de la Lombardie. Cela paraît 
exagéré. 

Les villes d'Antioche, d'Émèse, de Tyr, de Jérusa- 
lem, ont été très grandes, très peuplées : la première 
a été la métropole de l'Orient. Les rois de Babylone, 
deNinive, de Perse, les califes de Bagdad et de Bas- 
sora, ont souvent fait la guerre à la Syrie et l'ont 
administrée. Cyrus, méditant la conquête de l'Egypte, 
protégea les Juifs et fit rebâtir leur temple. Jérusa- 
lem a été la métropole religieuse du monde chrétien. 
Elle est aujourd'hui révérée parles juifs, les chrétiens 
et les musulmans , c'est-à-dire les trois religions qui 
ont transmis aux hommes la connaissance d'un seul 
Dieu créateur et rémunérateur, et dont le culte s'é- 
tend sur presque tout l'univers. C'est la ville sainte, 
très noble, très religieuse. Qu'est-ce que Rome auprès 
de Jérusalem, de la Judée, aux yeux de la religion? Là 
ont vécu et sont enterrés Abraham, Tsaac, Jacob, les 
patriarches; là naquit et mourut Jésus-Christ; là vé- 
curent les évangélistes ; c'est là que Mahomet puisa la 
connaissance du vrai Dieu. 

III. La Syrie était divisée, en 1799, en quatre pa- 
chaliks : celui d'Alep, de Tripoli, d'Acre et de Da- 
mas. La Palestine, cette langue de terre sur le bord 

II. X* 



8 GUERRE D'ORIENT. 

de la mer, entre Khan-lounès et Césarée, était gou- 
vernée par trois agas qui demeuraient à Gaza, Ramléh 
et Jaffa, chefs-lieux des trois apanages. Le premier de 
ces apanages appartenait à la sultane mère et lui ren- 
dait cent cinquante bourses; les deux autres, au ca- 
pitan-pacha, qui en tirait deux cents bourses. La 
douane de Jaffa était un revenu important : les riz 

de Da miette (i) 

Les pèlerins chrétiens pour Jérusalem 
y débarquaient (2). La rade est foraine. Le port pou- 
vait jadis contenir trente bâtimens de trois cents ton- 
neaux, mais aujourd'hui il est presque comblé. La 
population de la Palestine était de cent mille âmes 
('799)* Il y a ( ^ e Gaza à Jaffa seize lieues; de Jaffa 
à Acre, vingt-deux lieues; de Jaffa à Jérusalem, seize 
lieues. 

Le pachalik de Damas s'étendait de Marra àHébron ; 
il comprenait une partie de l'ancienne Palestine de 
Judas, de celle de Samarie, et toute la Phénicie du 
Liban. Jérusalem, capitale de la Judée, était gouver- 
née par un moultezim. La ville a vingt mille habi- 
tans, les trois quarts chrétiens, Naplouse, et Sébaste, 
ancienne capitale de la Samarie, sont habitées par 
une population guerrière, fanatique et remuante. Au 
sud de Damas est la plaine de Hauran , qui a neuf 



(1) Ici est une lacune dans le manuscrit. 

(21 Probablement débarquaient à Jaffa. La lacune qui existe rend le texte 
obscur; mais, par respect pour lœuvre de Napoléon, on a dû se borner à 
reproduire fidèlement le manuscrit. (De Las Cases.) 



SYIUE, 9 

journées de longueur. Elle a été riche, mais aujour- 
d'hui elle n'est habitée que par quelques tribus 
d'Arabes. Au nord , est la plaine d'Emèse et de 
Famié; plus à l'est, on trouve les belles ruines de 
Palmire, distantes de sept journées de Damas et de 
cinq de l'Euphrate. Tyr était autrefois le port de Da- 
mas. La population de ce pachalik est de un million 
quatre cent mille âmes. La ville a quatre-vingt- 
dix mille habitans. Le pacha entretient trois mille 
hommes sous les armes, dont un tiers à cheval, dit 
libaches. Les janissaires ne sont pas compris dans la 
maison du pacha qui est Emir-Haggi. La caravane 
de la Mecque lui coûte sept millions, mais elle lui 
rend davantage. Elle est quarante jours en route. 
Elle est composée de vingt à quarante mille pèlerins; 
il meurt neuf à douze mille chameaux à chaque 
voyage. 

Le pachalik d'Acre s'étendait de Césarée, au sud, 
à Nahr-el-Kelb (rivière du chien), au nord. Sa popu- 
lation est de quatre cent mille âmes, dont les Druses 
forment une partie considérable. Le pacha entretient 
trois mille hommes sous les armes, dont neuf cents 
Arnautes à cheval. Acre, Soûr ou l'ancienne Tyr, 
Seydéh, Beyrout, sont les quatre ports. Sâfed, Taba- 
riéh, Baalbeck, sont les principaux lieux de l'inté- 
rieur. Ce pachalik comprend une partie de la Galilée 
et la partie de Célé-Syrie (ou Syrie-Creuse) appelée 
Phénicie propre. Son produit est de mille cinq cents 
bourses. Ce pachalik contient beaucoup de chrétiens; 



lO GUERRE D ORIENT. 

on y trouve le couvent de Nazareth, où Notre Sei- 
gneur Jésus - Christ a pris naissance. Ce couvent est 
beau. 

Le pachalick de Tripoli s'étendait de la Rivière du 
Chien à Ladikiéh au nord. Sa population est de trois 
cent mille âmes. Dans ce pachalik sont les Ansérins , 
les Maronites, beaucoup de Grecs. Il rend mille cinq 
cents bourses. Le pacha entretient neuf cents hommes. 
Tripoli et Ladikiéh sont de petites villes de cinq à six 
mille âmes, qui font un assez grand commerce en 
tabac avec l'Egypte. Ce pachalik formait une partie 
de la Syrie première. 

Le pachalik d'Alep est compris entre l'Euphrate, 
la Méditerranée et le mont Taurus; c'est l'ancienne 
Syrie première et seconde. Il a quatre cent mille âmes 
de population. Alexandrette est le port d'Alep sur la 
Méditerranée, El-Bir son port sur l'Euphrate. La 
plaine d'Antioche et celle d'Alep sont célèbres. Alep 
a cent mille habitans; il rend huit cents bourses. La 
maison du pacha se compose de deux mille hommes, 
partie à cheval, appelés délites , et partie à pied, 
appelés maugrahins. 

La population actuelle ('799) de la Syrie est de 
deux millions quatre cent mille âmes, dont un cin- 
quième Chrétiens, Druses, Maronites, Grecs, Catho- 
liques, Syriens ou Arméniens; un dixième Turco- 
mans,Rourdes, Bédouins. Antioche n'est plus qu'une 
misérable bourgade habitée par quelques centaines 
de malheureux. Sur les ruines de Tyr sont quelques 



SYRIE. II 

cabanes habitées par huit ou neufs cents Moutoualis. 
La Syrie rend trente-six mille bourses , savoir : au 
trésor de Constantinople, trois mille cent quarante- 
cinq bourses; pour les frais de la caravane de la 
Mecque, six mille bourses ; le reste est le profit des 
pachas. Les villes tombent en ruines, les ports se 
comblent, les chaussées sont détruites, les marais 
rendent les plaines malsaines ; partout Typhon l'em- 
porte sur Osiris. Toutefois, ce pays conserve encore 
sa physionomie. L'Egypte est une ferme, dit un litté- 
rateur arabe, mais la Syrie est un jardin. La presqu'île 
d'Arabie, l'Irack et l'Egypte, forment proprement la 
nation arabe , qui parle une langue différente , a 
d'autres mœurs, d'autres préjugés que le reste de 
l'empire ottoman. 

Il y a en Syrie quatre nations qui sont tributaires, 
soumises aux pachas, mais qui se gouvernent elles- 
mêmes : Les Ansaryéh, les Maronites, les Druses et les 
Moutoualis, ces derniers sontsectateursd' Ali. La popu- 
lation de ces quatre peuples est de trois cent soixante- 
cinq mille habitans , savoir : Les Druses, cent 
vingt mille; les Moutoualis, cinq mille; les Maronites, 
cent vingt mille; les Ansaryéh, cent vingt mille; les 
chrétiens répandus dans les cinq pachaliks se mon- 
tent à deux cent mille. Total cinq cent soixante-cinq 
mille, nombre des habitans qui ne sont ni musulmans 
ni ottomans. H y a trois nations errantes. Les Turco- 
mans qui sont à Antioche, et qui fréquentent alterna- 
tivement les plaines cVAntioche et les montagnes de la 



I 2 GUERRE D ORIENT. 

Caramanie; ils sont nombreux et ont de grands trou- 
peaux. Les Rourdes , qui fréquentent les bords de 
l'Euphrate et les déserts de l'Irack. Les Bédouins, qui 
habitent sur les lisières dans la direction de l'Egypte, 
de la Mecque et de Bassora. La population maritime 
de la Syrie se monte sur l'étendue de cent cinquante 
lieues à quarante-cinq mille habitans. D'Alexandrie à 
Alexandrette, il y a, par mer, deux cent quinze lieues. 
Alexandrette est la seule ville de la Syrie où une esca- 
dre puisse mouiller; mais la difficulté de la sortie, 
l'insalubrité de l'air, portent les marins à l'éviter. Les 
côtes de la Natolie et de l'Asie-Mineure offrent plu- 
sieurs bonnes rades. 

IV. La Syrie est environnée de déserts à l'est et au 
sud. Ceux de l'est, la séparent de l'Euphrate et de l'Ir- 
rack, ou Mésopotamie; ceux du sud, de l'Arabie-Pé- 
trée, de la mer Rouge et de l'Egypte. Des caravanes 
d'Alep et de Damas traversent le désert, vont à Bag- 
dad et à Bassora, faisant le commerce de la Perse et 
de l'Inde. De Damas il part des caravanes de pèlerins 
qui vont à la Mecque et à Médine; d'autres échan- 
gent des marchandises et vont au Caire; celles-ci 
trouvent le désert à Gaza. Les caravanes de Jérusalem 
vont à la mer Rouge ; le commerce de cette mer se 
fait par Akaba. Ces caravanes passaient par Hébron 
(six lieues) ville célèbre, on y voit encore le tombeau 
d'Abraham, elle est appelée la Bien-Aimée ; d'Hé- 
bron à Zoar, à l'extrémité de la mer Morte (vingt 



SYRIE. l3 

lieues); de Zoar à Karak (quinze lieues), Karak est en- 
core habitée, et les ruines indiquent que cette ville a 
été prospère; de Karak à Akaba , sur la mer Rouge 
(trente-cinq lieues); Akaba a quelque population, 
elle a de l'eau. Les caravanes du Caire à la Mecque 
y séjournent. De là, les flottes deSalomon suivaient 
la mer Rouge jusqu'aux Indes. Le port de Akaba 
est à quarante-cinq lieues est-sud-est de Suez. Entre 
le golfe de Akaba et celui de Suez sont les déserts de 
l'Égarement , du mont Sinaï , la vallée de Faran , le 
mont Horeb; Tor est le port du mont Sinaï. C'est 
dans ces contrées que le peuple de Dieu sortant 
d'Egypte a erré pendant quarante ans. On y trouve 
fréquemment d'abondantes sources d'eau , de belles 
vallées entremêlées de déserts. Le port de Tor est à 
quinze lieues du mont Horeb, à quatre-vingt-dix 
lieues de Raphia, sur la Méditerranée. Du mont Sinaï 
à Suez, il y a cinquante lieues. 

Le désert qui sépare la Syrie de l'Egypte s'étend de 
Gaza à Salhéyéh ; il est de soixante-dix lieues. Les ca- 
ravanes marchent quatre-vingts heures pour le traver- 
ser. Gaza est à cent lieues du Caire. Ce désert se di- 
vise en trois parties : i° de Salhéyéh à Katiéh,*il y a 
seize lieues d'un sable aride; on ne trouve ni ombre, 
ni eau, ni aucun vestige de végétation; les caravanes 
marchent vingt heures. Les troupes françaises fai- 
saient ce trajet en deux jours, mais il en faut trois 
pour les chameaux, les voitures et l'artillerie Près de 
Katiéh, sont des sables mouvans, très fatigans pour 



l4 GUERRE D'ORIENT. 

les charrois. Katiéh est une oasis; il y avait deux 
puits d'eau un peu arrière , mais cependant potable; 
il y avait un millier de palmiers qui pouvaient mettre 
quatre ou cinq mille hommes à l'ombre. Katiéh est 
supposé être le camp d'Alexandre; il y a cinq lieues 
de là aux ruines de Peluse, et au fort de Tinéh, quatre 
lieues jusqu'au bord de la mer. Ainsi les établisse- 
mens de Katiéh peuvent être approvisionnés par des 
bateaux partant de Damiette, et suivant le lac.Menza- 
léh, jusqu'à Tinéh, ou bien sortant du Bogaz de Da- 
miette, suivant les côtes de la Méditerranée, et débar- 
quant sur la plage vis-à-vis de Katiéh. 

La seconde partie s'étend de l'oasis de Katiéh, jus- 
qu'à celle d'El-Arich, il y a vingt-cinq lieues. Les ca- 
ravanes sont trente-deux heures en marche; l'armée 
française mettait trois jours et demi à faire le. trajet. 
On rencontrait sur cette route trois puits qui mar- 
quaient les stations, mais ces puits n'offraient de res- 
sources que pour un ou deux bataillons; le premier 
est celui de Bir-el-Abd (six lieues et demie); le second 
de Birket-Aich (sept iieues et demie) ; le troisième Me- 
çoudiah (huit lieues), situé à trois lieues d'El-Arich. 
En suivant cette direction on se trouve toujours à 
deux ou trois lieues de la mer Méditerranée, jusqu'à 
Méçoudiah où l'on chemine sur l'Estran. A trois 
lieues au nord de Bir-el-Abd, est le mont Casius. Si 
on faisait des établissemens à toutes ces couchées, il 
serait possible de les approvisionner d'eau, de vivres 
et de fourrages par mer. Les djermes, parties de Da- 



SYRIE. 



miette ou de Jaffa, débarqueraient sur la plage, à trois 
lieues des puits. Mais il serait préférable de marquer 
les couchées sur le bord de la mer, même en marchant 
sur l'emplacement des lacs du roi Baudouin. Ces ma- 
gasins retranchés formeraient une protection pour la 
navigation. El-Arich est une oasis beaucoup plus éten- 
due, beaucoup plus productive que celle de Ratiéh. 
Il y a six puits qui peuvent suffire aux besoins d'une 
armée de quinze à vingt mille hommes , plusieurs 
milliers de palmiers qui peuvent la mettre à l'ombre. 
Il y avait un gros village en pierres, contenant cinq à 
six cents habitans, et un fort en maçonnerie ; ce fort 
et ce village sont à une demi-lieue de la mer, ce qui 
rend facile l'approvisionnement de ce magasin. Au 
bord de la mer on voit des ruines de l'ancienne ville 
de Rhinocorure. Elle était sur l'emplacement d'El- 
Arich, et avait des moles et un port pour favoriser la 
navigation. 

La troisième partie de ce désert s'étend d'El-Arich 
à Gaza , il y a dix-neuf lieues. Les caravanes sont 
vingt-trois à vingt-quatre heures en chemin. Les 
troupes françaises mettaient trois jours à le traverser. 
A quatre lieues d'El-Arich, on trouve le Santon de 
Karoub; à quatre lieues plus loin, le puits de Zawi; 
à quatre lieues de Zawi , le puits de Raphia ; à deux 
lieues, le château de Khan-Iounès ; là commence la 
Syrie. De Khan-Iounès à Gaza il y a sept lieues ; ce 
n'est plus le désert; c'est un état intermédiaire entre 
le désert et le pays cultivé. Pendant toute cette route 



l6 GUERRE D'ORIENT. 

on longe les bords de la mer à une lieue ou une 
demi-lieue. Raphia a été une grosse ville, on y voit 
encore des ruines. Il faut donc à une grande armée 
douze jours pour traverser le grand désert et l'isthme 
de Suez, comptant un jour de séjour à Katiéh et un 
à El-Arich. 

A toutes les époques de l'histoire, on voit que les 
généraux marchant d'Egypte en Syrie ou de Syrie eh 
Egypte , ont considéré ce désert comme un obstacle 
d'autant plus grand, que leurs armées avaient plus 
de chevaux. Lorsque Cambyse, disent les anciens 
historiens, voulut pénétrer en Egypte, il fit alliance 
avec un roi arabe, qui fit couler un canal d'eau dans 
le désert; ce qui évidemment veut dire qu'il couvrit 
ce désert de chameaux portant de l'eau. Alexandre 
chercha à plaire aux Juifs pour qu'ils le servissent au 
passage du désert. Cependant cet obstacle dans les 
temps anciens n'a pas été aussi considérable qu'au- 
jourd'hui, puisqu'il y existait des villes, des villages, 
et que l'industrie de l'homme avait lutté avec avan- 
tage contre les difficultés. Aujourd'hui il ne reste 
presque rien depuis Salhéyéh jusqu'à Gaza. Une 
armée doit donc le franchir successivement , en for- 
mant des établissemens et des magasins à Salhéyéh, 
à Katiéh, à El-Arich. Si cette armée part de Syrie, 
elle doit d'abord se former un gros magasin à 
El-Arich, et puis le transporter à Katiéh, mais ces 
opérations étant fort lentes donnent le temps à l'en- 
nemi de faire ses préparatifs de défense. 



SYRIE. 17 

C'est une opération bien fatigante et bien délicate 
que de traverser le désert en été. i° La chaleur du 
sable j 2 le manque d'eau; 3° le manque d'ombre, 
sont capables de faire périr une armée ou de l'affai- 
blir et de la décourager, au-delà de ce qu'il est pos- 
sible d'imaginer. L'hiver, cet obstacle est bien moin- 
dre. On n'a plus l'inconvénient de la chaleur, du 
sable ni de l'ardeur insupportable du soleil ; on a 
besoin d'une moindre quantité d'eau. Il est donc fa- 
cile de comprendre qu'une place forte à El-Arich qui 
empêcherait l'ennemi de se servir des puits et de 
camper sous l'ombre des palmiers, serait bien pré- 
cieuse. L'armée qui la voudrait assiéger, devrait 
camper exposée à l'ardeur du soleil, recevoir ses 
vivres, ses fourrages, ses bois, ses fascines et son eau, 
de Gaza. El-Arich pris, il faudrait passer bien des se- 
maines pour approvisionner ce magasin, de manière 
à ce qu'il pût suffire à tous les besoins de l'armée, 
pendant le siège de Ratiéh. Pour le siège de Katiéh, 
il faudrait tirer ses vivres, ses fascines, son eau, du 
magasin d'El-Arich. Avant de se hasarder à quitter 
Katiéh, il faudrait y avoir fait de gros magasins qui 
pussent suffire aux besoins de l'armée, dans sa tra- 
versée jusqu'à Salhéyéh. Cette armée, exténuée par le 
passage du désert de Ratiéh à Salhéyéh , pourrait 
être défaite par une armée moindre. Si elle est battue 
avant d'arriver au Caire, elle n'a qu'une seule ligne 
de retraite, elle est embarrassée d'une quantité im- 
mense de chameaux portant de l'eau. Une armée 



l8 GUERRE D'ORIENT. 

battue et rejetée dans le désert ne peut plus prendre 
position; elle ne peut s'arrêter qu'à Gaza. 

L'armée qui défend l'Egypte peut, ou se réunir à 
El-Arich pour s'opposer à l'investissement de cette 
place, ou se réunir à Katiéh, pour faire lever le siégé 
d'El-Arich, ou attendre l'ennemi à Katiéh, ou l'at- 
tendre à Salhéyéh; tous ces partis lui offrent des 
avantages. De tous les obstacles qui peuvent couvrir 
les frontières des empires, un désert pareil à celui-ci 
est incontestablement le plus grand. Les chaînes de 
montagnes, comme les Alpes, tiennent le second 
rang, les fleuves, le troisième; car, si on a tant de 
difficulté à transporter les vivres d'une armée, que 
rarement on y réussit complètement , cette difficulté 
devient vingt fois plus grande, quand il faut traîner 
avec soi l'eau, les fourrages et le bois, trois choses 
d'un grand poids, très difficiles à transporter et qu'or- 
dinairement les armées trouvent sur les lieux. 



CHAPITRE IX. 

CONQUETE DE LA PALESTINE. 

I. Résolution de la guerre de Syrie (1799). — II. L'armée est partagée en 
trois corps. — III. Passage du désert; de l'isthme de Suez} combat d'El- 
Arich (9 février); combat de nuit (15 février) ; prise du fort (21 février). — 
IV. L'avant-garde ferre dans le désert (22 février); combat de Gaza (26 fc 
mer). — Y. Marche sur Jaffa; siège et prise de la ville (6 mars). — 

VI. Peste de Jaffa; armistice conclu avec l'aga de Jérusalem (10 mars). — 

VII. Combat de Najdouse (1S mars). — VIII. Prise de Haïffa; arrivée de- 
vant Acre (18 mars). 

I. Les colonies françaises des Indes-Occidentales 
étaient perdues. La liberté accordée aux noirs, et les 
événemens dont Saint-Domingue était le théâtre de- 
puis huit ans, ne laissaient plus d'espoir de rétablir 
l'ancien système colonial. D'ailleurs, l'établissement 
à Saint-Domingue, d'une nouvelle puissance gouver- 
née par les noirs , sous la protection de la Républi- 
que, entraînerait la ruine de la Jamaïque et des colo- 
nies anglaises. Dans cet état de choses la France avait 
besoin d'une nouvelle et grande colonie qui lui tînt 
lieu de celles de l'Amérique. 

Depuis la dernière lutte que la France avait soute- 
nue contre l'Angleterre dans l'Indoustan, elle y avait 
perdu tous ses établissemens. Il ne lui restait plus que 

9. 



so Gtirimr. n oridnt. 

la belle, mais petite colonie de l'Ile de-France. Les 
Anglais, au contraire, avaient tellement accru et con- 
solidé leur domination dans les Indes , qu'il était de- 
venu difficile de les y attaquer directement. Ils étaient 
maîtres de tous les ports; ils y entretenaient cent 
vingt-cinq mille hommes , dont trente mille Euro- 
péens; ils couvraient, il est vrai, une grande étendue 
de pays. Tippoo-Saïb, les Mahratles, les Seïkhs et 
d'autres peuples guerriers non soumis, formaient une 
masse de forces prêtes à se rallier à une armée fran- 
çaise. Mais pour entreprendre avec espérance de suc- 
cès, une guerre sur un théâtre si éloigné, il fallait 
être maître d'une position intermédiaire qui servît 
de place d'armes. L'Egypte, située à six cents lieues 
de Toulon, à quinze cents du Malabar, était cette 
place d'armes. La France, solidement établie dans 
ce pays, deviendrait un peu plus tôt , un peu plus 
tard , maîtresse de l'Inde. Le riche commerce de 
l'Orient reprendrait son ancienne route par la mer 
Rouge et la Méditerranée. Ainsi, d'un côté l'Egypte 
remplacerait Saint-Domingue etles Antilles ; de l'autre, 
elle serait un acheminement à la conquête de l'Inde. 
Alexandre pénétra dans l'Indoustan en passant 
l'[ndus dans la partie supérieure de son cours; il 
opéra son retour sur Babylone, en traversant la Ge- 
drosie ou le Mékran. Si son armée y souffrit, c'est 
qu'il n'était pas pourvu de tout ce qui était néces- 
saire pour cette traversée. Avec des vaisseaux on 
franchit l'Océan, avec des chameaux les déserts ces- 



CONQUÊTE DE LA PALESTINE. 2l 

sent d être un obstacle. De l'Egypte, une armée mon- 
tée sur des chameaux peut arrivera Bassora en trente 
ou quarante-cinq jours; de Bassora , elle peut en 
quarante se porter sur les confins du Mékran ; elle 
trouvera sur sa route Chyraz, grande et belle ville. 
Tout le Kerman est un pays abondant, où elle s'ap- 
provisionnera pour le passage du désert jusqu'à 
l'Indus. Ces déserts sont moins arides que ceux de 
l'Arabie. Partant de l'Egypte en octobre, cette armée 
arriverait en mars à sa destination. Là, elle se trouve- 
rait au milieu des Seïkhs et des Mahrattes. 

L'armée française n'était forte que de trente mille 
hommes , mais les cadres étaient suffisans pour 
soixante mille. En effet, elle avait quatre cent quatre- 
vingts compagnies d'infanterie, soixante compagnies 
de cavalerie, quarante compagnies d'artillerie , sa- 
peurs, mineurs, ouvriers, trains d'artillerie; elle pou- 
vait donc recevoir trente mille recrues du pays. On 
comptait les prendre ainsi : quinze mille esclaves 
noirs de Sennaar et de Dârfour; et quinze mille Grecs, 
Coptes, Syriens, jeunes mamelouks, maugrabins et 
musulmans de la Haute-Egypte, accoutumés au désert 
et aux chaleurs de la zone torride. 

L'Egypte pouvait tout fournir : les dix mille che- 
vaux, les quinze cents mulets, les cinquante mille 
chameaux, les outres, les farines, les riz et tous les 
autres objets nécessaires à cette opération. Un solide 
établissement dans cette contrée, était donc la base 
de tout l'édifice. Avant de partir de France, Napo- 



aa GUERRE D ORIENT. 

léon avait calculé le temps et les moyens pour faire 
la conquête de l'Egypte, sauf à marcher sur l'Inclus, 
plus tôt ou plus tard, selon la disposition plus ou 
moins favorable des peuples de l'Orient, et selon que 
les événemens seraient plus ou moins heureux. 11 
s'était flatté , que les quinze premiers mois , depuis 
juillet 1 798 jusqu'à octobre 1 799, lui suffiraient pour 
faire la conquête du pays, pour la levée des recrues, 
des chevaux, des chameaux, pour leur équipement, 
armement ; et que dans l'automne de 1 799 et l'hiver 
de 1 800 , il pourrait marcher à sa destination avec 
tout ou partie de son armée. Car, quarante mille 
hommes, dont six mille chevaux, quarante mille cha- 
meaux et cent vingt pièces de canons de campagne, 
étaient jugés suffisans pour soulever l'Indoustan. 11 
avait été convenu en France que le gouvernement 
ferait partir en octobre ou novembre 1 798, trois vais- 
seaux de soixante-quatorze , quatre frégates et cinq 
flûtes portant trois mille hommes, pour ravitailler 
l'Ile-de-France , et croiser dans les mers des Indes ; 
que dès que l'époque de la marche de l'armée sur 
l'Indus serait décidée, une escadre de quinze vais- 
seaux de guerre, six frégates, quinze grosses flûtes, 
partirait de Brest, portant cinq mille hommes, des 
vivres et des munitions de guerre. Cette escadre de- 
vait communiquer avec l'armée de terre sur les côtes 
du Mékran. Après avoir donné tous les secours à 
l'armée pour l'aider à s'emparer d'une place forte, 
Surate , Bombay ou Goa , elle devait se partager en 



CONQUÊTE DE LA. PALESTINE. a3 

petites divisions pour croiser dans les mers depuis 
Tlndus jusqu'à la Chine. Trois divisions devaient 
partir de l'Ile-de-France pour former des magasins 
aux trois ports de la côte du Mékran qui avaient été 
désignés. Les trois mille hommes de troupes qui se 
trouveraient à l'Ile-de-France, ayant des cadres pour 
six mille hommes, devaient être complétés par quinze 
cents colons blancs, et quinze cents noirs. Ces six 
mille hommes serviraient à la garde de ces établisse- 
mens ou échelles, et suivraient l'armée à son passage. 

Le succès de l'assaut d'Alexandrie, des batailles de " 
Chobrakhitet des Pyramides,le bon esprit des ulémas 
qui avaient levé le plus grand obstacle, celui du fa- 
natisme religieux , firent un moment espérer que 
Mourad et Ibrahim beys se soumettraient. Mais la 
destruction de l'escadre eut le double effet d'empê- 
cher les Mamelouks de se soumettre, et de permettre 
à l'ennemi d'établir un sévère blocus sur les cotes. 
On n'eut plus de communication avec la France, 
d'où on attendait un second convoi de six mille 
hommes^ déjà embarqués à Toulon^ ainsi que beau- 
coup d'effets d'habillement, d'armement, etc. Enfin, 
la perte de l'escadre obligea l'empereur Sélim à décla- 
rer la guerre à la République. 

Après la bataille de Sédiman et la révolte du Caire, 
de nouvelles négociations eurent lieu avec Mourad 
et Ibrahim beys; ils étaient disposés à se soumettre 
et à servir sous les drapeaux français ; mais ils reçu- 
rent l'avis que la Porte mettait deux armées en cam- 



a4 GUERRE l/oRlEJNT. 

pagne. Ils voulurent voir l'issue de cette entreprise. 
Les deux armées étaient chacune de cinquante mille 
hommes; l'une se réunissait à Rhodes, l'autre en Sy- 
rie; elles devaient agir simultanément dans le cou- 
rant du mois de juin 1799. La première devait dé- 
barquer, à Damiette ou à Aboukir; la seconde, 
traverser le désert de Gaza à Salhéyéh, et [marcher 
sur le Caire. Les Mamelouks, les Arabes et les parti- 
sans devaient s'ébranler au même moment. Dans les 
premiers jours de janvier 1799, on apprit que qua- 
rante pièces de canon et deux cents caissons de cam- 
pagne étaient arrivés de Constantinople à Jaffa. Elles 
étaient servies par quinze cents canonniers qui avaient 
été dressés par des officiers français. Des magasins 
considérables de biscuit, de poudre, d'outrés pour 
passer le désert, étaient réunis à Jaffa , à Ramléh, à 
Gaza. L'avant-garde de Djezzar -Pacha, au nombre de 
quatre mille hommes, était arrivée à El-Arich. Abdal- 
lah, son général, était à Gaza avec huit autres mille 
hommes; il attendait dix mille hommes de Damas, 
huit mille de Jérusalem , dix mille d'Alep, et autant 
de la province de l'Irack. Il y avait déjà huit mille 
hommes réunis à Rhodes. On attendait dix mille Alba- 
nais, neuf mille janissaires de Constantinople, quinze 
mille de l' Asie-Mineure, huit mille de la Grèce; une 
escadre turque, et des transports se préparaient à 
Constantinople. 

Dans la crainte de cette invasion, l'esprit public de 
l'Egypte rétrogradait; il n'était plus possible de rien 



CONQUÊTE DE LA PALESTINE. 25 

foire. Si une division anglaise se joignait à l'armée 
de Rhodes, cette invasion deviendrait bien dange- 
reuse. Napoléon résolut de prendre l'offensive, de 
passer lui-même le désert, de battre l'armée de Syrie, 
à mesure que les diverses divisions se réuniraient, de 
s'emparer de tous ses magasins, et des places d'El- 
Arich, de Gaza, de Jaffa, d'Acre, d'armer les chré- 
tiens de la Syrie, de soulever les Druses et les Maro- 
nites, et de prendre ensuite conseil des circonstances. 
Il espérait qu'à la nouvelle de la prise de Saint-Jean - 
d'Acre, les Mamelouks, les Arabes d'Egypte, les parti- 
sans de la maison de Daher, se joindraient à lui ; qu'il 
serait en juin maître de Damas et d' Alep ; que ses avant- 
postes seraient sur le mont Taurus, ayant sous ses or- 
dres immédiats, vingt-six mille Français, six mille Ma- 
melouks et Arabes à cheval d'Egypte, dix-huit mille 
Druses , Maronites et autres troupes de Syrie ; que 
Desaix serait en Egypte prêt à le seconder, à la tête 
de vingt mille hommes, dont dix mille Français et dix 
mille noirs, encadrés. Dans cette situation, il serait en 
état d'imposer à la Porte, de l'obliger à la paix, et de 
lui faire agréer sa marche sur l'Inde. Si la fortune se 
plaisait à favoriser ses projets , il pouvait encore ar- 
river sur L' Indus au mois de mars 1800, avec plus de 
quarante mille hommes en dépit de la perte de la 
flotte. Il avait des intelligences en Perse, il était 
assuré que le schah ne s'opposerait pas au passage 
de l'armée par Bassora, Chyraz et le Mékran. Lesévé- 
nemens ont déjoué ces calculs. Toutefois, la guerre 



a6 guerre d'orient. 

de Syrie a rempli un de ses buts, la destruction des 
armées turques ; elle a sauvé l'Egypte des horreurs de 
la guerre, et a consolidé cette brillante conquête. 
Le second but eût encore été effectué en 1801, 
après le traité de Lunéville, si Rléber eût vécu. 

II. L'armée d'Orient comptait à l'effectif au i cr jan- 
vier 1799, vingt-neuf mille sept cents hommes com- 
battans ou non combattans, savoir : vingt-deux mille 
infanterie; trois mille cavalerie; trois mille deux cents 
artillerie- génie; six cents guides; neuf cents non 
combattans , ouvriers, employés civils. Total vingt- 
neuf mille sept cents partagés en trois corps, savoir : 





IIAUTE-ÉGYPTE. 


BASSEÉGYPTE. 


SYRIE. 


TOTAL. 


Infanterie . , 
Cavalerie . . . 
Artillerie. . . 




5,000 

1,200 

300 

» 

50 


7,000 

1,000 

1,300 

» 

700 


10,000 

800 

1,600 

600 

150 


22,000 

3,000 

3,200 

600 

900 


Non combattans 






6,550 


10,000 


13,150 


29,700 



Les généraux Desaix , Friant, Belliard , Davoust, 
Lasalle commandaient dans la Haute-Egypte ; les gé- 
néraux Dugua, Lanusse, Marmont, Aimeras, dans la 
basse; les généraux Kléber, Bon, Reynier, Lannes, 
Murât, Dommartin, Caharelli du Falga, Vial, Vaux, 
Junot, Verdier, Lagrange faisaient partie de l'armée 
de Syrie. 



CONQUÊTE DE LA PALESTINE. 27 

Chaque division de l'armée de Syrie avait six pièces 
d'artillerie de campagne, la cavalerie en avait six à 
cheval, la garde six pièces à cheval , total trente-six 
bouches à feu. Le parc avait quatre pièces de douze, 
quatre de huit, quatre obusiers, quatre mortiers de 
six pouces, total seize pièces ; en tout cinquante-deux 
bouches à feu avec un double approvisionnement, des 
outils et un équipage de mine. Un équipage de siège 
de quatre pièces de vingt-quatre, quatre de seize, 
quatre mortiers de huit pouces avec tout le néces- 
saire , étaient embarqués à Damiette sur six petits 
chebecs ou tartanes; il était impossible de traîner 
dans les sables mouvans du désert de si fortes pièces. 
Un pareil équipage de siège embarqué sur les trois 
frégates la Junon , la Courageuse et l'udlceste, était 
en rade d'Alexandrie, sous les ordres du contre-ami- 
ral Perrée. Le général en chef avait ainsi pris double 
précaution pour être assuré de ne pas manquer de 
gros canons qui étaient jugés nécessaires pour Jaffa 
et Acre. 

Les grands du Caire étaient dans les intérêts de 
Napoléon; ils voyaient avec plaisir une opération 
qui allait éloigner la guerre de leurs foyers , en la 
portant en Syrie. L'espérance de voir l'Egypte, la 
Syrie et l'Arabie soumises à un même prince, leur 
souriait. Ils nommèrent une députation de cinq 
cheykhs des plus instruits pour prêcher dans les 
mosquées, afin de disposer l'esprit des Musulmans 
en faveur de l'armée; de défendre la cause des Mu- 



28 GUERRE D ORIENT. 

su 1 m an s près des Français et d'exciter le patriotisme 
arabe. Dans cette députation il se trouvait des hom- 
mes vénérés dans tout l'Orient. Le départ de cette 
députation des grands cheykhs fit une vive impres- 
sion sur toute la population de l'Egypte. Les natu- 
rels souriaient aux succès des Français, leur esprit, 
éveillé sur ces matières délicates , s'ouvrirent à de 
nouvelles idées qui avant, leur étaient tout-à-fait 
inconnues. 

L'ordonnateur Sucy était malade; sa blessure n'é- 
tait point guérie; il désira retourner en France. Il 
partit, s'embarqua à Alexandrie sur un gros transport 
avec deux cents invalides amputés ou aveugles. Sa 
navigation fut d'abord heureuse, mais ayant manqué 
d'eau, le bâtiment mouilla en Sicile pour en faire. Ces 
féroces insulaires attaquèrent le bâtiment, égorgèrent 
Sucy et les infortunés soldats échappés à tant de 
périls et aux dangers de tant de batailles; ce crime 
si atroce ne fut point puni; on a dit qu'il avait été 
récompensé ! ! ! 

L'armée de Syrie eut besoin de trois mille cha- 
meaux et de trois mille ânes pour porter les vivres , 
l'eau et les bagages, savoir : mille chameaux pour les 
vivres de quatorze mille hommes , pendant quinze 
jours, et pour trois mille chevaux de cavalerie, d'état- 
major, d'artillerie, deux mille chameaux pour porter 
l'eau pour trois jours , vu que l'on peut renouveler 
cette eau à Katiéh et à El-Arich. Les trois mille ânes 
furent distribués à raison de un pour dix hommes 



CONQUÊTE DE I A PALESTINE. ig 

d'infanterie, ce qui mit quinze livres à la disposition 
de chaque soldat. 

III. Le 20 décembre, Abdallah, général de Djez- 
zar, avait campé à Gaza avec une armée de douze 
mille hommes, il avait fait occuper El-Arichle 2 jan- 
vier 1 799 par quatre mille hommes. Le général Rey- 
nier qui avait depuis le commencement de janvier 
une garnison dans le fort de Katiéh, porta le 23 jan- 
vier son quartier général à Saléyéh, et le 5 février à 
Katiéh , d'où il partit le 6, arriva le 8 aux puits de 
Méçoudiah , et porta l'alarme au camp d'El-Aiich. 
Un coureur mamelouk d'Ibrahim-Bey fut fait prison- 
nier; il donna des renseignemens fort exagérés. Le 
général Reynier, alarmé , expédia sur-le-champ un 
dromadaire au général en chef pour lui faire part de 
la position critique où il allait se trouver. 

Arrivé, à huit heures du matin, à portée de canon 
d'El-Arich, il prit position. Les Turcs occupaient le 
fort et une position en avant du village d'El-Arich 
dont les maisons étaient construites en pierres; ils 
s'y étaient barricadés, protégés par l'artillerie du fort. 
Aussitôt que l'ennemi se fut assuré du peu de cava- 
lerie qu'avaient les Français, il fit porter la sienne 
sur leurs flancs et leurs derrières. Les Turcs défen- 
daient tous les puits et la forêt de palmiers. Les 
Français étaient bivouaques sur un monticule de 
sable sans eau, sans ombre, sans fourrages, sans bois. 
Abdallah avec le reste de ses troupes et douze 



3o GUERRE D'ORIENT» 

pièces de canon destinées à armer le fort, qui n'en 
avait encore que trois, était attendu à chaque instant 
de Gaza. La position des ennemis était formidable. 
Reynier la reconnut, mais prenant conseil de la force 
des circonstances, il ordonna l'attaque. Il fit les meil- 
leures dispositions possibles. Après une vive canon- 
nade d'une demi-heure, le 85 e régiment enleva au 
pas de charge le village d'El-Arich; cinq cents Turcs 
furent tués ou pris, les deux mille cinq cents autres 
se jetèrent dans le fort où ils furent bloqués ; la 
cavalerie turque se retira et prit position à une demi- 
lieue d'El-Arich, couverte par un grand ravin, à 
cheval sur la route de Gaza. Reynier perdit deux 
cent cinquante hommes tués ou blessés, l'armée en 
murmura, elle le lui reprocha ; ces reproches étaient 
injustes; ce général fit ce que la prudence et les cir- 
constances exigeaient. 

Abdallah arriva de Gaza, avec ses huit mille hom- 
mes, au secours d'El-Arich, le i r au soir. Il se plaça 
derrière sa cavalerie, sur la rive droite du ravin de 
l'Egyptus. La position de Reynier devenait fort cri- 
tique, mais la division Rléber qui s'était embarquée 
à Damiette sur le lac Menzaléh avait débarqué au 
fort deïinéh, près les ruines de Péluse, à deux lieues 
de Ratiéh. Le 6 février elle avait continué sa route 
en toute hâte sur El-Arich, où elle arrivait le l'A au 
matin. 

Le général Kléber prit le blocus du fort. Le gé- 
néral Reynier réunit , dans la matinée du 12, sa divi- 



CONQUÊTE DE LA PALESTINE. 3l 

sion dans la forêt de palmiers sur la rive gauche du 
ravin, vis-à-vis de la division d'Abdallah; il passa la 
journée du i3 et du i4 à reconnaître le terrain, à 
faire ses dispositions, à instruire les différens offi- 
ciers qui devaient commander ses colonnes, et dans 
la nuit du i4 au i5 il exécuta une des plus belles 
opérations de guerre qu'il soit possible de faire. Il 
leva son camp à onze heures du soir, marcha par sa 
droite, remonta le ravin d'Egyptus pendant une lieue; 
là, le passa, se rangea en bataille, sa gauche au ravin 
et sa droite du côté de la Syrie, se trouvant en po- 
tence sur la gauche de l'armée ennemie ; il rangea 
dans le plus profond silence sa division en colonnes 
par régiment; il formait ainsi trois colonnes et chaque 
colonne à distance de déploiement, son artillerie dans 
les intervalles; il réunit à deux cents pas de chaque 
colonne les grenadiers auxquels il joignit cinquante 
hommes de cavalerie, ce qui porta la force de chaque 
détachement à deux cents hommes. Ainsi formé, il se 
mit en marche; aussitôt qu'il rencontra les premières 
sentinelles, il fit halte et rectifia sa position. Les trois 
détachemens de grenadiers se jetèrent par trois direc- 
tions différentes au milieu du camp ennemi ; chaque 
détachement était muni de plusieurs lanternes sourdes, 
chaque soldat portait au bras un mouchoir blanc; 
d'ailleurs la différence de langage rendit la re- 
connaissance plus facile. En un moment, l'alarme fut 
dans le camp d'Abdallah. Reynier, avec la colonne 
du centre, arriva à la tente du pacha qui n'eut que le 



32 GUERRE D'ORIENT. 

temps de se sauver à pied ; plusieurs kiachefs d'Ibra- 
him-Bey furent pris ; l'ennemi laissa quatre ou cinq 
cents morts sur le champ de bataille, neuf cents pri- 
sonniers, tous ses chameaux, une grande partie de 
ses chevaux, toutes ses lentes et ses bagages. Abdal- 
lah se sauva épouvanté , et ne rallia sa division qu'à 
Rhan-Iounès. Reynier n'eut que trois hommes tués 
et quinze ou vingt blessés; il campa le 17 dans la 
position qu'avait occupée l'ennemi, couvrant le siège 
d'El-Arich. Cette affaire fit le plus grand honneur au 
sang-froid et aux sages dispositions de ce général. 

Dans les premiers jours de février, deux vaisseaux 
de guerre anglais et une quinzaine de bâtimens pa- 
rurent devant Alexandrie. Ils bombardèrent la ville, 
mais les batteries de côtes tirèrent avec tant d'adresse, 
que les bombardes furent bientôt hors de service. Il 
parut évident que le but de l'ennemi était d'arrêter 
le mouvement de l'armée sur la Syrie, en menaçant 
Alexandrie. L'armée de Rhodes n'était point encore 
prête. 

Le général en chef partit du Caire avec les divi- 
sions Bon et Lannes. Il campa le 9 février à El-Rhan- 
cah et le 10 à Belbeis. Il se rendit au camp de Birket 
où était ladéputation du Divan; c'était un camp tout 
oriental ; les quinze cheykhs avaient chacun trois 
tentes, où ils déployaient tout le luxe asiatique. Il 
déjeuna avec eux , visita leur camp et rejoignit le soir 
son quartier général à Belbeis. Le 1 1 février, il campa 
sous les palmiers de Roraïm ; ses tentes venaient d'être 



CONQUETE DE LA PALESTINE. 33 

dressées, lorsqu'il reçut le dromadaire porteur des 
dépèches du général Reynier, datées du 9 février au 
matin, du puits de Méçoudiah. Il écrivait que les 
renseignemens qu'il avait reçus lui faisaient penser 
que toute l'armée de Djezzar était en mouvement , et 
qu'un corps de troupes considérable était arrivé à 
El-Arich; que sa position allait devenir bien délicate 
au milieu de cet immense désert. Cela décida le gé- 
néral en chef à partir sur-le-champ. Il monta sur son 
dromadaire, marcha toute la nuit et arriva le i5 fé- 
vrier à El-Arich à la pointe du jour, comme le com- 
bat de nuit finissait; il se rendit au camp d'Abdallah 
et témoigna aux troupes sa satisfaction au sujet de 
leurs exploits de la nuit. Le quartier général, les parcs 
de réserve, les divisions Bon et Lannes couchèrent le 
12 février àSalhéyéh, le i3 à El-Aras, le \[\ à Ratiéh, 
le i5 à Bir-el-Abd, le 16 à Birket-Aich, le 17 à Mé- 
çoudiah, le 18 le 19 et le 20 février elles arrivèrent 
à El-Arich. 

La défaite d'Abdallah n'avait pas influé sur les dis- 
positions de la garnison du fort , qui paraissait dé- 
terminée à la plus opiniâtre résistance. Le général 
Caffarelli construisit deux batteries , une de huit 
pièces de huit et de quatre obusiers, à cent cinquante 
toises, pour battre à plein fouet, l'autre, de brèche. Il 
profita pour placer celle-ci d'un grand magasin en 
pierres situé à dix toises du fort ; il l'arma de quatre 
pièces de douze. Le 18, la batterie à plein fouet battit 
le fort et en démonta l'artillerie qui fut réduite au 
n. 3 



34 GUERRL D'ORIENT. 

silence. Les pièces de douze étaient avec la réserve 
du parc, elles ne pouvaient arriver au plus tôt que 
le 20. Le général Dominartin fit doubler les attelages; 
deux de ces pièces arrivèrent le 1 9 au matin , il les 
plaça de suite en batlerie ; en cinq ou six heures de 
temps la brèche fut faite au fort. Le général Berthier 
somma la garnison; elle n'avait aucun homme de 
considération à sa tête; elle était commandée par 
quatre capitans. Ils députèrent deux d'entre eux 
pour répondre à la sommation : ils avaient l'ordre 
de défendre le fort jusqu'à la mort et étaient résolus 
à obéir; ils ne voulurent rien entendre. Enfin, ils 
proposèrent pour leur ultimatum qu'on leur accor- 
derait une trêve de quinze jours, au bout de laquelle 
ils rendraient le fort, s'ils n'étaient pas secourus. Ces 
chefs parlèrent avec résolution et se montrèrent dé- 
terminés à courir les chances de l'assaut. On était si 
près du fort que l'on entendait les discours que les 
imans faisaient aux soldats, et les prières qu'ils réci- 
taient. Tous ces hommes étaient fanatisés. L'assaut 
dont la réussite était probable, coûterait peut-être 
quatre ou cinq cents hommes, sacrifice que notre 
position ne nous permettait pas de faire. Cepen- 
dant on n'avait pas un moment à perdre. Abdallah 
avait rallié son monde à Khan-Iounès , et recevait 
tous les jours des renforts. La contenance de la gar- 
nison faisait assez comprendre qu'elle espérait être 
secourue. Les eaux des puits d'El-Arich s'épuisaient, 
il était urgent d'en finir. 



CONQUETE DE LA PALESTINE. 35 

Le général Dommartin réunit les obusiers des di- 
visions; le 20 février au matin il fit bombarder le 
fort. Les canonniers jetèrent huit ou neuf cents obus 
avec tant d'adresse, qu'ils portèrent la terreur et la 
mort parmi la garnison. Chaque obus tuait ou bles- 
sait du monde , car toutes éclataient au milieu d'un 
petit fort , où les hommes étaient les uns sur les au- 
tres. La garnison changea alors de ton, elle battit la 
chamade ; après de vains discours , les quatre capi- 
tans signèrent la capitulation qui leur fut proposée. 
La garnison posa les armes sur le glacis, elle remit 
ses chevaux, jura de se rendre à Bagdad par la 
route du désert, de ne point porter les armes contre 
les Français pendant la présente guerre, et de ne 
rentrer avant un an ni en Egypte ni en Syrie; elle fut 
escortée pendant six lieues dans la direction de Bag- 
dad. Elle avait eu au combat du village d'El-Arich et 
à l'attaque du fort sept cents hommes tués, blessés 
ou prisonniers ; trois cents de ces Maugrabins de- 
mandèrent du service. Il y avait dans le fort deux 
cent cinquante chevaux, une centaine de chameaux, 
trois pièces de canon. Les prisonniers, les drapeaux, 
les canons furent envoyés à la députation du divan à 
Salhéyéh, et de là au Caire; ils servirent à une en- 
trée triomphale par la porte des Victoires. Les ingé- 
nieurs firent réparer la brèche, remirent le fort en 
bon état, construisirent quatre lunettes, ce qui aug- 
menta la capacité du fort et donna des feux dans des 
bas-fonds qui étaient tout près. 



3. 



36 GUERRE d'oMENT. 

IV. Le général Kléber, commandant l'avant-garde, 
partit le 22 février avant le jour, il devait aller cou- 
cher au puits de Zawi pour arriver le lendemain à 
Khan-Iounès; il avait ordre de pousser un avant- 
poste sur Khan-Iounès, si cela lui était possible; 
d'El-Arich à Khan-Iounès, il y a quatorze lieues. Le 
général en chef partit le iZ à une heure après-midi, 
avec cent dromadaires et deux cents gardes à cheval. 
Il marcha au grand trot pour joindre l'avant-garde ; 
arrivé au Santon de Karoub, il trouva un grand nom- 
bre de fosses où les Arabes enterrent des blés et des 
légumes ; aucune n'était fouillée. Arrivé au puits de 
Zawi, il ne trouva pas de traces de l'avant-garde. Le 
temps était frais, il arrivait souvent dans le désert 
que les soldats préféraient doubler la marche pour 
gagner un meilleur pays. Arrivé au puits de Raphia, 
le soleil se couchait; il ne trouva là non plus aucune 
trace de la division ; il arriva enfin sur la hauteur, 
vis-à-vis de Khan-Iounès. Le village est dans le fond; 
il faisait encore un peu jour, il aperçut une grande 
quantité de tentes ; le camp était beaucoup trop grand 
pour pouvoir être celui du général Kléber. Peu de 
momens après, le piquet d'escorte tira quelques 
coups de carabine contre les grand'gardes de l'en- 
nemi; un chasseur arriva au galop pour prévenir 
qu'il faisait le coup de carabine avec les Mamelouks 
d'Ibrahim-Bey , qu'on voyait un camp très considé- 
rable qui prenait les armes et dont la cavalerie mon- 
tait à cheval. On se peindra facilement l'étonnement 



CONQUÊTE DE LA PALESTINE. 3 7 

de f état-major. Qu'était donc devenue F avant-garde? 
Les chevaux étaient très fatigués; ils avaient, en neuf 
tieures de temps, fait douze lieues; on allait être 
poursuivi par une nombreuse cavalerie fraîche, il 
fallut battre promptement en retraite; les puits de 
Raphia étaient trop près, on arriva à celui de Zawi à 
onze heures du soir. Les partis qui s'étaient dirigés 
le long de la mer et par le désert, n'apportèrent au- 
cune nouvelle. 

A trois heures après minuit, un piquet de douze 
dromadaires, revenant de Gaïan, amena un Arabe 
qu'il avait trouvé dans une petite cabane, il gardait 
un troupeau de chameaux. 11 dit que les Français, à 
trois lieues d'El-Arich, avaient quitté la route de Sy- 
rie pour suivre une route tracée , et s'étaient dirigés 
du côté de Gaïan, c'était le chemin de Karak. Le gé- 
néral en chef partit sur l'heure même, guidé par cet 
Arabe. A la pointe du jour, il rencontra trois ou 
quatre dragons de l' avant-garde , qui lui donnèrent 
les nouvelles les plus déplorables. Kléber s'était 
égaré, il avait marché quinze heures sans s'apercevoir 
de son erreur; mais à cinq heures après-midi, plu- 
sieurs soldats étonnés de ne point trouver le Santon 
de Raroub , où les gens d'El-Arich leur avaient dit 
qu'ils devaient trouver des fosses de légumes, com- 
muniquèrent leurs inquiétudes à leurs officiers, qui 
en instruisirent le général. Ainsi prévenu, Kléber s'o- 
rienta et s'aperçut qu'il s'était égaré. L'avant-garde 
n'avait à sa suite que quelques chameaux chargés 



38 GUERRE D'ORIENT. 

d'eau; elle avait fait la soupe, et, immédiatement 
après , elle s'était remise en marche au lever de la 
lune, pour revenir sur ses pas et regagner le puits de 
Zawi : elle savait que le général en chef devait la sui- 
vre, elle en était fort inquiète, lorsqu'à dix heures du 
matin il leur apparut. Aussitôt que les soldats recon- 
nurent sa capote grise, ils la saluèrent par des cris 
de joie redoublés. Le découragement était tel, que 
plusieurs avaient brisé leur fusil. Napoléon rallia 
la division , fit battre à l'ordre , et dit aux soldats : 
« que ce n'était point en se mutinant qu'ils remé- 
« dieraient à leurs maux; au pis-aller, qu'il fallait 
a mieux enfoncer sa tête dans le sable, et mourir 
« avec honneur, que de se livrer au désordre et de 
« violer la discipline. » Il leur annonça qu'ils n'é- 
taient point éloignés du puits de Zawi, que des cha- 
meaux chargés d'eau venaient à leur rencontre; à 
midi la division Rléber arriva au puits de Zawi, au 
même moment où le reste de l'armée et les chameaux 
de réserve y arrivaient d'El-Arich. Il ne lui manqua 
que cinq hommes morts de soif ou égarés. T annes 
prit l'avant-garde, et coucha le soir même à Rhan- 
Iounès. Des prisonniers dirent que l'avant-veille , à 
la vue de l'escorte du général en chef, Abdallah avait 
monté à cheval, et poussé jusqu'à Raphia avec toute 
sa cavalerie. Mais la nuit étant devenue très obscure, il 
avait cessé sa poursuite, de crainte de tomber dans quel- 
que embuscade. Le grand désert était passé. Il y avait à 
Khan-Iounès de grands jardins; l'eau des puits était 



CONQUÊTE DV. LA. PALESTINE. 3f) 

bonne et assez abondante, non-seulement pour suffire 
aux besoins du jour, mais encore pour remplir les 
outres, car de ce village à Gaza il n'y a pas de puits. 

On avait passé les limites de l'Afrique, on était en 
Asie. Khan-Iounès est le premier village de Syrie. On 
allait traverser la Terre-Sainte. Les soldats se livrèrent 
à toute sorte de conjectures. Tous se faisaient une 
fête d'aller à Jérusalem; cette fameuse Sion parlait à 
toutes les imaginations, et réveillait toute espèce de 
sentimens. Les chrétiens leur avaient montré dans le 
désert un puits où la Vierge, venant de Syrie, s'é- 
tait reposée avec l'enfant Jésus. Les généraux avaient 
comme drogmans, intendans ou secrétaires, un grand 
nombre de catholiques syriens qui parlaient un peu 1 
la langue franque, jargon italien; ils expliquaient aux 
soldats toutes les traditions de leurs légendes char- 
gées de superstitions. 

L'armée séjourna, le 24 février, à Khan-Iounès; 
elle partit le 20 avant le jour; à trois lieues elle ren- 
contra l'avant-garde d'Abdallah, lui fit quelques pri- 
sonniers. Ce général couvrait la ville de Gaza; il 
avait reçu des renforts. Il comptait sous ses ordres 
douze mille hommes, dont six mille de cavalerie. Il 
attendait à chaque instant l'armée de l'aga de Jéru- 
salem, ainsi que quatorze pièces de canon du parc 
de campagne de Jaffa; il aurait donc une armée d'une 
vingtaine de mille hommes. Son infanterie n'était pas 
disciplinée; elle ne pouvait être de quelque considé- 
ration, qu'autant qu'elle se posterait derrière les mu- 



40 GUERRE D'ORIENT. 

railles de Gaza. La cavalerie était composée de trois 
espèces d'hommes, les Mamelouks d'Ibrahim-Bey, 
c'étaient des troupes d'élite: mais ce bey, qui était 
arrivé en Syrie avec mille hommes, n'en avait plus 
que cinq ou six cents à cheval ; les Amantes de 
Djezzar-Pacha étaient au nombre de trois mille che- 
vaux ; les Detelhs de Damas au nombre de deux mille. 
Les Arabes augmentaient ou diminuaient au camp , 
selon leur usage; les prisonniers calculaient qu'il y 
en avait constamment un mille. A trois heures après- 
midi, les deux armées se trouvèrent en présence. Celle 
d'Abdallah avait sa droite appuyée au gros mamelon, 
dit d'Hébron, où Samson porta les portes de Gaza. 
Ce mamelon est situé vis-à-vis de Gaza, dont il est 
séparé par une vallée de sept à huit cents toises de 
largeur. Sa cavalerie était toute sur sa gauche. Il n'oc- 
cupait pas la ville de Gaza, mais seulement le fort, 
où il y avait de grosses pièces d'artillerie. Napoléon 
donna la gauche à Rléber, le centre au général Bon. 
Toute la cavalerie, sous les ordres de Murât, tint la 
droite; et comme elle était fort inférieure en nombre, 
il l'appuya par trois carrés de l'infanterie du général 
Lannes. Les hussards amenèrent quelques prison- 
niers, qui annoncèrent que l'aga de Jérusalem n'é- 
tait pas encore arrivé, et que la division d'artillerie 
du parc de Jaffa n'était pas encore sortie de cette 
place, faute d'attelages. Abdallah n'avait donc que 
dix à douze mille hommes avec deux seules pièces 
d'artillerie ; il n'était pas bien redoutable. Le général 



CONQUETE DE LA. PALESTINE. /|I 

Rléber donna tête baissée dans la vallée, entre Gaza 
et la droite de l'ennemi, et se porta sur ses derrières. 
La cavalerie, soutenue par les carrés du général 
Lannes, tourna la gauche, tandis que le général Bon, 
avec le centre, marchait de front. Aussitôt que ces 
mouvemens furent démasqués, les Turcs se mirent en 
retraite, et évacuèrent toutes leurs positions. Les Ma- 
melouks d'Ibrahim-Bey sa comportèrent seuls avec 
courage; ils enfoncèrent trois escadrons de tète du 
général Murât ; mais pris en flanc, ils furent ramenés. 
Les ïorbagis étaient un peu meilleurs que les Arabes, 
toutefois très inférieurs aux Mamelouks, et hors d'é- 
tat de se mesurer, même en nombre triple, avec les 
dragons. Cesderniers poursuivirent l'ennemi pendant 
deux lieues, l'épée dans les reins. Mais les Turcs sont 
très lestes; ils n'avaient aucun bagage, et seulement 
deux pièces d'artillerie qu'ils abandonnèrent. Les 
Mamelouks d'Ibrahim-Bey soutinrent la retraite; 
Abdallah perdit deux ou trois cents hommes. L'ar- 
mée française eut une soixantaine d'hommes tués, 
blessés ou prisonniers. 

Les cheykhs et les ulémas de Gaza apportèrent les 
clefs de leur ville. Les proclamations du divan de 
Gama-el-Azhar qui suivait l'armée, nous avaient con- 
cilié l'opinion des habitans ; ils ne se démentirent pas 
pendant toute la campagne. Le soir même, le fort fut 
cerné, et, par l'influence des habitans, l'aga qui le 
commandait le remit à la pointe du jour. Il y avait de 
l'artillerie, des magasins, et l'équipage d'outrés de 



l\1 GUERRE D'ORIENT. 

l'armée turque. Gaza est située à une demi-lieue de 
la mer; le débarquement à la plage y est très difficile: 
il n'a aucun havre , ni aucun débarcadère. Là ville 
est placée sur un beau plateau qui a deux lieues de 
tour. Cette ville a été forte ; Alexandre l'assiégea, eut 
des difficultés à vaincre, et y fut dangereusement 
blessé. Mais aujourd'hui ce n'est plus que l'assem- 
blage de trois misérables bourgades dont la popula- 
tion s'élève à trois ou quatre mille âmes. La plaine de 
Gaza est belle, riche, couverte d'une forêt d'oliviers, 
arrosée par beaucoup de ruisseaux ; il y a un très 
grand nombre de beaux villages. 

L'armée campa dans les vergers autour de la ville ; 
elle occupa les hauteurs par de forts détachemens. 
Au milieu de la nuit, elle fut réveillée par un phéno- 
mène auquel elle n'était plus accoutumée. Le tonnerre 
gronda, l'atmosphère fut embrasée d'éclairs, la pluie 
tombait par torrens. Le soldat poussa des cris de joie, 
depuis près d'un an, il n'avait pas vu une seule goutle 
de pluie; c'est le climat de France, disait-il. Mais la 
première heure passée, la pluie, contre laquelle ils 
n'avaient aucun abri , les fatigua ; la vallée fut bientôt 
inondée ; le général en chef fit porter ses tentes sur 
la hauteur d'Hébron. On se ressentit de l'abondance 
du territoire. L'armée se reposa quatre jours pour se 
refaire des fatigues du désert; elle eut des vivres en 
abondance et de très bonne qualité. La terre était 
grasse , boueuse, l'atmosphère couverte de nuages. 
Après quelques jours, la chaussure du soldat souffrit. 



CONQUÊTE DE LA PALESTINE. /$ 

Berthier profita de ce moment de repos pour ex- 
pédier des proclamations à Jérusalem, à Nazareth 
dans le Liban. C'étaient des proclamations du sultan 
Kébir aux Turcs; c'étaient des allocutions des ulémas 
de Gama-el-Azhar aux fidèles musulmans, et enfin des 
circulaires aux chrétiens. Ces proclamations étaient 
en arabe ; le quartier général avait une imprimerie. 
Jérusalem était sur la droite de la route, on espérait 
y recruter bon nombre de chrétiens, et y trouver 
pour l'armée des ressources importantes ; mais l'aga 
avait pris des mesures pour défendre cette ville. Toute 
l'armée se faisait une fête d'entrer dans 'cette Jérusa- 
lem si renommée ; quelques vieux soldats qui avaient 
été élevés dans les séminaires chantaient les cantiques 
et les complaintes de Jérémie, que l'on entend pen- 
dant la semaine sainte dans les églises d'Europe. 

V. En sortant de Gaza, l'armée prit à gauche , et 
marcha au milieu d'une plaine de six lieues de large. 
A gauche elle avait les dunes qui bordent la mer, et 
à droite les premiers mamelons des montagnes de la 
Palestine, qui vont en s' élevant pendant quatre ou 
cinq lieues, puis descendent sur l'autre revers jus- 
qu'au Jourdain. Le i cr mars, après une journée de 
sept lieues, l'armée campa à Esdoud ; elle passa à gué 
le torrent qui descend de Jérusalem et se jette dans 
la mer à Ascalon. Cette dernière ville est célèbre par 
les sièges et batailles qui l'ont illustrée dans les guerres 
des croisades. Elle est aujourd'hui ruinée, et le port 



(\k GUERRE D'ORIENT. 

comblé. Napoléon employa trois heures à parcourir 
le champ de bataille d'Ascalon, où Godefroy battit 
l'armée du Soudan d'Egypte et les Maures d'Ethiopie. 
Cette bataille valut à la chrétienté la possession de 
Jérusalem pendant cent ans. Le Tasse l'a chantée dans 
ses beaux vers du Saint-Sépulcre. Esdoud était redou- 
tée pour ses scorpions. En campant sur les ruines de ces 
anciennes villes (i), on lisait tous les soirs l'E- 
criture sainte à haute voix, sous la tente du général en 
chef. L'analogie et la vérité des descriptions étaient 
frappantes, elles conviennent encore à ce pays, après 
tant de siècles et de vicissitudes. Le 2 mars , après 
sept lieues de marche, on campa à Ramléh, ville cé- 
lèbre, à sept lieues de Jérusalem. La population est 
chrétienne; il s'y trouve plusieurs couvens de moines. 
Il y a des fabriques de savon ; les oliviers y sont nom- 
breux et fort gros. Les coureurs de l'armée s'appro- 
chèrent à trois lieues de la ville sainte. L'armée brû- 
lait de voir la colline du Calvaire, le Sépulcre, le 
plateau du temple de Salomon ; elle éprouva un senti- 
ment de peine lorsqu'elle reçut l'ordre de tourner à 
gauche. Mais il était pressant d'occuper Jaffa, où une 
nombreuse garnison travaillait à se fortifier. Jaffa est 
la seule rade que l'on trouve depuis Damiette. Sa pos- 
session était nécessaire pour ouvrir les communica- 
tions par mer avec cette dernière ville, et recevoir les 



(1) Ici était un mot écrit au crayon de !a main de Napoléon ; on n'a pu le 
déchiffrer. (Z>e L n s Cases.) 



CONQUÊTE DE LA PALESTINE. Z|5 

bateaux chargés de riz et de biscuits, ainsi que l'équi- 
page de siège. Marcher sur Jérusalem sans avoir oc- 
cupé Jaffa j eût été manquer à toutes les règles de la 
prudence. Pendant les premiers quinze jours de mars, 
la pluie ne cessa de tomber, ce qui fit périr beaucoup 
de chameaux, ces animaux n'aiment pas les terrains 
boueux, ni les pays humides. De Ramléh à Jaffa, il 
y a cinq lieues. 

L'armée campa devant Jaffa. La garnison fut ren- 
fermée dans ses murailles et bloquée. La division 
Lannes prit- la gauche du siège , le général Bon la 
droite ; Kléber se porta en observation sur le Nahar, 
rivière à une lieue de Jaffa, sur la route d'Acre. Rey- 
nier, qui faisait l'arrière-garde, n'arriva que le 5 à 
Ramléh. Jaffa est située à quatre-vingt-dix lieues de 
Damiette, avec qui elle fait un grand commerce. Ses 
quais sont assez beaux. Sa population était de sept 
à huit mille âmes, dont quelques centaines de Grecs. 
Elle avait plusieurs couvens, dont un dit, des pères de 
la Terre-Sainte. Elle est située sur une colline. Elle a 
deux sources d'excellente eau, qui sont très abon- 
dantes. Du côté de terre , elle était fermée par un 
demi-hexagone flanqué de tours. Les murailles étaient 
fort élevées, mais sans fossés ; les tours étaient armées 
d'artillerie. Le côté du sud faisait face à Gaza ; celui 
du milieu, au Jourdain; le troisième, à Saint-Jean- 
d' Acre. Le côté de la mer qui faitlediamètrede l'hexa- 
gone est un peu concave. Les environs forment un 
vallon couvert de jardins et de vergers, d'un terrain 



46 GUERRE DORIENT. 

accidenté, ce qui permit d'approcher à une demi- 
portée de pistolet de la place sans être découvert. 
A une grande portée de canon est le rideau qui do- 
mine la campagne; c'était la position naturelle pour 
camper l'armée; mais comme ce rideau était entiè- 
rement nu et qu'on y aurait été éloigné de l'eau , et 
exposé aux ardeurs du soleil, on préféra s'établir dans 
la vallée, entre la ville et la position , en gardant cette 
dernière par des postes. Les subsistances étaient as- 
surées par les magasins de Gaza et ceux de Ramléh. 
Les légumes se trouvaient en abondance dans le pays. 
L'armée était campée sous des orangers ; les oranges 
étaient mûres, petites, blanches, mais très douces. 
Elles furent très agréables aux soldats. 

Toute l'infanterie d'Abdallah, lui-même en tète, 
s'était jetée dans Jaffa. Il y avait beaucoup d'artille- 
rie ; le corps des tobgis, ou canonniers de Constanti- 
nople, y était tout entier. Le génie et l'artillerie em- 
ployèrent toute la journée du 4 à reconnaître la place. 
Dans la nuit du 4 au 5 mars, ils ouvrirent la tranchée et 
construisirent trois batteries. Les places d'armes et les 
parallèles étaient inutiles, il leur suffit de creuser quel- 
ques boyaux pour servir de communication. Dans la 
nuit du 5 au 6 , l'artillerie arma les trois batteries de 
vingt pièces de canon ; les deux à plein fouet, chacune 
de quatre pièces de huit et de deux obusiers; celle 
de brèche, de quatre pièces de douze et quatre obu- 
siers. La garnison fit deux sorties sous le feu de son 
artillerie et de la mousqueterie de ses créneaux; mais 



CONQUÊTE DE LA PALESTINE. l\"] 

l'une et l'autre n'eurent qu'un succès momentané, et 
furent vivement repoussées. Ces sorties étaient un 
spectacle qui n'était pas dépourvu d'intérêt ; elles 
élaient faites par des hommes de dix nations diverse- 
ment costumées ; c'étaient des Maugrabins, des Alba- 
nais, des Rourdes, des Anatoliens, des Caramaniens, 
des Damasquiens, des Alépyns, des noirs du Técout. 
Parmi les prisonniers, il se trouva trois Albanais de la 
garnison d'El-Arich, qui donnèrent la nouvelle que 
toute cette garnison s'était rendue dans la ville de 
Jaffa , violant la capitulation et son serment. 

Le 6 mars, les batteries firent une salve de deux 
coups par pièce, après quoi le général Bertbier en- 
voya au commandant de Jaffa un parlementaire 
chargé de lui dire : « Dieu est clément et miséri- 
« cordieux. Le général en chef Bonaparte me charge 
« de vous faire connaître que Djezzar-Pacha a corn- 
et mencé les hostilités contre l'Egypte en envahissant 
« le fort d'El-Arich; que Dieu qui seconde la justice 
« a donné la victoire à l'armée française, et qu'elle a 
« repris ce fort; que c'est par suite de cette opéra - 
« tion que le général en chef est entré dans la Pales- 
« tine, d'où il veut chasser les troupes de Djezzar- 
« Pacha qui n'aurait jamais dû y entrer ; que la place 
« est cernée de tous côtés ; que les batteries de plein 
« fouet à bombes et à brèche vont en deux heures 
« en ruiner les défenses ; que le général en chef Bo- 
te naparte est touché des maux qui affligeraient la ville 
« entière si elle était prise d'assaut; qu'il offre sauve- 



48 GUERRE D'ORIENT. 

« garde à la garnison, protection à la ville, qu'il re- 
« tarde en conséquence le commencement du feu 
« jusqu'à sept heures du matin. » L'officier et le 
trompette furent reçus; mais au bout d'un quart 
d'heure, l'armée vit avec horreur leurs têtes au bout 
dépiques, plantées sur les deux plus grandes tours, 
et leurs cadavres jetés du haut des murailles au pied 
des batteries de brèche. On commença le feu des bat- 
teries ; celle de brèche fit tomber le pan de la tour 
qu'elle battait , la brèche fut reconnue praticable ; le 
chef de bataillon du génie Lazowzky avec vingt-cinq 
carabiniers, quinze sapeurs et cinq ouvriers d'artil- 
lerie, fit le logement et déblaya le pied de \a brèche. 
Le 22 e d'infanterie légère était en colonne derrière 
un pli du terrain qui servait de place d'armes. Il 
attendait le signal pour monter à la brèche. Le gé- 
néral en chef était debout sur l'épaulement de la bat- 
terie, indiquant du doigt au colonel Lejeune, de ce 
régiment, la manœuvre qu'il devait faire, lorsqu'une 
balle de fusil jeta son chapeau par terre, passa à trois 
pouces de sa tête et renversa raide mort le colonel qui 
avait cinq pieds dix pouces. « Voilà la seconde fois, de- 
puis que je fais la guerre, dit le soir le général en chef, 
quejedois la vie à ma taille de cinq pieds deux pouces.» 
Le général Lannes se mit à la tète du 22 e et fut suivi 
par les autres régimens de la division ; il franchit la 
brèche, traversa la tour, s'étendit de droite et de 
gauche, le long de la muraille, et s'empara de toutes 
les tours; il parvint bientôt à la citadelle qu'il occupa. 



CONQUÊTE DE LA PALESTINE. /|9 

La division Bon qui avait été chargée de faire une 
fausse attaque sur la droite, monta sur les remparts 
avec des échelles, aussitôt que le désordre fut parmi 
les assiégés. La fureur du soldat était à son comble, 
tout fut passé au fil de l'épée; la ville, ainsi au pil- 
lage, éprouva toutes les horreurs d'une ville prise 
d'assaut. La nuit survint. Sur le minuit, on fit pu- 
blier un pardon général , en exceptant ceux qui 
avaient fait partie de la garnison d'El-Arich. On dé- 
fendit aux soldats de maltraiter qui que ce fût; on 
parvint à faire cesser le feu, on plaça des sentinelles 
aux mosquées, où s'étaient réfugiés les habitans, à 
divers magasins et établissemens publics. On ramassa 
les prisonniers et on les parqua hors des murailles; 
mais le pillage continua; ce ne fut qu'au jour que 
l'ordre fut entièrement rétabli. Il se trouva deux mille 
cinq cents prisonniers dont huit à neuf cents hommes 
de la garnison d'El-Arich. Ces derniers, après avoir 
juré de ne pas rentrer en Syrie avant une année, 
avaient fait trois journées dans la direction de Bagdad ; 
mais depuis, par un crochet, s'étaient jetés dans 
Jaffa. Ils avaient ainsi violé leur serment; ils furent 
passés par les armes. Les autres prisonniers furent 
renvoyés en Egypte avec les trophées, les drapeaux, etc. 
Abdallah s'était caché et déguisé sous le costume 
d'un père de la Terre-Sainte ; il sortit de Jaffa, arriva 
à la tente du général en chef et se jeta à ses genoux. 
Il fut traité aussi bien qu'il le pouvait désirer. Il rendit 
quelques services et fut envoyé au Caire. Sept cenls 



OO GUERRE DORIFNT. 

chameliers, domestiques et soldats étaient Égyptiens, 
ils se réclamèrent avec confiance des cheykhs et furent 
sa uvés. En se jetant aux pieds des soldats, ils s'écriaient : 
« Mesri } Mesri (i) , » comme ils auraient dit: « Fran- 
ce çais, Français. » Arrivés en Egypte, ils se louèrent 
du respect dont ils avaient été l'objet, aussitôt qu'il 
avait été connu qu'ils étaient Égyptiens. Cinq cents 
soldats de la garnison parvinrent à se soustraire à la 
fureur du soldat, en se faisant passer pour habitans. 
Ils reçurent depuis des saufs-conduits pour aller au- 
delà du Jourdain. 

Le lendemain, les ulémas purifièrent les mosquées 
et les prières se firent comme à l'ordinaire; le tumulte 
commença à se ralentir. On prit le train d'artillerie 
de campagne de quarante bouches à feu; c'était le 
parc de l'armée qui se réunissait en Syrie; il était 
composé de pièces de quatre et d'obusiers de six pou- 
ces avec leurs caissons, tous de modèle français. Les 
trente pièces de canons qui servaient à l'armement 
de la place, étaient de bronze, mais de tout calibre. 
Dans les magasins, il y avait des biscuits de forme 
parallélipipède confectionnés depuis dix ans ; ils ve- 
naient de Constantinople, et étaient mangeables. Les 
officiers de l'armée s'armèrent d'une grande quantité 
de candjars , et les valets d'une grande quantité d'es- 
copettes et de fusils de luxe turcs. La perte qu'é- 
prouva la ville par le pillage, peut être évaluée à plu- 

(1) Mesri signifie Egypte. 



CONQUÊTE DE LA PALESTINE. 5l 

sieurs millions, mais les soldats vendirent tout à très 
bon marché; les gens du pays rachetèrent leurs effets 
au dixième de leur valeur. Beaucoup de militaires 
firent des gains considérables. Comme il arrive dans 
de pareils événemens, cet argent fut utile pendant le 
siège d'Acre. On trouva aussi beaucoup de café, de 
sucre, de tabac, de pelisses, de châles de toute espèce. 
Cela changea un peu le costume du soldat; le fond 
resta européen , mais il prit un mélange oriental. 

Le lendemain de la prise de la ville, un convoi de 
seize bâtimens chargés de riz, farine, huile, poudre, 
cartouches, qui était parti d'Acre depuis deux jours, 
mouilla dans la rade, et fut capturé. Le contre-amiral 
Ganteaume en changea les équipages et les dirigea 
sur Haïffa. Le général Andréossy, le colonel Duroc, 
le chef de bataillon Aimée, se distinguèrent dans cet 
assaut. 

VI. La traversée du désert avait été très fatigante, 
et le passage d'un climat extrêmement sec à un cli- 
mat humide et pluvieux , influa sur la santé de l'ar- 
mée. L'hôpital qui était établi dans le couvent des 
pères de la Terre-Sainte , ne fut plus suffisant. Le 
nombre des malades se monta à sept cents, les cor- 
ridors, les cellules, les dortoirs, la cour en furent ob- 
strués. Le chirurgien en chef Larrey ne dissimula pas 
toutes ses inquiétudes; plusieurs personnes étaient 
mortes vingt-quatre heures après être entrées à l'hô- 
pital ; leur maladie avait marché avec une grande ra- 
ii. 4" 



52 GUERRIi D'ORIENT. 

pidité, il y avait reconnu des symptômes de peste. La 
maladie commençait par des vomissement; la fièvre 
était violente, le délire très fort; des bubons sortaient 
aux aines, et immédiatement après, si l'éruption ne 
s'était pas faite facilement, le malade mourait. Les 
pères de la Terre-Sainte s'enfermèrent et ne voulurent 
plus communiquer avec les malades, tous les infir- 
miers désertèrent, l'hôpital fut abandonné à un tel 
point, que les distributions manquaient et que les of- 
ficiers de santé furent obligés de pourvoir à tout. C'est 
en vain qu'ils contredisaient ceux qui voulaient re- 
connaître des symptômes de peste dans ce qui n'était, 
disaient-ils, qu'une fièvre pernicieuse connue , ap- 
pelée la fièvre à bubons. C'était en vain qu'ils prê- 
chaient d'exemple, servantavec un redoublement de 
soin et de zèle; la frayeur était dans l'armée. C'est 
une des circonstances particulières à la peste qu'elle 
est plus dangereuse pour les personnes qui la crai- 
gnent; ceux qui se laissèrent maîtriser par la peur en 
sont presque tous morts. T^e général en chef se défit 
des pères de la Terre-Sainte en les envoyant à Jérusa- 
lem et à Nazareth; il alla lui-même à l'hôpital, sa 
présence y porta la consolation ; il fit opérer plusieurs 
malades devant lui, on perça les bubons pour faci- 
liter la crise; il toucha ceux qui paraissaient être les 
plus découragés, afin de leur prouver qu'ils n'avaient 
qu'une maladie ordinaire et non contagieuse. Le ré- 
sultat de tous ces moyens fut tel , que l'armée resta 
persuadée que ce n'était pas la peste; ce ne fut que 



CONQUETE DE LA. PALESTINE. 55 

plusieurs mois après qu'il fallut bieu en convenir. 
On ne négligea point toutefois les précautions néces- 
saires; on fit brûler indistinctement et rigoureuse- 
ment tout ce qui avait été pris dans le pillage de la 
ville; mais de pareilles précautions se prennent dans 
les hôpitaux , tontes les fois qu'il y règne des fièvres 
pernicieuses. 

Berthier écrivit à Djezzar. « Depuis mon entrée en 
« Egypte, je vous ai fait connaître plusieurs fois que 
« mon intention n'était point de vous faire la guerre; 
« que mon seul but était de chasser les Mamelouks; 
« vous n'avez répondu à aucune des ouvertures que 
« je vous ai faites. Je vous ai fait connaître que je dé- 
« sirais que vous éloignassiez Ibrahim-Bey des fron- 

« ti ères de l'Egypte; bien loin de la (i). « Les 

« provinces de Gaza, Ramléh et Jaffa sont en mon 
« pouvoir; j'ai traité avec générosité celles de vos 
« troupes qui se sont remises à ma discrétion; j'ai été 
« sévère envers celles qui ont violé les lois de la 
« guerre. Je marcherai sous peu de jours sur Saint- 
ce Jean-d'Acre, mais quelles raisons ai-je d'ôter quel- 
ce ques années de vie à un vieillard que je ne connais 
ce pas? que sont quelques lieues de plus, à côté du 
ce pays que j'ai conquis? et, puisque Dieu me donne 
ce la victoire, je veux, à son exemple, être clément et 
ce miséricordieux, non-seulement envers le peuple, 
ce mais encore envers les grands Redevenez mon 

(1) Ici est une courte lacune dans le manuscrit. (De Las Cases.) 



54 GUERRE D'ORIENT. 

« ami, soyez l'ennemi des Mamelouks et des Anglais, 
« je vous ferai autant de bien que je vous ai fait 

« et que je peux vous faire de mal Le 8 mars, 

a je serai en marche sur Saint-Jean-d'Acre , il faut 
« que j'aie votre réponse avant ce jour. » Djezzar 
était peu affectionné à la Porte. Les négociations 
avec l'aga de Jérusalem commencèrent à Gaza , et 
continuèrent pendant la route et le siège de Jaffa. 
Après la prise de cette ville, l'armée devait marcher et 
se porter en deux journées sur Jérusalem ; la popula- 
tion en était toute chrétienne; elle offrait plus de res- 
sources qu'aucune ville de la Palestine. Mais, le 10 
mars, le général en chef reçut une députation des chré- 
tiens, qui le conjurèrent de les sauver; ils étaient sous 
le couteau; les Turcs étaient décidés à les égorger 
avant d'abandonner la ville et de passer le Jourdain, 
l'aga qui était un homme habile , proposa en même 
temps un armistice; il s'engagea à mettre en liberté 
et à protéger les chrétiens ; à ne fournir aucun se- 
cours à Djezzar, et après la prise d'Acre, à se sou- 
mettre au vainqueur. Cela était avantageux. Ce n'é- 
tait pas renoncer à la visite de Jérusalem, c'était la 
retarder de une ou deux semaines !! 

Le contre- amiral Ganteaume expédia l'ordre à 
la flottille mouillée à Damiette, de se rendre dans le 
port de Jaffa. Elle y arriva le 1 1 mars ; elle portait 
l'équipage de siège nécessaire pour Acre. Cet ami- 
ral avait également expédié des dromadaires à 
Alexandrie, au contre- amiral Perrée, avec ordre 



CONQUÊTE DE LA. PALESTINE. 55 

d'appareiller avec ses trois frégates et de se rendre 
à Jaffa. 

Les soldats étaient depuis huit jours oisifs, un plus 
long séjour ne pouvait être que funeste à leur santé. 
Il était plus avantageux de faire diversion et d'occu- 
per les esprits d'opérations militaires, que de les 
laisser raisonner sur les maladies de Jaffa , et sur les 
symptômes qu'on découvrait chaque jour. L'armée 
une fois en marche, les maladies cessèrent. 



? 



VII. Le lendemain de la prise de Jaffa, Rléber se 
porta dans la forêt de Meski. Diverses reconnaissances 
qu'il envoya dans les montagnes eurent des rencon- 
tres assez vives qui annoncèrent la présence de l'en- 
nemi. Dansl'uned'elles le général Dumas s'étant trop 
engagé, perdit quelques hommes et fut grièvement 
blessé. La quartier général arriva à Meski le i4 mars. 
La forêt de Meski est la forêt enchantée du Tasse, 
c'est la plus grande de la Syrie; elle a été illustrée 
par une bataille sanglante, entre Richard Cœur-de- 
Lion et Saladin. De Jaffa à Acre il y a vingt-quatre 
lieues par la route qui longe la mer ; il y en a vingt- 
six par celle qui traverse la plaine. Six ruisseaux qui 
descendent des montagnes traversent le milieu de la 
plaine; on a l'avantage de tourner le mont Carmel 
par la route qui suit la lisière de la plaine d'Esdrelon, 
au lieu que celle qui longe la mer arrive au détroit 
de Haïffa, passage difficile à forcer s'il était défendu. 
Le i5 mars, à midi, l'avant-garde arriva au caravan- 



56 GUERRE D'ORIENT. 

sérail de Kakoun. Elle aperçut la cavalerie d'Abdallah, 
soutenue par quatre mille Naplousiens en bataille , 
parallèlement à la route d'Acre. L'armée fit un 
changement de front , l'aile gauche en avant. Le gé- 
néral Rléber forma la gauche, le général Larmes, la 
droite, et le général Bon, la réserve. L'ennemi fut 
chassé de toutes ses positions, culbuté des hauteurs, 
poursuivi aussi loin qu'il était nécessaire pour qu'il 
ne pût nous donner aucune inquiétude. La cavalerie 
de Djezzar se dirigea du côté d'Acre par la plaine 
d'Esdrelon ; les Naplousiens gagnèrent leur ville. Le 
soir le camp fut dressé à Zaïtah. Le général Lannes 
éprouva dans le combat une perte assez considérable, 
il eut deux cent cinquante blessés. Les Naplousiens, 
c'est-à-dire les anciens Samaritains, eurent un mil- 
lier d'hommes tués ou blessés, parmi lesquels plu- 
sieurs personnes de marque. Cette sévère leçon les 
contint pendant long-temps. 

Le 16 mars, l'armée campa à Sabarin, elle y arriva 
de bonne heure; elle était au débouché du mont 
Carmel et de la plaine d'Esdrelon qu'elle apercevait 
sur sa droite. Le mont Carmel forme un promon- 
toire dans la mer, à trois lieues d'Acre ; il est à l'ex- 
trémité gauche de la baie. Cette montagne a trois ou 
quatre lieues de longueur; elle se lie aux montagnes 
de Naplouse, mais elle en est séparée par un grand 
vallon. Le mont Carmel, escarpé de tout côté, est 
une position militaire assez forte. Sur le haut de cette 
montagne, il y avait un couvent et des fontaines. Le 



CONQUÊTE DE LA PALESTINE. 67 

mont Carmel est élevé de quatre cents toises, domine 
toute la côte, et sert de point de reconnaissance aux 
navigateurs qui abordent en Syrie. Au pied coule la 
rivière de Keisoun; l'embouchure est à sept ou huit 
cents toises de Haïffa, petite ville située au bord de 
la mer, au pied du mont Carmel et à l'extrémité du 
cap Haïffa; elle a une population de deux à trois 
mille âmes et un petit port; elle est fermée par une 
enceinte à l'antique avec des tours, et dominée de très 
près par les mamelons du Carmel . 

VIII. L'armée campa sur larive gauche du Keisoun. 
Derrière elle était le mont Carmel , à trois lieues sur 
la gauche était Haïffa, à sept lieues en avant était la 
ville de Saint-Jean-d'Acre. Il était important de s'em- 
parer de Haïffa afin de pouvoir y recueillir la flotte 
qui était partie de Jaffa. Le général en chef, après 
une légère résistance, y entra à cinq heures du soir. 
Djezzar avait fait évacuer le canon. Il restait un ma- 
gasin de cent cinquante mille rations de biscuit, de 
riz, d'huile, etc. Ce fut de Haïffa que le général en 
chef découvrit la rade de Saint-Jean-d'Acre, et y 
aperçut deux vaisseaux anglais de quatre-vingts qui 
y étaient mouillés, le Tigre et le Thésée, commandés 
par le commodore sir Sidney Smith ; ils étaient arri- 
vés dans cette rade depuis deux jours venant de 
Constantinople. Une patrouille de cavalerie se porta 
dans la direction de Tantourah afin de prévenir la 
flottille de la présence de la croisière anglaise et lui 



58 GUERRE D'ORIENT. 

apprendre l'entrée de l'armée dans le port de Haïffa. 
A une lieue au-delà de ïantourah , la flottille fut ren- 
contrée et prévenue, les huit bateaux chargés de 
vivres venant de Jaffa, entrèrent dans le port le 
19 mars à la pointe du jour, mais les seize bâtimens 
français, chargés de l'équipage de siège, hésitèrent, 
mirent un moment en panne, virèrent de bord, et 
prirent le large. Les vaisseaux anglais leur donnèrent 
chasse. Tout fut bientôt hors de vue. Pendant la nuit 
on jeta deux ponts sur le Reisoun. A midi l'année se 
mit en marche sur Saint-Jean-d'Acre qu'elle ne tarda 
pas à découvrir. A la nuit, elle arriva au moulin de 
Cherdàm. L'infanterie y effectua son passage. Ce 
moulin était en bon état, il servit aux moutures pen- 
dant le siège. Au-delà du Keisoun est le Bélus qui 
n'était pas guéable. L'armée prit position. Le colonel 
Bessières avec deux cents gardes et deux pièces de 
canon, passa la rivière et prit en forme d'avant-garde 
position sur la rive droite. Les pontonniers travail- 
lèrent toute la nuit à construire deux ponts ; les 
tentes du général en chef furent placées à une demi- 
lieue de la mer, sur la gauche du Bélus. Le 1 9 mars 
à la pointe du jour, l'avant-garde se porta sur le 
mont de la Mosquée qui domine toute la plaine de 
Saint-Jean-d'Acre et la ville du côté de la mer ; elle 
se trouvait ainsi devant cette capitale de la Galilée et 
sur la frontière de la Célé-Syrie ou Syrie-Creuse. 



CHAPITRE X. 



Guerre en Galilée ; description de Saint- Jean-d'Acre, — II. Soumission des 
peuples de la Galilée. — III. Douze tartanes portant le canon de siège sont 
prises ou dispersées; affaires de Haïffa. — IV. Reconnaissance de Sainl- 
Jean-d'Acre. — V. Première époque du siège de Saint-Jean-d'Aere. — 
VI. Bataille du mont Thabor (16 avril). — VII. Croisière du contre- 
amiral Perrée. — VIII. Seconde épocpie du siège de Saint- Jeau-d' Acre. 
— IX. Levée du siège de Saint- Jean-d'Acre. — X. Marche dans la Syrie 
et clans le désert. — XI. Entrée de l'armée au Caire (14 juin). 



I. Saint-Jean-d'Aere est à trente lieues nord-nord- 
ouest de Jérusalem, à trente-six lieues sud-ouest de 
Damas, à dix lieues au sud des ruines de Tyr. Elle est 
située au nord de la baie de Haïffa, à trois lieues pat- 
iner de cette petite ville, à quatre lieues en suivant le 
rivage. Elle est environnée par une plaine de huit 
lieues de long , qui commence au cap Blanc et aux 
montagnes du Saron, et finit à celles du Carmel. Cette 
plaine, dans sa largeur depuis la mer à l'ouest, aux 
premiers mamelons des montagnes de Galilée à l'est, 
a deux lieues. Ces montagnes vont en s' élevant pen- 
dant six lieues, jusqu'à la crête supérieure, d'où elles 
descendent jusqu'au Jourdain. Il y a douze à quinze 
lieues d'Acre à cette rivière. Six ruisseaux traversent 
la plaine d'Acre, les trois] principaux sont, au nord, 



60 GUERRE D ORIENT. 

le (i) . . . . . . qui coule au pied du montSaron, il 

faisait aller trois moulins ; le Bélus qui se jette dans la 
mer à douze cents toises sud, d'Acre; le Keisoun qui 
descend du mont Thabor et se rend dans la mer à 
huit cents toises nord de Haïffa; le coteau duTuron 
a trois mille toises de longueur ; il est situé à douze 
cents toises de la ville, au nord-est, à une même di- 
stance de la mer, à quatre mille toises des premiers 
mamelons des montagnes , il va en glacis du côté de 
la mer et du côté des montagnes. La gauche de ce 
coteau est un mamelon élevé, qui domine la ville, 
la mer et toute la plaine, on l'appelle le mont de la 
Mosquée; au pied, du côté du sud de ce mont, est 
l'embouchure du Bélus. 

L'armée campa sur le coteau du Turon. Elle occu- 
pait l'hypothénuse d'un triangle dont la ville formait 
le sommet opposé, et la mer, les deux autres côtés. 
La division Reynier était à la gauche; Rléber à la 
droite, Lannes et Bon au milieu; entre elles, le 
quartier général, vis-à-vis d'un grand magasin, 
adossé à l'aqueduc. L'ordonnateur Daure construisit 
une manutention dans ce magasin. Au bord du Bélus, 
au pied du mont de la Mosquée, il y avait une grande 
maison carrée, il y établit la grande ambulance; ses 
hôpitaux furent disposés à Chafa-Arm, Haïffa, Ram- 
léh et Jaffa. Tout le revers des montagnes de la Ga- 
lilée était couvert d'oliviers, de chênes verts et autres 

(1) Le nom n'était pas écrit dans 'e manuscrit et ne se trouve pas sur les 
cartes. {De Las Cases.) 



CONQUÊTE DE LA PALESTINE. 6l 

arbres; l'artillerie, les mineurs, les troupes et la ma- 
nutention s'y approvisionnaient. Sur la rive droite, 
en remontant le Bélus, à quatre cents toises du mont 
de la Mosquée, le premier mamelon gauche des mon- 
tagnes de la Galilée avait la forme d'un pain de sucre; 
plus élevé que le mont de la Mosquée, il domine toute 
la rive droite et la rive gauche du Bélus; on l'appelle 
le mont du Prophète. Du côté Est, il appuyait la 
gauche d'un vaste camp de dix lieues carrées, dont 
les montagnes du Saron formaient le côté nord , la 
mer le côté ouest, et le Bélus, compris entre le mont 
de la Mosquée et celui du Prophète, le côté sud. On 
barra par des fossés, des abattis, tous les chemins des 
monts; on construisit trois ponts avec des flèches sur 
le Bélus. Personne, étranger à l'armée, ne pénétra 
dans ce grand camp où se trouvaient de très beaux 
pâturages, des blés, des jardins, des vergers, des bois, 
de l'eau, des moulins, et toutes les choses nécessaires 
au siège. Des grand'gardes de cavalerie et des pi- 
quets d'infanterie française veillaient aux divers dé- 
bouchés. 

Pendant le siège d'Acre par les chrétiens (1191), 
qui dura trois ans, le camp des croisés était aussi 
placé sur les collines du Turon , mais la gauche s'é- 
tendait sur le mont de la Mosquée et sur la rive 
gauche du Bélus. Alors, les armées n'avaient pas de 
canons, et les camps pouvaient s'approcher davan- 
tage des villes. Les croisés avaient établi deux rangs 
de retranchemens , l'un au pied même de la colline 



62 guerre d'orient. 

duTuron, le second, appuyé, la droite à la hauteur 
du Prophète, la gauche au mont Turon; le second 
retranchement forcé, ce qui arriva souvent, les assié- 
geans se réfugiaient derrière le premier. Saladin, avec 
son armée de secours, campait devant Chafa-Arm, 
sur les hauteurs du Kaocôba, à deux lieues sud-est 
du mont du Prophète, couvrant la route de Jérusa- 
lem, de Damas, et la plaine d'Esdrelon. 

Napoléon ne voulant pas permettre aux patrouilles 
ennemies de pénétrer en-deçà du Jourdain , forma 
quatre corps pour en surveiller les rives : le premier, 
commandé par le colonel Lambert, observa le Car- 
mel, la plaine d'Esdrelon, la plage de la mer, les 
routes de Naplouse; il tenait garnison à Haïffa et à 
Chafa-Arm; le second, commandé par le général Ju- 
not, occupait le fort de Nazareth , observant le Jour- 
dain , au-dessous du lac de Tabariéh; le troisième, 
commandé par le général Murât, occupa la citadelle 
de Safed, observant le Jourdain au-dessus du lac de 
Tabariéh et le pont de Jacob; le quatrième, com- 
mandé par le général Vial, observait les débouchés 
du mont Saron , poussant des postes sur Tyr. Ces 
quatre corps d'observation affaiblissaient l'armée de 
deux mille hommes, mais les forts qui leur servaient 
de points d'appui, n'exigeaient que peu d'hommes. 
Les colonnes étaient toujours en mouvement, du 
camp aux frontières, et des frontières au camp, ce 
qui les faisait paraître très nombreuses. L'armée vi- 
vait : i° des magasins de Haïffa qui s'approvision- 



CONQUETE DE IA PALESTINE. 63 

noient par terre et par mer de celui de Jaffa ; a° de 
ceux de Chafa-Arm qui se formaient des ressources 
du pays; 3° de ceux de Sâfed qui étaient approvision- 
nés par le cheykh Daher. Depuis la bataille du mont 
Thabor, l'armée vécut des magasins que l'ennemi 
avait formés à Tabariéh, sur le lac de ce nom. Le 
fourrage était abondant dans la plaine d'Acre; s'il 
eût été nécessaire, on eût pu aller fourrager dans la 
plaine d'Esdrelon. 

IL Le cheykh Daher fut le plus empressé de tous 
à se rendre au camp et à offrir ses services. Le 19 
mars, à huit heures du matin, l'armée passait le Bélus 
et prenait son camp sur la colline du Turon. La fu- 
sillade et la canonnade étaient vives entre la division 
Reynier, chargée de l'investissement, et la garnison, 
qui, logée dans les ruines en avant de la ville, ne 
voulait pas rentrer dans les murailles, lorsqu'on vit 
du côté de la montagne du Prophète un groupe de 
trois à quatre cents cavaliers : c'était le cheykh Daher, 
qui depuis deux jours attendait à Chafa-Arm le mo- 
ment où l'armée arriverait devant Acre. A dix heures 
du matin, il fut présenté, sur la hauteur de la Mos- 
quée , à Napoléon, qui le revêtit d'une pelisse , en 
signe d'investiture du commandement de la province 
de Sâfed. Pendant qu'il prétait son serment, un bou- 
let emporta son cheval , qui était à dix pas derrière 
lui. Ce prince resta deux jours au camp ; il reçut la 
promesse d'être remis en possession de l'héritage de 



6/J GUERRE I)'0RIENT. 

son père. A quelques semaines de là , il signa une 
convention par laquelle il s'engagea à fournir cinq 
mille hommes à pied et à cheval pour suivre l'armée 
au-delà du Jourdain , à garder Acre et la côte depuis 
le mont Blanc jusqu'à Césarée, et à payer un tribut 
qui serait convenu et calculé sur la moitié du revenu 
qu'il tirerait du pays qu'on lui donnerait. Ce cheykh 
fut fidèle ; il entretint des correspondances suivies 
avec Damas; il donna des nouvelles exactes de ce qui 
s'y faisait; il nous concilia les Bédouins, qui ne causè- 
rent aucune inquiétude à l'armée en Syrie; il approvi- 
sionna le camp de tout ce que pouvait fournir le pays. 

Quelques jours après, les Moutoualis se présen- 
tèrent en masse, hommes, femmes, vieillards, enfans, 
au nombre de neuf cents ; deux cent soixante seule- 
ment étaient armés , dont moitié montés et moitié à 
pied. Le général en chef revêtit dune pelisse les trois 
chefs , et leur restitua les domaines de leurs ancêtres. 
Ces Moutoualis étaient autrefois dix mille; Djezzar 
les avait presque tous fait périr; c'étaient des Musul- 
mans Olydes, et fort braves. Le général Vial passa le 
montSaron, entra à Soûr, l'ancienne Tyr ; c'était le 
domaine de ces Olydes. Ils se chargèrent d'éclairer la 
côte jusqu'au pied des montagnes ; ils se recrutèrent, 
et promirent cinq cents chevaux bien armés pour 
marcher sur Damas au mois de mai. 

Les pères de la Terre-Sainte amenèrent la popula- 
tion de Nazareth, hommes et femmes, au nombre de 
plusieurs milliers; les populations chrétiennes de 



CONQUÊTE DE LA PALESTINE. 65 

Chafa-Arm, de Safed, etc., firent leur visite en masse. 
Le bonheur de ces chrétiens ne se peut exprimer ; 
après tant de siècles d'oppression, ils voyaient des 
hommes de leur religion ! Leur plaisir était de parler de 
la Bible, qu'ils savaient mieux que les soldats français; 
ils avaient lu les proclamations du général en chef, 
dans lesquelles il disait qu'il étaitl'ami desMusulmans, 
et ils applaudissaient à cette ligne de conduite; cela 
n'avait en rien diminué leur confiance en lui. Napo- 
léon revêtit de pelisses trois de leurs chefs, qui avaient 
plus de quatre-vingt-dix ans; un d'eux avait cent un 
ans et lui présenta quatre générations. Le général 
en chef le fit dîner avec lui. Ce vieillard ne dit pas 
trois mots qu'il n'y mêlât une parole tirée de l'Écri- 
ture sainte. La fidélité de ces chrétiens ne se démentit 
ni dans la bonne ni dans la mauvaise fortune de l'ar- 
mée; ils lui furent utiles pendant toute la durée du 
siège ; il y en avait toujours un grand nombre au camp. 
Le marché était très fréquenté et très abondant ; ils y 
apportaient des farines, du riz, des légumes, du lait, 
du fromage, des bestiaux, des fruits, des figues, des 
raisins secs, du vin; ils donnèrent aux malades au- 
tant de soins que l'eussent fait les Français eux- 
mêmes. 

Les musulmans du pachalik d'Acre partageaient la 
joie et l'espérance des chrétiens ; ils se présentèrent 
au camp par députation ; ils se plaignirent amère- 
ment de la férocité du pacha ; on ne rencontrait à 
tous momens que des hommes mutilés par les ordres 



n. 



66 GUERRE D'ORIENT^ 

de ce tyran; ce grand nombre d'hommes sans nez 
était un spectacle hideux. 

Le climat de la Syrie avait plus d'analogie avec 
celui de l'Europe qu'avec celui de l'Egypte. Les habi- 
tans étaient plus aimables , plus affectueux ; le mu- 
sulman même était moins fanatique. Les soldats s'y 
plaisaient davantage. De tout temps, l'Egypte a été le 
pays des prêtres et des dieux. Les Juifs étaient assez 
nombreux en Syrie ; une espérance vague les animait; 
le bruit courait parmi eux que Napoléon , après la 
prise d'Acre, se rendrait à Jérusalem, et qu'il voulait 
rétablir le temple de Salomon. Cette idée les flattait. 
Des agens chrétiens, juifs, musulmans, furent dépê- 
chés à Damas, à Alep , et jusque dans les Arménies ; 
ils rapportèrent que la présence de l'armée française 
en Syrie agitait toutes les têtes. Le général en chef 
reçut des agens secrets et des communications fort 
importantes de plusieurs provinces de F Asie-Mineure; 
il envoya des affidés en Perse. C'est de là que datent 
ses relations avec la cour de Téhran . 

III. Le 22 mars, on signala au mont de la Mosquée 
les deux vaisseaux de guerre anglais ; une heure après» 
on aperçut six petites voiles que l'amiral Ganteaume 
reconnut pour être les tartanes de la flottille de Da- 
miette qui portaient le canon de siège. On apprit 
depuis que les deux vaisseaux de guerre anglais les 
avaient chassées pendant trente-six heures, et avaient 
amariné six bâtimens ; que les six autres ayant fait 



CONQUÊTE DE LA PALESTINE. 67 

fausse route, avaient gagné les côtes de France. Parmi 
ces derniers, se trouvait le bâtiment du capitaine de 
frégate Hudelet , commandant la division. Celte 
perte, par elle-même, était de peu de valeur, mais 
les conséquences en furent des plus fâcheuses. Si ces 
bâtimens fussent entrés le 19 mars, comme ils le de- 
vaient et le pouvaient, à Haïffa, Acre eût été prise 
avant le I er avril , Damas avant le i5, Alep avant le 
i CI mai; toutes les ressources de la Syrie auraient 
été mises en activité pendant six mois, et à l'automne 
l'armée se serait trouvée en état de tout entreprendre. 
Les opinions varièrent sur les motifs de la mauvaise 
conduite du capitaine Hudelet, commandant ce pré- 
cieux convoi; les uns l'attribuèrent à son ignorance, 
à sa pusillanimité; d'autres à l'envie de retourner en 
France. Les deux vaisseaux anglais n'avaient qu'un 
très mauvais mouillage près de Haïffa, le Thésée 
eut ses câbles coupés par les bancs de coraux, dé- 
riva, et fut un quart d'heure en perdition, ce qui 
décida sir Sidney Smith à s'emparer de Haïffa, véri- 
table mouillage de cette baie. Il avait encore plu- 
sieurs mois de mauvais temps à craindre. Il fit embar- 
quer , à la pointe du jour le 26 mars , quatre cents 
hommes sur dix chaloupes. Le chef d'escadron Lam- 
bert, qui commandait le corps d'observation dans 

cette place (1). Il laissa les 

Anglais débarquer tranquillement, se former, entrer 



(1) Ici était une lacune daus le manuscrit . {De Las Cases.) 

5. 



68 GUERRE D'ORIENT. 

en ville; mais lorsqu'il les vit engagés dans les mai- 
sons, il les accueillit par la mitraille de trois pièces 
de campagne, et la fusillade de cent hommes logés 
dans deux maisons crénelées, en même temps qu'il 
les chargea en flanc et en queue avec deux piquets, 
chacun de trente dragons. Les Anglais, attaqués de 
tous côtés , se débandèrent ; cent cinquante furent 
tués, pris ou blessés. La chaloupe du Tigre, armée 
d'une grosse caronade de trente-deux , tomba au 
pouvoir du vainqueur. Les obus et la mitraille ac- 
compagnèrent les chaloupes dans leur retraite, non 
sans leur tuer et blesser bien du monde. Le i er avril, 
avant le jour, une frégate turque, venant de Constan- 
tinople , mouilla à une portée de fusil de Haïffa , à 
l'ancrage ordinaire. Lambert fit sur-le-champ arborer 
pavillon ottoman. Au jour, le capitaine descendit 
à terre, dans un grand canot, et fut fait prisonnier 
avec trente canotiers et sa chaloupe, armée d'une 
grosse caronade de vingt-quatre. Ces deux pièces 
furent utiles au siège ; on les mit en batterie de brè- 
che, où elles firent bon effet. 

IV. Le général Reynier avait investi la place. Il 
s'était à cet effet battu toute la journée, et avait, sur 
le soir, placé des vedettes à portée de pistolet des mu- 
railles. Les généraux Caffarelii et Dommartin, les co- 
lonels Samson et Songis, avaient employé la nuit du 
19 au 20 mars et la journée du 20, à reconnaître la 
place; le colonel Samson avait à deux heures du ma- 



CONQUÊTE Di; LA PAtiESTINE. 69 

tin reconnu le fossé, il ny trouva pas de contres- 
carpe; cette reconnaissance était dangereuse, il y fut 
blessé grièvement; les officiers du génie et de l'ar- 
tillerie se flattèrent d'entrer dans Acre aussi facile- 
ment qu'ils étaient entrés dans Jaffa; des pièces de 
douze de campagne leur parurent suffisantes pour 
faire brèche à l'enceinte. 

La surface qu'occupe la ville d'Acre est un tra- 
pèze, dont deux côtés sont baignés par la mer, et les 
deux autres formés par des murailles. Le côté de 
l'Est a trois cents toises , il était flanqué par cinq pe- 
tites tours; celui du nord a cinq cents toises, il était 
flanqué par sept petites tours, et par le palais du 
Pacha, qui est une espèce de citadelle. Ces deux 
côtés se rencontrent en formant un angle droit. 
A ce sommet est une grosse et vieille tour qui domine 
la ville et toutes les murailles. Elle est dominée elle- 
même par la hauteur de la Mosquée, qui en est éloi- 
gnée de cinq cents toises. L'ancien port était comblé; 
un petit îlot où se trouvait un phare flanquait l'en- 
ceinte de l'Est. Les environs des murailles à trois cents 
toises étaient couverts des ruines de l'ancienne ville et 
des anciennes fortifications; c'étaient des souterrains, 
des tours, des pans de murailles. Un aqueduc entrait 
dans la ville près de la grosse tour, du côté du nord. 
Cet aqueduc avait six mille toises de long, traversait 
la plaine , et portait les eaux du pied des montagnes 
dans les citernes de la ville. Acre avait été inhabitée 
pendant de longues années ; elle avait été rétablie par 



70 GUERRE D ORIENT. 

Daher, embellie et augmentée par Djezzar, qui y 
avait fait construire une belle mosquée et un beau 
bazar. 

Le général du génie Caffarelli proposa d'attaquer 
le front de l'Est: i° parce qu'il était dominé par le 
mont de la Mosquée, quoique d'un peu loin ; 2 parce 
que l'autre front, celui du nord, était battu par le 
canon du palais du Pacha; 3° parce que les approches 
en étaient plus faciles. Si l'on faisait la brèche à une 
courtine, ou il faudrait se loger entre deux tours, ce 
qui serait difficile et très meurtrier, ou il faudrait 
entrer dans la place, sans logement, ce qui serait pé- 
rilleux. Si l'on faisait la brèche à une tour, une fois 
que l'armée en serait maîtresse, on aurait un débou- 
ché assuré pour entrer dans la ville. Il proposa de 
faire brèche à la grosse tour : i° comme la plus éloi- 
gnée de la mer; i° comme la plus grande, la plus 
haute , celle qui domine toute l'enceinte et toute la 
ville; 3° comme la plus près de l'aqueduc, qui devait 
servir de place d'armes et de parallèle. Il est vrai , 
ajoutait-il, que la brèche serait plus difficile à faire à 
la maçonnerie de cette vieille construction ; mais les 
pièces de douze étaient suffisantes pour l'ouvrir ; que 
cette tour une fois prise, la place tomberait d'elle- 
même; que le tout n'était pas de prendre Acre, mais 
de la prendre sans y perdre l'armée ; sept à huit mille 
hommes seraient bien vite perdus , si l'on se hasar- 
dait contre les Turcs dans des combats de maisons et 
de rues. 



CONQUÊTE DE LA PALESTINE. 71 

Le siège de Saint-Jean-d'Acre a duré soixante-deux 
jours, du 19 mars au i\ mai ; il a deux époques : la 
première, du 19 mars au a5 avril (36 jours); la 
deuxième, du ib avril au ni mai (26 jours); 
total 62 jours. Dans la première époque , les assié- 
geans ont fait jouer deux mines, tenté deux loge- 
mens, donné un assaut; les assiégés ont fait six sor- 
ties qui toutes leur ont été funestes. Pendant la 
seconde époque , les assiégeans ont fait jouer trois 
mines , établi sept logemens , donné deux grands 
assauts, ils ont pénétré dans la place et s'y sont établis. 
Les assiégés ont cheminé par des lignes de contre- 
attaque, ont fait douze sorties, ont perdu beaucoup 
de monde, toutefois ils ont reçu constamment des ren- 
forts qui non-seulement ont réparé les pertes, mais ont 
même accru les forces. Le général français aurait ce- 
pendant pris la ville malgré l'arrivée d'une division de 
Rhodes, sans la peste qui faisait de grands ravages, et 
sans les nouvelles d'Europe. Une deuxième coalition 
s'était formée contre la République, la guerre avait re- 
commencée, et l'armée française était entrée dans Na- 
ples, ce qui fut considéré comme une fâcheuse nou- 
velle; l'affaiblissement de l'armée sur l'Adige faisait 
présager des désastres. 

V. Pendant la première époque du siège, l'artille- 
rie des assiégeans consistait en deux caronades de 
trente-deux et de vingt-quatre, prises à Haïffa, quatre 
mortiers de six pouces, et trente-six bouches à feu de 



*]1 GUERRE D ORIENT. 

l'équipage de campagne. Douze pièces restaient pour 
le service des corps d'observation. Les caronadesde 
trente -deux et de vingt -quatre n'avaient pas d'af- 
fûts ; les ouvriers du parc en construisirent en peu 
de jours. L'artillerie n'avait pas de boulets de ce ca- 
libre; on fit ramasser tous ceux qui étaient épars dans 
les tranchées provenant des remparts et de la grande 
batterie des deux vaisseaux anglais. Le parc donna 
cinq sols par boulet ; les soldats se mirent à la re- 
cherche et en apportèrent trois cents des deux calibres 
en peu de jours; ne pouvant plus en trouver, ils 
avisèrent à divers moyens pour s'en procurer ; ils 
s'adressèrent aux passions bouillantes du commodore 
anglais , et employèrent plusieurs ruses pour les 
stimuler; tantôt ils faisaient courir des hommes à 
cheval sur la plage ; tantôt ils portaient sur les dunes 
des tonneaux, des fascines , et se mettaient à travail- 
ler, à remuer la terre comme s'ils construisaient une 
batterie; quelquefois aussi, ils faisaient mouiller en 
rade , près du rivage , une chaloupe qu'ils avaient 
transportée de Haïffa. Aussitôt que sir Sidney Smith 
s'apercevait que l'on prétendait agir sous son canon, 
il levait l'ancre , s'approchait à toutes voiles de la 
terre , et lançait des boulets que les soldats ramas- 
saient. Le parc fut bientôt abondamment pourvu. 

Le 2 1 mars , les officiers du génie ouvrirent la 
tranchée à cent cinquante toises de la ville; elle était 
appuyée à l'aqueduc qui formait parallèle naturelle 
contre le feu de la place. L'artillerie construisit huit 



CONQUKIT. I)K LA PALESTINE y3 

batteries, deux contre l'îlot où était le phare que l'on 
avait armé, trois contre les trois tours qui battaient 
les approches de la brèche. Ces cinq batteries furent 
armées de seize pièces de quatre , quatre pièces de 
huit, la sixième batterie fut armée de quatre mortiers 
de six pouces dirigés contre la grosse tour, les sep- 
tième et huitième reçurent quatre pièces de douze, 
quatre de huit, deux obusiers pour battre en brèche 
la face Est delà grosse tour; les 22, 23 et 2/j, les sa- 
peurs cheminèrent par des boyaux de tranchée jus- 
qu'à cinq toises du fossé , où ils se déployèrent en 
construisant une large parallèle qui servit à tous les 
mouvemens du siège. Le 23 mars, le feu commença; 
en quarante-huit heures, les deux pièces de canon 
du phare furent réduites au silence, ainsi que les gros 
canons qui armaient les remparts sur le front qui 
était attaqué. Le 24, les batteries de brèche com- 
mencèrent à jouer; pendant les premières vingt- 
quatre heures, elles ne produisirent aucun effet sen- 
sible, ce qui fut attribué à l'incapacité du calibre de 
douze, et l'on accusait ouvertement les officiers du 
génie de s'être attachés à une ancienne maçonnerie, 
à l'abri même du calibre de vingt-quatre, lorsqu'à 
quatre heures après-midi tout le pan Est de la grosse 
tour s'écroula avec un horrible fracas. Ce fut un cri 
de joie poussé par l'armée, et par trente mille spec- 
tateurs qui accourus des contrées voisines, couron- 
naient les hauteurs. Un officier du génie s'avança 
pour reconnaître la brèche, mais il fut attaqué par 



^4 GUERRE D'ORIENT. 

quelques tirailleurs qui étaient le long des murs; 
vingt-cinq hommes furent commandés pour les chas- 
ser, et vingt-cinq sapeurs pour régaler le pied de la 
brèche. On espérait, qu'ainsi que cela était arrivé pour 
Jaffa, Acre serait prise dans la soirée. Mais les vingt- 
cinq sapeurs furent arrêtés par la contrescarpe. Cette 
contrariété fut la première. Djezzar qui avait embar- 
qué ses trésors, ses femmes et s'était embarqué lui- 
même, passa toute la nuit abord. Les habitans s'at- 
tendaient à chaque instant à l'assaut et à la prise de la 
place. Cependant les tours et les murailles restèrent 
couvertes de soldats qui firent toute la nuit un feu rou- 
lant de mousqueterie. Le 26 au soir, le pacha se 
rassura, rentra dans son palais, et fit une sortie qui 
ne lui réussit pas. Cette fâcheuse contrescarpe pa- 
ralysa les efforts des assiégeans pendant quatre jours, 
temps nécessaire pour enfermer les mineurs et pré- 
parer la mine qui fut chargée le 28; elle fit sauter la 
contrescarpe. Le capitaine d'état-major Mailly était 
commandé pour faire le logement de la tour avec 
cinq ouvriers, dix sapeurs et vingt-cinq grenadiers. 
L'adjudant commandant Laugier avec huit cents 
hommes était rangé derrière l'aqueduc, à quinze 
toises de la brèche, pour y monter aussitôt qu'il au- 
rait reçu de Mailly le signal qu'elle était praticable. 
La division Bon, placée en colonnes, par bataillons, 
dans les places d'armes, était destinée à soutenir 
Laugier et à emporter la place; ces bataillons de- 
vaient se porter successivement sur la brèche. Mais 



CONQUÊTE DE LA PALESTINE. 7 5 

pour réussir, il était nécessaire qu'aucun soldat ne 
s'arrêtât en route, malgré le feu terrible de la fusil- 
lade des murailles. 

Mailly se lança dans le trou de la mine, de là il se 
précipita dans le fossé, sans se laisser arrêter par dix 
pieds de contrescarpe qui n'avaient pas été renver- 
sés; le mineur ne s'était pas assez enfoncé. Arrivé au 
pied de la tour, il y dressa trois échelles , et monta 
dans le premier étage avec ses quarante hommes; 
alors il donna le signal à Laugier qui partit au pas de 
charge, arriva sur le bord du fossé, croyant la con- 
trescarpe renversée ; sa troupe fut surprise de la 
trouver presque entière. Laugier et le premier pelo- 
ton se jetèrent dans le fossé et coururent à la brè- 
che (1) Le second 

peloton eut son capitaine tué sur le bord de la con- 
trescarpe; il s'arrêta, mesura de l'œil la profondeur 
du fossé, et se jeta à gauche pour chercher un en- 
droit moins profond. Tourmenté par le feu des murs, 
le bataillon se déploya et se débanda en tirailleurs ; 
cependant Mailly avait grimpé sur la plate-forme, y 
avait arraché le pavillon ottoman ; dix braves étaient 
avec lui, les autres avaient été tués ou blessés. Lau- 
gier fut tué comme il traversait le fossé. Ceux qui 
l'avaient suivi se portèrent aux échelles de la tour, 
elles avaient été renversées; ils rétrogradèrent pour 
en chercher d'autres qui étaient restées sur le puits de 

(1) Ici sont quelques mois écrits au crayon de la main de Napoléon; on 
n'a pu y lire que le mot brave ou bravoure. [De Las Cases.) 



76 GUERRE D'ORIENT. 

Ja mine. Ce mouvement est pris pour une fuite; les 
hommes du piquet de Mailly qui étaient dans le pre- 
mier étage de la tour descendent dans le fossé; il ne 
reste plus que Mailly, un sapeur et deux grenadiers 
sur la plateforme. Mailly descend au premier étage 
pour appeler du secours, il est frappé d'une balle 
qui lui traverse les poumons ; il tombe dans son 
sang, les grenadiers descendent pour le secourir. 
Cependant le général en chef s'était porté au puits 
de la mine, afin de voir pourquoi la colonne de 
Laugier hésitait; il reconnut la difficulté de franchir 
l'obstacle de la contrescarpe ; rien n'était préparé 
pour cela ; il envoya l'ordre au général Bon de ne 
point sortir de la tranchée, car l'assaut était manqué. 
Aussitôt que le pacha avait vu le pavillon ottoman 
arraché du haut de la tour, il s'était porté à la ma- 
rine et embarqué. Toute la garnison et les habitans, 
femmes, enfans, vieillards, quittaient la ville, se je- 
taient dans des barques, ou se réfugiaient dans les 
mosquées. Tout paraissait perdu et la ville prise , 
lorsque cinq Mamelouks, trois noirs du Dârfour, deux 
Circassiens qui faisaient partie des braves de l'inté- 
rieur de Djezzar, et étaient de garde au palais pour 
empêcher les habitans de le piller, s'aperçurent qu'il 
n'y avait que deux ou trois Français sur la plate- 
forme de la tour, et que ce nombre n'augmentait 
pas. Ils se coulèrent le long de la muraille, grimpè- 
rent sur la plate-forme, firent une décharge, et n'y 
trouvèrent plus qu'un sapeur qui se sauva. Ces in- 



CONQUÊTE DE LA. PALESTINE. 77 

trépides Musulmans descendirent de la plate-forme 
au premier étage , y trouvèrent Mailly et les deux 
soldats mourans; ils leur coupèrent la tête, remon- 
tèrent sur la plate-forme, arborèrent le pavillon otto- 
man et promenèrent les têtes dans la ville. Un corps 
de cinq cents Maugrabins et Arnautes placé au coin 
de la mosquée de Djezzar pour protéger l'embarque- 
ment du pacha, rentra dans les tours; la ville fut 
sauvée. Cet assaut coûta à l'armée française, vingt- 
cinq hommes tués et quatre-vingt-sept blessés parmi 
lesquels la moitié des quarante hommes de piquet du 
logement. 

La croisière anglaise, sous le prétexte d'éviter le 
mauvais temps et les vents de l'équinoxe, avait pris le 
large et disparu dès le 26 mars ; en réalité, sir Sydney 
Smith ne voulait pas être présent à la prise de la ville 
qu'il regardait comme immanquable. Mais lorsqu'il 
apprit que l'assaut avait échoué, il revint, et parut 
du 5 au 6 dans la rade. Il débarqua le colonel émi- 
gré, Phelippeaux, Douglas et une centaine d'officiers 
et canonniers , ses marins les plus braves et les plus 
habiles. Il fit usage de l'artillerie prise aux Français, 
nos pièces de vingt-quatre, de seize, nos beaux mor- 
tiers de huit pouces défendaient la ville qu'ils avaient 
été destinés à battre et à soumettre. Tout contribua à 
rassurer la garnison qui chaque jour recevait de Chy- 
pre et de Tripoli des secours en hommes, en vivres et 
en munitions. 

Le général Caffarelli qui dirigeait le siège, ordonna 



78 GUERRE D'ORIENT. 

une nouvelle mine. Le i cr avril, elle renversa la con- 
trescarpe; l'artillerie mit en batterie les deux caro- 
nades de trente-deux et de vingt-quatre qui firent 
beaucoup d'effet. De son côté, l'assiégé n'avait pas 
perdu son temps ; la brèche avait été rendue imprati- 
cable; on l'avait remplie de bombes, d'obus, de gre- 
nades chargées, de tonneaux de goudron, de fascines, 
de bois couverts de chemises de soufre , de pointes 
de fer. Cependant, vingt-cinq hommes ordonnés pour 
préparer le logement, se logèrent et franchirent tous 
les obstacles; mais ils furent bientôt au milieu d'un 
brasier ardent. Cinq grenadiers furent brûlés , plu- 
sieurs blessés, le reste gagna précipitamment le loge- 
ment de la contrescarpe. On fut convaincu alors de 
l'impossibilité de prendre la ville avec des pièces dé 
campagne et en si petite quantité. Les Ottomans en 
triomphèrent avec une sorte 'de gaîté , ils criaient 
toutes les nuits aux canonniers Français : Sultan Se- 
lim, pan, pan, pan; Bonaparte , pin, pin, pin. 
Il n'y eut plus d'espoir que dans la guerre souter- 
raine. Caffarelli fit cheminer la mine sous le fossé, la 
dirigeant sous la grosse tour. L'assiégé eut recours 
aux contre-mines, mais les mineurs français plus ha- 
biles les étouffèrent. 

Phelippeaux déclara que le danger était imminent; 
que d'un moment à l'autre la ville pouvait être en- 
levée. Il fit résoudre le pacha à une sortie pour éven- 
ter le puits de mine et y étouffer le mineur. Le 7 a\ril, 
pendant la nuit, trois colonnes, chacune de quinze 



CONQUÊTE DE LA PALESTINE. 79 

cents hommes, se disposèrent , la première en avant 
du palais du pacha , la seconde à la porte de mer, la 
troisième à l'extrémité^ le long du rivage de la mer. 
Au sud , cent cinquante Anglais et trois cents Turcs 
d'élite, sous les ordres du colonel Douglas et du ma- 
jor (1) étaient placés derrière la grosse tour, 

pour masquer la brèche. A l'aube du jour, les trois 
colonnes commencèrent l'attaque; la fusillade devint 
très vive; l'ennemi, comme d'usage, gagna d'abord 
du terrain. La colonne anglaise descendit alors la brè- 
che au pas précipité > elle n'avait que quinze toises à 
parcourir pour s'emparer du puits. Déjà le major 
anglais était sur le puits, la mine était perdue , lorsque 
le bataillon, garde de réserve, marcha la baïonnette 
en avant, tua, blessa ou prit toute cette colonne qu'il 
avait débordée par la gauche et par la droite ; à-peu- 
près au même moment, les réserves de la tranchée 
s'étaient avancées; les Turcs furent rejetés avec pré- 
cipitation dans la place; plusieurs petites colonnes 
furent coupées et prises. Cette sortie coûta huit 
cents hommes aux assiégés , parmi lesquels soixante 
Anglais. Les blessés de cette nation furent soignés 
comme les Français, et les prisonniers campèrent au 
milieu de l'armée, comme s'ils eussent été des Nor- 
mands ou des Picards; la rivalité des deux nations 
avait disparu à une telle distance de leur patrie et au 
milieu de peuples si barbares. Les Turcs montrèrent 

(1) Le nom est omis dans le manuscrit. {De Las Cases.) 



80 GUERRE D ORIENT. 

beaucoup de bravoure individuelle, d'impétuosité, 
de dévouement; mais aucun art, aucun ensemble, 
aucun ordre, ce qui rendait toutes leurs sorties très 

funestes pour eux. Le major anglais (i) tué, 

fut enterré avec les honneurs de la guerre , le capi- 
taine Wright fut blessé grièvement. Pendant cette 
première époque, l'armée n'a jamais été dans le cas 
d'aller au secours de la tranchée. 

Aly, Mamelouk noir de Djezzar, à-la-fois son con- 
fident, son brave et son bourreau, était l'objet de la 
haine des chrétiens qui en demandaient vengeance. 
Un officier de gendarmerie procéda à son interroga- 
toire. Napoléon voulut le voir; cet intrépide musul- 
man lui dit : « Toute ma vie, j'ai obéi à mon maître; 
« avant-hier, j'ai coupé et porté la tête de ton Ma- 
il melouk, dans la ville que fat sauvée; tiens, voilà 
« la mienne, sultan, coupe-la, mais coupe-la toi- 
« même, et je meurs content y le prophète a dit qu'il 
u ne faut pas rejeter la dernière demande d'un 
o mourant. » Le général en chef lui tendit la main , 
lui fit porter à manger. Depuis, il a été recon- 
naissant. 11 a été tué dans une charge à la bataille 
d'Aboukir, combattant à la tête d'un corps de ca- 
valerie française. 

YI. Le pacha de Damas avait réuni dans cette 
grande ville trente mille hommes à pied et à cheval. 

(1) Le nom est omis dans le mauuscrit. (De Las Cates.) 



CONQUÊTE DE LA PALESTINE. 8l 

La cavalerie de Djezzar et celle d'Ibrahim-Bey étaient 
sur la rive gauche du Jourdain , et maintenaient la 
communication de Damas avec Naplouse; les Naplou- 
siens avaient réuni six mille hommes; ils brûlaient 
de venger l'affront qu'ils avaient reçu au combat de 
Kakoun. 

La Porte avait ordonné que l'armée de Damas 
passât le Jourdain, aussitôt que l'armée de Rhodes 
serait débarquée dans Saint- Jean-d'Acre , afin de 
nous mettre entre deux feux. Mais les dangers que 
courait la place, la crainte surtout qu'inspirait la 
guerre souterraine, décidèrent Djezzar, en sa qualité 
de sérasquier, à donner l'ordre au pacha de Damas de 
passer le Jourdain sans plus tarder , de se joindre aux 
Naplousiens dans la plaine d'Esdrelon, et de couper 
les communications du camp d'Acre avec l'Egypte. 

Le fils Daher donna avis que ses agens de Damas 
lui annonçaient le départ de l'armée ; qu'elle était in- 
nombrable. La position de l'armée française devenait 
délicate; sur treize mille hommes qui étaient entrés 
en Syrie, mille avaient été tués ou blessés aux com- 
bats d'El-Arich, de Gaza, de Jaffa et pendant la 
première période du siège d'Acre; mille étaient ma- 
lades aux hôpitaux de JNazareth, de Chafa-Arm, de 
Ramléh, de Jaffa et de Gaza; deux mille tenaient 
garnison à Katiéh , à El-Arich , à Gaza et à Jaffa ; 
cinq mille étaient nécessaires au siège pour garder 
les parcs et les positions; il ne restait que quatre 
mille hommes disponibles pour observer et battre 

II. G 



82 GUERRE D'ORIENT. 

l'armée de Damas et desNaplousiens, qui était de qua- 
rante mille hommes. Le général Berthier prévoyant 
de grands événemens, fit évacuer les hôpitaux de 
Nazareth, Chafa-Arm, Haïffa, et les ambulances d'A- 
cre, sur Jaffa, ainsi que les gros bagages, les prison- 
niers et tout ce qui pouvait embarrasser l'armée qui, 
selon l'expression des marins, n'était plus que sur 
une ancre. 

L'armée du pacha de Damas arriva sur le Jourdain 
en deux colonnes ; celle de droite , sous le comman- 
dement de son fils, forte de huit mille hommes , oc- 
cupa le pont de Jacob, et envoya une avant-garde 
pour cerner le fort de Safed ; il essaya vainement de 
l'emporter d'assaut. Ses partis inondèrent toute la 
Galilée. Le pacha, avec vingt-cinq mille hommes, 
campa sur la rive gauche du Jourdain , vis-à-vis du 

gué de (i), dont il s'assura. Il envoya son 

avant-garde prendre position sur les hauteurs de Loû- 
biâ, sur la rive droite du Jourdain. Les Naplousiens 
campèrent dans la plaine d'Esdrelon. 

Le général Murât partit du camp avec sa colonne 
mobile, qui fut complétée à mille hommes de toutes 
armes; fit lever le siège de Safed , força le pont de 
Jacob , s'empara du camp du fils du pacha, fit beau- 
coup de prisonniers ; les tentes, les bagages, les cha- 
meaux, l'artillerie, tombèrent au pouvoir du vain- 
queur; le butin fut considérable. Le jeune fils du 

(1) Le nom est omis dans le manuscrit. {De Las Cases.) 



CONQUÊTE DE LA PALESTINE. 83 

pacha avait commis la faute d'envoyer trop de monde 
en partis ; il ne put réunir plus de deux mille hom- 
mes au moment où il fut attaqué. Aussitôt que les 
restes de sa division furent instruits que le pont de 
Jacob était enlevé, ils rejoignirent Damas, en tour- 
nant les sources du Jourdain. De là , Murât se porta 
sur Tabariéh, dont il s'empara. Dans cette ville étaient 
les magasins de l'ennemi; il y trouva du blé, de 
l'orge, du riz, de l'huile et du fourrage, pour nourrir 
pendant six mois l'armée française. 

Le général Junot occupait Nazareth avec sa co- 
lonne d'observation. Aussitôt qu'il apprit que l'avant- 
garde du pacha, de trois mille hommes, avait passé 
le Jourdain, il marcha à sa rencontre ; il la trouva 
dans la plaine de Canaan, et la contint quoiqu'il n'eût 
que quatre cents hommes. Ce combat lui fit beaucoup 
d'honneur, et couvrit de gloire le colonel de dragons 
Duvivier, un des plus braves officiers de cavalerie de 
l'armée française. Le général en chef donna l'ordre au 
général Kléber de se porter avec sa division à l'appui 
de la colonne du général Junot. Il le joignit le 1 1 avril, 
ayant deux mille cinq cents hommes sous ses ordres. Il 
marcha sur les hauteurs de Loûbiâ, où le pacha de 
Damas avait renforcé son avant-garde, jusqu'à sept 
mille hommes. Le combat ne fut pas douteux, l'en- 
nemi fut battu ; mais Kléber, craignant d'être coupé 
d'Acre, reprit le lendemain sa position sur les hau- 
teurs de Nazareth. 

Le pacha de Damas fit alors réoccuper les hauteurs 



84 GUEIIRE D'ORIENT. 

deLoûbiâ, et, sous leur protection, marcha avec le 
reste de son armée par sa gauche. Il campa dans la 
plaine d'Esdrelon, se réunissant à la division de Na- 
plouse. Quand ce mouvement fut fini, son avant-garde, 
devenue son arrière-garde , suivit son mouvement , 
abandonna les hauteurs de Loûbiâ et ses communi- 
cations directes avec Damas. Rléber résolut de punir 
le pacha de cette audacieuse marche de flanc. Il in- 
struisit le général en chef qu'il allait marcher entre 
le Jourdain et l'ennemi pour le couper de Damas , et 
qu'il calculait sa marche de manière à surprendre le 
camp turc à deux heures du malin ; qu'il espérait le 
même succès que le général Reynier avait obtenu à 
El-Arich. Le plan de Kléber était mal combiné ; il 
supposait qu'il allait couper la ligne d'opération de 
l'ennemi, tandis que celui-ci avait déjà quitté la ligne 
d'opération du Jourdain pour prendre celle de Na- 
plouse; son mouvement n'en serait donc pas arrêté ; 
il continuerait à marcher sur Acre ; le siège serait à 
découvert et en danger. L'espoir de surprendre le 
camp ennemi par une attaque de nuit n'était pas rai- 
sonnable. Le général Reynier avait réussi à El-Arich, 
parce qu'il avait reconnu avec ses officiers pendant 
deux jours consécutifs les chemins que ses colonnes 
devaient tenir pendant la nuit, parce que la position 
du camp d'Abdallah était fixe; mais comment le gé- 
néral Rléber pourrait-il opérer de nuit, sur un terrain 
que ni lui ni ses officiers ne connaissaient? Lors- 
qu'il méditait cette attaque, il était à cinq lieues de 



CONQUÊTE DE LA PALESTINE. 85 

l'ennemi, et ne savait pas précisément où celui-ci cam- 
perait. Il aurait fallu qu'il fut resté au moins vingt- 
quatre heures en présence, pour bien reconnaître les 
localités du camp musulman; cela lui était impos- 
sible devant une armée aussi supérieure. Napoléon 
prévit qu'il n'arriverait qu'au point du jour sur un 
terrain qu'il n'aurait pas choisi, qu'il serait enve- 
loppé par toute cette armée et courrait les plus grands 
dangers, que cette division et l'armée de siège étaient 
également compromises. Il partit à l'heure même 
(i5 avril, une heure après midi) avec une division 
d'infanterie, toute la cavalerie qui se trouvait au camp 
et une batterie de réserve, marcha jusqu'à la nuit et 
campa sur les hauteurs de Safariéh. A l'aube du jour, 
le 16, il se mit en marche sur Soulin, suivant les 
gorges qui tournent les montagnes. A neuf heures 
du matin, il découvrit tonte la plaine d'Esdrelon, et 
a trois lieues nord-est il distingua avec sa bonne lu- 
nette, au pied du mont Thabor, deux petits carrés de 
troupes environnés de fumée : c'était évidemment la 
division française, qui était chargée et enveloppée de 
tous côtés par une très grande armée. La plaine d'Es- 
drelon est très fertile; elle était couverte de mois- 
sons; le blé avait déjà six pieds de haut. Napoléon 
forma sa division en trois colonnes, chacune d'un 
régiment; il les fit marcher à quatre cents toises l'un 
de l'autre, se dirigeant de manière à couper la re- 
traite de Naplouse à l'armée ennemie. Les blés ca- 
chaient entièrement le soldat qui s'approchait des 

II. 6* 



86 GUERRE D'ORIENT. 

camps de l'ennemi , sans que celui-ci en eût aucune 
connaissance. 

Kléber avait exécuté son projet; il était parti dans 
la direction du Jourdain, et était revenu sur les der- 
rières de l'ennemi ; le jour avait paru avant qu'il eût pu 
le joindre; à sept heures du matin, il se trouva en 
présence; il tomba sur les premiers postes qu'il 
égorgea. Mais l'alarme fut bientôt dans le camp; 
toute cette multitude monta à cheval et ayant re- 
connu le petit nombre des Français, marcha sur eux. 
Kléber était perdu. En homme de cœur et de tête, il 
fit tout ce qu'on pouvait attendre de lui; il soutint et 
repoussa un grand nombre de charges; mais les Turcs 
avaient gagné tous les chaînons du mont Thabor, et 
tous les monticules qui cernaient les Français. Nos 
vieux soldats comprenaient tout le danger de leur 
position, et les plus intrépides commençaient à sou- 
haiter qu'on enclouât l'artillerie, et qu'on se fît jour 
par les hauteurs escarpées de Nazareth. Le général 
Kléber délibéra sur le parti à prendre; sa position 
était cruelle, lorsque tout- à -coup des soldats s'é- 
crièrent « voilà le petit caporal. » Des officiers d'état- 
major vinrent instruire le général Kléber de ce bruit; 
il se fâcha , en démontra l'impossibilité et ordonna 
que le conseil continuât de délibérer. Mais les vieux 
soldats de Napoléon , accoutumés à ses manœuvres, 
réitèrent leurs cris; ils croyaient avoir vu luire des 
baïonnettes. Kléber monta alors sur une hauteur, et 
braqua sa lunette; les officiers d'état-major en firent 



CONQUÊTE DE LA. PALESTINE. 87 

autant, mais ils ne découvrirent rien, les soldats eux- 
mêmes crurent s'être fait illusion; cette lueur d'es- 
pérance s'évanouit» Rléber se décida enfin à aban- 
donner son artillerie et ses blessés, et ordonna que 
l'on formât la colonne pour forcer le passage. Il est 
probable que les soldats avaient aperçu le luisant des 
baïonnettes dans un moment où les colonnes s'étaient 
trouvées sur un terrain un peu plus élevé et plus dé- 
couvert. Le général en chef mettait une grande im- 
portance à cacher sa marche, afin de pouvoir gagner 
un mamelon qui coupait toute retraite aux Turcs. 
Mais tout -à -coup son attention fut fixée par un 
mouvement de toute l'armée ennemie qui se serrait 
contre les carrés de Rléber. Plusieurs officiers d' état- 
major mirent pied à terre, braquèrent leurs lunettes, 
aperçurent distinctement que l'ennemi se préparait à 
une charge générale, et que les carrés de Rléber 
avaient l'air de perdre contenance; c'était la formation 
de la colonne d'attaque. Les momens étaient précieux. 
Rléber se trouvait entouré par trente mille hom- 
mes, dont plus de la moitié était à cheval; le moindre 
retard pouvait être funeste. Le général en chef or- 
donna à un carré de monter sur une digue. La tète 
des hommes et les baïonnettes furent aussitôt aperçus 
par les amis et les ennemis. En même temps une salve 
d'artillerie démasqua le mouvement. L'on aperçut 
bientôt le mouvement de Rléber qui se reformait en 
carrés, et les chapeaux au bout des baïonnettes, en 
signe d'allégresse j ce qui fut suivi d'une décharge 



88 GUERRE D'ORIENT. 

d'artillerie de reconnaissance. L'armée ennemie, 
étonnée, surprise, s'arrêta court. Les Mamelouks 
d'Ibrahim-Bey, les plus lestes, qui se trouvaient le 
plus à portée, coururent ventre à terre pour recon- 
naître ces nouvelles troupes; ils furent suivis par tous 
les Naplousiens, les plus alarmés de voir des colonnes 
fermer le chemin de leur pays. Les trois carrés fran- 
çais s'arrêtèrent un moment et se coordonnèrent. Un 
détachement de trois cents hommes surprit et pilla le 
camp, et prit les blessés de l'armée turque; il mit le 
feu aux tentes , spectacle qui inspira de l'effroi aux 
ennemis. Quelques corps de cavalerie turque s'ap- 
prochèrent à portée de fusil des carrés, mais accueil- 
lis par la mitraille, ils s'éloignèrent. De son côté, 
Kléber marcha ; la jonction ne tarda pas à s'effectuer; 
le désordre, l'épouvante, devinrent extrêmes chez 
l'ennemi; cette armée se sauva, partie sur Naplouse, 
partie sur le Jourdain. On se peindrait difficilement 
les sentimens d'admiration et de reconnaissance des 
soldats. Les ennemis avaient perdu beaucoup de 
inonde dans les différentes charges qu'ils avaient faites 
pendant la matinée; ils en perdirent davantage pen- 
dant la retraite. Plusieurs milliers se noyèrent dans 
le Jourdain; les pluies avaient élevé les eaux et rendu 
le gué très difficile. Kléber eut deux cent cinquante 
à trois cents hommes tués ou blessés. La colonne du 
général en chef en eut trois à quatre. Telle est la ba- 
taille du mont Thabor. Napoléon monta sur cette 
montagne, qui est en pain de sucre élevé, dominant 



CONQUÊTE DE LA PALESTINE. 89 

une partie de la Palestine. C'est là que, suivant quel- 
ques légendes, Jésus-Christ fut transporté par le 
diable qui lui offrit tout le pays qu'il voyait, s'il 
voulait l'adorer. 

La nuit du 16 au 17 avril , Kléber coucha dans la 
tente du général en chef; il en partit à trois heures 
après minuit pour joindre sa division qui était cam- 
pée sur le Jourdain. Il poursuivit toute la journée 
du 17 les débris de l'armée de Damas; les soldats 
firent de riches prises. Kléber campa le soir du 1 7 au 
lieu où il se trouva, et attendit les ordres pour la 
journée du 18. Napoléon médita sur sa position; il 
ne restait que quatre mille hommes au camp d'Acre 
pour assiéger une garnison de huit mille hommes 
renforcée par deux vaisseaux anglais de quatre-vingts, 
cette garnison avait à chaque instant des secours, elle 
pouvait d'un moment à l'autre recevoir l'armée de 
Rhodes dont le mouvement devait concourir avec 
celui de l'armée de Damas ; il était donc urgent de 
faire rentrer toutes les troupes au camp du siège ; on 
aurait pu à la rigueur en distraire les deux mille cinq 
cents hommes de Kléber, cinq cents chevaux et douze 
pièces de canon, il serait encore resté six mille hom- 
mes au camp, ce qui était suffisant; mais était-il rai- 
sonnable d'envoyer Kléber avec trois mille hommes 
dans une grande capitale, dont la population est de 
cent mille habitans, les plus médians de l'Orient? 
n'était-il pas à craindre qu'aussitôt qu'ils auraient 
compté Je petit nombre des Français , ils ne les en- 



90 GUERRE D'ORIENT. 

tourassent de tous côtés? Cependant la prise de Da- 
mas pouvait avoir lieu au plus tard le lendemain 
matin, 18 ou 19, cela était bien tentant; quels avan- 
tages ne retirerait pas l'armée de cette conquête ! Elle 
y trouverait des chevaux, des chameaux , des mulets 
dont elle avait besoin pour réparer ses pertes ; des 
cuirs, des draps, des toiles, des effets d'habillemens ; 
de la poudre, des armes, de l'argent; on pouvait 
facilement y lever sept à huit millions de francs de 
contributions; et un avantage au-dessus de tout pour 
une armée conquérante , quel éclat cela ne jette- 
rait-il pas sur les armes françaises? La bataille du 
mont Thabor allait rétablir leur réputation un peu 
obscurcie par la résistance d'Acre, mais que serait-ce 
si au Raire, à Tripoli, à Alep , à Acre on apprenait 
que le pavillon tricolore flottait sur la sainte, antique 
et riche Damas? cela ne produirait-il pas l'effet moral 
que l'on attendait de la prise d'Acre? Les Moutoualis, 
les Arabes, les Druses, les Maronites, tous les peuples 
de la Syrie se rangeraient sous les drapeaux de la 
France. Quelque fortes que fussent toutes ces considé- 
rations, il était impossible de risquer trois mille hom- 
mes seuls ; mais si l'on pouvait les faire soutenir par 
six mille Naplousiens, cela serait différent.Le général en 
chef en parla le 1 7 au matin avec les députés des Druses 
et des Maronites qui suivaient l'armée. Ils déclarèrent 
qu'ils se regardaient comme autorisés après une aussi 
grande victoire que celle du mont Thabor, à engager 
leurs nations, ce qu'ils avaient ordre de ne faire qu'a- 



CONQUÊTE DE LA. PALESTINE. 9I 

près la prise d'Acre, mais qu'il leur fallait au moins 
quinze jours pour réunir ce corps de troupes. Daher ne 
pouvait offrir sur-le-champ que deux cents hommes; 
les Bédouins qui faisaient sa force ne voulaient s'en- 
gager qu'au préalable Acre ne fût prise et remise dans 
ses mains. Mais puisqu'il n'était pas possible, avant la 
prise d'Acre, de s'emparer de Damas, Kléber ne pou- 
vait-il pas au moins la mettre à contribution, ce qui 
n'exigeait que quarante-huit heures? demander une 
contribution et repasser sur-le-champ le Jourdain , 
était une expédition peu avantageuse, qui nuirait aux 
opérations ultérieures, cela pouvait entraîner la perte 
des dix-huit mille chrétiens qui habitaient cette ville, 
et devaient un jour être si utiles à l'armée. Le 17 au 
matin , on fit brûler et piller trois gros villages naplou- 
siens pour les punir; des députés de Naplouse implo- 
rèrent le pardon de la ville et donnèrent des otages. 
Kléber reçut ordre de repasser le Jourdain et de rester 
en observation sur cette rivière. 

Le 18 avril, Napoléon coucha au couvent de Na- 
zareth; l'armée était dans la Terre-Sainte; tous les 
villages étaient célèbres par lesévénemens de l'ancien 
et du nouveau Testament. Les soldats visitaient avec 
intérêt le lieu oùHolopherne avait eu la tête coupée; 
le miracle surtout des noces de Cana était fort célébré, 
carils n'avaient pointdevin.On se peignait le Jourdain 
comme un fleuve large et rapide, à-peu-près comme le 
Rhin ou le Rhône; on fut fort surpris de ne trouver 
qu'un filet d'eau moindre que l'Aisne ou l'Oise à Com- 



02 GUERRE D ORIENT. 

piègne. En entrant dans le couvent de Nazareth, l'ar- 
mée crut entrer dans une église d'Europe; elle est 
belle, tous les cierges étaient allumés, le Saint-Sacre- 
ment exposé, l'armée assista à un Te Deum; il y avait 
un très bon organiste, les récollets étaient Espagnols 
et Italiens, un seul était Français; ils montrèrent la 
grotte de l'Annonciation, où Notre-Dame reçut la 
visite de l'ange Gabriel. Le couvent est très beau, il y 
a assez de logemens et de lits; on y établit les blessés, 
les Pères les soignèrent. Les caves étaient fournies de 
très bon vin. Le 19 avril, Napoléon rentra au camp 
d'Acre, après avoir été absent seulement cinq jours. 
La bataille du mont Thabor eut l'effet que l'on s'en 
était promis, les Druses, les Maronites, les popula- 
tions chrétiennes de la Syrie , et quelques semaines 
après des députés des chrétiens d'Arménie, abon- 
dèrent au camp français. Par une convention se- 
crète faite avec les Druses et les Maronites, il fut con- 
venu que le général en chef prendrait à sa solde six 
mille Druses et six mille Maronites commandés par 
leurs officiers, qui joindraient l'armée française sur 
Damas. 

VII. Aussitôt que le contre-amiral Perrée eut eu 
avis que l'armée était entrée en Syrie, il appareilla 
d'Alexandrie, dont sir Sidnev Smith avait levé le blo- 
eus, et vint avec les frégates la Junon, V Alceste et 
la Courageuse, jeter l'ancre le i5 avril en racle de 
Jaffa. Il y reçut les ordres et les instructions pour 



CONQUÊTE DE LA PALESTINE. 93 

s'approcher de Saint-Jean-d'Acre, de manière à ne 
pas être aperçu par le commodore anglais. Il recon- 
nut le mont Carmel et débarqua dans la petite anse 
de Tantourah six pièces de gros calibre , ainsi que 
beaucoup de munitions de guerre et de bouche. Cette 
opération importante se faisait à trois lieues de l'es- 
cadre anglaise. De là il prit le large , et établit sa 
croisière entre Rhodes et Acre, afin d'intercepter les 
bâlimens qui se rendaient dans cette place. Il donna 
dans le convoi de l'armée de Rhodes, prit deux bâti- 
mens , sur lesquels étaient quatre cents hommes de 
l'armée, l'intendant, six pièces de campagne et un 
trésor de cent cinquante mille francs. Il retourna sur 
les côtes de Syrie, débarqua ses prisonniers, fit con- 
naître ce qu'il avait appris, et reçut de nouvelles 
instructions. Il fit plusieurs autres prises dans sa 
croisière ; poursuivit un convoi de petits bateaux 
chargés de Naplousiens qui voulaient entrer dans 
Acre, et le dispersa. Comme il était à la vue de l'es- 
cadre anglaise, sir Sidney Smith le poursuivit, mais 
sans pouvoir l'atteindre; ses frégates n'étaient pour- 
tant pas très bonnes marcheuses. Cette expédition 
maritime fit le plus grand honneur à ce brave contre- 
amiral, qui tint la mer et mit Saint-Jean-d'Acre pour 
ainsi dire en état de blocus, pendant un mois, à la 
vue d'une escadre anglaise de deux vaisseaux de 
quatre-vingts, une frégate et huit ou dix avisos. C'est 
que le commodore sir Sidney Smith s'occupait beau- 
coup du détail des affaires de terre qu'il n'entendait 



94 GUERRE D'ORIENT. 

pas et où il pouvait peu, et négligeait les affaires de 
mer qu'il savait et où il pouvait tout. Sans l'arrivée 
de l'escadre anglaise dans la baie de Saint- Jean-d'Acre, 
cette ville eût été prise avant le i ei avril , parce que 
le 19 mars les douze tartanes portant les équipages 
de siège, seraient entrées à Haïffa , et que ces gros 
canons eussent en vingt-quatre heures rasé les rem- 
parts deSaint-Jean-d'Acre. En prenant ou dispersant 
ces douze tartanes, le commodore anglais sauva donc 
Djezzar-Pacha. Les secours et les conseils qu'il donna 
pour la défense de la place furent de peu d'impor- 
tance. Il eût beaucoup mieux valu, après y avoir jeté 
Phelippeaux et une cinquantaine de canonniers an- 
glais, cesser de se mêler des affaires de terre, s'occu- 
per de se maintenir maître de la mer, empêcher toute 
communication par mer des assiégeans avec Da- 
miette, enfin prendre les trois frégates ou au moins 
leur donner chasse. Ce sont les munitions et les ca- 
nons qu'elles fournirent aux assiégeans qui causèrent 
la ruine d'Acre. 

VIII. A cette seconde époque, le pare, indépen- 
damment de l'artillerie qu'il avait à la première épo- 
que, s'était accru de deux pièces de vingt-quatre, de 
quatre de dix-huit, et de deux mortiers. Le i5 avril, 
on fit jouer la mine sous la grosse tour; elle ne pro- 
duisit pas tout l'effet qu'en avait espéré le mineur; 
un souterrain attenant aux anciennes constructions 
trompa ses calculs; la moitié seulement de la tour fut 



CONQUÊTE DE LA. PALESTINE. 95 

renversée; l'autre moitié fut ébranlée; elle parais- 
sait avoir été coupée avec un rasoir. Trois cents Turcs, 
quatre pièces de canon , tous les artifices qui avaient 
été préparés pour la défense de la brèche, furent cul- 
butés dans le fossé. Un lieutenant du génie, dix sapeurs 
et vingt grenadiers se logèrent dans les étages infé- 
rieurs, mais l'escalier qui conduisait à l'étage supérieur 
ayant été renversé, l'ennemi n'en put être délogé. On 
rappela le logement, et en peu d'heures les pièces de 
vingt-quatre rasèrent cette partie de la tour. L'offi- 
cier du génie Liédat dirigea le logement qu'il éta- 
blit sur ces débris. On se trouva ainsi maître du 
principal point de l'enceinte; la place était ouverte, 
mais l'ennemi avait construit un retranchement der- 
rière la grosse tour. On établit des batteries sur le 
logement pour battre ce retranchement et ruiner la 
défense du palais de Djezzar et de la Mosquée. En 
même temps, on battit en brèche la seconde tour du 
même front, et on enfonça le mineur afin d'en faire 
sauter la contrescarpe. 

L'artillerie des assiégeans avait pris le dessus sur 
celle des assiégés dont les murailles étaient presque 
entièrement détruites. La place ne se défendait plus 
que par le grand nombre d'hommes qui composaient 
sa garnison et par l'espérance qu'elle avait de voir ar- 
river l'armée de Rhodes. Les communications par 
mer lui étaient ouvertes; elle recevait tous les jours 
des secours, de sorte qu'au lieu de s'affaiblir par les 
pertes journalières qu'elle faisait, la garnison était 



96 GUERRE D'ORIENT. 

beaucoup plus forte qu'au commencement du siège. 
Les assiégés étaient très braves , ils s'avançaient avec 
une rare intrépidité sur les tranchées, arrachaient les 
fascines et les gabions des batteries, bravant une mort 
presque certaine. Sur dix qui s'aventuraient tous les 
jours à de pareilles expéditions, neuf étaient tués, 
mais le dixième qui rentrait dans la place, avec le ga- 
bion ou la fascine prise, y était reçu en triomphe, ce 
qui suffisait pour maintenir l'émulation. La lutte 
corps à corps, dans les boyaux et dans les places 
d'armes, était tellement sérieuse, que les soldats fran- 
çais furent obligés d'aiguiser les trois arêtes de leurs 
baïonnettes , pour empêcher les Turcs de les arra- 
cher. L'Ottoman est en général adroit, fort, brave 
et bon tirailleur ; il se défend parfaitement derrière 
un mur, mais en rase campagne, le défaut d'ensem- 
ble, de discipline et de tactique le rend très peu re- 
doutable. Des efforts isolés ne peuvent rien contre un 
mouvement d'ensemole. Toutes les sorties que la gar- 
nison faisait, lui étaient très funestes; elle en a fait 
vingt pendant le siège, plusieurs ont été des combats 
importans; elle y a perdu plus de neuf mille hom- 
mes dont les deux tiers faits prisonniers. Aussitôt 
qu'ils étaient sortis de leurs tranchées, ils se livraient 
à leur impétuosité naturelle; il était facile aux offi- 
ciers français, en reculant devant eux, de les entraîner 
dans des embuscades, ce qui rendait impossible leur 
retour dans la place. 

Sur la fin d'avril , Djezzar , n'espérant plus con- 



CONQUÊTE DE LA PALESTINE. 9-7 

seffver la ville, médita de l'évacuer. L'armée de 
Rhodes qui depuis long-temps annonçait son arri- 
vée, retardait de jour en jour , et cependant on était 
en danger d'être enlevé d'assaut. Dans cette situation 
délicate, le colonel Phelippeaux qui dirigeait la dé- 
fense, ne vit plus d'autres moyens, pour la prolonger, 
et pour donner le temps à l'armée de Rhodes d'arri- 
ver, que de cheminer par des lignes de contre-attaque. 
Il dit au pacha : « Vous êtes supérieur à l'ennemi en 
« artillerie; votre garnison est plus forte d'un tiers 
« que l'armée des assiégeans ; vous pouvez perdre au- 
« tant de monde sans que cela vous compromette, 
« car, pour un homme tué, il vous en arrive trois. 
« Les assiégeans ne sont pas plus de six à sept mille 
« hommes devant vous, puisque une partie de leurs 
« troupes est en observation sur le Jourdain, ou tient 
a garnison à Jaffa , à Haïffa , à Gaza , à El-Arich , ou 
« est employée à escorter ses convois. Si votre gar- 
ce nison était aussi disciplinée qu'elle est brave, je 
« vous proposerais d'en embarquer la plus grande 
« partie et de la débarquer dans la marine de Na- 
« plouse, afin d'établir la guerre sur les derrières de 
« l'armée française, ce qui obligerait l'ennemi à lever 
« le siège; mais l'exemple de ce que nous voyons 
a tous les jours aux diverses sorties, celui de l'armée 
« de Damas qui a été battue dans les plaines d'Esdre- 
« Ion par une poignée de monde, fait assez compren- 
« dre l'issue qu'aurait une pareille entreprise. Il vous 
« reste un moyen de salut, c'est de marcher à l'ennemi 
11. 7 



98 GUERRE d'oRIETST. 

« par des lignes de contre-attaque. Vous avez des bfcas, 
« vous êtes abondamment pourvu d'outils , de balles 
« de coton et de laine, de tonneaux, de bois, de sacs 
« à terre , vous aurez l'avantage dans cette guerre ; 
« l'assiégeant sera lassé, perdra beaucoup de monde, 
« ce qui le minera puisqu'il n'a aucun moyen de re- 
« crutement; à l'arrivée de l'armée de Rhodes, vous 
« pourrez alors le contraindre à lever le siège. » Ce 
projet fut adopté. Pendant la dernière semaine d'a- 
vril, les assiégés construisirent en avant de la porte 
de Mer, et en avant du palais du Pacha, deux grands 
redans en forme de place d'armes, qu'ils armèrent de 
pièces de vingt-quatre, et de là, dirigèrent des boyaux 
qui prenaient en flanc les attaques des assiégeans , et 
des revers sur le logement de la grosse tour. Ceux-ci 
furent obligés d'élever des batteries pour contrebattre 
les batteries des redans et de se traverser; ils chemi- 
nèrent contre les nouvelles lignes de l'ennemi, ce qui 
les entraîna dans de nouveaux travaux qui retardè- 
rent la marche de tout le siège. Par ce moyen, l'as- 
siégé gagna les quinze jours dont il avait besoin , ce 
qui donna le temps aux secours de Rhodes d'arriver. 
Ce conseil de l'ingénieur Phelippeaux fut le chant 
du cygne. Il mit tant d'activité dans le tracé et la con- 
duite de ses ouvrages, qu'il prit un coup de soleil, et 
mourut le I er mai. Il était Français, élevé à l'école mi- 
litaire de Paris, était de la même classe que Napoléon, 
de celle du professeur Monge. Tous deux avaient 
été examinés le même jour par l'examinateur de La 



CONQUÊTE DE LA PALESTINE. 99 

Place et étaient entrés la même année dans le corps de 
l'artillerie, il y avait de cela quatorze ans. Phelippeaux 
avait émigré lors de la révolution. Rentré en France 
au moment de la réaction de fructidor en 1797, il 
contribua à faire échapper sir Sidney Smith, du 
Temple. Il obtint le grade de colonel au service d'An- 
gleterre , pour être employé dans le Levant. C'était 
un homme de quatre pieds dix pouces, mais d'une 
constitution robuste. Il rendit dans cette circonstance 
des services importans, toutefois son âme était boule- 
versée ; dans ses derniers momens, il fut en proie aux 
plus cuisans remords ; il eut occasion de montrer le 
fond de son cœur à des Français prisonniers. Il s'in- 
dignait contre lui-même, de diriger la défense des 
barbares contre les siens ; la patrie ne perd jamais 
entièrement ses droits! Le colonel Douglas remplaça 
Phelippeaux, mais il n'hérita ni de son instruction ni 
de ses connaissances. 

Les travailleurs des deux armées marchaient les uns 
contre les autres, se côtoyant, n'étant séparés que par 
un massif de terre de deux ou trois toises. Lorsque 
les ingénieurs français jugeaient être arrivés sur le 
flanc de l'ennemi, les mineurs faisaient une amorce, 
coupaient la tranchée de l'ennemi, et tout ce qui était 
au-delà était égorgé ou pris. Les Turcs apprirent bien- 
tôt à faire la même manœuvre. Trois fois on enleva 
de vive force tous les ouvrages de l'ennemi, on les 
combla en partie, mais il était impossible de s'y main- 
tenir, parce qu'ils étaient enfilés par des tirailleurs 

7. 



I0O GUERRE D ORIENT. 

placés dans des tours qui dominaient tout le pays. Il 
fallait donc persister dans le système de guerre d'op- 
poser tranchée à tranchée. 

Le 4 niai la brèche de la seconde tour était prati- 
cable , la courtine entre la grosse et la seconde tour 
était rasée ; la mine pour faire sauter la contrescarpe 
était terminée; le 5 au matin un assaut général devait 
avoir lieu. Le succès paraissait certain ; mais dans la 
nuit les ingénieurs assiégés coupèrent la contrescarpe 
et cheminèrent contre le puits de mine, par une dou- 
ble sape, avec tant d'activité, qu'à la pointe du jour ils 
avaient éventé la mine et étouffé le mineur avant que 
l'officier du génie de jour s'en fût aperçu. Il fallut creu- 
ser un nouveau puits de mine, ce fut un retard de 
quelques jours dont on ne comprit pas d'abord toute 
l'importance. L'assaut serait donc donné le 9. Mais 
dans la journée du 7 on aperçut trente ou quarante 
bâtimens qui cinglaient vers la plage ; c'était l'armée 
de secours que les assiégés attendaient depuis long- 
temps avec tant d'impatience. Le général en chef fit 
aussitôt prendre les armes , et ordonna au général 
Lannes de monter à l'assaut et d'enlever la place. Le 
temps était calme et le peu de vent qui régnait venait 
de terre. Il n'était pas probable que ce convoi pût 
arriver dans la ville avant vingt-quatre heures. Le 
général Lannes forma trois colonnes. La première, 
sous les ordres du général Rambault , entra dansja 
place par la brèche de la courtine; la seconde, sous 
les ordres de l'adjudant-général Lascal déboucha par 



CONQUETE DE LA PALESTINE. lOl 

la grosse tour, le général Lannes se mit à la tête de 
la troisième formant la réserve. Le général Ilambault 
force la brèche, poursuit les Turcs dans la ville, s'em- 
pare de deux pièces de canon et de deux mortiers de 
l'ennemi; mais à la nuit le vent changea, les bâtimens 
arrivèrent, et avant le jour les secours étant débarqués, 
il fallut abandonner la partie de la ville qu'on avait 
prise, et se contenter d'occuper le logement de la 
grosse tour. Le général Rambault fut tué dans cette 
attaque. 

A la pointe du jour , les troupes de l'armée de 
Rhodes , fières du petit succès que venait d'obtenir 
leur nombre, sortirent par les deux places d'armes 
de la porte de Mer et du palais du Pacha. Elles se 
flattaient de s'emparer des batteries des assiégeans 
et de leur faire lever le siège. Elles eurent effectivement 
d'abord de grands succès; elles s'emparèrent du loge- 
ment delà tour, de la moitié des tranchées et des 
balteries; mais bientôt, manœuvré par les flancs, un 
corps de trois mille hommes fut coupé de la place ; 
cerné de tous côtés, il mit bas les armes. Trois mille 
autres restèrent tués ou blessés dans les places d'ar- 
mes et les tranchées. Deux mille seulement rentrèrent 
dans la place. L'issue de ce combat changea de nou- 
veau l'état des choses ; la consternation fut parmi les 
assiégés, et de nouvelles espérances excitèrent l'ar- 
deur des assiégeans qui montèrent à l'assaut, s'em- 
parèrent de toute la partie de la ville qu'ils avaient 
déjà occupée et s'y barricadèrent ; le combat dura 



102 GUERRE D ORIENT. 

plusieurs jours de maison en maison. La perte faite 
par les assiégeans depuis le commencement du siège 
était considérable; cette guerre de chicane l'aug- 
mentait tous les jours; il n'était pas possible de 
s'emparer de la ville sans perdre un millier d'hom- 
mes. La peste faisait d'effrayans ravages parmi la 
garnison, il n'y avait aucun moyen d'en préserver 
l'armée ; si elle persistait dans son entreprise et pre- 
nait la ville d'assaut , elle perdrait encore un millier 
d'hommes de la peste. Ces considérations donnèrent 
fort à penser au général en chef; mais ce qui le dé- 
cida à lever le siège, ce furent les nouveaux ren- 
seignemens qu'il reçut dans la journée du i3 sur la 
situation nouvelle des affaires de la République. 

Dès le mois d'avril, le colonel Phelippeaux, dans 
les pourparlers qui avaient souvent lieu à la tranchée, 
avait fait connaître qu'une deuxième coalition, plus 
redoutable que la première , s'était formée contre la 
France. Le contre-amiral Perrée avait raisonné avec 
des bâtimens sortant de Naples , ils l'avaient instruit 
que les Français étaient entrés dans cette ville ; qu'ils 
en avaient chassé le roi et établi une république. En- 
fin il fut constant par la déposition des prisonniers 
de l'armée de Rhodes, et des prisonniers anglais, que 
la guerre était déclarée en Europe et que l'armée 
française était entrée à Naples. Il était facile de pré- 
voir que le résultat de cette marche dans la basse 
Italie , serait funeste , et que les trente ou quarante 
mille Français qui se trouvaient sur le Vésuve, feraient 



CONQUETE DE LA. PALESTINE. lo3 

faute sur l'Adige. Un nouvel état de choses se pré- 
sentait aux yeux du général en chef. Le Directoire , 
peu considéré de la nation, était peut-être renversé; 
si les armées avaient éprouvé des échecs, les opéra- 
tions de l'armée d'Orient étaient devenues secondai- 
res; le général en chef ne pensa plus qu'au moyen de 
repasser en France. La Syrie, la Galilée, la Palestine, 
n'étaient plus d'aucune importance ; il fallait ramener 
l'armée en Egypte où elle était invincible ; il pourrait 
alors la quitter et se jeter dans cet océan d'événemens 
qui se présentait à sa pensée. 

IX. La résolution de lever le siège fut masquée 
par un redoublement de feu; toute l'artillerie de 
siège fut mise en batterie. Elle fit un feu continuel 
pendant six jours ; rasa toutes les défenses de la Mos- 
quée, du palais de Djezzar et le retranchement inté- 
rieur. Pendant ce temps, les blessés, les malades, les 
prisonniers et les gros bagages filèrent sur Jaffa; les 
hôpitaux deRamléh, deGazaetd'El-Arich s'évacuèrent 
sur le Caire. Le 20 mai, la division Reynier qui était 
de tranchée, en sortit à dix heures du soir. L'armée 
marcha longeant la mer ; le général Rléber forma 
l'arrière-garde. Une douzaine de pièces de canon de 
vingt-quatre et de dix-huit, ou d'un calibre inférieur, 
venues de Jaffa, ainsi que les caronades anglaises, 
furent mises hors de service et jetées à la mer. Les 
assiégés ne s'aperçurent que le 2 1 au jour que le siège 
était levé. Leur joie fut d'autant plus grande qu'ils 



io/j GUERRE D'ORIENT. 

croyaient leur position désespérée; ils s'attendaient à 
être enlevés d'assaut. Djezzar n'ayant aucune cava- 
lerie ne put faire suivre l'armée française. Le 21, à 
huit heures du matin, l'avant-garde de l'armée prit 
position à Césarée ; le corps de l'armée à Tantourah, 
l' arrière-garde à Haïffa. 

L'ordre du jour dit à l'armée : 

« Soldats , 

« Vous avez traversé le désert qui sépare l'Afrique 
« de l'Asie avec plus de rapidité qu'une armée d' Ara- 
ce bes. L'armée qui était en marche pour envahir 
« l'Egypte est détruite , vous avez pris son général , 
« son équipage de campagne, ses bagages, ses outres, 
« ses chameaux. 

« Vous vous êtes emparés de toutes les places fortes 
« qui défendent les puits du désert. Vous avez dis- 
« perse au champ du mont Thabor, cette nuée 
« d'hommes accourus de toutes les parties de l'Asie, 
« dans l'espoir de piller l'Egypte. 

« Les trente vaisseaux que vous avez vus arriver 
« devant Acre , il y a douze jours, portaient l'armée 
« qui devait assiéger Alexandrie; mais obligée d'ac- 
te courir à Acre, elle y a fini ses destins ; une partie 
« de ses drapeaux ornera votre entrée en Egypte. 

« Enfin, après avoir, avec une poignée d'hommes, 
« nourri la guerre pendant trois mois dans le cœur 
« de la Syrie, pris quarante pièces de campagne, 



CONQUÊTE DE LA PALESTINE. lo5 

« cinquante drapeaux, fait six mille prisonniers, rasé 
« les fortifications de Gaza, Jaffa, Haïffa, Acre, nous 
« allons rentrer en Egypte ; la saison des débarqué- 
es mens m'y rappelle. 

« Encore quelques jours et vous aviez l'espoir de 
« prendre le pacha même, au milieu de son palais. 
« Mais dans cette saison la prise du château d'Acre 
« ne vaut pas la perte de quelques jours. Les braves 
« que je devrais d'ailleurs y perdre, me sont aujour- 
« d'hui nécessaires pour des opérations plus essen- 
ce tielles. 

« Soldats , nous avons une carrière de fatigues et 
« de dangers à courir. Après avoir mis l'Orient hors 
« d'état de rien faire contre nous pendant cette carn- 
et pagne, il nous faudra peut-être repousser les efforts 
« d'une partie de l'Occident. 

« Vous y trouverez une nouvelle occasion de gloire; 
« et si, au milieu de tant de combats, chaque jour est 
« marqué par la mort d'un brave, il faut que de nou- 
« veaux braves se forment, et prennent rang à leur 
« tour parmi ce petit nombre qui donne l'élan dans 
« les dangers, et maîtrise la victoire. » 

Le siège d'Acre a duré soixante-deux jours de tran- 
chée ouverte; l'armée française y a eu cinq cents 
hommes tués , parmi lesquels beaucoup d'officiers 
distingués : le général de division Bon, le général de 
brigade Rambault, quatre adjudans-généraux, dix 
officiers du génie, trente officiers supérieurs et d'état- 
major, le capitaine Croisier, aide-de-camp du général 



106 GUERRE D'ORIENT. 

en chef , les colonels Boyer, du 1 8 e de ligne , et Ve- 
noux, du 25% officiers de mérite. Mais la perte la plus 
sensible fut celle du général Caffarelli duFalga; il était 
né en Languedoc; au moment delà révolution il était 
capitaine dans le corps du génie, il aimait la révolu- 
tion, mais au 10 août il refusa de prêter le nouveau 
serment. Cet exemple de courage fait assez connaître 
ses principes et son caractère. Il fut destitué, puis 
réintégré; il connut Napoléon à la fin de 1797 à son 
retour d'Italie et le suivit en Egypte. Il fut blessé 
le 20 avril à la tranchée d'un coup de fusil qui lui 
perça le coude, il fallut l'amputer ; il avait déjà perdu 
une jambe à l'armée de Sambre-et-Meuse. Il souffrit 
beaucoup pendant six jours et avait constamment le 
délire, mais lorsque le général en chef entrait dans sa 
tente, Caffarelli éprouvait une commotion, ses esprits 
reprenaient le dessus et il s'entretenait avec assez de 
bon sens pendant quinze ou vingt minutes. Il mourut 
le q.5 avril prononçant un discours très éloquent sur 
l'instruction publique , et sur le peu de succès que 
l'on devait se promettre des écoles centrales et du 
système qu'on avait suivi jusqu'alors. Le nombre des 
blessés se monta à deux mille cinq cents, mais huit 
cents le furent légèrement et se guérirent au camp 
même, mille sept cents dont quatre-vingt-dix am- 
putés furent évacués en Egypte. On craignait pour 
eux la traversée du désert, dans une saison déjà si 
chaude ; on s'attendait à en perdre la moitié. On fut 
agréablement surpris en arrivant à Salhéyéh de n'en 



CONQUÊTE DE IA PALESTINE. IO7 

avoir perdu que fort peu, ce que les officiers de santé 
ont attribué à la sécheresse de l'atmosphère, l'humi- 
dité étant ce qui est le plus contraire aux blessures. 
Parmi les blessés étaient le général Lannes, le colonel 
aide-de-camp Duroc et le capitaine Eugène Beau- 
harnais. 

Le général en chef, dans ce siège, fut légèrement 
blessé et eut un cheval tué sous lui. Le 4 mai se trou- 
vant à la tranchée , il fut enterré dans un trou de 
bombe ; les nommés Daumesnil et Carbonel , briga- 
diers de sa garde, qui se trouvaient à coté de lui, le 
couvrirent de leur corps , de manière à le mettre à 
l'abri de l'éclat de la bombe, qui effectivement éclata 
peu après et blessa légèrement Carbonel. Le capitaine 
Arrighi fut blessé par une balle qui rasa le chapeau 
du général en chef, et frappa cet officier à la bouche. 

Quinze mille Turcs sont successivement entrés 
dans Acre, cinq mille existaient encore au moment 
de la levée du siège. La perte a donc été de dix mille 
hommes tués, blessés ou prisonniers. 

Le -xi mai , au moment de partir de Tantourah, on 
vint instruire le général en chef que deux cents blessés 
jugés d'abord par les officiers de santé capables d'être 
évacués à pied, ne pouvaient marcher au-delà de la 
première journée. Il mit sur-le-champ tous ses che- 
vaux à leur disposition; le reste de l'état-major s'em- 
pressa d'imiter cet exemple. Un grenadier blessé crai- 
gnait de salir une belle selle toute brodée, il paraissait 
hésiter. « Va, lui dit le général en chef, il n'y a rien 



J C>8 GUERRE DORIENT. 

« de trop beau pour un brave. » Les officiers de ca- 
valerie se démontèrent; ils envoyèrent tous leurs 
chevaux de main. Ce ne fut qu'après s'être assuré que 
tous les blessés étaient partis, que le général monta 
sur un de ses chevaux. 

X. Le 11 mai , le camp fut tendu à Césarée. Napo- 
léon se baigna dans le port qui est parsemé de tron- 
çons de colonnes de marbre, de granit et de porphyre. 
Les ruines de cette ville donnent une idée avanta- 
geuse de ce qu'elle a été; le 23, l'armée campa à 
Abouhaboura, marine des Naplousiens; le 24, elle 
passa la rivière de la Bouche sur un pont de bateaux 
et coucha à Jaffa où elle séjourna plusieurs jours, 
afin d'en faire sauter les fortifications et d'achever de 
faire évacuer les magasins et les hôpitaux. L'ordre 
était donné pour se mettre en marche le 27, mais à 
une heure du matin l'aide-de-camp Lavalette ayant 
fait la visite des magasins et des hôpitaux pour s'as- 
surer de leur entière évacuation, fit le rapport qu'il 
avait trouvé onze malades encore à l'hôpital. Ayant 
demandé au chirurgien de service pourquoi ils n'é- 
taient pas évacués, celui-ci lui répondit que ces ma- 
lades avaient la peste , que le conseil d'évacuation ne 
les avait pas jugés transportables , que d'ailleurs ils 
n'avaient pas vingt-quatre heures à vivre. Mais ces 
malheureux s' apercevant qu'on les abandonnait, de- 
mandaient qu'on les tuât, plutôt que de les exposer à 
la cruauté des Turcs; l'aide-de-camp ajoutait que le 



CONQUÊTE DE LA. PALESTINE. 1 OO, 

chirurgien de service demandait à être autorisé à 
mettre auprès d'eux une potion d'opium pour qu'ils 
pussent s'en servir au besoin. Le médecin en chef 
Desgenettes et le chirurgien en chef Larrey furent 
sur-le-champ mandés ; ils confirmèrent l'impossibilité 
d'évacuer ces pestiférés. On discuta s'il était conve- 
nable d'autoriser le chirurgien à mettre de l'opium à 
portée de ces malheureux. Desgenettes y répugna. 
« Je n'ai pouvoir, dit-il, de présenter aux malades 
« que ce qui les doit guérir. » D'autres pensèrent 
qu'il était convenable de mettre de l'opium à la 
portée de ces malheureux , qu'on ne pouvait se re- 
fuser à faire à autrui ce qu'on voudrait pour soi- 
même. « Je serai toujours disposé à faire pour mes 
« soldats, ce que je ferais pour mon propre fils, dit 
« Napoléon , cependant puisqu'ils doivent mourir 
« naturellement dans vingt-quatre heures, je ne par- 
ti tirai que cette nuit, et Murât restera avec cinq cents 
« chevaux jusqu'à demain deux heures après midi. » 
Il donna l'ordre au chirurgien qui resta avec l'ar- 
rière-garde, si, au moment de son départ ils n'étaient 
pas morts, de mettre près d'eux de l'opium, en leur 
en désignant l'usage comme l'unique moyen de se 
soustraire aux cruautés des Turcs. La croisière an- 
glaise était alors éloignée en pleine mer. 

Le 28 mai, la division Reynier se porta de Jaffa à 
Ramléh, d'où elle longea le pied des montagnes de 
Jérusalem. La terre était couverte des plus belles ré- 
coltes. L'armée française y mit le feu, mesure qui fut 



I IO GUERRE D ORIENT. 

jugée nécessaire. Le 29 au matin, elle campa à Gaza. 
Le désert au mois de juin est bien cruel , il ne res- 
semble en rien au désert du mois de janvier; tout 
était aisé alors, tout était devenu difficile. Le sable 
était brûlant et les rayons du soleil insupportables. 
L'armée campa à El-Arich le 2 juin. Les fortifications 
étaient en bon état ; la garnison approvisionnée pour 
six mois, l'artillerie y laissa plusieurs pièces pour en 
accroître l'armement. Le /j> elle campa à Katiéh. Le 
fort construit en bois de palmier était suffisant pour 
résister aux Arabes. Le 5, le général en chef alla visi- 
ter Tinéh et Peluse ; il se promena sur le rivage où 
avait été assassiné le grand Pompée. La chaleur était 
étouffante ; après avoir fait le tour de l'ancienne en- 
ceinte de la ville , il se mit à l'ombre d'un pan de 
muraille , reste d'une ancienne porte triomphale. 
Enfin le 7, l'armée arriva à Salhéyéh. Il faut avoir 
souffert de la privation d'ombre et surtout de la soif 
pendant neuf jours, pour croire au bonheur qu'é- 
prouva le soldat de camper dans cette forêt de pal- 
miers, ayant à discrétion de cette excellente eau du 
Nil. Les appels faits avec soin donnèrent onze mille 
cent trente-trois hommes présens. Il manquait donc 
deux mille hommes. Cinq cents tués sur le champ de 
bataille, sept cents morts aux hôpitaux, six cents qui 
étaient en garnison à El-Arich et à Katiéh, deux cents 
qui avaient précédé l'armée; mais sur les onze mille 
présens, mille cinq cents étaient blessés, dont quatre- 
vingt-cinq amputés. Cinq amputés étaient morts dans 



CONQUÊTE DE LU PALESTINE. 1 I I 

le désert- Sur ces mille quatre cent quinze blessés, 
mille deux cents avaient rejoint leurs corps, au mo- 
ment de la bataille d'Aboukir. La perte que fit éprou- 
ver la guerre de Syrie , fut de mille quatre cents 
hommes morts et de quatre-vingt-cinq amputés; 
à-peu- près quinze cents. 

XI. De Salhéyéh, le général Rléber reçut l'ordre de 
se porter avec sa division sur Damiette pour y prendre 
ses cantonnemens. L'armée continua sa route sur le 
Caire où elle fit le i4 juin une entrée triomphale. Les 
habitans étaient sortis au-devant d'elle et l'atten- 
daient à la Coubbé. Les députations des corps de 
métiers et de ceux des marchands avaient préparé des 
présens magnifiques qu'ils offrirent au sultan Rébir. 
C'étaient de belles jumens superbement harnachées, 
de beaux dromadaires renommés par leur vitesse; des 
armes d'un travail précieux, de beaux esclaves noirs ou 
de belles négresses , de beaux Géorgiens ou de belles 
Géorgiennes et jusqu'à de riches tapis de laine et de 
soie, des châles de cachemire, des cafetans , du café 
moka le plus précieux, des pipes de Perse, des cas- 
solettes pleines d'encens et d'aromates. Les Français 
qui étaient au Caire avaient de leur côté fait préparer 
en plein champ un festin pour fêter l'arrivée de leurs 
camarades; ils s'embrassèrent et on passa plusieurs 
heures à boire. Tant de bruits avaient couru sur 
les désastres de l'armée en Syrie, que, quoique la 
division Rléber manquât, puisqu'elle s'était rendue 



1 1 1 GUERRE D'ORIENT. 

directement sur Damiette, on fut étonné de voir 
l'armée si nombreuse et si peu affaiblie. Il y avait là, 
présens sous les armes, huit mille hommes. Les Fran- 
çais de retour de Syrie éprouvèrent^ la vue du Caire 
la même satisfaction qu'ils auraient éprouvée à la vue 
de leur patrie. Les habitans qui avaient la conscience 
de s'être bien comportés pendant l'absence de l'ar- 
mée, se livrèrent à la joie durant plusieurs jours, pour 
célébrer cet heureux retour. Le général en chef entra 
dans la ville par la porte des Victoires , précédé des 
chefs de milices, des corporations, des quatre muphtis 
et des ulémas de Gama-el-Azhar. Les mois qui se 
passèrent jusqu'à la bataille d'Aboukir furent em- 
ployés à recevoir les députations des diverses villes 
et provinces qui s'empressèrent de complimenter le 
sultan Kébir. Les régimens réparèrent leurs pertes 
parle grand nombre d'hommes qu'ils retrouvèrent 
aux dépôts , et qui étaient sortis des hôpitaux. On 
forma quatre compagnies des amputés ou grièvement 
blessés, ils furent chargés de la défense de la citadelle 
et des tours. La cavalerie fit des remontes, l'artillerie 
compléta ses équipages, et dès les premiers jours de 
juillet, l'armée était reposée et dans le meilleur état. 
On reçut des nouvelles de Syrie ; Djezzar-Pacha 
n'était point sorti de la ville, ni ses troupes de 
son pachaùk. La garnison d'El-Arich envovait des 
patrouilles jusqu'à Khan - Iounès sans rencontrer 
d'ennemis. La moitié de l'armée de Rhodes avait été 
détruite en Syrie, mais Mustapha, visir à trois queues, 



CONQUETE DE LA PALESTINE. 1 1 3 

pacha de Romelie, sérasquier en chef de cette armée, 
avait encore sous ses ordres trois divisions, formant 
quinze à dix-huit mille hommes. Il attendait une autre 
division de janissaires qui se formait aux Dardanel- 
les. Cela était peu redoutahle, et ne pouvait inspirer 
aucune alarme sérieuse. Les Cheykhs de Gama-el- 
Azhar, firent une proclamation au peuple , conçue 
en ces termes : 

« Les conseils sont ordonnés par la loi Il est 

« arrivé au Caire le bien gardé, le chef de l'armée 
« française, le général Bonaparte qui aime la reli- 
« gion de Mahomet. Il s'est arrêté avec ses soldats à 
« Coubbé bien portant et sain, remerciant Dieu des 
« faveurs dont il le comble. Il est entré au Caire par 
« la porte des Victoires, le vendredi 10 du mois de 
« moharram de l'an 1204 de l'hégire, avec une suite 
« et une pompe des plus grandes. C'a été une fétc 

« devoir les soldats bien portans ce jour a été 

« un grand jour, on n'en a jamais vu de pareil. Tous 
« les habitans du Caire sont sortis à sa rencontre. Ils 
« ont vu et reconnu que c'était bien le général en 
« chef Bonaparte en propre personne ; ils se sont 
« convaincus que tout ce qui avait été dit sur son 

« compte était faux Les habitans de l'Egypte 

« supérieure ont chassé les Mamelouks pour leur 
« sûreté, celle de leurs familles et de leurs enfans, 
« parce que la punition des médians entraîne la perte 

« des bons leurs voisins Nous vous informons 

« que Djezzar-Pacha , qui a été ainsi nommé à cause 

H. 8 



Il4 GEERRE d'oRIEIST. 

« de ses grandes cruautés, ne faisant aucun choix de 
« ses victimes , avait rassemblé un grand nombre de 
« mauvais sujets qu'il encourageait par la promesse 
« du pillage et du viol , voulant venir s'emparer du 

« Caire et des provinces de l'Egypte Le général 

« en chef Bonaparte partit, battit les soldats de 

« Djezzar il prit le fort d'El-Arich et tous les 

« approvisionnemens qui s'y trouvaient Il se 

« porta ensuite à Gaza, battit ce qu'il y trouva des 
« troupes de Djezzar qui prirent la fuite devant lui 
« comme les oiseaux et les souris fuient devant le 

« chat Étant arrivé à Ramléh, il s'empara encore 

« des approvisionnemens de Djezzar et de deux mille 
« outres fort belles qui étaient là pour sa route sur 
« l'Egypte, Dieu nous en a préservés. Il fut ensuite 

« sur Jaffa et en fit le siège pendant trois jours 

« les habitans égarés n'ayant pas voulu se soumettre 
« et le reconnaître, ayant refusé sa protection , il les 
« livra dans sa colère et par la force qui le dirige, au 
« pillage et à la mort; environ cinq mille ont péri; il 
* a détruit leurs remparts et fait piller tout ce qui s'y 
« trouvait. C'est l'ouvrage de Dieu qui dit aux cho- 
« ses d'être et elles sont. Il a épargné les Égyptiens, 

« il lésa honorés, nourris et vêtus Il se trou- 

« vait à Jaffa environ cinq mille hommes des troupes 
« de Djezzar, il les a tous détruits, bien peu se sont 
« sauvés par la fuite. De Jaffa il se porta à la monta- 
« gne de Naplouse, dans un endroit appelé Kayoun, 
« et brûla cinq villages de la montagne. Ce qui était 



CONQUETE DE LA PALESTINE. 113 

« dans les destins a eu lieu : le maître de l'univers 
« agit toujours avec la même justice. Après il a dé- 

« truit les murs d'Acre, le château deDjezzar Il 

« n'a pas laissé à Acre pierre sur pierre, et en a fait 
« un tas de décombres, au point que l'on demande 

« s'il a existé une ville dans ce lieu Voilà la fin 

« des édifices des tyrans. Il est retourné ensuite en 
« Egypte pour deux motifs : le premier pour tenir 
« la promesse qu'il avait faite aux Égyptiens de 
« retourner à eux dans quatre mois, et ses promesses 
« sont des engagemens sacrés ; le second , c'est qu'il 
« a appris que divers mauvais sujets mamelouks et 
« arabes, semaient le trouble et la sédition pendant 

« son absence Son arrivée les a tous dissipés, 

« toute son ambition est toujours la destruction des 
« médians , et son envie est de faire du bien aux 

« bons Retournez donc, créatures de Dieu, vers 

« Dieu; soumettez -vous à ses ordres, la terre lui 
« appartient ; suivez ses volontés et sachez qu'il dis- 
« pose de la puissance et la donne à qui il veut ; c'est 

« ce qu'il vous a ordonné de croire Lorsque le 

« général en chef est arrivé au Caire, il a fait connaî- 
« tre au divan qu'il aime les Musulmans, qu'il chérit 

« le prophète qu'il s'instruit dans le Coran, qu'il 

« le lit tous les jours avec attention Nous savons 

« qu'il est dans l'intention de bâtir une mosquée qui 
« n'aura point d'égale dans le monde, et d'embrasser 
« la religion de Mahomet. » 



8. 



CHAPITRE XL 



BATAILLE D ABOUKIR. 



I. Événemens qui se sont passés en Egypte pendant les mois de février, mars, 
avril et mai. — II. L'escadre française de Brest domine dans la Méditer- 
ranée pendant les mois de mai, juin et juillet. — III. Mouvemens des beys 
dans la Basse-Egypte, en juillet. — IV. Apparition d'une escadre anglo- 
turque à Aboukir, le 12 juillet. — V. Débarquement de l'armée de Rhodes 
commandée par le visir Mustapha; elle prend le fort d' Aboukir le 16 juil- 
let. — VI. Position des deux armées le 24 juillet.— VII. Bataille d' Aboukir 
le 25 juillet; visir Mustapha pacha à trois queues, sérasquier de l'armée de 
Rhodes, est fait prisonnier. — VIII. Siège et prise du fort d' Aboukir 
(2 août 1799). 



T. Les Égyptiens, pendant la guerre de Syrie, se 
montrèrent bons Français; allant au-devant des 
bonnes nouvelles, ils refusaient d'ajouter foi aux 
mauvaises. Le général Desaix avait soumis la Haute 
Egypte, le général Dugua avait maintenu la tranquil- 
lité dans la Basse. Les garnisons du Caire et d'Alexan- 
drie s'étaient renforcées par les hommes sortis des 
hôpitaux. Les travaux de fortification des places, la 
construction de tours pour protéger la navigation du 
Nil, avaient été poussés avec activité. Les petites in- 
cursions faites par des Bédouins avaient été réprimées 



BATAILLE D ABOUK1R. M 7 

sans effort et n'avaient laissé aucune trace. Les ulé- 
mas de Gama-el-Azhar avaient montré du zèle et s'é- 
taient employés avec succès pour éclairer le peuple 
et prévenir toute sédition. Deux mouvemens seule- 
ment avaient eu lieu. Le premier avait été occasionné 
par la révolte de l'émir Hadjy. Les biens et les privi- 
lèges attachés à cette place étaient très considérables. 
Il lui fallait six cents hommes pour l'escorte de la 
caravane des pèlerins de la Mecque; il demanda et 
obtint l'autorisation de se recruter dans le Charkiéh. 
Il fut fidèle tant que les armes françaises prospérèrent 
en Syrie ; mais lorsqu'il crut savoir qu'elles avaient 
éprouvé des revers devant Acre, il prêta l'oreille aux 
insinuations des agens de Djezzar et voulut mériter son 
pardon par quelque service éclatant. Il médita de s'em- 
parer de Damiette; il répandit, le 1 8 avril, une procla- 
mation où il annonçait que le sultan Kébir avait été tué 
devant Saint- Jean-d'Acre, et son armée détruite; il en 
espérait un grand succès , mais elle fît peu d'effet. 
Trois villages seulement se déclarèrent pour lui ; une 
tribu de Bédouins lui fournit un secours de deux cents 
cavaliers. Le général Lanusse, à la tète de sa colonne 
mobile, partit du Delta, passa le Nil, entra dans le 
Charkiéh , et , après diverses marches et contre- 
marches, le cerna, mit à mort tous ses adhérens et 
brûla les trois villages qui s'étaient révoltés ; l'émir 
Hadjy se sauva à Jérusalem, lui quinzième. 

Un iman du désert de Derne, jouissant d'une grande 
réputation de sainteté parmi les Arabes de sa tribu , 



Il8 GUERRE D'ORIENT. 

s'imagina, ou voulut faire croire, qu'il était l'ange 
El-Mohdi. Cet homme avait toutes les qualités propres 
à exciter le fanatisme de la multitude; il était élo- 
quent, très versé dans l'étude du Coran; il passait 
tout son temps en prières ; il vivait , disait-il , sans 
manger. Tous les matins, au soleil levant, au moment 
où les fidèles remplissaient la mosquée, on lui por- 
tait en cérémonie une jatte de lait ; il y trempait ses 
doigts avec beaucoup de solennité, les passait sur ses 
lèvres ; c'était sa seule nourriture. Il séduisit cent 
vingt hommes de sa tribu, se rendit à leur tète dans 
sa petite oasis, y trouva une caravane de trois cents 
Maugrabins qui arrivaient du Fezzân ; il la prêcha , 
s'en fit reconnaître, et la rangea sous ses drapeaux. 
Il se porta alors sur Damanhour, surprit et égorgea 
soixante Français de la légion nautique, s'empara de 
leurs fusils et d'une pièce de canon de quatre. La re- 
nommée grossit ce petit succès et lui valut un grand 
nombre de sectateurs ; les fellahs accouraient de 
toutes les parties de la province dans la mosquée de 
Damanhour, où il prêchait et prouvait jusqu'à l'évi- 
dence sa mission divine : « Le prophète avait dit qu'il 
« enverrait l'ange El-Mohdi au secours des fidèles, 
« lorsque ceux-ci se trouveraient dans les circon- 
« stances les plus critiques. Or, l'Arabie n'avait jamais 
« couru plus de dangers qu'aujourd'hui ; elle était en 
« proie à une armée innombrable d'Occidentaux ido- 
-c lâtres. Ceux qui combattaient pour la défense de 
c l'islamisme seraient invulnérables; ni les boulets,* 



BATAILLE D ABOLKIR. I1Q 

« ni les balles, ni les lances, ni les sabres, ne pou- 
ce vaient rien contre eux. » 

Le colonel Lefebvre, commandant le petit fort de 
Rahmaniéh, alarmé des progrès que faisait cet impos- 
teur, s'avança sur Damanhour avec quatre cents 
hommes; l'ange El-Mohdi marcha à sa rencontre avec 
mille hommes armés de fusils et trois ou quatre mille 
armés de lances et de fourches. Le colonel français, 
environné de tous côtés, se forma en bataillon carré, 
et, après avoir soutenu pendant plusieurs heures un 
combat aussi inégal, il fit sa retraite en bon ordre 
et rentra dans son fort. Les veuves et les enfans des 
morts, ceux qui avaient été blessés, éclatèrent en plain- 
tes et adressèrent de vifs reproches à l'ange El-Mohdi. 
Les balles des Français ne devaient pas atteindre les 
fidèles; pourquoi donc tant de morts et tant de bles- 
sés? L'ange El-Mohdi étouffa ces murmures en s'ap- 
puvant de plusieurs versets du Coran ; aucun de ceux 
qui avaient eu en lui une foi vraie n'avaient été tou- 
chés ; ceux qui avaient été atteints étaient punis de 
leur manque de foi. Ainsi son crédit se consolida. Il 
était à craindre que le Baheiréh tout entier ne se sou- 
levât. Ce malheur fut prévenu par une proclamation 
des cheykhs du Caire, ce qui donna le temps au géné- 
ral Lanusse de quitter le Charkiéh et d'attaquer , 
le 8 mai, Damanhour. Il passa parles armes tout ce 
qui voulut faire résistance; le cadavre de l'ange El- 
Mohdi lui-même se trouva parmi les morts, quoique 
ses sectateurs aient long-temps prétendu qu'il vivait 



120 GUERRE D ORIENT. 

et qu'il paraîtrait quand le temps serait venu. Les 
Égyptiens, dans tous les siècles, furent faciles à émou- 
voir au nom de la divinité, qu'on leur parlât du bœuf 
Apis, d'Osiris ou de Mahomet. 

Le général Dommartin, commandant de l'artille- 
rie, reçut l'ordre d'inspecter la place d'Alexandrie et 
les côtes pour en accélérer l'armement. Il partit le 
17 juillet du Caire, sur une djerme 

les coups de fusil, continuant toujours à 

naviguer. Il eut en tués ou blessés la moitié de son 
équipage, il reçut quatre coups de feu et mourut à 
Rosette des suites de ses blessures. C'était un officier 
plein de courage. Le général Songis lui succéda dans 
le commandement de l'artillerie de l'armée (1). 

Un vaisseau anglais de cinquante canons et une 
frégate mouillèrent devant Suez; ils venaient de Cal- 
cutta. Ils firent mine de vouloir s'emparer de la ville. 
Mais 4a trouvant en état de défense, le 5 mai ils le- 
vèrent l'ancre, disparurent et retournèrent dans 
Flndoustan. 

II. L'escadre de Brest forte de vingt-cinq vaisseaux 
de ligne, dont quatre vaisseaux à trois ponts et huit 

(1) Ce paragraphe, depuis les mois le gênerai Dommartin commandant de 
l'artillerie, est écrit au crayon de la main de Napoléon. Dans l'espace qui est 
laissé en blanc se trouvaient environ vingt-cinq mois très effacés et qu'il a été 
impossible de déchiffrer. La date 17 juillet est douteuse; on n'a pu la vérifier. 

[De Las Cases.) 



BATA I LLE D AliO UKI R . I 2 i 

frégates commandés par l'amiral Bruix, appareilla 
de Brest le 26 avril. L'amiral Bridport qui bloquait ce 
port avec seize vaisseaux de guerre, ne s'aperçut de 
son départ que trente-six heures après qu'elle avait 
appareillé. Il la crut destinée pour l'Irlande, il se ren- 
dit à la hauteur du cap Clear. Aussitôt que l'amirauté 
apprit à Londres cet événement, les vaisseaux de ré- 
serve dans les ports de la Manche allèrent renforcer 
les escadres du cap Clear et du Texel. A la fin de mai 
l'escadre de Bridport était forte de trente vaisseaux , 
celle de l'amiral Duncan au Texel de vingt-deux. Ces 
deux escadres faisant cinquante-deux vaisseaux con- 
tinuèrent à rester en observation pour protéger l'Ir- 
lande. La flotte française s'était dirigée vers l'Egypte 
et avait passé le détroit de Gibraltar, le 4 niai ; mais 
elle changea de route et mouilla le 9 mai, à Toulon. 
Si elle eût continué sa première direction elle serait 
arrivée avant le 16 mai sur les côtes de Syrie; sa seule 
présence eût fait tomber Acre et mis à sa disposition 
les flottes de bâtimèns de transport que la Porte avait 
rassemblées à Bhodes. L'amiral pour justifier cette 
fausse marche, allégua, comme c'est l'ordinaire des 
marins, le mauvais temps et le besoin de se réparer. 
Il dit aussi qu'il jugeait convenable de se réunir avec 
l'escadre espagnole, comme si son escadre n'était pas 
assez nombreuse pour la croisière d'Egypte qui n'é- 
tait que de deux ou trois vaisseaux. Les uns ont attri- 
bué cette fâcheuse conduite à l'irrésolution et au 
manque de caractère de l'amiral qui avait épuisé tout 



122 GUERRE D'ORIENT. 

ce qu'il avait d'énergie dans la traversée de Brest au 
détroit ; d'autres aux ordres qu'il reçut à Cadix par un 
courrier arrivé de Paris. Ils disent que le Directoire 
contremanda le mouvement de l'escadre sur l'Egypte, 
clans la crainte que Napoléon instruit de ce qui se 
passait en Europe , ne revînt à Paris pour mettre à 
profit la position critique du gouvernement dépo- 
pularisé par des défaites, et ne s'emparât de l'auto- 
rité. Le 20 mai, Massaredo joignit à Toulon l'escadre 
française avec vingt-et-un vaisseaux espagnols, Bruix 
appareilla avec ces quarante-six vaisseaux, le 27 mai, 
croisa entre Gènes et Livourne, y débarqua des vivres 
et des troupes; le 9 juin, il repassa devant Toulon, 
entra à Carthagène et à Cadix et mouilla le 8 août à 
Brest. Les Anglais craignant toujours pour l'Irlande, 
n'osèrent pas disposer des escadres de l'amiral Brid- 
port et de l'amiral Duncan ; ils se contentèrent de 
faire observer l'amiral Bruix par l'escadre du lord 
Saint - Vincent , de dix -huit vaisseaux. Bruix fut 
maître de la Méditerranée pendant tous les mois de 
mai, juin et juillet. Si le 27 mai, jour où il sortit de 
Toulon, il eût navigué sur Alexandrie, il y aurait été 
à la mi-juin ; il eût détruit tous les préparatifs de 
l'expédition d'Aboukir, il eût débloqué et ravitaillé 
Malte. 11 ne fit aucune de ces opérations. Cependant, 
en croisant sur les côtes de l'Italie, il compromit 
davantage son escadre qu'il ne l'eût fait en se diri- 
geant sur Malte et l'Egypte. Ce qui prouve que sa 
conduite était commandée par des motifs politiques, 



BATAILLE d'aBOUKIR. 123 

c'est qu'il n'envoya pas même une escadre légère de 
cinq ou six bons marcheurs qui eussent fait lever le 
blocus de Malte, chassé la croisière anglaise d'Alexan- 
drie, porté des nouvelles et quelques secours à l'ar- 
mée d'Orient. Il ne daigna pas même envoyer une 
frégate à une armée de trente mille Français cantonnés 
dans ces pays éloignés. Bruix était assez bon marin, 
il avait de l'esprit, mais il était sans caractère et tou- 
jours valétudinaire. Les regrets d'avoir manqué une 
aussi belle occasion d'assurer les possessions de Malte 
et de l'Egypte doivent être éternels. 

III. La levée du siège de Saint-Jean-d'Acre et la 
retraite de l'armée , exaltèrent la tête si légère du 
Commodore anglais sir Sidney Smith; il se persuada 
qu'il était possible d'enlever Alexandrie d'un coup de 
main et que cela obligerait cette armée d'invincibles, 
à capituler. Il communiqua sa résolution à Patrona- 
Bey, vice-amiral turc, et au sérasquier de l'armée de 
Rhodes, visir Mustapha, qui avait encore dix-huit 
mille hommes , reste de son camp de Rhodes et sept 
mille janissaires d'élite qui étaient à sa disposition 
aux Dardanelles. « Avec ces vingt-cinq mille hommes, 
« il pouvait se couvrir d'une gloire immortelle, car 
« l'armée française était à moitié détruite, fort mé- 
« contente, découragée, prête à se soulever; elle 
« avait éprouvé des pertes énormes par l'effet des 
« batteries hautes et basses des vaisseaux anglais et 
« des frégates, car ils avaient tiré plus de dix mille 



1^4 GUERRE u'OitlEJNT. 

« boulets ; ses pertes, en traversant le désert dans les 
« chaleurs de juin, n'avaient pas été moins considé- 
« râbles. » Tout en admettant ces assertions, les gé- 
néraux turcs avaient de la répugnance à s'engager 
dans une opération en plaine, sans cavalerie et sans 
aucun attelage d'artillerie. Mais les Mamelouks et les 
Bédouins du désert eurent ordre de se réunir : Ibra- 
him-Bey et Elfi-Bey, avec les Arabes des trois déserts 
delà Thébaïde, des Hermites et de Suez, dansl'Ouady 
de Tomilât ; Mourad-Bey, avec les Arabes des Oasis 
de la Syrie, au lac Natron. Ces deux divisions de cava- 
lerie fournissaient six à sept mille cavaliers à Musta- 
pha-Pacha ; il aurait donc une armée d'au moins 
trente mille hommes dans la presqu'île d'Aboukir. 
Effectivement, Elfi-Bey et Osman-Bey avec trois 
cents cavaliers de leur maison , descendirent par la 
rive droite du Nil, furent joints par trois ou quatre 
cents Bédouins, et campèrent le 7 juillet, près des 
puits de Sebabiar. Le général de brigade Lagrange qui 
s'était misa leur poursuite cerna le camp, dans la nuit 
du 9 au 10 juillet, s'empara des bagages, des cha- 
meaux, de tous les vivres, et fit prisonnier trente des 
plus braves Mamelouks. Les deux beys, après beau- 
coup de vicissitudes, parvinrent à regagner dans la 
plus grande détresse le désert de la Nubie. Ibrahim-Bey 
était déjà à deux jours de Gaza lorsqu'il apprit cette 
déconfiture; il retourna en Syrie. Dans le même 
temps, Mourad-Bey se laissa voir sur la lisière du 
Faïoum, y rallia quelques centaines de Bédouins, et 



BATAILLE d'aBOUKIB. 125 

prit position au lac Natron. Le général Murât lui 
donna la chasse avec quelques escadrons de cavalerie 
et de dromadaires, le joignit, l'attaqua, lui prit un 
kachef et quinze Mamelouks, lui en tua plusieurs et 
dispersa le reste clans le désert. Mourad-Bey fit une 
contre-marche, se porta aux Pyramides, monta sur la 
plus grande, et de là s'entretint par signes pendant 
toute la journée du 1 3 avec sa femme Sidem qui était 
montée sur la terrasse de sa maison. Ce prince, chef 
de cette belle et brave milice, n'était plus suivi que de 
quelques centaines d'hommes découragés et dénués 
de tout. Le maître de toute cette productive vallée 
n'avait plus rien. Quelques jours après, sa femme in- 
quiète des bruits qui se répandirent contre elle dans 
la ville au sujet de criminelles intelligences, se ren- 
dit chez le général en chef pour en détruire l'effet. 
Elle fut reçue favorablement, et comprit que chez 
un peuple civilisé, de pareilles dénonciations n'é- 
taient point accueillies. « Si vous aviez voulu voir 
« votre mari, lui dit le général, je lui aurais accordé 
« vingt-quatre heures de suspension d'armes pour 
« donner à lui et à vous cette satisfaction. » 

Cependant, que voulait donc le bey ? pourquoi 
tant de marches au milieu de ces arides déserts , dans 
une saison brûlante? pourquoi s'approcher r '.n Caire 
à l'est et à l'ouest, bravant tant d'embuscades et tant 
de périls? cela marquait quelques desseins. Napoléon 
crut à propos de quitter le Caire et de camper le \l\ 
juillet aux pieds des Pyramides avec la commission 



126 GUERRE D'ORIENT. 

des sciences et arts. Ces savans employèrent plu- 
sieurs jours à considérer, mesurer, étudier ces monu- 
mens, qui depuis quarante siècles excitent l'attention 
des nations. Mourad-Bey disparut dans le désert et se 
réfugia dans la petite Oasis, sans avoir été atteint. 

IV. C'est dans ce camp des Pyramides,quelei 5 juillet, 
à deux heures après midi, Napoléon reçut la nouvelle 
que treize vaisseaux de quatre-vingts et de soixante 
quatorze, neuf frégates, trente chaloupes canonnières 
et quatre-vingt-dix bâtimens de transport chargés de 
troupes turques, avaient mouillé le 12 au soir dans 
la rade d'Aboukir. Le fort d' Aboukir devait donc être 
déjà cerné. On calculait qu'il pouvait se défendre 
quinze jours. Il ne fallait pas perdre de temps pour 
marcher à son secours , car la position des Ottomans 
dans l'isthme resterait critique, tant qu'ils ne seraient 
pas maîtres de ce fort. Le quartier général se ren- 
dit à Gizéh , et à dix heures du soir, Berthier avait 
expédié tous les ordres pour mettre l'armée en mou- 
vement, depuis Syène jusqu'à Damiette, depuis El- 
Arich jusqu'à Alexandrie. Des commissaires étaient 
partis pour préparer les vivres sur la route. Le quar- 
tier général se mit en marche avant le jour sans rentrer 
au Caire. 

C'était évidemment le reste de l'armée de Rhodes 
qui exécutait le plan qu'on avait abandonné par l'ef- 
fet des événemens de Syrie; car enfin était-il pru- 
dent, avec vingt ou trente mille Turcs, de vouloir 



BATAILLE D ABOUKIR. 12^ 

combattre l'armée d'Orient? Ou comprit alors que 
le mouvement des beys avait pour but de se joindre 
à cette armée qui, venant par mer, était privée de 
cavalerie. Cependant, pour trouver quelque sagesse 
dans cette combinaison militaire , il fallait supposer 
qu'une division anglaise s'y était jointe. Le général 
en chef donna ses ordres comme s'il eût été assuré 
que les choses étaient ainsi. Desaix reçut l'ordre 
d'évacuer toute la Haute Egypte, et de se porter au 
Caire; Reynier qui était à Belbeis , de laisser trois 
cents hommes en observation à Salhéyéh et de se di- 
riger à marches forcées par le chemin le plus court 
sur Bahmaniéh ; Rléber qui était à Damiette, reçut le 
même ordre, son dépôt et quelques vétérans seraient 
suffisans pour la garde de Lesbé. La division Lannes, 
l'ancienne division Bon, et la cavalerie qui se trouvait 
au Caire, se mirent en marche à une heure du matin 
pour se rendre à Rahmaniéh. Le général Dugua resta 
pour commander au Caire avec quelques compagnies 
de Grecs. Les vétérans et les dépôts formaient les gar- 
nisons de la citadelle et de Gizéli ; ainsi, toute l'armée 
serait réunie dans un seul camp près de Rahmaniéh. 
Cette réunion opérée, elle serait forte de vingt mille 
hommes d'infanterie, trois mille chevaux et soixante 
pièces de canon attelées. Ces troupes étaient les meil- 
leures du monde, tout ce qui était au pouvoir des 
hommes, elles le feraient. Le 19 juillet, le quartier 
général arriva à Rahmaniéh, ayant fait trente-six 
lieues en trois jours. De Rahmaniéh, le général en chef 



1^8 GUERRE D'ORIENT. 

écrivit aux cheykhs de Gama-el-Azhar, qu'une flotte 
ottomane-anglaise avait mouillé à Aboukir; y avait 
débarqué une armée d'Arnautes et de Russes, qu'il 
allait l'attaquer, l'envelopper, la faire entièrement 
prisonnière; que sous peu de jours , ils verraient au 
Caire, les drapeaux, les canons, les captifs entrer par 
la porte des Victoires. Il leur recommanda de veiller 
à la tranquillité publique. 

Ceux-ci firent des proclamations pour éclairer les 
peuples, les mettre en garde contre les menées 
des malveillans. Les Français n'évacuaient pas l'E- 
gypte, mais se concentraient pour attaquer et faire 
prisonnière une armée de Russes, d'Arnautes et 
d'Anglais qui était débarquée à Aboukir; ils ordon- 
nèrent des prières pour celui que le prophète proté- 
geait et qui combattait pour garantir le pays des 
ravages de la guerre. Les Egyptiens restèrent tran- 
quilles. 

V. Arrivé à Rahmaniéh , on apprit que Mustapha 
avait débarqué le i4 juillet, s'était emparé du fort 
d' Aboukir, le i6. Cet événement inattendu était de 
mauvais augure. La presqu'île d'Aboukir est comprise 
entre la mer et le lac Madiéh; le côté de la mer, du 
camp des Romains à Aboukir, est de huit mille toises; 
le côté du lac Madiéh, du fort d'Aboukir au pont du 
canal du Nil , est de neuf mille toises , baigné par 
l'intérieur de la rade d'Aboukir et le lac Madiéh. 
L'isthme du camp des Romains, au pont ihi lac Ma- 



BATAILLE D ABOUKIR. I29 

cliéh, est de mille cent cinquante 'toises, cette pres- 
qu'île a la forme d'un tri.ingle; l'angle, dont le fort 
d'Aboukirestle sommet, est aigu; elle est sablonneuse 
et couverte de palmiers; il y a au milieu un puits 
d'eau douce très abondante , et en creusant sur le 
bord de la mer , on trouve fréquemment de l'eau 
potable. Entre Alexandrie et Aboutir, il existe une 
petite anse où peuvent aborder les chaloupes. La 
plage est à l'abri des vents du nord-ouest qui ré- 
gnent presque continuellement dans cette saison. 
Cette presqu'île contient un grand nombre de hautes 
dunes; le fort d'Aboukir bat l'intérieur de la rade 
et le mouillage; il est environné de rescifs qui en 
rendent l'abord très difficile aux bâtimens. A cinq 
cents toises, dans le prolongement de la côte, est 
une île dont les canons peuvent protéger le mouillage 
de quelques vaisseaux de guerre. Du côté de terre, 
à environ cinq cents toises du fort, dans la direction 
d'Alexandrie, se trouve un beau village, au pied 
du mamelon du Visir. A cent toises en avant de ce 
mamelon, il y a quelques grosses maisons qui por- 
tent le nom de faubourg d'Aboukir. A sept cents 
toises du mamelon du Visir, au sud , est une grande 
falaise appelée le monticule du Puits , située à-peu- 
près à égale distance du fort et de l'embouchure du 
lacMadiéh; elle domine toute la plage du côté de 
l'intérieur de la rade. A huit cents toises du mame- 
lon du Visir, au sud-ouest, est une seconde falaise 
appelée la montagne du Gheykh qui domine le côté 
n. y 



l3û GUERRE D'ORIENT. 

de la haute mer. Ces trois monticules forment un 
triangle; au milieu est située une plaine rase parsemée 
de palmiers. 

Au mois de février, avant de partir pour la Syrie, 
le général du Falga avait ordonné au colonel Crétin, 
de raser le village et le faubourg d'Aboukir, pour 
découvrir les avenues du fort et d'employer les maté- 
riaux provenant de ces démolitions à construire une 
belle demi-lune en maçonnerie , avec fossés et con- 
trescarpe, en avant du fort, afin de lui donner possi- 
bilité de résister à quinze jours de tranchée ouverte. 
Mais le général de brigade Marmont qui commandait 
la province, profitant du moment où le quartier 
général était éloigné , suspendit l'exécution de cet 
ordre, sous prétexte que les maisons du village étaient 
utiles pour cantonner ses troupes. Il crut y suppléer 
en ordonnant au colonel de construire une redoute 
en terre sur le mamelon du Yisir, entre le village et le 
faubourg, les dominant tous les deux. 

Mustapha-Pacha avait débarqué sans obstacle le 
i4 juillet; il avait campé sur les monts du Puits et du 
Cheykh, et attaqué la redoute du Visir. Le comman- 
dant du fort s'enferma dans la redoute avec trois 

cents hommes et laissa le capitaine du génie Vinache 
dans le fort avec soixante hommes. La redoute était 
armée de cinq pièces de canon, et tint ferme toute la 
journée. Mais à 5 heures, les tirailleurs turcs péné- 
trèrent dans le village et menacèrent de couper la 
redoute, du fort. Elle fut enveloppée et la garnison 



BATAILLE d'aBOUKIR. I 3 I 

sabrée. Le 17 à midi le fort réduit à...... demanda à 

capituler (1). Depuis ce temps Mustapha n'avait fait 
aucun mouvement. Il s'était mis en position, occu- 
pant les deux mamelons du Puits et du Cheykh. Il 
attendait l'arrivée de sa cavalerie , de ses attelages, et 
de sa division de janissaires des Dardanelles. Il avait 
réuni deux cents chevaux d'officiers dont il se servit 
pour se garder et faire quelques patrouilles. L'avant- 
garde de l'armée française se porta à Birket , où le 
camp fut tracé pour réunir toute l'armée. De là elle 
était à portée de tomber sur le flanc gauche de l'armée 
turque, si celle-ci marchait sur Alexandrie; sur son 
flanc droit, si elle marchait sur le Nil. Les travaux 
d'Alexandrie étaient dans un état aussi satisfaisant 
qu'on pouvait l'espérer, l'activité et les bonnes direc- 
tions que leur avait données le colonel Crétin lui 
attirèrent les éloges du général en chef. 

Peu de jours après, huit mille hommes étant réunis 
à Birket, ce camp fut levé et porté au Puits, au mi- 
lieu de la presqu'île. 

Mustapha n'avait aucune communication avec 
l'intérieur de l'Egypte. La cavalerie de la garnison 
d'Alexandrie avait occupé toutes les issues de 
l'isthme et les tenait fermées. On pouvait, dans cette 
situation, espérer de le surprendre dans son camp. 
Mais un capitaine du génie, avec une compagnie de 

(1) Ce paragraphe est écrit en entier au crayon de la main de Napoléon. 
Les points indiquent des mots qu'il a été impossible de déchiffrer. 

[De Las Cases.) 

9- 



1 3a guerre d'orient. 

sapeurs et un convoi d'outils , étant parti fort tard 
d'Alexandrie, s'égara, manqua le camp français qui 
était caché derrière des falaises et se jeta dans les 
feux de l'armée turque ; dix sapeurs furent faits pri- 
sonniers. Les Turcs apprirent avec étonnement que 
l'armée française était à une lieue d'eux; ils passè- 
rent toute la nuit sous les armes et firent leurs prépa- 
ratifs pour repousser une attaque qui leur paraissait 
imminente. 

VI. Le 25 juillet, avant le jour, l'armée se mit en 
marche. Le général Murât forma l' avant-garde, com- 
posée de la cavalerie , de la brigade Destaing et de 
quatre pièces de canon, en tout, deux mille trois 
cents hommes; Lannes commandait la droite de deux 
mille sept cents hommes avec cinq pièces de canon ; 
Lanusse commandait la réserve forte de deux mille 
quatre cents hommes et six pièces de canon ; le gé- 
néral Davoust qui arriva du Caire, au moment où 
l'armée se rangeait en bataille, fut placé en observa- 
tion avec trois cents chevaux pour surveiller les 
communications de l'armée avec Alexandrie et em- 
pêcher qu'aucun Bédouin ne s'introduisît dans la 
presqu'île. Patrona-Bey avait fait entrer dans le lac 
Madiéh douze chaloupes canonnières qui inquié- 
taient le flanc droit de l'armée. Le général d'artillerie 
Songis fit avancer deux pièces de vingt-quatre, trois 
de douze et trois obusiers. Les canonnières s'éloignè- 
rent après avoir reçu des avaries assez majeures. Le 



BATAILLE d'aBOUKIR. 1 33 

général Menou était arrivé à neuf heures du matin 
sur la rive du côté de Rosette , avec deux pièces de 
canon et un bataillon d'infanterie. Les bateaux enne- 
mis craignant d'être cernés dans ce lac, l' évacuèrent, 
l'armée ne fut plus inquiétée dans sa marche. Elle fit 
halte , en présence de l'armée ennemie qui était ran- 
gée de la manière suivante : la première ligne de 
huit mille hommes était divisée en trois corps, celui 
de droite occupait le monticule du Cheykh, celui de 
gauche le monticule du Puits, le troisième touchait 
aux maisons du faubourg; la deuxième ligne , forte 
de six ou sept mille hommes, s'étendait à cheval sur 
le monticule du Visir appuyant sa droite et sa gau- 
che à la mer; la réserve de quatre ou cinq mille 
hommes occupait le village d'Aboukir et le fort ; là 
étaient les bagages, le parc et le camp du visir. Plu- 
sieurs chaloupes canonnières étaient embossées en 
pleine mer , appuyant la droite de la ligne ennemie, 
d'autres l'étaient dans l'intérieur de la rade appuyant 
la gauche; trente pièces de campagne étaient répar- 
ties entre la première et la seconde ligne. Le général 
Songis fit avancer les grosses batteries, engagea la ca- 
nonnade avec les canonnières de droite et de gauche 
et les obligea à reculer. Une de celles qui étaient 
mouillées dans la rade fut coulée bas, presque toutes 
eurent des avaries plus ou moins majeures. Les divi- 
sions se déployèrent alors, la cavalerie sur trois lignes 
au centre, la brigade Destaing à gauche, la division 
Lannes à droite; Lanusse en deuxième ligne, avec les 



l34 GUERRE D'ORIENT. 

guides (i). On voyait sur les deux monticules du 
Cheykh et du Puits, des terres récemment remuées. 
Les janissaires paraissaient faire bonne contenance. 
Le pacha avec ses trois queues était sur le monticule 
du Visir ; des officiers anglais caracolaient à portée des 
lignes françaises. Avec leur curiosité ordinaire, ils s'a- 
vancèrent à dix pas et engagèrent la conversation avec 
des officiers de cavalerie français, au grand scandale et 
au grand étonnement desTurcs. A une lieue et demie 
en mer, On apercevait une forêt de mâts; c'était la flotte 
de guerre et les transports, ainsi que plusieurs canots 
remplis d'officiers de marine turcs et anglais, parmi 
lesquels on distinguait le canot de sir Sidney Smith. 
Celui-ci était à terre, il faisait les fonctions d'adjudant 
du pacha, il était son conseil quoiqu'il n'eût aucune 
connaissance en tactique ni aucune expérience de la 
guerre de terre. Le sérasquier de l'armée était le visir 
Mustapha, pacha à trois queues, pacha titulaire de 
la Romélie ; cette dernière fonction est un des postes 
les plus importans de l'empire. 

VII. Les armées restèrent en présence pendant deux 
heures dans ce silence avant-coureur de la tempête. 
La canonnade s'engagea enfin entre les batteries tur- 
ques placées sur les deux monticules et les batteries de 
campagne des divisions Lan nés etDestaing. Le général 
Murât fit avancer deux colonnes de cavalerie de quatre 

(1) La garde du général en chef. 



BATAILLE d'aBOUKIR. I 35 

escadrons, ayant chacune trois pièces d'artillerie lé- 
gère; cellededroite se porta entre le monticule du Puits 
et le monticule du Visir; l'infanterie turque faisait 
bonne contenance; l'engagement des tirailleurs était 
très vif, mais lorsque les obus et les boulets des piè- 
ces d'artillerie légère qui étaient attachées aux colon- 
nes de cavalerie, commencèrent à frapper les ennemis 
par derrière _, ils craignirent pour leur retraite et per- 
dirent contenance. Les généraux Lannes et Destaing 
saisirent l'à-propos, gravirent les deux hauteurs au 
pas de charge; les Turcs dégringolèrent en descen- 
dant dans la plaine, la cavalerie les y attendait; ne 
pouvant opérer leur retraite, ils furent acculés à la 
mer , les uns dans l'intérieur de la rade , les autres 
dans la haute mer. Poursuivis par la mitraille et la fu- 
sillade , chargés par la cavalerie , ces fuyards bravè- 
rent les flots. Ils cherchèrent à gagner leurs bâtimens 
à la nage; mais les neuf dixièmes furent engloutis. 
Le centre de la première ligne turque marcha alors 
en avant pour secourir les ailes; ce mouvement était 
imprudent. Murât commanda par escadron à droite 
et à gauche et l'enveloppa. L'infanterie de Lanusse 
découverte par ce mouvement de notre cavalerie 
marcha au pas de charge en colonne par bataillon, à 
distance de déploiement. Le désordre se mit dans ce 
centre pressé entre la cavalerie et l'infanterie. Ne 
pouvant plus opérer leur retraite, les Turcs n'ont 
d'autres ressources que de se jeter à la mer, s'échap- 
pant par la droite et par la gauche. Ils ont le même 



I 36 GUERRE D'ORIENT. 

sort que les premiers, ils disparaissent engloutis. On 
n'aperçut bientôt plus sur les flots que plusieurs 
milliers de turbans et de châles que la mer jeta sur 
le rivage; c'était tout ce qui restait de ces braves ja- 
nissaires, car ils méritaient ce nom de braves! mais 
que peut l'infanterie, sans ordre, sans discipline, sans 
tactique. La bataille était commencée depuis une 
heure et huit mille hommes avaient disparu : cinq 
mille quatre cents étaient noyés, quatorze cents étaient 
morts ou blessés sur le champ de bataille, douze cents 
s'étaient rendus prisonniers; dix-huit pièces de ca- 
non, trente caissons, cinquante drapeaux étaient entre 
les mains du vainqueur. 

On reconnut alors la seconde ligne de l'armée 
ennemie; elle occupait une position formidable. La 
droite et la gauche étaient appuyées à la mer. flan- 
quées par des chaloupes canonnières et couvertes par 
dix -sept bouches à feu de campagne. Le centre 
occupait la redoute du mont du Visir. Il parut im- 
possible de l'attaquer, même après le succès qu'on 
venait d'obtenir. Le général en chef pensa à prendre 
position sur les deux monts que l'on avait occupés , 
mais il reconnut qu'au pied de la falaise du Puits , la 
plage s'avance en forme de cap dans la rade ; une 
batterie placée à l'entrée de ce cap prendrait à revers 
toute la gauche de l'ennemi; en effet, elle l'obligea à 
se pelotonner entre la redoute et le village, par un 
changement de front, la gauche en arrière. Ce mou- 
vement laissait un vide de deux cents toises sur la 



BATAILLE d'aBOUKIR. 1 37 

gauche de la ligne où l'on pourrait percer; cela 
s'exécuta. Conduit par le colonel Crétin qui am- 
bitionnait la gloire de rentrer le. premier dans sa re- 
doute, Murât pénétra par cette trouée avec six cents 
chevaux. Au même moment , Lanusse et Destaing 
soutenaient une vive canonnade contre le centre et la 
droite de l'ennemi. Le i8° de ligne, lancé mal-à- 
propos, lâcha pied au moment d'emporter la re- 
doute, et laissa cinquante blessés sur le glacis. Les 
Turcs, selon l'usage, sortirent en foule pour cou- 
per la tête de ces malheureux et mériter l'aigrette 
d'argent. La 69 e , irritée de ce spectacle cruel, se 
lança au pas de charge sur la redoute et y pénétra. 
La cavalerie, passant entre le village et le mont du 
Visir, prit en flanc toute cette seconde ligne, et 
l'accula à la mer. Lannes se dirigea droit sur le village 
et s'y logea; il se porta de là sur le camp du pacha 
où était la réserve; toute cette extrémité de la pres- 
qu'île n'est plus qu'un champ de carnage, de désordre 
et de confusion. Le pacha, le kandjar au poing, 
environné des plus braves, fait des prodiges de va- 
leur; il est grièvement blessé à la main par le général 
Murât, qu'il avait blessé à la tète, d'un coup de 
pistolet. Il cède enfin à la nécessité et se rend prison- 
nier avec mille des siens. Les autres, épouvantés, 
fuient devant la mort, et cherchent leur salut dans 
les flots , préférant ces abîmes à la clémence du 
vainqueur. Sir Sidney Smith fut sur le point d'être 
fait prisonnier, et eut de la peine à gagner sa cha- 



1*38 GUERRE DORIEHT. 

loupe. Les trois queues du pacha , cent drapeaux, 
trente -deux pièces d'artillerie de campagne, cent 
vingt caissons, toutes les tentes , les bagages, quatre 
cents chevaux , restèrent sur le champ de bataille. 
Trois à quatre mille fuyards s'étaient réfugiés vers le 
fort, ils se logèrent dans le village qui est en avant, 
et s'y crénelèrent. Tout ce qu'on fit pour les déloger 
fut inutile. 

La victoire était complète. Le général en chef était 
dans la redoute du mont du Cheykh, lorsque une 
explosion inattendue fit sauter plusieurs pièces de 
canon. Un cri d'alarme se fit entendre , la redoute 
est minée; cette terreur panique ne dura qu'une 
minute. 

Le colonel du génie Crétin fut tué d'un coup de 
fusil; c'était un des meilleurs officiers de cette arme. 
Le colonel Duvivier du il\ e dragons fut tué d'un coup 
de kandjar par un officier du pacha. Il s'était couvert 
de gloire; il était à-la-fois intrépide, audacieux et 
prudent, c'était un des meilleurs colonels de cavalerie 
de la France. Le général Murât qui fut grièvement 
blessé, eut la principale part à la gloire de cette 
journée. Le général en chef lui dit sur le champ de 
bataille : « Est-ce que la cavalerie a juré de tout 
a. faire aujourd'hui?» L'aide-de-camp Guibert eut 
la poitrine percée d'un coup de biscaïen ; comme on 
l'encourageait, ce brave jeune homme répondit : 
« Le courage ne manque pas, mais je souffre trop. » 
Le colonel Fugières du 1 8 e de ligne eut les deux bras 



BATAILLE DABOUKIR. I 3o, 

emportés par un boulet de canon. « Vous perdez un 
« de vos soldats les plus dévoués, dit-il au général 
« en chef, un jour vous regretterez de ne pas mourir 
« comme moi au champ des braves (i). » 

Le visir Mustapha avait été conduit au camp près 
de F embarcadère, et traité avec toutes les marques 
de la plus grande courtoisie. Le lendemain matin, 
le général en chef lui rendit une visite à la suite de 
laquelle le pacha expédia une tartane à Constanti- 
nople.il conseilla à son fils et à son kyays qui s'étaient 
renfermés dans le fort, de se rendre par capitulation, 
en obtenant la permission de se retirer avec la garni- 
son, sur l'escadre. Cette invitation fut communiquée 
au fort; mais les Osmanlis s'y refusèrent d'une voix 
unanime. Ils jurèrent de défendre ce poste jusqu'à la 
dernière extrémité, il fallut ouvrir la tranchée. Le 
général de division Lannes fut chargé de commander 
le siège , le chef de bataillon du génie Bertrand d'en 
diriger les travaux, et le colonel Faultrier d'en com- 
mander l'artillerie. Le général en chef se rendit à 
Alexandrie. 

La perte des Français dans cette bataille a été de 
deux cents hommes tués et de cinq cent cinquante 
blessés. Les Turcs y ont perdu presque toute leur 
armée, deux mille tués, trois mille prisonniers, dix 
ou onze mille noyés ; à peine s'il se sauva douze 

(1) Cette dernière phrase est écrite au crayon de la main de Napoléon; 
Par-dessus le mot champ il avait écrit un autre mot qu'on n'a pu déchiffrer, 

( De Las Cases.) 



l/jO GUERRE D'ORIENT. 

cents hommes (la garnison du fort est comprise dans 
ces calculs). Deux petites pièces de canon anglaises, 
dont le roi d'Angleterre avait fait présent au sultan 
Sélim, furent données à la brigade de cavalerie : on 
y grava les paroles du général en chef, les noms de 
Murât (i)........ de Duvivier et des régimens de ca- 
valerie. 

VIII. Le pacha Mustapha désapprouva l'obstina- 
tion de son fils. Il lui écrivit de nouveau pour lui 
faire sentir qu'il avait tort de ne pas épargner un 
sang précieux, et de ne pas profiter de sa position 
pour sauver les braves qui étaient sous ses ordres. Il y 
eut une suspension d'armes de quelques heures pour 
remettre cette lettre. Le chef de bataillon Bertrand 
en profita pour reconnaître le fort , mais la fusillade 
s'engagea peu après. Les assiégés s'emparèrent de 
quelques maisons qui leur étaient nécessaires ; 
le général Lannes indigné voulut les en chasser ; 
l'ingénieur Bertrand l'en dissuada : « Pourquoi 
« perdre du monde contre des hommes désespérés. 
« En supposant qu'on réussît , on en perdrait en- 
« core les jours suivans pour se maintenir dans ce 
* village. Il fallait laisser les assiégés tranquilles 
« pendant deux ou trois jours , temps nécessaire 
« pour se préparer à ouvrir la tranchée. L'ennemi 

(1) Ces dernières lignes étaient écrites au crayon de la main de Napoléon. 
Après le nom de Murât, se trouvait un nom propre qu'où n'a pu déchiffrer. 

[De Las Cases.) 



BATAILLE DAEOTÏKIR. 1 /| I 

« serait alors contenu dans l'enceinte de son fort 
« sans qu'il en coûtât un seul homme aux assié- 
« geans. » 

Le 28 juillet, l'ennemi fier de son petit succès, fit 
une sortie et s'empara encore de quelques maisons 
du village; il devint alors audacieux, et sortit, 
menaçant la redoute du mont du Cheykli. Lannesne 
put se contenir, marcha à lui, le repoussa, mais fut 
blessé d'un coup de fusil qui l'obligea de quitter le 
siège. Le général Menou le remplaça dans le comman- 
dement. La tranchée était ouverte depuis plusieurs 
jours, les batteries étaient construites, on allait les 
démasquer , lorsque les assiégés, faisant une nouvelle 
sortie , s'emparèrent d'une place d'armes. Le général 
Davoust, qui était de tranchée, donna à la tète de la 
réserve, reprit le village , et jeta les assiégés dans le 
fort. Trois batteries de gros canon, deux de mortiers, 
commencèrent alors à jouer. Dans la nuit du 3o, le 
mineur s'enfonça pour faire sauter la contrescarpe. 
Mais le i août, à la pointe du jour, sans capitulation, 
les assiégés sortirent en foule demandant quartier. 
Ces malheureux manquaient d'eau ; le fort était en- 
combré de douze cents cadavres et de plus de dix- 
huit cents hommes mourant. Ce grand nombre de 
blessés turcs était embarrassant. On les rendit à leur 
flotte , ce qui établit des pourparlers entre les états- 
majors. Mustapha-Pacha avait déjà fait connaître que 
depuis six mois la guerre était recommencée en Eu- 
rope, et que les armées françaises avaient été partout 



l42 GUERRE D'ORIENT. 

battues. Le commodore anglais remit un paquet de 
gazettes anglaises et de Francfort; elles contenaient 
les nouvelles des mois d'avril, mai et juin. 

La Porte fut avec raison très mécontente, et le 
témoigna au commodore sir Sidney Smith qu'elle 
accusa de cette fatale entreprise. Djezzar lui reprochait 
également de l'avoir entraîné dans plusieurs opéra- 
tions imprudentes qui lui avaient occasionné de 
grandes pertes. Les janissaires de Chypre et les équi- 
pages accusèrent le vice -amiral Patrona-Bey de 
complaisance et de soumission aux conseils des infi- 
dèles, ils le mirent à mort. Qu'espérait sir Sidney 
Smith en conseillant cette fausse opération ? Conquérir 
l'Egypte avec dix-huit mille hommes d'infanterie in- 
disciplinée^ sans cavalerie, sans attelages d'artillerie? 
Décider l'armée française à négocier son retour en 
Europe? Mais il ne devait pas ignorer que Napoléon 
était le maître. Cette conduite doit donc être attribuée 
à l'ignorance absolue où était cet officier des affaires 
de terre. Il commit une plus grande faute quelques 
mois après en jetant, à sa ruine, sur la plage de 
Darniette, une belle division de janissaires des Darda- 
nelles. Si sir Sidney Smith ne montra, ni jugement, 
ni raison, dans cette guerre, il déploya de l'intrigue, 
de l'adresse et de l'activité dans les négociations d'El- 
Arich et dans les affaires qui s'ensuivirent; il eut 
l'art de se rendre important, et de subjuguer Kléber. 

Les généraux Murât et Lannes furent promus au 
grade de général de division, le colonel Faul trier, au 



BATAILLE d'aBOUKIR. 1 4^ 

grade de général de brigade, et Bertrand, au grade de 
colonel (i). 

Les journaux que le commodore anglais eut la 
complaisance de remettre , firent connaître tous les 
maux qui affligeaient la République. La seconde 
coalition était victorieuse; les armées de Russie et 
d'Autriche avaient battu le général Jourdan sur le 
Danube, Scherer sur l'Adige, Moreau sur l'Adda. La 
République cisalpine était détruite , Mantoue assié- 
gée; les Cosaques étaient arrivés sur les frontières des 
Alpes. Masséna se soutenait avec peine dans les 
rochers de la Suisse. 

Une troisième atteinte avait été portée à la consti- 
tution. Les jacobins du Manège avaient levé la tète 
et à leur aspect la Vendée avait couru aux armes. De 
la tribune nationale, on appelait à grands cris le 
général d'Italie au secours de la patrie. Un barbare, 
dégoûtant du sang des infortunés Polonais menaçait 
avec insolence le peuple français. Il n'y avait plus un 
moment à perdre; Napoléon résolut de se rendre en 
France, de sauver la patrie de la fureur des étrangers, 
et de celle de ses propres enfans. Il ne lui échappa 
point que le désastre des armées françaises était le 
résultat des mauvais plans de campagne adoptés à 
Paris. Si les armées du Danube, d'Helvétie et du Bas- 
Rhin n'eussent formé qu'une seule masse; si l'armée de 
Naples et celle d'Italie eussent été réunies en mars sur 

(1) C'est le général Bertrand éditeur de ces mémoires. (De Las Cases.) 



l44 GUERRE D'ORIENT. BATAILLE d'aBOURIR. 

l'Adige, la République n'eût essuyé aucun revers. Le 
général russe qui en avril était vainqueur sur l'Adige, 
avait laissé arriver en juin l'armée de Naples sur le 

Pô (i) Napoléon 

comprit qu'à son aspect tout changerait; les trois 
journées du 18 fructidor, du 11 floréal etdu3o prai- 
rial avaient détruit la constitution de 1796 qui désor- 
mais n'offrait plus de garantie à personne, il lui 
serait facile de se mettre à la tête de la République ; 
il était résolu, à son arrivée à Paris, de lui donner 
une nouvelle face et de satisfaire l'opinion nationale 
qui dès 1798 l'avait appelé à la tète du gouvernement. 
La loi du 11 floréal 1798 avait dissipé chez lui tout 
prestige républicain. 

(1) Ici se trouvait environ deux lignes écrites au crayon de la main de 
Napoléon ; on n'a pu les déchiffrer. (De Las Cases.) 



CHAPITRE XII. 



BETOUR DE NAPOLEON EN OCCIDENT. 



I. Napoléon prend la résolution de retourner en Europe. — II. Le coniio- 
amiral Ganteaume arme une division légère. — III. Kléber est nomme 
commandant de l'armée d'Orient. — IV. Il faut respecter la religion du 
prophète. — V. Instructions pour la défense des frontières. — VI. Plan 
d'attaque et de défense des frontières. — VII. Instructions politiques. — 
VIII. Arrivée à Fréjus, 9 octobre 1799, à la pointe du jour. 



I. Tant que cette seconde coalition existerait et 
que la France aurait à soutenir la guerre sur ses 
frontières, elle ne pourrait envoyer aucun secours à 
l'armée d'Orient et la Porte ne voudrait entendre à 
aucune transaction ; il serait donc impossible de rien 
entreprendre en Asie ; il faudrait se borner à conserver 
l'Egypte, à en perfectionner l'administration, à en 
accroître les moyens de défense. L'Egypte n'était 
d'ailleurs menacée d'aucun côté. Les naturels du pays 
étaient soumis, le plus grand nombre était affec- 
tionné. Les Mamelouks n'étaient plus rien. Les deux 
armées que la Porte avait réunies en Syrie et à Rhodes 
au commencement de la campagne étaient détruites. 

H. 10 



l/|6 GUERRE D'ORIENT. 

La première avait pe r du six mille hommes aux 
diverses affaires d'El-Arich , huit mille à Jaffa , six 
mille à Saint- Jean-d' Acre; trente mille avaient été 
dispersés au mont Thabor; quarante bouches à feu 
composant son équipage de campagne avaient été 
prises à Jaffa, ainsi que ses magasins et ses équipages 
d'outrés. La seconde armée avait perdu douze mille 
hommes à Saint- Jean-d' Acre : savoir , quatre mille 
hommes composant les deux premiers secours déta- 
chés de cette armée, huit mille hommes qui étaient 
arrivés le 7 mai ; dix-huit mille hommes venaient de 
périr sur le champ de bataille d'Aboukir; trente- 
deux bouches à feu formant son équipage de campa- 
gne y avaient été prises ainsi que le visir Mustapha- 
Pacha de Romélie , commandant en chef. La Porte 
n'avait plus aucun corps de troupes réuni, si ce n'est 
sept ou huit mille janissaires, formant l' arrière-garde 
de l'armée de Rhodes , qui n'avaient pas eu le temps 
d'arriver à Aboukiret qui se trouvaient aux Dardanel- 
les. Le grand visir avait quitté Constantinople, passé 
le Bosphore et était campé à Scutari avec quatre mille 
hommes qui formaient sa maison. Il lui fallait bien 
du temps pour assembler une armée. Il n'était pas 
au pouvoir des janissaires de la Porte de lutter contre 
l'année française. Une force européenne pouvait 
sans doute arriver par mer, débarquer à Aboukir ou 
àDamiette, mais depuis que la seconde coalition 
avait renouvelé la guerre , l'Egypte était devenue un 
objet secondaire. C'était dans Milan, dans Amsterdam 



RETOUR DE NAPOLEON EN OCCIDENT. lt\~j 

ou dans Bruxelles, peut-être dans les plaines de 
Flandre ou de Champagne, que l'Angleterre voulait 
désormais reconquérir l'Egypte. 

L'armée française avait perdu depuis le i cr janvier 
T799 en Syrie, sept cents hommes morts aux hôpi- 
taux, spécialement par la peste ; sept cents tués sur 
les champs de bataille de Syrie ; deux cents morts 
aux hôpitaux d'Egypte, mais blessés en Syrie; six 
cent cinquante tués dans la Haute et Basse Egypte , 
sur les divers champs de bataille, ou morts par suite 
de leurs blessures, les pertes essuyées à Aboukir y 
sont comprises; quatre cents hommes étaient morts 
dans les hôpitaux, de maladies; l'armée avait donc 
perdu deux mille six cent cinquante hommes. Nous 
avons dit qu'elle était de vingt-neuf mille sept cents 
hommes au i er janvier 1 799, il lui restait donc vingt- 
sept mille cinquante hommes au i er septembre 1799 , 
dont quatre cents étaient des vétérans, mais bons pour 
le service des places. La cavalerie comptait trois mille 
chevaux en état d'entrer en campagne ; l'artillerie 
avait un matériel très considérable, capable de suffire 
aux perles de plusieurs campagnes. Les arsenaux 
d'Alexandrie et de Gizéh étaient en activité ; les hôpi- 
taux et les lazarets étaient aussi bien établis qu'ils le 
sont en France. L'armée pouvait réunir sur le champ de 
bataille, vingt-quatre mille hommes, outre deux mille 
auxiliaires; trois mille cinquante hommes étaient ou 
vétérans , ou malades , ou non combattans , ou 
hommes de dépôts. Les équipages des flottilles d'A- 



10. 



l/|8 GUERRE D'ORIENT. 

lexandrie et du Nil n'étaient pas compris dans cette 
force. 

En partant de France, le général en chef avait été re- 
vêtu d'une autorité illimitée. Il avait reçu carte blan- 
che du gouvernement, soit pour les affaires de Malte, 
soit pour celles d'Egypte et de Syrie, soit pour celles 
de Gonstantinople et des Indes. Il avait la faculté de 
nommer à tous les emplois, même de choisir son suc- 
cesseur et d'opérer son retour en France, quand et 
comment il le voudrait. Il avait des pouvoirs revêtus 
de toutes les formes et scellés du grand sceau, pour 
traiter avec la Porte, la Russie^ les diverses puissances 
des Indes et les régences d'Afrique. Sa présence était 
désormais aussi inutile en Orient, qu'elle était né- 
cessaire en Occident; tout lui annonçait que le mo- 
ment désigné par le destin était arrivé ! ! ! 

II. Il confia sa résolution de passer en Europe, au 
contre-amiral Ganteaume et lui ordonna de préparer 
les deux frégates la Muiron et la Carère, et les deux 
petits chebecs la Revenge et la Fortune. Les deux fré- 
gates étaient de construction vénitienne, ayant un 
peu plus de capacité que les frégates de quarante- 
quatre françaises. Cette petite division fut approvi- 
sionnée de trois mois d'eau et quatre mois de vivres, 
pour les équipages et quatre cents passagers. 

Pendant que ces préparatifs se faisaient dans l'ar- 
senal d'Alexandrie; le quartier général arriva au 
Caire. Le visir Mustapha y avait fait son entrée quel- 



RETOUR DE NAPOLEON EN OCCIDENT. ] /jf) 

ques jours avant. La vue des trophées de la ba- 
taille d'Aboukir excita la satisfaction de la popu- 
lation du Caire. Napoléon s'occupa avec la plus 
grande activité à pourvoir à tous les besoins de l'ar- 
mée. Il fit acheter tous les draps de Carcassonne ou 
de Landrecies, quelle qu'en fût la couleur, car il était 
impossible d'en trouver de bleu, et détermina la cou- 
leur qu'auraient les nouveaux uniformes de chaque 
régiment. Il effectua dans l'administration du pays 
plusieurs changemens que l'expérience avait fait juger 
nécessaires. Mais on était encore trop mal éclairé sur 
des points importans pour qu'il fût possible d'opérer 
des changemens plus considérables. Les difficultés de 
la langue et la mauvaise volonté que mettaient les 
Coptes à donner des lumières, retardèrent long-temps 
la connaissance des affaires de finances. La fête du 
prophète fut célébrée avec une pompe qui excita la 
plus vive reconnaissance de la part du visir Musta- 
pha et des officiers faits prisonniers, soit à Aboukir, 
soit en Syrie. Le lendemain de cette fête, le général 
en chef envoya plusieurs de ces officiers, des mieux 
disposés, à Constantinople et à la Mecque. Leur récit 
produisit une sensation avantageuse. 

La commission des sciences et arts attendait la 
soumission de la Haute Egypte , pour y faire un 
voyage. M. Denon qui avait suivi le quartier général 
de Desaix, était de retour. Les croquis, les notes de 
son portefeuille excitaient l'émulation des autres sa- 
vans et artistes. Les membres de la commission s'em- 



l5o GUERRE D'ORIENT. 

barquèrent sur trois cljermes bien meublées et bien 
armées; ils visitèrent, dessinèrent et décrivirent les 
monumens de la Haute Egypte. Ils employèrent plu 
sieurs mois à cet intéressant voyage, que l'Europe ré- 
clamait depuis tant de siècles. 

Le contre-amiral Ganteaume manda en date du 
i3 août, que les quatre bâtimens seraient prêts à 
prendre la mer le 20 ; toutefois, qu'il ne fallait pas 
penser à pouvoir le faire, avec quelque probabilité 
de succès, avant le mois de novembre; alors les vents 
souffleraient du sud et les longues nuits seraient fa- 
vorables. Mais le 19 août, à cinq heures du matin, 
arriva au Caire un dromadaire porteur de dépêches 
de l'amiral, il mandait, que par un bonheur inat- 
tendu, la croisière anglaise avait disparu, ne laissant 
qu'un petit brick en observation devant le port; 
qu'en conséquence, sa division serait mouillée le 24 
à midi hors des passes ; qu'il fallait être rendu sur le 
bord de la mer le 24 , avant midi , afin qu'il pût 
appareiller et profiter des vents de terre pour s'é- 
loigner de la côte. Cette nouvelle ne laissa plus au 
général en chef que le temps de dicter ses der- 
nières instructions et de désigner les personnes qui 
devaient l'accompagner; il n'y avait pas un mo- 
ment à perdre pour mettre à profit cette heureuse 
circonstance. 

III. Le général Desaix était l'officier le plus capa- 
ble de commander l'armée d'Orient, mais il était plus 



RETOUR DE NAPOLÉON EN OCCIDENT. 1 5 1 

utile en France. Kléber tenait le second rang, Rey- 
nier , le troisième. Napoléon pensa un moment à les 
emmener tous trois en France en laissant le comman- 
dement de l'armée au général Lanusse; mais considé- 
rant les dangers attachés à la traversée , il sentit la 
convenance de laisser à l'armée d'Orient un général ca- 
pable ; il fit choix du général Kléber. Il dicta en même 
temps trois mémoires sur l'état des affaires et ses pro- 
jets. Le premier contenait les principes qui l'avaient 
dirigé dans son gouvernement d'Egypte, il y disait : 

IV. administration intérieure. L'Arabe est l'en- 
nemi des Turcs et des Mamelouks. Ceux-ci ne l'ont 
gouverné que par la force , leur pouvoir était tout 
militaire; la langue turque est aussi étrangère aux 
naturels du pays que la langue française. Les Arabes 
se croient d'une nature supérieure aux Osmanlis. 
Les ulémas , les grands cheykhs sont les chefs de la 
nation arabe ; ils ont la confiance et l'affection de 
tous les habitans de l'Egypte, c'est ce qui a, dans 
tous les temps, inspiré aux Turcs et aux Mamelouks 
tant de jalousie contre eux, et les a décidés à les 
tenir loin du maniement des affaires publiques. Je 
n'ai pas cru devoir imiter cette politique. Il nous 
est impossible de prétendre à une influence immé- 
diate sur des peuples pour qui nous sommes si étran- 
gers. Nous avons besoin pour les diriger d'avoir des 
intermédiaires ; nous devons leur donner des chefs , 
sans quoi ils s'en choisiront eux-mêmes. J'ai préféré 



1 52 GUERRE d'oRIÈIVT. 

les ulémas et les docteurs de la loi, i° parce qu'ils 
l'étaient naturellement; i° parce qu'ils sont les inter- 
prêtes du Coran, et que les plus grands obstacles que 
nous avons éprouvés et que nous éprouverons en- 
core, proviennent des idées religieuses ; 3° parce que 
ces ulémas ont des mœurs douces, aiment la justice, 
sont riches et animés de bons principes de morale. 
Ce sont sans contredit les plus honnêtes gens du pays. 
Ils ne savent pas monter à cheval, n'ont l'habitude 
d'aucune manœuvre militaire, sont peu propres à 
figurer à la tête d'un mouvement armé. Je les ai inté- 
ressés à mon administration. Je me suis servi d'eux 
pour parler au peuple, j'en ai composé les divans de 
justice; ils ont été le canal dont je me suis servi pour 
gouverner le pays. J'ai accru leur fortune; je leur ai 
en toutes circonstances, donné les plus grandes mar- 
ques de respect. Je leur ai fait rendre les premiers 
honneurs militaires; en flattant leur vanité, j'ai satis- 
fait celle de tout ce peuple. Mais ce serait en vain 
qu'on prendrait ces soins pour eux, si on ne se mon- 
trait pas pénétré du plus profond respect pour la re- 
ligion de l'islamisme et si on permettait aux Coptes 
chrétiens, grecs et latins des émancipations qui chan- 
geassent leurs rapports habituels. J'ai voulu qu'ils 
fussent encore plus soumis, plus respectueux pour les 
choses et les personnes qui tenaient à l'islamisme, que 
par le passé. 

La Porte était en possession de nommer à toutes 
les places de cadi. J'ai éprouvé bien des difficultés à 



RETOUR DE NAPOLÉON EN OCCIDENT. 1 53 

changer cet usage et à décider les ulémas à reprendre 
une prérogative qu'ils avaient perdue. Il est impor- 
tant de maintenir ce que j'ai fait. Le Caire est la se- 
conde clef de la sainte Kaaba; la Mecque est le 
centre de la religion mahométane. La politique des 
sultans de Constantinople a été de discréditer le 
schérifdela Mecque, de restreindre et d'annuler les 
relations des ulémas avec la Mecque. Mes intérêts ont 
dû naturellement me porter à suivre une marche 
inverse. J'ai fait revivre d'anciens usages, je me suis 
concilié l'amitié du schérif 7 et j'ai fait tout ce qu'il 
était possible pour multiplier et accroître les relations 
des mosquées avec la sainte cité. Il faut se donner 
les plus grands soins pour persuader aux musulmans 
qu'on aime le Coran et qu'on vénère le prophète. 
Un seul mot, une seule démarche mal calculée, peut 
détruire le travail de plusieurs années. Je n'ai jarr.ais 
permis que l'administration agît directement sur les 
personnes ouïe temporel des mosquées. Je m'en suis 
toujours rapporté aux ulémas et les ai laissés agir. 
Dans toute discussion contentieuse, l'autorité fran- 
çaise doit être favorable aux mosquées et aux fonda- 
tions pieuses. Il vaut mieux perdre quelques droits 
et ne pas donner lieu à calomnier les dispositions 
secrètes de l'administration sur ces matières si déli- 
cates. Ce moyen a été le plus puissant de tous, et 
celui qui a le plus contribué à rendre mon gouver- 
nement populaire. La contribution de six millions 
qu'à mon arrivée j'ai été obligé de lever sur la ville, 



l54 GUERRE DORIENÏ. 

a excité moins de murmures, et a été payée avec plus 
de facilité, parce que je n'ai employé que les cheykhs 
pour la répartir et la percevoir, et les habitans ont vu 
avec satisfaction qu'il n'y avait eu ni avanie ni aucun 
de ces actes arbitraires qui déshonoraient l'adminis- 
tration des Turcs et des Mamelouks. 

Les Coptes sont en possession de l'administration 
des finances et de la levée des contributions; il faut 
les y maintenir, et avoir l'œil à ce que les Turcs ne 
s'immiscent pas dans cette partie importante de 
l'administration qu'il faut avec le temps faire passer 
entre les mains des Européens. Les Mamelouks 
n'existent plus comme puissance, ils peuvent être 
utiles comme corps de milice subordonnée ; ils sont 
ennemis nés des Arabes et des cheykhs ; ils peuvent 
rendre des services dans bien des circonstances. On 
gagnera Mourad-Bey et Ibrahim-Bey en leur donnant 
le titre de prince ; les autres beys en leur donnant le 
rang de général , et les rétablissant dans leurs pro- 
priétés. Il faut cependant veiller à ce que les beys 
réunis n'aient jamais plus de neuf cents ou mille 
cavaliers. On les emploiera à contenir les Arabes 
du désert conjointement avec six régimens de dro- 
madaires qu'on lèvera à cet effet. On s'emparera 
de tous les puits des six déserts, afin de pouvoir 
exercer une juridiction directe sur toutes ces tribus 
errantes. 

11 ne faut pas perdre de vue qu'Alexandrie doit 
être un jour la capitale du pays. On doit donc favo- 



RETOUR DE NAPOLÉON EN OCCIDENT. 1 55 

riser la branche du Nil du côté de Rosette, plutôt que 
celle du côté de Damiette; faire couler dans le Ba- 
heiréh un plus grand volume d'eau, même au détri- 
ment de la Ckarkiéh ; rétablir le canal de Rahmaniéh 
à Alexandrie; enfin favoriser le port d'Alexandrie, en 
en faisant le seul débouché pour le commerce avec 
l'Europe, et en rétablissant toutes les anciennes com- 
munications entre la Basse Egypte, le Faïoum et le 
Baheiréh; les fortifications permanentes, les maga- 
sins, les hôpitaux, les arsenaux, les moulins à vent, 
les manufactures doivent être construits de préférence 
à Alexandrie, où il faut attirer par tous les moyens de 
fortes populations de Grecs, de Juifs et de chrétiens 
de Syrie. 

Il faut favoriser Suez au détriment de Cosseir, en 
faire un seul dépôt pour l'importation des cafés, des 
épices, et pour les exportations des marchandises de 
l'Europe et de la Basse Egypte. Le commerce de 
Cosseir doit se borner à l'exportation des denrées de 
la Haute Egypte. Il faut insensiblement accoutumer 
le pays à la levée d'une conscription pour recruter 
l'armée de terre et l'armée de mer. Il faut surtout se 
procurer chaque année plusieurs milliers de noirs du 
Sennaar, du Dârfour, et les incorporer dans les ré- 
gimens français, à raison de vingt par compagnie. 
Accoutumés aux déserts, aux chaleurs de l'équateur, 
après trois ou quatre ans d'habitude et d'exercice, ce 
seront de bons soldats et des soldats dévoués. Il faut 
se conformer aux manières des Orientaux, supprimer 



I 56 GUERRE D'ORIENT. 

le chapeau et les culottes étroites, et donner à l'ha- 
billement de nos troupes quelque chose de l'ha- 
billement des Maugrabins et des Arnautes. Ainsi 
vêtues, elles paraîtraient aux habitans une armée na- 
tionale; cela cadrerait donc avec les circonstances 
du pays. 

V. Fortifications. L'Egypte ne peut pas être 
attaquée par la frontière du Sud. Si, il y a plusieurs 
milliers d'années, elle fut conquise par une irruption 
d'Éthiopiens, c'est qu'alors le haut Nil était habité 
par de nombreuses et puissantes nations , dont il ne 
nous reste plus que de magnifiques ruines, que l'on 
voit dans l'île de Méroë et dans les plaines du Sen- 
naar. Elle ne peut pas être davantage attaquée par la 
frontière de l'Ouest. Les califes Fatimites arrivèrent, 
il est vrai, dans le dixième siècle par ce côté; c'est 
qu'alors la Cyrénaïque et le pays des Marioles con- 
tenaient de grandes villes et de grandes populations 
qui ne subsistent plus. D'ailleurs les Fatimites n'eu- 
rent pas besoin d'employer la force pour s'établir en 
Egypte , ils n'eurent besoin que de l'influence des 
opinions religieuses. Derneestla première ville qu'on 
trouve aujourd'hui sur cette frontière, elle est habitée 
par sept mille Arabes, et est séparée d'Alexandrie, par 
plus de cent cinquante lieues de désert. La mer Rouge 
couvre l'Egypte à l'Est; cet obstacle est d'autant plus 
considérable, que la vallée du Nil est séparée de la 
mer Rouge par des montagnes escarpées et des dé- 



RETOUR DE NAPOLÉON EN OCCIDENT. 1 57 

serts arides. On ne peut donc pénétrer du côté de 
l'Est qu'en traversant l'isthme de Suez par le che- 
min de Gaza, El-Arich , Katiéh et Salhéyéh; ce 
chemin traverse un désert de soixante- dix lieues 
qui est presque impraticable pour une armée pen- 
dant six mois de l'année et qui, dans toutes les sai- 
sons, exige une immense quantité de chameaux et 
d'outrés. 

L'Egypte est dans une circonstance unique. Sur 
six cents lieues de frontières de terre, elle n'est atta- 
quable que par un seul chemin. C'est en effet par 
cette route que Cambyse et ses successeurs , les rois 
de Perse, ceux de Syrie, après eux, Alexandre, les 
Séleucides, les terribles Moslems, les califes de Bag- 
dad, lesTartares, les Ottomans, l'ont envahie. Une 
forteresse à El-Arich, une de moindre importance à 
Katiéh, un fort à Salhéyéh, un petit fort dans l'Ouady 
deTomilât, six tours pour chacun des puits intermé- 
diaires depuis El-Arich jusqu'à Salhéyéh, et depuis 
Salhéyéh jusqu'à Suez, accroîtraient beaucoup l'obsta- 
cle naturel qu'offre cette frontière. 



58 



GUERRE D ORIENT, 



ARMEMENT (l). 



El-Arich 

Katiéh 

Salhéyéh 

Six tours 

Ouady de Tomilât 

Total. . . . 



Pièces 

d'un 

calibre 

supérieur 

a 12. 



14 



Pièces 

d'un 

calibre 

inférieur. 



9 

6 

6 

12 

6 



39 



16 



Total 

des 

bouches 

à feu. 



23 
10 
14 
12 
10 



f.9 



Force 
des 

garnisons. 



400 h, 

150 

200 

120 

130 



1000 h. 



J'ai fait démolir le village d'El-Arich; il faut ache- 
ver de construire la casemate dans l'intérieur du fort , 
le chemin couvert et un glacis, une contrescarpe et 
les redans en maçonnerie pour découvrir et battre les 
bas fonds. 

La frontière du nord est couverte par la Méditer- 
ranée. Surcentvingt lieues décotes, un débarquement 
ne peut s'opérer que sur trois points, Alexandrie, 
Aboukir et Damiette. Alexandrie étant une place 
forte, le centre de toute la défense, de toute l'admi- 
nistration, est mise à l'abri de toute surprise; la 



(1) L'addition de la troisième colonne fait un total de quatorze et non de 
seize. Bien que l'erreur soit évidente , on a laissé les chiffres qui se trouvaient 
dans le manuscrit, parce qu'aucun d'eux n'était douteux. Il est probable 
qu'au lieu de six obusiers ou mortiers à El-Arich, il fallait huit, et qu'il y a eu 
erreur de copiste. Voir le détail de la prise du fort d'El-Arich. 

(Z)e Las Cases.) 



RETOUR DE NAPOLÉON EN OCCIDENT. 1 5o, 

plage du Marabout se trouve comprise dans ses forti- 
fications. Tant que l'armée française sera maîtresse 
de cette ville , elle pourra être secourue, et l'Egypte 
ne sera pas perdue sans ressource. Provisoirement il 
faut rétablir l'enceinte des Arabes, la couvrir par un 
chemin couvert et un glacis ; creuser au pied de la 
muraille , un profond fossé , de dix toises de largeur 
et de trois de profondeur, le remplir d'eau delà mer ; 
construire quatre forts ; un , en avant de la porte de 
Rosette, un, à la colonne de Pompée, un , intermé- 
diaire et un quatrième , du côté du fort des Bains ; 
couvrir ces forts d'inondations et de fossés pleins 
d'eau, avec une redoute casematée pour deux cents 
hommes. Le fort du cap Figuier, qui doit être fermé 
à la gorge, celui des Bains, le fort Turc, le fort 
Triangulaire, le Phare, le Pharisson, le fort Turc du 
port neuf, l'extrémité de l'enceinte des Arabes , for- 
mant huit forts , contiendront huit batteries de côte 
qui défendront les deux ports et croiseront leurs feux 
à mille cinq cents et mille toises. Le fort du Marabout 
est de la plus haute importance, puisqu'il défend 
l'entrée des passes, et une plage propre à un débar- 
quement. En rasant la Mosquée qui est dans l'île, et 
en la convertissant en une bonne casemate, on peut 
rendre ce fort de la plus grande résistance. Aussitôt 
que cela sera possible , il faudra fermer par une mu- 
raille les deux quais du port vieux et du port neuf, 
afin d'être à l'abri d'une surprise, et d'économiser 
les hommes nécessaires à la défense. Trois cents bou- 



l6o GUERRE D'ORIENT. 

ches à feu de tout calibre, six mille hommes de gar- 
nison, dont trois cents de cavalerie, trois mille marins 
des équipages des vaisseaux de guerre et de la flottille; 
deux ou trois cents canonniers de terre, mille vétérans 
et hommes de dépôt, mille cinq cents hommes de 
bonne infanterie, mettront cette place à l'abri de 
l'insulte. Aboukîr est défendu par un fort qui , dans 
son état actuel, est trop faible. Il faut lui donner une 
résistance de quinze jours de tranchée, en construi- 
sant des ouvrages en maçonnerie. Il faut bâtir dans 
l'île d'El-Bequier une tour casematée , servant de ré- 
duit à une batterie décote, qui batte la haute mer et 
l'intérieur delà rade; autant à l'embouchure du lac 
Madiéh. Il faut construire sur le mont du Puits, un 
fort, comme le fort Crétin, protégeant une batterie de 
côte. 



ARMEMENT. 







Pièces 




Obusiers 








Pièces 


de 16 




ou 








de 36 


ou 12 


Mortiers. 


pièces 


Total. 


GarnisoD. 




ou 1k. 


boulets 
rouges. 




de petit 
calibre. 






Fort d'Aboukir .... 


8 


2 


3 


6dï 


19 


200 


Ile d'Fl-Bequier. . . . 


10 


2 


3 


3 


18 


180 


Fort de l'embouchure 














du lac Madiéh . . . 


4 


2 


2 


3 


11 


130 




6 


2 


2 


4 


14 


150 




28 


8 


10 


16 


62 


660 


(1) Dont deux de campagne 













RETOUR DE NAPOLÉON EN OCCIDENT. lGl 

Par leur seule inertie, ces fortifications défendront 
le débarquement, puisque les boulets, les obus et les 
bombes se croiseront sur la plage et dans la rade. 
Lors de l'apparition d'une escadre ennemie, la garni- 
son d'Alexandrie détachera deux bataillons de quatre 
cents hommes , un escadron de cent quatre-vingts 
hommes, et huit pièces de campagne auxquelles se 
joindront les six pièces de campagne des trois forts , 
ce qui fera quatorze. Cette force mobile, manœu- 
vrant entre les forts, rendra impossible tout débar- 
quement. Un débarquement ne peut s'effectuer à 
Damiette que pendant la belle saison, et même alors 
il arrive souvent que les bâtimens chassent dans la 
rade. L'armement de la tour au milieu du Bogaz et 
l'achèvement de Lesbé, quelques prames ou chalou- 
pes canonnières embossées dans l'intérieur des passes, 
défendront ce point moins important que les deux 
autres; cinq cents hommes et trente-six pièces de tout 
calibre, compris six pièces de campagne seront suf- 
fisans. 

Après avoir pourvu à la défense des trois seuls 
points où une armée peut débarquer, il faut assurer 
le cabotage et surtout le départ et l'arrivée des avisos 
et des bâtimens de commerce pour communiquer 
avec la France; à cet effet il faut occuper : i° El- 
Baretoun où il y a des ruines, de l'eau, des arbres , 
un bon port; i° deux points sur la cote intermédiaire 
entre le port et Alexandrie, pour protéger le cabotage. 

Le fort Julien défend suffisamment la passe de Rosette, 
ii. ii 



l6s> GUERRE D'ORIENT. 

Il faudrait à l'embouchure de la passe de Bourlos,une 
tour avec deux pièces de dix-huit, une pièce de cam- 
pagne, trente hommes de garnison, et une chaloupe 
canonnière à fond plat, armée de deux grosses pièces, 
qui puisse dominer le lac et s'embosser à son em- 
bouchure sous la protection de la tour; autant au lac 
de Menzaléh, aux bouches de Dibéh, d'Omfareg et 
de Peluse, ce qui ferait huit pièces de gros calibre , 
huit pièces de dix-huit, quatre pièces de campagne et 
deux cents hommes. Mon intention est de diriger des 
bâtimens sur El-Baretoun et sur le lac Menzaléh. Ceux- 
ci reconnaîtront le Carmel, fileront le long de la côte 
du désert sur Tinéh et débarqueront dans le lac. 

VI. Défense de l'Egypte. L'Egypte peut être atta- 
quée i° par une armée qui se réunirait en Syrie; 
partirait de Gaza, traverserait le désert de l'isthme de 
Suez, et déboucherait dans la plaine du Nil ; u° par 
une armée qui débarquerait sur les côtes de la Médi- 
terranée; 3° par une opération combinée de deux 
armées, dont l'une de Gaza pénétrerait par le désert, 
et l'autre débarquerait sur les côtes de la Méditer- 
ranée. Une armée turque préférera prendre le premier 
parti, une armée anglaise, le second; et s'il est ques- 
tion d'adopter le troisième parti, les Turcs opéreront 
par le désert, et les Anglais, par la mer 

i° Cambyse, Xerxès, Alexandre-le-Grand, Amrou, 
l'empereur Sélim entrèrent en Egypte avec une seule 
armée par le désert de Gaza à Peluse. Artaxerxès, 



RETOUR DE NAPOLÉON EN OCCIDENT. l63 

roi de Perse, l'attaqua par deux armées , une traver- 
sant le désert, l'autre, débarquant à la bouche de 
Dibéh, mais il fut battu et échoua. Ochus, un de ses 
successeurs l'attaqua avec trois armées : celle de mer 
entra dans le Nil et débarqua au Ventre de la Vache ; 
la seconde investit Peluse pour en faire le siège , la 
troisième se dirigea sur Saba-Biar. Le roi d'Egypte se 
porta contre la colonne qui était au Ventre de la 
Vache, mais elle était déjà retranchée. Ochus réunit 
ses trois armées , s'empara de Memphis et du pays. 
Antigone , un des successeurs d'Alexandre , se porta 
par terre de Gaza à Peluse, et son fils, par mer; mais 
la flotte fut dispersée par les mauvais temps, ce qui fit 
échouer l'expédition. Antiochus fut battu à Raphia 
par Ptolémée Evergète qui passa le désert et marcha 
à sa rencontre. Saint Louis et Napoléon l'attaquèrent 
par mer avec une seule armée; le premier débarqua 
à Damiette et, après un an de campagne, fut battu et 
fait prisonnier par les Mamelouks. Le second débar- 
qua au Marabout, s'empara dans le premier mois , de 
toute la Basse Egypte, de la capitale, et ensuite, de 
tout le pays; il détruisit l'empire des Mamelouks. 

La Turquie n'est plus un état; c'est une réunion 
de pachaliks indépendans, gouvernés selon les vues , 
les intérêts et les passions des pachas. Elle ne peut 
plus mettre sur pied ces nombreuses armées qui ont 
effrayé l'Europe dans les siècles précédens. La milice 
turque est sans discipline, sans organisation, sans 
instruction , sans tactique. Cinquante, ou soixante 



l64 GUERRE D'ORIENT. 

mille hommes, moitié à cheval et moitié à pied, armés 
de fusils de tous les calibres , d'armes blanches de 
toutes les espèces , forment une foule d'hommes , 
mais ne méritent pas le nom d'armée. La Turquie ne 
peut mettre sur pied que des armées comme celle du 
montThabor; celle d'Aboukir était formée de trou- 
pes d'élite d'Europe. Une armée turque de soixante 
mille hommes comptera à peine quarante mille 
combattans; elle est incapable de résister au choc 
d'une division française de six mille hommes. Elle 
fera investir El-Arich par son avant-garde, et tiendra 
ses divisions en échelons au puits de Zawi , de Ra- 
phia et Khan-Iounès; il lui faudra vingt jours pour 
prendre El-Arich; il lui en faudra autant pour pren- 
dre Katiéh. L'armée française aura le temps de se 
réunir au bois de Katiéh , et d'attendre l'ennemi à 
la lisière du désert. Vingt mille hommes de l'armée 
d'Orient dans une pareille position battront deux 
cent mille Turcs et les refouleront dans le désert. 

•2° Si une armée anglaise veut seule conquérir 
l'Egypte, il faut qu'elle soit de trente-cinq mille hom- 
mes d'infanterie, de trois mille de cavalerie, de mille 
d'artillerie et d'état-major. Elle débarquera à Abou- 
kir, s'emparera du fort, du fort Julien, de la ville de 
Rosette, du lac Madiéh. Ayant ainsi bien assuré ses 
subsistances, elle assiégera Alexandrie; elle pourra 
prendre cette place avant que l'armée française soit 
toute réunie, ou battre cette armée si elle voulait en 
faire lever le siège. Alexandrie prise, l'Egypte est 



RETOUR DE NAPOLÉON EN OCCIDENT. l65 

perdue pour la France. Sans quitter les bords delà 
mer, sans perdre de vue les mâts de leurs vaisseaux 
les Anglais auront fait la conquête de ce beau pays 
et garanti leurs possessions des Indes. Mais l'Angle 
terre n'a pas dans ce moment-ci une telle armée dis 
ponible ; elle lui est nécessaire pour contenir l'Irlande 
pour protéger le Portugal; les frais d'un pareil arme- 
ment qui devrait être fait dans la Tamise pour agir 
sur le Nil, absorberaient des sommes immenses. 

3° Il est donc plus probable que, si l'Egypte est 
sérieusement attaquée, elle le sera par une opération 
combinée. Une armée turque de quarante à cinquante 
mille hommes traversera le désert de Gaza àSalhéyéh, 
une armée anglaise de quinze mille hommes ayant mille 
cinq cents chevaux de cavalerie, et cinq cents d'artille- 
rie débarquera sur les côtes de la Méditerranée. Ces 
deux armées réunies feraient une force double de celle 
del'armée d'Orient. Quelle est la saisonla plus propre 
pour une opération pareille? Quel est le point de la 
côte où devrait débarquer une armée anglaise? L'opé- 
ration doit commencer le I er avril; l'armée turque se 
portera sur El-Arich, ouvrira la tranchée; ses vivres 
et son équipage de siège lui seront portés par eau; la 
mer est bonne après l'équinoxe de printemps. El- 
Arich pris, elle investira Ratiéh; la mer pourra égale- 
ment lui transporter ce qui lui est nécessaire, on sera 
alors en mai. La flotte anglaise mouillera dans la 
rade de Damiette. Elle aura des canonnières armées 
de vingt-quatre, tirant dix-huit pouces d'eau au plus, 



ï6G GUERRE D'ORIENT. 

qui entreront dans le lac Menzaléh par les trois bou- 
ches, s'en empareront et se mettront en communi- 
cation avec l'armée turque. L'armée anglaise prendra 
position en avant de Damiette derrière le canal d'Ach- 
moun ; ou même sans aller si, loin, la jonction des 
deux armées s'opérera, soit en faisant filer de Katiéh 
l'armée turque par l'isthme qui sépare le lac Menza- 
léh de la mer, en construisant des ponts de bateaux 
sur les trois bouches de ce lac, soit par un mouvement 
combiné on avant du lac. 

Aussitôt que ce projet de l'ennemi serait démasqué, 
l'arméefrançaise tout entièrese réuniraitsurSalhéyéh; 
il lui faudrait plusieurs semaines pour cela ; elle devrait 
évacuer toute la Haute Egypte. Du camp de Salhéyéh, 
elle se portera , sur El-Arich pour en faire lever le siège 
et battre l'armée turque, ou surKatiéh si déjà El-Arich 
est pris ; ou bien elle marchera pour attaquer l'armée 
anglaise, avant sa j on ction avec l' armée turqu e. Vaincue, 
elledoit avoir préparé sa retraitesur Alexandrie parle 
Delta. Elle peut disputer le terrain couvert par les bran- 
ches du Nil et gagner le temps nécessaire pour achever 
l'évacuation duCaire. Elle doitse défendre à Alexandrie 
jusqu'au dernier moment, carlesjours qui se succèdent 
ne se ressemblent pas; des accidens changent l'état 
politique des nations; enfin, plus l'armée française 
prolongerait sa défense, plus elle tiendrait paralysée 
l'armée anglaise et plus celle-ci ferait de pertes. 

Mais si, au lieu de débarquera Damiette, l'armée 
anglaise débarquait à Abouldr, les chances seraient 



RETOUR DE NAPOLÉON EN OCCIDENT. 1 67 

plus favorables à l'armée française. Il faudrait alors 
qu'elle se réunît sur Alexandrie en aussi peu de jours 
que possible et qu'elle attaquât l'armée anglaise avant 
qu'elle se fût emparée du fort d'Aboukir. Si l'armée 
française est victorieuse, l'Egypte est sauvée; si au 
contraire elle est battue, elle doit livrer Alexandrie à 
ses propres forces; se porter rapidement sur Salbéyéh, 
à la rencontre de l'armée turque, la battre, la chasser 
dans le désert et revenir alors sur les Anglais, la partie 
peut encore être sauvée. Mais si l'armée française est 
de nouveau battue par les Turcs , il ne lui reste plus 
qu'à se concentrer dans Alexandrie, et à s'y défendre 
jusqu'à la dernière extrémité. On voit, par cette ana- 
lyse, l'importance de la possession d'El-Arich que je 
considère comme la sentinelle avancée, ou une des 
clefs du pays. Elle sépare et tient éloignées l'une de 
l'autre, l'armée qui traverserait le désert et celle qui 
débarquerait sur les côtes de la Méditerranée. 

VII. Politique. Il faut envoyer des chargés d'affai- 
res au Sennaar, en Abyssin ie et au Dârfour. J'ai de- 
mandé aux princes de ces pays d'en envoyer au Caire. 
Toutes leurs relations avec l'Egypte sont des affaires de 
commerce ; mais outre le but commercial , j'avais 
celui de me ménager les moyens de pénétrer dans 
l'intérieur de l'Afrique , et d'organiser un achat ré- 
gulier de dix mille esclaves par an , de l'âge de 
quatorze à dix-huit ans, vingt mille seraient in- 
corporés dans l'armée, à raison de vingt par compa- 



l68 GUERRE d'oRIEJNT. 

gnie, et les autres formeraient des corps auxiliaires 
ayant des cadres français. Cela tiendrait lieu de ren- 
forts , si la République ne pouvait pas en envoyer. 
Déjà j'ai fait saisir deux mille jeunes Mamelouks 
esclaves , qui tous appartiennent à des seigneurs sy- 
riens. On peut sans délai les répartir dans les cadres. 

La République a un consul à Tripoli ; il faut 
insister pour que les régences de Tunis et de Tripoli 
envoient des chargés d'affaires au Caire. Les agens 
de ces régences seront fort utiles pour ouvrir des 
communications avec l'Europe. 

Le sultan Sélim a été contraint à la guerre contre la 
France ; le divan est favorablement disposé pour 
nous ; la perte des armées de Syrie et de Rhodes lui 
a dessillé les yeux. C'étaient les troupes les plus 
exercées de l'empire; plusieurs régi mens formés à 
l'européenne en faisaient partie, ils ont tous péri. Les 
canonniers formés à la française , et quatre-vingts 
bouches à feu de campagne fondus par nos ouvriers, 
sont des pertes sensibles pour la Porte, qui a les 
yeux ouverts, et frémit de terreur à l'aspect des 
Russes. Écrivez au grand visir que nous ne voulons 
pas garder l'Egypte, que nous n'y sommes arrivés que 
comme on arrive dans un caravansérail, placé sur la 
route de l'Inde. Il passe tous les mois au Caire des 
hommes considérables, ce sont des pèlerins qui 
reviennent de la Mecque, traversent la mer Rouge, 
débarquent à Cosseir, descendent au Caire par le 
Nil et s'embarquent à Damiette. Faites-leur des hon- 



RETOUR DE NAPOLÉON EN OCCIDENT. / 1 69 

nètetés à leur passage, abouchez-les avec ceux des 
grands cheykhs qui sont le plus favorables à notre 
cause; chargez-les de lettres et de paroles pour la 
Porte, vous aurez réussi, si vous parvenez à avoir 
près du grand visir des agens français qui puissent 
vous instruire et contrebattre les menées des Anglais. 

Vous devez vous appliquer à éclairer l'année et à 
détruire les fantômes que crée la malveillance. La 
Russie n'est pas contraire à l'expédition d'Egypte. Si 
le czar le pouvait, sans se compromettre et sans man- 
quer à son caractère, il serait plutôt favorable 
qu'hostile à l'armée d'Orient. En effet l'Egypte est 
la pomme dont la discorde s'est servie et se servira , 
pour faire mettre les armes à la main aux Français et 
aux Ottomans. L'armée d'Orient vaincue et l'Egypte 
évacuée, l'intimité entre les deux nations redeviendra 
ce qu'elle a été depuis François I er , car les Turcs 
savent bien que ce n'est pas à leur territoire que 
nous en voulons, mais aux Indes; que ce n'est 
pas le croissant que nous cherchons à humilier sur 
les bords du Nil , mais le léopard anglais que nous y 
poursuivons. La Russie ne fera donc jamais rien con- 
tre cette armée. 

Les Anglais seuls veulent sincèrement et avant tout 
nous chasser de l'Egypte; mais ils ont manqué l'oc- 
casion. La deuxième coalition ayant renoué la guerre 
en Italie, en Allemagne et au Nord, ils ont besoin de 
leurs forces pour pouvoir profiter des événemens. Si 
la deuxième coalition est vaincue et la paix rétablie 



lyO GUERRE D ORIENT. 

sur le continent, l'Angleterre pourra disposer de ses 
troupes, puisqu'elle n'aura plus qu'à songer aux 
affaires d'Egypte, et aux intérêts de l'Indoustan. 
Mais alors elle ne sera plus secondée par la Porte qui 
devra d'autant plus ménager la France que celle-ci 
aura été victorieuse. 

La peste est un des plus grands ennemis que l'armée 
ait à redouter par la perte d'hommes qu'elle occa- 
sionne ; par l'effet moral qu'elle produit sur les 
esprits; par la langueur où elle laisse, même ceux qui 
en guérissent. Il faut n'accorder aucune exception 
aux réglemens sanitaires de Marseille, et bien surveil- 
ler les lazarets. 

VIII. Le courrier de l'amiral Ganteaume qui fixait 
l'embarquement au il\ août, était fort inattendu. 
Il contrariait le général en chef qui eût voulu un délai 
de quinze jours; car il avait encore bien des choses à 
régler. Toutefois , il n'y avait pas à hésiter. Dans la 
journée du t g août, le général Berthier expédia : aux 
généraux Desaix, Rléber, Menou, Murât, Marmont, 
Bessières; aux membres de l'Institut Monge, Bertho- 
let, Denon, Perceval ; et à la compagnie des guides 
l'ordre de se rendre en toute diligence à Alexandrie. 
Le quartier général s'embarqua le soir sur le Nil, 
séjourna à Menouf où commandait le général La- 
nusse, arriva le i3 à Rahmaniéh et y débarqua; les 
chevaux étaient sur le rivage ; le il\, à quatre heures 
après midi, on était au bivouac sur le camp des Ro- 



RETOUR DE NAPOLÉON EN OCCIDENT. 171 

mains, près d'Alexandrie, au bord delà mer. Desaix 
et Kléber manquaient au rendez-vous; le premier 
commandait dans la Haute Egypte, le second était à 
Damiette , et n'arriva que le lendemain. Cependant 
Faillirai Ganteaume pressait l'embarquement. Il vit 
avec peine qu'on tardait jusqu'au soir; il était sti- 
mulé par la vue du brick anglais qui, à trois 
heures après midi , s'était approché assez près pour 
reconnaître les frégates au mouillage, et s'être aperçu 
qu'elles étaient en appareillage. Ce brick avait immé- 
diatement cinglé sur Chypre, probablement pour en 
instruire la croisière anglaise. Peu après, une brise du 
sud-est s'éleva, c'était un prodige au mois d'août, 
époque à laquelle les vents du nord-ouest habituels 
en cette saison existaient encore. L'amiral jugea que 
cette brise pouvait pousser la division à trente ou 
quarante lieues hors des limites de la croisière 
d'Alexandrie. Napoléon remit au général Menou les 
instructions pour le général Kléber et l'ordre au 
général Desaix de se rendre en France en profitant 
des mauvais temps d'hiver. Il eûtbien désiré l'emme- 
ner avec lui. Le général Menou était extrêmement 
peiné; sa confiance dans le général en chef était 
exclusive, mais il savait combien il était important 
que Napoléon arrivât en Europe. C'est à cette occa- 
sion que se promenant sur l'Estran, mouillé par le 
flot de la mer, vis-à-vis de sa tente, le général en chef 
lui dit : « J'arriverai à Paris , je chasserai ce tas 
« d'avocats qui se moquent de nous et qui sont inca- 



I72 GUERRE D'ORIENT. 

« pables de gouverner la République; je me mettrai 
« à la tète du gouvernement; je rallierai tous les 
« partis; je rétablirai la République italienne, et je 
« consoliderai cette magnifique colonie. » 

Ce fut après cette conversation que Napoléon entra 
dans sa tente, au bord de la mer et dicta au sieur 
Bourrienne son secrétaire, cette lettre adressée au 
général Rléber, par laquelle celui-ci a voulu se croire 
autorisé à traiter et à capituler. 

Son dernier ordre du jour fut conçu en ces termes : 

« Soldats, 

« Les nouvelles d'Europe me décident à partir 
« pour la France. Je laisse le commandement de l'ar- 
« mée au général Kléber. Vous aurez bientôt de mes 
« nouvelles. 11 m'est pénible de quitter des soldats 
« que j'aime, mais cette absence ne sera que rno- 
« mentanée. Le chef que je vous laisse a la confiance 
<f du gouvernement et la mienne. » 

L'embarquement eut lieu à sept heures du soir ; 
les généraux Lannes, Murât, Marmont; les sieurs 
Perceval et Denon et la moitié des gardes, s'embar- 
quèrent sur la Carêre _,- le capitaine Dumanoir la 
commandait. Le général en chef, Berthier, Monge , 
Bertholet, Bourrienne et l'autre moitié des gardes, 
s'embarquèrent sur la Muiron. Cette frégate avait été 
ainsi appelée en l'honneur de l'aide-de-camp de ce 



RETOUR DE NAPOLEON EN OCCIDENT. 1^3 

nom, tué à Arcole, couvrant de son corps son géné- 
ral. Carère était le nom d'un général d'artillerie, tué 
à Neumark, en Carinthie dans la campagne de 1797. 
Ces deux frégates étaient belles, grandes et bien ar- 
mées , capables de soutenir un combat; mais comme 
elles tiraient deux pieds de moins que les frégates 
françaises, cpioique plus longues et plus larges, elles 
tenaient mal le vent : et chassées par des forces supé- 
rieures elles ne pouvaient échapper. Les deux petits 
chebecs avaient été doublés en cuivre. Ils étaient 
bons marcheurs; on comptait s'en servir pendant que 
les frégates attireraient l'attention desbâtimens enne- 
mis, si on était poursuivi par des forces supérieures. 
Cette petite division appareilla à neuf heures du 
soir et, à six heures du matin, elle se trouva à trente 
lieues ouest d'Alexandrie , au-delà du cap d'Aras. 
Mais peu après le lever du soleil , la brise cessa en- 
tièrement, le vent habituel du nord-ouest reprit toute 
sa force; il dura quinze ou vingt jours. Quelquefois, 
dans vingt-quatre heures, on avait fait deux ou trois 
lieues en bonne route , et souvent on avait perdu ; 
les bâtimens avaient dérivé, emportés par les courans 
qui, sur cette mer, se font sentir de l'Ouest à l'Est, 
Les officiers de terre s'en prenaient aux officiers de 
marine et leur demandaient avec ironie , quand ils 
mouilleraient dans le port d'Alexandrie. L'amiral 
piqué résolut de tirer sa bordée sur Candie. Mais, en 
ayant fait la proposition au général en chef, celui-ci 
s'y refusa, et ordonna au contre-amiral de se tenir 



174 GUERRE D'ORIENT. 

le plus près possible de la côte, d'entrer même 
dans le golfe de la Sidre pour se mieux cacher; il 
ajouta que l'équinoxe n'était pas éloigné et qu'alors 
il ferait route ; que c'étaient des jours bien gagnés 
que ceux qu'on perdait dans ces mers inconnues ; 
qu'il fallait se mettre au-dessus des railleries des 
ignorans. L'amiral se conforma d'autant plus volon- 
tiers à cet ordre, qu'il s'accordait avec le résultat de 
son expérience et tout ce qu'il connaissait de ces 
mers. Le vent de l'équinoxe arriva enfin. En trois ou 
quatre jours , la division doubla le cap Bon, filant 
treize nœuds ; après avoir doublé la côte d'Afrique , 
elle longea la côte de la Sardaigne, puis elle fit canal 
pour attérer près du détroit de Bonifaccio, d'où elle 
suivit la côte de Corse, jusqu'au Sanguinaire, cap du 
golfe d'Ajaccio. Dans le doute si cette île était encore 
à la France, le chebec la Fortune donna dans le 
golfe, communiqua avec des pêcheurs et fit le signal 
d'entrer. La division jeta l'ancre le 3o septembre à 
deux heures après midi. Les passagers débarquè- 
rent ; les mauvais temps obligèrent à y séjourner sept 
jours. 

Le détail des événemens qui s'étaient passés en 1 799, 
et spécialement dans les mois de juillet, août et sep- 
tembre, firent connaître tous les dangers qui mena- 
çaient la patrie. Joubert venait d'être tué sur le 
champ de bataille de Novi. Au bruit de l'arrivée de 
Napoléon, les chefs des Pievi de l'île accoururent à 
Ajaccio. Le général employa son influence à récon- 



RETOUR DE NAPOLÉON EN OCCIDENT. ï j5 

cilier les partis et à éteindre les factions qui étaient 
fort animées. Le 7 octobre, se trouvant à mi-canal 
des côtes de la Corse et de celles de la Provence, la 
division fut assaillie par un coup de vent du Libeccio 
des plus furieux. Il se calma. Le soir du 8, on était 
à huit lieues de Toulon , faisant bonne route , mais 
dans une brume épaisse. On reconnut qu'on était au 
milieu d'une escadre, et très près des bâtimens, d'a- 
près les coups de canon qu'elle tirait. On avait appris 
en Corse que l'escadre de Bruix était retournée dans 
l'Océan ; on était donc au milieu d'une escadre enne- 
mie. A six heures, il y eut un moment d'éclaircie qui 
ne dura qu'une minute, mais qui fut suffisant pour 
faire découvrir que l'on n'était qu'à une portée de 
canon de plusieurs vaisseaux de soixante-quatorze; 
le parti à prendre était embarrassant. L'amiral, d'un 
caractère extrêmement vif, ordonna de virer de bord 
pour gagner la Corse. « Que faites-vous, lui dit le 
général en chef, vous prenez chasse, vous allez vous 
faire reconnaître; manœuvrez au contraire sur l'en- 
nemi. » Cela réussit; on ne conçut aucun soupçon. 
Peu de momens après, la brume se leva de nouveau. 
L'amiral avait sagement pris à Ajaccio deux felou- 
ques, espèces d'espéronnades , bonnes marcheuses, 
armées de matelots du pays très bons nageurs. Il vou- 
lait que les passagers se jetassent dans ces felouques 
et gagnassent Porto-Cros, où ils arriveraient néces- 
sairement dans la nuit. Les frégates retourneraient 
en Corse. Ce ne fut pas le sentiment du général en 



ï ^6 GUERRE D'ORIENT. 

chef qui ordonna de naviguer sur Antibes. Peu 
d'heures après, on s'aperçut qu'on avait pris un bon 
parti. Les coups de canon de signaux s'éloignèrent; 
l'escadre ennemie paraissait se diriger sur la Corse. 
Le 9, à la pointe du jour, la division jeta l'ancre vis a- 
vis Saint-Raphaël, dans le golfe deFréjus. On était en 
France après quarante-cinq jours de navigation; on 
avait surmonté beaucoup de périls. On remarqua que 
dans le cours de la navigation, Napoléon se confia 
entièrement à l'amiral et ne manifesta jamais aucune 
inquiétude. I! n'eut aucune volonté. Il ne donna que 
deux ordres qui deux fois le sauvèrent. Il avait appa- 
reillé de Toulon le 19 mai 1^98. Il était donc resté 
absent d'Europe seize mois et vingt jours. Pendant ce 
peu de temps, il avait pris Malte, conquis la Basse et 
la Haute Egypte; détruit deux armées turques; pris 
leur général, leur équipage , leur artillerie de cam- 
pagne ; ravagé la Palestine , la Galilée , et jeté les 
fondemens, désormais solides, de la plus magnifique 
colonie. 11 avait reporté les sciences et les arts à leur 
berceau. 



CHAPITRE XIII. 

précis des événemens militaires arrivés pendant 
l'année 1798. 



I. Deuxième coalition contre la France entre l'Autriche , l'Angleterre , la 
Russie et Naples. — II. Guerre de Rome (24 novembre 1798). — 
III. Guerre de Naples (24 janvier 1799). — IV. Observations 1, 2, 3, 4. 



I. Lorsque Napoléon fut consulté par le gouver- 
nement en 1 798 sur l'événement arrivé à l'ambassa- 
deur français à Rome , il dit que l'existence de la 
République romaine était incompatible avec celle du 
roi de Naples; qu'il était impossible que les villes de 
Rome et de Naples si voisines, restassent long-temps 
sous des influences aussi opposées. Le roi de Sardai- 
gne environné de tous côtés par quatre républiques, 
tremblait dans sa capitale. Au congrès de Rastadt, la 
France avait abandonné le système de politique con- 
venu à Campo-Formio, ce qui lui avait aliéné l'Au- 
triche. Catherine était morte. Paul son successeur 
avait une aversion prononcée pour les principes de 
la révolution française. Il affectionnait les chevaliers 

de Malte, les rois de Sardaigne, de Naples, et les oli- 
n. 12 



I78 GUERRE D'ORIENT. 

garques suisses. Les cabinets de Saint-James et de 
Vienne , tant de fois trompés par l'astucieuse Cathe- 
rine, se confiaient dans le caractère chevaleresque de 
son fils. Tout annonçait la guerre. 

La nouvelle de la destruction de l'escadre française 
à Aboukir se répandit en Europe dans le mois de 
septembre. Ce fut l'étincelle électrique qui alluma 
cet incendie dont le continent fut bientôt embrasé. 
Le roi de Naples reçut Nelson en triomphe ; la Porte 
déclara la guerre à la République. L'Angleterre, l'Au- 
triche, la Russie et Naples formèrent la deuxième 
coalition. Au mois de novembre 1798 une division 
autrichienne prit possession du Rhintal, sous le pré- 
texte de protéger les Ligues grises. Mack général 
autrichien, prit le commandement de l'armée napo- 
litaine qui fut campée et mise sur le pied de guerre. 

Le gouvernement français vit l'orage qui se formait 
et se prépara à lui résister. Dans le mois de septem- 
bre, la législature décréta la loi de la conscription ; 
peu après elle ordonna la levée de deux cent mille 
conscrits. Le Directoire proclama de nouveau l'indé- 
pendance des Républiques cisalpine et ligurienne , 
tâchant de se rendre favorable l'esprit des Italiens 
qu'il s'était aliénés , en renversant les institutions de 
Napoléon. La Belgique s'était insurgée; elle fut paci- 
fiée et désarmée. Le général Jourdan quitta au mois 
d'octobre le conseil des Cinq-Cents, et prit, à Mayence, 
le commandement de l'armée du Rhin. Le général 
Joubert se rendit à Milan ; le général Championnet, 



ÉVÉNEMENS MILITAIRES DE J 798. 1 79 

à Rome. Tout retentit en Europe du cliquetis des 
armes. Cependant on espérait quelques résultats heu- 
reux des négociations de l'hiver. 

Mais à la fin de novembre , le roi de Naples se mit 
à la tête de son armée. Sans déclaration de guerre , 
sans avoir concerté ses opérations avec les armées 
alliées, il passa ses frontières, attaqua l'armée fran- 
çaise de Rome , et fit son entrée triomphante dans 
cette capitale du monde chrétien. Depuis ses désastres, 
il a reproché au cabinet de Vienne de l'avoir com- 
promis ; celui-ci l'a accusé de précipitation ; il fallait 
dissimuler, attendre l'arrivée des armées russes. Mais 
de fait l'Autriche craignant de voir se renouveler la 
conduite de ce prince en 1796, où il avait été le plus 
empressé à faire sa paix séparée , fut bien aise au 
préalable, et avant de se déclarer, de le compromettre 
et de lui ôter tout espoir de retour. De leur côté les 
Anglais qui craignaient l'indécision de la cour de 
Vienne, voulant prévenir les négociations de l'hiver, 
étaient bien aises de couper tous ces fils et de rendre 
tout accommodement impossible. 

Aussitôt que le Directoire apprit l'invasion du roi 
de Naples, il donna l'ordre au général Joubert de 
s'assurer du Piémont. Des correspondances inter- 
ceptées avaient mis à nu les dispositions de son cabi- 
net. Joubert entra dans Turin le 28 novembre. Le roi 
abdiqua, et se retira avec sa famille et ses trésors, 
dans l'île de Sardaigne. La maison de Savoie était peu 
aimée. Les Piémontais désiraient leur réunion à la 



l80 GUERRE D'ORIENT. 

France. Leur armée passa au service de la République 
et servit bien. 

L'occupation de Livourne par une division napo- 
litaine que Nelson y avait débarquée, compromit le 
grand duc de Toscane ; il perdit ses états et se réfugia 
à Vienne avec tout ce qui lui appartenait. 

II. Le roi de Naples avait un état militaire de cent 
mille hommes dont dix mille de cavalerie. Soixante- 
dix mille hommes étaient prêts à entrer en campagne. 
Il en détacha trois mille à Porto -Longone , dans les 
Présides et au Mont-Argentaro ; en fit embarquer 
sept mille à bord de l'escadre de Nelson qui les dé- 
barqua à Livourne. Il entra sur le territoire de la 
République romaine avec soixante mille hommes , 
dont un dixième de cavalerie. 

Trois chaussées conduisent de Rome dans la Haute 
Italie : la première longe la mer , passe à Civifa- 
Vecchia (quinze lieues) ; à Orbitello (quinze), et à Li- 
vourne (trente-quatre) : total soixante-quatre lieues. La 
deuxième passe àRonciglione (onze lieues); àViterbe 
(quatre) ; àSiena (trente); à Florence (douze) : total cin- 
quante-sept lieues. La troisième passe le Tibre sur le 
pont de Borghetto à deux lieues de Civita-Castellana 
(quatorze lieues); arrive à Terni (sept); se divise en deux 
branches, l'une, celle de gauche va sur Arezzo (vingt- 
cinq) Florence (quinze): total soixante-et-une lieues. 
Celle de droite traverse l'Apennin, le duché d'Urbin 
et aboutit à Fano sur l'Adriatique (trente-quatre) ; 



ÉVÉNEMENS MILITAIRES DE I798. l8l 

total cinquante-cinq lieues. La chaussée qui de Terni 
prend à droite, traverse l'Apennin à Foligno (dix lieues) ; 
passe à Tolentino (douze); à Loretto (neuf); et abou- 
tit à Ancône (onze) : total cinquante-quatre lieues. 

La gauche de la ligne des frontières du royaume 
de Naples passe à Terracine sur la Méditerranée, à 
vingt lieues de Rome. Le centre de cette ligne, entre 
Civita-Ducale el Rieti, est à cinq lieues de Terni. 
Dans un jour on peut de Rieti se porter à Terni; on 
est alors sur la chaussée de Florence et à quatre 
journées sur les derrières de Rome. La droite de la 
frontière passe à Ascoli, surleTronto, à deux marches 
de Macerata, ville située sur la chaussée d' Ancône, et 
à dix journées sur les derrières de Rome. 

L'armée française commandée par le général Chani- 
pionnet était de quinze à seize mille hommes effectifs, 
dont huit mille Polonais, Cisalpins et Romains. Elle 
était formée en trois divisions. La droite, forte de huit 
mille hommes, sous le général Macdonald, occupait 
Terracine, Rome et Tivoli; le centre, fort de trois 
mille cinq cents hommes, sous les ordres du général 
Lemoine, occupait Terni ; la gauche, forte de quatre 
mille cinq cents hommes, sous les ordres du général 
Casabianca était entre le Tronto, Foligno et Ancône 
et s'appuyait à l'Adriatique. 

Le roi de Naples ne daigna faire aucune déclaration 
de guerre. Pendant que son ambassadeur était à 
Paris, que l'ambassadeur français était à Naples, il 
commença les hostilités. A son entrée dans Rome, il 



l82 GUERRE D'ORIENT. 

publia un manifeste daté du i£ novembre, par 
lequel il déclarait qu'il faisait la guerre à la République 
française, parce qu'elle avait pris Malte, dont il était 
le suzerain, et menaçait l'existence de son trône, en 
créant la République romaine. Le général Mack somma 
le général Championnet d'évacuer les États du pape, 
et toutes ses places fortes, parce que le roi de Naples 
voulait les occuper, et ne reconnaissait pas la Répu- 
blique romaine. Championnet reçut cette sommation 
le il\ novembre; il fit tirer le canon d'alarme du 
château Saint -Ange; approvisionna ce fort, y jeta 
une bonne garnison , créa un corps de volontaires 
romains, doubla la garde urbaine, et lui confia la 
ville. 

Cependant l'armée napolitaine était entrée en cam- 
pagne, opérant à-la-fois par trois directions : le long 
de l'Adriatique, au centre, et le long de la Méditer- 
ranée. Le lieutenant-général Micheroux avec quinze 
mille Napolitains et vingt-quatre pièces de canon, se 
porta sur Ascoli, passa le Tronto, arriva à Fermo. Le 
général Casabianca se replia sur Macerata , mais 
rejoint par les brigades des généraux Rusca et Mon- 
nier, il marcha en avant avec trois mille cinq cents 
hommes , rencontra à Fermo les Napolitains, les battit 
le 3o novembre , leur fit six cents prisonniers et prit 
toute leur artillerie. Le général Philippi avec neuf 
mille hommes et huit pièces de canon, marcha d'A- 
quila et de Civita-Ducale sur Terni , où il attaqua la 
division Lemoine qui n'avait que trois mille Français 



ÉVÉNEMENS MILITAIRES DE I79B. 1 83 

de réunis. Le courage suppléa au nombre; les Napo- 
litains furent repoussés, abandonnèrent quatre cents 
prisonniers, six pièces de canon, des drapeaux, et se 
retirèrent en désordre sur Civita-Ducale. Le roi, avec 
trente-six mille hommes, se porta sur Rome; il y 
arriva le 27 novembre, cerna le château Saint-Ange 
le 28, et fit le 29 son entrée publique. Championnet 
avait jugé avec raison que l'ennemi étant dans les 
environs de Terni, la position de Rome n'était pas 
tenable; il l' évacua, laissant huit à neuf cents hom- 
mes dans le château Saint-Ange, et porta son quartier 
général à Terni, se couvrant sur sa droite par la divi- 
sion Macdonald campée à Civita-Castellana, et sur sa 
gauche, par la division Lemoine, campée à Rieti. 
Après quatre ou cinq jours passés à Rome, Mack se 
porta en avant, par les deux rives du Tibre; ses prin- 
cipales forces, par la rive droite, parce que son projet 
était de couper l'armée française, de la priver de 
toutes ses communications, de la cerner et de la faire 
prisonnière ; le corps de droite devait intercepter la 
chaussée d'Ancône à Macerata; celui du centre, se 
placer à Terni, intercepter les routes d'Arezzo et de 
Fano, et lui, marchant entre le Tibre et la mer, cou- 
per les deux chaussées de Civita-Vecchia et de Flo- 
rence par Siena. Les sept milleNapolitains, débarqués 
à Livourne, devaient marcher à sa rencontre. En 
exécution de ce plan, le 1 décembre, il porta son 
quartier général àBacano, où il campa avec son corps 
de réserve de quinze mille hommes. Il ordonna au 



I 84 GUERRE D'ORIENT. 

Chevalier de Saxe qui commandait une division de 
neuf mille hommes, de chasser les avant-gardes fran- 
çaises de la rive droite du Tibre, et d'intercepter la 
route de Siena; au général Metsch de marcher avec 
sept mille hommes par la rive gauche sur le Monte- 
Rotondo, suivant la route de Rome à Terni, et de 
couper les communications de Civita-Castellana à 
Terni. Macdonald était placé avec une réserve de trois 
mille hommes à Civita-Castellana ; il mit trois avant- 
gardes sur les trois routes qui débouchent sur Rome; 
savoir, le général Rniazewitz avec deux mille hom- 
mes sur la chaussée de Siena, près de Ronciglione, à 
la position de Fallari; le général Rellerman avec 
dix-huit cents hommes sur la chaussée du centre à 
la petite ville de Nepi ; le colonel Lahure avec neuf 
cents hommes sur la chaussée qui longe le Tibre. Le 
Chevalier de Saxe attaqua à- la-fois ces trois avant- 
gardes; il fut repoussé partout, et se retira sur sa 
réserve après avoir perdu le tiers de son monde. 
Pendant ce temps-là le général Metsch , par la rive 
gauche se porta surCantalupo, Calvi et Otricoli, où 
passe la route de Civita-Castellana à Terni, qu'il coupa, 
ce qui occasionna de l'inquiétude au quartier général 
de Terni. Mack ayant rallié la division du Chevalier 
de Saxe, avait deux partis à prendre : ou renouveler 
avec sa réserve l'attaque de Civita-Castellana , ou 
passer le Tibre pour appuyer la division Metsch ; il 
prit ce dernier parti. Il fit jeter un pont sur le Tibre 
et campa à Cantalupo. Macdonald et le général 



KVÉNEMENS MILITAIRES DE I798. l85 

Kniazewitz marchèrent pour rétablir leurs commu- 
nications avec le quartier général ; ils passèrent sur 
la rive gauche du Tibre au pont de Borghetto_, repri- 
rent Otricoli le 9 décembre, jetèrent la division napo- 
litaine sur Calvi, l'y cernèrent et la forcèrent de mettre 
bas les armes. Elle fut faite tout entière prisonnière 
de guerre, quoique forte encore de quatre mille cinq 
cents hommes, elle avait huit pièces de canon et 
quinze drapeaux. De son côté , le général Lemoine 
s'était porté de Terni sur Rieti , Civita-Ducale et 
Aquila, de là sur Monte-Rotondo , avec une colonne 
qui jeta l'alarme dans Rome. Des trente-deux mille 
hommes, avec lesquels Mack était sorti de cette capi- 
tale, il n'avait plus que vingt mille hommes sous les 
armes; savoir quatorze mille dans son camp de Can- 
talupo, et six mille sous les ordres du Chevalier de 
Saxe, en position sur la rive droite du Tibre. Les 
corps qui avaient opéré par le centre , et le long de 
l'Adriatique, avaient également fait de grandes per- 
tes; l'armée était entièrement découragée. La divi- 
sion Lemoine débordait son flanc droit, et tous les 
jours il arrivait des renforts aux Français. Les ar- 
mées sur l'Adige ne faisaient aucun mouvement. Le 
général Mack se résolut à la retraite, et le 11 dé- 
cembre, il leva son camp ; Macdonald se mit à sa 
poursuite. 

On apprit à Rome , le 1 1 décembre, la défaite des 
Napolitains. Le 1:2 le roi se retira à Alba; le i3, la 
garnison napolitaine évacua cette capitale. Le i4, la 



l86 GUERRE D'ORIENT. 

garnison française du fort Saint-Ange sortit, et prit le 
service de la ville; le i5 l' avant-garde de Champion- 
net y fit son entrée. Elle se rencontra avec les colonnes 
du Chevalier de Saxe qui faisant leur retraite , vou- 
laient passer sur le pont de Rome. Elles furent atta- 
quées, battues, rejetées dans la plaine de Storta, elles 
s'éparpillèrent, perdirent leur canon et douze cents 
prisonniers. Le comte Roger de Damas , général au 
service de Naples , rallia les fuyards , et se porta sur 
Viterbe qui était insurgé. Kellerman se mit à sa suite, 
l'atteignit à Montalto, et le battit. Les débris de cette 
division se rallièrent à Orbitello, et se retirèrent par 
mer à Naples. Kellerman bloqua Viterbe qui ne se 
rendit que quelques jours après. Aux combats de 
Terni, de Fermo, de Civita-Castellana, d'Otricoli, de 
Calvi, de Cantalupo, de Storta , les Napolitains per- 
dirent, vingt-cinq mille hommes , dont dix mille pri- 
sonniers , quinze mille morts, blessés ou déserteurs ; 
quatre-vingts pièces de canon et un grand nombre de 
drapeaux. Mack ne put rallier son armée que derrière 
le Volturne ; il parvint à réunir , dans les derniers 
jours de décembre, vingt mille hommes de quarante- 
cinq mille qui composaient son centre et sa gauche. 
Rejoint par quelques renforts de Naples, il prit 
position, appuyant sa gauche à la place forte de Ca- 
poue, et sa droite à Caserte. L'armée française quoique 
surprise, et moitié moins nombreuse, perdit peu de 
monde. Quelques employés de l'administration ou du 
gouvernement romain qui avaient voulu fuir sur 



ÉVÉNEMENS MILITAIRES DE I798. 187 

Florence, furent arrêtés à Viterbe par les insurgés et 
fort maltraités. 

III. Les États romains ainsi délivrés de la présence 
de l'armée napolitaine, Championnet poursuivit sa 
victoire et marcha sur Naples. Quatre chaussées con- 
duisent des États romains dans le royaume deNaples. 
La première celle de droite traverse les marais Pontins 
arrive à Terracine , frontière du royaume de Naples 
(vingt-deux lieues); à Gaete (huit), passe le Gari- 
gliano près Trajeto (douze); le Volturne sur les ponts 
de Capoue (neuf) ; arrive à Naples (sept) : total cin- 
quante-huit lieues. La deuxième chaussée part aussi 
de Rome, traverse Frascati arrive à Isola, sur le Gari- 
gliano, frontière du royaume de INaples (vingt-deux 
lieues) ; là par Saint-Germano et Calvi arrive à Capoue 
(vingt-deux); de Capoue à Naples (sept): total cinquante- 
et-unelieues. La troisième chaussée part deTerni, arrive 
à Ci vita-Ducale (huit lieues) ; à Aquila (onze) ; à Popoli 
(douze); à Sulmona (quatre); passela grande chaîne de 
l'Apennin, traverse Venafro (dix-huit); arrive à Capoue 
et Naples (seize) : total soixante-neuf lieues. La qua- 
trième chaussée longe l'Adriatique jusqu'à Pescara 
(quatorze lieues) ; remonte la rive droite du Pescara 
jusqu'à Popoli (dix), où elle rejoint la troisième chaus- 
sée : total soixante-deux lieues. 

L'armée française, formée en quatre divisions, dé- 
boucha par les quatre chaussées. Le général Rey, par 
celle de Terracine et Fondi, le général en chef avec la 



I 88 GUERRE D'ORIENT. 

division Macdonald, par celle d'Isola, où il passa le 
Garigliano, au pont de Ceprano. A son approche les 
retranchemens que Mack avait construits pour la 
défense de cette rivière furent abandonnés avec qua- 
tre-vingts pièces de canon en batterie; ne trouvant 
nulle part de résistance, il arriva à Saint-Germano le 
I er janvier. Le général Lemoine suivit la troisième 
chaussée et se porta successivement à Aquila, à Po- 
poli, à Sulmona. Le général Duhesme commandant 
la quatrième division marcha surPescara, s'empara 
de cette place forte, y fit trois mille prisonniers, et 
de là se dirigea sur Popoli , pour suivre la division 
Lemoine. 

Mack, de son camp de Caserte où il couvrait la 
capitale, envoya le 3i décembre son aide-de-camp 
Pignatelli solliciter un armistice, qui lui fut refusé. 
Le 3 janvier, Championnet porta son quartier général 
à Calvi. Le général de brigade Mathieu s'engagea 
imprudemment sur Capoue, et fut repoussé avec 
perte ; il y fut dangereusement blessé. Championnet 
ayant reconnu la bonne position qu'occupait le géné- 
ral ennemi, et n'ayant aucune nouvelle des divisions 
Rey, Lemoine et Duhesme , fit un mouvement en 
arrière de quelques lieues pour rectifier sa position, 
et attendre leur jonction. A peine le mouvement ache- 
vé , il apprit que le général Rey qui avait été ren- 
forcé de la brigade ramenée par Rellerman du siège de 
Viterbe, s'était emparé de la place forte de Gaëte, y 
avait fait quatre mille prisonniers et trouvé des maga- 



EVENEMENS MILITAIRES DE 1 798. 189 

sins considérables; avait passé le Garigliano et venait 
sur sa droite, bordant le bas Volturne; que le géné- 
ral Lemoine arrivait aussi sur cette rivière, en avant 
de Venafro ; que Duhesme était parti de Pescara , 
qu'ainsi toute l'armée était réunie, ou sur le point 
de l'être. Ces divisions avaient eu partout des succès. 
Cependant le tocsin appelait dans toutes les cam- 
pagnes les paysans aux armes. Les populations des 
bords du Garigliano et de la chaîne des Apennins 
s'étaient levées; elles s'emparèrent du pont du Gari- 
gliano, brûlèrent le parc de la division Rey, massa- 
crèrent un grand nombre de traînards français, et 
établirent à Sesse leur quartier général. Deux batail- 
lons, envoyés pour les soumettre, furent repoussés 
et maltraités. Le quartier général de l'armée même, 
assailli par une nuée de ces paysans , faillit être en- 
levé et ne fut sauvé que par l'intrépidité de deux ba- 
taillons de la 97 e ; toutes les communications étaient 
interceptées entre les divers quartiers de l'armée. 
L'insurrection se propageait, et recevait tous les jours 
de nouveaux encouragemens par de petits succès , 
peu importans en eux-mêmes, mais qui excitaient 
les passions et la fureur populaire. Cependant Mack 
proposa de nouveau une suspension d'armes , elle fut 
acceptée et signée le 10 janvier. Capoue fut remise 
aux Français, qui occupèrent tout le royaume, hor- 
mis Naples et sa banlieue. Le roi s'engagea à payer 
sans délai dix millions pour la solde de l'armée , et à 
exclure de ses ports les Anglais et les Russes. Cette 



I90 GUERRE D ORIENT. 

nouvelle et le mouvement de quelques bataillons suf- 
firent pour dissiper les insurgés qui rentrèrent dans 
leurs communes. Le roi avait quitté Napîes le 23 dé- 
cembre, et s'était retiré en Sicile, laissant le gouver- 
nement du royaume entre les mains du prince Pi- 
gnatelli. La population de cette grande ville était en 
fermentation, toutes les passions l'agitaient; le 12 
janvier , on apprit la suspension d'armes et la reddi- 
tion de Capoue; le 1 4? plusieurs officiers français s'é- 
tant montrés dans les promenades de Naples, le peu- 
ple courut aux armes et l'insurrection éclata. Sur ces 
entrefaites, le convoi ramenant la division napoli- 
taine qui avait été occuper Livourne , mouilla dans le 
port. Ces soldats furent traités de lâches et désar- 
més. Les salles d'armes furent pillées. Trente à trente- 
cinq mille lazzaroni s'armèrent pour la défense de la 
capitale. Le 16 ils nommèrent le prince Moliterno 
leur capitaine général, et s'emparèrent du fort Saint- 
Elme. Tous les mouvemens se faisaient aux cris de 
vive saint Janvier] vive Jésus- Christ ! vive le roi 
Ferdinand! Des Français et des Napolitains patriotes 
furent massacrés dans les rues; plusieurs de leurs 
maisons furent pillées. La noblesse et la riche bour- 
geoisie, ouvertement menacées, comme partisans des 
Français, grossirent le nombre des patriotes, qui, 
depuis long-temps correspondaient secrètement avec 
Championnet. Le 21 et le 22 l'armée s'approcha de la 
ville. Le 23, les patriotes à la tète desquels se déclara le 
prince Moliterno, déjà soupçonné parles lazzaroni, 



ÉVÉNEMENS MILITAIRES DE I798. igi 

s'emparèrent du fort Saint-Elme. Les Français entrè- 
rent dans Naples. Le parti nombreux delà Républi- 
que se montra à découvert, fit des efforts; l'esprit 
des lazzaroni fut changé. Le 24 janvier, le gouver- 
nement provisoire fut confié à une commission de 
vingt-et-un patriotes, choisis par le général en chef : 
peu après la République parthénopéenne fut procla- 
mée et la révolution de Naples consommée. 

Le Directoire n'avait pas approuvé la convention 
du 10 janvier, ce qui joint à des considérations ad- 
ministratives le décidèrent à rappeler Championnet 
et à confier le commandement de l'armée de Naples 
au général Macdonald. Mack devenu l'objet de la 
haine des Napolitains fut fait prisonnier et se rendit 
à Paris. 

OBSERVATIONS. 

IV. Première observation. i° L'armée dans toute 
l'Italie, en 1798, était sur le pied de paix; les places 
n'étaient pas approvisionnées, l'artillerie n'était pas 
attelée, les officiers d'état-major n'étaient pas à leur 
poste; beaucoup d'officiers étaient en semestre. Le 
général en chef n'arriva que huit jours avant le com- 
mencement des hostilités. Quoique annoncée depuis 
longtemps , l'invasion du roi de Naples n'en fut pas 
moins imprévue. 

2 Championnet évacua Rome trop tard , il eût dû 
le faire quarante-huit heures plus tôt. La position qu'il 
prit à Civita-Castellana en avant du pont de Ror- 



I92 GUERRE D ORIENT. 

ghetto était bonne; il y était toujours à même de re- 
passer sur la rive gauche du Tibre , en peu d'heures , 
et de se concentrer sur Terni, Mais il devait le faire 
seulement lorsque cela serait devenu nécessaire; car 
il ne fallait pas gratuitement abandonner les deux 
chaussées de Civita-Vecchia et de Siena; il ne pou- 
vait pas compter sur la chaussée d'Ancône et de 
Fano, il eût donc été réduit à la seule chaussée d'A- 
rezzo. Le combat de Terni soutenu par le général 
Lemoine, est l'événement le plus marquant de cette 
campagne. 

Deuxième observation . Il eût été préférable sans 
doute de ne pas entrer dans le royaume de Naples et 
de profiter de la consternation de l'ennemi pour lui 
faire signer la paix, et le détacher momentanément 
de la coalition. Mais voulant se porter sur Naples, on 
devait le faire rapidement. Trente mille hommes n'é- 
taient que tout juste ce qui était nécessaire. Il ne fal- 
lait pas marcher sur quatre directions éloignées l'une 
de l'autre, séparées par des montagnes, des rivières 
et des populations mal disposées. Un corps de trente 
mille hommes doit toujours rester réuni; c'est la force 
d'une armée consulaire. Les Romains la campaient 
toutes les nuits dans un carré de trois cent trente toi- 
ses de côté. Au lieu de quatre lignes d'opération il 
n'en fallait qu'une, celle de Rome à Isola et Capoue. 
La division Duhesme eût dû repasser la haute chaîne 
des Apennins dans l'intérieur des Etats romains, et dé- 
boucher sur leur revers du coté ouest. Les divisions 



ÉVÉNEME1NS MILITAIRES DE I798. 10,3 

Lemoine etRey devaient être près de l' avant-garde, 
de manière à ne pouvoir jamais en être séparées. 
Marchant ainsi, Championnet eût été le 6 ou le 7 
janvier dans Naples; maître de cette capital e, il se fût 
facilement emparé de Gaète , de Pescara , etc., et eût 
envoyé des colonnes mobiles pour désarmer la popu- 
lation. Une seule ligne d'opérations n'eût exigé que 
peu de monde pour garder les points importans; il 
fût arrivé devant Naples avec vingt-six mille hom- 
mes. Ayant marché au contraire par quatre lignes, la 
moitié de son armée a été employée comme garnison 
dans les places fortes de Gaëte, de Pescara, les châ- 
teaux d'Aquila et autres , situés sur sa route, et pour 
la garde des hôpitaux; il lui a fallu d'ailleurs perdre 
du temps pour attendre ses divisions. Celle de Du- 
hesme qui avait plus de chemin à faire, devant un 
ennemi qui lui disputait le terrain, qui se couvrait 
de torrens, de rivières et de défilés, ne pouvait pas 
arriver aussi vite que le quartier général qui n'avait 
que cinquante lieues à parcourir; c'est ce qui a été la 
cause du petit échec devant Capoue qui encouragea 
les insurrections, et donna lieu à beaucoup d'échauf- 
fourées; c'est aussi ce qui le porta à considérer l'ar- 
mistice du 10 janvier comme un événement heureux. 
Le Directoire qui, de Paris, n'entrait pas dans le dé- 
tail de ces fautes militaires, s'indigna de voir trente 
mille hommes s'arrêter devant une capitale ouverte, 
défendue par des débris d'armée; il avait raison. Il 
eût été plus utile que l'armée ne dépassât pas Rome; 



ir. 



iq4 guerre d orient. 

mais il n'était pas convenable de la laisser aux portes 
de Naples , exposée à succomber sous toute espèce 
d'embûches. 

Troisième observation. La conduite du général 
Mack aurait été bonne avec des troupes autrichien- 
nes ; car que pouvait-il faire de plus que de mettre ses 
soldats aux mains avec les soldats français lorsqu'ils 
étaient au nombre de deux ou trois contre un ? Mais 
les Napolitains n'étaient pas des troupes exercées; il 
n'eût jamais dû les employer à des attaques, mais 
faire une guerre de position qui obligeât les Fran- 
çais à attaquer. Les militaires sont fort partagés sur 
la question, s'il y a plus d'avantage à faire ou à re- 
cevoir une attaque. Cette question n'est pas dou- 
teuse , lorsque d'un côté sont des troupes aguerries, 
manceuvrières, ayant peu d'artillerie , et que de l'au- 
tre est une armée beaucoup plus nombreuse, ayant à 
sa suite beaucoup d'artillerie, mais dont les officiers et 
les soldats sont peu aguerris. Si le jour même du com- 
mencement des hostilités , Mack se fût trouvé à Ci- 
vita-Ducale avec quarante mille hommes; que le soir 
il fût arrivé à Terni; que le lendemain , il eût fait une 
marche sur Rome , occupant le pont de Borghetto et 
une bonne position : comment les Français auraient- 
ils pu avec neuf mille hommes et douze pièces de ca- 
non , y forcer une armée cinq fois plus nombreuse , 
ayant soixante bouches à feu , et déjà couverte de re- 
tranchemens? Cependant ils y auraient été contraints 
pour s'ouvrir une retraite. 



ÉVÉNEMENS MILITAIRES DE I798. 10,5 

Quatrième observation. La retraite du général 
Mack par la rive gauche du Tibre a été trop prompte; 
il pouvait sans inconvénient la retarder d'un jour. Il 
a, par cette précipitation, sacrifié la division qu'il 
avait laissée sur la rive droite. Dans le royaume de 
Naples, il eût défendu le Garigliano, il eût dû (i). . 

Mais Mack n'a jamais eu de soldats; l'armée napoli- 
taine, même en marche sur Rome, ne pouvait être 
considérée que comme une armée de miliciens ayant 
bonne volonté ; après ses désastres, elle n'était plus 
qu'une multitude mécontente et insurgée qui ne 
donne plus matière à des observations militaires. 

(1) Ici est un espace en blanc dans le manuscrit, marqué par des points. 

{De Las Cases.) 



i3. 



CHAPITRE XIV. 

PRÉCIS DES ÉVÉNEMENS MILITAIRES PENDANT LES SIX 
PREMIERS MOIS DE I799. 



I. Situation des armées belligérantes. — II. Opérations de l'armée d'Helvétie 
en mars, avril, jusqu'à sa réunion avec l'armée du Danube. — III. Opéra- 
tions de l'armée du Danube. — IV. Opérations de l'armée d'Helvétie en 
mai, juin, juillet, après la réunion des deux armées. — V. Opérations de 
l'armée d'Italie en mars , avril , sous le commandement de Scherer. — 
VI. Opérations de l'armée d'Italie en mai, juin, juillet, sous le commande- 
ment de Moreau. — VII. Opérations de l'armée de Naples. — VIII. Ob- 
servations 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9. 



I. Au mois de mars 1799, la France avait quatre 
cent quarante mille hommes sur pied, savoir : qua- 
rante mille vétérans , gendarmes gardes-côtes; qua- 
rante mille en Egypte, àCorfou, à Malte, aux colo- 
nies; cent quatre-vingt mille en Hollande, sur les 
côtes, en garnison dans les places fortes, aux dépôts 
ou aux hôpitaux, et cent quatre- vingt mille hommes 
en ligne composant : i° l'armée d'Helvétie, quarante 
mille hommes; i° l'armée du Danube, quarante mille 
hommes ; ces quatre-vingt mille hommes étaient pré- 
sens sous les armes, leurs dépôts et hôpitaux étaient 
en France; 3° l'armée d'Italie, soixante-dix mille 



ÉVÉN. MILIT. DES SIX PREMIERS MOIS DK I799. I97 

hommes; 4° l'armée de Naples, trente mille hommes. 
Ces cent mille hommes étaient effectifs et non pas tous 
présens sous les armes, parce que leurs dépôts et hô- 
pitaux étaient en Italie. Ils fournissaient les garnisons 
de toutes les places fortes delà Péninsule. Le Piémont, 
lesRépubliquesligurienne, cisalpine et romaine avaient 
un état militaire effectif de quarante mille hommes, 
Italiens, Polonais ou Suisses; partie réunie à l'armée 
d'Italie, partie à l'armée de Naples. Le corps d'obser- 
vation du Bas-Rhin , dont le quartier général était à 
Mayence, n'existait encore au mois de mars que sur 
le papier. Le général Jourdan commandait l'armée 
du Danube ; Masséna , l'armée d'Helvétie; Scherer, 
l'armée d'Italie, Macdonald, l'armée de Naples. L'ar- 
mée d'Helvétie occupait la Suisse, hormis le Rhintal; 
l'armée d'Italie s'étendait sur la République cisalpine, 
la République ligurienne , le Piémont et la Toscane ; 
l'armée de Naples, sur les Républiques romaine et 
parthénopéenne (le royaume de Naples). 

L'x4.utriche avait fait de grands efforts et porté son 
état militaire aussi haut que possible. Elle avait cent 
quatre-vingt mille hommes en ligne, savoir : le corps 
d'observation sur la gauche du Danube , sous les 
ordres du général Starray, vingt-cinq mille hommes; 
l'armée de Souabe , sous l'archiduc Charles, soixante 
mille hommes; le corps du Tyrol sous les ordres du 
feld-maréchal Bellegarde , vingt-cinq mille hommes; 
et soixante-dix mille hommes en Italie. L'archiduc 
avait le commandement supérieur des trois premiers 



ig8 GUERRE D'ORIENT. 

corps; le feld-maréchal Kray, commandait l'armée 
d'Italie. La Russie s'était engagée à fournir soixante- 
dix mille hommes; le maréchal Souwaroff avec trente- 
six mille hommes, arriva sur le Danube au printemps; 
Kutzuzow à la tête de vingt-cinq mille hommes de- 
vait y arriver au mois de juin. De part et d'autre, on 
était résolu à la guerre; il n'y avait plus aucune 
espérance de paix; mais l'Autriche avait intérêt à 
prolonger la suspension d'armes , pour donner aux 
Russes le temps d'arriver en ligne. 

II. Opérations de l* armée aVHelvétie. Ehrenbreis- 
tein (le il\ janvier) et Manheim (le 8 mars) se rendi- 
rent dans le courant de l'hiver, et reçurent garnison 
française. L'armée du Danube immédiatement après, 
se réunit sur le Haut -Rhin; elle passa ce fleuve le 
I er mars, sur les ponts de Rehl et de Bâle, traversa les 
montagnes delà forêt Noire, et le 10 mars prit posi- 
tion, la gauche au Danube, la droite au Rhin appuyée 
au lac de Constance, et le centre à Mosskirch. Le 
général Jourdan avait la direction supérieure des 
armées du Danube, d'Helvétie et du Bas-Rhin. 

Le plateau de la Suisse a la forme d'un quadrila- 
tère dont les quatre angles sont Genève, Bâle, Rhei- 
necket le Splugen. Le mont Jura s'étend de Genève 
à Bâle pendant cinquante lieues ; il sépare la Suisse 
delà France. De Bâle à Rheineck , on suit pendant 
quarante lieues, le Rhin et le lac de Constance qui 
séparent la Suisse de l'Allemagne. De Rheineck au 



ÉVÉN. MILIT. DES SIX PREMIERS MOIS DE 1 799. I99 

Splugen^ on remonte leRhin supérieur pendant trente 
lieues. Sur la rive droite de ce fleuve se trouve le 
Tyrol. Enfin le quatrième côté de ce quadrilatère, 
du Splugen à Genève , cinquante-cinq lieues , est 
hérissé des plus hautes montagnes du continent, qui 
dominent la vallée du Rhône, et la séparent de la 
vallée du Pô. Les montagnes de la Suisse sont pleines 
de glaciers et de lacs , d'où découlent des torrens et 
des rivières qui se rendent dans le Rhin, le Rhône ou 
le Pô, aucune dans le Danube. Le Rhin prend sa 
source près du Saint-Gothard , se jette d'abord dans 
le lac de Constance, en suivant la direction du sud 
au nord ; à sa sortie du lac, il coule jusqu'à Bâle, de 
l'est à l'ouest ; là il tourne perpendiculairement à 
droite , et reprend sa direction du sud au nord jus- 
qu'en Hollande. L'extrémité Est du lac de Constance, 
à Lindau, est distant de quarante-huit lieues environ 
de la frontière française d'Alsace. On ne trouve que 
six gorges sur la rive gauche du Rhintal pour entier 
en Suisse et quatre sur la rive droite pour déboucher 
dans le Tyrol. \° le chemin de Rheineckqui longe la 
rive gauche du lac et conduit à Saint-Gall ; i° à quatre 
lieues plus loin, au village d'Altstetten , une autre 
route qui conduit à Saint-Gall; 3° à treize lieues du 
lac, au village de Sargans, une route pour aller à 
Zurich; 4° à sept lieues de là, à Reichenau, une 
gorge tourne les montagnes, rejoint le Rhin à deux 
lieues au village de Flims, où une route entre en Suisse 
et conduit à Glaris; 5° au village de Lax une route 



200 GUERRE D ORIENT. 

qui aboutit à Zurich ; 6° à Disentis, à douze lieues de 
Coire , trois routes dont l'une conduit au Saint- 
Gothard , l'autre à Altorf , et la troisième à Amsteg. 
Les quatre débouchés de la rive droite, sont : i° ce- 
lui de Feldkirch , à six lieues du lac; 2 celui de 
Luziensteig, à douze lieues; 3° celui de Coire, capitale 
des Grisons, à dix-sept lieues; 4° celui vis-à-vis de 
Reichenau. Les deux premiers sont occupés par les 
forteresses de Feldkirch et Luziensteig qui défendent 
l'entrée du Voralberg; le col du Splugen est à dix 
lieues de Reichenau, immédiatement au-dessus d'une 
des branches du Rhin, appelée Rhin postérieur. 

La Suisse est un grand camp retranché d'où l'on 
peut facilement se porter en France, en Allemagne 
et en Italie. Les débouchés pour entrer dans le Tyrol 
sont plus difficiles. Une armée qui de Suisse voudrait 
porter la guerre en Allemagne, serait mal conseillée de 
prendre sa ligne d'opérations en traversant le Rhintal 
et le Voralberg et tournant le lac de Constance. Elle 
éprouverait moins d'obstacles, et aurait toute espèce 
d'avantages à passer le Rhin à Schaffouse et à Stein, 
couverte par le lac de Constance; elle se trouverait 
de suite sur le Danube, dans un pays ouvert et facile. 
Le col du Saint-Gothard qui conduit dans la vallée 
du Tésin , dont les eaux se dirigent perpendiculaire- 
ment sur le Pô , est le meilleur débouché pour entrer 
en Italie; ce col franchi, on descend toujours. Le col 
du Splugen n'a pas les mêmes avantages : la vallée de 
la Haute Adda dans laquelle il débouche, suivant pa- 



ÉVÉN. MIL1T. DES SIX PREMIERS MOIS DE 1 799. 201 

rallèlement les Alpes jusqu'au lac de Como : l'armée 
qui aurait passé ce col devrait surmonter de nouveaux 
obstacles , et serait encore obligée de traverser les 
montagnes du Bergamasque et du Brescian , pour se 
porter dans la plaine d'Italie. 

Il existe en Suisse quatre lignes principales pour 
couvrir les frontières de France : i° la ligne du Rhin 
qui se compose du Rhintal , du lac de Constance et 
du Rhin jusqu'à Bâle , sur une étendue de soixante- 
dix lieues ; i° la ligne de la Linth qui prend sa source 
au Saint-Gothard et se jette dans le lac de Zurich, 
d'où cette ligne suit la rive gauche de la Limmat et 
de l'Aar jusqu'au Rhin ; enfin la rive gauche de ce 
fleuve jusqu'à Bâle; son étendue est de cinquante 
lieues; 3° la ligne de la Reuss qui prend également sa 
source au Saint-Gothard , traverse le lac des quatre 
cantons, et se jette dans l'Aar où cette ligne rentre 
dans la précédente; son étendue jusqu'à Bâle est 
de quarante-cinq lieues; 4° la ligne de l'Aar qui prend 
sa source au mont Grimsel, traverse les lacs de 
Brienz et de Thun , passe à Berne et se jette vis-à-vis 
Waldshutt, dans le Rhin, dont la ligne suit alors le 
cours jusqu'à Bâle; son étendue est de soixante-cinq 
lieues. 

Le 5 mars , Masséna somma le général autrichien 
Auffemberg qui , depuis le mois de novembre, occu- 
pait le Rhintal, d'évacuer ce pays, la Suisse étant 
alliée à la France. Sur sa réponse négative, il passa 
le Haut -Rhin, attaqua et enleva le fort de Luzien- 



202 GUERRE D ORIENT. 

steig. Le 6 au soir , il passa le Lanquart ; le 7, cul- 
buta la division Auffemberg de poste en poste sur 
Coire, dans le temps que le lieutenant-général De- 
mont débouchait par le pont de Reichenau, et se 
présentait sur ses derrières. Le général Auffemberg , 
ainsi cerné, mit bas les armes, et se rendit avec six 
mille hommes , plusieurs drapeaux et son parc d'ar- 
tillerie. Le général Hotze, qui commandait à Feld- 
kirch la gauche de l'armée de Souabe , marcha le 7 au 
secours de Luziensteig; mais attaqué d'abord par la 
brigade Oudinot, qui fut soutenue par la division 
Lorges , il fut repoussé et rentra dans son camp re- 
tranché que Masséna attaqua les 11, 12, i5, 16, 21 
et i3 mars. On échoua dans ces six attaques ; l'armée 
française y éprouva de grandes pertes. 

Le i3 mars, Lecourbe commandant la droite de 
l'armée, passa le col du Splugen, rallia la division 
Dessolles détachée de l'armée l'Italie , dans la Valte- 
line , et battit dans les Engadines le général Landon , 
commandant une division du corps de Bellegarde. Il 
occupa Zernetz, Schuts et Martinsbruck. Ses pre- 
mières attaques sur les positions de Nauders et Fun- 
stermuntz furent repoussées; le 27 mars, il les renou- 
vela avec succès , dans le temps que Dessolles passa le 
col de Sainte-Marie , et enleva les retranchemens en 
avant de Glurns; cinq mille hommes et vingt-cinq 
pièces de canon furent les trophées de cette opéra- 
tion. Le 3i mars, Dessolles attaqué par des forces 
supérieures fut obligé de rétrograder, d'abord sur 



ÉVÉN. MILIT. DES SIX PREMIERS MOIS DE I799. 2o3 

Munster, ensuite sur Zernetz , d'où il rentra en Italie. 
Lecourbe détacha alors la division Loison sur les 
débouchés de la Valteline. 

III. L'archiduc était campé à Friedberg lorsqu'il 
apprit que Jourdan traversait la forêt Noire; il passa 
le Lech , et se porta en Souabe , se faisant précéder 
par le général Rerpen qui prit possession de la ville 
importante d'Ulm. Les deux armées s'approchèrent 
à une marche l'une de l'autre. Les patrouilles se 
croisèrent en tous sens, sans commettre d'hostilités, 
et l'armistice y existait encore le 20 mars, quoique 
depuis quinze jours on se battît avec acharnement en 
Suisse. Cependant ce même jour 20 , Jourdan fit de- 
mander au prince de Schwartzenberg , commandant 
l'avant-garde autrichienne, s'il avait enfin reçu la ré- 
ponse de l'empereur aux demandes du gouvernement 
français. Sur sa réponse négative, il lui dénonça la 
rupture de l'armistice. Le lendemain ai, il l'attaqua, 
et le rejeta sur les corps de Hotze et de Rerpen. La 
division Lefebvre formant l'avant-garde française prit 
position à Ostrach. Le 22, à la pointe du jour, l'ar- 
chiduc partit de Sulgau, attaqua cette avant-garde 
et la reploya sur les hauteurs de Pfullendorf. Jourdan 
rétrograda sur Stokach et Lugen. Le 24, l'archiduc 
prit position en avant de Stokach , sa droite à Mùhl- 
spuren , sa gauche à Zolbruck ; afin de réunir sur son 
champ de bataille toutes les forces dont il pouvait 
disposer, il avait appelé Hotze de Feldkirch, et l'avait 



204 GUERRE d'oRIENT. 

remplacé par la moitié des troupes de Bellegarde 
qu'il pouvait impunément affaiblir dans le Tyrol. 
Le 25 , Jourdan résolut de donner bataille : il marcha 
sur trois colonnes. Son armée était de quatre divi- 
sions d'infanterie, commandées parles généraux Fe- 
rino , Lefebvre , Souham et Saint-Cyr, et d'une divi- 
sion de cavalerie que commandait d'Hautpoul. Sa 
force totale était de trente mille hommes d'infanterie^ 
sept mille de cavalerie, et quatre mille d'artillerie, gé- 
nie, ou train. Les deux mille cinq cents hommes de la 
brigade Ruby qu'il appela de l'armée d'Helvétie com- 
pensèrent les pertes qu'il avait essuyées depuis l'ou- 
verture de la campagne. L'ennemi avait soixante-huit 
mille hommes. L'armée française se battit avec la plus 
grande intrépidité , elle maintint son champ de bataille 
tout le jour. Le 26, elle se retira sur Schaffouse et 
Stein ; le 27 sur Vettingen s' appuyant à Hornberg.Le 
général en chef étant malade, remit le commande- 
ment par intérim au général Ernouf. Celui-ci ayant été 
attaqué le 3 avril , évacua ses positions , repassa en 
désordre les montagnes Noires, et peu après le Rhin. 
Le i3 avril, l'archiduc s'empara de Schaffouse et de 
Stein sur la rive droite du Rhin , et établit son quar- 
tier général à Stokach, où il séjourna pendant tout le 
mois d'avril. Il s'affaiblit après la bataille de Stokach 
de vingt-cinq mille hommes qu'il détacha en Italie. 
Le 21 avril, l'armée du Danube fut réunie à l'armée 
d'Helvétie sous les ordres de Masséna. 



KVEN. MIL1T. DES SIX PREMIERS MOIS DE I 799. 205 

IV. On ressentit bientôt les bons effets de la réunion 
des deux armées. Masséna porta son quartier général 
à Zurich, plaça son armée, la droite sous Lecourbe, 
au-delà du Splugen, dans les Engadines; Ménard , 
avec le centre , dans le Rhintal , son quartier général 
à Coire ; Xantrailles , avec la gauche , de Constance à 
Baie. Vis-à-vis cette ville , sur la rive droite , il établit 
un fort camp retranché. L'armée autrichienne avait 
sa gauche dans le Tyrol , sous les ordres de Belle- 
garde; son centre sous Hotze, à Feldkirch; et sa 
droite sous Nauendorf, entre le Rhin et les montagnes 
Noires. Au commencement de mai , les deux armées 
étaient à-peu-près d'une force égale , de soixante mille 
hommes chacune , ne comptant pas de part et d'autre 
les auxiliaires : savoir, d'un côté, neuf à dix mille 
hommes levés pour la France par le gouvernement 
helvétique; de l'autre, quelques bataillons d'infan- 
terie à la solde de l'Angleterre , qu'avait formés le 
vieux avoyer Steyer, et les levées des petits cantons 
secrètement organisées. 

L'armée autrichienne d'Italie, à cette époque , était 
triomphante ; elle avait passé l'Adda et était maîtresse 
de Milan. Si l'archiduc n'entreprenait rien, il était 
à craindre que l'armée d'Helvétie ne fit des détache- 
mens au-delà des Alpes ; il entra en opération. Le 23 
avril, Bellegarde attaqua Lecourbe dans les Enga- 
dines , avec quinze mille hommes ; il eut d'abord quel- 
ques succès, mais il fut arrêté et battu , le 3o avril , 
à Zernetz , où il perdit cinq bataillons. Hotze avec 



2û6 GUERRE d'oRIENT. 

le centre attaqua Luziensfeig ; une de ses colonnes , 
forte de deux mille hommes, fut cernée par la gauche 
française, et obligée. de poser les armes; il échoua et 
rentra dans son camp de Feldkirch. Les petits cantons 
et le Haut Grison se levèrent en masse. Cinq mille in- 
surgés se portèrent à Reichenau pour couper le gé- 
néral Ménard : cinq mille prirent position sur les ma- 
melons du Saint-Gothard , du Splugen et à Altorf, 
pour couper la retraite de Lecourbe. Ménard vain- 
queur à Luziensteig fit volte face , entra le 5 mai dans 
Disentis , chef-lieu des insurgés, en tua plusieurs mil- 
liers, désarma le reste, et retourna à Coire. Le 8 , le 
général Soult se porta sur Altorf, y passa par les 
armes une partie de ces malheureux paysans, et fit 
grâce au plus grand nombre. L'armée française eut 
la gloire de sortir victorieuse , et se maintint dans 
toutes ses positions. 

' L'archiduc ne se découragea pas ; il fit passer de 
nombreux renforts sur sa gauche ; Bellegarde se re- 
mit en mouvement. Le 5 mai, voulant profiter du 
moment où Lecourbe , pour faire diversion à l'armée 
d'Italie, avait détaché une division dans la Valteline , 
il réussit, après plusieurs combats, à s'emparer de 
l'Engadine ; força Lecourbe à se concentrer dans la 
vallée du Haut Tésin du côté de l'Italie, et fit occu- 
per le col de Lentz. Dans le même temps Hotze 
marcha de nouveau sur Luziensteig, s'en empara le 
i4 niai, après un combat très vif, et fit prisonnière 
la i4 e demi-brigade française qui y tenait garnison. 



ÉVÉN. MILIT. DES SIX PREMIERS MOIS DE 1799. 207 

Bellegarde descendit alors sur Coire; il y entra le 16, 
fit capituler la garnison formée de quatre compagnies 
d'infanterie, et suivit, en remontant le Rhin, la 
droite de l'armée française qui se retira sur tous les 
points pour prendre la ligne de la Linth , la gauche 
par Rheineck, le centre par Sargans, la droite par 
Disentis. Lecourbe , menacé d'être coupé , repassa 
rapidement le Saint-Gothard. 

Il parut à l'archiduc que le moment était enfin 
arrivé de s'emparer de la Suisse. Il passa le Rhin à 
Schaffouse avec sa droite, pour se réunir à son 
centre, et marcha sur Zurich. Le 27 mai, Masséna 
se porta à sa rencontre, battit séparément la droite 
et le centre, et s'empara des ponts d'Andelfingen et 
de Frauenfeld. Mais le 28, l'archiduc renforcé par sa 
réserve, revint à l'attaque; le combat fut opiniâtre 
toute la journée. Dans la nuit, l'armée française fit 
sa retraite , et repassa la Glatt qui lui servit de ligne. 
Les tentatives de l'ennemi pour tourner cette position 
en jetant un pont à Zurzach furent inutiles. Dans ce 
temps Bellegarde s'empara du Saint-Gothard , des 
sources de la Reuss et de la Linth , occupa Glaris et 
Schwitz. Lecourbe obligé de céder au nombre, ne 
le fit toutefois qu'après des combats opiniâtres. Il 
porta son quartier général à Lucerne ; se concentra 
entre Zug, le lac des quatre cantons, l'Unterwald et 
l'Oberland , occupa les lacs par des chaloupes armées et 
nourrit la guerre dans les petits cantons. Le gouver- 
nement helvétique quitta Lucerne et fut transféré à 



208 GUERRE D'ORIENT. 

Berne. A la fin de mai, les affaires de l'archiduc 
étaient en si bon état, qu'il détacha de nouveau les 
corps de Bellegarde et de Haddick en Italie , sans que 
cela l'empêchât d'attaquer le camp retranché de Zu- 
rich. Les combats des 3 et 4 juin furent opiniâtres ; 
il y perdit beaucoup de monde, mais contraignit 
Masséna à évacuer Zurich dans la nuit du 4 au 5. 
Celui-ci prit position sur le mont Albis, sa droite 
appuyée au lac de Zug, sa gauche au Rhin derrière 
l' Aar, son quartier général à Bremgarten , couvrant 
ainsi la ligne de la Reuss. Le 7, le quartier général 
autrichien fut établi à Zurich. La nouvelle de l'en- 
trée de l'archiduc dans cette ville produisit un grand 
effet en Europe ; on crut la Suisse perdue pour la 
France, comme l'était l'Italie. La coalition se flattait 
que dans l'automne le théâtre de la guerre serait porté 
sur le territoire de la République. La ligne qu'occu- 
pait l'armée autrichienne était meilleure que celle de 
l'armée française. 

V. Opérations de l'armée d'Italie. Scherer ar- 
riva à Milan dans les derniers jours de février, il 
employa tout le mois de mars en préparatifs. Sur la 
fin de ce mois , il détacha deux divisions formant 
sept mille hommes, sous les ordres des généraux 
Miollis et Gauthier, pour prendre possession de la Tos- 
cane , et une division de pareille force, sous les ordres 
du général Dessolles, pour se porter en Yalteline. II 
partagea le reste de son armée en six divisions d'in- 



ÉVÉN. MILIT. DES SIX PREMIERS MOIS DE 1 799. 209 

fanterie et un corps de réserve de cavalerie, savoir • 
les divisions Serrurier,Delmas, Hatry, Grenier, Victor, 
Montrichard. 

L'armée autrichienne, commandée par le général 
Kray, avait sa gauche à Legnago, son centre à Vé- 
rone, sa droite sur la rive droite de l'Adige, couvrant 
les hauteurs de Polo et de Pastringo , fortement re- 
tranchées , et ayant deux ponts sur l'Adige vis-à-vis 
de ces villages. L'armée française avait soixante mille 
hommes sur le champ de bataille ; quatorze mille en 
Valteline et en Toscane; vingt-quatre mille, soit de 
troupes françaises, soit de troupes piémontaises et ci- 
salpines, dans les places delà Cisalpine, de la Ligurie et 
du Piémont. L'armée autrichienne était de cinquante- 
quatre mille hommes sous les armes en bataille; seize 
mille tenaient garnison à Venise, Legnago, Palma- 
Nova ; ou étaient aux dépôts et aux hôpitaux. 

Le général Moreau , inspecteur de l'armée , reçut 
le commandement du centre, et se porta sur Vérone 
avec les divisions Victor et Hatry. La division Mon- 
trichard formant la droite, marcha sur Legnago; le 
général en chef avec les trois autres divisions formant 
la gauche, sur les positions retranchées de l'ennemi 
sur la rive droite de l'Adige. La ligne de bataille de l'ar- 
mée était ainsi de douze lieues, Serrurier longeant le 
lac de Garda, marcha sur Montebaldo et Rivoli; 
Delmas, sur Pastringo; Grenier , sur Polo. Serrurier 
ayant tourné toutes les positions de l'ennemi ne ren- 
contra personne et occupa les positions qui lui avaient 
11. 



2IO GUERRE D ORIENT. 

été indiquées. Delmas et Grenier furent bientôt vi- 
vement engagés; après quatre heures d'un combat 
opiniâtre, ils s'emparèrent de toutes les positions re- 
tranchées de l'ennemi , le rejetèrent sur la rive gau- 
che de l'Adige, le poursuivirent avec toute l'impé- 
tuosité française, et s'emparèrent de ses deux ponts 
de bateaux. Moreau trouva des forces considérables 
en avant de Vérone, aux villages de Santa-Lucia et 
de San-Massimo ; le combat fut des plus vifs, le vil- 
lage de Santa-Lucia fut pris et repris sept fois; il resta 
à l'ennemi, mais celui de San-Massimo resta aux 
Français. Montrichard arriva sur les glacis de Legnago, 
y fut assailli par des troupes supérieures qui sortirent 
de la place , et repoussé sur la Molinella. Le 27, Scherer 
fit retirer les deux divisions de Moreau , et abandonna 
le champ de bataille de Vérone à l'ennemi. 

Les armées restèrent immobiles les 28 et 29 et jus- 
qu'au 3o, le général en chef imagina alors d'ordonner 
à Serrurier de passer l'Adige sur son pont de Polo; 
de prolonger la rive gauche, et de s'emparer des hau- 
teurs de Vérone. L'ennemi croyant ce mouvement 
appuyé de toute l'armée française fut d'abord étonné, 
mais n'ayant pas tardé à s'apercevoir qu'il n'avait 
affaire qu'à une division , il l'attaqua avec toutes ses 
forces, la ramena en désordre sur son pont , et lui fit 
prisonniers quelques centaines d'hommes, abandon- 
nés sur la rive gauche, le pont ayant été coupé. 

Scherer se porta alors sur le Bas-Adige pour le 
passer près de Legnago. Il dirigea son équipage de 



ÉVÉN. MILIT. DES SIX PREMIERS MOIS DE 1 799. 2 I I 

pont sur Castellaro ; jeta garnison dans Peschiera, et 
porta son quartier général à Isola-della-Scala; plaça 
Moreau au centre , avec deux divisions au village de 
Batta-Preda , à deux lieues de Vérone sur le chemin 
d'Isola-della-Scala ; deux autres divisions , le long de 
l'Adige, vis-à-vis Albaredo formèrent sa droite: Ser- 
rurier près de Villafranca était à sa gauche ; Delmas 
en arrière près d'Isola-della-Scala forma sa réserve. Le 
général Kray sortit de Vérone , se porta sur Peschiera, 
occupa en forces les hauteurs de Castel-Novo et les 
villages de Sonna, de Somma-Campagna et de Villa- 
franca. Son armée se trouvait ainsi avoir la droite sur 
leMincio, la gauche sur l'Adige; elle était réunie et 
occupait un pays sain et sec. L'armée française au 
contraire était disséminée dans des boues , au milieu 
des marais et des rizières : une bataille était inévita- 
ble. Les deux généraux en chef, comme de concert, 
firent leurs dispositions, et donnèrent leurs ordres 
dans la nuit du 4 au 5 avril. Moreau dut se porter de 
Batta-Preda sur Sonna qu'on supposait occupé par 
l'ennemi. Serrurier formant la gauche reçut ordre de 
se porter sur Villafranca. Les deux divisions qui 
étaient sur Albaredo , reçurent l'ordre de remonter 
l'Adige , et de se porter sur Vérone , formant la droite 
de l'armée. Delmas, en réserve, dut marcher sur 
Batta-Preda , et , suivant les circonstances , se diriger 
sur la droite, le centre ou la gauche. Moreau partit 
à la pointe du jour ; il ne tarda pas à rencontrer les 
flanqueurs de la gauche de l'ennemi. Il apprit que 

«4. 



212 GU1.RRE D ORIKNT. 

Kray était en opération , avait levé son camp à quatre 
heures du matin , et marchait sur Batta-Preda pour 
l'attaquer. Dans l'incertitude de ce qu'il devait faire, 
n'ayant aucunes nouvelles des autres divisions et du 
reste de l'armée, il attaqua, tête baissée, tout ce qu'il 
trouva devant lui. Les flanqueurs ployèrent sur Vé- 
rone; il les poursuivit, l'épée dans les reins, jusque 
sous les murs de cette ville. Serrurier arriva devant 
Villafranca et s'en empara. L'ennemi avait concentré 
toutes ses forces pour son attaque sur le centre. Les 
deux divisions françaises sur la droite reçurent leurs 
ordres fort tard ; elles ne purent longer l'Adige vu les 
mauvais chemins de ce pays marécageux; elles furent 
obligées d'appuyer un peu à gauche, et se rencon- 
trèrent avec l'armée de Kray. Elles manœuvraient in- 
dépendantes l'une de l'autre, par les ordres de leurs 
généraux particuliers; elles se battirent avec valeur, 
s'emparèrent du village de San-Ziacomo, mais dé- 
bordées par leur gauche, elles ployèrent et firent 
leur retraite. Delmas n'arriva qu'à midi au camp de 
Batta-Preda que Moreau avait abandonné depuis six 
heures. A peine arrivée, cette division de réserve fut 
attaquée, et s'engagea tout entière; elle maintint 
cependant sa position, mais avec peine. Serrurier fut 
chassé de Villafranca, la reprit et en resta maître ; la 
nuit mit fin au combat. Moreau et Serrurier étaient 
vainqueurs; Delmas n'était ni vainqueur, ni vaincu; 
la droite composée des deux divisions Montrichard et 
Grenier, avait été repoussée, et avait fait plusieurs 



ÉVÉN. MILIT. DES SIX PREMIERS MOIS DE I 799. 2 I 3 

lieues en retraite. Scherer se tint pour battu ; il or- 
donna à Moreau de faire sa retraite. Le 7, il porta 
son quartier général à Roverbella. Le 8 , il avait passé 
le Mincio à Goito, jeté six mille cinq cents hommes, 
pour renforcer la garnison, dans Mantoue. L'armée 
autrichienne apprit sa victoire par la retraite de l'ar- 
mée française, qu'elle se garda bien de poursuivre : 
elle s'approcha avec précaution du Mincio , bloqua 
Peschiera et Mantoue, et ne poussa que des troupes lé- 
gères suri' Oglio. Le t6, l'armée française passa l'Adda; 
le quartier général fut placé à Lodi. Une arrière-garde 
resta à Crémone , où elle fut vivement attaquée le 20 ; 
elle se reploya le 21, sur la rive droite de l'Adda. 

Les premières troupes russes arrivèrent à Vérone, 
le 17 avril. Souwaroff prit le commandement de l'ar- 
mée. Il chargea son prédécesseur, le feld-maréchal 
Kray, d'assiéger Mantoue et Peschiera avec vingt- 
cinq mille hommes. Il détacha le général Klenau, 
avec neuf mille hommes, pour bloquer la citadelle 
de Ferrare, et observer les Légations; et de sa per- 
sonne , il se porta , avec soixante mille hommes, sur 
Brescia. Cette ville fit vingt-quatre heures de résis- 
tance; il en fit la garnison française, de douze cents 
hommes, prisonnière de guerre. Bergame qui avait 
une pareille garnison ouvrit ses portes le 1 3. Le 2 5 
avril , le quartier général austro-russe arriva à Trivi- 
glio, sur la rive gauche de l'Adda, à une lieue et 
demie de Cassano , sur la chaussée de Milan à 
Brescia. Scherer quitta le commandement de l'armée 



SU 4 GUERRE D'ORIENT. 

française et partit pour Paris. Le général Moreau le 
remplaça. 

VI. Moreau , en prenant le commandement de l'ar- 
mée , la trouva derrière l'Adda et la plaça de la 
manière suivante. Le quartier général à Suzago, sur la 
route de Cassano à Milan ; Serrurier avec le fond de 
deux divisions, à sa gauche, défendant la partie de 
l'Adda comprise entre Lecco et ïrezzo , sept lieues 
d'étendue; Grenier et Victor, au centre, défendant 
le Ritonto et le pont de Cassano ; Delmas , à la droite, 
s'étendant de Lodi au Pô. Ces trois corps formaient 
trente-cinq mille hommes sous les armes. La division 
de la Valteline , celle de Toscane , et divers renforts , 
partis du Piémont devaient porter cette armée à cin- 
quante mille hommes ; Moreau espérait pouvoir réu- 
nir ces forces sur l'Adda. Vingt mille hommes étaient 
en outre en garnison à Mantoue, Peschiera, Ferrare, 
fort Urbin , et Pizzighettone qui étaient bloqués ; la 
citadelle de Turin , Coni, Alexandrie, Tortone, Gavi, 
Gènes recevaient de nouvelles troupes de France. 

Le corps d'armée que commandait Souwaroff, en 
personne, était formé en quatre corps : celui de 
droite, composé des divisions Rosemberg et Wukas- 
sowich, s'empara de Lecco. Le deuxième, composé 
des divisions Ottet Zoph, marcha sur Trezzo et Va- 
prio. Mêlas, avec deux divisions, sur Cassano et Lodi. 
Les divisions Hohenzollern et Raim, formant la gau- 
che, se portèrent sur le Bas-Adda, vis-à-vis Pizzi- 



ÉVÉN. MIL1T. DES SIX PREMIERS MOIS DE I 799. a 1 5 

ghettone. Le 26 avril l'avant-garde de la division Ro- 
semberg enleva la petite ville de Lecco , située sur la 
rive gauche de l'Adda, ainsi que la tête de pont. Dans 
la nuit suivante, elle surprit le passage de la rivière, 
et rétablit le pont. Chasteler, quartier-maître général 
de l'armée, qui marchait avec le corps de Ott, arriva 
à Trezzo, surprit le passage, et fit construire un pont 
de bateaux. Le 28 , à la pointe du jour, il attaqua les 
postes de la division Serrurier , les rejeta d'abord sur 
Pozzo, dont il s'empara. La division Grenier et une 
brigade de Victor accoururent au secours de Serru- 
rier, et rencontrèrent l'ennemi en avant de Pozzo. Le 
combat fut très chaud, la division autrichienne fut 
repoussée et Pozzo repris. Elle était compromise , 
lorsque la division Zoph arriva à son secours, réta- 
blit le combat, reprit Pozzo, et contraignit les Fran- 
çais à la retraite , pendant que Rosemberg passait le 
pont de Brivio, attaquait vivement Serrurier, et le re- 
jetait sur Vaprio. Ce vieux général soutint vivement 
le combat, mais cerné par les divisions qui avaient 
passé au pont de Trezzo , il se crut obligé de capituler 
et mit bas les armes. Mêlas n'éprouva qu'une faible 
résistance devant Cassano; il surprit le pont quoi- 
qu'il fût en bois , et porta son quartier général le soir 
même à Gorgonzola. Le résultat de cette journée, 
appelée bataille de Cassano, fut une perte de six à sept 
mille hommes pour l'armée française , dont cinq 
mille prisonniers, près de cent pièces de canon, et 
beaucoup de bagages. 



2l6 GUERRE D'ORIENT. 

Dans la nuit du 27 au 28 avril , Moreau fit sa re- 
traite sur trois colonnes; la droite sur Plaisance, où 
elle passa le Pô; le centre sur Pavie; la gauche sur 
Novare , où le quartier général arriva le 2 mai. Toutes 
les autorités de la République cisalpine, les employés 
et une foule de bons citoyens suivirent l'armée. Le 28 
avril , Souwaroff fit son entrée dans Milan. Le 4 mai, 
il porta son quartier général à Pavie. De Novare, 
Moreau continua sa retraite sur Turin. Là , il se ra- 
visa , descendit la rive gauche du Pô, et arriva à 
Alexandrie sur le Tanaro , espérant pouvoir gagner 
Novi et couvrir Gènes. Mais l'ennemi l'avait prévenu ; 
car le 9 mai , Souwaroff porta son quartier général à 
Voghera, fit bloquer la citadelle de Tortone, campa 
le 10 dans la plaine de Marengo , et détacha sur Novi 
et Gavi la division russe Karaczay; il fit passer la di- 
vision russe de Tschubaroff sur la rive droite du Pô 
à l'embouchure du Tanaro , d'où elle marcha sur 
Alexandrie. Grenier et Victor l'attaquèrent, et, après 
un combat opiniâtre, le jetèrent dans la rivière; les 
deux tiers de cette division et son général furent tués'; 
deux mille hommes posèrent les armes. Pendant ce 
temps, le corps de Rosemberg manœuvrait sur la 
rive gauche du Pô. Mais le 16 mai, Souwaroff leva son 
camp, et passa le Pô, impatient de porter la guerre 
sur la rive gauche, de délivrer Turin, et d'assurer sa 
position. Moreau sorlit d'Alexandrie , poussa les 
avant-postes qu'il trouva dans la plaine de Marengo, 
attaqua Lusignan et Bagration à la tour de Garafolo, 



ÉVÉN. MILIT. DES SIX PREMIERS MOIS DE I 799. 1 1 7 

leur fit éprouver quelques pertes, et rentra le soir dans 
son camp. Il le leva le 19 mai, pour se porter succes- 
sivement sur Asti, Cherasco et Coni, où il arriva le 22 
mai. Souwaroff entra le 27 dans Turin, et fit investir 
la citadelle, que commandait le général Fiorella. 

Moreau se reposa plusieurs jours à Coni; il était 
coupé de Gênes et de l'armée de Naples; il s'aperçut 
de sa fausse position, quitta l'Italie, repassa la haute 
chaîne des Alpes, au col de Tende, dirigea ses baga- 
ges et la plus grande partie de son artillerie par la 
chaussée de Sospello, sur Nice, et gagna Gênes par la 
Corniche, à travers les montagnes; il fut fort retardé 
par les mauvais chemins. Ce faux mouvement eut les 
suites les plus funestes, c'est la véritable cause des 
malheurs de la Trebbia. 

Les chaleurs de la saison, l'activité des marches, 
les travaux des sièges , avaient occasionné de fortes 
perles à l'armée alliée qui se trouvait en outre fort 
disséminée , étant obligée de bloquer Mantoue , Fer- 
rare, Milan, Tortone, Alexandrie, etc. Mais le 6 juin , 
Bellegarde et Haddick avec deux fortes divisions, des- 
cendirent le Saint-Gothard, traversèrent Milan, et se 
portèrent sur Tortone. Ce renfort répara les pertes des 
armées des deux empires en Italie ; leur position fut 
encore améliorée par la chute de Pizzighettone et des 
châteaux de Milan et de Ferrare , qui capitulèrent le 
i(\ mai, ce qui permit au général russe de faire passer 
les divisions Ott et Hohenzollern sur la rive droite du 
Pô, sur le revers de l'Apennin, pour observer l'armée 



2l8 GUERRE DORIEJNT. 

de Naples. Kray, qui avait déjà commencé à réunir 
son parc de siège devant Mantoue, le fit évacuer 
surLegnago, laissant Saint-Julien, avec neuf mille 
hommes, devant Mantoue, et se porta avec le reste 
de son corps sur Borgo- Forte. L'armée de Naples 
arrivait sur l'Apennin , et menaçait de secourir 
Mantoue. 

VII. Macdonald , avec l'armée de Naples , était 
parti le 2 mai, du camp de Caserte ; il arriva le 24 mai 
à Florence et à Sarzana ; opéra sa réunion avec 
l'armée d'Italie. Il prit , sous ses ordres , la division 
de Bologne que commandait le général Montrichard, 
et celle de Toscane que commandait le général Gau- 
thier. Il attendait avec impatience les ordres du gé- 
néral Moreau qui avait le commandement supérieur 
des deux armées; mais celui-ci s'était laissé couper 
de Gênes, et était alors acculé à cinquante lieues dans 
une direction opposée sur Coni, ce qui fut cause que 
Macdonald ne reçut ses ordres que le 6 juin. Le 8, il 
quitta son camp de San-Pelegrino , passa l'Apennin, 
et entra dans la vallée du Pô, pour se rendre à Tor- 
tone que Moreau avait désigné pour point de réunion 
des deux armées, et où, de son côté, il devait arriver 
avec l'armée d'Italie , en débouchant par la Bochetta. 
Les divisions Montrichard et Rusca formaient la 
droite de Macdonald ; celles d'Olivier et Salm, le cen- 
tre ; celles de Dombrowsky et Victor , la gauche. 11 
attaqua le 12 juin, les divisions Hohenzollern etKle- 



ÉVÉN.MILIT. DES SIX PREMIERS MOIS DE 1 799. ÎII9 

nau, à Modène, les força, et leur fit éprouver les plus 
grandes pertes ; ses troupes commirent quelques dé» 
sordresdans cette ville. Les débris des deux divisions 
autrichiennes se retirèrent sous Mantoue et Ferrare. 
Le i(\, Victor arriva à Parme, et le i5, à Plaisance. 
La division Ott se reployait devant lui ; il cerna la ci- 
tadelle, se reposa le 1 5 et le 16, et puis envoya le 17, 
son avant-garde à Castel-San- Giovanni , elle y trouva 
le général Ott , renforcé du corps de Mêlas ; elle fut 
vivement repoussée et forcée de repasser la Tidone. 
L'armée accourut au soutien de son avant-garde , on 
se battit jusqu'à la nuit. Pendant ce temps Souwaroff 
était tranquille à Turin; ses divisions étaient dissémi- 
nées dans les diverses vallées des Alpes; mais réveillé 
pari echecdeModèneet les sollicitudes dugénéralRra y 
qui craignait que Mantoue ne fût secouru, il partit le 
i4> avec trois divisions russes, arriva le 1 7 à Castel-San- 
Giovanni en même temps que Mêlas : ces forces réunies 
à celles de Ott, lui formèrent un corps de cinquante 
mille hommes. Le 18, à cinq heures après midi, il 
attaqua, sur quatre colonnes, l'armée de Naples; on 
se battit avec acharnement jusqu'à la nuit; les Fran- 
çais furent repoussés , et se rallièrent sur la rive 
droite de la Trebbia. Le 19, Macdonald prit sa re- 
vanche; il passa la rivière sur trois colonnes, eut d'a- 
bord quelques succès qui ne se soutinrent pas , et 
perdit la bataille. Dans la nuit, il effectua sa retraite 
sur Plaisance, y laissa quatre mille blessés, et, avant 
le jour, continua sa retraite sur la Toscane. Souwaroff 



220 GUERRE D ORIENT. 

le suivit pendant quatre jours , mais le 23 , comme il 
était à Fiorenzola , étant inquiet des mouvemens de 
l'armée de Moreau sur la Scrivia, il laissa à Ott le 
soin de suivre l'armée battue, et se porta au secours 
du général Bellegarde. Moreau arriva sur Tortone le 
20, avec trente mille hommes,, fit lever le siège de 
cette place, et poussa le corps de Bellegarde sur 
Alexandrie. Il avait détaché la division Lapoype, par 
la vallée de la Trebbia sur Bobio; mais la contre- 
marche de Souwaroff, et la mauvaise issue de la jour- 
née de la Trebbia , le décidèrent à repasser la Bochetta, 
sans avoir obtenu aucun avantage éclatant. Les géné- 
raux Victor et Lapoype prirent position sur les flancs 
de l'Apennin; Macdonald reprit sa position de Pistoia 
et de Lucques par la chaussée de la Graffignana, et 
peu après évacua la Toscane, et se porta sur Gênes, 
par la Corniche, en faisant embarquer le matériel de 
son artillerie. Le 2 août, il arriva à Gênes, affaibli de 
sept à huit mille hommes, par les combats et les mar- 
ches forcées depuis la bataille de la Trebbia. 

VIII. Réflexions sur les plans des campagnes en 
Allemagne et en Italie. i° Le gouvernement français 
ordonna que ses armées prissent l'offensive en Alle- 
magne comme en Italie. Il eût fallu rester sur la dé- 
fensive en Allemagne , puisque l'on ne pouvait pas y 
réunir des forces supérieures à celles de l'ennemi. 
Dans tous les cas, les trois armées du Danube, de 
THelvétie et du Bas-Rhin n'en devaient former 



ÉVEW. M1LIT. DES SIX PREMIERS MOIS DE I 799. 2 2 I 

qu'une seule ; l'armée du Bas-Rhin n'était composée 
que de troisièmes bataillons ; c'était vouloir s'en im- 
poser à soi-même, puisque les troisièmes bataillons 
n'étaient pas mobiles, et étaient d'ailleurs nécessaires 
pour la garde des places et le recrutement des ba- 
taillons de guerre. Il y avait dans l'intérieur un grand 
nombre de vieux régimens; une partie aurait dû être 
employée, dès ces premiers momens. Les quarante 
mille hommes qui composaient l'armée du Danube, 
réunis à l'armée d'Helvétie, étaient suffisans pour as- 
surer la possession de la Suisse, et occuper des camps 
sur la rive droite du Rhin, du côté de Schaffouse et 
de Stein, prenant à revers les montagnes Noires. 

2 11 était nécessaire de prendre l'offensive en Ita- 
lie, parce que les forces françaises dans la Péninsule 
étaient beaucoup plus considérables que celles de 
l'ennemi, et qu'il était essentiel de chasser les Autri- 
chiens de la position de l'Adige, avant l'arrivée des 
Russes. Mais il fallait prendre cette offensive avec 
toutes nos forces réunies. Scherer a attaqué avec 
soixante mille hommes; quelques jours avant, il s'é- 
tait affaibli de quatorze mille hommes qu'il avait dé- 
tachés dans la Valteline et la Toscane. L'issue de la 
bataille qui devait avoir lieu sur l'Adige , influerait 
sur le sort de la Valteline et de la Toscane, tandis que 
les affaires dans ces provinces ne pouvaient avoir au- 
cune influence sur le succès de la bataille. Il fallait 
aussi rappeler les trente mille hommes de l'armée de 
Naples. L'armée française , alors très supérieure , eût 



111 GUERRE D ORIENT. 

battu l'armée autrichienne, l'eût poussée au-delà de 
la Piave, lui eût fait éprouver de grands revers, et on 
se fût emparé de Legnago , ce qui aurait entraîné la 
perte du corps de Souwaroff; événement d'autant plus 
important, qu'il eût fait réfléchir le czar. Tout ce qui 
n'est que fantaisie, et n'est pas fondé sur un véritable 
intérêt ne résiste pas à un revers. Le sort de la Répu- 
blique parthénopéenne (Naples) était d'une considé- 
ration secondaire ; car, pour qu'elle existât, il fallait, 
avant tout, que l'armée française de l'Adige fût vic- 
torieuse. D'ailleurs l'armée napolitaine avait déjà 
douze à quinze mille hommes ; on pouvait lui laisser 
quelques bataillons cisalpins et romains avec lesquels 
elle se fût maintenue maîtresse de Naples; du moins 
des forts et des places fortes , pendant tout le temps 
que les Français se seraient maintenus maîtres de l'I- 
talie supérieure. Le cardinal Ruffo ne put parvenir à 
réunir son armée de paysans, et à se présenter devant 
Naples que trois mois après la défaite de Scherer sur 
l'Adige, et il lui eût fallu encore plusieurs mois pour 
soumettre les places fortes. En suivant ce plan, la 
deuxième coalition eût été promptement dissoute. 

OBSERVATiONS. 

Première observation (Masséna). i° La première at- 
taque de Masséna sur Feldkirch était fort naturelle, les 
cinq autres attaques étaient inutiles. Cette position 
n'était pas nécessaire pour assurer la défense de la 



ÈVÉJSf, MI LIT. DES SIX PREMIERS MOIS DE 1799. 2 23 

Suisse, encore moins pour la jonction des deux armées 
d'Helvétie et du Danube; cette jonction était toute 
faite par Stein et Schaffouse. Dès le 1 1 mars, Masséna 
eût dû, avec son centre et sa gauche, passer le Bhin, 
et marcher, réuni avec l'armée de Jourdan , contre 
l'archiduc. Lecourbe, avec la droite, suffisait pour 
garder la Suisse. Si les Français eussent eu soixante- 
dix mille hommes à Stokach, au lieu de quarante 
mille, ils eussent été victorieux. 

1* Le passage du Splugen parle général Lecourbe, 
fet toutes les opérations qui ont eu lieu dans les 
Engadines et dans la Valteline sont sans but. La 
droite de l'armée ne pouvait pas trouver de meilleure 
position que celle du Saint-Gothard et du Splugen. 
Avait-on le projet de conquérir le Tyrol ? Mais cette 
opération ne pouvait pas être faite avec quinze mille 
hommes par une seule division de l'armée , lorsque 
les autres divisions restaient à trente lieues en ar- 
rière, et séparées par de hautes montagnes. Si Le- 
courbe avait eu le malheur d'arriver à Inspruck, il 
eût été cerné. Cette guerre, dans les Engadines, avait 
été conçue à Paris par des hommes sans expérience, 
qui n'avaient que des idées obscures et fausses sur 
l'art de la guerre. Les pays de montagnes dépendent 
des plaines qui les nourrissent, et n'ont d'influence 
sur elles, qu'autant que celles-ci sont sous la por- 
tée de leurs canons. Les frontières qui couvrent les 
empires se composent de plaines, de pays de ma- 
melons, de pays de montagnes. Si une armée veut les 



224 GUERRE d'oRIENT. 

franchir et qu'elle soit supérieure en cavalerie, elle 
fera bien de prendre sa ligne d'opération au travers 
des plaines ; si elle est inférieure dans cette arme, elle 
préférera le pays de mamelons; mais pour les pays 
de montagnes, elle se contentera, dans tous les cas, 
de les observer, pendant qu'elle les tournera. En ef- 
fet, une ligne d'opération ne doit point passer par 
un pays de montagnes : i° parce qu'on n'y peut 
pas vivre; 2 parce qu'on y rencontre, à tous les pas, 
des défilés qu'il faudrait occuper par des forteresses; 
3° parce que la marche y est difficile et lente; 4° parce 
que des colonnes de braves peuvent y être arrêtées par 
des paysans déguenillés, sortant de la charrue; être 
vaincues et défaites ; 5° parce que le génie de la guerre 
de montagnes est de ne jamais attaquer : lors même que 
l'on veut conquérir, on doit s'ouvrir le chemin par 
des manœuvres dépositions, qui ne laissent d'autre 
alternative au corps d'armée chargé de la défense , que 
d'attaquer lui-même , ou de reculer ; 6° enfin parce 
qu'une ligne d'opération doit servir à la retraite , et 
comment songer à se retirer par des gorges, des défi- 
lés, des précipices! Il est arrivé que de grandes ar- 
mées, lorsqu'elles ne pouvaient pas faire autrement, 
ont traversé des pays de montagnes pour arriver dans 
de belles plaines et dans de beaux pays. C'est ainsi 
qu'il faut nécessairement traverser les Alpes pour ar- 
river en Italie. Mais faire des efforts surnaturels pour 
traverser des montagnes inaccessibles et se trouver 
encore au milieu de précipices, de défilés, de rochers, 



ÉVÉN. MILIT. DES SIX PREMIERS MOIS DE 1 799. 29.5 

sans autre perspective que d'avoir, pendant long- 
temps, les mêmes obstacles à surmonter, les mêmes 
fatigues à essuyer; être inquiet à chaque nouvelle 
marche, de savoir sur ses derrières tant de mauvais 
pas ; être tous les jours plus en danger de mourir de 
faim, et cela lorsque l'on peut faire autrement; c'est 
se plaire dans des difficultés , et lutter contre des 
géans; c'est agir sans bon sens et dès-lors contre 
l'esprit de l'art de la guerre. Votre ennemi a de 
grandes villes , de belles provinces , des capitales à 
protéger, marchez-y par des plaines. L'art de la 
guerre est un art simple et tout d'exécution : il n'a 
rien de vague, tout y est bon sens, rien n'y est 
idéologie. 

Deuxième observation (Jourdan). i° Jourdan avait 
le commandement supérieur des armées du Danube, 
d'Helvétie et du Bas-Rhin ; mais ces armées avaient 
leurs généraux en chef qui correspondaient avec le 
ministre ; Jourdan n'était pas réellement le maître. Il 
n'eût fallu sur toute cette frontière qu'une armée de 
cinq à six corps de quinze à dix-huit mille hommes 
chacun. 

2 Jourdan a donné la bataille de Stokach sans mo- 
tif; il a prétendu qu'on lui avait insinué de la donner. 
Un général ne doit se décider à donner bataille que 
lorsqu'il a l'espérance de la victoire, et quelle es- 
pérance pouvait -il concevoir en mettant quarante 
mille hommes aux prises avec soixante-cinq mille ? 
S'il eût été vainqueur, quel fruit pouvait-il tirer de la 

II. i5 



1lÇ> GUERRE D'ORIKNT. 

victoire? Avec une armée aussi faible pouvait-il se 
porter sur l'Iller, passer le Lech, entrer en Bavière, et 
s'il l'eût fait, n'eût-il pas été perdu? Pendant l'action 
il a tenu ses divisions trop éloignées les unes des au- 
tres; son champ de bataille était triple de ce qu'il de- 
vait être. 

3° Il a fait sa retraite sur le Rhin ; il eût dû la faire 
sur la Suisse. Il était inférieur en nombre, battu, 
n'ayant aucune troupe sur la gauche du Danube, 
puisque l'armée du Bas-Rhin n'existait que sur le 
papier ; il ne pouvait donc avoir aucun espoir de se 
maintenir sur les débouchés des montagnes Noires. 

Troisième observation (l archiduc Charles). 
L'archiduc , en attaquant de front la Suisse , et en 
s' engageant dans une guerre de montagnes, a neutra- 
lisé les avantages qu'il avait obtenus sur divers 
champs de bataille. La Suisse offre à chaque pas des 
positions et des lignes. Le Français est plus propre 
que l'Allemand à ce genre de guerre. Le principe gé- 
néral devait guider le prince Charles : tourner et ne 
pas traverser les pays de montagnes. Si, après la ba- 
taille de Stokach, il se fût porté sur le Bas-Rhin, me- 
naçant l'intérieur de la République, et spécialement 
les anciennes provinces autrichiennes , il aurait forcé 
Masséna à abandonner la Suisse pour lui faire 
front. Il eût agi conformément aux règles, il en eût 
été récompensé par des succès. Sa manœuvre, lors- 
qu'il se fait rejoindre par Hotze, à la bataille de Sto- 
kach, en le faisant remplacer par Bellegarde, est 



ÉVEN. MIL1T. DES SIX PREMIERS MOIS DE I799. 0.1 r ] 

dans les vrais principes de l'art ; on y reconnaît le 
général de 1 796. 

Quatrième observation (Scherer). i° L'armée d'I- 
talie aurait dû commencer les hostilités le même jour 
que l'armée d'Helvétie, le 5 mars. Elle n'aurait pas 
dû s'affaiblir des quatorze mille hommes détachés en 
Toscane, et dans la Valteline. Le sort de Florence , de 
Livourne, de Chiavenne, de Bormio dépendait de la 
bataille qui serait livrée sur l'Adige, mais l'état de ces 
villes n'avait aucune influence sur l'issue de cette 
bataille. Scherer , puisqu'il avait le commandement 
supérieur de l'armée de Naples, devait rappeler cette 
armée , afin d'attaquer l'ennemi avec plus de cent 
mille hommes, par le même principe, que le sort de 
Naples serait décidé sur l'Adige , et que l'occupation 
de Naples ne pouvait avoir aucune influence, sur la 
bataille qui devait avoir lieu sur les rives de l'Adige. 

2 Scherer, avec soixante mille Français, attaqua 
dans la journée du 26 mars , cinquante-quatre mille 
Autrichiens ; le moral de ses troupes était si supérieur 
qu'il devait en battre quatre- vingt mille. i° La divi- 
sion Montrichard ne pouvait , en se portant sur Le- 
gnago , que se faire mitrailler par les remparts de la 
place ; elle eût dû être sous Vérone , à côté des deux 
autres divisions sous les ordres de Moreau. i° La di- 
vision Serrurier n'avait rien à faire à Rivoli et sur le 
Montebaldo; car, puisque l'ennemi retranché aux 
camps de Polo et de Pastringo , avait des ponts sur 
l'Adige, il était évident que sa ligne d'opération était 

Ji5. 



IlS GUERRE D'ORIENT. 

sur Vérone, et qu'il communiquait au Tyrol par la 
rive gauche de l'Adige où passe la chaussée, et non 
par la rive droite, où il n'y a que des sentiers. Serru- 
rier aussi, aurait dû être vis-à-vis Vérone, pour faire 
la quatrième division sous Moreau. 3° Les généraux 
Grenier et Delmas avaient forcé le camp retranché de 
l'ennemi sur la rive droite de l'Adige , à dix heures 
du matin ; ils devaient à cinq heures après midi, être 
devant Vérone, à côté des quatre autres divisions. Il 
suffisait de quelques escadrons et de quelques batail- 
lons à Rivoli, et devant Polo etPastringo. 4° L'armée 
réunie devant Vérone, on devait, pendant que l'en- 
nemi était disséminé et menacé partout , jeter trois 
ponts au-dessous de Vérone, au coude de la rivière, 
les protéger par cent bouches à feu, et à la pointe du 
jour, le 28 mars, toute l'armée française, sans qu'il y 
manquât une seule brigade, devait attaquer et battre 
l'ennemi à San-Martino , le poursuivre le 3o au-delà 
de Caldiero , et le jeter de l'autre côté de la Piare. 
5° le 3o, il fallait faire bloquer Legnago ; le 2 avril , 
y ouvrir la tranchée , par deux attaques, l'une sur la 
rive droite, l'autre sur la rive gauche : le i5 avril, on 
devait entrer dans cette place. 

3° Le passage de la division Serrurier, le 3i mai, 
sur la rive gauche de l'Adige, au-dessus de Vérone, 
ne pouvait avoir de résultat, qu'autant qu'elle aurait 
été soutenue par toute l'armée ; seule elle courait à 
sa perte. Mais il n'y a pas de chemin qui , des bords 
du Haut-Adige, conduite sur les hauteurs de Vérone; 



ÉVÉN. MILIT. DES SIX PREMIERS MOIS DE 1 799. 229 

ce sont des sentiers par lesquels il est impossible à 
l'artillerie de passer ; il n'y avait pas un soldat ayant 
été en garnison à Vérone en 1796 et 1797, qui ne le 
sût; pourquoi le général en chef l'ignorait-il? 

4° Toutes les marches et contre-marches de l'armée 
sur le Bas-Adige, au milieu de rivières, de marais et 
de boue, n'étaient propres qu'à la ruiner et à achever 
de la démoraliser. Le général français voulait-il pas- 
ser l'Adige? il devait réunir ses troupes sur un seul 
point dans un pays sec, à Villafranca, par exemple, 
surprendre le passage, et se porter en toute diligence 
sur son pont. A la bataille de Mugnano, Scherer n'a- 
vait pas de plan. S'il eût jeté l'ennemi sur la rive gau- 
che de l'Adige , il n'aurait pas pu en profiter, ses 
ponts étaient à deux marches en arrière. Le succès 
de la bataille de Mugnano ayant été partagé , il ne 
devait pas abandonner la ligne du Mincio ; il devait 
s'y fortifier, et attendre ses renforts. 

5° Voulant abandonner le Mincio, il devait se re- 
tirer dans le Seraglio , ayant des tètes de pont sur le 
Pô et la F ossa-Maestra. Pendant mars , avril , mai et 
partie de juin , l'air du Seraglio n'est pas malsain. 
C'est à la fin de juin seulement que la saison des fiè- 
vres commence. Dans ce vaste camp retranché, il eût 
reçu, avant le 20 avril, vingt-cinq mille hommes de 
renfort venant de Bologne, de Toscane, d'Ancone, 
de la Cisalpine et du Piémont ; il en eût reçu vingt-cinq 
mille autres , dans les premiers jours de mai , par la 
jonction de l'armée de Naples ; et si le 25 avril, jour 



a3o GUERRE D ORIENT. 

où l'armée russe, était arrivée sur l'Adige, il eût jugé 
ne pouvoir plus se maintenir dans le Seraglio , il eût 
dû passer le Pô, marcher à la rencontre de l'armée 
de Naples, et réuni à elle, revenir contre l'ennemi. 

6° Dans sa retraite , Scherer ne devait pas laisser 
deux mille cinq cents hommes dans les châteaux de 
Brescia et de Bergame ; ces châteaux avaient été rui- 
nés fort anciennement ; sur leurs décombres, on avait 
établi des retranchemens tout au plus suffisans contre 
la cavalerie et contre la populace. Scherer ne man- 
quait ni d'esprit ni de courage, il manquait de carac- 
tère; il parlait de la guerre hardiment mais vague- 
ment; il n'y était pas propre. Il faut qu'un homme 
de guerre ait autant de caractère que d'esprit; les 
hommes qui ont beaucoup d'esprit et peu de carac- 
tère y sont les moins propres; c'est un navire qui a 
une mâture disproportionnée à son lest ; il vaut mieux 
beaucoup de caractère et peu d'esprit. Les hommes 
qui ont médiocrement d'esprit et un caractère pro- 
portionné réussiront souvent dans ce métier ; il faut 
autant de base que de hauteur. Le général qui a 
beaucoup d'esprit et du caractère au même degré, 
c'est César, Annibal , Turenne, le prince Eugène et 
Frédéric. 

Cinquième observation (Moreau v ). Le général 
Moreau qui, sous Scherer, manœuvra avec habileté, 
à la tête d'une et de deux divisions, lorsqu'il eut le 
commandement en chef : i ° donna la bataille de Cas- 
sano, et la perdit. Il laissa cerner les deux divisions 



ÉVÉN. MILIT. DES SIX PREMIERS MOIS DE I799. ^3 I 

de Serrurier qui furent obligées de capituler. i° Il fit 
sa retraite derrière le Tésin ; il eût dû la faire par Plai- 
sance, sur la rive droite du Pô, pour rester en commu- 
nication avec l'armée de Naples* car réuni à cette ar- 
mée, il pouvait encore reconquérir l'Italie. Il faut tou- 
jours opérer sa retraite sur ses renforts. 3° Du Tésin, 
il se porta sur Turin, et laissa par là Souwaroff maître 
de marcher sur la Bochetta, et de le couper de l'armée 
de Naples. 4° L'irrésolution de Souwaroff lui donna le 
temps de revenir sur ses pas; il redescendit, par la 
rive droite du Pô., de Turin sur Alexandrie; mais 
peu de jours après, au lieu de couvrir Gènes, et de 
se réunir à l'armée de Naples, qui déjà était en Tos- 
cane, il marcha sur Coni. Lorsqu'il y arriva le i!\ mai, 
l'armée de Naples entrait à Florence et à Sarzana; 
(lie se mettait en communication avec Gènes ; la 
jonction eût été dès-lors opérée, si le général Moreaft 
ne se fût éloigné de quarante lieues, par ce faux mou- 
vement, sur Coni; ce qui eut des résultats funestes. 
5° De Coni, il repassa alors la grande chaîne des 
Alpes, au col de Tende, et se porta sur Gènes, par 
des chemins affreux, se séparant de son artillerie 
qu'il dirigea sur Nice, par la chaussée de Sospello. Il 
envoya l'ordre à Macdonald de passer l'Apennin^^et 
de déboucher dans la vallée du Pô, sur Tortone, où 
il lui donnait rendez vous. 6" Pendant que l'armée de 
Naples exécutait cette marche si dangereuse, si con- 
traire aux règles de l'art , il passa la Bochetta avec 
trente mille hommes, mais trop tard; la bataille de 



232 GUERRE D'ORIENT. 

la Trebbia avait déjà décidé du sort de l'armée de Na- 
ples. Moreau eût dû déboucher par Bobbio, et join- 
dre Macdonald avant la bataille. Ces deux armées 
françaises étaient de àoixante-quinze mille hommes ; 
elles eussent reconquis l'Italie, si elles eussent été com- 
mandées par un général capable. 

Sixième observation (Macdonald ). i° Macdo- 
nald aurait dû partir de Naples le i5 avril, le lende- 
main du jour où il reçut l'ordre de Scherer, en date 
du 8 avril ; il pouvait être dans la vallée du Pô assez 
à temps pour couvrir l'Adda. Il ne partit que le 2 mai 
de son camp de Caserte; il perdit quinze jours dans 
une circonstance bien délicate. Arrivé le 24 mai à 
Florence , il n'avait qu'un seul parti à prendre; c'é- 
tait de se porter sur la Spezzia avec son artillerie et ses 
charrois, pour faire sa jonction avec Moreau, derrière 
l' Apennin. La Spezzia n'est qu'à vingt lieues de Gê- 
nes. Réunies dans les premiers jours de juin, les deux 
armées, fortes de soixante-quinze mille hommes, au- 
raient repassé la Bochetta, fait lever les sièges de Tor- 
tone, d'Alexandrie et de Turin , et reporté la guerre 
sous les murs de Mantoue. Les principes de l'art de la 
guerre n'admettent aucun autre plan, ils condamnent 
tout autre parti. Mais le chemin de la Spezzia à 
Gênes n'est pas, dit-on, praticable à l'artillerie? 
L'artillerie de l'armée de Naples consistait en qua- 
rante pièces de canon, dont seulement huit de douze. 
Ces obusiers et les pièces de quatre pouvaient être 
transportées par terre, soit dans des troncs d'arbres 



ÉVÉN. MILIT. DFS SIX PREMIERS MOIS DE I799. ^33 

creusés en forme de traîneaux , soit avec des leviers. 
I^s munitions pouvaient être portées à dos , soit 
par des chevaux d'attelage, soit par des mulets de 
réquisition. Les montagnes de la Ligurie sont pleines 
de mulets de bât. Florence, Livourne, Sarzana, la 
Spezzia ne manquaient pas de bâts pour harnacher 
les chevaux. La Corniche, de la Spezzia à Gènes, 
longe la mer et ne traverse que des collines; on n'y 
trouve aucune montagne; l'artillerie pouvait passer 
facilement; elle a passé le grand Saint-Bernard, en 
1 800 ; en 1 794 et 1 795 , elle avait passé de Nice à Sa- 
vone. Enfin on pouvait embarquer l'artillerie, comme 
on l'a fait après la bataille de la Trebbia; il ne fallait 
que quelques felouques pour la porter en deux jours 
à Gênes, par le cabotage le long des côtes. Il y avait 
des centaines de bâtimens à Livourne , à la Spez- 
zia, etc., l'escadre anglaise n'était pas dans ces para- 
ges ; y eût-elle été, elle n'eût pas pu empêcher le ca- 
botage ; et quand bien même Macdonald eût perdu 
ses pièces de position , c'était de peu d'importance, 
puisqu'en conservant les chevaux et les harnais, il eût 
en vingt-quatre heures reformé son équipage dans 
une place comme Gènes où indépendamment de l'ar- 
tillerie génoise, il y avait l'artillerie française, prove- 
nant de l'évacuation de l'Italie : les arsenaux de Nice, 
d'Antibes, de Toulon étaient d'ailleurs abondamment 
pourvus. 

2 Marcher avec une armée de quarante mille 
hommes, pendant l'espace de quarante lieues, dans 



23/j GUERRE D'ORIENT. 

la vallée du Pô , depuis Bologne jusqu'à Novi , le 
flanc droit exposé aux débouchés du Pô dont l'en- 
nemi occupait toute la rive gauche , sans pouvoir 
conserver la possession de ses derrières , exposé ainsi 
à avoir l'ennemi en front, en queue et en flanc, c'é- 
tait une opération folle. Mais enfin, si on était résolu 
à l'entreprendre, il fallait la faire rapidement, à mar- 
ches forcées, à tire-d'aile, être le 28 mai à Modène, 
et arriver le 4 juin , à Novi; alors Souwaroff n'aurait 
pas eu le temps de réunir son armée. Au lieu de cela, 
le général de l'armée de Naples resta quatorze jours à 
Florence, sans bouger, ce qui permit aux généraux 
autrichiens d'être bien instruits de l'orage qui se pré- 
parait. Arrivé le 1 5 juin , à Plaisance , il y séjourna 
inutilement deux jours, ce qui donna le temps à Sou- 
waroff d'arriver de Turin. 

Il est des militaires qui ont dit que Macdonald 
devait passer le Pô, et se porter dans le Seraglio; 
mais ils ne savent pas que pendant juillet, le Seraglio 
est inhabitable ; que l'armée y eût perdu cinq cents 
hommes par jour; qu'une fois passé sur la rive gau- 
che du Pô, l'Oglio, l'Adda, le Tésin, formaient de 
grands obstacles. 

3° Les troupes françaises ont montré à la Trebbia 
le courage et l'intrépidité de ces vieilles bandes, fières 
de leurs lauriers d'Italie, et de ceux qu'elles venaient 
de cueillir à Naples. Mais le terrain a été mal choisi , 
les opérations mal dirigées; Macdonald n'y a montré 
que de l'intrépidité. L'armée française avait, pendant 



ÉVÉN. MILIT. DES SIX PREMIERS MOIS DE I 799. l35 

cette bataille, la droite au Pô, la gauche aux monta- 
gnes, les derrières sur la ville de Plaisance, dont l'en- 
nemi occupait la citadelle. Souwaroff , au contraire, 
avait sa droite aux montagnes, sa gauche au Pô, ses 
derrières sur Tortone, où était le corps de Bellegarde ; 
sa retraite était ainsi assurée sur ses derrières, et sur 
la rive droite du Pô dont il était maître. 

Un grand général, résolu à livrer bataille, avant la 
réunion des deux armées , se fût présenté sur le 
champ de bataille de la Trebbia, sur la rive droite du 
Tidone, en masquant sa véritable ligne de bataille 
par la cavalerie, et ayant l'air d'avoir sa ligne d'opéra- 
tion sur Plaisance, mais l'ayant effectivement sur Bob- 
bio et Gênes; la gauche de sa ligne de bataille étant 
alors du côté de Tortone, la droite du côté de Plaisance, 
et parallèlement à la chaussée de Plaisance à San-Gio- 
vani , à cheval sur le chemin de Plaisance à Gênes 
par Bobbio, et tendant à jeter l'ennemi dans le Pô. 
Tous les efforts que l'ennemi eût faits le long du Pô 
pour gagner la chaussée de Plaisance, efforts qu'il eût 
cru devoir décider de la victoire , n'auraient abouti 
qu'à lui faire prêter le flanc droit à l'armée française 
et à l'entraîner à sa perte. 

La retraite de l'armée devait être sur Bobbio ; la 
route est bonne pour l'artillerie pendant quatorze 
lieues jusqu'à Ponte-Rovigno. Arrivée à la source de 
la Trebbia, l'armée se fût trouvée à trois lieues de la 
Bochetta; sa jonction eût été faite dès-lors avec l'ar- 
mée d'Italie, communiquant par la chaîne supérieure 



a36 guerre d'orient. 

de l'Apennin. Du champ de bataille de la Trebbia, en 
quatre jours, l'armée arrivait sur Gênes; elle n'eût 
pas été arrêtée une seule heure par la difficulté du 
passage de l'Apennin. 

4° La retraite de Macdonald sur Parme, Modène et 
la Toscane devait entraîner sa ruine ; elle l'exposait 
de nouveau, pendant quarante lieues, à être enve- 
loppé par Hohenzollern, Kray et Rlénau, déjà sur ses 
derrières, pendant que Souwaroff lui couperait sa 
retraite par Gènes et la Toscane , ce qui le rejetterait 
sur Rome et rendrait impossible son retour en France. 
Il est enfin arrivé à Gènes, mais seulement trente 
jours plus tard, et avec huit mille hommes de moins; 
il a couru beaucoup de dangers de gaîté de cœur, il 
pouvait être en quatre jours sur l'Apennin à la droite 
de Moreau. 

Septième observation (Souwaroff). i° Le maréchal 
Souwaroff avait l'âme d'un grand général, mais il n'en 
avait pas la tête. Il était doué d'une forte volonté, 
d'une grande activité , et d'une intrépidité à toute 
épreuve; mais il n'avait ni le génie ni, les connais- 
sances de l'art de la guerre. Lorsqu'il arriva sur 
l'Adige, Kray avait enfoncé les portes de l'Italie , 
Mantoue et Peschiera étaient cernées, et Sherer était 
derrière l'Adda , affaibli par la perte de deux batail- 
les, et par les garnisons qu'il avait jetées dans Man- 
toue, Peschiera , Brescia , Bergame , Ferrare , le fort 
Urbin, et Pizzighettone. Il ne pouvait plus se relever, 
et ne pouvait plus être dangereux, que par sa jonc- 



ÉVÉN. MILIT. DES SIX PREMIERS MOIS DE I799. ^7 

tion avec l'armée de Naples. Souwaroff devait, dans 
toutes ses manœuvres , ne se proposer qu'un but, 
empêcher cette jonction; ce fut justement la seule 
chose à laquelle il ne pensa pas; il a agi sans plan, 
sans calcul. 

2 II chargea le général Kray avec vingt-cinq mille 
hommes d'assiéger Mantoue , et envoya le général 
Rlénau, avec neuf mille hommes, investir Ferrare et 
observer la rive droite du Pô. Le siège de Mantoue 
ne pouvait pas être entrepris tant que l'armée de 
Naples ne serait pas passée; il fallait donc bloquer 
cette place avec dix mille hommes, et envoyer Kray, 
avec vingt-cinq mille hommes, s'emparer de Bologne; 
désarmer les patriotes de la rive droite du Pô, y 
prendre des otages; entrer en Toscane, défaire les di- 
visions Montrichard et Gauthier qui étaient dans ces 
pays, et, interceptant tout-à-fait les communications 
de l'armée de Naples avec celle d'Italie , les obliger 
à se replier sur Rome ou Gènes. Les vingt-cinq 
mille hommes de Kray se morfondirent dans les ma- 
rais de Mantoue, et peuplèrent les hôpitaux ; le siège 
de Mantoue fut levé deux fois par la crainte de l'ar- 
mée de Naples. La division Rlénau, trop faible, se 
contenta de bloquer le château de Ferrare , et laissa 
les divisions françaises Montrichard et Gauthier 
maîtresses de la Romagne, de la Toscane et des dé- 
bouchés de l'Apennin. Les communications entre 
l'armée de Naples et celle d'Italie ne furent pas inter- 
ceptées un seul jour, et lorsque Macdonald arriva en 



238 GUERRE D' ORIENT. 

Toscane, il fut renforcé de toutes les troupes françai- 
ses, qui s'étaient maintenues dans les Légations et en 
Toscane. 

3° Les manœuvres de Souwaroff de Milan sur 
Voghera; ses tentatives mal conçues pour déposter 
les Français de la position du Tanaro; la manière 
dont il jeta une belle division russe dans les mains 
de son ennemi, au confluent du Tanaro et du Pô; son 
changement de projet, en abandonnant la rive droite 
du Pô, et se portant sur Turin et les vallées des Alpes; 
trente jours perdus dans ces incertitudes et ces fausses 
manœuvres, pendant que l'armée de Naples arrivait 
dans la rivière de Gênes ; indiquent un homme qui 
n'avait aucune connaissance des principes de la 
guerre. Il eût dû, de Milan, arriver en quatre jours 
sur Voghera; envoyer Mêlas avec trente mille hommes 
à la poursuite de Moreau ; se porter sur Gênes avec 
vingt mille hommes ; il y serait arrivé le 9 mai au 
plus tard ; de là aller joindre le général Rray en Tos- 
cane, et ayant ainsi réuni quarante-cinq mille hom- 
mes, se porter à la rencontre de Macdonald qui n'en 
avait pas trente mille. Pendant ce temps Mêlas, avec 
trente mille hommes, eût tenu Moreau en échec, sous 
Turin et dans le comté de Nice, ce qui joint aux dix 
mille hommes sous Mantoue ; aux cinquante mille 
devant la citadelle de Milan; et à dix mille hommes 
pour observer Alexandrie et Tortone , aurait employé 
ses cent mille hommes; l'escadre anglaise qui croisait 
sur les côtes de Toscane et de Gênes lui eût rendu de 



ÉVÉN. MILIT. DES SIX PREMIERS MOIS DE I 799. 2.3$ 

grands services. Il est probable que l'armée de Na- 
ples aurait rétrogradé sur Rome ; elle eût été perdue 
pour la France. 

4° Après la perte de la bataille de la Trebbia, pas 
un homme de l'armée de Macdonald n'eût dû rentrer 
en France, ce qui aurait évité la bataille de Novi ; 
dès-lors l'Italie était conquise. Mais Souwaroff, au 
lieu de couper l'armée française de Gènes, en mar- 
chant rapidement sur l'Apennin, abandonna sa pour- 
suite, au moment le plus important, et celte armée 
lui échappa. 



CHAPITRE XV. 

PRÉCIS DES ÉVENEMENS MILITAIRES PENDANT LES SIX 
DERNIERS MOIS DE I79Q- 

I. Plan de campagne pour Parrière-saison. — II. Opérations des armées 
d'Helvétie et du Bas-Rhin ; bataille de Zurich (24 septembre). — III. Ex- 
pédition anglo russe en Hollande ; bataille de Bergen (19 septembre); ba- 
taille d'Egmont (2 octobre) ; bataille de Kastrikum (8 octobre) ; capitulation 
de l'armée anglo-russe (18 octobre). — IV. Opérations des armées d'Italie 
et des Alpes ; bataille de Novi (15 août) ; bataille de Genola (4 novembre). 
— V. Observations 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7. 

I. L'éclat que les succès de Souwaroff jetaient sur 
la Russie, stimulait encore la haine de l'empereur Paul 
contre la République. 11 mit plusieurs corps d'ar- 
mées en mouvement : trente mille hommes 7 sous le 
général Korsakoff, se rendirent en Suisse; dix-huit 
mille, sous les ordres du général Harmann , s'em- 
barquèrent à Revel , sur une escadre anglaise ; onze 
mille se rendirent en Italie pour recruter Souwaroff, 
ce qui porta à quatre-vingt-dix mille hommes , la 
force des armées russes employées dans cette campa- 
gne. Les chaleurs de la Lombardie étaient contraires 
aux Russes. Le mélange de diverses nations dans la 
même armée n'avait que des inconvéniens. Les géné- 
raux autrichiens se montraient peu contens de la tac- 



ÉVEN. MILIT. DES SIX DERNIERS MOIS DE I 799. lt\ I 

tique du général Souwaroff, dont les mœurs sauvages 
leur déplaisaient. Les cabinets coalisés convinrent 
que quatre armées agiraient simultanément; une eu 
Italie, composée d'Autrichiens, sous les ordres de 
Mêlas; une, en Helvétie, composée de Paisses, d'é- 
migrés français et de Suisses, sous les ordres de Sou- 
waroff ; une, sur le Bas-Rhin, composée d'Autrichiens 
et de troupes de l'Empire, sous l'archiduc; enfin , 
une en Hollande , composée d'Anglais , de Russes et 
d'Orangistes, sous les ordres du duc d'York. Cette 
dernière armée, après s'être emparée d'Amsterdam, 
et avoir rétabli le stathouder, devait entrer en Bel- 
gique, et se réunir à l'armée du Bas-Rhin. 

Le gouvernement français, de son coté, sans se lais- 
ser décourager par les désastres qu'il avait éprouvés, 
mit tout en oeuvre pour recruter des armées : celle 
d'Helvétie était la plus forte; on donna ordres sur or- 
dres à Masséna de prévenir l'arrivée des Russes, et de 
s'emparer de Zurich. On composa l'armée du Bas- 
Rhin de troupes mobiles, et on la confia au général 
Mùller. On appela au commandement de celle d'Italie 
le général Joubert que l'opinion du soldat désignait 
comme propre à réparer les désastres , et à faire re- 
naître les beaux jours de 1796. Enfin on créa une 
nouvelle armée sur les frontières du Dauphiné et on' 
en donna le commandement au général Championnet 
qu'avaient illustré les victoires de Rome et de Naples. 

II. Armée d'Helvèlie. Masséna profita de l'impa- 
11, 16 



>I\1 GUFRRE D'ORIENT. 

tienceoù on était à Paris qu'il entrât en opération, pour 
solliciter et obtenir de nouvelles troupes. Le 12 août, 
il mit en mouvement sa droite, sous Lecourbe, elle 
était forte de vingt-cinq mille hommes 5 la gauche 
de l'armée autrichienne qui lui était opposée n'en 
avait que vingt mille. Aussi fut-elle bientôt chassée 
de Schwitz, de Glaris, du Saint-Gothard , et rejetée 
sur les débouchés du Rhintal, après avoir perdu plu- 
sieurs milliers de prisonniers, des drapeaux et du ca- 
non. Ces combats opiniâtres donnés sur les pitons les 
plus élevés du continent, attirèrent sur Lecourbe un 
regard de l'Europe. Masséna, avec son centre, se 
porta sur Zurich qu'il attaqua le i4 , mais il fut ar- 
rêté par les remparts de cette ville. Le 17, l'archiduc 
à son tour, essaya inutilement de jeter des ponts sur 
PAar, pour tourner la gauche de l'armée française, 
et la déposter de In forte position qu'elle occupait au 
mont Albis; sur ces entrefaites, le 19, l'avant-garde 
des Russes de Rorsakoff arriva à Zurich. 

Dans le même temps, l'armée française du Bas- 
Rhin se mit eii mouvement. Le général Mûller quitta 
son quartier général de Manheim, et se porta le 
a5 août à Heidelberg, sur le Necker, avec vingt mille 
hommes ; fit investir Philipsbourg , le 2 septembre, 
le bombarda pendant cinq jours et cinq nuits, et en 
rasa toutes les maisons. L'archiduc voyant que les 
huit bataillons qu'il avait détachés de Schaffouse, 
afin de renforcer le général Starray, n'étaient pas 
suffisans pour couvrir l'Allemagne, et que, conformé- 



&VÉN. MIL1Ï. DES SIX DERNIERS MOIS DE ï 799. l[\5 

ment au plan adopté par les cabinets, les alliés 
étaient déjà débarqués en Hollande , quitta l'armée 
d'Helvétie et se porta sur le Bas-Rhin. Le l\ septem- 
bre, il arriva à Donaueschingen; le \i devant Phi- 
lipsbourg, ce qui contraignit le général Mûller à en 
lever le siège, et à repasser le Rhin, laissant le général 
Laroche dans Manheim , avec six mille hommes. 
L'archiduc attaqua cette place le 17, s'en empara de 
vive force, et fit quinze cents prisonniers. 

De son côté, Souwaroff avait quitté le commande- 
ment de l'armée d'Italie. Il arriva, le 14 septembre, à 
Bellinzona, avec vingt-cinq mille Russes qui lui res- 
taient des cinquante-et-un mille qui étaient entrés 
successivement dans la Péninsule ; trente-et-un mille 
étaient morts ou prisonniers ou aux hôpitaux. Il prit, à 
Bellinzona, le commandement de l'armée d'Helvétie ; il 
perdit dix jours aux pieds des Alpes ; ce fut, le i[\ sep- 
tembre seulement, qu'il occupa le Saint-Gothard , 
entra en Suisse, et se joignit aux corps de Rosenberg 
et d'Auffemberg, ce qui porta ses forces sur ce point 
à trente-cinq mille hommes. Le corps autrichien du 
général Hotze fort de vingt- cinq mille hommes, le 
corps russe de Korsakoff de trente mille hommes 
complétaient l'armée sous ses ordres à quatre-vingt- 
dix mille hommes, sans compter les émigrés et les 
insurgés suisses. 

Masséna sentit enfin que le moment décisif était 
arrivé, qu'il n'avait plus un jour à perdre; que s'il 
donnait le temps à Souwaroff d'arriver à Zurich , sa 

16. 



244 GUERRE D'ORIENT. 

position deviendrait fâcheuse. Son quartier général 
était à Leuzbourg ; le général Ménard commandait 
sa gauche, depuis l'embouchure de l'Aar jusqu'à Ba- 
den ; le général Lorge était à Dietikon, sur le bord de 
la Limmat ; le général Mortier à Adlischwyl sur la Sile, 
observant Zurich; le général Klein, avec la réserve, à 
Bremgarten , sur la Reuss; le général Soult était à 
Glaris occupant avec sa division la rive gauche de la 
Linth jusqu'à sa source , une partie de la rive gauche 
du lac de Zurich, et se liant avec Mortier. Le général 
Lecourbe, avec trois divisions, occupait, à l'extrême 
droite, Wesen et le Saint-Gothard. Le général Cha- 
bran commandait le camp de Bâle. La force totale 
était de quatre-vingt mille hommes. Les deux armées 
étaient donc à-peu-près égales en nombre ; mais le 
corps de Souwaroff était encore éloigné de son cen- 
tre. Le quartier général de Rorsakoff était à Zurich, 
sa droite, formée par une division autrichienne, s'ap- 
puyait au Rhin, à l'embouchure de l'Aar. Les divi- 
sions russes garnissaient les bords de la Limmat, de- 
puis Frindenau jusqu'à Zurich, et la rive droite du 
lac jusqu'à Rapperschwyl. Le général Hotze, avec le 
reste de l'armée autrichienne, occupait la rive droite 
de la Linth, Uznach, Schànnis et Wesen; son quar- 
tier général était à Kaltbrun. La Linth, le lac de Zu- 
rich, la Limmat, et depuis l'embouchure de cette ri- 
vière, l'Aar, enfin le Rhin jusqu'à Bâle, séparaient les 
deux armées. 

Les Français ne pouvaient profiter de l'éloigné- 



ÉVÉJV. MILIT. DES SIX DERNIERS MOIS DE I 799. 2/j5 

ment du prince Charles et de Souwaroff, et s'emparer 
de Zurich, qu'en portant la guerre sur la rive droite 
du lac et de la Limmat. Cette rivière était un obstacle 
important; les cinq lieues, de Zurich à son embou- 
chure dans l'Aar, étaient gardées par toute l'armée 
russe, mais au village de Dietikon, à deux lieues au- 
dessous de Zurich, la Limmat coule au milieu d'une 
plaine, et forme un coude favorable, qui rend impos- 
sible à l'armée placée sur la rive droite de défendre 
le passage. Dans la nuit du a3 au 24 septembre, 
Masséna fit mettre vingt pièces de canon en batterie 
aux deux extrémités de ce coude, près de Dietikon ; 
au même moment les haquets arrivèrent; en peu 
d'heures , les pontonniers jetèrent un pont. L'in- 
fanterie russe, au premier bruit qu'elle entendit, 
engagea une vive fusillade , mais elle fut contrainte 
par les batteries, de s'éloigner. Le général Gazan passa 
la rivière, les généraux Oudinot et Klein le suivirent ; 
ils attaquèrent _, dans la journée du a5, les hauteurs 
de Hongg et de Zut ichberg. Le général Mortier lon- 
gea la rive gauche du Lac , se porta au village de 
Wollishofen, en vint aux mains avec la division russe 
qui était en position près du pont de Zurich, au-des- 
sous de la porte de cette ville. Les Russes attaqués 
sur les deux rives , firent face partout avec intrépi- 
dité ; ils gardèrent la ville de Zurich, une partie de la 
nuit du 2 5 au 26, mais enfin les Français enfoncèrent 
les portes; Korsakoff ne rallia sur la rive droite du 
Rhin que la moitié de son corps ; il perdit par la ba- 



24°* GUERRE D'ORIENT. 

taille quinze mille hommes, ses hôpitaux, ses magasins 
et ses caisses militaires. 

Soult, à la pointe du jour, le 2 5, passa la Linth, en 
jetant un pont au village de Schânnis, s'empara de 
Grynau et attaqua le corps autrichien de Hotze : un 
des premiers coups de fusil des tirailleurs français 
frappa à mort ce général. Il était d'origine suisse, et 
jouissait de toute la confiance de l'armée autri- 
chienne ; sa perte fut pour elle, dans ce moment, un 
événement des plus funestes. Le combat se soutint , 
toute la journée, avec opiniâtreté. Une brigade russe 
qui était au village de Rapperschwyl , formant la 
gauche du corps de Korsakoff, marcha au secours des 
Autrichiens; elle fut culbutée et mise en désordre. 
Les Autrichiens furent contraints de repasser la Thur; 
poursuivis jusqu'au village de Lichtensteig , ils se 
trouvèrent coupés et rejetés loin du champ de ba- 
taille. 

Ce jour même, 2 5 septembre, Souwaroff plein des 
plus flatteuses espérances franchissait le col du Saint- 
Gothard, annonçant hautement son projet, non-seu- 
lement de tourner la droite des lignes de la Linth et 
de la Reuss, mais, dédaignant toute marche ordinaire, 
de se porter directement sur Lucerne et Berne, et de 
rejeter en peu de jours l'armée française sur le Jura; 
il fit successivement son entrée à Altorf, à Brunnen, 
à Schwitz, et enfin à Glaris, le 29 septembre. Le- 
courbe n'ayant point assez de forces pour l'arrêter, 
refusa le combat. Mais, arrivé à Glaris, Souwaroff 



ÉVÉN. M1LIT. DES SIX DERNIERS MOIS DE I799. 'x(y] 

apprit les désastres de Zurich, et le mouvement que 
faisait Masséna avec dix-huit mille hommes pour sou- 
tenir sa droite; cela le décida à céder à la nécessité. 
Il évacua la Suisse, abandonnant ses traînards, ses 
malades, ses blessés et laissant beaucoup de prison- 
niers dans les mains du vainqueur. Le 8 octobre , 
il arriva à Coire , avec les débris de son armée, la 
rage dans le cœur, et fort abattu de cette triste fin 
d'une campagne, commencée sous d'aussi heureux 
auspices. 

Korsakoff, réuni au corps autrichien, repassa sur la 
rive gauche du Rhin, et s'avança sur laThur, faisant 
mine de marcher sur Zurich , pour dégager Souwa- 
roff. Masséna se porta contre lui, le battit, le rejeta 
sur la rive droite du Rhin, et prit Constance, le 7 oc- 
tobre. Le corps de Condé qui s'y trouva, essuya de 
grandes pertes. 

^irmée du Bas- Rhin. Le général Lecourbe qui avait 
acquis de la réputation, et montré de l'activité et de 
l'audace dans cette campagne , ayant été promu par le 
gouvernement au commandement de l'armée du Bas- 
Rhin, arriva le 10 octobre à Strasbourg, brûlant du 
désir de se signaler, et de justifier la confiance dont il 
était l'objet. Il réunit en hâte vingt mille hommes, 
dont il forma quatre divisions , sous les ordres des 
généraux Laborde, Legrand, Ney et Baraguay-d'Hil- 
liers, et porta son quartier général à Wisloch. Il atta- 
qua et battit le général Gcerger qui avait remplacé le 
prince deSchwarzenberg, dans le commandement du 



','48 GUERRE D'ORIKNT. 

corps d'observation autrichien , entre le Mein et le 
Necker. Ce général, après avoir reçu un renfort de 
cavalerie, s'était établi à Reilengen, à une marche de 
Philipsbourg, à mi-chemin du Rhin et du Necker, 
communiquant par Heilbronn et Stuttgard, avec le 
quartier général de la grande armée , à Donaueschin- 
gen sur le Danube; il fut obligé d'évacuer ses posi- 
tions. L'armée française investit Philipsbourg ; la 
division Laborde en fit le blocus. Les trois autres 
divisions occupèrent tout le pays entre le Necker et 
le Rhin , depuis Durlach , Heilbronn et Manheim. 
Le général autrichien Meerfeld, avec une division de 
la grande armée, observait le débouché de Kehl, et 
gardait les débouchés des montagnes Noires. Les 
désastres de Zurich obligèrent l'archiduc à quitter le 
Bas-Rhin, et à se porter avec sop armée sur le Haut- 
Danube. 

Lecourbe en profita et se porta sur Heilbronn, 
pour attaquer le centre du corps de Starray ; mais il 
fut repoussé et forcé de repasser le Necker. Le 7 no- 
vembre, il leva le siège de Philipsbourg, et prit posi- 
tion, la droite au Rhin_, la gauche au Necker, en avant 
de Heidelberg. couvrant Manheim, où était son pont. 
Peu après , ayant reçu quelques renforts des places 
du Rhin, et complété son armée à trente mille hom- 
mes , il se reporta en avant. Le général Laborde , 
avec la droite, investit pour la troisième fois Philips- 
bourg. Baraguay-d'Hilliers, avec la gauche, manœu- 
vra sur la droite du Necker ; Ney et Decaen marché- 



ÉVÉN. MILIT. DES SIX DERNIERS MOIS DE I 799. l[\^ 

rent, avec le centre, par Sinzheim jusqu'à Eppingen. 
Lecourbe battit, à Bruchsal, le prince de Lorraine 
qui voulut s'opposer à sa marche et le rejeta sur 
l'Enz, la gauche au Rhin, la droite au Necker, et les 
derrières sur l'armée de l'archiduc, ce dernier en- 
voya le général Starray, avec un renfort de cavalerie 
et d'infanterie, prendre le commandement de ce corps 
d'observation, et mettre un terme aux mouvemens 
offensifs qui inquiétaient l'Allemagne. Le 22 novem- 
bre, Starray attaqua le centre de l'armée française, 
s'empara d'Eppingen et de Bretten. Le 2 décembre, 
le combat se renouvela avec chaleur à Sinzheim et à 
Weiler. Lecourbe fut obligé de nouveau à la retraite; 
il leva le blocus dePhilipsbourg, reporta d'abord son 
quartier général à Wisloch, puis à Schwetzingen, et 
prit position la droite au Rhin, au-dessus de Manheim, 
la gauche au Necker, au-dessus de Seckenheim, posi- 
tion dangereuse où sa retraite était compromise. Mais 
le 5 décembre, il conclut avec le général Starray un 
armistice par lequel il était stipulé que les Français 
hiverneraient sur la rive droite du Rhin. La clause 
expresse de la ratification de l'archiduc y était men- 
tionnée; ce prince la refusa, le 1 1 décembre. Cepen- 
dant Lecourbe atteignit une partie de son but. Il 
profita de ses six jours d'armistice pour évacuer tran- 
quillement la rive droite du Rhin, et prit ses canton- 
nemens entre JVIayence et Landau, sur la rive gauche. 

III. Armée gallo-batave. Les préparatifs d'une 



230 GUERRE T> ORIENT. 

expédition importante se faisaient en Angleterre. Une 
armée russe se rassemblait à Revel. Le cabinet de 
Saint- James ne dissimulait pas ses projets sur la Hol- 
lande; soit qu'il voulût, par là, détourner l'attention 
du gouvernement français de la Suisse ou de l'Italie; 
soit qu'il voulût prévenir les orangistes. Une escadre 
anglaise, forte de cinquante-cinq vaisseaux de guerre, 
de toutes grandeurs, sous l'amiral Duncan, et un 
convoi de cent quatre-vingts voiles sur lequel était 
embarquée la division Abercrombie,, forte de douze 
mille bommes, appareillèrent d'Angleterre; le 19 août, 
on les signala sur les côtes de Hollande. Le 1 1 , le 
Directoire batave fit connaître au général Brune, 
commandant l'armée gallo-batave , que l'amiral an- 
glais avait sommé la flotte hollandaise, mouillée au 
Texel, et le gouverneur du Helder d'arborer les cou- 
leurs d'orange. Brune avait sous ses ordres trente 
mille hommes effectifs, savoir : vingt mille Hollan- 
dais, et dix mille Français. Les vingt mille Hollandais 
formaient deux divisions. La première, sous le géné- 
ral Daendels, était cantonnée depuis La Haye jusqu'au 
Texel. La seconde, sous le général Dumonceau, était 
dans la Frise, ayant son quartier général à Groningue. 
Les dix mille Français formaient trois divisions; la 
première était chargée de la défense de la Zélande; 
les deux autres étaient le long du Rhin et de la Meuse, 
depuis Nimègue. 

Le général en chef, incertain sur les intentions de 
l'ennemi , n'osa se dégarnir sur aucun point de la 



ÉVÉN. M1LIT. DES SIX DERNIERS MOIS DE 1 799. 25 I 

frontière. 11 pouvait, disait-il, être attaqué par l'Es- 
caut , la Meuse, la Frise ouïe Helder; il se borna à 
ordonner au général Daendels de concentrer sa,divi- 
sion au Helder , le point le plus important de son 
arrondissement. Cette conduite parut d'abord justi- 
fiée par l'événement; l'escadre ennemie disparut 
pendant plusieurs jours de devant le Helder, mais 
c'était l'effet des mauvais temps.' Le 26 août, elle 
revint et mouilla aussi près que possible de terre, à 
deux lieues au sud de la passe du Texel, embossant 
près du rivage, quelques frégates. .Le 27, à la pointe 
du jour, elle débarqua la division Abercrombie, vis- 
à-vis des dunes amoncelées sur la base d'une an- 
cienne digue, nommée leZyp-Dych; ces digues, éle- 
vées de neuf à dix toises , forment un glacis de cent 
toises du coté de l'estran du télégraphe. Le général 
Daendels ne jugea pas devoir s'établir sur leur som- 
met; il fit ses dispositions pour attaquer l'ennemi par 
ses flancs aussitôt après qu'il aurait débarqué. 

Les troupes légères anglaises, soutenues par quel- 
ques bataillons de grenadiers , mirent pied à terre , 
sous la protection des bâtimens embossés ; elles eu- 
rent le temps de se former, et de faire leurs disposi- 
tions , avant d'être attaquées. Abordées mollement , 
et par peu de monde, sur leur gauche, elles le furent 
avec vigueur et ténacité sur leur droite où était 
Daendels. Cependant elles le repoussèrent, et, après 
plusieurs heures de combat, le forcèrent à la retraite 
avec perte d'un millier d'hommes : la leur s'éleva à 



2 52 GUERRE D'ORIENT. 

environ cinq cents hommes. Une fois le débarquement 
opéré, 'Daendels jugea que les lignes du Helder n'é- 
taient plus tenables ; il les fit évacuer dans la nuit, et 
prit position sur le Zyp. L'ennemi occupa le lende- 
main le Helder, et y arbora le pavillon d'Orange. 
Le 3o, l'escadre hollandaise , composée de neuf vais- 
seaux de guerre, se rendit à l'amiral anglais, et hissa 
les couleurs d'Orange. Les équipages s'étaient insur- 
gés, ils avaient constitué prisonnier l'amiral Story, 
leur commandant, et tous leurs officiers, dont la con- 
duite fut honorable. Cette trahison fut le signal d'un 
mouvement national à Amsterdam. Le peuple de 
cette grande ville montra la plus vive indignation 
d'une si infâme conduite. Des bataillons de grena- 
diers et de chasseurs se formèrent dans les provinces, 
et se réunirent à Harlem. Le Directoire batave pro- 
clama hautement la volonté de la nation de défendre 
son territoire, jusqu'à la dernière extrémité; même 
la capitale, si cela devenait nécessaire. 

Le i er septembre, Daendels, inquiet de ne voir 
arriver aucune troupe à son secours , se trouvant 
compromis, voulut se couvrir par les inondations des 
canaux et des digues; il retira sa gauche sur Alkmaar, 
et sa droite sur Purmerende, couvrant Amsterdam. 
Mais Brune, éclairé enfin sur les projets de l'ennemi, 
avait expédié des ordres de mouvement pour réunir 
son armée. Il porta son quartier général à Alkmaar ; 
la brigade du général Gouvion s'établit sur les dunes, 
la droite au canal d' Alkmaar, la gauche à l'estran. Les 



ÉVÉN. MILIT. DES SIX DERNIERS MOIS DE I 799. ^53 

bataillons français qui arrivèrent de la Belgique y 
furent successivement réunis, ce qui forma la division 
Vandamme. La division Daendels forma le centre; 
elle appuya sa droite à Over-Horn. La division Du- 
monceau quitta la Frise, traversa Amsterdam le 6 
septembre, et entra en ligne, le 8. Le général Brune 
eut alors vingt-cinq mille hommes présens sous les 
armes, en bataille. Il occupa une ligne continue de 
trois lieues, et s'étendit par des flanqueurs, jusqu'à 
Horn, sur le Zuyderzée; Vandamme formait sa gau- 
che, et garnissait un front d'une lieue et demie, jus- 
qu'au canal d'Alkmaar. Dumonceau au centre était 
au pont deSchoorldam, sur ce canal; la droite, sous 
Daendels, était à la position d'Oudkarspel; ces deux 
corps couvrant ainsi quatre mille toises. Le quartier 
général et le parc de réserve étaient à Alkmaar. 

Le général anglais prit position derrière le Zyp, sa 
droite à la mer derrière Petten, flanquée par des fré- 
gates et des chaloupes canonnières; son centre à la 
hauteur du village de Rrabbendam qu'il avait re- 
tranché; sa gauche, vis-à-vis le village d'Eenigenburg 
et de Saint-Marten ; le Zyp servait de terre-plein à 
son artillerie. Cette position avait trois lieues d'éten- 
due. Le Zyp est une grande digue qui remonte, pen- 
dant une lieue un quart , la rive droite du canal 
d'Alkmaar, depuis son embouchure jusqu'au village 
de Rrabbendam. Là elle fait un angle, tourne paral- 
lèlement à la mer, dans la direction du Texel, pen- 
dant quatre lieues, et se termine au Zuyderzée. Dans 



a54 GUERRE D'ORIENT. 

les premiers jours de son débarquement, la position 
du général anglais fut critique. Mais ayant été rejoint 
par une brigade de cinq mille hommes, il se trouvait 
avoir réuni dix-huit mille hommes, y compris un 
détachement de la flotte. Il fut ainsi , pendant plu- 
sieurs jours , inférieur de moitié à l'armée française, 
et il l'était encore d'un tiers, après l'arrivée de ce 
second convoi, ce qui décida le général Brune à mar- 
cher en avant. 

Le 10 septembre, à la pointe du jour, il se mit en 
mouvement, sur six colonnes. Les deux de droite, 
commandées par Daendels, sur Saint- Mart en et Eeni- 
genburg; les deux du centre, sous Dumonceau, sur 
Eenigenburg et Rrabbendam; les deux de gauche, 
composées de Français, sous Vandamme, se dirigè- 
rent, celle de droite par la digue de la rive gauche du 
canal d'Alkmaar; celle de gauche par les dunes qui 
dominent l'estran. Arrivée sur le front de l'attaque, 
l'armée embrassait trois lieues. Vandamme fut arrêté 
par le canal d'Alkmaar qui longe la digne ; il fut ex- 
posé à-la-fois au feu des vaisseaux, et à celui des bat- 
teries, placés sur le Zyp; il n'avait ni équipage de 
pont ni batterie de réserve, il fut obligé de se replier 
après avoir fait sonder le canal où plusieurs soldats 
se noyèrent. Dumonceau et Daendels s'emparèrent 
des villages, mais ils furent repoussés aux attaques de 
la digue , et contraints à la retraite. L'armée rentra de 
jour dans sa position sans être poursuivie; sa perte 
se monta à mille deux cents hommes tués ou blessés, 



ÉVÉN. M1LIT. DES SIX DERNIERS MOIS DEI799. 2 ^ 

celle des Anglais à cinq cents. Le général en chef, 
après cet échec, renonça au projet de forcer la posi- 
tion de l'ennemi; il fit travailler avec ardeur à élever 
des retranchemens , et attendit les renforts qui lui 
étaient annoncés. Les \l\, i5, 16, 17 septembre, le 
duc d'York, avec la deuxième division anglaise et le 
corps russe, commandé par le général Hermann , 
débarqua. Il prit le commandement de l'armée an- 
glo-russe qui se trouva alors forte de quarante mille 
hommes. L'armée gallo-batave, de son coté, reçut, 
du 10 au 19 septembre, six mille hommes de France, 
et trois mille hommes de Hollande; ce qui répara les 
pertes qu'elle avait faites aux combats des 27 août 
et 10 septembre, et la porta à vingt-huit mille hom- 
mes présens sous les armes, dont quatorze mille Fran- 
çais. Tout faisait donc une loi au duc d'York de ne 
pas perdre de temps. 

En effet, le 18 au soir, il commença son mouve- 
ment. Le général Abercrombie , avec douze mille 
hommes, se porta sur Horn , pour tourner la droite 
de l'armée française; il y entra, le 19 au matin, et lit 
prisonniers deux cent cinquante flanqueurs bataves 
qui y étaient en observation. Ce même jour, le duc 
d'York se mit en marche, sur six colonnes, avec le 
reste de l'armée. Les deux de droite , sous le général 
Hermann, étaient composées de douze bataillons 
russes et de quatre bataillons anglais; elles se dirigè- 
rent entre la mer et le canal d'Alkmaar. Les deux du 
centre, sous le général Dundas, étaient formées, cha- 



a 56 guerre d'orient. 

cune de huit bataillons anglais et de trois bataillons 
russes; elles débouchèrent parle village de Krabben- 
darn, et se portèrent sur la division Dumonceau; les 
deux de gauche, sous le général Pultney, se portèrent 
sur le général Daendels, et la position d'Oud-Kar- 
spel. L'adjudant-général Rostolant, commandant l'a- 
vant-garde de la division française, après avoir ar- 
rêté le général Hermann, pendant plusieurs heures, à 
la hauteur du pont de Schoorldam, se replia en bon 
ordre sur la brigade Gouvion qui occupait Bergen. 
Le général Hermann fit attaquer ce viliage et l'enleva 
à la baïonnette. Le général Dundas qui avait forcé les 
positions de Dumonceau , au village de Warmen- 
Huysen, fut arrêté parles redoutes construites au pont 
de Schoorldam; il se trouva fort en arrière de la co- 
lonne russe, Vandamme en profita pour envelopper 
Bergen; il aborda les Russes à la baïonnette, les tailla 
en pièces , prit leur artillerie , leurs drapeaux , et fit 
prisonnier le général Hermann ; plusieurs autres de 
leurs généraux furent blessés ou tués. Le général 
Daendels qui, jusque-là, avait repoussé toutes les at- 
taques faites contre ses retranchemens , enflammé 
par les cris de victoire qu'il entendait au centre et 
à la gauche, sortit de ses redoutes, et marcha au 
général Pultney ; mais il fut repoussé avec une perte 
considérable, perdit sa position retranchée, et fut 
obligé d effectuer sa retraite , en passant le défilé de 
Langendyck. Le duc d'York, consterné de la défaite 
de la division Hermann , fit sa retraite sur son camp, 



EVEN. MILIT. DES SIX DERNIERS MOIS DE I799. 2$'] 

derrière le Zyp. Il perdit, dans cette journée, le cin- 
quième de son armée, sept drapeaux et vingt-six 
pièces de canon. La perte de l'armée gallo-batave fut 
de trois mille deux cents hommes tant tués que bles- 
sés. Le général Abercrombie, aussitôt qu'il eut avis 
de la perte de la bataille, évacua Horn et rentra dans 
le camp. Cette victoire releva le courage et l'espé- 
rance des Hollandais. Amsterdam menacé du côté du 
Zuyderzée, fut défendu par la garde nationale, et par 
soixante chaloupes canonnières françaises qui, dans 
ce temps , arrivèrent de Dunkerque. Le général 
Brune, malgré sa victoire, continua avec raison, à se 
retrancher dans sa position. 

Une brigade de réserve russe , forte de trois mille 
hommes, renforça l'armée alliée, très affaiblie par la 
journée de Bergen, et les maladies qui faisaient de 
grands ravages; aux premiers jours d'octobre, elle 
ne comptait plus que trente mille hommes sous les 
armes. L'armée gallo-batave avait reçu sept mille 
Français et trois mille Hollandais , quelques jours 
après sa victoire ; elle était de trente mille hommes, 
et attendait encore des renforts. Il fallait donc que le 
duc d'York renonçât à son entreprise ou risquât de 
nouveau le sort d'une bataille. Le 2 octobre, il dé- 
boucha sur quatre colonnes ; la droite, sous les ordres 
du général Abercrombie; le centre, sous le général 
Essen; la gauche, sous le général Dundas; la qua- 
trième colonne, sous les ordres du général Pultney. 
Elles étaient d'une force égale, de douze bataillons 



11. 



ï*58 GUERE*. p'oBIEtfT. 

chacune; mais les deux premières étaient composées 
de troupes qui n'avaient point encore donné, ou du 
moins éprouvé. de pertes sensibles. Abercrombie et 
Essen manœuvrèrent entre le canal d'Alkmaar et la 
mer; Dundas se porta sur le pont de Schoorldam. Le 
projet du duG d'York était de s'emparer d'Egmond, 
de tourner Alkmaar par la route des Coquilles; il ne 
put réussir; toutes ses attaques sur Bergen furent 
repoussées par le général Gouvion. La colonne russe 
fut encore la plus maltraitée. Les succès de cette 
journée, appelée bataille d* Alkmaar, furent balan- 
cés; les deux armées couchèrent sur le champ de 
bataille. Cependant le 3, à la pointe du jour, Brune 
ordonna la retraite ; elle se fit avec ordre et à la vue 
des alliés qui , à mesure qu'il évacuait Bergen , Eg- 
mond et Alkmaar, en prirent possession. Le soir 
du 3, l'armée gallo-batave occupa la position de Be- 
verwyk, la plus resserrée et la meilleure de toutes; 
elle y fut renforcée par six bataillons français qui 
arrivaient de France. 

Les 4 et 5, les deux armées restèrent en présence. 
Toute inaction était à l'avantage des Français qui re- 
cevaient chaque jour de nouveaux renforts, Le duc 
d'York se résolut à attaquer. Le générai Gouvion 
appuyait la gauche sur le bord de la mer à Wyk-aan- 
See; la division Boudet était au centre, la division 
Dumonceau formait la droite. Daendels était détaché 
en avant de Purmerende pour couvrir Amsterdam. 
Le combat fut chaud tout le jour ; les positions de 



ÉVÉN. MILIT. DES SIX DERNIERS MOIS DE I799. %5ç) 

Bakkum, deLimmen, et de Kastrikum furent prises 
et reprises plusieurs fois. La victoire était chance- 
lante, lorsque le général Brune la décida en sa faveur, 
par une charge à la baïonnette qui porta le désordre 
dans les rangs de l'ennemi qui ne put se rallier qu'au- 
près d'Egmond , abandonnant bon nombre de pri- 
sonniers, sept pièces de canon, et toutes ses positions. 
Pendant ce temps , la division Pultney parlementait 
avec le général Daendels, qui se laissa amuser, et ne 
prit aucune part au combat. L'issue de cette affaire, 
appelée bataille de Kastrikum , décida le 7 octobre, 
le duc d'York à opérer sa retraite sur la position du 
Zyp. Son armée était réduite à vingt-quatre mille 
combattans. L'armée française, plus forte, se renfor- 
çait encore chaque jour; l'expédition était manquée. 
Brune se porta en avant, le 1 5 octobre. Il prit posi- 
tion, sa gauche à Ramp sur le bord de la mer, et sa 
droite en avant de Winkel, sur le Zuyderzée, serrant 
de près le camp retranché du Zyp qu'il se disposait à 
attaquer, lorsque le duc d'York demanda à capituler, 
et envoya à cet effet au quartier général le général 
Knox qui signa, le 18 octobre, la capitulation d'Alk- 
maar, par laquelle ce prince s'obligea à évacuer dans 
le plus bref délai la Hollande; à laisser les batteries 
du Helder tout armées, et à libérer huit mille prison- 
niers français. La Hollande réclama avec raison la 
restitution de son escadre, ce qu'elle n'obtint pas. 
Les conditions de cette convention furent scrupuleu- 
sement exécutées.. Le 19 novembre le dernier convoi 

17. 



2ÔO GUERB.K D'ORIENT. 

de l'armée anglo-russe quitta la Hollande. Cette ar- 
mée de quarante-cinq mille hommes d'excellentes 
troupes, avait échoué devant une armée inférieure 
en nombre et en qualité. 

Dans l'espace d'un mois, les deux armées se livrè- 
rent un combat et trois batailles : i° l'attaque du Zyp 
où les Gallo-Bataves étaient les plus nombreux, mais 
où les Anglais étaient retranchés; ce ne fut à propre- 
ment parler qu'une reconnaissance, tout l'avantage 
fut pour les Anglais; a la bataille de Bergen qui dé- 
cida du sort de la Hollande, l'armée anglo-russe fut 
supérieure sur le champ de bataille, quoiqu'elle se fût 
affaiblie du détachement d'Abercrombie; 3° la ba- 
taille d'Alkmaar; les deux armées y étaient égales en 
forces; 4° ^ a bataille de Kastrikum; l'armée gallo- 
batave quoique supérieure sur le théâtre d'opération, 
n'était qu'égale sur le champ de bataille, parce que 
Daendels avait été détaché pour couvrir Amsterdam. 
Les Anglais et les Russes sont de très bons soldats; 
les Hollandais sont médiocres; beaucoup désertent: 
mais dans un pays comme la Hollande, où, à tous les 
pas , on trouve des positions avantageuses ou inex- 
pugnables, la défensive peut se soutenir avantageuse- 
ment avec des troupes inférieures, parce que partout 
on est couvert par des canaux non guéables, des ma- 
rais ou des inondations. 

IV. Armée d' Italie. Après la bataille de laTrebbia 
l'armée austro-russe se divisa. La division Frœlich fut 



ÉVÉN. MILIT. DES SIX DERNIERS MOIS DE I799. '2.6 I 

détachée sur Rome; la division Klénau occupa la 
Toscane etlaSpezzia, poussant une avant-garde sur 
Sestri, pour menacer Gênes du côté du Levant. Deux 
divisions bloquèrent et assiégèrent Alexandrie et 
Tortone. Une division investit Coni; quatre divisions 
lurent détachées dans les bailliages italiens : aux pieds 
du Saint -Gothard et du Simplon; dans la vallée 
d'Aost, au pied du Saint-Bernard; dans la vallée de 
Suse, au pied du mont Cénis. Six divisions occupèrent 
le camp d'observation de Pozzolo-Formigaro, vis- 
à-vis Novi , couvrant les deux sièges de Tortone et 
d'Alexandrie. 

Le 9 juillet, le fort Urbin capitula. Le 22, Alexan- 
drie battit la chamade; la garnison de deux mille sept 
cents hommes fut faite prisonnière de guerre. Celte 
citadelle était forte, l'ennemi n'était encore qu'à sa 
seconde parallèle; en réalité le siège était à peine 
commencé; mais un pan de l'escarpe de l'un des 
bastions s'étant écroulé, par l'effet de quelques bou- 
lets qui avaient frappé par plongée, et par la trouée 
des fosses des demi-lunes, le conseil de défense argua 
de ce que la brèche était faite, et se crut autorisé à 
capituler. Cette place pouvait se défendre encore 
plusieurs semaines. Le 3o juillet,, Mantoue ouvrit 
ses portes, après seulement sept jours de tranchée. 
Cela permit à l'armée de Kray de se mettre en mar- 
che pour renforcer le camp de Pozzolo-Formigaro. 
L'indignation fut universelle en France , à la nou- 
velle de la reddition de Mantoue. Après que la ca- 



262 GUERRE D'ORIENT. 

pitulation fut signée , l'armée assiégeante, la garni- 
Son et les habitans furent obligés de réunir leurs ef- 
forts pour rétablir les digues qui assuraient la défense 
de la place et avaient été emportées par les eaux. 

Ces trois événemens inattendus améliorèrent la 
position de l'armée austro-russe. 

La jonction de l'armée de Naples avec l'armée 
d'Italie, l'arrivée de renforts de France portèrent 
l'armée de Joubert à soixante mille hommes. Le gé- 
néral Championnet, dans le même moment , prit à 
Grenoble le commandement de l'armée des Alpes , 
forte de trente mille hommes. Ces deux armées en- 
semble pouvaient mettre en bataille soixante-dix à 
quatre-vingt mille hommes. Le i3 août, Joubert 
porta son quartier général, de Campo-Moron, dans 
la vallée de la Bormida. Son armée était composée de 
quatre divisions formées chacune de trois brigades. 
Il la partagea en deux corps : les divisions Watrin et 
Laboissière, sous les ordres de Saint-Cyr, partirent 
du camp de Cornigliano, franchirent la Bochetta, et 
se mirent en bataille à la droite de Novi, sur les der- 
niers mamelons de l'Apennin qui dominent toute la 
plaine. Les divisions Lemoine et Grouchy, sous les 
ordres du général Pérignon , formèrent la gauche; 
elles débouchèrent sur Acqui , attaquèrent vivement 
le corps de Bellegarde et le repoussèrent; le iZj, elles 
prirent position , la gauche appuyée au village de 
Pasturana, la droite dans la direction de Novi. Le 
quartier général resta à Capri. Le général en chef se 



ÉVÉN. MIL1T. DES SIX DERNIERS MOIS DE 1 799. 263 

rendit le soir à Novi où il tint un conseil de guerre. 
Sonwaroff prévenu par le mouvement de Pérignon , 
eut le temps de réunir son armée qu'il plaça, la gau- 
che à la Scrivia, la droite à Bosco, le quartier général 
à Pozzolo-Formigaro. Joubert avait appris la prise de 
Mantoue et l'arrivée de Kray. La bataille lui parut 
sans but et les généraux furent d'opinion unanime 
qu'il ne fallait pas la livrer. L'armée n'avait pas assez 
de cavalerie pour descendre dans la plaine, et profi- 
ter des avantages que pourrait obtenir l'infanterie. 
Cependant il remit au lendemain à prendre un parti , 
mais l'ennemi le prévint et l'attaqua. 

La droite de Sonwaroff, commandée par Kray, ef 
la gauche sous Mêlas, étaient composées d'Autri- 
chiens, le centre de Russes. Cette armée était d'un 
cinquième plus forte en infanterie que l'armée fran- 
çaise; elle était triple en cavalerie. Le i5, à la pointe 
du jour, Kray attaqua la gauche française à Pasturana : 
Joubert s'y porta rapidement. Son armée n'était pas 
favorablement placée pour recevoir la bataille; elle 
était sur une seule ligne, de plus de six mille toises, 
du village de Pasturana à la Scrivia. Il se mit à la tète 
d'une brigade de son extrême gauche, et marcha à 
l'ennemi pour arrêter ses progrès, mais une des pre- 
mières balles le frappa au cœur, il tomba mort. Mo- 
reau qui était encore à l'armée prit le commande- 
ment, et repoussa pendant toute la journée les efforts 
de Souwaroff. Trois fois les Russes marchèrent sur 
Novi pour enlever cette petite ville , et trois fois ils 



?64 GUERRE d' ORIENT. • 

furent repousses. A leur troisième attaque, le général 
Watrin quitta sa position, descendit dans la plaine, 
les prit par leur flanc gauche, les rompit, et les pour- 
suivit pendant trois quarts de lieue. Mêlas profita du 
mouvement en avant de la division Watrin , et se porta 
en hâte sur les positions qu'elle quittait. Le général 
Lusignan , avec son avant-garde , s'avança sur la 
chaussée de Novi à Gênes, et l'intercepta à l'armée 
française. Saint-Cyr accourut aussitôt, attaqua, battit 
Lusignan, et le fit prisonnier. Mais Mêlas ne se rebuta 
pas. Watrin ne put reprendre ses positions, il était 
cinq heures du soir. Moreau ordonna la retraite qu'il 
fit en prolongeant la ligne de bataille par la gauche, 
et par le chemin de Pasturana à Gavi. Le général Pé- 
rignon, avec la division Grouchy, soutint la retraite; 
il était encore à la nuit, en avant de Pasturana, con- 
tenant tous les efforts de l'ennemi, lorsque enfin, en- 
touré de tous côtés et blessé, il fut fait prisonnier, 
ainsi que Grouchy et Colli. La moitié des parcs et des 
caissons, tombèrent au pouvoir du vainqueur. L'ar- 
mée se rallia à Gavi, et reprit ses anciennes positions. 
La perte des Austro-Russes fut énorme; jusqu'au 
moment de la retraite , elle avait été double de celle 
des Français. 

Championnet avait commencé son mouvement 
le i3 août. La division Compans passa le petit Saint- 
Bernard, enleva de vive force le camp de la Tuile, et 
s'empara de la vallée d'Aost. La deuxième division 
descendit du mont Cénis, et prit position sur Suse. La 



iVEN. MILIT. DES SIX DERNIERS MOIS DE I799. 265 

troisième descendit dans la vallée d'Aost; la quatrième 
descendit du col d'Argentière et s'empara des Barri- 
cades; mais ces mouvemens étaient tardifs. Lorsque 
Souwaroff les apprit, la bataille de Novi avait décidé 
du sort de la campagne. Le 16, Souwaroff porta son 
quartier général à Asti , Kray resta au commande- 
ment du camp dePozzolo; Mêlas se dirigea sur Bra, 
surveillant le blocus de Coni. Depuis, l'armée russe 
se mil en marche pour la Suisse, en conséquence du 
plan général de guerre arrêté par les puissances. 

De toutes les places fortes que les Français possé- 
daient en Italie, il ne leur restait plus que Tortone 
et Coni; toutes les autres étaient tombées. Tortone 
battit la chamade le i er septembre; il fut convenu 
qu'elle ouvrirait ses portes le 1 1 , si elle n'était pas 
secourue, avant cette époque. Moreau qui comman- 
dait par intérim l'armée d'Italie, résolut de sauver 
cette place. Le 9 septembre, il se porta avec trente 
mille hommes sur Serravalle et Novi; Kray l'attaqua 
aussitôt avec l'armée d'observation et le repoussa. 
Moreau, ayant échoué, reprit ses positions , et Tor- 
tone ouvrit ses portes le 1 1 septembre. Les clefs fu- 
rent remises à Souwaroff qui, immédiatement après, 
partit pour rejoindre, en poste, son armée qui déjà 
arrivait au pied du Saint-Gothard. Mêlas prit le com- 
mandement en chef. 

Championnet pour seconder les opérations de 
Moreau se mit en mouvement avec ses quatre divi- 
sions. Duhesme, d'Aost se porta sur Chàtillon; il fut 



266 GUFKI1K I) 1 OJÏ[liJVT. 

arrêté par le fort de Bard , quelques troupes légères 
seulement passèrent et arrivèrent près d'Ivrée. La di- 
vision de Suze s'avança de quelques lieues sur Turin ; 
elle fut contenue. Championnet porta son quartier 
général à Pignerol , entra dans la plaine, s'avança à 
Fossano, sur la Stura, avec huit à neuf mille hommes, 
ce qui obligea Mêlas à lever le blocus de Coni. Mais 
aussitôt que Kray eut battu Moreau, il accourut au 
secours de Mêlas. Us marchèrent réunis sur Fossano, 
battirent Championnet le 18 septembre, et le rejetè- 
rent au-delà des Alpes. Après quoi Kray retourna à 
Pozzolo; Mêlas, à son quartier général de la Trinité, 
à trois lieues de Coni, qull investit de nouveau. 

Le Directoire réunit enfin les armées des Alpes et 
d'Italie, il en confia le commandement à Champion- 
net qui arriva à Gênes , le so septembre. Il partagea 
ses troupes en trois corps : Saint-Cyr commanda la 
droite, forte de quinze à seize mille hommes, et fut 
cha/gé de la défense de la Bochetta, de Gènes et des 
débouchés de la Bormida; Duhesme, avec la gauche, 
composée de tout ce qu'il y avait de disponible à l'ar- 
mée des Alpes, formant douze à quinze mille hom- 
mes , campa à Briançon. Championnet se porta, 
avec le centre, formé des divisions Lemoine, Victor, 
Mùller et Grenier, environ vingt-cinq mille hommes, 
en avant de Coni, pour empêcher Mêlas de faire le 
srége de cette place, la seule qui restât aux Français 
en Italie, et qu'il leur était si important de conserver. 
Le projet de Championnet était aussi d'hiverner dans 



ÉVÉN.MILIT. DES StX DERNIERS MOIS DE 1 799. 267 

les plaines du Piémont, afin de pouvoir reprendre 
l'offensive au commencement du printemps, sans 
avoir les Alpes à traverser. Mêlas persista à maintenir 
le blocus de Coni ; il eut lieu de s'en repentir; ses 
lignes entre la Stura et le Pesio furent forcées. 11 fut 
battu à Villa-Nova, à Mondovi, à Carra, obligé d'é- 
vacuer toute la rive droite delà Stura et d'abandonner 
son quartier général de la Trinité; il rallia son armée 
sur la rive gauche de la Stura. 

De son côté, Duhesme descendit du mont Gcnèvre, 
s'empara de Pignerol et de Saluées. Championnet pour 
faciliter sa jonction partit de Coni, se porta, le 3 no- 
vembre, sur Savigliano, avec les divisions Grenier 
etMùller, laissant la division Lemoine à Carra sur la 
droite de la Stura, et ordonna à Victor qui était sur 
Mondovi, de se porter sur Fossano pour y passer la 
Stura, et y faire sa jonction avec l'armée. Fossano 
avait été mis à l'abri d'un coup de main. Mêlas avait 
réuni toutes ses forces entre cette ville et Marenne. 
Le 4 novembre , à la pointe du jour, il marcha en 
trois colonnes sur Savigliano : la division Grenier at- 
taquée par les divisions Ott et Mitrowski ne put ré- 
sister, elle fut rejetée sur Coni. Victor, arrivé sur 
Fossano, fut attaqué par les divisions Elnitz et Got- 
tesheim. Duhesme n'arriva sur Savigliano que quatre 
heures après que Grenier en avait été chassé ; il se 
trouvait sur les derrières de l'ennemi. Après deux 
heures d'hésitation, il rétrograda d'abord sur Saluées; 
attaqué dans cette position , par le général Kaim , il 



a68 guerre d'orient. 

continua sa retraite sur Pignerol , et repassa le mont 
Genèvre, Championnet rallia la division Grenier à 
Truchi; celle de Victor à Morazzo. Mais celle de 
Lemoine se trouva coupée de Coni; plusieurs de ses 
régimens furent obligés de poser les armes. Le 6 no- 
vembre, Elnitz prit le camp de Notre-Dame-de-Olmo, 
au pied du col de Tende. Grenier se réfugia au camp 
de Limone où il fut forcé; le 12, il évacua Ormea, et 
Ponte-di-Noro. Le j6, le général Sommariva prit le 
col d'Argentière. Le i5, Provera entra dans le comté 
de Nice. La désastreuse journée du 4 ■> appelée la 
bataille de Genola, coûta aux Français huit à neuf 
mille hommes tués ou blessés, et sema partout le dé- 
couragement. L'armée rejetée au-delà des Alpes et de 
l'Apennin se trouva divisée en trois corps. Cham- 
pionnet porta successivement son quartier général à 
la Pietra et à Sospello. Mêlas assiégea Coni, tenant 
des corps d'observation sur le col de Tende et sur 
Mondovi. Il plaça son quartier général à Borgo-San- 
Dalmazzo. Le 5 décembre, Coni ouvrit ses portes; la 
garnison forte de deux mille six cents hommes fut 
faite prisonnière de guerre. 

Du côté de Gênes, les mouvemens de Saint-Cyr 
avaient été arrêtés par Kray, et toutes les attaques 
que Rlénau, partant delaSpezzia, avait tentées contre 
Gênes avaient été repoussées par Saint-Cyr. Le i5 oc- 
tobre, Klénau s'était porté sur Recco, à quatre lieues 
de Gênes, liant son opération avec Nelson qui avait 
sur sa flotte des troupes de débarquement. Le général 



ÉVÉN. MILIT. DES SIX DERNIERS MOIS DE I799. 269 

Miollis enleva les positions de Recco , battit Klénau , 
et rejeta l'ennemi derrière la Magra , après lui avoir 
fait plusieurs milliers de prisonniers. Débarrassé ainsi 
de Klénau, Saint-Cyr passa la Bochetta, se porta sur 
Novi, chassa de Rivulta la division Karacsay; mais 
Kray accourut, le u novembre, et se porta sur Acqui, 
pour seconder les mouvemens de Mêlas. Les 3, 4 et 5 
novembre, il chassa Saint-Cyr de Rivulta, le débusqua 
de Novi qu'il occupait. Le 6, Klénau s'avança de nou- 
veau ; il fut rejeté derrière la Magra par le général 
d'Arnaud. En décembre, Kray conçut l'espoir de 
chasser les Français de Gènes ; mais arrêté par le 
poste de la Bochetta, il ordonna à Klénau de se porter 
en avant, et d'attaquer la droite de cette position. 
Le 2i décembre, ce général attaqua et repoussa d'Ar- 
naud, il s'empara de Toriglio. La position de Saint- 
Cyr devint critique. Le i4, il attaqua lui-même l'en- 
nemi, le chassa au-delà delà Magra, et lui fit plusieurs 
milliers de prisonniers. Dans ce temps, il reçut un 
renfort considérable; une partie des troupes qui 
avaient combattu à Genola , et de celles de l'armée 
des Alpes, inutiles à la garde des hautes montagnes , 
pendant cette saison, arrivèrent à Gênes. Mêlas dès- 
lors comprit qu'il ne pouvait persister dans son pro- 
jet sans commencer une nouvelle campagne. Il se 
résolut à prendre ses quartiers d'hiver et à donner 
du repos à son armée, se promettant d'entrer en opé- 
ration dans les premiers jours de février. Les deux 
armées hivernèrent, les Français, dans la rivière de 



^7° GUERRE D'ORIENT. 

Gênes , occupant la Bochetta , la crête des Apennins 
jusqu'aux Alpes, et la crête des Alpes jusqu'au grand 
Saint-Bernard. Les Autrichiens occupèrent le Pié- 
mont, les vallées d'Aost, de Suse, de Pignerol, etc., et 
les positions du coté de l'Italie au-dessous de la crête 
supérieure. Les Français éprouvèrent des privations 
dans la rivière de Gênes par le manque de transports 
et de fourrages. L'épidémie se mit dans les hôpitaux; 
le découragement fut extrême. Des régimens quittè- 
rent leurs positions, et repassèrent le Var. Les pro- 
clamations du premier consul, son nom, les secours 
de toute espèce qu'il envoya purent seuls arrêter le 
mal; l'armée se réorganisa. Au lieu d'ouvrir la cam- 
pagne en février, Mêlas ne la rouvrit qu'en avril, 
comme on le verra dans le récit de la campagne 
de ! 800 , aussi glorieuse pour la France que celle 
de 1799 lui avait été funeste. 

Championnet mourut de chagrin et d'inquiétude, 
dans le commencement de février. Né à Valence en 
Pauphiné, il s'était distingué à l'armée de Sambre-et- 
Meuse, où sa division était une des principales; il s'y 
était imbu des faux principes de guerre qui dirigeaient 
les plans de Jourdan. Il était brave, plein de zèle, 
actif, dévoué à sa patrie; c'était un bon général de 
division , un médiocre général en chef. 

Le 10 février , Masséna arriva à Gênes pour prendre 
le commandement de l'armée. 



ÉVÉN. MILIT. DES SIX DERNIERS JVIOIS DE I 799. 27 I 
OBSERVATIONS. 

Y. Première observation (Plan de çampagni DES 
coalisés). i° Le projet d'agir avec quatre armées, en 
Italie, en Suisse, sur le Rhin et en Hollande; de réunir 
les troupes d'une même nation autant que cela se 
pouvait dans une même armée, était bon en lui- 
même; mais il eût fallu le mettre à exécution, au 
commencement, ou à la fin de la campagne. Pendant 
les quartiers d'hiver, les mouvemens se font sans in- 
convénient, et les états-majors ont le temps d'étudier 
le pays, connaissance bien importante. 

a 11 eût fallu faire agir les Russes sur le Bas-Rhin, 
en chargeant les Autrichiens de la Suisse et de l'Italie, 
Les Russes ne sont pas propres à l'Italie. 

3° L'invasion de la Hollande avec quarante-cinq 
mille hommes aurait réussi, s'ils eussent agi réunis, 
si débarqués le même jour, ils se fussent, sans retard, 
mis en marche sur Amsterdam. Le duc d'York eût 
fait son entrée dans cette capitale ; dans la semaine 
de son débarquement. Mais quinze mille hommes de 
l'armée, débarquant vingt-et-un jours avant les trente 
mille autres, il était impossible de rien espérer de 
bon d'une combinaison si fautive; c'était presque la 
seule qui pût faire échouer l'expédition ; le conseil de 
Saint-James eut la fortune de la rencontrer. 

4° Le mouvement de i'archiduc sur le Bas-Rhin fut 
prématuré. Ce ne furent pas les dangers que pou- 



%*]1 GUERRE D ORIENT. 

vaient courir Philipsbourg et l'Allemagne qui influè- 
rent sur sa résolution, ce fut la volonté de ne pas être 
en retard, et de seconder le mouvement de l'armée 
du duc d'York. La perte de la Suisse et la défaite de 
Korsakoff ont été la suite de ce faux mouvement de 
l'archiduc : ces événemens doivent donc être attri- 
bués aux Anglais. Ainsi, en 1799 comme en 1800, 
l'intervention de leur armée ruina la coalition. 

5° Les armées des Alpes et d'Italie eussent dû être 
réunies sous un même chef; le défaut d'ensemble 
entre ces deux armées a été funeste. Les plans adop- 
tés à Paris, étaient contre toutes les règles de l'art de 
la guerre. La guerre étant un métier d'exécution; 
toutes les combinaisons compliquées doivent en être 
écartées. La simplicité est la première condition de 
toutes les bonnes manœuvres; il vaut mieux faire 
trois ou quatre marches de plus, et réunir ses co- 
lonnes en arrière, et loin de l'ennemi, que d'opérer 
la réunion en sa présence. 

Deuxième observation (Masséna). i° Après le dé- 
tachement de Bellegarde en Italie , l'armée française 
d'Helvétie a été constamment plus forte que l'armée 
autrichienne. Masséna eût dû profiter des grands 
avantages que sa droite remporta les i4, i5 et 16 
août. Son succès était certain, s'il eût fait manœuvrer 
Lecourbe sur la rive droite de la Lintz et du lac de 
Zurich; s'il eût concentré le reste de son armée sur 
laLimmat, et passé cette rivière. Il se cassa le nez 
devant les remparts de Zurich; il était évident que 



EVÉN. MILIT. DES SIX DERNIERS MOIS DE I nQÇ). ^3 

pour battre les Autrichiens, avant l'arrivée des Russes, 
il fallait passer la Limmat. 

%". A l'armée du Bas-Rhin, Lecourbe traversa le Rhin 
avec vingt mille hommes. Il investit Philipsbourg. 
Que voulait -il? prendre Philipsbourg! Mais, i° il 
n'avait pas d'équipage de siège; a ce siège aurait duré 
trente à quarante jours; la saison était trop avancée; 
3° il ne pouvait se flatter , avec des forces si infé- 
rieures, de prendre une place de cette importance, à 
quatre marches de toute l'armée de l'archiduc, il 
fallait au préalable chasser ce prince non-seulement 
de Donaueschingen, mais même d'Ulm, et le rejeter 
au-delà du Lech; ou bien pour prendre cette forte- 
resse, en sa présence, il fallait se couvrir par des li- 
gnes de circonvallation selon l'ancien usage, ce qu'il 
n'a pas fait. L'archiduc ne pouvait être rejeté au- 
delà du Lech que par un mouvement combiné avec 
l'armée d'Helvétie, et dans ce cas il eût été préférable 
que l'armée du Bas-Rhin, au lieu d'agir sur l'extrême 
droite du prince Charles, à cinquante lieues de l'ar- 
mée d'Helvétie, eût agi dans un système contigu à 
celui de la principale armée. 

3° Du 10 octobre au i5 novembre, pendant 
trente-cinq jours, Masséna n'a fait aucun mouve- 
ment; et cependant Lecourbe, quoiqu'il eût éprouvé 
un échec qui l'avait obligé de lever le siège de Phi- 
lipsbourg, recommença de plus belle, et se battit 
pour se battre, mais contre des forces doubles; il 
courut, de gaîté de cœur, le risque d'être jeté dans le 

II. iS 



2 ^4 GUERRE D'ORIENT. 

Rhin ou clans le Necker. Tout lui conseillait de rester 
tranquille sur la rive gauche du Rhin, pour grossir 
son armée, la former, la discipliner : s'il voulait 
absolument faire une diversion, ce n'était pas en blo- 
quant Philipsbourg, ou en s' enfonçant dans l'Alle- 
magne avec de petites forces, qu'il pouvait y réussir; 
c'était en s'établissant solidement sur un point de la 
rive droite , devant Kehl ou devant Manheim ; en y 
construisant un camp retranché qui d'abord de vingt 
mille hommes eût été bientôt de trente à quarante 
mille hommes; cela eût inquiété le prince Charles , 
eût favorisé les opérations de l'armée d'Helvétie , et 
tenu toute l'Allemagne en alarme. Ce genre de di- 
version était analogue au genre de guerre que faisait 
Masséna, qui, après la bataille de Zurich se tint sur 
la défensive. Lorsque le corps principal est immobile, 
un corps séparé et secondaire ne doit pas faire di- 
version par un mouvement actif ou d'invasion ; il 
doit se conformer à l'attitude du corps principal, et 
peser sur le théâtre des opérations , par une conte- 
nance défensive , en occupant une position qui soit 
de sa nature menaçante. En trois jours, une armée 
bien constituée doit remuer tant de terre, creuser 
de si bons fossés, s'environner de tant de palissades, 
de pieux, de palanques crénelées, etc., etc., mettre en 
batterie tant d'artillerie , qu'elle doit être inattaqua- 
ble dans son camp. Une armée de vingt mille hommes 
peut, sans le secours des paysans, remuer en trois 
journées, trente à quarante mille toises cubes de 



ÉVÉN. MIL1T. DES SIX DERNIERS MOIS DE I 799. 1^5 

terre. Le premier profil de Vauban n'emploie que 
deux toises et demie cubes de terre par toise cou- 
rante. Près du Rhin, le général Lecourbe eût tiré un 
grand secours des eaux et des bois. 

Troisième observation (Hollande; duc d'York). 
i° Le général Abercrombie occupa près de vingt 
jours la position du Zyp , d'abord avec douze mille 
hommes, ensuite avec dix-sept mille. Son but était 
i° de couvrir la passe de la rade du Texel, où devaient 
débarquer les autres divisions de l'armée; '2° d'ouvrir 
l'entrée du Zuyderzée aux escadres et flottilles an- 
glaises, et de porter l'alarme jusqu'aux mers d'Am- 
sterdam. Mais pour remplir ce but, il n'était pas 
nécessaire qu'il se portât sur le Zyp. Le 10 septembre, 
il a été attaqué par l'armée gallo-batave, forte de 
vingt-cinq mille hommes; s'il eût été battu, il eût pu 
difficilement gagner le Helder; tous les projets des 
cabinets de Londres et de Saint-Pétersbourg eussent 
été renversés. Ce général a, par cette conduite, ag- 
gravé encore les vices du plan de campagne. Aussitôt 
après son débarquement , il devait prendre position 
dans les lignes du Helder, occuper par des redoutes 
les dunes Morland, et se couvrir par des inondations 
et des chaloupes canonnières; alors il eût été in- 
attaquable. Dans cette position, sous le canon de son 
escadre, il était maître de la porte du Zuyderzée; 
le duc d'York eût débarqué sous sa protection. Alors 
seulement, avec toute l'armée réunie, forte de qua- 
rante mille hommes, il devait se porter en avant. 

x8. 



2^6 GUERRE D'ORIENT. 

a L'armée gallo-batave a échoué dans son attaque 
du Zyp, le 10 septembre. S'il arrive quelquefois que 
dix-sept mille hommes eu battent vingt-cinq mille, 
cela ne justifie pas la témérité de celui qui s'expose 
à celte lutte sans motif. Lorsqu'une armée attend un 
renfort devant tripler sa force , elle ne doit rien ris- 
quer pour ne pas compromettre un succès qui est 
certain après la réunion de toutes ses divisions. Ce- 
pendant, si le général Brune eût attaqué à fond le 
Zyp, il eût réussi. Toute armée en retraite ne peut 
être attaquée qu'après que sa position a été bien 
reconnue. L'armée gallo-batave devait donc, le 10 
septembre , prendre une position à portée du ca- 
non du Zyp; ce mouvement eût été terminé à midi. 
Son général eût dû employer le reste du jour et le 
lendemain à méditer, à arrêter son plan d'attaque, 
à en instruire les généraux et les commandans des 
colonnes, à faire faire des fascines, à préparer les 
madriers, les ponts, les outils. Il eût alors reconnu, 
que la droite de l'ennemi, entre la mer et le village 
de Krappendam, sur une étendue de près de trois 
mille toises, était la partie la plus forte de sa position, 
parce qu'au pied de la digue du Zyp, coule le canal 
d'Alkmaar, large et profond; que des frégates et 
canonnières embossées flanquaient cette ville ; que 
du village de Krappendam à celui de Saint-Marten , 
il y a une lieue et demie; qu'enfin de Saint-Marten 
aux grandes inondations du Zuyderzée, il y a deux 
lieues. En menaçant la droite, on ne devait attaquer 



ÉVÉN. MIL1T. DIS SIX DERNIERS MOIS DE 1 799. 0.-J-J 

réellement que vers Saint- Ma rten sur trois lignes, 
à deux ou trois cents toises lune de l'autre; l'en- 
nemi surpris par cette grande réunion à la pointe du 
jour, n'eût pu opposer aucune résistance sérieuse. Son 
extrême gauche enfoncée, tournée, menacée sur ses 
derrières, il eût rétrogradé, en toute hâte, sur le Hel- 
der, étant obligé de combattre en marche. Le général 
d'artillerie de l'armée gallo-batave devait se pourvoir 
pour cette opération de huit ou dix batteries de douze 
et d'obusiers , indépendamment de l'équipage ordi- 
naire de l'armée, afin de faire précéder l'attaque par 
une vive canonnade qui fit taire les canons de cam- 
pagne de l'ennemi. Le général du génie devait se 
pourvoir, i° d'un bon nombre de bateaux et autres 
objets, pour jeter en peu d'heures plusieurs ponts 
sur les canaux; a des outils, des sacs à terre néces- 
saires pour exécuter promptement le logement sur la 
digue, et tous les autres travaux que les circonstances 
pourraient exiger. Si le général Abercrombie eût pris 
les positions duHelder, il n'eût pas couru les dan- 
gers auxquels il s'exposa. 

3° Le duc d'York a perdu la bataille de Bergen 
qu'il devait gagner , parce que , la veille , dans le 
dessein de tourner l'armée gallo-batave , il détacha 
Abercrombie sur Horn avec quinze mille hommes 
(le tiers de son armée), de sorte que le 19, pendant 
la bataille, Abercrombie était à sept lieues du feu, 
cantonné à Horn ; autant valait-il qu'il fût sur la 
Tamise. Toutes les règles de la guerre proscrivent de 



278 GUERRE D'ORIENT. 

pareils détachemens, mais surtout dans des pays tels 
que la Hollande, où une digue coupée met un ob- 
stacle infranchissable entre le détachement et l'ar- 
mée. Il en est résulté, qu'au lieu de livrer la bataille 
avec quarante mille hommes, le duc d'York ne l'a 
donnée qu'avec vingt-cinq mille, force égale ou même 
inférieure à celle de l'armée gallo-batave. S'il eût 
placé Abercrombie à la droite , au lieu de la gauche, 
et l'eût mis en deuxième ligne derrière Hermann, il 
eût couché dans Amsterdam, peu de jours après, et y 
eût arboré les couleurs d'Orange. 

4° Pendant la bataille, les trois colonnes d'attaque 
d'Hermann, de Dundas et de Pultney , étant séparées 
entre elles par des obstacles naturels, à mesure que le 
général russe Hermann s'est avancé, sa position est 
devenue plus mauvaise, parce que, le canal d'Alkmaar 
qui le séparait du reste de l'armée, allant toujours en 
s' éloignant de la mer, ce général se trouvait avoir les 
deux flancs en l'air, et ne pouvait pas, avec seize 
bataillons, couvrir les trois lieues de terrain entre la 
mer et Alkmaar. Le centre et la gauche de l'armée ne 
pouvaient avancer à sa hauteur, à cause des canaux 
et autres obstacles du pays qui favorisaient la résis- 
tance des gallo-bataves. Au lieu de ces dispositions vi- 
cieuses, le duc d'York devait faire manoeuvrer ses 
trois divisions en échelons ; savoir : Hermann , ap- 
puyé à la mer, en avant; Dundas, au centre, en ar- 
rière; Pultney, sa gauche au canal , plus en arrière : 
lorsque Hermann serait arrivé à la hauteur de Bergen, 



ÉVÉN. MILIT. DES SIX DERNIERS MOIS DE I799. 279 

l'échelon de gauche serait arrivé à la hauteur du vil- 
lage de Schoorldam : Hermann serait entré à Alkmaar 
avant neuf heures du matin , se serait emparé du 
quartier général français, de ses parcs et de ses com- 
munications; l'épouvante et le désordre auraient ga- 
gné le centre et la gauche où commandaient Du- 
monceau et Daendels, qui eussent fait leur retraite, 
avec précipitation , dans des pays coupés , et lorsque 
la fusillade et la canonnade de Hermann eussent été 
déjà à deux lieues sur leurs derrières. 

5° La bataille d'Egmond et la bataille de Kastri- 
kuin étaient inutiles. La journée de Bergen avait décidé 
de la campagne. La Hollande était sous les armes, 
l'année française avait reçu beaucoup de renforts; 
un grand nombre de bataillons étaient en chemin ; 
Masséna avait battu à Zurich la grande armée des 
alliés, le il\ septembre, ce qui avait obligé l'archiduc 
à quitter le Bas-Rhin, et à rétrograder sur le Danube. 
Or, sans la présence d'une armée autrichienne, sur le 
Bas-Rhin, l'armée anglo-russe ne pouvait espérer de 
se maintenir à Amsterdam; elle y aurait été compro- 
mise. A la bataille d'Egmond, le duc d'York fit de 
meilleures dispositions, mais il était trop tard. 

Quatrième observation (Hollande; Brune). i° Le 
général Brune perdit les dix derniers jours d'août 
dans une fâcheuse irrésolution. Pour se décider, il 
attendit de bien connaître ce que voulait l'ennemi; il 
pensa qu'il valait mieux agir lentement que d'agir 
mal et à contre-sens; cette circonspection n'était pas 



280 GUERRE U'ORIKJNT. 

de saison. 11 ne pouvait y avoir aucun doute sur le 
point d'attaque des Anglais. Ils voulaient prendre la 
Hollande, ils ne le pouvaient faire qu'en s'emparant 
du Zuyderzée; pour cela, il leur fallait le Helder. 

En effet, la Hollande est une plaine rase qui a la 
forme d'un losange, dont Flessingue, le ïexel, Delfzyl 
et Nimègue sont les quatre angles. Le côté du Texel à 
Flessingue est de quarante-cinq lieues; celui de Fles- 
singue à Nimègue, de trente-cinq, ce qui donne 
quinze cent soixante-quinze lieues carrées de surface, 
sur laquelle la mer intérieure, appelée Zuyderzée, en a 
quatre ou cinq cents. La Hollande est au confluent de 
l'Escaut, de la Meuse et du Rhin. Les eaux de ces 
trois grandes rivières se mêlent , par plusieurs larges 
embranchemens, et se communiquent, par un grand 
nombre de canaux : tantôt elles couvrent d'inonda- 
tions et dévastent ces belles plaines, tantôt elles les 
arrosent, fertilisent et embellissent. Les eaux douces 
sont séparées de l'Océan par un système très soigné 
d'écluses, qui dans les basses marées, leur permettent 
de s'écouler dans la mer, et qui, dans les hautes 
marées, arrêtent et empêchent les flots d'inonder le 
pays; car la Hollande est en général, et dans sa plus 
grande partie, au-dessous des hautes marées, de sorte 
que, si elle n'était protégée par des digues et des 
écluses, elle serait couverte par la mer, deux fois par 
jour. La Batavie faisait partie de la Gaule; géogra- 
phiquement elle fait partie de la France. L'Escaut la 
sépare des Pays-Bas, l'Ems de l'Allemagne; c'est l'en- 



iiVÉN. M1LIT. DES SIX DERÏCIEBS MOIS DE I 799. 2& « 

trepôt naturel du nord au midi de l'Europe, par les 
grandes artères du Rhin, de la Meuse, de l'Escaut, de 
l'Ems; parles ports de Flessingue, de Rotterdam et 
d'Amsterdam. Cette dernière ville fut long-temps la 
métropole du inonde commerçant. Les blés et les 
charbons de la Relgique, les flottes de bois du Rhin 
et de ses affluens ont été les principales sources de la 
richesse de la Hollande, et forment les branches na- 
turelles et locales de son commerce. La Meuse et le 
Rhin, ses frontières du côté de la France, ont été 
rendues redoutables par l'art. La route militaire la 
plus convenable aux armées françaises pour entrer en 
Hollande est celle de Nimègue et d'Utrecht. 

Du côté de la mer, la Hollande peut être attaquée 
par l'Escaut, la .Meuse et le Zuyderzée. Une armée, 
débarquant clans l'Escaut , est d'abord arrêtée par 
Flessingue, le fort de Rath, et Rerg-op-Zoom. D'ail- 
leurs les branches de l'Escaut oriental , celles de la 
Meuse forment autant de lignes qu'il faut franchir. 
Si le débarquement s'opère dans la Meuse, l'armée 
est arrêtée par les places fortes d'Hellevoetsluis, de 
Hrielle, et par plusieurs branches de la Meuse. Depuis 
la Meuse jusqu'au Helder, la plage est basse, bordée 
de dunes, sans aucune rade, golfe ni port. Pour s'em- 
parer de la Hollande, il faut s'emparer d'Amsterdam, 
et toute armée ayant ce dessein, et qui arrive par mer 
n'a pas le choix; elle doit se porter sur le Helder; 
maîtresse de ce point, elle l'est de la passe du Texel, 
et de tout le Zuyderzée. 



282 GUERRE D'ORIENT. 

Le Zuyderzée est une mer intérieure, remplie de 
ports, ou débouchent des canaux qui communiquent 
sur tous les points de la Hollande; elle baigne les 
murs d'Amsterdam. Les bâtimens, tirant plus de seize 
pieds d'eau, y naviguent difficilement. Cette circon- 
stance avait décidé les ingénieurs constructeurs hol- 
landais à donner à leurs vaisseaux, et à leurs frégates 
des formes rondes , tirant seulement seize à dix-huit 
pieds d'eau, ce qui avait le plus grand de tous les in- 
convéniens , celui de leur ôter toute marche. Des 
vaisseaux de construction hollandaise ne sont plus 
propres à lutter contre des vaisseaux de construction 
française et anglaise. Des chantiers d'Amsterdam , 
où se construisent les vaisseaux de guerre, on est 
obligé de transporter les carcasses dans les ports de 
Medenblik ou de Niew-Diep , à l'aide de chameaux, 
et dans ces derniers ports, seulement, on achève 
leur armement. Pendant le temps que la Hollande a 
été réunie à l'empire , on a mis sur les chantiers 
d'Amsterdam des vaisseaux de soixante-quatorze et 
de quatre-vingts de l'échantillon français , et tirant 
vingt-trois et vingt-quatre pieds d'eau; on les a éga- 
lement placés sur des chameaux et transportés au 
Niew-Diep, sur le Helder. Le Niew-Diep était consi- 
déré par l'Empereur comme la clef de la Hollande, 
dont il fallait être assuré par une bonne place qui 
protégeât l'arsenal et les chantiers que l'on y construi- 
rait, et défendît contre les vaisseaux ennemis , la passe 
du ïexel , l'entrée du Zuyderzée, et la rade. D'autres 



EVÉN. MILIT. DES SIX DERNIERS MOIS DE 1799- 2*83 

passes permettent aux petits bâtimens d'entrer dans 
le Zuyderzée; mais les frégates et les vaisseaux de 
soixante-quatorze ne peuvent y pénétrer que par la 
passe duHelder, en longeant la terre. Depuis la con- 
quête de la Hollande en 1 793 , on avait senti l'im- 
portance du Helder , mais les ingénieurs français et 
hollandais adoptèrent un faux système. Ils occupèrent 
ce point par des retranchemens d'une si grande éten- 
due, qu'il fallait une armée pour les défendre ; une 
armée placée ainsi , contre un ennemi, maître de la 
mer, opérant un débarquement, et se rendant maître 
du Texel, se serait trouvée cernée et obligée, en peu 
de temps, de capituler. En 181 1, l'Empereur fit con- 
struire un petit hexagone, le fort Lasalle, couvert par 
des fossés pleins d'eau et des inondations; il coûta un 
ou deux millions. Il protégeait du côté de terre , les 
nombreuses batteries de côte qui étaient placées à 
l'extrémité du Helder, pour défendre la passe, la rade 
et l'escadre. En 1 8 1 4 ? l'excellent amiralVerhuell , 
avec sept ou huit cents Français, se jeta dans ce fort, 
et s'y maintint plusieurs mois, maître de la passe et 
de la rade, quoique des révolutions intérieures eus- 
sent fait tomber Amsterdam et le reste de la Hollande. 
Si ce fort eut été établi vingt ans plus tôt, deux esca- 
dres hollandaises, qui furent prises ou se rendirent 
aux Anglais, auraient été sauvées. 

Mais en 1799 ce fort n'existait pas. Les lignes du 
Helder n'étaient rien, une fois qu'elles étaient tournées 
par un débarquement au sud. Il était donc évident 



2$/[ GUERRE D'ORIENT. 

que c'élait près du Helder que l'armée anglaise devait 
débarquer pour s'emparer tout d'abord des lignes et 
des batteries qui défendent les passes, puisqu'elle se 
trouvait parla, dès le premier moment, maîtresse du 
Texel, et de l'escadre hollandaise, mouillée au Zuy- 
derzée. L'amiral hollandais n'avait pas la faculté de 
se réfugier dans le port d'Amsterdam parce qu'il 
aurait fallu pour cela qu'il désarmât , et que les vais- 
seaux fussent mis sur des chameaux. Le général gallo- 
balave devait donc, lorsque le Directoire hollandais 
lui donna l'avis qu'une flotte anglaise avec une armée 
se présentait sur le Helder, porter sur-le-champ son 
quartier général au Helder, et y diriger en toute hâte 
les divisions Daendels, Dumonceau et Vandamme. 
Elles pouvaient y être arrivées le 27, et rejeter dans 
la mer l'avant-garde d'Abercrombie, au moment de 
son débarquement ; on eût ainsi sauvé le Helder et 
l'escadre, et rendu nulle l'expédition. 

i° Le général Daendels arriva avec sa division, 
forte de dix mille hommes, au Helder, le a5. Il eut 
quarante-huit heures pour préparer le local où vou- 
lait débarquer l'amiral anglais. Il pouvait, avec neuf 
mille hommes, remuer en quarante-huit heures, sept 
à huit mille toises de terre, et mettre quarante à 
cinquante bouches à feu en batterie. Il eût dû i° oc- 
cuper la crête supérieure des dunes, avec huit ou dix 
redoutes, armées chacune de quatre ou cinq pièces, 
dont deux pièces de trente-six ou de vingt-quatre, et 
deux pièces de campagne, avec deux mille cinq cents 



ÉVÉN. MILIT. DES SIX DERNIERS MOIS DE I 799. ^85 

hommes pour leur défense; 2 partager le reste de sa 
division en trois brigades de deux mille cinq cents 
hommes, l'une formant la réserve pour soutenir les 
redoutes; les deux autres, chacune avec neuf pièces 
de canon attelées, se portant par la droite et par la 
gauche sur l'ennemi, aussitôt qu'il aurait mis pied à 
terre, et que les vaisseaux embossés auraient été obli- 
gés de cesser leur feu. Il était à croire que de pareilles 
dispositions eussent été couronnées par le succès. Ces 
cinquante bouches à feu pouvaient être prises au 
Helder, où il en existait une grande quantité; des 
détachemens de l'escadre hollandaise pouvaient aider 
à cet armement et même au service des pièces (nue 
batterie de vingt pièces de vingt-quatre et trente-six 
et de dix gros mortiers, aurait été d'un grand effet 
contre la ligne d'embossage des chaloupes) , et la 
mitraille des soixante-huit bouches à feu, y compris 
les pièces attelées, aurait détruit les troupes débar- 
quées sur l'estran. 

3° A la bataille de Bergen, le général Brune devait 
placer non-seulement la division Vandamme, mais 
aussi celle de Dumonceau, sur sa gauche, entre la 
mer et le canal. La division Daendels était suffisante 
pour garder l'espace situé sur la droite du canal 
d'Alkmaar. 

4° Les dix jours du 11 au 19 septembre furent 
employés avec activité par l'armée gallo-batave à se 
retrancher. Ses retranchemens furent élevés sans sys- 
tème. Les officiers du génie des divisions construisi- 



286 GUERRE D'ORIENT. 

rent des redoutes sur ies digues, barricadèrent les 
villages, firent ce qu'ils jugèrent pour le mieux. Mais 
le général du génie et le général en chef ne s'occu- 
pèrent d'aucun système central , ni de créer un point 
d'appui où toute l'armée, se fût réunie, et en eût 
imposé par sa position et sa contenance. L'armée 
anglaise était beaucoup plus forte que l'armée gallo- 
batave; c'était une chimère que de prétendre sérieu- 
sement l'empêcher de cheminer entre le canal et la 
mer, sur une étendue de deux ou trois lieues, parce 
que, toutes les redoutes construites sur ces sables, 
sont les plus mauvais, et les plus imparfaits des ou- 
vrages de campagne , déjà si faibles de leur nature. 
Mais il n'en était pas de même sur la rive droite du 
canal, où on peut partout se couvrir de fossés pleins 
d'eau et d'inondations, ce qui est incomparablement 
la meilleure défense : on pouvait, s'y établir presque 
à l'abri de toute attaque de vive force. Il eût fallu 
construire, à cheval sur le canal , un camp retranché 
assez grand pour contenir l'armée; couvrir ce camp 
d'inondations, et le fortifier de tous les secours de 
l'eau; trois ponts sur ce canal eussent permis de 
manoeuvrer sur ses deux rives, et de se porter sur les 
derrières et le flanc de l'ennemi, s'il les eût négligés. 
Après avoir disputé toutes les avenues sur l'une et 
l'autre rive, les troupes centralisées dans ce camp 
eussent tenu en respect l'armée ennemie. 

5° Le lendemain de la bataille d'Egmond, le gé- 
néral Brune a opéré conformément aux règles de la 



ÉVEN. MILIT. DES SIX DERNIERS MOIS DE 1 799. 387 

guerre, en évacuant sa position et prenant celle de 
Beverwyk. 

6° Après la bataille de Bergen , d'Egmond , de 
Kastrikum, avec les nouveaux renforts que l'armée 
batave avait reçus et ceux qui étaient en marche; 
enfin après la victoire de Zurich, la convention 
d'Alkinaar doit être considérée comme une faute. 
On était à la mi-octobre, la mer était déjà très mau- 
vaise en ces parages. Le duc d'York n'avait pas vingt- 
cinq mille combattans sous les armes; il avait eu seize 
mille hommes mis hors de combat par les batailles 
et les maladies. Le Zyp est une bonne position; mais 
elle n'est pas de nature à mettre une armée battue et 
inférieure, en sûreté contre des attaques méditées, 
réitérées et soutenues par une artillerie nombreuse. 
Brune avait à sa disposition dans l'arsenal du Helder 
trois ou quatre cents bouches à feu de douze, des 
obusiers, des mortiers à la Cohorn. Amsterdam et 
les réquisitions des campagnes eussent fourni des 
attelages ; d'ailleurs les canaux suffisaient pour le 
transport des munitions. Il y avait quarante compa- 
gnies de canonniers hollandais dans les places, avec 
cent ou cent cinquante bouches à feu de trois cali- 
bres, indépendamment de l'équipage de campagne 
de l'armée. En réunissant tous ces moyens , le Zyp 
eût été une faible protection pour l'armée anglo- 
russe; elle eût été forcée, et rejetée en désordre sur le 
Helder. Une fois que la confusion commence à se 
mettre dans un corps d'armée en retraite, les suites 



288 GUERRE D'ORIENT. 

en sont incalculables-, plus encore pour une armée 
anglaise que pour toute autre. Brune a préféré suivre 
le proverbe de faire à l'ennemi un pont d'or; il a con- 
duit la campagne sagement. Son armée a toujours été 
la plus faible en nombre et en qualité, hormis à la 
bataille de Kastrikum. Les Anglais et les Russes étaient 
des troupes d'élite ; les troupes hollandaises au con- 
traire étaient pour la plupart mauvaises; beaucoup 
d'Allemands désertèrent. 

Cinquième observation (Italie; Joubert). i" Le 
général Joubert a aggravé le défaut du plan de cam- 
pagne, en se mettant en mouvement avec l'armée 
d'Italie, six ou sept jours avant que Ghampionnet eût 
commencé ses opérations, et opéré la diversion qui a 
obligé Souwaroff à faire contre lui un détachement 
de son camp de Pozzolo. 

2° Voulant livrer bataille devant Novi, Joubert 
devait au préalable reprendre le petit fort de Serra- 
valle qui s'était rendu le 7 août; ce poste dans l'ordre 
défensif lui appartenait : l'ennemi n'y avait pas de 
droit. Ce dernier en l'occupant interceptait une des 
routes de Novi à Gênes, avait une vedette sur les 
derrières des Français, et possédait le point d'appui 
de leur droite qui par là se trouvait en l'air. 

3° La gauche de l'armée française n'eût pas dû dé- 
boucher par la Bormida , et faire sa jonction à Novi 
avec la droite, en plaine, devant l'ennemi. Elle eût dû 
l'opérer derrière la Bochetta , et réunie à la droite, 
déboucher à Novi. Ceci est fondé sur le principe qui 



ÉVEN. MILIT. DES SIX DERNIERS MOIS DE I799. 289 

n'admet pas d'exception que toute jonction de corps 
d'armée doit s'opérer en arriére, et loin de l'ennemi. 
La droite et la gauche pouvaient être attaquées et 
battues isolément, lorsqu'elles étaient encore loin 
l'une de l'autre; il était important de cacher à l'en- 
nemi le mouvement offensif de l'armée. Si la gauche 
avait débouché par la Bochetta , elle serait arrivée 
le 14 dans la soirée devant Novi ; attaquant le i5, 
Souwaroff aurait été surpris , et n'aurait pas eu le 
temps de concentrer ses forces. L'armée eut pris po- 
sition, Novi au centre, et perpendiculairement à sa 
ligne de retraite de Novi à Gènes. Un front d'une 
lieue lui suffisait, savoir : douze cents toises entre 
Novi et la Scrivia pour sa droite, et douze cents toises 
pour sa gauche, alors son ordre de bataille eût été 
continué sur trois lignes. Sa force lui permettait de 
garnir cinq mille toises, ce qui lui donnait une pre- 
mière ligne de deux mille deux cents toises , une 
deuxième de dix-huit cents, une troisième de mille. 

4° L'armée, ainsi rangée, eût été placée pour l'of- 
fensive comme pour la défensive, et son général n'eût 
été, dans aucun cas, forcé de recevoir la bataille, 
dans cette belle position. La marche de la gauche, 
par Acqui, l'obligea à garder comme ligne d'opération 
la chaussée de Capri à Pasturana, et de laisser trois 
mille hommes dans diverses positions pour assurer 
cette ligne. Cependant l'occupation du village de 
Pasturana, éloigné de quatre mille cinq cents toises 
de Novi, étendait trop la ligne qui se trouva être de 
H. i 9 



a^O GUERRE I) ORIENT. 

cinq mille sept cents à six mille toises, c'est-à-dire 
presque double de ce qu'elle pouvait être, vu le nom- 
bre de ses troupes à l'extrémité gauche. La chaussée 
de Novi à Gènes fut compromise , les douze cents 
toises de Novi à la Scrivia n'étant défendues que par 
la division Watrin, qui, sur une seule ligne, ne pou- 
vait couvrir que mille toises. 

5° Le mouvement de Watrin lorsqu'il quitta sa 
position pour descendre dans la plaine, prendre en 
flanc l'attaque des Russes sur Novi, eût été très bon 
s'il l'eût fait avec une première ligne, et qu'il eût 
laissé une deuxième ligne, avec une réserve, sur sa 
position; mais il était imprudent avec l'ordre de ba- 
taille de l'armée. 

6° Le mouvement de Mêlas, entre la Scrivia et 
Novi, n'était pas de nature à obliger à la retraite; il 
était cinq heures du soir, le général français pouvait 
faire attaquer Mêlas; d'ailleurs le vin était tiré. Il 
fallait attendre la nuit. La retraite de l'armée sur Pas- 
turana a été désastreuse ; elle devait l'être. Il fallait 
donc rester dans Novi, et s'y battre. On a fait et il est 
arrivé ce qui pouvait arriver de pis. Si Joubert eût 
vécu, il n'eût pas ordonné la retraite, et le champ de 
bataille serait demeuré aux Français. A la guerre, il ne 
faut jamais rien faire de son gré qui soit pis que ce qui 
peut arriver. 

Sixième observation (Armée des Alpes ; Cham- 
pionnet). i° Championnet, pour opérer la diversion 
dont il était convenu, divisa ses vingt -cinq mille 



ÉVÉN. MILIT. DES SIX DERNIHRS MOIS DE I 799. 29I 

hommes en quatre divisions. La première entra dans 
la vallée d'Aost; la deuxième passa le mont Cénis, et 
arriva à Suse; la troisième passa le mont Genèvre; la 
quatrième le col d'Argentière et s'empara des Barri- 
cades. Il était impossible que l'ennemi s'en laissât 
imposer par des attaques aussi faibles. L'œil le moins 
exercé ne pouvait y être trompé. Mais si ces quatre 
divisions se fussent réunies sur le mont Cénis par des 
marches combinées derrière les montagnes ; si elles 
fussent descendues à la Novalèse, marchant sur Tu- 
rin, leurs vingt-cinq mille hommes eussent facile- 
ment passé pour quarante mille; cette capitale eût 
été fort agitée. Championnet eût dû alors prendre 
position sur Rivoli, s'appuyant à des mamelons, et 
s'occuper de suite à se retrancher, en réunissant les 
deux autres positions entre Rivoli et Suse plus res- 
serrées et plus fortes. Descendu du mont Cénis le 8 
août, il serait arrivé à la position de Rivoli, le 10. La 
division autrichienne, chargée de la défense de Turin, 
aurait porté l'alarme au quartier général de Souwa- 
roff qui dans la nuit du 1 1 au 12, le i3 au plus tard, 
aurait fait des dispositions pour arrêter les motive- 
mens d'une armée aussi menaçante. On peut mépri- 
ser les entreprises de cinq à six mille hommes ; mais 
on ne peut pas rester indifférent aux opérations de 
trente à quarante mille hommes qui agissent sur vos 
derrières. Lorsque le i4 au soir, Joubert aurait dé- 
bouché sur Novi , le détachement de Souwaroff sur 
Turin eût déjà été en marche. 

*9. 



ïCp. GUERRE D ORIENT. 

a° Chanipionnet devait rester campé avec toutes 
ses forces, dans sa position de douze à quinze cents 
toises d'étendue, ses flancs appuyés à des ouvrages de 
fortifications, bien placés et bien palissades, et son 
front couvert de redoutes; fourrageant la plaine 
pour réunir des vivres de toute espèce dans son camp : 
il eût porté partout l'alarme. Dans une pareille posi- 
tion il n'avait rien à craindre ; il fallait toute l'armée 
de Souwaroff pour le déposter, et alors même il avait 
le temps de recevoir l'ennemi , de déployer, de ranger 
son armée en bataille. Si Joubert était vainqueur, il 
était en mesure de se joindre à lui en deux marches. 
S'il était vaincu, il avait le temps de repasser tran- 
quillement les montagnes, sans se compromettre, et 
sans attendre le ralliement de toute l'armée ennemie. 
Cette manière d'opérer une diversion était la seule 
dont on pût espérer de bons effets. Sans doute il eût 
mieux valu que ces vingt-cinq mille hommes eussent 
été réunis àNovi par des marches combinées derrière 
les montagnes; mais enfin c'était la seule manière de 
corriger les défauts du plan de campagne adopté par 
le gouvernement. 

(Armée d'Italie ; Championnet). i° La marche sur 
la Boehetta pour débloquer Tortone est blâmable. 
L'armée de Kray était nombreuse, composée de vieux 
soldats encouragés par la victoire. Si Moreau eût été 
vainqueur, sans doute il fût arrivé à Tortone; mais 
il n'aurait pas pu s'y maintenir plus de quarante-huit 
heures, puisque Mêlas serait accouru de Coni, au 



ÉVÉN. MILIT. DES SIX DERNIEIlS MOIS DE I 799. »q8 

secours de Rray, ce qui eût forcé l'armée française à 
rentrer dans les montagnes, et à abandonner Tortone 
à son sort. La parole du commandant de cette place 
aurait été dégagée, il est vrai; mais les vivres qu'on 
pouvait y faire entrer en quarante-huit heures, n'au- 
raient renouvelé ses approvisionnemens que pour peu 
de jours, la ville se fut également rendue; c'était une 
acquisition faite par l'ennemi sur le champ de bataille 
de Novi, on ne pouvait la lui ôter. 

9. Championnet renouvela, pour favoriser le mou- 
vement de l'armée d'Italie sur Tortone, ce qu'il avait 
fait en août. La division qui était à Aosl se porta sur 
le fort de Bard; celle de Suse, sur Turin , lui de sa 
personne, sur Pignerol. Tous ces mouvemens épar- 
pillés, sans plan, sans couleur, le conduisirent à un 
échec. Au lieu d'opérer ces mouvemens trois jours 
avant ceux de Moreau, il ne le fit que plusieurs jours 
après, de sorte que, ayant rejeté l'armée d'Italie 
au-delà de laBochetta, le 9 septembre, et pris position 
à Tortone, le 1 1; Rray eut le temps de se porter sur 
Cherasco et Fossano, de combiner ses mouvemens 
avec Mêlas, et de se réunir à lui pour cerner l'armée 
des Alpes , et la précipiter dans les vallées au pied des 
montagnes, après lui avoir fait éprouver une perte 
sensible : les mêmes bataillons qui avaient repoussé 
Moreau le 9 septembre, dans son attaque sur Serra- 
valle et Novi, battirent Championnet, le 18, à Fos- 
sano. Si son armée eût été concentrée dans les mains 
d'un général de quelque habileté, elle eût pu frapper 



294 GUERRE D'ORIENT. 

de bien grands coups; car les combats, les maladies de 
l'automne, l'éloignement de Souwaroff avaient consi- 
dérablement affaibli les Autrichiens. Mêlas seul, n'au- 
rait pu lutter contre cette armée, et en agissant en temps 
propice, elle empêchait Kray, occupé par Moreau, de 
secourir Mêlas. Ces deux généraux ne purent réunir 
que trente mille hommes; Championnet, en concen- 
trant ses divisions, eût eu une force égale , mais par 
son inhabileté, il ne leur opposa à Fossano que sept 
ou huit mille hommes. 

Septième observation (Italie; Mêlas). i° En oc- 
tobre, Mêlas n'avait plus qu'un but, prendre Coni 
pour être maître de toute l'Italie, et obliger les Fran- 
çais à hiverner au-delà des Alpes. Championnet, au 
contraire, voulait conserver cette clef de l'Italie pour 
prendre ses quartiers d'hiver dans les plaines fertiles 
du Piémont. Il eut raison de penser que le moyen le 
plus efficace de faire échouer les plans de l'ennemi, 
était de porter son quartier général à Coni, et de 
réunir une armée dans un camp en avant de cette 
place. Mais quand, parce mouvement, il eût con- 
traint Mêlas à en lever le blocus , et à reployer son 
armée sur la rive gauche de la Stura, en lui aban- 
donnant toute la rive droite; quand non-seulement 
Coni était débloquée, mais encore, ses communica- 
tions étaient devenues libres avec Savone , Carra , 
Mondovi , les cols d' Argentière et de Tende , il avait 
réussi, il n'avait plus rien à faire; il devait persister 
dans ses projets, fortifier son camp, accroître son ar- 



ÉVEN. MILIT. DES SIX DERNIERS MOIS DE I799. 20,3 

mée, faire entrer dans ses lignes Duhesme, et ses 
quinze mille hommes. Le général autrichien eût été 
obligé, soit à renoncer à son projet, soit à attaquer 
le camp formidable des Français pour les forcer à 
abandonner Coni , ce qu'il ne pouvait entreprendre, 
sans être assuré d'avance de sa défaite. Mais loin de 
là, Championnet sortit de son camp, avant d'avoir 
fait sa réunion avec Duhesme; il manœuvra sur les 
deux rives de la Stura; de ses quatre divisions, il en 
plaça trois sur la rive droite, entre Mondovi et Coni, 
laissant écraser sa quatrième par Mêlas, avec toute 
son armée. Cette faute eut des suites bien fâcheuses. 
La fatale bataille de Genola fit perdre aux Français 
huit mille hommes, fit tomber Coni, et éparpilla 
l'armée qui, chassée de la plaine, périt de misère 
dans ses bivouacs, sur les montagnes de la rivière de 
Gènes. 

i° Mais si enfin Championnet voulait absolument 
livrer bataille, il fallait qu'il marchât sur une seule 
rive de la Stura, et eût toujours ses vingt-cinq mille 
hommes dans la main; que la réunion de Duhesme 
au camp de Coni se fît par les derrières, et non en 
face de l'ennemi. Dans les trois mois qu'il a com- 
mandé l'armée des Alpes , Championnet a , par des 
manœuvres calculées sur de faux principes, trois fois 
ruiné son armée, même sans mettre la fortune en ba- 
lance; et cependant il avait des forces supérieures à 
son ennemi, non sur le champ de bataille, où il eût 
l'art de n'être jamais qu'un contre trois, mais sur le 



^q6 GUERRE D'ORIENT. 

théâtre d'opération. Ses manœuvres et ses mouvemens 
doivent être observés comme une série de fautes. Il 
n'a pas fait un mouvement qui ne soit contraire à l'art 
de la guerre. Lorsqu'une armée a éprouvé des dé- 
faites, la manière de réunir ses détachemens ou ses 
secours, et de prendre l'offensive, est l'opération la 
plus délicate de la guerre, celle qui exige le plus, de 
la part du général , la profonde connaissance des 
principes de l'art; c'est alors surtout que leur viola- 
tion entraine une défaite, et produit une catastrophe. 



CHAPITRE XVI. 



KLEBER. 



1. Divers senlimeus agitent le soldat. — II. Il se forme un parti pour évacuer 
l'Egypte et opérer le retour de l'armée en France. — III. Lettre du général 
Kléber, du 26 septembre 1799, au Directoire; réponse du ministre de la 
guerre, du 12 janvier 1800, reçue au Caire le 4 mars. — IV. Événemens qui 
se passent en Egypte en septembre, octobre, novembre et décembre 1799. 
— V. Convention d'El-Arich (24 janvierlSOO). — VI. La lettre de Kléber, 
dû 26 septembre 1799, est interceptée par les Anglais ; effet qu'elle produit à 
Londres; résolution que prend en conséquence le cabinet de Saint-James, 
le 17 décembre 1799. —VII. Bataille d'Héliopolis (20 mars 1800). — 
VIII. Siège du Caire; capitulation, le 23 avril 1800. — IX. Assassinat du 
général Kléber, le 14 juin 1800, jour où Desaix était frappé à mort sur le 
champ de bataille de Marengo. 



1. Le général Kléber arriva à Alexandrie vingt- 
quatre heures après le départ des frégates. Il reçut 
par les soins du général Menou ses ordres et ses in- 
structions; il se rendit au Caire, prit le commande- 
ment et parla à l'armée dans les termes suivans : 

« Des motifs impérieux ont déterminé le général 
« en chef Bonaparte à passer en France. Les dangers 
« que présente une navigation entreprise dans une 
« saison peu favorable, sur une mer étroite, et cou- 
« verte d'ennemis n'ont pu l'arrêter : il s'agissait de 



298 GUERRE D'ORIENT. 

« votre bien-être. Soldats, un puissant secours va 
« vous arriver, ou bien une paix glorieuse, une paix 
« digne de vous et de vos travaux va vous ramener 
« dans votre patrie. En recevant le fardeau dont 
« Bonaparte était chargé, j'en ai senti l'importance 
« et tout ce qu'il avait de pénible. Mais appréciant 
« d'un autre côté votre valeur, appréciant votre 
« constante patience à braver tous les maux, à sup- 
« porter toutes les privations, appréciant enfin tout 
« ce qu'avec de tels soldats on peut faire ou entre- 
« prendre, je n'ai plus consulté que l'avantage d'être 
« à votre tête , que l'honneur de vous commander, 
« et mes forces se sont accrues. » 

Les soldats furent tristes pendant plusieurs jours, 
leur confiance était exclusive dans le général qui de- 
puis quatre ans les avait tirés avec gloire de tant de 
pas difficiles. Mais après ces premiers sentimens don- 
nés à leurs affections, ils s'entretinrent des désastres 
de la République, des défaites des armées d'Allemagne 
et d'Italie, des changemens que l'arrivée de leur gé- 
néral allait produire dans de pareilles circonstances : 
« Il ramènera la victoire sous les drapeaux français. 
« 11 reconquerra l'Italie! Le Kalmouk qui foule aux 
« pieds la République cisalpine ira prendre rang 
a auprès des Beaulieu, des Wurmser, des Alvinzy; 
« les partis qui divisent la République se rallieront 
« autour d'un homme si éminemment investi de la 
a confiance nationale. Tenant le timon de l'État , il 
a créera de nombreuses armées, mettra en mer de 



KLÉBER. 299 

« grandes escadres, dissoudra cette seconde coalition 
« comme la première, ce qui lui permettra de se- 
« courir son armée de prédilection. Mais parviendra- 
« t-il avec des bâtimens mauvais marcheurs, à tra- 
ce verser ces mers étroites, couvertes de tant de 
« vaisseaux anglais et russes? » On attendit les nou- 
velles d'Alexandrie avec inquiétude. Les premières 
annoncèrent que la rafale du sud -est avait duré 
trente-six heures. Peu après on apprit que le Commo- 
dore anglais accouru de Chypre, avait été fort dé- 
concerté de ne plus apercevoir les frégates dans le 
port. Pendant trois mois, on fut fréquemment alarmé 
par les faux bruits qu'il plaisait aux croisières an- 
glaises de répandre, et ce ne fut qu'en janvier qu'on 
sut à-la-fois l'arrivée de Napoléon en France, son 
avènement à la tête de la République par la volonté 
du peuple, et la nouvelle constitution de l'an vin. 

Les soldats connaissaient peu Rléber. Mais sa belle 
tenue militaire, la blessure qu'il avait reçue à la prise 
d'Alexandrie, sa contenance à la bataille du mont 
ïhabor, l'opinion qu'en avaient les officiers qui 
avaient servi à l'armée de Sambre-et-Meuse, tout était 
propre à leur inspirer de la confiance. Napoléon avait 
écrit au divan du Caire qu'instruit que son escadre 
de l'Océan était arrivée dans la Méditerranée, il allait 
la rejoindre , et reviendrait bientôt mettre la der- 
nière main à son grand dessein, de rétablir la patrie 
arabe. Les ulémas l'aimaient; dans tous les événemens 
qui s'étaient accomplis depuis dix-huit mois, il s'était 



300 GUERRE D'ORIENT. 

toujours montré clément pour le peuple et admira- 
teur sincère du prophète. Celui qui lui succédait était 
moins liant, moins familier avec les principes du Co- 
ran. Il continua cependant les levers du matin, mais 
les conversations intimes sur le prophète cessèrent. 
Les cheykhs étaient frappés de son beau physique. Ils 
rendaient justice à son amour pour la discipline , et 
n'étaient pas insensibles à ses bonnes qualités. Kléber 
leur parla en ces termes, à sa première audience : 

« Ulémas, et vous tous qui m'écoutez! c'est par 
« mes actions que je me propose de répondre et à 
« vos demandes et à vos sollicitations; mais les ac- 
« tions sont lentes , et le peuple semble être impatient 
« de connaître le sort qui l'attend, sous le nouveau 
« chef qui vient de lui être donné. Eh bien! dites- 
« lui que la République française en me conférant le 
« gouvernement particulier de l'Egypte, m'a spécia- 
« lement chargé de veiller au bonheur du peuple 
« égyptien , et c'est de tous les attributs de mon corn- 
et mandement le plus cher à mon cœur. Le peuple de 
« l'Egypte fonde particulièrement son bonheur sur 
« sa religion ; la faire respecter est donc l'un de mes 
« principaux devoirs; je ferai plus, je l'honorerai, et 
« contribuerai autant qu'il est en mon pouvoir à sa 
« splendeur et à sa gloire. Cet engagement pris , je 
« crains peu les méchans. Les gens de bien les sur- 
et veilleront, et me les feront connaître ; là où l'homme 
« juste et bon est protégé, le pervers doit trembler; 
« le glaive est suspendu sur sa tête. Bonaparte, mon 



KLÉBER. 3oi 

« prédécesseur, a acquis des droits à l'affection des 
« ulémas, des cheykhs et des grands, par une con- 
« duite intègre et droite, je la tiendrai aussi cette 
« conduite; je marcherai sur ses traces, et j'obtien- 
« drai ce que vous lui avez accordé. Retournez donc 
« parmi les vôtres, réunissez-les autour de vous, et 
« dites-leur encore, rassurez-vous. Le gouvernement 
« de l'Egypte a passé en d'autres mains, mais tout ce 
« qui peut être relatif à votre félicité, à votre prospe- 
ct rite, sera constant et immuable. » Ils furent con- 
tens de ce discours. 

II. Kléber n'avait jamais commandé en chef une 
armée. Il donnait la préférence sur toutes les autres, 
aux manières, à la discipline, au mécanisme de l'ar- 
mée allemande; il n'avait pas une juste idée de ce 
qu'on peut faire avec des Français. Les deux frères 
Damas, dont l'un était son aide-de-camp, l'autre son 
chef d' état-major, exerçaient une grande influence sur 
lui. Ces deux officiers avaient peu d'étendue dans 
l'esprit, peu d'élévation dans l'âme; ils désiraient 
rentrer en France. Kléber avait servi huit ans comme 
officier dans un régiment d'infanterie en Autriche. Il 
avait fait contre les Turcs la campagne dans laquelle 
l'empereur Joseph II fut battu ; cela lui avait laissé 
des impressions fort exagérées sur la puissance de la 
Porte. Il croyait quelle pouvait disposer de deux 
cent mille janissaires, braves et capables de tout 
faire. 



3û2 GUERRE D'ORIENT- 

En arrivant, l'armée s'était prévenue contre l'E- 
gypte, mais ses opinions avaient été changées par l'in- 
fluence de Napoléon, et elle s'était insensiblement 
livrée à d'autres sentimens. Mais lorsque Kléber et 
son état-major se prononcèrent contre le pays, ils 
réveillèrent des sentimens mal éteints; cependant 
l'armée resta fidèle à la gloire et au devoir. Menou, 
Reynier, Lanusse, Lagrange, Songis, tous les officiers 
du génie, de l'artillerie, la plupart des colonels de la 
cavalerie, les cinq sixièmes de ceux de l'infanterie 
manifestèrent ouvertement ces opinions. L'état-ma- 
jor, une centaine d'officiers ou de commissaires des 
guerres, quelques employés de l'administration, vou- 
laient au contraire à tout prix, retourner en France, 
ils faisaient répandre avec profusion les discussions 
du conseil des Cinq-Cents, du mois de juin, dans les- 
quelles des orateurs de l'opposition blâmaient l'ex- 
pédition d'Egypte, et en faisaient un sujet d'accusa- 
tion contre le Directoire. Ces officiers affectaient de 
s'alarmer sur l'état de la République. « L'évacuation 
« de l'Egypte, disaient-ils, aura deux résultats : elle 
« rendra à l'armée française une poignée de braves, 
« parmi lesquels se trouve un grand nombre d'offi- 
ce ciers de la première distinction, et à la République 
« une alliée (la Sublime-Porte) qui lui est nécessaire 
« pour contrebalancer la Russie et l'Autriche. D'ail- 
« leurs il est impossible de se maintenir désormais 
« dans ce pays, puisqu'on ne peut plus espérer de 
« secours, quand même les mers seraient ouvertes. 



KLÉBER. 3o3 

« La France a besoin de toutes ses troupes pour dé- 
« fendre son territoire. Nous avons à lutter contre le 
« climat, la peste, les Mamelouks, les Bédouins et 
« les armées ottomanes, russes et anglaises. Comment 
« résister à tant d'ennemis? Il faudra donc finir par 
« succomber! Déjà le grand visir s'approche de là 
a Syrie avec quatre-vingt mille hommes. Une armée 
« russe de dix mille hommes est arrivée aux Darda- 
« nelles; dix mille Anglais ont passé le détroit de 
« Gibraltar. Comment faire face à ces trois armées? 
« Nous succomberons donc, et si nous attendons les 
« événemens, nous ne pourrons plus prétendre à un 
« arrangement honorable. Puisqu'il est impossible 
« de sauver l'Egypte, il faut au moins négocier à 
« temps pour sauver l'armée. » On leur répondait : 
« Les discussions du conseil des Cinq-Cents ne si- 
« gnifient rien. 11 est tout simple que les Français à 
« la vue des dangers qu'ils courent regrettent que 
« tant de braves soient éloignés , mais vingt-cinq 
« mille hommes ne peuvent pas être un poids dé- 
« cisif dans une pareille lutte. On sent surtout le be- 
« soin d'une tête pour diriger tant de bras, et cette 
« tête est partie. L'Egypte nous tiendra lieu de toutes 
« nos colonies à sucre. Elle nous assurera , tôt ou 
« tard, la souveraineté de l'Indoustan. Mourad-Bey 
« n'est plus qu'un partisan, il sera même facile de le 
« gagner; il craint les Ottomans et le fatal cordon. 
« Les Bédouins ne sont plus d'aucune importance; 
« les dromadaires ayant acquis la connaissance du 



3o/| GUERRE D'ORIENT. 

« désert les soumettront entièrement. Il est faux 
« qu'une armée russe soit arrivée aux Dardanelles; 
a jamais la Porte ne consentira à ce qu'une armée 
« grecque campe sous les murs du sérail ; le crois- 
« sant et la croix grecque ne peuvent marcher réunis 
« dans un même camp. D'ailleurs les Russes n'ont-ils 
« pas leurs forces engagées en Italie et en Allemagne, 
a Est-il dans la politique du czar de détruire l'armée 
« d'Orient! L'assertion qu'une armée anglaise a passé 
« le détroit est également hasardée; l'armée anglaise 
« est occupée en Irlande , elle est nécessaire en Eu- 
« rope pour influer sur le sort de la Hollande et de 
« la Belgique. Le cabinet de Saint-James sait bien que 
« si la seconde coalition triomphe, la République 
« sera obligée d'abandonner l'Egypte par le traité de 
« paix. Le grand visir est encore éloigné de plusieurs 
« centaines de lieues ; les correspondances d'Acre , 
« de Damas, de Jérusalem, n'en parlent point. Quand 
« il sera arrivé en Syrie, il aura à combattre Djezzar. 
« Mais enfin s'il parvenait à réunir une armée , elle 
« serait, comme celle du mont ïhabor, incapable de 
« résister au choc d'une division européenne. Nous 
« n'avons pas d'ennemis devant nous; il est possible 
« sans doute qu'il en vienne, mais est-ce une raison 
« pour capituler, non-seulement sans nous être bat- 
« tus, mais même sans avoir donné la peine aux 
« armées ennemies d'arriver? Lorsque les Anglais 
« auront débarqué sur les côtes de la Méditerranée , 
« lorsque le grand visir aura passé le désert, nous 



KLÉBER. 3o5 

« serons toujours à temps de capituler; mais on serait 
« bien criminel de faire, quand on n'est pas attaqué, 
« ce que l'on sera à même de faire, lorsque Ton 
« aura été battu, ou au moins quand on sera en 
« présence de l'ennemi. Est-ce à des soldats à prévoir 
« des dangers de si loin!! » 

Comme il arrive d'ordinaire chacun resta dans son 
opinion. Mais au milieu de ces discussions la conte- 
nance et le moral du soldat s'affaiblirent. La division 
s'introduisit parmi les officiers; le général en chef 
perdit de sa considération; il éloignait de lui les plus 
braves parce qu'ils ne partageaient pas ses opinions, 
et en manifestaient ouvertement de contraires. On se 
familiarisa avec les idées honteuses de capitulation 
dans cette armée d'Italie (i) qui peu avant se fût sou- 
levée d'indignation à une pareille idée. 

III. Lorsque Kléber eut pris son parti, il écrivit au 
Directoire pour l'y préparer. Dans cette lettre datée 
du 26 septembre, il fait un tableau fort rembruni de 
sa position. « i° L'armée était réduite à la moitié de 
« ce qu'elle était lors de son débarquement; il ne 
« pouvait pas mettre plus de huit mille hommes sous 
« les armes; dans son apostille, il réduisait même ce 
« nombre de combattans à cinq mille; 2 l'armée 
« était nue, et il était impossible de se procurer des 



(1) L'armée d'Egypte était composée des troupes qui avaient fait les cam- 
pagnes de 1796 et 1797 sous le général Bonaparte. ( De Las Cases.) 
II. 20 



3o6 GUERRE D'ORIENT. 

« draps pour l'habiller, ce qui avait une action 
« immédiate sur la santé du soldat. C'était la vérita- 
« ble cause pour laquelle les hôpitaux contenaient 
« plus de malades que les années précédentes ; 3° la 
« solde était arriérée de quatre millions, les ser- 
« vices de huit. Le revenu était mangé par antici- 
« pation; 4° on manquait de poudre, de fusils, de 
« canons; les hôpitaux étaient sans médicamens, et 
« cependant il fallait couvrir cinq cents lieues de 
« pays qui contenaient trois millions d'une popula- 
a tion très ennemie, soupirant après le moment d'é- 
« gorger tous les Français. D'un autre côté : i° les 
« Bédouins étaient plus à craindre, plus aguerris, 
« plus redoutables qu'à notre arrivée; i° les Mame- 
« louks n'avaient jamais été si puissans; 3° à l'exté- 
« rieur, le grand visir était arrivé à Gaza avec trente 
« mille hommes; » plus bas il disait qu'il était ar- 
rivé seulement à Saint-Jean -d'Acre , et dans un autre 
paragraphe de la même lettre, seulement à Damas; 
« 4° l'armée russe était arrivée aux Dardanelles; 
« 5° une armée anglaise devait débarquer sur les 
« côtes de la Méditerranée. Comment résister avec 
« sept ou huit mille hommes à toutes les forces de la 
« Porte-Ottomane, de l'Angleterre, de la Russie^ des 
« Mamelouks, des Bédouins? comment occuper cinq 
« cents lieues de pays et tenir en respect une popu- 
« lation de trois millions de fanatiques ? » 

Le général Damas entrait dans de plus grands dé- 
tails pour développer le texte [du général en chef. 



KLÉBER. 3o7 

Mais par le même courrier le ministre de la guerre 
reçut de l'ordonnateur en chef Daure, et du payeur 
Estève, des états de situation au i" septembre, il 
reçut aussi du général Samson, commandant le génie, 
du général Songis , commandant l'artillerie, et de 
vingt-huit colonels et chefs des corps d'infanterie, de 
cavalerie, d'artillerie, du génie, des dépêches qui 
contredisaient les assertions du général en chef. 

Le courrier porteur de ces dépêches arriva à Paris 
dans les premiers jours de janvier. Le Directoire était 
dissous depuis deux mois. Le ministre de la guerre 
Berthier, les ouvrit, et en fit le dépouillement. Il est 
facile de se peindre les sentimens qui animèrent le 
premier magistrat de la République lorsqu'on lui en 
fit le rapport. Kléber l'avait cru perdu, il lui avait 
paru impossible qu'il échappât aux croisières enne- 
mies ; il voulait justifier par un faux exposé la capi- 
tulation qu'il méditait. 

Le ministre de la guerre lui répondit le ia janvier : 
tf Qu'il avait mis sous les yeux du gouvernement sa 
« lettre du 26 septembre 1799, ainsi que les dépè- 
ce ches de l'ordonnateur en chef Daure , du payeur 
« général Estève, des commandans en chef du génie, 
« de l'artillerie , et des chefs de corps d'artillerie, 
« d'infanterie, de cavalerie et des guides, etc.; qu'il 
« résultait du dépouillement qu'il avait fait faire, 
« que le général en chef et son chef d'état-major 
« étaient mal informés, et n'avaient pas encore eu le 
« temps de prendre connaissance de l'état de l'armée. 



3o8 GUERRE I)'oRIENT. 

« Au moment du débarquement à Alexandrie, l'ar- 
« mée française était de vingt-neuf mille hommes 
« dont la moiiié serait quatorze mille cinq cents. Or, 
« il résultait des états de l'ordonnateur que la con- 
« sommation pendant juin, juillet et août avait été 
« de trente-cinq mille rations; des états de situation 
« du sieur Estève que la solde avait été faite pendant 
« ces trois mois pour vingt-huit mille Français et 
« deux mille auxiliaires; enfin, des états de situa- 
« tion envoyés par les chefs de corps, et arrêtés 
« au i" septembre, il résultait également que les 
« quatorze régimens d'infanterie, les sept régi m en s 
« de cavalerie, les dromadaires, les corps d'artillerie 
« et du génie formaient un effectif de vingt-huit mille 
« hommes sur lesquels vingt -quatre mille étaient 
« présens sous les armes , et pouvaient entrer en 
« campagne; il résultait des états des magasins en- 
« voyés par les colonels, que l'habillement était en 
« pleine confection , que les draps existaient aux 
« dépôts, qu'il s'y trouvait en outre sept mille fusils 
« et onze cents sabres; les états du payeur faisaient 
« monter l'arriéré de la solde à un million cinq 
« cent mille francs , et la contribution arriérée dont 
« il attendait la rentrée à seize millions. Les états 
« remis par les garde-magasins, des vivres, du pain, 
« des liquides, des bois, des fourrages constataient 
« que les magasins étaient abondamment fournis, 
« que le service s'y faisait avec facilité, et que les 
« denrées de première nécessité étaient abondantes 



KLÉBER. 3oQ 

< et à vil prix; les états envoyés par le général 
« Songis, signés par le directeur du parc Faul trier, 
« constataient qu'il y avait cinq mille fusils de re- 
« change au parc, des pièces pour en confectionner 
« trois cents; quatorze cent vingt-six bouches à 
« feu et plus de deux cent vingt-cinq mille projec- 
« tiles , onze cents milliers de poudre et trois mil- 
« lions vingt-sept mille cartouches confectionnées; 
« que sans doute on ne saurait en avoir trop , puis- 
« que ces munitions étaient disséminées dans un 
« grand nombre de places et de batteries de côtes; 
« mais que du reste il était facile de fondre des bou- 
« lets en Egypte avec des canons de rebut; que pour 
« faire de la poudre , les salpêtres ne manquaient. 
« pas. Les ordres étaient d'ailleurs donnés pour en 
« expédier par tous les bâtimens, et l'approvisionne- 
« ment de l'équipage de campagne, ce qui est le plus 
« important, était au-dessus du besoin, puisque les 
« états portaient le nombre des pièces de campagne 
« à cent quatre-vingts, les boulets à soixante- dix 
« mille et les cartouches confectionnées à balles et à 
« boulets à vingt-sept mille. 

« Que les Mamelouks qui, au moment de l'arrivée 
« des Français, avaient douze mille cavaliers sous les 
« armes, de nombreuses flottilles, de grands trésors, 
« étaient réduits à peu de chose; qu'il restait à peine 
« quatre cents hommes à Mourad-Bey; qu'Ibrahim- 
« Bey qui n'avait jamais eu à Gaza en Syrie plus de 
« neuf cents hommes, était réduit aujourd'hui à 



3lO GUERRE D'ORIENT. 

« quatre cent cinquante ; que le général était trompé 
« par des rapports infidèles, lorsqu'il les croyait au 
« nombre de deux mille; que les Bédouins ne pou- 
« vaient influer en rien sur le sort de l'armée, que 
« ni les Anglais, ni les Russes ne songeaient à en- 
te voyer aucune force en Egypte ; que le grand visir, 
« d'après les dernières nouvelles reçues de Constan- 
ce tinople , était encore en Arménie , n'ayant que 
« quatre mille hommes avec lui; que la Porte sentait 
« vivement les pertes qu'elle avait faites en Syrie, au 
« mont Thabor et à Aboukir, et n'était pas disposée 
« à faire de nouveaux sacrifices; que le plus grand 
« danger qu'avait à courir l'armée venait de l'esprit 
« de division qui paraissait s'y être introduit, et dont 
« le résultat infaillible était le relâchement de sa 
« discipline. 

« Que l'intention du premier Consul était donc 
« que le général Kléber conservât l'Egypte, ne signât 
« aucune capitulation; quant aux négociations di- 
« plomatiques, le général Bonaparte avait été auto- 
ce risé par le gouvernement précédent à traiter avec 
ce la Russie, la Porte, les puissances africaines et in- 
cc diennes, qu'il était muni à cet effet de pouvoirs 
« spéciaux qui lui étaient personnels, et qu'il avait 
ce à son arrivée, déposés aux archives des relations 
« extérieures; que par la lettre qu'il avait écrite 
ce d'Alexandrie au général Kléber il l'avait autorisé à 
ce traiter dans les cas suivans : i° s'il était sans nou 
ce velles de la France jusqu'au mois de mai (or il 



klj:ber. 3li 

« devait recevoir cette lettre avant cette époque^; 
« a si la peste affligeait l'armée et si elle était le 
« double plus maligne que celle qui l'avait frappée 
« en 1799, et qui avait moissonné sept cents hom- 
« mes. Enfin, le ministre ajoutait que le pays ne 
« serait évacué qu'à la paix, ou qu'après la ratifica- 
« tion du gouvernement; qu'il était chargé de lui 
« signifier que ce dernier désapprouvait toute con- 
« vention qui aurait été signée contrairement aux 
« instructions; que désormais il devait regarder ces 
« instructions comme non avenues, et ne s'occuper 
« qu'à défendre l'Egypte confiée à son honneur et 
« au courage de l'armée. x> 

IV. Deux frégates anglaises venues des Indes pa- 
rurent devant Cosseir ayant quatre cents cïpayes à 
bord, et tentèrent quatre fois de débarquer, les 14, » 5, 
1 6 et 1 7 août. Le général Donzelot les repoussa autant 
de fois, et leur prit une pièce de six de campagne 
qu'ils s'étaient hasardés à mettre à terre; les frégates 
disparurent le 18 et retournèrent dans l'Indoustan. 

Mourad-Bey qui avait établi son séjour dans la 
petite Oasis, en sortait de temps en temps pour faire 
quelques incursions dans la vallée. Le général de 
brigade Morand cerna son camp dans la nuit, lui prit 
tous ses bagages, une centaine de chevaux de remonte 
qu'il avait réunis, et quelques-uns de ses braves. Le 
Bey lui-même, saisi par un dragon du ao e lutta pen- 
dant quelques minutes et eut peine à se dégager. À la 



3l2 GUERRE D'ORIENT. 

fîh d r octobre, il fut de nouveau rencontré près de 
Sédiman sur la frontière du Faïoum ; il perdit encore 
quelques hommes. Mourad-Bey ne possédait plus un 
seul point de la vallée, n'avait plus une barque, plus 
un canon, plus un magasin. Il n'était plus suivi que 
par quelques centaines de ses plus fidèles esclaves. 
Qu'il était loin de la puissance de ce Mourad-Bey qui, 
roi de toute cette contrée , pouvait mettre à cheval 
dix mille Mamelouks, l'élite de la cavalerie du monde, 
vingt mille Bédouins , et sur pied quarante mille 
hommes de milices; de ce Mourad-Bey qui avait plu- 
sieurs centaines de barques armées, des magasins de 
toute espèce, des trésors, des milliers de chameaux, 
et, ce qui valait autant que tout cela, une haute ré- 
putation de bonheur, d'habileté et de bravoure. 

Le il\ septembre 1 799, sir Sidney Smith mouilla de- 
vant Damiette avec ses deux vaisseaux de guerre et dix- 
huit transports turcs chargés de troupes, ces transports 
s'augmentèrent successivement jusqu'au nombre de 
cinquante-trois. Le 29 octobre, il s'empara de la tour 
abandonnée qui est située à un quart de lieue de la 
mer, sur le Bogaz de Damiette, l'arma d'une pièce de 
canon de vingt-quatre, et le i ïr novembre, il débar- 
qua une division de quatre mille Janissaires sur la 
rive droite du Nil, entre la mer et le lac Menzaléh. 
Le général de brigade Verdier , bon officier , com- 
mandait à Lesbé, ayant sous ses ordres huit cents 
hommes d'infanterie et cent cinquante chevaux, il 
marcha à la rencontre des Janissaires qui soutinrent 



KLÉBFR. 3î3 

d'abord le feu avec courage ; mais chargés à la baïon- 
nette par l'infanterie, pris en flanc par les dragons, 
ils furent acculés à la mer où ils périrent, hors huit 
cents environ qui furent faits prisonniers; trente-deux 
drapeaux furent enlevés, une pièce de vingt-quatre, 
quatre pièces de campagne qu'ils avaient débarquées, 
restèrent sur le champ de bataille. Après cet exploit, 
sir Sidney leva l'ancre et disparut. Voulait-il con- 
quérir l'Egypte avec six ou sept mille Janissaires, ou 
prétendait- il prendre Lesbé et Damiette et s'y main- 
tenir? Il est difficile de pénétrer son véritable projet; 
cette expédition est encore moins raisonnable que 
celle d' Aboukir.Ismaél-Bey qui commandait ces braves 
resta prisonnier; il dit en gémissant : « Voilà l'élite 
« des Janissaires de Constantinople que le sultan vient 
« de perdre si mal-à-propos. Avec ma division j'au- 
« rais battu l'armée du grand visir qui ne sera com- 
« posée que de troupes d'Asie. » Les Turcs ont senti 
vivement à Constantinople, tout le mal que sir Sidney 
Smith a fait aux armées ottomanes. La perte de l'ar- 
mée de Rhodes à Acre et à Aboukir ; celle de la divi- 
sion des Janissaires sacrifiés aussi follement sous la 
place de Damiette, portaient au dernier degré la dé- 
fiance et l'indignation des Ottomans contre les An- 
glais, et spécialement contre Sidney Smith. Cet offi- 
cier, fort actif et fort intrigant, est l'homme le moins 
judicieux, et le moins fait pour être appelé à la direc- 
tion d'une affaire importante, qu'il soit possible de 
trouver. 



3l4 GUERRE D'ORIENT. 

Au commencement de novembre, Djezzar retira 
les troupes qu'il tenait à Jaffa et à Gaza; il les con- 
centra autour d'Acre, afin de défendre son pachalik 
contre les entreprises du grand visir dont les coureurs 
arrivaient enfin sur le Jourdain. L'armée française 
habillée à neuf, et accrue par les hommes sortis des 
hôpitaux, dans lesquels les maladies de l'été et la ba- 
taille d'Aboukir les avaient fait entrer, n'avait jamais 
été plus belle, plus disciplinée et animée d'un meil- 
leur esprit. Ainsi toutes les craintes du général Kléber 
se trouvaient démenties; il fut obligé d'en convenir 
dans les comptes successifs qu'il rendit au gouverne- 
ment, mais cela ne changea pas sa fatale politique. 

V. Dès son débarquement à Alexandrie, Napoléon 
avait entamé des négociations avec la Porte, le pacha 
de Tripoli et celui d'Acre; la nature de l'opération 
qu'il dirigeait l'exigeait ainsi. Il écrivit directement 
au grand visir par l'astronome Beauchamp qu'il fit 
embarquer au mois d'octobre 1798 sur la caravelle 
turque qui était à Alexandrie; depuis il lui expédia 
de Nazareth, le lendemain de la bataille du mont 
Thabor un effendy de Damas; enfin le 28 août 1799, 
il lui envoya du Caire Méhémet-effendy qui avait été 
fait prisonnier à Aboukir. Méhémet-effendy rencon- 
tra le visir à Ervan, capitale de l'Arménie, lui remit 
la lettre du général en chef, et eut plusieurs confé- 
rences avec lui, sur tout ce qu'il avait vu, sur toutes 
les choses qu'il avait entendues. 



KLÉBER. 3l5 

Le grand visir comprit parfaitement tout cela; il 
envoya Méhémet-effendy avec sa réponse qui arriva 
au Caire le 12 octobre. Napoléon était parti depuis 
deux mois. Rléber réexpédia Méhémet-effendy le 17 ; 
mais, s' éloignant de la ligne de conduite de son pré- 
décesseur, il fit des propositions , et ses officiers tin- 
rent à l'effendy des discours qui lui laissèrent conce- 
voir des espérances dont il profita. Les cheykhs du 
Caire avaient pénétré les dispositions de l'état-major; 
l'effendy retrouva le grand visir près de Damas, et lui 
fit part du nouvel état des choses depuis que Napoléon 
était parti. 

De son côté, sir Sidney Smith était parfaitement au 
fait des dispositions secrètes de l'état-major; il écrivit 
le 26 octobre au général Rléber, prenant l'initiative 
de la négociation; sa lettre était datée du bord du 
Tigre, en rade de Damiette, deux jours avant sa folle 
entreprise. Il y disait : « qu'il était instruit que des 
« négociations étaient entamées avec le grand visir, 
« mais que la Porte était liée par le traité du 5 jan- 
« vier 1799, que lui Sidney Smith avait signé, muni 
« des pleins pouvoirs du roi d'Angleterre; que la 
« Porte, la Russie et l'Angleterre s'étant réunies pour 
« une cause commune, et ne pouvant faire la paix 
« séparément , l'Angleterre était donc désormais 
« partie principale. Je suis à-la-fois, écrivait-il , mi- 
« nistre plénipotentiaire de Sa Majesté britannique 
« que j'ai l'honneur de représenter, et commandant 
« de la croisière du Levant. Au premier titre, aucune 



3l6 GUERRE D'ORIENT. 

« négociation ne peut, se faire, sans mon interven- 
« tion; au second titre, aucune communication ni 
« aucun mouvement ne peut être fait sur mer sans 
« ma permission. » Après ce préambule, il abor- 
dait le fond de la question; il proposait au géné- 
ral d'évacuer l'Egypte, et lui offrait de transpor- 
ter son armée avec armes, drapeaux, bagages, et 
sans être prisonnière de guerre , sur les côtes de 
France. Après quelques pourparlers, il fut convenu 
que deux commissaires français, munis des pouvoirs 
du général en chef, se rendraient à bord du Tigre, 
qui à cet effet mouillerait en rade de Damiette. Le 
général Desaix et l'administrateur des finances Pous- 
sielgue s'embarquèrent le i\ novembre. Ayant été in- 
commodés par la mer pendant les premiers jours, ils 
rédigèrent, aussitôt qu'ils furent remis, une note dans 
laquelle ils demandaient « i° à conclure une paix défi- 
« nitive avec la Porte; i que celle-ci se détachât de la 
« triple alliance et rétablît ses anciennes relations avec 
« la République ; 3° que l'Angleterre garantît l'in tégrité 
« de l'empire ottoman ; 4° qu'en échange de l'évacua- 
« tion de l'Egypte, l'on rendît tout ce que les alliés 
« avaient pris sur les Français dans la Méditerranée; 
« 5° que l'année française avec ses canons, armes et 
« bagages, fût transportée en droite ligne à Toulon, où 
« elle serait, au momentde son arrivée, disponible pour 
« exécuter les ordres de son gouvernement. » Quel- 
ques jours après ils donnèrent un nouveau développe- 
ment à ces propositions; ils demandèrent en compen- 



KLÉBER. 3l 7 

sation de l'Egypte, Corfou, Sainte-Maure, Céphalonie, 
Zante, Cérigo, et enfin que le siège de Malte fut levé. 
Le commodore répondit « i°que, pour négocier et 
« signer la paix, il fallait être muni des pouvoirs des 
« gouvernemens respectifs ; que le grand visir les avait 
« par la nature de sa place, que lui avait les siens en 
m règle; qu'il fallait donc que les commissaires français 
« montrassent les leurs, pour qu'on procédât à leur 
« échange ; que s'ils n'étaient munis que des pouvoirs 
« de leur général en chef, ils n'avaient aucun caractère 
« diplomatique ; qu'ils n'étaient que des commissaires 
« chargés de négocier et de signer une stipulation mi- 
re litaire; 2° que la paix entre la Porte et la France ne 
« pouvait pas avoir lieu, puisque par la triple alliance, 
« laPorte s'était engagée à faire cause commune avec la 
« Russie et l'Angleterre ; 3° que Corfou, Sainte-Maure, 
« Céphalonie, Zante, Cérigo, étaient entre les mains 
« des Russes, l'île de Gozzo et l'île de Malte, hormis 
« La Valette, entre les mains du roi de Naples ; que ni 
« lui au nom de Y Angleterre, ni le grand visir au nom 
« de la Porte, ne pouvaient stipuler sur le sort de ces 
« pays qui n'étaient pas dans leurs mains; 4° que la gâ- 
te rantie de l'empire ottoman par l'Angleterre était une 
« des clauses du traité du 5 janvier 1 799, et dès-lors 
« inutile à répéter aujourd'hui ; » et à ce sujet, le com- 
modore remit une copie authentique de ce traité du 5 
janvier qu'il avait signé lui-même ; « 5° que le but des 
« présentes conférences ne pouvait donc être que d'à- 
« viser à l'évacuation de l'Egypte. L'armée française, 



3l8 GUERRE D'ORIENT. 

« disait-il, quoique investie et prête à être attaquée 
« de toutes parts, n'est point vaincue. Sa bravoure, 
« sa fortitude, sa renommée lui donnent tous les 
« droits de croire qu'elle peut résister; elle n'est 
« donc pas dans le cas de capituler, et a droit d'exi- 
« ger de conserver ses armes, ses canons, ses dra- 
« peaux, ses propriétés; d'arriver par le plus court 
« trajet à Toulon et à Marseille, pour y faire sa qua- 
« rantaine, et être sur-le-champ à la disposition 
« de son gouvernement , sans être prisonnière de 
« guerre.» 

Les commissaires français se récrièrent sur l'in- 
convenance de ces propositions; une évacuation pure 
et simple de l'Egypte ne pouvait pas avoir lieu. « Vous 
« convenez, disaient-ils, que nous ne sommes pas 
« vaincus, que nous ne sommes pas dans le cas de 
« signer une capitulation, et cependant c'est une ca- 
« pitulation que vous nous proposez. Gomment l'ar- 
« mée est-elle cernée de toutes parts? — Comment! 
« répondait le commodore : nous avons deux frégates 
« dans la mer Rouge, plusieurs vaisseaux dans la mer 
« du Levant, et une innombrable armée turque qui 
« déjà est rendue en Syrie. — Pour que l'armée fran- 
« çaise fût cernée, répliqua Desaix , il faudrait que, 
« outre l'armée du grand visir, qui est en Syrie, il y 
« eût une armée anglaise débarquée sur les cotes de 
« la Méditerranée à Damiette ou à Aboukir; une 
« armée d'Éthiopiens ou d'Abyssiniens qui eût fran- 
« chi la grande cataracte, et fût arrivée clans le pays 



KLÉBER. 3l9 

« des Barâbras; enfin une quatrième qui, venant du 
« fond de la Nigritie, fût arrivée aux Oasis. Dans ces 
« suppositions même, l'armée ne serait pas investie, 
« et la réunion de ces quatre armées séparées entre 
« elles par des déserts, des marais, des rivières, des 
« places fortes, serait sujette à bien des vicissitudes. 
« Nous savons, continuait-il , ce que c'est que l'ar- 
« mée du grand visir; nous en avons vu d'innom- 
« brables aux Pyramides, au mont Tbabor, et avec 
« une poignée de monde, nous avons vaincu les 
« troupes mieux organisées d'Aboukir et de Da- 
te miette, qui étaient l'élite de l'empire ottoman; en- 
te fin nos instructions sont positives. Toute stipula- 
« tion militaire de quelque nom qu'on la colore, est 
« une capitulation : jamais l'armée, française ne se 
« soumettrait à une pareille humiliation. » Voyant 
que la négociation n'avançait plus, sir Sidney Smith 
mouilla à Jaffa, et se rendit au camp du grand visir 
qui était à Gaza : il voulait le conseiller et délibérer 
sur l'état des choses. 

Aussitôt que ce premier ministre avait connu par 
ses correspondances du Caire, et par ce que lui avait 
rapporté Méhémet-effendy, que depuis le départ de 
Napoléon les esprits étaient bien changés, que le nou- 
veau général inclinait pour quitter le pays, il s'était 
avancé sur le Jourdain. Il fit part à Djezzar de ce qu'il 
avait appris, et conclut sa paix avec lui. En répan- 
dant le bruit que tout était arrangé, qu'il n'était plus 
question de se battre , mais seulement de traverser 



320 GUERRE d'oRIENT. 

le désert pour piller l'Egypte, il se fit joindre par les 
troupes des cinq pachaliks de Syrie. Ayant réuni 
trente mille hommes, il fit cerner le fort d'El-Arich 
par une division de six mille hommes; le major an- 
glais Douglas dirigeait les travaux du siège; mais 
l'indiscipline des Turcs, le défaut d'outils et de pièces 
ne lui laissaient aucune espérance de mener à bien 
cette entreprise. Les fortifications avaient été consi- 
dérablement accrues, le chef de bataillon du génie 
Cazals y commandait; il avait cinq cents hommes 
sous ses ordres. On était au huitième jour du siège, 
et les assiégeans étaient aussi peu avancés que le pre- 
mier jour, les assiégés n'avaient encore eu que deux 
hommes tués et cinq blessés, quand une insurrection 
éclata dans la garnison. Des traîtres appelèrent les 
Turcs du haut des remparts; ô honte! des soldats 
français jetèrent eux-mêmes les cordes et les échelles 
qui servirent à l'escalade! Leur crime ne resta pas 
impuni^ ces misérables furent les premiers égorgés et 
leurs têtes furent portées en triomphe dans toute la 
Syrie. Le chef de bataillon Cazals au désespoir, eut le 
temps de se retirer dans les maisons de l'intérieur du 
fort, de contenir l'ennemi une demi-heure, et d'ob- 
tenir une capitulation. Il sauva sa garnison. Ce fu- 
neste événement si inattendu , exalta au plus haut 
point l'esprit du grand visir : « C'était, disait-il, le 
« plus beau fait d'armes du siècle. Le czar de Russie 
« va avoir une grande idée du courage ottoman, lors- 
« qu'il apprendra un événement aussi merveilleux. » 



KIJEBKH. 32 I 

Le commodore arriva sur ces entrefaites au camp 
d'El-Aricli, fit part aux commissaires français, qui 
étaient à Jaffa, de l'événement qui venait d'avoir lieu. 
« Il était impossible, disait-il, devoir une plus belle 
« armée que cette armée ottomane, mais aussi rien 
« de plus féroce. Le fanatisme des armées musul- 
« mânes s'était réveillé dans toute sa force; jamais 
« Soliman-Bajazeth, et Sélim n'avaient eu sous leurs 
« ordres de si intrépides soldats. Il lui était donc 
« impossible de garantir la sûreté des commissaires 
« français, au milieu d'une armée aussi fanatisée. » Il 
conseillait aux commissaires de rester à Jaffa et d'at- 
tendre son retour; il craignait les observations de 
Desaix qui apprécierait à sa juste valeur, dès qu'il la 
verrait, cette pitoyable armée; mais par les mêmes 
motifs celui-ci brûlait d'étudier le mécanisme et tous 
les ressorts de cette armée orientale. Sans faire aucune 
attention aux insinuations de sir Sidney Smith, il se 
mit en marche avec Poussielgue , arriva à Gaza et de 
là à El-Arich; ils y furent reçus avec empressement 
par les Turcs, et furent parfaitement en sûreté. Lors- 
que Desaix eut regardé pendant quelques jours ce 
ramassis tumultueux d'hommes qu'on honorait du 
nom d'armée, il écrivit à Kléber : « Gardez -vous d'é- 
« vacuer l'Egypte. Il se murmure qu'une révolution 
« a eu lieu en France, et que Napoléon est à la tête 
« de l'État. Quant à ce qu'on appelle l'armée du 
« grand visir, c'est un misérable amas de bandits; 
« il y a sans doute quelques braves gens , mais en 

II. »l 



3^2 GUERRE D ORIENT. 

« petit nombre ; cette année est incapable de résister 
« à l'attaque d'une de nos divisions. Ils se disent 
« quatre-vingt mille hommes, je ne les évalue pas à 
« plus de trente mille combattans. Ils annoncent 
« l'arrivée des Russes; les présens qui sont destinés 
« aux généraux et aux officiers russes sont étalés 
« dans les tentes où nous tenons les conférences; 
« vous voyez que le piège est grossier; s'ils atten- 
« daient une armée européenne quelconque , ils 
« n'eussent pas commencé la campagne. » 

Les dépêches de Poussielgue étaient écrites d'un 
autre ton. C'était une amplification de tout ce que lui 
avait dit le grand visir, le reis-effendy et le commo- 
dore anglais : c L'armée turque était immense . elle 
« était formidable, car elle avait massacré la garnison 
« d'El-Arich ; les avenues du camp étaient plantées 
« de piques auxquelles étaient pendues des tètes; 
« tous les jours des hommes étaient tués dans des 
« ruelles du camp, et souvent la tente du grand visir 
« était percée de balles. Douze pachas étaient en 
« route, et il portait cette armée à deux cent mille 
« hommes. L'armée russe était déjà arrivée aux Dar- 
« danelles, etc., etc. » 

Rléber avait réuni son armée en avant de Salhéyéh; 
à la nouvelle de la prise du château d'El-Arich, il se 
laissa entièrement dominer par les fausses préventions 
qu'il avait puisées dans les guerres de Hongrie, et 
sans ajouter foi à ce que lui écrivait le général Desaix, 
témoin oculaire, il crut qu'il ne lui restait plus d'au- 



KLÉBER. 3a3 

tre parti pour sauver son armée et son honneur que 
de capituler. Il envoya des instructions contraires 
aux premières; il autorisa ses commissaires à négo- 
cier purement et simplement pour l'évacuation de 
l'Egypte. Cette nouvelle remplit de joie le coin ino- 
dore anglais qui s'employa aussitôt à lever tous les 
obstacles, et le i[± janvier la convention fut signée; 
quelques jours après elle fut ratifiée par le général 
en chef et par le grand visir. Comme capitulation 
militaire, elle était honorable dans toutes ses clauses; 
rédigée avec soin , aucune précaution n'y avait été 
négligée. Le grand visir signa comme premier mi- 
nistre delà Porte, commandant de terre et de mer; 
sir Sidney Smith dans sa double qualité de ministre 
plénipotentiaire de la Grande-Bretagne, et de com- 
mandant de la croisière du Levant. Le ministre de 
Russie la garantit. Cette convention était conçue en 
ces termes : 

« L'armée française en Egypte voulant donner une 
« preuve de ses désirs d'arrêter l'effusion du sang et 
« de voir cesser les malheureuses querelles survenues 
« entre la République française et la Sublime-Porte, 
« consent à évacuer l'Egypte d'après les dispositions 
« de la présente convention, espérant que cette con- 
« cession pourra être un acheminement à la paciû- 
« cation générale de l'Europe. 

« Art. i ei . L'armée française se retirera avec armes, 
bagages et effets sur Alexandrie, Rosette et Aboukir, 
pour y être embarquée et transportée en France, tant 

ai. 



3^4 GUERRE D'ORIENT. 

sur ses bâtimens que sur ceux qu'il sera nécessaire 
que la Sublime- Porte lui fournisse; et pour que les- 
dits bâtimens puissent être promptement préparés, 
il est convenu qu'un mois après la ratification de la 
présente , il sera envoyé au château d'Alexandrie un 
commissaire avec cinquante personnes de la part de 
la Sublime-Porte. 

« Art. i. Il y aura un armistice de trois mois en 
Egypte, à compter du jour de la signature de la pré- 
sente convention ; et cependant dans le cas où la 
trêve expirerait avant que lesdits bâtimens à fournir 
par la Sublime-Porte fussent prêts, ladite trêve sera 
prolongée jusqu'à ce que l'embarquement puisse être 
complètement effectué; bien entendu que de part et 
d'autre, on emploiera tous les moyens possibles pour 
que la tranquillité de l'armée et des habitans, dont 
la trêve est l'objet, ne soit pas troublée. 

« Art. 3. Le transport de l'armée française aura 
lieu d'après le règlement des commissaires nommés à 
cet effet par la Sublime-Porte, et par le général en chef 
Kléber; et si, lors de l'embarquement, il survenait 
quelques discussions entre lesdits commissaires sur 
cet objet, il en sera nommé un par M. le commodore 
Sidney Smith, qui décidera d'après les * réglemens 
maritimes de l' Angleterre. 

« Art. 4- Les places de Ratiéh et de Salhéyéh seront 
évacuées par les troupes françaises, le huitième jour, 
ou au plus tard le dixième jour après la ratification 
de la présente convention. La ville de Mansourah 



KLLBER. 



3*5 



sera évacuée le quinzième jour; Datniette et Belbeis, 
le vingtième jour; Suez sera évacuée six jours avant 
le Caire, les autres places situées sur la rive orientale 
du Nil seront évacuées le dixième jour; le Delta sera 
évacué quinze jours après l'évacuation du Caire. La 
rive occidentale du Nil et ses dépendances resteront 
entre les mains des Français jusqu'à l'évacuation du 
Caire, et cependant comme elles doivent être occu- 
pées par l'armée française, jusqu'à ce que toutes les 
troupes soient descendues de la Haute Egypte, ladite 
rive occidentale et ses dépendances pourront n'être 
évacuées qu'à l'expiration de la trêve, s'il est impos- 
sible de les évacuer plus tôt. Les places évacuées par 
l'armée seront remises à la Sublime-Porte dans l'état 
où elles se trouvent actuellement. 

« Art. 5. La ville du Caire sera évacuée dans le délai 
de quarante jours, si cela est possible, et au plus tard 
dans quarante-cinq jours à compter du jour de la 
ratification de la présente. 

« Art. 6.11 est expressément cou venu que laSublime- 
Porte apportera tous ses soins pour que les troupes 
françaises des diverses places de la rive occidentale 
du Nil, qui se replieront avec armes et bagages vers 
leur quartier général, ne soient pendant leur route 
inquiétées ni molestées dans leurs personnes, biens 
et honneur, soit de la part des habitans de l'Egypte, 
soit par les troupes de l'armée impériale ottomane. 

« Art. 7. En conséquence de l'article ci-dessus, et 
pour prévenir toutes discussions et hostilités, il sera 



326 GUERRE D'ORIENT. 

pris des mesures pour que les troupes turques soient 
toujours suffisamment éloignées des troupes fran- 
çaises. 

« Art. 8. Aussitôt après la ratification de la présente 
convention, tous les Turcs et autres nations sans dis- 
tinction, sujets de la Sublime-Porte, détenus ou rete- 
nus en France, ou au pouvoir des Français en Egypte, 
seront mis en liberté, et réciproquement tous les 
Français détenus dans toutes les villes et échelles de 
l'empire ottoman, ainsi que toutes les personnes, de 
quelque nation qu'elles soient, attachées aux légations 
et consulats français, seront mises en liberté. 

« Art. 9. La restitution des biens et propriétés des 
habitans et des sujets de part et d'autre, ou le rem- 
boursement de leur valeur au* propriétaires, com- 
mencera immédiatement après l'évacuation de l'E- 
gypte,