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Full text of "Guerres maritimes sous la république et l'empire: avec les plans des batailles navales du Cap ..."

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/^ 



GUERRES 



MARITIMES 



80U8 



LA RÉPUBLIQUE ET L'EMPlllE 



CoiBKiL, mprimcrie c! &tcréolypic de C.rkti. 



GUERRES 



MARITIMES 

sous 

LA RÉPUBLiaUE ET L'EMPIRE 

PÀl LB CAPITAINE DE VAISSEAU 

£. JURIËN DE LA GRAVIERE 

arec les plans des batailles natales 
DU GAP SAINT-VINGBNT, D'ABOUKIR, DE G0PENUA6UB, DE TRAFALtiAR 

ET UNE CARTE DU SUND 

DrcMés et gravés fmr A. H. DmrttO»» géograplitf. 

DEUXIEME EDITION 



PARIS 

CHARPENTIER, LIRRAIRE-ÉDITEUR, 

17, RUE DE LILLE, FAUBOURG SAINT-GERMAIN. 

1968 







v.l 



.j)/r 

%|jf GUERRES 

MARITIMES 



SOUS 



LA RÉPDBLIQDE ET L'EMPIRE. 



CHAPITRE PREMIER. 

Documents nouveaux sur les guerres de 1793 et de 1803. 
— Correspondance des amiraux Jervis , Nelson et fiOl- 
lingwoud. 

Ce qu'on est convenu d'appeler Torgueil de 
Louis XIV, ce sentiment profond de la grandeur 
nationale que seconda si puissamment le génie de 
Colbert, avait créé la marine française. Quand la 
funeste apathie d'un gouvernement dégénéré eût 
laissé périr ce royal héritage, le patriotisme éclairé 
d'un roi honnête homme se hâta d'en relever 
les ruines. Ce fut ainsi que Louis XVI, asso- 
ciant à ses flottes les escadres espagnoles, put con- 
traindre l'Angleterre à souscrire à l'émancipation 
du continent Américain, et qu'il parvint à lui im- 
I. i 



2 GUERRES MARITIMES. 

poser le seul traité qui, depuis des siècles, eût fait 
reculer son ambition envahissante. Avant les guerres 
désastreuses de la république, les prétentions de la 
Grande-Bretagne à Tempire absolu des mers 
vaient donc rencontré, de la part des puissances 
européennes, une résistance opiniâtre; mais cette 
domination dut paraître à jamais affermie le jour 
où un amiral anglais put voir, avant d^expirer, les 
eaux de Trafalgar engloutir les tristes débris de ces 
deux grandes fortunes maritimes que les petits- 
fils de Louis XIV avaient fondées avec les traditions 
du grand roi, et qui semblèrent n'avoir une der- 
nière fois uni leurs destinées que pour périr en- 
semble et périr avec plus d'éclat. Les événements 
dont la chaîne inflexible devait fatalement aboutir 
à cette malheureuse journée peuvent se partager 
en trois faisceaux distincts, et se grouper pour 
ainsi dire autour de certains noms. 

Les combats de lord How^e et de lord Hood, des 
amiraux Hotham et Bridport, forment le premier 
acte de ce drame sanglant, et vont se rattacher h 
la guerre de Tindépendance américaine, dont ils 
continuent les traditions stratégiques. C'est le temps 
où la marine française se décompose lentement sous 
l'action incessante d'un mal intérieur. La seconde 
période appartient sans contestation à lord Jervis. 
Cet amiral remporte sur nos alliés une grande et 
opportune victoire ; le premier, c'est là son véri- 



CHAPITRE i. 3 

table titre de gloire, il s'occupe sérieusement de 
raffermir la discipline ébranlée et d'organiser lu 
marine anglaise. Dans la troisième période, la plus 
lugubre et la plus éclatante, les soins de lord Jer- 
vis ont porté leurs fruits. Nelson fonde avec lu 
glaive la suprématie qu'ils ont préparée. Pendant 
celte période, de 1798 à 180S, l'histoire du vain- 
queur d'Aboukir et celle de la marine anglaise ne 
cessent point un seul instant de se confondre. 
Nelson remplit la scène, et de la lumière qu'il ab- 
sorbe, quelques rares rayons peuvent à peine glis- 
ser jusqu'à Collingwood. 

Aventureux, mais justifiant ses témérités par sa 
rare intelligence du métier de la mer, comptant 
pour rien un demi-succès et toujours prêt à courir 
de grands hasards, parce qu'il n'ambitionnait que 
de grands avantages, Nelson était vraiment fait 
pour occuper le premier rang dans cette lutte iné- 
gale où l'Angleterre n'opposait que de vieux croi- 
seurs à des armements exécutés à la hflle. La na- 
ture l'avait merveilleusement doué pour conduire 
au combat des vaisseaux disposés à le suivre et à 
plonger avec lui au plus épais de la mêlée. Un con- 
cours douteux de la part de ses capitaines, de l'in- 
décision ou de la timidité dans leurs manœuvres, 
eussent été mortels à sa gloire, car il inventa 
I ^«HDs une tactique nouvelle qu'il ne mit sous ses 
it ce que l'aririenne tactique avait de rè- 




4 GUERRES MARITIMES. 

gles prudentes et sages. S'il parut, en effet, par le 
mode d'attaque qu'il adopta, vouloir porter sur des 
points faibles des masses écrasantes, il se trouva, 
au contraire, dans la plupart des circonstances, 
que, n'ayant pas pris le loisir de serrer ses colonnes 
et de grouper ses vaisseaux, ce fut lui qui fut sur 
le point d'être écrasé par des feux supérieurs. 
Nelson était pourtant, avant l'action, prévoyant 
et presque minutieux , bien qu'il eût coutume de 
dire que, dans la guerre de mer , il fallait laisser 
quelque chose au hasard. Il avait soin d'arrêter 
son plan longtemps à l'avance et d'y accoutumer 
^intelligence de ses officiers ; mais, dès qu'il 
était en présence de l'ennemi, il oubliait tout pour 
courir par le chemin le plus direct et le plus 
prompt à une action décisive. 

Quçl contraste, on ne peut s'empêcher de le re- 
marquer ici, entre ces traits passionnés et la figure 
impassible de lord Wellington, de cet homme froid 
et régulier qui ne se maintint dans la Péninsule 
qu'à force d'ordre et de prudence? Appartiennent- 
ils bien à la même nation, cet amiral plein d'en- 
thousiasme, et ce général flegmatique qui, retran- 
ché dans ses lignes de Torrès-Vedras, ou reformant, 
sans s'émouvoir, ses carrés rompus sur le champ 
de bataille de Waterloo, paraît vouloir lasser son 
ennemi plus encore que le vaincre, et ne parvient 
à en triompher que par sa patiente et inébranlable 



CHAPITRE I. S 

énergie? C'est ainsi cependant que devaient s'ac- 
complir les desseins de la Providence. Elle permit 
qu'il se rencontrât chez le général destiné à com- 
battre des troupes d'une supériorité incontestable 
sur le champ de bataille, et dont le premier élan 
était irrésistible, cet esprit d'ordre et de tempori- 
sation qui devait user lentement l'ardeur de 
nos soldats; chez l'amiral, au contraire, auquel 
nous opposions des vaisseaux sortant du port et 
faciles à déconcerter par une attaque subite, cette 
fougue et cette présomption qui pouvaient seules 
amener les désastres dont les habitudes circon- 
spectes de l'ancienne stratégie eussent préservé nos 
escadres. 

Ce n'est pas seulement sous le point de vue mi- 
litaire qu'il est intéressant de rapprocher et de. 
mettre en regard ces deux physionomies. Au mi- 
lieu des péripéties de ces grandes luttes politiques 
qui ont soulevé tant de passions, enflammé tant de 
haines, dans des phases à peu près semblables, dans 
des circonstances en quelque sorte identiques, la 
conduite de ces deux hommes d'une nature si tran- 
chée, d'une trempe si différente, présente encore 
cette vive opposition qui les distinguait en face de 
l'ennemi. Tous deux ont contribué à rétablir sur un 
trône chancelant un pouvoir qui voulut s'affermir 
par d'inutiles rigueurs : garants d'une capitulation 

militaire, ils ont tous deux encouru les mêmes repro- 

1. 



jM 



6 GUERRES MARITIMES. 

ches et subi au sein du parlement le même blâme 
injurieux. L'analogie des situations ne saurait être 
plus complète; mais, dans cette épreuve où la 
gloire de Nelson a été ternie par Temportement 
d'un zèle aveugle et fanatique, c'est par Tinertie 
d'une raison calme et impassible que celle de lord 
Wellington s'est trouvée compromise. Ces deux 
hommes ont suivi la pente de leur nature dans 
ces événements à jamais regrettables. L'un y a 
souillé sa victoire , l'autre a négligé d'y purifier la 
sienne. 

Également funestes à la grandeur de notre pays, 
l'amiral illustre, le général heureux, appellent au 
même titre nos méditations : c'est notre droit d'é- 
tudier le principe de leurs succès, les causes et les 
divers mobiles de leur conduite, notre devoir de 
porter dans cet examen les sentiments qu'un galant 
homme ne refuse pas à un adversaire dont il a 
éprouvé le courage. Avant de juger ces deux 
gloires ennemies, il nous faut donc chercher les 
éléments d'un jugement équitable. Si ces éléments 
peuvent se rencontrer quelque part dégagés de 
toute altération étrangère, c'est surtout dans ces 
publications, trop peu communes en France, où 
tout ce qui reste d'un grand personnage, — ses let- 
tres, ses dépêches, souvent même ses effusions les 
plus intimes, — est livré sans réserve et sans voile 
aux regards de la postérité. La correspondance de 




CHAPITRE I. 7 

lord Wellington, sa correspondance officielle, a été 
publiée à Londres il y a quelques années, et ap- 
préciée avec un rare talent par un écrivain dont les 
lettres déplorent encore la retraite prématurée*. 
La correspondance officielle et privée de lord Nel- 
son, déjà connue en partie par les nombreux ex- 
traits qu'en avaient donnés ses biographes, vient 
d'être rassemblée de nouveau. Enrichi de docu- 
ments jusqu'à ce jour inédits, ce recueil ne saurait 
présenter cependant l'intérêt politique qui s'attache 
aux dépêches du commandant en chef des armées 
de la Péninsule, mais il ouvre un vaste champ d'é- 
tudes aux hommes qui veulent trouver dans l'his- 
toire de nos revers le moyen d'en prévenir le re- 
tour. C'est qu'en effet, ces nombreuses dépêches 
écrites le lendemain ou la veille d'une victoire, ces 
révélations familières qui les complètent, ne nous 
retracent point seulement d'un crayon plus fidèle 
la physionomie d'un héros, et ce travail intérieur 
d'où est sorti le vainqueur du Nil ; elles nous per- 
mettent aussi, — c'est lace qui constitue, à nos yeux, 
leur véritable importance, — de suivre pas à pas le 
lent développement de cette pensée plus affermie 
chaque jour, qui, s'autorisant du triste état de notre 
marine, s'affranchit peu à peu des traditions de 

^ M. Loëve-Veimars, aujourd'hui consul général à Bagdad. 
(Voy. la Revue des Deux-Mondes du 15 septembre 1839.) 



8 GUERRES MARITIMES. 

Keppel et de Rodney, et conçoit bientôt un mode 
d'attaque plus brusque et plus décisif. Elles nous 
montrent ainsi sous quelles influences cette funeste 
audace a grandi^ et nous laissent en quelque sorte 
pénétrer le mystère de ces grands et majestueux 
événements par lesquels Dieu règle le sort du 
monde. 

Quels traités, quelles œuvi*es spéciales pourraient 
mieux que cette causerie sans apprêt nous initier 
aux circonistances mal appréciées encore qui préci- 
pitèrent et légitimèrent en 1798 une révolution 
stratégique déjà entrevue vers la fin du siècle der- 
nier par un génie non moins aventureux que celui 
de Nelson? Seize ans avant Aboukir, Suifren vou- 
lut aussi dégager la tactique navale des entraves 
de la science et des idées reçues; mais^ pendant 
qu^il se jetait d'un bond audacieux hors des sen- 
tiers de la routine^ il faillit se briser aux écueils de 
cette voie nouvelle que venait de découvrir son 
courage. Les imprudences couronnées d'un succès 
complet à Aboukir et à Trafalgar furent bien près 
d'aboutir à de sanglants désastres dans la baie de la 
Praya et dans la mer des Indes. C'est qu'en fait 
d'instruction militaire et d'habitude de la mer, les 
deux marines étaient à cette époque sur le même 
niveau : elles avaient à un égal degré cette énergie 
qu'on puise dans le sentiment de sa force, et ce 
n'était point sans péril qu'un excès de confiance 




CHAPITRE I. 9 

pouvait laisser prendre alors quelque avantage à 
Tennemi. La victoire, si indulgente plus tard pour 
ces fautes généreuses, hésitait encore à les absou- 
dre. Aussi le respect mutuel dont s'honoraient à 
bon droit les deux marines, avait-il créé cette 
guerre circonspecte et savante dans laquelle nos 
tacticiens balancèrent si longtemps la fortune de 
TAngleterre. Entre vaisseaux qui se valaient, c'é- 
tait la guerre la plus sûre. Les événements de 1793 
détruisirent l'équilibre ; Nelson apparut, et l'état 
de faiblesse où nous étions tombés, après nos pre- 
mières années de discordes civiles, lui permit d'ou- 
blier ce que nous commandions dans des temps 
plus heureux de réserve à nos adversaires. Son 
coup d'œil exercé découvrit bientôt les principes 
de dissolution qui s'étaient introduits dans notre 
marine après l'entière dispersion de ses officiers. 
Dès la première rencontre, il s'aperçut que ce 
n'étaient plus là les vaisseaux qui avaient fait trem- 
bler la Jamaïque. Sa correspondance entière en 
fait foi. C'est parce qu'il connut la mauvaise orga- 
nisation de nos navires, la précipitation de nos ar- 
mements, les éléments confus d'où l'on avait fait 
sortir un nouveau personnel pour remplacer celui 
qui avait disparu; c'est parce qu'il avait également 
observé les vaisseaux espagnols, soit comme alliés, 
soit comme ennemis de l'Angleterre, qu'il osa, 
dans les occasions les plus imposantes, tenter la 



10 GUERRES MARITIMES. 

faveur du ciel au mépris de toutes les règles. L'é- 
vénement justifia son audace : il put toucher le but 
dont avait approché Suffren, car la décadence de 
nos institutions maritimes lui avait aplani le che- 
min. Ce chemin, par lequel il parvint jusqu'au 
cœur de nos flottes, reste ouvert à ses successeurs : 
c'est à nous de le rendre impraticable. 



CHAPITRE 11. 



Jeunesse de Nelson. 



Peu d'éducations maritimes ont commencé plus 
tôt que celle de Nelson. Fils d'un pasteur du 
comté de Norfolk, il avait à peine atteint Tâge de 
douze ans, quand il quitta le collège de Norwich 
pour suivre son oncle maternel, le capitaine Su- 
ckling, à bord du vaisseau le RAISONNABLE^ Ses 
études littéraires furent ainsi brusquement inter- 
rompues ; mais celles de la plupart des officiers 
anglais qui ont fait contre nous la dernière guerre, 
n'ont pas été plus complètes. Avec un pareil sys- 
tème, on ne faisait peut-être pas de grands clercs ; 
ce qui valait mieux, on faisait de bons ma- 
rins, on pliait de bonne heure ces jeunes es- 
prits aux rudes épreuves d'une vie d'exception et 
aux salutaires habitudes de l'obéissance passive. 
Notre siècle est plus exigeant ; on ne saurait au- 



1 Tuus les noms des navires anglais seront imprimés en 
petites capitales ; ceux des bâtiments français ou alliés de la 
France en caractères italiques. 



12 GUERRES MARITIMES. 

iourd'hui, sans de grands inconvénients, condam- 
ner à une pareille infériorité tout un corps d'offi- 
ciers, souvent appelés à remplir les missions les 
plus délicates; mais il serait certainement possi- 
ble de faire gagner à nos jeunes élèves deux ou 
trois années de mer en simplifiant pour eux l'étude 
des sciences exactes et en la dirigeant surtout , 
comme le font les Anglais, vers une application 
pratique. Ce serait déjà avoir réalisé un grand 
progrès, car on ne saurait commencer trop tôt le 
métier de la mer. La vie maritime demande des 
natures souples et dociles; un trop lourd bagage 
scientifique au début d'une carrière où il y a 
tant à gagner sur le terrain, tant à profiter de 
l'expérience des autres, pourrait bien se trouver 
plus embarrassant qu'utile. Nelson, dont l'opinion 
a sans doute quelque valeur en pareille matière , 
disait souvent qu'on ne pouvait être un bon officier 
sans posséder à la fois les connaissances pratiques 
d'un matelot et les manières d'un gentleman. Aussi, 
quand on l'interrogeait à cet égard , il recomman- 
dait (on s'en étonnera peut-être) pour les jeunes 
gens destinés à la marine , après l'étude de la na- 
vigation et de la langue française, les leçons du 
maître de danse^. Jusqu'à quel point il avait mis 

^ Dancing is an accomplishment that probably a sea 
oflicer may require. (To the Earl of Cork, Portsnioulh, july 
22na, 1787.) 




CHAPITRE II. 13 

pour son propre compte ce dernier conseil en pra- 
tique^ c'est ce que nous n'avons pu découvrir ; 
mais il est certain que^ dès que la paix de 1783 eut 
rouvert aux Anglais Taccès du continent, il s'em- 
pressa de se rendre en France pour y apprendre 
une langue dont il déclarait la connaissance indis- 
pensable aux officiers de la marine britannique. 
Quant aux détails les plus subtils de saprofession y 
personne ne les possédait mieux que lui , et il leur 
assignait dans son esprit le même rang que l'Em- 
pereur accordait aux préoccupations les plus mi- 
nutieuses du noble métier des armes. L'exemple 
de ces esprits supérieurs est bon à citer en cette 
occasion, car il peut faire justice des présomptueux 
dédains qu'il est devenu de mode d'afficher au- 
jourd'hui pour le premier mérite qu'un homme 
puisse avoir : le mérite de sa spécialité. 

Grâce aux campagnes qu'il avait faites à la 
Jamaïque, au pôle nord et dans l'Inde, Nelson , à 
l'âge de dix-huit ans et demi, se trouva en état 
de passer son examen de lieutenant; mais ce ne 
fut qu'après avoir justifié de six aimées de mer, 
après avoir produit ses journaux du Cargass, du 
Seahorse, du Dolphin et du Worgester, ainsi 
que les attestations des capitaines Suckling, Lut- 
widge, Farmer*, Pigot et Robinson, après avoir 

1 Le même qui commandait la frégate le Québec danii 
I. ''t 



i4 GUERRES MARITIMES. 

prouvé qu'il savait prendre un ris et faire une épis- 
sure, qu'il reçut le certificat qui devait lui per- 
mettre d'aspirer à un rang plus élevé dans la ma- 
rine anglaise. Avec ce brevet de capacité , il pou- 
vait cependant attendre longtemps encore le grade 
de lieutenant. Heureusement son oncle, le capi- 
taine Suckling, venait d'être nommé contrôleur de 
la marine , et il obtint facilement pour son neveu 
un grade après lequel bien des midshipmen ont 
soupiré toute leur vie. C'était donc un grand pas 
de fait , et Nelson , enchanté , écrivit le jour même 
à son frère : « Me voilà enfin lieutenant ! C'est à 
moi maintenant de me tirer d'affaire, et je m'en 
acquitterai, je l'espère, de façon à me faire hon- 
neur ainsi qu'à mes amis, n 

Embarqué immédiatement sur la frégate le 
LowESTOFFE, Nclsou reçut|, en partant pour la 
Jamaïque, les pieuses recommandations de son père 
et les instructions du capitaine Suckling. . Ce der- 
nier lui rappelait (et c'étaient là des idées très- 
avancées pour cette époque) qu'un navire de guerre 
doit toujours avoir ses vergues droites et ses ma- 
nœuvres bien roides, qu'aucune corde ne doit pen- 
dre au dehors, que les hamacs doivent être ramassés 



son célèbre combat contre la frégate la Surveillante, à la hau- 
teur d'Ouessant, en 1779. La Surveillante ôlait sous les or- 
dres du capitaine du Gouédic. 




CHAPITRE 11. 45 

avant huit heures du matin^ et soigneusement ran- 
gés dans les bastingages^ les ponts et Textérieur la- 
vés tous les jours^ le linge de l'équipage deux fois 
par semaine^ et qu'il faut bien se garder de larguer 
et d'établir ses voiles Tune après l'autre ; car, di- 
sait le capitaine Sucklinh^ il n'y a rien au monde de 
moins marin: nothing so lubberlyl Quand on songe 
aux heureux effets de ces soins méthodiques, grâce 
auxquels de si grands progrès ont été réalisés dans 
l'hygiène des navires et dans les évolutions des 
escadres, quand on se rappelle ces armements for- 
midables de la France et de l'Espagne réduits deux 
fois dans la même guerre à une complète impuis- 
sance par l'invasion du scorbut, on n'est plus tenté 
de sourire en lisant cette espèce de mémorandum , 
on se demanderait plutôt si, en marine comme 
ailleurs, ce ne sont point les petites choses qui 
ont réellement le plus d'importance. 

Ces recommandations du capitaine Suckling fu- 
rent les dei'nières qu'il put adresser à son élève, 
novissima verba. Il mourut peu de temps après 
l'arrivée de Nelson à la Jamaïque ; mais ce der- 
nier ne resta pas sans protecteurs. Le capitaine du 
LowESTOFFE avait conçu pour lui une vive affec- 
tion , et il obtint que le vice -amiral Peter Parker, 
alors commandant en chef dans ces parages, prît 
Nelson avec lui sur le vaisseau le Bristol. Nulle 
circonstance ne pouvait être plus favorable à l'a- 



16 GUERRES MARITIMES. 

vancement du jeune lieutenant. L'insalubrité des 
Antilles occasionnait de fréquentes vacances dans 
Tescadre, et le commandant en chef avait le droit 
de pourvoir au remplacement des officiers qui 
succombaient. Par ces nominations, Tamiral con- 
férait alors le grade correspondant aux fonctions 
devenues vacantes. Cette prérogative a été res- 
treinte depuis cette époque; mais en 1778 elle 
n'avait reçu aucune atteinte, et, sous un ciel 
comme celui de la Jamaïque , elle ne laissait à la 
disposition de Fofficier général commandant qu'un 
trop grand nombre de faveurs. La^ guerre qui 
éclata bientôt entre la France et l'Angleterre ,' 
vint en aide au climat des Antilles pour amener 
dans l'escadre de nouvelles vacances. Le capitaine 
de la frégate le Hinghinbrook fut tué le 2 juin 
1779, en contribuant à la capture d'une frégate 
française. Nelson, qui commandait déjà le brick 
LE Badger, fut appelé par la bienveillance de l'a- 
miral à ce nouveau commandement , auquel il dut 
le grade de capitaine de vaisseau. Il est digne de re- 
marque qu'il avait été successivement remplacé sur 
la frégate le Lowestoffe et sur le vaisseau le Bris- 
tol par le lieutenant Collingvs^ood, dont le nom 
devait être à jamais associé au sien par la plus 
illustre fraternité d'armes; ce fut encore à Colling- 
wood qu'il remit le commandement du Badger 
et plus tard celui du Hinchinbrook , comme si la 




CHAPITRE II. 17 

fortune préparait déjà cet émule de Nelson à re- 
cueillir l'héritage de Trafalgar. 

Nelson n'avait que vingt et un ans quand il fut 
nommé capitaine de vaisseau^ et son avenir mili- 
taire se trouvait désormais assuré. En effet, d'après 
les règlements de la marine anglaise, Tavancement 
au choix s'arrêtait alors et s'arrête encore aujour- 
d'hui au grade de capitaine de vaisseau. Jusqu'à 
ce grade, l'ancienneté de service constitue à peine 
un titre à de nouvelles fonctions ; mais, quand il 
s'agit de la position d'officier général, elle reprend 
ses droits pour gravir ce difficile échelon, il faut 
que chacun s'avance à son rang et suive son tour 
d'inscription. Les officiers qui n'ont pas rempli, 
au moment de se mettre en marche, certaines 
conditions de navigation, ne sont point dépassés 
pour cela par ceux de leurs frères d'armes qui ont 
été ou plus heureux ou plus actifs. Ils entrent 
avec eux dans le cadre des contre-amiraux, mais 
se rangent à part sous la dénomination d'officiers 
généraux retires (retired). Une pareille disposition 
quij en 1841, retenait encore dans le grade de ca- 
pitaine de vaisseau des officiers distingués qui, dès 
1806, commandaient des frégates, présente au 
premier abord quelque chose d'étrange et de cho- 
quant. Cependant, avec des cadres illimités comme 
le sont ceux de la marine anglaise, cette règle a 
moins d'inconvénients qu'on ne serait tenté de le 

2. 



iS GUERRES MARITIMES. 

croire; elle offre d'ailleurs d'assez grands avan- 
tages pour qu'on hésite longtemps encore à la mo- 
difier ou à Tabolir. Outre le prestige qu'elle a né- 
cessairement attaché à ces grandes positions d'un 
si difficile accès, elle a eu un résultat plus im- 
médiat et plus important. Elle a condamné les 
penchants ambitieux à une inaction forcée préci- 
sément à l'époque de la vie où ils ont coutume de 
se manifester avec le plus d'énergie, et a intro- 
duit ainsi dans le corps de la marine anglaise des 
habitudes d'honnête camaraderie et de bon vou- 
loir mutuel qui ont puissamment contribué aux 
succès des armes britanniques. 

Ce fut un mois après la nomination de Nelson à 
son premier commandement, et lorsqu'il avait ac- 
quis assez de maturité pour apprécier les événe- 
ments qui allaient se passer sous ses yeux, que le 
comte d'Estaing, abandonnant la côte d'Amérique, 
vint transporter le principal théâtre de la guerre 
dans la mer des Antilles, où le vice-amiral Byron se 
hâtait de le suivre. Pendant que des renforts suc- 
cessifs envoyés d'Europe maintenaient sur un pied 
d'égalité les forces des deux amiraux dans cette 
partie du monde, un grand événement nous assu- 
rait ailleurs une prépondérance qui eût pu deve- 
nir funeste à l'Angleterre. La cour de Madrid, 
vaincue par les instances du gouvernement fran- 
ç lis, entraînée par l'espoir de reprendre Gibraltar 




CHAPITRE II. 49 

et d'obtenir la restitution de la Jamaïque et des 
deux Florides^ avait enfin secoué son apathie et 
s'était déclarée en notre faveur. La flotte fran- 
çaise, sortie de Brest sous le commandement de 
M. d'Orviiliers^ et la flotte espagnole, sortie du 
Ferrol , avaient opéré leur jonction. Cette armée 
composée de 66 vaisseaux, après avoir chassé 
devant elle la flotte ennemie, vint menacer les 
côtes de l'Angleterre. Ce que l'Empereur désira 
si ardemment quelques années plus tard se trouvait 
ainsi réaUsé. Un mois entier nous fûmes maîtres 
de la Manche. Quarante mille hommes rassemblés 
sur les côtes de Bretagne et de Normandie étaient 
prêts à monter à bord des nombreux transports 
qui les attendaient, quand cette flotte formidable 
rentra dans la rade de Brest sans avoir obtenu 
aucun résultat, sans avoir même intercepté un seul 
convoi. On s'en prit de cet insuccès à la constance 
des vents d'est, à un manque de vivres, enfin, au 
scorbut, qui enleva un sixième des équipages. On 
eut pu en accuser également le désaccord des 
chefs et y voir un nouvel exemple du peu de con- 
fiance que doivent inspirer les coalitions mari- 
times. Dans la rper des Antilles, au contraire, où 
la France n'avait à opposer que ses propres vais- 
seaux à ceux de l'Angleterre, les îles de Saint- 
Vincent et de la Grenade se rendirent à ses armes; 
l'amiral Byron, après un engagement où il faillit 



20 GUERRES MARITIMES. 

perdre trois vaisseaux, fut contraint de se réfugier 
à Saint-Christophe, et, si nous eussions su pour- 
suivre nos avantages, nous nous emparions de la 
Janiaïque. Malheureusement les nouvelles que le 
comte d'Estaing reçut à cette époque des côtes 
d'Amérique lui persuadèrent que la cause de Tin- 
dépendance était compromise, et il quitta subite- 
ment la mer des Antilles pour voler au secours 
des États-Unis. 

Ce fut alors que le gouverneur général de la 
Jamaïque, délivré des inquiétudes que lui avait 
causées la présence de la flotte française dans les 
ports de Saint-Domingue, entreprit de mettre à 
exécution le projet audacieux qu'il avait formé de 
s'emparer du fort de San-Juan de Nicaragua. Par 
la possession de ce fort, bâti sur la rivière qui coule 
du lac Nicaragua dans l'Atlantique, il comptait 
intercepter les communications qui, par l'isthme 
de Panama, avaient lieu entre les deux mers, et, 
comme il le disait, couper en deux l'Amérique 
espagnole. La partie maritime de cette importante 
expédition fut confiée aux soins de Nelson, bien 
qu'il n'eût alors que vingt-deux ans. Cinq cents 
hommes partirent de la Jamaïque au commen- 
cement de l'année 1780, sous Tescorte de sa 
frégate, et furent mis à terre au cap Gracias à Dios 
dans la province de Honduras. On s'y procura 
quelques auxiliaires indiens, on y reçut quelques 



CHAPITRE 11. 21 

renforts^ et^ ayant rembarqué les troupes qui 
avaient déjà souffert de leur campement dans une 
plaine marécageuse et malsaine^ on descendit la 
côte des Mosquitos. La mission de Nelson devait se 
borner à transporter les troupes anglaises à l'em- 
bouchure de la rivière de San-Juan ; mais, arrivé 
là, il ne put se résigner au rôle inactif qui lui avait 
été imposé, et s'offrit à conduire Texpédition jusque 
sous les murs du fort dont elle devait s'emparer. 
Pesant embarquer deux cents soldats sur les canots 
de sa frégate et sur les pirogues que fournirent les 
Indiens, il remonta sans hésiter la rivière. Il marchait 
à la tête de ces troupes quand elles prirent d'assaut, 
ou, selon son expression, enlevèrent à retordage la 
batterie de Saint- Barthélémy, qui, construite sur 
une petite île au milieu de la rivière, en commandait 
le cours dans une des parties les plus rapides et 
les plus difficiles. Ce ne fut qu'après dix-sept jours 
de fatigues inouïes que les Anglais arrivèrent en 
vue du château de San-Juan, situé à environ 
trente-deux milles du lac de Nicaragua et à soixante- 
neuf de l'embouchure de la rivière. Portant déjà 
dans les conseils la même énergie et la même ré- 
solution que dans les combats, Nelson était d'avis 
de monter immédiatement à l'assaut. Il savait que 
la mauvaise saison allait arriver, et qu'il n'y avait 
point de temps à perdre. Ce parti vigoureux était 
peut-être le plus sage, mais on préféra un siège en 



22 GUERRES MARITIBIES. 

règle, et il est probable qu'une attaque de vive 
force eût coûté moins de monde que n'en coû- 
tèrent les onze jours de siège pendant lesquels les 
fièvres et la dyssenterie commencèrent leurs ra- 
vages dans Tarmée. Il fallut une circonstance heu- 
reuse pour sauver Nelson, atteint déjà de cette 
dernière maladie. Une corvette partie de la Ja- 
maïque avec des renforts lui apporta la nouvelle 
que sir Peter Parker Tavait nommé au comman- 
dement du vaisseau le Janus, devenu vacant 
par la mort de son capitaine. Nelson quitta cette 
terre funeste la veille de la reddition du château 
de San-Juan. Ce n'en fut pas moins à lui que l'o- 
pinion générale décerna les honneurs de ce triom- 
phe, mais arrivé à la Jamaïque il était tellement 
affaibli et épuisé par la dyssenterie, qu'il fallut le 
porter à terre dans son cadre. 

Après cinq mois d'occupation, les Anglais éva- 
cuèrent leur fatale conquête. Des dix-huit cents 
hommes qu'on avait employés en différents postes, 
il n'en revenait que trois cent quatre-vingts. L'é- 
quipage du HiNGHiNBROOK, dout CoUingwood avait 
pris le commandement , était de deux cents 
hommes à son départ d'Angleterre, dix seulement 
purent revoir leur patrie: trop fréquente issue 
de ces expéditions tropicales, où la victoire même 
est le plus souvent désastreuse ! Quant à Nelson , 
il était trop souffrant pour conserver le comman- 




CHAPITRE II. 23 

dément du Jancis; il se vit forcé de retourner en 
Angleterre pour y rétablir sa santé. Vers la fin du 
mois de septembre 1780^ il s'embarqua sur le 
vaisseau le Lion^ commandé par le capitaine 
Cornvtrallis^ et dès son arrivée en Europe^ il se ren- 
dit aux eaux de Bath. Sa constitution avait déjà 
été éprouvée ^ dans son enfance y par les fièvres 
de rinde. Cette nouvelle épreuve acheva de 
ruiner à jamais sa santé; mais^ doué d'une 
grande force nerveuse^ il ne perdit rien de son 
activité^ et^ dans un corps chétif et soufirant^ 
conserva une âme indomptable. Les eaux de Bath 
eurent d'abord assez d'efficacité pour qu'au bout 
de trois mois il crût devoir faire le voyage de Lon- 
dres^ afin d'y solliciter de nouveau du service. Il ne 
tarda point à en obtenir : sur la frégate l'Albe- 
MARLE^ il visita les côtes du Danemark et prit une 
part active aux opérations qui eurent lieu dans le 
golfe de Saint-Laurent^ ainsi que dans les parages 
de l'Amérique du Nord. Jaloux de paraître sur un 
plus grand théâtre^ il avait obtenu de lord Hood 
de le suivre dans la mer des Antilles^ quand la 
paix de 4783 vint arrêter un instant sa carrière. 
La guerre dont cette date marque le terme avait 
eu, nous l'avons dit déjà, des chances diverses, 
mais, en général, peu décisives. Guerre d'obser- 
vation en Europe, elle se fit avec plus d'activité 
de l'autre côté de l'Atlantique, où elle resta ce- 



24 GUERRES MARITIMES. 

pendant une guerre de tactique. Elle ne fut réelle- 
ment poussée à fond que dans l'Inde, et ce fut 
parce que Suflren y commandait. L'audace de ce 
gland homme de mer n'a point encore été dé- 
passée, et nul n'a égalé les ressources de son 
génie et la rapidité de son coup d'œil. Sans ports 
où il pût réparer ses vaisseaux, sans approvision- 
nements pour les ravitailler, sans rechanges, sans 
mâtures pour remplacer celles qu'il perdait dans 
ses fréquents engagements avec l'ennemi, il ne se 
déconcerta jamais et trouva moyen de suppléer à 
tout. Les convois qu'on lui expédiait d'Europe 
étaient interceptés, il lui arrivait même de man- 
quer de munitions de guerre ; Suffren n'en conti- 
nuait pas moins à harceler les escadres anglaises. 
Il démâtait ses frégates pour mater ses vaisseaux, 
improvisait des ateliers et des chantiers, emprun- 
tait des soldats à M. de Bussy pour grossir le 
nombre de ses matelots^ et lui rendait ces utiles 
recrues après les avoir aguerries par une glorieuse 
journée. Dans l'espace de sept mois, il joignit 
quatre fois l'amiral Hughes et lui mit treize cents 
hommes hors de combat. Les préliminaires de la 
paix étaient déjà signés eu Europe, que, maître de 
Gondelour et de Trinquemalé, il combattait en- 
core pour défendre ses conquêtes. C'est assuré- 
ment le plus grand caractère, le seul général , 
pour emprunter une expression du comte d'Es- 



CHAPITRE II. 2r> 

taing^ qui se soit manifesté dans cette guerre. 
Appelé par une chance imprévue au commande- 
ment supérieur des forces que nous avions réunies 
dans la mer des Indes^ Sufiren vit une paix trop 
prompte lui fermer cette carrière de gloire où il 
grandissait chaque jour. Que n'eût*il point accom- 
pli, si cette guerre se fût prolongée, s'il eût pu 
opposer à Tamiral Hughes des capitaines complè- 
tement initiés aux secrets de ses plans périlleux, 
si, comme un maître entouré de fidèles disciples, 
il n'eût jamais eu à redouter des vaisseaux qu'il 
conduisait au feu ni hésitation ni fausse interpré- 
tation de ses ordres ! Quoiqu'il n'ait point obtenu 
d'aussi éclatants résultats que le vainqueur d'A- 
boukir et de Trafalgar, Suffren semble avoir conçu 
le premier la pensée des modifications que devait 
subir la stratégie maritime. Nelson le trouva 
devant lui dans ce chemin aventureux, comme 
Bonaparte devait rencontrer dans le sien l'ombre 
du grand Frédéric. 

La gloire de la France n'eut donc point à souf- 
fnr de cette lutte. Les combats de M. de Suffren 
nous consolèrent de la défaite du comte de Grasse. 
Après quatre années de guerre, le dommage ma- 
tériel se trouvait à peu près balancé entre les deux 
marines belligérantes. Soit par accident, soit du 
fait de l'ennemi, la France et ses alliés avaient 
perdu 117 navires, dont 20 vaisseaux de ligne; 

I. 3 



!26 GUERRES MARITIMES. 

l'Angleterre, iO vaisseaux et 181 navires. Nos sa- 
crifices, en y comprenant les pertes essuyées par 
les États-Unis, la Hollande et TEspagne, attei- 
gnaient le chiffre total de 5 000 bouches à feu, 
ceux des Anglais, le chiffre de 4000. Leur maté- 
riel naval avait un peu moins souffert que celui 
des puissances alliées, mais cette différence était 
sans doute plus que compensée par la reprise de 
Minorque et l'émancipation du continent améri- 
cain. Cependant les efforts de l'Angleterre, de 1 780 
à 1783, n'étaient guère restés au-dessous de ceux 
qu'elle déploya dans la grande guerre de la Révo- 
lution et de l'Empire. Elle avait entretenu succes- 
sivement H la mer 85000, 90000, 400000, et 
enfin 110000 matelots; au mois de janvier 1783, 
quelques mois avant la conclusion de la paix, elle 
avait porté ses armements à 112 vaisseaux de 
ligne, 20 vaisseaux de 50 canons et 150 frégates. 
A la même époque, les flottes réunies de la France 
et de l'Espagne ne s'élevaient pas à moins de 140 
vaisseaux, dont 60, déjà mouillés en rade de 
Cadix, n'attendaient plus qu'un dernier signal 
pour mettre sous voiles et se porter dans la mer 
des Antilles. 12 autres vaisseaux avaient quitté la 
rade de Boston sous le commandement de M. de 
Vaudreuil, et un corps d'armée considérable était 
réuni à Saint-Domingue, prêt à s'élancer sur la Ja- 
maïque. L'Angleterre avait dû peser tous les avan- 



CHAPITRE 11. 27 

tages de cette situation quand elle avait signé la 
paix. c< Qui pourrait croire sérieusement, s'écriait 
le jeune Pitt, alors en butte aux assauts de l'oppo- 
sition, qui pourrait croire que la Jamaïque eût 
résisté longtemps à une attaque régulière .soutenue 
par 72 vaisseaux? Nos amiraux, après avoir reçu 
les renforts qu'on leur eût envoyés d'Europe, n'en 
auraient eu que 40 sous leurs ordres, et il y a 
longtemps que, dans cette chambre, on a reconnu 
qriune guerre défensive ne saurait aboutir qu*à une 
ruine inévitable! Nos amiraux auraient-ils donc, 
avec ces 40 vaisseaux, regagné par leurs armes ce 
que les ministres ont recouvré par leur traité ? ou 
ne devions-nous pas plutôt craindre avec trop de 
raison que cette dernière campagne dans la mer 
des Antilles ne- se terminât par la perte de la Ja- 
maïque, seul reste de nos possessions dans cette 
partie du monde ?» • 

C'est sur ce ton résigné que s'exprimait alors 
le fils de lord Chathara ; c'est en ces termes qu'il 
essayait de justifier un traité onéreux et qu'il ré- 
sumait la situation des puissances belligérantes, 
dix années avant la guerre qui devait se terminer 
par la ruine presque complète de notre marine. 
Les alliances qui nous avaient soutenus dans cette 
lutte ne nous manquèrent point cependant quand 
nous la renouvelâmes, mais cet impuissantconcours 
ne servit qu'à augmenter le retentissement de nos 



28 GUERRES MARITIMES. 

désastres. Ni le nombre des vaisseaux que nous 
rassemblâmes, ni le dévouement intrépide de ceux 
qui les montaient, ne purent tenir lieu de ce qui 
manquait alors à notre flotte : une bonne organi- 
sation, la. pratique de la mer, et surtout la con- 
fiance qui naît des premiers succès. 



CHAPITRE III. 

Ouverture des hostilités entre la France et l'Anglelerre. 

— 1" février 1793. 

La paix de 1783 avait eu moins en vue de con- 
cilier d^une façon durable des intérêts depuis si 
longtemps rivaux et opposés, que de donner aux 
puissances épiysées par une longue lutte le temps de 
reprendre haleine et de se préparer à de nouveaux 
sacrifices. Elle suspendit donc les hostilités sans 
éteindre cet antagonisme funeste et ces prétentions 
exclusives qui , depuis tant de siècles, ont agité 
le monde^ Bientôt, en effet , à une guerre ou- 
verte on vit succéder une guerre d'influence, dans 
laquelle tout l'avantage devait rester au gouver- 
nement le plus ferme et le plus éclairé. Ce fut 
d'abord la politique française qui parut devoir 
conserver l'ascendant moral que lui avait valu 
l'issue favorable d'une lutte glorieuse. Elle triom- 
pha en Hollande , et y fonda sa prépondérance , 
comme elle l'avait fait en Amérique , sur la pro- 
tection des vrais intérêts nationaux et des grands 
principes dont l'Europe lui attribuait déjà la dé- 
fense ; mais, inhabile aux efforts suivis et aux vues 
persévérantes, une année ne s'était point écoulée» , 



30 GUERRES MARITIMES. 

que la France avait permis à l'Angleterre de pren- 
dre une revanche éclatante, et avait compromis, 
par une attitude indécise, la considération qu'elle 
venait à peine d'acquérir. Le gouvernement an- 
glais fut le premier à comprendre qu'entre deux 
ennemis également fatigués de la guerre, égale- 
ment incapables de recourir, sans péril pour leurs 
finances, à cette extrême raison des rois, l'avantage 
devait appartenir à celui qui saurait envisager la si- 
tuation de l'œil le plus calme et conserver le mieux 
son sang-froid au milieu des chances apparentes d'un 
nouvel appel aux armes. Pendant que, sous un 
prétexte frivole, les troupes prussiennes, comman- 
dées par le duc de Brunswick, entraient tout à coup 
sur le territoire des Provinces-Unies, et y rétablis- 
saient l'autorité du stathouder, le ministère anglais, 
auquel Pitt avait déjà imprimé sa vigueur, tenait 
en échec le cabinet de Versailles et l'empêchait, 
par la fermeté de son langage de remplir, en sou- 
tenant la Hollande, les obligations qu'il avait con- 
tractées envers ses nouveaux alliés. A partir de ce 
premier succès , l'Angleterre ne s'arrêta plus dans 
cette voie de réparations que l'habileté de ses mi- 
nistres venait d'ouvrir à son orgueil blessé et à ses 
intérêts un instant sacrifiés. En 1790, elle humi- 
liait successivement l'Espagne et la Russie, et 
montrait à l'Europe qu'elle était loin d'avoir abdi- 
qué le rang élevé d'où on avait pu la croire des- 



CHAPITRE III. 31 

cendue. La première de ces puissances avait paru 
décidée à soutenir^ les armes à la main , ses pré- 
tentions à la domination exclusive des côtes occi- 
dentales de F Amérique, et ses croiseurs avaient 
maltraité des négociants anglais qui, pour se livrer 
à un commerce de fourrures avec la Chine, s'étaient 
établis à Nootka-Sound, sur la côte occidentale de 
rtle de Vancouver, non loin de Tembouchure de 
la Colombia et du territoire si récemment contesté 
de rOrégon. Des explications très-vives suivirent 
ces procédés violents et amenèrent une transaction 
qui garantit à TÂngleterre la liberté du commerce 
sur la côte nord -ouest de T Amérique. Cet orage, 
en se dissipant, laissa donc la Grande-Bretagne en 
possession d'une situation morale fortifiée par un 
nouveau succès et avec un accroissement de puis- 
sance maritime, résultat naturel de préparatifs 
sérieux et considérables. La politique que le mi- 
nistère anglais, d'accord avec les cabinets de 
Vienne et de Berlin, adopta, quelques mois plus 
tard , vis-à-vis de la Russie, inspirée par les mêmes 
principes, eut les mêmes effets, et fut suivie des 
mêmes conséquences. L'Angleterre , en cette oc- 
casion, entreprit de prévenir le démembrement 
(le l'empire ottoman, que les succès de la Russie 
avaient rendu imminent, et, résolue à réconci- 
lier cette puissance, de gré ou de force , avec la 
Sublime Porte, elle se hâta d'augmenter encore 



32 GUERRES MARITIMES. 

ses armements. Ainsi, par une singulière coïnci- 
dence, c^était à la faveur de questions qui, de nos 
jours, n'ont rien perdu de leur gravité, que TAn- 
gleterre préparait en silence le prodigieux déve- 
loppement de sa marine, et tendait à la placer, 
par ces soins constants et cette prévoyance soute- 
nue, au-dessus des atteintes de la fortune. 

Grâce aux préparatifs dont ses différends avec 
TEspagne et la Russie avaient été Toccasion , le 
gouvernement anglais possédait, au moment où 
éclata la guerre de 1793 , 87 vaisseaux de ligne à 
flot, dont plus de 60 étaient en état de prendre 
immédiatement la mer. D'après le plan de sir 
Charles Middleton, alors contrôleur de la marine, 
et qui fut depuis, sous le nom de lord Barham , 
premier lord de l'amirauté, on avait, dès la fin 
des hostilités en 1783, réuni dans dçs magasins 
séparés le matériel complet de chaque vaisseau en 
état de naviguer, organisant ainsi pour la première 
fois ces magasins 'particuliers qui , de tous temps 
ont été comptés parmi les mesures de prévoyance 
les plus efficaces. Des approvisionnements de toute 
espèce avaient en outre été rassemblés dans les ar- 
senaux, et les précautions se trouvaient si bien 
prises pour le prompt équipement de la flotte , 
que , quelques semaines après que l'ordre d'ar- 
mer fut parvenu dans les ports, le nombre des vais- 
seaux de ligne se trouva, comme par enchantement. 



CHAPITRE III. 33 

porté de 26 à 54^ et le nombre total des bâtiments 
prêts à mettre sous voile de 136 à 200. 43 000 ma- 
telots et soldats de marine durent former les équi- 
pages de ces premiers armements. C'était peu 
demander à une population maritime qui, dix 
ans auparavant, avait fourni 110000 matelots à 
TAngleterre, et qui s'était considérablement accrue 
depuis cette époque ; mais dispersée , comme elle 
l'était, sur tous les points du globe, cette popula- 
tion était loin de constituer, au début de la guerre, 
une force réelle et disponible. Les difficultés qu'é- 
prouva l'amirauté pour former ces premiers équi- 
pages, se sont représentées en 1846; elles se re- 
présenteront toutes les fois que l'Angleterre se 
trouvera obligée de faire face à des embarras im- 
prévus, et laisseront toujours à un ennemi actif et 
entreprenant le bénéfice de chances très-avanta- 
geuses pendant les premiers mois de la guerre. 

Privé de la plus grande partie de sa population 
maritime au moment où les événements amenaient 
une piîse d'armes inattendue, le gouvernement de 
la Grande-Bretagne dut essayer de faire traîner les 
négociations en longueur, afin de se donner le 
temps de ramener dans ses ports cette précieuse 
armée de matelots et ces mille navires laissés sans 
protection contre les tentatives de l'ennemi; mais 
la Convention reconnut le piège où tendaient ces 
subtilités diplomatiques. A peine l'ambassadeur 



34 GUERRES MARITIMES. 

français, M. de Chauvelin, eut-il reçu, comme re- 
présentant d'un pouvoir régicide, Tordre de quit- 
ter TAngleterre dans le délai de huit jours, que, 
refusant de poursuivre les négociations entamées 
pour le maintien de la paix, la République offen- 
sée prit elle-même Tinitiative d'une collision deve- 
nue inévitable; elle déclara, le l*"^ février 1793, la 
guerre à TAngleterre et à la Hollande. Le com- 
merce anglais se trouva mis à découvert par cette 
conduite audacieuse : Tembargo réciproque par 
lequel les deux nations avaient préludé à Touver- 
ture d'hostilités plus directes lui avait coûté 70 na- 
vires. Il éprouva des pertes plus sérieuses encore 
avant que Tamirauté eût pu rassembler des forces 
suffisantes pour le protéger contre nos frégates et 
nos nombreux corsaires. L'amirauté, en effet, ne 
pouvait songer à détacher des bâtiments isolés pour 
éloigner de la Manche ces intrépides croiseurs, 
qu'après avoir pourvu à un soin plus pressant et 
réuni les moyens de couvrir le retour des convois 
de TInde, de Terre-Neuve, du Levant et des An- 
tilles contre les entreprises de nos escadres. L'ar- 
mement des deux flottes de la Méditerranée et de 
la Manche, destinées à contenir celles que Ton sa- 
vait rassemblées à Brest et à Toulon, devait donc 
dominer les préoccupations de tout genre de Tami- 
rauté britannique. L'amirauté ne serait même point 
parvenue à compléter ces deux grands armements. 



CHAPITRE III. 35 

si elle ne se fût résignée à armer ses vaisseaux^ 
comme nous armons encore les nôtres, avec une 
proportion considérable d'hommes pris en dehors 
des professions maritimes. En cette occasion, un of- 
ficier, qui, vers la fin de la guerre, fut élevé à la pai- 
rie sous le nom de lord Exmouth^ le capitaine Ed- 
ward Pellew fit preuve d'un discernement qui 
pourrait nous servir de leçon. Parmi les hommes 
étrangers au métier de la mer dont il dut composer 
Féquipage de la Nymphe, il choisit de préférence des 
mineurs de Cornouaiiles ^, comme nous pourrions 
choisir des couvreurs ou des maçons, jugeant que 
ces ouvriers seraient mieux préparés que d'autres 
par les dangers habituels de leur profession aux pé- 
rilleux exercices qui les attendaient dans leurs fonc- 
tions improvisées. L'introduction de ce nouvel élé- 
ment dans les rangs de la flotte ne pouvait ce- 
pendant suffire à la gravité des circonstances, 
le gouvernement anglais se vit bientôt contraint 
d'avoir recours à un de ces moyens extrêmes qui 
ne sauraient se justifier que par la plus absolue 
nécessité. Le bill de presse fut promulgué. Il 
n'existe en Angleterre aucune loi de recrutement 
forcé pour subvenir aux besoins de l'armée et de 
la marine. Les équipages des vaisseaux anglais ne 
sont formés, en temps ordinaire, que par la voie 

* Lord Exmoulh's Jife, by Osier. 



36 GUERRES MARITIMES. 

d'engagements volonlaires dont la durée se pro- 
longe rarement au delà de trois ans, et tout capi- 
taine pourvu d'un commandement se voit obligé 
de faire pour ainsi dire le métier d'officier recru- 
teur; mais, dès que la presse a été autorisée par 
un acte du parlement, c'est un métier qu'il fait à 
main armée. On volt alors, dans les ports de mer, 
des bandes de marins déjà engagés marcher, sous 
le nom de press-gangs, avec un officier ou un mids^ 
hipman à leur tête, à des expéditions nocturnes qui 
n'ont d'autre but que d'aller ramasser des mate- 
lots sans emplois dans les cabarets, ou des vaga- 
bonds sans gîte dans les rues. Étrange abus dans un 
pays libre! Singulière anomalie sur cette terre 
classique de la légalité ! Moyen brutal et odieux 
qui a fait pendant la dernière guerre presque au- 
tant de déserteurs que de matelots, mais qui témoi- 
gne des pouvoirs énergiques dont se trouve investi, 
au moment du besoin, ce gouvernement redou- 
table dont les institutions les plus libérales n'ont 
pas affaibli les ressorts * ! 

Ce fut au milieu de ces embarras et de cette agi- 
tation que Nelson fut nommé au commandement 
du vaisseau l'Agamemnon , de 64 canons. Les dix 



* Je me souviens d'avoir entendu ciler à ce sujet un pro- 
pos assez piquant du célèbre amiral Napier : « La presse, 
s'écria-t-il un jour dans la vivacité d'une discussion soute- 
nue en français, c'est horrible^ mais c'est bon ! 



CHAPITRE III. 37 

années de paix qui venaient de s'écouler n'avaient 
point été perdues tout entières pour sa carrière. 
Pendant trois années consécutives, il avait com- 
mandé, sur la frégate le Borée, la station des îles 
du vent, dans la mer des Antilles. Ce commande- 
ment, bien qu'il eût été exercé tout entier au mi- 
lieu d'une paix profonde , avait cependant servi à 
jeter déjà les fondements de sa réputation, et à 
faire éclater cette ardente initiative, ce caractère 
résolu et opiniâtre, qui devaient plus tard, après 
avoir fait sa gloire, le pousser à des actes violents 
destinés à la ternir et à la compromettre. A Tâge 
de vingt-six ans, sans protecteurs, sans fortune, 
Nelson n'avait point hésité, dans la chaleur de son 
zèle pom* la prospérité du commerce anglais et de 
la navigation britannique, à braver des intérêts 
passionnés et puissants, et à assumer sur sa tête 
une responsabilité dont s'était effrayée la con- 
science plus timide de son commandant en chef. 
Détaché aux îles du Vent par l'amiral Hughes, qui 
commandait alors à la Jamaïque, il trouva les ports 
de ces îles remplis de navires américains. Au mé- 
pris de l'acte de navigation rendu sous Charles II, 
et qui interdisait aux étrangers toutes relations 

m 

commerciales avec les colonies anglaises, les Amé- 
ricains, grâce à leur activité et au voisinage de leurs 
côtes, s'étaient, depuis la paix, presque entière- 
ment emparés du connncrce des Antilles. Nelson 

I. 4 



38 GUERRES MARITIMES. 

ne tarda point à reconnaître tout ce qu'avait de 
luneste pour la navigation nationale cette concur- 
rence illicite, et, malgré les protestations des con- 
seils coloniaux et des gouverAeurs, naalgré les ré- 
ticences et les hésitatiqns de Tamiral Hughes, en 
dépit même de ses ordres, il fit saisir et condamner 
par les tribunaux de Tamirauté les navires améri- 
cains qu'il trouva en contravention à la Barbade, à 
Antigoa, à Saint-Christophe et à Nevia. Le capi- 
taine Collingwood et son frère, qui faisaient éga- 
lement partie tous les deux de la station des Antilles, 
exerçaient en même temps, sous son inspiration, 
la même police et les mêmes rigueurs à la Grenade 
et à Saint-Vincent. Un grand nombre de navires se 
trouvèrent ainsi saisis presque à la fois, et les tri- 
bunaux compétents en validèrent la xîapluyg. ÇJe 
fut, on peut le croire, une clan^eur universelle 
dans les îles et une coalition générale contre ce 
terrible petit capitaine. Lui, silencieux et obstiné, 
faisait tête à Torag^, et supportait sans s'en émou- 
voir Tanimadversion publique. S'il descendait quelr 
quefois à terre, c'était pour y voir très-peu de 
monde, car il n'avait aucun penchant, en général, 
pour ces habitants des Aiitilles, que, dans son in- 
dignation, il proclamait d'aussi grands rebelles que 
les nouveaux citoyens des États-Unis. . 

Cependant sa conduite fut bientôt approuvée par 
le ministère, et le gouverneur général de la Jamaï* 



i • 



CHAPITRE ni. :m) 

que reçut Tordre de le soutenir dans l'exécution 
des mesures qu'il avait adoptées pour la répression 
du commerce interlope; mais l'esprit ardent de 
Nelson ne pouvait supporter le repos, et il sortait à 
peine des embarras où l'avait jeté son zMe pour 
les intérêts du commerce anglais, qu'il se créa de 
nouveaux ennemis et un nouveau sujet d'inquié- 
tudes, en dénonçant à l'amirauté les pratiques 
scandaleuses des fournisseurs, des agents des prises 
et des divers employés du service de la marine aux 
Antilles. Du reste, cette facilité à s'engager dans 
ces questions délicates, lui était inspirée par un dé- 
vouement sincère et par une ardeur patriotique qui 
ne laissa point d'être profitable à l'État. Dès les 
première mois de l'année 4787, près de quatre 
mille matelots se trouvèrent employés par ce coin- 
•merce réservé qu'il avait restitué au pavillon bri- 
tannique, et qui ne s'élevait pas à moins de 58 000 
tonneaux. D'un autre côté, les transactions frau- 
duleuses qu'il signalait au gouvernement se mon- 
taient, pour Antigoa, Sainte-Lucie, la Barbade et la 
Jamaïque, à plus de oO millions de francs. Ap- 
puyées sur d'aussi réels services, les prétentions de 
Nelson à une juste considération n'étaient point 
assurément déplacées, et c'est à cette époque qu'il 
répondait avec une fierté légitime au gouverneur 
général de la Jamaïque, qui lui avait écrit que de 
vieux généraux n'étaient point dans l'babitude de 



40 GUERRES MARITIMES. 

prendre conseils de jeunes capitaines : « J'ai Thon- 
neur^ monsieur^ d'avoir le. même âge que le pre- 
mier ministre d'Angleterre, et je me crois aussi 
capable de commander un des bâtiments de Sa 
Majesté, que ce ministre peut l'être de gouverner 
l'État. » 

Nelson venait de traverser alors une des plus pé- 
nibles épreuves qui lui aient été réservées, mais il 
y avait gagné l'estime de tous ceux qui avaient été 
témoins de son dévouement et de sa constance 
dans cette crise difficile. Collingwood, la physio- 
nomie la plus noble et la plus pure qui ait honoré 
la marine anglaise; Collingwood, cet aimable et 
excellent homme, comme l'appelait Nelson, ne par- 
lait déjà de son ami qu'avec respect et admiration, 
et c'est à la même époque que le prince William 
Henri, alors duc de Clarence, conçut pour le jeune 
capitaine, dont s'occupaient en ce moment toutes 
les Antilles, cette affection qu'il lui conserva pen- 
dant tout le cours de sa carrière. Destiné à monter 
un jour sur le trône, sous le nom de Guillaume iV, 
le duc de Clarence commandait alors la frégate le 
Pégase, avec laquelle il vint se ranger sous les or- 
dres de Nelson. Il sut bientôt l'apprécier à sa juste 
valeur, et quand, le il mars 4787, Nelson épousa 
la veuve d'un médecin distingué de l'île de Nevis, 
le docteur Nisbett , ce fut le prince William qui 
voulut conduire à l'autel la jeune et aimable créole. 



CHAPITRE m. M 

Plein de vénération pour le sang de ses rois, 
Nelson^ de con côté, reconnaissait par le plus 
absolu dévouement Tafifection qu'il avait obtenue. 
a Je n'ai point, disait-il, dans toute ma vie, une 
action qui ne soit honorable : c'est aujourd'hui 
surtout que je m'en félicite, puisque je me trouve 
admis dans Tintimité du prince. Si j'en avais le 
pouvoir, pas un homme ne l'approcherait qui 
n'eût une réputation sans tache. » — a Je n'ai 
qu'une ambition^ écrivait-il quelques années plus 
tard au duc de Clarence lui-même, c'est de com- 
mander un des vaisseaux destinés à soutenir le 
vôtre dans la ligne de bataille. On verrait bien 
alors s'il est un homme qui ait plus que moi votre 
gloire à cœur. » 

L'amitié du duc de Clarence semblait avoir as- 
suré à Nelson un puissant patronage, mais la con- 
duite qui lui avait concilié les plus honorables 
affections était loin d'avoir produit une impression 
aussi favorable dans les conseils de la marine. Bien 
que cette conduite eût été hautement approuvée 
par le ministère, on voyait dans celui qui l'avait 
tenue un de ces esprits inquiets toujours prêts à 
se mettre en avant, esprits généralement suspects 
à toutes les administrations dont ils menacent l'ha- 
bituelle quiétude. Aussi paraissait-on résolu à ne 
plus mettre à l'épreuve ce zèle et cette ardeur 
incommodes. Quand, en 4788, ne pouvant sup- 

4. 



42 GUERRES MARITIMES. 

porter, malgré son mariage, cette inaction qui lui 
était à charge, Nelson demandait avec instance à 
retourner à la mer, les sollicitations du prince de 
William lui-même restèrent sans succès, et le se- 
crétaire de Tamirauté, M. Herbert, comme en 
1 790 le comte de Chatam, eut la rudesse de résister 
il une pareille intervention. Nelson, découragé, 
fut alors à la veille de quitter le service et de 
passer sur le continent ; il était surtout blessé du 
peu d'égards qu'on avait témoignés à son auguste 
protecteur, et ne pouvait songer à Tinuiile con- 
descendance du prince sans se sentir aussi humilié 
que surpris des refus obstinés de Tamirauté. « Ce- 
pendant, disait-il, je suis bien certain d^avoir tou- 
jours été un officier zélé et fidèle î » Malgré les 
récompenses éclatantes qu'obtinrent plus tard ses 
services, il n'oublia jamais ce qu'il avait souffert 
pendant ces jours d'injuste disgrâce ; au faîte des 
honneurs, il en parlait encore avec amertume. 
Mais l'ambition de Nelson devait prouver sa légi- 
timité par sa persévérance. La révolution française 
s'avançait menaçante, et Nelson, attentif à tous les 
bruits de guerre, devina des premiers le conflit 
qui allait s'engager entre deux puissances desti- 
nées à se disputer le monde ; oubliant soudain ses 
rancunes et ses mécontentements, il s'empressa de 
renouveler ses instances auprès de lord <]hatam, 
et de réclamer avec plus d'énergie que jamais un 



CHAPITRE III. 4.1 

commandement qui lui permît de prendre, dès le 
principe, à cette nouvelle guerre, la part qui con- 
venait à son courage et à son dévouement. Soj; 
démarches, cette fois, furent favorablement ac- 
cueillies, et le 30 janvier 4793, il prit le com- 
mandement de l'Agamemnon. 

Cinq années d'un repos involontaire avaient 
amassé chez lui une impatience et un besoin d'a- 
gir qu^il comprimait à peine. Il était alors dans la 
force de Tâge, signalé par l'opinion publique comme 
un des premiers officiers du corps de la marine , 
et si avide de gloire , que l'occasion d'en acquérir 
ne pouvait lui manquer dans l'arène où l'Angle- 
terre et la France descendaient pour la seconde 
fois. Son premier soin fut de se composer un équi- 
page. Nous avons vu que ce n'était point chose 
facile alors; mais, grâce à son activité et aussi à 
son bon renom, car les matelots anglais ne s'en- 
gagent point indifféremment avec tous les capi- 
taines, Nelson , rêvant déjà fortune et honneurs , 
combats et parts de prises, eut bientôt rassemblé, 
pour l'armement de l'Agamemnon , un personnel 
dont la seule vue le remplissait de joie et d'espé- 
rance. c( J'ai sous les pieds, écrivait-il à son frère, 
le plus beau vaisseau de 64 canons que possède 
l'Angleterre ; mes officiers sont tous gens de mé- 
rite, mon équipage est vaillant et plein de santé. 
Que m'importe donc le point du globe sur lequel 



AA GUERRES MARITIMES. 

on m'enverra ! » Heureusement pour sa gloire fu* 
ture^ ce fut vers la Méditerranée qu on le dirigea. 
Cette station devait devenir plus tard, sous sir 
John Jervis, la meilleure école de la marine an- 
glaise, et Nelson, destiné à y passer désormais la 
plus grande partie de sa carrière, allait y acqué- 
rier, pendant quatre années de croisière active, les 
connaissances spéciales qui devaient le désigner un 
jour au commandement de Tescadre d'Aboukir. 



CHAPITRE IV. 



Situation respective des deux marines en 1793. — Reprise 
de Toulon par les troupes républicaines. 



Quand , après avoir étudié la guerre de 1778, on 
arrive à s'occuper de celle qui Ta suivie , il est im- 
possible de ne point éprouver une certaine sur- 
prise, une espèce de sensation singulière et indé- 
finissable, comme en produirait un changement 
soudain de température et de climat. Ces deux pé- 
riodes, en eiiet , sont presque contiguës dans l'his- 
toire : dix années de paix les unissent et semblent 
les confondre; mais au point de soudure il s'est 
formé un angle inattendu , un coude subit et brus- 
que qu'on ne peut franchir sans se trouver tout à 
coup transporté sous un autre ciel. L'aspect de la 
scène a tellement changé, qu'on hésite à croire que 
ce soient bien les mêmes nations qui l'occupent 
encore. Quelle opposition entre le spectacle de 
cette lutte ardente et celui qu'on avait tout à 
l'heure sous les yeux î Au lieu de ces jeunes no- 
bles qui se battaient en riant, deux peuples achar- 
nés à se détruire ; au lieu de cette humeur belli- 



10 GUF.RRES MARITIMES. 

(| lieuse et sans fiel , un sentiment profond et opi- 
niAtre, si(<ne précurseur des grandes guerres. A 
voir les masses que ce zèle fanatique soulève et 
pousse à rennemi , on peut pressentir que Tan- 
cienne stratégie va se trouver insuffisante pour de 
t(;lles passions et pour de tels combats. Les passes 
brillantes, les évolutions circonspectes de Tan- 
(•i(înne tactique , ne conuenilent qu'à des ennemis 
(|ui ont plus de sang-froid et moins de haine. La 
:stnilégî(î navale se transforme donc sous l'inspi- 
ration (le Nelson, au moment même où cette trans- 
sformation est devenue pour ainsi dire un besoin 
(les es[)rits et de la nouvelle lutte qui vient i^e 
s'ouvrir. Pourquoi, dans ces engagements déses- 
pérés qui convenaient si bien à notre courage, le 
sort trahit-il si constamment notre zèle et nos ef- 
forts? Pourquoi tant de dévouement et tant de 
désastres ? pourquoi tant d'intrépidité et de si 
tristes résultats ? Une étude sincère et approfondie 
(le celte guerre malheureuse pourra seule nous 
rapprendre, mais il importe de constater avant 
tout, en marchant cette fois encore sur les pas de 
Nelson , dans quelle position relative la reprise des 
hostilités trouva les deux marines. 

Lord Hood , que Nelson suivit dans la Méditer- 
ranée, était à cette époque l'officier général le 
plus distingué qui se fût formé dans la guerre 
d'Amérique. Après avoir croisé , pendant quinze 



CHAPITRE IV. 47 

jours, à la hauteur des îles Scilly pour y att(in(lre 
le convoi de linde , il fit route vers le détroit do 
Gibraltar avec i 1 vaisseaux et quelques frégattis. 

' Réuni aux divisions qui l'avaient précédé dans la 
Méditerranée, cet amiral se trouva devant Toulon 
vers le milieu du mois d'août 4793, à la ttHo de 
21 vaisseaux de ligne. Nous en avions alors, dans 
ce port, 17 prêts à prendre la mer sous le com- 
mandement de Tamiral Trogotf ; A autres y étaieut 
en armement, 9 en réparation et 1 en construc- 
tion. En y comprenant divers détachements en- 
voyés à Tunis, en Corse et sur la côte d'Italie , 

f no» forces se montaient dans la Méditerranée , au 
mèineiit où lord llood y parut avec son escadre , 
à 32 vaisseaux, 27 frégates et iG bricks ou cor- 
vettes, dont plus de la moitié pouvaient mettre 
sous voiles au premier signal. Dans les i)orts de 
rOcéan, la défense et Tattaque semblaient prcMi- 
dre des proportions plus formidables encore, l'cii- 
dant que l'Angleterre rassemblait, sous les ordres 
de lord Howe, Tancien adversaire du comte d'Es- 
taing sur les côtes de l'Amérique, une Hotte des- 
tinée à croiser à l'entrée de la Manche, nous 
avions déjà, de notre côté, réuni 21 vaisseaux de 
ligne que Tamiral Morard de Galles avait conduits 
dans la baie de Quiberon. Cette escadre devait sur- 
veiller le littoral de la Vendée et protéger en 
même temps le retour du contre-amiral Sercey, 



AH GUERRES MARITIMES. 

qui , avec 4 vaisseaux et quelques corvettes, es- 
cortait alors un convoi parti des Antilles. Au dé- 
but do (îette guerre> nous avions donc , pour cou- 
vrir la rentrée de nos convois et inquiéter ceux de 
rennenii ^ i2 vaisseaux déjà hors de nos {>orts ou 
pr^ft d'en sortir. C'est à ce chiffre qu'il faut s'arrê- 
ter poin* apprécier à sa juste valeur rétablissement 
naval que la monarchie léguait^ en s'écroulant , à 
c(î pouvoir héroïque et brouillon qui devait, en 
(|uelques années^ préparer la ruine de notre ma- 
rine. Ces 43 vaisseaux de ligne, prêts à intercepter 
ou h défendre toutes les grandes routes commer- 
ciales par les(pielles devaient revenir en Europe 
les richesses des Antilles, du Levant et de Flnde, 
constituaient en notre faveur une situation que 
nous serions loin de retrouver au début d'une nou- 
velle guerre. Quelles que soient les bases que Ton 
veuille adopter pour évaluer exactement les for- 
ces des diverses puissances maritimes; quelque 
compte qu'on veuille tenir des déplacements opé- 
rés pur la science dans l'importance relative des 
divers éléments constitutifs de la flotte, il est cer- 
tain que le développement qu'avait atteint notre 
marine en 4793 est bien loin aujourd'hui de nos 
plus vastes espérances, peut-être même de nos 
vœux les plus téméraires. Derrière ces 42 vaisseaux 
prêts à prendre la mer, se trouvait d'ailleurs une 
réserve imposante. Composée de 34 vaisseaux 



CHAPITRE IV. 49 

en bon état , elle devait bientôt s^augmeuter de 
25 nouveaux vaisseaux qui allaient (Mre mis sur les 
chantiers^^ et nos fonderies préparaient déjà plus 
de 3 000 canons pour armer ce nouveau matériel. 
Cependant^ malgré Timmense développement 
de notre marine en 1793, elle se trouvait encore 
inférieure à la marine anglaise. En faisant abstrac- 
tion des non-valeurs, nous possédions alors 76 vais- 
seaux tant à flot que sur les chantiers : TAngleterre 
en possédait ii5; mais les vaisseaux français étant 
généralement plus forts que les vaisseaux anglais, 
notre infériorité devenait moins sensible à mesure 
que Ton adoptait d'autres termes de comparai- 
son plus exacts. Ainsi , la flotte anglaise portait 
8 718 canons, et la nôtre 6 000. En outre , nos 
canons étant, pour la plupart, d'un plus fort ca- 
libre que ceux des Anglais, ils pouvaient lancer, en 
ne considérant qu'un seul bord des vaisseaux, une 
volée dont le poids s'élevait à près de 74 000 li- 
vres. La volée totale des canons anglais restait 
encore, il est vrai, plus considérable que celle des 
nôtres, puisqu'elle était d'environ 88 000 livres; 
mais elle ne la dépassait pourtant que d'un peu 
plus d'un sixième, ce qui réduisait dans une no- 
table proportion l'infériorité relative de notre ma- 
rine, qui, d'après les premiers chiffres, ne se fût 
trouvée composer que les deux tiers de la marine 
anglaise. Même ainsi réduite, cette proportion ne 

I. 6 



50 GUERRES MARITIMES. 

donnerait point encore une idée exacte de la va- 
leur réelle des deux matériels, car, depuis qu'ils 
avaient été doublés en cuivre comme les vaisseaux 
anglais, nos vaisseaux avaient recouvré tout l'avan- 
tage de marche que devait leur assurer une con- 
struction infiniment supérieure. Les Anglais pos- 
sédaient, il est vrai, beaucoup de vaisseaux à trois 
ponts, sorte de vaisseaux de tout temps regardés 
comme formidables; mais les uns, de 100 canons, 
comme le Victor y, qui porta successivement le 
pavillon de l'amiral Hood, de l'amiral Jervis et de 
lord Nelson, comme le Queen Cdablotte, sur 
lequel l'amiral Howe venait d'arborer le sien, bien 
qu'excellents navires faits pour résister à de rudes 
croisières, ne pouvaient d'aucune autre façon sou- 
tenir la comparaison avec les trois-ponts français 
ou espagnols; les autres, connus sous le nom de 
vaisseaux de 98 ou de 90, qui égalaient à peine , 
sous le rapport de la masse de fer qu'ils pouvaient 
lancer, nos magnifiques vaisseaux de 80, quoique 
ces derniers n'eussent que deux batteries , leur 
étaient surtout inférieurs par le manque absolu de 
qualités nautiques. A côté de ces deux classes de 
vaisseaux de premier rang, nos vaisseaux de 120 ca- 
nons, tels que la Montagne * et le Commerce de Mar^ 
seille, que montait à cette époque l'amiral Trogoff, 

* Qui exiîîle encore sons le nom de l'Ocvan. 



CHAPITRE IV. M 

nos vaisseaux de 120 canons (nous en trouvons la 
preuve dans plusieurs lettres de Nelson) exci- 
taient rétonnement des capitaines anglais par leur 
masse imposante et l'épaisseur de leurs murailles^ 
qui semblaient impénétrables ou boulet. Les vais- 
seaux anglais de 74 canons étaient également 
beaucoup plus faibles d'échantillon que les nôtres^ 
et y quelques-uns de ces vaisseaux existant encore 
de nos jours dans les deux marines^ il est facile de 
se convaincre, par ce seul rapprochement , de la 
distance qui séparait autrefois notre matériel na- 
val, le plus beau qui fût en Europe, sans en 
excepter celui des Espagnols, des modèles disgra- 
cieux et cbétifs de la marine anglaise. 

A la supériorité que donnait à nos vaisseaux un 
système de construction plus avancé, il fallait 
' ajouter encore Tavantage qu'ils retiraient, dans 
toutes les occasions où il s'agissait de lutter de vi- 
tesse, d'une mâture mieux assujettie, qui leur per- 
mettait de défier, toutes voiles hautes, des rafales 
par lesquelles se trouvaient souvent démâtés l(*s 
vaisseaux ennemis. C'est ainsi qu'au commence- 
ment de la guerre , on vit le conti*e-amiral Van- 
Stabel, avec six vaisseaux et deux frégates, poursuivi 
par l'avant-garde de lord Howe, lui échapper grâce 
à la supériorité de marche de son escadre et à la 
solidité de ses mâtures. 

On voit donc combien de tout point, excepté en 



52 GUERRES MARITIMES. 

nombre^ nos vaisseaux se trouvaient supérieurs 
aux vaisseaux anglais au début de la guerre; mais 
nous devions bientôt perdre en partie cet impor- 
tant avantage^ et même, lorsque nous le possédions 
tout entier^ la désorganisation de notre personnel 
et la dilapidation des approvisionnements rassem- 
blés dans nos ports ne nous permirent point de le 
mettre à profit. En même temps que nos arme- 
ments devenaient plus précipités et que nous nous 
trouvions réduits à employer de mauvais fers, des 
bois de rebut , des chanvres de qualité inférieure, 
rhabitude des longs blocus, la pratique constante 
de la mer, apprenaient à nos ennemis à adopter 
les proportions les plus convenables , les précau- 
tions les mieux entendues pour donner à leurs 
mâtures la solidité qui leur avait manqué jusque-là. 
De ce côté, leurs navires eurent bientôt gagné 
tout ce que nos bâtiments perdirent par suite de 
notre détresse et de notre négligence. Il nous res- 
tait des navires plus vastes et auxquels des lignes 
d'eau plus habilement calculées assuraient une 
marche supérieure. Les chances de la guerre en 
mirent quelques-uns entre les mains des An- 
glais f qui s'empressèrent de les réparer et de les 
imiter. Leur marine s'enrichit ainsi de bâtiments 
qui, construits sur les mêmes plans que les nôtres, 
mais armés avec plus de soin et de connaissance 
des exigences de la mer, loin d'avoir rien à envier 



CHAPITRE IV. 53 

à leurs modèles^ eurent sur eux une très-grande 
supériorité dans les navigations difficiles et rigou- 
reuses. Le Commerce de Marseille , qui avait porté 
le pavillon du vice-amiral Truguet et celui du con- 
tre-an}iral Trogoflf, ce superbe trois-ponts, dont 
le tonnage dépassait de près de 500 tonneaux celui 
du ViCTORY, conduit de Toulon à Portsmouth, y 
resta pour servir de leçon aux constructeurs an- 
glais, comme le Pompée de 74- , également enlevé 
à Toulon, comme plus tard le Tonnant et le Fran- 
Min, vaisseaux de 80 canons, capturés tous deux 
à Aboukir, et qui, à cette époque, n'avaient 
leurs pareils dans aucune marine du monde. 

D^ailleurs, malgré l'espèce d'équilibre qui exis- 
tait en 1793 entre les deux marines, équilibre , 
il est vrai , que l'adjonction des marines espa- 
gnole, hollandaise, portugaise et napolitaine à 
la marine anglaise ^ eût suffi pour détruire , la 
guerre était à peine commencée , qu'il fut facile 
d'en prévoir l'issue. Dans un temps où tous les 



1 La Hollande possédait une force nominale de 49 vais- 
seaux de ligne, dont la plupart ne portaient que 64 et 54 ca- 
nons et étaient déjà en très-mauvais état. L'Espagne , sur 
204 navires, comptait 76 vaisseaux et en avait 56 d'armés Le 
Portugal promettait de fournir à la coalition 6 beaux vais- 
seaux bien équipés et montés en partie par des officiers an- 
glais. Le roi de Naples s'engageait à mettre à la disposition 
du commandant de la flotte anglaise dans la Méditerranée 
4 vaisseaux de 74 et un corps de 6 000 hommes. 

5. 



5i GUERRES MARITIMES. 

liens sociaux se trouvaient relâchés, il y aurait eu, 
en eflfet, folie à espérer à bord de nos navires le 
maintien de cette obéissance passive et de ce res- 
pect hiérarchique, seuls fondements possibles 
d'une bonne discipline. Les équipages de la flotte 
mouillée dans la baie de Quiberon furent les pre- 
miers à donner Texemple de ces dangereuses sé- 
ditions qui devaient se renouveler plusieurs fois à 
bord des vaisseaux de la république : ils obligèrent 
ramiï*al Morard de Galles à ramener la flotte à 
Brest, et ne rentrèrent dans Tordre que lorsqu'une 
partie des mutins eut été envoyée aux armées et 
remplacée par des levées de pêcheurs et de con- 
scrits. La perte de ces vieux matelots était moins 
regrettable encore que celle des officiers qui, sous 
d'Estaing, sous Guichen, sous Sufïren et d'Orvil- 
liers, avaient appris à manœuvrer des vaisseaux et 
à diriger des escadres. Ceux de ces officiers qui 
n'émigrèrent pas furent emprisonnés ou tombèrent 
sous la hache de la guillotine. Cette marine si glo- 
rieuse, si dévouée, si redoutable aux ennemis de 
la France, sembla disparaître tout entière dans une 
seule année de terreur. Ce qu'un gouvernement 
régulier n'eût point réussi à accomplir, un gouver- 
nement nouveau , obligé de faire face à l'Europe , 
dut songer à l'entreprendre. Aux prises avec la 
guerre civile, avec la famine, avec la désorganisa- 
tion des esprits, il fallut qu'il s'occupât de combler 



CHAPITRE IV. 55 

cette brèche énorme par laquelle Fennemi devait 
pénétrer, et de faire surgir des rangs les plus in- 
fimes de la flotte des officiers et des commandants 
pour ces vaisseaux abandonnés et ce matériel de- 
venu inutile. Cependant la guerre était active et 
pressante ; pour faire vivre le peuple, il était né- 
cessaire d^assurer la rentrée des convois de blé 
attendus d'Amérique. Le salut de la révolution 
exigeait qu'on tînt des escadres à la mer, et il 
fallait réaliser, avec la rapidité propre à cette épo- 
que, de toutes les choses du monde celle qui de- 
mande le plus de temps et de méthode, celle qui 
s'accommode le moins de la précipitation et du dé- 
sordre : la reconstitution d'une grande marine. La 
Convention n'hésita point : elle poussa ses esca- 
dres dehors avec ce personnel novice, décréta 
Tactivîté dans nos arsenaux , l'héroïsme sur nos 
vaisseaux , comme elle venait de décréter la vic- 
toire aux frontières, et , tant Tenthousiasme a de 
puissance, même dans les choses qui semblent le 
plus échapper à son empire, peu s'en fallut qu'elle 
ne surprît , en cette journée mémoiablu connue 
sous le nom de combat du 13 prairial , à cet ami- 
ral vétéran qiii avait tenu le comte d'Estaing en 
échec et à ces vaisseaux anglais régulièrement 
armés et commandés par des otficiers expérimen- 
tés, un triomphe qui eût peut-être donné une di- 
rection bien différente à la guerre. L'amiral Vil- 



56 GUERRES MARITIMES. 

laret-Joyeuse, en cette occasion, combattit pendant 
trois jours dans le golfe de Gascogne la flotte de 
lord Howe, composée de 25 vaisseaux , et , bien 
qu'il eût perdu 7 vaisseaux dans le dernier enga- 
gement qui eut lieu le l®' juin 1794, la flotte an- 
glaise , aussi maltraitée que la nôtre , n'essaya pas . 
de pousser plus loin ses avantages. Le convoi d'A- 
mérique entra dans Brest peu de jours après cette 
action malheureuse, et la république, sauvée d'une 
disette imminente, put en rendre grâce aux vais- 
seaux que lui avait légués l'infortuné Louis XVI. 
Déjà ce magnifique héritage avait reçu une fa- 
tale atteinte. Ivre de terreur, en apprenant l'entrée 
du général Carteaux à Marseille, Toulon s'était 
jeté, le 28 août 1793, dans les bras de l'Angle- 
terre, et avait livré ses forts, sa rade et ses vais- 
seaux à la flotte de lord Hood. Par suite de cette 
funeste résolution , les Anglais se trouvèrent sans 
combat en possession de 31 vaisseaux et de 15 fré- 
gates. Lord Hood les reçut en dépôt au nom de 
Louis XYII ; mais il n'y eut pas un officier anglais 
qui se méprît sur la valeur d'un pareil engagement, 
et Nelson fut des premiers à remarquer qu'il ne 
faudrait pas une heure pour brûler la flotte fran- 
çaise. Cette flotte échappa en partie à l'incendie 
dans lequel les Anglais avaient voulu l'envelopper 
tout entière. Ils avaient trouvé à Toulon 58 bâti- 
ments ; 25 retombèrent entre les mains de la 



CHAPITRE IV. 57 

France. Cet événement cependant^ si Ton ne con- 
sidère que le dommage matériel y fut plus fatal 
à notre marine que ne Tavaient été les combats 
réunis de M. Grasse et du i 3 prairial , car la perte 
que nous supportâmes en cette occasion s'éleva à 
13 vaisseaux et 9 frégates. 9 de ces vaisseaux fu- 
rent brûlés par Sidney Smith , 3 bâtiments furent 
emmenés par les Sardes et les Espagnols ^ et 
4 vaisseaux suivirent avec 6 frégates Tescadre an- 
glaise au moment où elle se retira aux îles d'Hyères. 

En Angleterre, Topinion publique fut loin d'être 
satisfaite de ce résultat : elle reprocha vivement à 
lord Hood , non point ce qui a souillé son nom , 
d'avoir ajouté les horreurs de cet eflfroyable incen- 
die à toutes les horreurs d'une évacuation préci- 
pitée, mais d'avoir trop attendu pour s'y résoudre, 
et d'avoir ainsi laissé son œuvre de destruction 
incomplète. On se demandait pourquoi, à peine 
maître des forts, il ne s'était point occupé d'expé- 
dier dans les ports anglais cette belle flotte remise 
en son pouvoir, pourquoi du moins il n'avait pas 
pris à l'avance de telles mesures, qu'aucun de nos 
vaisseaux ne pût échapper à l'incendie, quand une 
évacuation, depuis longtemps prévue, serait de- 
venue inévitable. 

Heureusement pour la France, lord Hood n'é- 
tait point entré seul à Toulon. En même temps 
qu'il jetait l'ancre dans cette rade, une flotte es- 



5H GCERKES MARITIMES. 

|>agnole^ composée de 47 vaisseaux > y mouillait 
aussi , et don Juan de Langara^ qui la comman- 
Viait, don Juan de Langara^ Tancien prisonnier 
de Rodney *, s'empressait de déclarer que Toulon 
n'était point ^ connue lord Hood semblait disposé 
à le croire, un /)oW virtuellement anglais^ mais 
un dépôt confié à l'honneur de TËspagne aussi 
bien qu'à celui de l'Angleterre. Après avoir mouillé 
ses vaisseaux de manière à battre de la façon la 
plus favorable les vaisseaux anglais affaiblis en 
nombre par divers détachements qui croisaient 
alors dans la Méditerranée , et en force effective 
par les renforts qu'ils avaient dû envoyer aux gar- 
nisons des différents postes « l'amiral espagnol ne 
ne crut plus obligé de dissimuler que , dans son 
opinion , la ruine de la fnarine française ne pou- 

t L'amiral don Juan de Langara, né vers 1730, d'une fa- 
mille noble de l'Andalousie, combattit le 16 janvier 1780, 
avec 14 vaisseaux espagnols, l'amiral Rodney, qui, à la této 
de 22 vaisseaux de ligne, voulait ravitailler Gibraltar. Un 
de ses vaisseaux sauta en l'air, furent pris, et lui-même 
fut fait prisonnier après avoir reçu trois blessures. En récom- 
pense de sa conduite héroïque pendant ce combat, Charles 111 
le nomma lieutenant général. Après la paix de Bàle, il fut 
chargé du commandement de la flotte de Cadix, conduisit 
celte flotte à Toulon, et obligea ainsi les Anglais à évacuer 
la Corse et la Méditerranée. Au retour de cette expédition, 
il se rendit à Madrid, où il succéda, au mois de janvier 1707, 
à don Pedro Varela de Ulloa dans le ministère de la marine. 
En 1798, il quitta ce ministère, et mourut en 1800 avec le 
grade de capitaine général. 




CHAPITRE IV. 50 

vcdt qu'être préjudiciable aux intérêts de V Espagne, 
Ce fut cette conduite pleine de fermeté, et dictée 
assurément par la plus haute politique, qui sauva 
une partie de notre flotte; mais elle ne put sauver 
les malheureux habitants de Toulon des horribles 
effets d^une évacuation entreprise sous le canon 
des républicains. Cette ville contenait 28 000 âmes 
quand elle invoqua le secours des Anglais. Peu de 
semaines après qu'ils l'eurent quittée, elle n'en ren- 
fermait plus que 7 000, et cependant J 5 000 per- 
sonnes seulement avaient trouvé un refuge sur les 
flottes alliées. En quelques mois, 6 000 habitants 
avaient disparu. Un grand nombre avaient péri dans 
les divers engagements qui précédèrent l'évacua- 
tion ; quelques-uns, quand ce terrible moment fut 
arrivé, se pressant sur les quais avec leurs femmes, 
avec leurs enfants, furent coupés en deux par les 
boulets que les républicains faisaient pleuvoir sur 
eux des hauteurs qui dominent la ville. D'autres se 
noyèrent dans le port; le reste, laissé à la merci 
des vengeances populaires, .périt victime d'une 
atroce réaction que le brave général Dugommier 
s'efforça vainement de prévenir. 

Au moment où la flotte anglaise quittait la rade 
de Toulon, Nelson était avec l'Agamemnon mouillé 
devant Livourne. Quatre navires chargés de blessés 
y arrivèrent bientôt avec les bâtiments qui por- 
taient une partie des malheureux émigrés. Des 



60 GUERRES MARITIMES. 

vaisseaux français les suivaient *^ car Tamiral Lan- 
gara n'avait point réussi à convaincre les officiers 
qui les commandaient qu'il était plus honorable 
pour eux^ plus conforme aux intérêts de la France^ 
de placer ces vaisseaux sous la protection de l'Es- 
pagne que sous la protection de l'Angleterre. 
« Toulon a éprouvé en un jour, écrivait Nelson à 
sa femme, toutes les calamités que peuvent enfan- 
ter les guerres civiles. Des pères sont arrivés ici 
sans leurs enfants, des enfants sans leurs pères. 
C'est l'horreur sous toutes ses facîes. J'ai près de 
moi le comte de Grasse, qui commande la frégate 
la Topaze, Sa femme et sa fille sont à Toulon. Lord 
Hood s'est jeté lui-même à la tête des troupes qui 
fuyaient, et a fait l'admiration de tous ceux qui ont 
été témoin de son courage ; mais le torrent était 
irrésistible. Plusieurs de nos postes, occupés par 
les troupes étrangères, ont été enlevés sans com- 
bat; dans d'autres, défendus par nos soldats, pas 
un homme ne s'est sauvé. Je ne puis tout écrire, 
mon cœur est navré. » 

Les événements dont Nelson fut témoin à cette 
époque laissèrent dans son esprit une impression 

* Les bàliments français qui furent ainsi ajoutés à la ma- 
rine anglaise furent le Commerce de Marseille ^ de 130 ca- 
nons ; les vaisseaux le Pompée , le Puissant et le Sctpion , 
de 74; les frégates VAréthuse et la Perle, de 40 canons; 
l'Àlceste, la Lutine^ la Prosélyte et la Topaze, de 32; la 
corvetle la Belette^ de 24. 




CHAPITRE IV. Gl 

profonde. Les deux premières années de la guerre 
nous avaient coûté 23 vaisseaux; mais ce n'est pas 
dans ces pertes prématurées que Nelson croyait dé- 
couvrir le secret de notre faiblesse. 11 le voyait tout 
entier dans Tinsubordination de nos équipages, et 
répétait souvent a que nous ne réussirions point à 
battre une flotte anglaise tant que nous n'aurions 
pas rétabli la discipline dans la nôtre. » C'est à ces 
habitudes démagogiques (the riotom bekaviour of 
lawless Frenckmen) que, quelques années plus tard, 
sur le cbamp de bataille d'Aboukir, il attribuait 
encore les désastres de nos escadres. Il parle dans 
une de ses lettres, écrite à la fin de 1793, d'une de 
nos frégales qu'il bloquait devant Livourne, et dont 
l'équipage, une belle nuit, déposa son capitaine et 
le remplaça par le lieutenant d'infanterie de ma- 
rine. Le désordre des clubs s'était, en effet, intro- 
duit sur nos vaisseaux, et nos matelots, soupçon- 
nant leurs officiers de vouloir les vendre à l'An- 
gleterre, mettaient chaque jour en délibération 
l'obéissance à leurs ordres. Nelson vit ces officiers 
se partager en deux camps ennemis, et ceux qui 
étaient demeurés les dépositaires des traditions glo- 
rieuses des guerres de l'Inde et des Antilles, sortir 
de Toulon à la suite de l'amiral anglais, pour se 
ranger sous son pavillon. De là date sa présomp- 
tueuse confiance : elle prit sa source dans la dé- 
sorganisation de notre marine. 

I. 6 



i 



CHAPITRE V, 



OccupatloQ de la Corse par les Anglais. 

Au moment de Tévacuation de Toulon, Nelson 
avait gagné Testime et Taffection de lord Hood par 
le zèle qu'il venait de déployer dans les diverses 
missions dont il avait été chargé. Dans l'espace de 
six mois, son vaisseau n'avait pas passé vingt jours 
au mouillage. Pendant que Tescadre anglaise occu- 
pait la rade de Toulon et en disputait la possession 
aux batteries des républicains, Nelson, un jour à 
Naples, le lendemain sur les côtes de Corse^ n'avait 
cessé de tenir la mer. Gourant de Corse en Sardai- 
gne, ou de Tunis à Livourne, négociant, bataillant, 
ne connaissant ni le repos ni la crainte, il s'annon- 
çait déjà avec toute l'audace et la brusquerie de sa 
nature, et appelait résolument courage politique 
cette facilité qu'il montra plus tard à violer toutes 
les garanties du droit des gens et toutes les stipu- 
lations protectrices des États secondaires* Frappé 
des qualités qui faisaient de Nelson, sinon un très- 



CHAPITRE V. 63 

bon pôlifîqfue (ce dont ce dernier se piquait cepen- 
dant), du moins un homme d'action inappréciable, 
lord Hood lui avait plusieurs fois offert de quitter 
son petit vaisseau de 64 pour un vaisseau de 7-i. 
L'oftre était séduisante. Cependant Nelson ne pou- 
vait se résoudre à se séparer de ses .officiers. Il leur 
était très-attaché et ne parlait jamais d'eux qu'avec 
les plus grands éloges. Chose singulière, cet homme, 
chez lequel certains actes de triste célébrité sem- 
bleraient accuser une âme inflexible, était doué, au 
contraire, d'une grande sensibilité et de la nature 
la plus affectueuse. L'exercice même de cette au- 
torité despotique et sans contrôle dont il fut si 
longtemps investi, n'avait pu altérer chez lui cette 
égalité d'humeur et cette facilité de mœurs qui le 
distinguaient dans la vie privée, et qu'il portait jus- 
que dans ses moindres relations de service. Il suffit 
de parcourir sa correspondance pour ne point con- 
server le plus léger doute à cet égard. On ne trou- 
verait peut-être pas dans tout le cours de ce volumi- 
neux recueil, où Nelson s'abandonne aux effusions 
les plus intimes, une seule plainte contre ses vais- 
seaux, ses officiers ou ses équipages. Tout cela est 
excellent, dévoué, plein d'ardeur, et tout cela le 
devient en effet sous l'influence de cet heureux 
optimisme et de cette disposition affable et bien- 
veillante. C'était là, du reste, le grand art de Nelson. 
Il savait s'adresser si bien aux aptitudes particu- 



64 GUERRES MARITIMES. 

lières de chacun^ qu'il n'était si méchant officier 
dont il ne parvînt à faire un serviteur zélé^ souvent 
même un serviteur capable. 

Le temps pendant lequel il conserva le comman- 
dement de ce petit vaisseau de 64 fut le plus heu- 
reux de sa vie. Il était alors bien loin de prévoir 
toute la gloire qui s'attacherait un jour à son nom^ 
mais une réputation honorable avait déjà récom- 
pensé ses efforts, et le ton joyeux qui règne dans 
les lettres qu'il écrivit à cette époque forme un in- 
téressant et pénible contraste avec l'abattement qui 
se trahit à chaque ligne de sa correspondance, 
quand, au milieu des honneurs et des enivrements 
qui suivirent la bataille d'Aboukir, mécontent de 
lui et des autres, il appelait de tous ses vœux une 
mort glorieuse et semblait n'aspirer qu'au repos 
de la tombe. En 1794, moins illustre, mais plus 
heureux, plus satisfait de lui-même, battu de ces 
ouragans du golfe de Lyon dont il ressentait pour 
la première fois la violence, ayant à peine touché 
terre depuis son départ d'Angleterre, il trouvait 
délicieuse cette vie rude et active, et la sérénité de 
son âme lui rendait ces épreuves légères. c( Depuis 
quelque temps, disait-il, nous n'avons eu que des 
coups de vent; mais avec I'Agamemnon nous n'y 
prenons pas garde... c'est un si bon vaisseau. Nous 
n'avons pas d'ailleurs un malade à bord. Comment 
y en aurait-il avec un si vaillant équipage? Et lord 




CHAPITRE y. 65 

Hood ! quel excellent officier ! Tout ce qui vient de 
lui est tellement clair^ qu^il est impossible de ne 
point comprendre ses intentions. » Ainsi enchanté 
de son vaisseau^ de son équipage et de son amiral^ 
Nelson se promettait bien de ne point perdre une 
heure de cette guerre^ et quoique tout le profit 
qu'il osât en attendre fût quelque joli cottage du 
prix d'environ 2 000 liv. sterl., quoiqu'il y eût alors 
dans la Méditerranée plus d'honneur que de profit 
à recueillir^ il prenait gaiement son parti de toutes 
les privations et de toutes les misères, maintenant 
sa chétive santé à travers les fatigues et les intem- 
péries qui terrassaient les plus robustes. La marine 
française semblait pour longtemps réduite à l'im- 
puissance^ l'incendie de Toulon avait rendu la mer 
déserte, et Nelson s'apprêtait à chercher sur un 
autre élément de remploi pour l'activité de s&% ja- 
quettes bleues qu'il voulait conduire à la tranchée 
et à l'attaque des places fortes^ de façon à faire 
honte aux habits rouges que les républicains ve- 
naient de chasser de Toulon. 

Lord Hood, en effet, avait à peine quitté cette 
magnifique rade, qu'il songea à s'assurer dans la 
Méditerranée un nouveau refuge pour sa flotte. 
Depuis longtemps il convoitait la possession de la 
Corse, que le vieux Paoli agitait par ses intrigues, 
et, pendant son séjour à Toulon, il avait entamé 

avec ce général une négociation qui fut suivie 

6. 



66 GUERRES MARITIMES. 

d'une tentative infructueuse sur la ville de Saint- 
Florent. Paoli promettait de soulever les habitants 
et de les amener à accepter le protectorat de l'An- 
gleterre , mais il voulait que lord Hood s'en- 
gageât à chasser les Français des places fortes 
qu'ils occupaient dans le nord de l'île. L'em- 
ploi de quelques vaisseaux se fût trouvé insuffi- 
sant contre des places aussi peu accessibles que 
Bastia et Calvi , et , tant qu'il eut à défendre Tou* 
Ion y lord Hood se trouva trop occupé pour pou- 
voir former de nouvelles entreprises. L'évacuation 
de Toulon laissait , au contraire , à sa disposition , 
Tin corps d'armée de 2 000 hommes qui devenait 
un véritable embarras pour l'escadre, un matériel 
considérable et tous les moyens d'entreprendre des 
sièges réguliers. D'accord avec le major général 
Dundas, il résolut donc de tenter une conquête 
qui devait amplement sdédommager l'Angleterre 
de la perte de Toulon. Le débarquement des 
troupes s'opéra dans la baie de Saint-Florent. Les 
positions qui défendaient cette ville furent enlevées 
successivement, et Bastia, attaquée bientôt par 
les seules troupes de la marine et une partie des 
équipages de la flotte, contre l'avis et sans le con- 
cours des généraux anglais , Bastia fut emportée 
après quelques jours de siège. Calvi , que l'amiral 
Martin, sorti de Toulon à la tête de sept vaisseaux , 
essaya vainement de secourir, opposa une plus 




CHAPITRE V. 67 

longue résistance; mais investie par des forces plus 
considérables que celles qui avaient réduit Bastia ^ 
cette place finit par succomber également ^ et les 
Français se trouvèrent entièrement chassés de la 
Corse , qu'ils ne devaient reprendre qu'à la faveur 
des triomphes de Tarmée d'Italie. 

Nelson avait dirigé toutes les opérations du 
siège de Bastia et pris une part active à celui de 
Calvi. Ce fut dans une des batteries élevées contre 
les fortifications de cette dernière place, qu'il 
perdit l'usage de son œil droit, atteint par quelques 
débris qu'un boulet avait fait voler en éclats en 
frappant le merlon de cette batterie. Cette bles- 
sure ne le tint renfermé qu'un seul jour; mais, 
comme il l'écrivait alors, il ne s'en était pas fallu 
de l'épaisseur d'un cheveu qu'il n'eût la tète em- 
portée. 



« C'esl une puissance infuiliibie (lui écrivait son père, es- 
prit grave et religieux pour lequel Nelson éprouvait une 
vénération profonde), c'est une puissance pleine de sagesse 
et de bonté qui a diminué la force du coup dont vous avez 
(Hé frappé. Bénie soit cotte main qui vous a sauvé pour être, 
j'en suis certain, pendant bien des années encore, l'instru- 
inenl du bien qu'elle prépare, l'exemple et la leçon de vos 
compagnons! 11 n'y a point à craindre, mon cher Horace, 
que ce soit jamais de moi que vous vienne une dangereuse 
flatterie ; mais, je l'avoue, j'essuie quelquefois une larme de 
joie en entendant citer votre nom d'une manière aussi hono- 
rable. Puisse le Seigneur continuer à vous protéger, à vous 
diriger, à vous assister dans tous vos efforts pour accomplir 



68 GUERRES MARITIMES. 

ce qui est salutaire et équitable ! Je sais que les militaires 
sont généralement fatalistes Celle croyance peut sans doute 
être utile , mais il ne faut pas qu'elle exclue la confin.nce 
que tout chrétien doit avoir dans une providence spéciale 
qui dirige tous les événements de ce monde. Votre destinée, 
croyez-le bien, est dans les mains du Seigneur, et les che- 
veux même de votre tête sont comptés. Je ne connais point, 
quant à moi, de doctrine plus fortifiante. » 

En vérité^ il y a une grande élévation de pensée 
dans ces accents à la fois émus et résignés. Le 
sentiment du devoir n'y a point laissé de place 
pour ces insinuations timides qu'on eût pardonnées 
cependant à la tendresse d'un père. Le noble 
vieillard n'engage point son fils à ménager sa vie; 
mais^ les yeux levés au ciel^ il espère^ pour em- 
ployer les expressions mêmes que nous retrouvons 
dans une autre de ses lettres, que Dieu le défendra 
de la flèche qui vole à la clarté du jour et de la 
peste qui chemine dans Vombre de la nuit. C'est 
bien là le langage inspiré, le ton plein de vigueur 
de cette grande Église, aujourd'hui chancelante, 
qui fut, pendant deux siècles, le plus ferme pilier 
de la constitution britannique. Ce sont bien ces, 
fortes maximes qui semblent moins destinées à for- 
mer des chrétiens pour le ciel que des citoyens 
pour la vieille Angleterre, ces hautes notions du 
devoir où l'on retrouve plus souvent peut-être les 
inspirations du Dieu de Moïse que les touchantes 
leçons du Dieu de l'Évangile, mais dans lesquelles 



A 



CHAPITRE V. 69 

il est impossible de méconnattre le germe et le 
principe des plus nobles vertus militaires. Les An- 
glais, il n'en faut point douter, n'ont point été seu- 
lement, dans la longue et sanglante guerre qu'ils 
nous ont faite, d'habiles et persévérants automates; 
ils ont été, comme nous l'étions alors, des combat- 
tants ardents et convaincus, mourant, comme 
nous, pour Tautel et le foyer, animés d'un enthou- 
siasme semblable au nôtre, et aussi prêts que nous 
à se sacrifier pour le triomphe de leurs idées et le 
succès de leurs principes. Si, pendant cette ter- 
rible lutte, ils n'eussent point eu aussi quelque 
source sacrée où retremper leur dévouement et 
leur énergie, jamais ils n'auraient pu résister à 
cette race héroïque chez laquelle la vertu la plus 
commune fut un suprême mépris de la mort. Mal- 
gré la supériorité de leurs vaisseaux, la rapidité et 
la précision de leur tir, ils eussent été emportés, 
comme une paille légère, par ce tourbillon d'hom- 
mes et de navires que soulevait l'ouragan révolu- 
tionnaire; mais la foi républicaine rencontra dans 
cette arène les restes de ce vieux fanatisme puri- 
tain qui, depuis Cromwell, n'était point complète- 
ment éteint encore. Pour résister à la furie fran- 
çaise, il se retrouva parmi ces descendants des 
têtes-rondes quelque chose de ce feu sombre et 
opiniâtre que leurs pères opposaient jadis aux ca- 
valiers de Charles Stuart, et c'est ainsi que, pen- 



70 GUERRES MARITIMES. 

(lant près d'un quart de siècle, il fut donné à ces 
ardeurs rivales de se disputer et d'étonner le 
monde. 

Nelson lui-même, qui possédait au plus haut 
degré ce qu'on peut appeler la bravoure de tem- 
pérament, et qui n'a jamais connu, si l'on peut en 
croire le témoignage de sa correspondance et celui 
de ses contemporains, cette émotion involontaire 
que ressentit le jeune Wellesley à sa première ba- 
taille ; Nelson, qui jouait sa vie aussi résolument 
qu'aucun homme au monde, ne dédaignait point 
cependant, au moment de combattre, de raffermir 
son courage au souvenir des pieuses exhortations 
de son père. A la veille de ces grandes journées 
d'où il est rarement sorti sans blessure, il éprou- 
vait le besoin de se recueillir et d'envisager d'un 
œil ferme et grave les chances qu'il allait courir. 
Souvent il écrivit sur son journal une courte 
prière. 

« Notre vie à tous, disait-il , est entre les mains de celui 
qui sait mieux que personne s'il doit préserver ou non la 
mienne. Je m'en remets sur ce point à sa volonté. Mais ce 
qui est dans mes propres mains, c'est ma réputation et mon 
honneur, et vivre avec une réputation flétrie me serait in- 
supportable. La mort est une dette que nous devons tous 
payer un jour; il importe peu que ce soit aujourd'hui ou 
dans quelques années. Ce que je veux, c'est que ma con- 
duite ne puisse jamais attirer la rougeur sur le front de mes 
amis.» — « Rappelez-vous (écrivait-il à sa femme au moment 
où il pensait que lord Hood pourrait atteindre l'escadre 



CHAPITRE V. 71 

française accourue au secours de Calvi), rappelez - vous 
ga'un brave homme ne meurt qu'une fuis, et qu'un lâche 
raeurl toute sa vie. Si quelque accident devait m'arrivcr 
dans cette rencontre, je suis certain du moins que ma con- 
duite aura été de nature à vous donner des titres à la bien- 
veillance royale. Ne croyez pas cependant que j'aie aucun 
sinistre pressentiment, et que je craigne vraiment de ne plus 
vous revoir; mais, s'il en devait être autrement, que la vo- 
lonté de Dieu soit faite! Mon nom ne sera jamais un djC's- 
honncur pour ceux qui le porlent. Le peu que je possède, 
vous le savez, je vous l'ai déjà donné. Je voudrais que re fui 
davantage , mais je n'ai jamais rien acquis d'une manière 
qui ne fût honorable, et ce que je vous donne vient de mains 
qui sont pures. » 



Au mois d'octobre 1794, lord Hood rentra en 
Angleterre sur le Victory, et laissa le comman- 
dément temporaire de la flotte au vice-amiral Ho- 
tham. Il avait eu souvent à se plaindre de la négli- 
gence avec laquelle l'amirauté pourvoyait aux be- 
soins de son escadre, et, à son arrivée en Angle- 
terre, il s'en expliqua avec vivacité. Il était, vers 
le mois d'avril 1795, à la veille de mettre sons 
voiles pour aller reprendre le commandement de 
la flotte de la Méditerranée, quand il crut devoir, 
avant de partir, adresser de nouvelles remontrances 
à l'amirauté sur l'insuffisance des forces entrete- 
nues dans cette station. Son insistance excita un 
tel mécontentement dans le conseil, que le 2 mai il 
reçut, de la façon la plus inattendue, l'ordre d'a- 
mener son pavillon, qui ne fut jamais rehissé de- 



72 GUEURES MARITIMES. 

puis cette époque. L'amiral sir John Jervis fut 
nommé pour lui succéder, et partit pour la Médi- 
terranée le 11 novembre 1795. Le commandement 
de la flotte anglaise resta donc pendant plus d'une 
année entre les mains du vice-amiral Holham, qui 
ne Tavait reçu que d'une manière provisoire, et il 
est probable que cet officier Teût conservé défini- 
tivement, s'il eût su se montrer à la hauteur d'une 
tâche qui était réellement au-dessus de ses forces. 

« Holham , écrivait Nelson , est assurément le meilleur 
homme qu'on puisse voir, mais il prend les choses trop phi- 
losophiquement. Il faudrait ici un homme actif et entre- 
prenant, et il n'est ni l'un ni l'autre. Pourvu que chaque 
mois se passe sans que nous ayons de notre côté essuyé au- 
cune perte, il se tient pour satisfait. Sous aucun rapport, il 
n'est comparable à lord Hood. Ce dernier est vraiment l'of- 
ficier le plus remarquable que j'aie connu. Lord Howe est 
certainement un officier d'un rare mérite pour conduire et 
diriger une flotte, mais c'est tout. Lord Hood est également 
supérieur dans toutes les positions où puisse se trouver un 
amiral. » 

Jusqu'au moment où Nelson connut Tamiral 
Jervis, lord Hood paraît avoir réalisé à ses yeux 
l'idéal du commandant en chef. Aussi apprit-il avec 
indignation la brusque destitution dont cet amiral 
venait d'être l'objet. <t Oh ! misérable amirauté ! 
écrivait-il à son frère ; ces gens-là ont obligé le 
premier officier de notre marine à quitter son com- 
mandement. L'ancienne amirauté peut avoir causé 




CHAPITRE V. 73 

ia perte de quelques bâtiments de commerce par 
son inertie et sa négligence; celle-ci a compromis 
toute une flotte de bâtiments de guerre. L'absence 
de lord Hood est une calamité nationale. x> 

Les réclamations de lord Hood avaient été pré- 
sentées avec une vivacité qu'il regretta plus tard, 
mais elles étaient fondées. L'escadre qu'il avait 
laissée à Famiral Hotham était en effet dépourvue 
de tout, et la plupart de ses vaisseaux auraient eu 
besoin de rentrer au port pour s'y refaire et s'y 
réparer. Jetée à une si grande distance de l'Angle- 
terre, qu'elle devait redouter une victoire incom- 
plète presque à l'égal d'un revers, par l'impossibi- 
lité où elle se fût trouvée après cette victoire de 
remplacer les mâts qu'elle eût perdus S cette flotte 
avait, en présence de l'alliance déjà douteuse de 
l'Espagne, la Corse à défendre, les Autrichiens à 
assister dans leurs opérations sur la côte de Gènes, 
le commerce anglais à protéger contre une multi- 
tude de corsaires, et, dans le port même de Tou- 
lon, une escadre sans cesse menaçante à surveiller 
et à contenir. Sidney Smith n'avait pas tout brûlé 
dans ce malheureux port : Nelson, qui éprouvait 

^ C'était TopiDion de Nelson lui-même et la meilleure 
preuve des chances favorables avec lesquelles nous pourrons 
souleuir une guerre maritime dans ce bassin de la Médi- 
terranée compris entre l'Afrique et la France , l'Espagne et 
les îles de Corse et de Sardaigne. 

1. 1 



74 GUERRES MÀRITIMBS. 

peu de sympathie pour ce grand parleur, avait déjà 
exprimé la crainte qu'il n'eût fait en cette occasion 
« moins de besogne que de bruit; x> en effets au 
lieu de 17 vaisseaux français^ comme on Tavait an- 
noncé en Angleterre^ il n'y en avait eu que 9 de 
détruits. Aussi^ cinq mois à peine après révacviar 
tion de Toulon^ l'amiral Martin avait pu prendra 
la mer avec 7 vaisseaux : chassant devant lui la 
division de l'amiral Hotham^ il avait ^courageuse- 
ment essayé de jeter des secours daps Calvi^ assiégé 
par les troupes anglaises; mais, poursuivi parla 
flotte de lord Hood^ il avait dû se réfugier dans le 
golfe l\x9Xkp ovi, embossé sous la protection des forts 
de l'île Sainte-Marguerite^ il avait défié pendant 
plusieurs jours les attaques de l'ennemi. 

Cette première tentative sur la Corse et l'activité 
que l'on continuait à déployer dans nos arsenaux 
auraient dû ouvrir les yeux à l'amirauté anglaise^ 
et lui faire comprendre le danger auquel pouvait 
se trouver exposée la flotte de la Méditerranée, si 
quelque important renfort, trompant la surveil- 
lance de la flotte de la Manche, parvenait à sortir 
des ports de l'Océan et à se joindreaux vaisseaux 
déjà réunis à Toulon. Tel était en efiet le plan 
qu'avait conçu, ve» la* fin de Tannée 4794, le co- 
mité de salut public, et il est certain que l'exécu* 
tion de ce projet eût pu amener dans la Méditer- 
ranée les plus importants résultats. Malgré les pertes 




CHAPITRE V. 75 

qu'elle avait éprouvées à Toulon et au combat du 
13 prairial^ la France possédait encore à cette épo- 
que un imposant matériel. 35 vaisseaux de ligne^ 
13 frégates et i6 corvettes ou avisos se trouvaient 
en rade de Brest^ prêts à prendre la mer. Le 3i dé- 
cembre 4794, cette flotte, déjà réduite d'un vais- 
seau qui s'était perdu dans une sortie , mit sous 
voiles et se dirigea vers la haute mer. Elle était 
commandée par le vice-amiral Villaret-Joyeuse, 
sous les ordres duquel on avait placé les contre- 
amiraux Bouvet, Nielly, Van-Stabel et Renaudin. 
Ce dernier, avec 6 vaisseaux, devait se détacher de 
la flotte dès qu'on n'aurait plus à craindre la ren- 
contre de Tarmée anglaise, et entrer dans la Médi- 
terranée pour y rallier l'amiral Martin. Malheureu- 
sement la plus affreuse pénurie régnait alors dans 
nos arsenaux. On n'y avait trouvé ni bois ni cor- 
dages, pour réparer les vaisseaux désemparés dans 
la journée du 13 prairial, et au moment de faire 
sortir une flotte aussi considérable, on n'avait pas 
même des vivres suffisants à lui donner. La farine et 
le biscuit surtout manquaient complètement. Avec 
beaucoup de peine on était parvenu à fournir six 
mois de vivres à l'escadre destinée à renforcer la 
flotte de Toulon, mais les autres vaisseaux de la 
flotte de Brest n'en avaient pu embarquer que pour 
quinze jours. Ainsi approvisionnés, avec des mâts 
jumelés parce qu'on n'avait pu les changer, des 



76 GUERRES MARITIMES. 

gréeinents en mauvais état^ des coques mal répa- 
rées et mal calfatées^ ces vaisseaux étaient envoyés 
à la mer au cœur de l'hiver, pour y affronter les 
tempêtes inévitables du golfe de Gascogne et la 
rencontre probable de 33 vaisseaux ennemis. Les 
vents contraires obligèrent bientôt les 6 vaisseaux 
destinés pour Toulon à partager leurs vivres avec 
leurs compagnons menacés d'en manquer. Arrivée 
à cent cinquante lieues de nos côtes, la flotte, déjà 
dispersée, fut assaillie par un coup de vent si vio- 
lent, que trois vaisseaux, le Neuf Thermidor ^ le 
Scipion et le Superbe ^ coulèrent à la mer, le Neptune 
se jeta à la côte entre Bréhat et Morlaix, et un mois 
après avoir quitté Brest, les débris de ce puissant 
armement regagnèrent le port sans avoir pu at- 
teindre le but qu'on s'était proposé par cette dé^ 
sastreuse sortie. 

De pareilles expéditions semblent fabuleuses 
aujourd'hui : des navires exposés à manquer de 
vivres à la mer, sombrant de vétusté au premier 
coup de vent, naviguant avec des mâts à demi 
brisés et des gréements hors de service, ce sont là 
des misères que notre génération n'a pas connues 
et a peine à comprendre. Telles étaient cependant 
les difficultés contre lesquelles eurent à lutter nos 
marins pendant les premières années de la ré- 
publique. Il fallait sans doute beaucoup de résolu- 
tion et d'énergie pour ne pas se laisser abattre par 




CHAPITRE V. 77 

des chances aussi défavorables ; il fallait surtout 
que ces hommes fussent animés d'un dévouement 
bien profond^ d une abnégation bien exaltée^ pour 
qu'ils consentissent à engager leur honneur et leur 
responsabilité dans des entreprises fatalement des- 
tinées à d'aussi déplorables issues. Nous ne pou- 
vons apprécier ce qui se passait alors dans notre 
marine sans embrasser du même coup d'œil l'en- 
semble de cette époque fiévreuse où le même ca- 
chet d'outrecuidance et d'audace se retrouve dans 
le gouvernement de la société comme dans la con- 
duite de la guerre^ dans les plans de constitutions 
politiques comme dans ceux d'expéditions mili- 
taires. Malheureusement l'influence de cette épo- 
que révolutionnaire et de la direction qu'elle avait 
donnée à la guerre maritime ne s'éteignit point 
complètement avec elle. Longtemps après qu'elle 
eut fait place à des temps mieux réglés et plus pros- 
pères, on vivait encore à bord de nos vaisseaux 
sur ces traditions de désordre et de négligences 
qu'elle avait léguées à la marine de l'Empire. Avant 
tout^ on s'y confiait dans son courage^ dans sa 
ferme résolution de mourir à son poste et de ven- 
dre chèrement sa jrie ; mais on y songeait peu à 
préparer un succèfeertain par des soins constants 
et des dispositions habituelles; puis le jour de l'ac- 
tion venu, si l'on se trouvait en face d'un ennemi 
mieux exercé, mieux discipUné, maniant avec plus 

T. 



78 GUERRES MARITIMES. 

de facilité et de précision ses canons et ses voiles, 
on se tenait pour satisfait de ne laisser entre ses 
mains que des mâts abattus^ des ponts jonchés de 
cadavres, un vaisseau près de couler, et Fon éprou- 
vait une sorte de fierté à voir le vainqueur lui-mê- 
me effrayé de tant de sang répandu, et comme 
consterné d'une pareille victoire. Ce fut une mal- 
heureuse guerre, mais ce fut une guerre hér€n[que 
que celle qui se poursuivit ainsi pendant vingt ans. 
Suivant nous, on n^a point assez dit sous quel astre 
contraire nos marins combattirent à cette époque; 
on n'a point assez fait sentir combien les in'stitlrtions 
leur ont manqué ; on n'a point assez hôtià^è leur 
résignation sublime, leurs combats sans espoir, 
leurs sacrifices sans illusion et sans peiir. Gardons- 
nous de méconnaître la gloire qui s'attache à de 
pareils faits d'armes; gardons-nous de la répudier, 
car le courage malheureux, quand il a cette dignité 
et cette persévérance, offre quelque chose de plus 
touchant, de plus digne de nos hommages peut- 
être, que le courage favorisé par la fortune. « Le 
succès, a dit souvent Nelson, suffit pour couvrir 
hien des fautes, mais combien de belles actions 
restent à jamais ensevelies sousune défaite ! » 



CHAPITRE VI. 

Combat da 14 mars 1795 dans le golfe do Gênes. 

Quoique le plan de la Convention eût échoué, la 
flotte de Toulon^ portée successivement par de 
prodigieux efiorts à 45 vaisseaux de ligne^ appa- 
reilla de ce port le 3 mars 4795 pour tenter un 
nouveau coup de main sur la Corse et essayer d'y 
jeter un corps de 6 000 hommes. L'amiral Ho- 
tham était en ce moment à Livourne^ où il avait 
conduit son escadre afin de se trouver à. portée de 
lavoriser les opérations de Tarmée autrichienne 
qui< manœuvrait sur les côtes de la rivière de Gènes. 
Ses éclaireurs lui annoncèrent bientôt la sortie de 
Tescadre française et lui apprirent la capture d'un 
de ses vaisseaux, le Berwigk^ qui^ sorti de Saint- 
Florent pour venir le rejoindre à Livourne, avait 
donné au milieu de Tavant-garde ennemie. Avec 
les 44 vaisseaux cjui lui restaient^ Tamiral Hotham 
se porta immédiatement à la rencontre de l'amiral 
Martin, tremblant d'arriver trop tard et de trou- 
ver le débarquement des troupes françaises déjà 
effectué. Malheureusement l'amiral Martin n'avait 



80 GUERRES MARITIMES. 

point osé tenter cette opération avec la perspec- 
tive de la voir interrompue par l'arrivée d'une 
escadre dont les éclaireurs étaient déjà venus le 
reconnaître, et après avoir capturé le Berwigk il 
s'était décidé à rallier les côtes de Provence. Sa 
route l'avait conduit vers l'entrée du golfe de 
Gênes, quand le 12 mars 4795, il aperçut l'escadre 
anglaise. Le vent soufflait de l'ouest et du sud- 
ouest par de fortes rafales. Pendant la nuit un vai^ 
seau français^ le Mercure, perdit son grand mftt de 
hune, et se séparant de la flotte, parvint à gagner 
le golfe Juan sous l'escorte d'une frégate. 

Ainsi réduite au même nombre de vaisseaux 
que l'escadre anglaise, notre flotte avait le désa- 
vantage de ne compter dans ses rangs qu'un seul 
trois-ponts le Sans-Culotte (et encore ce vaisseau 
fut-il obligé, par les avaries qu'il éprouva le len- 
demain, de quitter son poste pendant la nuit du 
13 au 14 mars et d'aller se réfugier à Gênes), 
tandis que l'amiral Hotham, dont le pavillon flottait 
à bord d'un vaisseau de 100 canons, le Britannl4^ 
l'amiral Hotham avait en outre trois vaisseaux de 
98 sous ses ordres. Il est vrai que, si la présence 
de ces vaisseaux contribuait à donner à l'escadre 
anglaise une apparence formidable, elle avait aussi 
pour résultat de retarder et d'embarrasser tous ses 
mouvements, ces vaisseaux étant de très-mauvais 
marcheurs en général, et obligeant les 74 à dimi* 



CHAPITRE VI. 81 

nuer de voiles pour les attendre. L'amiral Martin 
se trouvait donc à peu près le maître de chercher 
ou de fuir un engagement. Les instructions de la 
Convention lui recommandaient^ dit-on^ de ne pas 
évite; le combat^ et en eftet^ le 12 mars^ quand il 
avait aperçu Tennemi sous le vent de son escadre^ 
il avait résolument laissé arriver sur sa ligne de 
bataille^ comme s'il eût été (^écidé à en venir im- 
médiatement aux mains; mais la séparation du 
vaisseau le Mercure, et la vue des quatre trois- 
ponts rangés sous le pavillon de Famiral Hotham 
ébranlèrent sa résolution^ et^ encore incertain s'il 
se retirerait devant l'escadre anglaise ou s'il pren- 
drait l'offensive, il passa la nuit du 12 au 13 mars 
à petite distance de la ligne ennemie, qui placée 
sous le vent; tenait ses feux allumés^ et semblait 
moins poursuivre notre escadre que l'attendre. Le 
13 cependant; au point du jour, l'amiral Hotham 
se décida à signaler à ses vaisseaux de chasser en 
avant et d'augmenter de voiles. A huit heures du 
matin, le vaisseau français de 80, le Ça ira, com- 
mandé par le capitaine Coudé, aborda le vaisseau 
qui le précédait et perdit ses deux mâts de hune. 
Rapproché comme il l'était alors de l'avant-garde 
anglaise, ce vaisseau ainsi désemparé se trouvait 
gravement compromis, et une des frégates enne- 
mies, l'Inconstant, commençait déjà à le canonner, 
quand une de nos frégates^ la Vestale^ laissant 



82 GUERRES MARITIMES. 

arriver sur lui, le prit à la remorque malgré rap- 
proche du vaisseau l^Agàmemnon, qui s'avançait 
alors sous toutes voiles. Nelson avait témoigné Tin- 
tention de n'ouvrir son feu que lorsqu'il serait à bout 
portant du Ça ira; mais ce vaisseau parut tirer avec 
tant de précision ses canons de retraite, les seub 
qu'il pût diriger contre l'Agamemnon, que Nelson, 
ne voyant point autour de lui d'autres vaisseaux 
qui pussent le soutenir s'il venait à être démâté, 
j ngea prudent de ne point se présenter sous la volée 
d'un aussi redoutable antagoniste. Manœuvrant 
avec beaucoup de sang-froid et d'habileté, comme 
on le peut faire quand on commande un bon vais- 
seau et un équipage exercé, il eut soin de se tenir 
par la hanche du Ça ira, et profita de sa marche 
supérieure pour lui envoyer, dans de fréquentes 
arrivées, des bordées qui eurent bientôt mis les 
voiles de ce vaisseau en lambeau, et l'empêchèrent 
de s'occuper de la réparation de ses avaries. Ce- 
pendant plusieurs vaisseaux français avaient viré de 
bord et menaçaient de couper l'Agamemnon de la 
flotte anglaise. Le Ça ira lui-même, avec l'assistance 
de la frégate qui le remorquait, était parvenu à exé- 
cuter la même évolution et à faire route vers les 
vaisseaux qui s'avançaient à son secours. Nelson 
dut céder à la nécessité et obéir aux signaux de 
l'amiral Hotham qui rappelait son avant-garde, 
craignant de la compromettre dans un engage- 



CHAPITRE VI. 83 

ment partiel avec des forces supérieures. A deux 
heures et demie de l'après-midi » le feu cessa de 
part et d^autre. Le vaisseau le Cemeuvy que com- 
mandait le capitaine Benoit^ remplaça la frégate 
la Vestale, qui avait jusque-là remorqué le Ça ira, 
et à laquelle ce vaisseau devait son salut. Les 
deux escadres^ reformant aussi bien que possible 
leur ligne de bataille^ passèrent encore cette nuit 
en vue Tune de Tautre^ et attendirent le jour avec 
impatience. 

Au lever du soleil^ il fai^it presque calme : le 
Sam-Culotte, qui^ pendant la nuit^ s'était séparé de 
la flotte française^ avait disparu et se dirigeait sur 
Gènes; le Censeur et le Ça ira étaient sous le vent à 
une distance considérable des autres vaisseaux^ et 
Peficadre anglaise^ profitant d'une petite brise de 
nord qui venait de s'élever et lui avait donné l'a- 
vantage du vent^ se portait sur ces deux vaisseaux 
ainsi isolés^ comptant s'en emparer avant que le 
reste de notre flotte pût leur venir en aide. Les 
premiers vaisseaux anglais qui se présentèrent 
pour attaquer le Censeur et le Ça ira furent deux 
vaisseaux de lA, le Captain et le Bedford. Pen- 
dant que les deux amiraux multipliaient les signaux 
pour amener de nouvelles forces sur le lieu du 
combat^ ces quatre vaisseaux échangeaient déjà de 
rapides volées en présence des deux flottes^ ren- 
dues immobiles par le calme plat qui venait de suc- 



84 GUERRES MARITIMES. 

céder à une folle brise bientôt éteinte : on eût dit^ 
à les voir au milieu de ce champ clos^ de valeureux 
champions choisis par les deux armées pour éprou- 
ver la fortune de la journée. Quoique placés par 
les avaries du Ça ira dans la position la plus désa- 
vantageuse^ les vaisseaux français n'avaient point 
paru s'émouvoir de cet engagement inégal. Unis 
Tun à l'autre comme ces jeunes héros que Thèbes 
envoyait au combat^ ils présentaient^ sous ce ciel 
aussi bleu que celui de la Grèce^ sur ces flots aussi 
purs que ceux de Salamine, un spectacle imposant 
et digne de Tantiquité. Le vaisseau le Censeur y en- 
core frais et valide^ qui n'avait point une corde 
coupée ni une voile avariée^ qui eût pu échapper 
sans peine à cette terrible chance d'avoir bientôt 
tout une flotte à combattre^ se tenait^ au contraire^ 
plus serré contre son compagnon à l'approche du 
danger, comme pour lui mieux garantir son con- 
cours et sa résolution de partager sa fortune. Le 
sort sembla vouloir favoriser cette détermination 
héroïque. Au bout d'une heure, le vaisseau le 
Captain n'avait point une voile qui pût lui servir; 
son gréement était haché, plusieurs de ses mâts 
se trouvaient compromis par les boulets qu'ils 
avaient reçus, et, se hâtant de s'éloigner sous les 
lambeaux de voiles qui lui restaient, il faisait à l'a- 
miral Hotham le signal de détresse. Le Bedford 
avait moins souffert, mais il était également obligé 



CHAPITRE YI. 85 

de se faire remorquer par ses canots hors de la 
portée de ses redoutables adversaires. 

Cependant quatre nouveaux vaisseaux anglais^ 
aidés par un souffle de vent^ LiLLUSTRious^ le 
Courageux^ la Princesse royale de 98^ portant le 
pavillon de Tamiral Goodall^ et l' Agamemnon^ alors 
à son poste de bataille^ s^avançaient pour rempla- 
cer les bâtiments que le Censeur et le Ça ira avaient 
désemparés. De son côté^ Tamiral Martin^ qui avait 
arboré son pavillon sur une frégate^ profitant de 
la brise qui venait de s'élever du nord-ouest^ faisait 
signal à son escadre de virer vent arrière^ et de 
suivre^ par un mouvement successif, en se repliant 
vers la queue de la ligne^ le vaisseau le Duquesne, 
chef de file de Tarmée^ auquel il confiait le soin de 
conduire nos vaisseaux entre la flotte anglaise et 
les deux bâtiments qu'elle s'apprêtait à accabler. 
Les intentions de Tamiral furent mal comprises^ 
ou le vaisseau le Duquesne n'osa points à cause de 
la faiblesse de la brise^ les exécuter. 11 vint au vent^ 
et^ gouvernant parallèlement à la ligne anglaise^ la 
canonna du côté opposé à celui où se trouvaient 
le Censeur et le Ça ira *. Nos autres vaisseaux le 

^ .... « Le général y voulant prufiier de ce souffle de vent 
que nous semblions recevoir, signala à l'armée de se former 
en bataille pour dégager les deux vaisseaux assaillis ; mais 
le Duquesne, qui était chef de file, loin d'exécuter l'ordre , a 
tenu le vent et a passé au vent de l'escadre anglaise, au lieu 

8 



8t> GUERRES MARITIMES. 

suivirent^ et^ comme les capitaines Benoît et Coudé 
persistaient bravement à combattre^ Tavant-garde 
anglaise se trouva^ pendant quelque temps^ placée 
entre deux feux et obligée de servir ses canons des 
deux bords. Ses deux premiers vaisseaux^ l^Illo- 
STRiOLS et LE Ck)URAGEUx, virent tomber bientôt 
leur grand mât et leur mât d'artimon^ et eurent^ 
en moins d'une heure^ 35 hommes tués et 93 bles- 
sés. Malheureusement notre avant-garde ne pour- 
suivit point ses avantages. Entraînant par son 
exemple le reste de Tarmée^ elle s'éloigna et laissa 
sur le champ de bataille^ comme on Tavait déjà vu 
dans mainte affaire funeste à notre pavillon^ des 
ennemis près de se rendre, et deux de nos vais- 
seaux bien dignes assurément qu'une flotte se com- 
promît pour les sauver. Avant de se laisser ama- 
riner, le Censeur et le Ça ira avaient perdu quatre 
cents hommes, vu tomber une partie de leur mâ- 
ture et désemparé quatre vaisseaux ennemis, dont 
l'un, l'Illustrious, se jeta à la côte, deux jours 
après, par suite de ses avaries. 

Que l'on compare cette magnifique défense avec 
celle du Berwigk, capturé quelques jours aupara- 
vant par Tescadre française après avoir perdu un 

d'arriver entre nos deux, vaisseaux et l'armée ennemie , ce 
qui les auraient probablement sauvés. » (Rapport du repré- 
sentant du peuple Letourneur de la Manche, en mission près 
l'armée navale de la Méditerranée, 26 ventôse an ui.) 



CHAPITRE VI. 87 

seul homme^ son capitaine^ et avoir eu quatre 
matelots blessés, et l'on pourra juger si en effet, 
comme on Ta voulu dire, dans nos derniers com- 
bats, c'est la persévérance qui nous a manqué. 
Les An^ais, nous en pouvons éprouver un bien 
juste sentiment d'orgueil, ont bien peu d'actions de 
guerre dont on puisse comparer Théroïsme à la 
noble résistance de ces deux vaisseaux, à la dé- 
fense du Guillaume Tell, célèbre dans les deux 
marines, à celle du Vengeur ou du Redoutable; 
mais il faut dire à leur gloire ( et on peut appré- 
cier par là l'influence qu'exerçaient sur leurs es- 
cadres des institutions plus fortes, l'habitude do la 
soumission aux signaux de l'amiral et la crainte 
de cette opinion publique qui avait déjà sacrifié le 
malheureux Byng à ses exigences ), il faut dire que, 
si l'escorte de l'amiral Hotham se fût trouvée le 
7 mars à portée de secourir le Berwigk, ce vais- 
seau n'eût été probablement point abandonné sur 
1c champ de bataille, comme furent abandonnés 
le Censeur et le Ca ira. Ce triste résultat ne saurait 
du reste être imputé sans injustice à l'amiral Mar- 
tin. Il avait signalé la seule manœuvre qui pût 
sauver ses deux vaisseaux compromis, et il y eût 
probablement réussi, si son pavillon, au lieu de 
flotter à bord d'une frégate, eût été arboré à bord 
d'un des vaisseaux engagés, et si, au lieu d'avoir à 
signaler à ses capitaines de se porter au feu, il eût 



88 GUERRES MARITIMES. 

eu la liberté de les y conduire lui-même ; mais les 
instructions du gouvernement étaient alors posi- 
tives. Au moment du combat, l'amiral devait quit- 
ter son vaisseau et monter à bord d'une des fré- 
gates de Tescadre. Cette détestable disposition 
avait été adoptée en France depuis que le comte 
de Grasse avait été capturé sur la Ville de Paris 
par la flotte de lord Rodney, et il en résultait que 
deux des plus braves officiers généraux de notre 
marine, dont Texemple eût suffi pour entraîner 
leurs capitaines, Tamiral Martin et Tamiral Villa- 
ret-Joyeuse, se voyaient, à la même époque, Tun 
devant Gênes, l'autre devant Tîle de Groix, obligés 
de rester spectateurs désespérés de la mollesse et 
des fausses manœuvres de leurs vaisseaux. 

A la suite du combat du 14 mars 1795, les deux 
escadres se trouvèrent également affaiblies. Les 
Anglais nous avaient, il est vrai, enlevé deux vais- 
seaux, mais ils ne purent jamais parvenir à réparer 
le Ça ira; le Censeur y qui devait être repris plus 
tard sous le cap de Saint-Vincent par le contre- 
amiral Richery, fut le seul qu'ils purent ajouter à 
leur escadre. De notre côté, nous avions capturé 
LE Berwick et occasionné la perte de l'Illustrious. 
Le combat du 14 mars n'eût donc point été une 
affaire désastreuse pour notre marine, si l'abandon 
de deux vaisseaux sur le champ de bataille, en 
présence de forces à peu près égales, n'était un de 



CHAPITRE VI. 89 

ces événements funestes qui doivent peser sur le 
sort de toute une campagne. Nelson, avec la rapi- 
dité de coup d'œil et la sûreté de jugement d'un 
homme destiné à de grandes choses, avait compris 
qu^une escadre qui se résignait à de tels sacrifices 
était une escadre démoralisée^ à demi vaincue, et 
qu'il fallait se hâter de poursuivre. Il se rendit 
donc à bord de Tamiral Hotham, le pressa de laisser 
ses vaisseaux désemparés et ceux qu'il venait d'a- 
mariner sous Fescorte de quelques frégates, et de 
se lancer avec les onze vaisseaux valides qui lui 
restaient à la poursuite de Tennemi ; c( mais lut y 
beaucoup plus calme, écrivait Nelson à sa femme, 
me répondit : Nous devons être satisfaits, nous 
avons eu là une bonne journée. — ^Pour moi, je vous 
l'avoue, je ne puis être de cet avis, car, de ces 
onze vaisseaux français qui fuyaient, en eussions- 
nous pris dix^ si nous eussions laissé échapper le 
onzième, le pouvant capturer, je ne pourrais appe- 
ler cela une bonne journée. Je voudrais être ami- 
ral à mon tour, et commander une flotte anglaise. 
J'aurais bientôt obtenu de grands résultats ou 
éprouvé un grand revers. Ha nature ne saurait 
supporter de demi- mesures. Bien certainement, si 
la flotte eût été sous mes ordres le 14 mars, l'ar- 
mée ennemie tout entière eût embelli mon triom- 
phe, ou je me serais trouvé moi-même dans un 
terrible embarras. » 

8 



CHAPITRE VII. 

Combat da 13 juillet 1795 , à la hauteur des îles d'Hyères. 

Malgré l'insuccès d'une première tentative , le 
gouvernement français n'avait point renoncé à en- 
voyer des renforts à la flotte de la Méditerranée. 
Le 22 février 1795, le contre-amiral Renaudin, 
déjà illustré par le combat du Vengeur , partit de 
Brest avec 6 vaisseaux et 3 frégates, et le A avril 
il mouillait en rade de Toulon, apportant au vice- 
amiral Martin un secours d'autant plus opportun, 
que, parmi les vaisseaux déjà rangés sous ses or- 
dres, venaient de se manifester les symptômes les 
plus alarmants d'indiscipline. L'amiral Hotham, de 
son côté, avait été rallié à la hauteur de Minorque 
par une escadre de neuf vaisseaux que lui amenait 
le contre-amiral Mann. Ayant alors sous son pa- 
villon 21 vaisseaux anglais et 2 vaisseaux napoli- 
tains, il revint mouiller à Saint-Florent. Il ignorait 
que l'amiral Martin avait déjà repris la mer avec 
17 vaisseaux et manœuvrait à l'entrée du golfe de 
Gênes. Ayant rencontré le vaisseau l'Agamemnon, 
que l'amiral Hotham avait détaché vers le général 




CHAPITRE VII. 91 

enchef delVmée autrîchiemie, Tamiral Martin, 
dans Tespoir de s'emparer de ce vaisseau comme 
il s'était emparé du Berwigk^ le poursuivit jus- 
qu'en vue de la baie de Saint-Florent , où était 
mouillée Tescadre anglaise. Ce ne fut que pendant 
la nuit que l'amiral Hotham put appareiller à la 
faveur d'une petite brise de terre. Présumant que 
la flotte française, instruite de la supériorité de ses 
forces, rallierait les côtes de Provence, il se dirigea 
vers les îles d'Hyères, et, le 12 juillet, apprit par 
des bâtiments neutres que cette flotte, peu éloi- 
gnée de la sienne, faisait route pour gagner la terre. 
Pendant la nuit, un vent violent de nord- ouest oc- 
casionna à ses vaisseaux de nombreuses avaries. 
Six d'entre eux avaient déchiré leur grand hunier. 
Quand le lendemain matin la flotte française fut 
aperçue à quelques lieues sous le vent, l'amiral 
Hotham voulut, avant de l'attaquer , laisser à ses 
vaisseaux le temps de remplacer les voiles qu'ils 
avaient perdues, et il manqua ainsi l'occasion d'en- 
gager, avec 23 vaisseaux contre 17, un combat qui 
n'eût pu se terminer que par l'entière destruction 
de notre escadre. L'amiral Martin , profitant de 
cette faute, s'était empressé de rallier ses vaisseaux 
et de les diriger sous toutes. voiles vers le golfe 
Juan, qui se trouvait en ce moment le mouillage 
le plus facile à atteindre. Cependant le vent mollis- 
sait à mesure que nos vaisseaux se rapprochaient 



92 GUERRES MARITIMES. 

de la côte , et Tavant-garde ennemie s'avançait 
rapidement à la faveur de la brise qui régnait en- 
core au large. Trois vaisseaux anglais s'étaient 
portés sur le serre-file de l'armée française, le 
vaisseau de 74 l'Alcide , qui , bientôt dégréé , se 
trouva, en quelques minutes, séparé par un assez 
grand intervalle du reste de la ligne. Ce fut en ce 
moment que la frégate l'Alceste, commandée par 
le brave capitaine Hubert, essaya de sauver l'Ai- 
cide, près d'être enveloppé par l'avant-garde enne- 
mie. Quand les vaisseaux anglais virent cette noble 
frégate venir se jeter ainsi au plus épais de la ca- 
nonnade, mettre fièrement en panne sur l'avant de 
rAlcide et amener un canot pour lui envoyer un 
grelin de remorque, il y eut parmi eux un instant 
de surprise et d'bésitation, pendant lequel on cessa 
de tirer sur VAlcide. Le capitaine du Victory, 
vaisseau à trois-ponts que montait le contre-amiral 
Mann, était descendu lui-même dans les batteries, 
recommandant auxcanonniers de réserver leur feu 
jusqu'au moment où ils pourraient le diriger sur la 
frégate; mais elle, recevant impassible cette ou- 
ragan de fer , ne songea à s'éloigner que lorsque 
son canot eut été coulé et qu'elle eut vu un ef- 
froyable incendie se déclarer à iîord du vaisseau 
qu'elle voulait sauver. Réparant alors à la hâte les 
avaries qu'avait éprouvées son gréement, elle fit 
route vers la flotte française, laissant, a dit un té- 




CHAPITRE vn. 93 

moin oculaire alors lieutenant à bord du Yigtory^ 
(( les vaisseaux anglais étonnés et pleins d'admira- 
tion pour cette manœuvre^ la plus hardie et la plus 
habile qui ait jamais été exécutée, » 

Le feu qui embrasait en ce moment le vaisseau 
VAlcide avait pris dans sa hune de misaine, où Ton 
avait réuni quelques grenades destinées à être lan- 
cées sur le pont de l'ennemi dans le cas où Ton en 
viendrait à Tabordage. En quelques minutes^ les 
flammes eurent gagné la voilure et enveloppé le 
bâtiment. Sept vaisseaux anglais étaient alors en- 
gagés avec Tarrière-garde française, quelques au- 
tres s'en approchaient rapidement, mais Tamiral 
Hotham se trouvait encore avec le reste de son 
escadre à huit ou neuf milles en arrière. Cepen- 
dant la brise , qui avait d'abord soufflé au nord- 
ouest, venait de passer à Test. Ce brusque chan- 
gement, très- fréquent sur les côtes de Provence, 
donnait à l'amiral Martin l'avantage du vent sur 
l'escadre anglaise, mais ne lui permettait plus d'at- 
teindre le golfe Juan et d'y aller chercher la pro- 
tection déjà éprouvée des batteries qui l'avaient 
couvert contre le vaisseau de lord Hood. Notre es- 
cadre se dirigeait donc avec une faible brise vers 
le golfe de Fréjus, encore éloigné d'au moins trois 
ou quatre lieues, quand tout à coup les vaisseaux 
qui la poursuivaient cessèrent leur feu, et, virant 
de bord , se portèrent à la rencontre de TamiraJ 



94 GUERRES MARITIMES. 

Hotham. Inquiet de la dispersion de son escadre et 
de la proximité de la terre, ce dernier, après avoir 
perdu le matin Toccasion d'accabler nos vaisseaux, 
en abandonnait la poursuite quand les vents les 
obligeaient à se réfugier dans un golfe ouvert et 
sans défense ! 

Le seul avantage que les Anglais retirèrent de 
cette escarmouche maladroite fut la destruction 
du vaisseau français l'Alcide, Une heure et demie 
environ après que Tincendie se fut déclaré à bord 
de ce malheureux navire , une explosion terrible 
en dispersa les débris et engloutit plus de la moitié 
de son équipage. Des 615 hommes qui se trou- 
vaient en ce moment à son bord, 300 seulement 
purent être recueillis par les embarcations an- 
glaises. Le reste périt victime d'un affreux acci- 
dent qui s'est trop souvent renouvelé dans cette 
longue et funeste guerre. 

Pour la première fois peut-être, dans cette af- 
faire insignifiante , les Anglais remarquèrent Tin- 
certitude de notre tir. Pendant deux heures , les 
vaisseaux de notre arrière -garde répondirent au 
feu de Tennemi, sans lui causer d'autre dommage 
que de désemparer le Culloden d'un de ses mâts 
de hune , et encore , ainsi qu'on devait l'observer 
pendant la durée entière des hostilités, un système 
vicieux de pointage dirigeait-il nos coups vers la 
mâture plutôt qu'à la carène ou aux œuvres mortes 




CHAPITRE Vil. V)o 

des vaisseaux ennemis. Au lieu de s'occuper de 
rendre nos artilleurs plus habiles et leurs coups 
plus assurés^ la Convention ne songeait qu'à intro- 
duire à bord de nos navires de nouveaux moyens 
de destruction^ dont l'emploi flattait son ardeur 
par le caractère même d'acharnement qu'il sem- 
blait prêter à cette guerre. £lle avait prescrit a 
bord datons les vaisseaux de la république l'usage 
de projectiles incendiaires^ d'obus et même de 
boulets rouges que l'on faisait chauffer dans des 
fours construits à cet effet dans l'entrepont ^. Les 
Anglais parurent s'émouvoir d'abord de ce nouveau 
mode d'attaque^ et Nelson lui-même traitait encore 
en 1795 ces procédés inusités d'inventions diabo- 
liques; mais les premiers combats dans lesquels 
on fit usage de ces nouveaux projectiles eurent 
bientôt fixé l'opinion sur les effets qu'on en pouvait 
attendre^ et convaincu l'ennemi^ désormais rassuré^ 
que ces créations du génie révolutionnaire étaient 



^ « .r.. Je fis signal de faire rougir les boulets,,, A six 
heures, l'armée moailla en rade de Fréjus. On fit éteindre 
les fourneaux et rétablir les branles. » (Rapport du contre- 
amiral Martin après l'engagement du 13 juillet i795.) — 
« L'ennemi ne m'a point paru avoir souffert. Je présume ce- 
pendant que tous les vaisseaux ont fait usage des obus, bou- 
lets artificiels et boulets rouges. J'en avais non-seulement 
fait le signal, mais même envoyé l'ordre verbal par nos fré- 
gates. » (Rapport du vice-amiral Villaret-Joyeuse après le 
combat du 7 messidor an m, 23 juin 1795.) 



96 GUERRES MARITIMES 

encore moins diaboliques que puériles. Aujour- 
d'hui même, en effet, où la science pyrotechnique 
a fait d'immenses progrès, on peut se demander 
encore si les boulets creux méritent bien réelle- 
ment Tefifirayante réputation qu'on leur a faite, et 
si le tir plus rapide et plus sûr des projectiles pleins 
n'est point toujours celui dont l'efficacité demeure 
le mieux établie *. 

Ce qui manquait à nos escadres en 1795, c'é- 
taient moins des moyens de destruction formi- 
dables que l'art de s'en servir; c'était moins le 
matériel que le personnel , et, dans ce personnel, 
les équipages moins encore que les officiers. Ceux 
qui commandaient alors nos vaisseaux étaient pour 
la plupart fort ignorants de la tactique navale , et 



\ Le plas grand inconvénient du tir à boulet rouge n'était 
pas le danger de l'incendie pour le vaisseau même qui usait 
de ce formidable moyen de destruction : c'était surtout la 
perle d'un temps précieux, l'intervalle qui séparait deux 
coups de canon étant généralement avec ce nouveau projec- 
tile de six ou huit minutes. On en peut juger par le ta- 
bleau suivant, extrait d'un mémoire inédit du célébra ingé- 
nieur Forfait, qui dirigea toutes ces expériences. 

Calibres Intervalle entre Temps nécessaire 

deux coups de canon, pour faire rougir les boulets. 

Pour du 8. 4 minutes. 20 minutes. 

du 12. 4 1/2 24 

du 18. Ô 30 

du 24. 6 46 

du 36. 8 50 



CHAPITRE VII. 97 

ne comprenaient quMmparfaitement les signaux qui 
dirigent les mouvements d'ensemble d'une grande 
flotte. Les plus singulières méprises^ commises sou- 
vent en présence même de l'ennemi^ conduisaient à 
des désastres qu'il eût été facile d'éviter. Au combat 
de l'île de Groix^ dans lequel commandait le vice- 
amiral Villaret-Joyeuse^ encore plein des souvenirs 
de la guerre de 1778^ et prompt à user^ pour con- 
tenir les vaisseaux de lord Bridport , de toutes les 
ressources de la tactique^ ce malheureux chef^ 
menacé de voir son escadre entière entourée par 
des forces supérieures y essayait en vain^ par des 
combinaisons toujours incomprises , de remédier 
aux fausses manœuvres qui l'obligeaient à com- 
battre malgré lui. « L'insubordination de plusieurs 
capitaines^ écrivait-il au ministre de la marine^ et 
l'ignorance extrême de quelques autres rendirent 
nulles toutes mes mesures^ et mon cœur fut navré 
des malheurs que je présageai dès ce moment. » 
Presque à la même époque , le représentant du 
peuple Letourneur de la Manche^ envoyé en mis- 
sion près de l'amiral Martin^ faisait entendre les 
mêmes plaintes. « Les équipages^ disait-il après le 
combat dans lequel avaient succombé le Censeur et 
le Ça iray les équipages se sont conduits avec une 
intrépidité peu commune^ et je suis convaincu que 
ce revers, dont ils ont été eux-mêmes à portée 
d'apprécier les causes, ne fera qu'ajouter à leur 

9 



98 GUERRES MARITIMES. 

énergie. Il y a beaucoup de bonne volonté parmi 
les officiers, mais je ne puis vous dissimuler qu'elle 
n'est soutenue ni par V expérience nipar une capa- 
cité suffisante y au moins pour la plupart. » 

Les deux engagements de Tîle de Groix et des 
îles d'Hyères terminèrent presque en même temps, 
dans rOcéan et dans la Méditerranée, la campagne 
de 1795. Cette campagne avait laissé de nouveaux 
vides dans les rangs déjà si éclaircis de nos esca- 
dres. Six vaisseaux étaient restés au pouvoir de 
Tennemi, quatre vaisseaux avaient péri dans la dé- 
sastreuse sortie de Tamiral Villaret; mais le con- 
tre-amiral Richery reprenait le vaisseau le Censeur 
sous le cap Saint-Vincent, et deux vaisseaux anglais, 
l'Alexander, capturé par le contre-amiral Nielly, 
LE Berwigk, enlevé par les frégates de l'amiral 
Martin, pouvaient compenser la prise de deux de 
nos vaisseaux et occuper la place qu'ils avaient 
laissée vacante. D'importants événements nous ren- 
daient d'ailleurs ces nouvelles pertes moins sensi- 
bles : le 5 avril, la paix avait été signée avec la 
Prusse; le 16 mai, la Hollande s'unissait avec nous 
contre l'Angleterre, et l'Espagne allait bientôt 
suivre son exemple. Les plus grands dangers étaient 
donc passés, et la révolution ne pouvait plus dou- 
ter du succès de sa cause. De sublimes efforts 
avaient préparé ce triomphe j d'immenses sacrifices 
en avaient déjà payé le prix* Notre marine surtout 




€HAprrRE vu. 99 

avait cruellement souffert dans cette lutte inégale^ 
car elle avait perdu 33 vaisseaux depuis le com- 
mencement de la guerre. De ces 33 vaisseaux^ nos 
discordes civiles en avaient livré 13 à l'ennemi; la 
triste nécessité d'expéditions hâtives et mal conçues 
e» avait livré 7 aux rigueurs de Thiver; l'Angle- 
terre avait conquis le reste sur le champ de ba- 
taille. 

Cette période de décadence^ malgré les atteintes 
profondes qu'elle avait portées à notre avenir ma- 
ritime^ ne renfermait point cependant de journée 
qu'on pût dire plus funestes à nos armes que le 
malheureux combat soutenu par H. de Grasse^ en 
1782^ dans le canal de la Dominique. Les vaisseaux 
anglais étaient déjà mieux exercés que les nôtres^ 
mais nulle part, à cette époque, on ne trouve ex- 
primé le sentiment de cette infériorité que Ville- 
neuve proclamait avec tant de découragement 
quelques années plus tard. C'est à la faveur d'une 
immobilité apparente , de cette stagnation trom- 
peuse qui suivît l'agitation de nos premières cam- 
pagnes, que devait se préparer une nouvelle ère 
maritime. Trois années allaient s'écouler sans ame- 
ner de nouvelles rencontres entre nos escadres et 
celles de l'Angleterre. Nos alliés seuls, pendant ce 
temps, étaient destinés à supporter le poids de la 
guerre, et nos vaisseaux n'y devaient prendre part 
que dans des engagements isolés. Aucun d'eux. 



iOO GUERRES MARITlIlES. 

depuis le combat de Tile de Groix jusqu^à la fatale 
nuit d^Aboukir, ne vint enrichir la marine enne- 
mie; mais les avantages que remportèrent en 1797 
sir John Jervis sur la marine espagnole^ et Tamiral 
Duncan sur la marine hollandaise^ étaient de na^ 
ture à exciter de plus sérieuses alarmes que la 
perte de quelques vaisseaux^ car ils indiquaient 
déjà de merveilleux progrès dans l'organisation et 
la discipline militaire des escadres anglaises. Ces 
deux combats peuvent être regardés comme les 
précurseurs d' Aboukir, celui du cap Saint-Vincent 
plus encore que celui de Camperdovni. Au milieu 
des plus sérieux embarras qui aient, jamais me- 
nacé TAngleterre, ils ouvrent cette période de pé- 
rils et de gloire qui devait consacrer sa puissance, 
et font pressentir à notre marine une lutte plus 
inégale encore. Quand Brueys, en efifet, au lieu de 
Tamiral Hotham, eut à combattre dans les eaux 
de rÉgypte Tamiral Nelson, ce n'étaient point non 
plus les vaisseaux novices impunément bravés par 
Tamiral Martin qui vinrent si hardiment s'embos- 
ser devant sa ligne de bataille ; c'étaient les vété- 
rans de lord Jervis, les vainqueurs du cap Saint- 
Vincent, l'élite de cette flotte devenue dès ce jour 
l'orgueil et l'espoir de TAngleterre. 




CHAPITRE VIII. 

L'amiral Jtrvis. 

Après avoir assisté^ sous lord Hood et Tamiral 
Hotham^ aux derniers efforts de Tancienne tacti- 
que^ NelsoQ allait se former^ sous Tamiral Jervis^ 
à une école plus vigoureuse d'où devaient sortir 
renouvelées la stratégie et la discipline navales. Le 
jour où Tamiral Jervis vint arborer son pavillon sur 
UB ViGTORT^ alors mouillé dans la baie de Saint- 
Florent^ doit rester à jamais mémorable dans les 
fastes de la marine anglaise, car il marque le point 
de départ de la voie féconde dans laquelle cette 
marine allait trouver le secret de ses triomphes. 
Déjà connu par le combat du Foudroyant et du 
Pégas€y sir John Jervis avait plus de soixante ans 
quand il se trouva placé à la tête de Tescadre de la 
Méditerranée. Plein de sève et de verdeur malgré 
son âge avancé, il apportait avec lui de vastes pro- 
jets de réforme et la ferme volonté de tenter enfin 
sur une grande échelle l'application des idées qu^il 
était parvenu à faire prévaloir, vers la fin de 1$ 
guerre d'Amérique, sur le vaisseau lb Fou- 
droyant. 

9. 



i02! GUERRES MARITIMES. 

La marine anglaise se rappelait encore avec 
quelle crainte respectueuse les jeunes officiers de 
cette époque, jaloux d'étudier de près ce modèle 
si vanté de bonne tenue et de discipline, montaient 
à bord de ce magnifique vaisseau, et affrontaient 
le regard sévère et la grave contenance de Taustère 
baronnet. Enlevé à notre marine en 1758^ le Fou- 
droyant fut longtemps le plus beau vaisseau à 
deux ponts de la fk)tte anglaise, et Tamiral Keppel 
Tavait choisi piour son matelot d'arrière dan$ la 
grande journée où il rencontra sous Ouessant la 
flotte française Commandée par M.-d'OfviHiers. 
Quand, phis tard, h Pégase tomba au pouvoir dé 
Teisdadre de ramiral Barrîngton, le Foudroyant 
diit encore à sa marche supérieure l^hônneur de 
cette importante capture, et Famîtiil Barrington ne 
put s'empêcher d'exprimer son admiration pour la 
décision et l'activité que le capitaine Jervis avait 
montrées dans cette poursuite. « Quelle noble créa- 
ture que ce Jervis ! écrivait-il à un de ses amis. 
N'est-il pas merveilleux qu'il ait pu prendre un 
vaisseau d'égalé force sans perdre un seul homme 
dans cet engagement? Que ne serions-nous en 
droit d'attendre dé- cette escadre, si tous nos capi- 
taines lui ressemblaient * ! » Remplir le vœu de 



* Le Foudroyant, cependant, n'eût point pris le Pégaset 
commandé par le brave chevalier du Gillart, si l'escadre de 




CHAPITRE YIII. 103 

ramiral Barrington fut précisément Tambition de 
Famiral Jervis. Appelé au commandement de la 
Méditerranée^ il voulut que tous les capitaines de 
son escadre lui ressemblassent^ et que leurs vais- 
seaux ressemblassent au Foudroyant. 

Quand ^ le 30 novembre 1795, la frégate qui 
portait Jervis vint mouiller au milieu de la flotte 
dont l'amiral Hotham avait, depuis plus d'un mois, 
remis le commandement au vice-amiral Hyde 
Parker, nous n'avions plus à Toulon que 13 vais- 
seaux de ligne et 6 frégates. Six vaisseaux , partis 
de cette rade pour se rendre à Brest sous les or- 
dres du contre-amiral Richery, étaient entrés à 
Cadix; Gantheaume croisait dans TArchipel avec un 
vaisseau et quelques frégates. Rien, en ce moment, 
de la part du gouvernement républicain , n'indi- 
quait l'intention de disputer la Corse aux Anglais ou 
d'opposer de nouvelles escadres aux leurs. Ce calme 
momentané était propre à favoriser les intentions de 
sir John Jervis. Le Victory avait à peine arboré 
son pavillon , que l'on put reconnaître à des signes 
infaillibles la présence d'un nouveau commandant 
en chef. En quelques mois, l'esprit de la flotte avait 
entièrement changé. Plus d'un capitaine regretta 

l'amiral Barringlon n'eût entouré , peu de temps après le 
commencement du combat, le vaisseau français; mais Jervis, 
par l'habilelé de sa manœuvre , avait arrêté le Pégase et 
donné aux autres vaisseaux angolais le temps d'accourir. 



i04 GUERRES MARITIMES. 

le pouvoir débonnaire de l'amiral Hotham ; mais 
Nelson, Gollingwood, Foley, Troubridge, Samuel 
Hood, Hallowel, tous ces jeunes officiers qui de- 
vaient être un jour Thonneur de ]a marine britan- 
nique, tressaillirent d'une nouvelle ardeur sous 
cette main vigoureuse. Le mouvement maritime 
qu'en Tabsence de grands événements on eût pu 
croire suspendu n'était que déplacé : il se pour- 
suivait dans cette transformation silencieuse de la 
discipline anglaise. Malgré les ombrages qui trou- 
blèrent plus tard une honorable et mutuelle con- 
fiance, personne ne s'est montré plus disposé que 
Nelson à rendre hommages aux heureux efforts de 
l'amiral Jervis. « C'est au grand et excellent comte 
Saint-Vincent, s'écriait-il dans une lettre écrite 
en 1799 à lord Keith , que nous devons tous le 
feu qui nous anime et notre ardeur pour le métier 
de la mer. — Jamais, lui écrivait-il à lui-même, ja- 
mais l'Angleterre ne retrouvera une réunion de 
vaisseaux tels que ceux que vous m'avez confiés. 
C'est à vous surtout qu'est due la victoire d'Abou- 
kir, et j'espère que notre pays ne l'oubliera pas. 
— Je n'ai jamais rien vu , répétait-il encore pen- 
dant la campagne de la Baltique, de comparable à 
ces vingt vaisseaux qui ont servi dans la Médi- 
terranée. Auprès des officiers qui ont grandi à 
cette école , les autres laissent voir une telle pau- 
vreté de ressources, que j'en suis vraiment étonné.» 




CHAPITRE VIII. 105 

Jervis lui-même^ quelques années plus tard , quand 
Tamirauté anglaise Tappela à commander la flotte 
de la Manche^ ne cessait de regretter ces capitaines 
d'élite qu'il avait formés aux meilleurs jours de sa 
carrière, a Envoyez -moi , écrivait-il le 15 juin 
1800 au comte Spencer^ quelques-uns des officiers 
qui ont servi sous mes ordres dans la Méditerra- 
née. Le temps n'est peut-être pas éloigné où j'au- 
rai à me féliciter qu'ils aient pris la place de ces 
vieilles femmes, qui^ sous l'apparence de jeunes 
hommes^ sont ici le fardeau de l'escadre. » 

L'attention de John Jervis, quand il entreprit 
l'importante réforme qu'il devait accomplir, se 
porta sur trois points principaux : la tenue du 
navire dont il faisait dépendre la santé des hommes 
destinés à l'habiter, l'instruction militaire , et la 
discipline de l'escadre. Deux maladies ravageaient 
fréquemment le? armées navales à cette époque , 
le scorbut et le typhus. L'emploi des boissons aci- 
dulées avaient déjà commencé à préserver des 
vaisseaux anglais du premier de ces fléaux ; mais 
le typhus était souvent la conséquence de l'agglo- 
mération d'un grand nombre d'hommes dans les 
espaces étroits et humides. Au moment même 
où Jervis arrivait dans la Méditerranée, le vais- 
seau napolitain le Tangredi, atteint de cette épi- 
démie redoutable, avait dû quitter l'escadre an- 
glaise et rentrer à Naples pour y débarquer les 



106 GUËKRES MARITIMES. 

débris de son équipage. L^aniiral Jervis indiqua , 
avec Tautorité que lui donnaient quarante-huit 
années de service, les précautions qui devaient 
prévenir Tinvasion de ces fièvres contagieuses. Par 
ses ordres, on réserva à bord de chaque vaisseau , 
sur Tavant de la batterie haute, un vaste hôpital 
isolé du reste de la batterie par une cloison mo- 
bile et recevant Tair extérieur par deux larges 
sabords. Il recommanda en outre de faire aérer et 
secouer au moins une fois par semaine les hamacs 
des matelots, leurs matelats et leurs couvertures ; 
proscrivit les lavages à grande eau dans les batte- 
ries basses et les entre-ponts, et, pour mieux as- 
surer l'exécution de ses ordres, exigea que le dé- 
tail de ces soins périodiques, ainsi que celui de la 
propreté journalière, fût minutieusement inscrit 
sur les journaux de bord soumis au visa du capi- 
taine ^ 



1 On peut juger par le taMeau suivant, emprunté au bel 
ouvrage de M. Charles Dupin sur la Force navale de la 
Grande-Bretagne, des heureux résultats obtenus par ces 
soins hygiéniques. 

Pendant la guerre d'Amérique, de 1769 à 1782, il y eut en 
moyenne, chaque année, 30 malades sur 100 hommes em 
barques ; 

En 1793, 1794, 1795, 1796, 24 malades sur 100 hommes 
embarqués ; 

En 1797, 1798, 1799, 1800, 14 malades sur 100 hommes 
embarqués ; 




CHAPITRE Vlli: 107 

Ce û^était point assez pour l'amiral Jervis d'avoir 
éloigné de ses navires le principe de ces épidémies 
funestes^ sa sollicitude ne craignit point d'empié- 
ter par des prescriptions plus spéciales encore sur 
ce domaine exclusif où les hommes de Tart n'a- 
vaient point jusque-là rencontré le regard d'un 
commandant en chef, «t Je voudrais de tout mon 
cœur, disait-il^ que nous n'eussions point tant de 
docteurs en médecine parmi nos chirurgiens. A 
peine ces messieurs ont-ils obtenu leur diplôme^ 
qu'ils regardent comme au-dessous de leur dignité 
les soins les plus utiles, les devoirs les plus habi- 
tuels de leur profession. Us passent leur journée 
à souffler dans une flûte ou à jouer au trictrac au 
lieu de soigner leurs malades; quant à leurs jour- 
naux y ils en rédigent de magnifiques à l'aide de 
Cullen ou d'autres auteurs d'ouvrages de méde- 
cine, et se font ainsi, sans y avoir le moindre titre, 
une réputation auprès du conseil de santé. » — 
a Pour moi , j'entends, écrivait-il à ses capitaines , 
que les chirurgiens de cette escadre ne se promè- 
nent jamais sur le pont , ne descendent jamais à 
terre soit en corvée , soit pour leur plaisir, sans 
avoir dans leur poche une boîte contenant leurs 

En 1801, 1804, 1805, 1806,8 malades sur 100 hommes 

embarqués. 

Quel fécond sujet de réflexions olQfre cette admirable pro- 
gression décroissante. 



108 GUERRES MARITIMES. 

instruments de chirurgie. » — « Je suis certain , 
ajoutait-il, que beaucoup d'affections graves pour- 
raient être prévenues, si Ton obligeait les malades 
à porter de la flanelle sur la peau. Le purser (agent 
comptable) doit avoir à cet effet un certain nom- 
bre de chemises ou de gilets de flanelle^ et, dès 
qu'un matelot se plaint d'un catarrhe , d'une toux 
violente , ou même d'un rhume ordinaire , il faut 
le contraindre à user de cette précaution. J'engage 
donc très-sérieusement les capitaines de cette es- 
cadre à faire pénétrer cette doctrine dans l'esprit 
de leurs chirurgiens, qui, souvent, par caprice 
ou par une opposition perverse à tout règlement 
salutaire, négligent grandement cet important de- 
voir. » 

Après s'être assuré des équipages valides, sir 
John Jervis songea à les rendre redoutables à l'en- 
nemi. Dès le commencement de la guerre d'Amé- 
rique, il avait compris que dans des combats 
d'artillerie le succès devait infailliblement apparte- 
nir aux canonniers les plus habiles. Aussi, de tous 
les exercices, ceux qu'on négligeait le plus à cette 
époque, les exercices militaires, lui semblaient-ils 
de beaucoup les plu§ importants. 11 était bien cer- 
tain qu'en tenant ses vaisseaux à la mer il les ren- 
drait suffisamment marins; mais il savait qu'il fallait 
plus de soin pour en faire des vaisseaux de combat. 
« 11 est du plus haut intérêt, dit-il à ses capitaines^ 



CHAPITRE VIII. i09 

que nos équipages apprennent à manœuvrer con- 
venaUement leurs canons : je veux donc que tous 
les jours^ en rade comme à la nier^ un exercice 
général ou partiel ait lieu à bord de chacun des 
bâtiments de Tescadre. » Cette préoccupation sa- 
lutaire a toujours tenu le premier rang dans son 
esprit : trois fois il commanda de grandes escadres, 
en 1796^ en 1800, en 1806, et trois fois il remit 
en honneur dans la marine anglaise Texercice, 
toujours négligé, du canon. Sous ses ordres, 
l'escadre de la Méditerranée devint bientôt une 
escadre formidable : chacun y faisait son devoir. 
Les capitaines savaient quel chef ils avaient à sa- 
tisfaire, et ne soufiFraient point chez leurs subor- 
donnés des négligences dont ils eussent été les 
premiers responsables. « Le métier de capitaine, 
disait Jervis, ne doit point être une sinécure. Pour 
moi, le commandant d'un vaisseau est comptable 
de tout ce qui se passe à son bord. C'est lui qui me 
répond de la conduite de ses officiers et de son 
équipage. » 11 lui est cependant arrivé de mettre 
aux arrêts du même coup le capitaine et Tétat- 
major tout entier d'un bâtiment dont il avait à se 
plaindre, de faire imputer sur la solde d'un officier 
de quart négligent la réparation des avaries que le 
vaisseau amiral avait éprouvées dans un abordage; 
mais, en général, ses rigueurs et ses remontrances 
portaient plus haut, et, passant au-dessus des ofti- 

I. 10 



110 GUERRES MARITIMES. 

ciers subalternes^ allaient droit à leurs supérieurs. 
c( Il y a bien peu d'hommes, écrivait-il au comte 
Spencer, premier lord de Tamirauté , en état de 
commander convenablement un vaisseau de ligne. 
Plus d'un capitaine qui a pu se distinguer dans le 
commandement d'une frégate se trouve parfaite- 
ment incapable de gouverner et de diriger six ou 
sept cents hommes de Tespèce de ceux qui'com- 
posent aujourd'hui nos équipages. » 

Cette extrême sévérité de l'amiral n'éteignait ni 
le zèle ni l'initiative à bord des vaisseaux anglais. 
Jervis était exigeant et inflexible, mais il aimait 
sincèrement les officiers dont il avait pu apprécier 
lA capacité et le dévouement, et cette aftection, 
toujours active et empressée, eût suffi pour lui 
faire pardonner bien des rigueurs. Ces sentiments 
tenaient même dans sa vie une plus grande place 
qu'on n'eût pu s'y attendre/ à ne considérer que 
l'apparence extérieure de cette nature sèche et po- 
sitive, qui semblait faite pour ignorer à janmis les 
émotions de la tendresse. Quand Troubridge, l'ami 
de Nelson comme le sien ^ périt avec le Blenheim 
en révenant ducapdeBonne-Espérance, il éprouva 
la plus vive douleur qu'il eût encore ressentie, et 
Blenheim ! Blenheim ! s'écriait-il souvent, qu'es-tu 

• 

donc devenu? Qui me rendra un autre Trou- 
bridge? » Nul amiral ti'a pris avec plus d'ardeur la 
défense des serviteurs de l'État contre les pro- 




It 



CHAPITRE VIII. 111 

tégés de Taristocratie et les honorables de la ma- 
rine anglaise, a La couronne^ disait-il^ tient ses 
faveurs en réserve pour s'assurer la majorité 
dans le parlement^ et c'est là cependant la pire 
espèce de corruption^ car ce parlement est un 
monstre insatiable qu'on ne parviendra jamais 
à satisfaire. Que résulte-t-il de cette condescen- 
dance? c'est qu'on ne peut songer à réduire 
les dépenses publiques sans s'exposer à rendre 
ce monstre intraitable ^ et que^ pour lui com- 
plaire^ il faut laisser dans Toubli les hommes de 
mérite qui ont le tort de se trouver sans protec- 
teurs. » 

Ami politique de Fox, de Grey et de Whitbread, 
sir John Jervis, envoyé à la chambre des com- 
munes en 1790 par les électeurs de Whitcombe, 
vota constamment avec les whigs jusqu'à la décla- 
ration de guerre de 1793. Il s'était prononcé 
comme eux contre cette guerre inutile, impoli- 
tique et lamentable ; quand elle fut déclarée^ il 
quitta le parlement pour y prendre une part ac- 
tive. Jamais, chez lui, les convictions de Thomme 
de parti n'ont ébranlé le dévouement de l'officier; 
mais, dans l'exercice du commandement, il resta 
fidèle aux principes qu'il avait défendus dans les 
rangs de l'opposition, et n'usa de son patronage 
qu'en faveur des officiers qui avaient su le mériter 
par leurs services. « Il faut que je navigue avec sir 



112 GUliiRRES MARITIMES. ^ 

John Jervis, disait le jeune Edward Berry, alors 
lieutenant sans avenir^ et quelques années plus 
tard capitaine de pavillon de Nelson à Aboukir. 
S'il y a quelque mérite en moi^ c'est lui qui le dé- 
couvrira. » Telle était la confiance qui attirait sous 
les ordres de Jervis des officiers moins effrayés 
de sa sévérité que touchés de l'emploi généreux 
qu'il faisait de sa prérogative. En 1790, quand la 
querelle de Nootka Sound faillit entraîner une 
rupture entre l'Angleterre et l'Espagne, chaque 
officier général eut le droit, après le désarmement 
qui suivit des préparatifs demeurés inutiles, de 
donner de l'avancement à un midshipman, Jervis, 
alors contre-amiral, avait arboré son pavillon sur 
LE Prince, de 98 canons. Le gaillard d'arrière de 
ce vaisseau était couvert de jeunes gens apparte- 
nant aux premières familles du royaume ; Jervis 
remit le brevet de lieutenant au fils d'un vieil of- 
ficier sans fortune. — Nelson, Troubridge, Hal- 
lowell, tous ces officiers qu'il distingua bientôt, lui 
étaient parfaitement inconnus quand il prit le 
commandement de la Méditerranée. Sobre d'élo- 
ges et de recommandations, il attendit longtemps, 
malgré l'estime qu'il avait conçue pour eux, avant 
de les signaler à l'attention de l'amirauté. « Je ne 
veux pas, disait-il, qu'on me prenne pour un hâ- 
bleur (a puffer) comme la plupart de mes cama- 
rades; mais, tant que de pareils officiers me 




CHAPITRE VIII. 113 

prêteront leur concours^ l'amirauté peut compter 
sur la restauration de la discipline, d 

Ce dernier point était celui qui touchait le plus 
vivement Tamiral Jervis; car la discipline était à 
ses yeux le plus sûr élément de succès^ et Ton 
peut dire que sa vie entière a été consacrée à la 
raffermir dans la marine anglaise. Sur ce chapitre^ 
ses idées étaient arrêtées depuis longtemps. 11 ai- 
mait à citer cette réplique de don Juan de Lan- 
gara à lord Rodney : a La discipline^ milord^ est 
tout entière dans un seul motespagnol, ob€diencia;n 
et pour lui en effet il n'y avait d'autre fondement 
possible au bon ordre que l'obéissance passive. 
« Quand la discipline est dans les formes^ disait 
sir John Jervis^ elle est bien près d'être dans les 
choses. » Aussi avait- il voulu régler entre les offi- 
ciers de son escadre les témoignages extérieurs de 
respect et de soumission : plus d'un ordre du jour 
avertit les jeunes lieutenants de la flotte anglaise 
de n'aborder leurs supérieurs qu'en ôtant leur 
chapeau^ et de ne point se contenter d'y porter la 
main d'un air de négligence. D'une politesse froide 
et irréprochable envers ses subordonnés, l'amiral 
Jervis exigeait d'eux les plus scrupuleux égards. 
Une consigne sévère interdisait l'accès du Victory 
à tout officier qui se présentait pour monter à 
bord de ce vaisseau dans une autre tenue que la 
tenue prescrite. « Ce n'est point l'insubordination 

10. 



114 GUERRES MARiriMES. 

des matelots que je redoute^ écrivait-il à Nelson^ 
mais les propos légers des officiers et leur tea- 
dance présomptueuse à discuter les ordres qu'ils 
reçoivent. Voilà le danger réel et le véritable prin- 
cipe du désordre. » L'amiral lervis avait raison : 
la discipline de la flotte est tout entière dans celle 
de son état-major. En fait de subordination^ 
l'exemple doit venir de hauty et lervis ne Toubliait 
pas. En 1798^ quand il choisit Nelson pour com- 
mander l'escadre qui remporta la victoire d'Abou- 
kir^ deux officiers généraux plus anciens que Nel- 
son, sir William Parker et sir John Orde, servaient 
dans la flotte de Cadix. Ils se montrèrent profon- 
dément blessés du choix qui leur enlevait le 
commandement de cette escadre. « J'ai fait tout 
ce qui était en mon pouvoir, écrivait l'amiral 
Jervis à Nelson, pour empêcher les deux baron- 
nets de m'adressep par écrit leurs réclamations ; 
malheureusement pour eux, . les mauvais conseils 
des envieux l'ont emporté sur tous mes arguments. 
J'attends leurs lettres^, et, dès que je les aurai re- 
çues, je les renverrai tous deux en Angleterre. » 
C'était en eflet pour des occasions pareilles que 
l'illustre amiral réservait toute la fermeté de son 
caractère, et c'est en frappant ainsi l'indiscipline à 
la tête qu'il était parvenu à exercer un empire 
absolu sur son escadre. Convaincu qu'il ne faut 
qu'un chef à une armée, qu'une volonté devant 




CHAPITRE VIII. 115 

laquelle toutes les autres s'inclinent^ il n'eût point 
toléré^ comme nous Tavons vu si souvent parmi 
Dous^ que des gens appelés à lui prêter leur con- 
cours devinssent à ses côtés le centre d'une oppo- 
sition incompatible avec le bien du service et l'in- 
térêt de l'État. 

A son retour en Angleterre^ l'amiral lervis^ 
alors comte de Saint-Vincent^ fut provoqué en duel 
par le vice-amiral Orde; mais il refusa d'accepter 
ce cartel. Il n'admettait point cette façon de termi- 
ner des discussions dont le service avait été l'objet^ 
et^ quand bien même sa résolution eût pu être 
improuvée par l'opinion publique^ il n'eût jamais 
consenti^ en agissant autrement^ à porter de ses 
propres mains ce coup fatal à la discipline. Calme 
et grave dans ses relations officielles^ il était ce- 
pendant quelquefois amer et caustique dans ses 
reproches^ quoiqu'il évitât avec soin de blesser la 
dignité de ceux qui étaient l'objet de ses rigueurs. 
«L'honneur d'un officier, disait-il, est comme 
l'honneur d'une femme; on n'y peut porter la plus 
légère atteinte sans le flétrir. » — « Si vous souf- 
frez qu'on mêle autant de fiel à votre encre, écri- 
vait-il en 1800 au secrétaire de l'amirauté, vous 
chasserez du service tout officier de cœur et de 
mérite. » 

Tel éUût cet homme qui, mort en 1823, à l'âge 
de quatre-vingt-neuf ans, après avoir commandé 



ii6 GUERRES MARITIMES. 

trois grandes flottes, pris part à trois grandes guer- 
res, survécu à deux générations de marins, com- 
battu sous l'amiral Keppel et vu combattre sous lui 
Nelson et Collingwood, avait emporté dans sa re- 
traite, vers la fin de Tannée 1807, l'honneur im- 
mortel d'avoir raffermi la discipline dans la marine 
anglaise. Il ne faut point cependant s^exagérer les 
difficultés que Jervis rencontra dans Taccoroplisse- 
ment de cette œuvre. Quand on parle de discipline, 
on devrait toujours tenir compte de ce qu'on peut 
appeler la discipline sociale d'un pays : en Angle- 
terre, où la stabilité des institutions politiques et 
rénergie des institutions militaires s'appuient sur la 
même base et se prêtent un mutuel secours^ l'au- 
torité paternelle a rendu la tâche facile au chef de 
l'État comme au chef de Tarmée, C'est elle qui, 
dès l'enfance, façonnant ces esprits un peu rudes, 
a su leur inculquer ces principes de respectueuse 
déférence pour l'expérience et pour l'âge, honorés 
dans le magistrat ou le général qui commande, 
ainsi qu'ils l'ont été dans le père de famille. Les 
Anglais apportent donc au service des dispositions, 
pour ainsi dire, natives, qui pourraient expliquer 
jusqu'à un certain point la régularité de mouve- 
ments à laquelle parvint à les plier l'amiral Jervis. 
Chez nous, au contraire, tout tend, il faut bien le 
dire, à déconsidérer la vieillesse et à lui enlever ce 
respect pieux dont on l'entourait jadis; nos lois mé- 



CHAPITRE VIII. 117 

mes ont imprudemment contribué à ébranler cette 
colonne sainte^ et un certain relâchement s'est in- 
troduit^ depuis la révolution^ dans le gouvernement 
intérîeur de la famille. Le père y commande d'une 
voix moins ferme et moins grave, il y tient un rang 
moins élevé qu'autrefois. Si Ton veut ajouter à celle 
influence majeure de l'éducation première les iné- 
vitables conséquences d'une intelligence en général 
plus ardente et plus prompte, on ne s'étonnera 
point de trouver chez nos officiers un esprit d'in- 
dépendance et de critique bien autrement prononcé 
que chez la plupart des officiers anglais. C'est là un 
malheureux penchant contre lequel on s'irriterait 
en vain. Il a fait de tout temps un peu partie du 
caractère national, et cette époque de libre discus- 
sion ne le verra probablement point disparaître. 
C'est un ennemi avec lequel il faut vivre. On l'a 
désarmé quelquefois par de la loyauté et de l'indif- 
férence, raremeni par des complaisances ou des 
rigueurs. L'amiral Jervis eût-il réussi à imposer ses 
volontés à des officiers français, comme il les im- 
posa à trois reprises différentes à la flotte de la Mé- 
diterranée et à celle de la Manche? Il est permis 
d'en douter. La marine anglaise a connu des chefs 
moins rigides et plus populaires que l'amiral Jer- 
vis. Tant que le génie français et l'éducation fran- 
çaise seront les mêmes, ces amiraux sembleront de 
plus sûrs modèles à proposer aux nôtres que le chef 



ii6 GUERRES MARITIMES. 

trois grandes flottes, pris part à trois grandes guer- 
res, survécu à deux générations de marins, com- 
battu sous l'amiral Keppei et vu combattre sous lui 
Nelson et Collingwood, avait emporté dans sa re- 
traite, vers la fin de Tannée 1807, Thonneur im- 
mortel d'avoir raffermi la discipline dans la marine 
anglaise. Il ne faut point cependant s'exagérer les 
difficultés que Jervis rencontra dans Taccoroplisse- 
ment de cette œuvre. Quand on parle de discipline, 
on devrait toujours tenir compte de ce qu'on peut 
appeler la discipline sociale d'un pays : en Angle- 
terre, où la stabilité des institutions politiques et 
l'énergie des institutions militaires s'appuient sur la 
même base et se prêtent un mutuel secours^ l'au- 
torité paternelle a rendu la tâche facile au chef de 
l'État comme au chef de l'armée. C'est elle qui, 
dès l'enfance, façonnant ces esprits un peu rudes, 
a su leur inculquer ces principes de respectueuse 
déférence pour l'expérience et pour l'âge, honorés 
dans le magistrat ou le général qui commande, 
ainsi qu'ils l'ont été dans le père de famille. Les 
Anglais apportent donc au service des dispositions, 
pour ainsi dire, natives, qui pourraient expliquer 
jusqu'à un certain point la régularité de mouve- 
ments à laquelle parvint à les plier l'amiral Jervis. 
Chez nous, au contraire, tout tend, il faut bien le 
dire, à déconsidérer la vieillesse et à lui enlever ce 
respect pieux dont on l'entourait jadis; nos lois mô- 




CHAPITRE VIII. 117 

mes ont imprudemment contribué à ébranler cette 
colonne sainte^ et un certain relâchement s'est in- 
troduit^ depuis la révolution^ dans le gouvernement 
intérieur de la famille. Le père y commande d^me 
voix moins ferme et moins grave, il y tient un rang 
moins élevé qu'autrefois. Si Ton veut ajouter à celte 
influence majeure de l'éducation première les iné- 
vitables conséquences d'une intelligence en général 
plus ardente et plus prompte, on ne s'étonnera 
point de trouver chez nos officiers un esprit d'in- 
dépendance et de critique bien autrement prononcé 
que chez la plupart des officiers anglais. C'est là un 
malheureux penchant contre lequel on s'irriterait 
en vain. Il a fait de tout temps un peu partie du 
caractère national, et cette époque de libre discus- 
sion ne le verra probablement point disparaître. 
C'est un ennemi avec lequel il faut vivre. On l'a 
désarmé quelquefois par de la loyauté et de l'indif- 
férence, raremeni par des complaisances ou des 
rigueurs. L'amiral Jervis eût-il réussi à imposer ses 
volontés à des officiers français, comme il les im- 
posa à trois reprises différentes à la flotte de la Mé- 
diterranée et à celle de la Manche? Il est permis 
d'en douter. La marine anglaise a connu des chefs 
moins rigides et plus populaires que l'amiral Jer- 
vis. Tant que le génie français et l'éducation fran- 
çaise seront les mêmes, ces amiraux sembleront de 
plus sûrs modèles à proposer aux nôtres que le chef 



120 GUERRES MARITIMES. 

de la côte d'Afrique pour y rappeler aux nombreux 
pirates barbaresques la grandeur maritime de 
l'Angleterre et les ménagements qu'exigeait sa 
puissance. Obligé de pourvoir à tant d'intérêts di- 
vers, sir John Jervis ne put conserver près de lui 
qu'un petit nombre de navires; mais il était cer- 
tain que son influence, appuyée sur une réputation 
de sévérité déjà bien établie, se ferait sentir dans 
toute l'étendue de son vaste commandement. Après 
avoir dispersé ses divisions légères dans la Médi- 
terranée, Jervis conduisit devant Toulon, au mois 
de janvier 1796, les 13 vaisseaux qu'il avait réser- 
vés pour le blocus de ce port. Jervis et Nelson ont 
entendu les blocus d'une manière différente. Jervis 
voulait serrer l'ennemi de si près <|u'il ne put es- 
sayer de sortir du port : Nelson voulait, au con- 
traire, lui laisser la mer libre, le faire observer par 
quelques frégates et courir à sa poursuite dès qu'il 
aurait pris le large. Ce système était plus auda- 
cieux ; celui de Jervis protégeait mieux la sécurité 
du commerce anglais. Jervis, d'ailleurs, avait pro- 
mis aux généraux autrichiens que, tant qu'il serait 
dans la Méditerranée, la flotte française ne quitte- 
rait point la rade de Toulon. Une escadre avancée, 
commandée par les capitaines Troubridge, Hood et 
Hallowell, s'établit en croisière entre les îlesd^Hyè- 
res et le cap Sicié; le gros de la flotte se tint plus 
au large, prêt à voler au secours de cette division, 




CHAPITRE IX. 121 

si elle était menacée. Cette première croisière dura 
cent quatre-vingt-dix jours. Les vaisseaux de Ta- 
mirai Jervis n'étaient pas mieux approvisionnés qae 
ceux de lord Hood ou de Tamiral Hotham^ mais 
Jervis s'était interdit toute plainte inutile et avait 
su imposer silence aux murmures de ses capitaines. 
«Notre pays fait ce qu'il peut pour soutenir cette 
guerre^ leur disait-il souvent : c'est à nous de lui 
venir en aide par un loyal concours. » 

Malgré le rigorisme de ses principes en fait de 
discipline ^ sir John Jervis n'était vraiment intrai- 
table que pour cette classe d'officiers qu'il appe- 
lait les récalcitrants (the refractory). Eux seuls 
supportaient tout le poids de cette volonté de fer. 
Quant à Nelson y dès les premiers jours^ il sembla 
le considérer plutôt comme un associé que comme 
un capitaine placé sous ses ordres. Les autres com- 
mandants de Tescadre en manifestèrent un éton- 
nement mêlé d'un peu d'envie. « Du temps de 
lord Heod^ dirent-ils à Nelson , vous agissiez comme 
vous Tentendiez. Vous en avez tait autant avec 
lord Hotham^ et vous continuez à faire de même 
avec; sir John Jervis. Peu vous importe à vous quel 
soit le commandant en chef. » Nelson^ en effets 
nous l'avons dit^ avait conservé sous l'amiral Jer- 
vis le commandement temporaire dont l'avait in- 
vesti la confiance de l'amiral Hotham^et^ avant 
que l'escadre eût quitté la baie de Saint-Florent 
I. n 



122 GUERRES MARITIMES. 

pour se rendre devant Toulon , il était déjà re- 
tourné dans le golfe de Gènes^ afin d'y surveiller 
les mouvements de Tarmée française. Cette mis- 
sion délicate convenait merveilleusement à son ca- 
ractère actif et résolu. En dépit des réclamations 
incessantes du gouvernement génois et des hési- 
tations de Taiïiiral Hotham^ il n'avait pas craint^ 
avant Tarrivée de sir John Jervis, de s'engager 
envers le général de Vins, placé en face de Sché- 
rer, sur les hauteurs des Alpes maritimes , à ne 
point laisser pénétrer jusqu'aux troupes de son 
adversaire un seul bateau chargé de blé , un seul 
convoi de munitions de guerre. La bataille de 
Laono y dans laquelle les Autrichiens perdirent 
leurs positions et qui faillit entraîner la destruction 
de leur armée, avait, pour quelque temps, inter- 
rompu cette coopération. Nelson la reprenait au 
moment où la cour de Vienne envoyait pour ré- 
parer l'échec essuyé par de Vins, celui que le 
jeune Commodore anglais nommait alors le fameux 
général Beaulieu. 

Rien n'a plus contribué à donner à la physiono- 
mie de Nelson une expression grimaçante et vul- 
gaire que cette haine brutale qu'il a si souvent 
manifestée contre les Français ; mais ce n'est guère 
qu'après les événements de Naples , après qu'il eût 
subi la funeste influence de sir ^lliam et de lady 
Hamilton , que Ton vit apparaître sous sa plume 




CHAPITRE IX. 123 

ces odieuses invectives dont la grossièreté sied mal 
à cette lutte héroïque dans laquelle il devait trou- 
ver une fin si glorieuse. Avant cette époque , mal- 
gré son aversion bien prononcée pour cette nation 
frivole et volage, comme il nous désigne dans une 
de ses lettres, malgré cette horreur profonde de 
toute rébellion qu^il devait aux leçons de son 
père y la haine n'aveuglait point tellement le fils 
du pasteur de Burnham Thorpe^ qu'il ne pût 
rendre justice aux vertus militaires de ces sol- 
dats de la république qui , demi-nus, se montraient , 
disait-il , résolus à vaincre ou à mourir, a Qui eût 
cru (écrivait-il après la victoire de Schérer) que 
cette armée^ composée déjeunes gens de vingt-trois 
ou vingt-quatre ans^ qui comptait même dans ses 
rangs des enfants en ayant à peine quatorze , que 
cette armée déguenillée eût pu battre ces belles 
troupes autrichiennes? A voir ces soldats^ on eût 
pensé que cent d'entre eux ne valaient pas seule- 
ment réquipage de mon canot ^ et cependant les 
plus vieux officiers conviennent qu'ils n'ont jamais 
entendu parler d'une défaite plus complète que 
celle que viennent d'essuyer les Autrichiens. Le 
roi de Sardaigne^ frappé d'une terreur panique^ 
a failli demander la paix dans ce premier moment 
d'effi'oi. » 

Malheureusement Schérer ne sut pas poursui- 
vre ses avantages; mais la glorieuse campagne 



124 GUERBES MARITIMES. 

de 1796 était à la veille de s'ouvrir par les com- 
bats de Montenotte et de Mondovi; et nos armées, 
cette fois, ne devaient s'arrêter que sur le chemin 
de Vienne. Les généraux autrichiens qui rempla- 
çaient de Vins et son état-major se souciaient peu 
d'avoir à opérer de nouveau sur le littoral étroit 
de la rivière de Gènes contre une infanterie qui 
venait de donner de telles preuves de sa supério- 
rité. Ils commençaient à s'apercevoir que la coopé- 
ration de la flotte anglaise était beaucoup moins 
efficace qu'ils ne l'avaient pensé d'abord, et ils 
avaient hâte de rentrer sur un terrain plus favo- 
rable, où ils pussent mettre en ligne leur cavale- 
rie et développer librement leur armée. C'était 
dans les plaines de la Lombardie , suivant Nelson , 
que Beaulieu voulait attendre l'armée de Bona- 
parte. Le général autrichien promettait d'y écra- 
ser les troupes françaises, et de se porter rapide- 
ment sur la Provence, laissée à découvert. Nelson 
cependant était inquiet et ne cessait de témoigner 
ses craintes à l'amiral Jervis sur l'ouverture de 
cette nouvelle campagne. « Les Français, disait-il, 
ont dépouillé la Flandre et la Hollande. Leur pro- 
pre pays est ruiné. 11 ne leur reste plus que l'Italie 
à piller. C'est là, soyez-en convaincu, qu'ils vont 
porter leurs efforts. L'Italie est la mine d'or de 
l'Europe, et c'est un pays qui, par lui-même, ne 
saurait opposer de résistance. Il suffit d'y pénétrer 




CHAPITRE IX. 135 

pour en être le maître. » Nelson pensait d'ailleurs 
qoe Vwtnée française se partagerait en trois co- 
lonnes^ et qu'après avoir menacé les passages des 
Alpes^ elle s'avancerait sur le territoire de Gênes; 
mais^ au lieu de filer ainsi le long de la mer^ Bo- 
naparte avait conçu un plan plus hardi que n'a- 
vaient pu le soupçonner encore ni Nelson ni Beau- 
lieu. Il voulait se dérober à Taile gauche de l'armée 
autrichienne^ se porter sur le sommet de l'Apen- 
nin au col de Montenotte , qu'occupait le général 
d'Argenteau , et y après avoir ainsi séparé les 
Autrichiens des Piémontais campés à Ceva sur 
le revers des Alpes^ déboucher de l'autre côté des 
monts et menacer à la fois le Piémont et la Lom- 
bardie. 

Le général Beaulieu , cependant ^ avait déjà 
concerté avec Nelson le projet d'enlever un corps 
de troupes qui , sous les ordres du général Cer- 
voni , avait été poussé jusqu'à Voltri , à quelques 
lieues de Gênes ^ afin d'obtenir^ en intimidant le 
sénat de cette ville^ un emprunt de 30 millions 
que négociait Salicetti. Le 11 avril 1796, au cou- 
cher du soleil , pendant que l'armée autrichienne 
s'ébranlait et se portait sur Voltri, l'escadre an- 
glaise appareillait de Gênes, et à neuf heures et 
demie du soir l'Agamemnon mouillait à demi-portée 
de canon de l'avant-garde du général Beaulieu. 

Deux frégates mouillaient en même temps et avec 

11. 



i26 GCEURKS MARITIMES. 

le même mystère entre Voltri et Savor.e , afin de 
couper la retraite à nos troupes; mais le mouve- 
ment de Tarmée autrichienne , commencé dès la 
veille , attira l'attention du général Cervoni :• pen- 
dant la nuit , il leva son camp et se porta , sans 
être aperçu, en arrière des navires anglais. Nelson 
fut désespéré de cet insuccès et attribua au défaut 
de ponctualité des Autrichiens en cette occasion 
les événements qui portèrent bientôt notre armée 
au cœur de Tltalie. 



<c Le 11 avril (écrivait-il au dac de Clarence), dix mille 
Autrichiens occupèrent VoUri. La perte des Français dans 
cette rencontre fut d'environ trois cents hommes, tués, bles- 
sés ou faits prisonniers ; mais, l'attaque ayant commencé 
douze heures avant le moment fixé par le général Beaulieu, 
quatre mille d'entre eux effectuèrent leur retraite. Cette mal- 
adresse eut de terribles conséquences. Nos bâtiments com- 
mandaient si complètement la côte, que, si l'on eût exécuté 
à la lettre le plan du général, pas un Français n'eût échappé. 
Pendant la nuit, l'ennemi se replia sur lo col de Monte- 
notte, situé à environ huit ou neuf milles en arrière de Sa- 
vone, et y rallia un corps de deux mille hommes qui défen- 
dait cette position. Au point du jour, le général d'Argenteau, 
ignorant l'arrivée de ce renfort, attaqua le col avec quatre 
mille fantassins. 11 fut repoussé et poursuivi. Neuf cents 
Piémontais,cinq cents Autrichiens, des pièces de campagne, 
restèrent entre les mains des troupes françaises. On ne sait 
point encore le nombre des morts, mais le combat a été 
rude. Le 13 et le M avril, les Français ont forcé les gorges 
de Millesinio et le village de Dcgo, qui, malgré une belle 
défense, ont dû tomber devant des forces supérieures. Le 15, 
au matin, un détachement do l'arméo autrichienne, sous les 



CHAPITRE IX. 427 

ordres du colonel Waskanovick(Wakas80vich), posté à Sas- 
sello&ar le flanc droit et un peu en arrière de Tennemi, ou, 
comme nous dirions, nous autres marin s, j7ar sa hache de tri- 
bord, attaquâtes Français à Speigno et les mit complètement 
eo déroute. Non-seulement ce détachement reprit les vingt 
pièces de canon que les Autrichiens avaient perdues, mais 
il s'empara aussi de toute l'artillerie française. Malheureuse- 
ment le colonel, voulant pousser trop loin ses avantages, 
alla donner dans le gros do l'armée ennemie et fut entière^- 
ment battu, après une résistance obstinée qui ne dura pas 
moins de quatre heure§. Pour comble d'infortune, le général 
Beauliea avait envoyé cinq bataillons d'Acquipour soutenir 
ce brave colonel Waskanovick ; mais, hélas ! ils arrivèrent 
trop tard et ne servirent qu'à ajouter au triomphe de l'ar- 
mée française. Les Autrichiens, dit-on, ont perdu environ 
dix mille hommes tant tués et blessés que prisonniers. La 
perte des Français a été aussi très-grande, mais, en fait 
d'hommes, ils n'ont pas besoin d'y regarder de si près que 
les AtUrichiens. Le général Beaulieu a maintenant retiré 
toutes ses troupes de la montagne et s'est campé dans la 
plaine entre Novi et Alexandrie. J'espère encore, si les Fran- 
çais l'attaquent dans cette position, qu'il pourra reprendre 
le dessus et leur donner une bonne leçon. » 



Beaulieu, en effet, avait souvent manifesté cet 
espoir j mais les événements qui suivirent la ba- 
taille de Montenotte allaient le priver de l'appui 
de la Sardaigne et détacher de la coalition les vingt 
mille hommes du général Colli. Bonaparte, vain- 
queur à Mondovi , n'était plus qu'à dix lieues de 
Turin , quand le roi de Sardaigne consentit à lui 
livrer les trois places de Coni, Tortone et Alexan- 
drie. La Sardaigne, à ce prix , obtint la conclusion 



428 GUERRES MARITIMES. 

d^un armistice qui fut signé à Cherasco le 29 avril 
1796. « Cet armistice, écrivait Nelson, a été en- 
voyé à Paris pour y recevoir la ratification des cinq 
rois du Luxembourg. Naples, de son côté , s^ap- 
préte à nous abandonner si nous avons la guerre 
avec l'Espagne, et TEspagne certainement se dis- 
pose à la guerre contre quelqu'un. Quant au général 
Beaulieu , il est à Valence, avec un pont sur le Pô, 
pour assurer sa retraite dans le Milanais. » 

Beaulieu ne conservera pas longtemps cette po- 
sition : il a en face de lui un adversaire décidé à ne 
prendre de repos que lorsqu'il aura imposé la paix 
à TAutriche. Nelson lui-même est ébloui : ces vic- 
toires éclatantes , remportées coup sur coup par 
l'armée d'Italie, l'étourdissent et le troublent. Que 
sont donc devenus et de Vins et Schérer? Lui, 
qui depuis trois ans voyait deux armées de trente 
mille hommes manœuvrer au pied des Alpes ma- 
ritimes et se disputer quelques postes d'Âlbenga à 
Savone ; lui, à qui on affirmait récemment encore 
que, s'il interceptait certain convoi attendu de 
Marseille, il allait ramener les Français en arrière 
de' Gênes, apprend soudain qu'ils sont à la veille 
d'entrer à Milan ! 



« Les Français (écril-il à l'amiral Jervis) ont passé le Pô 
sans éprouver de résistance. Beaulieu se retire, dit-on, sur 
Mantoue^ et Milan a présenté ses clefs à l'ennemi. OU donc 




CHAPITRE IX. 129 

cet gent-là s' arrêteront-ils î Notre ministre à Gènes (ajoatc- 
t il quelques jours plus tard] m'assure que Beaulieu a encore 
avec. lui trente-huit mille hommes, el il espère qu'il n'aura 
aucun engagement à soutenir avant d'avoir reçu des ren- 
forts. Cependant j'éprouve le regret de vous faire connaître 
que, de son côté, notre consul m'a envoyé une lettre, pu- 
bliée par Salicetli, dans laquelle ce dernier annonce une 
nouvelle défaite essuyée par Beaulieu. Ce général aurait 
été battu le 11 mai à Lodi et aurait laissé au pouvoir de 
l'ennemi son camp et toute son artillerie. C'est une histoire 
très-mal racontée et que je serais fort lente de mettre en 
doute, si je n'avais malheureusement été habitué à ajouter 
foi aux victoires des Français. » 

Sous rihfluence de ces nouveaux triomphes , 
les ducs de Parme et de Modène traitent avec le 
général Bonaparte. Le pape lui-même^ épouvanté^ 
songe à prévenir l'arrivée des Français à Rome : 
a II leur a fait oiirir^ écrivait Nelson à sa femme , 
10 millions de couronnes pour les empêcher d'y 
venir; mais ils ont exigé qu'avant tout on leur li- 
vrât la fameuse statue de TÂpoUon du Belvédère. 
Quelle race bizarre ! mais, il faut en convenir, ils 
ont fait des merveilles, » 

Quoiqu'il n'y ait plus sur la côte de Gênes d'Au- 
trichiens à assister, Nelson y commande toujours , 
et déjà son activité lui fournit l'occasion d'entraver 
les progrès de Bonaparte. II capture devant Oneille 
six bâtiments chargés de canons et de munitions 
de guerre destinés au siège de Mantoue. Par quel- 
ques papiers trouvés à bord de ces navires, il ap- 



130 GUERRES MARITIMES. 

prend que Teffectif de Tarmée française , au mo- 
ment où Bonaparte en prit le commandement, 
n'excédait pas 30 875 hommes. « En y comprenant 
la garnison de Toulon et des autres points de la 
côte, les forces de Tennemi, dit-il, se montaient 
à 65000 liommes. Probablement la plus grande 
partie de ces troupes aura rejoint Bonaparte; mais^ 
malgré tout , il parait que son armée n'était pas 
aussi nombreuse que je l'aurais pensé, » 

Quel que soit le dépit que nos triomphes inspi- 
rent à Nelson, il semble que nous leur devons au- 
près de lui ce qu'on pourrait appeler un succès 
d'estime. Jamais il n'a parlé de la France avec tant 
d'égards. Il y a plus, il est près de revenir aux 
sentiments chevaleresques de la guerre de 1778, 
et d'oublier que les gens qu'il combat sont les 
fléaux du genre humain, La. capture des b&timents 
dont il s'est emparé devant Oneille l'a mis en pos- 
session d'une malle appartenant à un officier gé- 
néral de notre armée. Je ne sais quel mouvement 
de courtoisie, le seul dont il ait été coupable en- 
vers nous, le porte à écrire sur-le-champ au mi- 
nistre de France à Gênes ce petit billet qu'on ne 
lui eût point pardonné à la cour de Naples. 

« Monsieur, 

« Des nations généreuses ne doivent causer d'autre tort 
aux particuliers que celui auquel les obligent les lois bien 



\ 



CUAPITAK IX. 131 

connues <Jc la guerre. A boril d'un naviro, que vient de cap- 
turer mon escadre, on a trouvé une impériale remplie d'ef- 
fets appartenant à un officier général d'artillerie. Je vous 
envoie ces effets tels qu'on les a trouvés et quelques papiers 
qai peuvent 6tre utiles à cet officier, et je vous prie d'avoir 
la bonté de les lui faire parvenir. » 



Cependant^ bien que Bonaparte , privé de son 
artillerie^ ait été contraint de lever le siège de 
Uantoue^ il n'en poursuit pas moins ses conquêtes. 
Pour la première fois, la marine anglaise lui fait 
obstacle : il s^en venge , comme il le fera après 
Trafalgar^ après Saint-Jean-d'Acre , sur les enne- 
mis que TÂngleterre lui suscite. Wurmser est 
battu comme Ta été Beaulieu. La Sardaigne cède 
le comté de Nice à la république , et bientôt^ sui- 
vant Texemple de la Prusse et de l'Espagne , le 
gouvernement haineux de Naples demande à traiter 
avec la France. « Je crains bien , écrit Nelson au 
vice-roi de la Corse, que TAngleierre, qui a com- 
mencé cette guerre avec TEurope entière pour 
alliée, ne finisse avec presque toute l'Europe pour 
ennemie. » Déjà, en effet, un traité d'alliance of- 
fensive et défensive a uni la itollande et va unir 
l'Espagne à la France. Le 19 août 1796, une con- 
vention signée à Madrid entre le descendant de 
Philippe V et le Directoire, stipule que, dans Tes- 
pace de trois mois , celle des deux puissances qui 
i'éclamera Tâssistance de Tautre en recevra 15 vais- 



134 GUERRES MARITIMES. 

malgré le magnifique matériel qui lui restait en- 
core. Notre marine se souvenait davantage de son 
antique splendeur, mais Tincroyable incurie de 
l'administration avait amené pour nous, dès le 
début de la guerre, par une série de désastres dont 
Tennemi fut à peine complice, la nécessité de subir 
des blocus dont nous éprouvions pour la première 
fois rhumiliation ^. Occupés à croiser sur nos côtes, 
tenus en haleine par lord Bridport et Jervis , les 
vaisseaux anglais se formaient à la rude école de 
la mer, tandis que nous perdions notre vieille ex- 
périence dans les loisirs mal employés de nos ra'- 
des. Jervis savait bien ce que de tels loisirs ont de 
périlleux. « Ne voyez- vous pas, disait-il à ceux qui, 
au mois de janvier 1797, le blâmaient de sortir du 
Tage pour aller s'exposer à la rencontre de forces 
supérieures , ne voyez-vous pas que ce séjour de* 
vaut Lisbonne fera bientôt de nous tous des pol^- 
trons? » Dieu merci, toutes déplorables qu'elles 
ont été, les guerres maritimes de la république et 
de Tempire ont prouvé qu'un pareil danger n'était 
pas à craindre avec des marins français ; mais , si 

1 «c Quand le nliilisiré d'Albarade quitta le ministère , on 
s'aperçut que la liste de nos vaisseaux n'avait pas été con- 
servée où renouvelée dans les bureaux de la marine. Le 
suctiesseur de ce ministre donnait-il ordre d'armer tel ou 
iel bâtiment, les ports répondaient que ces bâtiments étaient 
pris depuis plusieurs mois. » {Vïmèref Principes organiques 
de la marine milittxite, Paris, 1802*) 



CHAPITRE X. 135 

00$ équipages ne couraient point le risque de voir 
s'évanouir leur courage dans une inaction pro- 
longée , ils devaient y désapprendre le métier de 
la mer. Aussi ^ pendant que les Anglais^ instruits 
par de constantes croisières ^ réalisaient chaque 
jour de nouveaux progrès^ pendant qu'ils perfec- 
tionnaient l'organisation de leur service^ la ma- 
nœuvre de leur artillerie et Tinstallation intérieure 
de leurs vaisseaux^ pendant que leurs escadres 
bravaient impunément les ouragans du golfe de 
Lyon et du golfe de Gascogne^ la plus importante 
de nos expéditions ^ Texpédition d'Irlande y allait 
échouer par la seule inexpérience de nos équi- 
pages. 

Cette inexpérience dut frapper surtout les offi- 
ders de Tancienne marine , qui destitués par la 
Convention^ avaient échappé cependant aux pro- 
scriptions de la terreur ou au funeste entrafaiement 
de rémigration. Quand ils furent rappelés au ser- 
vice par lé Directoire, ces officiers trouvèrent des 
vaisseaux bien inférieurs sous tous les rapports à 
ceux quMls avaient été habitués à commander. 
Une excellente institution avait disparu , celle des 
canonniers-marim ^. Nous les avions supprimés au 

* « Il est de notoriété publique et prouvé par l'expérience 
qne les troupes d'artillerie de marine sont restées inférieu- 
res, à tons égards, à ces canonniert qu'on appelait 6our- 
geds, lesquels étaient de bons matelots, naviguant toute la 



M6 GUERRES ■ARTTIVES. 

moment où les Anglais introduisaient sous ce rap- 
port les plus importants perfectionneaients dans 
leur flotte, ce Prenez garde, écrivait à la Conven* 
tion le contre-amiral Kerguelen ^; il ùaA des ca- 
nonniers exercés pour servir le canon à la mer. Les 
canonniers de terre sont sur des bases solides et 
tirent sur des objets fixes; ceux de mer^ an con- 
traire, sur des bases mobiles , et tirent toujours, 
pour ainsi dire, au vol. L^expérience des derniers 
combats a dû vous prouver que nos canonniers 
étaient inférieurs à ceux des ennemis ^. » Mais 
comment ces prudentes paroles auraient-elles pu 
exciter l'attention de ces républicains plus touchés 
dos souvenirs de Rome et de la Grèce que des 
glorieuses traditions de nos ancêtres? C'était le 
temps où de présomptueux novateurs songeaient 
sérieusement à rendre à la rame son importance, et 

vIo, ol n'nvAionl d'AUtres officiers que ceux des vaisseaux; 
r(iN(iMni>r« dont la suppression a été une vraie calamité dans 
h nmrinv militaire, » (Forfait, Lettres d'un observateur sur 
hmarinr, Purl», 1R02.) 

* lUpitoi'l conservé nu dép(U des cartes et plans de la 
nmrino. 

• -^ Kn oot«p«rttnt In dernière guerre avec la guerre d'A- 
n\(M'i«|Ho, on volt (\\\(^ dans colle-ci la perte des bâtiments 
«n^lrtin oomhntlunt do« bAtiments français d'égale force fui 
l»i»rtUouU|» pliiN ronuldi^rable. Au temps de Napoléon, des 
Imn^H»»!» i»nUi^rf»« do valmoaux de ligne tiraient sans faire 
Hhi«i \W litMl i)Ui>doux phVoes bien dirigées. » (Howard Dou- 
«l«»«i, fmiif d*firlillmp nnrah.) 



CHAPITRE X. 137 

à jeter des ponts volants sur les vaisseaux anglais 
comme sur les galères de Carthage ; candides vi- 
sionnaires; qui résumaient naïvement les titres de 
eur mission dans quelques-uns de ces bizarres 
préambules conservés aux archives de la marine : 
ff Législateurs^ voici les élans d'un ingénu patriote 
qui n'a pour guide d'autre principe que celui de la 
nature^ et un cœur vraiment français. » 

Les institutions^ l'esprit de corps qui faisaient la 
force de nos escadres , Tintelligence des véritables 
progrès^ tout cela avait péri dans le grand nau- 
frage. Morard de Galles^ Villaret, Truguet, Martin, 
Brueys, Latouche-Tréville, Decrès, Missiessy^ Vil- 
leneuve^ Bruix^ Gantheaume^ Blanquet-Duchayla, 
Dupetît-Thouars, quelques autres capitaines en- 
core^ mais en petit nombre ^ d'héroïques jeunes 
gens portés subitement aux premiers grades de 
leur arme y tels étaient les débris qu'avait laissés 
derrière elle la marine la plus éclairée et la plus 
brave de l'Europe. Le gouvernement modéré qui 
venait de succéder au comité du salut public ras- 
semblait avec empressement ces précieux débris^ 
et s'en servait le plus habilement possible pour 
étayer l'édifice chancelant sorti en quelques jours 
des mains des sociétés populaires. 

« On s'est adressé à ces sociétés (écrivait à cette époque 
an citoyen courageux) pour qu'elles désignassent des hom- 

12. # 



138 GUERRES MARITIMES. 

mes qui réunissent les connaissances de la marine au pa- 
triotisme. Les sociétés populaires ont cru qu'il suffisait à 
un homme d'avoir beaucoup navigué pour être marin, si 
d'ailleurs il élait patriote. Elles n*ont pas réfléchi que le pa- 
triotisme seul ne conduit pas les vaisseaux.On a donc donné 
des grades à des hommes qui n'ont dans la marine d'autre 
mérite que celui d'avoir été beaucoup à la mer, sans songer 
que tel homme est souvent dans un navire comme un ballot... 
Aussi la routine de ces hommes s'est^lle trouvée décon- 
certée au premier événement imprévu. Ce n'est point tou- 
jours, il faut bien le dire, le plus instruit et le plus patriote 
en même temps qui a obtenu les suffrages dans les sociétés, 
mais souvent le plus intrigant et le plus faux, celui qfui, avec 
de l'effronterie et un peu de babil, a su en imposer à la 
majorité. On est tombé dans un autre inconvénient : sur une 
apparence d'activité que produit l'effervescence de l'âge, 
on a donné des grades à des jeunes gens sans connaissan- 
ces, sans talents, sans expérience et sans examen. 11 a sem- 
blé, sans doute, que les pilotes de l'ancienne marine étaient 
faits pour aspirer à tous les grades ; aussi sont-ils tous 
placés. Eh bien ! le mérite de la très-grande majorité parmi 
eux se borne à estimer leur route, à faire leur point et à 
pointer leur carte d'une manière routinière... Beaucoup 
n'ont jamais été à portée de meltre à exécution la partie 
Itrillanle du marin, {a manœuvre^ qui déjoue les disposi- 
tions de l'ennemi et donne l'avanlage à forces égales. Qu'ont 
de commun avec Tari du vrai marin les canonniers, les 
voiliers, les calfats^ les charpentiers, et on peut dire les 
maîtres d'équipage, dont la majeure partie sait à peine lire 
et écrire, quelques-uns point du tout? Il y en a cependant 
qui ont obtenu des grades d'officiers et même de capi- 
taines 1 ». 

On peut apprécier maintenant quelle était , en 

* Document conservé au dépAt des cartes et plans de la 
marine. 




CHAPITRE X. 439 

il96, la valeur réelle des forces que T Angleterre 
allait avoir à combattre. Cependant^ dans le pre- 
mier moment d'émotion^ le cabinet britannique 
abandonna l'offensive et sembla reculer devant 
cette alliance^ qui si récemment encore^ au mois 
dejiûUet 4779^ avait rassemblé sous la conduite 
de M. d'Orvilliers 66 vaisseaux de ligne à l'entrée 
de la Manche. L'amiral Jervis reçut Tordre d'éva- 
cuer la Corse et de sortir de la Méditerranée. Déjà 
la flotte espagnole^ partie de Cadix 'dans les der- 
niers jours du mois de septembre , avait paru de- 
vant Garthagèile et y avait rallié une division de 
7 vaisseaux. Elle se composait de 26 vaisseaux et 
de quelques firégates^ quand elle fut aperçue à la 
hauteur de 111e de Corse ^ le 15 octobre^ par les 
éclaireurs de l'escadre anglaise. L'amiral Jervis 
était alors mouillé avec 14 vaisseaux dans la baie 
de iSaint-Florent. Il ignorait le départ de la flotte 
espagnole^ et don Juan de Langara eût pu l'assaillir 
avec avantage dans la baie profonde où son es- 
cadre se trouvait enfermée; mais cette occasion de 
porter un coup mortel à la puissance anglaise fut 
négligée comme tant d'autres^ et faisant route 
pour Toulon^ l'amiral espagnol vint mouiller de 
nouveau sur cette rade qu'il avait quittée trois ans 
plus tôt sous le feu des batteries républicaines. Il 
y trouva 12 vaisseaux français prêts à prendre la 
mer, et son arrivée porta à 38 vaisseaux et 20 fré- 



140 GUERRES MARiriMES. 

gâtes les forces alliées réuuies en ce moment dans 
ce port. Cette armée formidable devait cependant 
souffrir que sir John Jervis opérât tranquiUement 
sa retraite î 

Ce dernier pressait les préparatifs de son départ 
avec la plus grande activité. Bastia avait été éva* 
cuée sous la direction de Nelson; les garnisons de 
Calvi et d'Ajaccio étaient embarquées^ et bien 
qu'il lui restât à peine quelques jours de vivres^ 
sir John Jervis s'apprêtait à traverser la Méditer- 
ranée. Le 2 novembre 1796^ six jours seulement 
après l'arrivée de l'amiral Langara à Toulon^ Jervis 
fut rallié par le vaisseau le Captain^ dont Nelson 
avait pris le commandement: l'Agambmnon^ épuisé 
par ses longs services, avait été renvoyé en An- 
gleterre. L'escadre anglaise, alors composée de 
15 vaisseaux et de quelques frégates, se hâta de 
quitter la baie de Saint-Florent. Elle était suivie 
d'un convoi qui emportait une partie des troupes et 
du matériel débarqués en Corse. Ces bâtiments de 
commerce furent pris à la remorque , mais , dans 
une saute de vent, deux d'entre eux furent abordés 
et coulés par les vaisseaux qui les remorquaient. 
L'Excellent et le Captain démâtèrent chacun 
dans la même journée d'im de leurs bas mâts , et 
la traversée se prolongeant au delà de toutes les 
prévisions, les équipages se trouvèrent réduits au 
tiers de leur ration ordinaire. Il fallut leur délivrer 



CHAPITRE X. 141 

les balayures des soutes, endurer leurs justes 
plaintes et supporter la vue de leurs souffrances. 
Sir John Jervis resta inébranlable et ne dévia point 
un instant de sa route; nriais il promit aux équi- 
pages que les vivres qui ne leur auraient point été 
distribués en nature leur seraient religieusement 
remboursés en argent. Enfin le !«' décembre, 
grâce à sa persévérance, il eut la satisfaction de 
voir ses vaisseaux mouillés en sûreté sous les ca- 
nons du rocher de Gibraltar. La Méditerranée se 
trouva ainsi complètement évacuée par les An- 
glais. Ce résultat une fois obtenu, la concentration 
des forces considérables réunies à Toulon devenait 
pour ainsi dire inutile, et la veille du jour où Ta* 
mirai Jervis arrivait à Gibraltar, la flotte espa- 
gnole , accompagnée du contre-amiral Villeneuve 
et de 5 vaisseaux français, quittait les côtes de 
France. Le 6 décembre, elle entra dans le port de 
Garthagène. Quant à Villeneuve , il continua sa 
route sur Brest et eut le bonheur de franchir le 
détroit en plein jour par un violent coup de vent 
d'est qui empêcha les vaisseaux anglais de lever 
l'ancre et de se lancer à sa poursuite. Ce coup de 
vent, qui lui fut si favorable , fut en même temps 
fatal à la flotte de l'amiral Jervis. Trois vaisseaux 
anglais chassèrent sur leurs ancres et déradèrent. 
L'un d'eux alla se perdre, avec la plus grande 
partie de son équipage, sur la côte d'Afrique ; un 



142 GUERRES MARITIMES. 

autre^ à moitié démâté , alla mouiller dans la baie 
de Tanger après avoir franchi Textrémité d'un 
récif. Enfin, le 16 décembre, sir John Jervisfit 
voile pour Lisbonne où il devait attendre des ren- 
forts, mais de nouvelles épreuves lui étaient réser- 
vées : un de ses vaisseaux toucha sur une roche 
devant Tanger, à la hauteur du cap Malabata; un 
second vaisseau, le Bombàt-Castle , se perdit au 
moment même où il entrait dans le Tage, sur un 
des bancs qui obstruent l'entrée de cette rivière. 

Ainsi, en moins de deux mois, sans avoir eu à 
combattre d'autre ennemi que ce rude hiver de 
1796 qui dispersait en ce moment même Texpédi- 
tion que nous dirigions sur l'Irlande ^ la flotte an« 

1 L'armée que nous destinions à envahir l'Irlande, partie 
de Brest au mois de décembre 1796, eût certainement dé^ 
barque dans cette tle, si la flotte chargée de i'y conduire eùl 
été mieux exercée ; mais cette flotte, commandée par le vice- 
amiral Morard de Galles, se trouva séparée à la sortie même 
de la rade de Brest. 15 vaisseaux et 10 frégates parvinrent 
cependant à se rallier sous les ordres du contre-amiral 
Bouvet, et arrivèrent, sans avoir rencontré l'ennemi, à l'en- 
trée de la baie de Bantry. Des bâtiments habitués à plus 
d'activité eussent pu, dès les premiers jours, atteindre un 
mouillage favorable et mettre leurs troupes à terre. Le suc- 
cès de l'expédition était encore assuré. Nos vaisseaux furent 
malheureusement dispersés de nouveau par un coup de 
vent qu'ils eurent l'imprudence d'attendre dans une baie 
ouverte; ceux d'entre eux qui échappèrent au naufrage 
furent contraints par leurs avaries et le manque de vivres 
de rentrer à Brest. Des 44 navires qui composaient cette 



CHAPITRE X . i 43 

glaise se trouvait réduite de 15 vaisseaux k M. 
Jervi^.ne laissa paraître aucune faiblesse dans ces 
cirçoD^taoces critiques; mais il se promit dere« 
dûiubtor à» vigilance et de réparer ces malheurs à 
ibrcQ : 4'activité. Il songea d'abord à assurer Téva- 
coatioo de Porto-Ferrajo ^ que les troupes an- 
glaises avaient occupé le 18 juillet 1796^ et ce fut 
N^aoa qu^il. chargea du soin périlleux d'aller en* 
lever }^ garnison laissée dans cette place. Lui seul 
était (Capable de remplir cette mission et de péné- 
trer sana crainte au fond de la Méditerranée mal- 
gré les escadres qui se croisaient en tous sens dans 
ce vaste bassûn abandonné par l'Angleterre aux 
pavUlonstuUms de France et de Castille. Nelson 
quitta pour un instant son vaisseau^ et partit de 
Gibraltar avec les deux frégates la Blanche et la 
HiNBiVB.Peu de jours après son départ, il ren- 
contira deux frégates espagnoles et leur donna la 
chasse. La Minerve qu'il montait atteignit la Sa- 
bifèe, commandée par un descendant expatrié ded 
Stuarts. La frégate ennemie fut bientôt écrasée 
sous ce feu redoutable^ comparé par les Espagnols 
m feu de l'enfer, et que la Minerve avait appris à 
vomir contre l'ennemi à l'école exigeante et sé- 
vère de sir John Jervis. La Sabine amena après 

paissante flotte, 2 coulèrent à la mer, 4 se jetèrent à la côte^ 
et 7 seulemetlt fdrent capturés par les croisières enne- 
mies. 



i44 GUERRES MARITIMES. 

une très-belle défense ; mais Nelson se vit bientôt 
obligé d'abandonner sa récente capture à une es- 
cadre espagnole qui faillit le capturer lui-même. 
Quelques jours après ce combat, il mouillait en 
rade de Porto-Ferrajo. Le général anglais qui oc- 
cupait cette place ne se crut point autorisé à la 
quitter avant d'en avoir reçu Tordre d'Angleterre, 
et Nelson dut se contenter de charger sur son es- 
cadre les munitions navales déposées, au moment 
de l'évacuation de la Corse, dans les magasins de 
Tîle d'Elbe. « On voit bien, écrivait l'impétueux 
Commodore, gêné par ses scrupules dans l'accom- 
plissement de sa mission, que ces messieurs de 
l'armée ne sont pas aussi souvent que nous appe- 
lés à faire usage de leur jugement sur le terrain de 
la politique. » Laissant derrière lui le capitaine 
Freemantle, qu'il chargea de pourvoir au trans- 
port des troupes quand elles prendraient le parti 
de se retirer, Nelson, avec la Minerve, fit route 
vers le cap Saint-Vincent, que l'amiral Jervis lui 
avait assigné pour lieu de rendez-vous. 

Le 18 janvier 1797, cet amiral appareilla de 
Lisbonne avec les 11 vaisseaux qui lui restaient. Il 
savait que l'escadre espagnole avait dû quitter 
Carthagène, et en se portant au cap Saint-Vin- 
cent, c'est-à-dire à l'extrémité sud-ouest de la Pé- 
ninsule, il se plaçait au point le plus avantageux 
pour l'observer. De là, si, comme il y avait lieu 



cii APURE X. Ur) 

de le craindre^ la destination de la tlotte espagnole 
était le golfe de Gascogne; on pouvait^ avec des 
éclaireurs actifs^ être averti de tous ses mouve- 
ments^ la harceler jusque sur les côtes de France^ 
ou lui livrer bataille pour Tobliger à se réfugier à 
Cadix. C'est avec cette intention que Tamiral Jer- 
vis^ au lieu d'attendre dans le Tage les renforts 
qui lui étaient annoncés, leur avait donné rendez- 
vous à la hauteur du cap Saint-Vincent, et s'em- 
pressait de s'y rendre lui-même ; mais une fatalité 
inexplicable semblait le poursuivre, et une âme 
moins ferme que la sienne eût vu dans le nouvel 
accident qui vint le priver de l'un de ses plus im- 
portants vaisseaux le présage infaillible de quelque 
immense revers. Au moment où la flotte sortait du 
Tage, un vaisseau à trois ponts se jeta sur le banc 
où avait déjà péri le Bobibby-Castle, et ne parvint 
à rentrer à Lisbonne qu'après avoir coupé sa mâture 
etéti*e resté échoué près de quarante-huit heures; 
il ne restait donc plus que 10 vaisseaux de cette 
flotte, autrefois si fière.quc Nelson s'indignait de la 
voir se retirer devant 38 vaisseaux français et espa- 
gnols ; mais ces iO vaisseaux possédaient une préci- 
sion de mouvements, un ensemble et une régula- 
rité admirables, et, bien que privé du tiers de ses 
forces par une succession inouïe d'accidents, sir 
John lervis était encore rempli de confiance et 
marchait sans crainte à la rencontre de l'ennemi. 

1. 13 



CHAPITRE XL 

Combat du cap Saint-Vincent, 13 février 1797. 

/ 

L'Angleterre, à cette époque^ venait dé porter 
ses armements à 108 vaisseaux de ligne et 400 bâ- 
timents montés par 120 000 marins ; mais, obligée 
de protéger tant de colonies et d'intérêts dispersés 
sur la face du globe, Tamirauté n'avait pu en- 
voyer à la flotte du Tage que cinq vaisseaux de 
ligne, momentanément détachés de la flotte de la 
Manche. C'est ainsi que pendant cette guerre l'An- 
gleterre sembla toujours, malgré l'immense déve- 
loppement qu'avait pris sa v marine, éprouver, au 
milieu de ses richesses, tous les embarras de la 
misère. Après l'arrivée de ce renfort, qui le re- 
joignit le 6 février^ l'amiral Jervis se trouva en- 
core une fois à la tête de i 5 vaisseaux de ligne> 
dont 6 à trois ponts> A frégates et 2 corvettes. Sa 
mauvaise fortune n'était cependant pas complète- 
ment épuisée* Le 12 février, deux de ses vais- 
seaux, virant de bord par une nuit sombre et plu^ 
vieuse, s'abordèrent, et l'un deux, lb Cullodru, 



CHAPITRE xr. 147 

éprouva dans ce choc terrible des avaries tellement 
sérieuses, qu'il eût fallu le renvoyer au port, s'il 
n'eût été commandé par un des capitaines les plus 
actifs de la marine anglaise ; mais, au grand éton- 
nement de tous ceux qui avaient vu Tétat de son 
vaisseau au point du jour, le capitaine Troubridge, 
grâce à de prodigieux efforts^ put signaler dans 
l'après-midi qu'il était prêt à combattre. L'éloi- 
gnement de ce vaisseau eût été très-mal venu en 
ce moment, car le lendemain la frégate la Mi- 
nerve, portant le guidon de commandement de 
Nelson, ralliait l'escadre anglaise avec la nouvelle 
que, deux jours auparavant, la flotte espagnole 
avait été aperçue en dehors du détroit. 

Cette flotte, alors commandée par don Josef de 
Cordova, avait quitté Carthagène le 1« février. 
Elle se composait de 26 vaisseaux, dont 7 à trois 
ponts, et de il frégates. Le 5 février, au point du 
jour, elle franchit le détroit de Gibraltar et se di- 
rigea vers Cadix; un coup de vent d'est l'empêcha 
de gagner ce port, et le 13 février, dans la soirée, 
pendant qu'elle luttait, pour s'en rapprocher, 
contre des vents encore contraires, les éclaireurs 
des deux armées signalèrent l'ennemi, dont ils 
n'avaient pu cependant apprécier exactement la 
force. Les Espagnols, qui n'avaient point eu con- 
naissance du dernier renfort reçu par l'amiral 
Jervis, rassurés par leur immense supériorité nu- 



\AH GUERRES MARITIMES. 

iiiérique, néglig(>rent de serrer leurs distances pen- 
dant la nuit et continuèrent à naviguer sans ordre. 
Peu désireux d'en venir aux mains avec Tescadre 
anglaise^ ils pensaient que celle-ci n'oserait jamais 
prendre Toffensive ; mais Jervis, au contraire, son- 
geait à combattre. Il savait combien une victoire 
était en ce moment nécessaire à l'Angleterre, et il 
attendait cette victoire des soins judicieux qu'il 
donnait depuis deux ans à l'instruction de son es- 
cadre. 

Au coucher du soleil, il fit signal à ses vais- 
seaux de se préparer au combat, les rangea sur 
deux colonnes et leur recommanda de se tenir 
beaupré sur poupe pendant la nuit. Le 14 février, 
ce jour si désastreux pour la marine espagnole, 
se leva obscur et brumeux sur les deux flottes. 
La flotte anglaise était formée en deux divisions 
compactes, et le premier regard de Jervis se porta 
avec satisfaction sur ces deux files égales et serrées 
qui, par un mouvement rapide, pouvaient en un 
instant présenter un front formidable. Vers l'o- 
rient, la côte de Portugal montrait à peine, à tra- 
vers le brouillard, ses falaises escarpées et les hau- 
tes sierras de Monchique, qui dominent la baie de 
Lagos; les frégates anglaises jetées en avant pour 
observer l'ennemi ne signalaient encore que six 
vaisseaux espagnols, et un voile épais planait sur 
les deux escadres. Cependant, à mesure que le so- 



CHAPITRE xr. 149 

leil s'élevait au-dessus de Thorizon, la brunie^ qui 
les avait enveloppées jusque-là^ se roulait en légers 
flocons que la brise poussait devant elle^ ou mon- 
tait en tourbillonnant vers la cime des mâts pour 
aller se perdre dans le ciel. A neuf heures du ma- 
tin^ 20 vaisseaux espagnols avaient été comptés 
du haut des barres de perroquet du Yigtoby^ et à 
onze heures les frégates anglaises en signalaient 25. 
Par suite de la négligence avec laquelle ils avaient 
navigué jusqu'à ce moment^ les vaisseaux espa- 
gnols se trouvaient alors séparés en deux pelotons. 
L'amiral Jervis se promit de profiter de cette faute^ 
et se disposa à attaquer séparément une de ces di- 
visions. L'une^ composée de 19 vaisseaux^ formait 
le gros de la flotte; Tautre n'en comptait que 6, 
tombés sous le vent pendant la nuit et aperçus les 
premiers par Tescadre anglaise. Toutes deux fai- 
saient force de voiles pour opérer une jonction 
imprudemment différée. Vers l'intervalle qui sé- 
parait encore les deux pelotons ennemis^ inter- 
valle qui diminuait à chaque instant^ s'avançait de 
son côté l'escadre de Jervis^ alors rangée sur une 
seule ligne de file. Tel fut le tableau plein d'émo« 
tion que présenta pendant quelques heures le 
champ de bataille; mais l'amiral espagnol s'aper- 
cevant que y s'il continuait sa route^ la totalité de 
sa division ne parviendrait pas à doubler l'escadre 
anglaise^ vira de bord au moment où la tête de 

13. 



i50 GUERRES MATITIMES. 

cette escadre s'approchait. Cependant trois des 
vaisseaux espagnols avaient^ avant ce mouvement^ 
dépassé l'avant-garde ennemie et rallié la division 
sur laquelle il était probable que sir John Jervis 
porterait ses premiers efforts. Sir John^ avec une 
rare sagacité^ en avait décidé autrement. En effets 
s'il se fût laissé séduire par Tespoir d'écraser ces 
neuf vaisseaux avec son escadre^ il est probable 
qu'il aurait eu bientôt sur les bras toute la flotte 
espagnole; car le vent^ dans cette circonstance^ 
eût servi les projets de l'amiral Cordova et lui eût 
permis de se porter avec la totalité de ses forces 
sur le théâtre du combat. En négligeant^ au con- 
traire^ cette division^ paralysée par sa position et 
obligée de remonter dans le vent pour venir pren- 
dre part à l'action^ en ne laissant sur sesderrières 
qu'une force insignifiante en comparaison de celle 
qu'il allait poui*suivre^ sir John Jervis saisissait d'un 
coup d'œil rapide et sûr la seule chance qu'il pût 
avoir de triompher d'une flotte aussi supérieure. 

A peine Cordova eut-il viré de bord^ que Jervis 
fit au CuLLODEN le signal de virer aussi et de con- 
duire l'armée à la poursuite des seize vaisseaux qui 
s'éloignaient bâbord amures. La manière dont 
cette manœuvre fut exécutée par Troubridge sous 
le feu de Tarrière-garde espagnole lui arracha 
un cri de joie, a Voyez, s'écria-t-il, voyez donc 
Troubridge! ne manœuvre-t-il pas comme si toute 



CHAPITRE XI. ir>l 

'^Angleterre avait les yeux sur lui ? Plût à Dieu 
qu'elle assistât en effet à ce combat! elle appren- 
drait à apprécier comme moi le brave comman- 
dant du GuLLODEN. » Placé sur le Vigtoby^ au 
centre de son armée^ Jervis en surveillait les mou- 
vements d'un œil inquiet. Les vaisseaux qui précé- 
daient LE ViCTOBT avaient imité la manœuvre de 
Troubridgeet s'étaient rangés successivement dans 
les eaux du Culloden; mais la division espagnole^ 
laissée sous le vent, n'avait point renoncé à l'espoir 
de traverser la ligne anglaise. Elle continuait à 
s'avancer résolument sous les mêmes amures vers 
les vaisseaux interposés entre elle et l'amiral es- 
pagnol. Le vaisseau à trois ponts le Prince des As- 
turies, portant au mât de misaine un pavillon de 
vice-amiral^ la dirigeait dans cette tentative; ar- 
rivé par le travers du Victory, ce vaisseau trouva 
la ligne anglaise tellement serrée^ qu'il n'osa s'ex- 
poser à un abordage qui semblait inévitable. 11 vira 
<^e bord sous la volée même de l'amiral anglais^ et 
''cçul pendant cette évolution un feu si terrible, 
qu'il laissa arriver dans le plus grand désordre. 
Les vaisseaux qui le suivaient, découragés par cet 
exemple, s'éloignèrent également après avoir 
échangé quelques boulets perdus avec l'arrîère- 
Sarde anglaise. Cordova, cependant, se voyant 
^Xposé à soutenir avec 16 vaisseaux le choc de 
^ K vaisseaux anglais, était plus désireux que jamais 



i52 GUERRES MARITIMES. ^ 

de rallier la division dont il s'était laissé séparer. U : 
résolut de tenter un dernier effort pour la rejoiQ-*|i3( 
dre. Précisons la position des deux escadres en • 
cet instant critique : Tavant-garde anglaise avait < ] 
viré de bord et se dirigeait à la poursuite des « 
16 vaisseaux de Cordova; Tarrière-garde continuait/ 
sa bordée pour venir prendre le vent et virer égihi) . 
lement par un mouvement successif dans les eauxr 
du YiGTORY. L'amiral espagnol crut le momenbj 
venu de passer sous le vent de la ligne ennemie*.! 
Au milieu de la fumée ^ il espérait dérober oafi 
mouvement à Jervis et le surprendre par la rapi- 
dité de sa manœuvre. Marchant en tête de sa co- 
lonne^ il se porta vers i'arrière-garde anglaise;: 
mais Nelson^ qui avait rehissé son guidon de com- 
modore à bord du Captain^ commandé par le 
capitaine Miller^ montait le troisième vaisseau de 
cette arrière-garde^ et veillait sur les destins de 
la journée. Il n'avait derrière lui que l'Excellent, 
de 74^ commandé par Coliingwood, et un petit 
vaisseau de 64^ le Diadem. La manœuvre de Cor- 
dova était à peine indiquée^ que Nelson, en devi* 
nant l'objet, comprit qu'il n'aurait point le temps 
de prévenir l'amiral Jervis et de prendre ses or- 
dres. U n'y avait point en efïet un instant à perdre 
si l'on voulait s'opposer à ce mouvement de la 
flotte espagnole. Sans hésiter , Nelson quitte son 
poste, vire de bord vent arrière, et, passant entre 



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CHAPITRE xr. ir>3 

l'Excellent ci le Diadem, qui continuent leur 
roule, vient se placer sur le passage de la San- 
timma Trinidad, cet énorme trois-ponts qu'il (le- 
vait encore retrouver à Trafalgar. Il lui barre le 
chemin, l'oblige à revenir au vent, et le rejette 
sur Tavant-garde anglaise. 

Une partie de cette avant-garde se porte alors 
sous le vent de la ligne espagnole pour prévenir 
• une nouvelle tentative semblable à celle qu'a ré- 
primée Nelson. Les autres vaisseaux anglais, con- 
duits par leYigtory, prolongent cette ligne au 
vent, enveloppent Tarrière-garde de Cordova et la 
prennent entre deux feux. Le succès de la ma- 
nœuvre audacieuse de Nelson est complet; mais 
lui-même, séparé de ses compagnons, s'est trouvé 
pendant quelque temps exposé au feu de plusieurs 
vaisseaux espagnols. Le Culloden et les vaisseaux 
qui suivent le capitaine Troubridge ne le couvrent 
un instant que pour le dépasser bientôt, le laissant 
uix prises avec de plus nombreux adversaires. Il 
lui faut monter de nouveaux projectiles de la cale ; 
ceux qui garnissent les parcs à boulets de ses bat- 
teries ont été épuisés par la rapidité de son tir. 
C'est en ce moment où son feu s'est nécessaire- 
Qient ralenti que Nelson se trouve sous la volée 
d'un vaisseau de 80, ie San-Nicolas. La confusion 
qui règne dans la ligne espagnole a réuni sur le 
Qiéiiie point trois ou quatre vaisseaux qui, n'ayant 



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i54 GUERRES MARITIMES. 

pas d^autre ennemi à combattre^ dirigent vers lb 
Captain ceux de leurs canons qui peuvent Tat- 
teindre. Le 5an-/o5e/* surtout, vaisseau de 112 ca- 
nons, placé en arrière du San-Nicolas, lui prête 
l'appui de son artillerie formidable. La position de 
Nelson n'est point sans danger : son gréement a 
considérablement souffert de cette canonnade; une 
partie de sa mâture est compromise, et il compte 
déjà près de soixante-dix hommes hors de combat. 
Pendant que Tavant-garde, conduite par le Cullo- 
DEN, continue à engager les Espagnols sous le vent, 
l'arrière- garde, que dirige sir John lui-même, les 
combat au vent et est séparée de Nelson par un 
triple rang de navires. La tête de la ligne espa- 
gnole fait déjà force de voiles et semble abandon- 
ner aux Anglais les vaisseaux qu'ils ont enveloppés, 
parmi lesquels se distinguent parleur masse et leur 
feu plus nourri quatre vaisseaux à trois ponts. C'est 
cette arrière-garde sacrifiée que sir John se décide 
à accabler. Tant qu'il a cru à une action plus gé- 
nérale, il n'a point voulu affaiblir la colonne qui 
contient l'ennemi du côté du vent, et il a rappelé 
à lui l'Excellent au moment où Collingwood allait 
se porter au secours de Nelson; mais quand l'en- 
gagement est mieux dessiné, quand la flotte espa- 
gnole éperdue lui livre une partie de ses vaisseaux, 
il comprend la nécessité de s'assurer ces premiers 
gages de sa victoire. Collingwood reçoit l'ordre de 



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i54 GUERRES Maritimes. 

pas d'autre ennemi à combattre^ dirigent vers lb 
Captaïn ceux de leurs canons qui peuvent Tat- 
teindre. Le San-Josef suriouiy vaisseau de 112 ca- 
nons, placé en arrière du San-Nicolas, lui prête 
Tappui de son artillerie formidable. La position de 
Nelson n'est point sans danger : son gréement a 
considérablement souffert de cette canonnade; une 
partie de sa mâture est compromise, et il compte 
déjà près de soixante-dix hommes hors de combat. 
Pendant que Tavant-garde, conduite par le Cullo- 
DEN, continue à engager les Espagnols sous le vent, 
Tarrière- garde, que dirige sir John lui-même, les- 
combat au vent et est séparée de Nelson par un 
triple rang de navires. La tête de la ligne espa- 
gnole fait déjà force de voiles et semble abandon- 
ner aux Anglais les vaisseaux qu'ils ont enveloppés, 
parmi lesquels se distinguent par leur masse et leur 
feu plus nourri quatre vaisseaux à trois ponts. C'est 
cette arrière-garde sacrifiée que sir John se décide 
à accabler. Tant qu'il a cru à une action plus gé- 
nérale , il n'a point voulu affaiblir la colonne qui 
contient l'ennemi du côté du vent, et il a rappelé 
à lui l'Excellent au moment où Collingwood allait 
se porter au secours de Nelson; mais quand l'en- 
gagement est mieux dessiné, quand la flotte espa- 
gnole éperdue lui livre une partie de ses vaisseaux, 
il comprend la nécessité de s'assurer ces premiers 
gages de sa victoire. Collingwood reçoit l'ordre de 



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CHAPITRE XI. 155 

traverser la ligne ennemie^ et cet ordre est exécute 
à rinstant. ^Excellent engage d'abord le Salvator 
ifil Mundo, le dépasse et canonne le San-Isidro. 
Ces deux vaisseaux^ déjà maltraités^ amènent leur 
pavillon et sont amarinés par le Diadem et l'Irré- 
HsnBLB» qui suivent Collingwood. Au milieu de la 
mélée^ celui-ci cherche encore des compagnons à 
secourir^ de nouveaux ennemis à combattre; il 
cherche surtout des yeux le vaisseau de Nelson. 
Il Taperçoit enfin échangeant avec le San-Nicolas 
des volées que le manque de munitions a rendues 
moins rapides. L^espace qui sépare ces deux ad- 
versaires semble laisser à peine passage à son vais- 
seau. C'est vers cet étroit intervalle qu'il le dirige : 
conservant au feu ce coup d'œil de manœuvrier qui 
le distingue entre tous les capitaines anglais^ Col- 
lingwood range h San-Nicolas à portée de pisto- 
let^ et lui envoie à bout portant la plus terrible 
bordée que ce vaisseau ait encore reçue , puis^ 
continuant sa route^ il va se joindre au Blenheim^ 
à l'Orion et à l'Irrésistible^ contre lesquels la 
Santùsima-Trtntdad se défend encore. 

En voulant éviter la bordée de Collingwood, le 
San-Nicolas s'est jeté sur le San-Josef, en partie 
démâté; Nelson^ qui a lui-même perdu son petit 
niftt de hune^ et qui craint d'être entraîné sous le 
vent^ se décide à aborder ce groupe formidable. 
Son beaupré s'est engagé dans les haubans d'arti* 



156 GUEKKES MARITIMES. 

mon du San-Nicolas, son bossoir de bâbord àans 
la galerie de poupe du vaisseau espagnol. Le pre- 
mier qui en profite pour sauter à bord de TenDeim 
est un ancien lieutenant de l'Agamemnon^ le capi- 
taine Berry, qui doit commander le Vanguaid à 
Aboukir. Un des soldats que Nelson a ramenés de 
Bastia brise une des fenêtres de la galerie^ et pé- 
nètre ainsi dans la chambre même du comman- 
dant espagnol. Nelson le suit^ et^ sur ses pas^ se 
précipitent quelques hommes intrépides. D'autres 
se sont joints au capitaine Berry. Ils trouvent un 
équipage épouvanté et déjà réduit. Les officiers 
seuls^ dignes d'un meilleur sort^ opposent à cet 
assaut une vigoureuse résistance; mais le com- 
mandant du San-Nicolas vient tomber mortelle- 
ment blessé sur le gaillard d'arrière, et cet événe- 
ment met fin à une lutte inégale. Pendant quelque 
temps encore , l'équipage du San-Josef, qu'anime 
l'amiral Francisco Winthuysen, dirige, de la du- 
nette et de la galerie de ce vaisseau, un feu nourri 
de mousqueterie sur les Anglais, déjà maîtres du 
San-Nicolas. Vains efforts! l'amiral Winthuysen 
est bientôt atteint d'un coup mortel, et le San-Jose) 
doit céder aux renforts que le capitaine Miller, 
resté à bord de son vaisseau par les ordres exprès 
de Nelson , ne cesse de faire passer sur le San-Ni- 
colas. Un officier espagnol se penche en dehors 
des bastingages et fait connaître aux Anglais que 



CHAPITRE XI. 157 

le San- José f s'est rendu. Nelson prend possession 
de cette nouvelle conquête^ et ajoute à ses tro- 
phées Tépée du contre-amiral espagnol. 

Le San-Josef et le Son-Nicolas furent les der- 
niers vaisseaux dont put s'emparer la flotte an- 
glaise. Bien que la Santissima-Trinidad eût perdu 
son mât de misaine et son mât d'artimon, elle con- 
tinuait à combattre quand la division de neuf vais- 
seaux^ qui n'avait pu prendre qu'une part insigni- 
fiante à l'action^ s'étant élevée au vent par une 
longue bordée^ manifesta l'intention de venir dé- 
gager Tamiral des ennemis qui l'entouraient. Cette 
démonstration sauva Cordova^ car elle engagea 
l'amiral anglais à rappeler à lui ses vaisseaux. Ce- 
pendant l'armée espagnole était encore dans le 
plus grand désordre. Si Jervis se fût alors décidé 
à poursuivre ces vaisseaux dispersés et démoralisés^ 
et à les attaquer pendant la nuit obscure qui suivit 
ce combat^ il est probable que l'horreur et la con- 
fusion inséparable d'un pareil engagement eussent^ 
cette fois encore , tourné à l'avantage de l'esca- 
dre la moins nombreuse et la mieux disciplinée; 
mais Jervis craignit de compromettre dans des en- 
gagements partiels les résultats importants qu'il 
venait d'obtenir. Les vaisseaux espagnols mar- 
chaient beaucoup mieux que les siens ^^ et les six 

* n remarquera en effet que les 3 vaisseaux capturés, 
bien qu'ils eussent été matés avec do s mâts de fortune et 
I. 14 



J58 GUERRES MARITIMES. 

vaisseaux à trois ponts qu*il comptait dans son 
escadre^ et qui en formaient le noyau le plus re- 
doutable^ auraient dû peut-être^ dans une chaese 
générale^ être laissés en arrière. Ces considéra- 
tions le déterminèrent à ne point inquiéter la re- 
traite de Tennemi. Pour se lancer avec cette au- 
dace imprévoyante à la poursuite de 21 vaisseaux^ 
dont la plupart n^avaient point encore combattu^ 
il eût fallu être Nelson. Sir John Jervis n'était ni 
assez grande ni assez téméraire pour cela. D'ailleurs 
si^ après Âboukir^ cette circonspection eût couru 
le risque d^être taxée de timidité^ à cette époque^ 
elle semblait encore trop naturelle^ trop conforaie 
aux règles et aux usages établis pour ternir Téclat 
de cette brillante victoire. 

L'armée espagnole^ n'étant point troublée dans 
sa fuite^ alla se réfugier à Cadix et à Âlgésiras^ et 
l'escadre anglaise^ suivie des quatre vaisseaux 
qu'elle avait capturés, après avoir réparé ses ava- 
ries dans la baie de Lagos, revint mouiller à 
Lisbonne. 

Nelson venait enfin de trouver en ce jour une 
occasion digne de lui, et l'opinion publique lui 
décerna d'une voix unanime la gloire d'avoir dé- 
cidé, par sa manœuvre audacieuse, la capture 

irés-pauvremenl armés, gagnèrent tous les vaisseaux de 
l'escadre anglaise, qaand cette escadre rentra en louvoyant 
dans U Tage. 



CHAPITRE XI. 459 

des vaisseaux qui tombèrent au pouvoir de Tes- 
cadre anglaise, a C'est à vous , lui écrivait Col- 
lingwood le lendemain de la bataille , c'est à vous 
et au GoLLODEN qu'appartient l'honneur de la jour- 
née. Laissez-moi vous en féliciter^ mon cher et 
bon ami^ et vous dire qu'au milieu de la joie que 
j'éprouve d'un succès si glorieux pour la marine 
anglaise , s'il est quelque chose qui puisse ajouter 
à ma satisfaction d'avoir battu les Espagnols^ et 
d'avoir vu, cette fois encore, mon cher commo- 
dore au premier rang parmi ceux qui combattaient 
pour les intérêts et la gloire de notre pays, c'est 
la pensée que j'ai pu vous être utile hier, et prêter 
à votre vaisseau une assistance opportune. » Ce 
dut être, en effet, un beau moment pour Colling- 
wood que celui où il vint couvrir le vaisseau de son 
rival et de son ami ; il pouvait à bon droit s'en 
souvenir le lendemain de cette journée mémora- 
ble. La précision de sa manœuvre, le coup d'œil 
rapide qui lui en avait fait entrevoir la possibilité, 
le mouvement généreux qui lui en suggéra la 
pensée, tout cela fut digne de l'officier intrépide 
qui devait survivre à Nelson et consoler l'Angle- 
terre de sa perte. Ce fut vraiment une noble affec- 
tion que celle qui unit ces deux hommes. Fondée 
sur une estime réciproque au début de leur car- 
rière, elle traversa sans s'altérer de longues années 
et de difficiles épreuves, jusqu'à ce jour néfaste où 



460 GUERRES MARITIMES. 

Trafalgar dut apprendre à la France ce que va — 
lent et ce que produisent la cordiale union de^^ 
chefs et leur coopération sincère. 

Nelson^ du reste^ n'avait point attendu la lettre 
de Collingwood pour reconnaître le secours qu'iZ 
avait reçu de son ami. « Il n'est point de meilleur 
ami (lui écrivait-il dès que les vaisseaux anglais 
furent libres de communiquer entre eux) que celui 
qu'on trouve au moment du besoin , et votre glo- 
rieuse conduite dans le combat d'hier m'en a 
donné la preuve. Vous avez épargné de nouvelles 
pertes au Captain. Recevez-en tous mes remercî- 
ments. Nous nous reverrons dans la baie de Lagos; 
mais je n'ai pas voulu attendre plus longtemps 
pour vous exprimer tout ce que je dois à votre 
assistance dans une situation qui pouvait devenir 
critique. » 

Rien ne devait manquer en ce jour à la gloire 
de Nelson. Quand il se présenta à bord du Victor Y, 
sir John Jervis le serra dans ses bras et refusa 
d'accepter l'épée du contre-amiral espagnol qui 
montait le San-Josef, a Gardez-la , lui dit-il ; elle 
appartient à trop de titres à celui qui l'a reçue de 
son prisonnier. » Quelques esprits jaloux essayè- 
rent, il est vrai, d'atténuer l'effet de la belle con- 
duite de Nelson en remarquant qu'il s'était écarté 
du mode d'attaque prescrit par l'amiral. Cette cir- 
constance pouvait exercer quelque influence sur 



CHAPITRE XI. 161 

Topinion d'un chef aussi rigide que sir John Jervis^ 
et le capitaine Calder se chargea de la signaler à 
son attention, a Je m'en suis bien aperçu^ Calder^ 
répondit le malicieux amiral^ mais^ si vous com- 
mettez jamais une pareille faute ^ soyez sûr que 
je vous la pardonnerai aussi. » 

L'annonce de cette victoire excita en Angleterre 
des transports universels^ et cependant elle ne mé- 
rite point^ selon nous^ d'être placée sur le même 
niveau que les succès remportés sur nos flottes par 
lord Rodney^ lord Howe ou Nelson. Les Espagnols^ 
à cette époque^ n'étaient déjà plus des ennemis sé- 
rieux^ et le gouvernement de Madrid montra au- 
tant d'injuste sévérité envers les malheureux of- 
ficiers livrés par son impéritie aux chances d'un 
combat inégal ^ , que le gouvernement anglais té- 
moigna de facile reconnaissance envers les vain- 

^ L'escadre espagnole avait à peine dans ce comhatfiO ou 
SO matelots par vaisseau. Le reste des équipages se compo- 
sait d'hommes entièrement étrangers à la navigation, recru- 
tés depuis quelques mois dans la campagne ou dans les 
prisons, et qui, de l'aveu même des historiens anglais, lors- 
qu'on voulait les faire monter dans le gréemcnl, tombaient 
à genoux, frappés d'une terreur panique, et s'écriaient 
qu'ils aimaient mieux être immolés sur la place que de 
s'exposer à une mort certaine en essayant d'accomplir un 
service aussi périlleux. A bord d'un des vaisseaux capturés 
par les Anglais, on trouva quatre ou cinq canons, du côté 
où ce vaisseau avait combattu, qui n'avaient point été dé- 
tapés. Que pouvaient le courage et le dévouement des offi- 
ciers, leur habileté même, contre de pareilles chances ? 

14. 



162 GUERRES MARITIMES. 

queurs. Sir John Jervis fut créé pair d'Angleterre 
et obtint les titres de baron de Meaford et ôomte 
(le Saint-Vincent, avec une pension annuelle de 
3,000 livres sterling. Don Josef de Cordova, mal- 
gré la magnifique défense de /a5aw^m/ma-7Wm' 
dad^ fut cassé et déclaré incapable de servir. L'of-' 
ficier général qui commandait sous ses ordres et 
six de ses capitaines partagèrent sa disgrâce et 
éprouvèrent le même sort. 



CHAPITRE XII. 

Insurrection des escadres anglaises. 

Si rAngleterre avait vu ses amiraux remporter 
des victoires plus brillantes que celle du cap Saint- 
Vincent^ jamais elle ne leur dut victoire plus op- 
portune. Menacée d'une invasion formidable^ aban- 
donnée de la plupart de ses alliés^ à la veille de 
voir TAutriche^ la seule puissance continentale 
qui résistât encore à nos armes ^ écrasée sur le 
Rhin et en Italie^ elle eût souscrit peut-être^ 
sans ce succès inattendu^ aux conditions de paix 
les plus humiliantes et les plus dures. Déjà la ban- 
que avait suspendu ses payements^ et les fonds 
publics étaient tombés plus bas qu'aux plus mau- 
vais jours de la guerre d'Amérique; Topinion gé- 
nérale se prononçait contre la continuation des 
hostiUtés y le parlement se montrait disposé à re- 
fuser les subsides que réclamait le ministère^ et le 
génie de Pitt ne soutenait qu'à peine le cabinet 
ébranlé à travers tant de difficultés et de périls. 
La victoire remportée sur la flotte espagnole ra- 
nima l'esprit national et vint donner à l'adminis- 



J64 GUERRES MARITIMES. 

tration la force nécessaire pour faire face à cette 
crise menaçante ; mais TAngleterre allait se trou- 
ver en présence d'épreuves plus dangereuses en- 
core qui préparaient à Jervis un nouveau triomphe. 
En effet, vers la fin du mois de février 1797, au 
moment même où venait avorter dans les eaux du 
cap Saint-Vincent ce projet de coalition maritime 
qui devait réunir dans le port de Brest la flotte de 
Carthagène à celle du Texel, au moment où l'An- 
gleterre voyait son littoral sans défense couvert 
encore une fois par ses remparts mobiles qui l'a- 
vaient défendue depuis les temps glorieux d'Elisa- 
beth, une sourde agitation faisait éclater dans 
Tescadre de la Manche les premiers symptômes 
d'une insurrection cent fois plus redoutable que 
ne l'eût été la présence d'une flotte ennemie à l'em- 
bouchure de la Tamise. Lord Howe, qui comman- 
dait alors à Portsmouth les forces anglaises réunies 
dans la Manche, reçut plusieurs lettres anonymes 
contenant les réclamations les plus vives en faveur 
des équipages de la flotte; mais au lieu d'accorder 
il ces pétitions l'attention qu'elles méritaient, cet 
amiral se contenta de l'assurance qui lui fut trans- 
mise par plusieurs capitaines du bon esprit qui_ 
régnait à bord de leurs vaisseaux, et il pensa qu'u 
silence absolu ferait justice de ces prétentions. L 
30 mars cependant, l'escadre qui croisait devan 
Brest sous le commandement de lord Bridport via 



CHAPITRE XII. iOr» 

mouiller à Spithead^ et le 15 avrils au moment où 
cette escadre recevait Tordre d'appareiller pour 
aller reprendre sa croisière^ Téquipage du Royal- 
George^ sur lequel flottait le pavillon du comman- 
dant en cbef^ au lieu de se porter dans les batteries 
pour lever Tancre^ monta dans les haubans du 
vaisseau^ et poussa trois acclamations auxquelles 
répondirent immédiatement^ comme un écho 
terrible^ les houras séditieux des autres matelots de 
Tescadre. Le secret de ce complot avait été si 
bien gardé et l'aveuglement des chefs était telle- 
ment complet^ que rien n'avait transpiré jusque-là 
des projets des mécontents. En vain essaya-t on 
de faire rentrer ces hommes égarés dans le devoir. 
Les prières et les exhortations restèrent inutiles. 
Ceux des officiers qui s'étaient rendus coupables 
de quelques actes d'oppression furent envoyés à 
terre; les autres purent rester à bord sans avoir à 
subir aucun mauvais traitement. Le lendemain^ 
les équipages prêtèrent serment de rester fidèles 
à la cause commune et de ne point lever l'ancre 
qu'on n'eût fait droit à leurs demandes. Des cordes 
furent en même temps passées au bout des vergues 
pour indiquer le sort réservé à ceux qui failliraient 
à ce serment^ et les délégués chargés par les ma- 
telots de les représenter se réunirent à bord du 
vaisseau-amiral^ afin de rédiger et de signer deux 
pétitions^ Tune à la chambre des communes, Tau- 



466 GUERRES MABITIMES. 

tre à Tamirauté. Rappelant les services rendus au 
pays par les marins anglais^ les pétitionnaires 
exposaient leurs griefs dans un langage plein de 
convenance et de respect; ces griefs, quelque fondés 
qu'ils pussent être, n'auraient point, il faut le dire, 
suffi pour soulever une flotte française. Nos ma- 
telots sont moins dociles peut-être que les marins 
anglais; en revanche, de plus nobles instincts les 
animent. Les équipages de la flotte de lord Brid- 
port réclamaient une augmentation de paye^ une 
ration plus considérable et mieux composée^ une 
distribution plus équitable des parts de prises, 
divers avantages pour les matelots blessés ou in- 
firmes, et la liberté, en revenant de la mer, 
d'aller visiter leurs familles. Cette dernière de- 
mande était assurément la plus légitime. Il est 
impossible, en effet, de rien imaginer de plus 
affreux que cette séquestration à laquelle se trou- 
vait condamnée, pendant des années entières, la 
p[rande majorité des équipages anglais. Quant à la 
rigueur de la discipline maritime^ aux châtiments 
corporels auxquels ils se trouvaient soumis sans le 
moindre contrôle, les insurgés s'y arrêtaient à 
peine et se bornaient à demander que ces châti- 
ments ne leur fussent plus infligés au caprice des 
officiers inférieurs. Les préoccupations matérielles, 
les intérêts les plus grossiers, tenaient donc la pre- 
mière place dans l'esprit des révoltés de Ports- 



CHAPITRE XII. 107 

moutb^ et l'insurrection d'une escadre française 
ebt eu^ dès le principe^ on peut en être certain^ un 
plus noble et plus dangereux caractère. 

Dès que la nouvelle de ce mouvement eut été 
transmise à Londres^ le gouvernement^ sérieuse- 
ment alarmé^ ordonna à l'amirauté de se transpor- 
ter à Portsmouth^ et lui prescrivit d'adopter im- 
médiatement les mesures les plus efficaces pour 
étouffer la révolte à sa naissance. Conformément 
à ces instructions^ le premier lord de l'amirauté, 
le comte Spencer^ après quelques pourpalers 
inutiles; engagea les officiers généraux qui ser- 
vaient sous les ordres de lord Bridport à se rendre 
à bord du vaisseau sur lequel s^étaient réunis les 
délégués/ afin d'essayer par de nouvelles démar- 
ches de les faire rentrer dans le devoir. Les exi- 
gences qui se manifestèrent dans cette entrevue 
exaspérèrent tellement un de ces officiers généraux, 
le vice-amiral Gardner, qu'il saisit un des délégués 
au collet et jura qu'il les ferait tous pendre pour 
prix de leur trahison. Cet acte de violence faillit 
lui coûter la vie ; au retour de leurs délégués, 
voulant témoigner qu'ils regardaient les confé^ 
rences comme rompues, les matelots ofiensés 
hissèrent à bord de chaque vaisseau le pavillon 
rouge en signe de défi et de rébellion; les canons 
furent chargés, et les navires mis en état de dé- 
fensCi 



168 GUERRES MARITIMES. 

Le lendemain cependant les mutins revinrent à 
des sentiments plus calmes, et de nouvelles propo- 
sitions de lord Bridport furent acceptées après 
quelques instants de délibération. Près de quinze 
jours s'écoulèrent ainsi ; la flotte, à l'exception de 
trois vaisseaux, avait quitté Spithead pour aller 
mouiller à rentrée même de la rade, et Tamiral 
n'attendait plus qu'un vent favorable pour la con- 
duire devant Brest, quand, irrités de ne point re- 
cevoir du parlement et de la couronne la con- 
firmation des promesses de lord Bridport, les 
équipages arborèrent de nouveau l'étendard de la 
révolte. Cette fois le sang coula à bord d'un vais- 
seau, celui que montait le vice-amiral Colpoys. 
Fidèles à leur vieille réputation de loyauté, les 
soldats de marine prirent les armes; au moment 
où l'équipage, confiné dans les batteries, braquait 
vers le gaillard d'arrière deux canons qu'il venait 
de démarrer de la batterie haute et qu'il avait 
traînés sous les écoutilles, ils exécutèrent une 
décharge générale qui renversa onze hommes et 
en blessa six mortellement. Malgré cette décharge, 
les matelots se précipitèrent sur le pont, s'empa- 
rèrent du premier lieutenant, et s'apprêtèrent à 
immoler cette première victime à leur ressenti- 
ment; mais le vice-amhal Colpoys s'avançant vers 
eux leur déclara que ce qui s'était passé n'avait eu 
lieu que d'après ses ordres et conformément aux 



GHAPITKE XII. IGl) 

prescriptions de l'amirauté. Singulier exemple de 
ce respect des lois si profondément empreint dans 
le caractère britannique ! ces hommes en état de 
révolte ouverte contre leurs officiers, encore 
excités par la vue du sang répandu et de leurs 
camarades expirants, demandèrent à prendre con- 
naissance des instructions de Tamirauté, et s'incli- 
nèrent humblement devant elles. L'emploi de la 
force leur sembla suffisamment justifié, dès que 
ces instructions autorisaient Tamiral à y avoir 
recours. Le malheureux officier qu'ils allaient 
sacrifier à leur aveugle fureur fut immédiatement 
relâché, les soldats de marine furent désarmés sans 
qu'on se portât contre eux à la moindre violence, 
et le vice-amiral Colpoys reçut l'invitation de se 
retirer dans sa chambre. 

Enfin, le 14 mai, un mois après le commence- 
ment de cette sédition, lord Hovs^e arriva de Lon- 
dres avec de pleins pouvoirs pour terminer cette 
malheureuse affaire. Il apportait aux équipages 
révoltés l'assurance d'une amnistie complète, l'acte 
du parlement qui sanctionnait les concessions 
consenties par lord Bridport, et la nouvelle que 
436,000 livres sterling avaient été votées par la 
chambre des communes pour faire face aux nou- 
velles charges imposées au trésor. Ces conditions 
furent agréées; le lendemain, accompagnés de 
lord et de lady Hovs^e et de plusieurs autres per- 
1. tb 



J70 GUERRES MARITIMES. 

sonnages de distinction^ les délégués visitèrent les 
bâtiments mouillés à Spithead^ apaisèrent par leur 
présence une nouvelle révolte à la veille d'éclater 
dans Tescadre de sir Roger Curtis, qui en ce mo- 
ment arrivait de croisière, et, à leur retour à 
Portsmouth, portèrent lord Hovs^e sur leurs épaules 
jusqu'à la maison du gouverneur. 

Des désordres semblables à ceux dont la rade 
de Portsmouth avait été le théâtre avaient égale- 
ment éclaté à bord des vaisseaux mouillés à Ply- 
mouth ; mais, inspiré par les mêmes motifis que la 
révolte de Spithead, ce mouvement s'apaisa de lui- 
même, dès que la flotte de lord Bridport fut ren- 
trée dans le devoir. Cependant une insurrection 
d'une plus haute portée, et qui semblait se lier à 
l'agitation politique du pays, se préparait dans la 
flotte de la Tamise et dans celle de la mer du Nord. 
Un grand nombre d'irlandais faisaient partie des 
équipages de ces flottes, et la résistance que ces 
deux escadres opposèrent aux premières tentatives 
de conciliation, le ton menaçant de leurs réclama- 
tions, l'audace des prétentions qu'elles afflchèrent 
eussent suffi pour indiquer des mécontentements 
plus sérieux et plus graves que ceux dont l'ami- 
rauté venait de triompher. Les bâtiments mouillés 
à Sheerness sous les ordres du vice-amiral Charles 
Buckner furent les premiers à donner le signal de 
ces nouveaux troubles, et bientôt l'escadre de 



CHAPITRE XII. 171 

l'amiral Duncan^ à Texception de deux vaisseaux^ 
viut se joindre à la flotte insurgée de la Tamise. 
Cette escadre^ composée de 15 vaisseaux de ligne^ 
était partie de la rade de Yarmouth pour se rendre 
devant le Texel^ et Tamiral Duncan^ malgré les 
qualités aimables qui le recommandaient à Taifec- 
tion de ses équipages^ se vit abandonné^ presque 
en présence de Tennemi^ par une flotte qui avait 
longtemps fait son orgueil et son espoir. 

A Sheerness comme ailleurs^ les révoltés mirent 
dans leur insurrection toutes les formes de Tordre 
le plus régulier. Us nommèrent à bord de chaque 
vaisseau un comité composé de douze membres^ 
qu'ils chargèrent de la police intérieure du navire^ 
et deux délégués par vaisseau^ qui^ réunis sous la 
prt^idence d'un matelot du Sandvs^igh^ le fameux 
Richard Parker^ durent présider aux mouvements 
généraux de la flotte. Mouillée au milieu de la Ta- 
mise^ cette escadre arrêtait les bâtiments mar- 
chands qui remontaient vers Londres^ et menaçait^ 
si Ton tardait à faire droit à ses réclamations^ de 
prendre la mer et de se rendre dans les ports d'Ir- 
lande^ où les vaisseaux de l'amiral Kingsmiil ve- 
naient aussi de se mutiner. Dans ces tristes conjonc- 
tures, le gouvernement anglais se montra digne de 
la confiance du pays et se maintint à la hauteur des 
circonstances. L'amiral sir Roger Curtis dut se 
tenir prêt à se porter dans la Tamise avec une 



> 



J7<2 GUERRES MARITIMES. 

partie de la flotte de Portsmoiith^ sur la fidélité de 
laquelle on crut pouvoir compter ; 15,000 hommes 
d'infanterie et de cavalerie furent rassemblés au- 
tour de Sheernes^ les fortifications de Gravesend 
furent mises en état, et des fourneaux à boulets 
rouges furent disposés dans tous les forts qui dé- 
fendent les approches de cette place. En même 
temps, on obtenait des vaisseaux mouillés à Spit- 
head et à Plymouth de désavouer cette nouvelle 
insurrection. Ces équipages réconciliés firent par- 
venir à leurs camarades une adresse pathétique 
pour les exhorter à suivre leur exemple et à se 
contenter des concessions déjà faites. Cette dé- 
marche produisit tout Tefiet qu'on en devait at- 
tendre : plusieurs vaisseaux coupèrent leurs câbles, 
et, se séparant des insurgés, allèrent se réfugier 
sous les batteries de Woolwich et de Gravesend. 
Le i3 juin, le pavillon rouge ne flottait plus qu'à 
bord de trois vaisseaux sur lesquels s'étaient retirés 
les délégués de la flotte; le lendemain, Téquipage 
du Sandwich livrait Parker aux soldats envoyés 
pour l'arrêter. Parker, sur lequel ces lugubres cir- 
constances attirèrent un instant les yeux de l'Eu- 
rope, était simple matelot à bord du Sandwich. 
C'était un homme d'une trentaine d'années, d'une 
taille assez élevée, et dont le visage hàlé et les traits 
amaigris ne manquaient ni de dignité ni d'expres- 
sion. Pendant l'exercice de son pouvoir éphémère, 



CHAPITRE XII. 173 

il avait conservé une veste bleue à demi usée^ et ce 
fut dans ce costume qu'il comparut à bord du Nep- 
tune devant la commission militaire appelée à pro- 
noncer sur son sort. Pendant Tinstruction de son 
procès^ qui remplit deux séances^ il se conduisit 
avec autant de décence que de fermeté. Son main- 
tien fut froid et recueilli; ses interpellations aux 
témoins à charge indiquèrent plus d'habileté et de 
présence d'esprit qu'on ne se fût attendu à en ren- 
contrer chez un pareil homme. Du reste^ il n'es- 
saya point de se défendre^ et sembla livrer sa tête 
à ses juges avec la résignation d'un conspirateur qui 
a mesuré d'avance les conséquences de sa défaite. 

La mort de Parker n'éteignit point les ferments 
de sédition qui^ depuis tant d'années^ bouillon- 
naient dans ces équipages si cruellement traités 
par un pays ingrat. L'insurrection de Portsmouth 
était à peine apaisée^ que les renforts expédiés à 
l'amiral Jervis apportèrent au milieu de son esca- 
dre le germe de cet esprit turbulent qui avait in- 
fecté les escadres du Nord. La main de fer du ri- 
gide amiral eut bientôt comprimé ces tendances 
subversives, et ce fut en face de l'ennemi, en vue 
même de Cadix et de la flotte espagnole, qu'il brisa 
ce dernier effort de l'indiscipline. 

Pour subvenir aux besoins toujours croissants de 
ses nombreux armements, le gouvernement anglais 
avait été contraint de faire un nouvel appel au pays. 

16. 



i74 GUERRES MARITIMES. 

Une loi qu'il obtint du parlement obligea chaque 
paroisse ou district à fournir^ en raison de son éten- 
due et de sa population^ un certain contingent des- 
tiné au service de la flotte. Les paroisses^ de leur 
côté, pour remplir cette obligation, offrirent, sous 
le nom de bourity-money, une somme de 30 gui- 
nées, souvent même une somme supérieure, aux 
personnes qui voudraient s'engager volontairement 
à faire partie de ce contingent. Cette prime séduisit 
malheureusement beaucoup de gens qui avaient 
occupé autrefois un rang plusélevédans la société: 
de petits marchands ruinés, des clercs de procu- 
reurs, des hommes perdus de débauches et de det- 
tes, qui fuyaient, sur les vaisseaux du roi, la pri- 
son du comté ou les poursuites de leurs créanciers. 
Parmi ces volontaires se trouvèrent même quel- 
ques Irlandais affiliés aux sociétés secrètes qui 
rêvaient pour leur pays un affranchissement de- 
venu impossible. Le serment des Irlandais unis 
servit de lien au nouveau complot, et Bott, ancien 
procureur, homme artificieux et résolu, nourri dans 
les subtilités de la chicane et délégué d'un des co- 
mités révolutionnaires les plus actifs, Bott, embar- 
qué comme simple matelot sur la flotte de Cadix, 
devint Tâme de l'entreprise. Il s'agissait, ainsi qu'il 
l'avoua avant de mourir, de pendre lord Jervis, de 
se débarrasser de tous les officiers dont les services 
nip seraient pas reconnus indispensables, et de re- 



CHAPITRE XII. i7r> 

mettre le commandement de la flotte à un matelot 
intelligent nommé David Davison. Cette révolution 
une fois accomplie^ la flotte devait se rendre dans 
un des ports d'Irlande^ appeler le peuple aux ar- 
mes et décider une nouvelle insurrection. 

Lord Jervis était prévenu par l'amirauté des 
dangers qu'il allait courir ; mais il n'était pas homme 
à s'en émouvoir. Il refusa ^ malgré les inquié- 
tudes que lui témoignaient plusieurs capitaines^ 
d'arrêter la distribution des lettres qui arrivaient 
d'Angleterre. « Cette précaution est inutile^ dit-il. 
J'ose affirmer que le commandant en chef de cette 
escadre saura bien maintenir son autorité^ si l'on 
essaye d'y porter atteinte. » 11 se contenta d'inter- 
dire toute communication entre les divers bâtiments 
de la flotte; les officiers commandant les détache- 
ments de soldats de marine embarqués sur l'esca- 
dre furent mandés à bord du vaisseau la Ville de 
Paris^ qui portait alors le pavillon de lord Jervis. 
L'amiral leur fit connaître ses intentions. Leurs 
soldats devaient désormais occuper dans les batte- 
ries un poste de couchage séparé de celui des ma- 
telots^ manger à part^ et former à bord de chaque 
vaisseau un groupe distinct et respecté, spéciale- 
ment chargé de la police du navire. Jervis voulut 
on outre qu'il fût sévèrement interdit à ces soldats 
(le converser en irlandais, et il prescrivit aux com- 
mandants de l'escadre de ne rien négliger pour 



176 GUERRES MARITIMES. 

piquer d'honneur ces défenseurs de Tordre et de la 
discipline. Après avoir ainsi préparé ses moyens 
de défense^ il attendit l'insurrection de pied ferme. 
Aux premiers symptômes qui en trahirent l'ap- 
proche^ il frappa les coupables sans pitié conmie 
sans peur. Pendant quelques mois^ les cours mar- 
tiales et les exécutions se succédèrent dans l'escadre 
de Cadix. Le capitaine Pellew voulut intercéder 
auprès de lord Jervis en faveur d'un matelot dont 
la conduiteavaitété jusque-là irréprochable. «Nous 
n'avons encore puni que des misérables^ répondit 
l'amiral^ il est temps que nos marins apprennent 
qu'il n'est point de conduite passée qui puisse ra- 
cheter un instant de trahison. » — «Le chfttiment 
d'un franc vaurien^ disait-il souvent^ est sans uti- 
lité, car il ne peut servir d'exemple; où en serions- 
nous donc si la bonne réputation d'un coupable 
pouvait lui assurer l'impunité ? » 

Les circonstances étaient graves quand lord 
Jervis s'exprimait ainsi, et peut-être exigeaient- 
elles impérieusement ces extrêmes rigueurs ; ce- 
pendant, il faut le reconnaître, malgré retendue 
des services que le comte de Saint-Vincent a rendus 
à son pays, il fut heureux pour l'Angleterre que le 
sort eût placé derrière lui Nelson et Collingwood. 
Ces natures inflexibles provoquent mal aux grandes 
choses; elles humilient trop la volonté humaine 
pour ne pas lui ravir un peu de son élan et de son 



CHAPITRE XII. 177 

énei'gie. Il appartenait à TamiraUervis d'organiser 
la marine anglaise^ et d'y faire pénétrer^ à force 
de vigueur et de persévérance^ ces doctrines ab- 
solues et rigoureuses en dehors desquelles il n'en- 
trevoyait que confusion et désordre. Dans un temps 
où Finsurrection avait fait flotter le drapeau rouge 
sous les yeux mêmes de l'amirauté, et contraint le 
parlement à compter avec elle^ il avait consommé 
sa victoire par un dernier triomphe, et raffermi 
sur sa base la discipline ébranlée^ sa tâche était 
remplie. Il fallait maintenant des chefs plus popu- 
laires pour faire face aux péripéties qui se prépa- 
raient. Grâce à Jervis^ la puissance de la marine 
anglaise était fondée : Nelson et CoUingwood al- 
laient la mettre en œuvre. 



CHAPITRE XllI. 

Nelson, chef d'escadre. 

En quelques années^ deux grands faits s'étaient 
produits dans le monde maritime : Tancienne or- 
ganisation avait péri chez nous^ elle s'était perfec- 
tionnée chez nos ennemis. Dès l'ouverture des hos- 
tilités^ on vit la décadence de nos institutions se 
trahir par des revers inattendus. Instruit par cet 
exemple, Jervis^ au milieu des symptômes de dis- 
solution qui menacent la marine anglaise^ voue un 
culte austère à Tobéissance passive. La constitution 
vigoureuse de la flotte remplit sa carrière et occupe 
ses dernières pensées. Peu audacieux lui-même^ 
il ouvre la route à Taudace. Nelson s'y précipite 
et vient manifester, avec la rapidité de la foudre, 
les résultats latents d'une double révolution. L'in- 
fluence administrative, remarquons-le bien, subit 
plutôt qu'elle ne dirige ces transformations suc- 
cessives des escadres britanniques. C'est que la vie, 
en effet, n'est pas dans l'amirauté ; elle est dans 
ces camps flottants où s'élaborent les succès qui 
vont nous surprendre. Le pouvoir officiel n'est, si 



CHAPITRE XIII. 179 

Ton peut s'exprimer ainsi, que le creuset inerte 
qui convertit les subsides du parlement en vais- 
seaux. Il faut donner une âme à cette flotte im- 
mense : les amiraux font jaillir Tétincelle qui doit 
ranimer. Hood^ Jervis, Nelson, se transmettent ra- 
pidement le flambeau créateur, et se lèguent Tun 
à l'autre une sorte de royauté. Sous les regards 
défiants de Tamirauté anglaise, c'est presque une 
dynastie qui se fonde. Les maires du palais ont 
dérobé le sceptre aux rois fainéants. 

Au moment où Nelson s'apprête à recueillir l'hé- 
ritage de Jervis, il n'est point inutile de chercher à 
démêler^ à travers ce nuage lumineux que la for- 
tune jette autour de ses favoris, les lignes vérita- 
bles^ les traits profondément accusés de cette 
grande physionomie, a La forfanterie de Nelson, 
écrivait en 1805 l'amiral Decrès à l'empereur, égale 
son ineptie ( et j'emploie ici le mot propre) ; mais 
il a une qualité éminente, c'est de n'avoir avec ses 
capitaines de prétention que celle de la bravoure 
et du bonheur, d'où il résulte qu'il est accessible à 
des conseils, et que, dans les occasions difficiles, 
s*îl coininande nominalement, c'est un autre qui 
dirige réellement. » C'était traiter bien durement 
le plus illustre amiral de la marine anglaise, et 
pourtant cette opinion, si choquante au premier 
abord, n'en contient pas moins le germe d'une opi- 
nion éclairée, et comme la substance du jugement 



180 GUERRES MARITIMES. 

désintéressé de Fhistoire. Nelson fut^ sans con- 
tredit^ le plus grand des amiraux anglais : un peu 
moins de bonheur^ et ses compatriotes eux-mêmes^ 
non moins sévères que Tamiral Decrès^ de tous ces 
amiraux Teussent proclamé le plus incapable. 
Nelson^ en effets n'a pas été moins téméraire^ 
moins dédaigneux des règles dans les occasions où 
il a triomphé^ que dans celles où la fortune a 
trompé ses efiorts. Entre Aboukir et Ténériflfe^ 
entre Copenhague et Boulogne^ il n*y a que la 
différence du succès. C'est toujours la même au- 
dace^ le même emportement^ la même tendance à 
tenter l'impossible; la tactique de Nelson, celle 
qu'il enseigne à ses capitaines vaincus devant Bou- 
logne^ celle qu'il a mise lui-même en pratique jus- 
qu'à sa dernière heure^ est là tout entière avec sa 
grandeur et ses fautes : se jeter résolument au plus 
fort du danger^ compter sur ses compagnons pour 
en sortir vainqueur. Après l'avoir suivi sur le 
champ de bataille^ après avoir étudié^ dans ces 
grands événements auxquels il préside^ les moyens 
aussi bien que les résultats, on se sent porté, en 
dépit des idées reçues, à lui appliquer ces paroles 
dont Jervis s'est servi pour tracer le portrait du 
vainqueur de Camperdown* : « C'était un vaillant 

* Le combat de Camperdown, dans lequel Tamiral Dun- 
can, alors âgé de soixante-six ans, battit, le 11 octobre 1797, 



CHAPITRE XIII. \H\ 

officier^ peu versé dans les subtilités de la tactique^ 
et qui s'y fût bien vite embarrassé. Quand il aperçut 
l'ennemi, il courut à lui^ sans songer à former tel 
ou tel ordre de bataille. Pour vaincre^ il compta 
sur le brave exemple qu'il allait donner à ses capi- 
taines^ et révénement répondit complètement à 
son espoir. x> 

Cette stratégie excentrique^ on le comprendra 
facilement^ eût trouvé la discipline de Jervis insuf- 
fisante. Il fallait ajouter à cette discipline un élé- 
ment nouveau : la passion dans Tobéissance. a J'a- 
vais le bonheur, milord^ écrivait Nelson à lord 
Howe après le combat d'Aboukir, de commander 
à une armée de frères. Un combat de nuit était donc 
entièrement à mon avantage. Chacun de nous sa- 
vait ce qu il avait à faire et j'étais cei^lain que tou3 



la flotte hollandaise, commandée par l'amiral de Winter, 
est en effet le premier exemple de ces affreuses mêlées qui 
allaient succéder aux batailles rangées de la guerre d'Amé- 
rique Ce fut une sanglante journée i 010 hommes furent 
mis hors de combat à bord de la flotte anglaise, 1 160 à 
bord de la flotte hollandaise, ih vaisseaux anglais étaient 
sortis de la rade de Yarmoulh, I5 vaisseaux hollandais de 
la rade de Texel. Les deux flottes se rencontrèrent devant 
Camperdown, entre le Texlel et Rotterdam. Une partie des 
vaisseaux hollandais lâcha pied. Les autres, exercés à un 
tir plu:» meurtrier que celui de nos vaisseaux, tir qui s'a- 
dressait a la coque et non à la mâture de l'ennemi, firent 
chèrement payer à la flotte anglaise la capture de 9 vais- 
seaux et de 2 frégates. 

I. 16 



182 GUERRES MARITIMES. 

mes vaisseaux chercheraient dans la mêlée un 
vaisseau français. » Une pareille confiance simplifie 
singulièrement les situations^ et peut, bien justifier 
quelques imprudences. Si cette confiance ne fut 
jamais trahie^ si de tous les amiraux anglais^ Nel- 
son fut le mieux servi par ses capitaines^ il n'eut 
pas (insistons sur ce point) à en remercier la for- 
tune : il ne dut cet avantage qu'à lui méme^ à 
cette obéissance intime qu'on demande souvent en 
vain à des règlements inflexibles^ et qu'il sut ob- 
tenir d'un dévouement spontané et volontaire. C'est 
ainsi que son audace et son ardeur devinrent con- 
tagieuses, c'est ainsi que^ dans ces escadres dé- 
vouées à de si rudes croisières, à de si pénibles 
campagnes^ on vit toujours (ce qu'on n'eût point 
trouvé peut-être dans la flotte de Jervîs) des vi- 
sages satisfaits^ des fronts épanouis^ et cette appa- 
rence de bien-être qui réjouit le cœur d'un chef. 
Le succès obtenu, Nelson en rapportait généreu- 
sement l'honneur à ses capitaines. Toujours prêt 
à reconnaître un service rendu au feu, il faisait 
appeler à Aboukir le commandant du Minotaur 
pour le remercier de son assistance pendant l'ac- 
tion. Dans une autre ai&ire moins éclatante, n'é- 
tant encore que capitaine de l'Agamemnon, il avait 
renvoyé à son premier lieutenant les éloges que 
lui attirait la belle conduite de son vaisseau ; « car 
jamais officier, écrivait-il, n'a ouvert un meilleur 



CHAPITRE XIII. 183 

avis dans un moment plus opportun. » Cet homme 
héroïque sentait qu'entre lui et ses officiers le dé- 
vouement devait être réciproque , et en toute oc- 
casion on le vit défendre leurs intérêts avec cette 
ardeur qu^ils mettaient à servir sa gloire. 

A ce zèle honorable^ Nelson joignait cette sim- 
plicité de manières qui^ chez les hommes supé- 
rieurs^ est une séduction de plus. Il craignait peu 
d'exposer sa dignité en se montrant comniunicatif 
avec les gens qui l'entouraient^ et dont il acceptait 
volontiers la supériorité dans quelques-uns de ces 
mille détails dont se complique le métier de la mer. 
Il rendait ainsi justice à ces mérites spéciaux, et 
savait provoquer (Decrès lui accoi'dait cette qualité 
éminente) des conseils d'où jaillissaient souvent 
pour lui des lumières inattendues. Il pensait^ du 
reste^ que cette participation de chacun au plan 
définitif devait en assurer l'exécution et en faciliter 
rintelligence ; car, persuadé qu'il ne doit y avoir 
rien d'absolu dans un plan d'opérations arrêté à 
l'avance, îl exigeait moins un respect trop scrupu- 
leux de ses ordres, qu'un concours loyal et em- 
pressé. Cependant il appréciait, autant que lord 
Jervis lul*méme, la nécessité de la soumission la 
plus passive à bord d'un navire de guerre, et nous 
avons dit déjà que c'était à l'indiscipline de nos 
équipages qu'il avait attribué la décadence de no- 
tre marine; mais il était d'avis qu'il vaut mieux 



184 GUERRES MARITIMES. 

prévenir les délits que d'avoir à les réprimer. 
Quand Jervis , devant Cadix^ éfouffa par une ré- 
pression énergique les complots près d'éclater^ 
Nelson approuva sans hésiter ces rigueurs néces- 
saires, a L'état des esprits , dit-il , exige des me- 
sures extraordinaires^ et si Ton eût montré en An- 
gleterre la même résolut ion que nous avons montrée 
ici^ je ne crois pas que le mal eût jamais été aussi 
loin. » — a Cependant^ ajoutait-il aussitôt^ je suis 
tout à fait du parti de nos marins dans leurs pre- 
mières réclamations. Lord Howe a eu grand tort 
de ne point leur accorder Tattention qu'elles mé- 
ritaient. Nous sommes^ en vérité^ gens dont on se 
soucie trop peu. Une fois la paix venue^ c'est à qui 
nous traitera le plus indignement. » 

Aux yeux de Nelson^ le premier devoir d'un 
amiral était de s'occuper sans cesse du bien-être 
matériel et moral des hommes dont la conduite lui 
était confiée. La veille de Trafalgar^ il songeait à 
assurer l'exacte distribution^ sur tous les bâtiments 
de la flotte^ des légumes venus de Gibraltar^ et 
recommandait l'installation d'un théâtre à bord de 
chaque vaisseau ; car ce qu'il craignait le plus pour 
les matelots anglais^ c'étaient la monotonie des 
longs blocus et les dangereuses tentations de l'oi- 
siveté. Aussi l'activité était-elle chez lui un calcul 
presque autant qu'un besoin de sa nature^ un 
moyen de succès dans les grandes circonstances. 



GHAPITBE XIII. 48.^ 

un moyen de discipline dans les temps ordinaires. 
Il voulait que ses équipages fussent sans cesse tenus 
en haleine par des coups de main audacieux^ par 
des manœuvres périlleuses , parce qu'il comptait 
sur Tattrait de ces entreprises pour éloigner d'eux 
les mauvaises pensées et les retenir dans le devoir, 
a J'aime mieux , disait-il y perdre cinquante hom- 
mes par le feu de l'ennemi^ que d'être obligé d'en 
pendre un seul. x> Il aimait d'ailleurs sincèrement 
ces braves gens dont il appréciait le courage^ 
comme l'empereur aimait ses soldats^ comme tout 
homme digne de commander aux autres doit ai- 
mer ses frères d'armes et ses instruments de gloire. 
Ses grognards, à lui^ étaient ces vieux Agamem- 
nons * dont quelques-uns regardent peut-être en- 
core couler la Tamise à Greenwich , et qui^ au 
mois de juin 1800, voyant leur amiral s'apprêter 
à quitter le Foudroyant sans eux, adressaient & 
l'infidèle ces affectueux reproches : 

< Milord, nous avons été avec vous dans tous vos combats 
et de terre et de mer. Nous sommes l'équipage de votrecanot 
et nous vous avons suivi déjà sur plus d'un navire. Puis- 
que vous rentrez en Angleterre, permettez-nous d'y rentrer 
avec vous, et veuillez excuser ce style un peu rade : c'est 
relui de marins qui ne savent guère écrire, mais qui n'en 
sont pas moins vos fidèles et obéissants serviteurs ^. » 

1 AU old Agamemnons, 

* « Un des plus sag<^s règlements de la marine anglaise 

10. 



186 GUERRES MlRinnS. 

11 y a quelque chose de consolant à penser que 
la discipline n'est point toi^ours obligée de revô- 
tir des formes acerbes et doiies : aussi n'e^-oe 
point sans un secret plaisir qu'on r^KHive^hes le 
compagnon et Témule de Nelson, chez ThonnéCe 
et le noble Collingwood , la même bienveillance 
jointe à la même énergie^ le don de se faire aimer 
uni encore une fois.au tident de.se faireobéir. 
Dans un temps où il y avait à peine un matelot an« 
glais qui ne portât sur ses ^[>aules le stigmate du 
fouet aux neuf lanières^ ces deux amiraux illustres 
témoignaient une égaie aversion pour les châti- 
ments corporels. Tous deux, adorés de leurs équi- 
pages et de leurs officiers , vivaient en parfaite 

est, sans contredit, celai qui autorise le capitaine promu à 
un nouveau commandement, ou l'amiral dont le pavillon 
doit se transporter sur un nouveau vaisseau, à conserver 
avec lui un certain nombre des subalternes et des matelots 
qui servaient sous ses ordres. 

« Outre son patron de canot, chaque capitaine peut faire 
passer du bâtiment qu'il quitte sur celui qu'il va monter : 

En débarquant d'un bâtiment de of.-mar. matel. Total. 



100 can. et de 850 bom. d 


*équip. 


12 


23 


35 hom. 


98 — 


738 — 




10 


20 


30 


80 — 


650 — 




10 


20 


30 - 


74 — 


590 — 




8 


17 


25 — 


64 — 


491 — 




7 


13 


90 — 


50 — 


343 — 




6 


12 


18 


44 — 


294 — 




6 


12 


18 — 


(Force navale de la Grande-Bretagne, 


par M, 


. Charles 


Dupin. Paris, 


1821.) 











CHAPITRE XIII. 487 

confiance au sein de cette grande famille militaire^ 
sans éprouver la crainte de v oir leur autorité com- 
promise par la cordialité de ces rapports. Heureux 
privilège de ces homines énergiques dont l'indul- 
gence ne saurait être taxée de faiblesse^ de pouvoir 
être impunément humains et débonnaires ! « Je 
puis me vanter, disait Nelson , d'avoir fait mon 
devoir tout aussi bien que les plus rigides de ces 
messieurs, et de l'avoir fait sans perdre l'affection 
de ceux qui servaient sous mes ordres. » Aussi, 
pendant qde la sédition grondait sourdement dans 
l'escadre de'Cadix/le vaisseau que montait Nelson 
n'eut-il point à subir une seule cour martiale. Ce 
vaisseau était cependant le Theseus , un de ceux 
dont l'équipage avait pris la part la plus active aux 
derniers troubles ; mais il portait à peine depuis 
quelques isémaines le pavillon dé Nelson , que ce 
dernier trouva sur le gaillard d'arrière le billet 
suivant: 

« Gloire à Tamiral l^elson 1 Que dieii bénisse le capitaine 
Miller ! Grâces leur soient rendues pour les officiers qu'ils 
nous ont donnés ! Nous sommes heureux et fiers de servir 
sous leurs ordres, et nous verserons la dernière goutte de 
notre sang pour le leur prouver. Le nom du Theseus sera 
immortel comme l'est déjà celui du Gaptain ^. » 

^ Vaisseau que montait Nelson au combat du cap Saint- 
Vincent. 



CHAPITRE XIV. 

Tentative de Nelson sur l'tle de Ténériffe. 24 juillet 1*97. 



Promu au grade de contre-amiral^ grâce à son 
rang d'ancienneté^ le 20 février 1797, et maintenu 
sous les ordres de Tamiral Jervis^ Nelson^ à Tâge 
de trente-neuf ans^ avait à peine jeté les fonde- 
ments de sa gloire; mais il répétait souvent avec 
une naïve confiance ces paroles prophétiques : 
a Une fois dans le champ de l'honneur ^ je défie 
qu'on me tienne en arrière. » Sous un pareil chef^i 
les matelots du Theseus ne pouvaient attendre 
longtemps Toccasion de montrer la sincérité de 
leurs promesses. 

Le 31 mars 1797 ^ l'amiral Jervis , à la tête de 
21 vaisseaux de ligne^ avait quitté la rade de Lis- 
bonne et était venu établir sa croisière devant 
Cadix , où se trouvaient réunis en ce moment 
28 vaisseaux espagnols sous le commandement d(^ 
l'amiral Mazarredo. On ne doit point oublier quo 
les galions chargés des trésors du nouveau monde 
avaient, de tout temps, rendu la guerre avec l'Es- 



\ 



CHAPITBE XIV. 189 

pagne très-populaire dans la marine anglaise^ et 
que Tescadre de Jervis avait hftte de recueillir les 
fruits de sa victoire. Aussi , à peine le combat du 
14 février avait-il obligé la flotte de Tamiral Cor- 
(lova à se réfugier dans Cadix^ que les frégates 
anglaises s'étaient échelonnées du détroit au cap 
Saint^Vincent; afin d'intercepter les navires atten- 
dus d'Amérique; mais le résultat n'avait point 
répondu à leurs espérances : le vice-roi du 
Mexique^ que l'on croyait parti de la Yera-Cruz avec 
d'immenses trésors, n'avait pas encore paru^ et le 
bruit se répandait^ qu'informé de la présence des 
croisières anglaises^ il s'était arrêté à Santa-Cruz 
de Ténériflfe. Nelson et Troubridge conçurent 
aussitôt la pensée d'aller enlever dans ce port le 
vice-roi et ses fabuleuses richesses. Déjà^ en 1657^ 
le célèbre amiral Blake avait réussi dans une sem- 
blable expédition^ et ce souvenir avait de quoi 
tenter l'audace de Nelson. Ses instances triom- 
phèrent des derniers scrupules du comte de Saint- 
Vincent, et le 15 juillet 1797, il quitta la flotte 
avec une division composée de quatre vaisseaux 
de ligne et de trois frégates. 

L'île de Ténériffe est de facile défense j comme 
les autres îles du groupe auquel elle appartient, 
elle senjble le produit d'une éruption volcanique 
et présente ces pics abrupts, ces côtes escarpées, 
e^s rochers et ces précipices qui distinguent les 



190 GUERRES MARITIMBS. 

terrains d'origine plutonienne. La baie même de 
Santa-Cruz n'est qu'un assez mauvais mouillage ; 
car^ à moins d'un demi-mille de terre , on troiite 
déjà près de quarante brasses de fond. Le rivage^ 
bordé de roches détachées et arrondies par Taction 
incessante de la vague ^ sans abri contre la )iouIe 
de r Atlantique qui vient se briser en^écnmànt sur 
la plagé^ n'offre aucun point de débarquement où 
les canots ne soient en danger. Un courant rapide^ 
des vents variables et souvent impétueux^ rendent 
en outre les approches de llle difficiles et contri- 
buent à la protéger contre une surprisé. Nelson 
avait prévu ces obstacles^ mais il en eût faAu de 
plus grands pour te faire reculer. 

Cependant l'intérêt que semblait offrir cette 
tentative périlleuse était déjà bien diminué ^ puis- 
qu'on avait appris qu'au lieu des trésors du Mexique^ 
il n'y avait dans le port de Santa-Cruz qu'un bâti- 
ment de Manille richement chargé^ il est vrai^ mais 
dont la capture ne pouvait être mise en balance 
des risques que l'on allait courir pour s'en emparer. 
Si^ comme on le présumait ^ le numéraire et les 
lingots faisant partie de la cargaison de ce navire 
avaient été transportés dans la ville^ il fallait opérer 
une descente sur l'île^ et sommer une nombreuse 
garnison, protégée par de bonnes murailles, de 
consentir à la honte de livrer sans combat cet 
argent et ce navire pour sa rançon. Réduite à ces 




V 



CHAPITRE XIV. 191 

proportiws^ cette expédition semblait faite^ il faut 
bien ravouer^ pour exciter la cupidité de quelque 
chef de boucaniers plutôt que Tambition d'un 
amiral déjà illustré par de glorieux faits d'armes. 
D'ailleurs jamais entreprise^ il est facile de le 
comprendre, ne fut plus téméraire et n'ofirit moins 
de chaaces de succès. Cependant Nelson^ qui allait 
bientôt faire preuve de Tobstination la plus aveu- 
gle^ déploya dans les préparatifs de ce coup de 
main désespéré toutes les ressources de ce génie 
actif et fécond qui a si souvent justifié ses témérîtés. 
Les embarcations de l'escadre furent partagées 
ep six divisions^ et il leur fut prescrit de se donner 
mutuellement la remorque. Chaque division devait 
réunir ainsi les hommes appartenant au même na- 
vire, arriver à terre en force et débarquer d'un 
seul coup un détachement complet. Dès que la 
descente aurait été effectuée^ les canots avaient 
Tordre de se remetti^e à flot et de se tenir au large. 
Un capitaine de vaisseau fut spécialement chargé 
de faire exécuter cette partie importante des in- 
structions de l'amiral. Avec le peu de forces dont 
on disposait, on ne pouvait songer à une attaque 
régulière, mais des échelles d'escalade avaient été 
disposées sous la direction même de Nelson, et il 
ne désespérait pas d'enlever par surprise un des 
forts qui dominent la ville. Le succès de cette 
opération dépendait entièrement d'un premier 



192 GUERRES MARITIMES. 

moment de terreur et d'alarme. Aussi rien n'a- 
vait il été négligé pour rendre plus imposant l'as- 
pect des troupes anglaises. Nelson^ craignant que 
ses matelots , avec leurs vestes bleues et leur ap- 
parence peu militaire^ n'eussent plutôt l'air d'un 
parti de maraudeurs que d'un corps d'armée venant 
assiéger une ville , avait recommandé de rassem- 
bler tous les habits rouges qu'on pourrait trouver 
dans l'escadre^ d'en affubler autant de marins^ et^ 
pour compléter leur équipement^ de simuler avec 
de la toile les baudriers qui leur manquaient. 
Entre soldats et matelots on réunit ainsi environ 
1^100 hommes que Nelson plaça sous les ordres de 
Troubridge, ce brave commandant du CulXoden 
que Jervis appelait le Bayard anglais, et que 
nous avons vu, au combat du cap Saint-Vincent, 
attaquer si résolument la ligne espagnole. 

Le 20 juillet, traînant à la remorque toutes les 
embarcations de l'escadre, les trois frégates se di- 
rigèrent vers le port de Santa-Cruz ; mais une brise 
très-fraîche et un courant contraire s'opposèrent 
au débarquement. L'apparition de ces frégates 
avait cependant éveillé l'attention des Espagnols, 
et le surlendemain, quand, la nuit venue, les trou- 
pes anglaises furent mises à terre dans l'est de la 
ville, elles trouvèrent les hauteurs dont elles vou- 
laient s'emparer si bien gardées par l'ennemi, 
qu'elles furent contraintes de se rembarquer, sans 



\ 



CHAPITRE XIV. 193 

avoir fait aucun effort pour l'en déloger. Avertis 
comme Tétaient alors les Espagnols^ il y avait plus 
que de Timprudence à persister dans cette folle 
expédition. Nelson y crut son honneur engagé^ et 
Q résolut de diriger lui-même une troisième et der- 
nière tentative. Le 24 juillet^ à cinq heures du soir^ 
les frégates vinrent mouiller à deux milles dans le 
Qord-est de la ville et parurent se disposer à opé- 
rer le débarquement des troupes dans cette direc- 
tion; mais un plan plus hardi avait été conçu par 
Nelson^ et c'était dans le port^ sous la volée de 30 
ou 40 pièces d'artillerie^ qu'il avait donné rendez- 
vous à ses canots. Comptant sur la hardiesse même 
de ce projet pour en assurer le succès^ il voulait 
surprendre l'ennemi en se présentant à l'impro- 
viste sur le seul point où il ne pût être attendu. La 
nuit était sombre et pluvieuse^ le temps à grains, 
le vent variable et inégal. Nelson soupa avec ses 
capitaines à bord de la frégate le Seahorse^ et^ à 
onze heures du soir, 700 hommes s'embarquèrent 
dans les canots de l'escadre^ 180 à bord du cutter 
LE Fox^ et un détachement d'environ 80 hommes 
dans un bateau capturé la veille. Les Espagnols 
avaient à Santa-Cruz une garnison nombreuse^ et^ 
pour les aider dans leur défense^ 100 matelots 
français ; ces matelots appartenaient au brick la 
Mutine, que les embarcations des frégates le Li- 
VELY et LA Minerve avaient enlevé deux mois au- 

I. 17 



J94i GUERRES MARITIMES. 

paravant dans le port même de TénériDe^ pendant 
qu'une grande partie de Téquipage et le comman- 
dant lui-même se trouvaient à terre. Le cutter le 
Fox et le canot de Tamiral^ suivis de quelques 
autres embarcations^ étaient déjà arrivés à demi- 
portée de canon de la tête du ïnôle avant que Ta- 
larme eût été donnée dans la ville; mais soudain 
le tocsin se fit entendre de toutes parts^ et les bat- 
teries ouvrirent leur feu sur le cutter, qu'elles ve- 
naient de découvrir. Un boulet le frappa au-des- 
sous de la flottaison, et il coula immédiatement. 
Des 480 hommes qu'il portait, 97 périrent sans 
qu'on pût leur donner le moindre secours. Nelson, 
cependant, animant ses canotiers, avait rapide- 
ment franchi la distance qui le séparait encore de 
la jetée, et il portait la main à la poigne de son 
sabre, prêt à sauter sur le quai, que défendaient 
quelques soldats espagnols, quand un boulet l'at- 
teignit au coude et le renversa -«u fond de son ca- 
not. Il fallut le ramener à bord de son vaisseau. 
Le détachement de soldats et de matelots qui le 
suivait s'était emparé du môle, mais de la citadelle et 
des maisons voisines on faisait sur eux un feu ter* 
rible qui eut bientôt moissonné presque tous ceux 
qui avaient mis pied à terre. 

Troubridge, qui commandait la seconde colonne 
d'attaque, n'avait pu, à cause de l'obscurité de la 
nuit, se diriger sur l'entrée du port, et il faisait 




. ' CHAPITRE XIV. 195 

de son cAié des efforts inutiles pour remonter vei*s 
le point de débarquement convenu. Il se résigna 
enfin à tenter de débarquer au sud de la citadelle. 
C^ux des canots qui essayèrent d'imiter sa ma- 
nœuvre furent roulés dans les brisants ou crevés sur 
les roches^ et les munitions qu'ils contenaient se 
trouvèrent ainsi mises hors de service. 

Les capitaines Hood et Miller furent plus heu- 
reux : ils trouvèrent un endroit moins exposé à la 
houle pour mettre leurs troupes à terre; au point 
du jour^ ils rallièrent le capitaine Troubridge^ dont 
le détachement avait pénétré^ sans rencontrer 
d'obstacle^ jusqu'au centre de la ville. Ce dernier 
se trouva ainsi avec 340 hommes en face d'environ 
8 000 Elspagnols^ sans moyens de retraite et sans 
espoir de secours. La générosité du gouverneur de 
Santa-Gruz lui accorda des conditions plus favora- 
bles qu'il ne pouvait sérieusement l'espérer. Il fut 
stipulé entre eux que les troupes anglaises se- 
raient renvoyées à bord de leurs vaisseaux^ mais 
que r^miral s'engagerait à ne tenter aucune nou- 
velle attaque contre Ténériffe ou les autres îles 
Canaries. Ainsi se termina cette malheureuse ex- 
pédition> qui devait avoir son pendant quelques 
années plus tard sur les plages de Boulogne. 
HA hommes y perdirent la vie, et 105 furent griè- 
vement blessés. La victoire du cap Saint-Vincent 
avait moins coûté à l'Angleterre. 



196 GUEBRES MARITIMES. 

Nelson fut très-affecté de ce triste revers ; mais 
lord Saint-Vincent parvint à le ranimer : « Il n'est 
au pouvoir d'aucun homme, lui dit-il^ de comman- 
der au succès ; mais vous et vos compagnons vous 
Tavez certainement mérité en déployant dans cette 
entreprise un héroïsme et une persévérance admi- 
rables. » Cette opinion généreuse fut celle qui pré- 
valut en Angleterre, et Nelson, que sa blessure 
* condamnait pour quelque temps au repos, y fut 
reçu avec toutes les marques de distinction qu'on 
eût accordées à un vainqueur. Cependant les souf- 
frances que lui occasionna sa blessure furent lon- 
gues et cruelles, et, malgré son impatience, ce ne 
fut que le 13 décembre 1797 que son chirurgien 
le déclara en état de retourner à la mer. Fidèle 
à ses sentiments religieux, Nelson envoya immé- 
diatement au ministre de l'église Saint-Georges la 
formule suivante d'action de grâces, dont la famille 
de ce pasteur a précieusement conservé un fac- 
similé : c< Un officier désire rendre grâces au Dieu 
tout-puissant de son entière guérison d'une bles- 
sure très-grave, et en même temps de tous les 
biens que sa protection a répandus sur lui. » 

Nelson avait alors, ainsi qu'il l'exposait dans un 
mémoire au roi, pris part à trois batailles navales, 
dont la première, celle du mois de mars 1795, 
avait duré deux jours ; il avait soutenu trois com- 
bats contre des frégates, six engagements contre 




CHAPITRE XIV. 197 

des batteries^ contribué à la capture ou à la des- 
truction de 7 vaisseaux de ligne^ 6 frégates^ 4 cor- 
vettes^ il corsaires et près de 60 bâtiments de com- 
merce. Dans ses services il comptait deux sièges 
réguliers^ celui de Bastia et celui de Calvi^ dix af- 
faires d'embarcations^ de toutes les affaires de 
guerre les plus périlleuses^ celles que Tour- 
viUe citait avec le plus d'orgueil dans un mé- 
moire semblable^ et cent vingt rencontres avec 
Tennemi. Dans ces divers engagements^ il avait déjà 
perda Tœil droit et le bras droit ; mais son pays^ 
pour emprunter les expressions du roi George III^ 
avait encore quelque chose à attendre de lui. 
Nelson, en effets brûlait du désir de venger Téchec 
de Ténériffe. Il n'avait supporté qu'avec peine ce 
long éloignement du théâtre de la guerre, et il eût 
depuis longtemps rallié la flotte anglaise devant 
Cadix^ si Tamirauté ne Teùt retenu pour lui confier 
la conduite des renforts qui devaient être expédiés 
à Tamiral Jervis. Le départ de ces bâtiments se 
trouvant encore différé^ Nelson obtint de ne point 
les attendre^ et^ arborant son pavillon à bord du 
vaisseau de 74 le Yanguard, il appareilla de la 
rade de Portsmouth Je 9 avril 1798 avec le convoi 
destiné pour Lisbonne. 



17. 



,.. ...: - •■',.<..■ • . . ,. . ■ .- . ' I • ^ 

^^ CHAPITRE XV. 

S 'i-lyr-'U. '.L '■. ■ ' ■ ' ■ 

I . r / t i I ■. . 

1 ' . * ' 

Dépari du général Bonaparte pour l'Egypte. 19 iKiai 17S^i 

Depuis que Tamiral-Jervis avait quitté ia baie 
de Saint-Florent vers la fin de l'année 1796, la 
France était restée maîtresse absolue de la Médi- 
terranée. Le contre-amiral Brueys, avec 6 vais- 
seaux de ligne et plusieurs frégates, avait pris pos- 
session des îles Ioniennes et des bâtiments vénitiens 
mouillés à Corfou ; du fond de TÂdriatique et de 
l'Archipel jusqu'au détroit de Gibraltar, on eût k 
peine rencontré un croiseur anglais. Cependant , 
après que Tescadre espagnole eut quitté Cartha- 
gène et se fut laissé bloquer dans Cadix , le pavil- 
lon britannique pouvait sans péril reparaître dans 
cette mer, qu'il nous avait un moment aban- 
donnée. La cour de Naples, fort inquiète des nou- 
velles exigences du Directoire et des grands pré- 
paratifs maritimes qui avaient lieu en ce moment 
dans les ports de la république, craignait d'être 
attaquée à la fois en Sicile et sur le continent. 
Entièrement livrée à la direction passionnée que 




V 



CHAPITRE XV. i99 

lui imprimait la fille de Marie-Thérèse^ cette cour 
ne cessait de réclamer auprès du cabinet de Saint- 
James l'envoi dans la Méditerranée d'une esca- 
dre assez considérable pour éloigner d'elle le dou- 
ble danger dont la menaçaient Tarmée d'Italie et 
la flotte de Toulon. D'un autre côté^ au moment 
où Nelson rajiliait le comte de Sain1>-Yincent devant 
Cadix ^ le consul de Livourne informait cet ami- 
rai que le gouvernement français avait déjà ras- 
semblé près de 400 navires dans les ports de 
Provence et d'Italie^ et que cette flotte marchande, 
sous l'escorte des vaisseaux dont on pressait l'ar- 
mement avec une rare activité^ pourrait bientôt 
porter 40000 soldats en Sicile ou à Malte ^ peut- 
être même jusqu'en Egypte, a Quant àmoi^ ajou- 
tait ce consul^ je ne regarde point cette dernière 
destination comme improbable. La dernière im- 
pératrice de Russie^ Catherine II y avait déjà conçu 
un projet semblable^ et si les Français ont Tinten- 
tion, en débarquant en Egypte, de s'unir à Tip- 
poo-Saïb pour renverser la puissance anglaise 
dans rinde, ce ne sera point le danger de perdre 
la moitié de leur armée en traversant le désert 
qui pourra les arrêter. » 

L'amiral Jervis, ainsi prévenu de l'importance de 
l'expédition qui se préparait à Toulon , se décida à 
placer, le 2 mai i 798, sous les ordres de Nelson , trois 
vaisseaux, lb Vanguard, l'Orion et l'Alexanbbr, 



WO GUERRES MARITIMES. 

avec quatre frégates et une corvette. Nelson devait 
se rendre sur les côtes de Provence ou du 
golfe de Gênes, afin de chercher à pénétrer le but 
de cet immense armement. La division qu'il com- 
mandait était déjà partie de Gibraltar, quand par- 
vinrent au comte de Saint- Vincent les instructions 
les plus secrètes, datées du jour même où il s'était 
séparé de Nelson. L'amirauté Tinformait que le 
contre-amiral sir Roger Curtis avait reçu Tordre 
de lui conduire un renfort considérable , et qu'aus- 
sitôt après l'arrivée de ce renfort, il devrait, sans 
perdre de temps, détacher dans la Méditerranée, 
sous le commandement d'un officier sûr et capa- 
ble, une escadre de 12 vaisseaux de ligne et un 
nombre correspondant de frégates. Cette escadre, 
qui n'aurait d'autre mission que de poursuivre et 
d'intercepter la flotte rassemblée à Toulon , était 
autorisée à considérer et à traiter comme hostiles 
tous les ports de la Méditerranée (à l'exception 
cependant des ports de l'île de Sardaigne) dans 
lesquels les bâtiments anglais ne seraient point 
admis à se ravitailler. Cette dépêche officielle lais- 
sait au comte de Saint-Vincent le choix de Tofficier 
général auquel devait être confié cet important 
commandement ; mais une lettre particulière du 
comte Spencer, premier lord de l'amirauté , l'en- 
gageait à choisir de préférence pour cette mission 
l'amiral Nelson , qui , « par sa grande pratique 



CHAPITRE XV. 201 

de la navigation toute spéciale de la Méditerranée^ 
aussi bien que par son activité et son caractère 
entreprenant et résolu ^ semblait éminemment 
propre à ce genre de service. » Décidée à entra- 
ver à tout prix les prodigieux progrès de la 
France^ TAngleterre commençait dès lors à jeter 
plus hardiment ses flottes dans la balance. Elle 
voyait venir à elle ce torrent qui avait déjà dé- 
bordé au delà du Rhin et de TAdige^ et compre- 
nait enfin que ce n'était point en ménageant ses 
vaisseaux qu'elle arrêterait un ennemi qui ména- 
geait si peu ses armées. Pour répondre à tant 
d'audace^ il fallait de Taudace aussi y et des chefs 
plus déterminés que ceux qu'avait formés la guerre 
d'Amérique. En ce moment de crise ^ le souvenir 
de Ténériffe^ loin de nuire à Nelson y devait y au 
contraire^ le désigner aux préférences de lord Saint- 
Vincent et de l'amirauté. 

Parti de Gibraltar le 8 mai avec ses trois vais- 
seaux y les frégates l'Emerald et la Terpsighore 
et la corvette la Bonne-Citoyenne, Nelson faisait 
déjà voile vers les côtes de Provence : le même 
jour, Bonaparte arrivait à Toulon. Les ports de 
Marseille, Civita-Vecchia , Gènes et Bastia avaient 
été appelés à concourir aux immenses pré- 
paratifs de cette expédition mystérieuse, dont 
personne encore n'avait complètement deviné le 
secret. Le 17 mai, Nelson, parvenu à la hauteur 



202 GUERRES MARITIMES. 

du cap Sicié^ y captura un corsaire par lequel^H 
apprit qu'il y avait ea ce moment à Toukm^ eny 
comprenant les y^isseaux vénitiens^ 19 vaisseaux 
de ligne ^ et que 15 d'entre eax étaient déjà prêts 
à prendre la mer. Le 19^ un coup de vent de norck 
ouest J'éloignatdQ la côte et fit i éprouver à. sos 
vaisseau^ dans la nuit , du 2Qtau 21 ^.les pluftf raves 
avaries. Deux mâts de hune et le mât de misaine 
furent emportés par la violence de Fouragan^- Aa 
point du jour,, yoya,nt le Yanguard complètement 
désemparé y: Nelson ce décida à fuir devant le 
temps, et^ $uivi de ses deux autres vaisseaux.y il 
fit route vent arrière vers les côtes de Tîle de Sar- 
daig^e. Cette manouvre 1^ sépara de ses frégates, 
qui y à sec de voiles^ restèrent en travers au vent. 
Nelson espérait pouvoir se réfugier avant la nuit 
dans la baie d'Oristan, mai$ Tétat où se trouvait 
son vaisseau Tempécha de gagner ce mouillage. 
Le calme le surprit à quelque distance de la côte, 
et LE Yanguard, que l'Alexandbr, commandé 
par le papitaine Bail, avait pris à la remorcpie, 
poussée terre. par une houJe.énoriae, fut à la 
veille d'être jeté, sur la petite île de San-Pietro., 
qui fomfe vprs le sud-ouest rextrémité de la Sar- 
daigne. ^La nuit se passa dans ces inquiétudes. 
Déjà, n>algré l'obscurité, on croyait distinguer sur 
la plage Téclat sinistre des brisants, quand un de 
ces souffles insaisissables qui sauvent parfois les 



CHAPITRE XV. i03 

navires^ permit à l'Albxander d'entraîner le vais- 
seau amiral loin de ce rivage dangereux et d'at- 
tdndre la rade de San-Pietro^ où Tescadre an- 
glaise y réduite à trois vaisseaux y mouilla le 
22 mai 1708. 

Le 49^ au matin^ le jour même où Nelson avait 
été porté au large par le coup de vent dont il ne 
devait ressentir que le lendemain toute la vio- 
Lmce^ la flotte française, composée de 72 navires 
de guerre^ quittait la rade de Toulon. Le vice- 
amiral Brueys la commandait^ et avait prèâ de 
lui le eontre-amiral Gantheaume, major général 
de l'escadre. Il avait arboré son pavillon à bord du 
vaisseau à trois ponts V Orient, et se tenait au cen- 
tre du corps de bataille^ où figuraient aussi les 
vaisseaux le Tonnant, V Heureux et le Mercure. 
Trois contre-amiraux commandaient les autres di- 
visions de la flotte; Blanquet-Duchayla dirigeait 
Tavant-garde^ composée des vaisseaux le Guerrier, 
le Conquérant , le Spartiate, le Peuple souverain , 
f Aquilon et /e /Vonft/m; Villeneuve était à l'ar- 
rière-garde avec le Guillaume Tell , le Généreux 
ei le Timoléon; Decrès conduisait Tescadre légère. 
Serrant de près la côte de Provence, cette flotte 
s'arrêta devant Gênes pour y rallier une division 
de transport. Descendant alors vers la Corse, elle 
en reconnut Textrémité septentrionale au mo- 
ment où Nelson mouillait dans la baie de San- 



204 GUERRES MARITIMES. 

Pietro^ et jusqu'au 30 mai elle resta en vue de 
cette île. Elle prolongeait sous petites voiles la côte 
de Sardaigne dans l espoir d'être rejointe par le 
convoi qui avait dû quitter Civita-Vecchia le 28 , 
quand Bonaparte apprit que trois vaisseaux anglais 
avaient été aperçus près de Cagliari. Une division 
de vaisseaux français fut expédiée dans cette di- 
rection; maiS; n'ayant pu obtenir aucun nouvel 
indice de la présence de l'ennemi dans ces parages^ 
cette division rallia le gros de la flotte^ et^ après 
avoir attendu en vain pendant plusieurs jours le 
convoi de Civita-Vecchia, Bonaparte se décida à 
continuer sa route. Le 7 juin, l'armée française 
passait à portée de canon du port de Mazara en 
Sicile ; le 9, elle reconnaissait les îles de Goze et 
de Halte, et , trois jours après, le pavillon de la 
république avait remplacé sur ces îles le pavillon 
des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem. 

Pendant que Bonaparte, confiant dans sa for- 
tune, marchait avec cette lenteur calculée à la 

9 

conquête d'Egypte, Nelson , en moins de quatre 
jours, était parvenu à mettre son vaisseau en état 
de reprendre la mer. Il avait remplacé son mât de 
misaine par un grand mât de hune par-dessu3 
lequel il avait poussé un mât de perroquet, et, 
ainsi gréé, il faisait route, non pour Gibraltar ou 
tout autre port anglais, mais vers une côte enne- 
mie où il devait s'attendre à rencontrer une esca- 




CUAPITRB XV. 205 

dre de 13 vaisseaux de ligne. « Si le Vanguard 
eût été en Angleterre^ écrivait-il à sa femme^ il 
eût follu^ après un pareil événement^ des mois 
entiers pour le renvoyer à la mer. Ici mes opéra- 
tions n'en ont été retardées que de quatre jours. » 
Le 27 mai^ en effets au moment où la flotte fran- 
çaise attendait sur la côte orientale de la Corse le 
ccmvoi de Civita-Yecchia^ Nelson appareillait de 
San-Pietro^ et le 31^ grâce à cette activité admi- 
rable^ principe et gage de tant de merveilleux 
succès^ il se retrouvait encore devant Toulon. Il y 
apprit le départ de la flotte française^ mais il lui fut 
impossible de se procurer aucune information sur 
la destination de cette flotte et sur la route qu'elle 
avait prise. Du reste^ le coup de vent qui avait 
éloigné Nelson des côtes de Provence^ bien qu'il 
en eût réparé si rapidement les terribles consé- 
quenceS; ne fut pas moins pour lui un accident 
très-fâcheuX; car il le sépara de ses frégates et le 
laissa, même quand il eut été rallié par d'impor- 
tants renforts, sans moyens d'éclairer sa route ^. 

^ Les frégates de Nelson auraient dû l'attendre au rendez- 
vous qu'il leur avait assigné en cas de séparation; mais le 
capitaine Hope, qui les commandait, ayant été témoin du 
démâtage du Vanguard, ne douta point que ce vaisseau 
n'eût fait route pour quelque arsenal anglais, et, pensant 
qu'il était inutile de l'attendre sur une côte ennemie, il 
abandonna le rendez-vous indiqué pur Nelson pour courir 
à sa recherche. « Je croyais, s'écria Nelson quand il fut in- 

1. IS 



:206 GUERRES MARITIMES. 

Nelson soutint noblement ce choc imprévu et Tac- 
cepta comme un salutaire avertissement du ciel^ 
comme un châtiment mérité de son orgueil. « Du 
moins^ ce châtiment^ écrivait-il au comte de Saint- 
Vincent, mes amis me rendront la justice que j'ai 
su le supporter comme un homme. » 

« Je ne dois pas, écrivait-il aussi à sa femme à la même 
époque, considérer ce qui vient d'arriver au Yanguaru 
comme un simple accident, car je crois fermement qiie c'est 
la bonté divine qui a voulu mettre un frein à ma folle vanité. 
Je devrai, je l'espère, à cette leçon d'être un meilleur offi- 
cier, et je sens qu'elle a déjà fait de moi un meilleur homme. 
Je baise avec humilité la verge qui m*a frappé. Figurez- 
vous, le dimanche soir, au coucher da soleil, un homme 
présomptueux se promenant dans sa clvambre, entouré 
d'une escadre qui, les yeux sur son chef, ne comptait que 
sur lui pour marcher à la gloire ; ce chef, plein de con- 
fiance en son. escadre et convaincu qu'il n'y avait point en 
France de si fiers vaisseaux qu'à nombre égal ils ne dussent 
baisser pavillon devant les siens : figurez-vous maintenant 
ce même homme si vain, si orgueilleux, quand le soleil se 
leva le kindi matins avec un vaisseau démâté, une flotte 
dispersée, et dans un tel. état de détresse, que la plus ché- 
tive frégate française eût été regardée comme une rencontre 
inopportune !... Il a plu au Dieu tout-puissant de nous con- 
duire en sûreté au port. » 

Nelson avait réparé ses avaries ; mais, incertain 
de la route quMl devait suivre, contrarié par des 
calmes constants, il était encore le 5 juin à la hau- 



•i I i 



formé de cette circonstance, qtie le capitaine Hope connais* 
sait miettx son amiral ! 




GHAPITRB XV. 207 

teur de la Corse, quand il fut rallié par le brick 
u Mutins. Ce bfttiment précédait un renfort de 
1 1 vaisseaux que lui amenait le capitaine Trou- 
bridge, et lui portait Tordre de poursuivre la flotte 
française sur quelque point qu'elle se fût dirigée^ 
jusqu'au fond de l'Adriatique ou de l'Archipel ; 
jusqu'au fond de la mer Noire^ s'il était nécessaire. 
Bientôt, en effet, Nelson opéra sa jonction avec la 
division du capitaine Troubridge, et se trouva à la 
tête d'une escadre composée de i 3 vaisseaux de 74 
ot d'un vaisseau de 50 canons. 

Le vaisseau de CoUingwood eût pu faire partie 
(le ce renfort, mais lord Jervis l'avait retenu devant 
Cadix, a Notre bon chef, écrivait CoUingwood dans 
l'amertume de son désespoir, m'a trouvé de 
roccupation. Il m'a envoyé croiser à la hauteur 
de San-Lucar pour arrêter les bateaux espagnols 
qui portent des légumes à Cadix. humiliation ! 
si je n'avais eu la conscience de n'avoir jamais mé- 
rité mi traitement pareiU si je ne m'étais dit que 
les caprices du pouvoir ne sauraient m'enlever 
l'estime des gens de cœur^ je crois que je serais 
mort d'indignation !... Mon vaisseau valait, sous 
tous les rapports, ceux qu'on expédiait à Nelson. 
Pour le zèle, je ne le cède assurément à personne, 
et mon amitié, mon amour pour cet admirable 
amiral me désignait avant tous les autres pour 
servir sous ses ordres. J'ai vu cependant les vais- 



208 GUERRES MARITIMES. 

seaux qui Tallaient rejoindre se préparer à nous 
quitter ; je les ai vus partir... et je suis resté ! » Ce 
n'était point le dernier mécompte qui fût réservé 
à Collingwood. Jusqu'à Trafalgar^ cet ardent offi- 
cier^ constamment traversé dans ses espérances^ 
ne devait plus connaître de la guerre que d'ingrats 
blocus. 

Se flattant encore d'atteindre la flotte française 
à la mer^ Nelson partagea ses forces en trois co- 
lonnes d'attaque. Le Vanguard qu'il montait^ le 
HiNOTAUR^ LE Leander^ l'Audagious et LE Defenge 
formaient la première colonne ; la seconde^ con- 
duite par le capitaine Samuel Hood^ se composait 
du Zealous^ de l'Orion, du Goliath^ du Majestig 
et du Belleropbon. Ces deux divisions devaient 
combattre les 13 vaisseaux de l'amiral Brueys. La 
troisième colonne^ qui ne comptait que 4 vais- 
seaux^ LE CULLODEN , LE ThESEIJS^ l' AlEXANDER et 

le Swiftsurb^ était destinée^ sous les ordres du 
capitaine Troubridge, à se jeter dans le convoi et 
à couler ou à détruire les bâtiments sans défense 
qui portaient les glorieux soldats des armées du 
Rhin et d'Italie. Toutefois le sort ne devait point 
permettre cette rencontre dont l'Angleterre eût 
bien pu déplorer l'issue. Le secret de notre expé- 
dition en Egypte avait été si bien gardé ^ que^ 
malgré quelques vagues soupçons^ tels que ceux 
que nous avons rapportés^ l'Egypte était la seule 




CHAPITRE XV. 209 

destination dont les instructions de Tamirauté :ie 
fissent pdnt mention. On avait songé à Napies^ à 
la Scile^ à la Morée^ au Portugal et même à Tir- 
lande ; on n'avait point songé à TÉgypte. En pré- 
sence de tant de suppositions différentes^ Nelson 
ne pouvait guère compter que sur ses propres in- 
ductions, et il faut reconnaître quil déploya , dès 
le principe, pour se mettre sur la trace de l'escadre 
française, autant de sagacité que d^activité. Le 
jour où Malte capitulait, il doublait Textrémité 
septentrionale de la Corse, et envoyait reconnaître 
la vaste baie de Télamon, située au-dessous de 
Piombino et en face de Tlle d'Elbe, point qu'il 
avait signalé depuis longtemps comme le plus favo- 
rable pour opérer un débarquement sur la côte 
d'Italie. La baie de Télamon était vide; et les 
Français n'y avaient point paru. Continuant sa 
route le long de la côte de Toscane , Nelson, le 
17 juin, se présenta devant la baie de Naples. Là, 
il apprit que l'armée française s'était dirigée sur 
Malte. Dévoré d'impatience, il passa le phare de 
Messine le 20 juin, et remonta vers Malte à son 
tour : depuis deux jours, notre flotte avait quitté 
cette fle, dont elle venait de s'emparer. Cette nou- 
velle lui fut transmise le 22, au point du jour, 
par un bâtiment ragusain qui avait passé au milieu 
de notre convoi. Le rapport de ce bâtiment était 
de nature à mettre un terme aux incertitudes de 

18. 



210 Gl.ERRES MARITIMES. 

Nelson^ car il lui apprenait que les Français, partis 
(le Malte avec des vents de nord-ouest, avaient été 
rencontrés dans Test de cette île, faisant route 
vent arrière. Combinant cette circonstance avec 
les documents qu'il avait recuejllis «t quelques 
données plus certaines qui lui avaient été transmi- 
ses par le ministre d'Angleterre à tapies, sir Wil- 
liam Hamilton, Tamiral anglais ne douta plus que 
ce ne fût vers l'Egypte que s'était portée >a flotte 
de Brueys. Toujours prompt à prendre un parti, 
il se (Couvrit de voiles sans recourir à de nouvelles 
informations, et gouverna directement sur Alexan- 
drie. Le 28 juin, il était devant cette ville, mais 
on n'y avait encore aperçu aucun vaisseau français: 
Nelson portait lui-même au gouverneur alarmé la 
première nouvelledu danger qui menaçait TÉgypte. 
A la vue de cette rade déserte, l'agitation de Nelson 
fut extrême. Il perdit subitement confiance dans 
les raisonnements qui l'avaient entraîné si loin de 
la Sicile, et croyant déjà cette île envahie par 
Tarmée française, sans mouiller, sans prendre un 
instant de repos, il se décida à retourner sur ses 
pas. Son activité le servit mal cette fois, car, s'il 
eût attendu un seul jour, il voyait notre flolte 
venir à lui. Pour remonter vers la Sicile, il lui 
fallut louvoyer, jusqu'à la sortie de l'Archipel, 
contre les vents constamment contraires, comme 
ils le sont invariablement dans cette saison . e1 



CHAPITHP XV. 211 

pendant qu'il était rejeté par sa première bordét* 
sur les côtes de Caramanie^ en dehors de la routr 
de notre escadre^ celle-ci,, embarrassée dans sa 
marche par Timmense convoi qn elle traînait à s<i 
suite^ trouvait, grâce à cet heureux retard, la radt* 
d'Alexandrie sans défense; elle opérait tranquilii*- 
inent,le !•' juillet, le déliarquement de ses trou- 
pes sur la plage altandonnée du Marabout. 



CHAPITRE XVI. 

Combat d'Aboukir. l«r août 1798. 

Ainsi^ tout avait conspiré au succès de notre 
expédition. Cette flotte^ qui portait une armée et 
couvrait Tespace de plusieurs lieues^ avait pu des- 
cendre lentement la mer Tyn'hénienne, en vue de 
la Sardaigne et de la Sicile^ s'arrêter à Malte et 
entrer dans la mer Libyque sans avoir encore 
rencontré un seul navire anglais. Au moment où^ 
parti du cap Passaro^ Nelson se portait en ligne 
droite sur Alexandrie^ nos vaisseaux^ par une in- 
spiration providentielle, inclinaient leur route vers 
rtle de Candie^ et^ au point le plus exposé du 
passage^ à l'endroit où devaient se croiser les deux 
escadres^ rencontraient, pour les dérober aux yeux 
de leur ardent adversaire^ une brume épaisse et 
compacte qui couvrit la Méditerranée pendant plu- 
sieurs heures^ semblable à ces nuées mystérieuses 
dont les dieux d'Homère enveloppaient parfois 
les héros. Ce qui eût mérité quelque surprise^ 
même au milieu des vastes solitudes de TAtlan- 




CHAPITRE XYI. 213 

tique^ venait donc de s'accomplir dans une mer 
intérieure et dans des bassins resserrés. Depuis 
quarante jours^ Bonaparte s'avançait à son but avec 
la calme majesté du génie ; ni son étoile^ ni sa 
confiance^ ne s'étaient un instant démenties: mais, 
Bonaparte absent, les destins de notre escadre 
allaient brusquement changer. 

Informée de l'apparition de Nelson sur la côte^ 
cette malheureuse escadre^ déjà condamnée par 
le sort^ le croit parti pour ne plus revenir. Brueys 
se demande si Nelson n'aura point été le chercher 
au fond du golfe d'Alexandrette^ ou plutôt s'il 
n'a pas Tordre de ne point l'attaquer avant d'avoir 
réuni des forces plus considérables. On vit dans 
cet espoir^ on s'endort dans cette illusion. L'en- 
trée du port d'Alexandrie est reconnue^ mais 
Tamiral se montre peu disposé à risquer ses vais- 
seaux dans des passes où ses officiers lui signalent 
cependant une profondeur d'eau suffisante. Héhé- 
met-Ali; en 1839^ a bien trouvé ces canaux prati- 
cables pour les trois-ponts turcs^ et Brueys ne 
comptait qu'un seul trois-ponts dans son escadre. 
D'ailleurs^ avec l'immense quantité de transports 
dont il disposait en ce moment^ qui eût empêché 
l'amiral français^ pour faciliter à ses vaisseaux ce 
passage délicat^ de les faire entrer dans Alexan- 
drie comme les vaisseaux anglais entrèrent en 
iSOl dans la Baltique^ avec leur artillerie déposée 



214 GUERRES MARITIMES. 

provisoirement sur des bâtiments de commerce? 
Mais, pour prendre une pareille résolution, il eût 
fallu déployer plus d'activité que notre marine ne 
savait en montrer à cette époque *. 

Mouillée, depuis le A juillet, à Aboukir, notre 
escadre, qui devrait déjà s'être abritée à Corfou, 
puisqu'elle n'a point su trouver un port en Egypte, 
se repose dans une sécurité funeste ; elle a cessé 
de craindre le retour de Nelson, que déjà, ravi- 
taillé à Syracuse, cet homme infatigable accourt en 
toute hâte vers elle. Dévoré d'anxiété, sans repos, 
sans sommeil depuis près d'un mois, il a quitté, le 
24 juillet^ l'étroite enceinte de ce port, qui, pour 
la première fois, a reçu une escadre de 14 vais- 
seaux de ligne; le i" août, il arrive devant 
Alexandrie. Quelques heures plus tard, il est de- 
vant Aboukir. Notre escadre est mal préparée pour 
ce retour inattendu. Les chaloupes employées à re- 



1 Le 15 juillet , le capitaine Barré, chargé de sonder les 
passes d'Alexandrie, informa l'amiral Brueys qu'en faisant 
sauter une ou deux roches on pourrait se procurer un ca- 
nal dans lequel la profondeur d'eau ne serait jamais infé- 
rieare à 25 pieds. Si l'on n'avait point le loisir d'améliorer 
ainsi le canal pour favoriser l'entrée des vaisseaux dans le 
port d'Alexandrie, on eût pu du moins l'améliorerpourassu- 
rer plus tard la sortie de notre flotte. Les renseignements 
du capitaine Barré prouvaient donc que la crainte de voir nos 
vaisseaux à jamais bloqués dans le port, s'ils en franchis- 
saient unr» fois les passes, était une crainte sans fondrment. 




CHAPITRE XVI. âi:) 

uouveler rupprovisîonneinent d'eau des vaisseaux 
sont à terre avec une partie des équipages^ et des 
quatre frégates que possède Brueys aucune n'est 
employée à croiser au large pour explorer l'hori- 
zon et signaler diB loin l'upparition de l'ennemi. 
Aussi ces deux nouvelles éclatent-elles comme la 
foudre au milieu de la flotte surprise : L ennemi 
est en vue! l'ennemi approche et se dirige vers la 
baiel Le combattra-t-on sous voiles? Un seul offi- 
cier géftérah^ le contre-amiral Blanquet-Duchayla, 
émet cet avis; Dupetit-Thouars le partuge; mais 
une résolution contraire prévaut dans le conseil^ 
car on craint de manquer de matelots pour ma- 
nœuvrer et combattre à la fois. On se décide à 
attendre Tescudre anglaise. Les chaloupes sont 
rappelées : malheureusement Tétat de la mer, l'é- 
loignement du rivage, diverses circonstances de- 
meurées jusqu'ici inexplicables, les empêchent 
pour la plupart de rallier leurs navires. Pour sup- 
pléer à l'absence d'un si grand nombre de combat- 
tants, l'amiral signale à ses frégates de faire passer 
une partie de leurs équipages à bord des vaisseaux. 
Cependant le jour baisse. Brueys nourrit en 
secret l'espoir qu'il ne sera point attaqué à l'en- 
trée de la nuit, et, si les Anglais remettent leur 
attaque au lendemain, l'escadre française peut être 
encore sauvée sans .combat. Plein de cette pensée, 
Brueys ordonne à ses vaisseaux de gréer leurs 



!2i6 GUERRES MARITIMES. 

perroquets, et médite, à la faveur de Tobscurité, 
un appareillage qui peut lui rouvrir la route si 
imprudemment négligée de Corfou. 11 doit, en effet, 
compter sur Tapparence formidable de son es- 
cadre pour tenir les Anglais en respect jusqu'au 
jour. Treize vaisseaux français, dont un de 1210 et 
trois de 80 canons, sont rangés en bataille au fond 
de la baie et appuient leur avant-garde aux bancs 
de sable qui s'étendent jusqu'à trois milles du ri- 
vage. Quatorze vaisseaux anglais ont été déjà 
reconnus ; mais l'un d'eux est à perte de vue en 
arrière ^, et deux autres, détachés devant le port 
d'Alexandrie *, ne pourront avoir rejoint la flotte 
avant huit ou neuf heures du soir. Il semble im- 
possible que , dans de pareilles circonstances , 
l'armée française ait à redouter un engagement 
immédiat. C'est ainsi que chacun raisonne, et cette 
incertitude contribue à jeter le trouble dans nos 
préparatifs de défense. L'amiral a prescrit les dis- 
positions nécessaires pour rectifier la ligne mal 
formée et pour en assurer l'embossage. Privés de 
leurs chaloupes, attendant d'un instant à l'autre 
des signaux contraires, nos vaisseaux n'exécutent 



1 Le Ccllooën, à sept milles en arrière, remorquant un 
brick français chargé de vins qu'il avait capturé deux jours 
auparavant dans le port de Coron . 

' L'Alexander et le SwiFTsuRE^à neuf milles dans le sud. 




CHAPITRE XVI. âl7 

point ces ordres ou ne les exécutent qu'à demi*. 
Au milieu de cette confusion^ Tescadre anglaise 
s*avance sous toutes voiles et ne révèle dans sa 
manœuvre aucune hésitation, a On avait cru im- 
poser à Tennemi, écrivait Villeneuve au ministre 
de la marine après ce malheureux combat; mais 
il ne s'y est pas mépris : nous voir et nous atta- 
quer a été Tafifoire d'un moment. » 

Favorisé par une belle brise du nord-ouest, 
Nelson est déjà à l'entrée de la baie. Un de nos 
bricks est alors détaché vers lui pour l'induire en 
erreur et l'attirer sur le banc qui prolonge au 
loin la pointe extérieure de la petite lie d'Aboukir. 
L'escadre anglaise a deviné le piège ^. Le com- 
mandant . du Goliath, le capitaine Foley, a pris 
la tête de la ligne. On aperçoit ses sondeurs, qui, 

* Rapport de l'amiral Bianquel-Dachayla. L'original de 
ce rapporl n'existe point aux archives de la marine ; mais 
une traduction de cette pièce importante, trouvée dans les 
papiers de Nelson, a été publiée dans le troisième volume 
de sa correspondance. 

* Ce fut en ce moment qu'un bateau arabe, malgré les 
efforts que fil le brick français pour l'arrétei, accosta le 
Vangdaiid, qui avait mis en panne pour l'attendre. Ce ba« 
leau portait-il des pilotes à l'escadre anglaise? on le crut 
généralement à bord de nos bâtiments. Nelson cependant, 
après avoir communiqué avec cette embarcation^ se borna ù 
signaler à ses vaisseaux de continuer leur route. Le seul 
concours qu'il reçut probablement de cette rencontre ines- 
pérée fut d'apprendre d'une façon certaine qu'il n'existait 
aucun obstacle entre lui et la flotte française. 

I. 19 



Si 8 GUERRES MARITIMES. 

placés dans les porte-haubans du vaisseau^ inter- 
rogent incessamment le fond et signalent rapproche 
du danger. Le Goliath s'éloigne du banc et arron- 
dit cette pointe perfide sur laquelle le Culloden 
doit s'échouer. L'île d'Aboukir est doublée^ Tes- 
cadre anglaise est dans la baie. Brueys^ en ce 
moment^ signale à nos vaisseaux d'ouvrir le feu 
dès que l'ennemi sera à portée. Nelson^ de son 
côté^ ordonne aux siens de mouiller une ancre de 
Tarrière et d'engager ainsi notre escadre bord à 
bord. Par cette disposition^ mieux embossés que 
notre escadre^ conservant un hunier amené pour 
rectifier au besoin leur position^ les vaisseaux an- 
glais doivenl faire un meilleur usage de leur ar- 
tillerie^ et prendre aisément les batteries de nos 
bâtiments en écharpe. Nelson permet que ses 
vaisseaux s'avancent à Tennemi de toute leur vi- 
tesse et sans conserver leurs rangs : il se borne à 
leur signaler de porter leurs efforts sur notre 
avant-garde. Depuis longtemps^ en effets il a été 
convenu entre lui et ses capitaines que ce serait là 
le mode d'attaque adopté : écraser la tête de la 
ligne française avec des forces supérieures^ et ne 
songer à l'arrière-garde que lorsque Tavant-garde 
aura été réduite ; tel est le plan qu'en 1794 avait 
conçu lord Hood^ quand il menaçait l'amiral Mar- 
tin embossé sous les batteries du golfe Jouan^ plan 
que Nelson aujourd'hui veut exécuter. L'intelli-» 



V 



CHAPITRE XVf. 249 

gence du capitaine Foley y apporte sur le terrain 
même une modification heureuse. Il se souvient 
de ce mot de Nelson : a Partout où un vaisseau 
ennemi peut tourner sur ses ancres^ un des nôtres 
peut trouver à mouiller, a Digne du poste glo- 
rieux quil occupe, le capitaine Foley n'hésite pas 
à essayer de doubler la ligne française : à six heures 
quarante minutes ^, passant devant le Guerrier y il 
vient résolument mouiller à terre de ce vaisseau. 
Quatre antres vaisseaux anglais, le Zealous, 
l'Orion^ le Theseus, l'Addagious, suivent le Go- 
liath et prennent poste successivement par le tra- 
vers du Guerrier y du Conquérant y du Spartiate^ de 
V Aquilon et du Peuple Souverain. Nelson mouille 
le premier en dehors de notre ligne d'embossage. 
Le Vanguard, sur lequel flotte son pavillon, exposé 
au feu du Spartiate, que commande le brave capi- 
taine Émeriau, éprouve bientôt des pertes consi- 
rables. Nelson lui-même est atteint d'unbiscaïen à 
la tête. Les vaisseaux le Hinotaur et le Defbnge 
arrivent à propos pour soutenir le Vanguard. Cinq 
vaisseaux français supportent en ce moment tout 

* Uq pen avant six heures, suivant le rapport du contre- 
amiral Blanquet-Ducbayla. Presqae tous les rapport anglais 
ou français que nous avons consultés offrent un remar- 
quable accord sur les principaux détails d^Aboukir; les 
divergences qu'on y rencontre portent principalement sur le 
moment auquel le feu a commencé ou cessé à bord de 
chaque vaisseau. 



^^ 6[ ERRES MARITIMES. 

més^ annonce aux deux armées que l'Orient vient 
de s'engloutir. Il disparaît^ entraînant avec lui dana 
le gouffre ses blessés, la plus grande partie de son 
équipage héroïque et la fortune de la journée. Un 
nuage épais de fumée et de cendre marque encore 
la place où le colosse a combattu. Sous l'émotion 
de cette lugubre scène^ la canonnade. est restée 
suspendue pendant près d'un quart d'heure; elle 
recommence alors avec plus d'énergie, et c'est h 
Franklin qui en donne le signal. Inutile héroïsme, 
stérile sacrifice ! le destin s'est déjà prononcé 
contre nous. Il n*est qu'une manœuvre qui pour- 
rait sauver l'armée française, ce serait celle qui 
amènerait au feu les vaisseaux négligés par l'en- 
nemi, a Pendant quatre mortelles heures, l'arrière- 
garde n'a vu de ce combat que le feu et la fumée 
de nos adversaires et des deux premières escadres 
qui étaient assaillies ^ ^ » et cependant cette ar- 
rière-garde reste immobile. Le Timoléon seul, 
hissant ses huniers, semble provoquer un ordre 
d'appareillage que, dans l'horreur de cette nuit fu- 
neste , personne ne songe à donner *. a Dès le 
commencement de l'action, tout a été livré à la fa- 



1 Journal particulier du contre-amiral Decrès adressé aa 
vice-amiral Bruix, ministre de la marine. 

* Rapport du citoyen Frégier. lieutenant de vaisseau fai- 
sant fonctions de capitaine de frégate sur le Timoléon, 
commandé par le capitaine de vaisseau Léonce Trullet. 




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CHAPITRE XVI. ^^:i 

culte individuelle de chaque vaisseau... • Ceux-là 
seuls peuvent combattre qui se trouvent dans la 
partie de la ligne que les ennemis ont voulu atta- 
quer K » L'espoir de Nelson n'a point été trompé, 
c Je savais bien^ disait- il quelques mois plus tard 
qu'en attaquant l'avant-garde et le centre de 
l'armée française avec une brise qui soufflait dans 
la direction même de sa ligne d'em bossage ^ je 
pourrais^ à mon gré, concentrer mes forces sur un 
petit nombre de ses vaisseaux. Aussi avons-nous 
constamment combattu avec des forces supé- 
rieures. » Que pourront les plus nobles ofForts 
contre de pareilles chances? Notre avant-garde 
succombe la première : sur 400 hommes d'équi- 
page, le Conquérant en a plus de 200 hors de com- 
bat; le capitaine de l'Aquillon est mort sur son 
banc de quart; celui du Spartiate a reçu deux bles- 
sures. Ces deux vaisseaux ont eu 150 hommes tués 
et 360 blessés, le Guerrier a perdu ses trois bas« 
mâts; le Peuple-Souverain a coupé ses câbles et 
laissé sur l'avant du Franklin un funeste inter* 
valle qu'est venu occuper le Lbander. Le centre 
où rincendie de l'Orient a jeté le désordre, voit 
alors ses vaisseaux dispersés ou écrasés par l'en- 
nemi. Au lever du soleil, on aperçoit le Mercure et 



1 Lettre confideDtielle du contre-amiral Decrès aa vice- 
amiral Brnix, ministre de la marine. 



22 i GL^ERRES MARITIMES. 

l'Heureux échoués au fond de la baie. Trop voi- 
sins de r Orient y ils ont dû s'éloigner de ce vais- 
seau embrasé. Le Tonnant ^ le Guillaume-lell, le 
Généreux et le Timoléon figurent seuls encore sur 
le champ de bataille; mais le Théseus et le Go- 
liath, que notre avant-garde a cessé d'occuper, 
viennent soutenir le Majestig et l^âlexander, 
et d'autres vaisseaux anglais s'apprêtent à sui- 
vre ce premier renfort. Le contre-amiral Ville- 
neuve, qui, sur le Guillaume-Tell , commande Tar- 
rière-garde, appareille, à onze heures du matin, 
avec les débris de Tarmée française. En ce mo- 
ment, l'Heureux , et le Mercure ont été amarinés 
parTennemi; mais le Tonnant oi le Timoléon ne 
le sont pas encore. Démâté de tous ses mâts, privé 
de son capitaine, qui a eu un pied emporté et lu 
jambe fracturée , le valeureux Tonnant , comme 
l'appelle Decrès, compte déjà 110 hommes tués 
et 150 blessés. Il a successivement combattu, à 
portée de fusil, dans la nuit du !«' août, le Majes- 
tig, dont le capitaine a été frappé à mort par une 
balle, l'âlexander et le Swiftsure. Ses couleurs* 
flottent au tronçon de son grand mât; il ne les 
amène qu au bout de vingt-quatre heures, quanA 
LE Thesels et LE Leander viennent de nouveau» 
l'assaillir. Trop maltraité pour pouvoir imiter la 
manœuvre de Villeneuve , le Timoléon est forcé 
de faire côte. Le Guillaume-Tell et le Généreux, 



CHAPITRE XVf. 225 

accompagnés des frégates la Diane et la Justice y'pw- 
viennent seuls à échapper au désastre le plus com- 
plet qui ait jamais affligé dotre marine. 

Sur les 13 vaisseaux et les 4 frégates que Nel- 
son avait combattus dans la baie d'Âboukir^ 9 vais- 
seaux tombèrent en sod pouvoir *. L'Orient sauta 
pendant Taction; le Timoléon et la frégate IMr^e- 
misey après s'être échoués, furent brûlés par leurs 
équipages^ et la Sérieuse, peu digne par son artil- 
lerie, si elle rétait par son courage, de la colère 
d'un vaisseau de ligne, fut coulée par l'Orion, qui 
eût pu dédaigner un pareil adversaire, il vais- 
seaux et 2 frégates capturés ou détruits étaient 
pour les Anglais le prix de ce combat acharné; 
mais leurs vaisseaux dégrées ne purent s'opposer 
au départ de Villeneuve. Le Guillaume -Tell , la 
Diane et la Justice allèrent se réfugier à Malte. Le 



1 De ces 9 vaisseaux, 6 seulement quittèrent, le 14 août, 
la baie d'Aboukir, sous la conduite de sir James Saumarez. 
chargé de les escorter avec 7 vaisseaux anglais. Arrivé à 
Gibraltar, sir James Saumarez fut obligé de laisser dansée 
port le Peuple-Souverain, qui avait failli sombrer pendant 
la traversée, et parvint, non sans peine, à conduire à Ply- 
mouth le Franklin et le Tonnant, de 80 ; le Spartiate l'A- 
quillon et le Conquérant, de 74 ; Le Conquérant, et le 
Peuple-Souverain étaient de très-vieux vaissaux. à peine 
en état de tenir la mer; mais, suivant Nelson, ils avaient 
moins souffert dans le combat que les autres vaisseaux cap- 
turés, à travers lesquels, écrivait l'amiral anglais, on eût pu 
faire passer un carrosse à quatre chevawr. 



226 GUERRES MARITIMES. 

Généreux, après avoir enlevé sous Candie le vais- 
seau de 50 LE Leander^ qui portait en Angleterre 
la nouvelle de la victoire d'Aboukir^ parvint à 
gagner la rade de Corfou. 

Telle fut rissue d'un combat dont les consé- 
quences furent incalculables. Notre marine ne se 
releva jamais de ce coup terrible porté à sa consi- 
dération et à sa puissance. Ce fut ce combat qui, 
pendant deux ans^ livra la Méditerranée aux Anglais 
et y appela les escadres de la Russie^ qui enferma 
notre armée au milieu d'un peuple soulevé^ et 
décida la Porte à se déclarer contre nous, qui mit 
rinde à Tabri de nos entreprises, et la France à 
deux doigts de sa perte ; car il ralluma la guerre à 
peine éteinte avec TAutriche, et porta Suwarow 
et les Austro-Russes jusque sur nos frontières. 
Dans cette nuit funèbre où Tescadre anglaise cou- 
pait sur tant de points notre ligne de bataille et 
brisait à coups redoublés le? anneaux de cette forte 
chaîne^ quelle fatalité retenait donc à Tarrière- 
garde les vaisseaux de Villeneuve, demeurés pen- 
dant si longtemps spectateurs impassibles d'un en- 
gagement inégal^ possesseurs indifférents de la 
seule chance qui pût nous donner la victoire? Ces 
vaisseaux étaient sous le vent de ceux qui combat- 
taient, mais, à moins d'un calme plat, ce qui ne se 
présenta point, ils eussent facilement refoulé le 
faible courant qui règne sur cette côte, et gagné 



CHAPITRE XVI. 227 

dans une seule bordée un poste plus convenable 
pour des gens de cœur. De la tête à la queue de 
la ligne^ la distance n'excédait guère un mille et 
demi^ et pour prendre part à l'action il suffisait 
de s'élever au vent de quelques encablures. Les 
vaisseaux de Villeneuve avaient deux grosses an- 
cres à la mer^ mais ils pouvaient couper leurs 
câbles à huit heures, à dix heures du soir ^, pour 
aUer déneiger Tavant garde^ aussi bien que le len- 
demain^ à onze heures du matin^ pour éviter de par- 
tager son sort. S d'ailleurs les moyens de mouiller 
de nouveau leur eussent alors manqué^ ce qu'il 
est difficile de croire^ ils étaient libres de com- 
battre sous voiles ou d'aborder quelque vaisseau 
ennemi. Tout était préférable à cette inaction dé- 
sastreuse. Sans doute, l'obscurité était profonde^ 
le désordre général^ les circonstances pleines d'é- 
motion; les signaux de Tamiral pouvaient être mal 
compris^ incomplètement obéis^ peut-être : pour- 

^ S'il faut encore croire les procès-verbaux déposés aux 
archives de la marine, le Guerrier amena à neuf heures 
trois quarts, le Conquérant à neuf heures, le Spartiate entre 
onze heures et minuit, l'Aquilon de neuf heures vingt cinq 
minutes à neuf heures trente minutes, le Ffanklin à minuit ; 
le Peuple-Souverain soitit de la ligne à huit heures et de- 
mie, combattit jusqu'à dix heures un quart, cessa complète- 
ment son feu à onze. L'Orient sauta à dix heures cinq mi- 
nutes. À neuf heures, suivant le rapport du contre-amiral 
Biaoquet-Duchayla, la plupart de ces vaisseaux avaient 
d^à ralenti leur feu. 



228 GUERRES MARITUIE8. 

quoi donc des embarcations n^eussent^iies point 
porté d'un vaisseau à l'autre les ordres de Ville- 
neuve, porté même à bord de r Heureux, du Mer- 
cure, du Timoléon, du Généreux y des officiers clutf- 
gés d'en presser Texécution? Le contre-amiral 
Decrès, les capitaines de Tescadre légère, les ca- 
nots des frégates, ne pouvaient être mieux em- 
ployés qu'à surveiller et favoriser cet appareillage, 
car cet appareillage sauvait notre armée. Immo- 
bile et résigné, Villeneuve attendit des ordres que 
Brueys entouré n'était déjà plus en état de donner. 
Il passa ainsi la nuit à échanger quelques boulets 
douteux avecles vaisseaux anglais, et, chose étrange 
pour un homme de ce courage éprouvé, il quitta 
le champ de bataille, emmenant son vaisseau pres- 
que intact du milieu de ses compagnons mutilés^. 
Ainsi, une fois encore, mais non la dernière fois, 
aussi nombreux que nos ennemis sur le champ de 



i Nous extrayons le passage suivant d'une lettre particu- 
lière adressée par Regnaud de Saint-Jean d'Angely, com- 
missaire du gouvernement français, pour les lies de Malte 
et de Goze, au citoyen Buffault, «à iMarseilie : c Je dois vous 
dire qu'un mystère impénétrable couvre encore pour moi la 
cause de ce désastre. Le vaisseau le Guillaume Tell, la Diane 
et la Justice, ont leurs voiles sans trous ni pièces, leurs 
haubans ne sont pas coupés, leurs manœuvres sont entières. 
Ils ont seulement quelques coups de canons dans lo corps 
du vaisseau, c ^Malte, 29 août 1798). — Archives du mi- 
nistère do la marine. 



CHAPITRE XVI. ââ9 

bataille^ nous les avions combattus avec des forces 
inférieures. Un jour devait venir où, comme le 
comte de Grasse, comme Bianquet-Ducbayia ^, 



1 Dans une lettre fort carieuse adressée au contre-amiral 
BlanqueV-Dacbayla, et qui fait partie des documents con- 
servés dans les archives de la marine, l'amiral Villeneuve a 
exposé les motifs qui le portèrent à ne point appareiller 
avec l'arriére- g^arde; mais pour apprécier cette justification, 
dont nous citerons les passages les plus saillants, il ne faut 
pas perdre de vue que l'amiral Brueys. une fois engagé, 
c'est-à-dire une heure avant que tous les vaisseaux anglais 
eussent mouillé, pouvait à peine savoir si l'arriére-gardc 
combattait ou ne combattait pas, qu'il avait cru jusqu'au 
dernier moment la tête de sa ligne suffisamment couvei le 
par les bauts-fonds de la baie et une batterie de mortiers 
qu'il avait établie sur la petite tie d'Aboukir, et que par con- 
séquent, tous ses signaux avaient dû être préparés pour 
porter l'avant garde et le centre au secours de l'autre aile, 
c'est-à-dire de l'arriére-garde, contre laquelle, « sans nul 
doute, écrivait-il le 13 juillet au général Bonaparte, les 
principaux efforts de l'ennemi seront dirigés, » 

Paris, 2f brumaire an ix (12 novembre 1800). 

« Mon cher Blanquel, apeine sorti de ma longue réclusion 
et du chaos de mon arrivée dans ce pays, je veux t'écrire et 
entrer avec toi en explication. . . Je ne te cache pas que j'ai 
appris avec bien de l'étonnement que toi aussi tu as été un 
de ceux qui ont prétendu que, dans la fatale nuit du com- 
bat d'Aboukir, j'aurais pu appareiller avec l'arriére-garde et 
me porter au secours de lavant-garde. Dans une lettre que 
j'écris au ministre de la marine, lettre nullement provoquée 
par aucun procédé du gouvernement à mon égard, et dont je 
diffère encore la remise, je dis qu'il n'y a que la malveillance, 
la mauvaise foi ou l'ignorance la plus prononcée qui ait pu 

I. 20 



!2dO GUERRES MARITIIIES. 

Villeneuve se plaindrait à son tour d'avoir été 
abandonné par une partie de son armée. On est en 
droit de soupçonner quelque raison secrète à cette 

avancer une pareille absurdité. En effet, comment des vais- 
seaux mouillés sous le vent de la ligne, ayant à la mer 
deux grosses ancres, une petite, quatre grelins» eossent-ili 
appareiller et louvoyer pour arriver au fort du combat avant 
que les vaisseaux qui y étaient engagés eussent été réduits 
dix fois ? Je dis que la nuit entière n'eut pas été suffisante. Je 
ne pouvais pas faire cette manœuvre, abandonner aucune de 
mes amarres ; et qu'on se rappelle le temps que nous met- 
tions lorsque nous avous formé notre ligne pour nous élever 
dans le vent et gagner deux ou trois encablures Qu'on se 
rappelle que quelques jours auparavant les frégates 2a Juifiee 
et la Junon^ ayant appareillé le soir pour se rendre à 
Alexandrie, reparurent le lendemain sous le vent de U 
pointe de Rosette. 

« Je ne pouvais ni ne devais appareiller; la chose était 
tellement reconnue, que l'amiral même, dans rinstruction 
qu'il nous avait donnée, et dans les signaux supplémen- 
taires qu'il y avait joints, avaient bien prévu le cas où il 
pourrait faire af»pareiller l'avant-garde pour la faire porter 
au secours du corps de bataille ou de l'arrière-garde atta- 
qués, mais il n'y avait mis aucun article pour faire porter 
l'arrière-garde au secours de l'avant -garde, parce que la 
chose était impossible, et qu'il aurait séparé son escadre, 
sans pouvoir en tirer aucun avantage. J'aurais encore mille 
motifs à donner pour combattre cette assertion. Ils passent 
les bornes que je dois me fixer dans cette lettre... 

« J'ai parlé de cette affaire avec quelques-uns des capi- 
taines de l'avant-gdrde. Tous sont convenus avec bonne foi 
que, dans le moment où ils étaient le plus vivement chauffés 
par l'ennemi, ils n'ont jamais espéré de secours des vaisseaux 
de l'arriére-garde, et que la perte de Veseadre a été décidée 
du moment où les vaisseaux anglais ont pu dotAler par la 



CHAPITRE XVI. 231 

fatale coïncidence. Il n'est pas naturel qu'entre 
tant d'hommes d'honneur il se soit trouvé si sou- 
vent des amiraux ou des capitaines pour encourir 
ce reproche. Si le nom de quelques-uns d'entre 
eux est aujourd'hui aussi tristement associé au sou- 
venir de nos désastres^ la faute^ soyons-en con- 
vaincus, n'en est point à eux tout entière. Il en 
faut plutôt accuser la nature des opérations dans 
lesquelles ils furent engagés, et ce système de 
guerre défensive que Pitt proclamait dans le parle- 
ment, l'avant-coureur d'une ruine inévitable. Ce 
système quand nous y voulûmes renoncer, avait 
déjà pénétré dans nos mœurs; il avait, pour ainsi 
dire, énervé notre bras et paralysé notre con- 
fiance. Trop de fois nos escadres sont sorties de 
nos ports avec une mission spéciale à remplir et la 
pensée d'éviter l'ennemi : le rencontrer était déjà 
une chance contraire. C'était ainsi que nos vais- 
seaux se présentaient au combat ; ils le subissaient 
au lieu de l'imposer. Si d'autres plans de campa- 
gne, si d'autres habitudes leur eussent permis de 
saluer l'apparition des escadres anglaises comme 
une heureuse fortune ; s'il eût fallu, en Egypte 

tête, A bord des vaisseaux de Tarrière- garde, la pensée 
d'appareiller et de se porter au fort du combat n'est venu à 
personne, parce que c'était impraticable... 
a Adieu, mon cher Duchayla ; tout à toi, 

Villeneuve. » 



232 GUEim HAirmns. 

comme devant Cadix, poursoîrre Ndnnan in de 
Tattendre, qui peut douter que les èrénemaits 
n^eussent été profondément modifiés pw cette 
seule circonstance? 'La flotte d'Abookir n'était 
point une de ces flottes que la républiqiie impro- 
visait de toutes pièces aux jours malheoTeox de93. 
Quelques vaisseaux, il est vrai, w le Comçuénmiyli 
Guerriery le Peuple-Souverain^ étaieiit de Yiem 
vaisseaux déjà condamnés depuis deux ans ^.i On 
les avait placés à Tavant-garde, croyant cette partie 
de la ligne à Tabri de toute attaque, et ce fut pré- 
cisément sur eux que Tennemi porta ses eflforts. 
Les équipages, considérablement afEûblis, c se 
(composaient d'hommes rassemblés au hasard et 
presque au moment du départ *; » mais, pour 
compenser ces désavantages, cette flotte comptait 
dans ses rangs les officiers les plus renommés de 
notre marine : Brueys, que Bonaparte avait dis- 

I Leitre parliculiére du contre-amiral Decrès au tice- 
amiral Bruix, minisire de la marine. 

' Rapport du contre-amiral Gantheaume aa ministre de la 
marine. 

« Nos équi pagres sont très -faibles en nombre et eo 

qualité d'hommes. Nos vaisseaux sont, en général, fort mal 
armés, et je trouve qu'il faut bien du courage pour se ehoT' 
ger de conduire des flottes aussi mal outillées. — Aboukir, 
31 messidor an Yi (0 juillet 1798). L'amiral Brueys au mi- 
nistre de la marine — Celte lettre a élé publiée à Londres 
dans le recueil intitulé Lettres interceptées par les croisières 
nnglaiies. 



CHAPITRE XVI. ^33 

tingué dans PAdriatique^ et qui n'avait pas alors 
plus de quarante-cinq ans; Villeneuve dont per- 
sonne n'a osé mettre la bravoure en doute^ et qui 
avait fait avec honneur la guerre d'Amérique; 
Blanquet-Duchayla^ justement réputé comme un 
marin consommé^ et dont les Anglais admirèrent 
le courage inébranlable ; Dupetit-Thouars^ qu'im- 
mortalisa en ce jour la belle défense du Tonnant^ 
homme d'un esprit fin et gracieux et d'un cœur 
hérdfqne; Thévenard, le brave capitaine de /'i4- 
quUon, dont la république reconnaissante associa 
le nom glorieux à celui de Brueys et de Dupetit- 
Thouars; Decrès, qui montrasur le Guillaume-Tell ^ 
quand il sortit de Malte^ ce qu'on pouvait attendre 
de sa fermeté et de sa valeur ; Emériau l'intrépide 
commandant du Spartiate, l'adversaire choisi par 
Nelson^ sur lequel l'Empereur jeta plus tard les 
yeux pour lui confier le soin de venger un jour 
nos malheurs; Casa-Bianca^ englouti avec son 
jeune fils au milieu des débris de V Orient] Le 
Joille enfin^ qui malgré l'impression sinistre d'une 
aussi grande défaite^ poursuivait^ dix-huit jours 
après la destruction de notre escadre^ un vaisseau 
de 50 canons, dont une imagination plus frappée 
eût pu assurément grossir l'apparence, et enlevait 
d'un seul coup les trophées d'Aboukir et le capi- 
taine du Vanguard avec celui du Leandbr ^. 

^ Le capitaine Berry, commandant le Vanguard, avait 

24. 



234> GUERRES MARITIMES. 

Ce n'étaient point de tels hommes^ bien qu'ils 
eussent à combattre Télite de la flotte anglaise^ 
qui devaient justifier Taudace de Nelson. Sans 
doute leurs vaisseaux étaient bien loin de posséder 
cette admirable organisation des vaisseaux qu'avait 
formés lord Jervis; sans doute l'incendie de V Orient 
fut un accident funeste^ imprévu^ de nature à in- 
fluer sur le sort d'un combat ; mais malgré tant de 
chances réunies contre nous^ la fortune eût hésité 
plus longtemps entre les deux armées^ et n'eût 
point appuyé si lourdement sa main sur notre es- 
cadre^ si Brueys^ épargnant à Nelson la moitié du 
chemin^ eût pu courir à sa rencontre pour le com- 
battre. Longtemps cette guerre embarrassée et ti- 
mide qu'avaient faite Villaret et VLàvûn^cette guerre 
défensive, avait pu se soutenir^ grâce à la circon- 
spection des amiraux anglais et aux traditions de 
la vieille tactique. C'était avec ces traditions qu'A- 
boukir venait de rompre; le temps des combats 
décisifs était arrivé. 

pris passage sur le Leander, commandé par le capitaine 
Ttiompson» el avait élé remplacé sur le vaisseau amiral par 
un des jeunes officiers qu'affectionnait Nelson, Thomas 
Hardy, capitaine du brick la Mutine. 



CHAPITRE XVn. 

Départ de Nelson pour Naple8,19 août 1798. 

Le premier soin de Nelson après sa victoire fut 
de rassurer l'Inde anglaise alarmée. Il expédia 
aussitôt au gouverneur de Bombay un de ses of- 
ficiers^ qui , débarqué à Alexandrette^ gagna par 
Alep et Bagdad le golfe Persique et atteignit au 
bout de soixante-cinq jours la presqu'île de Tln- 
dostan. La lettre que Nelson adressa en cette oc- 
casion au gouverneur de Bombay offre un échan- 
tillon curieux de son style officiel et peut faire 
juger du ton brusque et positif qu'il employait 
pour traiter les affaires : 

« Je vous dirai en peu de mots, lui écrit-il, qu'une armée 
française de 40,000 hommes, embarquée sur 800 transports 
et escortée par 13 vaisseaux de lig^ne, 11 frégates, des bom- 
bardes, des canonnières, etc., arriva devant Alexandrie le 
l«r juillet. Le 7, elle en partit pour se porter sur le Caire, où 
elle entra le 22. Pendant leur marche, les Français ont eu 
avec les mameloucks quelques engagements qu'ils appellent 
de grandes victoires. Comme j'ai sous les yeux les dépè- 
ches de Bonaparte, dont je me suis emparé hier, je peux 



236 GUERRES MARITIMES. 

parler de ses mouvements avec cerlitude. Il dit : « Je me 
dispose à envoyer prendre Suez et Damiette. « Il ne s'ex- 
prime point en termes très-favorables sur te compte du pays 
et de ses habitants. Tout cela est écrit d'un style si bour- 
souflé, qu'il n'est pas facile d'en tirer la vérité. Cependant 
il ne fait pas mention de l'Inde dans ses lettres. Il s'occupe, 
dit-il, d'organiser le pays ; mais vous pouvez être convaincu 

qu'il n'est maître que du terrain que couvre son armée 

J'ai eu le bonheur d'empêcher 12 000 hommes de quitter 
Gènes, etau^^t de prendre 11 vaisseaux de lignes et 2 fré- 
gates. En un mot, 2 vaisseaux et 2 frégates sont seuls par-» 
venus à m'échapper. Ce glorieux combat a eu lieu à l'em- 
bouchure du Nil et à l'ancre. Il a commencé au coucher du 
soleil le 1«' août, et ne s'est terminé que le le]ndemai]i 
malin à trois heures. L'action a été chaude, mais Dieu a 
béni nos efforts et nous a accordé une grande victoire... 
Bonaparte n'a point encore eu affaire à un officier anglais. 
Je tâcherai de lui apprendre à nous respecter. Voilà tout 
ce que j'ai à vous faire connaître. . . Ma lettre n'est peut* 
être point aussi claire qu'on eût pu s'y attendre : j'espère 
cependant que vous voudrez bien m'excuser quand j<^ vous 
dirai que mon cerveau a été tellement ébranlé par la bles- 
sure que j'ai reçue à la tête, que je ne suis pas toujours 
aussi lucide, je le sens bien, qu'on serait en droit de le 
désirer. Cependant, tant qu'il me restera un rayon de rai- 
son, mon cœur et ma tête seront tout entiers au service de 
mon roi et de mon pays. » 



Cet empressement à faire parvenir dans l'Inde 
la nouvelle de la bataille d'Aboukir témoigne suf- 
fisamment de la gravité des inquiétudes que la 
présence d'une armée française en Egypte avait 
déjà excitées en Angleterre sur le sort d'un empire 
encore mal affermi. 



CHAPITRE xvn. 237 

« On peut trouver la chose étrange au premier abord 
(écrivait Nelson au comte de Saint-Vincent un moi» avant 
sa victoire), mais, en vérité, un ennemi entreprenant pour- 
rait très-aisément, soit en se rendant mattre du pays, soit 
en obtenant le consentement du pacha d'Egypte, conduire 
une armée jusque sur les bords de la mer Rouge. SI alors 
il s'était concerté d'avance avec Tippoo-Saïb, et qu'il trou- 
vât des bâtiments préparés à Suez, il lui faudrait à peine 
trois semaines pour porter ses troupes sur les côtes de Ala- 
labar; car telle est la durée moyenne en cette saison, el, 
dans ce cas, nos possessions de l'Inde se trouveraient très- 
sérieusement compromises. » 

Appréciant comme Nelson les dangers d'une pa- 
reille attaque^ la compagnie des Indes avait déjà 
expédié les ordres les plus pressants pour qu'on 
mit en état de défense les points qui pouvaient être 
menacés par Tarmée française. La destruction de 
notre flotte l'avait rassurée contre une tentative 
d'invasion qui semblait désormais impossible , et, 
en témoignage de sa reconnaissance^ la compagnie 
vota au vainqueur d'Aboukir un don de 10,000 liv. 
sterl. Ce premier hommage n'était que l'avant- 
coureur des distinctions dont Nelson allait être 
accablé. La compagnie turque * lui offrit un vase 
d'argent^ la société patriotique un service estimé 
500 liv. sterl. , la Cité de Londres une épée de la 
valeur de 200 guinées en échange de Tépée du 



1 Compagnie formée à Londres pour l'exploitation du 
commerce du Levant. 



^38 GL ERRES MARITIMES. 

contre-amiral Ducbayla que Nelson lui avait en- 
voyée, et qu'elle fit suspendre dans la salle même 
de ses séances. Le sultan, l'empereur de Russie, 
les rois de Sardaigne et de Naples, la petite île de 
Zante elle-même, le comblèrent à Tenvi d'honneurs 
et de présents. Le duc de Clarence, les vétérans de 
l'armée anglaise, Hood, Howe, Saint- Vincent ; 
Peter Parker, qui l'avait fait capitaine ; Goodall, 
qui servait en 1795 sous l'ainiral Hotham; sir Ro- 
ger Curtis, qui eût pu lui envier, comme sir 
John Orde et sir William Parker, le commande- 
ment de son escadre; tous ces amiraux, qui 
voyaient en lui un élève ou un rival, s'empressè- 
rent d'unir leurs félicitations à celles que lui adres- 
saient de toutes parts les souverains étrangers et 
les ennemis de la révolution française ^. CoUing- 
v^ood vint y joindre le touchant suffrage de sa 
vieille et fidèle amitié. Il était encore devant Ca- 
dix, éloigné depuis plus de trois ans d'une famille 
qu'il adorait, maudissant ce blocus inactif qui l'a- 
vait privé d'assister au combat d'Âboukir, mais 
toujours prêt à sacrifier à son pays ses goûts, son 
repos et les plus chères inclinations de son cœur. 



^ « Monsieur le vice-amiral Nelson, lui écrivait Paul !«, 
la victoire complète que vous avez remportée sur l'ennemi 
commun, et la destruction de la flotte française, sont assu- 
rément des titres trop puissants pour ne pas vous attirer les 
suffrages de la saine partie de V Europe, » 



CHAPITRE XVII. 239 

< Je ne saurais, mon cher ami (écrivait- il à Nelson), vous 
exprimer toate la joie que j'ai éprouvée en apprenant votre 
complète et glorieuse victoire sur l'armée française. Jamais 
on n*en a remporté déplus décisive, de plus importante par 
ses conséquences. Grâces soient rendues à la divine pro- 
vidence pour la protection dont elle vous a couvert au mi- 
lieu de tant de dangers! Mon cœur en est pénétré de recon- 
naissance, car ce n'est point sans péril qu'on accomplit de 
si grandes choses... Je déplore bien sincèrement la mort 
du capitaine Westcott * : c'était un homme de bien et un 
brave officier; mais, s'il dépendait de nous de choisir une 
occasion pour sortir de cette vie, qui pourrait souhaiter un 
plus beau jour, un jour plus mémorable que celui dans 
lequel il a succombé ! » 

Le ministère anglais sembla seul rester eu ar- 
rière au milieu de cet entraînement général. En 
entrant dans la baie d'Aboiikir le l^^* août 1798, 
Nelson avait dit aux officiers qui Tentouraient : 
« Demain^ avant cette heure, j'aurai mérité la pai- 
rie ou Westminster. » Il obtint la pairie, mais le 
combat de Saint- Vincent avait valu à Tamiral Jer- 
vis le titre de comte et une pension de 3,000 liv. 
sterl.; Duncan avait gagné celui de vicomte et une 
pension semblable devant Camperdown; Nelson 
ne reçut pour prix de sa victoire que le titre de 
baron, et une dotation de 2,000 livres réversible 
sur la tête de ses deux premiers héritiers mâles. 
Il fut créé pair sous le nom de baron du Nil et de 
Burnham-Thorpe. c( C'est la plus haute dignité 

^ Commandant lu Majestic à Aboukir« 



240 GUERRES MARITIMES. 

nobiliaire^ lui écrivait lord Spencer^ qui ait été 
conférée à un officier de votre grade, comman- 
dant en sous-ordre. » Cette distinction entre les 
services d'un commandant en chef et ceux d'un 
amiral investi d'un commandement temporaire, 
avait quelque chose de misérable en présence de 
l'enthousiasme que cette victoire inattendue avait 
excité dans toutes les cours de l'Europe et des im- 
menses résultats qu'elle laissait déjà entrevoir. 

Ce fut le sort de Nelson de subir toute sa vie ces 
blessantes épreuves, et, bien que personne au 
monde n'en ressentit plus profondément l'aiguillon, 
il faut lui rendre cette justice qu'il ne mesura ja- 
mais son dévouement à la reconnaissance du mi- 
nistère ou du pays. Il est un mot, le dernier que 
Nelson ait prononcé à son lit de mort, qui, sem- 
blable à un talisman magique, a souvent ranimé sa 
constance pendant cette longue guerre : le devoir. 
Le devoir fut pour les Anglais ce qu'étaient pour 
nous rhonneur et l'amour de la patrie. C'était le 
même sentiment caché sous des noms divers; mais, 
chez nos voisins, il prenait sa source dans les vieil- 
les croyances religieuses que la France républi- 
caine venait de répudier. Jamais ne s'est révélée 
plus profonde qu'à cette époque la ligne de dé- 
marcation qui de tout temps a séparé les génies si 
divers des deux peuples. Ainsi, pendant que nos 
marins intrépides se consolaient en riant de leur 



CHAPITRE XVII. U\ 

défaite et se promettaient de prendre leur revan- 
che, pendant que Troubridge écrivait à Nelson 
« qu'il avait à son bord 20 officiers prisonniers dont 
;>as un ne semblait reconnaître l'existence d'un 
Être suprême, » les Anglais, s'agenouiilant sur le 
iihamp de bataille d'Aboukir, rendaient grâce de 
leur victoire au ciel. L'incendie dévorait encore le 
Timoléon et la SérieusCy le Tonnant n'était point 
aoiariné, quand ils s'acquittaient de ce pieux de* 
voir. Nelson venait de les y convier et de remer- 
cier en môme temps ses frères d'armes de leur dé- 
vouement et de leurs efforts. Les ordres du jour 
qu'il adressa à son escadre en cette occasion n'ont 
point l'élan, n'ont point la pompe inspirée des bul- 
letins de Bonaparte, mais ils sont l'expression la 
plus vraie et la plus élevée des sentiments qui ani- 
maient alors le camp ennemi. 



« Le Dieu toul-puUsant, dit Nelsun à ses capilaines, 
ayant béni les armes de Sa Majesté et leur ayant accordé 
la victoire, l'amiral a l'intention de lui en rendre de publi- 
ques actions de grâces, aujourd'hui même, à deux heures, 
et il recommande à tous les vaisseaux d'en faire autant, 
dès qu'ils le pourront sans inconvénient.. Il félicite du 
fond du cœur les capitaines, officiers, matelots et soldats 
de marine embarqués sur l'escadre qu'il a l'honneur de 
commander, de l'issue de ce dernier engagement, et les prie 
d'agréer ses sincères et affeclueux remercimcnis pour leur 
noble conduite dans cette glorieuse action. 11 n'est aucun 
nûilélètOitbgnrls qt|^ l/ltitidùiMBiir en ce jour quelle est la 

A 21 



242 GUEKRES MARITIMES. 

pline sur ces hommes sans frein dont rien n'a pu régler les 
tumultueux efforts. » 

Légitime et salutaire hommage offert sur le 
champ de bataille^ non point à l'enthousiasme, non 
point à la valeur^ mais à ce qui peut triompher de 
la valeur et de Tenthousiasme^ au bon ordre et à la 
discipline ! 

L'homme qui parlait ainsi à son escadre^ douze 
heures après la plus éclatante victoire, n'a pas tou- 
jours conservé ce ton noble et imposant. Les gran- 
des circonstances inspiraient Nelson ; mais en quit- 
tant le champ de bataille, en dehors de ces moments 
d'excitation qui agissaient si puissamment sur sa 
nature nerveuse, cet homme, rendu à ses préjugés 
d'enfance et à son humeur vaniteuse et bizarre, 
devenu acceseible à toutes les séductions et à toutes 
les flatteries, descendait subitement de ces hauteurs 
auxquelles le vrai génie p^ut seul se maintenir. Il 
n'est d'ailleurs que trop vrai que la victoire d'A- 
boukir le jeta, par une élévation soudaine , dans 
une sphère pour laquelle il n'était point fait. Il se 
produisit alors chez lui, au milieu des enivrements 
qui suivirent ce triomphe, une sorte de révolution 
morale, un éblouissement et comme une perturba^* 
tion de ses facultés, que plusieurs personnes n*ont 
point craint d'attribuer au coup violent qu'il avait 
reçu à la tète, et à l'ébranlement qui en était ré- 
sulté dans la masse cérébrale ; mais les faveurs de 



CHAPITRE XVU. 2^3 

la fortune ont porté le trouble et Terreur dans de 
plus hautes intelligences^ et Tair empoisonné de la 
cour de Naplesfut plus funeste à la raison de Nel- 
son que le biscaîen d'Aboukir. Il achevait à peine 
d'amariner ses prises et de les mettre en état de ga- 
gner les poils d* Angleterre^ que déjà le destin le 
poussait vers ce fatal rivage. Les instructions con- 
fidentielles qu'il reçut, le 15 août 1798, du comte 
de Saint-Vincent, l'obligèrent en effet à quitter si 
précipitamment l'Egypte, qu'il se hâta d'incendier 
l'Heureux et le Mercure qu'il n'avait pu remettre à 
flot,/e Guerrier qWW n'avait pu réparer *. Laissant 

1 Pour chacun de ces 3 vaisseaux incendiés, le gouverne- 
ment anglais paya aux vainqueurs la somme de 50,OoO francs. 
Dans un cas semblable, les ordonnances encore en vigueur 
dans ia marine française n'eussent alloué aux capteurs 
qu'une somme d'environ 64,000 francs, c'est-à-dire 800 francs 
par canon. Telle est la gratification accordée aux officiers 
et équipages d'un bâtiment français pour la destruction d'un 
vaisseau de ligne! Cette gratification est de COO francs par 
camm.. si le navire détruit est une frégate ou tout autre bâti- 
ment de guerre; elle est de 400 francs s'il s'agit d'un cor- 
saire. En général, il faut le dire, notre législation est bien 
moins libérale sur ce chapitre que la législation anglaise. 
En Angleterre, la totalité des prises faites par les bâtiments 
de guerre appartient, sauf un léger droit prélevé par l'ami- 
rauté, aux officiers et aux équipages de ces bâtiments. En 
France, tons les navires de guerre enlevés à l'ennemi appar- 
tiennent également en totalité aux états-majois et équipa- 
ges des bâtiments qui les ont capturés, sous la déduction 
d'une retenue de 2 1/9 pour 1(0 au profit de la caisse des 
Invalides; mais les corsaires et les bâtiments marchands 



S44 GUEKKES MABITiMES. 

au capitaine Hood^ pour bloquer le port d'Alexan- 
drie^ les vaisseaux! le Zealous , le Goliath et lk 
SwiFTSURE, il prit avec lui le Culloden^ le Van- 
6UARD etL'ALEXANDER^ ct^ le 19 août^ fit routc pour 
la baie de Naples^ où Tattendaient de nouvelles 
épreuves et de plus grands dangers. 

n'appartiennent aux capteurs que pour les 3/3 : un tiers dn 
produit net est attribué à la caisse des Invalides, indépen- 
damment de la retenue gfénérale de 2 1/2 pour 100. Si du 
moins la part des capteurs «ainsi réduite leur eût toujours 
élé fidèlement payée ! mais qui ne sait les interminables 
procédures et les mille détours qui, pendant la dernière 
guerre, ont si souvent ravi à nos marins ces dépouilles 
opimes, arrosées dotant de sang, acquises au prix de tant 
de périls et de fatigues ? 



CHAPITRE XVUI 



Arrivée de Nelson à Naples. 22 septembre 1798. — Fuite de 
lacoar en Sicile. 23 décembre 1798. 



Au moment où Nelson quittait TÉgypte^ il lui 
restait encore quelqueyinnées à vivre et deux ba- 
tailles à gagner; mais la fortune se fût montrée 
plus propice à sa gloire^ si elle eût tranché sa vie 
dans cette nuit mémorable qui avait vu périr Du- 
petit-Thouars et Brueys Nelson eûtsuecombé alors 
dans tout Téclat d'une renommée sans tache, com- 
me avait succombé Marceau^ comme devait suc- 
comber Desaix, couronné de cette auréole intacte 
qui n'entoure que des fronts vierges de toute souil- 
lure, a Mon grand et excellent fils, écrivait son père 
à cette époque^ est entré dans ce monde sans f^- 
tune, mais avec un cœur honnête elJ'ïi^AgiiUx^.'ï^ 
Le Seigneur l'a couvert diS'Soit bd^Hètf(ati^j(À)i^Wi> 
combat, et a exaueé Itii^'Vaécix/qâll 4^aim^^ëmw 
un jour 41ti^hirà!i^Ji^t^;> Hbàiïéiyiy<dei^h$ëëi?t^^ 

21. 



<24() r.l'F.RRES MARITIMES. 

Il est sans crainte^ parce qu'il est sans remords. » 
Si Ton croit retrouver dans cette rapide esquisse 
la physionomie vive et confiante de l'intrépide ami- 
ral qui montait le Yanguard^ ce n'est point à ces 
traits, il faut en convenir, que quelques mois plus 
tard on eût pu reconnaître l'amant adultère de lady 
Hamilton et le meurtrier de Caracciolo. 

C'était en 1793, quand lord Hood le chargea 
d'aller réclamer auprès du roi Ferdinand IV l'en- 
voi d'un corps de troupes destiné à défendre Tou- 
lon, que Nelson avait connu pour la prenjière fois 
ces indignes amis qui devaient exercer une si triste 
influence sur son avenir, sir William et lady Ha- 
milton ; mais alors sir William n'avait été pour le 
capitaine de l'Agamemkon qu'un agent diploma- 
tique dont Nelson vantait l'activité et l'ardeur, et 
lady Hamilton qu une jeune femme aimable dont 
il avait remarqué la grâce et la distinction. Nelson 
ne passa d'ailleurs en cette occasion que quelques 
jours à Naples, et n'y reparut plus qu'après la 
victoire d'Aboukir. 

Sir William était frère de lait du roi Geor- 
ges ni. Accrédité depuis plus de trente ans en 
qualité de ministre d'Angleterre auprès du gou- 
vernement des Deux-Siciles , il jouissait d'une 
très-grande faveur à la cour de Naples. Il aimait 
passionnément la chasse : c'était un titre à la bien- 
veillance de Ferdinand lY. Il passait pour aimer 



CIIAPITHE XVIII. 247 

les beaux-arts^ quoiqu'il fût soupçonné à cet égard 
d'un zèle un peu mercantile : c'était un titre aux 
bontés de la reine. Cependant^ vivant dans Tinti- 
mité de ces deux souverains et honoré de leur 
confiance^ sir William ne se faisait point faute 
d'exercer son esprit à leurs dépens : c'était un 
vieillard facétieux et jovial ^ très-libre dans ses 
discours et^ fort désabusé des illusions de ce monde^ 
un épicurien anglais dont les plaisanteries inépui- 
sables eussent sufB^ au dire de Nelson^ pour guérir 
et ranimer le comte de Saint-Vincent, si ce der- 
nier, en 1799^ fût venu demander au climat de 
Naples la santé qu'il allait chercher en Angleterre. 
Les Anglais sont en général d'assez froids plai- 
sants : il sied mal à leur tempérament flegmatique 
de jouer avec le vice et de se railler des choses 
honnêtes et décentes. Le bon sir William, comme 
l'appelait Nelson, était donc un de ces esprits 
sceptiques et peu délicats qui se rencontrent rare- 
ment chez ce peuple habitué à respecter si pro- 
fondément la sainteté des vertus domestiques. De 
tels esprits, avec la teinte sèche et positive qu'ils 
empruntent au caractère britannique, offrent je ne 
sais quoi de plus nu et de plus repoussant encore 
que les natures du même ordre chez un peuple 
plus frivole et moins compassé. 

A l'âge de soixante ans, sir William, épris d'une 
passion subite, épousa la maîtresse de son ne- 



24-8 GUERRES MARITIMES. 

veu *. Cette maîtresse, connue à Londres sous le 
nom de miss Emma Harte, était, s'il faut en croire 
destémoignages contemporains et le portrait qu'en 
alaissé le célèbre peintre Romney, une des femmes 
les plus séduisantes de son temps; mais, fille d'une 
pauvre servante du comté de Galles, qu'elle dé- 
cora aux jours de sa grandeur, du nom de mis- 
tress Cadogan, Emma Harte avait passé sa jeu- 
nesse dans les plus singulières et les plus suspectes 
aventures. Toutes ces circonstances, dont il était 
instruit, n'empêchèrent pas sir William de l'épou- 
ser. Il ne se montra point d'ailleurs plus soucieux 
de l'avenir que du passé, et, doué au plus haut 
degré de toutes les qualités d'un mari complaisant, 
il vécut pendant plus de quatre ans entre sa femme 
et lord Nelson sans prendre ombrage de leurs re- 
lations, appelant Nelson son meilleur ami et l'homme 
le plus vertueux qu'il eût jamais connu. A son lit 
de mort, par un dernier trait d'Awwewr et d'excen- 
tricité, il lègue sa femme aux soins de cet excel- 
lent ami et la plus grande partie de sa fortune à 
son neveu. Quant à lady Hamilton, avec cette 
souplesse merveilleuse qui n'appartient qu'aux 
femmes, elle s'était bientôt mise au niveau de sa 
nouvelle fortune. Présentée à la cour de Naples, 
elle était parvenue à gagner l'affection de la reine, 

^ En 1791 : lady Hamilton avait alors prés de trente ans 



CHAPITRE XVIII. 249 

et nul embarras ne semble avoir trahi^ dans la 
sphère élevée où la porta si soudainement le sort^ 
la honte de sa vie passée et la bassesse de son 
origine. 

La cour de Naples, où la prude Angleterre avait 
alors de si étranges représentants , était la cour 
des irrésolutions et des perfidies. Le roi et la reine 
étaient bien d'accord pour détester la France ; 
mais la haine du roi était indolente et craintive^ 
celle de la reine active et énergique. La politique 
du gouvernement oscillait entre cesdeux influences^ 
obéissant un jour aux terreurs d'un Bourbon d'Es- 
pagne et le lendemain aux emportements d'une 
archiduchesse d'Autriche. Un étranger^ cher aux 
deux souverains^ dirigeait les affaires dans cette 
voie tortueuse ; c'était un autre Godoy, le cheva- 
lier Acton, qui gouverna la reine pendant plus de 
vingt ans. Né à Besançon en 1737^ Acton^ fils 
d'un médecin irlandais, après quelques années 
d'une vie aventureuse, fut appelé en 4779 à la cour 
de Naples^ et pbtint successivement, par la faveur 
de la reine, le ministère de la marine, celui de la 
guerre et celui des affaires étrangères, qu'il con- 
servait encore en 1798. Entièrement dévoué îi 
l'alliance anglaise, lié d'une amitié particulière avec 
sir William Hamilton, ce favori ne fut durant son 
long règne que l'instrument servile du cabinet 
britannique. 



âÔO GlERKES JUATITIMES. * 

Depuis 1776; la reine avait obtenu, par la nais- 
sance d'un fils et suivant les stipulations de son 
contrat de mariage, entrée et voix délibérative 
dans le conseil. Sœur de la reine de France^ fille 
cadette de Tempereur François 1*' et de Marie- 
Thérèse, Marie-Caroline avait alors vingt-cinq ans. 
Elle était belle, vive, intelligente , annie des réfor- 
mes et éprise des applaudissements qui saluaient 
à cette époque les vues philanthropiques des 
princes de la maison d'Autriche. On célébrait son 
activité, son goût éclairé pour les arts, son in- 
struction profonde , ses idées généreuses : on ne 
parlait encore qu'à voix basse de ses galanteries. 
Tout faisait donc espérer que les Napolitains n'aur 
raient point à regretter l'empire qu'elle était des- 
tinée à exercer sur le fils indolent de Charles III. 
Combien de règnes flétris par la postérité ont 
commencé sous ces heureux auspices ! Appelée à 
gouverner un plus grand peuple, Marie- Caroline 
eût pris place peut-être à côté de Catherine II, là 
gloire aurait alors ennobli ses faiblesses; en des 
temps plus tranquilles, le bonheur de Naples les 
lui eût fait pardonner, mais la fatalité qui la jeta 
sur un théâtre trop étroit pour son esprit actif, 
au milieu des agitations de ces jours difficiles, de- 
vait la livrer sans défense à toutes les sévérités de 
l'histoire. La révolution française fit bientôt suc- 
céder dans le C(r*ur de la reine, aux tendances libé- 



« CHAPITRE XVIII. 254 

raies qu^elle avait manifestées d'abord^ une pro- 
fonde horreur pour les principes qui^ après avoir 
renversé le trône de Louis XVI, avait osé dresser 
réchafaud de Marie-Antoinette. Attentive à étouf- 
fer la sédition dès sa naissance, la reine prêta 
Toreille aux suggestions d'Acton : la population 
est fidèle et dévouée, répétait-elle d'après lui, mais 
les nobles sont tous d'infâmes jacobins. Tels furent 
les soupçons qui jetèrent dans les cachots de Naples 
la plus haute noblesse du royaume. Jamais cepen- 
dant^ — les plus violents ennemis de la reine lui 
ont rendu cette justice, — elle n'eût secondé les 
lâches atrocités de ses ministres sans le voile épais 
qu'ils avaient étendu stir ses yeux. Les instincts gé- 
néreux du sang de Marie-Thérèse ne devaient 
succomber que sous la raison d*Ëtat et les sophis- 
mes de la politique. 

Abandonné de bonne heure à une tutelle né- 
gligente, le roi réunissait à des instincts peu élevés 
des habitudes grossières, qui ne charmaient que 
la populace. 11 se mêlait rarement des affaires du 
royaume, à moins qu'il n'y fût poussé par quelque 
terreur secrète. En 179G, épouvanté des progrès 
de Bonaparte, qui venait de disperser l'armée de 
Wurmser, il était sorti de son apathie pour traiter 
avec la république et avait envoyé à Paris le prince 
Belmonte Pignatelli, malgré les vives réclamations 
de la reine. Le danger passé, il était retombé dans 



!2o2 GUERRES MARITIMES. * 

son indifiiérence^ et n'avait point eu la force de 
s'opposer aux nouvelles imprudences qui devaient 
mettre sa couronne en péril et pousser le royaume 
à sa ruine. 

Tels étaient les personnages qui allaient entourer 
le héros du Nil. Le 17 mai 1798^ le jour même où 
l'armée d Egypte quittait le port de Toulon, un 
traité signé à Vienne par le ministre Thugut pour 
l'Autriche et le duc de Campo-Chiaro pour Na- 
ples^ régla le contingent que l'empereur Fran* 
çois II et le roi Ferdinand IV s'engageaient à en- 
tretenir en Italie à la reprise des hostilités contre 
la France ; quelques mois plus tard, Paul I'' et la 
Porte-Ottomane entraient dans cette alliance, et 
l'Angleterre envoyait à Naples la flotte de Nelson. 
La reine crut le moment venu de se déclarer : 



«Le brave, le vaillant amiral Nelson, écrivait-elle an 
marquis de Circello, sou ambassadeur à Londres, a rem- 
porté sur la flotte régicide une complète victoire... Je 
voudrais pouvoir prêter des ailes au porteur de celle nou- 
velle. L'Italie n'a plus rien à craindre du côté de la mer, e| 
ce sont les Anglais qui l'ont sauvée... L'annonce de celte 
glorieuse journée a produit à Naples un enthousiasme im- 
possible a décrire Vous eussiez été touché de voir tous mes 
enfants se jeter dans mes bras et pleurer de joie en appre- 
nant celle heureuse nouvelle, doublement heureuse par le 
moment critique o\\ elle nouç est parvenue. La crainte, l'a- 

^)^Vd'k^i^<9ër}ii^i'^Jiâèi%\A^\y(^ifê/^Mi)UMmM'^^^^ 



CHAPITRE XVIII. i53 

saires pour en rétablir la circulation. . . Bien des gens« qui 
croyaient une crise prochaine , commençaient déjà à lever 
le masque; mais, en apprenant la destruction de la flotte 
de Bonaparte, ils sont devenus plus circonspects. Que l'em- 
pereur déploie maintenant un peu d'activité, et nous pou- 
vons espérer la délivrance de l'Italie I Quant à nous, nous 
sommes prêts à nous montrer dignes de l'amitié et de l'al- 
liance des intrépides défenseurs des mers. » 

C^est au milieu de cette exaltation que^ le H sep- 
tembre, Nelson arrive à Naples avec le Yanguard; 
aussitôt on l'entoure, on le félicite on Tembrasse. 
Le roi veut Taller visiter lui-même. « Croyez, lui 
écrit la reine, mon valeureux et glorieux général, 
que ma reconnaissante estime pour vous m'ac- 
compagnera jusqu'au tombeau. » Lady Hamilton, 
qu'un calcul ambitieux, peut-être aussi l'attrait 
d'une grande gloire, portaient déjà à prodiguer à 
Nelson un funeste encens, accourue au-devant du 
Yanguard avant qu'il ait jeté l'ancre, ne peut ré- 
sister à son émotion. Elle s'élance sur le pont du 
vaisseau et tombe évanouie dans les bras de l'ami- 
ral. Le roi l'appelle son sauveur, la cour le pro- 
clame le libérateur de l'Italie ; la foule, qui se pré- 
cipite sur les quais au moment où son canot entre 
dans le port, le salue des mêmes titres et répète 
les mêmes cris d'enthousiasme. C'était là une trop 
forte épreuve pour cette nature naïve et ardente, 
pour cet homme simple et passionné qui, ayant 
moins vécu dans le monde que sur ses vaisseaux, 

1. 2? 



!254 GUERRES MARITlMltô. 

se présentait sans défense à toutes les séductions 
de la grandeur^ de la flatterie et de Famour. Le 
vainqueur d'Aboukir, Tépoux de l'aimable veuve 
du docteur Nisbett^ à qui les misères de cette basse 
corruption italienne n'avaient d'abord inspiré qu'un 
profond dégoût^ et qui appelait Naples a un pays 
de musiciens et de poètes^ de voleurs et de fenunes 
perdues^ d fut bientôt complètement subjugué par 
les charmes de iady Hamiiton. Lady Hamilton le 
donna à la reine et mit la flotte anglaise au ser- 
vice de toutes les passions de la cour de Naples. 

La correspondance de Nelson témoigna bientôt 
des ridicules excès où se laissait entrdner sa sou- 
daine tendresse, a Ne soyez pas surpris, écrivait- 
il à lord Saint-Vincent, de la confusion étrange qui 
règne dans cette lettre. Je vous écris en face de 
iady Hamilton, et, si votre seigneurie était à ma 
place, je doute fort qu'elle pût écrire encore aussi 
bien. Il y a là de quoi troubler le cœur et faire 
trembler la main. » Plus il demeure à Naples et 
plus le joug s'appesantit. Le poison qu'ont reçu 
ses veines se fait jour de toutes parts et transpire 
à travers mille extravagances. Bientôt il n'achève 
plus une lettre sans y mêler le nom de lady Ha- 
milton 4 Lord Saint- Vincent, le comte Spencer^ 
l'ancien vice-roi de la Corse, lord Minto, l'empe- 
reur Paul b"", qui, sur sa demande, accorde à lady 
Hamilton l'ordre de Saint-Jean-de-Jérusaleni, sa 



CHAPITIIR XVIII. 255 

femme elle-même^ cette compagne irréprochable 
et dévouée de sa jeunesse^ cette amie éprouvée de 
son humble fortune^ tels sont les confidents que va 
prendre son fol enthousiasme. « Où en serais-je^ 
s^écrie-t-il, sans le bon sir William^ sans l'incom- 
parable^ rinappréciable lad y Hamilton !... Ce sont 
leurs soins qui m'ont rendu la santé... Tous deux 
sont aussi grands par le cœur que par l'esprit... 
Qu'ils approuvent ma conduite^ et je brave Tenvie 
du monde entier!... Je ne voudrais rien faire sans 
les consulter... car ma gloire leur est plus chère 
qu'à nK)i-méme... Tous les trois nous ne faisons 
qu'un. » Tria juncta in unOy c'est ainsi qu'il dé- 
signe^ que sir William désigne lui-même cette sin- 
gulière association. 

La veuve du docteur Nisbett avait eu de son 
premier mariage un fils qui^ entré dans la marine 
sous le patronage de Nelson^ avait rapidement 
franchi les premiers degrés de cette carrière. Déjà 
lieutenant à Ténériffe^ le jeune Nisbett avait ac- 
compagné Nelson dans cette expédition. Ce fut lui 
qui releva l'amiral quand il fut renversé au fond 
de son canot par le boulet qui l'atteignit au mo- 
ment où il mettait le pied sur le môle. Il lui lia 
fortement le bras avec sa cravate de soie^ arrêta le 
sang qu'il perdait par sa large blessure, et^ grftce à 
cette présence d'esprit^ lui sauva probablement la 
vie. Nelson aimait ce jeune homme dès son en- 



356 GUERRB8 MARITIMES. 

fance, et cette circonstance les avait attachés da- 
vantage encore Tun à l'autre. Ce fut le premier 
lien dont il fit le sacrifice à sa fatale passion. Inquiet 
de rinfluence plus marquée chaque jour qu'une 
femme sans pudeur semblait prendre sur l'époux 
de sa mère^ le jeune Josué Nisbett^ qui comman- 
dait aloi's la frégate la Thalie sous les ordres de 
Nelson^ ne sut point dissimuler son mécontente- 
ment. D'abord importun^ il ne tarda point à de- 
venir odieux. Une circonstance fortuite^ une of- 
fensepublique dont lady Hamilton eut àse plaindre. 
fit éclater le courroux de Tamiral. Le capitaine 
Nisbett reçut Tordre de quitter Tescadre^ et Nelson 
sembla se séparer sans regret d'un jeune homme 
qui avait si longtemps combattu à ses côtés^ et à 
qui il avait témoigné jusqu'à ce jour la tendresse 
et la sollicitude d'un père. 

Mais quelle affection eût pu résister dans son cœur 
à ce charme tout-puissant qui captivait ses sens et 
fascinait ses yeux? a Lady Hamilton est un ange^ 
écrivait-il au comte de Saint-Vincent^ qui^ déjà 
sexagénaire^ devait s'étonner un peu de ces sin- 
gulières confidences; c'est un ange^ et je place en 
elle toute ma confiance. Soyez sûr^ mon cher 
lord^ qu'elle la mérite entièrement. » Lady Hamil- 
ton est devenue en effets près de la cour de Naples, 
l'interprète empressée de sa politique impatiente. 
C'est à elle qu'il adresse ses plaintes^ qu'il confie 



CHAPITRE XVlll. 257 

ses plus secrètes inquiétudes; c'est elle et non plus 
sir William, qu'il charge de les porter jusqu'au 
pied du trône. Voici le manifeste qu'il rédige à 
cette occasion ; déjà le style de Nelson a changé; 
à la précision nerveuse, à la simplicité puritaine 
de ses premières dépêches a succédé une emphase 
verbeuse qui rappelle les proclamations de Fer- 
dinand lY. 



« Chère madame (écrit-il à lady Hamilton le 3 octo- 
bre 1798), je De puis envisager, sans en être ému, les maux 
qui (j'en sais certain , bien que je ne sois pas un homme 
d'État) ne peuvent manquer d'accabler ces contrées, au- 
jourd'hui si loyales et si dévouées, grâce à la pire de toutes 
les politiques, celle de la temporisation. Depuis mon arrivée 
dans ces mers au mois de juin dernier, j'ai vu dans les Si- 
ciliens le peuple le plus attaché à ses souverains, le plus 
ennemi des Français et de leurs principes. Depuis mon 
arrivée à Naples, j'ai trouvé toutes les classes de la société, 
de la plus élevée jusqu'à la plus infime, pleines d'ardeur 
pour une guerre contre la France ; car personne n'ignore 
que la république prépare une armée de brigands pour 
piller ces royaumes et y détruire la monarchie. J'ai vu le 
ministre de ce gouvernement insolent laisser passer sans 
observation la violation manifeste du troisième article du 
traité conclu entre Sa Majesté et la république française < . 
Cette conduite inusitée ne méritet-elle pas une sérieuse 
attention? N'est-ce pas la coutume des Français d'endormir 
les gouvernements étrangers dans une fausse sécurité pour 
les détruire plus facilement ensuite ? Comme je l'ai déjà 
établi, tout le monde ne sait-il pas que le pillage doit com- 
mencer par Naples? Puisqu'on le sait et puisque Sa Ma- 

i Article qui interdisait au roi des Deux-Siciles d'admeUre plus de 4 
bâtiinents de guerre anglais à la fois d<iiDS la baie de Naples. 

22. 



:2«H8 GUERBES MARITIMES. 

jesté a une armée toute prête à entrer dans on pays qui 
l'appelle, pourquoi donc attendre la gruerre sur son terri- 
toire, quand on peut la porter à l'extérieur? L'armée du 
roi devrait être en marche depuis un mois... Si Ton veut 
persister dans ce misérable, dans ce pernicteox système 
d'ajournement, il ne me reste plus qu'à recommander à mes 
amis de se tenir prêts à s'embarquer au premier signal. Ce 
sera alors mon devoir de pourvoir à leur sûreté et à celle 
(je gifmis de penser qu'une pareille mesure peut devenir 
nécessaire) de l'aimable souveraine de ces États et de sa 
royale famille. J'ai lu avec admiration son incomparable 
lettre de septembre 1796, si pleine d'une véritable noblesse. 
Puissent les conseils des Deux-Siciles être toujours guidés 
par de pareils sentiments de dignité, d'honneur et de justice 
et puissent ces paroles du grand William Pitt , comte de 
Chatham, pénétrer jusqu'au cœur des ministres de ce 
pays : « Ce sont les mesures les plus hardies qui sont les 
plus sûres ! » 



C^est ainsi que Nelson croyait sauver la monar- 
chie napolitaine. Il était homme à jouer un 
royaume aussi résolument qu'une flotte, et trou- 
vait malheureusement dans la reine un fatal pen- 
chant pour cette initiative imprudente. Suivant 
lui^ il fallait se jeter à Timproviste sur les États du 
pape^ y surprendre nos bataillons dispersés, faire 
la guerre avant de la déclarer. Tels étaient les con- 
seils que, par la bouche de lady Hamilton, il fit 
souvent entendre à la cour de Naples. Des émigrés 
romains y joignaient leurs excitations et promet- 
taient à Tannée d'invasion le concours d'une mul- 
titude fanatique. De tous les ministres, Acton 



GHAPITKE XVIII. ^.^0 

était le seul qui appuyât ce projet périlleux dans 
le conseil. Le marquis de Gallo et le prince Bel- 
monte Pignatelli^ plus sages et mieux instruits de 
la situation de TEuropé, s'y opposaient de tout 
leur pouvoir. Nelson ne pouvait leur pardonner 
cette honnête résistance. « Ce marquis de Gallo^ 
écrivait-il à lord Spencer^ je le déteste. Il ignore 
les plus simples égards. Sir William Hamilton 
vient de découvrir qu'un messager part pour 
Londres dans une heure^ et cependant j'ai passé 
hier une partie de la soirée avec ce ministre sans 
qu'il m'en ait dit un seul mot. Il admire ses cor- 
dons^ ses bagues^ sa tabatière. En vérité^ en le 
faisant ministre^ on a perdu là un parfait petit- 
maître. B 

Deux considérations majeures s'opposaient ce- 
pendant à l'entrée en campagne des troupes na- 
politaines. On n'avait ni argent pour les payer^ ni 
général à mettre à leur tête. Le général, on l'avait 
demandé à l'Allemagne ; l'argent, à cette inépui- 
sable source de tous les subsides, l'Angleterre. 
c( J'ai dit à la reine, écrivait Nelson au comte 
Spencer, que je ne croyais pas que M. Pitt pût 
exiger de nouveaux sacrifices du pays en ce mo- 
ment, mais qu'assurément, si l'Angleterre voyait 
ce royaume faire de courageux efforts pour échap- 
per à la destruction dont la France le menace, 
John Bull ne resterait pas en arrière et ne laisserait 



260 GUERRES MARITIMES. 

pas ses amis dans la détresse. Avec cette espé- 
rance et l'arrivée du général Mack parurent s'éva- 
nouir les derniers scrupules de la cour. Mack^ à 
qui l'avenir réservait de si singulières mésaven« 
tures^ et qui, après avoir perdu un royaume en 
quinze jours, devait, quelques années plus tard, 
capituler avec une armée, Mack passait alors pour 
un des meilleurs généraux de l'Europe* Il fut reçu 
à Naples comme le génie tutélaire des Deux-Siciles. 
C'était un homme froid et grave, avare de longs 
discours, laissant tomber chacun de ses mots comme 
un oracle. Il promit d'écraser l'armée française, 
et on le crut sur parole. 

Naples allait donc avoir l'honneur d'ouvrir cette 
nouvelle campagne. Le Piémont excité à seconder 
ce mouvement, devait s'insurger sur les derrières 
de notre armée; un corps de troupes, transporté 
à Livourne sur les vaisseaux anglais, lui couperait 
la retraite- Tout était préparé pour envelopper et 
détruire les détachements français disséminés dans 
les États du pape et la haute Italie. L'empereur, 
cependant, ne bougeait point encore. Soit que la 
saison lui parut trop avancée déjà, soit qu'il attendit 
les Russes, qui n'étaient pas arrivés, le gouver- 
nement autrichien avait résolu de temporiser et 
de faire traîner les négociations en longueur jus- 
qu'au mois d'avril. Cette résolution faillit abattre 
l'ardeur du gouvernement de Naples. 



CHAPITRE 3CVIII. SOI 

« Milord (écrivait Nelson au comte Spencer, le 12 novem- 
bre 1798, du camp de San-Germano, où s'était transportée 
la coor), Sa Majesté m'a appelé hier auprès d'elle pour 
concerter, avec le général Mack et le général Acton, l'ouver- 
ture des hostilités; 30,000 hommes, composant ce que Mack 
appelle la plu$ belle armée de l'Europe, ont défilé devant 
moi, et. autant que je'puis juger de pareilles matières, je 
confesse qa*on ne peut voir, en effet, de plus belles troupes. 
Le soir, nous eûmes un conseil dans lequel il fut convenu 
que 4,000 hommes d'infanterie et (.00 de cavalerie pren- 
draient possession de Livourne. Je devais embarquer l'in- 
fanterie sur LB Yanguard, lb Culloden, le MiNOTAUR et deux 
vaisseaux portugais. Un vaisseau napolitain eût escorté la 
cavalerie qui devait prendre passage sur des bâtiments de 
commerce. . . Ce plan avait reçu l'approbation de Sa Ma- 
jesté. Mack allait marcher sur Rome avec d0,000 hommes, 
je le répète volontiers , des plus belles troupes qui soient en 
Europe... Les choses en étaient là quand j'allai me cou- 
cher. Ce matin, à six heures, je me suis présenté pour pren- 
dre congé de Leurs Majestés ; mais je les ai trouvées très- 
abattues. Le courrier qui a quitté Londres le 4 de ce mois 
n'a apporté aucune assurance de secours de la part de 
l'empereur. M. Thugut ne répond que d'une façon évasive 
et désire, dit-il, que les Français soient les agresseurs. N'est- 
ce donc pas une agression que de rassembler une armée, 
comme celte cour le sait , comme le monde entier peut le 
savoir, pour envahir Naples , et dans une semaine en faire 
une république? Puisque personne n'ignore ces projets, à 
coup sûr c'est là une agression, et de la plus sérieuse na- 
ture. Les troupes de l'empereur ne sont pas dans l'habitude 
de reprendre des royaumes sur l'ennemi, et il est plus aisé 
de détruire que de restaurer. Je me suis donc permis de 
dire à Leurs Majestés que le roi n'avait à choisir qu'entre 
trois choses : marcher en avant avec l'aide de Dieu et d'une 
juste cause, mourir, s'il le fallait, Vépée à la main, ou se 
tenir coi jusqu'au moment où on viendrait le chasser à coups 
de pieds de son royaume. Le roi m'a répondu qu'il mettait 



262 GUERRES MARITIMES. 

sa confiance en Dieu et ne reculerait pas. Il m'a prié en 
même temps de rester ici jusqu'à midi, afin qu^on pût s'en- 
tendre avec Mack sur la nouvelle tournure que prennent 
les aJBTaires. » 



Après de longues hésitations, on en revient en- 
fin au plan primitif. Le 28 novembre, Nelson 
débarque 5 000 hommes à Livourne, sous le com- 
mandement du général Naselli; Tarmée napoli- 
taine se déploie sur cinq colonnes et s'avance par 
des routes parallèles, sur Rome et la partie des 
États du pape qui confine aux Âbruzzes. Du côté 
des Abruzzes, le chevalier Micheroux et le colonel 
San-Filippo rencontrent les premiers les troupes 
françaises, et laissent sur le champ de bataille 
quelques morts, beaucoup de prisonniers, leur 
artillerie et leurs bagages. L'aile droite de Tarmée 
napolitaine a été repoussée, « pour ne pas dire 
pis, » ajoute Nelson; mais Mack et Ferdinand IV 
sont entrés à Rome. Championnet, averti à temps, 
a évacué cette ville et concentré ses forces sur les 
bords du Tibre, entre Civita-Castellana et Civita- 
Ducale. La confiance de la cour de Naples com- 
mence à chanceler, et Nelson, qui Ta confirmée 
dans ses imprudents projets, n'est pas éloigné lui- 
même de partager ses craintes. 

« En peu de mots (écril-il au comte de Saint-Vincent, le 
6 décembre 1798), voici quel est l'état de ce pays : Farmée 
est à Rome; Givita-Vecchia est occupée; mais, dans le 
château Saint-Ange, les Français ont encore 500 hommes. 
Ils en ont 13,000 dans une position très-forte appelée Cas- 



CUAPiTRE XVlil. ^63 

tellana. Le ffénéral Mack marche contre eux avec 20,000 hom- 
mes. Dans mon opinion , l'issue de ce combat est douteuse 
et d'elle seule dépend le sort de Naples. Si Mack est battu, 
ce pays-ci, en moins de quinze jours, est perdu, car l'empe- 
reur n'a pas encore ébranlé son armée, et s'il ne se met 
en marche , ce royaume n'est point en état de résister aux 
Français. Mais il n'y avait point de choix à faire. C'est la 
nécessité qui a contraint le roi de Naples à prendre l'offen- 
sive, au lieu d'attendre que les Français eussent rassemblé 
des forces suffisantes pour le chasser en une semaine de 
son royaume. » 



Les prévisions de Nelson ne tardent point à se 
réaliser. La plus belle armée de V Europe s'est éva- 
nouie au seul bruit du canon. Battu sur les bords 
du tibre^ Hack n'essaye point de retarder les 
progrès de Tennemi; il se croit environné de 
traîtres^ et plus prompt encore dans sa retraite que 
dans la marche incDnsidérée qui l'a porté jusqu'à 
Rome^ il dépasse Velletri^ où Charles III avait 
battu les Impériaux en 1744, Gaëte^ que le ma- 
réchal Tschiudy livre sans combat à Mucdonald , 
le Garigliano, dont les eaux gonflées auraient cou- 
vert ses troupes^ et ne s'arrête qu'à sept lieues de 
Naples, sur la ligne du Volturne, et sous les rem- 
parts de Capoue. Dans la précipitation de sa fuite, 
7 000 soldats sont restés en arrière. Ce sont des 
Napolitains, comme ceux qui se sont fait battre si 
indignement à Fermo, à Castellana, à Terni ; mais 
ceux-là ont un homme de cœur à leur tête, un 
émigré français, le comte Roger de Damas, et^ 
bien que poursuivis par les troupes de Champion- 



264 GUERRES MARITIMES. 

net, coupés par celles de Kellermann^ ils s'ou- 
vrent un passage vers les États toscans et vont 
s'embarquer à Orbitello. Cependant lu terreur de 
la cour est déjà à son comble. Le i \ décembre, 
Ferdinand IV est arrivé à Caserte, suivi de près par 
les troupes françaises^ et^ depuis trois jours, ni 
l'ambassadeur anglais, ni Nelson, n'ont pu péné- 
trer auprès de la reine ; « mais les lettres qu'elle 
adresse à lady Hamilton, écrit l'amiral au comte 
Spencer, peignent toute l'angoisse de son âme. » 
— « Les officiers napolitains, dit-il, n'ont pas perdu 
beaucoup d'honneur, car Dieu sait qu'ils en avaient 
bien peu à perdre, mais ils ont perdu tout ce qu'ils 
en avaient... Mack a vainement supplié le roi de 
faire sabrer les fuyards. Il a lui-même, dit-on, ar- 
raché les épaulettes de quelques-uns de ces misé- 
rables pour les donner à de bons sergents... Tant 
de trahison et de lâcheté a fini par abattre le cœur 
de cette grande reine. Elle ne sait aujourd'hui en 
qui placer sa confiance. » 

La cour, en effet, ne se croit plus en ' sûreté à 
Naples et songe à se réfugier en Sicile. Le d 5 dé- 
cembre Nelson mouille son vaisseau hors de la 
portée des forts et rappelle à Naples le capitaine 
Troubridge, détaché avec deux vaisseaux sur la 
côte de Toscane. « Le roi est de retour, lui écrit-il, 
et tout va au plus mal. Pour l'amour de Dieu, 
hâtez-vous et n'approchez de cette baie qu'avec 



CHAPITRE XVIII. â6H 

précaution. G^est probablement à Messine que vous 
me trouverez; mais informez- vous^ en passant de- 
vant les lies Lipari^ si nous ne sommes pas à Pa- 
lerme. » La frégate l'Algméne et trois vaisseaux 
portuguais^ sous les ordres du marquis de Niza^ le 
rallient à propos dans ces circonstances critiques^ 
et la fuite de la cour se prépare avec le plus pro- 
fond mystère. Chaque nuit^ par un passage sou- 
terrain qui conduit du palais au bord de la mer^ 
lady Hamilton dirige elle-même le transport clan- 
destin des joyaux et de l'argent de la couronne. Les 
antiquités les plus précieuses, les plus beaux chefs- 
d'œuvre des musées, les meubles des résidences 
royales de Naples et de Caserte,le numéraire et les 
lingots qui restent encore dans les banques pu- 
bliques ou à l'hôtel de la monnaie, sont portés par 
les embarcations anglaises à bord du vaisseau le 
Vanguard. On montre encore au musée de Naples 
un anneau d'or, trouvé à Pompéi, que le roi 
Charles III y déposa en partant pour l'Espagne : 
« Je ne puis emporter, dit-il, ce qui est la propriété 
de l'État. » Son fils n'imita point ce généreux 
exemple, car il ne songea à quitter la capitale de 
son royaume qu'après avoir fait transporter sur 
l'escadre anglaise des richesses dont la valeur fut 
estimée par Nelson à plus de 60 millions de francs. 
Quand ces trésors furent embarqués, le plus 
difficile restait encore à faire. Il fallait enlever la 

I. 23 



iUG GUERRES MARITIMES. 

famille royale du milieu d'un peuple ombrageux 
et prêt à employer la violence pour la retenir. 
En effets le bruit de son prochain départ s'est à 
peine répandu dans Naples^ que des flots de peuple 
se pressant dans tous les sens^ portant des ban- 
nières et des armes de toute espèce^ accourent sur 
la place du palais. Un courrier de cabinet^ arrêté 
sur le môle au moment où il allait se rendre à 
bord du Vanguard est la première victime de cette 
effervescence : il tombe percé de coups^ et son 

• 

cadavre est traîné par les pieds jusque sous les fe- 
nêtres du roi. Ferdinand IV parait alors à son 
balcon^ engage le peuple à se disperser, et lui pro- 
met de ne point quitter Naples ; mais le soir méme^ 
Nelson débarque secrètement dans l'arsenal ; les 
canots de Tescadre s'approchent du quai et se tien- 
nent prêts à lui prêter main-forte ; les canotiers 
n'ont point reçu d'armes à feu^ car il faut qu'ils 
agissent sans bruit si une collision devient inévi- 
table ; les chaloupes portant leurs caronades s'as- 
semblent à bord du Vanguard ; l'âlgmène n'attend 
qu'un signal pour couper ses câbles et appareiller. 
 huit heures et demie^ par une nuit orageuse et 
sombre^ la famille royale^ sous la conduite de Nel- 
son sort furtivement du palais et se dirige vers le 
môle; à neuf heures et demie^ elle est en sûreté 
sous le pavillon britannique; le lendemain^ unédit 
affiché sur les murs de la ville annonce au peuple 



CHAPITRE XVIII. 2OT 

consterné que le roi a désigné pour vicaire général 
du royaume le prince Francesco Pignatelli^ et qu'il 
se rend en Sicile pour revenir bientôt à Naples avec 
de puiisants secours. 

Un vent contraire retint pendant deux jours le 
Yanguard au mouillage. Le 23 décembre à sept 
heures du soir il mit enfin à la voile^ suivi d'un 
vaisseau napolitain^ le Samnite^ et d'une vingtaine 
de bâtiments de transport. Le lendemain^ une 
violente tempête^ la plus violente qu'il eût jamais 
éprouvée, écrivait Nelson au comte de Saint-Vin- 
cent f assaillit cette escadre fugitive, et le plus 
jeune des princes napolitains , saisi d'un mal sou- 
dain et inexplicable, expira dans les bras de lady 
Hamilton. Quelques heures plus tard, le Yanguard 
était en vue de Palerme; mais ce dernier coup 
avait accablé la reine. Elle voulut se dérober aux 
transports d'allégresse qui accueillirent l'arrivée de 
la famille royale en Sicile. Laissant le roi savourer 
ces hommages, elle descendit à terre quelques 
heures avant lui, et gagna secrètement son palais, 
le 26 décembre à cinq heures du matin, le cœur 
plein d'une morne douleur et de sombres désirs 
de vengeance. 

Telle fut la déplorable issue de cette singulière 
prise d'armes. De tous côtés, à Yienne, à Saint- 
Pétersbourg, à Florence, à Londres même, on 
bl&nia vivement l'imprudence de la cour de Na- 



268 GUERRES MARITIMES. 

ples^ et une partie du blâme retomba sur ceux 
qui rayaient poussée à cette brusque rupture, a Je 
n'avais jamais pensée écrivait Nelson à cette épo- 
que^ que les Napolitains fussent un peuple de guer- 
riers ; mais pouvais-je prévoir qu'un royaume dé- 
fendu par 50^000 soldats^ tous jeunes et de belle 
apparence^ serait envahi par d 2^000 hommes^ 
sans que cette conquête fût précédée de quelque 
chose qu'on pût appeler une bataille? » On pou- 
vait prévoir pourtant^ sans être un grand prophète^ 
que des bataillons de nouvelle levée tiendraient 
difficilement contre les vieilles bandes de la répu- 
blique. La manœuvre habituelle de Nelson^ une 
imposante concentration de forces sur un des 
points faibles de Tennemi , eût peut-être racheté 
ce désavantage. Hack, au contraire^ avait disséminé 
ses troupes en détachements qui se firent battre 
Tun après l'autre. Cependant, ni les fautes de 
Mack, ni l'inexpérience de son armée n'eussent 
amené cette rapide invasion du royaume, si les 
conseils d'Acton et des Anglais, si ses propres ter- 
reurs n'eussent entraîné le roi en Sicile. Ce qu'il y 
eut de plus funeste dans cette campagne, ce ne 
fut point un premier revers qui pouvait être faci- 
lement réparé : ce fut ce soudain désespoir qui, 
déclarant tout perdu dès le principe, fit naître la 
pensée de cette fuite odieuse, précédée du pillage, 
suivie de l'anarchie, et que les Anglais qui l'avaient 



CHAPITRE XVIII. 269 

conseillée devaient rendre plus odieuse encore. 



« Je n'onbliai point dans ces importanls moments (écrivait 
Nelson le 28 décembre au comte de Saint-Vincent), qu'il 
était de mon devoir de ne pas laisser derrière moi de 
vaisseaux napolitains qui pussent tomber entre les mains 
de l'ennemi. Je me préparai à les brûler avant mon départ ; 
mais les représentations de Leurs Majestés m'engagèrent à 
différer cette opération jusqu'au dernier moment. J'ai donc 
invité le marquis de Niza à faire mouiller l'escadre napo- 
litaine au large de sa division, et à diriger sur Messine ceux 
de ces b&timents qu'on pourrait équiper avec des mâts de 
fortune. Je lui ai prescrit en même temps, si les Français 
s'approchaient de Naples, ou si le peuple se révoltait con- 
tre son souverain légitime, de détruire immédiatement tous 
les navires de guerre napolitains et de venir me joindre à 
Palerme. » 



Quelques jours après le départ de la famille 
royale^ 3 vaisseaux^ 1 frégate et quelques corvettes 
furent livrés aux flammes. En moins d'une heure, 
la marine napolitaine eut cessé d'exister. Aux 
plaintes de la cour^ Nelson répondit que ses or- 
dres avaient été mal compris ; il désapprouva hau- 
tement l'officier portugais qui les avait exécutés^ 
le Commodore Campbell^ Taccusant d'avoir incen- 
dié les navires napolitains^ contrairement à ses 
{instructions^ au moment où les troupes de Sa Ma- 
esté obtenaient quelques avantages sur l'armée 
ennemie. Il se montra même disposé à traduire 
cet officier devaut un conseil de guerre; mais la 

23. 



270 GUERRES MARITIMES. 

bonne et aimable reine voulut bien intervenir dans 
cette désagréable affaire : le coupable rentra en 
grâce, et Nelson lui pardonna en faveur de ses 
bonnes intentions. 



CHAPITRE XIX. 



La république parlbénopéenne. -^ L'amiral Braix dans la 
Méditerranée. Mai-juiiiet 1799. 



Pendant que les événements que nous venons 
de raconter se passaient dans le royaume de 
Naples^ la victoire d'Aboukir portait ailleurs ses 
fruits^ et les tristes conséquences de notre impuis- 
sance maritime commençaient à se faire sentir. 
Dès les premiers jours du mois d'octobre 1798^ 
les Maltais soulevés recevaient de l^escadre an- 
glaise i ^200 fusils de munition ; 10 vaisseaux russes 
et 30 bâtiments turcs^ rassemblés aux Dardanelles^ 
se portaient sur les îles Ioniennes^ et une expédi- 
tion, partie de Gibraltar^ faisait voile vers Hinoque. 
Un mois plus tard^ Corfou se trouvait investi par 
8 000 Turcs^ la garnison de Malte était assiégée par 
10 000 Maltais, bloquée par 3 vaisseaux anglais^et 
resserrée dans Tenceinte fortifiée de La Vallette; 
Hinorque succombait sous les efforts réunis du 
Commodore Duckworth et du général Stuart. Tous 
ces postes avancés^ qui gardent les issues de la 



Héditerraoée et qu uoe poiiliqiie prévoyante, dont 
les %iies se dîrigeaieDt déjà ver^ TOnrat, arût mis 
entre les mains de la r^abfiqoe oa rangés soos 
son influeooe ^ étaient donc à la veille de tomba* 
an pouvoir de Feonemi : ilntérèt qa'exdtaient ces 
possessions importantes 5*e&çaît cependant devant 
on regret plus am^. L'armée d'Egypte semblait à 
jamais perdœ pour la Fruioe. Elaient-oe les drax 
vaisseaux vénitiens et les 8 Grégates bloqués dans 
Alexandrie par Tescadre da capitaine Hood, le 
Guillaume-Tell ret«m dans le port de Valte, le 
Généreux conduit par le capitaine Lejoille, de Cor- 
fon à Ancdne^ qui eussent pu frayer un passage à 
nos troupes à travers les escadres anglaises? Les 
flottes réunies de la France et de l'Espagne, eus- 
sent à peine justifié cette tentative. 

Loin de s^endormir dans une fausse confiance, 
le gouvernement britannique , depuis le combat 
d' Aboukir, redoublait d'activité. Les vaisseaux qui 
venaient de combattre sous les ordres de Nelson 
avaient été réparés à Gibraltar ou à Naples , et 
TAngleterre, au commencement de Tannée 4799, 
comptait à la mer 105 vaisseaux de ligne et 469 
croiseurs. Ces 105 vaisseaux étaient presque tous 
employés dans les mers d'Europe et prêts à s'ap- 
puyer mutuellement à la première alarme. L'ami- 
ral Duncan, avec 16 vaisseaux anglais et 40 vais- 
seaux russes, veillait à la sûreté des convois de la 



CHAPITRE XIX. 273 

Baltique, et s'opposait à la sortie des débris de 
Tescadre hollandaise mouillés au Texel. Lord Brid- 
port croisait devant Brest , et lord Keith rempla- 
çait devant Cadix le comte de Saint-Vincent, que 
l'état de sa santé retenait à Gibraltar. L'ennemi 
était donc en force sur tous les points^ et jamais 
notre situation maritime n'avait semblé plus déses- 
pérée. 

Sur le continent, la république était encore 
triomphante. En trois jours, le Piémont avait été 
occupé par nos troupes, et, le 10 janvier 4799, 
un armistice, sollicité par le prince Pignatelli, 
livrait Capoue à Tarmée de Championnet. Le 22 
du même mois, cette armée était aux portes de 
Naples. Depuis le départ du roi, une populace en 
démence épouvantait de ses excès cette malheu- 
reuse ville. Le prince Pignatelli s'était enfui après 
la conclusion de l'armistice, le général Mack s'était 
réfugié dans le camp français, et les chefs que 
s'était donné le peuple s'efforçaient vainement de 
l'apaiser et de le contenir. Championnet' arrivait 
à propos pour sauver Naples des fureurs de ses ha- 
bitants : maître de cette ville après deux jours d'une 
lutte opiniâtre, ce général songea à y rétablir 
l'ordre et la sécurité. La sagesse de ses disposi- 
tions eut bientôt calmé les ressentiments de la 
multitude, et le gouvernement qu'il institua sous 
le nom de république parthénopéenne obtint l'as- 



374 GUERRES MARITIMES. 

sentiment de la plupart des villes des Abnizzes ^ 
de la Calabre. 

Déconcerté par la rapidité de cette conquête, 
et croyant la famille royale éloignée pour loog- 
temps du trône de Naples^ Nelson songea à presser 
plus vivement le siège de Halte. Les récentes pré- 
tentions que venait d'afficher la Russie au sufet de 
cette lie lui en faisait un devoir. Paul l^^ succé- 
dant au baron de Hompesch^ avait accepté le titre 
de grand maître de Tordre de Saint-Jean de Jéru- 
salem^ et Tescadre qui^ sous les ordres de ramîral 
Ouschakofi, manœuvrait à rentrée de TÂdria- 
tique^ n'attendait que la chute de Ck)rfou pour se 
porter sur les côtes de Sicile. Nelson^ qui trouvait^ 
à son grand scandale^ les Russes moins dociles à ses 
insinuations que les Portugais^ les eût mieux aimés 
en ce moment sur les côtes d'Egypte, a Ces gens-là 
écrivait-il dans son dépit^ me semblent plus occu- 
pés de s'assurer des ports dans la Méditerranée 
que de détruire l'armée de Bonaparte. Si jamais 
ils s'établissent à Corfou^ la Porte aura là une fâ- 
cheuse épine dans le pied. Comment le bon Turc 
ne soupçonne-t-il pas ce danger? b II fallut bien 
cependant qu'il se résignât à souffrir les Russes 
dans les îles Ioniennes^ où ils restèrent jus- 
qu'en 1807, mais il se promit bien de leur inter- 
dire l'accès de Malte. 

Quand l'empereur Charles-Quint avut cédé à 



CHAPITRE XIX. i275 

perpétuité le gouveruement des îles de Goze et de 
Malte aux chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem^ 
il avait été stipulé^ comme condition de cette con- 
cession^ que le jour où^ par un motif quelconque^ 
Pordre viendrait à abandonner ces îles^ Goze et 
Halte feraient retour à la couronne des rois de Si- 
cile, leurs anciens seigneurs suzerains. Lord Nel- 
son et sir William Hamilton évoquèrent cet ancien 
titre^ que Ferdinand IV semblait peu empressé de 
faire valoir, et proclamèrent le roi de Naples sou- 
verain légitime des îles occupées par Tarmée fran- 
çaise. Les Maltais, qui de tout temps avaient 
détesté le pouvoir tyrannique des chevaliers, ac« 
ceptèrent sans difficulté cette combinaison, et, par 
Torgane de leurs députés, reconnurent la suzerai- 
neté de Ferdinand IV. 

« Le roi de Naples, écrivait Nelson au capitaine Bail le 
2i janvier et le 2.S février 1799, est le légitime souverain de 
Malte, et je suis d'avis que son pavillon soit arboré sur 
tous les points de Ttle, mais il est certain qu'une garnison 
napolitaine livrerait la place au premier qui voudrait l'a- 
cheter. . . 11 est donc nécessaire que l'Ile soit placée sous la 
protection spéciale de Sa Majesté britannique pendant la 
durée de cette guerre. C'est pourquoi le roi de Naples a 
voulu que, partout où son pavillon serait arboré, le pa- 
villon anglais fût arboré à la droite du sien, pour bien mar- 
quer la protection dont nous le couvrons . . Je suis sûr 
que le gouvernement napolitain ne ferait aucune difficulté 
de céder la souveraineté de cette île à l'Angleterre, et j'ai 
dernièrement, de concert avec sir William , réclamé de Sa 
Majesté l'engagement secret de ne jamais céder Malte à au- 



276 GUERRES MARITIMES. 

cune puissance sans le consentement du cabinet britanni- 
que. . . Le bruit a couru ici qu'un bâtiment russe chargé de 
proclamations adressées aux Mallais était allé vous rendre 
visite. Je hais les Russes , et, si ce bâtiment a été expédié 
par l'amiral qui commande à Corfou, cet amiral estuf»j90- 
lisson fa blackguardj . . . Vous ne devez souffrir sur l'tle 
d'autre pavillon que le pavillon napolitain et le pavillon 
anglais. Dans le cas où quelque parti voudrait arborer le 
pavillon russe, ni le roi ni moi nous ne permettrions que 
les Maltais tirassent à l'avenir du blé de la Sicile ou de tout 
autre endroit. » 



Telle était l'attitude hostile adoptée par Nelson 
vis-à-vis du plus important allié de TAngleterre ; 
mais les événements allaient bientôt rappeler son 
esprit ardent et mobile vers un autre théâtre. Les 
succès de Championnet n'avaient pu malheureu- 
sement exercer qu'une faible influence sur Tissue 
des grandes opérations qui allaient s'ouvrir. L'Au- 
triche, informée de l'approche des Russes, s'était 
enfin mise en mouvement, et la nouvelle coalition 
comptait déjà plus de 300 000 hommes sous les ar- 
mes. Le Directoire était mal préparé contre ces 
attaques formidables. Dès l'ouverture de la cam- 
pagne, l'archiduc Charles rejeta Jourdan du Da- 
nube sur le Rhin, et le général Cray poussa 
Schérer de l'Adige sur le Hincio , du Mincio sur 
TAdda, où Suwarow, réuni au baron de Mêlas, 
eût peut-être détruit notre armée, si le génie de 
Moreau n'en eût protégé la retraite. Ces premiers 
revers eurent pour résultat d'obliger les S8 000 



CHAPITRE XIX. 277 

hommes qui occupaient Naples et les États romains 
à évacuer leurs récentes conquêtes. Appelé à rem- 
placer Championnet dans ces circonstances dif- 
ficiiesy Macdonald rappela les troupes qui^ sous les 
ordres du général Duhesme^ poursuivaient à ou- 
trance quelques bandes de paysans insurgés qui 
désolaient déjà la Fouille et la Calabre^ laissa gar- 
nison dans le fort Saint-Elme^ Capoue^ Gaête et 
Civita-Vecchia, et^ le 22 avrils commença à se re- 
plier sur la Toscane^ pendant que Horeau se reti- 
rait vers la rivière de Gènes. 

La nouvelle république se trouva donc aban- 
donnée à ses propres forces ; mais tout ce que 
Naples renfermait de noms illustres et d'hommes 
considérés était déjà compromis pour sa cause. 
Les nobles odieux à la cour^ les propriétaires sus- 
pects aux lazaroni^ s'étaient spontanément réunis 
pour défendre leur vie et leur fortune contre les 
violences d'une populace effrénée; un légitime 
instinct de conservation les avait faits républicains. 
Le pouvoir exécutif fut confié à cinq directeurs. 
Hercule d'Agnèse^ Napolitain naturalisé en France 
depuis trente ans^ présida cette commission. Do- 
minique Cirillo ^ un des médecins les plus estimés 
de l'Europe^ dirigea les travaux du corps légis- 
latif. Un ancien capitaine d'artillerie^ Gabriel 
Hanthonè y fut nommé ministre de la guerre et 
général en chef de l'armée napolitaine. La garde 

24 



i78 GUERRES MARITIMES. 

(lu Château-Neuf fut confiée au chevalier Massa^ 
ingénieur militaire ; celle du fort de TCflaf au prince 
de Santa Severina. Le général Bassetti fat placé à 
la tête de la garde nationale; le prince Caracdok) 
eut le commandement de quelques chaloupes ca- 
nonnières qui composaient alors toute la marine 
de la république. Ettore Caraffa^ comtedeRovoet 
duc d'Ândria^ Schipani^ calabrais de naissance^ 
élevé récemment du grade de lieutenant à celui de 
général , commandaient les détachements que le 
gouvernement napolitain avait réunis aux troupes 
du général Duhesme. De nouvelles levées se pré- 
paraient à soutenir ces deux premières colounes : 
3 000 hommes formèrent la légion calabraise^ le 
duc de Rocca-Romana parvint à recruter un corps 
de cavalerie, et deux officiers expérimentés, Spanô, 
vieilli dans les grades inférieurs de Tarmée, Wirtz, 
colonel suisse autrefois au service du roi, prirent 
le commandement de deux régiments d'infanterie. 
Chacun en ce moment voulait concourir au salut 
de rÉtat. Les plus nobles dames quêtaient dans les 
églises au nom de la république, les comédiens ne 
représentaient plus que des tragédies d'Alfieri, et 
cette femme qui fut peintre, improvisatrice et 
martyre, la fameuse Éléonore Fonseca Pimentel, 
chargée de rédiger le Moniteur républicain^ ré- 
chauffait de sa verve les esprits attiédis, les cœurs 
trop prompts à se décourager. L'instant critique 



CHAPITRE XIX. 279 

était en effet venu : en quelques jours^ la républi- 
que parthénopéenne se serait consolidée ou aurait 
vécu. La cour, livrée à de stériles regrets, ne lui 
avait point fait obstacle, mais le peuple des cam- 
pagnes, comme le peuple de Naples, s'était pro- 
noncé spontanément contre elle. C'était là Tennemi 
que la jeune république devait étouffer sans retard, 
sous peine de succomber avant même d'avoir 
révélé son existence à l'Europe. On attaquait moins 
d'ailleurs son principe que son origine. La haine 
de l'étranger, dont elle avait accueilli le drapeau, 
avait soulevé contre elle les populations sauvages 
des Âbruzzes et de la Calabre ; un instinct de dés- 
ordre et de brigandage empêchait ces populations 
de déposer les armes. 

Les provinces napolitaines éaient alors soumises 
à rinfluence immédiate de riches et puissants feu- 
dataires , dont une milice armée, connue sous le 
nom de sbires , faisait exécuter les volontés et les 
caprices. Les vices inhérents à ces sortes d'admi- 
nistrations féodales avaient depuis longtemps peu- 
plé les montagnes d'une foule de bandits et de mi- 
sérables qui formèrent avec les troupes baroniales 
le noyau des premiers soulèvements. Dans les 
Âbbruzes, les paysans marchaient sous la conduite 
d'un ancien sbire du marquis del Vasto, que plu- 
siers homicides avaient fait autrefois condamner 
aux galères; dans la Terre de Labour, une bande 



280 6UEBRES MARITIMES. 

de brigands obéissait aux ordres d'un assassin à 
qui ses crimes avaient valu le surnom de Fra-Dia- 
volo^ et que Nelson ^ habile à défigurer les noms 
étrangers^ appelait alors le grand diable. Un an- 
cien meunier^ Gaêtano Hammoné^ partageait avec 
Fra-Diavolo le commandement des insurgés decette 
province. Les environs deSalerne étaient occupés 
par un rassemblement à la tête duquel combattaient 
un évéqueet un ancien chef des troupes de la police, 
Gherardo Curci^ surnommé Sciarpa. La Basilicate 
était déchirée par la guerre civile^ et quatre im- 
posteurs corses^ se faisant passer pour des princes 
du sang ou de grands officiers de la couronne^ 
mettaient la Fouille et la Capitanate en feu. Ce 
n'étaient là pourtant que des mouvements se- 
condaires; L'insurrection la plus grave avait éclaté 
dans la Calabre. Habitués à une vie rude et active^ 
les Calabrais feraient aisément de bons soldats; 
leur intelligence naturelle^ leur extrême sobriété^ 
leur grande pratique des armes à feu^ les rendent 
surtout propres à la guerre de partisans. Les pre- 
miers^ sous l'empire du fanatisme religieux , ils 
devaient donner un commencement d'organisa- 
tion politique à la réaction des campagnes napoli- 
taines contre les villes. Un curé de la Scalca^ petite 
ville située dans la Calabre citérieure^ don Reggio 
Rinaldi, était parvenu à se créer un parti dans le 
pays; il écrivit au roi pour lui faire part des dis- 



CHAPITRE XIX. 281 

positions des habitants et le prier d'envoyer en 
Calabre une personne revêtue d'un caractère ho- 
norable avec laquelle il pût conférer. Celte lettre 
arriva à Palerme dans les premiers jours du mois 
de février; elle trouva la cour dans le plus grand 
abattement^ et n'espérant plus son rétablissement 
sur le trône de Naples que des succès des armées 
étrangères. La reine était alors fort souffrante et 
dégoûtée des affaires, dont elle avait cessé de s'oc- 
cuper; quant à Ferdinand IV^ il ne se souciait pas 
plus des intérêts et de la dignité de sa couronne 
que par le passé. Il avait accepté avec une résigna- 
tion stoïque la perte de la moitié de ses Etats^ et 
ce revers., qui avait répandu la consternation au- 
tour de lui^ n'avait point un instant altéré sa santé, 
a Le roi est le mieux portant de nous tous^ écri- 
vait Nelson à cette époque; grâce à Dieu, c'est un 
philosophe ! La reine seule a cruellement souffert 
de tout ce' qui est arrivé. » Les propositions du 
curé de la Scalca furent donc accueillies à Pa- 
lerme avec la plus complète indifférence; mais 
elles avaient frappé un homme entreprenant et 
désireux de se distinguer, qui, pendant que tout 
le monde hésitait encore à la cour, s'offrit pour 
conduire cette entreprise. 

Cet homme était le fils d'un baron calabrais, le 
cardinal Ruffo, déjà presque sexagénaire; il avait 
été trésorier apostolique du pape Pie YI, et avait 



étonné Rome do scandale de ses amours et de ses 
prodîgalHcs. Pour s'en dânrrasser, le pape l'avait 
fait cardinal. Acton^ redoutant son esprit remuant 
et actif, le nomma TÎcaire général du roifaume; il 
cmt le perdre ^i décidant le roi à f envoyer en 
Calabre. A la fin de février, tiaBo partit de Mes- 
sine et vint dâiarqner à Scilla, où fl s'était mé- 
nagé des intelligences. Il n'avait ni soldats, ni ar« 
geot, car la bande armée du curé ftinaldi ne 
Favait pas encore rejoint. La petite ville de Scilla 
lui fournit 300 hommes dont il composa sa garde, 
et avec lesquels il passa à Eagnara, qui avait été 
autrefois un fief de sa famille. Des déserteurs, des 
malfaiteurs échappés des bagnes ou des prisons, 
des soldats que la république avait euTimprudence 
de licencier, grossirent bientôt sa troupe. La ville 
fortifiée de Honteleone mise à contribution lui 
procura les moyens d'étendre le cercle de sa pro- 
pagande. Distribuant, ainsi que récrivait Nelson 
des ducats d'une main^ des bénédictions de Tautre, 
il fit de rapides progrès dans le pays et fut bientôt 
maître de la Calabre ultérieure. Le clergé cala- 
brais, le clergé le plus ignorant et le plus fanatique 
de TEurope , se joignit à lui pour prêcher cette 
nouvelle croisade , et les curés de cette province, 
marchant eux-mêmes à la tête des jeunes gens de 
leur paroisse, arrivèrent en foule à Mileto, où il 
avait établi son quartier général. Avec ces ren- 



CHAPITRE XIX. 283 

forts ^ il se jeta sur la petite ville de Cotrone quii 
saccagea^ soumit Cotanzaro^ et^ reprenant le che- 
min de Naples^ s'avança hardiment jusque sous les 
murs de Cosenza. 

Malgré Tavis qu'il reçut de ces succès^ le roi ne 
plaçait encore son espoir que dans les secours qu'il 
attendait de ses alliés. Peu rassuré sur la posses- 
sion même de la Sicile^ il ne voulait point souffrir 
que Nelson s'éloignât de Palerme. Sur les instances 
deFamiral^ le général Stuart avait quitté Hinorque 
et était venu occuper Messine avec 2 000 hommes. 
Trois mois s'écoulèrent ainsi sans que l'escadre an- 
glaise tentât aucune entreprise contre Naples. Au 
mois de mars^ quand la Calabre entière s'était sou- 
levée, Nelson qui partageait déjà tous les préjugés de 
la cour, ne croyuit pas encore la Sicile en sûreté, 
a Nous sommes tranquilles pour le moment, écri- 
vait-il au comte Spencer; irais qui peut dire si 
nous le serons longtemps? L'approche des Fran- 
çais pourrait tout changer. Je ne regarderai le 
royaume de Naples, la Sicile même, comme sauvés 
que lorsque j'apprendrai l'entrée des troupes impé- 
riales en Italie. » Corfou, cependant, ayant capi- 
tulé le 3 mars 1799, on songea à demander quel- 
ques troupes aux amiraux qui commandaient les 
forces employées par la Russie et la Porte à la ré- 
duction de cette île, et le chevalier de Miche- 
roux fut détaché près d'eux en qualité d'envoyé 



284 GUKRRES MARITIMES. 

extraordinaire. Dans les premiers jours d'avril , 
4 à 500 Russes et autant d'Albanais débarqués à 
Manfredonia rallièrent les bandes insurgées de la 
Fouille et manœuvrèrent pour se réunir au corps 
d'armée du cardinal. Ce dernier venait d'empor- 
ter la place de Cosenza^ et la retraite des troupes 
françaises augmentait son audace. Son armée 
s'était d'ailleurs accrue des secours qu'on com- 
mençait à lui faire passer de la Sicile^ ainsi que 
des renforts que lui avaient amenés des environs 
de Salerne Fra-Diavolo et Sciarpa. Il avait une 
artillerie de campagne assez bien servie et des mu- 
nitions en abondance : c'était précisément ce qui 
manquait aux places fortes qui auraient pu retar- 
der ses progrès. Après quelques jours de siège, il 
enleva d'assaut la ville d'Âltamura qu'il livra au 
pillage, prit Foggia, Ariano, Avellino, et, soutenu 
par les troupes auxiliaires que conduisait le cbe- 
valier de Micheroux, vint s'établir à Nola çur le 
revers du mont Vésuve. 

Depuis un mois, la nouvelle république marchait 
rapidement à sa perte. Obligé d'évacuer la Fouille, 
le comte de Ruvo s'était enfermé dans la citadelle 
de Fescara; le duc de Rocca-Romana était passé 
avec sa cavalerie dans les rangs du cardinal ; les 
îles de Fonce et de Falmerola, celles de Capri, 
Ischia et Frocida, qui commandent l'entrée du 
golfe, étaient rentrer IJpbéissance à la vue 




CHAPITRE XIX. 285 

de 4 vaisseaux de ligne placés par Nelson sous les 
ordres de Troubridge; Schipani avait été battu par 
la bande indisciplinée de Sciarpa^ Bassetti par les 
troupes de Hammone et de Fra Diavolo^ Spanô^ 
par les paysans de la Fouille^ Hanthonè par les 
Calabrais du cadinal Ruffo. Naples seule, et quel- 
ques points fortifiés^ reconnaissaient encore l'au- 
torité de la république. Dès qu'il fut instruit de ces 
événements^ Nelson se disposa à conduire son 
escadre devant Naples; mais une nouvelle inatten- 
due vint suspendre son départ. Bruix^ trompant 
la surveillance de lord Bridport, avait franchi le 
détroit de Gibraltar^ et remontait la Méditerranée 
avec la flotte de Brest, composée de 25 vaisseaux 
de ligne. L^escadre de l'amiral Keith^ courant où 
le danger était le plus pressant^ s'était lancée à sa 
poursuite; le 20 mai 1799^ elle se réunissait de- 
vant Mahon^ sous les ordres du comte de Saint- 
Vincent^ à la division du contre amiral Duckworth. 
Ce mouvement dégageait la flotte espagnole mouil- 
lée à Cadix, et Tamiral Mazarredo, pressé d'opérer 
sa jonction avec la flotte française, en profita 
pour appareiller avec 17 vaisseaux de ligue, dont 
6 à trois ponts. Le jour même où 20 vaisseaux 
anglais mouillaient à Mahon, Tamiral espagnol 
arrivait devant Carthagène. Malheureusement , 
cette traversée de Cadix à Carthagène avait suffi 
pour réduire la flotte espagnole à l'impuissance. 



286 GUERRES MARITIMES. 

11 vaisseaux sur 17 avaient été en partie démâtés 
par un coup de vent que la flotte anglaise avait 
également essuyé sans en éprouver aucun dom- 
mage. Bruix^ à qui on prétait le projet de se ren- 
dre en Egypte pour en ramener l'armée et Bona- 
parte^ venait de reprendre la mer, et le comte de 
Saint-Vincent, plus souffrant que jamais, avait re- 
mis à Tamiral Keith le commandement de la flotte 
anglaise. Ce dernier, rallié sous le cap Saint Sé- 
bastien par 5 vaisseaux de ligne détachés de la 
flotte de la Manche, songea d'abord à mettre Tes- 
cadre de Nelson à Tabri d'une surprise : après lui 
avoir expédié le contre-amiral Duckworth avec 
4 vaisseaux, il se dirigea sur Toulon, dans l'espoir 
d'y obtenir quelques renseignements sur la route 
qu'avait prise l'amiral Bruix. 

La gravité des circonstances vint arracher Nel- 
son aux funestes délices de Palerme; il rappela 
près de lui le capitaine Troubridge, et le capitaine 
Bail, qui bloquait Malte avec deux vaisseaux. 
Ballié bientôt par l'amiral Duckworth, il se trouva 
à la tète de 16 vaisseaux de ligne, dont 3 vaisseaux 
portugais. Avec cette escadre, Nelson s'établit en 
croisière à la hauteur de Maritimo, sur le passagt; 
présumé de la flotte française. Il pouvait occuper 
cette station sans péril, car les événements avaient 
obligé l'amiral Bruix à modifier ses premiers des- 
seins : le projet de se rendre en Egypte devenait 



GUAPiTRE XIX. 287 

impraticable après les avaries qu^avaient éprou- 
vées les vaisseaux espagnols. Bruix^ ne pouvant 
plus se porter sur Alexandrie^ résolut de ravitailler 
le corps de Moreau^ dont il connaissait la détresse, 
et de secourir Gênes et Savone, menacées d'être 
investies par les Austro-Russes. Le 30 mai^ il 
mouilla dans la baie de Yado^ jeta dans Savone 
1 000 hommes qu'il avait amenés de Brest ^ et, 
dirigeant une de ses divisions sur Gênes, y fit en- 
trer le 5 juin un immense convoi de blé. Dès le 
lendemain montrant une activité trop peu com- 
mune alors dans notre marine, il faisait voile vers 
Touest, et, pendant que les Anglais Tattendaient 
devant Minorque ou sur la route d'Alexandrie, il 
mouillait en rade de Carthagène. 

Lord Keith, cependant, avait enfin trouvé sa 
trace ; mais, au moment où quelques lieues à peine 
le séparaient de la flotte française mouillée devant 
Savone, trois dépêches successives du comte de 
Saint-Vincent, alors malade à Mahon, ^obligèrent 
à rétrograder vers le cap Saint-Sébastien* Mal in- 
formé de la position de l'amiral Fruix, le comte 
de Saint-Vincent ne songeait qu'à prévenir la jonc- 
tion de la flotte française avec les vaisseaux espa-^ 
gnols, et le mouvement rétrograde qu'il prescrivit 
à l'amiral Keith favorisa précisément cette opéra-' 
tion. En se rapprochant de Minorque pour y rallier 
le vaisseau à trois ponts la Ville 1)E Paris, qui 



288 GUERRES MARITIMES. 

avait jusque-là porté le pavillon du comte de Saint- 
Vincent^ lord Keith laissa pendant plusieurs jours 
le passage libre à nos vaisseaux ; et quand il vint se 
présenter, le 22 juin, à l'entrée de' Toulon, notre 
flotte, en sûreté dans le port de Carthagène, était 
déjà réunie à la flotte espagnole. Bruix ne voulait 
point conduire cette double armée au combat. Son 
but était atteint, il avait secouru Horeau ; il ne lui 
restait plus qu'à rentrer dans TOcéan et à aller 
abriter dans Brest la flotte espagnole , nouveau 
gage d'une alliance ébranlée, pacifique trophée de 
cette importante campagne. Lord Keith le pour- 
suivit avec 31 vaisseaux jusqu'à la hauteur d'Oues- 
sant ; mais, malgré les eflbrts de l'amiral anglais 
pour regagner le terrain qu'il avait perdu par ses 
hésitations, la flotte combinée entrait dans Brest, 
le 13 juillet 1799, sans avoir soupçonné qu'à sa 
suite marchait une armée ennemie. 




CHAPITRE XX. 

Retour de Nelson à Maples. — MortdeCaracciolo. 

Depuis que Nelson avait concentré ses forces 
sous Maritimo, et rappelé à Palerme le capitaine 
Troubridge, qui venait de rétablir Tautorité de 
Ferdinand lY dans les îles d'Ischia et de Procida^ 
il n'était resté dans la baie de Naples qu'une esca- 
dre légère sous les ordres du capitaine Edward 
Foote. Linsuffisance de cette station avait natu- 
rellement contribué à prolonger la résistance des 
patriotes^ et à entretenir Tespoir qu'ils avaient conçu 
d'être secourus par l'amiral Bruix. Cependant^ 
malgré les plus héroïques efforts^ les troupes répu- 
blicaines perdaient chaque jour du terrain^ et 
voyaient tomber l'un après l'autre tous leurs postes 
avancés. Le 11 juin^ le fort de Vigliena avait été 
emporté par les Russes et les Albanais ; le 13^ les 
Calabrais s'étaient établis au pont de la Madeleine; 
le il y les forts de Rovigliano et de Castellamare 
avaient capitulé sous le feu de la division anglaise^ 
et la petite troupe de Schipani^ séparée des détn- 

I. 26 



290 GUERRES MARITIMES. 

chements qui défendaient Naples^ était venue se 
faire égorger dans Portici.Le ISjuin^ les Français 
occupaient encore le fort Saint-Elme ; mais le pa- 
villon de la république parthénopéenne ne flottait 
plus que sur deux châteaux de mauvaise défense : 
le Château-Neuf et ié fort de Tdkif. Bâti par Char- 
les d'Anjou^ vers le milieu du xiii« siècle^ le pre- 
mier communique avec le palais du roi et Tarsenal; 
il a souvent servi de refuge aux souverains et aux 
vice-rois de Naples^ pendant les émeutes et les 
guerres civiles. Le second^ construit par l'empe- 
reur Frédéric II sur une pointe de rocher qui se 
relie à la terre ferme par une chaussée étroite^ 
n'était alors qu'un amas confus de vieux bâtiments 
sur lesquels on avait établi des batteries pour dé- 
fendre la ville du côté de la mer. Ces derniers bou- 
levards d'une liberté éphémère^ entourés de toutes 
parts^ assaillis par 60 000 hommes^ et déjà battus 
en brèche par 1 artillerie de campagne du cardinal^ 
ne pouvaient^ au dire des courtisans de Palerme^ 
opposer aux troupes royalistes qu'une résistance 
inutile et désespérée. Si les républicains combat- 
taient encore^ c'est qu'ils s'attendaient à être se- 
courus par la flotte française ; mais que Nelson se 
montrât dans la baie de Naples^ et la présence seule 
de son escadre^ en éteignant cette suprême espé* 
rance> allait les contraindre à se livrer sans condi- 
tions à la merci royale* 




CHAPITRE XX. 291 

Nelson était alors entièrement dominé par lady 
Hamilton et la reine. Pendant les six mois qui s'é- 
taient écoulés depuis la fuite du roi à Palerme^ 
il n'avait cessé d'exhaler son indignation contre 
les jacobins. C'était lui qui accusait la faiblesse 
du gouvernement napolitain^ et gourmandait son 
indulgence. 

« Toutes mes propositions, écrivait-il de Palerme aa dac 
de Clarence, sont accueillies avec empressement : les ordres 
sont donnés à l'inslant pour qa'on s'y conforme; mais, 
quand on en vient à l'exéculion, c'est autre chose. U y a là 
de quoi me rendre fou. Sa Majesté vient cependant de faire 
mettre en jugpement deux généraux accusés de trahison et 
de l&cheté; elle a prescrit de les faire fusiller ou pendre, 
dés que leur culpabilité aura été prouvée. Si ces ordres 
peuvent être exécutés, ].'aurai quelque espoir d'avoir fait ici 
un peu do bien, car je ne cesse de prêcher que le soin de 
récompenser et de punir à propos est le seul fondement pos- 
sible d'un bon gouvernement. Malheureusement, on n'a ja- 
mais su faire ni l'un ni l'autre en ce pays. » 

Entouré de capitaines qui chérissaient en lui 
Pamiral intrépide et le chef bienveillant, Nelson 
leur avait sans peine inspiré son ardeur et transmis 
son exaltation. En finir avec les Français et les re- 
belles était devenu le mot d'ordre de son escadre. 
Troubridge avait subi l'entraînement général^ et 
s'était d'abord distingué à Ischia et à Procida par 
l'emportement de son zèle; mais bientôt^ mieux 
éclairé sur les véritables intérêts de son pays^ il 



292 6DERBES MABITIMBS. 

avait dénoncé à Nelson le rôle odieux qu'on pré- 
parait à TAngleterre dans Tatroce réaction qu'il 
était facile de prévoir. Après avoir demandé à 
Palerme un honnête juge qui pût condamner sur 
la place ces misérables qui prêchaient la révolte à 
Ischia ; après avoir voulu faire fusiller un général 
napolitain pour je ne sais quelle expédition man- 
quée à Orbitello^ le rude capitaine s'était soudain 
effrayé de voir son nom et celui de son amiral si 
intimement mêlés à ces querelles intestines. 

« Je viens d'avoir une iongae conversation , écrivait-il à 
Nelson, le 7 mai i790, avec le juge que la coor nous a en- 
voyé. Il me dit qu'il aura fini son affaire la semaine pro- 
chaine, et que l'habitude des gens de sa profession est de 
se mettre en lieu de sûreté, dés que la condamnation a été 
prononcée. Il demande donc à être immédiatement embar- 
qué, et m'a fait entendre qu'il voudrait l'être sur un bâti- 
ment de guerre J'ai appris aussi dans cet entretien que les 
prêtres condamnés devaient être envoyés à Palerme pour y 
être dégradés sous les yeux du roi, et qu'il faudrait ensuite 
les ramener ici pour leur exécution. Un bâtiment de guerre 
anglais employé à un pareil service ! En même temps, notre 
juge m'a demandé im bourreau J'ai positivement refusé de 
lui en fournir un. S'il n'en peut trouver ici, qu'il en fasse 
venir un de Palerme! Je vois bien leur plan : ils veulent 
nous mettre en avant dans cette affaire , afin d'en rejeter 
tout l'odieux sur nous. > 

• 

Ce fut dans cette situation d'esprit que Trou- 
bridge quitta la baie de Naples. Il y laissa le capi- 
taine Foote avec la frégate le Sbahorse et quelques 




CHAPITRE XX. 293 

bâtiments légers^ et, le 17 mai^ rejoignit Nelson a 
Palerme. Parti le 20 mai de ce port^ Nelson y rentra 
le 29. 11 y apprit les nouveaux avantages que venait 
de remporter le cardinal Ruffo^ et reçut^ le 12 juin^ 
au milieu de la nuit^ la lettre suivante de lady Ha- 
milton : 

« MoD cher lord, je viens de passer la soirée chez la reines 
Elle est bien malheareuse ! Le peuple de Naples, dit-elle, 
est entièrement dévoué à la cause royale, mais la flotte de 
lord Nelson peut seule ramener dans cette ville la tranquil-^ 
lité et la soumission au pouvoir légitime. La reine vous prie 
donc, mon cher lord, elle vous supplie, elle vous conjure, 
si la chose est possible , de faire en sorte de vous rendre à 
Naples. Pour l'amour de Dieu, songez-y, et faites ce que la 
reine vous demande. Nous irons avec vous si vous voulez 
bien nous recevoir. Sir William est malade ; je suis loin 
d'être bien portante. Ce voyage nous fera du bien. Dieu 
vous bénisse ! » 

Le. lendemain^ Nelson était sous voiles ; mais 
une lettre de lord Keith lui apprit que la flotte 
française devait être en ce moment sur la côte d'I- 
talie, et cet avis le ramena encore une fois à Pa- 
lerme. Il se hâta de mettre à terre les troupes sici- 
liennes qtfil avait embarquées sur ses vaisseaux, 
et alla croiser, pendant plusieurs jours, devant 
Maritimo. Le 21 juin, cependant, cédant à de nou- 
velles sollicitations de la cour, et jugeant l'amiral 
Bruix suffisamment occupé par les forces qu'avait 
réunies le vice-amiral Keith, il abandonna cette 

?5. 



â94 GUERRES MARITIMES. 

croisière^ reprit à bord du Foudroyant^ vaisseau 
de 80, qui portait alors son pavillon^ sir William 
et lady Hamilton^ et se dirigea enfin avec 18 vais- 
seaux sur la baie de Naples. 

Les patriotes avaient mis ces délais à profit : 
dans la nuit du i 8 au i 9 juin^ ils avaient surpris 
les Calabrais campés sur le quai de la Chiaia^ 
avaient encloué une batterie de canons^ fait sauter 
les caissons^ et regagné leurs postes^ après avoir 
répandu la terreur dans le camp ennemi. Quand 
cette nouvelle arriva à Palerme^ elle y produisit 
un profond découragement, a Hâtez- vous de pa- 
raître devant Naples^ écrivit à Tinstant même le 
ministre Acton à Nelson. Depuis que les républi- 
cains ont appris que la flotte française est à la 
mer, ils font de continuelles sorties contre nos 
troupes, et je vous avouerai que je crois le cardinal 
dans une position peu agréable. » Le cardinal par- 
tageait probablement Tavis d'Acton sur sa situa- 
tion, car, dès le lendemain de cette première sortie, 
il faisait prier le capitaine Foote de suspendre les 
hostilités, et offrait aux républicains des conditions 
que ces derniers hésitèrent longtemps à accepter. 
Le 22 juin, cependant, une capitulation fut signée 
par les commandants des troupes auxiliaires, au 
nom de la Russie et de la Porte Ottomane, par le 
cardinal Ruffo et le chevalier Micheroux au nom 
du roi de Naples, par le commandant du fort Saintr 




CHAPITRE XX. ^r» 

Elme et le chevalier Massa au nom de la France et 
de la république parthénopéenne. Le capitaine du 
Seahorse apposa sa signature au bas de cette capi- 
tulation. Les conditions accordées aux républicains 
étaient favorables; mais Ténergie désespérée dont 
ils venaient de faire preuve^ et la présence de 25 vais- 
seaux françaisdanslaMéditerranée^ ne permettaient 
pas à leurs ennemis de se montrer plus exigeants. 
Tous les individus composant la garnison du Châ- 
teau-Neuf et celle du fort de TOEuf devaient en 
sortir avec les honneurs de la guerre^ tambour 
battant et enseignes déployées^ pour s'embarquer 
sur des bâtiments qui^ munis d'un sauf-conduit^ les 
transporteraient directement à Toulon. Jusqu'au 
jour où Ton apprendrait à Naples la nouvelle cer- 
taine de leur arrivée en France^ Tarchevéque de 
Salerne, le chevalier de Micheroux^ le comte Dillon 
et révéque d'Avellino^ seraient retenus comme 
otages dans le fort Saint-Elme. Les personnes et 
les biens des républicains seraient respectés et ga- 
rantis. Ceux d*entre eux qui ne voudraient point 
émigrer auraient la faculté de demeurer à Naples^ 
sans qu'on pût les inquiéter pour leur conduite 
passée^ eux ou leurs familles. Ces conditions étaient 
rendues communes non-seulement à toutes, les 
-personnes des deux sexes enfermées dans les deux 
forts admis à capituler, mais aussi à tous les pri- 
sonniers faits sur les troupes républicainas depuis 



:296 GUERRES MARITIMES. 

Touverture des hostilités. C'est à ce prix que le roi 
rentrait en pleine possession de ses Etats. Le comte 
de Ruvo^ maître des forts de Civitella et de Pescara 
dans les Abruzzes^ consentait à les céder au car- 
dinal aux mêmes conditions que les châteaux de 
Naples. Cependant les patriotes^ suspectant la 
bonne foi ou la puissance du cardinal^ avaient 
exigée avant de se rendre^ que la signature du ca- 
pitaine Foote leur garantît^ mieux encore que les 
otages du fort Saint-Elme, la fidèle exécution de 
ce traité. Le capitaine du Seahorse y engagea son 
honneur et celui de son pays. Il ne pouvait^ d'ail- 
leurs^ conserver aucun doute sur les pouvoirs dont 
il était revêtu en cette circonstance. « Le roi, écri- 
vait Nelson au comte Spencer, le !«' mai, a fait 
cx)nnaitre, par une proclamation, quels étaient les 
républicains qui seraient exceptés d'une amnistie 
générale ; mais tout individu, fût-ce le plus grand 
rebelle, à qui Troubridge aura dit : Ton crime feat 
pardonné, sera sauvé par ces seules paroles. » Le 
capitaine Foote, héritier des pouvoirs du capitaine 
Troubridge, n'eût donc pu, sans une obstination 
inexplicable, refuser sa garantie au traité que ve- 
nait de conclure le vicaire général du royaume. 

Déjà, en effet, les otages étaient échangés, les 
hostilités suspendues, et le pavillon de parlemen- 
taire arboré sur les forts républicains comme h 
bord de la frégate le Seahorse, quand Nelson 




CHAPITRE XX. 297 

parut à l'entrée de la baie. Il apprit, avant de 
mouiller^ les conditions qui venaient d'être accor- 
dées aux rebelles. A cette nouvelle^ il témoigna 
une douloureuse surprise et déclara que c'était là 
un infâme armistice qu'il ne ratifierait jamais. Le 
capitaine Foote reçut Tordre^ par signal, d'amener 
le pavillon de parlementaire arboré au mftt de mi- 
saine de sa frégate, et^ le 28 juin^ Nelson fit con- 
naître au cardinal Ruffo sa résolution de s'opposer 
à l'exécution de cette capitulation, jusqu'au mo- 
ment où elle aurait reçu l'approbation du roi de 
Naples. Sa détermination, fortifiée par les éloges 
de sir William et de lady Hamilton, fut dès lors 
inébranlable. En vain le cardinal vint-il à bord 
du Foudroyant défendre avec une noble énergie 
l'engagement sacré qu'il avait reçu de son souve- 
rain le droit de souscrire, comme le capitaine Foote 
avait reçu de son commandant en chef le droit de 
le ratifier ; en vain ce dernier fit-il observer à Nelson 
que, lorsqu'il avait garanti des conditions aussi 
favorables aux rebelles, il devait plutôt s'attendre 
à voir arriver dans la baie de Naples la flotte fran- 
çaise que l'escadre anglaise ; en vain lui représenta- 
t-il qu'en présence d'une telle éventualité, il n'a- 
vait pu se croire le droit de se montrer plus exigeant 
que le cardinal : Nelson, tout en rendant pleine 
justice à ce qu'il appelait les bonnes intentions du 
capitaine Foote, n'en persista pas moins à soutenir 



•298 GUERRES MARITIMES. 

qu'il avait été la dupe de « ce misérable Ruffo, 
qui cherchait à créer à Naples un parti hostile aux 
vues de son souverain; » le 28 juin, il se débar- 
rassa de ce censeur incommode en l'envoyant à 
Palerme, avec Tordre d'y mettre sa frégate à la 
disposition de la famille royale. Cependant, le 26, 
après avoir, conformément au neuvième article de 
la capitulation, relâché quelques prisonniers d'Etat, 
parmi lesquels figuraient le frère du cardinal Ruffo 
et dix soldats anglais tombés en leur pouvoir à 
Salerne, les républicains évacuèrent leur dernier 
refuge. Ils le quittèrent, ainsi qu'ils Tavaient sti- 
pulé, avec les honneurs de la guerre^ et vinrent 
déposer leurs armes sur le rivage. Des embarca- 
tions les attendaient dans le port ; 14 navires 
avaient été disposés pour les recevoir. Ils y mon- 
tèrent, pleins de confiance dans la foi jurée, et, à 
la honte éternelle de Nelson, n'en sortirent plus 
que pour être livrés à la plus affreuse réaction qui 
ait jamais ensanglanté les marches d'un trône. 

Parmi les personnes compromises dans ces 
tristes événements, il en était une que quarante 
années de fidèles services semblaient recommander 
plus spécialement à la clémence royale. C'était le 
prince Francesco Caracciolo , vieillard septuagé- 
naire, issu d'une branche cadette d'une des plus 
nobles familles de Naples. Il avait longtemps servi 
avec distinction dans la marine napolitaine et 




CHAPITRE XX. 299 

commandé^ sous Taniiral Hotham , le vaisseau le 
Takgredi. En possession de la bienveillance de son 
souverain et d'une immense popularité ; investi, 
en 1798, des fonctions d'amiral, Caracciolo avait 
mérité Testime et Taffection des capitaines anglais 
au temps où la flotte britannique , oubliée de Ta- 
mirante, saluait, à Saint -Florent, d'unanimes cris 
de joie, l'opportune arrivée de deux vaisseaux na- 
politains. Quand la famille royale se réfugia à Pa- 
lerme,- Caracciolo l'y suivit avec son vaisseau, et 
ne quitta la Sicile pour rentrer à Naples qu'après 
avoir obtenu l'autorisation de Ferdinand IV; mais 
bientôt, entraîné par les circonstances, il se laissa 
placer à la tête des forces navales de la république, 
et, avec quelques méchantes canonnières qu'il 
parvint à réunir, ne craignit pas d'assaillir plus 
d'une fois les frégates anglaises. Nelson, à cette 
époque, blâmait sans trop d'emportement la folie 
qu'il avait commise de quitter son maître, et sem- 
blait disposé à admettre qu'aw fond du cœur l'ami- 
ral napolitain n'était pas un véritable jacobin. Dès 
que la capitulation fut signée, Caracciolo, mieux 
éclairé que ses compagnons sur l'esprit des guerres 
civiles, s'enfuit dans les montagnes. Sa tête fut 
mise à prix ; il fut trahi par son domestique et 
conduit à bord du Foudroyant, le 29 juin, à neuf 
heures du matin. Le capitaine Hardy s'empressa 
de le protéger contre les insultes et les violenceis 



aOO GUERRES MARITIMES. 

des misérables qui l'avaient arrêté^ et qui^ sur le 
pont même du vaisseau anglais y outrageaieiit en- 
core leur prisonnier. L'amiral fut prévenu de cette 
arrestation^ et Caraccioio remis à la garde du pre- 
mier lieutenant du Foudroyant. 

Nelson^ en ce moment^ était sous Tinfluence 
d^une extrême irritation nerveuse. Il se sentait 
dominé par une passion funeste^ irrésistible^ et 
qui devait détruire son bonheur domestique. Sou- 
vent^ à cette époque^ il avait exprimé à ses amis 
rabattement de son âme et souhaité le repos de la 
tombe, ce Vous qui m'avez vu si rieur et si joyeux^ 
écrivait-il à lady Parker^ vous me reconnaîtriez à 
peine aujourd'hui. i> Cet état de l'âme est souvent 
le prélude de grandes fautes. Il semble^ en effets 
que , sous l'empire de ces sentiments chagrins et 
de ces reproches intérieurs^ le cœur se remplisse 
d'une sombre amertume et se laisse plus facilement 
entraîner à de tristes violences. Avec une précipi- 
tation qui trahissait le trouble d'une conscience 
mal affermie^ Nelson se décida à faire juger im- 
médiatement Caraccioio. Un conseil de guerre^ 
présidé par le comte de Thurn^ commandant de la 
frégate napolitaine la Minerve, reçut l'ordre de 
s'assembler à bord du Foudroyant^ et à midi une 
sentence de mort était portée contre l'infortuné 
vieillard : ni ses cheveux blancs ni ses glorieux ser- 
vices n'avaient pu le sauver. 




CHAPITRE XX. 301 

Dès que cet arrêt lui eut été communiqué^ Nel- 
son donna les ordres nécessaires pour quMI fût 
exécuté le soir même. Caracciolo devait être pendu 
à la vergue de misaine de la frégate la Mmbrye. 
Après avoir si longtemps proclamé la nécessité de 
raffermir ^autorité royale par de rigoureux exem- 
ples^ Nelson obéissait-il alors à un zèle fanatique, 
ou, cédant à d'infâmes suggestions, secondait-il en 
ce jour de lâches inimitiés et d'ignobles vengean- 
ces? U est certain que sir William et lady Hamilton 
étaient en ce moment à bord du Foudroyant, 
qu'ils assistèrent tous deux à l'entrevue de Nelson 
avec le cardinal Ruffb , servirent d'interprètes à 
l'amiral anglais et prirent une part très-vive à cette 
conférence orageuse ; mais, quand bien même de 
pareils conseillers n'eussent pas été à ses côtés, il 
est probable que la conduite de Nelson n'eût point 
été différente en cette occasion. Proclamé dans 
l'Europe entière le champion de la légitimité, 
Nelson était alors enivré de sa propre gloire. Sa 
raison s'altéra au contact de tant d'adulations et 
s'égara dans un dévouement aveugle. Il avait 
d'ailleurs professé de tout temps une singulière 
estime pour cette espèce de courage qu'il appelait 
courage politique y et qu'il faisait consister dans 
Tadoption de mesures hardies et extrêmes, chaque 
fois que les circonstances semblaient en exiger 
l'application. U se louait lui-même de savoir pren- 



a02 6UERR£S MARITIMES. 

dre en ces occurrences une détermination prompte 
et énergique^ et d'être au besoin tm homme de tête 
aussi bien qu'un homme de cœur. Alliant à cette 
initiative irréfléchie une persistance opiniâtre^ dès 
qu'il se fut engagé dans cette voie détestable où 
allait se souiller son honneur^ il ne voulut plus 
reculer. 

L'infortuné Caracciolo supplia deux fois le lieu- 
tenant Parkinson^ à la garde duquel il était confié^ 
d'intercéder pour lui auprès de lord Nelson. Il de- 
mandait un second jugement; il demandait^ du 
moinS; s'il devait subir sa sentence^ la faveur d'être 
fusillé. « Je suis vieux^ disait-il; je ne laisse point 
d'enfants pour pleurer ma mort^ et Ton ne peut me 
supposer un vif désir de prolonger une vie qui, 
dans le cours de la nature, devait bientôt finir; 
mais le supplice ignominieux auquel je suis con- 
damné me semble trop affreux. » Le lieutenant 
Parkinson n'obtint aucune réponse de l'amiral, 
quand il lui transmit cette requête; il voulut in- 
sister, plaider lui-même la cause du malheureux 
vieillard : Nelson Técoutait, pâle et silencieux. Par 
un effort soudain, il domina son émotion : a Allez, 
monsieur, dit-il brusquement au jeune officier, 
allez, et faites votre devoir ! » Réduit à une der- 
nière espérance, Caracciolo pria le lieutenant Par-^ 
kinson de tenter une démarche auprès de lady 
Hamilton; mais lady Hamilton avait fermé sa 



L 



CHAPITRE XX. 303 

porte et ne sortit de sa chambre que pour assister 
aux derniers instants du vieillard, qui avait fait un 
inutile appel à son humanité. L'horrible exécution 
eut lieu^ ainsi que Nelson Tavait prescrit^ à bord 
de la frégate la Minervb^ mouillée sous les canons 
du Foudroyant, et le comte de Thurn en adressa 
à Tamiral anglais ce rapport sommaire, comme 
sll eût voulu renvoyer à qui de droit la responsa- 
bilité de ces odieux détails : « Si da parte a sua 
eccellenza Vammiraglio lord Nelson, d'essere stata 
eseguita la senienza di Francesco Caracciolo nella 
maniera da lui ordinata ^. » Le corps de Caracx^iolo 
resta suspendu à la vergue de misaine de la Mi- 
nerve jusqu'au coucher du soleil. La corde qui 
avait mis fin à ses jours fut alors coupée, et son 
cadavre^ jugé indigne de la sépulture^ fut aban- 
donné au milieu du golfe. Cet acte sauvage ac- 
compli ^ Nelson en consigna la mémoire dans son 
journal^ au milieu des événements de mer^ et ainsi 
qu'il l'eût fait d'un incident ordinaire. 

« Samedi, 29 juin. — Petite brise. — Temps couvert. — 
Le vaisseau portugais la Rainha et le brick le Balloon 
mouillent sur rade. — Assemblé une cour martiale. — Jugé, 
condamné et pendu Francesco Caracciolo, à bord de la fré- 
gate napolitaine la Minerve. » 

^ € Son excellence Tamiral lord Nelson est prévenu que la 
sentence de Francesco Caracciolo a été exécutée de la façon 
qu'il avait ordonnée. » 



304 GUERRES MARITIMES. 

Quel étrange égarement raffermissait donc ainsi 
ce cœur troublé ? A travers quel prisme mensonger 
Nelson pouvait-il envisager cette exécution barbare 
pour n'y voir qu'un acte régulier de justice mili- 
taire ? Qui l'avait chargé de prendre en main la 
vengeance de la cour de Naples? Qui l'avait auto- 
risé à soustraire à la clémence royale un vieillard 
qu'elle eût peut-être sauvé? Pourquoi cette initia- 
tive^ pourquoi cette précipitation funeste^ pourquoi 
ce meurtre inutile? Les massacres dont Naples fut 
bientôt le théâtre excitèrent en Europe une répro- 
bation générale ; mais cet horrible épisode vint je- 
ter un éclat plus lugubre encore sur la part qu'avait 
prise Nelson à ces malheureux événements : Fox^ 
le premier^ dénonça au parlement ces excès de la 
légitimité^ dont la honte, par un manque de foi sans 
exemple peut-être dans les fastes de la guerre^ avait 
rejailli jusque sur le pavillon britannique. Nelson 
sentit où portait cette attaque et voulut se justifier ; 
maiS; mieux inspirés^ ses amis supprimèrent sa 
protestation. 

« Les rebelles, disait l'amiral, n'avaient obtenu qu'un ar- 
mistice, et tout contrat de ce genre peut être rompu au gré 
de l'une des deux pii^rties contractantes. . . Je suppose que ia 
flotte française fût arrivée dans la baie de Naples, les Fran- 
çais et les rebelles auraient-ils un instant respecté celte 
trêve? Non, non, eût dit l'amiral français, je ne suis point 
venu ici pour jouer le rôle de spectateur, mais pour agir. 
L'amiral anglais en a dit autant; il a déclaré, sur son bon- 



k 



- CHAPITRE XX. 30î> 

nenr, que Tarrivée de Tune des deux flottes , anglaise ou 
française, était un événement qui devait détruire toute con- 
vention préalable, car l'amiral français ni l'amiral anglais 
ne pouvaient venir à Naples pour y rester les bras croisés . . . 
J'ai donc proposé au cardinal de faire savoir aux Français 
et aux rebelles, en son nom et an mien, que l'armistice se 
trouvait rompu par le seul fait de la présence de la flotte 
britannique devant Naples ; . . . que les Français ne seraient 
point considérés comme prisonniers de guerre, si, dans 
deux beures , ils avaient livré le château Saint-Elme aux 
troupes de Sa Majesté ; mais que , pour les rebelles et les 
traîtres, aucune puissance humaine n'avait le droit de s'in- 
terposer entre eux et leur gracieux souverain, et qu'ils de- 
vaient s'en remettre entièrement à sa clémence, car aucune 
autre condition ne leur serait accordée. . . Le cardinal a re- 
fusé de s'associer à cette déclaration ; je l'ai signée seul et 
je l'ai envoyée aux rebelles. Ce n'est qu'après l'avoir reçue 
qu'ils sont sortis de leurs forts, comme il convenait à des re- 
belles, et comme le feront, j'espère, tous ceux qui trahiront 
leur roi et leur pays , pour être pendus ou traités selon le 
bon plaisir de leur souverain. » 

Il est difficile de comprendre comment une na- 
ture droite et généreuse put s'abaisser à d'aussi 
misérables sophismes; comment cet homme^ dont 
la marine anglaise admirait la mansuétude et la 
loyauté^ qui ne vit jamais sans pâlir fustiger un de 
ses matelots^ sut trouver le triste courage de violer 
un engagement sacré et de commander le supplice 
d'un frère d'armes et d'un vieillard. L'influence de 
iady Hamilton a dû contribuer sans doute à ces ré- 
solutions funestes ; mais il faut laisser aux passions 
politiques, de toutes les passions les plus impi- 

26. 



306 GUERRES MARITIMES. 

toyablos^ la part de responsabilité qu'elles ont le 
droit de revendiquer dans ce double crime. C'est 
à elles surtout qu'appartient ce fatal pouvoir de 
renverser toute notion d'humanité et de justice^ de 
mettre le mépris des droits les plus sacrés et des 
lois les plus saintes au rang des vertus de l'homme 
d'État. Aux yeux de lord Spencer^ les motifs qui 
avaient dicté la conduite de Nelson parurent aussi 
purs et aussi honnêtes que le succès de ses mesures 
avait été complet, La morale des grands gouverne- 
ments, il faut en convenir^ à fait quelque cheihin 
depuis 1799. 



V 



CHAPITRE XXI, 



Réaction royaliste. — Armée de Nelson à Yarmonth. 

6 novembre 1800. 



Dès le mois d'avril 1799, Troubridge, plein d'ar- 
deur, eût voulu que Ferdinand IV vînt le rejoindre 
devant Naples; mais Nelson connaissait miteux le 
souverain des Deux-Siciles. a Où prenez- vous donc 
de pareilles idées ? écrivait-il alors au capitaine du 
CuLLODEN. Dévoué comme il Test à la cause royale, 
le peuple n'aurait qu'à courir aux armes. Le roi, 
s'il était sur les lieux, devrait nécessairement se 
mettre à la tête de ses sujets, et pour cela, je vous 
répondsqa'il n*y consentira jamais, n Ainsi, quand 
il eût fallu combattre et reconquérir son royaume, 
Ferdinand IV s'était tenu éloigné de sa capitale. Il 
allait y rentrer pour y donner le signal de nouveaux 
crimes et de nouveaux désordres. Le 5 juillet, lais- 
sant la reine à Palerme, il arriva à Naples sur une 
frégate napolitaine qu'escortait la frégate anglaise 
LE Seahorsb. Tout ce que put <rf)tenir de lui le 
capitaine Foote (et il l'obtint comme une &veur 



308 GUERRES MARITIMES. 

personnelle accordée à ses services)^ ce fut la con- 
firmation de la capitulation de Castellamare. Celle 
qui avait été conclue avec les garnisons du Château- 
Neuf et du fort de TOEuf fut méconnue par le roi 
de Naples^ comme elle l'avait été par Tamiral an- 
glais^ et une ordonnance royale^ enveloppant dans 
une proscription générale plus de 40 000 citoyens, 
déclara passible de la peine capitale quiconque 
avait porté les armes contre le peuple ou le cardi- 
nal^ avait accepté quelques fonctions de la républi- 
que^ pris part à Térection de Tarbre de la liberté ou 
assisté à la destruction des emblèmes du pouvoir 
légitime. Excitée par cette proclamation, la vile 
populace obéit à sa férocité instinctive. Les lazaroni 
furent une seconde fois les maîtres dans Naples. Ils 
pénétraient dans les maisons sous prétexte d'y 
chercher des jacobins, mais en réalité pour s'y li- 
vrer au pillage; traînaient dans les rues les mal- 
heureux qui leur étaient suspects, les conduisaient 
eux-mêmes dans les prisons trop étroites déjà, 
dressaient des bûchers sur les places publiques, et^ 
après y avoir précipité des hommes encore vivants, 
se disputaient quelques lambeaux de leur chair à 
demi brûlée. Et cependant le roi tenait sa cour à 
bord du Foudroyant, y recevait les grossiers hom 
mages de ses fidèles sujets, et Nelson écrivait à 
lord Keith : <k On ne peut, sans se sentir ému, être 
témoin de la joie que fait éclater le peuple de Na- 



s 

\ 




CHAPITRE XXI. 300 

pies; il faut entendre les cris d'enthousiasme dont 
tous ces hommes saluent leur père, car le roi^ pour 
eux^ n'a plus d'autre, nom A peu d'exceptions près, 
la conduite des nobles n été infâme ; mais le roi en 
est instruit^ et je me réjouis de le voir si bien dis- 
posé à rendre à chacun la justice qui lui est due.. 
Dieu merci^ tout va bien. Ce pays-ci sera plus heu- 
reux que jamais : c'est le vœu le plus cher de Leurs 
Majestés. » Que conclure de pareilles paroles? que 
penser de celui qui les profère ? Faut-il s'indigner 
de son hypocrisie^ ou le plaindre de son aveugle- 
ment? 

Secondés par un détachement considérable pris 
à bord des vaisseaux anglais^ les alliés^ pendant 
que ces horreurs se passaient à Naples^ rempor- 
taient de nouveaux avantages. Après avoir fait ca- 
pituler le fort Saint-EIme et repris les otages, 
dernière garantie des malheureux patriotes^ ils 
avaient mis le siège devant Capoue et Gaête , mm, 
en ce moment, lord Keith quittait la Méditerranée 
à la suite de l'amiral Bruix, et appelait à la défense 
de Hinorque, laissée à la merci de quelques vais- 
seaux espagnols mouillés à Cailhagène, l'escadre 
que Nelson avait mise au service du roi des Deux- 
Siciles. Malgré les ordres réitérés de lord Keith, 
Nelson ne voulut point abandonner les côtes d'Italie 
avant d'avoir rangé sous l'obéissance du souverain, 
qui venait de le créer duc de Broute, la totalité de 



3i0 GUERRES MARITIMES. 

son royaume. Quoique Minorque n'eût point été 
attaquée^ Fobstination de Nelson à résister aux in- 
jonctions de Tamiral Keith fut vivement blâmée 
par l'amirauté. Personne n'ignorait d'ailleurs^ en 
Angleterre^ à quel point Tillusire amiral était sub- 
jugué par la cour de Naples. Les journaux en mur* 
muraient^ et ses amis en concevaient de justes 
alarmes. 

Dès que Gaëte et Capoue eurent capitulé^ Nel- 
son^ inquiet des conséquences de sa résolution^ 
s'empressa d'expédier la plus grande partie de ses 
forces à Hahon et revint à Palerme avec le rot de 
Naples. Déjà les généraux Schipani et Spanô^ pris 
les armes à la main^ avaient été immolés au stérile 
besoin de vengeance qui présidait à (^tte fatale 
restauration. Le général Mas$a^ qui avait rédigé la 
capitulation ; Éléonore Pimentel^ cette femme hé- 
roïque, ce grand rebelle^ comme l'appelait Nelson, 
les avaient suivis au gibet. Ëttore Caraffa^ Gabriel 
Hanthonè, Dominique Cirillo, dont la reine elle- 
même implora vainement la grâce à genoux ; la 
marquise de San-Felice, que l'intercession de la 
princesse Marie-Clémentine, mariée à l'héritier du 
trône, ne put parvenir à sauver; tant d'autres vic- 
times non moins illustres et non moins regretta- 
bles, ne marchèrent au supplice qu'après le départ 
du roi. Les agents que Ferdinand IV avait investis 
de son autorité ne vengèrent que trop bien alors 




CHAPITRE XXI. 311 

ses droits un instant méconnus. En quelques mois^ 
leur zèle mercenaire eut fait couler plus de sang 
et de larmes que n'en avait coûté la guerre civile. 
Sourd à toute prière^ Ferdinand confirmait ces 
horribles sentences, a Le roi est dans le fond un 
excellent homme ^ écrivait Nelson ; mais il est diffi- 
cile de le faire changer d'opinion. Pour quelque 
cause que je ne comprends pas^ l'acte d'amnistie^ 
signé depuis près de trois mois^ n'a pas encore été 
promulgué... On ne peut cependant couper la tête 
à tout un royaume j quand bien même ce royaume 
ne serait composé que de coquins. » Ces violences 
judiciaires prirent de telles proportions^ que le ca- 
pitaine Troubridge^ ce héros bourru que Nelson 
avait laissé à Naples avec le Cdlloden^ et qui n*avait 
pas^ comme il le disait lui-même^ le cœur plus ten- 
dre qu'un autre, s'émut enfin de ces atrocités et 
commença à craindre qu'on ne poussât trop loin la 
réaction. « Aujourd'hui^ écrivait-il à Nelson^ le 
20 août i 799^ onze des principaux jacobins^ princes^ 
ducs^ représentants du peuple^ ont été exécutés; 
des femmes ont partagé leur sort. J'espère sincè- 
rement qu'ils en finiront bientôt sur une grande 
échelle, et qu'ils proclameront alors une amnistie 
générale^ car la mort nest rien auprès de leurs 
prisons» » 

Malgré les pleins pouvoirs qu'elle avait reçus de 
Ferdinand Vf, la conunission de gouvernement; 



312 GUERRES MARITIMES. 

établie à Naples sous le nom de junte royale n'était 
point entièrement satisfaite encore. Elle réclamait 
avec instance le rappel du cardinal Ruffo^ qui 
n'était^ disaitrcUe au capitaine Troubridge^ qu'un 
véritable embarras^ et nuisait par sa présence à 
rentier rétablissement de Tordre. Le roi n'avait 
guère le temps de songer à ces réclamations : il 
s'occupait alors de la fête de sainte Rosalie^ et la 
junte dut écarter^ comme elle l'entendrait^ les ob- 
stacles que lui suscitait le cardinal. Il est probable 
qu'elle y réussit complètement; car^ un mois après 
le départ du roi^ Troubridge écrivait à lord Nelson 
. que plus de quarante mille familles gémissaient sur 
le sort de quelques parents emprisonnés. « Il est 
temps^ lui disait-il^ de proclamer une amnistie : 
non pas que je sois d avis qu'on ait fait encore assez 
d'exemples ; mais la loi est si lente^ que les inno- 
cents comme les coupables tremblent d'être jetés 
dans les cachots et de voir le glaive si longtemps 
suspendu sur leurs têtes. Les biens des jacobins se 
vendent ici à vil prix^ et les gens du roi sont ceux 
qui les achètent. Aussi^ saisissent-ils tous les pré- 
textes pour emprisonner un homme afin de le 
voler. » 

m 

Troubridge était l'intime ami de Nelson comme 
il l'avait été de lord Jervis. C'était un homme rude^ 
mais loyale et justement estimé dans la marine an- 
glaise. Nelson lui avait accordé toute sa confiance 




CHAPITRE XXI. 313 

et lui permettait d'user à son égard d'une franchise 
qu'il n'eût peut-être point tolérée chez un autre. 
A peine les Français eurent-ils évacué les derniers 
points qu'ils occupaient en Italie^ Rome et Civita- 
Vecchia^ que Troubridge fut envoyé à Malte pour 
en poursuivre le siège. Il eût voulu y entraîner 
Nelson et l'enlever ainsi aux séductions de la cour. 

« Pardonnez-moi, milord (lui écrivait-il), pardonnez-moi; 
mais c'est ma sincère estime pour vous qui m'encourage à 
aborder ce sujet. Je sais que vous n'éprouvez aucun plaisir 
à passer la nuit entière à jouer aux cartes. Pourquoi donc sa- 
crifier votre santé, vos goûts, votre bien-être, votre argent, 
tout enfin, dans cette misérable cour? J'espère que la guerre 
se terminera bientôt, et que la paix, en nous arrachant à ce 
repaire d'infamies, nous rendra les sourires des femmes de 
notre pays... Vous ignorez, milord, la moitié de ce qui se 
passe; vous ignorez ce qu'on en dit. Âh! si vous saviez ce 
que souffrent pour vous vos amis , je suis sûr que vous 
rompriez avec toutes ces fêtes nocturnes. On ne parle partout 
que des désordres de Palerme. Je vous en supplie, quittez 
ce pays ! Je voudrais que ma plume pût exprimer ce que 
j'éprouve. Vous n'hésiteriez pas à céder à mes instances. Ce 
n'est que ma sincère estime pour votre caractère , je vous 
le répète, milord, qui me donne la force de m'exposer ainsi 
à votre déplaisir ; mais, en vérité, l'intérêt de mon pays m'y 
oblige... Je maudis le jour où nous sommes entrés au ser- 
vice de ce gouvernement napolitain ! Nous avons une répu- 
tation à perdre, milord ; ces gens-ci n'en ont point. Notre 
pays est juste sans doute, mais il est sévère, et je prévois 
d'ici que nous perdrons bientôt le peu que nous avons gagné 
dans son estime. » 

On commençait^ en effets à se plaindre haute- 
I. ?• 



314 GUERRES MARITIMES. 

ment en Angleterre de la conduite scandaleuse de 
Tamiral Nelson, a On dit, lui écrivait le vice-amiral 
Goodall, un de ses plus anciens amis; on dit, mon 
cher lord, que vous êtes Renaud dans les bras d'Ar- 
mide, et qu'il faudrait la fermeté d'Dbald et de son 
compagnon pour vous arracher aux charmes de 
Tenchanteresse. » Ces bruits malveillants tiiiirent 
par prendre une telle consistance, que lad y Hamil- 
ton elle-même crut devoir y répondre. Ce fut à 
son ancien amant, l'honorable Charles Greviile, 
neveu de sir William Hamilton, qu'elle adressa ses 
plaintes hypocrites. 

<c Nous sommes plus unis et plus heureox que jamais 
(lui écrivait-elle le 25 février 1 800, n'en déplaise à ces infâ- 
mes journaux jacobins, si jaloux de la gloire de lord Nelson, 
de celle de sir William et de la mienne. . . Lord Nel.-on est, 
dans toute l'acception du mot, un grand homme et un 
homme vertueux ; mais c'est là le prix que nous devions 
attendre de nos peines et de nos sacrifices. Parce que nous 
avons perdu notre santé au service de la bonne cause, il 
faut maintenant que notre réputation soit poignardée dans 
l'ombre. On a commencé par dire que sir William et lord 
Nelson s'étaient battus : ils vivent ensemble comme deux 
frères; que nous nous avions joué et perdu : lord Nel- 
son ne joue jamais, je puis vous en donner ma parole d'hon- 
neur. Soyez donc assez bon, je vous prie , pour démentir 
ces viles calomnies. Sir William et lord Nelson en rient ; 
mais moi, je suis grondée par la reine et par eux tous, pour 
m'en être laissé affliger pendant un jour. » 

L'amiral Keith, cependant, de retour dans la 



CHAPITRE XXI. 3ir> 

Méditerranée^ était venu établir lui-même sa croi- 
sière devant Halte^ et Nelson avait été contraint de 
le suivre. Sa bonne fortune voulut qu'il atteignit 
près du cap Passaro^ pendant que lord Keith gar- 
dait l'entrée du port de Malte^ le Généreux, vaisseau 
de 74^, échappé jadis au désastre d'Aboukir *. As- 
sailli par 2 vaisseaux et i frégate^ le Généreux fut 
obligé de se rendre, et le brave contre-amiral Fer- 
rée, dont il portait le pavillon, perdit la vie dans ce 
comt)at. Un éclat de bois Tavait déjà blessé à Tœil 
gauche; mais il refusait de quitter son poste, a Ce 
n'est rien, mes amis, disait-il aux matelots qui 
Tentouraient ; ce n'est rien, continuons notre be- 
sogne. Si Le visage couvert de sang, il commandait 
encore lui-même la manœuvre, quand un boulet 

^ Le Généreux, sous les ordres du capitaine Lejoille, avait 
forcé le blocus de Corfou et s'était rendu à Ancâne pour y 
demander des secours. Accompag^né de neuf transports qui 
portaient environ 1 000 hommes de troupes et des vivres, le 
capitaine Lejoille partit d'Ancône dans les derniers jours du 
mois de février 17U9, et vint se présenter à l'entrée du port 
de Brindes. Cette ville était alors au pouvoir des insurgés, 
que commandait le Corse Boccbeciampe. le Généreux s'é> 
tant échoué , par la faute de son pilote, sous les batteries 
de la citadelle, ces batteries ouvrirent leur feu sur le vais- 
seau, et le premier boulet tua le capitaine Lejoille et blessa 
le général Clément, qui commandait les troupes. Après une 
canonnade assez prolongée, un détachement de soldats fut 
jeté à terre et enleva la citadelle. Boccheciampe fut tué dans 
cet assaut. Le Généreux rentra à Ancône et de là à Toulon, 
où il reçut le pavillon du contre-amiral Ferrée. 



316 GUERRES MARITIMES. 

lui enleva la jambe droite. II tomba sans connais- 
sance sur le pont; et mourut au bout de quelques 
minutes. 

Nelson conduisit le Généreux à Pamiral Keith. 
Rappelé devant Gênes^ que Hasséna défendait avec 
un si admirable héroïsme contre Tarmée autri- 
chienne^ cet amiral lui laissa le soin de bloquer le 
port de Halte ; dont l'investissement se trouvait 
complet depuis que le brigadier général Graham y 
avait conduit une partie des troupes anglaises qui 
tenaient garnison à Messine. Retenu loin de la cour^ 
Nelson ne cessait de se plaindre de sa santé et d'in- 
sister auprès de lord Keith pour qu'il l'autorisât à 
rentrer à Palerme. En vain ce dernier lui représen- 
tait-il la nécessité de ne point disséminer ainsi ses 
forces; en vain lui défendait-il d'aller se ravitailler 
ailleurs qu'à Syracuse; en vain Troubridge lui ré- 
pétait-il : « Malle ne peut tarder à se rendre^ les 
seuls navires qui restent encore de la flotte d'A- 
boukir sont mouillés dans ce port; écoutez les in- 
stances d'un ami sincère^ ne retournez point en 
Sicile maintenant. Il peut être désagréable pour 
vous de rester sous voiles : eh bien ! laissez là le 
Foudroyant; arborez votre pavillon à bord du 
CuLLODEN^ qui peut demeurer au mouillage^ et 
chargez-vous de diriger les opérations du siège de 
concert avec le général. » Nelson n'y put tenir : 
comme Antoine, il eût en ce moment sacrifié un 




CHAPITRE XXI. 317 

monde à son amour^ et ne l'eût point regretté. Au 
mois de mars iSOO^ il retourna à Palerme^ malgré 
la désapprobation de lord Keith^ et^ pendant son 
absence^ le Guillaume-Tell, en voulant échapper à 
la croisière anglaise^ fut capturé^ après une hé- 
roïque défense^ par 2 vaisseaux et i frégate. Nel- 
son essaya de se consoler d'avoir manqué cette 
occasion de compléter son triomphe, a Je remercie 
Dieu, écrivait-il à lord Keith^ de n'avoir point as- 
sisté à ce glorieux engagement, car ce n'est pas 
moi qui voudrais ravir la moindre feuille des lau- 
riers de ces braves gens. » 

Malgré la répugnance qu'éprouvait Nelson à 
quitter Palerme^ il lui fallut cependant reparaître 
devant Malte. Il y revint^ amenant avec lui sir Wil- 
liam et lady Hamilton, et quitta encore une fois 
cette croisière pour les reconduire en Sicile. En- 
fin, sir William fut rappelé en Angleterre, et Nel- 
son obtint d'y rentrer avec lui. Ce fut alors que le 
premier lord de l'amirauté, le comte Spencer, lui 
fit entendre ces sévères paroles : a J'aurais voulu, 
milord, que votre santé vous permit de rester dans 
la Méditerranée ; mais je crois, et c'est l'opinion de 
tous vos amis, que vous la rétablirez plus sûrement 
en Angleterre qu'en demeurant inactif dans une 
cour étrangère, quelque agréables que puissent 
être pour vous les hommages et la reconnaissance 
qu'on y accorde à vos services. » 

27. 



318 GUERRES MARITIMES. 

Le iO juin 1800^ Nelson partit de Palerme sur 
LE Foudroyant. La reine de Naples^ qui devait 
se rendre à Vienne^ sir William et lady Hamilton^ 
furent reçus à bord de ce vuisseau. Nelson débar- 
qua avec eux à Livourne. Ils travei-sèrent Tltalie 
au risque de rencontrer quelque détachement de 
Tarmée française, déjà victorieuse à Marengo, 
prirent passage à Ancône sur une frégate russe qui 
les conduisit à Trieste, et de là gagnèrent la capi- 
talede TAutriche. La reine s'y arrêta; maisNelson, 
sir William et lady Hamilton continuèrent leur 
voyage, et vinrent s'embarquer à Hambourg. Le 
6 novembre, le vainqueur du Nil arrivait à Yar- 
mouth. Il y fut accueilli par ces hommages spon- 
tanés que sait improviser l'enthousiasme populaire, 
hommages plus flatteurs pour lui que n'auraient 
pu Tétre tous les honneurs officiels. De Yarmouth 
à Londres, son voyage ne fut qu'un long triomphe. 
La multitude saluait de ses acclamations, sans ré- 
serve et sans arrière-pensée, le héros mutilé qui, 
depuis huit années, n'avait jamais cessé de com- 
battre au pren^ier rang, le chef aventureux dont 
le succès avait absous Taudace. L'instinct plus dé- 
licat des autres classes de la société, bien qu'elles 
s'associassent à ces justes transports, réprouvait 
déjà les erreurs du soldat heureux et les scandales 
de sa vie privée. Sir William et lady Hamilton 
n'avaient point quitté lord Nelson depuis son dé- 




CHAPITRE XXI. 319 

part de Palerme. Us le suivirent à Londres. Lady 
Nelson et le vénérable père de Tamiral virent ce 
couple odieux veni^ s'établir sous le toit môme où 
ils s'étaient réunis pour fêter le retour d'un époux 
et d'un fils; trois mois s'étaient à peine écoulés 
depuis ce retour si impatiemment attendu^ que 
Nelson, égaré par son fol amour, rejetait loin de 
lui une femme qu'il avait tendrement aimée, et à 
laquelle (triste aveu du honteux entraînement au- 
quel il obéissait) il adressa ce loyal et cruel adieu: 
« Je prends le ciel à témoin qu'il n'y a rien en vous, 
ni dans votre conduite, que je pusse reprendre ou 
que je voulusse changer ! » C'est alors que Nelson 
et CoUingwood se rencontrèrent à Plymouth. 
Promu au grade de vice-amiral de l'escadre bleue, 
le i'r janvier 1801, Nelson venait d'arborer son 
pavillon à bord du San-Josef. Le pavillon du 
contre-amiral CoUingwood flottait à bord du Bar- 
fleur. Depuis le jour où ils avaient combattu en- 
semble sous le cap Saint-Vincent et partagé avec 
le capitaine TroubridgeThonneur de cette journée, 
les deux amis avaient cessé de marcher du môme 
pas à la gloire et à la fortune. Le zèle ambitieux 
de Nelson avait été mieux servi par les circonstan- 
ces que le dévouement calme et résigné de Col- 
lingwood. Pair d'Angleterre, le premier avait un 
nom européen; la place du second n'était pas en- 
core marquée dans l'histoire. De ces deux hommes. 



320 



GUnBKS MARinMES. 



cependant^ celui qu'on enviait était celui qu'il eût 
fallu plaindre. Il avait la grandeur et la célébrité ; 
il avait perdu la paix de rame. 



PIN DU TOXB PRKMIER. 




TABLE 



Dit 



MATIÈRES CONTENUES DANS LE TOME PREMIER. 



Chapitre premier. Documents nouveaux sur les 
guerres de 1703 et de 1803. — Correspondance 

des amiraux Jervis, Nelson et CoIIingwood 1 

Chap. II. Jeunesse de Nelson Il 

Chap. III. Ouverture des hostilités entre la France et 

TAnglelerre. I" février 1793 28 

Chap. IV. Situation respective des deux marines en 
1793. — Reprise de Toulon par les troupes répu- 
blicaines 45 

Chap. Y. Occupation delà Corse par les Anglais.... GO 
Chap. Yl. Combat du 14 mars 1795 dans le golfe de 

Gônes. . 70 

Chap. YII. Combat du i3 juillet 1795, à la hauteur 

des tles d'Hyères 90 

Chap. VIII. L'amiral Jervis 101 

Chap. IX. Les Français en Italie 119 

Chap. X. La marine espagnole 133 

Chap. XI. Combats du cap Saint-Vincent. 14 février 

1797 14G 

Chap. XII. Insurrection des escadres anglaises 162 



322 TABLE DES MATIÈRES. 

Chap. XIII. NelsoD. chef d'escadre 177 

Chap. XIV. Tentative de Nelson sur l'tle de Ténériffe. 

24 juillet nul 188 

Chap. XV. Départ du général Bonaparte pour l'Egypte. 

19 mai 1798 198 

Chap XVI. Combat d'Aboukir. 1« août 1798 2i2 

Chap. XVII. Départ de Nelson pour Naples. 19 août 

1798 236 

Chap. XVIII. Arrivée de Nelson à Naples. 22 sep- 
tembre 1798. — Fuite de la cour en Sicile. 23 dé- 
cembre 17J.8 246 

Chap. XIX. La république parthénopéenne. — L'ami- 
ral Bruix dans la Méditerranée Mai-juillet 1799. .276 

Chap. XX. Retour de Nelson à Naples. — Mort de 

Caracciolo 289 

Chap. XXi. Réaction royaliste. ~ Arrivée d« Nelson 

à Yarmouth. 6 novembre 1800 307 



FIN PB I.A TABLE ni' TOME PREMIRH. 



OoiiiiL, typ. et stér. de CaiTi. 




-PÎT 



Wf t-ra*