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Full text of "Guichardin, historien et homme d'État italien au XVIe siècle. Étude sur sa vie et ses œuvres, accompagnée de lettres et de documents inédits"

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GU1CHARMN 

HISTORIEN ET HOMME D'ÉTAT ITALIEN 



AU XVIc SIECLE. 



M abeille. — TnipriiiKTh 1-1 Lithographie Ji les Karilu, 



GUICHARDIN 

HISTORIEN ET HOMME D'ÉTAT ITALIEN 

AU XVI e SIÈCLE. 

ÉTUDE SUR SA VIE ET SES OEUVRES 

ACCOMPAGNER 

DE LETTRES ET DE DOr.TJMENTS INEDITS 



PAR 



EUGÈNE BENOIST 

A.XflEN ÉLÈVE DE L'ÉCOLE NORMALE , PROrESSEl'R AU LYCÉE DE MARSEILLE. 



CH. ALBESSARD & BÉRARD !| AUGUSTE DURAND 



Editears-Cum miuionnaires. 
8, RUK GuÉNÉtiAUD, 



Libraire-Editeur 



7, rue des Grès, 



MARSEILLE, a la Librairie Générale, rue Pavillon, 25. 
1802. 






PRÉFACE. 



Parmi les écrivains que compte l'école historique du XVI e 
siècle en Italie les deux plus illustres sont , sans contredit , 
\ Machiavel et Guichardin. Cependant Machiavel est , à mon avis, 
\ beaucoup moins un grand historien , dans la véritable acception 
, du mot, qu'un grand publiciste. C'est donc d'après Guichardin 
\ qu'il est le plus possible d'apprécier l'art d'écrire l'histoire à 
^ son époque. Quel rang peut-on lui assigner entre les maîtres de 
* cet art? Quels motifs me portent à lui assigner cette place? 
Voilà l'objet de cette étude. Il est vrai que , sur mon chemin , 
je rencontre des questions d'un autre ordre, qu'il me faut en- 
tamer, sous peine de laisser mon travail incomplet. 

Guichardin est surtout célèbre comme historien ; mais il a pris 
part assidûment, et non sans y jouir d'une grande influence, 
aux luttes de son temps ; il a été l'un des principaux hommes 
d'état qui ont contribué à régler, au XVI e siècle, la situation 
de l'Italie et celle de Florence. Ses écrits politiques , récemment 
publiés, sont placés aujourd'hui à coté de ceux de Machiavel. 
Il m'est donc devenu nécessaire, vu l' importance politique de Gui- 
chardin et de ses ouvrages spéciaux , de leur consacrer des dé- 
veloppements assez longs , tout en essayant de les rapporter à la 



conclusion littéraire que je voulais foire prédominer. Je trouvais 
là matière à des appréciations d'une nature fort délicate, et don- 
nant prise à la controverse. Toutefois, je n'ai pas hésité. La 
condamnation de la politique d'intérêt et d'expédients n'éton- 
nera personne ; son principe même est une cause d'infériorité 
pour l'œuvre historique , au point de vue littéraire , et c'est ce 
que j'espère démontrer. En second lieu , deux systèmes d'orga- 
nisation se présentent pour l'Italie : celui de l'unité italienne 
absolue, et celui de l'union en face de l'étranger, tandis que , 
intérieurement , les divers membres du corps national resteraient 
distincts et, comme on dit aujourd'hui , décentralisés. La lutte 
de ces systèmes se reproduit en tout temps ; mais l'idée de l'unité 
est plus particulièrement le fond du machiavélisme. Elle a donné 
la naissance à la doctrine même de Machiavel qui , érigeant en 
théorie les maximes de son temps , n'a vu le salut de la patrie 
que dans l'extrême démocratie et la tyrannie , nous dirions au- 
jourd'hui la dictature, opérant de force l'unité ; c'est en cela 
que consiste , ce me semble , la véritable originalité de Machia- 
vel , quoiqu'on ait surtout qualifié de machiavélisme les idées 
qui lui étaient communes avec bien d'autres , et qu'il a seule- 
ment exprimées avec plus de génie. Il me paraît hors de doute 
que Guichardin a préféré l'union. Il est donc machiavéliste , pré- 
cisément en ce qui n'est pas propre à Machiavel ; sur la question 
italienne , il pense autrement, et, j'ai dû le dire , en appréciant 
le sens historique dont il a fait preuve. Enfin la biographie du 
Florentin et l'examen de quelques-uns de ses ouvrages m'ont 
fourni l'occasion de ramener la lumière sur plusieurs parties de 
l'histoire de Florence, où je diffère d'opinion avec quelques au- 
teurs de livres estimés. On est généralement d'accord pour ac- 
cabler du reproche de trahison tous ceux qui ne se rallièrent point 



III 

au gouvernement républicain de 1502 et à celui de 4527. 
Sismondi poursuit la mémoire des adversaires de Pierre Soderini 
et des fauteurs de Niccolô Capponi. M. Perrens, dans son Sa- 
vonarole , traite sévèrement aussi ceux qui firent opposition au 
système dont le fameux dominicain fut le promoteur. M. Ampère, 
dans un article brillant 4 sur une publication remarquable de 
l'école antiquaire de Florence, semble accepter les arguments 
et embrasser les haines de Jacques Pitti , l'acharné contradicteur 
de Guichardin. Je ne sais si Ton trouvera que j'aie réussi en 
suivant un autre parti ; du moins cette vue a fait que je me suis 
étendu avec plus de complaisance sur les passages où je croyais 
pouvoir réformer ou compléter leurs assertions. Cela élargissait 
un peu le cadre que je me suis tracé , mais , je le pense du 
moins , offrait quelque intérêt , et contribuait , dans une certaine 
mesure , à la conclusion de cette étude. 

Les documents historiques que j'ai insérés à la fin du volume 
n'ont pas la prétention d'être une publication définitive , et qui 
fasse connaître à fond Guichardin. Il faut attendre le résultat du 
patient travail dirigé par M. Canestrini * , pour posséder le Gui- 
chardin complet et authentique. Mais , comme ce travail est bien 
long à s'imprimer, je me suis cru autorisé à choisir, dans les 
archives ouvertes à tout le monde , quelques pièces assez cu- 
rieuses qui nous montrent , à l'occasion d'événements considé- 
rables , la manière d'écrire et de penser du Florentin aux di- 
verses époques de sa carrière. D'ailleurs , M. Canestrini et M. le 
comte Luigi Guicciardini eux-mêmes m'ont communiqué des 
fragments dont , avec leur permission , je fais tout de suite part 

* Revue des Deux Mondes, Ut septembre 1856.— 2 Opère inédite di M.Fran- 
cesco Guicciardini appresso Barbera e Bianchi e Comp. Firenze, 1857, 1858, 
1859. A l'heure où j'écris il en a déjà paru trois volumes in-8o. Le tout en 
formera huit ou dix. 



IV 



au public. J'y joins deux ou trois morceaux officiels, où l'on 
verra le style du temps dans la rédaction des dépêches diploma- 
tiques, ou des procès-verbaux de délibérations administratives. 

Je termine en consignant ici mes remercîments pour tous ceux 
qui m'ont encouragé dans mon travail , parmi lesquels je citerai 
M. Desjardins , doyen de la faculté des lettres de Douai , à qui 
j'ai dû d'être mis en rapport avec les archivistes florentins ; 
M. Canestrini lui-même , membre du parlement national italien, 
dont la complaisance a été il ne se peut plus entière ; M. Bonaïni, 
Surintendant général des archives de Toscane ; M. Passerini , 
directeur d'une des branches de la même institution ; M. Guasti, 
secrétaire de la Surintendance , qui a bien voulu collationner 
lui-même les copies de mes documents ; M. Atto Vanucci , pro- 
fesseur à l'Institut de perfectionnement, à Florence ; et enfin le 
vénérable M. Yieusseux , dont les Français qui ont séjourné en 
Toscane , appelés par leurs études , ont pu apprécier la bien- 
veillance et le gracieux accueil. 



INTRODUCTION. 



Si F Italie pendant la longue suite des âges illustres qui com- 
posent son histoire n'a jamais cessé d'être à la fois un des. pays 
les plus tourmentés et les plus glorieux du monde, sans contre- 
dit , la première partie du XVI e siècle est dans les temps moder-. 
nés, l'époque où elle a enduré les plus cruelles souffrances, et 
où son génie a brillé du plus vif éclat. 

C'est sur elle que sont alors fixés tous les regards, c'est con- 
tre elle que sont dirigés tous les efforts de l'Europe. Les Fran- 
çais, les Espagnols, les Allemands, les Suisses se la disputent 
et s'en arrachent les débris ; les Anglais eux-mêmes malgré 
leur éloignemenl interviennent dans les négociations dont elle 
est l'objet. Toutes les ligues ont directement et indirectement 
pour but d'enlever ou d'assurer à quelque prince la possession 
de ses provinces et de ses royaumes. 

Aussi, champ de bataille où luttent les ambitions rivales, 
proie offerte à toutes les cupidités, tandis que les rois étrangers 
ménagent leurs états et leur épargnent les horreurs de la 
guerre, c'est elle qui reçoit tous les coups, c'est elle qu'acca- 
blent tous les désastres. C'est elle qui paie tous les frais de toutes 
les campagnes et son sang coule à flots dans la victoire comme 
dans la défaite. Quelle nation n'a pas un crime envers elle à se 
reprocher pendant cette interminable série de combats qui 's'en- 
chaînent les uns aux auttes durant un demi siècle? Je ne parle 
pas de la férocité dont les Suisses font preuve à chaque instant ; 
mais si les Espagnols et les Allemands ont saccagé Milan et 



Rome ', les Français ne leur avaient-ils pas donné l'exemple à 
Capoue et à Brcscia*? L'insolence française n'était-elle pas 
aussi odieuse que la brutalité allemande et l'orgueil espagnol? 
On s'étonne au récit des exactions sans trêve ni mesure qui pè- 
sent sur la malheureuse contrée ; on ne peut comprendre où elle 
trouve tant d'or pour solder les troupes qui la dévorent; pour 
acheter tant de paix mal assurées, pour satisfaire l'avidité des 
vainqueurs qui l'oppriment. Enfin on s'indigne surtout, en 
voyant, malgré le mépris que les étrangers affichent hautement 
pour eux 8 , un si grand nombre d'Italiens parmi les chefs qui 
servent le roi de France, le roi d'Espagne, ou l'Empereur. * 

C'est qu'alors les Italiens ne savent pas s'unir pour résister 
à l'ennemi. C'est là leur mal le plus funeste; ils le sentent, 
mais ne peuvent s'en guérir. Ils sont incapables d'abdiquer leurs 
haines ou leurs ambitions particulières, ou du moins de les su- 
bordonner à un intérêt général. Ils sont trop passionnés pour ne 
pas suivre jusqu'au bout le désir ou le sentiment qui les entraîne. 
Aussi pour un peu d'argent, pour une tyrannie 5 , pour quelques 
places bientôt ravies par un perfide bienfaiteur 6 , vendent-ils 
leur patrie, leur honneur, leur famille, leur sang. Quelques-uns 
moins avilis se consument dans de vaines agitations, d'autres 
plus prudents ne consultent qu'un lâche égoïsme et cherchent 
seulement à s'agrandir ou à se sauver eux-mêmes grâce aux 
désastres de tous. 7 

Quel est le terme de tous ces malheurs et de toutes ces fautes? 
Une ruine complète et irréparable. Tandis que la suprématie 
religieuse de Rome est anéantie sur l'Allemagne et sur TAngle- 



* Guich. Hist. «Filai. XVII, 3 ; XVIII, 3. 

2 Ibid. V, * ; X, 4. — * Voyez les ratHeries du capitaine ïmbaut. Guich. Hist. 
d'Italie. V, 4. — 4 Les Orsinj, les Colon na, les Trivulce, les Jean de Médieis, 
les San-Severino, etc. — 5 Les Bentivoglio à Bologne en 15 ta, Malatcsta 
Baglioni en 1530. — 6 Les Florentins pour ravoir Pise , les Vénitiens en 
1199 pour obtenir Crémone et la Ghiara d'Adda. 

7 1 Veneziani procedevano con consigli separati da consiglj comiini; c aspet- 
tandodi cresecre dali'altrui disunionc e travagli, stavano attenti e preparati a 
vajcrsi d'ogni accidente che potesse aprir loro la via alFimpcrio di tutta l']talia. 
Guicc. Slor. d'ital. I, 1. 



— 3 — 

terre, le prestige du Pape achève de s'effacer aux yeux mêmes 
de ceux qui reconnaissent encore son autorité. Enfin l'Italie perd 
celte indépendance qu'au moyen-âge elle avait su conserver mal- 
gré ses divisions. Charles-Quint, vainqueur des Français, oc- 
cupe Naples. Le Pape à Rome , les Médicis à Florence, Sforza à 
Milan deviennent les instruments de sa politique, ou en suivent 
malgré eux l'impulsion. Les petits états du centre, républiques 
et duchés, ne peuvent rien contre une puissance si formidable 4 . 
Les souverains du Piémont attaqués par les Français se jettent 
dans les bras de l'Empereur, et ensuite du roi d'Espagne, tan- 
dis que Venise, dont le commerce est ruiné par la découverte 
de l'Amérique et du passage aux Indes *, lutte obscurément 
contre les Turcs, sans rien tenter d'important en Italie. Long- 
temps le joug de la servitude n'a fait que s'appesantir. Soumis 
aux armes ou à l'influence des étrangers, le pays, qui jadis avec 
les Romains domina le monde, n'a plus été libre pendant de 
longues années. 

Comme compensation à ces misères le commencement du 
seizième siècle est, il est vrai, le moment où les arts et les let- 
tres se développent avec le plus de magnificence, et arrivent à 
un degré de perfection extraordinaire. L'Italie semble seulement 
alors être maîtresse de son génie et se posséder pleinement, sans 
défaillances comme sans tâtonnements. Plus d'essais imparfaits, 
pas encore des raffinements de mauvais goût qu'amène la déca- 
dence; des œuvres achevées, non pas sans doute à l'abri de toute 
critique (quel peuple ou quel temps pourrait se vanter d'avoir 
atteint aussi haut?) , mais admirables et dignes de devenir des 
modèles en leur genre. 

Dans les arts l'Italie du seizième siècle et surtout des trente 
premières années est restée sans rivale et a fait l'éducation de 
l'Europe entière. La peinture, la sculpture, T architecture pro- 
duisent à la fois des chefs-d'œuvre. Alors paraissent Léonard, le 
Pérugin, Raphaël, le Corrège, Titien, Michel-Ange. 

i Guich. Hist. (Vital, liv. XIX, XX. — 2 Guicli. Hisl. «l'Ilal. VI, 3. 



La littérature, sans égaler la gloire des arts du dessin, n'en est 
pas indigne toutefois. Sans doute le Dante n'a point d'émulé au 
seizième siècle. Avec son âge de foi , de liberté , de passions ter- 
ribles et grandioses, la poésie sublime est morte. Pétrarque n'est 
plus là pour chanter ses odes ou soupirer ses élégies. Mais un 
grand poète, l'Arioste, inaugure un genre nouveau, l'épopée 
héroï-comique 1 ; un autre à la fin du siècle célébrera dignement la 
croisade dans les strophes de l'immortelle Jérusalem. Derrièreeux 
plus d'un talent secondaire mérite encore de fixer l'attention *. 

On aurait tort de nier que divers motifs ont empêché les Ita- 
liens de réussir également et de mettre au jour dans tous les 
genres des œuvre classiques. 

Mais il en est où ils ont excellé , le discours politique, ou 
comme nous dirions aujourd'hui, l'œuvre du publiciste, et l'his- 
toire. 

Les temps étaient merveilleusement préparés pour que le dis- 
cours politique pût se montrer a\ec éclat. Les longues rivalités 
des nombreux états de la Péninsule ; les révolutions intérieures 
des cités et des républiques avaient exercé les esprits au méca- 
nisme des alliances et des institutions. L'expérience avait ins- 
piré bien des projets, fait formuler bien des principes, déduire 
bien des conséquences. L'étude des ouvragçs des anciens, de 
leurs historiens surtout, était venue donner des lumières nou- 
velles à ceux qui réfléchissaient sur ces matières. Plus d'uu 
publiciste parut alors, et Machiavel n'est que le premier et 
le plus illustre maître d'une école qui compta de nombreux 
disciples 3 

On peut dire la même chose à propos de l'histoire. Les con- 
ditions dans lesquelles se trouvait l'Italie étaient , en effet , aussi 
favorables qu'il, est possible au développement de ce genre litté- 
raire. Je parle ici des écrits qui traitent de l'histoire contem-r 
poraine et nationale. Ces œuvres apparaissent le plus souvent à 
des époques troublées par les malheurs ou les agitations de 1$ 



' Né en 1474, mort en 1533. — 2 Trissin, Ruccellai, Alamanni, Manfredi, 
Aretin. — 3 Guichardin, Vettori*Giannotti, Paruta. 



— 5 — 

patrie. A ces moments d'inquiétude et de malaise, en effet , le& 
âmes fortes cherchent , en recueillant et en coordonnant les 
faits , à en définir la portée , à en tirer la conclusion morale et 
politique. L'état de l'Italie, au XVI e siècle, était, d'après le 
tableau que j'en ai tracé tout à l'heure , le plus malheureusement 
propice au goût d'écrire l'histoire , et surtout l'histoire contem- 
poraine. 

Cependant , il faut quelque chose de plus : une langue assez 
formée , des idées assez étendues pour que l'histoire ne soit pas 
la chronique. A cet égard , rien ne manquait à l'Italie ; assez 
d'écrivains de toute espèce avaient paru , pour que la langue fût 
capable de tout exprimer ; assez de lumières étaient répandues 
dans les esprits , pour que les vues fussent larges et dominassent 
les événements; il suffit de dire que pour l'instruction , l'amour 
de l'étude , le sentiment de la science et de l'art , l'Italie était 
alors le premier pays du monde * . * 

Il ne faut pas non plus que l'excès des souffrances ou la dé- 
crépitude de la société ait amoindri ou abaissé les esprits , dé- 
formé le langage ou détruit son originalité. Mais l'Italie n'en 
était pas là. Si la décadence devait bientôt succéder à l'épa- 
nouissement de son génie , elle était encore capable de ces efforts 
qui sont comme les vifs reflets d'une flamme prête à s'éteindre. 

Aussi , des historiens , dignes de tenir une place au moins 
à la suite des plus grands , ne lui ont pas fait défaut , et presque 
tous , comme il arrive en pareil cas , ont occupé des postes con- 
sidérables , ou joué des rôles importants dans les événements de 
leur époque. 

Parmi eux , on peut distinguer deux écoles principales. Les 
Florentins remplissent la première , les Vénitiens , la seconde. 
Les écrivains dumême genre qu'ont produits Milan , Naples ou 
les autres villes, sont loin d'avoir des caractères aussi saillants , 
et, en général, d'avoir réussi avec autant de bonheur 2 . En- 
suite , quand on compare les Vénitiens aux Florentins , on donne 



\ Guich. Hist. d'Ilal. I, 1, au commenc. 

2 Bonfadio, Foglictla, génois; Pigna, ferrarais; Costanzo, napolitain. 



— 6 — 

d'ordinaire l'avantage aux seconds. Ce n'est pas que les Véni- 
tiens n'aient des qualités de premier ordre ; ils savent les affaires ; 
ils doivent aux grands emplois dont ils ont été revêtus le talent 
de les exposer avec clarté et vivacité. Mais sans leur vouloir re- 
fuser absolument l'impartialité , il faut dire qu'ils ne savent pas 
assez se détacher des intérêts de leur patrie. Ils la défendent, 
ils plaident pour elle , atténuent ses fautes , exaltent ses mérites ; 
sentiment honorable sans doute , et qui , peut-être , a fait vivre 
Venise si longtemps après les états jadis ses rivaux , mais qui 
nuit à la perfection de l'œuvre historique. On conçoit facilement 
que cette vue se subordonne toutes les autres , et fasse négliger 
le côté artistique de l'histoire. Aussi , leurs écrits sont-ils sérieux 
et instructifs , car ils sont eux-mêmes intelligents et éclairés ; 
mais c'est là tout ; on y souhaite plus d'agrément , plus de ce 
charme qui naît du talent littéraire de l'écrivain et du soin qu'il 
apporte à la forme de son travail. 4 

Chez les Florentins , au contraire, l'impartialité est plus com- 
plète ; ib n'épargnent ni leur pays , ni le parti qu'ils ont suivi ; 
ils en bissent voir tes fautes et les erreurs ; ils ne se croient 
point obligés de les justifier ; ils ne songent plus qu'aux faits et 
à leurs circonstances, et , s'ils les apprécient différemment, ils 
ne cherchent point à les déguiser ou à en diminuer la valeur *. 
Ils ont aussi plus de grâce , plus d'élégance ; leur style est plus 
pur , leur composition plus régulière : ils ne veulent pas seule- 
ment raconter, l'art les préoccupe ; et si quelquefois il a pu les 
égarer par des réminiscences excessives de l'antiquité , souvent 
aussi il a servi leur dessein , et donné à leur œuvre une forme 
plus achevée et plus parfaite. 

Entre eux Guichardin est regardé comme le premier. Il a 
ehoisi la sujet le pk^ heureux ; il a embrassé , dans un récit dé- 
taillé, l'histoire de la période, malheureuse pour l'Italie, qui 



1 Bembo, Paru ta. — 2 Guichardin, Segni , Nardi, Varchi, Vcttori sont 
singulièrement sincères. Les appréciations personnelles du tranchant Pitti , et 
du passionné Nerli , n'altèrent pas sensiblement la vérité qui subsiste dans 
le récit. 



— 7 — 

ouvre le XVP siècle. lia une réputation d' écrivain et de penseur 
plus haute que la plupart de ses contemporains. 

Comme dans tout écrivain il y a un homme , et que d'ail- 
leurs ces deux parties dépendent essentiellement Tune de 
l'autre , il me faut apprécier ici V homme et l'écrivain. Je consi- 
dérerai donc successivement en Guichardin ce qu'il s'est montré 
dans la vie publique et privée ; puis j'aborderai ses ouvrages 
dans les divers genres qu'il a traités , c'est-à-dire , en premier 
lieu , ses écrits politiques où sont contenus les principes d'action 
qu'il reconnaît et proclame ; enfin , l'expression dernière , l'ex- 
pression calme et réfléchie de ses sentiments et de ses vues , 
renfermée dans l'œuvre qui a surtout illustré son nom , son his- 
toire. De là , les divisions principales de cette étude , qu'on peut 
placer sous les titres suivants , aboutissant tous à la conclusion 
générale : 1° Vie de Guichardin ; 2° ses écrits politiques ; 3° ses 
ouvrages historiques. 



GUICHARDIN 

HISTORIEN ET HOMME D'ÉTAT ITALIEN 



AU XVImc SIECLE. 



CHAPITRE PREMIER. 

VIE DE GUICHARDIN. 



§ 1 . ORIGINE ET FORTUNE DE LA FAMILLE DES GUICCIARDINI. 

Il y a toujours dans les grandes familles aristocratiques un 
esprit qui se transmet et règle en général la conduite de leurs 
membres à toutes les époques. Les enseignements reçus de 
génération en génération , l'exemple des ancêtres ont la plus 
grande influence sur les descendants , lors même que les cir- 
constances ou le mouvement des idées semblent en. certains points 
modifier leurs plans. Guichardin dans ses divers ouvrages 
invoque sans cesse le souvenir des membres de sa famille 
auxquels est échu un rôle considérable au milieu des tempêtes 
publiques de Florence. Enfin Jacques Pitti 4 dans son Apologie 
des Capucci , diatribe dirigée contre la grande Histoire d'Italie , 
signale avec la clairvoyance de la haine et de la passion des res- 
semblances singulières entre la manière d'agir des Guichardins 
du XVI e siècle et celle de leurs aïeux. Une courte revue des des-, 
tinées politiques des Guicciardini avant l'apparition du célèbre 
historien de ce nom n'est donc pas sans intérêt. 

i Archivio Slorico, T, IV, part. 2, p. 363. 



— \0 — 

La famille des Guicciardini , dont le nom se francise souvent 
en celui de Guichardin , est une des plus anciennes de Florence 
et une de celles dont le nom se présente le plus souvent dans les 
annales de la République. Depuis l'établissement du gouverne- 
ment populaire cinq autres seulement 1 comptent plus de titres 
de magistratures ; ses membres ont obtenu seize fois la charge 
de gonfalonier , qui était la première par le titre , et quarante 
et une fois celle de prieur ou seigneur * qui venait après. Un 
grand nombre ont été employés dans les ambassades au Pape , 
au roi de Naples , au duc de Milan , au sénat de Venise , ou bien 
ont fait partie des Balies et des Pratiques s . Les Guicciardini 
avec les Capponi et les Ridolfi étaient , en quelque sorte , les 
chefs du quartier de Santo-Spirito *, les voisins et les adversaires 
des Pitti 5 . On voit encore à Florence la via et la volta ou Yarco 
de' Guicciardini. La rue de ce nom est celle qui aboutit au 
Pont-Vieux , et , par conséquent , qui commande la communi- 
cation la plus ancienne et la plus importante entre lès deux 
rives 6 . Enfin, l'église et le monastère de Santa-Felicità sont 

i Remigio Fiorentino , auteur d'une vie de Guichardin , donne ces renseigne- 
ments, mais ne dit pas quelles sont ces maisons. Probablement ce sont les 
Médicis, les Albizzi, les Strozzi , les Capponi, et les Soderini ou les Ridolfi. 

2 Voyez à l'appendice la liste des Guichardins qui remplirent ces fonctions. 

3 Dans tout ce travail se rencontrent des termes particuliers à la constitution 
florentine. En outre pour bien faire comprendre les changements auxquels 
Guichardin s'est trouvé mêlé , et ceux qu'il voulait introduire dans l'Ëtat , il 
est utile de présenter un exposé rapide des formes de la République. Le faire 
en cet endroit m'eût obligé , afin que l'accessoire restât en proportion avec le 
sujet principal, à trop de concision pour être suffisamment clair. J'ai donc 
préféré consacrer à cet exposé tout une section de l'appendice. De temps en 
temps , toutefois , je donnerai dans les notes les explications les plus indispen- 
sables, ou je renverrai aux subdivisions de l'appendice. — Les Balies étaient des 
commissions temporairement investies d'un pouvoir dictatorial; les Pratiques 
des réunions de citoyens notables qui, sans remplir de fonctions publiques, 
étaient convoqués par les magistrats pour les éclairer de leurs lumières. 

4 Le quartier Santo-Spirito occupe toute la rive gauche de l'Arno et renferme 
presque un tiers de la ville. — 5 Les palais étaient contigus. 

« Quand on étudie le système des alliances de famille, contractées par les 
Guicciardini, on les voit souvent s'unir avec les Frescobaldi, famille noble qui 
habitait au débouché du pont Santa Trinità, et aux Capponi, dont la demeure 
était située dans le Borgo San Jacopo, rue qui va du Pont-Vieux au pont de la 
Trinité parallèlement à l'Arno. 



— M — 

enclavés dans les anciennes possessions des Guicciardini , et ont , 
à plusieurs reprises , été Y objet de leur munificence. 

Une tradition peu authentique fait descendre cette famille 
d'un certain Guiscard , originaire de Bologne ; mais ce qui est 
plus certain, c'est qu'elle vint à Florence de Valdipesa, près 
d'Empoli. Elle y possédait et possède encore plusieurs domaines, 
entre autres celui de Poppiano, un moment aliéné en 1 445, ra- 
cheté en 1 449 , et aujourd'hui même l'une des maisons de plai- 
sance principales des comtes Guicciardini. 

Litta 4 , dans son grand ouvrage des Familles Italiennes, 
mentionne pour la première fois, et sans autre détail, un 
certain Guicciardino , qui vivait à Florence vers 4150. Son 
fils Mercatante , dont il est question de 1 1 99 à 1 21 , est 
faussement nommé parmi ceux qui pouvaient être consuls. 
Un second Guicciardino , en 1 240 , apparaît immatriculé dans 
fart de la soie', et, en 1260, il fait partie du conseil 
delà république. Après lui, uentson fils Tuccio qui mourut 
en 1294. Il s'enrichit par le commerce et fonda la grandeur 
de la maison. Depuis lors , malgré leur illustration , les Guic- 
ciardini continuèrent avec soin le négoce, et n'abandonnè- 
rent qu'à la fin du XVI e siècle la maison qu'ils soutenaient à 
Nuremberg avec les Torrigiani. 

Comme ils n'étaient point d'antique noblesse 3 , leur nom ne 
se trouve point sur les listes de Guelfes et de Gibelins données 
par Machiavel et l'Ammirato. Mais leur origine les plaçait né- 
cessairement dans le premier parti ; on y trouve d'ailleurs les 
Gianfigliazzi , avec lesquels ils furent unis d'intérêts, et dont 
sortait la mère même de l'historien. Il est certain qu'ils se ran- 

1 Dans l'appendice § 2, je donne un tableau généalogique emprunté à l'atlas 
de Litta. 

2 Ceci peut servir à expliquer la situation de la demeure des Guicciardini. A 
l'extrémité du Pont- Vieux et faisant suite par conséquent à la rue qui porte 
leur nom est celle de Por Santa Maria qui était jadis exclusivement consacrée 
au commerce de la soie. Les orfèvres , encorer aujourd'hui établis sur le Pont- 
Vieux, ressortissaient-de l'art de la soie. 

3 Cf. ce que dit Guichardin sur le case di famiglia. Rieordo 333 , vol. I. 
Opère inédite. 



— 12 — 

gèrent parmi les Noirs , entre ces cent cinquante familles environ 
qui ne voulurent accepter aucun compromis avec les Gibelins , 
et qui , poursuivant les nobles , tentèrent , sous le nom de popo- 
lani grossi , d'accaparer la direction des affaires. 

Simone , l'un des fils de Tuccio , fut gonfalonier en juin et 
juillet 1 302 , dix ans après la création de la magistrature , et 
quelques semaines après la première condamnation du Dante l . 
Ceux qui gouvernaient, dit Machiavel f , prirent le parti des 
Noirs, quoique ceux-ci fussent les agresseurs. Simone est encore 
seigneur en 1305, au milieu des troubles excités par l'am- 
bition de Corso Donato ; mais sa postérité s'éteignit assez vite 
sans jeter un grand éclat. C'est aux descendants de Ghino , troi- 
sième fils de Tuccio , qu'il était réservé d'illustrer leur nom jus- 
qu'à la fin de la République. 

Le premier de cette ligne est Piero , en 1 355 seigneur, en 
1364 l'un des douze députés chargés de traiter avec les Pisans 
l'affaire du port de Telamone , gonfalonier , puis chevalier 3 du 
peuple florentin , en 1365. Son fils, Luigi, était gonfalonier 
pendant la terrible émeute des Ciompi , soulevée par Salvestro 
de Médicis et ses partisans. Il tenait pour la haute bourgeoisie , 
les Albizzi , et les capitaines du parti guelfe qui abusaient de 
l'admonition *. Mais il manqua de fermeté , ne sut pas compri- 
mer la révolte , et se vit , quoique nommé chevalier , déchu de 
sa dignité , et condamné à l'obscurité pendant le triomphe des 
Médicis et de la moyenne bourgeoisie 8 . Quand les nobles eurent 
repris l'avantage , son nom reparut sur les listes d'ambassadeurs 
et de magistrats , et il mourut , en 1 402 , après avoir reçu tous 
les honneurs dont on pouvait jouir à cette époque. 

On était au milieu de la longue lutte entamée entre la nou- 



* Elle est du mois d'avril. — * Hist. de Florence, IL 

3 Titre honorifique établi après l'abaissement des anciens nobles et qu'accom- 
pagnaient généralement des avantages pécuniaires. 

* Sur l'admonition, voyez l'appendice, section 6, § 2. 

5 Tous les historiens le traitent assez rudement, un surtout. Cf. Il tumulto 
de* Ciompi di Gino C&pponi; dans la collection de- Muratori. Script, rer. 
liai XVIII, 1108. 



— 13 — 

velle noblesse et le peuple qui soutenait une branche des Médicis 
épargnée dans la chute de Salvestro et de ses amis * . Les Guic- 
ciardini , Giovanni et Piero se divisèrent. Giovanni , le plus 
jeune , suivit le parti des nobles ; aussi eut-il d'abord plus d'il- 
lustration que son frère. Mais le parti dont il était l'un des ap- 
puis approchait de sa ruine ; une fois la crainte des Ciompi 
passée , les jalousies qu'avait excitées le parti guelfe par sa hau- 
teur et sa tyrannie s'étaient réveillées. L'ancienne noblesse Mu- 
nissant à la petite bourgeoisie , opprimée comme elle , demandait 
le rappel de Cosme de Médicis, exilé l'année précédente. En 
vain Renaud des Albizzi essaya , par un coup d'état hardi , de 
reconquérir son influence ; ses principaux partisans l'abandon- 
nèrent au moment du danger , et Giovanni Guicciardini lui- 
même se borna à empêcher son frère de se rendre sur le théâtre 
de la lutte 8 . Les Médicis rentrèrent ; ce fut la perle du crédit de 
Giovanni ; sa postérité resta obscure jusqu'au règne de Cosme III , 
où l'un de ses membres fut sénateur en 1686; elle s'éteignit 
enfin en 1726. 

La victoire des Médicis assura la fortune de Piero Guicciardini. 
Il avait obtenu de l' empereur. Sigismond, dès 1416, le titre de 
comte palatin , avec les armoiries que portent encore les Guic- 
ciardini 8 . A diverses reprises , il fut revêtu des premières ma- 
gistratures et chargé de grandes ambassades. C'est un des sept 
ou huit chefs de familles puissantes qui favorisèrent l'agrandis- 
sement de Cosme l'Ancien, et, par une suite de balies, écartè- 
rent des charges les vaincus de 1 434. 4 

Il eut trois fils; le dernier, Niccolô, devint le chef d'une 



i Averardo dit Bicci aïeul de Cosme l'Ancien n'était déjà qu'arrière-petit- 
cousin de Salvestro. 

2 Machiavel , Hi&t. de Florence, IV. 

3 Trois cors de chasse d'or en champ d'azur. Le titre fut reconnu en 1720 
par les ducs de Toscane. 

4 Furono potissima cagione di questa ritornata di Cosimo , Neri di Gino 
Capponi , Piero di Messer Luigi Guicciardini, Luca di Messer Maso degli 
Albizzi , e Alamanno di Messer Jacopo Salviati , ma massime vi si operorono 
Neri e Piero. Stor ia fiorentina. Oper. ined. di F. Guicciardini. Vol. III, p. 6. 
Voyez encore Pitti, Stor. fior. liv. I; Archiv. storic. T. I, p. 18. 



— u — 

branche contraire aux Médicis, et dont les membres périrent 
sur l'échafaud ou dans l'exil, après le grand désastre de 4 530. 
Les deux autres surpassèrent encore l'éclat de leur père. Luigi, 
l'aîné, un des plus passionnés pour la maison de Médicis, fut 
d'abord podestat de Milan , au nom de François Sforza , en 4 454 , 
et chargé de réprimer la liberté dans celte ville, dominée par 
surprise à la mort du dernier Visconti. De retour à Florence, et 
plusieurs fois gonfalonier, il soutient, avec son frère Jacopo, 
Pierre, fils de Cosme l'Ancien, contre le parti des Pitti et des 
Neroni * . De concert avec Tommaso Soderini , les deux frères 
dirigent les jeunes Médicis, et, quoique heurtés en face par 
l'orgueilleux Laurent, participent, plus que les autres nobles, 
au gouvernement. 

La conjuration des Pazzi , dirigée à la fois contre la personne 
de Laurent et de Julien , et contre l'influence de leurs adhérents, 
met encore en lumière le nom des Guiceiardini. La tentative a 
lieu en avril 4 478. Au mois de mai suivant Luigi entre dans 
la seigneurie ; il est ensuite de la commission ou balie des Dix de 
la guerre, puis ambassadeur à Venise , à l'occasion des troubles 
de l'Italie, tandis que son frère , avec Bongianni Gianfigliazzi , 
dont la fille épousa le fils de Jacques, est commissaire à l'armée 
florentine qui combat le pape Sixte IV. Enfin , en 4 480 , Luigi , 
vieillard septuagénaire , nous dit Jacques de Volterra 8 , est le 
chef de l'ambassade envoyée pour réconcilier Florence avec le 
Pape. La même année on réforma la constitution florentine ; 
les deux frères furent, pour le quartier Santo-Spirito , des trente 
Arroti ou- élus chargés d'instituer le conseil des Septante , dans 
lequel ils furent compris. 3 

Luigi mourut à cette époque ne laissant qu'un fils naturel 
qui devint évêque de Cortone en 4 503. Jacopo vécut jusqu'en 
4 490; il fut, à diverses reprises, commissaire des armées et 



1 Pour la plupart de ces faits je renvoie aux tables généalogiques de Litta et 
à la Storia fiorent. T. III des œuvres inédites de Guiehardin. 

2 Muratori, Script. Rer. Italie. XXIII, 114. 

3 Voir pour toute cette importante affaire les documents donnés avec des 
notes par le marquis Gino Capponi. Archiv. stor. T. I. 



— 15 — 

ambassadeur, et enfin, un peu avant sa mort, l'un des dix-sept 
Accopiatori de 1490. * 

Son fils Piero n'eut pas dans l'État une moindre importance ; 
il remplaça son père dans la balie des Dix-sept. Il fit partie de 
la commission chargée de mêler les comptes de la maison de 
Médicis avec ceux de l'État , pour prévenir une banqueroute iné- 
vitable. Ménagé par Pierre de Médicis, qui l' admet dans son 
conseil secret et tolère ses contradictions , il est , en 1 492 , en- 
voyée Milan en ambassade , puis , en 4 493 , nommé l'un des com- 
missaires qui s' occupent d'entraver l'expédition de Charles VIII. 
11 était à Pise au moment du soulèvement de cette ville contre 
les Florentins , et revint à Florence prendre part à la révolution 
qui s'y opérait. Les chefs du mouvement l'admirent parmi eux. 
Prudent et mesuré dans sa conduite , il se rangea , avec Alamanno 
Salviati, futur beau-père de l'historien, parmi les modérés, op- 
posés à la fois au fanatisme de Savonarole et de ses partisans , 
comme aux excès des Arrabiati , ses ennemis. Sa conduite 
ferme et loyale est remarquable au milieu des factions qui s'a- 
gitent; il use de son influence sur Pagolo Vitelli, pour le déter- 
miner à repousser la tentative de Pierre de Médicis, en \ 497. 
Cependant , la même année, il refuse de s'associer à la condam- 
nation de Bernardo del Nero* , et se sépare de Valori qui la de- 
mande. La considération dont il jouissait le désignait pour les 
ambassades; mais son fils nous apprend qu'il refusa plusieurs 
fois cette charge. S'éloigner de Florence à cette époque d'agita- 
tions, c'était céder la place aux fauteurs de troubles, et empê- 
cher l'exécution d'un plan longtemps médité entre les chefs les 
plus sages de l'aristocratie. Frappés des oscillations nombreuses 
qu'entraînait le gouvernement , tel qu'alors il était constitué , et 
séduits par l'exemple de Venise, ils désiraient confier à un chef 



i II s'agissait de restreindre encore dans un moindre nombre de mains l'auto- 
rité déjà fortement concentrée. Les accopiatori étaient chargés d'épurer les 
listes de candidats aux diverses magistratures. 

2 Voyez le récit détaillé que donnent contradictoirement de toute cette affaire 
Guichardin , T. III des œuvres inédites ; et Pitti dans son histoire et dans 
Y Apologie des Capucci. Archiv. Storic. T. I et T. IV, part, 8. 



— 16 — 

nommé à vie la direction des affaires. Pierre Guichardin et Ala- 
manno Salvïati furent les plus ardents promoteurs de cette insti- 
tution nouvelle. C'est sur leur proposition , et appuyé par eux , 
que Soderini devint gonfalonier à vie * . Mais bientôt celui qu'ils 
avaient contribué à élever leur préféra des partisans moins in- 
dépendants et plus dociles. De là naquirent de nouvelles scissions 
et de nouveaux tiraillements. Piero Guicciardini et Alamanno 
Salviati se firent les chefs de l'opposition. Leur conduite mo- 
dérée et pourtant , dans les dernières années , hostile au gonfa- 
lonier , les désignait à la faveur des Médicis quand ils revinrent. 
Piero Guicciardini , malgré ses aspirations bien connues à un 
gouvernement plus libre', entra donc dansla-Balie de 4512, 
créée après l'expulsion de Soderini ; il fut même le chef de la 
députation envoyée pour complimenter le cardinal Jean , élu sous 
le nom de Léon X. Enfin il mourut , dans les premiers mois de 
4 51 3,, à cinquante-cinq ans, laissant cinq fils. Parmi eux celui 
qui a rendu le plus illustre le nom de sa famille est l'historien. 

Pierre Guichardin avait la réputation d'un homme instruit 3 , 
sévère et toujours armé de circonspection au milieu des embar- 
ras politiques du temps. Remigio Fiorenlino, le biographe de 
son fils, célèbre son intégrité et son désintéressement, bien 
qu'il eût peu de fortune , et il nous le montre , quoique chargé 
de famille, refusant les bénéfices que pouvait transmettre à 
l'un de ses fils son cousin Renier, évêque de Cortone. 

L'esprit général des Guicciardini peut facilement se recon- 
naître par cette brève énumération de leurs actions. Ce qui 
éclate au premier abord , c'est un art remarquable de ne jamais 
se compromettre entre les partis, et de servir tour à tour chacun 
d'eux , sans s'exposer aux catastrophes qui font disparaître tant 
de noms illustres. C'est une habileté singulière à toujours se 
maintenir dans une position où l'on est compté pour beaucoup 
sans être le maître absolu des affaires. Si le premier Louis 

1 (iuiec. Stor. fior. Op. ined. T. IN, passim. 

s Voleva allargare lo Slato. Nerli Comm.,\}. 128, éd. d'Augsbourg 1738. 
s Dans le livre del Reygime.nlo il est consulté par ses interlocuteurs sur la 
philosophie. Il est l'homme instruit du dialogue. 



— 17 — 

Guichardin a enchaîné sa fortune à celle des Albizzi, avec ses fils 
sa maison estalliée aux deux partis. Quel qucdût être le vainqueur, 
elle était sûre de ne pas périr avec le vaincu. Influente , sans 
être la première avec Louis et avec Jacques , elle a dans Pierre 
un représentant qui sait se tirer de toutes les difficultés , se 
faire des amis sous tous les régimes . et , tout en acquérant une 
renommée intacte de modération et de loyauté , reparaître tou- 
jours dans les Conseils de l'État, comme le fera plus tard son fils 
François. Enfin cette aspiration à un gouvernement mélangé d'oli- 
garchie et de monarchie qui caractérise l'historien et qu'il laisse 
voir dans sa conduite comme dans ses livres , c'est la politique 
suivie par son aïeul et son grand oncle , c'est une politique dic-= 
tée par la situation des partis dans Florence, et le rôle qu'y ont 
accepté les Guicciardini. Les Médicis avaient vaincu l'aristocra- 
tie à l'aide du peuple ; la plupart des nobles restaient leurs en- 
nemis ; mais les Guicciardini , du moins ceux de la branche 
principale , font partie de ce petit groupe qui croyait , en prê- 
tant son appui aux usurpateurs , les désarmer et les contenir 
en même temps que la plèbe envahissante. On ne peut nier que 
ce dessein ne fût habile, et j'ajouterai , peut-être le plus capable 
de sauver l'indépendance de la république. La turbulence des 
factions et le malheur des temps le firent échouer. Les Guicciar- 
dini avaient voulu à la fois durer et sauver l'existence du principe 
aristocratique ; ils n'atteignirent que le premier de ces buis. 
François Guichardin devait être le plus éclatant représentant 
de cette politique de famille. 



§ 2. NAISSANCE, ÉDUCATION ET COMMENCEMENTS DE GUICHARDIN, 

François Guichardin était le troisième fils de Pierre , fils de 
Jacques Guichardin, et de Simone Gianfigliazzi ; il naquit le 
6 mars 1482% selon le style florentin*, 1483 d'après la ma- 

1 A ore 10 in circa. Mèm. autogr. cilés par Maiitu. 

'<* L'année florentine commençait le 26 mars. Presque tous les biographes oui 



— 18 — 

nière ordinaire de compter les années. 11 eut pour parrains le 
célèbre Marsile Ficin, Giovanni Cannacci et Piero del Nero, 
le premier, philosophe platonicien, les deux autres renomme» 
aussi pour leurs études philosophiques 1 . Il reçut au baptême 
les noms de François, qui était celui de Y aïeul maternel de 
son père , Francesco Nerli , et de Thomas , à cause de Saint 
Thomas d'Aquin dont la fête tombai! ce jour là même (7 mars ), 

Nous n'avons point de détails sur son enfance ; il est vrai- 
semblable qu'il la passa dans la maison de son père, sous une dis- 
cipline frugale que commandaient à la fois à Pierre Guichardin 
le soin d'élever plusieurs enfants* avec une fortune modeste, et 
ses goûts personnels. 

Le crédit dont jouissaient alors les Guicciardini et leurs anté- 
cédents le prédestinaient à une carrière politique. Il reçut donc 
une éducation sérieuse. Son premier précepteur fut Ser Giovanni 
Landi, sur lequel on n'a d'ailleurs aucun renseignement particu- 
lier. L'un de ses biographes, Remigio Fiorentino 3 , nou3 dit 
qu'il apprit les humanités et le grec, étude alors poursuivie avec 
succès par les jeunes Florentins sous la conduite de Marsile 
Ficin, et de Démétrius Chalcondyle. Mais il l'abandonna bien- 
tôt , soit qu'il eût conçu du dégoût pour cette langue, soit plu- 
tôt, comme le laisse entendre Remigio Fiorentino, qu'il en 
trouvât la connaissance inutile dans la carrière qu'il se proposait 
de suivre. Les Guichardins étaient pauvres relativement à leiur 
importance politique : la famille était nombreuse. Il était néces- 
saire que ses membres se rendissent promptement capables de 
remplir les charges publiques. D'ailleurs à cette époque tous 



négligé de relever cette circonstance. Cependant si Guichardin était né réelle- 
ment en 1482 , il aurait eu en 1512 l'âge légal de 29 ans , pour obtenir les 
charges, et lui-même nous apprend qu'il fut nommé ambassadeur en Espagne 
grâce à une dispense d'âge. 

1 Ambedue filosofi anch'essi. Mèm. autogr. 

2 II avait cinq fils, Luigi, Jacopo, Francesco, Bongianni et Girolamo ; & 
quatrième, qui était d'une faible santé, ne se maria point, et seul ne se mêla 
point à la politique. Peut-être fut-il spécialement chargé de l'administration des 
biens de la famille. Quelques lettres que j'ai vues aux Uffizi peuvent le faire 
supposer. — 3 Manni rapporte 1$ même chose. 



— 19 — 

les chefs-d'œuvre de la Grèce avaient été traduits en latin, et la 
science du grec n'était pas indispensable pour en tirer le pro- 
fit que cherchait l'esprit positif et déjà probablement politique 
du jeune Guichardin. 11 étudia la logique , ses biographes * 
le marquent avec soin. Il lui fallait régler et mûrir de bonne 
heure sa pensée ; en outre la logique est le fondement de l'élo- 
quence, et il avait à soutenir la réputation de son père si applaudi 
plus tard* par le pape Léon X et proclamé un véritable orateur. 
Nous lui devons à lui-même quelques détails sur cette période 
de son éducation, et par là on reconnaît combien la direction en 
fut pratique. Il n'apprit point ce que recherchaient les jeunes 
élégants de son temps, à jouer des instruments, danser, chan r 
ter, monter à cheval, se vêtir d'une façon gracieuse. C'était, 
pensait-il, perdre son temps. Ensuite il s'en repentit; ces ta- 
lents peuvent ménager la faveur des princes, et devenir une 
cause de richesse et de grandeur 3 . A quinze ans et demi il com- 
mença à s'appliquer à l'étude du droit. Son premier maître fut 
en 1 498, au mois de novembre, Messer Jacopo Modesti de Car T 
mignano qui expliquait à Florence les Institutes. Il suivit en-, 
suite les cours d'Ormanozzo Deti, et de Filippo Decio. En 1499 
son père lui fit quitter Florence. Remigio en donne deux raisons. 
Il pensait que les études sont plus profitables loin de la famille, 
et que la conversation des étrangers enseigne la pratique des 
choses du monde. En second lieu les troubles dont Florence 
était alors le théâtre pouvaient lui inspirer le désir d'éloigner 
son fils. Quoique lui-même eût su garder des amis dans tous 
les partis, diverses circonstances, entre autres la mort du con- 
dottiere Pagolo Vitelli qu'il n'avait pu sauver d'une injuste con- 
damnation, devaient l'effrayer; il n'y avait rien d'étonnant à ce 
qu'il redoutât de voir un jeune homme se laisser surprendre et 
s'engager dans quelque intrigue malheureuse. Enfin la guerre 
que Florence soutenait contre Pise durait toujours, l'émotion 
causée par les prédications de Jérôme Savonarole était à peine 
calmée, et les Médicis, malgré l'échec qu'ils avaient subi en 

i Remigio, Manni. — 2 En 1513.- ■' Rkordi, n° 179. Opère Inédite, T. I. 



— 20 — 

1497, et le traité intenenu entre Venise et Florence en H99, 
songeaient toujours à s'imposer de force à leurs concitoyens. 
Cette année même Pierre à Loiano tenta <T assurer à sa cause 
l'appui de César Borgia qui menaçait la Toscane. Comme nous 
le dit l'historien dans ses mémoires autographes 1 , son père 
voulait mettre sa fortune à l'abri d'une catastrophe, et Fran- 
cisco devint le dépositflire de sommes importantes, qu'à diver- 
ses fois il lui fit passer au dehors. 

La paix avec Venise avait rouvert aux Florentins les villes du 
nord de l'Italie. Guichardin fut d'abord envoyé à Ferrare; mais 
peu satisfait de l'enseignement qu'on y recevait, il n'y resta 
qu'une année, et se rendit à Padoue , où il étudia trois ans avec 
Filippo Decio , sous lequel il avait commencé , et avec Carlo 
Ruini , les docteurs les plus renommés du temps. 

Cependant une nouvelle carrière faillit s'ouvrir pour lui. En 
1 503 mourut le cousin de son père , Rinieri , archidiacre de 
Florence , évêque de Cortone ; ses bénéfices montaient à quinze 
cents ducats. C'était une occasion à saisir. Guichardin lui-même 
y voyait un degré pour arriver aux honneurs de l'Église et au 
cardinalat. Aussi, pendant la dernière maladie de Rinieri, fit-on 
auprès de lui quelques démarches pour qu'il renonçât à ses bé- 
néfices en faveur de son jeune cousin; mais le vieillard ne s'y 
prêtait qu'à regret. La probité de Pierre Guichardin se refusa à 
cet arrangement ; il trouvait les affaires de l'Église déjà gâtées 
par la mauvaise conduite de ses membre , et il ne voulut pas 
qu'aucun de ses fils devînt prêtre par désir de richesse ou de 
grandeur. Guichardin , selon ses propres expressions , s'en con- 
tenta du mieux qu'il put*. L'avarice ne le tentait pas; mais 
déjà l'aiguillon de l'ambition était entré dans son âme. 

En 4 505 il revint à Florence et s'y fit recevoir docteur au 
chapitre de Saint-Laurent, dans le collège des docteurs de l'U- 
niversité de Pise, jadis établie par Laurent de Médicis à Pise , 
et , depuis la perte de cette ville, ramenée à Florence 3 . Ce titre 

^ Cités par Manui. 

2 Ed io ne fui contento al meglio che io potcssi. Mém. autog* cités par Manni, 

3 Ncl detto anno 1505 a dl 15 di nov. mi dottorainel capitolodi San-Lorcnzo. 



— 21 — 

avait une grande importance dans la république ; il désignait 
d'avance aux magistratures et aux ambassades, et donnait le pas 
sur tous les autres citoyens dans les conseils et les assemblées. 
D'ailleurs, quoique Guichardin eût à peine vingt-trois ans, et 
avant même qu'il fût docteur 4 , la seigneurie le chargea d'ensei- 
gner les Institutes ; mais comme cette carrière ne menait pas 
assez vite aux honneurs et aux charges , et que son goût pour 
le maniement des affaires n'y trouvait pas assez de satisfaction , 
il entra dans le barreau ; il espérait y gagner plus de profit et 
de renommée. En effet, il eut bientôt une nombreuse clientèle, 
due à la considération dont jouissait sa famille et à ses talents. 
En 1506 , il s'allia à la famille des Salviati en épousant Maria, 
fille d'Alamanno dont j'ai parlé ci-dessus et l'un des principaux 
hommes politiques du temps. Les Salviati et Pierre Guichardin 
étaient alors contraires à Soderini que leur appui avait fait élire 
gonfalonier à vie. Toutefois leur influence dut servir la fortune 
du jeune Francesco. Il fut nommé, en 1507, avocat du chapitre 
de Florence, puis, en 1509, de l'ordre des Camaldules. 

Son éloquence a été célébrée par ses biographes ; mais nous 
pouvons en juger par nous-mêmes. Tiraboschi et Maffei signa- 
laient des manuscrits existant encore et contenant le recueil de 
ses plaidoyers. En effet, deux gros cahiers , conservés à la bi- 
bliothèque Magliabecchi de Florence', portent le titre de Con- 
sulti legali del Guicciardino , et renferment des consultations 
juridiques, les unes de la main de Guichardin , les autres ré- 
digées per divers avocats du même temps. Cette compilation 
peut servir à nous faire connaître les principaux noms du barreau 
florentin à cette époque. 11 s'y place des morceaux d'Antoine et 
de Jean Strozzi , d'Antoine Cocchi , d'Antoine Pucci , tous quatre 
des plus grandes familles de la cité, mais dont la renommée ne 

nel collegio di Studio Pisano , solo in ragion civile , sendo di poca imporlanlia 
pigliare il grado di ragione canonica, e furono miei promotori M. Antonio Ma- 
legonelle, M. Francesco Pepi e M. Giovanni Vittorio Soderini ,e la mattina lessi 
la mia lezione. Mém. autog. cités par Manni. 

1 Quinze jours avant, le 31 oct. 1505. Manni. 

'* Classe XIX, no» 188, 189, in-4o; le premier contient 178 feuillets ; le 
second est beaucoup moins fort. 



— 22 — 

dépassa pas le barreau. Néanmoins le ton de gravité de leurs 
consultations , la déférence que leur témoignent quelques-uns 
de leurs collaborateurs, dont j'omets l'indication, permettent 
de supposer qu'ils étaient les oracles de l'éloquence judiciaire 
de leur temps. A côté d'eux se rencontrent des personnages po- 
litiques : Ormanozzo Deti * , professeur en droit à Pise , et , ainsi 
que Matteo Niccolini*, ami dévoué des Médicis, Baldassare Car- 
ducci, l'un des chefs du parti démocratique 8 , et enfin Guichardin 
lui-même. Les affaires dont traitent tous ces jurisconsultes sont 
des plus variées ; ce sont des questions de compétence entre les 
tribunaux , des revendications entre particuliers, des plaidoyers 
pour des hommes accusés de différents crimes , même de meurtre. 
Il est assez difficile de fixer exactement la date de chacun de ces 
écrits ; elle est rarement indiquée sur l' acte même. 

Parmi ceux qui appartiennent à Guichardin, quelques-uns se 
rapportent, sans contredit , au moment où il s'appliqua pour 
la première fois à plaider: d'autres sont d'une époque plus re- 
culée. Un de ces plaidoyers est de 1509, quelque temps après 
la reddition de Pise. Il témoigne de la perturbation que la ré- 
volte des Pisans avait apportée dans les transactions civiles des 
Florentins , et aussi de la douceur des conditions imposées aux 
rebelles quand ils se soumirent. Guichardin, dans son Histoire*, 
dit que les Florentins ne montrèrent pas moins de bonne foi 
dans l'exécution de leurs promesses , que de facilité dans leurs 
concessions. Nardi 8 prétend que l'on eût pu croire que les 
Pisans imposaient les conditions au lieu de les accepter. En effet , 
on annula les* confiscations d'immeubles et les adjudications de 
biens faites en paiement de dettes contractées avant la guerre. 
Précisément un certain Niccolô di Campiglia , citoyen de Pise , 
était le débiteur des Capponi ; comme il ne put pas payer, à 
cause de l'interruption des relations entre les deux villes , ses 

1 Varchi en fait un singulier portrait au livre III : '"■ Uomo nobile e nella 
scienza délie leggi grande ed eccellentissimo riputato , ma perô come i più sono 
di quella professione, ingiusto, arrogante e avaro. Voy. encore XI et XII. 

2 Varchi, X, XI, XII. - 3 /<*. VI, VII, VIII. 
4 VIII, 3. — s IV, 132. 



— 23 — 

biens , sur lesquels ses créanciers avaient pris hypothèque , leur 
furent attribués. Il voulut profiter, à la paix, des articles du 
traité pour se les faire rendre sans s'acquitter. Guichardin sou- 
tint la cause des Gappôni. Équitable au fond, elfe a contre elle 
les termes de la convention. L' avocat argumente donc sur des 
formalités que Niccolô a négligé d'observer, et cherche à inter- 
préter, à l'aide de textes , quelquefois subtilement détournés de 
leur sens, les expressions de l'instrument invoqué contre lui. 

Dans un autre procès, Guichardin prend le titre d'avocat 
coHsistorialy ce qui le place, comme nous le verrons^ après 4 54 5. 
Enfin il contresigne une consultation , rédigée par son neveu 
Niccolô, fils de Luigi , qui doit être de beaucoup postérieure. 
Jusqu'à la fin, d'ailleurs, il s'occupa des soins de sa profession, 
et usa , dans plusieurs circonstances importantes , de son crédit 
devant les tribunaux. Les plus illustres familles et les corps les 
plus riches le choisissaient pour leur soutien. C'est ainsi qu'on 
le voit être l'avocat des Cocchi , des Bartolini, des Ginori , des 
Capponi , de l'évêque de Cortone, des couvents de Vailombreuse 
et de Sainte-Catherine de Prato , des comtes de Montefeltro. A 
deux reprises, il appuie les droits de sa cousine y la femme de 
Niccolô Guicciardini , contestés par ses parents , les héritiers de 
Gerozzo de Médicis. 

Si l'on considère maintenant la forme de ces plaidoyers , oh 
est frappé d'étonnement à la vue du peu de culture littéraire 
qu'on exigeait des avocats. 11 n'y a jamais de plaidoirie , à pro- 
prement parler ; ce sont des dissertations écrites en latin bar- 
bare 5 ou en italien incorrect sur des questions de droit ou de fait, 
quelquefois un mémoire en faveur du client , ou bien une lettre 
adressée au juge. Deux ou trois docteurs contresignent, et ordi- 
naùrement le plus jeune, ou le moins élevé en dignité, rédige. 
C'est ee qui fait que dans les premières pièces du recueil la 
main de Guichardin se laisse surtout reconnaître ; dans les der- 
nières son seing accompagne seul la rédaction de ses confrères. 



* Voici, par exemple, les débuts d'un fragment de Jean Strozâ : Parvitas 
itujeiùoli met opinalur qnod, etc. 



— u — 

Quant au style, oirpeut dire que ce qu'il écrit est encore ce qu'il 
y a de meilleur ; et Ton comprend que sa manière de traiter les 
débats ait attiré sur lui l'attention de ses compatriotes. Ce n'est 
pas que son latin soit pur , et qu'il sache se débarrasser des amas 
de citations des jurisconsultes romains qui encombrent ses mé- 
moires. Mais il est généralement plus clair et plus bref ; il va droit 
au fait , démêle le point précis auquel il convient de s attacher , 
invoque les principes de jurisprudence , rappelle les précédents , 
et conclut en forme avec la sécheresse , mais avec la précision 
d'un théologien scholastique. Il se montre là , comme en bien 
d'autres endroits, un esprit excellent, net et ferme. Mais en 
songeant qu'il fut l'un des plus éminents du barreau florentin 
on ne peut s'empêcher d'y déplorer l'absence d'une éloquence 
véritable , et de prendre part aux regrets et aux plaintes de 
Giannotti sur ce défaut de ses concitoyens. * 

Au milieu de ses travaux il suivait avec attention le spectacle 
des affaires qui se déroulait sous ses yeux. De nombreuses lettres 
adressées , soit à son père , soit à ses frères aînés Luigi et Jacopo, 
divers mémoires rédigés sur les événements contemporains 8 , 
témoignent de l'activité et de la direction de son esprit. Il s'es- 
sayait déjà à la composition historique , en écrivant son histoire 
de Florence , le premier ouvrage de ce genre , nous dit-il , qui 
eût encore été entrepris 3 . Lui-même nous y signale le person- 
nage que fit son frère Luigi , seigneur en novembre i 508, dans 
l'affaire du mariage de Filippo Strozzi avec Clarice de Médicis. 
On y peut voir ce mélange de précipitation violente et de brus- 
que retour , qui caractérisa le reste de la vie de Luigi. Il n'avait 
pas les qualités nécessaires pour soutenir , avec assez de dignité, 
le nom de la maison. Peut-être Jacopo professait-il déjà les sen- 
timents qui le jetèrent plus tard dans les rangs des Arrabiati. Il 
fallait donc se hâter de faire entrer Francesco dans les charges*. 



1 Giannotti, dell. Republ. Florent. III, 14. — 2 Opère Inédite, vol. I et H. 

3 Opère inédite, vol. III, p. 11 et 250. « 

4 Nardi,III, ch. 36, prétend qu'il fut envoyé en ambassade à Louis XII 
avec son beau-père Alamanno Salviati et Lorenzo Lenzi. Mais le dernier édi- 
teur, M. Agenore Gelli, après M. Arbib, relève cette erreur, et montre qu'il 



— 25 — 

Son âge l'en excluait; mais sa réputation déjà considérable et le 
crédit des siens aplanirent les difficultés. Il nous apprend , dans 
sa grande Histoire *, qu'en 454 2 il fut nommé, avec une dis- 
pense d'âge, à l'ambassade d'Espagne. 



§3. SON AMBASSADE AUPRÈS DE FERDINAND-LE-CATHOLÏQUE. 

La mission qu'on lui confiait était des plus difficiles et des 
plus délicates. Florence et le duc de Ferrare se trouvaient alors 
les seuls alliés que la France eût conservés dans la Péninsule , 
tandis que les autres états italiens étaient entrés dans la Sainte 
Ligue conclue au mois d'octobre 4 54 4 . La république avait donc 
à craindre les attaques des Espagnols, des Vénitiens et du Pape, 
jaloux de l'affaiblir, et de s'agrandir à ses dépens. Cependant 
les Français eux-mêmes , privés de l'appui des Suisses , n'ayant 
aucun secours à espérer de l'impuissant et irrésolu Maximilien, 
ne songeaient guère à la défendre. L'Italie n'était pour eux 
qu'une conquête à exploiter, et les traités , qu'ils se faisaient 
chèrement payer, avec les diverses puissances, un moyen d'ob- 
tenir de l'argent. Enfin un malaise intérieur général minait 
sourdement Florence. L'interdit jeté par le Pape sur ses posses- 
sions, parce qu'elle avait un moment accueilli à Pise le conci- 
liabule convoqué par Louis XII , sans avoir la même importance 
qu'au moyen âge, gênait les consciences et fournissait un pré- 
texte aux auteurs des troubles. L'honnêteté du gonfalonier ne 
pouvait suppléer à son manque d'habileté et de vigueur, et sa 
popularité décroissait tous les jours. Guichardin nous trace , 
dans son Histoire *, une vive peinture de l'état des esprits dans 
Florence. Il nous montre, au moment où Louis XII cherche à 
obtenir des secours considérables, l'économie mal entendue des 
uns, la répugnance des autres à soutenir des alliés ingrats , les 
manœuvres habiles des ennemis de Soderini , qui , sous prétexte 

s'agit de Francesco Gualterotti ; voyez (railleurs Guichardin lui-même dans sa 
Stoi-ia Fiorentina, Opère inédite, tom. III, p. 218. — i X, 3. — 2 X, 4* 



— 26 — 

«le servir la cause delà république, veulent que l'on observe 
une neutralité qui doit , malgré leurs arguments , aliéner à Flo- 
rence les deux partis ; enfin le gonfalonier lui-même , cherchant 
à convaincre au lieu d'agir, persuadé qu'il faut se déclarer pour 
la France , mais hors d'état de faire prévaloir son avis, et bles- 
sant , par ses hauteurs , les hommes les plus disposés à l'appuyer. 
On ne fournit au roi de France qu'un corps de troupes insuffi- 
sant , qui ne seconda pas Gaston de Foix à Ravenne 4 , et on 
s'excusa auprès du roi d'Aragon , froissant ainsi les deux partis , 
sans avantage immédiat ni éloigné. Guichardin ajoute, et nous 
voyons aussi dans l'Ammirato*, qu'il ne recul point d'instruc- 
tions détaillées pour tâcher d'adoucir les confédérés. Le résuitaj, 
d'une telle politique n'était point douteux ; les Français eurent 
un moment l'avantage, grâce à la fougueuse bravoure et aux 
talents militaires de Gaston ; ils prirent Brescia (< 9 février i 51 2), 
et gagnèrent la bataille de Ravenne (1 1 avril) ; mais la mort de 
leur général et la dispersion de leur armée les rejetèrent au delà 
des Alpes, et les confédérés , maîtres de Bologne , de Gênes, de 
Milan , se tournèrent tous vers Florence. 

Cependant Guichardin était parti au mois de janvier 4512. 
D'après son mandat, conçu en termes vagues et généraux, il 
devait invoqtter le roi comme protecteur et défenseur de la répu- 
blique , en vertu d'un traité conclu en 1 509 , essayer de savoir 
ses desseins sur l'Italie et Bologne, de connaître le but de ses 
armements à Naples et ses vues sur la France ; enfin s'excu- 
ser sur toute proposition effective d'entrer dans la ligue. La 
route de France lui était conseillée 3 ; il la prit en effet. Sa 
correspondance nous fait assister à son passage en Provence et 
en Languedoc ; il traverse successivement Avignon ( 23 février 
4 51 2 ) * ; Villeneuve , où on l'arrête , et où on ne lui permet de 

* Xardi, V. Non fù permesso dà Fiorcntini, che le lor genti, délie quali do- 
vcvano servire il f e, intervenessero nel campo Francese et in quella fattioue. 

? III , 300, e. — 3 Pièces historiques oh> I. 

4 Ses lettres originales portent la date de 1511 , mais parce que Tannée Flo- 
rentine ne commençait que le 26 mars. — Pour toutes ces citations, j'use de la 
légation publiée à Pise par M. Rosini, 1825, et des lettres inédites contenues 
dans la Filza 123 des Papier g Strozzi, aux archives des Uffizj. 



— 27 — 

continuer sa route que grâce à des lettres ouvertes du ministre 
de Louis XII , à Florence , dont il est porteur ; Montpellier (26 fé- 
vrier), et Narbonne (29 février). 11 arrive enfin à Ibéas , près 
de Burgos , le 2 mars , et , dans une lettre du 2 avril , rend 
compte à son frère Luigi de sa réception à la cour d'Espagne. 

Alors commencent les embarras ; les circonstances sont dif- 
ficiles 4 . DVilleurs souvent les lettres se perdent ou sont refusées 
parles courriers espagnols ; il faut en employer de spéciaux, 
et il e6t si rare d'en trouver qui soient exacts et fidèles. Et 
qu'apprendre à la cour d'Espagne? On y est secret, et l'on aime 
à tromper f . Les grands événements de l'Italie ne sont commu- 
niqués à l'ambassadeur qu'après tous les autres. C'est ainsi qu'il 
apprend, le 4 mai, la nouvelle de la bataille de Ravenne 3 , dont 
son père et l'un de ses frères lui envoient plus tard le détail, et 
la mort de Gaston de Foix. Cependant les faits se pressent ; les 
rapides succès de Raymond deCardone, l'imprévoyance ou l'é- 
puisement des Florentins , qui ne s'arment qu'au dernier mo- 
ment , précipitent la catastrophe en Toscane. Les Espagnols sac- 
cagent Prato. Les mécontents (et parmi eux déjà se trouvent de 
ces esprits remuants que rien ne satisfera * ) profitent de la ter- 
reur que cause ce désastre pour troubler l'État ; ils chassent le 
gonfaloniêr Soderini , font avorter une tentative d'organisation 
aristocratique , *à la tête de laquelle se place Giovanbattista Ri- 
dolfi , et l'on rappelle les Médicisqui seuls , maintenant, sem- 
blent pouvoir sauver la cité. Guichardin fut instruit de cette 
révolution par le roi d'Espagne qui , lé 25 septembre , reçut de 
Cardone une lettre datée du 6. La dépêche de l'ambassadeur ne 
lui parvint qu'en octobre ; elle est datée du 8, et se répète le 
24 septembre 5 . On a reproché à Guichardin d'avoir trahi les 
intérêts de la république en cette occasion e . Mais , quoique sans 

i Let. du t5 juillet 1512, du 23 avril 1513 , du 17 et 27 juin 1513, etc. 
2 Let. du 7 septembre 1512. — 3 Elle est du 11 avril. Voy. plus haut. La 
relation de son père et celle de son frère sont dans VArchivio Storico, vol. XV. 

4 Baccio Valori, par exemple, l'ennemi personnel de Guichardin, dont le 
nom est signalé dans tous les mouvements. 

5 Je donne celle du 24 septembre aux Documents Historiques à la fin du 
volume n« II; elle est plus complète. — «Pitti, Apologia de* Capucci* 



— 28 — 

instructions particulières ( la dernière missive de la république 
libre est du 1 6 août, et ne fut remise que trop tard) , Guichardin 
avait su deviner une partie de ce qui se préparait. D'abord il 
avait , autant que la chose était possible , gagné la confiance de 
Ferdinand , et s était rendu compte de ses intentions. Dans une 
lettre confidentielle adressée à son père , lettre qui cependant 
devait , au besoin , être communiquée au gonfalonier , aux Dix 
de Balie , et surtout à Jacques Salviati , il l'avertit que le roi , 
tout en soutenant le Pape, est peu content de lui ; qu'il a des 
démêlés avec l'Angleterre ; qu'avec de la fermeté et du temps , 
s'il est possible d'en gagner, on pourrait en profiter 4 . Rien de 
tout cela ne servit. La tempête fut trop forte pour les mains dé- 
biles qui dirigeaient le gouvernail de l'État, et la révolution 
surprit l'ambassadeur, malgré ses informations et son habileté. 

Elle ne causa point sa disgrâce. Sa famille, sans y avoir di- 
rectement pris part, n'y perdit rien. Son père fut de la Balie des 
Cinquante-cinq*, puis des Soixante-six, enfin du conseil des 
Septante de 4513, jusqu'à sa mort où son fils aîné Luigi lui 
succéda. Guichardin resta donc pour terminer les conventions 
que le nouvel état de choses rendait nécessaires avec Ferdinand. 

En effet , la dépêche du 24 septembre lui annonce qu'il est 
confirmé dans sa mission. Mais il commençait à s'en dégoûter; 
elle n'avait pour lui que peu d'intérêt. Avant la révolution , tout 
se faisait par l'ambassadeur de France ; depuis lors tout passe 
par Rome ; c'est la voie de Rome que prennent les courriers ; 
c'est l'ambassadeur de Rome, Jacopo Salviati, qui règle et dé- 
cide tout avec les Médicis, tout puissants auprès du Pape. Aussi 
Guichardin demande son rappel à plusieurs reprises. Il s'adresse 
successivement à la seigneurie 3 , et à Salviati son parent*, en le 
priant d'entremettre son influence. Enfin , le 1 2 novembre 1 51 2, 



i 17 septembre 1512. Les événements étaient accomplis; mais on les ignorait 
encore en Espagne. 

2 II est le dixième sur cette liste, et représente le quartier Santo-Spirito. 
Voir Opère inédite di Guicciardini , II, p. 315, une note de M. Canestrini, et 
les Commentaires de Nerli, p. 116 et 127, édition d'Augsbourg, 1738. 

3 17 juin 1513. — 4 29 juin 1513. 



— ïQ — 

on lui annonce que Jean Corsi, le fils d'un dès auteurs du mou- 
vement d'août, doit lui succéder; mais il est en charge ailleurs ; 
il faut attendre qu'il ait achevé le temps de ses fonctions, ou 
qu'on ait pourvu à le remplacer. Cependant Guichardin assiste à 
la guerre de Navarre et aux grandes chasses du roi. Le 22 février 
4 513, il reçoit la nouvelle de la mort du pape Jules H, et, le 
4 4 mars suivant , celle de l'élection du cardinal Jean de Médicis, 
sous le nom de Léon X. Le prudent politique s'empresse de le 
féliciter 4 ; puis, au milieu de ses ennuis et de ses embarras, il 
observe le pays, étudie ses ressources commerciales, s'en entre- 
tient par correspondance avec ses frères , leur donne des rensei- 
gnements sur le commerce des Indes Orientales 8 . Les affaires 
de Florence et de l'Italie sont aussi l'objet de ses préoccupations ; 
il reçoit les nouvelles , il envoie ses réflexions , rédige des mé- 
moires sur la situation avant et après la chute de Soderini 8 . Son 
esprit travaille toujours , et le danger ne lui échappe point. Dans 
une curieuse lettre du 27 juin 454 3, il appelle l'Espagne une 
caverne de voleurs, et déplore que l'Italie devienne la proie des 
Français, des Allemands , des Espagnols et des Suisses. Le 
4 juillet , il signale le projet conçu par Ferdinand de donner aux 
Suisses , alors brouillés avec Louis XII , une partie de la Savoie, 
pour élever une barrière contre la France 4 . Les petits événe- 
ments de la famille ont aussi leur tour; il s'informe de la santé 
de sa mère et de sa femme : une lettre de son frère Girolamo , et 
une autre de son père lui apprennent que sa femme et sa belle- 
sœur viennent d'accoucher chacune dune fille. 

Enfin le 20 août 1543, Jean Corsi reçoit sa commission; 
elle n'est guère plus intéressante que celle de son prédécesseur. 
Elle roule sur la politique générale, enjoint au ministre de se 
plaindre des Lucquois, et de protéger les négociants Florentins 
établis dans le pays. Il est évident que le seul but de ceux qui 
gouvernent est d'entretenir un agent accrédité auprès de la cour 

i 2 avril 1513. 

2 Voir, aux Documents Historiques, deux lettres du 17 et du 27 juin 1513. 

3 Opère inédite, vol. II, p. 862 et 316. Discorsi 3<> et 4<>. — 4 C'est une 
mesure semblable qui, en 1815, neutralisa une partie de la Savoie. 

3 



— 30 — 

«r Espagne. Le 8 octobre, Corsi arrive à Barcelonne, le 15 il est 
à Valladolid, et le 21 Guichardin avant son départ n'oublie pas 
de se recommander à Laurent de Médicis, alors duc d'Urbin, et 
désigné comme le futur régulateur des affaires après Léon X. 
Le 25 il reçoit son audience de congé, et la dernière dépêche 
à laquelle il prend part est du 31 octobre. 

Quand il quitta l'Espagne, il reçut comme témoignage de la 
satisfaction de Ferdinand un présent d'argenterie de la valeur de 
cinq cents écus. C'était l'usage à cette époque, comme aujour- 
d'hui se donnent les colliers et les cordons d'ordre. Ses ennemis 
pourtant n'ont pas manqué de le lui reprocher, et cette circon- 
stance fournit à Jacques Pitti , dans son apologie des Capucci, 
l'occasion de lui intenter l'injuste accusation de s être laissé cor- 
rompre *. 

Il est permis de croire que ce voyage en Espagne dut avoir 
une influence considérable sur ses sentiments. La fréquentation 
du prince le plus habile, c'est à dire le plus perfide de FEurope, 
qui avait su ranger sous sa domination l'Espagne presque en- 
tière, avec une partie de l'Italie, et dont la mauvaise foi sem- 
blait toujours amnistiée par le succès, était plus qu'aucune aur 
tre capable de former à la politique telle qu'on l'entendait 
généralement au XVI e siècle, Guichardin compléta ainsi l'édu-. 
cation qu'il avait commencée à Florence avec son père, et au 
milieu des troubles de la cité. Ses vues s'étendirent, s'approfon- 
dirent et se résumèrent en maximes générales. Noust devons 
donc sans aucun doute rapporter à cette période de sa vie plus 
d'un des préceptes qu'il inséra dans ses Ricordi, et qui sont 
comme le code de ses principes. 2 

Qu'ajouterai-je encore? C'est au spectacle de l'activité poli- 
tique dont il est le témoin, que l'ambition, dont il n'a ressenti 
jusque là que de légères atteintes , s'allume tout à coup dans 
son âme avec une telle ardeur qu'il se gourmande lui-même de 
n'avoir encore rien accompli qui soit digne de sa naissance, de 



i Archivio Storico, vol. IV, part. Il, p. 3t8. 

2 Ricordi, 273. II cite un usage de la politique de Ferdinand. 



— . 31 — 

son éducation, de son esprit. C'est en Espagne, qu'il a écrit ce 
discours si étrange et si vif, adressé à lui-même sur l'emploi 
qu'il a fait jusque là de ses talents, sur la façon dont il a répondu 
à la faveur,de ses concitoyens. En s' exhortant à la vertu, il s'in- 
vite en réalité à prendre rang parmi les hommes d'état ; il cher- 
che à se faire illusion à lui-même; mais il est engagé déjà dans 
la voie qu'il suivra désormais. Ce discours est comme le manifeste 
de sa pensée, le programme de sa carrière. Il y proclame la puis- 
sance du bien ; il le cherche, à mon avis, de bonne foi ; mais il 
est déjà comme il le sera plus tard, la dupe de ses rêves de gloire 
et d'influence, des entraînements de sa situation, des exemples 
qu'il a sous ses yeux. * 



§. 4. SES EMPLOIS AU SERVICE DE LÉON X, ADRIEN VI ET CLÉMENT VII 
jusqu'à LA PRISE DE ROME, 1527. 

Revenu en Italie, il apprit à Plaisance la mort de son père, et 
se rendit à Florence. Les Médicis y étaient tout puissants. Sans les 
aimer, car dans son histoire il les accuse assez vivement d'avoir 
détruit la liberté, il les servit comme le faisait le reste des siens. 
Il avait vu combien Florence était peu capable de supporter un 
gouvernement populaire. En attendant une occasion de lui en 
donner un, tel qu'il le jugeait convenable, il s'accommodait assez 
d'une tyrannie choquante, il est vrai, pour qui aimait sincèrement 
la liberté, mais en somme assez douce. Ses intérêts réglaient sa 
conduite ; il était trop prudent pour se faire l'ennemi déclaré d'un 
parti aussi fort, et son ambition, le besoin d'agir et d'être célèbre 
dont il était possédé ne pouvaient autrement se satisfaire. Le 
souvenir des services autrefois rendus par sa famille , sa réputa- 
tion naissante le firent accueillir. 

Son frère Luigi était devenu le chef des Guicciardini, celui qui 
représentait naturellement leur nom dajis toutes les grandes 

3 Pièces Historiques , n© III. 



— te — 

affaires. 11 occupait alors l'important emploi de consul de mer à 
Pise. Guichardin correspond régulièrement avec lui. Ses lettres 
sont datées de mars , avril , décembre 1514 , janvier et juin 
1 51 5 1 . Il le tient au courant des nouvelles et concerte avec liri sa 
conduite. En août 1514 f , il avait été des Huit de la garde, tri- 
bunal renouvelable qui connaissait des affaires criminelles et de 
police. En septembre et octobre 1515, il remplit les fonctions 
de seigneur. Dans ses mémoires on trouve un passage où lui- 
même nous raconte quelques difficultés qu'il eut à ce sujet, et 
au milieu desquelles sa fortune naissante faillit périr. On V avait 
desservi auprès de Lorenzo de Médicis, duc d'Urbin, alors chargé 
pour le pape du gouvernement de Florence. 11 fallut employer 
l'intermédiaire de deux autres personnages très-écoutés de Lo- 
renzo pour le remettre en grâce : parmi eux se trouvait Jacques 
Salviati, dont j'ai déjà cité le nom, et Matteo Strozzi, avec le- 
quel Guichardin fut jusqu'à la lin de sa carrière uni de vues et 
d'intérêts 3 . Le 24 septembre arrive la nouvelle de la bataille de 
Marignan qui semblait renverser les projets des Médicis, en ame- 
nant la défaite des alliés du pape. Guichardin ne se prononce 
point sur les résultats possibles de cet événement, mais termine 
une lettre adressée à son frère par cette formule qu'il emploie 
souvent: Plaise à Dieu que ceci soit bon, piacciaa Dio sia 
buono *. Y voyait-il poindre dans un accord forcé entre le roi 
de France et le pape l'aurore prochaine d'une paix durable pour 
l'Italie et quelque chance d'amélioration dans le gouvernement 
de Florence? Peut-être faut-il l'inférer de la conclusion du sep- 
tième discours politique 5 , où il se félicite des avantages que le 
pape a trouvés sans charger la cité. 

En tout cas son crédit personnel ne devait pas en souffrir. En 
effet , quand Léon X se rendit à Bologne pour conférer avec 
François 1 er , au mois de décembre 1515, Guichardin reçut le 

1 Collection Slrozzi , Archives de Florence. 

2 Registres des Magistrats, aux Archives. 

3 Voyez au\ Pièces Historiques, no VI. 

1 Je donne deux lettres à ce sujet parmi les Documents, no* VIII et IX 
5 Opère inédite , vol. I , p. 274. 



— 33 — 

mandat d'aller le complimenter à Cortone. Le pape le nomma- 
avocat consistorial et remmena plus tard à Rome avec lui. 4 

Il resta quelque tçmps à Rome. Nous avons de lui plusieurs 
lettres écrites de cette ville, une entre autres, adressée à Machia- 
vel, du 14 mai 1515 *. C'est à cette époque qu'il rédigea son 
cinquième discours 8 , où il traite des moyens de réformer le 
gouvernement florentin pour mieux assurer le pouvoir à la mai- 
son de Médicis, alors représentée par Léon X, Laurent duc d'Ur- 
bin et le cardinal Jules. Le caractère éclairé du pape avait fait 
concevoir l'espérance d'un changement libéral dans la conduite 
des affaires. Quelques esprits modérés, mais libres, essayèrent 
d'amener ces intentions à produire un résultat. Le discours de 
Guichardin doit être une de ces tentatives. Fut-il présenté au : 
pape? Je l'ignore; mais on y voit déjà nettement exprimées ces 
vues qui toujours furent proposées par lui, et parmi lesquelles 
se trouve en première ligne la formation d'une aristocratie puis- 
sante, comme soutien du pouvoir des chefs de la république. 

Au mois de juin 1516, il reçut une mission plus particulière 
que celle de conseiller du pape, que jusqu'alors il remplissait à 
Rome. Il fut nommé gouverneur de Modène et de Reggio. Le 
29 juin il fit son entrée dans Modène* , et il existe en effet de 
lui une lettre du 30 , adressée de Modène à son frère Luigi. C'est 
un fragment de cette correspondance que ne cessèrent jamais 
d'entretenir les divers membres de la famille liés entre eux par 
le sang , et par une communauté de vues et d'intérêts, facile à 
comprendre. 5 

La charge dont il était revêtu était considérable. Elle exigeait 
à la fois de la résolution et de la prudence. Les villes achetées 
par le pape à l'empereur après avoir été conquises sur le duc de 



1 II giorno scguente (1er décembre) à l'ingresso, faccndovi (lu inaltinacou- 
gregazione di cardinali, mi pronunziô avvocato consistoriale, sanza che io il 
domandassi , cioè di motu proprio. — Mém. autogr. cites par Manni. 

2 Citée par Manni. — 3 Opère inédite, vol. I. p. 325. 

4 Lodov. Vedriani, part. II, lib. XVIII, p. 485. St. di Modona. 

5 Manni cite une lettre écrite à sa sœur Gonstanza Alamanni, à l'occasion 
de la mort de son mari ; elle est du 15 août , di Campo. 



— 34 — 

•Fcrrare , accordées définitivement à Léon X par François 1 er , 
dans T entrevue de Bologne, étaient comme le noyau de cet état 
que la maison de Médicis cherchait à se faire aux dépens des petits 
princes italiens, et près de la république qu'elle dominait. "En 
outre, leur voisinage du Milanais en faisait comme un premier 
rempart contre la marche des armées françaises sur le centre de 
l'Italie. Mais aussi elles se trouvaient par là même plus expo- 
sées aux coups de main et aux entreprises soudaines. Tïnfin 
dans ces populations troublées les désordres étaient fréquents, 
les homicides se multipliaient, et une main ferme était nécessaire 
pour rétablir la paix publique 4 . Guichardin eut l'occasion de 
montrer que la confiance du pape n'avait pas été mal placée. 
- Tout d'abord il eut affaire à deux grands embarras. Le pre- 
mier c'était la présence dans le Modenais des bannis de Milan 
que le pape devait ménager en vue de ses desseins futurs, mais 
dont les menées inquiétaient le roi de France alors son allié. Il 
existe à ce sujet une lettre adressée au nouveau gouverneur 
par le cardinal Jules , depuis Clément VII ; elle lui indique quel- 
ques mesures à prendre pour maintenir la tranquillité au dedans 
et les bons rapports à l'extérieur a . La seconde difficulté était la 
guerre d'Urbin qui se faisait sur les frontières de la province. Le 
traité de Noyon, puis celui qui fut conclu entre l'empereur , le 
roi de France et les Vénitiens , laissaient libres un grand nom- 
bre de soldats. Les deux partis les appelèrent : avec Maldonat et 
les capitaines espagnols 3 , François Marie de la Rovère recouvre 
un moment ses états^Le pape forme alors une armée à Laurent 
de Médicis; l'élite en est composée d'hommes congédiés par les 
Français ; ce sont en général des Gascons et des Suisses. Enrôlés 
à Milan par Jean de Poppi , ils passent par le Modenais, et 
Guichardin doit pourvoir à leur logement , à leur subsistance , à 
leur police. 11 faut les payer à propos , et empêcher qu'un trop 
grand nombre, attirés par l'appât d'une forte solde, ne suivent 



1 Lodov. Vedriani. Loco citato. 

2 Collection Strozzi, avec la seule date MDXVI. — 3 Voir, pour les détails, 
l'Hisloire d'Italie de Guichardin lui-même, liv. XIII , ch. 1,2,3,4. 



— 35 — 

les premiers sans en recevoir l'ordre, et ne viennent imposer au 
pape leurs services. C'est le sujet d'une suite de lettres 1 adres- 
sées à Laurent de Médicis et à Goro Gheri, agent du pape à 
Florence, et qui correspondait directement avec lui. En même 
temps il faut surveiller le duc de Ferrare, et avoir F œil de tous 
côtés. L'issue de ces travaux fut assez heureuse. D'abord vain- 
queur, François Marie de la Rovère fut battu et forcé de se réfu- 
gier à Mantoue ; ses états furent occupés par Laurent de Médicis 
et après lui revinrent à l'État ecclésiastique jusqu'à la mort de 
Léon X. 

Tandis que Guichardin était à Modène , son nom sortit du 
scrutin. En 1 520 il fut élu capitaine du parti Guelfe à Florence. 
Son absence l'empêcha d'exercer cette magistrature. 1 

Après l'élection de Charles d'Espagne comme empereur 
(1 54 9) , la guerre ne tarda pas à éclater entre lui et François I er . 
Leur rivalité en fut la véritable cause, mais la lutte allait avoir 
pour principal théâtre l'Italie où leurs possessions se touchaient, 
et où leurs prétentions se nuisaient l'une à l'autre 8 . Le pape, lent 
à se décider pour l'un des deux adversaires, et négociant avec 
tous deux , mécontent de la défiance que lui témoignait Fran- 
çois I er , et d'ailleurs déterminé par les craintes que lui inspiraient 
la réforme et ses suites en Allemagne , se jeta dans le parti de 
l'empereur *. Guichardin reçut alors une somme de dix mille 
ducats 6 pour soutenir les exilés du Milanais , et lever des hom- 
mes en vue de reconquérir ce duché. L'entreprise fut découverte 
à l'avance , et Lescun frère de Lautrec , chef des Français , tenta 
de surprendre Reggio ; il comptait particulièrement sur ce que 
le gouverneur n'était point homme de guerre , et ne devait point 
s'attendre à une attaque avant que les hostilités n'eussent com- 
mencé ouvertement. Mais Guichardin soupçonna quelque chose 
de ce dessein. Il arma les habitants, rassembla des milices, et 
appela Gui Rangone qui commandait un corps de troupes pour le 

» Collection Strozzi. 

2 Sar les registres des magistrats, on trouve en marge de son nom un 
si«me qui marque qu'il était absent. 

3 Ilist. d'Italie, XIII, i. — * Id. XIV, 1.-5 Id. id. 



— 36 — 

pape dans le Modenais. Lescun se porta devant la place. Tandis 
qu'il était en conférence avec Guichardln , ses gens essayè- 
rent de forcer une porte. Ils furent repoussés, et Lescun lui- 
même resta prisonnier jusqu'au lendemain (4524, Î4juin). 4 
Cette défense, vigoureusement et habilement dirigée, contri- 
bua à rehausser l'estime dont jouissait déjà Guichardin. Aussi 
reçut-il la charge de commissaire général de Y armée et le com- 
mandement des troupes pontificales avec autorité même sur le 
marquis de Mantoue, quand Prosper Colonna, chef de l'armée 
du pape et de l'empereur, commença les opérations militaires 4 . 
Il assista au siège de Parme et au conseil de guerre à la suite 
duquel on l'abandonna. Lui-même nous indique le rôle qu'il y 
joua. Malgré les fonctions dont il était revêtu , il ne se faisait 
pas illusion sur la valeur de ses avis, et sur le crédit qu'ils 
pouvaient avoir. Plus capable d'apprécier les résultats politiques 
des événements que de prendre part aux résolutions militaires , 
nous le voyons blâmer la levée du camp et insister pour qu'on 
reste devant la ville , mais enfin suivre la retraite à laquelle se 
déterminent Colonna et Pescaire 3 . La mésintelligence de ces deu* 
chefs et la lenteur naturelle du premier nuisirent d'abord beaii T 
coup au succès de la campagne. Les troupes des confédérés étaient 
d'ailleurs inférieures en nombre à celles des" Français. Aussi, 
quoique étant entrés dans le Milanais, durent-ils , d'après l'aviç 
ouvert par Guichardin , quitter le poste de Robecca , près de 
Crémone, pour se replier sur le Mantouan 1 . Bientôt ils reprirent 
l'offensive, passèrent l'Adda et entrèrent dans Milan, Crémone» 



i HisL d'Haï. XIV, 1. — 2 fd. XIV, 2. 

3 Hiit. d'Ital. XIV, 2. Il résulte d'une lettre de lui, du 5. septembre 1521 , 
que les Espagnols refusèrent de marcher parce qu'on leur devait 6,500 ducats. 
Jl a omis ce détail important dans son Histoire. 

4 Id. id. 3. -En conséquence, le commissaire Guichardin représenta que \e 
» défaut de vivres les empêchait de se maintenir en ce lieu ; que plusieurs 
» raisons pourraient retarder la venue des Suisses ; il ne fallait donc point sé- 
» journer où ils étaient, mais reculer sur le fleuve cinq ou six milles, jus- 
» qu'aux frontières du Mantouan ; étant adossés à un pays ami , ils ne man- 
» queraient po^nt de provisions ; enfin , ce qui , au moment même , se pouvait 
m faire avec sécurité , à l'approche des ennemis , offrirait peut-être de grande 
» dangers. » 



— 37 — 

Parme et Plaisance. C'est à cette époque sans doute que Gui- 
chardin se lia avec Jean de Médicis, descendant de Laurent, 
frère de Cosme l'ancien, et d'ailleurs son cousin par les Salviati*. 
Il paraissait alors à Tannée comme officier à la solde du pape, 
et se distinguait par son bouillant courage. Je signale cette 
circonstance à cause des combinaisons que firent à son sujet 
les politiques de Florence, et de l'appui que Guichardin prêta 
plus tard à son fils Cosme.* 

Au milieu des succès de la ligue, Léon X mourut 3 , de la joie, 
dit-on, que lui causa la prise de Milan. L'armée se dispersa, et 
les Français reprirent courage. Tandis que le duc d'Urbin recon- 
quérait ses États, ils voulurent eux aussi s'emparer de Parme. 
Us y rencontrèrent Guichardin que le cardinal Jules de Médicis 
en avait nommé gouverneur. Il montra la même activité qu'à 
Reggio, arma les habitants et sacrifia une partie de la ville qui 
ne pouvait être défendue. Mais le découragement des Parmesans, 
la mutinerie des troupes qui réclamaient leur paie faillirent un 
moment trahir son habileté et sa résolution. Il parvint toutefois 
à repousser l'ennemi , et sa résistance lui fit le plus grand hon- 
neur auprès même de ceux qui l'avaient attaqué.* 

Cependant Adrien VI venait d'être élu à la place de Léon X , 
et malgré le cardinal de Médicis. Des troubles s'élevaient de tous 
les cotés et avaient permis aux Français de se rapprocher de Milan 
et de rentrer dans Novarre qu'ils avaient perdu récemment. La 
bataille de la Bicoque et la surprise de Gênes par Colonna les 
forcèrent à revenir en France. La guerre était ainsi momenta- 
nément terminée en Italie, mais les désordres n'y cessaient point. 6 

1 Jean des Bandes Noires avait épousé Maria, fille de Jacopo, el Guichardin, 
Maria, fille d'Alamanno Salviati. Jacopo et Alamanno étaient cousins germains. 
Jean , né en 1498, avait alors vingt-trois ans. 

2 Dès 1494, on avait voulu substituer cette branche des Médicis à celle de 
Cosme l'Ancien (Storia Fiorent. p. 153, vol. III des OEuvres Inédites). On y 
songea pendant toute la vie de Jean des Bandes Noires, et son fils était l'objet 
de la jalousie et des craintes d'Alexandre auquel il succéda. 

a ltr décembre 1521. Hist. d'Ital. XIV, 4. 

4 Hist. d'Ital. XIV, 4. C'est le seul passage de son Histoire où Guichardin se 
soit étendu un peu longuement sur un événement auquel il est mêlé lui-même. 
Je donne la traduction de ce morceau aux Pièces Historiques, X. — 5 Id. id. 



— 38 — 

En effet le duc d'Urbin, maître de son duché, aidait Horace 
Baglioni à recouvrer Pérouse. Les Florentins , inquiets de cette 
tentative qui pouvait plus^tard menacer leur tranquillité, rappe- 
laient de Lombardie Jean des Bandes Noires. Au milieu des lut- 
tes engagées pour la possession de Pérouse , de Cortone et de 
Montefeltro, le frère de l'ancien gonfalonier Soderini soutenu de 
Renzo da Ceri , condottiere du roi de France , cherchait à chan- 
ger le gouvernement de Florence 4 . Un peu plus tard éclatait 
la conspiration des Alamanni , et une apparence (Tordre ne 
s'établissait qu'à l'arrivée d'Adrien VI en août 4622. La récon- 
ciliation du cardinal de Médicis avec le pape , son accord avec le 
duc d'Urbin ramenaient un moment la paix. 

Guichardin ne perdait point de vue tous ces événements , sa 
correspondance nous l'atteste. Mais il ne voulait point se mêler 
directement de toutes les intrigues qui se tramaient. Il se préoc- 
cupait alors de l'alliance que les Vénitiens conclurent avec le pape 
et l'empereur en 4522; et ses discours politiques, huitième et 
neuvième*, contiennent les raisons que l'on peut faire valoir 
pour la confédération ou contre elle. Cependant il avait été 
maintenu dans ses fonctions par Adrien VI , à cause de sa répu- 
tation de fidélité et de vigueur, peut-être aussi grâce à l'influence 
du cardinal de Médicis qui venait de succéder au cardinal de 
Volterra (Soderini) dans la faveur du pape. Enfin il lui avait 
dénoncé les desseins secrets de trahison d'Alberto Pio deCarpi , 
chargé parle collège des cardinaux de Reggio et Rubiera 3 . Il sut 
assez faire goûter sa propre administration à Parme, dont il était 
gouverneur provisoire depuis 4 524 *, pour que les Parmesans 
demandassent au pape de le conserver en décembre 4 522, quand 
on leur envoya à titre définitif Thomas Campeggio , évêque de 
Feltro. La réclamation n'eut pas de résultat et Campeggio fut 
installé le 28 janvier 4523. Guichardin resta à Modènë, tandis 
que Bonnivet et les Français descendaient en Italie. 

1 Pitti. Stor. Fiorent. II. — 2 Opère Inédite, vol. I. Répétés dans l'Histoire, 
liv. XV, ch. I. — 3 h voulait livrer ces deux places à Renzo da Ceri, Hi&t. 
d*Ital. XV. 4. — 4 Au commencement de décembre. Le premier aete qui le 
nomme en cette qualité est du % décembre , Ronchini. 



— 39 — 

Mais la mort d'Adrien VI et l' installation de Clément VII, en 
le dédommageant de cette espèce de disgrâce, donnèrent un 
nouvel et plus grand essor à sa fortune. 

Il venait alors de déjouer les projets du duc de Ferrare sur 
Modène 4 . En récompense le pontife le nomma de nouveau gou- 
verneur de Modène et président de Romagne , avec une autorité 
supérieure à celle de tous les officiers qui commandaient dans ces 
contrées 8 . Son pouvoir s'étendait à la fois sur Modène et son 
territoire, Parme et Plaisance à l'occident , et à l'orient Ravenne, 
Imola, Faenza, Forli et Césène. Il établit son séjour alternati- 
vement dans ces villes, le plus souvent au centre et aux extré- 
mités, d'où sa surveillance s'exerçait plus facilement, soit au 
dedans, soit au dehors, par exemple à Plaisance, à Faenza ou à 
Modène. Il fit son entrée dans cette dernière ville en septembre 
1 523 s , et nous avons des lettres de lui datées de Faenza et de 
Plaisance. 

Il succédait en Romagne au cardinal Cibo. Cette province était 
une des plus remuantes des Etats de l'Eglise. Malgré les terribles 
exécutions de César Borgia, et la sévérité qu'y avaient déployée 
contre les rebelles Jules II et Léon X, le pays, partagé entre 
l'influence de plusieurs familles prépondérantes, était encore en 
proie aux démêlés sans cesse renaissante des Guelfes et des 
Gibelins. Sous Adrien VI, Jean de Sassatello, chef des premiers, 
en avait été chassé ; mais il y était revenu à la sollicitation des 
Français, sous prétexte d'accabler la faction opposée. Le calme 
se rétablit sous la main vigoureuse de Guichardin. Peut-être 
même ses moyens furent-ils quelquefois violents. Au moins , 
Vedriani * signale son abord difficile , sa rigueur qui souvent 
parut cruauté. Il s'entourait d'une garde à cheval, et montrait, 
pour ses administrés une hauteur injurieuse et méfiante. Une fois 



1 Ce prince, à la mort d'Adrien VI, était entré dans Reggio et Rubiera, le 
29 septembre. Le 27, il avait fait une tentative sur Modène, où la présence de 
tiutchardin l'avait arrêté. Il se préparait à un nouvel effort, quand tint la nou- 
velle de l'élection de Clément VII, qui est du 18 novembre. 

2 Hirt. d'Ital. XV, 3.-3 Lodov. Vedriani , ht. di Modona. 

4 Loc. cit. pag. 495. D'ailleurs ce fragment se retrouve dans Tiraboschi 



— 40 — 

le pays tranquille , il signala son commandement par des travaux 
d'utilité publique, construisant en divers endroits des édifices 
pour embellir les villes, ou traçant des routes ponr faciliter les 
communications ; mesure à la fois favorable au commerce et à son 
autorité qu'il pouvait plus facilement faire respecter. Souvent 
les dépenses nécessaires à ces ouvrages, et les frais d'entretien 
des troupes , indispensables au milieu des circonstances critiques 
de Y époque ■> l'obligèrent à entretenir avec les conseillers du 
pape qui résidaient à Rome une correspondance dont il reste 
plusieurs témoignages. Il dut en référer plus d'une fois à ses su- 
périeurs sur certaines questions délicates qui touchaient les per- 
sonnes ou les choses. Ses principaux correspondants étaient Ber- 
nardoSpina, Roberto Pucci, Jacopo Salviati, le cardinal Giovanni 
Salviati, auprès duquel il justifie le comte Guido Rangone, accusé 
de trahison , et à qui il annonce la mort du marquis Pallavicino 4 . 
Quelquefois on le retrouve à ' Rome , dirigeant les conseils du 
pape , dont il blâme , à plusieurs reprises , dans sa grande His- 
toire , les hésitations et les défaillances. 

Cependant sa femme et ses enfants l'accompagnaient dans ses 
divers séjours *. Enfin , d'après une lettre écrite à Machiavel , du 
mois de décembre 1525, on voit que l'activité de son esprit se 
portait aussi sur les matières littéraires 8 . 

En même temps , la situation de Florence attirait ses regards ; 
de nombreux messages , souvent en chiffres, s'échangent entre 



i La publication de cette correspondance sera extrêmement intéressante. Elle 
nous fera pénétrer dans l'intérieur de l'administration papale au XVI siècle, où 
l'on retrouve les divisions, presque les titres de l'ancienne administration ro- 
maine, avec l'art de la centralisation moderne, la correspondance multiple et 
détaillée de nos préfets. On a déjà publié de nombreux recueils de lettres dn 
temps. Mais celui de Guichardin aura un intérêt tout particulier à cause du mé- 
rite littéraire de l'auteur, et d'ailleurs du rôle important qu'il a joué, de 1523 à 
1534, dans l'État ecclésiastique. Voir Carte Strozz. filze 7, 15, 132, 160. 

2 Ceci résulte d'une lettre de Gora Gheri du lçr.mars 1525, où, en annonçant 
à Guicbardin la nouvelle de la bataille de Pavie , il se recommande à Madonna 
Maria. — 3 Machiavel lui avait cité un passage de Dante avec une interprétation 
ingénieuse. Guichardin lui répond que dans toute la Romagne il n'a trouvé que 
le texte des premiers temps sans les commentaires. Voyez aussi la correspon- 
dance sur les comédiens. 



— 41 — 

lui , sdh neveu Niccolô, alors docteur en droit , et ses frères Luigi 
et Jacopo qui commandait à Rimini. On fortifiait en ce moment 
Florence , en vue d'une attaque devenue possible, au milieu des 
de'sastres de l'Italie 1 ; mais le plus grand danger pour les Médicis 
ne venait pas du dehors. 

Le mépris inspiré par les* bâtards Hippolyte et Alexandre , 
qu'on commençait à montrer comme les maîtres présomptifs de 
la république, la mauvaise administration du cardinal de Cortone, 
Passerini, gouverneur de ces jeunes gens , mécontentaient tous 
ceux qui prétendaient à l'honneur de conduire les affaires. Ce 
n'étaient point d'ailleurs des ennemis jurés des Médicis ; c'étaient 
les restes de cette aristocratie qui les avait soutenus , sans vouloir 
leur élévation absolue. Les Guichardins* se trouvaient naturel- 
lement des premiers dans ce parti , encore tranquille , mais qui 
n'attendait que l'occasion d'éclater. Le chef apparent en était 
Niccolô Capponi, fils du célèbre Piero Capponi, le négociateur de 
4 494. Francesco Vettori , Filippo Strozzi , le neveu de Léon X 
par sa femme Clarice, fille de Pierre de Médicis, Jacques Salviati, 
eux-mêmes se sentaient portés pour cet homme qui,, fils de 
l'ancien chef des Arrabiati, avait pourtant su ranger autour de lui 
la meilleure partie des amis de son père et lesPiagnoni modérés. 3 

Mais les luttes du roi de France et de l'empereur, dont la 
haute Italie était le théâtre , attiraient alors l'attention du pape. 
De la Romagne, Guichardin en fut le spectateur pendant trois 
ans, tenu au courant des événements par des renseignement dé- 
taillés et précis 4 , jusqu'au moment où fut conclue, en 4526, 

* Lettre de Luigi du 3 février 1526. — Lettres diverses de Machiavel. 

2 Le pape ne l'ignorait pas. Varchi, II ; Archivio Storico T. IV, part. II, p. 365. 
Âpolog. dei Capucci : Sovvengavi, beatissimo Padre, délia mente iniqua, 
dell'animo malvagio, deU'ingegno crudele di cotesli seelerati; sovvengavi di 
tanta malâ satisfazione che di loro aveste ne' tempi di Leone, e poi nel vostro 
governo, cardinale, et tinalmente papa. — Il s'agit de Guichardin et de ses amis, 
alors réfugiés auprès du pape, en 1530, et accusés par les ambassadeurs Flo- 
rentins. 

3 On appelait d'abord Arrabiati les aristocrates ennemis de Savonarole, et 
Piagnoni ses partisans ; plus tard , les Arrabiati furent les démocrates. 

4 Lettre de Goro Gheri citée plus haut ; lettre du capitaine Ramazotto; toutes 
deux insérées dans le XV« volume de VArchivio Storico. 



— 42 — 

une ligue entre le roi de France , le pape el les Vénitiens Contre 
l'empereur. 

Depuis 4523, les péripéties les plus extraordinaires s'étaient 
succédé dans les affaires. Les Impériaux vainqueurs avaient 
poursuivi les Français en Provence ; épuisés à leur tour , ils 
avaient dû reculer jusqu'à Pavie; la défaite et la captivité de 
François I er avaient déterminé le pape à s'allier à Charles V; 
puis, la puissance prépondérante de ce prince effrayant les Ita- 
liens, on avait noué la grande intrigue ourdie par Morone 4 . La 
trahison de Pescaire l'avait fait échouer. Mais la délivrance de 
François I er offrait de nouvelles chances de succès : c'est alors 
que se forma la confédération. 

Nul doute que dans ces circonstances Guichardin n'ait eu plus 
d'une fois l'occasion de mettre à l'épreuve ses talents de conseiller 
et de diplomate. On voit, dans sa correspondance, qu'il passa 
dans Rome les mois d'avril et de mai 1 526. Il donne à ses frères 
des nouvelles des négociations entamées 8 ; le 31 mai, il leur 
fait part de Y espoir qu'il a de voir la France accéder à la ligue; 
le 6 juin, il annonce son départ pour la Lombardie; le 24 juin, 
il était à Plaisance, après avoir seulement traversé sa ville 
natale 8 . Il venait de recevoir la commission de lieutenant-général 
dans les États et dans l'armée du Saint-Siège 4 . Son frère Jacopo 
le remplaçait en Romagne avec le titre de vice-président 8 . Lui- 
même avait pour collègues Gui Rangone, alors commandant des 
troupes pontificales , Vitello Vitelli , gouverneur des soldats de 
Florence, Jean de Médicis, chef des Bandes Noires qu'il avait 
formées, et enfin le duc d'Urbin, général des Vénitiens. Le 



i Hist.d'Ital. XVI, 3. 

2 7 avril, 27 avril, 4 mai, 14 mai, 15 mai; fonds Strozzi. 

3 Dans une lettre du 11 septembre, il demande des nouvelles de Florence, où 
il n'a fait que passer. 

4 Il le dit dans son Histoire , et une lettre du duc- de Milan , du 24 août 1526, 
le porte sur la suscription, ainsi qu'une autre de François 1er, de 1528 (évi- 
demment cette dernière contient une erreur de date , ou bien le roi de France 
ignorait le détail des événements d'Italie). Manni les cite toutes deux. 

5 Voyez une lettre de Jacopo , du 26 mai 1527 , où il prend ce titre , fonds 
Strozzi. 



— 43 — 

grand nombre et le peu d'accord des commandants devaient 
amener bien des mécomptes dans les espérances des confédérés. 
Mais dans le principe ils eurent quelques succès. Le lieutenant 
du pape intercepta des lettres de l'armée de F empereur, où 
Ton put .voir les craintes des chefs impériaux en face de la 
population de Milan, opprimée par leur soldatesque, et les périls 
qui les menaçaient. 

Les confédérés prirent Lodi, et s'avancèrent, parMarignan *, 
jusqu'auprès de Milan. La lenteur et les incertitudes du duc 
d'Urbin, à qui les officiers du pape avaient mi devoir déférer 
pour éviter la division, empêchèrent ces avantages d'aboutir. Le 
connétable de Bourbon put entrer dans la place , et un assaut , 
donné le 7 juillet, fut repoussé par les Espagnols. Malgré l'avis 
et les instances du lieutenant-général du pape, on se décida à la 
retraite. Guichardin nous expose en détail dans son Histoire 2 
les raisons qu'il fit vainement valoir auprès du capitaine-général 
pour triompher de cette fatale résolution. Il comprenait quelle 
fâcheuse impression allait en résulter pour la ligue , et quel dé- 
couragement serait celui du pape et des Vénitiens. Mais il 
fallut céder à l'obstination du duc d'Urbin , pour éviter un conflit. 
Le château de Milan se rendit. La prise de Crémone 3 fut annulée 
par la désertion d'une partie de l'armée, entre autres des Suisses, 
et par les événements du centre de l'Italie. Le pape, battu en 
Toscane par les Siennois, assiégé dans le château Saint-Ange 
par les Colonna, ses ennemis, et forcé de traiter avec eux, con- 
clut une trêve avec l'empereur. Son lieutenant Guichardin aban- 
donna donc l'armée de Lombardie, le 7 octobre 1526, après 
avoir vainement proposé au duc d'Urbin de feindre de n'avoir 
pas reçu d'ordre, s'il voulait tenter un coup de main sur 
Milan. 4 
Il revint à Parme , et de cette ville dirigea le pape de ses 



i Lettre du 2 juillet 1526. — 2 XVII, a. 

3 C'est à cette époque qu'il faut placer la première légation de Machiavel 
auprès de Guichardin. Sans faire nommément partie de la ligue, la république 
payait une partie des troupes. A cette occasion Ton accrédita Machiavel. 

* Lettre de Guichardin au dataire. Lett. dei Principi , T. II, fo 14. 



— u — 

conseils au milieu des embarras de la situation 4 . Il le détermina 
à laisser Jean de Médicis dans le Milanais avec ses bandes, et à 
le réserver pour les circonstances les plus pressantes, au lieu de 
l'employer à punir les Colon na. Il fut ensuite chargé de négocier 
avec le duc de Ferrare la remise à ce prince de Modène et de 
Reggio * , ainsi qu'un double mariage entre Hercule d'Esté , fils 
aîné de ce duc, et Catherine de Médicis, dernière descendante 
légitime de la branche de Cosme l'Ancien, et d'autre part entre 
l'une des princesses de Ferrare et Hippolyte de Médicis, fils 
naturel de Julien et neveu du pape. Mais Clément VII n'agissait 
que pour gagner du temps, et l'empereur le prévint en mettant 
le duc de Ferrare dans ses intérêts. Guichardin comprit qu'il 
fallait abandonner l'espérance de voir réussir les négociations 
commencées , et se rendit à Modène, tout en proposant de nou- 
velles conditions d'accommodement. 

Les affaires de Lombardie réclamaient en effet toute son 
attention. Frondsberg, capitaine de l'empereur, y était descendu 
avec un corps de troupes allemandes, sans que le duc d'Urbin 
pût l'arrêter, et avait passé le Pô près de Ferrare, tandis que 
Jean de Médicis, le seul général redouté des ennemis, venait de 
mourir d'une blessure reçue en les poursuivant 3 . Les Allemands 
traversèrent successivement la Secchia, la Lenza, la Parma, le 
Taro, et appelèrent les Espagnols de Milan. 

Le lieutenant du pape pressait vainement le duc d'Urbin de 
défendre les Etats de l'Eglise menacés par les ennemis. Courant 
alternativement sur leur flanc de Modène à Parme et à Plaisance 4 , 
il essaya de les arrêter au siège de cette dernière ville 5 . Averti 
par le duc de Ferrare, le connétable de Bourbon les empêcha de 

» Voyez celles de ses lettres qui se trouvent au 1er volume des Lettere dei 
Principi. — 2 17 novembre, 18 novembre, 20 novembre 1526, et autres. 
Recueil Strozzi. Hist. d'Ital. XVII, 4. 

s Sa mort dérangea les projets du parti dont j'ai parlé plus haut , et qui 
comptait l'opposer aux bâtards Alexandre et Hippolyte. De plus, elle causa une 
vive terreur dans Florence (Cf. Nerli). Aussi, le sujet principal de la seconde 
légation de Machiavel est-il de prier le lieutenant de couvrir cette ville. 

4 Voy. sa correspondance et celle de Machiavel , seconde légation. 

5 Varchi, II. 



— 45 — 

donner dans le piège , et de Milan vint les joindre avec les Espa- 
gnols , puis se prépara , marchant à leur tête à tous , à descendre 
dans V Italie Centrale. 

Les efforts du lieutenant avaient échoué à cause des irre'solutions 
du pape, de l'hésitation de ses collègues, delà lenteur des troupes 
à se mettre en marche, delà difficulté avec laquelle on les payait. 
Sa correspondance avec le dataire, l'évêque de Pola, Salviati et ses 
amis de Florence témoigne de ses peines et de sa lassitude 4 . Ce- 
pendant il fallait lutter de nouveau. Tandis que le pape, attaqué 
au sud par le vice-roi de Naples obtenait sur lui un léger avantage, 
et tout en négociant méditait d'envahir le royaume, les bandes du 
connétable faisaient toujours de nouveaux progrès. Le duc 
d'Urbin , consultant surtout les intérêts des Vénitiens, et voulant 
se faire acheter son concours par la cession de Montefeltro et 
de San Léo, proposa un plan de campagne qui, protégeant les 
terres de Venise , laissait ouvert le chemin pour marcher sur 
Florence et sur Rome. Guichardin essaya vainement de le gagner 
en lui cédant l'objet de ses désirs; il fut désavoué par le pape 8 . 
Cependant les soldats impériaux , ou plutôt les brigands de 
Bourbon, se mirent en marche, satis argent, sans munitions, 
sans vivres, lentement suivis par les confédérés 3 . Ils traversè- 
rent le pays de Reggio , de Modène et de Bologne sans rencontrer 
d'obstacle sérieux. En même temps le pape, trompé dans les 
espérances de secours qu'il avait conçues du côté du roi de France , 
venait de conclure une trêve avec Lannoy, vice-roi de Naples, et 
congédiait la plupart des troupes qu'il tenait à Rome, Guichar- 
din avait à combattre à la fois l'imprévoyance de ceux qu'il 
servait, le mauvais vouloir de ses collègues, et la promptitude 
' des ennemis. Toutefois il négociait avec Bourbon et le marquis 
de Guast pour tâcher de les. arrêter; la mutinerie des soldats, 
ou la perfidie du connétable , fit rompre les pratiques commen- 
cées, et pour obliger ses propres Suisses à marcher sur Forli *, 

1 Fonds Strozzi. Lettere de* Principi, tome II. Machiavel, seconde légation. 

2 Hist. d'Ital. XVIII, 1. — 3 Cf. Varchi, II. 

4 Cf Machiavel. 2* légat, à Guicciard. lett. 17; voir aussi, pour toute cetto 
partie, Varchi, II; et Guichard. Hist. d'Ital. XV11I. 

4 



— 46 — 

le lieutenant dut lui-même prêter mille ducats au provéditeur 
vénitien afin de les payer. Seul il soutenait tout le poids de la 
lutte, et tentait de résister au connétable qui avançait toujours, 
sans tenir compte du traité conclu à Florence entre Clément VII, 
les Florentins et le vice-roi. Sûr du marquis de Saluces , qui 
l'accompagna jusqu'à Brisighella, et tandis que le ducd'Urbin, 
appelé par les Florentins, venait couvrir leur ville, il prévint le 
pape des dangers qui étaient de plus en plus pressants pour 
Rome? 

Dans le moment que celui-ci tenait mal compte de cet avis, 
un nouvel accident arrêta les confédérés près de Florence et dé- 
rangea leurs plans. Les citoyens mécontents profitèrent des dif- 
ficultés de la situation pour tenter un soulèvement (26 avril). 
L'imprudence ou la témérité du cardinal de Cortone, qui aban- 
donna la ville pour marcher au devant du duc d'Urbin ', aug- 
menta le désordre. La jeunesse se saisit du palais et obligea le 
souverain magistrat à déclarer rebelles les neveux du pape. Le 
gonfalonier était Luigi Guicciardini le frère du lieutenant qui, 
suivant Nerli, favorisait les révoltés, ou du moins voyait avec 
plaisir leur tentative et ne s'y opposait que mollement. Mais les 
cardinaux avait sous la main des moyens puissants de répression. 
Les troupes furent sur le point d'entrer dans la ville, et les gé- 
néraux .voulaient forcer le palais du gouvernement. 11 fallait 
craindre que la chaleur du combat ne portât les soldats aux 
derniers excès, et la plus grande partie de la noblesse renfermée 
dans le palais était exposée à périr. Le frère de Guichardin se 
trouvait un des plus en danger. Le lieutenant du pape, soit que, 
n'étant point au préalable instruit de l'affaire, il jugeât le coup 
imprudent, soit qu'il vît nettement qu'il n'y avait aucun succès 
à espérer, profita des liens qui l'attachaient aux deux partis, sans 
qu'il fût directement compromis, pour s'entremettre. Il parvint 
à calmer ses collègues, puis se rendit auprès des insurgés, leur 



* Nardi, VI H, prétend qu'il voulait seulement faire une visite de déférence, 
et que son absence donna lieu au tumulte. D'autres disent que, voyant naître 
le trouble, il alla chercher des secours. 



— 47 — 

fil comprendre leur faiblesse, et acheva de dissiper la sédition 
par la promesse d'une amnistie générale. La paix se conclut sur 
un banc dans utfe boutique voisine de la place 4 . Les principaux 
chefs de l'armée y apposèrent leur signature; le gonfalonier an- 
nula tout ce qu'on avait fait et décidé jusque là ; et les citoyens, 
réunis au palais, s'écoulèrent tristement par une porte de côté , 
sans éprouver de dommage, mais remplis de crainte et d'afflic- 
tion. Jacques Pitti accuse, en cette circonstance, Guichardin de 
trahison *. Il est certain que dans l'état des affaires la soumis- 
sion était le conseil le plus sage à suivre. Néanmoins tout le 
monde en fut mécontent ; les républicains, parce qu'ils se voyaient 
frustrés dans leurs espérances, et les partisans des Médicis, parce 
qu'ils avaient laissé échapper l'occasion d'anéantir leurs adver- 
saires. Guichardin, dans son Histoire 3 , se plaint amèrement de 
cette ingratitude, qui peut être ne fut pas sans influence sur sa 
conduite ultérieure. Mais on ne peut nier, quand on connaît bien 
ses sentiments, qu'alors il n'ait agi avec peu de franchise. Qui 
veut ménager tout le monde et se réserver toutes les chances, 
risque de dévoiler son jeu. Enfin la part, au moins indirecte, 
que son frère avait prise dans la conjuration, dut le rendre sus- 
pect aux Médicis ; l'empressement ambitieux de son neveu Nic- 
colô, qui, une fois le tumulte apaisé, voulut être le premier à en 
porter la nouvelle au palais de la via Larga 4 , devait indisposer 
contre toute la famille les amis de la liberté. 

Pendant ce temps et à la faveur des contestations qu'élevèrent 
les Vénitiens sur le règlement des contributions entre les alliés, 
Bourbon se dirigea d' Arezzo sur Rome par Viterbe. Le pape dé- 
sarmé, mal soutenu par les habitans, ne put l'arrêter; la ville 
fut emportée d'assaut et saccagée, tandis que le connétable lui- 
même, était tué. Ce n est pas ici le lieu de s'étendre sur cet 
événement. Il importe plutôt de suivre la marche de l'armée pon- 
tificale et vénitienne, et de déterminer la part que prit Guichar- 



» Varchi, II.— 2 Apologia de* Capucci, p. 134 et suiv. Archiv. StoricT.IV, 
part. II. — 3 XVIII, 2. 
* Habité par les Médicis. Varchi, IIÏ ; Nardi, VIII, U. 



— 48 — 

diii dans les délibérations de ses chefs. Il avait compris que le 
pillage de Rome serait suivi de la désorganisation des troupes im- 
périales. Il pressait donc la marche du duc d'Urbin ; mais celui-ci 
s'arrêtait à changer le gouvernement de Pérouse, et à s'assurer 
une retraite sur Orvieto. D'ailleurs, il nourrissait contre la mai- 
sonde Médicis de vieilles rancunes à cause de son duché d'Ur- 
bin. Ce fut vainement que Guichardin, qui correspondait avec le 
pape et l'avertissait de l'approche de l'armée, essaya de décider 
son collègue à se porter en avant. Ses efforts n'aboutirent qu'à 
provoquer des deux parts de violentes récriminations *. La dé- 
sertion se mit dans les troupes, comme la terreur dans les pro- 
vinces *, et le premier juin la retraite commença. Le pape capi- 
tula et rendit le château Saint-Ange, un mois jour pour jour après 
l'assaut donné à Rome. 

Les fonctions de Guichardin cessaient avec l'existence du pou- 
voir qui l'avait nommé; d'ailleurs ses patrons étaient mal satis- 
faits de ce qu'il avait fait à Florence. Varchi 3 prétend même que 
le pape imputait à son avarice et à ses démêlés avec le duc 
d'Urbin la retraite de ce général. Il songea donc à revenir à Flo- 
rence qui s'était rendu la liberté, et Segni nous affirme que ses 
instances particulières déterminèrent les colonels des Bandes 
Noires à se rangerai! service de la république 4 . 



§. V. SA CONDUITE DEPUIS LA PRISE DE ROME PAR LES IMPÉRIAUX , 
JUSQU'A LA PRISE DE FLORENCE PAR L' ARMÉE DU PRINCE D' ORANGE. 

La captivité de Clément VII semblait avoir dissous le gouver- 
nement de l'Église. Tandis que la Ligue , les Vénitiens , le duc 



i Varchi, IV. — 2 Voy. aux Pièces Historiques une lettre de Jacopo Guic- 
ciardini, du 14 juin, de Césène. Pièce XI. 

3 Varchi , IV. Pitti nous dit que dans la réconciliation qui eut lieu, peu après 
entre le Pape et le duc d'Urbin , on attribua tous les torts au lieutenant. 

4 Segni I. Parmi ces colonels , se trouve un Sampiero, Corse d'origine. Varchi 
dit qu'à la place de Guichardin on nomma commissaire auprès des troupes Flo- 
rentines Rafaello Girolami. 



— 49 — 

deFerrare, les seigneurs dépossédés, Doria, les Espagnols , 
ceux-ci en vertu des traités consentis , les autres , par le droit 
de la force, et sous prétexte de reprendre d'anciennes posses- 
sions, ou d'en priver les Impériaux, se disputaient les débris des 
États ecclésiastiques , Florence profita des circonstances qui lui 
permettaient de recouvrer sa liberté. 4 

La nouvelle de la prise de Rome était arrivée le 1 1 mai aux 
cardinaux chargés de l'administration de la république. Les prin- 
cipaux citoyens dont les projets avaient échoué un mois aupara- 
vant, et parmi eux il faut compter Francesco Vettori et les deux 
Strozzi, Matteo et Filippo, dirigés par Niccolô Capponi, proclamè- 
rent la liberté. Les cardinaux irrésolus , peu confiants dans les 
troupes, que l'avarice du cardinal de Cortone négligea d'entraîner 
par une augmentation de paie, conclurent un accord d'après 
lequel, le \Q mai, ils se retirèrent à Lucques avec les neveux 
du pape. Bientôt ils regrettèrent leur résolution , mais les forte- 
resses furent livrées à la république par leurs commandants. La 
révolution était consommée. Un moment toutefois le parti des 
Médicis chercha à retenir le pouvoir avec la forme populaire. 
Mais une émeute soulevée par Anton-Francesco des Albizzi contre 
le gonfalonier Nori amena la convocation du grand conseil , et 
l'élection, pour un an, de Niccolô Capponi, comme gonfalonier, 
avec la faculté d'être réélu trois autres années. C'était un homme 
passionné pour la liberté, et d'ailleurs un esprit sage, mais inca- 
pable de tenir tête aux partis furieux qui allaient s'agiter. 

Il entra en fonctions le 1 er juin, au moment ou l'armée pon- 
tificale se désorganisait, et peu avant que Guichardin ne rentrât 
à Florence, tandis que Machiavel, revenu de sa légation à l'ar- 
mée de la ligue 2 , mourait de chagrin de n'avoir pu reprendre 
son poste de secrétaire ( 27 juin ) . 3 

La constitution nouvelle pencha d'abord vers une oligarchie 
démocratiquement organisée, par suite de la mesure qui restrei- 



* Hist. d'Ital. XVIII, 3. 

2 Sa dernière lettre est de Civita-Vecchia, du 22 mai 1527. — 3 Cette place 
fut donnée à l'historien et publiciste Giannotti. 



- 30 - ' 

gnait le droit de cité aux deux mille cinq cents personnes envi- 
ron capables de promer que leurs ancêtres avaient été proposés* 
pour obtenir les charges. Mais dans cette sorte d'oligarchie même 
se forma un noyau plus restreint encore composé des plus riches 
et des plus nobles qui prit le nom d'Ottimati. Cappoui s'ap- 
puya sur eux ; il les réunit aux anciens disciples de Savonarole 
ou Piagnoni et aux Palleschi modérés ou crus jusque-là parti- 
sans et soutiens des Médicis , en ménageant Francesco Vettori, les 
deux Strozzi* et Guichardin leurs principaux chefs. Ceux-ci croyant 
le pape et sa faction absolument perdus , acceptaient volontiers 
de restaurer le gouvernement au profit d'un parti avec lequel ils 
n'avaient au fond jamais cessé de sympathiser. Mais les excès de 
la faction populaire qui prit le nom (ÏÂrrabiati ou Popolani, 
rendirent le trouble impossible à dominer. À sa tête se plaçaient 
les deux frères Carducci, Baldassare et Francesco , dont l'aîné 
malgré sa vieillesse agissait et parlait avec l'emportement et la 
fougue d'un jeune homme ; Àlfonzo Strozzi , jaloux de son frère 
Filippo , et Dante de Castiglione , le destructeur des insignes et 
des images des Médicis. Entre eux se trouvait Tommaso Sode- 
rini, héritier de la réputation de son oncle l'ancien gonfalonier , 
prêt à faire pencher la balance au gré de ses intérêts et de son 
ambition. Peu de temps s'écoula avant que des mesures violent 
tes ne vinssent ébranler l'État , et vers le milieu de 4521 , 
Filippo Strozzi , que rendait suspect sa parenté avec les Médicis, 
dut quitter la ville. Florence était d'ailleurs depuis 1525 dévas- 
tée par la peste et la famine. Bientôt on ne put rassembler le 
Grand-Conseil et les agitations intérieures se compliquèrent des 
dangers du dehors, 

Le pape s'était enfui de Rome et comptait sur l'appui des 

i Seduto o veduto. Giannotti, délia Repubblici Fio'rentina, II, 7; il y expose 
les inconvénients de ce procédé. 

2 Filippo et Matteo : ils étaient cousins. Àlfonso , au contraire, comme on va 
voir, était l'un des chefs des Arrabiati. Pour le sens de ces mots Piagnoni, 
Arrabiati, je renvoie à la note 3, page 41. Le nom de Palleschi vient des 
boules qui sont dans les armes des Médicis : Palle. Pour tout ce qui suit, je 
renvoie au triple récit de Varchi , Nardi et Segni. La partialité de Pitti est fla- 
grante en faveur des Républicains, comme celle de Nerli en faveur des Médicis. 



— 51 — 

Français et des Vénitiens pour recommencer la lutte , mais. la 
destruction des armées françaises avec Lautrec et Saint-Pol dans 
le royaume de Naples et dans le Milanais durent lui ôter cet 
espoir. Plein du désir de la vengeance contre les Florentins , il 
traita avec l'empereur à Barcelonne en 1529, à condition de voir 
rétablir à Florence son neveu Alexandre , fiancé à la fille natu- 
relle de Charles-Quint, Marguerite. Six semaines après , Fran- 
çois I er abandonna à Cambrai la république qu'il avait à plusieurs 
reprises promis de soutenir. Enfin l'empereur débarqué en Italie 
traitait avec tous les alliés , excepté avec les Florentins , livrés 
au pape, et contre lesquels se réunirent ses armées, 1 529. 4 

Cependant Capponi , quoique confirmé gonfalonier pour une 
seconde année en juin 1 528 , voyait son autorité décroître sans 
cesse 2 . Il essayait de ranimer l'enthousiasme religieux et patrio- 
tique , en proclamant Jésus-Christ roi de Florence , et en mettant 
son monogramme sur la porte du palais de la seigneurie. La force 
manquait à ces tentatives. Les Bandes Noires avaient été détruites 
devant Naples avec Lautrec, et la milice du territoire que l'on 
organisait sur les plans imagines par Machiavel, en 1509, ne 
pouvait y suppléer. On formait la garde urbaine et l'on relevait 
les fortifications sous la direction de Michel-Ange 3 ; on prenait 
à la solde de l'État d'abord Hercule d'Esté, fils du duc de Fer- 
rare, qui éludait ses obligations pour ne pas se compromettre , 
puis Malatesta Baglioni 4 . Mais une troupe de trois cents jeunes 
nobles, sous le nom de gardes du palais, surveillait le gonfalo- 
nier. Les négociations entamées entre Doria et Luigi Alamanni , 
le poète , pour réconcilier Florence avec l'empereur, échouaient 5 ; 
malgré Guichardin et les conseils de son expérience , on prêtait 
l'oreille aux promesses sans garantie et sans valeur de Fran- 
çois I er ; on écartait des consultations ou Pratiche Guichardin et 
ses amis tentés de se rallier au gouvernement, et compromis à 
l'égard du pape par leur conduite dans la dernière révolution 6 . 

i Hist. d'Ital, XIX. Varchi, VIII.— Varchi, VI. Je n'ai pas toujours suivi 
Tordre de son récit, à cause des nécessités de la composition qui est différente * 
mais j'y puise presque tous les faits. 

3 Varchi, VI. - * ld. VII et VIII. — 5 Id. VIII. — 6 Segni, liv. I. 



— '6i — 

II est cependant certain qu'une transaction entre les partis était 
alors seule capable de sauver Florence; la sagesse de Capponi, 
dont la famille , depuis 1 493, s'était tenue à l'écart des dissen 
sions, l'habileté des anciens amis des Médicis , en fournissaient 
le moyen, en même temps que l'ambition personnelle de ces 
derniers préparait une garantie pour les concessions qu'ils fe- 
raient aux maîtres actuels des affaires. Ajoutons que le pape , 
tant qu'il les eut contre lui, limita ses exigences. Mais la passion 
populaire ne comprend rien à la modération et aux ménage- 
ments de la politique ; elle préfère s'abandonner aux plus frivoles 
espoirs plutôt que de céder une partie pour ne pas perdre le tout. 
Son emportement , qui fait sa force lorsqu'il lui reste des res- 
sources considérables, précipite le plus souvent dans l'abîme 
ceux qui s'y laissent entraîner. Alors Florence était épuisée; 
aussi courut-elle rapidement à sa perte. 

Des motifs particuliers d'aigreur semaient de nouveaux germes 
de désunion entre les partis. Tommaso Soderini , rival de Cap- 
poni, avait voulu réunir leur influence à tous deux pour dominer 
l'État. Il songeait à marier l'une de ses filles au fils de Capponi, 
et à partager ainsi le pouvoir avec son heureux compétiteur. Cap- 
poni avait à choisir entre son appui et celui que lui offraient les 
Palleschi dans les luttes des conseils , et plus tard en cas que les 
Médicis revinssent. Les tendances de Soderini à céder aux Arra- 
biati l'effrayaient ; il préféra s'unir à k ses adversaires , et fit 
épouser à son fils Simona , l'une des filles de Guichardin 4 . Mais 
cette alliance, où tous deux croyaient trouver de grands avan-» 
tages pour le présent et pour l'avenir, ne profita ni à l'un ni à 
l'autre, et peut-être, en irritant Soderini, accéléra-t-elle la ca- 
tastrophe. Alfonso Strozzi envenima le ressentiment de Soderini 
qui se jeta dans les bras des Arrabiati , et dès-lors la cause des 
Ôttimati fut perdue. 

Capponi songeait d'ailleurs à modifier le gouvernement, guide 
parles conseils de Guichardin et de Ruberto Acciaiuoli *. Pour- 
suivant des desseins depuis longtemps médités, ils auraient 

l Segni, III. Varchi, VI. Nerli, 171. - 2 Varcfei , V. 



— 53 — 

voulu ramener au pape la cité qu'ils jugeaient incapable de lui 
résister ; mais ils espéraient , en opérant une soumission volon- 
taire , pouvoir dicter aux Médicis des conditions favorables à 
T aristocratie, et surtout à eux-mêmes que leur valeur person- 
nelle en faisait les chefs. En face de l'ardeur des Arrabiati, ces 
projets n'avaient aucune chance de succès. Toutefois Capponi 
correspondait avec le pape pour éviter de l'aigrir, et prévenir de 
sa part toute résolution violente. Une de ses 'lettres interceptée 
souleva contre lui une émeute terrible. Il fut déposé 1 et rem- 
placé par François Carducci , que Guichardin juge fort sévère- 
ment *, et qui était tout au moins dépourvu de l'habileté et de la 
mesure de son prédécesseur 3 . Ce fut précisément à cette époque 
qu'eurent lieu les traités de Barcelonne et de Cambrai , et que le 
prince d'Orange pénétra en Toscane. 

Il tenta de détacher Malatesta des Florentins , non sans 
l'ébranler peut-être, mais sans complètement réussir pour le 
présent. Du moins, par un singulier arrangement, et en livrant 
Pérouse, le condottiere sut sauvegarder sa puissance personnelle, 
et rester à la solde de la république *. La guerre se trouvait 
ainsi rejetée tout entière sur le territoire des Florentins. 

Ils essayèrent d'arrêter le prince d'Orange, en proposant de 
traiter ave: le pape, pourvu qu'on leur garantît la forme républi- 
caine. C était ce qu'avait voulu Capponi, mais il était trop tard.. 
Carducci et sa faction, fort humiliés de leurs revers, appelèrent 
vainement aux Pratiques les Palleschi . Ceux-ci, entre autres 
Roberto Àcciaiuoli et Guichardin refusèrent leur concours s . Le 
prince d'Orange prit successivement Cortone et Arezzo, cette 
dernière ville abandonnée par Anton-Francesco des Albizzi, et 
reçut des secours de Sienne , l'antique rivale de Florence, heu- 
reuse de venger les défaites passées. Charles-Quint refusa d'en- . 



* Il faut comparer le récit des affaires dans Varchi, VW, Segni, III et 
Pitti, Archiv. Storic. T. IV, part. II, p. 348. 

2 Hist. d'ital. XIX , 4. 

3 Ncrli lui reconnaît pourtant de la vigueur, et dit que, si en 1512 Soderini 
l'eût valu, les Médicis ne seraient pas rentrés, p. 193. 

* Varchi, X. — * Id. X. 



— at- 
tendre les ambassadeurs qu'on lui députa \ et le pape tout en 
promettant d'agir avec douceur, exigeait qu'on se rendît à dis- 
crétion. * 

Tout était désespéré. Capponi qui avait pris part à cette inutile 
ambassade envoyée à l'empereur revint mourir à Garfagnana, 
le 1 8 octobre 1 529 3 . Les plus menacés des Palleschi, entre au- 
tres Valori et Guichardin, Jean Corsi, et ceux qui ne jouaient 
pas le rôle d'espion, comme Nerli l'historien et Ottaviano de 
Médicis, avaient quitté la ville. Il n'y avait plus de place pour 
l'ancien lieutenant du pape, l'homme des résolutions politiques et 
modérées, dans Florence, dévorée par la famine, déchirée par 
les fureurs des démagogues, et trahie par le chef de ses troupes, 
Mala testa Baglioni. S'il avait conservé quelques illusions sur 
l'accueil que lui ferait le parti populaire, et sur l'importance du 
service qu'il croyait avoir rendu en avril 1 527, il avait été bientôt 
détrompé. Les deux années qui venaient de s'écouler, il les avait 
tristement passées pour un homme naguère si considérable. Une 
part directe dans le gouvernement lui avait été refusée , et ses 
conseils avaient peut-être hâté la chute de Capponi. Suspect aux 
autres et fatigué de lui-même, il avait, comme sa correspon- 
dance le témoigne, et comme nous l'apprend Varchi 4 , successi- 
vement erré de Florence à la campagne et de la campagne à 
Florence, se plaignant de tous et de tout, comprenant les em- 
barras de la situation et ne pouvant y remédier. Il avait tenté , 
par des travaux historiques et politiques , de faire diversion à 
son ennui, et c'est à cette époque qu'il faut rapporter K la plupart 
des Ricordi et peut-être l'ébauche de la grande Histoire. Il partit 
à la fin de septembre 1529 6 . Le soin de sa fortune le ramena 
vers le pape. J'aimerais mieux qu'il se fût tenu à l'écart. Mais lé 



i Niccolô Capponi, Tommaso Soderini, Matteo Strozzi, Rafaello Girolami ; 
Varchi, IX. — 2 Je n'entre pus dans le détail des ambassades qu'on lui envoya; 
c'est le sujet d'une longue discussion dans Pitti ; mais ce détail n'est pas indis- 
pensable ici. — 3 Le récit de sa mort est un des passages remarquables de Segni 
IV. — 4 x. 

5 D'après M. Canestrini,- il parait que le traité del Reggimento fut recopié de 
sa main à cette date. — « Voyez la lettre citée à la fin du volume. Pièce XII. 



— 55 — 

besoin de l'autorité qui tourmente ce.ux qui en ont une fois goûté, 
l'ambition, dont il nous fait une peinture trop vive dans ses 
Ricordi, pour ne l'avoir pas ressentie lui-même, l'y déterminè- 
rent. Bientôt son frère Luigi l'imita. Tous deux furent déclarés 
rebelles, condamnés d'abord au bannissement, puis à la confis- 
cation de leurs biens. 4 

L'armée impériale avançait toujours jusqu'à deux milles de 
Florence , tandis que de nouvelles bandes, envoyées par le pape, 
sous Ramazotto, du coté de.Bologne , saccageaient Firenzuola et 
menaçaient Prato. 

La défense dura toutefois quelque temps , grâce à l'obstina- 
tion du peuple, à la vigueur du nouveau gonfalonier , Rafaello 
Girolami*, et à l'incertitude où if'on pouvait être encore des 
intentions de l'empereur. Mais l'entrevue qu'il eut à Bologne 
avec le pape dut lever tous les doutes à cet égard. Les ambassa- 
deurs Florentins ne furent point entendus malgré leurs ins- 
tances, et l'accord qui s'établit entre Charles-Quint et Clé- 
ment VII , dont la cérémonie du couronnement (22 février 1 530) 
fut la preuve, activa les hostilités. Pistoie, Prato se rendirent. 
Le roi de France fut habilement contraint à priver ses anciens 
alliés du peu d'espérances qu'il leur avait laissées. Vainement 
la prise de Volterra par le commissaire Ferrucci sembla devoir 
prolonger la lutte. Ce succès ne fit que diviser les forces de Flo- 
rence ; et bientôt battue de tous côtés , réduite à ses seules mu- 
railles , elle souffrit toutes les horreurs d'un blocus. 

C'est à cette époque qu'il faut rapporter un discours de Gui- 
chardin à la Seigneurie pour l'engager à céder 3 . Mais son destin 
n'était pas d'être écouté de ses concitoyens, et ses avis ne pro- 
duisirent aucun effet. D'ailleurs il faut avouer que sa conduite 
ne pouvait guère inspirer de confiance. Dès le 3 décembre 1 529 4 , 

i Je n'ai pu , dans les registres , en retrouver la date précise. La condamna- 
tion de Valori, qui est à peu près du même temps, est du mois de mars 1530 
(1529, style florentin); on promet mille florins d'or à qui le livrera vivant, et 
cinq cents pour son cadavre. Cf. Nerli. 

2 Iljentra en fonctions le l*r janvier 1530 (1529, style florentin). 

3 Opère inédite. T. II, p. 31 i. Discorso sesto; mai 1530, après la prise 
d'Empoli. — 4 Lettre à son frère Luigi réfugié à Pise. 



— ;>6 — 

nous le voyons à Bologne, auprès du pape, suivant les négocia- 
tions entamées avec l'empereur. Qu indarrive l'ambassade dont 
son frère Jacopo et Vettori font partie, il s'entremet avec Jacques 
Salviati et leurs adhérents pour proposer aux ambassadeurs des 
conditions dont la douceur semble cacher des pièges. On a même 
prétendu 4 qu'ils empêchèrent le pape, alors effrayé des progrès 
des Turcs et disposé à céder, de consentir à un accord. Enfin, 
après le couronnement de l'empereur, il retourne avec Clé- 
ment VII à Rome, où on le retrouve, au moyen de sa correspon- 
dance, en juillet et en août 1 530. 

Cependant le prince d'Orange avait été tué dans un engage- 
ment où périt Ferrucci , et qui fut fatal aux florentins. Malatesta 
Baglioni les trahissait presque ouvertement. On traita donc avec 
Fernand de Gonzague qui , moyennant une somme de quatre- 
vingt mille ducats, garantit le maintien de la liberté, et une am- 
nistie pour toutes les injures faites au pape, à ses partisans et à 
ses serviteurs (8 août). 



§ 6. IL CONTRIBUE A 1/ORGANISATION DU GOUVERNEMENT DE FLORENCE, 
PUIS EST NOMMÉ GOUVERNEUR DE BOLOGNE. 

Guichardin , malgré sa réconciliation avec le pape , n'avait 
pas voulu retourner dans Florence au milieu des étrangers ; quoi- 
qu'il ait vivement maltraité de paroles un de ses compatriotes, 
Baccio Cavalcanti , qui réclamait auprès de Clément VII en fa- 
veur de la liberté 2 , il ne quitta pas Rome tant que les Espagnols 
furent à Florence. 

Ce fut le fougueux Baccio Valori, l'adversaire constant de 
Guichardin et des Ottimati, et qui s'était de tout temps déclaré 
l'ami et le soutien des Médicis, qui se chargea de rétablir leur 
autorité. La capitulation avait promis que la liberté serait res- 

1 Pitti, Apologia de' Capucci. Segni dit cependant que le traité pouvait 
.aboutir, et qu'il faut en impute!* la rupture aux Arrabiati dirigés par Carducci. 
?Scgni,V. 



— 57 — 

pectée, et que la république subsisterait, au moins de nom, sous 
la grande famille qui, depuis près de cent ans, présidait à ses 
destinées. Cette clause ne devait pas recevoir son exécution 
loyale. Tout d'abord le commissaire apostolique convoqua sur la 
place du palais, le 20 août 1530, le peuple en parlement, bien 
que ce mode d'assemblée eût été rayé de la constitution floren- 
tine. Le pouvoir fut confié à douze citoyens , onze 1 dévoués à la 
•faction des Médicis, et Rafaello Girolami, alors gonfalonier, qui 
ne devait pas jouir longtemps de la garantie que semblait lui 
donner cette élection. On s'occupa immédiatement de satisfaire les 
Espagnols, et comme l'argent manquait, on leur livra, comme 
otages des sommes qu'on leur promit, les citoyens les plus riches 
d'entre ceux qui avaient soutenu le dernier gouvernement 2 . Les 
vengeances et les exécutions commencèrent alors. Tous les offi- 
ciers de la république furent remplacés par les partisans du nou- 
veau régime. Luigi Guicciardini , le frère aîné de l'historien, 
accepta tout de suite un rôle dans les affaires. De Lucques où il 
s'était réfugié , il revint à Pise exercer les fonctions de commis- 
saire 3 . Dès le 30 août, il prend possession de la forteresse de 
Livourne, et le 7 septembre, il donne ses ordres au commandant 
de Volterra. A partir de ce moment, une correspondance consi- 
dérable s'engage entre lui et Valori 4 ; les sujets principaux en 
sont le licenciement des anciennes troupes, ou l'organisation 
des nouvelles , les approvisionnements , et les poursuites contre 
les vaincus du mois d'août. Bientôt il allait, dans des cruautés 
signalées par Varchi et Nardi 6 , satisfaire ses vengeances person- 
nelles, et témoigner de son zèle pour ceux, qu'il avait paru trahir 
en 1 527 étant gonfalonier. 
Les Espagnols partirent le 6 septembre 6 . La discorde se 

• Baccio Valori, Luigi délia Stufa, Ormanozzo Deti, Matteo Niccolini, Leo- 
nardo Ridolfi, Filippo Machiavelli, Antonio Gualterotti, Andréa Minerbetti, 
Ottaviano de' Medici, Zanobi Bartolini (qui devint bientôt suspect, et qui dut à 
sa fortune et au crédit de Malatesta Baglioni de ne pas être condamné au ban- 
nissement), enfin Niccolô del Troscia. 

«Varchi, XII. - 3 Varchi; XII. Nardi, IX.— * Collection Strozzi. — 5 Voyez 
plus haut. 

6 II en resta pourtant un grand nombre dans le pays jusqu'en mars 1531. Ils 



— 58 — 

mettait dans leur camp entre eux , les Allemands et les Italiens ; 
les vivres leur manquaient dans la campagne de Florence, dé- 
solée par la peste et la guerre. Malatesta , pourvu d'un bref de 
pardon , s'en alla le 1 du même mois/ 1 

A ce moment arrivèrent François Guichardin, Francesco 
Vettori et Ruberto Acciaiuoli* pour partager avec la Balie 3 l'ad- 
ministration de la ville. Le 27 septembre , les deux premiers 
entrèrent dans l'importante magistrature des Huit de Pratique 4 .- 
Avec eux, s'y trouvaient Luigi délia Stufa et Baccio Valori, 
membres déjà de la Balie , enfin Jean Corsi , l'ancien successeur 
de Guichardin à l'ambassade d'Espagne en 4543, et qui, créé 
le 1 er septembre gonfalonier, remplaça dans la Balie Rafaello 
Girolami que l'on confina dans la citadelle de Volterra B . D'au- 
tres violences suivirent celle-là. Les chefs de la réforme, comme 
on les appelait, y firent preuve de caractères différents. Baccio 
Valori , peu riche et avide , n'était pas inaccessible à la pitié 
pourvu qu'on payât ses grâces 6 . Guichardin, plus désintéressé 
et plus rigide dans sa conduite, se montrait implacable et pas- 
sionné. Il semblait ainsi venger ses rancunes particulières et le 
mépris qu'avait témoigné pour ses conseils la faction démocrati- 
que. Il avait eu soin d'ailleurs de reconstituer sa fortune. Une 
délibération de la Balie , en date du 18 octobre, lui rendit ses 
créances sur le Mont de Florence , confisquées en 1 529 , et dé- 
clara injuste sa condamnation au bannissement comme rebelle. 7 

Quelques jours après fut créée la grande Balie 8 , le 8 novem- 



commettaient toutes sortes de désordres. Baccio Valori lui-môme fut pris par 
eux et mis à rançon. — * Varchi, XI. — 2 Segni, V. 

3 C'était le nom que portait la Commission des Douze. 

4 Les Huit de Pratique remplissaient, sous les Méiicis, les mômes fonctions 
que les Dix de la Guerre avec le Gouvernement républicain. 

5 Liste des Huit de Pratique (minute du 26 septembre) : Francesco Guic- 
ciardini , Francesco Vettori, Giovanni Corsi, Palla Ruccellai, Luigi délia Stupha, 
Baccio Valori , et Corso délie Colombe remplacé , le 7 novembre par Bernardo 
Tovaglia. 

6 Voyez dans Varchi l'histoire de Zanobi Bàrtolini, qui échappa à la pros- 
cription en prêtant à Valori 4,000 florins d'or, environ 80,000 francs de notre 
monnaie. — 7 Pièces Historiques, XIII. 

8 Varchi dit le 8 octobre; la minute donne le 8 novembre; il annonce 136 



bre , où l'on ajouta aux Douze nommés en août et aux Huit de 
Pratique , un nombre considérable de citoyens partisans des Mé- 
dicis, ou du moins intéressés à les soutenir. Le nombre total est 
de cent quarante-quatre. Guichardin fut, avec son frère Luigi, 
de cette commission, premier modèle du Conseil des Deux cents 
plus tard institué. On y remarque aussi les noms de ceux qui , 
comme Ruberto Acciaiuoli , Matteo Strozzi, Francesco Vettori , 
Prinzivalle délia Stufa , Ottaviano de' Medici , devinrent les prin- 
cipaux conseillers d'Alexandre, ou les fauteurs de Cosme I er . 

Guichardin fut d'ailleurs encore employé par le pape dans di- 
verses circonstances, notamment dans da reddition d'Arezzo, 
soulevée depuis le mois de décembre 4 529 , occasion dans la- 
quelle il fut commissaire avec Ruberto Acciaiuoli pour régler les 
conditions* . Mais ces honneurs , ceux de ses frères Luigi et 
Jacopo , nommé l'un des commissaires de la garde et de la santé, 
malgré son ancien attachement aux Arrabiati , ne l'empêchèrent 
point de concevoir et de témoigner du mécontentement de tout 
ce qui se faisait. Ce qui l'irritait d'abord, ainsi que Francesco 
Vettori, c'était la suprématie que Baccio Valori s'arrogeait sur 
eux. Il s'était, en effet, compromis davantage; il avait donné 
des marques d'un zèle plus constant ; enfin il avait seul consenti 
à accepter les fonctions difficiles et abhorrées de commissaire 
apostolique. Il se regardait, en conséquence, comme le premier 
de ses collègues, s'était établi dans le palais des Médids de la 
Via Larga *, et là s'entourait d'une sorte de cour des principaux 
citoyens. Outre la jalousie qu'il en ressentait, Guichardin avait 
des sujets de plainte, sinon personnels, au moins de famille. 
Dans les taxes imposées pour le payement des sommes dues aux 
Espagnols, ses deux frères Jacques et Jérôme n'avaient point été 
épargnés 3 . Enfin ses vues de réforme n'étaient point satisfaites. 

membres et n'en cite qne 134. Segni dit 150, Cambi 147. La minute en com- 
prend 144 avec l'ancienne Balie. Parmi ceux qu'a omis Varchi, se trouve pré- 
cisément Guichardin, que son titre de docteur et sa députation pour le quartier 
de Santo-Spirito placent le second ou le troisième sur la liste officielle. 

i Varchi, XII. — 2 Aujourd'hui le palais Riccardi; Varchi, XI f. 

s Ils furent taxés, à deux reprises, à 2,500 ducats en tout, environ 50,000 
francs de notre monnaie. (Ardiiv. de réformation.) 



— 60 — 

Il voyait Clément VII éloigner de Florence toute sa famille 1 , pour 
laisser ses partisans porter seuls tout le poids de la haine publi- 
que, et pourtant ne rien ménager au profit des siens. Le 24 août 
1 530 , il avait obtenu une bulle impériale qui déclarait chef de la 
République Florentine Alexandre , reconnu comme son neveu, 
mais cru son fils. Cependant on faisait aux créanciers de l'État 
une banqueroute de 60 pour cent ; on s'appropriait les dépots 
faits au nom des veuves et des orphelins : on annulait la vente 
des biens des corporations et de la cité ; on augmentait arbitrai- 
rement les impôts, sans tenir compte de l'appauvrissement et de 
la dépopulation des campagnes et de la ville 2 . Enfin les anciens 
amis de Capponi étaient poursuivis avec presque autant de ri- 
gueur que les Arrabiati déclarés 3 . Guichardin aurait voulu qu'on 
tînt plus de compte des droits des citoyens 4 , et que la domina- 
tion des Médicis fût une direction et non une tyrannie. C'est ce 
qu'il réclame sans cesse dans les quatre discours ou mémoires 
adressés au pape en 4 530 B , et dans ses lettres à Jacques Salviati, 
conseiller intime de Clément VII 6 ; c'est ce qu'il regrette de ne 
pas obtenir dans sa correspondance avec son frère Luigi. 7 

En tous cas, il en résultait pour le pape des tiraillements et 
des conflits entre ses différents agents à Florence. 11 essaya donc 
d'y remédier en ôtant à Valori ses pouvoirs extraordinaires, qui 
furent remis à Nicolas de Schomberg, archevêque de Capoue 8 . 
Valori fut , en dédommagement, nommé président de Romagne. 

Le 17 février, les desseins du pape commencèrent à recevoir 
leur exécution. Alexandre de Médicis fut adjoint à la Balie et dé- 
claré préposa, c'est-à-dire président de droit dans toutes les 

i Aussitôt le siège terminé, la jeune duchesse Catherine, jusque là prison- 
nière des républicains, fut reconduite à Rome. Varchi, XII. 

2 Le total des frais du siège de 1530, ceux du moins qui furent régulièrement 
constatés, s'élève à 553,286 ducats. Archiv. Storico. 

3 Pour tous ces faits , voyez les Discor&i intorno aile mutazioni e riforme. 
Opère inédite de Fr. Guicc. T. II. 

4 II voulait gouverner, dit Segni, più civilmente. 

s 1530, style florentin; fin 1530 et premiers mois de 1531. Opère Inédite, IL 

6 Lettere de* Principi, T. II. — 7 Collect. Strozzi. 
. * Après huit mois, dit Segni. Ce serait vers le mois de mars 1531. Dès février 
on trouve des lettres de Schomberg datées de Florence. Voyez Varchi, XII. 



— 61 — 

magistratures. Le 31 mars, daus le sein de ià Balife même, on 
fit choix de vingt-quatre Accopiatori, chargés de remplir le* 
bourses des scrutins, et d'assurer ainsi les magistratures aux 
amis des Médicis 1 . Guichardin fit partie de cette commission, et, 
dès le mois de mai , son frère Girolamo fut un des seigneurs. , 

Cependant , dans la famille même du pape se préparaient des 
embarras. Hippolyte, cardinal deMédicis, jaloux de son cousin, 
courut à Florence pour essayer de se saisir du gouvernement , et 
défaire déclarer les mécontents en sa faveur. Valori était alors à 
Rome ; le pape le dépêcha à la suite de son neveu. L'entreprise 
était découverte, et Hippolyte revint avec le messager (27 auil 
1531 ); mais déjà dans le parti des vainqueurs il allait y avoir 
plus que des discordes, et des factions commençaient à naître 
dans la faction même. En effet, Valori ne trouvait pas suffisant» 
la récompense qu'il avait reçue. On lui avait promis le cardinalat, 
cette ambition de tous les serviteurs des papes, et surtout des 
Florentins à cette époque. La promesse n'avait point été tenue. 
Il fut donc soupçonné d'avoir aidé Hippolyte de ses conseils et de 
son crédit plutôt que de l'avoir détourné de son dessein. Mais 
les circonstances les obligèrent à attendre une occasion plus fa- 
vorable. * 

En même temps avait lieu un désarmement général, et la jus- 
lice était livrée au chancelier SerMaurizio. Guichardin avait blâmé 
toutes ces mesures; il fut nommé , vers le mois de mai , gouver- 
neur de Bologne 3 . Je suppose qu'il s'y rendit sans beaucoup 
de délai , car son nom ne figure plus chez les historiens parmi 
ceux des personnages qui parurent à Florence même , et dont la 
présence était nécessaire. C'est alors qu'arriva le nouveau chef 

i Varchi,XlI. — a IJ. id. 

3 Guicc. G-pere Inédite, vol. II, à la fin ; V. la note de M. Canes tnni. La pre- 
mière lettre, datée de Bologne, qui existe de lui aux Uftizi, est du 1 er octobre. 
Mais rien n'indique qu'elle n'ait pas été précédée de beaucoup d'autres. Vizzani, 
historien Bolonais, ne fixe pas d'une manière précise la date de son arrivée. 
Souvent les gouverneurs ne se rendaient pas immédiatement dans leur province, 
et n'y résidaient pas d'une manière constante. Guichardin lui-même en est la 
preuve. Il eii donc assez difficile de savoir au juste le moment de von départ d« 
Florence. 



— *î — 

(te l'État , Alexandre , et qu'en présence de Nicolas de Schom- 
berg il Ait reconnu par la seigneurie. Son arrivée fût signalée 
par de nouvelles mesures vexatoires, telles que des tes sur la 
monnaie et sur les impôts, enfin par la continuation des rigueur* 
exercées contre les républicains. Luigi Guicciardini , dans une» 
lettre remarquable du 2* novembre, fait part à son frère de tout 
ee qui se passe , et, entre autres nouvelles , lui annonce la dou- 
ceur dont on use à Y égard de Girotagii , depuis assassiné à Vol- 
terra*. Et, ajoute-t-il avec une dureté violente, on risque de $c 
perdre , car lu pitié est nuisible. * 

Valori partit enfin pour la Homagne. Les principaux conseil- 
krs de Clément VII n'étaient plus sur te théâtre des événe- 
ments. Pourtant le pape ne cessait de les consulter ; il voulait 
les amener à lui proposer pour Alexandre le titre de duc de Flo- 
rence *. Ceux-ci le comprenaient à merveille, et, de leur coté, pré- 
féraient qu'il s'expliquât le premier. Il le fit enfin. L'archevêque 
de Capoue demanda un mémoire sur la situation présente à 
chacun tf eux ; Ruberto Açciaiuoli, Francesco Vettori > Filippo 
Strozzi et tes deux Guichardin,. Francesco et Luigi, répondirent à 
cet appel *. Les plus violents furent Luigi Guicciardini et Filippo 
Strozzi. L'un voulait se faire pardonner sa tiédeur pour les Mé- 
dicis en 4 527 ; le second espérait trouver plus de licence sous le 
gouvernement d'un prince absolu, lis conseillèrent au pape die 
donner au nouveau duc un pouvoir sans appel et sans contrôle. 
Les trois autres, d'accord avec Jacques Salviati , qui était à Rome, 
acceptaient bien pour un Médiçis le titre de chef de l'État, mais 
auraient souhaité qu'on tînt compte de l'aristocratie. Leur avis , 
quelque odieux que puissent paraître les moyens de le réalteer 
qu'ils proposaient , se réduisait à remettre les choses sur le pied 
où elles étaient sous Laurent le Magnifique en 4 494, Le pape 



* Selon Varchi; Segni dit Pise. — 2 Voyez cette lettre aux Documents, XIV. 

* Il n'était encore que duc de Civiia-Penna. 

4 Varchi en ajoute quelques autres, et nous donne la fameuse séance 4*4 
Vatican où Jacopo Salviati contredit le pape. Segni est plus explicite sur les 
Mémoires. D'ailleurs, tous ceux dont il parle nous sont 'parvenus. Je suis 
son récit. 



— 63 — 

n'en fut guère satisfait. C'est ce qu'on voit dans une lettre de 
Guichardin, du 20 février, à l'archevêque de Capoue *. Il com- 
prend que son projet n'ait pas été complètement goûté ; lui-même 
en était mécontent. Mais ce qu'il désire c'est qu'on prenne un parti 
et qu'on cesse d'hésiter ; rien n'est pire qu'une situation provi- 
soire. Cependant il ne laisse pas ignorer qu'il se déclare pour 
la maison des Médicis , parce que le salut de bien de gens et le 
sien propre s'y trouvent attachés. Il tient à n'être pas banni de 
de sa ville natale et craint de n'y pouvoir réussir autrement. 

Enfin le pape se décida. Il appela en avril 4532 à Florence 
Guichardin que sa correspondance avec le cardinal Bembo 
nous montre à Bologne en mars et en mai de la même anrjée *. 
Avec Valori , Vettori et quelques autres , il le chargeait du soin 
des réformes à effectuer. 

Le 4 avril , la Balie encore existante créa dans son propre 
sein une commission de douze citoyens pour réorganiser l'État 3 . 
Le gonfalonier de justice et la seigneurie furent supprimés. 
Alexandre de Médicis , déclaré duc perpétuel et demeurant 
dans le palais public , était assisté de deux Conseils , l'un de 
Deux Cents membres, pour expédier les demandes particulières, 
l'autre de Quarante-Huit, pris dans le sein du premier, où se 
délibéraient les lois, se donnaient les missions, se réglaient les 
impots et se nommaient les magistrats mineurs d'administration 
et de justice sûr la proposition du duc. Les Quarante-Huit 
prenaient le nom de Sénateurs et leurs fonctions étaient à vie 
comme celles des Conseillers. Les Sénateurs étaient élus par les 
Conseillers, et ceux-ci choisis à mesure que les places devenaient 
vacantes par une commission de douze Sénateurs. Enfin les 



* Elle est dans le recueil de Ruscelli. Lettere.de* Principi, T. III. 

2 Dans les archives de Massa-Ducale, se trouve uue lettre du cardinal Cibo, 
adressée à Guichardin, à Bologne, le 4 juin. Il était donc alors eertainentent 
de retour dans son gouvernement. Archivio storico, Série nuova, XIV, disp. 2 j 
pag. 299. 

* Matteo Niccolifii, Francesco Guicciardim , Baccio Valori, Roberto Pucei^ 
AgostinoDini, Roberto Acciaiuoli, Jacopo Gianfigliazïi , Matteo Strozzi, Palla 
Ruccellai, Francesco Vettori, Gio-Francesco Ridolfi, GiuKano Capponi. On 
leur adjoignit le gonfalonier alors en exercice , Gio-Francesco de' Nobili. 



— 64 — 

Quarante-Huit fournissaient trimestriellement quatre d'entre 
eux pour servir de conseillers intimes au duc. Ceux-ci assistés 
des douze Bons-Hommes et de douze Procurateurs, remplaçant 
les Gonfaloniers des compagnies, tenaient lieu de la Seigneurie 
et des Collèges * . La plupart des officiers et magistrats de quel- 
que importance devaient être nommés parmi les membres des 
Conseils, et l'ancienne distinction entre les Arts majeurs et 
mineurs , fondement de la première constitution florentine , 
était abolie. Chaque citoyen devenait apte également à remplir 
les charges et les offices. 

Le 27 avril, les changements furent promulgués et Ton 
forma les listes des deux assemblées. Les Guichardins comptaient 
deux membres parmi les Quarante-Huit, François et Luigi son 
frère aîné. Les Médicis , les Strozzi , les Capponi , les Valori , 
les Ridolfi , les Acciaiuoli étaient seuls aussi favorisés. Enfin , 
un de leurs cousins, Battista di Braccio Guicciardini a , prenait 
place dans les Deux Cents. Le 1 er mai la dernière seigneurie, 
dont faisait partie Luigi, fut dissoute. Le 8 mai les réformateurs 
écrivirent à l'empereur et au pape pour leur annoncer qu'ils 
avaient terminé leur tâche et faire l'éloge d'Alexandre. 

La révolution qu'on avait entreprise était achevée. Les soldats 
étrangers , laissés à Florence sous le commandement d'Alexan- 
dre Vitelli, devaient assurer la perpétuité du nouveau régime. 
Quelle fut précisément la part que prit Guichardin à toutes ces 
mesures? C'est ce qu'il est assez difficile de déterminer d'une 
manière exacte.. Toutefois on retrouve dans le nouvel ordre de 
choses plus d'un des règlements qu'il avait conseillés ; mais sur 
certains points, les circonstances durent lui forcer la main, el 
l'on peut croire qu'il attendait encore et ne trouvait point dans 



i Voyez l'Appendice. 

2 Descendant de Niccolô , frère de Louis et Jacques, grand -oncle et 
aïeul de l'historien. Ses cousins germains, violemment engagés contre les Mé- 
dicis , et deux ou trois fois épargnés , grâce à François , finirent misérablement, 
l'un à Montemurlo, l'autre en exil; il est vraisemblable que l'influence 
du gouverneur de Bologne fut pour beaucoup dans la nomination de Bat- 
tista. 



— 65 — 

le gouvernement d'Alexandre la réalisation de ses véritables 
espérances. 4 

L'empereur ratifia tout ce qui s'était accompli en faveur de 
son futur gendre. Mais de graves difficultés s'élevaient entre lui 
et le pape. La décision qu'il avait rendue aii sujet de Modène. 
et de Reggio, restitués au duc de Ferrare, ses instances pour 
obtenir la convocation d'un concile général , les intrigues du roi 
de France pour rompre l'union de Clément VII et de Charles- 
Quint, en étaient la cause. Pendant la campagne de 4 532 contre 
les Turcs en Hongrie , la révolte de l'infanterie italienne conduite 
par le cardinal Hippolyte de Médicis ne fit qu'aigrir le différend. 
Afin de régler définitivement les affaires d'Italie, l'empereur, 
avant de retourner en Espagne, eut avec le pape une entrevue à 
Bologne. * 

Cette ville était le siège du gouvernement de Guichardin. 11 
fut présent, le 8 décembre 1532, à l'entrée solennelle du pape, 
bientôt rejoint par l'empereur (4 3 décembre). Il fut aussi nommé, 
avec son parent Jacques Salviati et le cardinal de Médicis, com- 
missaire pour négocier avec les agents de l'empereur. Dans 
l'Histoire d'Italie nous trouvons le récit de la conférence et les 
preuves d'une habileté diplomatique dont Guichardin dut avoir 
sa part. Les plénipotentiaires parvinrent à écarter deux ques- 
tions dangereuses sur lesquelles le pape ne voulait pas céder, 
celle du concile et celle du mariage projeté entre Catherine de 
Médicis , nièce de Clément Vil, et Sforza rétabli à Milan. Ils es- 
sayèrent, en réclamant l'intervention des Italiens, d'entraver la 
proposition d'une ligue italienne; mais ils ne purent y réussir , 
et l'on fixa le contingent de troupes, et la somme d'argent que 
chaque puissance contractante devait fournir. 3 

La négociation terminée, le duc Alexandre accompagna jus- 



1 Voir, dans Varchi, les regrets des Palleschi, au commencement du X11I« 
livre. — 2 Hist. d'Ital. XX , 3. 

3 Hist. d'Ital. XX. La ligue des puissances italiennes avait été jusque là le 
but de la politique de Guichardin, comme ailleurs on le verra; mais, dans de 
telles circonstances, ce n'était plus qu'un instrument de servitude dans la main 
de l'empereur. 



— 66 — 

qu'à Gènes sou futur beau-père *. Mais le pape, malgré les en- 
gagements qu'il venait de prendre, était mécontent d'un accord 
qui le mettait à la discrétion de l'empereur, chef de la confédé- 
ration , et cherchait au dehors des appuis contre Charles V. Il 
reprit alors avec le roi de France les pratiques qui avaient si 
mal satisfait l'empereur. Guichardin, qui, le 8 mars de cette 
année , avait obtenu , vraisemblablement en récompense de ses 
derniers services , un bref spécial et de nombreux privilèges pour 
lui et sa famille *, fut dans cette circonstance l'un des principaux 
ministres du pape. A défaut de ses sympathies . on était sur de 
son concours en flattant son ambition et en servant ses intérêts. 
Tandis qu'il surveillait le duc de Ferrare 3 , il se préparait au 
voyage de Nice où il devait accompagner le pape. Salviati r de- 
venu vieux et infirme , en était incapable; il sonda les intention^ 
de Guichardin à ce sujet. Celui-ci , assuré de la faveur de 
Clément VII 4 , fit peu de difficultés; quoiqu'il n'aimât pas les 
Français et n'approuvât pas beaucoup l'entreprise 5 , il se mita 
la disposition de son patron 6 . Il fut donc avec lui à Nice et à 
Marseille, après avoir pourvu au gouvernement de Bologne en 
son absence T , Le pape arriva le 4 octobre à Marseille; le ma-* 
riage de sa nièce avec le duc d'Orléans, depuis Henri II , eut lieu 
le 13, et il en repartit le 42 novembre pour être de retour à 
Home en décembre. Guichardin resta moins longtemps en 
France; car, dès le 3 novembre, on le voit adresser de Bologne 
une lettre au cardinal Angiolo Marzi en faveur d'un banni Mo-, 
denais, le comte de Scesi 8 . Il était venu reprendre la tâche dif- 
ficile qu'il avait , dix ans auparavant, remplie avec éclat dans la 
Romagne. 



i 15 février 1533. — 2 Manni. 

3 Lettre du 1er juin 1533 à Jacques Salviati. Lett. de' Princip. IH 

4 Letlre du 16 mai 1&33 ; id. — 5 Une de ses lettres se termine par la fa.-, 
meuse formule : Piaccia a Dio $ia buono. Cf. une lettre de Filippo Strozzi du, 
23 mai 1533 , citée par Niccolini. 

6 Lettre du 1er juin et du 21 juillet 15â3. — * Nerli , p. 271. 

* Recueil du caval. Ronchini. — Voy. l'inscription que Bocchi fit mettre sur 
sa maison, citée dans la bibliothèque de Fontanini. Elle fixe au commencement de 
décembre le retour de Guichardin. Au reste ces différences ont peu d'importance. 



— 67 — 

La population du Bolonais, longtemps accoutumée aux guerres 
continuelles qu'engendraient les querelles de son aristocratie , et 
récemment soumise à la domination ecclésiastique, en supportait 
impatiemment le joug. Les nobles, entretenant tous à leur solde 
des troupes nombreuses de serviteurs armés, commettaient les 
plus grands désordres. Dans la ville le sénat des Quarante dis- 
putait sans cesse l'autorité au gouverneur du pape. Enfin , la 
grande famille des Peppoli , quoique autrefois l'ennemie des 
Bentivogli et longtemps au service de l'Église, était à la tête 
d'une des factions principales, et bravait le gouvernement rér 
gufier. 

Il s'y présentait en outre , pour Guichardin , des difficultés 
spéciales qui naissaient de sa situation particulière et de l'état 
actuel de la contrée. 11 était le premier et peut-être le seul gou- 
verneur laïque qu'elle ait eu ; et les Bolonais croyaient y voir un 
abaissement pour leur pays qu'administrait d'ordinaire un car- 
dinal ou un prélat. Sa vigueur , peut-être quelquefois outrée , 
contrastait avec la douceur ou plutôt la faiblesse du régime ha- 
bituel. Les exigences du pape , pressé d'argent et désireux d'en 
obtenir de la plus riche province de ses domaines , irritaient des 
peuples déjà ruinés parla guerre 4 . Aussi le gouverneur devint-il 
l'objet de la haine des Bolonais. Dès 4 532, vers le mois de no- 
vembre , quelques mécontents , dont faisait partie le comte Giro- 
lamo Peppoli , ourdirent un complot ayant pour but de pénétrer 
de nuit dans la ville , de surprendre Guichardin et de l'assas- 
siner; le désaccord entre les conjurés, et la pénurie d'argent 
firent tout échouer. « 

Quoiqu'il n'ignorât point l'épuisement de la province , dont il 
trace , à plusieurs reprises, à Jacques Salviati un triste tableau 
dans sa correspondance , il dut, pour satisfaire Clément Vil , éta- 
blir un impôt d'un ducat d'or par famille 8 . On redouta d'abord 
un tumulte populaire à la nouvelle de cette exaction. La taxe fut 



1 Lettres du 12 novembre 1532 et du 9 juillet 1533 à Jacques Salviati sur la 
misère du Bolonais. Lett. de* Princip. T. III. 
a Varchi , XHI. — 3 Pompeo Vizzani. Hht. de Bolog. XI. 



— 68 — 

réduite à 1 8,000 écus et répartie par le sénat. L'émotion n'en 
fut pas absolument apaisée , et Camille Sacchi , personnage in- 
fluent dans la montagne, en profita pour prendre les armes. Gui- 
chardin ne reculait jamais devant une sévérité même cruelle. Il 
fit venir , avec trois cents fantassins, Melchiore , fils de Rama- 
zotto , capitaine de bandes , qui avait servi déjà sous lui en Ro- 
magne. On brûla Sacchi dans sa maison, et ses compagnons 
furent égorgés ou faits prisonniers et pendus. Toutes les résis- 
tances cessèrent, et le calme se rétablit au moins en apparence. 

D'autres embarras se produisirent. Valori était en Romagne 
le voisin de son ancien collègue de la Balie. Ils s'étaient haïs dans 
tous les temps ; aussi , plus d'un froissement résulta de leurs 
rapports réciproques. Nous voyons, le 15 juillet 1533*. Gui- 
chardin se plaindre à Jacques Salviati du gouverneur d'Imola , 
subordonné de Valori, qui met obstacle à l'approvisionnement 
du Bolonais, et dont on ne corrige pas les erreurs 2 . Enfin il fallait 
suivre les mouvements' des bannis de tous les pays soumis au 
pape, qui remplissaient les États du duc de Ferrare, et de là 
préparaient mille tentatives. En 1534, une convention conclue 
entre Alphonse d'Esté d'une part, les gouverneurs de Bologne 
et de Romagne de l'autre, les expulsa des pays voisins 3 , et du 
moins jusqu'à la mort de Clément VU rendit à la contrée quel- 
que tranquillité. 

Mais l'affaiblissement visible du pape mettait en jeu bien des 
espérances, et réveillait bien des colères. Guichardin dans de 
telles circonstances devait avoir l'œil de tous côtés, à Florence, 
pour prévoir l'avenir et en tirer parti , à Bologne , pour maintenir 
la situation. Il n'y manqua pas. 

11 n'avait jamais cessé d'entretenir avec ses frères Luigi, Ja- 
copo, Girolamo , et avec son neveu Niccolô, déjà devenu consi- 
dérable, cette correspondance active et laborieuse qui le faisait 
assister aux plus minutieux détails des agitations florentines. Il 
avait deviné sans peine, lui qui avait un moment même blâmé 

1 Lettre citée plus haut. — 2 L'expression est originale et singulière : il a 
besoin d'a\oir les oreilles tirées souvent. — 3 Yarchi, XIII- 



— 6* — 

certaines mesures , que de nombreux mécontentements éclate- 
raient sous le nouveau régime. Il en fut, en outre , régulièrement 
informé. Quand la forteresse, qui devait contenir la ville 4 , fut 
projetée, il en reçut avis de divers côtés : on lui en communiqua 
les plans. Angiolo Marzi, évêque d'Assise, lui raconte lacéré-, 
monie de la pose de la première pierre ( \5 juillet 1 535 ) *. Enfin 
lui-même, en date du 21 juillet, envoie de Bologne les obser- 
vations des astrologues bolonais sur l'horoscope dressé à l'oc- 
casion de cettç construction 3 . Ce n'était pas qu'il crût à l'astro- 
logie; il s'en moque, à plusieurs reprises, dans ses Ricordi 4 ; 
mais c'était la mode du temps et le goût des Médicis. Il voulait 
donc ainsi se conformer à l'usage, et flatter ceux dont il avait fait 
ses patrons. En effet, vers les mois de juillet et d'août, on re- 
trouve une correspondance 8 assidue établie entre lui et Alexandre 
de Médicis, depuis longtemps laissé à lui-même par l'archevêque 
de Capoue 6 , et peu confiant dans les Strozzi et leurs adhérents. 
Peut-être faut-il croire que Clément Vil , revenu de ses anciennes 
préventions , et d'ailleurs reconnaissant en affaires la fidélité de 
Guichardin , engagea son neveu à l'employer. Les frères du gou- 
verneur de Bologne, ses amis Vettori et Acciaiuoli , restés à Flo- 
rence, agirent-ils sur l'esprit du jeune duc? Je ne^puis le dire 
d'une manière précise. Ce qui est certain , c'est que les affaires, 
même de l'ordre le moins important, sont l'objet de lettres écrites 
du mois de juillet au mois de novembre à Guichardin à Bolo- 
gne , tandis que la santé du pape empirait. 

Cependant Guichardin prenait ses précautions pour maintenir 
l'ordre, habituellement troublé aux changements de souverain. 
11 était en rapports réguliers avec Valori , dont la destinée se 
trouvait en quelque sorte liée à la sienne ; il lui faisait part de 
toutes les nouvelles qu'il recevait sur la maladie du pape, des 
mouvements du parti Guelfe, et des mesures qu'il prenait lui- / 



< Aujourd'hui la Fortezza del Basso. — 2 Collect. Strozzi. — 3 Jtf. Je public 
cette lettre, Pièces Historiques, XV.— * 57, 207, 367. Op. Ined. T. i. 

5 Collect. Strozzi. — 6 Dès 1532. Peut-être ce commerce de lettres n'avait-il 
jamais cessé ; mais je n'ai trouvé aux Uffizj que les lettres des deux mois 
précités. 



— 30 — 

même. 11 s'entendait avec Alessandro délia Caccia, qui comman- 
dait des troupes à Parme, pour en être soutenu au besoin ; enfin 
il redoublaitd'attention, de vigueur et de fermeté 4 . 

Clément VII mourut le 25 septembre 4 534. Guichardin aurait 
pu considérer ses fonctions comme terminées, et quitter son gou- 
vernement, ainsi que lefaisaient souvent les officiers ecclésiasti- 
ques à la mort des papes. Mais les Sentiments d'honneur et de 
loyauté qui, en 1 521 , l'avaient fait rester à Parme, le retinrent 
à Bologne. Vizaani* prétend que les Sénateurs le prièrent de de- 
meurer , tandis qu'il voulait partir. J'aime mieux croire le con- 
traire, en présence des divers témoignages de la haine que lui 
portaient les Bolonais. Il eut immédiatement à faire preuve de 
sévérité, et à châtier, par la mort de deux de leurs serviteurs , 
l'orgueil des Peppoli , habitués en pareille occurrence à se con- 
sidérer comme les maîtres du pays. Dans une lettre du 4 4 octo- 
bre, adressée à Rome, il se plaint de la difficulté de sa tâche 3 . 
Les délits et les crimes commis tandis que le Saint-Siège est 
vacant sont presque toujours pardonnes par le nouveau pape, et 
l'on tient peu de compte au gouverneur des services qu'il a pu 
rendre alors. Le 16 octobre, il connaissait, par l'évêquede 
Faenza , l'élection de Paul III , qui est du 43 de ce mois, et il 
faisait son rapport officiel sur l'affaire du comte Peppoli ; mais il 
n'était pas destiné à rester dans ces fonctions. Paul III, ennemi 
des Médicis, et disposé à leur nuire, ne pouvait conserver à un 
poste aussi considérable une de leurs créatures, qu'il savait d'ail- 
leurs en relations suivies avec le chef de la maison. Enfin Gui- 
chardin , n'étant point prélat , devait perdre un gouvernement 
qu'il n'avait obtenu que par une faveur particulière. Aussi, le 
8 novembre 4 , écrit-il à son frère Luigi , pour lui annoncer son 
départ, aussitôt que serait arrivé son successeur , l'archevêque de 
Sipoato. Il répond en même temps sur une question qui lui est 
' posée au sujet de ses intentions pour l'avenir , et s'annonce dé- 
pidé à courir la fortune du jeune duc. Les obligations qu'il a eues 



» Collect. Strozzi. — 2 Hist. de Bolog. XV. — 3 Voy. à la fin du volume , 
Pièce XVI. — 4 /<*. Pièce XVII. 



— 71 — 

à sa maison , et son propre intérêt, l'y déterminent 4 . Il sait que 
les mécontents le haïssent, et il ne peut se fier à eux. Mais Té- 
meute était imminente à Bologne, et il ne lui fut pas possible 
d'attendre jusqu'au bout. Le 7 décembre, le Sénat l'obligea de 
former un syndicat, pour administrer le pays avec lui , et solda 
900 fantassins. Les bannis rentrèrent. Dans le courant du même 
mois, Guichardin quitta Bologne, en donnant caution, dit un 
chroniqueur *, et en laissant, pour la forme, un lieutenant chargé 
de gouverner en son nom, le Florentin Benedetto Buontempi , 
mais qui , jouissant de peu de considération , ne put guère le 
remplacer 3 . A son départ, il brava encore ses. ennemis, qui, 
malgré leur nombre et leur colère, n'osèrent au moment même 
venger sur lui leurs injures. 

Ils Tac -usèrent auprès du pape , et nous voyons par une lettre 
que Guichardin adresse de Florence à Robert Pucci à Rome, di* 
1 6 janvier 1 535 , qu'une enquête fut commencée sur sa conduite* 
comme sur celle des autres ministres de Clément VII 4 . Il an- 
nonce assez fièrement qu'il n'en redoute rien ; l'opinion des Bo- 
lonais sur son compte lui importe peu, et il sait bien que ces 
sortes d'affaires traînent en longueur sans aboutir. Il est satisfait 
des bonnes intentions du pape à son égard , et l'aurait fidèlement 
servi comme ses prédécesseurs. Mais il n'était point prélat % et ne 
désire point l'être. Il se résigne donc à son renvoi, et d'ailleurs 
les honneurs et les affaires ne vont pas lui manquer à Florence K . 

Ainsi se terminèrent ses fonctions au service des papes. Il 
allait entrer dans une autre période de sa vie, celle où H se 
montra le chef des Palleschi , et le soutien le plus ferme des Mé- 
dicisdanssa patrie. 



i Voy. Segnt, VI!, 

a Tommasino Lancelotti, cité par Tiraboschi. — * Pompeo Vizzani, XV. 

4 Voyez encore une lettre de Filippo Strozzi, citée par Niocolini, à la suite, 
de sa tragédie : Intendo che gïi ministri intrinsechi.del Ponteftce hanno intra 
1ok> trattato e per resolute di sindie&rc di quetti che hanno govetaato le cose 
di fuora quattro persone, cioè il Guicciardino , il Valori, Bernardino délia. 
Barba e Agostino del Nero. 23 nov. 1534, de Rome. 

5 A la fin du volume. Pièces Historiques, XVIII. 



— 72 — 

§. 7. IL SERT SUCCESSIVEMENT ALEXANDRE ET COSME 
DE MÉD1CIS ; SA MORT. 4 

Les circonstances étaient favorables à ses desseins. La tyrannie 
et la défiance universelle du jeune duc avaient excité le mécon- 
tentement de tous. Je ne parle pas seulement des concussions de 
son chancelier, Maurizio, des injustices de son ministre , l'évê- 
que de Scesi , de ses débauches, et des outrages qu'il infligeait 
au commun des citoyens, ni de la citadelle, dont il avait jeté 
les fondements le 1 5 juillet 1 534 pour tenir la ville en respect. 
Mais les chefs mêmes du parti des Médicis, les principaux Palles- 
chi, ceux qui avaient contribué à établir le présent état des choses 
n'étaient à l'abri ni des insultes , ni des jalousies d'Alexandre. 
Luisa Strozzi, femme de Luigi di Giuliano Capponi, un moment 
l'objet de ses convoitises, mourut subitement empoisonnée par 
lui , ou peut être par sa famille , qui voulait la soustraire au 
déshonneur. L'humeur altière des frères de cette jeune femme, 
les fils de Filippo Strozzi, ne pouvait s'accommoder des caprices 
injurieux du jeune duc, et ils avaient quitté Florence. Leur père, 
dont les richesses tentaient l'avidité du prince, avait essayé 
vainement de le désarmer en contribuant à l'érection de la forte- 
resse. Il finit par passer en France et chercher un appui 
nouveau auprès de Catherine de Médicis, ennemie de son cousin. 
Baccio Valori , lui-même , le terrible commissaire apostolique 
de 1531 , avait vu tromper ses espérances ; son esprit inquiet et 
dominateur avait été frustré de l'influence qu'il désirait. Quoique 
nommé, comme nous l'avons vu , gouverneur de Romagne par 
Clément VII , et ambassadeur à Rome auprès de Paul III , par 
Alexandre, il ne respirait que vengeance et souhaitait encore 
une fois de bouleverser l'État. Les cardinaux florentins eux- 
mêmes, Ridolfi, Salviati, Gaddi, parents ou serviteurs dévoués 
de Clément VII, allèrent dans l'exil rejoindre leurs nombreuses 

i Pour toute cette section, voyez Varchi, XIII, XIV, XV; Segni, V, VI, 
VU, VIII. 



— 73 — 

victimes , dont la foule s'accroissait tous les jours de nouveaux 
bannis. Enfin, jaloux de son cousin plus favorisé, Hippolyte de 
Médicis, plus doux de mœurs et plus éclairé d'esprit, aspirait à le 
remplacer, et s'était fait le chef des mécontents. MaisClémentVII, 
tant qu'il vécut, soutint Alexandre contre les plaintes de ceux 
qui l'entouraient, et de plus en plus s'attachait à lui. On a cru 
qu'il était son fils. Peut-être faut-il voir dans cette circonstance 
l'origine de cette affection extraordinaire pour un homme qui la 
méritait si peu. Peut-être aussi la politique de famille, qui diri- 
geait le pape, lui faisait-elle préférer à un nouveau changement, 
qui eût remis tout en question, le maintien d'un prince , assis 
déjà sur le trône, et reconnu par l'empereur, dont il devait-être 
le gendre. 

A l'avènement de Paul III, qu'on savait être l'ennemi des 
Médicis, l'espoir renaquit dans le cœur des réfugiés florentins. 
Soutenus par le pape ils résolurent de porter leurs réclamations 
à l'empereur, revenu de son expédition de Tunis. C'est à cette 
époque que Guichardin se rendit à Florence. Il n'aimait pas 
les Médicis ; il ne pouvait estimer Alexandre. Mais plusieurs 
considérations l'engagèrent dans la ligue qu'il forma pour le sou- 
tenir avec François Vettori,Roberto Acciaiuoli et Matteo Strozzi, 
Ses concurrents , ceux qui en 1531 l'avaient fait momentané- 
ment écarter, surtout Valori, que des haines particulières sépa- 
raient de lui , s'étaient jetés dans le parti contraire ; ils y étaient 
avec les plus fougueux démocrates de la révolution de 1527 , 
entre autres Dante de Castiglione , le briseur de statues et 
d'images. La crainte de les voir tous dominer et asseoir, ne fut-ce 
qu'un instant , le gouvernement populaire , odieux à Guichardin 
et à ses amis, pouvait aussi le déterminer. Mais une raison 
qu'indique Varchi, et que je ne crois pas une des moins fortes, 
c'est le désir et l'espérance de gouverner sous le nom d'Alexan- 
dre et à la faveur même de ses désordres. L'occasion était belle, 
si l'on triomphait d'être les premiers de l'État et de satisfaire le 
besoin de commander, qui possède les esprits ambitieux, et dont 
Guichardin était plus que tout autre la proie. 

Dès l'abord, tandis que les bannis se rendaient auprès de 



— 74 — 

l'empereur , alors à Naples , comptant parmi eux , outre ceux 
que j'ai nommés, Ântonfrancesco des Âlbizzi le promoteur de la 
restauration des Médicis en 4 54 2, les historiens Varchi et Nardi, 
le poète Luigi Àlamanni, Giannotti et d'autres citoyens illustres, 
un coup audacieux fut frappé. Hippolyte de Médicis, le cousin 
et le rival d'Alexandre, fut empoisonné le 4 (X août dans un pht 
de fruits avec Dante de Castiglione et Berlinghieri. On voulait 
ainsi enlever aux exilés leur chef le plus capable d'être écoute 
de Charles Quint. Je n'en veux pas attribuer la responsabilité 
particulière à Guichardin. Biais je ne pense pas qu'il ait ignoré 
l'entreprise ; il était trop engagé dans les affaires d'Alexandre 
pour qu'on la lui ait cachée, et tout au moins la violence qu'il 
montra dans la négociation empêche qu'on ne le décharge 
complètement. 

Les émigrés ne se découragèrent pas ; arrivés à Naples , ils 
chargèrent Filippo Parenti et Nardi de plaider leur cause que 
Filippo Strozzi soutenait de son argent auprès des ministres de 
F empereur. Les raisons qui les avaient décidés à cette démarche, 
n'étaient pas les mêmes pour tous. Mais tous se réunirent pour 
les faire valoir par la bouche du républicain Nardi exilé en 4 534 . 
Les motifs de justice et de liberté furent ceux qu'ils mirent en 
avant, et l'orateur qu'ils avaient choisi n'eut pas de peine à 
flétrir les crimes d'Alexandre et à montrer l'oppression de sa 
patrie. 

Le 40 décembre 1535 , le jeune duc et ses partisans étaient 
entrés à Naples. Ce fut Guichardin qui répondit en leur nom , 
mais avec une telle violence que ses adversaires lui donnèrent 
le nom de Messer Cerrettieri : c'était celui du chancelier de 
l'ancien duc d'Athènes, chef de la république en 1343, person- 
nage devenu célèbre par sa cruauté et la haine qu'il avait 
inspirée. 

Varchi reproduit un long mémoire qui, dit-il, fut présenté 
par lui. Peut-être Varchi l'a-t-il composé, comme font le plus 
souvent les historiens florentins, imitateurs en cela de l'antiquité. 
Toutefois comme il fut témoin oculaire, et même partie dam ce 
procès m sa qwaMté de réfugié , il doit avec assez d'exactitude 



— 75 — 

en avoir recueilli les principaux arguments. Segni rapporte 
d'ailleurs une pièce du même genre à Guichardin , ainsi que 
l'Ammiratoqui l'appelle le conseiller le plus intimed' Alexandre. 4 
L'avocat de ce prince , après avoir prétendu que les exilés 
n'étaient que des criminels légitimement punis, ou des ambi- 
tieux dont les desseins avaient justement échoué (ceci s'appli- 
quait à Valorisa Strozzi et aux autres Palleschi devenus mécon- 
tents), soutint que les trois cardinaux, dont on réclamait l'inter- 
vention à Florence, n'y avaient de droit aucune autorité. Si le 
pape leur avait confié jadis la direction de la république, ce 
n'était point en vertu de son titre, mais comme chef de la 
maison des Médicis; en conséquence, après lui, quiconque le 
remplaçait à la tête de cette maison était libre de leur faire dans 
le pouvoir la part qu'il jugeait convenable. Venant ensuite 
à l'origine du gouvernement qu'il défendait, il le considérait 
comme légitime, étant issu du suffrage populaire, puisque 
l'assemblée des citoyens convoqués en parlement l'avait proclamé, 
et cela sur la proposition de ceux qui s'en plaignaient le plus 
aujourd'hui. Qui pouvait d'ailleurs prétendre que la liberté fit 
défaut? La liberté ne consistait point dans la faiblesse de l'autO'- 
rité livrée aux caprices des factieux, mais dans la sécurité à l'ex- 
térieur, combinée avec l'ordre et la tranquillité que produit à 
l'intérieur une sage administration. Si les anciennes formes de 
gouvernement avaient été abolies il ne fallait ni s en étonner, 
ni le regretter; on avait pu se convaincre de leur impuissance à 
garantir la stabilité et la prospérité de l'État. Quant à la forte- 
resse, ce n'était ni Strozzi , ni Valori qui devaient mettre en 
avant ce prétexte ; l'un avait fourni l'argent pour la construire, 
l'autre avait conseillé de l'élever. Ce reproche était donc aussi 
vam que les accusations de désordres que Ton intentait au doc, 
rumeurs dont personne dans la cité ne se faisait l'écho. Emfin 
sur la question de l' amnistie violée, il fallait établir une di&tinc- 
twM nécessaire. Clément Vil n'avait pardonné que les injures 



* Confidentissimo. Voy. encore Nardi, et la narration de Giugni, dans l'édil. 
de Nardi , donnée par M. Agenorc Gelli. 



— 76 — 

personnelles, dont il avait été l'objet; les crimes contre l'état, 
il n'avait pu les effacer, et la prudence obligeait un prince habile 
et sage à les punir. 

Ce discours , où quelques raisonnements justes à l'égard des 
circonstances se mêlaient à d'effrontés mensonges et aux 
sophismes grossiers qu'emploie d'ordinaire la tyrannie , ne 
produisit pas sur l'empereur un effet beaucoup plus grand que 
celui des exilés. Je ne pense pas non plus que Guichardin comptât 
surtout sur ses arguments pour réussir. Les plaidoyers n'étaient 
qu'une apparence qui servait à motiver le jugement. En réalité , 
Charles-Quint, ruiné par son expédition de Tunis, quelque 
heureuse qu'elle eût été , et près d'entreprendre la guerre avec 
la France au sujet de la Savoie , était décidé à prononcer en 
faveur du parti qui lui offrait le plus d'avantages. Ce fut donc 
une lutte de promesses et de négociations secrètes. Un moment 
les richesses des Strozzi faillirent leur donner le dessus ; le duc 
Alexandre, perfidement conseillé par Valori, qu'il avait, nous dit 
Varchi \ emmené avec lui pour qu'il ne troublât point Florence, 
s'il y restait, mais qui entreprit de le perdre, fut sur le point de 
quitter Naples et de céder devant ses adversaires. Guichardin 
raffermit son courage ; on dit même* que si le duc l'avait mieux 
écouté, et s'il avait tenu compte des avis qu'il recevait des 
défaites des gens de l'empereur en Piémont, il aurait obtenu des 
conditions meilleures. Toutefois une somme de deux cent mille 
ducats, reconnue en dot à la jeune Marguerite et remise entre les 
mains de Charles-Quint , de nombreux présents distribués à ses 
ministres, rétablirent l'équilibre entre les partis. Les amis du 
jeune duc firent comprendre, sans beaucoup de difficulté, que la 
république, avec ses vieux souvenirs d'alliance française et la 
mobilité naturelle de ses résolutions , offrait moins de sécurité 
qu'un prince dévoué à l'empereur par nécessité, et obligé ainsi à 
une politique stable et constante. D'ailleurs le duc de Milan venait 
de mourir et les Français entraient en Piémont ; il fallait se hâter 
et s'assurer sur les derrières de l'armée un allié solide et fidèle. 

i XIV. — 2 Nerli , p. 283. 



— 77 — 

En février 1536 le jugement fut donc rendu. Charles-Quint 
confirmait en faveur d'Alexandre de Médicis le litre qu'il lui 
avait déjà donné et lui accordait définitivement la main de sa 
fille naturelle , Marguerite d'Autriche. Seulement pour ne pas 
paraître entièrement \ioler la justice, il stipulait une amnistie en 
faveur des émigrés; mais comme aucune garantie sérieuse ne 
leur était offerte , ils refusèrent d'en profiter et continuèrent de 
séjourner hors de Florence. Valori, engagé avec les Strozzi dans 
des liens de parenté malgré le duc, le quitta pendant son séjour 
à Rome, et dès lors ne revint plus dans sa patrie que pour y 
mourir misérablement. 

La victoire s'était donc bien définitivement déclarée pour 
•Guichardin et ses amis ; tous ceux qui pouvait lui faire ombrage 
étaient écartés et il jouissait de l'entière confiance d'Alexandre 
avec lequel il revint à Florence en mars 1536. Bientôt Charles- 
Quint y fit à son tour son entrée, quand il traversa l'Italie pour 
se rendre à son armée. Varchi 4 nous dit que Guichardin, dont 
l'empereur faisait le plus grand cas, marchait à sa gauche à pied 
occupant ainsi un rang considérable dans la cérémonie. Charles- 
Quint partit le 6 mai, quelques jours avant que sa fille Margue- 
rite n'arrivât pour épouser Alexandre» L'armée du roi de France 
recula devant lui, et il passa le Var, le 25 juillet, tandis que le 
pape envoyait aux deux adversaires les cardinaux Trivulce et 
Caracciolo pour essayer d'accommoder leur différend. 

On sait quel succès eut l'invasion de la Provence. Il paraît que 
Guichardin y accompagna l'empereur. On trouve dans le recueil 
des Lettere dei Principi* plusieurs pièces de lui, relatives à une 
négociation entamée avec le cardinal Trivulce, légat de Paul III, 
et le Grand-Maître de France. Elles sont datées d'Aix (Assais, 
Axais), et adressées au camp d'Avignon. Les deux partis négo- 
ciaient pour la forme seulement. Charles-Quint épuisé ne pou- 
vait espérer de rien obtenir. Son ennemi sentait qu'il lui suffirait 

1 XV. —2 T. III, août, sept, et nov. Dans ce dernier cas il faut lire septembre, 
l'empereur ayant commencé sa retraite en septembre. L'erreur de cette date a 
déjà été relevée dans le tome II des Documenti Storici da Giuseppe Molini , cou 
note (delmarchese Gino Capponi), p. 388, 389. 

6 



— 78 — 

d'attendre pour recueillir le fruit de sa patience. Malgré l'élo- 
quence que Guichardin déploya dans cette occasion , une confé- 
rence proposée entre Aix et Avignon n'eut pas lieu. La mort 
d'Antoine de Leyva devant Marseille semblait devoir aplanir les 
difficultés ; elle rendit au contraire les Français plus confiants et 
plus opiniâtres, et dès le 7 septembre la retraite commença. Le 
4 octobre, Charles-Quint était à Gênes, où le 8 vint le re- 
joindre son gendre. Ils y restèrent ensemble jasqu' au 4 5 novem- 
bre ; tandis que l'Empereur retournait par mer en Espagne, le 
duc se rendit à Florence, où il rentra le 30 novembre. 

Guichardin , revenu vraisemblablement avec lui , y participa 
au gouvernement florentin, à la tête duquel se trouvait le car- 
dinal Cibo, parent des Médicis par sa mère. Nous voyons , pat- 
une correspondance échangée entre l'historien et le beau-père 
de sa fille 4 , Robert Pucci, résidant à Rome , que les exilés lui 
causaient quelque inquiétude. Le 26 novembre, une lettre de 
Pucci lui révèle les démarches que l'on faisait auprès du remuant 
Valori pour l'obliger à revenir à Florence et l'y surveiller plus 
facilement. Mais ce n'était pas de ce coté que naissait le danger 
le plus terrible pour Alexandre de Médicis. On sait quelle catas- 
trophe vint interrompre le cours de ses excès et de ses violences. 
Il fut tué la nuit du 6 janvier 1527 , dans un guet-apens, par 
son cousin Lorenzino aidé du bravo Scoroncocolo. 

Le premier averti de cet événement fut le cardinal Cibo , qui 
le tint caché pendant vingt-quatre heures , en prévenant seule- 
ment les chefs du Sénat, c'est-à-dire, Guichardin et ses amis. Us 
le savaient déjà ; car ceux à qui Lorenzino avait annoncé son 
crime leur avaient demandé conseil; mais, craignant une 
épreuve , ils dirent de chercher le duc d'abord, ajoutant qu'on 
pourrait ensuite consulter. Cependant , une fois le fait avéré, ils 
firent occuper en hâte les lieux fortifiés par Alessandro ViteUi , 
commandant de la garde du prince assassiné. Le Sénat fut con- 
voqué. Les avis s'y divisèrent ; beaucoup voulaient rétablir la ré- 



i Laudomia; elle avait épousé en 1533 Pandolfo Pucci, qui finit miséra- 
blement à la potence après une vie souillée de tous les crimes. 



— 79 — 

publique, quoique compromis aux yeux du peuple à cause de la 
part qu'ils avaient prise aux mesures tyranniques d'Alexandre. A 
leur tête se trouvaient Palla Ruccellaï et Canigiani. Mais Guichar- 
din. le chef des Palleschi 4 , et sa faction, entre autres Vettori , 
Acciaiuoli et Matteo Strozzi, n'avaient d'autre moyen de se mettre 
à l'abri des vengeances populaires que de faire nommer au duc un 
successeur qui leur dût tout , et les prote'geât en devenant leur 
instrument. Ils obtinrent donc un sursis de trois jours , pendant 
lequel on attribua au cardinal Cibo un pouvoir discrétionnaire. 
Varchi* cite un nouveau discours de Guichardin, où il fit res- 
sortir tous les inconvénients de l'état républicain, et la crainte du 
courroux de l'empereur. Grâce au délai qu'il avait obtenu , la 
ville se remplit de soldats. Le 9 janvier, le Sénat convoqué de 
nouveau se détermina à confier le pouvoir ducal à Cosme, fils de 
Jean de Médicis, qui arvait commandé les Bandes Noires, et pa- 
rent éloigné d'Alexandre par Laurent, frère de Cosme l'Ancien. 
On peut regarder Guichardin comme le principal auteur de son 
élévation. S'il fallait en croire une lettre , jusqu'ici inédite , de 
PandolfoPucci, son gendre, la menace aurait été nécessaire pour 
l'y décider 8 . Mais la plupart des historiens s'accordent pour af- 
firmer le contraire. D'ailleurs il était mû par divers motifs. Il faut 
citer en première ligne le souvenir de l'amitié 4 qu'il a voit con- 
tractée avec le père, son compagnon d'armes à l'armée de la ligue, 
en 4 534 , et son parent par les Salviati. En second lieu, il comp- 
tait voir se réaliser à cette époque les plans formés , depuis bien 
longtemps, en faveur de cette branche des Médicis, et grâce aux- 
quels on espérait enfin établir un gouvernement où dominerait le 
principe aristocratique tempéré par la présence d'un prince élu 
à vie ou même héréditaire. 8 La tentative avait échoué avec le 

i Capo senza dubbio dei Palleschi. Adriani, I. — - 2 Voyez aussi Segni; 
celui-ci est en général plus favorable à Guichardin; il comprend mieux son pen- 
chant pour l'aristocratie, et lui en tient compte. 

3 Voy . à la fin du volume , no XXIV , Pièces Historiques. 

4 Voir les lettres de Jean de Médicis, dans VArchivio Storico, nouvelle 
série, 5e année. 

s C'était le rôve des Bernardo del Nero, des Capponl, des Ridolfi, des Guic- 
ciardini , de toute la partie intelligente et libérale de l'aristocratie. Cf. les Dis- 



— 80 — 

despotisme d'Alexandre. On croyait trouver plus de docilité chez 
Cosme, alors âgé de dix-huit ans. Le pape ne l'appuyait pas; il 
semblait obligé à la déférence envers ceux qui l'avaient nommé ; 
et d'ailleurs il n'avait jusque là témoigné du goût que pour la 
chasse et les plaisirs. Personnellement Guichardin devait se 
flatter qu'une influence prépondérante lui serait réservée. Une 
de ses filles , Lisabetta , était fiancée à Cosme, alliance préparée 
par l'habile politique, dans la prévision d'éventualités semblables 
à celles qui se présentèrent. Un procès important 4 , où il s'agissait 
de la fortune entière du jeune homme, l'avait engagé à s'assurer 
l'appui de Guichardin. Il était alors à la campagne, et l'on n'at- 
tendait plus que son retour pour tout conclure a . Enfin quand on 
régla l'administration, on essaya de tenir en bride le nouveau 
duc 3 , en l'assujétissant à ne rien décider sans l'aveu du Sénat, 
sous les yeux duquel devaient passer la correspondance et toutes 
les affaires , et en ne lui accordant qu'un traitement annuel de 
douze mille florins d'or 4 , somme que Guichardin, naturellement 
avare, nous dit Varchi. trouvait excessive. Mais ces calculs ne 
tardèrent pas à être vains. Le nouveau duc avait le pouvoir mili- 
taire qui sert à conquérir tous les autres. Le clairvoyant Vettori le 
comprit tout de suite, et le dit à Guichardin au sortir de la 
séance. En effet, Cosme, négligeant les engagements qu'il avait 



cours de Guichardin, son traité del Reggimento di Firenze, $a Storia Fioren- 
tina, pluribus locis. 

i On voit, par diverses lettres de 1535, 1536, 1537, 1538, que, malgré sa 
haute position politique, Guichardin s'occupait encore, comme avocat, d'affaires 
particulières , pourvu qu'elles fussent considérables. 

2 La tragédie de Niccolini, intitulée Fihppo Strozzi, contient sur toute cette 
intrigue les renseignements les plus intéressants et les vues les plus ingénieuses. 

3 Voir dans Varchi les promesses qu'exige de lui le cardinal Cibo. 

4 240,000 fr. environ. La valeur intrinsèque du florin était de 12 fr. 36 c. 
mais sa valeur relative peut être évaluée à un peu moins du double, soit, en 
chiffres ronds, 20 fr. M. Cibrario, dans son Histoire de l'Economie politique 
au moyen âge, dresse, pour le XIV* siècle, des tables où cette valeur est à peu 
près la moyenne. La découverte de l'Amérique était encore bien récente, pour 
que l'on sentit d'une façon marquée l'accroissement du numéraire ; et les dé- 
sastres amenant l'appauvrissement dont se plaignent les historiens florentins , 
notamment Varchi, peuvent faire supposer que le rapport entre la monnaie et 
les objets de consommation resta le même 



— 84 — 

pris, secrètement hostile à ceux qui l'avaient voulu tenir en tu- 
telle,, songea dès T abord, s'il e'tait possible, à épouser la veuve 
de son prédécesseur; il ne prêta l'oreille qu'aux conseils de son 
parent Ottaviano de Médicis , disposé à se créer une influence 
aux dépens des autres Palleschi. 

Pourtant il fallait veiller aux dangers de toute espèce qui se 
présentaient aux divers points de l'horizon. Que penserait l'em- 
pereur de cette élection faite sans qu'il y eût participé? Les bannis 
ne saisiraient-ils pas l'occasion des troubles inséparables d'un tel 
changement pour essayer de rentrer à Florence ? Toutes les frac- 
tions du parti qui venait de faire nommer Cosme étaient intéres- 
sées à se ménager. 

On avait élu parmi les principaux personnages de l'État huit 
conseillers pour assister Cosme dans l'expédition des affaires. 
Guichardin en était le chef. Les autres furent Matteo Strozzi , 
Ruberto Acciaiuoli , Francesco Vettori , Matteo Niccolini , Giu- 
liano Capponi , Jacopo Gianfîgliazzi et Rafaello de Medicis, pres- 
que tous unis à lui par des liens de parenté ou de politique. Son 
frère Luigi, dont la vigueur était connue , passa du commissariat 
de Pise à celui de Pistoie 4 . La faveur, toujours montrée par les 
Guichardins aux Panciatichi 2 , devait contribuer à contenir la 
faction contraire des Cancellieri , amis des exilés. Des ambas- 
sades furent envoyées a l'empereur, au pape, aux cardinaux 
Florentins. Vitelli pillait la maison de Cosme et s'emparait de la 
forteresse. Un moment on songea à le surprendre. Guichardin, 
ancien ami de la famille 3 , fît comprendre qu'on pourrait blesser 
l'empereur 4 , et l'on s'abstint de cet acte de justice violente. En 
effet, l'empereur, si on pouvait le décider, paraissait le seul 
appui du nouveau régime. Le pape 8 , tout en protestant de ses 
désirs de neutralité , voyait dans le désordre une chance d'agran- 

i Pise, Pistoie et Arezzo étaient les trois plus grands gouvernements de 
l'État. Luigi Guicciardini et son fils Niccolô les obtinrent tous trois successive- 
ment. — 2 Cf. Storia di Firenze, Opère Inédite. III, ch. 22. 

3 Gf. Storia fiorentina', Opère Inédite, 111 . ch. 20, les rapports qui unissent 
leurs .pères, Piero Guicciardini etPagolo Vitelli. — 4 Segni, VIII. 

s Cf. Segni, Varchi et la correspondance entre Guichardin et Roberto Pucci, 
inédite, aux Uffizj. 



— 82 — 

dissement pour sa famille et son fils, qu'il allait bientôt déclarer 
gonfalonier de l'Église 1 . Enfin les bannis se préparaient à un 
effort suprême. Tandis que les Strozzi armaient du coté de Bolo- 
gne , avec l'aide de la France , les cardinaux Salvîati , Ridolfi et 
Gaddi se présentèrent à Florence, le 1 2 janvier, accompagnés de 
Valori. Ils voulaient modifier le gouvernement selon leurs vues. 
Guichardin, malgré les déceptioos que j'ai signalées, et sur les- 
quelles il ne s abusait déjà plus, négociant avec eux, parvint à 
les empêcher d'agir durant quelques jours. Peut-être hésita-t-il 
un moment entre les partis ; du moins Maria Salviati, mère de 
Cosme, le supposa, s'il faut en croire Segni. Je pense plutôt , d'a- 
près toute sa conduite, qu'il aurait voulu, en soutenant le jeune 
duc, lui faire acheter sa coopération, et l'empêcher de se jeter 
tout-à-fait entre les bras de l'empereur. Mais les Espagnols n'é- 
taient pas loin. Cosme les appela, et, soulevant les soldats de Vi- 
telli, il effraya ses adversaires et les força de quitter la ville. 
Bientôt les négociations s'entamèrent avec le comte de Cifuentes, 
agent de Charles-Quint. Les diplomates florentins étaient Gui- 
chardin , Acciaiuoli , Vettori, Matteo Strozzi,, les quatre insépa- 
rables membres de toutes les commissions, Jean Cprsi et Ott*r 
viano de Médicis, choisi par le duc. Le 21 juin, l'accord fut 
conclu. Cosme rendait à l'empereur sa fille destinée à un FaN 
nèse, petit-fils du pape , épousait Èléonore de Tolède, fille du 
vice-roi de Naples , et recevait garnison dans la citadelle de Flo- 
rence et dans Livourne. A ce prix, la succession d'Alexandre lu} 
était confirmée. La mission de Cifuentes était double ; il devait 
reconnaître avec quel parti il était le plus avantageux de traiter. 
Mais le doute n'était pas permis. En abaissant Cosme par son ma- 
riage presque au rang de ses sujets, en occupant militairement 
ses états, l'empereur achevait d'acquérir cette domination si disr- 
putée de l'Italie, et n'avait plus à redouter les vieilles sympathies 
de Florence pour les Français. 

Pourtant les exilés ne croyaient pas tout perdu. Filippo Strozzi, 
qui avait accueilli le meurtrier d'Alexandre comme un nouveau 

i l«r février 1537. 



— 83 — 

Bru tus, armait sur les confins du territoire, de concert avec ses 
fils, Valori et quelques autres. En même temps il sondait le ter- 
rain à Florence, et cherchait à s'assurer des dispositions de Vet- 
tori et de Guichardin, sur lesquels il semble avoir extrêmement 
compté. Ses lettres à Vettori 4 sont pleines des preuves de sa 
confiance et de son espoir. En vain son habile et précis corres- 
pondant lui répète crûment qu'il ne s'agit ni de Brutus , ni de 
Cassius , et que ces souvenirs classiques ne sont que des mots ; 
en vain il lui déclare qu' aucune tentative ne doit réussir Strozzi , 
malgré quelques inquiétudes *, se recommande sans cesse à ses 
anciens amis. Ceux* ci , loin de songer à le soutenir, commen- 
çaient déjà à craindre pour eux-mêmes. La correspondance de 
Guichardin redouble d'activité. Il informe à Rome Robert Pucci 
de tout ce qui se passe , et lui demande avis et conseil ; il avertit 
son frère de la marche des négociations , des mesures qui se pren- 
nent dans le conseil , jour par jour et séance par séance. Il lui 
recommande à la fois la prudence et la vigueur. Il n'était pas 
besoin d'exciter le bouillant Luigi. Les Cancellieri furent détruits 
dans le territoire de Pistoie. Aussi les exilés trouvèrent-ils en 
eux peu de ressources au moment de leur invasion. Agissant 
d'ailleurs sans précautions , ils furent surpris à Montemurlo par 
Vitelli et complètement défaits. Cosme racheta leurs chefs aux 
soldats par l'intermédiaire des Huit de Balie qui les condamnè- 
rent à mort. Le 20 août, anniversaire de la reddition de Florence, 
plusieurs d'entre eux furent torturés et exécutés sur la grande 
place du Palais. C'étaient en général les auteurs de la révolu- 
tion de 4 531 , Baccio Valori ^avec ses fils et son neveu, Anton- 
Francesco des Albizzi qui avait contribué à déposer Soderini en 
4 54 2, Rondinelli et Niccolo Machiavelli 8 . Filippo Strozzi se tua 
l'année suivante, en invoquant un vengeur dans la prison qu'il 
avait aidé à bâtir: C'est ainsi que finirent les plus ambitieux et 
les plus remuants des anciens soutiens des Médicis, juste châti- 

1 Cf. les documents insérés par Niccolini à la suite de sa tragédie de Filippo 
Strozzi. — 2 Non sô se sarete per mi carne o pesce, Ibid. 

3 11 n'était pas de la branche à laquelle appartient le célèbre Machiavel, mais 
d'uue autre plus riche et longtemps amie des Médicis. 



— 84 — 

ment des mesures cruelles auxquelles ils avaient prêté leur con- 
cours , et des vues de personnalité qui avaient dirigé toutes leurs 
entreprises. 

Guichardin , quoique encore écouté de Cosme, n'eut aucune 
part à leur condamnation. Dans une lettre du 4 8 août, adressée 
à son frère , il témoigne qu'il sait peu de chose. Il sentait que 
son tour à lui-même pourrait venir, et que la puissance lui échap- 
pait. Son frère même quitta Pistoie, et redevint commissaire à 
Pise. Dans une lettre écrite le 23 août, où il lui annonce briè- 
vement le supplice des prisonniers de Montemurlo 4 , Guichardin 
le félicite de sa résolution et déclare qu'il aurait voulu qu'il Veut 
prise depuis quelques semaines. Je ne peux pas croire que ce soit 
un regret de ce que la cause des Strozzi n'avait pas triomphé, 
Leur politique ne convenait en aucune façon à Guichardin, moins 
encore peut-être que celle de Cosme ; mais il devait désirer que 
sa mémoire ne fût point chargée de leur mort , et le zèle de son 
frère devait lui sembler excessif. 

Le 30 septembre , l'empereur ratifia le traité conclu par Ci- 
fuentes. C'était l'avènement d'un nouveau système de gouverne-* 
ment. Ceux qui avaient élevé Cosme furent relégués au second 
rang ou écartés définitivement. Le cardinal Cibo qui avait essayé 
d'imposer au nouveau duc des conditions onéreuses, et qui ne 
cachait pas son affection pour Giulio , le bâtard d'Alexandre , en- 
fant dont il était le tuteur, fut éloigné au bout de quelques an- 
nées. Il en fut de même de Vitelli dont on oublia les services 
pour ne se souvenir que de son arrogance et de son avidité. Les. 
autres sénateurs' influents perdirent la direction des affaires, et , 
quoique traités avec déférence , tombèrent dans une demi-dis-. 
grâce. Roberlo Acciaiuoli et Matteo Strozzi * terminèrent obscu- 
rément leur vie vers 1 540. Vettori,ami intime de Filippo Strozzi, 
plein de douleur et blâmant la politique du nouveau duc qui se 
livrait à l'empereur , se retira dans sa maison, et n'en sortit point 
jusqu'au moment de sa mort, arrivée en 1 539. 

1 ïntendesle l'csecuzionc che fu fatta qui hier maltina, cl altro non accade in 
Firenzc. Collection Strozzi. — 2 n f u t employé avec Guichardin dans une enquête 
dont jo parlerai plus bas, celle de l'empoisonnement présumé du jeune Giulio. 



Guichardin était dans le même cas; suspect de désapprouver 
la conduite de Cosme 4 , voyant d'ailleurs détruites les espérances 
qu'il avait si longtemps caressées , il passa ses dernières années 
dans ses maisons de campagne, surtout à Arcetri > occupé à la 
composition de la grande Histoire d'Italie. Un moment il songea 
à rentrer dans la vie active. Le pape Paul III, à l'époque où il 
conviait Charles-Quint et François I OT à l'entrevue de Nice, tenta 
de ramener à son service cet habile politique qui avait autrefois si 
sagement manié les affaires de l'Église, et qui demeurait sans un 
emploi digne de son mérite. Roberto Pucci fut chargé de pres- 
sentir Guichardin ; sa réponse est curieuse. Le duc , dit-il *, l'a 
laissé libre d'agir. Mais ce qui l'arrête , c'est qu'il a une fille à 
marier 3 , et qu'il veut s'en occuper lui-même. Cependant il pro- 
met une autre réponse pour la fin de février i . Mais il n'est pas 
riche ; il a de quoi vivre commodément dans sa patrie, tandis que 
le service dès papes est onéreux ; et sans penser à traiter directe- 
ment cette question avec Paul III, il déclare qu'il ne veut rien 
dépenser du sien. La négociation n'aboutit pas 8 . La fille de 
Guichardin fut mariée à Alessandro , fils de Giuliano Capponi, 
vers cette époque 6 . Il ne trouvait sans doute pas assez d'avan- 
tages dans cette nouvelle condition. Sa famille toute établie 
à Florence était exposée à souffrir de sa détermination , vu les 
circonstances que pouvait faire naître la haine- bien connue 
du pape et de Cosme I er . Enfin lui-même était hors d'état de 
prétendre comme son ami Pucci 7 au cardinalat ; sa femme lui 

1 Déjà , en 1535 , Guichardin , Vetlori et ses amis avaient engagé Alexandre 
à ne pas se reconnaître le feudataire de l'empereur. Varchi, XIV. 

a Un fragment de cette lettre a déjà été inséré dans les notes ajoutées aux 
Documenti Storiei da Giuseppe Molini, p. 389, 390. T. II. Je la donne en entier 
aux Pièces Historiques, XIX. — 3 Lisabetta, qui avait dû épouser Cosme. 

4 La lettre est du 2 février 1538 (1537, style florentin). — 5 Pitti est formel 
sur la cause qui la fit échouer. Se la disputa délia 'provvisione non l'avesse 
ritenuto, sarebbe ito a servira papa Pagolo Terzo. Âpol. de* Capucci, Archivio 
Storico, T. IV, part. 2, p. 329.— $ Litta dit 1537. En tenant compte du style 
florentin, cela doit être février ou mars 1538. 

7 Pucci n'était pas encore cardinal en 1535 ; on voit dans nne lettre adressée 
à Guichardin qu'il comptait sur l'appui d'Alexandre de Médicis pour le devenir. 
Il le fut en 1542; il avait pris les ordres depuis son veuvage, et avait pour fils 
Pandolfo Pucci, gendre de Guichardin. 



— 86 — 

survécut jusqu'en 4559. En 4539 il refusa donc nettement les 
offres de Paul III. 

Cependant les égards ne lui manquaient pas absolument dans 
sa patrie *. On s'adresse à lui , comme intermédiaire auprès do 
duc 9 . En 4539 il est avec Matteo Strozzi l'un des commissai- 
res * chargés d'examiner l'empoisonneur présumé du bâtard 
d'Alexandre, Giulio de Médicis, et de justifier le duc des 'accu- 
sations et des calomnies du cardinal Cibo. A la même époque 
Matteo Giberto , un des anciens conseillers de Clément VII , lui 
écrit pour lui recommander la mère et la sœur de Lorenwno le 
meurtrier d'Alexandre, qui sont dans la misère à Bologne 4 . 
Jusqu'au dernier moment on trouve dans sa correspondance la 
preuve qu'il était au moins traité avec ménagement ; mais il y 
laisse voir un découragement profond et un dépit cruel de ne 
plus conduire les grandes affaires qui s'agitaient en Europe •. Il 
mourut enfin le le 22 mai 4540 6 , d'une fièvre maligne, disent 
ses biographes , Remigio et Manni , empoisonné, dit Segni , par 
Girolamo des Albizzi d'après les ordres du duc. Il serait difficile 
de le prouver. Le fait est possible et Cosme n'aurait pas reculé 
devant ce crime , s'il lui eût été nécessaire. Les débats qui s'éle- 
vèrent alors entre le pape Paul III et le duc de Florence au sujet 
de l'héritage d'Alexandre , débats où Guichardin fut peut-être 
mêlé, et où l'un des adversaires pouvait avoir intérêt à le sacri- - 
fier, ont probablement donné naissance à cette supposition. Mais 
en l'absence de témoignages positifs 7 , qu'on ne peut guère 
actuellement obtenir, à quoi bon charger la mémoire de Cosme? 

i Ses lettres sont assez monotones ; elles le montrent fort occupé d'affaires 
de toute espèce , môme politiques. 

2 Lettre du cardinal del Monte, de 1538. — 3 Voy. Adriani et l'Ammirato. 
Lettre inéd. du 3 octobre 1530, Pièces Historiques, XXI. 

4 Cette lettre se trouvé dans la correspondance de l'ancien précepteur de 
Cosme, Pierfranc. Ricci. Peut- être Guichardin comptait-il peu sur sa propre 
influence, et crut-il plus facile de réussir par l'intermédiaire de Ricci. 

5 Voy. la lettre sur le voyage de Charles V, Pièces Historiques XXII. 

6 Quelques-uns ont dit le 27 mai. Mais j'ai vu une lettre de son neveu 
Niccolô, adressée à Luigi Guicciardini , et datée du 24 mai, où il parle de cette 
mort. — t Segni prétend qu'après la visite de Girolamo le malade empira. Quel 
compte faut-il tenir d'une assertion pareille, faite dans un temps où personne 



— 87 — 

Il suffit de rapporter les diverses traditions et nous ne devons 
pas être plus sévères pour lui que Tacite 1 ne Ta été pour Tibère , 
à qui on Ta compare'. 

Guichardin fut, selon ses intentions , enseveli sans pompe et 
sans qu'une oraison funèbre fût prononcée sur son tombeau , 
dans F église de Sainte Félicité 2 , fondée par ses ancêtres. Ici 
par exemple , je reconnais une de ces précautions telle que 
l'esprit de famille en fait prendre aux personnages marquants 
dans les époques de tyrannie et de violence , et j'attribue cet 
ordre donné par le mourant à l'ombrage qu'en aurait pu prendre 
l'ancien obligé du chef des Sénateurs de 4537. 

Le bruit de sa mort fut accueilli dans l'Italie avec des senti- 
ments divers. Ses anciens administrés s'en réjouirent a , ses amis 
le regrettèrent i. Mais on peut dire qu'avec lui tombait le dernier 
représentant de l'aristocratie florentine , et , quoiqu'on ait pu 
penser, le dernier soutien efficace de sa politique. 



§ 8. SON CABACTÈRE. — APPRÉCIATION GÉNÉRALE DE SA CONDUITE.. 

Avant d'entrer dans une analyse développée de ses œuvres et 
particulièrement de son histoire , il n'est pas sans intérêt de 
résumer l'impression que doit produire le spectacle de sa vie 
et de chercher d'après ses actions publiques et privées , quelle 
idée on doit se faire de l'homme, de son caractère, de ses incli- 
nations et de ses principes. 



ne mourait dans son lit, , sans qu'il se répandit des bruits d'empoisonné-. 
ment? Les lettres de Guichardin à cette époque ne témoignent pas qu'il fût 
en lutte avec Cosme, et sa famille ne parut éprouver aucune disgrâce. J'ex- 
cepte son gendre Pandolfo Pucci, que ses mœurs infâmes firent emprisonner 
en 1542,01 qui fut pendu en 1550, à la suite d'une conspiration. — i Ann. III, 16. 

2 Aujourd'hui encore la pierre qui précède le chœur de l'église porte une épi- 
taphe composée en son honneur ; mais elle date du XV) II* siècle. 

3 Tommasino Lancelotli, cité par Tiraboschi. Voyez encore le livre du Bo- 
lonais Certani. — * Il existe dans la collection Strozzi plusieurs lettres de con- 
doléance de personnages considérables, entre autres du' cardinal Bembo, que 
Guichardin avait félicité de sa promotion en 1530. 



— 88 — 

J'ai essayé de tracer rapidement le cadre des principaux événe- 
ments auxquels il s'est trouvé mêlé d'une façon active et directe. 
Je voudrais pouvoir donner sur sa vie beaucoup de ces détails 
qui peignent et décèlent le fond de l'âme et du cœur. Mais nous 
avons sur ce sujet peu de renseignements. Il n'occupait pas une 
place assez en vue de son temps , pour que dès lors ses paroles 
aient été recueillies, ses moindres gestes notés avec soin ; d'ailleurs 
il n'a jamais jeté un bien vif éclat , et si 3011 influence dans les 
conseils du pape a été réelle (on dit même qu'il rédigeait ou 
corrigeait les lettres de Clément Vil) , il est toujours resté dans 
la pénombre obscure du second plan ', et sa figure en a contracté 
une teinte un peu terne, que les efforts de ses panégyristes ou les 
attaqués de ses détracteurs n'ont pu , à une époque trop éloignée 
des faits , éclairer dune lumière nouvelle. L'étude de sa corres- 
pondance servira toutefois à le faire mieux connaître. 

La vie de Guichardin s'est surtout passée à écrire des lettres. 
Le labeur que suppose l'immense commerce, qu'il entretint 
toute sa vie sur mille sujets et avec les correspondants les plus 
divers, est incroyable. Si un homme se décèle dans ce qu'il 
écrit, certes ce mot doit être vrai de Guichardin; car, à propos 
de tout événement, il fixe sa pensée sur le papier et la commu- 
nique à ceux à qui l'unissent des rapports de toute espèce. 2 

De ses lettres , les unes sont des morceaux officiels , rapports 
administratifs ou dépêches diplomatiques ; les autres adressées, 
à des personnages considérables, sans avoir un caractère aussi 
spécial, gardent encore une certaine réserve ; les dernières,enfin, 



1 Guicciardini , uomo di pratica , impegnato tutta la vita sua in publici affari , 
e che quantunque felicissimo in quelli, non si sarebbe acquistato una ricordanza 
di più di due o tre righe nella storia dei tempi suoi, si acquistô gloria immor- 
tale col scriveire, etc Balbo, Pensieri, p. 25. Edit. Lemonnier. 

2 II n'existe pas encore une collection complète de ses lettres. Plusieurs soat 
éparses dans divers recueils , entre lesquels je signalerai les Lettere de* Prindpi 
qui en contiennent trente; la correspondance de Machiavel, qui en comprend 
huit ; la Legazione di Spagna , imprimée à Pise en 1825, chez Niccolô Capurro; 
diverses publications faites à Parme, à Faenza, à Turin, mais où il s'en trouve 
un fort petit nombre et en général de peu importantes. J'en donne treize nou- 
velles, prises dans les manuscrits des Uffizzj et de la bibliothèque Magliabecchi. 



— 89 — 

destinées à des amis intimes , où à des membres de sa famille, 
sont tout à fait familières. 

Toutes sopt pleines de renseignements sur les affaires du 
temps (Guichardin ne cesse jamais d'agir ou de diriger sa 
pensée vers l'action), mais aussi de plaintes, de récriminations , 
de reproches. . v 

C'est un des traits les plus saillante de sa correspondance offi- 
cielle, que le ton chagrin et mécontent qu'on y rencontre partout. 
Les difficultés de la situation ont dû y être pour beaucoup. 
Mais je pense aussi que l'esprit de l'homme n ? a pas été sans 
influence sur cette disposition. En Espagne, son ambassade est 
à peu près sans but ; il est mal informé, ne peut rien apprendre , 
rien engager, rien conclure. Il est éloigné du centre des affaires, 
n'est instruit que de seconde ou troisième main. Sa mission 
n'est qu'un exil pour lui. Gouverneur de Modène, président de 
Romagne , lieutenant du pape , gouverneur de Bologne, il lui 
manque toujours mille choses nécessaires, les hommes, Y argent , 
les vivres. Ses conseils sont mal suivis, et sans cesse la situation 
lui apparaît sous le jour le plus défavorable. Sans doute la répu- 
blique Florentine et son chef Soderini auraient pu mettre dans 
le gouvernement plus de suite et de vigueur. Le pape Clément VU 
aurait pu montrer moins d'incertitude et plus de résolution. Pour- 
tant je voudrais voir en Guichardin une critique moins perpé- 
tuellement amère , un ton moins triste et moins désespéré. 
La fermeté ne lui majique pas ; il l'a prouvé dans de nombreuses 
occasions ; mais il lui faudrait peut-être quelques illusions pour 
lui donner de ces mouvements qui échauffent le cœur et aussi le 
style , qui l'animent et le vivifient. Exact , assidu , régulier , il 
expose les événements avec précision, raisonne sur leurs consé- 
quences avec justesse, les apprécie impartialement, mais sans 
jamais s'élever, ni s'enflammer. Sans doute la pénétration et la 
précision sont des qualités de premier ordre ; mais j'ose dire que 
je ne m'étonne guère de voir que Guichardin était consulté plus 
souvent qu'on ne suivait ses avis. Il me semble qu'il n'y mettait 
pas ce feu contenu qui les fait adopter avec chaleur. Il n'a pas ce 
qui entraîne les cœurs, s'il a ce qui éclaire les esprits. Il porte 



— 90 — 

dans tout ce qu'il fait une sévérité morose. Rarement une expres- 
sion originale , un détail piquant se détachent sur le fond 
uniforme.de son style diplomatique. Jamais ses conversations 
avec les princes ou les ministres , auprès desquels il est envoyé, 
ne deviennent une sorte de drame, où les personnages parlent , 
se meuvent et vivent comme dans les légations du Secrétaire 
Florentin. Jamais on ne se -trouve en face d'un récit saisissant , 
comme celui du massacre des ennemis de Borgia * ; et pourtant , 
sinon en Espagne, au moins dans ses gouvernements d'Italie, il 
a eu des événements d'un effet puissant à raconter. J'ai donné, 
aux pièces inédites, le tableau de Bologne attendant un nouveau 
gouverneur après la mort du pape Clément VII *. Rien ne ressort, 
ne fait saillie. 

On ne trouve nulle part dans les messages de Guicbardin cette 
critique spirituelle, cette observation fine et mordante , qui ont 
rendu célèbres les relations des ambassadeurs Vénitiens. Le 
Florentin comprend ce qui se passe à la cour d'Espagne. Le secret 
de Ferdinand et de ses ministres, leur habileté , leur astuce ne 
lui échappent pas; souvent ils annoncent, dit-il, le contraire de 
ce qu'ils veulent faire, d'eux on ne peut rien savoir. Mais je ne 
vois pas la nation , ses classes , ses habitudes , ses moeurs , ses 
ressources décrites avec détail et profondeur. Guichardin est 
judicieux et vrai dans ses affirmations ; il n'est pas assez curieux 
de voir et de dire tout ce qu' il voit. 

Dans ses dépêches , soit comme ambassadeur , soit comme 
officier et gouverneur pour le pape, il y a quelquefois de l'élo- 
quence; mais je ne sais si elle est bien appropriée? et si c'est 
celle que l'on s'attend à trouver dans des morceaux de ce genre. 
Qu'on relise les messages de Pier Capponi et ceux de Francesco 
Ferrucci 8 ; quelle vivacité ! quelle ardeur ! souvent ils sont 
incorrects, les mots ne peuvent saisir la pensée et la rendre ; le 
style se précipite, se heurte, devient incohérent ou obscur: ce ne 
sont pas des écrivains. Mais souvent la parole s'enflamme > se 

i Légat, au due de VaUnKnoii, 41, 44. — 2 Piège XVT. 
3 Ârchivio Storico, Tome IV, pa*t. 9. 



— 94 — 

passionne, s'emporte, se fait même héroïque. Chez Guichardin, 
rien de pareil. Généralement, la pensée se développe avec abon- 
dance; quelquefois, >$ans doute, une précipitation inévitable se 
fait sentir dans ce qu'il a écrit ou dicté. Mais le discours n'y 
gagne point en force, ni l'expression en coloris. L'auteur dit 
bien toujours clairement ce qu'il veut dire; mats il le dit sans 
éclat, ni vivacité. Toujours solide, il brille peu. Ce sont peut-être 
des qualités estimables cjiez un diplomate ou un administrateur ; 
mais cela fait tort au mérite littéraire de ces morceaux ; et , quoi 
qu'on puisse dire, la valeur littéraire bien comprise, c est à dire, 
l'intérêt qui résulte de la puissance de l'expression, du mouve- 
ment de la pensée, de la chaleur de la passion, n'a jamais gâté 
une dépêche ou un rapport. Chez Guichardin on * reprendrait 
plutôt, je ne dis pas de l'élégance académique, (les acadé- 
mies italiennes n'existaient pas encore de son temps), mais une 
sorte d'uniformité classique, c'est-à-dire, voulue et raisonnée, 
cherchée d'après des modèles excellents, mais d'un autre temps 
et d'un autre système de conceptions, où la science, le procédé 
artificiel, le convenu remplacent la passion naturelle et vraie. Je 
suis loin de prétendre qu'un tel reproche puisse être adressé à 
toutes les parties de la correspondance de Guichardin. Mais dans 
les pièces où il veut produire quelque effet , on sent tout de suite 
ce défaut de spontanéité ; on désire quelque chose de plus propre 
à l'auteur, qui rappelle moins certains développements dont la 
mémoire est pleine et l'esprit rassasié. Je cite, pour exemple, 
une lettre, adressée du 7 septembre 4516 d' Aix au grand maître 
de France , pendant l'expédition de Provence 4 - Au milieu des 
négociations entamées entre les agents du roi de France et ceux 
de l'empereur, dont faisait partie Guichardin, Antoine de Leyva 
vint à mourir au siège de Marseille. Le diplomate florentin saisit 
cette occasion pour écrire une nouvelle lettre où il déclare que 
cet événement doit rendre la paix plus facile, et il lui semble que 
le roi de France n'a qu'à la vouloir pour qu'elle soit immédiate 



1 Lettere de* Principi, T. III, datée de novembre; mais j'ai plus haut 
indiqué qu'il y a erreur. 



— »2 — 

et sincère. Un long morceau suit ce développement; et on peut 
l'appeler éloquent ; car le pathétique dont il est rempli est réel. 
Toutefois on y reconnaît trop d'apprêt, ou du moins on y voudrait 
plus de naturel. Les arguments se succèdent, les figures s'accu- 
mulent , les mouvements oratoires apparaissent avec une suite , 
unS" régularité, un [art qui renouvellent trop l'impression de 
certaines péroraisons de Cicéron ou de Lite-Livè. Cette qualité 
est un défaut. L'habile écrivain , rompit»aux secrets de la parole 
et de la plume , se montre aux dépens de l'homme ému , et le 
sentiment définitif estceluique fait éprouver une pièce d'éloquence. 
On loue sans être convaincu ; on admire sans se rendre ; et le 
critique qui examine le but et les moyens employés pour y 
parvenir ne peut s'empêcher de condamner ce qu'un tel système 
a de factice, et de souhaiter, même pour un style officiel, plus 
d'aisance et de liberté. 

Ces défauts prennent un autre aspect dans ses lettres à ses 
confidents politiques et dans celles qu' il adresse à ses amis et à ses 
parents. Si nous cherchons la cause qui les produit dans la 
correspondance officielle, nous devrons reconnaître que cela tient 
à l'esprit de l'auteur qui a moins d'élévation que de sens , moins 
d'imagination que de jugement. Où il faut de l'élan et de la 
passion, il supplée à ce qui lui manque par la rhétorique. Dans 
les lettres familières la rhétorique n'est pas de mise , et Guichaf- 
din, de qui jeviens de louer le sens, n'en introduit jamais. En re- 
vanche l'un des grands mérites de la conversation ou de la corres- 
pondance familière , c'est la profondeur du sentiment , la -délica- 
tesse du tour, la gravité ou le charme de l'expression touchante ou 
enjouée. Eh bien ! ce sont des qualités que je regrette* encore de 
ne pas trouver dans ses lettres. Je prend pour exemple, celles 
qu'il adresse d'Espagne ou de Bologne à ses frères et à Pucci , 
dont le texte se trouve à la fin de ce volume. Elles sont raisonnées 
avec précision et nettement écrites , quoique peut-être un peu 
verbeuses. Mais si les détails sont justes, il n'y a pas un mot qui 
tranche sur le fond général. A peine excepterais-je le passage 4 où 

i Pièces Historiques, V. 



— 93 — 

il dit qu'être à la fois la proie des Français , des Allemands , 
des Espagnols et des Suisses, c'est trop pour l'Italie. C'est là 
une des étincelles de sa jeunesse ; il avait à peine trente ans 
quand il écrivait ainsi de Valladolid. Depuis , ce feu s'est éteint . 
et je ne sais si dans les dernières lettres , son esprit se ramenant 
sur des questions toutes personnelles, sur des calculs d'ambition 
et d'intérêt, on ne pourrait pas y reprendre une certaine vulga- 
rité. Qu'on lise, par exemple, celle où il rend compte à son frère 
Luigi de ses intentions après la mort de Clément VII, et où il lui 
fait part de la conduite qu'il compte suivre à Florence \ ou bien 
encore celles 2 qu'il adresse à Robert Pucci, au sujet de l'enquête 
dont on le menace sur son administration en 1 535 , ou des 
propositions du pape Paul III en 1538 â , le ton y manque de 
gravité et même de convenance. Je ne puis supporter que , 
blâmant les bannis, il aille jusqu'à les injurier. Les motifs qui 
le déterminent sont indiqués sèchement et sans dignité. Dans les 
premières lettres à Robert Pucci dont je veux parler, ses regrets 
de n'être point prélat, et ses protestations d'indifférence à l'égard 
de la commission d'enquête sont presque entachés de trivialité 
Dans les autres, il expose sa situation et l'état de ses affaires de telle 
sorte qu'il semble marchander avecle pape le prix de ses services. 
J'en viens aux lettres que l'on peut appeler intimes. Ce sont 
celles qu'il écrit aux membres de sa famille, sur ses affaires 
privées , ou à Machiavel sur divers sujets où les affaires de l'état 
n'occupent qu'une place secondaire et ne sont pas l'objet princi- 
pal de la correspondance. Qu'en dire , sinon à peu-près ce que 
nous avons déjà fait entendre à propos des autres? Lorsqu'il 
parle des siens, l'expression est familière, mais sans grâce; 
lorsqu'il badine, ou cherche la gaîté, il est toujours un peu raide, 
tendu et pesant. Quoique des possesseurs trop scrupuleux 
de se9 autographes aient cru devoir en retrancher certains 
passages, dont la décence leur paraissait suspecte, je ne pense 
point qu'on y ait perdu quelque détail brillant de finesse ou 
d'esprit. L'éloquence dans le style, grandiloquenza , qualité 

i Pièce XVII. - 2 Id. XVIII, XIX. — 3 M. XX. 



— 94 — 

reconnue à Guichardin par ses critiques italiens 4 , n'est bonne 
que dans le style soigné. Il faut dans la lettre amicale un tour 
libre et un abandon que je ne vois nulle part chez lui , une 
délicatesse qui lui fait défaut. Quand on lit ceux de ces morceaux 
qui sont insérés dans la correspondance de Machiavel, et qu'on 
les compare avec ceux qni sont sortis de la plume du Secrétaire 
Florentin ou même de Vettori , la différence est sensible et le 
contraste s'aperçoit immédiatement. Autant ceux-ci ont de grâce 
et d'enjouement, autant Guichardin sait mal se dérider et 
sourire. 

Il nous est montré par ceux qui nous l'ont dépeint et en parti- 
culier par Remigio Fiorentino, à qui nous devons un opuscule 
étendu sur sa vie et ses ouvrages *, comme un homme austère, 
sobre, de mœurs pures et régulières. Ce n'est pas un de ces 
Italiens , amoureux de bruit , de splendeur et de fracas , comme 
le XVI e siècle en a tant vu naître ; ce n est point une de ces 
natures violentes et emportées, en qui la passion se satisfait par 
le déploiement d'un luxe magnifique, ou par le débordement de 
débauches effrénées. Il n'a pas l'enjouement d'esprit et la liberté 
de mœurs qui rendent si originale et si curieusement intéres- 
sante la biographie de son contemporain Machiavel. Il n'a pas 
non plus la finesse délicate de Vettori, le mélange de générosité 
et de violence qui caractérise Valori 3 . Quand il agit d'accord 
avec celui-ci , où son rival montre de la commisération, il reste 
froid et sévère. Mais il a d'autres qualités. Il ne parle jamais de 
son père qu'avec respect ; il introduisait dans ses rapports avec 
sa famille une gravité affectueuse, digne d'intérêt et de consi- 
dération. 

Ses traits qui nous ont été conservés donnent une idée assez 
exacte de son caractère *. Sur ses portraits on le voit vêtu 



4 Gioberti, del Primato morale e civile degli Italiani. 

2 En tète de l'édition de Porcacchi de 1645, qui est assez commune. 

3 Voy. Varchi et Segni. 

4 J'en connais plusieurs portraits authentiques : le médaillon que Ton garde 
aux Uf fizj et qui a été reproduit par Manni avec une gravure où il est repré- 
senté assis et écrivant ; le portrait fait d'après la collection de Paul Jove , dans 



— 95 — 

d'habillement sombres et garnis de fourrures , comme en 
portaient les personnages éminents dans la magistrature ou la 
diplomatie à cette époque. Le front est développé ; Y œil, quoi- 
que petit, brille d'intelligence; mais le bas du usage est un 
peu dur, le menton est proéminent, la bouche sévère. On recon- 
naît l'homme qui détestait la plaisanterie, qu'on n'a presque 
jamais vu rire, qui dans l'ardeur du travail se privait de nourri- 
ture, et dont la santé s'est ruinée à force d'oublier et de négliger 
les besoins du corps. On retrouve dans sa physionomie l'em- 
preinte d'un esprit vif, d'un jugement sûr , arrêté , pénétrant , 
d'un caractère concentré et tenace , capable d'impressions vives 
et rapides, mais en qui -pourtant elles restent profondément 
gravées. Remigio ajoute qu'il avait la mémoire fidèle, qu'il était 
éloquent , insinuant, prudent. Des témoignages de son éloquence 
il reste Jes plaidoyers dont j'ai déjà parlé, ses lettres, les discours 
qu'il s'attribue à lui-même dans son histoire , ceux qu'il prête 
à ses personnages, et les analyses que ses contemporains donnent, 
des harangues qu'il prononça dans les grandes occasions de sa 
vie. A bien examiner toutes ces pièces, on doit reconnaître que 
sa parole nette, positive, seâ vues exactes et justes étaient capables 
d'agir puissamment dans une conversation entre hommes d'état , 
où on lutte de finesse, dans un conseil , dans une négociation 
diplomatique. Il devait embarrasser ses adversaires par sa dialec- 
tique, par là clarté de son exposition les amener souvent pres- 
que malgré eux à partager ses idées. Je doute que dans un grand 
péril il eût entraîné et persuadé une foule. L'affaire de Parme ne 
peut-être objectée. Sa fermeté agit autant que sa parole sur les 
Parmesans : il n'obtint d'eux que des délais, sans les enflammer. 
D'ailleurs il y a souvent du sophisme dans ses discours. Nous 
l'avons vu en 4535. L'éloquence n'est pas pour lui le vêtement 
de la vérité. C'est une arme bonne pour toufc les coups. De là un 



la grande galerie des Uffizj ; le portrait situé dans la chambré du comte Gnic- 
ciardini ; enfin un très-remarquable tableau de la galerie Torrigiani , où il est 
peint , écrivant une lettre et la main gauche levée. J'en possède un dessin par 
M. Barabino , peintre génois Je ne parle pas de la statue en marbre de la cour 
des Uffizj; elle est moderne, et d'une valeur médiocre. 



— 96 — 

défaut de conviction, qui le jette dans la rhétorique et qui dimi- 
nue la portée de ses paroles. Il avait quelques-unes des qualités de 
l'homme éloquent. La principale lui manquait, une attache solide 
au vrai et au bien. Il a eu la réputation d'éloquence, comme 
pouvait l'avoir de son temps , un homme instruit, d'un esprit 
souple et rompu aux artifices de la parole. Remigio dit encore 
qu'il était irascible, quoique peu porté à se venger. Pourtant 
outre qu'il y a là une sorte de contradiction avec les qualités 
d'inflexibilité et de fermeté que nous lui avons reconnues, bien 
des témoignages infirment celui-ci. Dans les dernières années 
de la vie politique de l'homme d'état florentin , tous les his- 
toriens nous le montrent au contraire satisfaisant ses ran- 
cunes contre ses ennemis de tous les partis ; l'on a été jusqu'à 
prétendre que dans son histoire il s'est abandonné à toute son 
animosité contre ceux dont il croyait avoir à se plaindre à quelque 
titre que ce fût. 

Ce qu'on ne peut lui refuser, c'est un art singulier de plaire 
aux souverains, et de se concilier leurs bonnes grâces. Un grand 
nombre de lettres lui sont adressées par les papes, l'empereur, le 
roi de France , les ducs de Milan, de Ferrare, les Médicis. On a 
vu plus haut en quelle estime le tenaient Ferdinand, auprès 
duquel il fut négociateur, et Charles-Quint, qui ne pouvait à 
Florence se séparer de lui et qui l'emmena dans sa guerre de Pro- 
vence. On ne saurait pourtant attribuer cette faveur à une basse 
flatterie. Souvent Clément VII fut mécontent de ses avis; il agit 
plus d'une fois contre François I er , contre son rival l'empereur , 
ou contre le duc de Ferrare. H nous dit lui-même 4 que dans ses 
emplois il ne s'astreignit jamais à une soumission excessive pour 
ses supérieurs. Mais c'est précisément cette franchise et cette 
liberté dans l'action, cette application à connaître les hommes , à 
saisir l'occasion et le moment, qui faisait sa réputation et sa 
faveur. Et l'on ne doit mettre que sur le compte de sa prudence 
et de son habileté la situation qu'il sut se faire auprès des princes 
et des grands. 

i Ricordi, 181. 



— 97 — 

Varchi, l'appelle orgueilleux 4 et avare. D'autres *, au con- 
traire, célèbrent sa générosité et son détachement des richesses, 
s' appuyant sur le peu de fortune qu'il laissa à ses héritiers, 
malgré les grandes charges dont il fut revêtu. Trente mille florins, 
s'il est vrai qu'à sa mort il n'ait rien possédé de plus, sont, je 
l'avoue, une faible somme pour un homme qui avait eu d'aussi 
grandes facilités de s'enrichir, et qui avait toujours touché de 
gros appointements. Une lettre de Machiavel qui l'engage à solli- 
citer les secours du pape, afin de marier convenablement ses 
filles, témoigne aussi de son peu de richesse. Mais il est possible 
d'expliquer ces jugements contradictoires. Pauvre au moins 
relativement, comme son père l'avait été, naturellement intègre 
et par son éducation imbu à l'égard de l'argent de solides prin- 
cipes de probité qui le rendaient incorruptible, il était économe 
et ménager, haïssait le gaspillage et la dépense , dont ses mœurs 
l'éloignaient. L'or et les avantages qu'il procure n'étaient point 
sa passion. Ce qu'il souhaitait, c'étaient les honneurs, ou plutôt 
la considération et l'influence. Son ambition se CQntentait du 
second rang, pourvu qu'il eût en réalité le pouvoir que donne le 
premier. 11 a donc pu paraître différent selon le point de vue soùs 
lequel l'ont considéré ceux qui en ont parlé et selon leur carac- 
tère à eux-mêmes. 

Remigio Fiorentino vante son patriotisme ; d'autres l'ont vive- 
ment accusé. J'examinerai ailleurs avec étendue quelle était la 
nature et la valeur de ses conceptions politiques sur l'Italie et sur 
Florence ; mais je veux tout de suite chercher directement quel 
était le mobile de ses actions et quels principes pour qui ne se 
laisse dominer par aucune prévention semble avoir dirigé sa 
conduite. 

Au premier abord elle nous offre de singulières contradic- 
tions. A plusieurs reprises, il a témoigné dans les termes les plus 
vifs et les moins douteux sa haine et son mépris, pour le gouver- 
nement des prêtres. Le peu d'estime 3 qu'il avait pour les 



• Uomo come i più di quella casata altiero e superbo. — 2 Remigio, Manni. 
3 Ricordi, Histoire, etc. Cf. Varclii, VI. 



— 98 — 

Médicis est un fait des plus certains et des mieux avérés. Néan- 
moins la plus grande partie de son existence se passe à soutenir 
la puissance des papes, et non seulement à les défendre lorsqu'ils 
semblent représenter l'Italie et se faire les champions de son 
indépendance, mais aussi à solidement asseoir leur autorité dans 
des contrées qu'ils ont récemment enlevées à des souverains 
laïques, et à réprimer durement les révoltes. Enfin ceux qu'il 
appuie en toute circonstance, et quelque titre qu'ils possèdent, 
chefs de la république ou ducs héréditaires, ce sont les Médicis 
C'est lui qui assure la succession de leurs diverses branches, qui 
se prête à la transmission d'un pouvoir tyrannique et outrageant 
pour sa patrie, en désaccord avec ses sentiments secrets. Il con- 
damne leur politique, qu'il s'agisse de l'Italie ou de Florence, et 
pourtant il s'en fait le conseiller le plus assidu, l'exécuteur le 
plus inexorable et le plus passionné. Cet homme qui dans la vie 
privée est un modèle de désintéressement , de probité, de sévé- 
rité do mœurs, perd tous ses scrupules, tous ses principes d'honnê- 
teté et de justice lorsqu'il est entré dans la vie politique. Ce 
n'est pas qu'il trahisse jamais le parti qu'il a embrassé. Chose 
singulière à cette époque de perfidies, de manques de foi, de trom- 
peries de tout genre , Guichardin sert toujours la cause qu'il 
soutient, jusqu'à ce qu'elle soit désespérée, jusqu'à ce que les 
hommes ou les événements lui aient rendu sa parole. Il sert la 
république auprès de Ferdinand, tant qu'elle n'est pas tombée ; 
il est le dernier à abandonner le pape à Monterosi ; il quitte 
Florence parce qu'il y est en quelque sorte forcé par les tumultes 
populaires; déçu par Cosme, il négocie encore pour lui. Mais 
rien ne lui coûte pour réussir dans ses entreprises, ni le mépris 
des ordres qu'il reçoit d'après des conventions formelles, ni 
les ruses, ni les tromperies de la diplomatie italienne, ni le 
mensonge et la calomnie. Bon et humain comme particulier > 
affectueux avec ses amis, aimé et estimé d'eux, il les atta^ 
que, les poursuit des plus cruelles injures, des plus violentes 
imputations , s'ils deviennent ses adversaires dans le gouver- 
nement. Veut-on l'exemple de ce que j'avance ici? Qu'on se 
rappelle l'amitié qui l'unissait à Filippo Strozzi, à Nardi, et 



— 99 — 

qu'on relise le discours, dont j'ai donné plus haut l'analyse 
d'après Varchi. 

L'explication de ces contrastes se trouve dans un examen 
attentif des circonstances au milieu desquelles il a vécu, et qui 
ont servi à former ses jugements. 

Jeté par le hasard de sa naissance au milieu de terribles cata- 
strophes, il eut le malheur d'assister à la ruine de l'Italie, et au 
désastre de la liberté dans Florence, lui-même le déplore vive- 
ment dans une pensée 4 , où il le regrette encore plus pour lui 
que pour sa patrie. Mais il a raison. Les cités doivent périr ; et 
ce qu'il y a de vraiment digne d'affliger c'est qu'à ces époques 
tourmentées, le plus sage, le plus habile , le plus ferme dans ses 
principes sent graduellement ses convictions s'affaiblir et s'ébran-r 
1er. On n'ose plus croire à la légitimité d'institutions qu'un vent 
emporte et que peu d'années voient se modifier de mille maniè- 
res. Au milieu des entraînements de tous les partis, où trouver 
le respect de la justice et de la loi? Avec le respect s'envole la 
confiance des honnêtes gens , et l'on ne sait plus ce qu'il faut 
appeler du nom d'équité et de droit. Les croyances d'un ordre 
plus élevé elles-mêmes ne résistent pas. Savanarole et sou 
fanatisme ont détruit chez lui la foi aux miracles 2 . Les crimes 
des papes lui font considérer l'Église et les ecclésiastiques 
comme des ennemis à combattre 8 . Luther s'est attaqué au dogme, 
voilà son tort , dit Guichardin*. Qu'importent les subtilités du 
dogme , qu'on en prêche l'esprit et la substance générale 5 . Mais 
il aurait aimé le réformateur de Wittemberg , s'il eût seulement 
avec netteté combattu l'insupportable tyrannie des pontifes et du 
clergé. Je signale pourtant une chose à sa louange ici , c est qu'en 
se débarrassant des formes de la religion positive, en cessant 
d'avoir pour elle la déférence de cœur que l'on doit à l'expression 
d'un des sentiments les plus élevés et les plus nécessaires de 
Tâme humaine , il n'abandonne pas absolument la religion elle- 
même , et n'en fait pas, comme Machiavel , un instrument pu- 



• Ricordi, 189. — 2 /d. 123. — 3 J<J. 28, 236, 332, 346. — 4 Jd. 346. 
5 Id. 357. 



— 100 — 

rement politique. Son père lui avait inspiré ces pensées en ne 
\oulant qu'aucun de ses fils se fît prêtre par ambition. 

De son temps , bien des hommes , désabusés comme lui , ne 
pouvaient se contenter d'une indifférence philosophique. Ils se 
jetaient dans les pratiques obscures de l'astrologie. Guichardin 
a plus de bon sens. Peut-être n'est-il pas au fond bien éloigné 
d'adopter un fatalisme semblable à celui qui fait le fond des doc- 
trines de Machiavel 1 . Mais son esprit est trop positif pour rester 
longtemps dans ces abstractions. Il revient sans cesse aux objets 
au milieu desquels il a été nourri dès son enfance , la politique 
d'action, et il cherche toujours ce que valent les événements 
pris dans une circonstance donnée et voisine ; quels résultats doi- 
vent en sortir , et quel parti on en peut tirer. Rejetant les pro- 
blèmes spéculatifs , il étudie les faits eux-mêmes , et tous les 
jours sa pensée se rabaisse , ou plutôt se circonscrit dans le 
monde de la réalité. Aussi , plus elle devient nette et précise , 
plus elle perd de son élévation native. Plus les événements se 
dessinent à ses yeux, moins l'espérance et l'enthousiasme leur 
prêtent de couleurs brillantes. 

Considérons rapidement les diverses phases de sa carrière. 
Doublement instruit, élevé par son père, qui a la réputation d'un 
philosophe et d'un lettré *, il est , dès son premier âge , appelé 
à discuter et à apprécier les difficultés les plus épineuses de la 
politique. En même temps les traditions de sa famille toujours 
vivaces guidaient ses premiers pas. 11 veut d'abord la liberté de 
Florence ; il veut le triomphe de l'aristocratie. Mais la vue du 
mauvais gouvernement de Soderini 3 , et son ambassade d'Espar 
gne , commencent à le ramener à de nouvelles pensées. 11 a 
encore des élans d'honnêteté singulière ; il a encore des accents 
émus* pour parler des malheurs de l'Italie, quoique déjà la 
liberté florentine ne soit plus pour lui un objet de désirs aussi 
ardents , et que sans peine il se résigne à servir ceux qui* l'ont 
détruite. Les événements achèvent de le dominer et de l'entraîner, 

1 Voy. les Rkordi sur le destin et les reproches de Possevin. 

2 Del reggimenlo di Firenze. Opère Inédite, T. IL 

3 Voy. Storia Fiorenthia. — * Pièges Historiques, 111. 



— 101 — 

Après de vains efforts, en 1527, pour aider Capponi , il voit tout 
perdu. Il aurait pu se tenir à l'écart, s'abstenir comme son frère 
Jacopo après 1 530 , exciter les soupçons et braver la haine du 
vainqueur. Mais c'est beaucoup demander à un homme qui a une 
fois goûté de l'exercice de l'autorité ; il nous le dit lui-même 4 : 
une fois qu'on l'a possédée, on ne sait plus s'en dessaisir. Il se 
leurre donc de l'espoir d'amener les choses à bien en y partici- 
pant ; il s'exagère son influence, pour ne pas la sacrifier tout en- 
tière, et il invente cette théorie que l'homme de bien et le bon 
citoyen doivent soutenir le tyran , s'il ne dépasse pas certaines 
bornes ; car , dit-il, à quels excès n'ira-t-il pas, s'il n'a autour 
de lui que des méchants 2 . Partant de ce principe, il élève et 
conseille Alexandre et Cosme ; mais il en est peu écouté. On le 
ménage à cause de sa valeur ; mais on aime mieux des amis plus 
complaisants, et qui n'ont pas gardé comme lui un reste de scru- 
pule. Dès-lors, sa vie n'est plus qu'une série d'expédients où il 
perd sa considération personnelle, sa réputation d'honneur, et en 
fin de compte son crédit même et sa puissance. 

Et pourtant, qu'on le compare à ses contemporains. Leur esW 
il inférieur? Les républicains, ou soi-disant tels, qui voulaient 
renverser les Médicis et les proclamaient des tyrans, étaient des 
esprits excessifs , sans portée dans leurs conceptions politiques , 
sans intelligence des événements , sans dignité dans leur con- 
duite. Ils ne savaient qu'être tyrans à leur tour, au nom de la 
liberté; et à bien examiner ce qu'ils ont fait les uns et les 
autres , je préfère hautement Guichardin aux Carducci, aux So- 
derini, à Girolami et aux énergumènes de leur faction. Il a 
l'âme plus fière que Machiavel , qui mendie successivement la 
faveur de tous ceux qui sont les maîtres. Lui au moins , il s'inn 
pose presque , ou se fait demander ses services. Il n'a pas la 
versatilité violente et faible à la fois de son frère Luigi , la lé^ 
géreté d'esprit de Filippo Strozzi , la turbulence inconsidérée 
de Valori. Je ne vois guère , dans la république florentine , 
qu'un homme qui ait agi d'une façon plus ferme et plus hon- 

* Hicordi, 17. — 2 /</. 100, 220, 228, 301, 305, etc...., 



— 102 — 

nêle. C'est Niccolô Capponi , qui , malgré quelques défaillances 4 , 
sert toujours la patrie, voit et veut le bien, et a le bonheur de 
mourir de désespoir quand la ruine se précipite. Mais l'affection 
et la communauté de vues qui l'unissaient à Guichardin sont , 
à mon avis , pour celui-ci , une recommandation auprès de la 
postérité. Je ne peux m'empêcher de le trouver bien au-dessus 
de la moyenne de son temps , un peu au-dessous peut-être des 
contemporains de son père , mais très-supérieur à ceux qui vin- 
rent après lui , dans son siècle et les deux suivants , pour l'élé- 
vation des mœurs et du caractère. Je le répète : avec lui , plus 
qu'avec tout autre , tombe la dernière colonne de l'aristocratie 
florentine jadis si féconde en vertus civiques et en talents de 
premier ordre. 

Dans ce qu'on a, dit de lui, on s'est surtout occupé de ses 
écrits historiques et politiques. L'homme même n'a guère été 
touché. Segni* le juge avec plus d'indulgence que Varchi. 11 lui 
savait gré d'avoir en 1527 soutenu son oncle Niccolô Capponi. 
Varchi , au contraire , satisfaisait peut-être ses rancunes de 
banni , ou était sûr de ne pas déplaire à Cosme , l'ingrat obligé 
de Guichardin. Du reste, il s'attache surtout à condamner son 
orgueil, son avarice et son ambition 3 , défauts avec lesquels il 
a pu conserver des qualités dignes d'estime. Pitti 4 va tellement 
loin dans ses imputations qu'il s'enlève à lui-même toute créance. 
Deux opinions émises sur son compte , en France , me parais- 
sent surtout considérables, parce qu'elles sont assez opposées 
pour s'exclure au premier aspect. C'est celle de Montaigne , qui 
l'accuse « de ne jamais rapporter aucun mouvement à la vertu , 
» à la religion , ou à la conscience , en quoi il craint qu'il n'y 
» ait du vice de son goust* » ; et celle de M. Thiers qui croit voir 
a dans son livre , comme dans la sévérité sombre de Tacite , 
» la tristesse de l'honnête homme 6 ». Pourtant j'imagine qu'on 



1 Ce sont des faiblesses de caractère plutôt que des fautes dans la conduite. 
Voy. Segni, II. — 2 Segni, ht. Fiorent. Liv. VIII. — 3 Varchi, ht. Fiorent. 
Liv. VI. —4 Apologia dei Capucci. — 5 Essais, liv. II, ch. 10. — 6 Histoire 
du Consulat et de l'Empire, T. XII , préface. 



— 103 — 

peut les concilier dans une certaine mesure. 11 n'est pas permis 
de nier que Guichardin n'ait eu l'âme foncièrement honnête, 
et qu'il n'en soit resté dès traces dans sa conduite jusqu'à la fin 
de sa carrière. Mais aussi son temps l'a gâte' ; il a toujours et 
trop vécu de la vie publique au milieu d'un monde corrompu. 
Il a été conduit à plus aimer le succès que la conscience. Je crois 
qu'il en a été tourmenté , mais il n'en a pas moins fait ployer les 
principes qui d'abord le guidaient ; et, en cela, il est un homme 
du XVI e siècle. H appartient , comme on l'a remarqué , à l'école 
doût Machiavel a , par son génie , le plus clairement exprimé 
les principes. La morale, dans ce système, est bonne pour la 
vie privée ; l'homme d'état n'a point de morale. C'est un artiste 
qui travaille , sur une certaine matière , les événements hu- 
mains. Ce qu'il cherche, c'est l'achèvement de l'œuvre qu'il a 
entreprise avec les moyens dont il dispose. Ses moyens , ce sont 
les ressources diverses des souverains et des républiques , ainsi 
que les passions humaines. L'œuvre , c'est un remaniement de 
provinces , une modification à faire entrer dans une constitution, 
le maintien d'une situation politique donnée d'avance. Il s'y 
dévoue , s'y livre tout entier. Si les vues qu'on lui impose ne 
sont pas conformes aux siennes , il le regrette , mais sans s'abs- 
tenir. Car ces esprits habiles et déliés , mais passionnés et do- 
minés par le sentiment de l'art , ne savent pas se résigner au 
repos. Le peintre qui ne peut exécuter les sujets dont il a rêvé 
la réalisation accepte toutes les commandes qu'on lui propose , 
et y met son âme et sa science, en attendant de donner un corps 
à ses propres conceptions. La même chose arrive à Guichardin ; 
il a un but à lui , mais il ne peut l'atteindre ; il faut qu'il agisse. 
Il est, comme Machiavel et plus que lui , dévoré de la passion 
déjuger, de conseiller, de commander. Une fois lancé dans une 
entreprise, il la mène jusqu'au bout 4 . Sa conscience d'artiste 
est engagée à s'approcher le plus qu'il lui est possible de la 
perfection. Si vous le condamnez au loisir, il y mourra ; car le 
dépit et le dégoût l'ont tué autant que le poison. a 



1 Ricordi, 192»— 2 Cbo inguanatosi di a ver fatto un principe civile , per dis- 
perato fini la vita. Segni, IX. 



— 404 — 

Mais la politique n'est point un art comme la peinture et la 
sculpture. Son objet n'est pas le beau, le bien fait , mais le bien. 
Au milieu d'elle, au-dessus d'elle , se développent les hautes 
idées du droit et du juste , sans lesquelles on peut en dire ce que 
Platon disait de la rhétorique : c'est une routine. L'art du rai- 
sonnement , cultivé pour lui-même , dégénère en sophistique. 
On a trouvé un mot pour l'art de la guerre aimé sans préoccu- 
pation de la cause que l'on sert , c'est le condottiérisme. L'Italie 
nous l'a donné parce que c'est elle qui a enfanté ces aberrations 
du sentiment artistique. Employons-le dans les autres branches 
de la politique , et nous dirons que Guichardin a été un 
condottiere diplomatique et administratif , mêlant, comme les 
Sforza , les Braccio , les Baglioni , les Colonna , les Orsini , et , 
pour reprendre la comparaison que j'ai faite tout à l'heure , 
comme les sophistes , des vues d'ambition personnelle , et des 
aspirations à un but particulier avec sa passion de la politique 
pour elle-même; mais surtout content de négocier, d'adminis- 
trer, de réformer, de diriger. 

Quel est le résultat d'une telle disposition d'esprit et d'âme ? 
C'est que la morale, et le succès lui-même, qui le plus souvent 
accompagne la morale, lui ont tous deux donné tort. Il n'a pu se 
maintenir jusqu'au bout, comme il l'aurait voulu, à l'aide de son 
mérite ; il n'a pu réaliser ses plans ; son existence a été-inquiète 
et agitée ; enfin sa mémoire n'est pas pure. J'accorde qu'on 
l'a trop chargée ; mais on ne peut l'absoudre complètement. 
Il a été habile et intelligent plus que tout autre, il a été plus hon- 
nête que bien d'autres , car il n'a jamais fait le mal pour le mal; 
il a même aimé et désiré le bien , il a essayé de le faire , 
mais sans livrer assez de combats , sans accepter assez de 
sacrifices. 

Quant il meurt , il vaut mieux que ses contemporains ; il 
est le débris d'un âge supérieur. Mais il est atteint déjà et 
profondément du mal qui les consume eux et leur -postérité 
immédiate. On le plaint , mais on le condamne. L'on ne 
peut s'empêcher de reconnaître avec Montaigne qu'il y a réel- 
lement dans son esprit , pour quelque raison que ce soit, « du 



— 105 — 

» vice de son goust », et que sa vie en a été ternie. C'est là 
un arrêt qu'il faut expliquer et atténuer, si l'on peut , par des 
considérations puissantes, mais que l'on doit admettre, au 
moins en partie, par respect pour la morale et la vérité. 



CHAPITRE II. 

SES ÉCRITS POLITIQUES. 



Les œuvres politiques de Guichardin sont nombreuses, et elles 
offrent des caractères différents." Nous y trouvons d'abord des 
travaux purement spéculatifs , et d'une assez grande étendue. Ce 
sont les recueils des réflexions que lui avaient suggérées ses lec- 
tures ou son expérience des affaires. Je désigne ici ses Conside- 
razioni intorno ai discorsi del Machiavel lo sopra la prima 
Deçà di Tito-Livio, et ses Ricordi. A la même catégorie appar- 
tient son traité del Reggimento di Firenze , bien qu'il ait peut- 
être un objet plus direct , selon une conjecture que je proposerai. 
Dans tous ces écrits , l'auteur ne songeait qu'à occuper les loisirs 
auxquels l'obligeaient ses oublieux concitoyens , ou les moments 
qu'il dérobait à l'exercice de ses fonctions administratives et di- 
plomatiques. Il voulait aussi recueillir et résumer ses pensées sur 
ces sujets élevés , leur donner plus de consistance et de précision. 
Je ne suppose pas qu'il ait songé pour ces écrits à la publicitp. 
Du moins ne devaient-ils pas sortir d'un cercle restreint d'amis 
et de confidents qui partageaient les mêmes vues. 

En second lieu , viennent les Discorsi Politici , études spé- 
ciales sur certaines questions , généralement contemporaines des 
faits qui ont donné lieu à leur composition. Le plus souvent elles 
ont la forme d'un discours prêté à ceux qui ont participé à la con- 
clusion de l'affaire. C'était l'usage des Florentins , non-seule- 
ment des hommes d'état , mais encore des banquiers et des com- 
merçants, de noter les grands événements, de les commenter et 
de les juger. Souvent dans leurs livres de négoce et dans le jour- 
nal de leur maison de banque , entre un doit et un avoir , se 



— 407 — 

trouvaient des pièces de ce genre. Guichardin, toujours occupé 
des intérêts les plus élevés , et futur historien , ne pouvait , par la 
nature même de son esprit, et par la direction donnée à son édu- 
cation, manquer à un tel usage. 

A la suite, enfin, se placent les Discorsi intorno al Reggi-' 
menio di Firenze. Plusieurs sont des mémoires demandés à 
Guichardin , et présentés au pape et à ses principaux conseillers. 
Ceux-là reçoivent en général une apparence officielle ou semi- 
officielle ; tous ont un caractère éminent d'actualité , déterminés 
qu'ils sont par les circonstances du moment et le motif qui les a 
inspirés. 

Tous ces opuscules se trouvent dans les deux premiers volumes 
des oeuvres inédites de Guichardin, récemment publiées par 
M. Canestrini. Il faut y joindre le discours ou Parère , envoyé à 
l'archevêque de Capoue , en 1 532 , et inséré dans le tome 1 er de 
VArchivio Storico. L'étude de tous ces morceaux nous fournira 
l'occasion de juger en Guichardin le philosophe politique, et 
l'homme d'état au milieu des difficultés qni naissent chaque jour 
autour de lui. Nous y verrons à la fois ses principes généraux et 
ses considérations particulières sur les événements , non-seule- 
ment celles qu'il faisait valoir avec un titre public, mais encore 
celles qu'il gardait pour lui-même, et dont il réservait le secret 
à sa conscience. 



§ 1 . CONSIDERAZIONI ÏNTORNO AI DISCORSl' DEL MACHIAVELLO SOPRA 
LA PRIMA DEÇA DI TITO-LIVIO. 

Les Considérations sont tirées , dit M. Canestrini 4 , d'un ma- 
nuscrit autographe intitulé Composizioni di Messer Francesco, 
et marqué de la lettre A. Elles ont été écrites après \ 530. 

Ce n'est point un ouvrage de longue étendue , et d'une forme 
originale, reprenant la matière traitée par le Secrétaire florentin, 
et la développant sous de nouveaux aspects, ce sont vraisembla- 

» Préface du 1er volume des Œuvres Inédites. 



— 108 — 

blemcnt les observations que fournit à Guichardin la lecture du 
livre à son apparition 4 . Cet opuscule se compose de trente-neuf 
morceaux de dimensions inégales, qui correspondent à un pareil 
nombre de citations prises dans les Discours sur Tîte-Live. 
Seulement ils ne portent pas toujours sur le point même qui a 
donné lieu à la remarque , et ils reprennent quelquefois des idées 
auparavant énoncées , ou en devancent certaines autres qui ne 
viennent qu'un peu après. Il s'y mêle aussi quelques réflexions 
particulières de l'auteur sur des situations semblables à celles 
qui ont provoqué les explications de Machiavel. Il est à remar- 
quer que ces considérations assez fréquentes sur les premiers 
livres le sont fort peu sur les deux suivants. Je pense que les oc- 
cupations politiques de Guichardin lui enlevèrent le temps de 
continuer ses. annotations ; et plus tard, distrait par d'autres tra- 
vaux, il n'y pensa plus. Il ne faut donc point attacher une extrême 
importance à ce recueil comme œuvre de critique. Comme 
œuvre littéraire, il ne faut pas non plus s'attendre à y Irouver des 
qualités remarquables de composition et de style. L'auteur n'a 
nullement cherché à lutter avec Machiavel; il a voulu, à son 
propre point de vue, rectifier celles de ses idées qui lui ont paru 
erronées. De là , une négligence absolue dans la forme. La criti- 
que porte toujours sur la conclusion politique à tirer du fait ; elle 
reste toujours dans l'ordre des maximes abstraites , et en garde 
quelque chose de terne et d'incolore. Il y a de la raison, du sens, 
de la justesse, de la régularité. Ce sont des notes bien faites, mais 
rien de plus. Toutefois, les Considerazioni ont une valeur réelle, 
en ce qu'elles permettent, plus peut-être que toute autre œuvre, 
de saisir sur le vif et dépouillés de tout voile, la pensée de l'au- 
teur et ses sentiments intimes. 

Les questions qu'il aborde sont des plus considérables. Sans 
s'arrêter aux passages qui traitent de l'art de la guerre dans ses 
particularités, ou de certains détails trop minutieux du gouver- 
nement, il discute les moyens de régler les états, de les main- 



1 Les Discorsi de Machiavel furent imprimés pour la première fois à Rome , 
en 1531 et 1532, par privilège de Clément VII. 



— 409 — 

tenir, de les diriger, de se comporter avec les sujets, d'accroître 
l'empire. Je ne m'astreindrai pas à suivre l'ordre des chapitres , 
mais j'indiquerai et j'apprécierai les solutions qu'il donne sur 
ces divers points. 

Sur l'histoire romaine elle-même Guichardin n'ouvre pas des 
horizons nouveaux. Il la voit, comme Machiavel et comme le 
XVI e siècle en général , avec les yeux d'un politique beaucoup 
plutôt que d'un historien. Il ne songe point à se demander si le 
récit de Tite-Live est ou non conforme à l'exacte vérité ; s'il re- 
produit avec fidélité la physionomie de l'époque dont il retrace 
les événements. Il l'accepte avec la plus entière confiance, ou du 
moins sans y faire aucune objection. Romulus est pour lui un 
roi ou chef de ville, s' établissant comme il en a eu lui-même 
plus d'une fois des exemples sous les yeux ; il lui prête des vues 
politiques aussi développées, aussi compliquées qu'à un Sforza, 
à un Borgia , à un Médicis. Il le trouve en lutte avec son sénat, 
comme un tyran de Romagne ou d'Ombrie Test avec le conseil de 
la cité. NumaPompilius est un personnage réel, dont l'élection est 
le résultat d'un compromis raisonné , et d'une volonté réfléchie 
de la part des Romains 1 . Les plébéiens et les patriciens sont 
considérés comme des ordres régulièrement établis , ayant entre 
eux une séparation semblable à celle qui par exemple divise à 
Florence les Arts Majeurs et les Arts Mineurs. Toutes les ques- 
tions que Ton a soulevées depuis sur la coexistence, au commen- 
cement de Rome, de races diverses se combattant dans le sein 
de la ville, ne se présentent point à son esprit. Il rencontre seu- 
lement l'occasion d'observations politiques à l'occasion de telle 
ou telle mesure qu'il regretté de voir appliquer, ou qu'il voudrait 
que Ton eût prise. En un mot, le sens historique, dans ce qui 
regarde l'antiquité, lui fait défaut ici , et ce n'est pas sur ce point 
qu'il se sépare de son auteur. 

Mais , sur le terrain des maximes du gouvernement, il critique 
plus d'une fois Machiavel, presque toujours au même point de 
vue. L'esprit hardi du Secrétaire florentin est plus capable de 

1 I, 5, 11. Je renverrai dans mes notes aux livres et chapitres de Machiavel, 

8 



— 110 — 

spéculation que le sien. Il généralise avec plus de liberté et moins 
de précautions. Il a quelque chose dans son expérience de plus 
philosophique et de moins pratique. Guichardin lui reproche 
sans cesse d'ériger en règle des cas particuliers 4 . Il le trouve trop 
absolu 8 dans ses conseils , trop porté à user d'une manière habi- 
tuelle deremèdes violents 3 , trop rigoureux dans l'explication qu'il 
donne de certaines sentences , trop disposé à mettre dans les 
choses un caractère abstrait. Il raisonne lui-même, non pas avec 
une expérience plus consommée, mais en tenant {dus de compte 
du détail et des circonstances variables des faits. Qui l'emporte 
dans ce débat? Je ne prétendrai pas que ce soit Guichardin. En 
considérant les choses d'une certaine hauteur, V erreur est quel- 
quefois plus vraie, ou du moins plus féconde en vérité, qu'une 
réalité trop matérielle et trop basse. Machiavel a plus de génie 
que son critique ; lors même qu'il a tort , il donne à la pensée de 
son lecteur plus d'élan , de mouvement , et souvent le fait mieux 
pénétrer dans l'interprétation vritable des événements dont il 
lui offre le tableau. L'honnêteté, la modération de Guichardin 
nuisent, en plus d'une rencontre, à la vigueur de son esprit, et 
s'il a raison quelquefois sur des points particuliers, souvent il se 
trompe quand il faut, d'une vue rapide qui embrasse un vaste 
ensemble, conclure et déterminer une loi de l'histoire ou de la 
politique. 

Lui-même n'ignorait point son inclination , et dès le premier 
morceau , il déclare qu'il répudie les raisonnements à la philo- 
sophique  , où Ton opère sur les chimères de l'imaginatioa et 
sur de vaines hypothèses. 

J'ai dit qu'il était moins systématique que Machiavel, et moins 
porté à recevoir les maximes qui choquaient ses sentiments 
d'honnête homme et d'esprit modéré. Il ne peut donc admettre 
que tous les hommes soient méchants B ; il reconnaît leur fragi- 
lité, le besoin qu'ils ont de peines pour être contenus ; mais natu- 



4 I, 24. — 2 ni, 19. — 3 I, 28. Non première per regola assoluta quello 
che dice lo scrittore , al quale sempre piacquono sopra modo e remedii estraor- 
dinarii e violenti. — * 1, 1. — H, 3. 



— 411 — 

Tellement ils sont portés au bien. Machiavel a dit que la fraude 
est, plus encore que la force, un moyen d'agrandissement ; Gui- 
chardin condamne cette observation, non pas, il est vrai , au 
nom de la morale , mais au nom même de l'intérêt bien entendu 1 . 
Machiavel soutient qu'en tout temps il y a toujours une égale 
somme de bien ou de mal. Non, lui répond Guichardin 8 ; je 
reconnais que l'antiquité n'est pas supérieure à tous les temps 
qui sont venus ou viendront ensuite ; mais la somme de bien et 
de mal est variable aux différents âges ; et les exemples ne lui 
manquent pas. Les arts, si développés en Grèce et à Rome, long- 
temps éclipsés et rendus enfin à leur antique splendeur , en sont 
une preuve éclatante. Ce passage est intéressant au milieu du 
silence, qu'à l'imitation des historiens grecs, les écrivains poli- 
tiques du XVI e siècle italien gardent en général sur le mouvement 
artistique qui se produit autour d'eux. 

Dans les maximes qui regardent la guerre, Guichardin contre- 
dit encore Machiavel pour donner à sa pensée moins de rigueur. 
Langent n'est pas le nerf de la guerre, avait dit l'auteur des 
Discours. Guichardin * pense sagement qu'il faut prendre cette 
espèce de proverbe dans ce sens que l'argent est une des prin- 
cipales conditions du succès des armées. Et son raisonnement 
devient de plus en plus vrai avec le développement de la civili- 
sation. Dans un état général de barbarie, où les besoins sont 
limités, le courage et la valeur dans le combat décident du des- 
tin des campagnes. Mais , à part de rares exceptions qui ne 
détruisent point la règle, il est notoire qu'aujourd'hui d'abon- 
dantes ressources peuvent seules mettre en mouvement nos 
masses militaires. Faut-il défendre les passages, les forteresses 
sont-elles utiles ou nuisibles, est -il bon d'attaquer ou de 
repousser l'invasion? Ce sont des questions, dit Guichardin*, sur 
lesquelles on ne peut guère embrasser un parti d'avance. La 
situation respective des combattants, le génie des chefs, la valeur 
des soldats dicteront la décision à prendre. 

Jusqu'ici le critique paraît montrer plus de justesse d'esprit 

»II, 13. — *II,proemio.— 3 H, io. — 4 1,23.-11, 12, 24. 



— 142 — 

que son auteur. Mais ailleurs Machiavel reprend l'avantage. Les 
républiques qui n'ont point d'armées nationales, dit-il 4 , s'affai- 
blissent en acquérant, et Guichardin croit le réfuter par l'exem- 
ple de Florence et da Venise. Les faits ont pourtant donné 
raison au premier. Venise et Gênes n'ont dû la prolongation de 
leur existence indépendante qu'à leur situation et à leur puis- 
sance maritime, tandis que leurs domaines de terre ferme ont 
souvent attiré contre elles les armes de leurs ennemis , sans que 
directement elles pussent les défendre d'une manière efficace. 
Toutes ces républiques d'Italie, avec leur système de villes sou- 
mises à une cité supérieure, étaient contraires à l'esprit moderne ; 
elles devaient succomber dans leur lutte avec de puissantes 
monarchies, où du moins une égalité relative régnait entre les 
sujets. Cette organisation avait fait son temps , et plus elles 
voulaient la fortifier et l'étendre, plus, comme ledit Machiavel, 
quoique avec d'autres arguments, elles offraient de prise aux 
coups et augmentaient leurs chances de ruine. 

Sur l'importance du respect des Romains pour la religion , 
tous deux diffèrent encore*. Guichardin ne croit pas que les 
Romains aient dû à cela une aussi grande part de leur puissance 
que le veut Machiavel. Il prétend que les armes y ont bien plus' 
contribué. Sans doute, si les armes n'eussent point fondé la 
ville, la religion ne l'eût point fait naître et subsister. Mais n'a- 
t-il pas tort de méconnaître ce ressort de la puissance romaine 
célébré par tous ceux qui en ont écrit? Bossuet l'a signalé dans 
le discours sur l'Histoire Universelle 3 . Montesquieu en a fait le 
sujet d'un opuscule séparé, écrit avant les Considérations *. Je 
me contenterai de rappeler le passage de Machiavel. La manière 
dont son idée est présentée condamne d'avance toute réfutation 
pour quiconque a étudié l'histoire romaine avec soin. «Lorsqu'on 
» examine l'esprit de l'histoire romaine, on reconnaît combien 
» la religion servait pour commander les armées , ramener la 
» concordeparmi le peuple, veiller à la sûreté des bons , et faire 



i II, 19.— 2i,n. _ 3 Part. II, ch. 7. — 4 De la politique des Romains dans 
la religion. 



— 113 — 

» rougir les méchants de leur infamie. »(£>•' se. S. T. L. I,ch. 11). 
A la question de la religion chez les Romains se trouve liée 
- celle de la religion en général, et en particulier celle du rôle de la 
papauté dans les destinées de l'Italie, Guichardin combat encore 
ici l'opinion de Machiavel. Voici le morceau célèbre auquel il 
fait allusion: « Ainsi l'Eglise, n'ayant jamais été assez forte 
» pour occuper toute l'Italie, et n'ayant pas permis qu'un autre 
» s'en emparât, est cause que cette contrée n'a pu se réunir sous 
» un seul chef et qu'elle est demeurée asservie à plusieurs 
» princes ou seigneurs ; de là ces divisions et cette faiblesse, qui 
» l'ont réduite à devenir la proie non seulement des barbares 
» puissants, mais du premier qui daigne l'attaquer. » (Disc, 
sur T.-L. îiv. I. c. 12 ) 4 . Cette pensée paraît fausse au critique. 
La division de l'Italie, dit-il, a fait son bonheur en faisant sa 
gloire. Sous une monarchie elle n'eût pas été heureuse , et 
d'ailleurs , ajoute-t-il , la réduire à un seul empire n'est pas une 
entreprise facile. Les Romains seuls l'ont pu accomplir, et depuis, 
elle s'est refusée à» cette forme de gouvernement. Lequel a raison 
s des deux hommes d'état? Tous deux dans une certaine mesure. 

Guichardin voit juste en attribuant à cette vivacité de l'existence 
indépendante de chaque ville l'incroyable développement artis^ 
tique et intellectuel qui a fait la gloire de sa patrie. Machiavel 
n'a pas tort non plus. Le principe même de la papauté l'empê- 
chait de faire partie d'une Italie unie , soit sous un seul souve- 
rain, soit par une confédération régulière et assujettie à des obli- 
gations politiques déterminées. Enfin au moyen âge la confusion 
du temporel et du spirituel, qui s'étendait alors à toute l'Europe 
féodale, la rendait un obstacle à toute tenlative d'unité essayée en 
dehors d'elle. Machiavel a pénétré profondément dans la cause 
qui a produit les faits ; son génie, qui le portait à tout réduire en 
système et qui se laissait séduire par l'idée de l'unité, lui a fait 
condamner absolument la papauté. Son contradicteur, plus borné 
dans ses observations, a examiné curieusement les résultats des 
événements ; il les a appréciés tels qu'il les voyait , sans vouloir 



e 






* Je cite d'après la traduction de Perics de la bibliothèque Charpentier. 



— 444 — 

leur faire violence, et de cette étude est sortie pour lui la convic- 
tion que l'Italie n'est pas faite pour l'unité absolue. Dans les 
œuvres politiques il s'occupe de Florence plus souvent que de 
l'Italie entière ; néanmoins en plusieurs endroits il laisse percer 
son inclination pour une organisation fédérât ive des différents 
états italiens, 

Que doit-on penser de la longue lutte qui divisa les patriciens 
et les plébéiens? Selon Guichardin 4 , leur désunion ne fit pas la 
grandeur de Rome. Ce fut un mal dès son origine , mal moindre 
sous les rois, mais qui devint pire quand les deux parti» furent 
en présence. Le partage des honneurs aurait mieux valu que le 
tribunat , et dès le commencement on pouvait faire cesser le dif- 
férend par l'admission des plébéiens aux magistratures, Machiavel 
croit au contraire que cet antagonisme fut excellent pour Home, 
et lui donna l'esprit de liberté, la vigueur, et le goût de la guerre, 
qui lui firent dominer le monde. L'avantage, encore ici, reste à 
Machiavel, Guichardin ne comprend pas que d'abord la transac- 
tion qu'il réclame était impossible. Les deux partis n'étaient, en 
quelque sorte, ni le même peuple , ni la même race. Leurs longs 
débats purent seuls les fondre ensemble, et former de l'élite de 
tous deux ce qu'on nomma la noblesse. Enfin, les premières 
agitations de Rome furent fécondes, parce qu'elles étaient la 
batte de deux principes pareillement respectables, celui d'une 
/égalité légitiment celui d'une première possession. D'ailleurs les 
/sentiments du patriotisme faisaient cesser les querelles à propos 
y et réconciliaient les ennemis. Les dernières devinrent funestes, 
parce qu'alors des convoitises brutales et des ambitions person- 
nelles se trouvèrent seules enjeu. L'esprit public était corrompu, 
et c'est de lui que dépend la prospérité des états libres. Quand 
il est bon, tout est utile et tourne au profit de la cité; quand il 
est mauvais, il empêche les meilleurs éléments de produire de 
bons effets. C'est ce que reconnaît Montesquieu, quand il pro- 
clame que la vertu est nécessaire dans les républiques K C'est, au 



* I, 4, 6. — 2 Esp. des Lois, 111, 3. On peut voir encore ce qu'M dit de. 
l'esprit général du peuple*, XIX , 8. 



— H5 — 

contraire , ce qui a échappe' aux politiques du XVI e siècle , Ma- 
chiavel et Guichardin. En général, ils s'imaginent remédier aux 
vices du gouvernement par des expédients plus ou moins ingé- 
nieux, par des pondérations longuement calculées des pouvoirs 
et des classes sociales. Ils cherchent à quel corps on doit confier 
la garde de la liberté , et quel moyen on doit employer pour la ga- 
rantir 4 . Ils trouvent que les accusations publiques sont un frein 
pour qui serait tenté d'y porter atteinte 8 . Mais l'un approuve 
F institution des tribuns et le jugement du peuple 3 , l'autre ré^ 
dame un tribunal de magistrats spéciaux conservateurs de l'état 
et de ses lois. L'un veut que le peuple ait le dépôt de la liberté ; 
l'autre préfère le donner à l'aristocratie, tout eh proposant d'en 
faire l'apanage de tous ; et je crois que ce dernier sentiment est le 
plus voisin de la vérité. Mais d'abord, si le peuple est incapable de 
liberté , s'il n'en a pas le tempérament , malgré les entraves les 
mieux combinées, il se précipitera dans l'anarchie, puis se donnera 
des maîtres. Si au contraire if peut supporter de vivre libre, qu'on 
ne lui impose pas de tyrans, ou qu'on prenne garde qu'il n'en 
devienne un lui-même. Nommer des magistrats spéciaux chargés 
d'office de recevoir de tous indifféremment les accusations pu- 
bliques et de punir les calomniateurs, c'est leur donner le plus 
puissant instrument d'arbitraire, c'est en faire des inquisiteurs 
d'état, et Ton sait ce que ce nom rappelle. Attribuer au peuple 
le jugement de ces accusations, et la punition des calomnies, 
c'est, comme le dit Montesquieu, le rendre juge et partie dans 
sa propre cause, c'est établir en réalité l'injuste loi de l'ostra- 
cisme. Quelle solution trouver ici? Les circonstances sont trop, 
variables pour qu'on puisse en indiquer une qui soit absolue. Je 
mécontente de signaler celle que Montesquieu vante au chapitre 
déjà cité 4 , et j'y renvoie le lecteur. Mais d'où viennent les erreurs 
des politiques du XVI e siècle? D'une notion inexacte de la liberté. 
Dans l'antiquité et de leur temps, on l'aimait , il est vrai, mais 
sans la connaître véritablement. C'est une possession si belle et 



1 Disc, sur T. L. I, 5. — 2 Jd. I, 7. — 3 Voir ce qu'en dit Montesquieu^ 
Esp. des hois r VI , 5. — 4 Esp. des Lois, XI , 6. 



— \\6 — 

si naturelle à l'homme qu'elle attire toutes les sympathies, excite 
tous les désirs. Mais on la confondait , comme le dit si bien 
Montesquieu 1 , avec mille choses qu'elle n'était pas. La liberté 
n'est pas le pouvoir de telle ou telle classe ; elle n'est pas seule- 
ment tel ou tel privilège d'intervention dans lé gouvernement. 
Elle e$t le droit d'agir conformément au devoir et à sa capacité , 
sans contrainte aucune , soit pour obliger , soit pour défendre , 
dans ce qui ne regarde pas le respect de la justice, enfin sans être 
jamais inquiété pour avoir soutenu ce que l'on croit le vrai , si 
l'on ne blesse point la liberté des autres. Montesquieu l'a connue 
parce que son temps lui en avait présenté l'image. Sa gloire est 
de l'avoir décrite le premier avec le plus de force et d'exactitude. 

Mais si cette notion fondamentale fait défaut, à quoi serviront 
les constructions les plus habiles, et les expédients les plus re- 
cherchés ? Que l'on confie le pouvoir au peuple avec Machiavel , 
que l'on établisse un gouvernement mixte avec Guichardin, si 
Thabitude, les mœurs de la nation,' et un certain branle donné 
depuis longtemps ne soutiennent pas l'état, sans une vraie li- 
berté , on est bientôt menacé du désordre ou de la tyrannie. 

Je viens de parler du gouvernement mixte, Guichardin nous 
propose en effet ici sa réforme*. Il voudrait que le prince fût élu 
à vie , et que son autorité fût limitée; qu'un sénat composé de 
membres des diverses familles nobles, accessible d'ailleurs à tous 
ceux que distinguent leur naissance , leur fortune ou leur sagesse, 
délibérât de tout , et préparât les lois votées pa? le peuple 
auquel on interdirait toute discussion publique des mesures 
proposées. On voit bien de quel côté penchent néanmoins ses 
désirs. Le prince et le peuple sont ingrats , dit-il , et le peuple 
plus encore ; le peuple est plus sujet à se tromper , et il souhai- 
terait que la part principale fût donnée à ce sénat, rêve de sa 
carrière qu'il ne put jamais réaliser. Mais que sera le prince dans • 
ce système? Si l'hérédité ne vient pas au moins procurer aux 
siens un éclat et un respect capables de le dédommager de soi* 
rôle presque passif, quel citoyen acceptera sans arrière-pensée 

» Esp. des Lois, XI, 2. — 2 Conûderazioni, I, 2. 



— m — 

d'ambition ces fonctions dénuées d'importance réelle? Si le 
peuple ne peut discuter librement ce qu'on lui propose , pourra- 
t-il s'éclairer , et son suffrage ne sera-t-il pas une pure cérémonie 
jusqu'au jour où il reprendra par la violence le droit de parler et 
de censurer? Machiavel voyait mieux en nous montrant le gou- 
vernement mixte s'établissant peu à peu et par la force des 
choses. Mais Guichardin était tourmenté par le spectacle de ce 
qui se passait sous ses yeux. Il ne pense en réalité dans tous ses 
plans qu'à Florence et à lui-même ; il se souvient des outrages 
dont on l'a poursuivi en 1 527, et déclare que celui qui rétabli- 
rait Tordre par la force pour déposer ensuite le pouvoir serait le 
bienvenu 4 . Mais les Lycurgue, les Solon, les Doria et les Wha- 
sington sont rares. Guichardin sait bien lui-même qu'une fois 
qu'on a goûté de la douceur d'être le maître on n'y renonce pas 
facilement 2 . Alexandre et Cosme de Médicis ont à deux reprises 
trompé ses espérances; et d'ailleurs ne l' eussent-ils pas fait, je 
ne sais si Florence dans sa situation, au milieu de l'Europe en 
armes, eût alors pu se maintenir, comme il le voulait, en conser- 
vant ce système d'inégalité entre les hommes et les villes qu'elle 
avait emprunté aux anciens. La transformation immédiate et spon- 
tanée n'était pas possible non plus, et les projets de Guichardin 
étaient de son temps condamnés à la stérilité comme sa patrie 
à la servitude. 



§ 2. R1C0RDI POLITICI ETCIVILI. 

ê 

L&sRicordi politici et civili, qui viennent après les Gonside- 
razioni dans le premier volume des Œuvres inédites, ne sont pas 
une publication entièrement neuve. M. Canestrini nous donne 
quati^jçent trois articles tirés du manuscrit autographe, et divisés 
en deux parties qui se répètent en quelques endroits , malgré de 
légères modifications. Ils ont été écrits à différentes époques , 

i I, 10. —2 Rûordi, 17. 



— 448 — 

mais copiés et recopiés de la main de Guichardin en 4 525, i 528, 
4529 , et même en 4530 et 4534 , avec des additions toujours 
nouvelles. Un assez grand nombre des sentences qui sont réunies 
sous le titre de RicorJi était connu dès la seconde moitié du 
XVI e siècle. Mais elles ont été souvent mutilées par les éditeurs 
ou les compilateurs pour des raisons diverses. Tantôt la prudence 
et la crainte de blesser des susceptibilités politiques ou religieuses 
ont fait adoucir la crudité de certaines maximes ; quelquefois la 
pensée mal comprise et corrigée a reçu un sens tout différent de 
celui auquel songeait l'auteur. Enfin le choix même que l'on 
faisait parmi les expressions différentes de ses sentiments en 
dénaturait l'esprit général. La première édition qui en parut fut 
celle de Corbinelli qui vivait en 4 576 à Paris, à la cour de Cathe- 
rine de Médicis. Ensuite viennent celles de Sansovino à Venise 
en 4578 et de Remigio Fiorentino en 4582. Leur collection 
comprenait environ cent cinquante articles. Lodovico Guicciar- 
dini, neveu de Fauteur, et qui lui-même écrivit les Commentaires 
de Flandre et des Pays-Bas en rassembla deux cent publiés à 
Anvers en 4 585, et dédiés au duc de Parme, Alexandre Farnèse. 
Cinelli, dans sa Toscane littéraire, ouvrage manuscrit déposé à 
la bibliothèque Magliabecchi , nous apprend que les Ricordi 
livrés à la publicité lurent extraits d'une copie donnée par com- 
plaisance à Flavio Orsini par un petit (ils de Luigi frère de l'au- 
teur, et que la famille en vit les éditions avec déplaisir. On se 
contenta jusqu'au cpmmencement de ce siècle de reproduire la 
collection de Sansovino et de Remigio. Le professeur Rosini lui- 
même n'y ajouta rien. M. Canestrini, à qui j'emprunte tous ces 
détails 4 , a pu enfin mettre sous nos yeux la totalité des sentences, 
et il nous est permis de juger si elles méritent Tépithète flatteuse 
i'aurei, et l'enthousiasme que professent pour elles ceux qui leur 
ont attribué ce titre, ou les reproches et les attaques des détrac- 
teurs de l'historien, entre autres de Pitti qui a fait un ouvrage 
exprès pour diminuer sa gloire. f 

* Préface du 2e volume des Œuvres Inédites. — 2 V Apologie des Capucci 
que j'ai citée. Archivio Storico, T. IV, part. 2; voy. p. 291.. 292, 335, 393, 
pe qu'il dit des Avvertimenti aurei. 



— H9 — 

On ne peut s'empêcher tout d'abord de remarquer la forme de 
l'ouvrage. Elle est un indice immédiat des qualités ou des fai- 
blesses de l'esprit de l'auteur. Or nous avons ici la quintes- 
sence des vues de Guichardin sur la politique. Son traité del 
Reggimento a un objet tout particulier. C'est une application au 
gouvernement de Florence du fruit de son expérience et de ses 
réflexions. Mais les Ricordi contiennent, sous la forme la plus 
générale, les principes qui l'ont guidé, et dans lesquels se sont 
résumés les mobiles de toute sa vie. Machiavel , voulant rassem- 
bler les résultats de ses observations, a systématisé autant qu'il 
l'a pu ses opinions, et ce travail a produit le Prince et les Discours 
sur Tite-Live. Il est possible, surtout dans le premier de ces 
écrits, de trouver un certain ordre selon lequel s'enchaînent les 
pensées et se suivent les chapitres. Guichardin s'est contenté d'é- 
noncer des sentences détachées qui témoignent d'une pratique as- 
sidue des affaires , mais qui n'ont pas une portée philosophique 
véritable, ni un lien étroit qui les unisse. Il ne les considère pas 
luwnême comme un monument de la science politique ; il n'a 
voulu écrire qu'un manuel qu'il faut relire souvent et presque 
apprendre par cœur, pour en avoir la mémoire fraîche 4 . C'est un 
formulaire commode dans un grand nombre de circonstances ; ce 
n'est pas une direction générale de la pensée. -Il ne remonte pas 
aux premiers principes., il ne descend pas aux- dernières consé- 
quences; il écrit tout ce qui s'est présenté à lui ; tout ce qu'il a 
eu l'occasion de voir et d'imaginer ; il s'en réfère pour les cas 
qu'il omet * à la discrétion et à l'expérience , sans indiquer de 
règle à suivre, ou de déduction nécessaire à faire passer de la 
théorie à l'application. 

Cependant il touche à tous les sujets; il aborde plus ou moins 
profondément toutes les questions, souvent avec une sagacité et 
une vigueur remarquables , quelquefois en proposant des solu- 
tions que ses intérêts particuliers ou le besoin de justifier sa con- 
duite contribuent à déterminer. 

Parmi ces maximes, il en est qui ont rapport aux idées géné- 

l Ricordi. 9, 310. — 2 U. 857. 



— mo- 
rales sur lesquelles reposent toute philosophie et toute politique. 
La religion, le gouvernement de l'Église ont aussi leur tour, ainsi 
que la constitution Florentine. Ce qui domine toutefois ce sont 
les remarques sur la manière dont les princes exercent ou doivent 
exercer le pouvoir, les préceptes utiles aux généraux d'armée, 
aux chefs de partis, aux agitateurs, ou à ceux qui veulent empê- 
cher les révolutions. Quelques sentences morales viennent s'y 
joindre ; enfin certaines observations sur l'économie domestique, 
sur les obligations qu'impose une famille nombreuse, sur les rap- 
ports qu'il est bon d'établir entre ses parents et ses amis , justi- 
fient en partie la qualification de civili ajoutée au premier titre 
des Ricordi. Pour apprécier le recueil entier , il faut essayer de 
mettre quelque ordre dans la confusion peut-être préméditée qu'a 
laissée régner l'auteur. Je commencerai par les considérations 
les plus générales et celles qui regardent les sujets de l'ordre le 
plus élevé. 

J'ai déjà signalé sa croyance à la force de la destinée ; il y re- 
vient à deux reprises dans les Ricordi : volentes ducunt, nolentes 
trahunt fata , dit-il 1 , en y ajoutant celte vue singulière que le 
monde est un cercle où les mêmes événements se reproduisent 
sans cesse sous d'autres noms*. La sagesse de Dieu est mise par 
lui hors de cause 8 ; c'est un abîme où nous ne pouvons pénétrer ; 
et il n'est pas bon de la faire intervenir dans les raisonnements 
sur les affaires humaines. Devrions-nous donc alors au moyen de 
l'expérience et de l'histoire apprendre à nous guider, sans jamais 
commettre d'erreur? — Non, répond-il, nos jugements sont 
courts; nous ne savons pas embrasser d'un coup d'œil d'ensenk- 
ble tout le détail infini des affaires 4 ; aussi le cours des choses 
nous échappe?, et nous sommes livrés à la fortune qui a une si 
grande puissance sur tout ce qui nous concerne 6 . L'avenir de- 
vient pour nous incertain, et prétendre le deviner, c'est s'exposer 
à mille mécomptes 7 . Mais le désir que nous avons de le connaître 
nous rend le jouet des astrologues. 8 



i 138, 302. — 2 76, 336. — 3 92. _ 4 69, 114, 137, 337, 302. — 5 362. 
fi 30, 31, 85, 274, 360. — * 23, 58, 114, 284. — 8 57, 207, 367. 



— 121 — 

La science est possible malgré les défaillances de notre esprit, 
et quand elle se joint à un cerveau ferme , elle rend les hommes 
presque divins. Mais combien de fois a-t-elle gâté les gens mé- 
diocres 1 . Ajoutez à cela que la pratique et la théorie sont deux 
choses bien différentes*, et que tel a l'intelligence des événe- 
ments, sans avoir le talent de se conduire au milieu d'eux. Que 
faut- il donc faire pour éviter Terreur 8 ? Mûrir son expérience *, 
et surtout ne pas se payer d'espérances chimériques. Le parfait 
n'existe pas pour nous ; le bien suffit, même le bien relatif, pour 
diriger le monde. B 

Quant aux sciences qui se vantent de régler les hommes, la 
philosophie et la théologie , elles s'occupent de choses au-dessus 
de la nature-, et servent plus à exercer les esprits qu'à trouver la 
vérité 6 . J'ai dit précédemment combien Guichardin faisait peu 
de cas de l'astrologie. La médecine est selon lui un art dans son 
enfance ; elle ne sait guérir que les maux ordinaires et peu dan- 
gereux ; mais les médecins , sûrs que leurs erreurs ne pourront 
se prouver, traitent le corps humain comme un sujet quotidien 
d'expérience. Le médecin est un animal détestable sans cons- 
cience et sans respect 7 . La jurisprudence n'est qu'une science 
confuse, un amas d'autorités , où la raison disparaît étouffée sous 
les livres, un travail de facchini plutôt que de doctes. 8 

L'histoire est une science conjecturale 9 . S'il est difficile de 
connaître au juste ce qui se passe de notre temps, à combien plus 
forte raison est-il malaisé de savoir ce qui s'est passé jadis ; sans 
compter que les anciens historiens , ne songeant pas à la ruine 
successive des cités , ont négligé de nous dire mille choses qui de 
leur temps étaient sues de tous. 

Guichardin professe donc une sorte de scepticisme à l'égard de 
toutes les sciences. Il veut que l'on s'attache h l'expérience per- 
sonnelle 40 , aux exemples que l'on a sous les yeux 44 ; il veut que 
Ton essaie de se faire sur les choses un point de vue général 4Î ; 
mais combien cela offre de difficultés ! L'homme sans doute veut 



t 47, 137. —2 35. — 3 108. — 4 10. _ 5 126. - 6 125. — 7 206— 8 208. 
— 9 141. — 10 10. — H 115. — 12 155. 



— 422 — 

naturellement le bien 4 ; mais que de circonstances contribuent à 
le rendre mauvais et à troubler son esprit ! Fragile * comme il 
Test, il lui faut des punitions pour le contenir, des récompenses 
pour T exciter. Ce n'est pas que le juste n'existe, indépendam- 
ment de la sanction qu'il reçoit parmi nous 3 ; Guichardin le re- 
connaît implicitement en avouant qu'au milieu des honneurs et 
du succès , il manque à l'âme une satisfaction qu'ils ne peuvent 
lui donner 4 ; mais cette vue n'est chez lui qu'un éclair. Sans être 
aussi absolu que Machiavel qui proclame la méchanceté du genre 
humain et sa sottise, il insiste sur les causes de nos erreurs et de 
nos faiblesses. Le bien , nous l'aimons, mais nous ne le jugeons 
guère que d'après nous-mêmes 5 . Notre esprit court, facile à 
lasser, ne sait pas saisir le vrai des événements 6 ; la prospérité l'é~ 
mousse ' ; l'adversité l'accable ; une foi aveugle, un espoir insensé 
l'exaltent 8 . Les causes*, la durée 40 , tout lui échappe ; et dans ce 
monde, la formule suprême, c'est que rien n'est absolu, tout est 
relatif 41 . Cette philosophie n'est pas neuve, ni profonde; mais 
elle explique la conduite vacillante de Guichardin; elle nous 
révèle la conception imparfaite qu'il avait du vrai, rattachement 
qu'il lui gardait au fond du cœur, et les infidélités , pour ainsi 
dire, dont il se rendait coupable à son égard. Ce qui fait qu'il 
est plus honnête et qu'il a moins de génie que Machiavel, c'est 
qu'il n'y a point chez lui de système en contradiction avec les 
tendances naturelles de l'âme. Il obéit aux circonstances et non 
à une théorie impitoyable. 

De cette philosophie se tire sa formule politique. Si Ton ne 
peut pas dire que le vrai soit inaccessible, mais s'il est presque 
impossible de le déterminer , le monde appartient m petit 
nombre qui en approche. Tout dépend de quelques hommes 4t , 
dit-il; £n conséquence il. faut que ce petit nombre gouverne. 
Guichardin sera donc le soutien du parti aristocratique. 

Sans être matérialiste comme Machiavel, il n'est pas dévot, 
ni ami de la papauté. J'ai déjà cité quelques-unes de ses pensées 

* 135, 4SI, 226. — 2 134. _ 3 145, 146. — 4 15, 16. — 5 122. — « 211. 

7 164. -81.-9 ni, 137. _ io 34, 325. — il fl. — 12 97, 292. 



— 123 — 

sur Luther. Il y en a d'autres dans les Ricordi sur la religion en 
général, les prières et les oeuvres, les dévotions particulières, les 
miracles. Ne combattez jamais contre la religion, dit-il; c'est 
une chose qui a trop de force dans les esprits vulgaires 4 . Trop 
de religion gâte le monde , affaiblit et trompe les esprits *. Gui- 
chardin se défend d'attaquer la foi chrétienne 8 ; mais s'il lui 
conserve un respect d'habitude et de contenance , il n'est pas 
enflammé pour «lie de l'ardeur qui fait les vrais croyants. C'est 
un esprit libre, raisonneur et politique ; il méprise les dévotions 
particulières excessives, et ne les croit guère efficaces 4 . Les 
œuvres lui paraissent bien supérieures aux oraisons et aux aus- 
térités 5 . Il ne veut pas qu'on prêche les difficultés de la foi 6 . Il 
ne croit pas que les miracles prouvent beaucoup, et à son gré 
de bonnes raisons vaudraient mieux que des prédictions et d'au- 
tres événements prodigieux du même genre 7 . Son langage 
est encore moins mesuré quand il s'agit des prêtres 8 . Leur am- 
bition, leur avarice, leur mollesse le révoltent. Il ne parle de, 
leurs vices qu'avec colère et désire leur ruine. L'ambition insa- 
tiable des papes, dit-il, ne peut se contenir; s'ils deviennent 
maîtres de Ferrare, ils voudront prendre la Toscane 9 . Ce sont 
là des sentiments singuliers chez un serviteur assidu des papes, 
et lui-même le remarque 10 . Mais c'est une des contradictions 
du génie italien de haïr la papauté, de ne pouvoir s'en passer et 
même de la servir. Elle a dans son gouvernement des parties 
trop blessantes pour que ceux qui la voient de près n'en soient 
pas heurtés ; elle est trop italienne , elle donne à l'Italie une su- 
prématie trop réelle , pour qu'elle n'en soit pas soutenue. Enfin 
ce condottiérisme que j'ai déjà remarqué dans Guichardin le 
maintient sous ses drapeaux, une fois qu'il s'est engagé. Pour- 
tant ce qu'il signale partout, c'est l'ingratitude de l'Eglise à 
l'_égard de ses meilleurs serviteurs 4 * ; il l : avait éprouvée personnel- 
lement , et il résume sévèrement son impression dans cette 

1 253. — 2 254. — 3 254. — 4 124. — 5 149. — 6 357. 

7 123. Particularité singulière, il croit aux esprits familiers, 211. M. Villari 
( Storia di Girolamo Savonarola) attribue cette croyance à l'influence du néo- 
platonisme de Marsile Ficin. — 8 28. — » 332. — io 346. — " 3, 251. 



— 424 — 

phrase du Ricordo CCXXVI où parlant des trois choses qu'il a 
de'siré de voir avant de mourir il ajoute: Hberato il mondo délia 
tirannide di questi scderatipreti. 

Le gouvernement de Florence a fourni à Guichardin plus 
d'une de ces réflexions qui composent le recueil des Ricordi 
Il admire sa patrie d'avoir conquis le domaine qu'elle possède au 
milieu des difficultés que lui suscitaient les belliqueuses popula- 
tions de la Toscane et la puissance ecclésiastique qui la borne 
presque de tous les côtés 4 . Mais il regrette avec Pétrarque de 
trouver en ses concitoyens plus de vivacité et d'esprit que de 
maturité *. Ce qui a fait la gloire de Florenee dans les arts, 
ce qui lui a donné une vie si active au moyen âge l'a empêchée 
d'asseoir solidement sa constitution. Quelle forme, en effet, faut- 
il préférer? Toutes ont leurs inconvénients et leurs défauts 3 . Sur- 
tout ce qu'il y a de choquant (et ici Guichardin parle presque 
comme Montesquieu) c'est que chacun croit que la liberté con- 
siste à gouverner *. L'État populaire est considéré par de sages 
citoyens comme le moindre mal 8 , et pourtant insatiable de 
liberté, le peuple est vraiment un fou, un monstre plein de con- 
fusion et d'erreur 6 . Il ne sait pas comprendre les affaires, il 
faut les lui diviser et perdre un temps précieux à de petites ma- 
nœuvres de parti 7 . Quand il est le maître c'est le règne des en- 
vieux et des ignorants 8 ; toutes les supériorités le bjessent et l'of- 
fusquent, et cependant connaît-il la justice véritable, lui qui se 
proclame surtout amant de l'égalité 9 ? A Florence les partis se 
sont toujours donné l'impunité, quand ils ont été les plus forts, 
et cette coutume a éternisé les troubles 10 . Pour que l'égalité sub- 
siste, il faut non pas que l'on ne puisse avoir plus de réputation 
et d'habileté; ihais qu'on puisse perdre sa place si la justice 
l'exige 14 . Toutefois le désir des richesses et la pauvreté du plus 
grand nombre entraînent toujours les révolutions 48 , et les prê- 
cheurs de liberté ont beau jeu, quoiqu'ils ne suivent que leur 
intérêt particulier sous couleur de l'utilité publique. 43 

1 353. — 2 403. — 3 354. — * 109. — 5 227. — 6 335, 345. — 7 197. 
8 400. — » 365. — »« 177. — il 233. — 12 241. 

13 328. Pitti reprend vivement Guichardin de cette maxime; Balbo l'approuve 
au contraire dans ses Pensieri, p. 43. • 



— 425 — 

Qui voudrait établir un gouvernement aristocratique pur à 
l'exemple de celui de Venise commettrait une grave erreur. Cet 
état n'est point naturel à Florence 4 . Deux formes de constitution 
y ont seulement quelque chance de succès : la république à 
cause des espérances qu'elle fait concevoir ; la suprématie des 
Médicis, à cause de la tradition , des intérêts qu'elle contente et 
de l'appui qu'elle a presque nécessairement de Rome. La tenta- 
tive que Ton a faite en nommant Soderini gonfalonier a prouvé 
quelle devait être l'issue de toute autre direction. Mais il est une 
classe digne d'attention, ce sont les grandes familles bourgeoises 
semblables à celle des Guicciardini ; elles n'ont pas contre elles 
les souvenirs de la guerre du premier peuple ; et en même temps 
elles présentent par leur richesse, leur considération, la valeur de 
leurs membres , plus de garanties que le peuple *; cependant il y 
a plus de probabilités pour la chute que pour la conservation de 
la république 3 , et les espérances fondées sur le peuple sont bien 
vaines, parce que les esprits ne savent pas se contenir*; ils veu- 
lent toujours plus de liberté , et bientôt on tombe dans la licence 
qui tous les jours rend plus imminente la tyrannie 5 . 

La tyrannie, tel semble devoir être le destin de Florence aux 
yeux de Guichardin ; non pas qu'il l'aime ; il voudrait, pour em- 
prunter à Nerli une expression qu'il applique au père de l'histo- 
rien, Piero Guicciardini, allargare lo stato, en obligeant le chef 
de l'état à s'appuyer sur les grandes familles bourgeoises qui fe- 
raient contrepoids. Mais il faut qu'il vive et qu'il agisse; et en 
conséquence, il nous dira quelque part quelle conduite il con- 
vient de tenir sous les tyrans. 

Ceux dont il s'agit n'avaient pas du reste été , au moins à l'é- 
poque où il écrit, vers 1 528 , bien terribles ni bien habiles. Ils 
n'ont pas compris que la violence était le plus solide fondement 
de leur pouvoir ; ils ont voulu gouverner populairement ; ils ont 
mis leurs sujets dans un état trop voisin de la liberté ; ils ont trop 
peu tenté d'associer une partie de l'aristocratie à leur domination; 
et d'abord ébranlés, ils ont en un moment succombé 6 . Ils de-* 

i 29, 212, 377. - 2 333.— 3 231.— 4 378.- 5 188,397.— 6 21, 203, 376, 402» 

9 



— 426 — 

vaient le prévoir ; car en temps de révolution la possession est un 
faible avantage contre l'emportement des esprits 4 . Ils auraient 
dû prévenir, s'attacher des hommes qui ne demandaient pas 
mieux que d'accepter le fait accompli , pourvu qu'on leur fit une 
part honorable dans le gouvernement. En effet , la violence est à 
l'origine de tous les états * ; et l'on est intéressé à ne pas changer, 
quand on a une situation tolérable, à cause des compagnons que 
Ton se donne 3 . Et qu'importe le nom de celui qui gouverne ? 
Si les prétendus partisans du peuple doivent être tyrans à leur 
tour, mieux vaut garder les premiers 4 . Ce qu'il faut, c'est ne 
pas être banni , ne pas s'exposer à vivre au dehors, sans réputa- 
tion % sans ressources , à mendier sa vie 5 . Le bon citoyen peut 
s'accoïnmoder avec le tyran , s'il ne dépasse pas les bornes, et 
même sa présence et sa participation aux affaires modéreront les 
effets du principe vicieux de la constitution 6 . Toute cette théorie 
est une justification de la conduite qu'a tenue l'auteur. Faut-il 
l'adopter avec lui? La liberté, malgré ses malheurs , n est-eUe 
pas le bien le plus désirable, et l'insistance , avec laquelle Gui- 
chardin revient sur cette pensée , n'est-elle pas la preuve du 
combat qu'il se livrait à lui-même? Je le crois. Je le crois en me 
rappelant ce qu'il dit des nécessités où l'on se trouve malgré soi, 
et si en réalité, il n'aimait pas le peuple, il n'aimait pas non 
plus la tyrannie ; il eût préféré cet état mixte où un grand per- 
sonnage, avec ou sans titre officiel, gouverne, aidé de l'élite in- 
cessamment renouvelée des citoyens ; et je veux voir sa pensée 
véritable à l'égard des tyrans , dans cette parole que j'ai déjà 
citée, où il déplore son infortune d'avoir assisté à la chûtè de sa 
patrie. 7 

Cette première partie des Ricordi est pour nous la plus inté- 
ressante à causé des renseignements qu'elle nous fournit sur les 
idées, les sentiments secrets , les incertitudes de l'auteur. Nous 
sommes ctirièux de ces recherches qui nous font pénétrer <feï» 
une âme ; il y a là une psychologie historique qui nous attache et 



i 369. — 2 317. _ 3 243, 275, 380. — * 276. — 5 379. — 6 Qg, 99, KO, 
101, 103, 1$0 ( 224, 228, 301, 304, 305, 330, 401. — 7 189. 



— 427 — 

nous émeut. J'imagine qu'au XVI e siècle il en était autrement. 
On analysait beaucoup moins qu'on ji' agissait , à la guerre , en 
politique, en religion. Tout se passait en coups de main et en 
coups d'état. Aussi ce qu'on devait goûter dans Guichardin , ce 
qu'on imprima à diverses reprises , c'est plutôt la série de pré- 
ceptes dont je vais parier maintenant. Dans ce siècle où Ton ré- 
duisait tout à l'instant même en principes d'action, où la morale 
se mettait en quatrains, on dut être charmé de ces alinéas brefs, 
rapides, nerveux, comme on en peut compter beaucoup dans les 
Ricordi. Toutes les matières d'état y sont traitées non pas ex 
professe , mais sous une forme qui se retient aisémeat et se 
grave dans l'esprit. 

Les princes y graissent avec leurs qualités, leurs défauts, 
leurs erreurs, leurs habiletés 4 . D'abord, dit-il , ils sont faits dans 
l'intérêt du peuple 9 et non pour eux-mêmes. Pourtant ils l' ou- 
blient soweflt. Mais qu'ils y prennent gjarde ; leur égoïsme nuit 
souvent à leur puissance , leur légèreté aliène leurs ministres ; 
leur ,ambition excessive les perd , témoin le duc Ludovic Sforza , 
çui, pour désirer l'Italie, a perdu même Milan 2 ; leur avidité 
leur fait tort. Ainsi le duc de Ferrare commet ujie faute en mo- 
nopolisant le sel et diverses autres denrées ; il doit laisser le 
peuple faire ce qui est de son emploi, le commerce 8 . La puis- 
sance avec la terreur qu'elle inspire doitsatisfaire les princes*; s'ils 
ont d'ailleurs besoin de précautions , qu'ils en usent, mais sans 
excès ; ainsi dans les négociations s'ils veulent tromper leurs ad- 
versaires, il peut être bon de commencer par tromper leurs pro- 
pres ambassadeurs ; leurs paroles an paraîtront plus franches et 
seront plus capables de faire naître la confiance 8 . Guichardin 
recommande une pratique de Ferdinand-le-Catholique } utile 
*" aHX.souypraifls absolus. C'est d'essayer le jugement de l'opinion 
.sur tours actes, en faisant courir le bruit qu'une mesure ser^ 
prise, et en la désavouant , si elle ne semble pas favorablement 
accueillie 6 . Il recommande aux princes et aux états qui sont fai- 

» 165, 170, 172, 173, 306, 314, 315. — 2 329. — 3 93, 316. - 4 40. 
5 2, 153, 245. — « 273. 



— 128 — 

Mes de ne point rester dans une neutralité qui leur attirera le 
courroux du vainqueur quel qu'il doive être. f 

Il y a aussi des préceptes sur la manière de se conduire avec 
les princes; il faut être ferme avec "eux, ne pas être comme un 
instrument dans leurs mains *. Guichardin nous dit qu'il a dû sa 
faveur surtout à ce qu'il agissait comme s'il n'avait jamais redouté 
de perdre son poste , cherchant le succès au risque de désobéir à 
qui l'employait. Pourtant il faut auprès d'eux de l'assiduité, de 
l'exactitude, de la probité. Le métier de subordonné est difficile. 
(Test aux ministres qu'on attribue les fautes des princes, en 
même temps qu'ils ont à supporter tout le poids du gouverne- 
ment 3 . Qu'ils observent donc les habitudes et les goûts de leurs 
maîtres 4 . Point de révolutions , point de conjurations 5 ; elles 
échouent le plus souvent 6 , n'aboutissent qu'à des changements de 
personnes; et celui qu'on élève devient votre ennemi 7 . 11 ne 
faut point compter sur le "peuple 8 ; il tourne à tout vent ; c'est 
un troupeau qu'on mène , et que contient toujours la terreur 
qu'inspire la puissance. Un général, un gouverneur ne doit 
pas être trop sévère ; une fois le calme rétabli par l'exemple de 
la punition, il faut souvent fermer les yeux, et, selon l'expres- 
sion du politique florentin, punir à quinze sous par livre •-. A 
verser le sang trop cruellement, on irrite ceux que l'on touche , 
et ceux-mêmes qui n'ont rien à souffrir 9 ; on mécontente et on 
desespère les peuples 10 ; alors il n'est plus possible de les ar- 
rêter ; pris entre eux et les souverains on est toujours sacrifié. 

Que de précautions , que de qualités sont nécessaires au poli- 
tique achevé 41 ! La dissimulation, d'abord ; la discrétion : point 
de lettres, peu de discours ; c'est une partie sérieuse que l'on 
joue, dans laquelle il faut garder tout son sang froid, toute sa 
présence d'esprit. Circonspect, prévoyant, ferme, l'habile homme" 
♦ doit savoir prévenir l'ennemi , gagner du temps, ne pas se lais- 
ser emporter par un excès d'espoir ; qu'il saisisse l'occasion , 

« 237, 238. — 2 90, 356, 359. — 3 170. — * 128. — 5 1Q, 20. - 6 52, 53. 
M2I. — 8 41, 175, 341. — 9 46, 260, 342. — 10 131. 
1 1 Pour ceci , je ne cite pas en particulier. H n'y a guère de maximes où ces 
règles générales ne soient exprimées. 



— 129 — 

abatte son ennemi et lui pardonne ; cela est utile souvent. En 
tout cas qu'il mènejusqu'au bout, et avec fermeté, l'entreprise 
commencée. On a vu les états les plus désespérés durer long- 
temps, et donner au secours le temps d'arriver. Ce qui est le 
plus sûr, c'est de bien voir quel est le plus fort, et de se tenir de 
de son coté 4 . C'est ainsi qu'on réussit. Mais il faut bien juger , 
et le bon jugement est ce qu'il y a de plus précieux selon Gui- 
chardin *. Il vaut mieux que le talent ; il est le fondement de 
l'expérience. Enfin qu'on ne s'arrête pas de peur de ne jamais 
atteindre le but. La vie est assez longue à qui sait l'employer. 3 
L'auteur nous donne aussi ses sentiments sur l'ambition, la 
richesse, la fortune, le counge la réputation, l'honneur. L'am- 
bition est légitime , dit-il , lorsqu'on se sent une valeur réelle ; 
il ne faut la condamner que lorsqu'elle n'est pas justifiée. La 
richesse est un puissant levier dans les entreprises ; pourtant il 
ne faut pas la chercher uniquement ; l'honneur doit passer avant 
elle , et une sage économie en tient lieu ; c'est une recomman-r 
dation sur laquelle Guichardin insiste *. Il ne faut pas dépenser 
sur ses recettes présumées , dit-il 5 ; il faut savoir la valeur des 
choses. Son père lui avait enseigné ces sages préceptes, où l'on 
reconnaît l'influence de l'esprit de commerce qui domine chez 
tous les Florentins. Ce qui doit, être désiré surtout, c'est la répu- 
tation ; elle avance les hommes et les fait réussir ; d'ailleurs la 
louange est par elle-même une des meilleures récompenses du 
succès. Toutes ces maximes sont tournées vers la politique , H 
en est de même de celles qui regardent les amis et les parents Q . 
Leur utilité est grande dans une ville ou sous un prince ; il faut 
apprendre à les ménager, les entretenir, les soutenir à son tour, 
pour s'en faire au besoin des appuis. Les enfants eux-mêmes 
peuvent devenir des moyens d'asseoir sa position. Ainsi, deux 
fois il recommande de choisir avec attention des maris pour ses 
filles, et donne une règle de modération, mais de calcul , dont il 
convient d'user en pareil cas. 7 

1 174, 176. MotquePitti a bien reproché à Guichardin. Apol. de' Capucci. 
Archivio Storico, T. IV, part. 2, p. 363. — 2 382. — 3 145, 320. 

4 45, 55, 384, 385, 386. — 5 56, 78. — 6 14, 87,266. — 7 106, 388, 



— 130 — 

Énumérer tous tes préceptes contenus dans les Ricardi serait 
infini. J'en omets un grand nombre qui, malgré leur généralité, 
ont évidemment un rapport plus ou moins direct à la vie de Fau- 
teur. Mais quelle est la conclusion que le lecteur tire lui-même 
de sa lecture? L'instruction qu'on y acquiert est-elle considé- 
rable ? J'ose dire que non. Guichardin montre encore mieux que 
Machiavel l'inanité de la politique prise comme science indépen- 
dante de la morale. Il a fallu tout le génie du Secrétaire Florentin 
pour construire son système ; encore repose-k-il sur de légers 
fondements, et un examen attentif en fait-il évanouir P artifice. 
Mais traitée par des esprits moins puissants , la doctrine ne peut 
prendre corps. Elle se disperse en une multitude de maximes 
détachées, sans lien, ni suite, qui souvent même se contredisent. 
On admire l'expérience des Italiens de cette époque ; on s'émer- 
veille de leur talent d'observation ; on apprend des recettes utiles 
dans quelques cas , mais dont l'application n'a rien d'infaillible 
\n d'absolu. La conclusion la plus vraie , et le précepte le plu» 
important est qu'il faut avoir un bon jugement *, et se rendre at- 
tentif. Mais que reste-t-il en outre à remarquer que l'événement 
ne démente presque aussi souvent qu'il le confirme? Le recueil 
de Guichardin est donc intéressant au point de vue historique ; 
c'est un témoignage curieux de l'importance exagérée qu'on a#* 
cordait à la science des expédients en politique ; mais son avan- 
tage réel est peu de chose ; et à côté de Machiavel, il ne méritait 
pas le titre pompeux qu'il a reçu de l'enthousiasme des fanatè*. 
ques de la politique italienne. 

Le mérite littéraire des Rteordi est hors de toute contestation. 
Parmi ces maximes, plusieurs ont retrouvé une place dans son 
histoire. C'étaient ôornnïe les pièces d'une mosaïque qu'il prépa- 
rait à l'avance, se réservant d'en raviver ou d'en éteindre un 
peu la nuance , selon le lieu qu'elles occuperaient , mais les 
polissant déjà et leur donnant tout l'éclat qu'elles étaient capa*: 
blés de recevoir dans leur isolement* Les autres sont cea lueurs 
vives et soudaines qui brillent à l'esprit , et qu il avait soin de 



232. 



— m 



I fixer aussitôt pour n'en pas perdre la valeur. Dans les. deux cas 

on a un témoignage de la spontanéité du talent de Guichardin , 
de son aptitude à perfectionner sans cesse le premier fruit de son 
i intelligence et les Ricordi font honneur à sa patience laborieuse. 

Ils ont aussi la qualité des pensées détachées en général. Libres 
k d'un entourage qui en change l'esprit et en dénature le fond par 

l'application, elles peuvent s'arrondir à l'aise ou laisser étinceler 
leurs facettes qui attirent l'attention et piquent la curiosité. Dans 
d'autres, moments , traduction soudaine des sentiments de 
l'homme, elles trahissent plus directement son âme qu'une 
œuvre plus apprêtée et plus soumise à l'observation des règles 
de l'art. L'âme y vibre en quelque sorte avec toutes ses affections. 
L'ambition, la colère, l'indignation, le mépris, le découragement, 
toutes passions dont fut possédé Guichardin , prennent un corps 
sous sa plume. C'est ici qu'il se livre à nous et qu'il cherche le 
moins à dissimuler ses mouvements. Il n'a même plus à garder 
les ménagements que lui impose la correspondance. Il croit paiv 
1er pour lui seul et parle tout haut Cette disposition ne lui a pas 
nui. La qualité la plus éminente des Ricordi n'est pas la finesse 
ou la délicatesse. Mais souvent la sentence a le sérieux et la gra^ 
\ité des maximes antiques, sans la même élévation, je l'accorde, 
mais avec une profondeur triste, un accent chagrin et morose 
qui leur donnent une véritable originalité. 

Les Ricordi peuvent prendre rang parmi les meilleurs recueils, 
de la même espèce. Ils portent le cachet du temps, sont surtout 
politiques, parce qu'ils sont écrits à Florence, dan6 la ville des 
méditations sur le gouvernement et au XVI e siècle , où la science 
dont ils traitent occupe surtout les esprits. Mais une fois la donnée 
première acceptée, on peut les prendre comme un modèledugenre. 
Sous les formes et avec les noms divers qu'ils avaient reçus , ils. 
étaient en possession déjà d'une estime reconnue. Le vrai texte ne. 
doit qu'aider à confirmer l'arrêt prononcé, et si j'ai blâmé plus 
haut, au nom des principes, l'épithète trop magnifique dont on 
avait décoré les awertimenti, j'imagine que c'est le mérite litté- 
raire du recueil qui contribuait à aveugler ses apologistes , et qui 
servait en partie de passeport aux erreursqu'il soutenait en morale. 



— \M — 



§ 3. DEL REGGIMENTO DI FIRENZE. * 

Le dialogue en deux livres intitulé del Reggimento di Firenze 
est l'œuvre politique la plus considérable de Guichardin. C'est le 
résumé de ses opinions sur le gouvernement de sa patrie , pré- 
senté sous une forme régulière. On y trouve un grand nombre 
des maximes et des développements qui ont déjà leur place dans 
les Osservazioni et les Ricordi. Mais ils sont repris et mêlés à 
un travail d'ensemble et de théorie, de théorie sur un cas parti- 
culier , je le reconnais sans peine , puisque j'ai déjà signalé 
l'espèce d'incapacité de l'auteur à se former des principes abso- 
lument généraux. Cependant nous avons ici, sous la forme la 
plus complète el la plus systématique, le meilleur de son esprit, 
la fleur de ses conceptions politiques, l'écrit en un mot sur lequel 
il faut surtout le juger pour lui donner un rang parmi les hommes 
d'état. Cet ouvrage a certainement été composé dans la meilleure 
période de sa vie, alors que mûri par les années et l'expérience 
des affaires, il n'avait pas encore été irrité par l'injustice ni aigri 
par les mécomptes de l'ambition. M. Canestrini croit que ce dia- 
logue fut rédigé vers 1 527 ou 1 529, quand la chute des Médicrs 
et l'éloignement où le laissèrent les républicains lui firent une re- 
traite et des loisirs forcés. Il te conjecture d'après l'examen des 
manuscrits qu'il a pu consulter 2 . J'aimerais mieux croire qu'il 
fut recopié vers ce temps là, mais que la composition en est un 
peu antérieure. Je l'imaginerais d'après un passagede la préface 3 , 
où il dit que les Médicis sont plus puissants que jamais. En outre 
cela concorderait avec les intrigues que signale Varchi * et qui 
précédèrent la révolution d'avril 4527. Il s'agissait de forcer la 
main aux maîtres de Florence et de les obliger à compter avec 
ceux qui avaient concouru à leur élévation. On sait que Jacques 
Salviati, Vettori, Filippo Strozzi, Luigi Guicciardini , parents ou 



1 T. II dos Opère Inédite. — 2 Ces renseignements sont lires d'une nol<* 
manuscrite que je dois à son obligeance. — ? p. 4 du 2« vol. -i- * Lin. II. 



— 4 33 — 

conseillers principaux des Médicis, inclinaient plus ou moins vers 
une réforme de la constitution qui eût restreint ou du moins réglé 
leur pouvoir. Niccolô Capponi, qui fut un peu plus tard gonfalo- 
nier de justice, était le chef désigné du mouvement. Il est possible 
que Ton ait prié Guichardin alors gouverneur de Romagne, inti- 
mement lié avec tous , et l'esprit le plus sérieux du parti , de 
dresser une sorte de programme des changements qu'il faudrait 
introduire. La ligne de conduite qu'il propose et les jugements 
divers qu'il prononce pourraient le faire supposer, ainsi que le 
choix des personnages qu'il introduit dans le dialogue. Sa con- 
clusion en effet est dans une certaine mesure négative , et con- 
forme à la politique d'expectative et de conciliation qu'il prati- 
quaitdansce moment. Enfin avec Bernardodel Nero qui représente 
les partisans modérés des Médicis , et son père Piero Guicciar- 
dini *, il a placé un Capponi et un Soderini. Or si Niccolô Cap- 
poni , était le principal citoyen qu'on pût mettre en avant dans 
cette circonstance, à côté de lui vient, comme représentant d'opi- 
nions plus populaires , Tommaso Soderini , dont la brouillerie 
avec Capponi fut en \ 529 si fatale au gonfalonier et à la répu- 
blique. * 

Quoi qu'il en soit de ces présomptions , le dessein de l'auteur 
n'est pas douteux. Il veut dans toute leur étendue exposer ses 
vues sur l'organisation de Florence. C'est suivant lui-même le 
projet idéal d'une liberté honnête 3 . M. Canestrini dans sa pré- 
face le loue fort, et lui attribue plus qu'à tout autre le désir de la 
liberté ; il insiste particulièrement , dit-il , sur la nécessité d'une 
vertu civile qui manquait aux Florentins, je veux dire la modé- 
ration dans l'exercice de la liberté. Il y a certaines réserves à faire 
sur ces éloges; mais néanmoins dans cet ouvrage, il paraît dé- 
sirer autre chose que ce que l'on serait en droit d'inférer d'après 
sa conduite. Il l'a compris lui-même, et , vers la fin de sa pré- 
face (Proemio), il s'excuse de paraître ingrat envers les papes et 
les Médicis qui l'ont comblé de faveurs, et lui accordent encore 
toute leur confiance. Alléguant l'exemple de Xénophon . citoyen 

i T. H, p. 18. -i Varchi, V, VI, VII, VIII. Scgtiill. -3 Proemio. 



— m — 

d'Athènes, et d'Aristote, disciple d'Alexandre, qui n'ont pas 
présenté comme le meilleur gouvernement , l'un celui de sa pa- 
trie , l'autre celui de son disciple , il ajoute que la volonté et le 
désir des hommes sont souvent en contradiction avec leurs con- 
sidérations sur les choses l . Il est attaché aux Médicis par leurs 
bienfaits ; mais il voudrait quelque changement dans leur pou- 
voir, el r amour de sa patrie', le besoin de la voir libre et heu- 
reuse doivent expliquer son livre. 

Dans le cours de l'exposition , il est moins hostile aux Médicis 
qu'on ne pourrait le supposer d'après ce préambule. Le nom 
même de l'homme qui est comme l'Ariste du dialogue, c'est-à- 
dire, celui dont les raisons prévalent, en est une preuve. C'est 
Bernardo del Nero , ce gonfalonier qui en 4 497 fut condamné à 
mort par le parti de Valori pour avoir connu, sans le révéler le 
secret d'une conspiration destinée à ramener Pierre de Médicis 
dans Florence*. Il représente avec Piero Guicciardini , père de 
l'auteur, qui prit une part modérée à la révolution de 4 494 et à 
la restauration de 4542, l'opinion la plus sage au gré de Gui- 
chardin, celle qui se rattachait à un compromis entre la liberté, 
ou du moins le pouvoir des grandes familles , quelques privilè- 
ges accordés au peuple, et la domination consacrée des anciens 
maîtres de Florence. Les interlocuteurs sont les deux chefs des 
partis opposés, Piero Capponi, le fougueux négociateur de 4 494, 
la tête de la faction des Ottiinali, et Paolantonio Soderini , l'un 
fies principaux citoyens de ja république, ami des mesures po- 
pulaires. 

Guichardfn raconte ou suppose que son père , accompagné de 
Gapponi et de Soderini , se rendit auprès de Bernardo del Nero à 
la campagne, quelques semaines après la fuite de Pierre de Mé- 
dicis, et qu'entre eux la conversation s'engagea sur les affaires 
publiques. 

Le choix de la forme du dialogue n'a pas été heureux pour 
Guichardin. Le dialogue exige une vivacité et une souplesse de 



i T. II, p. 6. — 2 Pitti , ApAog. de' Capucci ; Storia Fiorent. 1. Nardi, II. 
Puicc. Stor.d'Ital. III, 6. 



— 435 — 

pi style extraordinaires. Le génie d'un Platon , celui d'un Cicoron 

pj sont nécessaires pour mener à bien une entreprise aussi difficile. 

Machiavel, malgré son talent dramatique , n'a pas osé présenter 
&l sous une telle forme ses plans et ses conceptions. Lui seul à cette 
w/ époque était pourtant capable de courir un tel risque avec succès. 
vl Aussi Guichardin n'a guère réussi. Son esprit abondant et clair, 

I mais habitué aux déductions logiques d'un raisonnement suivi , 

' est hors d'état de reproduire les détours et les libertés d'une con- 

versation, où les arguments se mêlent, se pressent, se répètent, 
se sous-entendent, mais ne peuvent se développer d'une façon 
unie et doctrinale. Son ouvrage est sagement composé ; les par- 
ties s'en distinguent facilement ; les personnages et les caractères 
que l'auteur cherche à leur attribuer sont désignés sans embarras. 
Mais où est F enjouement, la grâce, l'agrément d'un entretien à 
la campagne dans une visite familière? Ce sont des hommes 
graves, des politiques d'un âge mûr, je leveux ; mais ces hom- 
mes avaient aussi leurs moments d'abandon, surtout entre eux , 
et c'était le cas de nous les montrer sous un pareil aspect. Leur 
manière de penser et de s'exprimer devait différer. La tradition 
est assez explicite sur ce point. Pourtant, sans parler de ceux 
qui sont moins connus, je ne retrouve pas dans le dialogue l'em- 
portement de parole, la vivacité que témoigne la conduite de 
Piero Capponî et dont la preuve se rencontre dans sa correspon- 
dance aujourd'hui publiée en partie 1 . Bernardo del Nero,Paolan- 
tonio Soderini , Piero Capponi , Piero Guicciardini sont des abs- 
tractions qui personnifient trois des partis de la république, celui 
de» Ottimati , celui des républicains et celui des PaUeschi mo- 
dérés. Capponi et Soderini exposent les opinions qu'il s'agit d& 
réfuter; Bernardo les critique et développe celles que l'auteur 
préfère. Guicciardini n'est là que comme une sorte d'utilité. Son 
Sis l'introduit dans la conversation, pour justifier ce qu'il a dit 
dans sa préface, qu'il tient de lui le récit. La seule figure qui , à 
de rares intervalles, prenne quelque coloris, c'est celle clu vieux 
Bernardo. Encore est-ce surtout lorsqu'il exprime ces maxime^ 

i Archivio Storico, T. IV, part. II. 



— *36 — 

de découragement et de de'sespoir qui sont au fond de l'âme de 
Guichardin. Le dialogue n'y est pour rien, et peut-être, dans un 
ouvrage d'une autre espèce , aurions-nous retrouvé les mêmes 
accents empreints de plus de force et de réalité , en même temps 
que de plus de naturel , si Guichardin eût parlé plus simplement 
en son nom. Le style est d'ailleurs d'une élégance exacte et ferme 
comme tout ce qu'il compose avec soin. Mais la familiarité, l'ex- 
pression pittoresque en sont bannies. Les personnages parlent 
comme s'ils écrivaient. Les tours libres et originaux Ju dialecte 
florentin, les proverbes , les allusions y font défaut. 

Le dialogue s'ouvre par quelques compliments de condoléance 
adressés à Bernardo sur sa retraite forcée. Il répond qu'il se 
plaint moins de l'inaction à laquelle il est condamné que de 
la révolution dont il est le témoin, surtout quand il se rap- 
pelle que les mouvements de ce genre ont toujours.été funestes 
a sa patrie. Soderini lui objecte que le dernier changement a en- 
fanté la liberté sans coûter de sang à Florence. Bernardo refuse 
le débat ; mais Guicciardini l'y ramène avec deux paroles qui me 
paraissent donner la mesure de l'esprit de l'ouvrage et de l'art 
qui a présidé à sa composition. Ne nous refusez point, lui dit-il, 
les conseils de votre science , que vous n'avez pas acquise dans 
les livres des philosophes, mais en observant et en agissant, ce 
qui est la vraie manière de s'instruire en politique 4 . Puis, ajoute 
Capponi , ne redoutez point la cpntradiction ; si nous vous con- 
tredisons , ce sera pour vous permettre d'expliquer votre pensée 
mieux et plus complètement 8 . Bernardo se laisse persuader; il 
avoue qu'il regrette les Médicis. En effet, dit-il, en s'appuyant 
de l'autorité du platonicien Marsile Ficin, le gouvernement d'un 
seul vaut mieux que celui de plusieurs, et celui de tous. — Le 
gouvernement d'un seul , lui répond-on, est excellent, s'il est le 
résultat d'une acceptation libre et s'il est bon ; autrement il est 
le pire. — Mais , reprend Bernardo , comment savoir s'il est 
bon, autrement que par ses effets. Le. bien-être des gouvernés 
est le seul but du gouvernement, et il ne reste qu'à considérer 

* T. 11, p. 13. —a T. Il, p. 14. 



— 437 — 

si l'état de Florence était meilleur avant ou après la révo- 
lution. 

J'interromps ici l'exposition du dialogue pour protester contre 
cette doctrine qui est en réalité le fondement des vues deGui- 
chardin. Elle n'est pas nouvelle chez lui ; elle a été souvent re- 
produite depuis dans mainte autre circonstance ; mais elle n'en 
est pas moins dangereuse. On comprend bien que le XVI e siècle 
la professât. À le bien prendre, son principe est purement ma- 
tériel , et les partis peuvent s'en servir comme d'une arme à deux 
tranchants. Machiavel l'a montré en le développant tantôt au 
profit de la liberté , tantôt au profit de la tyrannie. Mais il y a 
dans la société humaine autre chose qu'un désir de bien-être 
obtenu plus facilement au moyen de la communauté, autre chose 
qu'un simple contrat de défense mutuelle ; il y a une affinité 
mystérieuse et naturelle qui unit les hommes ; et comme leurs 
rapports ont une autre origine que la seule loi de l'intérêt, d'au- 
tres principes doivent aussi les régler. Non ! quoique la politique 
soit dans une certaine mesure une science de l'utile, elle ne peut 
point , sans se contredire dans ses affirmationset se détruire dans 
ses résultats, négliger d'autres lois qui la dominent ; et il faut le 
répéter , l'intérêt , le bonheur, le bien-être doivent souvent céder 
la place à des aspirations d'un ordre plus relevé. Les peuples ne 
sont point des troupeaux dont le bon état matériel justifie le 
berger, La justice, le droit , la dignité humaine, qui naît du res- 
pect du droit et de la justice, sont les premières choses qu'on 
doive considérer dans un état ; et je ne puis admettre que pour 
comparer deux gouvernements , on examine seulement lequel 
rend les sujets le plus tranquilles et le plus heureux ; on en vien- 
drait sans peine, et on en est venu plus d'une fois à la conclusion 
que Guichardin met ici dans la bouche de Bernardo, c'est que la 
tyrannie est encore la situation la plus commode et la plus favo- 
rable à la satisfaction des intérêts , par conséquent , celle qu'il 
faut préférer. 

Pour comparer l'état précédent au nouveau, poursuit Bernardo, 
il faut savoir quel gouvernement va produire la révolution encore 
à peine ébauchée. Ici Capponi et Soderini se divisent suivant 



— 438 — 

leurs inclinations. Chaque cité , dit le second , a son gouverne- 
ment naturel , et celui de Florence c'est la liberté. — Mais, lui 
objecte-t-on , qu'est-ce que le gouvernement naturel? Est-ce 
celui qui plaît généralement aux esprits, ou n'est-ce pas plutôt 
celui qui convient le mieux, et qui est le plus capable d'assurer 
la prospérité de la nation ? Capponi à son tour avoue son dessein 
d'établir une constitution libre , mais aristocratique. Savonarote- 
l'a rendue populaire ; mais il a l'espoir de la ramener par un 
nouveau changement à la forme qu'il désire. Bernardo le réfute. 
La domination des grands , il le reconnaît , pourrait être excel- 
lente. Mais à Florence un seul régnera , ou la foule sera la maî- 
tresse. On veut l'égalité ( et disons-le en passant , c'est ce désir 
d'une égalité absolue et injuste qui a tué là comme partout ail- 
leurs la vraie liberté) ; enfin les esprits sont trop inquiets, et les 
grands eux-mêmes ne savent pas s'entendre. Savonarole n'a fait 
qoe précipiter- une catastrophe inévitable. — Capponi rappelle 
les vieux souvenirs de Maso des Albizzi ', de Niccolo dà Uzzano , 
de son bisaïeul, avec lequel les grands soutinrent le poids des 
affaires et rendirent la république glorieuse au dehors , prospère 
au dedans. Il y eut des causes particulières à cette époque <le 
la stabilité du gouvernement, ditdel Nero , entre autres l'ef- 
froi qu'avaient inspiré les Ciompi, et la fatigue du peuple; puis 
f ordre ne dura pas longtemps. Enfin l'on ne peut nier que les 
Médicis n'aient été des tyrans modérés , et qu'ils n'aient évité les 
reproches de cruauté et de violence que l'on adresse générale- 
ment à ce genre de pouvoir. 

Capponi et Soderim font alors successivement le procès à la 
domination des Médicis, et énumèrent tous les griefc qu'ils <aàt 
■contre eux. Leur gouvernement était plein dedéfeuts , dit le pre- 
mier ; la justice civile était naturellement corrompue à cause de 
la faveur qu'ils accordaient à leurs amis, et elle était tombée «dans 
le pins grand discrédit ; il en était de «ûême de h justice crimi- 
nelle. Ce qui chez l'un était péché mortel, pour l'acre létaît 
rémëi à peine. Les honneuns se distribuaient sans égard pour les 

t Goicc. 9tor.>Fierern. Op.lneft.lH, ch. I. Machiavel, Stor. Manant. JJI et IV. 



— 439 — 

droits acquis p&r le mérite et la naissance. Les charges s'aggra- 
vaient sans cessé à cause de l'arbitraire; et c'est à eux que l' on doit 
l'invention de l'injuste décima scalata , ou impôt progressif. 
Dira-t-on que leur politique extérieure rachetait les défauts de 
leur conduite au dedans ? Selon la coutume des tyrans , ils ne 
gouvernaient que pour eux-mêmes ; car le despote n'a jamais en 
vue que ses intérêts particuliers. L'entreprise de Volterra, la 
guerfe contre le pape Sixte IV, l'alliance des Sforza et des Orsini 
avaient pour motifs les haines personnelles , les desseins domes- 
tiques <ïe Laurent le Magnifique» C'est pour subvenir aux «m* 
barras de sa maison de banque qu'il a soulevé les Pazzi par la 
plus «riante injustice , et dans la répression de la révolte , cet 
homme que Ton proclame si humain , ne s'est-il pas montré bar- 
bànemefcl cruel? — Soderini reprend à son tour la parole, et 
approuvant les raisons qu'a alléguées Capponi , il ajoute que par 
leurs mariages avec des femmes étrangères Pierre et ses fils ont 
«cessé de mériter le nom de Florentins. Enfin revenant sur le 
principe mis en avant par Bernardo, il déclare que la tyrannie 
même douce a les effets les plus désastreux, en abaissant les 
âmes , et en détruisant les semences de la vertu dans les cœurs. 
C'est au tour de Guicciardini de se foire entendre ; mais il se 
récuse dans le débat , et veut rester impartial entre les rivaux. 
Bernardo va développer ses premiers arguments e* combattre 
i&ix dé ses adversaires. 

La liberté, leur dit-il, n'est souvent qu'un nom, et si beau- 
coup lu réclament, en réalité, peu la désirent. Il ajoute que les 
gouvernements institués pour les gouvernés doivent se juger par 
teurs fruits et non par leurs principes. En vain Soderini essaie 
de répoudre que la liberté et l'égalité ont de grands avantages 
malgré leurs inconvénients , que d'ailleurs c'est le besoin du plus 
grand nombre et surtout de la classe moyenne , laquelle est le 
fondement et la force des états * . Bernardo ne se laisse pas con- 
vaincre. Saisissant au vol l'espèce de confusion que son interlo- 
cuteur a faite en unissant la liberté et l'égalité, deux choses très- 

« T. II, p. 56. Cf. Àristote, Pol. V] , 2, 9. Éd. Barth. St. Hih 



— HO — 

différentes, il distingue deux sortes d'égalité , l'une qui consiste 
en ce que tous sont également soumis aux lois , l'autre en ce que 
tous participent également au gouvernement. La première est 
bonne, dit-il , la seconde est mauvaise ; c'est un élément de trou- 
bles perpétuels; c'est l'occasion de mille entreprises ambitieuses, 
c'est la source des malheurs des cités. * 

Bernardo poursuit : le gouvernement démocratique a les plus 
graves inconvénients. Les honneurs s'y donnent mal , ce qui est 
vrai pour les magistratures de second ordre qui demandent des 
choix spéciaux, et par conséquent chez les électeurs des lumières 
que le peuple ne peut avoir *. Le tyran saura mieux que lui dis- 
cerner les gens capables de remplir les charges, et résumant sa 
doctrinequi est toujours celle de l'intérêt, Bernardo ajoute : mieux 
vaut avoir affaire à un méchant qu'à un fou. — Soderini repré- 
sente qu'il est des moyens de corriger les égarements du suffrage 
populaire. En obligeant les candidats à réunir les deux tiers des 
voix, ce que les Florentins appellent vincere per lepiù fave, on 
est plus sûr d'avoir des hommes de mérite qu'au moyen de la 
majorité simple {la meta). — Cela est vrai , dit Bernardo; mais 
la force du mouvement populaire obligera le conseil à voter per 
la meta , forme d'élection qui laisse un plus libre accès à l'in- 
trigue et à l'ambition 3 . 11 continue et déclare que le peuple 
n'aura pas le discernement et la modération des Médicis ,.en ce 
qui concerne les familles * ; il aura ses exclusions et ses préfé- 
rences systématiques et persistantes ; il élèvera les maisons sans 
noblesse. Les Médicis, il est vrai, étaient obligés de tenir à 
l'écart certaines personnes. Mais s'il est également injuste d'a- 
baisser et d'élever ceux qui ne le méritent pas, dans le second cas 
l'intérêt public éprouve plus de préjudice, et sous ce rapport, le 
gouvernement populaire a l'infériorité. 

Les charges seront aussi mal établies par le peuple ; il pour- 
suivra toujours les amis de l'ancien état de choses, ce qui est 

1 T. H, p. 57. — 2 Dans une certaine mesure, ceci ne contredit ni Montes- 
quieu, II, 2, Esprit des Lois , ni Aristotc, Pol. 111,6, 10, édit. cit. 

3 C'est ce qui arriva en effet. — 4 Ceci fait allusion à l'importance du classe- 
ment des familles dans la société politique florentine. 



— U4 — 

injuste 4 ; car enfin sous le tyran il faut bien que l'on vive, par 
conséquent qu'on le ménage 8 . S'inspirant de la doctrine que j'ai 
expliquée dans les Ricordi , Bernardo proclame que se mettre en 
opposition avec lui pourrait obliger à quitter la patrie , et que par 
suite il ne faut pas blâmer celui qui aide le puissant et cherche 
au moins à tempérer les maux de son autorité. N'est-ce pas une 
théorie commode pour les hommes dont l'ambition parle plus 
haut que la conscience? Un sentiment italien , c'est ce besoin de 
la patrie qui fait regarder l'exil comme la pire des choses, senti- 
ment honorable le plus souvent, mais qui, porté à l'excès, en- 
fante de condamnables transactions, on le voit , comme de nobles 
dévouements. Pour les impôts, continue del Nero , à quoi bon 
tant se plaindre des Médicis? On verra que la situation de Flo- 
rence, et l'accroissement de la richesse mobilière rendent bien 
difficile de les asseoir avec égalité. 

La justice sera mal rendue sous le peuple ; en effet , on aura 
plus souci de le contenter en vue des élections , que de bien 
remplir son office. Sous les Médicis, en somme, elle était passa- 
blement administrée , et la justice criminelle sera livrée après 
eux à la passion politique. En mettant ces paroles dans la bou- 
che de son personnage, Guichardin songeait sans doute au juge- 
ment précipité dont fut victime Bernardo 8 . Enfin les lois somp- 
tuaires étaient jadis mieux observées. 

La politique extérieure et d'agrandissement a plus d'avantage 
à être conduite par un seul. Le gouvernement du grand nombre 
(governo largo) a sous ce rapport de grands inconvénients. La 
publicité des débats nuit au secret et à la promptitude de l'expé- 
dition des affaires. Les instructions ne peuvent se donner aux 
ambassadeurs avec la même précision ni la même discrétion. 
Les délibérations politiques de la foule ressemblent à des consul- 
tations de médecins trop nombreux , qui ont peine à se mettre 
d'accord , et perdent de vue leur objet principal. Les ambassa- 
deurs eux-mêmes, hommes privés, et n'ayant dans la réussite de 

i C'est ce que conseille et loue Pitti, Apol. des Capucci, p. 341, 342. 

2 Voyez les Bieordi cités plus haut. 

3 Cf. Storia Fiorentina, Op. Ined. III, ch. XV. 

10 



— U2 — 

la négociation qu'un intérêt de patriotisme, se laisseront corrom- 
pre par les présents des princes. En définitive, il n'y a dans l'état 
populaire, ni secret, ni célérité, ni résolution. 

Veut-on considérer ce qui regarde la guerre? On sera mal 
servi par les condottieri , en butte à la jalousie et aux soupçons 
des citoyens *, et à qui d'ailleurs on marchandera les récom- 
penses comme ne le ferait pas un souverain éclairé sur se_s néces- 
sités. Gardera-t-on la neutralité? Sans doute elle a réussi aux 
Vénitiens ; mais ils étaient assez forts pour que la victoire d'aucun 
des deux partis ne mît leur existence en péril. Florence est-elle 
dans la même situation? Qu'on ne prétende point qu'on fera 
comme les Romains qui avec l'état populaire ont su agrandir 
leur empire. Des circonstances spéciales leur sont venues en aide, 
et d'ailleurs l'esprit du peuple romain était la guerre. Florence 
est loin de jouir d'un tel tempérament. Pourtant le peuple dans 
son imprudence se laisse entraîner, et à quels abîmes ne marche- 
-il pas. Les circonstances sont bien difficiles. La révolte de Pise 
est un terrible embarras, et la présence des Français en Italie un 
grand danger pour la nouvelle république. Soderini réplique qu'il 
vaut mieux être libre et se bien gouverner qu'avoir l'empire. 
Sans doute, répond Bernardo, mais ici perdre l'empire,c'est tout 
perdre. Il faut l'avouer , la grandeur des Médicis était celle de 
Florence ; les désordres actuels des finances égalent , pour le 
dommage qu'ils causent , les dilapidations des Médicis , et en 
somme, la tyrannie tant détestée était douce. 

Mais, dit Soderini, vous prenez en exemple nos temps encore 
confus, et l'époque si calme et si bien assise de Lorenzo. En con- 
tinuant de vivre , le gouvernement populaire s'améliorera. Je le 
souhaite, dit Bernardo, s'il dure. Toutefois, sous Pierre même, 
les choses n'étaient pas empirées comme on le prétend. Les Mé-* 
dicis ne pouvaient dépouiller les formes de la république sans 
révolter tout le monde et amoindrir leur pouvoir en abaissant 
Florence. Avec eux la situation se trouvait naturellement équi- 
librée, au lieu que l'un des principaux défauts du nouveau gou- 

i Cf. l'affaire de Pagolo Vitelli. Storia Fiorentina. Op. Ined. III, ch. XX. 



— *43 — 

vernemeot est la manque d'assiette , auquel on n'a pas encore 
trouvé de remèSe. En trouvera-t-on un? Le problème est diffi- 
cile à résoudre. Les vieux états sont malaisés à réformer ; les 
cités sorties de leurs conditions de stabilité ne peuvent se remettre ; 
et le retour de Pierre lui-même accroîtrait le désordre sans 
réparer fe mal. Il eût mieux valu qu'il ne fût pas parti. Pour 
vous , continue Bernardo , montrez que vous aimez la liberté , 
sachez vous contenter de l'égalité , et prenez garde que votre 
grandeur même ne vous rende suspects à un peuple ombrageux. 

ki se termine le premier livre qui contient la discussion du 
fait historique, tel qu'il se présentait aux contemporains, et qui 
par la bouche de Bernardo del Nero nous laisse comprendre le 
véritable jugement que portait Guicbardin des choses de son 
temps. Le second livre a un caractère différent , au moins dans 
sa plus grande partie. C'est l'utopie en quelque sorte caressée 
par V homme d'état; c'est le développement de la constitution 
qu'en dehors de toute influence de la nécessité , il aurait voulu 
voir régner dans sa patrie. 

Le lendemain de l'entretien qui fait la matière du premier 
livre, la conversation recommence entre Bernardo et ses interlo- 
cuteurs. Bernardo , en songeant aux raisons qu'il a exposées la 
veille, n'a fait que s'en persuader davantage; mais cependant il 9 
le désir de connaître quels arguments on peut lui opposer ; il 
prie donc Capponi et Soderini de développer leur opinion comme 
il a développé la sienne. 

Capponi lui répond. Les conspirations réussissent ordinaire- 
ment mal , dit-il ; si donc il a couru des risques pour chasser les 
Médicis, c'est qu'il l'a cru plus honnête et plus utile. Cet appel 
à l'honnêteté et à la justice mérite d'être signalé *. Capponi 
semble avoir le privilège des réflexions de cette nature , et s'il 
parut chimérique à Guichardin et aux hommes de son école , ils 
ne purent lui refuser une élévation d'âme, qui h bien examine? 
l'histoire, fut l'héritage de cette illustre maison. 

La domination des Médicis était injuste , reprend Capponi , et 

1 T. Il, p. 114 et 115. 



— U4 — 

même elle blessait le principe de l'intérêt de l'état. Est-il, ajoute- 
t-il , une situation plus malheureuse et plus préjudiciable que 
celle où l'on ne peut rien faire sans en demander la permission 
préalable 4 . Même à l'extérieur le gouvernement populaire sera 
bon et si l'on n'augmente pas le "domaine , au moins on le con- 
servera et on sera libre. S'il le faut les Florentins sauront s'armer 
comme leurs pères. Tout cela serait excellent , réplique l'impi- 
toyable Bernardo ; mais les mœurs s'opposent aux institutions 
nouvelles; les sujets , ne sentant plus une main ferme pour les 
contenir, se soulèveront de toutes parts; et dans une armée 
nationale la discipline sera bien difficile à maintenir. — Pour- 
tant , dit Soderini , un bon gouvernement doit offrir sécurité , 
dignité, éclat; et la dignité et l'éclat de Florence sont inséparables 
de sa liberté. * 

Ici la discussion s'arrête; les opinions opposées tiennent bon 
chacune de leur coté, malgré des réfutations réciproques. Guic- 
ciardini prend alors la parole et prie Bernardo d'exposer quelles 
sont ses propres vues sur le meilleur gouvernement, puisque ni 
celui des Médicis, ni celui du peuple ne peuvent convenir. Ber- 
nardo y consent, tout en s'excusant beaucoup, et à cet endroit 
commence réellement la seconde partie de l'ouvrage , celle qui 
tout à fait théorique est le résultat des méditations de Guichar- 
din. 3 

Les gouvernements, dit Bernardo, ont leur cause dans leur 
origine ; il faut donc remonter à leur principes pour les établir. 
Peut-être le pouvoir d'un seul serait-il désirable comme le 
moindre mal. Pourtant il paraît, comme celui des Ottimati con- 
traire aux habitudes de la cité, et il ne reste que l'état populaire. 
Seulement il faut en trouver une forme qui, convenant à la nature 
et aux humeurs de Florence , prévienne les dangers inhérents à 
la domination du peuple. En effet le peuple peut aussi devenir 
tyran, et il faut tacher de concilier l'expédition des affaires et de 
la justice avec la liberté. 



t T. II, p. 110. — 2 T. H, p. 127. 
3 T. II, p. 128. 



— Uo — 

Le fondement d'une pareille constitution l , c'est d'abord le 
Grand Conseil f , composé de tous les citoyens à qui leur âge et 
leur naissance donnent les droits politiques. Mais il est trop 
nombreux et il s'y trouve trop de gens peu instruits pour qu'on 
lui confie la délibération de toutes les mesures importantes. Rien 
ne se fera sans son approbation. Mais ici se bornera son influence, 
et il ne pourra réclamer aucune initiative dans la direction du 
gouvernement, ni dans la proposition des lois. Au dessus du 
Grand Conseil se trouvent les magistratures spécialement char- 
gées de l'administration de la justice, de la garde de la liberté et 
de l'expédition des affaires. Des pouvoirs confiés pour un long 
temps deviennent un danger pour la liberté ; il faut prévenir le 
péril en diminuant la durée des fonctions ou la grandeur de la 
puissance. Bernardo penche pour ce dernier parti et demande que 
le Gonfalonier, dont l'influence sera diminuée, soit nommé à vie. 

Cette proposition soulève diverses objections de la part de 
Guicciardini. L'exemple des rois de Sparte, allégué par son in- 
terlocuteur, ne peut être admis, dit-il; car si la république des 
Lacédémoniens eût été libre dès le principe , Sparte n'eût point 
eu de rois. Celui des consuls de Rome montre que la durée peu 
étendue des fonctions se concilie avec une grande prospérité. 
Enfin l'exemple de Venise , qui a été cité aussi , ne prouve guère ; 
il y a trop de différence entre cette ville et Florence dans la si- 
tuation et dans l'esprit public pour que l'on puisse conclure de 
l'une à l'autre. Bernardo s'efforce de démontrer que le petit 
nombre de citoyens qui jouissent de tous les droits dans sa patrie 
la fait ressembler à son aristocratique émule. Soderini qui a ; 
rempli une ambassade à Venise est appelé en témoignage , et 
donne raison à Bernardo. 

Guichardin ne se trompe-t-il pas ici ? Le nombre des hommes 
admis au pouvoir ne fait pas l'esprit de la cité. Malgré le petit 
nombre de ceux qui sont appelés aux charges à Florence , cette 
république est démocratique dans ses tendances et ses besoins; 

1 Ici surtout il est bon de voir l'appendice, sect. 6. 

2 C'est dans les attributions à donner au Grand-Conseil que Guichardin 
diffère plus qu'ailleurs de Giannotti et des autres publicistes démocrates, 



— 446 — 

jamais le pouvoir d'une aristocratie n'y fut souffert sans luttes 
ni contestations. L'auteur l'avoue implicitement, en déclarant 
que la domination des Ottimati ne peut s'établir. À Venise an 
contraire dans le sein môme de cette aristocratie , presque aussi 
nombreuse que la démocratie florentine, la concentration des 
pouvoirs dans un petit nombre de mains, le respect des institu- 
tions oligarchiques étaient devenus la règle de l'État. Les no- 
bles fortifiaient contre eux-mêmes les magistratures qui absor- 
baient la puissance, tandis qu'à Florence les citoyens voulaient 
toujours arracher à leurs chefs l'autorité dont ils les avaient 
revêtus. Florence ne trouvait en aucune façon dans ses # mœurs f 
ses habitudes, ses traditions, les principes qui déterminaient le 
caractère de sa rivale. 4 

Cependant la discussion se poursuit. Il est inutile de faire deux 
gonfaloniers, puisque le premier magistrat de Florence , contenu 
dans son autorité et obligé de rester dans le palais , n'a pas besoin 
d'être surveillé par un collègue, ou remplacé pendant ses absences 
au dehors. On a dit que la perpétuité du gonfalonier découra- 
gerait les ambitions légitimes, capables de prétendre à ce haut 
rang. Mais la longue durée du pouvoir fera qu'on aura moins 
sujet de le désirer; on pourra dans d'autres fonctions faire briller 
sa capacité; enfin pour donner plus d'éclat au titre de Prieur, 
on transférera la Seigneurie dans un palais spécial , et on en 
nommera les membres aux deux tiers des voix dans le Grand 
Conseil. Un autre projet serait de placer la Seigneurie à la tête 
du Sénat et du Grand Conseil , en lui enlevant d'ailleurs toute 
action directe sur le gouvernement. L'autorité principale doit se 
concentrer dans cette assemblée que les Romains appelaient 
Sénat , que les Vénitiens nomment Pregadi. A Florence, il y en 
avait une image dans l'ancien conseil de Credenza et celui des 
Septante, puis des Quatre-vingts , établis le premier en 4 480, 
le second en 1 495, à la chute des Médicis. Les membres doivent 
être choisis pour trois ou quatre ans au moins ou à vie ; il est boa 
qu'ils soient cent cinquante pour comprendre dans leur sein 

1 Voy. Montesquieu, E$p. des Lois, II, 3. 



— 147 — 

tous les gens de mérite. Ce conseil délibérera des choses impor- 
tantes qui regardent l'État, telles que la paix, les alliances, la 
guerre, les engagements des troupes*, l'élaboration des lois et 
règlements, l'élection des ambassadeurs et commissaires. Mais, 
comme certaines affaires peuvent exiger plus de promptitude et 
de secret , une commission de dix personnes choisies dans le sein 
de ce conseil , renouvelée tous les six mois et semblable à la 
Junte de Venise, pourra être appelée par le gonfalonier dans les 
cas pressants et agir , sans pourtant conclure les grandes affaires. 
Toutes ces dispositions serviront à tenir en bride le gonfalonier à 
vie, et d'ailleurs, comme l'égalité absolue est impossible, il y 
aura làdes'degrés divers proposés aux ambitions curieuses de se 
distinguer. 

Bernardo est d'avis de supprimer la distinction en Quartiers 1 , 
en Arts majeurs et mineurs, toutes choses qu'a enfantées la 
la situation de la ville au moyen-âge, mais qui n'ont' plus leur 
raison d'être. Les affaires graves doivent être réservées aux Cent- 
cinquante et à la Seigneurie. Mais aux élections de magistrats 
peuvent concourir les Capitaine de parti, les Conservateurs des 
Uns, les Huit de Balie et les autres officiers au nombre de cent, 
à moins qu'on ne les remplace par cent personnes , annuellement 
choisies par le Grand-Conseil, sous le nom d'Arroti. Ce der- 
nier moyen, en satisfaisant plus d'amours-propres, établirait 
encore pour ceux qu'on jugerait dignes de cet honneur un degré 
à de plus hautes fonctions. Ce serait une préparation naturelle 
à celles de Sénateur. 

Comment délibérera le Sénat ?Sera-ce, comme autrefois, en 
se consultant par quartiers, ou en votant sur la simple proposition 
du magistrat qui demande avis. Il vaut mieux pour l'instruction 
de l'assemblée que quiconque a une opinion fondée l'expose de- 
vant tous; enfin pour vaincre certaines timidités, le gonfalonier 
pourra provoquer des explications de la part de qui il jugera à 
propos 3 . La manière de voter sera uniforme et ne devra pas dé- 

i Coadotte. — * Pour tous les termes de ce morceau voyez l'appendice 
Sect. VI. 
3 H est curieux de voir cette inexpérience dans la conduite des assem- 



— 148 — 

pendre du gonfalonier ou de celui qui présidera l'assemblée. Le 
scrutin secret est encore le meilleur. 

Dans le Sénat il sera bon de prendre des commissions chargées 
de certaines affaires importantes , telles que les différends qui 
s'élèvent entre les villes du domaine. Enfin le Sénat , sur qui re- 
pose en réalité presque tout le poids du gouvernement , aura aussi 
la charge de faire les lois. Proposées par la Seigneurie, les CW- 
léges , les magistrats , elles seront discutées dans le Sénat , et 
ensuite soumises à l'approbation du Grand-Conseil. Bernardo 
ne juge pas bon que les sénateurs reçoivent un salaire. L'hon- 
neur et la réputation qui s'attachent à leur titre leur suffisent; 
s'ils étaient rétribués, trop de brigues se feraient pour siéger 
parmi eux, et ils seraient l'objet de trop de haines 4 . 

La justice criminelle sera confiée aux Huit de Balte , et il sera 
permis d'appeler de leur décision au Sénat , devenu le corps su- 
prême de justice comme de gouvernement 8 . Il faudra au moins 
la moitié des suffrages pour confirmer la sentence. Le gonfalonier 
aura aussi le droit d'intervenir dans l'office des Huit; mais sans 
qu'il y ait pour lui obligation de le faire. Quelquefois l'arrêt 
pourrait être trop doux. En conséquence, on établirait un tri- 
bunal de Quarante membres pris par le sort entre les Seigneurs, 
les Collèges , les Arroti , le Sénat, et chargés de revoir l'affaire 
dans un délai déterminé. * 

Les impôts seraient votés par le Sénat et le Grand-Conseil : 
le soin des dépenses demeurerait confié à la Seigneurie , aux 
Collèges et au gonfalonier. 

L'exposition de Bernardo est un moment interrompue par les 
compliments de ses interlocuteurs, qui le félicitent sur ses con«r 
ceptions, et, selon eux, elles ressemblent aux institutions de 
Venise, alors en possession d'être admirées de tous les Italiens. 

blées. Guichardin n'entrevoit pas Je système combiné des bureaux et de la dis- 
cussion publique. Il réclame aussi une sorte d'appel nominal. 

* Plus tard au contraire, pour d'autres motifs, Guicchardin conseilla de leur 
donner des émoluments. — 2 L e Sénat réunira ainsi les trois pouvoirs adminis- 
tratifs. Voyez Montesquieu , Esp. des Lois , XI , 6. La contradiction entre les 
deux publicistes est formelle. 

3 C'est notre appel a minima interjeté par le ministère public. 



— U9 — 

II reprend bientôt pour parler de l'élection du gonfalonier, qui 
différera de celle du doge de Venise. Les Quararite-et-un élec- 
teurs vénitiens, élus, moitié par le sort, moitié par choix, sont 
l'élite de l'aristocratie; et l'élément populaire n'a pas assez d'in- 
fluence dans la nomination du premier magistrat. L'esprit aris- 
tocratique de Venise rend cette combinaison sans danger. À Flo- 
rence , où luttent les deux principes , aristocratique et populaire , 
il faut éviter que le gonfalonier soit exclusivement nommé par 
l'un de ces partis; il faut trouver un terme moyen. Il consiste à 
proposer dans le Sénat quarante ou cinquante candidats, dési- 
gnés par des électeurs tirés au sort, et à soumettre au jugement 
définitif du peuple les trois qui réuniront dans le sénat le plus 
de suffrages. 4 

Les sénateurs ont trop d'importance pour qu'ils ne soient pas 
choisis avec de grandes précautions. On suivra donc pour leur 
nomination la même marche que pour celle du gonfalonier, en 
les prenant surtout parmi les Arroli ou d'autres personnes déjà 
revêtues de magistratures. Il faut empêcher que l'ambition et la 
brigue ne puissent du premier coup porter au plus haut rang. La 
distribution des honneurs conformément au mérite et à la capa- 
cité, l'éloignement des charges des mauvais citoyens, telles sont 
les peines et les récompenses dans les cités bien réglées. 

Ici se présente une question ; si le gonfalonier devient inca- 
pable, il faut avoir un moyen légal pour l'écarter. Sa déposition 
pourra être demandée au Sénat par les Seigneurs ou les Conser- 
vateurs des lois. Quand par sa conduite il causera des dangers à 
l'Etat, il sera de la même manière suspendu momentanément. * 



* Cf. dans la Storia fiorentina, Op. In. III , p. 287, l'élection de Soderini et 
dans Varchi, III, celle de Capponi, toutes deux faites par le Grand Conseil de 
diverses manières , mais sans l'intervention principale d'un Sénat ou corps du 
môme genre que réclame ici-Guichardin. 

2 II semble que cette précaution ait été mal prise en 1502 à l'élection de 
Soderini, et en 1527 à celle de Capponi. On mettait le gonfalonier tout-à-fait 
à la merci des Seigneur* et des Collèges, c'est-à-dire, d'une magistrature renou- 
velable à des termes rapprochés. On livrait le pouvoir de l'Etat aux chances 
du hasard. Le moyen que propose Guichardin a quelque rapport avec celui 
dont parle Montesquieu. Esp. des Lois, XI, 6. 



— 450 — 

Tel est le gouvernement libre et populaire qu'approuve Ber- 
nardo. Il s'efforce de faire ressortir les ressemblances qui te 
rapprochent de la constitution Ve'nitienne. Mais il ne s'abuse 
pas sur les difficultés de tout genre qui s'opposent à ce qu'il 
s'établisse dans Florence. D'abord les réformes y sont actuel- 
lement impraticables ; elles ne peuvent se faire que par force ou 
par soumission. Or le premier de ces deux moyens ne serait 
qu'un prétexte à la tyrannie. Le second est bien malaisé à em- 
ployer. Les citoyens aimeront mieux un gonfalonier à vie qu'un 
sénat perpétuel ; et ce gonfalonier fera des mécontents qui ren- 
verseront l'État* . La fortune pourra beaucoup pour Florence. Mais 
son antiquité même est mauvaise pour elle. La ruine ou la 
tyrannie l'attendent. Il faut donc tâcher d'obtenir ce gouver- 
nement idéal, sans trop vouloir à la fois, et à mesure que les 
circonstances le permettront. C'est là une des principales mora- 
lités du dialogue ; c'est la justification de sa propre conduite que 
Guichardin présente par la bouche de Bernardo del Nero ; c'est 
le conseil qu'il donne aux impatients qui l'entouraient , et le 
pressaient en 4527 de se joindre à eux. 

Bernardo revient sur quelques détails. 11 n'est pas nécessaire 
de fixer l'âge du gonfalonier ; cependant il vaut mieux qu'il soit 
déjà mûr pour ne pas dégoûter ses concitoyens, amis du change- 
ment, par un trop long exercice du pouvoir.* On lui demande 
comment il veut que soient nommés les magistrats. Les plus 
importants , dit-il , ont besoin d'être créés par le più fave , 
c'est-à-dire aux deux tiers des voix ; les moindres seront imbor- 
sati per la meth , c'est-à-dire , tirés au sort , parmi ceux qui 
ont réuni la moitié des suffrages. 

Ici Guicciardini l'arrête; frappé des avantages du tribunal du 
peuple chez les Romains , il trouve que ce ressort manque à la 
constitution imaginée par Bernardo. Mais celui-ci, reprenant une 
théorie que Guichardin a déjà présentée en son nom dans les 

1 Guichardin fait i<i prédire à Bernardo del Nero ce qui se passa en 1502 et 
1513 avec Pierre Soderini.. — 2 En 1502 une des raisons qui contribuèrent à 
la nomination de Pierre Soderini fut qu'il avait 50 ans. En 1527 on fit une règle 
de cet âge. Cf. la Storia fiorentina et Varchi, loco supra cit. 



— 454 — 

Osservazioni , lui démontre que la cause des troubles à Rome 
fut la division en patriciens et plébéiens, et l'abus que les patri- 
ciens firent de leur pouvoir. Les rois remédiaient à cet inconvé- 
nient, en soutenant les plébéiens et en leur ouvrant le patriciat, 
qui depuis leur fut plus fermé qu' aux étrangers. A Florence, des 
accusations publiques devant le sénat ou le conseil des Quarante 
assureront la sécurité de l'État, et fourniront à chacun le moyen 
de faire entendre ses plaintes et d'exposer ses appréhensions. 
Après tout, il reste des défauts dans le gouvernement qui vient 
d'être développé, et sans doute les résultats seront au-dessous 
de ce qu'on en attend ; mais il est au moins permis de se flatter 
qu'il oflre de nombreux avantages. 

Une nouvelle question est soulevée ; c'est celle de l'agrandis- 
sement du domaine. Certainement il est possible , et Lucques, 
comme Sienne 4 , semble destinée à tomber un jour sous le joug 
de Florence; mais l'agrandissement présente bien des périls si 
les étrangers prennent pied en Italie. 11 faut observer de n'ac- 
quérir que ce qui ne donnera lieu à aucune réclamation de la 
part d'un ennemi puissant. Pise, que l'on a perdue, doit être 
recouvrée; mais il est nécessaire d'user de moyens violents contre 
ses habitants. La guerre n'est pas clémente , et Bernardo cite une 
curieuse parole tirée des Ricordi de Gino Capponi*, l'homme 
d'État du XV e siècle. Il est besoin, dit-il , de mettre dans les Dix 
de la guerre, des hommes qui aiment leur patrie plus que leurs 
âmes, parce qu'il est impossible de régler les gouvernements et 
les états comme ils sont aujourd'hui selon les préceptes de la loi 
chrétienne 8 . Mot italien par excellence, et digne de prendre 
place à coté des doctrines qui prescrivent d'apprécier les gouver- 
nements d'après la prospérité matérielle qu'ils procurent. En 
(effet, dit Guichardin, l'origine de tous les États , c'est la force. 
L'empereur, le pape n'échappent pas à la règle. La violence du 



* Sienne fut conquiie par les Médicis, Lucques est restée indépendante sous 
divers titres jusqu'en 1847. — 2 C'est lui qui prit Pise ; on peut voir dans le 
récit de la cenquête de Pise, écrit par lui ou par son fils Neri, quels moyens 
il employa pour réduire les Pisans. 

3 T. II, p. £10. Machiavel n'aurait pas parlé autrement. 



— 152 — 

clergé même est double, puisqu'il emploie à la fois les armes 
temporelles et spirituelles pour asseoir sa domination. Le fait 
peut être vrai ; mais Guichardin ne le confond-il pas avec le 
droit? Et si l'origine de la plupart des États est la conquête , la 
force en se tempérant elle-même , et en se mettant au service du 
droit, ne s'absout-elle pas du moins en partie? Voilà ce que 
j'aurais voulu voir dire au Florentin ; voilà ce qu'il ne pense pas, 
puisqu'il conseille au contraire d'user de la force dans toute sa 
rigueur. 

Revenant à la situation de Florence , Bernardo déclare qu'il est 
fort difficile de faire disparaître l'embarras que cause l'exil des 
Médicis. Ils ont beaucoup d'amis à l'intérieur comme au dehors ; 
la jeunesse et le bas peuple sont pour eux 4 . Les mécontents pen- 
cheront toujours naturellement de leur côté. Il faudrait donc les 
anéantir ; mais l'exécution de ce dessein est hérissée de diffi- 
cultés : les ruiner; mais le cardinalat de Jean , celui qui fut plus 
tard LéonX, soutient leur fortune ; peut-être leur interdire toute 
communication avec les Florentins et leurs sujets. Le plus sûr 
serait d'établir un bon gouvernement, puis de leur rendre peu à 
peu leurs biens et, sous certaines conditions, enfin de les réha- 
biliter. Ce serait aussi le plus juste. Mais le moyen est nou- 
veau; Bernardo le propose sans affirmer qu'il réussira ; et la con- 
versation se termine comme une pièce de Molière , par des com- 
pliments réciproques et l'invitation faite aux interlocuteurs d'aller 
se mettre à table. 

Il importe de noter quelles différences il y avait entre ce projet 
et la constitution qui régissait Florence avant 4 494 , et sous la 
république depuis cette époque jusqu'en 1 54 2. Ce sont ces deux 
gouvernements que Guichardin , écrivant vers 4 527 , critiquait 
et avait l'intention de réformer. Ses plans tiennent de tous les 
deux. La constitution élaborée au temps de Savonarole, en 1 494 
et 4495, achevée en 1502 par l'élection de Pierre Soderini 
comme gonfalonier à vie, régularisait au profit du peuple, c'est- 
à-dire de la masse des citoyens actifs, formant le quart ou le 

* Archivio Storico, T. I ; Pitti parle à peu près de môme, 



— 153 — 

tiers de la population mâle adulte, l'organisation qui avait, de- 
puis soixante ans , fonctionné au profit des Me'dicis. Le conseil 
des Richiesti ou des Quatre-vingts remplaçait celui des Sep- 
tante. Mais son renouvellement par semestre dans le Grand 
Conseil, le mode d'élection qui était le tirage au sort de ceux qui 
avaient vinto la meta , c'est-à-dire , obtenu la moitié des voix 
plus une, n'en faisaient pas une autorité assez forte pour qu'il 
pût diriger l'État. Le pouvoir restait en réalité entre les mains 
du Grand Conseil , livré au hasard du gouvernement démocra- 
tique. Voilà ce que vit bien Guichardin. Le gonfalonier, seul 
assez fort pour résister , devait finir par être dominé par lui , ou 
bien par aspirer à la tyrannie , et, malgré la faiblesse de Pierre 
Soderini , on remarque à la fin chez lui une tendance au gouver- 
nement personnel qui indisposa les Guicciardini, les Salviati, les 
Gianfigliazzi, les Pazzi, les Àlbizzi, fauteurs déclarés ou secrets 
du retour des Médicis en 1512. — Dans son projet Guichardin 
voulait obvier à cet inconvénient. Mais revenir au gouvernement 
qui avait précédé celui des Médicis avant 1 434 offrait trop de 
dangers. Le pouvoir était alors aux mains d'une aristocratie 
éclairée et habile, jalouse et soupçonneuse, qui, sans loi établie 
à ce sujet, fermait ses rangs à quiconque n'appartenait pas aux 
vieilles familles de magistrats. Au moyen de Yimborsatione, elle 
désignait d'avance ceux qui devaient avoir part aux honneurs, et 
par Yammonizione 4 écartait quiconque lui faisait ombrage. Le 
peuple l'avait renversée en soutenant contre elle les Médicis , qui 
s'étaient arrogé tous ses droits et remplissaient les scrutins par 
les mêmes procédés. Elle avait fait son temps ; il n'y avait donc 
plus à la rappeler. Mais Guichardin regrettait l'influence dont 
jouissaient alors ceux qui, dans son sein, s'élevaient par leurs 
talents. Trouver un mode de rapprochement entre l'aristocratie 
et le peuple , tel était le problème. Pour le résoudre il imagina la 
suppression des arts*, déjà accomplie presque de fait, puisque 
fort peu de citoyens de quelque importance se trouvaient alors 

i Pour ces deux mots voir l'appendice , no 6. 

a Du reste tous les publicistes florentins , à quelque opinion qu'ils appar- 
tiennent, réclament contre la division en arts et en quartiers. 



— 454 — 

dans les arts mineurs laissés à la plèbe. Il essaya aussi de donner 
le modèle d'une aristocratie, disposant encore des affaires , mais 
sans cesse recrutée dans les rangs du Grand Conseil, c'est-à-dire 
dans la masse des citoyens sans en dépendre. L'idée du gonfalonier 
à vie, empruntée aux républicains de 1 502, était une satisfaction 
offerte aux grandes ambitions, mais tout apparente, puisque 
le principal pouvoir résidait dans le sénat. Venise avait certaine- 
ment servi de type à cette organisation. Elle était ingénieuse et 
originale 1 , elle dénotait des intentions honnêtes et sages. Mais 
les défauts en sont bien grands pour qu'elle pût aider à asseoir 
un gouvernement définitif. 

On est frappé, au premier abord , de ce grand nombre de vues 
pénétrantes et exactes qui se rencontrent dans le détail ; l'erreur 
éclate dans l'ensemble. J'ai plus haut remarqué la tendance de 
l'auteur à renfermer la politique dans les bornes de l'utile, et par 
conséquent à retomber dans toutes les fautes de la politique ita- 
lienne , qui prise à ce point de vue n'est qu'une science d'expé- 
dients, variable, conjecturale et incapable de se formuler en règles 
d'une valeur suffisante. Il faut ajouter à cela ce qui en découle 
naturellement, l'ignorance de ce qui constitue le vrai sentiment 
de la liberté. Il en est beaucoup parlé dans le traité del Reggv- 
mento, mais je ne sais si elle est définie comme il le faudrait, et 
j'imagine que Guichardin la concevait imparfaitement. Elle con- 
siste sans doute dans l'égalité des charges, la sécurité dans les 
transactions de la vie ordinaire, la faculté de voter et de parti- 
ciper à ce qui se fait au nom de l'étatr Ailleurs Guichardin 
répète le mot de Cicéron , qu'elle est la prédominance des lois 
sur les volontés particulières *. Mais ce qu'il ne dit nulle part, 
c'est qu'elle doit être l'objet direct de la constitution. Sans cela 
elle n'existe plus ; subordonnée aux principes du bongouverne- 
ment, qu'en reste-t-il? Une fois lancé sur cette pente, on est 



i Giannotti, Machiavel et les autres publicistes démocrates attribuent la pria 
cipale autorité au Grand Conseil, source de tous les pouvoirs. On sait quels- 
avis les Médicis reçurent de leurs partisans. Guichardin est le seul qui ait 
exposé avec autant de détail le plan de la création d'une aristocratie. 

2 Omnes legum servi sumus ut liberi esse possimus. Pro Cluent. 53. 



— 4B5 - 

entraîné malgré soi par ses affections et ses préventions. Attri- 
buant aux hommes une infaillibilité qui ne leur appartient pas, 
on s'imagine qu'un prince , qu'une classe sont exclusivement 
dignes de diriger la nation, et tout leur est livré. C'est ainsi que 
le Sénat est à la fois chez Guichardin juge, administrateur, légis- 
lateur. De lui tout relève, tout lui est soumis en dernier ressort. 
Le droit de chacun, reconnu en théorie , devient dans l'applica- 
tion confus, indistinct; il est le jouet de l'arbitraire des sénateurs 
ou des magistrats désignés par eux. Le dédain que le politique 
florentin professe pour la philosophie l'égaré , et voulant fonder 
un état libre, comme les vrais principes lui manquent , il n'éta- 
blit qu'une tyrannie aristocratique. 

Ainsi donc le gouvernement , que proposait Guichardin , ne 
pouvait atteindre le but qu'il s'était fixé. Son travail sous ce rap- 
port ne vaut ni mieux ni pis que les œuvres nombreuses élabo- 
rées par ses contemporains. 

En second lieu était-il possible que cette constitution s'éta- 
blît à Florence? Guichardin même ne semble guère l'espérer. Il 
reconnaît d'abord que si le désir de la liberté est comme spécia- 
lement inné chez les Florentins , il leur manque le tempéra- 
ment nécessaire pour en jouir comme il conviendrait. Il comprend 
qu'il aurait fallu un homme qui s'imposât à ses concitoyens jus- 
qu'à ce qu'ils sussent user de leur indépendance. Mais il ne se 
leurre pas comme Machiavel de l'espoir de faire rétablir la répu- 
blique par les Médicis. Les Médicis, par caractère et par tradition, 
par une nécessité de la politique à laquelle les obligeaient les 
affaires d'Italie, ne pouvaient se faire libérateurs. Guichardin l'a 
compris 4 ; il a raisonné dans une situation désespérée qu'il voyait 
être telle. Il a conseillé une sorte de transaction entre les deux 
partis qui voulaient hériter des Médicis. En effaçant le nom 
d'Ottimati devenu odieux depuis les antiques abus du gouverne* 
ment des nobles, il a essayé de montrer sur quelles bases devait 
se constituer une nouvelle aristocratie. Mais il ne s'est pas fait 



1 Sous ce rapport son traité del Reggimento montre encore plus de pénétra- 
tion que ses autres ouvrages politiques. 



— 156 — 

d'illusion sur l'avenir; il a prévu rétablissement de la tyrannie 
et l'agrandissement de Florence sous ses maîtres. Selon lui il 
eût mieux valu que les choses restassent dans leur premier état. 
Les vieilles villes ne se raccommodent point, dit-il , à la fin du 
premier dialogue. Il faut donc se résigner, faire ses efforts, mais 
sans espoir. Le plus grand défaut de sa politique spéculative , 
c'est le manque d'enthousiasme , l'absence de cet élan qui fait 
souvent réussir contre l'espérance. Il avait trop d'intelligence , 
et il nous laisse trop voir son découragement. Il affaiblit ainsi 
lui-même la portée de ses conceptions ; il regardé trop son œuvre 
comme une utopie, pour ne pas la déprécier aussi à nos yeux. 



§ 4. DISCORSl P0L1T1CI. 

Les morceaux qui portent ce titre sont contenus dans le pre- 
mier volume des œuvres inédites. M. Canestrini indique dans la 
préface de quels manuscrits autographes ils ont été tirés. Ils 
semblent en partie des fragments préparés pour un travail plus 
considérable, tel qu'une histoire générale du temps. Cependant 
quatre seulement se trouvent reproduits dans l'Histoire d'Italie 4 , 
et avec certaines différences. Les autres sont des études que 
Guichardin faisait pour son propre compte, et par là ils méritent 
notre attention comme tous les écrits politiques sortis de sa 
plume. 

M. Canestrini nous en donne treize. Six sont des discours que 
l'auteur suppose avoir été prononcés dans le sénat de Venise. Ce 
sont les quatre que je viens de désigner, et de plus le dixième et 
le onzième. Le cinquième et le sixième , écrits en Espagne , 
comme l'atteste une note ajoutée de la main même de Guichardin 
en marge de l'autographe, ont rapport à la demande que les 
Vénitiens faisaient en 1513 de Gonzalve de Cordoue pour capi- 
taine de la ligue. Le douzième et les deux suivants sont des ha- 
rangues adressées au pape sur les alliances que l'empereur l'en- 

i 1 et 2 au liv. VII ; 8 et 9 au liv. XVI. 



— 457 — 

gageait à contracter avec lui, pendant la captivité de François I er 
qui suivit la défaite de Pavie. Enfin le troisième, écrit en Espagne 
en 4 54 2 , après la bataille de Ravenne , le septième composé 
en 4545, le quinzième en 4525 et le seizième en 4527 , sont 
des réflexions toutes personnelles de Fauteur sur lés événements 
contemporains. Classer ces fragments d'après la forme qu'ils 
affectent serait assez arbitraire ; car discours et considérations 
se rapprochent souvent dans leur aspect général. Ce qu'il y a de 
plus simple est de les analyser successivement d'après leur ordre 
chronologique supposé qui est celui que M. Canestrini a cru 
devoir adopter. 

Les deux premiers discours ont rapport à la politique véni- 
tienne. L'auteur lésa fait précéder d'un argument qui en indique 
le sujet. En 4 507 l'empereur Maximilien , avant la conclusion de 
la ligue de Cambrai, pendant la diète de Constance, sollicitait 
l'alliance des Vénitiens contre les Français, maîtres de Milan , 
en leur dénonçant les avances dont il était l'objet de la part de 
Louis XII. Le sénat délibéra sur cette question, et Guichardin 
imagine que deux sénateurs prirent alors la parole. 

Le premier expose les dangers d'une neutralité, qui fera dès 
l'abord à la république un ennemi de Maximilien. La jalousie et 
l'ambition du roi de France peuvent le tourner aussi contre elle. 
La légèreté bien connue des Français, leur imprudence, dont ils 
ont déjà donné la preuve, en introduisant les Espagnols en Italie, 
autorisent à craindre de leur part une telle résolution , quoi- 
qu'elle soit contraire à leurs intérêts. Les manœuvres de Louis XII 
ont déjà rompu l'accord , et l'alliance du roi des Romains empê- 
chera que les Vénitiens n'aient contre eux l'Europe entière. 

Ce discours, dont l'événement justifia les présomptions, fut 
contredit par un autre dont les considérations prévalurent , nous 
dit Guichardin lui-même ? et ce mot, qu'il ajoute en marge de 
son écrit , sa prudence et sa modération m'inclinent à croire 
qu'il partageait cet a\is. Les deux discours sont du reste repro- 
duits au livre VII de l'histoire , avec des variantes qui tiennent 
plus à la forme du style qu'au fond des idées. Il attribue le pre- 
mier à Nicolas Foscarini, le second à André Gritti , illustre Vé- 

il 



— 158 — 

nitien du temps, dont en plusieurs endroits, il a loué la politique, 
et qu'il appelle un homme distingué. Voici les raisons qu'il lui 
prête : 

S'il ne faut pas, par excès d'amour de la paix, se préparer de 
plus grande dangers que ceux que l'on évite immédiatement, il 
ne faut pas non plus courir de guerre en guerre. Le roi de France 
a plus à perdre qu'à gagner en introduisant Maximilien en Italie; 
il est douteux qu'il se jette dans une si périlleuse aventure. Les 
négociations prouvent peu de chose ; ce sont artifices de princes 
pour se tromper mutuellement, et son intérêt doit répondre de 
sa conduite. Il faut encore considérer la prodigalité et la pau- 
vreté du roi des Romains, tandis que le roi de France est tou- 
jours bien pourvu de tout et soutenu par les Suisses. Lors même 
que les deux princes et d'autres avec eux s'uniraient contre Ve- 
nise , la discorde , qui les séparerait , rendrait bien vite le danger 
illusoire. Pour conclure, un argument que l'on ne peut négliger, 
ce sont les lois de l'honneur. Ouvertement le roi de France n'a 
rien fait contre la république, et il ne faut pas encourir à la fois 
le danger et la honte d'une déclaration de guerre. 

A prendre les choses dans leurs derniers résultats , Gritti avait 
raison ; la ligue de Cambrai ne dura pas longtemps ; mais le der- 
nier motif invoqué par l'orateur est à remarquer dans la bouche 
d'un Italien du seizième siècle. C'est le sentiment d'une politique 
droite et saine qui malheureusement manqua trop souvent à ses 
compatriotes, et, on doit le dire, à Guichardin lui-même. 

Dans le troisième et le quatrième discours, l'auteur, alors en 
Espagne, raisonne sur les événements qui suivirent la bataille d$ 
Ravenne , sur la prépondérance que cette victoire sembla donner 
aux Français , et sur la faiblesse apparente à laquelle ils se trou- 
vèrent bientôt réduits. 

Dans le premier \ étudiant à fond les ressources des combat- 
tants, H montre que Louis XII est moins fort qu'il ne le paraît. 
Ses adversaires toujours unis peuvent l'attaquer, ou du moins 
l'inquiéter de plusieurs cotés. Leurs forces ne sont pas iques par 

* Comparez avoc les discours des conseillers du pape. Hist. <PUa\. *X, 5. 



— 469 — 

une seule volonté ; mais si l'empereur et les Suisses se décident 
à la fois contre lui, il ne leur résistera pas (c'est ce qu'on vit en 
1543). Si les Suisses restent neutres, tout le danger se tourne 
du coté de Bayonne et des Espagnols. Son armée est supérieure 
en nombre et en qualité ; mais son principal avantage est de 
gagner du temps pour mettre les Navarrais de son parti , et ne 
pas ouvrir, pa# une bataille perdue, le chemin de Paris aux en- 
nemis coalisés. Pourtant l'union des Anglais et des Espagnols, 
alor& conf édérés , est précaire; leur général est mauvais. L'issue 
de la lutte est douteuse. La France a mis la justice contre elle, en 
ne se contentant pas de repousser le pape et en occupant Bologne; 
elle a trop d'ennemis pour ne pas être en danger. Les Italiens ne 
doivent donc pas la considérer comme destinée à triompher , et 
c'est vers Bayonne, si les choses restent au même point, que se 
décidera l'événement. 

En effet, la descente d'un eorps de Suisses dans le Milanais 
empêcha Louis XII de recueillir tout le fruit de la bataille de Ra- 
venne ; pour défendre la frontière de Navarre, il appela une 
partiede ses troupes d'Italie , et Maximilien se déclara contre lui. 
C'est après ces circonstances qu'en janvier 1513, Guichardin 
écrivit en Espagne le quatrième discours. Il forme en quelque 
sorte la contre-partie du précédent. Dans le troisième , l'auteur 
avait montré quelles étaient les parties faibles du roi de France. 
Il voudrait dans celui-ci prévenir les effets d'une confiance dan- 
gereuse par son exagération. 4 

D'avril 1 51 2 à janvier i51 3 , nou& dit-il , il est survenu de 
grands changements. Le roi de France a été chassé d'Italie et 
menacé par tout le monde; -mais il peut aujourd'hui descendre 
en Navarre; le roid'Espagjie, un moment maître de lachré^ 
liante , s'est vu abandonné des. Anglais , combattu, par les Fran- 
çais, mal soutenu du pape et des Vénitiens. Les Suisses sont 
descendus m Lombardie et les Médicis retourna à Florence. 
Cette situation forme le sujet d'une étude intéressante. B' abord 



t Corap. les réflexions su* la trêve conclue entre la France et l'Espagne», 
ffût/d'llai. U,4. 



— 160 — 

les affaires d'Italie n'ont aucune assiette assurée ; les Vénitiens , 
l'empereur et le pape ont trop peu de forces pour frapper un coup 
décisif, et les Espagnols sont en butte à la haine de la population. 
Les Suisses n'offrent guère de certitude ; ils peuvent passer au 
roi de France, et celui-ci riche en argent et en hommes , s'il a 
les Suisse et les Vénitiens pour lui , regagnera d'un seul coup 
tout ce qu'il a perdu. Sans doute l'intérêt des Suisses serait de 
mettre le Milanais sous la domination d'un duc particulier; 
mais on sait quelle est sur leur détermination F influence de l'ar- 
gent. L'empereur de son coté peut être ramené vers la France 
par sa pénurie. Les Anglais, quoique ennemis naturels des Fran- 
çais, ne sont plus aussi redoutables pour eux qu'auparavant ; ils 
sont capables de les inquiéter , mais non pas de prendre pied sur 
leur territoire. D'ailleurs la mésintelligence est manifeste entre 
eux et les Espagnols , et il est peu probable qu'ils s'entendent 
pour attaquer la France par le midi ; les uns voudraient qu'on 
entrât en Guienne , les autres que Ton conquît la Navarre ; l'or- 
gueil et la prodigalité violente des premiers s'accordent mal avec 
la patience , la tempérance et la sobriété des seconds. Il ne faut 
guère penser que l'attaque aura lieu simultanément par Calais et 
la Navarre. Le roi d'Espagne attirerait ainsi sur lui le principal 
effort dans un pays où son ennemi serait soutenu par la faveur 
des peuples qui s'attache au prince dépossédé, le roi Jean. Fer- 
dinand n'est pas sûr de tous ses sujets: il n'est que gouverneur 
de Castille, et déjà le mécontentement des Castillans s'est laissé 
voir. Quand il lève une armée, il n'en est pas le maître absolu ; 
il faut qu'il partage en quelque sorte le pouvoir avec les grands. 
Sa cavalerie et son artillerie sont de qualité inférieure; son in- 
fanterie est excellente, mais ce qui en compose l'élite est en 
Italie ; sa cavalerie légère est bonne aussi , mais si elle est d'une 
grande utilité dans une campagne , elle a moins de valeur dans 
une bataille générale. 11 ne faut donc point se dissimuler les em- 
barras de tout genre qui arrêtent Ferdinand , ni trop compter sur 
lui. Il désirerait une paix qui lui assurât Naples et la Navarre: 
autrement il cherchera à occuper les Français plutôt que de di- 
riger contre eux une attaque sérieuse, et la France aura toujours 



— 161 — 

ainsi une chance de se relever des désastres qu'elle a subis. La 
conclusion de ce discours est évidente : c'est que les Italiens doi- 
vent rester unis , pour faire face au danger alors le plus mena- 
çant pour eux , celui qui vient des Français. 

La bataille de Novarre , celle de Guinegatte , Y invasion de la 
Bourgogne par les Suisses achevèrent d'épuiser la France et d'ou- 
vrir ses frontières. Mais la dissolution de la ligue amena le traité 
de 1 51 3 qui rendit pour quelque temps le repos à l'Italie. Fran- 
çois I er en montant sur le trône allait bientôt renouveler la 
lutte. 

Entre les discours que j'ai analysés, et celui qui traite préci- 
sément de la descente de François I er , s'en placent deux autres. 
En 1 51 2, au moment de l'alliance entre Ferdinand et les Véni- 
tiens, ceux-ci avaient demandé qu'on leur donnât pour chef Gon- 
zalve deCordoue, alors comblé d'honneurs, mais retenu en 
Espagne par le roi d'Aragon jaloux de sa gloire et de ses succès. 
Guichardin imagine deux harangues, adressées à Gonzalve, l'une 
pour l'engager à prendre le titre de chef de la ligue , l'autre pour 
l'en dissuader. Ces deux morceaux produisent un singulier effet 
entre ceux qui les entourent. Ils semblent une amplification de 
rhétorique , un exercice d'éloquence. En général on y trouve 
développées peu de ces raisons politiques qui certainement déci- 
dèrent la question. En revanche il y est beaucoup parlé de la 
gloire, de la richesse, du loisir qui obscurcit la renommée; les 
métaphores, les antithèses, les figures s'y multiplient sous la 
plume de l'écrivain qui parait se complaire à un jeu d'esprit 
plutôt qu'entreprendre une discussion vraiment sérieuse des prin- 
cipaux termes du débat. 

Le septième discours rentre au contraire dans le ton des pré- 
cédents. Cest une discussion approfondie des chances des Fran- 
çais, et comme leur succès semble peu douteux, des projets qu'ils 
mettront à exécution , une fois vainqueurs de leurs adversaires. *■ 

Il commence par un mot remarquable. « Sitôt qu'il y a trêve- 
de l'autre côté des monts, l'Italie est attaquée. » Il était permis 

«. Vqyei jKif. (PAol. XII, 4, 



— 162 — 

d'espérer que les discordes qui s'élevaient entre la France, l'Es- 
pagne et l'Angleterre donneraient du répit aux Italiens; mais la 
trêve intervenue entre ces élats et la jeunesse du nouveau sou- 
verain des Français rallument en deçà des Alpes un nouvel 
incendie. C'est Milan qui est l'objet des attaques de François I er . 
La lutte ne serait pas longue si le duc de Milan n'était soutenu 
par les Suisses. Pourtant, même avec leur secours, la résistance 
peut-elle être couronnée de succès ? Ils veulent fermer les pas- 
sage des Alpes; mais c'est là une entreprise difficile ; il en reste 
toujours qui sont mal gardés; le défaut de vivres peut s'opposer 
à ce qu'ils soient longtemps tenus ; et si les Français traversent 
les montagnes, la réputation des Suisses en sera diminuée. Ad- 
mettons que les Alpes seront franchies: quelle sera la conduite 
des deux partis ? Dans une affaire générale , les Français ont 
chance de remporter la victoire , mais en essuyant de grosses 
pertes, 11 chercheront donc à fatiguer leurs ennemis plutôt qu'à 
engager une action décishe. Dans tous les cas, encore ici, l'avan* 
tage est manifestement de leur coté. Une fois vainqueurs , que 
feront-ils? Menacés par le roi d'Aragon et le pape, il est vraisem- 
blable qu'ils voudront conquérir le royaume de Naples. S'ils ont 
vaincu complètement les Suisses , ils les auront assez affaiblis 
pour commencer sans crainte cette nouvelle entreprise ; autre- 
ment ils s'uniront aux Vénitiens, et se donneront ainsi le moyen 
de garder la Lqnjbardie. Qu'arrivera-t-il du pape au milieu de 
ces circonstances? Son hostilité gênerait les Français, et il est 
$ croire qu'on voudra se le concilier. 

Toutes ces prévisions se réalisèrent à peu près. Guichardirç 
dans un court appendice placé à la fin du discours nous apprend 
ce qui se passa. Les Suisses vaincus abandonnèrent Milan, et 
renouvelèrent leurs capitulations avec le roi de France ; l'accord 
se fit avec le pape, sans que Florence eût à supporter Je poids du 
traité et sans aggravation de charges poijir elle. 

Les quatre morceaux sttiv^te Pflt rapport à la politique des 
Vénitiens allies ordinaux (tes Français et aalliQités par Tempe* 
reur en 1513 d'entrer dans la ligue générale des Italiens contre 
eux, et en 1525, après la captivité de François I er , d'abandonner 



— 463 — 

là cause perdue de ce prince et de faire alliance avec lui-même. 

Dans chaque circonstance, Guichardin suppose que deux dis- 
cours furent tenus en sens contraire , et il développe ainsi les 
arguments que Ton invoquait en faveur de l'une ou de l'autre 
opinion. . 

Les deux premiers, le huitième et le neuvième, sont reproduits 
dans l'histoire au livre XV et attribués à Gritti l'ami des Français 
et à Georgefe Cornaro. Il y a peu de différence entre les arguments 
qui sont proposés ici et ceux qu'offre l'histoire. Gritti essaie 
de montrer que l'honneur et l'intérêt obligent les Vénitiens à ae 
point rompre leurs anciens traités. Il vaut mieux avoir à Milan 
les Français qui font contrepoids aux Espagnols de Naples, plu- 
tôt que les Espagnols eux-mêmes. La promesse de rétablir un 
Sforza est illusoire; car ce prince ne saurait être indépendant, si 
l'on eousidère l'excessif développement qu'a pris la puissance 
espagnole dans la Péninsule ; et si l'on adopte le parti de l'inac- 
tion, on n'a de la part de l'empereur aucun danger sérieux à 
redouter, au moins pour le moment. 

L'autre orateur pen$e au contraire qu'on doit espérer de voir 
s'établir solidement un Sforza sur le trône ducal de Milan, sur- 
tout s'ii est soutenu des Vénitiens , dont la volonté a jusqu'ici 
décidé du sort de la Lombardie. Enfin, il juge la domination 
française perdue. L'empereur est trop fort pour que la républi- 
que songe à lui résister et , les sacrifices, qu'elle a déjà faits , 
ayant dégagé son honneur à l'égard de la France, elle a u#e 
excellente occasion de s'entendre avec le prince qui va dçmiper 
dans la Péninsule. 

Ce fut l'opinion qui prévalut. Il est assez difficile de savoir 
quel était dans cette occurrence l'avis de Guichardin ; il servait 
alors le pape en qualité de commissaire général de ses troupes, et 
suivait l'armée de la ligue» Il semble donc qu'il dut être contre 
la France. Pourtant, l'intérêt de l'Italie ne consistait peut-être 
pas à soutenir l'empereur déjà si puissant , et qui le devint bien 
plus encore par la victoire de Pavie. La politique d'équilibre 
conseillée par Gritti était plus favorable à la liberté générale des 
Italiens, car le caractère des Français les empêchait d'asseoir 



— 164 — 

m 

une domination semblable à celle des Espagnols. Guichardin 
développe au moins ses raisons avec une complaisance qui té- 
moigne de ce qu'elles avaient pour lui de spécieux. 

Dans les discours dixième et onzième 4 , son inclination n'est 
plus douteuse. Il s'agissait de gagner du temps et de ne point 
s'engager avec l'empereur dont la prépondérance se dessinait 
tous les jours plus nettement ; et l'avis des deux orateurs est , si 
l'on peut , d'attendre les événements à la faveur des négocia- 
tions. Seulement le premier croit cet atermoiement possible et 
utile ; il insiste surtout sur le peu de certitude que présente un 
accord avec Charles-Quint. L'empereur craint une ligue des 
Italiens ; il veut les accabler séparément. Les dangers que fera 
naître un refus de traiter sont peu redoutables. Bien que dési- 
reux de délivrer leur roi , les Français ne peuvent conclure une 
convention durable avec les impériaux , et la guerre dont Char- 
les-Quint menace les Vénitiens est moins imminente qu'on ne se 
T imagine. Les ressources de la république lui permettent au 
besoin de tenter encore un effort. Le second orateur effrayé de 
la supériorité des armées impériales , des hésitations du pape , 
de l'épuisement des Français, préfère que l'on traite. Le sénat 
écouta l'avis du premier et il est certain que cette politique était 
plus nationale, Elle permit de conclure la ligue de Cognac , que 
divers événement rendirent infructueuse , et que suivit la ruine 
de l'indépendance italienne. Mais, comme le dit Guichardin 
ailleurs , il ne faut pas toujours juger des déterminations par 
leurs résultats. La mauvaise exécution des meilleurs desseins 
leur est souvent funeste et la fortune a une grande part dans le 
succès. 

Les cinq derftîers discours traitent de la conduite du pape 
après la bataille de Pavie de i 525 à \ 527. * 

Après la défaite des Français, l'incontestable supériorité de 
Charles-Quint mit Clément VII dans un grand embarras. Ti- 
raillé entre le sentiment de sa faiblesse, et le désir d'essayer une 



1 Hist. d % Ital. XV , voyez la résolution que prennent les Vénitiens. 
* Hist. d'Hal. XV, XVI , X VU, XVIH- 



— 465 — 

dernière fois si le sort lui serait moins contraire, il voyait encore 
son anxiété accrue par les débats dont son propre conseil était 
le théâtre. Le douzième discours a pour but d'indiquer nettement 
la situation ; il énumère les dangers d'une guerre contre l'empe- 
reur, mais fait ressortir cette considération, que céder, c'est 
s'anéantir, et sans combat abandonner une position que l'on a 
quelque chance de défendre. Le treizième et le quatorzième 
placés dans la bouche , l'un de l'archevêque de Capoue , Nicolas 
de Schomberg * partisan de l'empereur, et l'autre du dataire 
Matteo Giberto \ reproduisent les mêmes arguments avec plus 
de force et un détail plus étendu 3 . Il s'y trouve des aperçus 
ingénieux et profonds sur l'espèce de fatalité qui devait porter 
l'empereur à la victoire , des critiques habiles des armées alors 
engagées dans la péninsule. Les généraux français et italiens , 
Lautrec, le duc de Ferrare, le duc d'Urbin, ont peu de capacité, 
el encore moins d'ardeur à servir le pape ; on ne doit pas songer 
à les opposer sérieusement aux Leyva et aux Cardone. Jean de 
Médicis a seul du mérite ; mais il sert dans un poste subalterne 
Les troupes suisses , françaises et italiennes sont hors d'état de 
Tésister aux lansquenets et aux Espagnols. Les ressources pécu- 
niaires , la fortune , tout est du même côté. Le pape et les Flo- 
rentins recevront les premiers coups, et si le pontife tient encore 
à son pouvoir temporel, il n'a d'autres moyens de le garantir que 
de s'accorder avec l'empereur. Pourtant, reprend le dataire, on 
peut croire que l'empereur se montrera rigoureux. L'insolence 
de ses officiers a déjà dévoilé ses sentiments , et la haine , la 
rivalité , qui s'établissent naturellement entre les deux pouvoirs 
que représentent l'empereur et le pape, doivent faire tout crain- 
dre du premier. Il annulera l'autorité temporelle, et même l'au- 
torité spirituelle. En admettant qu'il n'ait que de bonnes inten- 
tions , n'estr-ce pas abdiquer , se rabaisser soi-même au dernier 
rang, que de se mettre à sa discrétion. Il faudrait donc lutter 



* C'est celui dont il a été plusieurs fois question dans la première partie. 
2 L'un des personnages les plus considérables de la cour papale à cette 
époque. 



— 166 — 

lors même qu'il n'y aurait plus d'espoir, et tout espoir n T est pas 
éteint. Si les Français ont été vaincus , ils le doivent à leur im- » 
prudence ; il est encore un parti à tirer des Suisses, des Italiens, 
et l'on est sûr d'être favorablement accueilli des populations ; k 
royaume de Naples sera l'objet d'une diversion ; les chances de 
la guerre peuvent amener un revirement complet dans la situa* 
tion. Mais ne pas faire la guerre, c'est négliger l'honneur; c'est 
même agir imprudemment, car dans certaines conditions la har- 
diesse est une sorte de prudence . 

Malgré toutes ces raisons, au mois d'avril 1 525, le pape con- 
clut un accord avec Lannoy, vice-roi de Naples pour Cliarïes- 
Quint. Guichardin l'en blâme dans le quinzième discours. Cette 
mesure serait bonne, dit-il, si l'on avait pu prendre toutes lés 
sûretés nécessaires , dont la première est la restitution du Mi- 
lanais aux Sforza. Mais on ne Ta ni fait ni pu faire , et le pape 
est inexcusable de s'être mis entre les mains de Fempereui* garis 
tenter au moins la fortune. C'est accepter telle qu'elle est lit 
puissance des Espagnols en Italie. Faut-il même compter sur la 
fid&ité de l'Empereur à remplir les conditions de l'accord? 
Au contraire , il a voulu s'assurer du pape et se rendre maître des 
affaires d'Italie pour prévenir les effets de l'union entre les Fran- 
çais et les Anglais ; et quand une fois il aura pris pied sur lé sol 
italien . il ne sera plus possible de rompre avec lui. Cette con- 
vention funeste enlève à la fois l'empire et l'honneur/ 

Plus tard , le pape revint à une autre politique ; il entra dans 
la ligue de Cognac 4 destinée à combattre Charles-Quint. La mau- 
vaise conduite de la guerre de la part des confédérés, la vigueur 
de Bourbon et de ses bandes amenèrent la prise de Rome, U 
révolution de Florence, et par suite l'asservissement réel de 
l'Italie aux Espagnols. Toutefois Guichardin justifie dans le sei- 
zième discours Clément VII du parti qu'il avait adopté. * 

Il ne faut pas, dit- il, juger des résolutions par le résultat qui 
les termine. Il faut considérer, au moment où on les a prises, 
les motifs que l'on avait de se décider suivant les règles de la sa- 

i Hntd'Ital. XVII, 2. 



— 467 — 

gesse humaine. Or, il existait pour le pape deux raisons de faire 
la guerre : la nécessité de se débarrasser d'un danger menaçant, 
et une espérance probable de victoire. Charles-Quint, vainqueur 
du roi de France , maître de Milan dans le fait et par le droit du 
traité, était trop puissant pour le pontife. Ses projets peu dé- 
guisés de monarchie universelle , l'antagonisme ordinaire des au- 
torités temporelle et spirituelle , la brouille récente des deux 
princes , tout engageait Clément VII à écouter les propositions 
deMorone 4 . La découverte du complot accrut le danger. En 
même temps i la liberté rendue au roi de France était un témoi- 
gnage des desseins de l'empereur sur l'Italie. H a depuis fait 
preuve de modération, soit que son caractère , soit que les événe- 
ments l'y aient obligé, Mais on ne pouvait prévoir qu'il en serait 
ainsi, surtout en considérant l'arrogance de ses capitaines. Enfin 
il n'était pas permis au pape de se livrer à lui. Certes le soin des 
choses temporelles passe après celui des choses spirituelles. Mais 
le serment prêté à son avènement de transmettre à ses succes- 
seurs le patrimoine de Saint-Pierre dans son intégrité , la car* 
ruption des temps, qui réduit à néant l'autorité spirituelle, si elle 
n'est pas soutenue d'une indépendance véritable dans, l'ordre 
temporel, empêchaient Clément VII de renoncer à ses états. D'ail- 
leurs l'espoir de vaincre n'était pas perdu ; l'empereur lui-même 
et ses officiers le sentaient , comme le montrent les lettres qu'on 
intercepta^. Il en résultait une nécessité , et une espérance que 
ne réprouvait pas la raison, Seulement on ne peut résister ni à la 
volonté de Dieu , ni à la fortune, 3 

Ici se termine la série des mémoires relatifs à la politique gé- 
nérai? de l'Italie que nous a donnés jusqu'à présent M. Canes- 
trini. Dès-lors Guichardin entra dans une autre période de son 
existence où non pas ses sentiments , mais les obligations de 9a 
conduite se modifièrent. Mais , surtout dans les fragments que 
j'ai wtlypés, sa pensée, libre d'entmes imposées par les événe* 

I Ministre <Ju dm; de Milan qw voulut, par une conspiration , ehasser d'italie 
les Espagnols. Hi#. d'Ital. XVÏ, 3 et 4. 

* Allusion probablement au fait dont il est question , Hist. d'ttal. XVII, 2. 
3 Volentes ducunt, noientes trahunt fata. Ricordi, 138 et 300. 



— 468 — 

ments, se développe dans son plein. Comment faut-il apprécier 
ses vues sur la politique de l'Italie? Dans le cours de sa carrière, 
il a paru tantôt dans les rangs des Français, tantôt parmi les Es- 
pagnols. Son rôle n'a pas été assez éclatant pour que nous ayons 
pu bien nettement discerner les motifs qui l'entraînaient. 11 a 
seulement toujours semblé très-ardent à faire réussir chaque fois 
le parti qu'il soutenait. L'étude de ces discours nous offre le 
détail de son opinion. Son patriotisme italien est réel , quoiqu'il 
ne songe pas , pour lui donner la victoire , à confier à un tyran le 
pouvoir suprême. Sa théorie est en certaines parties celle de 
Jules II; il voudrait, puisque les Italiens ne sont pas assez forts 
pour y parvenir seuls , qu'ils chassassent les Barbares les uns par 
les autres. Pour son compte, il lutte jusqu'au bout, c'est-à-dire 
jusqu'à la prise de Rome. Plus tard ses lettres servent à constater 
sa lassitude. Toutefois la politique extérieure qu'il a conseillée au 
duc Cosme est encore la même : sauvegarder son indépendance 
à l'égard des Espagnols, sans trop se compromettre contre eux. 
Que valait cette politique ? On ne peut contester qu'elle ne soit 
plus honnête que celle de Machiavel , qui sacrifie trop au désir du 
succès, lorsqu'il abandonnait au libérateur de la patrie une dicta- 
ture nécessaire peut-être , en tout cas sans terme ni mesure. En 
revanche elle exigeait des Italiens trop de vertus en face du reste 
de l'Europe ; elle ne tient pas assez compte des froissements iné- 
vitables d'une confédération composée d'éléments aussi nombreux 
et aussi divers. Elle n'est pas assez tranchée , et quoique inspirée 
par un sincère amour de la patrie , elle pèche par un défaut per- 
pétuel de résolution et de vigueur. Ce n'est pas qu'elle soit indé- 
cise dans l'exécution, mais elle est condamnée à trop de ména- 
gements, et dans les grands dangers, comme le dit Guichardin , 
la témérité devient prudence. Lui-même a de la constance, de la 
fermeté , mais il ne sait pas assez sacrifier en vue du résultat dé- 
finitif. Les combinaisons le préoccupent trop. Il n'a pas la con- 
ception prompte , qui court de suite au point principal et s'y 
attache uniquement. Il reste un homme de talent , un homme 
habile, mais sans que ses aperçus aient la profondeur et l'origi- 
nalité de ceux de Machiavel. 



\ 



— 169 — 



D1SC0RSI INTORNO ALLE MUTAZIONI E REFORME. 



Les Discorsi intorno aile mutazioni e ri forme sont, en partie, 
comme les pièces précédentes, des études personnelles de l'auteur 
sur les questions que faisait naître de son temps l'état de Florence; 
les derniers semblent avoir été des mémoires adressés directe- 
ment à ceux qui gouvernaient alors la cité, pour conseiller et di-* 
i-iger leur conduite. 

M. Canestrini croit que ces discours furent en général con- 
temporains des événements auxquels ilfe ont rapport. Je le pense 
sussi pour le plus grand nombre , mais non pour les deux pre- 
miers. Ils se trouvent, dit le savant éditeur, dans le même cahier 
cjue le traité del Reggimento dont V écriture est de 1529 , pré- 
somption déjà assez forte contre la date de 4 495 qui leur est 
attribuée dans la publication des œuvres inédites. J'ai vu de la 
main de Guichardin des travaux de 1 495 et 1 497. Faut-il croire 
que ceux-ci sont de la même époque , et les regarder comme 
des espèces d'exercices politiques qu'il eût faits sous les yeux de 
son père et de ses amis? C'est, je crois , beaucoup demander à 
un enfant de treize ans , quelque 1 précoce qu'il pût être. Pour 
moi , j'aimerais mieux rapporter ces travaux à la composition de 
Y histoire de Florence , dont je parlerai plus loin : ce sont pro- 
bablement des discours qu'il se proposait d'insérer plus tard dans 
cet ouvrage inachevé , et qui , laissés délinitivement de coté , 
furent ajoutés par ses secrétaires au recueil qui contenait les 
autres morceaux du même genre. 

Quand, d'après les conseils de Savonarole , on eut établi le 
Grand Conseil , composé de tous les citoyens actifs , chargé de 
délibérer sur les affaires principales et d'élire les magistrats, une 
grande discussion s'émut bientôt sur la majorité nécessaire pour 
la validité des élections. A Florence le sort et le choix concou- 
raient aux nominations. Tous les noms de ceux qui réunissaient 
un nombre suffisant de voix étaient mis dans ce qu'on appelait 
les bourses des scrutins, et le sort décidait qui devait l'emporter, 



— 470 — 

et dans quel ordre se succéderaient les e'ius. Dans la première 
organisation,^ avait adopté Y ancienne règle florentine , celle 
des piii fave ou des deux tiers des voix. Le parti populaire, trou- 
vant cette mesure trop restreinte, demandait qu'on n'exigeât 
plus que la met à , c'est-à-dire la moitié des voix plus une , pour 
être ballotté dans les scrutins. C'est à cette occasion que Gui- 
chatfdin suppose deux discours prononcés dans le Grand Conseil 
par deux orateurs des partis différents. 

Définissant le gouvernement populaire comme celui de l'éga- 
lité, le premier pense qu'il faut faire des réserves dans la distri- 
bution d'honneurs qui ne peuvent être conférés à tous , et l'obli- 
gation des più fave est selon lui une heureuse précaution qm , 
sans nuire à la liberté , montre de quel coté est la majorité véri- 
table et assure la bonté des choix. Il craint que, si Ton abaisse 
le niveau , une indulgence fâcheuse ne permette souvent à des 
hommes incapables de réunir la moitié des voix , et n'enlève 
toute garantie ai*x magistratures. Ainsi la licence remplacera la 
liberté et dans un moment où surtout les dangers publics récla- 
ment des choix mesurés. 

L'orateur populaire, dans un long discours, où Ton reconnaît' 
le souvenir des harangues que Salluste place dans la bouche de 
ses démagogues , prétend qu'on ne peut trop user de la liberté , 
que tous doivent participer aux honneurs et aux profits qui e» 
résultent. D'ailleurs, ajoute-t-il, les choix n'en seront pas plus 
mauvais , et l'on fera cesser ainsi l'esprit de cabale qui empêche 
tout autre que les riches et les nobles (te prendre part au gouver- 
nement. 11 demande que l'on compte sur l'esprit de soumission- 
et de déférence de personnages, jusqu'ici neufs dans les affaires , 
et qui s T y trouveront mêlés. Mais son dernier argument est tou- 
jours le même ; ce qui le préoccupe , c'est beaucoup moins l'ex- 
cellence des magistrats que l'extension des droits d'éligibilité. 
Cette opinion l'emporta sur l'autre que soutenaient les républi- 
cains modérés. Ailleurs * Guichardin nous a déjà laissé voir quels 
inconvénients il trouvait dan» cette dérision qui enlevait aux plu? 

t Det ftoggvmertv, I. 



— 47* — 

sages têtes toute influence dans le Grand Conseil , et^pii livrait 
le gouvernement à une démocratie ignorante et mobile. Le style 
de ce. discours est fort curieux ; on y trouve un effort manifeste 
pour mettre le langage du personnage d'accord avec ses opinions. 
C'est un homme du peuple , du moins il s'adresse à des hommes 
du peuple, et en emploie les expressions. Guichardin multiplie 
dans sa bouché les termes familiers, les comparaisons triviales , 
les proverbes. Les grands sont désignés par une allusion au jeu 
de dés , comme les points de quatre et au-dessus ; le peupla 
devient ie irow, deux et as*. Il a longtemps porté le bât , il 
veut aller à cheval a son tour *. La noblesse agit comme un 
mauvais associé qui ne laisse a ses compagnons que le râle 
de garçons à la boutique . et empoche les profits 8 . Cependant 
les moindres citoyens courent au conseil comme l'ours au 
miel ; en faisant bien leur compte , ils ne reviennent chargés 
que d'amendes *. Le raisonnement est faible d'ailleurs ; la vio- 
lence des paroles tient lieu de preuves ; l'auteur semble avoir 
en vue de ridiculiser le parti qui triomphe. 

Le troisième discours a plus d'intérêt ; c'est en quelque sorte 
une ébauche du traité del Reggimento. 

Tandis que les événements se précipitaient en Italie, au mo- 
ment même de la catastrophe , puisque Guichardin écrivait en 
Espagne le 27 août i 54 2 , et l'on ne sut que le 6 septembre la 
nouvelle de la rentrée des Médicis à Florence, il résolut de ras- 
sembler ses idées sur les moyens d'écarter le danger et de réor- 
ganiser l'État, 



» Sono ancora hèî tre, dua, asso, molti cittadini buoni, d'assai e valent! cosl 
corné Bel sei, cinque e quattro. Op. Ihêd. T. ïf , p. 254 et 259. 

2 E* quegfc, e^e sessaMaanni coatinui aranno portato il-basto, tocclierà 
pute andare a cavallo la volta sua. T. II , p. 252. 

*E alla fine cognoscerete che costoro vi hanno dato ad intendere,di avervi 
aeritto per cotupagni in sa* l|brl di qaesta bottega ; ma che in fatto siate garaoni, 
e che al saWare de* coati, a voi restera la fatica, e loro saranno tutti gli utili. 
Ibid. p. 261. — 4 Corriamo a questo consiglio , furioso corne fa l'orso al miele 4 
e nop ci actorfeîamo cbe ô fatlca e servitd sanza profltto ; e che in capo deHo 
anno , se facciamo bene i conti nostri , non torniamo a casa carichi di altro che 
di appuntajure. Ibid. p. 260. 



— 172 — 

D'abor^il ne se dissimule pas que l'introduction en Italie d'é- 
trangers aussi puissants que les Français et les Espagnols menace 
la république d'une ruine presque inévitable. Ils voudront tout 
réduire sous leur pouvoir, et les forces des Florentins sont inca- 
pables de leur résister. Mais les maux intérieurs ont aussi leur 
part dans la situation déplorable de la ville. Ballottée entre la ty- 
rannie et la licence, elle est en proie à une ambition universelle 
qui ne laisse pas de place aux gens éclairés. En outre , en même 
temps que les citoyens s'appauvrissent par la décadence du com- 
merce et les pertes de la guerre, le luxe va toujours grandissant. 

Pourtant il est permis de conserver quelque espoir ; mais il 
faudrait se soumettre à une réforme complète. 

La première chose à faire est de rendre des ressources à l'État 
épuisé ; mais Guichardin ne s'explique pas sur les moyens qu'il 
voudrait voir adopter. Il se contente de nous dire que la dette 
publique absorbe presque tous les revenus 4 , et de proposer le 
changement du système militaire. 11 serait bon de s'habituer à 
faire la guerre soi-même comme autrefois , et d'apprendre à se 
passer des condottieri , insolents , avides et indisciplinés. Néan- 
moins l'auteur ne veut pas s'étendre sur le détail de cette organi- 
sation , et il semble qu'il n'approuve pas de tout point les plans 
de Machiavel , puisqu'il n'en dit rien ici , quoiqu'ils fussent bien 
connus, et recommande une exacte justice. Ailleurs nous ver- 
rons ce qu'il y trouvait à redire. 

Quant à ce qui regarde la combinaison des formes du gouver- 
nement , il déclare que le goût de la liberté est trop habituel à 
Florence, pour qu'on ne conserve pas le Grand Conseil. Sans 
doute il a ses inconvénients, mais aussi ses avantages, qui s'aug- 
menteraient si Ton usait de certaines réformes. Ainsi, peut-être 
serait-il bon d'admettre au vote sur les élections des citoyens non 
encore pourvus de tous les droits*. Sans ambition personnelle , 
ils régleraient leur choix uniquement d'après leur conscience et 
l'intérêt public. L'élection des magistrats, telle doit donc être ' 
l'attribution principale de cette institution. Mais s'il est apte à 

1 Cf. Ricordi, 115. — ? Giannolti demande la même chose. Repub. Fiorent.U. 



— 473 — 

remplir heureusement cet office, surtout si Ton en revient au 
scrutin per lepiù fave, le conseil ne Test pas également à déli- 
bérer sur les affaires importantes qui demandent des lumières et 
de F habileté 4 . L'État a besoin d'un chef pour le diriger , ce sera 
le gonfalonier à vie, et d'un conseil d'hommes sages et expéri- 
mentés , qui fasse contre-poids au gonfalonier et à la multitude. 
Or le conseil des Ottanta , qui jusqu'ici en a tenu la place, est 
sans autorité. L'auteur, revenant sur les attributions de chacun 
de ces pouvoirs , pense que le Grand Conseil doit aussi consentir 
aux lois, mais sans avoir d'initiative. Contrairement à l'usage de 
tous les gouvernements parlementaires , il enlève à l'assemblée 
populaire lé vote des impôts et le donne au conseil du Milieu , 
assisté des magistrats nommés dans le Grand Conseil. Il voudrait 
«que l'on diminuât les pouvoirs de la seigneurie, qui sont exces- 
sifs 1 , surtout si Von considère que tout citoyen a le droit d'y ar- 
river à son tour indépendamment de sa capacité. Aussi sous 
Pierre Soderini est-elle à la merci du gonfalonier. 11 faut donc 
lui retirer les droits qu'elle possède sur la vie et les biens des 
citoyens, sur la nomination aux ambassades et aux commissariats, 
sur la préparation des lois. Le gonfalonier, son chef, pourra in- 
tervenir dans les affaires criminelles qui ne regardent pas l'État. 
Sera-t-il élu à temps ou à vie ? Guichardin , comme dans le traité 
del Reggimento, préfère cette dernière combinaison. Comment 
et par qui sera-t-il nommé? Le conseil du Milieu choisira aux 
piit fave trois candidats qu'il proposera aux votes du Grand 
Conseil. Reste à fixer la composition de ce conseil du Milieu, au- 
quel on donnera le nom de Sénat. Jusqu'ici l'élection seule l'a 
désigné et renouvelé tous les six mois. De là un défaut de stabilité 
et de tradition. Un moyen terme permet de le former autrement. 
On y ferait entrer d'abord la Seigneurie, les Collèges et les prin- 
cipaux magistrats, pendant leurs fonctions, puis si l'on veut, 
une fraction réélue régulièrement , comme l'on a fait jusqu'à 
présent ; enfin une partie serait à vie et choisie par le conseil 



► C'est un des points très-importants où Guichardin diffère de Gianotti. Cf, 
Repub Fior. III, 5. — * C'est aussi l'avis de Giannotti, 

12 



— 174 — 

même entre ceux qui auraient occupé des postes émments. En 
tout, les sénateurs seraient deux cents, dont quatre-vingts enviroa 
perpétuels maintiendraient un esprit àe suite dans les affaires. 
Leurs fonctions seraient de régler les enrôlements des condot- 
tieri , de nommer aux ambassades , aux commissariats , à ces 
magistratures dont le peuple est mauvais juge , et que Ton enlève 
à la seigneurie; enfin de préparer les lois. 

La manière dont lea lois se font dans une cité est ui> point im- 
portant. Guichardin n'est pas content de ce qui s'est passé jus- 
qu'au moment où il écrit. Il faut trop de formalités , et pourtant 
tout est entre les mains du Gonfalonier et de la Seigneurie, c'estr 
à-dire du pouvoir exécutif 1 . Comme ils ont seuls l'initiative, s'ils 
ne proposent rien, rien ne se fait ; et comme la délibération a lieu 
dans le Grand Conseil , tout ce qu'ils proposent passe à la ferveur 
de l'ignorance et de l'emportement de la multitude, C'est la tjr 
rannie en général , qui rend la proposition des lois di%ile, et 
qui met au contraire le vote à la disposition de tous. En suppri- 
mant réellement la liberté, elle en laisse l'appa^epce 9 . £e con- 
traire doit avoir lieu. 11 est nécessaire que l'initiative soit la plus 
large qu'il est possible, mais que de nombreuses discijssiops pré- 
cèdent l'aâoptiou d'une mesure importante, Il est bien entendu 
qu'on excepte les cas d'urgence. Guichardin propose, à Florence 
deux manières de faiire les lois. L'une consiste à laisser l'initia- 
tive à la Seigneurie , mais en l'obligeant , une fois la résolution 
adoptée dans les Collèges , à mettre un délai entre 1q lecture du 
projet et la- délibération du Sénat. Enfin le Grand Conseil a &'ij 
est à son tour appelé à se prononcer , le fera par un vote nruçt, 
Dans tous les cas le votedes impots aura lieu decette façon, et ce 
serait un moyen de le porter devant le Grand Conseil. La second^ 
manière consiste en ce qu'un seul des seigneurs ait le droit, même 



* C'est encore le grand reproche que Giannotti adresse à la constitution Io> 
rentine. Tout le livre II de la QêpubliqvA y est consacré. 

2 Sono i modi di oggi contrari.chè il proporre è difficile, chè i modi délie con- 
sulte sono più facili per farne conclusione. Cose tutte trovate da' tiranni, i quali 
sustanzialmente levano la libertà , riservanla in nome e certi colori di poco nao- 
mento. Opère Inédite, T. II, p. 296. 



— 175 — 

sans être d'accord avec ses collègues , de proposer l'affaire au 
Sénat. Il faudrait alors qu il réunît dans cette assemblée les trois 
quarts des voix au lieu des deux tiers, pour que le grand conseil 
délibérât à son tour sur la proposition. Ce qui est considérable 
c'est que ces assemblées aient leur existence r^ulière , et ne 
dépendent point du Gonfalonier. Ainsi Pierre Soderini tantôt ap- 
pelle les notables dans les Pratiques adjointes aux Ottanta , 
tantôt se passe de leur concours, et fait de cette convocation arbi- 
traire un moyen de gouvernement. C'est là une cause de mécon- 
tement et de trouble. Guichardin demande comme ailleurs que 
l'on supprime la délibération par quartiers, que les Dix devien- 
nent permanents, et forment une sorte de comité de la guerre et 
de l'extérieur , que le Sénat intervienne dans les instructions 
donnée aux ambassadeurs et aux commissaires, que dans les déli- 
bérations , celui qui propose la loi réclame nominativement les 
avis qu'il lui plaît. Toutes ces mesures ont pour objet de limiter 
le pouvoir du chef de l'état , en l'entourant d'institutions légiti- 
mes au même titre que lui, et agissant sous sa surveillance, mais 
demeurant indépendantes. Il loue l'abolition de l'Assemblée à 
Parlement , dont les résolutions tumultuaires sont à la merci de 
quiconque la convoque et possède la force. Selon lui ce gouver- 
nement sera libre et juste; il préviendra le désordre; il satis- 
fera les ambitions légitimes. Il ne reste plus qu'à régler la ma- 
nière dont se rendra la justice. Il consent à garder l'institution 
des Huit de balie, et des conservateurs des lois et à leur laisser la 
décision même dans les crimes contre l'état ; seulement si la peine 
va jusqu'à la mort et au bannissement, il doit y avoir pour les 
condamnés recours au Sénat, assisté, non des Collèges trop nom- 
breux , mais de la Seigneurie. Pour le reste une commission du 
Sénat recevra les appels. Les Huit et les Conservateurs pourraient 
W&anquer de vigueur, et c'est en vue d'y remédier que l'on avait 
institué la Quarantie. Elle n'a pas réussi parce qu'elle était trop 
dans la main du Gonfalonier, mais celui-ci est borné dans son 
autorité, et en y introduisant quelques modifications, elle rendrait 
des services. Le Sénat, ou une commission tirée du Sénat, con- 
naîtrait de ses retards dans l'expédition des jugements et de ses 
arrêts. 



— 176 — 

Au seizième siècle et à Florence on ne songeait pas encore à 
la théorie de l'inviolabilité du souverain et la responsabilité de 
ses ministres. Le Gonfalonier à vie dont l'action s'exerce direc- 
tement sur le gouvernement doit nécessairement être responsa- 
ble lui-même de ses actes. Mais quelle sera la garantie de cette 
responsabilité? En l'absence de moyens légaux, le souverain, 
s'il est le plus fort, deviendra tyrannique ; s'il est le plus faible 
il sera perpétuellement en butte à l'insurrection. Guichardin 
admet que dans chaque seigneurie qui se renouvelle tous les 
deux mois un seul membre pourra l'accuser devant le Sénat , et 
qu'il faudra les deux tiers des voix au moins pour le condamner 
Le moyen est ingénieux; mais prévient-il tous les désordres? 
Je ne le crois pas. Le Sénat devient ainsi tout puissant , et le 
gouvernement tombe entre les mains d'une oligarchie qui se 
recrute elle-même , et par la crainte qu'elle inspire au chef de 
l'état le domine et avec lui tous les pouvoirs qui en dépendent. 

Guichardin pense que la combinaison qu'il imagine est la 
meilleure dans les circonstances où se trouve Florence. Seule- 
ment il voudrait voir se réformer les mœurs , et il espère qu'on 
y arriverait par des lois somptuaires bien assises. 11 se trompe 
ici. Les lois ne changent guère les moeurs, surtout des lois somp- 
tuaires ; mais il est pardonnable d'avoir songé à ce remède inef- 
ficace au milieu des embarras de sa patrie ; et il a au moins 
reconnu le vrai mal, celui qui corrompait toutes les tentatives et 
tous les plans d'organisation dont elle était F objet. 

Ces vues ne diffèrent pas beaucoup de celles qui sont conte- 
nues dans le traité del Reggimento. 11 y a plus d'espérance , 
moins de découragement , et presque autant de maturité. Il faut 
admirer ces esprits déjà si exercés sur toutes les questions de 
droit public et de droit constitutionnel qui nous émeuvent au- 
jourd'hui ; mais sans établir une discussion qui serait infinie sur 
chacun des points particuliers que propose Guichardin , il suffit 
d'en indiquer les défauts généraux. Les trois pouvoirs, exécutif, 
législatif , judiciaire , ne sont pas distribués d'une manière assez 
indépendante les uns des autres. Enfin la liberté est toujours 
médiocrement comprise et mal définie ; l'origine de l'erreur est 



— 177 — 

partout la même. C'est l'excès de confiance dans l'observation 
des faits. Lorsque l'instinct de la nation n'est pas celui de la 
vraie liberté, F écrivain n'en trouvera pas l'image dans la contem- 
plation des événements; il s'occupera d'une réglementation arti- 
ficielle de la constitution , et il errera dans un cercle infranchis- 
sable, en l'absence d'un principe fécond. 

La révolution de 1 51 2 arriva au moment même où Guichar- 
din se livrait à ces méditations. Le parti des modérés essaya vai- 
nement de constituer un gouvernement indépendant à la tête 
duquel fut placé Gian-Battista Ridolfi, célèbre politique du temps. 
Mais une de ces assemblées à parlement, contre lesquelles pro- 
testait tout ce qu'il y avait à Florence de sage et de libéral, remit 
les choses dans l'état où elle étaient avant 1 494 et rendit le pou- 
voir absolu aux Médicis. 4 

La nouvelle de ces événements suggéra à Guichardin les ré- 
flexions qui remplissent le quatrième discours. 

Le principal , dit-il , pour les médecins est de savoir le point 
précis , et le moment, auquel il faut appliquer le remède ; il en 
est de même quand il s'agit du gouvernement des états. Ainsi ta 
maison de Médicis qui a maintenant le pouvoir ne doit pas s'ima- 
giner qu'il suffise de faire comme ses ancêtres ; elle a besoin d'exa- 
miner l'état des partis dans la ville et de régler sa conduite en 
conséquence. Florence a toujours aimé la liberté, et c'est ce qui 
fit le succès de Cosme et des siens. Ils semblaient renverser la 
tyrannie des grands. Aujourd'hui au contraire, leurs descendants 
succèdent à un gouvernement plus large ; ils ne peuvent donc 
suivre les mêmes errements. Or au milieu de quelles circonstances 
reparaissent-ils ? Plusieurs partis divisent les citoyens. En pre- 
mière ligne se placent les irréconciliables ennemis des Médicis , 
en seconde ligne leurs amis, dont les uns comptent sur eux pour 
vivre et faire leur fortune et ne peuvent se passer de leur appui, 
les autres, que leur modération a fait employer sous le gouver- 
nement populaire, sont plus tièdes, et ne seront engagés que par 
le traitement qu'ils éprouveront. Enfin vient la masse , dont les 

1 Jïitf. d'Italie. XI, *. Voyez aussi le no II aux Pièces Historiques^ 



— 178 — 

opinions peu précises, sont cependant hostiles au pouvoir d'un 
seul. Il y a deux conduites à tenir: Tune consiste à dissimuler 
autant qu'il est possible le principe tyrannique du gouvernement, 
r autre, à Y avouer, mais en se faisant des partisans capables de 
soutenir le poids de l'état. Le mécontentement qui subsistera 
toujours à regard des dominateurs de Florence engage à embras- 
ser le second de ces avis. Reste donc à gagner des amis à les 
attacher solidement à sa cause. 

Guichardin commence à perdre ici de ses illusions. Il ne croit 
plus la réforme possible avec le peuple ; il songe à former entre 
les Médicis et l'aristocratie cette ligue dont le parti populaire n'a 
pas voulu. Mais le despotisme comme l'extrême démocratie 
ont la même intolérance ; ils n'aiment pas le partage du pou- 
voir, et en excluent absolument leurs rivaux. Guichardin eut 
bientôt lieu de s'en convaincre. 

En 1516, quand il écrit le cinquième discours , il signale le 
mécontentement qui naquit du retour des Médicis et les vaines 
espérances que fit concevoir le pontificat de Léon X ; pourtant 
quoiqu'il se soit écoulé trois ans depuis lors , aucune ne s'est 
réalisée. La grandeur de la papauté empêche de sentir encore les 
maux qui en résulteront ; mais H ne faut jamais en politique 
compter uniquement sur le mérite d'un seul homme. S'il meurt 
tout est perdu , et telles éventualités peuvent se présenter, où il 
ne suffira pas à la situation. Il est donc indispensable d'assurer 
l'état de Florence. Or trois choses sont nécessaires pour y par- 
venir. D'abord il fout que l'on s'occupe du gouvernement. La 
jeunesse du pape fait concevoir d'autres ambitions; Julien et 
Laurent lui-même songent à des agrandissements incertains , et 
qui ne leur donneront jamais l'influence que leur vaudra la pos- 
session de Florence. En second lieu ils ont besoin de s'entouyer 
d'hommes sages, qui s'attachent à eux, leur servent d'appui et 
les dirigent. Laurent qui veut tout foire par lui-même, décourage 
ses partisans. Il aurait dû les consulter sans les suivre aveugle- 
ment, et aussi les enrichir. La défiance que les Médicis témoignent 
aux Florentins , dont ils méconnaissent la douceur, et à leurs 
9mis , dont ils craignent l'ingratitude , nuit à tout le monde. 



— 479 — 

Pourtant il devrait s'assurer du parti modéré ; s'il 9 cru conquérir 
la liberté dans les commencements de Soderini, il s'est désabusé, 
et sait bien quelle serait désormais la violence d'une révolution. 
Ce sont d'ailleurs les mêmes hommes qui ont soutenu l'habile 
politique de la maison en 1 458 , en 1 466 , en 4 478 , contre les 
Pitti, lesNeroni, lesPazzi, et s'ils ont cédé en 1494, c'est à 
cause des sujets de plainte que leur a donnés Pierre. En troisième 
lieu il faut tenir le peuple content , en administrant sagement 
les finances, en surveillant l'exercice de la justice civile, celle qui 
touche aux intérêts, en empêchant que les puissants n'oppriment 
les faibles. Si l'on a soin de mettre dans toutes ces mesures de 
l'adresse, de la modération, de la libéralité, si l'on s' efforce d'amé-» 
liorer les mœurs et de restreindre le luxe, il s'établira peu à peu 
un-état solide et prospère. Mais qu'on prenne garde aux mauvais 
conseillers, il n'en manquera pas pour prétendre que la tyrannie 
est plus commode à garder et surtout plus profitable. 

En effet, il n'en manqua pas. Quelquefois des avis furent de- 
mandés aux plus habiles politiques du temps. Mais ni Machiavel 
qui proposait à Léon X de rétablir la forme républicaine sous la 
souveraineté du pontife \ pour déguiser la hardiesse de son con- 
seil, ni Alessandro des Pazzi , qui se ralliait à peu près aux plans 
de Guichardin ', ne furent écoutés. La situation se tendit déplus 
en plus , la désaffection se mit dans les rangs mêmes des Palier 
schi modérés; et le résultat fut la révolution de 4527. Guichardin 
avait eu raison de prévoir que cette nouvelle révolution dépasse- 
rait de beaucoup la première. Rejeté dans le parti du pape , il 
adresse alors ses remontrances à ses concitoyens dont la perte 
était imminente. En 4 530, au mois de mai, quand la prise d'Em- 
poli eut mis aux abois le vaillant Ferrucci , il leur conseille d'évi- 
ter les horreurs d'un assaut et de se rendre au pape dont il vante 
les intentions bienveillantes. Il leur reproche leur refus de rece- 
voir l'envoyé du pape, et la déposition de Capponi. Il leur dé- 
montre la vanité des espérances auxquelles ils se sont abandonnés 



1 Discomo sopra il riformar lo ttato di Firenze. 

2 Archiv. Storic. T. I , p. 420. 



— 480 — 

jusque là , et les engage à sauver de la colère de l'empereur ce 
qui leur reste de leur splendeur antique. 

Ces exhortations ne furent point entendues, et Florence, privée 
du courage de Ferrucci et trahie par Malatesta Baglioni , ne put 
tenir devant F armée espagnole. Une fois les Médicis redevenus 
les maîtres, il s'agit d'organiser la nouvelle constitution.- C'est 
alors que les conseils de Guichardin s'adressèrent au pape, seul 
et absolu souverain des affaires. Plusieurs discours ou notes lui 
furent envoyés dans les premiers mois de 4 534 . La date de cha- 
cun de ces morceaux n'est pas toujours très facile à déterminer. 
M. Cariestrini les place tous en 4 534 ? et comme Guichardin 
partit au mois de mai pour son gouvernement de Bologne , c'est 
avant cette époque qu'il faut les supposer écrits. 

Le premier , celui qui dans la série générale est le sixième, 
semble composé après la formation de la commission des Acco- 
piatori , dont il est question , au sujet de Fun d'eux , Antonio 
Gualterotti. 

Il pouvait y avoir quelque incertitude dans les desseins du 
pape, ou Guichardin espérait de sa part quelque adoucissement. 
Il ne dit rien encore des pouvoirs extraordinaires, conférés au duc 
Alexandre , comme chef de la république , et dès les premières 
lignes, il admet qu'on veuille conserver au moins les formes de 
la liberté; il invoque l'exemple de Sylla, celui d'Auguste , de 
Laurent de Médicis et dans des temps plus rapprochés celui 
d'André Dorra. Il propose d'établir un conseil de cinquante ou 
soixante personnes semblable à celui des Septante, qui fonction- 
nait avant la révolution de 4 494, et dans le sein duquel on pren- 
dra les Huit de Pratique. Les membres en seront perpétuels ; 
ils pourront être commissaires au dehors eu ambassadeurs ; ils 
auront un salaire de cent ducats l'année. Mais ils devront être 
âgés de quarante ans, pris dans la grande balie 4 , et seront exclus 
des offices inférieurs laissés comme appât à de moins élevés en 
crédit et en dignité , et qu'il est bon de s'attacher par le profit 
qu'on y trouve. Au-dessous de ce conseil subsistera la grande 

* Voy. Chapitre I, S 6, «le ce travail. 



— 481 — 

balie, accrue jusqu'au nombre de deux cents, y compris les soi- 
xante. Les Deux Cents jouiront des offices inférieurs (Uffici 
di guadagno). Ainsi Ton pourra établir une aristocratie dévouée 
servant de barrière contre la masse du peuple , et où voudra 
entrer quiconque se sentira du mérite. Il sera bon aussi de main- 
tenir les Pratiques, c'est à dire cette commission restreinte de 
quinze ou vingt citoyens des principaux, que l'on appelait à con- 
sulter sur les affaires, qu'ils fussent ou non magistrats, et qui, 
sans titre spécial, dirigeaient réellement l'État. Prise au milieu 
d'eux une deputazione occulta de quatre ou cinq citoyens déci- 
dera dans les cas urgents avec la même autorité que la balie, et 
aidera le chef du gouvernement ( lo stato). Guichardin recom- 
mande , quelque forme que l'on adopte , d'observer la justice et 
surtout d'alléger les charges qui pèsent sur la ville. Il ajoute à 
sa note une liste de noms d'hommes capables d'entrer dans le 
conseil des Soixante. Il en donne cinquante-huit , avec ceux de 
quelques familles, où il ne désigne point de membre particulier. 
En général tous les personnages indiqués par lni ont fait partie 
de la grande balie du 8 novembre , de la commission des Acco- 
jriatori du 34 mars 4531 , ou du sénat des Quarante-Huit 
d'avril 4532. C'est donc l'élite du parti des Médicis. Remar-r 
quons l'influence que Guichardin veut s'y ménager, en insis-? 
tant sur ■ la nécessité de nommer son frère Luigi , et d'associer 
les Capponi, et les Segni \ ses parents et ses amis , au nouveau 
gouvernement. Il termine en recommandant d'effacer ladistino 
tion des arts, devenue inutile, tout en accueillant dans le conseil, 
pour faire taire toute plainte , ce qu'il y a de meilleur dans les 
arts mineurs. 

Dans le huitième discours, la situation n'est plus la même ; le 
ton change, et devient plus chagrin. Dès l'abord-, il est question 
du nouveau duc ; et il parle d'institutions alors menacées, et re- 
gardées comme à l'abri de toute atteinte dans le précédent mor- 
ceau. Il faut, dit Guichardin , garder la Seigneurie, les Huit de 



2 Les Segni , famille qui produisit un historien distingué, étaient parents des 
Capponi. Pour ceux-ci voy. le premier chapitre. 



— 482 — 

Pratique, et les autres magistrats, avec leur autorité accoutumée 
et l'ancienne forme des élections. On peut seulement modifier 
le nom des Gonfaloniers des compagnies en celui de Procura^ 
teurs * ; ils formeront les douze Bons Hommes, les Collèges 
comme auparavant. Après eux viendront les Septante , puis un 
conseil de Trois cents citoyens * élus par les Septante , chaque 
année, sans distinction de quartier. A coté de ces conseils existe- 
rait la Balie. Mais les Huit de Pratique-réunis au duc, pourront 
avoir une égale autorité , même au point de décréter une levée 
d'argent. Le scrutin des offices sera maintenu pour ne point dé- 
courager les ambitions particulières ; mais des Accopiatori rigou- 
reux veilleront à la manière dont seront remplies les bourses. Les 
Pratiques, ou consultations de quinze ou vingt citoyens notables 
et dévoués, seront conservées avec fruit. Cest d'ailleurs une an- 
cienne coutume des Médicis. Il faut gouverner en unissant la 
force à l'affection. Les moyens qui assurent la force sont connus; 
pour gagner l'affection il faut flatter les intérêts et d'ailleurs bien 
gouverner. On engage ainsi dans son parti les gens honnêtes et 
tranquilles. Quant aux moyens de se procurer des ressources pécur 
niaires, il y en a plusieurs. On pourrait faire banqueroute; mais 
cela causerait des mécontentements trop nombreux. Il vaut mieux 
diminuer les dépenses et augmenter les impôts. On y parvien- 
dra soit en restreignant les privilèges des villes du domaine, 
comme Arezzo et Pise , soit en appelant leurs principaux habi- 
tants à Florence et en les faisant jouir des droits de la cité. Ils 
en supporteront aussi les charges et augmenteront la population. 
Une mesure excellente serait de diminuer les divieti 3 et d'ef- 
facer la distinction des arts et des quartiers. L'élite des arts mi- 
neurs serait assimilée aux arts majeurs , le reste rejeté dans la 
plèbe privée de tous les droits. 

Le neuvième discours n'est qu'une suite de notes rapides à 
peine rédigées, mêlées de phrases et de mots latins. Les plans 
de gouvernement du huitième attestent déjà moins de confiance 



1 C'est ce qui eut lieu en effet. — 2 C'est une sorte de résurrection de l'an- 
cien conseil du peuple qui fonctionna jusqu'en 1480. — 3 Appendice, n° VI* 



— 483 — 

que celles du septième et s'éloignent plus encore de l'idéal que 
Guichardin nous a fait connaître dans son traité del Reggimento. 
Ici les projets cessent tout à fait. Il se plaint que Ton néglige les 
vrais amis des Médicis, pour s'attacher à de vaines espérances 
d'un gouvernement plus large , chimère dans les circonstances 
actuelles. Les partisans naturels se trouvent alors découragés et 
déconsidérés. Trop d'étrangers prennent aussi part aux affaires. 
Veut-on donc ne se fier qu'à la force? Répondant sans doute à 
des reproches dont il était l'objet , il justifie la mesure qui exile 
les suspects sur les terres du domaine. On les empêche ainsi 
de fournir un appoint aux bannis prêts aux tentatives hasar- 
deuses, et le pays profite de leurs dépenses. On l'avait accusé de 
poursuivre les ennemis de Niccolô Capponi aussi vivement que 
ceux des Médicis. Mais , dit-il , la nature des événements a voulu 
que la plupart des adversaires de Capponi fussent ceux du pape , 
et puis en y regardant bien , on s'assurerait que de nombreuses 
exceptions démentent l'assertion des dénonciateurs. Récriminant 
à son tour, il prétend quç Valori se détermine dans ses choix par 
faveur et non par calcul. Lui et Benedetto Buondelmonte, alors 
l'un des meneurs du parti , montrent trop de passion et d'arbi- 
traire. Craint-on , en soutenant les amis des Médicis ( ce titre le 
désigne lui-même et ceux qui pensaient comme lui), qu'ils n'ac- 
quièrent trop de réputation? Craint-on qu'ils ne s'unissent aux 
défenseurs des Capponi ? Mais tous seraient impuissants contre la 
haine du peuple, privés de l'appui du pape. Ils gênent donc? 
Pourtant , on ne peut suivre en aveugle , et des avis inspirés par 
la communauté d'intérêts devraient être écoutés. Il faut aussi 
contenir les ennemis sans les accabler , et éviter les mesures désas- 
treuses qui froissent les intérêts. Il s'agit ici d'une banqueroute 
de soixante pour cent que le duc Alexandre faisait aux créanciers 
de l'État en s' emparant du Mont; en second lien le gouverne- 
ment révolutionnaire avait aliéné les biens des arts et les biens 
communaux, et on inquiétait les nouveaux possesseurs en les 
obligeant à restituer sous la promesse d'une indemnité encore 
incertaine et payable en huit années 1 . Guichardin voudrait aussi 



— 184. — 

qu'on mil plus d'économie dans les dépenses, qu'on surveillât les 
alliances et les parentés, mais sans trop de rigueur, qu'on rendit 
les armes enlevées même aux partisans les plus sûrs , qu'on ré- 
parât les murailles, qu'on réglât les scrutins en les conservant. 
L'archevêque de Capoue , légat du pape envoyé pour conseiller 
Alexandre est bon, dit-il, mais il ne se mêle pas assez aux ci- 
toyens. Pour les condamnés Guichardin demande plus de justice, 
ou du moins plus de formes légales , intervenant ainsi d'une ma- 
nière détournée en faveur de Rafaello Girolami , le dernier gon- 
falonier de la république. On se presse trop de faire du jeune 
duc un prince ; les esprits sont mal préparés; lui -même est trop 
jeune et il a besoin de direction. A Rome on ne peut tout voir ; 
il faudrait un homme fait de la famille , comme étaient Laurent 
et le pape lui-même en 4 51 3. Sans cela on laisse les sujets re- 
lever la tête , les malintentionnés jouir du pouvoir autant que les 
fidèles, et ce qui est plus grave , on ne proclame pas assez haut 
que le gouvernement des Médicis sera celui de la noblesse opposée 
à la multitude. Revenant à Valori , il. l'accuse de manquer de 
jugement et de mesure ; il gaspille , ne suit que ses intérêts et 
perd tout. Buondelmonte est sans pudeur, et le domaine devient 
la proie de ces deux hommes sans probité qui humilient en outre 
les vrais amis. Quant à l'archevêque de Capoue, il se laisse aussi 
corrompre et on en pourrait citer des témoignages. Le discours 
se termine enfin par une liste de réclamations adressées au non* 
de diverses personnes parmi lesquelles on remarque Jacques* 
Guichardin, le frère de l'auteur, Jacques Gianfigliazzi et Lorenz» 
Segni, ses cousins 1 , et les fils de Niccolo Capponi, dont l'un. 
était son gendre. 

La date du dernier discours n'offre guère d'exactitude. L'au- 
teur se plaint qu'après huit mois on n'a rien fait encore; ce qui 
fixe au mois de mai environ l'époque de la composition et de 
l'envoi de la note. Enfin il pense qu'il faut se hâter de prévenir 
de nouvelles fantaisies de la part du cardinal Hippolyte, et la 
tentative de ce jeune prince est du 27 avril 1531 *. Il est deux 



i L'un neveu de sa mero Simone Gianfigliazzi , l'autre mari de Camilla Cap- 
poni, lille do Cosa Guicciardini, cousine de son père Piero. — 2 Varcfai, XU. 



— 185 — 

points sur lesquels Guichardin insiste particulièrement. Il est 
utile de mettre un terme à la situation provisoire dans laquelle on 
se trouve , et en même temps de ne pas trop se presser d'établir 
le pouvoir absolu ; il faut n'y arriver que peu à peu ; construire 
immédiatement une forteresse pourrait trop effrayer les esprits 
et causer des dangers. Enfin il répète toujours qu'il ne faut pas 
redouter de se faire des amis et de les rendre puissants , en se 
persuadant bien que sans les Médicis ils ne peuvent rien. 

Après la remise de ces mémoires il partit pour Bologne. La 
lutte devenait trop vive entre les partisans à divers titres du 
nouveau régime. Tous se plaignaient les uns des autres ; il fallut 
les séparer. On ne trouve plus pendant quelque temps de discours 
de Guichardin ; du moins aucun n'a encore été publié. Il s'occu- 
pait toujours des affaires de l'État , et indirectement Taisait par- 
venir au pape ses i conseils. Sa correspondance avec son frère 
Luigi le témoigne. Enfin le 13 janvier 1532 \ l'archevêque de 
Capoue , Nicolas de Schomberg, qui gouvernait Florence, lui de- 
manda formellement, comme aux autres Palleschi , son avis sui- 
tes réformes à opérer. Dans une assez longue réponse qui sert 
de lettre d'envoi, il expose rapidement ses motifs. Il désire avant 
toute chose, dit-il, une situation définie, qui, assurant la gran- 
deur des Médicis, serve de point de départ aux améliorations 
futures. Dans les dernières lignes se rencontre une parole cu- 
rieuse et qui mérite d'être comparée à cette pensée des Ricordi 
que j'ai citée plus haut, et à quelques passages de ses lettres 
dont j'ai parlé dans la première partie. Il redoute surtout de 
quitter Florence, et il acceptera toute alternative plutôt que celle- 
là. Vient ensuite l'exposition de son avis. Il reprend les vues 
déjà émises dans les précédents discours, et les reproduit souvent 
dans les mêmes termes. On est en présence de deux difficultés , 
dit-il; on a beaucoup d'ennemis, et il faut beaucoup d'argent. 
Pour lever la secondé, il serait bon de diminuer les exemptions 
et les privilèges que l'on accorde aux sujets au détriment de la 
cité. Quant à la première , on doit considérer que les artiis des 

» Lettere de' Prineipi. T. III. 



— 486 — 

Médicis ont pour ennemis le peuple tout entier ; il ne s'agit donc 
que de leur donner des compagnons, et pour cela il faut se mon- 
trer moins exclusif, accueillir ceux qui se laisseront gagner par 
des honneurs et des profits. Pour ce qui regarde la forme du gou- 
vernement , il blâme l'établissement du pouvoir absolu , et con- 
seille ce qu'il a déjà proposé, c'est-à-dire unebalie de deux cent» 
membres , parmi lesquels on choisira un conseil de soixante o«_ 
quatre-vingts personnes avec l'ancien pouvoir des Septante f et- 
des appointements de cent cinquante ducats. Il faut les nommer- 
pour deux ou trois ans d'abord , puis à vie , quand on sera sûr der^ 
leur dévouement; les priver des offices du dehors, excepté iefc 
ambassades et les grands commissariats, et mettre entre eux dea- 
différences. Il préfère l'ancien usage de distribuer les offices aiu 
sort plutôt' qu'au choix, et regarde comme peu important de= 
garder ou de supprimer la seigneurie ; toutefois, peut-être vau- 
drait-il mieux la conserver. 

Ces avis ne plurent guère et on le conçoit facilement. Tout en 
cédant de ses vues premières à chaque discours , il restait ferme 
sur certains points, et s'il mettait toujours en avant l'intérêt de 
la maison des Médicis , des regards clairvoyants reconnaissaient 
qu'il cherchait à lui mesurer le pouvoir, et à lui donner un frein 
régulier et perpétuel. Sa dernière lettre a été vivement accusée 4 ; 
mais en la rapprochant de ses autres écrits et de ceux que d'au- 
tres politiques envoyèrent sur le même sujet, elle perd, ce 
semble, beaucoup de l'odieux qui s'y attache. Mettons à part les 
maximes machiavéliques de la politique italienne, que la situation 
lui commandait presque , et considérons le fond de sa pensée. En 
définitive, il cherchait à donner une base autre que le pouvoir 
absolu à la constitution de Florence. 

Jusque là elle reposait sur la division en arts et en quartiers. 
Guichardin veut qu'on abolisse ces distinctions. Il essaie de faire 
une assemblée de notables, mais en supprimant les séparations 
du moyen âge, et en tendant à l'unité. Il formait ainsi une aris- 
tocratie à la place de l'ancienne démocratie florentine qui s'était 

* Particulièrement par le marquis Gino Gapponi. Archiv. Storic. T. I. 



— 487 — 

livrée aux tyédicis ; et la preuve que son calcul ne manquait pas 
de justesse, c'est que le sénat, malgré son peu d'importance, 
devint un foyer d'opposition dans les événements qui suivirent. 
D'anciens amis des Médicis, Palla Ruccellaï, Filippo Nerli, Do- 
menico Canigiani, Guichardin lui-même, Vettori et les autres 
tentèrent de ressaisir le pouvoir, en laissant d'abord au duc 
Alexandre puis à Cosme, le titre de chef de la république. Mais 
ces efforts ne purent aboutir, et il était impossible de résister à 
la force des choses qui entraînait Florence vers le pouvoir absolu. 
Trop faible à l'extérieur pour ne pas subir la domination des 
maîtres de Tltalie , la cité était livrée à quiconque s'appuyait sur 
les redoutables Espagnols. Les conseils même de Guichardin bri- 
sèrent son œuvre. Quand il persuadait au pape de séparer l'aris- 
tocratie du peuple par une barrière de haine infranchissable , il 
réussit mieux qu'il ne l'espérait peut-être. Son ambition person- 
nelle , en excluant, sous Alexandre et à l'élection de Cosme , tous 
ceux qui ne voulaient point se faire ses seconds , laissa son parti 
trop faible en face du chef suprême qui disposait du trésor et des 
soldats. Il ne sut pas faire de concessions à ses adversaires ; au- 
cune d'ailleurs des factions diverses n'abdiqua de ses prétentions 
afin de se coaliser pour la liberté. Ses projets étaient trop com- 
pliqués pour être admis de beaucoup d'esprits qui ne voyaient en 
lui qu'un des modérés , réputés traîtres en * 529, ou bien un des 
exécuteurs de 1530. Il se fia trop à son habileté ; il avança trop 
les affaires pour qu'il pût revenir sur les faits accomplis. On usa 
de ses conseils assez pour qu'il en fût la victime, pas assez pour 
que se? plans réussissent. Peut-être aurait-il mieux fait d'agir 
phts nettement,. Mais le pouvait-il? Le torrent était plus fort que 
lui. D'ailleurs on ne peut nier que son avis n'ait encore été l'un 
des plus honnêtes. Vettori et Ruberto Acciauoli proposent à peu 
près les mçmes choses ; ils ne veulent pas non plus du pouvoir 
: absolu , ni d'une» force an&ée trop considérable 1 . Les conseils 
| que l'oft suivit, ce sq$1 ceux de son frère Luigi Guicciardini ; ou 
pbridt Luigi , qui ce songeait qu'à faire sa fortune et réparer ses 

t Archiv. Storic. % I. 



— J88 — 

torts , mieux que personne , devina le désir du pape. Il imagine 
de placer le duc à la tête de l'État au lieu de la seigneurie , et de 
le faire soutenir par une garde nombreuse ; au-dessous de lui sont 
deux conseils purement consultatifs : l'un, celui des Quarante- 
Huit, l'autre, celui des Deux-Cents; les magistrats mineurs 
étaient maintenus. Mais toutes ces formes cachaient mal l'abso- 
lutisme. Le vote n'était pas libre, et bientôt même on s'en passa, 
lorsque Cosme décida seul de toutes les affaires, en ne laissant au 
sénat que de vains privilèges et des titres sans valeur. A partir 
de ce moment, Florence eut le despotisme avec ses avantages et 
ses inconvénients , la prospérité matérielle malgré les charges 
publiques , l'extension même de son territoire , mais avec l'ab — 
sence de liberté, l'amoindrissement graduel des esprits et desca — 
ractères qui en est la conséquence inévitable. 



§ 6. CONCLUSION SUR LES ÉCRITS POLITIQUES. 

De tout ce qui précède on peut arriver à une conclusion suffi- 
sante sur le détail et la valeur des opinions politiques de Gui- 
chardin. 

Comme principes généraux , il est impossible de nier qu'il ne 
ressente l'influence de son temps, et qu'il ne soit de l'école de 
Machiavel. La morale ne le préoccupe pas assez ; j'ai eu occasion 
de le faire remarquer dans l'histoire de sa vie, et de le dire en 
examinant ses projets et ses maximes. Pourtant il est vrai de si- 
gnaler qu'elle le préoccupe plus que Machiavel, et que s'il ne la 
respecte pas beaucoup davantage, au moins il y pense plus sou- 
vent. Cela se comprend. Son esprit, moins capable de généralité 
que celui du célèbre secrétaire, et d'ailleurs plus mêlé aux grandes 
affaires, n'a pas eu autant de loisir pour méditer dans une re- 
traite volontaire ou forcée, ou du moins dans le calme relatif d'un 
poste subalterne. Les traditions de sa famille, la forte éducation 
qu'il a reçue ont laissé en lui des traces ineffaçables. Son système 
est moins lié , moins puissant ; il a été obligé de se faire des 
théories de circonstance; mais naturellement plus grave, il les a 



— 489 — 

acceptéesavec plus de conviction. Il y a moins mis de son esprit ; 
il a été moins auteur et plus homme d'action. 

Cette infériorité qui est réelle dans la spéculation se compense 
dans la pratique. Il a une pénétration supérieure, un sens plus 
droit. Son caractère est plus élevé, son jugement plus sûr dans 
ce qui regarde les événements contemporains. Il manque toujours 
à sa politique cette notion exacte de la liberté que personne n'a- 
vait et ne pouvait avoir de son temps et dans son pays. Machiavel 
du reste ne F avait pas non plus , et ce qu'il appelait de ce nom, 
c'était la tyrannie d'un parti. L'un accorde plus au peuple, l'autre 
moins ; mais, dépourvu de moralité comme il l'est, leur système 
ne peut enfanter que des tyrans, qu'ils soient sénateurs, monar- 
ques ou démagogues. 

Les vues de Guichardin sur Florence ont pourtant une origi- 
nalité qu'il i^e faut pas méconnaître. S'il ne comprend pas la 
vraie liberté , que la diffusion des lumières et la sage modé- 
ration des esprits peuvent seules procurer, il désire ce qui est le 
plus capable de la produire, un gouvernement pondéré où divers 
pouvoirs se font équilibre, quoiqu'il règle mal les combinaisons 
qui l'engendrent. Il veut un souverain contenu dans de certaines 
bornes fixées à l'avance, qui n'ait que la direction, sans tout en- 
traîner par sa volonté. Au-dessous, il place une aristocratie , non 
pas tout à fait une oligarchie comme à Venise, quoiqu'il rappelle 
souvent l'exemple de cette célèbre république, mais un corps des 
premiers de l'État, accessible à toutes les supériorités, celle de 
la naissance, celle de l'intelligence, celle de la fortune, où tous 
puissent prétendre siéger ou voir siéger leur postérité. Enfin le 
peuple a une part, quoique restreinte, dans le gouvernement. C'est 
lui qui donne aux délibérations leur sanction dernière et défini- 
tive ; il n'a pas l'initiative qui livrerait ses votes à la démagogie ; 
mais rien ne peut se faire et se terminer sans lui. Sachons-lui 
gré de l'intention. Il y a là un effort réel et méritoire pour unir 
fa tradition aux principes et aux circonstances. Il tient compte 
des antiques besoins d'indépendance démocratique innés chez le 
peuple Florentin ; il respecte la puissance établie et indéracinable 
des Médicis. Il a seulement voulu en changer les mœurs et les 

13 



— 490 — 

usages, en substituant une branche à une autre, singulière coïn- 
cidence avec des événements qu'on a vus depuis se représenter 
dans d'autres pays, et qui semblent presque une loi de la poli- 
tique. Enfin il a voulu donner la prépondérance à une classe com- 
posée des anciens amis et des anciens ennemis du peuple et des 
Médicis, la plus éclairée et la plus digne de gouverner et de con- 
duire le peuple. C'est une tentative de conciliation par laquelle 
il espérait éteindre les divisions dans le sein de la ville , et lui 
assurer l'influence extérieure qu'elle perdait depuis 4 434, toutes 
les fois que le parti guelfe avait l'empire , et que les Médicis 
avaient seuls pu lui donner. 

Toutes ces considérations ne sont pas restées chez lui à l'état 
de simples projets. Au milieu des fréquentes oscillations de sa 
conduite, il ne cesse de conseiller dans le même sens ceux que 
la destinée autant que son choix lui a donnés potjrpalrons. La 
constitution que l'on adopte, c'est la sienne, défigurée par l'éloi- 
gnement du peuple , l'annulation du sénat , la concentration de 
tous \ps pouvoirs entre les mains du chef de F état. Une retrouvait 
que les apparences extérieures de son œuvre, sans l'esprit qui la 
faisait vivre. Mais il ne faut point se dissimuler que l'application 
en était impossible, et qu'il était chimérique de l'espérer. Dans 
les misères où se débattait alors l'Italie, un état libre ne pouvait 
se fonder, surtout s'il était ouvert et peu étendu comme la Tos- 
cane. Entouré de gouvernements absolus , il eût été écrasé par 
eux , comme Sienne le fut au bout de quelques années , comme 
Venise et Gênes devaient finir par l'être, après avoir langui plus 
que vécu durant deux siècles et demi encore , grâce à un respect 
traditionnel plutôt qu'à une force véritable. Et puis Florence 
elle-même ne se prétait pas à la réforme. Les derniers temps 
avaient prouvé qu'elle était incapable de supporter une liberté 
réglée, et qu'elle ne pouvait tomber que dans les extrêmes , la 
licence ou la tyrannie. Des lois n'y eussent rien changé ; l'esprit 
public était mauvais, le temps seul y devait faire quelque chose, 
et le temps manquait en présence de périls imminents. 

. Guichardin ne s'y trompait guère ; mais il faut le louer d'avoir 
été un esprit aussi vraiment libéral qu'on pouvait l'être à son 



— 191 — 

époque , en souhaitant le triomphe de la classe éclairée sur la 
tyrannie et l'excès de la démocratie. Enfin au milieu de mille 
défaillances, il y a du mérite dans cet attachement du florentin 
à une idée poursuivie avec des chances diverses , mais obstiné- 
ment pendant toute sa carrière f , surtout si Ton considère com- 
bien il était malaisé de lui donner un corps. Dans la grande 
histoire d'Italie , écrite à la fin de sa vie , elle retrouve sa place , 
malgré tous les mécomptes , et l'éloge de Niccolo Capponi 
au XX e livre est aussi l'éloge du parti qu'il représentait et qui sou- 
tenait alors avec peu de différence les principes de Guichardin, 
ceux des modérés. 

Je n'ajouterai rien à ce que j'ai déjà dit de ses sentiments sur 
la lutte de l'indépendance italienne et l'organisation de la pénin- 
sule. Résumons-nous donc. Sa politique générale est condam- 
nable comme le Machiavélisme dans son absence de moralité , 
son indifférence des moyens ; elle a le même mérite dans le 
détail, la même perfection expérimentale. Sa politique particu- 
lière est digne d'estime dans son but. Elle lui fait entrevoir l'ave- 
nir possible de sa patrie ; elle le classe parmi les esprits modérés 
à la fois et vigoureux qui veulent sa prospérité durable et solide ; 
elle lui donne une place enfin parmi les publicistes qui ont essayé 
de faire prévaloir dans tous les temps , selon les conditions où ils 
se trouvaient, des vues à la fois sensées et généreuses. 



Ainsi Le 3e discours Intorno aile mutizioni est de 1512, le del Regginiento 
de 1527, les Cotitiderazioni de 1531. 



CHAPITRE III. 

SES OUVRAGES HISTORIQUES. 



§ 1. LES MÉMOIRES AUTOGRAPHES ; LE SAC DE ROME; 
LE PORTRAIT DE LAURENT LE MAGNIFIQUE. 

Avant désengager dans l'étude de sa grande histoire d'Italie, 
production de son âge mûr , où il a fait entrer un grand nombre 
de matériaux, longtemps amassés , monument inachevé des der- 
niers efforts de son intelligence, il convient de considérer les tra- 
vaux d'un caractère spécial qui Font préparé à l'écrire. La 
composition historique fut comme le délassement de son esprit 
dans toute sa carrière. Si l'histoire d'Italie est le plus connu de 
ses livres, des publications modernes nous ont révélé des œuvres 
analogues, d'étendue inégale, jusque là inédites, et dignes d'une 
sérieuse attention. 

Une tradition assez répandue 4 prétend qu'il songeait à écrire 
ses Mémoires , quand son ami et son compatriote , TTiistorien 
Nardi, lui conseilla d'agrandir son plan, de faire servir les maté- 
riaux qu'il avait rassemblés à une histoire de l'Italie. D'un 
autre côté M. Canestrini a trouvé dans ses papiers et se propose 
de publier un ouvrage 2 qu'on peut considérer comme ses mé- 
moires autographes. Faut-il penser que c'est là le travail inter- 
rompu depuis l'avis de Nardi? Je ne le crois pas, et franchement 

i Cette anecdote émise d'abord par l'auteur anonyme de la vie de Guichardin > 
placée en tête de l'édition de Sansovino, a été répétée depuis par les historiens 
de la littérature italienne, ou ceux qui ont écrit sur Guichardin, notamment 
Bayle, Nicéron, Tiraboschi, Ginguené, et après eux par tout le monde. 

'<* Tiré d'un manuscrit intitulé Composizioni , lettera B. 



— 193 — 

il est permis de concevoir des doutes sur l'authenticité de l'anec- 
dote. J'en discuterai plus loin le détail pour ce qui regarde la 
date de la composition de l'histoire. Mais si l'on a cru, sur la foi 
de ce récit, qu'il existait de Guichardin des mémoires , sembla- 
bles à ceux que notre littérature a produits en si grand nombre , 
il faut se détromper. Ce genre d'écrits ne paraît pas avoir été 
dans le goût des Italiens. Ils écrivent des chroniques et des his- 
toires dans lesquelles la personnalité de l'auteur disparaît pres- 
que entièrement , où ils se contentent d'insérer les événements 
principaux de leur temps, jour par jour , avec la sécheresse et la 
précision d'un journal ou d'un livre de raison. Il serait difficile 
de citer chez eux un grand nombre d'autobiographies , composées 
à loisir et sur un plan formé à l'avance. L'opuscule de Guichar- 
din, dont j'ai feuilleté quelque temps le manuscrit, et dont je 
donne aux Pièces Historiques le titre et un extrait assez étendu f , 
est un recueil de ce genre. Quoique ouvert en 4508, ce registre 
(on ne peut guère l'appeler autrement ) remonte à la naissance 
de l'historien et se termine en 1545. Chaque alinéa commence 
par les mots Bicordo corne. La longueur en est inégale ; quel- 
ques-uns ne remplissent que peu de lignes, d'autres absorbent 
une page entière grand in-folio. Le reste du volume est occupé 
par des notes de toute espèce. D'autres fragments semblables sont 
épars dans divers recueils de ses autographes *. En attendant la 
publication complète qui doit être faite de ces Mémoires , je 
me borne à en signaler l'existence d'une façon plus authentiqué 
et plus certaine que tout ceux qui en ont parlé jusqu'à moi. 

On a souvent mis sous le nom de Guichardin un opuscule inti- 
tulé le Sac de /tome par Guicciardini, sans indication du prénom. 
Ginguené partage cette erreur dans son grand ouvrage sur la Lit- 
térature Italienne. Cette opinion est aussi soutenue dans les Nou- 
velles littéraires de Florence 8 , en deux articles sous forme de 



» Pièces Historiques, Vî. J'ai pu vérifier que c'est le volume d'où Manni a 
tiré ses citations. 

2 J'en publie un fort curieux; c'est le discours qn'il s'adresse à lui-même 
quand il atteint l'âge de trente ans. Pièces Historiques, III. 

3 Année 1758 , col. 102 et suiv* , 200 et suiv. , 800. 



— 494 — 

lettres adressées à l'anonyme de San-Miniato. 11 s'agissait de 
savoir laquelle était l'originale de cette relation ou de celle de 
Jacques Bonaparte, gentilhomme de San-Miniato, qui toutes deux 
offrent les plus grands rapports de ressemblance. L'auteur des 
Nouvelles crut triompher en attribuant le livre à l'illustre histo- 
rien. Mais Gamba, dans sa Série dei testi di lingua italiana, 
déclare, d'après une dissertation du docteur Lessi, lue à la Société 
Colombaire de Florence , que cet ouvrage n'est pas de François 
Guichardin, mais de son frère Luigi. J'ai compulsé les archivesr 
même de la société, sans parvenir à me procurer le discours dont 
il est ici question. Toutefois il est facile d'y suppléer. Les preuves» 
de tout ordre abondent. D'abord , on ne retrouve pas dans ce 
morceau la manière habituelle de Francesco; on n'y retrouve 
pas ses idées. En tête de l'édition, donnée à Cologne en 1738, 
se place une lettre adressée au duc de Florence ; Fauteur y fait 
T apologie de lb domination espagnole, ce ne sont pas là les vues 
de l'historien, écarté des affaires, parce qu'il désapprouvait cette 
politique. En revanche un long passage sur l'ambition convient 
bien au caractère de ce Luigi Guicciardini , qui , toujours avide 
des apparences du pouvoir, a sans scrupule flatté successivement 
chaque parti aux dépens de sa dignité et de sa réputation. Dans 
le corps du récit, l'auteur déclare que le projet d'écrire une his- 
toire générale est une entreprise au-dessus de ses forces et de 
ses connaissances ; François Guichardin n'eût pu parler ainsi. 
Mais ce qui clôt toute discussion , c'est un passage du second 
livre , où il est question du rôle que joua le gonfalonier dans la 
révolte du mois d'avril 1 527 à Florence. Or ce gonfalonier n'était 
autre que Luigi Guicciardini. Après lui avoir prodigué les louan- 
ges , « j'en dirais plus , ajoute l'auteur, si je ne savais combien 
H est repréhensible de parler de soi san& motif. » Comment l'édi- 
teur de \ 788 a-t-il pu laisser passer cette parole ? Comment 
les érudits , qui ont soulevé le débat , ont-ils pu le soutenir en 
présence d'un pareil témoignage ? Ils avaient lu négligemment 
l'ouvrage dont ils parlaient ; peut-être même ne l'avaient-ils pas 
lu du tout ? 11 faut ajouter que tous les manuscrits de cet opuscule 
conservés aux bibliothèques Riccardi et Magliabecchi , et que , 



— 495 — 

d'après le caractère de l'écriture , on peut au plus tard faire 
remonter au commencement du XVII e siècle, c'est-à-dire, avant 
la première édition qui est de 1664 , portent uniformément, et 
sans qu'un doute puisse s'élever , le nom de Luigi. Le style dif- 
fère aussi sensiblement de celui de l'historien. Dans le Sac de 
Rome , il est extrêmement verbeux et diffus, rempli d'exclama- 
tions et d'interrogations. Il ne se relève même pas dans les 
morceaux politiques, qui restent ternes et peu clairs. C'est pour- 
tant la partie la plus originale de l'ouvrage. Le reste se compose 
du récit assez obscur d'opérations militaires et d'une description 
finale d'où le pathétique est absent malgré l'emphase du discours 
et les grands mots qui le surchargent, Guichardin, dans sa rapide 
narration insérée au XVIII e livre , est incomparablement supé- 
rieur, malgré ses défauts. Le Sac de Rome appartient donc for- 
mellement à Luigi Guicciardini. François Guichardin ne perd 
rien de sa gloire à se voir enlever cette œuvre rendue à son frère. 
Peut-être même gagne-t-il à n'être plus responsable de cet essai 
médiocre et déclamatoire. 

Parmi les manuscrits que possèdent de Guichardin les archi- 
ves de Florence il est un, dont je publie à la fin de ce volume le 
texte pour la première fois ! . C'est un abrégé de la vie et un éloge 
de Laurent le Magnifique. Le catalogue des papiers Strozzi place 
cette composition en l'année 4492. Le jeune Guichardin eût 
alors eu dix ans à peine. Mais ce qui a donné lieu à cette fixation, 
c'est que Laurent mourut cette année même au mois d'avril , et 
que la première ligne du manuscrit en porte la mention. Toute- 
fois, dans le corps du morceau, il est question de l'invasion des 
Français qui ne parurent qu'en 1 494. Il s'y remarque aussi une 
allusion au pontificat de Léon X et aux circonstances qui accompa- 
gnèrent son élection , de telle sorte qu'on ne peut s'empêcher de 
supposer quel' opuscule futrédigébeaucoup plus tard. L'aspçctdes 
feuilles qui le contiennent, comparé avec celui de quelques autres 
autographes, auxquels il est mêlé , et qui sont sans contredit 
de 4495, permet à la rigueur de le rapporter à cette date. Mais 

* Pièce VII. 



— 196 — 

des preuves de ce genre, fondées sur une ressemblance douteuse, 
et qui souvent n'est que fortuite , sont insuffisantes. Je penserais 
plus volontiers que Guichardin écrivit cet éloge , vers 451 5, une 
fois revenu d'Espagne, à Florence ou à Rome, peut-être à la 
demande d'un membre de la famille des Médicis, et sous les yeux 
du pape, auprès duquel il dut alors résider quelques mois. 

Il a encore traité deux fois le même sujet , dans son Histoire de 
Florence et dans l'Histoire d'Italie. Mais le point de vue où il se 
place est assez différent. Ici , commençant par exposer l'origine 
du pouvoir de Lorenzo, c'est-à-dire indiquant rapidement l'his- 
toire de son père Pierre et de son grand-père Cosme , Guichardin 
passe aux différents événements de sa domination, l'affaire des 
Pazzi , la guerre de 1 478 avec le pape Sixte IV, et enfin son 
voyage à la cour de Naples qui rend la paix à l'Italie. Il célèbre 
à la fois sa prudence et son bonheur; il montre quels accroisse- 
ments lui dut Florence du côté de Gênes , en acquérant Sarzane, 
Pietra-Santa , Fivizzano et laLunîgiane. Il explique son système 
d'équilibre, d'après lequel il voulait qu'aucun des états italiens 
ne prît sur les autres un trop grand avantage. Cest ainsi qu'il fit 
la guerre aux Vénitiens, pour soutenir le duc de Ferrare, qu'il 
défendit le roi de Naples contre le pape Innocent VIII , qu'il orga- 
nisa une ligue de Naples, Milan, Florence, contre les Vénitiens. 
L'auteur de l'éloge vante sa clémence , sa piété , son goût pour les 
lettres; il énumère les savants qui, appelés par. lui, vinrent se 
fixer à Florence , ou enseignèrent à Pise. Enfin il approuve sa 
manière de vivre , simple et conforme à celle des autres citoyens 
qui ne sentaient pas en lui un maître impérieux. Sa mort fut dé- 
plorable pour sa patrie; on le vit bien aux désastres qu'amena 
l'arrivée des. Français et qu'eût évités sa politique. Le ciel l'an- 
nonça lui-même par des prodiges. L'auteur termine enfin en dé- 
claras* que la seule consolation de sa mort fut l'espoir que don- 
nait le second de ses fils déjà cardinal et dès lors désigné par la 
voix publique pour le suprême pontificat. 

Le style est coulant et facile ; la composition est claire et simple; 
les détails sont peu nombreux ; on n'y trouve que des vues géné- 
rales ; l'éloge est perpétuel , et aucune critique ne vient l'affaiblir. 



— 497 — 

C'est une sorte de panégyrique conçu d'après le modèle des dis- 
cours d'apparat. 

Dans r histoire de Florence *, il y a plus d'aperçus ouverts sur 
la vie de l'homme ; il y a aussi plus de critiques. Tous les actes 
de Lorenzo ne sont pas admis avec complaisance comme des 
preuves de son talent, ou des effets de ses vertus. Son mérite , 
quoique reconnu solide et réel , n'est pas cependant éclatant. Son 
jugement inférieur à son esprit lui a fait commettre des fautes 
dont quelques-unes ont réussi, comme le voyage de Naples , où 
il s'alla mettre entre les mains de ses ennemis, mais qui n'en 
était pas moins une tentative hasardeuse. Son goût pour les 
lettres est célèbre, mais il tient à son orgueil qui voulait en toute 
chose garder le premier rang. Il était magnifique, mais savait mal 
gouverner ses affaires. Il était superbe et trop passionné pour les 
plaisirs qui l'ont tué. Il s'est plus d'une fois montré cruel, comme 
dans l'affaire de la conjuration des Pazzi , tyrannique , comme 
dans la r^lementation des alliances et des parentés qu'il imposait 
aux principaux citoyens. Il aimait les hommes de bas lieu, et les 
élevait au préjudice de ceux qui sortaient de familles anciennes 
et illustres. Il entretenait avec les ambassadeurs une correspon- 
dance secrète qui n'était point communiquée aux chefs officiels 
du gouvernement, mesure illégale qui assurait son influence, 
mais froissait bien des amours-propres. Le peuple, au contraire, 
l'aimait à cause des fêtes qu'il donnait , et où lui-même trouvait 
son plaisir et son intérêt. Guichardin conclut que sous lui on ne 
peut affirmer que Florence ait été libre, mais qu'aussi il était 
difficile de rencontrer un tyran qui sût mieux se faire aimer, et 
qui eut des manières plus libérales. Il ne dit qu'un mot de ses 
trois fils, alors exilés, et le comparante son père, Pierre te 
Goutteux, et à son aïeul Cosme, il déclare qu'il eut moins de 
bonté que le premier, et moins de sens que le second. 

Cette peinture tracée sous la république, vers 4 508 peut-être, 
se ressent des rancunes que les Florentins devenus libres gar- 
daient à leurs anciens dominateurs. Pourtant Guichardin n'était 

i Chap. IX. — 2 Vers 1508. 



— 198 — 

point, par tradition de famille, ni par caractère, parmi les adver- 
saires obstinés des Médicis : plus tard on le vit bien. Mais il 
était Téchode F opinion des hommes politiques, tels que son père, 
son beau-père, et ses oncles, qui l'entouraient ,les Guicciardini, 
les Gianligliazzi , lesSalviati, lesCapponi. Puis il est jeune; son 
esprit , encore plein d'ardeur et d'ambition , voit surtout les dé- 
fauts et les sujets de reproche. Il croit encore à la réalisation 
possible de projets qu'il nourrit, et, quoique l'état soit travaillé 
par les partisans des Médicis, on ne àonge pas encore d'une façon 
bien arrêtée à leur retour. On se laisse donc aller à dire sur eux 
tout ce que l'on pense. De plus, dans une histoire de Florence, 
c'est-à-dire , dans un récit des vicissitudes intérieures de bien ou 
de mal qu'éprouve la cité, la tyrannie, sous quelque forme 
adoucie qu'elle se présente, doit naturellement être signalée en 
traits plus vifs. Plus tard, dans la grande Histoire d'Italie 1 , ce 
qui attirera le plus l'attention, ce sera au contraire l'habileté de 
la politique générale ; ce que Lorenzo aura fait à l'intérieur dis- 
paraîtra dans l'éclat de sa gloire; et l'invention de son système 
d'équilibre, l'art avec lequel il le soutint au milieu des diffi- 
cultés de toute sorte qui naissaient de la situation , exciteront 
l'admiration de Guichardin. Se contentant de toucher légèrement 
ce qui regarde son esprit , sa magnificence , la paix dont il fit 
jouir sa patrie, la splendeur dont il l'entoura , l'historien déplo- 
rera sa mort prématurée qui rompt la digue élevée entre les 
princes rivaux de Milan et de Naples ; il attribuera à cette fin 
inattendue les malheurs qui accablèrent l'Italie. 

Dans le premier morceau il n'en est pas encore à ce point. 
Déjà pourtant , sa pensée s'est agrandie ; elle a plus de liberté et 
d'ampleur que dans l'histoire de Florence. Les grands mérites 
de la politique extérieure de Lorenzo sont indiqués, mais sans 
une vigueur suffisante. L'esprit en est bien moins frappé que 
dans le dernier portrait. En outre, la sève juvénile , l'effort de 
pénétration du chapitre de l'Histoire de Florence ne s'y trouvent 
pas. Les vues semblent avoir perdu en profondeur ce qu'elles 

1 Liv. I, ch. I. 



— 199 — 

ont gagné en étendue. J'inclinerais pour toutes ces raisons à 
croire que ceRistretto, comme il rappelle, est une sorle d'é- 
bauche intermédiaire par sa date entre ses deux manières de 
traiter l'histoire, et à'ce titre, quoiqu'il soit inférieur aux deux 
pièces auxquelles il ressemble , il vaut la peine d'être étudié. 



§ 2. histoire de florence depuis le tumulte des ciompi 
jusqu'à la bataille de la gbiara d'adda. 4378-1509. 

Jusqu'ici l'on ne connaissait pas encore de Guichardin l'œuvre 
intitulée Histoire de Florence , comprenant l'espace de temps 
qui s'écoula entre le tumulte des Ciompi et l'époque du gonfa- 
lonier Soderini de 1378 à 1509. Je ne pense pas qu'il en ait 
même été fait mention nulle part. M. Canestrini , qui en est le 
premier éditeur, nous indique où il l'a trouvée ; je renvoie à son 
livre le lecteur curieux de ces détails. * 

A la fin du pfemier chapitre, l'auteur nous avertit que son en- 
treprise est originale et que personne n'avait encore de son 
temps essayé un semblable travail 8 . Avant lui, en effet , îl n'y a 
que des chroniques, comme celles de Dino Compagni et des 
Villani ; et elles ne traitent point de la période qu'il a'choisie; on 
trouve des relations d' événements considérables, mais pas encore 
une histoire commencée sur de grandes proportions, et avec les 
soins et la méthode d'un art étudié et réfléchi. L'Histoire de Flo- 
rence de Machkvd fut composée après sa disgrâce , en 1 51 2 , et 
présentée au pape Clément VII seulement en 1525. Le livre de 
Nardi fut écrit dans l'exil, ceux de Varchi , de Segni, de Pitti , 
après la mort de Guichardin. Il est probable qu'il eut connais- 
sance des chroniques diverses qui , sans être encore imprimées , 
se conservaient dans les archives des grandes familles ; telles sont 
les-relations des Capponi et de quelques autres. Il s'est aussi cer- 
tainement aidé des monuments nombreux , qui sans doute exis- 
taient alors déjà dans la maison des Guicciardini ; et des récits 

* Opère Inédite, vol. III, p. vui. -- s Id. p. 11. 



— 200 — 

qui lui fuient faits par les te'moins des divers événements qu'il 
rapporte et auxquels son âge l'empêcha d'assister. Il nous le 
laisse entendre au neuvième chapitre, où s' excusant de traiter 
le portrait de Laurent de Médicis, sous la domination duquel il 
était encore un enfant, il déclare avoir consulté des personnes 
dignes de foi , et s'être renseigné d'une manière authentique sur 
tout ce qu'il avance 4 . Son livre fut écrit de 4509 à 4540. Au 
vingt-troisième chapitre , il signale un règlement qui subsiste 
encore au moment où il tient la plume ( 23 février 4 508 , style 
florentin, c'est-à-dire, 4509*), et il continue jusqu'à la bataille 
de la Ghiara d' Adda , gagnée par les Français sur les Vénitiens 
le 4 4 mai 4 509. Il était alors avocat du chapitre de Saint-Laurent, 
après avoir quitté la chaire de droit qu'il occupa quelque temps. 
11 employait ses loisirs à cet ouvrage ; mais les missions diplo- 
matiques dont il fut chargé l'empêchèrent de le mener plus loin, 
et plus tard il entreprit d'écrire non plus seulement l'histoire de 
sa ville natale, mais celle de l'Italie entière. 

La période qu'il embrasse comprend d'abord une analyse ra- 
pide des événements qui se passèrent depuis le tumulte des 
Ciompi jusqu'à la domination de Cosme, le Père de la patrie, 
puis après cette espèce de préambule, trois parties importantes, 
le gouvernement des Médicis, l'état populaire après leur ruine 
et leur bannissement, enfin la nouvelle forme de la république 
sous le gonfalonier à vie Pierre Soderini. Tout en laissant quel- 
ques échappées de vues s'ouvrir sur les affaires d'Italie, il s'oc- 
cupe principalement de Florence , de ses institutions, des hommes 
qui l'ont gouvernée. Il entre dans le détail des partis qui l'agitent, 
de leurs mouvements , de leurs tendances , de leurs aspirations , 
d'une manière plus complète et plus impartiale peut-être que tous 
les autres écrivains qui ont traité des mêmes sujets ; et sous ce rap- 
port son livre est extrêmement curieux à étudier. Il faut remar- 
quer que les membres de la famille de l'auteur y sont nommés 
plus que partout ailleurs et semblent toujours au premier rang ou 
du moins au rang des plus influents. L'esprit de famille suffirait à 



» Opère Inédite, vol. VIII, p. 84. — 2 là. p. 250. 



— 204 — 

expliquer cette préférence. Mais il est bon de faire observer que 
si les Guicciardini ne semblent pas jouer un rôle très-brillant, et 
s'ils sont rarement assez en évidence pour que les historiens gé- 
néraux aient l'occasion de citer leurs noms daus le cours d'un 
long récit*, en consultant les documents authentiques*, on les 
rencontre toujours dans les listes de personnages dont les conseils 
et les avis dirigeaient les affaires ; et au point de vue où se place 
Guichardin, c'est une justice légitime qu'il rend aux siens , que 
de les faire si souvent intervenir au milieu des événements qu'il 
raconte. 

L'ouvrage entier se divise en trente-trois chapitres , dont cha- 
cun renferme l'exposition d'un ou de plusieurs faits importants. 
Je vais le résumer en essayant de montrer sur quels points por- 
tent les différences entre ce livre et ceux des écrivains principaux 
f qui ont traité des mêmes temps , Machiavel , Nardi , Pitti et Gui- 
chardin lui-même dans sa grande Histoire. 

Ce n'est pas ici le lieu de s'étendre longuement sur les causes 
du mouvement populaire des Ciompi ; il suffit de dire que deux 
fractions de la bourgeoisie se trouvaient en présence, l'une dont 
les chefs, sous le nom de capitaines du parti guelfe , possé- 
daient le pouvoir et en abusaient; l'autre, dirigée par les Médicis 
et les Alberti, dont les principaux formaient la magistrature des 
Huit de la guerre. Ceux-ci , pour triompher de leurs rivaux , 
soulevèrent les cardeurs et les gueux (Ciompi), mais faillirent 
être eux-mêmes emportés dans la tempête. L'auteur, passant 
rapidement sur cet événement, où l'un de ses ancêtres , gonfa- 
lonier de justice , montra peu de courage et de résolution 3 , se 

i Machiavel les nomme cinq fois ; en 1378, à propos du gonfalonier Luigi ; 
en 1430, au sujet de Giovanni, commissaire devant Lucques et accusé de cor- 
ruption , en 1434, quand la division éclate entre les denx frères, Piero et Gio- 
vanni, partisans, l'un des Médicis, l'autre des Albizzi; enfin en 1484 et 1487, 
quand Jacopo est commissaire devant Pietra-Santa et dans la guerre contre les 
Génois.— 2 Voy. Muratori XVIII, 1108, 1130; XIX, 076, 486; XXI, 36, 781; 
XXIII, 16, 114. Voy. la liste des prieurs de cette maison à la fin du volume , 
la liste du conseil des Septante, Archivio Storico, vol. I , p. 387, la généalogie 
des Guicciardini dans les Famiglie Italiane de Litta. 

3 Voy. Gino Gapponi, Tumulto de* Ciompi. Muratori, Seript. rer. Italie. 
XVIII. 



— .202 — 

contente de nous indiquer aVec netteté l'intrigue qui en fut l'oc- 
casion , et nous ramène bien vite à l'année 4393, dans laquelle 
le parti guelfe , qui était celui de la haute bourgeoisie , reprit 
l'avantage avec Maso des Àlbizzi et le garda sans contestation 
pendant plus de trente ans. C'est , suivant Guicbardlu, le œo* 
ment de la plus haute prospérité de Florence, qui soutient b 
guerre successivement contre le duc de Milan et le roi de Naples, 
et acquiert Pise et Cortone. Ajuste titre, dit-il, différant en oeil 
du jugement de Machiavel l , on peut prétendre que ce fut le go«h 
vernement le plus sage, le plus glorieux et le plus heureux qu'ait 
eu en aucun temps notre cité. * 

De 4420 à 4430, Florence se divise entre deux factions, celle 
de Niccolô dà Uzzano , héritier des traditions de Maso , et celle de 
Giovanni , puis de Cosimo de Médicis, qui se posent en soutiens* 
et en protecteurs du peuple 3 . L'imprudence de la haute bour— 
geoisie, qui tente un coup d'état contre Cosme, sans aller jus- 
qu'au bout , le défaut d'habileté des chefs du parti guelfe 4 , Ri— 
naldo des Albizzi , Niccolô Barbadori et d'autres , parmi lesquels 
Guichardin évite de nommer l'un des siens cité par Machiavel *, 
ramènent Cosme en 4434. Quelques-uns mêmes des anciens 
membres de la haute bourgeoisie, rebutés par leurs compagnons, 
contribuent à son succès , et nous avons ici leurs noms que Ma- 
chiavel omet. C'est Neri Capponi, Piero Guicciardini, les deux 
principaux promoteurs de l'entreprise , Alamanno Salviati , et 
Luca , le propre fils de Maso des Albizzi, jaloux de son frère 
Rinaldo 6 . Il est intéressant de retenir ces noms, car ce sont ceux 

1 Hist. de Florence, IV, au début. 

2 Storia Fiorentitia, eu* I. Opère Inédite, III, p. 3. 

3 La mesure qui consacra surtout leur popularité , ce fut l'appui qu'ils prêtè- 
rent à la loi du cadastre, 1 qui , en réglementant la levée des impôts, mettait un 
aux exactions des riches. 

4 Le parti de la haute bourgeoisie s'appelle aussi Guelfe, parce que c'est au 
nom du guelfisme qu'il tyrannisait l'Etat» et que les descendants des anciens 
Gibelins exclus des scrutins se rallièrent aux Médicis avec tous' les mécontents. 

s Giovanni, frère de Piero, son bisaïeul. 

6 Massime vi si operorono Neri e Piero» Stor. Fior. p. 6. — * Pitti ajoute à 
cette liste Giovanozzo Pitti, Antonio degli Alberti, Piero RucceUai , Niccolô 
Valori, Alessandro degli Alessandri. Archiv. Storic. T. I, p. 18. 



— 203 — 

des chefs d'un parti qui va faire de grands efforts, en essayant de 
s' interposer entre les Guelfes vaincus et les Médicis, et, au milieu 
d'oscillations singulières, pour retenir, au moins en apparence, 
quelque chose de l'ancien pouvoir de la bourgeoisie» 

Les principaux traits du gouvernement de Cosme sont nette- 
ment dessinés. Abaisser tous les personnages de familles nobles 
et riches, élever à leur place les hommes de basse naissance, 
rendre le droit de cité aux grands qui en étaient privés depuis 
cent cinquante ans 1 , enfin faire nommer directement les magis- 
trats par des commissions de gens dévoués , tels sont les moyens 
qui, pendant dix ans, asseoient le pouvoir des Médicis. Un de 
ses anciens amis, Neri Capponi , commence à porter ombrage à 
Cosme; il lui enlève un de ses soutiens par l'assassinat du con- 
dottiere Baldaccio d'Anghiari, et il s'appuie sur l'inconsidéré 
Luca Pitti, pour achever de ruiner son influence. Tandis que ces 
intrigues s'agitaient à l'intérieur , Guichardin , peu favorable à 
l'unité italienne , s'applaudit de l'établissement des Sforza dans 
Milan , et de la paix de Lodi qui arrête les Vénitiens dans leur 
tentative d'envahissement du nord de la Péninsule. 

Le gouvernement , dominé par Cosme , avait, en apparence , 
été rendu au peuple, et tout s'y passait dans les formes légales. 
La haute bourgeoisie crut le moment favorable pour reprendre 
le pouvoir , et l'essaya sous la conduite de Luca Pitti. Le coup 
d'état de 4458, qui rétablit les commissions toutes puissantes, 
et restreignit l'autorité dans un petit nombre de mains, parut la 
faire triompher. Mais il avait fallu pour réussir s'aider des amis 
de Cosme et accepter son concours. A sa mort et sous son fils 
Pierre, infirme et malade, on résolut de compléter la victoire. Tel 
fut l'objet de la conspiration de Diotisalvi Neroni , et d'Agnolo 

1 Guichardin fait une remarque; c'est que cette faveur fut illusoire, tout en 
gagnant à Cosme l'affection de ceux qui la reçurent. Pour les dédommager de 
n'être jamais gonfaloniers ni seigneurs, on leur avait réservé des places de droit 
dan* les ambassades et les Dix de Balie. Ils perdirent alors ce privilège ; mais 
l'habitude de les exelure du Priorat et des collèges était telle que les suffrages 
ne se portaient jamais sur eux. C'est ainsi que le premier des Buondelmonti 
qui parvint à la charge de gonfalonier l'obtint on 1512 seulement, après la ré- 
volution qui renversa Soderini. 



— 204 — 

Àcciaiuoli. Us entraînèrent Luca Pitti , l'homme qui semblait 
alors le premier dans la ville après les Médicis, et Niceolo , l'un 
des membres de la riche famille des Soderini. Mais les jalousies, 
qui ne manquent jamais dans les états oligarchiques (et Florence 
Tétait à cette époque), leur donnèrent pour adversaires les Guic- 
ciardini , les Ridolfi, les Niccolini , alors puissants, et Tommaso 
Soderini , le frère de Niceolo. Les deux partis appelèrent l'é- 
tranger. Les Médicis s'adressèrent à Milan, leurs ennemis à 
Venise. Luca Pitti se laissa détacher des conspirateurs et tomba 
dans le mépris public, tandis que l'entreprise avortant amenait 
l'exil de ceux qui l'avaient conçue. 

Je trouve ici une différence notable entre le récit de Guichar- 
din , et celui de Machiavel. Le second ne manque pas de nous 
signaler la violence du parti vainqueur , et nous montre Pierre 
de Médicis lui-même prenant en main la cause de la liberté , où 
du moins tâchant de rétablir la balance entre les deux factions. Il 
adresse même un discours à ses partisans pour les exhorter à la 
modération. Guichardin ne nous dit rien de pareil; il triomphe 
évidemment; car son grand oncle et son aïeul sont à chaque ins- 
tant mêlés à ce mouvement. Gonfaloniers, ambassadeurs à Rome, 
à Venise, à Milan, ils semblent le diriger. En réunissant les deux 
historiens , l'idée que l'on doit se faire des événements se com- 
plète. Guichardin n'était pas l'ami des Médicis, il appartenait à 
cette fraction de l'ancien parti guelfe qui avait voulu avec leur 
nom dominer les autres, et qui , sans s'en apercevoir, leur servait 
d'instrument. C'est avec ceux qui la composaient que Cosme 
avait réussi en 1 434 ; depuis , il avait employé Luca Pitti pour 
renverser Capponi 4 ; les Ridolfi, les Guicciardini, les Soderini 
avaient abattu Pitti et les Neroni ; les haines de familles avaient 
été utilisées dans le sein de la faction pour empêcher les différents 
membres de se réunir. Pierre, en présence de ceux qui restaient 
debout les derniers, faisait des avances aux vaincus pour contenir 
ses amis, et en attendant que de nouvelles scissions se produisis- 
sent. Machiavel ne nous dévoile pas assez tous les ressorts de 

» Storia Florent, p. 8. 



— 205 — 

cette politique. Guichardin , en citant plus de noms , et en réta- 
blissant certains faits omis par son émule . nous fait assister à ces 
luttes où l'envie que le voisin porte au voisin a une si grande 
part, et dans les chapitres suivants, nous voyons Lorenzo repre- 
nant la politique de Cosme et de Pierre s'attacher à contredire 
ses propres amis, les Soderini, les Guicciardini, les Ridolfi, pour 
se soustraire à leur influence, et constater sa propre autorité. 4 

Après la mort de Pierre de Médicis , ses fils Laurent et Julien 
lui succèdent soutenus par Tommaso Soderini. Les affaires du 
dehors deviennent alors d'une grande importance. La crainte des 
Turcs rapproche les différents états d'Italie; une négociation, où 
l'un des Guicciardini est l'ambassadeur des Florentins, réussit 
mal d'abord à Rome. La guerre de Volterra * trouble aussi la 
Toscane un moment. Enfin deux grandes ligues s'établissent, 
l'une dans le nord , entre Milan , Venise , Florence et Ferrare , 
l'autre dans le midi, entre le pape et le roi de Naples. On essaya 
de les réunir en une seule ; les rivalités qui séparaient les futurs 
contractants empêchèrent que l'accord n'eût lieu. Pendant quel- 
que temps, Lorenzo sut tenir la balance entre les deux partis, 
jusqu'à ce que sa conduite imprudente dans l'affaire des Pazzi, et 
la tentative qu'ils- firent avec l'appui du pape rendissent la guerre 
inévitable. Les Pazzi , riches , mais toujours tenus à l'écart sous 
tous les régimes à cause de leur caractère hautain et altier 3 , 
inspirèrent des craintes à Lorenzo. D'ailleurs banquiers du pape, 
ils lui semblaient par cela même ses ennemis ; il résolut de les 
ruiner, et par une loi faite exprès leur enleva un héritage consi- 
dérable. Excités par le pape et sa famille , les Pazzi conjurèrent 
contre les Médicis ; on sait quelle fut l'issue du complot. Gui- 
chardin, dans tout ce récit, diffère peu de Machiavel ; il est seule- 
ment plus court, et nous mène de suite au résultat qu'eut cet 

i Urtando qualche volte messer Tommaso Soderini, messer Luigi Guicciardini 
e Jacopo, messer Antonio Ridolfi, etc. Storia Florent, p. 90. 

2 Au sujet de mines d'alun que Laurent voulait s'approprier. 

3 Era (questa famiglia) nobile nella città e con parentado grande, e uomini 
molto magnifichi e liberali, e nondimeno non avevano mai in alcuno tempo avuto 
molto stato, per essere tenuti troppo superbi e altieri. Storia Fior. ch. IV % 
Opère Ined. UI,p. 34. 

14 



— 206 — 

événement de fortifier le pouvoir de Lorenzo au dehors. L=~ a 
guerre ne se fit pas attendre. Le pape, après avoir employé cont i — " t 
les Florentins les armes spirituelles , poussa son allié le roi d^^^t 
Naples à les attaquer. Cependant Venise et Milan tenaient mal -il 
leurs engagements. Au milieu des échecs que reçoivent se^^ss 
armées, Lorenzo (et c'est un détail sur lequel se tait MachiaveE 7 I 
et que nous apprend Guichardin) trouve l'occasion de restreindrais 
le pouvoir des Huit de balie , magistrats de justice criminelle , — 
dont l'autorité pouvait à un moment donné devenir importante. 

La bataille de Poggibonzi , la révolte de Gênes contre le duc < fc — 

Milan, seul appui efficace des Florentins, ruinaient leurs dernièr6s=- 
espérances. Laurent prend la résolution de traiter directement^- 
avec celui de ses adversaires qu'il suppose le moins acharné. 
Machiavel dit que le mécontentement général l'y obligea ; Gui — 
chardin lui laisse tout l'honneur de l'entreprise; toutefois il n^ 
dissimule pas qu'en l'absence du chef des Médids ses amis- 
eurent peine à prévenir une révolution. Aussi quand la négocia- 
tion eut réussi et que la paix eut été faite, on songea à modifier 
l'assiette du gouvernement, et à restreindre les délibérations dans 
un conseil composé d'hommes sûrs: ce fut celui des Septante; 
l'oncle et l'aïeul de Guichardin en firent partie 4 . On y ajouta la 
Magistrature des Huit de Pratique , sorte de comité de la guerre 
et des affaires étrangères. C'est encore un changement important 
de la constitution que Machiavel avait négligé d'indiquer dans son 
histoire et que nous trouvons dans celle de Guichardin , comme 
dans celle de Nardi et de Pitti. Guichardin ne juge point cet évé- 
nement, et se contente de dire que la grandeur et la sûreté de 
Laurent s'en augmentèrent. Les conséquences en furent notables; 
en mettant tout le pouvoir entre les mains des Médicis, en fe ren- 
dant trop absolu , cette constitution enleva tout contrepoids au 
gouvernement, et permit à Pierre , fils de Laurent , de se jeter 
dans des aventures qui causèrent sa perte. On peut expliquer le 
silence de notre auteur, en considérant que sa famille jouant un 
nn très-grand rôle dans le mouvement, plusieurs des inconvé- 

i Cf. Archivio Storieo, vol. I , les documents donnés par le marquis Cappam. 



— 207 — 

«ients que présentait la nouvelle situation échappèrent £ ses yeux; 
et d'ailleurs cette organisation est, dans une certaine mesure et 
et avec quelques différences, la base de celle qui fut plus tard son 
utopie, et qui devait dès lors occuper sa pensée. 

Une fois , au moyen de la paix , la ligue reformée entre Flo- 
rence, Milan, Naples et Rome, les Vénitiens attaquent le duc de 
Ferrare. Battus , ils traitent avec l'intermédiaire de Ludovic 
Sforza, régent de Milan , et entrent dans la confédération qui 
qui comprend à la paix de Bagnolo, en 4 484, tous les grands états 
de l'Italie. Mais il y avait trop d'intérêts divers pour que la guerre 
n'éclatât pas de nouveau. Les Florentins veulent prendre Sar- 
zane aux Génois ; le pape et le roi de Naplçg ne peuvent s'accor- 
der. Toutefois la ligue se reforme sans cesse et l'équilibre est 
toujours rétabli jusqu'à la mort de Laurent en 1 490. Le gouver- 
nement s'était encore restreint par la création de la balie des 
Dix-sept Accopiatori chargés de nommer les magistrats. Gui- 
chardin ajoute que Laurent avait eu l'intention de se faire nom- 
mer gonfalonier à vie pour consacrer par un titre l'autorité qu'il 
avait déjà su de fait concentrer entre ses mains. 4 

En cet endroit se termine l'histoire de Machiavel , et se place 
un éloge de Laurent le Magnifique avec un résumé de sa vie. Le 
sujet appelait de toute nécessité un pareil développement. Gui- 
chardin l'a écrit aussi et je l'ai analysé plus haut. La différence 
est assez sensible entre lui et Machiavel. Guichardin nous instruit 
davantage. Le portrait qu'il a tracé contient plus de critiques ; il 
est moins un panégyrique, il nous fait mieux connaître l'homme, 
11 y a encore des lacunes, mais la politique intérieure est décrite 
avec plus de détail et de précision. Ce n'est pas que Machiavel, je 
crois, n'ait saisi le secret des mesures de Laurent ; mais il y tient 
moins. Son espérance est loin de cet état et il n'y voit guère qu'une 
matière à exercer sa plume. Guichardin, de qui le père et l'aïeul 
ont contribué à l'établissement du système, et qui pourtant dési- 
rait autre chose, en cherche avec plus de soin les défauts et les 
inconvénients particuliers. Machiavel , qui veut un tyran ou la 

1 StoriaFiorentina, ch. VIII, p. 81. 



. — 208 — 

liberté, condamne ou absout complètement Laurent. Il ne peut 
dans lés circonstances où il écrit son livre le condamner; il l'exalte 
donc, mais d'une façon un peu vague. Guichardin y met une 
ardeur et une passion en quelque sorte personnelle. L'un s© 
contente d'un éloge académique; l'autre a soin de montrer par 
quelles nuances il se sépare du personnage dont il dépeint le ca- 
ractère et c'est ainsi qu'il nous donne un portrait moins biea 
composé, mais plus intéressant et plus vigoureux. 

Guichardin entame l'histoire du gouvernement de Pierre ; iL 
nous le fait voir, comme Nardi et Machiavel 4 , se livrant aux Or- 
sini , et heurtant les chefs de l'aristocratie florentine, qui s'étaient 
ralliés à son père et qui l'avaient accepté lui-même. Il entre dans 
un détail assez étendu sur l'affaire de l'ambassade de Rome où. 
Pierre se détache ouvertement des Sforza , et sur celle de la, 
vente que les Cibo font de leurs terres aux Orsirri. Il insiste aussi 
sur les conseils que soutinrent les membres du conseil privé , et 
nomme surtout son père et François Valori. Dans tous ces cha- 
pitres qui sont comme l'ébauche des premiers livres de sa grande 
Histoire, tantôt il se tait sur certains faits qu'il savait encore mal, 
tantôt il en développe d'autres plus longuement Le onzième dé- 
bute par un morceau assez considérable sur l'art de la guerre en 
Italie, et les modifications qu'y produisit l'arrivée des Français. 
JLes événements se succèdent ensuite , la descente de Charles VIII, 
l'expulsion de Pierre de Médicis de Florence. Mais ici les cir- 
constances sont énumérées plus au long ; nous assistons à toutes 
les intrigues qui ne sont qu'indiquées au chapitre IV du premier 
livre de la grande Histoire; Nardi et Pitti eux-mêmes sont plus 
abrégés. La participation efficace et directe qu eurent à la révo- 
lution Pierre Capponi , les Corsini , les Ruccellai , les Cavalcanti, 
se marque nettement. Le ton de Guichardin est peut-être plus 
amer à l'égard de Pierre de Médicis qu'à l'égard des républicains ; 
il semble qu'il ne puisse lui pardonner d'avoir par son impru- 
dence perdu un gouvernement a>ec lequel ses propres plans 
étaient si près de se réaliser. Ce qui est digne d'attention dans 

* Fragments historiques. 



son récit et ce qui lui donne une valeur originale, ce sont les 
passages où il nous signale l'ardeur de ceux que leur faiblesse 
avait compromis dans les troubles, et ce zèle populaire qu'affec- 
tent les premiers plusieurs des amis du pouvoir tombé. 4 

L'entrée de Charles VIII à Florence,* l'anecdote du traité 
conclu avec ce prince , où éclate la fermeté de Pierre Capponi , 
sont racontés à peu près comme dans Nardi. Mais les détails 
abondent à l'occasion du nouveau gouvernement établi dans la 
ville. Les partis se dessinent ; les uns veulent une constitution 
modelée sur celle de Venise, où les citoyens privilégiés repré- 
sentent les patriciens, mais où la masse de la nation légale ait 
plus départ aux affaires. C'est l'avis des Soderini et des Valori. 
Les Capponi et les Vespucci cherchent à garder au profit de l'aris- 
tocratie l'autorité que se sont arrogée les Médicis ; ils écartent 
du gouvernement leurs adversaires qui se vengent en excitant et 
en soutenant Savonarole dans sa prédication politique. Enfin , au 
milieu d'eux tous , se placent les anciens amis des Médicis qu ; on 
soustrait avec peine à la colère du peuple 8 . Savonarole par son 
influence parvient à faire adopter la constitution de 1 495. Alors 
commence l'interminable guerre de Pise, qui occupe une grande 
place dans l'Histoire de Florence, sans pourtant à proportion 
être aussi développée que dans l'Histoire d'Italie. Charles VIII, 
maître de Naples , voit le nord de la presqu'île, moins Florence, 
ligué contre lui ; il bat ses ennemis au passage du Taro , mais ses 
troupes sont chassées de Naples. Les Florentins éprouvent sa 
mauvaise foi , quand il livre à Pise , à Lucques et à Gênes, les 
forteresses qu'il a promis de rendre. Sollicités d'entrer dans la 
ligue italienne , ils se divisent en factions , l'une celle de Savo-r 
narole, dont les sermons remuent le peuple, est favorable au* 
Français; l'autre est opposée au dominicain et voudrait s'unir au 
reste de l'Italie. Guichardin nous donne les noms de leurs adhé- 
rents. Parmi ceux-ci se comptent Piero Capponi, les Nerli , les 

» Voy. l'histoire de Bernardo del Nero et de Niccolù Ridolii. Storia Florent. 
ch. XI; tome III, p. lit. 

2 Bernardo del Nero, Niccolô Ridolti, les Salviati, etc. Storia Fiorentina, 
ch.XU,tom. III, p. 122. 



— 240 — 

Pazzi , les Vespucci, c'est-à-dire les chefs du parti aristocratique, . 
jadis éloignés par les Médicis; parmi les autres, ceux qui avaient 
conseillé de rendre l'état populaire, les Valori, les Soderini et 
même plusieurs des anciens amis de la famille déchue, les Guic- 
ciardini, les Salviati, les Strozzi, les Acciahioli. La mort de 
Capponi semble diminuer la force de son parti ; mais il trouve 
un nouveau chef dans Bernardo del Nero qui correspond avec 
Pierre de Médicis. Les Ottimati ou aristocrates, se voyant défi- 
nitivement tenus en échec par Savonarole et le parti populaire , 
se rallient à ceux qu'ils ont renversés. C'est alors qu'a lieu(1 497) 
la tentative de Pierre de Médicis pour rentrer à Florence. Mais 
ses amis n'avaient pas assez disposé les esprits à son retour, et 
lui-même manque de résolution. Il est repoussé. Une lutte d'in- 
fluence s'engage dans le sein de la cité entre les factions. Celles 
des Ottimati et des Bigi * s'accordent pour rendre le gouverne- 
ment plus aristocratique sous la direction d'une autre branche 
des Médicis tenue à l'écart par la première et dont justement doit 
sortir plus tard Cosme I er *. Celle de Savonarole veut frapper le 
chef de ses adversaires et trouve l'occasion d'accuser Bernardo 
del Nero de connivence avec Pierre dans son entreprise ; elle le 
fait mettre en jugement. Les intrigues se pressent alors; mille 
sentiments agitent les citoyens chargés de prononcer l'arrêt. Les 
ambitions, les amitiés, les haines personnelles sont en jeu. Le 
récit de Guichardin diffère ici notablement de celui de Pitti *. 
Pitti n'a pas assez d'injures pour les coupables. Guichardin, de 
qui le père était alors seigneur, et défendait son ancien ami Ber- 
nardo, prétend que la loi fut violée à l'égard des conjurés , et 
qu'on n'obtint qu'à force de menaces l'assentiment de la Sei- 
gneurie à l'exécution. En confrontant les deux récits, on recon- 
naît que tous deux s'efforcent de présenter les faits sous un jour 
favorable à leur opinion. Mais le défaut d'observation des formes 
légales, les actes de violence dont la seigneurie fut l'objet, as- 
sortent de la narration même de Pitti , et le vieux Nardi *, peii 

1 On appelait ainsi les anciens partisans des Médicis. — 2 Storia Fiorentina, 
<h. XV; tome III. p f 153.— 3 Archivio Storico, tome I,— 4 H sineero vecchio. 
Archivio Storico, T. IV, part, 2, p. 260; Pitti, Vita di Giacomini. 



— 2H — 

favorable à Beraardo et à ses amis, le confesse. Le résultat de 
cet événement fut le triomphe momentané de Savonarole et de 
Valori. 

Guichardin nous montre les affaires sous un autre jour que la 
plupart des historiens qui ont parlé du moine de S l -Marc. Son 
récit, comme celui de Pitti, porte sur les intrigues politiques 
qui se trament dans Florence. Seulement il est moins favorable 
aux démocrates ; il est plus modéré, et quoiqu'il cherche natu- 
rellement à justifier la conduite des siens au milieu de ces débats, 
il semble, par les détails plus amples qu'il réunit, et par la ma- 
nière dont il juge les événements, mériter plus de créance. 

La prépondérance de Valori avait été le résultat du grand 
procès de Bernardo del Nero. Tous se liguent contre lui. Les 
demi-Palleschi 1 , comme Piero Guicciardini et Giovan-Battista 
Ridolfi, s'entendent avec Soderini, ami secret de Savonarole, 
mais adversaire déclaré de Valori. Les Compagnacci * s'orga- 
nisent pour insulter les processions des dominicains , et Soderini 
y laisse entrer son fils. Les foudres spirituelles sont sollicitées 
contre Savonarole; on suscite la jalousie et la rivalité des fran- 
ciscains. L'histoire de l'épreuve du bûcher est connue. Quand 
elle eut tourné à la confusion des dominicains , la première vic- 
time fut Valori , massacré avec sa femme. Le procès et le supplice 
de Savonarole ne furent qu'une conséquence de ce coup d'état. 
Les républicains modérés , les Ottimati , les Palleschi, c'est-à- 
dire , tous les politiques , se vengeaient de leur échec de 4 497 , 
et triomphaient de la foule entraînée par le fanatisme religieux 
et dirigée par un homme habile à son profit. A bien prendre les 
choses, Florence était délivrée d'une tyrannie qui ne s'exerçait 
encore que dans l'ordre moral, mais qui s'inspirait d'idées d'un 
autre temps. Les moyens employés étaient illégaux ; mais les 
partis les plus sages, quand l're des révolutions s'est ouverte, 
perdent souvent le respect de la loi ; d'ailleurs leurs adversaires. 
leur en avaient donné l'exemple. 

1 On donnait encore ce nom de Palleschi aux amis des Médicis à cause des 
armes de cette famille , les Palle ou boules qui figurent dans leur écusson. 

2 Mauvais compagnons. - 



— 212 — 

C'est l'impression que produit la lecture de l'Histoire de Flo- - 
rence. Guichardin toutefois ne juge pas tout-à-tfait ainsi Savo- 
narole. Il avait jeté trop d'éclat, pour qu'il ne lui consacre pas 
un morceau assez étendu, et la modération, avec laquelle sa 
famille se comportait au milieu de ces agitations, se reflétant dans 
son récit, il reconnaît la vertu personnelle du moine Ferrarais, 
et même les services que son énergie rendit à Florence à l'arrivée 
de Charles VIII et des Français. 

Ceux qui , en renversant Valori et Savonarole, avaient espéré 
rétablir le gouvernement oligarchique , s'étaient trompés 4 . Le 
parti démocratique , quoique affaibli et obligé à plus de ménage- 
ment, était encore trop fort pour céder. On maintint la consti- 
tution de 1495, et d'ailleurs l'attention se trouvait appelée au 
dehors par les dangers qui entouraient Florence. Alexandre VI , 
avec les secours de Louis XII , détruisait les vicaires laïques du 
Saint-Siège et ensanglantait la Romagne. Pise ne cédait pas aux 
efforts de Paolo Vitelli , condottiere de la république. Les Véni- 
tiens cherchaient à profiter de l'embarras des Florentins pour 
s'agrandir à leurs dépens. Le duc de Milan était menacé par le 
roi de France, secondé du pape et des Vénitiens. Réconciliés 
avec ceux-ci par le duc de Ferrare, les Florentins n'en souffraient 
pas moins de leurs dissensions intestines. Les Dix de Balie deve- 
naient suspects au peuple. Composée surtout de citoyens opposés 
au régime du Grand Conseil , réélus à cause de leurs connais-* 
sances spéciales, cette magistrature, exigeant sans cesse de l'ar-r 
gent pour subvenir aux dépenses de la guerre de Pise, et, par 
ses rapports fréquents avec les condottieri, disposant des forcesde 
larépublique, tendait à dominer dansl'État. En 1 498, on ne put 



i Comme Guichardin, et peut-être plus nettement que lui, Pitti attribue le 
renversement de Savonarole à une coalition de tous les partis contre la prépon* 
dérance de Yalori. Il ajoute qu'il excita la jalousie même de ceux de sa faction, 
^est-à-dire des principaux amis du frère. On peul d'après lui distinguer le parti 
démocratique dont Valori était le chef, celui de Soderini ou du gouvernement 
à la vénitienne, de Ridolfi qui partageait les mômes idées avec une tendance 
prononcée vers les Ottimati, de P. Guicciardini ou des Palleschi modérés, de 
Vespucci ou des purs Ottimati, de Bcrnardo del Nero ou des purs Palleschi. 
Archivio Storico , T. I , p. 50. 



— 243 — 

dans le Grand Conseil obtenir une élection r^çulière à ces fonc- 
tions , et la seigneurie dut se charger de nommer les commis- 
saires et de veiller aux approvisionnements et aux préparatifs de 
guerre , en convoquant une Pratique , ou assemblée consultative 
extraordinaire des principaux citoyens. 

Le premier officier de la république était Paolo Vitelli ; ses 
liaisons avec les adversaires de la .démocratie le désignaient à la 
vengeance populaire. Il réussit mal dans une tentative contre 
Pise et fut obligé de lever le siège. On l'arrêta sous prétexte de 
trahison , et il fut exécuté après un jugement dirigé par le gon- 
falonier Giovacchino Guasconi , qui cherchait la popularité. Gui- 
chardin justifie Vitelli , ami particulier de sa famille , et se hâte 
de railler Guasconi qui, dans son zèle imprudent, fit,- quelques 
jours après , sur les débiteurs de l'état, une loi dont il devint 
lui-même la victime. 

Cependant, dès avant la mort de Vitelli, de nouveaux dangers 
naissaient en Italie. Louis XII avait envahi le Milanais et renversé 
Ludovic le More ; il profita des embarras des Florentins pour leur 
imposer son alliance et exiger d'eux de grosses stfmmes. César 
Borgia commençait ses entreprises par la dépossession de Cathe- 
rine Sforza , gouvernante d'Imola pour ses enfants, alliée de la 
république , et femme de Giovanni de Médicis, l'un des membres 
de la branche restée à Florence 4 . Louis XII, une seconde fois 
\ainqueur de Sforza que lui livraient les Suisses, envoyait ses 
troupes au camp de Pise , et il fallait les payer. Les embarras 
financiers se font sentir, et Guichardin nous initie exactement 
à toutes les mesures que Ton emploie. Une retenue de trois , 
quatre , sept pour cent , proposée sur les intérêts de la dette pu- 
blique , échoue dans le Grand Conseil. Elle frappait la petite 
bourgeoisie. An contraire l'impôt progressif, décima sealata , 
combattu par Ridolfi, les Ottimati et les Palleschi, en un mot, 
les riches, parvient à passer. Guichardin blâme cette taxe à la 
fois injuste et dangereuse , renouvelée des plus mauvais temps 

1 Cf. Machiavel, Disc, sur T.-L., III, 6, l'aventure dont Catherine Sforza 
est l'héroïne. De son union avec Giovanni naquit Jean des Bandes Noires, le 
père de Cosnae 1er. 



— 2U — 

de la tyrannie de Cosme l'Ancien. Mais l'anarchie et le despo- 
tisme emploient les mêmes moyens ; le gouvernement était alors 
trop livré à la démocratie pour que cette mesure ne fut pas 
adoptée. 

Les éternels troubles de Pistoie vinrent se mêler à ceux de 
Florence. Les Guicciardini et les Salviati se rapprochent plus 
étroitement des Soderini , protecteurs de Tune des factions de 
Pistoie, lesPanciatichi, tandis que les purs Ottimati soutiennent 
l'autre parti, celui des Cancellieri. Spr ces entrefaites, on renou- 
velle la commission des Dix de Balie , mais en modifiant le sys- 
tème d'élection , et les pouvoirs de ses membres. Deux mois après 
une Pratique, rassemblée par la seigneurie, propose de ren- 
verser le Grand Conseil et de rétablir une sorte de conseil des 
Septante , avec les pouvoirs les plus étendus. Le coup d'état est 
empêché par l'autorité de Pierre Soderini qui se ménage ainsi 
une popularité et le premier rang dans la cité. Il n'était guère 
temps non plus de se jeter dans les aventures d'un changement 
universel. Borgia , accompagné de Pierre de Médicis, menaçait 
Florence; le frère de Paolo Vitelli, Vitellozzo , s'emparait d'A- 
rezzo et de la Valdichiana soulevée ; Pise résistait toujours. On 
usa de l'intervention de Louis XII pour arrêter Borgia et Vitel- 
lozzo, en fournissant aux frais de son expédition de Naples ; 
Giacomini fut nommé commissaire à l'armée de Pise; Alamanno 
Salviati parvint à calmer les troubles de Pistoie ; une suppression 
du paiement des rentes pendant six mois soulagea les finances 
épuisées ; une réforme du tribunal du Podesta réorganisa mo- 
mentanément l'administration de la justice. Mais la source du 
mal subsistait encore. L'état manquait d'une direction uniforme ; 
le crédit appartenait tantôt à l'un , tantôt à l'autre. Aujourd'hui 
Valori , demain ses adversaires, puis Guasconi, puis Ridolfi, 
puis Pierre Soderini entraînaient tout, mais sans titre reconnu, 
sans une garantie de stabilité suffisante. Le changement perpétuel 
des premiers magistrats permettait à quiconque proposait une 
mesure populaire d'aspirer à son tour au rang suprême, et là, 
s'il était le plus fort, il pouvait tout oser. Les plus sages citoyens, 
obligés de disputer à Florence le terrain pied à pied , refusaient 



— 215 — 

les commissariats et les ambassades pour n'être point sacrifiés en 
cas d'un de ces revirements qui se produisaient à chaque instant. 
Enfin le conseil des Richiesti , élu tous les six mois par le Grand 
Conseil , et choisi au sort parmi ceux qui avaient obtenu la simple 
majorité absolue ( vinto la meta) , n'offrait aucun point d'appui. 
Il eût fallu pour tempérer les inconvénients de la mobilité du 
Grand Conseil , ce que nous appelons une chambre haute, com- 
posée des hommes les plus recommandables par leurs richesses 
et leur réputation ; qui , sans être les maîtres de tout , pussent au 
moins contrebalancer la démocratie. Mais l'idée de cet équilibre 
des pouvoirs n'entrait alors qu'imparfaitement dans les esprits 
des Florentins. On craignait de retomber tout de suite sous la 
domination oligarchique des Ottimati , et ceux-ci , de leur côté, 
aussitôt en possession d'une influence légitime, auraient tenté 
par leurs coups d'état d'annuler l'influence du Grand Conseil. 
Guichardin prétend 4 qu'Alamanno Salviati , celui qui peu après 
devint son bèau-père , proposa une commission mixte de l'espèce 
de celle que je viens d'indiquer. Elle ne put être acceptée. Le 
plus grand nombre aima mieux conserver l'organisation de 4 495, 
en substituant un gonfalonier à vie au gonfalonier renouvelé 
jusque là tous les deux mois. On ne vit pas que ce gonfalonier, 
s'il était babile et ambitieux , accaparerait le pouvoir , en écartant 
les hommes de talent qui auraient quelque indépendance, et que 
s'il était faible , il serait le jouet des partis , comme l'avait été le 
Grand Conseil. On se décida donc à le nommer à vie , mais en 
bornant son autorité par des conditions qu'il eût rendues illu- 
soires , s'il eût été actif et résolu. L'affaire réussit dans le conseil 
des Richiesti et celui du peuple; il ne restait plus qu'à trouver 
l > homme convenable.- Pierre Soderini était alors le personnage le 
plus populaire. Mis en balance avec un ancien gonfalonier Maie- 
gonnelle , et Guasconi Y dont j'ai parlé plus haut, il finit par 
l'emporter. Sans s'être directement compromis dans aucun coup 
«ïétat, il avait acquis la faveur du peuple, en se montrant le 



1 Storia Fiorentina , p. 276, 277. — 2 Selon Pitti , Malegonelle était lo 
candidat des Palleschi déclarés , Guasconi , celui des purs Ottimati. 



— 216 — 

soutien du système du Grand Conseil, préconise' par son frère 
Paolantonio; fils de Tommaso Soderini, Tarai des Médicis,il 
n'inspirait pas trop de crainte aux anciens serviteurs de cette 
maison ; d'ailleurs , une partie d'entre eux , ceux dont les ten- 
dances étaient le plus libérales, les Guicciardini et les Salviati, 
s'étaient rapprochés de lui , comme Guichardin l'atteste en cet 
endroit*. Agé de cinquante ans, riche et sans enfants, il laissait 
des espérances aux ambitieux tentés d'occuper un jour sa place. 
On peut donc considérer son élection comme un compromis entre 
toutes les opinions , une solution provisoire de la question du 
gouvernement, qui semblait la décider, tout en laissant les choses 
assez en suspens, pour qu'on pût y revenir au besoin. Un chef 
était décidément nécessaire à la république. La situation devenait 
périlleuse. C'était le moment où les Orsini, Vitelli , Baglioni , 
Petrucci, Bentivogli, s'unissaient contre Borgia , et où celui-ci 
les faisait assassiner à Sinigaglia. En même temps, il ne cachait 
pas ses desseins sur Pise, et semblait toujours menacer Florence. 
Les Français, chassés de Naples par les Espagnols, demandaient 
l'appui de Florence , Sienne et Bologne , les exposant ainsi aux 
premiers coups de l'ennemi. La mort d'Alexandre VI, la chute de 
César Borgia , la mort de Pierre de Médicis , qui périt à la ba- 
taille du Garigliano , parurent donner quelque répit au dehors à 
la cité. Mais à l'intérieur les divisions recommencèrent. Soderini 
avait dû son élection principalement aux Salviati et à leurs adhé- 
rents , c'est-à-dire , à ce parti flottant entre les Médicis et les 
Ottimati , qui avait essayé de se rallier à la république , à la con- 
dition d'y avoir une grande part 2 . Le gonfalonier voulut se rendre 
indépendant. Diminuant les dépenses et améliorant les revenus 
de l'état , il acheva de s'attirer la faveur de- la masse, puis se fai- 
sant un parti d'ambitieux qui crurent pouvoir arriver par son 
moyen au premier rang, il sut remplir la Seigneurie, les Collèges, 
les Dix, d'hommes sans consistance, et prêts à cédera toutes 
ses volontés. Les Salviati , les Guicciardini et ceux qui les sui- 
vaient se trouvèrent rejetés dans l'opposition et se rapprochèrent 

i Storia Florent, p. 283. 

* C'est ainsi qu'ils avaient été du parti de Savonarole, jusqu'à la mort de 
Bernardo del Ncro, et qu'ils étaient plus tard revenus à Soderini. 



— 217 — 

«Je Giovan-Battista Ridolfi , autre chef d'un parti puissant. Leur 
coalition réussit dans les Pratiques peu nombreuses , dans les 
intrigues de la cité; ainsi ils empêchèrent le mariage d'une nièce 
du gonfalonier avec l'un des Médicis de la branche demeurée à 
Florence, Dans le Grand Conseil Soderini l'emportait. On décida 
une expédition contre Pise secourue par les Espagnols, et dans 
laquelle les Florentins échouèrent. La coalition en triompha, 
et continua sa résistance avec plus d'ardeur. On voit au cha- 
pitre XXIX Giovan-Battista Ridolfi, et Piero Guicciardini s'op- 
poser à l'acceptation des services de l'Espagnol Michèle , ancien 
officier des Borgia. Le gonfalonier néanmoins fut encore le plus 
fort , et d'après les conseils* de Machiavel , il entreprit l'organi- 
sation de la milice du territoire. Guichardin n'approuve guère 
cette mesure ; et la Pratique, c'est-à-dire, le parti des principaux 
citoyens, convoqués comme notables, y était contraire. 11 est 
certain que la cabale n'était pas sans influence sur leur résolu- 
tion. Mais leurs raisons étaient assez spécieuses. La chose était 
nouvelle , et si la tradition des milices Florentines se retrouvait 
dans l'histoire du douzième siècle et du treizième, l'habitude des 
armes était perdue depuis bien longtemps ; au milieu des em- 
barrasse tout genre qui se présentaient alors, on s' exposerait à 
de grosses dépenses sans obtenir de résultats suffisants. Enfin , 
quoi qu'on fit, on ne pourrait se priver des secours des condot- 
tieri, et qui affirmait que la nouvelle milice , mal disciplinée, et 
surtout composée de gens du territoire, c'est-à-dire sujets, à un 
moment donné, ne se rendrait pas maîtresse de l'état, grâce aux 
armes qu'elle possédait ? Elle avait les inconvénients d'une garde 
nationale , dont les rangs sont ouverts à trop de monde , et dans 
un pays aussi petit que le domaine de Florence , les dangers en 
étaient plus grands et les avantages moindres qu'ailleurs. On 
craignait que par ce moyen Soderini ne voulût attenter à la liberté 
publique, où au moins à celle de ses adversaires. Cependant le 
peuple, d'abord incertain, se laissa gagner par le plaisir qu'il 
prenait à considérer les revues et les exercices à la Suisse qu'on 
lui montrait sur la place du palais. 4 

1 Storia Fiorentina , p. 325. 



— 248 — 

Le grand instigateur de ces projets était Machiavel , en qui le 
gonfalonier se confiait beaucoup , dit Guichardin , et qu'il avait 
reconnu capable *. Peut-être le mouvement de toutes ces intri- 
gues, et ce renseignement que nous avons ici sur sa situation 
nous aideront-ils à nous faire une idée du rôle que joua dans cette 
période l'illustre politique. 

Machiavel était issu d'une ancienne famille ; mais , comme 
toutes celles de Florence , elle se divisait en plusieurs branches 
fort inégalement partagées pour ce qui regarde la fortune et les 
emplois publics. C'était une règle de la politique florentine que 
la plupart des grandes familles fussent représentées, par un ou 
deux de leur membres, dans les Pratiques, conseils, réunions de 
notables, qui préparaient les affaires, et en qui avant l'institution 
du Grand Conseil résidait le gouvernement. Les Machiavelli 
étaient assez considérables pour jouir de ce privilège , et à la fin 
du XV e siècle, au commencement du XVI e , à l'époque qui nous 
occupe , avant comme après , leurs noms se retrouvent dans les 
listes de magistrats supérieurs et de citoyens importants. Mais ils 
appartiennent à une autre branche que celle de l'auteur du 
Prince. Ils professaient aussi d'autres opinions. Les Paolo, Àles- 
sandro , Filippo Machiavelli , dont le dernier rejeton , Niccolo , 
périt à la suite de l'affaire de MontemurlO) sont jusqu'au règne 
de CosmeI er ,Palleschi, c'est-à-dire partisans avoués des Médicis 
et comme tels opposés à Soderini. Quant à Nicolas Machiavel , 
porteur d'un grand nom, mais sans fortune et d'abord sans 
grande considération, il entre dans la chancellerie de l'état, nous 
dirions aujourd'hui, dans les bureaux, avec un emploi subalterne, 
auprès de Marcel Virgile *. Ambitieux et d'ailleurs plein de 
talent, il avance successivement jusqu'au poste de chancelier des 
Seigneurs et secrétaire des Dix. On ne peut mieux se représenter 
sa situation qu'en la comparant à celle d'un chef de division dans 
l'un de nos ministères. Souvent chargé d'affaires importantes, 
mais en sous ordre , il plut au gonfalonier qui s'attachait , comme 



1 Storia Fiorentina p. 324. 

2 Voy. Paul Jove, Éloge de Machiavel, notnrius et assecla. 



— 249 — 

dit Guichardin, les hommes de bas lieu , c'est-à-dire , jusque là 
sans éclat et sans appui par. leurs alliances et leurs richesses. Il 
rédigea pour lui des mémoires , fut chargé de missions de con- 
fiance, soit à Tintérieur, soit à l'extérieur, pouvait devenir en passe 
de faire une grande fortune politique, comme il était arrivé sous 
L,aurent le Magnifique à Bernardo del Nero, ser Giovanni, Barto- 
lomeo Scala et d'autres que cite Guichardin 4 ; mais le temps 
lui manqua pour réussir et son importance fut toujours très- 
secondaire dans l'état. J'ajouterai que sa faveur excita souvent le 
mécontentement de ceux que Guichardin appelle les hommes 
de bien.* 

L'opposition allait toujours croissant en audace et en turbu- 
lence. Bernardo Rucellai, un des Palleschi les plus ardents, après 
avoir été leur ennemi un moment, quittait Florence pour prépa- 
rer en dehors une révolution , du moins on le croyait. Dans les 
conseils, sur les questions de finance, le terrain était disputé pied 
à pied par les Malegonnelle et les Ridolfi. On contestait à Sode- 
rini les moyens de tenir les conditions du traité conclu avec le 
roi de France. Dans un procès criminel, on parvenait à rendre 
nulle son autorité. Enfin il indisposait contre lui le Grand Con- 
seil par ses mesures maladroites , et sa tendance au gouverne- 
ment personnel. 

Pendant ce temps, le traité de Blois procurait la paix entre les 
rois de France et d'Espagne ; le pape Jules II méditait ses des- 
seins contre Venise , et Gênes révoltée contre Louis XII était 
vaincue. Ce dernier événement était assez heureux pour les Flo- 
rentins. Pise avait secouru les Génois / et la colère qu'en conçut 
le roi devait tourner au profit de l'entreprise que la république 

poursuivait depuis si longtemps. 

Mais les Pisans avaient trouvé un protecteur dans Maximilien; 

on proposa de lui envoyer une ambassade. Le gonfalonier s'y 

1 Storia FtotenU p. 90. — 2 E f u etetto pet opère del Gonfaloniere cbe vi 
voleva uno di chi e' si potessi fidare, il Machiavello; il quale mettendosi in or- 
ûine per andare, cominciarono a gridare molli uomini da bene, che e' si 
unandassi altri, essendo in Firenze tanti giovani da bene atti a andarvi, e i 
pliera bene che si esercitassino. Stor. Fièrent, ch. XXX; T. m, p. 8*0. 



— 248 — 

Le grand instigateur de ces projets était Machiavel * 1 ^^ 

gonfalonier se confiait beaucoup , dit Guichardin , e lberl i~ 

reconnu capable *. Peut-être le mouvement de to» >mmc=* 

gués, et ce renseignement que nous avons ici ' .nés se 

nous aideront-ils à nous faire une idée du rôle o : er ^ a " 

période l'illustre politique. a l ,em P^ 

Machiavel était issu d'une ancienne fa ,onfalonier qui 

toutes celles de Florence, elle se divisait ^ par sesadver- 

fort inégalement partagées pour ce qui «itérieur toute occa- 

emplois publics. C'était une règle de « ncc 4 u ' a i™P irait ; B 

la plupart des grandes familles fuse /son frère, alors cardinal 
deux de leur membres, dans les P» ^jJx>rd Jc lc donner à un des 
notables, qui préparaient les affa* '$&, P uis on Ic fit obtenir a 
du Grand Conseil résidait U ^ était hostile à Soderini. La • 
étaient assez considérables p< ^^0, comme naguère ; on y voit 
du XV e siècle, au commenc v *Ji f qui lui suscite mille difficul- 
occupe , avant comme api y ^^kpait d' une guerre imminente 
listes de magistrats sup*' >^ pisans. On commença par traiter 
appartiennent à une ^^^gne qui vendirent leur ncutra- 
Prince. Ils professai ; *!^te circonstance , les débats furent 

sandro , Filippo M ,^£p^te Guicciardini , repassant du côtf 
périt à la suite d jj jjSjLjd'obtenir l'avantage. Ils blâmèrent 
de Cosme I er , P j£Z J^^^s prêtèrent leur secours à Soderini 
et comme tel é^jt 
porteur d'u» J&* f Jé 



et comme tel j^^t^j,utfp ois le traitt - ( ' e trois ans ( l ui S!livit 



grande cor ji T^' .Isdece temps, et ce qui ébranla plus 

dirions ar fj0* ^ JT^nfidonier, ce fut le mariage de Filippo 

auprès i ^^|^V Jrfédicis. Après son expulsion, Pierre de 

talent, ' ^ ;no urr * r des desseins de vengeance, et à 

Seignf $c0\ j"! ^ entretenait contre lui la haine des Flo- 

sa sit J^L^i 11 ^ jlfdel a f am ^ e ? I e cardinal Jean, son frère 

l'un 0&* *!»%*& ^ v-ne de conduite. Profitant de l'inhabileté de 

ma ; #0* ju^ : aV ec ses anciens partisans , avec ceux qui 

$/&*' n yoleva mamlargli, Giovan Battista Ri«lolfi,t» 



— 220 — 

montrait contraire; ce fut une raison pour qne ses adversaires le 
voulussent *, et les Salviati, les Ridolfi, les Pazzi, les Alberti 
firent passer la motion. Les ambassadeurs que Ton nomma 
furent Alamanno Salviati et Piero Guicciardini. Eux-mêmes se 
divisèrent. Piero refusa de partir, et l'on convint d'envoyer Ma- 
chiavel pour rejoindre Vettori précédemment député à l'empe- 
reur. Sur le terrain des affaires extérieures , le gonfalonier qui 
tenait pour la France, se voyait sans cesse contredit par ses adver- 
saires mieux disposés pour Maximilien. A l'intérieur toute occa- 
sion était bonne pour manifester la défiance qu'il inspirait. 11 
convoitait l'archevêché de Florence pour son frère, alors cardinal 
et évêque de Volterra. On essaya d'abord de le donner à un des 
Capponi , réconciliés avec les Médicis, puis on le fit obtenir à 
Cosimo des Pazzi , dont la famille était hostile à Soderini. La 
seigneurie n'était plus dans sa main, comme naguère ; on y voit 
paraître le remuant Baccio Valori , qui lui suscite mille difficul- 
tés. Enfin l'affaire de Pise se compliquait d'une guerre imminente 
avec Lucques, alliée secrète des Pisans. On commença par traiter 
avec les rois de France et d'Espagne qui vendirent leur neutra- 
lité à l'égard de Pise. Dans cette circonstance, les débats furent 
grands. Mais les Salviati et les Guicciardini , repassant du coté 
du gonfalonier, lui permirent d'obtenir l'avantage. Ils blâmèrent 
l'attaque contre Lucques, mais prêtèrent leur secours à Soderini 
quand il conclut avec les Lucquois le traité de trois ans qui suivit 
le combat de Via-Reggio. 

Le plus grand embarras de ce temps , et ce qui ébranla plus 
.que le reste le crédit du gonfalonier, ce fut le mariage de Filippo 
Strozzi avec Clarice de Médicis. Après son expulsion , Pierre de 
Médicis avait continué à nourrir des desseins de vengeance, et à 
montrer une animosité qui entretenait contre lui la haine des Flo- 
rentins. Devenu le chef de la famille, le cardinal Jean, son frère 
adopta une autre ligne de conduite. Profitant de l'inhabileté de 
Soderini , il renouait avec ses anciens partisans , avec ceux qui 



1 Perche il gonfaloniere non voleva mandargli, Giovan Battis! a Ridolfi, e 
i Salviati volevano. Stor. Fiorent. ch. XXX ; T. 111, p. 341. 



— 224 — 

sansblâmer la forme delà constitution, auraient voulu voir legon- 
falonier gouverner d'une autre manière , et il s'agit ici des Sal- 
viati et des Guicciardini. Enfin il avait su se réconcilier même avec 
les ennemis les plus acharnés des siens , les Valori , les Martelli , 
les Corsi, les Capponi, les Albizzi, les Ruccellaï, les Buondelmonti. 
La moyenne bourgeoisie elle-même ne lui était pas trop contraire. 
Quiconque se rendait à Rome était assuré d'y trouver appui et 
bienveillance. A ce moment il avait à marier une fille de son 
frère Pierre , et cette alliance était convoitée par plus d'un noble 
florentin. On tendit un piège au gonfalonier, en la lui proposant 
pour un de ses neveux, Giovan-Battista, fils de Paolantonio. Il y 
prêta l'oreille; mais on ne put tomber d'accord sur la dot, et tout 
à coup Ton apprit que Filippo Strozzi, riche et noble personnage, 
venait d'épouser Clarice de Médicis. L'émotion fut grande à Flo- 
rence. Les amis du gonfalonier n'avaient pas assez de colère pour 
caractériser ce qu'ils appelaient un acte de rébellion. On invoquait 
à grands cris contre Filippo Strozzi les lois les plus sévères ; ban- 
nissement, confiscation, rien n'était trop cruel pour punir sa faute. 
Enfin une seigneurie , dont faisait partie Luigi Guicciardini , le 
frère de l'historien, conclut à l'unanimité pour le châtiment du 
coupable. Mais les amis de Strozzi ne restaient pas non plus inac- 
tifs ; ils disaient qu'il n'existait pas de loi précise qui permît de 
sévir dans un cas pareil, et que tout au moins, la peine ne pou- 
vait être que très-légère. Enfin Luigi Guicciardini, probablement 
conseillé par son père et ses adhérents , se repentait de ce qu'il 
avait fait, et ses collègues témoignaient les mêmes sentiments. La 
seigneurie qui leur succéda ne voulut se mêler de rien , et le 
procès porté devant les Huit se termina par un jugement qui fut 
pour Soderini un véritable échec. Une amende médiocre, un exil 
de peu de durée furent imposés à Strozzi. Mais le mariage sub- 
sista et le coup était porté. Les Médicis avaient par leur nièce 
un pied dans Florence. 

C'est la dernière grande affaire intérieure que nous raconte 
Guichardin. Le dernier chapitre est consacré à l'histoire de la 
reddition de Pise et de la ligue de Cambrai. La bataille de Ghiara 
d'Adda est l'événement qui termine le livre , et depuis il ne fut 

lo 



— 222 — 

jamais repris , du moins sur le plan d'après lequel il avait été 
commence'. 

La lutte, engagée entre le gonfalonier et les principaux citoyens, 
devait avec diverses péripéties se prolonger jusqu'au moment ou, 
Raymond de Cardone, capitaine de la ligue victorieuse des Fran- 
çais, approchant de Florence, une révolution dirigée par les par- 
tisans des Médicis renversa le gouvernement et rétablit le ré- 
gime qui subsistait avant 1 494. 

Il est à regretter que l'essai de l'éminent historié» n'ait pas 
été poussé plus loin; son travail nous faisait mieux que tout 
autre comprendre Y histoire intérieure du gouvernement florentin. 

En effet, son esprit, politique surtout et observateur, lui per- 
mettait de saisir clairement l'encha-nement des faits. Il y avait 
été mêlé , sinon par lui-même , du moins indirectement par la 
solidarité qui l'unissait aux membres de sa famille* et ta partici- 
pation qu'il eut certainement aux discussiona et aux débats qw 
s'élevaient dans les réunions privées que tenaient d$ leura amis 
son père et son beau-père Alamanno iâalviati. Il apparte- 
nait , quoi qu'en ait prétendu Pitti , à un parti modéré qui 
considérait les choses avec moins de prévention, moins de 
résolution prise d'avance. Sans être Palleschji , ni Qttjn^ti, 
ni soutiens, déclarés du peuple et du gonfalonier , ces Inxnmes 
reconnaissaient la part d'influence légitime due à chaeun des 
principes représentés par les diverses factions et n'avaient 
d'engagement avec aucune. Trop faibles et trop peu nom- 
breux pour être prépondérants , ils passaient de Y m ou de 
l'autre côté, suivant qu'ils y voyaient leur opinion considérée , 
et formaient une sorte d'appoint qui souvent, décidait de la 
majorité dans les délibérations. Guichardin dans l'histoire de 
Florence s'est constitué leur historien. Peut-^être les flatte-t41 
un peu, par une inclination naturelle et excusable, mais l'étendue • 
des détails dans lesquels ils descend nous permet de le juger 
et d'estimer assez son impartialité , pour ne pas 1$ cj<âre> un 
menteur sur tous les points, comme le voudrait son contra- 
dicteur PittiL Son livre est comme Wi résumé des proç&pvw- 
baux de toutes les séances importantes des Pratiques* et de&GpiK 



— 223 — 

seils; il en affecte souvent presque la forme , et Ton n'est pas 
dépaysé chez lui après avoir parcouru les registres authentiques. 
Il est sur bien des sujets plus complet que dans la grande His- 
toire, où il lui est moins permis de s'étendre. Dans la première 
partie, celle qui va jusqu'en 1494, il offre un autre genre d'in- 
térêt que Machiavel , ancien serviteur de Soderini , et qui écrit 
aux gages des Médicis et sous leurs yeux. Son jugement s'assied 
sur d'autres principes, et je l'ai montré à l'occasion du portrait 
de Lorenzo. Il n'a pas l'enthousiasme républicain de Nardi , et 
cette austérité chagrine qui donne un cachet si particulier au livre 
du sincère vieillard. Son intelligence politique est incontestable- 
ment supérieure. Pitti l'égale peut-être sous ce rapport. Mais 
son ouvrage si spirituel, si vif et si violent, a pour moi un grand 
défaut. Cest'à la fois un pamphlet politique, et une réminiscence 
républicaine sacs danger. On sent trop l'esprit de dénigrement 
contre Guichardin et ses amis ; et sous le grand-duc Cosme, dire 
du mal de ceux , qui après l'avoir soutenu , avaient cherché à 
modérer son gouvernement, n'était guère périlleux. Enfin Pitti 
parle de la république et de la liberté du peuple, menacée par les 
Ottimati, les Palleschi et les modérés, avec un enthousiasme un 
peu académique. Il hait ceux qu'il attaque, et n a pas vu le temps 
qu'il regrette. Sa science est profonde et curieuse ; il serait injuste 
de le nier ; son livre peut servir à contrôler les assertions de son 
rival. Mais je me défie de son esprit que l'expérience n'a pu 
instruire, et qui se laisse entraîner par des rêves dont il ne lui a 
pas été permis de vérifier la portée. Lesjugements de Guichardin, 
quels que soient les hommes dont il parle , sont plus réservés ; 
son langage est plus calme , son esprit est plus sage; c'est celui 
des hommes d'état du XV e siècle , amis par nécessité, et contra- 
dicteurs sans parti pris des Médicis. Ses appréciations sont le 
reflet de la vieille politique florentine , et sa manière de traiter 
l'histoire de son temps dans ce livre est presque celle des mo- 
derneè. À tous ces titres il a droit autant et peut-être plus que 
tout autre à notre attention. 

L'impression définitive que laisse sur les faits la lecture de son 
ouvrage, n'est pas une absolution complète des Guicciardini et 



— 224 — 

des Salua ti , c'est-à-dire, de ceux qu'il défend et vante partout. 
Ils pourraient montrer plus de franchise , et tenir une conduite 
plus nette. Toutefois l'honnêteté' ne leur manque pas , et l'on 
aurait à blâmer chez eux l'apparence qu'ils se donnent plutôt 
que la re'alité. Mais ce qu'on ne peut refuser de leur reconnaître, 
c'est une intelligence et une habileté politiques fort remarquables; 
et en même temps on doit concevoir de la sympathie pour ce 
parti toujours vivant depuis 1 434 , et qui conserve , malgré sa 
soumission , le dépôt de la tradition , et le désir d'une liberté 
aussi grande que le comporte la domination que Florence s'est 
imposée. Cosme et Laurent sont jugés assez sévèrement, plus 
que dans Machiavel. Ils ont été adroits et persévérants; mais la 
nature même de leur pouvoir amena la catastrophe sous laquelle 
a succombé Pierre et qui a perdu Florence. Je veux citer à ce 
sujet une phrase intéressante qui termine le récit de la conjura- 
tion des Pazzi : « Telle est la fin des discordes civiles ; un parti 
» est exterminé ; le chef de l'autre devient maître de l'état; ses 
» fauteurs et adhérents cessent d'être ses compagnons pour être 
» presque ses sujets. Le peuple et la masse sont esclaves; l'état 
» est rendu héréditaire , et souvent à un sage succède un fou 
» qui jette la cité dans le gouffre de la ruine 1 . » Il y a plus ; les 
Médicis ont rendu la situation fatale , en mettant les citoyens bien 
intentionnés dans l'impossibilité de réformer la constitution*. Ils 
n'ont songé qu'à satisfaire une partie de la nation , le menu 
peuple ; la haute et la moyenne bourgeoisie ont été plus pro- 
fondément divisées et heurtées par eux. Il en est résulté les 
excès de la réaction démocratique qui se sont produits dans la 
moyenne bourgeoisie, et par suite une scission irrémédiable 
entre cette fraction de l'État et la classe la plus élevée. De là , ces 
tiraillements perpétuels de 1494 à 1502, et cette organisation 
où l'on n'a pas fait une place légitime aux Ottimati. Malgré leur 
ardeur à établir un stato stretto, ou gouvernement restreint, 
ils auraient fini par se calmer, si on eût reconnu leurs droits; et 
si on les eût consacrés d'une façon régulière. Ils étaient si peu 

l Stor. Florent, cb. IV ; T- III , p. 43. — 2 Voy. le traité del Reggimento. 



— 225 — 

méconnaissables, qu'au moyen des Pratiques, ou assemblées 
de notables, on y donnait toujours une demi-satisfaction 4 . Pitti 
se plaint beaucoup de ces Pratiques , qui , dit-il , sont une infrac- 
tion à la loi. Il n'en est pas moins vrai que l'élément aristocra- 
tique, existant dans Florence comme il existait, à moins de se 
faire des riches citoyens des ennemis jurés , on ne pouvait les 
traiter sans une considération particulière 8 . Or le conseil des 
Richiesti ou Quatre-Vingts n'était pas une institution aristo- 
cratique. Dans les conditions où il était établi, ce n'était qu'une 
commission, chargée de préparer les délibérations du Grand 
Conseil. L'élection de Soderini fut une tentative de conciliation 
entreprise par le tiers-parti. Ceux qui le composaient espéraient 
que sous ce gonfalonier les Pratiques , qui ne pouvaient être 
inscrites dans la loi , deviendraient un usage formel. Mais Sode- 
rini fit la même chose que les Médicis ; il chercha la faveur de la 
moyenne bourgeoisie , comme ils l'avaient fait d'abord , avant de 
ne flatter que la populace; il irrita contre lui les principaux ci- 
toyens. Comme le Grqnd Conseil, en raison de sa composition 
démocratique, était incapable d'imprimer aux affaires une di- 
rection suivie, Soderini voulut gouverner tout seul, ou du moins 
sans le secours d'hommes qui lui auraient vendu leur adhésion 
au prix d'une influence régulière 8 , et préféra employer des 
agents habiles mais sans indépendance. De là une opposition 
marquée et une coalition redoutable de tous ceux qui n'étaient 
point purs démocrates , les Palleschi , les Ottimati , les modérés. 
Si Soderini eût fait quelques concessions, si un équilibre se fût 
établi entre les résolutions de la Pratique et celles du Grande 



i En 1529, le parti populaire fit supprimer les Pratiques , et sa colère à ce 
sujet fut Tune des causes de la chute de Niccolô Capponi. 

2 n y a toujours dans les États des gens distingués par la naissance , les ri- 
chesses ou les honneurs ; mais s'ils étaient confondus parmi le peuple , et s'ils 
n'y avaient qu'une voix comme les autres, la liberté commune serait leur escla- 
vage, et ils n'auraient aucun intérêt à la défendre, parce que la plupart des 
révolutions seraient contre eux. Montesq. Esp. des L., XI, 6. 

3 Essendosi cosl la sorte délia città che le deliberazioni che non gli piacevano, 
sebbene fussino approvate de tutti gli altri trovassino difficilmente esito. Stor, 
Florent, ch. XXXI, T. III, p. 358. 



— 226 — 

Conseil , il eût été soutenu par les modérés. 11 faut pourtant re- 
connaître qu'il y avait dans sa position des exigences. En qualité 
de personnage populaire , élu comme tel , il lui aurait fallu bien 
de la sagacité et de la force de caractère pour combattre ses pro- 
pres partisans , se livrer à ses adversaires , en gardant toutefois 
entre eux une exacte balance. Les projets qui offraient le plus 
de chances de succès , si on avait pu les mettre à exécution , 
étaient ceux qui consistaient à substituer la seconde branche des 
Médicis à la première. A l'intérieur, ils eussent été obligés de 
ménager tout le monde, par crainte de leurs parents bannis, et 
leur nom eût présenté quelque garantie de stabilité aux princes 
étrangers avec lesquels Florence se trouvait en relation. On y 
revint plus tard , lorsque Gosme succéda à son consin Alexandre. 
Mais il n'était plus temps ; par l'extinction de la première bran- 
che , il se trouvait hériter de tous ses droits , et , appuyé sur 
l'empereur, sans redouter un compétiteur sérieux , il put rendre 
vaines toutes les barrières qu'on lui opposa. Quoi qu'il en soit 
des nécessités que l'on peut objecter en, faveur de Soderini , il 
est une morale à tirer de toute cette histoire, c'est que gouverner 
à son profit, gouverner au profit d'une classe de la nation , en 
refusant à l'autre ce qui lui est dû, amène toujours des réactions 
et des révolutions. Soderini manquait, dit-on, d'habileté; il 
était faible , je l'accorde , mais son erreur et sa faiblesse consis- 
tent beaucoup moins dans les irrésolutions de sa politique étran- 
gère que dans son inintelligence de la situation intérieure d$ 
Florence. Ce qui l'a perdu , ce qui a fait que l'émeute de 4542 
éclata, et que ceux-mêmes qui la désapprouvaient l'ont soufferte * 
c'est le mécontentement de la haute bourgeoisie sacrifiée à la 
moyenne , c'est son désir de maintenir un état purement démo-, 
cratique qui lui donnait à lui-même plus de liberté d'action, et 
qui le rendait maître plus absolu. 

Guichardin nous laisse comprendre tout cela , et le voit lui- 
même assez nettement , quoique au travers de quelques préjugés 
de famille et de parti. Mais il le comprend, et c'est là sa supé- 
riorité sur Machiavel , Nardi et Pitti , qui tous les trois s'imagi- 
nent, pour des raisons diverses, comme avec des dissemblances 



— 227 — 

dans l'exposition, que le gouvernement démocratique est l'idéal 
des gouvernements et devait sauver Florence , bien qu'il soit 
clair qu'il Ta perdue. On conçoit facilement qu'avec sa clair- 
voyance Guichardin n'ait pas beaucoup d'enthousiasme. Pour- 
tant, comme il est jeune, il a encore des espérances ; son âme 
n'est pas abattue par l'insuccès continu; il ne considère pas tout 
comme ruiné sans remède , et ne songe pas encore à se sauver 
uniquement au milieu du débris universel. Il a donc une verve, 
un élan qui n'ôtent rieA à la lucidité de ses vues , et sous ce rap- 
port, ce livre, le premier qu'il ait composé, est aussi celui qui 
inspire le plus de sympathie pour l'auteur ; on peut le dire à ce 
point de vue le meilleur. 

Au point de vue littéraire, l'art est beaucoup moins achevé 
que dans la Grande Histoire. La composition est moins étudiée, 
le style moins précis ; on reconnaît l'ébauche. Les développe- 
ments que l'on retrouve dans son dernier ouvrage sont indiqués 
déjà pour la plupart. Mais ils manquent souvent de proportion ; 
ils sont trop courts ou trop longs ; il y a de la sécheresse et de la 
redondance. Ses réflexions sur les événements qu'il expose finis- 
sent par fatiguer. Telles sont les considérations sur la chute des 
Médicis, sur les conjurations à propos de la mort de Bernardo del 
Néro. Cela est d'autant plus frappant qu'il ne remonte pas comme 
Machiavel à des principes généraux ; il reste dans le monde des 
faits, les explique exactement , mais sans assez d'élévation , et les 
ressasse avec trop de détail. Souvent il coupe son récit de sen- 
tences Rapides et fortes, un peu antithétiques, dans le genre de 
ses Ricordi, et alors il est excellent. J'ai cité le passage où ib 
s'agit des conséquences inévitables des discordes civiles. En voici 
un autre sur le gouvernement de Lorenzo : « Malgré ses ména- 
» gements, l'àspèct de Florence n'était pas celui d'une cité 
» libre, niais d'une ville esclave; Lorenzo ne semblait pas un 
» particulier, mais un tyran 1 . » 

Le grand mérite de ce livre , ce sont les exposés politiques , 
clairà et détaillés sans diffusion. Les récits n'ont guère rapport 

« Stor.Fiotênt* ch. IX, T< III, p. 9i. 



— 830 — 

son dessein de raconter les événements do son temps , et de pjus 
d'être original en les racontant, puisque aucun écrivain ne 
Tayait encore précédé dans les habitudes du public , ou du moins, 
n'avait été imprimé. Son ambassade d'Espagne lui fit vraisem- 
blablement abandonner le premier projet qu'il avait conçu, ou 
plutôt à mesure qu'il fut mêlé à la politique générale de l'Italie, 
il songea davantage à une œuvre qui envelopperait dans une nar- 
ration , plus vaste dans son ensemble , plus restreinte dans le 
détail , ces temps qu'il avait vus s'écouler sous àes yeux. Mais il 
lui fallait des loisirs pour mener à sa fin un pareil ouvrage. Il 
amassait des matériaux dans les courts instants de répit que lui 
laissait la politique , et au milieu des œuvres de circonstance que 
les péripéties de sa carrière l'obligèrent à écrire , il préparait ce 
qu'il voulait élever comme un monument. Peut-être commença- 
t— il à esquisser les premiers traits de son travail de 1 527 à 4 529* . 
Pourtant je le vois bien empêché par des occupations de toute 
sorte , pour croire qu'il s'y soit adonné sérieusement. Le terme 
même qu'il assigne à son histoire, l'année 1534, ferait plutôt 
penser que, revenu de Bologne, et conseiller principal du jeune 
duc Alexandre , il profita des trois années de repos relatif dont il 
jouit alors pour jeter les fondements de son œuvre. Dès lors on 
ne trouve plus de lui cette multitude de mémoires, de discours, 
de dissertations qui remplissaient les années précédentes. Enfin 
il est notoire que dans la demi-retraite à laquelle le condamna 
l'ingratitude de Cosme , il s'efforça de mettre la dernière main à 
son livre*. 11 ne fut pas publié de son vivant; il était resté 
inachevé , et parut à deux époques différentes par les soins de 
son neveu Àgnolo , fils de Girolamo , les seize premiers livres eit 
1561 , les quatre derniers en 1564. De nombreuses lacunes, 
rendues nécessaires par des ménagements politiques ou religieux, 



cette conversation de l'histoire de Florence ,. qui effectivement ressemble à ca 
que nous appellerions des commentaires plus que la grande Histoire. 

* C'est rcvpinion de Varchi, X. 

* On prétend même qu'il ne s'en occupa qu'à cette époque. Voy. Ginguené 
qui contredit cette opinion ; l'auteur d'une biographie de Guichardin . édit. 
de $775; Tiraboschi, T. VII, part. Il, p. 250; Corniani, T. IV, p. 348. 



— Î34 — 

déparent les premières éditions. A plusieurs reprises on y a sup- 
pléé. Les premiers éditeurs de Guichardin, Porcacchi , 4567, 
Sansovino , 1 639 , Manni , 4 738 , le chanoine Bonso Pio Bonsi , 
4 775 , ont remanié le texte, l'ont corrigé d'après les manuscrits, 
et y ont rétabli plusieurs des fragments d'abord omis. Aujour- 
d'hui l'édition la plus autorisée est celle du professeur Rosini , 
donnée à Piseen 4819 et 1820, reproduite en 4837 par Carlo 
Botta et précédée d'une préface du même , d'un essai de Rosini, 
et d'un jugement de Porcacchi. C'est celle que je citerai dans 
mon étude. Toutefois, on ne peut se dissimuler que de nom- 
breuses altérations y subsistent. Le professeur Rosini avoue qu'il 
a essayé de corriger les périodes qui lui ont paru longues ou em- 
barrassées, qu'il a modifié à son gré la ponctuation et l'orthogra- 
phe. Mais, en attendant une édition plus exacte et plus conforme 
à l'autographe authentique, qui nous est promise par M. Canes- 
trini , il est nécessaire de s'en rapporter à celle-ci qui est la plus 
répandue, et qui a servi de texte aux observations des principaux 
critiques modernes, et en particulier de Gioberti. 

L'ouvrage embrasse la longue période qui s'étend de 1 494 à 
4534, depuis l'expédition des Français au-delà des Alpes, sous 
la conduite de Charles VIII, jusqu'à la mort du pape Clé- 
ment Vil et l'avènement de Paul III. Il y a là une série de faits 
qui composent une des grandes révolutions des annales italienne* 
et même européennes. En Italie, c'est la ruine définitive du sys- 
tème fédératif, l'immixtion des étrangère dans la péninsule, et 
la prépondérance de la domination de la maison d'Autriche 
s'établissant sans retour au nom de l'Empire et subsistant d'abord 
par les armes des Espagnols. En Europe, c'est la première phase 
(tes guerres d'Italie, le commencement du terrible duel qui s'oih 
vre au XVI e siècle entre la France et la maison d'Autriche. 

L'histoire d'Italie peut être examinée sous divers aspects , 
d'abord dans sa valeur morale , c'est-à-dire, sous le rapport des 
sentiments et des convictions qu'y témoigne fauteur, des ensei- 
gnements dont il est la source -, dans sa valeur historique , 
c'est-à-dire , sous le rapport des mérites dirers que comporte le 
genre qu'il a choisi. 



— 232 — 

La première question qui se présente est celle de la valeur 
morale , c'est-à-dire de Y appréciation des sentiments et des 
convictions dont Guichardin fait preuve ici. 

Les convictions prennent deux formes dans un historien. Il se 
préoccupe surtout des résultats les plus généraux de son livre ; 
vivement frappé de principes de premier ordre, il les proclame à 
V occasion des faits dont il est le narrateur , il les montre violés 
ou reconnus , mais insiste toujours sur leur grandeur et leur 
importance. Ou bien sa patrie est ce qui le touche le plus. Soi- 
gneux de sa gloire , désireux de sa félicité , il célèbre ses succès, 
gémit de ses revers , souffre ou triomphe avec elle , étudie les 
causes de sa décadence ou de sa splendeur, approuve ou critique 
les desseins qui l'ont élevée ou perdue et s'efforce de trouver 
le moyen de perpétuer sa prospérité ou de remédier à ses maux. 
Un historien est surtout moral ou national. Il est souvent l'un et 
l'autre, et ces deux points sont ceux qu'il importe d'examiner 
pour l'apprécier à sa juste valeur. 

Quelles sont donc les convictions morales et patriotiques que 
décèle en Guichardin l'histoire d'Italie? 

Son temps lui offrait l'occasion de témoigner énergiquement 
les premières. Dans cette première partie si agitée du seizième 
siècle, les âmes étaient trop tendues par le spectacle des événe- 
ments, par les péripéties étranges, au milieu desquelles elles 
étaient emportées , pour ne pas trouver à certains moments une 
vigueur inattendue, soit pour le dévouement, soit pour le crime. 
Il est des noms qui sont restés depuis lors comme le symbole de 
la perfidie, de la débauche et de la violence ; il est des faits qui 
sont demeurés le type de l'horreur et de l'atrocité. Je dirai com- 
ment Guichardin en a parlé ; mais je ne puis croire que jamais 
la nature humaine , dont les contrastes en ce genre sont si frap- 
pants , et qui, lorsqu'elle arrive à l'extraordinaire, oppose tou- 
jours d'admirables vertus aux forfaits exécrables, ait à cette épo- 
que méconnu ses lois , pour ne nous faire voir que des monstres, 
et ne nous présenter que l'image de leurs fureurs. Si la première 
partie du XVI e siècle a produit les Borgia , les Pétrucci , les 
d'Esté, et tant d'autres tyrans, il a dû y avoir des âmes forte- 



— 233 — 

ment trempées, et au milieu d'égarements passagers, dirigées par 
«le nobles instincts. Aux lâchetés si nombreuses que Guichardin 
tîous rapporte à chaque instant, répondent des actes de courage 
«t de fermeté qu'on ne peut contester. Si Rome cède honteuse- 
ment à l'effort de Bourbon , Florence s'est défendue de manière 
à sauver au moins son honneur. Je sais bien que Guichardin 
n'approuve pas les motifs politiques de cette défense. Mais enfin , 
peut-il nier que Ferrucci , que Girolami , dont il ne cite même 
pas le nom, n'aient été des héros? Combien d'actions généreuses 
ne trouvent pas chez lui des accents dignes de leur éclat ! Loue- 
^t-il assez la présence d'esprit, la résolution, la constance du 
jeune Ferdinand d'Aragon, qui en 4495 sait reconquérir son 
royaume sur les Français? Pourquoi blâmer si vivement les des- 
seins des Vénitiens après la défaite d'Agnadel? Ils ont oublié la 
splendeur et la gloire de leur antique cité, dit l'historien 1 , ils 
ont abandonné plus qu'ils ne devaient le faire d'après les règles 
d'une saine politique. En supposant même que ce soit la vérité , 
leur sacrifice , cette concentration de toutes les forces de la patrie, 
cjui se replie en quelque sorte sur elle-même pour mieux résister, 
tout cela ne part-il pas d'un sentiment plus élevé qu'un calcul 
exactement mesuré des ressources qni restaient encore? Il y a 
des fautes politiques, il va des combinaisons erronées qui valent 
mieux , même pour le succès , qu'une scrupuleuse attention à ne 
rien négliger. Elles ont pour origine une chaleur d'âme, un en- 
thousiasme de renoncement, qui relève et ranime les cœurs, qui 
les rend capables de supporter les plus rudes épreuves , et qui 
sauve les cités plus sûrement que les minutieuses considérations 
d'une raison trop froide. Un événement enfin sur lequel je vou- 
drais trouver dans Guichardin une appréciation d'un genre plus 
noble, C'est la révolution de Gênes en 1 528. Lui qui, dans ses 
écrits politiques , à plusieurs reprises , appelle de ses vœux un 
citoyen puissant , assez désintéressé pour rétablir la liberté dans 
Florence, n'a pas été frappé du patriotisme de Doria. La vue de 
ce grand homme., qui, libre de se faire tyran, à l'exemple de 

* Vin, a, 



— 234 — 

tant d'autres*, se contente de l'autorité que lui donnent ses ser- 
vices et son caractère , ne lui inspire ancune admiration. Il semble 
mal comprendre, ou plutôt mal sentir, les élans d'une passion 
généreuse. Il cherche à tout des mobiles intéressés, ou atténue 
le mérite des actions , en faisant ressortir les résultats qui les 
accompagnent. Ce qui le frappe le plus dans la révolution génoise, 
c'est le crédit dont jouit dès lors Doria ; il nous dit que sa modé- 
ration rendit sa puissance supportable 1 . Mais ce qu'il y a de beau 
et de grand dans cette modération lui échappe, de même qu'au 
siège de Florence, les fautes militaires de Ferrucci, l'aveugle- 
ment des républicains, qui ne savent pas voir que tout est déses- 
péré , diminuent à ses yeux la gloire de leur valeur 2 . 

Mais je suppose que les crimes absorbent sa pensée et que 
plein d'horreur pour ceux dont l'Italie fut le théâtre, il ne songe 
qu'à les détester et les flétrir. Comment parle-t-il donc de ces 
attentats contre le droit des gens , contre le droit des personnes , 
contre les plus simples lois de la morale qui viennent de tous 
côtes blesser nos regards? Aura-t-il l'émotion contenue, mais la 
tristesse élevée de Thucydide décrivant la perversion des esprits 
de ses contemporains , ou racontant les horribles massacres dont 
ils remplissent la Grèce? Aura-t-il l'indignation de Tacite? Non 
pas; il racontera froidement les manques de foi , les trahisons , 
les empoisonnements , les parricides. Il n'aura pas même cet 
emportement de Machiavel, qui le met hors de lui en présence 
des forfaits de Borgia , et qui lui fait chercher dans le but proposé 
une justification de l'acte même. Ce sont des méchants, des cri- 
minels, nous dit Guichardin, mais sans s'émouvoir ; il ne s'en- 
flamme , ni ne s'échauffe ; il blâme , il condamne , les superlatifs 
ne lui font pas défaut pour prononcer ses arrêts ; mais ses juge- 
ments n'entrent pas dans l'âme profondément , ne la remuent 
pas , ne la transportent pas. 

Son livre est plein de sentences. On les a recueillies plus d'une 
fois et isolées du texte. Beaucoup , de près ou de loin , rap- 
pellent les Ricordi' y mais elles ont le même caractère. Nettes, 

1XIX, 3. — 2 xx, 1. 



_ 23B — 

précises , exactes , judicieuses, elles se rapportent presque toutes 
à la politique. Le petit nombre de celles qui semblent morales 
ont une conclusion qui change leur premier aspect. (Test bien là 
l'esprit de l'ouvrage tout entier. Il est uniquement et exclusive- 
ment politique: les faits sont toujours appréciés au même point 
de vue , celui de leur résultat et de la dextérité qu'il a fallu pour 
l'obtenir. Le préambule l'indique sans qu'il y ait de doute. Au- 
cune préoccupation d'un principe, en dernière analyse, supérieur 
à des intérêts matériels, ne l'a dicté : 

« De la connaissance de ces événements si divers et si graves, 
» chacun pourra . pour soi-même et pour le bien public, recevoir 
» beaucoup d'utiles enseignements; d'innombrables exemples 
» montreront manifestement à quelle instabilité , semblable à 
» une mer agitée par les vents , sont soumises les choses hu- 
» maines, combien sont pernicieux le plus souvent à eux-mêmes, 
» mais toujours aux peuples, les conseils mal mesurés de ceux 
» qui gouvernent , lorsque , ayant seulement sous les yeux leurs 
» vaines erreurs ou leurs désirs présents, oubliant les fréquentes 
» variations de la fortune, et tournant au détriment d'àutrui la 
» puissance qu'ils ont reçue pour le salut de tous, ils se font, 
» ou par défaut de prudence, ou par excès d'ambition, les au- 
» teurs des révolutions 4 . » 

Qu'y a-t-il de plus clair ? Les vicissitudes des choses humaines 
enseignées aux peuples, l'inconvénient des entreprises téméraires 
démontrée aux princes, le hasard présenté comme le maître su- 
prême , la modération et l'habileté conseillées à ceux qui gouver- 
nent, telle est la leçon que Guichardin s'est proposé de nous 
donner, et j'ajoute, telle est la conclusion la plus morale à tirer 
de son ouvrage. 

Qu'il y a loin de là, pour ne pas citer des écrivains trop mo- 
dernes , à cette possession éternelle que nous offre Thucydide , 
accusé lui aussi cependant de manquer de moralité , à cette con- 
naissance profonde de la nature humaine qu'il a cherchée , que 
nous trouvons en lui , et qui est l'enseignement le plus fructueux 
et le plus digne de former nos jugements*. 

i I, 1. — « Thucyd. I, 22. La comparaison formelle de Guichardin et de 



— 236 — 

Nous avons vu précédemment que la foi de Guichardin, malgré 
ses engagements au service des papes, n'était guère qu'exté- 
rieure , qu'au fond il était assez incrédule, ou du moins peu at- 
taché aux pratiques nombreuses et aux subtilités du dogme. Dans 
son histoire, il a eu l'occasion de manifester ses sentiments, 
secrets au sujet de l'Église et de la religion. Plusieurs des pas- 
sages où il en est question avaient été par prudence supprimés 
dans les premières éditions ; ils ont été rétablis dans les dernières. 
Cependant les protestants déjà les avaient recueillis et publiés 
sous divers titres en italien et en latin. Le plus célèbre de ces 
morceaux est celui qui a longtemps porté le nom de Historia 
papatus. Il se trouve au cinquième chapitre du quatrième livre. 
L'auteur, au moment de raconter les guerres de César Borgia 
dans la Romagne , se livre à une digression assez étendue sur le 
pouvoir temporel des papes. Il le reprend depuis son origine , 
nous montre les pontifes d'abord pauvres et martyrs, puis rap- 
porte la donation de Constantin, sans taire qu'il la regarde comme 
peu probable. Il expose ensuite comment les papes d'abord 
soumis aux empereurs, s'arrogèrent de nouveaux droits en l'ab- 
sence d'une administration régulière , pendant leur lutte avec les 
rois Lombards. Il cite les donations de Pépin , de Charlemagne, 
celle de la comtesse Mathilde, mais ne laisse jamais ignorer qu'il 
croit voir en tout cela bien des -prétentions mal fondées ou 
exorbitantes. A ses yeux il y a souvent eu de la part des papes 
usurpation. « Leur domination spirituelle, dit-il, a même 
» été contestée par l'archevêque de Ravenne et le patriarche 
» de Constantinople ; car le fondement semble en être* que 
» le prélat de la principale ville de l'empire se trouvait aussi le 
» chef de la religion , l'autorité spirituelle ayant le même centre 



Thucydide a déjà été faite au XVI« siècle par le Vénitien Paruta: E cosl fatta 
appunto , al parer mio, si scopre in ogni parte esser l'istoria di Tucidide ; la 
cui maniera ha molto nobilmente imitato il Guicciardini ; nel quale, solo mi 
pare che si possa talora riprendere la troppa diligenza nel raccogliere , insieme 
con le più vere cagioni délie cose, i vani romori del volgo: il che stimo che 
sia cagione di farlo alquanto deviare da questa strada segnata da Tucidide , e 
riuscire talora minore di se stesso. Opère politichê di Paolo Paruta, ordinate 
e annotate dal Monzani. Firenze, 1852. T. I, p. 203. 



—..237 — 

» que l'autorité civile , et paraissant devoir se déplacer avec elle. 
» I^es pontifes ont longtemps reconnu la suprématie des empe- 
» reurs, et ce n'est qu'à force d'habileté et d'adresse qu'ils ont 
» restreint le droit d* élire les papes , d'abord dans l'enceinte de 
» Rome , puis dans le collège des cardinaux. Leur domaine s'est 
» formé par ,1a force et la politique. La ville de Rome elle-même 
» ne leur a pas toujours été soumise. Mais leurs manœuvres, en 
» faisant d'eux des princes séculiers , ont enlevé du cœur des 
» hommes le respect pour leur siège. Ils gardent encore une 
» sorte de prestige dû à leur nom et à leurs richesses. Toutefois, 
» abusant de leur pouvoir , et mêlant sans cesse le spirituel et 
» le temporel , ils ont été plus d'une fois l'instrument de guerres 
» cruelles pour l'Italie , et le brandon qui l'a mise en feu 1 ». 
Tous ces raisonnements sont formels. Guichardin est moins vio- 
lent que dans les Ricordi, du moins dans l'expression ; le fond 
est à peu près le même. Il condamne la domination ecclésias- 
tique, et s'efforce d'en mettre à nu la vicieuse origine. Ajoutons 
qu'il s'agit de la domination temporelle confondue avec le spi- 
rituel, et néanmoins, il respecte le fait accompli, et ne demande 
pas, comme Machiavel, qu'elle soit détruite parce qu'elle a fait 
obstacle à l'unité de l'Italie. Il s'exprime encore avec beaucoup 
de vivacité sur les simonies, le népotisme, et les crimes de la 
cour de Rome. Les élections d'Alexandre VI a et de Jules II 8 sont 
pour lui le texte de plaintes et de protestations. Quel sentiment 
l'animait dans son mécontentement ? Était-ce le désir d'une ré- 
forme? Je ne le pense pas. Cette réforme, que chacun à sa 
manière Savônarole et Luther ont tentée, lui inspire peu d'en- 
thousiasme. Il parle de ces deux hommes sans entrer dans leurs 
vues? 11 reconnaît leurs vertus , surtout celles de Savônarole , 
mais signale son emportement 4 ; il montre quels ont été les motifs 
presque légitimes à ses yeux de l'hérésie de Luther 8 , mais té- 
moigne peu de sympathie pour le réformateur allemand. En géné- 
ral il est indifférent, quand il ne s'agit plus d'exercer une criti- 
que éclairée mais chagrine et malveillante* Je le dirais presque, 

i Loeocitato,passim. —2 1,1. — 3 Vï,2.— * III, 6.-5X111,5. 

16 



— 238 — 

le sentiment religieux lui manque trop pour qu'il ait même de 
la passion contre l'Église. Esprit judicieux , mais peu capable 
d'élan, il souffre des fautes qu'il aperçoit, sans songer même à 
les corriger. Il faut les supporter , en tirer le meilleur parti pos- 
sible, et tout attendre du hasard et de l'habileté , tel semble être 
son avis. Il rapporte en quelques endroits des présages 1 ; ce que 
nous avons vu dans les Ricordi sur sa croyance à la détermination 
de l'avenir empêche d'y attacher beaucoup d'importance. C'est 
pour lui un ornement littéraire , une matière à description et 
rien de plus. 

Ses convictions morales ont donc peu d'élévation et de gran- 
deur et son histoire est plus politique que morale. Un ouvrage 
où la politique l'emporte peut pourtant devenir moral par la pro- 
fondeur des aperçus , l'étendue des horizons qu'il ouvre à l'es- 
prit, la gravité des jugements et des considérations, l'invocation 
immédiate ou indirecte des grands principes du devoir, du droit, 
de la liberté. Mais ce n'est pas là l'esprit du livre de Guichardin, 
et son œuvre reste ainsi au-flessous de celles des grands histo- 
riens , ses prédécesseurs et ses émules. 

Quelles sont ses convictions patriotiques ? et sur ce point la 
question se divise ; que pense-t-il au sujet de l'Italie? que pense- 
t— il au sujet de Florence ? 

La forme politique qu'il souhaite à l'Italie n'est pas difficile à 
déterminer. Si nous nous rappelons ce qu'il laisse comprendre 
dans ses précédents ouvrages , il n'appelle pas de ses vœux l'unité 
absolue de la péninsule. Dans les Considerazioni , il combat les 
conclusions de Machiavel, qui croit voir dans l'existence de 
V Église , dans l'empêchement qu'elle a mis aux essais de conquête 
définitive , la cause des divisions et de l'asservissement de l'Italie. 
Ailleurs il a surtout loué Laurent le Magnifique de son système 
de balance et d'équilibre. Les mêmes idées se retrouvent ici ; 
l'expérience ne les a pas changées. L'idéal reste pour Guichardin 
la grande confédération conclue en 4480. La concurrence des 
alliés , leurs intrigues^ecrètes , selon lui , loin de porter atteinte 

U,3;XI,2. 



— 239 — 

à la paix étaient cause qu'ils avaient d'autant plus d'ardeur à 
étouffer de grands troubles 4 . Ce qu'il raconte avec complaisance, 
ce qu'il développe avec détail , ce sont les ligues italiennes for- 
mées contre les étrangers , les projets de Jules II *, les négocia- 
tions qui suivent le traité de Cognac 3 . Nous avons vu plus haut 
quelle était son opinion sur ces essais diplomatiques. Il a été trop 
frappé de la politique du XV e siècle pour en avoir d'autre ; l'en- 
seignement dont il a été imbu, la tradition qu'il a reçue, ont 
donné à son esprit une direction qui reste la même toute sa vie. 
Il n'aime pas les Français, premiers auteurs du désordre par 
leur entreprise de 1 494 , et cause presque toujours des échecs 
de la ligue italienne , quand elle se reforme avec leur aide, par 
leur imprévoyance % leur légèreté et leur facilité à trahir leurs 
alliés. Les Espagnols plus fidèles ne travaillent qu'à leur profit. 
Malgré son désir de voir libre l'Italie , il ne lui souhaite point un 
tyran pour chasser les barbares , et n'absout point Borgia au nom 
delà raison d'état. Ce qu'il condamne, c'est la politique égoïste 
des Vénitiens, l'irrésolution des papes, et surtout de Clément VH, 
la pusillanimité des Italiens en général. Â la fin il devient assez 
favorable à l'accord du pape et de l'empereur , à condition que 
l'on prenne des précautions , et que l'on s'assure des garanties '. 
Il voit avec déplaisir les alliances françaises que contracte Clé- 
ment Vil pour se ménager de nouveaux moyens de lutter , parce 
qu'elles lui semblent inopportunes 5 . La prépondérance des Es- 
pagnols en effet, contre laquelle la résistance n'est plus possible 
rend au moins la paix intérieure, et l'on peut dire qu'après 
4530 s'y résigner était la seule solution à laquelle ce motif 
permît de songer. C'est ce que fit Guichardin , après avoir long- 
temps combattu. 

Quant à ce qui regarde Florence , il témoigne , comme dans 
tous ses autres ouvrages, une invincible répugnance pour le gou- 
vernement populaire. Son approbation est surtout acquise aux ten- 
tatives semi-^xistocratiques , celle de 1 54 2, à la tête de laquelle 
se place Giovanbattista Ridolfi, dont les effets durent à peine 

i 1, 1. — « H, 2. — s Liv. XVI cl XVII. — 4 XX, 2. — 5 Ibid. 



— 240 — 

quelques jours 4 , celle de 4527 dirigée par Niccolo Capponi*. 
Toutefois il ne poursuit pas beaucoup les Médicis , surtout après 
qu'ils se sont imposés avec les Espagnols. En effet, en présence 
des troubles qu'excite le parti populaire attaché aux Français, eux 
seuls sont capables s'ils veulent de donner une direction régulière 
à l'État. On conçoit que leur puissance ne soit pas absolument 
contraire aux projets de Guichardin, s'ils respectent la liberté et 
se contentent de guider les efforts de la république. Dans le sys- 
tème fédératif , qui a sa prédilection , pour que l'alliance ne soit 
pas exposée aux caprices de la multitude , il faut que dans chaque 
ville une aristocratie prudente , nourrie de traditions de sagesse 
et d'habileté porte le poids du gouvernement. A v Florence, il nous 
l'a dit autre part , les Médicis seuls et la démocratie du Grand 
Conseil ont des chances de durée , et les Médicis ne peuvent vivre 
dans la cité qu'avec l'appui de l'étranger, ou celui de l'aristo- 
cratie. Il consentirait donc volontiers à ce qu'ils fussent princes 
à Florence , mais non princes absolus. Il ne le dit pas en propres 
termes , et F eût-il dit , ses éditeurs n'eussent pas laissé subsister 
ce témoignage dans ses écrits; mais c'est ce qu'on peut inférer 
de ce qu'il loue Niccolo Capponi de ses ménagements pour les 
Médicis , en même temps qu'il inflige un blâme au pape Clément 
pour s'être trop abandonné à l'empereur en 4534 , et pour son 
dessein de bâtir une forteresse qui assure la puissance de la 
maison, en 4534. 3 

Jacques Pitti , dans un ouvrage sur lequel je reviendrai avec 
plus de détail , accuse à chaque ligne le patriotisme de Guichar- 
din. Il prétend que son histoire est un tissu de mensonges dictés 
par la colère, l'ambition déçue et la vengeance. Il n'a pas com- 
pris que l'on peut aimer sa patrie , sans en estimer le gouverne- 
ment , et il le représente comme un traître. Ni sa vie , ni l'his- 
toire d'Italie ne justifient cette imputation. Le patriotisme de 
Guichardin est une conviction bien assise , mais qui n'a pas assez 
dé vigueur pour prendre un relief suffisant au milieu des consi- 
dérations de toute sorte dont l'environne sa raison prudente. Sa 

i Du 31 août au 16 septembre, XI, 2.-2 XVIII, 3. — 3 XX, 1 el 2. 



— 241 — 

modération tant louée par Gioberti n'est peut-être pas la qualité 
la plus nécessaire dans les temps semblables à ceux où il a vécu. 
11 hésite trop , non pas dans Faction , mais dans la détermination. 
11 ne se décide pas assez vite , ni assez franchement entre Futile 
et F honnête. Il est trop disposé, si ses projets échouent , à ac- 
cepter des accommodements. En politique , ce peut être souvent 
une méthode excellente ; mais dans une histoire il faut des juge- 
ments tranchés ; la conscience humaine y tient expressément. 
Elle veut savoir à qui elle a affaire , et le livre , pour lequel elle 
n'a qu'une froide estime, est bien près d'être dédaigné ou 
condamné. 

En somme, Guichardin préfère à toutes les autres combinai- 
son politiques, en Italie la fédération, et à Florence la prépondé- 
rance de l'aristocratie. Mais il ne semble pas assez désapprouver 
la domination étrangère et la tyrannie. En comparant l'histoire 
d'Italie à l'histoire de Florence, on trouve que l'ardeur de la 
jeunesse, qu'il laissait percer, s'est éteinte avec l'expérience. 
En politique son esprit s'est développé ; il comprend mieux la 
nécessité des événements, nous les fait mieux comprendre. Ce 
qui lui manque en élan, il le regagne en profondeur ; il n'a pas 
la raideur obstinée de Nardi, l'attache .traditionnelle de Varchi, 
le parti pris de Pitti ; il voit mieux qu'eux tous que Florence n'est 
pas seule en Italie et qu'il faut subordonner son organisation 
intérieure à la situation générale de la Péninsule. lia d'autres 
vues que Machiavel sur l'Italie et sur Florence, et peut-être leur 
origine à tous deux n'a pas été sans influence sur leurs senti- 
ments. Machiavel , sans fortune, sans considération , ne pouvait 
arriver que par le tyran ou le peuple ; sa situation l'entraînait 
presque malgré lui à penser ainsi. Guichardin, homme de 
grande famille bourgeoise a une situation assurée et garantie avec 
l'aristocratie. Si maintenant nous opposons l'un à l'autre leurs 
systèmes, il serait imprudent de rejeter sans restriction celui de 
Guichardin. L'aristocratie, telle qu'il l'entendait et voulait la 
constituer, est l'élite de la nation ; elle ne ferme pas ses rangs 
aux hommes nouveaux ; elle ne règne pas seule ; elle a besoin de 
l'approbation populaire pour ses décisions. Le système fédératif 



— 242 — 

semble condamné par la tendance à l'unité qui entraîne aujour- 
d'hui les Italiens. L'avenir seul nous apprendra si l'unité peut 
se constituer sans des froissements douloureux, et si une direc- 
tion commune, une existence indépendante , au moins sous cer- 
tain rapports, n'est pas nécessaire à Turin, Gênes, Milan, Venise, 
Florence, Bologne, Naples, Palerme, tous centres de sentiments, 
d'idées, de populations, ou trop de choses diffèrent, pour qu'elles 
puissent se fondre en un tout uniforme. J'ajouterai que l'indé- 
pendance nationale n'est compromise dans une semblable cons- 
titution que par la trahison et la lâcheté de ses défenseurs. Mais 
la trahison et la faiblesse livreront à l'ennemi l'état même le plus 
compacte et le plus dominé par la centralisation. Guichardin 
sous ce rapport témoigne donc d'un esprit d'observation judi- 
cieux ; il n'a pas rêvé, il a vu, et, inférieurà Machiavel par l'en- 
thousiasme et l'élévation, je ne crains pas de dire qu'il lui est 
supérieur pour le jugement et la#clairvoyance. 

Gioberti * s'est plaint de ce qu'on avait mis en doute la mora- 
lité de l'historien florentin, et il cite plusieurs passages qui , selon 
lui, la prouvent d'une manière irrécusable. Il a raison, si Ton 9 
prétendu que son ouvrage était une apologie du crime, oh por- 
tait l'empreinte d'une indifférence absolue à l'égard des actions 
humaines. Mais la conclusion même de son raisonnement tourne 
contre lui, car il est obligé de reconnaître qu'on ne voit pas briller 
en Guichardin cette perfection et cette délicatesse morale qu'on 
admire dans les écrits de l'antiquité. 

Il faut donc le dire en concluant : la morale de Guichardin est 
insuffisante, et l'on pourrait presque d'avance calculer <» que 
cela doit produire dans le détail , historiquement et littéraire- 
ment. Le fonds d'honnêteté de l'homme nous garantit l'exac- 
titude et la véracité du récit Sa froideur et son excès de raison 
nous donneront des qualités littéraires remarquables, ia clarté, la 
justesse ; mais nous aurons à regretta- des mérites d'un ordre 
supérieur, ceux qui touchent le plus, l'élévation, la grandeur et la 
profondeur du sentiment, 

* ï>el Riiraovamcnta, 



— 243 



§ 4. QUELLE EN EST LÀ VALEUR HISTORIQUE ? 

On sait quelles difficultés présente la recherche exacte de la 
vérité dans le domaine des faits historiques. L'aventure * de 
Walier Raleigh écrivant son histoire du monde est célèbre. 

Ecoutons encore ce que nous dit Guichardin lui-même : « Ne 
» vous étonnez pas si Ton ignore les événements des âges pas- 
» ses, non pas même ceux des provinces ou des pays éloignés ; si 
» vous considérez bien les choses, on n'a pas une connaissance 
» certaine de ceux qui se passent de notre temps, pas même de 
» ceux qui arrivent chaque jour dans une même cité. Souvent, 
« entre le palais et la place il y a un brouillard si dense ou un mur 
» si épais que l'œil des hommes ne pouvant le pénétrer, le peu- 
» pie est aussi instruit de ce que fait celui qui le gouverne , ou des 
» raisons qu'il a de le faire, que des affaires de l'Inde ; aussi le 
» monde se remplit facilement d'opinions vaines et fausses. » f 

Ce qu'on doit demander à la véracité d'un historien, c'est 
donc beaucoup moins qu'il ne se trompe jamais, qu'une disposi- 
tion manifeste à dire ce qu'il croit vrai, un soin assidu dans la 
découverte de la vérité, et une sincérité généralement reconnue 
dans tout ce qui touche aux grandes affaires. Une fois ce principe 
posé, si nous l'appliquons à Guichardin, nous trouverons, je 
pense, qu'on ne peut lui contester les qualités que je viens de 
désigner. Les efforts qu'il a faits pour atteindre à la connaissance 
la plus complète du détail même des événements sont attestés 
par de nombreux témoignages. Sa situation dans les postes les 
plus élevés, et au milieu des conseils des papes et des princes, 
l'a mis à même de participer aux délibérations les plus secrètes, 
d'être instruit des ressorts les plus cachés des intrigues politi- 
ques qui se tramaient de son temps. 8 II a pu pénétrer dans le 
plus profond des négociations ; il a vu passer sous ses yeux les 

1 Cf. Guizot, Afém. T. I, pièces justificatives. Discours d'ouverture du cours 
d'histoire à la fac. de Paris. — 2 Ricordi, 141. 

3 Préface de VHi$t. par son neveu AgnoTo Guicciardini. 



— ML — 

rapports officiels et ceux qui restent dans la confidence des maî- 
tres des affaires. lien a gardé le souvenir et le prouve. Mais ce 
n'est pas tout ; en composant son histoire, nous le savons, il a 
continué à rassembler les documents et les pièces nécessaires à 
son œuvre. De son temps, la libéralité du grand duc Cosme, la 
position que Guichardin occupait encore, même après sa disgrâce, 
le lui permettaient, et il a usé largement de cette faculté. . 4 Resté 
à savoir s'il en a usé loyalement. Paul Jove a pu faire comme lui, 
et personne n'ignore quel a été le résultat des travaux de cet his- 
torien dont la vénalité effrontée est le sujet de plus d'une anec- 
dote. f Mais la renommée a justifié Guichardin de la plupart 
des reproches qu'on lui a imputés. Presque tous les critiques lui 
sont favorables. Plusieurs le condamnent assez sévèrement sur 
d'autres chefs d'accusation ; mais F absolvent sur celui-ci. « Il 
n'y a aucune apparence, dit Montaigne, que par haine, faveur 
ou vanité, il ait déguisé les choses. » 8 Son goût pour la vérité est 
étonnant selon Bodin. * Bayle, dans le texte de l'article qu'il con- 
sacre à son nom, cite les différents jugements qu'on a portés de 
lui. Mais il s'attache à réfuter ceux qui atteignent sa véracité. 
Ginguené parle comme eux. 8 En Italie, son contemporain Nerli, 6 
Porcacchi , son commentateur 7 , les deux Ammirato 8 , Rosini 9 de nos 
jours , pour en omettre une foule d'autres 40 qu'il serait trop long 

i Archiv. Storic. T. IV. part. IL Pitti, Apolog. de 9 Capucci. M. Desjardins, 
éditeur des Relations Diplomatiques de la Toscane et de la France m'a assuré 
que le récit de la bataille de Vaïla reproduisait presque le rapport de l'ambas- 
sadeur florentin. M. Ganestrini m'a dit avoir vu dans sa correspondance fami- 
lière de nombreuses demandes de communication de pièces officielles et des 
archives de l'état. Moi-même j'ai eu entre les mains un registre où sont notées les 
recherches qu'il devait faire lui-même , ou indiquer à ses secrétaires. Giannotti 
se plaint de sa négligence à rendre les papiers qui lui sont confiés ; Lettre à 
Yarchi du 16 juin 1547. 

2 Lui-même dans une lettre de 1550 loue la véracité sévère de Guichardin 
dont l'ouvrage lui avait été probablement communiqué en manuscrit. 

3 Essais, II, 10. — * Méth. pour ètud.lftistoire. p. 70. — * Tome VIII. 

9 Commentaires , p. 65. — * Giudizio sopra Vistoria di messer Fruncesco 
Guicciardini, en tète de l'édition de Botta. ' 

* Préface des Famiglie florentine; Ist., XXVIII ; Kitratti, — 9 Saggio sulle 
azioni e le opère di Francesco Guicciardini. — io La istoria del Guicciardini ha 
dato una gran bastonala al Giovio. Giannotti à Varchi, 3 mars 1563. 



— 245 — 

d'énumérer , célèbrent son remarquable désir de dire la vérité , 
Juste-Lipse, malgré une légère restriction que j'aurai lieu d'ap- 
précier plus loin, le proclame aussi véridique et impartial. 4 

En conséquence , son récit est généralement accepté, et à peu 
près sans contradiction, par les plus savants auteurs de l'histoire 
d'Italie en possession de l'estime publique. Muratori, * dans ses 
^Annalid'Italia, le cite plusieurs fois. « Aucun, dit-il, ne peut 
:» lui être comparé pour l'aide qu'il apporte à quiconque veut 
» écrire l'histoire des affaires d'Italie. Il est pourvu, ajoute-t-il, 
» d'un bon microscope pour discerner les moindres replis de la 
:» politique de son temps 3 . » 11 n'aime pas à enfler le chiffre 
des morts et des prisonniers après les batailles *. Muratori ne 
le combat guère que sur des points de peu d'importance. Ce sont 
de petits faits où l'historien et les annalistes locaux 8 se trouvent 
en désaccord ; mais sans que la suite générale des événements en 
reçoive une teinte particulière. Est-il vrai que les Bolonais aient 
promis en \ 504 à César Borgia de lui donner neuf mille ducats, 
ou qu'ils en aient payé trente mille en trois ans 6 ? Est-il vrai 
que le duc de Ferrare ait engagé Bourbon à marcher contre le 
pape, ou qu'il ait seulement réclamé de lui les moyens d'être 
mis en possession de Carpi que lui avait accordé l'empereur 7 ? 
Dans le second cas, l'adhésion d'Alphonse d'Esté aux projets du 
connétable est implicite. Deux contradictions sont plus considé- 
rables. Muratori cite plusieurs témoignages qui semblent infirmer 
l'opinion commune, suivie par Guichardin, qu'Alexandre VI 
mourut empoisonné par mégarde, et d'où il résulte qu'il suc- 
comba à la fièvre tierce. Vérifier le fait aujourd'hui serait 
bien difficile. Après la discussion de Muratori, nous pouvons 
hésiter. Mais faut— il condamner bien vivement Guichardin, dans 
un temps où le poison était à tout instant employé, où surtout 
l'imagination le croyait voir en toute circonstance 8 , d'avoir 
adopté une tradition plus dramatique et d'ailleurs si bien d'ac- 



i In Not. adl«™ Iib. Polit, cap. 9. — 2 T. X. 

3 Id. p. 96. — 4 Jd.p. 72, 74, 142. _ 5 U. p. 92.-6 /<J. p . 2. - * Id. p. li, 

8 Yoy. aussi ce que dit Guichardin de l'usage du poison en Italie, liv. I.ch. 3. 



— 246 — 

cord avec la perfidie de Borgia ? On lui a cruellement reproché 
le discours qu'il attribue à Giustiniano l'ambassadeur vénitien 
envoyé à l'empereur *. 11 est faux, disent les écrivains véni- 
tiens. Sans doute ; comme celui de Mathieu Schinner adressé 
aux Suisses ' , comme tous les autres. Mais à quoi bon tant de 
colère pour une chose qui n'en mérite pas ? Guichardin adopte 
le procédé des historiens anciens; il refait les discours de ses 
personnages ; il cherche à s'inspirer des sentiments que fait 
naître la situation, et développe les idées qu'elle lui fournit. J'ai 
déjà montré qu'il avait mal jugé la résolution de Venise à cette 
époque, et j'attribue son erreur à une autre manière de com- 
prendre ce qu'il était bon de faire, plutôt qu'à l'intention de 
tromper le lecteur. D'ailleurs, nous dit Muralori, Bembo atteste 
que Giustiniano avait reçu Tordre de procurer la paix à quelques 
conditions que ce fût , et cette indication était suffisante pour 
motiver la harangue que Guichardin met dans sa bouche. Sa plus 
grande faute est de prétendre qu'il Fa traduite du latin en italien. 
Peut-être, dit Bayle, avait-il vu la copie manuscrite de ce dis- 
cours qui ne fut point prononcé, puisque l'ambassadeur ne put 
même recevoir une audience. Mais il cherche à l'excuser par la 
considération du système de composition historique qui régnait 
de son temps, et tout au moins la vérité n'en est pas sensiblement 
altérée. 

Sismondi , dans sa grande compilation , use de l'histoire 
d'Italie concurremment avec beaucoup d'autres; et s'il préfère 
quelquefois des récits plus étendus à celui de Guichardin, nulle 
part il ne signale formellement en lui des intentions d'imposture; 
il n'eût pas manqué de le faire, si l'occasion s'en fût présentée , 
après la sévérité qu'il déploie en parlant de lui en \ 529 , quand 
le Florentin abandonne la république. 8 

Botta , qui le maltraite 4 au sujet de sa moralité , n'a pas cru 
néanmoins devoir refaire la période qu'il a remplie, et il la donne 
comme le préambule de la première partie de son propre ouvrage. 



« Muratori, Annali d'Ital. T. X, p. 43. — 2 U. p. 104. 

3 Hist. des rép. d'Ital. T. XVI. — 4 Préface à son édit. de Guicciardini. 



— Ul — 

Enfin Porcacchi , l'un de ses éditeurs , a rédigé la table des 
différences qu'il présente avec ceux qui ont écrit comme lui 
l'histoire de ce temps. Le plus souvent, il s'agit d'une date qu'il 
faut avancer ou reculer de quelques jours , d'un chiffre qui est 
moindre ou plus élevé dans une armée, dans une bataille, de 
détails rapportés diversement. Mais aucune contradiction bien 
importante ne vient frapper les yeux. Discuter chacun des faits 
que signale Porcacchi serait minutieux et interminable ; refaire 
son travail deviendrait infini , et d'ailleurs regarderait plutôt un 
écrivain qui aurait entrepris de retracer l'histoire de toute cette 
époque* l'aime mieux ramasser toutes les imputations diverses 
dont il a été l'objet, et les examiner l'une après l'autre. Elles 
sont assez nombreuses, et elles émanent d'auteurs assez diffé- 
rents d'esprit et de nation , pour qu'ils aient laissé échapper peu 
d'occasions de critiquer. Cette étude nous fera aussi connaî- 
tre des livres dont quelques-uns ne sont pas indignes d'intérêt. 

Les adversaires de Gukhardin peuvent se diviser en deux 
grandes classes : les étrangers et les Italiens. Entre les premiers 
se placent surtout des Français ; j'y ajoute une note ou deux de 
Robertson , l'historien de Charles-Quint. Les autres sont des dé- 
fenseurs de Bologne , de Venise , de la cour de Rome , et du 
parti républicain de Florence. 

Plusieurs écrivains Vont accusé de se montrer partial contre 
les Français , de se plaire à diminuer leurs succès , à augmenter 
leurs revers , à relever leurs défauts de toute sorte. Si l'on pou- 
vait prouver d'une manière formelle , et autrement que par de 
vagues accusations qu'il a rapporté des faits mensongers à des- 
sein, ou qu'il en a omis de vrais , ce serait contre son histoire 
une présomption grave. Mais la plupart, Claude Verdier 4 , la 
Popelinière*, Lenglet-Dufresnoy, 3 le P. Daniel 4 , enfin tous ceux 
que cite le P. Lelong, se bornent à de banales allégations. Encore 
souvent se contredisent-ils eux-mêmes, puisque le P. Daniel se 
contente de le copier pour ce qui regarde les guerres d'Italie. 



t Censiones auctorum, p. 86. — 2 Hist. des histoires, Vit, p. 408. 
3 Méth. pour étudier l'histoire, -r- 4 Hist. de France. 



— 248 — 



\ 



D'ailleurs, qu'il ait condamné la légèreté des Français, leur im- 
prévoyance , leur négligence à tenir leur parole , n'est-ce pas la 
faute de nos compatriotes à qui tous les écrivains du temps adres- 
sent les mêmes reproches? Dira-t-on qu'il ne faut point se mon — 
trer dans une histoire malveillant envers une nation entière? Eh ! 
sans doute. Mais s'il fallait taire la vérité sous prétexte d'iûdul— - 
gence, l'histoire deviendrait impossible. J'ajoute même que je^ 
pardonne à un Italien d'être naturellement mal disposé pour ceux— 
qui ont pillé et ruiné sa patrie. S'il rembrunit un peu les cou- 
leurs, poussé par des ressentiments aussi légitimes, y a-t-il im- 
posture, et le lecteur intelligent s'y trompera-t-il? Il faut bien 
aussi que celui qui lit sache lire et comprendre , et il suffît pour 
absoudre l'écrivain que l'on ne reconnaisse pas en lui un parti 
pris obstiné. Or Guichardin sait louer les Français de leur bra- 
voure fougueuse, de leur organisation militaire, alors la première 
de F Europe, surtout en face des armées italiennes. Charge-t-il 
Louis XII? Accable-t-il d'injustes critiques Gaston de Foix, le 
seul qu'il ait représenté parfait avec Jean de Médicis, dit le vieux 
Antoine Teissier 4 ? La Popelinière s'irrite de ce qu'il a prétendu 
que Charles VIII était disproportionné et de forme monstrueuse. 
Mais ce prince était laid , et d'ailleurs Guichardin signale la di- 
gnité de son regard*. Varillas lui impute d'avoir faussement 
accusé François I er d'engager le sultan à pénétrer en Hongrie, 
tandis qu'il se liguait contre le Turc avec Henri VIII 8 . Guichardin 
rapporte le fait un peu diversement. Il place en \ 53 i la lettre à 
Soliman, et la ligue dont il est question en <532. D'ailleurs 
n'est-il pas acquis à l'histoire que, par une duplicité familière à 
ce temps , ce prince se maintenait en rapport avec les protestants 
et les Turcs , tandis qu'il assurait Charles- Quint de ses disposi- 
tions conciliantes ? 

Robertson , qui s'est continuellement servi de Guichardin , et 
le cite presque à chaque page , croit trouver un exemple de sa 
vénération superstitieuse pour le caractère pontifical * dans un 

i Add. aux éloges île M. de Thou, T. II. — 2 Hist. d'Ital. I, 3. 
3 Hist. de Fr. liv. VII, p. 220. Guich. Hisl. d'Ital. XX, 2. 
•* Robertson , Tabl. de l'Europe, sect. 3e» 



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— 249 — 

passage du XVIII e livre, où l'auteur attribue à la vengeance di-* 
v ine la mort d'un officier espagnol , Veri de Migliau , qui s'était 
opposé à la délivrance de Clément VIL Je ne pense pas qu'il faille 
trop conclure d'une phrase sans beaucoup d'importance, et qui 
n'est peut-être que le souvenir d'une tradition populaire. Il le 
réfute sur un point plus considérable , celui de l'abandon des in- 
dulgences fait par Léon X à Madeleine Cibo sa sœur, et de la 
commission qu'Arcemboldo reçut d'en lever le prix en Saxe. Il 
ï nsiste sur ce que Fra Paolo attribue précisément au choix qu'Ar- 
cemboldo fit des Dominicains , le mécontentement des Augustin* 
et la rébellion de Luther. Arcemboldo , dit Robertson 4 , recevait 
V argent des indulgences de Flandre , et des pays du haut et du 
bas Rhin» Je ne crois pourtant pas Guichardin bien coupable ; il 
ne dit pas qu'Arcembaldo remplit son office en Saxe , mais en 
général en Germanie. Il ajoute que Luther, sachant que l'argent 
n'allait point à la chambre apostolique , mais servait à satisfaire 
l'avarice d'une femme, en prit occasion de parler contre les in- 
dulgences et l'autorité du pontife. Le fait ne valait guère la peine 
d'être relevé par Robertson. Les prodigues concessions de Léon X 
à sa famille, ses dépenses pour ses plaisirs étaient notoires, et 
certes ces considérations eurent une influence sur la conduite de 
Luther. On prétend ensuite qu'aucune preuve du présent dont 
parle Fauteur ne se trouve dans les archives papales. C'était vrai- 
semblablement un bruit qu'il avait entendu répéter sans en 
pouvoir absolument vérifier la source; il n'avait rien d'impro- 
bable , et comme il reste dans la donnée générale de la vérité , 
et qu'il n'y a pas de sa part intention particulière de nuire à 
quelqu'un, il n'en est pas moins l'exact et judicieux écrivain que 
loue d'ailleurs Robertson. * 

Lès Bolonais ont eu leur champion centre lui. C'est le chanoine 
Certani, docteur et professeur de philosophie morale, auteur du 
livre intitulé : la Vérité vengée, ou Bologne défendue des calom- 
nies de Guichardin. En examinant de près le recueil d'injures 
et de citations qui composent son ouvrage, il semble que les crimes 

i Robertson, Htit. d€ Ch. V, livre II. — * Hist. de Ch. V. Loc. citât. 



— 250 — 

qu'il impute à Guichardin se réduisent à peu de chose. Il s'agit 
de savoir si les Pepoli ont ou non en 4 508 soutenu les Bentivogli 
contre les papes. Quoi qu'il en soit, les Pepoli n'agissaient que 
dans des vues particulières; on s'en aperçut plus tard, lorsque 1 
après l'extinction des Bentivogli, ils devinrent à leur tour les 
principaux adversaires du pouvoir pontifical représenté par 
Guichardin. Quand les Bolonais en 4544 rendirent leur ville 
aux Bentivogli, ramenés par les Françaiset Gaston de Foix, Certani 
prétend qu'il faut charger de cette soumission les seuls partisan» 
des tyrans déchus. Au moins avouera-t-il que la cité n'opposât 
nulle résistance à leur entreprise. Guichardin est encore coupa— - 
ble, dit-il, d'avoir dissimulé la trahison du cardinal de Pavie, par"" 
haine pour les Bolonais et le duc d'Urbin qui l'assassina. Gui — 
chardin 4 rapporte cependant les diverses accusations que l'on— 
intentait au cardinal ; il ne s'arrête à aucune. Il condamne l'action 
du duc d'Urbin , et , à mon avis , trop froidement , quels qu'eus- 
sent été les fautes et les crimes de sa victime. Enfin au sujet de 
la statue de Jules II, Certani se plaint , que Guichardin reproche 
aux Bolonais de l'avoir renversée. Celui-ci admet toutefois 1 que 
cette insolence a pu venir des satellites de Bentivogli , et dans 
tout ce qu'il dit de Bologne, je ne vois pas qu'il se montre beau- 
coup plus sévère pour cette ville que pour bien d'autres , ni que 
la haine qu'on soutient qu'il avait conçue contre elle demeure 
suffisamment justifiée. 

Un assez grand nombre d'écrivains ont défendu la cour de 
Rome contre Guichardin, et ont relevé ce qu'ils appellent ses 
erreurs et ses mensonges. Je ne parle pas ici des fragmente inti- 
tulés Historiapapatus, etc. ( ces morceaux sont naturellement 
condamnés ) , mais de diverses circonstances racontées dspia le 
cours du récit publié dès le principe. Parmi les plus ardents se 
rencontrent Macci 3 qui, né sujet du duc d'Urbin , se livra 4 une 
critique qui n'est guère qu'une invective contre Guichsrôifl, et 
l'accuse de s'être laissé aller à sa haine contre la papauté, les 



1 Hi$t. d'Ital. IX, 5. — 2 U., id. 
3 De Hi$toria, lib. l,p. 13. 



— m\ — 

Vénitiens et leur général ; Vannozzi 4 qui lui reproche d'avoir été 
passionné contre les papes , ajoutant qu'il a manqué de charité , 
s'il a dit vrai , et qu'il est un odieux calomniateur s'il a menti. 
Je suis bien de son avis dans le second cas ; mais pour le premier, 
il me semble qu'un historien n'est pas tenu à la charité ; il a des 
devoirs qui priment celui-là , et je le condamnerais bien plutôt 
pour avoir omia de dire le vrai , que pour l'avoir dit un peu trop 
crûment, 

Fontanini* prétend qu'il a été ingrat envers le Saint-Siège , 
dont il avait reçu tant d'honneurs. Je crois encore que , s'il s'agit 
<T histoire, la reconnaissance ne peut obliger qu'à des ménage- 
ments dans les termes, et non pas au silence ; or , à bien prendre 
les choses > il n'y a pas d'emportement dans Guichardin. Si l'on 
compare le ton de son livre avec celui des écrits intimes qu'on a 
publiés depuis, il semble qu'on y trouve un effort manifeste 
pour adoucir certaines âpretés d'opinion. .ApostoloZeno, dans 
ses notes sur la bibliothèque de Fontanini \ ajoute qu'il a rendu 
l'effet de sa haine plus sûr en la dissimulant avec perfidie, et 
qu'elle a pour origine le dépit d'avoir été mal récompensé par 
ceux qu'il a servis. Ceci est une disposition morale, et, dans une 
certaine mesure, je crois l'observation juste. J'admets aussi la 
critique du cardinal Pallavicini * qui lui reprochant trois erreurs, 
sur l'élection d'Adrien VI , le monitoire de Léon X contre Luther 
et les rapports du cardinal Caïetan avec le réformateur allemand, 
dit que sur ce qui ne regarde pas directement, sa matière, il n'a 
eu que des connaissances confuses , et qu'il croit plus volontiers 
le mal que le bien. Néanmoins, on ne trouvera pas là une raison 
de suspecter en général son récit. Tacite est animé aussi d'un 
esprit de sévérité chagrine. En reste-t-il moins un grand histo- 
rien sur la foi duquel on peut juger l'empire romain et les hom- 
mes qu'il a produits? 

Il est bon d'examiner encore deux espèces de contradicteurs 

i Degli AvverUmenti Politici, T. II, p. 367. 

2 BMioth. II, p. 213. Eloq. Italiana III, p. 592, éd. de 1723, Rome. 

3 BM.colUnoted'Apost. Zeno, T. II, p. 213. 
* Concile de Trente, T. I , p. 293. 



— 45« — 

de Guichardin ; les Vénitiens et les Florentins. Foscarini 4 , 
Speroni*, Garzoni 3 le poursuivent sur un grand nombre de 
points; mais toutes leurs accusations, dont quelques-unes ont, 
été déjà mentionnées ci-dessus , se trouvent résumées dans Fou-^ 
vrage de Gian-Battista Leoni intitulé Considerazioni soprc^ 
Vhistoria d'italia di Messer Francesco Guicciardim*. 

Cette critique divisée en six livres ne manque nullement d'in — 
térêt et de style. Les raisonnements sont habilement enchaînés^ 
Leoni a une science véritable, au moyen de laquelle il reprend 
Guichardin sur une foule de détails, et embarrasse le jugements 
qu'on veut porter du débat. Parfois il atteint à l'éloquence, et des - 
louanges données au talent de l'auteur, adroitement mélangées 
aux attaques , ôtent à l'ouvrage le caractère d'une diatribe sans 
fondement. C'est un' plaidoyer en faveur de la république de 
Venise , auquel se rattachent accessoirement les justifications par- 
ticulières de divers princes sévèrement jugés par l'historien flo- 
rentin. Mais il entre dans le plan de Leoni de se faire des alliés, 
et de paraître défendre en eux la justice et la vérité, plutôt que 
l'unique client dont il désire en effet la réhabilitation. 

Débutant par un éloge développé des qualités de Guichardin , 
il déclare qu'il le regarde comme le premier écrivain de l'Italie*; 
mais que son mérite même le rend plus coupable de ne s'être pas 
montré impartial , puisque son talent, en attirant et en séduisant 
les lecteurs, les égare et les trompe d'une façon plus sûre et plus 
irrémédiable. Guichardin est naturellement malveillant et diffi- 
cile , excepté pour lui seul. Aussi juge-t-il tout le monde en gé- 
néral avec une rigueur injuste. Mais il est surtout hostile à la ré- 
publique de Venise, et Leoni attribue cette disposition à des 1 
rivalités de patrie 6 . Laissant de côté tout ce que le champion des 
Vénitiens dit en passant du roi de Naples , des seigneurs de San- 
severino , des papes, en qui selon lui Guichardin aurait au moins 
dû respecter les vicaires du Christ, je ne m'attache qu'à ce qu'il 



i Lett. Venet. — 2 Lettres. — 3 Giudizio etc. en tête de l'édition -de 
Manni, 1738. — 4 A été imprimé à part mais se trouve dans l'édit de Gni- 
l'h.irdin d'après Sansovino. Genova, Stoër, 1645. — 5 Livre I. — 6 Livre II. 



— j&3 — 

dit de Venise. Il reproche à l'historien devoir faussement pré- 
tendu que les Vénitiens voulaient se séparer des autres Italiens 
et convoitaient pour eux-mêmes l'empire de la péninsule 4 . C'est 
ainsi qu'il les accuse d'avoir tenté de prendre Milan à la mort de 
Philippe-Marie Visconti , d'avoir fait tous leurs efforts pour en- 
traver à leur profit la soumission de Pise par les Florentins 8 , 
d'avoir provoqué la ligue de Cambrai par leur ambition conques 
rante*, et d'être ainsi la cause indirerte des malheurs de l'Italie. 
Toutes les assertions de Leoni sont appuyées de citations ; Gui- 
chardin a dit et pensé ce que lui a fait dire et penser son adver- 
saire. Mais à bien étudier les passages, la justification de la con- 
duite des Vénitiens est insuffisante, et de la part du Florentin , 
il n'y a pas d'imposture. La contradiction ne roule que sur la 
manière d'apprécier la politique de Venise, à la fin du quinzième 
et au commencement du seizième siècle, jusqu'à son grand dé- 
sastre d'Agnadel. Or, malheureusement pour Leoni , le juge- 
ment général qui se forme dans le public , et sur lequel pèse, il 
est vrai, mais sans l'entraîner, l'opinion d'un homme comme 
Guichardin, s'est prononcé contre la république de Saint-Marc. 
Tous les historiens sont d'accord pour condamner l'ambition , la 
duplicité, l'égoïsme de son sénat. Que Guichardin ait omis de 
rapporter tel ou tel fait auquel Leoni attache une grande impor- 
tance, qu'il se soit même trompé sur quelques points qu'il serait 
aujourd'hui difficile de vérifier, il n'en reste pas moins dans la 
vérité générale de l'histoire, et à. ce titre il mérite d'être absous. 
Leoni A cherche aussi à justifier le duc d'Urbin général des Vé- 
nitiens, maltraité à plusieurs reprises par l'ancien lieutenant de 
Clément VIL Tout ce qu'il peut obtenir, c'est de la créance sur 
les faits où il est d'accord avec Varchi. Tous les torts ne furent 
probablement pas du même côté. Guichardin était susceptible, 
et , plein de lui-même, aimait à faire la leçon à ses collègues. La 
fierté du général vénitien ne put s'en accommoder , et la mésin- 
telligence des chefs duf souvent nuire aux opérations de l'armée. 
Toutefois , il résulte du rént de cette campagne contrôlé par les 

» Livse I. — 2 Livre IV. — 3 Livre V. — * Livre III. 



— 254 — 

renseignements que nous devons à Varchi , en général peu favo- 
rable à Guichardîn , que la résolution et la promptitude faisaient 
complètement défaut au duc d'Urbin. Il avait su tenir tête aux 
troupes mal commandées de Léon X en 1 51 9 ; il fut incapable de 
résister à la furie de Bourbon , qui menait avec l'audace française 
des bandes déterminées. Il est un fait sur lequel Leorti me semble 
avoir raison ! ; c'est celui de la décision que prirent en 4 509 , 
après leur défaite , les Vénitiens d'abandonner leurs possessions 
de terre ferme, et de diviser leurs ennemis. Je laisse de coté la 
discussion qu'il entame sur le discours de Giustiniani*. Mais je 
pense comme lui que si Venise fut un moment épouvantée du 
désastre, elle ne montra pas le désespoir et la lâcheté que lui 
prête Guichardin. Je crois avoir indiqué plus haut le motif de 
cette erreur. Elle tient au caractère de l'écrivain plutôt qu'à sa 
bonne foi ; et , tout en gagnant sa cause en cette partie de son 
réquisitoire , Leoni ne parvient pas plus qu'ailleurs à diminuer 
sensiblement notre confiance en celui dont il se propesait de rui- 
ner le crédit. 

Parmi les Florentins , j'omets Varchi et quelques autres dont 
les critiques ne portent pas sur la véracité de l'historien qu'ils 
semblent admettre. J'en viens .au livre spirituel et mordant de 
Jacques Pitti 8 , YApologia de' Capucci, qui est destiné à con- 
vaincre Guichardin de nombreuses erreurs et d'impostures cal- 
culées. 

C'est un dialogue animé, vif et intéressant, où il fait inter- 
venir sous des noms supposés trois membres de l'Académie del 

i Livre VI. — * Livre VI. 

3 Archiv. Stor. T. I et IV, part. II. Pitti né de l'illustre famille de ce nom 
en 1519 obtint diverses fonctions et fut sénateur sous le grand duc Cosme 
devint l'un des fondateurs de l'académie florentine, l'un des correcteurs du 
Décaméron de Boccace , établit l'Académie del Piano , mourut en 1580. C'était 
un des premiers lettrés de son temps. Ses ouvrages font autorité selon le dic- 
tionnaire de la Crusca. Il avait conservé', tout en acceptant la faveur du grand 
duc, des sentiments républicains qui se manifestent dans ses ouvrages, dont les 
principaux, longtemps inédits , sont insérés dans l'Archivio Storico ; Storia /So- 
rentina; V.ita ai Giacomini; Apologia de' Capucci. Les Capucci sont les par- 
tisans de l'état populaire, ainsi désignés d'après une coiffure qu'ils avaient 
coutume de porter comme les gens du peuple. 



— 255 — 

Piano, Piero Capponi, Bernardo de Médicis, et Agnolo Guicciar- 
dini, te neveu de l'historien, et l'éditeur de son ouvrage. Le pre- 
mier attaque avec violence l'histoire d'Italie ; le second se laisse 
persuader par le détracteur de Guichardin et représente le public 
auquel est soumis le débat; le troisième est chargé de la défense 
de son oncle. Tito, nom que reçoit dans le dialogue Agnolo Guic- 
ciardini, soutient mal sa cause, donne les raisons les plus pitoya- 
bles, se laisse envelopper dans les sophismes les plus captieux, 
et se fâche quand il ne sait que dire. 11 est le but des insolences 
et des sarcasmes de Publio, le champion des idées de Pitti. 
Publio est souvent injuste ; il n'argumente pas toujours de la 
manière la plus exacte et la plus concluante. Marchetto, l'inter- 
locuteur en tiers, cède trop vite et se laisse dominer trop faci- 
lement parle parti pris et les affirmations de Publio. Toutefois, 
malgré tous ces défauts, le mouvement du style, la couleur bril- 
lante de l'expression, Ma vie, que l'auteur a su prêter à ses trois 
personnages, donnent de l'agrément à sa composition. Il eût élé 
à souhaiter que Guichardin, qui a emprunté aussi quelque part 
la forme du dialogue, s'en fut servi avec autant d'esprit et de 
verve. 

Pitti commence par des reproches généraux 4 . Guichardin, 
dit-il, a témoigné en nombre de passages sa malveillance pour le 
gouvernement de la république florentine, pour le peuple et ses 
meilleurs citoyens : il a tu leurs actions glorieuses, et au con- 
traire célébré les crimes des hommçs de sa faction. Ce n'est 
qu'un orgueilleux et un ambitieux plein de mépris pour la masse 
qu'il taxe d'impéritie et d'incapacité *. Il est aisé de voir quel 
est le principe des colères de Pitti. Elles ont leur source dans une 
différence radicale d'opinions politiques. Pitti tient pour le peu- 
ple et la démocratie, et il s'en explique assez longuement dans 
le préambule de son dialogue. La république 3 , dit-il, est la 
forme par excellence ; Florence en a joui sous l'administration 
de Soderini, et qui le blâme,le fait par méchanceté, comme par 
ignorance. Paolantonio Soderini , le frère du gonfalonier, avait 

i Archiv. Stor. T. IV, part. H, p. 271. — 2 H. p. 272, 273. — 3 p. 274. 



_ 256 — 

proposé l'établissement d'une constitution semblable à celle de 
Venise, où l'avantage était du coté de Florence, puisque la liste 
des citoyens participant aux charges pouvait se rouvrir en faveur 
des services rendus à l'État et n'était pas fermée comme le livre 
d'or de Venise. Les trois classes de citoyens, les Bene/iziati, les 
Statuait t les Aggravezzati, se superposaient habilement , sans 
qu'il y eût cette licence qu'accuse Guichardin. Le Grand Conseil 
composé des Benefiziati, formait l'assemblée gouvernante, et 
concourait à la direction des affaires avec les magistrats quelle 
avait choisis 4 . Quelle différence entre cette forme régulière et 
juste, et le système aristocratique préconisé par Guichardin ! 
Les Ottimati, si souvent nommés et vantés par lui, n'ont rien 
pu et n'auraient pu rien faire. Leur sénat n'eût donné la preuve 
que de sa nullité 8 ; les Accopiatori, élus en 1 494 et qui devaient 
organiser l'État sur ce modèle, n' ont-ils pas cédé la place à leurs 
rivaux ? Qu'en est-il résulté? c'est qu'ils se sont faits les servi- 
teurs des Médicis et que plus tard trompés dans leur espérance 
de tout régir, ils se sont montrés ingrats envers leurs nouveaux 
protecteurs. De là dans l'histoire de Guichardin deux ordres 
d'erreurs volontaires, les unes dont le peuple est la victime, les 
autres qui atteignent les Médicis. Pitti, au milieu de sophismes, 
de violences partiales et d'imputations sans preuve, mais avec 
une science souvent merveilleuse, énumère ensuite tous les re- 
proches qu'il croit mérités par Guichardin. 

Ainsi Pitti ne veut pas, malgré l'avis de tous les historiens, 
que l'on admire l'action de Piero Capponi déchirant les conven- 
tions de la paix discutées entre Charles VIII et la république 
florentine 3 . Il n'y a là, d'après lui, que folie et témérité. Sur le 
fait de la condamnation de Berriardo del Nero en 4497, il sou- 
tient que l'on a tort de dire que la loi qui permettait l'appel au 
peuple, fut violée, et d'ailleurs, ajoute-t-il en se contredisant, 
eût-on accordé cet appel et donné aux prévenus toutes les garan- 
ties, les sentiments hautement déclarés du public indiquaient 
clairement quelle devait être l'issue de ce recours *. Guichardin 

t P. 280. — 2 p. 274. — 3 p. 281. — 4 p. 288, 280. 



— 257 — 

a prétendu faussement au cinquième livre que les Florentins 
demandèrent Beaumont pour leur capitaine au lieu d' Alègre 
officier plus habile et plus capable de se faire obéir 4 . Il a voulu 
décrier les Florentins comme lorsqu'il dit qu'on ne prit aucune 
mesure pour remédier aux troubles de Pistoie. Il a soutenu 
à tort qu'Imbault railla les Florentins dans l'affaire d'Arezzo. 
Imbault n'était qu'un traître qui s'entendait avec Vitellozzo Vi- 
lelli. Il se plaint que l'affaire de Pise ait été mal conduite, et ce 
sont les grands qui y mettaient des entraves f . Il taxe les Flo- 
rentins de lâcheté, quand ils laissèrent convoquer sur leurs terres 
le concile de Pise , quoiqu'ils ne pussent faire autrement 8 . Il 
blâme la politique de neutralité adoptée par Soderini, mais elle 
était commandée par les embarras que l'ambition des principaux 
citoyens suscitait à l'intérieur au gonfalonier. Selon Pitti, ce qui 
en 4 54 2 a fait succomber Prato" et perdu la république, ce n'est 
pas comme le dit Guichardin l'imprévoyance et l'irrésolution de 
Soderini 4 , c'est la trahison, et continuant sur ce chef d'accusa- 
tion, il appelle traîtres les divers partis que la conduite du gou- 
vernement rallia aux Pallesehi ou amis des Médicis de 4 502 
à 4542 *. Guichardin lui-même, ajoute-t-il, n'est pas sans être 
blâmable. Il a beau se plaindre à tort de n'avoir pas reçu de com- 
mission suffisante dans son ambassade d'Espagne 6 , il n'a pas 
rempli son office loyalement en n'avertissant pas les Florentins 
des intentions de Ferdinand 7 . Après cette époque, selon Pitti, il a 
commis d'autres omissions volontaires ; entre autres choses, il 
n'a rien dit de la conjuration d'Agostino Capponi et de Pier 
Paolo Boscoli, dont la funeste conclusion acheva de refroidir les 
amis de la liberté, et d'exalter ceux des Médicis 8 ; il a peu parlé 
de Julien de Médicis parce que ce prince résistait aux sollicita- 
tions des Ottimati, et voulait se montrer populaire 9 . Il blâme à 
tort Léon X d'avoir voulu chasser les Français et d'avoir ainsi 
rompu l'équilibre de l'Italie 10 . La mort du pape empêcha seule 
le succès de ses desseins , c'est-à-dire la restauration des Sforza 



* P. 892, 293 et suiv. — * P. 298. — 3 P. 308. — * P. 313. — 5 P. 3U. 
fi P. 317. — 1 P. 319. — 8 P. 320. -9P» 322. — "> P. 324. 



— 258 — 

dans Milan. Quoiqu'en ait dit Guichardin, personne ne conseilla 
à Léon X de rétablir la liberté dans Florence ; le pape forma seul 
ce projet que sa mort arrêta 4 . Il omet encore la conjuration de 
Luigi Alamanni, cherchant ainsi à dissimuler les motifs qu'avaient 
lesMédicis de fortifier leur pouvoir *. Guichardin qui avait d'a- 
bord composé son livre en leur faveur a tout changé, quand il 
s'est cru éloigné des affaires par le duc Cosme *. Il appartenait 
d'ailleurs à une faction qui en s' appuyant sur l'empereur, aurait 
voulu écarter les Médicis, et dominant seule remplir sa bourse 
avec le sang des pauvres *. Le mécontentement de ces gens-là , 
suivant Pitti, de 4 51 2 à 1527, n'était qu'ingratitude à l'égard 
des Médicis, et Guichardin a tort de présenter les choses autre- 
ment. Dans la révolution d'avril, il se montra lâche, et il diminue 
le rôle de Frédéric de Bozzoje pour- ajouter au sien Ml a sup- 
primé le récit de la déroute des Florentins devant Sienne parce 
que l'expédition était conduite par son compère Robert Pucci 6 ; 
pour des raisons semblables, il omet le nom.de Pierre Salviati 
son cousin parmi ceux des briseurs d'images 7 . Quand il s'agit 
de l'élection de Niccolô Capponi, il passe sous silence la tentative 
des Ottimati pour établir leur prépondérance ; il prête à Cap-^ 
poni un discours qu'il n'a pu en aucune façon prononcer. Pitti 
n'a pas assez de colère contre Capponi ; il soutient que l'on avait 
raison d'exclure des charges et des Pratiques les Palleschi, et 
d'exiger d'eux des contributions par force, prouvant ainsi que le 
parti démocratique comprenait la liberté moins bien encore que 
ceux qu'il accusait. Contrairement au récit, conforme à celui 
de Guichardin , de Segni et de Varchi, Pitti prétend que Cap- 
poni ne fut pas absous honorablement \ Il trouve Guichardin 
trop sévère pour Carducci à qui Ton n'a rien à reprocher • . Je 
le renvoie encore à Segni et à Varchi. Guichardin a omis l'élec- 
tion de Raflaello Girolami qui est du 1 er janvier 1530, de façon 
qu'on attribue à Carducci les reproches qu'il adresse à son suc- 
cesseur 10 . Il a présenté comme folle l'obstination des Florentins 



* P. 325. - 2 p. 3 â7 . _ 3 p. 329. _ \ p. 331# __ 5 p. 332 f 333, 334. 
6 P, 337. - 7 p. 341, _ 8 De 33S à 3*8. - 9 p, 3it>. 10 p. 350. 



- 259 — 

à se défendre, sans rien dire, de leurs ressources 4 . Il se trompe 
sur les ambassades envoyées au pape ; il les tronque et les défi- 
gure, se garde d'en développer les circonstances. Guichardin n'a 
pas dit qu'Empoli, en l'absence de Ferrucci occupé à Vol terra, 
fut livré par des traîtres à l'armée impériale *. Pitti lui fait en- 
core un grand crime d'attribuer au pape seul la construction de 
la forteresse de 4534, que lui conseilla Filippo Strozzi 3 . Il a 
dit du mal, ajoute-t-il des Sanseverino, du duc d'Urbin 4 , il n'a 
épargné que les BagUoni et les Vitelli, traîtres liés avec son 
parti* Enfin il termine en lui reprochant d'exagérer son im- 
portance, de surfaire son mérite, et comme nous l'avons vu dans 
Leoni de se croire seul impeccable et parfait. B 

Que conclure de cette violente diatribe? j'ai voulu l'analyser 
dans son entier pour donner un échantillon des indignations que 
souleva chez quelques contemporains l'histoire de Guichardin. 
En considérant cette attaque et les autres que j'ai rapportées, ne 
dirait-on pas les récriminations si diverses qui accueillent de nos 
jours chacun des volumes que publient nos plus grands histo- 
riens? Le ton est le même. L'insulte , le dénigrement se prodi- 
guent de tous cotés ; l'esprit de parti se forme des sophismes tout 
prêts pour toutes les causes et la vérité disparaît , mise en pièces 
au milieu de la lutte; le lecteur étourdi ne sait plus où elle est 
et ne croit plus personne. 

Pourtant ici l'injustice de Pitti se montre à chaque pas da#s 
son argumentation , et à part quelques faits de peu d'importance 
omis ou racontés autrement , quelques défauts de composition, 
surtout apparents dans les derniers livres , presque tout se réduit 
à des différences d'appréciation dans le principe de direction 
politique. 

L'erreur de Pitti sur Pierre Capponi est à peine à relever; ce 
qu'il dit de Niccolô Cappom se corrige par les histoires de Segni 
et <te Yarchi , donft le dernier, sévère d'ailleurs pour le caractère 
de Guichardin et le rôle qu'il a joué , ne dément guère ses asser- 
tions et le proclame véridique. Il suffit de rappeler ce que j'ai 

« P. 351. — 2 p. 358 et suiv. jusqu'à 364. — 3 p. 376. — 4 P. 378. —5 P. 380. 



— 260 — 

exposé en étudiant l'histoire de Florence et le parti auquel ap- 
partenait Guichardin pour réfuter Pittî en ce qui regarde les 
événements de 1502 à 4512. J* admets qu'il manque une cir- 
constance au récit de la prise d'Empoli. Qu'importe, si Vhisto^ 
rien nous montre , comme il est vrai , qu'en étendant le cercle de 
ses opérations , Ferrqcci offrait un plus grand nombre de point» 
vulnérables à la force et à la perfidie. Il négHge quelques détails 
quand il parle de l'abandon des Florentins par François F", et de 
la trahison de Malalesta; mais l'impression reste toujours la 
même. Les Florentins avaient mal choisi leurs défenseurs et 
s'opiniâtraient contre la raison. Sur les ambassades envoyées au 
pape en 1 530 , il faut remercier Pitti de nous donner des détails 
si précis , mais les livres de Guichardin où elles sont rapportées 
gardent la trace trop évidente d'une imperfection due à la mort 
prématurée de l'auteur pour qu'on l'accable sous le poids de ses 
inexactitudes. 

Que resle-t-il donc de tous ces reproches comme des autres? 
C'est que sur plusieurs points Guichardin s'est trompé, errtxte 
humanum est. J'accorde qu'il est un peu trop satisfait de lui- 
même, cofnme tous les hommes d'état qui racontent les événe- 
ments auxquels ils ont pris part. Il est passionné pour son parti; 
sa passion est néanmoins sincère. Il excuse , mais sans chercher 
à abuser le lecteur. Il n'a pas même une passion aussi âpre que 1 
Pitti ; il nous instruit suffisamment , et peut être considéré comme 
un guide sûr dans la connaissance des événements. Gioberti l'a 
justement remarqué ; il est généralement modéré 4 , et cette mo- 
dération l'a fait dans le plan de son ouvrage , et dans la mesure 
du travail qu'il y a pu consacrer, approcher du vrai autant qu'il 
lui était possible , autant et plus que personne de ses contempo- 
rains et de ses rivaux. 

Un brillant écrivain*, qui a récemment jugé dans une histoire 
d'Italie les historiens de son pays, n'accorde le sens historique' 
qu'à Paul Jove, parce qu'il se fait le panégyriste de la fatalité, 

1 Del Rinnovamento. 

3 Ferrari, Hist. des Révolutions d'Italie ou Guelfes et Gibelins. 



— m — 

c'est-à-dire, du succès des' traîtres et des vainqueurs et dévient 
par ses louanges leur instrument. H condamne Gûichardin pour 
ri'avôir regardé que les sénats , s'être laissé dominer par ses sen- 
timents aristocratiques et n'avoir pas vanté l'inévitable tyrannie 
qui s'allait appesantir sur la péninsule. Pourtant lui qui a écrit 
la fameuse maxime dont Pitti lui fait un si grand crime 4 : Soyez 
du parti qui a la victoire, il a le sentiment de la désorgani- 
sation nécessaire dé l'Italie dans l'ordre des faits. Il voit bien que 
la faiblesse et la désunion de ses compatriotes en face d'états 
compaictes comme l'Espagne et la France, et lorsque les idées 
morales, protectrices des états impuissants, n'ont pas encore 
pénétré dans le droit public, rendent la catastrophe forcée. Dans 
sa conduite personnelle, il Ta si bien compris, qu'il a mis à 
profit sa propre maxime. Mais dans son livre , il explique sans 
vouloir les justifier , les causes et les incidents de la chute. Il 
nous fait assister à l'événement sans en écrire l'apologie. Il n'en 
triomphe pas, iMe déplore. Ce qu'il propose pour en arrêter, ou 
du moins en ralentir la marche précipitée , est encore ce qu'il y a 
de meilleur au milieu des .remèdes inefficaces conseillés de toutes 
parts. Est-ce là manquer de sens historique, ou plutôt n'est-ce 
pas pour un contemporain le posséder vraiment ? Ce qui lui fait 
défaut, c'est l'art de systématiser ses vues. Il comprend la loi des 
faits , nous la fait comprendre aussi , mais ne la proclame pas 
avec vigueur. Polybe, par exemple, saisissant le principe des 
succès de Rome, de la ruine de la Grèce, l'indique formellement, 
y insiste de manière à ne laisser aucun doute au lecteur, et , par 
cette aptitude à marquer si nettement les principes généraux, 
s'est acquis le juste renom d'un historien philosophe. Gûichardin 
semble toujours hésitant , combattu entre ses aspirations et son 
désespoir. Dans l'ordre des faits contemporains, il est naturel- 
lement supérieur par la perspicacité à Machiavel et aux autres 
Florentins. Cependant le premier reste toujours le chef de l'école, 



* Arch. Stor. T. IV, part. 2, p. 363. Du moins Pitti la rapporte ainsi: Fale 
ogni cosa di trovarvi da chi vinec. Voiri une autre version : Fate ogni cosa 
per non trovarvi dove si perde. 



— 262 — 

parce qu'il a pu imaginer une ordonnance générale des lois de 
l'histoire. L'émtnente qualité de Guichardin est laissée dans 
l'ombre , parce qu'il n'a pas assez de parti pris et de décision. 
Dans les faits passés sa critique est judicieuse , ainsi que dam ce 
qui concerne le reste de l'Europe. Sans doute il n'explique pa& 
les vieilles histoires, comme un érudit moderne, il n'a pas au 
même degré l'intelligence du moyen' âge; mais il a des notions- 
exactes en fait sur les Lombards , sur Charlemagne, sur la lutt^ 
des empereurs et des papes 4 . Les causes et les résultats de» 
alliances et des guerres de la France, de l'Espagne , de V Angle — 
terre, de l'Allemagne *, ne lui échappent pas. Il sait les mettre-* 
en lumière dans le rapport qu'ils ont avec les événements dont 
il est l'historien , et fait preuve d'un esprit étendu et éclairé. 

J'ai plus haut établi sa véracité, le sens historique dont il est 
pourvu est hors de doute , il est donc permis de conclure en 
faveur de l'utilité historiqne de son ouvrage. 



5. DU MÉRITE LITTÉRAIRE DE L* HISTOIRE D* ITALIE ; LE PLAN 
GÉNÉRAL ; LES DIVISIONS ; LA SUITE DU RÉCIT. 



La première question que l'on se pose quand on veut se rendre 
compte de la valeur littéraire d'un ouvrage , c'est celle du mérite 
que manifeste l'auteur dans la composition générale de son 
œuvre. Comment Fa-t-il conçue dans son ensemble , quelle en 
est retendue, quelles en sont lefc proportions? Les divisions sont- 
elles régulières et naturellement amenées par le sujet? S'il s'agit 
d'une histoire , comment le récit marche-t-il et se continue-t-il 
dans le tout et dans les parties? J'ai marqué plus haut quelle pé- 
riode embrasse l'ouvrage de Guichardin et l'on a pu voir que le 
sujet est bien arrêté dans son cadre, et que les limites en sont 
nettes et précises. 

Malheureusement l'auteur n'a pas pu réaliser sa conception 

i HisL d'Ital. IV et V. — » Ai. X, I. 



— 263 — 

comme il l'aurait voulu. S'il a terminé les premiers livres, il n'a 
pas achevé tes derniers. Des morceaux formellement indiqués 
manquent dans le texte. Guichardin les avait réservés pour les 
écrire à loisir et en y mettant tous ses soins. Probablement son 
premier éditeur ne trouva pas ses notes assez complètes pour en 
tirer de quoi tenir la promesse de l'historien, et il a préféré 
laisser une lacune. Je citerai notamment un discours qui devait 
être mis en 4 &27 dans la bouche de Capponi après son élection 
comme gonfalonier à vie 1 et la description de la situation de 
Napleset du pays environnant à l'époque de l'arrivée des Fran- 
çais devant cette ville en 4 529*. En outre la différence est no- 
table entre les quatre derniers livres et les premiers. Les évé- 
nements sont souvent rapidement signalés ; les développements 
sont insuffisants ou sans mesure avec le reste du travail. Le récit 
devient confus, obscur. Ces défauts sont frappants dans les dfeux 
derniers livres. Les événements de Florence en particulier sont 
difficiles à reconnaître , depuis la déposition du gonfalonier Cap- 
poni et l'élection de Carducci 8 . Les mouvements qui agitent la 
cité et les intrigues dont l'Italie est le théâtre depuis 4 530 jus- 
qu'en 4534, sont énumérésdans un seul chapitre, le 2? du 
XX e livre, sans ordre , ni clarté. On ne se rend pas bien compte 
des embarras de Charles-Quint , des négociations de Clément VII, 
tantôt avec l'empereur, tantôt avec François 1 er . Le gouverne- 
ment intérieur de Florence , les causes de la mort d'Alexandre 
sont mal présentés et d'une manière incidente à la suite de la 
mort du pape Clément VII. 11 est notoire que l'auteur n'a pas 
mis la dernière main à toute cette partie. Elle doit servir surtout 
à nou6 faire comprendre quelle étendue il se proposait de donner 
à son travail , à nous faire concevoir son plan : elle ne peut être 
soumise aux mêmes règles de jugement que le reste. 

Les vingt livres de l'histoire d'Italie s'arrêtent en 4534. Je 
viens de dire que la mort en avait interrompu la composition ; je 
ne pense pas pourtant que Guichardin ait songé à pousser plus 
loin son œuvre. Des allusions auraient pu s'y trouver à quelques- 

t HiH- 4'Hai. XVIII, «. - 2 M. XVlïl, 6. 3 jd. XÏX. 



— 264 — 

uns des faits postérieurs. Mais il semble avoir résolu de borner 
en cet endroit son récit complet et continu. La phrase qui ter- 
mine le vingtième livre l'indique , et diverses raisons paraissent 
l'y avoir obligé. En premier lieu je placerai le besoin d'une com- 
position une et bien distribuée. Le sujet trouvait en 4 534 une 
limite marquée par la politique générale. En second lieu , son 
histoire d'Italie étant aussi le tableau de la prépondérance de la 
famille des Médicis et de ses intérêts au milieu des révolutions de 
lltalie , il était naturel que commençant par Laurent et son éloge, 
il terminât au moment où cette maison, se transformant, devenait 
vassale de V empereur et maîtresse absolue de Florence , recevant 
ainsi une tyrannie particulière en échange de son influence sur 
l'Italie. Enfin, j'imagine qu'il eût été difficile pour Guichardin 
de raconter les événements qui succédèrent , et de montrer le 
rôle qu'il y joua lui-même , déchu de toutes ses espérances et 
forcé de démentir les principes qu'il avait essayé de faire pré- 
valoir. 

En prenant pour matière l'histoire de l'Italie, il s'est donné 
plus d'avantage que s'il avait entrepris d'écrire une histoire gé- 
nérale du temps. En ^'enfermant dans les limites qu'il a choisies, 
il a restreint les sources d'informations auxquelles il était néces- 
saire de puiser. Pourtant l'histoire d'Italie est alors lai principale. 
L'Italie est comme le centre de l'Europe, le champ de bataille 
de toutes les guerres importantes, le but de toutes les négocia- 
tions. Des digressions permises à l'histoire élargissent le do- 
maine de ses récits et de ses réflexions, et Guichardin n'a pas 
manqué de profiter de ce privilège. Souvent il jette ses regards 
sur d'autres cotés, remonte même la suite des âges et nous in- 
forme avec détail des événements qui ont une influence éloignée 
ou immédiate sur la politique dés princes, dont les armées et les 
ambassadeurs sont présents sur le théâtre principal. C'est ainsi 
qu'au VI e livre , à l'occasion des revers des Vénitiens et du coup 
qui leur est le plus sensible, la perte du commerce des épiceries 
dans les Indes, que leur enlèvent les Portugais, noustrouvons un 
abrégé rapide des conquêtes de ce dernier peuple au-delà du cap 
de Bonne-Espérance, et des découvertes des Espagnols au 



— 265 — 

Nouveau-Monde. L'auteur est aussi bien instruit qu'on peut 
l'être alors. Il a étudié le commerce des Espagnols pendant son 
séjour dans leur pays ; il sait quelles sont les productions des 
nouvelles contrées, il indique le revenu qu'en tire le roi-même. 
Il a lu les relations les plus nouvelles et ne manque pas de citer 
le Florentin Améric Vespuce et de nous signaler le tour du monde 
que fit pour la première fois Magellan. 

Les musulmans étaient des ennemis trop redoutables de la 
chrétienté en général, et de l'Italie en particulier, pour que leurs 
révolutions n'obtinssent pas une mention particulière. Aussi au 
livre XIH, chap. IV, figurent les victoires du terrible Selim sur 
les Persans et l'Egypte, et en cet endroit l'organisation des Mame- 
luks , au moment où ils sont abattus par les Turcs , est décrite 
avec clarté. 

Au XVI e livre nous assistons à un retour intéressant sur l'his- 
toire de France et d'Angleterre, destiné à faire comprendre les 
prétentions que fait valoir sur la France le roi d'Angleterre. Les 
règnes des Valois jusqu'à Charles VII , ceux d'Edouard III et de 
ses successeurs, la guerre des deux Roses y sont esquissés ; on 
peut y louer la sûreté des connaissances de Guichardin. Une cir- 
constance eût curieuse et mérite d'être notée. Le politique Flo- 
rentin ne dit rien de Jeanne d'Arc. « Charles VII , dit-il, sut 
» profiter des désunions qui s'élevèrent entre les princes de la 
» maison royale d'Angleterre et chasser les Anglais de la France 
» où il ne leur resta plus que la seule ville de Calais. » 

En divers endroits la réforme religieuse de Luther, les pro- 
grès de ses doctrines, les troubles de l'Allemagne sont exposés 
avec précision et netteté. Tous les pays qui entourent l'Italie et 
qui sont mêlés à ses querelles sont ainsi par des traits plus ou 
moins accusés décrits au lecteur et se trouvent rattachés au sujet 
principal. 

L'ouvrage entierest divisé en vingt livres, et si l'on veut con- 
sidérer chacun d'eux, on y trouvera en général un grand fait 
dominant qui fixe particulièrement l'attention, sur lequel elle 
sei concentre, et à coté duquel les autres viennent se placer comme 
des accessoires et des dépendances. 



— 266 — 

Le premier livre avec le tableau de l'Italie en 4 494 renferme 
la descente de Charles VIII, qu'accompagnent l'expulsion des 
Médicis de Florence, la révolte de Pise, et le désastre des prince» 
aragonais de Naples. Au second, se présentent les conséquences 
de ces événements, le changement des institutions florentines et 
surtout la ligue des Italiens contre Charles VIII qui s'assure un 
passage par la victoire du Taro ou de Fornoue, mais ne peut 
conserver ses conquêtes. Le troisième livre est rempli par le 
désordre de l'Italie après la commotion qu'elle a subie. Les Flo- 
rentins sont déchirés parleurs luttes intérieures , les Aragonais - 
disputent Naples aux Français. Le pape lutte contre les Orsini; 
l'empereur Maximilien passe en Italie, et les Vénitiens cherchent 
de tous côtés à ramasser les dépouilles delà guerre. An quatrième 
livre, Louis XII, successeur de Charles VIII, prend et reprend 
sur Ludovic Sforza le duché de Milan, Cependant la guerre de 
Pise continue toujours, et le pape Alexandre VI essaie de s'**" 
grandir du côté de Naples et en Romagne. Au cinquième Bvre, 
le partage du royaume de Naples entre les Espagnols et les Fran- 
çais, la défaite totale de ceux-ci occupent le premier plan, tandis 
que les projets de Borgia commencent à recevoir leur exécution. 
Au sixième domine la figure de Jules II avec ses desseins de 
vengeance contre les Vénitiens au milieu des troubles et des cri- 
mes que cause et la chute des Borgia et l'extinction de la dy- 
nastie aragonaise à Naples. Au septième, se prépare la ligue de 
Cambrai par les soins du roi de France, vainqueur de Gênes et 
devenant successivement l'allié du pape, du roi d'Espagne et de 
l'empereur. La guerre contre les Vénitiens éclate au huitième 
et se continue depuis la diète de Cambrai et la bataille de la 
Ghiara d'Adda jusqu'à l'absolution que leur donne le pape 
brouillé avec le roi de France. Au neuvième y tout le monde se 
tourne contre les Français d'abord vainqueurs, le pape r les 
Suisses, les Vénitiens. Le dixième est consacré aux conséquences 
dn concile de Pise, et aux victoires de Gaston de Foix à firesria 
et à Ravenne, qui cependant amènent en Italie l'affranchissent»! 
de la domination française. Au onzième, les Médicis sont rétablis 
à Florence, et les Sforza dans Milan. Au douzième, la France, 



— 267 — 

un moment pressée de tous côtés sous Louis XII et presque ré- 
duite aux abois, se relève avec François I er par l'éclatante victoire 
de Marignan, et impose de nouveau sa domination à l'Italie du 
Nord. Au treizième, le fait principal est l'élection de Charles-Quint 
comme empereur, d'où sortira la lutte de ce prince avec le 
roi de France. Au second plan se rangent la guerre du duché 
d'Urbin , les victoires de Sëlim en Orient , la naissance du 
Luthéranisme, les troubles de F Espagne. Le quatorzième livre- 
comprend les défaites des Français pendant les années 4521 et 
1522, grâce à l'habileté de Prosper O)lonna, et l'élection d'A- 
drien VI. Le quinzième est rempli par le récit de la révolte de 
Bourbon et se termine à la bataille de Pavie. Au seizième se voit 
la tentative que font les Italiens pour briser le joug Espagnol qui 
commence à s'appesantir sur eux ; la conjuration de Morone et la 
trahison de Pescaire, le traité entre l'empereur et le roi de 
France, qui termine la captivité de François I er , en sont les faits 
les plus remarquables. Le dix-septième nous, fait assister à la 
ruine des espérances que l'Italie avait pu concevoir. La ligue qui 
s'est reformée contre l'empereur ne peut empêcher le sac de 
Milan par les bandes de Bourbon, celui de Rome par les sujets 
de Golpnna. Au dix-huitième, arrive enfin la grande catastrophe 
du siècle, la prise de Rome par les troupes du connétable et la 
captivité du pape. Au dix-neuvième, l'insurrection de Florence, 
et l'expédition de Lautrec sur Naples, sont comme les derniers 
efforts d'une lutte désespérée qui se termine au vingtième par la 
prise de Florence, le couronnement de Charles-Quint à Bologne, 
et la soumission forcée du pape, malgré son alliance avec le roi 
de France. 

L'ensemble des péripéties de ce grand drame a donc été bien 
saisi par Guichardin. Les grandes phases du débat sont exacte- 
ment indiquées, depuis la descente des Français, ennemis de 
l'indépendance italienne à leur profit, jusqu'à leur expulsion 
définitive, et l'affermissement de l'empire des Espagnols qui se 
sont d'abord présentés comme libérateurs. Au milieu de cette 
révolution, les changements divers des princes et des républiques 
italiennes, Venise et Gênes, les papes, les Médicis de Florence, 



— m — 

les Sforza de Milan, le duc de Ferrare, les seigneurs d'Urbin, de 
Pérouse, de Romagne, les Rovère, les Baglioni, les Petrucci, les 
Orsini, les Colonna sont marqués avec habileté. Parmi eux tous* 
les Médicis et Florence tiennent le premier rang. Les affections 
particulières de l'écrivain le portaient à le leur attribuer. Quelque 
impartialité que Ton ait le droit d'exiger d'un historien, on con- 
çoit que sa patrie attire surtout ses regards. D'ailleurs les Médi — 
cis donnèrent dans cette période deux papes à l'Eglise, et le& 
événements de Florence se trouvaient par eux avoir la plu» 
grande influence sur le reste des affaires de l'Italie. On ne peut— 
nier en effet que le désir d'y rentrer n'ait à deux reprises rap- 
proché contre l'intérêt général les Médicis de l'empereur en 
4512 et en 4530. Cependant il résulte de cette préoccupation 
de Guichardin un défaut de proportion manifeste dans certaines 
parties. Malgré l'importance de la guerre de Pise , elle occupe 
évidemment trop de place dans son livre, puisqu'elle y est plus 
étendue même que dans Y Histoire de Florence ; on a eu raison 
de le lui reprocher. 

Le récit se développe par années régulièrement depuis 4493 
jusqu'en 4 530. Avant la première de ces dates les connaissances 
préliminaires que l'auteur doit donner à ses lecteurs ne sont pas 
disposées dans un ordre chronologique absolument exact. Après 
la seconde commencent les embarras et les lacunes dont le défaut 
de révision est la cause. En général Guichardin évite de faire 
empiéter son récit d'une année sur l'autre. Mais sa division par 
livres ne l'astreint pas comme une série d'annales à une répar- 
tition égale des années dans chacun des livres, ni même à ter- 
miner toujours le livre avec une année. Il tient compte de la 
grandeur des événements et de leurs résultats plus que de la me- 
sure du temps; seulement il a soin à propos d'un détail accessoire, 
si aucune circonstance ne lui en offre l'occasion, d'indiquer le 
commencement de chaque année , comptant comme il nous en 
avertit lui-même \ selon la manière de Rome, c'est-à-dire depuis 
le 4 er janvier. # 

» Hist. d'Ital. L ï. 



— 269 — 

Son récit s'entremêle do narrations des divers épisodes que 
son sujet lui fournit, de descriptions, de portraits, de discours. 
Certaines parties sont traitées avec plus d'ampleur et occupent 
plus d'espace. Ce sont^n général des récits de batailles et de né- 
gociations, des tableaux politiques. Il est un ordre de faits que 
Ton s'étonnerait de voir complètement omis dans son livre, si 
le caractère n'en était bien tranché , et n'était pas surtout 
un ouvrage de politique. Les merveilles de l'art, qui, à cette 
époque, embellirent et illustrèrent l'Italie, n'obtiennent de 
lui qu'une mention en passant, quand il loue Cosme de 
Médicis de sa générosité et de ses constructions magnifiques 1 . 
Varchi nous donne la description de Florence de son temps, il 
énumère les palais, les églises, il décrit les cérémonies qu'il 
voit se passer sous ses yeux. Guichardin n'a pas ici cru devoir en 
faire autant , quelque féconde que parût la matière. Ce n'est 
pourtant pas qu'il fût insensible à cette gloire de l'Italie. Dans 
les Considerazioni , à propos du préambule du second livre de 
Machiavel, il écrit un passage qui témoigne de son admiration f . 
Mais son dessein principal absorbait ici toutes ses pensées, et 
peut-être, habitué à voir les historiens grecs et latins garder le 
silence sur ce genre de faits, les a-t-il jugés indignes de la ma- 
jesté de l'histoire, telle qu'il l'avait entreprise. 

Pour grouper les faits accessoires autour des faits principaux , 
Guichardin ne procède point comme Tacite par tableaux succes- 
sifs qui, se déroulant l'un après l'autre , mettent sous les yeux 
du lecteur les diverses phases du récit. Il n'a pas comme Tite- 
Live cet art habile d'enchâsser dans l'action principale les actions 
particulières qui la composent, et d'en faire une multitude de 
petits drames qui sont comme les actes et les scènes du drame 

i Spese più di quattro cento mila ducati in fabbriche di chicse, di monasteri, 
ed altiï superbissimi edifici non ?olo nella patria, ma in moite parti dcl mondo, 
Hià. d'Ital. 1, 4. Thucydide aussi ne parle de l'Acropole qu'à l'occasion d'un 
chiffre de dépense. 

2 Chi non sa in quanta cxcellcnza fussino a tempo de' Greci e poi de' Ro- 
mani la pittura e la scultura e quanto di poi restassino oscure in tutto il mondo; 
et corne dopo essere state sepolte per molti secoli siano cla cento cinquanta o 
dugento anni in qua ritornate in lucc. Oper. Ined. T. I, p. 60, 61. 

13 



— 270 — 

immense qui forme l'ensemble. Sa manière ressemblerait plutôt 
à celle de Thucydide ; mais il lui manque le génie qui sait donner 
le relief aux événements importants par leurs résultats ou grands 
par leur aspect. L'exactitude et la clarté sont le mérite qui frappe 
le plus dans ce livre. L'auteur a une intelligence éclairée , un ju- 
gement pénétrant. La valeur relative des faits ne lui échappe pas, 
et souvent il essaie par ses réflexions de la faire apprécier au 
lecteur. Mais on ne peut s'empêcher de désirer davantage. Quoi- 
que les divisions soient nettement indiquées, les points princi- 
paux ne ressortent pas assez. Il est nécessaire d'y réfléchir pour 
distinguer ce qui doit attirer plutôt l'attention. En outre les récits 
nnoins considérables , qui servent de transition entre les morceaux 
les plus saillants, sont disposés sans assez de fermeté. Le tissu 
de la composition générale semble trop lâche. L'esprit flotte et 
court risque de s'égarer sans pouvoir saisir les grands traits que 
l'auteur n'accuse pas avec assez de précision. L'ouvrage en con- 
tracte une teinte uniforme qui à la longue fatigue l'attention et 
ralentit l'intérêt. Ces défauts tiennent à l'esprit même qui a ins- 
piré l'œuvre. Trop préoccupé des circonstances de détail , trop 
peu soucieux de ramener la lumière sur des principes généraux 
élevés, Guichardin a trop songé à décrire les intrigues qui s'our- 
dissaient , les entreprises qui se préparaient autour de lui , pour 
que les moyens mêmes ne l'aient pas trompé sur l'importance du 
but, et pour que, tous les faits se rapprochant du même niveau, 
il n'ait pas dans l'exécution senti faiblir la vue qui le dirigeait 
dans la conception de son plan. Ce qui était net et distinct, en 
ne prenant que les grandes lignes de l'ensemble, s est effacé quand 
il s'est trouvé en présence de la matière destinée à remplir ces 
intervalles ; et cette erreur de son esprit s'est communiquée à sa 
composition qu'elle a entachée d'un défaut littéraire dont la 
source est en quelque façon morale. 



— 271 — 



§ 6. LES RÉCITS ET LES DESCRIPTIONS. 

Dans une œuvre narrative, comme celle-ci , les récits et les 
descriptions doivent occuper une grande place , et c'est ce qui a 
lieu. Cette période fut féconde en grands événements de tous 
genres , en péripéties sans nombre , et rarement enfermées dans 
un si courtespace de temps. Batailles, sièges ^t prises de villes, 
campagnes, fuites et retours de princes, désastres effroyables, 
triomphes inespérés , pertes , découvertes, s'y succèdent avec 
une incroyable abondance. Ce serait pour un écrivain au génie 
dramatique une admirable occasion de faire preuve de ses quali- 
tés, et.de captiver Y attention du lecteur en le remplissant des 
émotions , des mouvements que produit d'ordinaire un spectacle 
si terrible et si varié. Un émule de Thucydide, de Tite-Live, de 
Tacite , doit faire ressortir la sombre horreur , la confusion vio- 
lente d'un pareil sujet. 11 faut que le ton s'abaisse et s'élève 
souvent k bonds précipités , que les nuances se heurtent pour 
que nous sentions les brusques contrastes que présentent les 
événements ; l'art appelle ici un pinceau énergique qui sache 
éclairer hardiment tout ce qui fait saillie dans son tableau, et 
par la vigueur de sa touche nous remette pleinement sous les 
yeux les temps qu'il dépeint. Quelle que soit la sérénité. avec 
laquelle il contemple la suite des années dont il parle , il ne peut 
rester toujours calme, et son expression, l'allure de son style 
trahiront le tumuke de ses pensées et de ses sentiments. Je ne 
pose point ceci comme un axiome général. Mais la turbulence du 
seizième siècle qui bouillonne à la surface , tandis que les efforts 
d'une profonde politique cherchent à régler l'ordre des faits, 
veut que l'écrivain qui la décrit soit en même temps pénétrant 
et animé. Le sujet a deux faces ; il exige une double qualité. 
J'examine ici la seconde. Guichardin répand-il sur son ouvrage le 
pathétique et le pittoresque dont il ne peut se passer? J'ai re- 
connu le sens historique dont il a fait preuve dans l'art de démé- 



— 272 — 

1er l'esprit des faits et leurs causes , de prévoir leurs résultats. 
Mais n'y en a-t-il pas un autre qui consiste à leur donner leur 
physionomie véritable? Thucydide dans ses admirables tableaux 
nous initie à la brutalité sauvage , à la violence raffinée , à l'ar- 
deur du crime qui emporte ses concitoyens au milieu Je la 
guerre civile. Nous nous irritons , nous nous épouvantons de 
ces sophismes, de ces attentats, de ces misères. L'effrayante 
vérité de ses peintures nous trouble profondément. En parcourant 
Tacite , le lecteur croit porter le poids de plomb dont chargent 
les Romains la tyrannie , son espionnage , son arbitraire , sa 
cruauté. En feuilletant Guichardin , les sentiments sont-ils aussi 
vifs , saisissent-ils de la même manière ? Je ne le trouve pas* 
J'ai remarqué plus haut que le tissu de sa narration avait quel- 
que chose de lâche et d'incertain, qu'il ne savait pas assez 
détacher de l'ensemble les points principaux. Le même défaut se 
représente ici , l'ampleur du style , la suite de la pensée, le ta- 
lent qui a présidé à 1* enchaînement général des parties, ne dis- 
simulent qu'incomplètement une absence fâcheuse de coloris 
et de passion. Il s'en faut que la perfection soit atteinte dans 
l'art d'entraîner le lecteur par la force et l'énergie des peintures. 
Je choisis dans l'histoire d'Italie quelques morceaux capables 
de fournir à un écrivain des tableaux vigoureux et saisissants. 
Voyons d'abord les batailles, et je prends les plus grandes, celle 
de Fornoue * , la première où les Italiens aient vu répandre 
le sang avec tant de fureur, celle de la Ghiara d'Adda*, qui 
renverse la puissance vénitienne , celle de Ravenne 8 , la plus 
terrible qui se fût encore livrée, Marignan 4 et Pavie 8 , qui rui- 
nent ici les Suisses et là les Français. Il est impossible que dans 
toutes ces luttes il ne se soit pas trouvé une occasion d'animer 
le style, que jamais Fécrivain n'ait dû se passionner et s'enflam- 
mer comme les combattants. À Fornoue l'orage de la veille , le 
courage des princes à la Ghiara d'Âdda , le carnage à Ravenne, 
l'impétuosité des Suisses à Marignan méritent d'arrêter l'atten- 



» II, 4. — 2 On rappelle aussi d'Agnadel, de Vaïla, VIII, 2. — 3 X, 4. 
4X11,5. - 5 XV, 5. 



— 273 — 

tionet d'être relevés par l'art de l'historien. Pourtant le plus sou- 
vent le récit reste sans chaleur. J'en excepte la bataille de Mari- 
gnan où Ton retrouve , surtout au début , un souffle de l'ardeur 
qui entraînait les Suisses. Ailleurs les détails sont précis , les 
opérations, les mouvements des partis exactement rapportés avec 
cette diligence, devenue un défaut dans rénumération des nom- 
breuses escarmouches , qui pendant trente années ensanglantè- 
rent le sol italien et que Guichardin aime à décrire. En cet en- 
droit c'est un mérite, mais un mérite incomplet. Quand on 
croit que la narration nous donnera par sa vivacité l'image 
de la mêlée , tout-à-coup une réflexion faite sur le ton ordinaire 
vient tout arrêter. Guichardin s'attache à tel souvenir , à telle 
allusion qui nous refroidit. Quand il nomme les bataillons , les 
escadrons, il ne sait pas leur donner la vie que César prête à ses 
légions , et qu'un illustre historien moderne donne à nos régi- 
ments. Il semble que les Italiens comprennent mal une bataille 
générale ; ils font bien marcher les armées, ils ont de la tactique. 
Mais cette lenteur dans l'action que déconcertait la furie française, 
Guichardin la transporte dans son style , il est au-dessous de 
l'ardeur militaire de nos faiseurs de Mémoires à cette époque , 
comme ses compatriotes étaient le plus souvent au-dessous de 
nos soldats sur le champ de bataille. Au livre XIX € il raconte 
la victoire navale que les Génois remportèrent sur les Impériaux 
devant Naples. Il en est de même que dans les combats sur terre. 
Certains détails manquent d'un relief suffisant. Il se contente de 
nous dire qu'en déchaînant les Turcs de ses galères , Philippino 
Doria en reçut une aide puissante. Quel tableau vigoureux, ne 
fût-il que de deux ou trois lignes , un fait pareil n'eût pas fourni 
à Tite^Live par exemple ! Le nom de Tite-Live me rappelle une 
imitation évidente qu'en a voulu faire Guichardin. C'est, au livre 
cinquième* , le défi de Barletta et le combat de treize Français 
contre treize Italiens. Si l'on rapproche cette narration de celle 
du combat desHoraces et des Curiaces, on ne peut s'empêcher 
de trouver de grandes ressemblances. Les préludes de la lutte , 

i Ch. i. - 2 Ch. v. 



— 274 — 

les exhortations , les péripéties , le triomphe des Italiens , tout 
est conduit de manière à prouver que Guichardin se modelait 
sur Tite-Live, Mais quelle différence dans l'emploi des détails! 
Combien les encouragements donnés par les chefs à leurs sol- 
dats sont traînants à coté des deux lignes si pleines de T histo- 
rien latin! Quelle faiblesse dans l'attitude des spectateurs e» 
comparaison des sentiments que leur prête Tite-Live ! Guichar- 
din veut tout dire; mais il le dit sans force, et son exactitude 
même produit la langueur. 

Les sièges tiennent de trop près aux batailles pour que les 
mêmes défauts ne s'y fassent pas sentir. Je donne aux Pièces 
Historiques la traduction de celui de Parme 4 où l'historien fut 
acteur. Qu'on examine ceux de Novarre*, de Marseille 3 , de Na- 
ples 4 , de Florence 8 . Toujours des développements trop étendus, 
trop de calme , pas assez de mouvement , ni de vivacité. Gui- 
chardin n'était pas un homme de guerre , dira-t-on , et quoique 
je doivo montrer plus loin qu'il connaissait parfaitement tout ce 
qui concerne la guerre, il se peut que le feu du combat ne l'émeuve 
pas comme un guerrier de profession. 

Je le considère comme un narrateur d'événements capables 
d'intéresser son âme d'Italien et d'homme d'État. L'émeute qui 
chasse Pierre de Médicis en 1 494 a , celle qui renverse Soderini 7 
en 4 51 2 , celle du mois d'avril en 4 527, où il fut présent avec 
son frère Luigi , et qu'il dit avoir apaisée par ses conseils 8 , ne 
lui fournissent rien de pathétique ni de grave. Une réflexion sur 
la faiblesse du gonfalonier en 1512, sur l'ingratitude des peu- 
ples et des Médicis en 4 527 , tel est le résultat de l'impression 
que lui ont laissée les tumultes dont les conséquences furent si 
grandes. Le récit des soulèvements de 4494 est sans contredit 
plus intéressant et plus animé dans l'histoire de Florence 9 que 
dans celle d'Italie. L'écrivain en acquérant l'expérience a perdu 
la passion qui souvent lui inspirait jadis ses meilleures pages. 

Voyons quelques-uns de ces morceaux pleins d'horreur qni 



i XIV, 4 — 2H,3. — 3 XV, 3.— i XIX, 2.— 5 XX, 1.-6 1,4. 
T XI, 2. — 8 XVIII ,2.-9 Op. Jned. T. III, p. 106 et suiv. 



— 275 — 

exaltent les hommes les plus modérés en leur arrachant des cm 
d'épouvante et d'indignation. Le sacdeCapoue 4 , où César Borgia 
choisit de quoi se peupler un harem, celui de Prato*, qui amène 
la révolution de 1 54 2 et dont le récit est si affreux dans les rela- 
tions des témoins oculaires 8 , les horreurs commises par les im- 
périaux à Milan 4 , offrent les caractères que j'ai signalés dans les 
batailles. Où le récit paraît prs de s'échauffer, une considération 
juste, mais trop longue et trop froide, vient le couper. Le sac de 
Rome, quoique d'un dessin plus vigoureux, reste encore au- 
dessous de ce qu'on pouvait en attendre. L'auteur choisit ou 
place mal les détails qu'il emploie. Il est trop bref pour émouvoir 
par l'énumération même des circonstances rassemblées, trop 
long dans certaines parties, eu égard à l'étendue de ce fragment. 
Je voudrais le voir s'appesantir sur les rançons énormes que payè- 
rent les cardinaux , et choisir quelques traits frappants parmi les 
excès que produisent de pareils désastres. L'imagination en serait 
plus émue, l'intérêt plus éveillé. Que les vainqueurs aient fait 
un butin évalué à deux millions de ducats , cela me touche moins 
et me remet moins exactement le fait sous les yeux que la des- 
cription de quelques-unes des barbaries raffinées et terribles qui, 
me faisant frémir, me représenteraient Y odieuse réalité. Veut-on 
un exemple de ce que j'avance? Rien ne rappelle ici l'émotion 
violente que produisent les massacres de Corcyre dans Thucydide, 
ou l'issue du procès de Séjan dans Tacite. 

Guichardin ne réussit guère plus dans ce qui demande du pa- 
thétique, sans que l'horrible s'y mêle. Les Pisans obtiennent 
leur liberté , mais nous ne voyons pas l'importance de l'événe- 
ment et la grandeur du spectacle qu'il fournit 5 . Le mot de Pierre 
Capponi , faiblement rapporté, éclate d'une façon singulière, au 
milieu de la peinture incolore de l'état tumultueux de Florence 6 . 
Que devient l'enthousiasme qui accueille Ferdinand II à Naples, 
quand il en chasse les Français , dans cette phrase lâche et traî- 
nante? Je traduis littéralement : « Cependant Ferdinand , entré 



» V, 2. — 2X1, 2. —3 ArchivioStorico,T. I. — 4 XVII, 1 et 3. — 5 1, 4 
Ptll, 3. —6 I, t. 



— . 276 — 

» dans Naples et conduit avec quelques-uns des siens à cheval 
» par les Napolitains, chevaucha par toute la ville au milieu de 
» F incroyable allégresse de chacun, la multitude le recevant 
» avec de grands cris, et les dames ne pouvant se rassasier de 
» le couvrir par les fenêtres de fleurs et d'eaux parfumées ; mais 
» beaucoup des plus nobles couraient dans la rue pour l'em- 
» brasser et essuyer la sueur de son visage , et néanmoins on 
» n'interrompait pas les préparatifs nécessaires à la défense * ». 
11 est facile de comprendre par là son procédé descriptif; les dé- 
tails s'accumulent sans se faire valoir ; ils y sont tous , mais ne 
ressortent pas. 

On connaît la saisissante relation que Machiavel a faite du 
massacre des condottieri ennemis de César Borgia , surpris par 
lui à Sinigaglia. Guichardin reste bien au-dessous de son émule 
dans le récit de cet acte de perfidie. Il met cependant plus de 
détail dans sa grande Histoire que dans l'Histoire de Florence * ; 
il insiste même un peu longuement sur les VitelH et leur destin ; 
mais le sentiment de la scène Ta plus ému; au moins l'habileté 
et la soudaineté du coup frappé par Borgia s'est présentée à son 
esprit plus vivement, et il nous en transmet une impression plus, 
fidèle. 

Quoiqu'il en soit, il n'a pas l'art de faire mouvoir les foules. 
Dès que les personnages se multiplient dans un tableau, il sait 
assez bien les disposer et les ranger sous les yeux du lecteur, . 
mais il ignore le moyen de leur donner la vie. S'il n'a qu'un ou 
deux hommes à mettre en scène, les défauts persistent. Rien ne 
manque à la peinture que ce dernier coup de pinceau d'où résulte 
le coloris qui laisse une trace ineffaçable dans l'imagination, et 
fait qu'elle ne se figure plus jamais sous un autre aspect ce qu'elle 
a pu voir ainsi. Les quelques lignes qu'il accorde à la mort de 
Savonarole suffisent-elles pour caractériser la fin de ce tribun- 
prophète qui avait paru dominer la république de Florence *? 
Le spectacle de la mort terrible d'Alexandre VI, selon la tradi- 
tion qu'adopte Guichardin, n'est-elle pas affaiblie par ces paren- 

t II, 5. - 2 Hist. de Flor. ch. XXYI Hi*t. d'Italie, V, 4.— 3 HI, 6. 



— 277 — 

thèses, ces indications, ces rapprochements qui s'intercalent au 
milieu des circonstances de l'événement * ? Le meurtre du car- 
dinal de Pavie assassiné par François-Marie de la Rovère presque 
sous les yeux du pape Jules II *, la douleur du pape et sa faiblesse 
pour son neveu, cet acte d'audace brutale, ces retours si soudains 
et si violents dans l'âme de Jules II, tout est dépourvu de l'ar- 
deur qu'on y devait attendre. Les réflexions n'ont pas la gravité 
qu'exige le sujet. Juste Lipse songeait sans doute à de tels mor- 
ceaux, quand il déclarait les pensées de Guichardin bonnes et 
utiles, mais peu serrées 8 . On pourrait citer de nombreux frag- 
ments du même genre et y trouver l'occasion de critiques sem- 
blables. J'aime mieux passera un ordre défaits capables du plus 
haut pathétique. Il s'agit de ces fléaux qui ac:ablent les armées 
ouïes populations entières et qui ontinspiré tant d'admirables des- 
criptions aux historiens de tous les temps et même à des roman- 
ciers, les épidémies. La première partie du XVI e siècle en a mal- 
heureusement fourni trop d'exemples. Milan, Rome, Naples, 
Florence, toutes les grandes villes de l'Italie, ont alors été, cha- 
cune à leur tour, cruellement ravagées par la peste. Guichardin 
nous le rappelle. Mais de brèves indications suppléent aux ta- 
bleaux que devait offrir la contagion s' ajoutant à Rome aux 
horreurs du pillage*, à Naples aux difficultés d'un siège mal con- 
duit *, à Florence à la ruine de l'indépendance 6 . On est bien 
loin de Thucydide et même deBoccace 7 et de Manzoni 8 , j'ajoute 
de Machiavel, dans la nouvelle qu'il place au milieu de la peste 
de 4527.* 

Quelquefois Guichardin décrit l'apparition du mal, ses carac- 
tères, ses effets, ses diverses origines, le remède qui le combat. 
Mais faut-il 4'en satisfaire ? Ces indications qu'un médecin juge- 
rait peut-être insuffisantes pour éclairer la science, nous instrui- 
sent à la fois plus et moins que nous ne le souhaiterions. Ce qui 
touche dans une histoire, c'est la manière dont l'homme se com- 
porte au milieu des maux qui l'affligent bien plus que ces maux 

» VI, t.— 1 IX, 5.— 3 Polit. 1, c.9,not.— 4 XVIII, 4,6.- 5 XIX, 2. 
6 XIX et XX , patsim. — i Le Décaméron. — 8 Les Fiancés. -—* La Peste 
dt Florence. 



— 278 — 

mêmes. La minutieuse analyse qu'on en peut foire n'est qu'un 
accessoire qui ajoute au sentiment que Ton éprouve. Dans la célè- 
bre description de Thucydide, la peinture des sentiments est ce 
qui nous émeut et nous intéresse le plus. Elle manque presque 
entièrement dans Guichardin. Ses tableaux ne sont ni assez 
colorés, ni assez énergiques, ni assez nouveaux. 

Il parle des découvertes de Christophe-Colomb, au livre VI 1 , à 
l'occasion de l'affaiblissement de la puissance Vénitienne. Ce 
sujet lui offrait les moyens de développer des qualités d'un ant m n 
genre. A défaut du pathétique, il pouvait mettre dans sa narration^c 

de la couleur et de l'éclat» De longues dissertations cosmogra 

phiques très savantes et très claires, il est vrai, des aperçue "^ 
justes et nets sur le commerce des Vénitiens, ruiné par celui des — 
Portugais, des renseignements exacts sur le revenu des hades -s» 
Orientales et les ressources qu'en tirait le roi d'Espagne, une ou -^ 
deux maximes de morale, enfin une critique des opinions des — 
anciens, et des interprétations de la Bible , tels sont les fruits — i 
qu'en a tirés son talent. La description des mœurs des Àméri- 
f icams et de leur soumission représente mal l'originalité de ces 
populations. La richesse de la nature dans ces contrées merveil- 
leuses, qui devait défrayer les conversations de plus d'un de ces 
Espagnols, fréquentés sans doute par l'auteur pendant son ambas- 
sade, ne l'inspire pas. Les considérations politiques sont tout 
pour lui; et si parfois, il essaie d'en sortir, son esprit semble 
se dépayser et se troubler. Il perd toute sa valeur et se traîne pé- 
niblement sur des sentences vulgaires et des circonstances à 
peine intéressantes. 

Les récits et les descriptions sont donc une des parties les 
moins heureuses de l'œuvre de Guichardin. Il ne parle pas à 
l'imagination, il manie imparfaitement le pathétique et n'occupe 
sous ce rapport qu'un rang très-inférieur entre les grands his- 
toriens. 

i Ch. 3. 



— 279 — 



§ 7. LES PORTRAITS. 

Dans Guichardin les portraits sont nombreux. La vie active et 
multiple du XVI e siècle, en Italie surtout, ce désordre sans but 
bien arrêté, ce besoin d'agir qui dévore les peuples et les hommes, 
les révolutions, les misères qui accablent le pays font surgir de 
tous cotés une multitude de caractères divers, étranges, re- 
muants, fougueux, mauvais pour la plupart, ou du moins plus 
mêlés de mal que de bien, mais auxquels ne manque jamais l'o- 
riginalité. Il en est de tout étage , de toute condition, depuis le 
pape, l'empereur, le roi, jusqu'au tyran de petite ville, au déma- 
gogue de place publique, au condottiere-bandit. Entre eux se 
placent quelques hommes honnêtes, bientôt dépassés et réduits 
au silence. Peu de vues générales dirigent les âmes ; mais des 
intérêts puissants, des passions ardentes, des espérances sans 
cesse trompées, des rancunes implacables, des colères turbulentes 
les agitent et se les disputent. 

Par le choix même de son sujet, les portraits devenaient donc 
une nécessité pour Guichardin; il y a encore été entraîné par 
l'idée qui le dominait. Etudiant les hommes et les peuples au 
point de vue de son système politique finalement déçu, il éprouve 
sans cesse le besoin de les interroger au nom de ses principes, 
de chercher dans leur esprit la cause de leurs fautes et de leurs 
succès, de les peindre, pour mieux faire ressortir leur valeur ou 
leur capacité. 

Cependant le portrait n'est pas toujours étendu, ni renfermé 
dans un seul développement. C'est la réflexion et le jugement de 
l'historien sur le personnage ; mais ici un mot suffit pour nous 
le faire connaître, là une page à peine pourra nous aider à péné- 
trer dans les replis de son âme et les détours de sa conduite. 
Tantôt une fois son caractère expliqué, l'auteur n'y reviendra 
plus et se contentera de le faire agir, tantôt par mille remarques 
semées dans son récit, il complétera peu à peu l'idée que nous 
devons nous en former. 



— 280 — 

Enfin les peuples sont des personnages collectifs ; comme les 
hommes, ils ont des motifs de détermination dans leurs habitudes, 
leurs instincts, leur ge'nie, le degré de lumières auquel ils sont 
parvenus. Cela est vrai aussi des classes d'hommes, des profes- 
sions, des partis. Ils peuvent donc aussi mériter d'être dépeints, 
ils peuvent devenir le sujet de portraits. 

Presque tous les peuples de l'Europe se donnent, au XVI e siè- 
cle, rendez-vous dans l'Italie, comme pour y lutter en champ clos. 
Guichardin nous les a décrits. Aussi chez lui voyons-nous paraître 
l'Italie avec ses populations si diverses d'aspect, de sentiments, 
d'affections, de tendances ; les Français, les Suisses, les Espa- 
gnols, les Allemands. Ses regards atteignent même les Anglaise 
qui ne prennent part qu'indirectement et de loin aux débats, 
mais dont l'influence se fait toujours sentir. 

S'il n'en dit que peu de chose, puisque leurs armées ne fou- 
lent jamais le sol de l'Italie, il nous les montre pourtant avec cette 
haine pour les Français, née d'une longue rivalité, qui reparais- 
sant à toute époque, semble être devenue une partie de leur 
caractère. Il signale encore cet orgueil si facile à blçsser, que 
rebute la politique équivoque de Ferdinand le Catholique, et qui 
les fait par dégoût et colère retourner dans leur île, sans même 
attendre les ordres de leur roi. * 

Les Allemands ne jouent pendant cette période qu'un rôle se- 
condaire dans la péninsule. Leurs troubles intérieurs, la faiblesse 
de leur empereur, la difficulté de franchir les passages des Alpes 
alors gardés par Venise, puis leurs querelles de religion les em- 
pêchent de paraître en corps de nation. Us servent comme 
mercenaires dans les armées françaises et espagnoles ; cependant 
on peut reconnaître leur bravoure, mais leur rudesse. Sans cesse, 
ils se révoltent contre leurs chefs pour la solde, pour la direction 
à donner à l'armée. Au sac de Rome, ils montrent une violence 
et une méchanceté qu'irritent encore leurs préjugés religieux; 
ce sont eux qui, ajoutant la dérision au pillage, inventent pour 
les cardinaux les outrages les plus grossiers. * 

■ Cf. Lett. de VAmbass. d'Espagne; Hist. hv. XI, 3.-* XVIIT, 1, 3;X1X,1. 



— 281 — 

Mais les principaux champions de la lutte ont des traits bien 
plus marqués. Les Suisses vivent de la guerre d'Italie. Lorsque 
la France ne les soudoie pas, ils obéissent aux appels du pape 
et de Sforza, quelquefois combattant les uns contre les autres, 
mais se montrant toujours les mêmes,, confiants dans leur force 
et leur courage qu'on ne peut mettre en doute, avides, indisci- 
plinés, sans foi, cruels et barbares. — « En tout temps invinci- 
» blés et féroces, ils avaient depuis vingt ans accru leur réputa- 
» tion en battant trois fois, et en tuant dans un combat Charles 
» duc de Bourgogne , qui les avait assaillis , la terreur du 
» royaume de France et de ses voisins '. Un moment la crainte 
» de leurs armes leur donne la plus grande autorité ; ils com- 
» mencent à ne plus se conduire en soldats mercenaires ou en 
» grossiers pasteurs; ils semblent nourris dans l'administration 
» des affaires et voient les ambassadeurs de tous les princes chré- 
» tiens solliciter leur alliance f . — Mais leur gloire eût été 
» incomparablement plus grande, s'ils l'eussent gagnée à aug- 
» menter leur empire, et non à la solde des autres pour étendre 
» leurs conquêtes ; s'ils eussent eu sous les yeux un but plus 
» noble que le goût de l'argent, dont l'amour les égara et leur 
« fit perdre l'occasion de se rendre redoutables à toute l'Italie. 
» En conséquence ne quittant leur pays qu'en qualité de mer- 
» cenaires, ils n'ont recueilli pour le public aucun fruit de leurs 
» victoires, s' accoutumant par cupidité à servir les nations étran- 
» gères qu'ils fatiguaient de leurs demandes intolérables. Ils 
» étaient en outre prompts à abandonner ceux qui les payaient par 
» dégoût et par un orgueil indiscipliné. Dans leur patrie même, 
» les principaux ne s' abstiennent point de recevoir des présents 
» et des pensions des princes, pour favoriser et suivre leur parti 
» dans les délibérations, sacrifiant ainsi l'intérêt public à ï utilité 
» particulière ; devenus vénaux et faciles à corrompre, ils ont 
» eux-mêmes fait naître la discorde. La désunion des cantons 
» amena enfin la guerre civile et diminua leur autorité. 8 » 

Les Espagnols commencent les premiers cette guerre- sans 

* 11,5. — 2X1, 4. — 3 x, 3. 



— 282 — 

merci , ces pillages atroces qui déshonorent le seizième sièele. 
Ce sont eux qui absorbent la substance des peuples , vivant à leurs 
dépens, usant de tout à leur gré, et rompant tout frein d'obéis- 
sance à l'égard de leurs chefs *. Veut-on un exemple de cette 
cruauté froide, de cet orgueil méchant qui les caractérise ? qu'oo- 
relise le récit de leur séjour dans.la malheureuse ville de Milan ^ 
leur imagination s'ingénie à inventer des tortures et des outrages ^ 
enfin la perspective seule de nouveaux vaincus à tourmenter 1 
arrache à leur proie a . 

Les Français paraissent avec leur légèreté, qui les lait s'c 
cuper uniquement de plaisirs et tout livrer à la disposition du» 
hasard, leur fierté, leur mépris, qui leur aliènent les vaincus eUJ 
ceux mêmes qui les ont appelés 9 . Ils sont vains, inconstants , «• 
sans foi dans leurs relations avec leurs alliés , noa par perfidie, — 
mais par hauteur et par caprice. Sans ■ prévoyance dans leurs - 
conquêtes, ils savent mieux conquérir que conserver \ et leur ~ 
furie, si redoutable au premier choc, ne se soutient pas et: ne 
résiste pas aux fatigues d'une longue campagne 8 . 

Ce n'est pas ici un portrait fait à plaisir. Si. Ton retrouve 
quelques-uns des traits sous lesquels Tite-Live peint les Gaulois 
que les Romains eurent à combattre, tous les écrivains 'du 
seizième siècle, même les Français, s'accordent à blâmer Tin- 
discipline et le désordre de nos compatriotes ,< tout en louant 
leur courage. Guichardin les avait vus; il avait combattu tantôt 
contre eux, tantôt sous les mêmes drapeaux* 11 les juge sévè- 
rement mais sans injustice. On comprend qu'il ait été choqué de 
leurs défauts. Son caractère mesuré, sa rigueur et sa fermeté 
dans le maniement des affaires s'accommodaient mal d'alliés si 
mobiles et si peu exacts à tenir leurs engagements ; il devait 
aussi garder un fonds de colère contre des ennemis dont la promp- 
titude et la vigueur inattendues venaient souvent renverser les 
plans les mieux combinés et les entreprises les plus sagement 
conduites. 



i VI, 3. —2 XVII, let 3. — 3 H,2. — 4 IV, 3. 

5 Pour ce détail, voy. presque toutes les batailles et expéditions. 



— 283 — 

L Italie est trop diverse dans ses parties, et aux yeux de 
l'historien même était trop désunie, pour qu'il ait cherché à nous 
donner un portrait général des Italiens. Il se contente, au 
commencement du premier livre, de quelques lignes qui sont 
encore moins un portrait que le tableau d'une situation : « L'Italie 
a était pleine des hommes les plus remarquables dans l'admi- 
« nistration des choses publiques, et de talents illustres dans 
« toutes les sciences, tous les arts et toutes les industries; elle 
» ne manquait pas pour le temps Vie gloire militaire , et tous 
« cesdons l'illustraient justement aux veux des autres nations. » 

Mais les différents peuples de l'Italie passent sous nos regards 
avec leur principaux caractères. Les Romains, sous la puissance 
des papes, enrichis par les tributs do l'Europe, sont avides et 
lâches ; ils ne savent ni donner leur argent pour prévenir le sac 
de leur, ville, ni la défendre avec courage *. 

Les Napolitains, toujours mobiles, se refroidissent avec rapi- 
dité pour les souverains qui les gouvernent; immodérés dans 
leurs espérances, ils ne portent jamais la patience jusqu'où il 
est nécessaire , et déclament sans cesse contre le présent ; . légè- 
reté qui caractérise le peuple en général, mais qui appartient 
d'une façon plus marquée aux habitants du royaume de Naples, 
nation la plus inconstante de toute l'Italie *. 

Les Milanais sont comme eux disposés au changement , mais 
déplus, dans leurs mouvements, violents et terribles 3 . Guichar- 
din n'aime guère ces populations diverses parmi lesquelles il 
n'a fait que passer et dont il a vu surtout les défauts. Il juge 
aussi sévèrement les Bolonais. Leur ville par le nombre de 
ses habitants, la fertilité de son territoire , l'opportunité de 
sa situation était une des premières d'Italie. Mais ils ne recon- 
nurent pas leurs vrais intérêts. C'était leur avantage d'être 
annexés au domaine de l'Église, et pourtant ce n'est qu à grand 
peine et malgré eux que Jules II les y incorpore. Guichardin 
parlerait-il de même aujourd'hui? Je veux bien croire que de 
son temps on ne pouvait prévoir les nombreux embarras qu'oc- 

» XVIII, 3. — *]!,*. —3 IV, 4, 5; X, 2, XI, i. 



— 284 — 

casionnerait la souveraineté temporelle du pape, quoique lui- 
même avoue quelque part combien elle avait déjà été nuisible à 
l'Italie. 4 Mais en supposant que la domination papale art été 
meilleure que celle des Bentivogli à une époque donnée, je crois 
ici Guichardin entraîné par ce sentiment administratif qui em- 
pêche de concevoir le goût delà liberté contraire au pouvoir que 
Ton sert, et qui fait regarder comme un crime tout désir d'in- 
dépendance. 

Les Pisans, écrasés par les Florentins, n'ont de particulier 
que leur acharnement dans la lutte*. Mais trois peuples sont 
dessinés avec plus de détail que les autres ; ce sont ceux qui re- 
présentent vraiment alors les Italiens ; je veux parler des Génois, 
des Vénitiens et des Florentins. 

Les premiers , rudes marins agités par deux grandes factions, 
passent, sans cesse, au gré de leurs chefs, de l'extrême soumission 
à l'égard des Français, à la révolte, jusqu'à ce qu'ils rencontrent — 
un grand homme désintéressé , Doria , et qu'ils prennent le parti, 
le plus singulier, mais le plus énergique pour faire cesser leurs 
troubles intérieurs. 3 

Les Vénitiens sont dépeints avec leur ambition sourde , leur 
mauvaise foi perpétuelle , leurs hésitations égoïstes , mais leur 
sage esprit de conduite , leur résignation dans les revers, leur 
pardon des injures, pourvu que leur puissance subsiste et s'agran- 
disse. Guichardin ne semble ni les aimer ni les approuver , mais 
il ne peut s'empêcher d'être frappé comme on l'était générale- 
ment de son temps des éléments de durée que renfermait cet état, 
et de concevoir pour lui une vive admiration. * 

Ceux pourtant qui paraissent réellement ses préférés malgré 
les reproches qu'il leur adresse , le blâme qu'il leur inflige sou- 
vent , ce sont les Florentins , et , s'il y a là , on ne peut le nier, 
une affection de compatriote , il y a aussi une sympathie d'ar- 
tiste. Malgré leurs vaines et stériles agitations . leur incapacité 

i IV, 5.-2 Les huit premiers livres, passim. — 3 \*II, 2; XIX, 3. 

4 On ne peut guère indiquer ici un endroit particulier. 11 n'y a pas , à pro- 
prement parler , de portrait de Vénitiens ; mais ils sont trop mêlés à la poli- 
tique pour qu'il ne soit pas question d'eux presque à chaque page. 



— 285 — 

à s'organiser, ils ont une vivacité (le sentiments , une bonne 
foi dans leurs relations, par exemple avec la France qui les 
abandonne si souvent , enfip^ un caractère qui les rend la popu- 
lation la plus aimable de l'Italie. Ils ont le génie vif et péné- 
trant, plutôt que grave et mûr 4 , mais ces qualités et ces défauts 
mêmes leur concilient tous les esprits , et Guichardin aussi, 
malgré ses colères contre l'ingratitude de ses concitoyens, est 
pris par le charme. C'est à eux qu'il revient sans cesse dans les 
fréquents changements de sa carrière, et quand il parle d'eux et 
de leurs malheurs, peut-être seulement alors trouve -t- on 
quelque trait d'émotion véritable dans ce qu'il en dit *. 

Un grand nombre de portraits des principaux personnages du 
temps ont leur place dans ^histoire d'Italie. Tour à tour passent 
sous nos yeux les papes, les rois, les princes, les politiques, 
les généraux; l'abominable Alexandre VI 3 , l'ambitieux Jules 
H*, Adrien VI, qui n'est qu'un barbare 5 , Léon X 6 , dont le règne 
n'a pas répondu aux espérances qu'il avait fait concevoir, 
Clément VII 7 , indécis, ingrat et faible, Paul III 8 , qui une fois 
cardinal s'est mieux conduit qu'on ne devait l'attendre d'un 
homme élevé à cette dignité par l'infamie. 

Nous voyons le perfide Ferdinand le Catholique , à qui Gui- 
chardin ne marchande pas l'éloge, 9 le prodigue et mobile Maxi- 
milien *°, le présomptueux et léger Charles VIII 41 , Louis XII 42 , 
François I er43 , le premier Ferdinand de Naples, ce prince habile 
qui avait su maintenir si longtemps l'équilibre de l'Italie 44 , enfin 
Sélim, le terrible sultan destructeur des Mamelucks d'Egypte 46 . 

À côté des rois viennent les princes ; César Borgia dont le 
portrait n'est point directement tracé par l'historien qui le place 
dans la bouche des ambassadeurs de Venise au roi de France 46 , 
Laurent 17 et Pierre 48 de Médicis , Ludovic Sforza 19 , le duc de 
Ferrare. t0 

Les généraux célèbres sont aussi peints avec détail , tels que 

6Yoy. Ricordi, 403.— 2 XX, et à la fin. — 3 I, I ; HT, 6.— 4 VI, 2; XI, 4 
5 XIV, 5. — 6 XI, 4; XIV, 1 , 4. — 7 XVI, 5; XX, 2. — » XX, 2. 
9 I, 20; XII, 6. - »0 XIII, 4. - " I, 3.- ^ XII, 3. - 13 XII, 3.' XV, 5. 
« I, 2. — 15 XIII, 4. - 16 V, 4. — lU , 1. - 18 I, 1. — 19 IV, 5. —20X111, 5. 

19 



— 286 — 

Gonsalve de Cordoue 4 , Gaston de Foix 1 , Prosper Colonna 3 , 
l'Alviane*, Trivulce 5 , Jean de Médicis 6 , Pescaire le traître qui 
vendit les secrets de la conspiration de 4 525. 7 

Parmi les hommes remarquables à divers titres , quelques- 
uns se distinguent en traits plus marqués, comme Savonarole 8 , 
Soderini*, les Capponi 10 , qui occupèrent surtout l'attention à 
Florence à des époques différentes , le hardi et souple Morone* 1 , 
l'ingrat JovianoPontano. 4 * 

Qui choisir dans cette immense galerie pour donner un échan- 
tillon de la manière de l'historien? Tout traduire serait infini ; 
j'ai déjà parlé du portrait de Laurent de Médicis, j'y ajouterai 
ceux de Ferdinand le Catholique , le modèle pour Guichardin du 
prince habile et heureux, de Clément VIII qu'il a surtout servi, 
de Prospero Golonna , dont les talents militaires l'ont vivement 
frappé malgré ses défauts , enfin de Morone, le politique auda- 
cieux et sans scrupule, qui, instigateur de tant de mouvements 
divers, passa par tant de fortunes, et soutint tant de causes. Gui- 
chardin a vu de près tous ces hommes ; ses relations avec eux ont 
été nombreuses et fréquentes. Nous pourrons ainsi mieux juger 
de son esprit d'observation et du caractère de sa critique à l'oc- 
casion d'un roi , d'un pape, d'un homme de guerre et d'un poli- 
tique. 

« Ferdinand d'Aragon fut un prince d'une sagesse et d'une 
» vertu admirable, et s'il eût été fidèle à ses promesses, on ne 
» pourrait rien reprendre en lui. Son épargne, dont on l'a 
» blâmé, est justifiée par sa mort ; car aprèsavoir régné quarante- 
» deux ans il ne laissa aucun trésor amassé. Mais il arrive 
» souvent par le faux jugement des hommes que, dans les rois, 
» on loue plutôt la prodigalité, bien que l'avidité l'accompagne, 
» tandis qu'à l'économie se joint la modération à l'égard du 
» bien des autres. Au rare mérite de ce roi s'ajoute le bonheur le 
» plus rare et qui dure toute sa vie, si l'on excepte la mort de 



i VII, 3 ; XII , 6.— 2 X , 4.— 3 XV, 3. — 4 XII, 5.— * XIII , 4.— « XVII, 5 . 

XVI, 5 8 III, 6. — 9 XI, 2, surtout. — to I, 4; XVIII, 3.— il XVI, 3. 

•MI, S. 



— 287 — 

» son fils unique ; les coups qui le frappèrent dans sa femme, sa 
» fille, son gendre, furent cause que jusqu'à sa mort il conserva 
» sa grandeur. La nécessité où il se trouva de partir après la 
» mort de sa femme fut'un jeu plutôt qu'une épreuve de la for- 
» tune. Dans tout le reste son bonheur fut complet. Second fils 
» du roi d'Aragon, il dut à la mort de son frère aîné ce royaume; 
» son mariage avec Isabelle lui donna celui de Castille ; il chassa 
» victorieusement les adversaires qui le lui disputaient , conquit 
» le royaume de Grenade possédé par les ennemis de notre foi 
» depuis un peu moins de huit cents ans , ajouta à son empire 
» le royaume de Naples, celui de Navarre, et plusieurs ports 
» importants des côtes d'Afrique , toujours supérieur à ses en- 
» nemis qu'il semblait dompter; et en cela manifestement la 
» fortune paraît unie à l'habileté, il couvrit toutes ses ambitions 
» du voile d'un zèle religieux honorable et d'une sainte ardeur, 
» pour le bien public. 

« Clément VII mourut odieux à la cour , suspect aux princes 
» et avec une renommée plus chargée qu'honorable. On le 
» jugeait en effet avare, peu fidèle et mal disposé naturellement 
» à faire du bien. En conséquence, quoique, dans son ponti- 
» ficat, il eût créé trente et un cardinaux , il n'en créa pas un 
» seul de son propre mouvement, mais comme obligé par la né- 
» cessité. J'en excepte le cardinal de Médicis, qu'il nomma au 
* temps où il était gravement malade et laissait les siens réduits 
» à mendier et privés d'appui. Encore le créa-t-il, poussé par 
» d'autres plutôt que spontanément ; et néanmoins, dans ses ac- 
» tions, il eût montré de la gravité, de la circonspection , de la 
» force à se maîtriser soi-même , de la capacité, si la timidité 
» n'eût plus d'une fois altéré son j ugement. *> 

a Prospero Colonna fut un capitaine certainement de grand 
» renom pendant tout le cours de son existence, mais dans les 
» dernières années de sa vie, il parvint à la réputation et à l'au- 
» torité la plus grande; il était habile dans l'art militaire et 
» d'une expérience consommée ; toutefois il manquait de promp- 
» titude pour saisir les occasions que lui pouvaient fournir le 
» désordre ou la faiblesse des ennemis ; comme aussi par sa pru- 



— 288 — 

» dence il ne leur laissait pas le moyen de l'accabler. 11 était lent 
* dans ses actions et eût mérité le titre de temporiseur ; on lui 
» doit réloge d'avoir fait la guerre avec le conseil plus qu'avec 
» l'épée, et il enseigna à défendre les états sans s'exposer, sinon 
» par nécessité, à la fortune des armes. » 

« Jérôme Morone , par son esprit, son éloquence , sa promp- 
» titude , son génie inventif, à cause de la résistance remar- 
» quable qu'il opposa souvent aux coups de la fortune , fut un 
» homme, en notre temps, digne de mémoire. Il l'eût été plus 
» encore , si ces dons eussent été accompagnés d'une âme plus 
» sincère et amie de l'honnêteté , et d'un jugement assez mûr 
» pour que ses desseins ne fussent pas souvent téméraires et 
» effrontés plutôt que justes et circonspects. » 

Bien d'autres sont encore décrits , mais plus rapidement , 
seulement par un mot jeté en passant, par le jugement dont leur 
conduite est l'objet , par la manière dont l'auteur les fait agir 
dans son ouvrage. Sans les citer tous, il suffit de nommer le duc 
d'Urbin, Bourbon, Lautrec , Tévêque de Gurck, les chefs de 
parti, les Adorni et les Fregosi à Gênes, les Baglioni à Pérouse , 
les Petrucci à Sienne , les Condottieri de la Romagne , employés 
puis détruits par le terrible duc de Valentinois , enfin ceux qui 
servent dans les armées de la France ou de l'empereur, Renzo da 
Ceri, Frédéric de Bozzolo, Guido Rangone , la foule nombreuse 
des Orsini et des Colonna. Je ne regrette qu'une chose , c'est de 
ne point voir un portrait assez détaillé d'André Doria. Cette 
grande figure, malgré ses défauts italiens , ses mœurs de condot- 
tiere, a par son désintéressement quelque chose d'antique et d'ex- 
traordinaire. Il est vrai que c'est dans le dernier livre surtout que 
se présente l'occasion de faire valoir son dévouement 4 ; or Ton 
sait que le temps fit défaut à Guichardin pour terminer son his- 
toire, et combler de nombreuses lacunes ; mais peut-être aussi 
le côté admirable de Doria lui a-t-il échappé, et n' a-t-il pas bien 
compris en le voyant cet oubli de soi-même qu'il vante pourtant 
dans ses œuvres politiques. 

* XIX, 3. 



— 289 — 

Les femmes ont joué un rôle important au XVI e siècle. Nous les 
trouvons mêlées à toutes les grandes affaires. Les personnages si 
différents de Lucrèce Borgia, d'Anne de Bretagne , de Louise de 
Savoie , de Marguerite de Flandre sont devenus célèbres à cause 
de l'influence directe ou indirecte qu'elles ont exercée sur les 
événements de l'Italie. Guichardin en dit peu de chose. Lucrèce 
Borgia n'est nommée qu'en passant *■; les négociations de la paix 
des Dames sont énumérées dans leurs détails sans qu'on voie une 
analyse profonde du caractère des négociatrices*. La grande 
Isabelle de Castille n'a qu'une mention de deux lignes: « Isa- 
» belle reine d'Espagne mourut aussi vers la fin de cette année 
» 1 504. Cette vertueuse princesse s'était concilié l'estime de ses 
» sujets par sa grandeur d'âme et sa prudence 8 .» Cependant 
Guichardin trouve quelques expressions assez vives pour nous 
émouvoir sur le sort d'Isabelle d'Aragon*, la femme du mal- 
heureux Galéas Sforza, et pour nous faire admirer le courage de 
Catherine Sforza à Forli 5 . Mais son esprit est trop politique pour 
pénétrer dans les replis des caractères féminins. Il ne peut alléguer 
l'excuse de Thucydide et de Polybe au temps desquels les femmes 
n'avaient aucune influence : l'absence de portraits de femmes est 
un défaut réel dans son histoire. 

Dans tous les portraits qu'il a tracés , l'historien a voulu nous 
donner des personnages l'idée la plus exacte et la plus complète ; 
il a cherché dans ses souvenirs , il a rassemblé ses remarques ; 
il a mis en œuvre la pénétration et la sagacité qui le distinguent. 
Mais nous-mêmes quelle impression recevons -nous de ses 
essais ? Il est temps de la résumer. Aucun historien n'échappe 
absolument à la nécessité de mêler des portraits à ses écrits. 
Tous ne réussissent pas également à les achever, tous n'attei- 
gnent pas le même degré de perfection. Qu'est-ce donc qu'un 
portrait? Est-ce une suite de détails et d'observations sur les 
personnages, est-ce seulement une analyse fine et habile , mais 
abstraite de leurs pensées, de leurs sentiments, des mobiles de 
leur conduite? Non certes. 11 faut quelque chose de plus, il faut 

«V, 3. -a XIX, 5. -3 VI, 4. -4 1,3. - 5 IV, 5. 



— 290 — 

que les hommes , que les peuples se meuvent , agissent , vivent 
réellement. Il faut que nous soyons plus frappés de ce qu'ils font 
que de ce qu'en pense l'historien/ Il est donc nécessaire de 
choisir les circonstances , de les disposer dans le récit avec un 
art qui les fasse saillir, et leur donne du relief sans ralentir le 
mouvement de Faction. C'est là ce qui rend si admirables les 
portraits de Tacite. En outre le principe en vertu duquel il juge 
ceux qu'il met en scène , et qui est celui de la morale, accessible 
à tous et par tous vivement senti , lui permet de donner à ses 
figures un coloris plus varié et plus éclatant. 

Le pittoresque et le pathétique manquaient aux récits et aux 
descriptions de Guichardin. Le même reproche peut être adressé 
à ses portraits. Ils manquent de vie. L'aspect sous lequel l'auteur 
envisage les hommes et les choses ne pouvait guère lui donner 
la passion nécessaire pour les examiner. Sans cesse préoccupé de 
de vues politiques, cherchant toujours l'enseignement de l'expé- 
rience, étudiant quelle qualité est utile, quel défaut nuisible 
pour la réussite d'entreprises d'un genre tout spécial, il ne peut 
s'élever bien haut, ni s'enflammer d'un grand enthousiasme. 
Sa louange et son blâme portent sur des choses que le lecteur 
ne conçoit qu'avec réflexion. Chez lui, il y a plus d'estime que 
d'admiration, de mécontentement que d'indignation. Il est sin- 
cère dans les jugements qu'il porte, mais ses sentiments ont un 
niveau qu'ils dépassent rarement, et l'esprit trouve chez lui plus 
à s'aiguiser que l'âme à se nourrir. 

Les grandes figures perdent donc de leur caractère ; leurs 
traits se rapetissent. Ce ne sont plus des hommes violemment 
émus de passions puissantes, ce sont de froids calculateurs plus 
ou moins bien doués , et plus ou moins attentifs. Que deviennent 
dans ce système l'abominable Alexandre VI, le terrible César 
Borgia , le fougueux Jules II, Saronarole, le vindicatif Bourbon? 
L'auteur a vu ce qu'ils étaient, il ne l'a pas senti ; il ne nous 
présente que des images effacées, de pâles esquisses de la réalité. 
Que l'on compare l'idée que donne de Borgia la lecture du Prince 
de Machiavel, et celle des pages que lui a consacrées Guichardin, 
la différence apparaîtra du premier coup. C'est que l'un est plus 



— 294 — 

artiste que l'autre, qu'il a l'âme plus ardente, plus élevée, plus 
capable de concevoir ce que peut la nature humaine dans le bien 
comme dans le mal; l'autre, caractère moyen, mesure toujours 
tout à lui-même ; il comprend , il voit ce qui est grand ; mais il 
le comprend seulement. Quand il faut le rendre et l'exprimer, 
il ne le peut, il s'arrête en deçà de la vérité; s'il veut juger, il 
moralise, mais sans élévation ni profondear. 

Ce qu'il peint le mieux, ce sont d'abord les peuples. Il y a 
dans les multitudes des caractères généraux que la sagacité saisit, 
et en même temps comme le trait n'est qu'une résultante de mille 
circonstances particulières, tout arrêté qu'il est, il n'a pas la 
détermination, la netteté qu'il offre dans un homme. Il reste vrai 
sans avoir besoin de se préciser au même degré. Ce sont ensuite 
lès natures indécises, irrésolues, les Charles VIII, les Clément 
VII , sans cesse à tergiverser, à abandonner leurs projets , à y 
revenir, à prendre des demi-mesures ; ou bien les rusés poli- 
tiques, Ferdinand, Morone, les tacticiens, Colonna , Trivulce , 
Àlviane; Guichardin méprise les uns, admire les autres; mais 
comme en eux tous, l'âme est médiocre, les qualités et les défauts 
les plus saillants sont ceux de l'esprit ; aussi les saisit-il , et sait- 
il mieux nous les montrer. Il est enfin une série de portraits qui 
chez lui attirent particulièrement l'attention ; ce sont ces Italiens 
si nombreux qui occupent tous les rangs secondaires , ces hommes 
d'état de petites républiques, ces ambitieux qui veulent asservir 
une cité, ces condottieri qui commandent une compagnie, un 
corps d'armée, une armée même, mais comme mercenaires, et 
toute cette foule aux vues mesquines, aux passions vives, mais 
«'exerçant sur de petits objets, les Baglioni , les Petrucci, lès 
Rangone, lesCeri, les Vitelli. La raison s'en aperçoit facile- 
ment. Guichardin est l'un d'eux, plus honnête que la plupart; 
niais il les a vus , il a vécu avec eux ; c'est eux surtout qui ont 
été l'objet de ses admirations et de ses haines. Ils ont fait 
comme lui de la guerre, de la diplomatie, un art compliqué, 
raffiné, aimé pour lui-même indépendamment du but, et des pro- 
fits. Ce sont donc eux qui naturellement vivront le plus dans son 
histoire. 



292 — 



§ 8. LES HARANGUES 

Dans Guichardin se lisent un grand nombre de harangues à la 
façon antique; c'est un signe de Pépoque. 

Introduit dans l'histoire par Thucydide et accepté par la 
plupart des grands historiens qui lui succèdent r Xénophon et, 
Polybe chez les Grecs, Salluste, Tite-Live et Tacite chez les> 
Romains r cet usage de faire longuement parler les personnage» 
mis en scène par l'écrivain trouve même dès les temps anciens* 
plus d'un contradicteur. César n'a inséré qu'un seul discours ei* 
style direct dans la guerre des Gaules 4 . Trogue-Pompée s'était 
complètement abstenu de ees harangues qu'il regardait comme 
une atteinte à la vérité et un hors-d' œuvre des historiens. Dio- 
dore a se prononce aussi contre cette habitude, ou du moins 
l'abus auquel elle avait donné lieu. Avec la renaissance , l'imita- 
tion des anciens ramena les discours dans les œuvres historiques, 
et chez nousMézeray y trouva l'occasion d'écrire des morceaux 
loués même de Voltaire. Pourtant les modernes semblent avoir 
rompu avec ce procédé universellement décrié. Voltaire 3 dit 
qu'une harangue mise dans la bouche d'un héros qui ne la pro- 
nonça jamais ne peut guère être considérée que comme un beau 
défaut. Lui-même dans ses ouvrages historiques a évité de pré- 
senter d'une façon trop affirmative les paroles qu'il prête à ses 
personnages. Pourtant il arrive dans l'histoire tel moment où la 
vivacité de l'action semble commander à l'écrivain de quitter la 
forme toujours un peu longue et traînante du style indirect , 
surtout s'il se prolonge. Les grands maîtres de notre école ont 
résolu cette difficulté par la coutume d'insérer les pièces justica- 
tives comme témoignage de leurs affirmations. Je ne parie pas 
des écrivains qui font de l'histoire une mosaïque de différents 
styles ; mais pour ne citer que les plus grands , si l'on ouvre les 

t VII , 77. - 2 XX, 1 , 2. — 3 Did. Philos, art. Éloquence. 



— 293 — 

livres de M. Thierry , de M. Guizot , de M. Thiers , on y ren- 
contrera une analyse détaillée , aussi exacte qu'il est possible des 
discours qui furent prononcés dans les diverses circonstances 
qu'ils rapportent. Si le ton de l'orateur ou la valeur littéraire de 
son style le permet, ils entremêlent cette analyse de fragments 
authentiques , ou bien en modifient un peu l'expression, tout en 
offrant comme garantie de leur sincérité l'indication de la source 
à laquelle ils ont puisé , ou souvent même en note le texte 
officiel qu'ils ont consulté. C'est là ce me semble , le meilleur 
moyen de sauvegarder à la fois les intérêts de la vérité et ceux 
<ïe l'art. Mais du temps de Guichardin ces expédients n'étaient 
pas encore connus. Les yeux fixés sur l'antiquité , que l'érudi- 
tion du siècle précédent venait surtout de leur révéler dans toute 
sa splendeur, les hommes du seizième siècle ne croyaient pas que 
Ton pût faire autrement et mieux. Tous en Italie imitent et même 
transcrivent les anciens. Machiavel a fait passer sous le nom de 
ses personnages des fragments entiers de Tite-Live. Tous ses 
contemporains et ses successeurs ont fait de même. Varchi, 
Segni, Paul Jove multiplient les discours et les morceaux ora* 
toires , s'imaginant ainsi marcher sur la trace de Thucydide , de 
Salluste , de Tite-Live. Il n'y avait pas de raison pour que Gui- 
chardin , daus une œuvre qu'il a cherché à rendre aussi parfaite 
que le lui a permis son talent , se dispensât de faire comme eux. 
Ceux qui , quelques années après, ont à cette occasion suspecte sa 
véracité, lui reprochaient une faute dans laquelle ils fussent 
tombés , s'ils eussent été à sa place. Il faut donc, puisque l'his- 
torien Florentin adopta ce procédé, apprécier la façon dont il s'en 
est servi , et juger ses discours comme on jugerait ceux des an- 
ciens , ses modèles. 

Ils revêtent chez lui les mêmes formes que chez eux : tantôt 
le personnage est censé prendre directement la parole, tantôt 
usant des facilités que lui offre la langue italienne, pour développer 
une longue suite de périodes dépendant toutes d'un même verbe, 
l'auteur emploie le style indirect. Les harangues proprement 
dites sont au nombre d'une trentaine environ ; les morceaux di- 
vers traités d'une autre manière sont un peu plus de quarante. 



— 294 — 

Toutes les circonstances ont fourni à Guichardin des matière — 
.d'exercice à son élç>quence. Il fait parler les généraux et les offi- — 
ciers à la tête de leurs soldats, les chefs de parti devant le peuple^, 
les ambassadeurs à la cour et dans les conseils des princes. Les* 
peuples se plaignent de leurs misères, ou débattent leurs intérêt* 
au tribunal de leur vainqueur ; les sénateurs et les magistrats- 
consul tent dans les assemblées. L'on ne peut nier que le talent 
de Guichardin n'ait montré une remarquable souplesse ; mais il 
est partout et toujours entaché de grands défauts, dont les uns. 
le reprennent, et les autres le défendent. La longueur, la pro- 
lixité, la monotonie y sont manifestes. Juste Lipse * avait déjà 
fait cette critique, ainsi que Montaigne qui reconnaît que parmi 
ses discours 9 plusieurs sont enrichis de beaux traits, mais qui 
lui reproche de s'y trop complaire et d'en devenir lascke et sen- 
tant un peu le cacquet scholastique. Parmi les modernes, Cor- 
niani 8 prétend que la longueur et la froideur de ses harangues 
ôtent créance aux faits. Ginguené admet pourtant qu'elles bril- 
lent par la solidité des pensées et par l'éloquence. Enfin Rosim 
fait tous ses efforts pour justifier le dessein de Guichardin dont 
il compare certains discours à ceux de Tite-Live, de Thucydide 
et de Xénophon. L'examen et l'analyse de quelques-unes de ces 
pièces nous permettra d'en juger en connaissance de cause. 

Je choisis parmi les harangues militaires celle de Gaston de 
Foix avant la bataille de Ravenne *, citée par le P. Nicéron et 
par Rosini comme l'une des meilleures, celle de l'officier suisse 
Mottino, au siège de Novarre en 1 51 3 5 , enfin celle du cardinal 
de Sion pour exciter les Suisses contre la France en 4 54 5 «. 
Elles ont le même objet toutes trois ; mais les orateurs ont un 
caractère assez différent pour exiger de l'écrivain de la variété et 
modifier le ton qui convient à chaque situation. 

L'exorde du discours de Gaston de Foix est un peu long, et 
par cela même convient mal au personnage , il suffit d'ouvrir les 

1 Not. ad I um lib. Polit, cap. 3. — 2 p a r ce terme Montaigne n'entend pas 
seulement les harangues , mais aussi les discussions et les réflexions. A mon gré 
c'est surtout aux harangues qne le reproche s'applique. — 3 Secol. dell. litter. 
liai. T. I, p. 359. — * X, 3. — & X, 5. — 6 XII, 5. 



— 295 — 

mémoires du temps, ceux du Loyal Serviteur, de Fleuranges, pour 
voir que les vaillants capitaines français d'alors, quelque délica- 
tesse qu'ils eussent dans le cœur et dans l'esprit, disposaient 
moins savamment leurs périodes et trouvaient un langage plus 
énergique. Les raisons sont exactement présentées. Les résultats 
de U victoire seront immenses, Ravenne, les Romagnes, Rome, 
Naples fourniront aux troupes un ample butin , et d'ailleurs les 
soldats n'ont en face d'eux que des ennemis qu'ils ont déjà 
vaincus, et qui ne les ont surpassés que grâce à des avantages de 
terrain et de nombre. Enfin une invective contre le pape et l'un 
des généraux ennemis , Fabrizio Colonna , termine le discours. 
Il y a réellement de l'éloquence dans ce morceau, mais elle 
est ternie par un défaut capital ; à part les circonstances par- 
ticulières qui y sont rapportées , rien ne convient au person- 
nage et à ceux qu'il harangue. La péroraison ne s'adresse-t-elle 
pas aussi bien à toute autre armée et ne peut-elle se placer dans 
là bouche de tout autre chef ? « Mais pourquoi m'étendre davan- 
» tige ? pourquoi, avec des encouragements superflus pour des 
» soldats si valeureux, retarder la victoire de tout le temps que 
» j'emploie à vous parler ? Marchez en avant comme on vous 
-» le commandera, certains que ce jour donnera à mon roi l'em- 
» pire de l'Italie, avec ses richesses. Moi votre capitaine, je serai 
* toujours en tout lieu à vos côtés et j'exposerai comme de cou- 
» tume ma vie à tous les dangers, heureux plus qu'aucun capi- 
» taine, puisque par la victoire d'aujourd'hui j'ai l'occasion de 
» rendre mes soldats plus riches qu'armée ne Ta jamais été 
» depuis trois cents ans. * » 



7 Voici le discours que le Loyal Serviteur attribue au môme Gaston de Foix : 
« Or les cappitaines assemblez, commença sa parole le gentil duc de Nemours, 
et leur dit : « Messeigneurs , vous voyez le pays où nous sommes , et comment 
vivres nous défaillent ; et tant plus demourerions en ceste sorte et tant plus 
languirions. Geste grosse ville de Ravenne nous fait barbe d'un costé; les en- 
nemis sont à la portée d'ung canon de nous; les Véniciens et les Suisses, ainsi 
que m'escript le seigneur Jehan Jacques, font myne de descendre ou duché de 
Milan, où vous savez que nous n'avons laissé gens, sinon bien peu. Davantage, 
le roy mon oncle me presse tous les jours de donner la bataille ; et croy qu'il 
m'en presserait encores plus, s'il sçavait comment nous sommes abstraincts de 



— 296 — 

Le discours du Suisse Mottino, ceux du cardinal de Sion sont 
conçus dans le même esprit. Changez dans le premier le nom de 
Sforza, des Français, des Suisses, des Allemands, vous réservant 
de remplacer le souvenir de Novarre par d'autres suivant qu'il 
vous conviendra , et vous aurez des exhortations propres à toute 
histoire ; de'faut capital , non pas seulement au point de vue de la 
vérité, mais au point de vue même de l'art, et qui fait que ces 
harangues manquent de la principale des qualités, la propriété 
et la convenance. 

Àurait-il mieux réussi dans les pièces qui veulent du pathé- 
tique , dans le genre touchant ? Qu'on relise le discours des 
Vicentins au prince d'Anhalt pour obtenir le pardon de leur 
révolte 4 , ou celui d'un Milanais à Bourbon en 4527 *, on y 
trouvera les mêmes caractères, une élégance soutenue, une abon- 
dance de paroles rares , mais souvent excessive. Aucun trait 
saillant ne vient réveiller l'attention, ou si par hasard une énumé- 
ration, une antithèse, une figure un peu hardie, un argument 
plus puissant , colorent un instant le style de l'orateur, une épi- 
thète oiseuse, un tour traînant, l'allanguissent tout de suite. 
Qu'est-ce que l'interminable période qui ouvre le discours des 
Vicentins et se continue pendant quinze lignes environ ? Le sup- 
plice immédiat et violent que les Milanais réclament, au lieu des 
tortures sans fin qu'on leur inflige, a-t-il besoin d'être si com- 
plaisamment décrit ? 



vivres. Par quoy, ayant regard à toutes ces choses, me semble pour le prouffict 
de nostre maistre et pour le nostre, que plus ne devons relayer, mais avec Paide 
de Dieu qui y peult le tout, aillons trouver nos ennemys; si la fortune nous 
est bonne , l'en louerons et remercierons ; si elle nous est contraire, sa voulonté 
soit faicte. De ma part et à mou souhait , povez assez penser que j'en désire le 
gaing pour nous , mais j'aymerois mieulx y mourir qu'efle feust perdue ; et si 
tant Dieu me veult oublier que je la perde, les ennemis seront bien lasches de 
me laisser vif, car je ne leur en donnerai pas les occasions. Je vous ay icy tous 
assemblés , affin d'en prendre une occasion • . Le bon Chevalier sans paour et 
sansreprouche par le Loyal Serviteur, ch. LIV.H est possible que cette harangue 
soit inventée comme celle de l'Italien , et cela môme est probable. Mais quelle 
différence, et comme il est plus à penser qu'un chevalier français a dû s'ex- 
primer ainsi ! 

MX, 1.-2 XVII, 3. 



— 297 — 

Au X e livre -, deux Romains, Antimo Savelli et Pompeo Co- 
lonna, excitent leurs concitoyens à la révolte contre Clément VII. 
S'ils eussent ainsi parlé, on ne les eût guère écoutés jusqu'au 
bout, ou du moins l'auditoire capable de saisir toute la finesse 
et \$i liaison de leurs raisonnements n'eût pas été celui qui fait 
les émeutes. Ne comparent-ils pas la tyrannie pontificale à celle 
du soudan d'Egypte et des mamelucks pour donner encore F avan- 
tage à ces derniers. Étrange rapprochement qui ne touche per- 
sonne, et qui fait peut-être admirer l'érudition de l'orateur mais 
qui laisse des doutes sur la justesse de son esprit. 

Les discours politiques proprement dits sont au contraire 
réussis. Il n'y faut pas autant de mouvement, ou du moins ceux 
qui parlent étant de graves personnages, qu'on n'interrompra 
pas et qui exposent avec méthode leurs arguments, on s'y choque 
moins des défauts que je viens de signaler. L'exhortation du 
cardinal de St-Pierre aux Liens, depuis Jules II , pour engager 
Charles VIII à descendre en Italie a dans une mesure convenable 
l'impétuosité qui convient au caractère de l'orateur *. On conçoit 
qu'un homme d'alise, emporté et véhément, ait ainsi parlé. 
Malgré trop de longueurs, malgré trop d'allusions classiques à la 
gloire et à la honte, trop d'interrogations qui rappellent l'école, 
les raisons se présentent et se suivent avec assez de solidité, par- 
tant des préparatifs et des concessions qu'a faits le roi pour ten- 
ter l'entreprise, lui remémorant les succès déjà obtenus et lui 
montrant la victoire certaine. La plaidoirie des Pisans et des 
Florentins devant le roi de France est moins heureuse 8 . Les 
arguments politiques sont bien suivis et complètement pré- 
sentés. Mais il fallait ici , surtout dans la harangue des Pisans 
beaucoup de ce pathétique dont manque Guichardin dans ses 
narrations aussi bien que dans ses discours. L'auteur Vacher^ 
ché; mais je laisse à juger s'il l'a trouvé dans ce passage qui 
pourtant -en affecte la forme: « Ils priaient donc le roi avec 
» des larmes , qu'il devait regarder comme les pleurs déso- 
» lés de tout le peuple Pisan misérablement prosterné à ses 

* eu. i. — 21,3. — 3 h, |. 



— 298 — 

» pieds , de se souvenir de la pitié et de la justice qui lui avait 
» fait rendre aux Pisans leur liberté injustement ravie ; ils lui 
» demandaient que comme un prince constant et magnanime 
» il leur maintînt ce bienfait , choisissant d'être appelé le père et 
» le libérateur de cette cité, plutôt que , en les remettant $ous 
» une si cruelle servitude, de se faire Y instrument de Pava- 
» rice et de la cruauté des Florentins. » Ce flux de mots , cet 
amas d'adjectifs, cet enchevêtrement de propositions incidentes, 
n'attarde-t-il pas la pensée et n'étouffe-t-il pas Y émotion? 

J'ai analysé dans le II 9 chapitre un assez grand nombre de 
ces débats qu'il place dans les sénats , les conseils des princes ou 
les assemblées populaires, pour qu'on puisse se faire une idée de 
sa manière. Je me contenterai donc de signaler les harangues 
contradictoires qu'il fait prononcer aux Vénitiens , aux Floren- 
tins, aux Français et aux Espagnols. Dans la grande histoire elles 
sont plus soignées, le style est moins lâche , sans pourtant avoir 
un tissu bien serré ; en revanche les renseignements précieux 
qu'elles contiennent sur la politique sont souvent moins précis 
et moins abondants ; ils ont fait place à la rhétorique et au lieu 
commun , ces beautés vulgaires négligées dans les premières 
esquisses et prodiguées dans le tableau complet. Parmi les plus 
remarquables néanmoins il est juste de citer le véhément discours 
du doge Lorédan qui exhorte le sénat et la jeune noblesse véni- 
tienne à défendre Padoue 1 , l'habile discusssion du duc d'Albè 
sur la nécessité de ne pas rendre la liberté à François I er *, enfiû. 
les deux harangues de Paolantonio Soderini et de Guidantomo 
Vespucci sur le gouvernement de Florence 8 . Dans ces deux mor- 
ceaux qui sont comme un résumé des arguments allégués par te 
même Soderini et par Pierre Capponi dans le traité del Reggi- 
mento , les différentes vues qui partageaient alors les esprits à 
Florence, sont exposées avec une clarté et une netteté singulières, 
et je n'hésite pas à les placer parmi les meilleurs. On sent que 
l'auteur possède pleinement son sujet, qu'il a vu ces luttes ora-^ 
toires , et que le ton lui en est familier. 

i VIII , 4. — 2 XVI, 3 — »II, 1. 



— 299 — 

Mais pour résumer l'impression générale que font éprouver 
les harangues de Guichardin, on trouve plus à reprendre qu'à 
louer. Avec son système , il peut y avoir de la vérité historique 
dans une certaine mesure; si l'historien sait se mettre à la place 
de son personnage, écrire ce qu'il a pu penser, et parler d'après 
sa nationalité, sa condition, son âge. Ce n'est guère ce qu'a 
fait Guichardin. Il ne sait pas, comme Thucydide, dans chacune 
de ses harangues, traiter profondément un des grands points de 
droit public qui occupent son temps. Les principes ne sont pas 
assez fixes ou assez distincts dans £on esprit , pour qu'il puisse 
entreprendre une pareille œuvre, pour qu'il y songe même. Il n'a 
pas, comme Titè-Iive, rencontré cette vérité du sentiment qui 
fend si attachante la lecture des anciens. Cette impassibilité qui 
l'accompagne au milieu des événements de sa carrière politique, 
cette impassibilité pour tout ce qui ne touche pas sa famille et 
sop parti, l'empêche d'entrer dans les passions diverses de ses 
personnages. De là un défaut frappant de propriété dans ce 
qui tient à l'art oratoire. Une fois hors de la discussion des faits 
mêmes , discussion dans laquelle il déploie un mérite éminent 
mais non pas d'orateur , il tombe dans des banalités brillantes, 
mais vides et communes. La forme du discours direct désoriente 
alors et déconcerte. L'attribution du morceau fait attendre quel- 
que chose qu'on est surpris de ne pas trouver ; ce désappointe- 
ment s'oppose à ce qu'on sente la subtilité de l'analyse. Leoni, 
son contradicteur, avait raison de dire qu'une digression person- 
nelle eût mieux valu. Si nous étudions ensuite la manière dont les 
arguments sont présentés, nous n y trouverons ni l'enchaînement 
rigoureux des Romains, comme Salluste et Tite-Live , ni le nerf 
de Thucydide. Il n'y a là rien qui pique , comme dit Montaigne 
quelque part. Il tombe dans le pédantisme et la recherche qui 
affaiblissaient de son temps l'éloquence. Les Florentins laissés à 
eux-mêmes parlent mieux , plus nettement, avec plus de préci- 
sion et de charme. Guichardin est verbeux et diffus. C'est un 
politique qui veut être orateur , mais qui perd son mérite sans 
actjuérir celui qu'il poursuit. Ses harangues sont donc en général 
un défaut réel dans son livre; il n'a pas su répudier un usage 



— 300 — 

malheureux; il n'a pas su non plus en tirer tout le parti qu'il 
était nécessaire. 



^9. LES TABLEAUX POLITIQUES; LES RÉCITS DE NÉGOCIATIONS, 
LES TRAITÉS ; L'ART DE LA GUERRE. 

J usqu' ici , sous le rapport litte'raire, j ' ai plus blâmé qu' approuvé 
l'histoire d'Italie. De grands défauts se sont laissé voir dans 
le talent de Guichardin. Mais nous voici arrivés à une partie de 
son livre tout à fait remarquable et qui présente des qualités en- 
tièrement originales. Les dispositions qui ont nui au reste ont 
ici produit un heureux effet. Cette clarté froide, cette netteté et 
cette précision de détail excessives, qui ôtent à l'ensemble de la 
force et de la grandeur, aux récits, aux portraits, aux discours, le 
pathétique et le pittoresque, contribuent à donner la perfection 
à ces morceaux qui exigent presque uniquement et par-dessus tout 
une intelligence éclairée et pénétrante. 

Les passages dignes de servir de modèle sont en assez grand 
nombre. Il existe peu de tableaux politiques aussi exacts , aussi 
méthodiques et aussi intéressants que celui de la situation de l'I- 
talie en 1490 *. Ce frontispice en quelque sorte de l'histoire est 
plein d'ampleur et de majesté. Je passe le débnt lui-même dont 
j'ai dû critiquer l'esprit et les tendances. Mais une fois entré dans 
l'exposition des faits, l'auteur les énumère sans confusion et en y 
portant la lumière. La richesse de l'Italie, sa prospérité, les diffé- 
rentes puissances qui s'y maintenaient côte à cote par un habile 
système d'équilibre, Laurent le Magnifique, le modérateur de la 
confédération, aux deux extrémités, le tuteur du jeune duc de Mi- 
lan, et le roi de Naples, jaloux l'un de l'autre, mais encore en 
paix, le pape et les Vénitiens contenus malgré la turbulence de 
de l'un et l'ambition des autres, .tout se place à son rang sous les 
yeux du lecteur. Pourtant l'auteur sait nous indiquer les semences 

1 I, t. 



— 301 — 

«le troubles que renferme ce calme apparent ; il ne dissimule pas 
ce que cet état a de factice et bientôt la mort de Laurent, l'élection 
d'Alexandre VI, l'imprudent désir de supplanter son neveu, al- 
lumé chez Ludovic Sforza > viendront jeter le.; désordre au milieu 
des Italiens effrayés. 

Le passage de Charles VIII est le moment de la plus grande ter- 
reur * . Quoique un peu trop mêlé de prodiges et de souvenirs classi- 
ques des ravages des anciens Gaulois, ce morceau est un des plus 
soignés de Guichardin. Je citerai de même la description des effets 
de la descente des Français comparée à celle des Carthaginois 
avec Arinibal. « Son invasion fut le principe non seulement du 
» renversement des états, de la subversion des royaumes , de la 
» dissolution des pays, de la ruine des cités, de cruels mas- 
» sacres, mais encorede nouveaux usages, de nouvelles coutumes, 
» d'une nouvelle et sanguinaire façon de guerroyer ; de maladies 
» inconnues jusque là; et les sources du repos et de la concorde 
» italienne s'altérèrent, de telle sorte que jamais depuis elles 
» ne se sont rouvertes , et les nations étrangères , les armées 
» barbares ont pu la fouler aux pieds misérablement et la dé- 
» vaster. 8 » Il y a, là de l'éloquence véritable, un sentiment vif 
et réel de la situation que ne dépare point la longueur du déve- 
loppement. Le style a moins besoin d'images et de mouvement ; 
pourtant il en a ce qui lui convient , et, sous sa gravité un peu 
ornée, il a une teinte triste et solennelle qui produit l'impression 
la plus complète et la plus juste. Veut-on la peinture du malaise 
d'une cité qu'une révolution a bouleversée? Que l'on considère 
l'aspect de Florence en H97 3 . L'autorité populaire y règne, 
mais on n'a pas su y ménager les tempéraments que nécessite la 
présence d'une classe puissante de nobles et de riches. L'influence 
de Savonarole, son ascendant religieux, excellent pour dé- 
truire la tyrannie, ne savent rien fonder parce qu'ils donnent lieu 
à l'esprit de secte et de coterie, qu'ils accordent trop à l'entraîne- 
ment de la parole , et qu'ils manquent de principes politiques 
justifiés par l'expérience. La guerre étrangère, la disette joignent 

l I, 3. — 2/d. td._ 3 m, 6. 

20 



— 302 — 

leurs calamités à ces maux. La trahison, le soupçon se glissent , 
dans les ressorts du gouvernement ; la défiance est partout et 
l'ennemi est aux portes. 

En 1 508, Guichardin nous trace encore d'admirables tableaux 
de la situation des Italiens 1 . « Il faut des remèdes énergiques, » 
dit-il, en employant une comparaison que nous avons vue dans 
ses discours, mais à laquelle il donne ici plus de souplesse et de 
netteté. Pourtant les peuples avaient moins souffert que les 
princes: mais les princes ( et ce nom désigne aussi bien les chefe 
de république que les souverains pourvus de titres héréditaires ou 
électifs à vie) , par leur ambition et leur cupidité réduisirent au 
désespoir, ou indisposèrent parleur hauteur les étrangers qui 
s'étaient introduits dans le pays et dont il fallait maintenant tenir 
compte en toute combinaison ; ils appelèrent ainsi de nouveau la 
misère sur leur patrie, et cette fois une misère plus terrible. 

Les considérations du pape Jules II sur la situation de l'Europe 
sontun morceau de politique précis et achevé dans la forme. On 
y voit les difficultés , les embarras, les ressources de la situation. 
Toutes les ligues, toutes les alliances, toutes les intrigues, aux- 
quelles elles donnent lieu , sont développées avec une clarté et 
une subtilité tout-à-fait extraordinaires. Cette période en est 
remplie , et la tache de l'historien consistait surtout à les 
débrouiller , mais nul ne l'a fait avec plus d'étendue et plus de 
succès que Guichardin. Où les autres ne disent qu'un mot, il est 
complètement renseigné , il a des informations qui nous mettent 
au courant des projets, des tentatives d'accord , des ruptures, 
des embarras , des négociations , des conventions. Veut-on se 
rendre compte de la manière dont les princes italiens se coali- 
sent contre Charles VIII? Rien ne manque au second livre* pour 
s'en instruire. La ligue de Cambrai 3 , celle que forme Jules II 
contre la France 4 , les divers accords que l'irrésolu Clément VII 
concljut à diverses reprises avec le roi de France ou l'empereur 8 , 
tout s'y trouve. Les traités sont énoncés avec leurs conditions , 



* VIII 
livres, 



, 1. — 2 Ch. 2. — 3 vill, 1. — 4 ix, 2. — 5 Voy. les cinq derniers 



— 303 — 

jugés dans leurs résultats, que le politique historien nous indique 
et nous laisse prévoir. Il descend dans le détail de leurs clauses, 
révèle même le secret de la négociation , montre ce qu'on de- 
mandait, ce qu'on offrait , la balance qui s'est établie entre les 
propositions, ce qu'on a enfin obtenu. Et ce n'est pas seulement 
lorsqu'il s'agit de réconcilier ou d'unir de grandes puissances 
qu'il est au fait des moindres événements ; rien ne lui échappe 
même des intrigues les plus ténébreuses. J'ai dit plus haut qu'on 
ne trouvait pas dans son récit de la conjuration des condottieri 
contre César Borgia et de la vengeance qu'il tira d'eux tout ce 
que l'action doit avoir de dramatique et d'animé. Il est vrai ; 
mais les menées secrètes des deux partis , leurs ruses , leurs ma- 
chinations sont éclairées de la plus complète lumière 1 . Sans 
rendre ce récit particulier disproportionné par rapport à l'en- 
semble, il était difficile d'être à la fois exact et lucide ; Guichardin 
a résolu le problème. Tout l'artifice se montre à nos yeux sans 
accaparer notre attention et la détourner de l'histoire. Le grand 
complot de Morone en 4525 et la trahison de Pescaire* , les in- 
trigues des conseillers du pape pour l'entraîner , soit du côté du 
roi de France, soit du coté de l'empereur sont aussi traités d'une 
façon supérieure 8 . Il faudrait tout citer pour être équitable à 
l'égard de Guichardin. Les dissertations , les considérations poli- 
tiques portent chez lui l'empreinte de l'ouvrier. Il parle de ce 
qu'il sait en homme qui a pratiqué les affaires, qui aime son mé- 
tier et qui se passionne même au seul souvenir de tout ce qui le 
concerne. C'est à cela que s'est passée son existence, c'est là 
où il vît encore par la mémoire. Aussi son style y est excellent, 
point d'emportement, il n'en faut pas; point d'ardeur, elle nui- 
rait ; mais point de bassesse ; une égalité noble et mesurée , une 
parole d'homme d'état qui sait le fort et le faible des choses , qui, 
sans les déguiser, leur donne la meilleure apparence, ne les orne 
que pour couvrir juste leur nudité , et leur donner l'ampleur qui 
les empêche de paraître arides et décharnées. Je ne juge point 
ici 6a politique, c'est chose déjà faite , mais la forme sous laquelle 

i y,4. -*XVH,3, *. - 3 XVI, 5. 



— 304 — 

il la présente , et ce serait trop d'injustice que de ne pas la louer 
autant qu'elle en est digne. 

La guerre touche de près à la politique, surtout dans ce qui 
concerne la suite des opérations militaires et l'organisation admi- 
nistrative, l'appréciation de la qualité des troupes. Toute cette 
matière est traitée avec le plus grand soin par Guichardin , et il 
y fait preuve des connaissances les plus variées et les plus appro- 
fondies. Les mouvements des armées sont décrits avec une grande 
exactitude ; il les suit dans leurs campements , dans leurs mar- 
ches , dans leurs progrès ou dans leurs retraites. Les diverses 
tactiques sont observées avec justesse ; l'impétuosité de la cava- 
lerie française et la supériorité de leur artiHerie sont notoires , 
tandis que leur infanterie est mal instruite et peu estimée. Le 
courage terrible mais indiscipliné des Suisses et des bandes alle- 
mandes, la ténacité des Espagnols, leur agilité, leur sobriété , 
leur art d'entremêler la mousqueterie aux soldats armés de piques 
et d'espadons deviennent le sujet de remarques et de développe- 
ments nombreux. Guichardin déplore mais signale la corruption 
de la milice italienne , sa lâcheté, son peu de valeur en face des 
étrangers. Il en excepte les Bandes Noires pleines de vivacité 
dans les escarmouches et d'ardeur dans les assauts. Il juge encore 
en connaisseur le talent des généraux. Chez lui les mérites divers 
de Prosper Colonna , l'habile tacticien, de l'expérimenté Tri- 
vulce, du hardi Bourbon ressortent avec tout leur éclat. Au con- 
traire, l'incapacité et l'indulgence funeste de Chaumont, la len- 
teur et la prudence excessive du duc d'Urbin , la négligence de 
Lautrec apparaissent avec les malheurs qu'elles ont amenés. 

Qu'on relise 2 l'énumération qu'il donne des forces de Charles 
VIII, et ses explications sur la composition des compagnies, sur 
les raisons qui excitent le courage des officiers et des soldats , 
sur la régularité de la paie , l'avantage qu'ils ont d'être tous na- 
tionaux, et l'avancement offert même aux simples soldats qui 
se distinguent, on "admirera son esprit d'observation. Il sait 
comment les Suisses marchent par files, ce qui les rend si re- 



1,3. 



— 305 — 

doutables aux lignes mal serrées et aux bataillons inégaux et 
flottants. Il nous dit ce qu'étaient ces anspessades dont il est 
souvent question dans les armées de cette époque ; il connaît les 
habitudes des différentes nations ; quelles souffrances particu- 
lières fait endurer aux Allemands et aux Suisses la privation de 
la viande et du vin , aux Italiens celle de la farine et du pain. Il 
est au courant des progrès de l'artillerie , de l'art des mines. Il 
noteles inventions nouvelles, les stratagèmes ingénieux qu'ima- 
ginent les divers capitaines ; il rapporte même les incidents 
curieux qui se produisent dans les batailles et dans les sièges. 

Tout cela se développe avec clarté et propriété; s'il s'agit de 
pareils sujets , il est dans la mesure la plus convenable , sans 
descendre jusqu'à l'excès du technique, sans se contenter d'une 
explication trop sommaire et qui ne dit rien à l'esprit, Thu- 
cydide , Polybe , César ne sont pas plus complets , et plus ins- 
tructifs dans les règles de l'art qu'ils ont pratiqué. 

De son temps , l'introduction des discussions politiques et mi- 
litaires dans l'histoire était une nouveauté. Les chroniqueurs 
qui le précèdent ne savent pas embrasser toutes choses d'une 
vue aussi générale; ils s'arrêtent à ce qu'ils Ont sous les yeux, 
le décrivent souvent avec fidélité, mais sans entrer aussi profon- 
dément dans l'intelligence des causes et des résultats. Ils ne sa- 
vent pas non plus fondre dans un grand récit les particularités , 
ni rattacher à l'ensemble les tableaux politiques qu'amène le 
cours de la narration. Ses contemporains lui sont aussi tous in- 
férieurs sous ce rapport. Je n'en excepte pas même Machiavel, en 
ne parlant ici que des ouvrages purement historiques du Secré- 
taire Florentin, son Histoire de Florence et ses Fragments. Les 
considérations ne se relient pas aussi bien en général au corps 
du récit que celles de Guichardin ; ce sont plutôt des disserta- 
tions sur des questions abstraites et tout à fait en dehors de l'ac- 
tion qui servent de préambule aux différents livres , ou qui , de 
distance en distance , se distinguent sur le tissu de la composi- 
tion d'une façon trop spéciale pour y entrer. Guichardin a mieux 
connu le moyen d'unir les faits aux vues qu'ils font naître. 11 est 
plus vraiment historien , si l'on peut dire , et comme les affaires 



— 306 — 

n'avaient pas de secrets pour lui, il a été un admirable historien 
politique. 

§ 10. LA LANGUE ET LE DÉTAIL DU STYLE. 



La matière des sections qui précèdent m'a déjà mis dans la 
nécessité d'étudier le style de Guichardin sous le rapport de là 
composition totale et dans les diverses parties de l'œuvre histo- 
rique. Mais il reste encore à considérer la langue , la structure 
ordinaire de la phrase, le choix de l'expression, en généralisant 
les observations que j'ai déjà eu l'occasion de faire. 

Les panégyristes et les critiques se sont exercés sur ce sujet 
comme sur les autres , en France et en Italie. Je rapporterai le 
plus grand nombre qu'il me sera possible des appréciations dont 
il a été l'objet ; je proposerai quelques opinions personnelles , 
sans prétendre trancher définitivement la question ; la langue 
de Guichardin n'est pas la mienne, et ce serait pour moi une 
grande présomption de porter ici sur lui un arrêt absolu. 

Varchi lui reproche de ne pas bien savoir les règles du lan- 
gage*. La beauté et la propriété des mots lui manquent, dît 
l'Ammirato *. Muzio s et Garzoni 4 , prétendent qu'il emploie 
des termes de barreau, que l'on reconnaît chez lui le docteur en 
droit qui mêle à son discours les souvenirs de ses études, qu'il 
abuse du latinisme , et Gioberti de nos jours est un peu de cet 
avis \ Un grand nombre de ses expressions ne sont pas restées 
dans le vocabulaire de la Crusca , reprend Muzio ; il n'a pas su 
employer les grâces de la langue Florentine. Rosini le trouve 
inférieur à Machiavel pour l'élocution • . Sa phrase, ajoute-t-on, 
se déploie à perte d'haleine , elle est trop longue , lourde et em- 

* Star. Florent. X. — 2 Préface de la première partie des Famiglie Floren- 
tine. — 3 Battaglia per difesa dell* italiana lingua. — * Considerazioni sopra 
etc. en tête de l'édition de Manni, 1738. 

5 Je renvoie aux Estratti di Gioberti, excellent recpeil de M. Ugolini, p. 349. 

• Saggio sopra etc. en tête de l'éd. de Botta. Paris, 1837, p. M. 



— 307 — 

barrassée, les périodes en sont enchevêtrées et confuses *. Voici 
maintenant des justifications du coupable. Porcacchi * loue son 
élégance , sa mesure : il s'est quelquefois servi du latin , dit-il , 
parce que l'italien ne lui offrait pas un terme assez fort ni assez 
significatif ; mais il a usé de la licence que se sont donnée Bembo 
et tant d'autres. Porcacchi cite un exemple , c est le mot cons- 
ternations , qui lui a permis d'exprimer comme il convenait l'effet 
que produit la peur quand elle aliène l'âme en certaine façon. 
Porcacchi, contrairement à l'assertion d'autres grammairiens , 
trouve en lui une sorte de Florentinité qu'il compare à la Pata- 
vinité de Tite-Live. Tel est l'emploi du mot tnciprignito qui si- 
gnifie irrité par des offenses , telle est la suppression de la con- 
jonction che dans certaius cas. Diomède Borghèse 3 prend aussi 
sa défense , il énumère plusieurs mots que les critiques rejettent 
comme nouveaux, et les appuie d'exemples de Boccace. Cor- 
niani ê le disculpe ingénieusement des reproches qu'on lui a faits 
de négliger les formes de l'idiome florentin. Pour écrire une his- 
toire générale , mieux valait, comme lui , dit-il , employer une 
langue pure, mais générale, qu'affecter une recherche de dia- 
lecte trop particulière. Mais ce que tout le monde à peii-près 
reconnaît à son style, c'est l'élégance, la gravité de l'expression, 
l'ampleur du tour, l'abondance. Aucun Espagnol ne le surpasse 
pour la majesté , dit Gioberti 8 . M. Thiers 6 veut aussi trouver 
chez lui une vivacité intérieure qui a peine à se faire jour, mais 
que l'on ne peut s'empêcher de sentir ; il marche, dit-il, comme 
un homme vif qui a de mauvaises jambes. 

A peu de choses près , voilà le recueil des arrêts quelquefois 
contradictoires portés sur son style. Les pièces du procès sont 
d'ailleurs entre nos mains, et je crois pouvoir au moins indiquer 
ce que j'essaie d'en penser et résumer l'impression que m'a fait 
éprouver sa lecture. 



i Reproches adressé» par Gioguené et M. Thiers, Hist. dn Consul. eC de 
l'Emp.\o\. XII, préface. 

2 Giudizio sopra etc. se trouve en tête de l'édition de Botta. 

3 Lett. discorsive. Part. 1 , lett. 2, p. 19 et 30 de l'édit. de 1701. — 4 Secol. 
deU. litler. liai. Epoc. V, art. 9.-5 Estratti, p. 138. — « Loc. cit. 



— 308 — 

D'abord au milieu des corrections sans nombre qu'il a subies 
depuis l'édition donnée par son neveu jusqu'à celle de Rosini qui 
a modifié le texte en plus de six cents endroits 4 , il faut être bien 
circonspect dans ses observations de peur d'accabler Guichardin 
sous les erreurs et les fautes des bourreaux qui Vont mutilé. Je ne 
m'appesantis donc pas sur ce qui regarde la source plus ou moins 
florentine à laquelle il a puisé; je m'attache à des vues plus gé- 
nérales, tirées des caractères que présentent les diverses éditions 
de son ouvrage. Toutefois, si Ton lit en même temps et par com- 
paraison Machiavel, Varchi et surtout Segni, Pitti, Vettori et les 
autres Florentins raffinés, il est certain que la différence est frap- 
pante. Pour qui sait le latin Guichardin est incontestablement 
plus facile à entendre. La figure des mots, l'acception dans la- 
quelle ils sont pris se rapproche de ce que l'on connaît. Point de 
locutions spéciales, de ces proverbes, de ces allusions dont Ma- 
chiavel et Varchi lui-même fourmillent. Je suis de l'avis de Cor- 
niani pour la convenance qu'il trouve dans le choix de Guichardin ; 
mais n'y avait-il pas aussi habitude d'esprit? Vivant, comme il 
a vécu plus de vingt ans, et les années de rage mûr où l'intelli- 
gence dans toute sa force contracte son dernier pli , dans un 
monde varié, où la langue officielle était le latin , ou un italien 
modelé sur le latin , sa pensée n'y-t-elle pas pris un moule né- 
cessaire qu'il a transporté dans tout ce qu'il a produit? Je K> 
pense d'autant plus volontiers que la plupart de ses ouvrages ont 
le même caractère, et que ce caractère se montre surtout à partir 
de son ambassade d'Espagne. L'histoire de Florence est bien plus 
florentine dans ses tournures et dans ses termes. Cette explica- 
tion ne vaut-elle pas mieux pour se rendre compte de sa manière 
que l'accusation de pédantisme adressée au docteur en droit? J'ai 
remarqué que Gioberti était de ceux qui lui reprochaient l'excès 
de latinisme. Il y ajoute une considération intéressante surl'eïe- 
mentxommun de la langue italienne, selon ses propres termes , 
et le Toscan*. Le premier tient plus du latin , dit-il , il en a la 



* Anlologia di Firenze, T. lï, p. 08. 
2 EttraUi,^ 109. 



— 309 — 

la pompe et la gravité cligne. Le second tient du grec; il -en a 
la simplicité, l'abandon , la vivacité gracieuse. Guichardin n'est 
pas toscan dans son style. Pourtant il en garde quelque chose ; 
on ne peut pas tout perdre d'un dialecte avec lequel on a appris 
à parler. Sa langue a reçu son originalité de toutes ces circon- 
constances. Homme de talent , toscan d'origine, mais à l'abri 
longtemps de- l'influence qu'en pouvaient recevoir sa parole et 
son tour d'esprit, il a été retremper son idiome aux sources pre- 
mière de l'italien. J'ose dire que l'éclat de son mérite a pu ren- 
dre ainsi service à la littérature de son pays. Elle risquait de de- 
venir trop particulière en se renfermant dans la forme toscane. 
Cette forme était sans doute la plus élégante et la plus digne de 
conserver le premier rang. Mais quelques chefs-d'œuvre qu'elle 
eut produits, il ne fallait pas qu' elle appauvrit Y italien en Y empê- 
chant par l'attrait de ses éminentes qualités d'en acquérir de nou- 
velles dont il était susceptible. Un toscan, pénétré de la politesse 
de ses compatriotes, et soumis au double courant des influences 
contraires, pouvait mieux que personne fournir un modèle. C'est 
le grand mérite de Guichardin de l'avoir fait. Car dans l'ordre 
des dates son livre est le premier ouvrage historique publié sur 
un plan aussi vaste, et il est resté le type le plus achevé de ceux 
qu'a vus paraître l'Italie. Maintenanl quels défauts réels présente 
pour moi la langue de Guichardin ? 

Sa phrase n'est pas embarrassée, ni enchevêtrée ; elle est sur- 
tout longue. Il abuse des facilités que lui présente l'emploi des 
gérondifs, des participes, des conjonctions. Les divers membres 
se relient l'un à l'autre d'une façon claire ; mais il semble qu'on 
n'en doive jamais finir. Une période commencée est interminable et 
se relève à chaque ligne au moyen d' un perché, conciossiachè, ou 
de toute autre liaison. J'ai cité dans la section des harangues 
l'exorde extraordinaire par lequel débute le discours des Vicen- 
tins au prince d'Anhalt. Il y a plus d'un morceau pareil dans 
l'histoire d'Italie. Est-ce l'ampleur oratoire de Tite-Live ou de 
Cicéron? On l'a dit, mais je ne le trouve pas. Dans Tite-Live et 
dans Cicéron, qu'il a peut-être essayé d'imiter, malgré la longueur 
du développement contenu entre deux points , il y a des pauses, 



— 310 — ' 

des intervalles ; tout en se rattachant les uns -aux autres les 
membres du discours ont leur vie propre , leur éclat spécial. Us 
sont une partie du tout, et pourtant ils existent à part. Dans Gui- 
chardin au contraire, l'ensemble ne forme qu'un bloc égal, mé- 
diocrement ferme quoique uni, mais d'aspect monotone. La fati- 
gue arrive vite en le lisant. Ajoutez à cela qu'il ne sait pas placer 
le mot qui fait saillie, l'expression sur laquelle l'esprit s'arrête. Il 
a ce que Gioberti appelle Yampiezza , le tour arrondi ; il a cette 
qualité que les Romains nommaient ténor , la suite ; il ne manque 
pas de nombre. Mais on ne peut s'empêcher après deux ou trois 
pages de lecture de regretter quelque chose, de se sentir mal sa- 
tisfait, et de réclamer un peu plus de variété. 

Les cinq premiers livres passent pour parfaits, on a prétend» 
qu'un habile homme , peut-être Nardi , les avait corrigés. Pour- 
quoi est-ce Nardi?La chose me semble impossible en considé- 
rant que le sévère républicain n'eut guère de rapports avec son 
ancien ami depuis 4529. La différence que l'on a remarquée 
n'est pas absolument sensible pour un étranger. Les quatre der- 
niers livres sont incontestablement inférieurs, mais les cinq pre-* 
miers ne m'offrent pas des mérites bien particuliers, et je leur 
ferai les mêmes reproches qu'aux autres, ceux que je viens 
d'adresser à l'ouvrage entier. 

Ce qu'on ne peut se refuser à constater, c'est la supériorité 
du style sur celui de ses autres ouvrages. Il y a plus d'étude T de 
soin et de maturité. Toutes les qualités ont persisté ; quelques 
uns des défauts ont diminué. Plus d'une sentence, plus d'un dé- 
veloppement contenu , soit dans les discours , soit dans les mé- 
moires, a été repris , mais poli et achevé dans sa forme, autant 
qu'en était capable l'esprit de Guichardin. L'histoire (F Italie 
reste donc sous ce rapport son œuvre capitale, et celle qui donne 
le mieux une idée de son talent d'écrivain* 



— 3H — 



§44. GU1CHARDIN COMPARÉ AUX HISTORIENS ANCIENS 
ET A SES CONTEMPORAINS. 



Guichardin a imité les anciens. 11 est au VI e siècle l'un des 
premiers de ceux qui, répudiant les vieilles, et naïves traditions 
de la chronique, cherchèrent des modèles dans les chefs-d'œuvre 
historiques de la Grèce et de Rome et s'efforcèrent de s'en rap- 
procher. Il «st permis de dire que la supériorité écrasante des 
anciens Ta accablé ; il a un peu plié sous le faix, c'est-à-dire que 
plus d'une fois il n'a pas su choisir dans leurs procédés ce qu'il 
était bonde conserver et ce qu'il fallait rejeter; il n'a pas su 
s'approprier toutes leurs qualités et au contraire s'est chargé de 
quelques-uns de leurs défauts. Mais, l'Italie se trouvant la pre- 
mière en ligne dans le développement des littératures modernes, 
elle ouvrait la marche, et si quelquefois l'antiquité a envahi ses 
productions , surtout celles de la prose, elle a frayé la route aux 
autres nations, en leur montrant comment on pouvait unir aux 
beautés des œuvres anciennes, celles que fournissait le génie de 
chaque peuple. Guichardin est l'un des initiateurs qu'elle a vus 
naître. Ni l'érudition allemande, ni la tribune anglaise, ni l'élé- 
vation philosophique de l'école française n'avaient encore éclairé 
l'histoire. Il eut pourtant l'art d'y introduire un nouvel élément, 
la politique, d'une façon neuve et originale qui donne à ses écrits 
leur empreinte et leur cachet. Il a fait un ouvrage sérieux composé 
dans la langue vulgaire, à la fois arrêté dans ses formes, exécuté 
d'après des principes généraux et des règles certaines , sans co- 
pier seulement ceux dont il s'inspirait, un ouvrage qui est resté 
le plus parfait de ce genre dans sa langue et que l'on compare 
aux plus grands. Il faut voir jusqu'à quel point il s'en rapproche 
et s'en éloigne, et comment il surpasse les émules et les rivaux 
que son temps a placés à coté de lui. 

J'ai déjà eu lieu plus d'une fois dans le cours de ce travail d'ap- 
précier ses mérites par rapport à ceux des anciens. Je me conten- 



— 312 — 

lerai donc d'une revue rapide, pour indiquer ce que possèdent de 
plus que lui les grands historiens. 

Guichardin n'a aucun rapport a>ec Hérodote ; mais on Ta rap- 
proché de Thucydide dont il n'offre ni la hauteur de pensée ; ni 
l'accent profond, ni la concision sublime. Il ressemblerait plus à 
Xcnophon, ce mercenaire grec, partisan aussi de l'aristocratie 
dans sa patrie. Je n'hésite pas à dire que s'il n'a ni les grâces de 
langage , ni le sentiment moral et religieux de l'athénien , il l'em- 
porte sur lui pour l'ampleur de la composition et l'étendue du 
regard. Polybe est plus profond ; il s'attache à une idée plus sim- 
ple, mieux définie , il est plus grave , il est surtout plus philoso- 
phique et y gagne un incontestable avantage. * 

Qui songerait parmi les Latins à choisir Salluste et César pour 
les opposer à Guichardin? On l'a souvent comparé à Tite-Live, 
mais il est aussi loin de la véhémence oratoire , et du sentiment 
dramatique de l'illustre Padouanquede la moralité austère de 
Tacite. Il le cède à tous deux comme il le cède à Thucydide et à 
Polybe. Les Grçcs et les Latins sont les maîtres des Italiens 
du XVI e siècle et la sentence de Juste Lipse sur Guichardin est 
juste: « à côté des anciens et de leur perfection, il n'est que mé- 
diocre. » 

Mais il ajoute : « entre les modernes, il est le premier, » entre 
les modernes du XVI e siècle, cela va sans dire. J'ai en effet déjà 
trouvé en lui des mérites supérieurs à tous les autres dans son 
histoire de Florence. Ils étaient incomplets. Dans l'histoire d'I- 
talie, il les a achevés. Machiavel , plus moral en un certain sens , 
car il a plus de passion, plus de verve pittoresque et dramatique, 
reste dans l'histoire de Florence au-dessous de lui ; c'est qu'il a 
moins de gravité. Il semble toujours se jouer de sa matière. Il 
disserte trop , introduit trop souvent des discussions étrangères 
au sujet, développe des théories dont les faits ne sont que la con- 
firmation; volontiers je l'accuserais d'être trop artiste, et de 
moins songer à instruire le lecteur qu'à l'amuser et à lui plaire. 

Les autres Florentins ne valent pas Guichardin , malgré leurs 
qualités. Nardi est trop austère et quelquefois manque de sou- 
plesse; l'ampleur élégante et mesurée de Varchi, la finesse r et 



— 313 — 

la pureté de Vettori , la franchise et la modération de Segni , la 
liberté et la rapidité de Nerli, le style savant de Pitti ne les empê- 
chent pas de rester derrière Guichardin. Son sujet est plus grand 
et il Ta embrassé d'une conception plus forte. Àdriani a de la 
candeur et de la franchise, mais peu d'éclat, et l'on sent trop 
qu'il est un historiographe plus qu'un historien. J'en dis autant 
pour l'Ammirato, malgré l'ordre et la proportion qu'il a su met- 
tre dans son immense compilation. 

Sil'on prend les Vénitiens , Bembo paraîtra souvent bien vide, 
son imitation des anciens fastidieuse , sa partialité notoire , sa 
connaissance des faits incomplète. Paruta est un profond poli- 
tique, mais il manque d'étendue; sa gravité tombe dans la 
sécheresse et il est encore moins varié que Guichardin. 

Je veux opposer Guichardin à lui-même ; sans aucun doute 
l'histoire d'Italie surpasse celle de Florence. L'ordonnance est 
devenue plus exacte , la mesure mieux gardée ; si quelquefois 
le trait s'est émoussé, et si la verve de l'écrivain s'est affaiblie 
la précision est devenue plus grande dans le détail , et quoique 
la perfection ne soit pas atteinte, l'écrivain est plus près d'y- 
toucher. 

Il y a deux historiens du même temps qui , l'un en latin, 
l'autre en français ont obtenu de se placer au premier rang, Paul 
Jove et Commynes. Guichardin leur est-il supérieur? Paul 
Jove a de bien grands défauts. Souvent mal informé , crédule , 
inexact, justement suspect d'altérer la vérité, il s'est montré 
trop soigneux du style et semble avoir perdu de vue les devoirs 
de sa profession , pour tomber dans des préoccupations de rhé- 
teur. J'ai dit que Guichardin avait quelquefois plié sous le far- 
deau de l'antiquité qui lui servait de modèle. Paul Jove a com- 
plètement succombé. Ce n'est pas un historien moderne, c'est 
un ancien avec tous les procédés antiques acceptés sans choix et 
sans discernement. Avec lui l'histoire n'était capable de faire 
aucun pas en avant ; elle ne pouvait que s'affaiblir et se perdre, 
en n'étant pas destinée au vrai public, mais à un cercle restreint 
de savants et de beaux esprits. A Commynes on ferait plutôt des 
critiques contraires ; il est fin, avisé, malicieux, mais incomplet 



— 344 — 

en certaines parties comme sa langue. La langue est un indice 
assez sûr de l'esprit des hommes. Qu'ils le doivent à leur temps 
ou à eux-mêmes, ils parlent comme ils pensent, et Ton sent 
bien que Commynes , habile politique , formé dans la pratique 
des affaires , n'a pas été suffisamment poli par les lettres. Il avait 
naturellement peu d'élévation dans le caractère , les lettres n'y 
ont pas suppléé. Ce qu'il a de plus que Guichardin c'est parfois 
le sentiment naïf et gracieux particulier aux Français du moyen- 
âge et de la renaissance , et qui donne un si grand charme aux 
mémoires de Bayard. à ceux de Fleuranges et de quelques autres. 
Mais Guichardin n'en reste pas moins l'homme qui a le mieux 
alors su mêler la tradition antique à l'esprit nouveau. L'exemple, 
l'éducation , l'action , ont contribué à le former , et s'il n'a pas 
donné tout ce qu'on pouvait espérer du concours de ces élé- 
ments, on ne peut contester qu'il ait produit l'ouvrage histori- 
que le plus digne de servir alors de modèle et de devenir le 
type classique de son école et de son temps. 



§ 1 i. JUGEMENTS DIVERS DONT IL A ÉTÉ L'OBJET 

•A son apparition , le mérite alors sans rival de l'histoire 
d'Italie en fit un événement littéraire. Les bibliographes et les 
critiques s'exercèrent à l'envi sur cette matière qui leur était 
offerte, les uns louant le livre, les autres le déchirant sans mesure. 
J'ai cité les noms et les appréciations presque uniquement litté- 
raires de Porcacchi, de Garzoni , de Fontanini, d'Apôstolo Zeno, 
des Ammirato, de Ghilini, de Rossi (Erythraeus), deBocchi, de 
Macci. L'esprit de la politique s'en mêla. Les fragments d'abord 
retranchés coururent le monde imprimés séparément. Les écri- 
vains de la cour de Rome attaquèrent Guichardin au nom de la 
religion , et le livre fut mis à l'index. Les champions de la 
France, de Venise, de Bologne , de la république florentine, 
l'accusèrent de fausseté et de mensonge. Toutefois Guichardin 
poursuivait son succès posthume. Les éditions se multiplièrent 



— 345 — 

ainsi que les traductions en latin , en français , en espagnol , en 
anglais même. Quelques jugements prononcés par des esprits 
d'élite se firent jour au milieu des cris confus poussés par les 
fauteurs et les adversaires. J'ai noté celui du Hollandais Juste 
Lipse. Montaigne dit aussi son mot avec la finesse et la péné- 
tration qui le caractérisent, Au siècle suivant la réputation du 
livre était faite, il était devenu classique; et les débats s'apai- 
sèrent. Je ne vois alors rien de bien remarquable à signaler que 
l'article de Bayle , plein de faits , intéressant , écrit avec la 
science et le ton ironique du sceptique réfugié. Aucun recueil 
biographique ne l'a surpassé, et c'est encore aujourd'hui le guide 
le plus sûr et le meilleur à consulter sur le Florentin pour pren- 
dre de lui une idée rapide et exacte. Les grands historiens de la 
littérature italienne , Tiraboschi , Corniani , Ginguené consa- 
crèrent l'arrêt porté sur Guichardin par l'opinion publique, tout 
en laissant quelques traits indécis , forcés qu'ils y étaient par 
l'étendue de leur sujet. De notre temps les publications des œu- 
vres inédites de Guichardin , les recherches historiques auxquel- 
les on s* est livré en Italie ont remis en discussion son mérite 
d'historien et surtout son caractère. Il a eu de nouveau des dé- 
fenseurs et des accusateurs. Je nomme parmi les principaux 
Rosini , il y a quarante ans, Botta , il y a vingt ans , et aujour- 
d'hui même M. Canestrini. 

Rosini est un pur littérateur, nourri des idées morales qu'éveille 
la lecture desgrandes œuvres classiques, et passionné pour l'auteur 
dont il fait une recension nouvelle , et qui a occupé une grande 
partie de sa vie. 11 cpndamne donc à la fois et justifie Guichar- 
din ; il regrette son attachement pour les Médicis , et la part 
qu'il prit à leur vengeance ; il loue son habileté, sa prudence, 
son talent d'historien ; il lui reproche de n'avoir pas cru à la 
vertu , mais l'excuse en considérant l'époque où s'est dévelop- 
pée sa carrière* En résumé, son essaij, morceau brillant et 
vivement écrit , laisse une impression plus intéressante que 
profonde. C'est un éloge habile, où tout est ménagé, la répu- 
tation de l'homme qui en est le sujet , et le soin des principes. 
Toutes les questions y sont proposées et décidées le plus souvent 



— 316 — 

avec justesse ; mais l'argumentation les effleure seulement , et 
ne pe'nètre pas assez dans le vif. 

Botta, pour tous les historiens italiens, et parmi eux il range 
les Latins, parce qu'ils sont nés, dit-il, du même sang, et qu'ils 
ont eu la même patrie, imagine trois classes , celle des écrivains 
nationaux , des écrivains moralistes , des écrivains naturels et 
positifs. On voit sans peine ce que signifient ces dénomina- 
tions. Tite-Live et Bembo sont dans la première série , Ta- 
cite dans la seconde, Machiavel, Guichardin et Paruta dans 
la troisième. Ceux-ci considèrent la nature humaine telle 
qu'elle est et non pas telle qu'elle devrait être. Selon Botta, 
ce sont les plus véridiques à cause de la terrible froideur de 
leur récit, de l'impartialité avec laquelle ils racontent un 
crime atroce ou un acte d'héroïsme. Ils ont peint admirable- 
ment leur temps , ajoute- t-il , et sont peut être ceux qui aident 
le mieux à connaître la nature humaine. J'ai entendu quelque- 
fois en Italie accuser Botta d'être trop sévère pour Machiavel 
et Guichardin. L'éloge est pourtant formel ici; et il est plus 
d'une assertion que nous n'accepterions pas de ce côté-ci des 
Alpes. Guichardin , pour ne parler que de lui , a-t-il peint son 
temps aussi fidèlement que la réalité l'exigeait ? Ce temps a-t-il 
été aussi froidement criminel et méchant qu'il l'a représenté? 
Je ne puis le croire. L'écrivain substitue toujours en partie son 
propre caractère à celui de l'époque qu'il décrit. Son ouvrage est 
un prisme qui décompose nécessairement les nuances; nous 
voyons comme l'auteur voit lui-même ; il nous prête ses yeux , 
et un excès de confiance pourrait être funeste au bon jugement. 
J'ai dit déjà ce que je trouvais à reprendre dans l'esprit de Gui- 
chardin et dans ses appréciations. J'ajouterai, malgré Botta, 
que sa disposition n'est pas la meilleure pour faire connaître la 
nature humaine. L'homme est faible, comme le dit judicieu- 
sement Guichardin ; mais il nest pas foncièrement pervers. 
Il y a toujours chez lui des échappées de grandeur dans ses 
bassesses, de dévouement dans ses calculs d'intérêt, de sensibi- 
lité dans ses endurcissements. Il faut nous montrer ces retours et 
c'est ce que Guichardin ne fait pas, du moins pas assez ; il faut 



— 317 — 

nous intéresser à ses malheurs malgré ses crimes. Or toul cela 
n'est possible qu'à condition d'une foi entière et solide dans 
l'existence des principes moraux. Les écrivains moralistes, 
comme les appelle ?otta , sont encore ceux qui nous instruisent 
le mieux; ils nous apprennent moins de politique, mais leur 
lecture est préférable à. toutes les autres pour le profit qu'on en 
tire. Quant à. Guichardin , son compatriote a eu raison de le 
dire, ce n'est pas un historien moraliste. 

La dernière opinion que je cite maintenant est presque exclu- 
sivement politique. C'est celle de M. Canestrini. Elle est con- 
tenue dans les trois remarquables préfaces placées en tête de 
chacun des volumes qu'il a publiés. Selon lui , Machiavel et 
Guichardin, tous deux les premiers des hommes d'état de leur 
temps , sont les continuateurs de la pensée italienne qui s'at- 
tache à l'indépendance et à l'union de la patrie 4 . Leurs prédé- 
cesseurs, entre les plus illustres desquels on peut ranger Dante et 
Pétrarque, avaient voulu assurerla liberté et l'unité, soit à laide 
du pape, soit au nom de l'empereur *. Ils se trompaient , et au 
XV e siècle déjà, au seizième siècle surtout, on suivit une voie 
nouvelle g . 11 était trop tard pour réussir alors *, avoue M. Ca- 
nestrini ; mais il n'est jamais trop tard pour recueillir les ensei- 
gnements de l'histoire 5 et le fruit des méditations des grands 
hommes. Machiavel inventa pour instrument de ses desseins la 
tyrannie , et l'extrême démocratie , destinées à tout niveler, à 
faire de l'Italie une masse compacte par son unité G . Guichardin, 
tenant mieux compte de la tradition et des habitudes des Ita- 
liens, souhaitait un gouvernement sage et modéré au dedans , et 
la fédération pour rejeter l'ennemi au dehors 7 . Comme M. Ca- 
nestrini est à la fois le découvreur et l'éditeur des œuvres de ses 
deux célèbres compatriotes , il a pour eux une égale tendresse 
et ne traite pas Machiavel aussi rudement qu'il le mérite. Toute- 
fois il me semble incliner vers son émule. Machiavel a plus songé 



i Vol. I , p. XII et suiv. - a Id. - » Vol. 111 , p. XIV, XV. 
4 Vol. III, p. XI. — s Vol. III, p. IX. -6 Vol. III, p. XX. 
* Vol. III, p. XXI et suiv. 

21 



— 348 — 

à r indépendance extérieure , el son génie passionné, en arrêtant 
uniquement ses regards vers son but , l'aveugle sur toute autre 
considération. Guichardin, plus calme et doué de plus de sang- 
froid , éprouve le besoin d'une forme stable de liberté honnête 4 . 
Selon M. Canestrini , il comprend quelles sont les garanties né- 
cessaires de la liberté et les indique f . J'admets bien qu'il y 
pense , mais je crois avoir démontré qu'il ne résout pas le pro- 
blème suffisamment. 

M. Canestrini loue ses deux illustres clients d'avoir été les chefs 
de l'école des politiques italiens , et d'avoir introduit la méthode 
expérimentale dans la politique 8 . Ils ont pratiqué Fart, dit-il, 
parce qu'ils ont approfondira science*. Ils ont voulu conci- 
lier cependant le juste et l'honnête avec les enseignements de 
l'expérience 5 . Je ne puis ici m' accorder avec le savant auteur 
des préfaces. Sans doute les politiques italiens ont rendu service 
à l'esprit humain , en rompant avec le moyen-âge et en soumet- 
tant l'objet de leurs pensées à une nouvelle méthode. Mais nul 
doute qu'ils n'aient poussé trop loin leur révolution. Quoi que 
prétende M. Canestrini, la pratique exclusive de l'art aux dépens 
de la science égare et fausse les intelligences. Elle trouble la vue 
des principes qu'il faut pourtant toujours garder sous les yeux. 
Quelques phrases de respect pour la religion et la morale, l'invo- 
cation clair-semée du juste et de l'honnête n'empêchent pas que 
le fond de la doctrine ne soit entaché d'erreur. Machiavel, mal- 
gré son génie, Guichardin, malgré son talent et l'honnêteté 
réelle que nous lui avons reconnue, ne sont pourtant pas des écri- 
vains dont il faille se pénétrer, et avec lesquels il ne soit toujours 
nécessaire de prendre de grandes précautions. Sauf ces réserves , 
le jugement de M. Canestrini sur leurs pensées est digne du plus 
haut intérêt. Avec lui se révèle un Guichardin tout nouveau , le 
Guichardin politique et patriote. 

Sur la grande histoire d'Italie, il paraît adopter entièrement 
les vues de M. Thiers, et comme j'ai quelques objections à pré- 



*T.II, p. xvi. -* t. m, p. IX. 

3 T. II, XXXIV. — * M. p. XXXV. - 5 Id. id. 



— 349 — 

senter à l'historien français , je veux rapporter tout au long le 
fragment dont il s'agit : 

« Guichardin n'avait jamais songé à écrire , il n'en avait fait 
» aucun apprentissage. Toute sa vie il avait agi comme diplomate, 
» comme administrateur, et une fois ou deux comme militaire ; 
» mais c'était l'un des esprits les plus clairvoyants qui aient ja- 
» mais existé, surtout en affaires politiques. Il avait l'âme un 
» peu triste par nature et par satiété de la vie. Ne sachant à 
» quoi s'occuper dans sa retraite, il écrivit les annales de son 
» temps, dont une partie s'était accomplie sous ses yeux, et il le 
» fit avec une ampleur de narration , une vigueur de pinceau , 
» une profondeur de jugement qui rangent son histoire parmi 
» les plus beaux monuments de l'esprit humain. Sa phrase est 
». longue, embarrassée, quelquefois un peu lourde, et pourtant 
» elle marche comme un homme vif marche même avec de mau- 
» yaisesjambes.il connaissait profondément la nature humaine, 
» et il trace de tous les personnages de son siècle des portraits 
» éternels, parce qu'ils sont vrais , simples et vigoureux. A tous 
» ces mérites, il ajoute le ton chagrin et morose d'un homme 
» fatigué des innombrables misères auxquelles il a assisté, trop 
» morose, selon moi , car l'histoire doit rester calme et sereine, 
» mais point choquant , parce qu'on y sent comme dans la 
» se vérité sombre de Tacite la tristesse de l'honnête homme. » 

Cet éloge doit-il être accepté sans contestation dans tous ses 
termes? La clairvoyance de Guichardin est un fait que personne 
ne contestera. Mais il est certain que l'histoire ne fut pas seule- 
ment pour lui une occupation choisie au dernier moment et par 
ennui. À toute époque de sa vie il s'était occupé de compositions 
historiques, et il avait toujours songé à écrire. Son style n'est 
pas celui d'un homme qui ne se surveille pas. Il laisse voir l'excès 
de soin et d'étude plutôt que l'abandon et la liberté d'un politi- 
que qui rappelle seulement ses souvenirs. Je me suis expliqué 
sur le défaut de coloris que présente sa narration, sur ce qui man- 
que a ses portraits. Est-il vrai que le ton morose répandu dans 
son ouvrage naisse comme la sévérité sombre de Tacite de la tris- 
tesse de l'honnête homme? L'accent est loin d'être le même , et 



— 320 — 

j'y verrais plutôt le dégoût du politique déçu, ainsi que la fai- 
blesse d'une âme honnête mais dont les principes n'ont pas des 
racines assez profondes. 

Quoi qu'il en soit, apprécions-le nous-mêmes, ou plutôt oppo- 
sons à l'arrêt de l'écrivain moderne une sentence ancienne déjà 
mais qui n'en a pas moins de valeur. 

Les qualités et les défauts de Guichardin ont persisté , nous 
l'avons reconnu. 11 a gagné ce que peut donner l'étude ; mais la 
direction de son esprit est restée la même. Son intelligence s'est 
développée ; sa vue des choses est devenue plus nette, mais peut- 
être s'est-elle abaissée, et le jugement de Montaigne est toujours 
le plus juste et le plus complet qui ait été porté sur l'historien flo- 
rentin. C'est la conclusion à laquelle je me suis efforcé d'arriver 
et je n'ai qu'à transcrire ici ce morceau de l'auteur des Essais: 

« Voici ce que ie meis, il y a environ dix ans, en mon Guic- 
» ciardin (car, quelque langue que parlent mes livres , ie leur 
» parle en la mienne) : 

» Il est historiographe diligent, et duquel, à mon advis, autant 
» exactement que de nul aultre , on peult apprendre la vérité 
» des affaires de son temps : aussi en la plus part , en a il esté 
» acteur luy-mesme et en reng honorable. Il n'y a aulcune ap- 
» parence que par haine , faveur ou vanité , il ayt desguysé les 
» choses; de quoy font foy les libres iugements qu'il donne des 
» grands, et notamment de ceulx par lesquels il avoit esté 
» avancé et employé aux charges , comme du pape Clément sep- 
» tiesme. Quant à la partie de quoy il semble se vouloir preva- 
» loir le plus, qui sont ses digressions et discours, il y en a de 
» bons et enrichis de beaux traicts ; mais il s'y est trop pieu ; car 
» pour ne vouloir rien laisser à dire, ayant un subiect si plein 
» et ample, et à peu presinfiny , il en devient lasche et sentant 
» un peu le cacquet scholastique. I'ay aussi remarqué cecy, que 
» de tant d'âmes et d'effects qu'il iuge, de tant de mouvements 
» et conseils , il n'en rapporte jamais un seul à la vertu , religion 
» et conscience , comme si ces parties là estoient du tout es- 
» teinctes au monde; et de toutes les actions, pour belles par 
» apparence qu'elles soyent d'elles-mesmes, il en reiecte la 



— a\ — 

» cause à quelque occasion vicieuse, ou à quelque proufict. Il est 
» impossible d'imaginer que , parmy cet infiny nombre (factions 
» de quoy il iuge, il n'y en ayt eu quelqu'une produîcte par la 
» \oie de la raison : nulle corruption peult avoir saisi les hommes 
» si universellement, que quelqu'un neschappe de la conta- 
» gion. Cela me faict craindre qu'il y aye un peu du vice de 
» son goust; et peult estre advenu qu'il ayt estimé d'aultruy 
» selon soy *. » 

En jugeant sa conduite, j'ai déjà reconnu avec Montaigne ce 
vice de son goust. En me résumant dans la conclusion générale, 
j'essaierai de le déterminer le plus exactement qu'il sera possible. 

i Essais, II, ch. 10. 



— 323 



CONCLUSION. 



Un grand orateur 4 a dit que l'histoire est le témoin des âges 
et la maîtresse de ta vie humaine. C'était en donner la défini- 
tion tout à la fois la plus exacte et la plus haute. C'était indiquer 
les deux grandes qualités que Ton doit exiger de l'historien , 
montrer les deux cotés par lesquels il faut surtout le juger, la 
sincérité et la moralité.. 

En effet , si dans le spectacle des événements un intérêt de 
curiosité nous attache, il s'y trouve encore un enseignement 
réel et profond. Si l'on éprouve un plaisir incontestable à voir 
passer devant soi les génératiens, à pénétrer dans le détail de 
leurs mœurs, à étudier leurs desseins, leurs projets, leurs apti- 
tudes, on y reçoit aussi une leçon de l'expérience qui trouve 
sans cesse son application. Car sous les mille variétés du cos- 
tume , du langage, de la civilisation , les mêmes traits se repro- 
duiront, tant que la nature humaine, comme l'a dit un grand 
historien de l'antiquité *, restera la même. L'homme a , dans 
tous les temps , les mêmes sentiments, les mêmes instincts , les 
mêmes besoins moraux. La forme sous laquelle ils se manifes- 
tent peut changer, mais 16 fond subsiste. Aussi l'étude du passé 
est-elle une admirable école de philosophie pratique , celle peut- 
être où l'on apprend le mieux à connaître les hommes et à vivre 
avec eux. La première condition indispensable à cet enseigne- 

i Oie. De Orat. H, 9.— 2 Thucyd. 111, 82. 



— 324 — 

ment de l'expérience est la sincérité , et sans elle il est permis 
de dire qu'il n'est point d'historien véritable. Mais la sincérité 
seule ne suffit pas. Tout le monde ne sait pas également bien 
tirer de l'histoire les préceptes qu'elle doit nous fournir; plus 
d'un esprit faible est incapable de démêler les vrais principes des 
faits qui les enveloppent et quelquefois semblent les condamner. 
L'historien doit être le guide de son lecteur au milieu des luttes 
entre le bien et le mal dont il lui trace la fidèle peinture. Certes 
il y a plus d'une manière d'instruire avec fruit ceux qui vous 
consultent , et il n'est pas nécessaire que quiconque aborde la 
composition historique se fasse prédicateur de morale. Peut-être 
même une pareille affectation rebute-t-elle plus qu'elle ne per- 
suade. Mais c'est le propre du génie de trouver les accents 
graves ou pathétiques que réclament les circonstances ; d'accom- 
pagner les événements de réflexions concises ou développées qui 
les expliquent et en constatent la portée ; de les présenter enfin 
sous une forme qui n'altère point la vérité , en déterminant le 
jugement du lecteur, qui est même la vérité la plus parfaite, car 
elle montre les choses à la fois dans leur réalité actuelle et dans 
leur rapport avec les lois immuables du bien et du juste. 

Des vues diverses ont frappé les grands historiens , suivant 
les époques qui se sont déroulées sous lfcurs yeux et qu'ils ont 
voulu peindre. Les uns ont étudié le combat que se sont livrés les 
races ennemies , ou les principes opposés de gouvernement : 
d'autres ont suivi le développement irrésistible d'une grande 
nation ou d'une grande civilisation dans toutes ses phases ; il en 
est enfin qui ont exposé le récit de périodes tourmentées et 
malheureuses , où. régnaient le crime et la perversité. Mais quel 
qu'ait été le sujet qu'ils ont adopté par choix ou par nécessité , 
quelque forme qu'ils lui aient donnée, ceux qui attireront avant 
tous les autres la foule des lecteurs , ceux qui seront lus et relus 
sans être jamais oubliés , ce sont ceux chez qui brillera la mora- 
lité la plus haute , ceux chez qui elle dominera et occupera la 
première place. * 

Mais d'où leur vient cette qualité éminente et indispen- 
sable ? 



— 325 — 

Dans la préface, justement remarquée, à laquelle j'ai em- 
prunté un fragment , M. Thiers a exposé ses vues sur la manière 
d'écrire l'histoire, et il a soutenu que la qualité principale de 
l'historien doit être l'intelligence. Il combat la théorie qui fait à 
l'art une part trop large , et déclare que la véritable couleur des 
événements sera reproduite par l' auteur ingénu , seulement préoc- 
cupé de comprendre la vérité dans tous ses détails , et capable 
d'y réussir, plutôt que par l'artiste qui compose avec une théorie 
préconçue et des procédés d'école. Il me semble laisser dans 
l'ombre une qualité maîtresse de l'historien, un principe qui 
doit être accompagné de l'intelligence pour être fécond , mais 
qui a une portée plus haute ; c'est celui qui donne le prix à 
toutes choses, parce qu'il est le plus précieux des biens , celui 
qui enfante la moralité, parce qu'il en est le siège et la souree, 
je veux dire l'âme. 

Le calme sans doute est utile à l'historien ; la vue des vicissi- 
tudes humaines apaise ses passions; mais si l'on se rend mieux 
compte des faiblesses et des défaillances, si Ion est plus disposé 
à les excuser chez les individus, il n'est pas moins indispensable 
d'en sentir vivement le mal, et de le flétrir avec énergie. Or voilà 
ce que l'intelligence seule ne donne pas, quelque étendue qu'on 
la suppose. On a dit qu'il fallait que l'historien sût la guerre, les 
finances, la politique; qu'il fût en état d'exposer clairement 
les plans de campagne , d'énumérer les ressources des gouver- 
nements, de montrer comment on les a mises en œuvre ou 
gaspillées, de faire pénétrer dans le détail des négociations diplo- 
matiques ou des organisations administratives. Pour moi, je 
l'avoue, mon esprit étonné, ébloui de cette merveilleuse sou- 
plesse , quand il la rencontre, n'est point satisfait, s'il ne trouve 
autre chose. Il veut de plus de l'élévation dans l'accent, moins 
de faits , des tableaux moins nombreux peut-être , mais dont le 
choix et la couleur s'adressent plus à l'âme et décèlent mieux 
celle de l'écrivain. Je n'applique point cette critique à l'historien 
illustre qui naguère a fait l'apologie de l'intelligence. La valeur 
morale de son livre est incontestatye et honore son esprit. Mais 
la théorie est incomplète et dangereuse , et l'historien qui est le 



.- 326 — 

sujet de mon travail, un des plus loués dans la préface dont j'ai 
parlé, en est l'exemple frappant. 

Dans la section qui précède, j'ai cité le jugement qu'a porté 
M. Thiers sur Guichardin, et j'ai essayé de montrer sur quels 
points je différais d'avis avec l'illustre écrivain et homme d'état; 
mais ce qu'il faut reconnaître sans contestation, c'est qu'il a saisi 
admirablement le principal caractère gui distingue l'auteur ita- 
lien, je veux dire : l'intelligence. 

Personne peut-être parmi ceux qui ont écrit l'histoire, je n'en 
excepte que M. Thiers lui-même qui le dépasse encore , n'a porté 
plus loin F intelligence , et n'a su embrasser d'une vue plus 
exacte et plus nette les différents objets qui font la matière de 
l'œuvre historique. Les opérations militaires sont par lui décrites 
en homme qui les a vues et qui s'y entend ; il rend compte avec 
précision et clarté de tous les mouvements des armées, critique 
les chefs, apprécie les soldats. Il nous montre qu'ici trop de pré- 
cipitation, là trop de lenteur a nui au succès, que telles troupes 
ont telles qualités , telles autres, tels besoins ou tels défauts. 
S'agit-il d'organisation politique, il a compris ce qui fait la force 
ou la faiblesse des gouvernements qui l'entourent, quels désor- 
dres amènent leur chute , quelle sage conduite les soutient , s'il 
faut faire fond sur le peuple ou sur les grands ; quand il faut em- 
ployer la douceur et quand la violence est utile. La diplomatie 
n'a pas de secrets pour lui ; les négociations se développent dans 
son livre avec leurs détours , leurs habiletés , leurs perfidies. Il 
connaît l'homme en général et les différents peuples en particu- 
lier ; il les a étudiés, jugés, classés. Je dirais volontiers que sa 
pénétration surpasse celle de Machiavel ; moins poète que lui , si 
l'on peut appliquer ce titre au célèbre publiciste florentin, moiiis 
entraîné par son imagination et sa passion, il est plus clairvoyant 
dans les choses de la réalité; il a une intelligence plus nette et 
plus positive; enfin une étonnante et admirable véracité, qui ne 
tait ni qualités ni défauts , qui ne flatte et n'épargne personne , 
vient ajouter son charme puissant à tous les mérites que j'ai énu- 
mérés et séduit le lecteur coûtent de pouvoir se fier à l'historien 
sans péril. 



— 327 — 

Cette véracité est sans contredit le résultat de l'honnêteté per- 
sonnelle de F écrivain; c'est une qualité précieuse et qui fait 
aimer le livre dans certaine mesure. Mais on peut dire qu'elle, 
ne suffit pas. Il y a deux sortes de moralités : la moyenne et la 
haute ; la première, celle de tous les jours, celle qui nous em- 
pêche de commettre à l'égard des autres hommes des actes d'in- 
justice oud'improbité, qui nous défend le mensonge ; en un mot 
une moralité toute négative. Il en est une autre au contraire qui 
pousse plus loin ses efforts , qui remplit nos âmes de haines ou 
de passions vigoureuses, de haines pour le mal, de passions pour 
le bien, et qui met alors dans nos actions, dans nos paroles, 
dans nos œuvres, un feu, un enthousiasme, un élan qui les 
élève, et les agrandit. La première suffit dans la vie commune ; 
c'est en quelque sorte l'indispensable lien de la société. La se- 
conde, plus rare, moins à la portée du vulgaire, et qui est le pri- 
vilège des âmes délicates , devient nécessaire à son tour dans tout 
ce qui par ses tendances s'élève au-dessus du médiocre et de l'or- 
dinaire. C'est elle qui anime les grands cœurs, qui vivifie les 
grandes œuvres. L'historien de génie doit la posséder , ou plutôt 
«$o être possédé pour que son ouvrage soit complet. Guichardin a 
1a première , et même au degré le plus éminent, c'est ce qui le 
rend si véridique; il n'a pas la seconde ; il ne l'a eue ni dans sa 
conduite , ni dans sa pensée , nous l'avons constaté plus haut, et 
c'est ce qui explique les faiblesses de son histoire. 

De là viennent les défauts littéraires que j'ai signalés ; ces ta- 
bleaux décolorés où l'auteur est plus préoccupé du détail de la 
vérité que de l'émotion qn'elle doit exciter; de là ces discours 
imités de l'antique , mais qui n'en ont pas la sève vigoureuse, ces 
harangues plus fournies de preuves que de sentiments , ou bien 
qui ne sont pas dans le ton général de l'œuvre et qui ralentissent 
l'action , bien loin de l'achever. De là ces portraits trop spéciaux, 
aboutissant tous à une même impression, disposant à juger sur- 
tout de la capacité du personnage , et par conséquent d'une portée 
restreinte et insuffisante. 

Mais ce n'est pas en particulier à Guichardin qu'il faut adresser 
ces reproches ; il n'est pas le seul à les mériter. L'époque où il 



_ 328 — 

a vécu, le génie de sa nation y sont pour beaucoup. C'est justement 
une occasion de juger rapidement les œuvres historiques du génie 
italien au XVI e siècle. 

Le joug du moyen-âge était secoué de tous côtés. Les théories 
qui avaient si longtemps passionné les intelligences à ces épo- 
ques naïves et croyantes n'étaient plus respectées. Le système 
politique de la féodalité, les idées du droit des empereurs et des 
papes avaient fait place à des opinions plus positives et plus justes 
peut-être dans leur réalité, mais à coup sûr moins élevées. Les 
longs désordres du XIV e et du XV e siècle , l'abaissement de toutes 
les puissances jusqu'alors vénérées avaient effacé le souvenir de 
leur origine divine ; la force matérielle ou l'habileté, qui n'est 
qu'une espèce de la force , paraissaient seules capables de fonder 
ou de soutenir les états. En même temps le trésor des idées de 
l'antiquité, entrant tout à coup et confusément dans les esprits , 
y jetait le plus grand trouble. La morale et la religion virent 
leurs bases chanceler ; une politique de perfidies et de violences 
remplaça leur ascendant au milieu de l'Italie qui ne put se re- 
tremper , comme d'autres contrées de l'Europe plus favorisées , 
aux luttes salutaires de la réforme. Ce fut l'ouverture d'une ère 
de désordres monstrueux , de passions effrénées, de débauches 
sans nom. Cependant les Italiens, en tout temps moins que les 
autres peuples, avaient vu s'éteindre chez eux le flambeau des 
lumières; ils se trouvèrent, par leur voisinage de l'Orient plus 
à portée d'en recueillir les nouvelles étincelles , et leur esprit vif 
et ardent s'y enflamma avec rapidité. Ils dépassèrent bientôt les 
autres nations par leur intelligence , tandis qu'ils restaient au- 
dessous d'elles par leur moralité. Opprimés par leurs voisins de- 
venus envahisseurs , sentant leur supériorité intellectuelle, sans 
se rendre compte de leur infériorité morale , ils sont en proie au 
désespoir et à l'incertitude. Ils étudient sans cesse les causes de 
leur ruine, les exposent sans les pénétrer , sont admirables de 
sincérité et d'exactitude pour la plupart , mais n'ont pas le sens 
complet de leur histoire et ne peuvent lavoir , parce qu'il leur 
manque ce qui peut seul le leur donner. 

De là l'école des historiens italiens, tous pleins d'esprit, de vi- 



— 329 — 

vacité, d'intelligence, mais manquant presque tous de chaleur, 
de sentiment , d'âme en un mot, tous intéressants, mais incapa- 
bles de devenir le livre habituel , la nourriture d'une âme élevée 
et généreuse. 

Parmi eux tous, Guichardin est considéré comme le premier, 
il Principe, comme on dit de l'autre côté des monts (je persiste à 
trouver surtout la gloire de Machiavel dans ses écrits politiques) ; 
et la raison en est facile à concevoir. C'est que malgré les justes 
reproches que j'ai cru devoir lui adresser , en même temps qu'il 
est le plus intelligent , il est encore le plus honnête et le plus 
élevé; c'est celui dont la moralité est la plus haute , celui qui a le 
plusd'âme. 

En effet, il a phis qu'aucun la moralité moyenne, qui produit 
la sincérité, et dans ses jugements il s'attache à une idée inférieure 
à d'autres sans doute , mais qui pourtant a sa largeur et son 
élévation. 

Exact et véridique comme ne l'est pas Paul Jove, plus déta- 
ché des Intérêts d'une ville et d'uu parti que les Vénitiens, que 
Nardi, Nerli, Pitti, Segni, que Varchi même, plus près des évé- 
nements que l'Ammirato , n'écrivant pas comme lui , ni comme 
Varchi, par ordre et pour une pension , il est celui dont la pas- 
sion est la plus vraie et la plus pure. Sans s'écrier, ni s'apitoyer sur 
les crimes et les malheurs avec une emphase qui décèlerait un parti 
pris affecté plutôt qu'une émotion véritable , au moins laisse-t-il 
voir une douleur très-réelle des fautes et des erreurs, admire-t-il 
pleinement l'habileté et l'adresse. Il y a chez lui dans le premier 
cas froissement pénible, dans le second , joie d'artiste qui se com- 
munique au lecteur. Là est sa valeur morale et par conséquent 
son mérite. Il est aussi dans cette vue d'ensemble qui lui fait en- 
treprendre et mener à son terme , comme on peut le voir , un si 
grand travail. Mais je neveux pas revenir sur ce que j'ai déjà dit. 
Cette passion intellectuelle est insuffisante ; et s'il est le premier 
parce qu'il l'a plus que ses compatriotes et contemporains , on 
voit sans peine quelles critiques il faut diriger contre eux à plus 
forte raison. 

Comment aussi juge-t-on en général l'école italienne? quel 



-*- 330 — 

rang tient-elle aux yeux du public entre toutes celles qui se sont 
succédé dans les diverses littératures? on en parle plus qu'on ne 
la connaît et qu'on ne lit ses œuvres. 

On n'ouvre pas Thucydide , César , Tite-Live , Tacite , seule- 
ment pour y trouver des faits et des renseignements. Il y a chez 
eux quelque chose qui appartient à tout le monde, et qui n'inté- 
resse pas uniquement ceux qui font profession d'écrire l'histoire; 
il y a autre chose aussi que le charme de voir revivre les siècles 
écoulés. Les vues profondes et élevées qu'ils renferment sur la na- 
ture humaine, sur le gouvernement sur les principes qui doivent 
le diriger, sur les révolutions des états, en font un sujet d'étude 
fructueux dans tous les temps, j'ajoute même dans toutes les con- 
ditions. Chez eux l'histoire tient à la poésie parce qu'elle a de 
grand et d'ému; leur popularité est égale à celle des grands 
poètes. Les Italiens au contraire ne sont pas lus et ne peuvent 
être lus dans le même esprit ; leur rang est incertain, leur carac- 
tère mal défini. Qui comparerait Guichardin aux anciens, ainsi 
qu'à d'illustres maîtres modernes qu'on placera un jour au mi- 
lieu d'eux? Il est plus loué que lu> et sa langue n'en est pas la 
cause ; car ceux qui lisent et relisent Dante, Pétrarque, le Tasse, 
Vie trouveraient pas chez lui de grandes difficultés ; enfin , dans sa 
patrie même , il est sinon méconnu , du moins négligé , puisque 
le mot que je viens de citer est d'un Italien 4 . Cela tient à ce qu'il 
n'offre pas ce que l'on veut rencontrer dans un historien de pre- 
mier ordre. 

Cependant il y aurait injustice à voir en lui l'un de ces auteurs 
bons à consulter pour les documents dont ils sont pleins, et à 
ne l'apprécier que pour sa rare véracité. Si l'on commence à feuil- 
leter son livre , tout en regrettant ce qui lui manque , on se sent 
attaché par la suite et l'enchaînement qu'on y trouve, par les 
vérités de tous les ordres qui s'offrent à nous. J'ai dit que les 
vérités morales y faisaient défaut ; il en est pourtant un certain 
nombre , quoique disséminées. Quelquefois , les sentiments hu- 
mains semblent reprendre leur empire ; alors le ton se relève , 

i Rosioi. 



— 334 — 

le récit s'anime et se colore. Mais ce que je trouve le plus fré- 
quemment , ce sont les vérités politiques de détail , les obser- 
vations sur la manière de faire la guerre, de la préparer, de 
profiter de ses événements , de conduire les négociations , de 
ménager les partis , d'user de toutes les circonstances. L'histoire 
de Guichardin est un manuel d'habileté politique . accompagné 
S exemples, ou plutôt une suite d'exemples, sans cesse appréciés 
et jugés. Je conçois facilement l'utilité qu'elle présente à qui- 
conque se préparant à une carrière de luttes et de débats sur le 
gouvernement voudrait être au courant de toutes les mesures , 
de tous les expédients bons à employer dans les diverses circons- 
tances. Sous ce rapport , il complète Machiavel. Celui-ci fournit 
les règles avec les preuves succinctes de ce qu'il avance; mais le 
livre de Guichardin est comme une longue application de la 
méthode , où l'on voit de loin les causes , les principes, où on 
les suit dans leurs développements , on aperçoit leurs résultats à 
longue échéance , l'histoire revenant souvent sur les mêmes 
moyens , les mêmes faits , les mêmes calculs , en montrant à 
plusieurs reprises la faiblesse ou la portée. Je ne m'étonne donc 
pas que lord Bolingbroke ait déclaré qu'il le préférait à Thu- 
cydide f . Un esprit remuant, agité, peu scrupuleux, comme 
celui de l'homme d'état anglais, y trouvait l'instruction qu'il 
cherchait et un certain rapport avec lui-même. 

Malgré toutes ce» qualités , ou plutôt à cause de leur prédo- 
minance, l'estime que l'on fait ordinairement de Guichardin est 
au-dessootdè sa valeur. Ses mérites trop particuliers ne peuvent 
satisfaire qu'un nombre restreint de lecteurs , je parle même de 
ccgx qui sont éclairés, et ses défauts en éloignent un grand 
nombre. 

Je voudrais, s'il était possible, ici non pas l'avoir réhabilité 
(il n'en a pas besoin , et la gloire ne manque pas à son nom ) , 
mais ramener sur lui toute l'attention dont il est digne. D'abord 
la fréquentation d'un esprit pareil au sien n T est pas sans avan- 
tage pour la justesse et la netteté dont il donne l'habitude et le 

« Lett. V sur l'Étude de l'Histoire. 



— 332 — 

goût. Il est ensuite le peintre le plus fidèle d'une époque 
fameuse et intéressante à plus d'un titre. Enfin , s'il faut le dire, 
une leçon morale résulte de cette lecture , c'est l'impuissance de 
l'intelligence seule à fonder quelque chose de vraiment grand et 
élevé , et la nécessité où sont les esprits les plus distingués de 
puiser à une source supérieure, sous peine de manquer leur 
but , ce qui doit faire vivre leurs ouvrages et les mettre au pre- 
mier rang. 



APPENDICE. 



22 



APPENDICE. 



RKSUMÉ RAPIDE DE L HISTOIRE DE LA FAMILLE DE GUICHARDIN 
APRÈS LUI. 

La demi-disgrâce , dans laquelle vécut Guichardin , n'entraîna nulle- 
ment la ruine de sa famille. Lui-même, tout en désapprouvant la 
politique qui livrait la Toscane à l'empereur au profit de Gosme de 
Médicis , ne cessa de remplir ses fonctions de sénateur, et d'être em- 
ployé dans des affaires qui ne manquaient pas d'importance. D'ailleurs, 
ses frères, moins brillants que lui, inspiraient moins d'ombrage au 
gouvernement et n'avaient pas tous les mêmes raisons de se tenir à 
l'écart. Aussi les Guicciardini restèrent-ils des premiers de Florence. 
Les Médicis, tout en rejetant le projet qui leur imposait la coopération 
active de l'aristocratie dans, l'exercice du(pouvoir, aimaient à mainte- 
nir à côté d'eux les grands noms que la tradition avait consacrés. Là 
fortune des Guicciardini fut celle de toutes les maisons qui , jadis 
illustres, voulurent se rallier aux nouveaux souverains. 

Guichardin avait eu quatre frères. Gelui qui le suivait immédiate- 
ment, Rongianni 1 , était d'une faible santé et ne se maria point; il 
mourut en 1549. Luigi, l'aîné *, avait accepté toutes les fonctions 
d'exécuteur dont on l'avait chargé , et s'était présenté comme l'un des 
plus ardents fauteurs du nouveau régime. Le titre de sénateur avait 
été sa récompense sous Alexandre ; il le garda jusqu'à sa mort arrivée 
en 1551. Son filsNiccolô , avocat distingué, devint professeur à Pi se, 
puis sénateur en 1554 ; il complimenta officiellement le pape Paul IV, 
en 1553, sur son exaltation, et mourut commissaire de Pise en 1557. 
L'un de ses fils, Piero, suivit la même carrière ; il reçut le titre d'avocat 
consistorial à Rome, servit d'intermédiaire entre le pape Pie IV et 
Maximilien dans les querelles religieuses de l'Allemagne et devint au- 
diteur de Rote. C'est à lui qu'on surprit la publication des Avverti- 
menti aurei. Son frère Lorenzo remplit diverses charges , telles que 

* Né en 1491. — *Litta le fait naître en 1487 ; mais, comme il fut de In 
seigneurie en 1508, cela est impossible. Il faut placer la date de sa naissance 
vers 1477 au plus tard. 



— 336 — 

celles de commissaire et d'ambassadeur à Rome. 11 fut sénateur en 
1569. Aprèslui ses trois (ils, amis particuliers d'Alexandre de Médicis 1 , 
qui devint pape sous le nom de Léon XI , se virent frustrés dans leurs 
espérances par la mort prématurée de ce pontife. Avec le dernier d'en- 
tre eux s'éteignit cette branche des Guicciardini en 1625. 

Jacopo, le seconda des fils de Piero Guicciardini, avait été un moment 
vice-président de Romagne au nom du pape ; il s'était, après les évé- 
nements de 11)27, trop déclaré en faveur des républicains pour n'être 
pas tenu à l'écart. Ses fils rentrèrent en grâce. L'un , Lodovico , alla 
s'établir aux Pays-Bas, où il composa divers ouvrages sur la contrée 
qu'il habitaits. On lui doit aussi des recueils de sentences extraites de 
l'histoire de son oncle et d'apophthegmes divers. Angelo, son frère, fut 
sénateur en 1557, et son petit-fils en 1642. Lorerizo, autrefois de 
Jacopo, reçut le même honneur en 1570. La branche s'éteignit avec 
Guaherotto, arrière-petit-fils d'Angelo, en 1781. 

Celle qui subsiste encore descend de Girolamo le plus jeune de la 
famille 4 . Il avait été prieur de la république en 1531 ; plus tard, 
Cosrne I er lui confia l'importante négociation qui avait pour but de déli- 
vrer la Toscane de ses garnisons espagnoles ; il devint sénateur en 1 551 . 
Son fils Angelo, ambassadeur d'obédience à Pie IV, fut ensuite envoyé 
à Catherine de Médicis à l'occasion de la mort de François II ; il com- 
plimenta Pie V sur la victoire de Lépante. C'est à lui qu'on doit la 
première édition de l'histoire d'Italie de son oncle. De ses fils , l'un, 
Piero, fut ambassadeur en France et à Rome ; un autre, Francesco, en 
Allemagne; un troisième, Girolamo, à Venise. Les descendants de 
celui-ci se distinguèrent dans les armes. L'un d'eux, Lorenzo, accom- 
pagna le prince Matthias de Médicis dans la guerre de Trente ans ; 
un autre, Jacopo, y gagna le commandement du régiment Piccolomini. 
Tous remplirent diverses charges de cour. Francesco , le neuvième 
descendant depuis Girolamo , chef de la branche , fit publier par le 
professeur Rosini la Xégation d'Espagne. Enfin, ses fils, les comtes 
Luigi et Piero Guicciardini ont remis à M. Canestrini les documents 
avec lesquels il a entrepris la publication des œuvres inédites du plus 
grand historien de l'Italie au XVI e siècle. 

i Descendarit d'Ottaviano, le conseiller d'Alexandre et de Cosme 1er. 

2 Né en 1480. — 3 Commentarij délie cou più memorabili, seguite in Europa, 
specialmente né* Paesi Ba ssi dal 1529 al 1560 ; Descrizione di tutti i paesi 
ba&sinel 1569. 

* Né en 1497. 



— 337 



11. 



TABLEAU GÉNÉALOGIQUE DES GUICCIARDLNf , 
d'après LÏTTA. 



GU1CC1ARD1XO , 1150. 

I 

MERCATANTE, 1109-1210. 

I 

GUIGC1ARDINO . 1240. 

Immatriculé dan» l'art de la soie ; 1360 , du Conseil de la République. 

I 



P. 1308 , 133* , 
G. 1338. 



Branche éteinte vers le milieu du XV* siècle, 
yw woir fourni quelques Prieurs à la Répn bl. 

SHOlfB. LOTTO. LEO* 

fiian, p. 1306. 

I 

LCCA. 

Gl3tt,P.1853. 

I 

MCOPO. 

I 
SWONB. 

fcrtUaades 
SWictt«Bl434. 



TCCC10. 



DEGO. 



MERCATANTE. 



UHINO. 

I 



PIERO. 

P.. 1365, G. 1367. 

I 

LU1GI. 

G. 1378, 1387, 140!. 

I 



NICCOLÔ. 

Branche éteinte 

en 1560. 



NICCOLÔ. 

Branche éteinte 

en 1674. 



GIOVANNI. 

Branche éteinte 

en 1693. 



PIERO. 

Partisan des Médicis , anobli 

par Siflismond en 1416 , 

G. 1421,1434,1439. 



I 



NICCOLÔ. 
Branche éteinte 

à la fin 
du XV siècle. 



JACOPO. 

G. 1468, 1476. 

I 

PIERO. 



LU1G1. 

Ami passionné des Médicis. 



LUiGI. 
. 6. 1M7. 
"r»ocae éteinte 

en leiS. 



RINIERI. 

Évéque 
de Cortone. 



C08A. 

Mariée 
4 Pierre Capponi. 



JACOPO. PRANCESCO. 

Branche éteinte L'Historien ; ne laisse que des filles 

en 1701. mariées dans les familles 

Capponi et Pucci. 



GIROLAMO. 

I 

ANGELO. 

Éditeur de l'Histoire 

d'Italie. 

I 

GIROLAMO. 

I 



.appo pi. 



ANGELO. 

I 



PRANCESCO. 

I 

LORENZO. 

I 

FRANCESCO-GAETANO. 

I 

FRANCESCO. 

Communique à Rosini ses document!-. 

PIERO. LUIGI. 

Actuellement possesseurs du paluis 

et des archives des GuicciARDiai 

a Florence. 



— 338 — 



III. 



LISTE DES MEMBRES DE LA FAMILLE GUICCIARD1N1 QUI OBTINRENT ! 
TITRES DE PRIEUR ET DE GONFALONIER. ' 



1302 


juin 2 


1305 


août 


1308 


avril 


1333 


avril 


1338 


15décem. 


1348 


juillet 


1353 


juillet 


1355 


mai ... . 


4367 


novembre 


1372 


novembre 


1378 


juillet 


1387 


novembre 


1392 


mai 


1399 


janvier. . . 


U01 


novembre 


1404 


mai 


1406 


novembre 


1412 


septembre 


1416 


septembre 


1421 


novembre 


1423 


janvier. . . 


1430 


mai 


1434 


mai 


1135 


novembre 


1438 


mars 


1440 


novembre 


1447 


mars 


1452 


mars 


1 454 


novembre 



Simone di Tuccio Gonfaloni 

Simone di Tuccio Prieur. 

Leone di Tuccio Id. 

Leone di Tuccio Id. 

Leone di Tuccio Gonfaloni 

Luca di Simone Id. 

Luca di Simone . . . Prieur. 

Piero 8 di Ghino /tf. 

Piero di Ghino Gonfaloni 

Niccolô* di Albizzo Prieur. 

Luigi 5 di Piero Gonfaloni 

Luigi di Piero Id. 

Francesco di Niccolô di Albizzo. .... Prieur. 

Niccolô di Luigi Id. 

Luigi di Piero ' Gonfaloni 

Francesco 6 di Niccolô Prieur. 

Niccolô di Luigi Id. 

Francesco di Niccolô Id. 

Piero di Luigi Id. 

Piero di Luigi Gonfalon 

Paolo di Francesco Prieur. 

Battista di Niccolô di Luigi Id. 

Giovanni di Francesco Id. 

Piero di Luigi Gonfalon 

Piero di Luigi Id. 

Luigi 7 di Piero Prieur. 

Luigi di Piero Id. 

Luigi di Piero Gonfalon 

Jacopo 8 di Piero Prieur. 



* Extraite d'un registre conservé à la bibliothèque Magliabecchi. — 2 
l'époque de rentrée en charge ; les fonctions duraient deux mois. — 3 
le chef de la branche, d'où est sorti L'historien. — * D'une autre branche 
tous les précédents , sortie de Nicolà di Guicciardino. — 5 Le tumulte des Ci< 
le fit déposer le 22 du môme mois. — 6 Ce Francesco n'est pas le même 
celui de 1392 ; c'est Francesco di Niccolô di Ghino. 

ï Grand-oncle de l'historien. — & Grand-père de l'historien. 



— 339 — 

U57 novembre Luigi di Piero Gonfalonier. 

1460 janvier . Jacopo di Piero Prieur. 

1463 janvier.. Giovanni 1 di Niccold Id. 

1468 mars Jacopo di Piero Gonfalonier. 

1470 septembre Braccio di Niccolô 2 di Piero Prieur. 

1472 mars ... Luigi di Piero Gonfalonier. 

1474 mai Oddo* di Niccolô di Piero Prieur. 

1476 mars. . Jacopo di Piero Gonfalonier. 

1478 mai Luigi di Piero Prieur. 

1479 septembre Oddo di Niccolô di Piero Id. 

1481 mai Jacopo di Piero Id. 

1484 mai. . . . Piero di Jacopo Id. 

1489 mars.... Piero di Jacopo Id. 

1493 janvier. . . Niccolô di Giovanni 4 di Niccolô Id. 

1497 juillet.. . Piero di Jacopo, Id. 

1500 janvier . . Niccolô di Braccio di Niccolô di Piero. Id. 

1504 novembre Battis ta 5 di Braccio Id. 

1508 novembre Luigi 6 di Piero Id. 

1514 mai Jacopo 7 di Piero Id. 

1513 mai Niccolô di Oddo 8 di Niccolô Id. 

1515 septembre * Francesco» di Piero Id. 

1516 janvier . . Luigi di Piero Id. 

1519 mai Niccolô di Oddo Id. 

1520 novembre Luigi di Piero Id. 

1523 mars . . Jacopo di Piero Id. 

1527 mars. . . . Luigi di Piero Gonfalonier. 

1531 mai Girolamo ,0 di Piero Prieur. 

1532 mars Luigi di Piero Id. 

» Frère de Battista qui est prieur en 1430.— 2 Ce Niccolô était un grand-oncle 
de l'historien qui n'eut pas lai-même le titre de prieur. — 3 Frère du Bracciu 
de 1470. — 4 Cest le Giovanni de 1463. 

5 Frère du précédent. — « Frère de l'historien.— * M. ._ 8-Voy. en 1474, 
et 1479. — 9 L'historien. — M Son frère cadet. 



— 340 — 
IV. 

LISTE DES PRINCIPALES ÉDITIONS ET TRADUCTIONS DE GUICHARDIN. 1 

1. Istoria d'Italia.— Firenze. Torrentino , 1561 , in-f°. 
Frontispice»; épître dédicatoire d'Agnolo Guicciardini , neveu de 

l'auteur et éditeur de l'ouvrage, à Cosme I". Extrait du privilège. 
Errata. Portrait de Guichardin , gravétsur bois en forme de médaillon ; 
665 feuillets. La même année , Torrentino réimprima le livre sous le 
format in-8% en deux volumes avec une seule pagination qui va jus- 
qu'au n 9 1295. Les deux impressions ne contiennent que les seize 
premiers livres , encore mutilés sous la censure de Concini secrétaire 
de Cosme. Les quatre derniers livres furent publiés à Parme, chez Seth 
Viptto, 1564, 1567, ainsi qu'à Venise, 1567. L'édition de Parme est 
préférée. 

2. La Stessa In lïbn XX. Venezia. Giolito, 156?, 1568, 1569, 
in-4%_avec un portrait. 

Il s'y trouve un sonnet de Tommaso Porcacchi. Les exemplaires 
portent indifféremment les trois dates sus-mentionnées. En tête se lit 
la vie de Guichardin par Remigio Nannini de Florence. C'est l'édition 
dont les auteurs de dictionnaires ont le plus fait usage. Elle fut repro* 
duite à Venise, Angelieri, 1573 in-4% avec les notes de Porcacchi, et 
le jugement du même à la fin ; réimprimée en 1585 , 1587 , 1592 , 
1599,1610. 

3. La Stessa. Gineyra, Stoër, 1621, vol. 2 in-8°. 
Réimprimée en 1636, 1639, 1645. Édition d'après Apostolo Zeno, 

assez incorrecte, mais estimée , parce qu'elle contient des fragments 
jusque là inédits des livres III , IV et V. La syntaxe et le sens y sont 
aussi améliorés. Elle contient une vie de Guichardin , écrite par son 
neveu , ou par Francesco Sansovino , auteur de la dédicace. Bayle en 
fait grand cas. * 

4. La Stessa. Venezia, Pasquali, 1738-9 : vol. 2 in-f° ; avec por- 
trait et table généalogique. En 1750 se publia un complément contenant 

1 Pour les aillions italiennes, j'ai consulté le livre île Gamba, Série de' Test 
di lÀngnn. Il donne relies qui font autorité, el <*eln suffit. 



— 341 — 

«foux passages omis, La Haye, chez Pierre Gosse (Venezia, Pasquali). 
Incorrecte selon Rosini. Elle contient une vie de Guichardin par 
Jfanni, les Réflexions de Garzoni , les Considérations de Gian Battista 
Leoni et les Notes et Index d'Apostolo Zeno. 

5. LaStessa. Friburgo (Firenze) , 1774-6; vol. 4 in-4<>avec por- 
trait. Faite par les soins du chanoine Bonso Pio Bonsi. Il y reste des 
fautes selon Rosini. Ce fut pourtant la meilleure pendant longtemps. 
Réimprimée dans la collection des classiques italiens de Milan. 

6. La Stessa, Firenze, Niccolô Çonti, 1819. vol. 8 , in-8°. 
Copie fidèle du manuscrit tout entier, supposé autographe. 

7. La Stessa. Pisa , Niccolô Capurro, 1819-20, vol. 10 in-4° et 
in-8° avec portraits. Avec les corrections de Rosini et un essai sur 
la vie et les ouvrages de Guichardin, Réimprimée a Paris chez Baudry, 
1835, avec une préface de Botta, les notes et le jugement de Porcacchi. 

* Guicciardini (Francesco) ; Più consigli e avvertimenti in ma- 
teria di republica e di privata. Parigi , Federigo Morello, 1576, 
in-4°. Dédié à la reine-mère , avec une lettre de Jacques Corbinelli à 
Pomponne de Bellièvre. 

*Dans le livre intitulé Considerazioni civili soprale Storie di 
Francesco Guicciardini, Venezia, Zenaro, 1 582, in-4°, se lisentavec 
quelques différences les Aurei avvertimenti. D'ailleurs j'ai déjà indi- 
qué les diverses réimpressions des ouvrages politiques de Guichardin 
et les principaux fragments de sa correspondance qui sont épars dans 
divers recueils. 

On cite de l'histoire d'Italie une traduction anglaise, Londres, 1618, 
in-â° ; allemande, Baie, 1574, in-f ; Flamande , Dordrecht , 1599 , 
ir>4°; espagnole, 1581 , in-fo. Le livre a été traduit en français par 
Jérôme Chomedey, 1568 , Paris, in-P; Ibid, 1577 ; Genève, 1577 
et 1583, in-8° ; puis la traduction s'est .réimprimée avec des remar- 
ques de François de La Noue à Genève, 1585, in-8% 2 voL, età Paris, 
1612, in-f\ Une autre fut faite par un M. Georgeon sur les papiers 
d'un nommé Favre, Londres (Paris), 1788, 3 vol. in-4°. Elle a été 
corrigée etdonnée par M. Buchon dans le Panthéon Littéraire, Paris, 
1839. Enfin, il existe une traduction latine de Cœlius Secundus Curio, 
Râle, 1566, in-fo, et 1567 in-4° '. 

1 Biographie générale de Dirlol. Tour»' la partie bibliographique en est com- 
plète et fort utile. 



— 342 — 

Je laisse de côté l'indication des publications spéciales de passages 
omis dans les premières éditions et rétablis dans les dernières. 

Actuellement se publient les œuvres inédites , sous la direction de 
M. Canestrini. 

Le 1" volume comprend les Considerazioni intorno ai discorsi del 
Machiavelli sopra la prima décadi Tito-Livio ; les Ricordi Poli- 
tici e Civili ; les Discorsi Politici. 

Le 2 e : Del Reggimento di Firenze libri due ; Discorsi intorno 
aile mutazioni e riforme del governo Fiorentino. 

Le 5 e : Storia Fiorentina dai tempi di Cosimo de' Medici a 
quelli del gonfaloniere Soderini. 

Plus tard viendront, tirées des archives des Guicciardini , les cor- 
respondances officielles de Guichardin pendant son gouvernement de 
Modène , Reggio , Parme , sa présidence de Romagne , sa lieutenance- 
générale en Italie , son gouvernement de Bologne ; les lettres qui lui 
sont adressées par les princes italiens et étrangers, les papes, les car- 
dinaux , les ambassadeurs , les ministres et hommes d'état les plus 
célèbres du temps ; sa correspondance avec les Médicis , les chefs de la 
république florentine et ses amis ; enfin une nouvelle édition de 
Y Ambassade d'Espagne et de l'histoire, ainsi que la publication de 
ce qu'il a laissé de ses mémoires autographes. Quelques-unes de ces 
pièces sont déjà prêtes pour l'impression ; les autres , classées et 
disposées dans leur ordre, se préparent actuellement. 



— 3*3 



CATALOGUE DES PIEGES DE LA MAIN DE GUICHARD1N QUI SE TROUVENT 
DANS LA COLLECTION STROZZI AUX ARCHIVES DES UFFIZI. 

H92 1 . Ristretto délia vita ed elogio di Lorenzo de' Medici detto il 
Magnifieo , ed altre scritture del Guicciardino. Filza 563, 
a 4, 6, 7. 

I497 2 , 47 agosto. Copia di consigli dati alla Signoria di Firenze sopra 
il processo di Lorenzo Tornabuoni, Bernardo del Nero e comp. , 
pertrattatode'fuorusciti Medicei (di sua mano). F a 363, a 3. 

1504, 4 genn. Gli scrive da Firenze a un Giovanni. Lettera tutta alle- 
gorica. FM38,a61. 

4509 3 . Sue letlere da n° 4 a 189 inclusive, mancandovi perô i ni. 93 
a 102 inclusive, scritte dali'anno 1509 al 1539 , al suo fra- 
tello Luigi da Firenze, Modena, Spagna, Roma, Piacenza, dal 
campo pontificio (1526) , dal campo presso Milano , 1526 , 
da Rêggio, da Rologna. F a 123. 

151 . . Scritture 4 con appunti storici di suoi tempi. F a 118, a 48. 

1514 et 1515. Più estratti di sue lettere degli anni 1514 et 1515, 
che erano in mano del senatore Carlo Strozzi. F a 11 , da 43 
a 62. 

Iî>17, 28 genn.* Scrive da Modena al segr. Goro Gheri che sono com- 
parai i Guasconi con ser Giovanni da Poppi, e che sono allogiati 
parte a Caslelfranco, e gli altri ne' luoghi délia città, che non 
vogliono oltrepassare se non hanno la paga. Che Guasconi 
sono da 3500 e i Lanzeknecht da 1500. F a 7, a 53. 

1517, 30 genn. Copia di sua lettera a Goro Gheri. Che ser Giovanni da 



1 J'ai fait plus haut mes observations sur cette date que je crois inexacte 
2 II n'est guère facile de déterminer si ces papiers furent écrits à cette époque 
(il avait quatorze ans), ou si ce sont des matériaux recueillis plus tard pour la 
composition de l'histoire de Florence ou de l'histoire d'Italie.— 3 C'est le cahier 
le plus précieux et le plus intéressant de la collection. Presque tous les mor- 
ceaux en sont entièrement autographes. — * Notes probablement destinées à ses 
compositions historiques. Il en existe beaucoup du môme genre dans les archives 
du palais Gukciardini.— 5 Pour ces lettres comparez Y Histoire a" Italie XU\, i. 



— :U4 — 

Poppi aveva proinesso pagaie i Guasconi quanto paga le sue 
fanterie il re di Francia ; quindi dispiaceri e gravi accuse 
contro ser Giov. Lettera scritta da Modena. F a 7, a 87. 

1517, 30 genn. Al duca Lorenzo de'Medici da Modena, sull'oggetto di 
sopra. F a 7, a 91. 

1517,3 feb. AlFistesso. Che nel Mantovano si sono présenta ti 1700 
fanti, e che 400 hanno già passato il Po. Che e stato loro 
intimato di tornare indietro, quando il duca non ordinî ahrï- 
menti.F a 8, a 27. 

1517, 4 feb. Al segrelario Goro Gheri a Firenze da Modena. GJi 
manda 1000 ducati per Giov. Batt. Slrozzi , oltre gli 1806 
niandatigli per Roberto del Beccuto. Confirma Tarrivo di 
genti nel Mantovano , chiede parère, per chè potrebbe nas- 
cerequalche sinistro. F a 8, a 30. 

Che quelle genti dette di sopra dicono andare per Francesco 

M a ; ma che anderanno con chi li pagh'i. F a 8, a 31 . 

1517, 6 feb. Al duca Lorenzo de' Medici , da Modena ; sopra il passo 
di molti soldati venturieri. F a 8, a 46. 

1517, 10 feb. A Goro Gheri. Di certi cavalli giunti su) Reggiano sotto 

colore di cercare passo ed alloggio per 3000 fanti. Ma sem*- 

bra un pretesto per far danari, poiche non si sono visti alcuni 

fanti. F a 8, a 69. 
1517 , 11 feb. Spedisceal duca Lorenzo de'Medifci certc leltere ed 

altre ne riceve da lui. F a 8 , a 68. 
1517, 15 feb. Manda al duca Lorenzo de* Medici certe lettere da Mî- 

lano, etc. 
1517, 11 feb. Spedisce al duca Lorenzo de' Medici certe lettere da 

Milano ; che i Lanzichenecchi , i quali erano a Trento se ne 

sono tornati a casa. F a 8, a 99. 

1 5 1 7, 28 feb. Da Modena a Goro Gheri. Délie cose del duca di Ferrara. 
Voci di prossimo accordo col papa ad intercessione del 
Christ mo ; di pratiche tra Pimperadore e Francia. F a 8, a 238. 

1517, 28 feb. Da Modena al duca Lorenzo de* Medici. DelTarrivo di 
nions, di Size a Parma con 300 lance che presto saranno nel 
Keggiano. Fa istauza che Modena sia liberata degli alloggi, 
ossendo stranato troppo quel terri torio. F a 3, a 245. 



— 345 — 

4517, 10 marzo. Scrive al duca Lorenzode'MedicideU'arrivodimons. 
di Sisa a Modena con 250 lance e che non partira senza ordini 
del Duca. Consigli discrivergli lettere cortesi, perché pare sia 
dubitoso, quantunqué desideri servire al papa. F a 8, a 67. 

1 52 . . Poesia in terza rima credula di lui e indirizzata a Francesco I n» 
di Francia, invitandolo a prendere a cuore le sventure d'Italia. 
FM25, al. 

1524, 3 nov. Da Ravenna, al cardinale Giovanni Salviati, legato in 
Lombardia. Parole in giustiticazione del conte Guido da Cor- 
reggk) cacciato di Parma per sospetto de* Franzesi. F a 157, 
a 4, 8, 83, 92. 

1524, 5, 16, 17 nov. Sulla malattia e la morte del marchese Pallavi- 
cino; allô stesso, da Parma. Gli raccommanda messer Zaccaria. 
Discalzi di Ravenna. Responsiva di poco interesse. F a 160 , 
a 5,116, 157. 

1524-1537 ; da Bologna, da Firenze, da Imola. Lettere a messer Ber- 
nardo Spina, a Roberto Pucci , a Jacopo Salviati , sugli affari 
correnti d'Italia. Una nota o istruzione a ser Niccolô da Colle, 
commissario sopra la montagna di Reggio. Abbozzo d'un 
discorso al papa e al re Chrisr . F a 132, da 180 a 205. 

^ 526 a 1527, Minute di sue lettere, quando scriveva corne governa- 
tore di Parma , contenute in 29 pag. Scguono altre lettere 
scritte al stesso messer Francesco govematore di Modena da 
diversi, corne il card. Giulio de'Medici, Gio. Matteo Colombo , 
Gio. Franc. Pico délia Mirandola , Goro Gheri , Gio. Poppi, 
Luigi Guicciardini, Jacopo Guicciardini, Lorenzo del Fiesco , 
Jacopo Saviati, Rosso Ridolfi, etc. F a 124. 

1527. Lettere ad esso scritte da varij relative a quello che accadeva 
in Italia, nell'anno 1527. F a 363. 

1530 a 1531. Al fratello Luigi Guicciardini commissario a Pisa. Noti 
zia sullostatodi Firenze e sulle mosse dell'esercito Cesareo 
F a 57 e fr 58. 

1537. Quando detto fratello Luigi era commissario a Pistoja e ad 
Arezzo. F e 58, 59. 

1534. Lettere scrittegli dal duca Alessandro de' Medici. F a 15, da 30 
à 45. 



— 346 — 

1534, 12 luglio. Lettera scrittagli Jal vescovo d'Assisi Angiolo Marzi 
con ragguagli sulla funzione del porre la prima pietra délia 
fortezza detta oggi da Basse o di S. Gian Bat t. F» 1 5 , a 1 \ . 

154.. Altre letteredel sudd\ vescovo d'Assisi Angiolo Marzi allô stesso. 
FM 5, da50a55. 

1534. Lettere scrittegli da Bartolommeo Valori. F» 15, da 58 a 64. 

1534 a 1536. Da fra Roberto Pucci. F a 15, da 67 a 73. 

1 534. Da Babbone de' Naldi. F a 1 5, 76. 

1 554. Da Bernardo Lanfredini ; da Anton M a Papazzone; da Aless del 
Caccia.FM5, a 74, 77, 78. 

1557. Lettere scrittegli dal conte Cifuentes e dal marchese del Vasto. 
F* 15, a 85 e 84. 

1 554, 4 555. Lettere varie da lui scritte al suo fratello Luigi commis. 
d'Arezzo. F a 59. 

1554,8 agosto. Da Bologna a Baccio Valori a Forli. Délia malattia 
del papa. Che i Naldi con numéro di fanti eran sbarcati nelle 
terre del duca di Ferrara, forse per ordine de 9 Veneziani. 
F a 359, a 206. 

1 536, 25 dicembre. Da Firenze a Roberto Pucci, notizie varie d'Italia. 

1557, aprile. Negozj privati. F a 542, a 164 e 166. 

1539. A Luigi Guicciardini commissario a Pisa. Notizie poli tic lie. 
F*60,al5,15,29,55, 40, 45. 



— 347 — 



VI. 



Ï)U GOUVERNEMENT DE FLORENCE ET DE SES CHANGEMENTS JUSQUA 
LA CHUTE DÉFINITIVE DE LA RÉPUBLIQUE , i 532* . x 

Florence fut d'abord , non pas peut-être gouvernée par les ducs 
Lombards, les ducs, comtes et marquis Francs, qui administrèrent ou 
possédèrent la Toscane, mais du moins soumise comme le reste du pays 
à leur autorité. Les privilèges concédés à la cité par Othon I er en 962, 
la délimitation de son territoire , l'établissement des Lamberti , des 
Uberti et de quelques autres familles d'origine allemande dans l'en- 
ceinte même de la ville marquent le point de départ de son organisa- 
tion municipale. Florence avait comme toutes les villes son conseil de 
£cabms présidé par le délégué du souverain. D'abord, par suite des désor- 
dres auxquels donne lieu la lutte engagée entre les prétendants au 
royaume d'Italie, elle combat les nobles qui l'entourent, détruit leurs 
châteaux, défait même le vicaire de l'empereur (1115). Son indépen- 
dance s'accroît au milieu des guerres du sacerdoce et de l'empire. C'est 
slors que l'on peut constater pour la première fois d'une manière cer- 
taine l'existence des Consuls ou Anciens, dont le nombre varie, et qui 
cDnt dans le principe à la fois la puissance judiciaire et le pouvoiri 
administratif. Successivement, les seigneurs de la campagne et notam- 
ment les comtes Guidi succombent dans leur lutte contre la commune. 
IMais, à la fin du douzième siècle, le débat commence dans l'intérieur 
«de la cité entre les nobles qui veulent dominer au nom de leurs tra- 
ditions et de leurs richesses et les magistrats réguliers. Les empereurs 
«Je la maison de Hohenstauffen soutiennent à la fois la noblesse de la 
campagne au dehors et celle de la ville au dedans. Tels sont les pré- 

i Ce travail a uniquement pour objet de servir en plusieurs endroits de com- 
mentaire à l'Étude sur Guichardin. Pour les institutions, je n'ai indiqué que 
les principales et surtout celles auxquelles j'ai fait allusion dans quelques parties. 
Je me suis servi des auteurs les plus autorisés que j'ai pu me procurer sur ces 
matières, je citerai par exemple entre les anciens historiens, Nardi, Varchi, 
OiannoUi, Pitti, Guichardin lui-même, Machiavel ; parmi les modernes, Pagnini, 
les Tables de M. Reumont, et le préambule du 1er volume des Négociation* 
Diplomatiques entre la France et la Toscane de M. Abel Desjardins et de 
M. Canestrini , eftftft Les Républiques italienne de Sismondi , ouvrages aux- 
quels je recemMts devoir beaucoup. 



— :H8 — 

Indes de la querelle des Gibelins et des Guelfes, dont les uns représen- 
tent l'ancienne noblesse d'origine germanique , s'appuyant sur les 
Allemands et le souverain de droit, les autres le parti de la bourgeoisie 
ou du moins de la noblesse indigène et de l'indépendance nationale. 
En 1207 est institué le premier podestat, dont on borne les fonctions 
à la durée d'une année, en le choisissant parmi les étrangers. Il juge 
les procès avec un conseil choisi par lui même, sans autre frein que la 
crainte des mécontentements populaires et des terribles émeutes qu'ils 
amènent. L'administration municipale reste entre les mains des consuls 
assistés d'un conseil decent/?wom Uomini. Le démêlé des Buondelmonti 
et des Amidei produit l'explosion des discordes. Cependant sur tout 
le territoire on exige le serment d'obéissance à la Seigneurie de la 
commune dont l'autorité augmente sans cesse. Les Guelfes et les 
Gibelins se disputent Florence. Les Guelfes, qui s'enfuient à Tarrivéè 
de Frédéric II, sont rappelés par le peuple et leurs ennemis chassés à 
leur tour. En même temps la constitution est profondément modifiée , 
1250. Le podestat est réduit à la justice civile, et l'on crée un Capi- 
taine du peuple , assisté de trente-six Caporali et d'un conseil de 
douze Anciens. La ville était divisée en six parties (Sestieri) ; pour 
chacune sont établies des compagnies de milice (20 en tout , réparties 
par 5 et par 4, selon l'impoptance fies Sestieri), dirigées par des Gon- 
faloniers ou chefs spéciaux. La cloche qui appelle les citoyens aux 
armes est mise dans la tour du Lion et l'on commence le palais de la 
commune. La bataille de Monteaperti , 1260, donne un moment la 
victoire aux Gibelins. Mais affaiblis par l'arrivée de Charles d'Anjou et 
la défaite de Manfred , ils consentent à une tentative de conciliation. 
Deux Podestats gouvernent la ville , aidés d'un conseil de trente-six 
citoyens, marchands et artisans , appartenant aux deux factions. Les 
arts s'organisent ; sept d'entre eux prennent le titre de Majeurs et ont 
leur consul et leur bannière, 1266. L'année suivante, les Gibelins 
sont expulsés avec le secours de Charles d'Anjou qui reçoit pour dix 
ans la seigneurie de Florence. Un vicaire administre en son nom avec 
douze Bons-Hommes renouvelés tous les deux mois. En même temps 
existent le Conseil du Peuple composé de cent Popolani ou bour- 
geois , le Conseil de Credenza , où entrent 80 personnes et les 
Capitudini, c'est-à-dire , les chefs des arts majeurs, le Conseil du 
Podestat de 90 citoyens nobles et bourgeois, et le Conseil Général 
formé de trois cents hommes de toute condition. Les lois et règlements 
préparés par le vicaire et ses assesseurs étaient successivement proposés 



— 349 — 

à l'adoption de chacune de ces assemblées. C'est à la môme époque 
iju'il faut rapporter la création de l'importante magistrature des Capi- 
taines, du parti Guelfe, chargés de la défense du parti et de l'admi- 
nistration des biens enlevés à leurs adversaires. L'Église s'interpose 
entre les combattants, et l'on nomme quatorze Bons-Hommes, huit 
guelfes et six gibelins, nobles ou bourgeois, pour diriger l'État. Ils se 
rassemblent dans l'Abbaye 1 . Enfin la dernière transformation amenée 
peu à peu par la prépondérance croissante de l'élément populaire dans 
les pouvoirs administratif et consultatif s'opère en 1282. Les Prieurs 
des arts sont nommés au lieu des Bons Hommes . Ils représentent à la 
fois les différents -quartiers et les différents arts. Leurs fonctions sont 
limitées à deux mois ; les grands en sont exclus à moins de renoncer à 
leur noblesse, à leur nom et à leurs armes , et d'exercer effectivement 
un métier. En 1295, l'institution du Gonfalonier de justice, et la 
compilation des Ordinamenta justitiœ consacrent et affermissent la 
révolution. 

Elle n'était pourtant pas tellement définitive que la bourgeoisie n'eut 
encore des combats à livrer contre la noblesse qu'elle avait abattue. 
Les Ordinamenta justitiœ durent être compilés , c'est-à-dire , aug- 
mentés de nouvelles prescriptions en 1 295 , en 1 324 et en 1344. La 
lutte des Blancs et des Noirs, commencée entre deux familles nobles, 
remit en présence les partis divers et leur donna une occasion de se 
dessiner sous un aspect encore inconnu. Dans la période précédente , 
les nobles urbains ou d'origine italienne avaient en général formé le 
noyau de la faction guelfe , opposée aux nobles de la campagne , ou 
d'origine étrangère qui composaient la faction Gibeline. Pour triom- 
pher, ils s'étaient appuyés sur la bourgeoisie, et surtout sur ses chefe, 
que leur influence et leur richesse rendaient plus utiles. Mais il s'était 
passé ce qui arrive ordinairement en pareil cas ; les auxiliaires avaient 
fini par supplanter leurs alliés. S'il est permis de comparer Florence à 
Rome républicaine, on peut dire qu'au lieu d'un débat entre les patri- 
ciens et les plébéiens , il y avait débat entre deux fractions des patri- 
cien». La faction victorieuse avait dû partager les fruits de son succès 
avec les plébéiens qu'elle avait appelés à son aide. Ceux ci à leur tour 
prirent le dessus. Mais si les riches plébéiens de Rome, en se mêlant 
aux anciennes familles , avaient formé ce qui devint la Noblesse enne- 

1 L'Abbaye des Bénédictins, qui s'appelle encore aujourd'hui la Badia. L'his- 
toire en a été faite par M. Uccelli. 

23 



— 350 — 

mie des chevaliers et du peuple, à Florence la nouvelle noblesse se 
trouvait presque uniquement composée des riches plébéiens, à l'exclu- 
sion des nobles d'abord et ensuite du petit peuple , traité par les 
nouveaux puissants non moins orgueilleusement que par leurs prédé- 
cesseurs. Il allait en résulter une situation singulière. L'ancienne 
noblesse rejetée au second plan, mais non vaincue, reprit la lutte d'une 
autre façon, en se portant selon son intérêt tantôt d'un côté tantôt 
de l'autre , alternativement frappée par les deux partis , toujours en 
possession d'une part réelle d'influence malgré son abaissement , mais 
la voyant diminuer chaque jour , jusqu'au moment où , minant le ter- 
rain sous les pas de ses ennemis et sous les siens propres , elle con- 
tribua avec le bas peuple à jeter l'état sous le joug d'un seul homme. 
Les plus riches bourgeois et la plupart des nobles du parti guelfe 
furent Noirs ; les anciennes familles gibelines qui s'étaient soumises, 
les artisans et les bourgeois de la classe inférieure se firent Blancs. 
Les Noirs triomphant , l'orgueil du chef des nobles de ce parti attira 
sur lui et sur les grands la vengeance des bourgeois. En même temps, 
une tentative des Gibelins et des Blancs ouvertement coalisés échoue 
contre Florence. La ruine des Donati , des Cavalcanti, des Gherardini, 
des Cerchi , des Ubertini en est le résultat en 1504 et 1308. Une 
magistrature spéciale , celle de Y Exécuteur des ordonnances de 
justice est aussi créée en 1306 pour compléter les moyens d'action 
du peuple. Mais la lassitude suivait souvent les victoires de la bour- 
geoisie sur ses indomptables adversaires. De là cet abandon réitéré du 
pouvoir suprême entre les mains de princes étrangers. Ainsi en 1313, 
les Florentins donnent la seigneurie de leur ville pour cinq ans au roi 
Robert de Naples, à condition qu'il conservera les lois de la république 
et qu'il maintiendra la magistrature des Prieurs avec toutes les préro- 
gatives qu'elle possède. Bientôt le vicaire de Robert est chassé et 
l'autorité principale passe au Bargello ou chef de la police ; puis un 
nouveau vicaire est admis avec des pouvoirs restreints. Rien n'était 
plus mal défini que son influence. Elle s'exerçait par la nomination de 
citoyens de son parti parmi les seigneurs, et la suppression , au profil 
de ses officiers , du podestat et du capitaine du peuple. C'est aussi à 
peu-près vers cette époque , que l'adjonction de douze conseillers 
nommés Bons Hommes aux seigneurs et aux gonfaloniers des com- 
pagnies forma ce qu'on appela les Collèges. En même temps la situa- 
tion des grands s'aggrave à la suite des désordres intérieurs qui 
éclatent dans la guerre soutenue contre Castruccio Castracani tyran 



I 



— 351 — 

tle Liicques , et s'introduit la coutume <ln scrutin et île Vlniborsa- 
tione qui décidait pour plusieurs années (3 ou 5) des noms des magis-r 
îrats, s'en remettant au sort de fixer entre eux l'ordre de succession. 
En 4522, la ville avait été rendue à elle-même ; en 1326, elle se 
donne au duc de Galabre , fils aîné du roi Robert , qui se fait repré- 
senter par Gauthier de Brienne , duc d'Athènes. Le lieutenant prend 
d'abord ie serment des Florentins , et nomme ou fait nommer à son 
gré les magistrats. Le duc arrive lui-même bientôt après ; de grandes 
discussions s'élèvent pour fixer les bornes de son autorité. Il devient 
presque absolu , et par ses dépenses épuise les Florentins. Son départ 
en 1328 les laisse indépendants ; ils en profitent pour introduire une 
modification dans leur constitution. Les anciens conseils sont abolis et 
remplacés par le Conseil Populaire de 300 membres sous la prési- 
dence du Capitaine du peuple , entièrement composé de bourgeois , et 
le Conseil de la Commune de 250 membres également choisis 
parmi les nobles et les bourgeois. En \ 335 se crée l'office du Capi- 
taine de la Garde, dont les fonctions paraissent avoir été semblables 
à celles du Grand-Prévôt de France. Mais l'incertitude où l'on se 
trouvait toujours en face d'une charge nouvellement instituée , et les 
facilités que Ton avait de s'arroger un pouvoir exorbitant au milieu 
du désordre général, autorisent à croire qu'au moins dans le principe 
cette magistrature eut une grande importance. Ce qui est certain, c'est 
que la tyrannie du Capitaine de la Garde appelé par les riches bour- 
geois fut cause d'une conjuration des nobles à la tête de laquelle se 
mirent les Bardi et les Frescobaldi. La répression trop rigoureuse 
amène une réaction. Le duc d'Athènes était revenu à Florence avec 
le titre de Conservateur et de Capitaine du Peuple. Les grands 
s'entendirent avec lui, et d'accord avec la populace, lui firent décerner 
le titre de seigneur perpétuel, malgré la résistance de la bourgeoisie. 
Bientôt le nouveau maître leva le masque et ses coups frappèrent à la 
fois sur tous les partis , Bourgeois et nobles eurent à souffrir de son 
despotisme. Comme le dit Machiavel, les institutions furent renversées, 
les lois annulées , les mœurs corrompues. Les trois classes de l'état, 
noHes f bourgeois , artisans , complotèrent séparément contre lui. 
L'émeute emporta son pouvoir à peine défendu par les bouchers et la 
lfe du peuple. Les nobles avaient coopéré à la révolution; on les récom- 
pensa de leur concours en leur rendant un tiers des places de la sei- 
gneurie et la moitié des autres emplois. La ville fut divisée en quar- 
tiers ; lés Seigneurs , dont le nombre avait varié , furent établis au 



— 352 — 

jwmbre de trois par quartier, et ou leur adjoignit huit conseillers , 
dont quatre de chaque ordre. La constitution faisait un pas rétrograde, 
en remontant plus haut même que la réforme de Giano délia Bella , 
et celle de 1282. Mais il n'y avait aucune chance de durée pour cette 
concorde éphémère , établie entre deux partis si divisés. L'insolence 
des grands fournit bientôt une occasion ; on les contraignit de renon- 
cer aux offices , et on institua une forme d'administration nouvelle , 
rappelant l'ancienne en beaucoup de points, parmi lesquels il faut citer 
la Seigneurie, le Gonfalonièrat de justice , et ceux des Compa- 
gnies, enfin un Conseil de 75 bourgeois par quartier. Une bataille, 
qui s'engagea dans la ville entière, consacra la victoire du parti popu- 
laire. Le nombre des seigneurs fut réduit à 8 ; les différentes classes 
de la bourgeoisie se partagèrent les magistratures , et ceux des nobles 
qui consentirent à se faire inscrire dans le peuple , en perdant leufr 
nom et leurs armoiries, en furent exclus au moins pendant cinq ans. 
La constitution entrait alors dans une nouvelle phase de son dévelop- 
pement. La loi du Divieto, en écartant, pendant un laps de temps déter- 
miné , des honneurs publies . les membres d'une famille dont le nom * 
avait déjà paru sur les listes des magistrats , favorisait , au détriment 
des familles anciennes et nombreuses, le progrès des familles nouvelles 
bornées à un petit nombre de membres. Il y avait là un danger pour 
la haute bourgeoisie guelfe. La démocratie tendait à envahir l'État. 
Ce fut la cause de la loi de i'Ammonizione, dirigée contre les anciens 
Gibelins. Elle devint le plus redoutable des pouvoirs arbitraires. Les 
capitaines du parti Guelfe , jusque là sans importance principale dans 
la constitution, en acquièrent une extraordinaire, puisqu'ils ont le pri- 
vilège excessif de priver les citoyens d'exercer les charges publiques. 
En vain essaie-t-on de modérer leur despotisme en leur adjoignant 
trois membres , dont deux pris dans les arts mineurs , contre lesquels 
ils agissaient surtout , et en obligeant toute dénonciation portée devant 
leur tribunal à être confirmée par 24 citoyens. Les admonitions ne 
font qu'empirer , grâce au concours que l'ancienne noblesse , blessée 
des soupçons démocratiques de la moyenne bourgeoisie , prête à la 
haute. La querelle particulière des Albizzi et des Ricci vient enflam- 
mer le débat. Une commission de 56 personnes nommée en 1572 
essaie de désarmer' les adversaires opposés en interdisant à leurs chefs 
les charges pour cinq ans. Peu après, la création des Dix de Liberté, 
des Huit de la Guerre, donna une force nouvelle à la moyenne bour- 
geoisie, dont les défenseurs remplirent surtout cette magistrature. 



— 353 — 

Mais, en éloignant de la seigneurie les principales tètes de l'aristocratie 
bourgeoise , on lui laissait ouvert le palais des Capitaines du parti 
Guelfe, d'où, coalisés avec les anciens nobles , ils tyrannisaient l'État. 
La collision était imminente. A l'intérieur la haute bouigeoisie, alliée 
avec l'ancienne noblesse , et conduite par les Albizzi , avait le dessus. 
Mais les chefs de la moyenne bourgeoisie , par les succès que les Huit 
obtenaient à l'extérieur , acquéraient une popularité inquiétante pour 
leurs ennemis, et de plus ils essayaient de mettre de leur côté le petit 
peuple. Les Médicis avaient succédé aux Ricci dans la direction du 
parti. Le conflit éclata en 1378, à l'occasion d'une loi portée contre 
les capitaines du parti guelfe par Salvestro de Médicis , alors gonfalo- 
nier. La loi est repoussée par les seigneuriL et l'émeute trouble' les rues. 
C'est le , tumulte des Giompi. Mais la nwyenne bourgeoisie en prend 
la direction , et la populace , un instant maîtresse , s'attribue une part 
importante dans l'État. La tranquillité se rétablit un moment au profit 
de la moyenne bourgeoisie. Les excès de ses chefs compromettent sa 
victoire. Bientôt les règlements promulgués au profit des arts mineurs 
sont cassés , et de nouveau la faction des riches bourgeois exile et 
prive des magistratures. L'habile et cruelle administration de Maso 
des Albizzi fait échouer toutes les tentatives populaires. 

Nous voici arrivés à la période du triomphe le plus complet de la 
nouvelle noblesse. C'est la véritable époque des succès de la Commune 
Florentine , démocratique dans le principe de sa constitution , mais 
aristocratique dans sa direction. Comment la situation de la haute 
bourgeoisie si prospère se compromit , c'est que j'ai dit , en analysant 
l'histoire de Florence deGuichardin. Je me contenterai donc de rappe- 
ler ici que , sans que la forme extérieure fût modifiée, l'influence, 
naguère partagée entre quelques familles, se concentra dans les mains 
du chef d'une seule. Diverses tentatives essayées par la haute bour- 
geoisie pour reprendre le pouvoir échouèrent , comme avaient échoué 
celles de l'ancienne noblesse. Le caractère du nouveau gouvernement 
fut de paraître prendre en main les intérêts des classes opprimées, tout 
en n'agissant que pour lui-même. Cette tactique et la désunion de ses 
ennemis le rendit tout-puissant, jusqu'au jour, où par l'excès même 
de son absolutisme , il crut n'avoir plus rien à ménager et succomba 
sous une coalition de tous les partis , favorisée par l'étranger. Mais les 
Florentins ne purent pas s'entendre. La haute bourgeoisie essaya 
d'abord de ressaisir l'autorité ; la moyenne l'en empêcha et voulut à 
son tour organiser le gouvernement. C'est le but du mouvement dirigé 



— 354 — 

pat' Savonarole et ses amis, puis par les Soderini. Une nouvelle révo- 
lution ramène les Médicis, chassés encore en i 527. La vie de Guichar- 
din et ses discours politiques nous font assister à ces péripéties. Cette 
ibis , la lassitude avait jeté presque tous les anciens vaincus dans leur 
camp , et avec Alexandre et Gosme disparut complètement l'ancienne 
constitution républicaine. 

Les vicissitudes de la constitution peuvent donc se résumer ainsi en 
peu de mots : d'abord prépondérance de la noblesse féodale vaincue 
par la noblesse urbaine ; celle-ci s'appuyant d'abord sur la haute bour- 
geoisie est renversée par son alliée. La moyenne bourgeoisie combat la 
haute en se donnant un chef qui se fait tyrao. Lasse de toujours servir, 
elle essaie d'être à sou touç/inaîtresse. Sou expérience est celle qui 
dure te moins, et l'histoire de la liberté se clôt pour un temps à Florence 
comme dans le reste de l'Italie. 

Malgré les changements nombreux que je viens d'indiquer , les ins- 
titutions se sont développées d'après un certain plan régulier et sur un 
modèle dont le fond est resté à peu près identique à lui-même. Eki 
somme, les mêmes bases ont toujours porté l'édifice , surtout depuis la 
grande révolution qui a dépouillé l'ancienne noblesse de son autorité 
jusqu'à celle qui a mis Florence , en apparence comme en réalité, aux 
mains d'un prince absolu. Ou peut doncr reprendre les principales 
parties de la constitution en exposant rapidement les phases par les- 
quelles chacune a passé. 

Voici l'ordre des questions que je suivrai dans ee résumé ; 

1° Des diverses classes de eitoyens ; 

2° De la division en quartiers et en arts ; 

5° Des magistratures politiques , de justice et de police \ 

4* Des conseils déïibératifs et consultatifs \ 

5° Des finances; 

6° De la milice ; 

T De la diplomatie ; 

8° De l'administration du domaine Florentin. 

§ i . DES DIVERSES ESPECES DE CITOYENS. 

Dans la cité de Florence , dit Nardi , au préambule de son histoire, 
if y a trois espèces d'habitants , la noblesse fhobiltàj, la haute bour- 
geoisie (il popolo grasso) , et le menu peuple (il popolo minuto). 



f 



— 355 — 

C'est la division la plus connue et la plus naturelle. Cependant il est 
encore possible d'en admettre d'autres. Dans la noblesse , et sous ce 
mot Nardi a entendu l'ancienne , il y a les nobles proprement dits , 
nobili, amenés par force dans la cité , après avoir été dépouillés de 
leurs dominations particulières quand Florence étendit son territoire ; 
les grands , grandi, qui , nés dans leur patrie , y accrurent leur 
influence par leur richesse et leur industrie ; les hommes de familles 
qui, étrangers d'abord , vinrent à leur tour s'établir à Florence , en 
conservant au dehors leurs seigneuries et leurs vassaux. Cependant 
tous , se trouvant à peu près dans les mêmes rapports avec le reste du 
peuple , portaient indifféremment les trois noms que je viens de citer. 
Le popolo grosso se composait des citoyens d'origine ancienne , 
non noble, qu'on appelait popolani ou popolari, inscrits dans les 
différents arts , et surtout dans les arts majeurs , aptes aux magistra- 
tures. Le popolo minuto , nommé aussi plèbe i, était formé des 
hommes travaillant dans les métiers qui n'étaient pas organisés en arts 
spéciaux, et aussi de ceux qui ne pouvaient justifier des conditions de 
fortune ou d'origine suffisantes pour obtenir les charges. Je signale ici 
les conditions d'origine, parce qu'elles étaient fort strictes. Au moment 
même où le gouvernement fut le plus démocratique , après 1494 (je 
ne dis rien des temps qui suivirent immédiatement le tumulte des 
Ciompi), il fallait , pour être inscrit sur le tableau des citoyens jouis- 
sant des droits les plus étendus, prouver que le père et l'aïeul avaient 
été proposés pour les offices du premier ordre 2 . C'est ainsi qu'au 
temps de Savonarole et de Soderini il n'y eut pas , sur toute la popu- 
lation florentine , plus de 4,000 citoyens actifs , comme nous dirions, 
et en 1 527 , après les vides que firent la guerre et la peste , on n'en 
compta que 2,500. Les conditions de fortune étaient aussi fort impor- 
tantes. Une certaine aisance était nécessaire pour aspirer aux magis- 
tratures. On devait posséder des biens qui donnassent des garanties à 
l'état. Je trouve dans Giannotli une division qui indique les rangs 
marqués par la fortune. C'est celle du peuple en Âggravezzati et en 
Plèbe 3 . Les premiers sont ceux sur lesquels l'impôt portait en raison 
de l'estimation de leurs possessions immobilières énumérées par un 
Cadastre général. Nardi les appelle Descritti*. Pitti 5 , parmi les 



1 Nardi, I, 1. — 2 Varchi, III, Giannotti, délia Repub. fiorent., III, 7. 
3 Giannotti, Discorso intorno alla forma délia Repubblica di Firenze. 
* I, 1. — 5 Apolog. de Capucci; Archiv. Storico, T. IV, part. 2. 



— 356 — . 

Aggravezzati , accuse une nouvelle distinction. 11 nomme les Bene- 
fiziati, qui seuls en 1 494 entrèrent dans le Conseil général , et 
purent prétendre en tout temps aux premières magistratures , les 
Statuait qui sont capables d'obtenir les offices du dedans et du dehors, 
c'est-à-dire les magistratures inférieures de la cité , et celles qui ont 
rapport à l'administration du domaine ; ils entrent dans le Conseil du 
peuple , eux et leur descendance , s'ils sont nommés à l'une des trois 
grandes magistratures, la Seigneurie , le Gonfaloniérat des compagnies 
et le Collège des Bons-Hommes. Après eux se placent les Aggravezzati 
qui, sans participation aux emplois, ont le privilège déporter les armes 
et certaines immunités propres aux citoyens complets. Varcbi l donne 
aux trois sortes d' Aggravezzati le nom de Sopportanti. Il note 
quatre espèces d'habitants: 1°les Cittadini Sopportanti des arts 
majeurs ; 2? les Sopportanti des arts mineurs ; 3° les Sopportanti 
qui ne sont pas Statuali : 4° les Plébéiens , et enfin les gens du terri- 
toire qui paient les mêmes impôts que les citoyens , sans jouir des 
mêmes droits ; il les appelle Salvatichi. 

Le droit de cité avait ainsi ses degrés. Un accroissement de répu- 
tation , certains services rendus à l'État pouvaient aider à les foire 
franchir. Nardi nous apprend que de 1494 à 1512 la Cittadmanza 
était donnée par le grand Conseil , oggi e innanzi seconda mi 
piacque , dit-il , d'où l'on peut inférer qu'avant l'institution de cette 
assemblée celles dont elle tint la place avaient le même pouvoir. Des 
étrangers obtenaient différents droits dans la ville ; c'est ainsi que les 
Ricasoli , originaires des environs de Sienne et déjà citoyens de cette 
ville , devinrent grands de Florence ; un document assez curieux nous 
montre Jacques Cœur et son fils immatriculés dans l'art de la soie 2 . 
Tous les citoyens en possession des droits civiques sont , d'après 
Giannotti 3, une sorte de nobles , un corps chef de l'État , corpo 
signore. Ils ressemblent , dit Nardi 4 , aux gentilshommes de Venise. 

« m. 

2 M. Passerini m'a communiqué la note suivante recueillie sur les registres 
rie l'art de la soie. Dans l'année 1420, on trouve ceci : Jacobus vocatus Gia- 
i-hetto Cuore olim Mainetti de Savoiade Tolosanna {sic), Sartor et Farsettarius, 
populi S. Pancratii, matricolatus luit. En 1446, Ravaut Cuore filius nobilis 
viri Jacobl Cordis, vocati Giachetli Cuore, de Burg. Biturig., domicelli et con- 
siliarii serenissimi régis Francorum , Setaiolus grossus matricolatus fuit cum 
beneficio patris. 

3 Disc, sulla forma, rlr, 

u,i. 



JOl 

Us se répartissent entre 400 familles environ. En consultant la liste 
des gonfaloniers donnée à la suite de l'édition originale de Nardi , on 
trouve 374 noms différents , ce qui indique avec assez d'exactitude le 
nombre des familles en possession de voir leur membres devenir gon- 
faloniers , parce qu'un des principes de la constitution florentine, c'est 
de diviser le plus également qu'il est possible les honneurs entre ceux 
qui y ont droit. Varchi l indique pourtant le chiffre approximatif de 
576 familles de Statuait pour les arts majeurs et de 220 pour las 
arts mineurs. 

Le droit de cité se perdait ou se suspendait de différentes manières, 
d'abord par YAmmonizione et la Morosità. Quand un citoyen était 
soupçonné d'être Gibelin , il était fait une enquête sur ses opinions et 
sa conduite par le tribunal du parti guelfe , et les capitaines du parti 
l'avertissaient qu'il ne pouvait obtenir de magistrature. Il était alors 
Ammonito jusqu'à nouvel ordre ou pour un temps déterminé. Dans 
les scrutins , son nom était écarté , et s'il était déjà dans les bourses et 
qu'il en sortît, le tirage était considéré comme non avenu. Un citoyen 
qui était convaincu d'être le débiteur de l'état pour ses contributions 
ou ses amendes devenait Moroso , c'est-à-dire exclu des emplois 
jusqu'à ce qu'il se fût acquitté. Ceux qui ne rentraient pas dans cette 
catégorie étaient appelés Netti di specchio . Enfin quiconque était 
déclaré rebelle était en quelque sorte mort civilement et perdait tous 
ses droits jusqu'à ce qu'il fût réhabilité. 11 arrivait aussi qu'on était 
confiné pour un temps marqué sur un point du territoire , ou bien 
exilé dans une ville étrangère. Souvent alors on se trouvait comme en 
tutelle , l'état prenait l'administration des biens qu'il pouvait atteindre, 
et réglait une pension alimentaire servie au confiné ou à l'exilé. Le 
temps de son éloignement expiré , il redevenait selon les circonstances 
maître du tout ou d'une partie de sa fortune. 11 s'établissait alors des 
comptes à la suite desquels se prononçait quelquefois la Morosità. 

Il me reste à parler de la situation des grands. J'ai dit plus haut que 
les divers règlements des Ordinamenta justitiœ les excluaient des 
magistratures. II faut ajouter : non de toutes. On leur avait réservé le 
tiers des places de Capitaines du parti Guelfe . des Dix de la guerre , 
des Ambassadeurs , et en général des officiers du dehors. Ils formaient 
le Conseil de la Commune concurremment avec les popolani. Des 
précautions nombreuses étaient prises contre eux; on leur imposait 



» IX. 



— 358 — 

souvent de lourdes amendes ; mais ils lie cessaient d'avoir dans l'état 
une place marquée par la constitution , et leur influence s'exerçait 
souvent d'une manière indirecte dans les assemblées mêmes d'où ils 
étaient bannis. Toutefois ils s'agitaient sans cesse pour reconquérir la 
plénitude des droits dont ils étaient privés ; de là une lutte perpétuelle 
et la confirmation des condamnations prononcées contre eux. En 1454, 
un grand nombre de familles nobles reçurent la Cittadinanza pour 
prix du concours qu'elles avaient prêté* à Cosme. Mais , comme le 
remarque Guichardin , elles y perdirent le tiers des charges sans pou- 
voir forcer l'opinion populaire qui leur était opposée. Souvent des 
familles d'origine populaire étaient rejetées parmi les grands. Les 
Gianfigliazzi , par exemple , furent faits grands par Giano délia Bella 
en 4295, puis remis du peuple en 1543 et 1589 , et presque tous 
redevinrent grands en 1454 , au retour de Cosme de Médicis auquel 
ils étaient contraires. Il en fut de même pour les Albizzi , les Peruzri, 
les Castellani , les Barbadori , les Neroni , quelques uns des Acciaiuoli 
et des Soderini. Au contraire, beaucoup de grands, en s'appauvris- 
sant , devinrent du peuple et admissibles aux magistratures dans les 
réformes de 1282, 1295, 1511. Beaucoup obtinrent la popolarità 
en prenant de nouvelles armoiries , de nouveaux noms , et en renon- 
çant à leurs parentés naturelles. La République avait coutume der 
récompenser les services des grands , en les faisant rentrer dans le 
peuple , sans que pour cela ils dussent répudier leur nom et leurs 
armes. Mais le privilège s'étendait à leurs descendants, non pas à leurs 
collatéraux. De là résulte que des hommes du même nom sont dési- 
gnés par les historiens, les uns comme grandi et magnati, les autres 
comme popolani. En général on avait soin de n'accorder la popo* 
larità qu'aux familles et aux branches déchues de leur splendeur et 
de leur richesse. Encore souvent mettait -on un intervalle de quelques 
années entre le moment où les droits étaient conférés et celui où l'on 
pouvait les exercer. Au surplus , au milieu du chaos du moyen-âge , 
tant d'anomalies se produisirent que je ne prétends indiquer ici comme 
plus loin que quelques idées très-générales , et qu'à moins de tracer 
une histoire complète de la commune florentine , il est impossible 
d'atteindre une exactitude absolue. 



— 359 — 



§ 2. DE LA DIVISION EN ARTS ET EN QUARTIERS. 



Outre les distinctions politiques que je viens d'énumérer , il y en 
avait d'autres qui tenaient au système des corporations du moyen-âge 
et à là situation topographique du domicile des diverses familles. Car, si 
l'on voulait que chaque particulier eût à son tour part au gouverne- 
ment, on tâchait aussi que chaque corps de métier et chaque division 
territoriale fussent également représentés dans les conseils de la Ré- 
publique. 

Ainsi chaque Florentin , pour jouir des droits civiques, était tenu 
d'être inscrit dans un art. Le nombre en fut variable suivant les épo- 
ques. Dans le principe , trois d'abord s'organisèrent , celui de la laine, 
du change, de calimala ou de la marchandise. Les mercatanti di 
calimala achetaient pour les ouvrer les draps grossiers de l'étranger. 
Le nom des deux autres n'a pas besoin d'explication. A côté d'eux se 
formèrent Fart des juges et notaires comprenant tous les hommes de 
loi , gradués ou non ; celui de la soie; celui des médecins et apo- 
thicaires, dans lequel rentrait tout le commerce des épices de l'Orient ; 
enfin celui des fourreurs. Quand en 4282 s'établit la distinction 
entre les arts majeurs et mineurs , c'est-à-dire le haut et le petit com- 
merce, il y en eut sept de la première espèce et quatorze de la seconde. 
Dino Compagni dit qu'il y en eut vingt-quatre sans désigner lesquels, 
Voici leurs noms dans l'ordre où on les place ordinairement :• 4° les 
Juges et notaires; 2° les Mercatanti di calimala; 5° le Change; 
4» la Laine; 5° la Soie ; 6° les Médecins et apothicaires ; 7° les 
Pelliciers et fourreurs. Arts mineurs: 4° les Bouchers; 2° les Cor- 
donniers et chaussetiers ; 3° les Forgerons ; 4° les Tanneurs ; 
5° les Maçons ; 6° les Marchands de vin; T les Boulangers; 
%'les Marchands d'huile ; 9° les Tisserands et vendeurs de lin; 
10° les Serruriers; 41° les Armuriers et fabricants de cuirasses; 
42 9 les Bourreliers ; 13° les Menuisiers; 44° les Aubergistes. En 
1378 , après le tumulte des Giompi , on détacha un moment de l'art 
de la laine les cardeurs et les teinturiers pour en faire deux arts nou- 
veaux qui furent cassés en 4382. Les cinq premiers des arts mineurs 
se distinguaient aussi des autres et prenaient le nom d'Arts du milieu 
[médiane ). Chaque art avait ses consuls élus pour quatre mois; il y 



— 360 — 

on avait un pour deux quartiers , en tout deux pour chaque art , ex- 
cepté pour celui des juges et notaires , parmi lesquels se choisissait un 
proconsul , logé dans un palais particulier , et président du tribunal 
des consuls qni jugeait de tous les différends auxquels donnait lieu 
l'exercice des arts. Les arts majeurs entretenaient en outre à l'étranger 
des consuls spéciaux chargés de défendre leurs intérêts. Us avaient 
tous à Florence leurs bannières , leurs lieux de réunion et leurs 
caisses communes. Toutes les professions ne se trouvent point énon- 
cées dans ces vingt-un arts ; mais elles y rentraient en vertu de cer- 
taines analogies. Ainsi les fileurs d'or , les orfèvres, les peintres, dont 
la plupart étaient orfèvres dans l'origine, faisaient partie de l'art de la 
soie. Les arts avaient en général leurs rues , où tous ceux qui prati- 
quaient le même métier établissaient leurs comptoirs et leurs boutiques. 
Plusieurs rues de Florence portent des noms qui rappellent cet usage. 
L'art de la soie se tenait à la porte Santa-Maria ( Por SanrMaria ) , et 
les orfèvres sont encore aujourd'hui sur le Pont- Vieux qui y fait suite. 
Les changeurs étaient au Marché-Vieux. Politiquement parlant, les 
arts majeurs étaient les plus favorisés. Quelquefois le partage des ma- 
gistratures se faisait également entre eux et les arts mineurs , ce qui , 
vu le grand nombre de ceux-ci, leur donnait le désavantage. En 1378, 
un moment , les arts mineurs et la plèbe l'emportèrent sur les arts 
majeurs. Mais en général les arts majeurs obtenaient les trois quarts 
des fonctions publiques , et dans leurs rangs seuls se choisissait le gon- 
falonier. Néanmoins le petit nombre de citoyens riches , inscrits dans 
les arts mineurs , quoique exclus du titre principa] , y trouvaient plus 
de facilité peut-être que les autres pour entrer dans la seigneurie au 
moyen des deux places qui leur étaient réservées à chaque élection. 
La distinction politique en arts majeurs et mineurs fut abolie dans la 
grande réforme de 4532 qui substitua le gouvernement ducal à la 
forme républicaine , et tous les citoyens déclarés également aptes à 
toutes les magistratures. En \ 534 les anciens arts mineurs furent 
réduits à quatre. l 

La ville fut d'abord partagée en sections, appelées Sestieri ou Sesti, 
parce qu'il y en avait six , cinq sur la rive droite de l'Arno, et une 
sur la rive gauche, nommée YOltre-Arno, qui resta longtemps hors 
de l'enceinte murée. En 1250, on institua vingt compagnies de milice, 
divisées chacune en quatre escouades (turme), avec ses enseignes et 

» Varchi, XIV. 



— 361 — 

ses gonfaloniers, ses lieux de réunion et sa caisse commune. De plus 
dans chaque circonscription de milice , formée d'environ 5G familles 
selon Varchi 1 , les 'citoyens étaient divisés en popoli inégalement 
répartis dans les divers quartiers 2 , et dont chacun avait pour centre 
une église ou chapelle , constituant ainsi des espèces de paroisses. En 
1343 le nombre des quartiers fut réduit à quatre , celui des compa- 
gnies à seize. Chaque quartier fournissait 75 membres au conseil des 
trois cents, deux seigneurs à la seigneurie et à tour de rôle le Gonfa- 
lonier de justice. J'ai dit plus haut que les arts mineurs avaient deux 
places réservées dans la seigneurie. On les prenait toujours dans le 
quartier qui fournissait le Gonfalonier. Les noms des seigneurs s'ins- 
crivaient dans l'ordre de leurs quartiers , classés ainsi qu'il suit : 
1° San Spirito (Oltre-Arno) ; 2° Santa-Croce (partie orientale) ; 3° Santa- 
Maria-Novella (nord et partie occidentale) ; 4° San-Giovanni (nord et 
centre). Le motif qui détermina cette classification est bizarre ; c'est 
l'ordre de dignité des titres d'invocation des églises qui servaient de 
lieu de réunion, le Saint-Esprit, la Croix du Christ, la Vierge et Saint- 



§ 3. DES PRINCIPALES MAGISTRATURES POLITIQUES, DE JUSTICE 
ET DE POLICE. 

Dans le principe, les délégués des comtes et des ducs Francs et 
Lombards avaient tenu le premier rang dans la ville , assistés des 
Scabins, puis des Consuls. Un temps, le Podestat et le Capitaine 
du Peuple les avaient remplacés. Enfin les Vicaires des princes 
angevins de Naples avaient pendant la durée de leurs fonctions été 
considérés comme magistrats suprêmes. Mais , depuis 1293 jusqu'en 
1532, le Gonfalonier de justice, assisté de la Seigneurie et des 
collèges était devenu le chef du pouvoir administratif et exécutif. 

Le Gonfalonier de justice, créé en 1293 pour surveiller l'exécu- 
tion des ordonnances faites à cette époque contre les nobles, portait le 
gonfalon ou la bannière du peuple. Il devait avoir quarante-cinq ans, 
et être inscrit dans les arts majeurs. L'émeute de 1378 donna cette 
dignité à Michèle di Lando , et un autre plébéien lui succéda ; mais 

* IX.— 2 En 1305, il y on avait cinquante-six. Archiv. Storico, XV. 



— 362 — 

son élection fut aussitôt cassée et l'ancienne règle rétablie. Son office 
durait deux mois, pendant lesquels il demeurait dans le palais public. 
Il n'en sortait qu'accompagné d'une garde de soixante hommes. Ses 
fonctions étaient de présider la Seigneurie, c'est-à-dire le conseil per- 
manent de l'État , et de veiller à la garde de la ville. Comme il était 
l'un de ceux auxquels était réservé le droit de convocation des conseils 
et lé droit d'initiative pour la proposition des lois, il pouvait, à un 
moment donné , avoir une grande influence sur la direction des 
affaires. En 1502 le gonfalonier fut nommé à vie ; en 1513 , après la 
vaine tentative de l'élection pour un an de Ridolfi , on reprit l'ancien 
usage. En 1527 le gonfaloniérat fut annuel avec la possibilité d'une 
triple réélection. En 1530, il redevint bimestriel avec lesMédicis, 
jusqu'au moment où on l'abolit en 1532. Dès lors le Duc, chef de là 
République, tint la place du gonfalonier avec un pouvoir de plus en 
plus absolu. 

La Seigneurie se composait des Prieurs des arts, créés en 1 282 ; 
ils remplaçaient les Consuls et les Anciens. Il y en eut trois d'abord , 
d'après le nombre des trois premiers arts, puis six, un par Sestiero, 
puis douze , quelquefois quatorze , enfin huit , c'est-à'dire deux par 
quartier. En 1348, il prirent le nom de Prieurs de liberté; on les 
appelait aussi Seigneurs. Six appartenaient aux arts majeurs, deux 
aux arts mineurs , alternativement choisis dans chaque quartier avec 
le gonfalonier. De 1378 à 1382, les arts mineurs obtinrent la majo- 
rité dans la seigneurie. Les prieurs de liberté devaient avoir trente 
ans accomplis ; pendant leurs fonctions qui duraient deux mois comme 
celles du gonfalonier , ils étaient astreints aussi à demeurer dans le 
palais public. La seigneurie fut cassée en 1532. Ce qui la remplaça , 
comme le remarque Varchi 1 , ce furent les Conseillers intimes, 
choisis tous les trois mois pour assister le duc dans les affaires prin- 
cipales. 

Les Collèges étaient formés par les Gonfaloniers des compagnies , 
au nombre d'abord de 20 , puis de 19 , et de 16 à partir de 1343 , et 
et les 12 Bons Hommes nommés depuis 1312 pour aider les prieurs 
de leurs conseils. Les gonfaloniers veillaient aussi à la garde des portes 
et présidaient les réunions de quartier. Ils furent supprimés en 1531. 
Les 12 Bons Hommes subsistèrent, n'ayant plus que la garde du pa- 
lais public. 

iXII. 



— 363 — 

le Podestat était étranger. D'abord il rendait la justice et partageait 
l'administration avec les consuls. En 4207, ses fonctions devinrent 
annuelles. Ses attributions se divisèrent par la création du capitaine 
du peuple, puis de la seigneurie, et enfin de l'exécuteur des ordres de 
justice. 11 resta en possession de diriger le tribunal auquel on soumet- 
tait les affaires civiles jusqu'en 4 502, où Ton institua la Buota, com- 
posée de cinq juges florentins de naissance, dont le président prit le 
dire de Podestat. 

Le Capitaine du peuple, d'abord aussi premier magistrat de la 
cité , fut réduit à la présidence du tribunal criminel. Son emploi fut 
supprimé en 1502 ; il était aussi étranger. 

V Exécuteur des ordonnances de justice , étranger , fut créé en 
1306 pour veiller sur les empiétements des nobles. C'est une magistra- 
ture transitoire dont on ne trouve plus la trace dans les derniers temps. 
Du moins Varchi et Giannotti , si curieux d'énumérer les anciennes 
institutions qui se sont conservées, n'en disent rien. 

LeBargello, étranger, était le chef de la police. Son palais servait 
de prison et de lieu de torture. Dans la cour se faisaient les exé- 
cutions. 

Les Huit de garde et de Balte s'occupaient des affaires crimi- 
nelles et de police. Ils résidaient dans le palais du podestat , et déci- 
daient dans les accusations de crime contre l'état. En 4527 , ils furent 
remplacés, par la Quarantie, dont les membres tirés au sort pour quatre 
mois et assistés de quelques uns des principaux magistrats jugeaient 
en trois séances et à la majorité des deux tiers des voix. Rétablis 
en 4530. 

Les Conservateurs des lois veillaient, comme leur nom l'indique, 
à l'exécution des règlements. Comme notre cour de cassation , ils pou- 
vaient annuler les arrêts contraires aux statuts de la république. Ils 
étaient aussi chargés d'éloigner des magistratures les citoyens morosi 
ou ammoniti. En 4532 leur nombre fut réduit de dix à huit. 

Les Capitaines du parti guelfe étaient une des plus anciennes 
magistratures de la république. La durée de leur charge était de deux 
mois. Elle fut instituée en 4267 pour défendre les intérêts des guelfes 
et administrer les biens enlevés aux gibelins. Ils avaient la surveillance 
des forteresses, des remparts et des édifices publics. Leur autorité, un 
moment très-grande, par suite du pouvoir dont ils jouissaient d'écarter 
des magistratures quiconque était condamné par eux , diminua au 
temps des Mëdicis. Ils héritèrent des attributions des Massiers de la 



— 364 — 

Chambre et des Officiers des tours en 4 549 , ce qui les réduisit à 
n'être plus que des inspecteurs de la voirio et des travaux publics. Ils 
furent d'abord trois, puis six, puis neuf, dont six bourgeois fpopolanij 
et trois nobles. Ils devaient être âgés de trente-six ans. Ils avaient au* 
dessous d'eux un premier conseil de quatorze membres, puis un second 
de soixante citoyens, à la tête duquel se trouvaient trois prieurs et ta 
accusateur des gibelins. Il est facile de voir quels furent dans un temps 
les abus de cette magistrature, en possession de donner des certificats 
de patriotisme, ou de former des catégories de suspects. 

En i 376, on établit les Huit de la guerre, surnommés les Saints; 
plus tard on reprit cette institution, qui se continua sous les différents 
noms de Dix de liberté, de Balie et de guerre, de guerre et de 
Paix* Sous les Médicis, depuis 4542 , les Dix furent remplacés par 
les Huit de Pratique. Ils avaient un pouvoir presque dictatorial sur 
les affaires militaires , les mouvements des armées, les négociations di- 
plomatiques, la nomination aux ambassades, aux charges de commissai 
res auprès des armées ou dans le domaine de la république. Us étaient 
élus pour six mois ; mais leur secrétaire était perpétuel. Machiavel et 
Giannotti occupèrent cette charge l'un et l'autre. Sous Cosme, la con- 
centration du gouvernement entre les mains du prince limita leurs attri- 
butions au jugement des débiteurs ou créanciers delà commune et des 
procès qui s'élevaient entre les villes sujettes. Cette charge appartenait 
aussi aux Cinq du territoire. Fatigué de nombreux conflits entre ces 
deux collèges , Cosme , en 4559 , les abolit tous les deux et les rem- 
plaça par les Neuf conservateurs du domaine. 

Le tribunal de la Marchandise jugeait les affaires commerciales. U 
était formé de six officiers étrangers et de six conseillers florentins 
choisis parmi les arts majeurs, à l'exclusion des Juges et notaires et des 
Fourreurs. 

Les Consuls de mer , institués en 4424 après l'acquisition de Li- 
vourne, surveillaient les douanes de Pise et de Livourne , faisaient les 
dépenses nécessaires sur le littoral, et jugeaient les différends commer- 
ciaux qui s'y élevaient. En outre, un des consuls dirigeait les Officiers 
d étude , préposés à l'université de Pise. En 4533 , on les remplaça 
par le Provéditeur de Pise. Mais en 4554 , pour ne pas confier tant 
de droits à un seul homme , on rétablit les consuls de mer , en rédui- 
sant leur nombre de six à deux . 

Ensuite vient une multitude de magistratures inférieures,. parmi 
lesquelles il suffit de nommçr pour indiquer leurs attributions , les 



— 365 — 

Officiers des monnaies, des gabelles, du Mont ou de la dette pu- 
blique, des Pupilles, d'Abondance, des Tours, etc. 

L'élection à ces diverses magistratures se fit de différentes façons 
suivant les époques. D'abord la Seigneurie, assistée des Collèges, nom- 
mait a mano , c'est-à-dire directement, et altagiornata, c'est-à-dire 
que chaque série avant de sortir de charge désignait ceux qui devaient 
loi succéder et les officiers inférieurs, moins ceux, comme les Capi- 
taines du parti guelfe , qui se renouvelaient eux-mêmes. Plus tard on 
employa la méthode du scrutin (squitlinio) et de Yimborsatione. Le 
scrutin fut dans le principe fait par la seigneurie , aidée de divers ma- 
gistrats et adjoints formant en tout une commission de quatre-vingt- 
dix-sept membres ; puis par des accopiatori, électeurs nommés pour 
plusieurs années, soit par la seigneurie , soit par une balte , ou com- 
mission dictatoriale créée par le parti dominant. Ce fut cette méthode 
dont les Médicis se servirent pour mener l'état en gardant les appa- 
rences de la république. Le scrutin consistait à proposer des noms à 
l'examen des électeurs; s'ils obtenaient un nombre suffisant de suffra- 
ges, ce qu'on appelait vincere ilpartito, ils étaient imborsati, c'est- 
à-dire placés dans des bourses en nombre égal à celui des quartiers et 
des magistratures, puis tirés au sort deux jours avant la sortie de 
charge de leurs prédécesseurs. Les bourses se remplissaient pour trois 
ou cinq ans. Si un nom sortait et que celui qui le portait fût mort, ou 
devenu incapable de remplir la charge, on en tirait un autre. Quelque- 
fois dans les émeutes , on brûlait les bourses confiées en général aux 
moines de l'église Santa-Croce. Plus tard , de 1 495 à i M 2 , l'élection 
appartint au Grand-Conseil , dont je parlerai plus bas. Le scrutin se 
faisait devant lui ; il fallait au moins 800 citoyens présents pour que 
Yimborsatione fût valable. Giannotti nous donne dans son Discours 
sur la forme de la république florentine le détail des opérations 
compliquées que nécessitait une élection. Ce qui frappe, c'est une sin- 
gulière inexpérience des conditions d'une garantie suffisante , et un 
luxe de précautions puériles qui livrent tout aux subalternes. 

En terminant ce qui regarde les principales magistratures , il con- 
vient de parler du Divieto. Préoccupés de partager également les 
charges entre les diverses familles et de les empêcher de s'accumuler 
sur les mêmes têtes , les Florentins , par une mesure semblable à celle 
qui chez les Romains mettait dix années d'intervalle entre deux con- 
sulats pour un seul personnage , ordonnèrent qu'on ne pût obtenir 
qu'après des intervalles déterminés les offices supérieurs ; si même un 

24 



— 366 — 

membre de la famille les avait remplis , c'était encore une cause d'ex- 
clusion. Enfin , dans les conseils et les collèges , on veillait à ce qu'il 
n'y eût jamais [dus de deux ou trois membres portant le même nom , 
quelque éloigné que fût le degré. de parenté. 



§ 4. DES CONSEILS DÉLIBÉRATIFS ET CONSULTATIFS. 



Démêler la suite inextricable des divers conseils qui se succédèrent 
à Florence est une œuvre difficile. Souvent les mêmes portent des 
noms différents. Quelquefois le nom reste le même tandis que les at* 
tributions changent» 

Avant 1250, existait le Conseil des Cent ou de Credenza, 
composé des chefs de corporations et de citoyens nobles. A cela il faut 
ajouter le Conseil général et 3e Conseil spécial , élus au scrutin 
parmi les notables. 

En 1267 les mêmes assemblées se retrouvent avec quelques modi- 
fications. Le Conseil de Credenza se compose de 80 citoyens Après 
lui vient celui des Capitudini des arts majeurs t ; il est formé des 
consuls , capitaines et gonfaloniers de ces arts ; puis le Conseil du 
Podestat de 90 membres , nobles et bourgeois (popolani) et enfin le 
Conseil des 500, composé de personnes de toute condition. 

L'institution de la Seigneurie modifie considérablement le nombre 
des Conseils. En premier lieu les Collèges, c'est-à-dire le gonfalonier 
de justice, les prieurs, les gonfaloniers des compagnies, les 12 Bons- 
hommes sont le premier conseil dirigeant. Le nombre des membres est 
de trente-sept en 1343 , quand il n'y a plus que seize compagnies et 
huit prieurs. Ils ont le droit d'appeler dans leur sein des notables pour 
les consulter, c'est ce qu'on nomme des Pratiche. Unis aux Conseils 
des arts , les notables et la seigneurie formaient le Conseil de Cre 7 
denza, que Nardi appelle Sénat 3 , et qui en réalité décidait de toutes 
les affaires. Cet usage des Pratiche causait souvent de grands mé- 
contentements ; car, en y appelant leurs amis , les seigneurs dépla- 

1 Reumont le distingue du précédent; M. Desjardins les réunit sous le nom 
de Conseil de Credenza; ceci est plus conforme à l'opinion de Nardi, qui ré- 
sumant l'histoire de la constitution , ne fait mention que d'un sénat qui se per- 
pétue sous divers noms , et de deux conseils inférieurs. 

2 I, ♦. 



— 367 — 

çaient à leur gré la majorité dans le conseil secret où se délibéraient 
en réalité les affairés. De plus , avec le système de Yimborsatione , 
les ambitieux , certains plusieurs mois à l'avance d'obtenir sans con- 
testation le titre de seigneur et d'être à leur tour proposto , c'est-à- 
dire d'avoir le droit d'initiative , se préparaient à ce moment ; ils pro- 
fitaient alors de leurs manœuvres pour remplir les Pratiche de leurs 
complices , et enlever toute influence aux conseils inférieurs , en con- 
voquant l'assemblée à parlement, Florence se trouvait ainsi perpétuel- 
lement sous la menace d'un coup d'état. On essaya d'y remédier de di- 
verses manières. Laurent de Médicis , instruit par l'exemple de son 
grand-père et de son père, sous lesquels , à plusieurs reprises, des ten- 
tatives de révolution avaient eu lieu , établit en 4 480 le conseil des 
Septante. Au moyen d'un de ces coups d'état, on créa une commis- 
sion dictatoriale ou Balte de 30 citoyens qui s'en adjoignirent 40 
autres , et soit directement , soit par des Accopiatori pris dans leur 
sein , ils remplirent les bourses d'élection, nommèrent aux fonctions de 
toute sorte et accaparèrent le gouvernement. Après la chiite des Mé- 
dicis , on revêtit d'un pouvoir à peu près semblable à celui d'un sénat , 
les Richiesti ou Quatre-Vingts, tous choisis parmi les membres du 
grand Conseil et pour six mois. Us devaient être âgés de quarante ans 
accomplis. En 1527 , on rétablit les Richiesti. Les Pratiche néan- 
moins subsistaient toujours à côté de ces conseils. Le gonfalonier Cap- 
poni s'étant rendu suspect en y appelant d'anciens amis des Médicis , 
on en fit une magistrature spéciale qui dura jusqu'à la prise de Flo- 
rence en 1530. Dès lors le Sénat des Quarante-Huit , bientôt an- 
nulé par Cosme , remplaça la Credenza , les 70 , les 80 , tandis que 
ieseonsei^ers qu'un prince absolu choisit toujours à son gré tenaient 
lieu des Pratiche. 

Au-dessous de cette assemblée se plaçait ce que Nardi appelle les 
Conseils majeurs, celui du Peuple et celui de la Commune , ins- 
titués en 1328 après la mort du duc de Calabre , présidés, le premier 
par le Capitaine du peuple , le second par le Podestat. Dans l'un en- 
traient 500 popolani , dans le second 350 membres nobles etpopo- 
Imi également répartis entre les quartiers et les arts. En 141 \ le con- 
seil du Peuple fut réduit à 200 membres , et celui de la Commune à 
131 , en y comprenant la seigneurie , les collèges , les capitaines du 
parti guelfe , les Dix de la Liberté , six conseillers de marchandise 9 
les consuls des 2t arts et enfin 48 citoyens choisis. Le premier devint 
en 1480 le conseil des 276 , composé de la seigneurie , de* Savante 



— 368 — 

ot de 240 membres. Enfin en 1458 le second avait été réduit à cent 
membres. Ces deux conseils , en 1494 , 1495 et 4527 furent rem- 
placés par le Conseil général , composé d'abord de 830 , puis de 
4755, enfin de 2573 personnes, c'est-à-dire d'abord de citoyens 
choisis parmi ceux qui pouvaient prétendre aux charges et enfin de 
tous ceux-ci. En 4532 , lors de la réforme en faveur des Médécis , on 
eut les Deux-Cents dans lesquels étaient renfermés les 48 dont j'ai 
parlé tout -à -l'heure, comme les Septante prenaient place parmi 
les 276. 

A la base même de la constitution se trouvait Y Assemblée à par- 
lement , réunion tumultuaire de tous les habitants de la ville faite aa 
son de la grande cloche par la Seigneurie sur la place du palais. Gêné* 
ralementelle remettait tous ses pouvoirs à la Seigneurie qui soumettait 
à son approbation donnée par acclamation une liste de citoyens formant 
une Balie ou commission dictatoriale qui remaniait l'état à son gré. 
C'était la plaie démocratique de la constitution florentine. Tous les 
citoyens qui n'étaient ni ammoniti ni morosi pouvaient sous la condi- 
tion du Divieto faire partie des Conseils. Mais les élections s'opéraient 
de haut en bas en général , c'est-à-dire en allant du petit nombre au 
grand. C'était là une tendance à J'oligarchie , que l'assemblée à parle- 
ment n'arrêtait pas régulièrement, mais venait violemment bnser, 
quand il se trouvait une Seigneurie ambitieuse et populaire. La consti- 
tution florentine n'avait pas de quoi se réformer naturellement ; il 
fallait pour y arriver ce qu'il y a de pire , c'est-à-dire une émeute et 
un coup d'état sous une apparence de légalité, mais d'un effet toujours 
dangereux pour la moralité politique et le respect de l'autorité. Les 
hommes d'état de Florence sont tous à déplorer cette coutume. On 
l'abolit en 4494 , quand on investit le Grand Conseil de tous les pou- 
voirs délibératifs et législatifs, mais elle reparut par la force des choses 
et au profit de la tyrannie, jusqu'à ce que les maîtres absolus de Flo- 
rence comprimassent à l'aide de la violence tout esprit de liberté ; 
alors elle cessa comme le reste, 

Le droit de convocation des différents conseils appartenait à ceux 
qui les présidaient , c'est-à-dire à la Seigneurie , au Gonfalonier de 
justice , au Capitaine du Peuple et au Podestat , en dernier lieu au 
Duc seul. On y entrait , comme on était nommé aux magistratures, 
par le système du scrutin et de Yimborsatione. Les décisions s'y 
prenaient aux deux tiers des voix , c'est-à-dire aux più fave. En cas 
de ballottage, à la troisième épreuve, il suffisait de la meta, c'est-à-dire 



— 369 — 

île la moitié des votants plus un. Dans le Grand Conseil de 1494 , mi 
bout de peu de temps, le vote aux più fave disparut et la meta lui 
succéda. 

En général , l'élaboration et la discussion des règlements et de toutes 
les résolutions appartenaient aux conseils supérieurs , c'est-à-dire à la 
Seigneurie et aux Collèges , au Conseil de Credenza et aux Septante , 
aux Pratiche. Les autres Conseils , Général, Spécial, de la Com- 
mune, etc., votaient sans discussion. Il est vrai de dire que parmi eux 
se trouvaient les membres des assemblées supérieures et qu'on ne leur 
portait les affaires qu'en dernier lieu dans Tordre où je les ai énumérés. 
Toutes les raisons étaient donc alors à peu près entièrement connues , 
et Ton ne demandait aux derniers conseils qu'une simple ratification, 
ce qui rendait nulle leur influence. 



§5. DES FINANCES. 



Le meilleur moyen de donner une idée du système financier de la 
république de Florence , c'est de reproduire ici ce que nous nomme- 
rions aujourd'hui un de ses budgets. Sans avoir à consulter longue- 
ment des recueils d'archives, ni à rassembler une série de détails trop 
disséminés , on trouve dans deux des historiens florentins ce travail 
tout fait et préparé avec les documents authentiques que leur temps 
leur fournissait. Ces deux historiens sont Jean Villani et Varchi. Je ne 
veux pas les traduire ici tous les deux , à cause de l'étendue surtout 
du premier. Sismondi a reproduit tout au long celui de Villani. Le 
texte en est d'ailleurs assez altéré et incertain sur plus d'un point. 
Les sources de revenus et les occasions de dépenses sont à peu prés 
les mêmes ; les chiffres aussi se ressemblent. Au temps de Villani 
en 1336 la recette montait à environ 300,000 florins d'or, en tenant 
compte de la valeur intrinsèque et de la valeur relative , un peu plus 
de 6 millions de notre monnaie. Varchi { au XVI e siècle évalue aussi 
la recette ordinaire à près de 300,000 florins et la dépense à plus 
de 156,000. 



ux: 



370 



DÉPENSES. 



Florin» 



RECETTES. Florins d'or. 

Gabelle des portes 73,000 

Gabelle de la douane 70,000 

Droit sur le sel , le vin et fc» 
viande de boucherie. .. 53,000 

Décimes ordinaires et extra- 
ordinaires, taxe arbitraire 50,000 

Gabelle des contrats 12,989 

Impôts du territoire. ...... 1 4,000 

Impôts des cités, châteaux 
et communes taxés. . , . . 12,000 

Tribut d'Arezzo 4,000 

Sur les conventions 2,000 

Taxe des gens de la campa- 
gne et des non*$uppor- 
tant* 2,338 

Retenue de 9 deniers par livre 
sur le salaire des officiers. 1 ,700 

Débiteurs de la commune. , . 1 ,490 

Amendes aux retardataires 

dans le paiement de Fimpôt 800 

Avances faites à la commune 
par les préposés à la per- 
ception (>00 

Amendes des fraudes de 
douane 500 

Impôts des faubourgs 450 

Caisse des notaires des ma- 
gistrats r 270 

Produit des gages vendus aux 
Jiife 150 

299,287 



Dans ces dépenses ne sont pas comprises celles de la guerre , pr 
sèment les plus onéreuses de toutes , et qui empêchaient la balança 
s'établir , comme on pourrait l'imaginer d'après ces chiffres , à l'ai 
tage des recettes. Mais il est facile de remarquer ici les diverses esp< 
de dépenses et de recettes r Nous trouvons parmi les premières des 
dications qui peuvent correspondre à ce que nous nommerions 
budgets particuliers de nos ministères. En tête figure l'intérêt d 
dette publique , puis viennent les salaires des magistrats urbains e 
ceux qui administrent le territoire (Intérieur) , celui des servit< 



Intérêts et paiements do 
Mont...; 94,< 

Tiers des dots échues 16,< 

Intérêt des avances des offi- 
ciers du Mont 8; 

Salaires de plusieurs officiers 
et magistrats 6, 

Salaires des vicaires et po- 
destats du territoire ..... 6, 

Salaires des serviteurs de la 
seigneurie -5, 

Salaires des ambassadeurs 
en divers lieux 5, 

Aumônes aux couvents 3, 

Juges de Rote et Podestat . . 3, 

Officiers du Mont et leurs 
serviteurs 2, 

Nourriture de la seigneurie. 2, 

Le Bargello ( chef de la po- 
lice ) et ses serviteurs ... 1 , 

Officiers d r étude 1, 

Garde tlu feu , 

Nourriture des lions enfermés 
dans le palais 

Aumônes de la Seigneurie. . 



— 374 — 

de la seigneurie et les dépenses de son entretien (Liste civile) , celui 
des juges et de la police , des ambassadeurs , des officiers du Mont 
(Administration des finances), des officiers d'étude (Inspecteurs de 
l'enseignement). Entre les recettes se voient le? impôts indirects de 
toute nature , la douane , l'octroi , les droits sur les objets de consom- 
mation , l'enregistrement ( Gabelle des contrats) , les retenues sur les 
traitements , les cautionnements ( Avances des préposés à la perception, 
Caisse des notaires des magistrats). Mais il est deux sortes de ressour- 
ces sur lesquelles il convient d'insister : l'impôt direct et l'emprunt. * 

L'impôt direct se confondait souvent avec l'emprunt , celui-ci deve- 
nant obligatoire. Outre les taxes mises sur la masse des citoyens , on 
imposait quelquefois aux plus riches la nécessité de fournir des sommes 
considérables qu'ils payaient par termes assignés d'avance , et sous des 
peines sévères , pour lesquelles ils recevaient un intérêt généralement 
minime et dont le remboursement n'était pas toujours certain. 

Les citoyens étaient tous distribués par quartiers et par gonfalons. 
Tous ceux qui étaient inscrits sur les registres et qui payaient l'impôt 
s'appelaient sopportanti , contribuables. La répartition était faite par 
les notables de chaque gonfalon ; en 1590 , il y en avait quatre par 
compagnie. Mais comme la quotité à payer était arbitrairement fixée 
par les répartiteurs , et mise par personne , les gens pauvres et médio- 
cres s'en trouvaient les plus grevés. Il y eut donc une suite d'efforts 
tentés pour modifier cette institution. En 4427 Giovanni Bicci de Mé- 
dicis , le père de Cosme l'Ancien , parvint à faire établir le cadastre , 
et ce fut une des causes les plus puissantes de la popularité des Mé- 
dicis. pans le cadastre , établi par dix commissaires spéciaux , on 
écrivit les familles , le nombre", l'âge, la santé de leurs membres , l'art 
qu'ils exerçaient , le détail de leurs biens immeubles ; on évalua le ca- 
pital que pouvait représenter le revenu qu'ils en tiraient , et d'après 
cette estimation , on fixa d'abord l'impôt à environ 10 p. 0/0 du re- 
venu. De là le nom de décime. On se servit plus, tard du cadastre , 
refait à diverses époques , puis révisé tous les trois ans et enfin tous 
les ans pour empêcher qu'on n'échappât à l'assiette des emprunts forcés 
et des autres subsides exigés des Florentins , sous la république ou 
sous les Médicis. 

1 Pour ne pas multiplier les renvois, j'indique comme source de renseigne- 
ments le livre de Pagnini, sur les Impôts, et l'histoire de Varshi, où avec une 
bonne table on retrouvera les assertions que j'énonce ici. Je me suis servi de 
l'édition de M. Arbib, 1851. 



— 372 — 

A coté du décime ordinaire vinrent se placer les quattrins addi- 
tionnels pour chaque terme de paiement , puis la décima scalata on 
impôt progressif, établie d'abord par les Médicis et reprise sous le gou- 
vernement républicain , l'impôt du dixième sur le revenu net, et enfin 
ïarbitrio , ou taxe arbitraire établie en 1508 sur les gains présumés 
des diverses professions. 

Le paiement de l'impôt ou de l'emprunt forcé s'exécutait par regis- 
tres, ou douzièmes payé en trois fois. Ceux qui payaient'exactement 
obtenaient des primes, des crédits sur le Mont. Les autres étaient frap- 
pés d'amendes d'environ un dixième et inscrits sur le Specchio ou li- 
vre des débiteurs de l'état. En 1 529, on reconnut que les non soppor- 
tanti, c'est-à-dire, ceux qui d'ailleurs astreints à certains subsides no 
jouissaient pas des droits civiques , s'inquiétaient peu de cette peine , 
et Ton établit des notaires spéciaux pour les rechercher. Quelquefois 
dans les emprunts forcés, les souscripteurs peu exacts perdaient le bé- 
néfice de leurs paiements antérieurs, s'ils ne les achevaient pas. Mais 
la pesanteur des charges était souvent telle, que l'on préférait perdre 
une partie plutôt que de donner le tout, en étant créancier de l'état. On 
payait souvent de diverses manières jusqu'à 50 et 70 pour 0/0 du re- 
venu Les ecclésiastiques généralement exempts se trouvaient dans les 
cas pressants obligés comme les autres à la taxe et à l'emprunt. Les 
percepteurs étaient le plus souvent contraints de faire des avances, et 
responsables des recettes. Aussi étaient-ils nommés au scrutin secret et 
forcés d'accepter ces onéreuses fonctions. On trouve en 1 529 une sin- 
gulière magistrature. Une commission est nommée avec l'obligation de 
s'occuper uniquement des moyens de trouver de nouvelles ressources, 
et une prime lui est promise si elle réussit dans le délai qui lui est 
assigné. 

Le Mont était ce que nous appelons aujourd'hui la dette publique . 
Varchinousen fait l'historique avec assez d'exactitude. En 1222, 
1224 et 1226, on créa un Mont, c'est-à-dire des titres de dette publi- 
que. Le revenu était au taux de 25 p. 0/0. En quarante ans le rem- 
boursement s'effectua. Ce fut le Livre des sept millions, ainsi nommé 
du chiffre de l'emprunt. En 1324 et 1325 , s'ouvrit le Livre des 
quatre millions, où l'on stipulait un intérêt de 18 p. Q/Oi II dura 
jusqu'en 1336 , où l'on institua le Monte comune, dont les rentes 
lurent servies au même taux. En 1343 , on l'abaissa à 5 p. 0/0 par 
une espèce de banqueroute , dont l'excès des dépenses occasionnées 
par la guerre fut le motif. En 1424 , pour éteindre le Mont des qua- 



— 373 — 

Ire millions, on imagina de verser les crédils du Mont dans une caisse, 
à la fois tontine , et assurance sur la vie , disposée de la manière 
suivante : 

Pour faire une dot de mille florins d'or , chiffre nominal valant 
en réalité 952 florins de chacun sept livres d'argent ( environ 35,001) 
francs), on abandonnait sur ses fonds 104 florins dont on ne tou- 
chait pas l'intérêt. Au bout de quinze ans la dot était acquise au titu- 
laire , et lui était payée en or avec un léger agio en faveur de la 
caisse du Mont, à cause du solde fait en or. On pouvait aussi laisser 
cette somme et alors elle portait intérêt. Quand un garçon et une fille, 
tous deux dotés sur le Mont , se fiançaient , leurs dots étaient garan- 
ties Tune par l'autre contre les chances de perte. En effet , quand le 
titulaire d'une dot mourait ou se faisait religieux avant l'échéance 
assignée , le Mont ne payait que la moitié de la prime dépensée. Plus 
lard le terme de l'assurance fut réduit à douze, dix et sept ans et demi. 
Mais le chiffre de la prime à payer croissait en proportion. 

En 1468 on cessa d'inscrire des dots de cette façon pour les mâles, 
et Ton ouvrit aux créanciers par suite de dots gagnées , le Livre 
secret , d'après lequel les intérêts de leur capital leur étaient servis 
à 7 p. 0/0. En 1485 , on ne paya plus comptant aux maris de 
femmes créancières du Mont que le 5* de leurs dots. Le reste fut 
obligatoirement porté sur le livre secret. En 4491 , on créa , selon 
l'expression usitée , un Mont sur lequel on était créancier du capi- 
tal de la dot à 3 p. 0/0. Cette créance était négociable avec l'assen- 
timent du père , de l'oncle ou du frère, tuteur de l'épouse. Enfin on 
établit une échelle des créances d'après leur ancienneté. Les plus 
anciennes recevaient 7 p. 0/0, d'autres 4 p. 0/0, lesdernières 3 p. 0/0. 
Mais le nombre de ces deux sortes étant fixe , à mesure qu'il s'en 
inscrivait de nouvelles , les précédentes montaient à la classe supé- 
rieure , jusqu'à la plus élevée, en suivant leur rang. En réalité, tout 
le monde reçut 6 3/4 p. 0/0. Seulement en franchissant un degré , 
au lieu d'élever le taux de l'intérêt , on élevait proportionnellement le 
chiffre du capital , ce qni au fond revient au même. Il y avait un 
maximum pour la somme qu'il était permis d'assurer. C'était une dot 
ou une dot et demie , soit 952 ou 1428 florins d'or. Les crédits du 
Mont jouissaient d'un privilège semblable à celui que possèdent chez 
nous les rentes sur l'État. On ne pouvait montrer le compte de cha- 
que citoyen qu'au possesseur , à son fondé de pouvoir , au syndic de 
sa faillite ou à son héritier en cas de décès. Il v avait sur ces cré- 



— 374 — 

dits un agiotage qui a frappé Varchi. Quand l'argent abonde dans la 
cité, dit-il, les crédits du Mont sont recherchés et alors l'intérêt 
devient faible. Si l'argent se resserre , les crédits sont offerts à bas 
, prix , et l'intérêt devient fort. C'est la hausse et la baisse des fonds 
publics. Les intérêts payés par le Mont étaient néanmoins , comme 
toutes les autres sources de revenus , soumis au décime. 

A la tête du Mont étaient des officiers , jugeant les différends 
qui s'élevaient sur les cessions de crédits , et révisant les comptes 
des officiers du revenu public. On les choisissait parmi les plus 
riches , à cause des avances qu'ils devaient faire sur le paiement des 
intérêts , en cas que les ressources publiques ne fussent pas prêtes, 
Ils avaient pour gages les revenus de certaines propriétés communa- 
les. Tous les ans se faisait la réforme du Mont, c'est-à-dire la balance 
des comptes de chaque citoyen ; on établissait ce qui lui était dû 
et on fixait les moyens de paiement. Plus d'une fois l'État fit banr 
queroute à ses créanciers en leur retenant leurs arrérages , ou bien 
en leur enlevant les gages qu'on leur avait assignés. C'est de me- 
sures de ce genre que Guichardïn se plaint amèrement en 4531 
et 1532. 

Telle était à peu près la manière dont était organisé le système finan- 
cier de la république. Mais à côté de ces états de dépenses et de recet- 
tes, les arts, les confréries, les associations de tout genre avaient leurs 
budgets aussi bien que leurs magistrats, et imposaient leurs membres, 
ou bien empruntaient au moyen de diverses combinaisons. 

Pour faire face à ces charges exorbitantes, il était nécessaire que l'in- 
dustrie et le commerce déployassent toutes leurs ressources.. On sait 
quelle était l'activité manufacturière et commerciale des Arts de la 
Laine, de la Soie, de Calimala, des Médecins et apothicaires, occupés du 
commerce des épices, l'étendue de l'art du Change. Toutefois cet écra- 
sant fardeau amenait de nombreuses faillites , souvent signalées par les 
historiens, et à la fin de la république , tous les contemporains sont 
unanimes à constater un appauvrissement général des Florentins. La 
domination tyrannique , mais matériellement bienfaisante , de Cosme, 
ferma une partie de ces plaies. Segni, écrivain assez impartial, le cons- 
tate formellement. Il faut dire aussi que Florence avait payé assez 
cher l'établissement définitif de la famille des Médicis. Outre les dé- 
penses énormes des défenseurs de la ville évaluées 1 à 1,700,000 

i Segni, IV. 



— 376 — 



florin* , elle eut à solder les comptes des assiégeants qui , d'après 
les registres «de Baccio Valori récemment publiés i , montent ù 
553,286 ducats. 



§ 6. DE LA MILICE. * 



L'organisation militaire varia beaucoup. Au temps de la ligue lom- 
barde, à Florence, comme dans des provinces plus septentrionales, 
tous les citoyens étaient soldats. Ils étaient inscrits dans les quartiers 
sous les vingt, puis les seize bannières. L'âge du service s'étendait de 
18 à 70 ans* A côté de cette milice existait celle des 96 paroisses 
wpivieri du territoire. Les nobles et les popolani grassi formaient 
1» cavalerie. L'armure était, pour les corps d'élite, l'arbalète, la lance, 
le bouclier, le casque; pour le plus grand nombre, l'épée et la pique. 

En 1530 les nobles et les gibelins furent entièrement exclus de 
l'armée communale. Les armes de choix furent distribuées également 
par chaque compagnie , qui devait avoir 20 arbalètes, 20 lances et 4 
arbalètes à rouet, le reste selon les moyens des miliciens. Chaque com- 
pagnie avait son enseigne et dans la ville sa circonscription et ses 
postes. En outre sur le Caroccio étaient placés l'étendard national 
et la cloche nommée Martinella, dont le son annonçait le combat ou 
la retraite. Quand la guerre était déclarée , on faisait le recensement 
et l'on drossait deux listes , celle des citoyens qui devaient marcher et 
celle de ceux qui restaient dans la ville. De même s'organisaient les 
leghê du territoire. Les chefs étaient responsables dans leurs biens de 
l'absence de leurs soldats. En 1 325 on trouve dans la guerre contre Ca- 
8trucck>2500 cavaliers dont 500 florentins, les autres allemands, fla- 
mands ou provençaux, et 15000 fantassins de la ville et du territoire. 

Mais bientôt le soin du commerce déshabitua les Florentins du ser- 
vice , et l'arrivée des compagnies étrangères leur fournit l'occasion de 
ne plu$ combattre qu'avec leur argent. Des taxes remplacèrent l'obli- 
gation de servir de sa personne. En même temps une banque publique 
«'établit pour faire aux mercenaires des avances sur leur solde. 

Quelquefois pourtant on avait recours aux milices nationales contre 

4 Arehitio Storico, iiuov. scr. 

2 Voy. Arehivio Storico, T. XV. J'ai analysé le travail île M. Caneslriui. 



— 376 — 

les compagnies elles-mêmes, quand elles devenaient trop exigeantes' 
ou trop indisciplinées : c'est ainsi qu'en 1356 se formèrent les compa- 
gnies d'arbalétriers : ils étaient 4000, et recevaient chacun 5 florins 
par mois en temps de guerre, 20 sous en temps de paix. 

Mais le plus souvent on se servait des chefs d'aventure. Ainsi paru- 
rent successivement la Grande Compagnie , commandée par le comte 
Guarnieri , les Hongrois, archers à cheval , comme leurs ancêtres les 
Huns, le provençal Mdntréal , le comte Lando , la compagnie Blanche, 
composée d'Anglais, d'Allemands et de Hongrois, la compagnie Noire, 
italienne, la compagnie de la Fleur, allemande, celle de l'Etoile, anglo- 
allemande, .enfin la compagnie Sainte d'Hawkwood, formée contre lés 
Florentins et devenue leur auxiliaire ordinaire. Il faut signaler aussi 
la compagnie Bretonne de Jean de Malestroit. Ces corps comprenaient en 
général 7 à 8000 hommes, moitié fantassins, moitié cavaliers. Ils suf- 
fisaient pour dominer un pays ouvert et de mœurs pacifiques. D'ailleurs 
1 es aventuriers s'épargnaient entre eux, au, détriment des gens du 
pays. C'est à l'exemple des Anglais que l'on commença à compter par 
lance fournie de quatre ou six hommes. La présence des compagnies et 
leurs rapports avec les populations donnèrent naissance au code mili- 
taire florentin, institué et réformé en 1337 , 1365, 1369. Il y avait 
des enrôlements^ condotte, réels ou apparents, de protectorat, d'hon- 
neur , d'alliance. Le chef qui recevait un traitement à cette occasion 
devait entretenir 1000 fantassins et 800 cavaliers. Les sujets de la 
république en étaient exclus; des rôles exactement tenus et des revues 
servaient à constater le nombre des hommes et des chevaux. Les offi- 
ciers prêtaient tous serment. Les compagnies ou bannières étaient dé 
20 ou 25 hommes, commandés par un chef, et divisés en 2 , 3, 4, 5 
escouades dirigées par des caporaux. Pour 1000 cavaliers , il devait 
se trouver 40 ou 50 connétables, 4 maréchaux, 12 conseillers assis- 
tant le capitaine. Le prix des chevaux des officiers était fixé à 50 flo- 
rins , celui des chevaux des soldats à 25 ou 30. A la guerre le butin 
leur appartenait, moins les prisonniers que la commune rachetait tous 
à raison de 1 00 lires le fantassin, 200 le cavalier . Après la victoire la 
paie était double , et en cas de prise d'une place , les meubles apparte- 
naient aux soldats, l'immeuble à la république. Prisonniers, les merce- 
naires avaient droit à deux mois de solde. La bannière de la commune 
flottait à côté de celle de la compagnie. 

Les compagnies étrangères disparurent dans leur lutte contre les 
Italiens, et spécialement après la mort du terrible Hawkwood , dé- 



— 377 — 

truites par Alberigo da Barbiano. Sous lui se formèrent Bracrio et 
Sforza. L'un introduisit l'usage des charges par escadron et des réser- 
ves , Sforza , la discipline , la solidité et la rapidité. Bientôt les condot- 
tieri firent la guerre sans répandre de sang et la milice italienne se 
corrompit. Les Français, les Allemands , les Espagnols , les Suisses 
eu eurent bon marché à leur arrivée à la fin du XV e siècle et au XVI* 
Florence usa toujours des condottieri jusque vers l'année 1506 , où, 
d'après les conseils de Machiavel et du vaillant capitaine Giacomini, le 
gonfalonier Soderini essaya de rétablir la milice nationale. Mais il n'osa 
pas y faire entrer les habitants mêmes de Florence. On enrôla dans le 
territoire de la cité , dans le Mugello, en Bomagne, dansleCasenlino, 
les paysans les plus robustes , que l'on vêtit à la livrée de la commune 
et à qui l'on fournit uniformes , piques , cuirasses , arquebuses. On 
les disciplina à la Suisse , et les jours de fête on leur fit faire l'exercice. 
lis étaient au nombre de 1 0,000 environ sous l'autorité des Dix de la 
guerre d'abord , puis des Neuf de la milice , divisés en bataillons et 
escadrons. Il existe sur leur organisation une longue correspondance 
de Machiavel , alors secrétaire des Dix. Chaque canton devait fournir 
ses hommes , les nourrir , les équiper. Les règlements défendaient de 
vendre , déjouer, de changer les armes. Les cavaliers recevaient de 
magasins spéciaux la paille et le foin ; des registres tenus régulière- 
ment constataient les quantités données et reçues. Les noms des offi- 
ciers , des caporali et de leurs hommes étaient consignés dans des livres 
exprès par commune ou par bannière. On pouvait recevoir contre eux 
toute réclamation , et après connaissance prise des plaintes par des 
commissaires spéciaux, les hommes étaient châtiés et les officiers dé- 
gradés. La mort punissait la désertion , le rassemblement des troupes 
pour une cause privée , et le désordre en pays ami. 

En 1512 lesAfédicis cassèrent cette milice et on en revint aux 
condottieri. Parmi les plus célèbres , issus de Florence , je distingue 
Jean de Médicis l'organisateur des Bandes Noires, à peu près les seules 
troupes toscanes qui tinssent devant les étrangers. Sous la république, 
en 1527, on rétablit d'abord les fantassins du territoire pris parmi 
les hommes de dix-huit à trente-six ans. Il y eut trente bataillons com- 
mandés par deux chefs étrangers sous l'autorité des Neuf; Varchi 1 
donne les noms des villes qui servent à désigner les corps. Puis on 
forma sur l'ordonnance du 6 novembre 4528 la milice urbaine 2 . Elle 

t VI. — 2 Varchi VU; Pitti II ; Nanli VIII ; Segni II, 



— 378 — 

se composait de seize compagnies, partagées suivant les quartiers. On 
prit les noms de tous les aggravezzati ou supportanti valides , qu'As 
fussent ou non benefiziati, de 18 à 50 ans. Us étaient inscrits sur 
l'avis d'un conseil où entraient les 4 Gonfaloniers et les 3 Bons-Hommes 
de chaque quartier, assistés des Neuf de la milice. On les distribuait 
d'abord en deux séries celle des Benefiziati et celle des NonrBenefi- 
ziati, puis en quatre classes suivant leur âge, de 48 à 24 ans, de 
24 à 30, de 30 à 36 , et de 36 à 50. On répartissait également par 
compagnie les hommes de différents âges et jouissant de différents 
droits. Varchi dit qu'en tout ils étaient environ 3000 de 1 8 à 36 ans , 
Nardi , 4000 de 48 à 45 ans. Selon Segni , ils remplissaient 1 6 ban- 
des de 400 hommes chacune ; ce serait en totalité plus de 6000. Il y 
avait dans leurs rangs 4700 arquebuses, 4000 piques , 4000 cui- 
rasses. Ceux qui n'avaient point ces armes se fournissaient de leur 
mieux de hallebardes, d'épées à deux mains, (Fépienx, Les capitaines, 
lieutenants, sergents , chefs d'escouade, étaient nommés pour un an , 
d'après le système florentin , où le scrutin et le sort avaient également 
part. A leur tête étaient 4 sergents-majors étrangers , chargés des 
exercices , et quatre commissaires choisis pour six mois. La compa- 
gnie était passée en revue tous les mois, les quatre compagnies de 
chaque quartier, tous les quatre mois ; la milice entière, tous les ans. 
Pour la juridiction, elle était soumise aux , Neuf , et en dernier ressort 
à la Quarantie. 

Cette organisation périt avec la république ; on déshabitua à dessein 
les Florentins des armes, et Alexandre au contraire rétablit la milice 
du territoire intéressée à soutenir le prince absolu contre la cité maî- 
tresse. Segni l nous dit que d'abord il n'enrôla que les gens de la 
campagne, mais que bientôt il donna des armes aux habitants d'Arezzo, 
de Cortone , de Volterra , de Pise, et qu'il favorisa surtout les Pisans. 
Toutefois la réputation des milices toscanes ne se soutint pas , et jus- 
qu'à nos jours les institutions militaires furent très-affaiblies dans cette 
contrée, comme dans la plus grande partie du reste de l'Italie. 

§ 7. DE LA DIPLOMATIE.' 

La gloire de la diplomatie florentine est incontestée. Elle a compté 
parmi ses membres les plus illustres noms de la littérature et de la 

1 VI.— 2 Voir l'ouvrage de M. Reumont , Délia Diplomazia italiana, et la 
préface des OEuvres inédites de Machiavel par M. Canes trini. 



— 379 — 

politique dans tous les temps. Il suffit de citer jusqu'au XVI e siècle 
Dante , Boccace, Donato Barbadori , les deux Capponi , Gino et Neri, 
Palla Strozzi, Cosrae et Laurent de Médicis, Pierre et Niccolô Capponi, 
Machiavel, Guichardin, Vettori, le poète Luigi Alamanni, les Carducci, 
les Girolami. Il reste à savoir quelles étaient les conditions de leurs 
foûctkms et les ressources dont ils disposaient. 

En général, ils portaient le titre d'Orateurs, plus tard ils prirent 
celui d'Ambassadeurs qui comportait un grade un peu plus relevé. Ils 
étaientnominés par les Dix de liberté , sous les Médicis par les Huit de 
Pratique. Les arts , les corporations avaient aussi leurs envoyés spé- 
ciaux, entretenus à leurs frais et députés pour des objets relatifs à leurs 
affaires particulières. Les instructions, dans le principe données en 
langue latine, le furent ensuite en italien. Vu l'éloignement, elles lais- 
saient sur le [dus grand nombre de points assez de latitude à l'ambas- 
sadeur et ne réglaient sa conduite que d'une façon sommaire. Elles 
étaient écrites de la main des secrétaires d'état et au nom de la répu- 
blique. Quelquefois des lettres de créance pour les souverains et des 
recommandations pour de hauts personnages les accompagnaient. Les 
voyages se faisaient sans grande pompe, par mer ou à cheval, à travers 
les pays alliés. Les envoyés suivaient la cour des princes auprès des- 
quels ils se rendaient , logeant dans les hôtelleries et aux frais de la 
république, quelquefois hébergés et soutenus par les riches négociants 
établis dans les contrées qu'ils visitaient. Leurs dépêches et celles 
que leur expédiait le gouvernement étaient confiées à des courriers 
exprès , aux postes nationales , s'il en existait dans le pays , ou trans- 
portées par l'intermédiaire des maisons de commerce et de banque 
florentines, qui se trouvaient à l'étranger. Le prix de ces envois était 
fort élevé. Le voyage d'un courrier de Florence à Paris coûtait au 
commencement du XVI e siècle de 70 à 80 écus 4 . 

Leurs fonctions terminées, les agents diplomatiques recevaient ordi- 
nairement des princes auprès desquels ils négociaient un présent d'ar- 
gent monnayé ou d'orfèvrerie. Venise le faisait remettre au trésor 
public. Florence , plus libérale , le laissait à ceux qui l'avaient servie. 
D'ailleurs les ambassadeurs étaient fort peu rétribués, et leurs fonctions 
considérées comme très-onéreuses. Quiconque était chevalier ou doc- 
teur recevait dix florins d'or par jour, pour lui et sa suite, tout autre 
diplomate , huit seulement. La première de ces deux sommes repré- 

» Près de 1500 fr. 



— 380 — 

sente environ , en tenant compte de la valeur intrinsèque et de la 
valeur relative, 200 à 250 francs de notre monnaie. Mais la suite de 
l'ambassadeur se composait de dix cavaliers au moins, qu'il devait 
complètement défrayer ; les entrées solennelles dans les villes , les 
cadeaux si fréquents qu'il fallait faire aux officiers des princes étaient 
à sa charge. Je ne parle pas des dangers qu'il courait d'être rançonné 
par les habitants des pays qu'il traversait. De là des plaintes et des 
réclamations sans fin , non seulement de la part de Machiavel qui 
était pauvre, mais des plus riches citoyens, de Guiehardin, des Salviati. 
De là encore des refus nombreux de partir , punis par des amendes 
énormes imposées aux récalcitrants, la privation des droits politiques, 
la prison. On essaya un moment d'un système nouveau. Ce fut d'éta- 
blir auprès de chaque envoyé un comptable qui tenait minutieu- 
sement registre de la dépense. Cet arrangement donnait lieu à des 
contestations nombreuses entre l'ambassadeur et l'agent subalterne, 
et il semble au XVI e siècle qu'il ait été abandonné. On s'est étonné de 
voir Machiavel parler à la Seigneurie de ses vêtements et de leur prix. 
La chose pourtant n'était pas extraordinaire. Par un privilège spécial , 
les ambassadeurs à Rome recevaient des habits de cérémonie qu'ils 
rendaient au retour, et que l'état vendait aux enchères à son profit. 
Florence, dont les ministres suivaient alors toutes les cours de l'Europe, 
ne pouvait oublier l'origine marchande de sa noblesse ; elle comptait 
avec ses représentants , comme un négociant avec ses employés et tous 
souffraient plus ou moins de son économie. 



§ 8. de l'administration du domaine florentin. 



Par des agrandissements successifs , Florence se trouva , après la 
conquête de Pise , posséder presque toute la Toscane actuelle moins 
le territoire de Sienne et celui deLucques. La prépondérance évidente 
de la république , la conquête , la recommandation féodale lui avaient 
successivement donné Prato, Pistoie, Colle di Valdelsa, la ville 
d'Arezzo , Volterra , des places dans la Romagne , le Mugello , le Val- 
darno , Mangona , Modigliana , Calboli , Castrocaro , Dovadola , Pian- 
caldoli , Cortone, le Casentin , la vallée du Tibre , la partie de la Ma- 
remne pisane possédée par les comtes de la Gherardesca, Pise, la Gar- 
fagnana, et en dernier lieu Fivizzano , Sarzane et Pietrasanta , jadis 



— 384 — 

possession de Gênes. Cette domination fut certainement ébranlée par 
les guerres et les désordres du commencement du XVI" siècle. Cepen- 
dant au temps de Varchi ', on comptait sous la domination florentine 
douze mille popoli ou paroisses 2 , six villes , Pise , Volterra , Pistoie, 
Arezzo , Cortone , Borgo San Sepolcro , environ quatre cents places 
entourées de murs, dont les portes s'ouvraient le matin et se fermaient 
le soir. Quarante-cinq étaient des lieux de marché. 

Des citoyens étaient envoyés pour les gouverner, les uns pour un 
an , les autres pour six mois , avec des salaires proportionnés à leur 
importance , sous les titres différents de Capitaines , Vicaires ou Po- 
destats. Ordinairement les administrateurs des trois principales villes. 
Pise , Pistoie et Arezzo , portaient le titre de Commissaires. Il y avait 
17 Capitaineries , douze Vicariats ; le reste était soumis à des Po- 
destats. On plaçait des Capitaines et des Châtelains dans les forte- 
resses , ainsi que d'autres officiers et magistrats , comme les Consuls 
de mer à Pise , les Provéditeurs , les Camerlingues , les Officiers des 
douanes. 

Les sujets étaient généralement bien traités par les Florentins. Ils 
exigeaient d'eux des impôts modérés , et les laissaient s'administrer 
d'après leurs usages municipaux , sous la surveillance des officiers de 
Florence. Mais la privation de tout droit politique et l'impatience d'un 
joug étranger, commune à tous les Italiens, et portée si loin chez eux, 
causèrent souvent des révoltes cruellement réprimées. Parmi les plus 
célèbres , il convient de citer celle de Volterra en 4472 , celle de Pise 
à l'arrivée de Charles VIII , celle d' Arezzo en 1529 , enfin le soulè- 
vement des Cancellieri à Pistoia en 1 537 en faveur des bannis. 



MX. 

2 La profusion avec laquelle les églises, centres de population rurale, sont 
répandues sur le sol toscan explique ce chiffre qui cependant peut- être encore 
est exagéré. 



<*& 



PIÈCES HISTORIQUES. 1 



i. 



lomissione*data a M ester Francesco Guiggiardini oratore in 
ffispagna , deliberatà die xxin Januarii M. I>. XI 3 . 

Messer Francesco. La legatione , alla quale noi vi mandiamo in 
Hispagna a quello Serenissimo et Catholico Re è cosa a questi tempi 
nuova et insolita alla città et molto lontana da ltalia , et di qui nasce 
cbe la présente commissione non potrà essere resoluta et regolata a uno 
line certo et determinato , al quale voi vi haviate ad indirizare ; perche 
ragionevolmente allô adrivar vostro in corte tucte le cose di qua dove- 
ranno havere variato assai ; et anche quelli advisi cbe voi ci darete 
alhora quando arriveranno qua , saranno verisirailmente fuor di tempo : 
perô noi non vi commetteremo di présente se non generalmente quello 
che possa servire ad ogni evento et in ogni tempo, specificandovi nondi- 
meno qualche particular cagione di questa vostra mandata , accioche 
abbiate che dire nella prima audientia , et non si monstri essere ito 
là , sanza cagione. La partita vostra adunque sarà al termine assegna- 
tovi et andrete per quel cammino che vi sarà più accomodato , et più 
usato dalli altri , che crediamo sia per la via di Genova, cavalcando con 
quella celerità che vi comporteranno le forze , il traino vostro , et la 
stagione-in che ci iroviamo. Et adrivato in Corte, délia quale farete di 
havere notitia avanti dove si trovi per iridirizarvi a quella volta , et per 
il più brève cammino , et informatovi prima da chi vi parrà da Fioren- 



i Ces piôces sont toutes rangées d'après l'ordre de leur date certaine ou sup- 
posée. On peut y prendre une idée de la situation et des sentiments de Gui- 
chardin aux diverses époques de sa vie et en suivre la gradation régulière. — 
J'ai pris soin de conserver autant qu'il m'a été possible l'orthographe ancienne. 
Les copies ont été collationnées avec les originaux par M . Ouasti , secrétaire 
des Archives centrales de Florence. 

^DalCodice N. 100, Cl. X, Distinï.(numer. vecch.). Regiitro d'intiruzioni 
ad ambasciatori délia Repubblica dal 4496 al 1550* — Alla numerazione mo- 
derna : Signori, Legazioni e Commismrie. Elez. — Istruz.—Lett. — no 23, 
pag. 88.— M. Rosini, l'éditeur de la Legazione di Spagna del Guicciardini , 
déclare dans sa préface n'avoir pu retrouver cette pièce. La publication que 
j'en fais comble cette lacune. 

3 1511, style florentin; en réalité, 1512. 



— 384 — 

tini o altri Paliani se ve ne sia alchuno , et maxime (la uno Piero Bei- 
iacci giovane di questi del Nero in Cor te , di tue te le cerimonie consuete 
in quella corte in simili audientie di ambasciatori , vi presenterete , 
quando ve ne sarà data faculté a quello Serenissimo et Catholico Re , 
exponendoli honorevolmente , et con ogni demonstratione di grande 
eitimatione di quella Maestà , corne , benebe noi doppo la partita sua 
da Napoli et da Saona 1 , dove furono ultimamente nostri ambasciatori , 
parte per non si esser potuto , respect» alli impedimenti che ce ne ba 
dati la recuperatione di Pisa , -et moite altre cose seguite di qua , parte 
per non haverne havuto urgente cagione , non habbiamo mandato , né 
tenuto presso a sua Maestà nostri ambasciadori per honorarla, et 
conferire con quella alla giornata ogni nostra occorrentia, come era 
cunvenien te , et perô che continuamente , et la volontà , et il desiderio 
non sia stato quale si ^onveniva alla grandeza di sua Maestà , et a 
bisogni nostri , di che quella puo pigliare et.havere certissima fede dalle 
opère , et da tucto il procedere nostro nelle cose di qua , nelle quali 
tucti e termini nostri sono sempre stati con buono et gran respecta di 
amore , et reverentia et devotione verso sua Maestà , et che havendo 
sempre desiderata satisfare in questa parte allô animo nostro, noi vi 
haviamo mandato per stare qualche tempo appresso a quella, et spe- 
tialmente per ringraziarla per il mezo vostro alla presentia , benche 
r haviamo facto anchora per altra via , délia ricuperatione délia nostra 
città di Pisa , di che sappiamo quella havere havuto buona cagione , 
et per conferirli anchora , secondo le occorrentie et nécessita di questi 
tempi alchuni altri desiderij et bisogni , come è tra buoni amici et 
confederati , nel quale grado noi ci riputiamo essere con la Maestà sua , 
et tanto più , quanto le faculté nostre sono inferiori aile sua, et circa 
questi effecti ci pare dovere essere la prima vostra expositione, la quale 
voi tracterete honorevolmente per sua Maestà , in quel modo , et con 
quelli termini che usa quella; ingegnandovi farli viva impressione di 
grandissima speranza et fede dal canto nostro in sua Maestà , et di 
riputarlo buono protectore et defensore di questa Repubblica. Doppo 
questa prima audientia , bisognerà parlar seco dello essere délie cose 
di qua in quel modo che ne^bavete notitia hoggi , et che intenderete 
alhora per advisi ricevuti da noi, et in cammino , et là et secondo che 
le cose saranno variate, secondo aggiugnerete , diminuirete etmuterete 
tucto o parte délia présente vostra commissione. Lo effecto principale 

i. Jnin 1507. 



— 385 — 

délia quale è in facto volerc intenderc , corne la sua Maestà lia diso- 
gnato procedere in queste cose^di Italia , et di Bologna , maxime perché 
come voi sapete , questo exercito che si truova al présente di qua , si 
mossedue mesi sono da Napoli con opinione et fama di bavere ad havere 
per inimici tucti li amici delli adversarij loro. Né vi ricorderemo in 
questa parte , perche ne havete buona notitia , cioché adlhora et dipoi 
si sia ritracto da Roma. Donde è stato necessario pigliar parti to di vo- 
lere una volta intendere se noi haviamo da temerne , et quanto si 
possa sperare da sua Maestà , cosi per virtù délia confederatione che si 
haseco • , come per qualunque altro respecto , parendo verisimile che 
* la : Maestà sua habbi sempre ad volere defendere et conservare tucti H 
amici suoi. Et per questo il principale studio et fine vostro ha ad essere 
volere intendere che fine in facto habbi ad havere la mandata di queste 
geoti ; et se noi ne possiamo vivere con securtà , et se in qualunche 
caso l'offesa factaci da qualunche si puo sperare di là li aiuti obligati 
per la confederazione 9 et con questo proponimento et fine , movendo 
il parlare vostro , donde meglio vi parrà , li narrerete brevemente li 
pericoli che ci soprastanno et li minacci che ci sono stati facti , non 
specificando perô persona alchuna. Li monstrerrete haver particular 
commis&ione di ricerchare da sua Maestà per la difesa nostra quel 
numéro di gente, che disponela obligatione, et impetrare da sua Maestà 
ontioe et comessione alli agenti sua di qua in ogni nostro bisogno , 
eerto et resoluto di haver da loro tali aiuti , allargandovi etiam in 
questa parte , circa il monstrare gran fede , et buona speranza di 
havere sempre da sua Maestà non solo per virtù délia obligatione li 
3tiuti dovuti , ma anchora per bontà et humanité sua uno perpetuo et 
gagliardo patrocinio di tucte le cose et interessi nostri. Da questa pro* 
positione vostra si potrà per la replica sua cominciare ad vedere quanto 
ai possa sperare , et in che modo dalla sua Maestà. Circa ad che noi , 
^«condo che vi diremo appresso andiate pigliando regola del procedere 
«t maneggiarvi più oltre in questa materia , sino ad tanto possiate ha- 
vere da noi resposta di quanto ci harete scripto dopo prima questa 
^xequutione vostra. 

Voi potete per voi medesimo conoscere quanto le cose di qua sieno 

* D'après le traité du 13 mars 1509 , les Florentins s'étaient engagés avec le 
**oi de France et le roi d'Espagne à se fournir réciproquement 300 hommes 
larmes pour défendre leur territoire ( Guich. Hùt. d'Ital. VIII, 1). Les deux 
*■«» s'étaient brouillés depuis ; mais , quoique les Florentins fussent plutôt les 
ï*nu*8 de Louis XII, leur convention subsista avec son rival jusqu'en mars 1512. 



— 386 — 

intricale et quanto maie si possa conoscere al certo comme la sua 
Maeslà stia in facto con Frauda , et quanto habbi pensato andare in là 
con il Papa , perche si veghono assai segni , che quella non vuole 
partire dalla amicitia di Francia. Dali' altro canto , Phaver condocto si 
grossa gente a* confini dello stato di Lombardia , aggiunto il parlar che 
fanno quelli sua capitani monstra il contrario : cosï anchora potrebbe 
essere che nello interesse délia Chiesa et del Papa , egli havessi pensato 
per mare in sulle coste di Bologna , et al più di Ferrara , et dipoi par- 
tendoji havere qualche sicurtà di più del Regno di Napoli non procedere 
più oltre. Et da questa incertitudine nasce che noi non possiano ricor- 
darvi j se non cose generali, corne è volere mantenere insieme corne la 
sua amicitia quella. di Francia , non volere obligarci ad fare controà 
quella Maestà et nelle cose délia Chiesa starci et maneggiarci , corne 
buoni figliuoli di quella Santa Sede , et buoni amici del Papa , non ci 
essendo dato cagione di fare altrimenti. Et posti questi fondamenti , 
yoi intendete molto bene che qualunche richiesta vi fussi facta fuora ai 
questi èffecti , et maxime dove si monstrassi alchuna spesa , non sareb- 
be al proposito nostro ; et perô bisognerà che voi tagliate ogni ragiona- 
mento che ve ne fussi mosso , modestamente , et con quelle ragioni che 
vi occorreranno in sul facto , rimettendovi sempre ad darcene notifia et 
expectarne resposta , accioche se pure le conditioni di quelli tempi 
ricerchassino haverne più una consideratione che un altra si possa fare. 
Questo medesimo respecta di dilatione et remissione di darcene notitia 
vi bisognerà anchora havere se in qualunche modo quella Maestà vi 
ricerchassi di nuova oonfederatione o per difesa commune , o per altro 
effecto , potendo facilmente desiderare da noi se non per altro , almeno 
-per qualunche utilità sua una simil cosa , venendo ad Giugno proximo 
finïta la confederatione * vecohia, la quale si fece ad commune tre anni 
sono con il Ghristianissimo Re , alla quale fino ad hoggi dal canto 
nostro si e satisfacto ad pieno , et si satisfarà in quello che resta , et 
accioche ne habbiate partioular notitia , vene diamo con la présente 
copia , et ve ne servirete in tucto quello che accadrà. Et perche questo 
articblo délia difesa nostra disposto et obligato come voi vedrete per tal 
copia è stato più volte intimato da noi ail' Ambasciatore di quella Maestà 
ad Roma, et ricercho per virtù di epso li aiuti, etc., et lui ne ha 
monstro difticultà , et al tucto negato doversi contro alla Chiesa tali 
aiuti , noi vi voliamo ricbrdarc la exceptione che lui ne ha facta , che 

4 Celle du 13 mars 1500; Nardi, IV, 126, Guicciard. VIII, 1. 



— 387 — 

in facto è non l'intenderc mai in una obligatione générale come questa. 
haversi ad lare contro alla Ghiesa , non obstante che le parole sieno 
delJa sorte che voi vedrete ; ne si è mai potuto con seco trame altro, di 
che vi si dà notitia , acciochè se pure egli accadessi , et si facessi quest» 
exceptione, che voi vi possiate haver pensa ta. Anchora voliamo dirvi 
corne tucta la obligatione di quelli capitoli fino ad hoggï è stata dal canto 
nostro , né per ta! conto quella Maestà puô haverne alchuna querela 
verso di noi. 

Ricordiamovi anchora nella stanza vostra appresso a quella Maestà 
fare ogni diligentia d'intendere bene ciô che vi segue degno di notitia , 
dandocene alla giornata particulare adviso, non solo délie cose di Italia, 
ma anchora di quelle di là ; et generalmente favorire et aiutare qualun- 
che cosa pubblica et di privati nostri cittadini,pensando haverne di tucti 
da noi particular notitia, corne vi direno , et commettereno di présente 
per Bernardo di Giovan Francesco Venturi, per il quale haviamo scripto 
più volte a quella Maestà, per causa di certi suoi grani condocti ad Na- 
poli , et presi dal gran Gapitano l per servirsene ne' bisogni del Regno , 
et di che lui hebbe già assegnamento , et non lo potette mai riscuotere, 
et havendo patito assai, et per la perdita, et per il tempo che è corso da 
poi , noi voliamo che quando vi parrà meglio , raccomandiate lui et la 
causa sua alla Maestà del Re , faccendoli tucti e favori possibili, secon- 
doche ricercherà uno huomo suo , quale lui ha disegnato mandare in 
Corte per questo effecto solamente. 

- Visiterete anchora la Serenissima Regina *, alla quale harete simil- 
mente nostre letter/e credentiali ; et nel parlar vostro li monstrerete 
quanto speriamo in sua Maestà raccomandoli generalmente le cose 
nostre con tucti quelli altri termini et cérémonie , che sono consuete 
et necessarie in simili visitationi. 

Passando da Genova visiterete il Magnifiée Governatore Regio di 
quella Città *, al quale harete nostre lettere credentiali narrandoli la 
cagione délia vostra andata, cioè quanto appartiene ad volere intendere 
de quella Maestà se haviamo da teraere , et se possiamo sperare per 
virtù délia confederatione commune con il Ghristianissimo Re , per la 
difesa nostra , quelli aiuti che quella è tenuta darci , subiungendo da 
poi haver particular commissione da noi di fare et operare in questa 

• Gonsalve de Cordoue. 

2 Germaine de Foix, nièce de Louis XII, sœur de Gaston, général de l'armée 
française en Italie. 

3 François de Rochechouart qui fut chasse peu après par Janus Frégosc. 



— 388 — 

vustra legatione per la Maestà del Suo Re , non altrimenti che pcr noi 
proprij, et che oome noi haviamo facto intendere a sua Signoria , esser 
parato et dosiderare affaticarsi per la Maestà del Re in quel modo che 
li piacerà , cosï anchora per la sua Signoria, et se gli accade di pré- 
sente , et in futurum commettervi alchuna cosa , che lo facci libera- 
mente ; perche voi desiderate fare cosa grata alla Maestà del Re prima, 
poi alla sua Signoria , per quanto vi sarà possibile. Starete ad mente» 
ad partir vostro di- Firen?e etc. Item tucti li cordi ( Ricordi ? ) gêne- 
rai i , etc. 



il. 

Die M septembris MDXIL* 

Domino Francisco Guicciardinio Oratori apud Catholicam 
Maiestatem, 



Magnifiée Orator etc. 

E son state tante le occupationi, etsi grandi travagli e pericoli, ne quali 
da uno mese et mezo in qua la Città si è trovata , corne più particular- 
mente vi si soripse al primo del présente , et dipoi a X et XII di 
decto , le quali si sono mandate per via di Roma2 ; che gli è bisogna- 
to pensare più aile provisioni et remedii di qua in sul facto , che sori- 
vere lungamente di costà, donde non si poteva sperare resposta se non 
in capo di due mesi. Et non dimeno si è facto con quella brevità che 
com.portavanp quelli tempi, Per la présente vi replicheremo brevemen- 
te , et quasi per via, di summario il seguito da due mesi in qua ; poi 
\i commetteremo çome ve ne habbiate ad governare di costà , et in 

* Dal Codice 140. CL. X , Dist. 3, Alla pupierazione nupva , 38. Dieci di Bqlia. — 
Legazioni, e Commissarie. htr. e Lettere Missive dal i$i% al i5i3 ; a 92 tergo. 
—Cette pièce est la dépêche principale dans laquelle le gouvernement de Florence 
informe son ambassadeur des derniers événements qui se sont passés dans la 
ville et lui indique la conduite à tenir «à l'égard du roi d'Espagne. Elle peut être 
considérée comme une confirmation de la commission qui lui avait été donnée 
à son départ. 

2 II n'existe pourtant dans le Registre que la lettre du 8 sept, dont il parle; 
Chat. I, §3. 



— 389 — 

che modo ci paia da procedere corne voi ha vête inteso, et per lectero 
nostre , et per il successo délie cose dopo la declinatione delio stato 
ûi Lombardia , pareodoci haverne raigliore occasione , et poterlo fero 
più securamente. Noi volgemo l'animo subito aile cose délia lega , et 
in specie cercamo eonvenire con cotesta Maestà; di che vi si decte coni- 
missione sino di giugno passato. Dipoi intendendo la venuta del Vke- 
Re in Romagna , et lo online délia Dieta ad Mantova i , sanza dilatione 
di tempo , mandamo Ambasciatori nelf un luogo et nelT altro , non 
ad altro fine che per dare altra forma et maggior securtà aile oose 
nostre ; et Dio et la conscientia nostra ci è testimonk) quanto votontieri 
noi cerchavamo quello effecto. Di che potrà sempre fore buona fede 
il Reverefidissimo Datario venuto quà di Roma , et quello Ambasciatore 
Vice-Regio , che era qui. Nacquono in questo tempo diversi impedi- 
menti per e quali non si potette fare alchuna conclùsione 9 de quali noi 
non voliamo ricordarci se non d'una. Et questo ô che chi era qua r che 
non ci è hoggi, con diverse occasioni et in diversi modi andô sempre 
differendo contro aile universale dispositione di tuctalacittà , in modo 
che quello che si sarebbe potuto fare molto prima , et con mancho 
danno et pericolo délia città si ha havuto poi ad fare con tumulto et di- 
* sordine. Da che sono seguite moite calamité, le quali sappiamo molto 
bene essere state al tucto contro alla volonté et ordi ne del Catholico Re 
et de' sua agenti di qua. Li eflecti che sono seguiti con dispiaoere 
commune sono che spiccatosi il Vice-Re da Mantova , se ne venne con 
le genti verso Bologna , et per la via di Appiano et di Barberino scese 
nel piano di Prato sino a XXVII del passato , et stando anchora a Bar- 
berino per uno suo auditore ci fece intendere le conclusioni faote a 
Mantova, et quello che la legha voleva da questa città che in facto ero- 
no 2 : che Piero Soderini gonfaloniere vecchio si levassi da quello Offi- 
tio, si restituissino Medici in Firenze , et si provedessi a 80 mila 
Ducati per due paghe aile genti , et ad alchune altre partite , corne 
intenderete appresso et vedrete con la copia de' capitoli , che sara 
con la présente. Seguî da questo che differendosi con la, medesima 
lunghezza il famé conclùsione , le genti vennono ad Prato , et as- 
saltatolo , et battutolo con le artiglierie, le presono per forta, et ne 
seguirono quello che suol seguire di simili victorie , veramente Con 
tanto dispiacere nostro quanto sia stato possibile , perché la dureza et 
lungheza d'altri lia facto di quella povera terra victima di suoi pen- 

« Guich. Htif. d'Ital. XI, 1. - 2 Guich. Hist. dltal. XI, 2, 



— 390 — 

sieri ' : Dopo questo effecto il quale seguï a XXIX del passato, a XXXI 
del decto accorgendosi pure dove le cose erono ridocte, Piero Sode- 
rini Gonfaloniere passato dépose lo uffitio suo , et sene andô ad casa 
per quel dï. Dipoi la nocte sequente sene parti per alla vol ta di 
Siena 2 , et in si grandi accident! , et si manifesti pericoli habbiamo da 
ringratiare Dio , 'che qui non si è facto dispiacere ad alchuno di alchu- 
na sorte. In quella medesima hora che Piero si parti si mandorono nuo- 
vi Ambasciatori ad Prato allô Iir° Vice-Re , et si capitulé con seco fa- 
cilmente , et per conto délia lega , et in propriété colla Maestà del Re , 
secondo che voi vedrete per copia di decta oonventione alligata aile pré- 
sent! , et facta taie capitulatione si attese ad provedere del danaio et si 
créé nuovo Gonfalioiiere di Iustitia per insino ad Novembre che viene 
ad uno anno , et la electione cadde in Giovan Baptista Ridolphi uorao 
délia qualité che voi sapete, et il Reverendissimo Cardinale de' Medici, 
suo fratello et nipote, secondo la capitulatione facta se ne tornorno in 
casa recevuti amorevolmente da tucti. Dipoi per stabilire meglio le cose 
délia città 8 , a di 46 del présente si fece gênerai Parlamento, per il 
quale si decte balia ad circa L ta cittadini 4 di riformare la città et do- 
minio in tucti quelli modi , et in quelli parti che bisognassi o paressi 
loro, et del continuo si attende ad fare questo effecto, et lo Ill mo Vice- 
Re fino ad 18 del présente si levé da Prato con le genti, et per la me- 
desima via di Mugello sene è ito alla volta di Lombardia. Questo è quanto 
noi vi haviamo scripto per tre altre fino ad hoggi, et lo effecto di tucto 
quello che è seguito, di che vi s' è dato et dà notitia secondo il con- 
sueto per information vostra , et acciô possiate meglio maneggiare le 
cose di costà. 

Resta hora commettervi brevemente in che modo habbiate ad par- 
larne con la Maestà del Re circa che Tordine vostro ha ad essere , corne 

i Guich. Hist. d'Ital. XI, 2; Nardi, V, 52. 11 est curieux de Voir les Flo- 
rentins parler comme d'une ville étrangère d'une cité qui était leur sujette. Un 
tribut , la présence d'un officier florentin et certaines obligations de vasselage 
semblent avoir été les seuls liens qui unissaient les membres de l'état. 

2 Guich. XI, 2 ; Nardi, V, 55. Voir du reste pour toute cette affaire le livre 
XI de Guichardin , et Nardi , livre V, derniers chapitres, livre VI, au com- 
mencement. 

3 II y eut une émeute de soldats qui força la main au gouvernement à la tête 
duquel se trouvait Ridolfi. Guichardin , Nardi et Pitti , sont tous trois d'accord 
sur ce point. 

4 Circa cinquanta, Guich. XI, 2. Cinquante cinque, Nardi, VI, *. H indique 
VI, 5, comment aux cinquante premiers on en ajouta cinq autres. Pierre Gui- 
chardin , père de Thisiorien , fut de cette Balic 



— 39J — 

vi è stato com.i.isso , sempre monstrarli questa buona dispositions 
habbia havuto sempre la città verso la Maestà sua , et quanto habbi 
desiderato convenir seco, deducendolo dalle commissioni che voi 
portaste di qua , et # che vi si sono date da poi * et da quello che 
si è sempre offerto , et a Mantova , et qui et in ogni altro luogo. 
Et che se non si è facto prima , et sanza quelli disordini che sono 
seguiti, non è proceduto dallo universale, el quale non poteva più desi- 
derare questo effecto, ma da chi non ci è hoggi : l'absentia del quale ha 
subito iustificato la città, la quale harebbe desiderato far questo effecto 
sanza la perdita et desolatione di quella terra. Pur poiche non si è potuto 
fare altro , reputereno in luogo di bene quel maie, che non si è rice- 
vuto , nel quale queste genti potevono abbundare più , et procedere ad 
maggior disordine nelle cose nostre. Di che ci ricordereno sempre 
con buono animo, et voi vi rallegrerete con la Maestà del Re di queste 
nuove capitulationi , significandole con quanta proinpteza et buona 
volontà le si sono facte, et con quanta buona speranza di havere lunga- 
inente ad godere la amicitia di sua Maestà et le sua félicita. Ne man- 
cherete di raccommandarli la città per ogni conto et in ogni tempo , et 
maxime hora trovandosi molto exhausta et necessitata da tanti disor- 
dini, con pregarla ad uoler pensare di nutrire et accrescere questa sua 
nuova pianta ; perche tucto quello che di honore , di reputatione et di 
commodo si accrescerà a noi , tucto si accrescerà alla Maestà sua , 
havendo sempre ad poter disporre di noi corne di qualunche altro suo 
aiuico. Ricordandoli anchora questo che li amici vccchi furono una 
volta nuovi , et li nuovi colli benefitii et commodi diventono presto 
vecchi, et quelli maxime, che hanno facto sempre professione di buona 
fede, nel quai numéro crediamo potere essere numerati anchora noi. 

Comparsono III di sono le vostre de' 26 colle copie de' XXII del 
passato,et per contenere solamente advisi , et le cose essere dipoi 
variate assai, non accade replicarvi altro , et di nuove non ci è che 
scrivervi molto, essendosi il forte délie arme ridocto di là da' monti , 
et di quelle che restono in Italia dovendone essere advisata la sua Maestà 
rueglio da' suoi che da noi. Solo adgiugneremo questo , che il Papa l 
anchora persévéra nel disegno suo di fare Timpresa di Ferrara. Bene 
valete. 

Ml s'agit «le Jules II. Voy. Guich. Mst. (Vital. XI, 3. 



— 392 — 



III. 



Discours que Guichardin s'adresse à lui-même, quand il 
atteint l'âge de trente ans. 

In Spagna. IBlSfmarzo?). 1 

Francesco : la età in che tu se' hora mai, havendo gia finito e' trenta 
anni, la grandezza di molti et infiniti benificii che tu medesimo rico- 
nosci havere ricevuti da Dio, lo essere di tanto intellecto che tu conosci 
la vanitàdi questa vita, quanto e' captivi debbono temere et i buoni 
sperare délia futura, ti doverebbono ridurre in uno modo di vivere che 
tu doverresti deliberarti di volere procedere corne si conviene aile 
ragioni sopradette e corne si appartiene non a unofanciulloegiovane, ma 
uno vecchio. E poiche Dio ti ha dato gratia che nelle cose del mondo 
la patria et e' cittadini tua ti hanno deputato liberamente e ordinaria- 
mente a' gradi et exercitii sopra la età e li anni tua 2 , e la divina gratia 
vi t'ha insino oggi conservato drento con più riputatione et gloria che 
tu non meritï, debbi anche nelle cose divine e spirituali accommodarti 
a questo medesimo maneggio et fare taie opère che Dio per sua beni- 
gnità ti habbi a dare quella parte in paradiso che tu medesimo desiderï 
nel mondo. Et certo la vita et e' costumi mai non sono stati insino a 
hoggï degni di uno uomo nobile ûgliuolo di buono padre , allevato da 
piccolo santamente , ne di quella prudentia che tu giudictù in. te né vi 
puoi sanza grandissima vergogna almeno teco medesimo perseverare. 



* Ce singulier morceau est intéressant pour l'histoire de ses sentiments 
les plus intimes. Il se trouve dans le second des cahiers intitulés Memorie 
istoriche, entièrement écrits de la main de l'historien, conservés dans les 
archives du palais Guicciardini. J'en dois la communication à l'obligeance de 
M. Canestrini. 

2 Allusion à la dispense d'âge qu'il obtint pour être nommé ambassadeur 
auprès du roi Catholique, 



— i*93 — 

IV. 

Spectabili viro Aloysio de Guicciardinis. Florentie. l 

Spectabilis vir et f rater honorande. 

Gl'è già mille anni che io non ho vostre, se non due versi a pié di 
una lettera di Piero 2 de* 14 di maggio, dove mi dite che lui farà la 
oratione , che sendovi lo arcivescovo me ne maraviglio. Délie cose di 
costà non so nulla , ne quello segu'i de'Soderini , se furono restituiti o 
no 3; non so chi sieno e 17, non chi sia stato gonfaloniere maggio et 
giugno 4 , et cosi di tutte le cose simili , che pure sarebbono da essere 
scripte, et se non che io mi sono hora mai avezo a essere tracta to cosi , 
parrebbe strano. 

Io ho havuto a questi di lettere di Lisbona da Jacopo Fantoni , che 
miscrive che a' 20 di maggio tornô unadi quelle nave, che furonogià 
è gran tempo mandate alla Melacca , la quale è tornata ricchissima et 
mi ha mandata la notadel charicoche sarà qui di socto. Riferisce ha- 
vere lasciato adrieto 3 altre nave con caricho di valuta di 600 mila 
dueati, et alsî unadi Girolamo Semigi, che viene richissima, equeste 
erano in cammino et le aspectavano di corto : et di più alla Melacca 
erano rimaste tre altre nave di Girolamo Sernigi, che si caricavano, et 
venendo a saivamentotorneranno richissime. Girolamo vi mandô quattro 
nave dove era'el forte per conto di altri, et mi scrive Jacopo che 
questa soia che veniva ne trarrà el capitale di tucte 4 et di più 60 o 70 
per cento di guadagno Si che venendo tucte , vedete questa cosa dove 
se ne va , che paiono miracoli. Referisce che una nave che era la mag- 
giore di tucte si perde ritornando, che giudicavano el caricho suo va- 

1 Dalla filza 123, Carte Strozziane a. 25. — Cette lettre et la suivante con- 
tiennent les observations que Guichardin recueillit sur le commerce des Espa- 
gnols et des Portugais aux Indes occidentales et orientales. Elles peuvent servir 
de complément à ce qu'il dit au liv. IV, ch. 3 de l'Histoire d'Italie. De plus on 
y voit la part qu'y prenaient les Florentins , et le détail assez intéressant de la 
cargaison d'un navire à cette époque. 

2 Piero Guicciardini, son père. Il s'agit du discours de félicitation adressé au 
pape Léon X , à l'occasion de son exaltation. L'archevêque de Florence Cosimo 
de'Pazzi avait d'abord été désigné pour le prononcer, mais il mourut quelque 
temps après sa nomination. Giuliano Tornabuoni protonotaire apostolique qui 
tarait dû le faire à sa place manquait de talent pour la parole. Nardi, VI, 20. 

3 Ils le furent en effet. Nardi, VI, 18, 19. 

4 Francesco Pepi. 



— 394 — 

lessi meglodi 300 mila ducati. Questa Mehcca è navigatione nuova \ 
et lui non mi scrive parti cularitâ alcuna, ne délia qualité del paese, né 
quanto sia di là dalla linea equinoctiale. Solo mi dice che factori del Re, 
elie sono là mandano a chiedere pannf fini rosati et di ogni sorte, et 
Olande fine, et che sono gente civile et da bene per quello che io n'ho 
inteso altre volte, et non erano ancora chiari se la è terra ferma, o no; 
et è piùlà che Caligut, che possanoa andarvi di quivi. Doverrà questa 
navehaverne portato la particularité, et io gli ho scriptomiavisidi tucto; 
et vedrô se fussi possibile, che mi mandi o lui o altri in carta questa 
navigatione , che qui in Spagna non è notitia alcuna. E venuta ancora 
in Lisbona una nave di Caligut, richa , et el caricho sarà di socto ; ed 
adrieto ne è rimaste 3 altre che vengono con grandissimo caricho. Io 
credo che voi habbiate notitia délia navigatione che tiene questa Maf stà 
nellalndia occidentale, che cosï la chiamono quà, dove Colombo sco- 
perse naolti anni sono più isole , dove questi Spagnuoli non tengono 
altrotracto chedi cavareoro. Et dipoiscopersono ancora terra ferma; 
et fate conto che ogni anno ne viene in Spagna 400 mila ducati d'oro 
o meglo, di che la quinta parte è del Re, Paltro di chi lo cava . Hora ci 
è nuova pochi di sono che in quella terra ferma, hanno trovato in certi 
luoghi vene d'oro di qualité , che se ne riuscirà pure la octava parte , 
sarà cosa di grandissima richeza. E questo Re dà ordinedi mandarvi 
un Capitano con mille huomini, et in effecto, per quello che si vede 
questa fortuna sua grande, la quale lo ha accompagnato dal di che nac- 
que insino a hora , pare ancora più verde et più fresca che mai : et se 
la continua insino alla morte , si potrà dire arditamente che da Carlo 
M agno in qua non sia stato in tucta Cristianità uno taie prineipe . 2 

Altro non mi occorre. Christo vi guardi. In Vagladulit a di i 7 
di giugno 1503. 

Vostro Francesco Guicciarjdini. 

Caricho délia nave venuta di Melacca. 

Noce muscade C* * 4904 • 

Macis 4 C a 553 



1 C'est en 1510 que les Portugais commencèrent à se rendre à Malaeca. On 
verra plus loin qu'ils ne savaient pas encore si c'était une presqu'île ou une Ile. 

2 Idée développée dans la grande Histoire. Voy. Chaf. III, § 7. 

3 Centinaia , poids de cent livres florentines , un peu plus de 3<Tkilog. 

4 Macis, écorce intérieure de la noix muscade. 



— 395 — 

Sandoli bianchi ' C« 30 

Verzino buono? Ca 00 

Lâchera buona 3 C a 00 

Legno Aloè C a 4 

Pepe lungo C a H 

Cubebe* O G 

Riobarbero 5 Lib. 6 400 

Seta fine Lib. 135 

Gherofani* • O 24 

Stagno più fine cbe quel di Londra C a 200 

Tacta questa roba costa loro in Melacca tra mercantie et contant! 
circa dueati cinque mila 8, si che vedete che cosa è questa. 

Caricho délia nave venuta di Galicut. 

Pepe C a 4500 Riobarbero 3 

Canella C. 300 Bengui io H 

Noce moscade 800 Seta raezana 24 

Macis 1 10 Seta fine 4 

Gengovi 9 075 Stagno fine 200 

Sandoli 60 



y m 

Spectabili vivo Aloysio de Guicciardinis, fratri honorando ecc. 

Florentie. 

Spectabilis vir . 

La ultima che io vi scripsi fu o de' 21 o de' 1 7 del présente, che non 
me ne ricordo bene ; et da Dieci ho avuto a questi di due vostre lettere 
la una de* 7, et Paîtra de* 14 di questo, che sono venute bene et le ul- 
time ho da voi sono de* 30 di aprile venute hoggi per la via di Burgos , 
et da Piero n'ho di Roma de' 6 di giugno , et da lui intendo corne el 

* Sandal blanc , bois des Indes. — 2 Bois de couleur. — 3 Laque. — * Cu- 
bèbe, fruit de l'Inde. 

s Rhuharbe. — 6 Livres florentines, 320 grammes environ. — 7 Girofle. 

* Environ 100,006 francs. — 9 Gingembre. — *• Benjoin? 

u Autre lettre sur le même sujet. La fin en est remarquable à cause d'une 
phrase caractéristique sur les malheurs de l'Italie, et d'un jugement sur Ferdi- 
nand le Catholique. 



— 396 — 

niio Venerabile Cancelliere era arrivato costi . A cbe non occorre dire 
altro . Non so se harete avute le lelterc che vi scripsi sopra e' casi sua 
con una a Messer Piero Aldobrandini suo cognato, ma credo di si, per- 
ché da Messer Niccolô Altoviti ho risposta a una mia che era in quel 
mazo medesimo. Io per la ultima vi desti aviso délie nuove erano qua 
dî Lisbona, délia nave tornata dalla Melacca, et del carichoche traheva, 
et cosi délie vene di oro che li huomini di questa Maestà havevano 
nuovamente trovate nellalndia occidentale , che cosi la chiamono, et 
dipoi continuàmente si afferma ch'é vero, et io ho udito dire al Re, che 
per la relatione chen'ha, sarà cosa màggiore che quelle che erano tro- 
vate insino a hora. Donde in questo regno viene ogni anno oro per 
400 mila ducati , o megiio ; et el quinto è del Re, sanza nessuna spesa. 
Etioactesa la sua grandissima fortuna lo credo facilmente. Piaccia 
a Dio prosperarlo, che in verità è huomo che ha grandissima parte , et 
buona intentione; et se mancassilui, questo paese diventerebbe tucto 
in 8 giorni una spelunca di ladri. Voi mi scrivete per la ultima volta 
havevi da darmi mille particulari, ma che per non havere tempo li la- 
sciavi , et che per la prima volta mi scriverresti qualche cosa. Aspec- 
terola con grande desiderio, se non che quando io vo rileggendo le 
lectere mi havete scripte poichè io sono qua, trovo in quasi tucte 
questa promessa, la quale poi non si verifica mai. Sono poichè io 
parti di Firenze corse cose , et innovatosi costi tucto il mondo , tal- 
mente io non mi potevo abactere a esserefuori, in tempo che io havessi 
a havere pur vogla di sapere délie cose di costà, et maxime toccandone 
pure parte anche a voi , non ho avuto questa gratia, et mi vi sono as- 
suefacto in tanti mesi, in modo che non mi dà più briga, et mi bastera 
intendere alla tornata, che se non fussino li avisi ho havuti da messer 
Niccholô Altoviti , et da questi nostri merca tanti, a chi ho a andare 
drieto per sapere le nuove di Firenze, ne saprei meno che di quelle 
deirindia. Io sto bene, e di qua non è nuova di alcuna sorte , che ci 
stiamo per hora in una buona pace a sentire tucto di le fatiche et tra- 
vagli di altri. Piacessi a Dio che ci stessimo un tracto ancora cosi noi ; 
che essere Italia in uno tempo medesimo in preda di Franzesi, Tedeschi, 
Spagnoli et Svizeri è pure troppo. 

Altro non mi occorre. Christo vi guardi. . . 

In Vagladulit a di 27 di Giugno 15i3. 

Tenuta a di primo di Luglo. 

Vostro Francesco Guicciardini. 



— 397 — 
VI 

Fragment des Mémoires autographes. ' 

En tête du volume se trouvent les lignes suivantes : 

Al nome sia dello onnipotente Dio e délia sua gloriosissima mudre e 
Vergine Santa Maria e di Sancto Johanni Baptista advocato e protettore 
di questa nobilissima ciptà e di Sancto Francesco e di Sancto Tomniaso 
d' Aquino speliali advocati e patroni mia , e di tucta la corte céleste. 

In questo libro per me Francesco di Piero Guicciardini dottore di 
ieggi , fa memoria di alchune cose appartenente a me cominciando dal 
di ch' io nacquï e di poi successivamente , ben che questo libro comin- 
ciai a scrivere a dï tredici di aprile 1 508 , in Firenze. 

A la page 28 se rencontrent les lignes suivantes, que je détache 
comme échantillon. 

Ricordo corne loanno 1514 sendo referito a Lorenzo de' Medici , 
ch'allora era in Roma , come io mi ero occultamente travagliato in fa- 
vorire Antonio Gualterocti e ben che taie rapporto fussi falso , sendovi 
data per lui qualche fede e di qui havendo qualche maligno presa occa- 
sione di persuaderli ch'io non desiderassi che la ciptà tornassi al go- 
verno populare , ne nacque che lui , dipoi il maggio 1515 , quando 
torn da Roma non mostrô di havermi in quello buono concetto e affet- 
tione ch'aveva innanzi andassi a Roma ch'era grande. Anzi commincio 
âpertamente a ritirarsene e tra le altre havendo ordinato uno numéro 
dicittadini quali chiamava a casa sotto spetie di una consulta e pratica, 
io non vi fui chiamato , di che nacque che vedendo io questa indispo- 
sitione e dubitando di peggio ci feci dentro destramente qualche opéra 
e ne fui aiutato da qualchuno che mi voleva bene, in che mi giovô se- 
condo credo la opéra di Lanfredino e di Jacopo Salviati ; ma maxime di 
Matteo Strozzi , e a lui ancora parlai vivamente mostrandoli che a torto 
si pigliava ombra di me : e faccendo fede del mio buono animo : di che 
lui cominciô a dimostrare di volermi in buono grado e mi messe in 
quella pratica dove eravamo in Sancto Spirito Messer Alamanni, Pan- 
dolfo Corbinelli, Piero di Niccolô Ridolfi, Lanfredino Lanfiredini, 



1 Registre conservé dans les archives des Guicciardini. En titre : Composi- 
zioni. B. 



— 398 — 

Francesco Vectori ed io ; in Sancta Croce Lorenzo Martelli , Jacopo 
Salviati , od Antonio Serristori; in Santa Maria Novella Messer Filippo 
Buondelmonti , Ruberto Acciaiuoli, Jacopo Gianfigliazzi c Matteo 
Strozzi ; in San Giovanni Messer Luigi délia Stupha , e Luca di Maso 
degli Albizzi , e ribollando le cose assai per la venuta de* Franzesi a chi 
il Papa e costoro si scoprivano contrarii e havendo Lorenzo a andare 
colle gente nostre e délia cbiesa personalmente in Lombardia , e perô 
mostrando di volere lasciare qui una signoria di confidati fui fatto io 
dei signori per settembre e ottobre 7 et e furono li altri Domenico 
Alamanni , Thommaso Gherardi , Donato Cocchi , Luca di Piero Ves- 
pucci , Lorenzo di Messer Antonio Melegonelle , Giovanni Bracci c 
Zanobi di Bartolo e gonfaloniere Luca di Maso degli Albizzi ; in modo 
che sino a qui dimostra di bavermi pure in ragionevole concetto : ve- 
dremo quello seguirà : e a Dio piaccia aiutarmi : non voglio omettere 
che lo havermi la , e essere cosï appressoalli altri in concetto di huomo 
che valessi e da tenerne conto fu , secondo credo , etiandio assai buona 
cagione che si riducessi a volermi piutosto conservare amico che farmi 
inimico e malcontento. 



VII. 

Ristretto délia vita di Lorenzo de Medici. 1 

Lorenzo de' Medici mori lo anno 1492 a di.. . di Aprile, essendo di 
età di anni 43 vel circa. Cosimo avolo suo huomo di singulare pru- 
dentià et di grandissima richézza hebbe tanta auctoritànel governo ïella 
Repubblica Fiorentina, quanta possi havere uno cictadino in una cictâ 
libéra. Morto lui rimase Piero suo figlolo e padre di Lorenzo nella me- 
desima grandezza , el quale fu huomo claro per bontà di natura et per 
essere clementissimo. Morto Piero e cictadini tucti concordi perpetuo- 
rono a Lorenzo suo figlolo la medesima auctorità et grado che avevano 
havuto el padre et lo avolo non obstante che non fussi di età di più che 
di 2i anno, ma di grandissima indole, dovelui si governo sempre con 
tanta prudentia et virtù che quella cictà ragionevolmente , non si è 

» Dalla filza 363. Carte Strozziane, a 5. Je place ce morceau ici à cause de 
)u date à laquelle je suppose qu'il fut composé. — 2 Le 8. 



— 399 — 

mai rie or da la sanza lacrime délia sua immatura morte, perché a' tempi 
sua la lion di tucte quelle prosperità e di tucte le arle buone cite pué 
liavere una cictà , di richezze, di imperio , di huomini virtuosi, di 
lectere, di reputatione, etsopra tuttodi una grandissima unioneeteon- 
cordia civile, la quale mentre che lui vixe fu perpétua , excepto che 
nello anoo 1478 , nel quale e' Pazi famigla potente nella cictà et nobile, 
et M. Francesco Salviati Arcivesehovo di Pisa facto una coniuratione 
con occulto favore di Papa Sixto et del Re Ferrando amazarono Giuliano- 
suofratello, et lui ferito con grandissimo periculo salvô la vita : sendo 
dipoi puniti li auctori , ne seguitô unaguerra gravissima, perché Sixto 
et el Re Ferrando deliberando tentare apertamente , et colle arme 
quello che non era potuto riuscire loro con fraude et arti occulte man- 
dorono uno potente exercito socto el Duca di Calavra , et Duca di 
Urbino contro a' Fiorentini. Duré questa guerra più di dua anni , et 
con fortuna varia , sendo e Fiorentini aiutati dallo stato di Milano , et 
da Vinitiani loro confederati , et air ultimo aiutandoli e confederati 
freddaraente h comincierono le cose loro a declinare ; et perché el Papa 
et Re usavano dire , che non facevano la guerra per inimicitia che ha- 
vessino con la repubblica, ma per odio particulare di Lorenzo , parse 
a Lorenzo che fussi ofîcio di buono cictadino provedere che la patria per 
causa di lui solo non corressi tanto periculo , et per questo andô perso- 
nalmente a Napoli a trovare el Re Ferrando con disposilione o di per- 
suadere a quello Re che li fussi più a proposito lo essore suo âmico che 
inimico , o non potendo persuaderli questo, liberare col suo sangue 
proprio la patria da guerra tanto pericolosa. Aiutô Dio la sua buona 
intentione, in maniera cheinnanzi partissi da Napoli concluse la pace, 
et contraxe con quel re una amicitia grandissima , che duré mentre 
che visse. Questa M quanta infelicità hebbe Lorenzo , la quale non 
dimeno si terminé bene , et vi si conobbe drento la sua prudentia , 
sendosi con un partito taie liberato da gravi periculi , et lo amore che 
porta va alla patria , bavendo perché quella stessi in pace messa la vita 
propria in mano degli inimici. Fuora di questo tempo fu tucta la vita 
sua ptena di successi buoni et di gloria , perché nella cictà accrebbe 
sempre con concordia et unione universale la auctori ta sua* Né solo 
vivente lui si conservé lo Imperio publico ma ancora si augumenté, 
perebè si acquistorno per forza di mano de' Genovesi Petrasancta et 
Serezana, terre di grande importantia al dominio fiorentino . Àcquistossi 
Fivizano, et una grande parte di Lunigiana , parte comperata, parte 
lasciata da alcuni de' Signori di quella provincia , che morirono sanza 



— 400 — 

heredi. Nelle cose commune di Italia, procuré sempre a conservare la 
pace , et a provedere che alcuno de' Polentati non diventassi si grande 
che fussi pericoloso alla liberté de' altri. Per questo , qaando e' Veni- 
tiani feciono la impresa di piglare Ferrara, parendoli che diventassino 
raolto potenti , conforté la cictà a piglare la difesa di qnello Duca . 
alla quale benchè ancora concorressino el re Fernando, et lo stato di 
Milano, et dipoi aU'ultimo Papa Sixto, nondimeno li più prompti e vivi 
aiutifuronoe nostri. Segui la creationedi Papa Innocentio , el quale 
nel principio prese la protectione di alcuni baroni che si erano ribel- 
lati dal Re Ferrando, in modo che lo Stato di quello Re si reduxe in 
gravissimo periculo. Parve à loro che actesa la ambitione de'Pontefici, 
tan ta grandeza délia Chiesa sarebbe dannosa alli altri, et peré conforté 
la cictà a defendere quello Stato. Et excité al medesimo el Signore 
Lodovico Governatore del Ducato di Milano , quale procedeva fredda- 
mente, in modo che quel re si conservé con grandissima gloria di Lo- 
renzo ; et poichè la potentia dei Vinitiani era maggiore chealcuna altra 
di Italia , et era già conosciuto lo appetitoloro immodicodeldominare, 
lui per resisterli sempre si ingegnô che el Re di Napoli , Duca di Mi- 
lano et la Republica Fiorentina vivessino in unione et lega particulare, 
di che segui la securtà et conservatione commune di tucta Italia. Per 
queste cose lui sali in tanta riputatione di prudentia , et in tanta 
auctorità, che nelle cose d'Italia non si deliberava cosa alcuna grave 
sanza sua voluntà. Papa Innocentio si lasciava in tucto governare a 
lui. Nelle controversie che nascevano tra el re Ferrando et Signore 
Lodovico, lui era mediatore et compositore, et la fede che ciascuno di 
loro haveva nella prudentia sua , et la paura che per consiglio suo la 
ciptà nostra non declinassi a una délie parte, operava che benchè tra loro 
fussi mala voluntà, non si procedeva a maggiore Biscordie , in modo 
che lui era corne uno temperamento délie maie dispositione di Italia. 
Queste opère et proeessi sua dimostrono apertemente quale fussi la 
prudentia sua nelle cose delli Stati. Ma non fu minore lo ingegno et. 
virtù sua in tucte le altre cose laudabili. Fu di natura clementissimo : 
nel tempo che lui stecte a Napoli sendo opinione di molti che el Re lo 
avessi a ritenere, tentorono in Firenze alcuni cictadini nobili di man- 
darlo in exilio. A' quali tucti , lui tornato perdonô. Né solo perdonô, 
ma hebbe alcuni di loro tra li amici intimi, e fu opéra tore che fussino 
exaltati aile prime degnità délia cictà. Cosï vixe sempre con dimostra- 
tione di religione, con elemosine assai , et con favorire supremamente 
le chiese et opère pie. Ma quello che li rechô grandissima gloria fu 



— 401 — 

uno auiore el ardorc immenso ch'egli hebbe allé lectere , et a tuete lo 
virtù et arte buone , per le quali non perdonando a spesa ne a fatica 
oiocommodità alcuna s'ingegnô con prcmij et con speranze grande con- 
duire a Firenze tucti li homini excellenti in qualunque spetie di doc- 
trina et arte. Fiorironvi a' tempi sua li studij. di humanité : quivi fu- 
ronomolti huomini doctissimi, maxime Cristophoro Landino, delquale 
sendo publico preceptore uscirono molli docti , corne si dice del Ca- 
valloTroiano ; Hartholommeo Scala exaltato da lui, el quale fece eleg- 
gère con honorato stipendio per primo segretario délia Repubblica , e 
sopra tutti Angelo Politiano, quale sendo poverissimo fu da teneri anni 
educato in casa suasumministratoli danari, libri et ogni commodità aile 
lectere ; et dipoi crescendo la età lo provide di entrate abundante. 
Quanto fu mirabile nella doctrina Platonica iMarsilio Ficino ? Johannr 
Pico , conte délia Mirandula , miraculo délia età nostra , allectato da 
tanta virtù di Lorenzo , venne a vivere a Firenze. Stectonvi molti anni 
a interpretare le lectere greche , prima Demetrio , dipoi Constantino 
Laschari , huomini a iudicio di tucti singularissimi ; in modo che socto 
questi Preceptori, et veduto in quanto pretio Lorenzo tenevali huomini 
docti , tucta la nobilità et ogni spetie di giovani si dette alli studij. 
Fece inPisa instituire uno studio publico di lucte le scientie , dovecon 
grandissimi salarij invitô tucti li huomini docti di Italia , in forma che 
non rimase quasi huomo excellente che non vi leggessi et fu sanza 
dubio el primo collegio di Italia. Usa va ogni diligentia che tucti e reli- 
giosi excellenti nelle lectere sacre venissino a Firenze , tra' quali amô 
singularmente Messer Mariano da Ghinazano uno de' primi Predicatori 
di Italia , a contemplatione di chi édifice allato aile mura uno bellissimo 
monasterio : fece una bellissima libreria , empiendola di quanti libri 
rari et pretiosi potecte havere ; né li parendo che in Italia fussono 
molto libri greci, mandô in Grecia Constantino Laschari con commes- 
sione comperassi tucti e libri notabili pote va havere, sanza guardare à 
spesa alcuna. Dilectossi oltre a questo assai délia sculptura, délia 
pictura, délia architectura, dando guadagno et emolumento a tucti li 
homini excellenti in queste arte, cosi délia musica ; et fece in Firenze ordi- 
nare una cappella di cantori , che forse non la haveva talealcuno prin- 
cipe Ghristiano. Finalmentefu di ingegno universalissimo in tucte le eose 
virtuose , et uno refugio et patrocinio di tucti li homini excellenti in 
qualunque arte. In ceteris el vivere suo fu civile et piutosto da privato 
che da huomo di stato , corne quello che non voleva collo exemplo suo 
indurre Li altri cictadini in uno vivere troppo sumptuoso , o cosi in 



— 402 — 

tue ta la conversatione sua viveva colli altri con quella humanité , alî'a- 
bilità , et sanza fasto alcuno , corne se fusso stato uno di loro , et non 
dimeno quando a Firenze veniva qualche huomo claro di nobilità e di 
virtù , li faceva con conviti et con doni honore supremo , corne quello 
che di libéralité et di appetito di gloria et di excellentia era equale a 
ogni Principe. Con queste arte et virtù fu di tanta fama et riputahoue, 
non solo in I ta lia ma etiando apresso le natione externe , che fu cosa 
inhabile ; et molti Re Christiani tennono in particulare amicitia grande 
con lui ; ne solo in Christianità , ma etiandio alli infideli si sparse la 
gloria sua in modo che el Grande Soldano di Babillonia mandé insino 
a Firenze huomini sua a visitarlo et a donarli una giraffa et altri ani- 
mali di quelle regioni. Morï essendo Italia tucta in grandissima quiète 
et félicita, la qualepocho doppo la morte sua cominciô a perturbarsi et 
venire in discordia, donde segui la entrata de' Franzesi m Italia , et la 
ruina universale ; in modo che la morte sua fu calamitosa a tucti ; per- 
ché è opinione de* savi, che vivendo lui, che era corne uno censoredelli 
altri potentati , non seguiva tanta desunione, in forma che non sanza 
causa parse che e cieli mostrassino molti prodigij délia morte sua, per- 
ché pochi giorni innanzi apparsono in cielo molti fuochi , sentissi urli 
per la aria, et la testudine di Sancta Liherata fufulminata ; e'iioni che 
sono inclusi in Firenze combacterono tra loro medesimi; la cictà quale 
allora era in somma félicita di stato, di rîcheze, et di reputatione, pianse 
la morte sua , non altrimenti che di uno padre publico , dolendosi 
ognuno che uno huomo tanto excellente, et cheamava si ardentemente 
la patria fussi morto si giovane. Rimase in tanto lucto una sola conso- 
latione, et questa è délia speranza che si haveva de' figloli, maxime del 
secondo genito M r Giovanni Cardinale, nel quale , benchè allora fussi 
di età molto tenera si vedeva taie indole , et apparivano tali segni di 
probité et di virtù che e fussi insino a allora opinione che e non havessi 
a essere inferiore al padre , et una expectatione ferma di tucti , che 
havessi a essere ornamento di quella dignità et délia Ghiesa di Dio, et che 
se venissi mai tempo che el sommo Pontificato si dessi per virtù , non 
per ambitione et corruptele, che vivendo lui insino alla età conveniente 
havessi sanza alcuno dubio a essere electo. 



— K)3 — 



VIII. 



Magnifico viro Luigi Guicciardini, consolo del mare et f rat ri 
hanorando. Pisis. 



lo vi scripsi hieri per utio Pratese , et vî avisai , corne questi avisi 
délia ropta de* Franzesi erano iti tucta via variando, et che lo effecto 
era che per quello si poteva giudicare per l'una et Faltra parte , haveva 
patito assai , et e* Svizeri erono ritirati in Milano , et el Re si stava a 
Marignano , et si giudichava che el continuare lui nello stare quivi , 
che è luogo presso a Milano a \ migla et luogq debole , fussi segno di 
parerli ancora essere gaglardo : et con lui si teneva l'Alviano con le 
genti Vinitiane. Dipoi ci è aviso che lui ancora era a Marignano , dove 
si andava al continuo rassectando , et che e Svizeri erano rinfreschati 
di gente per esserne di nuqvo venuti dal paese , et nondimeno che si 
erano partiti di Milano et fermisi poche migla di qui in sulcammino di 
Como , che sarebbe segno havessino patito più che non si va decto ; et 
quando si vadino troppo discostando , le cose di Milano rimarrebbono 
spacciate. Io scrivp brève di queste cose , délie quali si doverebbe scri- 
vere assai, perché non che e si sappia el modo délia giornata et el nu- 
méro degli uccisi ; mi pare che e si manchi di sapere el certo di chi 
sia rimasto vincitore ; benchè se questo ritirarsi de' Svizeri fussi vero, 
si potria fare coniectura di chi vinse , et anche se le cose fussino ite 
più , secondo el desiderio nostro , si puô vedere ce ne sarebbe avisi più 
spessi et più certi. In somma per immaginatione si potrebbe dire assai, 
ma per certeza non ho nulla , et perô riserberemci a quando si saprà 
meglo quello che è stato. # 



1 Dalla fUza 123, a 57. Carte Strozziane. Cette lettre et la suivante sont 
écrites dans le palais public où Guichardin résidait comme membre de la Sei- 
gneurie. Elles sont toutes les deux relatives à la bataille de Marignan, qu'on 
prétendit d'abord avoir été gagnée par les Suisses. Voy. Stor. d*ltal. XII, 5. 
« Ma essendo stato tanto felice il primo assalto dei Svizzeri , ai quali il cardinale 
fece, côme furono riposati, coudurre vettovaglie da Milano, che per tutta 
Italia corscro i cavallari a significarc i Svizzeri avère messo in fuga l'escrcito 
degl' inimici. » 



- 404 — 

Kaccomandonn a voi , et altro non mi occorre. Christo vi guardi, in 
Fironze a di 20 di septembre 1515. 

Francesco Guicciardini. 



IX. 



Magnifico viro Luigt Guicciardini consoto del mare, et fratri 
honorando. in Pisa. 

Hoggi vi scripsi per uno manda to da Doraenico Alamanm ; dipor 
ri sono lectere da Francesco Vectori de* 16 et 17. Loeffecto èche 
lui dice che giovedï che rarno a 13 a hore 22 si appichô la giornata e 
durô fino a hore 4 di nocte ; dipoi Taltra mactina una hora innanzi di si 
rappichô et durô parecchi hore ; et che sendo tucti strachi e' Svizeri 
smtirorna a Milano , et e' Franzesi a Marignano, sanza seguitare Puno 
l'altro. Del numéro de' morti, dice li avisi essere varij. Chi 2 scrive 
essere morti dieci o undici mila Svizeri , chi 8 o sei mila , chi ehe fra 
l'una parte et l'altra non è morto più che 5 o sei mila. Cosi de' Franzesi 
li avisi variano , et in somma in questo numéro de' morti , tra l'una 
parte e l'altra, chi dice più di|20 mila, chi non aggiugnie a 10 mila. De' 
Franzesi e morto di huomini di conto , uno fratello del duca di Borbon 
et più Capitani , quali dicono essere di conditione ; ma appresso a 
noi sono incogniti, ne fu vero che messer Gian Jacopo 3 , Pietro Navarro 
o la Palissa morissono. E Svizeri , dipoi che furono ritirati a Milano 
deliberorno.partirsi , et per dare colore , chiesono grossa somma di 
danari al Duca , quali non potendo dar loro sono andati a Como. II che 
visto e Milanesi hanno tractato aceordo col Re , che si trova a San 
Donato vicino a Milano a 5 migla. Qui a quest' hora debbe essere 
concluso lo aceordo , et lui forse in Milano. Scrive Francesco , che la 
opinione è che sia per cercare di présente di riacquistare la valle et 

i Dalla filza citata 125, a ,ï8. Carte Strozziane. 

2 Dans Y Histoire, XII, 5 : Affermarono aie uni essore morti dei Svizzeri più 
«li quattordicimila ; altri dicevano di dieci, i più moderati diottomila; ne manco 

chi volesse restrigncrli a tremila Dei Francesi aflfermono alcuni esseme 

morti seimiJa, altri che non più di tremila. 

3 Trivulce. 



— 405 — 

Bellinzone che tengono e Svizeri per assicurare lo stato di Milann : il 
che se fussi vero sarebbe a proposito, perche ci andrebbe qualche temi>o 
tonanzi potessi fare altri pensieri , et anche non sendo d'accordo co' 
Svizeri desidererebbe per lo accordo col Papa , quale crediamo si 
pratichi tuttavia per mezo dello oratore suo che è appresso al Re et 
el Duca di Savoja , ma non ne sappiamo el certo, ne alcuno particuJare, 
et ci bisognerà raportarcene allô effecto, quale piaccia a Dio sia buono , 
nec plura. 

Florentia3, die 20 septembris 1515. 

FRANCISCUS DE GUICCIARDINIS. 



X 

Défense de Parme en 1S12. 1 

« Le peuple conçut tant d'épouvante, que non seulement la multitu- 
i tude dans les rues, mais dans le conseil les magistrats chargés du 
t soin des affaires publiques prièrent ouvertement le gouverneur de 
t consentir à ce qu'ils capitulassent, pour le préserver lui-même et ses 
i soldats du danger de rester prisonniers, et sauver la ville du pillage, 
c Mais tandis qu'il y résistait en employant auprès d'eux les raisonne- 
ments et les supplications, tandis que le temps se consumait en 
: disputes, de nouvelles difficultés s'élevèrent. C'était en effet lemoment 
; de donner la paie , et les soldats se mutinaient, en faisant mine de 
vouloir quitter la ville. Le commissaire néanmoins persuada aux 
citoyens de fournir une partie de l'argent qu'ils avaient promis , et 
; qu'ils ne se souciaient plus donner , en leur représentant que , quoi 
; qu'il arrivât, cette preuve d'attachement les justifierait aux yeux des 
: papes futurs. Avec cet argent il apaisa de son mieux le tumulte. 
: Mais la frayeur augmentait parmi le peuple ; et les soldats voyant que 
leur petit nombre les mettait à la discrétion des citoyens , dont la 
fidélité s'ébranlait , et craignant d'être à la fois attaqués du dedans 
et du dehors , auraient désiré que la place se rendît par accord , en 
stipulant la vie pour eux , plutôt que de rester dans ce péril.» 

* HUt. d'ital. XIV, l. 



— 406 — 

« Dans ces circonstances difficiles , le gouverneur eut besoin .fin 
fermeté ; tantôt il montrait aux soldats que le danger leur était com- 
mun avec lui ; tantôt il exhortait les principaux de la ville rassem- 
blés en conseil , et dans la discussion , il leur faisait voir que leur 
crainte était vaine; car il était certain que les ennemis n'amenaient 
pas de grosse artillerie , sans quoi il était ridicule de redouter qu'ils 
prissent la ville, en escaladant les murailles ; la jeunesse unie aux sol" 
dats suffisait pour une attaque plus puissante encore , il avait envoyé 
à Modène où étaient les Suisses, Vitelli, et Gui Rangone,avec leurs 
troupes, pour appeler du secours, et il ne doutait pas qu'au plus tard, 
le jour suivant, on ne le reçût, de manière à contraindre les ennemis 
au départ ; le soin de leur honneur, la crainte que la prise de Parme 
n'entraînât de plus grands désordres , les obligeaient , ayant autant 
d'hommes qu'ils en avaient, à venir de suite ; dans le même but, il 
avait aussi expédié un message à Plaisance, où les mêmes motifs lui 
donnaient grand espoir ; les citoyens de leur côté devaient considé- 
rer que la mort du pontife, auquel il était redevable de ses honneurs 
et de son élévation , l'exemptait de toute nécessité , si les choses 
étaient au point qu'ils s'imaginaient , de s'exposer volontairement à 
un danger si manifeste, parce que, comme l'expérience l'avait prouvé, 
les officiers du pape mort ne pouvaient espérer de son successeur ni 
avancement, ni récompense; au contraire , il était possible que le 
nouveau pontife fût ennemi de Florence sa patrie. En conséquence, 
il n'avait aucun motif public ou particulier de souhaiter la grandeur 
de l'Eglise, mais des circonstances pouvaient naître qui le ren- 
draient content de son abaissement. Il n'avait à Parme ni femme, ni 
enfants, ni biens , qui lui fissent craindre, si cette ville tournait au 
pouvoir des Français , de les voir exposés à leurs outrages , à leur 
insolence ou à leur avarice ; puis donc qu'il n'avait aucun avantage 
personnel à espérer, en défendant Parme, ni à craindre, s'il la ren- 
dait , les maux qu'ils avaient éprouvés sous le joug des Français , 
tandis que , s'il la perdait par force , sa personne était exposée aux 
mêmes périls que les autres, ils pouvaient être sûrs que sa constan- 
ce provenait de ce qu'il savait parfaitement que ceux du dehors , 
n'ayant pas de grosse artillerie , étaient incapables de forcer la 
ville ; s'il en eût douté , le désir qu'il avait comme tout le monde 
de sauver sa vie feût empêché de se refuser à l'accord ; vu surtout 
que le siège pontifical étant vacant , et n'ayant lui-même à Parme 
que trop peu de gens pour s'opposer au vœu populaire , il no pour- 



— 407 — 

rail à cause de leur résolution être chargé d'aucune responsabilité.» 
c Avec ces raisons , tantôt données en particulier à beaucoup 
d'entre eux , tantôt présentées à tous, en occupant encore le temps 
à visiter les murailles et à d'autres préparatifs , il amusa les Par- 
mesans toute la nuit. Il avait compris que malgré leur vif désir de 
capituler , motivé surtout par la crainte d'être forcés et mis à sac, 
néanmoins ils étaient retenus par la peur de passer pour rebelles, 
s'ils capitulaient sans son consentement. Mais quand parut l'aube 
du jour de la fête de Saint-Thomas , on put connaître par les bou- 
lets que lançaient les fauconneaux mis en batterie pendant la 
nuit , qu'il n'y avait point d'artillerie capable de faire brèche , et le 
gouverneur , en retournant au conseil , crut trouver les esprits 
changés et rassurés. Mais il les trouva dans une disposition toute 
contraire , et leur frayeur s'était d'autant plus accrue que le 
commencement du jour leur semblait rapprocher le danger, de sorte 
que , n'écoutant plus les raisons , ils insistaient non-seulement sans 
détour , mais encore avec des protestations , et presque des me- 
naces , pour qu'il consentît à l'accord. Il leur répondit résolument 
que puisqu'il n'était pas en son pouvoir de mettre obstacle à leur 
dessein , comme il le ferait , s'il avait à Panne plus de forces , il 
ne lui restait d'autre vengeance de l'injure , qu'ils se proposaient 
de faire au Saint-Siège et à lui , qui en était le ministre , que de 
voir , qu'en se résolvant à l'accord , ils ne pouvaient éviter l'in- 
famie d'être rebelles et de manquer de foi à leur seigneur. Il leur 
reprocha avec-chaleur le serment , que , peu de jours auparavant , 
ils avaient solennellement prêté au Saint-Siège , entre ses mains , 
dans leur église principale , enfin quand même il les verrait prêts 
à lui donner la mort , ils n'auraient jamais de lui d'autre réponse 
à moins qu'il ne vînt dans le camp ennemi de nouvelles troupes, ou 
de la grosse artillerie , ou bien encore que quelque autre circons- 
tances fit voir qu'il y avait plus de chances de se perdre , que d'es- 
poir de se défendre. » 

< Après ces paroles, il sortit du conseil, en partie pour que ce qu'il 
avait dit restât dans leurs oreilles et dans leurs cœurs avec plus d'au- 
torité, en partie pour donner ordre à beaucoup de choses qui étaient 
nécessaires, en cas que les ennemis voulussent comme on le croyait 
livrer l'assaut ce jour là ; pour eux ils restèrent longtemps en suspens 
et comme étonnés. Enfui, la crainte dominant toutes les considéra- 
tions, et résolus en tout cas à entreprendre au dehors des négociations 



— 408 — 

pour se rendre, ils envoyèrent qiwlques-uns d'entre eux déclarer au 
commissaire que s'il persévérait dans son dessein obstiné de ne pas 
consentir à ce qu'ils se sauvassent , ils étaient disposés à le faire par 
eux-mêmes, pour échapper au péril évident d'une prise d'assaut. 
Mais au temps même où ils voulaient exposer leur commission , ils 
commencèrent à entendre les cris de ceux qui étaient à la garde des 
portes et des murailles, et le son des cloches des tours les plus élevées 
de la ville, qui signifiaient que les ennemis sortis du faubourg de Co- 
diponte en bon ordre s'approchaient des murs pour donner l'assaut. 
Guicciardini, se tournant de leur côté avant qu'ils eussent parlé, leur 
dit : t Quand bien même nous le voudrions tous , il n'est plus temps 
de capituler ; il faut se bien défendre , ou se laisser honteusement 
mettre à sac, ou rester prisonniers, si vous ne voulez pas qu'il vous 
arrive la même chose qu'à Ravenne et Capoue saccagées , tandis 
qu'on négociait aux murailles. Jusqu'ici, j'ai fait ce que pouvait 
faire un homme seul , et vous ai mis , pour votre bonheur , dans 
l'obligation de vaincre ou de mourir. Si maintenant je suffisais 
pour défendre la ville, je n'y ferais pas défaut; mais cela ne se peut 
sans votre aide ; ne soyez donc pas moins prompts et moins ardents 
à défendre, comme vous le pouvez sans peine, votre vie, vos biens, 
l'honneur de vos femmes et de vos enfants , que vous étiez em- 
pressés à souhaiter sans nécessité de passer sous la domination des 
Français, qui, vous le savez, sont vos plus cruels ennemis. » 
« Après ces mots , il tourna son cheval d'autre part , et chacun resta 
troublé parla crainte. Mais comme il ne leur paraissait plus à temps 
d'essayer d'autres remèdes , on laissa de côté les projets de capitula- 
tion, et il fut nécessaire de songer à la défense, parce qu'une partie 
des ennemis , ayant une grande quantité d'échelles qu'ils avaient re- 
cueillies la veille dans la campagne , s'étaient approchés d'un bastion 
que du côté qui regarde le Pô avait fait faire Frédéric > et L'atta- 
quaient courageusement. En même temps une autre partie assaillak 
avec vigueur la porte qui va à Reggio , et de même on attaquait deux 
autres endroits avec d'autant plus de danger pour les défenseurs de 
la place que les ennemis étaient plus frais , et aiguillonnés par les 
paroles de leurs capitaines , surtout de Frédéric. Les habitants pleins 
de terreur n'allaient qu'en fort petit nombre aux murailles ; la plu- 
part se renfermaient dans leurs maisons , ' comme s'ils attendaient à 
chaque instant la ruine de la cité. Ces assauts repris plusieurs fois 
avec une ardeur nouvelle durèrent l'espace de quatre heures. Toute- 



— 409 — 

fois le danger diminuait sans cesse pour ceux du dedans , non seu- 
lement à cause de la fatigue des ennemis qui, repoussés et accablés 
3e plusieurs côtés , sentaient diminuer leur courage ; mais aussi 
parce que les Parmesans voyant le succès de la défense , reprirent 
cœur et coururent les uns après les autres à la muraille.Le commis- 
saire ne manquait pas de faire avec zèle tout ce qui était nécessaire : 
tellement qu'avant que la bataille cessât , non seulement tout le peu- 
ple était accouru, et les religieux mêmes combattaient à la muraille, 
mais encore nombre de femmes s'occupaient de porter à leurs maris 
du vin et d'autres rafraîchissements. Ceux du dehors désespérant de 
la victoire et s étant retirés avec beaucoup de morts et de blessés 
parmi les leurs dans le faubourg de Codiponte, partirent la matinée 
qui suivit , et , s'étant tenus un jour ou deux dans le voisinage de 
Parme , s'en retournèrent au delà du Pô. Frédéric affirma que dans 
cette expédition dont il avait été le promoteur, ce qui l'avait trompé 
c'était de n'avoir pas pensé , qu'un gouverneur qui n'était pas hom- 
me de guerre et qui était nouvellement venu dans la cité , voulût à 
la mort du Pape , sans aucun espoir de proût, s'exposer au péril , 
plutôt que de chercher à se sauver , lorsqu'il pouvait le faire sans 
déshonneur ni infamie. 



xi. ■ 

Honorande frater etc, Poichè fu intesa la nuova dello apunta- 
mento del Papa in questa provincia , etche ci s'è veduto venireil conte 
Guklo , Guido Vaïno 2 , et s' aspecta el conte di Caiazo et Sigismondo 
di Rimini s , è nata per tucto suspitione et timoré grande , non solo di 
haversi a suscitare la partialité , poiche ci si truova Giovanni da Saxa- 
tello et Guido Vaïno, capi si puô dire di tucta la Romagna, ma di 
havere a essere saccheggiato tucto il paese, poichè questi fanti che sono 
col conte di Caiazo , che sono buon numéro , sono gente aftamate et 
disperate, et lui è bestiale et disperatissimo. L'autorità mia è comin- 

i Carte Strozziane, filza96 a 57. Cette lettre est adressée à Guichardin par 
son frère Jacopo qui servait sous lui en Romagne. Quand elle fut écrite, l'armée 
pontificale se débandait déjà ; elle marque assez bien le désordre que causa 
dans les provinces la prise de Rome par les soldats de Bourbon et la reddition 
du Pape. — 2 Officiers à la solde du Pape : le premier est Guido Rangone. 

3 Sigismondo Maîatesta. Vov. Stor. d'Ital. xvm, 3. 

% 



— 440 — 

ciaia a manchare et anche la sictirtà non è inolta. Adeo che io ci sto 
appichato con un filo di refe et ben sottile , et stamane commincio a 
mandare a Castrocaro mie robe per alloggierirmi et potermi a un tracto 
levare. Il che quando habbi a essere non so, ma potrebbe essere a ogni 
hora. Son ben resoluto non partire , se non quando verra la cccasiooe , 
mediante laqualeio mi possa sempre iustiflcare cho' superiori et non ogni 
altro , et che non paia che io mi sia fuggito aile gride. In Arimini non 
è restato se non qualche huomo di poca coriditione et piccolissima 
quantité , che tucti li altri sono fuggiti con le donne , con le robe et 
col vivere in maniera che e fanti che vi furono mandati hieri et Y altro , 
non hanno potuto fermarvisi , non vi havendo trovato pure un pane , 
ne veduto sanza lo appoggio de ciptadini , che non vi sono modo alcuno 
di potersi difendere adeo che la ciptà resta a discretione , et la forteza 
poco meglio , che v* è poco da vivere , et e fanti pagati sok) per un mese, 
che non s' è potuto far phi , essendosi fuggito più giorni sono el tesau- 
riese a Vinegia, ne ci sendo restato luogo dove potessi voltare per fare 
un soldo. Si che voi vedete corne le cose nostre qua passano , aile quali 
si adgiugne una carestia si grande del vivere , che non si potrebbe im- 
maginare , che ancora non si puô battere pe' tempi aquosi , talchè 
ogni cosa ci è nel maggior disordine del mondo. Et altro non mi ac- 
cade. Raccomandomi a voi. Cesena? die xim junii 1527. 

Io vorrei che la lettera per Messer Francesco andassi fidatamento, 
perô ve la raccomando * . 

Vester Jacobus Guicciardinius. 



xh. * 

Spectab. Viris Aloisio et Jacopo de Guicciardinis 3 fratribus 
honorandis. Florentiœ 

Io havevo risoluto doppo moite perplexité ? tornare alla fine hieri in 
Firenze , secondo che havevo avisato venerdi , et a questo effecto venni 

* Ceci est une note pour le courrier chargé de remettre le message. 

2 Carte Strozziane, filza 423, a 453.— C'est la lettre où Guichardin expose 
les motifs de sa fuite de Florence en 1529. Voy. Varchi, X : Tosto che Orange 
pose ilpiè in su' confini, si fuggl. Segni: fuggito di Firenze in quei gran tu- 
multi, III. 

3 Luigi s'enfuit à Lucques à peu près vers le même temps. Jacopo était on 
des chefs des républicains et fut envoyé au pape pour proposer un traité. 



— 4H — 

a trovare Alexandre de' Pazi alla torre luogo suo , per lare pruova di 
conducere ancora lui , quale sapevo ne stava molto sospeso ; essendo 
anoora lui resoiutosi al medesimo , havevamo già desinato , et in sul 
moQtare a cavallo per venire ; quando havemo nuova délia perdita di 
Cortona , et che Arezo era stato abbandonato da nostri soldati. Le quali 
parendoci importare , et da fare multiplicare el pericolo che habbiamo 
temuto , in luogo di venire costi ci gictamo a la via del Gasentino , et 
insieme Giovanni Corsi , quale trovamo con Alexandre , resoluti se la 
nécessita non ci cacciassi a non uscire del dominio , né andare in luogo 
che possi dare sospecto. Sono cërto vi harete preso admiratione, acteso 
maxime Thavere io avisato del contrario: ma voi sapete anche che 
questo non è nato da allro che da timoré ; perché se io cognoscessi po- 
tere col stare in Firenzefare fructo alcuno alla ciptà et alla liberté sua, 
Dio sa che io vi mecterei la propria vita, cosi volentieri corne facessi 
ogni altrocictadino. Et se pure, poichè io non posso giovargli, io non mi 
trovassi soctoposto se non a quelli pericoli che corre Tuniversale degli 
altri cictadini, non harei mai pensato a discostarmene, ma mi pare bene 
strano rinchiudermi in uno luogo dove s'habbino a correre e pericoli 
universali et particulari , perché s'ha notitia délie minaccie che molti 
hanno facto et fanno contro a chi è a sospecto , et quello che spaventa 
più , che nei magistrati et nelle pratiche si é più volte parlato di soste- 
nergli , et solum per le actione mie passate , et per el modo del vivere 
mio , se fussi bene considerato , io non dovessi essere in questo con- 
cepto , pure non è che di me non si sia havuta altra opinione , le quali 
cose considerando ho electo per minore maie questa disubidientia , se 
disubidientia mérita essere chiamato quello che si fa.non per disprezo 
de' magistrati , non per disegno o voluntà di fare maie , ma solamente 
per timoré a mio giudicio necessario : forse imprudente , ma sanza 
dubio non maligno, sperando che la bonté de' magistrati habbia a inter- 
pretare la cosa giustamente, et clementemente né mai attribuire la causa 
a altro che a quello che la sia. E parso a Alexandre et a Giovanni che 
insieme scriviamo a nostri Excelsi Signori , allegando brevemente la ca- 
gione délia partia nostra ; et io poi che mi ero abbattuto in compagnia 
loro , non ho voluto discostarmi da scrivere anche in compagnia loro. 
Ma essendo le ragione di ognuno particulare, ho voluto scrivervi parti- 
cularmente, acciochein mia giustificationeve ne scriviate publicamente 
et privatamente dove bisogna ; concludendovi che io non ho mancato 
di venire se non per paura. Sono venuto qua poichè Toccasione mi 
ci ha portato ; et volentieri , qulando mi fussi accennato che io an- 



— 442 — 

dassi più presto in altro luogo vi andrei , per che io desidero ubidire , 
et essere tenuto quello che io sono . et mitonfido nella bénignité délia 
signoria et degli spectabili Octo , alla quale mi sono voluto più presto 
rimectere , che agli accidenti che possono nascere in questi frangenti. 
Vi pregô ne facciate fede in quel modo, et dove bisogna, né vi dimen- 
tichiate di quegli officij che si convengono a fare per e' fratelli. Et a voi 
mi raccommando. 

In Casentino a di 20 di septembre 1529. 

Vostro Francesco Guicciardini. 



XIII. « 

Deliberazioni de XII di Balia del 1830, a 22. 
Dicta die XVIII octobris. 

Atteso e Magnifici Signori XII di Balia , et il magnifico Gonfalo- 
niere di Justitia , che molti crediti di monte et paghe et discretioni 2 , 
che appartenevano allô eximio Doctore et loro nobilissimo ciptadino 
M. Francesco di Piero Guicciardini , in questo tempo délia proxima 
passata guerra sono permutati 3 nel commune di Firenze, per esser lui 
in decto tempo stato facto rebelle da chi allora governava et reggeva la 
ciptà , et conoscendo e* prefati Signori di Balia tal cosa essere stata in- 
giustamente facta , per questa loro présente Deliberatione et partito 
obtenuto seconde gli ordini dichiarorono , et dichiarando comandorono 
ad ogni et qualunque officio , magistrato et ministro di quelli , et a 
qualunque altri a chi si appartenessi , che tutti e decti crediti et paghe, 
et discretioni che sono descripti, o in nome di decto messer Francesco 

* Dal codice ». W; classe IL Distinzione 4» (Vecch, numer.J — Balte, 66 
(nuova numerazionej . — C'est la délibération de la balie qui remet Guichar- 
din en possession de sa fortune, et le relève des condamnations prononcées 
contre lui. 

2 Dénominations différentes des titres de créances sur l'état. 

3 Cette expression permutare répond à la nôtre: opérer le transfert des valeurs 
Par cette délibération on rend à Guichardin les sommes qui, inscrites à son 
nom , avaient été attribuées à d'autres, et celles qui restaient encore disponibles 
sur les registres, mais en lui retenant les droits de dépôt et de banque ordinaire, 
mont stipulés en faveur des divers Officiers du Mont, ou agents du service de 
Ai dette publique. 



— 413 — 

o ki altro nome a lui appartenenti , et fussino permutati nel comune di 
Firenze per essere decto Messer Francesco stato facto rebelle, corne di 
sopra, debbiûo stornarli , e cosï sieno tenuto stornare ad ogni semplice 
richiesta et voluntà del'prefato Messer Francesco, et rimetterli in conto 
di decto Messer Francesco, et pomelo creditore di tucte le decte 
somme , et che siano et restino libère di decto Messer Francesco , 
et che possa godere tutti quelli beneficij che harebbe goduto , se 
non fussi stato facto rebelle ; et cosï ogni credito che di decto Messer 
Francesco , che non fussi stato permutato nel comune , ma ne appa- 
rissi hoggi creditore decto Messer Francesco , se li possa dare libe- 
ramente in quel modo et a quelli tempi che se ne sono volsuti li altri 
simili creditori del comune, et cosï comandorono a qualunqueapparte 
nessi , che cosï faccia , et observï et possa far e senza alcuno suo preiu- 
dicio. Et similmente comandorono che tutto quello di che decto Messer 
Francesco fussi creditore in su' quaderni de' depositarii délia Signoria , 
che sono per conto di distributioni o discretioni, per conto delli ofnciali 
di bancho, si debba per el depositario o altri a chi s'appartenessi farlo ri- 
mettere ad entrate al Camarlingo al monte da decto Messer Francesco, 
corne offieiale di hancho , per conto di quello era tenuto decto Messer 
Francesco servire per conto dello offieiale di hanclio , et che cosï se ne 
acconcino le seripture per chi appartenessi , et in quel dï che decto 
messer Francesco ne appare creditore in su decti quaderni de' deposi- 
tarii , et cosï comandorno che si faccia et observL Mandantes , etc. 



xiv. « 

Âifo Emellentissimo Doctore M. Francesco Guicciardini 
dignissimo Governatore di Botogna, fratello honorando. 

In Bologna. 

Honorande Frater etc. Di Girolamo più giorni non vi ho scripto 
cosa alchuna per essere ito continuamente migliorando , et benché le 

1 La pièce suivante est une lettre écrite de Florence à Guicfaardin gouverneur 
de Bologne par son frère Luigi. Malgré sa longueur, je la donne en entier comme 
un échantillon caractéristique de leur correspondance , où les nouvelles de leur 
sauté, le soin de leurs affaires particulières, les espérances de leur ambition 
et l'attention qu'ils prêtent aux affaires publiques se mêlent d'une façon singu- 

11 



— 414 — 

dogle délie gbambe li habbino dato qualclie volta fastidio , per esseï e 
procedute de scesa , che si sente cadere del capo, nondimeno el do- 
lore è sempre diminuito : pure fa molto adagio , et di sorte che è per 
stare cosï qualche septimana. 1 

La lettera che voi havete scripta a Giovanni mi è piacciuta ; et se lui 
non fussi di natura obstinato et piatitore crederei facessi buon fhicto : 
ma veduto quanto apparisca manifestamente la sua lettera piena di fa- 
gnoneria , penso habbi a seguitare in questo piato mentre viverà , et 
noi non dovendo fore altro, fereno el medesimo ; et veramente se ha- 
vessi usato verso di noi qualche segno di parentela , saremo forse cons- 
oesi a qualche accordo più utile per loro , che per noi. Ma non è baa- 
tato loro questo che hanno, et drento al magistrat© de' pupilli et fiiora 
usàto parole molto velenose et inconsiderate verso di noi et délia Mar- 
gberita, per modo che non è da maravigliarsi se Messer Niccolô provo- 
oato tante volte ha risposto una volta sola aile rime. Questa nostra dife- 
renza harebbe bisogno , corne si dice , d'un Duca Bernabo s, per conos- 
cersi manifestamente una empressa ladronaia nel procedere loro verso la 
Margherita; perché Giovani domanda contro alli altri maggiori e pupilli : 
Donato difende e' pupilli et le domande di Giovanni, cose tucte opposite 
l'una a l'altra , et non possono con venir e insieme , se non con pexima 
intentione, che tantopiù ci pare strana, quanto meno ne hanno cagione 
ragionevole. L'haver lascato Francesco alla donna e 4 poderi et la casa 
con le masseritie , non pare tenu ta cosa exorbitante , considerato la 
facultà di Francesco insieme con la servitù et con li fastidij hebbe la Mar. 
gherita seco, et e modi hanno lenuto Giovanni et li altri di casa verso di 
lui. Insomma a chi vuole contendere non mancha mai che dire , et 
noi conoscendo che chi fa buona guerra , ha el più délie volte buona 
pace, andreno seguitando la difesa insino quanto si potrà,non ci discos- 
tandomai dalle cose vistey ne da uno accordo tollerabile quand» ci sia 
messo inanzi. 

lière. Il s'agit dans la première partie vraisemblablement d'un procès qu'une 
dame de leur famille veuve d'un riche Florentin soutenait contre un des parents 
de son mari qui lui contestait un legs. La seconde partie présente un tableau 
intéressant de l'intérieur de Florence, et des sentiments qui agitaient les divers 
partis en 1531. 

Délia filza 98, a 47. Carte Urozziane. 

i Girolamo Guicciardini, leur puîné. 

2 Niccolô Guicciardini, docteur en droit, fils de Luigi; il était d'un eametère 
impétueux et turbulent. 

s Allusion proverbiale à Bernabô Visconti qui fut doge de Pise en 1364. 



— 445 — 

A «li passati parlai a) Reverendissimo Arcivescovo ' circa la pratica 
delli ufitiali di monte , et quando credeva si havessi a sborsare el dkh 
naio , risposimi che alla fine di fcbraio basterebbe , ma quanto alli 
ufitiali non era encora resoluto maggiore numéro di 5, machevedrebbe 
di ridurlo a 6 , dove sarebbe un luogho per Girolamo. 

lo vi scrivo di rado per non havere che dire cose che importino da 
scrivere per le mani d'ogni huomo ; ma quando havessi fidato a porta- 
tore , spesso vi potrei advisare qualche cosa de modi nostri , e quali 
procedono in una maniera che non mi piace. Prima qui si vede mani- 
festamente che questi nostri padroni non si fidono di nessuno , et sia 
chi vogla , o di pochissimi ; et quando non imporlassi alla sicurtè di 
tutti noi , non sarebbe da stimarla ; ma importando assai alla salute 
nostra, mi dïspiace troppo. Li nimici nostri non si adimesticono et ci 
stimono poco et spesso usono troppi insieme , pur di giorno , ma senza 
respetto. Fra noi c'è poca unione , non so , quando la nécessita verra , 
se mutereno modi ; non li mutando , è certo capitereno maie. Se 
l'huomo lo ricorda dove bisogna non se ne cava altro che essere coman- 
dato , et che si farà col tempo quanto sarà necessario. Dell'arme credo 
ne sia assai per le case murate et soffitte, perché quando considero che 
uno de'Bratnanti , un figluolodi Giovan Batista de'Nobili , n'haveva 
murate assai , penso habbino di molti compagni ; et maxime che aile 
note datedelFarme n'appare data pocha ; et pure in Firenze n'era avanti 
J'accordo grandissima copia 2. Qualchuno crede che in Arno ne sia 
gittata assai , o che molti Thabbino condocta alla ville , et che non pochi 
la vendessino in su l'accordo ai soldati. Questa ultima non credo ; aile 
ville non s'intende ne sia copia , in Arno se n'è veduto qualche pezzo et 
qualche archibuso , ma non perô tanti che sia da indicare sia andata 
par questa via. Li amici 3 , secondosi dice , l'hanno data tutti , si che 
quanto sia a proposito, se ne truovi nelle mani delli adversarij et non 
aelle nostre lo conosce ogni huomo. Parmi ancora vedere in noi mala 
contentezza, et che procède non tanto dalla inquietudine , et poco dis- 
corso, quanto ancora da modi de' padroni. Perô bisogna pregare Idio 
presti lunga vita a Nostro Signore 4 . Sua Santità vuole intendere ogni 
cosa dalla minima alla maggiore , et le espeditione sono più lunghe che 

i Nicolas de Schomberg, archevêque de Capoue, gouverneur de Florence au 
nom du Pape. 

2 Voy. Varchi , XI. Allusion au désarmement. 

3 Les amis de Médicis. 
* Le Pape. 



— 4<6 — 

mai. El duca ' attende aile caccie , et poco si travagla , pure intendo 
che l'andata del Buondelmonte a Roma nacque del Duca , et che el 
Papa non l'aspectâva , ma the aveva disegnato Domenicho Canigiani. 

A di passati Sua Santità ci fetee dali'arcivescovo intendere, corne non 
poteva negare a don Ferrante et altri ïmperiali Che RafaeHo Girolami * 
non fussi alargatô tan to che potessi andare per tutta la fortezza di Pisa, 
et per questo haveva disegnato dessi mallevadori per D. 3 20 mila df 
non uscire, ne di non machinare cosa contro al présente governo né a 
sua Santità. A nehe fil risposto che non potendo impédire le vogle di sua 
Beatitudine , ne dofvetodo opporsia quelle staremô patienti. Matihe 
qr.estinon erono modi da sbigottire 1i nimiei, ma da torre anima a chî 
desidera la grandezza et sicurtà del ddca , et simili altre ragioni si an- 
dorono replicando senza fructo , in modo che dipoi hanno e parentidî 
Rafaelk) atteso a trovare e mallevadori , et per anfcora ( benché sia più 
giorni cominciorono) non intendo li habbino trovati ) et nasce per più 
cose , ma maxime per che li nimiei v'entrono maie volentferi , ii amici 
nostri vi hanno respecto per non essere notati , et in fatto farô maie 
iuditio di quelli nostri vi enterranno , per chè mi parrà voglino tenere 
el piede in dua staffe. Questo principk) di Rafaelto mi fa stare di mata 
vogla per dubitare non si facci H simile per altri. Insomma chi non go- 
verna li stati con quello vigore, et quelîa regola hanno usato coloro che 
lungo tempo se li hanno mantenuti , è împossibile non rovinino , per 
chè in simili casi la pieté nuoee a chi la usa troppo , et tanto che è 
causa délia dextructione sua. Al Duca per quanto ho potuto ritrarre 
non è piacciuto questa cosa ; pure ancora sua excellenza ha patienza. 
Io credo che questo allargamento di RaflaeHo procéda et dallo arcives- 
covo, et da Attaviano 4 et dal suo fratello che sta a Roma , et non dalli 
Imperiali ; et pero tanto meno conto sen'harebbe a tenere» Monsignor 
Reverendissimo 5 qui si porta molto civilmente > et fa tucto quello è 
possibile per cavarne nome di huomo savio, iusto et quieto, et se questo 
fine serve a sua Signoria Reverendissima , non è a proposito nostro : 
per ché chi governa uno stato, corne questo, volendolo governare bene 



i Alexandre de Médicis. 

2 Le Gonfalonier qui avait succédé à Garducci en janvier 1530. Voy. Varchi 
X, XI, XII; Segni, III, IV, V; Nardi, VIII, IX. Ce fait sur lequel porte ici 
l'allusion est signalé par Nardi IX , 17 . 

3 Ducats ou Ecus. 

4 Ottaviano de Médicis. Voy. plus haut Cil. I, S 6. 

5 L'archevêque de Capoue. 



— 417 — 

bisogna corra la medesima fortuna che li altri partigiani, altrimenti si 
erra troppo , et maxime havendo a fare con cerveUi disperati , quali 
sono li nimici nostrL Monsignor non erra non essendo Fiorentino , et 
fa suo debito, ma non già procède prudentemente obi adopera in simili 
casi instrument respectivi. ELgovernodi Monsignoremi sarebbepiac- 
ciuta exeessivamenJe avanti el 24 ' ; ma veduto che ne la pietà , ne la 
Justitia, né la ragione usata avanti el 27 verso li nimici nostri ,. giovô 
cosa alchuna, si puô concludere che ancora per Tàdvenire farà non solo 
elmedesimo* ma molto.peggio, maxime che più scopertamente le parte 
si veggono -, più sono Toffese verso di loro, più la povertà li stringerà a 
scoprirsi in ogni minima occasione , et perô non vivendo, altrimenti, 
bisogna pregare la fortuna che non girï più la sua ruota, poi chè da lei 
totabnenteci lascamo governare. 

Bartolomeo Valori partira credo Domeiucha , et va in Romagna , 
eon speranza di farvi molto bene , non tanto per altri, quanto per se, 
et si vede che noa harà quelli respecti al guadagnare che haresti voi. 
Credo vi si fermera per qualche tempo. Non dire altro,se non chea voi 
mi raccomando. Christo vi guardi.. In.Firenze ali 20 di novembre 
1531, 

Vostro Luigi Guiccukdkw. 

Tenuta a^22 ho dipoi una vostra brève de* 19 alla quale per havere 
resposto et scripto di sopra , quanto desiderate , non farô altra replica^ 



XV. 1 

Magnifico viro Aloysio de Guicciardinis commissario Arretiï 
fratri honorando etc. Arretii. 

Honorande frater ete, 
.... Ho piacere che si dia principio alla fortezza d!Arezo , perché 
credo sia necessaria. Quella di Firenze si giltorono e fondamenti , 

* 1524. Voy. Varchi, II, passim. Il raconte -qu'après l'arrivée du cardinal 
Passerini à Florence il se déclara deux partis, dans le parti môme des Médicis, et 
il place effectivement Luigi Guicciardini dans celui des mécontents. Plus loin, 
en 1527, 11 dit que sous prétexte d'être malade Luigi restait dans sa maison et y 
tenait des conciliabules avec les adversaires des Médicis. 

3 Carte strozziane, filza 123 a 164. 

Lettre adressée à Luigi Guicciardini par fc son frère , l'historien , datée de 



— 418 — 

cioè la prima pietra , et sebbeoe mandorono qua per el punto , et questi 
astrologi biasimassino molto el punto mandato da Firenze pur si atten- 
nono a quegli , l'opinione de quali era molto dannata da questi di quà , 
che pcr niente non volevono si facessidi questo mese. Mandovi con 
questa la figura che hanno fatta a Firenze in sul punto nel quale hanno 
fondato ; et se questi pronostichi cattivi comportono la solutione che 
voi gli date sarà buona faccenda. Ma el Vitale in questi suoi giudicij ha 
seinpre minacciato ne' casi nostri più la nobiltà che el popolo. 1 

I/accordo 2 tra' Tedeschi si fece poco honore vole per el Re de' Romani, 
ehe gli è bisognato consentir che lo adversario tenga el ducato di Ver- 
timbergh in feudo perô da sua Maestà , la quale trovandosi stretta dalla 
nécessita prese el miglior partito , perché per se medesima era impotente 
a resistere , et da Cesare non haveva per ancora provisione alcuna , et 
gli inimici erono potenti , havendo fomento da si gagliarde borse corne 
hanno. E bene poi passato uno huomo di Cesare che porta danari aï Re 
de' Romani , dicono per quindicimila fanti , et per duamila cavalli , 
ma saranno poi danari per una paga , et essendo tanto discosta la sala 
dalla cucina, non doverra el Re ragionevolmente discostarsi in su questo 
fondamento dallo accordo fatto , la osservantia del quale non puô esser 
più a proposito per le cose di Italia ; perché questo moto di Germania 
era el principale disegno che havessi Francia et Inghilterra. E quali 
duoi Re hanno a abboccarsi insieme a* XX di agosto , ma haranno per 
questa cagione assai manco faculté di scompigliare che non pensavono. 
El Turco è cavalcato in persona alla volta del Sophi , et perô ancora 
ehe si sia detto molto dell* armata grossa di Rarbarossa , et da Vinegia 
maxime , non par credibile , né è secondo Tuso suo el fare in un tempo 
medesimo un impresa potente dalle bande di qua. Nondimeno el Doria 
era per andar di di in dï alla volta di Sicilia, për difendere in caso biso- 
gnassi , et cosi sarà facile cosa che e romori grandi che si sono fatti 
questo anno si riduchino a mente. 

Nostro Signore per gli avisi che io ho havuto ultimamente si andava 
retifieando délia indispositione eua dello stomaco , et gli ritornava lo 

Bologne. Diverses réflexion» sur les affaires du temps , les révoltes del'AUema- 
gne , les mouvements du Sultan , les projets particuliers de la maison de Médicis. 

*• On peut dire que ce présage se réalisa, puisque ce furent les Strozzi, Valori 
etc., et plus tard Guichardin lui-même, c'est-à-dire les chefs de l'administration 
qui succombèrent dans la lutte contre les Médicis , tandis que leur domination 
profita au peuple. Ajoutez encore la mort d'Alexandre de Médicis. 

*St. d'Halia,XX, 2. 



— 4*9 — 

appetito , ia modo lo mettono al tutto per guarito , et aneora clic sua 
Santita non liabbi havuto febbre, ne altri accident! maligni, nondimeno 
per essersi (molti ?) di cibata pochissimo, intendo cbe si trovava assai 
debole, in modo che habbiarao da ringratiare Dio che el maie sii passato. 
£1 cardinale de' Medici 1 , corne ha vête inteso si è pure risoluto a esser 
prête, che è anche ottima nuova , e pare disegnino dargli di présente 
el governo di Ancona a vita et farlo legato délia Marcha , che caverà di 
Ancona grossa entrata. Et per fortiûcare più le cose sue , si pensa si 
farà presto una promotione di cardinali , che sieno a suo proposito : la 
salute di noi altri dépende in tutto dalla grandezza loro ; perô habbiamo 
a pregare Dio gli prosperi ; et altro non accade. 
In Bologne a di xxidiluglio 1534. 

Vostro Frangesgo Guicciardini. 



XVI. 2 

ttexf"* et Ill mo Monsignor Signr emio osser»*o. 

V ultime di V. Signoria Heverendissima sono de* v et vi con la lettere 
al Sign™ Présidente 3 , quale si mandé subito , et a questo Magnifico 
Reggimento 4 , présentai la lettera de V. S. Rev ,fUI ringratiandoli délie 
buone dimostrationi che liavevano fatte insino a qui di volere con&er- 
vare la terra in pace , et confortando li in nome suo a perseverar, corne 
è il debito et el beneûcio loro , che fu loro molto grato. Et in verità el 
Reggimento in universale non potrebbe essere meglio disposto , ne di 
più pronto animo , ma e particulari tutti non concordano sempre in 
ogni cosa. Questo dico perché se si mettessino insieme tutti e delitti 
che dalla morte di nostro Signore 5 insino a hoggi son successi in questa 
città , non sono stati tanti , né tali , che si possa dir siano in quanto a 
se di momento alcuno , ne di sorte che nelli altri tempi tranquilii et 

» Hippolyte. 

2 l)alla filza 132. Carte Strozziaw, a 181. — Cette lettre est adressée à 
Rome, probablement au Secrétaire du collège des Cardinaux chargé de l'admi- 
nistration des états de l'Eglise durant la vacance au Saint Siège. Je n'ai pu 
retrouver la feuille de papier servant d'enveloppe qui porte la suscription f 
mais c'est là bien certainement un rapport officiel. 

3 Baccio Valori, Président de Romagne. 

4 Le Sénat de Bologne. 

5 Clément vu.. 



— 420 — 

pacifichi non se ne siano talvoltafattipiùin medesimo numéro di giorni 
perché non sono state date in questo tempo che quattro o sei ferite , et 
forse non vi aggiungono. Et le più important sono state nelle persone 
di Galetto et di ser Mascherino , personi , corne puô saper Vostra 
Signoria Reverendissima abiette et di nessuna consideratione : ma quel 
che n* ha fatto tener qualche conta è stato che è sapersi questi dui 
esser poco grati a' Peppoli et piutosto dependenti dalli al tri, ha fatto 
opinione in molti che queste cose non siano passate sanza voluntà di 
qualchuno di loro ; et tanto più vedendosi che chi fen Galetto rifuggï 
in casa loro. Et havendosi qualche notitia che quelli che ferirno ser 
Mascherino , ancorchè non fussino ben cognoseiuti , fussino pure per- 
sone dependenti da qualcuno di loro. Aggiugnesi Fesser cosa publica , 
che loro , o almeno il conte Hieronima J hanno fatto venir drento delli 
sbanditi , et tenutoli in casa loro scoperti con assai poco rispetto. Ex 
quali andamcnti hanno messo in molto sospetto questi al tri. Et quel 
che i sospettî potessino partorire et dall' un canto et d'ail' altro vostra 
Signoria Rev. ma laconosce , et so che non accade che io gli dica che 
io uso tutti gli ufficii che mi sono possibili per intrattenere le cose, che 
non venghino in disordine , come pur spero che habbia a succedere ; 
ma è materia molto fastidiosa et difficile , perehè questa lieentia la 
porta seco la natura de' tempi , et l'oppinione che per essere impressa 
per moite sperienze nella mente delli huomini non si puô in modo aleuno 
cancellare, cioèche e delitti commessi,sede vacante, trovino appresso 
al nuovo Pontefice facilmente venia et impunité. Et el far de'forti offi- 
cio in questi tempi contra persone potenti in una terra grossa come 
questa , mérita gran consideratione , et massime non sapendo l'uomo , 
quanto sia per allungarsi la nuova etettione. E accaduto questa sera , 
che venendo driento per ordine del conte Hieronimo dua sbanditi, che 
sono gente del paese , et essendo cognoseiuti per sbanditi furono presi. 
Di che el conte non ha mostro governarsi con la prudentia che doveva : 
nondimeno non si mancherà per questo di fargli impiccare stanotte , 
perché ogni altra dehberatione sarebbe di pessimo essemplo , et tor- 
rebbe tutta la riputatione. La cosa del cavalière Campeggio , délia 
quale scrissi per l' ultima a Vostra Signoria Reverendissima, quanto più 
si è maneggiata tanto più si è trovata sospettosa. Pur per ogni rispetto 
mi è parso finirla , con Tordinar che stia fuori deMa città insino a 
tanto ohe e tempi siano più tranquilli. 

i Varchi xhk 



— 42< — 

Da Ferrara vien per aviso che'l sign" Mattias si va preparando per 
tentar di nuovo l'impresa sua. Di che et di tutto quello che si intenderà 
più innanzi si darà continuo aviso alla signora Duchessa. Pare anche 
ch' el signor Gismondo Malatesta si vadia travagliando per tentar quai 
cosa; pur non si vede ancora in essere niente che importi , et Rimini è 
preparato di sorte che non è da temerne. Ci sono anchor vociferationi 
che Babbone di Naldo ha a venir in Romagna con buon numéro di fanti 
pagati , et el cavalière Zallo è andato intrattenendo molti di nome et 
voce di far fanti a Cotignuola , et in quelle circunstantie. Chi dice per 
turbar le cose di Romagna , chi a instantia de' nostri fuorusciti ; pur 
elîetti ancor non si veggono , et sarà facile che tutte queste cose 
rieschino più presto sospitioni che fatti ; corne porta la natura di questi 
tempi. 

Et a vostra Signoria Reverendissima et 111. n,a humilmente bascio le 
mani. 

Di Bologna aUi XI di ottobre MDXXXHII. 



XVII. f 

Magniftco viro Àloysio de 9 Guicciardini , Commissario ArrttU, 
fratri honorando. Arretii. 

Honorande frater etc. 
Ho havuto questa mattina la vostra di XIIII , et anchor che per via 
di Firenze havessi inteso parte délie pazie de' fuorusciti , mi sono stati 
grati gli avisi vostri per essere più particulari, et de' casi loro non sono 
restato ingannato di niente , per che ho sempre giudicato che habbino 
poco fondamento , et che procedino da pazzi et disperati. Doveranno 
con questa battitura haver mancocreditoet raffreddarsi,etmimaraviglio 
che ' 1 Duca di Urbino comporti che faccino queste adunationi sul suo , 
per che non veggo a che gli serva , et massime essendogli stato fatto 
intendere dai Minjstri di Cesare ehe queste cose dispiaccerebbono a 

* Carte Strozziane Filza 423, a 165, — Lettre à Luigi Guicciardini. Ré- 
flexions sur la conduite qu'il convient de tenir au milieu des menées des ban- 
nis pour profiter de la mort du pape Clément VII. Voyez Varchi, XIV. 



— 422 — 

sua Maestà. Ho considéra lo anche quel che havete scritto di vostra 
mano , et non me ne maraviglio , conoscendo corne son fotti e nostri 
cervelli inquieti , et con poca ragione s ' io corne si vuole el giuoeo 
nostro ragionevolmente ho a essere di corrire in tutto et per tutto la 
fortuna col duca : et io per me ne son resolutissimo , si per la obliga- 
tion! che ho con la casa sua , corne per l'intéresse mio , che so non mi 
posso fidare di questi ribaldi ; ne cosa alcuna mai mi potrebbe persua- 
dera il contrario , che so che m' hanno in sommo odio. Le cose di 
Perugia doveranno esso presto molestate , per che' 1 Papa vuol far 
l'impresa; ma secondo intendo , con gente comandata in modo 
che lui bisognerà far più fondo in sulla debolezza delli inimici, che in 
sulla gagliardia sua. Et io per essere maie informato délie forze di 
quelli di drento , non so che giudicio me ne fare : Sapetelo far meglio 
voi di costà. 

Qui viene in scambio mio l'arcivescovo Sipontino , el quale penso 
che a questa hora sia partito et allô arrivar suoio me n'andrôalla volta 
diFirenzecon animo foi se di far poi un passo insino a Roma. Parmi 
mille anni arrivi , perché havendomi a partire , ci sto a pigione , et 
quanto più presto me ne leverô più caro mi sarà , et a voi mi racco- 
mando. 

Di Bologna, alli XVIII di novemb. 1534. 
Vostro Francesco Guicciardini. 



XVIII. 1 

Magnifico viro Roberto de Pucciis , uni ex oratoribus Floren- 
Unis, majori honorando, etc. Romœ. 

Magnifiée tamquam frater honorande etc. 
Io ho inteso per più lettere di vostra signoria et spetialmente per 
una de' 5 e ragionamenti che havevi passati sopra le cose mie con 1» 

i Carte Strozziane, filza 132 a 189.— Cette lettre et la suivante sont toutes 
deux adressées à Robert Pucci. Je les donne dans Tordre où elles se présentent 
parmi les papiers Strozzi. Gomme elles sont datées du même jour , elles ont dû 
être envoyées ensemble, et la première me semble cette lettre de remerctments, 
destinée au Pape, et adressée à Pucci lui-même, dont il est question dans la 
seconde. 



— 423 — 

Santità di Nostro Signore 1 , ei la buona dispositions che havevi trovata 
in sua Santità inverso di me , et le parole grate che haveva usata con 
dimostrar el buon concerto et oppenione che n'haveva, che tutto mi è 
stato grato sopra modo, non solamente per gli effecti che possono resul- 
tare ogni di a un pari mio dal suo bono animo, ma più principalmente 
perché stimo esser mi molto honorevole haver questo testiraonio dal 
gravissimo giudicio di sua Beatitudine, perche quello che hanno sentito 
di me e Pontefici passati , cioè Leone et Clémente poteva essere attri- 
buito a quakhe affettione particulare , et per questa cagione medesima 
et non per altro non mi ricordo haver mai desiderato d'essere d'altra 
professione di quella che io sono , perché se havessi havuto rocecto in 
dosso, harei sperato che sua Santità si fussi degnata servirsi di me , et 
mi sarei confidato haverlo da fare , di sorte che forse sua Santità non 
ne sarebbe alla fine restata con minor satisfattione che hanno fatto e' 
predecessori , perché harei usato e medesimi mezzi a acquistarla che 
usai con loro, che non furono altro che la diligentia , la fede et la 
integrità, perché da queste nacque la satisfattione, se «bene la intro- 
duttione al servirgli nacque da esser Fiorentino et interessato con 
loro. Pur poichè l'habito ha répugna to, habbiano a stare con- 
tenti délia sorte nostra, et tanto più volontieri per quel ne scrivete 
del buono et benigno animo verso di me di sua Santità , di che vi 
priego siate contento di rendergli infinité gratie in mio nome, cer- 
tificandola che me ne sento obligatissimo in etterno, et mi dispiace 
non potere offerire a quella altro che un prontissimo animo et voluntà, 
che quanto più fusse quello che io potessi offerire, tanto più volentieri 
lo oflferirei. 

Se bene io sento Elettione di Comessarii et particularmente per 
Bologna , non è perô che in questa praticha del sindacato, io non stia 
con l'animo riposato , atteso le parole che m'ha detto Sua Santità , le 
quali mi rendo certo non mancheranno. 

A me questa cosa non ha mai dato fastidio alcuno per gli effecti , 
perché giustamente non potevo esser molestato , né di ingiustizia cre- 
devo haver da dubitare, se bene mi siano note le passione di qualcuno», 
ma solo corne vi ho scritto più volte, perché mi pareva che solamente 
questo nome mi fussi di carico, né premio conveniente aile fatiche mie 
havendo per un ministro del grado mio servito più lungamente et in 
maggiori maneggi la Sedia Appostolica, che forse huomo che sia hoggi 

•Paulin. 



— 424 — 

in ltalia ; e se io non m'inganno di tal sorte, che di me son doverebbe 
nascere alcuna sinistra oppenione essendo stato conferraato el buo» 
nome , et la buona fama dal corso di lanti anni et da tante opère et 
effecti : Et a V. Signoria raolto mi raccomando. 
In Firenze, a di XVI di gennaio 1534. l 
Tucto 2 quello che io scrivo di sopra sia detto con qiiesta protestar 
tione repetita corne, dicono e contractisti , nel principio , nel mezo et 
nella fine , che dove s'abbia a dare conto di pecunie administra te , io 
sarô sempre proraptissimo et paratissimo , et cosi mi potete sempre 
offerire et obligare. 

Uti frater, Frangisgus de Guicciardinis. 



XIX. 3 



Magnifico Vîro Roberto de Pucciis uni ex oratoribus 
Florentinis majori honorando etc. 

Romœ. 

Magnifiée tanquam frater honorande etc.. 
L'ultime vostre sono de VIIII et degli XI, et per questa ultima in- 
tendo quello che vi occorreva che io scrivessi una lettera alla Santità 
di nostro Signore, ringratiandola etc. Emmi pacso ricordo che non possa 
se non giovare. Ma perché piàliberamentesi scrive tra noi medesimL» 
che non si puô fare a un Principe taie maxime da uno che per el pas- 
sato non habbia havuto seco servitù o familiarité alcuna, ho preso per 
partito scrivere a voi in quella sententia medesima che harei scritto a sua 
Santità, che vi darà occasione di poter fare, corne pregato da me el me- 
desimo ufficio. Et perché la lettera poi si estenderà in qualche capo 
piùoltre, mi rimettoalla prudentia vostra , sévi parràda leggerla 
tutta o solamente qualche parte , non so già quel che sarà la fine di 
questa praticha , perché intendo che con gli effecti si va tuttavia più 
innanzi et io corne ho detto. sempre, non ho ragionevolmente da temer 
del fine délia cosa, ma e* modi in se sono dishonorevoli, nonconvenienti, 
né possono essere se non fastidiosi , et tanto più essendo la elettione et 

1 D'après le style florentin ; d'après le style vulgaire, 1535. — 2 Ce qui pré- 
cède est de la main du secrétaire de Guichardin ; ce qui suit est tout de sa main- 
— 3 Carte strozziane , Filza 138, a 194. 



cspeditione de' Ministri , et tutto el processo di questa negoliatione in 
mano di persone, che hanno passione meco ; pure non si puô resistere 
alla volunlà de'superiori : che quelli amici di Bologna etc. non sieno 
in buon concetto , a me importa poco ; perché sebbene questo maie 
hebbe principio di quivi , è di poi , corne accade nelle infermità lun- 
ghe, diventato altro humore. 

Yeddi per la vostra de 28 quanto bavevi scritto alla Excellenza del 
Duca del desiderio vostro d'essere uno de' suoi Car 11 et con questa de* 9 
lu) inteso la risposta che havevi ha vu ta. E matiera che non si puô bene 
negotiare per lcttere, perché sono cose che hanno bisognodi più lungo 
pensiero che d'un* occhiata. A me non è parso d'entrare con sua Excel- 
lenza in questi ragionamenti , perché per molti rispetti gli potete far 
meglio voi che huomo da Firenze , et havendoci a esser presto , non 
importava anticipare , et al ritorno vostro potreno parlare insieme di 
questo , et di moite altre cose. 

Et a Vostra Signoria mi raccomando. 

In Firenze a di 16 di gennaio i 534 ! 

Uti frater Franciscus de Guicciardinis. 



XX* 

Al Magnifico Mess. Rubèrto Pucci corne fratello honorando. 

In Roma. 

Magnifiée Vir etc> 
Non hieri l'altro, Pandolfos nostro mi mostrô una vostra postscripta, 
et questa mattina dal segretario del sig r * Duca 4 ho havuto una vostra 
delli 30 del passato , et parendo mi che il partito che voi mi proponete 
mi sia di grandissimo honore, n* ho havuto molto piacere, perché stimo 
il iudicio che Sua Santità fa di me più che honore alcuno, che per qua- 
lunche via mi potessi essere fatto, in modo che ne resto con grandissima 

1 1535. 

2 Carte strozziane, filza 432 a 202. Lettre dont il a déjà é(é publié un frag- 
ment dans les notes du marquis Gapponi ajoutées aux Doeumenti de Giuseppe 
Molini. 11 est question des propositions que le Pape Paul III faisait à Guichar- 
din de rentrer au service de l'Église. — 3 Pandolfo Pucci, fils de Robert, et mari 
de Laudomia fille de Guicchardin.— * Cosme 1er. 



— 426 — 

obligatione a sua Beatitudine , et per rispondersi eon resolutione vi 
adviso esser levata via la difficultà principale, cbe k> dubitavo mi potessi 
impédire , perché il Duca si rimette in questo del tutto alla mia delibe- 
ratione , in modo chè délia mente sua non mi resta scrupulo alcuno . 

Ma ] quanto a' rispecti miei, mi tiene alquanto sospeso l'havere corne 
sapete una figliuola di età nubile 2 , délia quale credecti essere spedito 
già più mesi sono , ma le conditione de' tempi m' hanno facto e disegni 
difficili ; et se io ml partissi di quà innanzi gli havessi dato ricapito , 
sarebbono le conditione sue moite peggiore , perché in queste cose nés- 
suna diligentiaè pari alla propria. Dispiaccerebbemi el perdere per questo 
rispecto una taie occasione , et da altro canto mi sforza pure l'honore , 
i'amore et el debito paterno. Io penso che sarà almanco tucto Febraio 
innanzi che nostro Signore sia a Bologna, et sarebbe molto facile , che 
a quel tempo io l'havessi collocata , nel quale caso vi dico che io mi 
risolvo a venire o quivi o in altro luogo , se prima me ne fussi spedito 
et tanto più volentieri havendo a esservi voi , che Dio sa quanto mi è 
grato. Ma quando a quel tempo io non havessi collocata la figliuola , o 
almeno ridoctola a speranza propinqua, non vi dico di essere deliberato 
di venire , ma non vi dico anche per hora el contrario , per chè essen- 
doci da ogni parte ragione che mi pesano , è cosa che la voglo pensare 
et examinare meglo. 

E 3 bene vero che parlando liberamente corne io debbo, io desiderei 
da voi qualche resolutione più particulare , per chè corne voi sapete 10 
non sono cacciato da alcuna nécessita a pigliar questo partito, potendo 
starmi nella patria commodissimamente , ma mi muove principalmente 
il desideriô deU'honore che è laudabile in tutti gli homini , et seconda- 
riamente la speranza di potere conseguir qualche premio o remunera- 
tione servendo bene ad un Principe taie , la quale speranza non ha a 
venir in ragionamento alcuno, ma ha totalmente, meramente et libera- 
mente a depender dalla benignità et discretione del Principe, et chi serve 
non ha a fare altro che sforzarsi tacitamente di meritarlo con le buone 
opère , et col ben servire , il che non dico per mio particulare , per chè 
a me in questo caso è bastantè premio et remuneratione l'essermi fatto 
questo honore da Sua Santità. Ma mi par bene non poter esse ripreso 
se io desidero al présente di sapere particularmente che mi habbia a 



1 Ce qui suit est en entier de la main de Guichardin. — 2 La Lisabetta , celle 
qui avait dû épouser Cosme de Médicis. 
3 Ici reprend l'écriture du secrétaire de Guichardin . 



— 427 — 

esser dato il modo di sostener costà il grado che mi si conviene , per 
chè non ho facultà da pensare di spendere il mio et son certo che anche 
questo non sarebbe l'intentione di nostro Signore , ma io non vorrei 
quando io fussi costà haver causa o nécessita di parlare con Sua Santità 
d'alcuno interesse mio, ma solo haver a parlare o pensare del servitio 
suo, che cosi mi governai sempre con Clémente. Ne si mette questo in 
consideratione per stare a me il mercantare o sottilizzare che cognosco 
bene quanto si convenga con uno Principe , ma per poter pigliar questa 
deliberatione con Tanimo scarico totalmente. Io vi ho operto in tutto et 
per tutto il core mio , et in quello havessi mancato supplirà la lettera 
di Pandolfo. 

Aspetteremo hora la risposta vostra , et in questo mezo non si per- 
derà tempo circa la faccenda di che vi ho detto di sopra, et molto a voi 
mi raccomando. 

Di Firenze il di 11 di Febraio 1557. ' 

Uti frater Fràkciscus de Guicciardims. 



XXI. 2 

Al magnifico commissario di Pisa Luigi Guicciardini fratello 
honorando. In Pisa. 

Magnifiée frater honorande. 

E sarà con questa una mia a Braccio , laquale vi priego gli facciate 
dare , et quando nliarete la risposta me la mandiate per persona fidata. 

Di nuovo non ci è altro, perché Barbarossa s'é discostato , et non si 
sa dove sia andato. L'accordo de' Vinitiani col Turco 3 si crede si farà ; 
pure non ci è ancora la certeza. L'accordo 4 di Cesare et del Re è in op- 
penione di ciaschuno , e da ogni parte s'intende el medesimo , che non 
sia per succedere , restando la differentia per conto dello stato di 
Milano. Et perô non si puô stare se non con sospecto di guerra per 

* 1538. 

2 Carte Strozziane, filza 60, a io. — Lettre à Luigi Guicciardini , sur l'em- 
poisonnement supposé de Giulio de Médicis. 

3 Segni, IX. 

4 Cest Taccord, dont il est parlé dans la lettre suivante, et qui eut pour 
résultat le voyage de Charles-Quint en France. 



— 428 — 

Panne future Pure bisognarapportassi alla giornata. Examinossi Biagio 
délia Campana 1 , et io intervenni ail' examine* Non è bene scriven» e 
particulari , ma ia somma è ehe per la parte del Duca et de'suoi la 
cosa é restata giustificatissima. Qui si procède all'usato , et corne se 
fussimo nella sicurtà grande d'ogni cosa. 

Sarà con questa un altra mia in raccommandatione di messer Cheru- 
bino Buonanni : potendo fargli piacere mi sarà gratissimo , et mi vi 
raccomando. 

In Firenze alli 3 d'octobre MDXXXIX. 

VoStrO PRANCESCO GUICCIARDINI. 



XXII.' 



Magnifico messer Ruberto, se mai fu tempo alieno da discorrere 
le cose future, questo mi pare che siaquello, poichè si vede usciresù 
accidenti tanto grandi chV cervelli non vi aggiungono : Cesare va o 
per dire meglio debbe andare per la Francïa, non che gl' altri , ma lui 
medesimo non l'harebbe a giudicio mio mai creduto , perche non era 
da credere. Inferisce si per questo che l'accordo tra loro , e cosi è la 
comune openione , sia fatto ; chi sa se e' giudicii sono fallaci in questo 
corne neir altre cose ; el Turco si crede , .e pare molto ragionevole, che 
habbia per maie la grandezza di Cesare , che cosa gli poteva più servire 
a questo proposito , che separare e* Vinitiani da lui , e nondimeno si 
vede che da lui resta l'accordo se non per altro, perche debbe domandare 
cose intollerabili ; io dissi quando viddi i Vinitiani pigliar la guerra e 
fare la legacontro a lui , che la fortuna di Cesare poteva più che la pru- 
dentiade* Vinitiani; puossi forse direhora el medesimo délia pruden- 
tia de' Turchi , o pure nasce da questo influxo universale che e' partiti 
si piglino , el più délie volte , al contrario ; io per me non aggiungo a 
questecose , e o procéda dall' età o pure dall' havermi la fortuna cavato 
fuori délie faccende , mi pare certamente ogni di dimenticare : perô non 
sanza cagione ho cominciato a astenermi del discorrere , lasciando farlo 

i Empoisonneur présumé de Giulio , bâtard d'Alexandre. 

a Biblioth. Magliabecchiana, Clan, XXV. Cod, 338 , p, 149. Lettera di 
Mener Franc», Guiceiardini à Mener Ruberto Pucei copiita dalV originale, 
— Jugement sur le voyage de Charles-Quint en France. 



— 429 — * 

a voi , et agi' altn , e' cervelli de' quali aggiungouo a quesla allezza ; et 
se pure gl' altri sono smarriii, corne io dalla extravagantia délie cose , 
par mi che questa nostra età cominci a essere felice , poichè si libéra 
dalla nécessita di distendere e' pensieri più oltre che di giorno in gior- 
no , se è accidente mio particulare, voglio chiamarla félicita particulare, 
et a vostra Magnificentia mi raccomando. In Firenze a di 29 di novem- 
bre 1539. 

Vostro F. Guicciardini. 



XXIII. « 

Al mio Carissimo fratello Bongianni Guicciardini. 

A Poppiano 2 , 

Bongianni Carissimo. 

Come io ti scrissi per l'ultima , io desideravo che si vendessi un 
moggio di grano : puossene vendere anche insino in un altro ; in 
tutto , oltre a quello che si vende Taltro dï , moggia due. Appresso 
vorrei che il vino bianco si mandassi qua qui (sic), et bisogna venghino 
anche e botticini che si mandorno tutti costi , et altro non accade. 
In Firenze a di primo di Marzo 1539 8 . 

Vostro Francesco Guicciardini. 



1 Carte ttrozziane, filza 125 , a 189. 

Cette lettre est la dernière de la main de Guichardin qui soit aux Uffizi ; il 
mourut onze semaines après (24 mai 1540). Outre cet intérêt, elle a celui de 
nous indiquer les préoccupations d'économie domestique qu'il avait alors, et 
de jeter quelque lumière sur ses rapports avec Bongianni, le seul de ses frères 
qui se soit toujours tenu à l'écart des affaires publiques. 

2 Maison de campagne que la famille Guicciardini possède encore. 

3 Style Florentin ; d'après le style ordinaire, 1540. 



430 — 



XXIV. 1 

AÏÏ Ill™° et Eccmo S™ U Sre Buca di Fiorenza Se e P">n 
mio osservwo. 

Con quella medma sicurtà che ho sempre parlatoa V. Ecc za 111™»^ 
con quella medsima gH scrivo. Quando io mi sono persuaso per la fedel 
servitù e obbedienza mia di dover esser esaltato , et accresciuto di 
onori , et io mi trovô nella maggior miseria che possa accader a un 
gentilomo , et in cambio di dover per mezo di V. E. comandar a po- 
poli , io sono in sette passi di stanza ristretto con un sbirro , ne mi 
posso immaginar la causa. Credevo che cosi corne quella haveva accres- 
ciuto lo stato dovesse accrescer commissarij e (non già per sufficienzia 
ma si bene per la servitù mia ) esser uno di quelli , havendo sempre 
conosciute in lei amore non da servitore , ma da caro amico , et ora 
trovandomi di tanto alto caduto nel profundo , son condotto che meglio 
reputeria quasi la morte che star in questa si misera vita ; quel che di 
me debba essere Io sa Iddio e Y. E. perche io non so mai dove questa 
cosa si batta ; e se bene io so che a quella e manifesto il viver mio, gli 
dire più succintamente che potrô una parte délia mia vita , et la verità 
pura. A Dio piacque doppo la morte del duca Aless che si facesse 
elezione di V-* Ecc za a questo quanto mi operassi e noto a tutti , e 
massime fino a minacciar délia vita il mio suocero , e quella mattina che 
fussi eletto , sapete che per ordine mio il S' Aless 2 fece far quel gar- 
buglio in terreno ail' Unghero , e che V. E. passegiava col vescovo di 
Furli , et io entrai da* Quarantotto, e dissi al Guicciardino e Francesco 
Vettori , e Franc Valori , che se non si risolvevano a noi sarebbon 
fatti saltar le finestre. Ricordisi V. E. che mi disse la sera in presenzia 

* Lettre de Pandolfo Pucci, gendre de Guichardin au duc Cosme. Cette 
pièce, qui m'a été communiquée par M. Passerini, date du procès à la suite 
duquel il fut condamné à mort pour crime de conspiration. Elle est curieuse 
par le ton de bassesse qui y règne perpétuellement. L'assertion de Pandolfo 
n'est confirmée par aucun historien. C*est seulement un renseignement nouveau 
sur l'élection de Cosme, et aussi un moyen de jeter un regard sur la famille 
de Guichardin. Par ses lettres, et celles denses frères, nous les connaissons en 
partie. Voici maintenant ce qu'était son gendre. Il est curieux de rapprocher 
l'impression qu'on en éprouve des Ricordi 106 et 368. 

2 Alessandro Vitelli. 



— 431 — 

di Bongianni , e di Franc Sostegni , Pandolfo , chiedete rai quel clic 
voi voleté, che non vi negherô mai cosa alcuna; et io dissi che non 
volevo allora , se non che se mai era calumniato V. E. me lo facessi 
sapere , che sempre mi giustificherei , et che io la pregavo che non 
avessi mai per maie cosa che io gli dicessi, e cosî fin a qui ho seguitato 
questa vita parendomi che la mi ascoltassi vo*lentieri et in moite cose 
mi pareva far frutto sempre in benefizio d'altri e con buona grazia di 
V. E. alli comandamenti délia quale mi par essere stato obbedientia, 
e questo e stato che non ho mai transgresso volonté , o bando di Y. E. 
e perche io non mi so immaginare questa mia disgrazia dirô con 
verità ' 

Di carcere, il di 7 d'ottobre nel 59. 

Di V. Eccza IU ma umile et infelice servo , Pa. Pucci. 



i J'omets le reste de la lettre qui contient le récit d'une de ces aventures infâ- 
mes dont Pand. Pucci fut souvent le héros. 11 avait été une première fois banni 
de la cour pour ses débauches en 1542 ( Segni, X), et gracié à cause de sou 
père. En 1559 il fut pendu. 



TABLE. 



Page». 

Préface I 



Introduction . 



CHAPITRE K Vie de Guichardin 9 

§ 1. Origine et fortune de la famille des Guicciardini ibid 

§ 2. Naissance , éducation et commencements de Guichardin. . 17 

§ 3. Son ambassade auprès de Ferdinand le Catholique 25 

§ 4. Ses emplois sous Léon X , Adrien VI et Clément VIII, jus- 
qu'à la prise de Rome, 1527 31 

§ 5. Sa conduite depuis la prise de Rome par les Impériaux jus- 
qu'à la prise de Florence par Tannée du prince d'Orange. 48 
§ 6. U contribue à l'organisation du gouvernement de Florence , 

puis est nommé gouverneur de Bologne 56 

§ 7. U sert successivement Alexandre et Cosme de Médicis; sa 

mort 72 

§ 8. Son caractère; appréciation générale de sa conduite 87 

CHAPITRE H. Ses écrits politiques 106 

§ 1 . Considerazioni intorno ai discordi del Machiavello sopra 

la prima deçà di Tito-Uvio 107 

§ 2. Hicordi politici e civili 117 

§ 3. Del Reggimento di Firenze 132 

§ 4. Discorsi Politici 156 

§ 5. Uiscarsi intorno aile mutazioni e riforme 169 

§ 6. Conclusion sur les écrits politiques 188 

CHAPITRE III. Ses œuvres historiques 192 

§ 1 . Les Mémoires autographes ; Discussion sur le sac de Rome ; 

le portrait de Laurent le Magnifique ibid 

§ 2. Histoire de Florence depuis le tumulte des Ciompi jusqu'à 

la bataille de la Ghiara d'Adda , 1 378-1 509 1 99 

§ 3. V Histoire d'Italie. Quelle en est la valeur morale ?. ... 229 



— 434 — 

Pages. 

§ 4. Quelle en est la valeur historique 243 

g 5. Du mérite littéraire de l'histoire d'Italie ; le plan général ; 

les divisions, la suite du récit 262 

§ 6. Les récits et les descriptions . , 271 

§ 7. Les portraits 279 

§ 8. Les harangues 292 

§ 9. Les tableaux politiques ; les récits de négociations ; Part de 

la guerre 300 

g 10. La langue et le détail du style 306 

§11. Guichardin comparé aux historiens anciens et à ses contem- 
porains 31 1 

§ 12. Jugements divers dont il a été l'objet 314 

Conclusion '...'. 323 

Appendice 333 

I. Résumé rapide de l'histoire de la famille de Guichardin après 

lui 335 

II. Tableau généalogique des Guichardins d'après Litta. 337 

III. Liste des membres de. la famille Guicciardiui qui obtinrent les 

titres de prieur et de gonfalonier. 338 

IV. Liste des principales éditions et traductions de Guichardin. . . 340 
V. Catalogue des pièces de la main de Guichardin qui se trouvent 

dans la collection Strozzi aux archives de Ufftzj 343 

VI. Du gouvernement de Florence et de ses changements jusqu'à 

la ruine définitive de la république , 1532 . 347 

§ 4 . Des diverses espèces de citoyens 354 

§ 2. De la division en quartiers et eu arts 359 

§3. Des principales magistratures politiques, de justice, 

de police 361 

§ 4. Des conseils délibératifs et consultatifs 366 

§ 5. Des finances 369 

§ 6. De la milice 375 

§ 7. De la diplomatie 378 

§ 8. De l'administration du domaine Florentin 380 

Pièces Historiques 383 

I. Comissione data a Messer Francesco Guiggiardini oralore in 

Hispagna , de liber ata die XXUI janmrii MDX1 ibid 

II. Dépêche adressée à Guichardin, ambassadeur d'Espagne, le 

2i septembre 1512, et qui contient le récit officiel de la 

révolution du mois d'août précédent. 388 



— 435 — 

Page*. 

III. Discours que Guichardin s'adresse à lui-même quand il atteint 

l'âge de trente ans ; mars 4513 392 

IV. Lettre de Guichardin à son frère Luigi sur la découverte de 

l'Amérique et le commerce des Portugais aux Indes , 1 7 
juin 1513 393 

V. Du même au même. Sur le même sujet, et sur les affaires 

d'Italie. 1* juillet 1513 395 

VI. Fragments des Mémoires autographes. Titre; Risque d'une 

disgrâce que courut Guichardin 397 

VII. R'Strelto délia vita di Lorenzo de Média. 1515 (?) 398 

VIII. Lettre de Guichardin à son frère, Consul de mer à Pise; sur 

la nouvelle de la bataille de Marignan, 20 septembre 
1515 403 

IX. Du même au même; sur le même sujet, 20 septembre 1515. 404 
X. Récit du siège de Parme 405 

XI. Lettre de Jacopo Guicciardini , vice-président de Romagne , à 
son frère Francesco , lieutenant-général du Pape. Sur les dé- 
sordres que cause la nouvelle du sac de Rome, 14 juin 
1527. . . 409 

XII. Lettre de Guichardin à ses frères Luigi et Jacopo sur les 
motifs qui le déterminent à ne pas rentrer à Florence, 20 

septembre 1829 . . . 410 

XI1L Délibération des dix de Balie, du 18 octobre 1530, qui restitue 

à Guichardin ses créances sur l'État confisquées en 1529... 412 

XIV. Lettre de Luigi Guicciardini à son frère, gouverneur de Bolo- 

gne , sur leurs affaires particulières et celles du temps, 22 
novembre 1 531 413 

XV. Lettre de Guichardin, gouverneur de Bologne, sur les événe- 

ments européens et les affaires de Florence. 21 juillet 
1534 417 

XVI. Lettre de Guichardin, gouverneur de Bologne, sur les mouve- 

ments de cette ville à la mort de Clément VII, 2 octobre 
1534 419 

XVII. Lettre de Guichardin à son frère Luigi , sur son départ de 

Bologne et la conduite qu'il compte tenir de retour a Flo- 
rence, 18 novembre 1534 421 

XVIII. Lettre de Guichardin à Robert Pucci , à Rome; sur l'enquête 
que l'on fait sur sa conduite ; lettre destinée à être montrée 

au Pape, 16 janvier 1535 422 

XIX. Du même au même ; elle sert d'enveloppe à la précédente, 16 

janvier 1535 • 424 

XX. Du même au même; sur les propositions du Pape Paul m , 
pour faire rentrer Guichardin au service de l'église, 2 février 
1538 , 4S5 



— 436 — 

Pages. 

XXI. Lettre de Guichardin à son frère Luigi , commissaire de Pis* , 
sur le procès de Biagio délia Campana et l'empoisonnement 
supposé de Giulio de Médicis, 3 octobre 1539 427 

XXII. Lettre de Guichardin à Robert Pucci , sur le veyage de Charles- 

Quint en France, 29 novembre 1539 428 

XXIII. Lettre de Guichardin à son frère Bongianni, sur la vente, des 

provisions de leur maison de campagne, 1 er mars 1540... 429 

XXIV. Lettre de Pandolfo Pucci à CosmeI er de Médicis, où il se vante 

d'avoir obligé Guichardin son beau-père à faire nommer Cosme, 
chef de l'État, 7 octobre 1559 430 

Table 433 



ERRATA. 



Page 182 , ligne 4 , lisez : ils formeront avec les douze. 

Page 200 , ligne 3 , au lieu de traiter, lisez : tracer. 

Page 215, ligne 17, au lieu de commission , lisez : constitution. 

Page 210; ligne 15, au lieu de en dehors, lisez : au dehors. 

Page 242 , ligne 3 , lisez : et si avec une direction. 

Page 286, ligne 12, au lieu de Clément VIII, lisez : Clément VII. 

Page 206, ligne 15, au lieu de une abondance de paroles rares, lisez : uni 
abondance de paroles rare. 

Page 311 , ligne 1", au lieu de VU siècle, lisez : XVI« siècle. 

Page 327 , ligne 3 , lisez : dans une certaine mesure. 

Page 394, ligne 28, au lieu d» 1503 , lisez 1513. 

Page 433, ligne 7, au lieu de Clément VIII, lisez Clément VU. 

Page 435, ligne 22, au lieu de 1829, lisez 1529.