Skip to main content

Full text of "Henri Rochefort, 1831-1913. Préf. de Ernest La Jeunesse"

See other formats


M 






^C^fs* 







^ 



rr#&&p 








JWP1 






&a^A 











fetJt'J^JPr 




r- 



K- P 






Bb 









rrr 












Cfà& f' 



^^^^^^rQ^- c ^^« afe tf; V" 




CN ^v r^- f^ 













|8 .^,^:- 



MS^ 



mém^À 



r N f ^ ~ 



r 



/-■ 



l^s^i' 



l^fN 



UOC' 



«•, ^ /j 



CAMILLE DUCRAY 



m^hà^xl 



1 831-191 3 

PRÉFACE 

DE 

ERNEST LA JEUNESSE 



SIXIEME EDITION 




PARIS 
L'ÉDITION MODERNE — LIBRAIRIK AMBERT 

47, RUE DE BERRI, 47 



0> {hM-M^tr 



Henri Rochefort 



IL A ETE TIRE DE CET OUVRAGE : 
tO exemplaires numérotés et paraphés sur papier de Hollande, 



roils 'ie Ira ■> tous pays, y 

is la Hollande, la Suède, la Sorvège le Danemark, la Finlandi 1 1 'a R 




HENRI ROCHEFORT 

PAR MARCEL BASCHET I908 



CAMILLE DUCRAY 



i83i-ic>i3 

P R É F A C E 

D i-: 

ERNEST LA JEUNESSE 



SIXIEME EDITION 




PARIS 
L'ÉDITION MODERNE- LIBRAIRIE AMBERT 

47. RUE DE BERRI, 47 



PREFACE 



J'aurais voulu faire précéder ces lignes, 
déjà vieilles et que Camille D ucray a te nu à 
recueillir, d'un éloge de Fauteur et de ce livre 
de faits, de documents, de raccourci, d'anecdote- 
et de synthèse où tient une existence à prodiges 
et à projections. Mais Vœuvre se suffit à elle- 
même, et je n'ai nulle qualité pour donner un 
approbateur à un historien de bonne foi, qui 
parle des événements et des polémiques avec 
F autorité et la simplicité des siècles à venir. 
Je me déclare seulement très honoré d'ouvrir 
la marche de ces annales et de ces cortèges. 

Uhomme qui meurt à la terre, d Vâge de 
quatre-vingt-trois ans, après avoir épuisé toutes 
les fortunes et tous les contrastes, après avoir 
senti la griffe du destin et imprimé la griffe 
de son esprit sur les destins de son pays, aura 
eu, dans sa longue existence éclatante et cahotée, 



VI PREFACE 



la plus grande, la plus pure unité ; il a toujours 
et avant tout été, voulu être journaliste. Petit 
employé à peine évadé de V Hôtel de Ville, 
c'est avec délices qu'il fait des chroniques d'art 
au Figaro de Villemessant. S'il glisse à des 
chroniques plus vives et d'une actualité élec- 
trique, c'est par goût de la critique et pour dire 
son mot sur la vie toute chaude de la veille ou 
du matin. Ce mot-là, il l'a dit cinquante ans, 
avec quelques interruptions qui n'étaient pas 
son fait. Nul plus que lui n'a senti la vie 
quotidienne, l'odieux, le ridicule, la joie d'un 
acte, d'un discours, d'un décret : vaudevilliste- 
né, fils d'un vaudevilliste, il brosse, en une 
colonne de journal, un scénario, une scène de 
farce dont la politique fait les frais. Et de rire. 
Mais on lit. on sévit, on gronde, on applaudit, 
on crie. Le journaliste a été entendu et acclamé. 
Henri Rochefort a une tête aussi parlante que 
sa prose. Son toupet et su barbiche noirs, ses 
yeux <le braise inégale, son teint de safran, 
tout est flamme. Et c'est La Lanterne qui 
consume à petit jeu et à grand feu T empereur, 
V impératrice, lu cour et les courtisans. C'est 



PREFACE VII 



la prison, F exil, c'est la Chambre, c'est la 
prison encore, après le meurtre de Victor Noir 
par Pierre Bonaparte et cette terrible journée 
d'émeute, cette journée des funérailles où le 
mort d'hier pense mourir d'émotion. 

Et. subitement, c'est V apothéose. Déménagé 
comme à regret de Sainte- Pélagie, trimballé 
en grande pompe au gouvernement de la 
Défense nationale, jeté brutalement au pouvoir, 
parmi Trochu. Crémieux, Jules Favre, Ernest 
Picard et Don an. Rochefort s'évade, le 31 octo- 
bre, par la grande porte de l'insurrection. 
C'est la Commune que le pamphlétaire, impé- 
nitent et inspiré, soutient et combat dans le 
même temps qu'il harcèle de flèches empoi- 
sonnées Thiers et Versailles. C'est le départ 
devant les menaces des deux partis, &esi 
l'arrestation a Meau.r, où il refuse d'être sauvé 
par un officier prussien, c'est la première 
condamnation à la déportation, c'est la Nou- 
velle-Calédonie. L'auteur des Aventures de 
ma vie comparait son existence a une suite 
de montagnes russes ; passer en un un du Corps 
législatif à la geôle, de la geôle au pouvoir à 



Mil PREFACE 



peu près suprême, de là à V opposition absolue, 
de là encore à la chiourme non sans avoir 
côtoyé le poteau d'exécution et sans avoir 
essuyé le deuil le plus cruel, c'est assez mon- 
tagnes russes, en vérité. Et le roman rebondit. 
C'est Vévasion si admirable, si inespérée, si 
contrariée, c'est le retour en Europe, en Suisse, 
en Angleterre, c'est la bonne plume reprise au 
service de la liberté et en haine des tyrans, 
c'est la belle et incomparable verve du polé- 
miste, cette verve sereine dans l'outrage et dans 
la gouaille, cette ironie écrasante et preste, cette 
danse du scalp qui se perpétue sur tous et sur 
tout, c'est une première rentrée triomphale à 
Paris - et la rentrée à une Chambre des 
députés républicaine. 

Mais Rochefort est décidément gêné dans le 
triomphe : il s'évade de la Chambre à la pre- 
mière occasion, comme un ministère mis en 
minorité ; c'est le glorieux retour au bercail, 
au pamphlet quotidien. C'est la guerre au 
couteau avec les puissants du jour : un mot, 
un trait, un calembour prennent une profon- 
deur atroce ; le public s'amuse, écoute, exagère : 



PREFACE IX 



il y a une suite. Et cest le grand sursaut du 
boulangisme qui s'arrête court. Roche fort, con- 
damné encore à la déportation, connaît un 
nouvel exil qui n'arrête pas sa plume impi- 
toyable, sarcastique et dédaigneuse. L'amnistie 
de janvier 1895 ménage au rédacteur en chef de 
L'Intransigeant une apothéose inoubliable : 
ce n'est plus le charbonneux Rochefort des 
portraits de Carjat : sur un visage de salpêtre, 
c est une touffe de fulmi-coton qui se dresse, et 
le vieillard a toujours sa terreur superstitieuse 
de la foule : ses yeux noirs s'aiguisent d'in- 
quiétude et d'impatience, mais les acclama- 
tions durent, durent... 

Je nai pas à rappeler ici le rôle d'Henri 
Rochefort dans des affaires qu'on n'a pas 
oubliées : c'est l'écrivain seul qui m'occupe 
et je puis rappeler seulement que le polémiste 
voulut toujours être du cote de la patrie. Jus- 
qu'en ces derniers mois, il s'empara toujours 
du fait, de l'homme du jour, en fit sa chose. 
déchaîna sur la chose et sur l'homme sa féro- 
cité, ses trouvailles de mots, ses à peu près, 
sou ^énie enfin, et son lyrisme. Il savait pur 



X PREFACE 

cœur tout Victor Hugo et le citait à bon escient 

et à tout propos. Il avait un culte pour les 

écrivains classiques, qu'il ressuscitait, et pour 

les tableaux hollandais qu'il collectionnait 

avec le plus rare bonheur. Au fond, cet homme 

terrible, cet homme populaire et légendaire 

aimait par-dessus tout la solitude en famille, 

avec des livres, des toiles, des bibelots. Il ne 

fumait pas et n'avait jamais bu que de Veau. 

Il adorait les chefs-d'œuvre et aurait voulu 

écrire des livres durables, de vrais livres. Il 

avait publié des romans, comme les Dépravés, 

qui sont sages, des études comme les Mystères 

de la salle des ventes, qui sont pittoresques, 

et des souvenirs. Mais comment échapper à 

son démon secret et à son démon public ? Ce 

fut, ce fut longtemps une force qui va. La 

Lanterne faisait naître La Cloche, de Louis 

Ulbach, et jusqu'à La Veilleuse, de Barbey 

d'Aurevilly, entre mille. Sa foudre gavroche 

galvanisait le vieux Rogeard et le dieu Hugo. 

Cet homme qui avait peur de la foule était 

V idole des foules, et je crois bien que sa victime 

et son bourreau Cousions en raffolait. Sculptée 



PREFACE M 



en pleine paie de réalité, de bon sens et d'injus- 
tice, plaisante à l'œil et à la gueule, imprévue, 
cacalcadante et. tout à coup, inspirée et élo- 
quente, sa prose, simple et claire, injurieuse 
et familière, était une joie et un enseignement. 
C'était surtout de la vie, du vif-argent, du 
jaillissement. La flamme s'est éteinte assez 
longuement. Le marquis Henri de Rochefort- 
Luçay est allé rejoindre ses ancêtres, chan- 
celiers de France, lieutenants de messieurs 
les maréchaux et gardes du point d'honneur, 
officiers à V armée de messieurs les princes. 
On lui avait, de ci de là, reproche sa noblesse ; 
on avait tort. Son père faisait de /traces petites 
pièces et sa mère était noblement plébéienne. 
La craie aristocratie de V auteur du Palefrenier 
était dans son esprit et dans ses haines : son 
cœur était près du peuple. Il lui laissera, au 
peuple, un long souvenir. C'est peut-être au 
classicisme de l'ancien rédacteur du Mot 
d'ordre que le mot engueuler doit d'être 
entré a V Académie, qui aurait dû accueillir 
son plus illustre tenant. Mais Rochefort n'eut 
pas cette ambition. Il s'en va, plein de joins. 



\ll PREFACE 



un peu alangui, un peu éloigné de ses champs 
de bataille, un peu apaisé de ses luttes et même 
de sa légende. En dehors de tout, amis et 
ennemis salueront un long et magnifique effort, 
V œuvre au jour le jour d'un incomparable 
artisan de la langue française, une abnégation 
indéniable et une figure unique enfin, qui 
fixe, dans la fatalité, plus d'un moment de 
Vhistoire nationale. 

ERNEST LA JEUNESSE 
2 Juillet 1913. 



HENRI ROCHEFORT 

(1831-1913) 



I 



LE GRAND PAMPHLETAIRE 
ORIGINES - ENFANCE - JEUNESSE 

Henri Rochefort. — Sa naissance. — Ses ancêtres. — 
Armand de Rochefort, son père. — L'enfance 
d'Henri. — Au château d'Orléans. — Retour à 
Paris. — A l'Ecole. — Au Lycée. — // écrit en 
vers à Réranger. — Réranger lui répond en 
prose. — 1848. — Latin et politique. — Évasion 
du Lycée. — Son proviseur l'accueille à nou- 
veau. — // fonde un journal. — L'insurrection de 
Juin. — L'Archevêque Sibour. — 1850 ; il est 
bachelier. 



C^^vSk vivait dans une paix profonde. C'étaient 



fjfc^ ! Erckmann-Chatrian qui l'avaient dit 



y&l dans Madame Thérèse. Victor Hugo 
et les Châtiments, Rogeard et les Propos de 
Labienus, Victor de Laprade et Louis Veuillot, 
les guerres et la question romaine, Monta- 
lembert et l'infaillibilité, rien n'avait pu toucher 
un instant au moindre clou du trône impérial. 

i 



HENRI ROCHEFORT 



Il fallut qu'un petit homme de santé plus que 
médiocre et de renommée incertaine accomplit 
le miracle de saper par la plaisanterie, par 
l'esprit et par l'ironie féroces, les bases d'un 
gouvernement qui, jusque-là, avait été combattu 
seulement avec prudence, mais qui avait eu 
le constant souci de terrifier en toutes circons- 
tances les plus intrépides opposants. 

Ce fut un vaste éclat de rire, qui chatouilla et 
qui secoua les gorges de milliers et de millions de 
Français, lorsque l'homme au teint bileux, au 
geste prompt et au toupet de cheveux insolent, 
augmenta les trente-six millions de sujets de 
l'Empire, des « sujets de mécontentement ». 

Rochefort, mis en quarantaine par le Ministre 
de l'Intérieur à la suite d'une chronique au 
Figaro, venait de lancer aux quatre coins de la 
France, les trente- deux feuillets de sa Lanterne. 

Le pamphlet eut un succès inouï, foudroyant. 
Cent vingt mille exemplaires furent une pâture 
vite dévorée. L'homme avait eu une trouvaille 
de génie, avait commencé par un coup de maître. 
Car il est des attaques dont un régime ne se 
relève pas. Le rire est dangereux, contagieux. Le 
deuxième numéro parut, puis les suivants. De 
plus en plus irrésistible fut ce flot qui inondait une 
institution d'ironie. A telle enseigne que, le 
onzième numéro sorti des presses, il fallut à la vic- 
time qui regimbait, qui se débattait, une compen- 
sation. Elle fut radicale: c'était la saisie du tirage. 



LE GRAND PAMPHLETAIRE .> 

C'est alors pour Rochefort une autre existence 
qui se lie, qui s'enchaîne, qui se rive à la première. 
C'est la correctionnelle, la prison, l'exil, avec des 
avatars, des gloires, des sommets, des précipices 
et des sommets encore. Il est jeté dans la mêlée, 
poussé, talonné par une force irrésistible contre 
laquelle il ne lutte pas parce que cela est, et qu'il 
n'y a pas de raisons que cela ne soit pas. Il lui 
faut suivre son étoile, sa mauvaise étoile. 

Sa mauvaise étoile ? Parbleu ! Si sa vie eût 
été à refaire — mais est-ce qu'une vie est jamais 
à refaire — c'était le chez soi dans l'aisance, dans 
la notoriété avec des bibelots, des tableaux, des 
meubles réunis avec un goût certain. Mais il 
subit sa destinée, précise, impérieuse, inéluc- 
table comme la fatalité. A vingt ans, à trente 
ans, à l'âge où l'on se découvre ou se croit une 
vocation, Rochefort est loin de penser à la polé- 
mique. Il n'est encore que vaudevilliste. A peine 
a-t-il dépouillé la jaquette noire qui sanglait le 
petit employé de l'Hôtel de Ville. Son père, vau- 
devilliste, voulut le fils médecin. Le fils feignit 
de devenir médecin et fit du vaudeville. Il avait, 
il est vrai, de l'étoffe pour faire autre chose ou 
mieux ; ce mieux pourtant était de la bonne chro- 
nique, ce qui est préférable à du méchant théâtre 
bouffe. Et, quand il lâche le théâtre tout court, 
le bon théâtre de vaudeville, pour celui de la 
politique, c'est encore du vaudeville qu'il pré- 
tend traiter. Car. dans le journal, s'il fait de la 



4 HENRI ROCHEFORT 

politique, elle n'est encore qu'un prétexte à la 
scène farce, à la scène-bouffe. C'est guignol qui 
rosse le commissaire, non point avec un bâton 
mais avec des mots. La politique n'est qu'une 
matière à scénarios et le public lit, applaudit et 
rit. 

C'est cet homme là qui, plus tard, beaucoup 
plus tard, lorsqu'il aura abandonné les « mon- 
tagnes russes » dans lesquelles il a passé sa vie, 
allant des plus hautes cîmes au plus noires pro- 
fondeurs, dira : « J'ai savouré toutes les joies et 
remâché toutes les amertumes. » Et, quand il 
proclamera que toute sa vie il n'a fait que prati- 
quer cette maxime « ôte-toi de là, que je ne m'y 
mette pas! »; ce sera une boutade profondément 
et étrangement vraie. Étrangement vécue, aussi : 
il a combattu pour combattre, uniquement, 
exclusivement. 

S'il peut avoir voulu les honneurs, du moins il 
n'a pas voulu les conserver. Il a été un peu comme 
ces enfants qui crient, qui pleurent, qui se débat- 
tent pour avoir un jouet qui leur est ennuyeux 
et embarrassant dès qu'ils le possèdent, et qui 
le rejettent en le brisant. 

Tel fut Henri Rochefort. Il eut des époques 
où, sans parti pris, nul n'aurait rien à reprocher 
à ses actes. Il en est d'autres où, emporté dans 
la mêlée, dans la mêlée qu'il avait provoquée 
peut-être, on ne peut le suivre en toute sincérité 
ou eu toute justice. 



LE GRAND PAMPHLETAIRE O 

C'est la vie, dirait M. Prudhomme. 
C'est sa vie, à lui, tout simplement, 

Henri de Rochefort vit le jour à Paris, le 31 jan- 
vier 1831, dans une modeste maison de la rue 
Jean- Jacques Rousseau. Comme il y avait déjà 
trois filles dans la maisonnée, que M me de Roche- 
fort était de santé chancelante, on expédia le 
jeune Henri en nourrice, à la campagne. 

Les de Rochefort étaient très pauvres, bien 
qu'alliés à de très grandes familles. Le père du 
jeune enfant descendait de Guy de Rochefort, 
écuyer, qui, en l'an de grâce 1377, faisait partie 
de la compagnie d'hommes d'armes de Philippe 
le Hardi, duc de Bourgogne. Les descendants de 
ce soldat formèrent plusieurs branches dont celle 
des comtes de Luçay, qui compta deux chance- 
liers de France, les deux frères. 

Depuis les chanceliers, trois générations pro- 
duisirent le marquis de Rochefort- Luçay, le 
grand- père du pamphlétaire. Très intelligent 
quoique dépensier et joueur à l'excès, il se vit 
obligé, après avoir émigré à peu près en même 
temps que le comte de Provence, frère du roi, 
d'emprunter sur ses propriétés, pour vivre à 
Coblentz où il s'était réfugié, des sommes que les 
marchands de biens titre dont se flattaient 

alors les usuriers - - lui prêtaient à (1rs taux 
formidables. Puis, sentant la confiscation de plus 
en plus inévitable et prochaine, il vendit ses châ- 



6 HEIN RI ROCHEFORT 

teaux et ses domaines avant la promulgation des 
lois votées contre les émigrés. Il en retira envi- 
ron dix millions. Mais ces précautions devaient 
être vaines. Au lieu de bonnes espèces sonnantes 
et trébuchantes, le royaliste impénitent reçut, 
pour solder ses ventes, des assignats. Il fallut 
peu de temps pour que la valeur d'un tel papier 
tombât à cinquante mille francs et moins encore 
pour qu'il ne valut que son poids. C'est ainsi 
qu'en 1815, lorsqu'il rentra en France, le marquis 
de Rochefort, décavé, ne possédait pour tous 
biens que sa croix de chevalier de saint Louis et 
son brevet de lieutenant-colonel de l'armée de 
Condé. 

La grand-mère de Rochefort, pendant les 
tribulations de son mari, vivait cachée à Paris 
dans l'espérance quotidienne d'un régime qui 
lui serait plus doux. Ce qui n'empêcha point 
que femme d'émigré, femme d'officier à l'armée 
de Condé, elle fut arrêtée dans les derniers mois 
de 1792 et conduite dans les geôles révolution- 
naires. Elle allaitait encore à ce moment son fils. 
C'est ce qui la sauva des destinées réservées à 
la Du Barry, qui partagea son cachot et dont le 
plus grand désagrément fut d'être portée sur la 
machine à Guillotin. 

Le poupon était devenu le benjamin des gui- 
chetiers. Pour lui manifester et son affection et 
l'estime en laquelle il le tenait, l'un d'eux lui 
avait fait confectionner une petite carmagnole 



LE GRAND PAMPHLETAIRE / 

rouge dans laquelle il le menait, tout le jour, 
visiter les prisonniers. Et si l'enfant garde un 
souvenir quelconque de ces fréquentations, ce 
fut certes celui d'avoir sucé les bonbons, les 
chocolats et les friandises qu'on lui prodiguait, 

Bien inconsciemment en vérité - - mais cela 
est déjà suffisant - - il sauva ainsi celle qui lui 
avait donné le jour. Pour ne pas que l'enfant 
devint orphelin, on fit le silence autour de la 
mère. Pas d'interrogatoires et pas de compa- 
rutions. Un beau matin, l'huis s'entrebâilla. La 
marquise de Rochefort était dans la rue ; elle 
était libre ; elle avait son petit sur le bras. Une 
mère n'en demande pas plus. 

Péniblement l'enfant grandit, Après le collège, 
il entra comme commis dans une librairie du 
passage des Panoramas, puis obtint un emploi au 
Ministère de l'Intérieur. Lorsque Louis XVIII 
monta au pouvoir, if partit pour l'île Bourbon 
avec le titre de secrétaire général de la colonie et 
le pouvoir de gouverneur. D'une telle existence, 
facile et uniforme, il se lassa vite. Revenu en 
France au bout de quelques années, il s'installa 
définitivement à Paris, se maria, abandonna la 
vie administrative et entra au Drapeau blanc 
que dirigeait Martainville. 

C'est sa véritable carrièro qui commence. Très 
attaché aux idées royalistes, il se lia avec de 
Genoude, Lourdoueix, qui fut chef du bureau 
de la censure des journaux à l'Intérieur, el 



b HENRI HOCHEFORT 

d'autres écrivains légitimistes. Avant son départ 
pour Bourbon, il avait déjà fait représenter 
quelques pièces. Il se remit au travail pour le 
théâtre, et, parmi les loisirs que lui laissaient sa 
collaboration au journal de Martainville, il pro- 
duisit un certain nombre de vaudevilles. Soit 
seul, soit avec Carmouche, qui mit la main à deux 
cent- vingt pièces de théâtre, avec Bayard, avec 
Langlé, avec Dartois, qui s'était échappé de son 
étude d'avoué, il écrivait de nombreux actes 
comiques ou mélodramatiques. Du Drapeau 
blanc il était passé à La Quotidienne, qui était 
l'organe violent de la répression, bien que rédigé 
en partie par Merle, le vaudevilliste, et le doux 
Nodier. Mais le marquis de Rochefort-Luçay, 
qui signait plus simplement Armand de Roche- 
fort, retourna bientôt à ses vaudevilles et au 
café des Variétés où il présidait un petit cénacle 
dramatique et littéraire. 

C'est sur ces entrefaites, et Louis- Philippe 
étant roi, que le jeune Henri vint au monde. 

Lorsque la sage- femme le prit dans ses bras, 
elle ne put retenir son étonnement. L'enfant 
avait une tête énorme, un front démesuré. Plus 
tard, en rappelant cette circonstance, le polémiste 
écrira : « J'étais, paraît-il, doué d'une tête dont 
le front avançait comme une corniche et accusait 
des protubérances qui inquiétaient ma mère, 
au point qu'elle consulta un médecin, craignant 
d'avoir mis au monde un hydrocéphale. » Et il 



LE GRAND PAMPHLETAIRE •' 

ajouta ce commentaire en répétant le mot d'un 
chapelier à qui il confia sa tête. « Bien que mon 
front se soit beaucoup aplati depuis mon 
enfance, il n'en avance pas moins considérable- 
ment, et je me rappelle ce cri du cœur poussé 
par un chapelier chez qui j'étais entré et dont 
j'avais inutilement retourné le magasin : 

— Comment voulez- vous trouver un chapeau 
tout fait ? Vous avez la tête comme un chausson 
de Strasbourg ! » 

L'enfance de Rochefort ne présente aucun fait 
saillant. Seule une timidité excessive, insurmon- 
table, le gênait et l'entravait souvent. Il fut 
longtemps à la vaincre. 

Comme il était maigre, tout en nerfs et ané- 
mique, son père décida de l'envoyer, à l'âge de 
six ans, chez une de ses tantes, M me de Saint- 
Maur. M me de Saint- Maur vivait dans un châ- 
teau qu'elle possédait à deux lieues d'Orléans, 
dans la commune de Boigny. Elle était entourée 
de son mari et de sa fille « ma cousine Zéna », 
comme l'appelait Henri, et menait avec les 
siens l'existence gourmée par quoi se distingue 
celle de beaucoup de gens de province. 

Cette vie monotone, incolore, où les moindres 
actes, les moindres besognes étaient réglées à la 
pendule, où il fallait observer une contrainte de 
tous les instants, n'allait point à l'enfant. Dès le 
matin, il s'échappait, galopait les cheveux au 
vent, s'enfonçait dans les champs et retrouvait 



l'> HENRI ROCHEFORT 

une petite vachère du domaine. Le grand exer- 
cice consistait à se cramponner à la queue d'une 
vache qui partait alors au galop, traînant dans les 
près le jeune turbulent qui laissait assez réguliè- 
rement à ce jeu le fond de son pantalon. C'est 
dans cet équipage que le surprit un matin son 
père venu passer quelques jours au château. On 
gronda fortement la vachère ce jour-là. 

Continuellement en loques, taché, crotté et 
indécrottable, en perpétuel état de vagabondage, 
ivre de grand air et de liberté, le gamin ne subis- 
sait nul frein. Sa tante songea alors à l'envoyer 
à l'école du village. Ce changement d' existence 
n'alla pas sans quelques désagréments pour le 
jeune Henri, désagréments dont les siens avaient 
une bonne part, Souvent l'école était buisson- 
nière ; « Monsieur le Comte », comme l'appelait 
l'instituteur, allait retrouver sa bergère. 

Au bout d'une année de cette existence, la 
mère de Rochefort le fit revenir à Paris. Dans le 
petit appartement de la rue Jean- Jacques Rous- 
seau, on vivait une toute autre vie qu'au châ- 
teau. Le père du jeune Rochefort recevait des 
littérateurs, des artistes. Et s'il n'y avait, autour 
du logement, ni herbages ni chaumes où l'on 
put se griser de grand air, du moins l'existence 
n'était pas si austère qu'au château de la tante 
d'Orléans. 

L'heure d'apprendre à lire et à écrire avait 
sonné depuis de longs mois déjà pour l'enfant. 



LE GRAND PAMPHLETAIRE 



11 



Il avait sept ans passés et il était temps qu'il 
fréquentât dans une école plus sérieuse que celle 
de la commune de Boigny. On le mit donc entre 
les mains d'un instituteur dont l'école était 
située rue Croix- des- Petits- Champs. Entre les 
classes, il lui fallait bien rentrer au domicile 
paternel. Il s'en consolait en entendant Cho- 
quart, le collaborateur de son père, débiter des 
tirades enflammées, crier à l'assassin et se laisser 
choir sur le parquet. C'était que le dramatuge 
jouait la scène à effets qu'il venait d'écrire avec 
son partenaire. 

Près de cinq années assez calmes passèrent 
ainsi. Puis ce fut l'entrée au lycée. C'était en 
1843. L'internat, à cette époque, était le sort le 
plus général des écoliers, et le jeune homme, très 
sensible et d'un tempérament délicat, en garda 
toujours un souvenir odieux. 

« Mon entrée dans les différentes geôles, en y 
ajoutant la cage de fer où je restai enfermé qua- 
tre mois dans l'entrepont de la Virginie qui me 
transportait aux antipodes, dit-il, me serra le 
cœur dans un étau moins rigide que ma première 
promenade à travers les couloirs poussiéreux 
d'où se dégageait l'odeur acre des vieux bou- 
quins, les cours et les escaliers du collège Saint- 
Louis, situé alors rue de la Harpe et dont je n'ai 
jamais, même longtemps après ma libération, 
frôlé les murs sans répugnance et sans dégoût. 
Il fut malgré cola, au moins pondant la première 



1 2 HENRI ROCIIEFORT 

partie de ses études, un écolier laborieux et 
docile. 

Dès son entrée à Saint- Louis, il bûcha ferme, 
honteux d'être le plus grand de sa classe. Après 
très peu de temps, il passa en septième ; puis 
l'année suivante il traversa la sixième et la cin- 
quième. Il atteignit ainsi la quatrième avec les 
élèves de son âge, ayant dévoré en deux ans 
le programme de quatre années d'études. Son 
proviseur, M. Lorrain, avait fondé sur l'élève 
les plus grandes espérances. Il voyait en lui un 
champion imbattable de concours général. 

Il lui fallut déchanter. Impressionnable et 
nerveux, l'élève fit à la première tentative une 
composition détestable ; cela lui évita ainsi un 
deuxième voyage à la Sorbonne. Il s'en consola 
vite en faisant des vers. Il en fit même d'officiels. 

Lorsque le duc de Montpensier épousa la sœur 
de la reine Isabelle, on donna aux élèves de 
quatrième, comme composition française, une 
dissertation sur cet événement. Le jeune Roche- 
fort — il avait quinze ans à ce moment — écrivit 
son devoir en vers. Le bon proviseur les trouva 
si admirables qu'il les envoya aux Tuileries. Gela 
valut comme remerciements à l'élève-poète un 
superbe porte-crayon en or que le proviseur lui 
remit avec pompe et éclat. Mais ces stances 
ni.i lencontreuses eurent de désagréables consé- 
quences. Rochefort les retraça ainsi : 

« La classe se divisa en deux camps et, au cours 



LE GRAND PAMPHLETAIRE '•> 

d'une dispute entre un élève et moi, il me lança 
cette flèche empoisonnée : — Tais- toi ! Tu rampes 
aux pieds des grands ! Faute d'arguments, je me 
précipitai sur lui avec fureur et ce fut une bataille 
à laquelle tous les élèves prirent part. Mais le 
coup avait porté et. le dimanche suivant, à peine 
arrivé chez ma mère, je courus au tiroir où elle 
avait serré le porte- crayon. Je le tirai de son 
écrin, je le cassai en deux et j'allai en jeter les 
morceaux dans les cabinets. Tels furent mes 
débuts dans la politique. Ils ne pouvaient guère 
être plus fâcheux. » 

Grisé et entraîné en quelque sorte par cette 
notoriété que lui valaient ses essais poétiques, 
l'élève de quatrième ne s'arrêta pas en si bon 
chemin. Son admiration pour Béranger, qu'il 
mettait sur le même piédestal que Victor Hugo, 
le poussa à dédier au poète une ode vraiment 
belle si l'on songe aux seize ans de son auteur. 
Rochefort lui-même n'avait pas manqué d'ajou- 
ter son âge sous sa signature. Et voici ce qu'il 
écrivit au poète du Grenier : 

De quelle encre avez-vous humecté votre plum< , 
Vous qui mêlez si bien au fiel de l'amertume 

Le sourire d'AnacréoD ! 
Vous qui de cent couleurs ornez votre palette, 
Vous qui tracez, auprès du portrait de Lisette. 

Le portrait de Napoléon ! 

Vous qui fûtes, vingt ans, dans les jours pacifiqu 
Comme aux temps orageux de crimes politiques, 



1 1 HENRI ROCHEFÔRT 

I. 'apôtre de lu liberté! 
Vous qui du seul Génie avez porlé la chaîne, 
El qui savez unir à la fierté romaine, 

La romaine simplicité ! 

De la haine des rois, généreuse victime, 

Rien n'a pu mettre un frein à votre voix sublime : 

Prisonnier, vous avez chanté ! 
Et maintenant qu'aux rois votre lyre pardonne, 
Tressez, du moins, tressez en paix, pendant l'automne, 

Les lauriers cueillis en été! 

Que dis-je? Je me perds dans mon naïf délire ! 

Je voudrais vous louer; je ne puis que vous lire! 

Bien jeune et presque enfant encor, 
Je cherche, pour marcher, une main qui me guide, 
Et m'agite en tremblant dans mon aile timide, 

Sans oser prendre mon essor. 

Mais l'espoir confiant dissipe les nuages : 
\ peine si j'entends la foudre des orages 

Gronder dans un lointain profond. 
D'un sommeil toujours pur ma journée est .suhie. 
Et je tiens à deux mains la coupe de la vie, 

Sans crainte d'en sentir le fond. 

\h ! l'avenir viendra me détromper sans doute! 
Peut-être qu'effeuillant les roses sur ma route, 

Les combats, les inimitiés, 
\e me laisseront plus, au sein de mes ruines. 
• 'ne le triste loisir de compter les épines 

Où j'aurai déchiré mes pieds... 

Mu-, -ni! (pu- mon esquif ail déroulé ses voiles 
Sou- un soleil d'azur ou des cieux sans étoiles, 



LE GRAND PAMPHLETAIRE 15 

Dans le calme ou dans le danger, 
Pour goûter le bonheur ou braver la tempête. 
J'invoquerai l'écho de mon cœur, qui répèle 

Le nom chéri de Béranger! 

Des stances si empreintes de respect et d'ad- 
miration valaient certes une réponse. Deux jours 
après, on remettait à leur auteur, au lycée, la 
lettre suivante : 



« A M. de Rochefort. 

» Que j'ai d'obligations à vos amis, Monsieur, 
de vous avoir donné l'idée de m' envoyer cette 
ode charmante ! Vous me la deviez bien, puisque 
j'avais eu le bonheur de vous l'inspirer. 

» Est- il vrai que vous n'ayez que seize ans ? 
Oh ! si, à cet âge, j'avais fait des strophes aussi 
bien tournées, aussi poétiques, je me serais cru 
appelé à une brillante destinée. Il est vrai que, 
vous autres collégiens, on vous met en serre 
chaude ; tandis que moi, à seize ans, je ne savais 
pas l'orthographe. 

» Songeant à tous les moyens employés pour 
développer librement vos facultés, ne tirez donc 
pas vanité, mon cher enfant, d'un heureux 
début et des éloges que vous donne imprudem- 
ment un vieux rimeur, que votre encens aveugle 
peut-être. 

» Beau mérite vraiment de touchor un vieil- 



16 HENRI ROCHEFORT 

lard que l'on flatte ! Mais le bonhomme a encore, 
à défaut d'espoir et de raison, un cœur assez 
chaud pour répondre aux élans d'une jeunesse 
bienveillante, et c'est du fond du cœur qu'il 
vous prie de recevoir ses remerciements. 

» Retournez, longtemps encore, aux thèmes 
et aux versions, et croyez-moi, mon jeune ami, 
votre tout dévoué. 

« Béranger. » 

Béranger avait soixante- sept ans à cette 
époque. Le « vieux rimeur », qui écrivait à son 
admirateur, et non sans raison, que son encens 
l'aveuglait, ne pouvait pas répondre par une 
lettre moins encourageante ; et ce « retournez 
aux thèmes et aux versions », qui était la conclu- 
sion de son épitre, ne dut flatter que modéré- 
ment le destinataire. Toujours est-il qu'à cin- 
quante ans de là, l'homme qui avait écrit au 
chansonnier : « Vous qui du seul génie avez porté 
la chaîne » le jugeait en écrivant : « Béranger nous 
a donné quelques chansons vraiment jolies, plus 
un plus grand nombre d'autres moins bonnes et 
dont beaucoup même sont d'une rare plati- 
tude. » 

Ainsi, avec les années, peut s'émousser l'ad- 
miration. 

Rochefort ne commit des vers, des vers avoués, 
que dans sa prime jeunesse. Ils n'abondèrent pas, 
et il ne songea jamais à les recueillir. Il avait 



LE GRAND PAMPHLETAIRE 



17 



écrit, à quelque temps de son envoi à Béranger, 
un poème intitulé Mila, qui débutait par cette 
strophe (1). 

\ihis ne connaissez pas les filles de Cayenne, 
Avec leurs madras bleus, leurs corsages d'indienne 
Et leurs pendants d'oreille aux perles de Java. 
astres d'un autre ciel, fleurs d'un autre hémisphère, 
Enfants gâtés, passant, sous leur chaude atmosphère 
Leur jeunesse à dormir, leur vie à ne rien faire. 
Entre l'amour qui vient et l'amour qui s'en va. 

A cette époque, le lycéen avait, pour camarades 
déclasse, Barlet, fils d'un commissaire de police 
et qui ceignit lui-même plus tard l'écharpe de 
son père ; Hébert, dont le père était alors Ministre 
de la Justice ; Quesnault, fils d'un ancien pro- 
cureur général. Parmi d'autres, étaient plusieurs 
fils de députés de l'opposition dynastique. Avec 
de tels éléments, l'agitation politique, qui gros- 
sissait au fur et à mesure des jours de cette 
année 1847, finit par s'infiltrer dans les salles 
d'études. Aux heures des classes, les externes 
apportaient des nouvelles ou des journaux que 
Ton se passait de mains en mains et que l'on 
lisait en cachette à l'abri des couvercles de pu [ti- 
tres. Entre deux explications de Virgile ou d' Ho- 
mère, on interprêtait les articles de La Réforme, 



i. Ce poème autographe figurait clans la vente Cottenet, à l'Hôtel 
Drouot, le 3o mars i88a, et fut adjugé avec uni: autre pièce de vers 
pour 35 francs. 



18 HENRI ROCHEFORT 

du National ou du Constitutionnel Et louer ou 
blâmer les Pritchartistes, prôner la réforme élec- 
torale ou combattre le cens, discuter l'opportu- 
nité des banquets réformistes ou même flétrir 
l'attentat ignoble dont avait été victime la 
petite Cécile Combettes et qui remplissait les 
faits divers dos journaux, ne laissaient plus le 
moindre instant à la prosodie. 

Le temps n'était plus ou le jeune Rochefort, 
fils d'homme de lettres et de théâtre, initiait ses 
camarades au secret des coulisses, aux collabo- 
rations nouvelles, aux succès des Délassements 
comiques et aux noms des vedettes, ou bien les 
« épatait » en leur vidant ses poches bourrées de 
billets de faveur dont il faisait provision, chez 
ses parents, aux jours de sortie. 

C'est ainsi qu'on arriva aux premiers jours de 
1848. Le mois de janvier s'écoula au milieu des 
disputes de plus en plus fréquentes entre les deux 
clans qui s'étaient formés, ainsi qu'il a toujours 
été d'usage dans toute classe se respectant, 
lorsque la politique, la justice, les arts ou sim- 
plement un fait divers d'importance échauffent et 
divisent les esprits. Les professeurs eux-mêmes, 
donnaient l'exemple de la discorde. C'était un 
jour M. Loudières - - le père Loudières, comme 
l'avaient familièrement surnommé ses élèves - 
qui défendait avec chaleur Louis- Philippe, son 
roi, et le lendemain Jacques Demogeot, qui occu- 
pait sa chaire de rhétorique à Saint-Louis depuis 



LE GRAND PAMPHLÉTAIRE 1 ( .) 

déjà cinq ans, qui prêchait le libéralisme le plus 
avancé. 

Arriva février. Dans le lycée, la même con- 
trainte où chacun vivait, le même malaise que 
l'on ressentait au dehors, pénétraient peu à peu. 
Ces cervelles jeunes, mais éveillées, attendaient 
quelque chose d'imprécis. Dès ce mardi 22 février, 
Rochefort et ses camarades se rendirent compte, 
aux chuchotements et aux confidences échan- 
gées parmi les maîtres d'études et les professeurs, 
que la situation s'aggravait, Et lorsqu'au com- 
mencement du cours un externe s'écria, juché sur 
son banc : - On se bat au faubourg Saint- 
Antoine! ce devint un beau désordre. Ce fut au 
milieu des chuchotements et des conciliabules que 
le professeur Demogeot acheva son cours ce jour 
là. 

Une telle effervescence était excusable chez 
des jeunes gens de dix-sept ans. Toute la journée, 
Paris avait été inquiet, ému, agité. La place de 
la Madeleine, la place de la Concorde, les abords 
des Champs-Elysées, la rue de Rivoli, la rue 
Royale, les boulevards étaient couverts d'une 
foule immense. Sur divers points, des collisions 
avaient éclaté entre le peuple et les soldats. A 
une heure de l'après-midi, la foule était amassée 
compacte dans les grandes artères. Toutes 1rs 
boutiques étaient fermées. Et, quand à cinq 
heures du soir les externes de Saint-Louis sor- 
tirent de leur lycée, on battait le rappel dans 



20 HENRI HOCHEFORT 

toutes les rues pour réunir la garde nationale. On 
juge si la nuit qui suivit fut agitée dans les dor- 
toirs ! Le tocsin, qui sonna à toute volée vers 
onze heures et demie, n'était pas fait pour calmer 
les esprits. 

Le mercredi 23, la révolution ne gagnait pas 
seulement dans la rue, elle grondait entre les 
murs du lycée au point que toute discipline avait 
disparu. Les salles d'étude se déversaient les 
unes dans les autres. Le résultat de cette confu- 
sion générale fut la nomination d'une délégation 
chargée d'aller réclamer auprès du proviseur le 
droit de prendre part à une lutte qui ne pouvait 
se terminer sans les écoles. 

Le proviseur était maintenant M. Poulain de 
Bossay. Il avait été professeur d'histoire à 
Henri IV, recteur de l'Académie d'Orléans, avait 
dirigé des élèves, connaissait ses responsabilités ; 
il fit savoir en deux mots aux têtes échauffées 
que les familles lui ayant confié leurs enfants, il 
entendait, quoiqu'il arrivât, garder le dépôt dont 
il s'était chargé. Ensuite de quoi, il envoya la 
délégation et ses chefs traduire quelques bons 
vers latin en compagnie du professeur Lou- 
dières. 

Cependant les « fortes têtes » agitaient maints 
projets pour fausser compagnie au malheureux 
proviseuri On s'arrêta à la combinaison suivante : 
le lendemain, à la récréation de midi, à la sortie 
-lu réfectoire, on s'élancerait tous ensemble du 



LE GRAND PAMPHLETAIRE 



21 



côté du préau de la gymnastique ; il était fermé 
sur la rue Monsieur- le- Prince par un mur bas 
donnant sur la cour d'une maison dont la porte 
cochère ne serait à ouvrir — c'est bien le cas de le 
dire — qu'un jeu d'enfant. La nuit se passa dans 
un calme relatif qui rassura le proviseur. Mal- 
heureux homme qui allait être joué par des collé- 
giens ! 

Mais laissons Rochefort raconter sa fugue : 

« Le jeudi 24, comme nous défilions en « queue 
de cervelas » pour la récréation complémentaire 
du déjeuner, au lieu de nous laisser parquer entre 
les grilles, nous fîmes un crochet rapide et, nous 
engouffrant dans le couloir, nous envahîmes le 
préau, nous promettant d'arriver coûte que 
coûte à la crête du mur, en nous faisant, an 
besoin la courte échelle. 

» Nous en trouvâmes heureusement une autre 
plus longue et en bois solide, par laquelle on grim- 
pait au trapèze. Je l'appliquai contre le mur et, 
quand je pus plonger dans la cour de la maison, 
je fus un peu ému en constatant que la porte 
cochère en était grande ouverte et que des 
hommes en costumes plus ou moins bariolés, 
armés do s;ij>ivs et de fusils, nous tendaient les 
bras pour nous y recevoir. 

» Quoique nous ne fussions pas vêtus de l'habit 
à queue de morue du collégien de cette époque, 
mais en simple veston de travail, la foule, qui 
avait entendu le brouhaha de notre cavakadr. 



.)•> 



HENKI KOCHEFORT 



ne se trompa pas à notre absence d'uniforme; 
ma tête effarée et invraisemblablement chevelue 
fut saluée par un formidable cri de : « Vivent 
les écoles ! » 

» Dans mon délire, je risquai du mur même un 
saut qui m'étala tout de mon long sur le pavé 
boueux de la cour. J'aurais pu me casser les 
reins. Je me bornai à salir ma veste et à déchirer 
mon pantalon. Mes compagnons de fugue n'é- 
taient guère plus propres que moi. D'ailleurs 
nous étions tous sans chapeau ni coiffure aucune. 
Nous n'en fûmes pas moins trouvés superbes de 
républicanisme et d'intrépidité par les combat- 
tants accourus pour aider à notre délivrance. 
On s'embrassa, on se prit sous le bras, chacun de 
nous échut à un frère d'armes et d'insurrection, 
puis nous nous mîmes en route. » 

Rochefort venait de découvrir qu'il était 
républicain. 

Depuis le matin, l'émeute s'était muée en 
révolution. Des bandes parcouraient Paris, allant 
du Château d'Eau aux barricades de la rue de 
Rohan, de la rue de Valois, de la rue Sainl- 
Honoré, des barricades de la rue de Richelieu à 
la place du Palais- Royal. Sur la rive gauche, 
le peuple et les écoles fraternisaient et marchaient 
ensemble. Une troupe de révoltés passait rue 
Monsieur- le- Prince. C'était l'instant où les fortes 
têtes de Saint- Louis se retrouvaient dans la rue. 

Le cri « Au Panthéon » les amène devant cet 



LE GRAND PAMPHLETAIRE 



■>-\ 



édifice. Puis, grossis, excités, hurlant, ils descen- 
dent la rue Monsieur- le- Prince, prennent la rue 
de l'Ancienne Comédie, la rue Dauphine, lon- 
gent les quais et arrivent aux Tuileries. Le roi, 
à qui on demandait la république, venait d'abdi- 
quer en faveur du comte de Paris, son petit- fils, 
puis s'était enfui en berline, protégé par quelques 
cuirassiers. 

Pendant cette équipée du jeune Rochefort et 
de ses camarades de classe, le proviseur, qui 
tenait à mettre sa responsabilité à l'abri tant vis- 
à-vis du régime que des familles de ses élèves, 
avait dépéché chez quelques-unes d'elles un 
garçon porteur d'un pli les avisant que leur 
rejeton, ayant quitté le lycée par-dessus les 
murs, était mis à la porte tout simplement. 

Durant quelques instants, l'inquiétude de 
M me de Rochefort fut immense. Aussi, quand son 
fils rentra à la maison vers la fin de la journée, 
n'eut-elle pas le courage de l'admonester, trop 
heureuse de le voir revenir sain et sauf. 

Le lendemain, l'ancien régime étant défini- 
tivement aboli, le proviseur ne put mieux faire 
que de prévenir ses élèves qu'il les reprenail 
avec orgueil, et la rentré» 1 des classes fut fixée 
au lundi suivant. L'élève Rocheforl qui avait, 
comme il le dit plus tard, « travaillé à renverser 
Louis- Philippe » travailla donc dorénavani et 
plus utilement sans doute à passer son bac- 
calauréat. 



2 I HENRI ROCHEFORT 

En même temps - - et c'est le tout premier 
début dans la carrière de journaliste de Roche- 
fort — il fonde un journal. Quelle gloire pour un 
potache, et quelle supériorité envers ses cama- 
rades, de diriger un canard, fut-il manuscrit. 
Manuscrit était en effet Le Collège, dont le futur 
polémiste était à la fois le directeur et la rédac- 
tion. Les jeunes rhétoriciens se le passaient de 
mains en mains; ils purent donc savourer, dans 
le premier numéro, cette pensée, bien loin sans 
doute des idées paternelles, et qui eut valu des 
taloches à son auteur si M. de Rochefort père 
avait pu « saisir » le tirage : 

« Quiconque accepte de commander même à 
des enfants est un tyran, puisqu'il s'arroge tout 
seul le droit de punir et de récompenser, et que 
ce droit n'est inscrit dans aucun des codes de la 
Nature. » 

Une telle déclaration ne pouvait pas être, 
étant donné le jeune âge de son auteur, une pro- 
fession de foi ; mais il faut bien reconnaître que 
Rochefort, qui fut l'ennemi- né de tous les régi- 
mes, en avait fait sa règle. 

Pendant que l'élève- journaliste partageait son 
temps et ses peines entre la confection de son 
journal et la préparation de ses examens, pen- 
dant que Rochefort, le père, qui n'écrivait plus 
de pièces écrivait des mémoires, le ciel de la 
politique s'obscurcissait. Les événements de 
juin s'annonçaient puis se précisaient bientôt. 



LE GRAND PAMPHLETAIRE C.l 

L'insurrection qui éclatait ne tardait pas à 
grandir et à embrasser toute une moitié de Paris. 
Le Panthéon s'entourait de barricades. Dans la 
journée du 23, Rochefort, pour avoir manifesté 
trop véhémentement des théories contraires au 
bon ordre ou plus simplement au régime, se 
trouvait au cachot dans un réduit situé sous les 
combles du lycée. S'étant hissé sur les toits par 
la lucarne qui Péclairait, il put suivre les péri- 
péties de la lutte. Il put ainsi voir transporter 
à l'infirmerie du lycée, transformée en ambu- 
lance, mobiles ou insurgés blessés. Le calme 
rétabli, les études reprirent leur cours normal. 
Et le jeune Rochefort n'aurait plus fait parler 
de lui si l'occasion ne lui avait pas été donnée par 
son proviseur - bien imprudemment d'ailleurs 
- de manifester encore une fois de subversives 
opinions. 

Mgr Sibour venait de succéder dans l'archevê 
ché de Paris à Mgr Aiïre mort sur les barricades 
au cours des événements de juin. Le nouvel arche- 
vêque, auquel une certaine popularité parmi la 
jeunesse des écoles ne déplaisait point, avait 
annoncé sa visite au proviseur du lycée Saint- 
Louis. En telle occurence, un compliment en 
vers écrit et dit par un des élèves s'imposait. Le 
proviseur n'y manqua pas. Et comme Roche- 
fort passait pour un élégant rimeur, il fut chargé 
de décerner au prélat le dithyrambe et la louange. 
Il s'y employa de son mieux. Jusqu'au trentième 



26 HENRI ROCHEFORT 

vers tout alla bien. Tout alla bien parce que l'on 
ne savait pas au juste où le poète voulait en 
venir. Mais quand il demanda à l'archevêque 

- toujours dans le langage des muses — pour- 
quoi, puisqu'il avait adopté les fils de Larr, 
l'insurgé qui avait tué le général Bréa et qui avait 
été guillotiné, il n'avait pas intercédé pour leur 
père, la péroraison jeta un froid. Elle fit même 
grand tapage dans les classes les jours suivants. 

Ce furent du reste les derniers vers d'écoliers 
du descendant de Guy de Rochefort, l'écuyer de 
Philippe-le- Hardi. 

Ils avaient valu à leur auteur de sérieuses remon- 
trances de M. Poulain de Bossay, le proviseur, qui 
tint le lendemain ce langage à la mère désolée 
de Rochefort : - - « Madame, j'étudie beaucoup 
votre fils depuis quelque temps. Eh bien ! je 
vous donne ma parole que je ne sais pas encore 
si c'est un grand caractère ou un imbécile. » 

Pour prouver à l'excellent homme qu'il n'était 
pas un imbécile, Rochefort passa bientôt son 
baccalauréat. Son diplôme sous le bras, il quitta 
le « bahut » avec une satisfaction qu'il ne dut 
pas déguiser. 

C'était en 1850. 

Rochefort allait commencer sa vie. 



II 

L'EMPLOYÉ A L'HOTEL DE VILLE 



Rochefort prépare sa médecine ; il y renonce bientôt. — 
Professeur de latin. — Visite à Henri Miirger. — ■ 
Entrée à l'Hôtel de Ville. — Le Dictionnaire de 
la conversation. — Le Coup d'Etal. -- Visite aux 

barricades. — La conscription. — L'avancement à 
l'Hôtel de Ville. — Rochefort veut être journaliste . 



<£^ élivré du lycée — de la geôle, disait- il — 
Rochefort se retrouvait donc parmi 
les siens, libre mais dépaysé. 

Quelle carrière suivre ? Mais celle des lettres, 
parbleu ! 

On n'a pas impunément complimenté en vers 
le duc de Montpensier, Béranger et Monseigneur 
Sibour, on n'a pas fondé un journal à l'usage 
des camarades de classe, on n'a pas écrit un drame 
en cinq actes et surtout on n'a pas un père qui 
connaît les théâtres et leurs actrices, les journaux 
et leurs rédacteurs pour ne point se lancer dans 
une si alléchante carrière ! 

Du moins le pensait Henri Rochefort. 

Ce n'étaient point là les idées de Rochefort le 




28 ME. MSI ROCHEFORT 

père. Il savait ce que peut rapporter une telle 
existence ; il savait mieux encore ce qu'elle lui 
rapportait, à lui, et il supputait que son fils con- 
naîtrait des jours bien gris. Aussi lui proposa- t-il, 
avec une fermeté qui ne provoquait pas la réplique 
de « faire sa médecine ». Mais une telle nervo- 
sité, une telle sensibilité étaient en le jeune 
homme qu'il ne pouvait guère s'adonner à 
un état où la vue du sang et des souffrances 
serait son lot quotidien. Il n'y avait pas bien long- 
temps encore qu'allant visiter à l'hôpital Saint- 
Louis un de ses amis, il était tombé en syncope à 
la vue d'un blessé que l'on transportait à la salle 
d'opération. Pour ne point faire de peine à sa 
famille, il feignit de persévérer dans cette voie 
quelque temps ; puis il renonça définitivement 
et officiellement à ces études. 

Il fallait vivre. Situation critique que d'être 
bachelier, d'avoir à peine vingt ans et n'avoir 
pas de fortune, et ne savoir qu'entreprendre. 
Rochefort chercha des leçons. Par l'intermédiaire 
d'une amie de sa famille, il fut présenté à la 
comtesse de Montbrun, héritière du général tué 
à la Moskowa. La comtesse cherchait pour ses 
fils qui avaient neuf et dix ans un professeur de 
latin. 

L'étudiant en rupture de médecine fut celui- 
là et, pour trente francs par mois, on con- 
vint qu'il donnerait tous les soirs deux heures 
de leçon. Ce moyennant, il pouvait se dire le pré- 



I. EMPLOYE A L HOTEL DE VILLE 



29 



cepteur des comtes de Montbrun, tandis que 
M me de Montbrun, quand l'occasion lui était 
donnée de le présenter à quelque intime, le nom- 
mait : « M. le comte de Rochefort-Luçay qui veut 
bien donner à mes deux garçons des répétitions 
de latin. » 

Bientôt la comtesse adjoignit au professeur 
un troisième élève, une élève plus exactement. 
C'était sa fille, une enfant de onze ans, qui 
était interne au couvent des Dames Anglaises 
établi rue des Fossés-Saint- Victor. C'est dans le 
couvent même, au parloir, que Rochefort venait 
enseigner à la jeune enfant les beautés de la 
langue de Virgile. On éleva, pour ce supplément 
d'enseignement, son traitement à cinquante 
francs. Mais il faisait un fort mauvais professeur 
— il était d'une faiblesse extrême envers ses 
élèves — et, après quelques semaines de ce pré- 
ceptorat pour lequel il ne se sentait aucun goût, 
Rochefort interrompit ses leçons au grand dam 
de ses élèves qui s'étaient habitués à ne jamais les 
apprendre. 

Comme il lui fallait, malgré tout, gagner cet 
argent si nécessaire à ceux qui n'en possèdent 
point, il écrivit une pièce de théâtre. D'aucuns 
trouveront que le moyen n'était pas de ceux 
réputés infaillibles. Ils auront raison. Mais 
puisque Rochefort, le père, écrivait des vaude- 
villes, Rochofort If fils se Hit qu'il pouvait écrire 
des drames. 11 en fit un. Et comme, lorsque l'on 



."><» HENRI ROCHEFORT 

a écrit pour être joué, il est avantageux de faire 
la lecture de son travail à quelqu'un — ainsi 
l'avait jugé Rochefort --il décida que ce quel- 
qu'un là serait Henri Mùrger. Laissant toute 
timidité de côté, il alla incontinent frapper à la 
porte du père de La Vie de Bohême. 

Mûrger n'avait pas trente ans à cette époque ; 
il vivait dans une chambre modeste et exiguë et 
reçut, étant encore au lit, l'auteur dramatique 
en herbe. Le résultat de l'entretien fut désas- 
treux. Et si l'historien de la bohème fut d'un 
accueil cordial, il ne se révéla par contre d'au- 
cun secours à Rochefort qui, son manuscrit sous 
le bras, rentra au domicile familial sans l'ombre 
d'une espérance. 

Ce n'était point d'aller flâner au Louvre ou à 
la Salle des Ventes de la rue Drouot qui pou- 
vait rapporter quelque pécune. L'année eût fini 
bien misérablement, l'année nouvelle eût com- 
mencé sous d'aussi mauvais auspices, si Paul 
Merruau ne s'était pas intéressé au jeune homme. 

Paul Merruau était un vieil ami de la famille. 
Il avait connu Rochefort enfant, l'avait suivi 
dans sa vie de jeune homme et, après le lycée, 
dans le temps que le professeur de latin 
cherchait sa voie et la fortune sans trouver 
l'une ni l'autre, il l'avait employé à rechercher, 
pour une série d'articles à la Revue des Deux- 
Mondes, des notes et des documents concernant 
les îles Philippines. 



l'employé a l'hôtel de ville 31 

Pour l'en remercier, il lui promit de lui trou- 
ver une situation dont les appointements fixes lui 
retireraient quelques soucis matériels. Merruau 
alors ne crut mieux faire que de présenter son 
protégé à son frère Charles, ancien rédacteur en 
chef du Constitutionnel et pour l'heure secrétaire 
général à l' Hôtel de Ville. Charles Merruau fit 
venir le postulant non sans lui recommander 
d'apporter son diplôme de bachelier, dévisagea 
l'un et examina l'autre et informa solennelle- 
ment Rochefort qu'il était dorénavant attaché à 
l'Hôtel de Ville aux appointements mensuels de 
cent francs, et qu'il avait à prendre son service 
à quelques jours de là, le 1 er janvier 1851. 

Ce n'était pas l'aisance mais c'était un peu 
moins de misère. 

On attacha le nouvel employé au bureau des 
Brevets d'inventions. Son labeur quotidien était, 
outre la confection de quelques paperasses, la 
réception des inventeurs qui venaient faire 
classer leurs inventions. Son emploi devait lui 
suggérer cette remarque et cotte boutade : « Je 
recevais quotidiennement un ou deux inventeurs 
et une dizaine d'aliénés. Ce qui donnait le plus, 
c'était la découverte du mouvement perpétuel 
et celle de la direction des ballons. Ce mouvement 
prétendu perpétuel était invariablement provo- 
qué par un au In 1 qui ne l'étail pas, mais aucun 
raisonnement n'y faisait. 

» Quant à la direction des ballons, la plupart 



32 HENRI ROCHEFORT 

des rêveurs qui venaient verser la première 
annuité de leur brevet n'ayant aucun ballon 
à leur disposition pour le diriger, se contentaient 
de fournir des dessins compliqués de calculs 
évidemment faux, puisque, depuis lors, personne 
n'a entendu dire qu'un ballon ait été dirigé. » 

Ce en quoi évidemment — pour employer son 
mot - - le jeune commis se trompait. Peut-être 
même son pourcentage d'inventeurs et d'aliénés 
est- il sujet à caution. 

Le commis principal du bureau, le père Bru, un 
homme aux cheveux blancs, au nez rouge et 
aux manches de lustrine, avait pris Rochefort 
en amitié. Il lui résumait son opinion sur les 
visiteurs en une phrase désabusée : « Ces gens- là, 
je les connais, moi. Eh bien, il faut les laisser 
parler sans leur répondre. Vous leur répondez. 
Ça les excite et ils ne s'en vont plus. » Rochefort 
n'avait garde d'écouter de si sages conseils. II 
répondait à ses visiteurs ; cela faisait passer le 
temps. 

L'employé aux brevets utilisait pourtant les 
loisirs que lui laissaient ses fonctions. 

William Duckett, qui avait repris et continué 
le Dictionnaire de la conversation édité par son 
père chez Didot, avait chargé Rochefort de la 
rédaction de quelques-uns des articles de son 
ouvrage. Le jeune fonctionnaire n'était pas peu 
fier de voir sa signature dans un dictionnaire 
qui comptait parmi ses collaborateurs, Anquetin, 























































HKNRI ROCHEFORT 



I) APRES liOLDINI 



00000000000 



L EMPLOYE A L HOTEL DE VILLE .>•> 

Hector Berlioz, Auguste Chevalier, député au 
Corps Législatif, Guizot, de l'Académie Française, 
Jules Janin, Lamartine, le général de Montholon, 
Viollet- Leduc et nombre d'autres personnalités. 

Il s'attacha même, dans un de ses articles, à 
porter un jugement sévère sur Clairville, vaude- 
villiste et librettiste, en débutant par cette phrase 
qui était loin de sentir la flatterie : « C'est le 
nom de guerre du plus grand faiseur dramatique 
de nos jours. » Et pour que ce terme de « fai- 
seur » ne laissât , dans l'esprit des lecteurs, aucun 
doute sur le sens qu'il lui donnait, il ajoutait : 

M. Clairville fait effectivement une pièce comme 
un écolier broche un pensum. C'est le type de 
la fécondité stérile ; l'homme à la fois qui a le 
plus enfanté et le moins écrit. Il ne compose pas 
ses vaudevilles, il les confectionne ; sa littérature 
est toute de pacotille, et ses œuvres d'occasion. » 

Le jugement sent, hélas ! quelque parti pris. 
Et Rochefort, qui allait plus tard commettre 
quelques vaudevilles fort modestes, eût dû faire 
preuve d'une plus grande générosité. 

Ainsi s'écoula au milieu des cartons verts, en 
une existence sans grand relief, cette année de 
1851. Régulièrement, aussi régulièrement qu'il 
le pouvait, Rochefort allait à son bureau le 
matin, avec l'unique objectif d'en sortir le soir... 
et de recommencer le lendemain. 

On causait bien politique de temps à autre 
avec le père Bru ; on commentait la campagne 



.) I HENRI ROCHEFOHT 

du journal La Patrie qui demandait avec la 
presque unanimité des Conseils généraux la 
revision de la Constitution. On discutait le vœu 
qu'avait émis à ce sujet, Dupin, président de 
l'Assemblée nationale à la séance du 20 juillet 
où Louis Bonaparte avait perdu l'espoir de voir 
supprimer l'article 45 de la Constitution, qui 
interdisait sa réélection l'année suivante. Et, 
pour se rassurer, on répétait la phrase du prince 
président : « Je verrais un ennemi de mon pays 
dans quiconque voudrait changer par la force ce 
qui est établi par la loi. » La force, d'ailleurs, 
c'était l'armée, l'armée qui avait des chefs appré- 
ciés et victorieux : Cavaignac, Changarnier, 
Charras, Bedeau, Lamoricière, Leflô. 

Bonaparte même n'avait-il pas dit, le 28 no- 
vembre, à Michel de Bourges : « Je voudrais le 
mal que je ne le pourrais pas. Hier jeudi, j'ai 
invité à ma table cinq des colonels de la garni- 
son de Paris; je me suis passé la fantaisie de 
les interroger chacun à part ; tous les cinq ont 
déclaré que jamais l'armée ne se prêterait à un 
coup de force et n'attenterait à l'inviolabilité de 
l'Assemblée. Vous pouvez dire ceci à vos amis. - 
Et il souriait, disait Michel de Bourges rassuré, 
et moi aussi j'ai souri. » 

Attenter à l'Assemblée nationale ! arrêter les 
représentants! Quelle folie! L'impossibilité mo- 
rale et matérielle de tels actes sautait à tous les 
yeux et la sécurité était complète et générale. 



L'EMPLOYÉ A L'HOTEL DE MLLE 35 

C'est dans un tel état d'esprit que se trouvait 
Rochefort, quand il sortit de chez lui le matin 
du 2 décembre pour aller à son bureau. La rue 
était en rumeur et des rassemblements se for- 
maient devant les murs où la proclamation de 
Louis Bonaparte était affichée. L'employé aux 
brevets qui, en 48, était descendu dans la rue 
encore collégien, ne pouvait moins faire que d'y 
retourner à nouveau. Il prit sa course vers le 
quartier latin. C'était là qu'on pensait avoir des 
nouvelles du coup d'État. Dès huit heures du 
matin, en effet, les imprimeries de tous les jour- 
naux républicains, de même qu'un certain nom- 
bre de feuilles conservatrices avaient été occupées 
par la force armée. Ainsi le gouvernement vou- 
lait-il combattre l'influence du National, du Siècle, 
de La République, de La Révolution, de L'Avène- 
ment du Peuple en empêchant leur publication. 

Rochefort, dans sa course, se joignit à quel- 
ques amis qu'il rencontra, parmi lesquels Jay, 
un ancien camarade de collège, et Cunéo d'Or- 
nano. Ils arrivèrent à la mairie du X e arrondis- 
sement où s'étaient réunis les représentants 
du peuple chassés de la salle de l'Assemblée 
nationale et qui n'avaient pas été arrêtés. La 
troupe les empêcha d'approcher et ils ne purent 
assister à la sortie des membres de l'Assemblée 
qui. sur leur refus de se séparer el sur l'ordre 
du Ministre de la Guerre, étaient conduits, sous 
bonne escorte, à Mazas. 



.!<*» HENRI ROCHEFORT 

Le lendemain 3 décembre, le réveil de Paris 
fut tardif. Le temps était gris et pluvieux ; les 
boutiques s'ouvraient lentement ; la circulation 
était rare. La première division de l'armée de 
Paris, commandée par le général Carrelet, prenait 
ses positions dans les quartiers de la rive droite 
tandis que la deuxième division avec le général 
Renault occupait la rive gauche, la troisième 
division étant en réserve de l'Hôtel de Ville à 
Vincennes. Journée d'attente où l'on ébaucha, 
pour les abandonner de suite, quelques timides 
barricades. Le seul fait grave de la journée fut 
une collision entre la troupe et le peuple qui 
avait barré la rue Sainte- Marguerite de trois 
omnibus renversés. Il y eut du sang et des 
morts. C'est là que le représentant Baudin fut 
tué. 

Le jeudi 4, au matin, l'agitation commença 
de bonne heure. La foule fut bientôt énorme 
sur les lieux de rassemblement. Du boulevard 
Bonne- Nouvelle au Château d'Eau, la vague 
humaine déferlait. Les bruits les plus étranges 
circulaient, On annonçait, pour la démentir 
aussitôt, l'évasion des généraux Bedeau, Lamo- 
ricière, Changarnier, Cavaignac et Leflô qui 
avaient été transportés au fort de Ham, l'an- 
cienne prison de Louis- Napoléon. On affirmait 
pour le nier bientôt, que l'insurrection triom- 
phait à Orléans et à Reims ou que les régiments 
d'un département voisin marchaient sur Paris. 



l'employé a l'iiotel de ville 3/ 

On disait - - que ne disait- on pas - - que vingt 
millions avaient été enlevés à la Banque de 
France par ordre du Président de la République, 
et on infirmait une telle nouvelle pour clamer 
que tous les prisonniers faits depuis le 2 avaient 
été massacrés ou égorgés. 

C'est au milieu de tous ces bruits, de toutes 
ces rumeurs et de l'affolement qu'ils causaient 
que Rochefort et son inséparable Jay arrivèrent à 
la porte Saint- Martin. De Maupas, le préfet de 
police, avait fait afficher une proclamation infor- 
mant la population que l'état de siège était 
décrété. 

Les barricades coupaient les boulevards, aux 
environs de la porte Saint- Denis à intervalles 
serrés, et les deux amis allaient de l'une à l'autre, 
aidant à leur construction. Mais le calme relatif 
qui y régnait encore les engagea à filer du côté 
de la rue Rambuteau. Ils n'étaient point dange- 
reux, n'ayant pas d'armes; et cela leur permit 
de circuler sans trop grands risques. A trois 
heures de l'après-midi, pourtant, étant engagés 
dans un fort groupe d'insurgés, ils furent pris de 
face et à revers par un détachement d'infanterie. 
Ils frappèrent à une porte qui s'ouvrit aussitôt. 
Dans l'étroit couloir de la maison, une femme, se 
méprenant sur leur compte et les croyant atten- 
dus, les fît monter dans une chambre où se trou- 
vaient réunis de nombreux individus. Leur entrée 
passa inaperçue et ils séjournèrent dans la pièce 



38 



HENIU HOCIIEFOHT 



jusqu'au soir. C'est à cette circonstance qu'ils 
durent de ne pas se trouver sur la ligne des 
boulevards où leur course vagabonde les avait 
ramenés et de n'entendre que de très loin 
l'épouvantable fusillade qui y retentit. 

De même qu'en juillet 48, M me de Rochefort 
avait attendu son fils dans les transes, ce jour-là, 
elle l'attendit encore dans la plus mortelle inquié- 
tude. Et c'est avec un grand soulagement qu'elle 
le vit revenir, à la nuit, au domicile paternel. 
C'était la dernière journée d'émeute. Le lende- 
main, la ville eût paru morte, si les soldats qui 
en sillonnaient les principaux quartiers ne lui 
eussent donné quelque animation. Peu d'habi- 
tants s'étaient hasardés à sortir. A l'entrée du 
faubourg Poissonnière, le boulevard présentait 
l'image du plus affreux désordre : maisons 
criblées de balles, carreaux brisés, chaussée 
défoncée par les barricades. L'aspect du quai, 
depuis l'Hôtel de Ville jusqu'aux Champs Ëly- 
sées était sombre et lugubre. Mais le mouvement 
révolutionnaire de la veille était brisé. C'est dans 
une telle atmosphère que le jeune employé de 
l'Hôtel de Ville revint timidement à son bureau. 
Les services commençaient à se réorganiser et 
Rochefort reprit le sien. 

A quelque temps de là, par le jeu de l'avance- 
ment, il change d'emploi. Du bureau des brevets, 
il passe au bureau d'architecture avec des appoin- 
tements qui sont portés à quinze cents francs 



l'employé a l'iiotel de ville 39 

l'an. Son nouveau chef était Bavard, frère du 
vaudevilliste, qui avait collaboré avec le père de 
Rochefort dans quelques-unes de ses pièces. Son 
commis principal était Drumont, père du direc- 
teur de La Libre Parole. C'est dire que les cause- 
ries furent rapidement alimentées par des ques- 
tions littéraires variées. Rochefort s'occupait 
beaucoup moins de l'alignement des maisons que 
du dernier spectacle de l'Ambigu et des Folies 
Dramatiques, ou du dernier livre para. 

Pour varier l'emploi de la journée et se reposer 
des discussions --il n'était naturellement point 
question du moindre travail administratif - - il 
ébauchait quelques saynètes ou mettait sur pied 
quelques actes inoffensifs. 

A cette mince besogne, Rochefort atteignit 
l'âge de la conscription. Sa mère avait amassé 
petit à petit la somme nécessaire à l'achat d'un 
remplaçant. Mais les chois du jeune homme, qui 
s'entremirent avec succès pour lui faire obtenir 
une dispense comme soutien de famille, rendirent 
le sacrifice pécuniaire inutile. L'argent et le fils 
restèrent à la maison. Rester à la maison, pour 
Rochefort, était façon de parler. Décemment, 
il était tenu à aller figurer à son bureau jusqu'à 
ce que l'horloge administrative lui rendît sa 
liberté. C'est alors qu'il passa du service d'ar- 
chitecture au bureau des archives, puis au bureau 
des vérifications des comptes. Là, sa besogne 
consistait à contrôler les comptes des communes 



1U HENRI ROCHEFORT 

de la Seine. C'était la théorie. Dans la pratique, 
il se contentait d'apposer son visa au bas de 
chaque dossier. Si la signature y était, les erreurs 
abondaient et, chose étrange, on s'en aperçut. Il 
fallut trouver un moyen terme qui permît à 
Roche fort d'approuver sans vérifier et qui laissât 
les comptes vérifiés avant que d'être approuvés. 
L'extraordinaire employé y parvint. Il s'entendit 
avec un collègue. L'autre ferait la besogne à 
laquelle celui-ci ne pouvait s'assujettir, et pour 
prix de son obligeance il serait assuré, chaque 
semaine, de la jouissance d'un certain nombre 
de billets de théâtre. 

Car Rochefort, qui avait horreur des mathé- 
matiques, éprouvait un penchant de plus en plus 
vif pour la littérature et le théâtre. En restant 
à l'Hôtel de Ville, malgré son dégoût grandis- 
sant pour les chiffres, pour la vie bureaucratique 
monotone et sans horizon, il assurait sa maté- 
rielle. C'était une considération. Et s'il pouvait 
concilier ceci avec cela, les appointements de 
l'emploi avec la gloire de faire du journalisme ou 
des vaudevilles, la combinaison valait qu'il s'y 
arrêtât. 

Il s'y arrêta en effet. 

Sa carrière venait de se décider. 



III 

PREMIERS ESSAIS LITTÉRAIRES 



Le Mousquetaire de Dumas ; Rochefort y signe son 
premier article. — Il fait des vers; il est lauréat des 
jeux Floraux de Toulouse. — Il fait la connaissance 
d'Alphonse Daudet. — La Presse Théâtrale ; il y 
fait la critique théâtrale. — Vie de famille. — Son 
premier roman, signé Mirecourt. — Rochefort fonde 
La Chronique Parisienne. — Collaboration au Cha- 
rivari. — Son premier duel. — Aurélien Scholl. — 
Le Nain Jaune : Rochefort en fait partie. — La 
censure. 



/^JÈ^lf.xandre Dumas venait de fonder Le 
r<c/k2r*>c Mousquetaire. 

sâ£f3^! C'était un journal dont il était le 
principal collaborateur et qui se vendait dix cru 
times, tous les soirs, à quatre heures. A ses débuts, 
la feuille avait eu un grand succès de curiosité. 
Amusante par le tour de certains articles, t>|] ( > 
avait glané une clientèle suffisamment fidèle 
pour maintenir et justifier un tirage décent. 
Quand les quatre pages n'étaient pas remplies 
des chroniques de Dumas ou des annonces de son 



12 HENRI ROCHEFORT 

éditeur, il y avait place pour quelques jeunes con- 
frères qui se partageaient avec le maître les 
échos et la chronique théâtrale. Ils ne se parta- 
geaient rien autre ; ce qui revient à dire que 
Dumas ne payait point ses rédacteurs. Le patron 
qui vivait largement avec cinquante mille francs 
de dettes ne pouvait qu'offrir à ses collaborateurs 
un peu de renommée... Il leur fallait donc s'en 
contenter. 

C'est sur ces entrefaites que l'auteur des Trois 
Mousquetaires, qui en avait sacrifié deux pour 
donner un titre à son journal, rencontra un beau 
matin Henri Rochefort, Il connaissait depuis 
longtemps le jeune homme dont il avait le père en 
grande amitié. Quand il sut ses occupations qui 
étaient minces et ses aspirations qui étaient 
vastes, il l'engagea à le venir voir. Rochefort 
n'y manqua pas et le directeur du Mousquetaire 
lui offrit une petite place dans ses colonnes aux 
conditions usuelles. 

Quand il les connut, l'écrivain en instance de 
copie fit la grimace. Ce fut son premier mouve- 
ment. Le second fut d'accepter avec enthou- 
siasme. Pensez donc ! Il allait écrire ! Quelle 
sensation ferait la nouvelle parmi les ronds de 
cuir des services municipaux ! Il serait plus 
d'un collègue qui n'en reviendrait pas. Et quelle 
considération forcée, quelle admiration un peu 
envieuse et même quel respect craintif entou- 
reraient le nouveau journaliste! 



lMtEMIEHS ESSAIS LITTERAIRES 13 

Hélas!' il n'enfanta rien qui pût le faire dis- 
tinguer d'autres lecteurs que de sa famille et de 
ses collègues. Et encore fallut-il qu'il leur affirmât 
que dans le numéro du 1 er février 1854, l'article 
publié sous le titre « Fantasmagorie » et signé 
Henri de Luçay était bien son œuvre. Il était 
bien lourd, bien médiocre, et nul n'était tenté 
de l'attribuer à un chroniqueur de talent. Quatre 
semaines après, il en donnait un autre où, si le 
style et l'intérêt étaient les mêmes, c'est-à-dire 
quelconques, la signature avait varié ; elle por- 
tait : « Henri de Rochefort ». 

|De tels essais n'avaient pas de quoi satisfaire 
même le plus optimiste ; et les mensualités que 
lui dispensait régulièrement la Caisse de l'Hôtel 
de Ville n'avaient jamais été si nécessaires à 
l'écrivain. 

Ses loisirs, pourtant, étaient toujours hon- 
nêtes. Les vérifications de comptes s'accomplis- 
saient scrupuleusement, avec l'aide du collègue, 
qui recevait non moins scrupuleusement les 
billets de théâtre que Rocheïorl se procurait 
de droite et de gauche. Les articles rares du 
Mousquetaire ne demandaient pas des heures 
nombreuses et notre commis-journaliste se sou- 
vint, qu'au lycée, il faisait des vers dont certains 
avaient passé pour agréables. A nouveau, il 
courtisa la Muse. Il envoya de ses productions 
à tous les concours poétiques de France sans se 
rebuter. C'est ainsi qu'il obtint, en 1855, aux 



1 1 1 1 1 ; M ; I ROCHEFORT 

jeux floraux de Toulouse le « Souci d'or», récom- 
pense accordée au lauréat. Cette pièce de vers, 
intitulée « Sonnet à la Vierge » et qu'il regretta 
toujours - - parce qu'on la lui jeta souventes 
fois à la tête quand, ses idées ayant évoluées, 
il était gêné d'accepter la paternité d'une telle 
invocation — est assez peu connue et vaut d'être 
reproduite : 

Toi que n'osa frapper le premier anathème, 
Toi qui naquis darisl'ombre et nous fis voir le jour ; 
Plus reine par ton cœur que par ton diadème, 
Mère avec l'innocence et vierge avec l'amour, 

Je t'implore là haut, comme ici-bas je t'aime. 
Car lu conquis ta place au céleste séjour, 
Car le sang de ton Fils fut ton divin baptême, 
Et tu pleuras assez pour régner à ton tour. 

Te voilà maintenant près du Dieu de lumière. 
Le genre humain courbé t'invoque la première, 
Ton sceptre est de rayons, la couronne est de Heurs. 

Tout s'incline à ton nom, tout s'épure à ta flamme, 
Tout te chaule, ô Marie, et pourtant quelle femme 
Même au prix de la gloire eût bravé tes douleurs; 1 

Ces vers lui valurent donc un peu de gloire - 
bien peu - - et encore moins d'argent. 

Au Mousquetaire, dans les antichambres de 
journaux minuscules, dans les coulisses, Roche- 
fort s'était fait quelques relations. Il était arrivé 
à s'introduire chaque jour un peu plus dans 



PREMIERS ESSAIS LITTERAIRES I» 

les rédactions du Tintamarre, du Charivari, du 
Nain jaune et de tous ces journaux satiriques 
qui pullulaient au commencement du Second 
Empire. Il avait lié connaissance avec Commerson. 

Commerson avait été, avant de présider aux 
destinées du Tintamarre, clerc d'avoué ou de 
notaire ; mais c'était dans le temps que Roche- 
fort tout enfant se roulait dans les prés de sa 
tante d'Orléans. Un autre ami, était Pierre Véron. 

Celui-là qu'enviait le commis aux vérifications 
ne suffisait pas à la besogne qu'on lui demandait. 
Dès dix heures du matin il se mettait au travail et 
noircissait du papier toute la journée. Il le por- 
tait le soir au Charivari, au Monde Illustré, au 
Journal Amusant, au Nain Jaune, au Journal 
Politique, au Petit Journal. Puis il satisfaisait les 
journaux de province. C'était au demeurant un 
excellent confrère, toujours heureux de rendre 
aux autres le moindre service. 

Il y avait aussi Léon Rossignol qui émargeait 
à l'Hôtel de Ville et qui portait ses travaux aux 
journaux. Etc'étaient encore Philibert Audebrand, 
Léon Gatayes, Privât d'Anglemont, Alfred Delvau 
et enfin Aurélien Scholl dont les chroniques plei- 
nes d'humour faisaient le régal, chaque jour, de 
nombreux lecteurs. 

C'est à cette époque que Rochefort rencontra 
Alphonse Daudet tout jeune encore. L'auteur 
du Petit Chose venait d'arriver à Paris. Il 
était descendu i\ l'hôtel du Sénat, 7, rue de 



46 HENRI ROCHEFORT 

Tournon. A la table d'hôte se retrouvaient des 
étudiants, des jeunes bureaucrates et des litté- 
rateurs incertains. Rochefort était parmi eux. 

Du petit journaliste de cette époque, Daudet 
retraça plus tard avec une mémoire fidèle un 
saisissant portrait : 

« Vous connaissez cette tête étrange, telle 
alors qu'elle est restée depuis, ces cheveux en 
flamme de punch sur un front trop vaste, à la 
fois boîte à migraine et réservoir d'enthousiasme, 
ces yeux noirs et creux luisant dans l'ombre, ce 
nez sec et droit, cette bouche amère, enfin toute 
cette face allongée par une barbiche en pointe 
de toupie et qui fait songer invinciblement à un 
don Quichotte sceptique ou à un Méphistophélès 
qui serait doux. Très maigre, il portait un diable 
d'habit noir trop serré et avait l'habitude de 
tenir toujours les deux mains fourrées dans les 
poches de son pantalon. Déplorable habitude 
qui le faisait paraître plus maigre encore qu'il 
n'était, accentuant terriblement l'anguleux des 
coudes et l'étroitesse des épaules. Il était géné- 
reux et bon camarade, capable des plus grands 
dévouements et, sous une apparence de froideur, 
nerveux et facilement irritable. » 

Ce Rochefort de Daudet, ce Rochefort de 
1855, est profondément et humainement vrai. 
C'est celui qui vivait au milieu des écrivains qui 
étaient ou qui allaient être les « maréchaux » de 
la chronique. C'est celui qui évoluait doucement, 



PREMIERS ESSAIS LITTERAIRES 



17 



qui dépouillait le style lourd et ennuyeux et qui 
allait atteindre à un genre qui devait le conduire 
aux plus hauts sommets du journalisme. Mais il 
devait se transformer malgré lui. Alphonse Dau- 
det ajoutera à son portrait : 

« Je n'étonnerai personne en disant que, dès 
cette époque, Rochefort avait de l'esprit ; mais 
c'était une sorte d'esprit en dedans, d'essence 
particulière, consistant surtout en mots coupants 
longtemps ruminés, en association d'idées stupé- 
fiantes d'imprévu, en cocasseries monumentales, 
en plaisanteries froides et féroces, qu'il lâchait, 
les dents serrées, avec la voix de Cham dans le 
rire silencieux de Bas- de- Cuir. 

?> C'étaient là choses bonnes à dire, pour rire un 
peu entre copains ; mais les écrire, les imprimer, 
se ruer à travers la littérature en aussi furieuses 
cabrioles, voilà ce qui paraissait impossible. 
Rochefort s'ignorait, 

» Ce fut un hasard, un accident qui vint le 
révéler, comme presque toujours, à lui-même. 
Il avait pour ami, pour inséparable compagnon, 
un assez singulier fantoche dont le nom évo- 
quera certainement un sourire chez ceux de mon 
âge qui se rappelleront l'avoir connu. 

» On l'appelait Léon Rossignol. Vrai type du 
lils de septuagénaire, on peut dire qu'il était né 
vieux. Long et pâle comme une salade qui file 
dans une cave, à 18 ans, il prisait avec frénésie, 
toussait, crachait et s'appuyait d'un air digne 



1S HENRI ROCHEFORT 

sur des cannes de bon papa. Un grand enfant en 
somme, faible et maladif que Rochefort aimait 
pour son bagout canaille, spirituellement faubou- 
rien et qu'il sauva plus d'une fois des consé- 
quences qu'auraient pu avoir pour son dos 
certaines farces par trop hasardées. 

» Rossignol, comme Rochefort, était employé à 
l'Hôtel de Ville. Il y perchait sous les combles 
et, préposé au matériel, il distribuait gravement, 
selon les demandes, les mille fournitures inutiles 
dont aiment à s'entourer les plumitifs désœuvrés 
des grandes administrations et qui sont comme 
les fleurs de la bureaucratie. Rossignol, naturel- 
lement, avait lui aussi des ambitions littéraires. 
Mettre son nom sur quelque chose d'imprimé 
était son rêve et nous nous amusions, Pierre 
Véron, Rochefort et moi à lui brocher des bouts 
d'articles, à lui improviser des quatrains qu'il 
portait bien vite, tout glorieux, au Tintamarre. 

» Singuliers effets de l'irresponsabilité: Rochefort 
empêtré dans l'imitation et la convention quand 
il écrivait pour lui-même, devenait original et 
personnel dès qu'il écrivait sous la signature de 
Rossignol. Il était libre alors, il ne sentait pas 
l'œil irrité de l'Institut suivant sur le papier les 
contorsions peu académiques de sa pensée et de 
son style. Et c'était plaisir de voir s'égayer ce 
libre esprit, très froid, très nerveux, étonnant 
d'audace et de familiarité, avec une façon bien à 
lui de sentir les choses de la vie parisienne e1 



PREMIERS ESSAIS LITTERAIRES 19 

d'en prendre texte pour toute sorte de bouffon- 
neries patiemment et cruellement combinées, au 
milieu desquelles la phrase garde le sérieux d'un 
clown entre deux grimaces, se contentant de 
cligner de l'œil une fois l'alinéa fini. 

-Mais c'est charmant, neuf, original, cela vous 
ressemble, pourquoi n'écririez -vous pas ainsi 
pour votre compte ? 

- Vous avez peut-être raison, il faudra que 
j'essaie. 

» La manière de Roche fort était trouvée, 
l'Empire n'avait plus qu'à bien se tenir. » 

Dans ce même temps, un nommé Giaccomelli, 
qui dirigeait une feuille de chou au titre pom- 
peux de Presse théâtrale, cherchait en homme 
pratique et qui connaît l'attraction qu'exerce 
sur de nombreux individus la possibilité d'avoir 
sa signature sous un article de journal, Giacco- 
melli donc, cherchait dans les ministères, dans 
les administrations, sur le boulevard, au quar- 
tier latin, des jeunes gens qui rempliraient ses 
colonnes pour la seule gloire de le faire. Et 
comme, au surplus, il dispensait à ses collabo- 
ru tours de nombreux billets de théâtre, les 
places étaient recherchées. 

C'est dans ces conditions que Giaccomelli 
accepta le concours du commis de l'Hôtel de 
Ville. Il le chargea de la critique dramatique et 
musicale. Disserter sur le théâtre cela allait à 
Rochefort, mais critiquer de la musique qu'il ne 



i 



50 HENRI ROCHEFORT 

comprenait pas et ne voulait pas comprendre, 
ayant une horreur marquée pour cet art, c'était 
trop lui demander. Rochefort accepta néan- 
moins et offrit à un de ses bons camarades, col- 
lègue de bureau, de faire les comptes rendus lyri- 
ques. C'était Gabriel Guillemot. Celui-ci fut trop 
heureux de l'occasion qui lui était donnée et 
qu'il cherchait depuis longtemps d'être le mon- 
sieur qui écrit; il fit le courrier musical. Les deux 
amis, naturellement, partageaient les billets de 
théâtre. 

Rochefort avait commencé à juger des gens et 
des choses de théâtre. Barrière et Capendu 
venaient de faire jouer au Vaudeville une comé- 
die en cinq actes, Les Fausses Bonnes Femmes. 
Et le critique débuta : « Vendredi passé, par 
35° de latitude et de chaleur, Les Fausses Bonnes 
Femmes, comédie d'un fort tonnage, ont sombré 
sous voiles, à la hauteur de la place de la Bourse. 
L'ouvrage a été perdu corps et biens, sauf les 
toilettes et le talent de M lle Fargueil, qui ont seuls 
survécu au désastre... » 

La particule des Rochefort avait sombré aussi ; 
c'était signé Rochefort tout court. 

Giaccomelli félicita son jeune critique. Ce fut 
pour ajouter que, dorénavant, il eut à prendre 
son avis avant d' « éreinter » un ouvrage. 

Quand Scribe fit jouer au Théâtre Français 
sa comédie : Les Doigts de Fées, Henri Rochefort 
rédigea pour La Presse Théâtrale un article des 



PREMIERS ESSAIS LITTERAIRES 51 

plus élogieux. Scribe, qui connaissait intimement 
M. de Rochefort père, s'empressa à remercier le 
fils du compte rendu louangeux qu'il lui avait 
consacré, mais il fit savoir, en riant, au jeune 
homme, que ses compliments lui avaient coûté, 
à lui l'auteur, un abonnement au canard 
qui les avaient publiés. Il y eut alors entre les 
deux hommes une explication qui se termina 
par une piquante révélation. L'avisé directeur 
de La Presse Théâtrale concevait très bien qu'il 
pût se passer de payer ses rédacteurs, eussent- ils 
décerné des louanges aux auteurs et aux artistes, 
mais ce n'était point une raison pour qu'auteurs 
et artistes ne payassent pas les compliments dont 
on les couvrait. Et le meilleur moyen, n'est-ce 
pas, jugeait Giaccomelli avec un bon sens pra- 
tique, était de leur faire présenter, en même 
temps que le numéro qui recelait les flatteries, 
des quittances d'abonnement dont le nombre 
était en raison directe de l'encens que l'on brû- 
lait en leur honneur. Combien y a-t-il encore de 
Giaccomelli dans une certaine presse! 

Rochefort était outré. Quand il eut mis son 
partenaire Guillemot au courant du trafic direc- 
torial, les deux amis se drapant dans une dignité 
qui ne devait pas leur permettre d'être plus 
longtemps les instruments inconscients et non 
rémunérés de l'habile commerçant, lui signifiè- 
rent qu'il aurait dorénavant à se passer de leurs 
services. Il faut ajouter, pour être juste, que 



52 HENRI ROCHEFÔBT 

Giaccomelli ne comprit jamais la raison de la 
susceptibilité de ses chroniqueurs. 

Dans le temps qu'il essayait sa verve dans les 
journaux de second plan — et de dernier plan — 
Rochefort habitait un petit appartement de la 
rue des Beaux- Arts, au numéro 10. Il vivait là 
avec une jeune et digne femme qui fut la com- 
pagne dévouée d'une grande partie de sa vie. 
Elle lui avait donné une ravissante fillette aux 
yeux bleus qui égayait le modeste intérieur. Et 
le jeune père aimait à bercer l'enfant. Souvent 
on le rencontrait dehors, dans son quartier, la 
petite sur son bras, et la berçant avec une ten- 
dresse de mère. Il avait même tant pris l'habi- 
tude de ces promenades, qu'il gardait, quand il 
avait rendu à sa compagne son cher fardeau, le 
bras replié dans la position horizontale propre 
à maintenir l'enfant. Ce qui faisait dire à Jules 
Vallès, quand il apercevait Rochefort distrait 
balançant un bébé imaginaire : - - Voilà Roche- 
fort qui porte l'enfant ! 

Ce fut dans cette atmosphère qu'Henri Roche- 
fort écrivit son premier roman. 

Un nommé Jacquot, qui se servait dans la 
carrière des lettres d'un nom plus ronflant, 
Mirecourt, tenait fabrique de romans. Il s'ad- 
joignait un collaborateur, à qui était dévolu le 
soin d'écrire l'ouvrage. Et, comme la base d'une 
collaboration est la participation de chacun des 
associés à l'œuvre commune, Mirecourt signait. 



PREMIERS ESSAIS LITTERAIRES 53 

Il va sans dire qu'il percevait également les 
droits d'auteurs. Pour simplifier les choses il les 
percevait tous, et il dédommageait plus ou 
moins généreusement — ■ bien moins que plus — 
son coassocié. C'est ainsi que Rochefort écrivit 
la Marquise de Courcelles, que Mirecourt y mit 
son nom et que le profit du jeune journaliste se 
borna à l'encaissement d'un billet de cent francs 
pour toute gloire, honneur et récompense. 

Ce n'était point là, on l'avouera, de quoi mener 
entre une femme et un enfant, une existence bien 
brillante. M. de Rochefort père n'écrivait plus; 
son théâtre ne lui apportait que des droits 
d'auteurs minimes et les appointements de 
l'Hôtel de Ville allaient en grande part à la 
bourse maternelle. 

C'est alors que le jeune homme eut l'idée de 
fonder un journal où il ne dépendrait pas d' au- 
trui et où les bénéfices, s'il s'en réalisait, sciaient 
dans une équitable mesure sa propriété. Il confia 
son projet à Jules Vallès, et les deux hommes 
publièrent, sur quatre pages in-4°, La Chronique 
Parisienne. C'était une feuille autographiée qui 
fut tirée d'abord chez J. Juteau, passage du 
Caire, puis à l'imprimerie Declerck, rue des 
Saints- Pèr» 's. 

Le journal tut de minée importance et de 
peu de numéros. Il était destiné à alimenter de 
copie les journaux de province et contenait 
anecdotes amusantes, renseignements curieux el 



5 I HENRI ROCIIEFORT 

critiques variées des faits littéraires et artisti- 
ques. Rochefort y donnait le compte rendu des 
théâtres sans avoir à craindre de directeur qui 
le forçât d'être élogieux pour le plus grand place- 
ment des quittances d'abonnement. Mais il lui 
fallut bientôt déchanter. Malgré que Vallès le 
secondât de son mieux, malgré que les dépenses 
du tirage fussent fort réduites, l'argent n'abon- 
dait guère à la caisse directoriale. On dut bientôt 
fermer boutique et se résoudre à retourner chez 
les autres. 

Rochefort avait rencontré sur sa route un 
ami d'Armand Carrel, M. Grégoire. Il l'avait 
obligé et l'autre eût été enchanté de lui rendre 
à son tour quelque service. L'occasion lui en fut 
bientôt donnée. Le Charivari venait d'agrandir 
son format et d'étendre sa rédaction. Rochefort 
avait laissé entendre devant M. Grégoire, tout 
le plaisir qu'il aurait à pouvoir collaborer à 
cette feuille. Ce dernier connaissait intimement 
Louis Huart, rédacteur en chef de la feuille sati- 
rique. Il s'entremit, parla en termes élogieux de 
son protégé et obtint presque aussitôt qu'il fît 
partie de la nouvelle combinaison. 

Rochefort n'étant pas chez lui, le bon Grégoire 
s'empressa d'informer la mère et les sœurs du 
jeune homme de l'excellente nouvelle. L'accueil 
qu'il trouva fut moins que chaleureux. 

- Qu'avez-vous fait, Monsieur ? lui dirent- 
elles; mais notre frère est absolument incapable 



PREMIERS ESSAIS LITTERAIRES .).) 

d'écrire dans un journal à côté d'hommes comme 
ceux du Charivari. Il n'y restera pas trois jours. 
Ah ! le malheureux garçon ! Quelle folie lui a 
passé par la tête ! 

Celui que les siens appelaient « le malheureux 
garçon » ressentit à la nouvelle une joie sans 
mélange. Si c'était toujours du « petit journa- 
lisme » qu'on lui proposait là, c'était du moins 
un travail qui le mettrait plus en vue et surtout 
qui lui serait payé - peu, il est vrai, mais payé 
quand même. Il prit sa bonne plume et brocha un 
article qu'il n'osa pas porter lui-même, tant il se 
sentait ému à l'idée d'affronter Louis Huart, 
Taxile Delord ou Clément Caraguel qui prési- 
daient aux destinées du journal. Il envoya sa 
copie par un commissionnaire. Que d'agitation 
durant toute la nuit qui suivit et que d'angoisse 
le lendemain matin ! Rochefort était encore à 
l'époque où il doutait de soi-même. Il ne pouvait 
se faire à l'idée que ses articles fussent agréés 
pour leur seule qualité -- il est vrai que jusque- 
là, cette qualité n'était pas de tout premier ordre 
— et il avait une peur démesurée qu'on lui fît des 
observations que lui attirait déjà dans sa famille, 
une plume qui ne produisait aucune sensation. 

Il gagna son bureau le cœur battant d'émotion; 
et s'étant ouvert à un collègue de l'incertitude 
qui l'envahissait, celui-ci, charitable, fila au pro- 
chain café. C'était le café de la Garde Nationale, 
qui faisait l'angle de la place de l'Hôtel de Ville 



56 HENRI ROCHEFORT 

et de la rue de Rivoli et où fréquentaient les 
employés hors les heures de bureau et même 
pendant. Il s'empara subrepticement du numéro 
du Charivari tout frais arrivé et fut de retour en 
quelques minutes parmi ses collègues, non sans 
s'être préalablement assuré que la prose de 
Rochefort était bien reproduite. Elle l'était 
même en bonne place. 

Il régna ce matin-là, une effervescence inaccou- 
tumée dans la partie de l'Hôtel de Ville où 
« travaillait » le jeune journaliste. Ses collègues 
étaient fiers d'avoir parmi eux un homme qui 
écrivît « dans un vrai journal » et l'on causa 
littérature fort avant dans la journée. 

Il fallait maintenant à Rochefort se montrer 
au Charivari. Il s'en fut assez ému, le soir, vers 
cinq heures et pénétra dans la salle de rédaction 
de la gazette. Clément Caraguel, Louis Huart, 
Taxile Delord, Cham s'y trouvaient réunis. 

L'accueil fut extrêmement cordial et le nou- 
veau venu fut vite mis à son aise. On le chargea 
du courrier des théâtres, puis des chroniques 
politiques. Mais les gains étaient bien modestes : 
deux sous la ligne avec un maximum de cent 
lignes payées par article. Ce n'était toujours pas 
la fortune. « Cette loi inflexible se chiffrait, dit 
Rochefort, pour la plupart d'entre nous par 
des mois de quatre-vingt-cinq à quatre-vingt- 
dix francs. Cependant, Clément Caraguel ayant 
pris quinze jours de congé, Huart me pria de 



PREMIERS ESSAIS LITTERAIRES •>/ 

rédiger à sa place le Premier- Paris, et, indépen- 
damment de la satisfaction que me procurait 
l'honneur de faire l'intérim de notre spirituel 
ami, je vis ce mois-là atteindre le total vérita- 
blement translunaire de cent cinquante francs, 
que j'aurais voulu faire monter en épingle. » 

Cependant ses articles étaient fort goûtés des 
lecteurs. Ils avaient une originalité très person- 
nelle, une tournure piquante, de l'entrain et de 
la vigueur. Ajoutez à cela le mot de la fin, tou- 
jours déconcertant, et vous comprendrez qu'ils 
pussent acquérir une vogue grandissante. 

Le jeune critique devait avoir, dans le même 
temps, son premier duel. C'était d'avoir loué 
Ponsard, qui venait de faire représenter au Vau- 
deville une pièce aux allures démocratiques, qui 
lui attira cette affaire. Ponsard avait répondu 
à l'article de son critique par une lettre où il ne 
lui ménageait pas ses remerciements. Par suite 
d'une indiscrétion, Dell' Bright directeur du 
Gaulois d'alors, feuille littéraire et éphémère, 
avait publié cette missive dans les colonnes de 
sou journal. Colère de Rochefort qui dit son fait 
à Dell' Bright. Échange de témoins. 

Alphonse Daudet, qui assista en amateur à 
l'affaire, va nous la conter : 

« Rochefort avait souhaité le pistolet, non 
qu'il fût un tireur bien terrible, seulement il 
avait quelquefois gagné des macarons dans les 
foires ; quant à l'épée, ni de près, ni de loin. 



58 



HENRI HOCHEFOHT 



il ne se souvenait d'en avoir jamais vu. Del- 
bretch (1) en sa qualité d' offensé, avait le choix 
des armes et prit l'épée. — C'est bon, dit Roche- 
fort, je me battrai à l'épée. On fit la répétition 
du duel dans la chambre de Pierre Véron. Roche- 
fort consentait bien à être tué ; mais il ne voulait 
pas paraître ridicule. Véron avait donc fait venir 
un grand diable de sergent-major aux zouaves, 
coupé en deux depuis Solférino et fort expert en 
fait de saluts, d'attitudes et de belles manières 
à la mode dans les salles d'armes des casernes. 
Au bout de dix minutes d'escrime, Rochefort en 
eût remontré, par la grâce, au plus moustachu 
la Ramée. 

Les deux champions se rencontrèrent le len- 
demain, entre Paris et Versailles, dans ces déli- 
cieux bois de Chaville que nous connaissions bien, 
y allant souvent le dimanche pour des passe- 
temps moins guerriers. Il tombait ce jour-là 
une petite pluie fine et froide qui faisait des 
bulles sur l'étang et voilait d'un léger brouillard 
le cirque vert des collines, la pente d'un champ 
labouré et les rouges éboulements d'une sablon- 
nière. 

Les combattants mirent chemise bas, malgré 
la pluie, et, sans la gravité de la circonstance, 
on eût été tenté de rire en voyant face à face 
ce petit homme gras et blanc sous un gilet de 



(i) Daudet appelle DcIl'Bright, Delbrecht. 



PREMIERS ESSAIS LITTERAIRES .V.l 

flanelle liséré de bleu à l'entournure des man- 
ches, tombant en garde correctement comme 
sur la planche, et Rochefort, long, sec, jaune, 
macabre et cuirassé d'os au point de faire 
douter qu'il y eût sur lui place pour une piqûre 
d'épée. Malheureusement, il avait dans la nuit 
oublié toutes les belles leçons du sergent-major, 
tenait son arme comme un cierge, poussait 
comme un sourd, se découvrait. Dès la première 
passe, il reçut un coup droit qui glissa sur le plat 
des côtes. L'épée avait piqué, mais si peu ! Ce 
fut sa première affaire (1). » 

Ce duel, pourtant, avait bien manqué d'être 
ajourné. Rochefort, qui après sa leçon d'escrime 
s'était couché harassé, se réveilla à l'heure même 
où il eût dû se trouver sur le terrain. Effaré, à 
moitié vêtu, il se précipita aux bureaux du 
Charivari où l'attendaient Pierre Véron et Louis 
Leroy, ses témoins, avec une inquiétude facile 
à comprendre. Mais l'adversaire était patient, 
avait temporisé, et l'arrivée du groupe fit oublier 
le temps perdu. 

C'était une époque où un duel donnait quelque 
reflet à ceux qui en étaient les héros, et Roche- 
fort bénéficia du relief, où l'avait mis son aven- 
ture. Il commençait à être considéré dans le 



(i) Des biographes de Rochefort relatent un duel qu'il Murait eu à 
l'âge de dix-neuf ans avec un officier italien Ce dernier aurait été 
traversé d'un coup d'épée qui faillit l'envoyer à la mort. Aucune 
certitude ne nous permet de faire état de ce récit. 



(il) HENRI ROCHEFORT 

monde des lettres comme une quantité apprécia- 
ble. A l'étranger, il n'était non plus un inconnu. 
Il avait même été invité à Bruxelles au banquet 
organisé par les éditeurs des Misérables, où il se 
rencontra avec celui qui devait plus tard, au 
moment de l'exil, l'accueillir sous son toit. 

Il était reçu, et bien reçu, par des confrères 
nombreux et quelquefois influents. C'est ainsi 
qu'il eut l'occasion de retrouver Aurélien Scholl 
qui avait du reste remarqué ses chroniques du 
Charivari. 

Scholl était alors à son apogée. Il était le jour- 
naliste le plus célèbre de Paris. Il avait collaboré 
au Rabelais, à la Silhouette, au Paris, au Soleil et 
enfin au Figaro. Il chroniquait partout et tenté 
d'être enfin son maître lui aussi, il venait de 
fonder Le Nain Jaune en reprenant cet ancien 
titre. Les bureaux furent luxueusement installés 
rue Le Peletier, puis passage de l'Opéra. Il avait 
fait appel à Sarcey, à Monselet, à Barbey d'Aure- 
villy. Il s'adjoignit Rochefort. Celui-ci n'hésita 
pas à quitter Le Charivari qui payait peu, pour 
un journal où on lui offrait une chronique hebdo- 
madaire payée cent francs. Le Nain Jaune était 
destiné à concurrencer Le Figaro, alors journal 
à chroniques et à informations exclusivement 
mondaines et artistiques, et les commanditaires 
du premier étaient résolus à ne point ménager 
l'argent pour grouper une collaboration comp- 
tant des écrivains de talent. 



PREMIERS ESSAIS LITTERAIRES 61 

La loi sur la presse permettait une censure 
rigoureuse de tout ce que publiaient les feuilles. 
Leurs directeurs devaient soumettre au bureau 
de la presse, avant le bon à tirer, les épreuves de 
tous articles, nouvelles ou faits divers. Manquer 
à une telle mesure pouvait entraîner la suppres- 
sion du journal et il fallait que bon gré, mal gré, 
tout le monde s'y soumit. 

Rochefort, comme les autres, vit ses articles 
coupés, tronqués et réduits. C'était dans ce 
temps qu'au Figaro, Auguste Villemot, qui 
n'avait pu éviter les ciseaux d'Anastasie, écri- 
vait dans un Premier- Paris : « C'est bien. Je me 
contenterai de donner désormais le cours des 
halles et marchés. J'apprendrai à mes lecteurs 
que les colzas ont baissé, mais que les suifs sont 
fermes. Et encore n'y a-t-il pas dans cette fer- 
meté des suifs quelque chose d'inquiétant pour 
l'ordre établi ? » 

Rochefort, tout en maugréant, lisait ses arti- 
cles dépouillés des moindres sous-entendus par 
des mains vigilantes. C'était à prendre ou à 
laisser. Devant une lutte inégale, il préféra céder. 
C'était plus sage. Et, tout en collaborant au Nain 
Jaunr. il écrivit des vaudevilles. 

Il les fit jouer, ce qui est mieux. 



IV 

LE VAUDEVILLISTE 



Retour en arrière. — Une tragédie : André Vésale. — 
Un drame : La Page blanche. — Un vaudeville : 
La Champenoise en loterie. -- Premières répéti- 
tions. — Mademoiselle Cuinet. — Collaboration avec 
Commerson : Un Monsieur bien mis. — Le Père 
Mouriez. — Les Roueries d'une Ingénue. — Émo- 
tions d'auteur. — Francine Cellier. — Le Préfet 
Haussmann. — Rochefort est nommé sous inspecteur 
des Beaux-Arts . — // démissionne. — Sa production 
dramatique. 



i£ orsqu'il n'avait encore que seize ans - 
c'était le temps du lycée Saint- Louis — 
Henri avait écrit une tragédie en cinq 
actes intitulée André Vésale. 

André Vésale, qui est l'inventeur de la dissec- 
tion, était le héros du jeune auteur. En pompeux 
alexandrins celui-ci avait repris la légende où 
Vésale trompé par sa femme tue son amant et 
l'ayant disséqué le présente à l'état de squelette 
à l'infidèle. 

Rochefort écrivit sa tragédie en quelques 
jours. C'était à faire frémir ! 




LE VAUDEVILLISTE h.» 

Que l'on en juge par ces quelques vers 
empruntés au récit de Vésale au dernier acte : 

Longtemps l'époux garda son poignard suspendu 

Sur le cœur de l'amant à ses pieds étendu. 

Et lorsqu'enfin la lame altérée et cruelle 

Eut mis à nu ce cœur qui se tordait sous elle, 

Il s'assit en silence et jusqu'au jour naissant 

Demeura près du corps pour voir couler le sang. 

Hélas ! les tirades sonores et ronflantes ne 
retentirent aux échos d'aucun théâtre et des voix 
vengeresses ou implorantes n'échangèrent jamais 
aucune réplique. 

A quelque temps de là, Rochefort avait com- 
posé une pièce en quatre actes, toujours en vers. 
Cela s'appelait La Page blanche. Muni d'une lettre 
dans laquelle le recommandait un ami de son 
père, l'adolescent était allé trouver un vieux 
comédien du Théâtre Français, son manuscrit 
sous le bras. La Page blanche, pour être un 
drame tiré de l'allemand, ne produisit qu'un 
médiocre effet sur l'acteur qui était pris comme 
arbitre. Il eut des phrases pleines de sollicitude 
à l'égard du visiteur et le laissa se retirer sans 
le moindre espoir. 

Henri ne se découragea pas de si peu et se 
remit à l'ouvrage. Mais comme la tragédie et le 
drame avaient échoué jusque-là, il fit cette fois 
un vaudeville. C'était en 1849. Il n'avait donc 
pas encore passé son bachot, Le vaudeville avait 



64 IIEMSI ROCHEFORT 

un acte et pour titre : la Champenoise en loterie. 
Sans s'être laissé rebuter par les insuccès précé- 
dents, le débutant avait entrepris de nouvelles 
démarches. 

« Son manuscrit sous le bras, vêtu de sa 
tunique et coiffé de son képi, il s'était rendu, une 
après-midi de sortie du collège, au théâtre des 
Délassements Comiques, dirigé alors par M. Emile 
Toigny, ancien jeune premier du Vaudeville. 
Après bien des hésitations et des défaillances dans 
les escaliers de la direction, il se décida finale- 
ment à déposer entre les mains de l'autorité 
compétente son œuvre élaborée en cachette et 
dérobée à l'œil des professeurs rébarbatifs. La 
Champenoise en loterie fut reçue et son auteur, à 
l'époque des vacances, assista aux répétitions. 
Je laisse à penser si les artistes furent stupéfiés 
lors de l'exhibition du littérateur-collégien. 

Henri Rochefort s'acquitta cependant à son 
éloge de l'exercice de son sacerdoce. Mademoiselle 
Cuinet* — la jolie mademoiselle Cuinet, — qui rem- 
plissait le rôle principal dans le lever de rideau, 
conquit dès son entrée en scène le cœur du 
vaudevilliste mineur, mais celui-ci n'osa jamais 
lui avouer son pudique amour. Plus tard, quand 
le lanternier retrouva l'objet de son adoration 
secrète, — la passante de sa jeunesse disparue, 
perdue dans le tourbillon mondain depuis vingt 
années, — la comédienne jouait une duègne dans 
VŒU crevé du compositeur Hervé. Rochefort 



00000000000 




Phot G. Gjsels 



3, Boul. Bonne-Nouvelle. Paris 



Henri Rochefort (1886) 



00000000000 



LE VAUDEVILLISTE , < >• » 

n'avait plus rien à révéler de son ancienne pas- 
sion platonique, passée à l'état de fossile désor- 
mais. » 

Plusieurs années après, alors qu'il donnait son 
temps à l'Hôtel de Ville et son travail au Mous- 
quetaire, à La Presse Théâtrale ou à La Chronique 
Parisienne, Rochefort avait recommencé à rumi- 
ner des sujets de pièce. Il venait de terminer un 
petit acte qu'il avait envoyé à Commerson, le 
rédacteur en chef du Tintamarre et auteur des 
Pensées $ un emballeur. 

Pourquoi Commerson ? « Parce que, dit- il, 
j'avais appris que, soupçonné d'opposition au 
coup d'État, il avait failli être compris dans 
une liste de transportation pour Lambessa. Et à 
quel propos avait-il été sur le point d'être dirigé 
sur cette colonie pénitentiaire ? Tout unique- 
ment parce que, dès le lendemain de la révolu- 
tion de décembre, il avait fait dire à son embal- 
leur : — J'aime encore mieux l'air de Fualdès 
que l'ère des Césars. 

Donc Rochefort avait jeté son dévolu sur 
Commerson. L'acte qu'il lui avait adressé était: 
Un Monsieur bien mis. La réponse de l'homme 
fut prompte et courte : « Passez me voir demain 
matin. » Rochefort y courut. Commerson lui fit 
savoir qu'il avait trouvé sa pièce amusante et 
bien faite, qu'il y avait apporté quelques minces 
mais nécessaires modifications et qu'il l'avait 
remise au directeur des Folies Dramatiques, 



(')('» HENRI ROCHEFORT 

qui avait demandé une huitaine de jours de 
réflexion. 

Ce n'était pas tout à fait la vérité; Rochefort 
la connut plus tard, et la raconta ainsi : « Com- 
merson avait eu quelque temps auparavant un 
vaudeville refusé par le père Mouriez, le direc- 
teur du théâtre, et s'en était vengé dans son 
Tintamarre par des nouvelles à la main et des 
anecdotes fâcheuses pour F amour- propre de ce 
malheureux Mouriez, qui avait acheté les Folies 
Dramatiques après avoir fait fortune dans la 
passementerie. Susceptible comme tous les passe- 
mentiers, il souffrait beaucoup de ces pointes 
lancinantes et avait fait demander à mon colla- 
borateur de venir faire la paix. Celui-ci avait 
remplacé ses banderilles par un manuscrit, et la 
réception de notre petit acte fut le prix de la 
réconciliation. Seulement, comme le terrible Com- 
merson était pressé de placer ce nouvel enfant, 
bien qu'il n'en fût pas le père, il n'avait même 
pas pris le temps de lui donner un coup de peigne 
et l'avait porté, sans même l'examiner — je 
crois — encore enveloppé dans ses langes, c'est- 
à-dire son rouleau de papier. » 

Le dimanche suivant, Le Tintamarre annon- 
çait la réception de la pièce et sa mise à l'étude 
prochaine. Fier comme Artaban, Rochefort accou- 
rut chez sa mère, la gazette à la main. Il faut 
croire que son enthousiasme ne fut pas partagé, 
car il s'attira cette réplique : « Tu aurais dû 



LE VAUDEVILLISTE 



67 



prendre un pseudonyme. Est-ce qu'on signe ces 
bêtises-là de son nom ? » 

Rochefort venait de rompre avec Giaccomelli 
et La Presse Théâtrale, et il y avait déjà de longs 
mois que le père Mouriez avait pris son vaude- 
ville quand la représentation en fut définitive- 
ment annoncée. 

Ce n'était pas méchant, cela fit rire et, chose 
plus intéressante encore, rapporta des droits aux 
auteurs. Il est vrai que leur joie fut fort atté- 
nuée quand ils eurent à se partager leur part des 
recettes. Cela représentait à peu près cent vingt- 
trois francs pour chacun ! C'était en 1856. 

A quelques jours de là, Rochefort reçut du 
directeur du Vaudeville une lettre où il le priait 
de passer dans son cabinet pour causer d'une 
grande affaire. Et cette « grande affaire » vaut 
d'être racontée par le jeune auteur lui-même : 

« A la réception de ce billet, mon âme se dilata. 
J'entrevis tout de suite un avenir émaillé de 
pièces en trois actes, avec décors et costumes 
nouveaux. Mouriez connaissait d'ailleurs mon 
père depuis longtemps, et c'est aux relations qu'ils 
avaient eues ensemble que j'attribuai d'abord sa 
sympathie pour moi. J'arrivai chez lui tout pan- 
telant. Il me fit immédiatement asseoir et voici 
ce qu'il me dit : — Je sais que vous avez fait 
absolument tout seul la pièce que m'a remise 
Commerson. Vous êtes donc capable d'en faire 
une autre dont je vais vous donner le sujet. 



68 HENRI ROCHEFQRT 

Nous y travaillerons à nous deux, mais vous ne 
révélerez à personne que j'en suis et vous tou- 
cherez tous les droits. 

» J'ouvrai des yeux luisants de convoitise. Il 
ajouta : — Voici comme je verrais la chose. Ce 
serait un gros commerçant, qui aimerait beaucoup 
sa femme, à qui un imbécile, un avocat ou un 
médecin, un médecin plutôt, ferait la cour. Mais 
au moment où il s'introduirait dans la chambre 
de la dame avec une clef volée, car ce serait 
aussi un voleur, le mari, prévenu par sa femme 
elle-même, apparaîtrait derrière la porte et tom- 
berait sur lui à grands coups de bâton. Vous 
comprenez : ce serait Le Barbier de Sévïlle 
retourné. Au lieu de Bartholo, ce serait Alma- 
viva qui serait bafoué. Je vois là- dedans trois 
bons actes. Vous avez de l'esprit, vous trouverez 
les scènes accessoires. Mais ce que je viens de 
vous expliquer serait le fond de la pièce. 

» C'était pour cette charantonnesque commu- 
nication que ce directeur m'avait dérangé. Je 
n'osais trop m' aliéner sa confiance en essayant 
de lui démontrer qu'on ne bâtit pas une pièce 
avec des coups de bâton donnés trois actes durant 
par un mari à l'amant ou au poursuivant de sa 
femme. D'autant que le père Mouriez était buté 
à ce scénario, qu'il couvait comme une vengeance 
et n'en aurait jamais accepté un autre. 

» Et il se tordait à la perspective de la tête que 
ferait le médecin en voyant surgir, au lieu de la 



LE VA1 DEVILLISTE 69 

femme, l'époux outragé qui se jetait sur lui. Il 
n'y avait rien à faire qu'à s'en aller ; ce que je fis, 
après l'avoir rasséréné par ces mots : — Je 
verrai !... je chercherai !... 

» Je ne cherchai rien, ce qui me dispensa de 
trouver, mais je me serais mis pour toujours à 
dos ce potentat si, peu de temps après cette offre 
de collaboration, je n'avais appris qu'il venait de 
mourir d'une mort tellement subite qu'elle 
éveilla, paraît- il. des soupçons et que des bruits 
fâcheux circulèrent. 

» Mais ce qui établissait incontestablement 
l'idée fixe chez cet époux atteint du délire de la 
persécution conjugale, c'est que j'appris de divers 
côtés que cette bastonnade en trois actes, il 
l'avait proposée successivement à tous les auteurs 
de son théâtre et que c'était sur leur refus una- 
nime qu'il s'était, en fin de cause, adressé à moi 
comme au seul qui ne la lui eût pas encore laissée 
pour compte. » 

Car l'honorable Mouriez voulait mettre au 
théâtre une tranche de vie bien vécue. C'était, 
à n'en pas douter, la sienne même. Il avait 
épousé en secondes noces une jeune tille fort 
coquette, dont il était jaloux et qu'un médecin, 
par surcroît, soignait... trop amoureusement. 

C'est cinq années plus tard que Rocheforl 
• levait ressentir sa première grande émotion 
d'auteur dramatique. Entre-temps, alors que sa 
collaboration au Charivari lui préparait un 



/Il HENRI KOCHEFOUT 

accueil favorable auprès de directeurs prudents, 
il avait donné successivement : Je suis mon fils, 
vaudeville en un acte en collaboration avec 
Varin, au Palais Royal, et Le Petit Cousin, opé- 
rette en deux actes, avec Charles Deulin, pour le 
livret et Gabrielli pour la musique, aux Bouffes. 
L'opérette tomba à plat et le vaudeville eut un 
aimable succès. 

Nous arrivons alors aux Roueries d'une ingénue. 
C'était une comédie en trois actes que Rochefort 
avait tirée d'une nouvelle de Louis Ulbach. Il 
la porta au Vaudeville. Le directeur du Vau- 
deville, le père Dormeuil, avait accueilli cordiale- 
ment le jeune auteur et l'avait laissé plein de 
confiance en soi. Mais, à une huitaine de là, une 
lettre émanant du théâtre devait lui retirer 
toutes ses illusions; on l'informait que son 
manuscrit était à sa disposition. 

Découragé, le jeune homme prit le chemin du 
Vaudeville. Il fut reçu par Dormeuil qui avait eu 
l'amabilité de faire descendre le manuscrit chez 
le portier, intermédiaire habituel entre les direc- 
teurs difficiles et les auteurs méconnus. Dormeuil, 
bonhomme, expliqua à Rochefort les raisons qui 
l'avaient fait refuser son œuvre. Il lui critiquait 
certains personnages et épluchait diverses scènes. 
L'autre n'y comprenait rien. Scènes et person- 
nages que jugeait le père Dormeuil n'avaient 
jamais fait partie des Roueries d'une ingénue. 
On s'expliqua. Le directeur avait confondu pièce 



LE VAUDEVILLISTE 



71 



e1 .tuteur. Et comme les trois actes lui plaisaient, 
il les mit immédiatement en répétition. 

La première eut lieu le 6 août 1861. La pièce 
n'eut qu'un succès d'estime, et l'accueil plus sym- 
pathique que chaleureux qu'elle reçut donna à 
réfléchir à Rochefort sur son talent d'auteur 
dramatique. Cela devait lui faire écrire en rappe- 
lant ce souvenir : « Ce four d'estime détermina 
ma vocation. Je compris que je n'étais pas né 
pour faire marier à la scène V, M. Gaston avec 
M lle Léocadie qu'on lui avait refusée à la scène II. 
L'ardeur de mon tempérament exigeait d'autres 
théâtres que le Vaudeville ou le Palais- Royal. » 

C'est, on le comprend, au théâtre de la poli- 
tique que Rochefort fait allusion. Mais, ce fai- 
sant, il oublie que le vaudeville ne l'avait pas 
rassasié, qu'il avait un plaisir extrême à être 
joué et qu'au demeurant il y trouvait quelque- 
fois son intérêt. 

En effet, cette année-là, Charles Merruau était 
secrétaire général à la préfecture de la Seine et 
par conséquent chef hiérarchique de Rochefort. 
Il ne pouvait admettre que son employé signât 
(1rs chroniques, fît jouer des pièces et par sur- 
croît se battît en duel -- car la dernière affaire 
qu'avait eue Je jeune homme était parvenue 
à sa connaissance. Il était clair comme le jour, 
qu'avec ses travaux et ses obligations, l'employé 
de bureau ne devait guère avoir le loisir d'accom- 
plir utile besogne administrative. 11 le fit donc 



/'-: HENRI HOCIIEFORT 

appeler et après un laïus savant lui demanda 
sa démission. Mais au-dessus du secrétaire géné- 
ral, il y avait le préfet. Cela Merruau le savait, 
Mais ce qu'il ignorait, lui pourtant si bien ren- 
seigné sur les faits et gestes de son commis, c'est 
que le dit préfet, en la circonstance M. Hauss- 
mann s'intéressait grandement à l'art drama- 
tique et plus grandement encore à certaine petite 
actrice. 

Or la petite actrice, qui était blonde et se 
nommait Francine Cellier, était d'un lever de 
rideau que l'on répétait au Vaudeville en même 
temps que Les Roueries d'une ingénue, et naturel- 
lement Rochefort était appelé à la rencontrer 
et à lui parler. Il était, de plus, toujours critique 
dramatique et Haussmann jugeait superflu de 
lui faire aucune peine, même légère. Cela se 
paye toujours, pensait-il. 

Il convoqua donc dans son cabinet le secré- 
taire général et son employé. Merruau demanda 
la révocation en exposant ses griefs : - - Il n'est 
jamais là! Ce qui fit dire à Haussmann : — Alors, 
s'il n'est jamais là, comment nous y prendrions- 
nous pour le renvoyer ? On renvoie les gens qui 
sont là, et non ceux qui n'y sont pas. Puisque 
vous ne voulez plus de lui dans les bureaux, je 
vais le nommer sous- inspecteur des Beaux- Arts. 

Charles Merruau ne put que s'incliner. Le 
lendemain, Henri Rochefort recevait sa nomi- 
nation de sous-inspecteur des Beaux-Arts delà 



LE VAUDEVILLISTE 7."> 

ville de Paris et ses appointements étaient portés 
à deux mille quatre cents francs. 

Il faut ajouter que, conscient des services qu'il 
ne rendait pas, Rochefort adressa, peu de temps 
après, sa démission pure et simple au préfet... 

Il allait, pendant les années qui suivirent, 
écrire seize vaudevilles, comédies ou opérettes 
en collaboration tantôt avec Adrien Marx comme 
Un Premier A vril qui se donna aux Bouffes, tantôt 
avec Wolff, Véron, Gholer, Blum, Grange ou 
Cham. Avec Clairville même, pour qui il avait été 
si peu aimable dans le Dictionnaire de la Conver- 
sation, il écrivit La Martingale, un acte qui fut 
joué aux Variétés. Sa dernière œuvre — il avait 
mis du temps à renoncer à un théâtre médiocre 
— fut jouée au Vaudeville en 1866. C'était La 
Confession d'un enfant du siècle. 

Monselet qui, dans un compte- rendu au 
Monde illustré, avait écrit en parlant d'un vau- 
deville que Rochefort avait commis avec Pierre 
Véron qu'il était « d'un jeune homme qui est en 
train de passer maître dans l'art difficile du 
théâtre », s'était complètement trompé. Le théâtre 
de Rochefort, qui n'avait aucune des qualités 
nécessaires à une œuvre pour se maintenir, élait 
farci de plaisanteries qui vieillissaient du jour 
au lendemain. Il était vide d'observations. Ses 
personnages, qui n'étaient qu'à peine esquissés, 
se mouvaient dans une intrigue banale et ce 
qu'il écrivait naguère de Clairville, dans \e Diction- 



7 1 HENRI ROCHEFORt 

naire de la Conversation, se retournait contre lui et 
définissait ses productions : « Il ne compose pas 
ses vaudevilles, il les confectionne et ses œuvres 
sont d'occasion. » 

Il eut la clairvoyance de s'en rendre compte 
en cessant complètement, après dix ans, non 
pas d'efforts mais d'essais, toute incursion dans 
le domaine théâtral. Il fit bien. Il allait avoir 
bientôt un autre spectacle à donner au public. 

La Lanterne était prête à s'éclairer. 



LE CHRONIQUEUR 



Villcmessant, directeur du Figaro. — Entrée de Roche- 
fort au Figaro. — Deux duels. — Ses chroniques. — 
Sanctions contre la presse. — Polydorc Millaud, 
directeur du Soleil. — Rochefort collabore au Soleil. 

— Renan et les Apolres. — Les Français de la Déca- 
dence. — Thimothée Trim. — Rochefort et de Morny. 

— Retour au Figaro. — Polémique. — La Grande 
Bohême. — Prévost-Paradol. — Comment travaille 
Rochefort. — Une histoire qui aurait pu mal tourner. 

— Les dîners chez Chavelte. — Rochefort refuse de 
se battre. 



[ans l'ombre, et hors de lui, se prépare 
maintenant pour Rochefort la période 
du grand journalisme. Sa collaboration 
au Nain Jaune où il « fit » le salon de 1863, ses 
chroniques où abondaient l'esprit et la malice — 
car si ses premiers articles nu Nain Jaune, 
comme au Mousquetaire et à La Presse Théâtrale 
étaient filandreux à force d'application, il avait 
vite retrouvé sa plume alerte et primesautière — 
sa connaissance des choses du théâtre et son très 




7(i HENRI ROCHEFORT 

sûr jugement sur tout ce qui touchait à L'Art 
développèrent et élevèrent sa réputation de jour- 
naliste, non seulement auprès de ses lecteurs 
mais de ses confrères et des directeurs de jour- 
naux à l'affût d'écrivains de qualité. 

Il gravissait lentement le chemin de la gloire. 

Le sort du Figaro était alors entre les mains 
de Villemessant. 

C'était un drôle d'homme que celui-là. Sa 
grand'mère, M me de Saint-Loup, qui l'avait élevé, 
n'avait oublié qu'une chose concernant son édu- 
cation, racontait Commerson : « c'était de l'en- 
voyer à l'école ». Et il ajoutait : « Il a fait si peu 
ses classes que ce n'est pas la peine d'en parler. » 

Rien n'autorise du reste à croire Commerson 
à la lettre bien que Rochefort ajoutât à son 
tour à cette biographie expéditive que « Ville- 
messant n'écrivait pas dans son journal pour ce 
motif péremptoire qu'il ne savait pas écrire. » 

En 1839, Villemessant débarquait à Paris et, 
quelques mois après, fondait La Sylphide, un 
recueil de modes aristocratiques. En 1848, il 
créait Le Lampion. Puis succédèrent La Bouche 
de fer, qui n'eut qu'un numéro, et La Chronique 
de Paris, qui dura six semaines et précéda 
V - 1 ctualité. 

Donc, Villemessant avait fondé Le Figaro. 
C'était en 1854. 

\y;inl de l'argent, il prétendait rassembler 
autour de son drapeau des talents jeunes et 



LE CHRONIQUEUR // 

judicieusement renouvelés. Il voulait de vrais 
journalistes et il savait les trouver. Mais c'était 
pour en exprimer toute la sève et toutes les 
forces et les abandonner ensuite. Edmond About, 
Jules Noriac, Auguste Villemot avaient été de 
ceux-là. 

Il jugea Rochefort digne de chroniquer après 
eux et il le lui fit savoir. Il lui offrit cinq cents 
francs par mois pour un « courrier de Paris » par 
s. m naine. Le journaliste, qui moins d'un an aupa- 
ravant touchait en moyenne dix francs par 
article au Charivari, fut ébloui. Il ne pouvait pas 
refuser un tel contrat. Aussi bien, malgré ses 
scrupules, signa- t-il avec Villemessant. C'était 
pour lui la fortune. Villemessant lui traçait sa 
ligne de conduite : — Marchez ! ne craignez pas 
de vous laisser aller à vos caprices de plume. 
Blaguez tout le monde, et faites rire tout le 
monde aussi. 

La recommandation était superflue. Il n'était 
plus besoin à cette heure d'encourager Rochefort 
à critiquer son prochain. 

Or, un jour qu'il avait pris à partie la reine 
d'Espagne, un jeune Cubain, M. de Aldatna, donl 
Ifs parents s'étaient ralliés àla cause espagnol»', se 
déclara le chevalier vengeur de la reine outrager. 
11 envoya ses témoins au chroniqueur du Figaro. 
- M. de Aldama est-il parent ou allié de la 
peine d'Espagne? leur demanda Rochefort. 

— Aucunement. 



78 HENRI ROCHEFORT 

— De quel droit alors ce Cubain, dont l'Espa- 
gne asservit la patrie, se fait-il le défenseur de 
la souveraine qui maintient sous le joug le plus 
odieux son pays ? Si votre client n'a aucune 
raison valable de relever les attaques dirigées 
contre une personne qui lui est absolument 
étrangère, j'ai le devoir de considérer son atti- 
tude comme une provocation et je donnerai, moi 
provoqué, à cette affaire telle suite qu'il me con- 
viendra. Et Rochefort exigea que son adversaire 
lui fît des excuses, faute de quoi il demanderait 
une rencontre au pistolet. 

— J'ai le choix des armes, insista- 1- il. Je veux 
bien que mon adversaire désigne le pistolet ou 
l'épée, mais je prendrai immédiatement et par 
contradiction, l'arme dont il n'aura pas voulu. 

M. de Aldama ayant opté pour l'épée, Roche- 
fort exigea le pistolet. On alla se battre au Vési- 
net. A la vérité, il n'y eut aucun dommage de 
part ni d'autre. 

A quelque temps de là, il eut un autre duel. 
L' « ennemi » cette fois était le prince Achille 
Murât. L'affaire et la genèse de l'affaire elle- 
même eurent un certain retentissement : 
M lle Cora Pearl, demi-mondaine cotée et réputée, 
était en procès avec un maquignon qui lui avait 
cédé des chevaux et qui avait l'outrecuidance 
d'en exiger le paiement. Le protecteur de la 
dame était officier dans un régiment de cavalerie 
en garnison à Sedan ; l'officier n'était autre que 



LE CHRONIQUEUR 7'.> 

le prince Achille, et le prince Achille, galant, avait 
envoyé au tribunal une déposition écrite très en 
faveur de la belle. Rochefort, dans un article 
du Figaro, apprécia assez rudement cette dépo- 
sition. 

Il compara même son auteur au bouillant 
héros de La Belle Hélène que Meilhac et Halévy 
faisaient alors représenter sur la scène des Varié- 
tés. Le ton de la critique était suffisant pour que 
le polémiste reçût, à quelques jours de là, les 
témoins du prince Murât. Il y eut rencontre à 
l'épée dans le manège de Saint- Germain. Roche- 
fort y gagna un coup de pointe au côté. Il y 
gagna aussi un peu plus de notoriété, à laquelle 
n'était pas étrangère la qualité des combattants 
et de leurs témoins — Jérôme Patterson, fils de 
Jérôme Bonaparte et de l'Américaine M lle Pat- 
terson, étant de ces derniers. 

Mais les duels qu'il avait eus, ceux qu'il allait 
avoir n'engendraient point sa renommée. Ils 
en étaient seulement le corollaire. La verve de 
Rochefort, sa profonde causticité, son rire qui 
éclate et résonne et qui, à quelques années de là, 
dans La Lanterne, fera naître à son tour un autre 
rire fougueux, puissant et multiple — ■ le rire des 
foules — en font jour par jour un chroniqueur 
de premier ordre. 

Mieux l'iifiuv. Ces mots qui ironisent, ces traits 
satiriques qui sont lancés à la manière des jave- 
lots antiques perçant les boucliers et se rompant 



80 HENRI ROCHEFORT 

sans pouvoir être retournés contre ceux qui les 
avaient jetés, ces bombes dirigées contre ceux 
qui veulent usurper des qualités qui leur man- 
quent, des titres auxquels ils n'ont pas droit et 
des succès de mauvais aloi, et qui éclatent, 
détonnent et étonnent sont maintenant l'arme 
d'un polémiste. 

C'est aussi l'heure des persécutions administra- 
tives qui commence. Au fur et à mesure que vont 
s'affirmer les faveurs de l'opinion, le ministre, 
le préfet enverront blâmes, avertissements, mena- 
ces au directeur du Figaro. Villemessant, qui a 
permis à Rochefort de se mettre en vedette, 
voit Rochefort lui attirer les foudres gouverne- 
mentales. Il en ressent ennui et fierté. Ennui, 
parce que Le Figaro n'est pas un journal poli- 
tique; il n'a pas versé de cautionnement et ne 
doit faire que de la chronique mondaine. Fierté, 
parce qu'il a su s'attacher un homme de valeur 
et qui, plus est, fait monter son tirage. 

Rochefort, un jour, est prié impérativement, 
sur un ordre de la préfecture de ne point se 
mêler de politique. Il donne, le lendemain - 
c'est le 15 octobre 1865 — un article sous ce titre : 
« Je fuis la politique ». C'est pour faire amende 
honorable. Mais avec quelle ironie ! « Je me hâte 
de changer de conversation pour rentrer dans 
le oiron des faits divers ; car vous ne vous dou- 
tez guère qu'on m'a accusé la semaine passée de 
friser quelquefois la politique. Cette frisure m'a 



LE CHRONIQUEUR s I 

beaucoup surpris. Jusqu'ici, j'avais pensé avec 
Montesquieu que la politique reposait sur la 
discussion des affaires publiques d'un pays. 
Il paraît que c'est tout autre chose, et que Mon- 
tesquieu a abusé de mon innocence. J'ai toujours 
eu l'idée qu'il fallait me méfier de cet homme-là. 
Maintenant, en quoi consiste- 1- elle, cette 
politique qu'on me reproche de friser ? Si je ne 
peux pas dire, sans saper la société par sa base, 
que le pape a excommunié les francs- maçons, 
je sape également la société en racontant que j'ai 
vu avant-hier un omnibus dont le cheval s'était 
abattu ; c'est faire non seulement de la politique 
mais peut-être de l'opposition. Car personne 
n'ignore que la Compagnie des Omnibus est com- 
posée d'actionnaires très haut placés, et, insinuer 
que ses chevaux manquent de solidité dans le 
jarret, c'est tout simplement porter contre le 
Conseil de surveillance une acousation d'incurie 
qui atteint plusieurs de nos hommes d'État. » 

Sa bête noire était le ministre influent de 
Napoléon, M. de Morny. Il ne perdait aucune 
occasion de lui envoyer quelque flèche acérée. 

Morny, que piquait la tarentule littéraire, 
avait fait représenter sur une scène mondaine un 
proverbe • ■!) un acte. Pour le théâtre, l<> ministre 
avait un pseudonyme. Il signait M. de Saint- 
Rémy. Les comptes rendus de la représentation 
a \; lient été des plus élogieux. Albéric Second, 
courtisan flatteur, avail écrit dans son feuil- 



82 HENRI ROCHEFORT 

leton : « Ah ! qu'il est heureux pour nous, 
pauvres écrivains, que l'auteur de ce délicieux 
petit acte ait la majeure partie de son temps 
absorbée par des préoccupations de haute poli- 
tique ! Que deviendrions- nous s'il avait assez 
de loisir pour se consacrer entièrement aux 
choses du théâtre ? » 

L'occasion était trop tentante de ne point 
relever ces lignes en glissant une petite apprécia- 
tion bien sentie, au cours de la prochaine chro- 
nique. De sa meilleure plume, Rochefort répliqua: 
« Ah ! qu'il est heureux pour l'auteur que, ayant 
participé à un fructueux coup d'État, il n'ait 
pas besoin de sa plume pour vivre. Si un de nous 
osait porter à un directeur une ineptie de ce 
calibre, il le ferait immédiatement saisir et préci- 
piter dans la fosse aux ouvreuses, avec ordre 
à celles-ci de l'exterminer à coups de petits 
bancs. » 

Villemessant, sans la voir, laissa passer cette 
réflexion. Le matin même, il était convoqué 
chez le ministre. Il dut être reçu de fraîche façon, 
si l'on en juge par la sortie violente qu'il fit au 
polémiste quand celui-ci arriva aux bureaux du 
journal : — Vous nous avez tués ; de Morny 
est exaspéré. Deux ou trois fois il s'est opposé 
à la suppression du journal. Maintenant c'est 
fini; à la première affaire, nous disparaissons. » 

Le Figaro était un organe conservateur, Ville- 
messant était vu d'un bon œil par le gouverne- 



LE CHRONIQUEUR 83 

ment, Mais la disgrâce pouvait tomber chaque 
jour sur cet homme tampon entre son rédacteur 
et ses victimes. Aussi déplorait-il se trouver dans 
de pareilles situations. Comme il fallait que les 
lecteurs du Figaro fissent honneur à la signature 
du trouble- fête pour lui permettre de se main- 
tenir si solidement à son poste ! C'était l'enfant 
gâté qui peut tout dire. 

A quelques jours de là, Victor Hugo, pour qui 
le journaliste ressentait une admiration pro- 
fonde, ayant fait paraître ses Chansons des rues 
et des bois, il ne put résister à la tentation de 
prendre la défense du proscrit. C'était dangereux, 
car c'était vouloir attirer sur sa tête les foudres 
impériales. 

Il fallut que, bon gré mal gré, Villemessant 
publiât la chose. Rochefort s'exprimait ainsi : 
« Ce que je remarque en outre, c'est que des 
écrivains qui ont consacré aux glorieux vaude- 
villes de M. de Saint- Rémy des articles à triple 
colonne, font volontiers les difficiles devant des 
vers de cette trempe - - c'étaient ceux publiés 
sous le litre Chansons des rues et des bois — et 
qu'ils perdent rarement l'occasion de s'écrier 
avec une indépendance que j'étais loin do leur 
soupçonner : 

« Parce que Victor Hugo est hors de France, 
» il ne faut pas qu'il s'imagine que je n'oserai 
» pas y toucher. » 

l'arce qu'un homme est hors de Franco, ée 



SJ 



IIEMtl ROCIIEFORT 



n'est pas évidemment une raison pour que ses 
vers soient trouvés bons ; mais ce n'en est pas 
une non plus pour qu'ils soient trouvés mauvais. 
Je tiens à constater que je ne suis pas du sarment 
dont on fait les fanatiques. J'ai beaucoup à tra- 
vailler et je ne pouvais guère être fanatique que 
de dix heures à midi, ce qui est insuffisant, un 
vrai fanatique devant l'être depuis le matin 
jusqu'au soir. A mon avis, Victor Hugo est notre 
poète par excellence, et Les Chansons des rues et 
des bois sont pleines de choses merveilleuses ; mais 
si je le déclare ici, c'est beaucoup moins pour lui 
que pour moi. Je ne doute pas que, avant vingt 
ans, Victor Hugo, comme Corneille et Racine, ne 
soit mis par les proviseurs eux-mêmes dans les 
mains des enfants, attendu que cet homme a 
écrit les plus beaux vers dont puisse s'honorer 
la langue française. Or, en essayant de l'abattre 
aujourd'hui, je risquerais de passer plus tard pour 
un imbécile. C'est ce que je veux éviter à tout 
prix. » 

Ce que Rochefort, par contre, ne cherchait pas 
à éviter « à tout prix » c'étaient les observations 
du pouvoir. Le régime de la presse était des plus 
sévères. La moindre incartade, la moindre liberté 
de langage étaient relevées. 

Au commencement de cette année 1865, un 
journal de province, U Indépendant de la Charente- 
Inférieure est frappé pour s'être permis de douter 
du succès de l'expédition du Mexique. Le Monde 



LE CHRONIQUEUR S.) 

du 25 mars, qui en rendant compte d'un entre- 
tien entre le Saint- Père et l'ambassadeur de 
France « n'a eu pour but que de jeter le trouble 
dans les esprits », est puni d'un avertissement. 
La Gazette de France reçoit un avertissement 
parce qu'elle « s'est permis de faire suivre 
d'observations l'avertissement reçu la veille. » 
Et, quand un journal passe outre, les mesures 
que l'on prend contre lui se résument en un 
mot : suppression. Aussi les lecteurs du Figaro 
savaient- ils gré à Rochefort d'accomplir ce tour 
de force d'écrire dans un journal non politique 
des articles qui la côtoyaient tellement. 

Cependant le traité qui liait à Villemessant son 
collaborateur allait expirer. Le directeur du 
Figaro, malgré les craintes où le plongeait à 
chaque instant la satire de Rochefort, songeait 
à passer avec lui un nouveau bail aux conditions 
précédentes. 

Il allait en être tout autrement. 

Polydore Millaud, qui dirigeait le Soleil, jour- 
nal non politique et concurrent du Figaro, avait 
appris que Rochefort serait libre bientôt de tout 
engagement et avait organisé un agréable guet- 
apens. Il avait fait en sorte que le jeune écrivain 
se trouvât à dîner avec Ernest Blum et Eugène 
Chavette, l'auteur du Procès Pictompin. Ce der- 
nier avait reçu de Millaud toutes instructions 
utiles pour la réalisation de son idée qui était 
d'amener Rochefort à signer avec Le Soleil. 



86 Ml! Mil KOCIIEFORT 

L'intermédiaire fit donc négligemment ses pro- 
positions à l'heureuse victime. Rochefort donne- 
rait ses articles au journal de Millaud. Il touche- 
rait quinze cents francs par mois, plus une prime 
de trois mille francs qui lui serait versée avant 
tout article à la signature du contrat. 

L'offre était tout à fait alléchante. Le moyen 
de résister à de telles propositions ? Le journa- 
liste n'en trouva pas. Il se laissa faire violence 
avec facilité. C'était une amélioration sensible 
à son sort. Avec vingt- cinq louis mensuels, 
il pouvait vivre ; avec quinze cents francs, 
c'était une aimable aisance ; la prime immé- 
diate était une trouvaille. Il « lâcha » Villemes- 
sant. L'autre ne lui en tint pas rigueur. Il était 
vexé, certes, qu'à coups de billets de banque on 
lui arrachât sa vedette. Mais il savait ce que 
c'était que vivre et il supputait au surplus 
que l'infériorité manifeste du Soleil vis-à-vis 
Le Figaro lui permettrait, un jour à venir, de 
« causer » avec le transfuge : — Je comprends 
que vous n'ayez pas résisté à ce pactole ; mais 
ici, vous avez un public qui vous aime et qui 
augmente tous les jours. Chez Millaud, vous 
n'en aurez pas. Le Soleil est un mauvais titre 
et le journal ne répond à aucun besoin. 

Ce n'était pas le premier de ses rédacteurs que 
Millaud prenait ainsi à Villemessant. Déjà il 
avait su attirer dans ses filets, ou plutôt dans ses 
colonnes, Edmond About, Monselet, Villemot et 



LE CHRONIQUEUR s / 

Jules Noriac. Roche fort manquait à sa collection. 
Il y mettait le prix pour P avoir. Faut-il rappeler, 
en passant, que les confrères moins favorisés 
appelaient les hommes si bien payés du Soleil, 
les « Millaudnaires » ? 

Cependant, avec Rochefort, le calme relatif 
qui régnait jusque-là au Soleil s'évanouit rapi- 
dement. Il avait été formellement entendu que 
le chroniqueur aurait sa liberté d'action et son 
franc parler. Ce sont là des vertus qu'il aimait à 
pratiquer. Aussi n'eut-il garde d'y manquer. Le 
résultat d'une telle collaboration fut pour Le 
Soleil saisies sur saisies. Et Lefranc, un confrère 
du polémiste à cette feuille, avait créé un mot 
passé à l'état de proverbe dans toute la rédac- 
tion : « Qui veut du Rochefort, veut de la saisie. » 

Comme au Figaro, il s'empare des moindres 
faits de l'actualité, surtout si ces faits ne sont pas 
prisés de la cour impériale. C'est l'enfant terrible 
de plus en plus. On annonce que Renan va faire 
paraître ses Apôtres après l'accueil froid que la 
cour et le monde religieux ont réservé à sa Vie de 
Jésus. L'occasion est trop belle pour n'en point 
profiter, et le journaliste du Soleil commence en 
ces termes son article : « Les Apôtres de M. Renan 
vont paraître. C'est vous dire que les gens qui 
aiment la tranquillité font leurs malles pour Ver- 
sailles. On n'a pas oublié le tumulte produit par 
sa Vie de Jésus. Pendanl trois mois, il a neigé 
des réfutations. On en a compté jusqu'à douze 



88 HENRI ROCIIEFORT 

cent quatre-vingt-seize. Je dis compté, car je ne 
crois pas qu'on en ait lu une seule. L'évêque de 
Marseille avait décidé qu'en expiation de ce 
volume, qui s'est d'ailleurs admirablement vendu, 
tous les vendredis les cloches de la cathédrale 
sonneraient le tocsin de une heure à trois. 

» Malheureusement, cette mesure anti- conta- 
gieuse n'a pu s'exécuter longtemps, parce que 
les habitants illettrés croyaient constamment 
qu'il s'agissait d'un incendie et qu'au lieu de 
prier pour le réprouvé, ils se mettaient à courir 
dans les rues munis de seaux pleins d'eau et en 
criant : « Au feu ! » ce qui jetait dans les affaires 
publiques une perturbation facile à concevoir. 

» Chaque fois que l'auteur de La Vie de Jésus 
attrapait un enrouement pour être resté entre 
deux airs, ou se brûlait la langue en buvant du 
thé trop chaud, vingt- cinq journaux mention- 
naient l'événement, en ajoutant que c'était un 
effet de la colère céleste. Jamais le doigt de la 
Providence n'avait eu autant d'occupation. » 

Entre- temps, sous le titre : Les Français de la 
décadence, Rochefort publia ses articles pains 
précédemment dans Le Figaro. Trois lignes en 
tête du volume valent toute une chronique : 
« Je dédie ce livre à la Commission du colpor- 
tage qui, en refusant si souvent l'estampille à 
mes articles, a fait plus que moi pour leur 
succès. » 

4 la fin de la même année, Rochefort, qui avait 



LE CHRONIQUEUR 89 

écrit un article où rentraient quelques lignes 
inutiles sur Jeanne- d'Arc, s'attira une verte 
réplique dans Le Pays. Paul de Gassagnac en 
était l'auteur. On échangea des témoins. C'étaient 
pour l'homme du Soleil, deux officiers d'infan- 
terie ; pour le rédacteur du Pays, un officier de 
marine et Denfert-Rochereau, parent du sauveur 
de Belfort. 

Rochefort, qui avait le choix des armes, 
demanda le pistolet de tir rayé et les adversaires 
à dix pas. Ces conditions étaient inacceptables 
en France; aussi les témoins, d'un accord una- 
nime, décidèrent-ils que la rencontre aurait lieu 
en Belgique. Mais le matin même où ils devaient 
partir, les deux officiers qui avaient demandé 
à leur colonel l'autorisation de franchir la fron- 
tière se la virent refuser. 

Il fallut donc, au dernier moment, trouver 
deux nouveaux témoins. Bochet, qui était un 
ami de Victor Hugo, et Fouquier, qui collabora 
au XIX e Siècle, offrirent leurs services. 

On partit. Mais en Belgique, les gendarmes 
veillaient, et le groupe, sans pouvoir s'en expli- 
quer au juste 1rs motifs, fut invité à repasser la 
frontière. Devant ces contre- temps successifs, on 
résolut de revenir aux portes de Paris. 

De même que les conditions du duel avaient 
t'lt ; acceptées sévères parce que l'on croyait se 
battre sur un sol où la 'justice n'interviendrait 
pas, d» 1 même fut-on plus arrangeant lorsque la 



90 III. Mil HOCI1EFORT 

rencontre en France était une condition absolue. 
On décida donc que quatre balles seraient échan- 
gées et que l'affaire se réglerait dans la plaine 
Saint- Denis. 

C'était le 1 er janvier 1867 que les adversaires 
étaient mis face à face. Il faisait un froid très vif, 
la neige tombait à gros flocons. Dans le tirage des 
positions respectives, la chance ne favorisa pas 
Henri Rochefort. Il fut placé de telle sorte que 
la neige en tombant lui arrivait en plein dans les 
yeux. Il fit feu et manqua son adversaire qui, lui. 
visa à son tour et le blessa d'une balle au côté. 

Paul de Cassagnac s' étant alors avancé pour 
offrir la main à Henri Rochefort, celui-ci répondit 
simplement : 

« Je ne vous connaissais pas avant, Monsieur, 
ce n'est pas pour vous connaître après. » 

Le côté piquant de l'aventure est que Granier 
de Cassagnac, alors député du Gers, et père du 
duelliste, qui avait été informé de la dangereuse 
aventure où s'était engagé son fils, avait obtenu 
du préfet que les adversaires fussent dans l'impos- 
sibilité de se battre. Son pouvoir occulte s'était 
d'abord manifesté en faisant empêcher les pre- 
miers témoins d'aider à la réalisation du combat ; 
puis ensuite, les voyageurs étant signalés, en les 
faisant expulser par des gendarmes belges. Et 
c'est Rochefort qui trouva quelques années plus 
tard la preuve de la trahison du père de son 
adversaire — bien légitime trahison — dans les 



T.E CHRONIQUEUR '-H 

papiers de la préfecture de police lorsqu' après 
le 4 septembre il avait fait partie du gouverne- 
ment. 

Rochefort, pourtant, n'avait pas affaire qu'à 
des gens avec lesquels il se rencontrait sur le 
terrain. Léon Rossignol qui avait écrit, avec 
quelque exagération peut-être, « Je ne connais 
pas d'ennemis à Rochefort », avait ajouté : « Je 
lui connais bien des amis dévoués : c'est ce que 
nous appelons, nous autres du Petit Journal, une 
bonne nature. » Ainsi se lia-t-il, étant au Soleil, 
de bonne amitié avec un journaliste notoire, 
Timothée Trim qui se nommait aussi Léo 
Lespès et était rédacteur en chef du Petit Journal. 
Olivier Pain, qui fut plus tard le compagnon 
de captivité de Rochefort, narre ainsi cette ren- 
contre : « La société financière à laquelle apparte- 
nait le journal Le Soleil avait également alors la 
propriété du Petit Journal. La cariatide princi- 
pale de ce second organe était Timothée Trim. 

Le désordre administratif au siège de la société 
directrice était incomparable, paraît- il. Les avan- 
ces pécuniaires aux rédacteurs s'opéraient sur 
une échelle phénoménale. Un collaborateur de 
ces journaux avait-il besoin d'argent, aussitôt il 
apportait un bon signé de lui, au guichet de la 
caisse, et sans contrôle, sur le simple vu du billet, 
les rouleaux d'or s'alignaient sur la tablette et 
passaient dans le goussel du littérateur émer- 
veillé. 



92 



HMMII lUK'.IFEFORT 



Les caissiers et les employés qui se succé- 
daient avaient un tel souci du rangement des 
bons et de l'enregistrement des sommes versées 
que, si leur conscience et leur honnêteté n'eussent 
point été là pour un coup, les rédacteurs 
eussent pu émarger du triple et du quadruple des 
appointements qui leur étaient respectivement 
affectés. 

Une après-midi que Henri Rochefort apportait 
au guichet fameux un reçu de cinq cents francs à 
valoir sur ses quinze cents francs mensuels et en 
échange duquel il se disposait à mettre en poche 
les vingt- cinq louis, Léo Lespès se présenta, 
« guidé, dit- il, par le même motif ». C'était un 
joyeux et franc compagnon que Timothée Trim! 
Une fantaisie étourdissante, une bonne humeur 
endiablée, un esprit merveilleux et étincelant ! 
D'amicales relations s'établirent entre le rédac- 
teur en vogue du Soleil et le rédacteur à la mode 
du Petit Journal. 

Mais quand le polémiste ne pouvait souffrir 
quelqu'un, il n'y avait aucune pression, aucun 
raisonnement qui pût le faire revenir de son 
antipathie, surtout s'il s'agissait d'un homme 
politique ! 

Cela se passait à la première représentation 
de La Belle Hélène. Rochefort, qui pour n'être 
plus au Figaro n'en conservait pas moins des 
relations confraternelles et aimables avec Ville- 
messant, se trouvait dans la loge de son ancien 



LE CHRONIQUEUR 93 

directeur qui était avec sa femme et ses deux 
filles. 

« Je leur avais naturellement laissé les bonnes 
places, raconte- t-il, me tenant dans le fond aussi 
caché que possible. 
« Mais au premier entr'acte Villemessant me dit : 
— La lumière du lustre fatigue les yeux de 
ma fille. Elle aime mieux vous céder sa place 
sur le devant de la loge et prendre la vôtre. 

» Je n'y vis pas malice et m'installai en plein 
rayon lumineux. Je m'aperçus bientôt que 
j'étais dévisagé d'une loge d'en face par une lor- 
gnette qui ne me lâchait pas. C'était Morny, qui, 
tenant à me connaître au moins physiquement, 
avait prié mon rédacteur en chef de me placer 
afin qu'il eût le loisir de m' examiner sous tous 
mes aspects. 

» Villemessant me le nomma, car je ne l'avais 
jamais vu que d'une tribune de la Chambre ; et, 
au second entr'acte, il m'entraîna sans affectation 
dans les coulisses, sous prétexte qu'on étouffait 
dans la salle. Puis il me quitta tout à coup, alla à 
un groupe qui semblait l'attendre et, après deux 
mots échangés, revint près de moi, qui étais resté 
à la môme place. 

» -- Morny, à qui je viens de parler, me dit-il, 
désire très vivement que vous lui soyez présenté. 
11 ne vous en veut pas du tout de ce que vous 
avez écrit à propos de l'une de ses pièces. Venez, 
il est là, à quatre pas de nous. 



9 I HENRI imcilEFORT 

» — Pas pour un million! fis-je avec un mouve- 
ment de recul qui n'échappa certainement pas 
aux messieurs du groupe. 

» — Mais enfin, que vous a-t-il fait ? me 
demanda Villemessant tout désorienté. 

)> — Il m'a fait le Deux-Décembre ! répondis-je 
très haut. Et m'exaltant^ tout à fait, j'ajoutai : 

» — C'est un assassin ! Je n'ai pas l'habitude de 
me faire présenter à des assassins. Puis je ren- 
trai dans ma loge, et Morny rentra dans la sienne. 
Il n'avait pas perdu un mot du dialogue, d'autant 
que j'avais tout fait pour qu'il l'entendît. » 

On le voit, c'était faire tout ce qui était pos- 
sible — et même impossible — pour rester au 
plus mal avec un ministre. Il va sans dire que 
Rochefort y avait pleinement réussi. 

Malheureusement les chroniques du Soleil 
n'avaient pas toute l'ampleur et tout le reten- 
tissement auxquels elles étaient accoutumées 
dans les colonnes du Figaro. Non qu'elles fussent 
inférieures ; mais Le Soleil était beaucoup moins 
lu que le journal de Villemessant, et les articles 
ne « portaient » pas. Rochefort le savait, e1 il 
souffrait d'un tel état de choses, tant il est diffi- 
cile à se résoudre que l'on parle moins de vous 
aujourd'hui qu'hier. 

Mais Villemessant veillait. Polydore Millaud 

- il y allait bientôt avoir un an de cela - - lui 

;iv;iil pris son rédacteur par traîtrise. Il ne serait 

plus lui-même, s'il ne lui rendait la monnaie de 



LE CHROMQUEUK ( .).) 

sa pièce. Et il tendit ses panneaux. Aussi bien, 
le fugitif ne demandait-il qu'à se laisser happer. 
Après un déjeuner confortable où Siraudin, qui 
était journaliste et qui devint confiseur, rompait 
le tête-à-tête. Villemessant tout joyeux regagnait 
les bureaux de son journal avec un superbe traité 
en poche. Rochefort avait sinon les mêmes rai- 
sons, du moins des raisons tout aussi excellentes 
pour partager la joie de Villemessant. Car si 
l'un se félicitait d'avoir ramené au bercail le 
polémiste transfuge, l'autre se louait d'avoir 
accepté à raison de deux mille francs d'appoin- 
tements mensuels et une prime immédiate de 
trois mille. 

Voilà donc Rochefort à nouveau au Figaro. 
De même qu'il avait publié, en le quittant, un 
recueil de ses chroniques, de même édita- t-il en 
abandonnant Le Soleil un volume renfermant 
les articles qu'il y avait donnés. 

Ah ! il avait été étouffé ! On avait affecté 
en haut lieu, malgré les avertissements et les 
saisies, de le considérée comme une quantité 
négligeable! Eh bien, on allait voir! Et il écri- 
vil pour son ouvrage qu'il intitula La Grande 
Bohème, une sanglante préface où il ('mime- 
rait les scènes d'une comédie qu'il avait eu la 
tentation d'écrire. Après une suite d'allusions 
transparentes où tout le régime « en prenait 
pour son grade », comme dit l'autre, il concluait : 
« Après une série de réflexions contraires, je 



96 



HENRI KOCIIEFOHT 



craignis que la censure ne fît quelques difficultés 
pour laisser représenter ce fruit de mes veilles, 
et je me décidai à donner à ce livre le titre que 
je n'aurais jamais pu laisser à ma comédie. 
J'aurais souhaité qu'il fût plus justifié, mais 
ceux des lecteurs qui ont bien voulu suivre mes 
chroniques dans Le Soleil savent que si mes 
meubles n'ont pas encore été saisis par les huis- 
siers, mes articles le sont souvent par les sergents 
de ville, et que même quand mes expressions 
sont vagues, mes intentions ne le sont pas. 
D'ailleurs, est-ce qu'entre bons Parisiens, on ne 
s'entend pas à demi-mot ? » 

Au lendemain du jour où l'ouvrage était en 
circulation, Prévost- Paradol, qui était ami de 
la famille de Rochefort et que ses feuilletons aux 
Débats tenaient assez en vedette, écrivait dans 
son journal : « Des temps nouveaux au point 
de vue politique se préparent ; jadis, le public 
se contentait d'attaques non exemptes de cer- 
taine mesure; aujourd'hui, pour arriver, il faut 
frapper l'arbre brutalement, à grands coups de 
cognée. Les pointes d'aiguille ne suffisent plus, 
il est nécessaire d'employer contre cet ennemi, 
l'Empire, ces armes que Rochefort manie avec 
beaucoup d'adresse et de courage, nous le recon- 
naissons, mais dont, nous, nous ne saurions user : 
la massue ou le stylet. » 

Au fond, Paradol qui était orléaniste et qui 
luttait contre l'Empereur, mais avec ménage- 



00000000000 




KT DANS SA FUREUR EXTRÊME, II. SE DEVORE LUI-MEME 
(Dessin d'Alfred Le Petit, dans La Charge) 



00000000000 



LE CHRONIQUE! Il 97 

nient. »'■ n\ vexe de ce que Rochefort, républi- 
cain, prît l'avance et l'avantage sur lui dans son 
opposition. L'ayant rencontré sur le boulevard, 
il l'aborda avec ces mots : « Mon cher Henri, vous 
• ■il avez, avec votre préface de La Grande Bohème, 
pour trois ans de prison au moins. » Malgré que 
l'avis de Prévost- Paradol fût assez général, il se 
trompait, ou plutôt une circonstance bien indé- 
pendante, certes, du gouvernement ou de l'au- 
teur, éloigna les poursuites. Quand le dépôt légal 
du livre eût été effectue au Ministère de l'Inté- 
rieur, ce fut un grand remue- ménage. Le ministre 
de la Justice, informé par son collègue, décida 
des poursuites immédiates et, aux termes de 
la loi, l'imprimeur et l'éditeur devaient y être 
impliqués. Or l'éditeur était Julien Lemerre, qui 
avait chargé de l'impression et du tirage Paul 
Dupont, imprimeur, députe et par surcroît con- 
servateur et impérialiste. Envoyer- Rochefort 
devant les tribunaux, c'était y traîner aussi Paul 
Dupont, dont la bonne foi avait été surprise. 
Aussi s' était- on décidé, non sans regret, à ne pas 
faire d'esclandre et à laissée tomber la préface 
litigieuse dans l'oubli. Rochefort l'avait échappe 
belle. Il est vrai que, quelques années plus lard, 
il n'allait plus être à une condamnation près. 

Toutes ces émotions, quia vrai dire n' m étaienl 
guère pour lui, n'empêchèrent pas Rochefort de 
faire honneur à son nouveau traité avec Ville- 
messant. Il n'était point besoin, il est vrai, qu'on 



98 JIEMU ROCHEFORT 

le stimulât. Ce n'est pas à dire que Rochefort 
fût d'une régularité absolue au travail et qu'il 
donnât ses « Premiers Paris » de nombreuses 
heures d'avance à la composition. Le plus 
verveux des rédacteurs du Figaro en était aussi 
le plus inexact. Toujours en retard pour remettre 
sa copie, il lui arrivait parfois d'écrire dans la 
salle de rédaction, au dernier moment, quelques 
minutes avant qu'on l'imprimât, ce courrier qui 
était devenu une des habitudes de Paris. 

Certains ont attribué à cette perpétuelle 
improvisation, née d'une paresse incurable, — il 
proclamait volontiers que le travail lui était 
insupportable « quand il avait un sou en poche » 
— les violences qui formaient le fond des articles 
de Rochefort. Car, faute de réfléchir à ce qu'il 
écrivait, il ne mesurait pas assez ses coups et ne 
choisissait pas suffisamment ses adversaires. 
Cela peut être vrai. Mais s'il eût été un homme 
d'intérieur, s'il se fût attaché et attardé à sa 
besogne avec calme et méthode, il serait retombé, 
sans contredit, dans la forme du style lourd et 
sans charme où il abondait avant Le Nain jaune 
et même avant les chroniques destinées à son 
ami Rossignol. 

Et puis c'était un reflet de la vie qu'il menait. 
Rochefort, excellent fils - quoiqu'on ait pu 
insinuer, — excellent père, vivait au dehors. C'est 
le métier de journaliste qui vous y pousse. N'ou- 
blions pas que jusqu'aux dernières années qui 



LE CIIROMQUEUIt î*'.! 

marquèrent sa rentrée au Figaro, il s'était livré 
au théâtre. Et s'il l'avait abandonné, en tant 
qu'auteur, à peu près dans le même moment 
qu'il publiait son premier recueil de chroniques, 
il y fréquentait encore comme spectateur et 
comme amateur. C'est même ainsi, à visiter des 
loges d'actrices, qu'il faillit être entraîné dans 
une aventure où il ne fut que conciliateur, où il 
eût pu être témoin, ce qui n'est pas la même chose 
puisque c'est même l'inverse, et où à trop épouser 
des querelles d'amis, il eût pu être dans la né- 
cessité de prendre l'épée ou le pistolet. 

Lambert-Thiboust, ami de Rochefort, qui avait 
été acteur au théâtre Beaumarchais et qui était 
maintenant auteur dans d'autres théâtres, avait 
rencontré une petite ingénue du Palais- Royal, 
qui était devenue suivant l'expression consacrée 
« folle de lui ». Elle lui avait écrit lettres sur 
lettres si bien que Thiboust avait été dans l'obli- 
gation de lui répondre. Et, pour être galant 
homme jusqu'au bout, il lui avait donné un 
rendez- vous, rendez- vous auquel d'ailleurs il 
n'alla pas. Pour se débarrasser do l'actrice, il 
venait de s'excuser prétextant un malaise qui le 
forçait à garder une chambre hermétique. Le 
soir même, Rochefort, qui rencontrait l'actrice 
au foyer du Palais-Royal, lui apprenait inno- 
cemment que Lambert-Tlnboust et lui, après un 
copieux déjeuner, avaient passé l'après-midi 
au bois. Gémissements, pleurs et colère épou- 



!<»•> HENRI ROCHEFORT 

vantable de l'ingénue qui prend à témoin Roche- 
fort qu'on ne se jouera pas d'elle et que le « vilain 
monsieur, son ami, aura de ses nouvelles avant 
peu. » 

Le titre d'un des vaudevilles de Rocheforl 
allait pouvoir servir à ce vaudeville vécu : Les 
Roueries d'une ingénue. «Le lendemain en effet, 
rapporte Rochefort, Lambert-Thiboust recevait 
la visite de deux messieurs vêtus de noir qui lui 
remettaient une lettre signée d'un nom d'homme 
et où il lui était déclaré qu'ayant, la veille, 
grossièrement injurié au foyer du théâtre du 
Palais- Royal la demoiselle en question, l'ami, 
c'est-à-dire le protecteur naturel de cette char- 
mante enfant, demandait à son insulteur une 
réparation par les armes. L'aimable drôlesse 
avait considéré comme une vengeance digne 
d'elle de faire croire à son amant qu'elle avait été, 
de la part de Lambert-Thiboust, l'objet de 
brutalités de langage qui demandaient du 
sang. » 

L'intimé, quelque peu abasourdi, chargea Plun- 
kett, justement directeur du Palais- Royal, de le 
représenter. Plunkett, qui n'était pas d'un carac- 
tère accommodant à l'extrême, déclara tout de 
go aux témoins du monsieur de la dame que 
« du moment où ils prenaient fait et cause pour 
ce monsieur qui se mêlait indûment de ce qui se 
passait dans son théâtre ils étaienl aussi imper- 
tinents que lui et qu'il 1rs provoquait tous les 



LE CHRONIQUEUR 1<>1 

deux ». Il leur désignait à son tour Rochefort 
pour le représenter. 

L'affaire devenait du plus haut comique. Pour 
peu que le chroniqueur du Figaro déclarât 
lui aussi qu'il se sentait personnellement offensé, 
constituât des témoins et demandât une répa- 
ration, les choses auraient pu traîner jus- 
qu'au jugement dernier. Mais il se chargea au 
contraire de dénouer l'intrigue et ce fut peut- 
être la meilleure scène qu'il ait jamais écrite. Il 
alla trouver l'enfant, qui devait être dans un 
doux émoi en pensant que tant d'hommes allaient 
se battre pour elle, et il la ramena à des réalités 
plus terre à terre : 

— Ton monsieur est un imbécile qui a donné 
en plein dans tes mensonges; maisThiboust m'a 
montré toute ta correspondance. Si ce soir lu 
n'obliges pas ce gaga à retirer catégoriquement 
toute provocation après avoir reconnu ses torts, 
je vais lui raconter que tu le forces à se bat lie 
avec mon ami parce qu'il n'a pas voulu le trom- 
per avec toi. Il comprendra alors le rôle ultra 
ridicule que tu lui fais jouer, et non seulement il 
se jettera au cou de Thiboust qui a respecté su 
maîtresse, mais il te fichera à la porte séance 
tenanlc 

Le lendemain, comme bien on pense, l'affaire 
était arrangée. 

Rochefort, qui ne fréquentait pas à la Cour, 
d'abord parce qu'on ne l'y priait pas et qu'en- 



1 I )2 IIEM\I ROCHEFORT 

suite il n'aurait pas accepté — ce qui valait mieux 
à tous égards, — était reçu chez des hommes de 
lettres et des artistes. Il était très recherché pour 
son esprit mordant, mais il fallait bien avoir soin 
de trier les invités sur le volet, afin d'éviter des 
heurts fâcheux. 

Il était un assidu des dîners que donnait 
Eugène Chavette. Tous les mardis; le littérateur 
recevait quelques confrères, de rares artistes et 
quelques dames. Le clou de la soirée était des 
projections dont l'amphytrion composait lui- 
même les planches « et dont l'inconvenance 
défie toute réminiscence et toute description. » 
C'est surtout chez Chavette que Rochefort ren- 
contra des acteuses et des fractions de mon- 
daines. On y retrouvait des « relations » des 
petites coulisses, des courses et des casinos, où 
s'échappait de temps à autre pour quelques 
heures ou pour quelques jours la vedette du 
Figaro. Il y gagna, à les bien connaître, une 
absence de tendresse absolue envers elles. 

Le Figaro, quand Rochefort y revint, était 
quotidien. Cette transformation s'était opérée 
lors de son passage au Soleil. 

Quand il y écrivit à nouveau, la quiétude 
dans laquelle s'était bercée Villemessant s'éva- 
nouit aussitôt. C'était la lutte qui reprenait plus 
âpre, plus serrée qu'auparavant. Il ne se pas- 
sait point de semaines sans que le pauvre direc- 
teur ne fût appelé au Ministère de l'Intérieur 



LE CHRONIQ1 EUR 



103 



pour être morigéné d'importance. Sa mine 
contrite le sauvait chaque fois du désastre — 
le désastre étant en l'espèce la suppression du 
tirage. De retour rue Drouot au bureau direc- 
torial, il n'avait pas le courage de faire retom- 
ber sur son rédacteur principal les reproches 
qu'on lui adressait en haut lieu. Le tirage mon- 
tait si bien et les recettes étaient si belles ! 
Car il fallait en vérité, pour que Villemessant 
allouât une si énorme rétribution à une plume 
indépendante, fût- elle de la valeur de celle de 
Henri Rochefort et côtoyât les amendes, les 
saisies et les procès avec une telle insouciance, 
que lecteurs et abonnés fissent voir combien ils 
prisaient le journal. C'étaient donc les beaux 
jours de Rochefort et du Figaro, bien que l'un 
affirmât son indépendance au détriment de 
l'autre. 

Sa libre critique faillit le conduire encore une 
fois sur le terrain. A la suite d'un article qu'il 
donna sur le maréchal Ney, il reçut les témoins 
df -mi descendant, le prince de la Moskowa. 
Quoi qu'on ait pu penser de Rochefort, il faut 
reconnaître qu'il n'a jamais refusé de se battre. 
Il a toujours eu c<>ttc bravoure-là. Mais, dans fa 
circonstance, c'était à son droit d'écrivain qu'on 
allait porter atteinte. 11 refusa catégoriquement 
la moindre rencontre <'t se justifia par ces mots : 

accepter ce système (pif je n'ai pas la faculté 
de juger les actes des hommes qui ont joué 



1<U HENRI ROCHEFORT 

un vô]r aussi considérable, c'est simplement 
admettre que quelqu'un peut fermer les portes 
de l'histoire et mettre les clés dans sa poche. Il 
y a là une question de principes avec laquelle je 
ne puis transiger. » Il ne transigea pas et il fallut 
se rendre à ses raisons. 

Mais il arriva que le chroniqueur, ayant la 
bride sur le cou, dépassait la mesure — la mesure 
permise à un honnête journal. 

Ce devait être la cause de sa perte — ou de 
sa gloire. 



VI 
AYANT LA LANTERNE 



Le Figaro politique. — Rochefort en est exclu sur la 
demande du Ministère. — Rogeard et Les Propos de 
Labiénus. — Nouvelle loi sur la presse. — Rochefort 
fonde La Lanterne. — Ses commanditaires. — Offres 
du duc d'Aumale. — Emile de Girardin fixe le prix 
de rente du pamphlet. — La reprise de Kean à 
l'Odéon. — Popularité de Rochefort. 



/fy^SSEPuis longtemps déjà, Villemessant 
Vp£r)22 songeait à transformer Le Figaro en 
^h£^&2) journal politique. Contre le versement 
d'un cautionnement de trente mille francs, il 
aurait le droit de publier dans son journal le 
compte-rendu dos débats du Corps législatif et 
de les faire suivre de commentaires, à condition 
toutefois qu'ils fussent tout à fait inoffensifs 
pour le régime établi. Il aurait de plus, en cas 
d'incartade de l'un de ses collaborateurs, à subir 
deux avertissements avant la suppression totale 
de son journal, ce qui lui permettrait de ne point 
se laisser prendre au dépourvu. 

Ayant de l'argent en caisse, pensant que le 



106 HENRI ROCHEFORT 

développement de sa feuille n'aurait qu'à gagner 
à ce changement, Villemessant réalisa donc son 
idée. Rochefort, qui avait été tenu à l'écart 
dans la crainte d'une mesure de rigueur à l'égard 
du journal, depuis le jour où l'aéronaute Godart 
ayant échoué dans des essais de ballon, le 
chroniqueur avait fait imprimer cette phrase : 
« L'aigle a décidément bien de la peine à voler 
de clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre- 
Dame », fut invité à reprendre le cours de ses 
articles. Il eut même à le faire en qualité de 
rédacteur politique. 

C'était vouloir jouer avec le feu. 

« J'étais parvenu à persuader à Villemessant, 
rappelait Rochefort, que, bien qu'il eût déposé 
un cautionnement comme simple garantie, il 
devait au moins se donner de la politique pour 
son argent. C'est pourquoi, à chaque chronique, 
j'augmentais la dose, piquant droit sur les 
hommes de l'entourage jusqu'à ce que je m'atta- 
quasse directement à l'entouré. Tantôt c'était 
Rouher, à qui je demandais compte de ce place- 
ment de père de famille qu'il avait recommandé 
du haut de la tribune sous le titre d'obligations 
mexicaines et que j'appelais, non pas la plus 
grande pensée, mais la plus grande filouterie 
du règne. Tantôt c'était Persigny, dont j'humi- 
liais les prétentions nobiliaires et oratoires en lui 
demandant le nom de l'écrivain qui lui fabri- 
quait les discours qu'il lisait dans les Assemblées. 



AVANT LA LANTERNE 1 07 

Tantôt enfin c'était Bonaparte lui-même qu'à 
la suite de la mort de Soulouque, je comparais 
à cet empereur noir. Sous prétexte de biographie 
du défunt, je terminais mon parallèle en des 
termes qu'on n'osa pas mettre en relief au moyen 
d'un premier avertissement, qui n'eût fait que 
donner plus de ressemblance au portrait. » 

En effet, le Ministère n'adressa point d'aver- 
tissement à Villemessant, du moins au sens 
légal du mot. Mais le préfet de police lui ayant 
demandé quand et où s'arrêterait son collabo- 
rateur, il avait répondu : « Je crois qu'il ne s'ar- 
rêtera que quand vous l'arrêterez. » Le patron 
prenait de l'esprit. 

On était alors pendant l'Exposition univer- 
selle de 1867. Cette manifestation avait attiré 
à Paris des souverains étrangers. Il y avait 
somptueuses réceptions à la Cour et grandes 
chasses à Compiègne. Il n'était donc pas possible 
que Rochefort manquât à la règle qu'il s'était 
tracée, c'est-à-dire de faire preuve d'un certain 
irrespect à l'égard des têtes couronnées et des 
personnages officiels. 

C'en était trop. Villemessant fut mis en 
demeure de se séparer de son gênant collabora- 
teur ou de fermer purement son journal. Il se 
rallia à la première manière et fit part à Roche- 
fort de la décision qu'il se trouvait contraint de 
prendre à son égard. Il ajoutait qu'au cas où h 4 
polémiste croirait pouvoir donner à Pietri, le 



H>N HENRI ROCIIEFORT 

préfet do police, sa parole d'honneur qu'il ne 
traiterait plus que des faits se rattachant unique- 
ment à l'art, sans la moindre incursion dans le 
domaine politique, il lui serait permis de le 
conserver. 

C'était, en somme, faire amende honorable. Il 
ne pouvait pas être question d'une pareille éven- 
tualité et Rochefort prit une dernière fois la 
plume pour faire ses adieux à ses lecteurs. 

Son oraison funèbre fut une caricature que 
publia André Gill dans L' Éclipse, où l'on voyait 
Villemessant en bonne d'enfant, traînant par 
l'oreille Rochefort et Albert Wolff qui partageait 
le sort de son confrère et ami. Le dessin était 
souligné d'une légende qui ne trouva non plus 
grâce devant la censure et qui prêtait ces mots à 
Villemessant : « Je les emmène à la campagne ; 
le propriétaire se plaint qu'ils font trop de bruit 
dans la maison. » 

Rochefort avait trente- sept ans cette année- 
là. La petite fille qu'il berçait avec amour entre 
deux articles à La Presse Théâtrale, avait deux 
frères- Père, mère et enfants vivaient rue Mont- 
martre dans une aisance qui avait fait oublier 
jusqu'au souvenir des premières années passées 
dans la pauvreté. Si le chef de famille éprouvait 
toujours quelque paresse à écrire, du moins était- 
il talonné par le double sentiment de procurer 
aux siens un peu de bien-être et surtout de ne 
point laisser se rouiller une plume qui était joli- 



AVANT LA LANTERNE 1<> ( .I 

ment acérée et toujours prête à piquer à droite 
et à gauche. 

Le soir même de son départ du Figaro, Roche- 
fort rencontra au Vaudeville Pierre Véron, son 
ancien collaborateur du Charivari. Pierre Véron 
était de bon conseil. — Puisqu'on ne vous 
permet pas de vivre chez les autres, lui avait-il 
dit. pourquoi ne vous mettez- vous pas dans vos 
meubles ? Créez un journal dont vous serez 
l'unique rédacteur. Vous bataillerez alors à vos 
risques et périls, sans crainte d'entraîner per- 
sonne dans votre naufrage. 

— - Je crois, en effet, l'idée heureuse, avait répli- 
qué le sacrifié ; avez- vous un titre ? 

- J'ai fait autrefois une feuille dans ce genre, 
Le Lampion, vous pouvez reprendre ce titre. 

Le titre du Lampion ne plaisait qu'à demi à 
Rochefort. Villemessant qui assistait a la con- 
versation — ce diable d'homme malgré qu'on lui 
eût forcé la main voulait rester en contact avec 
son chroniqueur — cita d'autres noms. Au cours 
<!<■ lY'numération où il avait forgé dos titres 
nouveaux, il laissa tomber le mol de Lanterne. 

Le titre du futur organe était trouvé. Il ne 
ivstait qu'à en poursuivre la réalisation. 

Le polémiste voulait que ce fût une brochure 
périodique a peu près dans le genre de celle où 
Rogeard avait publié ses Propos de Labieiius. 
Rogeard, qui étail sorti de l'école normal* 1 , était 
un adversaire acharné de Napoléon III. Il cri- 



111) 



HENRI ROCIIEFORT 



blait l'empereur de récriminations par la bouche 
de Labieniis. Et en le faisant protester contre 
l'usurpation d'Auguste, il avait fait du tribun 
son porte- parole : « On assure, lui faisait- il dire, 
que la critique sera libre ; que la tyrannie 
donnera huit jours de congé à la littérature. Ils 
ne pourront donner qu'une fausse liberté, une 
liberté de décembre, c'est-à-dire une liberté de 
carnaval, libertas decembris, comme dit Horace. 
Je ne veux pas en user. » 

Bien que l'empereur ait feint de ne se point 
reconnaître dans le personnage d'Auguste, la 
brochure fut saisie et détruite., Rogeard, pour- 
suivi, passa à l'étranger. Le Gouvernement triom- 
phait encore. 

Rochefort mûrissait son projet. Le format, le 
mode de publication avaient été arrêtés, l'im- 
primeur trouvé. Il ne restait plus qu'une toute 
petite formalité à remplir : c'était de demander 
au Ministre de l'Intérieur l'autorisation de 
paraître. 

Le Ministre, qui était alors Pinard, la refusa 
gentiment. On le conçoit. Mais la Providence 
qui veille sur les journalistes, même sur ceux 
qui sont les ennemis jurés de leurs dirigeants, 
devait se manifester à quelques jours de là. 
Une loi sur la presse que le Corps législatif votait, 
supprimait toute autorisation préalable à la 
publication d'un journal. 

Ce n'était pas suffisant que d'avoir conçu un 



\\ \\T LA LANTERNE 



111 



journal et d'avoir obtenu, par la force des choses, 
de le publier. Il fallait avoir l'argent nécessaire 
à la marche d'une telle entreprise. Quinze jours 
avant la date qu'il s'était fixée pour l'apparition 
du premier numéro, Rochefort n'avait pas un 
centime de l'argent nécessaire au versement du 
cautionnement — - car si l'autorisation devenait 
inutile, le cautionnement ne l'était pas — à la 
garantie à offrir à l'imprimeur, à l'achat du pa- 
pier, aux frais de bureau et en général à toutes 
les dépenses que nécessite la mise en train d'une 
affaire, cette affaire dût- elle être La Lanterne elle- 
même. Villemessant et Dumont, son associé et 
administrateur du Figaro, offrirent de « faire les 
fonds », comme l'on dit dans les affaires. Roche- 
fort était hésitant. Il avait peur que l'ombre du 
Figaro ne lui permît point ses coudées franches, 
car il entendait, étant l'unique rédacteur de son 
pamphlet, y écrire à sa guise sans la moindre 
contrainte. 

Sur ces entrefaites, Siraudin, qui avait été 
son intermédiaire lors de sa rentrée au Figaro, 
l'attira chez M. Bocher, l'intendant du duc d'Au- 
male, sous le prétexte de connaître son avis sur 
une acquisition récente de tableaux faite pour 
h' duc. 

C'était une feinte. Le représentant de la 
branche cadette des d'Orléans désirait être le 
bailleur de fonds de la nouvelle publication. 
Certes, les idées étaient loin d'être les mêmes 



I I '2 HENRI ROCHEFORT 

entre la famille d'Orléans et le pamphlétaire. 
D'Aumale était monarchiste- constitutionnel el 
Kochefort républicain avancé. Mais les deux 
hommes avaient voué la même haine à l'Empire, 
et c'est sur cette seule haine que le premier 
tentait un rapprochement. 

Son offre fut repoussée. En dernière ressource, 
Rochefort retourna à Villemessant et signa le 
traité dans lequel on lui apportait le cautionne- 
ment, soit trente- mille francs ; une somme de 
vingt mille francs pour parer aux dépenses néces- 
sitées par les annonces, les réclames, la compo- 
sition et le tirage jusqu'à ce que l'extension de 
la vente du journal couvrît les frais généraux 
de publication. En retour de leurs apports, les 
commanditaires obtenaient la moitié des béné- 
fices. 

Le prix de vente delà brochure n'avait pourtant 
point été encore fixé. On n'avait pu réussir à se 
mettre d'accord. Ce fut à un dîner, offert par 
le banquier Bischoffsheim en l'honneur du 
départ d'Hortense Schneider pour une tournée 
en province et auquel assistaient Villemessant, 
Sardou, Rochefort, Emile de Girardin, que la 
question fut résolue. Rochefort voulait que sa 
brochure fût à deux sous; il la désirait entiè- 
rement populaire. Le directeur du Figaro, qui 
avait son argent à défendre, estimait qu'il n'y 
aurait point de bénéfices possibles à un prix 
de vente inférieur à vingt centimes. Et quand 



AVANT LA LANTERNE 



113 



Girardin consulté parla de quarante centimes, 
on se récria. Il lui fallut insister. 

— Vous aurez toujours une clientèle de quatre 
à cinq mille lecteurs, appuya le polémiste. En 
vendant quarante centimes vous pouvez vivre, 
et conséquemment inquiéter fortement le Gou- 
vernement. Si vous réduisez à vingt centimes le 
coût de chaque Lanterne, vous ne disposerez 
que du même chiffre de lecteurs, vous n'atti- 
rerez pas plus le public et vous disparaîtrez 
infailliblement, ce qui constituera pour l'admi- 
nistration impériale un triomphe dont vous aurez 
le tort immense de lui avoir fourni, vous son 
ennemi, tous les éléments. 

Tout le monde se rangea à un si sage raisonne- 
ment. Mais Emile de Girardin s'était grossière- 
ment trompé dans l'évaluation des lecteurs. 
Nous verrons plus tard dans quelles proportions. 

Le jour où allait sortir le premier numéro 
approchait. Les murs se couvraient d'affiches 
annonçant « La Lanterne, journal politique 
hebdomadaire, par Henri Rochefort ». La popu- 
larité de l'homme allait grandissante. Son nom 
était sur toutes les lèvres. On ne pouvait douter 
du succès de son pamphlet. 

Quelques semaines même avant que parut la 
brochure, le futur lanternier avait été l'objet 
d'ovations prolongées. C'était un soir que l'on 
donnait à l'Odéon la reprise de Kean, le drame 
de Dumas. Kean venait de lancer sa tirade contre 

8 



1 1 1 HENRI ROCHEFORT 

les journalistes dont la plume est toujours à 
rendre e1 il déclamait : 

— Il en est qui ont compris leur mission du 
côté honorable, qui sont partisans de tout ce 
qui est noble... défenseurs de tout ce qui est 
beau... admirateurs de tout ce qui est grand... 
Ceux-là, c'est la gloire de la presse... ce sont les 
anges du jugement de la nation. 

Rochefort entrait à ce moment dans la salle, 
accompagné d'Ernest Blum. On le reconnut et 
pendant un long moment, ce furent des cris de 
« Vive Rochefort ! » « Vive La Lanterne ! » accom- 
pagnés d'applaudissements nombreux. 

La réplique de Dumas, qui servait ainsi d'en- 
trée au journaliste dans la salle, pouvait servir 
aussi de préface à son ceuviv. 

Rochefort allait s'essayer à justifier cette 
forte parole du dramaturge. 



VII 



LA LANTERNE 



30 mai 1868. — La vente de La Lanterne. — Son 
sacrés. — Aux bureaux da nouveau journal. — 
L'imprimeur Dubuisson. — Les admiratrices de 
Rochefort. — Un tirage imposant. — Une opinion 
d'Emile Ollivier. — Le premier article de La 
Lanterne. — Son influence. 



■^/V?®' EST; ^ e same di 30 mai 1868, une belle 
4ÏV?'5 a §'îtation dans Paris. Dès le matin les 
^x*££ kiosques à journaux des boulevards 



sont assiégés par une foule avide de posséder 
une petite brochure rouge, dont la couverture 
encore toute fraîche da tirage laisse un peu de 
son carmin aux doigts de ceux qui la détien- 
nent. 

Henri Rochefort, fidèle à sa promesse, vient 
de publier le premier numéro de La Lanterne. 

Ce matin-là, fiévreux, inquiet, il est sorti tard 
de son appartement de la rue Montmartre. Il 
>'-l onze heures. II se décide, après avoir recul»' 1 
le moment où il lui faudra connaître l'accueil 
du public à sa nouvelle publication, appren- 



116 HENRI ROQUEFORT 

dre peut-être l'indifférence générale envers son 
œuvre, envers lui-même, il se décide donc à se 
rendre rue Coq- Héron. C'est là que sont installés 
les bureaux de La Lanterne. 

En traversant la place de la Bourse, il e voit de 
loin un groupe compact qui s'agite et se démène. 
S'étant approché, il reconnaît qu'une femme est 
agenouillée sur le trottoir, ayant à côté d'elle une 
hotte d'où débordent en grand nombre ses nou- 
velles brochures. Les passants, qui forment le 
cercle et qui se renouvellent sans cesse avec la 
plus grande difficulté, font le siège de la mar- 
chande. Après s'être saisis eux-mêmes d'un 
exemplaire, ils jettent à celle-ci les sous par poi- 
gnées. Ceux qui sont privés de petite monnaie 
abandonnent, dans leur hâte de partir, des piè- 
ces de dix sous ou d'un franc; aussi bien était-il 
presque impossible que la marchande, affolée, 
leur rendît les décimes qui leur revenaient. 

Le lanternier est stupéfait ; cette réflexion 
immédiate lui vient à l'esprit : « — Le numéro 
a été saisi et on veut se le procurer à tout prix. 
Après quoi, il conclut : tant mieux ! au moins 
l'honneur sera sauf. » Et il se rend en hâte à 
l'imprimerie. Les abords en sont envahis par les 
marchands et les crieurs qui s'entassent devant 
la porte, dans les corridors, dans la cour. Roche- 
fort, avec la plus grande peine, gravit les esca- 
liers et parvient jusqu'à Dubuisson, l'imprimeur, 
qui, debout, en manches de chemise, était assiégé 



LA LANTERNE 



117 



par les libraires et les marchandes des kiosques. 

— Eh bien ! elles sont jolies, vos prédictions ! 
crie-t-il au polémiste dès qu'il l'aperçoit. Vous 
m'avez empêché de commander plus de quinze 
mille brochures et maintenant je suis débordé. 
Ils en réclament tous, et quoique nous n'ayons 
cessé de tirer depuis cinq heures du matin, c'est 
tout au plus si j'ai pu en livrer quarante mille. 

— Quarante mille ? fait Rochefort ébahi. 

— Et ce n'est rien. Savez- vous combien on 
nous en demande ? Cent vingt mille. Malheureu- 
sement, nous n'avons plus de brocheuses pour 
coudre les feuilles. Vite, prenez une voiture et 
courez tous les ateliers de brochure de Paris. Il 
nous faut absolument nos cent ving tmille pour 
ce soir. 

Le soir, comme le matin, l'enthousiasme débor- 
dai t. Et pour reproduire le récit d'un témoin - 
témoin qui dans l'espèce ne pouvait certes pas 
être convaincu de partialité puisque c'était 
Emile Ollivier à qui Rochefort voua une haine 
oh combien partagée ! — « de même certain 
matin Paris s'était éveillé en criant on ne sait 
pourquoi : Ohé Lambert ! avez- vous vu Lam- 
bert ? de même sur tous les boulevards ce 
soir-là circula le cri: Avez- vous lu La Lanterne? 
lisez La Lanterne ! » 

Et on la lisait en effet. On ne s'en privait pas ! 
Le succès de la brochure, qui allait grandissant, 
auréolait d'une gloire également grandissant»' 



118 IIEMU ROCHEFORT 

son au leur. Ceux qui ne le connaissaient pas ou 
qui ne le connaissaient que par ouï-dire alors 
qu'il écrivait dans Le Charivari, Le Soleil ou Le 
Figaro, en parlaient comme d'un homme qu'ils 
n'avaient jamais ignoré, et mieux encore, qu'ils 
avaient toujours admiré, il devint, est obligé 
de reconnaître encore le ministre Ollivier, « il 
devint tout à coup le héros, celui que l'on se 
montre dans les rues, celui auquel des dames 
mystérieuses écrivent des billets doux, celui que 
les jeunes gens applaudissent et qui entre de 
plain-pied dans la renommée. » 

Pour une fois, les deux antagonistes farouches 
sont d'accord. Et il est plaisant de faire confirmer 
ce qu'avance l'un par ce que raconte l'autre : 

« Je suis au-dessous du total en évaluant à 
cinq cents le nombre de lettres que je recevais 
par jour, dit le lanternier. J'avais été obligé 
de recruter toute une équipe de décacheteurs. 
Dussé-je rougir jusque dans mes profondeurs, 
je dois déclarer que, sur ces cinq cents lettres, 
on en comptait toujours quatre-vingts à quatre- 
vingt-dix portant des noms de femmes. 

» Beaucoup de ces inconnues, qui signaient 
généralement d'initiales comme pour les petites 
annonces de certaines feuilles demi- mondaines, 
me demandaient ou m'assignaient des rendez- 
vous. Seulement les amis dévoués qui, non 
contents de décacheter, lisaient aussi pour moi, 
étaient invariablement convaincus que ces billets, 



IV LANTERNE 



119 



trop doux pour être sincères, cachaient des com- 
plots ourdis en vue de m' assassiner. 

» Ils se rendaient eux-mêmes, armés de forts 
gourdins, à l'endroit assigné, et se trouvaient 
en face de quelque jeunesse ■ — pas toujours 
jeune — que la curiosité de me connaître lançait 
dans cette aventure. Us se débrouillaient ou 
s'embrouillaient ensuite avec elle, et je serais 
bien surpris, s'ils ne s'étaient pas assis de temps 
en temps à cette table où la nappe avait été pri- 
mitivement mise pour moi. 

On me croira facilement; quand j'affirme 
n'avoir jamais accusé ma beauté d'avoir provo- 
qué ces coups de foudre, d'autant que, six mois 
auparavant, pas une des mes correspondantes 
n'avait songé à me faire part de l'effet que 
j'avais produit sur elle. Il est vrai qu'à ce 
moment elles écrivaient peut-être a d'autres. » 

Si l'apparition du premier numéro de La Lan- 
terne s'était produite au jour fixe par les commu- 
niqués et par les affiches, elle avait bien failli 
être retarder, de par la volonté de l'auteur lui- 
même. Car Rochefort, et ce rie l'ut pas une de ses 
moindres faiblesses, doutait à chaque instant 
de lui-même. La veille du tirage il étail venu 
chez Dubuisson corriger les (''preuves de son 
pamphlet, lui relisanl sa prose, il se figura avoir 
manque complètement au but qu'il s'était pro- 
posé. Il >'■ trouvail lourd, ^an^ esprit, ennuyeux. 
Il courut au Figaro r\ fit pari de ses craintes à 



I 2< I HENRI ROCHEFORT 

Dumont. Albert Wolf s'y trouvait et lut les 
épreuves que Rochefort apportait. 

Je trouve bien mauvais votre premier 
numéro, lui dit-il. L'autre en fut tout remué et 
retourna à l'imprimerie. C'est Dubuisson qui 
l'accueillit. 

- Nous ne paraîtrons pas demain, lui dit 
Rochefort. Il faut que je refasse mon travail. 
L'imprimeur s'exclama, se démena et persuada 
le polémiste qu'il n'était pas possible de remet- 
tre la date de la publication. 

— La feuille est attendue avec impatience et 
curiosité, affirma- 1- il ; elle aura un grand, très 
grand succès. Les lecteurs comptent sur nous et 
nous ne pouvons leur manquer de parole. A 
combien tirons-nous ? 

Rochefort aurait voulu cinq mille ; mais 
Villemessant lui avait fait promettre qu'il don- 
nerait son bon à tirer pour quinze mille. « Le 
premier numéro d'une feuille, lui avait-il dit, 
se vend toujours. Il faut en profiter pour la 
répandre. 

Les événements devaient prouver aux direc- 
teur, commanditaires et imprimeur qu'ils se 
trompaient du tout au tout. Les quinze mille 
exemplaires n'étaient en rapport aucun avec le 
nombre qu'il allait falloir livrer et qui avait si 
fort étonné Rochefort quand il était apparu à 
l'imprimerie au moment où l'on s'arrachait les 
feuilles fraîchement tirées. 




.?;C(X-.4[)CenC 
6.\UE f\pS5lXl.6KUE COO HÉHpN.é) 



£ >Wvl.ô 



Numéro 1 



Samedi 30 mai 1868 



LA LANTE 




HENRI R'OCHEFORT 



La France contient, dit YAlmanach impê 
rurf, trente six millions de sujets, sans 
compter les sujets de mécontentement. 
Avant "d'essayer devant mes confrères en 
sujétion une sorte de cavalier seul dans 
le cotillon politique, je dois au public, qui 
m'a montré souvent tant de sympathies, 
le diable m'emporte si je sais pourquoi, je 
lui dois, dis-je, quelques explications sur 
les différentes particularités qui ont pré- 
sidé à l'élaboration de la Lanterne ■ 



LA LANTERNE 121 

D'autres que lui ne cachaient pas leur étonne- 
ment non plus. Et ces autres étaient l'Empereur 
et les ministres avec Pinard à leur tête. 

Depuis l'abolition du régime discrétionnaire 
de la presse, la polémique était devenue très 
hardie. Le Temps que dirigeait Nefftzer, D Avenir 
national avec Peyrat, V Univers que Louis Veuillot 
avait été autorisé à ressusciter faisaient preuve 
d'indépendance. De nouveaux journaux s'étaient 
créés : L'Électeur libre de Picard, Le Réveil de 
Delescluze et de Ranc, La Tribune de Pelletan, 
La Revue Politique de Ghallemel-Lacour et bien 
d'autres aussi. Mal lancés, mal dirigés, fondés 
avec de maigres ressources, ils n'obtenaient, mal- 
gré le talent de leurs rédacteurs, qu'un succès 
restreint et ne possédaient qu'une faible action. 
Ils ne justifiaient pas la lettre du 19 janvier — 
la fameuse lettre du 19 janvier 1867 — par 
laquelle l'Empereur promettait à la presse sinon 
toutes les libertés, du moins des avantages 
certains. 

Mais autour de La Lanterne, l'engouement était 
complfl. A quelles causes tenait-il donc ? 

Ce n'était certes pas parce que le pamphlé- 
taire combattait en toute liberté le gouverne- 
ment, Sadowa, le Mexique et toute la politique 
qui découlait du Deux- Décembre. 

« Un semblable succès, s'il faut en croire 
Emile Ollivier, s'expliquail d'abord par la haine 
persistante, inextinguible, des partis vaincus en 



1 22 HENRI ROCHEFORT 

1848 et en 1851. Les Orléanistes, quoiqu'un 
grand nombre fussent dans les places, ne se con- 
solaient pas d'avoir été définitivement privés du 
gouvernement par l'aventurier qu'ils avaient 
enfermé à Ham. Ces républicains, auxquels on 
avait enlevé des dents la riche proie qu'ils 
avaient saisie le 24 février, n'étaient pas moins 
intraitables, les légitimistes continuaient à détes- 
ter quiconque n'était pas leur roi ; tous trou- 
vaient dans les coups de langue envenimés l'ex- 
pression des colères, contenues jusque-là, qui 
grondaient impuissantes dans leurs cœurs. Tou- 
tefois cette cause, quoique très réelle, est une 
explication incomplète. Si Roche fort n'avait 
exprimé que les ressentiments des vieux partis, 
son tirage n'eût pas même atteint les quinze 
mille d'abord prévus par son éditeur. Mais il 
répondait à un sentiment beaucoup plus géné- 
ral, beaucoup plus intense. Tous les hommes 
de pensée, de travail, étaient las de l'incerti- 
tude dans laquelle un gouvernement sans réso- 
lution nous tenait depuis 1866 ; ils étaient 
exaspérés d'avoir à se dire chaque matin : 
« Aurons- nous la paix ou la guerre ? la liberté 
ou la réaction ?», ils étaient excédés de la persis- 
tance à maintenir une constitution vermoulue, 
chaque jour d'autant plus attaquée qu'officielle- 
ment elle était chaque jour déclarée intangible. 
Ils en voulaient au pouvoir personnel de se per- 
pétuer, alors qu'il n'avait plus la force de s'im- 



I.V LANTERNE 



■>'\ 



poser, ni l'autorité d'inspirer confiance ; ils 
étaient impatientés de la présence au pouvoir 
des mêmes hommes, servant tour à tour les poli- 
tiques les plus différentes, avec la même con- 
viction ; ils appelaient l'avènement d'hommes 
nouveaux, non compromis, qui ne fussent pas 
de jeunes vieux ; ils ne comprenaient pas pour- 
quoi, ayant accordé à peu près le droit de tout 
dire et de tout écrire, on refusait celui de par- 
ticiper à la conduite de la chose publique ; ils 
brillaient de sortir de cet état incohérent où l'on 
ne retrouvait du passé que ce qui avait été fai- 
blesse et imperfection. On en était arrivé à ce 
moment critique qu'ont connu au moins provi- 
soirement tous les Gouvernements où tous jouent 
au mécontentement et ont oublié toutes autres 
sortes de jeux, et dans lesquels, en tout ce qui se 
présente contre l'autorité, le chemin est aplani 
et sans épines. - En voilà assez! voilà ce que 
signifiail La Lanterne et voilà pourquoi Paris la 
lisait tous les samedis soir. 

« Rochefort ne trouvait devant lui aucun adver- 
saire de taille à le mater. Celui qui y prétendait, 
Paul de Cassagnae, le rédacteur du Pays, le fils 
du député du Gers, manquait de tout ce qui peul 

ramenée m pinioii irritée; il ne savait que 

l'exaspérer. Au virtuose du coq à l'âne, du 
calembour, «les cabrioles drolatiques, il répon- 
dait par le lyrisme de l'injure el de l'engueule- 

llietlt. » 



1 2 I HENRI ROCHEFORT 

Certes oui ! c'était le virtuose du calembour, 
l'écrivain sceptique qui se moque de soi comme 
des autres et s'amuse. 

Puisque La Lanterne éclaire maintenant, le 
moment est venu d'entendre la profession de foi 
de son auteur. Elle est imprimée en tête du 
pamphlet et, si elle se fond dans l'ensemble des 
mots et des idées qui s'y trouvent développés, 
elle n'en reste pas moins une sorte d'avant- 
propos ou d'avertissement, ou plus justement 
encore de prologue. 

Et voici l'entrée en matière, ou pour mieux 
dire, l'entrée en scène : 

« La France contient, dit V Almanach impérial, 
trente-six millions de sujets, sans compter les 
sujets de mécontentement. Avant d'essayer 
devant nos confrères en sujétion une sorte de 
cavalier seul dans le cotillon politique, je dois au 
public, qui m'a montré souvent tant de sym- 
pathies, le diable m'emporte si je sais pourquoi ! 
je lui dois, dis-je, quelques explications sur les 
différentes particularités qui ont présidé à 
l'élaboration de La Lanterne. 

»Par une froide matinée d'hiver, je me suis vu 
tout à coup sans un journal à qui confier mes 
petites idées sur nos grands hommes. J'avais 
encore le droit de discuter l'organisation du 
cercle des patineurs ou d'additionner la moyenne 
des voitures suspendues qui, de quatre à six 
heures, remontent tous les jours les Champs- 



LA LANTERNE 125 

Élysées ; mais étant donnée la violence inouïe 
de ma politique, il m'était défendu désormais de 
faire allusion à M. Rouher, si ce n'est pour exalter 
son désintéressement, et à M. Pinard, à moins 
que je ne consentisse à vanter sa haute taille. » 

Tout cela et bien d'autres choses encore se 
trouvaient sous la couverture au rouge violent, 
la couverture où figuraient une lanterne — pour 
éclairer les honnêtes gens, — ■ et une corde — 
pour pendre les malfaiteurs. 

Rochefort ne s'inquiétait point de paraître 
un délicat, un lettré, un raffiné. Il s'appliquait à 
donner à sa pensée un tour familier, d'exprimer 
les choses en mêlant les idées les plus opposées 
et les plus contradictoires même, de ménager 
des effets inattendus. Et s'il avait pour lui les 
partis qui tentaient de faire échec au gou- 
vernement de Napoléon, tous ceux qui com- 
battaient la politique des Rouher, des Pinard, 
des de Maupas, des Ganrobert, des Persigny, il 
amenait à lui les indécis et les rieurs. 

Et c'est pourquoi, loué, acclamé, triomphant, 
porté aux nues, bien plus qu'il n'était critiqué, 
combattu et honni puisqu'il s'était ménagé — 
à son insu — tout ce qui n'était pas bonapartiste, 
il prenait la place prépondérante dans la polé- 
mique, même la polémique violente qui n'allait 
pas tarder, au fur et à mesure des prochains 
numéros de La Lanterne, à devenir de l'opposi- 
tion haineuse et de l'injure. 



126 



III: Mil ROCHEFORT 



Ce premier numéro, qui avait eu un tirage que 
1rs plus enthousiastes mêmes ne supputaient pas, 
portait un coup profond à l'Empire. Les jour- 
naux les plus avancés, non plus que les brochures 
publiées à l'étranger, et qui s'introduisaient 
clandestinement en France en dépit de la plus 
extrême surveillance, n'avaient jamais eu sur 
le régime une influence comparable. 

Il est vrai que La Lanterne arrivait à son 
heure. La politique de l'Empire lui avait forgé 
ses armes. Le Palais des Tuileries était l'en- 
ceinte qu'ébranlaient ses coups de bélier. Les 
ministres et leurs gestes aidaient suffisamment 
à ses répliques, et leurs répliques mêmes aidaient 
au combat et aux violences. 

Rochefort avait beau jeu. 



Mil 
LANTERNE ET PETITES LANTERNES 



Le second numéro de La Lanterne. — Les numéros 
suivants. — Quelques boutades. — Méthode de 
travail. — Première saisie. — Premier procès. — 
Première condamnation. — La onzième Lanterne. — 
Perquisition et saisie. — Rochefort se réfugie en 
Belgique. — Seconde condamnation.. — Lanternes 
en imitation. 



J|0£?a vente de La Lanterne avait été inter- 
dit -V^v dite Slir ^ a voie publique. C'était le 
v j^ vj premier acte de rigueur du Gouver- 
nement à l'égard du lanternier et de sa publica- 
tion. A peine cette mesure prise, la cour affecta 
d'ignorer le pamphlet. Mais une telle attitude 
ne devait subsister bien longtemps. Rochefort, 
il est juste de le dire, faisait tout ce qui était 
en son pouvoir pour s'attirer non plus les mau- 
vaises grâces de la cour, tuais la répression. 

Ce n'était plus cent mille ni même cent vingt 
mille exemplaires que nécessitait l'écoulement 
du second numéro. C'était cent cinquante mille. 

Le pamphlétaire veut dès lors, semble-t-il, que 



128 HENRI ROCHEFORT 

ses lecteurs « en aient pour leur argent ». Il 
augmente la dose de l'ironie de feuillets en feuil- 
lets. Ce n'est bientôt plus de la satire, c'est de 
la cruauté. Ce ne sont pas encore les violences 
de langage. La Lanterne, par ordre de la police, 
ne peut se vendre dans les kiosques. Seules, les 
boutiques de libraires peuvent lui donner encore 
asile. Ce traitement suggère à Rochefort une 
réflexion qu'il s'empresse d'imprimer dans son 
pamphlet du 13 juin, qui porte le numéro trois : 
« Cette distinction toute moderne entre la voie 
publique et la voie particulière est, du reste, 
une des bouffonneries les plus réussies de ce 
temps hilare. L'un des côtés du trottoir m'ap- 
partient parce qu'il s'y trouve des boutiques ; 
mais l'autre côté, où se trouvent des kiosques, 
appartient à l'administration, et, bizarrerie crois- 
sante ! ce qui est répréhensible du côté gauche 
est innocent du côté droit, puisque la saisie d'un 
journal peut s'opérer ici et non là. 

» Je ne connais pas l'arpenteur qui a ainsi 
séparé le boulevard en deux zones spéciales ; 
mais l'idée qui a présidé à ce partage est de la 
force de ce raisonnement qu'en vertu du même 
système on peut tenir à tous les pères de famille : 
« Votre enfant peut se promener rue Mont- 
martre, pour peu que l'envie lui en prenne, mais 
s'il tient à franchir la ligne des boulevards, il 
faut qu'il se fasse préalablement appliquer une 
estampille dans le creux de l'estomac, car vous 



LANTERNE ET PETITES LANTERNES 129 

n'ignorez pas que les boulevards appartiennent 
au Ministre de l'Intérieur. 

» Il est vrai que si un des pères de famille 
demandait en vertu de quelle loi les boulevards 
appartiennent au Ministère de l'Intérieur, on 
ne pourrait trop lui répondre, sinon que le 
Ministère de l'Intérieur ayant déclaré un jour 
que les boulevards lui appartenaient, personne 
ne s'est permis à ce sujet la moindre obser- 
vation. 

» Quand un journaliste, qui n'a plus rien à 
perdre, met un fonctionnaire au pied du mur sur 
la question de la voie publique, la réplique ordi- 
naire d'icelui est que les kiosques sont considérés 
comme du colportage. Je rougis d'être obligé 
d'apprendre à nos hommes d'État, dont la 
plupart ont fait des études extrêmement in- 
complètes, que colportage venant de deux mots 
latins, cum et portare, qui signifient « porter avec 
soi » ne peut s'appliquer en aucune façon aux 
vendeurs du boulevard, qui sont assis dans leurs 
kiosques et n'ont jamais songé à se les mettre 
sur le dos. 

» Que vous écorchiez les contribuables, je l'ad- 
mets encore, mais la langue française, au profil 
de vos antipathies politiques, c'est là une mala- 
dresse d'autant moins justifiée que la plupart 
d'entre vous ont des prétentions académiques, 
dont je n'ai pas besoin de faire ressortir tout le 
ridicule. 



130 II i:\IU ROCHEFORT 

» Du moment où on mêle ainsi la fantaisie aux 
règlements et ordonnances, rien ne s'oppose à ce 
que la boîte au lait que ma bonne va chercher le 
matin ne soit regardée comme du colportage, et 
qu'on ne déclare colporteur tout homme qui va 
lire une pièce au comité du Théâtre Français. » 

Pour que la lecture en soit plus aisée, Roche- 
fort avait divisé le texte de La Lanterne en 
autant de paragraphes qu'il y a de jours dans la 
semaine. C'était un bloc-notes pour ainsi dire 
heure par heure des faits qui s'étaient déroulés 
entre deux numéros. C'est pourquoi il écrit à la 
date du lundi 8, dans le numéro paru le 13 juin : 
« Fête de la Saint- Médard : s'il pleut des Com- 
muniqués ce jour-là, il en pleuvra pendant qua- 
rante jours. Les fabricants de calendriers, qui 
doivent avoir tant de mortes-saisons, seraient 
bien aimables de nous chercher plusieurs autres 
saints qui nous permettent ainsi pendant qua- 
rante jours les choses dont nous avons tant 
besoin. Saint Barnabe, par exemple, nous don- 
nerait quarante jours de bonne politique. » 

Comme le Gouvernement n'a pas l'air de 
comprendre ces sous-entendus, ou comme il les 
considère ainsi que des enfantillages, le ton monte 
et l'allusion devient plus directe. Le 27 juin, La 
Lanterne commence ainsi : « On prétend que les 
chaleurs prématurées que nous subissons doivent 
être attribuées à la présence d'une comète encore 
imparfaitement visible. On sait qu'à toutes les 



LANTERNE ET PETITES LANTERNES Ï31 

époques, l'apparition d'une comète a précédé un 
grand événement. 

» Je n'attends qu'un seul grand événement au 
monde ; mais j'ai si peu de chance ! Vous verrez 
qu'il n'arrivera pas encore cette année. » 

Il n'est point besoin de connaître beaucoup les 
sentiments de Rochefort à l'égard de son souve- 
rain pour comprendre immédiatement que, dans 
ces lignes, toutes ses pensées vont à l'Empereur. 
Le pape non plus n'est pas épargné : « Le pape 
Pie IX vient d'entrer dans la vingt- troisième 
année de son pontificat. Y entrer n'est rien. La 
grosse question pour lui est de savoir comment 
il en sortira. » 

Le mode de travail du lanternier était fort 
simple. Il faisait procéder, par un secrétaire, à 
des coupures au jour le jour, dans tous les jour- 
naux qui lui parvenaient. Un fait divers, une 
nouvelle de la cour, une information politique, 
un renseignement quelconque lui paraissaient- ils 
susceptibles de figurer dans sa Lanterne, il 
s'emparait du fait, le dépouillait pour l'habiller 
ensuite à sa façon, le transposait quelquefois et 
le publiait toujours eu usant et abusant de 
l'antithèse, des rapprochements imprévus et 
comiques, ce qui faisait de sa manière d'écrire, 
sinon un art, du moins un procédé fort original 
et entièrement personnel. 

En d'autres moments, il visait uniquement 
au mot de la fin, qui termine le récit à l'impro- 



132 IIKNRI ROCHEFORT 

viste. Dans un de ses premiers numéros, il s'était 
emparé d'un différend entre les Halles et la Ville. 
Il l'avait accommodé ainsi : 

« Les dames de la halle ayant à se plaindre de 
nombreux abus commis par l'administration de 
la ville de Paris, dont elles dépendent, se sont 
rendues à Compiègne, afin de présenter elles- 
mêmes leur requête à l'Empereur. On leur a 
répondu qu'elles pouvaient retourner à Paris, 
l'étiquette s'opposant à ce qu'elles fussent reçues. 
Comprenez-vous cette étiquette qui permet de 
conduire des cotillons et qui défend de redresser 
des abus ? Peut-être aussi a-t-on craint que la 
noblesse du nouvel Empire ne retrouvât fortui- 
tement quelques-unes de ses parentes parmi les 
marchandes de légumes du carreau des Innocents. 
Tout le sang des Persigny n'eût probablement 
fait qu'un tour, si, en voyant passer, plaqué de 
tous ses crachats le héros pour qui les préfets 
font aujourd'hui évacuer les musées, une débi- 
tante de harengs- saurs s'était écriée : « Dieu me 
pardonne ! c'est le petit Fialin ! » 

Cependant la loi de 1868 sur la presse, celle qui 
avait permis à Rochefort de publier son pam- 
phlet, avait donné naissance à un certain nombre 
dé feuilles nouvelles. L'Électeur libre, Le Courrier 
Français, Le Hanneton étaient de ceux-là. L'Élec- 
teur libre, qui avait été le premier à paraître, 
avait été aussi le premier à éprouver les rigueurs 
de la nouvelle loi. Le Hanneton avait été sup- 



LANTERNE ET PETITES LANTERNES l.>.> 

primé pour « avoir traité de matières politiques 
dans un article intitulé : Que que ça me fait? ». 
Rochefort ne pouvait pas s'attendre à tomber 
dans l'oubli. Aussi bien cherchait-il lui-même 
le retentissement. Le Gouvernement devait lui 
donner l'occasion d'arriver à ses fins. 

Le coup d'éclat que l'on attendait depuis le 
premier numéro n'allait pas tarder à se produire. 

Alors que la neuvième Lanterne était sous les 
presses, le Ministre de l'Intérieur envoya à son 
directeur un communiqué à insérer. Il était trop 
tard pour qu'il parût dans le numéro en cours 
d'impression. C'est bien sur quoi comptait le 
Gouvernement qui ordonna des poursuites contre 
Rochefort pour refus d'insérer, et fit saisir les 
brochures. Dans le numéro dix, du samedi 
1 er août, le journaliste commença : 

« Averti trop tard pour en aviser le public que 
le Gouvernement se croyait le droit de saisir La 
Lanterne dans les bureaux et à la poste, tant 
qu'elle ne contiendrait pas le communiqué qui 
m'a été adressé jeudi passé, je me vois forcé, en 
attendant la solution du procès, de publier ce 
document. » Et comme Pinard n'avait point 
spécifié en quels caractères le communiqué 
devait être inséré, Rochefort l'imprima en mi- 
nuscule typographie. C'était et une occasion de 
faire une niche au Ministère el le moyen de con- 
sacrer quelques pages de La Lanterne à un texte 
moins officiel. 



[34 HENRI ROCIIEFORT 

Il allait avoir à soutenir un autre procès. 

Les nommés Stamirowki, qui se faisait appeler 
Stamir et Marchall, dit de Bussy, l'avaient 
odieusement diffamé dans une feuille de dernier 
ordre, D Inflexible et dans un opuscule, Le Cas 
de M. Rochejort. Le polémiste qui les considérait, 
peut-être très justement, comme des agents de 
police et qui répugnait à se commettre avec eux, 
alla trouver l'éditeur des deux plumitifs et lui 
demanda raison des injures qu'il se prêtait à 
répandre, en les imprimant. L'éditeur qui s'appe- 
lait Rochette refusa cette réparation. Henri 
Rochefort le souffleta. Et si le polémiste eût 
raison de ses deux insulteurs en les faisant 
condamner à un franc de dommages-intérêts, 
il fut lui-même condamné, sur poursuites et 
diligences de Rochette, qui avait déposé une 
plainte pour voies de fait, à quatre mois de 
prison. 

Cette condamnation, bien que le polémiste 
affectât de ne s'en point soucier, allait mettre le 
feu aux poudres. Il se servit de son onzième 
numéro pour flétrir les policiers, les ministres et 
l'Empereur ; et il donna ces explications : 

« Je ne fais aucune difficulté d'avouer que je 
suis un parfait imbécile. On m'a tendu un piège 
»! j'y ai donné en plein. Je savais cependant 
mieux que personne à quel point ce Gouver- 
nement est peu difficile sur le choix des moyens. 
Mais <m doit rendre justice même à ceux qui la 



LANTERNE ET PETITES LANTERNES 13o 

rendent si mal, et il faut reconnaître que le coup 
est vraiment réussi. 

» En effet, on donne mission à deux agents de 
police d'imprimer que je vis aux crochets d'une 
femme perdue. Non seulement je ne bouge pas, 
mais j'ai peine à réprimer une forte envie de rire. 
Les deux agents racontent alors que je suis bien 
et dûment bâtard, et que le nom que je porte ne 
m'a jamais appartenu. Même silence, suivi d'un 
haussement d'épaules. Naturellement, l'autorité 
s'impatiente et elle demande d'où vient que ce 
calomnié, sur l'exaspération duquel on comptait, 
ne donne pas signe d'existence. Les deux agents 
déclarent alors, avec l'autorité que donne une 
carte ornée d'un œil (1) au milieu, que j'ai été 
condamné pour escroquerie et cela à deux 
reprises différentes (2). Je continue à ne pas 
m' émouvoir, et à promener sur la police intri- 
guée un regard tranquille. 

» Alors que fait-on? On va exhumer ma mère, 
ma pauvre et chère mère, qui est morte sans se 
douter qu'en haine de son fils, sa mémoire 
serait, sous la protection manifeste de l'autorité, 
contaminée par des ivrognes en délire. 

» Gomme manœuvre illicite, voilà déjà qui 
étonnerait, n'est-ce pas. dans les Mémoires de 



(O Sous le Second Empire un œil était gravé sur les caries d'iden- 
tité des agents Je police. 

-j Hochei'ort avait bien été condamné à doux reprises différentes, 
niais à vingt-cinq francs d'an mm nie pour duel, et non pour escroq uerie. 



136 HENRI ROCHEFOHT 

Vidocq ! Eh bien ! la fabrique de mensonges 
encouragée par le Gouvernement et par les tribu- 
naux a mis en vente des produits d'une qualité 
plus rare encore. 

» Ma fille, qui a à peine douze ans, et que je 
suis enfin parvenu à élever, à travers les pre- 
mières misères de la vie d'étudiant et d'artiste, 
j'apprends que ces deux scorpions tiennent tout 
prêt un libelle destiné à troubler son repos, et 
que ces infamies, qui iront la trouver jusque 
dans sa pension, dont ils connaissent l'adresse, 
vont paraître d'un jour à l'autre. 

» Voilà où mon rôle d'imbécile commence. Je 
veux arrêter à tout prix ce scandale. Je cours 
chez l'imprimeur qui le détient sous sa presse. 
J'essaye de lui faire comprendre que, puisqu'il 
s'est fait sciemment et complaisamment le com- 
plice des vomisseurs d'injures, il me doit une 
réparation. Il me la refuse en me riant au nez. 
Je lui donne un soufflet ; de sorte que moi, le 
diffamé dans mon honneur, dans mon nom, 
dans ma mère, dans ma fille, je suis condamné 
à quatre mois de prison et le tour est joué. » 

Et comme s'il craignait de n'en point avoir 
assez dit, Rochefort continua un peu plus loin : 

» Que parle- 1- on donc constamment des excès 
de 93 et des assassinats de Trestaillon dans le 
midi ! Mais la France n'a jamais rien vu de com- 
parable à ce qui se passe maintenant. Ces hono- 
r.ililcs bonapartistes, comme s'intitulent eux- 



LANTERNE ET PETITES LANTERNES 137 

mêmes ces marchands d'immondices, seraient 
vraiment trop bons d'y mettre désormais la 
moindre discrétion. Au lieu d'user leurs précieux 
cerveaux à répéter continuellement les mêmes 
folies, qu'ils achètent des couteaux-poignards et 
qu'ils viennent tranquillement nous les enfoncer 
dans le ventre. Ils seront peut-être condamnés à 
une amende de deux francs, vu la récidive, et 
encore ça me paraît bien sévère. » 

Est-ce assez? Pas encore. Qui sait si ce lan- 
gage ne sera pas toléré. Il faut au moins bien 
faire les choses. Et l'Empereur va faire les frais 
de quelques lignes, lui aussi : 

« Je lis, poursuit le polémiste, dans un article 
de M. Grégory Ganesco, journaliste ordinaire- 
ment bien informé, que la fameuse lettre du 
19 janvier serait née d'un entretien entre le chef 
de l'État et MM. de la Valette et Rouher. 

» Ceux-ci auraient déclaré qu'avec le système 
de compression appliqué depuis quinze ans, le 
règne du prince impérial devenait une improba- 
bilité voisine de l'impossible. 

» Frappé de cette double appréciation, l'Empe- 
reur se décida à mettre enfin la liberté dans ses 
meubles (et quels meubles ! un buffet en noyer, 
deux chaises et un pot à l'eau). » 

N< tus si immes bien loin des premières Lanternes 
aux réflexions doucement ironiques, comme cette 
définition de la police : « Les agents de police 
rendenl de grands services à la société : ils arrê- 



138 HENRI ROCHEFORT 

tent les étudiants turbulents et frappent ceux 
qui ne le sont pas, ce qui les empêche de le 
devenir. » 

Mais cette pensée qu'il écrivait également 
n'allait pas tarder à se vérifier : « Avant toute 
narration, il faut que le public sache qu'en France 
tout écrivain est un accusé. Un homme qui vend 
de la parfumerie est un parfumeur ; celui qui 
fabrique des armoires à glace est un ébéniste. 
Par une faveur toute spéciale, celui qui couche 
ses idées sur des feuilles de papier blanc est 
un prévenu. » 

En effet, aussitôt que le dépôt légal du numéro 
onze eût été effectué, l'ordre immédiat fut donné 
de saisir toutes les brochures. De bonne heure, 
un commissaire de police se présenta aux bu- 
reaux de la rue Coq- Héron. Mais la police 
n'était pas venue si tôt qu'une grande partie des 
pamphlets ne fussent sortis et eussent été 
vendus. Dans une petite pièce, le commissaire 
de police saisit deux mille exemplaires. Trente 
mille numéros empilés dans une salle contiguë 
vont sans aucun doute subir le même sort. Mais 
Villemessant est là. Avec à propos, il découpe 
vivement le titre d'un numéro de V Éclipse qui 
traînait sur une table et le colle, à la barbe du 
représentant de la force publique, sur la porte 
de la pièce. 

- Maintenant, dit le commissaire de police 
après avoir fait empiler les deux mille Lanternes 



LANTERNE ET PETITES LANTERNES 139 

dans les voitures qui attendaient devant l'impri- 
merie, veuillez m' ouvrir cet autre bureau que 
j'y continue ma perquisition. 

— Pardon! répond Villemessant, ce bureau est 
celui de L Eclipse, comme vous voyez. Est-ce 
que vous avez ordre de saisir également ce 
journal-là ? 

— Du tout, fait le commissaire, en s'excusant; 
je n'avais pas remarqué que le titre fut sur la 
porte. 

Et le naïf fonctionnaire se retira sans se 
douter qu'il laissait dans la place de quoi 
emplir encore un camion entier. 

C'est par la saisie que commençaient les 
rigueurs gouvernementales. Elles devaient con- 
tinuer par l'envoi du propriétaire de La Lanterne 
devant les tribunaux ; et pour qu'il fût plus 
sûrement présent aux débats, on décida son 
arrestation. Rochefort apprit cette mesure par 
Villemessant. 

- On vous cherche pour vous arrêter, vint 
lui dire ce dernier. Le commissaire de mon quar- 
tier m'affirme avoir lu de ses yeux le mandat 
<l';i mener lancé contre vous. Voilà dix mille 
francs. Partez en Belgique. 

C'était la fuite. 

Rochefort ne se dissimula pas l'inconvénient 
moral qu'il y avait pouf lui a ne point tenir 
tête à l'orage. 

Mais comme aussitôt la réflexion lui vint qu'é- 



1 10 HENRI ROCHEFORT 

tant incarcéré — éventualité qu'il ne pouvait 
plus mettre en doute — ce serait la mort sans 
phrases de son pamphlet, et la fin de toute 
opposition, il se laissa aller aux conseils de 
Villemessant. Il décida de gagner la Belgique. 

Le Gouvernement avait fait diligence. Dès le 
départ du polémiste, il avait obtenu un jugement 
qui se terminait par les considérants suivants : 

« Attendu qu'en publiant le numéro onze de 
La Lanterne, Rochefort s'est donc rendu coupable 
de délit d'excitation à la haine et au mépris du 
Gouvernement, prévu et puni par l'article 4 du 
décret du 11 avril 1848; 

« Que Dubuisson s'est rendu complice du délit 
commis par Rochefort, en l'aidant avec connais- 
sance dans les faits qui l'ont préparé, facilité et 
consommé, et ce, en imprimant le numéro du 
journal La Lanterne qui contient les passages 
incriminés, complicité prévue et punie par les 
articles 59 et 60 du Gode pénal et les articles 
précités de la loi du 17 mai 1819 ; 

» Condamne Rochefort à une année d'empri- 
sonnement, 10.000 francs d'amende, fixe à deux 
ans la contrainte par corps ; Dubuisson, à deux 
mois de prison, 2.000 francs d'amende, fixe à 
huit mois la durée de la contrainte par corps ; 

» Les condamne tous deux solidairement aux 
amendes et aux dépens. » 

Pendant ce temps, les bons confrères ne res- 
taient pas inoccupés. 



LANTERNE ET PETITES LANTERNES 141 

Combien n'avait-on pas vu en effet de Lan- 
ternes s'allumer à la flamme de celle de Roche- 
fort! Lanternes falotes et de pacotille qui parais- 
saient, disparaissaient, vacillaient et s'étei- 
gnaient. Le succès de la brochure du polémiste 
avait été tel en effet, que la concurrence était 
vite venue. L'une après l'autre étaient apparues 
La Petite Lanterne, signée par Secondigné ; La 
Lanterne Magique se vendant deux sous, qui 
était rédigée par Alphonse Humbert et qui était, 
ainsi qu'en témoigne sa couverture, « illustrée 
de fond en comble » ; La Lanterne en verres de 
couleur ; La Lanterne tricolore, qui portait une 
date : 1789 et un prix : 35 centimes ; La Lan- 
terne en verre de Bohème ; La Lanterne de Boquil- 
lon, encore rédigée par Humbert. 

Il était d'autres publications aussi qui, pour 
avoir délaissé le titre de Lanterne petite, magi- 
que, tricolore ou autre, n'étaient pas moins 
écloses un beau matin. C'était La Chandelle, 
où se lisait sur la couverture : « Journal des 
Misérables — par un chiffonnier grincheux - 
prix 10 centimes — ■ bureaux, Esplanade des 
Invalides — ouvert les jours de pluie seulement 
de 4 à 5 heures du matin. » C'étaient aussi 
Le Lampion, Le Falot, La Veilleuse, de Barbey 
d'Aurevilly, Le Réverbère qui possédaient des 
titres... lumineux. Puis d'autres noms encore : 
V Éteignoir par « Hardi de Ragefort »; La Mou- 
chette « par un moucheur, à l'usage des gens 



1 12 HENRI ROCHEFORT 

morveux » et qu'il ne devait évidemment pas 
être extrêmement flatteur d'avoir dans sa poche; 
IJ Étrille; La Fronde; La Vessie; La Foire aux 
Sottises; Le Balayeur d'Aneries; L Omelette; La 
Cloche, de Louis Ulbach, qui réalisait ce difficile 
problème d'être presque aussi agressive que 
La Lanterne sans trop, s'exposer à des procès ; 
Le Diable à Quatre enfin. 

Le Diable à Quatre était de Villemessant. Il 
avait le même esprit et les mêmes tendances que 
le pamphlet de Rochefort ; il était écrit par 
quatre rédacteurs dont Edouard Lockroy, le 
subtil chroniqueur et Méphistophles. On a même 
prétendu que ce dernier nom, de toute évidence 
un pseudonyme, était celui dont se servait 
Rochefort, Il avait pourtant assez de travail 
avec sa Lanterne. Et même avait-il besoin de 
deux brochures pour dire ce qu'il avait à dire ? 

Il paraît que La Lanterne était suffisante ! 

Elle était même de trop... 



IX 

LE POLÉMISTE A BRUXELLES 



L'arrivée de Rochefort à Bruxelles. — La maison de 
Victor Hugo. — Le poète offre à Rochefort l'hospi- 
talité de sa demeure. — On édite La Lanterne à 
Bruxelles. — La mystification de Badinguet. — 
Comment La Lanterne pénètre en France. — Ruses 
et stratagèmes. — Polémique violente. — Encore un 
duel. — ■ Le succès d'un maître d'armes. — Rochefort 
et l'Art. 



^Tv"Ka e:nri R ocne f or t était arrivé à Bruxelles. 
?V)Nl *^ ^ s'était installé à l'hôtel de Flandre 
lœ&iS où deux de ses enfants ne tardèrent 
pas à le venir rejoindre. Il avait besoin en effet 
de ne point se sentir isolé. Il y avait pourtant, 
dans la ville, un homme chez qui Rochefort eût 
reçu le meilleur accueil s'il avait osé s'y présen- 
ter. C'était un exilé comme lui, un exilé dont 
l'ardeur des convictions républicaines ne le 
cédait en rien à la sienne. 
Celui-là était Victor Hugo. 
Le poète des Châtiments vivait dans une 
modeste maison sise 4, place des Barricades. 11 
avait avec lui ses fils Charles et François- Vie toc. 



1 1 1 HENRI ROCHEFORT 

Dès qu'il sut la présence de Rochefort à 
Bruxelles, Victor Hugo lui dépêcha Charles, 
avec mission de ramener le polémiste place des 
Barricades. Rochefort qui était sorti trouva, à 
son retour, un mot par lequel Charles Hugo le 
priait à dîner chez son père. Le lanternier, qui 
avait une profonde admiration pour le proscrit, 
ne manqua pas de se rendre au rendez- vous. 

« La table était dressée, Victor Hugo et ses 
fils attendaient leur invité. Lorsqu'on annonça 
celui-ci, les proscrits se levèrent. Victor Hugo 
alla à la rencontre de Rochefort, lui tendant les 
bras, dans lesquels le pamphlétaire se jeta. Alors 
montrant Charles et François- Victor, auxquels 
le lanternier donna également une sincère et 
fraternelle accolade, et offrant enfin le siège 
placé à sa droite, l'incomparable poète dit à son 
hôte avec émotion : — Asseyez- vous, vous êtes 
le frère de mes fils. » 

Ce fut une minute émouvante que celle où ces 
deux hommes, qui s'estimaient tant et se connais- 
saient si peu, se trouvèrent en présence. Victor 
Hugo n'avait pas manqué une seule fois à la 
lecture de La Lanterne; tous les numéros parus 
étaient même rangés sur une petite étagère. 
Pour le poète, le pamphlétaire était un ami, un 
ami aux idées communes. Hugo offrit à Roche- 
fort l'hospitalité sous son toit, et le lanternier, 
qui l'avait acceptée avec reconnaissance, en usa 
quatre mois durant. L'intérieur de la demeure 



T.F POLEMISTE V BRUXELLES 1 15 

du poète était bien fait pour séduire l'amateur 
éclairé qu'était le nouveau venu. « La maison du 
numéro 4 de la place des Barricades ressemblait, 
écrivit-il, à un de ces « homes » anglais où on a le 
droit de se renfermer à l'abri de toute curiosité 
et de toute surveillance. L'ameublement en était 
presque partout ancien, d'avant, de pendant et 
d'après la Renaissance, l'auteur de Notre-Dame 
de Paris étant très fouilleur et aimant à déterrer 
les vieux meubles comme j'aimais et j'aime 
encore à dénicher les vieux tableaux. » 

Mais le poète passait une grande partie de son 
temps dans sa chambre à coucher, qui était 
également son cabinet de travail. Rochefort 
la dépeignait ainsi : « Elle était située tout au 
fond du bâtiment et on y atteignait par un esca- 
lier de soupente. C'était une petite pièce man- 
sardée, couverte d'une toiture d'une telle légè- 
reté que le jour passait entre les interstices des 
tuiles et que, Victor Hugo me l'avoua non sans 
une pointe d'orgueil, il y pleuvait quelquefois. 
Un lit de camp, véritable couchette militaire, 
étroite et basse, séparait en deux cette chambre 
<lniit un domestique se serait à peine contenté, 
et où le plus grand de nos poètes enfantai I ses 
chefs-d'œuvre. Il était heureux qu'il n'eût pas 
besoin de table pour les écrire, car on n'aurait 
trop su où la placer. En effet, dans le mur de 
gauche, à la hauteur du coude, était vissée une 
tablette sur laquelle s'étalait le papier où l'écri- 



1 1<> HENRI ROCHEFORT 

vain faisait courir sa plume, car il ne s'asseyait 
jamais et composait tout en faisant les quatre 
pas que lui permettait à peine l'exiguïté de sa 
cage. » 

C'est dans une telle atmosphère que Rochefort 
reprit, ou plutôt continua, la publication de La 
Lanterne. Le douzième numéro est saisi. Le trei- 
zième ne peut franchir la frontière. Il n'y a 
point de raisons que cessent les rigueurs gou- 
vernementales puisque le style du délinquant 
reste le même. « Il y a soixante- dix-huit ans à 
pareille heure, le peuple saccageait les Tuileries. 
Aujourd'hui, c'est absolument le contraire.» Cela 
le polémiste l'écrit dans sa brochure à la date du 
10 août, Et il ne va manquer aucune occasion 
de dire des choses « désagréables » à l'Empereur. 

Une telle liberté de langage émeut cependant le 
Gouvernement belge. Cette lutte l'inquiète, qui 
s'engage sur son territoire entre un homme qui 
se prépare une fort belle collection d'années de 
prison et un pays qu'il serait séant de ménager. 
Aussi, afin de dégager sa responsabilité, le Gou- 
\ finement de Bruxelles demande-t-il au lan- 
ternier d'aller dater ses morceaux d'éloquence 
courtoise dans une ville de Hollande ou d'Alle- 
magne. Cela -aplanirait bien des difficultés. 

Rochefort se rend à de si justes raisons. Mais 
comme il n'est point besoin de se déranger pour 
dater un article de Londres ou de Genève et que 
l'on peut parfaitemenl le faire de Bruxelles si l'on 



LE POLÉMISTE \ BRUXELLES 1 17 

veut bien fermer les yeux, il reste dans la capi- 
table belge, y fait tirer toutes ses Lanternes et 
après avoir daté — pour la forme - - le numéro 
quatorze d'Amsterdam, le numéro quinze d'Aix, 
le numéro seize de Londres, le numéro dix-sept 
de Genève, il reprend l'alibi d'Aix-la-Chapelle 
pour le numéro dix- huit et datera de cette ville 
les numéros suivants. 

Ainsi lui sera-t-il possible de tenter cette 
mystification dans le numéro du 25 septembre : 

« En comparant les déclarations écrites du 
prince Louis Bonaparte avec les actes de celui 
qui règne aujourd'hui sous le nom de Napo- 
léon III, je me suis demandé souvent s'il est 
réellement possible qu'un homme se démente 
lui-même avec cet aplomb. 

» J'ai voulu avoir le cœur net de cette incroya- 
ble inconséquence. Je suis allé aux sources ; j'ai 
pris des informations, rassemblé des documents, 
interrogé des témoins, et, de l'enquête appro- 
fondie à laquelle je me suis livré, il est résulté 
pour moi une certitude que l'Europe stupéfaite 
ne peut cependant tarder à partager. 

» Celui qui occupe actuellement le trône de 
France est un faux Napoléon, qui a usurpé le 
nom et les titres de l'ancien prisonnier de Ham, 
do L'auteur de la tentative de Boulogne et des 
Idées napoléoniennes. 

Mon assertion rencontrera beaucoup d'incré- 
dules, je n'en saurais douter; mais veuillez 



1 18 HENRI ROCHEFORT 

m' écouter un instant : personne n'ignore que 
Louis- Napoléon Bonaparte s'évada autrefois du 
fort de Ham, sous les vêtements d'un maçon 
nommé, dit-on, Badinguet. La légende ajoute 
que le futur empereur portait sur l'épaule droite 
une planche destinée à lui cacher la tête, que 
le concierge de la maison aurait peut-être 
reconnue. 

» Eh bien, si nos renseignements sont exacts, 
ce récit est entièrement controuvé. 

» A peine le prince Louis eut- il franchi le seuil 
de la forteresse, que le maçon, se ravisant fondit 
sur lui, reprit la blouse et la planche, lui tordit 
le cou ; puis passa en Angleterre ; revint en 
France, pour se faire, sous le nom de Louis 
Bonaparte, nommer président de la République ; 
trempa, au 2 décembre 1851, ses mains dans le 
sang français, fit le mariage que vous savez, et 
heureux d'avoir ainsi échangé sa truelle contre 
un sceptre, s'amusa à cabrioler sur la corde 
raide de la politique, sans se douter qu'un jour 
viendrait, où, son identité étant reconnue, il 
serait condamné aux peines infamantes, pour 
substitution de personnes et faux en écritures 
publiques. 

» Telle est l'histoire authentique du héros de 
Ham. 

» Et, en effet, du moment où c'est le maçon qui 
règne, tout s'explique : ces bâtisses continuelles, 
ces expropriations inutiles, ce Palais des Tuileries 



LE POLÉMISTE V BRI XELLES I 19 

qu'on abat pour le reconstruire et qu'on recons- 
truit pour l'abattre de nouveau, cette intolérable 
manie de tout gâcher, ce plâtre dont l'impératrice 
se récrépit tous les matins la figure, et, par-dessus 
tout, cet édifice dont il nous promet sans cesse 
le couronnement, indiquent assez que les desti- 
nées de la France sont dans les mains d'un 
maçon. 

» Celui que je plains le plus, après nous bien 
entendu, c'est ce jeune et intéressant Louis Bona- 
parte, dont ce faussaire a non seulement pris la 
vie, mais dont il s'étudie à déshonorer le nom, en 
lui faisant faire tout le contraire de ce qu'il avait 
promis dans ses différents manifestes. 

» Une considération cependant console mon 
amour- propre : bien avant cette révélation 
foudroyante, j'avais toujours soutenu que les 
hommes comme Baroche, Pinard. Walewski, 
Rouher, Persigny et autres, étaient tout au plus 
capables de servir les maçons. » 

Quand Rochefort se rappelle ainsi au bon 
souvenir de l'Empereur, il n'oublie jamais mille 
choses aimables à l'endroit de ses ministres et 
des personnages qui gravitent autour d'eux. 
C'est sa règle. Mais la règle de l'autre côté 
de la frontière était de veiller strictement à ce 
que Les Lanternes ne pénétrassent pas sur le 
territoire de l'Empire. Aussi les agents de tous 
ordres y veillaient-ils assidûment. 

Comme un tel souci était absolument incom- 



150 HENRI ROCHEFORT 

patible avec celui qu'avait le lanternier de faire 
parvenir à ses abonnés leur manne hebdoma- 
daire, il fallait que la ruse de l'un déjouât la 
méfiance des autres. C'était encore un des moin- 
dres avantages de l'hôte d'Hugo. Et ses moyens 
furent nombreux. 

On avait bien commencé par mettre les pre- 
miers exemplaires sous enveloppe. Ensuite ils 
étaient portés à la première station française 
d'où ils étaient acheminés, sans difficulté, à des- 
tination. Mais les employés du bureau de poste 
n'avaient pas tardé à s'étonner de recevoir, à 
jour fixe, une quantité importante de plis à 
destination de Paris. Rapports aux chefs, puis 
intervention d'un commissaire de police qui 
ouvrit un des envois, ce qui eut pour effet 
immédiat la confiscation des autres. Le truc, 
assez naïf en somme, était éventé ; il fallait 
trouver autre chose. 

La fin justifiant les moyens, la contrebande 
allait dorénavant jouer son rôle. 

La première opération consista à rembourrer 
un certain nombre de colporteurs maigres, d'un 
autre nombre de brochures dont la vertu leur 
communiquait une obésité de bon aloi. Elle fut 
de mauvais aloi pour d'aucuns ; car, la police 
s'étant immiscée dans leurs petites affaires, ils 
subirent des traitements différents et sévères. 
Et puis, cette petite poste par contrebandiers 
express coûtait assez cher. Les chiens mêmes 



LE POLEMISTE \ BRUXELLES 



151 



que l'on employa alors et qui apportaient en 
France des paquets de brochures ne donnèrent 
points d'excellents résultats, tant la frontière 
était surveillée. 

Alors on découvrit mieux. La famille Hugo 
connaissait un riche marchand de cigares, qui 
avait gagné une honnête fortune en introdui- 
sant moins honnêtement, c'est-à-dire en fraude, 
sa marchandise en France. L'homme se nommait 
Goenass. Il avait acheté la complicité, moyen- 
nant une juste rétribution, d'un employé de 
l'ambassade française dont Arthur de la Gué- 
ronnière était alors le titulaire. 

Par cet intermédiaire, Goenass expédiait des 
malles que l'immunité diplomatique permettait 
à la fois de bourrer de cigares et de passer la 
douane sans être visitées. A l'arrivée à Paris, 
naturellement un complice de Coenas se rendait 
à l'ambassade, retirait les cigares et le tour était 
joué. L'entrepreneur de transports par malle 
diplomatique offrit à Rochefort de lui prêter une 
de ses malles magiques. La proposition fut 
acceptée, et c'est ainsi qu'arrivèrent à Paris 
pendant assez longtemps de nombreuses bro- 
chures qu'il ne restait plus qu'à distribuer aux 
intéressés. 

Pour quelles raisons fallut-il renoncer à une 
importation si agréable ? Laissons parler le 
lanternier : 

« Le stratagème réussit pendant plusieurs 



III.NHI ROCHEFORT 



mois, mais, v'ian ! l'employé fraudeur de cigares 
commit la distraction, un jour, de se tromper de 
malle et de remettre au ministère des Affaires 
étrangères des paquets de tabac illégitime au lieu 
de pièces diplomatiques. Les Lanternes ne furent 
pas saisies, mais, le truc étant éventé, elles ne 
pouvaient guère manquer de l'être à la pro- 
chaine fournée. Il fallut de nouveau nous casser 
la tête, pour assurer le service du journal. » 

Le hasard d'une visite qu'il fit avec Charles 
Hugo à un mouleur italien de Bruxelles, donna à 
Rochefort l'idée qui devait lui permettre d'as- 
surer l'envoi de sa feuille. Puisque Napoléon 
mettait tous les obstacles possibles à l'introduc- 
tion du pamphlet dans son Empire, son effigie 
du moins servirait les projets de l'exilé. Et ayant 
chargé un ami — pour éviter les soupçons de la 
police — de commander au plâtrier une certaine 
quantité de bustes de l'Empereur, on les remplit 
de Lanternes. 

« Il ne fallait, narguait le polémiste, pas moins 
d'une quinzaine de bustes de ce personnage 
moustachu pour y dissimuler nos envois : on 
ne pouvait plus dire qu'il n'avait rien dans la 
tête ; les épaulettes contenaient en outre, six 
Lanternes par épaule ; la poitrine bombant sous 
l'uniforme en recelait soixante ; on en alignait 
sept le long du grand cordon de la Légion 
d'honneur. Le venin impérial portait ainsi en 
lui-même son contre- poison. 



II. POLÉMISTE \ BRUXELLES 153 

» Cette manœuvre — à l'intérieur - - une fois 
accomplie, deux hommes à nous, un buste dans 
chaque bras, défilèrent victorieusement devant 
les douaniers français qui s'inclinèrent avec 
respect devant l'image du maître. On leur conta 
qu'il s'agissait d'une commande considérable 
destinée aux maires de villages, les autres sta- 
tues qui représentaient l'Empereur commençant 
à se démoder. » 

C'étaient donc de beaux jours qui allaient 
s'écouler pour La Lanterne. En effet, les bustes 
avaient du succès en France... une fois brisés, et 
1rs douaniers étaient pénétrés d'un saint respect 
pour cette marchandise qui passait en fraude 
avec la complicité... de l'Empereur. C'était trop 
beau. 

« Mais, continue le polémiste, d'un choc inat- 
tendu jaillit tout à coup une lumière étrange. 
Un des bustes, mal affermi sur son socle, culbuta 
et se fendit le crâne d'où s'échappa un flot de 
sang coagulé sous forme de petits opuscules 
rouges dont, au premier coup d'oeil, les gabelous 
reconnurent la provenance. Nous étions, comme 
on dit en argot policier, « pris sur le tas. » 

La découverte du pot aux roses — les roses 
étant en l'espèce Les Lanternes et la tête faisant 
l'office du pot — fit rire autant qu'un article 
du pamphlet, Il fallait néanmoins, pour la salis- 
faction des lecteurs, trouver autre chose. 

A Rochefort, devait échoir encore l'idée d'un 



154 



IIKMU ROCHEFORT 



nouveau subterfuge. Il avait fait fabriquer à 
Malines un superbe cadre de style, aux bordures 
larges et plates. Mais l'appareil était entière- 
ment creux de manière à pourvoir renfermer 
un nombre important de brochures. Le secret 
de la combinaison ? Son auteur va nous l'ap- 
prendre : « Dans la frise du cadre, noirci et 
patiné comme un bibelot Renaissance, était dis- 
simulée une fleur en bois qu'il suffisait de dévis- 
ser pour faire instantanément tomber la planche 
qui servait de devanture, derrière laquelle s'en- 
tassaient facilement quinze cents Lanternes. 
Gomme contrebande, on pouvait dire que c'était 
le dernier cri. » 

En effet, l'invention était tout à fait au point. 
Il n'était plus que de remplir le cadre des feuillets 
qui lui étaient destinés et de le faire expédier à 
Paris chez un antiquaire du boulevard Beaumar- 
chais. De là, il parviendrait à la mère des enfants 
de Rochefort, serait dépouillé de son embar- 
rassant contenu et réexpédié à nouveau en vue 
d'un service régulier. Jamais ce véhicule d'un 
genre spécial ne fut éventé ! Aussitôt que la 
compagne du polémiste était en possession des 
brochures, elle les glissait sous enveloppes et les 
faisait parvenir à leurs destinataires. Cependant, 
s'il était quelque lecteur dont le nom fût mar- 
quant au point que le pli pût être saisi à la poste, 
la courageuse femme le portait elle-même à 
domicile. 



LE POLÉMISTE V BRUXELLES 100 

Ainsi la chose se passait de cette manière pour 
M me Cavaignac, Tune des abonnées. Un jour que 
M me Rochefort venait de déposer chez celle-ci 
un exemplaire préalablement mis sous pli, au 
moment où elle redescendait l'escalier sa mission 
étant accomplie, la mère dévouée, femme plus 
dévouée encore peut-être, s'entendit appeler 
tout à coup : 

— C'est bien vous, n'est-ce pas, madame, lui 
demanda M me Cavaignac, qui venez de remettre 
cette lettre que me donne la bonne ? 

— Oui, Madame. 

- Donnez- vous donc la peine d'entrer. 

Et M me Cavaignac conduisant à son salon 
\jme Rochefort lui serra la main, l'assura de son 
amitié la plus vive et s'informa avec un intérêt 
dont la visiteuse fut touchée, de l'exilé qu'aucune 
douleur ne pouvait abattre ni désarmer. 

Quelque temps avant ces événements, Roche- 
fort avait essuyé un duel sérieux. Il avait été 
provoqué pour un article que, dans sa Lanterne 
datée du 18 septembre, il avait fait paraître à la 
suite de la publication par les journaux gouver- 
nementaux, d'une lettre d'un instituteur nommé 
Rochefort, qui avait sollicité du garde des sceaux 
l'autorisation de faire modifier son état civil. 
A la suite de quoi le lanternier avait répliqué : 

» Écoutez ! colle-là est la plus belle de toutes. 
Cet instituteur primaire, qui demande à changer 
de nom, sous prétexte qu'il porte celui de « Roche- 



156 



HF.NItl ROCHEFORT 



fort » qui appartient également au rédacteur de 
La Lanterne, voilà, il me semble, le mot de la 
fin, bien que je le cite au commencement. 

» Si ce magistrat n'a pas médité sa pétition 
dans le but d'arriver par cette basse flatterie aux 
plus hauts grades de l'Université, il faut recon- 
naître que par cette simple demande d'un chan- 
gement d'état civil, il a mis dans un terrible 
embarras le garde des sceaux chargé des opéra- 
tions de ce genre. Supposons, en effet, que 
M. Baroche refuse au pétitionnaire l'autorisation 
qu'il sollicite. 

» — Eh quoi ! s'écriera le nommé Rochefort, 
vous avez mis aux trousses de mon homonyme 
tous vos magistrats, tous vos juges d'instruc- 
tion et tous vos avocats impériaux. Ils ont déclaré 
à la face du Christ, que le fondateur de La Lan- 
terne était coupable de tous les attentats décrits 
par Buffon. Vous lui avez appliqué des jugements 
tellement terrifiants qu'on aurait pu les croire 
rédigés par des jurisconsultes qui avaient un peu 
trop déjeuné. 

» Et quand, sur la foi de vos réquisitoires, je 
demande à changer mon nom de « Rochefort » 
qui me fait horreur, contre un autre à mon choix, 
vous ne me le permettez pas, sous prétexte qu'a- 
près tout M. Rochefort n'est pas aussi absolu- 
ment déshonoré que La Gazette des Tribunaux 
veut bien le dire. Mais alors vos juges, qui l'ont 
traité comme Cartouche, sont donc des menteurs 



LE POLÉMISTE A BRUXELLES 17)7 

et des imbéciles. Ce n'est pourtant pas ce que vous 
soutenez dans les discours de rentrée des tribu- 
naux. 

» Supposons maintenant que M. Baroche lui 
accorde le droit d'ensevelir à jamais un nom 
maintenant flétri, et d'en puiser un autre dans 
PAlmanach Bottin, qu' arrivera- 1- il ? 

» Il arrivera ceci, qui est excessivement 
grave, c'est que M. Baroche en personne sera 
également forcé de se demander à lui-même et 
de s'accorder sans délai l'autorisation de chan- 
ger de nom, car, vous ne l'avez pas oublié, son 
fils, accusé publiquement d'escroquerie et de 
malversations dans les affaires de Mirés, s'est 
vu afficher sur les murs de Versailles par les 
ordres de M. de Persigny, qui, fidèle à son anti- 
que gentilhommerie, avait trouvé gracieux de 
combattre la candidature de cet enfant désa- 
gréable en l'appelant voleur. 

« Et remarquez qu'en résumé je n'ai jamais été 
condamné que pour attentat à la pudeur sur la 
personne des faux cheveux de l'impératrice, 
tandis que le grand justicier Baroche qui fait 
arrêter tout le monde, excepté son fils, porte le 
nom d'un monsieur stigmatisé pour de basses 
filouteries. » 

C'était donc Baroche qui était mis sur la 
sellette à propos d'un homonyme récalcitrant de 
Rochefort. El comme Baroche fils ne trouvait pas 
la plaisanterie de son goût, il demanda raison au 



1.)S 1IKXIU liOCMKIORT 

publiciste des insultes à lui adressées. Dans La 
Lanterne suivante, Rochefort répliqua par un 
post-scriptum à sa précédente déclaration : 

« Je reçois à l'instant une lettre d'un ami de 
M. Ernest Baroche, qui me demande raison des 
insultes à lui adressées par M. de Persigny dans 
la fameuse circulaire dont parlait La Lanterne 
de samedi dernier. M. Ernest Baroche, publique- 
ment accusé par un membre du Conseil privé, 
d'acte de la plus haute indélicatesse, s'adresse à 
moi pour se réhabiliter. 

» Je pourrais, je devrais refuser une réparation 
par les armes au fils de l'indigne Ministre de la 
Justice qui m'a fait outrager dans mon honneur 
et dans mon enfant par la valetaille qu'il gouverne 
sous le nom de magistrature française. Vos armes 
étant la prison, la confiscation, la calomnie, 
j'aurais le droit de vous refuser de croiser les 
miennes avec les vôtres jusqu'à ce que les Blain 
des Cormiers et les Angot des Rotours m'aient 
rendu raison des injures dont ils m'ont impuné- 
ment couvert à l'abri de leurs jupes. 

» Je n'entrerai pas dans cet ordre d'idées, et, 
sans chercher comment M. Baroche fils consent à 
se rencontrer avec un homme que M. Baroche 
père, par l'entremise de ses agents, a traité comme 
le dernier des criminels, je ferai à ce demi- per- 
sonnage, qui, au fond, me sait bien autrement 
respectable que mes insulteurs, l'honneur immé- 
rité de relever sa provocation. » 



LE POLEMISTE V BRUXELLES 159 

Les témoins de Baroche dont l'un était 
Adolphe Belot, l'auteur du Testament de César 
Girodot, se mirent en rapport avec ceux de 
Rochefort. C'étaient Charles et François- Victor 
Hugo qui représentaient leur ami. Le docteur 
Laussedat, proscrit de décembre et frère du 
colonel Laussedat qui siégea longtemps à la 
Chambre après la chute de l'Empire, assistait 
les adversaires. 

Les conditions du duel étaient extrêmement 
sévères. Les témoins de Baroche avaient exprimé 
l'opinion suivante : 

— Il faut que le duel soit sérieux, La Lanterne 
a un tirage considérable, non seulement elle est 
lue en France, mais elle circule encore beaucoup 
à l'étranger, des traductions en sont faites en 
plusieurs langues, le préjudice causé à M. Baroche 
par les assertions injurieuses de cette brochure 
est très grand. 

— En effet, ripostèrent les témoins d'Henri 
Rochefort, celui de qui nous tenons pleins pou- 
voirs l'a compris ainsi. Or, voici ce qu'il nous 
charge de vous proposer. On se battra au pistolet 
e1 on échangera quatre balles. En cas de non 
résultat, on prendra l'épée el rengagement con- 
tinuera jusqu'à ce que l'un des adversaires soil 
absolument mis hors de combat. 

— Nous ne demandons pas qu'on aille jusque- 
là, répondit M. Belot. On se contentera «le pren- 
dre l'épée. 



160 HENRI UOCIIKFORT 

Le rendez-vous fut fixé au lendemain à six 
heures du matin, à la frontière hollandaise, au 
Sass de Gand. Les corps à corps étaient permis 
et le combat ne devait se terminer qu'après 
blessure grave. 

« A chaque engagement, rappelle Rochefort, 
je me jetais furieusement sur mon adversaire, 
que je blessais sans qu'il rompît d'une semelle. 
A la quatrième reprise, au moment où je l'attei- 
gnais de nouveau d'un assez mauvais coup à la 
cuisse, je reçus au bras une très légère estafi- 
lade. Médecins et témoins s'interposèrent alors. 
J'avoue qu'il était temps. J'avais tenu, pendant 
cette longue séance, mon épée si nerveusement 
que mon bras commençait à s'engourdir. » 

L'honneur était satisfait, Les duellistes pri- 
rent chacun de son côté le chemin de Gand. 
Rochefort, qu'accompagnaient Charles et Fran- 
çois-Victor et le docteur Laussedat, descendit 
pour déjeuner à l'hôtel de la Poste. Par le plus 
grand des hasards, ce fut au même hôtel que les 
témoins d'Ernest Baroche amenèrent leur client 
afin qu'il pût se reposer quelques moments. 11 
dut donc entendre les cris de « Vive Rochefort », 
« Vive La Lanterne » que la foule, parmi laquelle 
la nouvelle du duel s'était rapidement répandue, 
poussait en manifestant sa sympathie. Il eut 
l'esprit même de se méprendre sur le sens des 
acclamations en ayant l'air de croire qu'elles 
étaient en sa faveur. 



LE POLEMISTE \ BRUXELLES H»l 

— Une manifestation, dit- il en souriant à 
Belot, je ne me croyais pas si populaire ! Et il 
ajoutait peu après avec quelque tristesse : 

— Une chose assez étrange en tout ceci, c'est 
que je me bats contre un homme que j'estime, 
pour des gens que je n'estime pas ! 

Le duel avait eu un très gros retentissement 
en France. Victor Hugo, en souhaitant bon cou- 
rage à Rochefort, avant l'engagement, lui avait 
dit : — - Ce sera le combat entre la République et 
l'Empire. Et cette boutade de l'illustre proscrit 
était bien le résumé de la pensée de tous les 
citoyens. 

Le duel avait également fait beaucoup de 
bruit, à Bruxelles même. Il consacra à Rochefort 
une réputation de tireur, de son aveu imméritée. 
Qu'importe ! Le maître d'armes de Charles Hugo, 
un bon Flamand nommé Schesderslaghe lui avait, 
la veille de la rencontre, dérouillé un peu la main 
dans sa salle. Et le bruit, complètement faux 
d'ailleurs, n'avait point tardé à courir que le 
maître d'armes avait onseigné à l'élève un coup 
terrible, inévitable, qui avait permis au polé- 
miste de sortir vainqueur de la rencontre. Aussi 
toute la jeunesse élégante de Bruxelles était-elle 
venue se faire inscrire chez Schesderslaghe, qui 
n'avait pas tardé à devenir le professeur à la 
mode de la ville. 

Pour se remettre de ses émotions. Rochefori 
alla retrouver à Spa M me Charles Hugo, qui s'y 

h 



162 



HKMil ROCHEFORT 



reposait avec les enfants du polémiste et que 
vinrent rejoindre Hugo et ses fils. Ce furent 
quelques jours de repos en famille bien gagnés. 
On ne put prolonger un tel séjour, les travaux du 
poète, et ceux tout différents du polémiste les 
réclamant à Bruxelles. Il fallut donc se décider à 
regagner bientôt la capitale belge. 

L'existence pourtant n'y était pas dénuée de 
charmes. Victor Hugo, quelque temps qu'il fît, 
se levait dès six heures et s'enfermait dans sa 
chambre où il travaillait jusqu'au déjeuner. 
L'après-midi, il se donnait toute liberté, parta- 
geant son temps entre les visites, les récep- 
tions et la promenade. Le maître, qui était grand 
amateur d'art, trouvait en Rochefort quelqu'un 
à qui causer. Car le polémiste avait un sens 
de l'art très pur et plus d'une fois Hugo lui 
demanda des conseils sur l'achat de meubles, 
de tableaux ou de poteries comme à un véritable 
expert. Et la confiance que le grand proscrit 
avait en le polémiste était justifiée. Il faut 
reconnaître que Rochefort, sa vie entière, con- 
sacra le meilleur de ses loisirs aux beaux arts 
et que, dès son jeune âge, il avait profité des 
utiles leçons d'amateurs et d'artistes de valeur. 

Il allait avoir plus d'une occasion de faire 
valoir ses connaissances artistiques. 



\ 



L'AMATEUR D'ART 



Rochefort amateur d'Art. — Le Ut de l'Empereur 
du Mexique. — Second retour en arrière. — Les 
leçons d'un restaurateur. — Les flâneries à VHôlel 
Drouot. — Enchères et surenchères. — Une exper 
lise qui rapporte. — Le peintre Corot. — Rochefort 
a des démêlés avec le surintendant des Beaux - 
Arts. — L'histoire d'une terre cuite. — Rochefort 
publie : Les Petits Mystères de l'Hôtel des 
Ventes. — Chez le duc d'Aumale. — Le Salvator 
Rosa de Victor Hugo. — Saint-Cloud, Meudon et 
le Louvre. — Le peintre animalier Landseer. — Une 
expertise chez Chauchard. — Le vol de la Joconde. 



iendant cette année de 1868 où Henri 
Rochefort, réfugié à Bruxelles, était 
l'hôte de Victor Hugo, l'illustre poète 
avait acheté d'un marchand de meubles anciens, 
une très belle chambre à coucher ayant appar- 
tenu à l'Empereur du Brésil. 

Le souverain avait offert cet ameublement à 
son ministre en Belgique, qui l'avait troqué lui- 
même contre un horrible Louis- Philippe. C'est 
ainsi que le poète de La Légendedes Siècles l'avait 




101 HENRI ROCHEFORT 

découvert chez le bric-à-brac. Quand il en eut 
conclu l'achat, Victor Hugo invita Rochefort à 
aller voir chez le marchand les pièces magnifi- 
ques que celui-ci devait lui faire livrer. Elles se 
composaient de quatre chaises au dossier haut 
et étroit, « de deux consoles merveilleusement 
travaillées et d'un magnifique et large lit à 
colonnes légères comme des ceps de vigne et dont 
le style rocaille flamboyant éclatait en un feu 
d'artifice, offrant pour bouquet la fleur de lys des 
Alcantara ». 

Rochefort complimenta Victor Hugo de sa 
trouvaille, lui faisant remarquer pourtant que le 
mobilier n'était pas si ancien qu'il le pensait et 
qu'il datait à peine de trente ou quarante ans. 
Cependant, il ajoutait qu'il n'aurait pas hésité 
à le payer le double du prix qu'il avait été 
vendu. 

Sachant que Rochefort avait l'intention de 
s'installer tout à fait à Bruxelles et voyant 
combien il enviait de si beaux meubles, le poète 
n'hésita pas à les lui céder, ce dont le polémiste 
le remercia « d'autant plus chaleureusement 
qu'indépendamment d'une très belle chose, 
c'était un précieux souvenir de lui ». Cela fera 
dire plus tard à Rochefort quand il racontera 
cette histoire : « Voilà comme l'empereur du 
Brésil et moi, nous avons couché dans le 
même lit ». 

Quand il fut condamné à la déportation per- 



i. \m \n:i i; i) \i;t 



pétuelle, ses meubles furent vendus à l'Hôtel des 
ventes. Mais il eut le bonheur de les retrouver à 
son retour en France, car un marchand d'objets 
d'art les acheta en promettant de les rendre à 
l'exilé s'il revenait jamais. Il tint d'ailleurs sa 
parole et lui restitua son bien. 

S'il est vrai que l'on naisse artiste, cette affir- 
mation certes peut s'appliquer à Rochefort. Com- 
ment avait- il accompli ses débuts dans cet art 
difficile ? Oh, bien simplement ! Parce qu'il « ne 
pouvait traîner éternellement ses guêtres dans 
Paris en attendant de devenir un écrivain, il 
passait des après-midi entières au Louvre où, les 
yeux fermés, il aurait pu indiquer la place de 
chaque tableau ». Cela il le confesse. Mais il y 
eut aussi un homme qui développa chez l'ado- 
lescent un sens critique et artiste en éveil, très 
prononcé déjà. Cet homme était Larozerie, qui 
avait été ruiné par la Révolution, comme Claude 
de Rochefort- Luçay, le père du journaliste, l'avait 
été lui-même. 

Larozerie recevait souvent la visite du jeune 
Henri, qui avait alors dix- neuf ans, et qui tour- 
nait et retournait toutes les toiles qui garnissaient 
l'atelier — Larozerie s'occupant de la restau- 
ration des tableaux. Là, les spécimens de toutes 
1rs écoles passaient sous ses yeux e1 I»' restau- 
rateur d'art lui apprenail à connaître les maîtres 
el à distinguer leurs toiles à telles louches el à 
tels détails. Il s'instruisait des moyens par les- 



166 HENRI ROCHEFORT 

quels on peut « arranger » un tableau de telle 
façon qu'un amateur inexpérimenté n'y pût rien 
découvrir. Le jeune homme mettait lui-même la 
main à la pâte et c'est ainsi que, guidé par son 
maître, il travailla à la remise en état d'un grand 
panneau religieux qui se trouvait dans l'église 
Saint- Gervais. A la vérité, il ne toucha à aucun 
pinceau, étant seulement chargé de frotter avec 
de l'alcool différentes parties de l'œuvre. 

A force de \oir des tableaux, de les étudier, de 
hs comparer, Henri acquit un coup d'œil mer- 
veilleux, une perspicacité profonde qui ne le 
trompaient jamais. Comme il le dit lui-même, il 
ne perdait pas complètement son temps dans ses 
flâneries artistiques à l'Hôtel Drouot où « il se 
rongeait les ongles dans l'impossibilité qu'il était 
de mettre la moindre enchère sur les beaux 
tableaux qui passaient sous ses yeux » et que le 
commissaire-priseur adjugeait à d'autres. 

C'est là qu'il fit la connaissance du marquis 
d'Hertfort, homme puissamment riche et grand 
amateur de tableaux, à qui l'on voulait vendre 
à un prix exhorbitant une Mort de Sénèque 
attribuée à Ribéra mais, à la vérité, œuvre d'un 
Italien, Lucas Giordano, très habile à imiter les 
maîtres espagnols. Rochefort démontra au mar- 
quis d'Hertfort que les experts se trompaient et 
que la Mort de Sénèque, dont il voulait se rendre 
acquéreur , n'était pas un Ribéra mais bien un 
Giordano. 



l'amateur d'art 1<>/ 

Frappé des connaissances très approfondies 
du jeune homme sur la peinture, le marquis le 
pria de vouloir bien pousser pour lui des tableaux 
que, en sa qualité de millionnaire, on lui ven- 
dait des prix fous; c'est ainsi que l'on put voir 
le jeune Rochefort se faire adjuger une toile, 
Le Lion amoureux de Roqueplan, pour trente 
mille francs, tableau qui ne devait jamais lui 
appartenir. 

Certes non et il avait bien raison de le 

dire — il ne perdait pas son temps à l'Hôtel des 
ventes, le jeune expert ; et il s'y tailla même une 
jolie réputation, qui fut la cause indirecte de 
son entrée au Charivari. Le fils du peintre Emile 
Contant était attaché au Vaudeville où il avait, 
entre autres décors, brossé quelques paysages 
pour Rochefort père. Il était venu certain jour 
trouver Henri et lui avait demandé de l'accom- 
pagner à l'expertise d'une collection de vieilles 
toiles. 

C'était de ces visites que Rochefort aimait à 
faire. Il partit donc avec l'artiste décorateur, qui 
lui expliqua en chemin que le propriétaire de la 
galerie étant momentanément gêné, il s'agissait 
de lui faire avancer des fonds sur ses tableaux 
par un jeune Russe qui avait accepté d'être le 
bailleur de l'opération. Rochefort estima la 
collection et prit sur soi d'affirmer au prêteur 
qu'il ne courait aucun risque en avançant une 
centaine de mille francs. 



168 HENRI ROCHEFORT 

Quelques jours s'étaient écoulés depuis cette 
expertise quand le jeune homme reçut la visite 
du possesseur de la galerie. Celui-ci venait le 
remercier chaleureusement d'avoir contribué à 
faire aboutir l' affaire et lui demandait quels 
étaient ses honoraires. Rochefort n'ayant eu en 
vue que de rendre service à un ami, se récusa. 
On causa, et l'homme — il se nommait Grégoire 
— ayant appris les aspirations du fils du vaude- 
villiste qui n'étaient rien moins que d'entrer au 
Charivari, s'empressa, ayant des accointances au 
journal, d'y faire accepter son obligé. 

Rochefort ne fut pas seulement un remar- 
quable juge en matière d'art, il sut encore décou- 
vrir, pressentir le talent. N'était-il pas déjà 
rempli d'admiration pour Corot, alors que les 
peintures de l'artiste ne se vendaient pas parce que 
l'on ne reconnaissait point son talent, ou plutôt 
parce que l'on ne savait pas le reconnaître? Il lui 
arriva à ce sujet, avant qu'il n'entrât à l'Hôtel 
de Ville comme commis -- c'était au temps où 
il habitait rue des Beaux- Arts, avec celle dont 
il fit plus tard sa femme — il lui arriva une 
plaisante aventure. Corot était son voisin de 
palier. Rochefort se lia vite d'amitié avec le 
peintre, et un familier du journaliste a raconté 
comment se nouèrent ces relations : 

« M me Rochefort possédait un écureuil auquel 
elle tenait beaucoup. Un jour que la fenêtre était 
entr'ouverte, la bestiole, sortie une minute de s: 



l'amateur li'\HT 169 

cage, prit la poudre d'escampette, sautilla sur la 
saillie de la croisée et, sans plus de gêne, d'un 
bond, gagna l'atelier de Corot dans lequel elle 
s'engouffra. Le peintre était absent et l'écureuil 
se promena en liberté parmi les riants paysages, 
étonné et ravi sans doute de cette admirable 
nature en chambre. L'amas de forêts, de fon- 
taines qui sourdent, de saules, de futaies et de 
noisetiers était alléchant, en vérité. Corot, à cette 
époque, travaillait énormément et vendait peu. 
Et pourtant comme elles étaient pleines de poésie 
ces toiles adorables et merveilleuses ! Quelle 
finesse de ton ! Quelle immense fantaisie et quelle 
grande sincérité à la fois ! 

Lorsque le voisin Corot rentra, on réclama de 
lui l'extradition du délinquant. Le rongeur fut 
trouvé blotti dans un coin de l'atelier en train 
de grignoter l'angle d'un tableau. » 

- Il en a mangé pour quinze mille francs, dit 
en riant Corot. 

— Qui sait, avait répondu Rochefort rêveur, 
il en a peut-être mangé pour beaucoup plus. Et 
il était parti avec son écureuil. 

A quelque temps de là, à Albert Wolf qui 
lui demandait quels tableaux il lui conseillait 
d'acheter, Rochefort répondait : « Achetez des 
Corot ». Celui-ci n'eut pas à se plaindre de ce 
conseil qu'il suivit. On sait ce que valent main- 
tenant les toiles de l'artiste. 

Cependant il sera un temps où le polémiste 



17<> HENRI ROCHEFORT 

achètera, pour sa satisfaction personnelle, des 
objets d'art. Quand il habitera rue Montmartre, 
vis-à-vis V Hôtel de France et de Champagne, il 
saura meubler les pièces de sa demeure, de 
tableaux, de statuettes, de vieux meubles, de 
poteries et de bibelots de valeur. 

Mais quel musée mal tenu ! N'est-ce pas là 
où un jour, a raconté Villemessant, un visiteur 
trouva les enfants de Rochefort occupés l'un à 
percer de flèches un tableau de Tiépolo, l'autre 
à marteler à grands coups un émail délicate- 
ment cloisonné ! 

La réputation de Rochefort comme expert 
s'affirmait. Il n'était de jour qu'on lui deman- 
dât son avis sur un peintre ou sur une œuvre 
d'art. Il ne se contentait pas d'aimer les uns, 
il défendait les autres et flétrissait ceux qui 
sous prétexte de nettoyages abîment, ternissent 
et détériorent les toiles par des retouches faites 
à tort et à travers. 

C'est ainsi qu'il s'attira sur les bras une histoire 
qui menaça de l'entraîner assez loin. 

A cette époque-là, le surintendant des Beaux- 
Arts était M. de Nieuwerkerke. Rochefort, qui 
« faute des instruments indispensables pour une 
véritable opposition politique se retournait vers 
l'opposition artistique », apprécia avec quelque 
violence le mode de nettoyage auquel on sou- 
mettait les tableaux du Louvre. Il critiqua amè- 
rement un « désastreux récurage » de Saint- 



I, \M LTEUR D \KT 



171 



Michel par Raphaël, récurage ordonné par 
Nieuwerkerke et à cause duquel le tableau avait 
perdu tout l'éclat de ses tonalités. 

Pour avoir osé dire la vérité en termes bru- 
taux, pour avoir donné son appréciation sur des 
opérations qui n'étaient non seulement d'aucune 
utilité mais qui encore étaient préjudiciables 
aux toiles, pour avoir osé critiquer un fait 
accompli par ordre du surintendant, tout- puis- 
sant à la Cour, Rochefort fut déféré aux tribu- 
naux. Il est probable qu'il aurait été condamné 
sans l'entrée en scène d'Ingres qui, écœuré lui- 
même des traitements auxquels on soumettait 
les chefs- d' œuvres, s'offrit à témoigner en sa 
faveur. 

Xieuwerkerke, probablement averti des inten- 
tions d'Ingres, crut préférable de ne point pousser 
les choses plus avant et l'affaire en resta là. 

Mais si Rochefort avait appris, grâce à Laro- 
zerie, à connaître les peintures, son goût naturel 
l'avait porté vers toutes les choses de l'art. A 
force de fréquenter à l'Hôtel Drouot dont il 
parcourait toutes les salles en compagnie d'un 
nommé Sano, homme si compétent en matière 
de tableaux, qu'il savait reconnaître à la trame 
qu'une toile, dont la peinture était tournée 
contre la muraille, était un Poussin ou un 
Watteau, Rochefort apprit à connaître tous les 
objets d'art pour lesquels il devint un expert 
aussi remarquable qu'il l'était en tableaux. 



17'J li: Mil ROCHEFORT 

Chose étrange, Nieuwerkerke ne tint pas 
rigueur au chroniqueur de ses appréciations 
passées, puisqu'il lui demanda, au contraire, 
toujours son avis quand il était dans l'intention 
de faire une acquisition pour le musée du 
Louvre. 

Or un jour, le surintendant aux Beaux -Arts 
annonça, triomphant, au Tout Paris qui s'inté- 
resse aux choses de l'art, qu'il venait de faire une 
découverte étonnante, extraordinaire : un buste 
représentant le philosophe italien Benivieni, par 
Donatello, dont il s'était rendu acquéreur pour 
une somme de treize mille francs, un rien, étant 
donné la valeur de la terre cuite. Déjà les jour- 
naux avaient vanté l'acquisition et brûlé de 
l'encens sous le nez de M. le surintendant qui, 
pour avoir leur appréciation, avait fait parvenir 
à Rochefort et à Sano une carte les invitant à 
venir examiner l'admirable buste. 

Rochefort arriva le premier dans la salle où 
était exposé le sensationnel Donatello. Là, 
entouré « de fonctionnaires et de dames de 
fonctionnaires et de parents de fonctionnaires qui 
s'extasiaient, poussant de petits cris admiratifs », 
M. de Nieuwerkerke détaillait comment il avait 
découvert ce chef-d'œuvre et comment il l'avait 
obtenu pour une somme aussi dérisoire. 

Rochefort s'approcha du buste, le regarda, 
l'examina avec, sur les lèvres, un petit sourire 
narquois, le sourire de l'homme qui « en prépare 



LAM \ 1 IL II D ART 1 /.> 

une bien bonne » à un notoire contemporain. 
Enfin sa conviction s'établit : il se trouvait en 
présence d'une terre cuite truquée, à la patine 
factice et digne tout au plus de figurer dans un 
bazar avec, pendue au cou, une étiquette indi- 
quant le prix de vingt- cinq francs. Cependant, 
l'arbitre es arts n'osa pas se prononcer tout haut, 
attendant avec impatience l'arrivée de Sano à 
qui, aux premiers mots, il fit part de ses soup- 
çons. Sano examina la chose, se gratta le bout du 
nez et laissa tomber ces mots à l'oreille de son 
compagnon : 

- Tout ce qu'il y a de plus moderne. 

Alors Rochefort explosa, trop heureux de saisir 
une occasion qui lui permît de se venger de 
Nieuwerkerke. 

— Treize mille francs, s'écria- t-il, ce serait 
vraiment pour rien si c'était un Donatello; mais 
comme c'est un travail tout moderne et sans 
valeur artistique, c'est hors de prix. Nieuwer- 
kerke qui passail par là - curieux effet du 
hasard envers les gens qui ont à s'entendre dire 
des choses désagréables! - riposta, pincé : 
C'esl une opinion. 

- Ce n'es! pas une opinion, insista Roche- 
fort; c'est un fait peu difficile à vérifier. Au 
surplus, j'en ferai part demain aux lecteurs de 
mon journal, qui jugeront ainsi de la façon 
dont on emploie l'argent de leurs impôts. Le 
polémiste eu! gain de cause. A quelque temps 



171 HENRI ROCHEFORT 

de là, le surintendant faisait enlever le buste 
litigieux. Le Donatello était décidément faux. 

C'est peu après cette aventure que le baron 
Haussmann, avec quelque malice peut-être, 
faisait nommer Rochefort, son employé de 
l'Hôtel de Ville, sous-inspecteur des Beaux- Arts 
de la ville de Paris. On a vu par ailleurs qu'il ne 
garda point longtemps ce poste. 

Le critique d'art publiait en 1862 une œuvre 
fort remarquable : Les Petits Mystères de V Hôtel 
des Ventes. C'était la réunion de ses articles écrits 
sur les questions d'art où l'amateur de tableaux, 
l'habitué des salles de ventes qu'était Rochefort 
révélait avec verve et humour les truquages de 
quelques marchands et l'ignorance de beaucoup 
d'experts. 

Son admiration pour la belle peinture devait 
le conduire quelquefois aux paradoxes les plus 
imprévus. N' affirme- 1- il pas le plus sérieusement 
du monde, en parlant du docteur Lacaze qui 
avait une splendide galerie et le mauvais goût 
de surcharger quelques-uns de ses tableaux : 
« Cette folie à coups de pinceau était à mes yeux 
beaucoup plus dangereuse que celles qui se 
manifestent par des coups de revolver sur les 
passants, ceux-ci étant faits pour mourir et les 
chefs-d'œuvre pour vivre. » 

Y aura-t-il jamais beaucoup de passants de cet 
avis- là ? 

Mais l'art sera toujours la dernière ressource 



l'amateur d'art 17.) 

que l'on aura d'attirer Rochefort dans les lieux 
où on ne saurait le faire venir avec d'autres 
arguments. 

Quand il était sur le point de fonder sa 
Lanterne et qu'il cherchait des capitaux, son ami 
Siraudin, qui avait ourdi le noir complot de 
faire subventionner la brochure par les d'Or- 
léans, avait amené le polémiste chez Bocher, 
l'intendant du duc d'Aumale, sous couleur de 
lui faire admirer différentes acquisitions nouvel- 
lement faites par le duc. Rochefort les admira 
en effet. C'était un Ruysdaël représentant La 
Plage de Scheveningue près La Haye, qui avait 
coûté quatre-vingt mille francs et un Albert 
Cuyp : L'Entrée de Dordrecht qui valait cent 
trois mille francs. Mais si le polémiste goûta 
fort les toiles, il ne goûta point le procédé qui 
consistait à l'amener à composition en flattant 
ses goûts d'artiste et il faillit se fâcher à tout 
jamais avec Siraudin. 

L'agitation de La Lanterne va provoquer 
pourtant quelque répit dans les affaires d'art 
de Rochefort. 11 ne se ressaisira qu'en Belgique, 
aux côtés de Victor Hugo, grand amateur lui- 
même, mais peu connaisseur en peinture - du 
moins Rochefort l' affirme- 1- il. 

Le lanternier avait rencontré par hasard, dans 
les rues de la capitale belge, un Anglais, grand 
marchand de tableaux qui était venu là pour y 
installer une galerie. L'Anglais, qui savait Roche- 



176 III.Mil ROCHEFORT 

fort dans les meilleurs termes avec Victor Hugo, 
supplia son ancien client de lui amener le 
poète. Le soir même, Rochefort fit part à Hugo 
« du grand honneur que son Anglais aurait à le 
recevoir», et, le lendemain après déjeuner, ils se 
rendirent dans le magasin de tableaux. Victor 
Hugo admirait, prétendit Rochefort, des croûtes 
informes et restait totalement indifférent aux 
Nattier et aux Boucher qu'on lui montrait. Tout 
à coup, il tomba en arrêt devant une grande 
marine qui représentait « un ciel d'orage, une 
mer en furie et des navires dansant sur la crête 
des vagues ». Cette marine était l'œuvre de ces 
peintres napolitains dont Magnasco fut le maître 
et qui « vous brossent en trois quarts d'heure une 
toile de deux mètres ». — Quel magnifique 
Salvator Rosa ! s'écria le poète. Rochefort n'eut 
pas le courage de le détromper ni de réfréner un 
enthousiasme pourtant si mal placé. Hugo quitta 
donc le magasin persuadé d'avoir admiré une 
œuvre du grand peintre. 

A quelques jours de là, l'Anglais fut encore en 
présence de Rochefort. — Certain tableau me 
semble, lui dit-il, avoir particulièrement inté- 
ressé M. Hugo. En souvenir de la visite qu'il 
me fit, voudriez- vous lui demander d'être assez 
amâble en l'acceptant de ma part ? 

Rochefort promit de faire la commission et 
se rendit chez Hugo. Malheureusement pour 
sa conscience, il eut la mauvaise idée de faire 




HENRI ROCHEFORT 

PAR ROLL (1897) 



l'amateur d'art 177 

part à Charles Hugo de la gracieuseté de 
l'envoi. 

- Quelle occasion, dit Charles. Venez avec 
moi trouver mon père et laissez-moi parler. 

— Rochefort est vraiment étonnant, s'écria-t-il 
dès qu'il fut en sa présence. Grâce à lui le mar- 
chand de tableaux à qui tu as rendu visite con- 
sent à te laisser le Salvator Rosa pour la somme 
infime de cinq cents francs. 

Un Salvator Rosa pour cinq cents francs ? 
Victor Hugo ne voulut pas laisser échapper 
pareille aubaine. Il fit de grands compliments à 
Rochefort, lui demandant d'aller immédiatement 
chercher le chef-d'œuvre avec son fils à qui il 
remit le prix de la vente factice. Le fils de 
Hugo se chargea de le dépenser allègrement et 
rapporta à son père la toile offerte gracieu- 
sement. 

A deux années de là, durant lesquelles se 
précipitèrent les événements qui devaient le 
ramener en France, le faire nommer député et le 
faire enfermer à Sainte- Pélagie, Rochefort, investi 
de fonctions quasi dictatoriales, va se rendre 
à Saint-Cloud — c'est le 12 septembre 1870 - 
puis à Meudon, arracher aux palais de ces deux 
villes, pour les mettre à l'abri de l'invasion 
allemande, quelques précieux objets. 

« Je cherchai, rapporte- 1- il, ce qui au point de 
vue artistique méritail d'être préservé des 
boulets et je ne trouvai guère que deux statues 

12 



178 HENRI ROCHEFORT 

(1*11111' valeur relative : la Sapho, de Pradier et 

l'original de la Nuit, de Pollet. Je fis devant moi 
charger ces deux marbres sur des camions qui les 
transportèrent à Paris où on leur a l'ait une place 
soit au Louvre, soit au Luxembourg. 

» Au château de Meudon, donné comme habi- 
tation au prince Napoléon, je ne vis que deux 
grands paysages avec figures peintes, par 
Hubert- Robert, et que je donnai l'ordre de 
décrocher pour les emballer à destination de 
Paris. Puis, comme le jour tombait, je repartis, 
et je n'ai jamais su ce qu'étaient devenus ces 
deux Hubert- Robert, » 

Avant de sauver les beautés que Saint- Cloud 
et Meudon renfermaient, Rochefort, avec l'aide 
de Jules Simon, avait été chargé par les membres 
du gouvernement de la défense nationale, leurs 
collègues, de mettre en sûreté les plus belles 
toiles du musée du Louvre qu'il connaissait si 
bien. Les Noces de Cana, la Mise au tombeau du 
Titien, le Départ pour Cythère do Watt eau, la 
Belle Jardinière de Raphaël furent décrochés, 
emballés, expédiés à Brest et embarqués sur un 
bateau prêt à prendre le large. 

Grandeur et décadence! L'année suivante, le 
membre du gouvernement de la défense natio- 
nale allait être déporté par le conseil de guerre 
de Versailles. C'était Nouméa, le bagne, puis 
l'évasion et encore l'exil. Dans l'interminable 
randonnée qu'il accomplit en Europe, Rochefort 



l'amateur d'art 17'.> 

passe à Londres où iJ va séjourner quelque 
temps. Il est bientôt sollicité des plus grands 
amateurs de la Grande-Bretagne qui le con- 
sultent à l'envi sur les attributions de tableaux 
douteux. Il ne manque point non plus les 
grandes ventes et il aura un beau trait de 
désintéressement. 

C'est lui-même qui va parler : 

« Un jour, à la mort d'un ami du grand peintre 
d'animaux Landseer, M. Woods, le successeur de 
Christie, et dont les appréciations dans les 
questions d'art font autorité à Londres, mit sur 
la table un portrait du peintre, représenté debout, 
caressant de la main un gros chien noir. Le 
maître était peint par le directeur de l'Académie 
de peinture et le chien par Landseer lui-même. 
Et comme je poussais le portrait, M. Woods dit 
d'un ton de regret : 

- Il serait bien fâcheux que cette œuvre 
qui reproduit les traits de notre plus grand 
peintre, ne restât pas à la nation anglaise. 

» Je saisis la balle au bond et répondis à 
Woods : 

» -- Permettez- moi de lui offrir le tableau. 

» En effet, il me tut adjugé sous les bravos de 
l'assistance et je fis don du portrait de Landseer 
à la ville de Londres. Il est aujourd'hui accroché 
dans une des nouvelle- annexes de la National 
Gallery. » 

Durant ses séjours à Londres, Rochefort était 



I 8' I HENRI ROCHEFORT 

parvenu à se constituer une assez brillante collec- 
tion « choisie surtout dans cette admirable école 
anglaise si mal connue ou plutôt si complètement 
ignorée en France ». De même qu'il découvrit 
de grands peintres en France, il sut découvrir 
de grands peintres en Angleterre où il faisait 
l'étonnement des amateurs parce qu'il poussait 
jusqu'à dix mille francs des tableaux de Thomas 
Lawrence qui se vendent maintenant cinquante 
mille francs. ' 

Quand l'amnistie permit au polémiste de 
rentrer en France, il suivit à nouveau avec 
ferveur toutes les grandes ventes de la salle 
Drouot. Et, comme autrefois, on était heureux 
de s'adresser à lui pour faire une expertise ou 
une estimation. Il est une anecdote piquante 
qui se rattacha aux dernières années de sa vie. 

Un jour, un monsieur « bien mis » était venu 
trouver Chauchard. Le monsieur bien mis avait 
les yeux remplis de larmes et une vive émotion 
contractait sa gorge. Ces mots tombèrent enfin 
de ses lèvres : 

Vous seul, Monsieur Chauchard, pouvez 
empêcher de se perpétrer un crime. 

— Quel crime ? 

— J'y arrive. Un riche Américain vient 
d'acheter une toile, un magnifique tableau qu'il 
emporte demain en Amérique. Un chef-d'œuvre 
va donc être ravi à la France. Que faudrait-il 
pour que ce chef-d'œuvre restât chez nous ? 



L AMATEUR 1) ART 



181 



rien, ou presque rien. Mon Américain consen- 
tirait à revendre son acquisition, qui est une 
pure merveille, cinq cent mille francs. Monsieur 
Chauchard, vous seul êtes capable d'un aussi 
grand, d'un aussi large geste. Versez cinq cent 
mille francs au Yankee ; vous aurez bien mérité 
de la patrie. 

Chauchard alla incontinent voir la toile et 
offrit la somme demandée. L'Américain million- 
naire se laissa dépouiller du chef-d'œuvre. Contre 
les billets, il rendit le tableau que Chauchard, 
en fin connaisseur qu'il n'était pas tout à fait, 
trouva superbe. A quelques jours de là, pour 
plus de certitude, il pria Roche fort de venir 
admirer son acquisition. 

Et Rochefort vint. 

— Je m'y connais un peu, moi aussi, lui dit 
l'administrateur du Louvre - - du magasin — 
et vous m' allez dire combien vous auriez payé 
le tableau que je vais vous montrer. 

Rochefort examina le tableau, puis laissa 
tomber : « Vingt- cinq francs ». 

— Mais... 

— ■ On sait que vous êtes riche et ceux qui vous 
l'ont vendu sont relativement excusables. Un 
autre l'aurait payé cent sous ! 

Les personnes bien informées prétendent que, 
à cette époque-là, Rochefort était couché sur le 
testament du multimillionnaire. Et elles ajou- 
tent : C'est à quatre heures que Rochefort pro- 



182 IIEMU ROCIIEFORT 

nonça : « Vingt- cinq francs ». A cinq heures, il 
n'était plus sur le testament... 

La dernière grosse émotion que devait ressentir 
le polémiste, allait lui être causée par la dispa- 
rition de la Joconde. Il avait retrouvé pour écrire 
ses articles sur ce sujet sa plume de trente ans. 
Ainsi disait-il dans La Presse, à la date du 
25 août 1911 : 

« Nous avons bien peu de chances de retrouver 
la Joconde, mais si M. Hamard et M. Lépine s'en 
mêlent, il est certain que nous ne la retrouverons 
jamais. Le préfet de police, tout en se refusant à 
tout interview, a eu l'imprudence de dire : 
« Celui qui a fait le coup le paiera cher ». Cette 
menace ne peut avoir d'autre effet que de pousser 
le voleur à détruire le chef-d'œuvre dont la 
célébrité l'empêchera toujours de tirer profit. 

... Le grand maître de la police ne paraît voir 
dans cet incroyable cambriolage que la répression 
dont le cambrioleur sera passible. J'avoue, quant 
à moi, qu'il m'est absolument indifférent qu'il y 
ait au bagne un criminel de plus. Ce à quoi 
tiennent les admirateurs de la Mona Lisa, c'est 
la revoir à sa place, seulement un peu mieux 
protégée qu'elle ne l'a été jusqu'ici. » 

A quelques jours de là, Rochefort intitule sa 
chronique : « Lettre à un voleur ». C'est pour 
conclure par ces lignes : « Ce qu'il y a de remar- 
quable dans l'aventure dont vous êtes le héros 
encore inconnu et qu'on ne connaîtra peut-être 



1. AMATEUR D ART 



183 



jamais, c'est que beaucoup de gens, qui n'avaient 
jamais eu l'idée d'aller admirer l'œuvre de 
Léonard, attendent avec anxiété la réouverture 
du musée pour contempler la place où elle était 
accrochée. Les trous laissés par les quatre clous 
que vous avez si facilement extraits de la 
muraille les intéressent infiniment plus que le 
tableau. » 

Hélas ! Rochefort est parti sans revoir l'iro- 
nique sourire éclairer le salon carré. Le retour de 
Mona Lisa ne l'aurait- il pas « raccommodé » avec 
les ministres, le préfet et les conservateurs ? 
Qui sait si l'art dont il était tant épris n'aurait 
pas accompli ce miracle. -Car l'homme qui avait 
rassemblé avec tant de goût bibelots, statuettes, 
peintures et objets d'art les prétendaient néces- 
saires à la beauté de l'existence. 

N'avait- il pas écrit cette phrase qui était 
l'expression de sa pensée de tous les instants : 

« En dehors de l'insupportable régime des 
maisons de détention et la séparation d'avec 
tous ceux qu'on aime et qu'on voudrait revoir, 
la privation de toute satisfaction artistique a 
constitué le plus douloureux supplice de mes 
années d'emprisonnement et de déportation. » 

Et ces mots sont d'une absolue sincérité. 



XI 



LE RETOUR EN FRANCE 



L'agitation en février 1869. — Le banquet des pros- 
crits. — Le Rappel. — Ses cinq rédacteurs. — Les 
élections de Mai. — Candidature de Rochcfort. — Sa 
profession de foi . — ■ Rochcfort contre Jules 
Favre. — Le Rappel est saisi. — Ballottage. — Seconde 
profession de foi. — Rocheforl est battu. — Nouvelle 
candidature de Rocheforl. — // quitte Bruxelles. — A 
la frontière. — Son arrestation. — Le récit d'un 
témoin. — Mise en liberté. — Arrivée à Paris. — Dis- 
cours politique. — Hippolyle Carnot se présente 
contre Rocheforl. — Rocheforl est élu. 



Jlf^^ 'anniversaire du 24 février 1848 avait 
(Ç| , '!?^\ ^ ^ e P^texte, en France, à une agita- 
yHsrti tion non dissimulée. Depuis 1860 des 
conférences qui étaient faites par des académi- 
ciens, des députés, des professeurs et des jour- 
nalistes avaient une vogue croissante. On les 
appelait communément « prédications laïques », 
et les prédications se faisaient tous les diman- 
ches au théâtre de la Gaieté ou au cirque impé- 
rial. Elles alternaient avec les banquets et elles 



LE RETOUR EN FRANCE 1 85 

contribuaient excellemment à provoquer une 
certaine agitation parmi le peuple et en général 
parmi tous ceux qui étaient en lutte ouverte 
ou cachée avec l'Empire. 

Cette agitation franchissait même les fron- 
tières. C'est ainsi que le 24 février 1869, Madier 
de Montjau avait fait au banquet des proscrits 
de Bruxelles un discours dans lequel il avait 
présenté Rochefort à ses compagnons d'exil. 

Et l'exilé ne manqua point, dans La Lanterne 
suivante, d'écrire à la date du mercredi 24 : 

« Anniversaire d'une révolution dont un des 
caractères est d'avoir eu lieu en France, et de ne 
pouvoir se célébrer qu'à l'étranger. Il n'est pas 
moins utile de constater que son plus mortel 
ennemi est précisément l'individu au profit de 
qui elle s'est faite. » Puis il ajoute : « On aurait 
facilement retrouvé, entre tous les convives, 
deux cent cinquante années de prison. Nous 
étions tous condamnés et nous étions tous d'hon- 
nêtes gens. Quelle différence avec les dîners des 
Tuileries, où il n'y a généralement ni un con- 
damné ni un honnête homme » ! Et il termine : 
« On a bu à Victor Hugo, dont le digne fils Fran- 
çois-Victor occupait la place; on a bu à Barbes, 
le Bayard de la démocratie. Enfin, à cette fête 
donnée loin de la France, il n'a manqué qu'un 
exilé : c'est l'Empereur. » 

C'est, on le voit, toujours le même procédé : 
le mot de la fin qui porte el qui fait rire. Roche- 



186 HENRI ROCHEFORT 

fort sait que c'est là-dedans qu'il puise sa force. 
« Pour ce que rire est le propre de l'homme », se 
dit-il après Rabelais; et il joue du rire quand il 
a usé de l'antithèse. 

Le polémiste était de taille à se saisir des diffi- 
cultés nombreuses qui assaillaient l'impérialisme 
et d'en tirer, pour son opposition, le meilleur 
parti. Victor Hugo et ses fils l'y encourageaient 
et l'y aidaient. 

C'est ainsi que germa tout doucement dans le 
groupe, l'idée de créer en France une feuille quo- 
tidienne de combat. Un jour, débarqua à Bru- 
xelles, par le train de Paris, un ancien proscrit 
de 1851, Albert Barbieux, rentré en France après 
l'amnistie de 1859. Il venait soumettre à Victor 
Hugo un projet de journal. L'innovation était 
séduisante. La Lanterne était tellement pourchas- 
sée à Paris qu'elle ne portait plus tous les fruits 
que l'on en attendait. Un journal neuf, commencé 
avec douceur, pouvait voir venir les événements. 
Il fut décidé que Victor Hugo ne collaborerait 
point effectivement mais que l'on donnerait en 
feuilleton quelques-uns de ses romans. C'est 
ainsi que devait paraître dans ses colonnes 
L Homme qui rit. 

Rochefort, François-Victor Hugo et son frère 
Charles, Paul Meurice et Vacquerie compose- 
raient la rédaction. Barbieux repartit à Paris 
s "> ii quérir d'un local et d'un imprimeur. Il restait 
a donner un titre au nouveau journal. Ce fut 



LE RETOUR EN FRANCE 



187 



l'auteur des Châtiments qui le trouva et l'expli- 
qua aux cinq fondateurs : 

« Le Rappel. J'aime tous les sens de ce mot : 
rappel des principes par la conscience ; rappel 
des vérités par la philosophie ; rappel du devoir 
par le droit; rappel du châtiment par la justice; 
rappel du passé par l'histoire; rappel de l'avenir 
par la logique ; rappel des faits par le courage ; 
rappel de l'idéal dans Fart par la pensée ; rappel 
du progrès dans la science par l'expérience et 
le calcul, rappel de Dieu dans les religions, 
par l'élimination des idolâtries; rappel de la 
loi à l'ordre, par l'abolition de la peine de 
mort ; rappel du peuple à la souveraineté 
par le suffrage universel renseigné ; rappel 
de l'égalité, par l'enseignement gratuit et obli- 
gatoire ; rappel de la liberté par le réveil de 
la France ; rappel de la lumière par le cri : Fiat 
jus ! » 

Et le grand exilé exalte le nouveau journal : 
« Cette œuvre, vous l'avez déjà faite, soit 
comme journalistes, soit comme poètes ; dans le 
pamphlet, admirable mode de combat, dans le 
livre, au théâtre, partout, toujours; vous l'avez 
faite d'accord et de front avec tous les grands 
esprits de ce grand siècle. Aujourd'hui, vous la 
reprenez. Ce journal au point. Le Rappel, ce 
sera un journal lumineux et acéré; tantôt épée, 
tantôl rayon. Vous allez combattre en riant. 
Moi. vieux el triste, j'applaudis. 



188 



HENRI ROCHEFORT 



» Courage donc, et en avant. Le rire, quelle 
puissance. » 

C'est le 5 mai qu'avait paru le premier 
numéro. Le polémiste devait donner au Rappel 
trois articles par semaine et recevoir deux mille 
cinq cents francs par mois. Le nom seul de 
Rochefort était suffisant à assurer une vente 
honorable. Dans le deuxième numéro, il allait 
donner son premier article. Il est écrit à la 
manière de ceux de La Lanterne, par petits 
paragraphes, par tranches de vie toutes chaudes 
et toutes fumantes. Un titre : Chronique de par- 
tout; et le polémiste commence : 

« Ressaisir le galoubet de la chronique au 
milieu des déchirements électoraux et sous le feu 
même de l'artillerie que les candidats braquent 
les uns sur les autres, c'est courir à une chute 
certaine. Imaginez- vous l'effet qu'aurait produit 
un chanteur passé de mode, venant au plus fort 
de la bataille de Waterloo roucouler sur le pla- 
teau du Mont- Saint- Jean : 

Petite fleur des bois 
Toujours, toujours cachée... 

et vous aurez un spécimen du succès qui attend 
ma prose faisant sa rentrée dans la bonne ville de 
Paris. 

» L'administration, au seul aspect de mon nom 
sur les affiches du Rappel, ne s'en est pas moins 



LE RETOUR EN FRANCE 189 

hâtée de nous interdire la vente sur la voie 
publique, sans même s'informer du plus ou 
moins de pureté de mes intentions. 

» De sorte que, si pendant les huit mois que 
j'ai passés à l'étranger, j'étais devenu conser- 
vateur et rouhériste, j'aurais toutes les peines 
du monde à en informer le public. » 

Et l'ironique lanternier de poursuivre : 

« Du moment où nos alinéas sont condamnés 
dans le ventre de leurs mères, rien ne s'opposait 
à ce que chacun de nous passât en police correc- 
tionnelle pour délit de presse commis dans un 
journal qui n'a pas encore paru. 

» Le Rappel s'engage donc à ne pas abuser de 
cette liberté momentanée qui débute pour lui 
par la suppression des kiosques. Nous remettons 
notre bonheur au 23 mai, convaincus que les 
électeurs de 1869 amèneront d'heureuses modi- 
fications, à moins que, comme celles de 1863, 
elles n'amènent rien du tout. 

» Ce jour-là aussi, on s'embrassait dans les 
rues, à la nouvelle que les neuf opposants de 
Paris avaient passé comme une lettre à la poste, 
ou mieux plutôt qu'une lettre à la poste, car 
celles que j'y ai jetées depuis huit mois sont 
pour la plupart restées dans la boîte. 

« Eh bien! il faut avoir le courage de le dire, 
nos accolades étaient prématurées. Voilà douze 
ans que l'opposition nous abreuve d'éloquence 
et nous sommes au lendemain du coup d'État, » 



190 HENRI ROCIIEFORT 

Donc Rochefort reste impénitent. Malgré ses 
plus belles promesses, sa plume court, griffe le 
papier, griffe les gens, et ce qui est plus grave 
fait de longues estafilades à ceux qui gouvernent 
et dirigent. Le résultat ne se fait pas attendre : 
la vente du Rappel sur la voie publique est 
interdite. 

En dehors de ses articles quotidiens. Roche- 
fort publiait dans Le Rappel les extraits les moins 
violents de La Lanterne. Car La Lanterne conti- 
nuait toujours à paraître à Bruxelles et à for- 
cer, par les moyens les plus divers et les plus 
secrets les portes de la douane. C'est ainsi que 
le pamphlétaire saluera dans son pamphlet du 
23 octobre la publication du Diable à quatre 
que vient de fonder Villemessant : Naissance du 
Diable à quatre qui m'adresse directement des 
choses trop aimables, pour qu'il me soit jamais 
possible de faire partie de sa rédaction. 

» Ce qui toutefois m'a paru hasardé dans le 
premier numéro, c'est un passage où M. de Ville- 
messant raconta que la violence de La Lan- 
terne tenait principalement à ce que, commen- 
çant mon journal à la dernière heure, je n'avais 
pas le temps de me relire et que je laissais 
ainsi passer des alinéas qui me désespéraient par 
leur crudité, quand je les retrouvais dans la 
brochure. 

» J'ai toujours mis à la dernière heure, dans 
La Lanterne, ce que j'y aurais mis à la première, 



LE RETOUR EN FRANCE 1**1 

c'est- à- dire l'expression de mon mépris pour 
ceux qui nous gouvernent, et de ma stupéfaction 
pour la façon dont nous sommes gouvernés. 

» En outre, quand il m'est arrivé de relire ma 
copie imprimée, loin de la trouver violente, je 
l'ai trouvée à peine juste. 

» Le Diable à quatre, pour expliquer les incar- 
tades de La Lanterne, met en avant toutes les 
hypothèses, excepté la vraie, c'est-à-dire que j'ai 
une opinion, et que cette opinion est républi- 
caine. » 

Il faut savoir que, quelque temps avant de 
publier sa nouvelle brochure qu'il destinait à 
concurrencer et à supplanter La Lanterne à 
Paris, le directeur du Figaro avait fait le voyage 
de Bruxelles. Là, il avait liquidé avec Rochefort 
la commandite où il avait des intérêts, en remet- 
tant au lanternier trente billets de mille, sa 
part dans les bénéfices des onze premiers 
numéros parus en France. Alors, libre de 
tous engagements envers son ancien collabora- 
teur, ayant, du fait de son règlement de comptes, 
décliné toute solidarité vis-à-vis de lui, Villc- 
messant avait fondé Le Diable à quatre. On a vu 
combien de brochures analogues gravitaient 
autour de la sienne. 

Cependant, les élections générales à l'Assem- 
blée législative vont avoir lieu. Dès le jour 
où s'ouvre la campagne électorale, un pro- 
fond courant d'idées entraîne une opposition 



192 HENRI ROCHEFORT 

extrême. Une manifestation quasi imprévue se 
produit : la septième circonscription de Paris 
offre à Rochefort, un siège au Corps législatif. 
Paul Meurice dans Le Rappel du 8 mai 1869 ne 
manque point de préciser, dans un article inti- 
tulé : L'agitation dans Paris : 

« Nous cherchons, nous notons, en spectateurs 
et en témoins, non pas calmes assurément mais 
sincères, toutes les manifestations et tous les 
symptômes de cette agitation salutaire et fié- 
vreuse. Parmi les noms des candidats de l'oppo- 
sition et de la démocratie, trois noms surtout ont 
le don d'attirer et d'émouvoir la ville en ébulli- 
tion. 

» Trois noms nouveaux, les plus en vue, les plus 
attractifs sur l'affiche du grand spectacle que 
Paris nous donne, ce sont ceux de : Gambetta, 
Rochefort, Bancel. C'est d'eux qu'on se préoc- 
cupe et qu'on s'inquiète ; ils sont, ces noms, dans 
toutes les bouches et dans toutes les pensées. » 

Le polémiste va se rendre aux raisons de ses 
partisans. On lui demande d'être député. Soit. 
Mais auparavant, il va justifier son acceptation. 
Et ce sera sa profession de foi : 

'» Citoyens, 

» Si je me présente à vos suffrages, c'est qu'à 
mon avis la France a besoin d'hommes nou- 
veaux qui exigent ce qu'on n'ose nous refuser. 



LE RETOUR EN FRANCE 



193 



» Je n'ai pour me recommander à votre choix 
que mon inébranlable résolution de combattre. 
Ceux d'entre vous qui ont suivi, dès son début, 
l'agitation qui se manifeste aujourd'hui, savent 
que je n'ai pas reculé lorsque, l'année dernière, à 
pareille époque, j'ai fondé La Lanterne. La lettre 
du 19 janvier nous avait annoncé la liberté de 
la presse. Je l'ai attendue naïvement ; elle n'est 
pas venue, alors je l'ai prise. 

» Si je suis allé à l'étranger, c'est uniquement 
pour continuer mon œuvre. Mais, ce que j'ai 
écrit à Paris au milieu des persécutions et des 
haines, je le dirai à la tribune législative, sans 
ménagements et sans faiblesse, ayant en plus 
l'autorité que me donnera un mandat émanant 
du grand peuple de Paris. 

» L'heure est venue de démasquer ces augures 
irresponsables qui ne peuvent se regarder sans 
rire, lorsque nous autres, hélas! nous ne pouvons 
nous regarder sans pleurer. La France ne sortira 
de son sommeil maladif qu'à la suite d'une crise 
salutaire. Je suis de ceux qui sont déterminés 
à la provoquer. 

» En dehors des modifications politiques, les 
réformes sociales s'imposent avec plus d'urgence 
encore. Démocrate et socialiste, j'appuierai éner- 
giquement tous ceux dont les efforts tendront 
à augmentiT le bien-être des travailleurs, tout en 
diminuant la durée parfois douloureuse de son 
continuel labeur. 

13 



1 ( .)4 HENRI ROCIIEFORT 

» Le travail doit être constitué de façon à 
développer les intelligences et non à les obscurcir. 
Chose bien simple, et que cependant personne 
n'a encore pu obtenir: je demande que, pour 
arriver à vivre, l'ouvrier, et surtout l'ouvrière, 
ne soient pas dans l'obligation de se tuer. » 

Et le polémiste avait fait suivre sa signature 
d'un titre et d'une date : « Candidat radical, 
9 mai 1869. » 

Hélas ! que ce morceau d'éloquence s'éloigne 
de la chronique à l'emporte- pièce, de la satire et 
de l'esprit qui sont l'essence même de l'œuvre 
du lanternier ! Ce discours écrit, fait pour être 
lu dans une salle électorale, au milieu d'une 
affluence surchauffée et aveugle même, est aussi 
loin des savoureux morceaux du Figaro que 
ne l'étaient les articles ampoulés de La Presse 
Théâtrale. 

Cette déclaration qu'a insérée Le Rappel est 
destinée à être lue au cours d'une réunion, par le 
représentant du lanternier, par Delattre, avocat 
de mérite, qui a assumé la charge de représenter 
à Paris le candidat qui ne saurait franchir la 
frontière sans dommages pour sa liberté. 

Mais une candidature grosse de menaces 
venait d'être portée dans la septième circonscrip- 
tion, celle à laquelle se ralliaient Ions les bona- 
partistes, celle de Jules Favre. Les adversaires 
de Rochefort crurent ainsi pouvoir imposer à ce 
dernier une renonciation immédiate. Ils comji- 



LE RETOUR EN FRANCE 



m 



taient sans le candidat radical qui saisit au bond 
l'occasion de jeter dans les plates-bandes gouver- 
nementales une pierre aiguë : 

« Je me présente avec plus de résolution que 
jamais contre M. Jules Favre, pour une seule et 
concluante raison : c'est que je n'ai pas les 
mêmes opinions que lui. Je suis déjà puni de ma 
témérité par la défaite qui m'attend; mais je ne 
mets dans les choses de la patrie ni ambition 
ni amour- propre. Les concessions que M. Jules 
Favre espère arracher un jour au Gouverne- 
ment, je ne m'en contenterais pas. Voilà dix-huit 
ans qu'il les appelle avec toutes les magies de sa 
parole, et il ne les a pas encore obtenues. » 

Cependant la journée du vote approche et 
toutes les insinuations sont bonnes pour faire 
le jeu des adversaires. Ceux de Rochefort ne 
laissent pas que d'en profiter. Le gros argument 
contre l'élection du lanternier était qu'elle ne 
pouvait être que platonique. Allez donc confier 
un mandat de député à un homme qui serait 
infailliblement arrêté dès qu'il serait en terri- 
toire français et qui au surplus avait vingt- deux 
mois de prison derrière lui à purger! En vain, 
Barbes écrit-il à Charles Hugo, pour refouler t-c^ 
mauvais bruits : Mes amitiés à notre intrépide 
Rochefort qui va certainement être nommé 
puisque le peuple s'en mêle. » En vain étudiants 
et ouvriers s' agitent- il s, chantent La Marseillaise 
et clament «Vive Rocheforl . « vive La Lan- 



196 HENRI ROCHEFORl 

terne)). En vain Le Rappel brûle- t-il ses dernières 
cartouches; il va succomber lui-même. Le 17 mai, 
il était invité à « comparoir » en justice et 
tout comme l'avait été la onzième Lanterne, le 
treizième numéro fut saisi. Le numéro suivant 
commençait en faisant juges ses lecteurs : 

« Avant même que Le Rappel eût paru, la 
vente sur la voie publique lui était interdite. 

» A son douzième numéro, il recevait citation 
à comparaître devant le juge d'instruction «pour 
publication de fausses nouvelles de nature à 
troubler la tranquillité publique ». Hier au soir, 
à huit heures, notre treizième numéro était 
saisi. Nous ignorons encore pourquoi. 

» Le préfet de police nous a appris comment, 
pendant la campagne électorale, il fallait enten- 
dre la liberté de réunion ; le parquet a voulu 
peut-être nous montrer comment il fallait enten- 
dre aussi la liberté de la presse. 

» Les électeurs de Paris ont à faire connaître 
à leur tour s'ils comprennent la liberté de cette 
façon-là. Ils en chargeront Gambetta, Bancel et 
Rochefort. » 

Au milieu de l'émotion de tous, arrive enfin 
cette journée du dimanche 23 mai 1869, qui 
va peut-être devenir une date mémorable. La 
plus grande animation règne sur les boulevards. 
Dès cinq heures du soir, la foule avide de con- 
naître les résultats des élections, se porte devant 
les journaux. On se bouscule, on se presse dans 



LE RETOUR EN FRANCE 1D7 

la cour où fonctionne l'imprimerie du Rappel. 
On attend des chiffres avec anxiété. Le recense- 
ment des votes de la septième circonscription 
est bientôt connu. Jules Favre passe en tête 
avec 12.028 voix. Rochefort ensuite en compte 
10.033. Puis suivent Cantagrel avec 7.337 et 
Savart avec 4.583 suffrages. Il y a ballottage. 
Cantagrel a pris l'engagement, s'il n'est pas élu 
au premier tour, de reporter ses voix sur Roche- 
fort. Chacun continue la campagne. Rochefort 
écrit une seconde profession de foi : 

» Citoyens, jamais un peuple ne s'est repenti 
d'avoir marché en avant. Il faut que le triomphe 
du radicalisme soit complet. Paris ne peut faire 
moins que Lyon et Marseille. 

» Le peuple de Paris ne fera pas que le second 
scrutin soit une reculade, et la question pour les 
électeurs est toujours de donner l'expression la 
plus énergique. La réaction a souvent mêlé mon 
nom à ceux des Raspail, des Bancel, des Gam- 
betta ; c'est à vous, citoyens, que je demande 
de me donner au Corps législatif un siège à côté 
d'eux. 

» On a l'ait de nous des épouvantails. Nous 
sommes bien plutôl épouvantés nous-mêmes en 
présence des problèmes sociaux qui se dressent 
et devant lesquels tant d'hommes ferment volon- 
tairement les yeux : le sort misérable de la 
femme; l'effroyable empiétement du capital; 
l'instruction de l'enfant dont les bras travaillent 



198 HENRI ROCHEFORT 

si tôt et dont l'intelligence est développée si 
tard. 

» Le jour où toute la France saura lire et 
écrire, l'arbitraire et le mensonge rendront leur 
dernier souffle. C'est pourquoi la majorité des 
Français ont été, depuis des siècles, parqués 
avec tant de soins dans une ignorance favorable 
aux desseins du despotisme. Notre rôle est de 
faire reporter sur l'instruction tous les millions 
gaspillés en expéditions inutiles ou même cou- 
pables. 

» C'est pour ces tâches diverses que le pays 
a besoin d'hommes énergiques que rien ne 
puisse émouvoir et qui se laisseront convaincre 
par d'autres arguments que les missions divines 
et les interventions providentielles. 

)> J'ignore, citoyens, quel avenir est réservé à 
la France; mais, si elle retombait dans de nou- 
veaux pièges ou de nouveaux dangers, j'ai la 
confiance que vous diriez de moi après le péril 
passé : « Il était avec ceux qui ont fait leur 
devoir. » 

En dépit de ce manifeste, Rochefort n'obtient 
pas le nombre des suffrages qui eut pu faire pro- 
clamer son élection. 11 lui faut s'incliner devant 
Jules Favre. 

Au lendemain de cet échec, l'agitation dans 
Paris grossit quelque peu. Comment en rendent 
compte les journaux ? 

Sept heures. - - Aucune animation. Des ser- 



LE RETOUR EN FRANCE 199 

gents de ville, trois par trois. Foule à tous les 
cafés du boulevard. 

Huit heures. -- Les tables ne sont pas retirées. 
On prétend qu'il y a mandat de saisie du Réveil. 
Quelques commissaires do police on profitent 
pour saisir Le Rappel. Les théâtres sont vides. 
Lis groupes commencent à se former. 

Neuf heures. - Les sergents de ville sont plus 
nombreux, la foule augmente, les récits les plus 
invraisemblables se font jour. On se masse entre 
la rue de Richelieu et le faubourg Poissonnière. 
Une bande de jeunes irens s'acharnent à vouloir 
faire circuler les sergents de ville qui obstruent 
le passage. 

Dix heures. - Quelques cris de vive Roche- 
fort ! On demande Le Rappel sur l'air des Lam- 
pions. Les agents en bourgeois sont très nom- 
breux ; les sergents de ville font des trouées 
d'instant en instant; les promeneurs s'écartent 
pour les laisser passer et les groupes se refor- 
menl tranquillement derrière eux. On entonne 
La Marseillaise, ce qui paraît médiocrement 
amuser M. le Préfet de police et M. Duverger, 
qui passent en voiture. 

Dix heures et demie. - Bourrades des agents. 
Les cris redoublent. Au café Garin, on fait un 
feu de joie avec les numéros du Journal officiel, 
de La Pairie el du Pays. 

Onze heures. Les cafés se ferment préci- 
pitamment. Brébant, le grave Brébant, renvoie 



21 il » 



HENRI ROCHEFORT 



ses soupeurs ; les sergents de ville se forment 
en brigade et dispersent tout le monde, jusqu'au 
Gymnase. 

Onze heures et demie. -- On parle de troubles 
à Belleville. Trois ou quatre .cents personnes 
auraient chanté La Marseillaise et crié : « Vive 
Rochefort ! » « le pain à douze sous ! » Les becs 
de gaz sont brisés, les boutiques se ferment. Les 
grilles du théâtre de Belleville sont cadenassées. 
Les omnibus, de Belleville à la place des Vic- 
toires, interrompent leur service. 

Minuit et demi. - - Un bataillon d'infanterie 
et un escadron de cavalerie de la garde de Paris 
s'avancent ; ces troupes, commandées par un 
colonel, sont précédées de tambours, et un com- 
missaire de police marche en tête, faisant des 
sommations légales devant lesquelles la foule 
se dissipe. 

Pendant les jours suivants les mêmes faits se 
renouvellent. La police descend dans les bureaux 
du Rappel. Tous les rédacteurs en sont arrêtés. 
Et le lendemain 13 juin le journal donne cet avis 
en tête de son numéro : 

« On espérait sans doute désorganiser Le 
Rappel, en envahissant ses bureaux, en mettant 
ses principaux rédacteurs sous le coup de mandat 
d'amener ou sous la menace d'arrestation pré- 
ventive. C'est le couronnement ou le commence- 
ment du système de réaction dans lequel le 
Gouvernement semble vouloir entrer pour ré- 



LE RETOUR EX FRANCE 20 1 

pondre à la revendication démocratique de la 
France entière. Le Gouvernement ne réussira 
pas dans ses desseins. 

Le Rappel restera debout. Il demeurera calme 
mais inflexible en face des provocations ou des 
menaces. Et si quelques-uns de ceux qui luttaient 
ici pour le droit sont écoutés par la force, ils 
n'auront pas de peine à trouver des volontaires 
pour tenir le drapeau et garder, jusqu'à leur 
retour, le poste de combat. » 

Et cette protestation était signée de Charles 
Floquet, qui n'appartenait pourtant point au 
Rappel et qui allait commencer son rôle, ou 
plutôt, le continuer avec force. 

Mais Rochefort veille. Il est battu, peu 
importe ! Il va bientôt avoir une revanche à 
prendre. 

Elle sera formidable et éclatante. 

Le lanternier va bientôt recevoir l'avis 
suivant : 



« Citoyen, 

« Un nom seul, le vôtre, manque aujourd'hui 
à la liste de la revendication. Nous réparerons la 
faute (|ui a été commise, et nous qui avons 
nommé l'irréconciliable Gambetta, nous rappel- 
lerons en France, de par nos votes, l'irréconci- 
liable Rochefort. » 



21 >2 



IIE.NKI KOGHEFORT 



\insi s'exprimaient les électeurs de la première 
circonscription de Paris dans une adresse à 
Henri Rochefort et publiée le 12 juin par de 
nombreux journaux de l'opposition. 

Gambetta avait été élu à la fois dans la 
première circonscription de Paris et à Marseille. 
Le grand orateur avait opté pour le port médi- 
terranéen et avait ainsi laissé vacant un siège 
dans la capitale. C'est à cela que songeaient les 
amis du pamphlétaire. Puis comme il n'est de 
campagne électorale possible sans provoquer des 
réunions et de réunions sans former de comités, 
ils en constituèrent un. Ceci fait, ils pressen- 
tirent l'homme de La Lanterne. Ils lui écrivirent 
derechef : 



« Citoyen, 

» Nous, électeurs de la circonscription de la 
Seine, en vue de prochaines élections partielles, 
avons résolu de fixer notre choix sur vous pour 
remplir le mandat législatif vacant dans cette 
circonscription. 

» Ce choix nous est dicté par le courage 
énergique et indomptable que vous avez dé- 
ployé contre le despotisme, soit en démasquant 
les abus, soit en flagellant les abuseurs Votre 
talent d'écrivain a rendu et rend encore de 
grands services à la démocratie ; mais il n'est 



LE RETOUR EN FRANCE -"•> 

que la première partie d'un tout que votre 
parole et au besoin vos actes compléteront. » 
Et l'exhortation se terminait sur ces mots : 

» Que votre adhésion soit la première page de 
notre indissoluble solidarité. » 

Il y eut de la part de Rochefort quelque hési- 
tation à adhérer au programme dont il devait 
être à la fois le pivot et la machine ; non que ses 
idées eussent changé ou que son concept poli- 
tique ne fût le même qu'avant les élections où 
Jules Favre l'avait emporté sur lui. Mais il 
lui était resté quelque rancœur de cet échec. Il 
en donnera les causes, beaucoup plus tard en 
ravivant ce souvenir : « Je répondis à cet ulti- 
matum que j'étais prêt à tout pour l'affranchis- 
sement de mon pays, excepté à faire continuel- 
lement le pied de grue à la porte d'un Parle- 
ment ; qu'on m'avait déjà posé la candidature 
sur la gorge dans la septième circonscription, 
où l'on m'avait assuré une victoire éclatante, et 
que j'y avais essuyé une défaite, qu'en fin de 
compte le rôle de candidat perpétuel et de juif 
errant électoral ne convenait pas à mon tem- 
pérament, d'autant que je n'étais pas du tout 
orateur et que, vraisemblablement, je ne ren- 
drais dans les ;isst'inblées délibérantes aucun ser- 
vice à notre parti. » 

Il fallut qu'on insistât, qu'en suppliât et 
ce n'était peint là calcul ni coquetterie du polé- 



204 HENRI ROCHEFORT 

miste - - il fallut qu'on envoyât à Bruxelles un 
délégué pour arracher l'acceptation tant sou- 
haitée. On l'obtint. Le candidat récalcitrant 
envoya alors à ses amis de Paris l'adresse sui- 
vante qui est peut-être la plus belle production 
de sa période de candidature : 

« Le programme que vous me présentez, je 
l'accepte, et, dans l'exécution, je ne ferai que 
l'accentuer davantage... 

» En présence des scènes sanglantes auxquelles 
donnent lieu périodiquement les réclamations 
des travailleurs, il est impossible que nous 
n'allions pas chercher le mal jusque dans sa 
racine. Exterminer n'est pas répondre ; et la 
moitié de la France ne peut continuellement 
ouvrir des souscriptions pour fournir de quoi 
enterrer l'autre. 

)) Le Gouvernement perfectionne ses armes, 
perfectionnons les nôtres. Nos armes à nous, ce 
sont : la liberté individuelle ; des lois tolérables 
qui n'envoient pas mourir à Cayenne ou à Cha- 
renton le citoyen qui déplaît à un ministre ; la 
responsabilité de tous les criminels, qu'ils soient 
ou non fonctionnaires ; l'instruction gratuite, la 
suppression des traitements scandaleux, le droit 
de se réunir dans une salle et d'exprimer son 
opinion dans un journal, enfin, tout l'arsenal 
des libertés indispensables, qui font que ceux 
qui les possèdent sont des hommes et ceux qui ne 
les possèdent pas des bestiaux. 



LE RETOUR EN FRANCE 205 

» Votre programme, citoyens électeurs, est 
donc le mien, du premier au dernier mot. Vous 
m'offrez l'honneur d'en revendiquer la réalisa- 
tion. J'accepte avec joie cette gloire, et je crois 
pouvoir le dire, ce danger. » 

Il ne reste plus à Rochefort qu'à prendre congé 
de Victor Hugo et de sa famille. Le comité de 
Paris lui a dépêché un de ses membres, Albiot, 
qui a mission de ramener en France le populaire 
polémiste et c'est lui qui va nous raconter les 
péripéties du retour. Il s'était présenté à 
l'exilé volontaire porteur d'un mandat ainsi 
conçu : 

« Les soussignés, membres du comité, donnent 
mandat au citoyen Albiot, d'inviter en leur 
nom, le citoyen Rochefort à se présenter aux 
électeurs dans la soirée de vendredi (1) au 
Grand -Salon (Chapelle -Montmartre) et aux 
Folies- Belleville, si possible. Le citoyen Albiot 
assistait à la séance où cette résolution a été 
prise par le comité le mardi 2 courant, et pourra 
répéter les phases de la discussion qui ont amené 
cette décision. » 

Albiot, donc, dans un article intitulé « L'ar- 
restation de Rochefort », commente en ces ter- 
mes les incidents du voyage : 

« Hier vendredi à neuf heures, nous partions 
ensemble de Bruxelles. 



(i) Vendredi 5 novembre 1869. 



206 HENRI ROCHEFORT 

» — Si on vous arrêtait à la frontière ? 
disais -je dans le wagon, à Rochefort. 

» — Oh! non, répondit-il. Le Gouvernement ne 
ferait pas cette bêtise ! Son jeu est évidemment 
de me laisser rentrer dans Paris sans avoir l'air 
de me redouter. 

» Arrivés à Feignies, la première gare fran- 
çaise, nous descendions de wagon pour la visite 
de la douane, Rochefort ne se cachait point. Il 
se promenait dans la salle de la douane, sans se 
dissimuler le moins du monde tandis que je 
faisais examiner nos paquets. 

» Trois messieurs, qui se tenaient sur la porte, 
du côté de la voie, causaient en nous regardant. 
L'un d'eux tout à coup se détacha du groupe et 
vint droit à Rochefort. 

» - - Vous êtes M. Rochefort ? 

» ■ — Oui. 

» — ■ Veuillez me suivre. 

» Et je les vois disparaître dans un couloir, 
au moment même où le douanier avait les mains 
dans ma malle. Il n'avait pas fini sa visite que le 
monsieur qui avait emmené Rochefort revient à 
moi. 

»--M. Albiot ? 

« — C'est moi. 

» — Veuillez venir. 

» Un second douanier prend les journaux que 
j'avais à la main, les examine et me les rend. Je 
suis mon introducteur, et je retrouve Rochefort 



LE RETOUR EN FRANCE *^U7 

clans une petite salle peinte en bleu, décorée du 
portrait de l'impératrice. 

» La locomotive sifflait, le train allait partir, 
notre « hôte » mettait du charbon clans la che- 
minée, je lui demande à mon tour : 

» -- A qui avons-nous l'honneur ? 

» - - Je suis le commissaire de police. 

» Le chef de train paraît à la porte. 

» - - Ces messieurs ne partent pas ? 

» - - Non, répond le commissaire, ils ne parti- 
ront qu'à quatre heures. --Il était midi. 

» -- Cela ne nous gênera qu'à moitié, me 
dit Rochefort ; au lieu d'arriver à cinq heures 
nous arriverons à neuf heures et nous pourrons 
quand même assister à la réunion. Mais, 

demanda- t-il au commissaire, est-ce sûr que nous 
serons libres à quatre heures ? 

- Je vais adresser une dépêche à qui de 
droit, dit le commissaire. Il y a un mandat 
d'amener contre vous depuis le mois de septem- 
bre. Mais les temps sont changés! Je ne puis 
prendre sous ma responsabilité, ni de vous lais- 
ser en liberté, ni de vous mettre en état d'arres- 
tation. Veuillez attendre la réponse. 

Au inoins pourrons-nous déjeuner ? 

» - Sans doute! seulement il y a encore du 
inonde au buffet, .le vais chercher h 4 maître du 
restauranl ; vous pourrez lui commander ce que 
vous voudrez. 

» Il est sorti alors, et bientôt après, il nous a 



208 HENRI KOCIIEFORT 

ramené le maître du restaurant. Nous sommes 
rentrés déjeuner au buffet, quand la salle a été 
vide. Deux ou trois messieurs se promenaient 
devant la porte. Notre commissaire est venu 
s'asseoir à la table voisine de la nôtre et s'est mis 
à déjeuner aussi. Puis nous sommes revenus dans 
la petite salle bleue, où le commissaire nous a 
rejoints au coin de la cheminée. Fort aimable, ce 
commissaire ! un causeur charmant ! Il nous a 
entretenus des arrestations qu'il avait opérées... 
lui-même, il nous a énuméré ses états de service, 
ses luttes corps à corps avec des prisonniers 
rétifs, etc.. A trois heures il est sorti, mais il est 
revenu presque aussitôt. 

» Il a tiré un papier jaune, portant en tête les 
titres, grades et honneurs de M. le préfet de Lille, 
et de plus quelques mots fort simples qu'il a bien 
voulu nous communiquer : 

« Maintenez M. Rochefort en état d'arres- 
» tation. » 

» Décidément il ne fallait plus songer à partir 
à quatre heures ! Et les électeurs qui atten- 
daient ! Leur envoyer une lettre ? Personne pour 
la porter. Un télégramme ? Le laisserait-on arri- 
ver à destination ? Rochefort me dit : 

)> - Tâchez, vous, de partir pour P;uis et 
d'arriver à temps à la réunion dire pourquoi je 
n'arrive pas. 

» Je voudrais, dis- je au commissaire, 

envoyer à Paris un télégramme. 



LE RETOUR EN FRANCE 209 

» - Le bureau télégraphique de cette gare ne 
reçoit pas les dépêches privées. 

» — Où donc faut-il aller ? 

» - A Maubeuge. 

» - Allons, dis-je à Rochefort, je vais aller 
a Maubeuge et jo reviens. 

» Le commissaire de police a l'obligeance de 
me conduire lui-même au guichet de la distri- 
bution dos billets. Je demande une place pour 
Maubeuge. 

» - - Vous ne prenez pas aller et retour ? me 
dit le commissaire. 

» - - Si fait! si fait! aller et retour. 

» Je serre la main à Rochefort. 11 me fait un 
signe que je comprends, qui voulait dire : « Allez, 
faites savoir à mes électeurs que, sur leur invi- 
tation, je suis parti, que je suis en France, que 
j'allais à eux, qu'on m'arrête en route, et portez- 
leur mon salut fraternel. 

» Pour moi, arrivé à Maubeuge, je ne descen- 
dais pas de mon wagon. J'avais en poche mon 
billet pour Paris, je filais sur Paris. Quelque 
employé de la ligne aura probablement trouvé. 
ce ma lin sur la voie un billot portant le timbre 
de Feignies à Maubeuge — aller et retour. » 

A Rochefort resté seul de se substituer main- 
tenant dans le récit, au narrateur en route pour 
Paris : 

« Je continuais à faire la causette avec le 
personnel du buffet de Feignies. Le commissaire 

14 



210 HENRI ROCIIEFORT 

de police regardait non sans inquiétude le temps 
s'écouler, car il lui eût répugné de me mener 
coucher en prison et, d'autre part, il lui était 
difficile de me considérer comme un prisonnier 
sur parole. 

» Enfin vers neuf heures et demie du soir, le 
Ministre de l'Intérieur, probablement averti du 
remue- ménage produit par mon incarcération, 
se décida trop tard, puisque l'effet était acquis, 
à revenir sur les premiers ordres, et en envoya 
d'autres portant ma mise en liberté immé- 
diate. » 

Mais le bruit avait couru - - et Le Constitu- 
tionnel s'en était fait l'écho - - que Rochefort 
arrivait à Paris grâce à un sauf- conduit à lui 
délivré par le Gouvernement. Sitôt dans la 
capitale, son premier acte fut de le démentir 
avec force. 

« Les journaux de l'entourage, écrivit-il aux 
rédacteurs du Rappel, le dimanche suivant, 
veulent absolument me persuader que je suis 
l'obligé de l'empereur, sous prétexte qu'après 
m'avoir fait arrêter à la frontière, il m'a fait 
relâcher huit heures après. 

» Je désirerais avoir le public pour juge et non 
Le Constitutionnel. La vérité est qu'à midi un 
commissaire de police m'a dit : 

» — Vous êtes prisonnier. 

» Et qu'à huit heures du soir, il a ajouté : 

» — Vous êtes libre. 



LE RETOUR l\ FRANCE 211 

)> Tel est l'incident dans toute sa simplicité. 

» La magnanimité du Gouvernement se borne 
donc à avoir fait une sottise à midi, et à s'en être 
aperçu à huit heures, c'est-à-dire, comme pour 
tout ce qu'il a fait depuis dix- huit ans, quand il 
était trop tard. 

» J'aurais néanmoins laissé les journalistes de 
la Chambre épousseter en paix leurs fauteuils, 
s'ils n'avaient mêlé à leurs éloges du souverain 
une histoire de sauf-conduit, qu'ils racontent 
d'autant plus affirmativement qu'elle ne con- 
tient pas un mot de vrai. Le sauf- conduit est 
un rêve, on ne m'a pas parlé de sauf- conduit. 
Un sauf- conduit, je n'en ai jamais vu. Si le Gou- 
vernement avait eu le mauvais goût de m'en 
offrir un, j'aurais probablement répondu que je 
ne tenais pas à être sauf, et que je ne voulais 
pas être conduit, et je le lui aurais non moins 
probablement jeté au nez. 

» Cette explication était nécessaire, je crois, 
pour excuser mon ingratitude, qui est plus 
radicale que jamais. » 

Ainsi, ce qui avait le plus froissé Rochefort, 
ce n'était pas d'avoir vu son voyage s'inter- 
rompre ; en n'était pas d'être resté en tête-à- 
tête, une demi-journée entière, avec un commis- 
saire abhorré puisque instrument du pouvoir; 
ce n'étail pas non plus d'avoir manqué une 
réunion où il était attendu avec impatience; 
c'était d'avoir passé pour l'obligé de l'empe- 



212 HENRI ROCHEFORT 

reur, ne fût-ce qu'un instant, et cela seul avait 
suffi à réveiller ses susceptibilités. 

Or, pendant que Rochefort était gardé comme 
otage à Feignies, sur l'ordre du préfet la 
réunion où il était attendu et où il ne pa- 
raissait point, devenait houleuse de minutes en 
minutes. 

Divers orateurs inscrits au programme — par- 
don ! à l'ordre du jour --ne parviennent plus à 
couvrir de leur voix les rumeurs qui grossissent. 
Un bruit qui se précise, qui prend corps, court 
dans la salle; les chuchotements sont devenus 
exclamations violentes : « Rochefort est arrêté ! ». 
Les cris et le brouhaha augmentent. Albiot qui 
devait ramener Rochefort paraît seul. Essoufflé 
et ému, il escalade la tribune ; le tumulte cesse et 
un silence profond s'appesantit sur la salle. Et 
c'est à nouveau une explosion de cris et d'in- 
jures quand il a parlé et qu'il a annoncé que 
celui que l'on attend est retenu à la frontière. 
Les candidats au siège de Gambetta sont pré- 
sents. Ce sont les concurrents politiques du lan- 
fornier: Jules Vallès, Laurier et Cantagrpl. Vallès 
se lève et clame d'une voix forte : « On nous 
annonce que les citoyens Laurier et Cantagrel 
viennent d'arriver. Leur devoir est tout tracé par 
la situation faite à Rochefort. Nous attendons 
qu'ils viennent à cette tribune apporter leur 
«lisistement, » Alors dans les quelques heures qui 
suivront, tous retireront leur candidature. 



LE RETOUR EN FRANCE 213 

La maladresse du préfet du Nord va assurer 
un siège au pamphlétaire. 

Délivré de la police qui le retenait à la fron- 
tière, Rochefort était arrivé à Paris dans la nuit, 
Fatigué par tous ces événements qui avaient si 
considérablement allongé son voyage, il était 
descendu à V Hôtel de France et de Champagne, 
situé rue Montmartre. Au matin, son premier 
soin avait été d'informer son comité et de sa 
délivrance et de son arrivée. 

« Une heure après, raconte- 1- il, plus de deux 
cents amis envahissaient la cour de l'hôtel, 
demandant à lui parler, et il vit entrer dans 
sa chambre la dame de la maison presque 
affolée. 

» - - Ah ! monsieur, fît- elle toute larmoyante, 

voyez comme nous avons peu de chance ! c'est 
» ici qu'est descendu Orsini et qu'il a préparé 

son attentat. Pendant plus de deux mois, nous 
» avons eu des nuées d'agents dans l'hôtel et 
» aux environs. Et voilà que vous nous arrivez. 

Ça va recommencer, bien sûr, sans compter 
» les visites. Il y a déjà une foule énorme en 

bas. Nous sommes perdus ! » 

Et Rochefort dut lui promettre de s'en aller 
le lendemain. 

11 y eut le soir même une grande réunion dans 
la salle de la rue Doudeauville. La première 
circonscription comprenait toul Belleville, la 
Yillelle. la Chapelle et Montmartre. 11 y eut 



21 1 HENRI ROCHEFORT 

donc abondance de public pour entendre le 
nouvel orateur. 

Orateur ? hélas non ! et le pamphlétaire qui 
n'ignore plus la puissance de sa plume sait bien 
qu'il est un piètre discoureur. « En effet, recon- 
naît-il, bien que très causeur et souvent même 
bavard, ayant la conversation plutôt facile, le 
fait d'être obligé de me lever pour exposer mes 
théories à une agglomération d'hommes me 
contracte l'estomac et le gosier d'une angoisse 
tellement inexprimable qu'elle m'empêche pres- 
que toujours de m' exprimer. » Et aux électeurs 
réunis devant lui il s'excuse : « Citoyens, l'émo- 
tion que je laisse paraître vous donnera peut-être 
une idée peu favorable de mon énergie, mais 
quand, en rentrant dans son pays, on y est 
accueilli par de telles sympathies, l'émotion est 
bien légitime. » 

Cependant le jour de l'élection est proche et 
un adversaire vient de surgir. C'est Hippolyte 
Carnot que l'empire voit, avec une satisfaction 
non dissimulée, faire échec — tenter de faire échec 

- à Rochefort. Le vote est fixé au dimanche 
25 novembre pour le premier jour du scrutin (1). 
Le jour même, Villemessant, qui a « lâché » son 
ancien collaborateur, écrivait dans le Premier 
Paris du Figaro : « M. Rochefort a perdu beau- 
coup de sympathies dans sa campagne électo- 



(i) Le scrutin durait deux jours consécutifs. 



LE RETOUR EX FRANCE 21 O 

raie. Il n'aura certainement pas trois mille 
voix. » 

Yillemessant était mauvais prophète. Roche- 
fort récoltait 18.051 suffrages contre 13.734 à 
Carnot. 

Il était élu. 

C'était encore une nouvelle existence qui allait 
commencer pour lui. 



XII 
LA MARSEILLAISE 



Rochefort fonde le journal La Marseillaise. — Sa 
rédaction. — Rochefort au Corps législatif. — La 
polémique de La Revanche. — Pierre Bonaparte et 
Victor Noir. — Le meurtre de Victor Noir. — Arres- 
tation de Pierre Bonaparte. — Violente procla- 
mation de La Marseillaise. — Saisie du journal. — 
Les obsèques de Victor Noir à Neuilly. — Retour à 
Paris. — Interpellation de Rochefort. — Demande 
en autorisation de poursuites contre lui. — - La réu- 
nion de la rue de Flandre. — Arrestation du député. 



QTnbtéa Lanterne ne suffisait plus à Rochefort. 
/4\/5>3v Le nouveau député méditait depuis 
oKbSW quelque temps déjà — il l'avait annoncé 
avant son élection, dans une réunion privée à 
Belleville - de créer une feuille « qui serait le 
porte-voix de la démocratie française et qui 
continuerait la lutte interrompue par la suppres- 
sion de La Lanterne »; car le pamphlet toujours 
pourchassé ne possédait plus qu'une portée très 
relative. 

Le nouveau journal fut La Marseillaise, dont 



LA MARSEILLAISE 217 

le premier numéro parut le 19 décembre 1869. 
Il va sans dire que, comme don de joyeux avè- 
nement, le Gouvernement retira, dès le début à 
l'organe qui venait de naître, le droit de vente 
sur la voie publique. Sa rédaction, Rochefort 
l'avait choisie avec soin. C'étaient Millière qui 
devait trouver la mort sur les marches du 
Panthéon, Raoul Rigault qu'on fusilla, Arthur 
Arnould, Paschal Grousset, Breuillé qui furent 
condamnés à la déportation. C'était encore 
et surtout Gustave Flourens qui en était le pre- 
mier collaborateur et qui fut tué à Rueil en 1871 
à la suite d'une sortie des fédérés. 

C'était un drôle de type que Gustave Flourens, 
dont Rochefort retrace ainsi le portrait : « Grand, 
osseux, ses joues creuses et ses yeux bleus un peu 
égarés surmontés d'un front énorme, il donnait 
l'idée de quelque magyar hongrois prêt à endos- 
ser son dolman pour monter à cheval. Il avait 
hérité d'une centaine de mille livres de rentes 
et il était rare qu'il eût vingt sous dans sa poche. 
Exempt d'ailleurs du besoin de nourriture, de 
repos et de sommeil, il passait des journées 
entières à aller d'un coin de Paris à l'autre, sans 
songer qu'il y avait une heure pour le déjeuner 
et une autre pour le dîner. Il ne vivait que par la 
passion et le cerveau, à ce point qu'il eût été 
capable de descendre tout nu dans la rue si on 
ne lui eût pas imposé un pantalon. » 

Diriger un journal n'empêchait pas Rochefort 



218 HENRI ROCHEFORT 

de siéger au Corps législatif. Il en était même le 
plus assidu des membres. S'il lui avait fallu 
prêter par écrit le serment d'usage de fidélité à 
l'Empereur, il s'était abstenu d'aller le renouve- 
ler oralement devant son souverain. Napoléon 1 1 1 
procédait en effet en personne à l'ouverture des 
Chambres à la salle des États. C'est ainsi que les 
sénateurs, les députés et les représentants des 
grands corps gouvernementaux se réunissaient 
autour de lui et qu'il proclamait la session 
ouverte. Au moment de la prestation du serment, 
le maître des cérémonies avait appelé une pre- 
mière fois le nom de Rochefort, puis une seconde 
fois sans que celui-ci, bien entendu absent, ne 
répondît. L'Empereur s'était pris à sourire, et 
en bons courtisans, les dignitaires présents 
avaient ri bruyamment à leur tour. 

Les journaux avaient relaté le fait. Rochefort 
ne l'oublia pas. A quelques jours de là, pendant 
une Assemblée, il demandait la parole, ce qui 
était toujours l'occasion pour lui de dire des 
choses sans aménité à l'égard de la Cour. 

Vous n'avez pas à faire intervenir ici 
l'Empereur, lui répliqua le président. Et le 
député de dire : 

— J'ai été insulté par lui, or c'est insulter le 
suffrage universel que de rire quand on appelle 
l'élu de la première circonscription de Paris. Si 
ridicule que je puisse être, je ne me suis jamais 
promené sur une plage avec un aigle sur mon 



IV MARSEILLAISE 



219 



épaule et un morceau de lard dans mon chapeau. 
Ce coup droit causa une profonde stupeur 
parmi l'Assemblée. Aux Tuileries la fureur fut 
à son comble. On n'avait pas encore eu le temps 
d'oublier la réplique du député à l'issue d'une 
précédente séance où, souffrant, il se reposait 
dans la salle des Conférences de la Chambre. Un 
membre de la majorité lui avait dit d'un ton 
empli de sollicitude : 

- Ah ! quelle existence de luttes et de fatigues 
vous vous êtes faite, cher Monsieur Rochefort, 
quand il vous (serait si facile d'avoir le calme 
et le repos dont vous avez tant besoin ! Il vous 
suffirait d'abandonner cette opposition violente 
que les comités socialistes vous imposent. 

- Pardon ! avait répliqué Rochefort en riant, 
c'est à moi que l'Empereur fait de l'opposition. 
Il me refuse tout ce que je lui demande. 

Mais, avait objecté son interlocuteur, vous 
ne lui avez encore rien demandé jusqu'à présent. 

J'ardon encore, je lui ai demandé de s'en 
aller et il s'obstine à rester quand même. 

Mais toutes ces répliques., toutes ces discus- 
sions, toutes ces violences de langage seront bien 
peu de chose à côté de l'événement qui va se 
produire bêtement, brutalement, sans prémé- 
ditation quoi qu'on ait pu dire, qui va mettre en 
cause la famille impériale et aura de si funestes 
conséquences pour l'Empire, qui va faire se 
dresser le peuple, qui sera gros de menaces réa- 



221 



HENRI ROCHEFORT 



Usées pour Rochefort, qui le précipitera des 
hauteurs dans l'abîme et qui, la fatalité aidant, 
eût pu causer à Paris des journées tragiques de 
révolution et d'émeutes. 

C'est le meurtre de Victor Noir par Pierre 
Bonaparte. A quelle version donner créance 
pour établir la genèse du meurtre et sa perpé- 
tration ? Faut-il faire état des récits que 
donnera Rochefort, ou se rallier à la version 
d'Emile Ollivier, son ennemi politique acharné? 
Faut-il croire Delord et son Second Empire ou 
admettre les faits tels que les présentera Olivier 
Pain qui sera, nous l'avons dit à une autre 
occasion, le compagnon de misère du polémiste ? 
Comment dégager des causes restées contra- 
dictoires jusqu'au jugement ? Du moins, le 
compte-rendu de la Haute Cour nous fournira- 
t-il les dépositions de l'accusé et de l'unique 
témoin de l'affaire. 

La Revanche, journal radical fondé en Corse, 
« dont la mission était de vilipender Napoléon 
et sa famille » avait publié un article viru- 
lent sur le premier Bonaparte. Le prince Pierre- 
Napoléon Bonaparte, l'un des fils de Lucien 
Bonaparte, brouillé du reste avec la famille des 
Tuileries, répondit dans L'Avenir de la Corse par 
un article plus violent encore : « Pour quelques 
lâches Judas traîtres à leur pays, et que leurs 
propres parents eussent autrefois jetés à la mer 
dans un sac ; pour deux ou trois nullités irritées 



LA MARSEILLAISE 221 

d'avoir inutilement sollicité des places, que de 
vaillants soldats, d'adroits chasseurs, de hardis 
marins, de laborieux agriculteurs, la Corse ne 
compte- 1- elle pas, qui abominent les sacrilèges et 
qui leur eussent déjà mis le stentine per le porrete, 
les tripes aux champs, si on ne les avait retenus. » 

Paschal Grousset, qui était correspondant à 
Paris de La Revanche, réplique dans ce journal 
sous la signature de Tommasi, et dans La Mar- 
seillaise sous celle de La Vigne par des articles 
non moins virulents. Puis il charge ses amis 
Salmon, dit Victor Noir, et Ulric de Fonvielle 
d'aller demander raison à Pierre Bonaparte. De 
son côté le prince, tenant Rochefort pour res- 
ponsable de l'article paru dans son journal, 
rédige une provocation que Paul de Cassagnac 
insère aussitôt dans Le Pays. Elle était écrite 
en ces termes : 

« Monsieur, -- Après avoir outragé, l'un après 
l'autre, chacun des miens, et n'avoir épargné 
ni les femmes ni les enfants, vous m'insultez 
par la plume d'un de vos numceuvres. C'est tout 
naturel, et mon tour devait arriver. Seulement, 
j'ai peut-être un avantage sur la plupart de 
ceux qui portent mon nom : c'est d'être un 
simple particulier, tout en étant Bonaparte (1). 



(i) Pirrrc Bonaparte, exclu de la Cour, n'obtenait aucune ]>art .lis 
dignités de l'Etat. Il ne paraissait jamais aux réceptions de la Cour et 
les seuls rapports qu'il eût a\e< l'Empereur étaient que celui-ci lui 
faisait une pension de cent mille francs prise sur sa liste civile. 



222 HENRI ROCHEFORT 

Je viens donc vous demander si votre encrier 
se trouve garanti par votre poitrine, et je vous 
avoue que je n'ai qu'une médiocre confiance 
dans l'issue de ma démarche. J'apprends en effet 
par les journaux que vos électeurs vous ont 
donné le mandat impératif de refuser toute 
réparation d'honneur, et de conserver votre pré- 
cieuse existence. 

» Néanmoins j'ose tenter l'aventure, dans 
l'espoir qu'un faible reste de sentiment français 
vous fera vous départir, en ma faveur, des 
mesures de prudence et de précaution dans les- 
quelles vous vous êtes réfugié. Si donc, par 
hasard, vous consentiez à tirer les verrous pro- 
tecteurs qui rendent votre honorable personne 
deux fois inviolable, vous ne me trouverez ni 
dans un palais ni dans un château. J'habite 
tout bonnement 59, rue d'Auteuil, et je vous 
promets que, si vous vous y présentez, on ne 
dira pas que je suis sorti. En attendant votre 
réponse, j'ai encore l'honneur de vous saluer. » 

Quand, aux bureaux de La Marseillaise, 
Rochefort eut connaissance de cette lettre, il dé- 
pêcha à Pierre Bonaparte, Millière et Arnould, 
deux de ses rédacteurs avec mission de lui 
demander réparation. 

Ainsi s'engageait une double affaire. De deux 
parts, des témoins allaient venir demander des 
explications au Prince qui n'attendait que ceux 
de Rochefort. 



LA MARSEILLAISE 223 

Victor Noir et Ulric de Fonvielle, les repré- 
sentants de Paschal Grousset, arrivèrent les 
premiers. 

Le drame se passe, rapide. 

Pierre Bonaparte dépeint ainsi la scène pour 
sa défense : 

« J'étais vers deux heures dans ma chambre à 
coucher. Une servante est venue m'annoncer 
que deux messieurs uip demandaient. Comme la 
veille j'avais provoqué Rochefort, j'ai cru qu'on 
se présentait en son nom. Je suis venu au salon ; 
j'y ai trouvé deux inconnus dont l'air était 
menaçant. L'un d'eux m'a donné une feuille de 
papier dépliée, en me disant : « Nous sommes 
» chargés de vous demander la réponse à cette 
» lettre. » J'ai répondu : « Je ne connais pas 
» celui qui m'écrit ; mais je me battrai volon- 
» tiers, non pas avec lui, mais avec M. Roche- 
» fort, et non pas avec un de ses manœuvres. » 
Le grand m'a dit : « Mais lisez donc la lettre. » - 
Je répondis : « Elle est toute lue. En êtes- vous 
» solidaires ? Alors il m'a frappé au visage. 
Sur le champ, j'ai fait deux pas en arrière, tiré 
de ma poche un pistolet et fait feu sur lui. Le 
deuxième, qui m'ajustait avec un revolver, 
s'était caché derrière le fauteuil, j'ai aussi tiré 
sur lui et l'ai débusqué. Il est passé alors dans 
la salle du billard ; je le bossai passer. Mais il 
se retourna pour m'ajuster, et alors je lui ai tiré 
un second coup de pistolet qui l'a mis en fuite. » 



2^24 IIKNRI ROCHEFORT 

Naturellement, le récit d'Ulric de Fonvielle 
diffère sensiblement de celui du prince. 

Etes- vous solidaires de ces misérables ? 
aurait dit à Victor Noir Pierre Bonaparte en 
parlant de Rochefort et de Grousset. 

- Nous sommes solidaires de nos amis. 

A peine Victor Noir vient-il de prononcer ces 
mots que le prince Pierre lui lance un soufflet, 
et tirant un revolver de sa poche fait feu sur 
lui à bout portant. 

Quoi qu'il en fût, provoqué ou non, le prince 
Pierre- Napoléon Bonaparte avait commis un 
meurtre. 

La belle pâture pour les journaux de l'opposi- 
tion. Un Bonaparte assassin! La Marseillaise, 
par la plume de son directeur, ne pouvait laisser 
passer l'événement sans lui infliger une flétris- 
sure publique. Alors le numéro du lendemain, 
qui était le 11 janvier, parut encadré de noir. En 
tête de la première colonne, ces lignes en grosses 
capitales : 

ASSASSINAT COMMIS PAR LE PRINCE PIERRE- 
NAPOLÉON BONAPARTE SUR LE CITOYEN 
VICTOR NOIR. TENTATIVE D'ASSASSINAT 

COMMISE PAR LE PRINCE PIERRE-NAPOLEON 
BONAPARTE SUR LE CITOYEN ULRIC DE 
FONVIELLE. 



LA MARSEILLAISE 225 

Et l'article débute : 

«( F ai eu la faiblesse de croire qu'un 
Bonaparte ponçait être antre chose qu'un 
assassin ! 

» J'ai osé m' imaginer qu'un duel loyal 
était possible dans cette famille on le meurtre 
et le guet-apens sont de triai it ion et d'usage. 

» Notre collaborateur Paschal Grousset a 
partagé mon erreur, et aujourd'hui nous 
pleurons notre pauvre et cher ami Victor 
Noir, assassiné par le bandit Pierre-Napo- 
léon Bonaparte. 

» Voilà dix-huit ans que la France est 
entre les mains de ces coupe-jarrets qui, non 
contents de mitrailler les républicains dans 
les rues, les attirent dans des pièges immon- 
des pour les égorger à domicile. 

» Peuple français, est-ce que décidément 
tu ne trouves pas qu'en voilà assez. » 

En même temps que La Marseillaise publiait 
cette protestation de la dernière violence, les 
autres journaux inséraient une note qui leur 

i:» 



226 HENRI ROCHEFORT 

avait été adressée par le chef de cabinet du 
garde des sceaux (1) et ainsi conçue: « Aussitôt 
que M. le Garde des Sceaux a appris le fait qui 
s'est passé à Au t eu il, il a ordonné l'arrestation 
immédiate de M. Pierre Bonaparte. L'Empereur 
a approuvé cette décision, l'instruction est déjà 
commencée. » 

Ce sont, pour Rochefort, les beaux jours de 
La Lanterne qui recommencent, car le député ne 
met pas en doute que les beaux jours d'un journal 
sont ceux où on le saisit et le poursuit. La Mar- 
seillaise donc est saisie et poursuivie. L'auteur 
du sanglant article qui en marque la première 
page est l'objet d'une demande en autorisation 
de poursuites. C'est le ministre OUivier qui la 
dépose sur le bureau de la Chambre à l'issue de 
la séance où le député, comme suite à son article, 
avait lancé une interpellation au Gouvernement. 
Au milieu de l'agitation et de fréquentes inter- 
ruptions, Rochefort s'était levé pour crier : « Un 
assassinat a été commis hier sur un jeune 
homme couvert d'un mandat sacré, celui de 
témoin, c'est-à-dire de parlementaire dans une 
affaire d'honneur. L'assassin est un membre de 
la famille impériale, cousin germain de l'Empe- 
reur. Je demande à Monsieur le Ministre de la 
Justice, s'il a l'intention d'opposer au jugement 
et à la condamnation probable de ce person- 



i) Emile Ollivier était alur> ministre Je la Justice. 



I Y MARSEILLAISE 227 

nage la fin de non recevoir qu'on oppose ordi- 
nairement à ceux qui ont été frustrés ou même 
bâtonnés par de hauts dignitaires de l'Empire. 
— Messieurs, la situation est grave, l'agitation 
est énorme. L'assassiné est un enfant du peuple 
et le peuple demande à juger lui-même l'assas- 
sin, c'est-à-dire qu'il demande le jury. On en est 
à se demander si la famille Bonaparte a le pri- 
vilège des coups de pistolet. Je déclare ici qu'en 
présence des faits qui se sont passés hier, en 
présence des faits qui se sont passés depuis 
longtemps, on se demande si on est sous les 
Bonaparte ou sous les Borgia. » 

Pendant toute la journée, il n'était de conver- 
sation qui ne portât sur le meurtre de Victor 
Noir. Les bruits les plus divers et les insinuations 
les plus fantaisistes circulaient. « Dans la soirée 
du 11, le mouvement de réprobation contre le 
prince Pierre était presque unanime, écrit Emile 
Ollivier. Je ne crois pas qu'il se soit souvent élevé, 
contre un Gouvernement, une telle tempête de 
sensibilité et d'indignation. Les révolutionnaires, 
qui avaient soufflé le feu, étaient tellement 
entraînés eux-mêmes par leurs propres provoca- 
tions, qu'ils ne doutaient pas de voir le lende- 
main la chute de l'Empire. » 

Les deux adversaires -- Ollivier et Rochefort 

- font des relations en tous points semblables 

des événements qui se précipitent-. Le ministre 

même renchérit sur le député au sujet des 



228 



HENRI ROCIIEI ONT 



manifestations que l'un est fier de provoquer 
et que l'autre met tout son amour- propre à 
faire échouer. 

Ainsi continue Ollivier : « Les réunions publi- 
ques furent des rendez- vous de révolution. A la 
salle Molière, le président invite l'Assemblée à se 
lever et à se découvrir. Il déploie un crêpe noir, 
en couvre le bureau, et dit : « - - Citoyens, le 
moment est solennel, nous devons resserrer nos 
rangs en présence du crime épouvantable qui 
vient d'être commis. Nous n'avons pas le droit 
de nous compromettre ce soir : à demain à une 
heure, à Neuilly. - - Oui, oui, nous irons tous, 
reprend l'assistance. A Belleville on avait aussi 
déployé un crêpe noir sur le bureau. Les orateurs 
traitent les membres de la famille impériale de 
coquins, misérables, canailles, assassins, voleurs, 
reptiles et s'excitent à les assassiner le lendemain. 

« Il faut que demain, dit Flourens, le drapeau 
de la République soit triomphant ». Rochefort 
invite à amener au convoi tous ceux qu'on 
pourra entraîner. « Nous rendrons ainsi plus 
imposante une manifestation qui prouvera au 
tyran que nous sommes unis et las de courber 
la tête devant le despotisme et l'assassinat. — 
Demain à cette heure, disaient-ils tous, l'Em- 
pire aura été renversé. » 

Les obsèques de Victor Noir avaient été fixées 
au lendemain. « La journée, relate Rochefort, 
s'annonça comme devant être affreusement 



LA MARSEILLAISE 229 

mouvementée. Dès le matin, la maison de la 
rue du Marché, à Neuilly, où la bière repose 
sur deux chaises, a été envahie par une foule 
qui grossit au point de rendre toute circulation 
à peu près impraticable. » 

Un Conseil est tenu aux Tuileries sous la prési- 
dence d'Emile Ollivier. Le Gouvernement y 
arrête le plan des opérations en vue de la sûreté 
publique. « On n'enverrait à Neuilly, raconte le 
président du Conseil, ni troupes ni police ; on 
laisserait le champ libre aux émeutiers ; ils pour- 
raient y circuler, hurler, manifester, haranguer, 
promener leur mort sans obstacle. Notre action 
ne commencerait que, si au lieu de se rendre au 
cimetière de Neuilly, ils se dirigeaient sur le 
Père-Lachaise. Nous les laisserions arriver jus- 
qu'au Rond-Point, où les attendraient les forces 
de police et une brigade de cavalerie légère 
venue de Versailles. Des batteries d'artillerie 
appelées de Vincennes, un régiment de la Garde, 
un régiment de cuirassiers de Courbevoie rece- 
vraient l'ordre de marcher derrière la manifes- 
tation et de la suivre en laissant toujours cinq 
cents pas entre elle et les chevaux. Le convoi 
était annoncé pour onze heures. Il était proba- 
ble, à cause des retards inévitables, qu'il ne se 
mettrait pas en route avant midi. Si les me- 
neurs marchaient sur les Champs-Elysées, ils 
pouvaient y arriver vers une heure et demie. Il 
fut donc entendu que police et troupes se trou- 



*2MlJ HENRI ROCHEFORT 

veraient au lieu assigné à une heure. Le préfet 
de police y enverrait ses agents, et le maréchal 
Canrobert ses soldats. Enfin, nous résolûmes 
d'interdire toutes les réunions publiques annon- 
cées pour le soir. » Comme on le voit des mesu- 
res sérieuses étaient prises et bien prises. 

Que se passe- t-il à Neuilly, pendant que les 
troupes occupent une partie de Paris ? Dès le 
matin, des plus lointains faubourgs arrivent 
hommes et femmes portant des bouquets d'im- 
mortelles. Une députation des écoles est venue 
aussi. Puis c'est Rochefort qui paraît au milieu 
des acclamations. Il a peine à se frayer un pas- 
sage jusqu'à la maison qui abrite le corps. Il est 
« exténué, n'ayant ni mangé depuis trois jours 
ni dormi depuis trois nuits tant les émotions de 
toute nature l'avaient étreint et ballotté. » Il 
retrouve Delescluze toujours fidèle et Louis Noir, 
frère de la victime. Cependant on n'est pas 
d'accord sur le lieu d'inhumation. Il y a de 
chauds partisans de l'enterrement dans Paris 
même ; d'autres plus modérés, prêchent l'ense- 
velissement à Neuilly. Mais la majorité tient, ot 
tient bon, pour l'inhumation à Paris. 

Au Père-Lachaise ! crie- 1- on avec plus de force. 
Delescluze est en ce moment à la fenêtre de la 
maison, Il est impuissant à triompher d'un cou- 
rant si fort. Soit! fait-il désespérément. 
Allez, au Père-Lachaise, allez ! 

Rochefort bondit alors au balcon et demande 



LA MARSEILLAISE 231 

le silence. Les vociférations se calment sur le 
champ. 

— Vous savez si j'ai jamais reculé ? s'é- 
crie-t-il. Eh bien ! citoyens, j'ai la conviction 
que marcher sur Paris est une faute, et que 
l'heure favorable n'a pas sonné ! 

Cela fut dit d'un ton si ferme et si décidé 
que les résolutions changèrent à l'instant. - - A 
Neuilly, crie- 1- on, à Neuilly. 

Rochefort avait su éviter une journée san- 
glante. C'en était fait de la révolution. 

Et c'est le départ du convoi. « Nous avions, 
Delescluze et moi, retrouvé Rochefort dans ses 
souvenirs de la mémorable journée, nous avions 
harangué nos amis, et 1" immense majorité des 
assistants étaient décidés à nous écouter et à 
nous suivre, quand, au milieu de la route qui 
conduit au cimetière d'Auteuil, Flourens et plu- 
sieurs des hommes qui l'entouraient, et dont 
malheureusement, avec sa crédulité généreuse, il 
ne contrôlait pas toujours suffîsammenl les 
accointances, se jetèrent à la tête des chevaux 
qu'ils essayèrent de faire retourner du côté de 
Paris. Puis, le cocher des Pompes Funèbres se 
refusant à ce changement de roule ils se mirent 
en devoir de couper les traits afin de s'atteler 
eux-mêmes a la sinistre voiture. 

» Je conduisais le deuil, ou plutôt le deuil 
nie conduisait, et, serré de près par une nier 
humaine qui m'écrasait en m'escôrtant, j'avais 



HENRI KOC.IIEFORT 



été à plusieurs reprises projeté sur les roues 
qui, au moindre recul, auraient fini par me 
passer sur le corps. 

» On me hissa donc sur le corbillard même, 
où je m'assis, les jambes pendantes, à côté du 
cercueil. Du haut de ce lugubre observatoire, je 
voyais des remous se produire, des gens tom- 
ber, se relever, d'autres passer presque sous les 
pieds des chevaux ou sous la voiture, en danger 
continuel de se faire broyer. 

» J'avais beau leur crier désespérément de se 
garer, mes appels, dans le brouhaha de la marche, 
ne leur arrivaient même pas. Pour comble d'éner- 
vement, le grand air auquel j'étais exposé avait 
creusé mon estomac à peu près vide depuis trois 
jours, et y développait subitement une fringale 
qui m'enleva mes dernières forces. Tout à coup, 
sans motif apparent, la tête me tourna et je 
tombai inanimé en bas du corbillard. » 

Pendant que le député de Belleville est trans- 
porté dans une maison voisine, le corbillard tou- 
jours traîné à bras d'hommes continue sa mar- 
che et pénètre dans le cimetière. La porte en est 
trop petite pour que la foule s'y engouffre rapi- 
dement. C'est alors l'escalade des murs et 
chacun cherche à être le plus près de la fosse. 
Il rie de Fon vielle, Louis Noir, Flourens pren- 
nent tour à tour la parole. 

— Je juré, s'écria Fonvielle, en présence de 
cette tombe et devant le peuple souverain, que 



LA MARSEILLAISE 



233 



Victor Noir a été lâchement assassiné par Pierre 
Bonaparte. Si nous n'obtenons rien de la justice 
impériale, nous aurons recours à la justice du 
peuple... Victor Noir, mon ami, mon frère, toi 
qui as arrosé de ton sang la demeure d'un prince 
pour la liberté, je te vengerai ! 

C'est la fin. La foule s'écoule et son silence est 
secoué par instants de cris qui se transmettent, 
se répercutent avec rage : « Vive la République » 
« Vengeance ! » « Mort au Bonaparte ! » 

Rochefort pourtant s'est remis de son éva- 
nouissement. Il a quitté la petite boutique d'épi- 
cerie où on lui a donné des soins et il est monté 
dans un fiacre en compagnie de Jules Vallès et 
de Paschal Grousset. La voiture rencontre les 
manifestants qui ont quitté la tombe. L'afïluence 
est si dense, si épaisse que force lui est de retour- 
ner sur ses pas. Lentement escorté de plus de 
cent mille individus, le fiacre prend le chemin 
df la place de l'Étoile. On franchit sans encom- 
bre l'avenue de la Grande- Armée, on passe l'Arc- 
de- Triomphe et on s'engage dans les Champs- 
Elysées. Au rond point, un remous se produit. 
Un cri retentit qui gagne les derniers manifes- 
tants qui sont loin, bien loin derrière: la troupe ! 
A la hauteur du Palais de l'Industrie des cava- 
liers barrent l'avenue. C'est un régiment de chas 
seurs à cheval. 

Rochefort et ses amis font signe que l'on 
s'arrête et le député, descendu de voiture, se porte 



234 HENRI ROCIIEFORT 

en avant. Un cordon de sergents de ville précède 
la troupe. Il y a à sa droite un commissaire de 
police, à sa gauche un officier de paix et devant 
eux des tambours pour les sommations. 

« Parvenu à quelques pas de l'officier de paix, 
Rochefort se nomme, montre sa médaille de 
député et somme de laisser passer. L'officier lui 
répond avec parfaite politesse : « Ah ! Monsieur 
Rochefort, vous n'avez pas besoin de vous 
nommer, je vous connais fort bien. Si vous 
voulez passer seul, vous le pouvez ; quant à ceux 
qui vous suivent je leur barrerai le passage, et 
si vous restez avec eux, malgré votre qualité 
de député, on vous sabrera comme eux. » 

Écartez- vous, cria le député aux mani- 
festants ; il est inutile de vous faire massacrer 
inutilement. 

Déjà l'avenue était presque vide, la plus 
grande partie de la foule s' étant retirée sur les 
bas côtés. Une heure plus tôt, les troupes n'é- 
tant pas encore là, les manifestants auraient 
passé sans encombre et auraient envahi les bou- 
levards. Les atermoiements de Neuilly avaient 
fait le jeu du ministère. 

Rochefort arriva au Corps législatif à cinq 
heures, au moment où le président levait la 
séance. 

Le lendemain L3 janvier, le rapporl de la 
commission chargée d'examiner la demande en 
autorisation de poursuites contre le député de 



LA MARSEILLAISE -•>•> 

la première circonscription, était déposé sur le 
bureau de la Chambre. Il concluait aux pour- 
suites. A la séance suivante, la mise en accusa- 
tion était votée à l'unanimité, moins une tren- 
taine de voix. 

Le ministre Ollivier prenait sa revanche sur 
Rochefort. 

Le procès fut mené rondement. A l'audience de 
la sixième Chambre correctionnelle, le procureur 
impérial requit par défaut contre Rochefort, 
Paschal Grousset et Simon Dereure, gérant de 
La Marseillaise. Le tribunal rendit son verdict 
sur-le-champ et condamna Henri Rochefort à 
six mois de prison et 3.000 francs d'amende, 
Grousset à six mois de prison et 2.000 francs 
d'amende, Dereure à six mois de prison égale- 
ment et 500 francs d'amende. 

Ce fut Gambetta qui apprit au député la con- 
damnation qui lui était infligée. 

- Vous savez, vous êtes condamné à six mois 
et 3.000 francs. 

Tiens, j'aurais parié pour cinq ans el 
10.000 francs, répliqua le polémiste. 

Pour lui confirmer cet le nouvelle le parquet 
envoyail à Rochefort, le 7 février, une ; < invi- 
tation » à se constituer prisonnier. C'esl encore 
l'occasion pour le pamphlétaire de reprendre 
sa plume el il écrit dans La Marseillaise sous 
le titre : « Les invitations de M. Ollivier), un 
article où se trouvaient ces lignes : 



236 HENRI ROCHEFORT 

« Il faut croire que j'ai été réellement condamné 
ces jours- ci à six mois de prison. J'avais bien lu 
dans quelques journaux que deux ou trois vieil- 
lards vêtus de jupons noirs, avaient marmotté 
entre eux quelques paroles me concernant, mais 
préoccupé comme je le suis, je n'avais pas eu le 
temps de songer à ces fadaises. 

» Aujourd'hui, je reçois du parquet une lettre 
signée d'un substitut dont je n'ai pu déchiffrer 
le nom. Ces gens-là sont tellement honteux de 
leur métier qu'ils se dissimulent derrière une 
signature illisible. C'est par le canal de ce commis 
que M. Ollivier m'invite à me constituer prison- 
nier lundi 7 février, c'est-à-dire aujourd'hui, 
pour l'exécution du jugement rendu contre moi 
le 22 janvier. 

» Voilà maintenant M. Ollivier qui m'adresse 
des invitations ! C'est passer l'effronterie permise. 
Il n'y a plus de raison pour qu'il ne me convie pas 
à ses dîners ou à son prochain bal. Monsieur Olli- 
vier, ne vous gênez pas ! Il paraît que vous 
voudriez attirer chez vous la bonne société. Vous 
vous imaginez sans doute que je vais passer du 
linge blanc et des gants gris perle pour aller 
dire cérémonieusement au concierge de Sainte- 
Pélagie : 

» - - M. le Ministre de la Justice ayant bien 
voulu me prier d'aller visiter le logement qu'il me 
destine, je ne puis mieux reconnaître son amabi- 
lité que par mon exactitude. 



LA MARSEILLAISE 237 

» Non, Monsieur l'homme du monde, je ne me 
rendrai pas à onze heures précises au rendez- vous 
de chasse que vous me donnez dans votre palais 
de Sainte- Pélagie. Si j'acceptais cette invitation, 
on croirait peut-être que je recevrais également 
celles qui m' arriveraient de Compiègne ou de 
Fontainebleau, et il faut éviter à tout prix ce 
malentendu, Si, d'ailleurs, je me dérangeais de 
mes travaux pour me rendre au désir que vous 
exprimez dans la lettre dont la signature est 
illisible, vos journaux insinueraient que je vous 
fais des avances. 

» C'est bien le moins que deux des argousins 
qui vous entourent se donnent la peine de venir 
eux-mêmes me mettre la main sur le collet. Il 
esl d'un bon exemple de faire précéder l'acquit- 
tement solennel du prince Bonaparte de l'arres- 
tation publique d'un de ceux qu'il méditait 
d'assassiner, surtout si l'on songe que l'appré- 
hendé est représentant du peuple, ce qui donne 
;i Min incarcération un petit goût deux décembre 
plein de gracieux souvenirs. 

» Vous vous êtes écrié, dans une do vos repré- 
sentations à grand spectacle : — Si vous nous y 
contraignez, nous serons la force (1). - - Soyez 
la force, je vous y contrains. » 

Ce refus d'entrer de plein gré à Sainte- Pélagie, 



Ci) Discours d'Emile Ollivier au Corps Législatif la veille des obsèques 
de Victor Noir. 



238 HENRI ROCHEFORT 

fit se résoudre le Gouvernement à employer 
toutes mesures utiles pour faire apppliquer le 
jugement. 

L'arrestation de Rochefort fut décidée. 

Deux jours après sa réponse à Ollivier dans La 
Marseillaise, c'est-à-dire le 9, le député de Belle- 
ville devait assister à huit heures et demie à une 
réunion dans la salle de La Marseillaise, rue de 
Flandre, à laVillette. Le bruit s'était entièrement 
précisé que l'arrestation du polémiste n'était plus 
qu'une question d'heures. La réunion était 
nombreuse, émue et frémissante. 

A huit heures et demie, la voiture qui amène 
Rochefort s'engage dans la rue de Flandre. La 
cohue, aux abords de la salle, est indescriptible, 
tellement qu'il doit laisser son cocher et gagner, 
à travers un espace de quarante mètres, l'entrée 
du local. La police avait organisé une merveil- 
leuse souricière. Comment le député fut-il esca- 
moté au nez de la foule ? il s'en souvient d'une 
façon précise : « Je me dirigeais difficilement 
vers la porte d'entrée, au milieu des acclama- 
tions, quand deux citoyens, dont je n'avais 
aucune raison de me défier, me prirent chacun 
sous un bras et, traversant un espace maintenu 
vide par les escouades, s'engouffrèrent avec moi 
dans une sorte de court passage fermé par 
deux grilles dont celle que nous venions de 
passer se referma immédiatement derrière nous. 

» Je vis alors que j'étais pris. Un agent qui se 



IV MARSEILLAISE 



339 



tenait auprès d'un fiacre stationnant là à mon 
intention me dit : Vous êtes bien Monsieur 

Rochefort ? Et, sans attendre ma réponse, il me 
montra la voiture en me priant d'y monter. » 

Dans le même moment, Flourens ouvrait la 
séance. Il en avait accepté la présidence en atten- 
dant Rochefort, quand la nouvelle de l'arresta- 
tion éclata comme une fusée. Au même moment 
le commissaire de police - c'était Barlet, le 
camarade de classes de Rochefort -- prononçait 
la dissolution de la réunion. Ce fut une clameur 
formidable. Le Rappel narre ainsi les faits : 
« C'est alors qu'un membre (J) de la réunion, 
mettant la main sur l'épaule du commissaire de 
police le déclare tout haut prisonnier et otage. » 

« Acte de prudence et de générosité à la fois. 
Faire le commissaire prisonnier, c'est, en même 
temps, le soustraire à la colère de la foule mena- 
çante et l'empêcher d'aller requérir la force pour 
faire évacuer la salle. Mais on va voir que cette 
dernière précaution était bien inutile. L'assem- 
blée sort d'elle-même en criant : « Délivrons 
Rochefort! » Tous se répandent dans la rue, 
gardée, nous l'avons dit, par une armée de ser- 
gents de ville. Le citoyen, qui a d'abord arrêté 
le commissaire, le tient toujours d'une main 
ferme. Mais sans doute, les sergents de ville vont 
le dégager et le délivrer ? Non : sur on ne sait 

i) Flourens. 



240 HENRI ROCHEFORT 

quel ordre, ils ouvrent leurs rangs serrés et se 
rangent comme en haie sur les deux trottoirs 
pour laisser passer le cortège emmenant son 
prisonnier. La colonne, en criant, remonte la rue 
de Flandre, prend ensuite la rue de Crimée, le 
boulevard Palikao, la rue de la Villette, la rue de 
Paris à Belleville et descend la rue du Faubourg 
du Temple. A la hauteur du n° 40, elle arrête et 
renverse deux omnibus et commence une barri- 
cade. Mais cette barricade à peine ébauchée est 
abandonnée aussitôt, et peu de temps après les 
sergents de ville ont pu remiser les deux omnibus 
dans une cour voisine. » 

Pendant que se déroulaient ces événements, 
un homme accueillait avec force salutations 
Rochefort en l'appelant : « Monsieur le député ». 

C'était le directeur de la prison Sainte- 
Pélagie... 




XIII 

SAINTE -PÉLAGIE 



Suinte-Pélagie. — Hocheforl met le Ministère en accu- 
salion. — Le procès de Tours. — La Marseillaise 
cesse de paraître. — Lu chute de l'Empire, — 
Rochefort est délivré. — A l'Hôtel de I Me. 



n même temps que Rochefort, avaient 
été arrêtés et conduits à Sainte- Pélagie 
tous les rédacteurs de La Marseillaise. 
Flourens seul, par miracle, avait réussi à s'échap- 
per. Le parti libéral avait quand même obtenu 
un résultat : La Marseillaise ne parut point le 
lendemain. lien fut ainsi durant trois jours, et, 
le premier numéro que l'on revit, annonçait que 
l'on était sans nouvelles du rédacteur en chef. 
Rochefort pourtant devail en donner bientôt. 
Prisonnier du ministère il prétendait en faire arrê- 
ter à son tour tous les membres. Par l'entremise 
d'Ordinaire, député du Doubs, il lit lire la décla- 
ration suivante à la tribune du Corps légistalif : 
« Considérant que I;* responsabilité du chef de 
l'État est absolumenl illusoire; considérant 
néanmoins qu'il peut exister des tribunaux 



242 • HENRI ROCIIEFORT 

compétents pour apprécier celle des ministres ; 

» Attendu qu'un député a été arrêté dans la 
rue, au milieu de ceux qui l'avaient élu, quand 
il était facile de l'appréhender au seul domicile 
qu'il possède et qu'il n'avait pas quitté depuis 
son arrivée au Corps législatif jusqu'à son 
départ pour la réunion publique qu'il devait 
présider ; 

» Attendu qu'en dehors de tout jugement et 
au mépris des lois les plus élémentaires régissant 
la propriété, un journal a été supprimé de fait 
par l'arrestation injustifiable de tous ses rédac- 
teurs et employés ; 

» Attendu que des citoyens ont été assaillis, 
blessés et même tués par des agents de police, 
porteurs d'armes prohibées par la loi ; 

» Attendu que cette série d'attentats cons- 
titue incontestablement une provocation ; 

» Le soussigné a l'honneur de déposer la pro- 
position de mettre en accusation le ministère 
pour excitation à la guerre civile. » 

Schneider, le président de l'Assemblée, refusa 
le dépôt de ce document sur le bureau. La mise 
en accusation avait fait long feu. 

Cependant, dans sa prison, Rochefort avait 
été installé avec un confort relatif. Dans le 
pavillon de la presse, une grande cellule, qui 
pouvait assurément porter le nom de chambre, 
lui avait été réservée. Un homme de peine, 
moyennant un modeste salaire pourvoyait à 



SAINTE-PELAGIE 



243 



son ménage. Le député, en outre, avait la lati- 
tude de recevoir qui bon lui semblait. C'est ainsi 
que son fils Octave, qui avait alors huit ans, 
était quotidiennement auprès de son père, allait, 
venait et rendait moins insupportable au pri- 
sonnier la privation de liberté. 

Il faut reconnaître que le directeur de Sainte- 
Pélagie multipliait les occasions d'être agréable 
à son pensionnaire. Rochefort, bien qu'incarcéré, 
était un nom et une force. Il était le représentant 
d'un important quartier de Paris. Et il fallait 
bien se rendre compte, bon gré mal gré, de la 
faiblesse de plus en plus certaine de l'Empire et 
aussi que la situation politique, le changement 
de régime possible et la transformation probable 
du Gouvernement changeraient les gens, les rôles 
et les choses, dans un avenir peut-être proche. 

Le séjour dans la geôle fut coupé pourtant par 
une sortie. Il est vrai qu'elle eut lieu entre deux 
gendarmes et que c'était pour aller témoigner 
devant la Haute Cour, qui jugeait le prince 
Pierre Bonaparte et qui allait également l'ac- 
quitter. Le procès se déroulait à Tours et La 
Marseillaise ne manqua point de donner le 
compte rendu de l'arrivée du député : 

« Henri Rochefort est arrivé à l'audience 
aujourd'hui,, vers trois heures. Il était pâle, digne 
et froid. Il nous ;i semblé un peu maigri, un peu 
attristé, mais toujours fier, indomptable H 
méprisant. Il s'est avancé vers le tribunal, ri 



2 I 1 HENRI ROCHEFORT 

l'on a pu voir ce spectacle, qui restera dans 
l'histoire, d'un député du peuple souverain, d'un 
représentant du suffrage universel déposant 
entre deux gendarmes devant un assassin, non 
pas surveillé, non pas gardé, mais respectueu- 
sement accompagné par un officier supérieur, 
comme l'Empereur par ses chambellans. » 

Rochefort, minutieusement gardé, avait réin- 
tégré sa prison. A deux reprises, les électeurs de 
la première circonscription tentèrent par un 
coup de force de délivrer leur député. Mais la 
police déjoua les plans les mieux combinés. 

Pendant que Sainte- Pélagie regorgeait de déte- 
nus politiques et de journalistes parmi lesquels 
Grousset, J.-B. Clément, Millière et Olivier Pain, 
la situation, à l'extérieur, devenait chaque jour 
plus critique. La Marseillaise, où Rochefort n'a- 
vait pas le droit de collaborer, donnait des arti- 
cles signés Henri Dangerville. Dangerville et 
Rochefort étaient le même homme Le prisonnier 
faisait passer sa copie au journal par l'intermé- 
diaire de son jeune fils. Et c'étaient toujours sai- 
sies, procès et condamnations que partageaient 
avec la feuille du député une grande partie des 
journaux de l'opposition. 

A Blois, le jury avait condamné, pour complot 
contre la sûreté de l'État, Gustave Flourens par 
contumace aux travaux forcés à perpétuité. Le 
plébiscite, loin de relever la situation de l'em- 
piro, l'avait affaibli. La rupture entre la France 



SAINTE-PÉLAGIE 245 

et la Prusse devenait imminente. Puis c'était 
juillet et la déclaration de la guerre, l'exode des 
troupes vers la frontière, le départ de l'Empereur 
aux armées et la régence. De tous ces événe- 
ments, les prisonniers de Sainte- Pélagie étaient 
tenus soigneusement au courant par leurs amis. 
Rochefort avait purgé les six mois de prison qui 
lui avaient valu son emprisonnement. Mais le 
pouvoir le tenant sous sa griffe prétendait le 
garder jusqu'à la liquidation de ses condamna- 
tions antérieures. 

Les nouvelles de la guerre étaient franchement 
mauvaises. Rochefort ne voulut point qu'on 
accusât la campagne de La Marseillaise et les 
protestations qu'elle faisait entendre, de faire 
le jeu de l'ennemi. Le journal, il faut le recon- 
naître aussi, allait au plus mal, sans cesse rongé 
par les amendes. Son directeur alors décida d'en 
interrompre la publication. Le 25 juillet, il écrivit 
à la rédaction : 

« Mes chers collaborateurs. - Étant donné 
l'état de dictature militaire sous lequel nous 
vivons depuis la déclaration de guerre; si, en 
outre, on songe à la si tua lion faite non seule- 
ment aux journaux républicains socialistes, mais 
encore à leurs rédacteurs, puisque, sans motif 
aucun, je viens d'être mis de nouveau an secret 
à Sainte- Pélagie, je crois que La Marseillaise ne 
peut continuer à accepter une lutte où il faudrait, 
pour échapper à une catastrophe judiciaire 



246 HENRI ROCHEFORT 

remplacer l'expression de nos convictions par des 
récits de bataille qui nous répugnent et des 
nomenclatures de morts et de blessés. 

» En conséquence, il me semble que, sous peine 
de déchoir, nous devons suspendre nous-mêmes 
la publication du journal qui a tout sacrifié à la 
cause du peuple. 

» Cette suppression ne sera que momen- 
tanée. La Marseillaise de Rouget de Lisle 
est aujourd'hui bonapartiste et officielle (i). 
Nous reparaîtrons quand elle sera redevenue 
républicaine et séditieuse. N'est-ce pas votre 
avis ? » 

Moins de six semaines après ces événements 
parvenait à Paris la sinistre nouvelle du désastre 
de Sedan. 

L'Empereur était prisonnier. 

Rochefort allait être libre. 

De sa fenêtre, il entendait la rumeur montante 
de la rue. Vers midi, un groupe assez nombreux 
de femmes du peuple s'assemblèrent au pied de 
la prison et lui crièrent : 

- Citoyen Rochefort, vous n'en avez plus pour 
longtemps à rester ici. Napoléon s'est rendu à 
Sedan ! L'Empire est par terre ! 

— Et, demanda-t-il, a-t-on proclamé la Répu- 
blique ? 



(i) Le chant de La Marseillaise avait été en effet autorisé par le 
Gouvernement dès le début de la guerre. 



SAINTE-PÉLAGIE 2 17 

— Pas encore. L'Assemblée se réunit à deux 
heures. 

- En ce cas, allez chercher vos hommes et 
amenez-les ici pour qu'ils nous délivrent. 

- C'est cela. Nous y allons, firent-elles. 
Rochefort narre la scène qui se produit alors : 
« Elles disparurent, mais il faut croire que 

leurs hommes étaient loin, car c'est seulement 
à deux heures et demie que nous entendîmes la 
porte de la prison s'ébranler sous des coups de 
madrier. Nous nous précipitâmes clans l'escalier, 
Olivier Pain, les autres détenus et moi, afin d'in- 
viter le directeur à nous donner ses clés. Il fut 
introuvable. Seul un des gardiens, petit blond 
à l'air décidé, se tenait, son trousseau de clés à la 
ceinture, dans le couloir menant à la porte. 

» - - Allons, ouvrez ! lui dis- je, vous voyez 
bien qu'il serait inutile de résister. Mais, malgré 
les coups de poutre qui s'accentuaient au dehors, 
il se refusait à obéir. » 

Les prisonniers alors purent franchir la pre- 
mière enceinte et se trouvèrent devant un barrage 
en bois. 

« Alors Olivier Pain, raconte celui-ci, à qui 
Henri Rochefort et Armand Duportal (1) firent 
la courte échelle, se hissa sur le barrage en bois, 
sauta de l'autre côté. 11 courut au porte-clés, 



(i) Duportal, journaliste à L'Émancipation enfermé à Sainte-Pélag 
pour délit de presse. 



2 18 



IIKNIU ROCIIEFORT 



lequel effaré de cette brusque apparition, et crai- 
gnant l'exaspération des révoltés, abandonna 
son trousseau d'énormes passe-partout et aida 
bientôt lui-même à lever le dernier obstacle. La 
porte céda sous la poussée et Sainte- Pélagie fut 
envahie par deux ou trois mille gardes nationaux 
et ouvriers. » 

Rochefort et ses amis étaient dehors. Un fiacre 
qui passait fut réquisitionné et le député hissé 
sur les coussins aux acclamations de la foule. 
Alors ce fut une clameur : « Rochefort à l'Hôtel 
de Ville. » Un manifestant qui brandissait un 
drapeau rouge en est dépouillé, et l'étoffe déchi- 
rée en larges bandes se transforme en écharpes 
dont on ceint l' ex- prisonnier et ses amis. Ceux-ci 
sont Grousset, Pain, Ulric et Arthur de Fon- 
vielle qui se constituent en garde d'honneur. 
« A l'Hôtel de Ville », crie-t-on toujours avec 
force et le cortège descend au pas la rue Monge, 
le boulevard Saint- Michel, l'avenue Victoria et 
arrive devant l'Hôtel de Ville. Les portes en 
étaient fermées. Devant Rochefort, devant la 
foule hurlante, on les ouvre pour ne point 
qu'elles soient brisées. Et le député entre dans 
la salle des séances. 

Le peuple s'est calmé. Il attend le résultat 
de l'Assemblée. 



XIV 

GLOIRES ET REVERS 



Le Gouvernement de la Défense Nationale. — Mise en 
liberté de Flourens. — Retour de Victor Hugo. — 
Équitalion. — Roche fort démissionne du Gouver- 
ment de la Défense Nationale. — Une aventure de 
Cham. — La Commission des Barricades. — 
lioche fort fonde Le Mot d'Ordre. — Polémique contre 
Trochu. — L'Assemblée de Bordeaux. — Rochefort 
est élu député. — // donne sa démission. — - // est 
gravement malade. — La 'Commune. — Le Gouver- 
nement de Versailles. — Arrestation de Rochefort. — 
La prison Suint-Pierre — Conseil de Guerre. — 
Rochefort est condamné à la déportation. — Le fort 
Boyard. — Oléron. — Embarquement pour la 
Nouvelle-Calédonie. 



e Gouvernement de la Défense Natio- 
nale venait de se constituer et de s'or- 
ganiser. Au sein de l'Assemblée un des 
membres avait prononcé le nom de Rochefort 
et Jules Fa vit > avait répondu : « M. Rochefort 
est dangereux, je l'aime mieux dedans que 
dehors. » C'est sur ces entrefaites que le polé- 
miste pénétra clans la salle où l'on délibérait. Un 




-?")<> HENRI ROCHEFORT 

instant après, on proclama au balcon le nom des 
membres du Gouvernement : le général Trochu, 
président, Emmanuel Arago, Crémieux, Jules 
Favre, Jules Ferry, Gambetta, Garnier- Pages, 
Glais-Bizoin, Eugène Pelletan, E. Picard, Jules 
Simon et Rochefort. 

L'Empire avait vécu. 

Le premier soin de Rochefort avait été de 
faire mettre en liberté son ami Gustave Flou- 
rens. Flourens, qui avait passé en Suisse au 
moment de sa condamnation par le tribunal de 
Blois, avait, la guerre déclarée, voulu repasser 
la frontière sans passeport. Dépourvu de papiers 
- et pour cause ! — il avait été arrêté à Gex et 
emprisonné sous le nom de Dumont qu'il avait 
donné au commissaire de police. L'instruction 
traînait, Flourens n'étant pas pressé de faire 
connaître son domicile. Un beau matin le juge 
d'instruction le fait comparaître à son cabinet 
et lui dit : 

— De votre propre aveu, vous n'avez aucun 
domicile. En attendant que nous soyons fixés sur 
votre personnalité M. le Procureur de la Répu- 
blique vous renvoie en police correctionnelle 
pour vagabondage. 

- Comment ! le procureur de la République, 
fit Flourens surpris. Vous voulez dire le procu- 
reur impérial. 

— Non ! répondit avec mélancolie le juge 
d'instruction. La République est proclamée 



GLOIRES ET REVERS 251 

depuis hier. Nous avons un Gouvernement pro- 
visoire. 

Flourens avait sursauté à ces mots. 

— Est-ce que Rochefort en fait partie, inter- 
rogea- 1- il. 

— Oui. 

Alors Flourens de témoigner une joie folle, de 
demander du papier et de rédiger une dépêche 
à l'adresse de Rochefort quil tend au juge, en lui 
demandant de la faire parvenir à son destina- 
taire : « Suis en prison à Gex. Prière de m'en 
faire sortir. Mille amitiés et vive la République. 
— Gustave Flourens. » 

Quelques heures plus tard, le sous- préfet de 
Gex recevait une dépêche signée de Rochefort lui 
enjoignant de relâcher immédiatement le citoyen 
Flourens. 

Flourens n'avait pas seul bénéficié de la 
liberté. Toujours sur l'ordre de l' ex-prisonnier de 
Sainte-Pélagie, les prisons avaient relaxé leurs 
détenus politiques. Un nommé Mégy, ouvrier 
mécanicien « condamné aux travaux forcés, 
pour avoir, dans la résistance légale aux agents 
venus nuitamment l'arrêter, tué le policier 
Mourot», avait recouvré également la liberté. 

Mais ce n'est pas suffisant encore. 

«Le 5 septembre, Victor Hugo, proscrit volon- 
taire (if i |Hiis décembre L851, rentre en France... 
En sortanl de In gare du Nord, il est acclamé. 
Le proscrit reçoit dans ce1 accueil enthousiaste 



252 HENRI ROCHEFORT 

et confiant le prix de ses vingt ans de résistance 
et d'attitude résolue. Il est ivre de l'orgueil du 
devoir accompli. Tant de joie le paie de l'exil. 
On lui dit de parler, et, du haut de sa voiture, il 
jette des paroles d'ardeur à la foule qui l'écoute, 
frémissante : « Serrons- nous tous autour de la 
» République... nous vaincrons... que Paris puisse 
» être violé, brisé, pris d'assaut, cela ne se peut 
» pas. Jamais, jamais, jamais ! » 

Cependant Rochefort n'était pas fait pour 
s'entendre longtemps avec ses collègues du Gou- 
vernement de la Défense Nationale. Il avait 
voulu faire accepter par le Conseil la nomination 
de Garibakli comme général en chef de la garde 
nationale de la Seine, ce qui avait fait répondre 
à Trochu : « Pour ma part, je donnerais plutôt 
ma démission que de voir installer à la tête de 
troupes parisiennes un étranger. » 

Les événements, pourtant, se précipitaient. 
L'investissement de Paris par les Allemands 
se resserrait de jour en jour. C'est ainsi que lors 
d'une assemblée Rochefort « proposa et ses 
collègues adoptèrent que lors d'une sortie en. 
masse les membres de la Défense Nationale se 
* missent à la tête des troupes et payassent de leur 
personne pour entraîner un irrésistible élan. On 
décida que c'était à cheval que les gouvernants 
de l'Hôtel de Ville devraient marcher contro les 
lignes ennemies. Jules Ferry et Henri Rochefort, 
qui ne savaient pas monter, se précipitèrent au 



GLOIRES ET REVERS -•>•> 

manège du Châtelet et firent chaque jour deux 
heures et demie d'équitation. Ferry montait 
« Sibérien » et Rochefort « Orlofï », deux che- 
vaux russes ayant appartenu à l'Empereur. Mais 
le beau zèle des Jules Simon, des Jules Favre et 
des Jules Ferry se refroidit et, de la sortie en 
masse, on en vint en masse, à rester à l'Hôtel de 
Ville. » 

Les journées du Conseil se passaient en ordres, 
contre- ordres et signatures de documents à peine 
importants. Les jours passaient sans que les évé- 
nements ne devinssent meilleurs. Thiers se trou- 
vait à Paris, de retour du long voyage en Europe 
ou il était en mission. L'ajournement des élec- 
tions jusqu'à la fin du siège avait répandu dans 
la population un sourd mécontentement. 

C'est alors qu'on apprend la capitulation de 
Metz. Le peuple, excité par Flourens et Félix 
Pyat, rédacteur en chef du Combat, s'irrite. Le 
31 octobre, l'Hôtel de Ville est envahi par des 
bandes ayant à leur tête Delescluze, Blanqui, 
Pyat et Flourens. La foule crie dans les rues : 

A bas Trochu ! Vive la Commune! Des 
armes! » 

Rochefoit essaie d'arrêter les assaillants; on 
lui répond : A bas Rochefort. Flourens monte 
sur une table et lil les noms des membres du 
Gouvernement qu'il veut instituer en Comité de 
salut public. Les représentants de la Défense 
Nationale sont délivrés par les mobiles et la 



25 1 



HENRI ROCHEFORT 



manifestation se transforme en une tumul- 
tueuse échaufïourée. 

Rochefort, alors, donna sa démission. 

Il venait d'être nommé président de la Com- 
mission des Barricades instituée « pour cons- 
truire des blockhaus susceptibles d'arrêter la 
marche des Prussiens au cas où ils essaieraient 
de pénétrer dans Paris. » Il y consacra toutes 
ses soirées et travaillait fort tard en compagnie 
de Gournet, d'Ulbach, de Flourens et d'Ernest 
Blum qui en étaient également. Olivier Pain, 
que Rochefort tenait au courant de ses travaux, 
les trouvait « remarquables, mais d'une inuti- 
lité non moins merveilleuse ». 

Ce poste valut pourtant à l'ancien rédacteur 
du Figaro de sauver du trépas une vieille con- 
naissance. C'était Cham, Chani le dessinateur du 
Charivari dont Rochefort légendait les croquis 
dans le temps que, présenté par le père Gré- 
goire, Louis Huart l'avait accueilli dans sa 
rédaction. 

La Commission des Barricades se tenait, en 
effet, au Ministère des Travaux publics lorsqu'un 
jour se présenta à Rochefort un groupe de 
citoyens, dont l'un était porteur d'une lettre à 
l'adresse de l'ancien député et qui venaient lui 
annoncer qu'ils avaient arrêté aux portes de 
Paris un Allemand qui levait des plans de for- 
tifications. 

L'adresse était ainsi conçue : « Mon cher ami. 



GLOIRES ET REVERS '>.'.>.) 

- J'ai été fait prisonnier par le commissaire de 
police du huitième arrondissement qui veut 
absolument me fusiller tout de suite dans son 
bureau comme espion prussien sous prétexte 
que j'ai l'accent anglais. Vous seriez bien aimable 
de faire dire à ce fonctionnaire que je n'ai jamais 
aimé à travailler pour le roi de Prusse. - - Votre 
Silvio Pellico. — Gham. » 

- Vous êtes donc fous ? dit Rochefort à ses 
visiteurs, mais votre prisonnier est un de mes 
amis, dessinateur célèbre au Charivari, et aussi 
bon Français que vous et moi. 

- Cependant, fit observer l'un d'eux, « Gham » 
c'est un nom allemand. 

- Pardon, fit le président de la Commission 
des Barricades, c'est un nom biblique. Gham 
est un fils de Noé, et à son époque la Prusse 
n'existait pas. Sur quoi on relâcha, mais à 
regret, le pseudo- espion. Cham, alors, vint racon- 
ter à Rochefort comment on s'était emparé 
de lui pendant qu'il croquait, au crayon, une 
femme qui passait, habillée en garde national 
avec une giberne et un képi. Ensuite de quoi, 
il avait été conduit au commissariat et comme 
un passant qui l'avait reconnu s'était écrié : 

- Mais c'est Cham ! la foule avait répète : 

- Cham ! plus de doute c'est un Allemand ! 
L'inaction de la plume, pourtant, pesait lour- 
dement à Rochefort. Sa démission du Gouver- 
nement provisoire lui avait redonné une popu- 



256 HENRI ROCHEFORT 

larité qu'il avait bien failli perdre tout à fait 
le 31 octobre, lors de l'assaut de l'Hôtel de 
Ville. Et s'il s'était juré de ne pas avoir, tant 
que durerait le siège, de journal à lui, la situa- 
tion critique de la nation et de Paris le fit 
sortir de sa réserve si peu compatible avec son 
tempérament. 

Donc, il fonda encore un journal. Le titre, 
Louis Blanc l'avait trouvé. C'était Le Mot 
d'Ordre. Il devait avoir une influence et une 
autorité incontestables. Il fut avant tout l'or- 
gane des élections qui avaient été remises si 
souvent et qui allaient bientôt être une réalité. 

Le jour où sortit le premier numéro, le succès 
fut énorme. On pouvait presque le comparer à 
celui de La Lanterne à son premier tirage. Cin- 
quante mille exemplaires furent épuisés en quel- 
ques heures et il fallut qu'on procédât à un 
second tirage qui porta à quatre-vingt-quinze 
mille le nombre des feuilles imprimées. Aussitôt 
que le résultat des élections fut connu, de ces 
élections qui allaient envoyer siéger à Bordeaux 
la plupart des membres du Gouvernement de la 
Défense Nationale dont Rochefort s'était séparé 
au 31 octobre, le pamphlétaire - on peut lui 
redonner ce nom — écrivait dans son journal : 

« Presque tous les membres du Gouvernement 
dont un seul a passé à Paris, viennent d'être élus 
en province. Au premier abord, ces deux résultats 
ne se comprennent pas beaucoup. Si le général 



GLOIRES ET REVERS 



257 



Trochu, par exemple, a rendu au pays des ser- 
vices tels qu'il soit en droit de le représenter à 
l'Assemblée Nationale., il est difficile que nous ne 
nous en soyons pas aperçus, puisque c'est uni- 
quement comme gouverneur de Paris qu'il a pu 
les rendre. 

» Le général Trochu avait pour mission de 
débloquer la capitale. Il n'a rien débloqué du 
tout, et les électeurs parisiens, trompés dans 
leurs plus chères espérances, ont naturellement 
écarté son nom de toutes les urnes. Nous appre- 
nons aujourd'hui que le général Trochu est élu 
dans trois départements. Pourquoi ? Je suis 
convaincu que ses plus acharnés partisans 
seraient bien embarrassés pour me répondre. 

)> Tu étais chargé de sauver Paris, tu ne l'as 
même pas défendu : tu es mon homme! Voilà 
ce que viennent d'exprimer en substance le 
département du Finistère et plusieurs autres 
départements. » 

Rochefort, que les Parisiens envoyaient siéger 
aussi, se souvenait de toutes les discussions 
creuses de Trochu alors qu'ils siégeaient côte à 
côte à l'Hôtel de Ville. Et comme d'autres géné- 
raux encore étaient élus députés, le polémiste 
dans son Mot d'Ordre du 14 février ne laisse pas 
de les critiquer : 

« Je ne suis pas fâché pour ma part de voir 
arriver à la Chambre autant de généraux. Ils 
nous expliqueront sans doute quels moyens 

17 



258 HENRI ROCHEFORT 

spéciaux ils ont employés pour avoir été ainsi 
constamment battus. Il doit y avoir un secret 
là- dessous. Peut-être nous le révéleront-ils. Ça 
ne nous rendra pas l'Alsace et la Lorraine, mais 
nous saurons au moins comment nous les avons 
perdues. » 

Le Mot d'Ordre également mena une cam- 
pagne qui tenait à cœur à son rédacteur en chef. 
Trochu, qui aux débuts du Gouvernement pro- 
visoire avait combattu l'offre de Garibaldi de 
mettre son épée au service de la France, vit 
élire le patriote italien qui ne vint uniquement 
à la Chambre que pour donner sa démission de 
député. 

Le lendemain de ce jour, Rochefort arriva à 
Bordeaux où siégeait l'Assemblée. « Le voyage 
de Paris à Bordeaux, avec un passeport prussien 
que des officiers en casquette ou à casque exa- 
minaient presque à toutes les gares, fut pour 
moi insupportable, raconte- t-il. D'autant qu'à 
la lecture de mon nom tous se pressaient à la 
portière du wagon pour me dévisager. » 

L'Assemblée dut accepter les conditions de la 
Prusse pour que la paix fût signée : l'abandon 
de deux provinces et de cinq milliards. De ne 
point s'associer à ces mesures, Rochefort trouva 
l'occasion de résigner son mandat. Avec Malon, 
Tridon et Ranc il signa une lettre de démission 
collective : « Les électeurs nous avaient donné le 
mandat de représenter la République française. 



GLOIRES ET REVERS 259 

» Or. par le vote du 1 er mars, l'Assemblée 
nationale a consacré le démembrement de la 
France, la ruine de la patrie, elle a ainsi frappé 
ses délibérations de nullité. 

» Le vote de quatre généraux et l'abstention 
de trois autres démentent formellement les 
assertions de M. Thiers. Nous ne pouvons 
demeurer un jour de plus dans cette Assemblée. 

» Nous vous donnons donc avis, citoyen prési- 
dent, que nous n'avons plus qu'à nous retirer. » 

Quel que soit le régime, il faut que Rochefort 
le combatte; quelle que soit la forme du Gou- 
vernement dont il fait partie, il faut qu'il s'en 
évade. Il se sent désorienté d'être au pouvoir 
et il ne se sent la vocation que de le discuter. 

Cependant tous ces événements, joints à la 
fatigue énorme qui l'envahissait et à laquelle il 
ne résistait déjà plus, devaient abattre le polé- 
miste. Le soir même du jour où il démission- 
nait, il tombait malade. Son état alla s' aggra- 
vant tellement même que l'on crut bientôt 
son état désespéré. Alexis Bouvier, qui avait 
été le collaborateur du malade à La Marseillaise, 
le vit alors qu'il était au point culminant du 
mal qui le terrassait. Et le lendemain, comme 
le journaliste arrivait à Paris, il annonçait aux 
amis du député que s'il n'était point mort à 
l'heure actuelle, il n'en valait guère mieux. « De 
là, conclut Rochefort en rappelant le fait, à 
annoncer ma mort, il n'y avait qu'un pas, lequel 



260 HEMU ROCHEFORT 

fut vite franchi par le reportage qui, de peur 
d'être en retard, aime à devancer les nouvelles. » 

Quelques journaux se firent l'écho de ce faux 
bruit. Le Journal de Paris du 11 mars écrivait 
en parlant du député : il est atteint d'un érésy- 
pède (sic) compliqué d'angine. Avant hier soir, 
le médecin qui le soigne, déclara que M. Roche- 
fort lui semblait perdu et qu'il fallait en hâte 
prévenir sa famille et ses amis. Le Journal des 
Débats dans son numéro du même jour publiait 
l'information nécrologique suivante : « On lit 
dans L'Électeur libre : — Nous apprenons au 
moment de mettre sous presse que M. Henri 
Rochefort est mort aujourd'hui à Bordeaux des 
suite d'un érésypèle compliqué d'angine. » 

Mais Rochefort devait triompher de la mala- 
die qui l'avait abattu, et il entra bientôt en 
convalescence. 

Pendant ce temps éclatait à Paris la révolu- 
tion du 18 mars. Une semaine auparavant, le 
Gouvernement avait sans avertissement préa- 
lable, en vertu des pouvoirs discrétionnaires 
conférés au général Vinoy, supprimé six jour- 
naux accusés de trop violentes récriminations. 
C'étaient Le Père Duchène, La Bouche de Fer, 
Le Cri du Peuple, La Nouvelle République, Le 
Vengeur et enfin et surtout Le Mot d'Ordre. 
C'était l'étranglement de tous les journaux de 
l'opposition. Une telle mesure avait mis le feu 
aux poudres. Et, quand la résistance de Mont- 



GLOIRES ET REVERS 261 

martre insurgé, de Montmartre avec ses canons 
et ses gardes nationaux, eut été un fait accom- 
pli, quand l'insurrection eut triomphé, il n'était 
plus resté à Thiers, à Picard, à Jules Favre, au 
pouvoir, en un mot, que de quitter la capitale 
et d'aller s'établir à Versailles. 

C'est le moment que choisit Rochefort pour 
rentrer à Paris. Son rôle jusqu'au 21 mai ne 
consistera qu'à diriger Le Mot d'Ordre qui 
venait de renaître et « à apprécier au jour le 
jour, au gré de sa fantaisie et de sa conscience, 
les événements auxquels il assistait. » Car le 
rédacteur en chef de la feuille indépendante se 
tint soigneusement à l'écart, pour pouvoir garder 
sa liberté d'action, de toute intrigue ou de tout 
commandement. Mais Rochefort, de même qu'il 
avait combattu l'Empire, le Gouvernement pro- 
visoire, l'Assemblée législative, ne put rester 
sans relever toutes les faiblesses ou toutes les 
erreurs de la Commune. C'était un dissident, un 
adversaire même, qui n'avait de cesse qu'il ne 
discutât dans les colonnes de son journal et ue 
les contrecarrât, tous les projets et toutes les 
décisions de ceux auxquels il s'était uni. Il fit 
tant qu'un ami dût lui apprendre bientôt que 
la préfecture de police songeait fortement à son 
arrestation. Paris, Versailles, ne lui offraient plus 
aucune sécurité. Il se décida à passer à l'étran- 
ger pour reprendre, ainsi qu'en 68, la lutte de 
principe contre le régime établi. Et, avec Eugène 



262 



HENRI ROCHEFORT 



Mourot, son secrétaire, il convint de quitter la 
capitale le 17 mai. 

Il fallait, pendant ce voyage — pendant la 
première partie de l'exode tout au moins — 
éviter l'armée de Versailles qui bloquait Paris. 
Muni d'un passeport au nom de Luçay, il s'em- 
barqua sans être reconnu à la gare de l'Est. A 
la station de Meaux, on obligea les voyageurs 
à descendre pour l'examen de leurs papiers. 
Rochefort, bien que les cheveux coupés ras à 
la suite de sa récente maladie, n'était point tel 
qu'il fût méconnaissable. La preuve même en 
était que le commissaire préposé à la visite le 
reconnut aussitôt. Il le pria de le suivre. « Une 
fois dans son cabinet, il me déclara, ce dont 
je n'avais aucune raison de douter, rappelle le 
fugitif, que j'étais M. Henri Rochefort et qu'il 
avait ordre de me mettre en état d'arrestation. » 
— Les ordres que j'ai reçus de Versailles sont 
formels, ajouta le représentant de la force 
publique ; au nom de la loi je vous arrête. 
Je vais télégraphier aussitôt à Versailles pour 
savoir ce que le Gouvernement veut faire ôp 
vous. » 

Car Rochefort, qui n'avait point manqué de 
dire les choses les plus désagréables aux insurgés, 
avait couvert également le Gouvernement de 
Versailles des reproches les plus sanglants. 

11 fut donc conduit à la prison de la ville où on 
lui octroya une cellule suffisamment confortable. 



GLOIRES ET REVERS 263 

La réponse de Versailles avait été laconique 
mais précise : - - Faites garder à vue les deux 
prisonniers. Mourot avait partagé le sort de son 
compagnon. 

C'est ici que se place un fait tout à la gloire 
du polémiste et que l'on ne saurait passer sous 
silence. Une après-midi en effet, le directeur 
de la prison s'en vint prévenir Rochefort que le 
général prussien qui gouvernait militairement la 
subdivision de Meaux désirait lui parler. En 
présence du prisonnier, il lui tint ce langage : 

— Monsieur de Rochefort, si je prends la 
liberté de me présenter à vous, c'est que j'ai 
connu intimement autrefois, au temps où il était 
exilé avec le comte d'Artois, M. le Marquis de 
Rochefort- Luçay votre grand- père. Les rap- 
ports d'amitié qui s'étaient établis entre votre 
aïeul émigré et moi m'ont fait un devoir de 
cette démarche. J'ai appris la situation affreuse 
dans laquelle vous vous trouvez et je viens vous 
offrir mes services. Je commande ici ; tout 
m'obéit ; vous pouvez, d'un instant à l'autre, 
être transféré à Versailles et tomber ainsi au 
pouvoir de vos adversaires politiques, vos plus 
implacables ennemis. Si vous voulez éviter les 
malheurs, qui peuvent résulter pour vous de 
ce transfert et recouvrer sur-le-champ votre 
liberté, dites un mot ; en souvenir de votre 
grand-père, j'ordonne immédiatement que vous 
soyez libre. 



2G4 HENRI ROCHEF0RT 

Cette offre de secours de la part d'un ennemi 
de son pays parut inacceptable à Rochefort. 

— Je vous remercie, monsieur, lui dit-il. 
Malheureusement, il ne m'est pas permis de 
profiter de l'aide que vous me proposez. Vous 
comprendrez certainement pourquoi. » 

Versailles avait envoyé chercher les prison- 
niers. Sous la conduite d'un commissaire de 
police, encadrés de six agents, menottes aux 
mains, le directeur du Mot d 'Ordre et son secré- 
taire furent dirigés sur le chef-lieu de Seine- 
et-Oise. Ils furent enfermés à la prison Saint- 
Pierre. 

Quelle avait été' l'arrivée dans la ville ? Le 
Gaulois de Versailles en donne la sombre 
relation : 

« L'arrivée à Versailles a eu lieu vers une 
heure un quart par la porte de Ghesnay. La 
foule s'est aussitôt amassée autour de la voi- 
ture, et le trajet n'a pu être opéré que très 
lentement. C'est par la rue Hoche et l'avenue 
de Saint- Cloud que le cortège a gagné la 
maison d'arrêt, située rue Saint- Pierre, en face 
de la préfecture. 

» La foule, qui s'augmentait à chaque instant, 
a été très difficilement tenue éloignée de la voi- 
ture par l'escorte. Elle était en proie à une agi- 
tation indicible. On voulait forcer les prisonniers 
à descendre de voiture et à traverser les rues de 
Versailles comme les prisonniers ordinaires. Les 



GLOIRES ET REVERS 265 

cris : « A pied! A à pied! à mort! » éclatent de 
toutes parts ; des gestes de menace étaient faits 
à M. Rochefort, très visible à travers les glaces 
levées du break. Le visage du prisonnier était 
impassible. 

» Rochefort, dont la physionomie était un peu 
changée parce qu'il a coupé ses cheveux et rasé 
sa moustache et sa barbiche, est entré dans la 
prison de Versailles, rue du Plessis, à côté du 
Palais de justice, d'un air très calme. » 

Lorsqu'il eut franchi le seuil de la prison, l' ex- 
membre du Gouvernement fut dépouillé de ses 
papiers, de son argent — il avait sur lui sept mille 
francs dans l'expectative d'un voyage impor- 
tant — et mis en secret. Que furent ces heures 
de cellule ? Bien tristes et bien monotones 
certainement, quoiqu'il eût les nouvelles du 
dehors grâce à la complicité d'un fournisseur 
qui lui enveloppait ses victuailles dans un mor- 
ceau de journal savamment découpé, et grâce 
surtout à la loquacité d'un gardien, à qui le 
prisonnier abandonnait la plus grosse part de 
ses repas. 

La mise en jugement ne tarda pas. Vingt- six 
chefs d'accusation furent échafaudés contre le 
directeur du Mot d'Ordre qui n'avait somme toute 
qu'à répondre de délits de presse. Il comparut 
devant le troisième Conseil de guerre, entre 
Eugène Mourot et Henri Maret. Rochefort lui 
condamné à la déportation dans une enceinte 



2m 



HENRI UOCIIEFORT 



fortifiée, Eugène Mourot à la déportation simple 
et Henri Maret à cinq ans de prison. N'ayant 
pas fait appel du jugement, il partait, les délais 
expirés, au fort Boyard, près de La Rochelle. 
C'était une sombre citadelle bâtie sur le roc en 
plein Océan. 

L'état de santé du polémiste avait permis son 
installation, en compagnie de Paschal Grousset 
et de deux autres condamnés, à l'infirmerie de 
la forteresse. C'est là que devait germer dans 
leurs cerveaux l'idée d'une évasion qui sem- 
blait facile. La compagne de Rochefort, qui 
était installée à La Rochelle pour quelques 
semaines, se mit en rapport avec le capitaine 
d'un brick norvégien en partance et obtint 
pour dix mille francs du marin, qu'il prît les 
déportés à son bord. 

Son bâtiment devait croiser en pleine mer en 
vue du fort. A minuit, il mettrait à la mer un 
canot que deux hommes conduiraient en une 
heure de nage au pied de la fenêtre des détenus. 
Ils avaient une échelle de corde qui leur permet- 
trait de descendre sans éveiller l'attention. Mais 
les organisateurs de l'enlèvement n'avaient point 
prévu une tempête qui éclata, qui fit atterrir 
le canot avec une violence telle que l'un des deux 
hommes qui le montaient fut assommé sur le 
rocher et qui força le survivant à regagne/' péni- 
blement son navire. 

La tentative d'évasion avait avorté. 



GLOIRES ET REVERS 



267 



Au fort Boyard et à Oléron, où il fut trans- 
féré ensuite, l'écrivain employa ses loisirs à 
écrire des romans. Il en publia deux dans Le 
Rappel, Les Dépravés et Les Naufrageurs qui 
rapportèrent à leur auteur dix- huit mille francs 
consacrés à l'entretien de ses enfants restés en 
France. 

Leur mère est morte. Sa santé chancelante 
n'avait pu résister aux émotions qui l'avaient 
assaillie au cours des séances du Conseil de 
guerre de Versailles et aussi après l'échec de 
l'évasion si laborieusement combinée du fort 
Boyard. Elle avait eu le temps de demander au 
père de ses enfants de régulariser par le mariage 
une existence qui n'avait été faite que d'admi- 
ration et de dévouement envers lui. 

Rochefort s'était laissé toucher par une der- 
nière requête. Il avait accepté qu'un prêtre bénît 
l'union tant souhaitée. Après de multiples 
démarches, il avait obtenu d'être transféré du 
fort Boyard à la prison de Versailles où l'on- 
célébra — les derniers instants de sa femme 
étant proches - - le mariage in extremis. Puis, 
entre les deux agents en bourgeois qui l'avaient 
accompagné et qui lui servirent de témoins, il 
avait regagné la citadelle où il était détenu ! 

Et un matin, mouilla devant le fort la fré- 
gate, La Danaé. Elle allait transporter au dépôt 
d'Oléron soixante- quinze déportés parmi les- 
quels Rochefort. La discipline y était plus 



268 HENRI ROCHEFORT 

stricte et le régime plus sévère qu'au fort 
Boyard. Cela n'empêcha point le détenu de 
chercher encore un moyen d'évasion. Il l'eût 
réalisé sans la précipitation de ses codétenus 
qui, en trop se hâtant dans leurs préparatifs, 
donnèrent l'éveil. 

Au surplus, les déportés allaient connaître 
de plus grandes misères. Le 10 août 1873, 
Rochefort était embarqué à bord d'un trans- 
port faisant voile pour la colonie pénitentiaire 
océanienne. Avant le départ, il avait obtenu 
que ses enfants viendraient l'embrasser. Les 
adieux furent émouvants comme bien on pense. 
Pour consoler les siens, l'écrivain dut leur 
assurer que de Nouméa, il lui serait plus facile 
que sur les côtes de France de brûler la poli- 
tesse à ses geôliers. C'était sa pensée de tous 
les instants. 

Tous ses efforts allaient tendre à la réalisa- 
tion de ce projet. 



XV 

DE NOUMÉA A PARIS 



A bord de La Virginie. — Rochefort et Louise Michel. 
Arrivée en Nouvelle-Calédonie. — Le régime des 
déportés. — Projets défaite. — Les six. — Le P. G. E. 
L'évasion. — JSewcastle et Sidney. — ■ De San Fran 
cisco à New-York. — Le New- York Herald. — Départ 
pour Londres. — La seconde Lanterne. — Le séjour 
à Genève. — La Lanterne à un sou. — Les Droits 
de l'Homme. — L'Amnistie. 



e transport qui conduisait Henri Roche- 
fort et ses codétenus en Australie était 
un navire à voiles, La Virginie. Il emme- 
nait environ deux cent cinquante déportés, hom- 
mes et femmes, enfermés dans des cages grillées. 
Le condamné de Versailles, dont l'état de santé 
était tout à fait précaire, avait un sort moins dur 
que ses compagnons ; *'t s'ils étaient réunis en 
tas dans les cages, l'ancien député avait un réduit 
isolé. 

Le voyage pour Rochefort, qui ne supportait 
pas la mer, fut un long supplice. Il avait obtenu 
néanmoins que l'on fît partager sa cage à cinq de 
ses camarades qui bénéficiaient ainsi d'un régime 




271 » HENRI ROCHEFORT 

plus doux. En face de leur cellule, était celle, où 
avec vingt- et-une femmes déportées comme elle, 
se trouvait Louise Michel. Rochefort, qui ne 
l'avait jamais vue, avait une profonde admira- 
tion pour elle. Aussi essaya- 1- il, connaissant son 
dénuement de linge et de vêtements, de lui faire 
accepter clandestinement quelques chauds vête- 
ments. Louise Michel avait refusé en faisant 
parvenir cette lettre au déporté : « Cher citoyen 
Rochefort, je suis sûre que vous vous privez 
pour moi : vous savez que je suis insensible au 
froid. J'en ai vu bien d'autres pendant le siège. 
Je travaille en ce moment à un volume que 
j'appellerai Les Océaniennes. Puisque vous tenez 
absolument à m' envoyer quelque chose, faites- 
moi passer une lettre ou une pièce de vers que 
je mettrai en tête de mon livre pour lui servir 
de préface. » 

Rochefort s'empressa de répondre au désir de 
sa correspondante. Il lui envoya une longue 
pièce de vers qui commençait par ces deux 
strophes : 

J'ai dit à Louise Michel 
Nous traversons pluie et dégel 
Sous le cap de Bonne-Espérance, 
Nous serons bientôt tous là-bas, 
Eh bien, je ne m'aperçois pas 
Que nous ayons quitté la France. 

\vant d'entrer au gouffre amer 

Avions-nous moins le mal de mer? 



DE NOUMÉA A PARIS "271 

Mêmes effets sous d'autres cuises. 
Quand mon cœur saute à chaque bond 
J'entends le pays qui répond : 
Et moi, suis-je donc sur des roses ? 

Quatre mois après le départ de France, c'est- 
à-dire le 10 décembre, la Virginie entrait en rade 
de Nouméa. Les passagers étaient transportés à 
la presqu'île Ducos qui était le séjour à eux 
assigné. Paschal Grousset en donna un tableau 
bien triste : 

« La superficie de la presqu'île est d'environ 
2.500 acres; son aspect est triste et désolé. Elle 
est formée d'une série de petite collines, contre- 
fort de la chaîne centrale de l'île. La faible couche 
de terre végétale déposée sur les roches volca- 
niques qui en constituent la charpente est cou- 
verte d'une herbe jaune, brûlée par le soleil. 
Entre ces collines, des ravins sont profondément 
creusés par les pluies et s'élargissent vers la mer 
en marécages où croissent quelques palétuviers. 
De loin en loin, un arbre au tronc blanchâtre, 
aux branches inclinées par le vent dans une 
direction uniforme, semble une sentinelle perdue 
dans le désert : c'est le niaouli, sorte d'eucalyptus 
particulier au pays. Pas un seul cours d'eau ; 
l'eau que les déportés avaient à boire était de 
l'eau apportée par mer dans des futailles, ou 
recueillie à la saison des pluies dans des fosses où 
elle ne tarde pas à devenir saumâtre. » 

C'est donc sur cette terre ingrate que Roche- 



272 HENRI ROCHEFORT 

fort va passer ses jours, sur cette terre où les 
habitations des déportés se composent de caba- 
nes en terre couvertes de branchages et d'herbes. 

A son arrivée, l'exilé retrouva deux de ses 
anciens compagnons de Sainte- Pélagie : Olivier 
Pain et Paschal Grousset. Il reçut l'hospitalité 
de ses deux amis. Il devait partager leur case 
jusqu'au mois de mars. Le régime — en tant 
que liberté — était relativement large. Les 
condamnés n'étaient astreints qu'à deux appels 
par semaine. « L'un, a relaté Olivier Pain, était 
fait à sept heures du matin chaque dimanche, 
l'autre tous les jeudis à une heure de l'après- 
midi. Dans l'intervalle de ces deux constatations 
de présence, les prisonniers jouissaient d'une 
liberté à peu près entière dans les limites qui 
leur étaient assignées. 

» Des gardiens se promenaient, il est vrai, à 
toute heure, dans les camps, deux par deux, 
revolvers à la ceinture, veillant sur ce qui se 
passait ; mais même la nuit, après le coup de 
canon qui annonçait la fermeture des cantines, 
les détenus pouvaient courir où bon leur semblait, 
dormir hors de leurs gourbis, pêcher à la ligne, 
la mer, sur les côtes néo-calédoniennncs étant 
très poissonneuse. » 

Il n'était de conversation, entre Rochefort et 
ses compagnons de bagne, où le mot d'évasion 
ne revînt plusieurs fois. C'est sur ces entrefaites 
que Jourde qui, déporté simple, séjournait au 



DE NOUMÉA A PARIS \!~'.\ 

chef-lieu, obtint l'autorisation de venir à la 
presqu'île Ducos voir ses trois amis Rochefort, 
Grousset et Pain. Et l'on causa des exercices 
sportifs que les trois hommes accomplissaient ; 
on parla de la mer dont les eaux point trop 
froides permettaient de se livrer à des heures 
entières de brasses, de coupes et de planches. 

Alors Francis Jourde questionna : 

— Pourriez- vous gagner nuitamment ce rocher 
situé à l'avancée ? Il serait impossible à une 
embarcation de venir vous prendre au sein même 
du camp militaire, mais là-bas, à l'extrémité de 
cet îlot distant de la plage de plus de deux kilo- 
mètres, toute surveillance sera défiée, pourvu, 
bien entendu, que vous atteigniez le rendez- vous 
en vous entourant de toutes les précautions et 
toute la discrétion indispensables en semblable 
affaire. Nous pourrions, en risquant beaucoup, 
c'est vrai, venir de Nouméa, deux de mes amis et 
moi avec une barque; nous accosterions le rocher 
et nous vous ferions monter dans le canot qui 
gagnerait le large. Il faudrait préalablement 
s'aboucher avec le capitaine d'un navire anglais, 
lequel consentirait à nous recevoir à son bord. 

L'idée d'évasion prenait corps. Bientôt après 
Jourde se mettait on relations avec le capitaine 
d'un voilier, le P. C. E. (1), qui allait prendre le 
large. Le capitaine était anglais et se nommait 



(i) Abréviation des trois mots anglais Peai é, <.<>nt'ort, Ease. 

18 



'27 1 HENRI ROCIIEFORT 

Law. Il consentit à embarquer, moyennant dix 
mille francs dont dix- huit cents étaient payables 
le soir de l'embarquement, six passagers. 

Les six qui étaient Henri Rochefort, Achille 
Ballière, Bastien Granthille, Paschal Grousset, 
Francis Jourde et Olivier Pain vont faire tour à 
tour le récit de l'aventureuse expédition : 

» Le mercredi 18 mars, raconte Jourde, le 
capitaine Law nous avisa que le navire appareil- 
lerait le surlendemain à quatre heures du matin. 
On devait, par conséquent, se rendre à bord dans 
la nuit du 19 au 20. J'expédiai, le jeudi matin, 
par l'entremise de Granthille, le billet donnant 
le jour et l'heure du rendez- vous aux amis de la 
presqu'île. 

» Granthille serait prêt à l'heure . indiquée. 
Ballière et moi, ne changeant rien à nos habitu- 
des, nous accomplîmes notre tâche quotidienne. 
Ballière continua à montrer une grande ardeur à 
emballer les plans de théâtre et de maison parti- 
culière qu'il destinait à l'exposition qui devait 
s'ouvrir à Sydney, le 1 er mai suivant. 

» A sept heures, nous prîmes notre repas du soir 
sur le balcon du restaurant Catteville. En face 
de nous, sous une large vérandah, le directeur de 
la déportation et quelques officiers d'adminis- 
tration fumaient tranquillement leurs cigares, 
bien éloignés de supposer que les deux déportés 
qu'ils voyaient et quatre autres allaient le 
lendemain fuir la colonie. 



DE NOUMÉA A PARIS 'll'o 

» A huit heures, nous nous dirigeâmes, Ballière 
et moi, vers le quai où Granthille, blotti dans la 
barque, nous attendait... Arrivés au rivage et 
après nous être aperçus que nous ne pouvions 
être vus d'aucun surveillant, nous nous jetâmes 
dans la barque, et doucement, bien doucement, 
nous primes le large. Ballière et Bastien ramaient 
avec lenteur pour ne par éveiller l'attention. Mes 
camarades m'avaient promu au grade de capi- 
taine, et je m'efforçai de barrer de manière à 
couper convenablement la lame et éviter les 
stationnaires et les récifs. 

» La rade était complètement calme à cette 
heure de repos complet... Je n'étais pas sans une 
grande anxiété quant au sujet de l'expédition. 
Le ciel était sans étoiles et de gros nuages noirs 
courant dans l'espace obscur nous menaçaient 
d'un orage prochain. Je n'apercevais sur ma 
droite que des masses confuses qui se détachaient 
nombreuses de la presqu'île Ducos. 

» Comment reconnaître l'îlot Knauri entre 
toutes ces pointes qui découpent la rade ? » 

A Achille Ballière de continuer l'évocation de 
cette nuit impressionnante : 

« Arrivés en face de la pointe convenue, en 
face de l'anse Paddon, nous nous dirigeâmes au 
milieu des rochers et des récifs, n'ayant pour 
nous guider que la phosphorescence du choc de 
nos'avirons que nous étions obligés de modérer 
afin de ne pas donner l'alarme aux gardiens ou 



'27() HENRI ROCHEFORT 

aux soldats placés en sentinelle sur le rivage. 

» Enfin, nous pûmes saisir et distinguer quel- 
ques bruits de voix ; une grande joie bientôt 
mêlée d'inquiétude nous envahit : — Était-ce la 
voix de nos amis ou celle des gardiens ? » 

Cependant, de leur côté, Rochefort, Pain 
et Grousset se sont mis à l'eau. Ils avaient 
sans encombre, mais non sans fatigue, gagné le 
rocher où les devaient venir prendre leurs amis. 
L'attente dans la nuit noire paraissait éternelle. 
Rochefort en raconte les angoisses : 

« Le temps de cet atterrissage avait été telle- 
ment démesuré pour moi que j'avais peine à 
croire que la barque ne fût déjà arrivée, puis 
repartie, faute de passagers à embarquer. 

» Nous nous morfondions dans les anfrac- 
tuosités depuis une vingtaine de minutes et nous 
parlions de reprendre le chemin de notre maison, 
croyant que Granthille n'avait pu s'emparer 
de la barque de son patron. Les cinq becs de gaz 
espacés sur la côte de l'île de Non, à l'entrée du 
bagne, brillaient seuls dans la nuit qui nous 
enveloppait, quand une des lumières disparut, 
puis reparut, tandis que la lumière suivante 
semblait s'éteindre. Évidemment, un corps opa- 
que passait entre elles et nous. 

w Bientôt nous entendîmes un faible bruit de 
rames et tant de précautions nous indiquèrent 
que nos amis approchaient. 

» -- Êtes- vous là ? dit une voix. 



DE NOUMÉA A PARIS 2/1 

» — Oui ! fit Olivier Pain. 

» — Eh bien : jetez- vous à la nage ; le bateau 
ne peut pas aborder. Il n'aurait qu'à toucher sur 
un récif. 

» Nous nous glissâmes dans l'eau, et, après 
quelques brasses, nous nous accrochions, comme 
Cynégire, à la bande du canot dans lequel on 
nous hissa les uns après les autres. Trois à la fois, 
nous l'aurions fait chavirer. 

» Jourde, Ballière, Bastien nous déballèrent 
nos vêtements, et nous nous habillâmes aussi 
sommairement que possible, sans prendre le 
temps de nous sécher. Ballière se plaça au 
gouvernail, nous virâmes de bord, et la barque 
recingla vers le port de Nouméa où l'échelle du 
P. C. E. était dressée pour nous recevoir. » 

Accoster, grimper à l'échelle qui s'offrait fut 
une affaire vite terminée. Il était onze heures. 
Sur le pont, le steward, qui se promenait d'un 
bord à l'autre et n'était point au courant de 
l'arrivée des nouveaux passagers, demanda au 
groupe des explications. 

Nous désirons parler au capitaine Law. 

— Il est à terre. 

— Quand rentrera- 1- il ? 

— A onze heures et demie. 

— Nous allons l'attendre. 
Parfaitement. Est-ce que ces messieurs 

savent que le P. C. E. appareille demain matin 
à la première heure ? 



278 ' HENRI ROCHEFORT 

— Certainement. 

— Ah! ces messieurs viennent peut-être en 
Australie ? 

Les compagnons jugèrent bon de ne point 
répondre. Peu d'instants après, le capitaine 
remontait à son bord. Les passagers en rupture 
de bagne furent cachés avec précaution pour ne 
pas éveiller l'attention du pilote qui devait 
conduire le bateau au large. Ce ne fut qu'en 
pleine mer qu'ils purent sortir de leur cachette. 
L'étendue vaste les entourait de tous côtés. 

Ils étaient libres. 

Ce fut pour les fugitifs une joie délirante 
quand le P. C. E. glissa entre les jetées de 
Newcastle. Leurs ressources très maigres leur 
permirent avec peine de gagner Sydney où un 
brave homme d'hôtelier les hébergea en atten- 
dant que des fonds leur fussent envoyés de 
France. Rochefort avait adressé à cet effet un 
télégramme à Edmond Adam, le tuteur de ses 
enfants, lui demandant de lui ouvrir un crédit 
de vingt- cinq mille francs. Au bout de quinze 
jours, l'argent si impatiemment attendu arriva 
enfin. Quand il eut réglé le capitaine du P. C. E. 
payé les frais d'hôtel, donné un viatique à cha- 
cun de ses compagnons, il resta à Rochefort un 
peu plus de cinq mille francs, qui servirent en 
partie à solder le passage de F ex- député et 
d'Olivier Pain jusqu'à New -York. 

Après une escale aux îles Fidji, le navire tou- 



DE NOUMÉA A PARIS 279 

cha à San- Francisco, Au bout de deux jours de 
repos dans la grande ville du Pacifique, Roche- 
fort prit le train, en compagnie d'Olivier Pain, 
pour New- York. Le voyage ne devait pas s'ac- 
complir dans le calme absolu que recherchait le 
lanternier. 

« A la dernière station avant Chicago, un 
homme d'environ trente ans, blond, la figure 
pleine, l'œil bleu mais énergique, très élégant 
de mise et extrêmement distingué de manières, 
sauta dans le wagon des évadés et vint s'asseoir 
à côté du rédacteur en chef du Mot d'Ordre. 

— • Monsieur, dit-il en français assez mâtiné 
d'anglais, je suis correspondant du New- York 
Herald. M. Gordon Benett, propriétaire et éditeur 
de cet organe, m'a chargé de venir au devant de 
vous, afin de vous faire une proposition que vous 
accepterez, j'espère. 

» On choisit pour causer à l'aise un des compar- 
timents séparés el formanl boudoir que les 
ingénieurs américains ont eu l'excellente idée de 
disposer dans les wagons et qui permettent au 
voyageur fatigué de promiscuité d'aller s'isoler 
et de se recueillir portes closes. M. James 
0' Kelly, qui devait bientôt devenir pour les 
fugitifs l'ami 0' Kelly, aborda immédiatement la 
question : 

» - - Il nous faut, dit-il, à l' ex- représentant, 
un article <!"■ vous sur 1rs événements de Paris, 
su," la vie des déportés en Nouvelle-Calédonie, suc 



280" HENRI ROCHEFORT 

votre évasion. Nous vous livrons le journal. 
Votre article aura dix lignes ou trois millo 
lignes à votre choix. Vous n'aurez aucun ména- 
gement à garder envers âme qui vive. Dites 
tout ce que vous croirez devoir dire et comme 
vous jugerez à propos de le dire. 

» — Mais le New- York Herald est peut-être 
le plus modéré des journaux qui se publient en 
Amérique. Il est évident qu'en me donnant carte 
blanche, j'en abuserai pour exprimer des idées 
qui choqueront probablement vos lecteurs. 

» - - Vous vous croyez donc en France ? C'est 
vous qui aurez la responsabilité du récit que vous 
allez faire. M. Benett vous sous-loue les colonnes 
de Y Herald, et ne lira votre article que quand il 
aura paru, absolument comme s'il était le pre- 
mier abonné venu. C'est bien ainsi que le 
public l'entendra. 

» - - Cependant le New- York Herald entre en 
France. Vous pensez si je vais me gêner pour 
décrire l'enfer d'où je sors et où tant d'autres 
continuent à souffrir. Votre offre me sourit, 
précisément parce qu'elle me fournit les moyens 
de rectifier les plus cruelles erreurs, et de réfuter 
les plus odieuses calomnies. Or, il est bien certain 
que le Gouvernement français, non seulement 
fera saisir le journal chez les libraires et dans les 
kiosques, mais peut-être l'arrêtera dorénavant 
à la frontière. 

» — Le Gouvernement français fera ce qu'il 



DE NOUMÉA A PARIS 281 

voudra, et nous faisons ce que nous voulons ; 
il est même bon que vos compatriotes ne soient 
pas obligés de recourir à la traduction pour vous 
lire. L'article sera donc publié en français sur une 
colonne et en anglais sur l'autre. Il y en aura de 
la sorte pour tout le monde. 

» - - Et quand vous le faut-il remettre ? 

» — Demain matin au plus tard. Il doit 
paraître au moment de votre arrivée à New- 
York. » 

0' Kelly offrit cinq mille francs à Rochefort 
pour son travail. Mais il fallait soustraire le 
journaliste, afin qu'il pût mener à bien sa tâche, 
aux réceptions qui se préparaient pour lui à son 
arrivée à New- York. CV Kelly y pourvut. Il 
profita de ce que le train avait ralenti considé- 
rablement sa marche avant l'entrée en gare 
pour décider Rochefort à sauter avec lui sur le 
ballast. 

Ayant gagné son hôtel et à l'abri des impor- 
tuns, Rochefort se mit à la besogne. Le New- 
York Herald lui avait adjoint six traducteurs 
qui eurent toutes les peines du monde, dans le 
temps très court consacré à la traduction, à 
rendre correctement les gallicismes et les « pari- 
sianismes » incompréhensibles pour l'étranger, 
qui aboinlfiit dans les articles de l'écrivain. 

L'article eut en Amérique un retentissement 
considérable. 

Quand le New- York arriva à Paris -- Gordon 



282 HENRI ROCHEFORT ' 

Beneti avait quintuplé la quantité de son envoi 
ordinaire — le numéro eut également un succès 
prodigieux. Les dépositaires en furent dépouillés 
en l'espace de quelques heures. 

Cependant Rochefort était pressé d'arriver à 
Londres où il reverrait ses enfants. Malgré les 
engagements de conférences nombreux qu'on lui 
fit prendre, il ne différa pas longtemps son 
départ. Il débarquait bientôt à Quenstown en 
Irlande et de là, pour abréger le voyage par 
mer, gagnait Londres par chemin de fer. 

Il était descendu à Panthon Hôtel où allait 
venir le retrouver sa fille qu'accompagnait 
Edmond Adam. 

Libre et reposé, le pamphlétaire songea à 
nouveau à la feuille qui avait fait sa gloire. 
C'était La Lanterne qu'il voulait faire scintiller. 
En Angleterre, la tentative resta infructueuse. 
La nation goûtait mal les écarts de langage 
du lanternier. Et puis, une traduction ne pou- 
vait mettre en valeur les « mots » qui faisaient 
la fortune de la brochure. Le pamphlet se ven- 
dit peu. Aussi bien, de la Grande-Bretagne 
était-il difficile de l'introduire en France, où la 
douane dans les ports était beaucoup plus sé- 
vère que sur terre. 

Dans son premier numéro, Rochefort prit à 
cœur de réfuter Imites les allégations qui le 
représentaient comme un lil- dénaturé, un père 
exécrable et un pilleur des biens d' autrui. 



DE NOUMÉA A PARIS 283 

Et il se vengea d'un bloc sur l'Impératrice 
déchue : 

« C'était, commença- 1- il, par une belle ma- 
tinée d'avril. Je venais de tuer mon père ; 
deux de mes enfants, attachés au pied de leurs 
lits, se tordaient dans les convulsions de la 
faim, tandis que, joyeusement attablé devant 
des assiettes d'argent volées au ministère des 
Affaires Étrangères, je sablais dans des vases 
sacrés un petit vin de Moselle que je vous re- 
commande. 

» Je me disposais à sortir pour aller vendre 
quelques saints ciboires enlevés la veille sur 
l'autel de Notre-Dame, mais la crise commerciale 
sévissait violemment. C'est à peine si j'avais pu 
tirer cent mille écus des bronzes par moi pris 
chez M. Thiers. Les six cent mille francs que 
j'avais réquisitionnés à la banque avaient 
naturellement été dissipés en orgies, et je son- 
geais à me remettre à flot par quelque expédi- 
tion sur les tableaux du Louvre, quand je reçus 
par la poste une lettre chargée contenant un 
billet de mille francs avec ces simples mots : 
Voilà comment se vengent les Bonaparte. 

» C'était l'impératrice Eugénie qui, apprenant 
ma détresse, me faisait passer un secours. » 

Rochefort alors résolut de créer des éditions 
de La Lanterne à Bruxelles, à Genève et à Stras- 
bourg. En Alsace, le tirage ne fut pas toléré. 
Il fallut alors se rabattre sur Genève. Rochefort 



28 I HENRI ROCHEFORT 

quitta Londres et y vint habiter. Et de l'appar- 
tement qu'il loue boulevard du Théâtre, il 
enverra aux journaux sa prose quotidienne. 

Quels journaux ? Us étaient bien rares main- 
tenant ceux qui donnaient l'hospitalité de leurs 
colonnes à l'écrivain. 

« J'étais incapable, écrivit-il, d'exercer aucun 
autre métier que le mien et on m'en interdisait 
l'exercice, fut-ce sous des pseudonymes. Je 
commençais à m'inquiéter sérieusement du pain 
du lendemain et même du jour, quand par une 
de ces chances qui, au point culminant d'une 
situation menacée, m'ont rarement fait défaut, 
je reçus du fondateur du Petit Lyonnais une 
proposition tout à fait alléchante. Il m'offrait de 
reprendre, pour un journal à cinq centimes, le 
titre populaire de La Lanterne avec ma collabo- 
ration déguisée ou non, car il était prêt à tout 
braver. Et comme épingles, il s'engageait à m'a- 
dresser à Genève, avant toute mise en œuvre, 
une bonne somme de vingt mille francs. C'était 
le salut et surtout la tranquilité, presque le 
bonheur, car ma fille venait d'être demandée en 
mariage par M. Frédéric Dufaux, peintre et fils 
du sculpteur très connu à Genève où ses œuvres 
sont nombreuses et appréciées. » 

Cependant l'avenir ne souriait pas à La Lan- 
terne à un sou. Son directeur dut bientôt la 
céder. Une autre collaboration allait être offerte 
au polémiste. C'était aux Droits de V Homme où 



DE NOUMÉA A PARIS 285 

devaient collaborer également Arthur Arnould, 
Angevin et Guesde. 

Le premier numéro parut le 11 février 1876, et 
Rochefort y signa sous la lettre X, qui devait 
rester sa signature dans le nouveau journal, son 
premier article. Il y faisait le procès des oppor- 
tunistes. 

« La France, en dehors des républicains, 
écrivait-il croyait ne posséder que trois partis : 
les légitimistes, les orléanistes et les bonapar- 
tistes. Elle se trompait, 

» Les réunions publiques viennent d'en démas- 
quer un quatrième : le parti des opportunistes. 

» L'opportuniste est ce candidat sensible qui, 
profondément affecté des maux de la guerre 
civile et plein de sollicitude pour ces familles 
qu'elle a privées de leurs soutiens, déclare qu'il 
est partisan de l'amnistie, mais qu'il se réserve 
de la voter « en temps opportun. » 

Et il terminait après une longue discussion : 

« Voyons, Messieurs et chers opportunistes, 
pas de façon ; avouez que vous n'avez jamais eu 
d'autre pensée. Les électeurs sont donc avertis : 
« En temps opportun es1 un terme d'argol 
parlementaire qui signifie : Jamais!» 

Les Droits de l'homme succombèrent après une 
existence agitée et brève. Rochefort y avait 
publié en feuilleton un roman écrit à Genève 
intitulé D Aurore boréale. Il avait aidé, par son 
farouche anticléricalisme à en précipiter la fin. 



28G HENRI ROCHEFORT 

Il reprit sa collaboration à La Lanterne à 
un sou qui possédait une autre direction. Il y 
transporta ses articles de La Lanterne de Genève 
qui, trop coûteuse, dut être abandonnée par son 
propriétaire. 

Ce sont toujours des articles violents sur le 
clergé, sur le Gouvernement, sur les gens qui 
n'ont point d'opinions. Le polémiste ne désarme 
pas. Sent- il que Grévy va prendre la présidence 
de la République et que l'amnistie que l'on 
remet si souvent va enfin être décidée ? Peut- 
être. Et c'est en adversaire du régime établi, 
en adversaire de tous les régimes que l'exilé 
rentre en France, 

Son triomphe sera éclatant. 

Rochefort sera, cette fois encore, l'homme 
des foules. 



\\ 1 



LES DERNIERES ANNEES 



Retour en France. — Entrée triomphale à Paris. 
L'Intransigeant. — Rochefort est élu député. — Il 
démissionne. — Le Boulangisme. — Condamnation 
à la déportation. — Rochefort s'enfuit à Londres. 
Les chroniques signées Grimsel. — L'exilé refuse sa 
grâce. — Amnistie. — Les derniers jours. 



J?/^S' EST le 12 i uilIet 188a R ochefort 3 exilé 
^f-Ç*?!^ depuis dix ans, rentre en France. 
^&k&l Gambetta, à la tribune de la Chambre, 
avait proclamé l'amnistie pour délits politi- 
ques, et l'ancien membre du Gouvernement, 
l'ancien député accourait à Paris. 

Les acclamations qui l'accueillirent dès sou 
arrivée en gare firent de ce jour, pour le proscrit 
une date mémorable. Le triomphe avait été 
complet et les journaux, même les journaux les 
plus hostiles au lanternier ne peuvent que cons- 
tater sa popularité. Le Figaro, qui n'avait cessé 
de faire campagne contre lui, ne peut dissimuler 
dans son compte-rendu l'ampleur de la manifVs- 



288 HENRI ROCHEFORT 

tation. Il faut en lire, pour s'en convaincre, les 
principaux passages : 

» Nous ne savons si les familiers de M. Gam- 
betta lui dissimuleront la signification de la 
rentrée triomphale de M. Rochefort, mais nous 
pouvons lui garantir de visu l'aspect absolument 
révolutionnaire de la foule qui escortait le 
pamphlétaire amnistié et qui, sur un signe de 
lui, eut été chercher M. Gambetta jusque dans 
sa baignoire d'argent. 

» L'impression de tous ceux qui ont entrevu 
l'étrange cortège est la même. Il y a un danger 
dans l'air, un danger que l'opportunisme ne veut 
pas avouer parce qu'il se sent impuissant à le 
combattre. 

» Un mois ne s'écoulera pas sans que les com- 
munards exigent des poursuites contre leurs 
vainqueurs de 1871, et comment le Gouverne- 
ment pourrait-il leur refuser cette satisfaction ? 
M. de Freycinet regimbera ou dira qu'il re- 
gimbe et finira par céder. Ce sera charmant. » 

Mais arrivons au récit de la journée : 

« La fête nationale du 14 juillet a commencé 
hier lundi 12, à cinq heures quarante minutes 
du soir, par le défoncement de plusieurs portes 
et le bris d'un assez grand nombre de vitres, 
à la gare d'arrivée du chemin de fer de Lyon. 
Dans son enthousiasme pour Rochefort, la foule, 
désireuse de voir de plus près son idole, se préci- 
pitait par toutes les portes, ouvertes ou non. 




Phot- J. Harlingue 
H I.MU ROCHEFORT ET SON AMI I'AVORI 



LES DE R MÈRES ANNEES 289 

» Ainsi qu'il l'avait annoncé d'ailleurs, Roche- 
fort est arrivé à cinq heures quarante minutes. 
Sur le quai de débarquement, une centaine de per- 
sonnes environ l'attendaient. Nous remaqruons 
notamment son fils et sa fille, MM. Edouard 
Lockroy, Laisant, Ernest d'Hervilly, Blanqui, 
Bazire, M me Destrem, etc. 

» A sa descente de wagon, Rochefort est ac- 
cueilli par les cris répétés de : « Vive Rochefort ! 
vive l'amnistie ! vive la République ! » Il n'a pas 
le temps de mettre pied à terre qu'il est enlevé, 
porté, bousculé !- Un flot de peuple le suit, 
criant et gesticulant. Soutenu d'un côté par 
Lockroy, de l'autre par Olivier Pain, Roche- 
fort a toutes les peines du monde à se frayer 
un passage jusqu'à la voiture qui a été 
retenue pour lui. Au premier abord, il semble 
n'avoir que peu vieilli. Les traits sont les mêmes, 
mais la figure s'est remplie et n'a plus ces aspects 
anguleux d'autrefois. La poitrine s'est développée 
aussi. L' ex- rédacteur de La Lanterne est gras, le 
teint est pâle, les cheveux ont légèrement grisonné 
aux tempes, mais il se dressent toujours droits et 
touffus, sur le sommet de la tête. Malgré la 
satisfaction énorme qu'il doit éprouver en se 
retrouvant à Paris, sa ligure ne trahit ni joie ni 
émotion. 

«Arrivé dev.nit la voiture qui l'attend, la foule 
redouble ses ovations. Rochefort prend place sur 
la banquette du fond. Avec lui montent son fils 

H) 



290 HENRI ROCHEFORT 

et M me Destrem ; M. Olivier Pain s'installe sur 
le siège. 

» Ici commence alors la véritable manifes- 
tation. Enveloppé par la foule, le cheval est dans 
l'impossibilité absolue de faire un pas en avant. 
Quelques voix proposent de le dételer et de por- 
ter Rochefort en triomphe. 

— Du calme ! du calme ! crient d'autres voix. 
» Une dizaine d'amis se dévouent et parvien- 
nent à obtenir de la foule qu'elle fasse un peu de 
place pour livrer passage à la voiture. Le fiacre 
s'ébranle enfin et sort au petit pas, suivi par 
quarante voitures et des milliers de personnes 
continuant à crier : « Vive Rochefort ! Vive 
l'amnistie ! vive la République ! » 

» On descend tant bien que mal la rue de 
Lyon. Arrivé sur la place de la Bastille, nouveau 
temps d'arrêt ; l'agglomération des voitures et des 
piétons est énorme. Pour tuer le temps, une bande 
de manifestants se met à entonner La Marseil- 
laise, puis Le Chant du départ. Le tout entrecoupé 
des cris toujours plus nombreux de : « Vive 
Rochefort ! » 

» La place de la Bastille enfin franchie, le cor- 
tège s'engage sur les grands boulevards. A partir 
de ce moment, la circulation en sens inverse 
est absolument interrompue. Il n'est possible à 
aucune voiture de remonter le courant. Dix ran- 
gées de fiacres suivent au pas le fiacre de Roche- 
fort. Arrivé place du Château- d'Eau, la foule 



LES DERNIÈRES ANNEES 291 

augmente encore, débouchant de toutes les voies 
qui aboutissent sur la place. Cette fois le pauvre 
cheval de fiacre 11.303 n'en peut plus. Il s'abat 
juste en face de la statue de la République. 

» Est-ce un présage ? 

» Présage ou non, il se produit un incident 
assez singulier, Rochefort descend de la voiture, 
et entre avec Olivier Pain dans la maison qui 
porte le numéro 11 de la place du Château- 
d'Eau. Tout le monde se précipite à sa suite, 
mais la porte se referme. 

» Une heure se passe et Rochefort ne reparaît 
pas. 

» A huit heures du soir, on l'attendait à la fois 
dans les bureaux de La Lanterne, rue Coq- Héron 
et au nouveau journal L Intransigeant, rue du 
Croissant, où il avait promis de venir se repo- 
ser. Et nul n'avait de ses nouvelles. Rochefort 
perdu le jour de sa rentrée à Paris, la mani- 
festation ne pouvait avoir une fin plus drôle 
et plus inattendue. » 

Ce qu'il était devenu ? Rochefort v;i nous 
l'expliquer : « Devant le flot toujours plus enva- 
hissant, je me glissai jusqu'à un magasin de nou- 
veautés : le Pauvre Jacques, dont j'ouvris rapi- 
dement la porte, qu'on eut grand'peine à refer- 
mer sur moi, car tout le monde voulait entrer 
à ma suite. J'y restai bloqué jusqu'à onze heures 
du soir, ce qui me priva du plnisir d'aller dîner 
chez Victor Hugo. Je me glissais alors furtive- 



292 HENRI ROCHEFORT 

ment dans un sapin qu'on m'amena et je gagnai, 
joyeux mais lamentable, la chambre d'hôtel qui 
m'avait été préparée. » 

Le Constitutionnel, organe officieux, ne cacha 
pas ses craintes au lendemain de cette manifes- 
tation. Il fit paraître ces réflexions : 

« Les ministres n'ont cessé de nous dire sur le 
ton du plus aveugle dédain que les hommes de la 
Commune étaient plus à craindre hors de France 
qu'en France ; que le seul prestige attendrissant 
de l'exil les grandissait ; que, rapatriés et vus de 
près, ils ne seraient plus que néant. 

» Qu'en pensent- ils aujourd'hui ? 

» C'est une terrible force qui s'est, hier, sou- 
dain levée sur l'horizon ! Le peuple de Paris a une 
idole. Les Guises, le conseiller Broussel, le duc de 
Beaufort, dit le « Roi des Halles », Voltaire ren- 
trant à Paris à la fin de sa glorieuse carrière, 
Mirabeau, La Fayette, du temps de nos pères, 
ne furent jamais l'objet d'une démonstration 
aussi frénétique que celle qui a salué le retour 
de M. Rochefort, 

» C'est comme une sorte de retour de l'île 
d"Klbe. Comme le Gouvernement est oublié! 
Comme il disparaît! Qui songe, à celte heure 
aux Cazot, aux Ferry, aux Freycinet ? M. Jules 
Grévy, M. Gambella lui-même s'évanouissent 
devant cette gloire et cette puissance naissantes. 

» Nous faisons appel à la froide impression 
des hommes qui ont été les spectateurs «le l'éton- 



LES DERNIERES ANNEES 



293 



liante scène du Château- d'Eau ; aucun, certes, 
ne nous contredira. Eh bien, notre ferme et nette 
pensée est celle-ci : 

» Si M. Rochefort eut été un homme de tempé- 
rament, de robuste santé, de vastes poumons, 
pouvant haranguer le peuple avec éclat,, mar- 
cher hardiment à la tête des turbulentes colonnes 
qui le pressaient, hier, de leurs flots amoureux, 
M. Rochefort — nul doute — - fût arrivé à l'Elysée 
escorté par cent cinquante mille citoyens enthou- 
siastes, délirants, fous d'allégresse, prêts à tout. 

» Il aurait pu sur l'heure, sans la moindre 
bataille, prendre la place de M. Grévy. » 

A Rochefort maintenant de prendre la plume. 
11 a à sa disposition une importante tribune. 
C'est L'Intransigeant. Il en est le rédacteur en 
chef. Dans le premier numéro, qui porte la date 
du jeudi 15 juillet 1880, figure en concordance 
du calendrier républicain celle de 27 messidor 
an 88. Il écrit : 

« Merci. — C'est leslarmes aux yeux que j'avais 
quitté mon pays. C'est les larmes aux yeux que 
j'y rentre. Dans le train de Genève à Paris, je 
ruminais déjà mon premier article, projetant 
d'expliquer à nos lecteurs pourquoi nous avions 
adopté pour notre journal ce titre : L'Intransi- 
geant, et non un autre. Nous nous réservions de 
faire comprendre à ceux qu'il effrayait que si, 
fût-ce au prix des travaux forcés, de la déporta- 
tion et de l'exil, nous avons refusé de transiger 



29 1 IIEMU ROCHEFORT 

avec l'opportunisme, l'opportunisme non plus 
n'avait guère transigé avec nous. » 

La péroraison est longue. Elle se termine sur 
ces lignes : 

EN R'VENANT DE LA NOCE 



f'INTfjANSÎSP 'f^ G |f 
fi * îéT £ 








Charge de Pépin ilans Le Grelot. (18 novembre 1888). 

« Ceux de mes amis dont les acclamations 
retentissent encore à mes oreilles et retentiront 
éternellement dans mon cœur savent que je ne 
puis rien pour eux, que, sans ambition et sans 



LES DERNIERES ANNEES 



295 



calcul, je ne serai sans doute jamais en mesure 
de les remercier efficacement de leurs sympathies 
si chaleureuses. Le dernier des Ribot du centre 
gauche ou le plus édenté des Dufaure du centre 
droit pourrait faire pour eux cent fois plus que 
mes compagnons et moi, proscrits d'hier, et qui 
sait ? peut-être de demain. 

» Mais qu'importe à cette généreuse population 
parisienne ? Elle suit l'élan qui la guide vers les 
déshérités dont elle sait n'avoir à attendre aucun 
héritage. Il lui suffit de montrer quelques bles- 
sures reçues à son service pour qu'elle trouve 
le baume qui doit les guérir et pour qu'elle ferme 
instantanément, par la seule imposition de ses 
mains bienfaisantes, des plaies qui saignent 
depuis dix ans. » 

Et ce sont pendant cinq années, dans L'Intran- 
sigeant, articles sur articles du polémiste. Il ne 
laisse passer ni l'enterrement de Blanqui, ni 
l'attentat contre le tzar Alexandre II de Russie, 
ni les affaires tunisiennes, ni la mort de Gam- 
betta, ni la chute de Jules Ferry, ni la mort de 
Victor Hugo dont il suit les funérailles an milieu 
de la famille. 

Ce sont alors les élections de 1885. Rochefort 
qui avait été deux fois député, est envoyé à 
nouveau à la Chambre comme élu de la Seine. 
Il ne devait pas encore cette fois y rester long- 
temps. Comme il avail déposé une proposition 
d'amnistie, qui avait été repoussée malgré que le 



296 HENRI ROCHEFORT 

vote sur l'urgence lui eut fait espérer un abou- 
tissement, Rochefort envoya ce billet à Floquet, 
président de la Chambre : 

« Après l'espèce d'absolution accordée par le 
Parlement aux spéculateurs qui ont organisé 
l'expédition du Tonkin, j'avais espéré que l'am- 
nistie s'étendrait aux malheureux qui expient 
à cette heure les fautes des autres dans les prisons 
et les bagnes de la République. 

» J'ai promis l'amnistie à mes électeurs. Il ne 
m'est pas permis de la leur donner. Je ne suis 
mal heureusement plus d'âge à perdre quatre ans 
de ma vie dans des luttes où je me vois destiné 
à être perpétuellement battu. 

» Je donne ma démission de député de la 
Seine. » 

Bientôt après, le député démissionnaire allait 
donner une réédition des Lanternes parues en 
France en 1868. M. Victor- Havard, qui fut 
l'éditeur des grands chroniqueurs passés et qui 
avait publié déjà quelques volumes de Roche- 
fort, avait demandé au polémiste de réunir ses 
premiers pamphlets. Et M. Victor- Havard rap- 
pelait au lanternier, qui était également pour lui 
un ami de vieille date : 

« Toute notre génération a encore dans l'oreille 
ce formidable éclat de rire qui, l'année 1868, en 
pleine gloire impériale, éclatant comme un coup 
de tonnerre, a fait craquer les assises d'un trône- 
La force redoutable de cette arme si française, 



LES DERNILRES ANNEES 



297 



la raillerie, maniée par un esprit impitoyable, 

mordant, gouailleur et acéré, ne s'était jamais 




L'union socialiste, i>nr Fertom. (Le Pilori. 19 juin 1898.) 

affirmée d'une façon aussi frappante et irrésis- 
tible, » 
L'idée était trop séduisante pour qu' Henri Ro- 



298 



HENRI HOCIIEFORT 



chefort hésitât à y donner suite; et, en mars 1886, 
le volume paraissait, précédé d'un avant- propos 
dans lequel le pamphlétaire disait à son éditeur : 

« Vous êtes bien bon de songer à rappeler au 
public le souvenir de La Lanterne. 77 me paraît 
passablement difficile de déterminer l'influence 
qu'une simple brochure a pu exercer sur les des- 
tinées du Gouvernement impérial mais il serait 
moral et consolant qu'après avoir tant fait pour 
supprimer la presse, ce fut précisément par la 
presse qu'il eût péri. 

» L'erreur des pouvoirs qui se proclament forts, 
est de croire qu'en réduisant le nombre des jour- 
naux, on réduit le nombre des lecteurs. Une seule 
feuille fait ainsi la besogne que vingt autres se 
seraient répartie. Elle n'en devient que plus 
importante et conséquemment plus dangereuse 
pour ceux qu'elle combat. 

» De même qu'il se forme sous les régimes 
despotiques des courants de servilisme et de plati- 
tude, il s'y crée aussi des courants d'indépendance 
et de révolte. La Lanterne a surgi tout à coup 
comme pour les centraliser tous. Nous avions 
alors les Dangeau qui mentionnaient avec toutes 
sortes de génuflexions et de convexités les moindres 
actes de l'homme de décembre. Je me suis fait, 
à mon tour, le Dangeau de ses folies et de ses méfaits 
que je me suis contenté de relater fidèlement, presque 
jour par jour, et mes lecteurs se sont chargés des 
commentaires. 



LES DERNIERES ANNEES 



299 



» Le véritable auteur de La Lanterne, ce n'est 
pas moi, c'est l'Empire. » 

Mais, dans le même temps, Rochefort jugera 
plus sévèrement ses Lanternes parues à Bruxelles. 
11 demandera à M. Victor- Havard de ne point 
mettre sous les yeux de ses lecteurs « des injures 
contre l'impératrice qui est vieille et veuve et 
qui ne règne plus ». Et son éditeur devra se rendre 
à de si justes raisons. 



vJ 




f>^et 



^ 










>n r 



301 » 



HENRI ROCHEFORT 





/ y < rji > ■/- 4- 

pj sljL (*,/%'■ OUI* t^f I/UC" rÂflS, 







LES DERMKRES ANNEES 



301 







Paris, l'.i mai 1886, 



Mon Cher Havakd, 

Je viens de relire les extraits de La L'interne de Belgique et j'en 
suis fort troublé. C'est d'une grossièreté qui s'expliquait par la 
fureur d'un proscrit, mais aujourd'hui après dix-sept ans remettre 
sous les yeux des lecteurs des injures contre l'impératrice qui est 
vieille et veuve et qui ne règne plus, contre le prince impérial qui 
est mort et même contre la Reine d'Espagne qui n'est plus reine, 
ça me paraît réellement impossible. Tous les gens que j'attaque sont 
plus ou moins disparus; vraiment je suis convaincu que cette réédi- 
tion me ferait le plus grand tort. 

Relisez cela et vous setez de mon avis. Je sais que vous avez fait 
des frais, je vous en dédommagerai. Nous trouverons une autre com 
binaison : un volume de mes Grimsel par exemple sur lequel vous 
vous rembourserez au besoin, mais croyez-moi, mon cher Havard, 
non- piquerions une tête formidable en republiant ces Lanternes là. 

Je voudrais vous voir. Tout à vous. 



19 mai 1886. 



II. ROCHEFOKT 



P. S. J'ai essayé de faire dis coupures, mais il aurait fallu tout 
Couper. 



302 HENRI ROCHEFORT 

Rochefort, qui a ses coudées franches, va se pré- 
cipiter alors dans une aventure fertile en événe- 
ments et en dangers. Elle commence au passage 
du général Boulanger au Ministère de la Guerre 
et elle va se terminer par la condamnation de 
l'ancien député de la Seine à la déportation per- 
pétuelle, qu'il esquivera en gagnant l'étranger. 

Rochefort habitait, à cette époque, boulevard 
Rochechouart. En rentrant chez lui, après le 
déjeuner, il s'aperçut que sa demeure — c'était 
l'ancien hôtel de Troyon — était surveillée par la 
police. Mais la maison avait deux issues. Entrer 
par l'une, sortir par l'autre, sauter dans un fiacre 
et se faire conduire à Saint- Denis, prendre un 
train omnibus pour Oeil et de là attendre l'ex- 
press de Belgique fut le plan auquel s'arrêta le 
polémiste. 

« J'atteignis Mons sans aucun accroc, raconte- 
t-il, et il n'était que temps de passer entre les 
doigts de la police, car le lendemain matin, au 
petit jour, un commissaire muni d'un mandat 
de perquisition et d'arrêt envahit mon domi- 
cile, flanqué de deux mouchards qui mirent 
avec d'autant plus de rage la cage sans dessus 
dessous qu'ils eurent tout de suite la certitude 
que l'oiseau s'était envolé. » 

C'est alors qu'il se passa un incident comique 
dont le journaliste se saisit pour écrire un article 
doucement ironique dans L' Intransigeant. Roche- 
fort, qui avait une passion pour les chats, en avait 



LES DERNIÈRES ANNEES 303 

toujours quelques-uns autour de lui à son domi- 
cile. En la circonstance, les pauvres bêtes furent 
enfermées et... mises involontairement sous 
scellés. Il s'empara du fait en publiant sous le 
titre « Les Tueurs de chats » cette lettre dans 
son journal. « Au président de la Société protec- 
trice des animaux. — Monsieur le Président. — 
J'apprends, par l'Agence Havas, qu'on vient de 
mettre mes trois chats sous scellés comme pré- 
venus de complot, d'embauchage et même d'at- 
tentat à la pudeur sur la personne de M. Carnot. 

» En l'absence de toute justice, c'est à vous 
que je m'adresse, monsieur le président. Je vous 
jure que mes chats sont innocents. Ils n'ont 
jamais commis d'attentat que sur des morceaux 
de mou. Ils sont restés totalement étrangers à la 
politique. 

» Je n'ai pas besoin de vous peindre l'horreur 
de leur situation. Enfermés dans la cave, sans 
aucune communication avec la bonne qui les 
nourrissait, celle-ci ne peut leur faire parvenir 
leurs aliments sans se rendre coupable de bris de 
scellés, ce qui entraînerait pour elle une peine 
de six mois de prison. D'autre part, les laisser le 
ventre vide jusqu'à ce que la Haute-Cour ait 
rendu en leur faveur une ordonnance de non-lieu 
ou décidé qu'elle les transformerait en gibelotte, 
c'est les exposer à devenir enragés, ce qui ferait 
d'eux un danger bien autrement grave pour la 
société. 



304 HENRI ROCHEFORT 

» Ces animaux inofïensifs ne doivent absolu- 
ment rien comprendre à la terrible accusation qui 
pèse sur eux. Je n'ose pas croire qu'eux aussi 
aient été atteints par la fièvre du boulangisme. 
Cependant, je dois reconnaître que le plus gros 
des trois, un beau chat noir que j'avais appelé 
Moricaud, se perchait souvent sur mon épaule 
pendant que j'écrivais mes articles. Peut-être, 
à force de tremper ses pattes dans mon encrier, 
a-t-il pris aussi les parlementaires en aversion. » 

Rochefort arrivé à Londres s'installe dans un 
hôtel français. L Intransigeant lui sert d'inter- 
médiaire. Et, quand la Haute Cour est constituée 
pour le juger, il résume ainsi dans ses colonnes 
son opinion sur l'opportunité pour lui de prendre 
un avocat : 

« Si pour donner la mesure de notre esprit de 
conciliation, il nous faut absolument nous adres- 
ser à un défenseur, nous en connaissons un que 
nous préférerions à tout autre et que nous prenons 
la liberté d'indiquer au président Merlin. Ce 
défenseur, c'est Gambronne. 

Nous le prierions de se former en carré, puis, 
pour toute plaidoirie, de rééditer spécialement 
à l'adresse de la Haute Cour le mot qui l'a illustré 
et qui demeurera bien autrement historique que 
la nuit à propos de laquelle la Commission des 
Neuf a déjà entendu tant de témoins. » 

Puis le 16 août 1889, comme dernière protes- 
tation, comme dernière scène de cet accès de 



LES DERN1I RES INNEES .'»< '•> 

Boulangisme qui lui coûtait l'exil encore une fois, 
Rochefort lit publier le placard suivant dans nu 
journal fidèle : 

« Aux honnêtes gens. — L'exécution sommaire 
que les adversaires du parti républicain national 
qualifient de jugement de la Haute Cour est, 
personne ne l'ignore, le résultat d'un pacte conclu 
entre la majorité d'une Chambre déshonorée et 
celle d'un Sénat à jamais condamné par le pays. 

o La première a dit au second : 

- Débarrassez-nous des hommes qui nous 
menacent dans notre réélection, moyennanl quoi 
nous vous laisserons vivre. 

» El les fougueux révisionnistes qui, en tête 
de leurs programmes électoraux, avaient inscrit 
la suppression du Sénat, déclarenl aujourd'hui 
qu'il a sauvé la République. Le peuple ne s.' 
trompera pas aux motifs qui ont dicté ce marché 
honteux. Le suffrage universel actuellement à 
plat ventre devant le suffrage restreint, la sécu- 
rité des citoyens, l'honneur de la nation tombés 
entre les mains des complices de Ferry, tel est le 
résultat de la monstrueuse iniquité commise 
à notre égard. Les véritables chefs de la Répu- 
blique sénatoriale sont, à cette heure, le faux 
témoin Alibert et l'escroc Buret. 

« Mais cette orgie d'arbitraire, de calomnies 
et de forfaiture touche heureusement à sa fin. 
M;i]gré les nouveaux coups d'État qui s'éla- 
borent dans l'ombre, nous avons confiance dans 

20 



.'!<>('» HENRI ROCHEFORT 

la fermeté du corps électoral. Nous en appelons 
donc du mensonge à la vérité et de la dictature 
de la boue à la République honnête. » Rochefort, 
Boulanger et Arthur Dillon, les trois condamnés, 
avaient mis leurs noms au bas de ce placard. 

Rochefort, pour occuper son temps et sa plume, 
écrivait régulièrement ses articles pour L Intran- 
sigeant. C'étaient, à vrai dire, bien plutôt des 
campagnes que des chroniques. Et Constans, le 
Ministre de l'Intérieur en fit longtemps les 
frais. A Gil Bios aussi, l'écrivain donna des 
articles. Ils n'étaient point, d'ailleurs, signés 
de son nom. Il avait pris un pseudonyme, Grimsel, 
nom qu'un triste souvenir qui se rattache à ses 
années de jeunesse lui avait fait se rappeler (1). 

Il avait publié également, presque toujours 
en feuilletons, un certain nombre de romans. 
C'étaient Mademoiselle Bismark qui lut son 
premier feuilleton de D Intransigeant; puis Le 
Palefrenier. Il fit paraître aussi L'Évadé dans 
Le Rappel. 

C'est alors que lui parvient le bruit que le 
conseil des ministres discute en sa faveur un 
projet de grâce. 

Une telle mesure ne pouvait être acceptée par 
lui. Pour rentrer en France, il ne souhaitait 



(i) Au mont Grimsel, en Suisse, un camarade de classes de Roche- 
fort avait été assassiné par un aubergiste, au cours d'un voyage 
auquel l'écrivain renonça au dernier moment, ce qui, à peu près 
certainement, lui sauva la vie. 



LES DERNIÈRES ANNEES 307 

qu'une chose, l'amnistie. Mais l'amnistie même, 
pleine et entière était une condition sine qua 
non. 

Donc, pour couper court à des bruits qu'il se 
plaisait à juger fâcheux il écrit dans L'Intran- 
sigeant sous le titre : La Clémence d'Auguste, 
une longue protestation qui commence ainsi : 

« Je me Vois obligé d'emprunter le langage de 
Racine pour exprimer mon étonnement. En effet : 

Un bruit assez étrange est venu jusqu'à moi. 
Seigneur, je l'ai jugé trop peu digne de foi, 
On dit, et sans terreur je ne puis le redire 

que le Gouvernement, décidé à s'opposer à 
l'amnistie, se montrerait clément et paternel au 
point de m' octroyer ma grâce. Si telle est son 
intention, j'aime mieux lui déclarer tout de 
suite que je ne l'accepterai pas. Je crois ainsi lui 
épargner un affront, rien n'étant humiliant 
comme d'offrir la croix d'honneur à quelqu'un 
qui vous la renvoie sous enveloppe. 

» N'ayant jamais su pourquoi j'ai été con- 
damné, je ne sais pas davantage pourquoi on 
me gracierait. Du procès sénatorial qu'on nous 
a intenté, à Boulanger et à moi, il n'est guère 
resté qu'un mot prononcé par un do nos accu- 
sateurs : « En politique, il n'y a pas de justice! » 
Or, là où il n'y a pas d<> justice, comment y 
aurait-il grâce ? » 

Et il ajoutait encore ces mois : 



308 



HENRI ROCHEFORT 



« J'accepterais l'amnistie parce que c'est une 
loi votée par la Chambre et que nul n'est censé 
ignorer la loi. » 

Il fallut à ce combattant impénitent accorder 
l'amnistie. Ce fut un des premiers gestes de 
Félix Faure quand il arriva au pouvoir. L'exilé 
ne perdit point une minute. Le 2 février il s'em- 
barquait à bord du Foam, petit vapeur faisant 
le service de la Manche. 

Encore une fois Henri Rochefort se retrouvait 
à Paris. 

Ce n'étaient plus hélas ! les triomphes qu'il 
avait connus quinze ans auparavant. Si la fin de 
sa carrière ne fut pas sans éclat, la foule l'avait 
abandonné et il n'essaya pas de la ressaisir. Son 
rôle était à peu près terminé. Sagement, il 
s'écarta des aventures et publia celles de sa vie* 

Le 1 er juillet 1913, dans la ville d'Aix-les- 
Bains où il se soignait, il expira au milieu des 
siens. Il était dans sa quatre-vingt-troisième 
année. Sa vie d'agitation et de rêves, de rêves 
jamais réalisés, d'ascensions et de défaites, de 
défaites peut-être injustes, était finie. Bien que 
jusqu'à son dernier souffle il continuât à donner 
son article quotidien à La Patrie qui l'avait 
accueilli et qu'il prouvât qu'en dépit de tout 
et de tous il avait conservé son esprit caus- 
tique, il pensait avoir assez fait pour sa cause. 

Sa cause ? La comprit-il lui-même ? 



TABLES 



INDEX ALPHABÉTIQUE 



A bout (Edmond), 77, 80. 
Adam (Edmond), 278, 282. 
Affre (Mgr), 2Ô. 
Albiot, ao5, 20G, 212. 
Aldama (de), 77, 78. 
Alexandre II (Tsar), 290. 
Alibert, 3o5. 
Angevin, 28a. 
Angot des Rotoirs, 1 58 
Anquetin, 32. 
Arago (Emmanuel), 2">o. 
Arc (Jeanne d"), 8g. 
Arnoi ld (Artliur), 217, 222, 280. 
Artois (Comte d'), aG3. 
Audebrand (Philibert), 45. 
Ai mâle (Henri d'Orléans duc d'), 
m, 112, 175. 



Badinguet, i48. 

Balliére (Achille), 274, 270, 277. 

Bancel ^Désiré), 192, 196, 197. 

Barbes Armand), 185, 195. 

Barbet d'Aurevilly, x. Go, i4i. 

Barbieux Albert), 186. 

Barlet, 17, 23g. 

Barociie (Pierre Jules), 1/40, 1 56, 

i. r >7, i58. 
Barociie (Ernest, fils du précé 

derd), 1D7, i.">S, i5g, 1G0. 
Barrière (Théodore), 5o. 
Baudin, 36. 

Bâtard (Jean-François-Al lied), 8. 
Bâtard (frère du précédent), 3g. 
Bazire, 289. 

Beaufort (duc de), 292. 
Bedeal général), 34, 36. 



Belot (Adolphe), 159, 161. 
Benett (James Gordon), 279, 

•282. 
Benivieni, 172. 
Béranger (Henri). 13, 15, 16 

27. 
Berlioz (Hector), 33. 
Bischoffsheim, 112. 
Blain des Cormiers, 158. 
Blanc (Louis), 256. 
Blanqui, 253, 289, 295. 
Blum (Ernest), 73, 85, 111, 
Bocher, 111, 175. 
Bochet (Léon), 89. 
Bonaparte (Jérôme), 7!*. 
Bonaparte (Louis-Napoléon) 

Napoléon III. 
Bonaparte (Lucien), 220. 
Bonaparte Pierre), vu, 220, 

2-22, 223. 224, 225. 226, 

233, 237, 243. 
Borgia (les), 227. 
Boucher (François), 17G. 
Boulanger (général), 302, 

307. 
B01 ■> 11:11 (Alexis), 239. 
Bréa (général), 26. 
Breuillé, 217. 
Broi ssel, 292. 
Bri , 32, 33. 
Bi 1 foNj 15G. 
lii re 1 , 305. 
l'.i sst de 1. voir Mardi ail. 



Ca mbronne, 304. 
Canrobert, 125. 23(1. 
Cani agrel, 197, 212. 
I 1 11 mu Ernest), 50. 



280, 
,17, 



221, 
227, 



306, 



312 



INDEX ALPHABETIQUE 



Caraguel (Clément), 55, 50. 

Garjat (Etienne), vu. 

Carmouche, 8. 

Carnot (Hippolyle), 214, 215. 

Carnot (Sadij, 303. 

Carrel (Armand), 54. 

Carrelet (général), 3(1. 

Cartouche, 156. 

Cassagnac 'Paul de), 89, 90, 123, 
221. 

Cavaignac (général), 34, 36. 

Cavaignac (M me , femme du pré- 
cédent), 155. 

Cazot, 292. 

Cellier (Francine), 72. 

Challemel-Lacour, 121. 

Cham (Amédée de Noë, dit), 47, 
56, 73, 254, 255. 

Ciiangarnier (général), 34, 36, 

Charras (général), 34. 

Cha.ucha.rd, 180, 181. 

Chavette (Eugène), 85, 102. 

Chevalier (Auguste), 33. 

ClIOLER, 73. 

Choquart, 11- 

ClIRISTIE, 179. 

Clairville (Louis-François Nico- 

laie, dit), 32, 33, 73. 
Clément (J.-B.), 244. 

I lOENASS, 151. 

Commerson (Jean-Louis Auguste) j 

45, 65, 66, 07, 70. 

CoNDE, 6. 

Constans (Jean Antoine-Ernest), 
x,306. 

(Montant (Emile), 107. 

Corneille, 84. 

Corot (Jean- Baptiste-Camille) , 
108, 169. 

cottenet, 17. 

Cournet, 254. 

Crémieux (Isaac-Moïse dit Adol- 
phe i, v m, 250. 

Ci im i (M»e), 05. 

I I ÏÉO I>'« >K\A V), J5. 

Cuyp (Albert), 175. 



Dangeau, 298. 

Dangerville (Henri) , pseudo- 
nyme de Henri Rochefort, 244. 

Dartois, 8. 

Daudet (Alphonse), 45, 40, 47, 
57, 58. 

Declerck, 53. 

Delattre, 194. 

Delhrecht (Voir DeU'Bright).' 

Delescluze, 121, 230, 231, 253. 

Dell'Bright, 57, 58. 

Delord (Taxile), 55, 50, 220. 

Del val (Alfred , 45. 

Demogeot (Jacques), 18, 19. 

Denfert-Bochereau, 89. 

Deulin Charles), 170. 

Dereuve 'Simon), 235. 

Destrem (Mme), 289, 290. 

Dillon (Arthur), 300. 

Donatello, 172, 173, 174. 

Dorian (Pierre-Frédéric), vu. 

dorheuil, 70. 

Dru mont, 39. 

Du Barry (marquise), 0. 

Dubuisson, 110, 119, 120, 140. 

Duckftt i William), 32. 

Dufaure, 295. 

Dufaux (Frédéric), 284. 

Di mas (Alexandre), 41, 42, 113, 
114. 

i)l MONT, 111, 120. 

Dlpin, 34. 
Dupont (Paul), 97. 
Duportal (Armand), 247. 
Duvergu.h, 199. 



Erckmann Chatrian, 1. 

i i <. i mi in Mon rwo (Impératrice), 
283, 299). 



Fargi in. (MHe . 50. 
Faure (Félix), 308. 



INDEX ALPHABETIQUE 



313 



Favre (Jules), vu, 194, 195, 197, 

198, 203, 249, 250, 253, 261. 
Ferry (Jules), 250, 252, 253. 292, 

295, 305. 
Floqiet (Charles), 201, 293. 
FLOLRENS(Gustave). 217,228, 231, 

232, 239, 241, 244, 250, 251, 

253, 254. 
Fonvielle (Arthur de), 248. 
Fo.nvielle (Ulric de), 221. 223, 

224, 232,248. 
Fouquier (Henri), 89. 
Freyci.net (de), 288, 292. 
Fuaudès, 65. 

G 

Gahrielli, 70. 

Gambetta (Léon), 192, 196, 197, 

201, 202, 212, 235, 250, 287. 

288, 292, 295. 
Ganesco (Grégoryi, 137. 
Ga.biba.ldi, 252, : 58. 
Garnier-PagÈs, 250. 
Gâtâtes (Léon . 45. 
Genolde (Antoine-Eugène de), 7. 
Giaccomelli (Hector), 49, 50, 51, 

52, 67. 
Gill (André , 108. 

GlORDAXO (Llll-Hs), 166. 

Girardin (Emile de), 112, 113. 

Glais-Bizi un. 250. 

Godart (Eugène), 101». 

Grange, 73. 

Granier de Cassagxac, 90. 

Grasthille (Bastien), 274, 275. 

276. 277. 
Grégoire, 54, 168, 254. 
Grévi (Jules), 286, 292, 293. 
Grimsel (pseudonyme tic Henri 

Rochefort. 306. 
GROussET(Paschal), 217,221,223, 

22i, 225. 233, 235, 244, 248, 

271,272,273, 274, 276. 
( li éronniî ki ( \rthur de la i, 151 
» .( i sde (Jules), 285. 

( il 1LLEMOT (( '•'•i brirl i, 50, 51 . 



GuiLLOTIN, 6. 

Guise (Ducs de), 292. 
Guizot, 33. 

H 

Halévy, 79. 
Hamard, 182. 

Hardi de Ragefort (pseudonyme 
du Rédacteur de V Eteignait-, 141 . 
Haussmann (baron), 72, 174. 
Havard (.Victor), 296, 299. 

HÉBERT, 17. 

Hébert (fils du précédent), 17. 

Hertfort (marquis d'). 166. 

Hervé (Florimond Rongé, dit), 64. 

Hervillt Ernest d'), 289. 

Hlart (Louis), 54, 55, 56, 254. 

Hubert (Robert , 178. 

HuGo(Charles), 143,144, 152,159, 
160, 161, 177, 186,195. 

Hugo (Mme Charles), 161. 

Hugo (François-Victor), 143. 144, 
159, 160, 185, 186. 

Hugo (Victor), x, 1, 13, 83, 84, 89, 
143, lii. [45, 150, 151, 161, 
162, H 3, 164, 175, 176, 177, 
185, 186, 205,251, 291, 295. 

Humbert (Alphonse), 141. 



l\i;HFsiJcaii-Augu s 1 «Dominique), 
171. 



Jacquot (voir Mirecourt). 

Janin (Jules), 3 !. 

Jat, 35, 37. 

I.i rde (Francis), 272, 273, 274. 

277. 
Ji ii \.v (J.), 53. 



LaCaze (docteur), 174. 

La Fayette, 292. 

La <ii éronnière (Arthur de). 151, 

Laisam '-m 



:n4 



INDEX ALPHABETIQUE 



Lamartine, 33. 

Lambert-Thiboust, 99, 100, 101. 

Lamoricière (général), 34, 36. 

Landseer (Sir Edwin Henry), 179. 

Laxglé (Jules -Adolphe -Ferdi- 
nand), 8. 

Laprade (Victor de), 1. 

Larozerie, 164, 171. 

Larr, 26. 

Laurier, 212. 

Laussedat (colonel), 159. 

Laussedat (docteur), 159, 160. 

La Valette (de), 137. 

Law, 274, 277. 

Lawrence (Thomas), 180. 

Leflù (général), 34, 36. 

Lefkanc, 87. 

Lemerre (Julien), 97. 

Lépine, 182. 

Leroy (Louis), 59. 

Lespès (Léo), 91, 92. 

Lockroy (Edouard), 142, 289. 

Lorrain, 12. 

Loudières, 18. 

Louis-Philippe, 8, 18, 23. 

Louis XVIII, 7. 

Lourdoueix ( Jacques - Honoré 
Lelarge, baron de), 7. 

Luçay (comtes de), 5. 

Lucay (Henri de), pseudonyme 
d'Henri Rochefort. 

M 

Madier de Montjau, 185. 

M \onasco, 176. 

Malon, 258. 

Marchall, 135. 

Mauet (Henry), 265. 

M a ht ain ville (Alphonse-Louis- 

Dieudonné), 7, 8. 
Marx (Adrien), 7!. 
Mai pas (de), 37, 125. 
Meilhac, 79. 
MÉGT, 251. 



Mephistotélés (Pseudonyme d'un 

des rédacteurs du Diable à 

Quatre), 142. 
Merle (Jean-Toussaint), 8. 
Merlin, 304. 

Merruau (Charles), 31, 71, 72. 
Merruau (Paul), 30,31. 
Meurice (Paul), 186, 192. 
Michel (Louise), 270. 
Michel (de Bourges), 34. 
Millaud (Polydore), 85, 86, 94. 
Millière (Jean-Baptiste), 217,222, 

244. 
Mirabeau, 292. 
Mirecourt, 52, 53. 
Monselet (Charles), 60, 73, 86. 
Montalembert (Charles Forbes de 

Tyron), 1. 
Montbrun (comtes de), 29. 
Montbrun (comtesse de), 28, 29. 
Montesquieu, 81. 
Montholon (général de); 33. 
Montpensier (duc de), 12, 27. 
Morny (Charles-Auguste, duc de), 

81. 83,93, 94. 
Moskowa (prince de la), 103. 
Mouriez, 66, 67, 68, 69. 
Moirot (Eugène), 262, 263, 265, 

266, 267. 
Mourût, 251. 

Mlrat (prince Achille), 78, 79. 
Mi rger (Henri), 30. 

N 

Napoléon I« r , 13. 

Napoléon III, 34, 35. 36, 81, 107, 

109, 125, 147, 148,149. 152,218, 

220. 
Nattier (Jean-Marc), 176. 
Nkfftzer, 121. 
\ey (Maréchal), 103. 
Nu i (VERKERS.E ( A lfred-Émilien, 

comte de), 170; 171, 172 173. 
Nodier (Charles), 8. 
Noir (Louis), 230, 232. 



INDEX ALPHABETIQUE 



315 



Noir (Victor), vu, 220, 221, 223, 

224, 225, 227, 228, 233. 
Noriac (Jules), 77, 87. 



O'Kelly (James), 279, 281. 
Ollimer (Emile), 117, 118, 121, 

220, 226, 227, 228, 229, 235, 236, 

238. 
Ordinaire, 241. 
Orléans (les d'), 111, 112, 175. 
Orsini, 213. 

P 

Pain (Olivier), 220, 244. 247, 248, 

254. 272.273, 274, 27(5, 277, 278, 

279,289, 290, 291. 
Paris (comte de), 23. 
Patterson (Jérôme), 79. 
Patterson (M" e ), 79. 
PÉARi. (Cora), 78. 
Pelleta* (Eugène), 121, 250. 
Persigny (Jean-Victor-Fialiu, duc 

de), 106, 125, 132, 149, 157, 158. 
Peyrat, 120 

Philippe le Hardi, 5, 26. 
Picard (Ernest) vu, 12 1 , 250, 261. 
Pie IX, 131. 

Pietri (Pierre-Marie), 107. 
Pinard (Pierre-Ërnest), 110, 121, 

125, 133, 149. 
Pllnkett, 10U. 
Pollet 'Victor-Florence, 17s. 
Ponsard François), 57. 
Pol.LAIN I)F. Bossa y, 21), 26. 
Poussin (Nicolas , 171 . 
Pradier (James , 17s. 
Prévost-Paradol, 96, 97. 
Privât d'Angi.lmont, 45. 
Provence (comte de), 5. 
Pyat-Félix, 253. 



QUESNAULT, 17. 

Quesnauli (fils du précédent), 17. 



R 

Rabelais, 186. 

Racine, 84, 307. 

Ranc (Arthur, 121, 258. 

Raphaël, 171, 178. 

Raspail (François), 197 

Renan, 87. 

Renault (général), 36. 

Ribéra (José), 166. 

Ribot, 295. 

Rigault (Raoul), 217. 

Rochefort (instituteur), 155, 156. 

Rochefort (Armand de), Voir 
marquis Claude de Rochefort- 
Luçay. 

Rochefort (Guy de), 5, 26. 

Rochefort (M m e Henri). 155, 168. 

Roi hefort (Octave), 243. 

Rùchefort-Luçay (marquis de), 
5, 6, 263. 

Rochefort-Luçay (marquise de), 
femme du précédent, 7. 

Rochefort-Luçay 'marquis Clau- 
de-Armand de), 8, 24, 27, 29-, 
51,53. K5. 

Rochefort-Luçay (M me Marie- 
Françoise de, femme du précé- 
dent), 5, 23, 38. 

Rochette, 134. 

Rogeard 'Louis-Auguste), x, 1,109, 
110. 

Roqueplan (Louis- Victor-Nestor), 
167. 

Hossignol (Léon , 45, 47, 48, 91, 
98. 

Roi get de Lisle( Claude-Joseph), 
246. 

Rouher (Eugène), 106, 125, 137, 
149. 

RUTSDAÊL, 175. 



Saint-Loi p (Mme de), 76. 
Saint-Maur (M""' de), 9. 
Saint-Hemy (de), pseudonyme du 
duc de Morny. 



arc 



INDEX ALPHABETIQUE 



Salmon, voir Victor Noir. 
Salvator Rosa,17G, 177. 
Sano, 171, 172, 173. 
Sarcey (Francisque , 0:1. 
Sardou Victorien), 112. 
Savart, 197. 

ScHESDERSLAGHE, 161. 

Schneider, 242. 
Schneider (Hortense), 112. 
Scholl (Aurélien), 45, 00. 
Scribe (Eugène), 50, 51. 
Second (Albéric), 81. 
Secondigné, 141. 
Sibour (Mg), 25, 27. 
Simos (Jules), 178, 250, 253. 
Siraudin (Paul), 95, 111, 175. 
Soulouque (Faustin), 107. 
Stamir (voir Stamirowki). 
Stamirowki, 134. 



Thiers, vu, 253, 259, 201, 283. 

Tiéfolo, 170. 

Titien (Tiziano Vecellio dit le), 

178. 
Toigny (Emile). 04. 
Trestaillon, 130. 
Tridon, 258. 
Tttiu Timothée), voir Léo Les- 

pès. 
Trochu (général), vu, 250, 252. 

257. 



Ulbach (Louisi, x,70, 142,254. 



Vacquerie, 180. 

Vallès (Jules), 52, 53, 54, 212, 
233. 

Varin, 70. 

Véron (Pierre), 45, 48, 58, 59, 73, 
109. 

Vésale (André), 62, 03. 

Veuillot (Louis), 1, 121. 

Villemessant ( Hippoly te-A ugus- 
te Cartier de), vi, 70, 77, 80, 
82, 83, 85, 80, 92, 93, 94, 95, 
97, 102, 103, 105, 100, 107, 108, 
109, 111, 112, 138, 139, 140, 
142,170, 190, 191, 214, 215. 

Villemot (Auguste), 01, 77, 86. 

Vinoy ^général), 200. 

Viollet-Leduc, 33. 

Voltaire, 292. 

W 

Walewski, 149. 

Watteau (Jean-Antoine), 171, 

178. 
Wolff (Albert), 73, 108, 120, 109. 
Woods, 179. 



TABLE DES MATIÈRES 



i 

LE GRAND PAMPHLÉTAIRE 
ORIGINES — ENFANCE — JEUNESSE 

Henri Rochefort. — Sa naissance. — Ses ancêtres. — Armand 
de Rochefort . son père. — L'enfance d'Henri. — Au château 
d'Orléans. — Retour à Paris. — A l'école. — Au Lycée. — 
II écrit en vers à Béranger. — Déranger lui répond en prose. 

— 1848. — Latin et politique. — Évasion du Lycée. — 
• Son proviseur l'accueille à nouveau. — Il fonde un journal. 

— L'insurrection de Juin. — L'Archevêque Sibour. — 
1850; il est bachelier 1 

II 

L'EMPLOYÉ A L'HOTEL DE VILLE 

Rochefort prépare sa médecine: il y renonce bientôt. l'rofes- 
seur de latin. — Visite à Henri Milrger. — Entrée à VHôtel 
de Ville. — Le Dictionnaire de la conversation. — Le 
Coup d'État. — Visite aux barricades. — La conscription. 
- L'avancement à l'Hôtel de Ville. — Rochefort veut être 
journaliste 27 

III 
PREMIERS ESSAIS LITTÉRAIRES 

Le Mousquetaire de Dumas: Rochefort y signe sou premier ar- 
ticle. — Il fait des rns; il est lauréat des jeux Floraux de 
Toulouse.— Il fait la connaissance d'Alphonse Daudet. — 
La Presse Théâtrale ; il y fait la critique théâtrale. vie 
de famille. — Son premier roman, signé Mirecourt. — Ro- 
chefort fonde La Chronique Parisienne. — Collaboration au 
Charivari. — Son premier duel, Aurélien Scholl. — Le 
Nain Jaune; Roeheforten fait partie. -La censure ... il 



318 TABLE DF.S HAT1ÈRES 

IV 
LE VAUDEVILLISTE 



Retour en arrière. — Une tragédie : André Vésale. — Un 
il rmne: La Page Manche.— Un vaudeville: La Champenoise 
en loterie. — Premières répétitions. — Mademoiselle Cuinet. 

— Collaboration avec Commerson : Un Monsieur bien mis. 

— Le Père Mouriez. — Les Roueries d'une Ingénue. — Émo- 
tions d'auteur. — Francine Cellier. — Le Préfet Ilaussmann. 

— Roche fort est nommé suas-inspecteur des Beaux-Arts. — 

Il démissionne. — Sa production dramatique 62 



V 
LE CHRONIQUEUR 

Villemessant, directeur du Figaro. — Entrée de Rochefort au 
Figaro. — Deux duels. — Ses chroniques. — Sanctions contre 
la presse. — Polydore Mitliud, directeur du Soleil. — Ro- 
chefort collabore au Soleil. — Renan et Les Apùtres. — Les 
Français de la Décadence. — Timothêe Trim. — Rochefort 
et de Morny.— Retour ait Figaro. — Polémique. — La Grande 
Bohqme. — Prévost-Paradol. — ('.uniment travaille Roche- 
fort. — Une histoire qui aurait pu mal tourner. — Les 
dîners chez Chavette. — Rochefort refuse de se battre . . 75 

VI 

AVANT LA LANTERNE 

Le Figaro politique. — Rochefort en est exclu sur la demande 
du Ministère. — Rogeard et Les Propos de Labiénus. — Nou- 
velle loi sur la presse. — Rochefort fonde La Lanterne. - 
.Ses commanditaires. — Offres du duc d'Aumale. — Emile 
de Qirardin fixe le prix de rente du pamphlet. — La reprise 
de Kean q l'Odéon, - Popularité de Rochefort 105 



TABLE DES MATIERES 319 

VII 

LA LANTERNE 

30 mai i868. -— La vente de La Lanterne. — Son succès. — 
Aux bureaux du nouveau journal. — L'imprimeur Dubuis- 
son. — Les admiratrices de Rochefort. — Un tirage impo- 
sant. — Une opinion d'Emile Ollivier. — Le premier article 
de La Lanterne. — Son influence ltô 

VIII 

LANTERNE ET PETITES LANTERNES 

Le second numéro de La Lanterne. — Les numéros suivants. 

— Quelques boutades. — Méthode de travail. — Première sai- 
sie. — Premier procès. — Première condamnation. — La 
onzième Lanterne. — Perquisition et saisie. — Rochefort 
se réfugie en Relgique. — Seconde condamnation. — Lan- 
ternes en imitation 1:27 

IX 

LE POLÉMISTE A BRUXELLES 

L'arrivée de Rochefort a Bruxelles. — La maison de Victor 
Hugo. — Le poète offre à Rochefort l'hospitalité de sa de- 
meure. — On édite La Lanterne à Bruxelles.— La mystifica- 
tion de Badinguet. — Comment La Lanterne pénètre en 
France. — Ruses et stratagèmes. Polémique violente. — 
Encore un duel. — Le succès d'un maître d'urines. — Ro- 
chefort et l'Art 143 

X 

L'AMATEUR D'ART 

Rochefort amateur d' Irt. - Le lit de l'Empereur du Mexique. 

— Second retour en arrière. — Les leçons d'un restaura- 
teur. — les flâneries à l'Hôtel Drouot. Enchères et suren- 
chères. - Une expertise qui rapporte. Le peintre Corot. 



3*20 TABLE DES MATIERES 

Rochefort a des démêlés avec le surintendant des Beaux- 
Arts. — L'histoire d'une terre cuite. — Rochefort publie : 

Les Petits Mystères de l'Hôtel des Ventes. — Chez le duc 
il' Au mu le. — Le Salrator Rosa de Victor Hugo. — Saint- 
Cloud, Meudon et le Louvre. — Le peintre animalier Land- 
seer. — One expertise chez Chauchard. — Le vol de la Jo- 
eonde 163 

XI • 

LE RETOUR EN FRANCE 

L'agitation en [écrier 1869. — Le banquet des proscrits. — 
Le Rappel. — Ses cinq rédacteurs. — Les élections de Mai. 

— Candidature de Rochefort. — Sa profession de foi. — Ro- 
chefort contre Jules Favre. — Le Rappel est saisi. — Bal- 
loltage. — Seconde profession de foi. — Rochefort est battu. 

— Nouvelle candidature de Rochefort. — // quitte Bruxelles. 

— .4 la frontière. — Son arrestation. — Le récit d'un té- 
moin. — Mise en liberté. — Arrivée à Paris. — Discours 
politique. — Hippolyte Caruot se présente contre Rochefort. 

— Rochefort est élu 184 

MI 

LA MARSEILLAISE 

Rochefort fonde le journal La Marseillaise. — Sa rédaction. — 
Rochefort au Corps législatif. — La polémique de la Re- 
vanche. — Pierre Bonaparte et Victor Noir. — Le meurtre 
de Victor Soir. — Arrestation de Pierre Bonaparte. — Vio- 
lente proclamation de La Marseillaise. — Saisie du journal. 
Les obsèques de Victor Noir à Xeuilly. — Retour à Paris. 

— Interpellation de Rochefort. — Demande en autorisation 
de poursuites contre lui. — La réunion delà rue de Flandre. 

- Arrestation tin député 21»'. 

Mil 

SAINT E-PÉLA^GIE 

Sainte-Pélagie. — Rocheforl met le Ministère en accusation. — 
Le procès de Tours. — La Marseillaise cesse de paraître. — 
La chute de l'Empire. — Rochefort est délivré. — A l'Hôtel 
de Ville 241 



TABLE DES MATIERES M] 



XIV 
GLOIRES ET REVERS 

Le Gouvernement de la Défense Nationale. — Miser,, liberté 
île Flourens. — Retour de Victor Hugo. — Équitation. — 
Rochefort démissionne du Gouvernement de la Défense Na- 
tionale. — Une aventure de Cham. — La Commission des 
Barricades. — Rochefort fonde Le Mot d'Ordre. — Polémique 
contre Trochu. — V assemblée de Bordeaux. — Rochefort 
est élu député. — H donne sa démission. — Il est gravement 
malade. - Lu Commune. — Le Gouvernement de Versailles. 

— Arrestation de llochefort. — La prison Saint-Pierre. — 
Conseil île Guerre. — llochefort est condamné à la déporta- 
tion. — Le fort Hagard. — Oléron. — Embarquement pour 

lu Nouvelle-Calédonie 249 

W 

DE NOUMÉA A PARIS 

.4 bord de La Virginie. — Rochefort et Louise Michel. — Arri- 
vée en Nouvelle-Calédonie. Le régime des déportés. — Pro- 
jets de fuite. — Les six. — Le P. G. E. L'évasion. — New- 
castle et Sidney. — De San Francisco à New-York. — Le 
New-York Herald. — Départ pour Londres. — La second 
Lanterne. — Le séjour a Genève. — La Lanterne à un 
- Les Droits de l'Homme. — L'Amnistie 269 

XVI 
LES DERNIÈRES ANNÉES 

Retour en France. - Entrée triomphale a Paris. L'Intransi- 
geant. — Rochefort est élu député. il démissionne. - Le 
Boulangisme. Condamnation u la déportation. Rochi 
fort s'enfuit a Londres. - Les chroniques signées Grimsel. 

— L'exilé refuse sa grâce. imnislie. Lesdemiers jours. 287 
Index alphabétique 3H 



Paris-Lille.— Emp. A. Taffin-Lefort. - 13-232. 

21 



L'ÉDITION MODERNE -LIBRAIRIE AMBERT 

47, rue de Berri, 47 

RAOUL BRJCE 

La Femme et les Armées de la Révolution et de l'Empire 
(1792-1815). — 1 volume in-8* 3 50 

PAUL D'ESTRÉE 

Le Père Duchesne iHébertetla Commune de Paris 1792-1794 
1 volume in-8" 7.50 

JULES PATENÔTRE 

Ancien Ambassadeur 
Souvenirs d'un Diplomate Voyages d' Autrefois 1. 

i' r volume : Algérie — Grèce — Palestine — Perse — Argentine — 

Indes et Siam 3.50 

2 1 volume : Suède — Chine — Annam — Maroc — Etats Unis 3.50 

LÉON TOLSTOÏ 

La Pensée de l'Humanité. — i volume in-8 . .- . . 5. » 
Tolstoï par Tolstoï. — 1 volume in-8° 5. » 

ANGELO ZANOTT1 

Autour des Murs de Constantinople. — 1 volume in-8* 5. > 



•1 .. 



CAMILLE 

DU CRAY 



Henri 

Rochefort 



PRIX : 

3 fr. 50 



LIBRAIRIE 

AMBERT 
PARIS 




/ 






aMa^/Vi 






w 

^'C^' 



^^^mm 



^«^^y 



^K^r^' 






^ 



r 





^Xà&^ê^ 






^aaa/^aC 



■T - ». = ^ 



Ducray, Camille 

"lefort 










^ 

fl 


» •-< 


^# 



PLEASE DO NOT REMOVE 
CARDS OR SLIPS FROM THIS POCKET 

UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY 



isi^Jr-" 1 



KsaaEiCrQïfijstfi^ ^ 




V4 




mè& 



\ ^K 



:/"