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Full text of "Histoire De La Compagnie De J鳵s En France Des Origines A La Suppression 1528 - 1762 Volume 2"

CENTRE 
for 

REFORMATION 
and 

RENAISSANCE 

STUDIES 

VICTORIA 
UNIVERSITY 

T 0 R 0 N T 0 



HISTOIRE 

DE LA 

COMPAGNIE DE JESUS 

EN FRANCE 



IIIIL IBSïA T 

.I. BtCKEP,. 

I M I'P, IMAT Ult 

Parisiis, die IP' aetobris P.tl2. 
E. AD.XM, 
+,ic. yen. 



HISTOIRE 

DE LA 

COMPAGNIE DE JESUS 

EN 

FRANCE 

DES ORIGINE A LA SUPPRESSION 
(1328-1762) 

TOME II 
LA LI{;I'E ET LE BAX'X'IS,EMENT 
(1575-1fi04) 

P A R 
Le P. Henri FOU(UERAY, $. J. 

PARIS 
LIBRAIRIE AIPII{;NSE I'ICAI{D ET FILS 
89, tt o,.tv«aTr 
l tri 3 



AVANT'PROPOS 

Ce volume embrasse enxiron trente années de l'histoire de la 
Compagnie en France (1.575 à 160t). Le sous-titre « La Ligue et 
le bannissernent » indique assez les deux événements majeurs 
autour desquels les autres se déroulent, ou dont ils subissent le 
contre-coup. La Ligue dure di,-neuf ans (1576-1595), depuis la 
première association des catholiques sous l'autorité du duc de 
;uise jusqu'à l'absolution de Henri IV à Rome. Le bannissenlent 
des Jésuites est prononcé le 09 décembre 159' par le Parlement 
de Paris; il prend fin le o janvier 1601, jour où la mme Cour 
vérifie l'édit royal de rétablissement. 
Ces deux événemen'ts se tiennent d'ailleurs par un lien étroit. 
Les Jésuites de France ont été bannis, non pour excès politiques 
commis pendant la Ligue, mais à cause des gages de fidélité 
qu'ils avaient donnés alors, comme en tout temps, à la rehgion 
catholique et au Saint-Siège. Aucun autre crime ne pesait sur 
eux; le simple récif des faits le prouvera. Henri IV. ce Béarnais 
que la Ligue avait tant combattu, a reconnu leur innocence, et 
malgré les ettbrts conjurés de l'Université, du Parlement et de 
la Réforme, il a voulu les rétablir du jour off il a pris la résolu- 
tion de favoriser dans son royaume les intérëts de l'Église ro- 
maine. 
Nous exposerons largement, au troisième livre du présent vo- 
lume, cette affaire du rétablissement. Elle n'alla point toute 
seule; on le verra aux détails. Quand Henri IV comprit les Jésuites 
et comnlença de les aimer, il revint de très loin; mais aussi, 
quand il leur pernfit de s'organiser librement dans le royaume, 



il ail en connaissance de cause, pal" un sentiment d'estime et 
avec la conviction de répondre aux besoins de ses sujets. 
Les deux autres livres pr6pareronl ce dénouement. Le premier 
racolttera la vie intétieurc et les n«,uveanx pro'rès de la Compa- 
;nic sous le règ-ne de Hettri I11. Puis, après une excursion en 
Ècosse où des Je:suites de l:rance essaient d'arracher au protestan- 
tisme le re.canine de .'larie Sluarl, nous verrons les premières dif- 
ticullés que la lolilique ind;'cise de llenri I11 et les premiers 
soubresauts «le la Li.'-'ue créèrent à la Compasnie à l'égard d'un 
prince qui cependant l'apl»réci,it et Ici protégeait. 
Le livi'e second llOUS aluCllera en pleine baiaille, tlenri 111 vieni 
de mourir; Paris est assiègeA; la France d,:,chirée par une $uerre 
fr;dricide; les catholiques eux-mëmes di','isés, les uns allant à 
leur préférence politique, l«,s autres veillaxat au maintien de la 
reli.'-"ion nationale, lloment critique p«,ur le clergé, les religieux 
ci les défeuseurs du l'ontife romain. Nous aurons alors à dire le 
r,'le de la Compagnie et sa siluation dans les «litlërentes villes, 
soit royalistes, soit ligneuses. E comme celle situation, à peu 
d'exceptions pr/.s, lut relativement tamluille , cela nous permet- 
Ira «le poursuivre le récit de sou «.uvre scolaire et «le ses travaux 
awsloliqucs. IEuvi'c ci apostolat lrop prospèi'es au ré de ses 
ennemis. A peine Iienri l'f a-l-il pris p,,session du Ire»e, qu'un 
ouveau complot se f-fine ctntre t,lle et pousse l'Universilé à lui 
intenter un iujuste procès. Ce fui du reste en pure perte ; aucun 
jucment n'intervint ci il fallut l'atleutal de .lcan Chast«,l pour 
trouver le prétextc h un arr«'.t de blnuissement. 
çluelle répercussi.n cet a'rèt, valable seulement peut' le res- 
sort «lu l'arlemenl de Paris, cul su. les collè$-es des Jésuites 
dans les rcssorls des au/res Pai'lemeuls, nous le dirons au début 
du lroisi,me livi'e. Nous montl'erons ensuite la part prise par 
plusieurs uientbt'es de la Con-,pa:__.nie dans la réc«»ncilialion du 
roi «le France avec le pal»C. Efin iendra le récil de la lulte 
rnlre les partisans des Jésuites et leurs ad-,'ersaires, s'efl'ot'çant 
les uus et les autres de l'emp«,rlcr sur l'esprit du roi pour ou 
conlre leur rétablissement. 
N'eus ven,ms de pronot,cer le na»t [ttlle que nous avions nais eti 
sous-titre au premier volume, à c61é de celui d'origbes. 11 pour- 
rait encore 6ti'e placé au fr«,nlispice de celui-ci et des suivants. 



AVAT-PROPOS. m 
L'histoire de la Compagnie de Jésus en France est l'histoire de 
ses luttes; non seulement de ses travaux d'offensive pour le 
triomphe de la foi, mais encore de ses combats de défensive, de 
sa lutte pour la vie, pour la conservation de son existence dans 
le roya«me. Son historien est donc tenu de relater et les attaques 
«pa'elle a subies et la façon dont elle s'est délendue. Par suite, 
tout en se gardant de faire une apolo$ie, il est bien forcé de 
conter; il doit rappeler les témoignages et les preuves que les 
Jésuites accusés ont apportés de leur innocence. S'il les présente 
de bonne foi, apri, s un exposé loyal des motifs et des circons- 
tances de l'attaque, ce n'est point là faire œuvre d'apolo$iste, au 
cas même où l'honneur de la Compagnie sortirait du débat vic- 
torieusement vengé. 
Fort peu de critiques se sont élevées sur ce point, "à propos du 
premier volume. Au coe,traire, de divers cétés on a loué l'allure 
calme, le ton reposé, l'ettbrt à rester dans l'exposé simple et docu- 
menté des faits, sans commentaire partial ni omission volontaire. 
Les censeurs, très rares, qui ont reproché à cet ouvrage une in- 
tention d'apologie, semblent supposer la Compagnie de .Iésus 
coupable des fautes qu'on Ici attribue et impuissante à se discul- 
per autrement que par la sui»pression ou l'alt6ration de certains 
faits. Si ce n'est pas chez eux prévention, c'est au moins le ré- 
sultat d'une trop grande confiance en certains témoignages, con- 
temporains il est vt'ai, mais donton ne suspecte pas assez le parti 
pris. 
Notre but et notre souci seront toujours de relater les choses 
te.lies qu'elles se sont passées. Pourtant, dussions-nous perdre aux 
yeux de certaines gens le mérite de l'inpartialité, il nous faut 
bien avouer que, cette lois encore, n,_,us n'aurons rien de grave à 
dire au détriment des Jésuites de France. Durant les années dif- 
ficiles de la Lige, au milieu des événements scabreux de cette 
époque, nous avons trouvé quelques individus imprudents peut- 
ètre, maladroits, exagérés, porlés par excès de zèle à sortir des 
limites de leur vocation; mais dans les actions imputables au 
corps de la Compagnie, dans les décisions officielles, dans la di- 
rection donnée aux particuliers ou à l'ensemble pat" les supé- 
rieurs, nous n'avons rencontré ni intprudence, ni entremise dé- 
placée, ni intrigues, ni ambition, ni rien de ce que la calomnie 



iv A VANT-PROPOS. 
a inventé. Nous sommes persuadé que telle était aussi l'opinion 
de Henri IV, quand il exigea du Parlement de Paris la vérifica- 
tion de son édit de rétablissement. D'ailleurs le lecteur aura sous 
les yeux toutes les pièces du procès et il jugera. 

La plupart des sources auxquelles nous avons puisé pour la 
composition de ce volume ont déjà été indiquées dans la Biblio- 
qraptlie du précédent. Nous n'avons donc pas à y revenirJ. Nous 
d-nnons plus loin les titres de plusieurs recueils de documents 
inédits conservésdans la Compagnie et. qui vont. ëtre utilisés pour 
la première fois. On y remarquera un volume de la correspon- 
dance du I'. Laurent Maggi,. Les lettres d,  ce Pere, qui exerça 
des charges importantes, spécialement celle de Visiteur en 
France et en Germanie, ont été réunies en plusieurs dossiers. 
Celui qui nous servira, Epistolae P. Ma9gii, 1587-160-t, contient 
les lettres écrites au P. ;éuéral pendant les deux séjours du 
P. Maggio ell France sous Henri lll et sous llenri IV. 
Nous avons mis encore à contribution les correspondances di- 
plomatiques. En plus des recueils imprimés (L,ttres missives de 
Henri Il; Lettres du cardinal d'Ossat, :Yéçociations de du 
Perron...), une source d'utiles renseignements s'offrait à nous 
dans les ambassades du duc de Nevers, de _XtXl. de Pisani, de 
Luxembourg, de Béthune, de Sillery et de Bea.umont-llarlay, con- 
servées à la Bibliothèque nationale ou aux archives du ministère 
des Ait'aires étran.5-ères. Nous en avons largement, profité. 
Les écrits de Daniel Charnier, des PP. Coton, Jacques Gaultier 
et Louis Richeome renferment des détails précieux sur les con- 
troverses et les polémiques auxquelles ces personnages et d'au- 
tres ont pris part. Nous les avons considérés comme des sources 
contemporaines qui nëtaient pas à dédaigner. 
Pour les événements relatifs aux collèges déjà existants ou 
fondés pendant la Ligue, les archives dépattementales et com- 
munales ont Cé consultées avec le plus grand soin. Nous avons fait 
éalement plus d'un emprunt aux Mémoires du temps, d'intérët 

i. Comme dans le premier volume, les titres des ouvrages ou documents imprimés 
seront en italiques, ceux des recueiis manuscrits en caractêres romains. Lorsqu'ii. 
sera besoin d'ëcrireen italiques le titre d'un document manuscrit, nous le ferons 
cëder d'un astërisque. 



AVAIT-PROPOS. v 
local ou concernant l'histoire gén@ale de France. fn les trou- 
vera sisnalés dans la liste suivante oi sont inscrites les sources 
non mentionées au premier volume. 

I. SOURCES MANUSCItITES 

1" RECUEILS Dt DOCUMENTS CONSERVÉS DANS LA COMPAGIIE. 

Francia, De exilio Patrum. 
OEuvres et épreuves de la Compagnie de Jésus en France. 
Supplementum 6alliarum. 
Francia et 6ermania, Epistolae 6eneralium. 
Campania, Elogia dcfunctorum. 
Ordinationum communium omnibus provinciis tomus !. 
Germania, Epistolae P. Maggii, 1587- lfi01. 

DOCUMENTS COiSEBVÉS DANS LES ARCHIVES OU BIBLIOTIIÈQUES 
PUBLIQUES. 

Archives nationales : SériesX% X "-' (registres du Parlement);  
série M (congrégalions religieuses), n. A0, 31; -- série S ,biens 
des corporations supprimées, universités, collèges), n. 
Archives du ministère des Atlires étrangères : Rame, correspon- 
dance, vol. X, XII, XV, XVIII, XIX.  France, mémoires et docu- 
ments, ms. 567. 
Archives départemenlales:de l'Ardèche, de l'Avesron,du Cher, de 
la Côte-d'Or, du Doubs, de la Gironde, de ]a Haute-6aronne, de la 
Haute-Loire, de la Haute-Vienne, du: Jura, du Rh6ne, de la Seine- 
Inférieure (séries C, D, ri, H). 
Archives communales : d'Agen, d'Auch, d'Avignon, de Béziers, 
Bourges, Dijon, D61e, Limoges, Lyon, Périgueux, Rodez, Rouen, Tou- 
louse, Verdun (séries AA, BB, 
Archives du collège municipal d'Eu. 
Paris, Bibliothèque nationale, mss. français 31:2-31:1 ,dépèches 
de M. de Bélhune, ambassadeur à Rome, seplembre lt;ll à septembre 
lfi01); -- franc. 398-3991 (nombreuses lettres du duc de Nêvers, 
franç. 1017 (registre des lettres de M. de Villeroy à Philippe de Bé- 
thune);- franç. 7100-7107 (ambassade de Christophe de fiarlay, 
comte de Beaumont, en Angleterre).- Coll. Dupuy, vol. :0 - .lettres 
de Francois de Luxembourg}. z-- Mss. latins 9aii-;.q.';O !Historia aca- 
demiae Parisiensis, par' Emond Richer!. 

II. SOURCES IMIRIMI.ES. 
l ° BECUEILS DE DOCUMFNTS ET OI_'VBAt;FS DE CONTEMPORAINS. 
Awo (Jean), Acles de tous les synodes natiouaua: des églises réformées de 
Fraltce (La Ha]e. 1710, 2 in-@L 



t AV ,NT-PROPOS. 

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Pu., 185, in-ï). 
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Colendar of SInIe pnpers, Fore«go ser«es, Eli:abelh (London. 1863-1909). 
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CuEw.n (Phili|,pe-Huraull de}, M$moires (coll. Michaud, t. 
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ae«sia, t. Il-IV. 
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de .lsus (Avignon. 1600. in-I). 
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 VA NT-PROPO.q.  It 

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, III AVANT-PROPOS. 

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de la5ocidtd ircht:olo9iqte de Bœziers, 11" sërie, t. V (Béziers, 1869, in-8). 
TEtPeSTI (C.), Storia della t'ita egestidi Sisto V. (Rame, 175, 2 in-i'9. 
Wtsi {L.L .ll, rie tuart et le comte de Bothwell (Paris, 1863, in-8). 



LIVRE PREMIER 

LA OEOMPAGNIE SOUS HENBI III 

(1376-1.89 

CHAPITRE PREMIER 

VISITES DU P. _L,LDON'AT ET DU P..'L,TIIIEt 
t 1576-1579) 

Sommaire : 1. Le I'. Maidonat visiteur de la province de France; visite de l'ont- 
à-Mousson. -- 2. Orgauisation de l'Universit,;; difticultés au sujet des Facult;s de 
droit et de méd«,cine. -- 3. Visite du collège de Verdun. -- -I. Visite et situation 
du collëge de Clermont à Paris. -- 5. Règh,ment des écoliêrs pauvres. -- ri. Vi- 
site du collège de BordeatLx. -- 7. Visite du cottëge de Mauriac. --8. Visite du 
collëge de Billom. -- 9. Visites des coilëges de Nevors et de Bourg,'s. -- 10. Re- 
tour de blaldonat/ Paris: sa retraite à Bourges. -- 11. Le P. Claude Mathieu 
visiteur de la provinco d'Aquitaine: situation spécial.- 1:. État du coliëge 
de Lyon. -- 13. Los coilêges de Chambëry 't de Tournon. -- 1 l. Le collëge d'Avi- 
gnon de 157:?. à 1579. 
Sources manuscrites : 1. Recueils de documents conserves dans la Compagnie : a) Gal- 
liae Epistolae  -- b) Francia, Epistolae C, enera{ium ; -- c) Galliae Visitationes ; -- d) ^cta 
congregationum provincialium; --e) Franciae historia;- f Francia, Uistoriae funda- 
tionum. 
11. Archives de la province de France, papiers du président Itolland. 
I11. Paris, Bibliothèque ationale, ms. latin t0.989. 
Iv. Archives dn lh6ne et de rArdècheo séries D et E. 
V. Arcbives communaes de Lyon et d'Avignon, sërie BB, dëliberations. 
ri. Avignon, muséum Calvet, manuscrits. 
Sources imprimêes : DU Boulay. Histor. Unir. Paris., t. Vl. -- Dom Calmer, Histoire «le 
Lorraine. -- Carayon, Documents inédits, I, . -- Comptes rendus au Parlenent, t. ri. -- 
l'rat. $. 1.. Maldona t et l'Universitd «le Paris; M::moires pour servir a l'h istoire du P. lroeL 
-- Chossat, Les Jésuites et leurs oeu»res à Avfgnon. -- lartin. L'Universitë de Pont-à- 
Mousson. 

1. Au mois d'aoùt 158, le P. Claude Mathieu, provincial de 
France, fut nommé par le P. Général visiteur des maisons d'Aqui- 
taine'. En son absence, le P. Odon Piffenat, recteur du coll6ge 
de Clermont à Paris, re:'ut les pouvoirs de vice-provincial, mais 

l. Let{re du P. Claude Ma{hieu, 14 aoùt 1578 (Gall. Epist., t. XII, f. 109}. 
COMP.,GNI I- IIE E$C'S. -- T. 11. | 



2 LIVRE |l  IHAPII'iI I. 
son autre chargée ne lui permettant pas de voyag'er, il délégua 
le P. Maldonat pour faire la visite annuelle des collèges de 
Pont-à-Mousson et de Verdun. L'habile fermeté que celui-ci 
montra dans sa mission, lui lit confier un peu plus tard la visite 
des autres maisons de la province 1 
En suivant dans leurs tournées ces deux Pères Visiteurs, nous 
pourrons exposer la situation des divers collèges de 1576 à 
1580. 
Le lundi I er septembre 1.578, le P. Maldonat partit de Bourges 
pour se rendre à Pont-A-Mousson où il arriva le dimanche sui- 
vant -. La discipline religieuse de la communauté et l'organisa- 
tion des classes attirèrent, avant tout, son attention. Sur le 
premier point, il découvrit plusieurs défauts à corriger. Il fut 
un peu surpris de la liberte et de l'abandon où il vit les novices 
de seconde anne. Qu'on en juge par ses plaintes au Père Général. 
« J'ai trouvé les novices tout autres que je les supposais sur ce 
qu'on m'en avait dit. La plupart ressemblent à des enfants, " qui 
il faudrait plut6t un précepteur et des vcrg'es qu'un Père Spiri- 
tuel et des pénitences. Comme science, pas un n'est capable d'en- 
seigner dans la premi6rc classe, et plusieurs ne pourraient faire 
la dernière. Pour la conduite, quelques-uns sont des modèles 
de modestie, mais la plupart montrent un laisser-aller et un re- 
làchement indignes d'un noviciat .... l'ai cherché les causes de ces 
inconvénients; il y en a plusieurs. La première est le manque de 
prudence dans les admissions. On en reçoit trop, de trop jeunes, 
de trop faibles, quelques-uns presque incapables de formation... 
Sut. le remède, je dirai franchement mon avis "à Votre Paternité. 
! faudrait que le Père Provincial fùt averti d'ètre moins facile à 
admettre et qu'il n'en donn't pas le pouvoir aux recteurs. Il 
n'est aucun de ceux-ci qui ne l'ait. Et les recteurs me semblent 
rivaliser à qui en recevra le plus... Par suite, le noviciat de 
Verdun 3 ne suffisant pas à les entretenir tous ensemble, il n'est 
pour ainsi dire pas un de ces jeunes gens qui y reste une année 
t. Lettre du P. Pigenat, 0 déc. 178 (Gall. Epist., t. XII, f. 6). Comme visiteur, le 
P. llaldonat, homme d'une haute inlelligence, n'eut peut-ètre pas toutes les qualitës 
que montrèrent dans la méme charge les PP. Nadal. Mercurian, 5lanare et Maggio. 11 
était porté' vouloir Irop vite la perfection, sans tenir assez compte des diflicnltés. 
2. Lettre de aldonat (Gall. Epist., t. XII, f. 66 I. 
3. Longtemps le noviciat de la province de France, au moins pour la I,remiëre an- 
nëe, demeura annexë au collëge de Billom  les novices de seconde annëe ëtaient di- 
visés dans les autres collèges surtout a Verdun et a Paris (Cf. tome I, p. 90). Mais 
en 1576, le Pere Claude Mathieu, avec l'approbation da P. .;ënéral, rëunit à Verdun 
tous les novices de première année. (Lettre du Përe Géneral an P. llathieu, 1  nov. 176 ; 
Francia. Eist. General., t. I, f. 19). 



VISITE DE L'UNIVERSITE DE PONT-A-MOUSSON. 3 

entière... Une autre cause de ce désordre est que tous les supé- 
rieurs semblent avoir autorité sur les novices, et leur Père Matre 
s'en est plaint à moi... De plus, quand les recteurs connaissent 
un novice de talent, c'est à qui l'enlèvera le premier de la maison 
de Verdun pour l'attacher à son collège.., comme si ceux-là 
surtout ne devaient pas être les plus formés à la vie religieuse 
qui donnent le plus d'espérances pour l'avenir !. ,, 
Ces abus sont facilement explicables, si l'on songe à la rapide 
multiplication des collèges et à la nécessité de faire face à leurs 
besoins; mais l'intérêt général de la province devait l'emporter et 
réclamait une réforme. Voici les principales décisions que le Père 
Visiteur prit à ce sujet : « Le Père Recteur n'enlèvera personne 
du noviciat de Verdun avant une année révolue, sans la per- 
mission du Père Général. -- Quant à ceux qui auront passé un 
an à Verdun, on ne les retirera point non plus sans l'avis du 
Père Provincial, qui lui-mëme ne peut dispenser de la seconde 
année que pour de justes motifs. -- Le Père Recteur ne peut 
garder ici (à Pont-à-}lousson) les novices qu'il aurait admis, 
mais il doit les envo)er immédiatement à Verdun. -- Que l'on 
demande à Rome les règles des novices de seconde année, et 
qu'on les observe fidèlement. -- Que les novices de seconde année 
aient un logement à part où habileront même ceux qui sont pro- 
fesseurs. --(u'ils aient une table à part au réfectoire pour eux 
et leur Père .laltre. -- Qu'ils prennent leur récréation séparé- 
ment... -- (uand plusieurs jours de fète se succèdent, qu'ils 
suivent, à partir du second jour, le règlement des novices de 
première année, à moins que leur Père Maître n'en juge au- 
trement. -- Le Père Iinistre ne donnera aucun ordre à un novice 
directement, mais par l'intermédiaire du Père Maitre, et le 
Père Recteur, bien qu'il n'y soit pas obligé, fera mieux d'agir 
de mème% » 
Les règlements dressés par Maldonat pour l'organisation des 
classes nousdonnerontuneidée de ce qui se faisait dans les col- 
lèges de la Compagnie de Jésus en France avant la législation 
du latio Studior«m. 
« ltèglement po,t; les classes de lettres. -- Toutes les classes 
auront une répétition après la récréation qui suit le dinerjusqu'à 
1 heure 3. -- ['ne classe n'aura point de concertation avec une 

l. Lettre du 1 oct. 1578 Gall. Epist., t. XII, f. 70, 71). 
2. "Visitatio coll. Mussipontani, sept. et oct. 1578 (Gall. Visit., 1560-1609, n. ! 7). 
3. Probablement de midi 1/2 à I heure. 



LIVRE 1. --CIIAI)IT}E I. 

autre. Les concertations se feront entre élèves d'une mème classe, 
le samedi après diner .- Dans la première classe z, il y aura 
déclamation quatre fois par an. Que les pièces soient peu nom- 
breuses mais bien faites. Dans la seconde classe, deux ou trois 
déclamations chaque année. S'il s'agit desujets pieux, elles peu- 
vent 6tre données dans une chapelle 3. -- Aux externes qui auront 
déclamé on ne donnera aucun rafraichissement, mais plut6t des 
images. Les pensionnaires pourront avoir un goûter. --On ne 
doit pas faire passer dans une classe supérieure un élè.ve qui 
n'en est pas capable, m6me si ses parents ou son précepteur 
l'exigeaient. Que Iv Préfet des «itudes soit très rigoureux sur ce 
point. -- On ne doit recevoir dans la dernière classe que les 
enfants qui savent lire et écrire, et on ne doit leur enseigner quoi 
que ce soit avant qu'ils sachent par cœur le petit catéchisme. -- 
Qu'on ne donne de congés extraordinaires que très rarement et 
pour de bonnes raisons.- Les élèves célébreront les fètes 
que la ville a l'usage de célébrer, et pas d'autres, si ce n'est 
celle de Sainte Catherine ou de quelque autre patron des éco- 
liers. » 
« Bèylement pour les élèves qui habitent la cille.  Tous 
ees élèves doivent ëtre sous l'autorité de quelque pédagogue 
approuvé par nous, eomme cela se fait à Billom. -- Le Père 
Sous-Préfeta visitera leurs demeures, mais jamais seul, ni avant 
le jour, ni la nuit tombée ; et toutes les fois que ee sera possible, 
qu'il emmène avec lui, en plus de son compagnon, quelque homme 
de bien étranger à la Compagnie.  Les N6tres ne doivent point 
visiter eux-mëmes les jeux de paume, mais déléguer à ve soin un 
homme de confiance. » 
« De l'horai'e «les classes.  Les professeurs entreront en classe 
le matin à 7 h. I/- et en sortiront à 10 h. On pourra sonner la 
eloehe à 7 h. pour les élèves qui sont en ville. Le soir la elasse 
aura lieu "en hiver, de  h. "à I h. 1/-- en été, de 3 h. à 5 h. 1/-. 
Les philosophes entreront en elasse le matin à 8 h. 1 ] et lesoir à 
3 heuresS. Quant aux théologiens, il n'y a pas lieu de leur faire 

I. La férule peut gtre donnée dans toutes les classes. Pour la peine du fouet, il  
aura un correcteur choisi en dehors de la Compagnie. 
2. La premiëre classe était la rhétorique, la seconde les humanitës. 
3. « Poterunt intemplis recitari ». 
4. Substitutus praefecti. 
5. Il n'est fait aucune distinction entre hiver et ét pour la classe de philosophie du 
soir: mais il est évident qu'elle ne devait pas durer p/us que celle du matin, c'est. 
à-dire une heure et dcmie. 



VISITE DE L'UNIVERSITE DE PONT-A-MOUSSON. 

de cours aux heures ordinaires tant qu'ils ne seront pas plus 
uombreuxt .» 
Il ¢ avait cependant alors un cours de théologie, puisque, sur 
la liste du personnel dressée par le P. Maldonat lui-même à cette 
époque, nous trouvons la chaire de théologie scolastique attribuée 
au P. Luc Pinelli z. Le Père Charles Sa8"er devait, tous les jours de 
fète, après vèpres, faire une leçon d'Écriture Sainte à la chapelle. 
Il y avait en outre un cours de cas de conscience, deux fois par 
semaine, et un cours d'hébreu. De plus, si cette année-là les 
théologiens étaient en petit nombre, l'avenir du moins s'annon- 
çait bien puisqu'il y avait alors trois cours de philosophie 3. Le 
total des élèves du collège montait à près de 600L Afin de secon- 
der leur piCé, le Père Maldonat établit parmi eux une congré- 
gation de la SainteVierge , en mëme temps qu'il fondait en faveur 
des habitants de la ville une confrérie du Saint-Sacrement « 
Le pensionnat n'était pas alors organisé suivant les prescrip- 
tions des Pères Généraux. Il y avait eu d'abord un Principal étran- 
ger, nommé Bombrasse; mais depuis sa nomination à la cure de 
SainiLaurent, un jésuite, le Père Edmond .loran'e, l'avait rem- 
placé. Le Père Visiteur se fit un devoir de modifier cette situa- 
tion anormale et contraire aux usages de la Compagnie 7. Malgré 
les réclamations des parents, il installa lui-mëme comme Princi- 
pal des pensiolmaires «Primarius concictorum » un prètre sécu- 
lier, Didier Chailly, qui, le 15 février 1579, s'engagea, par un 
contrat passé avec le Père Edmond Hay, à remplir toutes les 
conditions eonvenues et à ne rien innover sans l'autorisation du 
Père Recteur s. 

-2. L'affaire la plus délicate que le Père Visiteur avait à traiter 

1. Cette dernière phrase est assez ambiguë : « Theologos non expedit nunc docere 
horis ordinariis donec plus theologiae auditores sint. » (Gall. Visit., 1560-1609, n. 
9.. 11 avait parmi ses élèves un jeune scolastique, du nom de Jacques Salès, qui 
élait en mème temps surveillant d'un groupe de pensionnaires. Nous verrons plus 
loin comment il fut mart)risë pour la foi. 
3. lbid. 
4. Lettre de Maldonat au Père Géaéral, 15 nov. 1378 ({;ail. Epist., t. XII, fol. 
73). 
5. Malgré le P. Edmond Hay qui n'en était pas partisan. 
6. Maldonat au P. Gënral, 25 fév. 1579 {Ibid., L 88, 91). 
7. Galliarum Visitaliones, 1560-1609, n. 17. 
S. Lettre de Maldonat au Père Gënéral, 9.5 février 1579 Gall. Epist., XII, f. 139.- 
13.5). Copie de ce contrat très détaillé se trouve dans le volume XIII de Gall. Epist., 
L 139.=. On  voit clairement que le Principal des pensionnaires dépendait en tout du 
Père Recteur, et devait accepter tous les surveillants jésuites et tous les domestiques 
que celui-ci jugerait à propos pour les besoins du pensionnat. 



fi LIVRE l. -- CHAPITRE J. 

h Pont-à-Mousson était l'organisation définitive de l'Université. 
La bulle de Grégoire XIII avait indiqué l'objet de l'enseigne- 
ment des Facultés dévolues aux Jésuites, et lïxé le nombre des 
professeurs de grammaire, d'humanités, de rhétorique, de philo- 
sophie et de théologie; elle n'avait rien statué sur le pro- 
ramme des études ni sur les rapports du collège avec l'Univer- 
sité. Avant l'installation des Pères en 157.t, le Père Claude llathieu 
avait exprim6 le désir qu'on s'occupat de cette question, mais l'im- 
patience du cardinal de Lorraine avait été telle que, pour ne pas 
retarder l'inaugurafion de son œuvre, il avait fallu ouvrir les 
cours sans arrangements préalables. On fut donc réduit, au début, 
• h prendre pour règles les statuts de 1Tniversité de Dillingenl, 
croyant qu'il ne pouvait y en avoir de meilleurs pour Pont-à- 
Mousson, ville très rapprochée de l'Allemagne et où devaient 
accourir beaucoup d'6tudiants de cette nation. Le Père Maldonat 
ne fut pas satisfait de cette mesure; il compulsa et compara les 
statuts des diverses Universités, puis élabora un essai de règle- 
ment qui, de fait, ne fut jamais appliqué, la Congr6gation pro- 
vinciale de 1579 n'en ayant pas trouvé les articles assez con- 
formes aux constitutions de saint lgnace . 
La Compagnie de J6sus avait à Pont-à-Mousson une situation 
particulièrement difficile. D'après l'Institut, elle n'avait pu ac- 
cepter l'enseignement des Facultés de droit et de médecine, et 
cependant la Bulle de Grégoire XIII lui avait donné la direction 
de toute l'Université. C'est pourquoi le duc Charles 11I, répondant 
aux intentions du cardinal de Lorraine, avait décidé que l'Uni- 
versit6 aurait pour Recteur celui du coll/:ge. Mais on pouvait 
craindre que les professeurs séculiers de droit et de médecine 
ne se soumissent pas toujours à l'autorité d'un supérieur régulier, 
et que leur opposition ne fut la cause de nombreux désordres, 
surtout s'il leur arrivait de favoriser, dans leur enseignement, 
lïmpiété ou l'hérésie. On n'avait pas moins " redouter l'insubor- 
dination des étudiants, réputés brouillons et de mauvaises mœurs. 
Les P6res n'acceptaient donc qu'avec répugnance un honneur 
qui entratnait de si graves inconvénients. ,Ialdonat 6tait d'avis 
de supprimer les deux Facultés de droit et de médecine. A la 
première ouverture qu'il en fit au duc de Lorraine, il comprit 

1. Ces statuts ont ëtë publiés par Braun, Bisch6fe von Augsbur9, t. III, p. 415. 
Ci'. Duhr, S. J. Geschichle der Jesiten it dent Ltitdern àeutscher Zu9e ira XtI. 
Jahrhundert, I, 198. 
2. Acta Congr. prov., 1579. 



VISITE DE L'UNIYERSITE DE PONT-A-M{;USSON. 

que c'était lui demander un trop grand sacrifice, n'insista pas 
pour le moment et en réfCa au P. Général. Son avis fut partagé 
sans rserve par le P. Mercurian, qui le pressa de revenir à la 
charge pour obtenir une mesure si nécessaire au bien mi.me du 
pays. Dans une lettre écrite à Charles III, le -0 avril 157.9. Mal- 
donat, qui avait déj'à quitté Pont-à-Mousson t, plaida éloquem- 
ment la cause de son Ordre. ,, Puisque, lui dit-il en commen- 
çant, Grégoire Nlll pat. la Bulle d'érection et Son Altesse dans sa 
supplique au Pape ont abandonné aux Jésuites la direction et la 
discipline de l'Université de Pont-à-Mousson, il seroit nécessaire 
de disposer celle-ci en telle sorte que la Compagnie la pùt gou- 
verner à sa facon et selon ses constitutions, car autrement la dicte 
Compagnie ne sau voit faire le fruict que Vostre Excellence et 
elle-mesme prétendent, qui est de faire florir les études d'huma- 
nités, philosophie et théologie avec l'intégrité des mœurs et de 
la religion. » Par là m,'.me qu'elle n'enseigne ni le droit ni la 
médecine, professeurs et élèves de ces deux Facultés échappe- 
ront à son influence et secoueront le joug de son autorité. uel 
autre profit alors tirera-t-on de cette création, sinon d'atlirer à 
Pont-à-Mousson des étudiants débauchés et des maîtres suspects': 
« L'expérience, ajoutait-il, nous a montré qu'une dizaine de le- 
gistes qu'il y a au Pont ont fait plus de mal et de desbauche en 
un an que tours les autres en quatre, et qu'il y a aussi tr_s grand 
danger que, si le nombre des estudiants aux loys et médecine 
vient à s'augmenter, ils n'y introduisent beaucoup de mauvais 
livres quant et eux, et qu'il n'y ait plusieurs, tant escholiers que 
docteurs, qui soient infectés d'hérésie, et tant plus que le lieu est 
plus proche des Allemaignes, et qu'ils ne ffastent toute l'Univer- 
sité, estant supportés «le leurs docteurs séculiers, comme ils ont 
gasté les autres Universités de France, principalement où les Al- 
lemands abordoient, conme Bourges et Po/tiers. » 
Maldonat essayait ensuite de persuader au duc Charles 111 que 
les études de droit et de médecine ne seraient jamais florissantes 
dans une ville comme Pont-à-,lousson, « tant à cause des grandes 
et renommées Un/vers/tés de loy qu'il y a en France qu'à cause 

1. Au milieu de décembre 1578, Maldonat (nous le verrous plus loin) alla faire 
la visile du collège de Verdun ; puis il revint à Ponl-à-?,lousson vers le 10 lhvrier 1579, 
et y resta jusqu'au 12 mars pour terminer certains arrangements. !1 n'y ëtait donc 
pas restë « cinq  six mois » comme lëcrit le P. Prat. Jamais non plus il n'y enseigna 
la théologie comme le dit Dom Calmer (lfisl. de Zorr«tine. p. 770). Ce même auteur 
se trompe également quand il nous montre Maldonat faisant imprimer ses Commen- 
taires à Pont-à-Mousson « ès annëes 1596 et 1597 ». Maldonat est morten 1583. 



8 

LIVRE I. -- CHAPITRE I. 

de l'humeur des estudians de loy, lesquels, parce qu'ils sont 
coustumi6rcment riches et jeunes, veulent voir pays et aller aux 
Universités plus célèbres, pour hanter plus de gens ». Et il ci- 
tait l'exemple d'une ville voisine, Trèves, qui n'avait jamais pu 
parvenir à s'attirer la jeunesse. 
Au contraire, réduite à de justes proportions et « sans qu'il y 
ait autre estude que des trois langues latine, grecque et hébraique, 
philosophie, math6matique et théologie », l'Université de Pont- 
à-Mousson pourra devenir aussi prospère que celles de Coimbre 
et de Dillingen. « Son Excellence fera autant pour son propre 
pays, ne laissant croistrc ladicte Université plus qu'il ne faut, 
qu'elle a faict en la fondant; ne plus ne moins que le jardinier 
faict autant de bien à l'arbre quand il lui coupe les branches 
superflues que quand il le plante I ». 
Ces justes représentations ne changèrent pas les idées du duc 
de Lorraine. Il voulait que son Université rivalisat avec celles de 
l'arts, de Bourges et de Bologne, et comptait sur l'autorité des 
.Iésuites pour obvier à tous les inconvénients. L'un de ses conseil- 
lers, Bort,on, lui suggéra de faire venir un jurisconsulte de re- 
nom, le c616bre .lac.:lues Cujas. Tenté par les beaux avantages 
qu'on lui offrait, Cujas accepta d'abord sans hésiter. Puis, à la 
rétlexion, il se repentir de s'être engagé si facilement. « Il en- 
voya • à l'ont-à-,lousson son secrétaire, un Lorrain de naissance, 
sous prétexte de régler des affaires de famille, en réalité pour 
explorer la situation. (]et homme, de retour à Bourges, fit à son 
maitre une telle description de la ville quïl le dissuada d'y ve- 
nir.»Sur les entrefaites, ,laldonat revint à Bourges et Cujas alla 
le consulter. Le l'ère, qui craignait pour l'Université de Pont-à- 
Mousson la présence d'un jurisconsulte connu comme très favo- 
rable à l'hérésie, ne l'encouragea pas davantage ; au contraire, 
il lui avoua très sincèrement les difficultés de l'avenir3. Le pro- 
fesseur de droit ne demandait pas autre chose; il mit sur le 
compte de llaldonat le re4rement produit par les rapports de son 
agent, et laissa entendre qu'il ne s'était décidé à se dédire que 
sur l'autorité d'un si grand homme «. Les conseillers du prince, 

1. Lettre de Maldonat au duc de Lorraine (Gall. Epist., t. XIII, f. 14) publiëe par le 
P. Prat, Maldona, p. 452 et suiv. 
2. Lettre du P. Ed. Hay au P. Général, 3o nov. 1579 (Gall. Epist., t. XIII, f. 151, 
3. «Prorsus dissuasi », dit-il dans une lettre au P. Gënéral. 1  août 1570 (Gall 
Epist., t. XIII, f. 28, 3). 
4. Lettre du P. Hay déjk citée. 



X lSITE DU COLLEGE DE YEBDUN. 

qui savaient l'opposition de Maldonat à l'établissement des Fa- 
cultés de droit et de médecine, rejetèrent sur lui le refus de Cujas 
et l'accusèrent d'avoir calomnié la ville. (n ne parvint pas ce- 
pendant à le noircir dans l'esprit de Charles lll..Le duc s'indigna 
contre Cujas, sans croire à une imprudence du jésuite. !1 cessa 
pour le moment de chercher des célébri/és capables d'achalander 
son école de droit. Quand, plus tard, il reviendra à ce projet, 
il n'oubliera point les observations de la Compagnie et cherchera 
des maitres assez intègres pour écarter le péril qu'elle lui avait 
signalé. Etre temps, il ne cessa de favoriser le collège de toutes 
façons. 11 v venait sou'ent, entrait dans les classes, assistait aux 
argumentations scolastiques. Par lettres patentcs du 17 avril 1579, 
il nomma un promoteur t char(é avec deux sergents de mainte- 
nir l'ordre et de faire la police ; enfin il résolut de bttir douze 
nouvelles classes plus larges et pl us commodes que les anciennes -'. 

3. Vers le milieu de décembre 1578, Maldonat interrompit sa 
visite à Pont-à-Mousson pour aller à Verdun où il arriva sur la fin 
du même mois 3. Là, sa charge fut facile à remplir: « 11 n'v a pour 
ainsi dire pas matière à visite« », écrit-il au P. Gén6ral. Le collège 
se maintient en grande paix et telle tranquillité « qu'il semble 
estre un faubourg du paradis 5 ». On ne désire que d'avoir un peu 
plus d'élèves. Les novices de première année sont au nombre de 
trente et causent au P. Visiteur autant de joie et de consolation 
que leurs aînés de Pont-à-Mousson lui avaient causé de regrets. 
« Ils se livrent avec ardeur, sous la sage conduite du P. Benoît 
Nigri, à la pratique de l'obéissance, de l'humilité, de la mortifi- 
cation et des autres vertus propres à l'Institut. Ils y font de tels 
progrès qu'ils peuvent servir de modèles à ceux m6me qui doivent 
leur donner l'exemple«. » Maldonat ne trouve à critiquer qu'une 
seule chose et d'ordre purement matériel : la façon de pourvoir 
à l'entretien des novices. Chaque collège de la province devait 
donner par an deux cents livres pour eux à la maison de Verdun. 
11 ne lui semble pas juste que les petits collèges payent autant 

I. Cette fonction fut supprimëe l'année suivante par la création d'un conservateur 
des privilèges de l'Université. 
2. Lettre du P. Nicolas Le Clerc au P. Général (Gall. Epist., t. XIII. f. 143). 
3. Lettre de Maldonat au P. Général, 30 dëc. 1578 (Gall. Epist., t. XII, f. 77, 78. 
4. Dn Thème au mme, 25 janvier 1579 (Ibid., t. Xlll, f. 178-181). 
5. Lettre du P. Bellefille, consulteur, au P. Gënéral, 22 janvier 1577 (Gall. Epist., 
t. XI, f. 255). 
6. Leltre de Maldonat, 2.5 jatrvier (supra). 



t0 1.1VRE 1. -- ç, HAPITRE 1. 
que les grands parce que, ayant un personnel moins considé- 
rable, le nombre des novices dont ils profiteront dans l'avenir 
est aussi moins grand I 
{uant à l'habitation, il voulut les séparer complètement du 
reste du collège, et les installa lui-m,me dans les anciens bâ- 
timents. Le nouvel évêque, Nicolas Bousmard, avait songé à y 
établirun pensionnat, mais il les abandonna très volontiers à leur 
nouvelle destination. 
Signalons enfin, parmi les mesures prises par le P. Visiteur, 
l'honneur qu'il rendit à la mmoire du regretté fondateur, bricolas 
Psaume. Il décida que, sous la croix qui ornerait la porte du 
nouveau collège, seraient gravées, avec le chiflre de la Compa- 
gnie, les armes du généreux prélat et l'inscription suivante en 
lettres majuscules : 
Societati .lesu 
Nicolaus Psalmoeus Ep. et Coin. Vird. collegium hoc ad 
Erudiendam Pietate et litteris juventutem pie 
Liberaliter fundait 
An. CI:) I:) LXVIII-' 

. Primitivement le P. Maldonat n'avait été chargé que de 
visiter les collèges de Pont-à-Mousson et ,le Verdun, mais le 
P. Odon Pigenat, vice-provincial, avait ensuiteobtenu du P. Mer- 
curian qu'il remplit le mëme office auprès des autres maisons 
de la Province 3. Maldonat reçut donc de Rome ses lettres patentes 
et instructions nouvelles, et partit pour Paris au mois de 
mars 15"/9. 
Plus d'une fois il avait manifesté au P. ;énéral sa répugnance 
à retourner dans cette ville dont il avait été en quelque sorte 
banni • « J'y vais comme à la mort », lui écrit-il un .jour. Il au- 
rait préféré mille fois rester dans ce qu'il appelait son « exil »« 
c'est-à-dire à Bourg'es, avec ses livres. Mais, ajoutait-il aussit6t, 
« je ne refuse pas de me dépenser et de me sacrifier si la plus 
grande gloire de Dieu l'exige» ». 

!. Ibid. 
2. Ga]l. visit., 150-lt09, n. 37. 
3. Lettre du P. Pigenat au P. Gènëral, 20 dëc. 1578 (Gall. Epist., t. XII, f. 26). 
4. « Ego per divinam gratiam quicquid Vestram Patèrnitatem relie intellexero pa- 
rai.us sure facere; sed rogo P. V. ut meam intirtnitatem ferai, si dixero incredibilem 
alienalionem sentire a reditu ex meo exilio, nec aliter roe Lutetian quam in mortem 
iturum. » (Gali. Epist., t. XIll, f. 132-135). 
5. Ibid. 



,ISITE DU COLLEGE DE CLERMONT A PARIS. 

11 

Elle l'e.,Sgeait en effet. On efit difficilement trouvé un homme 
aussi entendu que lui dans les questions d'études et aussi ferme 
en matière de discipline religieuse . Malgré ses appréhensions, 
la visite du collège de Clermont ne fut pas noins protitable que 
les précédentes. 
La situation de cet établissement n'avait guère changé depuis 
que Maldonat l'avait quitté; il était toujours relativement floris- 
sant; mais toutes les tentatives faites pour l'incorporer à l'Uni- 
versité avaient été raines. Nous avons vu, au premier volume 2, 
comment le Pape lui-mème avait pris cette affaire à cœur. Profi- 
tant d'un voyage à Rome de l'év6que de Paris, il la lui avait re- 
commandée instamment, et au mois d'aoît 1576, par deux Brefs, 
l'un adressé à M- de Gondi, l'autre à l'Université, il renouvela 
ses efforts 3. 
Grégoire XIII le disait d'ailleurs : cette incorporation ne pou- 
vait avoir lieu que si elle n'entraînait rien de contraire aux cons- 
titutions de saint Ignace. Le Père Général insistait sur ce point 
dans ses instructions de la m6me époque au Père Provincial. « Que 
cette faveur, lui dit-il, nous soit accordée au litre de clercs ré- 
guliers... S'il faut exiger quelques rétributions des élèves 
externes, que le Recteur de l'Université se charge lui-m6me de 
les faire percevoir par des personnes étrangères "à la Compagnie... 
Que les N6tres ne soient honorés d'aucune dignité comme celles 
de recteur, chancelier, ou autres... Que la promotion des N6tres 
aux grades se fasse gratuitement, ou du moins qu'on n'exige 
qu'une faible somme en rapport avec notre pauvreté... Que les 
lC, tres ne soient pas astreints à jurer de soutenir les opinions 
particulières à la Sorbonne. Du reste, qu'ils soient prèts à rendre 
au Recteur et à l'Université tous les devoirs et services qu'ils 
pourront, sans manquer à l'observation de leurs règles . » 
Tous les personnages de quelque influence furÇnt priés de 
s'intéresser au succès de l'affaire. Le cardinal de Bourbon n'avait 

1. Pevt-élre sur ce dernier point péchait-il par un excès de sévërité. Le P. Ed. Ha), 
recteur de Pont-à-Mousson, le trouvait un peu dur et lui reprochait de traiter les 
Français comme des Espagnolsou des I laliens (Letlre du P. Nicolas Le Clerc, admoniteur, 
au P. Gënéral, 9 mai 1579, Gall. Epist., t. XlII, f. 143). Quelques ordonnances de dëtail 
laissées par lui au collègede Pont-à-Mousson furent modilibes dans un sens plus 
large par le P. Général (Galliae Visi{aliones]. 
2. Tome I", livre III, c. x L n. 5. 
3. Lettre du Secrëtaire d'Etat au Nonce, 6aoùt 1576 (Archiv. Var., Nunz. di Francia, 
t. XI, f. 166-167). 
4. Lettre «lu Père Général au Père Mathieu. 6 aott 1576 (Francia, Epist. General., 
t. I, f. 3). 



t 2 LI RE I. -- CtlAPlTPtE 
plus aucun titre officiel pour la poursuivre depuis que, s'étant 
démis de son évêché de Beauvais, il n'était plus conservateur 
des privilèges de l'Université. Cependant il obéit au désir que 
lui manifesta le Souverain Pontife, dans un Bref collectif adressé 
aussi au cardinal de Guise, aux évêques de Paris, d'Auxerre, 
d'Angers et d'Évreuxl. Il témoigna au Recteur l'affection qu'il 
portait aux Jésuites et fit valoir les raisons d'intérét général qui 
motivaient leur agrégation. Le Recteur assembla, le dimanche 
-).9 décembre 1577, les députés ordinaires. Leur avis fut « que 
l'Université serait tou.iours très disposée à déférer aux volontés 
du cardinal de Bourbon; mais le procès entre elle et les Jésuites 
était pendant au Parlement; donc elle n'était pas fibre de prendre 
une décision par elle-même sans que l'autorité du Parlement y 
intervint ». 
Peu satisfait de cette réponse, pressé d'ailleurs par ce quil 
savait des intentions du Saint-Pbre et du roi, le cardinal de 
Bourbon convoqua, le 12janvier 15"/8, à l'ahbaye Saint-Germain 
où il résidait, le Recteur et les députés, deux conseillers-clercs 
au Parlement et plusieurs Pères du collège de Clermont. Il fit 
l'éloge des Jésuites, montra l'utilité que l'Université pourrait 
tirer de leurs services, allégua l'autorité de Henri I11 et du Pape 
qui voulaient l'incorporation proposée. Le Recteur l'écouta avec 
beaucoup de respect et « protesta de sa soumission aux volontés 
du cardinal, sauf néamnoins les droits de l'Université » ; puis, 
sous prétexte que celle-ci « se composoit de deux classes 
d'hommes, les réguliers et les séculiers, il demanda que les 
Pères voulussent bien préciser sous lequel de ces deux titres ils 
entendoient ëtre incorporés ». A quoi le Père Provincial fit la 
réponse tant de fois reproduite : « Les Jésuites sont réguliers par 
la force de leurs VŒUX, de manière toutefois qu'ils s'engagent 
par les mmes vœux ' enseigner publiquement tous les arts h- 
béraux, puisque c'est une des fonctions assignées par la Bulle de 
leur constitution. » Le Recteur repartir qu'alors donc « les Jé- 
suites, comme réguliers, pouvaient sans doute enseigner leurs 
confrères dans l'intérieur de leur maison, mais que, de par les 
statuts de l'Université et la réforme du cardinal d'Estouteville, 
l'enseignement public ne pouvait appartenir qu'aux seuls sécu- 
liers ». Il demanda ensuite la production des Bulles, afin qu'on 
pot s'assurer de ce qu'elles contenaient. D'ailleurs, ajouta-t-il, 
t. Reproduit dans Cara)on, Doc. indd., I, p. 36, note. 
2. Registres de l'Universitê, cités par Du Boulay. t. ri, p. 763. 



VISITE DU COLLEGE DE CLERMONT A PARIS. 13 
« si une Bulle leur accorde ce privilège, c'est aut Souverains 
Pontifes d'en faire la déclaration formelle, et cette déclaration, 
nous l'attendons encore t ,,. 
Le cardinal avait prorogé au 30 janvier la suite des délibéra- 
tions. Au jour indiqué, Louis de Brézé, évëque de Meaux et con- 
servateur apostolique, le Recteur et les députés de l'Université 
déclarèrent qu'ils ne pouvaient, sans compromettre leurs privi- 
lèges, consentir à la demande des Jésuites -. 
Il eùt suffi à ces religieux, pour confondre leurs adversaires, 
d'envoyer la Bulle Cure litterarum studia, de Pie V, frappant 
d'excommunication tous ceux qui troubleront les Pères de la 
Compagnie de Jésus dans l'exercice de leur enseignement ou qui 
refuseront, sans motif, à leurs élèves les grades académiques :. 
Mais ils préférèrent obtenir du Souverain Pontife la déclaration 
e.,5gée par le Recteur. Le 7 mai 1578, parut la Bulle Q_«mta in 
vin,a Domini de Grégoire XIII. Elle confirmait celle de Pie V, 
accordait aux collèges de la Compaé/nie de Jésus les prérogatives 
des Universités où ils seraient établis, et menaçait d'excommu- 
nication quiconque les empëcherait d'en .iouir. Les docteurs de 
l'Université de Paris n'en tinrent pas plus compte que des précé- 
dentes, prouvant ainsi que leur demande d'une déclaration nou- 
velle n'était qu'un prétexte pour éluder la demande d'incorpo- 
ration. Comme fin de non-recevoir, on continua d'opposer aux 
Jésuites leur titre de réguliers et le procès pendant au Parle- 
ment. 
)laldonat n'était point de ceux qui se désolaient de cet échec. 11 
était à Bourges quand il apprit les démarches que nous venons de 
raconter, et il profita de la première occasion pour exprimer au 
Père ténéral ses craintes sur les dangers ou les inconvénients de 
l'incorporation désirée. Au moins n'eùt-il pas voulu d'empresse- 
ment :. « il falloir temporiser, dit-il, car selon toute raison hu- 
maine nous voyons que notre collège s'augmentera tous les jours 
de plus en plus et l'Université diminuera, tellement qu'il falloit 
faire, à mon advis, comme font les sages capitaines quand ils voient 
que leurs forces s'augmentent et que celles de l'ennemi dimi- 
nuent; car ils ne veulent pas venir au combat nv faire la paix, 
mais ils prolongent la guerre, afin de consommer les ennemis 
. Tout ce récit est tiré du registre de la Faculté de Mëdecine citë par nu Boulay, 
t. Vl, p. 76-t. 
2. Voir le procès-verbal de cette assemblée dans Cara)on. Doc. inéd., !, 41. 
3. Institut. S. J., t. l, 42. 
. Ibid., 72-76. 



lg LI'RE I. -- CH,PITRE I. 
d'eux-mëmes, ou pour le moins faire la paix avec meilleures 
conditions 1. » 
« Se renforcer, c'est-à-dire faire tleuçiæ le collège de Paris z », 
telle lui semblait la meilleure tactique. Aussi s'employa-t-il de 
son mieux, pendant sa visite, à favoriser cette prospérité. Du reste 
il y avait peu à faire. Nous ignorons le nombre des élèves du 
collège de Clermont en 1570. mais les lettres annuelles de 1577 
nous signalent douze cents auditeurs ; celles de 1580 treize cents -. 
On peut d,Jnc supposer que la moyenne de ces deux chiffres se 
maintint dans lïntervalle. 
Les Pères songeaient depuis longtemps à bàtir une église. Des 
amis dévoués, MM. de Saint-André et Hennequin, avaient fait des 
dons assez consid6rables à cette intention; le roi et la reine-mère 
avaient promis de seconder l'entreprise; on avait mëme acheté 
des maisons voisines du collège pour élargir l'emplacement de 
l'édifice. La question, déjà portée à Rome , fut examinée de nou- 
veau à Paris durant la ,isite du P. Maldonat. Il reconnut la néces- 
sité de commencer les constructions le plus t6t possible; mais 
trois années devaient encore s'écouler avant qu'on pùt poser la 
première piel're. 
L'organisation des études laissait peu à désirer. Cependant le 
P. Maldonat trouva établi, contrairement à l'avis par lui émis au- 
trefois, l'enseignement du rrec dans toutes les classes une heure 
par jour. Cette mesure avait à ses ,eux un double dsavantage. 
Elle exigeait un plus grand nombre de professeurs, car plusieurs 
avaient besoin d'un suppléant pour cette matière qu'ils ne connais- 
saient pas assez. Le grand inconvénient surtout était pour les élèves: 
les jeunes gens destinés au négoce ou à l'état mihtaire, les aspi- 
l'ants au ministère sacerdotal néghgeaient une étude peu utile à 
leur hut et ils retardaient ainsi les progrës de ceux qui s'v livraient 
avec goùt. Comme l'innovation avait été faite par le P. Pro, in- 
cial, Maldonat ne voulut rien modifier, mais il en référa au P. Gé- 
néral 5. 

t. Lettre de Maldonal au Père Général, 3 janvier 578 iGall. Epist.. t..Xii, f. 83). 
2. Ibidem. 
3. Litlerae annuae mss.Tranciae Historia). 11 est difficile de savoir si dans ce nombre 
les Lettres annuelles comprennent les convictores ; parfois elles distinguent, parfois 
non. En 1575 il y avait 135 pensionnaires. 
-l. Letlres du P,.re Mathieu, 1o, sept. 1577, _26 mai 1578, et du Përe Pigenat, 20 dëc. 
1578 (Gall. Epist.. t. XII, f. 26, -19). 
5. Lettre de Maldonat au Përe Gënéral..l t,tai 157 (Gall. Epist., t. XIII, f. 19-96'. 
Plus tard, le Ratio donnera tort au P. Maldonat en dêcidant que le grec serait 
enseie dans chaque classe par le professeur. 



VISITE DU COLLEGE DE GLERMONT A PARIS. 
Il recommanda que les élèves de la cinquième classe, la plus 
basse, fussent examinés tous les lrois mois et qu'on fit monter 
aussitét dans la classe supérieure ceux qui en étaient capables, 
afin de leur éviter toute perte de temps. Il ordonna que « personne 
n'enseignerait la philosophie avant d'avoir consacré au moins 
trois ans à la théologie ». 
Les consulteurs lui ayant demandé de régler le nomhre des 
disputes scolastiques pour les élèves théologiens, il arréta ce qui 
suit: ,, Chaque jour une répétition ; chaque semaine une dispute or- 
dinaire; chaque mois une dispute générale; "h la Saint-Jean une 
dispute solennelle; à l'ouverture des classes une dispute très so- 
lennelle. » Les consulteurs l'interrogèrent aussi sur le nombre 
des cours de théologie; ils auraient désiré « pour augmenter la 
réputation du collège » deux cours de théologie scolastique, un 
d'Écriture Sainte et un autre de cas de conscience deux fois la se- 
maine. Maldonat répondit : « Telle est tout à fait l'intention du 
P. Général, pourvu qu'il v ait des professeurs capables, mais 
il veut s'en assurer avant la création de toute nouvelle chaire. ,, 
Le P. Visiteur gui enfin à donner son avis sur une question 
assez secondaire, le costume des élèves. L'année précédente 
le Parlement avait décidé que tous les étudiants de Paris porte- 
raient le bonnet et la longue robe; les autres collèges n'avaient 
tenu aucun compte de cette ordonnance et avaient obtenu .ain 
de cause contre la Cour; seul le collège de Clermont avait imposé 
aux siens l'uniforme. Maldonat loua la conduite des supérieurs et 
leur demanda de maintenir cette mesure autant qu'elle serait 
possible . ,_ 
11 voulait avec raison que, sur tous les points, les élèves des 
Jésuites servissent de modèles aux autres étudiants de la capitale. 
E de fait ce collège avait, mème au loin, la meilleure réputa- 
tion. tuand, vers cette époque, en 1580 ou 1581, le jeune Fran- 
çois de Sales fut envoyé par ses parents "h Paris, pour y terminer 
ses étudcs au collège de Navarre, il supplia sa mère à deux 
genoux de le mettre plut6t au collège de Clc.mott: « Si je vais 
au collège de Navarre, protestait-il, ma faiblesse me dit que 
j'y périrai... Obtenez que faille chez ces bons Pères : ce vous 
sera un bien plus grand contentement de me voir revenir 
fervent disciple de Jésus-Christ, que de me voir habile courtisan. 
esclave du monde et de mes passions-. » Il fut exaucé et se losea. 
1. lbidem.- Gall. Visit., 1560-1609, n. 32. 
2. Vie du Saint par son neveu, Charles-Auguste de Sales, p. 8. 



16 LIVRE !. -- CHAPITRE I. 

avec son précepteur dansune maison voisine des Jésuites. Pendant 
cinq ans il suivit chez eux les cours de lettres et de philosophie, 
s'y formant'& ce style et acquérant cette science qui firent de lui 
l'un des é,gques les plus éloquents de son siècle. En mème temps, 
ce jeune homme déjà si vertueux, excité encore par les beaux 
exemples de ses condisciples, rivalisait avec eux d'ardeur dans 
les plus rudes exercices de la vie chrétienne, devenait assistant 
puis préfet de la conjrg9ation de la Sainte Viere, et après avoir 
passé saintement les années les plus exposées de sa vie, laissait le 
collège tout édifié de son aimable pert'ection. 

5. Il y avait au collè8e de Clermont deux catégories de boursiers, 
séparés des pensionnaires : les paucres de l'évêque de Clermont et 
les pauvres du roi t. Le choix de ces écoliers, qui était réservé à la 
Compagnie, n'avait pas été toujours heureux. Plusieurs parurent 
au P. Visiteur d,:nués des aptitudes suffisantes. Après en avoir dé- 
libéré avec les consulteurs, il en élimina cinq comme incapables, 
et en choisit cinq autres pour les remplacer . Il recommanda 
aussi aux supérieurs l'observation des rèlements arrètés peu au- 
paravant, pour le 'ouvernement des écoliers pauvres, et dont 
nous devons signaler ici les articles principaux. 
M  du l'rat, par son testament, avait fondé dix-huit bourses 
au collège de Billom en faveur des jeunes gens /te son diocèse, 
et six au collège de Paris en faveur d'étudiants pauvresa, sans 
distinction d'origine. Il avait donné aux Jésui|es toute Liberté pour 
les choisir, les garder ou les renvoyer, leur demandant seulement 
,, de les instruire dans la doctrine, la piCWet les bonnes mœurs, 
jusqu'à ce qu'ils fussent aptes à répandre eux-mèmes sur leur pro- 
chain les bienfaits de cette instruction ». Telles aussi avaient été 
les vues du roi en créant dix autresbourses-. Il s'agissait de former 
defuturs pr6tres à la scienceetà la vertu. Les Pères, de leur c6té, 

1. Pauperes Claramontad (fondation de 51 du Prat) et Pauperes ltegii (fonda- 
tion du roi). La 1'¢ fondation du roi date de 1577-78; elle fut confirmée et moàifiëe par 
un acte du 28 mars 1582 (Arch. nat.. . 1,49). Nous avons trouvé un curieux mêmoire 
relatif aux depenses « qu'il faudrait faire au commencement pour les meubles, habille- 
ment, nourriture et louage de maison pour chacun des dits pauvres escolliers ». Ce 
mémoire qui entre dans les moindres details, prouve que la dëpense totale pour un 
:cul ëtudiant s'êlevait à 210 francs la première annêe, et à t50 francs les annëes sui- 
vantes (Gall. Epist., t. XI, f. 9). 
OE. Lettre du 4 mai dejà citëe. 
3. « Constitutiones pro pauperibus Claramontanis » IGall. documenta, 11, n. 6). 
. « Mëmoire pour les dix pauvres écoliers » (Gall. Epist.. XI. n.9). Le nombre des 
ëcoliers pauvres entretenus au collcge de Clermont semble a'oir varié mais n'Atre 
jamais tombé au-dessous de 14, faute de revenus. 



I|ËI;LEMENT DES ECOLIERS PAUVRES. 

jugèrent à propos d'établir et de soumettre à l'approbation du 
P. Générai des prescriptions très détaillées, relatives non seule- 
ment au progrès intellectuel et moral des boursiers, mais aussi à 
leur entretien matériel. 
Avant tout, le choix de ces jeunes gets exigeait plusieurs pré- 
cautions, u Seront choisis ceu,-là qui seront les plus pauvres... 
Pour la nourriture et le vëtement, ils seront traités en pauvres, 
suivant les vues du testateur. Ils devront ètre nés d'un légitime 
mariage et de parents catholiques. Ils n'auront pas moins ,le qua- 
torze ans et pas plus de dix-huit, "à moins que certains dons de 
science et de vertu ne permettent une exception. On n'en admettra 
point qui aient quelque notable difformité corporelle, comme 
les bègues ou les borgnes. Avec une bonne santé, ou exigera 
tm bon caractère et un bon jugement. Avant d'ètre admis, 
chacun d'eux aura dù suivre, au moins un an, h-s cours de 
notre collège et donner l'occasion de se faire connaltre. Aucun ne 
sera reçu ni gardé s'il n'a 1 ntenhon d'entrer dans l'Cat ecclé- 
siastique. Cette intention doit èlre confirmée par un engagement 
personnel et la promesse des parents de n'y mettre aucun obs- 
tacle. On n'acceptera point ceux qui, après avoir pris l'habit re- 
ligieux, l'auraient abandonné sans raison. On ne doil pas faire 
acception de personne, ni, sous l'influence de quelque haute re- 
commandation, recevoir ou garder un indigne. Tous doivent, à 
leur entrée, promettre d'obéir aux N6tres. » 
Après ces règles relatives à radmission des écoliers pauvres, 
était exposée « la manière de les gouverner  ,,. Ce ne sont pas des 
éleves ordinaires; ce ne sont pas non plus des novices; pourtant 
on les traitera plut6t comme tels : ,, r. 1. ue tous se souviennent 
qu'ils ont été choisis pour apporter un jour leur secours spirituel 

I. * De ratione 9ubernandi pauperes scholasticos (Gali. Mon., 11. n. 6. Une noie. 
aise au basde ces règles, indiqu, qu'elles avaient èté approuvëes par le P. Everard Mer- 
,-urian et envoyèes pat" lui au P. Provincial, le i7 septeotbre 1578. L'année suivante, 
durant la risite de Maidonat. un doute lui fut proposé touchant les qualites de l'ëeolier 
pauvre : « Quod attinet ad pauperlatem.., dubitalum est an semper pauperiores essenl 
I,raeferendi et an habenda esset ratio nobilitatis... » A ce doute les consulleurs araient 
rëpondu: « ¥ismn est majori parti eonsuitorum, nobiliores, modo sint pauperes, 
esse magis pauperibus praeferendos. , Inlerrogè à son tour, Maidonat ne voulut point 
trancher la question et s'en ferait at, P. Gëaèral : « P. N. judicabit, lnleri,u nemo reci- 
piatur sire nobilis sire ignobilis qui possit, quan,vis ten«iter, sludia sua alere; ii enim 
non rersantur in hae nostra (domo) pro pauperibus hujusmodi, quamvis h,bita ratione 
nobililatis pauperes sint. » {visite de Maidonat, 1579 ; Gailiar. Visit., 15601609, n. 32). Le 
P. Gënërai maintiut la règle, car on trouve dans le Mëmorial de la visile du P. Maggio 
en .587 : « Quod ad aetatem et eaeteras admiltendorum qualitates attinel, serventur in 
Claramontanis quidem eorum eonstitutiones a Patte Nostro Eerardo in seplembri 
1578 approbatae... » (Gali. Mon.. I1, n. 6). 
COMP6tNIg I)E ]ÈsIS. -- T. !I. 2 



1 LIVRE I. -- «31APlTRE 1. 
au royaume de France, et par cons6quent qu'ils jettent de solides 
fondements de science et de pi6t6. -- R. . Ils assisteront à la 
sainte messe tous les jours, aux lieu et temps qui leur seront assi- 
-nés  les jours de fète, au sermon dans notre chapelle. -- R. 
Tous les marins, apr,s leur lever, ils consacreront un certain 
temps à la prière, et dans la journ'e ils se réuniront pour prier 
aux intentions «le leur fondateur l.  R. 5. Tous les huit jours ils 
se contesseront, et ceux qui en aur,,nt la permission de leur con- 
fesseur feront la sainte con,munion.  R. ri. Le soir, avant de se 
coucher, ils feront l'exameu de conscience et s'occuperont à la 
prière pendant un quart d'hem'e.  R. 7. lls obéiront avec 
pressemcnt à leur Supérieur, l'aimeront et le vén6reront comme 
le rep.ésentant de Jésus-Cbrist.  R. 8. Enlre eux ils seront unis 
par les liens de la paix et de la charité.  R. |0. Aucun d'eux ne 
sortira sans permission, ni sans le compaguon qui Ici aura été 
assign6.  I. !|..Qu'ils se montrent partout d'une grande mo- 
destie, s'efforcent d'avancer dans toutes les vertus, et soient bien 
Mses d'être avertis et corriffés de leurs dëfauts.  R. 13. Qu'ils 
ne gardent pointd'argent, et u'enconfient à qui que ce soit. sinon 
au Sept.rieur, lequel pourra leur en d,,nner pour se procurer des 
choses h,mn.tes et utiles.  R. !'. Pour i'vitcr tout soupçon et 
toute occasion de faute, qu'ils n'envoient pas de lettres ni n'en 
reçoivent sans que les unes ou les autres aient été montrées au 
Supérie«r.  R. 15. Quïls aient une grande ardeur " l'Arude et 
se soumettent attx m6flto«lcs qu'on leur prescrira. -- R. 16. Qu'ils 
respectent leur maitre, suivent attentivement ses leçons, s'appli- 
quent avec soin à la composition, aux disputes et auh'es exercices 
liltéraircs . » 
Le P. Iecteur avait naturellement la liberté de renvoyer ces 
jeuucs geus, mème avant la fin de leurs 6rudes, pour tout juste 
motif, ,le quelque ordre qu'il fùt. Mais sa sollicitude n'abandon- 
nait qu'à leur départ ceux qui tcrminaient leurs cours auprès «le 
lui. Tous n'étaient pas appelés h protiter de l'enseignement supé- 
rieur. Les moins bien doués n'étaient admis, après leurs études 
littéraircs, qu" un cours de logique et " un cours de cas de 
conscience, autrement dit ,le théologie norale. Les plus intelli- 
.uents étudiaient la philosophie et ensuite la théologie dogmati- 
que, au moins la positive. Le P. Recteur était juge de ce qui 
1. Ici son! indiquëes des prières diffërentes pour les panvres de Iëvëque et pour 
pauvres du roi. 
2. Francia. llist, fuud. Assisl., n" 



REGLEMENT DES ECOLIERS PAUVRES. 

i9 

convenait aux uns et aux autres; c'est lui qui décidait le moment 
où ils devaient recevoir les or,lrcs mincurs. Avant leur sortie, 
il renseignait sur leurs talents et leurs vertus l'évêque de chacu», 
afin que le prélat pùt disposer d'eux suivant les besoins de son 
diocèse et pour le plus rand avantage ,lu prochain. 
Le document que nous venons de résumer se termine ainsi : 
,, La Compas'nie fera tous ses efforts pour que le dével,-,ppemen! 
et le résultat d'une œuvre si pieuse répondent au ddbut t. » 
Ces rè:lements furent approuvés par le P. Mercurian le -7 sep- 
tembre 1578. Ils conliennent les principes fondamentaux de 
tous ceux qui suivirenl. Car il v eut d'autr«'s ordunnances au 
mèmo sujet. Il semhle que les Supérieurs aient attaché le plus 
.'rand pri,: à la formation de ces écoliers pauvres du collège 
Clermont. 11 devait y avoir un surveillant sp6cial pour les pauvr«,s 
,le l'évêque et un autre pour ceux du rote. Ces su,'w, illantsétaient 
choisis parmi les prêtres, ou, à leur défaut, on prenait un scolas- 
tique mùri par l'expérience. Ils dépendaient directement du 
P. Recteur. Leurs instructions leur reconlmandaient de « se 1,6- 
uétrer de l'importance de leurs foncli,»ns » ; de t-availler à la 
sanctifl«ttion de leurs élèves « par le b«m e,.emple et la prière » ; 
d'avoir une grande é'alité envers tous. mais de s'appliquer à 
bien connaitre le caractëre de chacu» pour les mieux conduire. 
« Ces jeunes gens, ajoutait-on, nous ont é16 confiés pour qu'un 
jour ils soient capables d'aider la sainte Église. Que leur surveil- 
lant soit donc un religieux éprouvé et estimé (co»,medat,s, 
qu'il leur donne tout son temps, et que, par co,séquent, il ne soit 
point occupé au grand collge. ,, 
[)n multiplie également les précautions relatives à l'admission. 
Lëcolier pauvre sera examiné par 1. P. Recteur et les consulteurs 
il fera une confession g;.nérale dans les premières semaines qui 
.,uivront son entrée; il exantine,'a le .'-_"enre de rie qu'il va mener, 
et s'engagera par écrit à obserxer t,,us les usa$'es ou règlemenls 
et à se soumeltre aux .';upérieur.::. 

1. lbidem. 
2. Bien que les règlements fussent les mèmes pour ces deux catégories, cependant h.s 
,'oyru éta,ent plus largement trait6s quant à la nourriture et au *gtement parce que 
leur bourse ëtait plus considérable. Ils portaien t un costu me gris cinericei), et les bour- 
¢iers de l'evèque un costume marron rcastanei). 
3. O» tenait un registre ou chaque nouveau de,-ait êcrire de sa pr«pre main la for- 
mule suivanle :  Eo .N., inlellecto pli hujus coatuberaii instituto, libenter tllud am- 
plector, elu,que legibus et consuetu Imibus, juxta directionem meoruta superiorum. 
quorum judcium tare in studiorum ratione quata in caeteris omnibus sequar, et sen- 
tentiae acquiescam, me obteml,eraturum , et sacros ordines quando illis visum fuerit, 



20 LIVRE 1. -- CII),PITRE I. 

Bien que ces ,lcrnières prescriptions soient postérieures "à la 
visite du P. Maldonat, elles sont cependant une conséquence de ses 
propres remarques. En insistant sur la prudence dans le choix 
des sujets, il avait formulé celte sa.e recommandation : « Quand 
une place est vide, il ne faut pas prendre le premier qui se 
présente (mème avec toutes les qu«lilés requises), mais attendre 
que plusieurs autres s'offrent d'eux-mëmes ou, s'il le faut, cher- 
cher et provoquer les candidatures, et entre tous choisir le plus 
digne 1. » 

6. Le tf mai 1579, Maldonat quitta Paris pour se rendre à 
t;ordeaux. En passant à l'oitiers, il fui retenu quelques jours 
par les nombreux amis qu'il y avait laissés  et qui désiraient l'en- 
tretenir (le la fondation d'un collège de la Compagnie. Virement 
pressé d'en parler à l','.vëque, il refusa, « n'ayant pas été appelé 
par ce prélat ». il se borna donc à leur répondre « qu'ils eussent 
eux-mèmes à voir re qui était de l'intérèt de leur ville ; que s'ils 
croyaient que la Compagnie pùt y servir Dieu et l'Église, ils trou- 
vasscnt le moyen de fonder ce collge; qu'alors ils pourraient trai- 
ter avec les Jésuites, lesquels ne reïuseraient point leur con- 
cours 3 ». 
Arrivé à Bordeaux le 1 mai, Maldonat commença aussitét la 
visite du collè-e qu'il continua .iusT(au 10 du mois suivant. La 
situation financière de cci établissement était toujours inquié- 
tante, l'rivé de sa do[atiou, à cause du procès intenté par Élie 
de Baulon , le collège de la Made[einc ne pouvait compter que 
sur les revenus insuftisan[s du prieur6 (le Saint-Jacques et sur 
les auménes de quelques bienfaiteurs. Pcndant le séjour de Mal- 
d«»na[, le 2't mai, M. Jean Rousseau, chanoinc de l'église métro- 
polilaine, rési.,__,-na, en faveur du collège et sous la réserve d'une 
pcnsion viagère de '00 livres, son prieuré de Saint-Sauveur, situ6 
dans la pctite ville de Sain[-Macaireé. Ce secours vint fort à pro- 
pos, car les élèves, dont le noml)re montait alors fi 1.500, deman- 
,latent un personnel considérable. Les professeurs étaient assez 
nombreux et « plus capables encore que ceux de Paris », au dire 
susceptuvum, nec anle ex hoc contubernio discessuvum quam iili me missum fecerint, 
bona ride promitto. » lns(ruclio pro praefeclix pauperum (Bib. nat., mss. lat., 10.989). 
PI al" lïsilatio colle9ii Parisiensis, 1579 (Gali. Visit., 1560-1609, n ° 32). 
2. Voir t. I, liv. 111, c. x, n 5, p. 556, 55"L 
3. Lettre de Maldonat au Pere Gënëral (;ail. Epist., t. XIII, f. 186-191)., 
t. Voir t. I, li. 111. c. vttt, n. 7. p. 521. 
5. * Ëlat de l'établissement, fondation et revenu des Pères Jsuites de Bordeaux 
Archiv. prov. de France, Papiers Rolland . 



,IS1TE I)U COLLÈGE DE M.UBIAC. 21 
du Père Visiteur. Il fut surpris to,,tefois d'vtrouver cinq classes de 
plus que la fondation ne l'exlgeait : « une d'abécédaires, une 
sixième, deux de philosophie «.t une de théoloie ». La classe 
élémentaire et la sixième lui parurent nécessaires,  cause du 
'rand nombre de jeunes enfants. Au contraire, il y en avait, moins 
à suivre les cours d'enseignement supérieur; aussi trouvait-il 
que, vu la modicité des revenus, les professeurs de philosophie et 
de théoloie étaient de trop. Il aurait voulu remplacer ces deux 
classes par un cours de cas de conscience « pour les N,)tres 
avec permission aux élèves du dehors d'y assister. Peut-ère la 
donation du chanoine Rousseau empëcha-t-elle ces suppressions 
momentanées. 
il n'y avait pas eu ju.squ'alors de catéehisme proprement dit 
p,mr les enfants; on avait seulement cnsei.né la doctrine chré- 
tienne « du haut de la chaire et à la manière des théologiens ». 
Le Père Visiteur décida « que tous les jours de fète, dans tl.oi, 
par,»isses de la ville, les Pères îeraient le simplc catéehisme aux 
petits enîants ». Ce système, inauguré pendant son séjour, « réus- 
sit a merveille et au contentement de tout le monde ». 
Un des autres ministères ,, propres à la Compagnie et très 
uliles à l'Élise », celui des missions, n'avait pas encore été in- 
troduit parmi les populations voisines. Le P. laldonat l'organisa. 
La Saintonge en particulier, si fort travaillée par 1. protestantisme, 
attira son attention; il y envoya quatre Pères. 
. De Bordeaux il se rendit à .Xlauriac, vers le milieu de juin. 
Le collège de cette ville, privé de son personnel à l'approche 
des huguenots en 15.', -, avaitété saccaé avec la ville quelques 
iours après le départ des Pères. Le P. I:ertrand Rosier, qui était 
retourné à }lauriac en 15, fut encore témoin de cette triste 
«lévastation : presque toute la ville a été détruite, écrivait-il. « il 
n'y a maison, éslise, ny prit)rWqui soit. demeuré entier, telle- 
ment qu'il ne s'y trouve qu'une seule maison, qui est le Doienm'., 
qui soit propre... Quant au collège, il n'v a plus que la moitié des 
murailles. ,, Plus de batiments, plus d'argent, ni d'habitants assez 
• à l'aise pour en donner. « Tous quasi les principaulx sont morts; 
les uns ont estWtués, les aultres sont morts de maladie, tellement 
que ce qui est demeuré ce n'est que pauvres êents et, à dire vé- 
rité, en nombre n'arrivent à cinq cents . » Quand }lauriac com- 
a. Lettre du 7 juin 1579, déj'à citée. 
2. Voir . l, l. III, c. xm, n. 9, p. 636. 
3. L¢tlre du P. Rosier au Përe Gëaéral.. 8 juillet 1577 (Gall. Epist., t. 



'2-2 LIVRE I. -- t.;IIAI'ITRE I. 

mença à renaitre de ses ruines, les habitants réclami.rent les Jé- 
suites. Le 6 juillet 1577, un arrèt du Parlement de Paris avait 
condamné les exécuteurs tes!amen!aires de M -' du l'rat à leur 
fournir vingt mille livres pour la construction du collège, et 
même davantage si cela était necessaireJ Le Conseil de ville, 
à la suite d'une délibération, envoya une députation au 17. 
Claude Mathieu qui se trouvait alors à Billom et se rendit à Mau- 
riac, au m,,is ,le septembre 1578, pour traiter le r,;t«,blissement 
du collège. E attendant que l'on pft c«,nstruire de nouveauxbî,- 
tin,en!s, le Conseil offrit aux l'ères une partie ,lu Do.venné 
comme chapelle, l'ancien réfectoire ,les Bénédictins. 11 promit ei, 
,,utre une rétribution ,le mille 6cus d'or, qui augmenterai! de 
deux cent cinquante livres le rev«mu annuel. Le P. Rosier fut 
nommé recteur. On rouvrir les cours au mois d'octobre. Les 
élèves v accoururent ,le la ville et des environs au nombre de 
huit cents . 
C'était un succès. Cependa,t le P. Maldonat trouva beaucoup 
à redire, et pour cause, à l'orsanisation ,le ce collège. Il y ve,mit, 
du reste, avec une certaine appréhension. Lors de la réouver- 
ture, il n'avai! pas cach,', au I'. Mathieu sa sm-prise de la nomi- 
nation du P. Rosier comme supéri«.ur, et du choix des autres 
Pères, d,-.puis l'admoniteur jusqu'au moindre régent. Lëtablis- 
sement, lui avait-il dit. allait ètre « sans pied ni t,'_'te » En y 
arrivant, il remarqua « que le corps mëme lui faisait défaut », 
si grand était le délabrcnaenl de la maison mise à la disposition 
,le la communauté. « !1 3" pleut de toutes parts, écrivait-il le 
-8 juin 1579. et elle menace ruine. Trois mois avant ma venu!., 
la partie qu'on croyait la plus solid,', la chapelle., s'est écroulee. 
Si l'accident avait eu lieu un quart d'heure plus té!, tous les éco- 
liers avec leurs maires, (lui assistaient à la messe, auraient été 
écrasés sous les débris. Les Pères sont si mal installés que je 
me demande comment ils ne sont l, as déjà tous morts. Depuis 
dix mois il n'v a pas de clef pour fern,er la porte d'e,,trée, 
in,.mc la nuit. Nos reliqieux peuvent sortir, et les étrangers 
entrer, à volonté. Pas de portier; et tandis que nos Pères et 
Frères ont à peine de quoi manger, on nourrir un molosse pour 
.,-"arder la maison, comm« le cei'b6re de la fable :;. » Autre incon- 

I. Comptes rendus ou Parlement, t. Vi. p. 681. 
",.  Htstori« et progressus Collegii Maurioce))sis (Francia, Hist. fundat., n. 56). 
:. Letlre du P. Maldonat au P. Geoéral, 28 jumn 157u (Gall. Eist., l. Xlll, f. 78). 
Cette lettre montre assez I,ien le aenre du P. Maldoaat. son empressement a réaliser 



¥1SITE DU COLLEGE DE BILLOM. 

23 

vénient : les professeurs devaient se transporlcr, pour faire leurs 
classes, dans un local assez éloigné. Assurément le Conseil de 
ville avait trop présumé de ses ressources ou ignoré l'Arat des 
batiments. Le P. Visiteur lui fit savoir que les Jésuites ne pur- 
raient rester à Mauriac. si on ne leur trouvait pas une demeure 
moins dangereuse et plus commode1. Les consuls répondirent 
quïls étaient « infiniment marris ne pouvoir f,)urnir d'autro 
maison ni chapelle ». Ils offrirent toutefois l'église paroissiale 
de Notre-Dame pour célébrer la messe et y faire le catéchisme. 
et promirent de s'employer eu tout ce qui leur serait possible 
,, pour faire prester audit collège tout le reste dudit Doyênné ». 
Cette réponse ne dut pas satisfaire le P. Visiteur, car. en par- 
tant le 19 juin, il laissa la recommandation suivante. : « Si, le 
1 " septembre prochain, les habitants de lauriac ne nous ont pas 
fourni une autre maison avec classes et chapelle à l'intérieur, le- 
P. Bertrand (Rosier), ou cel«i qui sera pour lors supérieuc, devra 
se retirer au collège de Billom avec tous les Pères et les Frères. 
it moins que le P. t;ënéral n'en ordonne autrement:;. » 

8. Le lendemain, -m juin. le P. Maldonat se lrouvait au col- 
lège de Billom. Cet établissement, qui avait plusieurs fois servi 
de refuge aux Pères d'autres maisons, fut à son tour menacé en 
1576. Après la trêve qui précéda la paix de 31«msi«.ur, les hu- 
guenots, conservant toute leur méfiance, n'avaie,,t pas déposé 
les armes, et l'Auvergne était restée l'un de leurs principaux 
champs d'action. Pendant quelqte temps, les Pères furent obl,gés 
à une prudente immobilité : ,, J'ay ditt'éré tant que j'ay peu de 
mettre nos gens dehors, écrivait le P. Recteur au P. Creytton le 
13 février, mais maintenant je ne puis faire autrement à cause 
des dangers éminens (sic) que nous sentons. Hier fust dcscou- 
vert une sape en la muraille de ceste ville, de trois hommes de 
fro»t. Si Dieu n'eust veillë pour rions, nous devions ceste nuict 
estre tous prins. Joinct que nous avons sur les bras les troupes 
desquelles vous aviez crainte "à Lyon le mois passé....le vous 
envoye deux de nos gens seulement pour le présent ... » 
l'triCl et sa tendance/t certaines exagerations. Le chien de garde dont il parle, pouf'ait. 
ce nous semble, ètre très utile dans la circonstance et ne devait pas Cre bien dispen- 
dieux. 
. "Articles proposés à messieurs de llarwiac pour le ptict du collège ((;ail, Visit.. 
1560-1609, n. 29). 
% le.çpo,,ce de messieurs de ,lauriac (Ibidem). 
3. Ibiden, n. 28. 
l_ Lettre du P. Lohier au P. t'reytton [Gall. Epist.. I. X. £ 9). 



2 

LI , RE I. -- CHAPITRE I. 

Quelques .jours après, les Pères étaient obligés de se disperser 
un peu partout : au Puy, dans les villages de la montagne, au 
château de M. de Saint-Grevais et ailleurs t. Cependant les reitres, 
poursuivis par le duc de Mayenne, ne fardèrent pas h quitter le 
pays, et les Jésuites des le mois de mai purent retourner à Bil- 
loto. « C'est à la protection divine, observe le P. Recteur, que 
nous devons la conservation de notre ville et des bourgades voi- 
sines, car l'ennemi frétait plus éloigné que de deux milles. Nos 
écoliers, revenus en grand nombre, me supplient de rouvrir les 
classes; mais il me semble prudent d'attendre encore un peu. ,, 
Le collè._,:e retrouxa hient6t sa physionomie habituelle, et la re- 
prise d'lssoire par le duc d'Anjou, en 1577, acheva de dissiper 
toute inquiétude.. 
Le P. Maldonat, au moment de sa isite, rendit au collëge de 
Billom ce bon témoiffnage « qu'il y avait à peine trouvé matière 
à réforme « ». A Billom comme à Mauriac, il n'y avait pas de pen- 
sionnat. Les .leunes écoliers dont la famille n'habitait pas la ville 
étaient confiés à des précepteurs qui, sous le nom de péda.qo- 
9ues, en réunissaient un certain nombre dans une mëme maison 
et s'occupaient de leur surveillance et de 1,.ur entretien. La plu- 
part de ces pédagoôues étaient eux-mèmes étudiants des cours 
supérieurs et se trouvaient ainsi dépendre des Jésuites. Mais quel- 
ques habitants de la ville, gens mariC, voyant dans les péda- 
ogies une source de revenus, ima$inèrent d'en ouvrir chez eux, 
comme d'ailleurs cela se faisait dans les autres Universités du 
rox aume. En droit les Pères ne pouvaient le leur interdire; ce- 
pendant ils voyaient tant dïnconvénients à cet usage que, sans 
blesser la population, ils firent tout le possible pour l'empècher-;. 
Le P. Visiteur. mis au courant de ces diflicultés, approuva tout 
à fait la conduite des supérieurs et décida qu'aucun homme marié 
ne pourrait exercer la charge de pédaogue «. 

1. Lettre du P. çreyllon au P. Gënéral. 20 fëv. 1576 (lbidem, L 50. 
% Lettre du P. Lohier au P. Général (lbidem, f. 313). 
3. Lettre du P. Lohier, 14 juin 157 (Gall. Episl., t. XI, f. 248). 
i. Lettre du 28 juin 1579, dêja citee. C'est dans ce collège de Billom que, douze 
ans auparavant le P. Manare atait trouvé une liste de soixante adhërenls/l la secte 
des co»i[rères de I« voie candide, c'est-/l-dire des religieux qui voulaient se soustraire 
à l'obligation des nouvelles règles comme contraires 6 l'esprit de saint Ignace  Voir ce 
que nous avons dit a ce sujet, t. I, p. 487). L'Coge que Maldonat fait maintenant de cette 
maison, prouve que sur ce point lotit était rentre dans l'ordre, 6 Billom comme ailleurs. 
11 me semble qu'on peut en «lire autant de la cabale des ;mttonalistes (Cf. t. I, l.c.). 
5. Lettredu P. Lohier au P. Génëral, 17 janvier 1577 (Gall. Eist., t. Xi, f. 232). 
6. Lettre de Maldonat, 28 juin, dëj6 citëe. Les Jésuites avaient d'excellentes raisons 
pour ne l,as accepter les hommes mariés eomtne maitres de pensions. En voici quel- 
ques-unes, prises dans un ancien document publié par le P. Prat : 



VISITES DES COLLEGES DE NE'ERS ET DE BOURGES. 2:; 

9. Ie l'extrémité sud-est de la province de France, le P. Mal- 
donat remonta vers Paris par Nevers et Bourg'es t 
Depuis l'ouver|ure des classes en 157-, le collègede ,X.'evers avait 
pris de rapides développements qui nécessitèrent une aus'menta- 
tion du personnel et l'acquisition de quelques maisons voisines. 
Le duc et la duchesse continuaient à favoriser l'établissement 
qu'ils avaient fondé. Au mois de mai 1577, quelques jours après 
lareddilion de la Charité , le duc vint à Nevers et ne manqua 
pas de visiter son collège ; il assista à la messe dans la chapelle 
provisoire et, l'après-midi, fut reçu solennellement par les Clives 
qui le complimentèrent en épigrammes grecques et latines. Il vit 
aussi certaines maisons dont il était question entre lui et le P. 
Provincial, et donna l'ordre de les acheter au prix de mille livres 
tournois, La duchesse ne montra pas moins de bienveillance; 
elle oit'rit pour la chapelle un splendide ornement de soie, ajou- 
tant que ce n'était qu'un premier don de sa libéralité 3. Le con- 

« Personne ne peult contredire que la totale administration, régence, disposition, 
mutation et autres choses qui concernent la discipline des escholes de la ville de 
Billom, n'appartiennent du tout au Supérieur du collëge, comme est porté ës la fonda- 
tion dï¢elui. 
« Or, pour bien gouverner les escholes.., il est nécessaire que le P. Recteur et le 
P. Préfect des esludes aient tous les pëdagogues, quels qu'ils solenl, subjocts et obëis- 
sans  eux. 
« Or, pour ce il est nëcessaire que quiconque fera estat de pédagogue audit Billom, 
soit reçeu et approuvé par les dits Pêres .... soit chassê et deboutWde sa charge par 
ledit Recteur, le cas advenant qu'il ne s'y portast bien selon les regles et disciplines 
dudit collège... 
« Au moyen de quoi, ceulx qui sont dans l'estat de mariage et ont prins charge de 
famille et mesnage ne peuvent rendre ladite obêissance requise, ny faire le debvoir 
qu'il appartient envers les enfants, parce que gens mariez sont bien souvent empeschez 
aux affaires de la vil/e.., ou bien sont occupez à la tralique de leur ,aarchandise ..... 
qui sont choses incompatibles avec l'office de bon pédagogue d'escholiers. 
« Et pottr ces causes, si ledit P. Sui&rieur dudit colëge vouloit visiter et contr61er 
les bourgeois mariez faisant ol'fice de pêdagoues, ensemble les enfans escholiers qui 
sont soubs leur gouvernement, ils ne le voudroient permettre, ains alegueroient e- 
tre seulement sublects à la ville et non audict collège. 
,, Davantage, si la porte estoit une fois ouverte aux gens mariez ..... il n'y auroit 
bouchier, n. lavernier, ny cordonnier qui ne s'en voulut tnesler, sentant gain et 
proufit. Et pource que la fin et intention de telles manieres de gens ne seroit aultre 
que pour en recevoir proulicls et en faire eslat, ainsi que de leurs trafiques et mar- 
ebandises, la discit,line de civiltés et bonnes rneurs et de parler latin entre lesdits 
escholiers se perdroit incontinent. 4ar telle mani6re de gens n'en feroit aucun cha- 
riment, mais l,lus 16t e«pescberolt lesdicts Recteur et Prëfect de ce faire, de peur d'a- 
liëner d'eulx les dits escholiers et de pordre leur gain, joinct que ce n'est leur estat et 
ne leur appartient d'avoir charge de telles choses. » (ltemotslratces des .upérieurs, 
Préfect et IlCens du collëge de Billom, dans Prat, .tl«;moire.s pour servir à l'his- 
toire du P. Broet, pièces justificatives, p. 581, 5P2 I. 
t. Lettre du P. Maldonat au P. Gënerai. t' aotit 1579 (Gail. Epist., t. Xlli: 
f. 28-3}. 
2. Le duc d'Anjou enlra à la Charitê le 30 avril. 
3. Lettro du P. Nolel, Recteur, au P. Genëral, 2i mai 1577 IGall. Epist., t. XI, f. 
365). 



2 1,1 I|E I. -- II,PI'I'RI, 1. 
trat de fondation du "3juiilet 1573, que n'avait pas encore rati- 
tié le P. Géndral, fut accepté en son nom par le P. Mathieu, 
Provincial, «pr6s quelques modilications l 
Le 2 ao6t 1577, le duc ctla duchesse de Nevers, a)ant acquis 
la porti,,n ,le l'ancien collège que la ville s'6tait r6serv6e en 1073, 
la c6dèrent aux .16suites qui. en retour, s'enffagèrcnt  se charger 
par eux-m'mes ou par d'aulres d'une classe d'ab6c6daires . En 
pr6vision des affrandissements fulurs, les g6n6reux fondateurs 
acquirent encore, l'ann6e suivante, de hOUx-eaux terrains sur les- 
quels o const'uisil plus tard un belle ;.lise 3. Enfin, comme la 
,h»tation de ,lux mille livres de rente sur l'll6tel de ville de Paris 
,'.tait devenue d'un rec«,uvrement diflicile, Louis de Gonzffue et 
llcnrictte de Clercs consentirent, le 1 décembre 159, h la 
transp,,.er sur le duché de Nevers  
La visite de ce coll6ge par le P. Mald,mat fut très courte. Il 
n'y resta que six jours. Il y supprima un petit pensionnat qu'on 
avait 6tabli depuis un an, parce que, disait-il. « on l'avait fait 
sans l'assentiment du 1'. Général et contrairement au dcret de la 
!11' congr6ffation  ». Il intcrdil aussi toute musique d'6fflise autre 
que le chant ffr6orien « 
De Nevers il se rendit h lourffes où il passa presque tout le mois 
de juillet. Le nouveau Recteur du coll6ge Sainte-)larie, le P. 
Pierre R6giuald, c6dantau d6sir des habitants, avait r6solu d'in- 
troduire nne classe d'ab6cédait.es; mais le fondateur, M. Niquet. 
abb6 de Saint-Gildas, s'trait oppos6 à ce projet qu'il regardait 
comme contraire aux int6rèts de la Compaffnie. EI efl'el, iln'au- 
'ait pas fallu moins de sept ou huit nouveaux maitres, à cause du 
grand nontbre de petits enfanls que l',,n pr6sentait. Le P. Visi- 
teur parlagea son avis el l'engaffea à d6tourner lui-mème les habi- 
tants de leur entrcp'ise. Le maire, entrant dans les nt6mes vues, 
r6pondit que rien ne serait décid6 sans l'agr6ment du gouverneur. 
A Bourffes, les Jésuites avaient d6 accepter des pensi,,nnaires. 
Maldon«t en confia la direction h un chanoine d'Amiens qui ax ait 
demandé s,-m admission au noviciat, mais que son àge avanc6 et 
plusieurs autres consid6rations n'avaient pas permis de recevoic. 
1. "Collegium Nivernense (Francia, Fundat. collcg.). 
2. Il»idem. Cf. Comptes rendors au t'orlemel, t. Vil, p. 186. 
3. Elle existe encore, conme la plupart des anciennes 6glises de la Cmpagnie en 
France, et sert d'eglise paroissiale. 
. Comptes rentlt«s au Parlement, I. c. 
5. Lettre du P. Maldonal au P. Gënëral, !  aoat 1579, déja citée. 
ri. Ibidem. Dansla visite qu'il fit du college de Paris en 15a, le P. Maggio donna 
des régletnents /rës dëtaillës sur la /nusique dëglise; nous en parlerons en son lieu. 



I.E P. MATIIIEU VISITEUR DE LA PROVINCE D'A.jUIT.'tlNE. 27 
I.e soin de la surveillance fut laissé à deux jeunes gens que Dieu 
appelait réellement à la Compagnie et que diverses circonstance. 
oblig-eaient à retarder l'exécution de leurs desseins I 

10. Le 30 juillet, le 1'. Maldonat était de retour à Paris. Le I 
neuf, à l'arrivée du P. Mathieu, il cessa ses fonctions de visiteur, 
non sans avoir, d'accord avec les consulteurs et quelques antres 
Pères, pris les mesures d'autorit6 nécessaires au bi«,n de la pro- 
vince de France. Ainsi fut résolu le renvoi de sept rcli£oieux qui 
avaient perdu l'esprit de leur vocation. 
L'usae de faire une troisième anm:e d« nociciat, après les Atu- 
des, n'avait pas encore été établi dans la province. Plusieurs 
fois, dans le cours de ses visites, Maldonat en avait signalé l'uti- 
lité au P. Général : ,, Je voudrais, lui écrivait-il le 7 juin, que fùt 
etablie dans cette province cette troisième annde de probation dont 
nous parlent les lettres annuelles de Rome, et dans ce cas, je dc- 
manderais à y ëtre cn'oyé des premiers, comme, je l'avais 
sollicité du P. de Borgia lors de son passae en France e. » Dans 
une lettre du 1' aoùt, il revint encore sur le mëme suiet, annon- 
,:ant qt'il en parlerait aux autres supérieurs réunis à Paris 3. En 
eft;.t, la congrégation provinciale de 1579 s'occupa de la question ; 
mais personne ne sonffea à favoriser les saints désirs «le l',traite 
du P. Maldonat. De plusieu,'s c6tés on le réclamait. Depuis lon- 
temps le cardinal de Bourbon aurait voulu le garder à Paris et 
avait, dans ce dessein, sollicité l'intervention mème du Saint- 
Siège a. Le g'ouverneur de la Guyenne le voulait à Bordeaux 5. Le 
I'. 3Iathieu sus'gérait au P..lercurian de le nommer provincial 
sa place ou recteur à Pont-t'-Mousson «. De fait, le P. Maldonat 
retourna au collège de Bourgcs et v reprit ses importants travaux 
sur l'Écriture Sainte 7. 

11. Pendant que .laldonat xisitait les coll;ffes de la province de 
France, le 1'. Claude Mathieu avait, entrepris la visite de la province 

1. Lettre de Maldonat. 1 " ao£tt, d6j-& citëe. 
2. Lett,e de Maldonat, 7 juin, d«ja citëe. 
3. Lettrêdu mème, t " ao0t. 
l. Lettre du cardinal de Bourbon à Grégoirc Xlll {Archiv. Var., Nun. dt Francia. 
t. XII, t'. 85}. Lettre du secretairê d'Etat au nonce Dandine. 19 ;nai 157S (lbidem, t. X|, 
f. 
5. Lettre de Maldonat, 1  ao6t 
ri. Lettre du P. Mathieu au P. ¢;énëral, 1"" septembre 1579 tGall. Epist.. t. 
f. 39). 
7. Lettre du mme au mème. 25 novembre 15ç9 lbidem, [. 52). 



28 LIVRE I. -- CHXPITRE I. 
d'Aquitaine. Mais les communications d'une ville /t l'autre n'é- 
taient pas faciles. Les troupes hérétiques avaient envahi presque 
tout le midi. Des prëtres en voyage auraient couru sans cesse le 
risque de tomber en leur pouvoir. De Billom où il se trouvait 
quand il reçut ses lettres «le Visiteur, le P..lathieu résolut, malgré 
le péril éri, lent, d'aller d'abord à Rodez puis ,à Toulouse. Parti 
de Billom le -)8 aoùt 1578, il s'arréta quelques semaines à Mauriac 
pour traiter le rétahlissement du collège; mais ensuite, à peine 
eut-il commencé son voyage dans la directi-n du midi, qu'il fail- 
lit étre pris par les huguenots postés en embuscade pour surpren- 
dre un ch«lteau-fort. !1 dut revenir sur ses pas et se rendit à Lyon 
où il arriva le 5 octobre. 
De là il put se rendre compte, par les seuls rapports des supé- 
rieurs, du triste état de la province. Beaucoup de points impor- 
tants laissaient à d«:sirer, dont il se plai.,_.nait au P. Général. « Les 
collèges de Rodez et d" Toulouse, lui mande-t-il le ")6 octobre, 
sont aussi séparés des autres maisons que sÏls étaient d'une au- 
tre province; c'est ponrquoi l'on a été obli'é d'établir un novi- 
ciat distinct à Toulouse. Quant aux novices d'Avi.'-fnon, il est im- 
possible de les entretenir avec les seules ressources du collège, 
et les autrescollèges, accablés de dettes, ne peuvent venir à leur 
secours. 11 en est de méme du seolasticat de Tonrnon, séminaire 
de la province. Le collège de cette ville doit nourrir quarante 
personnes avec des revenus à peine suffisants pour trente ; de plus 
il ne reçoit aucune aumSne et ne trouve rien à emprunter. Les 
Pbres capables d'enseiner la théologie, Ici philosophie, la rhé- 
torique ou les langues, sont presque tous «.mployés comme rec- 
leurs ou comme prédicateurs. Les recrues venues des autres 
proviuces sont pour la plupart d'une santé si délicate ou d'un ca- 
ractère si faible, qu'elles n'ont pu rendre aucun service et ont 
été parfois un fardeau pour leurs supérieurs. Il en résulte plu- 
sieurs inconvénients : la difficulté à remplir les clauses des fon- 
dations et à soutenir la réputation de la Compaçnie ; la désolation 
des professeurs qui crainent que, faute d'hommes pour les rem- 
placer, on ne les laisse lon.temps dans leur charge au détriment 
de leurs études personnelles ; enfin les plaintes et les regrets de 
beaucoup qui n'aspirent qu'à chang'er de province . » 
Le malheur des temps qui tarissait la source des revenus, la 
rapide multiplication des collèges qu'il fallait pourvoir d'un per- 
1. Lettre du P..Mathieu au P. Gënëral, "l oct. 1578 (Gall. Ei, ist., t. Xll, f. 13-t- 
! 36). 



ETAT DU COLLEGE DE LYON. 

:29 

sonnel suïtisanl, expliquettt ce malaise passager. D'ailleurs ces 
,léfauts que remarquaient les supérieurs, impatients d'arriver 
la perfection, ne semblent pas avoir frappé les veux du public 
les familles calholiques continuaient à rechercher les établisse- 
ments de la Compagnie de Jésus. 

12. LeP. )lathieu que les circonstances avaient ramené à Lyon, 
en profita pour faire la visite du collège de la Trinité. L'année 
précédente, au mois de mars 1577, les cours avaient été quelque 
temps interrompus par l'ordre du consulat à cause de la peste. 
Plusieurs Pères se retirèrent à Tournon ; d'auh'es furent envovés 
à Saint-Chamond et à Saint-Aignan où ils prèchèrent pendant la 
Semaine Sainte. Six Pères et quatre Frères coadjute,rs restèrent 
au collège « continuant l'exercice du saint minislère dans leur 
6glise qui était très fréquentée I ». L'un d'entre eux, le P. Julien. 
prèchait le dimanche à Sainte-Croix; deux fois la semaine il célé- 
brait la messe et faisait des instructions à l'h,',pital rempli «le cent 
trente pestiférése. 
.lais l'interruption des classes ne dura pas longtemps. Bient,_',t 
elles rouvrirent et furent très suivies. L'affluence des élèves était 
si considérabl«, que, de 1577 à 1579, le conseil de ville, toujours 
très favorable aux Jésuites, et ju.eant qu'il était « plus que rai- 
sonnable de pourvoir au collège pour l'inslruction et éducation en 
bonnes mœUrS de la jeunesse », s'occupa à plusieurs reprises d'a- 
cheter des terrains et de commencer de nouvelles constructions. 
11 fallait agrandir la classe des abécédaires et btttir une maison 
de pensionnat :. Le 1 - mars t579, fut passé entre le consulat, les 
directeurs de l'Hétel-Dieuct « monsieur maîtîe Creytton », un acte 
par lequel ledit ilétel-Dieu cédait « deux granges » aux Jésuites 
à la charge d'une rente annuelle de cent livres«. En mëme temps, 
la ville leur ferait des fonds des/tués à couvrir les frais des nou- 
veaux édifices5. Dès le .9 juin, le P. Creytton annonçait au P. Gé- 
néral que les travaux étaient poussés activement : ,, Des voisins, 
ajoutait-il, veulent nous empëcher de fermer la ruelle qui se 
trouve entre le collège et la maison des pensionnaires, mais le 
gouverneur, le lieutenant criminel et les consuls de la ville se 

I. Leltre du P. Creytton au P. Génëra], 7 avril 1577 (Gai/. Episl., I. XI, f. 88t. 
2. Du mgme au lllëllle, 3 mai 1577 (lbidem, f. 
3. Délibëration du 28 février 1577 (Archi. ¢ornlll. de Lyon, BB, 96, f. 40}. Délibë- 
ration du 3 juillet 1578 ,Archiv. du Rh6ne, D, 
l. Copie du contrat (Archiv. du Rh6ne, D, 8, n. 7. 
5. Dèlibération du 7 mai 1579 &rchiv. cornm., BB, 102, f. 103, 



0 

I,IVRE 1. -- clIMqTRE I. 

réunissent aujourd'hui pour résoudre cette difficulté et ordonner 
la fermeture comme mesure d'utilité puhlique 1. » 
A la méme époque le curé et le chapitre de Saint-Nizier résolu- 
rcn! de confier la chaire de leur élisc exclusivement à la Com- 
pas'nie. I,e P. Recteur ne voulut pas l'accepter avant d'avoir l'au- 
torisation du prélat suffragant: il permit cependant que le P. Michel 
Coyssard y pl'èch«'t jusquà ce que l'aflhire eùt Ce réglée défini- 
livcment. 

13. De Lyon le 1 ». Mathieu se rendit "h Chambéry. Il 3" trouva 
un petit collège dont le personnel se composait alors de douze 
religieux, parmi lesquels trois résents de -ralnmaire et un préfc! 
des étu&,s qui était ,,n mëme temps lecteur des cas de cons- 
cience  
La visile de cette maison ne demanda que peu de temps et, au 
lnilieu de janvier 159. le l ». Visileur arrivait "à Tournon 3. Le col- 
lège de cette ville, dont nous avons déjà raconté l'histoire jus- 
qu'en 1570 ;-, n'avait pas el trop à souffrir des troubles civils et 
religieux (lui désolérent le Vivarais comme les provinces voisines. 
Des compagnies royales «le g(.ns de uerrc étant venucs renfor- 
cer la milice Touruonaise, les hu.uenots repoussés renoncèrent 
à toute tontative contre une ville soumise à l'autorité du roi:'. 
Avec la tranquilliff, matérielle la réputation littéraire de la cité 
grandissait " cinq c(.nts élèves suivaicnt régulièrement les cours 
Long'temps le collègue eut l'honneur dt. donner l'hospitalité au 
corps consulaire, privé d'h,'tel de ville jusqu'en 1580. Les magis- 
trats se montrèrent lou.iours disposés à reconnaitre ce bon office 
par dittérents bienfaits. Les Jésuites n'en demandèrent pas d'autre 
«lU, tic pouvoir élever à la place de la chapelle, emportée par 
l'inondation du Rh6nc en 150, une 'fflise plus vaste qui serait 
,uverte au, fidèles colnme aux écoliersL Ils obtinrent de la com- 
tesse de Tournon, en 15't, l'autorisation de la faire construire 
suivant « leur voulloir et intenlion », et le ' mai de la même 

1. Lctlre du P. 're.vlton au 1'. Génëral, l"jute 1579 tGall. Episl., l. XIlI. f. 108). 
".'. Gall. Visil., 156o-609, n. 2. 
3. LeUre du P. Malhicu au P. Général. 16 janvier 1576 (Gall. Epist., l. XIII, f. 168). 
t. Voir tome 1. liv. 11. c.t; liv. 111. c. xm. n. 3. 
5. Archixes de l'Ardëche, E, 20-1, Tournon. 
;. Letl,'e du P. Malhieu au P. (;énëral, 15 novet,,bl-C 1572 (Gall. Episl., t. VI. f. 
3s). 
7. Lelt,'e du rnëme au mgn)e. 157t Ibide, l. YIl|,f. 262). 



LES COLLEGES DE CH,MBERY ET DE TOURNON. 31 

année, Jean de )lontluc, évèque de Valence, approuva cette 
,, saincte et digne œuvre » 1. Le P. Arnauld Voisin, Recteur du col- 
lège, activa si bien les travaux que l'ég_'lise put être solenncllement 
consacrée en 1579 
Après l'édit de pacification de 157qi, les calvinistes des environs, 
interprétant à leur guise un des articles qui leur permeqtait, comme 
aux caholiques, de suivre les cours publics, se crurent autorisés 
à envoyer leurs enfants aux classes du collège. Le P. Arnauld Voi- 
sin refu-a de les accepter, car l'intention du fondateur, le cardinal 
de Tournon, était formel/e, et Charles IX lui avait accord6 que les 
catholiques seuls seraient admis dans son établissement. Comme 
les huguenots insist/:rent, disant que c'était l'ordre du roi et qu'ils 
auraient recours à lui pour obtenir cette faveur, le P. Annibal (lu 
Coudret demanda l'avis du P. GénCral 3. Nous n'avons pas la 
ponse de Sa Paternité, mais nous savons qu'on adroit plus tard 
les enfants de familles hérétiques au collège de Tournon. 
Les actes de la visite du P. Mathieu nous apprennent q«'en 1579 
il y avait dans cette maison 31 reIigieux. Le P. Arnauld Voisin était 
tout à la fois Recteur du coll,,__,-e et de FUniversité. Le P. Jean 
Balmes, Préfet des études, était chancelier ; le 1'. Julien Bouclier 
professeur de philosophie et doyen de la Faculté des Arts; le P. 
Pierre Madur, professeur de rhétorique et doyen des Langues. Il v 
avait encore un professeur de physique et de mathématique, maitre 
Richard Gibon, un régent de seconde et quatre de grammaire. Le 
reste de la communauté se composait de novices ou de scolastiques, 
étudiant la philosophie ou les humanités, et de six Fréres coadju- 
teurs. Le P. Mathieu nomma les PP. Voisin, Bal,ries et Madur 
comme examina/eurs ad gradus, le P. Rodolphe Alan 5 comme 
secrétaire de l'Universilé, dont les grefficrs et bedeau,: devaient 
ètre choisis hors de la Compasnie. Plusieurs scolastiques prètres, 
tout en suivant les cours de philosophie, étaient confesscurs des 
élèves; un certain nombre de prètres et mème des scolastiques 
étaient désignés pour prëcher ou faire le catéchismedans les 
campagnes ';. 

1. Acte de consentement de l'évèque {Archiv. de l'Ardi.che, D. 7. E, 204). On sait 
que Jean de Montluc était favorable a la réforme. 
2. lbidem. 
3. Letlre du P.A. du 'oudret au P. Gënéral, 3 Sel»t. 1576 (Gall. Epist., t. X, f. 90,. 
4. Le P. Julien Bouclier, në au Mans, entré dans la Compagnie en 1558, plus tard 
missionnaire et controversiste ; poete à ses heures: « Poeta egregius, dit Sotx el, nmlla 
scdpsit sed una tantum ejus exsta! disputatio. » 
5. De nationalilé anglaise. 
ll. Gall. Visit., 1560-1609, n. 21. . 



3" LIVRE I. -- CtlAPITRE I. 
Ir. l.e P. Mathieu ayant terminé, au mois de mars 1579, la vi- 
site du collège de Tournon, se dirigea au commencement d'avril 
vers Avignon, avec le désir" de se rendre peu après à Toulouse; 
mais il reconnu| bient6t l'impossibilité d'entreprendre ce dernier 
voyage. « Les routes, annoncait-il le 1  avril au P. Général, sont 
infestées de bri.ands hérétiques «lui pillent et tuent tous ceux qui 
tombent entre leurs mains, surtout s'ils viennent à découvrir que 
ce sont des ecclésiasfiques t. » Le P. Visiteur fut donc forcé de de- 
meurer au collège d'Avignon, le plus prospère peut&tre de toute 
la province. Depuis sa fondation il n'avait fait que progresser. En 
1:,', les consuls prièrent le P. Recteur d'accepterla charge d'en- 
seinner le catéchisme aux petils enfants en leur apprenant à lire 
et à écrire. A cet effet ils achetèrent une maison appelée la]»etite 
congréjation , et on donna pour maitre aux abécédaires un 
»on pr61re séculier2; mais cette classe ne subsista que quatre 
années; elle fut supprimée.en 15"6, au grand déplaisir de la 
ville .3 
I,e cardinal d'Armagnac, insigne hicnfaiteur des Jésuites, ne 
cessait de leur témoi.bner la plus géuéreuse libéralité. Ayant 
c616hré la messe dans lem. é$lise le jour «le la Circoncision 15"-, 
il fut joyeusement surpris du nombre considérable des commu- 
nions. Apr6s la messe, il dit à ceux qui l'accompanaient : « Ces 
pauvres Pères dépensent beaucoup de vin et de biWpour 
hosties et pour l'ablution . Que faudrait-il bien pour fonder tout 
cela? » Et il donna cinq cents livres avec lesquelles « on acheta 
une vigne et une pension (sic) de quelques.iourn6es de blé.5 ». Le 
-9 septembre de la même année, il présida la distribution solen- 
nelle des prix qui fut accompagnée de discours en grec et en 
latin, et d'un dialogue sui' sainte Catherine. !1 voulut couronner 
lui-lnëme les écoliers. « Comme on les nommait, chacun s'en 
allait présener au-devant dudit sieur cardinal qui les accolait 
et eml»rassait en leur (lonnant les prix :. » 
Lo P..lean Pioneau, qui, en 1573, succéd a comme Recteur au 

I. Leltre du li avril 1579(Ga11. Epist., t. XII[. f. 71 . 
. His. du collège des .h:suites depuis son t:tablissene,tl Mus. Calvet, ms. 2190, 
t. :o). 
3. Letlre du P. A. du Coudre[ au P. Gënéral, 7 juin 1576 lGall. Epist., t. X, f. 
,. L'usage de l'ablution pour les fidèles dtait encore conservé à Avignon  la fin du 
xr siecle. 
.5. Recueil de piëces sur le clergé et les ord,es religieux 'Mus. Calvet, ras. 2816, 
Il. 12). 
6. lbidem,n. 8. o 



I.E COLLEGE D'AVIGNON DE 12 A 15"/9. 33 

P. Creytton, entreprit d'agrandir l'église du collège. Le cardinal 
d'Xrmag'nac prit à sa charge une partie des réparations. Les tra- 
vaux furent finis en 157 et, le "9 juin de cette année, l'@lise 
fut consacrée par William Chisholm, 6vèque de Dunblane et 
administrateur perpétuel de l'év6ché de Vaison, «lui avait rempli 
près des cours de France et de Rome les fonctions d'ambassadeur 
de Marie Stuart. A cette occasion, raconte une ancienne relation 
manuscrite, on représenta l'Histoire d" Héli et de l'arche d'alliance, 
et « , la fin fut faict, au lieu d'un ballet, le dialogue de l'grue 
damnée disputant avec son corps », qui produisit tant d'impres- 
sion « que les spectateurs fondaient en larmes, frappant leur 
poitrine en s'en retournant à leurs maisons  ». 
En 1577, à la fin du rectorat du P. Pioneau, on vit arriver sous 
les murs d'Avignon un grand nombre de soldats malades, fuyant 
la contagion qui avait envahi le camp de Nimes. Le collè.e, pour 
les secourir, donna sans compter les secours spiriluels  de ses 
professeurs et de ses congréganistes, mais aussi des secours 
mat6riels qui épuisèrent ses ressources déjà légères. Quand le 
P. Pierre Majorius prit la succession du P. Pioneau, il trouva le 
collège dans une grande pauvreté. Un jour même, en 1578. le 
Frère acheteur vint l'avertir qu'il n'avait plus un sou pour payer 
Ies provisions. Sans une aum6ne reçue providentiellement 3, il 
aurait fallu recourir à des emprunts. Le collège avait alors à sa 
charge trente-cinq ou trente-six personnes; son revenu était de 
cent vingt écus, plus une cense de trois écus sur une maison, 
quelques journ(es de blé et le produit de deux petites vines. A 
cette époque, d'après les rapports des supérieurs, l'entretien 
annuel d'un Jésuite coùtait de trente "à trente-cinq écus. E 
157, les Jésuites d'Avignon étaient loin de jouir de cette somme 
réglementaire, qui pourtant suppose une vie assez frugale. Ce ne 
fut donc pas sans raison que le pape Gréçoire Xlll leur accorda, 
au mois d'avril de cette année, l'union de deux prieurC. Celui de 
Saint-Martin, au territoire de Visan, diocèse de Saint-Paul-Trois- 
Chateaux, donnait un revenu de cent quatre-vingts écus, sur les- 
quels furent réservés cent vingt écus de pension viagère au prieur 
commendataire qui le résignait. Celui de .lethannis, situé surles 

1. Histoire manuscrite dèjà citëe, f. 71. 
_9. ,Nous parlerons dans un autre chapitre de ces ministëres des PP. d'Avignon auprës 
des soldats. 
3. On peut dire miraculeusement. Voir le récit de ce fait extraordinaire par le p. 
Malorius dans Chossat, op. cit., p. 58, 59. 
4. Entre 1568 et t590. 
IœeeOtIpAGNIE DE JlSUS. -- T. 1I. 3 



3, LIVRE I. -- GIIAPITRE 1. 

tlancs du Ventoux, au diocèse de Carpentras, rapportait, toutes 
charges déduites, quatre-vingts écus t 
I'n peu après, le colli.ge faillit ètre lésé dans sa premi6re fon- 
dation. Par le traité si.ené à Nimes, le 8 novembre 1578, entre le 
.,_,-ouvernement papal et les protestants du Comtat, et ratifié par 
Grég'oire Xlll le 7 février 1579, les h6rétiques pouvaient rentrer 
en possession de leurs biens et en jouir par des procureurs eatho- 
liques. C'Cait, pour les .lésuites d'Avignon, la perte de la dona- 
lion que leur avait faite le cardinal de Bourbon en 1573. Le géné- 
feux bienfaiteur répara ce déficit en leur assignant cent nouveau,: 
écus de rente sur' sa légation ?. 
A la m6nie époque, les Pères se virent sur le point d'être mis 
hors de la maison qu'ils habitaient depuis dix ans. Le palais de la 
.lotte, nous l'avons dit ., avait été en partie confisqué à ses pro- 
priétaires hérétiques. Charles de Brancas, fort de l'édit de paci- 
fication, prétendit se faire réint@rer dans tous ses droits et 
contraindre les Jésuites à quitter leur logis. Les Peres s'en remi- 
rent aux consuls de «lui ils avaient reçu le palais de la Motte. Le 
18 mars 1.379, le Conseil, après délibération, décida de soutenir 
l'affaire par toutes les voies convenables s. Le procès se prolongea 
indéfiniment sans solution, ce qui permit au collège de rester 
dans la maison où la ville l'avait ét.abli. 
Durant les longs mois qu'il demeura à Avië;non, le P. Mathieu 
attendit vainement l'occasion favorable d'un voyage à Toulouse. 
On (.tait au mois de juillet et les chemins n'étaient pas plus sùrs 
que l'hiver précédent. Il dut renoncer à visitei le collège de cette 
ville et se rendit à Lyon où il demeura jusqu'à son retour à Paris 
pour la cong'régation provinciale du mois d'aofit 1579. 

1. "tlistoria collegii Avenioaensis. portant le visa du P. Richeome (Francia, His- 
tor. fundal., n. 217). 
"-'. Ordonnance du cardinal de Bourbon au Ir6sorier de la légation (Lugdun., Fund. 
colleg., I. 1. n. 53  
::. Voir tome 1. liv. 11, c. x. n. 5. 
4. Délibérations du Conseil (Archir. con,m., t. XV, f. 



CIIAPITRE II 

N'OUVELLES FONDATIONS 
(157.,-tsss) 

Sommaire : 1. Maison professe ch, Paris, janvier 1580. -- 2. Collbge de Dijon: 
testament de M. Odinet Godran. -- 3. DiflicultS au sujet de ce testament. -- 
1. Ouverture des classes dans la maison du fondateur, I l octobre 1581.--5. Pro- 
g-rës du collège. -- 6. Eu; contrat de fondation. -- 7. Ouverture des classes, 
• 22 avril 158"2 : séminaire anglais; dotation. -- 8. D,',le; négociations et attente. 
-- 9. Contrat et ouverture «les classes. ?. juin l'. -- 10. Fondation du collége 
(lu Pu)', î septombre 1574,3; ouverture des cloeses. 8 novembre. 
Sources manuscrites : I.Recueils de documents conserés dans la Compagnie : a Galliae 
Epistolae. -- b) Epistolae Cardinalium. -- c Francia, Historiae fundanonum Iotius as- 
- d " - ol 
sistentiae.-- d) Lugdunensis. fundationes collegiorum, e) Tolosana, tun attone  - 
legiorum. -- f) Franciae Historia. -- g) I ugdunensis Historia. 
11. Archives de la Province de France. 
Iii. ArchiYes «le la Province (le L.on. 
IV. Roma, Arehivio Vaticano, ,Nunziatura di Franeia. t. XlV. 
V. Dijon. Archives (lu eollêge. 
VI. Archives de la Cote-d'Or, s. D et C. 
Vil. Archives communales de Dijon. s. B. 
",III. EU, Arcl, ives du college mnnicipal. 
IX. D,'le, Archives communales; dëlibératiOns et correspondance. 
X. Archives du Jura, s. D. 
XI. Archives de la Haute-Loire. s. D. 
Sources imprimées : Litterae anntae oc. dest,. -- Mémoirss de Jea Burel. --Co»lptes 
rendus av Parlemezt. --Muteau, Les écoles et colléges en province. -- Tablettes dt Velay, 
t.  I. -- Carrez. S. J., Catalogi prot, ilciae Campatiae, t. I. 

1. Les deux provinces de France et d'Aquitaine possédaient 
chacune leur noviciat, des collèges et des scolasticats annexés au,: 
plus importants d'entre eux; elles n'aient pas encore de mai- 
sons professes. Le cardinal de Bourbon, si dévoué " l'Institut de 
saint Ignace, songea le premier à fonder deux de ces maisons, [une 
à Marseille pour la province d'Aquitaine l, l'autre à Paris pour 
la province de France. Le projet de fondation h Marseille, en 1579, 
ne fut pas accepté par le P. Général qui objecta que la Compa- 
gnie n'avait pas encore été reconnue comme Ordre relieux par 
le Parlement. Mais l'année sukante, le roi ayant promis une 
approbation spéciale, Paris eut le privilëe de posséder la pre- 

I. Lettre du P. Mathieu au P. Général, 14 avril 1579 ',Gall. Epi»t., t. XIII, f. 69, 
;t). 
"2. Lettre du m#me au mme, 5 aofit 1.;79 (Gall. Epist., t. XllI, f. I10. 



36 LIVRE I. -- CIIAPlTIE 1I. 

mière maison professe de la Compagnie de Jésus en France. 
« Le cardinal de Bourbon, écrivait le nonce Dandino au car- 
dinal de Como le I I janvier 1580, a formé le dessein de fonder 
une maison professe pour les Jésuites de Paris et déjA il leur a 
acheté une très belle maison d'une valeur de seize mille francs, 
nouveau témoignage de la grande bonté et de la piAté de ce 
prince 1. » Cette maison, située rue Saint-Antoine, sur la paroisse 
Saint-Paul, et. vulgairement appelée l'Hoste! d'Anville, avait été 
acquise le 9janvier « de dame Madeleine de Savoye, veufve de 
messire Arme de lontmorenc', connestable de France ». Dans le 
contrat de fondation, passé trois jours après en l'abbaye de Saint- 
;ermain-des-Prés, le cardinal exprima sa volonté de « dresser et 
establir une maison de profez de l'ordre de la Société du nom de 
.Iésus ..... pour y estre perpétuellement Dieu honoré et servi, et 
mondit Seigneur et ses amis vivants et trépassés estre participés 
(sic) à toujours aux pri;.res, oraisons et bienfaits tant de ladite 
maison que de tout ledi ordre ». Il déclara de plus son dessein 
« de construire et édifier une église ou chapelle en l'honneur 
de Dieu et mémoire de ionseigneur sainct Loys..., et aultres 
lieux et habitations régulières et n¢.cessaires pour lëtablissement 
de ladite maison de profez ». Le P. iathieu, présent et acceptant, 
remercia « très humblement ledit sei'neur cardinal tant en son 
nom que de tout ledit ordre », et promit de « faire ratifier ladite 
acceptation au R. P. ;énéral de ladite Société dedans six mois 
prochains venans, pour en icelle (maison) commencer les exer- 
cices accoutumés ». L'acte de fondation, « insinué » au Ch'- 
telct de Paris le 0-0 janvier 1580, fut ratifié par le !'. Éverard 
Mercurian le 0_6 f@rier de la mème année  
Dès que les Pères curent pris possession de leur nouvelle de- 
meure, « ils demandèrent à l'évèque, Pierre de Gondi, l'autori- 
sation nécessaire pour y dire la messe, prècher, administrer les 
sacrements, exercer en un mot tous les minis6res propres à 
leur Institut approuvé et confirmé par le Saint-Siège ». Mais ils 
rencontrèrent une forte opposition de la part des curés et des 
Sorbonistes. « Ni les uns ni les autres, écrit le nonce au cardinal 
de Cono«, ne donnent une bonne raison de leur résistance. Ils 
paraissent inspirés surtout par l'intérét pécuniaire et la rancune 

1. Lettre du nonce au secrétaire d'Etat (Archiv. Vat., Iunz. dt Franc., t. XIV. f. 57). 
9. «Exemplarl«td¢«tonis (Francia, Dom. profes. Paris.). 
3. Coin»tes rendus au Parlement, t. VI, p. 6. 
. Lettre du 27 mars 1580 (Roma, Archiv. Var., Nunz. dt Francia, t. XIV, f. 136). 



FONDATION DE LA MAISON PROFESSE DE PARIS. 

3"/ 

qu'ils ont gardée des anciennes querelles. En vain les Pères ont- 
ils proposé de n'user de leurs privilèges qu'autant qu'il plairait 
à l'évèque et mème de dire seulement la messe. Monseigneur leur 
a d'abord, ainsi qu'à moi, tout refusé sous prétexte du scandale 
et des tumultes que leurs adversaires ne manqueraient pas d'ex- 
citer. Cependant, comme marque de bonne volonté, il a consenti 
à leur laisser dire la messe s'ils ont des privilèges qui le leur 
permettent. » 
Le mois suivant, le Saint-Père fit parvenir aux Pères Jésuites 
un Bref, en leur faveur, adressé à l'évëque de Paris. « Bien que 
nous tentons pour certain, lui disait-il, que Votre Fraternité ap- 
précie les prëtres de la Compagnie de Jésus, Nous pensons néan- 
moins qu'il importe beaucoup à la gloire de Dieu et au salut des 
àmes, double objet des travaux et des oeuvres de cet Ordre, de 
faire connaitre k Votre Fraternité que, pour cela mème, Nous les 
chérissons tendrement et Sous désirons que Votre Fraternité 
prenne grandement leurs intérëts. Ils sont violemment attaqués 
chez vous et cela sans aucune faute de leur part, mais par suite 
de la condition commune aux serviteurs de Jésus-Christ. Vous 
étendrez jusqu'à eux votre protection, vous les soutiendrez de 
votre autorité et vous défendrez qu'on s'oppose à la constcuction 
de la maison que leur fait b'htir la générosité de Notre fils bien- 
aimé, le cardinal Charles de Bourbon. Cette œuvre est «ligne de 
votre piété; elle sera très agréable et d'un grand mérite devant 
le Seigneur. Donné à Rome, à Saint-Pierre, le 18 avril 1580 et 
l'an VIlle de notre pontificat I .,, 
Les Pères pensèrent que ce Bref serait mieux accepté, s'il était 
porté "A l'évèque par le nonce qui l'accompagnerait de quelques 
bonnes paroles. M ;'r Dandino accomplit très volontiers cette dé- 
marche. Il sut faire valoir auprès de M'-" de Gondi ,, le désir qu'on 
avait à Rome de voir cette ahire terminée à la satisfaction de la 
Compagnie ». Le 22 mai, écrivant au cardinal de Como, il pou- 
vait lui dire : « .l'espère que ma recommandation n'aura pas 
été inutile. L'évèque s'est montré tout disposé à faire ce qu'on 
lui demandait, parce que, d'abord, telle est la volonté du Saint- 
Père et qu'ensuite il connait les qualités et les méritesdesJésuites. 
Il ne doute pas que leur ministère ne produise beaucoup de fruits 
et il saura, dit-il, aplanir toutes les difficult6s '. » 

1. Ce Bref a déjà été publié par Crétineau-Joly, t. ii, p. 177. 
2. Lettre du nonce au cardinal secrétaire d'Etat,  mai 1580 (Archiv. var., Nunz. 
di Francia, t. XlV, f. 218). 



38 L1VRE 1. -- EtlAPITRE II. 
llenri !II, de son c6té, sur la demande du P. Mathieu, accorda 
aux .Iésuites, par de nouvelles lettres patentes du mois de mai 
1580, l'autorisation d'exercer dans tout le royaume, sans aucune 
restriction de leurs privilèges, le ministère de la parole de Dieu 
et de l'éducation selon l'lustitut. 11 approuvait spécialement la 
fondation des maisons professes l_j 
Les curés de Paris se soumirent, mais de mauvaise grace. Les 
P6res purent exercer le ndnistere dans la petite chapelle que 
leur fit bàtir le cardinal de Bourhon, sous le vocable de saint 
Louis e. La cour de France voulut contribuer à l'ornementation 
du modeste sanctuaire. La reine offrit deux cents écus d'or pour 
l'autel; le cardinal de Guise et sa mère en donnèrent cent pour 
l'achat des tapisseries. 
Cependant une nouvelle difficulté surgir l'année suivante. Le 
Saint-Siège avait accordé aux Pl.res en voyage certains pouvoirs, 
dont ils ne devaient user qu'avec la permission de l'ordinaire et le 
consentement des curés. Ceux «le Paris voulurent voit', dans cet 
acte favorable du Souverain Pontife, une restriction des privilèges 
déjà concédés à la Compagnie. Grégoire XIII déclara formelle- 
ment, le 1o juin 1581, qu'en parlant spécialement des voyages. 
il n'avait pas eu l'intention de restreindre les privilèges précé- 
dents, et à cette occasion il accorda de nouveau à tous les Pères, 
approuvés par leur Supérieur, le pouvoir de prècher et de con- 
fesser sans recevoir l'autorisation des ordinaires et des curés «. 
En 158", afin de s'agrandir et d'ètre chez eux, les Jésuites ac- 
q,drent quelques immeubles voisins». Deux ans plus tard, sur le 
conseil du cardinal de Bourbon, il fut décidé qu'on démolirait la 
petite chapelle afin d'en hatir une plus grande, pour laquelle le 
énéreux fondateur donna 3.o00 écus';. Beaucoup d'autres au- 
m6nes aidèrent à cette construction. Après une dépense d'environ 
5.000 écus, le tiers de l'édifice était achevé. Les calamités publi- 
ques ne permirent pas d'aller plus loin; cependant cette portion 
était déj'k assez vaste pour contenir t .500 personnes . Dans le cours 

1. Patentes du mois de mai 1580 (Archiv. Prov. de France). -- Ces lettres n'ont ëte 
l,ubliëes dans aucune collection; nous les donnons aux Appedices, doc. A. 
2. Lettre du nonce au secrëtaire d'Etat,'. juin 1580 (Archiv. var., Nunz. dt Francia. 
t. XlV, f. 249. 
3. LiIterae attuae 15I, p. I8 . 
4. Bref du 10 juin 1581 (Acta . Sedis, p. 111. u , 203/. 
5. Comptes rendus au Parlement, t. Vl. p. 
ç. F«tdatio domits prof. paris. (Francia, Hi.tor. fuutl., n" 3). 
7. Lettres du P. Pigenat au Përe Gënéral. janvieret avril 158 (Gall. Epist., t. XIV. 
f. lO, 31). 



FONDATION UU COLLËGE DE U|JON. 

39 

de l'année 1586, le Pape accorda une indulgence plénière à tous 
les fidèles qui visiteraient l'église de la maison professe et ycom- 
munieraient le jour de la Saint-Louis I 

. Les maisons professes seront toujours rares dans la Compa- 
gnie. Les fondateurs manqueront. Les villes ou les particuliers 
qui appelleront les Jésuites, auront surtout en vue l'éducation de 
la jeunesse. )uan! aux besotns spirituels des populations, l'on 
n'ignore pas qu'il y sera aussi pourvu par les établissements sco- 
laires, puisque ce--ci pourront entretenir des religieux destinés 
aux diverses fonctions du nrinistère apostolique. En 1580, la Com- 
pagnie avait déjà en France quatorze collèges; elle en aura 
bient6t quatre de plus : Dijon fondé en 1581. D61e et Eu en 158 ". 
Le Puy en 1588. 
La x ille de Dijon possédait, depuis la première moitié du 
xvr siècle, sous le nom de collk,e des Martins, une école publi- 
que; mais au bout de cinquante années, cet établissement, faute 
de fonds pour se soutenir, se trouvait en pleine décadence. Lorsque 
le P. Auget, sur l'invitation du duc de Mayenne, gouverneur de la 
Bourgogne, vint au mois de mai 1579 prècher à la Sainte-Cha- 
pelle, les échevins le prièrent de demander au Père Général un 
Principal et des régents jésuites pour leur collëge. Ce projet fut 
réahsé plus vite qu'on n'eùt osé l'espérer, gràce à rote circons- 
lance providentielle. 
Un président au Parlement de Bourgogne, Odinet Godran, 
avait pris en 1575 la résolution «le fonder un coIlège de la Com- 
pagnie • à Dijon. Dans un testament rédigé à cette époque, il avait 
disposé d'une somme de trente-six mille livres en faveur de deu 
personnes qu'il se réservait de nommer. S'il venait à mourir avant 
d'avoir fait cette nomination, il voulait que cette somme fùt don- 
née aux Jésuites du collège de Clermont à Paris, pour la fonda- 
tion, blfisse et entretien d'un semblable collège de leur Ordre où 
l'on enseignerait les lettres grecques et latinesZ. _lais par un 
autre testament, daté du I e" aoùt 1580, il révoqua cette dona- 
tion, et institua les J,:suites ses héritiers universels « conjoin- 
tement et par indivis avec la ville et commune de Dijon ,,. Au cas 
où les Jésuites et la ville ne voudraient pas accepter les conditions 

1. Bref du .6 septembre 1586 (Franciae Hist., t. 1, no 56}. 
2. Archives du coll(,ge de Dijon, liasse I, cote 16, citëe par Muteau, Les £coles et 
collèges ett provitce jusqu'en 17.9, p. 52. 



40 LIVRE I. -- CHAPITRE il. 
imposées, il leur substituait le chapitre de l'église Saint-Ladre et 
la ville d'Autun t. 
Voici les principales conditions exigées par le testateur : fonder, 
et bâtir s'il en était besoin, un collège où seraient enseignées les 
lettres humaines et la philosophie morale. !1 y aurait de plus 
chaque jour une leçon de langue grecque et on établirait un ré- 
gent particulier pour apprendre à écrire et à compter, et faire une 
fois la semaine un cours d'agriculture. Le collège serait appelé 
des Godran; au-dessus de la pe»rte principale on inscrirait sur 
une plaque de cuivre le nom du fondateur et celui de son père, 
avec leurs titres et qualités. Le principal et les régents seraient 
tous de la Compagnie de Jésus et Français de nation, excepté le 
maitre d'écriture et d'arithmétique qui pourrait être autre que 
Jésuite. Au principal seul il serait permis d'6tablir un pensionnat. 
La censure «les mœurs et doctrine du priucipal, comme des ré- 
gents et autres membres du collège, ne pourrait être exercée que 
par le Parlement de Dt.ton. Enfin les maire et échevins devraient 
choisir une femme, de bonne vie et de religion catholique, qui 
tiendrait école pul»lique de filles, et leur apprendrait la lecture, 
l'écriture et les travaux manuels. Suivaient quelques dispositions 
sur la forme que le testateur voulait qu'on observt dans l'admi- 
nistration de ses biens 2. 
Le testament etait olographe. Le 9 février i581, (;dinet Godran 
y apposa la suscription et le remit à un homme de confiance, 
..ntoine «le Mouhy, en lui recommandant de le porter au Parle- 
nient aussit6t après sa mort. A peine avait-il rendu le dernier 
soupir, le 10 février, que sa sœur Marguerite, femme du sieur 
Regnier de Montmoycn, et les autres parents présents, soupçon- 
nant ce qui était arriv6, cntourerent le fidèle serviteur qu'ils 
cherchaient à gagner par des promesses ou à effrayer par des 
menaces pour se faire remettre le testament. Antoine de Mouh? 
se montra inflexible, mais il n'eut pas le temps de porter ce jour- 
là au Parlement le testament qu'il:tenait caché sur sa poitrine. 
blarguerite Godran profita de la nuit pour faire enlever de la 
maison de son frère tout ce qu'elle put trouver d'or, d'objets 
précieux et jusqu'aux meubles du défunt:. 
Le lendemain, le testament ayant été ouvert à la réquisition 

I. Testament Godran (Archivo de la CSte-d'Or, D, 3). 
2. Ibidem. 
3 'Capita analium collegii Divionensi, 1581-1583 (Gall. EpisL, . XIV, f. 268» 
9). 



FONDATIO\ DU COLLE;E DE DIJON. 51 

du procureur général, le Parlement en accucillit la lecture par 
les plus vifs applaudissements ets'empressa d'accorder, avec des 
éloges reCirés, une pension annuelle à l'incorruptible serviteur. 
Les funérailles d'OditJet Godran furent célébrées avec une pompe 
inaccoutumée au milieu d'un immense concours de la magistra- 
ture et du peuple. Le corps fut porté par les maire et échevins, 
pour rendre un éclatant hommage à celui qui s'était fait le bien- 
faiteur de son pays. Le testament fut déposé aux archives du Par- 
lement et le portrait du président placé avec honneur dans une 
salle de l'h6tel de ville  

3. D'après la teneur du testament, aussit6t après son ouver- 
ture, une copie devait ètre envoyée par un huissier aux maire et 
échevins de Di.ion, et une autre aux Jésuites du collège de Clef- 
mont, en leur signifiant de déclarer, deux mois après avertisse- 
ment, s'ils acceptaient ou refusaient la succession. Les maire et 
échevins de Dijon, après délibération, acceptèrent sans faire au- 
cune difficulté'-'..lais comme Marguerite Godran avait formé op- 
position, ils demandèrent au Parlement d'ètre maintenus, du 
moins par provision, dans leurs droits d'héritiers testamentaires, 
et assignèrent les h6ritiers présomptifs à comparaitre le 5 mai3. 
10'autre part, avant d'accepter, le P. Pigenat, recteur du collège de 
Paris, désirait quelques explications; il partit pour Dijon avec le 
P. Dents Cappain, et présenta le 17 mars aux magistrats de la 
ville un mémoire dont voici l'analyse. 
Il exprimait d'abord l'intention d'exCurer les volontés du dé- 
funt président, ,, désirant en tant qu'il luy est possible de faire 
humble service a la ville ». Mais, avant de passer outre, il priait 
les maire et échevins de lui faire connaître le nombre de ré- 
gents qu'ils voulaient avoir, le lieu où serait établi le collège, 
la dépense qu'ils entendaient faire a le batir et meubler, et quels 
revenus seraient assignés pour la nourriture et entretien des ré- 
gents et autres, lesquels ne pouvaient ètre « moins de vingt-cinq 
à trente personnes ».  Et « pour ce qu.e c'est une chose mal 
séante » à des religieux de plaider, il souhaitait que Messieurs 
de la Chambre de ville se chargeassent de liquider la succession, 
en la meilleure manière, pour la conservation de l'hoirie.  Il 
leur demandait ensuite de déclarer s'ils pensaient que, d'après 
. lbidem. 
2. Délibération du 12 février 1581 (Archi. de la Cfite-d'Or, D, 3). 
3. *Histoire ms. du collège, par l'abbê Boullemier 'Bibi. mun. de Di]on, citëe par 
Muteau, p. 260, 26U. 



42 

LIVRE I. -- CH.PITIIE Il. 

le testament, ceux qui né sont pas « de la langue et nation fran- 
,:oise » ('.talent entirement exclus du personnel; si, à titre de 
cohéritiers, ils prétendaient autres droits sur le collège « que 
l'honneuret fruit, qui avec la ffràce de Dieu en proviendra » ; si, 
par la reddition des comptes, ils entendaient « une réserve par 
le menu de la dépense » ou « une provision commune du bien 
qui leur est laiss,œ. ». Quant à ce qui concernait .Messieurs du Par- 
lement, ,, l'autorité desquels est toujours souveraine », il désirait 
savoir en quels cas ceux-ci « voudroient prendre coffnoissance 
et consurer les vies, mœurs et doctrine «le ladite Société I ,,. 
La réponse du Conseil de ville ne se fit pas attendre. Le jour 
mème, « les vicomte mayeur et eschevins » demandaient « quatre 
classes et réffens ordinaires avec lecteurs ordonnés par ledit tes- 
lainent ». P-,ur les autres articles qui les concernaient, « con- 
jointemcnt av,.c lesdits de la Société des Jésuites ,,, ils avouaient 
« ne vouloir prdtendre autre chose que ce qu'est contenu audit 
testament, qu'ils désirent suivre de point en point sans y contre- 
venir ». Quant h la censure, ils s'en remettaient ,à la discrétion de 
la Cour, « " laquelle lesdits de la Société se p,urront pourvoir ». 
Les Pères ne pouvaient se contenter d'une rponse dilatoire, 
qui laissait subsister tous les doutes. Dès le lendemain, ils pré- 
sent6rent une requète au Parlement; mais la Cour se montra 
encore plus réservée que la Chambre de ville. Par un arr6t du 
20 mars. elle décida qu'il ne serait statué sur la requ6te des 
.16suites qu'apr6s leur" acceptation de l'hoirie, « ce qu'ils seront 
tenus ,le faire dans le temps fixe: par le testament: ». 
Le m5me jour, le P. Pigenat écrivit au Père ;6néral pour lui 
rendre compte de l'affaire, exposa combien il lui paraissait 
avanla.eux pour la Compagnie d'avoir un collèg'e à l)ijon, et 
se prononça en faveur de l'acceptation de la succession de M. Go- 
dran; il retourna ensuite à Paris pour y attendre les instructions 
de Sa Paternitë. Elles arrivèrent de Rome, le 20 avril, à l'adresse 
«lu P. Pigenat, « vice-provincial de France ». Le P. Jacques 
Commolet partit aussitSt pour Dijon, muni d'une procuration 
qui hti permettait d'accepter l'héritage, au nom des Pères du 
coll6ffe de Clermont. 

1. Gall. Epist., t. XVIII, fol. 5. 
2. Réponse de messieurs de ville aux conditions présentëes par le P. Pigenat (Arch. 
de la C6te-d'Or, D, 3). 
3. Archiv. du collège, liasse III, cote 6. 
4. Francia, Histor. fundationum, n. 70. 
5. Franc. Epist., t. 1575-160', fol. 97 ". 



FONDATION DU COLLEGE DE Dl.lttN. 3 
Le ") mai, il présenta au Parlement une requëte par laquelle 
il déclarait que, désirant accomplir la volonté du testateur, à 
« l'augmentation de l'honneur de Dieu et service du public », 
les Pères du collège de Clermont acceptaient la succession. 
sous l'autorité du Général et conformément à l'Institut. Il de- 
manda en mème temps pour eux d'ètre maintenus, du moins 
par proxàsion, dans tous leurs droits d'héritiers universels, comme 
.lessieurs de la Chambre de ville l'avaient été précédemment, 
et il fit assi._-,-ner les héritiers présomptifs à comparaitre le 5 du 
l, r6sent mois t. Le procès durait encore en septembre, lorsqu'une 
transaction intervint entre les parties. « Les héritiers testa- 
mentaires se départirent de l'instance concernant les meubles 
enlevés par la dame de Montmoyen, et celle-ci, conjointement 
avec son mari, renonqa à toutes actions, répétitions et préten- 
tions qu'ils pourraient avoir contre eux au sujet de la succes- 
sion :. » 
Ilivrés de cette inquiétude, les héritiers ne furent pas 
pendant  l'abri de toute revendication. Le bruit s'étant ré- 
pandu que le Président Godrau venait de mourir laissant une 
immense fortune, des courtisans avides demandèrent à Henri l|l 
des pensions sur les droits d'amortissement qui devaient lui re- 
venir. Déjà le roi avait accordé au duc de Mercoeur cinq mille 
écus, sans même s'informer si ces droits pouvaient siélever à 
une pareille somme. Mais. après une transaction avec le duc, les 
héritiers obtinrent des lettres patentes portant amortissement 
des biens à eux laissés, sans pouvoir être contraints désormais 
de paer aucune finance ou indemnité à quelque personne que 
le roi en eflt fait don . 
_Messieurs de la Chambre et le P. Pi'enat choisirent, pour 
établir le collège, la maison mème du fondateur, connue depuis 
longtemps sous le nom de l'H6tel de la Trémouille, et située 
entre les rues actuelles de l'École-de-Droit, de Chabot-Charnu" 
et du l'efit-Poet-;. Le 29 juill«.t, le Parlelnent approuva ce choix, 
à la charge que la maison demeurerait perpétuellement affectée 
au collège pour lïnstruction de la jeuncsse, sans qu'à l'avenir 
elle pt'tt ëtre convertie ou emplo)'ée à d'autres usages a. 

1. Arrêt du parlement. 2 mai 1581 (Archiv. dép. de la C6te-d'Or. D, 3). 
,. Transaction du 13 juin 1581 (Archiv. de la C6te-d'Or, D, 3). 
3. Boullemier, Hist. ms., citée par Muteau (op. cil., p. 261, 262). 
4. Procëdures au sujet des droits d'amortissement (Archiv. de la C6te-d'Or. D, 7). 
. Voir Charvet, Étien,te Martellange, p. 83. 
(;. Arrët du 9 ]uillet 1581. publië par Muteau, op. ctL. p. 306, note . 



4- LIVRE I. -- CHAPITRE Ii. 
. Au mois de septembre 1581, treize religieux, sous la conduite 
du P. Louis Richeome, nommé Recteur du collège, prirent pos- 
session de l'ilètel de la Trélnouille, mais l'ouverture des classes 
ne put avoir lieu " la Saint-Rémy t. Ce fut seulement le mer- 
credi 11 octobre, d'après le Liere «le So,eenance de Pépin , 
que l'on commença « à lire publiquement au collège des Godran, 
après avoir fait oraisons pubhques les dimanche, lundi et 
mardi ». On avait invit6 à ces cérémonies les personnes les plus 
qualifiées et les plus considérables de Dijon. « Elles vinrent 
nombreuses et ne ménagèrent point leurs applaudissements. ,, 
Six classes furent ouvertes, une de rhétorique et cinq de gram- 
maire; on y ajouta, pour se conformer aux volontés du fonda- 
leur, un cours ,le philosophie morale. Le nombre des élèves 
était d'environ quatre cents 3. 
A Dijon, cependant, les Jésuites n'avaient pas que des amis. 
D'aucuns, observe Fannaliste du collège, nous accusaient de ne 
pas remplir les (.lauses du contrat, parce que nous ne recevions 
pas de pensionnaires; d'autres se plaignaient des charges que 
nous imposions à la ville. Un libelle diffamatoire, en vers latins, 
fut affiché dans quehlues carrefours et aux portes du collège. 
Devant la Cour qui avait été saisie de l'affaire le 30 octobre, le 
P. Recteur revendiqua hautement ses droits, en protestant avec 
fermeté qu'il n'accepterait rien de contraire à l'Institut. Une fois 
la tempëte apaisée, le Parlement, sur la requète de l'avocat du 
roi, ordonna une enqu.te contre ceux (lui avaient affiché le li- 
belle, et arr6ta que les professeurs de l'ancien collège, soupçon- 
nés d'ètre les auteurs du méfait, ne pourraient traiter publi- 
quement aucun sujet sans la permission et censure du Conseil 
de ville« 
Nul autre incident fàcheux ne vint troubler l'année scolaire. 
La ville, toujours favorablement disposée à l'égard des Jésuites, 
leur c6da, le 1- janvier 1582, pour les constructions nouvelles, 
les matériaux de vieux bâtiments, à la condition de faire démolir 
à leurs frais . 
11 fut aussi arrëté, le 9 février, que tous les bouts de l'an du 

1. Carrez, Catologi, t. I, p. wm Archiv. t,mn. de Dijon, B, 219. 
2. Journal ou Livre de ,ouvenance de Pépin (Bibi. mon. de Dijon. ns. 109. 
p. 99). 
3. *Copita annalium colle9ii Divionensis, 1583 (Gall. Epist., t. XIV, fol. 268, 
269). 
4. Ibid. 
. Acte de cession aux Jèsuites de matériaux (Arch. Comm. de Dijon, B, 219). 



PRO¢;RÈS OU COLLEGE [tE DIJON. 

décès du Président Godran, Messieurs de la Chambre iraient au 
coll'ège prendre les lecteur et régents pour entendre la messe 
dans l'église des .lacobins où il était inhumé 1 
Le premier service anniversaire, racontent les annales du col- 
lège, se fit avec une magnificence qui alCassa mèmc celle des 
funérailles. Tous les élèves, conduits par leurs professeurs, se 
rendirent en procession " l'église des Dominicains où l'on avait 
élevé un superbe catafalque, entouré de torches ardentes et 
orné d'élégantes épitaphes. Au collège, les murailles étaient 
couvertes de plus de six cents poèmes et discours en prose, com- 
posés à la louange du fondateur. Deux oraisons funèbres furent 
prononcées, l'une en grec et l'autre en latin. Enfin les meilleurs 
élèves jouèrent une tragédie intitulée " Mors triumphata. L'ac- 
tualité du sujet, le costume des acteurs -, l'affluence et la distinc- 
tion des assistants donnèrent un grand éclat à cette représenta- 
tion solennelle .  

5. Dès la premi;,re année scolaire, le Conseil de ville et 
les Pères s'étaient efforcés de remplir toutes les clauses du tes- 
tament Godran, compafibles avec les prescripfions de Flnstitut. 
Outre les leçons qui se donnaient au collège, une maitresse 
d'école fut nommée par les maire et échevins pour enseigner 
aux filles pauvres la lecture, l'écriture et les travaux manuels. 
Les Pères payèrent également un maitre d'école pour enseigner 
aux garçons les premiers éléments et faire, tous les jours de fète, 
un cours d'agriculture; mais bient6t ils curent tant de peine à 
trouver, pour cette double fonction, un honme capable et de 
bon vouloir, qu'un arrèt du Parlement, du 1 aoùt 158-, les 
délivra d'un pareil souci, à la condition d'établir un cours de 
philosophie. La ville pourtour à l'entretien du nouveau profes- 
seur par une pension annuelle de quatre-vingts livres sur « la 
recette de la courte-pincte a ». Ce cours commença dès la ren- 
trée d'octobre 158-. A cette date, le collège compta sept cents 
élèves, trois cents de plus que l'année précédente. D'aussi ra- 
pides progrès étaient bien de nature à encourager les .lésuites 

1. Délib. du 9 fëvrier (Ibid.). 
2. Le habitants de Dijon n'avaient rien ménagé dans la circonstance : l'un des ac- 
tenrs portait un costume estimé, dit-on, à vin mille écus, tant il était couvert d'or et 
de pierreries. 
3. »Capita atnalium colle9ii Divionetsis,1581-1583. 
4. Art(.t du 14 aofit 1582 IArchiv. de la C6te-d'Or, D, 26). 
5. »Capita atttalitm... 



-6 LIBE I. -- ;HAI'II'BE Il. 
et les magistrats de la ville. Ceux-ci travaillèrent à l'affernis- 
sement de l'oeuvre; ceux-là redoublèrent d'efforts pour répondre 
• à la confiance générale t. 
Les iibéralités dont, à partir de cette ,'.poque, on trouve des 
marques continuelles en faveur de la Compagnie, montrent que 
l'ou considérait le collège des I;odran comme une institution 
d'uilité publique e. 
E 15tS', le -1 f,:.yrier, il fut exempté du droit de péage et 
gabelle pour l'entrée du vin de provision:;. Au mois de mai de la 
mème année, l'assemblée des États accorda aux Jésuites cinq cents 
écus, « pour l'édification d'une chapelle et de quelques chambres 
et classes pour retirer la jeunesse audit collège a ». 
De nouvelles constructions, en effet, étaient devenues nécessai- 
res •  cause du nombre toujours croissant des Alèves -. Le duc de 
Mayenne, gouverneur de la Bourgogne, désira que la première 
pierre fdt posée par son fils aihA. La cérémonie, présidée par le 
dolen de la Sainte-Chapelle';, attira une foule considérable. On 
était en 1585 et la guerre éclatait presque partout en France. Les 
habitants paraissaient étonnés qu'on .ietàt les fondements d'une 
nouvelle maison; cependant leur s, mpathie ne fit pas défaut aux 
Pères qui recueillirent jusqu" sept cenls écus d'aumènes pour cou- 
vrir les premiers frais:. En 1586. les Chartreux n'ayant pas voulu 
accepter un don de deux mille francs qu'un de leurs religieux 
avait fait à son couvent, le Parlement adjugea la somme aux 
J,:suites pour les aider à construire leur église. Mais, vers la tin 
de l'année scolaire, les travaux furent interrompus par la peste 
qui obligea le collège à se disperser s. Deux ans plus tard, au 
mois d'ao6t 1588, les États de Bourgogne, constatant « l'utilité 
que le collge des Jésuites raportoit au public », et vu « la né- 
cessité en laquelle ils estoient réduicts à cause... [des] grands 
deniers d,,nt ils estoient débiteurs et [des] despences qu'ils estoient 
1. Lettredu P. Greytton au P. t;bnëral, 7 janvier 1584 (Gall. Epist., t. XI¥, fol. 
2. 11 serait Irop long d'entrer dans les dëtails; à noter cependant dans les registres 
de l'hètel de ville une délibéralion portant qu'il sera fait don aux Jësuites d'un calice 
et d'une patène d'argent, appartenant à la ville, pour leur temoigner reconnaissance des 
serinons prgchés par leurs religieux à Saint-Michel et ';t la Sainte-Chapelle (rehiv. 
contus., B, 20, dëlibëration du 15 avril 1583). 
3. Exemption du droit de péage (Archiv. de la Cète-d'Or. 1, 
4. Don par les Etats aux Jësuites Ibidem, C, 
5. Lettre du P. Voisin au P. Gëneral, 8 décembre 1585 (Gall. Eist., t. XIV, L 280). 
6. os annales l'appellent Philippus Berbisoeus (Lift. ann. ms., Lugdun. Histor., t. 1575- 
1614. n. 31). 
7. lbidem. 
8. Lettres du P. Richeome au P. Gënëral, 12 juillet, 3 aoèt 158fi (Gall. Epist., t. XV, 
f. 2.11, 242). 



FONDATION DU COLLEGE D'EU. 47 

contraincts de faire », leur vota la somme de douze cents écus 
« pour donner occasion aux recteur et régents du dit collè,re 
de persévérer soigneusement en l'institution de la jeunesse I ,,. 

ti. Tandis que les Jésuites 6raient introduits en Bourgogne par 
l'initiative d'Odinet Godran, un grand seigneur les introduisait 
en Normandie. Henri de Lorraine, duc de Guise, devenu comte 
d'Eu par son mariage avec Catherine de Clèves, voulut fonder un 
collège de la Compagnie dans cette ville. Les circonstances étaient 
très favorables. La pelite ville d'Eu ne possédait, comme éta- 
blissement d'instruction, que des écoles particuli6res qui ne 
répondaient plus au, besoins du temps. Les habitants, tout dé- 
voués à la cause catholique, désiraient vivement un collège qui 
préserverait la jeunesse de la contagieuse hérésie. Le duc de 
Guise s'adressa dès 1579 au P..lathieu. Celui-ci, avant d'en réfé- 
rer au P. Général, 'oulut connaitre la ville et l'emplacement -. 
Le P. Provincial et son compagnon, le P. llenri Samier ?., 
furent accueillis avec de grandes démonstrations de joie. L«.s 
conditions proposées semblaient avantageuses. Le duc offrait, 
sur les revenus du comté, une somme annuelle de quatorze cents 
francs et l'union d'un prieuré dont les rentes étaient estilnées 
à huit cents; il promettait de tout faire pour que le revenu 
total fùt un jour de quatre à cinq mille francs. Aussi le P. Ma- 
thieu et le P. Pigenat insistaient-ils auprès du P. Général pour 
qu'on acceptat ce nouveau collège, si vivement souhaité pal. un 
prince à qui la Compagnie, en France, avait tant d'obligations . 
Ils signalaient l'heureuse situation de la ville sur les confins de 
la Picardic et de la Sormandie, "h éc.aie distance à peu près «le 
Dieppe et d'Abbeville, et d'où le passage en Angleterre ne de- 
mandait pas plus de douze heures. Ils rappelaient la bienveillance 
des habitants qui mettaient à la disposition de la Compagnie un 
ancien h6pital avec son église. 
Pendant que les Pères de Paris négociaient avec le 1'. Géuéral, 
le duc de Guise le sollicitait de son c6té" et s'occupait d'assurer 

1. Extrait des registres des Etats (Archiv. de la C6te-d'Or, C, 3029, f. 251). 
2. Lettre du P. Mathieu au P. Général, 22 sept. 1579 (Gall. Epist., l. XIII. f. 4z, 4 i. 
3. C'est ce P. Samier ISatnerius qui jouera ps tard, sous le nom de La Rue, un 
certain r61e auprès de Marie Stuart durant sa caltivité. Voir chap. IV. 
(t. *Historia collegii (Francia, Hist. fundat. Assist., n. I t). 
5. Lettres des 11 et 19 oct. 1579 tGall. Epist., t. XIll, fol. -17, 50}. 
6. Lettre du duc de Guise au P Génëral, 20 octobre 1579 (Archives de la Province 
de Lon). 



/8 LIVRE I. -- CHAPITRE 11. 
des ressources au futur établissement. En novembre 1579, il 
obtint de son frère, abbé commendataire de l'abbaye du Bec, 
l'union au collège du prieuré de Saint-Martin-au-Bosc, situé dans 
la forèt d'Eu à peu de distance de la ville. Le cardinal consentir 
à cette union, à cause de l'utilité publique qui devait en résulter, 
non seulement pour le comté d'Eu, mais encore pour toute la pro- 
rince de Normandie. Le prieur du Bec avait également donné son 
adhésion, le 12 janvier 1580, sous la réserve d'une faible rede- 
vance. Ce ne tut toutefois que huit ans plus tard que les Pères 
purent toucher les premiers revenus de ce bénéfice. 
Il fallait aussi trouver, soit un local facile à transformer en 
collège, soit un emplacement pour élever des constructions neuves. 
Eu possédait alors deux h,;pitaux : l'h@italpicard, qui dépendait 
du diocèse d'Amiens, et un autre que l'on appelait l'h@ital 
normand. C''.tait beaucoup pour une population peu considéra- 
ble. On songea donc à céder à la Compagnie de Jésus l'hôpital 
normand qui n'était pas nécessaire à la ville. Le duc de Guise 
recommanda au sieur de la Chaussée, $'ouverneur du comté d'Eu, 
de disposer l'opinion en faveur de ce projet . Le 10 janvier 1581, 
le gouverneur réunit les habitants éi, assemblée générale, et 
ceux-ci, sur la communication qu'il leur fit des lettres du prince 
et de son dessein, consentirent unanimement à convertir en col- 
lège « le manoir, lieu et tènement de l'h6pital normand ». Ils v . 
mirent cependant deux conditions : les Jésuites ne pourraient 
« prétendre aucune chose aux revenus, profits e privilèges 
de cet h6pital ni à tout ce qui en despendoit », et dans le cas où 
« ils quitteroient et délaisseroient l'exercice du collège », la 
ville deviendrait propriétaire des batiments et des améliora- 
tions% 
Ce local, assez vaste, laissait à désirer sous le rapport de la 
salubrité; il « estoit, dit un ancien document, de basse situation 
où l'air pour gens d'estude estoit gros et mal sain 3 ». Les Pères 
jetèrent alors le» yeux sur un jardin appartenant à la ville et 
contigu à celui de l'hépital, mais « beaucoup plus eslevé, et en 
air plus serin ». Ils s'adressèrent, pour l'obtenir, au duc de Guise 
leur protecteur. Dans une assemblée tenue le 9 juillet 1581. le 
ouverneur e.,posa aux échevins et aux habitants la nouvelle 

1. " Hisloria collegii. 
. Contrat de cession (Archiv. du collège, cartulaire des instrumenls de la fonda- 
tion). 
3. ('onlrat de donation du jardin de ville, 9 juillet 158| (lbidem!. 



FONDATION DU COLLEGE D'EU. 

q 

demande d'un terrain qui permettrait « aux Jésuites de cons- 
truire les bàtiments nécessaires à leur usage, demeure et com- 
modité ». Les maire, échevins et députés de la ville « tant pour 
les causes susdites que pour le bon zèle qu'ils portent à l'hon- 
neur de Dieu... et pour l'obéissance quïls ont et doivent à nos 
Seigneur et l)ame ,,, consentirent la donation à titre 'ratuit J. 
Pour accélérer la construction du nouveau collège et le mettre 
en état de recevoir « les personnes requises et nécessaires à 
l'exercice et profession des arts et sciences », le duc de Guise lit 
don à la Compagnie, le 15 octobre, d'une somme de dix mille 
livres, à prendre « sur le produit des gardes-nobles qui lui ap- 
partenaient dans le comté d'Eu ». t;race à cette libéralité, les 
btttiments s elev .rent rapidement et furent terminés vers le mi- 
lieu de 15833. 
Le contrat définitif de fondation, signé au chàtcau du Louvrc 
le 9 janvier 158"), nous révèle les nobles et chrétiens sentiments 
auxquels obéissaient les fondateurs. Désirant « conserver et am- 
plifier en leurs terres et seigneuries » la religion catholique, et 
sachant combien il imp ,rte que la jeunesse, « pépinière des ré- 
publiques et royaumes », reçoive une honnéte instruction, Henri 
de Lorraine et Catherine de ClCves « promettent à Claude Ma- 
thieu, Provincial de la Compasnie du nom de .Iésus en France,... 
de faire ériger, construire.., et meubler de tous meubles néces- 
saires pour vingt-cinq personnes, en leur ville d'Eu, le collège 
de ladite Compagnie avec son église, habitation et classes... ». 
Par le mème acte, le duc et la duchesse constituent « audit sieur 
Mathieu et, à l'avenir, audit collège » une rente de deux mille 
livres tournois, sur les deniers it provenir des ventes de bois de 
la forët d'Eu. Comme cette sontme était notoirement insuffisante 
pour l'entretien de vingt-cinq personnes, le duc et la duchesse 
s'engageaient en outre à employer tout leur crédit pour procurer 
au collège l'union de Saint-.Xlartin-au-Bosc qui n'était pas encore 
effectuée. Le P. Claude Ma|hieu, au nom de la Compagnie, pro- 
mettait de son cété « de mettre et entretenir à touj,,urs en ice- 
luycollège vingt-cinq personnes, tant prestres qu'escholiers (sco- 
lastiques) ,,, dont quatre régents pour quatre classes, « en une 
desquelles on enseigneroit la rhétorique et les bons auteurs grecs 

J. lbidem. 
2. Comptes rendus au Parlement, t. Vil, p. 18. "Historia colle9ii. 
3. Ces btiments existent encore et servent de collège municipal. Lnrsque nous les 
avons visitës, M. le Principal nous a obligeamment ouvert les archives anciennes qui 
renferment de prëcieux documents. 
COMP&GHIE DE ESU. -- "f. 11. 



I.IVRE 1. -- CIIAPlTRE II. 

et latins.., et. sur la fin de l'année, SOmlnaire de dialectique, 
et aux autres trois classes on enseigneroit la grammaire grecque 
et latine, gratuitement, le tout selon l'ordre et police » des 
autres maisous de la Comp%'nie I. 

7. Le P..lacques Manare, nommé liecteur du collè-c, n'attendit 
pas la fin des nouvelles constructions pour s'installer à Eu et ap- 
peler h.s écoliers. Il prit possession de l'll,;pital normand, et l'ou- 
verture des classes eut lieu le 2 avril 1585, en présence de l'il- 
lustre fondateur. Oit commença par trois classes seulement; le 
cours de rhétorique ne fut inaugur,i que Faunée suivante -. 
Bientét s'étalait près du collège un séminaire anglais, sur l'i- 
nitiative dtl P. R,»bert Persons. Ce jésuite, al)rès avoir passé l'hi- 
ver à Rouen où il termina et publia plusieurs opuscules pour la 
défense de ses c,»mpatri,ï, tes catholiques, était venu à Eu s'entre- 
tenir avec le duc de Guise. Il remar,lUa que cette ville, d'où il 
était si facile de passer la mer, serait plus favorable que Reims ou 
P,,nt-à-Mousson à l'établissement d'un séminaire pour les jeunes 
An.ulais. Le duc, stimulé par le P. Mathieu, n'approuva pas seule- 
ment le proiet du P. Persons, mais. conlme les bà/iments du 
nouveau collège étaient très avancés, il afl'ccta une partie du 
vieux logis à l'usae ,les Anglais et assura au nouveau séminaire 
une somme de quatre cents ;.cus par ait. {-lil )r comptait trente 
étudiants en ! 58-;. 
Restait toujours à parfaire la fondation du collè'e. Henri de 
Lorraine et Calherine de Clèves savaient que les deux mille livres 
assi8"nées pal" le contrat ne suflisaient pas. « Désirant toujours et de 
plus en plus le bien et ausmentation du eollèe », ils l'exemptè- 
rent « ,le toutes impositions, aides, subsides, entrées de provisions, 
«lui lieur pouvaient] appartenir domiuialement à cause ,le [leur] 
comté " ». D'autres bienfaiteurs les imitèrent. Deux rentes furenl 
ainsi donuées aux .Iésuites, l'une de cent cinquante livres, par 
Arme de Roncherolles, veuve d'André de Bourbon:'; l'autre de 
cent livres pat' Claude de Vendéme, seigneur de Ligny «. Cepen- 
dant ces diverses ressources ne permettaient pas de nourrir plus 
1. Contrat de fondation (Archiv. du college, eartulaire). 
2. «Historia collegii. 
3. Lettre du P. Jacques Manarê au P. Général, 31 nai 158t (Gall. Epist., t. XIV, f. 
97). Cf. Hislor. S. J., P. V. 1. I1, n. 116. 
6. Patentes de Henri de Lorraine et de t3atherine de t31èves, l"janvier 1582 {Archi. 
du collëge, cartulaire). 
5. Contrat de transport, l"septetnbre 1581 (Ibid.). 
6. Contrat du 21 juillet 1582 (Ibid.). 



FONDATION DU COLLEGE DE DOLE. 51 
d._ dix personnes, et l'on attendait toujours l'union du prieuré de 
Saint-.lattin-au-Bosc, que les fondateurs sëtaient engagés à obte- 
nir. Elle n'eut lieu qu'après la résignation faite, le 19 j,lin 158, 
par le titulaire, Dom Benoit de Chastaig'non, rehgicux de la 
Chaise-Dieu en Auver.ne. Bien que la bulle d'union accordée par 
Grégoire XIII fùt du lrjuillet 158, l'official de lqonen ne la pu- 
blia qu'en 1380 et les Pères ne prirent possession du prieuré que 
l'année suivante t. 
8. ['n autre collège accepté et organisé par la Compagnie, 
presque en même temps que le collège d'Eu, fut celui de Déle. Le 
premier projet de fondation remonte à 1575. Le .q juillet de cette 
année,nous voyons le cardinal de la Baume, archevèque de Besan- 
çon, annoncer au P. Mercurian et appuyer auprès de lui « la loua- 
ble et sainte détermination que ceulz de la ville de Déle font 
prése.ntement pour la fondation d'un collège de la Compagnie de 
Jésus - ». De nouvelles instances entent lieu en 1579, à l'époque 
des prédications du P. Auger. Les échevins écriirent mme aux 
villes environnantes, pour les intéresser à une œuvre dont profi- 
teraient tous les enfants de la contrée:. Comme la ville de I)éle 
n'était pas encore française, il fallut faire quelques démarches 
pour obtenir Fagrément du roi d'Espa.neL Le cardinal de Gran- 
velle promit son concours . Mais Philippe Il, tr6s occupé des af- 
faires du Portugal, ne s'empressa pas de répondre aux vives sol- 
licitations qui lui étaient faites, de sorte que l'6tablissement du 
collège traina un peu en longueur. 
Cependant les magistrats de la ville, avec le consentement du 
comte de Champlitte, gouverneur de la province, ne nélig-èrent 
rien pour assurer le succès de leur entreprise. Ils s'adressèrent à 
M. de Cyvria, commendataire du prieuré de .iouthe, qui avait pro- 
mis l'abandon de son bénéfice . Grégoire XIII approuva tout de 
suite l'union de ce prieuré, et, dans un Bref adressé aux mas- 
trats, il les félicita de confier leur collège aux Pères Jésuites, 
« gens très vigilans et toujours préts quand il s'agit de la gloire 
de Dieu et du salut des Ornes  ». En mème temps, plusieurs men» 
1. Bulle d'union (Ibid.. 
2. Epist. Cardinal.. t. L 
3. Lettre datee 29ara)t, minute originale (hrchiv. comm. de Déle, n. 1460). 
4. Délibération du Conseil. 28 avril 1579 (Ibidem, 78 (16), f. 328"). 
5. Délibétation du 6 janvier 1580 (Ibid., f. 372"). Lettre originale du carliaal de 
Granvelle à la ville. 1"" déc. 1580 (Archiv. comm., n. 1462). 
6. Déltb. des 12 mars, 8 avril 1580, 28 janvier, 3 juin, 9 juin 1581 (Archiv. comm., 
78 (lfi), f. 383, 38.1, 396, 40, 4-12L 
7. Lettre du Pape à la ville (Archiv. coram., n. 1460). 



LIVRE I. -- CIIAPITRE II. 

bres du Parlement, de l'Université et du Conseil de ville, entre 
autres Henri Camus, procureur général, et Jean Froissard, avocat, 
plus tard mait,'e des requètes au Conseil privé, cherchèrent un do- 
micile pour les Jésuites. Nulle maison ne leur parut mieux ap- 
propriée que celle de Jean Lallemand, sieur de Crissey ci de Bou- 
clans. « Size au milieu de la ville, bastie de bonne estoffe et 
assortie de tout ce qui pouvoit sembler nécessaire » à sa nouvelle 
destination, elle était, de plus, voisine de l'ancien collège, appelé 
collège de 9rammaire, où les Pè'es pourraient avoirleurs classes. 
Cet iJ lmeuble, avec ses dépendances, fut acquis au prix de 
« douze mille francs et quarante escus d'or au soleil t ». 
t-tri s'occupa également du contrat de fondation à proposer aux 
J,;suiles. Dans les mois de .juin et d'ao6t 1581, le Conseil rédigea 
des articles qu'il envoya au P. Auget et communiqua au comte 
de Champlitte e. 
Sur les entrefaites arrivèrent les patentes de Philippe II, datées 
du lfi janvier 158 et portant approbation du collage des Jésuites. 
Sans perdre de temps, l'on prend les dernières mesures et, le % 
avril, devant une assemblée de notables, les articles du futur con- 
trat sont lus, discutés et réglés, croit-on, «le façon à donner sa- 
tisfaction aux desiderata du P. Auget et de la Compagnie 3. Pour 
diverses rais,»ns les Jésuites ne répondirent pas sur-le-champ à 
l'impatience de la ville. Ouand arriva le mois d'ao6t, le Conseil 
écrivit au P. Arnauld Voisin, provincial de la nouvelle province 
de Lyon, pour lui demander «les régents:', d'autant plus néces- 
saires que le principal du collège de grammaire, ayant achevé son 
terme, voulait se retirer et que les écoliers allaient se trouver 
sans maîtres «. Le P. Provincial ne pouvait donner de régents 
avant que le P. Aquaviva, successeur du P. Mercurian, eut ac- 
cepté le contrat. Or le P. Auget, qui alors mème portait officiel- 
lement à Lo,'ette un voeu de la ville de Lyon 7, devait «'t l'occasion 
de son voyage entretenir le P. Général de l'affaire de Dôle. Au dé- 
but du mois d'octobre, il avertir les magistrats qu'il allait bient6t 
revenir et leur apporter les conditions exigées par la Compagnie 

1. Aele d'achat (Biblioth. rnun. de D61e, ras. 26, «Liber contractuum, f. 71. 
2. Dëlib. du 23 juin et du 1 aoOt 1581 (Archiv. comm., 78 (16), f. 443", 451). 
3. Dëlib. du 13 dëc. {Ibid., f. 68, 66.q). 
-t. Nous parlerons au chapitre suivant de la création de cette province. 
5. Dëlib. du 26 aoùt 1582 (Archiv. comm., 78 (17), f. 43). 
il. Dëlib. du25 sel,l. 1.582 (Ibid., f. 
7. Durant Iëtë de 1582, su," lïniliative du P. Auger, L)on avait fait un VœU ì N.-D. 
de Lorette pour la cessation de la l,este, tVoir chapitre III, n. 7). 



FONDATION DU COLLÊGE DE DOLE. 

3 

pour le règlement de la fondation t. Il était à Déle en décembre 
et, après quelques explications données aux échevins et aux 
notables, qui les reçurent en bonne part , il signa avec eux, le 
18 décembre 158 ". sous le bon plaisir du P. Général, un acte 
qu'il pensait suffisamment conforme à l'esprit de Flnstitut 3. 

9. Dès lors le Conseil de ville ne cessa d'espérer la prompte ar- 
rivée des nouveaux maitres et s'occupa d'aménager leur habita- 
tion et leurs classes. Comme Ia maison de Bouclans était séparée de 
l'ancien collège par une rue que les Pères auraient dù s«»uvent 
traverser, on décida, dans une délibération du 't janvier 1583, de 
construire un arceau en bois, allant depuis la muraille du iardin 
jusqu'au collège de grammaireL On résolut également de répa- 
rer les classes et d'en renouveler le mobilier. Cependant les 
suites, attendus de mois en mois, n'arrivaient point, et le Conseil 
«le ville, assez mécontent, devait à son grand regret chercher le 
moyen de conserver et d'entretenir quelques régents séculiers, 
pour ne pas laisser la jeunesse à l'abandon '. 
Le P. Aquaviva qui regardait de très près les formules de con- 
trats, n'avait pas trouvé sans défauts celle du 18 décembre. 11 de- 
manda quelques nouvelles modifications. En mars seulement le 
I'. Arnauld Voisin, provincial, vint à D61e s'entendre avec les 
échevius, et une nouvelle formule fut arrètée le 31 de ce moisS. Le 
i'. Général l'accepta par patentes du 0 mai:. Voici quelles étaient 
les principales clauses. 
Sera uni perpétuellement au collège le prieuré de Mouthe avec 
ses appartenances et revenus. -- Sera pour maintenant différée 
l'union du collège dit de grammaire, où seront entretenus les pen- 
sionnaires de la ville et des environs. -- Ces pensionnaires seront 
gouvernés, non par les .lésuites, mais par ,, tels personnages 
vertueux et capables qu'ils adviseront ». J Le nombre des classes 
augmentera en proportion des revenus: pour un revenu de 
.000 écus le Père t;énéral sera tenu de fournir quatre régents de 
grammaire, un de rhétorique, un de langue grecque, deux de phi- 

1. Dëlib. du _93 octob. (Archiv. comm., :S (ID, f. 50. 
2. Assemblëe du 14 dêc. lbidem, f. 61-65). 
3. Contrat du 18 déc. 1582 {Archiv. du Jura, D, I 2.. 
4. Delib. du I janvier 1583 (Archiv. comm.. 78 (17), f. 77. En fait, cet arceau ne fut 
bati qu'en 1607, et donna son nom au coll;'ge de l'_lrc. 
5. D61ib. des 13, 23. 25, 30 avril, 21 et 21mai 1583iArchiv. cotnm., 8 (17). f. 88, 
91, 92, 9, 97, 98}. 
6. Ibidem, f. 87, 56, 87. 
7. Ibidem, f. 99. 



LIVRE I. -- CHAPITRE 1I. 

losophie, et deux de théologie pour l'Écriture Sainte et les cas de 
conscience; ces deux derniers cours ne seront pas obligatoires 
par l'effet du contrat, mais accordés selon les prescriptions de 
l'Institut. Si les revenus montent jusqu'à 3.000 écus, la Compa- 
gnie aura un collège de plein exercice. -- La ville s'engage " faire 
tout ce qui est nécessaire pour la construction de l'@lise, des 
chambr,.s et des classes. -- Le collège étant incorporé i l'Univer- 
silé pour jouir de ses droits et privilèffes, se comportera avec elle 
en toute modestie, gratitude et reconnaissance, sans que, pour 
cela, le Recteur,le l'Université ait aucun droit contre les statuts et 
constitutions apostoliques d es J6suites l 
En apprenant la situation dépendante dans laquelle allait se 
trouver son ëtablissement, le principal tlu collège de grammaire, 
An/oine Garnier, avait donné sa démission. Le 29 janvier 1583, 
la ville nomma Claude Bric,n, ,, docteur ès-droit », principal et 
;conome de ce coilègee qui sera désormais le collège des pen- 
sionnaires. 11 devait s'accommoder aux heures choisies par « les- 
dit,; sieurs Jhésuites » pour tout ce qui regardait « l'ordre des 
classes.., et tous actes de pi6té z ». 
Enfin les .Iésuites arrivèrent dans le courant du mois de juin. 
Le 18, avec une satisfaction marquée, les magistrats mentionnent 
ce fait auregistre des délibérations. Ce jour-là, ils nomment des 
commissail'es pour aller saluer les « sieurs Provincial et Jhésuites 
venuz en ce lieu,.., les con-ratuler,.., et pour qu'ils tiennent la 
main à ce que l'on commence incontinent les lecturesi ». Les 
nouveaux venus 6latent, outre le P. Arnauld Voisin: provincial, 
le P. Jean Voelle qui fut nommé supérieur et professeur de rhé- 
torique; les PP. Jean Saulnicr, Francois Bonal, Éticnne Bertin et 
plusieurs autres. Le "2 juin, après un discours du P. Voelle, ils 
ouvrirent trois classes, une de grammaire, les humanités et la 
rhétorique 5 

I. Cont«a! du 31 mars 1583(Lugd., Fundat. colleg., t. III, n. 52). 
2. C«mvenlion cuire la ville et Cla,,de Bricon (Archiv. comm., n. 1158). 
3. Claude Bicon aval! femmeet enfanl; il ne parut pas convenable au Père Gênéral 
,lu'un père «le lamille habitat une maison o/ des religieux devaient fai,e la classe. 
Sur ses observations, ce prmcipM fut re,,,placë en seplet,bre 1585 par Pierre de Soye, 
prèlre, bach,lier en II,éologie, qui resta en fonctions iusqu'a la rëunion du pen- 
sionnat au collège (Archiv. coe,mm., n. 1659). 
6. Dëhb. du 18 juin 1583 Ilbtd.. 78 {1), f. 99). C'est à trt que M. Feuvrier(Le col- 
lège de/.Ire, p. 15), trompë par une notice manuseile (sans uom d'auteur ni datede 
coml,oilion), place l'arrivëe des Pees en juin 1582. Ce fut seulement en 1583. Il suf- 
lit, pour s'en convaincre, de suivre annee par anuée les delibérations et la corres- 
ponda,ce de l'll6lel de ville. D'ailleurs les lettres annuelles concordent sur ce point 
avec les docu,«ents municipaux. 
5. Lilt. ann. mss. (Lugdun. Hic|or., I. 1575-161.t . 



FONDATION Dt COLLËGE I){ P{-Y. 

Le nombre des élèves augmenta rapidement; on ajouta bientét 
deux classes de grammaire et un cours de cas de conscience. 
« N,,us n'avons qu'à nous t;'.liciter des débuts du collège, écrivait 
le I ». Auget, h. "28 novembre 1581 ; ils sont aussi heureux que 
nous les pouvions désirer; les écoliers arrivent en foule de tous 
cétési. » En 1585 on ajouta encore un cours de philosophie et un 
cours de théologie; le collge comptait déjà vingt-deux Jésuitcs et 
huit cents Cèves -. !l fallut dès lors acheter des maisons pour 
agrandir le local. Le roi donna centécus pour la construction de 
la chapelle; la ville vota un secours de trois cents francs. Les Étais 
,le la province, assemblés aux mois de juin et de juillet, votèren! 
une somme de douze mille francs et quarante écus, prix de la 
maison de Bouclans, à condition que cette maison deviendrait la 
propriété des États si les Pères cessaient d'enseier à Délc. De 
plus on graverait sur la facade les armoiries du pays, avec cotte 
inscription :,, A eterna ordinum comitatus Burgundiae liberali- 
gale 3. » 

10. Après le collège de Déle, ouvert en juin 15U3, la Compa- 
snie n'en accep!a plus d'autre jusqu'en ! 588. Cette am, ée-l'; fut 
fondé celui du Puy. 
Les habitants de cette ville avaient songé (les 1570 à confier aux 
Jésuites l'instruction de la jeunesse. « Dans leur espoir de réaliser 
ce projet, ils élevèrent à rands frais une maison et des classesà 
l'insu de la Compagnie et, pour lui faire honneur, sculptCrent 
sur la façade le saint Nom de Jésus . » Mais « le malheur 
des temps et le nombre relativement restreint des ésuites de 
France » devait mettre obstacle assez longtemps au succès de leur 
entreprise. Force leur fut de donner, pendaut une vin$taiuc 
d'années encore, la direc!ion du collège à d'autres régents. 
Au mois de septembre 158. les consuls ayant appris que le 
P. Michel Coyssard, recteur du collège de Tournon, «.t le P. Char- 
les Sager, professeur de théologie, étaient au Puy, ,, venus pèle- 
rins en l'esglise Nostre Dame », les supplièrent, ,, au nom du 
corps de la ville, voulow preindre la peyne de fère entendre à 

1. Lettre du P. Auger au Père Genéral (Gall. Epist., t. XIV, f. 292). 
2. Lift. aat. 1585, p. 335. 
3. *Liber ¢onlracluum (Bibi. mun., ms. 126. fol. 38-4»). Lugdun., Fundal. colleg., 
t. Ul, n. 5.5. 
. « tti«toriafundotionis (Francia, Fundal., n. 5_). Cette notice ms. peut ètre con- 
sidërëe comme contemporaine, car elle se termine en 1597 par ces mots : t Hiscevero 
diebus, hoc est mense martio anni 1597, alia domus 56 aureis pernecessaria adjuncla 
est. » 



.;6 |.IVIE I. -- CitAPI'I'BE 1I. 
monsieur le révérendissime Général le -rand désir.., que tous les 
hahitans de cesse vile et pays de Velay ont dès longtemps heu 
d'y esablir ung collège de leur ordre ». Ils firent valoir que la 
cité « estant la seconde de la Gaule Narbonaise et pays de Langue- 
doc, limitrophe des pas"s de Forests et Gevaudan », avait « gran- 
dissime besoing d'une si honorable Compas'nie, afin que ce i,euple, 
lequel est de son naturel doux et débomlère », fùt « insruict et 
contirmé en la vraye religion catholique ». E mème temps, 
les conuls faisaient déjA des offres de reenus pour l'établisse- 
ment . Les deux Jésuites accueillirent favorablement cette bien- 
veillante proposition, et le P. Sager qui devait prochainement 
aller à Rome, pl'omit d'ëtre l'interprète de la x, ille et de ses ma- 
gistratsL Il es probable aussi que 1'o conseilla à ces derniers 
d'écrire eux-mëmes au i'bre ;énéral, cal" il existe deux lettres 
datées du ' septembre, adressées au P. Aquaviva, l'une par les 
consuls et l'autre par lëvëque, Antoine de Senneterre. Ce dernier 
disait en termes ém us coin ment, depuis vin,'t-trois ans qu'il 'ouver- 
nait le diocèse, il Cait parvenu avec beaucoup de peine à le pré- 
server de l'hérésie, combien de stratagèmes il aval! d6 déjouer 
pour sauverson troupeau. « Dieu, ioutait-il, m'a accordé la grâce 
de l'arracher usqu'ici à la dent des loups.., mais il faut prévoir 
l'avenir. C'est pourquoi les habitants du Py et moi nous avons 
résolu d'élever avec nos propres ressources une muraille contre 
l'erreur, d'opposer comme un rempart l'Cude des belles-lettres 
ci de la doctrine chrétienne à l'ignorance qui est la source de 
l'hérésie . ,, 
Trois autres collè$-es, Dijon, Eu et D61e étaient alors en voie de 
formation. 11 ne fut donc pas possible au l'i.l-e Général d'ac- 
,luiescer aux désirs (les habitants du Puy et (le leur évèque. En 
attendant un moment plus propice, Antoine de Senneterre établit 
dans sa ville épiscopale une confrérie de pénitents blancs sur le 
modèle de celle de Paris, et tous, ecclésiasliques, nobles ou 
bourgeois furent admis à en faire partie. 
Ce ne fut qu'en 1587, h l'occasion du voyage du P. ,laggio en 
France a, que la ville du Puy parvint à la réalisation de ses an- 
ciens projets. La difficulté était de pourvoir h la dotation d'un 
collège de la Compasnie. Le 11 janvier 1588, pat" un contrat passé 
1. « Conclusio 5"enatlts Aniciensis. Copie de la dëlibération du I"" septembre t58, 
collationnée sur l'original (Tolosana, Fundat. ¢olleg., t. V). 
2. LeUre d»k consuis au Père Général, 24 septembre 1584 (lbidem). 
3. Lettre d'Antoine de 8enneterre au Përe Gënérai. 21 septetubre t,58 fibidem ". 
4. Voit" plus loin, rhap. VI. 



FONDATION DU COI.LEGE DU PU. 

57 

avec les consuls, « la dame de Saint-Hérans, viscomtcsse de Poli- 
î_.'nac t », promit de faire unir au nouvel établissement les prieu- 
rés de Polignae et Solignae, à la condition qu'elle serait inscrite 
sur les registres de la ville comme participant à la fondation, 
qu'elle et ses successeurs auraient à perpétuité le droit de dési- 
'ner un certain nombre d'étudiants pauvres qui seraient instruits 
au eollge par les soins des eonsuls ; enfin qu'il y serait eélébré 
quelques messes et récité quelques prières pour elle et sa fanfille 
à certains jours de l'annéeL 
Pour traiter deselauses de la fondation, les eonsuls s'adressèrent 
au P..Magffio, alors visiteur, qui leur députa, au commencement 
du mois de mai, le P. Richeome, vice-provincial de la province 
de Lyon. Celui-et eut plusieurseonférences avec « Jehan Bertrand. 
juge-mage et lieutenant général en la sénéchaussée du Puy », 
les eonsuls et quelques notables habitants. Le 10 mai, il fut eon- 
enu qu'on proposerait au P. Général les deux prieurés de Poli- 
gnae et Soliffnae, déjà résinés par les titulaires pour être unis 
au collège et qui valaient, années mo)-ennes, cinq cents Cus. Les 
consuls offrirent en outre « de parfère le revenu dudit collège 
jusqu'à la somme de mil tro.vs gens trante trois eseus et tiers, et 
payer annueilement la pension de deux mil einq gens frantz, 
cartier par cartier », jusqu'à er que la dotation fùt eomplétée par 
des bénéfiees ou d'autres revenus.Ioyennant ces conditions, la 
ville réelamait de la Compagnie un nombre eonvenable de Jé- 
suites, entre autres six régents pour les lettres humaines, latines 
et grecques, et la rhétorique ; elle exprimait en m6me temps le 
désir que les cours fussent inaugurés au plus tard le 18 octobre 
suivant. Ouant au local, que le P. Riebeome n'avait pas trouvé 
suffisamment commode, la ville s'engageait à procurer "h ses 
frais, dans le délai de deux ans, d'autres bàtiments et une église 
construite selon l'usage de la Companie. En attendant les Pères 
pourraient sïnstaller dans la maison al, pelée dtt Faulcon et 
située rue des Fore'es 3. 

1. Françoise de Saint-Hërans, vicomtesse de Polignac, mariée le 28 janvier 1588 a - 
M. de t3haste, sénéchal du Puy. 
2. Mdmoires de Jean Burl publiës par t3hassaing, p. loti, 107. Jean Burel 
1603), nëgociant .ans fortune, bon catholique, a laissë des mëmoires embrassant l'his- 
Ioire du Puy et du Velay, pendant la seconde moitië du x" siëcle. Son rëcit, sans 
qualités littëraires, mais honnète et véridique, rep,odu,t parlbis des docu,eents of/i- 
ciels ou secrets du plus haut intdrèt. (7oir la préface de Cbassaing). 
3. Accord du 10 mai 1,588 (Archi. de la Hte-Loire, s.D. Quand j'ai consultë ces 
archives, la sërie O n'était pas inventoriëe et les documents peu en ordre, t3e contral 
a été publië par Denais, Tablettes du VelaJ, t. Vl, p. 115-118. 



58 I.IVRE 1. -- CI1APITRE II. 
Deux jours après cet accord, le 1" mai, enécrivant au P. Maggio 
pour le remercier de la visite du P. Richeome, les consuls le 
supplièrent «le « faire en sorte envers llonscigneur le révérendis- 
situe gén6ral ,, qu'il lui plùt leur accorder « le plus tost que fère 
se pourra » «les rvligieux «le sa Compasnie 1. Le P. Aquaviva ayant 
accepté lês conditions de la ville du Puy, le P. Richeome  revint 
au mois de s,Ttcmbre pour terminer les arrang'ements et surtout 
s'entendre avec les consuls sur le choix définitif d'un local. Le 
 sêptcmbre, à la maison consulaire, Iv P. Louis Richeome, pro- 
vincial, et le 1'. Michel Coyssard, « &.stiné recteur, » passèrent 
un contrat définitif suivant l'accord du 10 mai, avec Jean Ber- 
r,'tnd, conseiller du Roi, juge-mage, Claude Pascal « juge pour 
le roy en la cour commune ,,, Jacques du Lac, bour$eois, et les 
autres tbnd6s de pouvoir de la villeS. 0uclques nouvelles conven- 
!ior, s furent aj,,utées aux précédentes. Ainsi les Pères auront 
« l'entière surintendance des maistrcs et pédagogues qui par la 
ville auroient char$'e particulière des escolivrs »; et les magistrats 
le leur c6té, veilleront à ce que « personne ne s'tusère d'appren- 
dre, enseigner ou tenir enfans dans la vile sans le seu et appro- 
bation desd:.cts «le la Compagnie ». Quant au local, les consuls 
promirent au nom de la municipalité d'acheter avant, deux mois 
,, le pourpris, passes et hal»itati,»ns de l'islv de Chatnbon, lieu 
ch0»is et trouvé propre » par les Pères, puis, dans l'espace de 
quatre ans, d'autres maisons et iardins voisins, « potr, incontinent 
après, hastir et parfaire ledit collège le plus tost que faire l'on 
pourra 3 ». 
L'isl« «I« » Cha«bon, désignée cotnme emplacement du fu|ur 
collège, était un ensemble de bàtiments et «le jardins « exposé à 
l'est et au midi, situé au bas «le la colline sur laquelle s'élève la 
ville et assez éloigné des au/res édifices dont il était séparé 

1. Lettre des eonsul au P. Magio publièe par Denais, op. cil., p. 12, 13. 
,. Les 1ablettes du Irelay donnent de ce eonlrat une copie du xn , siècle avec la 
date du 7 novembre. Tout porterait à croire que cette date est fausse. Ce n'Atait 
I,as l'usage de faire un contrat la veille «le l'ouverture des classes; or elles ouvrirent 
le 8 nowentb»e. Il est certain que le Pere Richeome revint en seplet,fl»re; l'auteur de 
l'Hisloria [t«tdalionis le dit I,o.-itivêment et a, oute que le contrat fut conclu à ce 
mot»mil. Do plus il est dëclaré, dans 1 texte t,tènte du contrat, que dan, les deux mois 
les eonsuls acquet'ront llsle Chambon où justement les classes furent ouvertes. J'ai 
trouve, parmi les documents de la Ùonl,agniê, un texte latin et un texte francais de 
ce contrat I,orlaut la date du 7 septên,bro; toutefois un autre docmnent du'mme 
fonds fait allusio« à la date du 7 nove,»bre (Ïolos., Fundat., ¢olleg. Aniciense, n. 18). 
Il est poss,tle de tout concilier en admettant que le contrat debattu et conclu 
le 7 septeutbt'e ne fut sigtè solettêllêtett que le 7 nov. veille de l'ouverture des 
çours. 
3. i3ontrat du 7 sept. 1588 (Tolos., Fundat. colleg. fragmenta). 



FONDATION DU COLLËGE DU PUY. 5.q 

par un carrefour où aboutissaient quatre .randes routes I ,,. 
Une vingtaine de JCsuites étant arrivés au Puy, on les log{'a 
dans une partie de ces bàtiments; des classes et une chapelle pro- 
visoire v furent aménagées, et le 8 novembre on ouvrir les cous 
par une harangue publique, en présence du gouverneur de la 
province, des consuls et de toutes les notabilités du lieu. On dé- 
buta avec cinq classes seulement . Mais dès l'année suivante on 
en ajouta une sixième ; le collège comptait déjà cinq cents él,,'es. 
sans parler des enfants qui venaient seulement aux catéchismes. 
Les habilants, heureux de posséder enfin cet établissement si 
longtemps attendu, continuaient, malgré les circonstances diffi- 
ciles, à le soutenir dans la mesure de leurs ressources 3. 

I. Ibidem. Cf. Lift. ami. 1588, p. 232. 
2. «istoria f«,tdationis. C- p'té de maisons, entouré de routes et de jardins qui 
le sèparaient de la ville, ressemblait  une petite ile; de là son nom. 
3. Lill. ann. 1.5.9, p. 2:si 



CHAPITRE 11I 

AFFAIRES INTËRIEURES ET OEUVRES DE ZILE 
(1579-1586) 

Sommaire : 1. Congrégations provinciales de 15;!'. -- 2. tduatrième, congréga- 
tion générale; le P. Olivier Manare accusé de brigue, 1581. -- 3. Election du 
P. Claude Aqqaviva; principaux décrcts. -- 4. Congrégations provinciales 
158-1.- 5. OEuvres de zêl«,; d«:vouement au service des malades.- 6. La pestê 
à t'arts en 1581); emprisonncment 
Lyou, 15S2-1586. -- 8. La pestc a Bourges, à Nevers, Bordeaux, Pont4-Mousson, 
Tournon, Chambérv. -- 9. Missions apostoliques en France ; dans l'Aunis et la 
Saintonge. -- 1O..utres missions et principaux missionnaircs. -- ll. Missions 
données par Ios PP. de Pont-à-Mousson et de Tournon. 
Sources manuscrites : l. Recueils [le documents conservës dans la Compagnie : a ) Acta 
congregationum proviacialium;- b)Galliae Epistolae ;- c)Francia, Epistolae Geaera- 
lium. 
Il. ]tome, Arcltiv. Val., Nunz. dt Francia, t. XIV. 
III. Avignon, .Xluseum Calvet, mss. i90, 
Sources imprimée,a : Acta Sanctor»tm, octobris. -- lnstilutum S. J.. t. ll. -- Litterae 
,,nnuae S. J. an. 152-1588. -- Sacchiui, Historia Soc.Jesu, P. IV, v. -- Darnal, Chronique 
Bourdeloise (t619}. -- Journal du voyage de Michel de Montaigne. -- De Rubvs, Histoire 
r¢"ritable de la ville de Lyon.--Abram.S. J., L'Universilé de Prmt-à-Mousson, daus Caravon, 
Doc. inëdits, d. V. -- Pral, S. J., Recherches sur la Compagnie de J:sus, t. 1. -- Chosat, 
s. J., Les Jt:suit,,s et leurs œuvres à Avignon. 

1. Au mois d'aofit 1579, chacune des Provinces réunit, confor- 
m'.ment à l'Institut, sa congrégation triennale. Celle d'Aquitaine 
se tint à Lyon quand le P. Mathieu fut revenu de ses visites. Les 
Pères choisirent comme procureur, pour les représenter à Rome, 
le P. Auget. 11 senti»le qu'ils fleurent à délibérer sur aucune 
affaire importante. Ils résolurent toutefois de demander deux 
choses au P. Gén6ral : la permission de lffttir une église au col- 
lège de Lyon et d'y ouvrir une cinquième classe; la création 
d'une troisième province, afin de mieux grouper et administrer 
les nouveaux établissements qui s'étaient vite multipliés. Le 
P. Mercurian approuva ce dernier projet ; il pernfit aussi d'ajou- 
ter une classe au collège de la Trinité, mais l'agitation intérieure 
du royaume lui parut peu favorable à de nouvelles constructions. 
La congrégation provinciale de Paris se réunit le 16 ao6t, à la 



UATRIEME CONGRÉbATIf;N GÊNÉRALE. 31 
fin des visites du P. Maldonat. Celui-ci fit examiner par les Pères 
plusieurs points qui avaient attiré son attention pendant sa tour- 
née. On s'occupa, par exemple, des revenus nécesaires au novi- 
ciat. On proposa que, tous les ans, le nombre des jeunes recrues 
fùt de lé " 18 au maximum; pour couvrh" les frais de leur en- " 
tretien il faudrait une contribution totale de 1.500 livres ainsi 
répartie entre les divers collèges : Pont-à-Mousson donnerait 
100 livres, Verdun "00, Paris "00 I, Bourges -00, Nevers 150, 
Billom -00, Bordeaux 150. Le P. Général jugea ce s?stème très 
bon, tant que le noviciat n'aurait pas sa fondation propre. 11 
demanda seulement qu'à la place de Bordeaux qui allait passer 
dans une autre province, ce fùt le pauvre collège de Mauriac, 
non mentionné ci-dessus, qui contribuàt pour 150 livres. 
Le noviciat de première année était alors dans un batiment 
séparë du collège de Verdun. L'on traita de son transfert à Rethel 
où le duc de Nevers avait proposé au P. Maldonat la fondation 
d'une maison spéciale pour les novices; mais comme on ignorait 
encore les clauses que le duc mettrait au contrat, on ne put rien 
décider. Le maintien du noviciat à Verdun s'imposait, jusqu'à 
plus ample information. 11 fut également réIé que le troisim,, 
an de probation se ferait au noviciat et non ailleurs. 
Pour les mèmes motifs que les Pères d'Aquitaine, ceux de Pa- 
ris demandèrent aussi la formation d'une troisième province. Ils 
interrogèrent le P. Général sur l'opportunité de la maison In'o- 
fesse que le cardinal de Bourbon voulait fonder dans la capitale. 
,, Oui, répondit le P. Mercurian, que le P. Provincial s'emploie 
de toutes ses forces au succès de cette affaire -. » 

-. Il n'? avait pas un an que les congrégations provinciales 
s'étaient dissoutes, quand, le 1  ao6t 1580, le P. Éverard .lercu- 
rian fut rappelé à Dieu. Il était agé de soixante-six ans et avait 
passé les huit dernières années de sa vie dans le gouvernement 
de son Ordre. 11 laissait la Compagnie dans un état si prospèr,- 
qu'elle comptait ,,ingt et une provinces, cent dix maisons et plus 
de cinq mille religieux 3. Comme ses prédécesseurs, il avait donné 

t. Pourquoi Paris, grand collège, ne contribuait-il que pour cette faible somme? 
8ans doute ses revenus étaient m,,ins assurës que ceux de Pont-à-Mousson; il avait 
plus de charges; peut-être aussi entretenait-il un plus grand nombre de novices de 
seconde année. 
2. Acta congregationnm provincialium 1575-1579. 
3. Sacchini, list. Soc. Jesu, P. V, t. I, 1. I, n ° 4. Tout ce qui, dans ce vo|urne, 
regarde les evénements extra EItrop(tm est bien l'oevre du P. Sacchini. Il rnourut 



LIVRE |. -- CHAPITRE III. 

une grande extension aux Missions, et créé celles d'An.$leterre et 
(les Maronites. 
Au début de son 'énéralat, le P. Mercurian recourait souvent 
aux conscils du P. Benoît Palmio, assistant d'Italie, et semblait 
partager avec lui le poids du gouvernement. S'étant aperçu que 
cette faveur éveillait quelques critiques, il donna une égale con- 
fiance au P. ttlivicr Manare, assistant des provinces du nord, 
homme d'un rare mérite et très au fait des choses de l'Institut. Le 
P. )lanare, dont tous reconnaissaient la vertu, prit bient6t une 
$rande influence et, à la mort du P. )lercurian, il fut choisi 
comme vicaire général. Il convoqua la quatrième congrégation 
pour le  février 151 l. En attendant, chaque province de l'Or- 
dre dut se réunir pour l'élection de ses députés. Les actes de ces 
assemblées partielles ne nous apprennent pas oit se réunit celle 
de la province d'Aquitaine. La congrégation de la province de 
France tint ses séances au collège de Bourg'es, sans doute à cause 
de l'épidémie qui désolait la capitaleS. 
Tandis qu',m préparait de loin les affaires à traiter dans la 
quatrième assemblée générale, l'ltomme eme»ff essaya d'en 
troubler la paix en jetant la discorde dans les esprits. A Rome. peu 
de temps après la nomination du P..Xlanare comme vicaire, 
le bruit se répandit qu'il ambitionnait le généralat, faute prévue 
par sairrt lffnace et punie par lui de peines sévères. Le P. Provin- 
cial de la Province de Rome, Claude Aquaviva, plus remarquable 
encore par ses dons personnels que par l'illustration de sa fa- 
mille, vit avec déplaisir l'autorité du Vicaire ffénéral, et par suite 
la réputation de toute la Compas"nie, diminuée par des commé- 
rages sans fondement, il e6t voulu que le Père Vicaire poursuivit 
les auteurs de l'imputation, qu'on disait ëlre des Jésuites. Le P. 
ttlivier lanare préféra laisser ce soin au P. Fatio, secrétaire de 
l'Ordre, et au P. Fabio de Fahiis. Tous deux firent une enquête 
et s'aperçurent que cette grave accusation ne reposait que sur 
quelques faits sans portée. lanare aurait envoyé un cadeau au 
P. François Tolet, prédicateur ordinaire de Sa Sainteté 3. Un jour, 
devant un frère coadjuteur, il aurait laissé échapper cette parole : 
« Si jamais je suis général, je ferai telle ou telle chose. » Or, ni 

avant d'y mettre la dernière main. Son conlinuateur, le P. Poussines, acheva le tra- 
vail et le publia (cf. l'avertissement au début). 
1. Sacchini, op. cit., n ° 5. 
. Acta Congr. prov. 1580. 
3. « Francisco Tole{o, concionatori pon{ificio, vitulae caput dono misisse » (Sacchini. 
op. cit., n. 10). 



.UATRIEME CONGREGATION IENERALE. 6. 
ce frère, ni même le P. Tolet n'avaient voix au chapitre qui devait 
élire le successeur du P. Mercurian. 
Cependant !es esprits n'Gtaient point pacifiés à Rome, quand, 
le 7 février, s'assembl;,rent les députés des diverses provinces. 
Ils étaient au nombre de cinquante-sel»t. A cGté d'llivier Manare, 
de Palmio et d'Aquaviva, on remarquait deux des premiers com- 
pagnons de saint lgnace, Sahneron et Bobalilla; plusieurs autres 
élevés à son école et honorés de sa confiance, Antoine Cordesès, 
Paul lloflëe, Nicolas Delannoy; des homnes déjà connus par les 
charges importantes qu'ils avaient exercées, comme Laurent Mag- 
gio, Claude .Mathieu et Jean Mddonat. 
Dès les pi'cratères réunions, l'acct, sation portée contre Olivier 
Manare se renouvela. Suivant la règle tracée par saint l.-nace, on 
devait la déférer aux quatre plus anciens profGs. Parmi eux se trou- 
rait Bobadilla que les accusateurs voulurent récuser, sous pré- 
texte qu'il avait déjà exprimé ses sentiments favorables au P. Ma- 
nare. Bobadilla céda sur Fintervention des PP. Aquaviva et Gil 
Gonzalez, persuadés l'un et l'autre que nul d'entre les juges ne 
donnerait tort à l'inculpé. Or il en arriva tout aulrement : un seul, 
licolas Delannoy, se prononça pour lïnnocence du P. Yicaire; 
les trois autres, Salmeron, Domeuech et Cordesès, pensèrent qu'il 
n'était point exempt de reproche. Cette sentence fut mal accueillie 
par la plupart des profès; Bobadilla se plaignit amèrement d'avoir 
été écarté de la commission. 
L'incident menace.ait donc de s'aggraver, quandle P. Yicaire, avec 
une humilité capable de détruire toute prévention, fit lui-mème 
le sacrifice de ses droits à la paix de l'assemblée. « Mes l'/.res, 
dit-il, j'ai conscience de beaucoup de ï,utes, pour lesquelles je me 
reconnais indigne, non seulement d'être élevé à quelque honneur, 
mais mème d'appartenir à cette sainte C,_»mpanie. Quant à celle 
dont on me déclaçe coupable, j'y suis resté compl/'tement étran- 
ger. J'en atteste celui qui jugera les vivants et les morts, Notre- 
Seigneur Jésus-Christ, et la plupart de vous qui me connaissez. 
Toutefois, comme je suis un grand pécheur,je ne récuse point le 
jugement prononcé; mais avant tout il faut que la dignité et la 
tranquillité de la Compagnie soient sauves. Créez donc uit Général. 
Les Constitutions, en indiquant les qualités requises, m'excluent 
assez de cette charge; et pour que tout se passe dans la paix et 
régulièrement, je renonce de mon plein gré aux droits que me 
donne mon titre de profès. » tleureux de prouver au P. lanare 
que lïmputation dirigée contre lui ne changeait en rien leurs sert- 



LIVRE I. -- CIIAPITRE III. 

timents à son égard, les Pères de la congrégation le conservèrent 
dans ses fonctions de vicaire général avec droit dd suffra:-.-e 
actif; seule sa renonciation au droit de suffrage passif fat 
acceptée  

3. Le 19 février, les Pères étant réunis pour procéder "/t lëlection, 
Maldonat prouonça le discours d'usage; peu après le P. Claude 
Aquaviva était élu pat" trente-deux voix sur cinquante-sept. 
On lui donua comme Assistants : pour l'Italie le I'. Laurent Magio; 
pour les l'rovinces septentrionales le P. Paul Hoffèe; pour l'Es- 
pagne le P. Garcia de Alarcon; pour le Portugal, les IndesOrien- 
raies et le Brésil le P. Georges errano. Le nouveau général, fils 
,lu prince .lean-Antoine Aquaviva, duc d'Atri, n'avait pas encore 
!rente-huit ans; mais chez lui lesqualités naturelles, relevéesencore 
par une vertu solide, suppléaient à une longue expérience, il 
avait d'ailleurs montré, comme provincial de Naples et de Romc, 
nn rare talent d'administrateur. Quand lês députés de la congré- 
gation al,prirent à Grégoire Xlil l'élection d'Aquaviva, le pape 
sembla d'abord étonné qu'on eùt choisi « un jeune homme » pour 
-ouverner la Compagnie; néanmoins, souscrivant au vœu de la 
majorité, il confirma l'élection. Le Saint Siège et la con.régation 
n'curent, dans la suite, qu'à se féliciter de cette nomination vi- 
siblement inspirée par Dieu. Les terribles épreuves auxquelles la 
Compagnie de Jésus allait +tre bient,;t soumise, devaient rendre 
manifestes et la vitalité de l'Institut de saint l.-nace et les qualités 
6mineutes de celui à qui Notre-Seigneur en avait confié la 
:_'-arde. 
La congrégation se sépara le -» avril, après avoir rendu 
soixante-neuf décrets. Les Pères des provinces septentrionales 
avaient demandé qu'il leur for permis d'accepter la direction des 
pensionnats,« à cause des heureux résultats qu'on y obtenait et 
de la difficulté qu'on avait à trouver dans ces pays des pédago- 
gues tidèles ». L'assemblée, par son treizième décret, érait le vœu 
« que semblable fardeau ft autant que possible écarté de la 
Compagnie », et confia au i'. {;énéral le soin de décider chaque 
fois ce qui conviendrait suivant les circonstances. Le dix-neuvième 
décret confirma au Général le droit d'expliquer le sens des Cons- 

1. Sac¢hini, op. cit., n. 19-23. 
2. Congr. iV, decr. XVl {Institut. S../.. t. II, p. 232. Cf. Astrain, op, cit., t. Iii, 
p. 210 211. 



ELECTION DU P. CLAIDE .,{-UAVIV.,. 
titutions par des de'.«larations qui n'auraient cependant pas force 
,le loi universelle, mais serviraient ,le directi,m pratique. Le 
vingt-septième ordonna que pour dissoudre les collèges le I'. G6- 
riCai consulterait, outre les Provinciaux, deux des plu4 anciens 
Pères de chaque province. Entin, en vertu du trente et unibme, le 
|'. Général nomma, pour la rédaction du programme des Arudes, 
douze commissaires, au nombre desquels se trouvaient le I'. 
.lean Maldonat et le I'. Nicolas Le Clerc' 
Maldonat, retenu à Rome par le 1'. Aquaviva, vécut dans Fin- 
timité des Pi'. Francois de Torrès, Robert Bellarmin et François 
"l:olet, professeurs au collège l{omain. Rarement on avait vu tant 
tic célébrités réunies.C'est mers'cille, ,lisait Montaigne dans la 
relation de son voyage en I{alie, combien de part ce collège tient 
en la chrestiant6, et croi qu'il ne tut .jamais confrérie et corps 
parmi nous qui tînt un tel rang, ny qui produisit enfin des effets 
tels que fairont ceus ici, si leurs desseins continuent... C'est une 
pépinière de grands hommes en toutes sortes de grandeurs. C'est 
celui de nos nembres qui menasse le plus les hér,:tiques de nos- 
tre temps 2. » L'auteur des Essais se plaisait dans la conver,ation 
,le tels hommes et gottait surtout celle de laldonat, avec lequel 
il pouvait s'entretenir des choses de France 3. 
Par ordre de {;régoire XIII, l'ancien professeur du collè$e de 
Clermont fit partie de la Commission chargée de pr6parer les 
nouvelles éditions de l'Écriture S'inte. Il collabora à celle de la 
Version des Septante , qui fut imprinée à Rome par Zanetti et 
publiée en 1587. Mais il ne vécut pas assez longtemps pour voit. 
la fin d'une œuvre si importante dans la lutte contre le protestan- 
tisme, car il mourut le 5 janvier 1583, 'gé seulement de cin- 
quante ans. 
l. Réalisant un proj,-t approuvé déjà par son prédécesseu, le 
I. Gongr. iX', decr. Xlll. XIX, XXVII. XXXI (lnstitnl. S. J., t. 11, p. 231-237... 
"'-. Journat du vo!lage de 3lichel de Mo»ttaigne... avec les notes de M. de Querlo, 
t. !1, p. 0 (Edit. de 
3. « Le mercredi apr/:s Pasques, raconte Montaigne, M 
Rome, s'enquérant à moi de l'opinion que j'avois des m«urs de ceste ville et notam- 
ment en la religion, il trouva son jugement tout conforme au mien, (savoir) que le 
menu peuple estoit sans comparaison plus dé,ot en France qu'ici : mais les riches, et 
,mtamment courtisans, un peu moins. !1 me dict davantage qu'a ceus qui lui allë- 
guoient qtte la France estoit toute perdue de l'hérésie, notamment aus Espaignols, de 
quoi il y en a grand nombre en son collège, il ,naintenoit qu'il  avoir plu. d'lmmmes 
vraiment religieux en la seule ville de Paris qu'en toute l'Epaigne ensamble » (Ibid., 
p. 54, 55). En citant l'auteur des Essais ,mus ne prétendons pas prendre à notre 
compte ce que doit avoir d'exagéré ce mot de Maldonat. 
. Petri Morini, Elistola ad Sixum papam ;', inter ipsius Opttscula, p. 308. 
Cf. Prat, Maldonat et l'Universitd de P«tris, p. 4s5. 
COMPAGNIE DE 



LIVRE I. -- CHAPITRE III. 

P. Aquaviva décida l'Cection d'une nouvelle province de l'Ordre 
en France. Cette Inesure était urgente, car la difficulté des coin- 
munications, suite nécessaire des trouhles civils, ne permettait 
plus aux provinciaux de faire régulièreinent la visite de leurs 
maisons..tu mois de juillet 158-. le P. Odon Pigenat fut noininé 
provincia| de France l, le P. Pierre Lohier provincial d'Aquitaine 
et le P. Arnauld Voisin fut placé à la t,:te de la circonscription 
nouvelle, qui fut d,.sormais la province de L)-ou. Ele comprit 
d'ahord six coll/.ges • Lyon, Dijon. Chamhér), Avignon, Tournon, 
et Billom. Quatre seulement farent altribuCs à la province d'Aqui- 
taine : Toulouse, Bordeaux, Rodez et Mauriac: six à la province 
,le France : Paris. Pont-à-Mousson, Bourges, Eu, Verdun et Ne- 
vers, et de l,lus la maison professe 2 
!1 serait fastidieux de résumer les actes des congré,,îrations pro- 
vinciales réunies tous les trois ans. Nous dirons cependant quel- 
ques mots de celh.s de 158't, afin «le montrer les difficultés, les 
tàtonnements des débuls et la vi.ilance des supérieurs à mainte- 
nir l'Institut dans sa pleine intégrité. Au Inois d'aoùt de cette 
année les congrégations des trois provinces se tinrcnt it Lyon, à 
Toulouse et à Paris. Le P. Provincial de France, dans son mémo- 
rial au P. Gén,:ral. se plaignait à cette époque 
jets, surtout de sujets narquants : point deprédicateurs de renom, 
point de préfets ,les étudcs. Si la maison professe avait assez d'au- 
inénes pour entretenir vin-t-cinq personnes, par ailleurs elle 
manquait d'arquent pour la const,'uction de l'église. On avait com- 
Inencë complant sur le cardinal de Bourhon qui s'était engagé 
couvrir ladépense; Inais en réalité il fallait chercher d'autres 
-ressources ou laisser les travaux inachev6s. E Inème temps, un 
réel danger p,,ur la Coinpagnie apparaissait dans les dissensions 
politiques. 11 était moralemenl iinlossibh, aux Pères de ne pas 
donnerleur avis dans les querelles de la Ligue donl la religion, 
«tu déhut du Inoins, paraissait l'enjeu. Et cependant cette parti- 
cipation, Inèine indirecte, aux affaires publiques, outre qu'elle 
allait contre les recominandations de saint Ignace, exposait les 
.Iésuites aux vengeances de l'un ou de l'autre des partis. 
Dans sa réponse, le P. Aquaviva Inontra qu'il partageait les 
lnêmes regrets et les Inèlnes appréhensions. Il prescrivit au P. 
Provincial de veiller à ce que ses suhordonnés gardassen, une 

Lettre du P. t;ënéral au P. Pigenat, 22 juillet 1582 (Francia. Epist. C, ener., t. 1, 
1575-160. f. 129"). 
Sacchini. HiM. Soc. Jesu, P. V, 1. Il, n. 151. 



CONGREGATIONS PROVINCIALES DE 15sg. 67 
extrëme réserve dans lem's relations avec les princes et les chefs 
«te factions. Il promit de recommander la maison professe à son 
généreux fondateur, et attira l'attention du supérieur sur les qua- 
torze jeunes religieux qui suivaient les cours de théologie au 
collège de Clermont, et que néanmoins « on avait le tort d'appli- 
quer à d'autres occupations, sans tenir assez compte de leurs 
Cudes ». 
Un doute relatif à la pauvreté fut également résolu par le P. 
Général dans le sens rigoureux de l'Institut. A Paris, gr'ace aux 
pensions versées par les internes, on avait pu acheter une maison 
de campagne t, chose toujours utile, presque ncessaire en cas 
dëpidémie, comme on venait d'en faire l'épreuve ; on voulait donc 
maintenant garder cette villa si avantageuse au collège- « Vous le 
pouvez, répondit le P. Aquaviva, mais à condition de rembourser 
le pensionnat :. » Les Pères ne devaient retirer aucun bénéfice 
«les pensions de leurs élèves : c'était l'instruction gratuite dans 
toute sa rigueur a 
Les réponses aux postulata «le la congrégation provinciale d'A- 
quitaine attestent la m'.Ine vigilance à maintenir intégralement 
les Constitutions. Dans tel collège, on avait accepté des élèves 
quelque argent p,,ur l'entretien de leurs salles; eu,;-mëmes. 
disait-on, contribuaient volontiers à les embellir. « C'est un 
usage à supprimer, répond le P. Aquaviva ; il ne faut rien rece- 
voir des élèves. » 
Recommandation avait été faite aux provinciaux de ne dispen- 
ser personne du troisième an de probation. à moins d'une néces- 
sité absolue. Dans la province d'Aquitaine, pauvre en sujets, cette 
dispense était presque la règle gCnérale. Le P. Aquaviva ne 
pouvaitque tolérer un mal nécessaire, mais il recommanda que 
sans graves motifs, on ne dispensàt pas de l'année entière et 
qu'on laissàt chacun le plus longtemps possible dans ce second 
noviciat. 
Beaucoup de Jésuites «le France affectaient alors d'appeler la 
Compagnie Société d« Nom «le Jésus, pensant se concilier par là 
ceux que notre vrai nom offusquait. Les congréga/ions s'en plai- 
gnirent et le Général leur donna raison : la Compagnie devrait 
ètre appelée Compagnie d« J,;sus « comme portent les bulles du 
1. Il s'agit sans dotale de la maison d'lsy (Voir plus loin, chap. VIl l. 
2. Responsa ad memoriale P. Provincialis 158t/Resp. ad postulata congr, prov., 
1581-1603, f. 90, 93). 
3. Lasituatiox des collèges de la (;ompagnie n'ëtait pas autrefois ce qu'elle est de 
nos jours. Ils de'aient ëlre fondés de telle sorte que la fondation suffit  tout. 



68 

LIVRE I. -- CItAPITRE III. 

Saint-Siège et selon l'usage admis mëme par les étrangers I ». 
. mesure que les villes réclamaient et multipliaient les collè- 
ges dirigés par les .Iésuites, il apparaissait clairement que Dieu 
destinait la Compagnic au ministère de l'enseignement, et les 
jeunes professeurs ambitionnaient d'ëtre promus aux grades 
académiques. Le P. Aquaviva ne permi! cette promotion qu'aux 
Pères qui enseignaient dans les I'niversités; pour les autres elle 
ne lui sembla ni nécessaire ni mème utile . 

5. Ce serait d'ailleurs une erreur de croire qu'en France la 
Compagnie fét alors confinée dans ses collèges et toute occupée à 
former la jeunesse à la vertu, aux sciences et aux belles-lettres. 
Bien diflërent«  est la physionomie qu'elle présente à cette 
époque. Elle n'a encore, il est vrai, qu'une maison professe toute 
récente et point de rèsidcnces uniquement affectées au ministère 
proprement dit. Mais ses ouvriers apostoliqucs sont répartis entre 
les divers collèges, et cela avec l'agrément des villes, heureuses de 
s'attacher à demeure des missionnaires dont elles ont tout d'abord 
apprécié le zèle et la doctrine. Partout, la Compagnie offre ses 
services à toutes les classes de la société. Dans les catalogues 
manuscrits, dans les listes du personnel dressées par les visiteurs 
ou les provinciaux, on voit des Pères spcialement désignés pour 
la visite des hépitaux, pour l'apostolat des prisonniers, pour 
l'enseignement du catéchisme aux enfants et aux i.'."norants, pour 
la prédication dans les paroisses rurales. 
Aussi n'cst-il pas étonnant que ces llommes, appelés par leur 
vocation "h l'oeuvre du salut des lmes, se soient spécialement 
dépensés, et jusqu'au sacrifice de leur vie, aux époques de conta- 
gion, quand la mort, frappant à coups redoublés sur les popula- 
tions, multipliait ses victimes et. les précipitait dans l'éternité 3 
& la fin du xvt  siècle et dans la première moitié du xvu ¢, la 
peste ravagea tour "A tour bien des villes du royaume. Souvent les 
Jésuites durent licencier leurs collèges, éloigner mème pour un 
temps leurs plus jeunes religieux ; mais toujours ils gardaient des 
hommes qui, affrontant le fléau, soignaient les malades et admi- 
nistraient les mourants. Les supérieurs avaient plutét à restrein- 

I. Resp. ad poslui, congr, l,rov., f. 91-97. 
2. Acta congr, prov.. 1581. 
3. Si dans les récits qui vont suivre nous ne mentionnons que les Pères Jésuites, 
ce n'est pas que d'autres prètres ou religieux ne se soient alors ëgalement dëvoués 
au service des pestilérës, mais nous faisons ici l'histoire de la Compagnie et non celle 
de i'Ëghse. 



DEVOUEMENT AU SERVICE DES blALADES. 

dre le nombre, à modérer l'ardeur de ceux qui s'offraient à ce 
poste d'honneur. La mort au service du prochain était souvent la 
récompense de cet héroIque dévouement. 
Durant l'été de 1577, le collège d'Avignon compta jusqu'à sept 
des siens parmi ces martvrs de la charité. Un camp de soldats, 
installé entre Nlmes et Montpellier, fut atteint d'une étrange 
maladie épidémique, causée, raconte un témoin, par les chaleurs, 
« le mal ètre, le manger des fruits non mùrs et le continuel tra- 
vail ». Pour fuir' le foyer de la contagion, ces malheureux se répan- 
dirent de tous les cétés, ,, de sorte que les villages, les chemins, 
et le tour des murailles d'Avignon en étaient pleins... [lls] tom- 
baient pour la plupart en frénésie par la violence d'une fièvre 
chaude et contagieuse, et l'on remarqua que plusieurs se préci- 
pitaient du pont dans le Rhéne, tellement leur mal ,_'.tait violent 1 ». 
Émus de ce spectacle, les supérieurs du coll6ge et «lu noviciat 
mirent à la disposition des consuls leurs hommes et lent mai- 
son. « Les novices eurent l'h6pital pour quartier; les Përes et 
ré'ents furent envovésl autour des murailles et hors de. la ville. 
De son c6té, le P. Pierre Péquet faisait paraitr, son admirable 
charité par les confessions et exhortations qu'il départit aux 
malades à l'article de la mort... r comme la maladie était fort 
mahgne, la plupart des Pères qui s'exposaient ordinairement 
étaient imbus et infectés. Tout à coup un grand nombre tombèrent 
malades, en telle sorte qu'il fallut fermer les classes.., et pren- 
dre le réfectoire pour y ranger leurs lits tout autour . ,, 
Dans l'intervalle de dix jours. écrit I, P. Recteur au P. Géné- 
ral à la date du '2_ septembre, six d'entre eux moururent victimes de 
leur dévouement. « Le premier feust Loys qui mouru le !  aoùt... 
Le second fust le P. Rostille 3 qui décCa le -o avec phrénésie 
fort violente«. Le troisième, le P. Mathieu (Thomas) qui décéda le 
"5, jour de Saint Loys auquel il avoir une particulière dévotion et 
luv estoit advenu par sort à lëlection des Saints--'. Le quatrième, 
frère Gaillard qui décCa le "fi. Le cinquiéme, maitre Jacques 

1. Relation du fr. coadjuteur Ch. Lingonet (Mus. Calvet. ms. 2.816, n. 2-I cité par 
Chossat, op. cil.. p. 54-58. 
"2. lbidem. 
3. Socius du maitre des novices. 
-i. « La lièvre était si ardente, dit le ff. Lingonet. que dès aussitét ils entraient en 
rèverie furieuse avec des cris et hurlements tels que quelques-uns furent ouis de 
Saint-Di«lier » (1. c.). 
5. Allusion au pieux usage de tirer au sort un saint protecteur au commencement de 
chaque mois. Cet usage, très ancien dans la Compagnie, s'y est toujot,r, conservë. Voir 
plus loin, chap. Vil. 



0 

LIVRE i.  CHAPITRE i11. 

Chauler «lui décéda hyer I er septembre. Le sixième, ¥incent Bré- 
gest. qui a décédé aujourd'hui . » 
Après cette hécatombe, le mal se ralentit au point que l'on 
crut le ciel apaisé. Mais le jour de la Nativité de la Sainte Vierge, 
il « se rallumoit si furieux, que le P. Maitre des novices, Jean 
Beautriset, qui avoir prëché ce jour-là, et un novice se mirent au 
lit. Ledit Maitre des novices fut mort en peu de jours - ». 

ri. Dieu, qui tire le bien du mal, permit plusieurs fois que, 
durant ces terribles ffCux, le spectacle de l'héroïsme déploy par 
les Jésuites délrnisit les préventions qu'on avait contre eux. 
Le I«.cteur n'a pas oubli,_', quelle opposition les curés de Paris 
et les Sorbonistes avaient faite aux Pères de la nouvelle maison 
professe. Soudain, en 158o, la capitale fut décimée par une peste 
qui confondit, dans une mème pensée de d6vouement, .Iésuites, 
curés et S,rbonistes, si divisés sur d'autres points. A peine eut-elle 
;.clat6 que le Recteur du collège «le Clermont et le P. Supérieur de 
la maison professe s'empressèrent de mettre plusieurs de leurs 
Pères à la disposition des magistrats. 
Saint Franc,,is de Borffia avait jadis tracé la conduite à tenir' 
cntemps d'épidémie, pour ne manquer ni aux lois de la prudence 
ni à la charité envers le prochain. « Quand on commencera à 
s'apercevoir du danger, avait-il écrit, le P. Provincial s'informera 
particuliè'ement de ceux qui se sentiraient animés à secourir les 
pestiférés; puis ayant déter,,iné le nombre qui lui semblera 
nécessai.re selon les circonstances, il aura égard, pour le choix, à 
l'avancement dans la vertu, à la force du caractère, à la vigueur 
de la constitution, en sorte que la Compaçnie n'ait rien à se repro- 
cher, si Dieu dai'ne appeler à lui quelques-uns de ceux qui se 
déoueront à cette œuvre de charité.. » Le reste de la commu- 
nauté devait se séparer de ceux qui seraient choisis, et le supé- 
rieur, à rais,,n de sa charge, ne devait pas exposer sa vie sans une 
très grave nécessité. 
Suivant ces règles de sa.,_.esse, le P. Odon Pigenat, en l'absence du 
Père Provincial, denaanda les noms des Pères qui se sacrifieraient 
volontiers au service des malades. 11 n'y eut presque personne 
qui n'ambitionnat ce poste dangereux avec plus d'ardeur que 

1. Lettre du P. Provincial au P. A. du Coudret. 2 sepl. 1577 ,Gall. Epist.. l. XI, 
59,  o). 
. R,.ctl du fr. Lingonet. 
3. Citë dans les Acta 'S., 10 oct.. n  261. 



LA PESTE A l'.iRIS EN t50. 

71 

les hommes du monde ne désire.nf les fonctions lucratives et ho- 
notables. Six furent désignés parmi les Pères de la maison pro- 
fesse; six autres parmi les Pères du collège. !.uel,lues-uns encore 
furent gardés à Paris, afin de suppléer ceux qui viendraient à 
succomber. Le P. Pigenat se mit à la tete dela bande qui marchait 
au premier rang, sous prétexte que d,:lait aux profès de se mon- 
trer les plus .@néreux, et que, tout considéré, sa vie était moins 
précieuse que toute autre iL la Compagnie et "à l'Église. 
Ces pères, avant d'ait'router la mort, se préparerent au sacrific 
pal. une confession 'énérale, la rénovation des VœUX et la récep- 
lion des sacrements. Bientèt le tlèau multiplia ses ravaes dans 
tous les rangs de la population. Des familles ontièr«,s furent frap- 
pées et anéanti,'s; des moribonds a.onisaient dans des maisons 
désertes et ne recevaient aucun s,.cours ; des cadavres sans sépul- 
ture encombraient les rues et les places publiques. Au milieu de 
ces calamités, les Pères déployaient un courage surhumain : ils 
visitaient les malades, entendaient les cofessions, consolaient 
les mourants, ensevclissaien les morts, ne se reposaient de leurs 
fatigues ni le jour ni la nuit. Le peuple, touché de tant de désin- 
téressemen, les regardait comme des envoy,:s du ciel. On leur 
amenait des enfants , bénir, et des pribres montaient vers Dieu 
pour demander leur conservations. En les voyant toujours alertes 
parmi les plus pénibles travaux, les adversaires de la Compagnie 
eux-mëmes dèpos;.rent leurs l'essenfiments et admirèrent cette 
intrépide charité. 
Un ordre du P6re Provincial. accompagn,:, d'affectueux repro- 
ches, vint arrêter le P. Pigenat dansson zèle" il n'aurait point dù, 
lui disait-on, s'exposer à un ministère si pé.ilh:ux et peu compa- 
tilde avec ses fonctions de supéri«.ur, il se soumit attssitèt. Trois 
Pères succombèrent en prodiguant leurs soins aux pestiférés. Le 
P. Anatole Réginald mourut le premier, au coL,mencement du 
mois d'aoat. C'Alait, au témoi.,_:-nage du !'. )iathieu, un très saint 
relieux. Dans la charge de mi,]istre, qu'il exercait depuis trois 
ans au coll;ge de Clel.,ont, il s'ètait fait aimer de tous par sa 
modestie et son égalité d'humeur. In suave parfum s'exhala de 
son cadavre, ce qu'ou admira comme un prodige, surtout après 
un tel genre de mort. Le P. EAmond Moran.e, qui le suivit de 
près dans la tombe, était un homme de talent et de caractère 
6nergiquc; il donnait les plus belles cspérauces. Quant au P. 
François Bilque, frappé le 1 ! septembre, son sacrifice fut d'autant 
plus méritoire, qu'emporté par l'ardeur de son dévouement il était 



5oe ! IVRE 1. -- CHAIqTRE !11. 
accouru de Pont-à-.Xlousson porter secours à ses frères «te Paris. 
l'armi les Pères du collège «le Clermont qui n'attendaient 
qu'un si.'znal pour se sacrifier à leur tour, se trouvait le professeur 
«le rhétorique. Sa vertu fut soumise à une autre épreuve Au 
commencement du mois d'aoùt, on apprit soudain que le P. Ber- 
nardin C«tstori venait d'erre .jeté en prison avec l'imprimeur du 
collège, pour s'tre charsWde l'impression de la bulle in Coena 
Domini, dont .Xl L' Dandino voulait envoyer des exemplaires à tous 
les évèques de France -. Lejeme professeur ne pouvait s'imaêi- 
ner qu'il eèt commis un délit en rendant service au nonce apos- 
lolique, et l'imprimeur était de si bonne foi qu'il avait mis son 
nom au bas de chaque cxemplaireZ. En vain .!: Dandino inter- 
céda auprès du roi et de la reine en faveur des prisonniers; 
Henri !!! commanda au Parlement d'examiner s'il n'y avait rien 
dans la bulle qui f'tt contraire aux p'ivilèges de sa personne, de 
sa couronne et de l'église allicane. Les magistrats, imbus de 
pré.ius hostiles au Saint-Siège, se proposaient déjà d'assigner 
le rel,l'éentant du Souverain Pontife; mais le roi, reconnaissant 
bient,',t qu'il avait agi avec trop de précipitation, ne le voulut 
point permettreZ. Après avoir interrogé le l'ère et l'imprimeur, 
le Parlement se vit obliffé de les déclarer innoc«.nts. 
Com,nent, en effet, admettre un délit, puisqu'ilexistait des 
exemplaires de la bulle datés de 1537, imprimés à Paris avec 
privilège du roi et accompa.'__'-nés de commentaires»? Une seconde 
édition avait encore paru à Paris en 1553; enfin la mëme bulle se 
trouvait dans le Manuel de Na'a're imprimé à Paris et à Lyon, 
et vend, dans toute la France. Anssi les prisonniers furent-ils nais 
en lih,r'é, le 1 oct,,bre, .'-_"race aux démarches que firent en leur 
t'aveur des hommes appartenant a tous les partis«. 
7. En l'année 1580, la peste n'avait pas désolé que la capitale; 
au mois de septembre, elle sévit de nouveau et d'une manière 
terrib'e dans Avignon : près de di, mille habitants succombèrent 
aux atteintes du fléau 7. Les règles si prudentes tracées par saint 
I. Sarchini, Hixtoria .. J., P. IV. I. VIII, n °" 181-187. 
2. Lellr de 1I" Dandino au cardinal de 13omo, _97 sept. et t oct. 1580 (Arch. Val.. 
N'unz. dt Francia. t. XlV, f. 108, 
3. Lo mme au morne. 6 octobre 1580 (Ibid.. f. 4301. 
4. Le même au même. 15 octobre 1580 (Ibidem, f. 639» 
5. Le morne au même, 9 octobre t580 (Ibidem, f. 433), 
C,. Lo mg, me au même. 9,t octobre (Ibidem, f. 4'2.1). "De publicttione Bullae 
Domini a P. B. Castorio (Hist. prov. Franciae, t. I, n"" .9, 40). 
7. Recueil de pièces sur Avignon (Mus. Calvet, ms. 931. f. 8). *Chronique des 
dpoqttes... (Ibid., ms. 279£ f. 7,). Hist. ms. du collêge (Ibid., ms. lgu. f, 



LA PESTE A AVIGNON ET A LYON, 1582-i58t,. 

73 

François de Borgia pour les temps d'épidémie furent fidèlement 
suivies par le Père Recteur du collège, comme elles l'avaient é[é 
préeédemment à Paris. Les novices furent envoyés au ehateau de 
Vaison; les professeurs, le préfet des études et quelques Pè_res 
allèrent à Valréas: huit religieux, Pères ou Frères coadjuteurs, 
restèrent dans la ville au service des pestiférés. « A quoi les bons 
Pères vaquèrent si charitablement, raconte un témoin, que cha- 
cun leur donnait mille bénédictions. Ils administraient les sacre- 
ments, exhortaient les malades et les aidaient à bien mourir, 
oceupés en même temps à leur faire donner des vivres et à les 
panser 1. » 
I;régoire Xlll. apprenant que plusieurs J6suites s'employaient 
h ces œuvres de charit6, voulut prendre à sa charffe les dépenses 
qu'ils pourraient faire; il écrivit fi son trésorier de leur donner 
ngt écus par mois jusqu'à nouvel ordre. Le gouverneur, do 
son e6t6, leur oetroya chaque mois neuf écus, la pase d'un 
homme d'armes. Les Pères curent d'abord scrupule au sujet 
de cette dernière somme, parce qu'ils allaient dire la messe pour 
le gouverneur « au Petit Palais où il estoit logé » ; mais quand 
ils surent « que er n'estoit pas pour récompense qu'il donnoit 
les neuf écus, ains par aum6ne », ils aceeptèrent. 
Pendant ce temps, les Pères qui étaient à Valréas, se livraient 
aux ministères apostoliques dans cette petite ville et aux enx5- 
rons. Ils y prëchèren[ durant l'avent et le carême, et convertirent 
cent vingt personnes qui abjurèrent l'h6r6sic. Les scolastiques, à 
la pri6re des habitants, ouvrirent des classes qui furent bient6t 
remplies d'une multitude d'enfants, mème de familles calvinistes 3. 
Quand, après avoir dur6 presque un an, la contas-ion eut disparu, 
et que Pères et Frbres furent rappel6s à Avignon. ceux de Val- 
r6as se virent retenus par les gens de ce pays; il llut user 
d'exp6dients pour les faire revenir. 
Quelques ann6es plus tard, en 1586, la peste éclata une troi- 
si6me fois dans Avignon, forçant encore les l'ës à se disperser. 
Les jeunes r6ffents se r6fugièrent à Cavaillon o6, sous la protec- 
tion de lëvèque, M ' Pompée Roch, ils purent ouvrir des classes 
et enseigner. La plupart des prètres restèrent au collffe, avec 
le P. Recteur, pour soigner les malades et leur administrer les 
sacrement$  

1. Cité par Chossat, Les Jésuiles dt .Ivignon , p. 63. 
2. lbidem, p. 64. 
3. Lill. ann. 1581, p. 165. 
4. Lit. ann. 1.5t3-87, p. 387, 38,  



7:, LIVi;E !. -- CllAI'ITI|E III. 
La ville de Lyon ne fut point épargnée. De 1580 à 1588, dif- 
tëren{s tléaux l'al'tlig6rent. Lo collège de la Trinité eut à subir, 
durant ces ann6es d6sastreuses, de multiples dispersions. Les 
registres consulaires nous apprennent, à la date «lu t; juin 1580, 
« qu'il règne une maladie vulgairement appelée coqueluche, 
laquelle, quoique non mortelle, est cependant contagieuse ». 
Et les magistrats arrètent « de suspeudre les leçons du collège 
«les Jdsuites t ». Cette maladie fut comme un avant-coureur de 
la peste qui vint, l'année suivante, s'abattre sur Lyon et y causa 
autant de rava.,_.es qu'en 156'. Une partie des Pères durent 
chrr,'hcr un refuge dans les villes voisines, tandis que les autres 
«.xp,,saient leur vie pour secourir les mourants. Le P. Auget, 
pr6destiné à être le consolateur «le cette malheureuse popula- 
tion, fut des premiers à offrir ses services aux consuls. 11 leur 
suog,:ra lïdde d'ordonner des supplications publiques afin d'a- 
paiser la colère de Dieu. Au son de la cloche, les personnes 
,lui ue pourraient se rendre à l'église, se mettraient en prière. 
dans lours maisons. Cette prière unanime, Auget la recomman- 
«lait en chaire comme un remède puissant. Claude de Rubys, 
un témoin, a relaté, dans son Hi.toire cg,'itable de In ville de 
Lyon, le zèle industrieux du c61èbre jésuite : « Durant cette con- 
tagion, ,:crit-il, le bon l'èro Ëmoud Auger lit un devoir admi- 
rable d'assister les poures (sic) aftligés de peste, les visiter, pres- 
cher, consoler et dire la messe devant eux, dans un estaudiz 
,lu'il lit à ces fins dresser sur le p,rtail de l'hospital de St-Lau- 
rens, comme il faisoit de mème à l'endroict de ceux qui estoient 
ès cabanes que l'on av,,it dressées au pré d'Avsnay. Il fit, "à 
l';milation de saint Paul et ,les apostl'es, un,  collette des au- 
mosnes des gens «le bien, desquelles il dressa un magasin où il 
-y avoir chemises, chausses, pourpoinels, souliers, chapeaux, 
manteaux d',,ù (sic)il revestoit ceux qui, ayant falot leurs qua- 
ranteiues, estoient licenciez hors desdites eabanes pour se retirer 
en leurs maisons, qui fut une grande et belle hospitalité . » 
En 158 ", raconte le lnème auteur, « comme la ville fut dere- 
ch«,f assaillie par la peste, les esehevins, par l'advis et sage con- 
seil du bon l'ère Émond Auget, tirent un v,eu solennel à Notre- 
Dame de Loiette, pour aller rendre lequel au nom de la ville, je 
fus choisi et député pour le don de ma charge et comme procu- 
reur général de ladite ville, avec le P. Émond et messire André 
1. Gilë dans les Manuscrits de l'abbë Sudan. 
2. De Ruhys, Iti.stoire réritable ..... (Lyon. 601), p. 436. 



L t PESTE A BOURGE, NEVERS, BORDEAUX. 
Amyot, custode de lëglise Sainte-Croix ». Le Père, parti en avant, 
fut rejoint à Lorette par ses deux compagnons le -o septembre 
« et le .ieudy suivant, continue de Rubys, nous nous présen- 
tasmes pour rendre nostre vœu, et nous vindrent recevoir jusques 
hors la porte de lëglise le gouverneur «lui tient le lieu d'Ces- 
que (car le pape, pour la révérence et sainteté du lieu, s'est 
réservé à luy seul le tilre d'évesque) avec les chanoines, et nous 
conduisirent jusques au-devant du grand autel, chantant un Te 
Deum en musique; et lors nous offrismes nostre présent, (lui 
estoit un beau grand calice d'argent doré, de la hauteur d'en- 
viron demy brasse, en la couppe duquel estoient taillées au 
burin de relief les solennités de la puriticafion, nativité, annon- 
ciation et assumption de la glorieuse Vierge Marie. Et autour du 
pied estoient gravées les armoiries du roy, de Monsieur l'arche- 
vesque, de M. de Mandelot et de la ville. Sur la patène estoit 
représenté au naturel le plan de la ville de Lyon. !1 y avoir. 
oultre ce, deux hellcs grandes burettes d'argent doré, en l'une 
desquelles estoit raillé le haptesme de Nostre-Seigneur. et en 
l'autre le miracle de l'eau faite vin. La grand-messe parachevée, 
le gouverneur dit une messe hase en la sancta ca«a. Le dict gou- 
verneur nous communia tous t l'issue de la messe, et le lende- 
main le P. Émond et M. le Custode Amot dirent aussi leur messe 
en cette saincte et dévote chapelle. Nostre vœu accomply, nous 
partismes de Lorctte le samedy suivant, et dt. là tirasmes droit 
:i Rome, où estant, nous re«:eumes nouvelles de L)on par les- 
quelles on nous advertissoit que, par la 9Tàce (le t)ieu et l'inter- 
cession de sa glorieuse mère, la peste estoit cessée despuis le .iour 
que nous avions rendu le vo_.u à Lorette I ,,. l,e remède de la 
prière, tant préconisé par le i'. Au.'.:.er, avait réussi. 
Cependant la terrible lnaladie reparut en 1585, moins iolente 
qu'auparavant, assez toutef,,is pour que le consulat fit fermer 
temporairement les classes et liceucier les pensionnaires. Les 
lnèmes mesures durent encore ,:.tre prises en 15s(i et 15882. 

8. Plusieurs autres coll@es furent visités par la peste. A 
Bourges, en 158-, elle éclata au mois de .iuin ,t ne dt:parut 
qu'après les premiers froids de l'hiver. Une relation contempo- 
raine porte à neut" ou dix mille le nombre de ceux qui moururent 
ou furent atteints. Les Jésuites payèrent bravement de leurs per- 

1. ibidem, p. 432, 4.33. 
2. Lttt. attn. 1585, 1.586, 15.ç.'. 



76 LIVRE I. -- tHAPITRE 111. 
SOlmes t et deux d'entre eux succombèrent martyrs de la charité. 
C'étaient le P. François Flogne et le Frère coadjuteur Isaac 
Torquoy; pendant deux mois ils avaient édifié toute la ville par 
leurs soins assidus aux pestiférés. D'au|res Pères, qui avaient imité 
leur exemple, tombèrent dangereusement malades. Alors les 
magistrats, craignant de voir le collège privé de professeurs, 
défendirent aux .Iésuites d'exposer davantage une vie qu'il valait 
mieux réserver pour' d'autres travaux . 
A Nevers, en 1583. le P. Gaspard Desboichet et le Ff. Philippe 
sc. dépensèrent jour et nuit au chevet des moribonds. La Pro- 
vidence les peCerra de tout mal. Mais l'année suivante, le collège 
perdit quatre' de ses plus vaillants apétres : Pierre de la Rue, 
Gaspard Buchet. Pierre Fayr, René Burgius succombèrent aux 
fatigues de leur dangereux ministère et firent jo.veusement à 
Dieu le sacrifice de leur vie 3. 
A Bordeaux, en 1585, du mois de juin au mois de décembre, 
la peste emporta quatorze mille personnes, dit la C]ronigue bour- 
,/eloise, viu.t mille d'après les lettres annuelles. Au nombre 
des morts on compta huit Jésuites, dont six avaient gagné l'Ci- 
détale en soignant les malades. Parmi eux se trouvait un jeune 
prètre, ce François Jannel dont la vocation avait jadis soulevé 
tant de calomnies contre le collëge de Clermont:'. Les habitants 
de Bordeaux manifestaient de toutes façons leur reconnaissance 
aux Pères (lui ne les avaient point abandonnés : on les acclamait 
dans les rues, on s'associait à leur deuil ; des gens qui jusqu'alors 
leur avaient été hostiles, se prenaient pour eux de sympathie 
«.t d'admirati«,n. Bient6t le mal devint si violent que les magistrats 
forcèrent les J;.suites demenrés au collège à se retirer au prieuré 
Saint-Macairc 6 
Durant l'0é de la mème année, la ville de Pont-à-Mousson con- 
nut, elle aussi, les horreurs du terrible fléau. 11 y fut m6me 
e-farWpar la famine. Les Pèles, malgré leur propre dénuemen. 
parcoururent les maisons, distribuant du pain, du vin et des au- 

I. « lls s'établirent à Saint-Ladre : on leur fit préparer une sorle de loge sur quatre 
roues à la Sanitat (ou maison des malades), et pendant toute la du,'ée du fléau l'hon- 
neur du sacerdoce catholique ne fut sauvé que par eux » (Ra)nal, Histoire dt« Berry, 
tome IV, p. 159, 160). 
9.. Litt. ann. 15s?, p. 151. 
3. Lift. ann. 1584. p. 218. 219. Lettre du 1'. Pigenat au P. Gènéral, 30 sept. 158 
(Gall. Epist., t. XIV, f. 68). 
4. Édition de 1619. f. 45. 
5. Voir t. [,I. III, c. X, p. 567 et sui. 
6. Lift. ann.. l, c. Cf. Sacchini, Hi.toritt ,Soc. Jesu. P. V. |. Y. n. 139. 



LA PESTE A PONT-A-MOUSS{_;N, TOURNON, CHAMBERY. ";7 
m6nes aux plus malheureux', s'approchant des demeures i- 
fectées pour administrer les mourants. Dix d'entre eux payèrent 
de leur vie leur sainte intrépidité, mais « ils moururent pleins 
de consolation et d'espérance ,,, et l'on vit un Frère coadjuteur, 
tout occupé de la récompense qui l'attendait, « faire ouvrir la 
fenè/re de sa chambre pour avoir une plus large vue sur le ciel . ,, 
Le collège dut être dispersé. Plusieurs professeurs se rélugiërcnt 
au prieuré d'Aspremont où ils continuèrent les clas«es à quatre 
cents élèves. Dans deux maisons du village on avait réuni une 
quarantaine de pensionnaires. Ce fut encore là qu'après deux se- 
maines de vacances, on rouvrir, au mois d'octobre, la nouvelle 
année scolaire. On ne put rentrer à Pont-à-Mousson qu'au mois 
de février 1586. 
Cinq mois plus tard, le tléau apparut à Tourn¢,n jusqu'alors 
épargné. Il trouva le terrain préparé par une affreuse disette 
qui avait affaibli les santés. Durant toute une année les pauvres 
avaient été réduits, pour tromper leur faim, à manger une es- 
pèce de pain fait avec de vieilles briques réduites en poudre, 
nlélangées d'un peu de farine d'orge, d'avoine et de son. Quand 
la « contagion pestillante » menaça ces corps exténués, ceux 
(lui eurent le temps et le moyen de fuir se retirèrent dans 1,'s 
campagnes,&t en quelques jours la ville fut « comme déserte et 
abandonnée à la discrétion de tous les voleurs du pays ». D'apri.s 
une ancienne relation, « troys quarts ou plus des habitans » mou- 
furent, car les environs eux-mëmes étaient infectés. On ne trou- 
vait plus personne « pour enterrer les pauvres ». Les cadavres 
gisaient dans les rues ou les maisons désertes, ,, causant le double 
d'infection:; ,,. 
Pendant la disette, les Jésuites prirent snr les revenus du col- 
lège de quoi soulager les affamés . Pendant la peste, ils of- 
frirent leurs soins et leur vie. L'ouvrage ne leur nlanqua point, 
car telle était la fra)eur générale que de toutes parts, à haute 
voix, dans les rues, aux fenètres, chacun criait merci - Dieu. 
se confessait et faisait son testament devant le prètre « pour ce 

1. Lift. attn. 1585, p. 310, 311. 
2. Abram, L'Universitë de Ponl-it-Mousson, dans Carayon, Documenls inc;dits, 
doc. X', p. 201,202. Le P. Sacchini ,tous a conservé les noms de trois de ces victimes : 
deux prètres, Jean Blondei et Pierre Fitau, ministre du college, et un Frre coadjuteur. 
Barthëlemy Raphaëi (Hisl. Soc. Jesu, i. c., n. 138). 
3. Archives de i'Ardèche, E, 20, p«ssim, citées par Massip, Le collège de Tournot. 
p. 36, 37. 
4. Lift. ann. 1586-1587. p. 379. 



LIVRE 1. -- IHAI'ITI|E I!1. 

qu'on ne pouvait avoir un nolaire t ». Il fallut fermer le coll/_ge. 
I.es jeunes relietoux et les professeurs le quittèrent; deux Pères 
moururent; quelques prères et frères coadjuteurs demeurèrent 
pour secourir et consoler les habitants -. Cependant les cours 
ne furent pas complètement interrompus. Quelques-uns des ré- 
.-cnts s'éioi$nèrent peu de la ville, et continuèrent à faire la 
classe aux élèves qui les avaient suivis. Le P. Odon de Gissex 
raconte que le 1'. Jacques Salès, le futur martyr d'Aubenas, en 
attendant la fin de l'épidémib, enseinait l'hébreu « à ceux qui 
étudiaient sous lui de peur quÏls ne perdissent leur temps ». 
Le P. Jean ltay, professeur de théologie, et plusieurs de ses 
frères re,;urent au ch«leau de mcssire Charles (le Claveysson, en 
DauphinA, une ffén6reuse hospitalités. 
A la mèmc époque, dorant l'CA de 158fi, Chambéry était en 
proie au même tl,'.au ; en juillet surtout le mal redoubla. Le 1'. 
P, ectcur du collège divisa ses subordonnés en plusieurs groupes. 
suivant qu'il.,, avaient déjà plus ou moins pris contact avec les 
pcstiïérés. Un certain nombre se réfugi5rent au prieuré Saint- 
Philippe; trois prëtres et trois frères coadiuteurs demeurèrent 
au collège, rivalisant de zèle au service des malades. Environ 
deux mille personnes moururent, disent les lettres annuelles, et 
l'm, des Pères qui passait son teuq)s à son confessionnal, dans 
la chapelle, fut atteint et succomba..';ur le conseil des Jésuites, le 
premier président du Sénat de Savoie ordonna à tous les habitants 
un je6ne «le quarante jours : tous, autant que leurs forces le per- 
metraien|, devaient, trois fois par semaine, jeùner au pain et  
l'eau. Dieu se laissa toucher par cette pénitence publique; les 
quarante jours achevés, la peste décru, puis cessa « 

9. Tandis qu'elle promenait ses ravages par toutela France, et 
que dans les villes inflctées les Pères de la Con,panie de Jésus 
s'exposaient pour sauver les àmes et les corps, d'autres Jésuites 
parcouraient le royaume, appelant les peuples à la pénitence ou 
luttant avec succès contre l'erreur. Ces humbles missionaires sont 

I. Archives de. lArdeche (Massip. o1». cil.. p. 37). 
2. Lill. ttnn., I. c. 
3. l'ie et marlyredu P. Jacques 5alès, eitë par Massip, op. cil. 
4. Il nous l'apprend lui-mëme dans la prêface de l'Antimoine aux resl»o«ses que 
Th. de 13è:e ]'aicl O trente-sept demondes des deux cenls et six proposées oux 
»ti»islres d'Escosse. 
. Lettre de Jean Lambert au P. Gënéral. 29 juillet 1586 {Gall. El,ist. , t. XV. f. 
. Lit,. o,t. 15bG-éî, p. 395. 396. 



MI.'.',ION.' AI'OSTOLI.,[ ES EN FRANCE. 79 
à peine connus, et cependant ils reconquirent, à la suite et à 
l'exemple du P. Auger. une grande, partie de la France sur l'hé- 
résie. 
On doit à la sollicitude du P. Maldonat les missions qui, en 1579 
et 1580, réveillèrent la lç»i dans l'Aunis et la Sainton.re. Durant sa 
visite au collège de Bordeaux, il décida d'ellvover des Pères dans 
ces deux pr,,vinces, devenues comme un lieu d'asile pour l'erreur. 
On sait que la Roehelle fut lon.,_,temps considéré comme le boule- 
vard du protestantisme en France. Les paysans de ces contrées 
avaient accepté de la réforme tout ce qui flattait leurs passions. 
Après s'ëtre emparés des biens de l'Église, ils s'étaient insurg'és 
contre l'autorité royale, et le gouvernement déchiré par les fac- 
tions était impuissant à réprimer leurs excès. Quelques mois sut: 
firent aux missionnaires pour o],tenir des résultats inattendus. Le 
P. Claude Mathieu les racontait asec joie au P. l;énéral, dans une 
lettre du "3 novembre 1579 : « Deux Pères, disait-il, ont été en- 
voyés par le P. blaldonat dans le Poitou et la Saintonge... Le fruit 
«le leur mission a été admirable par le g_rand nombre d'hérétiques 
convertis et de catholiques ranimés dans la foi. Q ne Dieu en soit ],,:ni ! 
Les Pères on! preché fi la Rochelle et dans les environs. L'évêque 
de Saintes les a re«;us très cordialement et s'est servi volontiers de 
leur nfinistère pour évan,rèliser son diocèse, le plus corrompu 
d'hérésie qui soit dans le royaume. Ils m'ont écrit pour me de- 
mander du renfort, car, disent-ils, il n'va pas moins à faire dans 
ce pays que dans les lndes . » 
L'année suivante, sept Pères, employés à la mission de Sain- 
tt, nge sous la direction du P. lqivier du Hamel, ramenèrent à lo 
vraie relieton un rand nombre de dévovés. Dans quelques villes, 
pourtant peu considérables, on compta jusqu'à mille conversions. 
ln rematqua surtout celle d'un fameux corsaire qui servait sou.. 
les ordres de Soury, quand le P. lnace d'Azévédo fut massaeré 
avec ses trente-neuf compagnon.-_ en haine de la foi. Les PP. Ber- 
nard lloillet et lJuintin évangélisèrent une ile de la e6te surnom- 
mée l'ile des Pirates. Elle se composait d'une trentaine de bour- 
ades où l'on ne retrouvait plus aucune trace de christianisme. 
La population, tombée presque à l'état sauva-e, se laissa gagner 
par les industries des missiormaires et se rendit docile à la parole 
de Dieu. Peu à peu l'ignorance disparut, les mœurs s'adoueiren[, 
tout le pays revint -à la civilisation et à la foi. Deux prètres, recoin- 
l. Traduit sur l'autogr, latin i,ubliê par le P. Prat. Maldonat et l'UMversité d« 
l'cris, p. 461, note. 



I.I,RE I. -- CHAPITRE 

mandai)les par leur science et leur vertu, furent chargés de main- 
tenir et ,l'achever cette heureuse transformation. Au retour dc 
cette mission, les PP. Quintiu et Roillet tombèrent entre les mains 
des huguenots qui les relàchòrent aussit6t, dans la crainte de 
s'attirer les ven'canccs des troupes catholiqucs l. 
Le I'. livier du Hamel n'eut pas moins de succès à Castelbajac 
où il prècha le carême de 158". Les calvinistes du lieu, mal8Té la 
l,aine dont ils poursuivaient les ntembres de la Compagnie de 
Jésus, furent vaincus par sa science et sa charité',. Henri, roi de 
Navarre, entendant parler favorablement du prédicateur jésuite, 
voulut le voir, lïntcrrogea sur ses œuvres, surson genre de vie, 
sut" l'Institut de saint lgnace, et se montra si satisfait de ses ré- 
ponses que, sous l'inspiralion de cet esprit libéral «lui animait déjà 
le futur llenrilV, il lui accorda l'autorisation de prècher librement 
dans tout le pays soumis à sa domination . Le vieux missionnaire 
n'en protita pas longtemps ; il nlourut l'année suivante, épuisé par 
lrcnle années (le travaux apostoliques dans les provinces de Gas- 
cogne. 

10. Parmi les relis'ieux qui travaillèrent le plus utilement h cette 
époque, nous trouvons au premier rang le P. Pierre Véla. Doué 
d'une éloquence naturelle et d'une solide science théologique, il 
en imposait aux hérétiques les plus obstinés. Continualeur de 
l'oeuvre de Maldonat dans le Poitou, il visita toute cette province 
et les pays d'alentour, ramenant au sein de l'Église beaucoup 
,l'mes que l'erreur avait abusées:.. Après avoir exercé pendant 
lrois années la charge de recteur au collès'e de Verdun, il com- 
nlenca ses COltrses apostoliqucs ; il ne devait plus les interrompre 
que brisé par les intirlnités. Il év.an,qélisa les principales villes du 
royaume, et ce fut h Bourges en 1581, pendant la station du ca- 
rème, qu'il jea dans l"me du jeune Pierre Coton, plus tard 
cél6bre confesseur de tlenri IV, les semonces de la vocation à la 
Compagnie de Jésus. Juand il fut à bout de forces, il se retira au 
collège d'Avignon où il dépensa les derniers efforts de son ardeur. 
,, Tout incommodé qu'il était, raconte l'un de ses èontemporains, 
il prëchait en noire église. avec telle aftluence et concours qu'il 
ne fallait pas que le P. Préfet se mit en peine pour envoyer au 
1. Sacchini, Hist. Soc. Jesu, P. V. !. Vlll, n. 192. L'auteur a dù prendre ces détails 
dans les lettres annuelles manuscrites que nous n'avons pas retrouées. 
2. Lilt. an. 1582. p. 159. 
3. Lettre du P. Mercurian au P. Fr. de Borgia, 3 oct. 1570, citée par le P. Prat. 
llecherches s«r la Compagnie de Jés«s. t. l. p. I., note. 



MISSIONS AI'OSTOI.IQUES EN FRANc:E. 8t 
sermon les écoliers ». Deux Frères devaient le porter jusqu'à la 
chaire, et souvent les élèves leur disputaient l'honneur de lui 
rendre ce service' 
Après le P. Véla nous signalerons le P. Julien Bouclier, chef 
d'une phalange d'ap6tt.es dont les travaux curent pour principal 
théatre le Dauphiné. Crest, Saint-Marcel, Die et autres localités, 
longtemps au pouvoir des hérétiques, furent évangélisées par lui. 
E 158, il se rendit avec le P. Valentin Gérard à Embrun où tous 
cieux avaient été appelés par l'archevëque. Tandis que le 1'. Gérard 
exerçait son ministère dans la ville et les environs, le P. Bouclier 
cherchait  pénétrer dans les places encore occupées par les pro- 
testants. Ofticiellement recommandé par le prieur d'Auvergne 
, Ordre de Malte), mais avant tout comptant sur la protection du 
ciel, il prècha hardiment la foi catholique. Il sut d'ailleurs, à force 
de prudence, gagner la faveur,des chefs huguenots, sans encourir 
la haine de leurs ministres -. En 1586 le P. Bouclier accompagna. 
comme aum6nier, les troupes du duc d'Épernon qui marchaient 
contre les protestants de la Provence et du DauphinL ['n autre missionnaire, le P. Chvistophe Clémenson, était très 
employé par les évèques du midi. Il fut envoyé da,is la ville de 
5!'ons, en 158, et v convertit un grand nombre d'hévétiques. 
Désespérant d'enrayer par leurs pvëches le succès de sa parole, 
les plus obstinés essayèvent à plusieurs reprises de se débarrasser 
d'un si redoutable adversaire par le poison, le poignard et la 
sédition. Le Père ne se laissa pas émouvoir. Sa constance lui 
valut le triomphe. Un des plus favouches pvédicants s'enfuit de 
la ville, ne voulant pas voir les délections qu'il ne pouvait plus 
arrèter et maudissant ses ouailles qui préféraient, disait-il, les 
ténèbres "à la lumière «. 
Peu après, le P. Clémenson fut appelé dans le Languedoc par 
le cardinal d'Armagnac. Il se dirigea vers Nîmes, l'un des centres 
les plus importants du Calvinisme. Des r6sistances, des outrages 
et des périls de toutes sortes l'y attendaient; mais son ardeur 
s'en accrut et ses victoires n'en furent que plus helles. Il n'entama 
point de controverses irritantes devant son immense auditoire; 
il se contenta d'exposer dans son intégrité la vraie doctrine. En 
quelques semaines il ranima ainsi les catholiques abattus et af- 
1. Rëcit du Ff. Lingonet (Mus. Calvet, ms. 2.816). 
2. LilL ann. 18, p. 166-167. Cf. Sacchini, Hisl. Soc. Jesu, P. V, 1. I1, n. 158. 
a. Lettres du P. Bouclier au P. Général, Grenoble, 21 ,ai 1586 (Gall. Epist., t. 
Iol. Tt). 
s. LilL ann. 1582: p. 167. Cf. Sacchini, 1. c.: n. 159. 
COMPAGNIE DE JÉsu.  T. !!. 6 



82 

LIRE I. -- CHAPlTRE !11. 

racha près de quatre cents àmes à l'hérésiel. 11 revint un an 
plus tard (1583) confirmer ce premier succès. Cette fois, en dépit 
des minislres, il parvint à convoquer les fidèles au son des cloches, 
muettes depuis de long'ues années, à rétablir les processions so- 
lennelles,  rendre aux cérémonies de l'Église leur ancienne 
splendeur . 
Le Pérgord eut pour apétre un de ses enfants, le P. François 
de Bordes. Après avoir prononcé ses premiers vœux au noviciat 
de Saint-André à Rome, il fut destiné à combattre la Réforme dans 
son pays natal. 11 dut se déguiser pour entrer à Périgueux. Une 
fois dans la place, il fit avertir de sa présence les catholiqucs 
dispersés et leur servir quelque temps de pasteur, l;urant l'avent 
de 158-) et le ca'me de 1583, il fit entendre à ce peuple la 
parole de vérité. Les huguenots qui venaient en foule à ses ser- 
ruons en furent touchés; mais le respect humain empècha les 
conversions. Le Père fut plus heureux auprès de ceux qui n'avaient 
point perdu la toi; il les déshabitua des blasphèmes, des chan- 
sons obscènes et leur fit déserter les théàtres où le vice s'étalait 
sans pudeur :. 

11. Avec les professeurs et les scolastiques, nos collèges 
comptaient, nous l'avons dit, quelques Pères occupés presque 
uniquement d'apostolat. A l'ont-à-Mousson, le zèle de ces mis- 
sionnaires s'Atendit peu à peu de la ville et des environs à des 
lieux plus éloignés. En 1581 un ami du P. Au8"er, Toussaint 
R,msset, chanoine de la cathédrale de Metz, fut recu dans la 
Compagnie et destiua une somme de mille écus d'or à l'établisse- 
ment d'une mission dans cette ville. Les PP. Charles Sager et 
.lacques Cmmolet s'y rendirent aussitét et y exercèrent, pendant 
plusieurs années, les divers ministères de l'Institut. 
A vingt lieues de Pont-à-Mousson se trouvait une petite ville 
nommée Saintc-Marie-aux-.lines, très exposée à l'hérésie à 
cause du voisinage de l'Allema-ne. Des Pères y furent envoyés 
sur la demande du duc de Lorraine. Ils ramenèrent à la foi 
ceux qui l'avaient abandonnée, raffermirent ceux qui étaient 
chancelants, confondirent si bien ceux qui ne voulurent pas se 
rendre que, s'éloignant de la cité, ils se retirèrent dans le fau- 

1. Lilt. ann. 1582, p. 167, 168. 
2. Sacchini, ltist. Soc. Jesu, P. V, 1. 11I, n. 121. 
3. Litt. mn. 1582, p. 158. 
4. Dans l'Aisace, dont la partie située sur la rie gauche de la Liepvre appartenait 
aux dues de Lorraine. 



MISSIONS APOSTOLIQUES EN FR_,NCE. s3 
bourg avec les Allemands. Les n,èmes prédicateurs recueillirent 
aussi des fruits très abondants à .';aint-Di6, où ils donnre.t plu- 
sieurs instructions dans la c61bre collégiale de cette ville . 
A Nancy, deux Pères s'employèrent pendant qui»ze jours à 
prècher, à confesser, à faire le catéchisme ils établirent une 
confrérie du Saint-Sacrement avant de quitter la ville. « Leurs 
efforts, bénis du ciel, avaient enthousiasmé les habit,nt qui, 
pleins d'estime pour la Compagnb., demandèrent avec instance 
au cardinal de Vaudemont de leur procurer plusieurs fuis lannée 
le mème secours -. » 
Saint-Nicolas près de Nancy, Remiremont, Gondrccourt et 
plusieurs autres localités, recurent aussi la visite des n,ission- 
naires de Pont-à-Mousson 3. 
De mèmc, " Tournon. plusieurs Përes ëtaient tout entiers con- 
sacrés à l'évangélisation des campagnes. « Nous somn,es souvent 
demandés dans les villages environnants, écrivait Ch 1581 le 
rédacteur des lettres annuelles, car toutes ces populati .ris sont 
avides d'entondre la parole de Dieu; mais. à cause du peu de 
sùreté des tontes, nous sommes souvent accompagnes ,le gens 
armés qui nous servent d'escorte à l'aller et au reto,r. » 
A cette époque, dans une partie du Vivarais, les cas ,le posses- 
sion diabolique se multiplierent d'une facon étonnante:'. I.es mis- 
sionnaires du collège de fournon vinrent au secours des i,opula- 
tions effrayées; ils leur 1,r6chèrent la pénitenoe et les bonnes 
«_euvres. Bient,:,t, avec la ferveur de, la piCA, se rétablit eu ces 
régions le règne de la paix. 
Mais le succès dos prédicateurs était souveut acconpagné de 
cruelles épreuves dont les lettres annuelles nous apporten l'écho. 
,, Pendant la guerre que se faisaient alors le peuple et la no- 
blesse, [,ous Ations suspects au, nobles parce que nous aimions le 
peuple, et suspects au peuple parce qu'on lui avait fait cr,,re que 
nous fournissions de l'argent aux nobles. Durant le te,,ps t,ascal, 

1. Abra,, l'l«tiversilé de Po,tl-t-;lousso«t (Carayon, Doc. it:d., V. p. lç4). 
2. lbdem. 
3. Abram, op. cil., p. 
. Lill. ann. 151, p. 
. « In alio pago, cure malo daemone plurimi subito corril, erentur ' pertr-ili ceteri 
nostrum sacerdotem evocarunt ; lantusque ad eum confessionis causa oenctt.«s factus 
pst ut, cu[n satisfacere non posset, alteru , subsidio mittere necesse ruer,t. » (lbidem, 
p. 162). Sacchmi donne d'autres detads encore : « In ro Vivarien»i. I",,I,e Tur- 
nonem, tare mulli subiade apparuere a daemonibus obsessi, ut terni quat,.r«i,lU e in 
siagulis perte familiis numerarentur, ac serpere quasi contagio malum t,t,:retur. 
tHist. Soc. Jesu, P. V, l. I, a. 18). 



LIVRE !. -- CItAPlTRE III. 

les hérétiques répandirent le bruit que le clerg distribuait aux 
tidèles des hosties empoisonnées. » Si absurde que fùt une telle 
accusation, elle trouva créance, l'ne émeute éclata, que la po- 
lice de la ville suffit à réprimer. Mais il n'en fut pas de mgme 
à Andance. Le collège possédait la un prieuré; un l'ère y lo- 
geait. La foule exaspérée mit le feu à la tour, se saisit du reli- 
gieux, l'enchaina et menaca de le jeter dans le Rh6ne. Contre 
toute espérance, il parvint à s'échapper 1. 
Dans le diocèse de Vienne, il v avait une petite ville si remplie 
d'hérétiques que depuis vingt-cinq ans elle n'avait reçu la visite 
d'aucun évëque. 11 -' Pierre de Villars y appela les Pères de 
Tournon pour préparer à la réception des sacrements les catho- 
liques testés fidèles. ..uelques missionnaires s'y rendirent aussit6t. 
Quand l'archevêque vint les rejoindre au bout de trois jours, il 
eut le bonheur de ponvoir administrer le sacrement de confirma- 
tin à plus de six cents personnes"-. 
11 y eut encore d'autres missions analogues. Les noms des ap6- 
tres, avec leurs œuvres, sont inscrits au livre de vie, mais l'his- 
toire ne saurait tout dire. Du moins l'aura-t-on vu par ce qui pré- 
cède " la Compa.gnie de Jésus soutenait vaillamment le r61e que 
lui avaient assigné les l'apes en l'admettant parmi les ordres mi- 
litants de la Sainte Église. 

I. Lilt. aua. 1,5bl. p. 161. 
2. Ibid., I'- lfi2. 



CHAPITRE IV 

LES JËSUITES DE FRANt;E EN ËCOS.gE 
, 156')-1597) 

Sommaire : 1. Situation de l'Écosse à l'av,'.nenlent ,le Marie Stuart. -- . Ed- 
mond llay etGuillaume Creytton accompa.'nent le P. Floris de Gouda, nonce apos- 
tolique. -- 3. Mariage de Marie Stuart avec llenri Darnley; mission de l'evë- 
que de Dunblane. --4. Captivité «le Marie Stuart: sos relations avec le I'. 
Edmond IIay.- 5. Projets «lu duc de ;uise pour la délivrance de Marie Stuart. 
-- 6. Dèpart des missionnaires retardé. -- 7. Le P. Creytton à la Tour de L,m- 
dres. -- 8. Travaux apostoliques des PP. Jacques ;ordon, Edmond Hay, Jean 
Dur 3" et Guillaume lIolt. -- 9. Ministëre ,lu P. Samier auprbs de Marie Stuart. 
Sources manuscr|tes : l. Recueils de documents conservês dans la Compagnie : a) Fran- 
cia, Epistolae Generalium ; --b) Galliae Epistolae; -- c) itistoria prov. Franctae; -- d) Fran- 
cise histories documents ; -- e) Scotiae historia ; -- f) Epistolae Episcoporum. 
ll. Paris, Biblioth. Nationale, mss. fran,-ais 3308, 
III. Rome, Archivio Vaticano, Nunziatura dt Froncis. t. XVl, XVll. XVIll. 
Sources imprimées : Jouvancy, Historia Soc. Jesu, P. V. -- Calendor of .store poper re- 
lalDtg fo Scotland, t. 11. -- Calendar ofState, F«ffeign, 13t40. l/l, 138. --Hamiltonpa- 
pers, edit. by Joseph Bain, t. 11. -- Letters and Memorials of IVilliam cardinal Allen. -- 
Labanoff, Lettres de Marie Stuart.-- Mémoires de Duplessis-Mornay, supplement, -- M,:- 
moires de la Ligue. -- Richeome, Plainte .apolog,:tique (1611L -- Teulet, Relations politi- 
ques de la France et de l'Espagne avec l'Ecosse. -- Lingard, Histoire d'Angleterre, t. Vil. 
-- Dictionary of national biography, edit. by Sidne, Lee. -- Chêruel, Marie Stuart et 
Caterine àe Mëdicis. - Wiesener, Marie .Stuart et le comte de Bothwel. --Kervyn de 
Lettenhove, Marie Stuart. --J. Forbes, $. J., Jean Ogilrie. 

1. Parmi les Jésuites auxquels fut confiée la délicate mission de 
secourir le catholicisme persécutë en Écosse sous le règne de 
Marie Stuart, plusieurs, et non des moindres t, appartenaient à 
l'Assistance de France. Afin de bien saisir le caractère de leur in- 
tervention, il nous faut reprendre les choses d'un peu plus haut. 
Pendant que Marie Stuart, fille et héritière de Jacques V, était 
reine de France, comme épouse de Franqois 11, sa mère, Marie 

1. Il nous suffira denommer les PP. Jacques Gordon-tluntly. professeur de philoso- 
phie et de thëologie dans divers colleges. Edmond Hay, recteur des collèges de Paris 
et de Pont4-Mousson, provincial de France, Guillaume Creytton, recteur d'Avignon 
et de Lyon. Le nom de ce dernier est écrit différemment dans les documents relatifs 
à cette ëpoque : Crichton, Creitton, Creichton... Nous avons sa signature sur un grand 
nombre de ses lettres autographes, il signait Creytton, orthograplte que nous avons 
suivie dans le premier volume. 



I+IVRE I. -- CIIAPlTRE IV 

,le Lorraine, gouvernait l'Écosse en qualité de régente. Elle eut 
le lori, pet, t-ëIre, d'appeler trop de Franç.ais à l'adminislration 
,le ce i,ays. Aussi vit-elle se s,,ulever contre elle les nobles et les 
réfor,J,:s auxquels l'astucieuse ÉlisabeIh. reine d'Angleterre de- 
puis 1558, prètait son appui. laric de. Lorraine mourul le 10 .iuin 
15»0, a,, momenl oit la guerre civile venait d'éclater, lans les 
conventi,,nm connues sous le nom de paix d'Édimbourfj, et siffnées 
le t; jt,ill»t par l'ambamsadeur français, non pas avec les Écos- 
sais consi, lérés c«,,tme rebelles, mais avec l'envoyé d'Élisabetl,, 
on stilmla que les lroupcs françaises so.liraient du royaume, 
qu'en l'absence de la .ieune reine l'administration serait confiée 
à un cons«.il de douze personn+.s dont sept à sa nomination, et 
que dans le prochain Parlement «,n Irailerait «les affaires de la 
religion. 
Les proteslants d'Ëcosse ne per«lirenl pas une si belle occasion 
,le con,olider leur église et de lui donner une constitution réffu- 
lière. Le 17 a«,tl, le l'arlement, réuni sans convocation royale, 
suppr, ma le caIholicisme et établit l'éhse presbytérienne sur 
la base de l'élection populai.e. L'annéc suivante, Jean Knox, le 
Calvin de l'Écosse, composait un IraitWde discipline et de juri- 
diction ecclésiastique, dans lequel il excitait le peuple " la des- 
truction des ten,ples caIholiques. AuI,,risés par le Parlement, des 
X'andales, sous le nom de réformateurs, commencèrent à renver- 
ser. ces monm,enIs d'idolàtrie. 
Telle était la situation religieuse de l'Écossc quand larie Stuart 
fltt appelée à ffouverner ce malheureux pays. Depuis la mort de 
Fran,.ois !1.5 ,lécembrc 1St;0) elle s'était retirée à tteims, auprès 
,le son oncle le cardinal de Lorraine. Elle ne pouvait plus se ré- 
soudre à quitter sa pairie d'adoption et redoutait un peuple fana. 
lisé contre l'Éêlise. Enfin, cédant aux vœux de ses su.ieIs res/és 
tid+les et attx conseils de ses oncles, elle partit de Calais non 
sans une amère tristesse. A la faveur d'un épais brouillard, elle 
échappa il la tlotte anglaise qui croisail pour l'arrêter, et le 
10 aoùt 1561 elle débarqua à Leilh, à l'embouchure du Forth. 
Le lendemain de son arrivée, elle voulut fai,'e dire la nesse dans 
sa chapelle ; on cria à l'idolàIrie et l'on faillit tuer son auménier 
jusque +eus ses yeux. ..uand elle fit son entrée à Édimbour, elle 
pul voir des décorations représentant des scènes de 1' Xncien Tes- 
rament relalives au chaIiment des idolàIres  

Cf. Wiesener, Marie Stuarl el le Comle de Eolhwel. p. 6 et suiv. ; Lingard, lfisl. 



SITUATION DE L'ÉCOSSE A L'AVENEMENT DE MARIE STUART. 87 

". A tant d'insolence Marie Stuart n'opposait que la patience 
et la bonté. Mme en d'autres circonstances le seul fardeau des 
affaires e6t été lourd pour une veuve de dix-neuf ans. Elle choisit 
son conseil sur m,e liste de vingt-quatre noms présentés par le 
Parlement. Elle v introduisit quelques amis, parmi eux le comte 
de Bothwel. Elle donna sa confiance au prieur de Saint-André, 
son frère naturel, qu'elle créa comte de Murrav et qui devint 
dans la suite son plus ardent persécuteur. Ses ennemis m5mes 
conviennent que les premières années de son règne furent pleines 
de raison et de douceur. Elle attaqua ls ahus avec discrétion et 
fermeté; travailla sans hte comme sans négligence au rétablis- 
sement de l'ordre. Elle toiCa la religion protestante, parce qu'elle 
la trouva établie. Son crime fut de garder la sienne ; la réforme 
ne devait point le lui pardonner. 
Le pape Pie IV connaissait les 6preuves du catholicisme en 
Écosse et la piété de la jeune reine. Il lui envoya secrètement, en 
1563, comme nonce apostolique, un jésuite hollandais, Nicola.- 
Floris de Gouda t. Comme son voyage présentait de nombreuses 
difficultés, on le fit accompagner de deux jeunes Écossais, aspi- 
rants à la Compagnie de Jésus qui terminaient alors lours Cudes 
à Louvain, Edmond tlay et Guillaume Creytton"-, tous deux alliés 
aux meilleures familles du pays. Creytton prit les devants. Le 
silence le plus strict avait été recon,mandé sur la mission du 
P. Floris. Cependant les ministres presbytériens connurent bien- 
tél son arrivée et jetèrent les hauts cris, réclamant la prison et la 
mort pour le nonce de l'Antéchrist:. D'actives recherches furent 
faites partout, sur les routes, sur les cétes, dans les ports. Nicolas 
Floris parvint à Édimbourg et se cacha chez l'auménier de la 
reine. Il obtint de celle-ci nne courte audience, à la dérobée. 
pendant que la cour assistait au prëche. Il lui ferait la lettre de 
Pie IX" et ajouta de vixe voix les recommandations dont il était 
chargé..Marie Stuart lui indiqua verbalement, en latin, ce qu'il 
aurait à répondre. « Elle n'était pas libre, disait-elle; pour le 
concile de Trente, elle ferait ce qu'elle pourrait; quant à elle, 

d'Angleterre, t. Vil, p. 448 et suiv. ; Chéruel, Marie Stuart et Catherine de M(dicis. 
p. _99 et suiv. 
1. Connu dans les annales de la Compagnie sous le nom de Goudanus, du lieu de 
son origine. 
2. Lettres du P. P{icolas Goudanus au P. Génëral, l'une du 6juin 1562, l'autre sans 
date, probablement du mois d'octobre (Germaniae Epistolae, t. III, f. 121, 122;. 
3. Courte relation de Cr,.ytton, 1613 (Scotiae historia, 1566-163. f. 280}. Voir la 
lettre du P. Goudanus au P. Lainez de Mayence, 2 octobre 1562, .»ubliée par les 
timmen ans 31aria Laach, juillet 1880. 



8 

LIVRE I. -- CHAPITRE IV. 

jamais elle ne trahirait sa foi, plutèt mourir. » Le nonce e6t 
voulu visiter tous les évèques et leur communiquer lui-mème les 
instructions du Pape. Il ne put en voir qu'un seul ; les autres curent 
peur et n'osèrent le recevoir, l,a situation de l'Église lui apparut 
fort sombre : les hérétiqucs, 'uidés par Murray, se sont emparés 
de tous les postes ; les catholiques sont nais à l'écart; la reine pri- 
sonnièt'e est entourée d'intrigues; la relig'ion est proscrite; plus 
de messe ni d'office public; le pays est terrorisé par de miséra- 
bles apostats; les évêqucs paralysés par l'état politique se faiseur; 
un seul, le jeune coadjuteur de Iunblane, William Chisholm. 
lutte avec courage; il y a bien quelques bons prédicateurs, mais 
ils sont une poignée I 
Pour le moment, obligé de se cache.r, le nonce ne pouvait rien; 
sa vie était continuellement en péril, lmpuissants " le découvrir, 
les ministres étaient fort montAs, et un commerç.ant français, 
qu'on prit pour lui, futcruellement battu. 11 était temps de revenir. 
Guillaume Cre)'tton conduisit le nonce, déguisé en matelot, jus- 
qu'au vaisseau «lui l'attendait et l'accompagna en Belgique. Il y 
fut bientèt rejoint par Edmond llay2; tous deux alors partirent 
pour Rome où ils apportèrent au P. Lainez la relation du P. Floris 
de Gouda, rendirent compte de sa mission et entrèrent au novi- 
ciat de la Compagnie de l,:sus. 

3. Trois ans plus tard. en 1565, Marie Stuart épousait Henri 
Darnley, son cousin germain, fils du comte de Lennox. Plusieurs 
seigneurs du royaume et surtout le comte de Murray s'étaient mon- 
trés opposés à cette union qui affermissait la famille des Stuart en 
confondant les droits de ses deux branches3; excités par Élisabeth 
ils avaient pris les armes pour l'empëcher. Elle n'en fut pas moins 
célébrée le :9 .juillet. Les rebelles vaincus et chassés du ro).aume 
se réfugièrent en Angletcrre. Cette victoire fut un grand sujet de 
joie pour le pat'tf espa'nol. Inclinée de tout temps vers l'Es- 
pagne, la reine d'Écosse s'empressa d'accéder à la ligue qui se 
formait sous les auspices de Philippe ii et menacait d'accabler 
Élisabeth. On fit alors courir le bruit que l'évangile était en dan- 

l. Lettre du P. Goudanus à Lainez, 2 oct., dëjì citëe. 
2. Edmond Hay etait resté quelque temps en Ecosse, d'où il amena à Louvain plu- 
sieurs leunes gens de valeur qui plus tard se firent jésuites. C'étaient Jacques Tyrius, 
Jean Hay, Robert Aber«romby et Guillaume Murdoch. 
3. Marg«erite, fille athée de Henri VII, avait ëpousé, aprës la mort de Jacques IV, le 
comte d'Angus de la maison de Douglas. De ce second mariage naquit la comtesse de 
Lennox, mère de Darnley. Marguerite ëtait donc l'aïeule commutée de Darnley et de 
Marie Stuart. 



MISSION DE LÉYÉQUE DE D[BLçNE. 89 
ger, que le Piémontais David Riccio, secrétaire intime de Marie 
Stuart, était uit agent du Pape. Avec une odieuse perfidie, les sei- 
gneurs protestants excitèrent contre lui la jalousie du vaniteux 
et frivole Darnley. Le 7 mars 1566, David Riccio était assassiné à 
Holyrood. Les conjurés tentèrent de retenir Marie p.isonnière au 
chateau de Stirlins; mais elle s'échappa de leurs mains, rassembla 
une armée à Dunbar, marcha sur Édimbour où les meurtriers 
s'étaient réfugiés, et les contraignit à chercher leur salut dans 
1 exil . 
A ce moment, Pie V venait de s'asseoir sur le freine pontifical. 
La catholique Marie Stuart envoya l'évëque de Dunblane  pi.ésen- 
ter au nouveau pape ses félicitations et l'assurer de sa parfaite 
soumission à l'Ég'lise romaine. Informé de la triste situation du 
royaume et sachant le bon vouloir de la reine paralysé par un 
manque absolu de ressources, le Pontife promit de venir à son 
secours, « dùt-il vendre jusqu'au dernier vase sacré 3 ,,. Il résolut 
aussi de lui envoyer le plus t6t possihle, comme nonce apostoli- 
que, Vincent Laureo, évèque de Mondovi. Les deux Écossais qui 
avaient déjà, sous le pontificat de Pie IV, accompagné le P. FIoris 
de Gouda, furent de nouveau désignés pour aider l'évgque dans 
sa périlleuse mission. Edmond Hay et Guillaume Creytton. 
hommes de talent, de vertu et d'expérience, étaientvite parvenus 
aux charges importantes de la Companie " l'un exerçait alors 
les fonctions de recteur au collège de Paris, l'autre occupait le 
même poste au collège de la Trinité à LyonL 
A la tin du mois de juin 1566, l'évèque de Dunblane et le 
nonce Vincent Laureo se trouvaient à Paris, tout prèts à passer 
en Écosse, quand on apprit la naissance du jeune prince qui 
devait tre un jour Jacques I « d'Angleterre. La reine demanda 
au nonce de retarder son voyag-e jusqu'à cequ'elle eùt réglé avec 
le Parlement le baptême de son fils dans la reliion catholique. 
Si elle obtenait ce qu'elle désirait, il lui serait alors plus facile de 
faire recevoir l'envoyé du Pape dans le royaume avec tous les hon- 
neurs dus à son rang. Le Parlement consentir au baptème catho- 

1. Cf. Teulet, Relatiots politiques de la France et de l'Écosse, t. 11, p. 60. Ché- 
ruel, op. cit., p. 5, 47. 
2. L'ëvque de Dunblane songea quelque temps "A entrer dans la Compagnie. Les 
supérieurs furent d'avis qu'il serait plus utile ì l'Êcosse en gardant son siege (Lettre 
de l'évéque de Dunblane au P. Gënéral, 6 janvier 13G5, dans Epist. Ei,iscop. , t. l. 
p. 9). 
3. Relation du P. Creyt{on, 6 mai 1613. 
4. Lettres du P. Général au P. lanare, 27 juin 156;; au P. Ed. Hay, 27 nai t66 
,Francia, Epist. Gen., 1565-t567, f. 120). 



9O 

LI , RE I. -- CHAPITRE 1V. 

!ique, mais ne voulut pas entendre parler de la réception du 
nonce. « On mit tout en œuvre, dit le P. llay, pour engager Vin- 
cent Laureo à rester en France ou "à retourner en ltalie 1. » 
Après cinq mois d'attente la situation de l'Écosse ne paraissait 
pas sensiblement modifiée. Au contraire les esprits s'échauffaient- 
de plus en plus et l'on avait à craindre un soulèvement fomenté 
par la reine d'Anglctel're . Cependant le nonce ne voulut pas 
abandonner sa mission sans avoir au moins fontA quelque 
chose, llans ce pays hostile qui refusait de le recevoir, il envoya 
le P. Edmond llay avec l'évêque de I3unblane pour sonder le 
terrain et lui pt'eparer les voies:. Partis de Rouen le 3 décembre 
et portés pat' un vent favorable, ils abordèrent deux jours apr.ès 
sur les cètes d'Écosse, et le 17 ils assistèrent à la c@émonie du 
bapt6me qui fut faite avec beaucoup de pompe par l'archevêque 
de Saint-André, dans la chapelle (lu ch;'teau de Stirling 5 
Le 10 févt.ier 156"/, llenri I3arnley périssait de mort violente. Les 
troubles (lui suivirent empëchèrent la venue du nonce en Écosse. 
Le ! 5 mars, le !'. Edmond llav élait de retour à Paris après avoir 
tra,aillé dans la mesure de ses forces au relèvement du catho- 
licisme. Le .o2 avril, l'èvëque de Mondovi reç'ut, dat6e de Stir- 
ling, une lettre de Marie :';tt, art lui marquant son d6sir de commu- 
niquer avec lui, l'avertissant de l'envoi d'un exprès, dès qu'elle 
serait de retour à Édimbourg, et le priant d'assurer le pape de 
la « dévotion » qu'elle avait « de mourir en la foi catholique et 
pour le bien de son @lise ,,. Était-ce un pressentiment de sa 
cruelle deslinée? L'année suivante (1568), elle était contrainte 
de fuir en Anqeterre, où l'attendait, après une dure captivité de 
dix-neuf ans. une mort qui ressemble à un martyre. 

t. Les Jésuites n'abandonnèrent ni la reine prisonnière, ni sa 
patrie persécutée; mais ils ne purent revenir en Écosse. à titre 
de missionnaires, avant l'année 158i. Parcourons rapidement les 
faits princil)aux accomplis dorant cet intervalle. 
Élisabeth, qui re'ardait la Compagnie de Jésus comme la milice 
,lu Saint-Sièe, avait interdit à tous ses membres l'entrée du 

1. Lettre au P. Polanco. 6 sept. 1566 (Gall. Epist.. t. I!I, f. 51. St'). 
,. lbidem. 
3. Lettre de Vin¢ent Laureo au P. Géneral. 13 to r. 15 (Epist. Episcop., t. It. 
4. Leltre du P. Manare au P. Général, 11 dëc. 1556 {Gall. Epist., t. !11). 
5. Wiesener dans larie Stttart, p. 167, s'est trotnpé sur l'ëpoque de ce vo)age 
du P. Ed. llay. 
6. Cité pa,' Wiesener. larie Sluarl, p. 338. 



MARIE STUART ET LE I'. EDMOND H.Y. 

91 

royaume sous peine des ch-Miments dus au crime de lèse-majesté. 
le telles menaces ne pouvaient que donner le désir du martyre 
au,: fils de saint Ignace. En 1579, sur un ordre du pape Gré- 
golfe Xlll, le P. Mercurian créa la mission d'Angleterre. L'an- 
née suivante, un peu après Pàques, les l'P. Edmond Campion et 
Robert Persons, les premiers choisis, partirent ensemble, joyeux 
de se dévouer au salut de leurs compah'iotes I. Nous n'avons pas 
à raconter leurs travaux ni la mort héroïque du P. Campion 
que Léon XIII a élevé au rang des martvrs . Le P. Persons, don 
la vie était mise à prix, se décida, sur le conseil de ses amis, à 
se réfugier en France. Là il avait chance d'ètre encore utile 
la mission d'Angleterre, en attendant l'heure d'y rentrer 
là aussi il servirait activement la cause du catholicisme en Écosse. 
Depuis l'emprisonnement de Marie Stuart, le royaume avait 
été successivement gouverné par quatre régents qui, subissant 
lïnfluence d'Élisabeth, avaient fait élever le prince Jac,lues dans 
la religion réformée, et implanté le calvinisme dans tout le pays . 
La reine d'Anleterre avait même proposWà sa bonn,  sœur, et par 
amitié, disait-elle, de renoncer au pouvoir ou de le partager avec 
Jac,lues Vl. Marie Stuart protesta tout d'abord qu'elle n'abdique- 
rait de sa vie. En 158- seulement, après une lettre respectueuse 
et soumise du jeune prince, elle consentir à se l'adjoindre en lui 
accordant le titre de roi qu'il tenait déjà de la volonté nationale. 
Elle voyait à cette concession d'autant moins de danger, qu'elle 
veillait autant que possible sur les dispositions religieuses de 
son fils, suprème espoir du catholicisme. En 1581, pour ré- 
pondre h son désir, le P. Persons avait envoyé en Écosse un 
prëtre séculier, William Waytes, et le p. william Hoir. Ils étaient 
chargés de recommander au jeune roi la protection des catho- 
liques anglais réfugi6s dans ses États, de lui offrir des prètres et 
de lui montrer les raisons quïl avait de favoriser l'Église ro 
maine. De fait, le moment paraissait favorable pour entreprendre 
l'évangélisation de ce pays où la régence venait de changer 
de mains. Esmé Stuart, connu sous le nom de M. d'At, bigny, 
envoyé par la cour de France, en 15;S, auprès de Jacques Vl 

1. Ils all/rent de conserve jusqu'à Reims, nais ils eurent soin de ne pas aborder en- 
semble en Angleterre. 
2. (3ampion aborda à Douvres le 25 juin 1580, il fut fait prisonnier le 17 juillet 1581 
et elêcutê le 1 « décen3bre suivant. 
3. Moro, Hisloriaprovinciae atglicanae, p. iii. 
4. Lettres des PP. Ed. Hay et Guil. Cre.tton au P. GénCral, Il et 27 nov. 1573 
(Gall. Epist., t. VII, f. 59_et 111. 



92 I IVRE I. -- |',HAPITRE IV. 

« avec des instructions de la maison de Guise t », était bient6t 
devenu le favori du roi. Comblé de diffnités, créé duc de Lennox, 
il se crut assez fort pour s'attaquer au comte de Morton et réussit 
à lui arracher la r6ffence. A peine le P. Ed. Hay, alors à Pont-à- 
Mousson, eut-il connu ce changement, qu'il demanda comme, 
une faveur au i'. Général d'ëtre envoyé dans sa patrie. Le P. ller- 
curian, à qui .Xlarie Stuart et l'archevëque de Glas8"ow, son agent 
•  Paris, avaient recommandé la nfission d'Écosse, lui répondit 
le "5 novembre en louant son zèle d'ap6tre, qui n'Atait inspiré 
ni par la chair ni par le sang mais par la seule charité; car, 
disait-il, une telle mission ne promet que travaux et dangers. 
,, Quant aux départs, ajoutait-il, nous n'avonsencore rien décidé; 
une affail.e aussi importante ne peut être entreprise sans l'avis 
du Souverain Pontife; elle requiert mème son consentement et 
son approbation. Dès que nous aurons vu Sa inteté, ce qui ne 
peut tarder, nous nous occuperons du choix des personnes . » 
Grégoire XIII ne p,,uvait que bënir une œuvre qui répondait si 
bien à sa paternelle sollicitude pour un royaume où l'hérésie do- 
n,inait depuis peu et qu'on espérait ramener facilcnient au catho- 
licisme, surtout si le jeune roi accueillait volontiers les premières 
avances. Aussi le P. ;énéral pouvait-il écrire, le 0_.9. décembre, à 
l'archevêque de Glasffow, au sujet de la mission d'Écosse : 
,, Après avoir recommandé la chose à Dieu dans la prière, et pris 
l'avis de nos conseillers, nous l'avons soumise au Saint-Père qui 
est pour nons l'inlerprète de la volonté divine. 11 s'y est montré 
tellement favorable que nous ne doutons pas qu'elle ne soit aussi 
grandement approuvée de Notre-Seigneur 3. » Sur le choix des 
personnes le P. Mercurian n'hésita pas; il regarda le P. Edmond 
Hay et le 1'. Cre)tton « comme spécialement désiffnés par Dieu  ». 
Ce choix, en effet, s'imposait et a cause des qualités des deux 
Pères et à cause des relations qu'ils avaient eues déjà avec les 
catholiques Écossais. Nous avons vu, en 1566, le P. Edmond tlav 
Iarvenir jusqu'à Marie Stuart et lui porter quelques paroles 
d'encouragement. Depuis cette époque un commerce épistolaire 
s'établit entre la reine et le jésuite. Il y était parfois question des 
écoliers pauvres que Marie Stuart faisait élever à ses frais dans 

r. The Diary of M. James Melvill, f. 59. 
. Lettre du P. Génëral au P. Edraond Hay, 25 nov. 1578 CFrancia, Epist. General., 
t. |, 1575-t60tt, f. 119.). 
3. Lettre du P. Gènëral " l'archevgque de Glasgow (Francia, Epist. General., t. 1. 
575-604. f. 4). 
-i. Ibidem. 



MARIE STUAI{T ET LE P. EDblOND IIAY. 

3 

les collèges de la Compagnie en France. Aucune des lettres du 
1'. llay ne nous a été conservée. Deux de la reine ont été retrou- 
vèes et publiées, qui nous montrent le P. Edmond remphssant 1,-. 
rèle d'ange consolateur auprès de l'infortunée prisonnière 1. 
Celle-ci en retour lui témoignait une humble et confiante sou- 
mission. Le 9 juin 157't, elle lui écrivait de Sheffield : « )1 ° Ed- 
mond, j'ay re,:eu avec une 'rande consolation d'esprit les lettres 
que vous mavez escriptes, bien que non sans rougir et battre ma 
poitrine, me confessant in,ligne de la bonne opinion qu'avez de 
moi oultre mon mèrite, llais j'attribue cette louange non desser- 
vie [non méritée] à la miséricorde de Dieu qui vous incite, par 
semblables faç.ons d'escrire, à me semondre dores en avant d'es- 
tre telle que m'estimez vers lui. A quoi. j'espère, vos prières et 
celles de vostre saincte compaignie m'ayderont; et de ma part 
je ne me vanteray d'y apporter qu'une humble submission pour 
recevoir les admonestemens qu'il luy plaira m'envoyer, pour du 
tout me ranger soubs sa saincte volonté en toutes mes adversitez, 
desquelles il m'a jusques icy pitoyablement [dans sa pitié] 
fendue pat" un octroy de patience que je lui requiers me con/i- 
huer jusques à la fin. ,, 
Marie Stuart félicitait ensuite le Père d'un de ses livres qui lui 
,:tait tombé entre les mains, et elle ajoutait : « Si vous voulez tant 
faire pour moy que de dresser une petite institution ou reigle 
des pt-i6res qui seront plus propres pour estre dictes aux jours 
solennelz et temps de plus grande nècessité, oultre les ordinaires. 
pour estre plus uniformément présentCs à Dieu par ma pelite 
famille assemblée, vous ferez une œuvre de piAté, n'ayant nul 
icy de qui nous puissions avoir conseil, et n'ayant empeschement 
de vacquer aux heures requises de servir "à Dieu. S'il se faict 
quelque belle œuvre propre pour l'estude d'une prisonnière, en 
latin ou autre lansage vulgaire, je vous prie advertir mon eml,as- 
sadeur de me l'envoyer, et prendre la peine de visiter mes pau- 
vres escholliers pour les admonester de faire pri6res pour moy. » 

1. La première, du 9 juin 1574, a été publiée par M. Xieseaer dans la llew«e des 
Queslios historiqes (an. 1867, t. II. p. 614-618) SOUS le titre : Marie luart et le 
p. Edmoad Auget. L'auteur a confondu deux jésuites célëbres à cette époque et que 
l'on dësignait souvent par leur seul prénom, Edmom/. 11 n'y a pas de doute / avoir. 
car Marie Stuart prie le destinataire de voir les écoliers dont elle payait la pension au 
collège de Clermoat; or en juin 157t le P. Ed. Hay habitait le collège de Clermont 
conme provincial de France, et le P. Auger était recteur du college de Toulouse. -- 
M. XX iesener donne dans le mgme article une autre lettre de la reine au P. Edmond, 
du 9.1 novembre 1578, mais elle se trouvait dë|a dans le Rec«eil de Labaaoff. t. ¥. 
p. 71. 



9 LIVRE I. -- CH.t['ITRE IV. 
Si Marie Stuar se bat la poitrine et se confesse indi$ne de la 
bonne opinion qu'on a d'elle, ce n'est pas l'aveu d'une conscience 
tourmentée, mais le pur langage d'une humilité sincère. D'autre 
part, coml»iel touchante la sollicitude de la reine pour ses servi- 
leurs, pour « sa petite famille », en qui elle s'efforce de gar- 
der intacte la foi catholique! Dans une autre lettre, également 
datée de Sheftield le "1 novembre 1578, la caplive remercie le 
I'. Edmond ilay d,-s consolations qu'il lui envoie ; elle y exprime, 
avec la résina|ion la plus chrétieune, sa patience iL souffrir, son 
détachement « des appas mondains ». Ce devait ëtre pour son 
directeur une .joie précieuse «le lire des phrases comme celle- 
ci " « [.le, suis encore plus résolue que jamais de suivre, mo)en- 
nan! llai g'r;ce .dn rédempteur:, le chemin quÏ1 m'a tracé en 
allant à la Croix, de laquelle je me tiens heureuse porter ma 
pa,'t en ce mondel. » 
Durant les huit années qu'elle passera encore à endurer son 
long martyre, Mat.Je Stuart ne démentira pas un seul jour ces 
sentiments de ferveur. 
5. Les PI ». Ilav et Creytton, désignés pour la mission d'Écosse, 
durent a|tendre de nouvelles instt.uctions avant d'entreprendre 
leur voyage. ['ne lettre du nonce, Gi,,vanni Castelli, évëque de 
Rimini. adressée, le 15 janvier 15t'. au cardinal de Como, secré- 
taire d'État, nous appt'end que le P. Mathieu, provincial de la 
province de France, insistait pour obtenir une prompte décision. 
« 11 ne doute pas, (lisait le nonce, que les P,':res de la Compagnie, 
s'ils ne peuvent agir beaucoup auprès du roi, n'aient du moins 
nc grande intluence sur les personnes de son entourage dont 
plusieurs sont leurs parents ou leurs amis'-'. » 
Le P. Ilay ne pouvant au milieu d'une année scolaire quitter 
Pout-à-Mousson, où il était recteur de l'Université, le 1 ». Creytton 
partit pour l'Écosse avec le Frère coadjuteur t|odolphe Emerson, 
ancien compagnon du P. Garni,ton. 11 ne voulait pas y faire un 
long séjour, mais seulement se rcndt.e comp|e de l'Arat des cho- 
ses. « 11 reçut une hospitalité pleine d'égards chez Lord Séton. 
Il vint à la cour. Introduit nuitammeut au palais, et caché deux 
jours dans un asile secret, il put enfin voir le duc de Lennox a. » 
1. Lett»e de /larie Stuart au P. Edmond tlay, :1 nov. t578. Labanoff, Lettres... rie 
Marie Sl«tarl. t. V. p. 71. 
2. Lettre du nonce au cardinal secrëtaire d'Etat. 15 janvier 1582 (Arehiv. Var., 
iunz, dt Francia, t. XV. f. 415, 416t. 
3. *De missione Scotica; pt:tcta quaed«tm C«tmberto a P. Creittone missa art. 
261.l ($cotiae historia, 1566-1631. f. 12-15",. 



PROJETS DU ItUC DE GUISE. 

Il le trouva catholique de cœur et prèt à favoriser l'instruction 
religieuse du roi; il obtint mëme de lui une lettre pour Gré- 
ffoire XIII, qu'il ferait plus tard au pape comme un éage d'es- 
poir I 
Après le retour du P. Creytton, le projet dçune mission en 
Écosse se comptiqua d'un dessein politique où, par la force des 
choses et la direction du Souverain Pontife, plusieurs Jésuiles se 
trouvèrent enffagés. Pour déhvrer l'infortunée Marie Stuart, sa 
parente, et secourir les catholiques si cruellement persécutés, le 
duc de l;uise avait formé le plan d'une expédition en Angleterre, 
favorisée par un soulèvement éénéral de l'Écosse et de l'lrland,'. 
« Je ne doute pas, écrivait le nonce Castelli le 8 mai 158-. que 
Sa Sainteté n'embrasse, autant qu'il sera en son pouvoir, une si 
'lorieuse entreprise. Si l'on célèbre la mémoire de Gréffoire le 
Grand qui a gaffné l'Angleterre au christianisme, combien Gr,:- 
golfe XIII n'aura-t-il pas plus de mérites devant Dieu et de gloire 
devant les hommes en ramenant deux royaumes  la foi de leurs 
pères-? » Et le cardinal secrétaire d'État lui répondait le °8 mai : 
« Sa Sainteté a pris autant de plaisir au projet, que s'il se fùt agi 
d'une guerre en Terre Sainte . » 
A la suite d'une réunion chez le nonce, à laquelle assistèrent le 
duc de Guise, l'ambassadeur d'Écosse, le docteur Allen et le I'. 
Persons, l'évëque de Rimini écrivit au cardinal de Como le "' mai : 
« Le duc de Guise est résolu à se mettre à la tète de l'expédition, 
avec tous ses parents et ses amis ; dans lëtat ,»ù sont les ail'aires, 
il ne doute pas du succès... 11 est d'avis toutefois, pt, ur ne pas 
donner ombrage au roi tr6s chrétien, que les troupes soient le- 
vées en Italie, au nom de Sa Sainteté, sous quelque prétexte qu'il 
lui plaira, et qu'elles soient commandées par urt Italien, homme 
prudent et d'autorité... Une t«lle expédition, continuait-il, me 
parait si honorable et si utile pour l'Élise de Dieu, qu'on ne 
saurait en faire ni en imaginer une autre plus importante..le sup- 
plie donc Votre Seigneurie lllustrissime d'encouraz'cr le Saint- 
Père à favoriser cette entreprise vraiment digne du Vicaire d. 
Jésus-Christ; d'autant plus qu'elle aura l'approbation du roi ca- 
tholique, comme le promettent ses agents . » 
Afin de mieux s'assurer le concours de Grégoire XIII et de Phi- 

1. * De missione 8cotica. 
2. Dël,ëche chiffrëe (Arch. Var., Nunz. di Francia. t. XV, L 
3. lbidem, t. XVI, f. 
i. Depdche chiffrëe Arch. Vat., Nunz. di Francia, t. XV, f. 



LIRE I. -- CHAPITRE I. 

lippe !!, les PI'. Crevtton et Persons furent envovés l'un à Rome et 
l'autre en Espa.gne. Le roi catholique accueillir volontiers les ouver- 
tures qu'on lui fit, et promit de contribuer avec le pape aux frais 
de la guerre; mais tout fut suspendu par la nouvelle d'un attentat 
contre la liberté de Jacques vi t. En s'efforçant de disposer le 
jeune prince à un accommodement avec sa mère. le duc de Len- 
nox et le comte d'Arran avaient encouru la haine d'Élisabeth et 
,le tous les ennemis de Marie Stuart. Plusieurs seigneurs se liguè- 
rent pour arracher le roi des mains de ses favoris. Sous prétexte 
d'une partie de chasse, ils l'attirèrent au chàteau de Ruthven, le 
"8 aoùt 158-, et le tirent prisonnier. Le comte d'Arran fut confiné à 
Stirling  le duc de Lennoxse réfu.g'ia à Dumbarton, puis en France. 
Gr@oire Xlll avait félicité le duc de Guise de ne chercher autre 
chose que le triomphe de la foi. Cependant, bien que flatté de cette 
marque de confiance, le duc commençait, ainsi que Philippe II, 
 montrer quelque hésitation. Tout en protestant qu'il tiendrait 
sa promesse, dùt-il partir seulement avec deux compa.nons, il de- 
,andait le temps de réfléchir; il désirait d'abord savoir ce qu'il 
se, rait possible de faire. Et puis, disait-il, les menaces de guerre 
entre la France et l'Espane étaient une cause de retard imprévue; 
mais si tout finissait par s'arranger, il ne désespérait pas d'inté- 
resser ltenri Iil lui-mëme à son projet. 
Ces renseignements assez vagues, communiqués à Rome par le 
nonce, ne pouvaient satisfaire le Souverain Pontife ; aussi le car- 
dinal secrétaire d'État mandait-il à l'évèque de Rimini. le 8 no- 
vembre 158" : « Nous espérons bien que le roi catholique voudra 
participer "à l'expédition ; mais ne le voulùt-il pas, ou ne le pùt-il 
pas, le Saint-Père ne manquera pas de faire tout ce qui lui sera 
possible. Que Votre Seigneurie demande donc au duc de Guise 
s'il lui sen,ble qu'on puisse réussir sans le secours de l'Espagne, 
et dans quelles conditions, combien il faudra de troupes, o6 elles 
se rassembleront, quelles dépenses seront nécessaires à leur en- 
tretien. Il faut sortir des généralités, ne négligeant rien de ce 
qu'il convient d'examiner dans une affaire si importante, afin 
que tout se fasse solidement, et qu'on ne s'expose pas au danger 
,le perdre à la fois la réputation, l'argent et les personnes«. » 

!. Ibid., t. XV, f. 552. 
. Chéruel, Marie Stuart et Catlerine de Mt:dicis, p. 94. 95. Forbes, Jean Ogilrie, 
p. xxvl. 
3. Dépgche chiffrée du nonce, 6 aov. 1582 (Arch. Var., Nunz. di Francia, !. XV, f. 567). 
t. iinute de la dépêche chiffrée, 8 nov. 1582 Archiv. Var., lunz, di Francia, 
I. XVI, f. 212). 



PROJETS DU DUC DE GUISE. 97 
Le duc de Guise, d'accord avec son frère le duc de Mayenne, 
se contenta de faire savoir au nonce qu'il ne pouvait, pour le mo- 
ment, donner aucun renseignement spécial, mais qu'il envoyait 
en Écosse, avec l'ambassadeur de llenri !!I, un honme de con- 
tiance qui l'informerait pleinement de la situation. 11 demandait, 
en attendant, qu'on déposàt en lieu s6r trente ou quarante mille 
écus, afin de pouvoir être prèt selon les occurrences 1 
Au mois de lnai 1583, le P. Persons revenait d'Espagne, ferme- 
ment persuadé qu'il avait laissé Philippe I! tout disposé à seconder 
l'expédition d'Angleterre et d'Écosse, et désireuxde la voir com- 
mencer dans le courant de l'année. « Bientét, écrivait le nonce 
au cardinal de Como, on pourra envoyer à Rome tout un plan de 
l'expdition... Que Votre Seigneurie lllustrissime daigne donc 
exhorter le Saint-Père à ne i,as perdre une si belle occasion de 
délivrer tant de pauvres catholiques. Il faut que ce soit cette 
année, ou il ne restera plus aucune espérance humaine. Sa Sainteté 
ne saurait employer le patrimoine de saint Pierre d'une manière 
plus utile qu" recouvrer ces pays, dans lesquels les papes ses 
prédécesseurs ont eu tant de peine à implanter la foi de Jésus- 
Christ. » 
E Écosse, malgré l'approbation donnée pat. le Parlement aux 
auteurs de l'attentat de Ruthven, tout se préparait pour une 
contre-révolution. Afin de rlever le parti fran«;ais, Henri !!I avait 
envoyé comme ambassadeurs La Mothe-Fénelon et Maineville, 
en leur recommandant de travailler à la délivranee du roi et à 
la réconciliation de tous les Écossais.3. En dehors des instructions 
royales, Maineville en avait-il d'autres émanant directement du 
duc de Guise? Duplessis-.lornay affirme dans ses .lémoires que cet 
envoyé était aussi chargé «le préparer une desceute des Espa.- 
gnols en AngleterreL tlenri 111 écrivit à Castelnau, son ambassa- 
deurà Londres, pour démentir ce bruit accrédité à la cour d'Éli- 
sabeth:'. D'après la dépèehe du nonce à Paris que nous avons citée 
plus haut, il ost probable que Maineville était cet « homme de 
confiance » duquel le duc de Guise attendait au moins des infor- 
mations. 
..uoi qu'il en soit, le nonce écrivait le 3o mai 1583 : « Le duc 
paraît tout à fait dëterminé à commencer l'expédition par l'É- 
i. Depche chiffrée du nonce, 9.0 nov. 1582 (Arch. Val., Nunz. dt Francia. t. XV. f. 577!. 
2. Dépche chiffrée, 30 ,»ai 1583. 
3. Ch#fuel, Marie Stuart et Catherine de Mt:dicis, p. 96. 
4. Mi:moires de Duplessis-Mornay, supplëment, t. I1, p. 180. 
5. Lettre de Henri 111 à Castelnau (Bibi. ha/., ms. fr. 3.308, f.60). 
çO.MPAGIq|i DI JlSl.$. -- T. Il. - 



98 LIVRE 1. -- CItAPlTRE IV. 

cosse. Il a l'intention d'envoyer dans ce pays un prince de sa 
famille et de lui donner M. de Menevil pour lieutenant; lui-même 
se trouvera à la fron/iére d'Angletcrre, selon ce qui était déjà 
convenu... Le roi Jacques VI n'est pas tellement attaché c/la secte 
calviniste qu'on n'ait aucun espoir de le ramener, bi. de lenevil 
lui ayant montré que, pour régner en Angleterre, il ne pouvait 
attendre de secours que des catholiques, il lui a promis de ne les 
point persécuter i. » 
Cependant le duc de Lenn,x venait de mourir à Paris, assisté à 
ses derniers moments par le P. 31athieu qui le confessa et commu- 
uia -. Quoique protestant à l'extérieur, il était toujours resté, au 
fond du cœur, fid,'.le à l'Église ; il avait même promis devant l'ar- 
chevêque de Glasgow que, si Dieu lui conservait la vie, il ferait 
profession ouverte de sa foi 3. Cette mort dérangea bien desprojets. 
Pour aviser à l'avenir, le nonce réunit un conseil auquel assis- 
tèrent « le duc de Guise, l'agent du roi catholique, l'ambassadeur 
d'Écosse, M. de Maineville et le P. Claude Malhieu en qui tous 
avaient la plus grande confiance ». Mais Marie Stuart fit dire à 
ses amis de France de ne rien tenter de nouveau jusqu'à la mise en 
liberté de son fils et la consolidation de son parli. 
Jacques VI était alors bien « résolu et déhbéré de ne perdre 
l'occasion de se remettre entre les mains des seigneurs » du parti 
françaisL Au mois de juin 1583, il parvint à briser le joug" de ses 
persécuteurs, et, assisté de Melvil et du comte d'Arran, il recon- 
quit toute son autorité.\ll n'avait que seize ans, mais il possédait 
une maturité précoce, due aux rudes épreuves de son enfance. Le 
projet d'une expédition en An.deterre par l'Écosse, un instant 
abandonné, fut repris en 158,';; t.»utefois, après un voyage du 
P. Persons, on reconnut qu'elle serait bien plus difficile et entrai- 
nerait beaucoup plus de dépenses qu'une descente en Angleterre:. 
Les choses en étaient là, quand Henri 111 perdit son frère, le de rnier 
représentant des Valois. Cette mort compliqua singulièrement la 
situation intérieure, déjà fort troublée, de la France. Aussi, le 
: juillet, le duc de Guise inf,,rma-t-il le nonce qu'il ne pouvait 

1. Dëpche chiffrëe (Arch. Var., Nunz. dt Francia. t. XvII. t". 169 et 170), 
2. Lettre du nonce au cardinal de Como, 13 juin 1583 (lbidem, f. 201). 
3. Lettre de l'èêque de Rimiuiau cardinal de Corno, 13 juin 1583 (Arch. Var., unz. 
dt Francia, t. XVII, f. 198-204). 
• /t. Dèt,gche cbiffrëe du nonce, 11 juin 1583 (lbidem, t. XVII, f. 191 I. 
.5. Lettre de Henri 111 à Castelnau, 29 mai 1583 (Bibi. nat., fr. 3.308. f. 18). 
6. Dëpêche chiffrée du nonce, 1" mai 158t (Arcb. Val., Nunz. di Fcancia, t. XVII, 
f. 384-388). 
7. Dëpgche ehiffrëe lu 14 mai 158t (lbidem, t. XVII, f. 395-396). 



DÉPART liES MISSIONNAIRES RETARDE. 

99 

dans les circonstances présentes s'¢ioigner du royaume. Vers la 
mëme époque, un complot contre Élisabeth fut découvert. Un des 
accusés, Trockmorton, soumis à la torture, révélacomme le tenant 
de l'ambassadeur d'Espagne, Bernardin deMendoza, tout le plan 
préparé par le duc de Guise '. L'entreprise n'avait plus aucune 
chance de succès; on y renonça. 

6. Pendantces préparatifs infructueux d'une intervention armée, 
les PP. Edmond Ilay et Guillaume Creytton restaient désiënés 
pour une autre mission toute pacifique, lls xvaient terri.és, le 
premier à Pont-à-Mousson, où il remplissait les fonctions de vice- 
chancelier de l'Université -, et le second à Chambéry. Quand l'ar- 
chevëque de Glasgow eut appris, au mois de juillet 1583, que 
.lacques VI avait recouvré la liberté, il écrivit au I'. Général por 
le prier d'envoyer en Écosse plusieurs peres et en particulier le 
P. Crevtton 3. Le P. Aquaviva répondit le 5 décentbre : « Bien que 
la Compagnie ait peine à fournir des supérieurs aux collèges, 
principalement en France et plus spécialement dans la Province 
de Lyon, néanmoins, pour contribuer autant qu'il est en mon 
pouvoir au bien général de la religion, j'ai ordonné au P. Guil- 
laume Creytton, en vertu de la sainte obéissance, de tout quitter, 
dès qu'il serait appelé ou par le P. odon ,Tigenat), ou par le P. 
Claude Mathieu. J'ai aussi ordonné au P. O,ton de fournir promp- 
tement, dès qu'il en serait besoin, les autres Pi.res que l'on juge- 
rait indispensables à la mission. Je désire cependant, pour de 
graves raisons que Votre Seineurie peut facilement deviner, 
que le P. Creytton, si l'on croit nécessaire quïl quitte Chambéry, 
ne séjourne pas à Paris, mais dans quelque collè$'e rapproché&. » 
Rien de plus sage que cette réserve. 11 convenait qu'un reliieux, 
destiné à une mission de paix, ne se trouvatpas mêlé à une entre- 
prise politique que le duc de [;uise n'avait pas alors complètement 
abandonnée. Et comme, auprès ,lu roi, la malveillance accusait 
déjà les Jésuites de romplir leurs collèges d'étransers, Henri 111 
aurait pu se montrer très froissé «lu séjour d'un Écossais à Paris. 
Le P. Creytton, obli'é de traverser la capitale pour se rendre à 
Rouen, ne descendit pas dans une naison de la Compagnie. Le 

1. Dépgche chiffrée, 3 septembre 158t (Arch. Var., t. XVII. f. 458-480}. 
. kbram, L" Universitè de Pont-h-Motssot  Cara .on, Documents inédtts, document 
V, p. 178}. 
3. Lettre de l'archevêque de Glasgow au P. Gënëral, 13 novembre 1583 (Epistolae 
Episcopotum, colIectio dispetsa). 
4. ltistoria Provinciae Franciae, t. 1, n. 42. 



I (»0 

LIVRE I. -- CtI.PITRE IV. 

P. Mathieu qu'il fit appeler, lui avoua que c'était le P. Provincial 
qui avait suggéré cette mesure de prudence, mais comme rien 
nï.tait à craindre pour l'instant, il le conduisit à la maison 
professe I 
Le moment de passer en Écosse n'était pas encore tixé; peut- 
être les missionnaires devraient-ils attendre longtemps une oc- 
casion favorable. Le P. Creytton, dans une lettre du 8 mars 158 
au P. Général, le p.iait d'utiliser ses services en France, pr6- 
voyant qu'il ne serait pas envoyé de sit6t dans son pays natal. 
« .le n'ai parlé, ajoutait-il, ni au duc de Guise, ni à d'autres; je 
me suis c,,ntenté de faire une visite au nouvel ambassadeur d'É- 
cosse et à son pr,;décesseur, qui négocient avec le P. Claude 
(Mathieu) beaucoup plus qu'avec moi. Les affaires d'Écosse sont, 
dit-on, en très bonne voie pour ce qui concerne le roi. Il s'est 
jeté tout entier entre les bras du duc de G,ise, se déclarant prt 
à faire tout ce que lui conseillera ce prince, liais .ie crains que 
tout ne soit perdu par des lenteurs. Si Sa Sainteté ne met la 
main à l'oeuvre sans attendre l'Espagne, il est à redouter que 
ce soit au d6triment du roi, de sa mère et des catholiques an- 
glais. La reine ,l'Angleterre ne manquera pas d'employer con- 
tre eux les armes les plus iniques. Si elle ne peut prévaloir par 
la corruption et la fraude, elle usera certainement de la plus 
grandc violence contre ce pauvre jeune roi qi, sur les conseils 
qu'on lui a donn6s d'ici, s'est mis à t ,us ses devoirs, hormis 
la profession ouverte de la foi catholiq,te. Or ce dernier devoir 
lui sera bien plus difficile " remplir, quand il se trouvera, sans 
autre appui que ses propres forces, en lace de l'Angleterre et de 
ses sujets rebelles . » 
Le I'. Creytton avait bien pr6vu l'avenir, et les événements 
devaient lui donner raison; mais il se faisait illusion quand il 
se regardait comme inutile, pour le p,'éset, à la cause de l'É- 
cosse. Tel était du moins l'avis de l'archevêque de Glasgow, lors- 
qu'il écrivait le 18 avril au P. Général, pour le remercier d'a- 
voir si promptement tenu sa promesse. « Le P. Creytton, disait-il. 
nous a apporté un secours plus opportun que nous ne pouvions 
l'espérer; sa présence nous est si avantageuse que je supplie Votre 
Paternité de ne pas nous en priver, quoi.lue lui-mème demande 
le contraire. Il s'imagine qu'il est ici de peu d'utilité, parce que 

1. Lettre du P. 13reytton au P. Gënéral, 8 mars 158 (Franciae historica docu- 
menta). 
.. Ibidem. 



DÉPART DES MISSIONNAIRES RETARDÉ. IO! 
la mission d'Écosse semble retardée ; nous croyons, nous, que sa 
présence est non seulement utile, mais nécessaire, pour promou- 
voir une œuvre que tous nous avons tant à cœur. Je demande 
donc de toutes mes forces à Votre Paternité, et de nous laisser le 
P. Creytton, et de nous envoyer le P. Tyrius, aussit6t que cela 
pourra se faire sans inconvénient pour votre Société t. » 
La situation de l'Écosse devenait de jour en jour moins ras- 
surante. Dans un voyage qu'il fit à Rouen au mois de mai 158't, 
le P. Creytton en fut informé par des compatriotes «lui venaient 
d'arriver en France, et le 11, il communiquait au i'. Général 
les nouvelles qu'il avait apprises. « Les seigneurs exilés par ordre 
du roi, écrivait-il, comme les Hamilton, les comtes d'Angus et de 
Marr et leurs partisans, se sont rasseml,16s à Stirling pour com- 
battre contre lui. Dieu a permis, heureusement, que le roi se 
soit emparé fort à propos du comte de Go',vrie qu'il retient pri- 
sonnier " Édimbourg. C'était le seul parmi les rebelles qui eut 
un peu de caractère et dont l'influence f6t à craindre. Les minis- 
tres calvinistes sont tous oppos6s au roi et prèchent partout pu- 
bliquement que c'est un papiste, quoiqu'il fasse montre ,lu 
contraire... 
« Le roi a envoyé contre les conjurés de Stirlin.,_. toutes les 
forces dont il pouvait disposer; elles seraient suffisantes pour les 
vaincre, s'ils n'Calent soutenus par ailleurs. Mais il est certain 
qu'ils n'auraient pas pris les armes contre le roi et ne seraient 
pas retournés en Écosse, s'ils n'avaient compté sur l'app,fi de la 
reine d'Angleterre. Celle-ci a fait armer tous ses vaisseaux de 
guerre, et ses troupes d« terre se tiennent prètes à partir au pre- 
mier signal. On ne d¢,ute pas que ce ne soit pour aller en Ëcosse ; 
on peut mëme regarder la campagne comme déjà conJmenc6e. 
11 ne reste au roi d'espérance de salut que du c6té des catholi- 
ques, auxquels il est forcé d'avoir recours, et dont il écoutera, 
je crois, les avis. Aussi tous les Écossais capables «le l'aider de 
leurs biens, de leur personne, de leur parole et de leurs con- 
seils se rendent en Écosse ou se préparent  y aller. Sur deux 
navires qui n'attendent plus à Dieppe qu'un vent favorable, se 
sont embarqués plusieurs gentilshommes et quelques prèlres... 
parmi lesquels deux jeunes gens du séminaire entretenu par Sa 
Sainteté à Pont-à-,lou«son. il est temps désormais d'envoyer le 
P. T)-rius et, au moment opportun, quelques autres Pères, car 
1. Lettre de l'archevëque de Glasgow au P. Gënëral. 18 avril t58t (Franciae histo- 
rica documenta). 



102 LIVRE I. -- CIIAIqTRE IV. 
on aura bien besoin d'ouvriers apostoliques dans cette grande 
mission t... » 
L'archcvèque de I;lasgo, de son eété, s'adressait le 25 juin 
au i»al,e Grégoire XIIi, pour oblenir ,tue le P. Aquaviva en- 
vocal en Écosse toute une phalange de missionnaires 2. « La mois- 
son est abondante, disait-il, et les ouvriers sont peu nombreux. 
Il faut des al»,;tres 1,oui" raffernir les catholiques, aider et ins- 
truire les brebis égarées ,lui déjà songent à revenir au bercail. 
C'est pourquoi, je supplie Votre Sainteté d'ol'donner au !'. Général 
«le la Compavnie de J6sus d'envoyer quelques religieux de son 
Ordre appartenant à cette nation, en particulier les PP. Edmond 
Ilay, Jacques Gordon. Jacques Tyrius, ;uillaume Creytton, en un 
mot t,»us ceux qu'il jugera les plus propres à ce ministère3. » 
". Le 13 aoùt, le cardinal secrétaire d'État mandait au nonce 
 Paris que Sa Sainteté avait favoraldement accueilli la demande 
de l'archev,que de Glas....-ow, et le I'. Général répondait le mëme 
jour au 1'. Creytton « qu'il serait prèt lui-même à verser son 
1 Eosse 5 ». Déjà en 1578, lors- 
sang pour le bien spirituel de " 
qu'd était provincial de la province de Rome, le P. Aquaviva 
avait bri.'.,ué, comme une grâce insigne, l'honneur de faire partie 
,le la lnission d'Angleterre. 11 dut envier ceux des siens qu'il 
envoyait maintenant à une expédition non moins périlleuse. 
Les PP. Gordon et Crevtton partirent les premiers, dès le mois 
d'aot't. « l'endant la lraversée, leur navire fut pris par des Hol- 
landais hérétiques. Le négociant auquel il appartenait, trahir les 
deux Pères qui furent arrêtés comme ennemis de la secte. 
Cependaut leur dénonciateur, re,loulant la vengeance du comte 
de lluntly, neveu du 1'. l;ol.don, Iii bien vite rendre à celui-ci 
sa liberté ;. » Le P. Creytt,m, retenu prisonnier, fut conduit 
Oslende. L'amiral des États pensant que la capture serait bien 
vue de la reine d'Angleterre, rembarqua pour Londres. !1 ne se 
trompait pas " Élisabeth « fut si aise (le ce présent qu'elle lui 
en lit donner, entre autres récompenses, une chaine d'or, par- 
ticularité, dit le 1'. Richeome, que j'ay enlendue de la bouche 
1. Lettre du P. Creytton au P. G,;neral, 11 mai 158i (Galliae Epistolae, t. XIV, 
2. Lettre du P. Gënëral au P. Mathieu,  juin lSS (Francia, El, i,t. Gen., t. 1, 1575- 
01). 
$. LeUre de l'archevèque de Glasgow, 25 juin 158 IArch. ;at., Nunz. di Francia, t. 
XVII, f. 
.L Lettre du cardinal de Cmno au nonce, 1.3 aoùt 
3. t,etre du P. Gé,éral au P. Gretton, 15 août 1fiSl (Francia, E,ist. Genet., t.I. 
1575- léOi). 
6. "De missioae 5cotico (Scotiae llistoria. 1566-163L 



LE P. CREYTTON A LA TOUR DE I.ONDRES. 

t03 

de ceux qui furent présens en cette prise, entre lesquels estoit 
.lacques Gordon, théolo.,_,'ien de ceste Compagnie' ». 
Bient6t le P. Creytton comparut devant les juges de la reine. 
On lui demanda son nom. « Je m'appelle Guillaume Creytton, 
répondit-il; je suis Écossais et prëtre de la Compagnie de Jésus. 
Si ce sont là mes crimes, pas n'est besoin de prolonger l'interro- 
gatoire; je les avoue. Contre la reine et le royaume d'Angleterre 
.ie n'en ai commis aucun. Je ne suis pas sujet anglais. C'est par 
force et non par ma volontë.que ie suis dans votre pa)-s. Si l'on a 
quelque chose à me reprocher, je demande iL être traduit devant 
mon roi. » On lui répliqua que les chefs d'accusation ne man- 
quaient pas, et on exhiba certaines lettres, par lni écrites, où il 
disait avoir confessé à Lyon plusieurs Anglais catholiques, entre 
autres Lord Arundel, parent de la reine. « On le pria de dire s'il 
reconnaissait son écriture. 11 lui vi,,t alors à l'esprit de ne pas 
nier, mais aussi de ne pas afli'mer. Il dit qu'il ne lui était pas 
facile de di,tinguer cette écriture de la sienne. Il ajouta qu'ayant 
une fois perdu trente pistoles à Lyon, trompé par un faux auto- 
graphe, il ne se fiait plus aux écritures" -- « Si vous ne recon- 
« naissez pas votre main. lui répondit-on, reconnaissez au moins le 
« sens de vos dépèches. Les voici. Lisez. » -- Creytton parcourut 
les lettres qu'on lui tendait, et voyant qu'elles étaient co,npro- 
meltantes pour certains seigneurs il persévéra dans sa tactique. 
Il dit que souvent on falsifiait les écrilures; que ces lettres 
dataient de deux ans;.., il n'avait pas gardé souvenance de 
choses qui d'ailleurs lui impot'taient l,eu.  ,, Quoi que vous fas- 
« siez, ripostèrent ses juges, vous ne nous échapperez pas 2. » 
Ils l'enfermèrent d'abord dans une chambre de la maison de 
Lord Walsinffham et lui envoyèrent par un secrétaire un-série 
de questions captieuses, auxquelles on demandait une réponse 
écrie. Peu après, il fut transféré  la Tour de Londres où :.1 devait 
passer deux grandes années. Si l'on en croit une lettre du nonce 
Ragazzonia, il fut mis à la question. Il est certain que, durant sa 
longue détention, les ministres d'Élisabeth épi,'rent toutes les 
occasions de le perdre. Au mois de fevrier 1585, les interroffa- 
toires recommencèrent et le nonce nous apprend qu'on lui 
demanda s'il savait que Sa Sainteté avait déposé entre les mains 

1. Richeotne, S. J., Plainte apolo9étique (1603}, p. 166. 
2. ' De missione colica... 
3. Lttre du nonc au secrétaire d'Etat, !1 déc. 158 (Arch. Var., Nunz. dt Fran- 
cia, t. XVlI, f. 52-5271. 



104 

LIVRE I. -- CHAPITRE IV. 

du P. Claude Mathieu une somme de douze mille écus pour faire 
assassiner la reine d'AnF,11eterre 1 
Le P. Creytton courut encore d'autres dangers, plus graves peut- 
ëtre que ces questions insidieuses. « On tramait alors au Conseil 
dËlisabeth la mort de larie Stuart. Le roi d'Écosse avait envové 
Lord Gray pour défendre sa mère. La reine captive donna à 
celui-ci des instructions dans lesquelles elle lui disait de procurer 
la déliw.ance de Crevtt,»n. Cela suffit à rendre le jésuite suspect 
d'intel|igence avec elle. De son cété le Père avait écrit plusieurs 
fois à l,ord Gray, qu'il croyait un homme loyal ; mais c'était bien 
à tort. Gray trahir Marie Stuart et Creytton. Il montra aux con- 
seillers de la reine, et à Élisabeth elle-mème, les instructions de sa 
souveraine et les lettres  lui envoyées par le jésuite. Les lettres 
du Père ne contenaient rien qu'on pùt incriminer. On l'accusa 
seulement d'avoir communiqué par écrit avec l'extérieur, chose 
défendue aux prisonnier's. 
« [tn voulait " tout prix se débarrasser de lui, afin de se défaire 
ensuite plus facilement de la reine d'Écosse, dont la mort ne se 
fit pas attendre. Pour en arriver là, on essaya de le compromettre 
dans le complot de Charles l'aet contre la vie d'Élisabeth. Cet 
homme, en cri'et, était venu en Angleterre, avait suborné quelques 
seigneurs et les avait excités à un attentat. Le complot s'était 
tramé a Paris pendant que Creytton était à Lyon. Il n'en fut pas 
moins accusé d'avoir trempé dans cette entreprise et sa condam- 
nation allait ëtre prononcée, quand un événement inattendu 
modifia la situation . » 
Au c-mmencement de février 1585, on arrèta un Anglais, 
docteur en droit, nommé William Parry3. « Cette arrestation 
dévoila bien des choses et saura Creytton. » 
Quel était ce Parry? Sur son histoire, assez obscure, la rela- 
tion que nous avons suivie en racontant la captivité du P. Creyt- 
ton est très incomplète. !1 nous faut chercher ailleurs  le 
portrait de cet étrange personnage. Né dans le pays de Galles 
d'une bonne famille protestante, Parry, après ses Cudes, fut 
quelque temps au service du comte de Penbroke, puis il passa à 
celui de la reine et, sous la protection de William Cecil, il résida 

1. Du mgme au rognée, 10 mars 1585 (Ibid., f. 588). 
2. «De missione .Scolica... 
3. Parry fitt denoncé par Pievil, conme on verra plus loin, le 9 février. 
4. Cf. Rev. J. H. PoLlen, S. J.. Mary, Qteet of Scots a»td the Babinglo Plot 
(The Month, april 1907, p. 356-365); Dictioary of tatiotal Biography, edit. b- 
Sidnel¢ Lee, art. If: Parry. 



LE P. CREYTTf;N A LA TOUR DE LONDRES. 

plusieurs années en divers lieux du continent, comme agent 
secret de ce ministre. Il revint ensuite en Angletcrre, épousa une 
riche veuve (1577), dissipa sa fortune et, pour se débarrasser de 
ses dettes, essaya de faire périr son principal créancier. Le coup 
manqua, mais Parry fut livré aux mains de la justice et semble 
n'avoir échappé à la peine de mort que par l'intluence de son 
patron, pour le service duquel il s'expatria de nouveau et reprit 
son ancien m6tier d'informateur, ou plut6t d'espion. Parmi les 
nouvelles qu'il communiquait aux ministres dËlisabeth, il n'ou- 
bliait point les faits et gestes des catholiques exilés. Ses rapp,»rts, 
paralt-il, étaient jugés à Londres de peu de valeur; on le payait 
mal et il s'en plaignait. En 1583 il quitte Paris où ses relations 
avec William Cecil étaient connues ; il va d'abord à Vcnis,, puis "h 
Lyon où il voit et con«ulte le P. Creytton 1. Il lui raconte que, 
longtemps mandataire d'Élisabeth, il a beaucoup desservi les 
catholiques, mais maintenant, pris de remords, il veut se con- 
vertir et il a résolu d'asassiner la reine, pensant réparer ainsi le 
mal qu'il avait fait à FÉglise, car cette mort arrëtera la persécu- 
tion et placera Marie Stuart sur le tr6ne d'Angl,-terre. t 
« Il demande donc au jésuites'il peut, en sùreté de conscience, 
exécuter son projet. Le Père répond négativement, aendu que 
pour tuer quelqu'un il ne suffit pas d'avoir un motif, il faut de 
plus l'autorité qui n'appartient pas à un particulier. Parry ayant 
répliqué que le grand bien résultant de son acte le ren,lrait licite, 
lePèrelui oppose le mot de saint Paul : il ne faut pas faire le mal 
pour qu'il en résulte un bien.  « Mais, reprend le Gallois, ce 
« n'est pas mal ce que je veux faire. -- Sol)hisme, lui dit Creyt- 
,, ton, car si ce n'est pas mal dans l'effet, c'est mal dans le moyen 
« employé. » Et il lui cite ce mot de saint Augustin, que Dieu, 
regardant aux adverbes plut6t qu'aux substantifs, aime, non pas 
précisément le bien, mais ce qui est bien fait. -- « Enfin, lui dit 
« Parry, est-il permis de tuer un tyran?- Non, sans pouvoir 
« légitime -- Pourtant le pape ratifierait et agréerait le fait 
« accompli. -- C'est possil,le, mais vous sortez de la question; 
« celle-ci, en effet, est de savoir si vous pouvez commettre un 
« meurtre dans l'espoir d'ètre ensuite approuvé du pape; or à 
« cette question je réponds : non :. » 

1. Le P. Creytton se trouvait seulement de passage à Lyon, car sa résidence ordi- 
naire ëtait alors à Clambéry {Lettre de Creytton à Walsingham, de la prison de la Tour, 
2O fëvrier 1585, dan. Richeome, Plainte apolo9étiqte, p. 167}. 
2. *De missione Scotica... 



106 

LIVRE I. -- CHAPITRE IV. 

Notre homme revint à Venise; là il s'adressa encore à un jé- 
suite, le P. Benolt Palmio, mais lui parla plus vaguement d'une 
.q'andc entreprise qu'il méditait pour arracher l'Anglet,-rre au 
calvinisme. Au nonce Campeggio, devant lequel Palmio le ren- 
voya, il se déclara en possession de graves secrets qu'il voulait 
comlnuniquer à la cour romaine; mais il lui fallait d'abord un 
sauf-condt, it dans la lbrme la plus étendue. Toutefois il n'alla pas 
jusqu'a Rome; soudain il qnitta l'Italie et regagna la France 1. A 
Paris, il lit ses confidences à pl,sieurs prëtres, se réconcilia avec 
l'Église, et offrit ses servic«.s à Thomas Morgan. Fun des agents 
de .larie Stuart. Enfin il remit au nonce Ragazzoni, pour le car- 
dinal de Como. une supplique Oil il disait s'employer actuelle- 
ment, sous la conduite des calholiques écossais. à une certaine 
bonne œuvre par laquelle il espérait servir utilement l'Église et 
-xlier ses erreurs passées. 11 demandait que le pape voulùt bien 
bénir cette entreprise, en lui accordant l'indulgence plénière et 
la rélnission de ses péchés. Enuite, sans attendre la réponse, il 
rel, rit 1, chemin de l'AngleterreL 
Arrivé à Londres, il fit à Élisabeth le récit de ses bons ol'fices 
et raconta que les Jésuites. le pa pe et les partisans de Marie Stuart 
avaient appr, uvéses projets d'attentat. .uelques jours plus tard, 
il put, à l'appui de ses dites, montrer une lettre du cardinal de 
Como que celui-ci lui avait adressée, bien imprudemtnent et 
contre l'avis de Ragazzoni qui l'avait prévenu de se défier a. Rien 
du reste, en cette missive, qu'une réponse banale et polie à des 
offres ffénérales de services". ialgré cetle mise en scène, la pièce 

1. J,-,uvancy. Hsl. Soc..le.u, P. V, 1. Xlil, n.. 100. Lingard, op. cil., p. 253. Dic- 
lionarj o[tational Eiography , ed. by Sidney Lee, art. P««rry. Pollen, S. J., I. c. 
2. lbdem. 
3. Il lui écrivait le 18 déc. 1583 : ¢, Mando a V. S. ILL -' l'alligata lettera che intendo 
essere dt Gu,liehuo Parri. lnglese, dei quate ho maie informazioni et sono avvertito 
che non è da lidarsi in lui » (Nunz. dt Francia, t. XVii, f. 276). 
6. Publiëe dans les M;moù'es de I« Ligote , t. i, p. , 43. Bien ne prouve que Ra- 
gazzom et le cardinal de Como aient c«mnu les projets rëgicides, ou pretendus lels. 
de Parry. Six mn«»is plus tét, le secrétaire dEtat de Grégoire Xlii avait bien ëlémis. 
par le nonce Casteili, au courant d'un autre com»l,lo! conlre la vie d'EIi.-abelh, mais 
quant à Parry, peut-ëtre l'a-l-il pris « pour un homme emploiW- ces dangereuses mais 
hono'ables entreprises auxquelles se livraient les serviteurs de Marie Sluart, comme 
porter les dépgches, visiter les prisonniers et pëparer leur évasion. Dans ce cas sa 
lettre ne doit I,as (.tre trop sèvèrement jugee » (Pollen. l. c.}. Il serait difficile de 
parler avec autant d'indulgence d'une c-rlaine iettm'e de Castelli, le predécesseur de 
Ragazzoni, qui, ëcrivant le 2 mai 1583 au cardinal de Como, ëtoet sm" le tv«annicide 
une thëurie bien risquëe. Cette lenre a Ce publiee par les éditeurs des Lllers and 
memorals o/ Willùm cardinal Alleu (Lori,lori. 1181}, p. 61. Voir (Ibidem, p. 29) 
la maniere dont le P. Knox explique con,m,nt Castelli et ceux de son opinion avaient 
pu se former la conscience. Efin, notons que ce n'est pas par Castelli, mort le 27 
aoOt 1583, mais par Ragazzoni, son successeur, que Parry. revenu  Paris au mois 



LE P. CREYI'T(;N A LA TOUR DE LONDRES. 

107 

n'eut pas l'effet attendu ; on n'accorda point à Parry la direction 
de l'h6pital Sainte-Catherine qu'il avait demandée pour prix de 
son zèle. 11 est vrai qu'à la fin de la mëme année 1581, le 11 no- 
vembre, il fut élu membre du Parlement par la ville de Queen- 
borough ; niais entre temps, toujours battant monnaie, il eut la 
malheureuse idée de se lancer de nouveau dans une de ces affai- 
res louct, es et mystérieuses qui perdent parl'ois les espions et les 
agents provocateurs. 11 purin complot avec Edmond Nevil, un 
banni rapatrié que le gouvernement d'Élisabetl, a,ait traité du- 
rement. Chacun des deux compères ne désirait sans dot:te que 
trahir l'autre. Nevil l'emporta. Une dénonciation qu'il fit le .q t"6- 
vrier 1585, amena l'arrestation de Parry et finalemt.nt s-n exécu- 
tion • à Tyburn, moins pour ce qu'il avait dit à Nevil que pour son 
intrigue avec Mo/'san et le cardinal de Como. 
Parry eut, pendan! son jugement, une conduite assez con.a- 
dicloire. Tout d'abord, soit trouble d'esprit, soit espoir d'obtenir 
sa grace en compromettant les catholiques et leurs pl.ètres, il 
confessa sa culpabilité, accusant Thomas lorffan, le I'. Benoît 
l'almio et le cardinal de Como d'avoir approuv6 son attentat, ce 
dernier parlant au nom du pape 1. Puis quand il se vit condamn;., 
il s'écrin qu'il était innocent, que sa confession 6tait un tissu de 
faussetC, que le cardinal de Como ne lui avait donné attcune 
approba,ion, qu'il n'avait jamais eu l'intention sérieuse d'attenter 
•  la vie de sa souveraine. Il aurait vol, lu qu'on recommen@t 
son procès; on n'y consentir point, et il fut exCul6 le 2 mars. 
Sur l'échafaud il proclama de nouveau son innoce,,ce et i,ivita la 
reine à user de clémence envers ses sujets cath,»liques. 
Ce qui ressort de cette singulière aventure dont les dessous 
nous échappent, c'est que Parry fut uit fourbe et un besogneux 
dont les ministres unelais se servirent d'abord, puis qu'ils per- 
dirent quand ils crurentsa mort utile à leur pohti,lue. N'était-il 
pas temps de souftler «,ux cœurs des puritains la haine de 
l'Éslise par le simulacre d'un vaste complot catl,,»li,lue contre 
la vie d'Élisabeth :'? l'out nous, deux choses dans la vie de l'in- 
trigant Parry plaident en sa faveur : son opposition, devant le 

d'octobre seulemenl, fit transmettre sa requête au cardinal de Cot,,o. (Dëpëche citée 
dan, la note ci-dessus). 
1. Conle»sion volontaire de W. Parrytlans Mmoires de la Ligue, t. !, p. 30.31. 
2. Dicttonarj of tatio»tal Biograpt, y, art. Purry. 
3. « Après sa mort, parut, probableme/tt sur imit«ative du gouvernement, une pla- 
quette i,ttitulëe l'rai et complet aveu de l'lor»'ible trahiso»t perp4trce par I! illio». 
l'arry. » (Dictiotary of »tational biograph.t, I. c.). 



t08 LI'¢RE I. -- CHAPITRE 1'. 
Pa,.lem»nt, aux lois persécutrices 1; puis, durant son procès, la 
franchise avec laquelle il innocenta le P. Creytton. Ce dernier at- 
tribue m6me son salut aux aveux du condamné. « On lui demanda, 
lisons-nous dans la relation déjà citée, s'il ne connaissait pas 
[;uillaume Creytton et. si ce jésuite n'avait pas été au courant' de 
ses projets. !1 raconta tous les dé.tails de sa conversation avec le 
Pi.re, comme nous les avons rapp,,rt,"s plus l,aut ; il ajouta mëmc 
que les effo,.ts de Creytton, pour 1, TM dissuader de tuer la reine, lui 
étaient. to,jours restés dans l'esprit 2. » 
Naturellement on interrogea sur le nlème sujet le religieux pri- 
sonnier . « N'avez-vous pas eu ensemble, lui demanda Walsing- 
haro, une conversation à Pa,.is? » Crevtton le nia d'abord, soit 
qu'au premier moment il n'eùt pas souvenance de cette entrevue, 
soit parce q.'elle avait eu lieu non à Paris mais à Lvon. Bientét 
il se ravisa et, de « sa prison dans la Tour, le vin.3tiesme de fé- 
vrier », il éc, ivit à Walsingham une lettre Oil il tit un récit détaillé 
et sincère de son entretien avec Fautre accusé . Le Père .Iouvancy 
raconte qu'à la nouvelle ,le cet incident, la reine Élisabeth s'C 
crin" « La voil/ donc, la perfidie tant. vantée des .Iésuites qu'on dit. 
nous tendre partout des elnh;,ches ! Celui-ci a &:sarmé une main 
qui levait sur moi son poignard-". » Dès lors elle regarda Creytton 
commei,mocent des complots sanguinaires dans lesquels on au- 
rait voulu l'impliquer. Au dire de notre ambassadeur à Londres, 
qui fut chargé pat. Henri !!1 de réclamer sa délivrance, « elle le te- 
noit pour homme de bien », quoiqu'il ait été « reconnu chargé de 
plusieurs mélnoires et instructions pour relnuer beaucoup de 
chos,s en Écosse " son préjudice '» ». 
Toutefois les ministres anglais, trop heureux de tenir sous les 
verrous un homme comme celui-là, gardat peut-étre aussi l'es- 
poir de le compromettre u, jour, ne se hatérent point de lui ou- 
vrir la porte de sa prison. Il ne fut rclàché qu'en 158"/; mais 
t. Sèance du 17 dëcembre 151 (Simonds d'Evs, Jourttals of Parlioment, 1682, 
I'- 340-341). 
2.  De missione Scolica... 
3. Il et probable que le P. Creytton ignorait alors la détention de Parry. 
 i. Cette lettre a ëté publiae en 1603 par I« P. Richeome, Plainle apolog(lique au 
roi trèschglien, p. 167, et il disait la tenir d'un ouvrage publië n 188 par les cal- 
vinistes sousle titre de Recueil des choses mémorables adcenues du lemps de la 
l.igue, p. 66. Les Mémoires de la l.igue, qu'on sait très hostiles aux Jèsuites, ont 
aussi reproduit cette lettre, t. l. p..il. Le rècit de la conversation avec Parry est tout 
semblable  celui qui se troue dans la relation « de llissione Scolca » envoyëe à 
Rome par Creytton en 1611. 
5. Jouvan«y, HiMor. Soc. Jesu, P. V. l. Xlll. n. 99, p. 199. 
ri. Depëehe de L'Aubespine-Chateauneuf au roi, 21 mai 158fi (Bibi. nat., ms. franç. 
h736 f. 315-316). 



TRAVAUX APOSTOLIUES EN ECOSSE. 

109 

d6s le moment où nous sommes, il jouit d'une certaine liberté. Il 
put dire la messe, voir et confesser les gentilshommes catho- 
liques; de fait il rendit d'éminents services a. « Une chose pour- 
tant lui fut très défavorable : le zèle que certains [grands] per- 
sonnages de France mirent à demander son élar:issement... Ces 
démarches prouvaient qu'il ëtait un homme important et que par 
suite sa mort s'imposait pour rempècher de nuire". » .iieux eut 
valu s'en remettre à son savoir-faire qui était grand. Voici 
comment il parvint à éviter tous les pi6ges et à sortirde la Tour : 
« !1 entra en correspondance avec Christophe Haton, conseiller et 
mème premier confident d'Ëlisabeth. Il avait appris que ce sei- 
gneur avait au fond de l',àme des sentiments favorables au catho- 
licisme. Il sut se plier à son humeur et obtint par lui sa libert6. 
Hatonayant fait renifle P. Creytton à la cour luidit : « Ou'est-c" 
« que les catholiques pensent de moi ?-- Ils en pensent,répondit le 
« Père, ce que pensent les mathématiciens du mouvement des glo- 
« bes célestes qui, portésparla natt, re "h se mouvoir d'occident en 
,, orient, sont cependant emportés vers l'occident par la force du 
« premiermobile 3. » -- C'Alait dire : vous ne professez rhérésieque 
pour vous maintenir dans les bonnes gràces de la reine, ilaton 
l'entendit fort bien ; « il ouvrir sa bourse, offrit au Père vin$'t an- 
.'elets et le congédia  ». 

8. Nous avons vu que le P. Gordon-tluntly, at.rëté par les Hol- 
landais avec Guillaume Creytton, avait ëté peu après relaché. A 
son arrivée en Écosse, les ministres protestants firent entendre 
,le telles clameurs, que le roi lui ordonna de se tenir "h dix milles 
de la cour et de quitter le royaume avant un mois. On espérait 
cependant que Jacques Vl reviendrait sut. une mest, re qui lui 
avait été a,'rachée par la crainte. Et en elle/le P. Gordon, s'étant 
retiré dans le nord de l'Écosse, y exerça le ministère avec une 
si grande prudence que, non seulement il fut bien accepté des 
catholiques, mais que les adversaires eux-mèmes n'osèrent pas 
attaquer un homme qui joignait à l'illustration de son origine 
tant de science et d'humilité 5. Il resta dans cette contrée toute 

I. *De raisxione Scotica... Cette liberte et ce pouvoirde confesser ne cachaient-ils 
point des pièges? 
2. Ibidem. 
3. Nous laissons au jésuite du xv ¢ siecle la valeur scientifique de sa comparaison. 
. "De missione .scolica. L'angelet ëtait une monnaie d'or valant la moitié d'un 
oagel, c'est-a-dire quatre à six francs. 
5. Lettre du P. Tyrius au P. Gënëral, 10 dec. 1581 (Gall. Epist., t. XIV, f. 



110 

LIVRE 1. -- CIIAI'ITRE IX'. 

l'année 1585, et « y servir avec un plein succès les intérëts de 
la religion catholique t ». Il y fut bient6t rejoint par les PP. Ed- 
mond llay et.lean Dury, récemment arrivés de France, et qui 
connurent le lieu de sa résidence gré/ce à « un gentilhomme 
nommé Feutry, ,l'illust,'e naissance, mais plus illustre encore 
par sa vertu et la constance de sa foi 2 ,,. 
Sur ces entrefaites, la cour de Londres, avertie par ses es- 
pions 3 ou mise en éveil par l'indiscr6tion de quelques Écossais 
de passage, avait su le &;part des deux religieux pour l'Écosse. 
Aussit6t les conseillers d'Elisabeth, « ett'rayés de l'ombre d'un 
roseau ,,, d'écrire à .lacques Vl au nom de leur reine que, s'il 
voMait maintenir la paix entre les deux royaumes et garder ses 
engagements, il devait emprisonner les Jésuites et tous les prètres 
ou les chasser de ses États, spécialement les Pp. llay et Dury af- 
tirés de France récemment. Parmi les courtisans qui avaient alors 
le plus d'empire sur le prince, deux connaissaient le P. Edmond 
Ilay. Le plus influent, Maitland, avait été son élève quand le 
l'ère enseignait la philosophie à l'académie de Saint-André. 
L'auh.e, Gray, avait eu, l'année précédente, quelques relations 
courtoises avec certains Jésuites de France, les l'P. Tyrius et 
Claude Mathieu par exemple. !1 avait mème promis au P. Ed- 
mond Ilay ,, d'obtenir pour lui, malffr;., les lois de son pays na- 
tal. qu'il pùt y rentrer pour se remettre d'une fièvre quarte« ,,. 
Au rnoment où la lettre d'Élisabeth parvint à Jacques VI, le 
frère ai,é du jésuite, Pierre Hay, se trouvait à la cour comme 
conseiller des finances. ,, Interrogé par Maitland, raconte le P. 
Edmond, s'il savait mon arrivée en Écosse, il répondit aussit6t 
,tue, sur les instances de l;ray, il m'avait demandé d'v revenir 
afin de rétablir ,ries fo,'ces. Maitland cacha,xt alors ses mauvais 
desseins, soit qu'il n'osàt bla.mer son coll6ffue, soit qu'il dissi- 
mulàt sa haine pour mieux parvenir à ses lins, pria mon frère 
de me saluer en son nom  la première rencontre et de m'offrir 
ses services, trop heureux, disait-il, «le bien mériter d'un pro- 
fesseur qui avait si bien n|érité de lui. Pierre Hay s'empressa 

t. Lettre de Ragazzoni au cardinal de Como, 16 avril 1585 INunz. dt Francia, t. XVIII, 
f. 16-18). 
2. R,lation du P. E. Hay (Sco|iae Historia, 1566-163, f. 230, 234). 
3. On peut voir dans la correspondance de Walsin;ham avec qul soin les ministres 
dElisabeth surveillaient l'arrivëe et le séjour des ,smtes en Ecose. CI. Hamlton 
pape «dted b Joseph Baia, 1. |l, p. 661, 673, 7-t. 677, 685, 687. 
l. On saii la perfidie de Gray, et commcn l trahir Marie S|,,art et le P. Crel- 
|oil. 



T[LkVAUX AI'OSTOLIQUES EN ECOSSE. 

111 

,le le remercier, répondant à cette simulation par d'honaëtes 
compliments de mème valeur. Il s'était fort habilement servi de 
l'autorité de Gray pour rejeter sur lui la cause de mon retour. 
En mème temps il avait persuadé Maitland que je n'6tais pas 
resté plus de deux jours avec lui et que je l'avais quitté, contre 
son gré, avec l'intention de ne plus le revoir. Si bien que, dans 
l'espace des trois années suivantes, Pierre llay n'entcn,lit jamais 
aucune accusation portée contre lui à mon sujet, et néanmoins 
durant ce temps beaucoup de lois et de décrets barbares furent 
pr,»mulgués contre mes compagnons, contre moi-mème ou contre 
ceux qui nous recevaient. Tout d'abord, à l'époque ot .laitland 
faisait montre de tant de bonne volonté à l'égard de son ancien 
professeur, alors que je vivais avec le P6re Jacques (Gordon 
loin de la cour dans le nord de l'Écosse, parut un édit ordon- 
nant sous peine de mort à tout Jésuite, et nommément à Ed- 
lnond Hay et Jean Dury, d'avoir à quitter le royaume dans un 
temps donné, faute de quoi il serait permis à n'importe qui de 
les saisir et de les mettre en prison 1. » 
Quand il apprit cette nouvelle, le 1'. tlay venait de se s6parer 
du P. Dury qu'il avait envoyé dans l'ouest où le P. t;uillaume 
Holt annoncait une moisson abondante. Le zèle de ces quel- 
ques missionnaires pr)duisit en peu de temps de nombreuses 
conversions. « Le nombre des catholiques augmente de jour en 
jour, écrivait le 1'. Tyrius au 1'. Général le 30 septembre !585. 
Un évëque Irlandais nous a dit que durant le court séjour, qu'il 
avait fait en Écosse, il avait administré le sacrement de confirma- 
tion à dix mille personnes au moinse. » 
Les édits n'avaient effrayé ni les Jésuites ni les fidèles ,lui 
continuaient à leur donner l'hospitalité. Le I'. E,lmond Hay, 
s'étant 61oigné pour tin temps du P. Gordon, fut reçu quelques 
semaines chez un baron dont la femme 6tait sa parente. Après 
la victoire remportée par la faction anglaise à la bataille de Stir- 
hng, son frère dut chercher en France un refuge contre l'ininlitié 
du perfide Gray, partisan secret de l'Angleterre. Le 1'. Edmond 
refusa de le suivre, malgré les instances qui lui furent laires et 
les dangers qu'il allait couriril se rapprocha du comté d'Aber- 
deen, pays très catholique, et parmi les difficultés de tout genre 

1. Relation du P. Hay dëjà citée. 
9.. Lettre du P. Tyrins au P. Général, 30 sepl. 1585 (llist. Prov. Franc., t. I, n. 50). 
Le P. T.rius, rest6 en France, s'occupait d'une facon spéciale des intérëts de la mis- 
sion d'Ecosse. 



LIVRE I. -- CItAPII'RE IV. 

continua, comme les autres missionnaires, " soutenir la foi de 
ses compatriotes. 
Les fruits qu'ils ecueillirent, dépassërent, au dire du P. Tyrius, 
toutes les espérances. Mais le jeune roi, qu'on aurait voulu sur- 
tout ab,,rder, 6tait toujours au pouvoir de ses sujets rebelles; 
il subissait l'influence des créatures d'Élisabeth « et vivait exté- 
rieurement en calviniste sans avoir perdu toute inclination pour 
la foi romaine t ». 

9. Tandis que les religieux de la Compagnie de Jésus tra- 
vaillaient pour la conversion de Jacques VI et de l'Écosse, que 
devenait l'i,ft, rtunée llarie Stuart? Condamnée à une étroite cap- 
tivité, elle vivait au ch«iteau de Sheffield, en Angleterre, sous la 
.-arde d** comte de Shvewsbury. On la privait non seulement de 
la liberté, mais d'un bien plus précieux encore : le secours de la 
religion. !i lui était interdit d'avoir un chapelain. Cependant elle 
avait fait savoir au P. (;énéral la consolation qu'elle recevrait de 
la présence d'un jésuite. Le P. llenri Samier que ses fonctions 
dans divers collèges avaient nais en relations avec les princes de 
la maison de Lorraine, lui fut envoyé. D'un caractère entrepre- 
nant, éncrique, Samicr semblait convenir à ce poste difficile et 
périlleu,:. Si dure était la situation des serviteurs de la reine cap- 
rive, que beaucoup ne restaient pas auprès d'elle plus d'un an; 
d'autres venaient alors de France pour les remplacer. Samier 
profita de l'un de ces changements et arriva à Sheffield avec le 
titre de médecin, sous le nom de La Rue; c'était vraisemblable- 
ment au début de l'année 1582 3. Il resta huit ou neuf mois près 
«le llavie Stuart, au përil de sa vie, obligé, pour ne pas se trahir, 
à mille précautions, privé de la sainte messe, ne pouvant que con- 
soler la reine par ses entretiens ou l'entendre en confession. C'é- 
tait beaucoup sans doute en pareilles circonstances, llais travail- 
ler à briser les liens de la captive ne serait-ce pas la servir plus 
utilement? La reine et le jésuite le jugèrent ainsi. 

1. Leth'e de Ragazzoni à Rusticucci, 23 juin 1586 (Arch. rat., -unz. dt Francia. 
t. XIX., p. 289). 
2. Né probablement à Saturée (d'où peut-ëtre son nota de .$amerius) dans la pro- 
ince beige de Luxembourg, au mois de anvier 1510. [| fui ordonné prétre en 1560 
et i'annën suivanle entra dans la Compagnie de Jésus à Cologne; il revit cnuite sa 
thèologie aux collèges de Paris et de Tournon, passa quelques annëes dans l'enseigne- 
ment, fit font'tions (le ministre à Biliom, Lyon et Besancon. de vice-recteur " Verdun. 
Dans son Caldch»sme des Jt;suiles (f. 238, 269, 282) E/ïenne Pasquier n'a [»as manquè 
de dénaturer d'ëbange façon le r51e du P. Samier. 
3. J. H. Pollen, S. J., Mary Sttart's Jesui! Choplain, dans The Month, janvier 
et février 1911. 



LE P. SAblIER CHAPELAIN [tE MARIE STUART. 

113 

Quand après le Raid de uthcen (-2 " aoùt 158") le jeune roi 
Jacques, arraché à l'influence de Lennox, fut dominé par le parti 
anglo-protestant, Marie Stuart, qui avait perdu son meilleur allié 
à la cour de son fils, résolut d'exposer au pape et au roi d'Espagne 
combien il était urgent d'agir en sa faveur. Le gérant de son 
douaire en France, le sieur de Ruisseau, étant venu la voir, elle 
le chargea d'aller vers Philippe I1 ; en mëme temps elle envoyait 
son chapelain à Grégoire XIII. Muni d'une lettre de créance datëe 
du t3 septembre 158")I, Samier quitta peu après Sheffield, non 
sans espoir d'y revenir. Il dut faire quelques détours, car il 
n'arriva à Paris qu'au mois de novembre . Il voyageait déguisé, 
sous le nom de Girolamo Martelli. A la fin de décembre, il était 
à Rome et faisait connaitre au Souverain Pontife les malheurs, 
les vertus, les désirs et les espérances de Marie Stuart. Gré- 
goire Xlll se montra heureux d'entendre ce témoin qui avait 
vécu plusieurs mois dans l'intimité de la prisonnière. 
Pourtant il y eut à Rome un personnage dont le P. Samier ne 
reçut peut-ëtre pas un accueil aussi empressé que celui du pape : 
ce fut le P. Aquaviva. Pour de justes motifs, la règle défend 
aux Jésuites de venir à Rome sans .v ètre expressément autorisés 
par le P. Général. En écrivant, le 1 janvier 1583, au Provincial 
de France, Aquaviva lui marqua une grande surprise de ce que 
l'un de ses subordonn6s eùt violé cette prescription : « Nous sup- 
posons, ajoutait-il, qu'il a eu des raisons graves et imprévues 3. ,, 
Xssurément le messager de Marie Stuart ne manquait pas d'ex- 
cuses. L'importance de sa mission, la nécessité de la remplir 
promptement et en secret l'avaient, pensait-il, dispensé des for- 
malités de la loi commune. L'incident néanmoins méritait d'è|re 
ne, té, parce qu'il montre chez le P. Samier, à c6té de ses belles 
qualités et de son zèle, un certain esprit d'indépendance qui, 
joint à un goùt trop prononcé pour les négociations diplomati- 
ques, le poussera bient6t à jouer un r61e très compromettant 4 
Pour le moment, on ne crut pas devoir lui interdire d'achever 
la mission que lui avait confiée la reine captive. Mais parla-t-il 
au P. Général de tous les voyages quil allait entreprendre ? Pou- 
vait-il prévoir lui-mème les rencontres qu'il ferait, les détours 

!. The[uer. Annales Ecclesiaslici, 1856. III. 373. Pollen. op. cit., p. tS. 
9.. Lettre du nonce Castelli, 6 nov. 1582 (Knox. Letters of cardi»al Allert, 
I'- 410) ; du rndme, 19 nov. 1582 (Archiv. Vat., Nunz. dt Francia. vol. XV, f. 579.). 
3. Lettre du P. Gënéral au P. Pigenat. 14 janv. 1583 (Gall., Epist. Gener.. t. 1I, 
f.t). 
4. Voir chapitre suivant, n °' 6 et 7. 
COMPAGNIE DE JËsl. ç. -- T. I!. 8 



LIVRE I. -- CHAPITRE IV. 

auxquels il serait obligé pour rendre service à l'un et à l'autre, 
et par quel engrenage il se trouverait pris dans des négociations 
où la politique avait autant de part que la religion ? 
En quittant Rome, le P. Samier se rendit à Florence où il 
coniëra avec Sir Anthony Standen qui avait jadis tenu un rang 
distingué à la cour de Marie, et maintenant vivait en exil. Le 
Père lui dit son intention d'aller en Écosse et d'avoir une entre- 
vue avec .lacques Vl. On ne sait si ce projet fut exécuté, car si 
l'on peut suivre parfois les traces du voyageur, on les perd aussi 
bien souvent. De Florence, il se diri.-ea sur la Bavière et vit le 
duc Guillaume quïl gagna  la cause de Marie Stuart t. Ensuite 
il descendit le Rhin pour aller à Li6ge traiter quelques affaires 
de famille, et on le retrouve a Paris au commencement de l'été 
de 1583 . Vers le mème temps, une lettre parvint de Rome a ses 
supérieurs, portant pour lui la permission de faire profession 
des trois VŒUX. Mais elle arriva trop tard a. Henri Samier venait 
de renoncer momentanément au personnage de Martelli pour 
reprendre celui de La Rue. Il avait fait voile vers l'Ang]eterre, 
accompagnant une nouvelle escouade de serviteurs envoyés 
à Marie Stuart. 11 la vit peu de jours, puis la quitta emportant 
un nouveau message pour Grégoire XIII. C'est à cette époque, 
en effet, qu'on peut raisonnablement rapporter un curieux do- 
cument, sans date, conservé aux Archives Vaticanes : Instr«c- 
tions po«r Henri Samier de la part «le la Reine d'Écosse. Ce mé- 
moire, dans lequel la prisonnière approuvait les desseins belh- 
queux du duc de Guise, nous révèle son courage héroque, sa 
tendresse pour son fils, sa foi inébranlable, sa confiance illimitée 
dans la fidélité de ses partisans. 
L'envoyé de Marie Stuart, y lisons-nous, devra dire au Souve- 
rain Pontife ses malheurs continuels, les indignités de ses ge6- 
liers à son égard, sa santé ruinée, sa privation de la sainte 
messe et du libre exercice de sa religion, « torture quotidienne 
et perpétuelle »... Sa cause cependant n'est pas désespérée. Elle 
a la synipatbie de milliers de personnes. Certains l'ont mëme 
assurée de leur fidélité par des engagements écri/s. Elle peut 
coml,ter sur un grand nombre de nobles et bourgeois, catholiques 
et protestants, ainsi que sur la plus grande partie du bas peuple... 
Si l'on décide une expédition, la reine préf6rerait de beaucoup 

1. Pollen, op. cit., p. 16. 
. Lellrc du P. Oénëral au P. Samier, 3.juil. 1583 ((;a/l. Epist. Genet., t. II, f. 1). 
3. lbidem, f. 25, 1  aoOt 1583. 



LE P. SAMIER CHAPELAIN DE MARIE STUART. 
qu'elle commen@t par FÉcosse, car alors tout le nord de l'An- 
gleterre serait prët à combattre parmi ses partisans... Quant aux 
dangers qui pourraient en résulter pour sa personne, ils ne pa- 
raissent pas sérieux; mais encore, si graves qu'on les supposer, 
ils ne devaient rien empëcher, car elle est prëte à mourir pour 
une cause aussi juste que le rétablissement de la reliion catholi- 
que... Le P. Samier dira encore au Souverain Pontife l'attache- 
ment de la reine à l'Église : elle ne dissimule jamais sa croyance 
et ne permet pas qu'on l'attaque sans éleverla voix 1... 
Quand le chapelain de Marie Stuart quitta l'Angleterre, il ne 
se dirigea pas tout de suite vers l'Italie. En Écosse z et en Espa- 
gne il voyait à faire des démarches plus pressées; ici pour visiter 
les amis de la reine, là pour réchauffer le zèle de Philippe I!. 
Mais, à vrai dire, durant presque une année, nous ignorons, 
comme sans doute alors ses supérieurs, quel fut l'itinéraire du 
P. Henri Samier. redevenu Girolamo .lartelli. 
ans l'étWde 158, ilvisitait pour la troisième fois .larie .';tuart, 
un peu avant son transfert de Sheffield au manoir de Wingfield. 
Cette fois encore il ne restait près d'elle que peu de temps: 
d'ailleurs son ministère spirituel ne lui était plus utile, car elle 
avait parmi ses domestiques un autre pr6tre, Camille du Préau, 
venu de France avec le titre officiel de lecteur 3. 
Le 15 septembre, Samier était de retour à Paris, quittait 
costume de voyageur, et reprenait les habitudes de la vie reli- 
gieuse s. .lais ce repos ne fut pas long. Bient6t se présenta une 
occasion toute régulière d'aller à Rome : les Pères de sa Province 
le choisirent comme député à la Congrégation des procureurs 5. En 
janvier 1585, il avait une nouvelle audience de Grégoire XIII et 
traitait avec lui des affaires ,le Marie Stuart. Pendant les dix-huit 
mois qui suivirent, l'imprud,.nt et infatigablo messager des princes 
ne cessa de travailler à la délivrance de la royale prisonnière 
1. Le P. Pollen a donnë un long résumë de ces lnstructiots, dont copie latine se 
trouve aux Archlv. Var.,  laria Politicorum, CXVI, p. 229 (The Month, janvier 
tgtl, p. 18, 19). 
2. Dans une lettre de noe[nbre 1584 à Marie Stuart, le P. Samier fait allusion à 
une autre qu'il lui écrivit d'Écosse (The Month, p. 20). 
3. Le P. Pollen montre que du Preau dut arriver auprès de Marie Stuart vers le 
milieu de Fêté. 
4. Lettre du nonce, 15 sept. 1585 (Archiv. Vat. unz. di Fraucia, t. XVll, f. 320'. 
5. Pollen, op. cit., p. 137. 
6. Ces voyages sur lesquels nous aurons à revenir au chapitre suivant, sont tlen- 
tionnés dans deux lettres chiffrées de Samier à Marie Stuart, leltres tombées aux 
mains des conseillers d'E|isabeth quand ils s'emparèrent de la correspondance et du 
chiffre de la reine d'Écosse. C'est par le déchiffrement et la copie qu'ils en firentpour 
les commnniquer ì Henri III que nous les connaissons. Teulet (op. cit., t. Ill. p. 31- 



tt6 

LIVRE I.  CHAPITRE IV. 

« Tant que je vivray, lui écrivait-il de ChMons le ! 8 mai 1585, 
je hasard«'ray ma vie pour vostre aide et consolation, ayant trop 
véhémente apprehention de vos misères imprimées en mon enten- 
dement, » Croyant trouver une occasion favorable dans la Ligue 
qui s'organisait « entre tous les Princes catholiques pour l'extir- 
pali,,n universelle de toutes les hérésies », il engageait larie 
Suart à en faire partie. « Que premièrement Vostre .lajeste 
demande, comme une des principales princesses de l'Europe, que 
vous soyez admise et incorporée à cette saincte Ligue, et que Vos- 
re .lajestéle face signifie au nouveau pape, Sixtus V, cordelier 
de .lontalto, homme de bien et vertueux. .ue surtout vous en 
escriviez au duc de uyse, vous appuyiez enti6rement sur luy et 
marchiez avec la maison de Lorraine, entretenant toutesfois avec 
tous la bénévolence soubs mains....l, de.lenville, principal agent 
pour le cardinal de Bourbon et le duc de (;uyse avec le roy d'Es- 
pagne et la royne mère, et qui faict toutes les signatures des 
accords, et moy, persistons [ demander] qu'un accord avec le 
rov de France soit mis qu'il n'empeschera mais aydera que Vostre 
:lajesté soit délivrée, et l'Angleterre et l'Écosse à vostre proffict, 
comme le pape le vouloir, à condition que le rov d'Écosse vostre 
filz se face catholiqet. » 
Une autre lettre, datée du ") août, montre que si le P. Samier 
garde bon espoir, il a du moins encontré des diïficultés impré- 
vues. Après avoir rappelé à larie Stuart les instances quïl avait 
faites pour elle, surtout auprès des princes de la maison d'Autri- 
che, il ajoutait : « Vos amis de deça sont fou sjours de mesme cœur 
et courage que du passé et ont plus de moyens que jamais, et ne 
cessent de chercher toutes les occasions : mais il est nécessaire de 
recommencer toute nouvelle néociation et intelligence, tant 
toutes les vostres sont rompues et dissipées. » 
En effet tout était à refaire. La rivalité du duc de ;uise et de 
Henri 111 allait, pour des motifs diflërents, empècher l'un et l'au- 
tre de s6courir la reine d'Écosse et son fils. Par ailleurs larie 
Stuart, ne comptant plus surune politique qui lui donnait tant de 
déceptions, avait, depuis la dernière visite du P. Samier, etassu- 
rément contre ses conseils, suivi une]i'ne de conduite tout oppo- 

aSl) les « publiées sur les copies conservées i la Bibi. nat., probablement celles 
qui furent envoyées au roi. L'une est du 18 mai, lautre du 24 aot 1585. 
1. Lettre du P. Samier (La Rue) à lIarie Stuart, t8 lnai 1585 (Teulel, op. cil., 
p. 311-318). 
. Lettre du P. Samier (La Rue) à lfarie Stuart, 24 ao0t 1585 (TeuleL op. cil., 
p. 348-3 t). 



LE P. SAMIER CHAPELAIN DE MARIE STUART. 

1t7 

sée. Elle sëtait mise, par l'intermédiaire de Nau, son secrétaire t, 
à traiter de sa liberté avec Élisabeth. A hon droit elle se regardait 
toujours comme reine et Jacques VI comme associé au tr6ne : elle 
et lui, ensemble, feraient alliance avecl'Angleterre protestante. 
.Xlarie se déclara donc prète à former une ligue défensive pour 
assisler Élisabeth contre toute guerre civile ou étrangère -. 
Ces avances tardives à une rivale implacable reçurent d'abord 
un semblant de bon accueil. Patrick Gras, vint à Londres négocier 
au nom de Jacques Vl; mais, odieusement perfide, il ne travailla 
qu'à séparer le fils de la mère et " le jeter sous le joug d'Élisa- 
beth. Et quand enfin le traité de Berwick (15 juillet 1586) consa- 
cra l'alliance défensive de FÉcosse et de l'Angleterre contre la 
ligue catholique, rien n'y fut stipulé pour la liberté ou mème la 
vie «le la malheureuse reine3. Trahie de ce c6td, se sachant mol- 
lement soutenue par la France, elle se livra au roi d'Esp%rne et 
le parti catl,olique avec elleS. Mais les hommes d'État dont elle 
était la pisonnièt-e allaient être moins lents à la perdre que Phi- 
lippe II à la sauver.. 
Afin de mettre la vie d'Élisabeth à l'ai»ri de certains complots, 
les protestants anglais avaient forlné une association dont les 
membres s'engageaient par serment à défendre leur souveraine 
contre tous ses ennemis. Le Parlement confirma le pacte et y 
ajouta cette clause: si quelque rébelhon était excitée dans le 
royaume ou quelque dessein tramé contre la vie de la reine. Sa 
Majesté était autorisée à nommer des commissaires pour juger les 
personnes pa" rtui etlou; qui ces complots auraient été formés:'. 
Cet acte, évidemment dirigé contre larie Stuart, la rendait respon- 
sable non seulement de sa conduite, mais de celle des autres. La 
confl«'ation de Babiyton, découverte au mois d'aoùt 1586, servir 
de prétexte au procès de la reine d'Ëcosse; mal.ré l'intervention 
detlenri 111 elle fut condamnée, puis décapitée le 18 février 158"/'». 

1. Claude de la Boisseliëre Nau, attaché tout jeune à la maison deGuise, fut d'abord 
secrëtaire du cardinal de Lorraine. 11 entra ensuite au service du roi de France; fut 
conseiller et auditeur à la Chambre des comptes. En 1575 il remplaça Roulier comme 
secrëtaire de Marie Stuart (Dict. olnational Biography). 
9.. Voir dans Labanoff, Lettres de Marre St«art, t. VI, p. 58-65, articles présen- 
tës par Nau de la part de Marie Stuart, 9.8 novembre 158i; -- p. 70, lettre de 
Marie a Patrick (;ray, 14 déc. 1584 ; -- p. 85, lettre de Marie à Jacques ri, 15 janvier 
1585; -- p. 88, lettre de Marie a Elisabeth, 0 janvier 1585; -- p. 100-112, diverses 
lettres de Marie a bi. de Mauvissiëre. 
3. i3hdruel, Marie tuart et Catherite de lédicis, p. 138, 139. 
. Labanoff, op. cil., t. Vl, p. 310. 
5. Lingard, Histoire d'A91eterre, t. VIII, p. 48. 
6. Elle ne d,:mentit point à sa dcrniè,'e heure le courage de sa foi : « Quand on 



118 LIVRE I. -- CIIAPITRE IX. 

Il fallut "h Jacques Vi la mort tragique de sa mère pour lui 
faire rompre toute relation avec Élisabetb et laisser aux Pères de 
la Compagnie l'entrée libre dans ses États. Mais bient6t la reine 
d'Angleterre reprit tout son ascendant sur l'esprit timide du jeune 
roi. Prétextant un complot tramé par quelques seigneurs catholi- 
ques, elle obtint de Jacques VI qu'il e,puls'tt de l'Écosse tous les 
Jésuites . L'édit fut promulgué, mais le roi fit avertir en secret 
le P. Gordon de regarder comme nou avenue la loi de proscrili- 
lion. 11 cacha même dans son palais de H.lyrood, sous le titre de 
fauconnier, un célbbre théologien, le P. Abercromby, dont il ai- 
mait le mode de discussion. Quelques années plus tard (15.q), le 
P. [;ordon accusé par Élisabeth d'avoir fanatisé les papistes fut 
enfin chassé du royaume . 
Revenu en France et dési$né par le i ». Général comme supérieur 
de la mission d'Écosse, il ne cessa de travailler à la conversion 
de sa patrie en lui envoyant de fervents ap6tres comme Robert 
Abercromby, Guillaume Ogilby, Alexandre )laccor, Guillaume 
Murdoch, t;eorges Elpbington, Jean Mv'ton. Lui-mëme y re- 
tourna phlsieurs fois en 1597 et 1598, avec une audace qui en im- 
p,»sa à Jacques VI et aux protestants. Sa parenté avec lluntly, l'un 
des chefs catholiques, lui donnait un grand prestige ; sa capacité 
le faisait redouter des ministres. 11 eut l'honneur de voir sa tête 
mise à prix par le roi 3. Ce décret fut rapporté, sur les instances 
du comte de Huntly, à la condition que Gordon sortirait du 
ro)'aume. 
Le jésuite cade à l'orae et se retire quelque temps en 
N,»rvège; mais au mois de décembre 1598, il regagne l'Écosse, et 
parait inopinément devant le roi qui d'abord le garde en prison. 
Rendu à la liberté, le Père demeure quelque temps à Édimbourî" 
chez un ami, puis il reçoit l'hospitalité du baron Seton dans un 
chàteau des environs. En vain provoquait-il à la controverse les 
plus fameux théoloens de la secte ; ceux-ci acceptaient d'abord, 
puis. au dernier moment, trouvaient moyen de s'esquiver. Bien- 

viendroit lb que ouloir attaquer it jeu ouvert ma religion, avait-elle écrit à Elisabeth 
en 1585, je suis toute preste, avec la grace de mon Dieu, de baisser le col sous la 
hache pour y répandre mon sang devant toute la chrestienté et le liendrois à très 
grand heurd'y marcher la premiere ; je ne le dis Ipoint par vaine gloire, loin du dan- 
ger » (Labanoff, t. Vl, p. 158). 
1. Masson, The Register of the privy council o[ Scotlad, t. IV, p. 232. Calettdar 
ofState, Scotland, t. 1I, p. 676. 
2. Jouvaney, ttist. Soc. Jesu, P. V. 1. XIII, n. 1o2. 103, p. 201, 202. 
3. Lettre du P. Gordon au P. Génëral, 1' sept. 1597 ($cotiae llistoria, 15fi6-1634, 
f. Ot-toi). 



LE P. SAMIER CllAPELAIN DE MARIE ST[ tRT. 

tl9 

t6tla prudence, la crainte de compromettre Jacques Vlet d'outre- 
passer les ordres du P. t;énéral lui firent un devoir de se retirer 
encore de la lutte. Au mois de mai 1599, il s'embarquaau port de 
Leith sur un vaisseau qui faisait voile pour le Danemark. Au mois 
de juillet il écrivit de Hambourg au P. Aquaviva le récit de sa der- 
nière expédition, attribuant ,, à la miséricorde divine et aux priè- 
res de la Compagnie les heureux succès de ses travaux, à ses pé- 
chés et à ses négligences les défauts qui avaient pu s'y mëler I ». 
Désormais la mission d'Écosse n'appartient plus par aucun c6té 
à l'histoire de l'Assistance de France. Les débuts seuls trouvaien t 
ici leur place justifiée par les r61es des PP. Edmond ttay, Jacques 
Gordon et Guillaume Creytton, par les relations du P. Henri Sa- 
mier avec Marie Stuart, et son entremise dans les négociations 
lentAes pour disputer l'Écosse " l'hérésie. 
1. Relation du P. J. Gordon au P. Général. date de Harnbourg. 13 uillet 1599 
(Scotiae Historia, 1566-1634, f. 116-124"). 



CHAPITRE V 

LES JESUITES ET LA LIGUE SOUS HENRI III 
(1583-1586 

Sommaire : 1. Le P. Auger et la ('onfrbrie des Pénitents de Notre-Dame. -- 
. Déliance de IIenri III à l'égard des Supérieurs de la Compagnie. -- 3. Calomnies 
répandues par les protestants. -- 1. Situation politique à la mort du duc d'An- 
jou; la Sainte Ligue. -- 5. R61e de Sixte-Quint. -- 6. R61e de la Compagnie: 
mécontentement do IIenri III. -- 7. Sage conduite du P. Aquaviva; abstention 
imposb au P. Claude Mathieu et au P. Samier. -- 8. Difficultés pour éloign«,r 
le P. Auget de la cour. -- 9. Prescriptions du P. Aquaviva touchant la réserve 
à garder dans les affaires politiques. 
Sources manuscrites : I. Recueils de documents conserés dans la Compagnie : a) Francia. 
Epistolac Generalium ; -- b) Epistolae Principum : -- c) Galliae Epistolae ; -- d) Galliarum 
monumenta historica; -- e)Campania, Elogia delunctorum. 
ri. hrchives de la province de Lyon. 
III. Roma Archivio Yaticano, lunziatura di Francia, t. XVI XVII, X¥111, XIX. 
IV. France, Archi,es du ministère des Affaires Étrangères, Rome, correspondance, vol I.. 
Sources imprimées : Arclives curieuses de l'lHstoire de France, t,¢ sërie, t. X, XI. -- 
Revue rëtrospective, 2 ¢ série, t. V, VI. -- Mémoires du duc de Nevers. -- .Matthieu, His- 
toire des derniers troubles (16-). -- .acchini, Historia Soc. Jesu, P. V. -- H. de l'Épinois, 
La Ligue et les Papes. -- De Chalemhert. Histoire de la Ligue t. I. -- Robiquet, Paris 
et la Ligue. -- De Hubncr. Sixte-Quint -- I avisse, Hist. de lrance, t.  I, La réforme et 
la Ligue, par Jean H. Maridjol. 

t. Si nous voulions suivre l'ordre chronologique des faits, il 
nous faudrait exposer dans ce chapitre le voyage du P. Laurent 
Maggio en France, à titre de visiteur, et la situation dans laquelle 
il trouva les collèges en 1587 et 1588. Mais ce voyage fut tellement 
lié aux événements politiques de la Ligue que nous devons repren- 
dre les choses d'un peu plus haut, et raconter d'abord quels fu- 
rent les rapports des .Iésuites avec la royauté, durant les sept 
dernières années du présent règne. 
Henri I11 avait toujours montré une grande affection aux Pères 
de la Compagnie de J,sus. Les relations bienveillanes qu'il 
avait eues, comme duc d'Anjou, avec le P. Ëmond Auger et ses 
confrères, ne perdirent rien de leur sincérité quand il fut monté 
sur le tr6ne de Charles IX. Le 31 mars 158-9.2, l'évëque de Rimini. 
nonce apostolique, écrivait au cardinal de Como : « Le roi 



LE P. AUGER ET LA. CONFRÉRIE DES PËNITENTS DE N.-D. 19.1 

veut avoir pour confesseur un Père de la Compagnie de Jésus, 
probablement le P. Provincial (Claude Mathieu), parce qu'il lui 
a déj'h ouvert toute son ame; mais le Père n'est pas de cet avis, 
car il ne pourrait plus remplir son office qui l'oblige à de nom- 
breux voyages. » Que Sa Saîntetë, ajoutait le nonce, ordonne 
donc au P. Général de confier lui-même au P. Mathieu la charge 
de confesseur. ,, Cette affaire est d'un telle conséquence qu'on 
n'y saurait rien opposer, puisque «le là dépend le retour du 
royaume dans la bonne voie, et la paix de toute la chrètienté l. » 
Le cardinal secrétaire d'État répondit au nonce, le 3O avril, que 
Sa Sainteté ne jugeait pas opportun dïntervenir. « Si le roi désire 
se servir du Provincial des Jésuites comme confesseur, cela dé- 
pend de lui seul. Lorsque Sa Majesté aura exprimé sa volonté, 
alors on agira auprès du P. Général pour quïl décharge le 
P. Mathieu du provincialat, sic'est nécessaireS. » 
D'aprèk ces detrx lettres il est évident qu'à cette époque le 
P. Émond Auger nëtait pas encore, comme l'avance un de ses 
biographes a, confesseur ordinaire de Henri II1. Oroux, dans son 
Histoire eccl&iastiq«e de la cour, a commis la mëme erreur en 
disant que le roi avait fait choix de ce Père pour remplacer Guil- 
laume Ruzé, devenu évëque d'Angers. Le P. Auger, ne résidant 
pas ordinairement 'h Paris, n'aurait pu remplir une telle fonction. 
Sans doute le vainqueur de Jarnac et de Moncontour eslimait 
beaucoup celui qu'il avait choisi comme aumènier de son armée, 
dans sa campagne du Poitou; mais, depuis lors, il n'avait gardé 
avec lui que des relations assez rares et toutes de circonstance. 
Ainsi au retour de Pologae l'avait-il rencontré à Lyon, puis à Avi- 
énon. Une seule fois; 'h la fin de l'année 158, il l'avait mandé à 
Paris pour le consulter sur la création de l'ordre du Saint-Es- 
prit -. 

1. Dépëche chiffrée du 31 mars 158oE (Archiv. var., Nunz. diFrancia, t. XV, f. 
2. Archiv. var., rlunz, dt Francia, t. XVI, f. 150. 
3. Dorigny, Vie au P. Émotd Auyer, p. 300. 
6. Oroux, ltistoire ecclésiastique de la cour de Fratce, t. II, p. 165. 
5. L'ordre de Saint-Michel avait perdu son prestige par des choix mal faits et trop 
nombreux ; il était nécessaire de le remplacer. Après avoir collaboré aux statuts de 
celui du Saint-Esprit, le P. Auget reprit sa vie de prédicateur. Durant l'année 1579 
nous le voyons précher successivement à Bordeaux, à Dèle et à Dijon. Mais à Bor- 
deaux où il avait ëté jusque-là si populaire, il rencontra une hostilité dëclarée. La 
cause en était son dé'ouement à Henri III et aussi la division qui régnait dans la 
ville parmi les catholiques eux-mgmes. Beaucoup se plaignaient de l'ordre qui avait 
ëté donné par la cour de dissoudre la confrérie du Saint-Sacremenl. très nombreuse 
dans toute la Guyenne. Cet ordre fui exécuté au moment d'un passage de la reine- 
mère, sous prëtexte que la confrërie nuisait aux négociations dont elle ëtait chargéeet 
qui aboutirent au traité de érac (OES février 179} avec le roi de Navarre. Le P. &ger 



LIVRE 1. -- CHAPITRE V. 

Ce ne fu! qu'en 1583 que le P. Auger vint se fixer dans la capi- 
tale et devint le confesseur du roi. Voici à quel propos. 
Au lieu d'habiter, comme ses prédécesseurs, Fontainebleau ou 
Saint-Germain, Henri I!I, après les États de Blois, fit sa résidence 
à Paris. Là, s'entourant de jeunes dissipés dont il partageait le 
luxe et les plaisirs, il étonna le peuple en joignant au spectacle de 
ses désordres les démonstrations d'une piété insolite, parfois ex- 
travagante. A cet égard sans doute on ne peut accepter  l'a- 
veugle les exagérations dont les libelles du temps sont remplis; 
mais il est certain que dès lors le dernier des Valois cessa de ré- 
pondre àl'espérance publique, t)n sait que toutes ses faveurs al- 
laient à ses mignons. Arques, créé duc de Joyeuse, reçut, avec le 
titre d'amiral de France, le gouvernement de Normandie ; Cau- 
mont, nommé duc d'Épernon, eut, avec la charge de colonel 
@néral de l'infanterie, le gouvernement de Toul, Metz et erdun, 
plus tard celui de Provence. Les seigneurs de grande famille fu- 
rent blessés en voyant le roi conférer à ses créatures les postes les 
plus enviés, sur lesquels ils croyaient avoir eux-mèmes des droits 
ou des expectatives. La création de l'ordre du Saint-Esprit, dont la 
plupart firent partie, n'était pas un dédommagement suffisant. 
Cette création, du reste, n'eut point le résultat dont le roi s'était 
flatté. Il avait compté annexer aux brevets de chevaliers des com- 
manderies formées aux dépens des abbayes de France : le Pape 
ne consentir pas à cette aliénation des biens de l'Église. Par ail- 
leurs, tous ceux qui dans la dernière guerre avaient combattu 
pour la cause catholique blàmaient la tolérance accordée par le 
roi aux protestants. Henri 111 crut alors trouver un moyen de 
rendre manifeste la sincérité de son zèle pour la religion. Chez 
ce prince, d'ailleurs, les désordres n'avaient pas étouffé les ha- 
bitudes pieuses. !1 résolut d'établir à Paris une confrérie de péni- 
tents semblable à celle d'Avignon, et dans laquelle il engagerait 
à son exemple tous les grands du royaume. )r le P. Auget, très at- 
taché à sa personne et très dévoué aux intérëts de l'Église, lui 
parut plus propre que tout autre à favoriser un pareil dessein. 
11 lui écrivit à Déle où le Père 6tait alors, et lui exprima son dé- 
sir de l'entretenir d'affaires importantes au bien des ames. 

recommanda l'obéisnce aveugle/t Henri 111 et à sa mitre qui n'avaient en vue, disait-il, 
que les intërêts de la religion. Cette fa.con d'agir dëplut et on rejeta sur la Compagnie 
tout l'odieux de la suppression. Quand le prëdicaleur quitta Bordeaux pour aller don- 
ner le carême à Dfile, les Pères du collège de la Madeleine éprouvèrent un rëel soula- 
gement. ,Lettre du P. Toussaint Rousset au Père Général, 26 fëvrier 1579, dans 6ail. 
Epist., t. XIII, f. 86. 



LE P. AUGER ET LA CONVLÉRiE DES PENITENTS DE N.-D. 123 

Le P. Auget, après avoir pris conseil des Provinciaux de Lyon 
et de Paris, quitta la Franche-Comté au commencement du ca- 
rème de 1583'. Le roi lui communiqua ses intentions et lui de- 
manda de travailler aux statuts de la nouvelle confrérieL Le car- 
dinal de Bourhon en fut nommé président, et on décida qu'elle 
serait érigée le "0 mars. Le nonce Castelli devait célébrer la 
messe et le P. Auger prononcer le sermon d'ouvel'ture. Pour 
donne," plus d'éclat à cette inauguration, Ilenri III voulut qu'elle 
fùt précédée d'une procession solennelle à laquelle assistèrent 
tous les confrères. Ils marchaient deux à deux, couverts d'un sac 
le toile blanche, avec un chapelet et une discipline à la ceinture. 
Le cardinal de Guise portait la croix et le duc de .layenne rem- 
phssait les fonctions de maitre des cérémonies. Le roi, sans gardes, 
était mêlé aux princes et aux grands de sa cour. Un spectacle si 
extraordinaire fit impression sur le peuple. Il ne pouvait croire 
qu'on regardat comme favorable aux hérétiques un monarque 
qui se faisait gloire des pratiques de la pénitence..lais ceux qui 
n'étaient pas persuadés des bonnes intentions du roi, interpré- 
taient ses dévotions d'une manière bien différente. C'était, à les en- 
tendre, un masque à sa vie licencieuse. Le fameux prédicateur 
Poncer, prêchant à Notre-Da,ne, ne craignit pas d'inveOiver en 
pleine chaire contre ce qu'il appelait « la confrérie des hypocrites 
athéistes ». 
Le P. Auger paya cher l'honneur d'en avoir rédigé les statuts. 
Les satires et libelles dont Paris et la France furent inondés ne 
l'épargnèrent point. Henri !11 s'émut, non seulement des injures 
personnelles, mais aussi des outrages à une pratique de dévotion 
approuvée par le Saint-Siège. !1 chargea le Père de répondre à 
tous res écrits scandaleux, et, peu de temps après, parut sous le 
nom de Métanéologie, ou discours sur la pénitence, une apologie 
de la conduite du roi. Aux attaques dirigées contre les pénitents 
blancs de Notre-Dame, l'auteur opposait l'exemple des pénitents 
bleus de Saint-Jéréme, l'examen des règles observées dans la 
confrérie, et l'affluence considérable des personnes qui deman- 
daient à en faire partie. Mais le livre du P. Auget, si solide qu'il 
f6t, ne servir qu'à aigrir davantage les esprits. On y fit des ré- 

1. Lettre du P. Auger au Përe Génëral, 25 avril 1583 (Gall. Epist., t. XVIII, f. 37, 
38). 
2. Statuts des pénitettts de l'Annonciation de Notre-Dame, dans tes Archives 
riettses de l'Histoire de France (l" s., t. X, p. 
3. Matthieu, Histoire des derniers troubles 169..), in-4 °, p. 15. Maurice Poncer, an- 
cien bénédictin de Melun, était curé de Saint-Pierre-des-Arcis. 



12 LIVRE !. -- CH,PlTIIE V. 
ponses injuricuses qui donnèrent lieu A de nouvelles réphques. Ce 
fut pour le P. Émond l'occasion de rudes épreuves qu'il supporta 
sans faiblit'. 

2. Vers le m,_',me temps, gràce à son habileté et à l'affeclion que 
lui témoinait Ilenri III, il put préserver la Compagnie «l'un grave 
danger. ,, Dans un entretien avec le roi, écrivait-il au P. Général 
le :2)5 avril 1583, je m'aperç:us qu'il était très mécontent de nous. 
.l'en demandai humblenlent la cause et j'appris que Sa Majesté 
était. persuadée que les provinces et les collèges de France étaient 
gouvernés par des sujets du roi d'Espagne, ou du moins par des 
étrangers. Elle avait, disait-elle, abandonné celui des Nétres 
qu'elle avait choisi comme confesseur (le P. Mathieu), parce qu'il 
ne lui parlait que des affaires d'Espagne... Je voulus donner 
quelques explications, mais le roi répondit qu'il était parfaite- 
ment renseigné et qu'on lui faisait injure en traitant la jeunesse 
française de cette manière... Il ajouta que plusieurs Pères s'étaient 
permis de blàmer l'institution de sa confrérie et ne !'avaient pas 
éparçné lui-méme... Et comme le nonce se présentait en ce 
lnomen! à l'audience, il lui dit, encore tout ému, d'écrire au 
Saint-Père pour obtenir qu'on ne plaç't plus à la tëte des pro- 
vinces, (les collèges ou «les pensionnats que des Pères Français, 
ses sujets... Le mème ordre fut donné au secrétaire Gassot , qui 
se rendait "a Rome afin de de.mander au Souverain Pontife l'ap- 
probation de la confrérie ?. » 
Dès le -) avril, le nonce avait déj'à fait connaltre au Saint- 
Père les désirs du roi sur ce point; mais, disait-il, si les sujets 
français ne sont pas en nombre suffisant, on devra nécessairement 
attendre que tout puisse se régler en temps opportunZ. Tel fut 
aussi le sens «le la réponse que le cardinal secrétaire d'État 
communiqua à l'év.que de Rimini, en le priant d'assurer le roi 
(les bons offices ,lu Saint-SiègeL De son c6té, le P. Aquaviva avait 
écrit au Provincial de France, lui indiquant la conduite à tenir et 
les moyens d'aplanir la ditficulté. Il l'engageait à voir le roi et à 
lui exposer les raisons pour lesquelles il serait difficile d'ac- 
quiescer entièrement à son désir. ,, La fidélité des membres de 
la Compagnie, ajoutait-il, doit ètre plutét appréciée d'après 
1. Fils naturel de Jacques Gassot, sieur de Deffend. il fut secrétaire du roi et em- 
ployé par Henri 111 dans plusieurs nëgociations importantes. 
2. Lettre du P. Auget au P. Général, 25 avril 1583 (Gall. Epist., t. XVIII, f. 37, 38). 
3. Letlre du nonce, 2 avril 1583 (Archiv. Val., Nunz. dt Franeia, t. XVII. f. 105). 
4. Ibidem, t. XYI, f. 268-271. 



DÉFIANCE DE HENRI III. 125 
leur religion et leur vertu que d'après leur nation... Dites au 
roi avec quelle force les Consfitufions défendent de s'immiscer 
dans l'administration des choses tcmporelles. Si l'un «le nous 
enfreint ses rGgles, que le roi le nomlne, et il ne restera pas 
impuni t. » 
Conïormément aux instructions reçues, le P. Odon Pi'enat 
sollieita une audience du roi. lui transmit les remarques du 
P. Général et l'assura de l'attachement de tous les Pères à sa 
personne et à son royaume. « Par vocation, lui dit-il, nous 
sommes tous morts au monde, et quelle que soit parmi nous 
la diversité d'origine , nous n'avons tous qu'un même sentiment 
de respect et d'amour envers Votre Majesté. -- J'admets, répondit 
le roi, que vous soyez tous morts au monde; cependant on est 
naturellement plus attaché à son propre souverain qu'à un 
souverain étranffer, et vous-mëme, j'en suis persuadé, vous 
ètes plus dévoué à ma personne qu'à celle du roi d'Espagne. Je 
sais, ajouta-t-il, que votre Compagnie a deux sortes de domi- 
ciles. Il m'importe peu que tels ou tels habitent ou gouvernent 
les maisons professes; mais dans les collèges, où l'on instruit 
la jeunesse de mon royaume, il m'importe beaucoup, vu les cir- 
constances actuelles, que ce soient des Français qui diriEent.  
Tous les collèges sont dans ce cas, repartit le P. Provincial, sauf 
un seul (celui de Lyon, où un Italien, le P. Castori, était recteur). 
Quant aux Pères originaires de Lorraine, Votre Majesté sait com- 
bien ils lui sont dévoués. » Le roi parut satisfait de ces explica- 
tions; il assura le P. Provineia I de sa hienveillanee envers la Com- 
pagnie. Ne venait-il pas, du reste, de la lui prouver en lui 
confiant, malgré de vives oppositions, l'éducation de son neveu, 
le duc d'Anffoulème, fils de Charles IX-? 
A Rome, l'envoyé de Henri III, M. Gassot, avait fait connaitre au 
P. Général la volonté de son maitre par rapport au gouvernement 
de la Compagnie en France. Des explications courtoises échan- 
gées entre le roi et le P. Aquaviva se terrainèrent bientGt par un 
arrangement à l'amiable. Dans une lettre du 18 juillet, le P. Gé- 
néral assurait Sa Majesté qu'il s'empresserait d'obéir à ses ordres, 
dès qu'il les connaitrait et que le temps et les circonstances 
lui en donneraient la facilité:. Le P. Auget fut prié de remettre 

!. Cité par Sacchini, Histor. Soc. Jesu, P. V. 1. 111, n. 110. Les volumes des lettres 
au Gënéral (Gail. Epist.} manquent pour les années 1580-83 et 1585. 
2. Sacchini, Hist. Soc. Jestt, P. V, 1. III, n. 112, 113. 
:. Lettre du P. Général au roi, 18 juillet 1583 (Francia, Epist. Gener.. t. I. 



LIRE !. -- CHAPITRE V. 

cette leltre à Henri 111 et de l'appuyer de toutes les considéra- 
tions capables de faire impression sur son esprit. 11 faut croire 
qu'il s'y prit à merveille, car le fS aoùt le roi écrivait de sa propre 
main, en italien, au P. Aquaviva pour lui témoigner son entière 
satisfaction. « Sachez donc, lui disait-il, que je désire défendre et 
fortifier, autant qu'il me sera possible, les statuts et les privilèges 
de votre Ordre, lequel je reconnais très utile et très avantageux 
à la république chrétienne, plut,_',t que d'y apporter aucun chan- 
gement et confusion. Mais je vous demande pareillement de hater 
la complëte exécution de la mesure que j'attends de vous. Car 
elle est très nécessaire, spéeialement pour le collège de notre 
ville de Paris, rempli d'une multitude de jeunes gens de la no- 
blesse. 11 ni'importe beaucoup de les voir élever dans le respect 
et le dévouement dus à leur souverain, en mème temps que 
dans la crainte de Dieu t. » 
Lorsque M. Gassot quitta l;ome au mois de septembre, la ren- 
trée des classes approchait. Henri 111. conmae nous le voyons 
par une lettre à son ambassadeur, se préoccupait toujours des 
changements de personnel dans les collèges; mais déjà il n'avait 
l,lus en vue que celui de Paris"-. Pour les autres il s'en remet- 
tait à la sagesse du P. ;énéral. demandant toutefois que les su- 
périeurs qui troubleraient l'ordre du royaume fussent privés de 
leur charge 3. 

3. A peine les .Iésuites de France avaient-ils reconquis les 
bonnes graces de Henri 111, quïls furent en butte à de nou- 
velles invectives de la part des protestants. Vers cette époque, 
parut à La Rochelle un livre anonyme qui s'attaquait au culte des 
saintes images et aux dogmes catholiques des indulgences et du 
purg'atoire. Pour mieux tromper la bonne foi du public, l'au- 

1. Lettre de Henri III au P. Général, 8 aoàt 1583 (Galliarum mon. hist., n. 20). 
. Pour ce changement de recteur au collège de Paris, les choses n'allèrent pas 
toutes seules. Une lettre de Mi, da Foix à tlenri II1 nous en donne les raisons : « Et 
quant au collige de Paris, tic P. Général m'a dit, que dës qu'il entendit vostre vo- 
Iontë, il escrivit au Provincial pour estre advertv du plus capable qui pourroit estre 
mis pour recteur.., et que le dit Provincial lui ayant rescrit qu'il n'estoit bon de changer 
celluy qui l'est maintenant, qu'il espëroit faire avec Vostre Maiestë qu'elle se eonlente- 
toit qu'il demeurast, il repliqua audit Provincial qu'il se gardast bien d'en parler ny 
faire parler à ¥ostre Majestê, qu'il passast outre à l'advertir incontinent du plus ca- 
pable... Et n'eust estë que ce collegê requiert un personnage éminent en doctrine et 
en économie, il . eust pourvu incontinent qu'il eust entendu vostre volonté. » (Lettre 
dru 17 nov. 1583, Archiv. des Aff. Etrang.. Rome, correspondance, vol. IX, f. 79). Des 
lacunes dans les catalogues S. J. et les lettres des supérieurs nous empëchent de suivre 
cet incident iusqu'au bout; il semble d'ailleurs que le roi. bientét distrait pat" d'autres 
soucis, n'insista pas. 
3. Lettre du roi a M s' de Foix, a oct. 1583 ,(;alliar. mon. histor., n » 2O). 



CALOMNIES RÉPANDUES PAR LES PROTESTANTS. 

teur avait choisi un titre sous lequel il paraissait prendre 
partie, non la doctrine de l'Église, mais les opinions propres 
/t la Compagnie de Jésus : Doctrinae Jest«itarum i»raecipua ca- 
pita t. Aux discussions doctrinales il mêlait habilement les men- 
songes répandus par les luthériens d'Allemagne sur l'origine et 
les mœurs des Jésuites. Le P. Lohier, provincial d'Aquitaine, 
signala ce livre, dès son apparition, au P. Général". Mais à quoi 
bon réfuter un ouvrage très honorable en somme pour la Com- 
pagnie, puisqu'il lui attribuait la pure doctrine de toute l'Éhse 
Les Pères n'avaient qu'une chose à faire : défendre l'orthodoxic 
avec plus d'ardeur que jamais dans leur prédication et dans leur 
enseignement. Ils ne s'en firent pas faute. A Tournon par exemple, 
le professeur de théologie, Jean llay, ne cessait de combattre les 
ministres de Nimes; il leur envoyait des thèses et les provoquait 
à des controverses pubhques, il obtint du P. Aquaviva l'auto- 
risation de répondre par écrit au ministre .tacques Pineton de 
Chambrun qui l'avait attaqué personnellement:. 11 le fit avec 
un succès qui rappela son ancien triomphe sur les luti,ériens de 
Strasbourg, quand, venu dans cette ville en costume séculier et 
s'étant mèlé à une dispute théoloque, il confondit si bien 
Jean Pappus, que ce coryphée de la secte, à bout d'arguments, 
s'écria tout en colère : « ttu tu es le diable, ou tu es jésuite. » 
Malheureusement, comme il s'en plaignait lui-mème à ses 
périeurs, ces réfutations écrites en latin n'étaient pas accessibles 
au peuple, pour lequel les novateurs traduisaient en langue vul- 
gaire les ouvrages contraires à la foi catholique:'. 
Trop faible contre les théologiens de la Compas.nie sur le 
terrain doctrinal et impuissant à triompher d'eux par des li- 
belles, le protestantisme résolut de perdre à tout prix ceux qu'il 
regardait comme ses plus redoutables adversaires. Dans une 

1. Sacchini, Hist. Soc. Jesu, P. V. 1. IV, n. 107, p. 191. Le titre cotnplet de Fou- 
vrage protestant (_9 ëdit.) est : Doctrinae Jesuitarum praecipu«« capita a doctis 
qsibusdam theolo9is (quorum librL sequenle pa9ina contiaenO«r) retexta, solidis 
rationibus teslimoniisque sacrarum scriplurarum e! Doctorum veters Ecclesiae 
con[ulala. AItera edilio priore emendatior et duplo auctor. -- upellae, apud 
Theophilum Re9ium, MDLXXXIX. -- Le premier écrit reproduit est le pamphlet du 
luthérien allemand Cemnitz : Theologae .lestilart«m praecipta capita (1563). Les 
autres ont pour auteurs P. Boquin de Bourges, « Donatum Gotvisum Trivonensem 
theologum », les pasteurs de l'Academie de imes. 
2. Lettre du P. Lohier au P. Gènéral, 8 aoùt 158 (Gall. Epist., t. XIV, f. 110). 
. Lettre Itt P. Jean Haï art P. Gëneral, 8 dècembre 1584 lbidem, f. 236, 
l. C'etait en 1576 ou 1577, Jean Hay professeur de philosophie  Pont-à-Mousson 
ètant venu se reposer quelques jours a Strasbourg. Cf. Abram, L't-iversit( de Pont- 
it-Moussott (Cara.on, 19oc. itt:d., doc. V, p. 103). 
5. Lettre du P. Jean Hay au P. Gënèral, 8 dëc. 158t (Gall. Epist., t. X1V, f, 236-237). 



LIVRE 1. -- CHAPITRE ¥. 

assemblée tenue à .Montauban au mois de septembre 1581, il fut 
décidé qu'on ne reculerait devant aucun moyen pour chasser les 
.Iésuites de France et empëcher leur retour. On y emploierait non 
seulement l'influence des calvinistes, mais aussi celle de certains 
catholiques, et on arracherait au roi un ordre d'expulsion. L'assas- 
sinat de Guillaume de Nassau, prince d'Orange, parut aux réfor- 
més une excellente occasion. Ils essayèrent de soulever l'opinion 
en répandant partout le bruit, déjà accrédité par leurs coreli- 
gionnaires en Hollande, que ce prince était tombé sous les coups 
d'un sicaire fanafisé par les .Iésuites. Le meurtrier, Balthazar 
Gérard, eut ]»eau protester qu'il n'avait point de complices et 
que personne n'avait eu connaissance de son projet, ils n'en sou- 
tinrent pas moins que l'Agnus Dei en cire, trouvé sur lui, était 
une amulette dont les Pères de la Compagnie l'avaient muni 
pour l'affermir dans son criminel dessein. Ils comptaient que ces 
rumeurs parviendraient à l'oreille du roi, lui inspireraient des 
craintes pour sa personne et le détermineraient à bannir une So- 
ciété aussi dangereusei. 
tlenri III ne fut pas ému des calomnies, débitées mème à la 
cour". Il continua d'accorder au P. Auger la mëme confiance, 
.age certain de son estime pour toute la Compagnie. Quand, au 
mois de janvier 158', le P. Émond avait essa)é de se retirer, 
allé.._"uant ses prédications du carême, le roi ne voulut pas en- 
tendre parler de son d6part. Si la confrérie des pénitents blancs, 
disait-il, était maintenant organisée, il avait encore besoin de ses 
services pour d'autres oeuf-res 3. Ce ne fut qu'au mois d'aot, à 
l'occasion de la congréation provinciale, que le Père put quitter 
Paris et se rendre à Lyon. Son intention, comme il le marquait 
au P. I;énéral, était d'aller ensuite à D61e et à lijon où l'on ré- 
clamait sa présence ; mais déjà, par trois fois, le roi lui avait si- 
gnifié sa volonté qu'il vint le retrouver à Paris au milieu de 
novembre. Anxieux, le P. Auger s'en remettait à la diserétion de 
son premier supérieur. « Les contrariétés que j'ai éprou,ées 
l'année dernière ne me donnent guère envie de revenir dans 
cette capitale ; par ailleurs, le roi veut ètre obei au moindre signe 
et l'on peut craindre qu'il ne s'égare si personne n'est là pour 
le soutenir. » 

I. Sacchini, Hisl. Soc. Jesu, P. V, 1. IV. n. 108, 109, p. 191,192. 
2. Lettres du P. Pigenat et du P. Auget au P. C, ênéral, 5, 22 aoùt 158 (Gall. Epil., 
t. XlV, f. 8 et 
3. Lellre du P. Auger au P. Genëral, 9 janvier 158 (Gall. Epist., t. XIV, f. 10). 
. Lettre du 27 aoùt 158tf (Gall. Epist., t. XIV, f. 165). 



SITUATION POLITIQUE A LA MORT DU DUC D'ANJOU. 129 
. Après la cléture de la congrégation, le P. Au.g'er fut »ppelé 
à D,31e pour y arrang'er les ait'aires du collège. 11 s'y trouvait 
encore à la fin de novembre, attendant un ordre formel de l'o- 
béissance avant de retourner "A l'aris selon le désir du roiJ.ll 
s'effrayait des complications survenues à la mort du second duc 
d'Anjou (t0 juin 158) t. ,, Néanmoins, écrivait-il le 8 novembre 
au P. Général, si l'on me demande et si vous l'ordonnez, je 
n'hésiterai pas à me jeter au milieu des difficultés et je f,rai 
tout mon possible, aidé de la ffrace de Notre-Seigneur, pour 
remplir dig'nement les intentions de Votre Paternité et soutenir 
l'honneur de la CompagnieS. » 
En effet, depuis que tlenri 11I n'avait plus de frère, la situation 
politique était devenue d'une ffravité exceptionnelle. !1 nous sem- 
ble nécessaire de la rappeler en quelques lig-nes, afin de montrer' 
par quelles circonstances plusieurs.lésuites furent amenés à pren- 
dre part aux événements qui troublèrent alors le royaume. 
L'Adit de Beaulieué qui suivit la paix ,le Monsieur (6 mai t Sfij, 
avait accordé aux protestants des concessions bien supérieures à 
tontes les précédentes et très contraires au sentiment de la majo- 
rité du pays ". Les catholiques, mécontents de l'extrème faiblesse 
du roi et de sa mère, prétendirent à leur tour dicter leur volonté 
à la couronne, et, pour résister plu. facilement à certains arti- 
cles de l'édit, ils se formèrent, comme les protestants, eu asso- 
ciations particulières qui prirent le nom de ligues. La première, 
organisée à Pércnne par d'tlumières, fut inlitée dans l,lusieurs 
provinces, et Paris suivit cet exemple. Comme ces ass,»ciations 
correspondaient entre elles, il y eut bient,t une Ligue générale 
embrassant la France entière. 
Elle se proposait un triple but : maintenir la religion catho- 
lique et, comme l'on disait, « rétablir la loi de Dieu en son en- 
tier ,, ;-- en second lieu, conserver le roi très chrétien « dans 
l'Cat, splendeur, autorité et obéissance dus par les sujets »;  

l. François d'Mençon, frère de François Il, de Charles IX et de Henri |11, prit 
tilre de duc d'Anjou après la paix de Monsieur (1576 qui aeait augmentë son apanage 
de l'Anjou, du Berry et de la Touraine. 
2. Lettre du 8 novembre t584 Gall. Epist.. |. XIV, f. 
3. On le vit bien aux Etats de Blois où d'un commun accord les députes «les trois 
ordres rëclamërent le retablissement de l'unile catholique (Picot, Ètals Gdtdrrt»a:, t. Il, 
p. 30). Les concessions faites aux protestants par l'édit de Beaulieu étaie.t : libertë 
du culte sans reslriction, places de sfireté, établissement d'une chambre mi-partie 
dans chaque parlement, admissibilité aux charges et emplois publics, leg.limitë des 
mariages «ontractés par prètres et religieux, annulation des procès politqm-s, réhabi- 
litatiou de. v|cfimœes de la S,siut-Barthéler, e pour leursenfants exem|,toa d'impé|s 
pendant cinq ans. (Dareste, Histoire de l.'rawe, t. IV: p. 326). 
COiPAGNIE DE .IÉSUS.  T. I1. 



130 

LIRE I. -- CHAPITIE -. 

en troisième lieu, « restituer aux provinces du ro)'aume et aux 
États d'icelui les droits, prééminences, franchises et libertés 
anciennes 1 ,,. l)es articles furent rédigés et présentés à Henri I11, 
«atin qu'il plîtt " Sa Majest«: faire délibéation de ce qu'elle en- 
tendait ëtre fait contre ceux de la reliion ,, prétendue réformée. 
Le roi, ne pouvant s'opposer à l'orêanisalion catholique puisqu'il 
avait toléré celle des huguenots, se contenta de faire insérer dans 
les articles constitutifs quelques réserves en faveur de sa propre 
autorité. Ainsi reconnue, la Ligue n'était pas un soulèvement de 
sujets rebelles " c'était la France catholique elle-mèmc, se levant 
,n face du parli protestant pour tourner contre lui les armes 
dont il s'était servi le pt.emierL Elle eut bientôt une armée de 
vingt-six mille hommes et de cinq mille chevaux. La voix publi- 
que lui désigna comme chef Henri de Guise, regardé depuis 
longtemps comme le premier champion du catholicisme. 
La Ligue n'avait pas «.,core trouvé l'occasion de manifester 
sa force, lors(lu'en 158, l'imminence d'un péril national resserra 
tout à coup ses liens et la fit entrer dans une phase nouvelle. 
La mort du duc d'Anjou, héritier du roi de France, soulevait une 
question d'un intérêt capital • celle de la succession éventuelle 
•  la couronneL Sans doute la transmission du sceptre par droit 
de prhnogéniture était la loi de la monarchie française, mais 
elle n'était pas le principe unique (le la constitution gouver- 
nementale. « Et es/ la couronte de France si conjointe à la reli- 
$on catholique, avaient déclaré les États Généraux (le 157fi, 
que les sujets ne sont tenus d'obéir aux rois qu'après leur sacre, 
les États du ro,vaume ne vouant lidélité au roi (lU'aUX conditions 
de son premier sermentL » Henri 111, dernier représentant des 
Val,,is, n'ayant ni enfans ni frère, llenri de Navarre, chef de la 
branche de Bourbon, devenait le prétendant légitime. Sïl eùt 
été catholique, aucune difficulté ne se serait élevée; mais il 
était le chef du parti calviniste, et les Français ne pouvaient ac- 
cepter comme successeur de Clovis et de saint Louis un roi qui 
ne fùt pas enfant de l'Église, l)ès le mois de mars 158t,, lors- 
que la maladie du duc d'Anjou ne laissait plus d'espoir, les prin- 

1. Les formules de ces associations ëtaient à l,eu prês partout les mëmes. Cf. tl. 
de l'Ëpinois, La Lifue et les Papes. p. 4. 
2. Les associations calholiques et royalistes ne furent pas sans influence sur les 
éleetions des d6pulés aux Etats de Blois (nov, 1576) et par suite sur le traité de Ber- 
gerac (17 sept. 1577). Cf. H. de l'Epinois, o19. cil., p. 6. 
3. Cf. Revue r«:trospective, 2  sér.. t. V .p. 226; t. X I. p. 113, 319. 
. »Journal des Ét«,ls g:néraux de 576, par le duc de lerers (Bibi. nal., ms. 
ff. 3335, f. 55" ). 



SIIUATION PfsLITIQUE A LA MORT DU DUC D'ANJOU. t31 
cipaux seigneurs catholiques réunis à Nauc" avaient rédigé un 
manifeste par lequel ils proclamaient le cardinal de Bourb.m, 
oncle du roi de Navarre, héritier présomptif de la cour,,nne. 
C'était un acte hardi, mais nullement arbitraire : il sauva,t le 
principe de l'hérédité monarchiqe, en écartant du tr6ne un 
prince hérétique incapable d'y monter t. 
Henri III cependant avait l'intention de reconnaitre le roi de 
Navarre pour successeur -. Aussi, après la mort du duc d'A,.iou, 
dans une assemblée tenue en Lorraine au mois de sept.-mbre, 
les eonfédérés renouvelèrent-ils le pacte de l'association formée 
huit ans auparavant à Péronne. Ils décidèrent en outre «te pren- 
dre les armes l'année suivante, si le roi ne donnait pas satisfac- 
tion à leurs demandes et aux lois du pays. La Sainte Liçue ou 
Nainte Union catholique ainsi constituée, et son but nettement 
formulé, le due de ;uise s'oecupa d'obtenir l'approbati«,n du 
Saint-Siège, Ne convenait-il pas, en effet, qu'une œuvre entre- 
prise pour la défeuse de la religion reeùt la bénédiction du 
Souverain Pontife? On songea d'abord à lui envoyer un .Ibsuite. 
Le P. Claude Mathieu, originaire de Lorraine, ami intime du 
cardinal de Bourbon -», et tout dévoué aux Guise en qui reposait 
à ses yeux l'espoir du eatholicisme, sollieita plusieurs fois du 
P. Général la permission de se rendre à Rome pour affaires 
graves; mais elle lui fut toujours refusée, parce qu'il ne lasait 
point connaitre les motifs de sou voyage. Ce fut le cardinal 
de Pellevé, archevèque de Sens, qui exposa le premier à Gré- 
goire XIII lesintentions des chefs de la Ligue. Quelque temps après, 
le P. Mathieu ayant été député à Rome par la province de 
France en qualité de procureur, les princes lorrains lui confièrent 
le soin de soumettre au Pape le plan de la Sainte Union et de 
solliciter pour elle son puissant patronage. Grégoire XIII. après 
avoir mùrement considéré devant Dieu ce qu'on lui proposait, 
fit réponse au P. Mathieu le 16 novemhre 1581. « Si la première 
et principale intention des contëdérés était de prendre les armes 
contre les hérétiques, et s'ils croyaient avoir les moyens de pour- 
suivre l'entreprise avec des chances probables de victoire, Sa 
Sainteté la louait et l'approuvait. Elle espérait que le roi l'aurait 

1. Cf. V. de Chalamberl, ttistoire de la Ligzte. 1. I, p. 18, 19. 
2. Dél,èehe ehiffrëe de Ragazzoni au cardinal de Coron, 29 mai 158 (Archiv. Val., 
Nunz. di Francia, t. XVlI, f. 00). 
3. Le nonce disait de lui : « 11 padre Claudio Mathei 3hesuita, il quale prattiea eon- 
fidentissimamente con la casa di Borbona et con quella di Guisa » ¢lbidem}. 
4. Sacehini, Hist. Soc. Jesu, p. V, 1. V, n. 131, p. 255. 



13:2 LIVRE I. -- CHAPITRE V. 

aussi pour agréable; mais s'il en était autrement, les seigneurs 
de la Sainle Union ne devaient cependant pas renoncer à la 
première et principale tin qu'ils lui avaient fait exposer. Du 
reste, elle déchargeait leurs consciences des scrupules que pour- 
rait y faire naître un pareil dessein. ,, Deux jours après, le Pape 
ajouta à cette approbation une indulgence plénière en forme 
de jubilé, en faveur non seulement des chefs de la Sainte Union, 
mais aussi de tous ceux qui les seconderaient . 
Tandis qu'on se préparait lentement à la lutte on apprit que, 
1,- 15 décembre ,.158), un traité d'alliance défensive avait été 
signé entre la reine d'Angleterre, les princes protestants d'AI- 
lemagne et les cantons suisses réformés. C'était un avertissement 
pour les catholiques français. Ils résolurent (te s'assurer le con- 
cours du roi d'Espa'ne. Le 16 janvier 1585,au ch'teau de Join- 
ville, les ducs de Guise et de Mavenne et deux représentants de 
l'hilippe I! signèrent « une conféd,:ration et liue offensive, per- 
pétuelle et à toujours.., pour la seule tuition, défense et con- 
servation de la reli'ion catholique, apostolique et romaine, 
restaurati,,n d'icelle et entière extirpation de toutes sectes et 
hérésies de la France et des Pays-Ias ..... ,, En échange de quel- 
ques concessions, les chefs de la Ligue obtinrent ce qui leur man- 
quait le plus : des soldats et de l'argent. 
Vers le mème temps, ils trouvèrent au cœur de la France des 
alliés q,,i devaient les servir mieu. encore que le roi d'Espacne. 
Dans le p,uple de Paris s'était organisée une vaste association 
particulière, toute bourgeoise et municipale, dont les membres 
avaient prëté le serment de tout sacrifier, même la vie, à la dé- 
fense de la religion. Le Conseil des six, qui la dirigeait alors, 
comprit q,'il était de son intérèt de la mettre en relation 
avec la grande Ligue ou Sainte Union. Le duc de Guise reçut 
favorablement une adhésion aussi précieuse; il chargea le sieur 
de ,laineville de le représenter auprès du Conseil des six et de 
former des centres de résistance dans la capitale et les principales 
villes «lu r.,yaume 3. Pareille concentration des forces catholiques 
servait l'indéniable ambition du Balafré; mais Dieu fait con- 
courir au bien les passions mème de l'homn,e, et ce que vou- 

1. Letlre du P. Mathieu au duc de Nevers, 5 fev. 1585 (Mmoires du duc de 
vers, t. I, p. 65¢). 
2. Dumonl. Corps «tversel diplomatique du droit des gens, t. V, p. 
3. Cf. V. de Chalambert, op. cit., p. 27. Robiquet, Paris et la figue, p. 203 et sui- 
antes. Lavise, ttist, de France, t. VI. P. I, p. 241-2.3. 



ROLE IrE SIX'I'E-QUINT. 

133 

lait la masse des ligueurs, ce qu'elle obtint finalement pat. des 
voies imprévues, c'était le maintien de la vieille foi'. 

5. Henri 111 inquiet de l'agitation qui se manifestait cha«fue jour 
davantage, blessé aussi de l'ascendant que prenait le duc de 
[;uise, eraignit de porter atteinte à ses propres droits s'il semblait 
contester ceux du roi de Navarre. 11 se décida donc à prendre 
parti pour lui et le reeonnut ouvertement comlne hérilier de sa 
couronne. Il publia mème un édit, par lequel il menaçait des 
peines les plus sévères quiconque n'aurait pas renoncé dans l'es- 
pace d'un mois à toute ligue et association t. Mis en demeure d'ac- 
cepter un souverain hérélique ou de résisler aux ordres du roi, 
les ligueurs n'hésitèrent point. Le 31 mars 1585, ils publièrent à 
Péronne un manifeste où il était déelaré que la Ligue se propo- 
sait, conformément à la constitution du royaume, de maintenir 
un prince catholique sur le tr6ne de saint Louis et de conserver à 
la France l'empire absolu de son antique religion e. Après ces 
proelamations de part et d'autre, tout faisait prévoir une $uerre 
plus ou moins prochaine. 
Le 10 avril, le tr6ne pontifical devint vacant par la mort 
de Grégoire XIII. Quatorze jours plus tard, Félix Peretti v mon- 
tait sous le nom de Sixte-Quint. Bans une lettre du 1"/mai, le 
due de Guise et le cardinal de Bourbon, en exprimant au nouveau 
pape leurs sentiments de filial respect, lui exposaient leur ,, sainte 
entreprise » et lui demandaient de prendi.e la Ligue sous sa pro- 
rection, comme avait fait son prédéeesseur. « Nous supplions 
humblement Votre Beatilude, lui disaient-ils, qu'elle daigne 
conserver par son autorité ce petit troupeau très dévoué et très 
obéissant, et employer ses armes saintes et spirituelles cotre les 
loups qui le veulent disperser. Puissions-nous ètre assez heureux 
pour obtenir seulement votre sainte bénédiction, et nous espérons, 
avec la graee de Dieu, si bien employer les forces qu'il a plu à 
la divine bonté de nous accorder abondamment, que nous triom- 

1. V. de Chalambert. op. cit.. p. 2,5. 
2. « Déclaration des causes qui ant meu Mgr le cardinal de Bourbon et les princes, 
pairs, prélats, seigneurs, villes et communautez catboliques de ce ro)aume.., de s'op- 
poser à ceux qui veulent subvertir la religion catholique et l'estat ,, { lrchiv. «ur. de 
l'hisl, de France, sèr. I, t. XI, p. 9). Ce manifeste est signë du cardinal de Bourbol. 
« Écrit d'un slyle noble, ferme et prëcis, il proclame la Ligue et doit servir lu.-qu'a la 
fin à expliquer ses actes et ses paroles. Il s'agit de sauver la foi menaeëe par l'admis- 
sion au tronc d'un prince hërtique, par les armements, a l'int«rieur et à i'exterieur, 
des protestants et par leur credit sur l'esprit avcuglë de Henry III » (Avertissemenl 
«les èditeurs. lbidem, p. 



13,i LIVRE I. -- CIIAPITRE V. 
pherons de nos ennemis et délivrerons tout ce royaume des hé- 
résies qui l'ont si longtemps infecté. Le reste de nos affaires sera 
exposé à Votre Sainteté par l'lllustrissime cardinal de Vaudemont 
et le P. Claude de la Compamie du Nom de Jésus, auxquels nous 
vous supplions de donuer audience et créance comme à nous- 
mêu,es '. » 
Ainsi parlaient les princes lorrains. Mais Henri III de son coté 
représe,,tait au Souverain Pontife la Li.ue des catholiques comme 
un c«,mplot de sujets rebelles pour le renverser du trOne. Entre 
les deux partis Sixte-_.mint se tint d'abord sur la plus grande ré- 
serve. Dans sa réponse au cardinal de Bourbon, le 15.iuin 1585, 
il ,,.a,,ifesta sa douleur des troubles survenus en France et son 
désir d'y voir rétablir la paix ; puis, après avoir loué le zèle des 
ligueurs pourle maintien du catholicisme, il ajoutait :« Nous pen- 
sons que dans les conseils à prendre et dans les actes à accomplir, 
vous devez surtout faire en sorte que votre but soit conformeà la 
raison, que les moyens pour l'atteindre soient honnètes; par-des- 
sus tout. que l'autorité et la dignité du roi soient reconnues et 
que, selon la parole de l'ApOtre, on lui rende honneur et obéis- 
sance -. » Sixte-.Quint refusa de s'engager davantage. Il redoutai 
une alliance du roi d France et du roi de Navarre. « Je crains 
bien fort. disait-il, que l'on ne pousse les choses si avant qu'enfin 
le roi de France, tout catholique qu'il est, ne se voie contraint 
d'apl,ler les huguenots à s,,n secours:'. » 
I.orsque la guerre éclata, Si,te-Quint, sans désapprouver les 
sentiments qui animaient les catholiques de France, trouva qu'ils 
s'étaient trop pressés, il disait au duc de .Xevers : « Le cœur me 
saigne quand je vois le plus beau royaume du monde, et comme 
la lieur de chrétienté, à la veille d',ètre la proie des étrangers, 
com,,,e une autre Jéru.alem, et d'être détruite par les propres 
mains de ceux qui la doivent défendre. J'aime la France; le Saint- 
Siège lui doit sa splendeur.., et les Papesne sauraient veiller avec 
trop de soin à ce que la première couronne de la chrétienté de- 
meure sur la tëte de ceux que Dieu a choisis pour la porter . » 
Après le traité de Nemours/7 juillet 1585), qui avait rétabli la 
paix et donné satisfaction aux leitimes revendications des li- 
gueurs, le pape jugea opportun d'intervenir directement. Il 
I. Le, tre du duc de Guise et du cardinal de Bourbon à Sixte-Quint (Archiv. rat., 
Nunz. tli Francia, t. XIX, f. 
2. Arcl,iv. Vat., Sixte V, an. I. ci». 51. t. XXX, p. 16. 
3. ,llmoires du duc de Nevers. t. I, p. 667. 
4. Ibidem, p. 674. 



ltOLE DE Lb. COMPAGNIE. 

savait la position de ltenvi !I1 très difficile et il ne comptait plus 
sur la conversion du roi de Navarre. « La gloire de Dieu et l'inlérët 
,lu royaume  » lui inspirèrent un acte qui, mieux accueilli par le 
roi, aurait pu le tirer d'embarras. Le 9 septembre, une huile fut 
affichée dans Rome, aux lieux habiluels. Le roi «le Navarre et le 
prince de Condé y étaient dbclarés hérétiques relaps, inhabiles à 
succéder au royaume de France, et leurs vassaux étaientdéhés du 
serment de fidélité. Cette bulle avait été préparée sous Gré- 
golfe XllI.,,En la publiant, le nouveau pape s'appuyait sur les lois 
fondamentales du royaume qui réclamaient un roi catholique; 
il agissait conformément au droit public consenti par les nations 
européennes, reconnaissant dans le pape le juge suprême en 
toute affaire «lui touchait, mëme indirectemcnt, au spirituel. 
Sixte-0uint se reprocha plu tard cet acte comme une faute po- 
litique 3. M.is, dans le moment, il avait cru que par cet interdit 
lancé contre les chefs des huguenots la situation serait éclaircie, 
qu'il n'y aurait plus que deux partis en France " les défenseurs et 
les ennemis de la foi. Les termes du trailé de Nemoursl'avaient 
induit en erreur; il avait supposé entre Henri III et les ligueurs 
un accord sincère, et leur réconciliation n'était que feinte. Au lieu 
d'entrer de bonne .,-.ràce dans la voie qui lui était ouverte, le 
roi de France protesta contre la bulle, et le Parlement refusa de 
l'enregistrer sous préte'te qu'elle excédait les bornes du pouvoir 
«pirituel. 

6. Nous n'avons pas a raconter les événements qui suivirent. 
11 nous suffit d'avoir indiqué le double aspect religieux et poli- 
tique de la Ligue, et rappelé qFelle divisa les meilleurs esprits, 
les hommes les mieux intentionnés. Les uns, voyant en elle la 
sauvegarde des intérëts reli'ieux de l'État, se rangèrent sous le 
drapeau des Guise, et ce fut, au dèbut surtout, l'immense majo- 
rité ; les autres, rebut6s par son caractère de révolution pohti,lue 
et son mépris de l'autorité royale, n'osërent pas y adhérer ou se 
déclarèrent contre elle. Le clergé et les ordres religieux furent 
généralement du cèté des ligueurs. Dans la Compagnie de Jésus 
tlenri II1 eu! ses parlisans, la Sainte Union eut les siens, jusqu'au 
moment où, dociles aux instructions de leur Général, la plupart 

1. Lettre de Sixte-Quint au roi, citëe par H. de l'Epinois, La Ligue et les Papes. 
p. 27. 
2. Archives curieuses «le l'hisloire de France, sër. I, . XI. p. -19. Cf. Haag, Le« 
France protestante, pièces justificatives, p. 187. 
3. De Hubner, S£zte-Quint, t. lI, p. 168. 



t36 LIVRE I. -- CHAPITRE V. 
,tes Pères se renfermèrent dans la réserve commandée par l'esprit 
de charité et les règles de l'Institut. 
Un auteur peu suspect de partialité en faveur des Jésuites sem- 
i»le avoir bien saisi l'intention et le r61e de ceux d'entre eux qui 
travaillèrent pour la Ligue. « On peut également admettre, «lit 
M. Piaget, que les Pères déployèrent dans l'intérët de la cause 
qu'ils soutenaient une activité qui ne se démentir pas un seul ins- 
tant:.., mais il faut ajouter que leur cause, à proprement parler, 
ne fut ni celle de Philippe II. ni celle des Guise, ni encore celle 
toute démocratique des Seize. Ils s'allièrent avec ces divers 
paris; ils eurent lair de les servir: on put croire, on crut alors 
qu'ils étaient espagnols ou ffuisards..tu fond ils ne combattirent 
que pour arriver à la destruction de l'hérésie protestante et du 
parti des cath,,liques modérés, des politiques, comme on les 
d6signait alors, pour le trinmphe de l'ultramontanisme et la 
réception en France des canons du concile de Trente. Leur 
alliance, leur zèle apparent pour tel ou tel parti n'eurent jamais 
d'autre but que de rétablir à tout prix la foi catholique romaine 
à l'exclusion ,le toute autre '. » 
Rien n'est plus vrai: les J;.suites ligueurs, puisqu'ii y en eut, 
n'avaient en vue que les intérêts de la sainte Église Crottement 
unis, comme t,»ujnurs, aux inféré.fs m6mes du pays. Ajoutons que 
les événements d'alors rendirent la situatiou de la Compagnie en 
France très embarrassante. Elle devait beaucoup au roi qui l'avait 
touj«,urs d6fendue; elle devait aussi beaucoup aux princes 
lorrains. Après ces préambules venons aux faits. 
llenri 1II connaissait l'attachement du Jésuite Claude Mathieu 
aux Guise et au cardinal de Bourbon; il n'avait pas ignoré ses 
dëmarches auprès de Gréffoire Xlll 2. A son retour de Rome, le 
P. llathieu n'était pas rentré à Paris; pour éviter l'ir'itation du 
monarque, il avait dù se retirer à Pont-à-Mousson. Aussit6t après 
l'avènement «te Sixte-Quint, il était reparti avec l'autorisation de 
Sa Sainteté, chargé d'une nouvelle mission par les chefs ligueurs. 
« Le P. Claude est à Rome depuis longtemps, écrivait-on sous la 
date du '2_ç aoùt 1585, et en grand crédit auprès du Pape et 
travaille fort pour la France, Angleterre et Écosse a. » Ces lignes 
étaient signées du P. Samier que nous connaissons déjà pour son 
1. Piaget, Histoire de lëlablissemen! des .l(suites et France. p. lOi, 10.',. 
2. Letlre du nonce Ragazzoni au cardinal de Como,  avril 1585 (Archiv. VaL, 
Nunz. dt Francia, t. XVIli, f. 11, 12). 
3. Leltre du P. La Rue [Samier] à Marie Stuart, publiëe par Teulet, Relations poli- 
tiques..., t. III. p. 350. 



ROLE DE LA COMPAGNIE. 

137 

dévouement à Marie Stuart. Lui aussi se donnait un mouvement 
extraordinaire à parcourir l'Erope, comme agent des princes 
«lui rèvaient d'une grande alliance pour le bien universel de la 
religion. « J'ay estWdeux fois à Rome, mandait-il au mois d'aoît 
à la reine captive, et trois en Allemagne " tous les princes catho- 
liques, à quatre de la maison d'Autriche, aux trois électeurs 
cath«,liques, à l'Empereur, aux archevèques et évèques ; puis aux 
ducz-de Savoye et de Nemours; et au présent mon département 
en Espagne ; de là à Rome, puis derechef en Allemagne si Dieu 
conduit par sa honté ce voyage i. » 
Pendant que ces deu, Pères favorisaient avec ardeur la cause. 
de la Sainte Union, le-l'. Émond Auget restait fidèlemen! attaché 
à tlenri 11I ; après avoir reç'u tant de preuves de son estime et de 
sa bienveillance, il se serait cru coupable d'ingratiIu,le et de 
révolte s'il ne s'était déclaré hautement pour sa personne. Puis il 
était de ceux qui croyaient le bien de la religion ins6parable de 
l'obéissance due à l'autorité l@itime. Peut-ëtre aussi sa fidélit6 
l'aveuglait-elle quelque peu sur le caractère du roi. « Il avait. 
disait-il, bien tàté le poulx de ce prince, jaugé et ruantWsa cons- 
cience, et reconnu que de longtemps la France n'avait eu souve- 
rain plus judicieux, plus débonnaire, n'ayant d'autre soucy que 
de tenir ses sujets sous l'obéissance de Dieu et de lui-mème z. » 
Henri 1II s'adonnait alors plus que jamais à des dévotions insolites; 
il avait fait construire chez les Capucins une chapelle o/ il allait 
avec les autres membres de la confrérie de Notre-[ame, chanter 
la messe, les vëpres et les heures canoniales. 11 se livrait aussi 
parfois à de rudes macérations-3. Mais la réforme des mœurs 
ne suivait point ces belles d6monstrations de piété. Elles furent 
taxées d'hypocrisie et valurent au P. Auget de sévbres critiques, 
comme s'il avait dépendu de lui de faire cesser les I,izarrerics du 
roi. D'ailieurs sa seule présence à la cour, dans un moment où il 
eît fallu rester en dehors de tous les partis, semblait une pro- 
testation vivante contre la Li.ue qui gagnait chaque jour en 
faveur. 
Cependant l'attachement inébranlable du P. Émond :,uger ne 
faisait point oublier au roi le dévouement du P. Claude Mathieu 
pour les princes Lorrains. La réserve des autres membres de la 

I. Le{tre de La Rue [Samier] / Marie S{uart, Chalons, 2 ao6t 1585 (Teulel, op. cit.. 
p. 319}. 
2..',lalthieu, Histoire des derniers troubles, I. !, p. 13. 
3. Lettres de Ragazzoni au card. da Como, 7 oct. et 9 déc. 1585 (Archiv. Var., 
Nunz. dt Francia, t. XVlII, f. 62-6, 106). 



138 LIRE l. -- CHAPITRE V. 

Compas'nie lui était suspecte, et il reprochait à tous ceux qui 
n'étaient pas ouvertement avec lui de s'immiscer dans les affaires 
de l'État. Déjà il songeait à manifester par quelques actes de 
'i.s'ueur son vif ressentiment. Des courtisans hostiles aux Jésuites 
ne se firent pas faute de l'ai.grir; quelques-uns mème lui sus'gé- 
rrent un moyen bien simple de se venger : il ne fallait qu'obtenir 
du Saint-Siège des moditications au ŒEouve'nement de la Compa- 
.nie, la suppression de ses privilèges et l'obligation d," renlrer 
dans le droit commun. Malgré ses égards et son affection pour le 
P. Auger, ilenl'i 111 se prëta d'abord à cette hypocrite machina- 
tion. Pierre de Gondi, son ambassadeur à Rome, le cardinal d'Este, 
protecteur des affaires de France, et Philippe de Lenoncourt, plus 
tard archevèque de Reims, reçurent d,s instructions pour agir 
auprès du Père Aquaviva et de Sixte-..;uint . Ils devaient les faire 
c«,nsentir aux quatre réformes suivantes : 
!° La profession solennelle se ferait dans la Compagnie, comme 
dansles auto'es Ordres, immédiatement après le noviciat. -° Cer- 
tains privilèges seraient non avenus dans le royaume. 3 ' Le gou- 
vernement «les collèges et maisons ne serait confié qu'à des sujets 
f'ançais. 4' La Compagnie aurait à la cour un protecteur ecclé- 
siastique qui en répondrait et auquel ses religieux pourraient au 
besoin recourir . 

7. S'il ne se fut agi que de quelques accommodements exi@s 
parles circonstances, le P. I;énéral ne les aurait point refusés; 
mais on lui demandait là, sans m,,tif plausible, des change- 
ments graves que sa conscience lui interdisait d'accorder. Après 
«voir mùrement examiné, avec ses assis, ants, les proposi- 
tions qui lui étaient soumises au nom de Henri I11, il répondit 
,lu'il était tout disposé, pa' respect et reconnaissance pour 
Sa Ma.lestWtrès chrétienne. à faire les concessions que pou- 
vait exiger la situation spéciale de la France, mais qu'il ne 
consentirait jamais à des mesures nuisibles à l'Ordre dont Dieu 
lui avait confié le gouvernement. La Compas'nie. ajoutait-il, ne 
saurait ère utile au royaume qu'en maintenant l'intés-rité de 
son Institut .3. 
D'ailleurs, aucune réforme ne pouvait r'tre introduite dans 
l'trdre, sans l'autorisation du Saint-Siège qui l'avait approuv6. 

1. Letlre de Henri III au P. Gënëral, novembre 1585 'Epistolae principum). 
2. Sacchini, Hist. Soc. Jesu, P. V. !. VI. n. 66. 
• :. Ibidem, n. 67. 



SAGE CONDUITE DU P. AQUA,IVA. 139 
Sixte-0uint n'accueillir guère mieux que le P. Aquaviva les récla- 
mations présentCs par les a'ents de Henri III. Toutefois, il les 
soumit à la congrégation des Réguliers, chargée d'instruire les 
causes de ce ç'enre. Après plusieurs jours d'exan,en, la congréga- 
tion érait le vœu « que la Compagnie de .Iésus continuàt à jouir 
partout et toujours de ses privil6ges dont elle avait usé j usqu'alors 
au g'rand avantage de l'Église et des an,es ». Sixte-tuint adopta 
pleinement cette décisionl 
Cependant il y avait un point sur lequel le P. Aquaviva enten- 
dait bien d,mner satisfaction aux désirs du roi, et peut-ëtre les 
dépasser. Les représentants de Henri 111 s'étaient plaints en son 
nom de lïngérence de quelques Jésuites français dans les affaires 
de l'État, c'est-a-dire de leur adhésion publique au parti de la 
Lig'ue. Sans condamner leurs intentions, 1o P. Général, i,ar le de- 
voirmme de sa charge, était tenu, lui aussi,à désapprouver leur 
conduite, car l'Institut dont il avait la garde défend formellement 
aux religieux de la Compagnie de se mèler de politique. Il vou- 
lait en tous les siens le parfait accomplissement de cette règle 
dont il se mo,,trait lui-mème fidèle observateur. On raconte 
qu'un jour, prié par un envoyé du duc de Guise de remettre des 
lettres importantes au Souverain Pontife, il déclina cette mission 
qui aurait pu ètre regardée en France comme une intervention 
officieuse 2. Il était donc tout prd à pren&'e des mesures efficaces, 
mais eiles n'atteindraient pas moins les tenants du parti royaliste 
que les tcnants de la Sainte Union. 
Il s'attacha d'abord à retirer des deux camps rivaux le P. Claude 
Mathieu et le P. Émond Auget. Tous deux s'étaient acquis par 
leurs emplois et leurs vertus une g,'ande considération dans leur 
;rdre. et devant le monde une situation exceptionnelle par leurs 
talents et. leurs importants services. Leur antagonisme, dans une 
affai,'e aussi complexe, menaç'ait la paix des communautés en v 
apportant les agitations «lu dehors. Il imporlait d'ailleurs de les 
soust,.aire à des responsabilités périlleuses, dans lesquelles ils 
avaient été entralnés comme malgré eux au grand détriment de 
toute la Compa.nie. Obtenir de ces deux religieux exemplaires 
une prompte obéissance à la volonté du Supérieur n'était point 
difficile. Mais comment faire accepter leur retraite aux chefs qui 
avaient apprécié leurs bons offices et mme au Souverain Pontife 
qui, plein de confiance en leur mettre, les employait comme des 
1. Sacchini, IIist. Soc. Jesu, P. V. !. Vl. n. 68. 
2. lbidem, n. 73. 



I1 RE I. I CHAPITRE V. 

intermédiaires précieux? Tout dernièrement encore, Sixte-Quint 
avait autorisé le P. Claude Mathieu à revenir à lome pour y né- 
gocier au nom des princes lorrains. Le P. Aquaviva ne manqua 
pas de représenter au pape combien il était nécessaire à la gloire 
de Dieu et au bien des ames que la Compagnie s'abstînt de toute 
affaire civile, qu'elle Citrer m6me le seul soupçon d'" ëtre impli- 
quée. Ses respectueuses et justes observations furent. écoutées. 11 
put alors éloigner le P. Mathieu du thétre des négociations et 
l'envoyer à Lorette. En vain les princes catholiques le réclamèrent; 
e vain le cardinal de Pellevé, leur aent à Rome, essa'a dë- 
branler le I'. Général. Celui-ci, confiant dans le tact et l'obéis- 
sance du I'. Mathieu, le charzea d'expliquer lui-mëme aux chefs 
de la Ligue les graves motifs qui nécessitaient son abstention. 
,, Hier, lui écrivait-il à la date du ")2 février 1586, le cardinal de 
Sens vint me trouver afin de m'engager a permettre à Votre Ré- 
vérence de r,.tourncr pour un peu «le temps en France, à l'occasion 
d'une certaine affaire. Je me suis ettbrcé de lui prouver par 
plusieurs raisons que je ne pouvais y consentir, soit parce que ces 
sortes d'affaires sont étrangères à notre Institut, soit pour ne 
pas offenser, non seulement ceux qu'elles regardent, mais ceux 
encore qu'elles ne regardent pas, soit enfin à cause de la pro- 
messe que nous avons faite. Le cardinal a paru blessé de cette 
r6ponse ; il n,'a dit que les princes en France l'apprendraient avec 
déplaisir et que nous perdri,,ns leur bienveillance. Quoique j'aie 
de la peine à le croire, connaissan, comme je le sais, leur pru- 
dence et leur amour pour la Compagnie, il m'a paru néanmoins 
convenable que Votre Révérence leur écrivit pour ëtre désormais 
délivrée de semblables sujes d'inquiétude. Vous leur exposerez 
comment, à une époque où le soup«on est partout, le retour de 
Votre Révérence pourrait préjudicir à la Compagnie et au ser- 
vice de Dieu... Vous ajouterez que votre présence dans le royaume 
ne leur serait d'aucune utilité, puisque la question se vide par 
une prise d'armes, pour laquelle on ne demande ni vos bras ni 
vos conseils. D'ailleurs, il ne leur manquera pas d'autres personnes 
de confiance, telles, par exemple, que l'azent qu'ils ont ici à 
Rome. Enfin, priez-les de ne pas vous relirer de votre repos et de 
ne pas rendre la Compagnie odieuse non seulement en France, 
mais aux yeux des aufres princes, à qui cette conduite pourrait 
inspirer quelque crainte..le désire que vous écriviez dans le 
mëme sens au cardinal, vous efforçant, autant que vous le 
pourrez, de lui faire goùter ces raisons. Il nous a été en effet 



SAGE EtNDUITE DU P. AQUAVIVA. 11 
bien pénible de déplaire à un prélat si méritant et si dévoué " 
la Compagnie, dans une affaire où il n'est guidé que par le 
zèle et le désir de glorifier [;;.eu. Pden ne doit nous fdre perdre 
de vue la conservation de notre Institut, puisque le S,d.,_"neur nous 
en demandera compte ; mais nous n'aurons pas "A lui rendre compte 
de ce qu'il ne nous a point confié... J'attends de la prudence et 
de la dextérité «le Votre Pévérence qu'elle convaincra le cardinal 
et les autres de l'équité et de la convenance de cette con- 
duitet... » 
Le P. Claude Mathieu comprit, aux réticences m,;.mes de cette 
lettre, que l'ordre lui était réellement donné de ne point quitter 
Lorette. Bien qu'il aimAt les Guise et qu'il crùt leur cause inti- 
mement liée à celle de la reliion, il se soumit sans laisser échap- 
per une plainte. 
A la fin d'avril, il reçut la visite de son Cule dans le dévoue- 
ment à la Ligue, le P. llenri Samier, également arraciié aux 
embarras de la politique par un commandement du Père Aqua- 
rira. Ce n'est l,as sans peine que le P. Général était parvenu it 
faire connaitre ses ordres à cciCuite voyageur, souvent déguisé 
et se présentant sous le nom de Mavtelli : il était toujours parti 
quand les lettres arrivaient à son adresse. En voici du moins une 
heureusement conservée, et très importante en ce qu'elle dégae 
complbtement la responsabilité de la Compagnie dans cette 
affaire. Elle fut écrite de Rome le 1  décembre 1585 et adressée à 
Verdun. 
« Je ne puis comprendre, disait au !'. Samier le P. Aqua- 
viva, comment il se fait que je n'aie pas encore reç.u de réponse 
aux nombreuses lettres que je vous ai envoyées, "a différentes 
époques et en divers lieux, et qu'elles n'aient, ce semble, pro- 
duit sur vous aucun citer. Je vous donnais, dans chacune, l'ordre 
d'abandonner immédiatement des né'ociations i,compatil»les 
avec notre Institut et pour lesquelles vous n'avez jamais eu mon 
consentement. De plus, je vous ordonnais de vous rendre sans 
retard en Basse-Ailerons-ne. Comme on m'a donné à entendre 
que vous ètes de retour en France, je vous enjoins par cette lettre 
non seulement de vous retirer entièrement et définitivement de 
ces affaires, mais aussi, de peur qu'on ne vous imp,,rtune désor- 
mais à leur sujet, de quitter la France et de vous retirer en Bel- 

1. Lettre du P. Génëral au P. Mathieu. à Lorelte, 22 février 1586 (Francia, 
Epist. Gen., t. I). Elle a déjà été publiée par Crétineau-Joly, Histoire de lt Compn. 
9nie de Jdsus, t. Il, p. 323, 324. 



LIVRE I. -- I',tlAPITRE V. 

ffique oh vou, set'ez à la disposition du P. Provincial, le 1'. Coster. 
En vous voyant vous immiscer dans des choses aussi étrangères 
à notre profession, je crains s6rieusement que Dieu ne vous 
refue son secours et qu'il n'en résulte que malheur. 11 n'est 
guère l,osihle d'éviter que des hruits pré.ludiciables à la Com- 
pagnie soien! mis en circulation" du reste si vous les i.norez, il 
n'en est pas de m,;me de nous et cela pour notre plus $'rand 
ennui q. » 
l'ar le même courrier Aquaviva pressait instamment le P. Odon 
Piffenat, provincial de l"rance, de veiller / l'exécution de ses 
ordres, fuand ils parvinrent à destination, Samier-Martelli ne 
se trouvait plus en France : il était parti pour l'Epaffne. Les 
instructions données restbrent lettre morte jusqu'au mois 
d'avril 15tS0. A ce moment. Henri Samier parut à Rome et le 
I'. Général ne laissa pas échapper une si belle occasion de lui dé- 
clarer sa volonté. !1 lui défendit de remettre les messaffes qu'il 
apportait d'Espaffne, et l'envoya sur-le-champ au P. Claude 
Mathieu auquel il adressait le .9 avril les recommandations sui- 
vantes : « Martelli est arrivé à Rome à travers mille dangers 
dont la divine miséricorde l'a délivré et qu'il vous racontera. 
Son voyage avait comme but d'agir ici pour l'affaire que vous 
savez. Nous n'avons cru devoir, en aucune manière, le lui per- 
mettre... 11 ira vous rejoindre et se concerter avec vous pour 
écrire aux princes et leur donner à entendre clairement deux 
choses, lCabord. Martelli n'a pu absolument rien faire à Rome en 
leur faveur: et vous pourrez le leur prouver jusqu'à l'évidence. 
connaissant les dispositions actuelles du Souverain Pontife et 
sachant pourquoi rien n'a été obtenu ni par vous-mème ni par 
leur agent, l,omme cependant d'uue expérience, d'une prudence 
c«»nsom,,ées et autrement considér6 que Martelli. En second lieu. 
si nous l'avons empèché de s'occuper de cette affaire, c'est que 
nous y avons été conlraint par une impérieuse nécessité, à cause 
des périls très s'raves et certains au,cluels nous  oyions la Compa- 
gnie exposée, soit auprès de ceux que les princes connaissent bien, 
soit aupr.s de celui-là mème avec lequel l'affaire aurait dù se 
traitera... ..ue Votre Révérence avise donc avec Martelli à la ma- 
nière de faire a'réer aux princes les raisons de notre conduite, 

1. Lettre du P. Aquaiva au P. Samier - Verdun, 1 " décembre 1585, publiêe par 
le P. Pollen, op. cit., p. 139. 
2. Cette phrase semble faire allusion aux sentiments peu favorables que Sixte- 
Quint commençait à montrer / la Compagttie. 



SA{lE CONDUITE DU P. AQUAVIX, A. 

143 

en les prévenant quc désormais ils doivent renoncer à se servir 
des N6tres pour de semblables négociations... Nous avons or- 
donné à Martelli de se rendre en Flandre, afin d'y mener une vie 
plus tranquille. Votre Révérence l'y encouragera en vue de:; 
rands avantages qui en résulteront pour lui, pour la Compagnie 
ct pour l'honneur de Dieu . » 
Les deux Përes obéirent, bien que cette d6marche d6t leur 
coùter heaucoup. Ils crivirent aux princes suivant les instruc- 
tions du P. ¢;énéral; puis, dans la retraite qui leur était impo- 
sée, ils consacr6rent généreusement leur activité aux intérëts 
spirituels du prochain s. Le P. Samier se rendit à Liège où il 
s'occupa quelque temps de prédication. Esuite ses supérieurs lui 
confièrent un poste qui convenait mieux à son besoin d'acivité : 
il fut aum6nier des troupes catholirlues occupées à guerro?er 
contre la Hollande. ;n le trouve à Spire en 158 et les années 
suivantes à Groningue, assiégée par Maurice de Nassau. Son ar- 
deur, sa charité, son courage le rendirent très populaire auprès 
«les soldats qui l'aimaient comme un père et lui ohéissaien! 
comme à un chef::. 
Quant au P. Claude Mathieu, pendant deux ans il consuma ses 
dernières forces dans les emplois apostliques «. Ses talents de 
prédicateur, son habilcté à diriger les consciences et à donner les 
Exercices Spb'ituels lui firent une clientèle nombreuse, surtout 
dans la noblesse italienne . E 1587, pendant qu'il prèchait l'a- 
vent à Lorette, il tomba malade et rendit son àme à Dieu la veille 

1. Lettre du P. Gënërai au P. Mathieu, 24 avril 1586 Archives de la Prov. de 
L.ou). 
. Ge repos forcé parut d'abord très dur au P. Samier que désolait aussi la sëvéritë 
du P. Gënérai à sou égard. Le P. athieu plaida sa cause, le reprësentant au P. Aqua- 
viva comme un religieuxqui avait ionglemps et liAèlement travaillë dans la Gompanie 
et dont la sanlë ëtait délabrëe. Aquaviva. a la date du 17 mai 1586. r,;poudit pater- 
nellemeut : « Aux recommandations que vous me faites touchant le P. Sainte,-. je re 
connais votre grande charitë ; nais n'en doutez pas. je l'aime moi-reCe beaucoup el 
l'estime comme on doit estimer u, bon religieux..le sais que tout ce qu'il a entrepris 
dans ces uëgociations a été un effet de son zele au service de Dieu ; cepen tant je n'ai 
jamais pu approuver quïl se soit ingëré à mon insu en ces sortes d'a/i'aiirs » (Francia. 
Epi.t. Gen.. t. I). Dans la méme lettre, le P. Géuërai promettait de tout faire pou," 
consoler le P. Samier et lui donnait la permission d'aller prendre les eaux de Spa. 
3. On raconte que dans I affaire ,le Stenwych Suinter ne se serait pas contenté de 
son r61e d'aum6nier, mais aurait fait fonction d'a,-tiileur et d'officier dugdnie. En 160. 
"gé de ri0 ans, il abandonna la vie des ca,nps pour une autre moins fatigante. On 
utilisa ses connaissances en architecture et on lui confia la surveillance des construc- 
tions faiteà Lille (1605'. à l'ournai (tfi0fi). à Bruxelles 1607. à Anvers (1608) et ail- 
leurs. En 1609 il se retira à Luxmbourg et mourut l'année suivante. Cf. Pollen. op. 
cit., p. 113. 144. 
. Sa¢chini, op. cil.. n. 1. 
5. Campania, Elogia defunclorum, n. 7 



LIVRE 1. -- CHAPITRE V. 

de Noël. Il importait de marquer cette date. Claude blathieu, 
comme d'autres .Iésuiles célèbres, eut ses calomniateurs et sa 
légende. On l'appela le courrier de la Lilue et il est possible 
que ce surnom lui ait été donné par des contemporains, ses 
adversaires, exagérant le rélequ'il joua tout d'abord comme in- 
termédiaire entre les Guise et le Souverain Pontife t. Mais d'au- 
tres pamphlét,ires devaient renchérir. Arrangeant à leur façon 
une calomnie d'Antoine Arnauld dans son plaidoyer pour l'Uni- 
versit6, ils nous montrent le P. Mathieu, en 1591, vendu aux Seize 
«4 courant l'Espagne pour livrer sa patrie à Philippe 11. Cette 
ridicule inventi,n, déjà réfutée par l'abbé Dazès-, a été pour- 
tant re produite par des historiens d'aspect sérieux comme 1I. Poir- 
son .3 ; elle le sera sans doute eucore. Que du moins les gens de 
bonne foi admettent ce supréme ar,ument: la preuve que le 
P. Claude Mathieu ne fut pas en 1.591 le messager des Seize, c'est 
qu'à cette date il était mort depuis quatre ans. 11 n'y avait alors 
aucuu autre Jésuitede ce nom, comme l'«»nt prétendu faussement 
Arnauld et Pasquier . Le P. Mathieu qui porta au roi catholique 
les lettres des Seize et de la Sorbonne, «:tait un moine mendiant, 
de nationalité espagnole  

8. Entre tous les partis la Compagnie de ,Iésus avait à tenir 
balance égale. Cette réserve absolue, que le P. Aquaviva exigeait 
de ses subordonnés àl'@ard des ligueurs, il était obligé de l'im- 
poser également à l'é'ard des royalistes. Henri I11 ne comp:it pas 
tout de suite qu'un m6me principe dictait un mème devoir au 
;énéral «les Jésuites ; et, comme la Compagnie lui avait des obli- 
.'ations, comme son existence en France dépendait de lui, séparer 
le P. Auger du roi h'ès chrétien fut une affaire épineuse, longue 
et difficile. Le succès final du I'. Aquaviva fait honneur tout en- 
semble à sa prudence et it sa fermeté. 

I. « Le Pitre Mathieu qu'on nommait le courrier de la Ligue, dit Mézeray, fit trois 
ou quatre voyages, coup sur coup. i Rome pour en obtenir une bulle. Au défaut d'une 
bulle il demanda un bref, et au défaut d'un bref une lettre seulement que le duc de 
Nevers I, fit avoir ; mais le P. Mathieu ne put obtenir ni bref, ni bulle. » 
chronologique, éd. 1667, t. 111. p. 116I, année 1585). 
2. Dazs. Compte rendu au public des comptes rendus aur divers Parlemertls, 
l. 11, p. 26-208. 
3. Aug. Poir,on, Hisloire du rëgne de Henri ! 1; t. I, p. 26. 
4. Plaidoyer d'Arnauld pour l'Université, dans Du Boulay, Hist. Univers, Paris., 
t. VL p. 830. -- Et. Pasquier, Caldchisrne des l(suites, p. 327. 
5. Reponse du P. Barn au plaidoyer d'Arnauhl (Du Boulay, op. cil., p. 875). 
Rodolphi Botereii, De rebus in Gallia geslis comrnealarius (1610). t. I, p. 69. L'au- 
teur de cet ouvrage, Raoul Boutrays ou Boutterais (1552-1630), était avocat augrand 
conseil. 



DIFFICULTES POUR ELOIGNER LE P. AUGER DE LA COUR. 
Les relations fréquentes et intimes d'un Jésuite avec le roi prê- 
taient d'autant plus aux murmures que Henri iii ne s'améliorait 
en aucune façon, ni dans sa vie privée, ni dans le gouvernement 
de l'État. Au mois de juillet 1585, les chefs catholiques l'avaient 
contraint "h promulguer un édit défendant aux calvinistes, « sous . 
peine de confiscation de corps et de biens », l'exercice de la religion 
réformée et leur enjoignant de s'exiler s'ils ne voulaient abjurer 
leur erreur . Une nouvelle prise d'armes s'ensuivit; quatre ar- 
reCs royales entrèrent en campagne au commencement de 158{;. 
Tout annonçait la ruine du parti protestant si la guerre était 
menée avec vigueur. Mais au lieu de se mettre à la tëte de ses 
troupes, Henri iii, qui avait jadis donné tant de preuves de bra- 
voure, se contenta de faire un voyage d'agrément à Lyon, et 
bient5trentré à Paris, ne s'occupa plus que de ses dévotions par- 
ticulières. « Ces jours derniers, écrivait le nonce Ragazzoni le -)8 
avril 1586, le roi m'a prié de bénir uue église et un monastère 
qu'il vient de construire... Je l'ai fait, avec l'autorisation de For- 
dinaire, en présence de Sa ,lajesté qui a assisté très pieusement 
à la cérémonie... Outre cette église et ce monastère (lui ne sont 
pas encore terrainC, le roi a commencé une autre construction 
mais on ne sait encore à quelle communauté religieuse elle est 
destinée. Enfin, dans le palais du Louvre, sa demeure habituelle, 
il a détruit plusieurs salles pour les transformer en une ch;l- 
pelleL » 
Or, dans des conjonctures aussi graves, l'opinion publique 
désapprouvait hautement cette manie de constructions pieuses, 
et les blàmes retomhaient sur le P. Auget, regardé comme Fins- 
tigateur de toutes les honnes œuvres entreprises par le roi au 
détriment des affaires. Le Père, lui, persuadé de la sincère piété 
de Henri fil, souffrait avec peine qu'on ne respectat pas la droi- 
ture de ses intentions. Avec l'ardeur qui lui était naturelle, il 
défendait le souverain et ses actes, accusait les opposants de con- 
nivence avec les ligueurs, et ceu,-ci de rébellion contre l'auto- 
rité légitime. Cette conduite lui aliéna tous les partisans de la 
Ligue; elle eut aussi l'inconvénient de semer la division dans 
les communautés de la Compagnie. Comme il arrive d'ordinaire, 
les bruits du dehors  avaient pénétré; ils y partageaient les es- 
t. Edict du Roy sur la Réu»ion de sessubjects  l'Église catholique, apostolique 
et romaine, leu et publié en la Cour du Parlement iz Paris, le Roll y séant le dix- 
huitiesme «le juillet t585, Paris, MDLXX.'V. p. 6, 7. 
2. Lettre du nonce au card. Rustieueci 'Archiv. Var., Nunz. dt Francia. t. Xl.k, 
I;OMPAGNIE D JEr, Uq.  T. II. 10 



I.IVRE I. -- CtlAPITRE V. 

pris. Beaucoup de Jésuites étaient en relations avec des ligueurs 
qui se plaignaient à eux du P. Auget !. Ainsi devint-il suspect à 
ses frères on l'accusait mëme d'avoir inspiré au roi les récla- 
mations faites à Rome pour une réforme de la Compae-nie. 
Le P. Aquaviva résolu! de l'arracher à une situation fausse, 
dans laquelle il lui était impossible de servir utilement les in- 
térêts de l'Église et du royaume. Pom' se mieux renseigner lui- 
mème, son premier soin fut de l'appeler à Rome avec le P. Pige- 
nat, alors provincial. Auget s'apprëtait à obéir, mais Henri I11 
s'opposa formellement à son dpart, et le Père en avertir son Gé- 
néral (3 mai. ,, Pendant trois jours, j'ai demandé au roi avec 
instance mon congé, mais n'ai pu l'obtenir. Si Votre Paternité 
l'ordonne, je quitterai le roi sans lui dire adieu. J'aime la Com- 
pagnie, ma mère. au point de ne vouloir en cela le céder à per- 
sonne moyennant le secours du Seigneur, car c'est Lui que je 
sers et non les hommes quels qu'ils soient 3. » 
En retenant le P. Auger. Henri Il! avait essayé de lui tranquil- 
liser la conscience et lui avait promis de veiller à ce que sa ré- 
putation n'e6t rien à souffrir. A cet effet, il imagina de recourir 
directement au Souverain Pontife et de faire appuyer sa requëte 
par le nonce. « Monseigneur, manda-t-il à celui-ci, je vous 
prie de faire transmettre les deux lettres ci-jointes au cardinal 
d'Este et d'écrire vous-même à Sa Sainteté, la suppliant de ma 
part, comme je l'ai fait dans ma lettreS, qu'il lui ælaise d'adres- 
ser un bref au P. Émond Auger, jésuite, pour lui ordonner et per- 
mettre de rester auprès de moi aussi lon.temps que je voudrai, 
et de se trouver et d'assister à mes dévotions comme je le lui 
commanderai. D'après ce que vous avez vu, vous attesterez, j'en 
suis convaincu, combien ces dévotions sont à l'honneur e! à la 
ffloire de Dieu, et je ne doute pas que Sa Sainteté n'en reçoivê 
beaucoup de contentement à cause de sa grande piCé . » 
Le nonce, en effet, rendit bon témoignage aux actes reli- 
gieux de Henri III: il faisait cependant une restriction: « Je 
puis dire en toute vérité, écrivait-il au cardinal secrétaire d'État, 
que les dévotions du roi sont d'un rand exemple, et je pense 

1. Sacchini. op. cit., n. 74. 
2. Letlre du P. Pigenat au P. IAenëral, 21 mai 1586 (t;all. Epist.. t. X'¢, f. 123). 
3. Lettre du P. Auget au P. Gënéral, 13 mai 1586 (Gall. Epist., !. XV, f. 39). 
4. La lettre autographe du roi au Pape est conservee aux archives vaticanes (Ot0)- 
boni, 3210, vol. I, f. 
5. Copie italienne de la lettre du roi au nonce ,&ehiv. Val., Nunz. dt Francia, 
!. X1X. f. 250). 



DIFFICULTÉS POUR ELOIGNER LE P. ALGER DE LA COUR. t7 
qu'elles servent beaucoup de toute faç.on au bien de la religion. 
Il ne serait donc pas à propos que le P. Émond se retirttt; 
Inais j'estiine que ledit Père, en qui le roi a une particufièrc 
confiance pour semblables choses, devrait ëtre bien averti pal' 
Sa Sainteté de faire en sorte que ces dévotions ne détournent 
pas Sa Majesté de sa charge principale t. » 
Au reçu de ces lettres, le cardinal d'Este, protecteur des affaires 
de France, alla trouver le P. Général et lui manifesta les désirs 
ou plut6t la volonté formelle du roi. Aquaviva, comine il le devait, 
se montra très conciliant; il perinit au P. Auget de ne pas quit- 
ter Paris. Mais il essai'ait en mëine teinps d'ainener tlenl'i I11 à 
ses vues et lui écrivait, en ce sens, une lettre reinarquable pat" 
le tact et la fermeté. « A la promptitude avec laquelle j'ai or- 
donné audit Përe de rester à la cour, Votre Majesté a pu con- 
naitre Inon intention et mon désir de la contenter en tout, spé- 
cialeinent en laissant le P. Auget à sa disposition pour ses oeuvres 
de piété. Cela mëme doit la convaincre que je n'aurais jamais 
eu la pensée de l'appeler à Ftoine, si je ne m'y étais cru obhgé 
par dïmportants Inotifs qui touchent de prës à l'honneur de 
Dieu, au service de Votre Majesté et au bien de notre Compagnie. 
J'ai confiance qu'après avoir entendu mes raisons et d'autres 
encore qui lui seront exposées par le porteur de la présente. 
Votre Majesté favorisera la pratique de l'obéissance et le voyage 
du P. Ëmond à Rome. Cependant, si mëme après avoir bien 
tout compris, Votre Majesté conservait la résolution de le retenir, 
j'ose espérer qu'on trouverait un accommodement qui lui per- 
mettrait de le garder sans que toutefoisles choses restassent dans 
lëtat où elles sont maintenant œ. » 
Cette lettre par laquelle le P. Général maintenait ses positions 
et sauvegardait sa responsabilité, devait ètre remise à Henri II1 
par le P. Provincial, chargé de l'exphquer et de l'appuyer sui- 
vant les circonstances 3. Le dimanche "» juin, le P. Odon Pigenat 
et le P. Clément Dupuy se rendirent au cainp de Saint-Maur, près 
de Paris, où se trouvait Mors le roi, et demandèrent une audience. 
Le premier mouvelnent de Henri III fut de les remettre à un 
autre jour. Le P. Provincial insista, prétextant son départ pour 
Roine. Sa Majesté finit par les recevoir. « Quand le p. Provin- 

1. Lettre de Ragazzoni it Rusticucci, 12 tnai 1586 (ArcLfi. Vat., Nunz. dt Francia. 
t..'cIX, f. 258). 
2. Lettre du P. Aquaviva HenriIll, 2 juin tSfi (Francia, Epist. General., t. I . 
3. Ibidem. 



18 LIRE 1.  CHAPITRE 

cial, raconte le P. Clément Dupuy au P. Aquaviva, voulut exposer 
l'objet de sa visite, le roi l'interrompit brusquement, disant qu'il 
prenait très mal le rappel du P. Auger par Votre Paternité et 
qu'il ne se serait jamais attendu à cela de votre part. 51ais puisque 
vo«s ne vouliez pas lui laisser le P. Auget, il traiterait cette affaire 
avec le Souverain Pontife qui commande h tous les religieux, 
mme aux Généraux. Il ajouta que d'ailleurs fl ne comprenait 
pas de quoi le P. Émond avait à se justifier, qu'en agissant 
ainsi on le blessait lui-même et on attaquait son propre honneur. 
çue pouvail.-il y avoir de répréhensible dans les rapports du 
I'. Émond avec lui? Il n'usait de ses services que pour des bonnes 
œuvres, le faisait assister aux processions publiques ou Femme- 
nait à des sanctuaires où lui-même se retirait quelquefois par 
dévotion; or, ces exercices de piété étaient approuvés par tous 
les gens de bien et par le Pape mème. 
i, Le P. Provincial avant répondu qu'il ne s'aissait pas de 
l'honneur de Sa .lajesté, mais de certains points de la discipline 
religieuse, le roi reprit avec force que le P. Auger était un homme 
de hien dont il avait toujours reçu de bons conseils; que nous 
roulions l'éloisner parce qu'il se distinEuait de nous tous et n'a- 
vait point adhéré au parti des factieux. » 
Le due de Joyeuse survint à ce moment et en sa présence 
llenri III « continua de parler avec amertume de la Compagnie, 
s'écriant, avec beaucoup de gestes et le visage irrité, qu'il ne to- 
lérerait plus de notre part une telle conduite ; que notre rÇle était 
de prier Dieu et non de nous mler des affaires du royaume; que 
nous l'avions gravement offensé; qu'il nous pardonnait pour l'a- 
mour de Dieu, mais qu'à l'avenir il ne souflrirait plus de pareils 
désordres ». -- « Vous êtes heureux, ajouta-t-il, qu'il y ait près de 
,, moi l'un des v6tres que j'aime ». 
Puis le roi se plaignit de nouveau du P. Aquaviva. Le P. Pige- 
nat, pour le justifier, fit remarquer à Sa ,lajesté qu'elle n'avait 
pas encore vu la dernière lettre, à elle adressée, dans laquelle le 
P. C, énéral annonçait l'intention de ne pas retirer le P. Auger 
sans son consentement. 11 présenta cette lettre à Henri 1II, en lui 
disant qu'il y trouverait sans doute mieux expliquées les raisons 
du voyaEe à Rome.  « Je veux bien prendre la lettre, répondit 
le roi, et je la lirai peut-ëtre; mais écrivez toujours à votre é- 
néral qu'il m'a beaucoup offensé, et que je ne me séparerai pas 
du P. Émond. Si votre Général ne veut pas céder, j'obtiendrai 
du Souverain Pontife ce que je désire. » 



DIFFICULTES POUR ÉLOIGNER LE P. AUGER DE LA COUR. t.19 
« Là-dessus il ouvrir la lettre et la lut en silence. Le P. Provin- 
cial [sans doute pour excuser sa. démarche] lui dit qu'il allait par- 
tir pour Rome. -- Partez quand vous voudrez, répliqua le roi. -- 
Le Père ajouta que je le remplacerais pendant son absence. -- 
Priez Dieu, reprit-il, et ne vous occupez plus des affaires de mon 
royaume. 
« Sur ce nous nous sommes retirés. Que Votre Paternité voie ce 
qu'il y a de mieux à faire. Le roi paraît de plus en plus irrité ; 
il cherchera peut-ëtre une vengeance si on lui enlève le P. Au- 
get 1. » 
Quand il reçut de cette façon le P. Provincial et le P. Dupuy, 
Henri III savait peut-ître déjà que de la part du Pape sa demande 
serait favorablement accueillie. En effet, le lendemain de cette 
entrevue, le 23 juin, le nonce écrivait au cardinal Rusticucci - 
« En exécutant les dernières instructions de Votre Seieurie 
lllustrissime, j'ai dit au roi e Sa Sainteté, dès qu'elle aurait 
reçu la lettre au sujet du P. Auger, s'empresserait de satisfaire 
pleinement à sa demande, et que j'Cais chargé de le lui faire 
savoir dès maintenant pour son contentement. Le roi a témoigné 
une grande joie de cette nouvelle, et a ajouté que le P. Auger 
était un bon religieux 'il aimait beaucoup =. » Bientôt une lettre 
puis un bref de Sixte-Quint, datés des g et !0 du mëme mois, 
apprirent au roi que toute satisfaction lui était donnée. Le pape 
lui disait que, sur son simple désir, il avait prévenu le Père Gé- 
néral, en faisant écrire directement au P. Émond de demeurer au- 
près de Sa Majesté « pour son profit spirituel 3 ». 
llenr III se montra très heureux de la bonté du Saint-Père ." 
« Il n'en aurait, disait-il, que plus de ferveur dans ses pratiques 
de piCWoù il trouvait un grand repos et la consolation de son 
me . » Quant au P. Émond, vement touché de la confiance 
qu'on lui témoignait, il sentit redoubler son zèle pour le service 
du roi; mais il comprit en mème temps combien sa position était 
délicate, et combien il lui fallait de circonspection pour concilier 
ses devoirs envers le prince avec ses obligations de religieux. 

I. Lettre du P. Clément Dupuy au P. Général. 23 juin 1586 (Gall. Epist., t. XV. 
f. 43). 
2. Lettre de Ragazzoni à Rusticucci, 23 juin 1586 (Archiv. Var., Nunz. di Francia. 
t. XlX, f. 289-29). 
3. Les originaux de cette lettre et de ce bref furent remis plus tard au P. Maggi 
par le P. Anger qui les avait reçus du roi. Le P. Bailly en a donné le texte dans son 
ouvrage manuscrit : *t'rttt pourtaict de la vie du 8. P. Auget, !. III. c. n. 
4. Lettre de Ragazzoni à Rusticucci, 7 juillet 1586 (Archiv. Var., Nunz. di Francia. 
t. XIX, f. 304-308). 



I.IXRE 1. -- CHAPITRE V. 

Déjà, depuis quelque temps, il était en butte aux critiques de 
q.uelques-uns de ses confrères ou supérieurs, lesquels transmet- 
raient au P. Général les plaintes et les accusations du parti h- 
ueur contre le confesseur du roi. Eux aussi étaient portés à mal 
interpréter ou à grossir ses actes les plus insignifiants. Ce qui, à 
une autre époque, leur eùt paru de minces défauts dans sa con- 
duite, était représenté comme de graves atteintes à la réputation 
de la Compagnie ou à l'observance régulière. D'autre part, un 
homme de grande vertu, le P. Annibal du Coudret, prit la défense 
du P. Auget; il montra au P. Général que parmi les Pères de 
Paris quelques-uns peut-,:tre prètaient trop facilement l'oreille 
aux calomnies ou se formalisaient d'exceptions très justifiables. 
,, .Qui ne sait, lui disait-il, combien il est facile aux hérétiques 
d'inventer des mensonges et mème aux catholiques? Après cela 
des femmes et des hommes légers viennent en confidence les 
raconter aux Nétres qui, par je ne sais quel zèle, les crbient et 
mème les répandent, chose vraiment indigne et intolérable. Quant 
aux reproches que l'on fait à la facon de vivre et à l'habillement 
de ce bon Père, ce sont des tiens. Il s'habille de serge parce qu'il 
ne peut supporter une étoffe plus lourde, même l'hiver. Il mange 
très légèrement au diner, et par suite il prend un peu plus que 
l'ordinaire au souper, qu'on.lui sert en seconde table... Il a 
de l'argent chez lui; mais c'est l'argent du roi, destiné à divers 
usages. Oui pourrait sur ce point s'opposer au désir de Sa ,la- 
jesté? En un mot je n'ai jamais vu le P. Auget plus humble, plus 
simple et plus jésuite que maintenant. Si jamais il s'est employé 
utilement à défendre la Compagnie, c'est surtout dans les circons- 
tances actuelles, quand nous sommes très mal vus à la cour et 
ailleurs t. » 
Parmi ces témoignages contemporains et contradictoires il serait 
téméraire, croyons-nous, d'accepter sans réserve ce jugement si 
favorable. De l'ensemble des rapports le P. Aquaviva conclut 
que le P. Émond avait pu contracter, sans y prendre garde, quel- 
ques habitudes contraires à la «hscipline religieuse, ou que du 
moins les oblisations mêmes de son office auprès de llenri III né- 
cessitaient des dispenses capables de mal édifier les jeunes reh- 
gieux d» collège de Clermont; il crut donc sage de demander au 
roi que le Père n'habitàt plus aucune maison de la Compagnie. 
« A la fin de ma dernière lettre, écrivait-il le 11 aoùt, j'avais in- 

1. Lettre du P. A. du Coudret au P. Général. déjà publiée par le P. Prat, Recher- 
ches sur la Compagnie de J(s{s au temps du P. Coton, t. V, p. 2. 



PRESCRIPTIONS DU P. *,UAVIVA. t51 
sinué à Votre Majesté que, dans le cas où elle jugerait utile de re- 
tenir le P. Auget, on pourrait trouver un arrangement qui lui per- 
mettrait de remplir son office avec plus de liberté pour lui-mënte 
et sans responsabilité pour ma conscience... Je désirerais donc 
qu'il habitat en dehors de nos maisons, dans le lieu où Votre 
blajesté le trouvera plus à propos.'.l'écris dans ce mëme sens au 
P. Auget et au P. Clément Dupuy, vice-provincial I. » 
Ce fut ce dernier que le P. Aquaviva chargea de remettre au 
roi, avec les plus grands ménagements, la lettre que nous venons 
de citer. Mais "à Paris on conseilla au P. Vice-provincial de ne pas 
demander audience, de peur d'exaspi, rer Henri III toujours très 
mal disposé. La chose en resta lb. Si le désir du P. Général 
avait pu se réaliser, c'eùt été un grand sacrifice pour le P. Émond. 
Au milieu de la vie agitée de la cour, il appréciait virement le 
bonheur de godter chaque jour quelques instants de repos dans une 
communauté de la Compagnie et sous la dépendance de ses sui,:- 
rieurs 2. Quant à quitter llenri I11, il ne devait pas y songerpour 
le moment. Lorsqu'une occasion favorable lui permettra, comme 
nous le dirons bient6t, de s'él«,i.,-'ner sans blesser le roi, il mon- 
trera par sa promptitude que ses intentions avaient toujours été 
pures, et que dans l'amitié des grands il n'avait perdu ni son hu- 
milité, ni son obéissance. 

9. Le P. Aquaviva ne s'était pas contenté de prendre des me- 
sures à l'égard des Pères que la force des circonstances avait en- 
gagés dans les dittërents partis. 11 voulut provenir d'autres diffi- 
cultés du mëme genre et préserver la Compagnie des dangers 
auxquels l'exposait la division des esprits. 11 prescrivit aux Jésuites 
de France, sous peine d'encourir les peines les plus sév,',rcs de 
l'Institut, non seulement « de ne pas s'ingérer dans les affaires 
politiques, mais encore de n'en par!er entre eux et au dehors 
qu'avec une prudente sobriété, de ne rien dire, ni dans leurs en- 
tretiens parlicuhers, ni dans leurs scrmons, qui fùt de nature à 
les'compromettre z ». 11 j ugea mème nécessaire de pousser encore 
plus loin les précautions. L'exaltation universelle était à ce point 
que les prédicateurs passaient pour rebelles à l'autorité royale 
s'ils parlaient conlre lescalinistes, ou pour traîtres à la relion 

1. Lettre du P. Gënëral à Henri III, Il ao6t 1586 (Francia, Epist. Gener:_,l., t. 1, 1575- 
604). 
2. Sacchini, Hist. Soc. Jesu. P. V, l. VI, n. 78, p. 297. 
3. Lettre du P. Dupuy au P. Gënéral dans laquelle il lui mande comment il a 
transmis ses prescriptions, 5 ao6t 1586 (Gall. Epist., t. XV, f. 60). 



152 IolVRE i. -- CHAPITRE . 
s'ils n'élevaient pas la voix contre ces tenants de l'hérésie. Évi- 
ter les allusions aux querelles présentes était donc le plus sage, 
et le P. Aquaviva le recommandait aux Jésuites français, laissant 
à la Providence le soin de justifier leur conduite. Il leur ordonna 
donc de prëcher au peuple les vérités de la foi, les devoirs du 
chrétien, la fuite du vice, la pratique de la vertu, et, quand ils 
réfuteraient les fausses doctrines, de s'abstenir de toute allusion 
aux personnes et aux affaires du temps  
Malgré leur attention à garder ces règles de réserve et de 
prudence, les Pères ne parvinrent point à calmer l'irritation de 
leurs ennefis. Si le roi avait cru les politigues de son entourage, 
il ne s'en serait pas tenu envers la Compagnie h des reproches et 
à des menaces; ntieux avisé, il ne voulut pas augmenter par des 
rigueurs intempestives 1 indignation des catholiques, déjà préve- 
nus contre tous les actes de la cour. Dans une lettre au P. Gé- 
néral (18 aoht 15fi6), le P. Clément Dupuy le jugeait ainsi : 
« Nous ne sommes pas en danger d'ètre expulsés, comme quel- 
ques-uns le pensent ; on n'en viendra là que le plus tard possible. 
Beaucoup sans doute le désirent, mais ils craignent que le peu- 
ple ne regarde notre expulsion comme le signal de la persé- 
cution contre les cathohques et ne dise que l'on commence par 
la Compagnie la guerre contre l'Église"-. » 
Dans les périls où se trouvaient les Jésuites de France, rien 
n'eùt été plus utile que la nomination d'un Visiteur, chargé de 
pleins pouvoirs, qui jugerait par lui-mème l'état des esprits 
et en rendrait compte au P. Général. Le P. Aquaviva y pensait 
depuis longtemps; Henri III, grand partisan de cette mesure, l'a- 
vait réclamée par l'entremise de l'évëque de Paris. Mais il n'é- 
tait pas facile de trouver un Père agréable au prince et en mème 
temps bien doué pour un emploi si délicat. Nous allons voir au 
chapitre suivant comment, après un essai malheureux, le P. Aqua- 
viva mit la main sur l'homme qu'il lui fallait. 

1. Sacchini. op. cit., 1. VI. n. 69. 
2. Lettre du P. CI. Dupuy au P. Génêral, 18 aoOt 1586 Gall. Epist., t. XV, L 61). 
3. Lettre du P. Général au roi, 12 sept. 1586 Francia. Epist. General., t. l). 



CHAPITRE VI 

LES .IÉSUITES ET LA LIGUE SOUS lIEN'RI III (suite) 
(186-1589) 

Sommaire : 1. Opposition de llenri III h la nomination du P. l'igenat commo 
¥isiteur. -- 2. Le P. Laurent Maggio, nommé h cette ehargo, est bien x u du roi. 
--3. Le P. Auget peut se retirer de la cour. -- 4. Ilenri III jaloux des succès 
du duc de Guise ; il continue à favoriser le P. Maggio. -- 5. Politique malheu- 
reuse du roi ; journée des ba1"ricades et assassinat des Guise. -- 6. Conséquences 
de cet attentat; situation de la Compagnie. -- 7. Alliance d Henri II1 et du 
roi de Navarre ; conduite des Jésuites. -- 8. Les Pères sont chassés de Bordeaux. 
-- 9. Mort de Hem'i III et du P. Auget. 
Sources manuscrites : l. Recueils de documents conservés dans la Compagnie : a) Fran- 
cia, Epistolae 6eneralium ; -- b) Galliae Epistolae; -- C) Epistolae P. laggii ; --d) Galliarum 
visitationes; -- e} Galliarum monuments historica ; -- [) lnstructiones PP. Generalium. 
ll. Paris, Bibliothëque nationale, fonds Dupuy, vol. LXI. 
III. Paris, Arch. du ministëre des Affaires Etrangeres, Home, correspondance, vol. Xl. 
IV. Lyon, Archives communales, sêr. BB. 
V. Bordeaux, Arch ives de la Gironde, sér. 
ri. Home, Archives vaticanes, nonciature de France, vol. XXVIII. 
Sources imprimêes. : Lilterae annuae S. J., 588, t'589. -- Sacchini, Historia Societatis 
Jesu, P. V. -- blémoires de la Ligue, t. III. -- Mémoires du duc d'Angoulëme {¢d. llichaud). 
-- P. de L'Estoile, llémoires-Journaux, t. Il, III. -- Palmat-Ca.vet, Chronologie novenairc 
{éd. Michaud). -- Archives curieuses de l'Hist, de France, t' sér., t. XII. -- Dupleix, His- 
toire de Henri III. -- De Lubre, Chronique bourdeloise. -- Dubêdat, Histoire du Parlement 
de Toulouse. -- Raynal. Histgire de la Ville de Toulouse. -- Tempesti, Storia della vita 
e gesti dt Sisto Quinto. -- De Hiibner, Sixte V. -- De Chalamberk Histoire de la Ligue. 
-- De l'Épinois, La Lige et les Papes. -- Robiquet. Paris et la Ligue. -- Prat, Recher- 
ches sur la Compagnie de Jësus, t. l. -- La issv, Hist. de France, t. VI, La Rëforme et la 
Ligue, par Jean H. Mariëjol. 

1. Pendant l'été de 1586, le P. Général fit venir à Rome le 
P. Odon Pigenat, provincial de France depuis 1582, et très estimé 
dans les deux autres provinces où il avait exercé différentes 
charges. (;'était un homme de quahtés éminentes et dont la sage 
administration avait été remarquable durant les années diffi- 
ciles que nous venons de raconter. Aquaviva s'entretint longue- 
ment avec lui des circonstances présentes, lui traça en détail 
la conduite " tenir, puis décida de le renvoyer en France avec le 
titre de VisiteurS. Le 12 septembre, il annonçait "h Henri II1 cette 
1. Lettre du P. Aquaviva au P. Clément Dupuy, vice-provincial, et aux deux au- 
tres provinciaux, 8 sept. 1586 (Francia. Epist. 6eneral., t. I). 



15-t. I.|VRE l. -- CHAPITRE l. 

décision ajoutant qu'il accomplissait ainsi sa promesse "à l'évë- 
que de Paris et croyait répondre au désir de Sa Majesté. Afin de 
lui ëtre plus agréable, il avait choisi un Fl'am:ais, son sujet, le 
P. Pigenat, dont la prudence était bien connue et qui lui étaittout 
dévoué. Il aurait désirë l'envoyer d'abord offrir ses humbles hom- 
mages au roi, mais les besoins pressants de la province de Lyon, 
,»ù devaient s'opérer quelques changements de supérieurs, y exi- 
geaient sa présence immédiate. D'ailleurs le i'. Pigenat ne devant 
rien entreprendre sans les ordres de Sa Majesté, le P. Général la 
suppliait de les lui faire connaltre et de favoriser une visite qui 
n'avait d'autre but que le bien de la reli.,__.ion, son propre service 
et l'utilil,'. (le son peuple z 
llonri 111 avait toujours gardé sur le cœur la pénible entrevue 
de Saint-Maur. t).uand il apprit le choix du P. l»igenat comme 
Visiteur, il entra dans une grande colère et se plaignit qu'on lui 
manquait de parole, car on lui avait promis, disait-il, l'envoi 
d'un Véniti«.n. 11 menaça mëme, puisque les bulles contenant 
les privilèges n'étaient pas encore enregistrées au Parlement, de 
faire visiter les maisons par les O,'di«ti,'es, acte de juridiction 
que plusieurs d'entre eux demandaient avec instance. Bien plus, il 
recommanda « en termes sévères » à M. de .Xlandelot, gouverneur 
de Lyon, « de signi/ier à un certaiu P. Odon, envoyé en France 
pour visiter les collèges [des Jésuites], quïl eùt à s'abstenir, mème 
à Lyon, de l'exercice de sa charge ? ,,. L'archevëque, 1 d'Espi- 
nac, s'empressa d'informer le P. Général de cet incident, afin qu'il 
avisàt au moyen de parer le coup. « Comme votre Société, lui 
écrivit-il le "2 octobre, nous a toujours été chère et maintenant 
plus que jamais, et comme il s'ait des grands intérëts de 
Dieu Notre Seigneur, nous avons jugé qu'il ne nous était pas 
permis d...arder le silence. 11 est à craindre que le roi, qui 
s'est déj'à l,laint de plusieurs Pères, se croyant de nouveau of- 
fensé, ne vous devienne tout a fait hostile... Il serait donc bon, 
pensons-nous, de saisir la première occasion pour rappeler de 
vous-m,'.me ce Père sous un prétexte ou un autre, sans atten- 
dre que le gouverneur lui sinifie, bien à contre-coeur, l'inter- 
diction prononcée par le roiS. ,, 
A Paris, le Père Vice-provincial avait été immédiatement averti 

1. LeUre du P. Aquaviva'a Henri I/I, 12 sept. 1586 (Francia, Epis{. General., t. !). 
2. Lettre de l'archevëque de L.on au P. Aquaviva, 22 oct. 1586 (Gall. Epist., l. XV, 
f. 66L 
3. Leltre de l'Archevêque de L?oa au P.Aquaviva, 22 oct. 15,ô tGall. Epist., 
f. 



OPPOSITION DU ROI A LX NOMINATION DU P. PlGENAT. 15 

du mécontentement de Henri III. Il r6solut, d'accord avec ses 
consulteurs, de ne faire aucune des mutations déjà indiquées 
par le P. Pigenat t. Pour gagner du temps, le P. Tyrius proposa 
que le P. Visiteur all«lt d'abord en Lorraine, à Pot,t-à-.lousson, 
en passant par la Bourgogne. Là il commenccrait sa visite et, 
quand le roi serait un peu calmé, il pourrait la continuer en 
FranceL .lais le P. Aquaviva jugea plus prudent qu'il ne quit- 
t-t pas Chambéry où il s'était arrèté en attendant la tournure 
des événements. 
Cependant le temps passait; Henri 111 ne revenait pas de sa 
mauvaise impression et de son antipathie à l'égard du !'. l'igenat 
suspecté toujours comme un factieux. Un moment l'on put crain- 
dre que, s'il était une fois expulsé du royaume, aucun autre 
Visiteur n'y f6! plus admis. « ilier encore, écrivait le 2ti novem- 
bre le P. Alexandre Georges, recteur du coll6ge de Clermont, 
le roi s'est plaint au P. Émond, qui me l'a raconté, que Votre 
paternité n'eùt pas désigné un Vénitien comme Visiteur. Il a 
déclaré que, si cette nomination tardait trop lonstemps, il nous 
ferait visiter par un évèque, lequel mettrait à exécution les 
changements proposés en son nom l'année dernière 3. » Un mois 
plus tard, le mème Père insistait encore pour l'envoi d'un Visi- 
teur capable de satisfaire le roi et d'apaiser le ressentiment de 
plusieurs seigneurs de la cour. L'existence mème de la Compa- 
tie en France était en cause, disait-il, car, parmi les conditions 
proposées pour le rétabhssement de la paix dans le royaume, 
on ne parlait de rien moins que de l'expulsion des JésuilesL 

2. Plusieurs fois, dans des lettres destinées à ttem.i 11I, le 
P. Aquaviva avait essaé de lui faire agréer les motifs de son choix; 
mais les Pères de Paris, à la discrétion desquels elles étaient 
d'abord confiées, n'avaient point jugé à propos de les remettre 
au roi, persuadés qu'elles ne pouvaient que l'en»uveler son ir- 
ritation.L Mis dans la nécessité de remplacer le P. l'igenat, le 

1. Lettre du P. Dupuy au P. Général, 26 oct. 1586 (Ibidem, f. 66). Le P. Pigenat. 
ëtant provincial de France depuis quatre ans, connaissait l'Cat des maisons de Paris, et 
n'avait pas besoin de les visiter officiellement pour prendre tout de suite les mesures 
urgentes. 
2. Lettre du P. Tyrius au P. Gënéral, 26 oct. 1586 !Gall. Epist.. t. XV, f. 75L 
3. Lettre du P. Georges au P. Général, 26 nov. 1586 (Gail. Eist., t. XV. f. 87). Il 
s'agit des modifications dans l'administration intérieure de la Compagnie dont nous 
avons pariè au chapitre précédent. 
. Lettre du P. Georges au mème, 23 déc. 1586 (Ibid.. i. 93). 
. Lettre du P. Georges, 4 ]anv. 1587 (Gall. Epist.,t. XVI, f. I). 



156 LIVRE I. -- CHAPITRE VI. 

P. Général se résolut, au commencement de fé,Tier 1587, à 
envoyer en France le P. Laurent Maggio, Assistant d'ltalie, avec 
mission d'exposer au roi lui-même les raisons des mesures dont 
se plaignait Sa Majesté I. Ce religieux, digne par ses mérites 
personnels de la confiance que lui témoignait son supérieur, 
avait encore un autre titre pour ètre bien reçu de Henri 111 : 
né à Brescia -, il était sujet de la république de Venise, fidèle 
Mitée du roi très chrétien. « Je ne doute pas, écrivait au roi le 
P. Aquaviva en lui présentant le nouveau Visiteur, je ne doute 
pas qu'il ne soit agréable à Votre Majesté, et j'espère, ice aux 
qualités dont Dieu l'a doué, qu'il arrangera toutes choses de 
manière à la contenter pleinement. J'espère aussi, non seulement 
que notre Compagnie recevra un grand secours de sa direction 
et de l'ordre qu'il pourra établir, mais encore que Votre Majesté 
daignera l'honorer de sa protection. Le Père compte se mettre 
en route au plus tard après Paques et se rendre tout droit auprès 
de vous3. » 
Le roi recevait ainsi pleine satisfaction. 11 s'empressa de re- 
mercier le P. Général, l'assurant qu'il ne eesserait « d'entourer » 
la Compagnie de « sa protection et bienveillance 4 », et se mon- 
tra particulièrement heureux du choix du P. Maçgio dont son 
ambassadeur, le marquis de Pisani, lui avait fait le plus grand 
éloge s. Retenu à Rome jusqu'après Paques par l'état de sa santé 
et plusieurs affaires importantes, le nouveau Visiteur se mit en 
route au commencement du mois de mai. 11 arriva le 3 juin à 
Paris et, quelques jours après, le roi « le fit appeler et le reçut 
très aimablement dans sa chambre «». Durant cette première 
entrevue, le P. Maggio exposa simplement l'objet de sa mission. 
Le P. Général, ne pouvant isiter par lui-mème les provinces 
de France, l'avait envoyé à sa place, sans tenir compte des ineon- 

I. «lnMructio pro P" Ma99io , 8 avril (Instructiones. 1577-1596, Il pars, f. 45). 
2. Brescia, prise au profit des Vënitiens par Carmagnola en 1126, leur appartint jus- 
qu'a la dissolution de leur république (1797). Le P. Laurent blaggio, né d'une famille 
noble. était parent de Jér6me Martinengo, puissant ami de la Compagnie et nonce en 
Autriche. 11 entra au noviciat en 1555, « praeclaro ingenio el dotibus », dit le P. Po- 
lanco (Chronicon S. J., t. V, p. 44). 
3. Lettre du P. Général à Henri III, 9 fëv. 1587 (Francia, Epist. Gen., t. 1). 
4. Lettre du roi au P. Gënëral, 17 mars 1587 (Galliarum monumenta hist., n. 20). 
5. Pisani ëcrivait au roi à la date du It fëvrier : « Le P. Gënéral des Jé.suites m'a 
envoyë le P. $[age, Vénitien, que Votre Majestë dësire aller en France... Le dit Përe 
m'a semblë très honneste homme et affectionnë, par ce qu'il m'en a dit, à son service 
et ì lui donner toutes sortes de satisfactions, et que son intention est de se mettre à 
ses pieds pour recevoir ses commandements, pour les suivre et exécuter au pied de la 
lettre » (Archives des Affaires Ëtraogeres, Rotor. correspondance, vol. XI, f. 182, 183). 
6. Lettre du P. laggio au P. Gênéral, 21 juin 1587 (Epistolae Maggii, f. l. 2). 



LE P. LAURENT MAGGIO AGREÉ COMME VISITEUR. 157 

vénients de ce départ, pour aplanir de grandes et nombreuses 
difficultés, mais surtout pour satisfaire au désir de Sa Majesté 
très chrétienne. C'est pourquoi lui-m,'.me n'avait rien voulu en- 
treprendre avant de s'être présenté "à elle et d'avoir obtenu son 
agrément. !1 la priait donc de lui dire ce qu'elle attendait pour 
son service. 
Henri I!!, charmé d'une si respectueuse déférence, n'eut que 
des paroles bienveillantes pour la personne du P. Maggio et pour 
Venise, sa patrie, qu'il savait toute dévouée à. la couronne de 
France. « Comme roi très chrétien, dit-il en français, j'aime la 
Compagnie que j'ai favorisée et que je favoriserai toujours, à 
cause des fruits qu'elle produit partout en s'occupant de l'éduca- 
tion de la jeunesse et du développement de la piété ; mais elle 
n'est pas encore reçue dans mon royaume selon les formalités 
légales I et elle a beaucoup d'adversaires. Les Pères devraient, 
pour cela mëme, agir avec plus de réserve, au lieu de troubler, 
comme ils l'ont fait, mes États et d'offenser gravement ma per- 
sonne. Si je n'avais considéré le service de Dieu, je leur aurais 
infligé, comme beaucoup me le conseillaient, un chatiment exem- 
plaire; mais je suis résolu à ne pas supporter plus longtemps de 
si gra'es désordres. ,, Sa tajesté ajouta qu'elle avait sou,ent 
exprimé pareilles plaintes au P. Émond, « mal vu de plusieurs, 
bien qu'il f6t beaucoup plus sage qu'eux et qu'il eùt toujours 
rendu de grands services à la Compagnie ». !1 fallai! donc que le 
P. Visiteur ust de sa pleine autorité pour changer cet état de 
choses. Elle avait confiance qu'il y pourvoirait, puisque c'était à 
cette fin qu'elle l'avait appelé et demandé à Sa Sainteté par son 
ambassadeur. 
Le roi revint aussi sur le choix «les supérieurs; il demanda 
qu'on ne mit dans les ch arges que des Fran«ais-, des hommes ver- 
tueux et non suspects. uant aux étrangers, ils pourraient servir 
i)ieu en d'autres contrées mieux que dans son royaume. Ces 
changements, d'ailleurs, ne nuiraient pas à la réputation des per- 
sonnes puisqu'ils étaient conformes aux usages des religietr,. Sans 
doute il supportait des étrangers dans les monastères des autres 
Ordres, mais il n'y voyait pas le m6me danger que pour les 
maisons des Jésuiles où l'on s'occupait d'élever la jeunesse. A 

1. Voir ce que nous avons dit sur l'admission de la Contpagnie en France, t. I, 
liv. 11, ch. v, n. 6, p. 257. 
. Ces réclamations, motivées par des inconvënients purement imaginaires, ëtaient 
assez bizarres de la part de Henri III qui avait exigë un Vënitien comme Visiteur. 



LIVRE 1. -- CHAPITRE ¥1. 

ces conditions, il était tout disposb à favoriser la Compagnie, 
comme il l'avait souvent proinis au P. Émond qui n'avait jamais 
manqué de plaider pour elle. Il termina en exprimant de nou- 
veau au P. Visiteur sa particulière bienveillance et s'excusa de ne 
pouvoir lui parier longuement en italien, parce qu'il avait perdu 
l'habitude cie cette langue. 
Le P. Magg'io répondit qu'il n'était pas venu pour justifier des 
coupables, ni pour atténuer des fautes qui avaient pu être com- 
nfises. 11 aimait mieux rappeler à Sa Majesté combien la Compa- 
gnie était, par profession, éloignée des affaires politiques, et de- 
mander à la clémence royale de ne pas frapper tout un Ordre 
innocent pour la faute de quelques-uns de ses membres. Quant 
t lui, il ue se contenterait pas de remédier au passé, il veillerait 
à ce que dorénavant personne ne se mêl'at de choses étrangères à 
la vie religieuse. Le l'etc parla ensuite de la visite des maisons 
de la Compagnie et des congrégations provinciales qui devaient 
t,ien/6t se réunir. Il n'avait rien voulu ordonner, dit-il, sans en 
avoir d'abord conféré avec Sa Majesté. -- Le roi approuva cette 
conduite et déclara qu'il voulait laisser toute liberté de traiter les 
affaires de la Compa.lnie scion l'Institut, mais il insista pour qu'on 
ne plaçttt que des Français dans le gouvernement des collèges. 
Là-dessus ilenri III accepta avec reconnaissance quelques objets 
de piété que lui offrit le P. Maggio, puis le congédia en lui recom- 
mandant de voir l'évèque de Paris et M. de Villeroy, premier se- 
crétaire d'État t 

3. Aux termes de ses instructions, le P. Visit«.ur devait amener 
le roi "à permettre de lui-mème au P. Auget de se retirer de la 
cour. Malg'ré le gracioux accueil que lui avait fait llenri II1, il 
avait eu le tact de ne pas lui en parler dans la première audience ; 
il lui avait seulement remis une lettre où le P. Aquaviva louchait 
délicatcment la question. Le lendemain, le roi le fit venir de nou- 
veau, mais cette fois au couvent des Capucins où il s'était retiré 
pour vaquerà ses dévotions. 11 le reçut avec plus de bonté encore 
que la veille et s'entretint familièrement avec lui en italien. « Mon 
ambassadeur, lui dit-il, m'a écrit de Rome que le P. Général 
recevrait de moi un insigne bienfait si je voulais lui permettre de 
se servir du P. Émond pour relever les affaires du collège de 
D61e. Je l'ai retenu aul)rZs de moi tant que j'en ai eu besoin pour 

1. Lettre du P. Maggio au P. Génëral, déj'à citée. 



LE P. AUGER PEUT SE RETIRER DE LA COUR. 

139 

organiser mes confréries. Elles sont maintenant assez bien éta- 
biles et peuvent se passer de sa présence..le l'autorise donc, afin 
de montrer ma bonne volonté envers la Compagnie, à quitter la 
cour et à recevoir une autre destination 1. » 
A la vive reconnaissance avec laquelle le P. Maggio le rcmer- 
cia de cette concession inattendue, Henri III dut comprendre 
combien elle ferait plaisir au P. Général.et il voulut l'en informer 
lui-mëme. « Mon cousin, lui écrivit-il, j'ai permis au P. Émond 
d'aller à l61e, conformément à la demande que vous m'en avez 
faite par votre lettre du 8 du mois dernier que m'a renfise le 
M%lO. La venue de celui-ci m'a été très agréable "A cause de 
sa prtldcnce et de sa sagesse. Je compte m'en servir et en jouir 
avec plaisir et consolation, au milieu des grandes épreuves dont 
Iieu se plait "A visiter ce royaume et ma personne. Veuillez croire 
quej'aurai toujours très à cœur le bien et le succès de votre 
Compagnie, surtout quand elle montrera pour ma couronne le 
zèle et le respect qu'on doit avoir pour le service de Dieu et le 
bien de toute la chrétienté . » 
A quoi faut-il attribuer ce prompt revirement dans les dispo- 
sitions du roi, sinon au désintéressement et à l'influence du P. Au- 
get'? Dès l'arrivée du P. Visiteur, il avait fait valoir auprès de 
Henri III tout le désir que le P. Général montrait de lui plaire, 
puisqu'il se privait pour lui d'un Assistant de si grande valeur; 
puis, le voyant touché de cette condescendance, il avait fait une 
suprëme tentative pour obtenir la permission, déjà souvent sol- 
licitée, de se retirer dans sa province. « L'époque de la con- 
grégation approchant, raconta-t-il quelques jours plus tard au 
P. Aquaviva, je mis en avant cette raison et dis au roi que je de- 
vais y assister, comme je l'avais fait il" a trois ans lorsque je l'ac- 
compagnai à Lyon..l'obtins enfin cette permission ad tempus, à 
ma grande satisfaction, et j'en profitai aussitèt parce qu'il me pa- 
raissait expédient de laisser le P. Visiteur libre dans l'exercice de 
sa charge, afin de ne pas réveiller d'anciennes calomnies..le sa- 
 ais d'ailleurs combien Votre Paternité avait à ce_eut la tranquillité 
de mon ame. Tranquillité pour moi d'autant plus précieuse que 
mon age déjà avancé et mes indispositions m'y obligent, et que 
mon séjour de trois ans à la cour a été pour" moi un enfer. Si j'a- 
vais pu en sortir plus tèt sans préjudicier à votre autorité et au 

1. Lettre du P. Maggio au P. Génëral, 21 jnin 1587 (Epi»t. P. Maggii, f. 2). 
_9. Lettre du roi au P. Général, datée de « MeauIx, le dernier jour de juin 1587 » 
(Galliarum monumenta historica, n. 27). 



le,0 LIVRE I. -- CHAPITRE ¥I. 

bien de la Compagnie, Dieu sait, quoi qu'on puisse dire, avec 
quel bonheur j'aurais saisi l'occasion; mais il fallait adoucir le 
maitre dont on parvient sans trop de peine, avec le temps, à 
gagner le coeur 1. ,, 
Le P. Auget quitta Paris dès le 15 juin. Comme il prenait congé 
du roi avant de se rendre à Lyon, Henri I!I lui remit la lettre et 
le bref de SLxte-0uint par lesquels il avait été autorisé à le garder 
près de sa personne, double pièce à la décharge du religieux, 
double preuve de la spontanéité du congé royal. L'année suivante, 
quand le P. Visiteur vint à Lyon, le P. Auget lui remit ces docu- 
ments, l'assurant qu'il les lui abandonnait entièrement sans que 
jamais il lui fdt venu en pensée de s'en prévaloirL 

. Délivré par llenri III lui-mëme de la partie la plus délicate de 
sa mission, le P. laggio pouvait désormais exercer en toute tran- 
quihité ses fonctions de Visiteur. Nous verrons, au chapitre sui- 
vant, comment il les remplit dans les différentes maisons que les 
circonstances lui permirent d'inspecter. Ilais il nous faut aupara- 
vant raconter les derniers événements du présent règne et dire 
leur contre-coup sur la Compagnie de Jésus et ses collèges. 
Au mois de septembre 158"/, comme le P. Ilaggio s'apprètait à 
parcourir les trois provinces, il fui arrèté par la peste et la guerre 
qui promenaient la désolation dans les eontrées méridionales du 
royaume. Des bandes calvinistes sillonnaient la Guyenne et le 
Languedoe; la Provence e't le DauphinWétaient le théttre d'une 
lutte sanglante entre les troupes royales et celles des huo-uenots; 
une horde fornfidable d'hérétiques étrangers, Suisses ou Alle- 
mands, menaçaient la Lorraine et la Champagne. Pour repousser 
l'invasion, Henri III alla, le 12 septembre, se mettre à la tëte de 
son armée3 dont l'avant-garde étaitcommandée par le due de 
Guise. La Bourgogne et le Lyonnais seuls offraient quelque sécu- 
rité; mais le P..laggio, ne pouvant quitter Paris sans avoir salué 
le roi, fut obligé d'attendre son retour. 
Pendant que le due de Joyeuse se laissait battre à (outras par 

i. Leltre du P. Auger au P. Général, datée de Lyon, 30 juin 1587, traduite sur 
l'italien et publiée par le P. Prat, Recherches sur le« Compagnie, t. i, p. 67, 68. 
2. Sur une des copies conservées h l'ancien collège de la Trinité à Lyon, raconte le 
P. Bailly, on lisait cette noie de la main du P. Auger : « J'ay donné au P. Magius, 
isiteur de la Compagnie de Jësus, l'original du bref et des lettres du Pape Sixte V " 
envoiiés au roy de France et de Pologne, Henri ill «. De juin le troisieme, l'an mil cinq 
cents quatre ingt huict » ( l'raypourt'aict de la vie du R. P. Auget, liv. i11, c. ). 
3. Lettre du P. llaggio au P. Gênéral, 12 sept. 1587 (Epist. P. Maggii, f. 1). 



IIENRI 111 JALOUX DES SuccÈs DU DUC DE GUISE. 

le roi de Navarre, tlenri de ;uise, avec six mille hommes, harce- 
lait quarante mille Allemands. 1[ les culbuta une première fois 
à Vimory et, un mois plus tard (')' novembre 1587), les défit com- 
plètement à Auneau . Cette éclatante victore remportée sur les 
alliés des huguenots provoqua l'enthousiasme des catholiqucs en 
France et. à l'étran,_.':er. A [;omc, Sixte-12uint convoqua un consis- 
foire et , cé[éhra avec efl'usion les louanges du nouveau .laccha- 
bée. 11 adressa mëme un bref au duc de Guise pour le féliciter du 
service rendu à la religion » ; puis, afin d'associcr au témoignage 
de sa gratitude toute l'Église de France, il lui accorda l'ind ulgence 
plénière d'un jubilé. Les fidèles en rand nombre, disent nos 
lettres annuelles 3, profitèrent de cette faveur spirituelle avec l'é- 
lan d'une admirable piété. Le peuple, dans saj,,ie, mèlait aux 
actions de graces rendu,.s au ciel ses hommages d'admiration et 
de sympathie pour le vainqueur. Les prédicateurs renchérissaient 
encore sur l'enlhousiasme de la foule; par de faciles allusions 
aux héros des livres saints ils exaltaient sans mesu'e le chef ca- 
tholique. C'était un nouveau .loïse, un autre Gédéon; on le com- 
parait à Judas Macchabée, vainqueur des armées de Syrie" on 
lui appliquait, avec une poiute de malice pour. le roi qui avait 
épargné les vaincus, ce verset de la Bible" « Saiil en a tué mille 
et David dix mille. » 
Ces manifestations populai.es éveillèrent la jalousie au CœUr de 
Henri 111. Dans le duc de l;uise il ne vit plus qu'un rival odieux. 
« La victoire d'Auneau, dit L'Estoile, fut le cantique de la Ligue, 
la resjouissance du clergé, la bvaverie de la noblesse guisarde et 
la jalousie du roy qui reconneust bien qu'on ne donnoit ce laurier. 
à la Ligue que pour faire flestrir le sien . » Rentré dans sa capi- 
tale t Noël, il manda, le 30 décembre, au Louvre, le Parlement 
avec la Faculté de Théologie et reprocha sévèrement aux docteurs 
« leur insolente et effrenée licence de prescher 5 ,,. « Il se plaignit 
d'abord, raconte le nonce, que pendant son absence ils avaient 
parlé trop librement de lui et des siens; puis il ajouta que non 
seulement il leur recommandait, mais qu'il leur ordonnait 
expressément de rep'endre avec àpreté les vices, de détester 
herése et ses fauteurs, mais sans viser aucut d'eux nommé- 

I. Lavisse, Histoirede Fraace, t. VI, 1" P., p. 261. 
9.. Tempesti, toria della vitae 9esti dt ,islo uitto, t. 1, p. 358. 
• . Litl. ann. 1588. 
. De l'Estoile, lraoires-journau.c, t. 1II, p. 75. 
5. De l'istoi|e, hlímoires-jou»'nauc, t. 11I, p. '3. 
CO!HP-Cllt D I JÉSUS. -- T. II. 

11 



t62 I,IVRE f. -- CHAPITRE Vl. 
ment . S'ifs avaient quelques reproches à lui faire, ils devaient 
l'avertir en particulier sans le mettre mai avec son peuple il 
leur en serait reconnaissant et s'efforcerait de délromper qui- 
conque aurait conçu quelque soupçon con|re lui. Se tournant 
alors vers le prédi¢ateur de Saint-Benoit [.lean Boucher], qui 
avait parlé avec plus de hardiesse et d'une manière irlconsi- 
dérée, il lui dit : « Et vous qui avez publiquement affirmé en 
« chaire que j'avais fait jeter à la rivière [Hugues Burlal] le pré- 
« dicateur d'Orléanse, que méritez-vous? » Le pet.sonnage inter- 
pellé donna pour excuse qu'il l'avait entendu dire, ce qui ex'as- 
péra tellement Sa Majesté qu'elle le chassa de la salle. Le roi 
cependant, auprès de qui j'étais déj intervenu [en faveur de 
Burlat], se nwntra très facile pour accorder la gr',lce du coupa- 
ble; il écrivit de sa main un billet au gardien de la prisou où ce 
malheureux était détenu.., et un exprès fut envoyé le porter avec 
ordre de ramener le prédicateur ici pour détromper les Pari- 
siens 3. ,, 
Mécontent des prédicateurs, llenri II1 aait contre les théolo- 
giens des griefs non moins sérieux. La Faculté avait déclaré, 
le lt décembre 1587, « qu'on pouvoir oster le gouvernement aux 
princes qu'on ne trouvoit tels qu'il le falloir, comme l'adminis- 
tralion à un tuteur qu'on avoir comme suspect  ,,. Le roi leur 
reprocha virement d'avoir formulé une décision aussi audacieuse, 
à laquelle, dit-il ironiqucment, il avait «esté prié de ne prendre 
garde parce que c'estoit après desjeuner ,,. Puis, s'adressant anx 
prédicateurs et aux théologiens ensemble, il ajouta « que, 
l'niant outragé en toutes ces façons, il ne s'en vouloir néantmoins 
venger comme avoir fait le pape Sixte V, lequel avoir envoyé 
aux ;alères certains Cordeliers qui, en leurs prédieations, awient 
osé médire de lui; qu'il n'y en avoir pas un d'entre eux qui n'en 
méritast autant; qu'il vouloir le tout oublier et leur pardonnoit 
à la charge de n'y retourner plus 5 ». Il finit en les menaçant des 
rigueurs de son Parlement s'ils osaient renouveler leurs outrages. 

1. La mgme recoml,andation avait été faite (nous l'avons vu au chapitre précédent 
par le P. Aquaviva aux PP. de la Compagnie de Jésus. 
9.. Hugues Burlat. curé de S"-Calherine, avait ëtë seulement conduit et emprison,è 
à Amboise. 
3. Lettre du nonce Morosini au cardinal ,iessandro Peretti da Montaito, 4 an-. 
tSSS (rch. rat., runz, dt Francia, t. XXVIII, f. 9). L'Estoile raconte différemmenl 
cette scêne de la semonce du roi aux prédicateurs (op. cit., p. 235). Nous avons préfère. 
et pour cause, le rëcit de 5Iorosini. 
4. Cité par Crevier. Histoire de l'U,d«ersté de Paris, t. VI, p. 409. 
5. L'Estoile, op. cit., p. 80, 81. 



ilENRI Iii JALOUX DES SuccEs DU DITE DE GUISE. t63 

Dans cette effervescence générale, les religieux de la Compa- 
gnie de Jésus avaient gardé le calme et la réserve dont le 
p. Maggio leur donnait l'exemple. Aussi ne furent-ils pas enve- 
loppés dans les véhénlentes récriminations de Sa Majesté. 
ttenri I11, au contraire, se plaisait à combler le Père Visiteur de 
témoignages d'affection et à le favoriser dans l'accomplissement 
de sa charge. « Le P. Laurent .laggio, écrivait le nonce au car- 
diual Peretti da Montalto, s'est acquis les bonnes gràces du roi et 
l'amitié de tous. Par sa prudence et sa dextérité, non seulement il 
a, sans bruit et sans opposition, pourvu à tous les besoins et re- 
m6dié à tous les désordres, mais de plus il a gracieusement obtenu 
tout ce qu'il a demandé. Sa Ma.iesté ne cesse d'en faire le plus 
grand éloge et de lui montrer une entière confiance l. » 
Par ce passage de sa lettre, le nonce faisait allusion à la der- 
nière entrevue que le Père Visiteur avait eue avec le roi, le len- 
demain de Noël, et dans laquelle il avait remporté un rouveau 
succès. Henri III avait conservé une profonde irritation contre 
les Pères Dupu? et Pig'enat qu'il savait hostiles au P. Auget. 
Depuis qu'il avait interdit au P. Pigenat les fonctions de Vi- 
siteur, celui-ci vivait retiré au collège de Chambéry, s,,r les 
terres du duc de Savoie. Son absence privait la province des se- 
cours de sa longue expérience, et tous faisaient des vœux pour 
son prompt retourL Plusieurs fois déjà, le P. Magio avait essayé 
de parler au roi de l'ancien provincial de France, mais il s'était 
vite aperç.u que ce nom rappelait un désagr6able souvenirL 
{.luand tlenri 111 fut revenu dans sa capitale, après la défaite des 
Allemands, le Pre le manqua pas d'aller le saluer et lui porter 
ses félicitations. Il profita de cette entrevue pour lui dmander 
l'autorisation d'empio.ver les PP. Dupuy et Pigenat selon l,s be- 
soins de la Compagnie, et l'assura que cette faveur, à laquelle il 
tenait beaucoup, serait tout à l'avantaoe de son service. Le roi, le 
regardant avec bonté, lui répondit : « Puisque vous le jugez à 
propos, je l'approuve; faites comme vous FentendrezL » Sans 
tarder, le P. Visiteur rappela le P. Pigenat de Chambéry et lui 

1. Lettre de Morosiai à Moatalto, 4 janvier 1588 (Archiv. Vat., Nunz. dt Francia, 
t. xxvH, f. U- 
2. Lettre du P. Dupuy, juin 187, conservëe aux archives de Loyola parmi les pa- 
piers du P. Zaccaria. On y lit : « 11 importe à cette province que le Père ienne y 
reprendre ses anciennes fonctions, car il serait di[icile de trouver parmi nos Përes 
franqais un homlne plus habile et plus autorisé. » 
3. Lettredu P. Maggio au P. Gënéral, 15 aoùt 1587 (Epist. P. Maggii, f. I). 
4. Lettre du P..',1aggio au P. Gênéral, 3 janvier 1588 (Epist. P. Maggii, f. 28). 



t64 

LIRE I. -- CIIAPITRE VI. 

confia le gouvernement de la province de France; en même 
temps il nomma le P. Dupuy provincial d'Aquitaine. 
Dans une nouvelle audience, qui lui fut accordée au mois de 
février 1588, le I'. Ma'gio sollicita son congé, afin de pouvoir 
visiter la province de Lyon et retourner en Italie après Ptques; 
mais ilenri 111 ne voulut pas le laisser partir. « Je 'ous vois si 
volontiers, lui dit-il, et vous n'ètes si agréable, que je ne puis 
consentir iL votre éloignement. Restez pour me faire plaisir... Au 
mois d'avril jïrai rejoindre l'armée et alors nous verrous. » Le 
Père insista, demandant h ëtrc libre au moins à la fin de mars, 
et insinua que sa tournée dans une ai, tre province serait utile aux 
int,:rdts de Sa Majesté. Le roi se eontenta de répondre : « Nous 
verrous i. » 
Le P. Maggio ne pouvait donc sëloigner de Paris. 11 envoya le 
P. Pigenat visiter les collèges de Pont-à-Xlousson et de Verdun,et 
se réserva seulement la visite du collège d'Eu. Ceux de Bourges 
et de Nevers, jouissant de la plus pari'aire tranquillité, n'avaient 
nul besoin de sa présence. A la fin de mars il obtint enfin du roi 
l'autorisation dese rendre à Lyon et visita, sur son passage, les 
collèges de Dijon et «le Dêle. A son départ Henri 111 lui remit. 
pour le Souverain Pontife, une lettre tout h son éloge : ,, Très 
Sainct Père, s'en retournant par de là le P. Lorenzo Magio... 
nous l'avons accompagné de ceste lettre pour dire à Votre Sainc- 
teté qu'il s'est comporté, au faict de la charge qui lui a esté 
d,,nnee, avec tant de dextérité et modestie, qu'il nous en demeure 
tout contentement. Pouvant assurer que si les rè;lemens que 
ledict Magio a-faictz et donnés pour le faict de son Ordre sont ob- 
servés et entretenuz, ilz produiront beaucoup de fruict et d'utilité 
à l'avancement de la gloire de Dieu et de son Église ; de quoy la 
premiè,'e et principalle louange sera deue aux sages et vertueux 
déportements dudict Magio, duquel nous avons bien voulu rendre 
ce témoignage à Votre Saincteté, laquelle nous supplions Dieu, 
très Sainct Père, vouloir maintenir.., longuement et heureuse- 
ment au bon réme... ,le notre mère Saincte Église. -- Escript 
à Paris, le -)6 « jour (le mars 1588 . » 
Sous la plume d'un roi qui s'était montré si difficile à l'égard 
des snpérieurs de la Compagnie, une telle approbation n'est point 
banale. Elle méritait d'autant plus d'être citée que le P. Maggio, 

1. Lettre du P. Maggio au P. Gënéral, lt fêvrier 1588 (Epist. P. Maggii, f. 3,), 31). 
2. Galliarum visitatioaes, 1560-1fi09, fol. 75. 
:. Epitolae priacipum, t. I. 



POLITIQUE MALHEUREUSE DU ROI. 

65 

loin de condescendre aux mantes de tlenri !!I, avait obtenu de lui 
par la douceur ce qui semblait lui répugner davantage, le départ 
du P. Auget et le retour du P. Pigenat. 

5. Au mois de juin, quand il eut. terminé les affaires de la pro- 
rince de Lyon, le P. Visiteur se dirig'ea vers Chambéry pour, 
de là, se retirer à Turin. Les événements les plus graves s'étaient 
depuis quelque temps déroulés avec une telle rapidité qu'il n'a- 
vait pas jugé opportun de prolonger son séjour en France. 
A la suite d'une assemblée tenue à Nancy, au mois de janvier 
1588, les seigneurs catholiques avaient supplié le roi de se join- 
dre àla Ligue pour extirper les hérésies, d'éloigner de son con- 
seil les personnes suspectes et de faire publier le concile de 
Trente. S'il avait accepté loyalement le secours qu'on lui offrait, 
Henri !!! aurait peut-ètre fini par dominer la situation. Mais sa 
jalousie aveugle ne lui montrait dans le Balafré qu'un ennemi. 
Afin de gagner du temps, il parut accepter les offres de la Sainte 
Union; en réalité il prit ses mesures pour l'écraser , en commen- 
çant par la Ligue bourgeoise de Paris. Celle-ci, depuis peu, s'était 
accrue et fortifiée. Le conseil des Six qui l'avait d'abord dirigée, 
était devenu le Conseil des Seize, à cause de l'influence prépon- 
dérante dont jouissaient les commissaires des seize 9,artiers de la 
fille. Ce nouveau comité directeur exerç.ait son action sur toutes 
les classes de la société et comptait de nombreux affiliés dans les 
provinces. Henri III, résolu d'abattre un pouvoir qui insultait et 
menaçait le sien, rassembla «le toutes parts des troupes autour 
de la capitale. Effrayés de ces préparatifs, les Seize dépèchèrent 
uncourrier à Soissons au duc de Guise, le priant d'accourir à leur 
secours. D'autre part, Henri Ill lui envoya Pomponne de Bellièvre 
pour lui en faire la défense. Le Balaïré répondit qu'il irait à Paris 
en simple particulier, afin de se laver des accusations portées 
contre lui. En effet il vint à cheval, accompagné seulement de 
huit gentilshommes, et, le lundi .q mai, à midi. il fit son entrbe 
par la porte Saint-Denvs. Dans sa colère de n'ètre pas obéi, 

l. Le nonce a tracè au vif le portrait de Henri 111 ì cettebpoque : « Il montre une 
piëtë remarquable et en même temps il dèleste la Sainte Union ; il va faire la guerre 
aux hretiques et il est jaloux du succès de. catholiques. Il parait seul, et cependant 
sur legrand th'Atre de ce mondeil remplit le ri, lede deux personnages : roi rempli d'espé- 
ranges et roi rempli d'alarmes, il dësire la dëfaite des huguenots et cependant it la redoute; 
il redoute la dëfaite des catholiques et cependant il la dèsire. Des sentiments divers, mais 
puissants en son cœur, l'allligent et le rendent reCiant contre ses pensées... » (Depche 
pnbliëe par Tempesti, op. ctt.. t. !, p. 346}. 
2. Cf. De Chalamhert, Histoire de la Ligue, t. I. p. 85. 



I.IVRE I. m CIIAPITRE VI. 

Henri 111 laissa échapper des menaces qui se répandirent parmi le 
peuple et quand, le 1,, sur son ordre, les Suisses pénétrèrent 
dans la ville, le tocsin sonna l'alarme, les barricades se dressèrent, 
les Ligueurs s'armèrent, et après quelques heures d'hésitation le 
combat commença dans les rues. Les troupes royales ne durent 
leur salut qu'à l'intervention du duc de Guise. Henri II1, croyant 
tout perdu, s'était enfui de sa capitale où le héros de la journée, 
le Balafré, était devenu de plus en plus populaire 1. 
Cependant l'éloignement du roi, retiré à Chartres, rendait aux 
Seize leur victoire embarrassante; par d'actives démarches ils 
l'engaèrent à revenir à Paris. Hem'i 111 n'y voulut point con- 
sentir, maisil entl'a en négociations avec les Ligueurs par l'inter- 
médiaire du nonce Morosini et de Villeroy. Au mois de juillet, fut 
signé un traité ou edt d «n on par lequel le souverain s'engageait à 
combattre les huguenots et à ne laisser son trène qu'à un prince 
caholique. Durant les négociations, il avait promis de nommer 
le duc de Guise généralissime des armées royales et de convoquer 
à bref délai les États Généraux. Cette grande assemblée, qui de- 
vait s'ouvrir à Blois en octobre, fut attendue avec une vive anxiété, 
car tout le monde prévoyait qu'à ses décisions était attaché le 
sort de la France. A partir du 16 septembre, les députés commen- 
c/rent à se réunir pour la véritication des pouvoirs. Dès les séances 
préliminaires, ils déclarèrent vouloir quê le roi jurat avec eux 
tous l'ddit d'«ffon. Henri 111 s'irrita d'abord de ce VœU, puis finit 
par s'y rendre. Le 16 octobre eut lieu la séance royale, ouverture 
solennelle des États. Le roi eut un langa$'e digneet très ferme; 
il protesta qu'il consacrerait sa vie « jusqu'à une mort certaine, 
pour la délense de la religion catholique romaine, et qu'il ne sa- 
vait point un plus superbe tombeau poufs'ensevelir que les ruines 
de l'hérésie 2 ». !1 était prêt "à jurer l'Cit d'union comme loi fon- 
damentale de la monarchie et voulait que tous les députés le iu- 
fassent avec lui. Mais en mème temps, rompant en vi.,ière avec 
ses adversaires, il prononça d'une voix forte ces paroles" ,, Toutes 
ligues, associations, pratiques, menées, intellig'ences, levées 
d'hommes et d'argent.., tant dehors le royaume que dedans, sont 
actes de roy, et en toute monarchie bien ordonnée crimes de lèze- 
majesté sans la permission du souverain. Aucuns grands de mon 
royaume ont fait telles ligues et associations... Témoignant ma 

1. Sur les causes et les faits de cetle journée voir Robiquet. Paris et la Ligue, 
p. 305-365. Lavisse. Histoire de France, t. VI, 1 ri P., 13. 271-273. 
2. Pahna-Cayet, latrodction à la clronologie tovetaire, Édit. Michaud, p. 71. 



ASS.%S.':,IN.%T DES GUISE. 

67 

bonté accoutumée [je vetrxl bien mettre pour ce regard tout le 
passé sous le pied: mais comme je suis obli$'é, et vous tous, de 
conserver la dignité royale, je déclare dès à présent pour l'avenir 
atteints et convaincus de mème crime de lèze-majesté, ceux de 
mes sujets qui ne s'en alApartiront ou y tremperont sans mon 
aveu t. » 
Ce fier langage surprit tout le monde. Contrairement fi ses ha- 
bitudes, Henri III prenait ce jour-là une attitude franche et dé- 
cidée. Le mardi 18 octobre, eut lieu la cérémonie du serment. 
Henri III fut-il bien sincère en jurant de fermer l'accds du tréne à 
tout prince non catholique? Ce qu'il ) a de certain, c'esi d'abord 
que cette aflirmaiion solennelle des anciennes lois constitutivcs 
du rovaume fut un éclatant hommage rendu au but religieux 
poursuivi par la plupart des liueurs; c'est ensuite que le roi 
cherchait à détruire la Ligue en lui enlevant sa raison d'Cre. Mais, 
chef légitime de l'union jurée, il s'aperçut bientét que le chef 
réel en btait toujours son rival le Balafré, que le duc ou son conseil 
secret dictait aux Éats leurs principales résolufions. La peur et 
l'humiliation le ramenéreni à l'id6c de se débarrasser, par un coup 
de force, de celui qu'il appelait le roi «le Pa,'is. Des courtisans 
l'engageaient à ce parti criminel; chaque jour on lui rapportait 
des mots ofl'ensants ; on lui révélait des complets tramés par les 
princes lorrains contre sa personne; des billets mystérieux l'aver- 
tiraient de veiller à sa propre vie. Lui, qui regardait les Guise 
comme coupables de !èse-majesé, s'arrogea le droit de les punir 
sans forme de procès. Laugnac, commandani de ses quarante-cinq 
çardes du corps, lui promit de choisir parmi eu les meilleures 
épées et de le débarrasser d'un sujet rebelle. Le ")3 d6cembre, 
dans un l'hchc guet-apens, le Balafré tombait assassiné à la porte 
du roi. Le lendemain le cardinal de ;uise partageait le sort de 
son malheureux frère. Les autres chefs du parti, parmi lesquels le 
cardinal de Bourbon et .M  d'Espinac archevêque de Lyon, furent 
emprisonnés. Frappée de terreur par tant de crimes, Catherine 
de lédicis mourut à Blois le 5 janvier 1589, treize jours après 
]'a[tentat. 

6. Henri 111 s'était peut-ètre ti$uré qu'on n'opposerait que le 

I. G. Picot ltistoire des l'tats-Gëndraux, t. 111. p. 99. Cf. Lavisse, op. cit., p. 281. 
2. *Advis de ceulx qui ont estd dt Bloys au temps du massacre (Bibi. re). de 
Bruxelles, ms. 12957). "Discours de ce ql, i se passa a la mort de MM. «le Guise(Ibid., 
ms. 17884). 



168 LIVRE I. -- CItAPITRE VI. 
silence / un COUp d'État qu'il représentait au nonce et aux 
ambassadeurs étrangers comme un grand acte de sa justice :. En 
fait, cet acte ne trouva que des improbateurs. Le bruit du double 
assassinat épouvanta le monde catholique; on regarda la mort 
«les Guise comme un mail;eut pour la relion, une source de 
calamités pour la France. A Rome, Sixte-Quint ordonna des 
prières publiques, afin d'attirer le secours du ciel sur le royaulue 
très chrétien. A Paris, puis dans les autres villes, ce fut un cri 
unanime d'indignation. Maudit par les prédicateurs , flétri par 
une sentence de la Faculté de théologiea, ilenri III n'était plus 
appelé que llenri de Valois. eolnme s'il était déchu de ses préro- 
gatives et de son tréne. Bient,',t les .s'eize oranisèrent un gouver- 
nelnent provisoire. Ils crëèrent un Conseil général «le l'Unions, 
composé de quarante menabres Cus par les trois ordres. Le duc 
d'Aumale fut. nommé gouverneur de Paris. et le nouveau chef de 
la Sainte IInion. Mayenne, déclar6 ,, lieutenant général de l'Cat 
roxal et couronne de France ». Le nouveau Conseil ne tarda pas 
à réunir sous une même directi,»n les deux li'ues de Pèronne et 
de Paris. Les principales villos du royaume, persuadées que la 
relizion était en péril, arborèren le même drapeau. Bordeaux, 
contenue par le maréchal de Matignon, resta fidèle h Henri !II. 
A Toulouse, ds la première nouvelle de la mort des Guise. le 
peuple s'était levé spontanèmen et avait dressé des barricades. 
L'Amotion fut si grande que les partisans du roi redoutèrent un 
massacre gnéral. Grace à l'intervention de l'évêque de Eom- 
minges, Urbain de Saint-Gelais, l'ordre fut bientét rétabli. 
Cependant, quelques jours après, un ami (les Jésuites, et qui 
avait contribué à la fondation de leur collège dans cette ville, 
le président Duranti, paya de sa vie son attachement à la cause 
royale  
l'armi les prédicateurs toulousains favorables à la Ligue, on 
cite u[, religieux de la Compagnie, le P. Édouard Moté; on l'ac- 
cuse avec Doiard, curé do Cugneaux, et François Richard, pro- 
vincial des ,linimes, de n'avoir ,, gardé aucune mesure contre le 
roi 5 » ; d'avoir « donné au duc la gloire du martyre et à l'auteur 
1. Voir dans B "" de Hubner, Sixte-Quint. la facon dont Henri III lit annonoer la 
nouvelle au Pape, et la conversation que le Pape et ensuite avec l'ambassadeur de 
Venise (t. 11, p. 208-219.). 
2. De l'Esloil«, M«moires-Journ«ux, I. III, p. 0.t, _930, 78, 79. 
3. Mémoires de I Ligue, l. III, p. 181 et suiv. 
6. Raynal, Histoire de la Ville de Todouse. p. 290; Salvan, Histoire gé»tdrale de 
l'dglise de Toulouse, t. V. p. I.. 
5. Salvan, !. c. 



CONSEQUEN{;ES DE t:ET ATIENTAT. 

t69 

de sa mort le nom odieux de tyran t ». Nous ne savons ce qu'il en 
est, n'ayant sur ce point que les affirmations des anciens histo- 
l.iens de Toulouse. L'un d'entre eux, La Faille, range parmi les 
prédicateurs de la Ligue le P. Clément DupuyL C'est à tort, 
pensons-nous: il n'est pas oto,table que le nouveau provincial 
d'Aquitaine, qui s'Cait montré si prudent  Paris, n'ait pas alors 
donné  ses religieux l'e,emple «le la réserve imposée par Aqua- 
rira. Sans doute il prècha contre l'hérésie, ce qui au, 'eux des 
politiques était prëcher contre le parti du roi 3. 
A Lyon au conttaire, on vit le P. Auget se déclarer ouverte- 
ment contre la Liue. En quittant la cour, il s'était cru à l'abri 
des affaires publiques; mais il s'y trouva de nouveau mëlé au 
moment o1 il s'y attendait le lnoins. iandelot, gouverneur de la 
ville, après avoir quelque temps embrassé le parti de la Sainte 
l'nion, avait fini par se déclarer contre elle, et il était résolu à tout 
faire pour conserver au roi une place si importante. Ravi de 
retrouver, dans ces conjonctures, le P. Auget auquel il avait tou- 
jours témoigné beaucoup d'affection, il lui demanda son appui. 
La reconnaissance et sa propre inclination portaient naturelle- 
ment le l'ère à seconder les desseins du gouverneur. lais il 
s'aperçut vile que les temps étaient changés. Il eut beau parler et 
agir, les Lyonnais ne l'écoutaient plus avec la docilité d'autre- 
fois. Sur les entrefaites .iandelot mourut. Le P. Émond, qui 
l'avait assisté à ses derniers moments, fit son oraison funèbre et 
osa le louer, même devant le duc de Iayenne, d'avoir refusé son 
adhésion à la Liue  
A blandelot succéda le duc de Nemours. Sous ce nouveau gou- 
verneur, les Ligueurs relevèrent la tète, et bientôt la ville tout 
entière se déclara contre le roi. La nouvelle de la fin tragique des 
I;uise, regardés comme les plus ferlnes appuis de la religion, 
entraîna ceux que le respect de l'autorité royale avait jusqu'alors 
retenus. En vain le P. Auget, dans ses entretiens particuliers et 
ses discours publics, essayait-il de ramener  la fidlité monar- 
chique des cœurs qu'il jugeait égarés par la passion. Loin de les 
gagner, il ne faisait que les aigrir davantage. Lui qui dans cette 

1. Raynal, l. c. 
2. Cf. Dubëdat, Hisloire du Parlemeat de Toulouse, !. I, p. 488, 53, 571. 
3. Le parli de Hemi II! se composait des politiques et des royaux. Les premiers ne 
considèraienl que l'autorité du roi sans tenir comple de la religion ; le seconds sou- 
tenaient Henri III, et par un motif religieux, comme souverain lëgitime, et avec l'es- 
poir qu'il ne ferait rien contre la religion. 
4. Përieaud. l¥olice sur le P. Auget , p. 21. 



Iï0 

LIVRE I. -- CHAPITRE VI. 

mème ville de Lyon avait deux fois exp«,sé sa vie au service des 
pestiférés 5, lui qu'on y avait honoré comme un grand orateur et 
m véritable ap6tre, était maintenant regardé comme un fauteur 
d'hérésie e! l'esclave d'un prince indigne. Des libelles remplis 
d'injure et de calomnies circulèrent parmi le peuple; on en 
vint méme aux menaces eton ne parla de rien moins que de le jeter 
dans le Rh6ne -. Les consuls, tout dévoués au parti de la Sainte 
lnion, lui firent injonction « de ne parler nv conférer avec qui 
que ce soit aultre que ceux «le la Compasrnie [de Jésus], ny escripre 
lettres, ni moings ouyr en cont'essions ceulx qui se pourroient 
présenter a ». Non contents de l'avoir ainsi réduit au silence et 
comme emprisonné au collège, ils n'curent pas de repos qu'ils ne 
l'eussent chassé de la ville. Le l'ère, comprenant que sa présence 
devenait insupportable auxhabitants et pouvait attirer quelque 
malheur à ses frères, s'embarqua sur le Rh6ne et descendit à Tour- 
non pour y attendre les ordres du i'. Général. l'eu après son 
arrivée il fut appelé en ltalie et reprit h Venise, à Bologne et dans 
1,..lilanais ses travaux apostoliques. 

7. La conduite du P. Au.'er et le revirement des Lyonnais à 
son égard s'expliquent facilement, quand on songe à la situation 
complexe que présentait alors le royaume très chrétien. A moins 
«le rester inactif et neutre, quiconque voulait agir ou y était 
obligé devait suivre honn6tement la voix de sa conscience. Mais 
entre les deux partis le choix était délicat. Le Pape lui-mëme 
hésitait. Liguem et royaux, après la mort du duc de Guise. 
mirent un égal empressement à recommander leurs intérëts au 
aint-Si6ge. ttn sentait que le pays tout entier se rallierait " la 
cause qui aurait obtenu son appuie. ixte-Ouint ne refusa pas 
des éloges à la Ligue, puisqu'elle se proposait le triomphe du 
catholicisme; mais elle s'engageait trop sur le terrain politique 
pour qu'il s'en déclar't le protecteur5. D'un autre c6té, vengeur 
des lois canoniques, il exigea que le roi dem«md't l'absolution de 
l'excommunication encourue par le meurtre du cardinal de Guise 
ct qu'il renvoyàt au Saint-Siège la cause du cardinal de Bourbon 
et de l'archevèque de Lyon, t'etenus prisonniers depuis les atten- 

1. Voir tome 1 de cette Histoire, p. 359 et le chai». 11I du prësent livre, n. 7. 
2. Sacchiai, Hist. Soc. Jesu, P. V, 1. IX, n. 18, 129, p. ,l-if. 
3. Deliberations du Conseil, 0 mars 1589 Archiv c omm., BB. 1"22, f. 77", 78). 
4. M«moires de la Liglte, t. III, p. 315 et auiv. 
:,. Tempe»ri, op. cit., t. lI, p. t6t et suiv. 



ALLIANCE DE IIENRI III ET ltU ROI DE NAVAIIRE. 171 

tats du chtteau de BloisZ. Visant par-dessus tout les intér¢_4s de 
la religion, il désirait d'autant plus réconcilier le roi avec les 
Ligueurs qu'il craignait de le voir se jeter dans les bras des 
hérétiques. Pendant que son légat Morosini travaillait au rap- 
prochement du duc de Mayenne avec Henri Iii, celui-ci, réfugié à 
Tours où il réunit les débris de sa inagistrature, conclut, par 
l'entre,nise de Duplessis-Mornay, une alhance offensive et défen- 
sive avec le roi de Navarre-. 
A la nouvelle de cet accord, des cris de réprobation s'élevè- 
rent dans toute la France. Des painphlets ligueurs, provoqués 
par d'autres painphlets des partisans du roi, rouèrent à l'exé- 
cration Henri 111 et les politiques:;. Le cler$é et les religieux se 
mirent presque partout à la tète du Inouvement. Les prédicateurs 
exaltèrent sans Ineure le sentiinent catholique et exhortèrent les 
populations à la résistance. De part et d'autre, les manifestations 
étaient si violentes qu'il devenait dangereux de ne pas s'y asso- 
cier: la neutralité passait pour une trahison t les prudents 
tombaient parfois victimes ,le leur réserve. 
Nous avons dit les sages recommandations que le P. Aquaviva 
et le P. Maggio avaient faites aux religieux de la Compagnie 
dans les premiers teinps des troubles politiques. Depuis lors. les 
eirconstances étaient. tout autres; l'Cat nouveau des esprits sent- 
blair réclamer de nouvelles prescriptions. Hésitant sur l'attitude 
à prendre, les Jésuites de France s'en tinrent d'abord aux règles 
de discrétion tracées par le P. Général. Mais cette abstention 
des affaires politiques, dan des villes presque toutes favorables 
a la Ligue, surprenait d'autant plus que, par le passé, les Jésuites 
avaient donné des preuves éclatantes de leur dévoueinent à 
l'Église. On trouvait que leur zèle s'était refroidi: on les soupçon- 
nait d'ètre peu affectionnés à la cause de l'Union et mème de 
nourrir un secret penchant pour le parti des politiques. Dans 
leur embarras et leur perplexité les Provinciaux exposèrent la 
situation au P. Aquaviva et lui deinan:lèrent de nouveaux avis: 
puis ils eonseillèrent à leurs subordonnés de soutenir les peuples 
dans leur fidélité à la religion, de se garder dans leurs paroles 
des personnalités offensantes, de mettre au service de tous leur 
charité et leur zèle sans acception de parti. Cette ligne de con- 
1. lbidem, p. 176. 
2. Tempesti, op. cil., t. Il, p. 02 f. De Hiibner, $ixle I'. p. 202 el suiv. ; Morosini 
dont la mission etait désormais inutile se retira à Moulins en attendant de lome sou 
raploel. 
3. Almoires de la Ligue , t. III. p. ,i92 et suiv.; Lavisse, op. ciL» p. 297. 



t72 

13VRE I. -- CHAPITRE ¥1. 

duite, dont le Saint-Père donnait alors l'exemple, semblait le 
mieux convenir aux ministres de Jésus-Christ. Le 1'. Général n'en 
recommanda pas d'autre et laissa aux sup6rieurs locaux le soin 
de régler ce que réclamait la prudence au milieu du conflit des 
,,pintons et dans l'incertitude des événements t. 

8. Le coll/,ge de Bordeaux se montra si fidële aux instructions 
du P. Aquaviva, qu'il leur sacrifia mëme son existence. Or cet 
,:pisod,: de son hist-ire a été singulièrement dénaturé par l'i.no- 
rance ou la mauvaise foi ?. Force nous est donc de le raconter avec 
quelques détails. 
Le maréchal de Matignon était parvenu à conserver la ville de 
Iordeaux sous l'obéissance du roi. Comme il était catholique et 
ne parut point tout d'abord favoriser les huguenots, les parti- 
sans de la Ligue support;.rent assez patiemment le joug qu'il 
leur imposait..lais quand on le vit imiter la conduite de llenri !II 
«.t faire alliance avec les hérétiques, des sentiments d'opposition 
commencèrent à se manifester. Pour préserver les fidèles du 
découra-.ement, le clergé les convoquait assez souvent à des 
cérémonies religieuses, et, sans sortir de la discrétion apostoli- 
que, les J(.suites secondaient le zèle des pasteurs. Cependant 
certains politiques voulurent voir. dans ces réunions pieuses, des 
conciliabules de conspirateurs, et ne craignirent l,as de se joindre 
aux hug'uenots pour braver les catholiques et troubler jusqu" 
l'exercice de leur culte. Ils prodiguèrent surtout les injures et 
les menaces aux fidèles qui fréquentaient l'église de la Com- 
pagnie. Pensant les éloigner par la crainte, ils dessinèrent sur 
la porte une potence, emblème siz-nificatif du sort qui leur 
était rservé 3. Ils redoutaient sans doute la popularité des Pères. 
soupçonués d'être favorables à la Ligue. Ils épiaient leurs actes et 
leurs par,,les pour y surprendre un prétexte d'accusation, les 
suivaient jusque dans leurs visites aux pauvres et aux malades, 
répandaient contre eux des bruits calomnieux et leur suscitaient 
mille tracasseries. Par exemple, on obtint du gouverneur la fer- 
meture d'un passage souterrain, ouvert l'année précédente, et 
qui allait du collège à la chapelle Saint-Jacques. Par ces 
vexations continuelles on espérait les forcer à un exil volon- 

1. Sacchini, Hist. Soc. Jesu, P. V, 1. IX, n. 127 et suiv. 
2. Entre autres par Caillre, Histoire dt Mareschalde Mali9ton (1661). p. 261 et 
suiv. 
3. Litl. ana. l89, p. 297 et suiv.; Sacchini, !. c., n. 132. 
4. Cltrotique Bourdeloise, ëdit. de 1619, p. 58, 59. 



LES PERES SONT CHASSÉS DE I;OIIDEAUX. 

153 

taire. Mais lcs moyens dïnimidation n'étaicnt pas pour effrayer 
des homntes prëts à sacrifier leur vie au salut du prochain. 
).Un jour, les politiques crurent trouver nn moyen plus sùr " ils 
mputèrent aux J,suites une tentative ,le révolte «lui avait éclaté 
pendantla procesion du samedi saint, 1 er avril 15S9, et que 
les troupes de Matignon avaient éneriquement réprim6e..';'il 
faut en croire l'historien de Thou, les coniurés n'entendaient pas 
seulement se rendre maltres du quartier de Saint-Julien et soule- 
ver la ville, mais encore saisir la personne mëme du maréchal 
et les canons du chateau . Quand on put connaitre to.s les dé- 
tailsde l'événement, l'opinion générale fut que l'ent'el,rise avait 
été montée par les politiques pour donner au peuple l'occasion 
de manifester ses vrais sentiments et à Matignon celle ,l'écrascr 
d'un seul coup le parti «le la Ligue à Bordeaux"-. Quoi qu'il en 
soit, les ennemis de la Compa._,znie trouvèrent là nn excellent pré- 
texte pour obtenir la fermeture du collège quils ne cessaient de 
présenter comme le rendez-vous des mécontenls. Jusqu'ici leurs 
accusations étaient restées sans preuves; ils pensèrent ètre plus 
heureux cette fois. Pendant l'Ameute ils coururent chez les .Ié- 
suites qu'ils trouvèrent occupés, comme de coutume, les uns à la 
prière, les autres à leurs travaux, tous très surpris d'une parei!le 
visite et inorant ce qui se passait au dehors. L'inutilité de la 
perquisition aurait dù suffire à montrer l'itmocence des .Iésuites. 
Leurs ennemis n'en continuèrent pas moins à les calomnier; ils 
dénoncèrent mème à Henri III le collège comme le foyer de la 
sédition et les Pères comme les principaux auteurs " 
De son c6té, le maréchal de Matignon adressa au roi un long" 
mémoire sur les faits dont Bordeaux venait d'ètre le théâtre, se 
gardant toutefois de répéter aucune des calomnies inventées con- 
tre la Compagnie de Jésus. Mais après avoir exposé les évdnements 
il indiquait le moyen d'en prévenir le retour. Le collège de la 
.ladeleine étant un des points stratéiques les plus imp,,rtants de 
la ville, il aurait besoin, disait-il, de l'occuper jusqu'à ce que le 
danger eùt entièrement disparu. Il faut croire que Henri II1 n'a- 
vait attaché aucune importance aux accusations lancées contre 
les Jésuites, car, dans sa réponse à Xlatignon, il ne les traite ni en 
coupables ni en suspects. Il approuve seulement le plan du ma- 
réchal, mais en lui recommandant de ne l'exécuter qu'avec les 

1. De Thou, Hist. univ., t. X, p. 5.I. 
2. Sacchini, Hist. Soc. Jest, 1. c., n. 132. 
3. Sacchini, l. c.; Caillière, l. c. 



LIVRE I. -- CHAPITRE VI. 

égards dus à des reliFieux, instituteurs de la jeunesse. « Afin, dit- 
il, que les Jésuites ne soyent troublés et divertis de leurs estudes 
et dévotions, nous roulions et ordonnons qu'ils ayent à se retirer 
en leur maison et prieuré scitué en nostre ville de Sainct-Macaire, 
et en icelle se contenir, sans fréquenter en nostre ville de Bour- 
deaulx- pat,dant les présens troubles, pour esviter les inconvénien 
quy, à l'occasion d'iceulx, leur pourroient advenir. » Dans la 
lnime lettre des mesures sévères étaient prescrites contre les gens 
mal intentionnés au service du roi et contre les perturbateurs du 
repos public t 
Muni des provisions royales, le gouverneur ordonna au Par- 
lement de se constituer en cour de justice et de procéder à une 
cnquète sur les derniers troubles. Or, non seulement les Jésuites 
ne furent pas impliqués dans les perquisitions des juges, mais 
de plus, Malig'non et le Parlement n'osèrent pas alors disposer 
des bàtiments du collès"e, de peur qu'on ne regardat comme pu- 
nition une mesure qui n'était commandée que par un motif de 
sùreté générale. Ainsi les Pères continubrent pendant quelque 
temps leur ministère au collège et au dehors. L'historien de Thou 
n'a donc point dit vrai quand il a écrit : « Le maréchal se con- 
tenta, pour prévenir de semblables coniurations, de chasser de 
cette ville les .lésuites qui étaient les auteurs de celle-ci -. » Sur 
quoi Dupleix, dans son Histoire de Henri I!I, remarque avec rai- 
son : « Ceux qui ont escrit que les .16suites furent alors chassés 
pour avoir esté autheurs de cette émotion, ont esté mal informés 
de l'atraire, car leur bannissement n'arriva que six mois après et 
fut ordonn6 par le roi sur des délaions calomnieuses, et quoy 
qu'on ait lasché de les envelopper en la sédition, il ne se trouva 
jamais aucune preuve 3. » 
E effet les politiques et les huguenots ne renoncèrent point à 
leurs projets contre la Compagnie. Nos pt'édicateurs avaient beau 
veillerà ne laisser échapper aucun mot qui laissat prise " la mah- 
nité, on incriminait jusqu'à leurs intentions ; on cherchait dans 
leurs citations de la Sainte Écriture des allusions injurieuses au 
parti du roi ou des encouras'ements indirects à la révolte. Les 
i»6res n'auraient pu éviter tout r'proche qu'en mëlant à la pa- 
role de l)ieu des élos'es pour le roi, des déclamations contre les 

I. Lettre du roi au i»arëchal de rlatignon, 2 avril 1589, dans le procès-verbal de 
la sortie des Jésuites ,,archives de la Gironde. H, Jésuites, n. 60). 
2. De Thou, ttist, univ., t. X, p. 56. 
3. Dupleix. Histoire de Henri 111. p. 274 édit. 1630). 



LES PERES SONT CHASSES DE BORDEAUX. 

Guise et de violentes diatribes contre la Ligue. En présence de 
cette situation intolérable, le P. Dupuy, provincial, crut oppor- 
tun de faire cesser momentanément un ministère «lui n'était plus 
qu'une pierre d'achoppement pour un grand nombre ; il ordonn, 
de suspendre les prédicatious jusqu' des jours plus heureux 1 
(Jette mesure radicale causa d'abord à Bordeaux une impres- 
sion pénible. {tn approchait de la Pontecète 2. Lorsqu'en cetle 
fte q«i rappelle le jour où fut inaugurée la prédication évangé- 
lique, les chaires restèrent muettes, le pe«ple s'irrita encore 
davantage et se répandit en plaintes amères contre les autorités 
de la ville. Le gouverneur et le Parlement firent comparaitre le 
Recteur du collège pour lui demander raison du silence des prédi- 
cateurs. Le P. Jean de Bordes répondit que le P. Provincial les 
avait rappelés de Bordeaux, parce qu'ils ne pouvaient plus , 
exercer leur ministère sans courir le risque d'ëtre traités de 
rebelles ou de fauWurs de sédition et d'attirer le mëme reproclw 
sur leurs auditeurs 3. Il ajouta que d'ailleurs les Constitutions 
défendaient aux religieux de la Compagnio de se mèler «les que- 
['elles entre les princes chrétiens. Les magistrats insistèrent. Tout 
en louant la discrétion du P. Provincial et la sagesse de l'Institut, 
ils dirent qu'il fallait se plier aux circonstances et exi,zèrent la 
reprise des prédications comme seul moyen de calmer les esprits. 
Le P. Recteur ayant allégué qu'il n'avait pas le pouvoir de révo- 
quer un ordre du P. Provincial, ils passèrent de la persuasion aux 
menaces et, séance tenante, ils dressèrent un arrët aux termes 
duquel les Jésuites devaient ou se soumettre ou sortir de la 
ville « 
(lette dure alternative n'ébranla point les Pères dans leur 
obéissance aux supérieurs, et les magistrats n'osèrent pousser 
à bout des hommes qu'ils savaient pr6ts à tout sacl.ifiee l)our 
remplir un devoir de conscience. Cependant, afin «le ne pas 
paraitre se déjuger, ils laissèrent les .lésuites sous le coup de 
l'arrètde bannissementL Dès qu'on apprit la menace de dispersion 
portée contre le collège de Bordeaux, des lettres arrivèrent 
de toutes parts au I'. Recteur. Des municipalités, des paroisses, 
des communautés, des ch;,telains le priaient de leur envoyer 

I. Lift. ann. 1589. Sacchini. l. c., n. 135. 
2. C'ëtait cette annèe-la le 21 mai. 
3. Sacchini, l. c., n. 136. 
4. Arrët du 31 mai 1589 (Archiv. dela Gironde H_ 60 et B. 2). 
5. Sacchini, l. c., n. 137. 



t6 LIVRE I. -- CHAPITRE VI. 
un nombre plus ou moins considérable ,le religieux. On ne 
se pressa point d'accepter ces offres d'hospitalité, car on était 
résolu à ne partir que sut. un ordre formel du gouverneur. Le 
l'. Provincial al,pela seulement les novices à Toulouse, en atten- 
dant le moment de distribuer dans d'autres maisons les Pères qui 
restaient " Bordeaux . 
Des gens sans scrupules curent alors recours à d'indi.nes pro- 
cédés pour faire croire que les Jésuites entretenaient le fanatisme 
dans les familles. Un des jurais, après s'ètre confessé dans l'église 
du collège, alla se plaindre au gouverneur qu'on lui avait refusé 
l'absolution parce qu'il Clair partisan du roi. Le Père qui était 
accusé répondit qu'il ne pouxait se souvenir de tous ses pénitents 
et que, du reste, il était tenu au silence par le secret sacramentel. 
L'ait'aire port,e devant l'Official, puis devant le Parlement, parut 
si invraisemblable que la calomnie tomba d'elle-m6me. 
Comme ,,n n'avait pu trouver les Jésuites en défaut, on s'en 
prit à leurs élèves. A l'occasion de la Sainte-Madeleine, fète patro- 
nale du collège, les écoliers de chaque classe, suivant l'usage, 
composèrent ,les morceaux littèraires qui «levaient 6tre affichés en 
public. La veille de la fd.te, le I'. Recteur prévint le .q'ouvernem' 
qu'on avait pris un soin particulier d'éviter toute allusion (lui pùt 
C.trc interprétée en mauvaise part. Au jour dit, les murs de la 
cour furent couverts de thèses, (l'énimes, d'emblèmes, et autres 
l,ièces du même genre, dans lesquelles les jeunes auteurs avaient 
exe'cé leur verve satirique contre les disciples de Luther et de 
Calvin. Le Parlement lui-mëme avait approuvé ces épigrammes 
qui n'attei'laient point les défenseurs du roi. Elles blessèrent au 
vif les huguenots. Un ministre prétendit qu'une des énigmes ca- 
chait l'él,,ge des Guise; sur sa plainte les jurais firent jeter en 
prison l'auteur du poème. I)n interrogea séparément l'élève 
et son professeur, et tous deux expliquèrent l'énigme de la 
mëme manière avec tant de bonne foi que tout soupçon dis- 
parut -'. 
Mais l'incident ne lit (lU'augmenter la colère des protestants et 
ils inirent tout en œuvre pour provoquer l'expulsion des Jésuites. 
Ils représentèrent au maréchal, tout dévoué à Henri I11, que ces 
rehgieux ref«saient de reprendre leurs prédications pour n'avoir 
pas à faire l'éloge du roi; qu'on avait tout h craindre de leurs 
élèves et qu'il était temps de les chasser. Matignon tenta une 
I. Litt. ant. 1589. Sacchini, l. c. 
2. Lilt. an. 1589. Sacchini, l. c., n. 137, 138. 



LES PEBES SONT CHASSES DE BORDEAUX. 

177 

dernière démarche pour épargner aux Pères l'exécution des 
lettres royaux «lu -l avril. Le 29 juillet, un magistrat vint en 
son nom trouver le i'. Recteur et lui rappeler avec quelle bonté 
le maréchal avait attendu qu'on le dispensàt, par quelque marque 
,le déférence, de la triste obligation d'appliquer une mesure rigou- 
reuse. Le P. de Bordes se déclara très reconnaissant au gouver- 
neur, mais, ajouta-t-il, les raisons qui avaient fait suspendre les 
prédications existaient toujours et les derniers ordres de Sa Ma- 
jesté n'étaient pas de nature à modifier les sentim«.nts des supé- 
rieurs. Matignon résolut alors de se conformer aux prcscriptions 
de Henri I11 et de placer des troupes au collège de la Madeleine. 
!1 manda auprès de lui le Parlement, les jurats, les autres magis- 
trats et, en leur présence, il signifia aux PP..ésuites qu'en atten- 
dant des temps meilleurs ils devaient se retirer à leur priem.é de 
Saint-.lacaire i. Le 1'. de Bordes répondit qu'ils partiraient tous 
par obéissance aux volontés du roi, heureux de n'avoir été trouvés 
coupables d'aucune faute. Il demanda seulement huit .jours de 
répit pour préparer leur départ, payer leurs dettes et se pourvoit. 
de domiciles, car le prieuré de Saint-Macaire ne pourrait suffire à 
les loger tous. Craignant une manifestation populaire, le maré- 
chal n'accorda «In'un délai de vingt-quatre heures, mais il offrit 
aux Pères sa propre maison de Mortagne et promit d'écrire 
aux habitants de Saint-Macaire qu'on ne les laiss'at manquer de 
rient. 
Cependant la nouvelle de leur d,'.part se répandit rapidement. 
Uue foule émue euvahit le collège. Les uns apportaient des vè- 
tements, d'autres «le l'argent destiné à payer les frais du voyage 
et à subvenir aux premières nécessités de l'installation; d'autres 
encore offraient des voitures pour transporter le mobilier ou 
épargner aux voyageurs les fatigues de la route. Les élèves surtout, 
le visage désolé, donnaient mille marques d'affection à leurs 
maltres dont on ne pouvait les séparer. Ces démonstrations sym- 
pathiques ennuyèrent les magistrats. L'un des jurats, avec une 
forcede police, vint au collège dans l'intention de les faire cesser. 
0uand il vit cette foule qui stationnait dans la cour, il eut le 
malheur de «lire ironiquement : « Allons, c'est bien, rassasiez-vous 
aujourd'hui de la vue de ce collè3e; mais demain nous en ferons 
fermer les portes. ,, (:es mots soulevèrent une véritable tempëte de 

i. Sae.ehini, !. c., n. 139. Lettre de Matignonau roi de Navarre, 2 aofit 1589 (Biblioth 
nat., f. Dupuy, vol. LXI, f. 2i, autographeL 
.. £ftt. a,'n. 1. Sacchini, 1. c., n. 139 et suiv. 



78 

LIVRE I. -- CIIAPITRE 

protestations; les amis des Jésuites s'élancèrent dans les classes 
et par un mouvement irréfléchi se mirent à briser tout ce qui s' 
lrouvait, comme pour arracher le mobilier à la spoliation. En 
mme temps, on s'en prit au jurat imprudcn! et, sans l'interven- 
tion des Pères, on lui eùt fait un mauvais parti. Il fallut faire 
.'.'-arder le collège militairemcnt t 
Le 1'« aoît, les Pres sortirent de la ville à des heures et par des 
portes différentes. _Malgré ces précautions, un peuple nombreux 
était encore là pour les accompagner, leur manifester une dernière 
fois son attachement et ses regrets. Une partie de la communauté 

seulement se rendit à 
petit collège avec trois 
allèrent à Camarsac, " 

Sainl-Macaire oit l'on ouvrir bient6t un 
régentsZ. Les autres Pères, se dispersant, 
Aubeterre, " Auch.  l'érigueux, "h l'ou- 

louse 3. Accueillis avec joie dans les conlrées où ils arrivaient, 
los Jésui/es de Bordeaux reçurent de Rome un témoignage d'es- 
lime non moins flatteur. Le pape Sixte-Quint, informé de leur con- 
duite, l'honora de ses éloges; il félicita le P. Aquaviva de la 
réserve qu'ils avaient gardée et de la résination avec laquelle ils 
en avaient supporté les graves conséquences  

9. Deux mois avant l'expulsion des Jésuites de Bordeaux, le 
Souverain Pontife, lassé de Fobstination de Henri I11 à ne pas 
renvoyer au Saint-Siège la cause du cardinal de Bourbon ci de 
l'archevèque de Lyon, avait publié un monitoire par lequel il 
commandait au roi «e France de rendre dans les dix jours ses 
deux prisonniers à la liberté, autrement lui et ses fauteurs seraient 
séparés de la communion de l'Église:'. Ilcnri II1 s'acheminait 
avec le roi de Navarre vers la capitale dont il avait résolu de 

I. Ibidem. 
"2. Acte d'ëtablissement de lrois classes (Archives de la Gironde. H, Jësuites, 60). 
. Nous ne savons ce qui donna lieu aux plaintes que .Iatignon exprimait au roi 
dans nne lettre du 4 aoùt 1589. l'avait-il pas ëté trompë par les calomnies rpandues 
alors contre les Jésuites, ou bien oulait-il faire du zèle? Voici «'e quïl ëcrivait, igno- 
rant encore la mort du roi : « Je nfattendoys que les ,lésuystes se retireroient en leur 
prieuré avec bon nombre de ceulx de leur Compaignie qui y sont, pour y ivre mo- 
destement comme ils m'avoient promis. Mais. au lieu de ce faire, ils se sont espanduz 
aux environs de la ville de Bordeaux. et aucuns sont allez a Blaye. et aultres vers 
Périgueux, faisans toutes les praticques qu'ils peuvent pour faire quelque entreprise 
sur ladicte ville de Bordeaux, en laquelle il n'y a que {rop de gens mal affectionnez 
au bien de vostre service » (Bibi. Nat.. Coll. Dupuy, t. LXI. f. 26). Par contre, le 
Parlement de Bordeaux montrait alors des sentiments très favorables aux Jésuites : 
« Il prit aussit6t après notre dëpart, raconte le P. Sarchini. l'administration de nos 
biens, et, malgré notre dispersion, nous pa.a nos rentes avec une grande régularitë 
et uu grand soin » (Historia Soc. Jesu, P. V, 1. IX. n. 142). 
4. Litl. a-nn., pp. 297-314. 
5. Tempesti. op. cil., t. ll. p. 209. Richard. Pierre d'Espinew, tout le ch. xiI. 



MORT DE HENRI 1II ET DU P. ALGEI|. 

s'emparer, lorsqu'il reçut à Étampes le monitoire publié à lome 
le 2' nai, à Meaux et à (:hartres le 23 du mois suivant !. Ses 
vices n'avaient pas éteint dans son cœur la crainte des jugements 
de Dieu. 11 s'émut des menaces du Souverain Pontife. Très affecté 
en mèmc temps d'un acte qui devait lui ahéner les catholiques 
et servir d'encouragement à la Ligue, il y répondit par les pro- 
testations d'usage dont il confia la rédaction à Renaud de Beaune. 
archevëque de Bourges. Puis, persuadé par le roi de Navarre 
que sa cause serait toujours bonne s'il était victorieux, il hata 
sa marche sur Paris. 
Le 29 juillet l'armée rot'aie établissait soc quartier général 
à ,leudon et s'étendait depuis Saint-Cloud jusqu'à Vaugirard. 
En peu de temps les tranchées furent poussées jusqu'au pied des 
murs. L'assaut devait se donner le 9. aoùt. Le I er au matin, un 
fanatique, le moine Jacques Clément, qui se disait porteur des 
lettres du comte de Brienne, prisonnier de la Ligue, était in- 
troduit dans la chambre du roi et le poignardait. Henri I11 ne 
saccomba point sous le coup; il eut le temps de se pl.Carer à 
la nort. Des relations, que uous aimons à croire véridiques, 
nous apprennent qu'averti «le sa fin prochaine, le malheureux 
prince fit preuve de courage et de résignation. Avant de recevoir 
les derniers sacrements, il pardonna à ses ennemis, promit de 
donner satisfaction au pape et protesta qu'il voulait mourir en 
la créance de l'Église catholique. Ensuite il demanda qu'un autel 
fùt dressé dans sa chamhre et entendit la messe avec les marques 
dela piAté la plus vivee. Il expira, le 2 aoùt, entre les hras 
du roi de Navarre en qui il reconnaissait toujours l'héritier du 
tr6ne. « Mon frère, lui avait-il dit peu auparavant, c'est à 
vous à posséder le droit que j'ai travaillé à vous conserver et 
que Dieu vous a donné : c'est ce qui m'a mis en l'état où vous me 
voyez..le ne m'en repens pas, car la justice, de laquelle j'ai 
toujours été le protecteur, veut que vous succédiez après moi 
•  ce royaume dans lequel vous aurez beaucoup de traverses si 
vous ne vous résolvez à changer de religion..le vous y exhorte 
autant pour le salut de votre àme «tue pour l'avantage du ien 
que je vous souhaite'. » 
Le P. ,uger était à Boloffne quand il apprit la mort de Henri III. 

I. De Thou. Hist. «tit,., t. X. p. 608. De Hiibner, Sivte I'. t. II. p. 239. 
. Certilicat de plusieurs seigneurs qui assisterent le roy depuis qu'il fut blessé 
usqu' sa raort ( Irch. ctt»'ieuses de l'histoire de Fra»tce, 1"° s., t. XII. p. 371). 
3..lldmoires du «lt«c d'Angot«lérne, édit. Michaud. p. 65. 



1-80 

I.IVREl. -- CHAPITRE 

Cette nouvelle, dit son premier historien, « le toueha si sen- 
siblement qu'il fut deux ou trois jours en larmes, sans boire ny 
manger, priant sans relasche I ,,. Le mëme auteur raconte que 
le P. Émond reçut vers cette époque une lettre du roi de lavarre 
« «lui luv mandoit qu'il se vouloir servir de luv, qu'il pensast 
à son retour et qu'il le trouveroit aussy disposé à l'aimer comme 
avoir faict son devancier. Ce qui luy fit promncer des paroles 
qui depuis ont esté prises pour des piédictions par ceux qui les 
entendirent. Il dict avec .'rande assurance que infailliblement 
il seroit lloy «le iq.auce et catholique, que son teigne seroit plain 
de b.nédictions, qu'il n'auroi point son pareil en valeur et en 
clémence et qu'il seroit le père et le protecteur de la Com- 
pasnie hors et dedans le royaume, encore que pour lors il y eùt 
êrand sujet de croire le contraire  ». 
Le P. Augel. nc survécut guère plus d'une année au monarque 
pour lequel il avait montré tant d'attachement. Au commen- 
cement de 1591, il était à C6me, chargé par l'évëque de réfor- 
mer un monastère de reli.ieuses, quand il tomba gravement 
malade. Il mourut le 31 janvier. Sa célébrité, un peu éclipsée 
dans les derniires années de sa vie, reprit après sa mort un nou- 
vel éclat. La ville de I,o elle-mème, qui l'avait chassé, ayant 
renoncé plus tard au pn.ti de la Ligue, se souvJnt des bienfaits 
qu'elle avait reçus de sa charité et fit 'raver sur cuivre son por- 
trait. On y voait le P. Émond le regard lixé sur le mono- 
gramme du nom de Jésus ; tout autour on lisait ces mots - Signum 
cul «ontradicetur; et au bas • Qui [ecerit et docuerit, hic magnus 
eocabitur in regno coelorum. « Cette ima$'e, dit le !'. Bailly, fut 
veue en plusieurs lieux et se conserve encore en beaucoup d'en- 
droits avec honneur et vénération.:. » Tous les éerivains con- 
temporains, amis ou ennemis, ont loué le zèle sincère et l'élo- 
quence originale du P. Auget. Le cardinal du Perron, dans 
un de ses ouvra9es , le compare aux plus grands hommes de 
ce temps. Ètienne Pasquier l'appelle 9rand prédicateur et le 
cite, avec ialdonat, comme l'un des plus doctes personnages 
de la Compagnie. Pierre de Ronsard et Jean Daurat l'ont 
célébré dans leurs vers. Quant " ses frères et à ses supérieurs, 
ils ont à lnaintes reprises témoigné leur admiration pour lui. (In 
entendit un jour le !'. Lainez, à son retour de France à Rotor, 

1. Baill), *l'ray pourtraict..., 1. 11I, c. nL 
2. Bailly. l. e. 
3. Billy, 1. I11, c. 



MORT DE HENRI Iii ET DU P. AU;ER. 

t81 

dire du P. Émond « que tout seul il avoir faict plus de profit en 
l'Église de Dieu que tous les docteurs ensemble d'une province 
qu'il nomma n'avoient faict, encores qu'ils eussent enseign6 et 
travaillé de toutes leurs forces t ». 

1. Bailly, op. cit.,l. 111. c. iii. L'auteur cie les texles ëlogieux de ces différens 
personnages et de plnsieurs aure. 



CHAI'ITtE Vil 

ISITES ET ORDONNANCES DU P. MAGGIO 

$ommaire: 1. LeP. Maggio visite la maison professe. -- ,. Situation satisfaisante 
«lu coll/,ge de Clermont; quehlues usages domestiques.- 3. Ordounances rela- 
tives aux études des scolgstiques. -- 1. Règlements pour le chant d'église et la 
maison de campagne.-- 5. Reconimaldations faites aux Përes charges des pen- 
sionnaires et à leur Principal. -- 6. In.tructions particuliOres pour les surveil- 
iants. -- 7. Rëgles que devront garder les ponsionnaires. -- 8. Le P. Pigenat 
remplace le P. Maggio pour la visite des collëges de l'ont-à-Mousson et de 
dun. -- 9. Avan! de quitter la France, le P. Maggio visite le collëge d'Eu et la 
province dr, Lvon. 
Sources manuscrites : I Recueils de documents conservés dans la Compagnie : 
congregalionum provin«.ialitlm ; -- b t;alliarum visilationes; -- c) Epistolae P.baggii ; -- 
d) Francia. Historiae fundationum ; -- e} Toloa«ae prOv. fundatione-. 
!1. Paris, Bild. nationale, ms. latins, vol. 
III. Archives du Cantal, serte D. 
Sources imprinlêes : Litterae annuaeS. J., 1586-87, I:t -- Monumcnta lgnatiana, ser. 
Iv, t. I. -- Monurnenta Paedagogtca. --Abram, S. J., Histoire de l'Universitë de Pont-a- 
Mousson. --Sacchini, S.J., ttistoria Soc. Jesu, P. V.- Gallia',Christiana, t. XII!.- L'abbe 
Eugène Martin, L'Univrsité àe Pont-à-M,,usson. -- Brëard, Histoire du Coll«9e d'Eu, 

1. Avant de poursuivre le récit des 6vénements pubhcs, reve- 
nons un moment à l'histoire intime «le la Compagnie depuis les 
premiers troubles jusqu'au meurtre de Henri III. Il nous suffira 
de suivre le P. Laurent Maggio dans sa tournée officielle de Visi- 
teur. 
Car il n'avait pas été envoyé seulement pour dissiper le mécon- 
tentement du roi à l'égard des Jésuites, ou pour leur tracer à eux- 
mëmes une ligne de conduite parmi les catholiques diàsés. !1 
avait aussi à constater si les usages et les règlements de nos mai- 
sons étaient conformes aux principes généraux de l'Institut; il de- 
vait ëtablir partout cette uniformité qui fait la gloire et la force 
d'un Ordre religieux répandu en diverses parties du monde. Es- 
prit large et pratique, le P..laggio s'entendait  mettre l'ordre 
dans les moindres détails. 11 le lit avec tant d'à propos, que la plu- 
part de ses ordonnances furent approuvées par le P. Aquaviva 



LE P..MAGGIt-t XlSITE LA MAISON PROFESSE. 

comme la meilleure interprétation et le plus sage développement 
des principes de saint Ignace. 
Les Pères qui avaient fait avant lui la visite des maisons, v 
avaient laissé leurs pvescriptions par écrit. On voit dans un ancien 
reostre ,lu collège de Paris, conservé à la Bibliothèque natio- 
nale 1, que le P. Maggio exanaine avec soin lesdbcisions d,: ses pré- 
décesseurs. Il conserve et confirme celles que l'expérience a con- 
sacréescomme utilcs, écrivant au début de son propre mémorial : 
, Tout ce qui, dans les ordonnances des pvécédentes visites, n'est 
pas biffé, doit tre mis à exécution. » Ensuite il réf, n'me un certain 
nombre de points, ou en développe minutieusement beaucoup 
d'autres laissés j usqu'alors à l'initiative personnelle. 
.tu mois «le juin 1587 il commence ses visites par celle de la 
maison professe de Paris, composée de seize religieux. 
Ue des premières recomlnandations qu'il leur laissa, regarde 
les discordes civiles. ,, 0ue les N,;res veillent avec le plus grand 
.soin et toute la diligence possible à ne se mèh.r, sous aucun pré- 
texte, des choses étrangèves à leur profession, spécial_men des 
affaires politiques et des dissensions qui troublent ce royaume. 
0u'ils n'y fassent aucune allusion, ni dans l«,s conversations 
entre eu,: ou avec les personnes du dehors, ni surtout dans leurs 
sermons au peuple; mais contents de s'occuper avec zèle de Dieu 
et de leur perfection, qu'ils emploient toutes leurs forces à aider 
le prochain suivant l'esprit de leur vocation. Ainsi notre vie sera- 
t-elle conforme à notre nom ; ainsi les hommes, nous jugeantd'a- 
près nos bonnes œuvres, n'auront aucun juste sujet de plainte 
contre nous, et glorifieront notre Père qui est dans les cieux. Si 
quelqu'un agissait autrement, qu'il soit sévieusement et sévère- 
ment puni-'. » 
Les autres ordonnances du 1'. Maggio à la maison professe re- 
gardent les ministères spirituels, la discipline religieuse ou les 
usages domestiques. Notons seulement quelques arlicles. 
11 tolère l'usage d'ma dèjcuner matinal, non à tire de règl, 
commune, mais de concession individuelle, transitoit'c et renou- 

I. Bibi. nat.. mss. latins, n. 10.989. Les éditeurs des .llonumeata bist. S. J. ont 
publié la plus grande partie de ce document, tout ce qui regarde les é{udes, dans les 
Monumenta Paedago9ica ; mais comme nous avons " utiliser aussi des parties oral- 
ses dans cette publication, il nous a semblé prëfërable de renvoyer pour le tout au 
manuscrit, ajoutant la réfêrence aux Monumenta quand il v aura lieu. 
2.  Ordinationes factae a P. L. Mag9io... pro domo professa Parisiensi cure il- 
I««ra visitasset mense junio 1587 (Galliarum visitationes, n. 58). La même recom- 
mandation fut faite dans les mmes termes aux P6res du collège. Voir le ms. de la 
bibi. nat. dej/ cité, f. 56. 



18 LIVRE I. -- CHAPITRE Vil. 

velable de temps à autre. Ce léger repas consistera en un peu de 
pain et de vin; mais, en cas de travaux co'porels fatigants, on 
pourrait accorder plus. 
Il dispense les l'èrcs «le visiter habituellement les h«;pitaux, es- 
limant qu',à l'arts ce ministère « n'est ni prudent ni convenablet ». 
Par contre, on s'occupera réulièrement des prisons qui ne pré- 
sentent pas le mème inconvénient. On fera le catéchisme aux en- 
fants et. aux ignoranls dans notre église ou dans quelqte éêlise de 
la ville ct. dans les villages des environs. 
11 s'6tonne que, durant les offices, des dames quêtent pour leurs 
bonnes «»uvres. « Il trouve peu séant, surtout pendant le saint 
sacrifice de la messe, que des jeunes filles en grande toilette 
circuh.nt dans tous les ranffs, tendant à chaque personne leur 
aum,;nièree. » Il ordonne la suppression de cet usage, mais en 
recommandat aux supéricurs d'y aller doucement, afin de ne pas 
froisser. 
!1 ne veut pas que pendant le carême il y ait dans notre église 
plus de serinons que le reste de l'année, c'est-à-dire les dimanches 
et les .iours de f,:te ; « cela est bien suffisant, vu le proche voisi- 
na._,ze de la paroisse où il y a un sermon chaque jour ». 
La maison professe souffrait alors d'une grande pauvreté. Sur 
detx mille écus promis par le cardinal de Bourbon, la moitié seu- 
lement avait Cé donn,:e; à cause de la cherté des vivres les au- 
m6ncs étaien peu abondantes et atteignaient à peine mille écus 
en 1587. On avait compté pouvoir entretenir une vingtaine de 
reli._-'ieux; le l'. Visiteur se vit dans la n6cessité de n'en laisser 
que ,lixZ 

2. Tout autre était le personnel du collè;c de Clermont que le 
P. Ma.io visita ensuite. Il renfermait alors plus de quatre-vingts 
j,:suiles • seize prêtres, huit professeurs scolastiques, dix-neuf au- 
diteurs de théologie et sept des cas de consciece, huit étudiantsde 
philosophie, treize Frères coadjuteurs et treize novices chasés de 
Verdun par l'invasion des troupes protestantes. Il possédait un 
revenu de deux mille deux cent. cinquante couronnes d'or, prove- 
nant ou de location de maisons ou des rentes léguées par le fon- 
dateur et autres bienfaiteurs. Ce revenu suffisait pour l'entretien 

Quia hic nec tuta nec decens est... » 
reque enim decet.., ut raies personae saepe juvenculae, compositae et circum- 
ornatae, per templum discurrentes, singulos adeant slipis quaerendae causa. » 
Ordinationes... pro domo professa (l. c.). 



SIT[ATIO\ [tU COLLEGE DE CLER.MONT. 18"; 
de quarante personnes en temls ordinaire, mais à peine pour 
trente-deux dans I«.s années malheureuses, et l'on était, en ce 
moment, quatre-vingt-quatorze. Aussi les dettes multiples s'éle- 
va!chi-elles à sep!mille deux cent quatre-rincer-treize écus d'or. 
Par ailleurs, il ne faudrait pas se figurer comme un bel édifice 
régulier ce collèe de Clermont, déjà célèbre pourtant. Autour et 
à cè/Wde la cotJ" de Larfjres on avait dù, pour s'agrandir, acheter 
diverses maisons qu'on utiIisait grtce à des aménagements pro- 
visoires. L'ensemble se présenit comme un quadrilatëre formé 
de eonstructions disparates et donnant à l'ouest sur la rue Saint- 
Jacques. La façade qui bordait cette rue était occupée par les 
classes; à l'opposé (à l'est) se trouvait l'habitation réservée aux 
roliieux; on l'appelait le collège d'en haut Icolleçitf s«ierits ). 
A l'aile gauche (,au nor«l), était le pensionnat, le collège d'en 
bas (colleçitm in/erits) ; à l'aile droite, un btiment comprenant 
au rez-de-ehaussëe des classes et au,: étages supérieurs les appar- 
tements des boursiers l. 
Le quartier des pensionnaires était une réunion d'élroites et 
vilaines b'tisses : « .le suis surpris, ëcrit le P. Tisiteur, que leur 
aspect n'effraye point les enfants; mais loin de là, car les demandes 
sont nombreuses et les places jamais rides; il v vient beaucoup 
de noblesse?... » 
L'église n'était pas construite ni mème commencée ; mais l'em- 
placement était choisi, du cèté du pensionnat, et le plan dessiné. 
C'était l'argent qui manquait. E attendant, il  avait lrois cha- 
pelles provisoires, deux pour les Pères et une plus vaste destinée 
aux élèves. La maison de campagne, située à lssv et touchant au 
bourg,étt anaple et commode ; elle avait un grand jardin et une 

1. Lettre du P. [aggio au P. Général, 30 décembre 1587 {Ei, ist. P. Maggii, f. 25-2;. 
A cette ëpoque, le college de Clermon! ëtait englobé dans lïlot de maisons borné au 
N. par les rues du Cimetiëre St-Benoit et Fromental, ì l'E. par les rues Char!!rte, de 
Re!ms et des Cholets, au S. par la rue $t-Etienne-des-Grès (aujourd'hui rue Cujas, 
à l'O.par la rue St-Sacques. I! n'occupait pas tout l'ilot, mai il ëtait enserré par des 
maisons particuliëres qu'on acquit peu d peu, et par les collèges de Marmoutiers, du 
]dans et des Cholets. Les dênominations colleium s,perius, iferius, étaient toutes 
naturelles. Collegium convient egalemen! au pensionnat composè d'éleves et au sc- 
lasticat composé d'étudian!s jï.uites vivant avec les maitres. Les qualicatils suoerius, 
inferius, s'expliquent par ce fait qne l'ensemble du college était situé sur un terrain 
a double pente : une pente descendante du S. au N., l'autrede l'E. à I'0., comme on peut 
s'en rendre compte encore aujourd'hui aux inclinaisons des rues St-Jacques et Cujas 
et à la construction d'un escalier pour communiquer de la rue du Cimetiëre St-Benoit 
à la rne Char!!ère. Le Pensionnat occupant la fa.cade nord était donc plus bas que 
l'habitation des Peres placée h l'est. -- Sur les agrandissements successifs voir le plan 
qui se trouve aux archives nationales, S. 659, et aussi Berty et Tisserand. Topogr«- 
phie du vieux P««ris, Rgion centrale de lUzzirersit{:, p. 272-276. 
2. Lettre du P. Maggio déjà citée. 



t86 I.IVRE I. -- CIIAIqTRE 1I. 
large prairie, le tout environné de murs. En dehors de l'en- 
ceinte se trouvait une ferme louée cent francs par an. 
On comptait alors au collège envir«,n quinze cents élèves ré- 
partis en onze classes : quatre de grammaire, deux d'humanités, 
trois de philosophie, une de théologie avec deux professeurs et une 
«le cas de conscience. Le nombre des pensionnaires, payant 
chacun soixante-huit couronnes d'or, était de deux cent soixante. 
A ce chiffre d'écohers résidants il faut ajouter les douze pauvres 
«lu roi et les six pauvres de l'évèque de Clermont. Le P..Maffgio, 
satisfait, pouvait écrire au P. Général : « Ce collèffe a une _grande 
importance; non seulement il est comme la pépinièt'e de toute 
cet.le province, mais de plus, placé sous les yeux du roi et d'une 
['niversité très cqèl, re, dans une immense capitale remplie d'une 
population nombreuse, il est exposé aux reg-ards des princes et de 
tout le royaume. De toutes parts, des pays étrangers comme de 
France, on écrit à nos Pères pour leur soumettre bien des ques- 
ti,,ns et on vient en foule les consulter. C'est pourquoi il faut tou- 
jours fournir ce collège de supérieurs distingués, de savants pro- 
fesseurs capables de sauvegarder sa réputation par leur prudence, 
l'excellence de leur doctrine et lëminence de leurs vertus. 
Sinon cette renommée, lentement et lahorieusement acquise, 
pourrait venir à déchoir et il y aurait là un dommaffe considé- 
l'able 1. » 
Atin «le conserver, d'augmenter mème encore les chances de 
succès, le P. Visiteur s'applique à revoir et à perfectionner les 
rèl«.ments de la maison. Qui voudra se rendre compte du soin 
qu'il y mit, pourra consulter le manuscrit latin 10.989 de la Bi- 
bliothèque nationale. On y verra que, depuis le chant des Cèves 
à la chapelle jusqu'aux jeux des scolastiques à la maison de cam- 
pasne , tout est organisé de façon à laisser le moins de place 
possible à l'imprévu ou aux abus. La division même et les titres 
de ces ordonnances montrent qu'elles embrassaient toutes les 
parties de l'administration : « Circa domestica; circastudia ; circa 
cantum sacelli ; circa lssiacam recreationem ; ch'ca collegium co,- 
'ictorltn. » 
L'histoire générale n'appuie guère sur des particularités qui 
risquel'aient d'ètre indifférentes au plus rand nombre. Toutefois, 
avant de voir le P. Maggio régler l'ordre des Cudes et la vie du 
pensionnat, on nous permettra de noter, à sa suite, quelques points 

Lettre du P. Mago déjà ¢itëe. 



qlTUATI(;N DU COLLEGE DE CLERMONT. 18 
de discipline religieuse. Il se peut que les .Iésuites du xx e siècle ne 
soient pas seuls à y prendre un certain intérët. 
« Les N6tres -- scolastiques et frères coadjuteurs -- commu- 
nieront tous les dimanches, et cette communion ne doit pas ëtre 
transportée au jour de f6te suivant, même s'il est tout proche. 
0u'il soit aussi permis à tous de communier aux fëtes solennelles, 
c'est-à-dire aux fëtes obligatoires ou pour lesquelles l'usage équi- 
vaudrait à une obligation t. 
« Le P. Recteur devra de temps en temps, dans le courant «le 
l'année, réunir tous les prëtres et conférer avec eux sur la manière 
de se conformer aux rubriques du missel romain dans les e,'-ré- 
montes de la messe, aux règles de la Compagnie dans l'adminis- 
tration du sacrement de pénitence et l'exercice des oeuvres de 
misérieorde. 
,, Dans toutes les chambres il doit y avoir eonformité pour l'a- 
meublement. Les lits ne doivent pas ètre entourés de tentures, " 
moins d'une raison spéciale dont le Supérieur sera ju.'-"e, et sauf le 
cas où plusieurs religieux habitent la mëme chambre. 
« Que l'on conserve l'habitude de sortir en ville sans chapeau, 
excepté par les temps de pluie, de vent ou de soleil et quand on 
se rend à la maison de campagneS. 
« Les scolastiques, aussit6t après leurs vo:ux, profiteront de la 
première occasion pour recevoir la tonsure et les ordres mineurs. 
« Au commencement de chaque mois, il est recommandé de 
faire la méditation du matin sur l'observation des règles. On devra 
vaquer pendant une demi-heure à la lecture spirituelle les jours 
de communion. 
« Le titre de Maître sera donné aux scolastiques professeurs et 
aux surveillants des pensionnaires, afin de sauvegarder leur au- 
torité; mais non pas à d'autres, ni en conversation, ni dans les 
lettres, comme le B. P. Maldonat l'avait enjoint durant sa visite 
de 1579 et comme le P. I;énéral l'a approuvé et ordonné . » 
Notons encore, parmi ces règlements domestiques, la solennité 

1. « Vel tali consuetudine quae sit aequalis praecepto » CCirca domestica, n. 10). Chez 
les religieux mèmes la conmunion était alors moins frëquente que de nos jours. Sainl 
lgnace la voulait hebdomadaire et le P. Maggio interpretait, en l'élargissant quelque 
peu, la règle du Ibndateur. 
2. Cela ne veut pas dire qu'il fallait sortir tète nue. Les prètres et les scolastiques 
portaient le bonnet carré ; les frcres coadluteurs, une sorte de bonnet semblable àcelui 
des séculiers. Tel était du moins l'usage de Rome auquel on se tenait le plus possible : 
« Pileissacerdotes et scolaslici quadratis [utuntur]; laici veto piieis secularibus. » (Xa- 
dalEpist., t. iV, p. 56). 
3. "Circa doïnesica, n. 6, 37» ,17, 48, 67. 



LIRE 1. -- CHAPITRE Vil. 

prescrite pour la distribution des Saints du mois. C'est un usage 
très ancien et encore en vig'ucur dans la Compagnie, de lirer au 
sort, haque mois. une petite feuille ou une image portant le nom 
,l'un saint que l'on devra honorer d'une façon spéciale en le pre- 
nant pour modèle et patron. Cette feuille contient aussi des pen- 
sées pieuses ou un abrégé de la vie du saint, avec quelques réso- 
lutions pratiques. Actuellement, dans la plupart des pays, le 
dernier soir du mois, après la récitation ordinaire des litanies, 
chacun tire au hasard une de ces feuilles dans un plateau placé 
ou présenté par un Frère près de la porte de lachapelle. Mais les 
choses n'étaient pas aussi simples autrefois. 
,, .Que le tirage des Saints «lu mois, écrit le P. Visiteur, se fasse 
avec toute la décence conwnable. A la fin de la seconde table du 
s,fir, au si.nal douné, on préparera dans la salle de récréation 
une table, sur laquelle on placera un crucifix et deux flambeaux. 
..uand tous seront réunis, ,,n se mettra à genoux pour prier 
quelques instanls, chacun suivant sa dévotion. Après quoi, le 
I'. Supérieur, ,,u un autre l'ère à ce désigné, s'étant assis prèsde 
cette table, les feuilles portant les senteuces serout distribuées 
par un Frère et lues à haute et intelli.ible voix. Ces sentences 
doivent être brèves, moralcs, écæites en latin et empruntées aux 
meilleurs auteurs. Ensuite on récitera sur place les litanies ordi- 
naires I. » 

3. Dans ses instructions sur les éludes, le i'. Visiteur a surtout 
en vue l'ensei:__"ne,,ent supérieur ci la formation des scolastiques 
de la Compagnie; il touche égalemeut aux questions de péda- 
ë%"ie générale, mais sans beaucoup changer à ce que ses prédé- 
cesseurs avaient décidé. 11 sait en et/et qu'à Rome s'élabore, ence 
moment, un programme d'éludes obligatoire pour tous les collèges. 
On le suivra quand il sera publié e. D'ici la, l'important est de 
parer au plus pressé et surtout que rien n'arr«:te les progrès des 
élèves. 
Le !'. Maggio pr6voit d'abord le cas où des scolastiques, d'ailleurs 
doués de vertu et de jugement, ne montreraient aucune aptitude 
pour les matières de l'enseignement supérieur. « Inutile alors de 
les attarder à la philosophie età la théologie. Qu'ils étudient seu- 
lement les cas de conscience (c'est-à-dire la théologie morale), 
afin de pouvoir entendre les confessions, et s'ils savent assez de 
1. 'Circa domeslica, n. 46. 
2. "Cir«astudia, n. 45 (Iloa. paeda9. » p. 731, 732). 



ORDONNANCES RELATIVES AUX ÉTUDES DES SCOLASTIQUES. 189 

latin, qu'ils se contentent d'une petite classe de grammaire. 
« Par eonséquent, de mème qu'on ne peut monter de la rhéto- 
rique à la logique sans avoir été examiné sur ses progrès dans les 
lettres humaines, ainsi, après la logique ou après le cours sommaire 
de dialectique (obligé pour tous, y compris ceux qui ne suivent 
que les cas de conscience), un autre examen très sérieux, passé 
en présence de quatre ou cinq Pères, fera connaitre le degré de 
savoir et de capacité auquelehacun est parvenu. 
« Ceux qui, jug'és capables des Cudes philosophiques et théo- 
logSques, y réussissent de fait, ne doivent pas, sans de très .,_.'raves 
motifs, ètre interrompus dans leur travail et occupés à d'autres 
fonctions. 11 faut les laisser achever leurs cours. Après la troisièmo 
annëe de théologie ils seront promus au sacerdoce. 
« Ceux qui ont fait des progrès remarquables en philosophie 
et donnent l'espoir d'un égal succès en théologie, doivent sans in- 
terruption passer de l'une à l'autre. 3uant à ceux qui après la 
philosophie sont appliqués à l'enseignement, quoique très capables 
de monter aussi en théologie, ils ne doivent pas rester trop long- 
temps dans la régenct, de peur que le dégoùt ou l'oubli de leurs 
Arudes précédentes ne les rendent inaptesà les reprendre. De mème 
avant la philosophie, le temps de régence doit 6tre très court 
pour ceux qui montrent de bonnes dispositions à cette science I 
,, Les matières philosophiques et théologiqucs ne doivent pas 
ëtre traitées par les professeurs d'une faqon superficielle ou som- 
maire, mais à fond et solidement. Les questions purelnen! 
curieuses ou peu convenables, comme celles d'anatomie, les dis- 
cussions hors de propos, seront absolument écartées. Il ne faut en 
aucune manière tolérer les opinions nouvelles ou dangereuses, et 
autant que possible aucun des N,:,tres ne sera nommé professeur 
de philosophie avant d'avoir terrainWsa théolo$ie. 
« Dans la répétition de philosophie et de théologie qui a heu 
chaque jour après le diner, on commencera toujours, avant Far- 
gumentation, par un exposé résumant la lecon précédente, et 
chaque Cève le fera à tour de foie. 
« Il n'y aura pas que nos scolastiques à pouvoir soutenir des 
thèses en public à la fin du cours. On pourra aussi accorder cet 
honneur aux écoliers pauvres ou aux pensionnaires et mème à 
des externes, pourvu qu'ils aient été examinés et jugés capables. 11 
n'y a rien à fixer quant au nombre de ceux qui soutiendront des 

1. Circa studia, n. 2, 3, 5, 6 tMon. paedag., p. 723, 721). 



LIVRE 1. -- CilAPITRE ¥1[. 

thèses; tout dépendra de Ia capacité des élèves et de la commo- 
dité du temps; mais qu'il n'y ait qu'un dt»[endant pour chaque 
discussion et que chacune ne dure pas plus de trois heures. 
« Dans les argumentations solennelles de philosophie et de 
théologie, nos Pères seront le moins qu'il se pourra employés 
comme attaguants. Pour ce réle on invitera des personnes du 
dehors. Contre le philosophe d»[endant pourront aussi arffumen- 
ter ses condisciples et les étudiants de théologie, de sorte que les 
professeurs ne soient pas obligés d'entrer en lice. Les thèscs im- 
primées seront offertes aux notabilités de l'assistance, aux Pères, 
aux atta9uants, aux personnes que l'on voudra honorer; quel- 
ques exemplaires seront éffalement répandus ici et 1' dans le 
reste de l'auditoire. 
« Les seuls clsiques mis à la disposition des étudiants en théo- 
l%ie sont la Bible, le 31aitre des Sentences, le concile de Trente 
et la Somme «le saint Ïhomas. Cependant, après les deux pre- 
mières années du cours, on peut avoir en outre quelque auteur 
scolastique approuvé par le Prëfet des études. Les mèmes livres 
seront donnès à ceux qui étudient les cas de conscience, moins la 
Son,me de saint Thomas que l',m remplacera par un ouvraffe de 
casuistique au choix du maitre. Atrx élèves de philosophie, que 
lon donne Aristote, Fonseca, Tolet, plus un Commentateuragréé 
par le professeur ou le Préfet. Qu'ils aient aussi, pour les joursde 
vacances ou de con'é, quelques livres recs ou autres ouvrages 
,le littérature. 
,, Autant que possible, les professeurs prètrcs ne seront pas 
employés au ministère des confessions, afin qu'ils ne soient pas 
surchar$és, et que tout entiers à leurs Cudes, ils puissent remplir 
diffnement leur office à la satisfaction de leurs élèves. 
« Nos scolastiques peuve,t se montrer accommodants pour 
l, rèter à leurs condisciples ou aux externes les notes qu'ils auront 
prises en classe; mais que dans leur chambre ils n'écrivent rien 
et ne passent pas leur temps à travailler sur les notes des autres, 
sans une permission particulière. 
« Chaque année  la rentrée des classes, conformément au dé- 
cret de Pie IV, les Pères professeurs et les scolastiques se réuniront 
à la chapelle pour prononcer la profession de foi; ils le feront à 
genoux, après la récitation des litanies, le I'. Recteur lisant le 
l,renfler la formule que tous répéteront ensuite-. ,, 
1. *t'irca studia, n. 7, 20, 22 (Mon. paedag., p. 724. 727). 
2. Circa sludia, n. 26, 65, 39 et 38 (Mon. paeda9., p. 728. 730, 732). 



ORDONNANCES RELATIVES AUX ÉTUDES DES SCOLASTIQUES. 191 
Parmi les règlements du P. Maggio qui regardent l'ensemble 
du collège, quelques-uns ont trait à 1"horaire des classes ou au 
temps des vacances. 
Le P. Visiteur supprime l'usage des classes par trop mati- 
nales: « Désormais, les professeurs des classes inférieures ne 
commenceront plus leurs leçons à 6 h. du matin, ce qui ne se peut 
faire sans incommodité ni fatigue, mais à 9 h. seulement pour con- 
tinuer jusqu'à 11 h. 1 2; de mème le soir ils termineront à 
5 h. t/-. 
« La doctrine chrétienne sera expliquée dans toutes les classes 
le vendredi; mais en rhétorique on n'exigera pas que les élèves 
récitent de mémoire la lecon de catéchisme l. 
« Après Pques, il doit v avoir un jour de congé complet cha- 
que semaine, à moins qu'il ne s'y trouve deux fètes ou mème une 
scule mais qui tomberait le mercredi ou le jeudi. Durant le reste 
de l'année, depuis la St-Rémi jusqu'à Pàques, le congé hebdo- 
madaire ne sera que l'après-diner, sauf pour les philosophes ou 
les théologiens qui pourront avoir congé dès le matin. S'il en 
est ainsi, les autres professeurs n'enseigneront dans la matinée 
que deux heures seulement. 
« En été, il ne faut pas interrompre les cours des philosophes 
et des théologiens, parce que, dans ce pays, les chalcurs ne sont 
pas de longue durée; mais à partir des calendes d'aoùt ils auront 
vacances pendant deux mois tout au plus. 
« A partir de la S'-Jean-Baptiste, les autres classes ne du- 
reront que deux heures le matin et deux heures le soir. Les él6ves 
de rhétorique et d'humauités auront trois semaines de vacances 
au mois de septembre; les élèves de grammaire deux semaines 
seulement -. 
« Au temps de Noël, tous les cours d'enseignement supérieur 
cesseront la veille de la Nativit6 et reprendront le lendemain de 
l'Épiphanie. Au temps pascal, les mêmes cours vaqueront depuis 
le dimanche des Rameaux jusqu'au lundi de la Quasimodo. Durant 
ces vacances des cours supérieurs, les autres classes ne dureront 
que deux heures le matin et deux heures le soir. 

!. Le P. Maggio, donnant en cet endroit les règlements des jours de classes, ne signale 
que le vendredi pour l'explication du catéchis[ne; mais. un peu plus loin, il place 
un catalogu dierum quib«s docel«r catechismus. Dans ce catalogue il note tous 
les dimanches moins les Rameaux. Pàques et la Pentec5te, puis un certain nombre de 
fètes de saints. Le catéchisme, ces jours-là (qui n'excluaient pas le vendredi), devait 
durer de 8 h. 1 "l à 9 h. du matin. 
2. *Circa sludia, n. 29, 31, 33, 3i, 35 (Mon. paedag., p. 72-73o). 



LIVRE 1. -- CHAPITRE Vil. 

,, L'ouverture des cours se fait le premier octobre; mais si 
ce jour tombait un jeudi, un vendredi, un samedi ou un diman- 
che, on renverrait l'ouverture au lundi suivant. 11 y aura ce jour- 
là une haran,,_"ue sur l'étude des lettres, prononcée par le pro- 
fesseur de rhétorique ou de seconde, ou par quelque autre qui 
en sera.iué capable i. » 

'. Après les Arudes, le P. Mag$.io ré$-lemente la musique sa- 
crée. On sait par le premier volume de cette histoire que, dans 
l'intérèt de ses travaux intellectuels ou de son apostolat, le Jé- 
suite est dispensé du chœur et de l'assistance aux fonctions 
solennellcs du culte. Mais dans les collèges il importe d'entrete- 
nir la piété des élèves, de les affectionner aux cérémonies liturgi- 
ques, si consolantes pour l'àme et si instructives pour l'intelli- 
..3ence du chr,3tien. Dans quelle mesure le ferait-on et quelle part 
prcndraient aux offices les l'/'res chargés des écoliers, c'est ce que 
le P. Maggio a voulu déterminer en écrivant ce chapitre intitulé : 
Cb.ca cantum sacelli... 
« Dans la chai,elle où les pensionnaires se réunissent pour 
leurs exercices de piCWet qui leur est commune avec les ex- 
ternes, le chant sera réglé comme il suit. 
« .ue dèsormais aucun des Nètres ne s'occupe de la musique 
des élèves, soit pour la diriger, soit pour chanter, soit pour com- 
poser. Les chants seront cxécutés par les pcnsionnaires et les 
élèves pauvres. Conmle maitre de chapelle, on paiera un laïque, 
homme de bien et bon musicien ; il sera entretenu parmi les pen- 
sionnaires puisqu'on le prendra à cause d'eux, et il pourra rece- 
voir les honoraires des leç.ons de musique qu'il leur donnera. 
« uc tout office et toutes cérèmofies soient toujours confor- 
mes au rite romain. A la grand'messe, laquelle doit ètre célé- 
brée par un prètre de notre Compagnie, personne ne fera fonc- 
tion de servant ou lnème de chantre s'il n'est dans la cléricature 
et rev6tu du surplis; à cette double fonction pourront être admis 
d'ordinaire nos écoliers pauvres eux-m,'.mes. 
« Les matines seront chantées seulement la nuit de Noël, à la 
Commémoration des morts après les vèpres de la Toussaint, et 
aux Ténèbres de la Semaine Sainte, pendant laquelle on pourra 
aussi chanter les offices du matin. 

1. Cir«a sludia, n. 36, 37 IMon. paeda9. , p. 730). 
2. Voir iiv. !, ch. v, n. 7 et 1, p. 1lier 11. 



REGLEMENTS POUR LE CtlANT D'EGI.ISE. 

t93 

« Aux seules vigiles des fètes de Notre-Seigneur, de la Sainte 
Vierge, de la Pcntec6te et de la Toussaint, il sera permis de chan- 
ter les Vèpres; les compiles ne le seront jamais, sauf la veille 
de l'Annonciation de la Sainte Vierge. 
« On peut garder l'usage de chanter les vèpres le dimanche 
et le jour des fëtes célébrées dans toute la villet. 
« 11 y aura stand'messe seulement aux solennités de Notre- 
Seigneur et de la Sainte Vierge, à la Pentecr, te, à la Trinité, à la 
t'gte des douze Ap6tres (sic), à celles de saint Étienne, de saint 
lean-Baptiste, de saint Laurent, de sMnte Catherine et de saint 
Nicolas, à la Toussaint, le jour de la Commémoration des morts 
et le dimanche des Rameaux; jamais dans d'autres circonstances, 
ni à la rentrée des cours ni le mercredi des Cendres. 
,, On pourra chanter le Veni C'eator le dimanche, le Salce 
Begina et autres antiennes pour divers temps suivant l'usage 
adopté par les pensionnaires, et le Miserere les mercredis et 
vendredis de carême. Les eérémonies de la Chandeleur et des Ra- 
meau, ainsi que la bénédietion du cierge pascal, le samedi saint, 
pourront ëtre aeeompag, ées de ehants e. 
« Pour ce qui est du genre de musique, il faut, en principe, 
se garder absolument d'exCurer aucune composition qui rappelle 
les ehansonnettes légères, bien moins encore des airs laseifs ou 
des airs de guerre, car il est souverainement ineonvenant de 
mëler au culte divin ces choses profanes. Mais que toute la mu- 
sique soit grave, en rapport avec la circonstance, sans longueurs ; 
qu'elle respire la piété, qu'elle excite la dévotion. 
« Que l'on garde une juste proportion entre les fètes plus ou 
moins solennel[es, ll v aura donc plus ou moins de musique sui- 
vant le degré de solennité; mais, mème aux plus grands jours. 
il faut éviter tout excès, en sorte que nous ne paraissions pas 
chercher l'ostentation ou l'agrément plus «tue la dévotion de 
l'ame. 
« Qu'on ne se permette aucune dépense pour louer des ins- 
lruments de musique: et si des musiciens s'offraient à venir avec 
leurs instruments pour embellir le chant, qu'on ne les accepte 
pas, m6me dans les plus grandes solennités :. 

I. Ici le P. Maggio énumère quelques exceptions parmi lesquelles je remarque les 
vëpres des morts; peut-être les omettait-on parce que, comme on i'a vu plus haut, les 
atines des morts suivaient les vêpres de la Toussaint. 
2. *Circa cantum sacelli, n. 1-8. 
3. ,, En particulier on observera pour le chant les rrgles suivantes : 
• g, uxmatines de oël le troisi6me psaume setdement de chaque nocturne et le cin,- 
COMPkNIE DI JÉSUS. -- T. !1. 13 



LibRE I. -- CHAPITRE Yll. 

« On recommande aux supérieurs d'observer avec soin toutes 
ces prescriptions, de prendre garde à ne laisser introduire aucun 
usage opposé en quoi que ce soit  noire Institut, ou qui dépasse 
les bornes permises. 
« De plus ils devront laisser le chant exclusivement aux pen- 
sionnaires et aux boursiers, puisque c'est à cause d'eux qu'il est 
/ol,'.ré, afin que si jamais la Compagnie est délivrée de la direc- 

quiem des laudes pourront ëtre chan,és en faux-bourdon ; le Te Deum, l'h)mne et le 
lenedicltts en mnsique. 
« L'office des défunts se fera tout entier en chant grégorien, ou du moins que les 
psaunws soient chan/és su, un ton si,,,ple et le reste en grégorien. 
« L'office des ten/bres se fera ainsi : le troisiëme psamne de chaque nocturne sera 
cbantë en faux-bourdon, à moins qu'on ne prefère chanter en grégorien tous les psau- 
mes des trois nvcturnes. Les trois lamentations seront chantëes ou à plusieurs voix sur 
une mélodie t, iste, avec les rëpons en chant grëgorien, ou pat" un soliste en grëgorien 
avec les rëpons en musique (ce qui pourra se faire aussi pour les rëpons des ieçons 
suivantes). A laudes on chantera le de, nier psaume Laudale en faux-bourdon, le Be- 
,tedictus et le Jliserere en musique; mais l'antienne Chrislus l'aclus est en grégo- 
rien. 
« L'office du matin pendant la semaine sainte se fera ainsi : A la messe du jeudi 
saint, le Kyrie. le Gloria, le Credo, le Sanctus et rA9nus Dei pourront être chan,és 
,.n musique. Le vendredi saint on ne fera chanter que la Passion par une ou plusieurs 
personnes et mème quelques passages pourront être exëcutés en musique : ou bien en- 
core elle sera tout entière chantée en grëgorien par le prêtre seul ou par le diacre, ou 
par tous les deux sans tnusique. Le samedi saint on chantera en musique le Kyri«, le 
Gloria, le Sanclus, l'A9nzts Dei et le Ma9nificat ;en faut-bourdon le Laudate Dorni- 
nt l Kit. 
« Dans la celébration des messes il faut observer pour le chant les règles suivantes. 
.ux fêtes de Notre-Seigneur, de la Très Sainte Vierge, de la Pentecble, des ApO,res 
Pierre et Paul, de saint Jean-Baptiste et de tous les Saints, on pourra chanter en mn- 
¢ique le Kgrie, le Gloria, le Satctus, l'Agaus Dei, le Deo Gralias ; attx autres fS,es, 
le Gloria, le Sanctus et l'Açnus De avec le Credo en faux-bourdon. Le jmnr de la 
Commémoration des Défunts, la messe se chantera en grégorien, excepté le Dies irae 
et le Pie Jesu " l'Elêvation, qui pourront être chantés en musique sur une mélodie 
,imple e triste. 
« Les vêpres qui sont permises la veille des fêtes ënnmérSes plus haut sa chanteront 
ainsi : les cinq psaumes en faux-bourdon, l'hmne et le l;lanilicol en musique. Les 
vëpres linies, on continuera de chanter l'an,terme accoutumëe a la Bienheureuse Vierge 
.Marie sans motel. 
« Quant aux autres jours où les vpres sont permises, on les distinguera en trois 
«-lasses. La première comprend les tours de ftes très solennelles.  savoir les fêles de 
Notre-S,.igneur, la Pentec6te, la Trinitë, et de mëme celles de la'Bienheureuse Vierge 
Marie, des saints Ap6tres Pierre et Paul, de saint Jean-Baptiste et de tous les $aints. 
La seconde comprend les jours de fêtes moins solennelles, comme sont ceux de toutes 
les autres ftes de saints. La troisième comprend les jours de fêtes ordinaires, comme 
sont les dimanches. Pour tous ces jours, voici rordre qu'on observera dans le chant. 
Aux fo,es de première classe, on peut chanter tous les psaumes en faux-bourdon et 
le Magnificat en musique; aux fêtes de seconde classe, le t "=, le 3" et le 5" psaume 
en faux-bourdon et le Magrificat en musique; enfin aux fetes de troisiëme 
classe, le t'' ou le 2 ¢ psaume et le 4  ou le 5" ainsi que le Magnificat en faux- 
bourdon. 
« Aux vêpres qui ont lieu " Saint-Louis dans notre maison professe, les jours où il 
? a sermon l'après-midi, qu'on observe la même règle. Les vèi,res seront chaotées par 
quelques-uns des élèves pauxres, auxquels on pourra adjoindre un ou deux des N6- 
,res pour les conduire et diriger le chant, si personne parmi eux n'est capable de le 
faire. » 



RE;LE.MENTS POUR LA MAISON I)E CMPAGNE. 

tion du pensionnat, notre collège puisse en mème temps ëtre d6- 
barrassé de la charge du chant. » 
On voit par ces instructions que le premier souci du P. Maggio 
était de maintenir dans son intégrité l'esprit du fondateur. Par le 
mëme motif encore il porte son attention sur la santé des jeunes 
reli.ieux, sur les moyens de réparer ou de conserver leurs for- 
ces . Contre les fatigues et les inconvénients physiques du travail 
intellectuel rien de mieux que le repos et l'exercice corporel au 
grand air. Dès le début, ce fut partout l'usage d'avoir une maison 
«le campagne où, à cer|ains jours, professeurs et scolastiques de- 
vaient aller se rècréeret se détendre les nerfsL Celle du cotlè,e de 
Clermont était alors à lssy, Le P. Magio la trouve fort com- 
mode, non seulement comme lieu de délassement pour les jours 
de congé, mais aussi comme asile favorable en temps de conta- 
gion. 11 recommande donc « de l'entretenir avec le plus grand 
soin, de bien cultiver les jardins, d'aménager les appartements 
de la façon la plus appropriée 'à leur usage ». Il juge que ,, mai- 
son, jardin et prairies sont largement sulfisants », et sans blàmer 
la location d'une petite propriété voisine, il défend d'établir quel- 
que communication que ce soit entre les deux. Reste à réler les 
.iours où l'on profitera de cette campagne et la l'açon de les em- 
plox-er. 
En hiver, on ne s'y rendra que le jour de congé hebdoma- 
daire, le soir seulement et sans y prendre de repas; cependant, 
au temps de Noël et au temps de carnaval, on pourra  aller 
une fois pour diner. De t'àques à la Saint-Rémi, on , dinera 
tous les jours de congé hebdomadaire; de la l'entecéte à l'As- 
somption, on pourra de plus y souper. 
Aux jours fixés pour aller à la campagne, tous ceux «lui le 
peuvent doivent en profiter, spécialement les professeurs et étu- 
diants. Les autres, prétres ou frères coadjuteurs, iront lour iL 
tour; les supérieurs du collège également. 
En 6té, on entendra la messe au collège après avoir fait une 
demi-heure de méditation; ensuite départ pour |ssy o6 chacun 
déjeune en arrivant et termine sa méditation. uelques prètres 
pourront aller, avec les compagnons qui leur sont assignés, dire 
la mee dans la chapelle de la maison de can,par-ne. 

1. «Circa issiacam recreationem (Ibidem, fol. 6¢t'-fi6). Cf. Mot. paeda9., p. 732- 
fi. 
2. Voir à ce propos le Memoriale P. Consalvii, n. 172 et suiv. dans les Mot- 
menta i9natiata, set'. ', t. !, p. 238 et suiv. 



t96 LIVRE I. -- t:HAPITRE Vil. 
En se rendant à Issy, On peui, avec permission, faire un détour 
en guise de promenade; mais il faut alors éviter les lieux fré- 
quentés ou peu convenables. 
Avant le diner on ne sonnera pas pour l'examen de cons- 
cience; il ne sera point obligatoire. 
A chaque repas on dira le benedicite et les gr'ces, on gar- 
det'a le silence et chacun sera servi à la portion comme au col- 
16e. Il sera permis d'ajouter quelque chose à l'ordinaire. En 
première table, après avoir lu quelque chapitre d'un auteur spi- 
rituel, on pourra faire un peu de musique; des chants sur des 
sujels pieux sont autorisés. En seconde table on lira le même 
livre, mais il sera défendu de chanter. 
Scolastiques et novices se parta'eront les offices domesti- 
ques. 
Après les repas il v aura une heure de récréation ; après la ré- 
création qui suit le diner on sonnera pour les jeux. Chanter et 
faire de la musique est permis toute la journée, pourvu que l'on 
reste dans les limites de la décence religieuse. Les jeux au|orisés 
sont les quilles, le jeu ,les tablettes, le jeu de palets, celui des 
boules lancées dans un anneau de fer avec un maillet, et les 
échecs t. 

1. Le texte du P. Maggio est celui-ci : « Ludi quibus uti licet : ludus pyra- 
mid«m : projectio tabellorum super met.am : j,ctus letpidunt ad metam : item» 
lusus globorum m«oorum cci annulu»t ferreum terrae inflxum et ersatilem 
rum lotgiore malleo ligneo ; arque elnm scaccorum » ( Mo. paeda 9., 
p. 735). 
«'e texte demande quelques explications. 
Projectio tabcllarum super mensam. 'est un jeu que saint lnace trouva en 
usage parmi les graves docteurs de l'Université de Paris et qu'il introduisit à la mai- 
»on de campagne de ce collt.ge romain dont il voulait faire le modèle de tous les autres. 
« Notre bienheureux Pere, dit Gonsalvès dans son Mémoral, n'adroit que deux jeux : 
cellli des tablettes et celui des coquilles idas citnq«as, sorte de palets con¢exes). Le 
premier ëtait a l'imitation du collège de Sorbonne, qui est le plus cëlèbre de Paris et 
composé de personnes graves et doctes; la les docteurs avaient coutume, une fois le 
repas terminë, de jouer avec les clefs de leurs chalnbres, en les fai-ant glisser sur la 
table, à qui arriverait jusqu'au bout de cette table; au lieu des clefs notre Père or- 
donna qu'on se servirait de tablettes jetons en bois qui sont eacore en usage chez nous » 
tMon. 19nat., s. 4% t. 1, p. 39). 
Jactts lapidum ad metam. 11 s'agit évidemment du jeu de palets (en italien pias- 
Irella), que l'on s'amuse 5 lancer sur un but quelconque: on peut pour cela se servir 
de pierres Ortctus lapidum) que l'on choisit aussi plates que possible, à défaut de disques 
en fer ou palets. 
Luus 9loborum majortm ad anndnm fierretm terrae infixum et versatilem 
cure longiore malleo..Ce jeu que l'on joue encore en Italie, sous le nom de trtcco 
maggiore, semble Cre un ancètre de notre moderne croquet. On plante en terre un 
anneau de fer qui pivote sur une tige et a un diamëtre lëgèretnent plus grand que 
celui des boules dont les joueurs se servent; ils les lancett avec un long maillet comme 
au croquet; le jeu consi.te a lancer la boule de ma«tiere qu'elle passe par l'anneau 
l,lacé au centre du jeu ou qu'elle aille « croquer » la boule du partenaire. Le 



REGLES COMMUNES A TOUS LES PÈRES DU PENSIONNAT. 197 

Personne ne devra introduire d'autres jeux  
« Les jours de confié où il ne sera pas possible d'aller à la 
maison de campagne, il sera permis de jouer et de chanter au 
collège, mais le portier devra en interdire l'entrée aux étran- 
crs -. » 
5. Laissant, parn{i ces ordonnances du P. Visiteur, les détaiis 
de moindre importance, nous arrivons aux rè.lements du pen- 
sionnat:'. Ils sont assez lonzs, très complets, très précis. Le 
P. Maggio s'y révèle éducateur, au sens le plus élevé du mot, en 
mème temps qu'organisateur de premier ordre. Pour lui, l'édu- 
cation est une chose sainte, un véritable apostolat, et il n,et 
toute la sagacité de son esprit, pratique à régler les mox'cns de le 
mener à bonne fin. !1 divise son travail en deux parties : dans 
la première, il a en vue l'intérèt de la Compagnie, ,, Quae ad 
commune Societat;s bonum pertinent » ; dans la seconde, l'int,:- 
rPt des pensionnaires, « Qtfte ad boum convictorum pertinent ». 
Comme on va le voir, ces deux intérèts, en somme, se confon- 
daient; mais le P. Visiteur ne pouvait oublier que la Compagnie 
n'avait accepté les pcnsionnats qu'à son corps défendant. !1 devait 
obvier au trouble que leur direction apportait dans la vie d'étude 
et la discipline religieuse, et en mëme temps tourner au profit 
de l'ame des enfants leurs fréquentes relations avec des maitres 
et des surveillants consacrés "à Dieu. 
(;'est à ceux-et d'abord qu'il s'adresse. 
« Tous ceux des Nètres, leur dit-il, qui vivent parmi les pen- 

P. Vanière, dans 
description : 

son Praedium rustic,tm «liv. I a donnë de ce ieu une élégante 

« Trudieulis ludunt alii : lotus arbore nudus, 
Cul eircumposi, ae praebent umbracula quercus, 
Eligiur; sl,arsa tellns lirmatnr arena; 
Quaeque laborato praecluditur area ligno, 
Secta vias i,atet in quatuor : stat frrens orbe 
Annnlus in medio, per quem si buxeus ulla 
Trajicitur sine fraude globus, vel Iramite eircum 
Qnadruplic fixas ultra detrnditnr oras, 
Vicier cris. tola victor celebrabere tnrba, 
Sedibns bine illine gaudens quae spectat ab altis. 
Eo levi qnibus est animus concnrrere pugna, 
Brachia lerratis armati fnstibus adsnnt, 
Arque gl,»bos, valido silvis resonantibus iclu, 
Pereutiunt, animosque levant exereita duro 
Membra fdtigantes ludo. » 
I. 11 n'y avait iamais d'chien, mais ceux qui perdaient récitaient l'4«e laria ou 
le psaume Laudale Dominum. 
2. "Circa recreationem lssiacam, passim. 
3. Cf. Mon. paedag. , p. 736-751. 



198 

LIVRE I. -- CIIAPITRE Vil. 

sionnaires t doivent observer les rè-les et coutumes de la Compa- 
gnie avec autant de soin que s'ils habitaient l'un de ses propres 
scolasficats, et s'il leur survient quelque doute ou difliculté dans 
l'exercice de leur charge, ils auront recours au Supérieur. 
:, En tout ce qui regarde l'honneur de Dieu, la réputation de 
la Compagnie ou le salut des àmes, ils feront preuve de zèle et de 
courage, cherchant uniquement la gloire de Notre-Seigneur et non 
la faveur des élèves ou des parents. 
« Quaod l'occasion se présente de parler des choses de la Com- 
pagnie, de ses membres, surtout de ceux qui vivent avec les pen- 
sionnaires, que tous le fassent sur ce ton de réserve et de pru- 
,lcnce qui convient à des religieux. De la sorte ils édifieront les 
élèves; ils acquerront pour eux-mmes et pour leurs confrères 
une autorité plus grande. Il faut, à la même fin. que tous les 
N6tres restent étroitement unis enh'e eux et avec le Supérieur 
par les liens de la charité.. 
« Si l'on apprend quelque faute grave commise à la maison 
ou au dehors par un pensionnaire ou un domestique, on en aver- 
rira le Principal 2, avec la discrétion requise, surtout si le tait tou- 
che en quelque façon l'un des N6tres. Il fau! donc que chacun 
veille avec soin à l'ordre général du collège. 
« Dans leurs entretiens avec les élèves, tous s'appliqueront à 
diriger la conversation vers un but utile et à la détourner des 
inconvenances qui pourraient s'y glisser, se souvenant qu'ils sont 
religieux. Quand ils l'amèneront sur des su.iets spirituels, qu'ils 
ne paraissent 1,oint pousser "à la vie religieuse, mais q,'ils parlent 
de la vertu et des intérêts éternels avec simplicité et prudence, 
cherchant seulement à enseigner les devoirs du chrétien et 
l'amour de la perfection. C'est ainsi surtout que doivent faire 
les confesser, es et les directeurs de congr@ation. 
« Tous éviteront une trop grande familiarité avec les pension- 
nattes. Spécialement " l'égard des él6ves studieux et montrant 
un réel désir de la vie parfaite, il faut se garder d'une expan- 
sion indiscrète et ne point leur parler de la Compagnie. 
« Les N6tres, soit à la maison soit an dehors, ne doivent point 

1. A cette époque le pensionnat occupait jusqu'/t 3 jésuites : un principal, un nfi- 
ltistre, cinq frè-es coadjuteurs et , surveillants (praeÏecti cbiculorii). Deux Pres 
seulement ëtaient chargës des boursiers (Leltre du P. Maggio au P. Génëral déjà 
citëe). 
2. Les PP. Génëraux avaient souvent recoi,;mandb que les Principaux et les éco- 
nomes des pensionnats fussent choisis hors de la Compagnie (Voir plus haut, ch. I, n. l 
e! to,,,e I, p. 616); devant les difficultes q,l'on cul à trouver les perune- convena- 
bles, on dut souventy renoncer. Ici le P. _laggio suppose un Principal jésuite. 



RÊGLES COMMUNES A TOUS LES PERES DU PENSIONNAT. 
se mëler aux jeux des pensionnaires, ni jouer entre eux en lem. 
présence, sauf toutefois les jours que l'on passe tout entiers à la 
campagne, et dans ce cas ils ne se livreront qu'aux jeux permis à 
lssy. 0u'ils ne chantent pas non plus en présence des pension- 
naires, ni ne jouent d'instruments de n,usique, ni ne fassent de 
pénitences sans permission. 
« Aucun des N6tres, pour quelque motif que ce soit, ne donnera 
les clés de sa chambre aux pensionnaires, ni ne leur" en permet- 
tra l'entrée en son absence. 11 ne convient pas non plus que les 
élèves entrent dans les chambres de ceux qui ont quelque office 
à la maison. 
« Que personne, sans avoir pris d'abord l'avis du Principal, 
n'intercède en faveur des pensionnaires auprès de leurs profes- 
seurs, du Préfet des éludes ou du P. Recteur, soit pour obtenir 1, • 
pardon d'une faute, soit pour les faire monter dans une classe 
supérieure. » 
Telles sont les plus importantes des instructions communes 
tous les Pères occupés au pensionnat. Celles qui suivent regardent 
uniquement le Principal ; elles sont groupées sous le titre : O/ri- 
cium Primarii. 
« Le Principal dépendra immédiatemcnt du P. Recteur dont 
il tient la place auprès des pensionnaires. Il doit, pat" son esprit 
de prières et ses saints désirs, porter dignement le fardeau dont 
il est chargé, l'emporter sur tous par la charité, l'humilité, l'o- 
béissance et l'exemple des autres vertus, veiller à ce que tous nos 
Pères observent les règles communes de la Compagnie et celles 
de leurs oltiees, t ce que les enfants prouressent dans la piété 
chrétienne, dans l'acquisition de la vertu et de la science. 
« Lui-même suivra ponctuellement les règles de la Compagnie ; 
il évitera la singularité dans la nourriture, le vêtement et les 
autres choses; il se gardera de choquer personne en usant 
avec tel ou tel d'une familiarité ou d'une indulgence particu- 
lière. 
« Qu'il observe avec un soin vigilant si le ministre, les préfets 
des chambres et ses autres subordonnés remplissent exactement 
leurs devoirs; qu'il les visite de temps en temps pour voir 
comment ils s'en acquittent; et, à la même fin, qu'il visite plus 
souvent encore les enfants dans leurs divers exercices. 
« Il ne devra abohr aucun usage ni en introduire de nouveaux 
mais il gouvernera les pensionnaires d'après les règles et ins- 
tructions données par les supérieurs. Il ne changera rien dans 



200 

LIVRE I. -- CltAPlTRE Vil. 

la nourriture ou le prix de la pension sans le consentement du 
P. Recteur. 
,, C'est lui qui d'ordinaire admettra les Cèves. Ceux-ci devront 
avoir douze ans au moins et 6tre capables d'entrer en quatrième. 
lies enfants ggés de dix ans et aptes à entrer en cinquième pour- 
ront Otre admis par dispense du P. lecteur, mais rarement et 
seulement quand ils sont fils de personnes considérables ou de 
bienfaiteurs. Dans les autres cas, il faudrait dispense du P. Pro- 
vincial. Quant aux d«,mestiques, autant que possible on les prendra 
plus avancés en "ge et en savoir qu'il n'est requis pour suivre la 
classe de quatrième t 
« Les élèves qui sont retirés par leurs parents des autres 
collèges ne doivent pas 6tre acccptés facilement, " moins qu'eux- 
mëmes ne le r6clamcnt dans le désir de faire des progrès. Les 
je, unes gens d'a.ae assez avancé ou de nationalité étrangère ne 
doivent pas pour cela èire refusC, s'ils possèdent d'ailleurs les 
qualités voulues pour lëtudc et consentent à observer les règle- 
ments du coll,e. En tout état de cause, il faut donner la pré- 
ërence à ceux qui semblent devoir un jour ètre les plus utiles à 
la chose publique,à raison de leur naissance ou pour tout autre 
motif. 
« Chaque semaine, le Principal aura une conférence avec 
quelques-uns des surveillants, de façon à ne point rester plus de 

I. On voit à cette remarque du P. Maggio qu'au collëge de Clermont la plupart des 
do[nestiques du pensionnat ëtudiaient pour leur compte. Ce fut d'ailleurs l'usage dans 
les collèges de l'ancienne Compagnie de laisser les jeunes gens attachés au service de 
la maison ou des pensionnaires suivre les cours, s'ils 1« déiraient et montraient de 
réelles aptitudes. Tel de ces domesliques étudianls pouvait devenir un homme clè- 
bre. Ainsi le jésuite po0.te Jean Commire avait fait ses classes au collège de Tours où 
il servait à Id cuisine. Le P. Ëtienne Le Fev,-e, l'ap6tre du Chen-Si, dont la vie fut 
marquée de tant de prodiges que les Chinois l'apl,elaient le donneur desanIé, avait 
ëté simplement bainseut au collège d'Avignon (E. de Guilhermy, Ménologe, France, 
t. I, p. fi59-fifi3). Baiayeur aussi, à la Flëche, le fameux Tarin, devenu plus tard rec- 
teur de l'Uni'ersité de Paris. Mais, loin d'avoir de la reconnaissance pour ses anciens 
maitres, il se montra leur and ennemi tGarasse, téci! au vrttj des persCuitons 
sodevges contre les Peres tic In Compogie de Jé.us, publië par le P. Carayon, p. 7 
,,t suiv.). Charles Perrault raconte un joli trait relatif à la jeunesse de Jean Co[nmire. 
Pendant qu'il était au collëge, il eut " faire le I,ersonnage d'un garde àu roi dans 
une tragëdie. Son r61e, des plus modestes, n'avait qu'un seul mot d'une syllabe: il 
devait dire Sla, en arrêtant un prince pour le faire I,tisonnier. « Comme il avait beau- 
coup d'esprit et baucoup de poésie dans l'esprit, il compo:a cinquante ou sdixante 
vers latins très excellents qu'il rëcita, ensuite de son Sta, avec une force et une 
grace merveilleuses. Ces vers venaient parfaitement bien au sujel. Cela lui gagna les 
bonnes gràces de roule l'assistance ci particuliërement celle des bons Pères. » Reçn 
dans leur Compagnie, ajoute, Charles Perrault, «il leur a fait beaucoup d'honneur. 
C'était un trës bon homme et un très bon religieux » (Pensges et fragntents inédits 
de Charles PerralI, publiës par Paul Bonnefou dans La Quinzaine. 16 octobre 
tg0t). 



RÈGLES DU PIINCIPAL. 

201 

quinze jours ou trois semaines sans les voir tous. Dans ces entrc- 
tiens, on traitera de la discipline du collège, des défauts à cor- 
riger chez les enfants, de leurs progrès dans la piCA comme 
dans les lettres. Si quelque proposition importante est faite, le 
principal la notera par écrit de peur de l'oublier, surtout quand 
il faudra en référer au P. Recteur ou au P. Provincial. 
« 0u'il parle sonvent et avec une extrëme charité à ceux des 
N6tres qui vivent sous ses ordres; qu'il s'intéresse affectn,-use- 
ment à leurs besoins corporels et surtout spirituels. S'il s'aperçoit 
que l'un d'eux est gravement tenté, il doit en avertir anssit6t le 
1'. Recteur. A l'égard des pensionnaires, qu'il ne montre de fami- 
liarité à personne, mais qu" une paternelle bienveillance pour 
tous il joigne l'autorité et la franchise. 
« Une fois par mois, et en carème le vendredi de chaque se- 
maine, il donnera lui-mème, ou fera donner par un autre Pre, 
une exhortation aux élèves sur la pratique de la vertu et la ridé- 
lité an règlement. 11 devra veiller aussi à ce qne chaque enfant, 
peu de jours après son entrée, fasse une confession générale. 
« 0uand il corrige un élève ou lui impose une pénitence, il 
doit tenir compte de son caractère et avoir en vue la bonne édifi- 
cation de tous. Qu'il prenne bien garde en punissant ou en répri- 
mandant, surtout en public, de laisser paraitre aucun signe de 
colère, ou de vengeance ou de quelque autre mauvais sentiment. 
« il aura soin que les Pères chargés des pensionnaires corrigent 
avec attention leurs devoirs, assistent à la récitation des leçons et, 
s'il est nécessaire, leur répètent la prélection 
« 11 fera ensorte que, dans les moments de repos et de réjouis- 
sance, tout excès soit évité; que la modestie règne en toutes 
choses, que la piété garde sa part. Spécialement le jour «les rois, 
au carnaval, à la Saint-Jean-Baptiste et autres circonstances où 
plus de liberté est laisée pour le délassement de l'esprit, on ne 
permettra ni masques, ni danse, ni tragédie, ni comédie. Tout au 
plus pourra-t-on autoriser un dialogue sur un sujet de },iété, entre 
sept personnages au maximum, et qui sera composé par l'un des 
pensionnaires après approbation du snjet par le P. Recteur. (Jue 
tout se passe en dehors de la chapelle et des cérémonies liturgi- 
ques, sans grande recherche de costumes"-, et sans que les pro- 

1. On appelait prëlection l'explication détaillëe d'un passage d'auteur avec tous les 
dëveloppemenls d'rudilion à la portée des auditeurs. 
2. Il s'a-it ici de divertissements entre pensionnaires et non des reprësentations so- 
lennelles du collège dont nous parlerons à l'occasion. 



"02 LIVRE I. -- CIIAPITRE Vil. 
fesseurs ou autres personnes du 9'and collège aient à " contri- 
buer. On ne fera point de banquet aux frais des pensionnaires; 
mais aux jours voulus, le collège leur fournira l'extra conve- 
nable. ,, 
Le P. Maggio ne donne point dïnstructions spéciales à l'Aca- 
naine du pensionnat, mais dans un court chapitre, à la fin des 
rbgles du P-incipal, il traite de l'administration financière. 
,, Sous ce rapport, le pensionnat sera complètement séparé du 
collège de la Compagnie; que le Principal évite donc toute con- 
fusion à laquelle pourrait l'exposer sa dépendance du P. Recteur 
en matière de gouvernement. 
« 0u'il prenne garde de se charger de dettes ; qu'il ne fasse ni 
contrats, ni prëts, ni emprunts de quelque importance sans une 
permission expresse du P. Provincial. 
,, 11 devra montrer une très grande charité envers les pauvres. 
Sans parler des restes qui seront distribués chaque jour aux indi- 
gcnts, il pourra leur faire l'auméne de son chef s'il s'at d'une 
somme modique, avec permission du P. Recteur ou du P. Provin- 
cial s'il s'agit de solnmes plus importantes. 
« Ciaque mois il exigera de l'économe les comptes de recette 
e de dépense; tous les deux rendront au P. Recteur un compte 
trimestriel et un compte annuel. L'argent sera aux mains du 
l'rincipal et de l'économe qui feront acheter les provisions au 
temps voulu, mais non sans l'autorisation du P. Recteur s'il 
s'agissait de quantités considérables. 
« Comme l'inégalité des pensions trouble le bon ordre, excite 
desjalousies et a des inconvénients de toutes sortes, le Principal 
aura soin que tous les élèves. étant traités de la même manière, 
payent la mëme redevance. Ele devra être suffisante pour per- 
mettre un entretien convenable, et pourra d'ailleurs être augmen- 
tée ou diminuée, suivant les époques, avec la permission du P. pro- 
vincial. Afin de parer aux éventualités possibles et aux difficultés 
d'approvisionnement qui peuvent survenir, on gardera toujours 
en réserve une somme de deux mille écus, prise sur les pensions 
,les élëves t. 
« Pour tout ce «lui regarde la nourriture, le vëtement, l'habi- 
tation et a,tres nécessités corporelles, le Principal pourvoira 
avec sollicitude à ce que rien ne manque aux Nétres; mais que 
ceux-ci, en toutes choses, gardent les ,sages de la Compagnie et 
1. Précaution fort sage à une époque de guerres et de troubles où le commerce ne 
ressemblait en rien à ce que nous 'oons de nos jours. 



REGLES [tES SURVEILLANTS. 

que rien d'extraordinaire ne leur soit permis. Toutefois, pour ce 
qui est des v6tements, que l'on tienne compte de la bienséanc 
extérieure, «le la commodité relative à la vie d'élude, et de la 
bonne édification. Pour la nourriture, que l'on se conforme au 
réme des pensionnaires. 
« Une fois par semaine au moins, le Principal devra rendre 
visite au P. Recteur. le mettre au courant des affaires du pen- 
sionnat et recevoir ses ordres. » 

6. !1 ne faut pas s'étonner que le P. Visiteur se soit étendu si 
longuement sur les devoirs qui incombent au Principal. En 
réglant la tëte on règle taut 1o corps. Tout ira bien si celui qui 
donne le mouvement à l'ensen,ble agit lui-m6me dans la perfec- 
tion. Cependant pour aider les subordonnés à suivre sans dévi,.r 
l'impulsion re«:ue, il est bon de leur faire connaitre le détail de 
leur r61e et le but qu'ils doivent atteindre. En conséquence, le 
P. Mago ajoute deux chapitres à ses ordonnances : l'un pour 
surveillans, hstr«tiones pro praefectis cub;culorum: l'autre 
pour les élèves, Itegulae eoneictorum. Dans l'un et l'autre, dan 
le premier surtout, apparaissent le tact psychologique el le zèle 
apostolique du véritable édueateur. 
Les instructions pour les surveillants se divisent en trois parties. 
1. Des choses qui 'egardent la persom,  et la bonn,, dueatio» 
des en[ants. 
« Ceux des N6tres qui vivent avec les pensionnaires se rappelle- 
font souvent qu'ils sont là uniquement pour aider les enfants à 
faire «les progrès dans la piété et dans les lettres, pour ¢tre leurs 
modèles par la régularité de la vie, la modestie ,le l'e,térieur, 
la dévotion, la doctrine et toutes sortes de vertus, ils doivent donc 
solliciter de Dieu, par une prière ardente et assidue, la 
indispensable à cet effet. Ils s'attacheront à prier et pour tous les 
pensionnaires et surtout pour ceux «lui t.n ont la ehar.'-e t 
« Ils s'appliqueront à garder avee le plus gand soin la di.- 
eipline religieuse, à observer autant que possible toutes les 
règles de l'Institut. 

1. Voici le texte original latin de ce préambule qui exprime si bien le but et la 
portëe, de tonte éducation ou enseignet«ent congréganiste : « Nostri qui inter con- 
vtctores agunt, saepe cogitent nullam aliam ob causam se in eort,m contubernio esse 
posilos quam ut eos in pietate et litteris jus'rat, il,sisque morum et corporis composi- 
tione, religione et docIrina, omni denique virtutum genere sint exemplo; quata ad 
rem necessariam summis a Deo prectbus gratiam as»idue flagitare debent, orareque 
sedulo pro omnibus quidem convictoribus, sed i»o illis praesertim quorum est ets cura 
demat, data. » 



LIVRE i. -- CHAPITRE ,1I. 

« Il faut qu'ils aient entre eux une grande conformité dans la 
manière de trailer avec les enfants, ce qui sera facile si tous sont 
parfaitement fidèles " suivre les instructions qui leur sont 
données à eux-mèmes et les règlements du pensionnat. En con- 
séquence ils ne doivent introduire aucun usage, aucun procédd 
nouveau, ni dispenser des règles, ni rien changer dans l'ordre ou 
la disposition des chambres sans le consentement du supérieur i. 
« Les surveillants doivent tendre à exercer leur autorité avec 
douceur, de façon à èlre en mëme tempscraints et aimés de tous. 
A cette fin ils unit'ont la bont6 à la sévérité,; ils étudieront le 
caractère de chaque enfant, pour distinguer ceux qu'il faut con- 
«luire par la crainte et la réprimande, de ceux qui sont plus 
,lociles à la bienveillance et à l'affection. Il est donc bon qu'ils 
s'entendent avec les professeurs, le pré, fet des éludes et tous ceux 
«lui pourront connaitre la nalure des élèves, et s'informent auprès 
d'eux de la meilleure mani6re .le les prendre. 
« Si les surveillants veulent imposer leur autorité, que la 
gravité, de leur extérieur retlèle leurs vertus, avec un rayon de 
joie et de boniC sans expansion toutefois, mais plut6t avec une 
rande réserve dans les paroles. 
« Qu'ils prennent garde aux affections particulières que leur 
lan.'-"age ou une excessive familiarité feraient aisément remarquer. 
Qu'ils se conduisent le telle sorte qu'aux yeux de tous ils parais- 
sent chercher uniquement l'honneur de Dieu et le progrès des 
enfants en science et en piété. 
,, Bien que des règlements soient prescrits aux pensionnaires, 
il faut cependant user de tac! et de mesure : les grands seront 
conduits à l'accomplissemen! de leur devoir plut6t par la raison 
que dans la rigueur du droit. Mais tous les surveillants doiven! 
maintenir intact le bon ordre de ce collège, ordre qui fait sa 
splendeur et son meilleur litre " la réputation. 
« Qu'ils distin'uent avec prudence la mesure à exiger de cha- 
que enfant ; qu'ils ne désesp;.rent point tout de suite d'un caractère 
difficile et ne se pressent pas trop d'emi,loyer les procédés rigou- 
t.eux à l'égard des élèves qui, à leur gré, n'avancent, pas assez vite 
dans la piété ou la formation inlellectuelle. Il faut exiger de tous 
une conduite ré$ulière, non la perfection religieuse. 
1, Cette règle ne dëtruit nullement l'initiati-e; elle la veut ulement soumis et 
contr61ée. On a vu plus haut que les surveillants avaient de frèquents entretiens arec 
le Principal, et celui-ci avec le P. Recteur. ;'est alors qu'on rendait compte des 
rèsultats obtenus par les procëdès employés et que l'on pouvait soumettre de nouvelles 
idëes. 



REGI.ES IES SERYEILL.kNTS. 
« Quand un enfant tombe dans une faute par faiblesse, il faut 
d'abord le reprendre en particulier, sans recourir tout de suite 
au Principal. Il est mème nécessaire de distinguer la faihlesse de 
la malice. (n pourra souvent ne pas faire attention aux fautes 
qui proviennent de la première, les autres au contraire ne doi- 
vent pas être un instant tolérées. 
« Dans les reproches et les réprimandes, il faut éviter avec 
soin toute e-pressioa injurieuse, tout signe d'impatience, d'or- 
gueil, de colère, d'aversion ou d'autre sentiment désrdonné. 
« Les surveillants ne doivent jamais sans autorisalion châtier 
un enfant; quant à ceux qu'ils ont la permission générale de 
nir de la peine du fouet, ils ne les chàtieront jamais eux-mêmes, 
mais feront appel pour cela au correcteur. 
« Qu'ils ne quittent point sans permission les salles des pen- 
sionnaires pour aller au rand collège. Si l'un d'eu- s'absente, il 
avertira le surveillant de la salle I voisine, lequel s'occupera des 
deux salles à la fois. 
« Ils ne doivent recevoir des pensionnaires aucun cadeau ni 
leur en faire sans une permission énérale ou par!iculire. 
« Ils ne garderont janaais d'arent en dépèt, pas mëme pour 
le bois, l'Clairon-e, l'ornementation de la chapelle ou choses 
semblables, rt, ais ils remettront tout à l'économe. Ils ne doivent 
rien exiger des élèves pour les oratoires «les salles ni pour quoi 
que ce soit, sans le consentement du supérieur. 
« Les règles des pensionnaires et le règlement du collège doi- 
vent être affichés dans chaque salle, afin que les nouveaux puis- 
sent les lire ainsi que les transgresseurs. Ou veillera à ce que ces 
règlements soient bien compris de tous. ,, 
!I. Du progrès des él;ces soit dans la pi,:té soit dmç les lettres. 
,, !1 faut observer la façon dont les enfants se comportent dans 
1. Le seul mot employé quand il s'agit des appartements des pension.aires est 
biculum oucubicula, il semble par le contexte qu'il y avait un survei,lant par cubi- 
culum. Il ne s'agit donc pas d'une chambre, mais d'un appartem,-nt servant a la fois 
de dortoir et de salle d'êtude pour un certain nombre d'élèves. Ce q,,e le chanoine 
artin a ëerit sur lïnslallation des pensionnaires au eollge de P,,nl-a-Mousson sem- 
ble trouver ici sa place et peut ëelairer la question. « Le pensionnat, dit-il, o«'eupait 
une parlie des eonstruclions de la première cour... Les dorloirs ëlaient au premier et 
au second étage : chaque salle, beaucoup plus longue q,le large, elai! coupee dans 
sa longueur par un corridor ; de chaque coté s'ouvraient des espèces d'aleèves sépa- 
rëes par de legëres cloisons de six pieds environ de hauteur. Au xvu" »iècle. il y avait 
q,talre dortoirs avec .oixante-dix cellules.., k la tète de chaque dortoir etait un prë- 
le! de chambre, Prae[eclus cubiclarius, scolastique de la Socielé «lui suivait les 
cours de lUniversilé, couchait dans une pice attenante au dortoir et exerça,t sur ses 
quinze ou ring! elèves les fonctionsd'un père de fat,fille... Il y avait aussi plu.-ieurs rëpé_ 
tilenrs, tous scolastiques jësuites, et quelques freres coadjuteurs cha gés du ,,atëriel et 
en particulier de la porte. » (L'Universilc de Ponl-tLMovsson, I. Il, c. iv. p. 224). 



2O6 

LIVRE I. -- CHAPITRE Vil. 

leurs exercices spirituels, avoir soin qu'ils arrivent tous décem- 
ment vètus à la prière du matin, et qu'à cette prière comme à 
celle du s,,ir ils répondent distinctement et dévotement. 
« Les surveillants auront soin que chacun des enfants apprennc 
de son confesseur la manière de se confesser, de prier, d'examiner 
sa conscience et d'entendre la messeg Ils les habitueront à la bien- 
séance dans les conversations et leur inspireront le désir de la 
confession et de la communion fréquentes. 
« Ils leur recommanderont la lecture des livres spirituels, spé- 
cialement les ouvrages de Grenade, de Gerson, «le Loarte t et le 
manuel des congréganistes. Ils veilleront à ce que l'un ou l'autre 
,le ces ouvrages soit entre leurs mains et qu'ils s'en servent au,; 
temps voulus. 
,. Ils les retiendront dans les salles d'étude, les empëcheront 
de courir par la maison et feront en sorte qu'ils soient toujours 
occupés. En cons:quence ils ne de,ront pas les laisser sortir des 
salles sans permission ; ils veiller.ont à ce que tous y rentrent après 
les classes et reprennent leurs travaux. Ils les visiteront aussi 
pendant que chacun étudie à sa place, afin d'examiner s'ils font 
le travail prescrit et pour leur interdire de gaspiller leur temps 
en passant sans raison d'un auteur à un autre. 
,, Ils ne doivent ni garder auprès d'eux, ni laisser entre les mains 
«les enfants, des ouvrages contraires au,; bonnes mœurs ou dé- 
fendus. En fait de livres f,'ançais, ils ne permettront que les livres 
de piCé. De. temps en temps ils visiteront les places et les pupi- 
tres des élèves, pour s'assurer que mauvais livres, images ou chan- 
sons obscènes n'y sont point cachés. Ils dresseront en double le 
catalogue des livres que les nouveaux apportent avec eux-, et en 
donneront un exemplaire au Principal. 
« Ils veilleront "8 ce que les élèves de troisième et des classes 
inf6rieures écrivent correctement le texte de leur devoir, qu'ils 
prononcent distinctement, corrigent leurs exercices de composi- 
tion et les recopient sur leurs cahiers. 
,, 11 est souverainement important qu'eux-mèmes et les élèves 
parlent latin et aussi élégammen! que possible, et ils ne laisse- 
ront point passer sans réprimande les termes impropres ou 
inconvenants. » 

1. Gaspar Loarte. S. J.. né à Medina del Campo, entrë dans la Compagnie en 1552. 
fut recteur de Gè,es et de Messine et auteur de plusieurs ouvrages ascetiques, entre 
autres de Eserci:io della vita cristiata, traduit en français et imprimé a Paris en 
585 sous ce titre : Les exercices de la vie chrestieane (Cf. Sommervogel, t. IV. 
¢ol. 1879 et suiv.). 



REGLES QUE DEVRONT GARDER LES PENSIONNAIRES. 

111. De ce q,ti »'ega»'de les soins ext,;J'ieu»'s et les dJlasseneJts. 
Il faut veiller à la tenue extérieure des élèves, à leur propreté 
et à celle de leurs vètements, qui ne doivent erre ni déchirés ni 
en désordre. Leur mainlien doit ëtre modeste ; on les empëchera 
de regarder dans la rue par les fenètres ou de se rendre tumul- 
tueusement à leurs divers exercices. 
Les surveillants ne se feront point prier pour les mener en pro- 
menade hors de la ville, mais ils ne pourrontpas sans permission 
les conduire à la maison d'lssy, ni dans les propriétés de leurs 
parents, ni traverser la Seine. !1 faudra interdire les .ieux trop 
fatigants, ou inconvenants, ou dangereux. 

7..lusqu'ici nous avons traduit ou résumé les règlements que 
le P. Maggio a écrits pour le personnel du pensionnat. Or il n'en- 
tend point que les enfants soient menés uniquement par l'obéis- 
sance passive. 11 veut, au contraire, qu'eux aussi se rendent 
compte de leurs obligations, comprennent la raison du genre de 
vie qu'onleur impose, entrevoient un idéal à poursuivre et y ten- 
dent par leurs efforts personnels. 
!1 va donc les traiter Ch gens raisonnables et réfléchis. Ce n'est 
pas seulement un horaire ni un rèlement tout matériel qu'il 
leur trace. Sous le titre Regdae Cont'ictortm collegii Societ«tis 
Jes,t, il leur présente une suite de prescriptions, oblisatoires il 
est vrai, mais qu'ils doivent regarder comme les moyens les 
mieux choisis pour arriver au résultat voulu de Dieu et de leurs 
parents. 
Suivant son procéd,: habituel, il expose d'abord les générahtés, 
ensuite ce (lui touche aux progrès dans la piété et les lettres, enfin 
ce qui regarde la santé et les soins extérieurs. Voici son début : 
« Tous ceux qu'on admet comme pensionnaires, doivent se bien 
persuader que la seule intention de leurs parents ou de leur tu- 
teur est qu'avec la connaissance des belles-lettres ils acquièrent 
l'ornement de la vertu. 
« C'est pourquoi tous se conformeront "à la discipline et aux 
usages de ce collège, qui n'ont d'autre but que de les former par- 
faitement à la science et aux bonnes mœurs. 
« llsdoivent avoir pour leurs supérieurs, professeurs et sur- 
veillants, la déférence et le respect que la raison exige. Simples 
et réservés à leur égard, ils les traiteront avec la considération 
qui leur est due, et leur obéiront sans murmure, sans aucun 
signe de mépris ou d'aversion. 



208 

I,IVRE I. -- CHAPITRE Vil. 

« Dans leurs relations entre eux, la bienveillance doit régner 
et se prouver par des services mutucls, comme il convient entre 
camarades, condisciples et frères par la charité. Ils éviteront les 
moqueries, les taquineries et sauront supporter mutuellement 
lou,.s défauts. 
« Tous doivent se lever le matin au premier signal, et dans le 
courant de la journée se rendre sans retard au lieu où ils sont 
appelés. 
« Avec la pureté de l'ame ils garderont la décence extérieure, 
le bon ordre dans leurs vètements, leurs livres, leurs chambres ; 
ils ran$'eront soigneusement les objets à leur usage;ils éviteront 
dans leur chevelure et leur habillement tout ce qui serait 
braillé, mal élevé ou peu modeste; dans leurs conversations, la 
lé$'èreté, les rires trop bruyants et les querelles. 
« Ils ne pourront sortir de la maison sans la permission du Prin- 
cipal. Au collège ou au dehors, ils ne s'entretiendront point avec 
les étrangers sans l'autorisation du surveillant, sauf quelques 
mots échangés par politesse. Quand ils ont permission de sortir, 
ils ne doivent ni prendre de repas ni coucher hors de la maison 
sans le consentement formel du Principal. 
« Ils n'écriront de lettres et n'en recevront qu'avee l'autorisa- 
tion du surveillant, afin de ne pas perdre leur temps en corres- 
pondance ou en relations inutiles. 
,, Le matin ds le réveil, ils feront le signe de la croix ;en- 
suite ils prendront leurs habits avec la plus grande modestie, et 
pendant ce temps, comme le soir en se déshabillant, ils récite- 
ront quelques courtes prières appropriées à ce moment. 
« Le matin des jours ordinaires, ils eml)loieront un quart 
d'heure à la prière, et le matin des jours de fète une demi-heure. 
Chaque soir ils prieront durant un quart d'heure et feront alors 
l'examen (le conscience suivant la méthode qui leur sera donnée. 
« Quand ils entrent à la chapelle, ils doivent prendre de l'eau 
bénite et faire avec le plus grand respect la génutlexion devant 
le saint tabernacle. 
« Ils entendront la messe chaque jour avec attention et piété ; 
ils doivent alors n'avoir que leur manuel de prières, et ne pas s'en 
.servir quand le prëtre parle "à voix haute, afin de pouvoir méditer 
ce qu'il dit. Pendant que le prêtre pwle à voix basse et durant 
le canon de la messe, ils prieront pour la sainte Église, le Sou- 
verain Pontife et les évëques, pour le roi très chrétien et son 
royaume, pour la Compagnie et spécialement pour ce collège, 



IÈGLES QUE DEVRONT |;.,RDER I.ES PENSIONNAIRES. 
pour la conversion des hérétiques et la délivrance des mes du 
purgatoire. 
« Ils devront se confesser au moins une fois chaque mois  l'un 
des confess,urs qui leur auront été assignés, et recevoir la sainte 
communion, à moins que leur confesseur n'en ait jugé autrement. 
« Tous apprendront à servir la messe et la serviront à leur tour. 
Aux jours marqués ils réciteront parcoeur la lettre du catéchisme 
à leurs surveillants. 
« Ils assisteront aux vgpres, aux serinons, aux exhortations et 
lectures spirituelles, toutes les fois que le Principal le jugera à 
propos, et garderont alors la tenue resp«.ctueuse qui sied à des 
jeunes gens chréfiens. 
« Chacun restera de bon gré dans la classe qui lui aura été as- 
signée par le préfet des études. 
« Pour les exercices écrits et pour les leçons, ils garderont la 
méthode que leur auront enseinée leurs professeurs ou leurs 
surveillants. 
« Ils ne liront et n'auront entre leurs mains que les livres 
prouvés parle préfet des études; ils n'en achèteront t,i n'en ren- 
dront sans sa permission. 
« .tu collège, ils doivent tous parler latin et aussi élégamment 
que possible. 
« Dans les salles d'étude, chacun doit rester à sa place, occup,» 
de son travail, sans troubler les autres ni les interpeller. En 
dehors des récréations, ils ne devront pas parler entre eux sans 
la permission du surveillant. 
« Au réfectoire, ils réciteront avec le prétre le enedicite et les 
grttces, et s'efforceront de protiter de la lecture ou de la décla- 
mation qui se fera pendant le repas. 
« Ils doivent tous avoir grand soin de leur santé. C'est pour- 
quoi, dès qu'ils se sentiront malades, ils averfiront le surveillant, 
afin qu'on leur donne les remèdes convenables, et ils recevron 
sans marque d'impatience les soins du médecin et des infirmiers. 
« Quand ils iront se promener à la campagne pour se reposer, 
ils devront toujours ëtre accompagnés de quelqu'un de nos Pères 
qui les conduise et les ramène à temps et veille sur leur bonne 
tenue. 
« )uand il leur sera permis de jouer, ils ne se livreront 
qu'auxjeux autorisés par le Principal et ils éviteront une fatigue 
excessive qui nuirait à leur santé. Il leur est interdit de s'ab- 
senter du heu de la récréation sans la permission du Principal. 



LlXRE 1. -- CHAPITRE Vil. 

,, Ils ne doivent pas porter de chapeaux, si ce n'est quand ils 
vont à la campagne ou pour une raison de santé approuvée par 
le Principal. 
« Ail n d'obvier à beaucoup d'inconvénients, aucun pensionnaire 
ne gardera d'argent sur lui sans permission; mais il déposera 
son argent chez l'économe qui lui en donnera pour ses dépenses 
nécessaires. 
,, ils ne doivent prendre aucun des objets de la maison sans le 
consentement de ceux qui en ont la garde. 
« Tous doivent ëtre prêts à observer ces règles et à subir la 
peine de leur faute s'ils les transgressaient. 
« Afin de les mieux observer, ils demanderont à Dieu sa grace 
et aimeront à /es repasser dans leur esprit. On les lira une ïoi 
par mois au réfectoire et elles devront ëtre affichées dans les sal- 
les d'étude . » 
Tel est le dernier mot de cette législation des pensionnaires. 
Comme le premier que nous citions plus haut, il montre que la 
Compagnie faisait tout le possible pour utiliser à la loire de 
ifieu et au bien de la jeunesse une institution qu'elle n'acceptait 
qu" contre-coeur, vé,'itable fardeau pour elle-tn,_'.me et ses sco- 
lastiques. Ire ce fardeau elle fit un instrument d'apostolat. Les 
supériet, rs ne tardèrcnt pas à s'apercevoir que cette éducation 
formait, parmi les intern,.s, de vrais chrétiens et mieux encore. 
,, Elle porte d'heureux f,'uits, écrivait à ce moment mème le 
i'. Maggio, et ses résultats sont merveilleux. La preuve en est 
que par elle beaucoup de jeunes C'cris sont amenés à désirer la 
vie parfaite, soit dans la Compa...ynie, soit dans d'autres Or,lresL » 
En 1588, le no,nbre des pensionnaires au collège de Paris s'é- 
levai à deux cent quatre-vingts . Cette année-là l'établissement 
progressait sur toute la li.'."ne. Le P. Ma-gio avail recommandé 
au I'. l'rovincial d'ajouter, dès la rentrée d'octobre 1587), une 
chaire d'Écriture Sainte aux trois chaives de théologie qui exis- 
taient déjà :. Bient,,t son désir fut dépassé. 11 v eut, de plus, un 
cours d'hébreu et un cours de mathématiques, en sorte qu'il ne 
manquait plus rien pour constituer une académie de plein exer- 
cice • L Les fondations de la :-"rande chapelle furent bénites par 

1. "Re9ulae cotvictorum (Bibi. nat., ms. lai., 10.989. Ct. Mon. paedag. , 1. c. 
2. Lettre du P. MaT, gio au P. Général, 30 décembre 1587, déj/t citée. 
3. Ils étaient donc vingt de plus que l'année prëcédente .,voir plus haut). Les lettres 
annuelles constatent cette augmentation (Lift. an«t. 15.., p. 216. 
. "Memorialepro,P. Provi»tciali (Btbl. nat., ms. lat., 1o.989. f. 76L 
5. Sacchini, ttist. Soc. Jesu, P. V. 1. VIII, n. 10¢;). 



LE P. PII;ENAT SEPPLEE LE P. MAGGIO. 

! 'r de Lusignan, év,'.que de Chypre. Jamais le collège n'avait été 
plus florissant. « Telle est la réputation de nos naitres et de 
notre enseignement, écrivait le rédacteur des Lettres anntelles, 
que beaucoup d'auditeurs, ne pouvant pénétrer dans les classes, 
sont obligés de rester debout dans la cour ou de s'en aller. Les 
professeurs des autres établissements honorent de leur pré- 
sence nos disputes publiques et leurs éloges nous ont concilié 
beaucoup de gens ,lui nous étaient contraires » La piété des 
élèves n'était pas moins remarquable que leur ardeur p,,ur l'C 
rude. « I)ans la congrégation de Notre-Dame, raconte l'historien 
des commencements du collège, outre un très rand nombre de 
jeunes escholiers se sont veus plusieurs prélats, ,locteurs, con- 
seillers, advocats, marchands. Les exhortations s'y fesoient d'or- 
dinaire par quelques rands théologien; les m6ditations, pé- 
nitences, confessions et communions v estoient fort fréqu,ntées. 
Ces dévotions v estoient facilement entretenues par le moien 
des grandes messes et vespres qui s'y chantoient en musique 
avec un grand appareil tous les dimanches et festes:'. » On fut 
surtout très éditié, en 1588, du spectacle offert par la procession 
des enfants du catéchisme. Partis de la maison professe, vêtus 
de blanc et portant des couronnes sur la tète, ils parcoururent 
sur deux files les principaux quartiers de la ville en chautant de 
pieux cantiques .. 

8. Dès que le P..laggio eut terminé la visite du collège de 
Llermont, la congrégation triennale de la Province de France 
se tint à Paris: c'était dans les premiers jours du mois d'aoùt 1587. 
E juillet, celle d'Aquitaine s'était réunie à Bordeaux, et en juin 
celle de la Province de Lyon, à Avign«,n. Dans les comptes ren- 
dus de ces assemblées on ne Irouve ,lu'un vo.u d'intérèt énéral. 
Les Pères de Lyon demandaient que le nouveau programme 
d'Cudes ou Ratio studior«m fùt envoyé ,à tous les collèges. Ils 
désiraient toutefois qu'on n'v mit pas la dernière main axant 
de lui avoir fait subir lëpreuve de l'expérience. Le P. Aquaviva 
répondit qu'il ne tarderait pas à envoyer au moins la partie p'a- 
tique et qu'il serait dès lors nécessaire de l'appliquer cotonne si le 
texte était définitif. 

!. Lift. ant. 1588, p. 
2. Carayon, Docum. itéd., doc. 1, p. 
3. Lift. ann., 1. c. 
4. Acta congr, prov.. 1587. 



212 LIVRE I. -- CIIAPITRE Vil. 

L'intention du P. Maggio, et aussi l'obligation de sa charge, était 
d'inspecter successivement tous les collèges des trois provinces. 
Nous avons dit déjà comment la guerre, à l'automne de 1587, et 
ensuite la volonté du roi, au début de 1588, le retinrent "à Paris 
plus longtemps qu'il n'aurait voulu. Au mois de février, il dut 
charg«r le P. Pigenat, provincial de France, de visiter,à sa place 
les collèges de Pont-h-Mousson et de Verdun 1. Son mandataire, 
arrivé à P..nt-à-Mousson vers la fin du mois, constata que l'Uni- 
versit6 avait été très troulAde l'année précédente par le voisi- 
nage de l'armée allemande, appelée au secours des huguenots 
français. Elle avait d6 chercher un refuge à Nancy, avec le pro- 
pre fils du duc de Lorraine, Charles, évèque titulaire de Metz. Le 
ieune prélat faisait alors son bienni«m, ou les deux années d'é- 
tu«les supplémentait'es exi:ées par les chapitres de Trèves et de 
Mayence de,nf il était membre. L'Université ne revint de Nancy 
qu'à la tin des vacances et ni l'invasion du duc de Bouillon, ni la 
crainte des guerres ou de la peste n'empëchèrent les élèves d'ac- 
courir, au nombre de huit cents, à la rentrée d'octobre 1587. 
La nouvelle année scolaire ne fut d'abord marquée que par d'heu- 
reux incidents. L'annonce d'une tragédie, le Sie9e de Jérusalem, 
attit.a lant de spectateurs qu'on ne put les maintenir à l'entrée 
du collège ; les portes furent enfoncées et le duc obligé d'envoyer 
ses gardes pour empêcher la foule de tout envahir. Un autre jour, 
un exercice littéraire d'un nouveau genre lit briller l'esprit et le 
talent des élèves. Ils se proposaient mutuellement des dnigmes 
en vers que le répondant devait expliquer aussitét. Charles 111, 
avec ses trois fils et les deux .ieunes de Vaudemont ses petits-fils, 
assistèrent à la séance; ensuite ils allèrent diner avec les Pères 
et, pendant le repas, furent complimentés en dix-huit langues. 
Le jeune é'ëque de .letz avait pris à son compte toutes les dé- 
penses de la fète-. 
Le 1 ¢ mars 158, le P. Pigenat installa comme Recteur de 
l'Université, à la place du P. Le Clerc, envoyé à D61e, le P. Jean 
Bleuse, professeur de théologie. Son attention fut ensuite attirée 
sur le séminaire des Écossais et Irlandais. annexé au collège de 
Pont-à-.lousson et fort ébranlé par la mort de Marie Stuart et 

1. M. le chanoine Eug. Martin se tro,pe donc quand il dit que le P. Maggio vint 
faire la visite de Pont-à-Mousson en 1588 (L'Uni,ersité de Pozl-a-zllotsson, p. 226. 
Ce fut le p. Pigenat, qui d'ailleurs s'inspira des ordonnances laissées à Paris par 
le p. Maggio. 
2. Lift. ann. 188, p. 217, 218. Cf. Abram. Histoire de l't;niversité de Pottt-à- 
3loussott (Carafon, JOoc. inëd., doc. V, p. 269). 



LE P. PIGENAT SUPPLEE LE P. MAGGIO. 

de Grégoire XII[ ses insignes bienfaiteurs. Pour sauver cette ins- 
titution d'une ruine presque certaine on l'avait confiée, depuis 
quelques mois, au zèle et au dévouement du P. Jacques Tyrius. 
llalgré le manque de ressources, le nouveau directeur avait si 
bien ranimé la confiance de tous en la divine Providence, que 
le P. Pigenat, "A la fin de sa visite, laissa cette recommanda- 
tion dans son Mémorial : « Qu'on ne diminue point le nombre 
des séminaristes; qu'on entretienne toujours vingt Écossais et 
neuf Irlandais. Que si la cherté des s-ivres fait cont acter des 
dettes et que la récolte de l'année prochaine ne permette pas 
de les acquitter, le P. Principal axàsera t. » 
L'avenir, en effet, était sous tous rapports plein d'incertitude. 
Le P. Provincial avait déjà quitté Pont-à-M,»usson depuis quelque 
temps, quand la peste s'abattit sur la ville, franchit l'enceinte 
du collège et y fit plusieurs victimes. Charles de Lorraine, pour 
ne pas interrompre son stage d'études, emmena encore, mais 
cette fois à Vic, ancienne résidence des évêques de Metz. une 
partie des membres de l'Université, c'est-à-dire le recteur et plu- 
sieurs professeurs de théologie, de droit, de philosophie et de 
littérature. Les autres Jésuites pour la plupart se réfugièrent dans 
leur prieuré d'Aspremont et y continuèrent leurs travaux. Non 
content d'entretenir à ses frais ses hétes de Vic, le jeune 
évèque voulut aussi venir en aide aux autres Pères. A cet effet, 
il devança l'échéance ordinaire de la pension qu'il payait au col- 
lège, puis il assigna une somme particulière aux missionnaires 
qui évangéliseraient les villes et les bourgades de la contrée. 
Au mois de novembre, son bienium était terminé. Le P. Bleuse 
le quitta et rejoignit, avec sa communauté, les réfug'iés d'As- 
premont. Mais ce lieu était devenu peu sùr depuis que les troupes 
protestantes du duc de Bouillon terrorisaient la Lorraine. Plus 
d'une fois, soit hasard soit trahison, des Pères, surpris par des 
bandes ennemies, coururent de réels dangers. Leur supérieur 
jugea qu'il valait mieux s'exposer au fléau de la peste, déjà 
moins violente, que de rester plus longtemps à la merci des 
huguenots. Tous retournèrent, vers Noël, à Pont-à-.lousson et rou- 
vrirent leurs cours au commencement de janvier 1589. On adjoi- 
gnit alors aux trois chai.es de théologie un cours d'Écriture 
Sainte, dont le P. Tyrius fut le premier chargé 5. 
Le collège de Verdun, où le P. Pigenat s'était rendu après sa 
I. Abram, op. cit., p. 275. 
:. Abram, op. cit., p. 271-275 (Gf. Litt. ann. 18). 



LIVRE I. -- CHAPITRE Vil. 

visite de Pont-à-Mousson, avait été très éprouvé en 1587 par la 
mort de l'évëque, le cardinal de Vaudemont, tout dévoué à la 
Compagnie l. De plus, l'approche des armées ennemies avait né- 
cessité l'envoi des novices à Paris% L'année 1588 ne fut pas plus 
heureuse; la peste ajouta ses horreurs aux ravages de la guerre 
et l'on se vit contraint de licencier le collège 3. 

9. Tandis que le P. Pigenat inspectait les maisons de Lorraine 
à la place du P. Maggio, celui-ci, profitant de quelques jours 
de liberté, s'était rendu à Eu. Le collège de cette ville avait pris 
un grand accroissement; les élèves étaient devenus si nombreux, 
,lu'on avait dfi placer des bancs à la porte des classes, afin qu'ils 
pussent assister du dehors aux leçons des professeurs. Sur les 
instances du nouveau Recteur, le P. Gai)riel Roger, que le Père 
Visiteur avait installé " la place du P. Jacques Manare, la mu- 
nicipalité promit aux J6suites d'aliéner une partie des fondations 
primitives pour acquérir les terrains nécessaires à la construction 
des classes. Le P. Maggio approuva le projet en recommandant 
toutefois ,l'agir avec prudence, vu l'incertitude des temps, et 
il fit promettre au Recteur de ne rien entreprendre au delà de 
ses ressources». 
De retour " Paris, le P. Visiteur ne tarda pas à obtenir enfin 
du roi son congé. Il quitta la capitale, à la fin de mars, inspecta 
successivement les collèges de Dijon et de D61e et arriva à Lyon 
au mois de mai. Il eut à s'y occuper du collège de la Trinité, 
puis des besoins de toute la province dont cette ville était le 
centre. Il reconnut d'abord la nécessité d'établir un séminaire 
dëtudes, ou scolasticat, destiné à la formation des jeunes reli- 
gieux, non seulement dans les facultés supérieures, comme à 
To,rn,,n, mais encore dans les helles-lettres et la grammaire. 
.';on attention se porta ensuite sur le noviciat qui n'avait pas 
ncore été fondé d'une manière stable. A cause de la difficulté 
des communications, les novices s'étaient transportés d'Avignon 
•  Bill,,m et de Billom à Lyon; ils s'y trouvaient encore au mo- 
ment de la visite, sous la direction du I'. Luce Bence. Le P. Mag- 
gio, ayant remarqué les inconvénients de ces transferts, décida 
que le noviciat resterait désormais à Lyon et ne pourrait ëtre 
1. Gallia christiana, t. XIlI, p. 1245. 
2. Litt. a»n.. 1586-87, p. 355. 
d. Lift. ann. 1588, p. 219. 
4. Lift. ann. 1588, p. 222. 
5. Cf. Bréard, Histoire du collëge d'Eu, p. 26. 



LE P. MA{;GIO VISITE LA PROVINCE DE LYON. 

installé ailleurs sans une permission du P. Général. On ne sau- 
rait, disait-il, trouver un lieu plus convenable, attendu les dif- 
ticultés créées par les circonstances. Mais les revenus du collège 
montaient à peine à mille six cent quat,.e-vingt-treize écus d'or, 
y compris les auménes ordinaires et extraordinaires et la rente 
accordée par la ville jusqu'à l'extinction de la dette contractée 
pour la construction du pensionnat. Afin de ne pas grever le 
collége de la Trinité, qui ne pouvait nourrir plus de trente 
personnes, chacun des collèges de la Province dut contribuer 
proportionnellement " l'entretien des novices1. 
9après le compte rendu «le la visite que nous a laissé le l'ère 
.laggio, nous savons qu'il y avait alors au collè'e de la Tri- 
nité deux congré.ations de la Sainte Vierge, qui suivaient les 
règles de la primaria de Rome. Celle ,les grands 6tait com- 
posée des hommes de la ville et des étudiants agés de plus de 
dix-huit ans; celle des petits n'admettait que les élèves. Ces 
pieuses associations produisaient beaucoup de bien dans le col- 
lège et dans la ville. Le Père n'eut que des encouragements " 
leur donner..lais il juffea nécessaire d'introduire une réforme 
au pensionnat. A Lyon comme partout ailleurs, il n'était pas fa- 
cile de trouver un étranger capable d'ev.ercer la fonction de 
principal. Le P. Maffgio confia le soin des pensionnaires . sept 
religieux de la Compagnie : un principal, un ministre, quatre 
surveillants et un frè-c coadjuteur. 
Les séances littéraircs furent aussi l'objet d'une innovation. De 
temps en temps, au cours de l'année, des él;.ves déclamaient ou 
rédtaient en public de petits dialogues ou des Cion'ces. Mais 
comme la ville était surtout commerçante et que peu d'habitants 
savaient le latin, on n'assistait jamais en grand nombre à ces 
exercices qui ailleurs attiraient une foule considérable. Ain dïn- 
téresser et de satisfaire le public, le P. Maggio autorisa quelques 
représentations en française. 
11 profita encore de son séjour à Lyon pour r@ler les affaires 
d'autres maisons où il n'avait pu se rendre, et pourvoir, de con- 
cert avec les supérieurs mandés auprès de lui, aux nécessiIés de 
leurs collèges..uelques-uns de ces établissements étaient occupés 
par des troupes, d'autres avaient été dispersés par la peste. Au- 
cun n'avait plus souffert que celui de Mauriac. Déjà, au moment 
de la Congrégation provinciale d'Aquitaine (juillet 15871, il avait 

1. Galliarum visilationes, 1560-1609, n. 77, 78, ;9. 
2. Galliarum visitationes, 1. c. 



LIVRE I. -- t31APlTRE Vil. 

«:té question de le transporter à Saint-Flour ou à Aurillac; mais 
le P. t;é,Jéral s'y était opposé pour ne pas frustrer les inten'fion, 
,lu fond,t»ur c. Cependant la situation n'avait fait qu'empirer de- 
puis cette époque. Au mois ,le septembre, le collège avait été 
transformé en citadelle contre les huguenots qui battaient la cam- 
pagne en'ironnante, et deux Pères seulement, avec un Frère 
coadjuteur, etaient testés dans la ville-% Pour surcroit de mal- 
heur, llenri I!I ayant épuisé les fonds de l'h3tel de ville de Paris, 
les rentes constituées par M 'r Guillaume du Prat n'ét:dent plus 
payées depuis un an.. Pressé par tant «le difficultés, le P. Dents 
Cappain alla trouver à Lyon le !'. Maggio et lui demanda une dé- 
cision péremptoire. Or le P. Visiteur venait de recevoir l'ordre du 
I'. Général d'avertir le P. Recteur que le collège serait fermé. 
De retour à iauriac, le P. Cappain exposa aux consuls la néces- 
sité où il était de se retirer avec ses frères « pour n'avoir moyen 
de vivre ». Dans une réunion du c, rps de ville, qui eut lieu le 
l.q juin 1588, il fut « proposé par les consuls, lisons-nousau pro- 
cès-verbal «le la délibération, le P. Recteur du collège les avoir 
adveris que les supérieurs lui avoient ordonné et commandé de 
se retirer avec ses deux compagnons au plus prochain collège de 
leur Province, et bailler en garde ledit collège, ensemble les meu- 
bles qui sont dedans, et ce qui en dépent, entre les mains des plus 
notables personnages par l'advis du corps commun d'icelle ville, 
et pour prendre la charge du tout jusques à leur retour, que 
ledit Recteur espère ètre en bref de temps ; et pour cest effect leur 
avoir esté communiqué la lettre du P. Visiteur, escripte aux dits 
sieurs conuls, et requeste présentée par ledit Recteur ». L'as- 
somblée, après en avoir délibéré, nomma Itu8ues d'Anjolye, 
ffreftier de la ville, et li  Jean Bernard, pour avoir la garde du 
collège, « suppliant ledit Recteur et tous ses supérieurs de faire 
son retour le plus bref qu'ils pourront, pour l'exécution de la 
volonté de leur fondateur et désit" tant de la présênte ville que 
de tout le paysr'... » En partant de Mauriac, le P. Cappainet les 
deux religieux du collège se retirèrent à Rodez. 
Telles furent les affaires les plus importantes que le l'. Laurent 
Maggio eut "à régler durant son séjour " Lyon. Au mois de juin 

1. Acla congr, prov., 1587. 
2. Lettre du P. Cappain au P. Génëral, 22 nov. 1587 (Tolos. fundat., t. II, n. 4). 
3. Francia, Hist. fundat., n. 56. 
«. lbidem. 
5. I)ehbëration du 19 juin 15,8 (Archives du Cantal, D, collège de Mauriac). 
. Ibidem. 



RETOUR DU P. MAGGIO EN ITALIE. 

il quittait la France, et par la Savoie reganait l'ltalie. Sa visite 
avait été féconde : après avoir ramené la concorde entre le roi 
et les supérieurs de la Compagnie il affermit, dans toutes les 
maisons dont il s'oeeupa, le bon ordre, la régularité, la disci- 
pline religieuse. Le lecteur ne sera donc pas surpris de le voir 
bient6t revenir et négocier aussi heureusement la réconciliation 
de Henri IV avec les Jésuites. 



LIVRE II 

LA LIGUE SOUS HENRI IV ET L'ARRÊT 
DE BANNISSEIIENT 

CliAPITRE P[EMIER 

AFFAIRES DE LA LIGUE JUSQU AU SACRE DE HENRI IV 

589-1593 

Sommaire : 1. Situation politique à la mort de Ilenri III: but religieux de la 
Ligue. -- 2. Le P. Bellarmin accompagne le cardinal Cajetan dans sa Iégation. 
-- 3. Siège de Paris et dévouement de la Compagnie de Jésus. -- 4. l'i'ocessions 
de la Ligue; abstention des Jésuites; rGle du P. Bellarmin. -- 5. Attaque des 
assiégeants repoussée gràce aux soldats improvisés du coll%'e de Clermont. -- 
ri. Levée du siêge ; congrégations provinciales: mort de Sixte -Quint. -- 7. Moni- 
toires de Grégaire XIV: l'armée pontilicale et les Pères de Verdun. -- 8. Le 
P. Pigenat au Conseil des Seize. -- 9. Les États Généraux de la Liue; abju- 
ration du roi. -- ltt. Les prédications du P. Commolet. -- Il. Ambassade du 
duc de Nevers; sacrede Hem'i IV; son entrée à Paris. 
Sources manuscrites : I. Recueils de documents conservës dans la Compagnie. -- a) Gal- 
liae Epistolae; -- b) Epistolae Generalium ; -- c} Acte congregali«mum provincialium ; -- 
d} Ordinatlones communes. 
11. lome, rchivio Yaticano, :Nunziatura di Francia, t. XX,II. X.XXI, XXX,'II. 
III. Paris, Bibliothèque nationale, ms. fran«ais 3..q8"/; collection Dupuy, vol. LXI.. 
I¥. Archives du minist-re des Allaires etrangdres, Rame. correspondance, vol. ri, XII. 
Surces imprimées : Litterae annuae, l:;.qO-l.';'t,. -- Sacchini, Historia Societatis Jesu. 
P.Y. -- Leltres missives de Henri lb; t. III. IY. -- Mèmoires de la Ligue. -- M:moires dt« 
duc de Nevers: de Cheverny: de Duplessis-Mornay. -- Palmat-Ca.vet, Chronologie no- 
t, enaire.--De l'Estoile, Journal de Henri IV (M,:moires-Jour,taux. t. v, ,'!).-- Archives 
curieuses de l'histoire de France, t" sêrie, t. Xlll. -- Revue rétrospective, 2  sèrie, t. XL -- 
Le Bachelet, S.J., Bellarmin avant so«t cardiaalat; eorreslgondance et documents.- 
Desjardins, Nëgociations diplomatiques, t. V. -- H. de l'Êpinois, La Ligue et les Papes. 
-- De la Briêre. La conversion de ltenri 1 V. -- Couderc, S. J.. Le l',ërable cardinal Bel- 
larmin. 

1. Après la mort de Henri II1. la Liue entra dans une pé- 
riode décisive. Le roi de Navette, prince protestant, avait été re- 
connu par le dernier des Va_lois comme l'héritier du trGne de 
saint I.ouis. La France, cette fille ainée de l'Église, Clair donc 
exposée à devenir calviniste, à subir toutes les conséquences de 
la Réforme et à bouleverser par son apostasie les destinées de l'Eu- 



220 

I.IVRE !1. -- CHAPITRE 1. 

rope chrélienne. Devant ce fait brutal, la plupart des catholiques, 
sans cesser d'gtre bons Français, s'attachèrent à la Ligue comme à 
leur dernière et 16gitime ressource ;par elle seule, croyaient-ils, 
la religion et les traditions de la France pourraient triompher 
pour toujours. 
En fait, ils ne se trompèrent point. La Ligue, matériellement 
vaincue par le Béarnais, remporta cependant sur lui la suprëme 
victoire ; elle lui lit comprendre qu'il ne pourrait régner sans ab- 
jurer. Elle obtint donc ce qu'elle voulait : un roi catholique ro- 
main; un roi qui, avant mème son abjuralion, soutint les droits 
primordiaux ,lu catholicisme, et qui bient6t, touché de la grace, 
remplit eners l'Éghse, avec non moins de zèle que ses prédéces- 
seurs, son r61c de roi très chrétien. Alors que l'hérésie rencon- 
trait dans la noblesse des complaisances et des complicités trop 
nombreuses, ce fut, on peut le dire, la gloire de la bourgeoisie 
et des classes populaires d'avoir maintenu par de légitimes résis- 
tances la foi héréditaire des aieux, • 
Car à ce moment, il s'agissait avant tout de défendre la foi. 
Aussi vit-on parmi les ligueurs tous les tenants attitrés de 
l'Église, le clergé, les ordres reliieux et l'Université de Paris. 
3u'il y ait eu dans ce .rand mouvement des excès regrettables, 
soit • c'e,t la règle toutes les fois que les passions humaines sont 
en jeu sous le coup de raves événemeuts. Mais trop d'historiens 
ont jugé d'après les pamphlets calvinistes et politiques; ou 
bien encore ils ont isolé les faits de leur cadre, des circonstances, 
des nweurs du temps, oublian! par exemple que le Béarnais restait 
toujours excommunié par Sixte-Quint et déclaré inhabile à la 
couronne. Trop d'historiens aussi, anciens ou modernes, ont im- 
puté les pires de ces excès aux Jésuites ; ils se sont plu à les re- 
présenter comme les plus outrés des ligueurs, comme les seuls 
responsables de tous les malheurs du pays durant la période qui 
s'étend de la mort de Henri !!I à l'entrée de Henri IV à Paris. « Ce 
ne fut pas tant une guerre civile, a écrit Pasquier, qu'un coupe- 
.'.«orge gé éral par toute la France... Les collèges de Jésuites 
furent, par une notoriété de fail, le ressort général du parti 
contraire. Là se forgeaient leurs évangiles en chiffre qu'ils 
envoioint aux pais estrangers; l'à se distribuoient leurs ap6tres 
par diverses provinces pour maintenir les troubles par leurs 
presches. » .dnsi parle l'auteur de ce Ctéchisme des Jés«ites t, 

1. Liv. lll, c. x, p. 2i0. 



SITUATION A LA MOBT IIE IIEX[I III. 

où prirent corps tant de lé.endes calomnieuses, admises et réé- 
ditCs dans la suite par les ennemis de la Compagnie, comme s'il. 
ignoraient que « Pasquier a substitué la passion du pamphlet à 
la vérité de l'histoire t ». En 1763. devant le parl, melJt d'Aix, un 
magistrat rendant compte de nos Constitutions, s'Criera avec une 
en,phase indignée : « Le feu de la Ligue étant allumé par le soin 
des ésuites, ils régnèrent dans cet affreux désordre... Ils répètent 
sans cesse qu'on doit jeter un voile sur ces temps malhenreux ; ils 
ont beau faire, les séducteurs ne doivent pas èlre confondus avec 
ceux qui firent séduits ; ils n'étoient point ligeurs par contagion, 
ilsl'étoient par principe; ils l'étoient tous. lls n',rot point été en- 
trainés par les tempêtes civiles; ils en Cotent les Éoles. Les Jé- 
suites sont les auteurs, les piomoteurs, les arcs-boutants de la 
Li.m e'-'. ,, 
Si la chose était vraie, on en trouverait tout d'abord la preuve 
dans la Satire Mdnil,pée. Les auteurs de cette pièce n'auraient 
point manqué d'exercer leur verve caustique contre le.s prédica- 
teurs de la Compa.nie plus encore que contre les autr'es religieux 
ou l'Université. Or il n'en est rien. Elle ne nommo que deux 
Pères en particulier : Pi'enat et Commolet.L Si elle fait allusion 
huit fois aux J,:suites en .énéral «, dans quatre de ces passa.qes 
elleles met sur le mëme rang que « les Sorbonites, les Feuillans et 
les aeobins » ; dans les autres elle leur applique l'é.ilhète cou- 
rante d'espions de l'Espa-ne ou les loue ironiquement d'attirer pat" 
« leurs bomes et dévotes prières ,, les « coups de ciel » exécutés 
par les acques Clément. En somme, elle les représente, à l'éal des 

1. Douarche, L'Université de Paris et les Jésuites. p. 101. Parmi les hisloriens qui 
vont chercher dans les pamphlets la vërité sut' la Compagnie de Jesu, citons : Taba- 
rand, Essaihistorique snr lëtat des Jésuiles en France 1628). p. 11, 12: Huber, 
Les Jësuites, trad. A. Marchand (1875), t. 1, p. 20; Poirson, Histoire du règne de 
Henri IV, t. 1, p. 616-622. 
.. Compte rendu par 1 ® Ripe«'t de Montclar, cité dans les Jësuiles ligueurs. 
t' partie,p. 7. 
3. Sur une tapisserie que la .'alire suppose orner la salle des Elats « sevoyoit Pi- 
genat au lict, malade, furieux et enragë de cette fortune (la défaite de la Ligue', et 
attendant la respons de la lettre qu'il avoir eserite en poste à madame Saincte 
Geneviesve, bonne Vrançoi»e, s'il en fut jamais ». C'est tout, et ce ne»t pas bien mé- 
chant contre eelut qu'oq aeeusa de prësider le conseil des Seize. Contre le P. Com- 
molêt, la malice ne va pas beaucoup plus loin. 
Oui n'ayme point ouïr preseler 
Commelet, Guincestre et Boucher... 
Est pire qu'un lurc ou mammelu. 
Cf. 8at!Ire Ménippée de la vertu da c«tholicon d'E.çpagne e* de la tenue des Es- 
*at--de Paris. Edition de MDXCIII. p. 29 et 170. 
4. Ces allusions se tronent p. 44, -53, 90, t73, 209, 237, 238 et 2o de la méme 
édition. 



I.IVRE 1I. -- CHAPITRE I. 

autres « moines et gens d'église »l non comme les ressorts de la 
Ligue, mais comme les mamv_'uv'es de ses chefs. On ne peut ce- 
pendant reprocher aux auteurs de la célèbre satire d'avoir ignoré 
les faits, ni d'avoir manqué de hardiesse ou de lumière. Il faut 
donc (la conclusion s'impose) que les historiens qui ont attribué 
toutes les démarches funestes de ce te, reps-là aux Jésuites, aient 
eu bien plus le désir de les perdre que de rendre justice "h la 
vérité. 
De fait, mème au plus fort de la lutte, les religieux de la Com- 
pagnie, sauf quelques exceptions, montrèrent une modération 
méritoire °4 furent de ceux qui prirent le moins de part aux ab 
faites publiques. Ils ne faisaient en cela que suivre la ligne de 
conduite tracée par le 1 ». Général, scion l'esprit même des Cons- 
titutions. Assurém«nt le P. Pi.'ena! eut des forts; nous les dirons 
tout à l'heure. Assurément aussi quelques jésuites, à l'exemple des 
prédicateurs de l'époquc, se sont parfois laissé emporter par l'al'- 
deur d'uu zçle indiscret; nous les nommerons en leur lieu. Ils 
sont d'ailleurs si rares, que nos vigilants adversai,es sont par- 
venus à en trouver trois ou quatre dont ils nous jettent les noms 
à la tète avec le sous-entendu classique : ab uno disce otaries. En- 
core n'a-t-on .iamais prouvé que certains mots, à eux attribués 
comme historiques par L'Estoile ou par Arnauld, soient réelle- 
ment sortis de leur bouche et non du cerveau d'un mystificateur. 
_ue n'aurait-on pas dit, si leur activité ou leur violence avaien! 
seulement approché celles du cordelier Feu-Ardent ou du bé- 
ndictin Génébrard ? Ce ne fut pas dans les rangs «les Jésuies. 
mais dans ceux du chq.gé, qu'on trouva les Jean Boucher, les Au- 
bry, les Cueilly, les I;uincestre, et les Guillaume Rose l. Ce ne 
fut point la I;ompa'_.nic de .lésus, mais la Sorbonnc. qui ful- 
mina le fameux décret d'après lequel les Fram:ais étaient tenus 
et obligés en conscience d'empëcher de tout leur pouvoir Henri 
de Bourbon de parvenir au .'_-,ouverncment du royaume très chré- 
tien, au cas m,:ni,- où il rentrerait dansle sein de l'Église, parce 
qu'alors il y aurait daug'er de feintise et perfidie?. Durant cette 
dernière phase de la Li.»ue comme durant la premiëre, la plu- 
part des Jésuites évitèrent de s'en'ao'er  dans le mouvemen!.po- 
litique. Lorsqu'ils y furent entrainés par la force des circons- 
1. Jean Boucher ëtait curë de Saint-Benoit, Aubry de Saint-Andrë, Cueiily de Saint- 
Germain l'Auxerrois. Guincestre de Saint-Gervais, Guillaume Rose ëvèque de Senlis et 
recteur de i'Université. Sur ce dernier, voir Crevier, ltisl, de l'Uiçersitë, t. ri, 
p.411,415. 
2. Décret du 7 mai 1590 lbid., p. 419, 420). 



BELL.kRMIN E'I? LE ChRI)|N.kL CMETAN. 

tances, ils ne servirent que les intérèts de la foi, de la papauté et 
du eatholicisme romain. Ce faisant, ils se montraient meilleut.s 
Français que les calvinîstes, cause de nos plus .'raves divisions en 
France, meilleurs Français que les politiques qui de tout temps 
aveuglèrent nos rois sur les dangers que l'hérésie, en brisant l'u- 
nitA religieuse, faisait courir à l'unitWet à la prospérité na- 
tionale. 
D'ailleurs les faits parleront d'eux-mèmes, et la Compagnie de 
Jésus n'a rien à craindre d'un réeit sincère. 

"). Jamais jour ne fut plus rempli d'angoisses pour Henri de 
Bourbon que celui de la mort de Henri I11. Au lieu des cris accou- 
tumés de Vive le roi, la foule des seig-neurs g-ardait un morne 
silence. Avant de s'attacher "h sa fortune, les gentilshommes ca- 
tholiques réclamèrent son abjuration, plusieurs mème parli.rent 
de quitter l'armée royale. Devant ces démonstrations hos- 
tiles, le roi de Navarre consentir à un compromis. Il s'enga- 
gea, dans son manifeste du  aoùt, à ne permettre l'exercice 
d'aucune autre reIiion que de la catholique. à l'exception des 
lieux dont les huguenots étaient en possession, à convoquer les 
États Généraux et à se convertir avant six mois . 
Le duc de Mayenne de son cété publia, dès le lendemain, un 
contre-manifeste où il engageait les seigneurs catholiques du parti 
royal à se joindre à lui. Sans paraitre prendre aucune décision 
nouvelle, il proclamait implicitement la royauté du cardinal de 
Bourbon et, en attendant la décision des États Généraux, se con- 
servait à lui-méme le titre «le heutenant général du royaume-'. 
Sixte-Juint ne se déclara ni pour la Ligue, ni pour le roi de 
Navarre • il attendait de mieux connaitre leurs desseins et 
leurs ressources . Il résolut donc d'envoyer en Frauce un légat 
chargé d'examiner la situation et d'adresser à Rome des in- 
formations précises. Pour cette mission, il choisit le cardinal 
Cajetan, personnage de mérite, mais trop enclin à favoriser 
l'Espagne. Comme les affaires que le légat aurait à traiter 
touchaient aux questions les plus graves du droit canon et ,te la 
théologie, le pape le fit accompagner par de savants prélats aux- 

1. Mraoires de l)aplessis-Morna,J, t. IV, p. 381 et suiv. 
2. Mémoires de la Zigue, t. IV, p. 29 et suiv. 
a. l?empesti, Storia della tila e gesti dt Si.çto Qttinto, t. I1, p. 230, 231. 
4. Le vrai nom de ce cardinal était Caeta,ti. Il signait ses lettres Caetaao suivant 
l'usage adopté en Italie au XVl ¢ si(.cle de décliner son nom de famille. Nous conserve- 
rons Informe Cajetan employée par les anciens auteurs français. 



2% LIVRE !I. --CHAPITRE I. 
quels il adjoignitle P. Bellarmin dont le cours de controverse, au 
coll6g'e Romain, avait déjà rendu le nom célèbre. C'est lui qui, 
sous le pseudonyme de François Romulus, avait, pubhé contre 
Duplessis-Mornay, en 1586, une défense de la bulle de Sixte-Quint 
déclarant lient'trie Navarre et le prince de Condé incapables comme 
hérétiques.de porter la couronne de France 1. A sa demande, le 
P. Aquaviva ordonna, dans toutes les maisons de la Compagnie, 
des prières afin d'attirer la bénédiction du ciel sur la mission du 
cardinal . Le lég'at, en cri'et, allait rencontrer en France des diffi- 
cultés contre lesquelles pouvaient échouer toutes les habiletés de 
la prudence humaine. Parti de Rome le "5 octobre 1589, il pour.sui- 
vit sa route par Florence, Bologne, Turin, Chambéry, Montélimar, 
et al.riva le '3 novembre àLyon:: ; mais les événements qui se pas- 
saient dans le nord, et qu'il nous faut rappeler en peu de mots, 
le fot.cèrent à s'arrèter dans cette ville jusqu'au commmencemcnt 
de l'anni.e suivante. 
Reconnu par Henri I!I, accepté par les calvinistes et les poli- 
tiques, le roi de Navarre avait cependant à conquérir son ro)aume 
et sa capitale. Apprenant que le duc de Mayenne, sorti de Paris, 
marchait à sa rencontre à la t6te de forces supéricures, il s'était 
retiré en Normandie et acheminé vers Dieppe avec sa petite armée. 
Le 6 septembre, il parut devant la ville d'Eu qui tenait pour 
l'Union • elle se rendit et se soumit à une contribution de vingt 
mille livres en ar'cnt. Le 8, il était sous les murs de Bieppe, et, 
quelques jours après, le duc de Mavenne reprenait la ville d'Eu. 
Mais le Béat.nais, vainqueur à la bataille d'Arques, la força de 
uouveau à lui ouvrir ses portes ; puis, ayant re¢:u des secours de la 
reine d'Anlcterre, il s'61oigna pour mettre le siège devant Paris. 
D«:.ià il s'était empar,'., le 1 - novembre, de quelques faubourgs, 
quand il fut repousse" pal" les dues de Mayenne et de Nemours et 
contraint «le se retirer à Tours. Enhardi par ce succès, le heute- 
nant 'énéral se ferait aussit6t en campagne après avoir partagé 
avec _1 g d'Espinac, archevêque de Lon, et quatre secrétaires 
l'administration des affaires jusque-là concentrée entre ses 
mains. 
Quand le légat fut informé que les environs de la capitale étaient 
1. Couderc, Le Vénérable cardinal Bellarmi, t. I, p. ltt. 
. Lettre du P. Gënëral au P. Rieheomes, sept. 1587 (Lugdun., Epist. Generalium, 
t. 1). 
3. Diarum d'Alaleo, maitre des cérémonies, publiè par Iii. Carini dans la «e 
du Iode Cthotique, t67. Lettre de Caje[an au cardinal 8pinola, 23 janvier 150 
(Epis(. cardinalium). 



BELLARMIN ET LE CARDLXAL CAJETAN. 

225 

libres, il partit de Lyon. C'était au commencement de janvier 1590. 
De graves dangers l'attendaient en route. « Nous ;.tions à [i.ion, 
en Bourgogne, raconte Bellarmin dans son autobiographic, et le 
cardinal pensait à poursuivre sa route vers Paris, lorsque nous 
fùmes avertis que le seigneur de OEavannes se tenait en embuscade 
avec mille cavaliers afin de le surprendre, de tuer une partie de son 
escorte et de réduire l'autre en captivité. Par ailleurs, le bruit 
courait aussi que tout cela n'était qu'une invention pour empë- 
cher le cardinal de partir. Celui-ci comprit qu'il ne pourrait 
connaître la vérité par les moyens humains. Après avoir célébré 
la messe, comme toute sa suite était pr6te pour le départ, il mit 
secrètement deux petits billets dans le calice. Sur l'un il avait 
écrit : « 11 faut partir »; sur l'autre : « 11 ne faut pas ». Il re- 
commanda son projet au Seigneur, puis il retira un billet. C'ét,it 
celui qui portait : « Il ne faut pas partir ». l'eu de temps après, 
on apprenait d'une manière sure que ce qu'on avait dit «le l'em- 
buscade était vrai1. » 
Bient6t cependant le 16g,t, ayant reç.u du duc de Lorraine une 
forte escorte, commandée par le capitaine de Saint-Paul et supé- 
rieure en nombre aux troupes de Tavannes, se dirigea sur Paris en 
passant par Troyes, Meulan, Mclun et Corbeil-'. Le ")1 janvier il 
fit son entrée solennelle dans la capitale, acclamé par une foule 
immense qui l'accompagna jusqu'à Notre-Dame, aux cris mille 
fois répétés de Vive le Saint-Père. t Vive le Saint-.,'iège.t l'ire 
l'Ëglise romaine  ! Ces manifestations enthousiastes ne laissèrent 
aucun doute au cardinal sur les motifs religieux qui animaient 
la Sainte Union. Dès lors il se déelara pour elle et soutint sa cause 
avec une ardeur qui dépassa bient6t la mesure prescrite par ses 
instructions '. 
Tout au d6but, il eut à parer au danger d'un schisme. Les 
cardinaLx de VendSme et de Lenoncourt avaient r6solu de con- 
voquer à Tours une assemblée d'évëques, sous prbtexte de faci- 
liter la conversion de Henri de Navarre au catbolicisme. uel- 
ques prélats acceptèrent l'invitation, d'auh.es la refus6rent. On 
avait tout sujet de craindre, en effet, que ce concile national, 

1. lutobio9raphi e de Bellarmin, n. xxv {X. M. Le Bachele[, S. J., Bellarmia 
«tant son cardinalat, p. 65t}). Sur l'origine, le caractère et les éditions de cette au- 
tobiographie, voir le préambule du mëme auteur, p. 438 et suiv. 
. Diar{ura d'Alaleo, déjà cité. 
3. Tempesti, op. cil., p. 275. Lettre de Cajelan au card. Spinola. dèjà citée. 
«. Dèpche chiffréedeCajetan aueardinal Montalto, 19 férier 159o I.*«ch. Var., Nunz. 
dil:rancia, t. XXVll, p. 353). CL de Hubner, o. c., p. 250-25. 



LI¥I|E II. -- CHAPITRE 1. 

r«uni sans l'assentiment du Pape et du légat, ne songeat à créer 
un patriarche indépcudant du Saint-Siège et à séparer ainsi la 
France de la véritable Église 1. « Si Dieu ne nous vient en aide, 
,'.crivait vers cette époque Bellarmin au P. Creswel, il est fort à 
craindre que la France ne devienne une autre Angleterre . ,, 
Afin d'éviter ce malheur, Cajetan pria le P. Bellarmin d'écrire 
une lettre qui serait envoyée "à tous les évëques du royaumeS. On 
ne lira pas sans int@èt ce grave document dont chaque mot avait 
été sans doute pesé devant Dieu..';ans prononcer une seule fois 
le nom de schisme, Bellarmin s'applique à montrer tout ce que 
le projet d'assemblée à Tours avait d'illégal et de dangereux. 
,, tlenri, cardinal Cajetan, camerlingue de la sainte Église ro- 
maine, légat a late,'e de N. T. S. Père le Pape et du Saint-Siège 
Apostolique dans ce royaume de France, à tous les archevéques, 
évèqucs et ahbés de ce mème royaume, salut éternel dans le 
Seigneur. 
,, Nous avons appris, Révérendissimcs Pères, que plusieurs 
d'entre vous, tous peut-étre, sont invités à se réunir à Tours 
pour y délibérer sur lïnstruction dans la foi orthodoxe et la ré- 
conciliation avec l'Église catholique de Henri de Bourbon, qui se 
fait appeler roi des Francs. Ce projet semble avoir en sa faveur 
l'intérét de la reliêion; plus d'un tnotif cependant peut le faire 
l, araitre danêereu' et tout à fait contraire à la discipline ecclé- 
siastique. 
« Et d'abord celui (lui 'ous convoque n'a aucun droit de le 
faire, surtout lorsque le légat du Siège Apostolique se "trouve en 
France. l)ans ce cas, c'est à lui qu'appartient en propre le droit 
de réunir les évéques, si cela est nécessaire. De plus, on vous in- 
vite à vous rendre dans une ville où vous ne pouvez demeurer 
sans détriment pour votre àme, puisque celui qui la possède 
comme souverain se trouve momentanément frappé d'anathème 
par le Siège Apostolique. 
« Enfin, et c'est le motif principal, on vous appelle pour une 

1. Divers bruits couraient au sujet de ce concile, dont le cardinal Bentivogio s'est 
fait l'écho dans ses Mémoires : « On disait en public : on veut instruire Henri IV qui 
parait disposë  se convertir ; en secret : on aura des controverses avec les predicanls 
bérëtiques; en confidence enfin : on nommera un patriarche indëpendant pour la 
France ». Cf. Couder¢, op. cit., I'- 151. 
2. Lettre de Bellarmin au P. Creswel. 19 février 1590. publiëe par le P. Le Baehelet 
op. cit., p. 
. lutobio9raphie de Bellarmin, n. xxv : « Scripsit epistolam ad episcopos 6alliae, 
dhortans eos a schismate, quoniam ferebatur relie eos cogere synodum nationalem 
et in ca creare Patriarcham independentem ab apostolica sede... » (Ibidem, p. 



BELLARMIN ET LE CARDINAL CAJETAN. 

affaire qui peut ëtre tranchée sans vous et ne peut l'ètre par vous 
sans faute grave  Si Henri de Bourbon ne demande qu'à tre 
instruit dans la foi catholique et romaine, qu'a-t-on besoin d'un 
concile d'év6ques? A quoi bon imposer des fatigues à tant de 
prélats? Ne suffit-il pas pour cela de docteurs et de prédicateurs 
catholiques? Il n'en manque pas A Tours. Pour instruire le roi, 
l'autorité du rang n'est pas nécessaire; il y suffit d'une science, 
mëme commune. Bourbon d'ailleurs ne peut guère ignorer ce 
qu'est l'Église, puisqu'il lui a appartenu quelque temps. Si l'on 
attend de vous non pas l'instruction du prince, mais le jugement 
des matières controversées entre l'Église romaine et la synaffogue 
de Calvin (et il est assez probable qu'on a formé ce projet), 
qu'est-ce autre chose que recommencer la discussion sur des 
questions tranchées par le concile œcuménique de Trente, pré- 
tendre les jus'er encore, méconnaitre et détruire toute l'autorité 
de ce concile qui a condamné depuis longtemps toutes les erreurs 
de Calvin, nier par conséquent les dogmes de cette foi que la 
France vénère et professe aussi bien que tout le reste du monde 
chrétien? 0u'est-ce autre chose enfin, que vouloir donner aux hé- 
rétiques la victoire sur l'Ëglise catholique, et rendre la religion, 
selon le mot de saint Hilaire, un objet de risée? 
« Vous le voyez, votre réunion n'est point nécessaire et elle 
serait très funeste. Si quelqu'un déteste l'hérésie de tout son cœur, 
s'il désire être instruit dans la vraie reliçion, s'il le demande, 
qu'il écoute les théologiens catholiques, les hommes de piété qui 
connaissent la loi du Seigneur. Ils lui liront, ils lui exphqueront 
les décres du concile de Trente, la profession de foi de Pie IV, 
conforme en tout à la doctrine de ce concile. Nul besoin pour 
cela de synode ni de convocation d'évëques. 
« Toutes ces choses vous sont connues; nous n'avons aucun 
doute sur votre sagesse, votre foi, votre piété, votre religion; 
nous avons la ferme assurance qu'aucun prètre du Seigneur ne 
voudra se rendre à une telle réunion. Nous avons cru cependant 
que le devoir nous incombait de donner cet avertissement par 
écrit à vos Fraternités. Si, par malheur, quelqu'un se trouvait 
dans la disposition d'agir autrement, en vertu de l'autorité que 
nous a accordée le Saint-Siège Apostolique, nous sommes obligé 
de l'en détourner. Ainsi nous défendons à tous les évëques de se 
rendre à Tours comme aussi de se réunir en Synode dans quelque 

.tf 1. Beilarmin dit : sans crime, sitte scelere. 



LIVRE !1. -- CHAPITi:tE 1. 

lieu que ce soit. Et si l'on refusait de nous obéir, nous déclarons 
ce synode illégitime à nos yeux, ses décisions et ses actes nuis et 
sans effet, t)uant aux évêques qui n'auraient pas craint d'y assis- 
ter, nous les avertissons qu'ils tomberaient sous le coup de l'ex- 
communication et mériteraient d'ëtre déposés. 

« Donné à Paris, dans le palais épiscopal. 

Henri, cardinal Cajetan, légat. 
.lules César Pdccardo, secrétaire.t » 

Cette lettre, si claire et si ferme, arr_ta ceux des évêques qui 
avaient i'intention de répondre à l'appel du cardinal de Vend6me. 
I'n certain nombre d'ailleurs, comme l'archevèque de Lyon, 
avant mëme d'avoir reçu pareil avertissement, s'y étaient déjà 
conformés. M  d'Espinac en réponse à la convocation avait écrit : 
« Je ne connais pour servir la Religion et l'État qu'une voie sùre : 
l'obéissance , notre Saint-Père le Pape. Cette conversion du roi, 
je la désire de tout mon cœur, comme tous les gens de bien ; mais 
une assemblée, après tous les saints avis et instructions que vous 
donnez à ce prince, ne parait pas utile. Du reste, je ne refuserai 
pas peine et travail, pourvu que ce soit avec la permission du 
légat:. » _ 

3. Le il mars, le cardinal Cajetan assista " une messe solen- 
nelle dans l'église des Augustins. A l'évangile, le prév6t des 
marchands, les échevins et tous les officiers présents jurèrent 
entre ses mains de rester fidèles à la religion catholique, de ne 
jamais se soumettre au Béarnais et de reconnaitre pour roi le 
cardinal de Bourbon 3. Leur fidélité fut bient6t mise à l'épreuve. 
On apprit, peu de jours après cette cérémonie, que Ma),enne venait 
,le perdre la bataille d'lvry et que Henri de Navarre marchait 
sur la capitale. Cette nouvelle déconcerta d'abord la population 
parisienne, mais encouragée par le légat, par les prédicateurs 
et par le duc de Nemours, elle se prépara -,i une vigoureuse ré- 
sistance. 

1. Le texte orinal latin a été publié par M. Caringi dans la levte du Monde 
c«tholiqtte, 10 avril 1867; il est aux archives du Valican (Lettere, t. L. p. 150). Le 
P. Le Bachelet l'a donnë de nouveau (op. cit., p. 255-571. 
2. Lettre du 24 fëvrier publiée par Caringi, leve dt _l[onde calholiqu.e, 10 avril 
S«7, p. 7, et Bibi. nat., f. franç., 3.978, p. 158. 
3. Tempesti. op. cit.. t. I1. p. 281. 



LES JESUITES PENDANT LE SIEGE DE PARIS. 

229 

Le siège de Paris révéla tout ce que 1«, peuple avait au fond 
du cœur de magnanimité, de courage, tout ce qu'une conviction 
sincère peut inspirer de dévouement, d'héroïsme. Pendant six 
mois, les habitants, excités par l'exemple des ecclésiastiques et 
des religietLx, soutinrent les assauts de l'ennemi et les horreurs 
de la famine avec une patience, une énergie dont l'histoire off're 
peu d'exemples. Comme les autres religiêu', les Jésuites prirent 
part à la défense; leur zèle pour le catholicisme leur en faisait 
un devoir. Du reste leur inaction n'eùt-elle pas scandalisé le 
peuple, persuadé qu'il y allait du maintien de la religion? Avec 
les bourgeois de leur quartier, ils veillaient donc à la sùreté 
des remparts ou travaillaient à les fortifier. En mëme temps ils 
s'efforçaient de protéger la foi des assiégés, de les préserver du 
vice, de les consoler dans leurs épreuves : « On visitait les sol- 
dats malades, lisons-nous dans une ancienne histoire du collège 
de Clermont, pour les secourir spirituellement et corporellement. 
Encore fallait-il souvent veiller toute la nuict, se trouver au corps 
de garde, monter sur la muraille, la nécessité du temps y obli- 
geant l. » 
Les historiens sont unanimes à comparer les souffrances de 
ce siège de Paris à celles du siège de Jérusalem. « Les assiégé.s 
avant épuisé leur blé furent réduits à se nourrir d'un pain ou 
d'une bouillie d'avoine, puis à manger les chiens et les autres 
animaux. On voyait la foule se battre au coin des rues autour de 
grandes chaudières qu'on appelait les chaudières d'Esl)agne et 
où l'on faisait cuire de la viande d'tme et de cheval. Les rigueurs 
de la famine ne firent que croitre pendant deux mois. On m0"_.lait 
au pain toute espèce de suhstances, jusqu'à de l'ardoise pilée. !1 
en résulta d'affreuses maladies et une mortalité excessive 
auxquelles les classes riches ne purent échapper . » 
Les politiques, profitant de cette atroce misère, souftlèrent aux 
Parisiens l'esprit de révolte et essayèrent de les amener à une 
capitulation. Ce fut en vain. Soutenu par l'exemple de ses chefs 
et de ses guides naturels, le peuple supportait tout avec résigna- 
tion; il aimait mieux souffrir et mourir que de se soumettre à 
un roi huguenot. Admirable résistance, raillée ou réprouvée par 
les protestants et les monarchistes avant tout. L'histoire impar- 
tiale en juge autrement; elle rend volontiers j u stice à des hommes 

I. Cara)on, Doc. inéd., d. I, p. 56. 
2. Dareste, Histoire de France, t. IV. p. 4t2. Cf. Sacchini, Hist. Soc. Jesu, P. V, 
I. X, n. 122. 



230 

LIVRE 11. -- CHAPITRE I. 

«lui, pour le maintien de leur culte, ne craignirent ni la faim ni 
la mort. 
lien d'ailleurs ne fut alors épargné pour adoucir le sort de 
ces malheureux • on rendit les ornements d'église, les vases sa- 
crés, les joyaux de la couronne; le cardinal Cajetan sacrifia son 
argenterie; les riches multil, lièrent leurs aum6nes et les com- 
munautés religieuses se condamnèrent aux plus rudes privations. 
Outre le collège de Clermont et la maison professe, la Compa- 
gnie de Jésus occupait à cette époque un troisième domicile situé 
i,on loin de la rue Saint-Antoine, dans un quartier où se trou- 
vaient de grands jardins. Cette habitation, construite par Henri 
et où il aimait à se retirer, avait été concédée par le duc de 
Mayenne 1. On y installa treize novices qui y restèrent jusqu'à la 
fin du siège. La maison professe ne renfermait que dix religieux, 
cinq prètres et cinq frères coad.juteurs*. Un auteur qui a pré- 
tendu écrire une Histoire «le l'Vtablissement «les .ldsuites en. 
Frawe, raconte sérieusoment qu'une confl'érie du chapelet, où 
fiëuraient le légat du Saint-Siège, l'agent d'Espagne Mendoza, 
les Seize et les principaux personnages «le l'Union, s'assemblait 
tous les dimanches dans cette maison professe des Jésuites. « On 
s'y confessait le samedi, pour ,:ire en étai de communier le 
lendemain. Aprës la messe, un des Pères exhortait les assistants 
à rester termes en leur dévotion. Les exercices terminés, les 
chefs de l'Union demeuraient en séance pour concerter les me- 
sures à prendre 3. » Or, cette belle invention est tirée du Caté- 
chisme des de'suites, un des plus iolents pamphlets de Pasquier 
contre la Compagnie. Encore Pasquier lui-mème ne met-il pas 
la scëne à la maison professe, niais au collège de Clermont. 
Pendant que 1 I,merstte, de l'aveu mème de Crevier, « était 
tomb6e dans un délabrement total; », les classes des Jésuites 
continuaient, malgré le siège, à être fréquentCs par plus de six 
cents élèves, y compris les pensionnaires. Le cardinal Cajetan, in- 
vité à visiter le collège, y fut reçu avec tous les honneurs dus à 
.son rang et voulut bien assister à une représentation de circons- 
tance, « .Ioyse délivrant les Israélites. ». 

1. Ltll. oaa. 1589. 
2. LeUre du P. Commole! au P. Gënërai, 31 janvier 1591 (Gall. Epist., t. XVIlI, 
p. ). 
3. Piaget, Hstoire «le lëtablssement des Jésuites, p. 30, 31. Gf. Pauier, 
tt:chisme des Je:suites, p. 285. 
t. Crevier, Histoire de l'Université de Paris, t. VI. p. 425. 
5. Litt. ann. mss. 1590 {Franc. Hist., t. I, 150-1fio, n. 58k 



LES JÉSUITES PENDANT LE SIEGE DE P3,RIS. 

23t 

Cette situation exceptionnelle du collège de Clermont suffit, 
nous semble-t-il, h expliquer une démarche que l'on a beaucoup 
reprochée au P. Tyrius. Voici le détail de cette affaire. 
Les chefs de la Ligue avaient ordonné de visiter les maisons 
de saisir les denrées qui s'y trouveraient en dépGt. Les maisons 
religieuses furent une première lois exemptées de ces visites do- 
miciliaires; mais, pour subvenir aux besoins toujours croissants 
de la population parisienne, on ordonna bien,G, une seconde 
visite à laquelle les communautés elles-mêmes devaient 
soumises. ,, Le mardi vingt-sixième j-ur de juin (15.qo), raconte. 
un contemporain anonyme1, fut commencée ladite visite par les 
capilaines de quartier accompagnés de deux ou trois prud'hommes 
des mëmcs quartiers. Ce mème jour, le recteur du collbge des 
Jésuites, appelé Tyrius , fut chez le légat, accompagné du 
P. Bellarmin, pour le supplier qu'il lui pleut exempter la maison 
de cette visite. Alors le prévost des marchands, qui étoit pré- 
sent, dit d'une voix qui fut ouïe de tous : « Monsieur le recteur, 
« votre prière n'est civile ni chrétienne. N'a-t-il pas fallu que 
« tous ceux qui avoien! du bled l'avent exposé en vente pour 
« subvenir à la nécessité publique? Pourquoi seriez-vous exemp! 
« de cette visite? Voire vie est-elle d'un plus grand prix que 
« la nostre3? » 
Dans son histoire de France, Henri lartin cite le mème fait 
d'après le Bref traité des misères de Paris; mais il semble le ré- 
voquer en doute lorsqu'il ajoute : « Il est juste d'«,bserver que 
c'est une relation royalisteS. » Admettons-le cependant comme 
probable : que faudra-t-il en conclure? .)ue le prév6t des mat- 

I. Le passage que je cite est pris dans le Regi.çtre-jour,t«d de L'Estoile, ,nais aux 
suppléments. Or il est reconnu que les suppl,:ments, puises à des sources conlempo- 
raines, sont étrangers  L'Estoile. ils avaient ëtë utilises pa," les éditeurs du ,,vit  et du 
XVlt,¢siècles pour combler les lacunes ds originaux e,, partie perdus. Depuis que ces 
originaux ont été retrouvës et publiés, la non-aull,enlicit6 des suppl«;ment.« est évi- 
dente. Ils offrent néanmoins de iïntérèt à cau.,e de leur provenance et sont écrits 
dans le meme esprit que les registres de L'Esloile. 
9.. Le chroniqueur anonme coin,net ici ,,ne premibre erreur: c'est le P. Aiexan,lre 
Georges qui était alors recteur. 
3..lot«rnal de leari IV (.llémoires-.)our«ux, t. V, p. 278). 
4. H. Martin, ltist, de France. t. X, p. 2t8. note 2. Les relations royalistes prëten- 
dent qu'à ce moment on trouva les maisons religieuses bien nanties de provisions. Le 
fait serait-il vrai qu'il ne prouverai, l,as grandchose. On sait comme en tout tmps 
les communautés ont fait l'aum5ne: on sait aussi qu'aux ëpoques de désordre et de 
famine il est utile de réprimer le gaspiilage et les abus; nous avons u au tome i" 
(p. 36O) le P. Auget à Lyon. en semblables circonstances, organiser la police dans les 
boulangeries. Durant le siège de Paris les vivres qui étaient en réserve dans les mai- 
sons religiet,ses, n'ëtaienl-ils pas destinës à gtre distril,uës à la population en temps 
opportu n ? 



I.IVRE I!. w CHAPITRE I. 

chands a parlé sans comprendre les motifs de la demande du 
I'. Tvrius. Ni les Pères du noviciat, ni ceux de la maison professe 
n'ont réclamé pareille exemption, t)uant au collège, s'il ne s'Atait 
ai que des Jésuites, la démarche des supérieurs aurait pu ne pa- 
raitre, en effet, ni civile ni chrétienne: mais il s'agissait surtout 
des pensionnaires dont le 1'. lecteur «levait rendre compte à leurs 
familles. On conçoit très bien que le chef d'un établisselnent con- 
sidérable se soit préoccupé tout d'abord des enfants qui lui 
étaient confiés. Du reste, après cette ,lémarche commandée par 
le devoir professionnel, les supérieurs du collège de Clermont 
subirent sans se plaindre la nécessité de la loi commune et ne se 
laissèrent vaincre en générosité par personne. 
« Les nostres aussy, dit un ancien annaliste, eurent bonnes 
parts aux afflictions comlnunes, réduicts par la nécessité au pain 
d'avoine, n'en ayant encore que chacun une livre par jour, et à 
la chair de cheval: la charité les ayant portés à faire plusieurs 
aumosnes, quelquefois à plus de deux ou trois cents pauvres 
qu'on assembloit devant Clu.any, o3, avant que de leur donner 
l'aumosne corporelle, on leur faisoit réciter le catéchisme. ,, 
Tel fut le noble emploi que les .Iésuites tireur des secours pécu- 
niaires que le I'. Aquaviva leur avait fait parvenir. Obligés de 
nourrir deux cent cinquante à trois cents pensionnaires que le 
blocus ne leur avait pas permis de renvoyer dans leurs famil- 
les, ils arrivaient encore, à force de privati«,ns, à fournir chaque 
.jour une auméne à autant de malheureux. Ils se réduisirent 
ainsi à une extrême détresse et curent à leur tour besoin d'être 
secourus. « L'ambassadeur d'Epagne, raconte Bellarmin, nous 
d,,nna comme un grand préseut un morceau de l'un de ses 
chevaux qu'il avait fait abattre pour s'en nourrir3. » 
Cependant on ne cessait dans tout Paris d'adresser au ciel de 
ferventes prières pour ohtenir la tin de si cruelles épreu- 
ves. Dociles aux exhortations des prédicateurs, les fidèles se 
pressaient au pied des autels. Chaque jour, des multitudes se 
rendaient en procession, pieds nus, bannières en tête et les 
cierges allureC, à la chasse de sainte Geneviève, la bien-aimée 
patronne de la ville. « Et se faisoient en chaque paroisse, rap- 
porte Pierre Corneio. des prières de huict jours, où avec grande 
1. L'auteur des lettres annuelles 1590) fait remarquer qu'on eut beaucoup de mal " 
se procurer des vivres pour les pensionnaires : « Yalde laboratum est nostris cure in 
tanta penuria etiam convictoribus prospicerent cibum. » 
"2. Commewemertts de la Co»tpagtie (Carayon, Doc. it:d., dol?. I, p. 561. 
3. Autobiographie de Bellarmin, n. xxw. 



LES JÉSUITES PENDANT LE sIEf;E DE PARIS. 23: 
dévotion, le Sainct Sacrement [étaitj mis sur le maistre-hostel... 
et là, les nuicts, les oraisons se continuoient comme de jour: 
ce qui certainement a plus défendu la ville que les armes des 
habitants quelles qu'elles fussent t. » Le prév«'t des marchands 
et les échevins firent aussi un VœU a Notre-Dame de Lorette. 
« Et promit-on que, sitost que l'on seroit délivré de ce siège, on 
luy feroit présent d'une lampe et un navire d'argent, pesans trois 
cents marcs, avec autres offrandes et actions de grace, en reco- 
gnoissance du bien que les prières auroient apporté e. » 
l. Tous ces actes inspirés par la piAté pul»lique ne contri- 
buèrent pas peu à réchauffer ,, la vertu et dévotion » des Jésuites 
et de leurs élèves. « Non seulement, raconte un témoin, nous 
prenions part avec le clergé et les autres religieux aux fatigues 
de la défense militaire, mais nous y joignions aussi l'abstinence 
deux fois par semaine, les macérations corporelles, la réception 
fréquente de la Sainte Eucharistie, les oraisons prolongées pen- 
dant la nuit et tous les secours spirituels que nous pouvions offrir 
pour obtenir la protection du ciel contre les dangers qui nous 
menaçaient. Les pensionnaires et les congréganistes externes 
s'unirent avec zèle à ces saintes industries... Un grand nombre, 
en chemise et nu-pieds, firent une procession à l'un des sanc- 
tuaires les plus vénérés de la ville, 
reçurent la sainte communion. A leur retour, plusieurs Pères 
faisant acte d'humilité volontaire leur lavèrent les pieds à la 
grande édification de tous 3. » 
Pendant les mois de mai et de juin, on vit ces célèbres proces- 
sions qu'on aurait tot.t de juer seulement d'après les caricatures 
des pamphlétaires. Le jeudi, dernier jour de mai et fète de l's- 
cension, il y eut, dit L'Estoile, « l, rocession générale à laquelle 
assistèrent les chapitres, paroisses et couvens de Paris, où furent 
portées toutes les reliques de Paris et de Saint-Denys, avec une si 
grande dévotion et affluence de peuple qu'il ne s'en étoit encore 
vùe de semblable. Le duc de Nemours, notre gouverneur, le che- 
valier d'Aumale et autres seigneurs catholiques s'y trouvèrent. 
Cette procession s'est faite à Notre-Dame, où lesdils seigneurs 
ont juré sur le grand autel de cette église d'employer leurs 
moyens et leurs vies pour la conservation de la religion catho- 
l. Discours du Sië9e de Paris Arclives curieuses «le l'ltist, de Fraace. t "° série. 
t. Xlli, p. 250). 
. Ibidem. 
3. Lift. ann. mss. 



LIVRE ii. -- CIlAPlTBE 1. 

lique, de la ville de Paris et autres de ce royaume, avec protesta- 
tion de plut6t mourir que de prèter obéissance au roi de Navarre. 
Le m6me fut fait par tous ceux qui se trouvèrent dans l'église, 
avec une constance merveilleuse I ,,. Non moins remarquable fut 
la procession ou rev'ë du 3 juin suivant : « Rose, évëque de Sen- 
Ils, 6toit à la tëte comme commandant et premier capitaine, suivi 
des ecclésiastiques marchant de quatre en quatre. Après, étoit 
le prieur des Chartreux, avec ses religieux; puis le prieur des 
Feuillans, avec ses religieux: les quatre ordres mendians, les 
capucins, les minimes, entre lesquels il y avoir des rangs des 
écolicrs. Les chefs de ces ditt'6rents religieux" portoient chacun 
d'une main un crucifix, de l'autre une halebardc, et les autres 
des arquebuzes, des pertuisanes, des dagues, et autres diverses 
espèces d'armes que leurs voisins leur avoient prètées. Ils avoient 
tous leurs robes retroussées et leurs capuchons abattus sur les 
épaules; plusieurs portoient des casques, des corselets, des petri- 
nals. llamilton, écossais «le nation et curé de Saint-Cosme, fa_i- 
soit l'office de sergent, et les rangeoit, tant6t les arrètant pour 
chanter des hynmes, et tant6t les faisant marcher; quelquefois il 
les faisoit tirer de l-urs mousquets. Tout le monde accourut à 
ces specacl«.s nouveaux... Le l,gat y accourut aussi et approuva 
par sa présence une montre si extraordinaire... Mais il arriva 
qu'un de ces nouveaux soldats, qui ne scavoit pas sans doute 
que son arquebuse étoit chargée à balle, voulut saluer le légat 
qui Coit dans son carosse avec Panigarol, le jésuite Bellarmin 
et autres Italiens, rira dessus et tua un de ses ecclésiastiques qui 
ét.oit son aumosnier. Ce ,lui fit que le lé.at s'en retourna au 
plus vite, pendant que le peuple crioit tout haut que cet au- 
mosnier avoir été fortuné d',)tre tué dans une si sainte action . » 
Les Jésuites, n'ayant pas coutume de prendre part aux pro- 
cessions, s'abstinrent toujours de paraitre dans celles de la Ligue. 
On ne les vit pas m'.me dans cette dernière, à laquelle assistèrent 
le cardinal Cajetan, le l'arlement, la Cour des Comptes, le Recteur 
de l'Université et plus de douze cents religieux. Bellarmin, fai- 
sant p,rtie de la suite du légat, n'avait pu se dispenser de 
l'accompagner. D'ailleurs, en toutes circonstances, fidèle aux 
directions du P. Aquaviva, il se renfermait, scrupuleusement dans 
la mission religieuse et théologique que lui avait confiée le Sou- 

1. LEstoile, Journal de Henri l;ç Suppléments (M«:moires-jotratx, t. V, p. 2;3, 
2). 
2. Ibidem, p. 274,275. 



LES ,IESUITES PENDANT LE SIÊGE DE PARIS. 

verain Pontife. tn cite plusieurs preuves singulières de sa grande 
réserve. 
Un jour que le légat l'avait appelé pour délibérer avec quel- 
ques autres personnages sur une grave affaire politique, il 
s'écarta insensiblement de la réunion dès qu'il s'aperçut que la 
question ne se rattachait ni à la théologie ni au droit canon. 
« Ètes-vous malade, Pre Bellarmin? lui demanda le cardinal; 
nous voud,'ions bien avoir votre avis. --Monsei.'_"neul', répondit 
l'humble religieux, comme je n'ai été envoyé en France que pour 
examiner les questions «lui touchent au bien de la relion et à ses 
progrès, je ne crois pas pouvoir sans désob6ir m'occuper de 
celles où les intérêts temporels sont seuls enjeu «. » Cette réponse 
plut au cardinal et édifia tous ceux qui étaient présents. 
Une aulre fois, au contraire, Bellarnfin ne craignit point avec 
deux autres Jésuites, le P. Félix ¥iceo  son socius, et le P. Tyrius, 
de s'attirer le ressentiment des ligueurs plut6t que de ne pas 
affirmer les droits de la conscience. Voici en quelle occasion. 
Depuis la prise des faubourgs de Paris, la population était en 
proie à de si horribles angoisses, que les chefs du gouvernement 
crurent devoir examiner s'il n'y avait pas lieu de traiter de la paix. 
On connaissait déjà l'avis de la Sorbonne. Elle avait décrét6, le 
7 mai 1590, qu'il ne serait jamais permis en conscience de traiter 
avec le Béarnais. mème quand il rentrerait dans le sein de 
l'Église, et cet avis était partagé par un grand nombre de 
ligueurs. Néanmoins, dans une Assemblée gSnérale du -) aoùt, 
on résolut de députer l'évëque de Paris et l'archevêque de Lyon 
vers le roi de Navarr pour ouvrir avec lui une n6gociation. 
« Ces d6putés ne voulurent aller trouver le roy qu'ils ne 
fussent munis d'une déchar'e contre l'excommunication du Pape. 
Le légat, avant que l'octroyer, consulta avec Paniarole, Tirius, 
Bellarminus et quelques h6olo$iens sur trois articles : 
reddentes urbem haeretico p'incipi, oh necessitateïn /amis, sitôt 
excommunicati? Utmtm adeuntes p.incipeïn haereticum 
conce.tant, cci ut conditionem Ecclesiae catholicae /'aciant melio- 
rem, incto'rant ezcommunicationem bttllae Sixti Qttinti? (Ceux 
qui contraints par la famine remettraient une ville à un prince 

1. Lettre du P. Jean Solaxo, citée par le P. Couderc, op. cil., t. I, p. 60. Cette 
réserve dont il donnait l'exemple, le P. Bellarmin la recommandait fort aux Jësuites 
de Paris, et en cela il fut très approuvé du P. Général qui le pria de renouveler à l'oc- 
casion ses bons conseils sur ce point. I Lettre du P. Aquaviva h Bellarmin, fi juillet 1590, 
dans Le Bachelet. op. cil., p. 270). 
2. Et non l'incens ni l'incent comme Font écrit plusieurs auteurs. 



23fi 

LIXRE II. -- CHAPITRE I. 

hérétique, seraient-ils excommuniés? Ceux qui se rendraient 
auprès d'un prince hérétique soit pour le convertir, soit pour 
améliorer la condition de l'Église catholique, encourraient-ils 
l'excommunication fulminée par la bulle de Sixte-Quint?) Sur ce 
les susdits docteurs répondirent : « Negative, quod on inc«'- 
rente», c'est-ci-dire que la bulle d'excommunication n'était pas 
applicable au cas proposé. 
Plus tard, Henri IV saura se montrer reconnaissant envers Bel- 
larmin et les deux autres Jésuites, ses compagons, de cette 
réponse sage et mod6rée. Il regardera toujours le premier comme 
son ami, et dès qu'il sera éclairé sur la prudence et les droites 
intentions de la Compagnie, il se déclarera jusqu'à la mort son 
protecteur et son plus ardent défenseur. 

5. Sur la réponse des théologiens consultés, le légat avait 
permis des négociations. Elles n'aboutirent point et le roi de 
Navarre résolut de pousser le siège plus vivement que jamais. La 
situation, à Paris, était de plus en plus critique. « Chaque jour, 
écrit le rédacteur des lettres annuelles du collège, on redoute les 
surprises de l'ennemi ; on a aussi beaucoup à craindre de la popu- 
lation assiégée. Lassés du siège et de la famine, bien des gens 
réclament du pain et la paix; sïls sont, de fait, à l'intérieur des 
remparts, leur esprit et leurs désirs sont de l'autre c6té. Cons- 
tamment soldats et citoyens doivent monter la garde sur les 
murailles et les ouvrages de défense, prëts à repousser les 
assauts. Il ne se passe point de nuits sans anxiété, point de jours 
sans travaux et périls; on est 6puisA de faim et de lassitude, et 
surtout l'on ne sait quel parti prendre. Nos plus grands pen- 
sionnaires et même nos Frères coadjuteurs, quoique peu exereés 
au métier de la guerre, se tiennent en armes sur la muraille 
quand la nécessité le demande. Il est même arrivé que la ville d0t 
une fois son salut à nos soldais improvis6s. ,, 
Le roi de Navarre ayant appris que le duc de Mayenne et le 
duc «le l'arme s'avançaient au secours de la capitale, avait marché 
à leur rencontre. La tactique était bonne, inais il leur offrit en 
vain la bataille. Laissant alors le gros de son armée à Bondy, il 
revint brusquement, le 10 septembre, sur Paris, avec une divi- 
sion d'infanterie commandée par Chtillon. Il espérait, à la 
faveur des ténèbres, tenter sur le faubourg Saint-Jacques un 

1. Palma-Cayet, Chronologie novenaire éd. Michaud), p. 241. Cf. L'Estoile, 
Mémoires.jouraux, t. V, p. 41. Le Bachelet, op. cit., p. 274, 275. 



LES JESUI'I'ES PENDANT LE SIEGE DE PARIS. 

237 

coup de main, qui lui livrerait la ville par surprise. « Toutefois, 
dans la journée, raconte un de nos Pères assiégés, le bruit se 
répand que l'ennemi peu éloigné se préparait à escalader les 
murailles la nuit suivante. Des cavaliers envoyés en éclaireurs 
rapportent que ce bruit est fondé. Au son du tocsin, tous les 
citoyens de courir aux remparts. Nos pensionnaires et nos Frères, 
ne pouvant rester inactifs à la maison, arment de hallebardes 
leurs mains inexpérimentées, pour s'opposer s'il le faut à une 
attaque nocturne des assiégeants 1 
« La nuit s'avance ; partout le calme et la tranquillité. C'était une 
feinte. L'ennemi pensait que, ne voyant aucun péril, les assiégés 
ne tarderaient pas à se retirer et seraient ensuite pris à l'impro- 
viste. En effet, bient6t les remparts sont sans défeuseurs. Heureu- 
sement les N6tres, avec un petit nombre de soldats, ne désertent 
pas leur poste. Vers quatre heures du matin, de sourds murmures 
et un bruit d'échelles trahissent la présence de l'ennemi. Nos 
jeunes gens crient aux armes et quelques-uns courent dans la ville 
annoncer le danger. Au milieu du premier tumulte, un soldat es- 
caladant la muraille apparalt soudain entre deux de nos Frères et 
jette du c6té de la ville une petite ëchelle par laquelle il comptait 
descendre. Comprenant le danger, les Frères détachent et ren- 
versent l'échelle. Quand le soldat, qui ne s'Atait aperçu de rien, 
enjamba le parapet, il ne trouva plus où s'accrocher, et dans sa 
colère il fit feu sur l'un des NStres. Celui-ci, gràce à Dieu, en fut 
quitte pour voir un petit nua$-e de fumée : le coup ne porta point. 
Pendant ce temps les secours arrivaient du voisinage et l'on put 
repousser l'assaillant. Cette surprise aurait pu avoir des suites bien 
plus graves qu'on ne le pensa d'abord ; on s'en rendit compte plus 
tard -. » Les soldats de Ch'htillon laissèrent entre les mains des 
assiégés quelques-unes de leurs bchelles qui furent d6posées 
comme un trophée dans le collège de Clermont en reconnaissance 
du service rendu "à la ville 3. 

1. Ils allèrent, dit Pierre Corneio. « ì la muraille proche de leur maison qui est 
depuis la porte de Sainct-Jacques jusques " celle de Sainct-Marcel, et voyant qu'il 
n'y avoir point de gardes s'y mirent en sentinelle, dix d'entre eux » (Discours du 
• çiè9e de P«ris; Arch. cur. de l'ltisf, de France, l. c.). P. Corneio parle de Peres, mais 
nos lettres annuelles disent : « Convictores etiam nostri e grandioribus, immo nestri 
eliam Fratres... » Dans ce temps les Frères coadjuteurs porlaient la soutane. 
2. Lift. ann. 1590, p. 460, 61. 
3. Cette affaire a Ce racontëe avec non moins de détails dans les lettres annuelles 
manuscrites, par Sacchini (Hist. Soc., P. V, 1. X, n. 122 et suiv.) et par Pierre Corneio 
(Discours du siège de Paris). Le fait élait notoire; cependant l'historien de Thou, 
qui voit souvent des Jésuiles oU il n'y en a pas, ne veut plus en voir ici. « L'entreprise 



LI RE 11. -- CHAPITRE I. 

6. Le lendemain de cette vaine tentative, le roi de Navarre 
reprit le chemin de Bondy. Il y trouva son armée toute désorffa- 
nisée : la noblesse était mécontente ; des gentilshommes se reti- 
raient sans mème en prévenir leurs chefs ; l'ar$'ent et les vivres 
manquaient également. Il ne restait plus qu'à dissoudre des 
troupes dont une partie faisait défection et dont l'autre n'avait 
plus de moyens de subsistance. Le Béarnais ne conserva qu'un 
corps d'élite et se retira surCompibgne. C'était, après un siège de 
six mois, l'entière délivrance de la capitale. 
Cependant l'on pouvait craindre qu'en apprenant la retraite du 
duc de Patine, Henri de Bourbon ne revint à la charge. En con- 
séquence, le P. ldon Pigenat, provincial de France, se hata de 
distribuer la plupart de ses rehffieux dans dittérentes maisons de 
la Compagnie, en Lorraine et en Belgique. Les pensionnaires du 
c,,liège de Clermont retournèrent dans leurs familles jusqu'à Noël. 
A la rentrée des classes, il n'y eut que cinq cents élèves, dont une 
centaine au pensionnat ; on en comptait six cent soixante-dix à la 
fin de l'année scolaire 1. Au mois d'octobre 1591, sept cents audi- 
teurs, presque tous Parisiens, suivaient les cours et étaient répar- 
tis en cinq classes de lettres, trois de philosophie et une de théolo- 
gie, la seule qui fùt alors dans la capitale ; mais il n'y avait que 
trente internes, beaucoup de familles ne pouvant plus payer la 
pension"-. 
ln pense bien que les .Iésuites se trouvaient, eux aussi, réduits à 
une grande détresse. Le 1'. Pi'enat s'en plaignit au P. Général, 
tandis ,lue l'évèque de Plaisance, Philippe Séga, se faisait l'écho 
des mèmes sollicitudes auprès du Cardinal Sfondrati. secrétaire 
d'État-:. A la prière du P. Aquaviva, le duc de Maycnne vint au se- 
cours des maisons de Paris « et le Pape unit au collège de Clermont 
un bénéfice qui permit d'attendre des jours meilleurs». 
Pendant le siè'e, la con.régation provinciale s'Atait réunie le 
1  juillet à la maison professe. Les PP. Robert Bellarmin et Féli,: 
Viceo, qui tous deux habitaient le coll.ge, furent admis "à en 
faire partie. Plusieurs des électeurs n'avaient pu se rendre à 
Paris; les PP. Claude Ménil, recteur de Verdun, Jean-Baptiste 

manqua, dit-il, parce que les échelles qu'on y avait deslinée se trouvèrent trop cour- 
tes » {Hist. Unir., t. Xi, p. 190). 
1. Lift. oaa., 191. Sacchini, o. c., n. 128, 129. 
"L Lettre du P. Pigenat au P. Général. 2 oct. 1591 (Gall. Epist., t. XVIII, f. 75). 
3. Lettre de $éga au card. 8fondrati, 19 avril 1591 (Archiv. X'at.. lettres des princes, 
t. XLII, f. 103). 
t. Lettre du P. Génëral, 1 " mai 1592 tFrancia, Epist. Gener., t. I}. 
5. Ltt. o»., 16.92. 



LES JESUITES PENDANT LE SIEI;E DE PARIS. 

23t 

Athanase, recteur de Nevers, Jean Bleuse, recteur de Pont-'-Mous- 
son, Antoine Mesnage, recteur de Bourges, Gabriel Roger, recteur 
d'Eu, arrétés par l'investissement de la capitale, manquèrent à 
l'appel. MMgré l'abseuce de ces importants personnages, qui, à 
raison mëmc de leur charge, auraient pu donner de graves con- 
seiLs sur les affaires de la province, l'assemblée tint régulièrement 
ses séances et elle choisit comme procureur le P. Jacques Tyrius. 
Parmi les questions qu'elle résolut d'adresser au P. Gcncral, il en 
est une qui révèle hien les préoccupations du temps" « Et-il 
permis et convient-il aux Pères de la Compagnie de prendre les 
armes pour défendre la ville contre les hérétiques, surtout quand 
les autres religieux le font et sont approuvés par tous? m II con- 
ient mieux aux Péres de la Compagnie, répondit Aquaviva, de 
combattre les mains élevées au ciel comme Morse. Peut-étre par 
nécessité a-t-on été contraint de prendre les armes; mais nous 
voulons espérer que pareille, circonstance ne se représentera 
plus. » 
La congrégation «le la province de Lyon, réunie le : aoat dans 
la grande salle du collège de la Trinité, avait Alu pour procureur 
le P. Pierre Majorius, recteur du collège d'Avinon. Celle de la 
province d'.quitaine, réunie le 16 aoùt à Toulouse, avait confi;. 
la mëtne charge au P. Pierre Lohier, ancien vice-recteur du col- 
lège d'Auch . Ce ehoix des procureurs pour la conrégatin qui 
devait se tenir à Rome le ") novembre t59o, n'était pas sans impor- 
tance, car "fi eause de troubles graves suseités par quelques nova- 
teurs dans les provinces d'Espa.'ne, plusieurs députés de cette 
nation voulaient provoquer une eongr6gation 'énéralo. Mais 
quand la question d'opportunité fut mise aux voix, les députës 
des autres pays se prononcèrent unanimement contre la con- 
vocationS. 
A Rome mème, plusieurs Përes de la Compas-nie avaient ressenti 
un f'heheux eontre-eoup des événenents arrivés en France. Pré- 
venu en faveur du roi de 5avarre par le due de Lu.xembourget 
par les lettres du eardinal de "¢endéne, Sixte-.Juint bltmait fort 
le cardinal Ca.jetaneonme avant outrepassé ses instructions a. Par 
suite, il fit emprisonner le P. Barthélemy Biondi pour avoir re- 

1. Acta congr, prov., t590. 
. Sacchini, Hist. Soc. Jesu. P. V, I. X, n. 56 et suiv. 
. u rapport de ,iccotini, ambassadeur de Toscane, Sixte-Qui,t aurait dit un jour : 
,, Le Iëgat rail loul ce que veulent les ministres espagnols qui sont a Pari., et port ce 
que nous lui avons ordonnë » tA. Desjardins, Nd9ociations diplomatiqaes, l. ¥. p. 85. 
Lettre du 3 mars 150). 



2-i0 

IJIVRE II. -- CHAPITRE I. 

commandé en chaire la mission du légat, et il interdit a divinis 
le P. Laurent Magëio, assistant d'Italie, pour avoir permis au 
prédicateur cette recommandation publique t 
Mais peu de jours après la levée du sièg'e de Paris, le cardinal 
Cajetan apprenait par une lettre de lome la mort du pape. Afin 
d'assister au conclave, il partit avec Bellarmin, le 2 septem- 
bre (1590), laissant pour vice-légat révèque de Plaisance, et 
s'achemina vers l'ltalie par la Lorraine et la Suisse. Lorsqu'il 
arriva, le conclave avait déjà élu le cardinal Castagna qui prit le 
nom d'Urbain Vll et ne régna que treize jours. 
7. ;régoi'c XlV, qui monta ensuite sur le siège de saint Pierre, 
consacra presque uniquement aux affaires de France les dix mois 
,le son court pontificat. Renonç, ant à la politique modérée de 
Sixte-uint, il déclara qu'il aiderait la Ligue et combattrait le 
roi de Navarre. tgès le mois de janvier 1591, il chargea l'évgque 
de Plaisance d'annoncer à la Sainte Union l'arrivée prochaine des 
troupes pontificales. Puis il envoya en France le nonce larsilio 
Landriano chargé d'une mission très défavorable aux royalistes. 
Outre les brefs nombreux qu'il devait remettre aux principaux 
chefs du parti catholique, I1 st Landriano était porteur de deux 
monitoires qui furent d'abord promulgués à Reims, puis affichés, 
le 3 juin, aux portes de Paris. Par le premier, le pape excommu- 
niait les prélats et gens d'Église qui, dans les quinze jours, 
n'auraient pas renoncé au parti du Béarnais; par le second, il 
invitait les nobles, les ma.istrats et le peuple à refuser à ce prince 
leur obéissance et leurs services. 
Pareils actes suscitèrent de grandes colères chez les politiques 
et les huguenots. Le Parlement de Tours. provoqué par Servin, 
protesta avec insolence contre le ,, soi-disant Pape Grégoire » et 
condamna au feu ses sentences ,, scandaleuses » 2. Une assemblée 
du clergé, réunie à Chartres, déclara nulles les bulles et les ex- 
communications du Souverain Pontife. Deux ou trois prélats, tels 
que le cardinal de Lenoncourt et Renaud de Beaune, archevëque 
de Bourses, n'étaient pas loin de désirer l'éclat d'une scission 
avec Pomc, et tout de nouveau apparaissait dans un avenir pro- 
chain la possihilité d'un schisme ou d'une église nationale avec 
un patriarche. 

1. Sacchini, op. cit., n. 31. Voir au rngme sujet une lettre du duc de Luxerabourg 
a Siller.-, 3 juillet 1590 (Arch. du rein. des Aff. ëtrang.. Rome, correspondance, vol. 
f. 3S9). 
. lémoires de It Ligue , t. IV» p. 3ç?. 



GREGOII|E XIV ET LA LIGUE. 
Tandis que le niAcontentement dominait chez les uns et la 
crainte de complications chez les autres, la petite armée pontificale 
franchissait les Alpes sous les ordres du duc de lontemarciano, 
neveu du Pape . Accompagnée de quelques Jésuites italiens qui 
lui servaient d'aumôniers, elle rejoignit au mois de septembre le 
duc de Ma?enne en Lorraine ; mais elle n'était pas appelée à jouer 
un rôle important : elle fut décimée, non par les batailles, mais 
par la maladie. En route elle avait manqué de tout, car, malffré 
les deux cent mille écu que lui avait promis le consistoire du 
1 ao6t, elle n'avait point touché d'argent et s'en était dédom- 
magée par le pillage. Après sa jonction avec les autres troupes de 
la Ligue, elle fut plus malheureuse encore. C'était aux environs de 
Verdun, où les dues de 31ontemarciano et de Mayenne tenaient 
conseil avec les agents espagnols. Les soldats furent obligés de 
courir la campagne nuit et jour pour surveiller les avant-postes 
du roi de Navarre. On était au commencement de l'automne; 
bientôt la dvsenterie se déclara, augmentée par des pluies con- 
tinuelles. L'hôpital de Verdun se remplit rapidement d'Italiens, 
d'Espagnols, d'Allemands et de Français. Les Jésuites du collè'e 
vinrent leur prodiguer tous les soins. 
Si nombreux étaient les malades, que la plupart n'avaient pour 
se coucher qu'un peu de paille étendue à terre. Les secours pé- 
cuniaires assignés par le duc de Montemarciano eussent été in- 
suffisants, si bon nombre d'habitants, à l'exemple de leur évë- 
que, n'? avaient suppléé par leurs généreuses libéralités. 
Pour les étrangers c'était une grande peine de ne pouvoir se 
faire comprendre. Ceux des Pères qui savaient leurs langues se 
mirent à leur entière disposition, se multipliant pour adoucir leurs 
souffrances corporelles et inspirer à leurs ames des sentiments de 
patience chrétienne. Pendant que le collège fournissait des vivres 
et des vôtements, les novices, sous la direction de leur P. llaitre, 
Benoît Nigri, remplissaient le rôle d'infirmiers. Chaque matin 
ils se rendaient à l'hôpital, où ils préparaient les repas, distri- 
buaient les remèdes, faisaient les hIs et pansaient les malades. 
Leur service ne s'arrètait pas un moment; ils ne rentraient à la 
maison qu'après huit ou neuf heures du soir. 
Le P. Benoit Nigri s'occupait surtout du soin spirituel des 
malades. Il allait auprès d'eux les encoura$er, entendre leurs con- 
fessions, leur administrer les sacrements. Quand il avait un peu 
l. ,vvertinaenti dati al S" duca dt Montemarciano CAtch. Var., Nunz. dt Francia, 
l. XXXl, f. 40, 41). 
COMPAGNI£ DE JÉSUS. -- T. 11. 16 



LIVRE II. -- CHAPITRE I. 

de temps, il aidait ses novices dans leur office matériel et se plai- 
gnait que les exigences du corps l'arrachassent parfois à son mi- 
nistère de miséricorde. Après avoir mené ce genre de vie pendant 
quelque temps, plein de sollicitude pour les autres et trop ou- 
blieux de lui-mème, il tomba gravement malade. Comme ses 
forces baissaient, la veille de la Toussaint, un novice lui dit 
« Est-ce que vous désirez, mon Père, aller déjh rejoindreles bien- 
heureux dont nous célébrons la fëte ? » A ces mots, le Père se 
mit à parler du ciel avec tant d'ardeur qu'il ne put retenir ses 
larmes. uand ses douleurs redoublaient, il invoquait les noms 
de Jésus, Marie, Joseph, ou récitait quelque strophe des hymnes 
de saint Bernard. Avant de recevoir les derniers sacrements, il 
adressa auxnovices ces touchants adieux : « Je vous souhaite d'ha- 
biter dans le Cœur de Jésus-Christ et je désire que vous formiez 
pour moi le mëme vœu. » Puis, quelqu'un lui guidant la main, il 
les bénit. Le lendemain il expira doucement, les yeux fixés sur 
son crucifix 1 • 
8. Gré.golfe X]V était mort le 15 octobre 1591, et Innocent IX, 
son successeur, deux mois après. Clément V]ll fut élu le 30 jan- 
vier 1595. Peu au courant des affaires de France, le nouveau 
pape ne voulut pas, avant de les mieux connaitre, se déclarer 
dans un sens ou dans l'autre. La Ligue poursuivait toujours son 
but, mais on ne voyait plus dans ses efforts cette cohésion qui 
sure le triomphe. Deux partis bien tranchés s'étaient formés au 
sein de la capitale. Les exaltés, soutenus par les Seize, ne vou- 
laient à aucun prix qu'on reconnût pour roi de France 
Béarnais, mëme s'il venait à se convertir; les modérés, au con- 
traire, appuyés par le duc de Mayenne, entendaient se ménager la 
possibilité d'une réconciliation avec le roi de Navarre dans le cas 
off il renoncerait à l'hérésie. 
Depuis longtemps le lieutenant_général avait introduit dans 
le Eonseil des Seize des hommes d'une grande prudence, dont 
les avis pouvaient servir de contreToids aux violentes proposi- 
tions des plus emportés. Ainsi avait-il prié le P. ldon Pigenat, 
estimé de tous pour la gravité de son caractère, d'assister aux 
réunions de ce Conseil et de les présider. Le P. -Provincial de 
France aurait dt) résister -h toutes les sollicitations et refuser un 
poste si périlleux; il accepta, croyant servir la cause publique 
et les intérèts de la religion..lais sa conduite fut loin d'ëtre 

1. Lilt. ana. 1590-1591, p. 476 et suiv. 



LE P. PIGENAT AU CONSEIL DES SEIZE. 

approuvée par ses confrères : on lui reprochait, non sans rai- 
son, d'oublier les devoirs de sa charge pour se mëler de choses 
étrangères à sa vocation même. Dès le mois de janvier 1591, les 
pP. Annibal du Coudret et Jacques Commolet, rapportant au 
P. Général les événements de Paris, l'avaient prié de recom- 
mander au P. Pig'enat la visite de la Province, obligation né- 
gligée depuis longtemps. 
« Votre Paternité, disait le P. Commolet, a déjà été informée 
de toutes les affaires de la Province pal" le P. Procureur , mais 
je eroirais manquer à mon devoir si je ne présentais à mon 
tour quelques observations. Aucun de nos collèges, celui de Paris 
excepté, n'a reçu de visite officielle depuis trois ans, soit à cause 
des périls très sérieu qu'offrent les voyages, soit à cause dvs 
occupations extérieures du P. Provincial, lequel a pris la direc- 
tion du Conseil public du parti catholique. 
« Nous avions espéré qu'après le siège de Paris il se débar- 
ra.sserait de ce fardeau, car tous les Pères de la congrégation 
provinciale avaient déclaré qu'il le devait. Rien n'a encore été 
obtenu. Sur les représentations de ses consulteurs, il se prépara 
à partir après les fêtes de Noel. Le 3 janvier, il quitta mëme la 
ville et se dirigea vers la Lorraine pour visiter les collèges de 
Verdun et de Pout-à-Mousson. Mais ayant rencontré le duc de 
• lavenne à Soissons, il se laissa persuader d'interrompre son 
voyage pour revenir  Paris, et se contenta d'envoyer le P. R'- 
_ginald visiter à sa place les susdits collèges de Lorraine. Cepen- 
dant il n'a pu encore nous arriver; il a d6 s'arrèter à Xleaux afin 
d'éiter les troupes ennen6es qui battent les environs. Vent.re 
paternité peut juger en quel état se trouvent les affaires dr 
cette province. 
« Bien que les habiles services de ce bon l'ère soient vive- 
ment réclan,és par le parti catholique, et spécialement par le 
Révérendissime évëque de Plaisance, légat du Siège Apostolique, 
néanmoins, de l'avis de tous les consulteurs, il serait préférable 
pour la Compagnie qu'il se renfermât dans les limites de sa 
charge. 11 ne se contente pas d'assister au Conseil public, mais il le 
préside, et attire ainsi sur lui-mème et sur la Compagnie de nom- 
breux ressentiments. D'ailleurs ce Conseil, n'ayant qu'une auto- 

1. Lettre du P. A. du Coudret au P. Aquaviva, 28 janvier 1591 (Gall. Epist.. 
t. Xçlll, f. 57); lettre du P. Commolet au tnême, 21 janvier {lbçle»z, f. 
2. Le P. Jacques Tyrius» dëputê a la congrëgation des Procureurs tenue a Rome au 
mois de novembre 1590. 



2 LIVRE II. -- CHAPITRE 1. 
rité extra-légale et usurpée, est de peu d'utilité; et si le Përe y 
exerce quelque influence par son dévouement et son savoir-faire, 
on peut bien s'en passer, comme l'expérience l'a montré pendant 
son absence. 
« Plusieurs $'rands personnages surtout réclament volontiers 
de nous certains services qu'ils sont loin d'approuver eux-reCes. 
.le citerai comme exemple lïllustrissime cardinal Cajetan. Lors- 
qu'il était ici légat, il se servait souvent du P. Provincial: ce- 
pendant, ainsi que nous l'a raconté le P. Félix , il s'étonnait qu'un 
religieux de la Compagnie consentît à s'immiscer de cette sorte 
dans les affaires publiques... 11 serait bien 'à désirer que Voire 
Paternité ordonnat au P. Pigenat de se disposer à faire, dès 
qu'il le pourra en toute sécurité, la visite des collèges de Nevers 
et de Bourffes, qui en ont grand besoin-... » 
Cette lettre du P. Conlmolet deage complètement la Com- 
pag'nie des attaques dont elle est l'objet à propos du P. Pigenat. 
Il sera désormais entendu que l'ingérence directe du Père dans 
les atthires de la Ligue a été bl«kmée par ses consulteurs et toute 
la congréffation triennale de 1590. Plusieurs choses l'excusent 
cependant : la pureté de ses intentions, la complexité de sa 
situation dans des circonstances politiques où les intéréts reh- 
gieux avaient tant de part, et surtout l'utilité de sa présence 
au Conseil des Seize par rapport au but que s'était proposé le 
duc de Mayenne. Car le P. Pi.enat ne fut point, comme le peint 
«le Thou, « un ligueur furieux aussi fanatique qu'un corybante », 
ni, c,mme le prétend Arnauld, « le plus cruel tigre qui fùt dans 
Paris ». Au contraire, par sa prudence et sa modération, il em- 
pëcha le Conseil de se porter à des résolutions extr:,mes ou cri- 
minelles. Quand les esprits s'exaltèrent et qu'il ne lui parut plus 
possible d'exercer une salutaire influence sur des hommes do- 
minés par la passion, il abandonna un poste où il ne pouvait 
plus rendre à la religion et à la patrie les services qu'on avait 
réclamés de son dévouement. 
Les peines morales qu'il avait éprouvées ébranlèrent sa santé. 
Attaqué d'une fièvre violente, il fui obligé de renoncer à l'exercice 
mme de ses fonctions de Provincial, dans lesquelles il fut t'cm - 
placé provisoirement par le P. Commolet, et, au mois de mars 
1. Le P. Fëlix Viceo, socius de Bellarmin. 
9_. Lettre du P. COlllmOlet au P. Gëneral, 21 janvier 151 (t;all. Episl.. t. XVIII0 
f. 56. 
3. Lettre des PP. 3onsulteurs au P. Général,  nov. 1591 (Gall. Epist., t. 
XVIII, f. 80). 



LE P. PIGENAT AU CONSEIL DES SEIZE. 

t59"2, par le P. Clément Dupuy t. A ce moment, le P. Général 
avait si bien admis les motifs qui peuvent excuser son r61e parmi 
les Seize, que, toujours confiant dans sa vertu et ses talents d'ad- 
ministrateur, il lui réservait à Rome la charge d'assistant pour 
les provinces septentrionales. En fait, cette résolution n'eut pas 
de suite et ce fut le P. Jacques Tyrius qui remplaça comme as- 
sistant le P. Edmond HavL 

9. A peine le P. Odon Pigenat s'était-il retiré du Conseil, que les 
Seize, s'abandonnant à toutes les violences, accusèrent Mayenne 
lui-mëme de trahir la cause catholique. Le lieutenant général 
dut user de toute son autorité pour arracher la Ligue au despo- 
tisme de ces factieux. Par l'intermédiaire de Duplessis-Mornay 
et de Villeroy, il était alors en train de négocier secrètement 
avec le roi de Navarre, mais il ne voulait se soumettre qu'au 
prince devenu catholique, llenri de Bourbon, de son c6té, 
savait très bien que la grande majorité des Français ne l'accep- 
terait qu'à cette condition3; mais le désir de ne point blesser les 
huguenots en donnant satisfaction aux catholiques le condam- 
nait à une politique équivoque. 
Devant ces tergiversations, les chefs de la Ligue, très habile- 
ment, résolurent de réunir les États Généraux pour le 17 janvier 
1593 et de leur soumettre la question de la succession à la cou- 
ronne. 
Tous les députés, quelles que fussent d'ailleurs leurs opinions, 
s'accordèrent sur deux points : l'autorité et l'indépendance des 
États; la nécessité d'éloigner du tr6ne tout prince étran.er et 
d'y placer un prince catholique  
Pareille détermination persuada le Béarnais de la volonté na- 
tionale et fit cesser toutes ses hésitations. Sans attendre l'issue des 

l. Lettre du P. Génëral, 16 mars 1592 (Aquitan., Epist. Gener., t. 1). 
2. Lettre du P. Général aux provinciaux, 1 °' févr. 1592 (Ordinat. comm. omnibus 
provinciis, t. I, ï. 227). Le P. Edmond Hay avait succédé au P. Hoffëe. 
3. Souvent, depuis deux ou trois ans, le Béarnais entendait des seigneurs catholiques et 
parfois des populations enlibres le supplier de rentrer dans le giron d- l'Eglise. On 
peut voir, au vol. LXI de la collection Dupuy (Bibi. nat.), diverses lettres  lui écrites 
en ce sens, entre autres celles du Parlement de Bordeaux (fol. 9_6) et celle de l'arche- 
vêque, M , de Sansac (fol. 91). 13e dernier lui disait, à la date du 12 janvier 17»90 : 
« C'est tout le désir de vos bons sujets de vous voir réuni au giron de l'Eglise, et lors 
nous prierons Dieu sans cesse pour vostre prospéritë et santë, ce que nous ne pouvons 
à prësent sans off'crise sinon pour vostre conversion. Et si Dieu m'avoir [aict la grace 
de voir cela devant mourir, je m'en irois de ce monde aussi content que le bon Simëon 
quand il enst reçeu nostre sauveur entre ses bras. » 
4. Procès-verbaux des Ëtats de 593 Documents inédils de ['histoire de Fratoe). 



LIVBE Ii. -- CHAPITRE I. 

délibérations de l'Assembl6e, il fit proposer des conférences entre 
ses députés et ceux des États pour amener un accord entre lui et 
la Sainte Union t. Tandis qu'elles se tenaient successivement à 
Suresnes, à la Roquette et à la Villette, il se faisait instruire des 
points les plus controversé, s 2 de la religion, soumettait ses der- 
niers doutes aux prélats de sa suite et se déclarait enfin con- 
vaincu de la vérité catholique "3. Le 25juillet 1093, à Saint-Denys, 
il abjura solennellement l'hérésie entre les mains de Renaud de 
Beaune, archevèque de Bour.es, « ayant Sa llajesté choisi ce lieu, 
dit Cheverny son chancelier, à cause des sépultures des rois qui 
y sont, les faits desquels il voulait ensuivre 
Ce grave événement donnait raison aux catholiques des deux 
partis; aux royaux, dont il justifiait la confiance en la parole du 
Prince; aux ligueurs, puisqu'il attestait la légitimité de leur ré- 
sistance. Aussi causa-t-il en France une joie universelle : on v 
voyait le gage assuré d'une pacification prochaine. 
Gependant le roi de Navarre, toujours excommunié par le 
Souverain Pontife, ne pouvait recevoir son absolution que de 
Rome, et l'archevëque de Boures avait eu soin de réserver les 
droits du Saint-P6re. A la sollicitation du légat », le gouverne- 
ment de la Ligue maintint donc ses positions jusqu'à ce que le 
pape eOt admis lui-mème le roi de Navarre à la communion de 
l'Église. En attendant, une trëve fut signée, le 31 juillet, et pu- 
bliée le lendemain. Les États Généraux, après la séance du 
: aoUt, se proro'èrent à une époque indéterminée; mais, en fait, 
les circonstances ne leur permirent plus de se réunir. 

10. Malgré le désir, le besoin et l'espoir que tout le monde 

i. Lettre de lh.nri IV au marquis de Pisani, 17 mai 1593 (Revue rétrospective, 
2  sér., t. XI, p. 25). 
2. Le roi de Navarre avait toujours eu l'esprit tourmentWpar les questions reli- 
gieuses : « Depuis que ce prince et etë contraint de prendre les armes, dit Pahna- 
Cadet, il ne laissa toutes lois au plus fort mesme de ses affaires de conférer, particu- 
liëremenl avec ceux qu'il jug«oit doctes, des points principaux de sa religion et se 
rendit tellement ca0able de soutenir des points débattus par les Ministres... que phi- 
sieurs fois il en a estonné des plus entendus d'entre eux... Du depuis Sa Majesté a 
Ioujours continué ceste recherche d'instruction par escripts et en devis particuliers 
avec gens doctes, jusques à ce temps icy qu'il donna sa parole au dit sieur d'O d'em- 
brasser du tout la religion catholique » (Chronolo9ie orenaire. p. 446). Sur la 
bonne foi de Henri IV et ses confërences avec les prélats catholiques, voir l'excellent 
opuscule du P. Y. de la Brière, La conversion de llenri I1. 
3. Lettre de Henri IV " M. de Rambouillet, 16 juillet 1593 (Revue rétrospective, 
•  sér., t. Xl, p. 29). 
4. Mémoires de Cheverny (éd. Michaud, 1 ,« sër., t. X, p. 524). 
5. Dëpgche chiffrée de Ph. Sëga au card. AIdobrandini, ii ao6t 1.593 (Arch. Yat., 
I/unz. di Franeia. t. XXXVII, f. 120-131). 



LES PRÉDICATIONS DU P. COMMOLET. 

avait de la paix, certaines passions étaient encore trop surexcit5es 
pour s'avouer vaincues. On vit ,,ème à ce moment, contre celui 
qu'ils appelaient l't./poc'ite Béarnais, croitre l'hostilité des pré- 
dicateurs encouragés à la r:sistance par les hésitations du pape 
et la direction ,lu légat. Deux jours après la cl6ture des États, 
l'évêque de Plaisance écrivait au cardinal Aldobrandini : « J'ai 
fait prêcher ex pro[esso huit jours de suite le D r Boucher, qui 
est aujourd'hui le prenfier prédicateur de Paris, sur la simu- 
lée et pseudo-conversion de Navarre, et on ne vit jamais au- 
tant d'auditeurs. Les autres pr6dicateurs qui, à la suite de tant 
de maux, ont plus besoin de frein que d'6peron, ont imité son 
exemple. Je fais tout ce que je puis pour les contenir dans le 
devoir; leurs sermons n'en ont pas moins produit de grands 
fruits1. » 
Parmi les fougueux prédicateurs qui, au dire du légat, avaient 
plus besoin « de frein que d'éperon », Pierre de l'Estoile cite le 
iésuite Commolet alors supérieur de la maison professe, et le 
montre, soit pendant la tenue des États Généraux, soit après 
l'abjuration de Saint-ltenys, comme l'un des plus opposés à re- 
connaître les droits de ltenri IV. Que penser de cette accusation 
répétée par maints historiens prëts à tout accepter sans critique? 
Il s'y trouve une part de vrai et beaucoup d'exagération. Le 
P. Commolet a certainement excédé -- deux de ses confrères le 
lui ont reproché -- mais non pas jusqu'aux extravagances cri- 
minelles qu'on nous rapporte. 
Oui connalt un peu Pierre de l'Etoile, son caractère, ses ten- 
dances et sa manie de vaine curiosité, se gardera de lui accorder 
en tout une aveugle confiance. Assurément c'est un t6moin pré- 
cieux, souvent exact, peignant bien la physionomie de l'époque 
et justement indigné des atrocités qui s'y commettent. Il n'a, 
dit-on, aucun intér,)t à tromper. Nous le voulons bien. Mais n'a- 
t-il pas pu ètre trompé lui-même? S'il raconte d'ordinaire ce qu'il 
a vu et entendu, il note aussi, sans toujours le contr61er, ce 
qu'il ne sait que par l'intermédiaire d'autrui 3. C'est un curieux 

1. Ibid. -- Cf. Serinons sur la simulée conversion proionce-- en l'Église Sai»tt- 
llerry à Paris (Paris, MDXCIII). 
. Le p. Barny, dans sa réponse au plaidoyer d'Arnauld (Du Boulay, Hist. Unit,. 
Paris., t. VI, p. 878), et le P. Varade, écrivant le 14 janvier 1591 au P. Général : 
« P. ç, omtnoletus factus est in concionibus moderatior, non absqne aliqua catholico- 
rum offensione » (Gall. Epist., t. XVII, n. 1). 
3. Il donnait la claarit t un pauvre « qui pour un morceau de pain lui savoil / 
dire tout ce qui advenoit de nouveau et prodigieux dans la ville » Icitë par M. Moreau 
dans sa notice sur L'Estoile, en téte du Yourtal de Henri IV (édit. Miclaaux, p. v). 



LIVRE 1I. -- CHAPITRE I. 

à l'affCtt des nouvelles et des anecdotes, un collectionneur de pas- 
quils, placards et pamphlets. N'a-t-il pas d'ailleurs sa passion 
et ses rancunes politiques, ses préventions et ses préjugés? Es- 
prit chagrin et frondeur, il nourrir une haine profonde contre la 
Ligue et il déteste les Jésuites t 
Cela dit, voyons quel cas l'on doit faire de certaines paroles 
pr6tées par lui au P. Commolet. Il serait trop long de les relever 
toutes; quelques exemples seulement, et nous serons édifiés. 
En racontant le second procès de l'Université contre les 
suites, procès dont il sera bient6t question '159g), L'Estoile écrit : 
« Arnauld Il'avocat de l'Université] avoir nommé [Commolet] en 
son plaidoi6 et soustenu qu'il avoir presché publiquement dedans 
Paris que, quand David avoir dit en l'un de ses psaumes : Erue 
os de iuto, il avoir prophétiz6 la ruine de la France par la mai- 
son de Bourbon et conséquemment donné advis aux François de 
se desbourber. Et ne sçavoit ledit Commolet comment se sauver 
de ce coup, sinon par la négative, recours ordinaire des coupa- 
bles. 2» 
Or le P. Commolet n'était nullement coupable de ce rappro- 
chement injurieux, car les contemporains, les auteurs de laSatb'e 
Méniçpée 3, Palma-Cayet, voire même L'Estoile (un an plus t6t 
l'attribuent, soit à l'un des curés de Paris, soit nommément au 
D  Boucher. Dans le Journal «le Hen'i ll', année 1593, la 

I. Ajoutons que se faisant trop rigoureusement justice à lui-reCe, L'Estoile ne 
regardait pas son œuvre comme digne de lui survivre. Parlant de son journal sur le 
règne de llenri III, il avoue que « le véritable et le mesdisant [y] sont peslerneslés 
ensemble »; ce recueil, ajoute-t-il, « est pour moi seul et non pour autres » 
moires-Journaux, t. VIII, p. 260). De mgme son registre-journal qui s'étend « de la 
mort du feu Roy jusqu'à la rëduction de Paris », où « il y a mille fadèzes et sor- 
netles, principalement des beaux sormons contre le Roy... » ; ce registre, il a tou- 
jours eu le dessein de ne le « communiquer à personne », et, s'il le prète à M. Dupuy, 
c'est « à la charge qu'il n'y aura que luy tesmoin de ceste vanité et curiosité » (op. 
cit., t. IX, p. 22). Quant à ses Tablettes « escrites librement selon [son] burinent 
elles doivent « estre après [luy] données au feu » (Ibidem, p. 221). Fort heureuse- 
nent, ces souhaits n'ont pas été réalisés, mais ils confirment bien la justesse de nos 
restrictions. Personne ne niera non plus l'antipathie de cet écrivain pour la Compa- 
gnie de Jésus. A ses yeux les Jésuites ne sont pas à externfiner totalement, mais il 
est de ceux qui les « souhaitent tous aux Indes à convertir les inlidëles » (Mémoi- 
res-Journan, t. VI, p. 217). Il leur donne à tortun r61e prépondérant dans les affaires 
de la Ligue (Ibidem, p. 133). Il exulte quand il trouve un libelle bien venimeux contre 
la Compagnie, par exenple les Aphorismi doctrinae .lesuitarum et aliorum aliquot 
Po»tliflciorum Doclorum, quibus verus christianismus corrumpitur, pa publica 
lurbatur et ,incula societatis humanae dissolvuntur... !1 l'appelle « une batterie 
çonlre les Jésuites, mais forte, pour estre par là battus de leur eannns mesmes... 
puis il ajoute : « Je l'ay.., leue et releue avec plaisir, pour estre cette pièce reeueillable 
et utile, et digne d'estre publiée par tout... » (Memoires-Journaux, t. IX, p. 118, 119). 
2. Mmoires-Journaux, t. VI, p. 217, 218. 
3. 8at/re llénippée, édit. de 1593, p. 19.5. 
. Chronolo9ie novenaire, p. 97. 



LES PRÉDICATIONS DU P. COMMOI.ET. 

chose est rapportée en ces termes : « Le mercredi 12" may, la leste 
dessaintes Barricades fut solemnisée à Paris... Boucher fit le ser- 
monàNostre-Dame où il exalta ceste journée... ; prescha que nous 
estions embourbgs il y avoit longtemps, et qu'il estoit temps dc 
se desbourber; que n'estoit à tels boueux que la couronne de 
France appartenoit...t. » 
Unc autre allégation de Pierre de l'Estoile, très répandue sur 
sa seule autorité, sans doute parce qu'elle est très odieuse, pèche 
heureusement par une complète invraisemblance. « Le mardi, 
2 de ce mois de février 1.593, jour de Chandeleur, Commolet crioit 
dans Saint-Berthelemi : « Il nous fault un Ahod, un Jéhu. Oui, 
« oui, mes amis, il le fault; fust-il clerc, fust-il soldat, fust-il h ugue- 
« hot mesmeL ,, Cette exécrable apostrophe, véritable excitation 
au meurtre, recueillie sans doute de la bouche d'un médisant ou 
d'une personne mal renseignée, ne saurait convenir au caractère 
du religieux tel que nous le révèle sa lettre au P. Général citée 
plus haut, tel que nous le montre ailleurs L'Estoile lui-mëme, par 
exemple exhortant les fidèles A prier pour la conversion du roi, 
se plaignant de la désunion des esprits, tonnant contre la dépra- 
vation des moeurs 3, ne cherchant, somme toute, que les intérèts 
du royaume et le bien des ames. 
Les historiens modernes qui croient à la parfaite véracité des 
Registres-journaux, sont fort embarrassés pour expliquer une 
pareille incohérence dans le langage du Jésuite. ,, Par un revi- 
rement dont la raison nous échappe, avoue ingénument M. Pia- 
get, le 2 mai (1593), Commolet se prononçait, seul entre les 
prédicateurs, en faveur de la conférence de Suresnes«. » Ce qui 
est singulier, remarque aussi M. Labitte, « c'est que tout - coup 
Commolet patin presque en royaliste dans son sermon du 7 avril. 
Expliquant le mot de l'Écriture, Dic nobis quis es tu? il s'Crin 
que si le roi se convertissait ,, sans feintize, il seroit le premier 
qui tleschiroit le genouil ' ». A notre avis, ces paroles ne durent 

l. Mémoires-Journaur, t. Vl, p. 6, 7. 
2. Mémoires-Journauac, t. V, p. 214. On peut se demander ici encore si L'Esloile 
n'a pas ëtë trompé ou mal servi par sa mémoire ; en effet, "a la date du 19. déeem- 
bre 1593, il rapporte le meme fait mais tout aulrement : « Le dimanche 12 de ce mois, la 
pluspart des prëdicateurs de Paris preschèrent l'histoire d'Ahod qui tua le roi Eglond... ; 
dirent que nous avions bien besoin en ce temps d'un Ahod. Enlre les autres Commo- 
let, à 8aint-Berthelemi, se tempesta fort sur eeste histoire... » (Mgmoires-Journaux, 
t. Vl, p. tto). 
3. Mémoires-Journaux, t. ¥1. p. 3, 51, 105, I08, 109. 
. Piaget, Histoire de lëtablissemeat des Jésuites en France, p. 147. 
5. Labitte, De la démocratie chez les prédicateurs de la Ligue, 2 " éd., p. 235, 
note 3. 



LIVRE [[. -- CHAPITRE 

pas étonner outre mesure les auditeurs ordinaires du Supérieur 
de la maison professe, parce que jamais auparavant, même en 
soutenant la résistance des ligueurs, il ne s'était permis les 
extravagances ni en particulier la fameuse apostrophe que lui 
prête L'Estoile. 11 avait du reste la conscience si nette à cet égard, 
qu'il fut chargé de prècher le carême après l'entrée du roi à 
Paris, et plus tard choisi par Henri IV pour travailler à la con- 
version de sa sœur la duchesse de Bar. Nous le verrons enfin se 
montrer à Rome l'un des plus ardents avocats de l'absolution du 
roi. 

11. C'était à Rome, en effet, que l'affaire de la succession au 
trône devait avoir son dénouement. Le principàl intéressé le savait 
bien. Dès le 9 août 1593, un gentilhomme, nommé La Clielle, 
avait étWchargé de porter au Souverain Pontife une lettre auto- 
graphe dans laquelle le roi de Navarre lui apprenait sa conver- 
sion. !1 annonçait en même temps qu'une ambassade solennelle 
irait I,i,-nt6t lui exprimer, avec son filial dévouement, sa ferme 
résolution de persévérer dans la foi catholique et de rendre au 
Saint-Siège l'obéissance qui lui était due. 
A la nouvelle de l'abjuration du Béarnais, Clément VIII avait 
ressenti une grande joie et donné des signes d'une très vive satis- 
faction; mais avant d'agir en sa faveur il exigeait quelque chose 
de plus : qu'il montr't sa contrition, fit pénitence, reçùt l'absolu- 
tion et for enfin relevé de son incapacité à porter la couronne. Et 
comme tout cela demanderait une sage lenteur, le pape répondit 
aux avances de La Clielle : « C'est trop se hâter; il n'est pas 
encore temps d'envoyer une ambassadel. » 
Cependant l'ambassadeur désigné, Louis de Gonzas-ue , duc de 
Nevers ", s'était déjà mis en route, par la Suisse et le pays des 
Grisons. Un jésuite, le P. Pierre Tronson, faisait partie de sa suite, 
mais il n'était pas encore pr6tre et servait seulement de précep- 
teur au jeune fils du duc 3. A la nouvelle de ce voyage, la congré- 
gation de France, consultée par le Souverain Pontife, déclara, de 
concert avec celle de l'lnquisition, que le duc de Nevers ne pour- 
rait ètre reçu à Rome ni comme représentant du roi de Navarre 
ni comme simple particulier. Le 19 septembre, le secrétaire 

1. Citë par L'Epinois, La Ligue et les Papes, p. 603, 606. 
2. Instructions données au duc de Nevers allant  Rome (Archives des Affaires 
étrangères, Borne, correspondance, vol. XII, f. 59). 
3. Lettre du duc de Nevers au P. Génëral, 17 sept. 1593 (Epist. Princip., t. llIJ. 



AMBASSADE DU DUC DE NEVERS A IIOME. 
d'État, cardinal Aldobrandini, rédigea en ce sens une instruc- 
tion pour le P. Possevin. Celui-ci devait aller à la rencontre de 
l'ambassadeur e! lui signifier la volonté du Saint-Père 
Le choix était heureux, car Possevin était né sujet de la maison 
de Ginzague et, durant son séjour en France, il avait connu le 
duc de Nevers. 
lls se rencontrèrent le 15 octobre au pied du mont Bernina, dans 
la Valteline. Le Père ferait au duc une lettre de créance du Sou- 
verain Pontife et lui déclara qu'il était inutile de continuer son 
voyage; il ajouta que Sa Sainteté se réjouissait «le la conversion 
du prince, son maitre, et suppliait Dieu qu'elle fùt « telle qu'elle 
devait ëtre  ». Le duc, assez déconcerté, remontra au messager 
du pape l'importance et l'urgence de sa mission : « Si je ne suis 
point reçu à Rome, disait-il, c'est la ruine du Royaume, la perte, 
de millions d'mes, un schisme peut-btre. Prenez garde, prenez 
bien garde à ce que vous faites. » Puis il ajouta • « Et comme duc 
de Nevers ne serais-je pas accueilli? N J'ai ordre de déclarer, 
répondit le P. Possevin, que Son Ecellence, ni seule ni accom- 
pagnée, ne peut ètre reçue comme ambassadeur du roi de 
France. » 
Loin de prendre son parti d'un !ci échec pour la cause du roi, 
le duc de Nevers renouvela ses observations et ses humbles re- 
montrances. Pendant des conférences de pl«sieurs leures, Posse- 
vin ne cessa de répliquer à toutes ses instances " « Si la noblesse 
française doit conserver les lois du royaume, Sa Sainteté doit à 
plus forte raison conserver les lois de Jésus-Christ :. » 
Cependant le jésuite accepta d'envoyer à Rome un courrier 
avec des lettres qui exposeraient la siuation et solliciteraient des 
instructions moins sévères. Il écrivit, en effet, dans ce sens et 
conseilla de recevoir le duc comme particulier; puis retiré au 
collège de la Compagnie de Jésus à lantoue. il attendit la ré- 
ponse. Son avis fut accepté et bient,5t une lettre du cardinal de 
Saint-Georges l'informa de la décision de Clément viii; on lui 
ordonnait en mëme temps de précéder de quelques jours l'arrivée 
du duc. « Que Dieu, s'éeria le P. Possevin, réalise donc la pensée 
du pape pour délivrer le très noble royaume de France du péril 

I. Instructione a roi B. P. Possevino (Arch. Vat., fonds Borghèse, ser. 11I, 4), 
cité par L'Ëpinois. La [ig"ae et les Papes, p. 0. 
2. Mémoires du duc de ,Vevers, t. II, p. 406. 
3. Ragionamenti fra il S Duca  b.rch. Var.. fonds Borghèse}, cité par L'Epinois, op. 
Ci/., p. 607). 



LIVRE II. m CHAPITRE I. 

de tomber dans l'hérésie, et qu'il y ait un vrai roi, reellement très 
chrétien  ! » 
Louis de Gonzague n'était plus qu'à cinq journées de Rome 
lorsqu'une nouvelle lettre du cardinal de Saint-Georges lui apprit 
que sou entrée devait avoir lieu sans aucun apparat, que son sé- 
jour ne pourrait Se prolonger au delà de dix jours et qu'il aurait 
à s'interdire toute visite aux cardinaux. Le duc fut blessé de ces 
restrictions où il crut voir l'influence de l'Espagne. 
Il se résigna néanmoins après avoir protesté. A Rome on lui fit 
un accueil peu encourageant : « Vous voudriez, lui dit le pape, 
que je reçusse le Navarrais afin qu'il fùt reconnu roi par toute la 
France. [tr, je ne le puis faire et ne le ferai jamais, ne le con- 
naissant point, bien converti... La crainte seule que sa conversion 
ne soit feinte me retient de l'absoudre, pour ne lui soumettre 
tant de bons catholiques et lui donner le moyen de les maltrai- 
ter. » Vainement le duc de Nevers affirma que le roi était sincère 
et pria le pape de considérer le mal qu'un tel refus ferait à la 
France. Clément VIII répondit : « Ge mal serait plus grand si je 
donnais l'absolution, car après ètre reconnu roi il tromperait. ,, 
Et comme le duc le suppliait à genoux : « Je ne puis, reprit le 
pape, ce serait contre ma conscience et j'en serais responsable 
devant Dieu". ,, 
Pendant cinq audiences, Louis de Gonzague tenta inutilement 
de vaincre lïntlcxihle résolution du Vicaire de Jésus-Christ. Pour- 
tant il ne désespérait point de réussir. 11 trouvait d'ailleurs à la 
cour romaine un parti qui le soutenait. Philippe de Néri, dès le 
début, avait approuvé son entreprise et parlait au Souverain 
Pontife en sa faveur 3. Tandis que les diplomates Espagnols s'em- 
ployaient activement à empècher le Saint-Père de recevoir les 
hommages ou les promesses du roi de Navarre, Baronius, d'Ossat, 
Tolet, jésuite, espagnol de uaissance et tout récemment créé 
cardinal, d'autres prélats encore s'efforçaient d'écarter peu à peu 
les obstacles à la réconciliation canonique du prince. Nous les 
verrons bient6t arriver à leurs fins avec le concours des Jésuites 
Francais. 
Dans toutes ses démarches, le duc de Nevers tut g'uidé par les 
sraves et prudents conseils que le P. Possevin lui donna sous 
1. Les derniers jours de la Ligue (Revue des questions listoriques, t. XXXIV, 
p. 84-85). 
2. Récit du duc de Nevers (Bibi. nat., ms. ff. 3.87, L 232-239). Mërnoires du duc 
de 3evers, t. 1I, p. (tOS-50(t, 638-642. 
3. Capecelatro, La eila di 8. Filippo Neri, t. Il, p. 588 et suiv. 



AMBASSADE DU DUC DE NEVERS A ROME. 

forme de mémob'e, le -97 novembre, quelques jours après son 
arrivée à Rome. Voici les parties principales de ce curieux docu- 
ment où les paroles d'encouragement et d'espoir se mélent aux 
recommandations politiques . 
« La venue de M«»nseigneur [sera devant] tous les princes chres- 
tiens, mesme [devant] ce Sainct Siège apostolique, lun] grand signe 
d'humilité et [de] foy, et [aussi une sorte de] justification [en mon- 
trant que loin d'omettre] cest office.., lori l'al recherché. 
« Monseigneur doit estre, en son cueur, très joieux d'avoir faict 
ce qu'il a faict pour le bien des peuples, de la couronne, de la 
religion catholique. 
« [{u'il dise] à Sa Sainteté : uant à moi, la bénignité et inté- 
grité de Vostre Saincteté m'avoint attiré à Rome pour luv commu- 
niquer ce que je tiens estre service de Dieu. Vostre Saincteté l'en- 
tend autrement. Je m'en iray avec sa bénédiction, ne perdant 
point courage que Dieu dans sa bonte remédiera à tout en quel- 
que manière. 
« [(ue Monseigneur] aille en un ou dcu jours visiter les sept 
églises, et "à escient recommander aux martvrs Saincts Pierre et 
Paul la cause de la France; car à la vérité ce sera tin moien plus 
important que ce que l'on a traité jusques "à maintenant avec les 
hommes. 
« Au reste je mets humblement en considération de Son Excel- 
lence les choses suivantes : 
« [Dès] qu'elle renvoiera le courrier au roy de Navarre, com- 
mande audit courrier que, par le chemin, il se déporte sage- 
mentz. 
« En après, que ¥ostre Excellence escrive au roy de Navarre 
que Sa Majesté n'estime pas peu que l'on ait desployé (exposé), 
parmy beaucoup de difficultés, toutes les affaires de France à Sa 
Saincteté. 
« Oue, quoique l'on a treuvé la porte fermée aux demandes 
que l'on a faictes, néantmoins tout servira de disposition "à l'ad- 
venir, et, possible, de quelque bon effet en France, veu qu'il est 
vraysemblable que Sa Saincteté, qui a déj'à achemyné en Avignon 

1. Plusieurs phrases de ce mémoire sont d'un francais tr/'s défectueux: pour en ren- 
dre la lecture facile nous avons dù les modilier quelque peu, spécialemrnt la premiëre 
dont voici le texte original : « La venue de Monseigneur servira avec tous les princes 
threstiens, raesme avec ce Sainct-Siege apostolique, de grand signe de humilitê et fo)', 
et de quelque justilication que l'on n'a pas obmis ces! oflïce et recherchê. » 
. Il étaitimportant que l'opinion ne fit pas excitée contre le mauvais accueil fait 
par le pape au duc fie rievers, 



I,IVRE II. -- Clt.PITRE I. 

monsieur le cardinal Aquaviva, envoira possible quelque antilé- 
gat (.tic) pour disposer les aflhires au repos et ayde de la cou- 
ronne. 
« .Jue Son Excellence juge heureux que Sa Majesté, et en pu- 
blic et en privé, tant pour sa conscience devant Dieu que pour le 
bien du royaume et de Sa/lajesté, monstre un cœur humble, sans 
contredire ou médire de Sa Saincteté, mais que publiquement il 
atteste de cœur qu'il sç.ait bien que ayant lui-mesme dilayé (dif- 
féré) de revenir à la foy catholique, ce n'est point de merveille si 
Dieu dilaye à le recevoir totalement 1. » 
Le roi de Navarre sut toujours bon gré au P. Possevin de ses 
conseils et de son intervention. Quant 4 Clément Vlll, ses pre- 
mières résistances étaient une marque de sagesse et non d'obsti- 
nation, il ne cédait point non plus à une influence étrangëre. 
« On assure, lui dit un jour le duc de Nevers, que vous avez pro- 
mis à l'Espagnol de ne jamais recevoir le roi. -- Cela n'est point, 
rcpartit le Pape, et si ceux de la Ligue écrivent telle chose, ils 
disent des mensonges . » Le Souverain Pontife avait raison de ne 
rien précipiter; il devait s'assurer, non sur des paroles, mais sur 
des actes, que la conversion était sincère et durablea. Or, les cir- 
constances dans lesquelles elle avait en lieu laissaient planer des 
doutes sur ce point. D'abord officiellement annoncée, elle avait 
été ensuite ajournée, puis reprise et accordée comme de guerre 
lasse. Le prince avait beaucoup parlé du désir de donner la paix 
à son peuple, mais on ne connaissait guére les dispositions de 
son propre cœur. Il semblait plut6t un politique qui transige 
qu'un né.oph)te convaincu et repentant. C'est pourquoi, par le 
devoir de sa charge et par la simple prudence, Clément VIII 
élait obligé à bcaucoup de précautions. Dans un consistoire lenu 
le ")0 décembre, il expliqua son attitude en montrant qu'il avait 
agi selon les règles de la sagesse et de la justice . 
Le roi de Navarre ne se rebutait point de voir sa réconciliation 
avec le Saint-Siècle ainsi retardée; il s'appliquait à gagner les 
catholiques du royaume par les hommages qu'il rendait à la 
religion. Ainsi rien ne contribua davantage à prouver sa sincé- 
rité que la cérémonie du sacre. Elle eut lieu à Chartres le ") fé- 

1. Mémoire du P. Possevin conservé dans les papiers du duc de Nevers (Bibi. nat.. 
ms. fr. 3.987, L 156). 
2. R6cit du duc de Nçers (Ibidem). 
3. Lettre du cardinal Paleotti / Possevin, 10 janvier 159tf (Acta a Possevino in Gal- 
lia, picce detachëe). 
4. Desjardins, z3ëgociations , t. Y, p. 180. 



AblBASSADE DU DUC DE NEVERS A ROME. 

vrier 159 l. Il y renouvela au pied des autels le serment de vivre 
et de mourir dans le sein de l'Église. Par cette solennité, Henri ' 
quatrième du nom, désormais roi de France et de Navarre, pre- 
nait possession du tr6ne de saint Louis. Il lui manquait encore sa 
capitale; mais bient6t, gané par ses largesses, le comte de Bris- 
sac lui ouvrir les portes, et le ._9.) mars, à  heures du matin, la 
population parisienne se réveillait aux cris répCés de Vi'e le 
Roi! Vive la paix! Vive la 

!. Palma-Cayet, Chronologie novenaire, p. 555 et suiv.; Godefroy, Le cerémo»io! 
français, t. l, p. 346, 383, 397. 
2. Palma-Cayet, op. cit., p. 564. Cf. Lettre de Henri IV au marquis de Pisani. 
23 mars 1594 {Revue rëlrospeclive, 2 



CHAI»ITRE 11 

LES COLLÈGES DE PROVINCE PENDANT Lç LIGUE 
(-t589-1595) 

Sommaire : 1. Lyon sons l'autorite de la Ligue; zëlo des consuls pour la pros- 
p;rit du collège. -- 2. Fondation dos cours de théologie et de philosophie. -- 
3. Reaction politique à Lyon après la conversion du roi de Navarre. -- 4. Les 
Jésuites de Lyon refusent de pr£tor serment. -- 5. La Ligue à Dijon: Pontus 
de Tyard et l,'s Jésuitos. -- 6. Les serinons du P. Christophe. -- 7. Siluation 
des autres collèges durant la seconde moiti6 de la Ligue. 
Sources manuserites : I. Recueils de documents conservfis dans la Compagnie : al ¢$.u- 
vres et ëpreues de la Compagnie de France ; -- b) De exilio Parfum; -- e) 6alliae Episto- 
iae. -- d) Franciae historia ; --e) Aquitania, fundationes eollegioru m ;- f) Ludgdunensis 
historia ; -- gl Lugdunensisi EpistÇlae Generalium. 
II. Paris, Bibi. nat., mss. ff. 3..08«, 3..089, t5.7sl. 
iil. Rome, Archi,io ,'aticano, Nunz. dt lrrancia, t. XXX, ", XLVlI. 
i!1. Turin, Arcltivio dt $tato, Jésuites. 
IV. Archives communales de L.on, de Dijon, de Rodez, ser. BB, GG. 
v. Archives de l'Averon, de la C6te-d'Or et du Rh6ne, sér. D. 
Sources imprimëes : Përicaud, Docunenls pour servir d Fhistoire de Lyot pendant la 
Ligue. -- Journal de Gabriel Breunot (Analecta Divionensial.  Acta S. edis. -- Litle- 
raeannuae 1519-1:19. --Sacchini, Hisl. 8oc. Jesu, P. V.- Carrez, CalalogiS. J.,t. l.-- 
Abram, $. J., L'l'niversité de Pont-d-Mousson. -- Dom Plancher, Hisloire de Bourgogne. -- 
claude Perr., S..I., Histoire de Chalon-st,r-Sa6ne. --Richard, Pierre d'Épinac.-- H. de .t.Ë. 
pinois, La Ligue el les Papes. -- Arnaud. Htsloire dtt |'elay. 

1. Les événements du siège de Paris nous ont permis de sui- 
vre et d'apprécier les diverses péripéties de la Ligue jusqu'à l'en- 
,rée du roi de Navarre dans la capitale, d'exposer d'une façon 
::én'.rale le r61e de la Compagnie de Jésus à cette époque et de 
rappeler quelques incidents relatifs au collège de Clermont. Venons 
maintenant au,: faits les plus notables qui se passèrent alors dans 
les villes de province où les Jésuites avaient des établissements. 
Dès le mois de février 1589, la ville de Lyon s'était déclarée 
en faveur de la Ligue. A l'exemple de Paris. elle soutint cette 
cause avec un chevaleresque dësintéressement : les éche, ins se 
(lisaient prèis, s'il était nécessaire, à verser leur sang pour le 
triomphe de la religion. Au mois de novembre de la même année, 
un bref de Sixte-(uint les encouragea dans leur gënëreuse entre- 



I,YON SOUS L'AtTORITE DE LA LIC, UE. 

257 

prise. Ce fut le cardinal Cajetan qui le leur remit, après avoir 
constaté par lui-m'.me la sincérité et l'enthousiasme de la po- 
pulation. « Je ne pourrais, écrivait le légat, exprimer à Votre 
Sainteté le dévouement de cette ville, car aucune démonstration 
n'a été épargnée pour me faire honneur. La vue d'un peuple 
immense prosterne à senoux pour recevoir la bénédiction d'un 
ministre et ambassadeur de Sa Béatitude est des plus conolantes. 
Les honneurs sraient mème e,cessifs s'ils n'avaient pour but de 
témoigner l'attachement t. » 
Le cardinal jugeait bien, et il ne fut pas facile d'arracher Lyon 
au parti de la Sainte Union. E 1590, par l'énergie de ses ma- 
gistrats, la ville fut préservée d'uu complot que les politiques, 
profitan de l'absence du duc de Nem,,urs, gouverneur, et de 
i'archevëque, avaient orgauisé pour la livrer au roi de Navarre. 
Depuis lors elle jouit assez lon..-temps ,l'une tranquillité relative 
que lui enviaient bon nombre de cités. Après le siège de Paris, 
Nemours, secondé par son frère, le marquis de Saint-Sorlin, 
entreprit diverses campagnes en Bourgogne, en Auver;'ne, en 
Dauphiné contre les chefs royalistes qui espéraient, grice à un 
mouvement général de la province, renvel'ser à Lyon le pouvoir 
des ligueurs. 
.1  d'Espinac, revenu ,lans son diocèse, se mit à la tèle du 
, Conseil directeur des affaires » et par la sagesse de son admi- 
nistration fit régner l'ordre dans la villeS. En son honneur, le 
collège de la Trinité donna une séance littéraire à laquelle 
assistèrent le marquis de Saint-Sorlin, les consuls et un grand 
nombre de notabilités. Les éléves représentèrent avec beaucoup 
de succés un drame intitulé : La mo.t de Jdie l'apostat:,. 
Le collège, on le devine aisément, ne pouvait que propérer 
sous l'autorité d'hommes out dévoués à l'Ëglise. En 1590. les 
consuls, d'accord avec l'archevèque, résolurent d'y éablir un 
cours public de théol%ie . Leur proposition, transmise . Rame 
par le P. Recteur et le P. Provincial. fut accept,'.e par le P. Aqua- 
vivat. On chargea du nouveau cours le P. Jean lay, le célèbre 

l. Lettre de Cajetan au pape, citée parL'Épinois, La Ligue et les Papes, p. 36l. A 
cette ëpoque mgme on publia un rëcit des lëtes otganisées pour le Lëgat : A lldgress e 
et réjotissance sur l'heureu.,e 'euc du cardinal Cajelan, in-8, Lyon. 1589. 
2. Cf. Pericaud, Votes et documertts potr servir «; l'hiMoire de Lyon pendant la 
Ligue, p. 78, 79. 
3. Lilt. tznn. 
:. Pèricaud, o. c., p. 9, 70. 
5. Lift. onn. 
COMP.t.G,NIE DE JÉsI.$.  T, 11. 17 



LIVRE ii. -- CitAPlTRE 1I. 

adversaire des réformés, qui, déjà d,_.puis deux ans, enseignait 
à l.yon la science sacrée aux scolastiques de son Ordre. Parmi 
ses auditeurs se trouvait le futur confesseur de Henri IV, le 
P. Pier[.c Coton. venl r6cenunent en France l,OUt' y achever ses 
6rudes commencées au collège romain. Le jeune reliieux puisa 
aux lecons de cet excellent maître nne si solide connaissance des 
matières agitées entre catholiques et novateurs, qu'il devint à son 
tour l'un des meilleurs contr,,versistes du temps. 
A l'enseignement public de la théologie les consuls avaient 
bien l'intention ,le joindre celui de la philosophie. Tel étai! 
aussi le désir des Jèsuites; mais le manque de ressources d'une 
part, et de l'autre le manque de professeurs n'avaient pas encore 
permis de réaliser ce projet. En 159, mal'ré les troubles poli- 
tiques, on 1.6solut d'en venir h l'exécution. Dans une assemblée 
«les « plus notables bourgeois » réunis à cet effet, le sieur de 
Rub)s déclara « que, pour remettre ladite ville en la g'andeur 
où elle a esté et luv rendre son ancienne renoInmée et splendeur. 
l'on aurait advisé d'y établir un cours de théologie e! de phi- 
los,»phie latin d'3y attirer la jeunesse des païs circonvoisins et 
empescher que ceux de ladite ville n'allient mendier ailleurs la 
science, mesme en païs cstraners comme elle faict présentement 
à cause ,les guerres civiles ». L'entretien des nouveaux régents, 
ajouta-t-il, exige une rente de deux mille livres; ne serait-il pas 
bon ,1«. députer quelques-uns d'entre nous « pour aller de mai- 
son en maison prendre la volonté de ceux «lui vouldront con- 
tribuer et hallier du leur pour faire ladite fondation »? La pro 
position fut al»prouvée, et l'on trouve encore aux archives 
communales un reistre, aux armes de la ville, contenant le 
contribufions des particuliers ::. 

"L Cependant les consul n'ignoraient pas que des cotisations 
volontaires ne formeraient jamais un fonds bien assuré. Ils né- 
-ocièrent donc l'union d'un bénéfice, et s'adressèrent directe- 
ment à Clémen VIII qui venai de monter sur la chaire de saint 
Pierre. Dans une lettre du -! mars, après l'avoir félicité de son 
élévation au Souverain Pontificat, ils le suppliaient « d'ufir et 
dïncorporer au collège des Pères de la Société du très sacré et 

1. Proces-verbal de la deliberation consulaire du 10 décembre 1591 (Arch. cotnw., 
BB, 12. , f. 17). 
2. Dlibëralion du 9 mai 1592 {Ibid., BB, 129, f. 5.q). 
3. Al'chives comm.. GG, XX, 201. 



L$-ON SOUS L'AUTORITE DE LA LIGUE. 

-).59 

très sainct nom de Jhésus » la chapelle des saints Cosme et Da- 
mien et le petit prieurWde Saint-h'énée, « desquels, disaient-ils, 
prieur et chapellain n'ont jamais eu soulcv ni cure de faire 
le service divin .... mais seulement d'en tirer le revenu ». 
Les considérants sur lesquels ils appuyèrent leur demande 
témoigncnt de leur reconnaissance pour le bien opéré, à Lyon, 
par la Eompa.g'nie. « C'est, écrivaient-ils, en considération de ce 
que les dicts Pères Jésuites s'acquicteront très diFnemcn[ et fidè- 
lement du service (lui y doibt es[re faict selon l'intention des fon- 
datcttrs, et pour leu[" hallier moyen «le continuer les bons offices 
et dcbvoirs qu'ils ont faicts en la ville depuis qu'ils s'y sont 
relitC, tant par leurs prédicati«ns et sainctes exhortations, ac- 
compagnées d'une vie exemplaire de toute vertu, que par les 
lcctms ordinaires qu'ils ont faictes et qu'ils continuent audict 
collège, ce «lui a. par la grince de Dieu, entièrcmcnt purgé cetb. 
ville de l'hérésie que nos par trop proches voysins de Genève et 
cantons hérétiques des Souysses y avoient plantAe, ès années qu" 
commencèrent les misAtables troubles dont ce dit rovaulme est 
aftligé t. » 
Les consuls écrivirent aussi au cardinal Cajetan, leur ancien 
h6te à Lyon, et au commandeur de Diou, a,cnt de la Sainte 
Union à Rome, les priant d'appuyer leur requète auprès du 
Saint-Père. Un mois après, l'un et l'autre apprirent aux magis- 
trats que le Souverain Pontife avait favorablement accueilli leur 
snpplique et qu'il ne restait plus qu'à remplir les formalités ext- 
.(. o 
gées par cessortes de mutatt ms-. 
Snr ces entrefaites, le bruit se répandfl que le P. ;énéral 
destinail le P. Bernardin Castori, recteur du collège, à de nou- 
velles fonctions :». Les consuls, crai.-nant que son dCpart ne retar- 
dal leur bon dessein et ne nnisit à la prospérit6 de l'établisse- 
ment, recoururent à la m6diation d, cardinal t:ajetan pour 
conjurer le danger. « lonsei$neur, lui écrivirent-ils, a.vant ouy 
nn certain bruit sourd que l'on vouloir retirer M. Bernardin. 
Père 'ecteur d'iceluy collège, pour luy hallier char$'e plus grande 
ailleurs, [la] joie rde nos concitoyens] s'est convertie en deuil 
pour l'appréhensioi qu'ils ont d'une si grande perte, avant re- 
marqué le devoir qu'il a mis presque inct-édibIe, non seulement 
l. Lesconsuls de L)on auPape (Archiv. Vat., Nunz. dt Francia, t. XXXV, f. 207). 
2. Lettre des consulsh M. de Diouet au card. Cajtan, 21 mars 159 (Arch. comm., 
Ah, 110, f. 193). Lettre de M. de Diou aux consuls, 6 juin lbidem, 30, f. 113). 
3. Lettre du P.Aquaviva au P. Castori, 13 avril 1592 Prov. Lugd.. Epist. Gener., 



20O 

LlX'BE 11. -- CHAPITRE 11. 

• ,k maintenir ledit collge en l'Cat qu'il l'a trouvé, mais encore à 
l'aeeroistre et embellir de plus des trois quarts, eneore que son 
administration a,t esté en temps auquel eeste ville a estA le plus 
affligée de trois tléaux de Dieu, pendant lequel temps il a fait 
eonnoislre " nn ehaeun sa grande doetrine et insigne oeeonomie, 
qui seroient eneore bien requises, vo,re trés néeessaires pour 
l'estahlissement et eoufirmation de ladicte union audiet collège. 
A eause de quoy, nous avons bien voulu faire cette depesehe, . 
son deseeu toutefois, pour vous supplier très humhlement de 
nous le lisser et continuer eneore pour deux ou trois ans sa 
eharge de prineipal reeteur dudiet eollege, en quoi" il ne fera 
pas moindre fruiet au énéral de ladiete Soeiété, pour l'impor- 
faner de cette ville, qu'il feroit s'il estoit emplo'é ailleurs 1. ,, 
Le l'. Aquaviva, à qui le cardinal Cajetan avait transmis 
comme h i'autorité eompétente la demande des eonsuls, répondit 
le 8juin que le P. Bernardin Castori prenait en main le gouver- 
nement de la province de Lon et que par conséquent ses nou- 
velles fonOions, loin de pri'er le eollè-e de sa sollieitude, lui 
pevmettraient au eontraire de le servir plus effieaeementL Les 
magistrals municipaux se tinrent pour satisfaits. En remerciant 
le P. Général de leur conserver un homme qu'ils regardaient 
comme le restaurateur «lu collg'e, ils lui demandèrent son con- 
sentement pour la fondation du cours «le philosophie et le 
prièren! de hàter l'union du prieuré qu'ils avaient obtenu du 
Saint-SigeL Dans sa réponse du 3 aoùt. le Père Aquaviva, tout 
prèt à seconder les v«eu, des consuls, les ïélicita de leur zèle 
pour l'instruction de la jeunesse et approuva pleinement leur 
dessein. « Bien que la province fùt déjà chargée de plusieurs 
cours de philosophie, toutefois l'importance de la ville de Lon 
et l'obligation que la Compagnie lui devait étaient si grandes, 
qu'il ne pouvait lui refuser cette nouvelle chaire. 11 avait donné 
au P. Provincial tout pouvoir pour combler les voeu, du consu- 
l.ai; de son c6té il se ferait un devoir de les servir, tant en la 
poursuite de l'union demandée, qu'en toute autre chose où il 
leur plairait de l'employer pour la plus grande gloire de Dieu. 
L'union du prieuré de Saint-lrénée ne devait ètre effectuée 

I. Lettre des consuls au card. Cajetan, 4 nai 1582, publiée par Péricau d,o. c., p. 117, 
118. 
2. Lettre du P. Gënëral aux consuls, 8 juin 'Prov. Lugd.. Epist. Gener., t. I). 
3. Përicaud, o. c., p. 1_92. 
4. Lettre du P. Général aux consuls, 3 aoùt 1592 Prov. Lugd., Epist. Gener., t. 



REACTION POLITIQUE A I,YON. 

261 

que le 95 janvier 15931. En attendant, le consulat pressé de 
,, donner aux habitanls de la ville moyen d'élever leurs enfants 
en la crainte de Dieu, et les promouvoir en bonnes lettres, 
science et vertu, et par même mesure oster toute occasion de re- 
courir aux autres universités », décida qu'une somme de deux 
mille livres serait payée annuellement aux Jésuites et qu'on leur 
céderait une maison et une grange acquises d'un sieur Roland". 
Afin de répondre à l'empressement des consuls et de remplir 
alignement leur attente, le P. Castori avait désigné pour la nou- 
velle chaire le P. Coton dont les talents déjà remarqués promet- 
taient un enseignement à la fois brillant et solide. Mais M  d'Es- 
pinac, ayant eu l'occasion d'apprécier en plusieurs circonstances 
les qualités oratoires du jeune religieux, persuada au P. Provin- 
cialde confier à un autre le cours de philosophie et d'appliquer 
le P. Coton à la prédication. Le i'. Aquaviva fut un peu surpris 
de cette mesure, caril regardait le professorat comme u,e excel- 
lente préparation à l'éloquence sacrée. « J'ai appris, écrivait-il 
au P. Castori le 25 f6vrier 1593, que le I'. Coton est déjà en,- 
ployé à prëcher. Ce n'est point, je pense, d'une manière défini- 
tire; il serait à craindre en ett't que ce bon l'ère, en se livrant 
avec toute l'ardeur de son zèle à cette fonction, ne compromit sa 
santé. 11 lui conviendrait peut-ëtre mieux d'être appliqué pendant 
quelques années à l'enseignement, soit de la philosophi,, soit de la 
théologie, pour lesquelles on le dit très bien doué 3. » !l ne fut 
pas facile de déférer immédiatement au désir du 1'. Général. A 
l'occasion des Quarante Heures établies à Lyon pour attirer les 
bénédictions de Dieusur les États ;énérau' de la Li-ue, le 1'. Coton 
avait prêché avec éclat dans plusieurs églises de la wlle et son 
succès l'avait fait inviter par l'archevëque pour la station du ca- 
rème de 1593 à la cathédrale. Il ne lui était guère possible de 
renoncer à un ministère auquel il s'était engagé et dont on atten- 
dait les plus grands fruits. Quand il l'eut terminé, il put encore, 
avec ses confrères du collège, jouir durant quelques moi de Fu- 
niverselle et efficace bienveillance des Lyonnais. puis bient6t les 
vicissitudes politiques vinrent troubler profondément cette heu- 
reuse tranquillité. 

3. Depuis l'abjuration du roi «le Navarre, la discorde régaaai! 

I. Acta S. Sedis, p. 181, n ° 55. 
2. l)êlibération du 8 ocl. 1592 Arch. comm., BB, 129, f. 1115 . 
3. Letlre du P. Gé«ëral au P. Caslori, 25 fërier 1593 (Lugd.. Epist. Genet., l. I,. 



I IVRE II. -- CHAPITRE 11. 

de plus en plus parmi les ligueurs. Les uns étaient tout disposés 
à se soumettre sans attendre le jugement du pape; les autres, 
plus prudents et plus fidèles aux vraies traditions catholiques, ne 
voulaient point se déclarer en faveur du prince avant que l'abso- 
lution lui eut ouvert les portes de l'Église. A Lyon, consuls et 
habitants résolurent d'abord de tenir ferme pour la Ligue jus- 
qu'à la sentence du Saint-Siè8"e, mais bientét des événements 
imprévus, habilement cxploités par les politiques, les entralnè- 
rent comme malgré eux dans la réaction royaliste. 
Quand, au mois de sept-robre 1593, apt'ès la cléture des États 
;énéraux, )p.r d'Espinac revint dans sa métropole, il la trouva 
dans une extrème agitation. La conduite équivoque du duc de 
Nomours. pourtant l'un des plus ardents soutiens de la Ligue, sa 
brouille avec le duc de Maycnne et ses visées ambitieuses, avaient 
soulevé dans la ville un profond mécontentement. En vain cha,'gea- 
t-on son confesseur, le I ». Bernardin Castori, de le ramener dans 
la bonne voie. « Après l'avoir virement exhorté à se réconcilier 
avec son frère et à réformer sa maison où plusieurs personnes 
lui donnaient de mauvais conseils », le provincial des Jésuites 
dut reconnaître qu'il avait perdu sa peine et avoua que, si d'au- 
tres n'étaient pas plus puissants, le jeune .ouverneur allait 
donner tète baissée dans le pvécipiceL 
Les faits ne furent que trop conformes à cette prévision. Durant 
les hostilités, Nenmurs avait fait élever des ïortifications sur les 
confins de son gouvernement; et personne alors n'y trouvait à 
redire, llais voici « qu'estant publiée la tvesve, et Son Excellence 
requise et très hund»lemelt suppliée licentier ses troupes, tant 
s'en faut qu'elle l'ayt voulu faire, qu'elle les a faict approcher de 
la ville le plus qu'elle a peu et, non contente de ce, en a faict lever 
de nouvelles tant en Bouvgog-ne que Vivavais... pour venir se 
joindre aux autres qui estoient ès environs de VilleS'anche, qui 
n'est qu'à cinq lieues de ceste ville ». Sur des bruits vrais ou sup- 
posés, le peuple prit « un-,md)rage, voyve une créance très 
assurée ;, que le due projetait de l)àtir à Lyon « une citadelle 
pour se rendre sei.'neur absolu d'icelle ville .3 », et on l'accusa de 
vouloir Cincer son gouvernement du Lyonnais en principauté in- 
dépendante. On se rappela son refus d'assister aux États Généraux 

I. Gf. Richard. Pierre d'l'-.'pinac, p. 533. 
2. Lett,e du P. t'astori aux Peres de Paris, 3 juillet 1593 ,Bibi. nat., ms. franç. 
3.98, f. 123). 
3. Lettre des consuls au marquis de St-Sorlin, 22 sept. 1593,dans Përicaud, p. !. 



RÉAtTION POLITIQtË A LYON. 
et l'on y crut voir la preuve qu'il ne voulait plus servir aucun roi. 
Les esprits s'exaltaient de jour en jour, quand, le 18 septembre, 
ému à la nouvelle que des troupes nombreuses allaient bient.;t 
enserrer la ville, le peuple. à l'insu ,les consuls, prit les armes 
et se barricada dans les rues. On fit fermer les portes et toute la 
nuit on resta sur pied I. Le lendemain, qui était un dimanche, le 
duc, sortant «le l'élise .'aint-Jean où il avait entendu la messe, 
fut accompa';.é jusqu'à son logis par les cl.is hostiles de la foule, 
et « sur le soir, les barricades se firent encore plus fortes que par 
avant-' ». Nemours accourut, mais il fut contraint de se rejeter 
dans son palais et de s'y enfermer sous la surveillance «le la po- 
lice municipale. Peu après il fut ,, mené prisonnier » au chàleau 
de Pie.re-Scize, {andis que plusieurs de ses gentilshommes 
étaient é.,_"alement arrètés. Les consuls, débordés par l'émeute, 
entendaient bien ne jamais « se desparfir du serment que la ville 
avoir fai{ à la Sainte Union {les catholiques » : mais pour calmer" 
la populati.m et s'opposer aux projets ambitieux du gouverneur, 
ils voulaient que celui-ci respectàt la trêve et licenciàt ses troupes. 
Embarrassés de tous les c«tés, ils résolurent « de se jeter entre 
les mains de .1  le révérendissime archevesque de Lyon, leur 
{rès di,ne prélat, le sui»pliant de prendre leur protection et de 
les assister en la ri.ès humble remontrance qu'ils .-devaient faire 
à Monsei-neu. de Nemours  ». 
Cepend«nt la foule enveloppait daus sa fureur et ses outra.'e. 
tous ceux que le gouverneur avait jadis honorés de son amitié. Le 
collège de la'ïrinité, où il allait souvent recevoir les sacrements , 
se vit menacé «l'une invasion; les Pères furent exposés à des 
avanies de tout genl'e, lleureusement, l'archevèque et les magis- 
trats, toujours reconnaissants des services qu'ils avaient rendus, 
vinrent à leur secours ri purent, cette fois, leur épargner des 
violences que rien ne jusfitiait. 
En ce moment d'ailleurs, les bourgeois et les notal»les parta- 
geaient si peu les sentiments «le la populace à l'éard des Jésuites, 
que huit cents élèves continuaient à fréquenter leurs classes.". On 
ouvri{ mème alors un second cours «le théologie demandé par 
-i«d'Espinac, et quand les l'P. Castori, provincial, et .lajorius, 

1. Archives du Bh,ne, XII. 165 dans Pêricaud, p. 14. 
2. lbidem. 
:. Dël,beration consulaire du 19 sept. 1593. citëe par Pêricaud, p. 15. 
4. Lill. «nn. 1..9:$, p. 286. Le duc de Ne,nours ètait très pieux, dit l'auteur des 
lettres annurlles. 
5. lbidem. 



LIVRE II. -- CIIAPlTRE II. 

recteur du collège, se rendirent à la cinquième congrégation 
générale convoquée à Rome pour le " novembre, les consuls leur 
remirent à l'adresse du 1'. Aquaviva une lettre débordante de 
ratitude et de dévouemen! envers toute la Compas'nie. « llonsieur, 
lui diaient-ils, les deux Révérends Castori et Majorius vous certi- 
lieront de la continuafion de notre bonne volontéenvers leur saincte 
Société, laquelle nous avons toutes les occasions que l'on sçauroit 
désirer d'honorer et respecter, tant pour la vertu et doctrine 
que bonnes mœurs de ceux qui en font profession; lesquels, depuis 
que cette ville a eu le bonheur de les recevoir chez soy, ont fait 
un merveilleux fruit qui va augmentant de jour en jour I » 
Ces compliments pourront tout à l'heure être comparés à l'ho- 
sanna dont le peupl," de .h'.rusalem acclamait le Sauveur à la veille 
de ses humiliations. Tandis que le consulat les rédigeait, l'émeute 
p«,pulaire ron,lait sourdement contre ce collège dont il faisait 
un si bel éloge; elh. allait bient,',t éclater avec une violence 
inouïe. 
Les PP. Castori et Majorius étaient à peine en route, quela mal- 
veillance s'in'éniait h défigurer le motif de leur départ. Ils ont 
trompé la vi.ilance des magistrats, disait-on ; ils se sont enfuis 
pour éviter les chàtiments dus à leur complicité dans les projets 
du duc de Nemours. On ajouta que le collège renfermait un 
immense ddpét d'armes et de munitions, réscrvées aux partisans 
du gouverneur prisounier. Les .lésuites fureur couverts d'injures, 
appelés traitres et conspirateurs. En vain les consuls essayèrent 
de détromper le peuple par une sérieuse perquisition faite au 
collège; on ne voulut point croire a l'innoceuce des Pères absents, 
et 1'o, continua à charger d'inprécations leurs confrères « qui 
ne pouvaient plus mettre les pieds dehors sans être en butte au,: 
,,utrages et au, mauvais traitemonts 2 ». 
l'en,lant ce temps le marquis de Saint-Sorlin, indigné de la 
dure captivité où l'on rotenait son frère, ravageait avec ses troupes 
les contrées avoisinantes, n'épargnant pas plus les partisans de la 
Ligue que ceux du roi de Navarre. Ses excès augmentèrent à Lyon 
le mécontentement et servirent presque autant que les menées 
des royalistes à détacher le peuple de la Sainte Union. Politiques 
ci calvinistes, relevant alors la tète, profitèrent de l'indignation 
générale poursoulever la lie de la population contre la Compagnie 
de Jésus qu'ils n'aimaien! point. A les entendre, les Jésuites étaient 

1. Lettre des consuls au P. Gëneral, publiée par Péricaud, p. 149, 150. 
2. Lift. ann. mss. 1593-9-1 (Lugd. Hist., 1575-1614. n. 15). 



I{EACTI{;N Pf;LITIQUE A LYON. 

56:; 

les complices du marquis de Saint-Sorlin, ils poussaient le pape 
à refuser au Béarnais l'absolution • ils étaient, par conséquent, 
les auteurs de toutes les calamités publiques. Ces calomnies furent 
écoutées. Autour du coliCr.-e rédaient jour et nuit des groupes 
hostiles; toutes les personnes qui entraient ou se, riaient .e voyaient 
arr5tées, fouillées, maltraitées. Les reli.gieuxsurtout ne pouvaient 
se montrer au dehors sans s'attirer de grossières insultes ; on ne 
laissait passer les provisions, les ustensiles, les livres, les lettres, 
qu'après les avoir efl'rontément examinés. A la fin, les consuls 
firent garder le collège militairemcntpour écarter de plus grands 
malheurs I. 
Mais le consulat d'alors, atteint lui aussi par la réaction, ne ré- 
sistait plus que molleluent. Dans ses délibérafions, comme dans 
ses lettres au duc de Ma.v«,nne ou au Saint-Pre. il se disait toujours 
résolu « de ne recognoistre aultre r«,v ni souverain que celuy 
que SaSainteté auroit approuvé: ». Néanmoins, soit nécessité, s,,it 
condescendance à l'é.'."ard des politiques, il acceptait déjà 
secours des troupes royales c«,ntre les entreprises du marquis de 
Saint-Sorlin et s'alliait directement avec l'un des officiers du roi 
de Navarre, le colonel Alphonse d'Ornano. Sa position embarras- 
sanie explique pareilles contradictions. Pour sortir du p',rii dont 
il croyait la ville menacée par le duc de Nemours et son frère, il 
ne pouvait compter que surl'appui du roi de Navarre et cependant 
il faisait scrupule de l'accepter avant qu'il f6t reconnu par le Saint- 
Siège. ,, Nous souffrirons plus tost toutes incommoditez et mesayses, 
écrivaient les magistrats de la cilA au colonel d'Ornano, que 
de nous despartir de l'Union des Cath,,liques... ter si] no,as recou- 
rons en votre secours, [ce] n'est qu'en considération du service 
que vous avez voué à l'estat et couronne de France dont nous ne 
nous voulons point séparer::. » 
Ces sentiments Alatent honorabl,'s et tout porte à croire que les 
consuls les exprimaient avec sinc,:rité; mais il leur fut impos- 
sible d'enrayer le mouvement populaire. Déjà, entre, les royalistes 
dont ils imploraient le secours et les politiques de l'inté.ieur, un 
complot s'organisait pour livrer la ville au roi de Navarre. La 
noblesse des environs, fatiguée des rava.,.,es du marquis de Saint- 
Sorlin, laissa faire. Au jour dit, le colonel d'Ornano et ses gens 

t. Litt. ann. nss. 
2. Lettre des consuls au pape, 25 nov. 1593, publièe par Pèricaud, o. ¢., p. 173. 
3. Lettre des consuls au colonel d'Ornano, 27 janvier 159i, publiée par Péricaud, 
o. c., p. 185. 



2,;I; 

LIVRE 1I. -- CilAPlTRE II. 

parurent à la Guillotière. C'était le moment convenu avec les 
révolti.sdu dedans. Bientét l'émeute éclate et les barricades s'él- 
vent dans les rues ; les postes sont pris ainsi que l'hétel de ville; 
des bandes afinAes, parées de l'écharpe blanche, promènent h. 
portrait de llem'i de Navarr' en criant : l'ire le roi! « Les 6meu- 
tiers de no/re quartier, raconte le P. Michel Coyssard, pensant que 
ce cri nous serait désa.,-"réablo, se réunissent or, formés eu bataille, 
pén/tr«.nt dans la cour du collège. Quand ils m'aperçoivent venir 
au-dorant d'eux avec un autre l'ère, ils veulent nous forcer de 
répAter leurs acclamations, mais ils n'obtiennent que celle-ci : 
liv; Dieu qui règne «:ternellemcnt ! Alors ils parcourent le collège 
en jetant à tous les échos leur lire le roi. Puis ils sortent comme 
des triomphateurs et laissent des gardes à toutes les issues avec 
ordre de nous tenir enfi.vmés t. » 
Au mème moment,sanssouci du péril, l'archevèque, Pierre d'Es- 
pinac, se rend à l'hétel de ville où sont asseml»lés les chefs de la 
conjuration. En vain il leur reproche d'al)andonner une cause à 
laquelle ils avaien! juré tidélité; en vain il leur demande d'at- 
tendre que le pape ait absous le roi de Navarre; en vain il leur 
conseille «le sipuler au moins les conditions auxquelles la ville 
consentivait à reconnaitve ce prince. Sa voix n'est plus entendueL 
l¢trnano entre à Lyon le 7 février 159't et s'empare de l'auto- 
rité; sept des c¢,nsuls les plus dévoués à la Sainte Union sont 
destitués et remplacés par sept autres que .jadis leurs opinions 
,.ontraires avaieu! fait exiler. 

't. Dans l'oxercice de leurs fonctions, les nouveaux magistrats 
en,bièrent consulter leurs resseuliments plus souvent que la 
justice; néanmoins ils surent prendre des mesures pour réprimer 
les actes de I,rutalité qu'entrai,e après soi toute violente réaction. 
,, Un oficier, raconte le rédacteur des letlres annuelles, vint nous 
rassurer de la part des consuls, et uous recommander de ne point 
sortir du collège, qu'on eut soin de faire garder par des soldats. 
Puis il se plai.nit de l'ambition des princes, des calamités publi- 
ques et du Souverain Pontife «ui refusait l'al»solution. 11 ajouta 
qu'on désirait nous conserver à Lyon, mais "à la condition de nous 
soumettre au roi et de l'acclamer. -- « Nous garderons, répondit le 

1. Lettre du P. Coyssard au P. Gènëral, 11 fëvri«.r 1594 (Gall. Epist., t. XVII, f. 176, 
JTo,). 
. Lettre de Pierre d'Espinac au pape, s. d., mais ècrile peu de temps après les 
«'v_nemenls. Copie envoyee au P. Gënëral (Ibid., fol. 183). 



LES, JESUITES DE L'ON ET LE SERMENT. 

« P. Vice-provincial, une éternelle reconnaissance aux magistrats 
« de la protection qu'ils veulent bien nous accorder; mais nous 
« n'agissons que d'après l'avis de nos supérieurs et nous ne pou- 
,, vons prendre aucune détermination sans les consulter t. ,, 
En effet, depuis l'abjuration de Saint-Denys, avait suri en 
France une question très délicate au point de vue canonique. Le 
roi de Navarre, nommément excommunié pat' ,';ixte-)uint. n'avait 
pas encore été absous par Clément VIII. Les catholiques «lUi se 
croyaient toujours liés par la bulle d'excommunication, ,e pou- 
vaie,t donc le reconnaitre comme souverain légitime, ni ,à plus 
forte raison lui prèter serment de fidélité. Cependant la profes- 
sion de foi du prince parut à un bon n«,mbre une assurance 
suffisante, et l'on vit mème des ruerai»res du cleré ou «les re- 
ligieux en passer tout ,le suite par cette promesse d'oi,,"issance 
qu'on exigeait d'eu,. 
Le Général de la Compagnie de Jésus recommanda aux siens 
la réserve et leur ordonna l'expectative. Le 12 mars 159l, il 
ecrivait au provincial d'Aquitaine : « Nous avons appris avec un 
véritable déplaisir et une grande douleur que nos Pères de Tou- 
louse en étaient à se demander" s'ils ne prèleraient pas le serinent 
de fidélité pour' éviter d'ètre chassés «le France. Cependant cela ne 
se peut faire en conscience, sous aucun prétexte, puisque c'est 
formellement opposé aux brefs des Souverains l'ontifes. !1 ne 
faut donc pas que les N,',tres, qui doivent entre t,,us défendre 
l'autori.é du pape, se permettent un acte qui scandaliserait les 
gens de bien et ottenserait le Siège Apostolique. 
« D'ailleurs il ne manque pas d'e,:cellentes raisons pour ré- 
pondre à ceux qui réclameraient des N,',lres ce serment. "Fous 
les catholiqu«s, en effet, doivent'savoir que nous n'avons ni le 
pouvoir ni le droit de prévenir le .ju'ement du Saint-Siège. C'est 
pourquoi tant que Clément X'lll n'aura pas déclaré le roi de 
France lé8itime, les N6tres ne peuvent pl'èter serment. Mais 
lorsque le roi aura été reconnu par le Souverain Pontife et ab- 
sous des censures, alors nos Pères de Toulouse et tous ceux qui 
se trouvent en France prèteront serment et exhorteront les 
peuples à rendre au roi obéissance et fidélité... 
« Aussi ai-je voulu par cette lettre avertir Votre Révérence 
que les N6t'es ne doivent, pour aucun motif, prèter ce serment 
ni surtout s'offrir à le prèter. Si l'on insistait, qu'ils s'excusent 

1. Lilt. ann. 1.9t. 



LIVRE II. -- CHAPITRE Il. 

par los raisons évidentes que j'ai alléguées plus haut; si on les 
mettait dans l'alternative de prêter serment ou de s'exiler, qu'ils 
choisissent phit6t l'exil. 0uels que soient l'Creuve pour nous et 
le domma.-,ze pour la France, il ne pourra que nous ëtre salutaire 
de souffrir pour les droits de Dieu, de la conscience et du Saint- 
ièze '. » 
Les l'bres du collège de la Trinit6 reçurent de semblables 
instructions  .t s'y conformèrent. Ils refusèrent, le serment exigé 
de tou! le clergé de Lyon et dont voici la formule " « Nous ju- 
rors et p.omettons ù Dieu de vivre et mourir en la Religion 
catholique, apostolique et romaine, et soubs l'obéissance de 
noslre Roy trës chrestien, Henry quatriesme, Rov de France et 
,le Navarre, renon«.:ant à toutes Ligues et Associations, tant 
dedans que dehors le Royaulme, tant du passé que pour l'ad- 
venir, contre et au préjudice du service de sa )lajesté . » 
A l'in.i.mction qui leur fut faite les Pères répondirent qu'en 
l'absence du 1'. Provincial et du I'. Recteur, encore à Rotor, ils 
ne pouvaient prendre une si grave d6termination. Ils se con- 
renièrent de signer une promesse qu'on leur présenta, mais qui 
n'obli.(.:.-eait en rien la conscience par rapport au serment • « .ue 
dans un moys ou six sepmaines au plus tard, vous ferés diligence 
d'avoir spécial mandement de vos supérieurs sur ce faict; et ce 
pendant w)us promettés de ne rien entreprendre ou négotier soit 
,le par,,lles soit par escript en général, ny en public ny en par- 
ticulier, contre et au préjudice du service de Sa Majesté et du 
repos de (este ville de LionS. » 
Cet en.a.ement, témoignase de bon vouloir et de condes- 
cendauce, aurait (bi calmer l'irritation des politiques, faire pa- 
tienter lis royalistes convaincus. Il n'en fut rien; les ennemis des 
.Iésuites avaient là une trop bonne occasion de leur nuire. Sur 
ce refus temporaire du serment, les vexations recommencèrent 
(le plus helle. A la populace on représenta leur collège comme 
un rendez-vous de conspi'ateurs et un arsenal où des armes 
étaient cachées 5. « Nous étions entourés de gardes (le tous 
les c6t6s, raconte l'annaliste de cette trisle époque; on murmu- 

1. Lettre du P. Gènéral, 18 nars 159t 'Francia, De exilio Palrum. f. 70). 
2. Lettre du P Gnëral au P. Coyssard. 12 avril 159 {Lud., Ep. General.. t. I. 
f. 27"). 
3. Galliae Epistolae. t. XVII. f. 
4. Galliae E,tolae, l. XVII, f. 40. Les Pères avaient beaucoup de prëcautions / 
prendre, car il eùt ëte lrès dèsavantageux pour eux de quitter la ville : °Incotnmoda 
9uae imminere vide»dur si olri urbem relin(lutat (O'uvres et ël,rêuves, L 2t. 
5. Lill. ann. 1594. 



LES JESUITES DE LYON ET LE SERMENT. 

269 

rait; on nous menaçait de meurtre et de' proscription; on cher- 
chair à pénétrer dans notre maison et à la piller. Une fois elle 
allait ètre envahie si un officier, l'épée au clair, n'etait arrivé 
à temps pour disperser la foule. 3uelque temps al,r,s, nous 
sommes avertis, un soir, que le peuple veut se jeter sur le collège 
la nuit suivante et le saccager. Nous prévenons un officier qui 
nous prend sous sa protection, nous envoie un ordre écrit dont 
nous pourrions nous servir contre les émeutiers, et «tous promet 
«les soldats pour nous défendre. A partir de ce moment, tout alla 
de mal en pis. Les soldats faisaient de nombreuses patrouilles 
dans les rues avoisinantes et molestaient de mille façons les 61èves 
qui venaient aux classes, s'efforçant de leur arracher des accla- 
mations en faveur du roi. Ils les prenaient par les cheveux, les 
frappaient à coups de pied et à coups de poing ou leur tiraient 
les oreilles. Des enfants moutrèrent alors une constance au-dessus 
de leur "ge ; au milieu des mauvais traitements ils ne 'épondaient 
qu'une chose, ce que nous leur avions ensei,né : « hi, les sujets 
« doivent obéissance à leur roi, mais c'est au pape de déclarer le 
« roi léitime. » Un jour que des soldats tourmentaient un tout 
jeune écolier, l'él,vant en l'air et le mem, çant de le jeter dan. un 
foyer allumé, celui-ci répondit intrépidement qu'il était prèt à 
souffrir tous les supplices plut6t que de reconnaitre aucun roi 
qui ne fît d'abord reconnu par le Souverain Pontife. 
« Ces vexations semblant ne pas devoir tinir, nous eùmes recours 
aux consuls. Ils affirmèrent que tout se passait contre leur gré et 
promirent d'y mettre bon ordre, en sorte que les élèves p,,urraient 
suivre les classes sans .tre inquiétés. Mais les passions d'une foule 
soupçonneuse ne sont jamais faciles à réduire . » 
Au mème temps, une partie plus honnele de la p-pulation se 
montra fort mécontente d'une mesure que les Jésuiles, comme 
les Capucins et les Minimes, crurent devoir prendre z. Ne pouvant 
sortir sans è.tre maltraités, tenus en suspicion par les magistrats 
pour leur refus de serment, hésitants sur la conduite , tenir avec 
les habitants ralliés au roi de Naxarre, ils renoncèrent aux con- 
fessions, aux prédications et autres ministères. Le tribunal de la 
pénitence offrait en particulier des difficultés d'un enre très dé- 
licat. Les Pères ne croyaient pas pouvoir en conscience, avant d'a- 
voir l'avis du pape, absoudre les partisans du prince excommunié. 

1. Lift. ana. 1594. 
2. Carmes, Cordeliers, Dominicains et Augustins eéderent plus ite aux exigences du 
consulat. Dans le clergé séculier les Jésuites eurent des imitateurs (Pericaud, p. 202). 



20 LIVRE 11. -- CHAPITRE II. 
La question fut posée à Romet; mais pendant plusieurs mois on 
réclama en vainla réponse. Les Pères restaient dans le plus grand 
embarras. ,, Si ceux que nous confessons, écrit le P. Madur au 
P. Général, sont gens de piété et n'acceptent pasle fait accompli, 
nous les h'ahissons par là mme qu'après les avoir confessés nous 
les adnlettons à la sainte table ; à tout le moins nous les rendons 
suspects. tn croira que nous profitons de la confession pour su- 
borner les uns ou les autres. N'a-t-on pas déjà tait courir le bruit 
que n,»us avions exhorté plusicurs de nos pénitents à défendre le 
parti du duc de Nemours'.' Nous l»rèterons à mal interpréter ce 
que nous attrons dit au saint lribnnai ; les femmes rai»porteront 
nos paroles àleurs maris; le sacrement de pénitence sera un objet 
de déniremcnt et de calomnie. Par une raison semblable la pré- 
dication doit ètre interrompue. Si nous renvoyons quelqu'un sans 
absolution, ce pourra ètrc l'occasion de tout un soulèYement contre 
nous, comme il est arrivé à Bordeauxœe. ,, D'ailleurs, que de cas 
embarrassants peuvent se préscnler'. « ..;ue faire à l'égard de ceux 
qui ne se sont soumis que sous la menace de l'exil, à l'égard des 
magistrats «lui rendent la justice au nom du roi de Navarre pour 
ne pas perdre leur place3? » 
Ainsi les P6res du collège de la Trinité expliquaient au P. Géné- 
ral, en lui demandant une direction, pourquoi ils avaient al»an- 
donné momentanémen! toute f(»nction aposiolique«. 
Celle abstention, commandée par les circonstances, fut très mal 
prise de certains catholiques et sur|out des consuls. Ces derniers 
s'en plaignirent au Souverain l'o»tife. Dans une lettre où ils re 
jetaient sur les entreprises du duc de Nemours la nécessité que la 
ville avait subie de rompre avec la Sainte Union, ils suppliaient 
Sa Sainteté « àjoinclcs mains, de coutmandcr àmessteurs du clergé 
tant .Iésuites que aultres, de continuer leurs sermons et aultres 
f,,nction.,, pour obvier au scandale qui en pourroit réusstr au 
1. Letlre de Guillredo Lotqelliai au duc de Ncve,.s {Bibi. nat., fra;,ç:. 3.989, f. 139ï. 
« GÇsuili dt Lione l,at,nn scriHo pe," bave,e l'ordine di col,te goveruarsi riel conlessare 
et abs«,lvere in «luellaci/la che ora ë sotlo l'ubedienza del Re. » 
. Letlre «lu P. Madur. 16 ldv. 1591 ((;ail. EpisL, t. XVII, f. 180, 181). 
3. Letlre du P. Madur. 21 »,ars 159;, (Gall. Episl., l. XVII. f. 186). 
l. A diverses reprises les Pères de Lyon prol,osr,.cn! d'aulres cas analogues au P. 
Aquaviva. « Devons-nous inviter les eon»uls a la tqesse le jour de la Trimtét Co, n,uent 
nous couduire envers le roi s'il vient lu,-t,tcme en cette ville? Peut-on «lire la messeen 
public {c'est-a-dire en l,rë-ence des pa, ti»aus du roi)? » Tous ces cas particuli..rs ren- 
lraient dans le cas gdnerdl que, ddjà en 1593, la congrégation provinciale de Lyon avait 
soumis au P. Aquaxiva sous forme de postulatum : « Que Votre Paternité veuille bien 
demander à Sa Saiotetë si les I,artisans du roi de Navarre tombent sous l'exro,ununi- 
cation de la huile In Coea Domini par le seul fait qu'ils le souliennenl, not comme 
hèrëtique, t,lais co,ume roi et roi lëgitime » (Acta Congr. prov., 1593). 



LES JÉSUITES DE LYON ET LESEIMENT. 

mécontentement de tout le peuple qui est très catholique l. , 
11 semble bien que les consuls cherchaient surtout à soumettr,, 
la ri|le entière au B6arnais, avant mëme que le pape ne se rit! 
prononcé sut" la sincérité de sa conversion. Toute résistance, 
mëmc simplement morale, comme celle des .Iésuites, des Minimes 
et des Capucins, les gènait. Ils en voulaient à Clément Vlll dontle 
silence, après leur lettre, paraissait un désaveu; ils n'en voulaient 
pas moins aux Jésuites qui refusaient de rien décider sans 
pape. [.uand, au mois de mat's, les PP. Cast,,ri et Major|us re- 
vinrent d'Irai|e, les consuls les firent préve»i[, par l,s Pères du 
collège que l'entrée de Lyon leur dtait interdite comme à « lous 
autres venant de Rotor-" ». Le i'. Provincial et le I'. Recto.u[. ,lu- 
rcut se retirer au collège de Tournon, hien édifiés, sans doute, 
sur les vicissitudes humaines. N'etaient-ce pas eux qui avaient, 
quatre mois plus t,;t, porté au I'. Général une lettre du consulat 
précédent, pleine d'élog'es pour les services rendus à Lyon par les 
Pères de la Compagnie de Jésus? 
L'irritation, pour ne pas dire l'hostilité, «les ma.'-"istvats à l'é- 
gard desJésuites se calma un pu quand, au mois,le mai. les Pères, 
suivant « l'exemple de leurs conïr6res de Paris. de Bour3es et 
Nevers », reprirent leurs prédications et rouvrirent leurs confes- 
sionnaux, « " la grande joie des catholiques et au vif regret de.,, 
hér6tiques qui ne désiraient rien tant que leur silence et par suite 
leur expulsion: ». L'anathème qui pesait toujours sur Henri IV et 
la lenteur de Rome à répondre aux cas de conscience proposés. 
['endaient souvent les confesseurs 1)erplexes; mais les fidèl 
étaient heureux de n'ètre plus privés du secours de r,.liieu¥ qu'ils 
n'avaient cessé d'estilner comme prètres et ce,mme directeurs. 
Le P. MichelC«q'ssard, vice-provincial, profita de ce mouvement 
favorable pour demander aux consuls le rappel des PI'. Castor| 
et Major|us. 1| n'obtint qu'un refus appuy6 sur de vains motifs. 
entreautves le p.étendu exil d'un l'ërc de Paris, le P. Amhroise 
Varade, accusé faussement de complicité dans l'att«ntat de Bar- 
fière. Au collège de la Trinité, malgré la reprise ,les rein|stères 
spirituels, la situation resta donc, comme l'écrit le P. Covssard à 
la date du 13 juillet, « pleine de périls et de soup,:ons .... ,. « Aucun 
des N6tres, ajoute-t-il, ne peut pénétrer dans la ville ou en sortir 
sans la permission des consuls. On ouvre et on lit nos lettres ; la 

1. Lettre des con.uls au pape, 19 février 159i. publiée par Pdricaud. op. cit., p. 192. 
2. lbidem, p. 197, Litl. ann. 1594. 
3. Lettredu P. Madur au P. Gënéral, It 1,,ai 159 (Gall. Epist.. t. XYli, f. 195. 



LIVRE 1I. -- CHAPITRE il. 

plupart du temps, on lesinterpr'.te en mauvaise part. On dit tout 
haut que nous voulons le renversement de la France et méritons, 
non seulement d'ètre chassës d'ici, mais encore d'ëtre jetés dans 
le Rh,;ne. Nos amis, ou bien quittent la ville, ou sont tellement 
terrorisés qu'ils n'osent dire un mot. Nous ne savons pas ce qui a 
pu donner lieu à une si rande haine, sin,.,n le refus du serment 
auquel on veut nous contraindre. Nous tàchons de gagner du 
romps jusqu'h ce que nous arrive la permission de le prëter 1. » 

5. !1 y eut une autre ville, très catholique, très ardemment 
ligueuse, où les .16suites n'eurent point à souffrir de la munici- 
palité un pareil revirement d'opinion, bien que leur attitude 
après l'abjuration du roi de Navarre ait |rouvé des critiques et 
des alAtracteurs : c'est Dijon. Les Pères y étaient très aimés, trbs 
influenls et ils y curent d'autant plus de facilité à régler leur con- 
duite sur celle de Rome que les autorités civiles v étaient toutes 
dévouèes à la Sainte Union. 
Depuis la fondation ,lu collb.-e, les échevins n'avaient cessé de 
le favoriser, et avec l'a'rément de la majorité des habitants. 
Etre 1582 et 1588, leurs libéralités avaient été très utiles, car 
les classes étaient encore à bàtir et le collège dans une situation 
financière déplorable, par suite «les guerres, de ses dettes et du 
1.avaffe de son domain  d'Antillv"-. Au plus fort de la Ligue, ces 
.,.:"ènérositès continuent. Le 8 aoù! 1589, la Chambre de ville fait 
don aux .Iésuites d'une somme de cent écus, vu que, « pour l'in- 
jure du temps », leur pauvreté est extr,:me et qu'ils rendent de 
grands services en prêchan| et en instruisant la jeunesse . Un an 
plus tard, le ri juillet, autre don de cent écus pour les mèmes 
raisons. En 1591. nouvelle délibération portant que la ville 
donnera aux .Iésuites, cette année-là et la suivante, la somme de 
deux cents écus, en considération ,les pertes que la guerre leur 
fait ,_"pl,,uvel • s. 
Les échevius avaient aussi pensé à un autre moyen de soulager 
le collège : c'était de lever une contribution mensuelle sur cha- 
cun des élèves. Les Pères s'y l'efusèrent : cette mesure était 
contraire à l'Institut 5. Le 2 juin 1591, le Parlement arrêta que 
la somme ex gée de chaque écolier serait perçue par une per- 
1. Lettre du P. Coyssard au P. Général, 13 juillet tGall. Epist., t. XVII f. 
2. Délibérlion «lu 17 oct. 1589 Archiv. conm., B, 227, f. 118). 
3. Deliberation du 8 aol'tt 1589 tArchiv, comm., B, 227, f. 
4. Dëliberation du 6 juillet 1591 Ilbidem, B, 228). 
5. Dëliberation du 17 octobre 1589, dejà 



LE COLLEGE DE DI,ION PENDANT LA LIGUE. 

sonne déléguée de I'H tel de Ville pour ëtre ensuite remise au 
P. Recteur . 11 est peu probable que, mëme dans ces conditions, 
les Jésuites aient accepté, car au mois d'aoùt 159-, si grande 
était leur pénurie, que le P. Provincial manifesta aux magistrats 
l'intention de cesser les cours. Le "8 aoùt, « les PP. Bernardin 
Castor, provincial de ladite Compagnie, et Jehan Gentil, maistre 
et recteur » du collège, étant introduits dans la salle des séances. 
« icelluy sieur provincial a dict avoir estWenvoyé en ce lieu pat" 
leurP. Général, pour faire entendre la nécessité de ceulx qui font 
la fonction et exercice dudict collège et des prédications, qui est 
telle que leur revenu n'est pas pour satisfaire aux arrérages des 
rentes qu'ils doibvent, lesquelles ne proceddent pas d'eux mais du 
sieur leur fondateur, lesquels debts portans interests se trouvent 
revenir à plus de quatre mil escus, la misère du temps estan/ 
telle qu'ils ne touchent pas rien ou bien peu de leurs revenu% de 
sorte qu'ils n'ont aucun moyen pour vivre; et en conséquence 
estime et juge estre bon de quicter et cesser ledict exercice pour 
quelque temps, attendans qu'il plaise à Dieu mettre fin à ce 
temps si calamiteux; et cependant ce qui sc. pourra lever et tou- 
cher dudict revenu sera employé à l'acquittement desdicts arré- 
r%es... Ou bien sy l'on vovt et recognoist que les Pères] soyent 
@cessaires et ledict exercice estre continué pour le bien et 
proffict du publicq, que, leur donnans des moyens pour vivre. 
ils continueront leurs dictes fonctions, ainsy que se sont tous- 
iours esvertués de faire et «le mieux en mieux... » Sur ces repré- 
sentations, « ladicte Chambre, ayant esgard à l'utillité, bien et 
proffict que ladicte ville reçoit de ladicte Compa.,_"nie... conclud 
et délibère.., que ladicte ville payera et fournira audict collège 
la somme de quatre cens escus chacun an et par quartier"- ,,. 
On le voit, les magistrats de Dijon tenaient beaucoup à ne point 
perdre les Jésuites. lls avaient recours à leurs prédications dans 
les circonstances solennelles ou difficiles. Le 10 janvier 1590, le 
P. Jean Gentil, recteur, est requis pour faire l'oraison funèbre du 
maire décédé.3. Le "8 juillet 1589, la Chambre de ville autorise 
le P. Charles Sageri, que les documents du temps appellent le 
P. Charles tout court, ,, à prescher et annoncer au peuple la 

I. Extrails du Registre du Pa:lement tBibl, mun. de Dijon, mss., fonds Baudot, 
n. t2, e Archiv. comm., F, 
. -trchives comm., B, 30, f. I I0. 
3. R¢g. des Délibérations (rchiv. comm., B, 27, f. 194). 
4. Le P. Sager resta à Diion avec le titre de concionator de 1589 a 1592 (Carrez. 
Catalogi, t. I). 
coPc,m VE aESCS. -- r. iL 18 



LIVRE II. -- CIl&PITRE ll. 

puissance de nostre Sainct Pbre le Pape, pour lever les mauvais 
propos qui se font et sèment par ceste ville qu'il n'a la puissance 
d'excommunier le roy s'il a mérité de Festre I ». Ainsi c'était avec 
le bon plaisir de l'autorité municipale, on dirait presque sur son 
ordre, que les Jesuites de Dijon maintenaient les droits et le pou- 
voir du Souverain Pontife dans la lutte des ligueurs contre le roi 
de Naval're. Peut-ètre deux d'entre eux, le P. Charles et le 
P. Christophe, cédant trop à l'iufluence de leur entourage, dépas- 
sèrent-ils la réserve que leur imposait l'Institut. 
Les prédications du P. Charles n'avaient point été du goùt des 
politiques. Elles furent le signal d'attaques assez vives contre 
les Pères de Di.iot ; elles blessèrent sut'tout et irritèrent le célèbre 
Pontus de Tyard ?, évëque de Chalon-sur-Sa6ne. Quels avaient 
61é jusque-la ses sentiments envers les Jésuites, nous l'ino- 
tons. Toutefois l'on peut croire qu'il s'Cait montré d'abord d'hu- 
meur accommodante, car, en 1583, il avait tavorisé le collège de 
Dijon par l'abandon de ses droits d'amortissement sur ses terres 
de Champseuil et Lochères, membres de la succession Godran 3. 
Poète, artiste, littératcur, érudit, Pontus de Tyard occupa une 
place distinguée parmi les lettrés de la Pléiade. Député de sa pro- 
vince aux Etats Généraux de Blois en 1588, il soutint l'autorité de 
Henri 111 contre le reste du clergë partisan des t;uise. Après la 
mort du roi, peu s'en fallut qu'il ne cédàt à l'enlrainement géné- 
ral et n'embrassàt le parti de Mayenne et du cardinal de Bourbon. 
Mais ce ne fut là qu'un premier mouvement dont il revint vite 
pour se faire l'ap6tre de la tolërance l. t)uand sa ville épiscopale 
tomha sous le pouvoir de la Sainte lnion, il se retira dans son 
chateau de Bragny où il avait une riche bibliothèque, et n'en 
voulut plus sortir, ni pour recevoir à Chalon le cardinal Cajetan, 
légat «lu l'al»e , ni pour publier les monitoires de Gr@oire XIV. 
Pontus de "fyard lit paraître en 1586 trois livres d'Homélies et 
en 1588 un aulre ouvrage du mème 'enre intitulé Homdlies su" 
la premiÆ'e table dt décalogue. Comme c'était un savant homme et 
un personnage en vue, ses livres et ses paroles avaient du poids; 

1. lbidem, f. 59". 
2. Nous suivons l'orthographe de sa signature, bien que sa famille écrire Thiard ou 
Thyard. 
3. Reprise de lier, 1583 (.trchiv. comm., F, 10). Les ëlèves du collège célébrèrent cet 
acte de iibèralité dans des compositions iittéraires  la louange de l'é'èque (Lettre de 
Pontus de Tard à Phil. Robert, Bibi. nal., ff. 15.781). 
. iceron, 51émoires, t. XXI, p. 295. çf. Ahel ,leandel, Pontus de Tyard. M" de 
Tard, Histoire de Pontus de Tyard de Bissy. 



PONTUS DE TARD ET LES JESUITE.. 

275 

il importait donc que tout ce qui tombait «le sa plume ou de sa 
bouche fùt parfaitement orthodoxe. Or le P. Charles crut décou- 
vrir dans ses écri/s, ou d,ns les conversations qu'on lui attribuait, 
plusieurs propositions condamnables..t cette époque, juriscon- 
suites et théologiens discutaient lprement sur les questions de 
droit national et de théoloe relatives à la situation du roi de 
Navette, en particulier sur le pouvoir du Pape et la puissance 
spirituelle de l'Église. Après le Bref monitorial de Grégoire XIV 
t février 1591), qui, à Dijon, avait réchauttë le zèle des ultra, les 
discussions s'envenimèrent et tournèrent en querelles où écri- 
valus lisueurs et politiques excédèrent parfois les bornes de la 
d,_'.cence et de la vérité . En public ou dans des entretiens parti- 
culiers, le ! ». Charles fut interroé sut" les matièt.es en litige : il 
c,»mhattit les idées de l'évque de Chalon et les .iugea très sévè- 
rement. On rapporta, non sans de t'aux comnentaires,  Pontus 
de 3"vard que le j;.stlite l'avait traité d'héréfique, m,"me du haut 
de la chaire. Le prélat, alors àgé de près de soixante-dix ans, 
bondit sous l'insulte supposée. Son cœur, ulcéré i»ar la vue des 
ruines que la guerre civile amoncelait, en rendait responsables 
les seuls adversaires du roi de Navarre. De là à croire que les 
lésuites, zélateurs pat.fois impétueux des droits du Saint-Siège en 
cette affaire, étaient des fanatiques dangereux, il n'v avait qu'un 
pas. Pontus ,le Tvard le franchit ; à son tour, il tomba dans un 
de ces excès de langage que la justice oblige à réprouver. Sous 
la forme d'une lettre latine à Philippe Robert, avocat au Parle- 
mentale Dijon, il écrivit contre la Compagnie de Jésus un libelle 
qu'on pourrait croire de la main d'un Arnauld ou d'un Pas- 
quiet" . 
h l'entendre, le P. Charl«,s n'est « qu'un histrion, un saltim- 
banque qui fait rire la foule aux d;.pens de la Sainte Écriture 

I. Voir Dom Plancher, Hisloire de Eoztrgogte, t. VI, I'- 602 et sui. 
2. Philippe Robert, n_ à Chalon, est mort "/t Beaune en ts'.;l. Le libelle de P, mtus de 
Tyard se Ir«uve  la suile «lm Cotsilium stper commotlis t'et i,commodis .lesui- 
tarum de Ou Moulin Il,chan, l;Oii; il y porte pour titre : Fra9me«ttum Epistolae 
pli cujusdam Et»iscopi qtto pseudo-Jesuitae Coroli et e]us congerronum m«ledicla 
repeltit. Cette êdition reproduit un aertissement de l'auteur à l'imprimeur de la 
première êdition, qui fut Mamert Patisson de Paris : l'ëv6qne lui raconte que la lettre 
originale avait passë de mains en mains, qu'on en et-ait pris des copies et que par suite 
le texte en avait ëtê allëê; il lui remet donc pour l'iml,ression un texte ,e 
et signe p. T. E. C. (PotHus Tyardus, episcopus cablloen.is). Il es! probable que 
Mamert Patison imprime a peu d'exemplaires, sans mettre son nom ni indit'ation de 
lieu ; de la le bruit «lui courut à Bijou que le libelle sortait des I,resses de tenèvê. 
lous avons trouvë de cet écrit un copie du temps à la Bibliothbque nalionale dans 
les pal.iers de Harlay ff. franç., 15.781, f- 332 et sui'. et une antre dans les papiers 
des PP. Gnëraux 'Franciae Historie. !. !!, n. -t8). 



276 L1VRE II. -- CHAPITRE II. 
dont il fausse le sens... S'il a remarqué des erreurs dans mes 
œuvres, dit le prélat, que ne m'en a-t-il averti fraternellement au 
lieu de me traduire devant le public ?... Les disciples de Jésus- 
Christ, je le sais, sont patients, humbles, pacifiques ;... mais celui- 
ci, qui se prétend de la Compàgnie de Jésus, n'a quela guerre à la 
bouche ; ses serinons sont des appels aux armes, au meurtre, à la 
révolte... Et moi, parce que je prëche la paix et la concorde, il 
me traite d'hérétique. Au nom de la Sainte Union qu'il a toujours 
sur les lèvres, il souffle les haines fratricides, et il me condamne 
parce que j'aime et j'enseigne la conciliation ». 
Puislaissant le P. Charles, l'évëque de Chalon s'en prend à la 
Compagnie entière. Après avoir pleuré dans une page un peu 
déclamatoire les malheurs de sa patrie, il fait un sombre tableau 
de ce qu'il appelle les crimes de la Ligue et il les attribue aux 
faux dévots et aux Jésuites. « Vous voyez, leur dit-il, tous ces for- 
faits exécrables qui font g'émir les gens de bien, et vous n'y op- 
posez pas le plus petit geste d'impr,,bafion ; mieux encore, vous 
y applaudissez, vous les encouragez, vous excitez à les com- 
mettre, vous vous v associez, vous promettez le ciel aux brigands 
qui s'en rendent coupables. » Quels pères, quelles mères de fa- 
mille voudraient confier leurs enfants à de els hommes ? Qui ne 
se défierait de tous leurs actes et de toutes leurs paroles ? Qui ne 
sait les perfides industries de certains religieux de cet Ordre ? « Assu- 
rément je n'attaque pas ici les Xavier, les Canisius, les Lopez, les 
Diaz, les Nunez, les Gaspar, l'honneur et le soutien de la religion, 
mais bien les rejetons dégénérés, plantés pat' l'antique serpent 
dans les jardins du Seigneur. » Les premiers étaient les modèles 
et les prédicateurs de toutes vertus, mais ceux-ci, « par leurs né- 
fastes conseils, ont tari en France la piété et la vert,i; ils ont 
armé leurs concitoyens les uns contre les autres et soulevé les fu- 
teurs populaires contre de bons catholiques ; ils prêchent, nou- 
veaux disciples de Mahomet, que la guerre est la voie de Dieu ;... 
et en inème temps ils ne songent qu'à mendier auprès des fa- 
milles et à rafler les deniers publics pour se construire d'amples 
demeures; ils ne cessent de convoiter les fortunes des particuliers 
et de soupirer après leurs testaments ». Jusques à quand tolé- 
fera-t-on « ces nouveaux théologiens qui voudraient ajouter la foi 
à la Ligue au symbole des Ap6tres », et qui m'appellent hérétique 
parce que mon neveun'est pas de la Sainte Union ? « Loin dïci'. 

1. Hèliodore de T)ard de Bissy, page puis écuyer de Henri III, combattit d'abord 



PONTUS DE TYARD ET LES JÉSUITES. 

277 

Chassez loin d'ici ces hypocrites, ces séducteurs, ces murailles 
reblanchies, ces Éoles auteurs des tempétes civiles, ces incen- 
diaires des esprits, ces boute-feux des séditions, ces émissaires 
de l'Epagne, ces espions dan.3ereux. Au lieu de prëcher l'Évan- 
gile, ces gens-là ne font que des proclamations guerrières, 
et quand ils ordonnent des processions nu-pieds, c'est pour ob- 
tenir le bouleversement de l'État, la destruction des anciennes 
lois, la ruine de la monarchie t. ,, 
Inutile de poursuivre les citations : celles-là suffisent pour ju- 
ger une oeuvre de colère et de rancune. Avec l'historien de Cha- 
lon-sur-Saône, le P. Claude Perry, nous voulons bien croire que 
Pontus de Tyard a été trompé, qu'il ne connaissait pas les .I,'.sui- 
tes ou que, sïl les « avoit conneus, il les auroit honorés de sa 
bienveillance ». Avec le mème auteur, nous cro),ons « qu'on peut 
bien lu), pardonner cette faute e », mais non sansune légitime ré- 
plique, et nous l'emprunterons à la plume un peu dure du 
P. Gentil, alors recteur du collège des Godran 3 
L'évëque de Chalon pour se défendre de relever, au lieu de le 
mépriser, l'outrage dont il se croyait atteint, avait écrit à Phi- 
lippe Robert : « Je pense qu'il faut protéger la vertu contre l'in- 
justice et l'insulte ; que l'homtne de bien ne doit pas seulement 
fuir la calomnie, mais encore la repousser dans la crainte que 
ceux qui ne le connaissent pas, souscrivant à un faux jugement, 
ne le prennent pour un homme dangereux . » Ce fut par les 
mëmes motifs que le l'ère Gentil voulut protéger le P. Charles, 
le collge de Dijon et toute la Compagnie. 11 le fit en termes rudes, 
nous allons le voir, mais sans blesser l'honneur de l'évëque. En- 
'ore a-t-il ce grand avantage, que sa r,:.plique n'était point des- 
tinée au public : elle parait aujourd'hui pour la première fois. 
La minute s'en trouve dans les papiers de la Compa$'nie, et l'on 
peut supposer que l'évëque garda l'autographe à part lui, ou le 
détruisit sans se vanter de l'avoir reçu. 
Cette lettre dont nous citerons une $'rande partie, sans prendre 
à notre compte quelques exagérations e,cusables dans les cir- 

dans lesrangs de la Ligue. 11 l'abandonna en 1590 et fit passer sousle pouvoir du roi 
de Navarre la ville de Verduq dont il êtait le gouverneur. Les ligueurs lui pardonnerent 
d'autant moins ce revirement, qu'i| leur Ut subir plusieurs êchecs. Il fut blessé dans 
un combat et mourut en 1594. 
I. Fra9me, tu m Epistolae..., p. 19, 2t. 23, 33, 36, 37, 41. 48. 
2. t'laude Perr, S. J., Histoire civile et ecclésiasliq,e, a»cie»e et moderne, de 
la ville et cité de Chalon-sur-S¢dne (1659). p. 356. 
3. Il le fut de 1586 ì 1591 et ensuile provincial de Lyon. 
. Fragmetttum Epislolae dëjì cilê. 



I.IVRE II. l CHAPITRE 1I. 

constances, jette un jour nouveau sur l'Cat d'itme de certains Jé- 
suites à cette époque, mais encore sur la pureté de leurs sen- 
timenis, d, leur z/de pour le maintien de la foi en France et le 
triomphe (le l'Église. Rappelons-nous d'ailleurs, afin «le juger 
impartialement les id6es du I'. Gentil, qu'il écrit en mai ou 
juin 1591, peu de temps après les monitoires do _;régoire XIV et 
bien avant l'ah.iuralion du roi de Navarre. 
,, Monsieur, il y a trois ou quatre mois que l'on m'avoir adverti 
d'une certaine lettre ,scripte en vostre nom contre nostre Com- 
pasnie, laquelle enfin par 1« n,oven de nos am?s est tombée 
,ntre nes mains. Mais, comme avant l'avoir leur je ne pouvois 
me persuadent si t'acilcment qu'elle ue ft, st supposée par quel- 
que hérélique empruntant vostre nom pour luy donner plus 
de vogue, ainsy qu'il est advenu à d'aultres grands personnages, 
voire mesme aux apostres" aussy l'ayant leur et attentivement 
conidéré tout le conte»t, d'icelle, j'ay encore estWplus difficile 
à croire qu'en soyez seul attteur. Toutes fois parce que non 
senlct,,ent uostre Compagnie ," est intéressée, mais aussi vosire 
honneur et réputation y est de tout poin! en%e,« -" je me suis ré- 
solu, avant faire aucune responce aux calomnies de ladile lettre, 
vous escrire ce mot pour vous en avertir, «le peur que précipi- 
tans la responce et recevans trop léfferenent pour vray ce pre- 
mier bruit qui court, nous ne renions à faire une nouvelle playe 
pensans guérir une aultrc, et à tort nous plaignions de vous 
conme ayant mis en lumière ce libelle diffamatoire contrela 
vérité et contre loutes loix ecclésiastiques et civiles. A cause 
de quoy je vous supplie nac mander si vous advoués ladicte lettre, 
ce que je ne pense point, afin de tenpérer nostre stile selon la 
personne à laquelle il faudra respondre, sans toutefovs v ad- 
jouster aucune injure ou calomnie, ny rendre mal pour mal. 
Car quiconque en .,oit l'auteur, il ne se pourra jamais laver, 
touchant ce subject, de deux lasches infames, ascavoir d'hérésie 
et d'inTosture, attendu qu'ayant bien considéré tout son discoms, 
quoyque cousu à merveille, comme sortant ,l'une àme estran- 
emcnt passionnée, je trouve en son,me qu'il touche trois points 
signalés. Lun est contre la Saincte Union, l'autre contre la Com- 
pagnie, le liers contre le Père Charles nostre prédicateur. Quant 
au premier, je dis et sousliens hardiment que quiconque la blasme 
ne sçait que c'est d'estre chrestien, ny quel zèle il fault avoir 
pour la défence de la reli.3ion... Il est aussy perfide à Dieu, 
parjure à sa patrie, veu que cette saincte et vravment saincte 



PO,NTUS DE TYARD ET LES JESUITES. 

27.q 

Union. quoy que nostre imposteur s'en mocque, a esté solennel- 
lement establie aux derniers Estatz de Bloys, voire par l'autorit6 
du Rov Henri trois, ctjur6e par toutes les provinces de la France ! 
Mais pour avoir e.,té enfraincte et violée par ceux qui en dcvoient 
estre les premiers conservateurs et d6fenseurs, nous ne voyons, 
depuis trois ans, la face de nostre pauvre France aultre que fu- 
neste, horrible et misérable, et ce pour le juste jugement de 
Dieu, extrëmement irrité de tant de blasphèmes, perfidies, pail- 
lardi«es, abominations, magies, hypocrisies et aultres crimes 
exécrables, qui depuis tant d'années ont régné en ce royaume, 
voire sur les plus ,a'rands et sur ceux qui en devroient estre les 
premiers poursuyvans, les ju.'_'-es et punisseurs. Or comment croi- 
ray-ie que vous avez ainsv défiguré ceste saincte Union, ayant 
esté l'ung de ceux (lui l'ont sainctement establie et .iurée?... Et 
quand bien vous n'auriez assisté aux Estatz, ce seul tillre et 
qualité dëvesque vous y astraint plus que toute aultre chose, eu 
esgatd tant à la charge qu'aux solennités du sacre des évesques. 
« Quant à nostre Compagnie, qui est en second lieu. soubs 
le nom de ce collège, outrageusement injuriée et chal'ée de ca- 
lomnies par ce libelle diffamatoire, il y a, gràces à Dieu, assés 
de temps qu'elle faict service à l'Église catholique, pour la con- 
.a'noistre non seulement en la France, mais aussv en tous les quatre 
coins du monde. ..ue si elle estoit telle que son blasonneur 
comique la descrit, elle ne seroit nv auct,»risée nv empl,,?ée si 
sérieusement comme elle est par le sainct Siège Aposlolique... Si 
les hérétiques et ceux qui leur adhèrent sont nos plus grands 
ennemys, qui pourra croire qu'un évesque comme vous soit, 
non seulement aucteur de ceste pistre, mais encore, comme l'on 
dit, se soit voulu servir de l'imprimerie de ç, enève iour la mettre 
en lumière? Se peut-il faire qu'un pasteur de la bererie de 
Jésus-Christ a)e accointance, familiarité ou trafiq avec les lups 
et ennemis jurés de l'Église de Dieu?... Mais je laisse pont main- 
tenant ce second point, pour le déduire par le menu quand il 
sera question de respondre à bon escient au calomniateur. J'ad- 
joutera? seulement qu'il va environ quarante ans que nos 
déportements sont à la veue et preuve de la France. S'ils eussent 

l. Ce que le P. Genlil avance ici est parfai(ement vrai. Aux États de Blois (1588) 
Henri 111 lura le premier d'obse,'ver lëdit d'Union et tou les depctësaprés lui; c'est- 
à-di«e ,hue le roi s'était engagë par serment à ne laisser le tr6ne qu'à un I,rince ca- 
tholique, et à ne poser les armes qu'après la destruction des huguenots. (Voir plus 
haut, I. 1, c. »-,, n. 5). 
2. Mot de vieux français pour dt:tracteur. 



280 LI'RE 1I. -- CIIAPITRE Il. 

esté au]tres que de religieux et gens de hien, et contraires ou " 
la religion catholique ou aux bonnes mœurs, Dieu n'eust pas 
tant béni et faict prospérer nos petits travaux... 
« Je viens au troisième point, qui est du P. Charles, lequel a 
occasionné notre calomniateur à se prendre en général à toute 
noslre Compar.nie. Mais supposant encore qu'il y eust quelque 
faulte en un particulier, ce qui n'est pas, c'es [avoir] mal ap- 
prins les p'éceptes de l'orateur, de ],lasmer un art ou un corps 
et communauté pour les défauts de quelques particuliers. Il 
fauldroit réprouver par là le sainct collège des Apostres et con- 
damner du tout l'estat sacerdotal.., tr je ne veux accorder que 
le P. Charles aye failli «le la far;on que cest imposteur veut. e 
pense bien que plusieurs politiques, animés à l'encontre de nous 
à cause du party de l'Union que constamment nous preschons 
et soustenons selon Ifieu et conscience, comme tout bon ca- 
tholique doibt faire, auront semé de nous ung" bruict aultant 
plein de mensonge que d'envie, et rapporté malicieusemen! 
comme ce qui est, aussy ce qui n'est pas. Car j'ay expérimenté 
en ma propre personne qu'on a faict courir certains propos de 
moy comme les ayant tenus en chaire, quoy qu'à la vérité ils 
fussent directement contraires à ce que j'avois dict, soit que 
cela advienne par malice, s,»it par défaut d'entendement ou 
d'ouye. Je ne veux pas nie" toutefoys que ce Père Charles n'aye 
reprins en publicq et en particulier, selon qu'il estoit interrogé 
de la vérit6, certaines propositions qui sont contre la foy, des- 
quelles aucunes se son! retrouvées en vos homélies, d'aultres 
comme l'on dict, ont csté reç'eues de vostre propre bouche. Car 
quand nous sommes int«.rrogés de choses semblables qui con- 
cernen! la for et reli._--ion, nostre charge et rang que nous tenons 
en l'Élise de prédicateurs, nous oblige, devant Dieu et le monde, 
•  respondre sincèrement sans respecter personne. Si est-ce que 
le P. Charles, en condanmant telles propositions, ou plus tost 
les montrant condamnées de l'És'lise, n'a jamais touché à vostre 
personne, et s'est ahstenu de vous nommer en chaire, de quoy 
je me suis soigneusement informé. Je me souviens avoir débatu 
assés longtemps contre vous que le Roy ne pouvoit estre exempt 
de l'excommunication de Nos/re ainct Père, ce que j'ay assés 
souvent presché et devant et après avoir parié à vous, assurant 
que ce seroit hérésie, comme la vérité est, de soustenir obsti- 
nément cest erreur; toutefoys je ne vous ay pourtant jamais 
nommé, ny pensé pour lors aucunement à vous. Pareillement 



PONTUS DE TYARD ET LES JEsUITES. 

quand nous preschons que le Roy de Navarre est incapable ,le 
la couronne à cause de son hérésie et conséquemment reprenons 
ceulx qui tiennent son party,., ce n'est pas a dire que nous 
dressions en particulier nos remonstrances et plaintes contre 
vous, quoy que l'on croie assés que vous luy adhét6s, ce qu'à 
grand'peine peuvent croire ceux qui vous ont ouy quelquefois 
discourir; et moy mesme vous ayant depuis ces troubles ouy 
faire tant de protestation contre le roy de Navarte. je ne sçay 
comment me persuader, qu'en une cause si chère et si.iuste, ung 
prélat comme vous aye si l'acilement changé d'advi et de party. 
« Il y a un seul point qui reste en la lettre sudit, lequ«.l 
semble de prime face plus difficile à deffendte que t,»ut aultr,, 
asçavoir que l'ordre de chats]té et correction fraternelle requéroit 
au préalable une admonition particulière et secrette et non pas 
une publication. A quoy, oultre ce que dessus, asç.avoir que vous 
n'avés jamais est6 nommé, je responds que l'impression du livre 
[des homélies] avoir faict publiq ce que peut-estre n'eu,t estWque 
privé, de façon que la plupart du peuple ayant ce livre en main 
estoit en danger de tomber eu quelques erreurs évidents qui y 
sont, desquels, eu esgard à nostre charge, nous serions compta- 
bles au jugen-ent de IOieu, si nous n'advertissions chacun de s'en 
garder... C'est le précepte de Sa]net Paul et doctrine des Saincts 
Pères, que les faultes publiques doibvent estte publiquement 
remonstrées pour le danger du scandale qui peut suivre. Je sçay 
quelque personne d'honneur et digne de foy qui m'a dict avoir 
ou, de vous mesme que la Sorbonne ,le Paris n'a jamais voulu 
donner l'approbation a vostre dict liw.c, comme aussy elle n'y 
est pas, ce que toutefo3-s est ordonné par le concile de Trente... 
le me suis aussy laissé dire qu'un certain docteur de Paris avoir 
imprimé quelque chose contre vos mesmes homélies. Ce néant- 
moins, en condamnant les livres, il ne s'ensuit que l'on condamne 
incontinent les auteurs, quand, ou par inadvertance ou aultre- 
ment et non avec obstination contre les d6crets de l'Élise, ils 
meslent à leurs escrits quelques erreurs... 
« Je vous supphe, Monsieur, prendre en bonne part si je vous 
escris franchement, et avec telle liberté que je sens estre néces- 
sa]re en affaire de telle conséquence. Car ]'honneur de Dieu et le 
salut de nos ames et dt peuple, duquel, comme prédicateurs, 
nous sommes responsables, nous est plus cher que toute obli.a- 
tion quelle qu'elie soit et nous touche de plus près que quelcon- 
que aultre chose que puissions avoir en ce monde, voire nostre 



LIVRE II. -- CHAPITRE II. 

propre vie. 11 me faict bien mal d'cstre r6duict à ceste extrémité 
et contrainct vous escripre ce que peut-estre ne vous agrée pas 
trop. Touteroys je respecte tousiours, tant la dignité qui est en 
vous, que l'obligation qu'avés sur nous pour le bénétice d'amor- 
tissellmnt que vous nous avés faict du passé ;  cause de quoy je 
vous puis asseurer que, hors la cause de Dieu, de la foyer leligion 
et salu| de nos mes, ve, us ne trouverés serviteurs plus affectionnés 
ni plus prompts à recevoir ci faire vos commandemens que nous. 
et sans fa'd ni aucune feintisc. Par ce il vous plaira me faire ce 
bien de m'a,lvertir sur ceste lnienne delnande qui me semble très 
iuste, et ostcr ,lu doubtc auquel nous sommes touchant Fauteur 
de ce libelle diffamatoire. Q,,e s'il ne volls plaist de le faire, nous 
serons contraints de prendre vostrc silence pour approbation. 
Mais si ce n'est vous. comme il semble bien probable, nous 
serons d'accord "à nous roidir virement tous ensemble contre ce 
malicieux calomniateur, et vous promets que nous vengerons ou 
plus |ost retuterons, avec toute modestie chrestienne.., et sans 
altérer en rien la charité, l'excessive injure qu'il vous a faict et 
à nous...1. » 
Pontus de Tyard avait-il pensé que les Jésuites le prendraient 
sur ce ton? De son cSté, lc P. Gentil avait-il rellement des doutes 
sur l'auteur du libelle, ou bien, se couvrant de la vraseml)lance 
d'un iel d,»ute, voulait-il faire mieux sentir à l'évque ses forts? 
Aucun document ne nous aide à trancher la question. Peut&tre 
le prélat, en recevant la lettre du P. Becteur, fut-il au.si embar- 
rassé que nous-même. Dc son chevreau (le Bragny, le 13 juin 1591, 
il lui répondit sur un ton hautain ci irrité, mais sans injure: 
,( Pre Gentil, j'ay re;eu un car[el de dcffy, que vous m'avez 
escrit et par lequel vous me sommés de vous respondre. Je me 
doutois bien depuis peu de temps (lu'entre aucun des vostres il )" 
avoir quelque audace, mais e ne l'eusse creu si présomptueuse... » 
La lemande du désaveu »emble l'avoir g"né. Il s')' dérobe en 
profitant habilement dc ce fit que le P. Gentil aval| été trom])é 
sur le lieu d'impression. « Ceux qui disent que .i'ay envoyé une 
épistrc à Genève, p6ur Fimprimer, mentent. Pourl'aveu ou désa- 
veu de laquelle ëpistre ie ne vous puis respondre avant que 
l'avoir veue. Quant à ce que vous dictes que j'ay calomnié vostre 
Compagnie, 'y recognov de la caption; car je vov que parmi 

1. Exemplar litterarum quas sc»ipxit P. Beclor Collegii Divionensis ad Ep. Ca- 
billonensem (F,'anciae historia, 161-1629. f. 12). 
2. lYest-a-dire une insinualion capiteuse. 



PON'fUS DE TARD ET LES JÉSUiïEs. 
les assemblées de vostre ordre il v a heu et il peult encore 
avoir de très louables, doctes et vertueu,¢ personnages, mais je 
maintiendray toujours que ceux qui ont offensé mou honneur, 
comme celuy que vous nomTnés I'. Charles, sont meschans et 
couvent quelque estrange malice dans leur sein contre mov. » 
Pontus de Tvard est plus à l'aise quand il proteste de s«,n at/a- 
chemcntà l'Ëglise. « Crox ez./autrement vous croyez fa usscmeut), 
que je suis très constant professeur de la reliion catholi,lue et 
apostolique, désirant de vivre soubs l'obéissance d'un lloi fran- 
ço's, chrestien et n,,n hérétique, a'mant le l.epos du peuple et 
la tranquillité de l'Eslat. » 
Sur la question politique, l'évèque de Ehalon se défend assez 
bien d'tre un transfu._-e de la l.iue. Il était toujours resté fidèle 
à Henri !!I et i, la volonté suprême ,le ce roi. nommant le Béat'- 
unis son successeur; niais de la conversion de celui-ci, et non ,1_  
la guerre à outrance, il attendait la pacitication du pa)s. « C'est 
un pur mensonge, dit-il, d'attester que j'ae changé de party. 
veu que je suis ferme en l'observation de l'Cit d'Union qui fus/ 
juré avant et durant les Estats de Bloix, soubs l'auth,)rité du 
feu roy ttenri 3 , trop abominablement assassiné. 2uant i ce que 
'ous toucbés du party du Boy de Navarre, mon opinion vous en 
a esté très faussement rapportée. Ele es! telle que je l'a- décla- 
rée de vive voix et par escril,t, jusques aux oreilles des cardinaux. 
princes et œeorands officiers de ceste coul'onne de France. de l'un 
et l'autre party, qui l'approuvent et la tiennent bonne 
sainçte I. » 
Il est probable que le 1'. Gentil voulait réler cette querelle 
sans offense publique de l'évèque. Le i juillet, il lui écrit de 
nou'eau - « Je vous envove la copie, toute semllable à celle qui 
est tombée entre n,,s mains, du libelle diffamatoire qu'on faict 
courre soubs vostre nom, et sur quoy vous avez ces jours passés 
eu une première le'tre de moy, comme recteur de nostt'e Com- 
pagnie e, ce lieu. Vous pourrés voir sij'ay esté justement excité 
de me plaindre, non de vous, mais de l'imposteur mesdis,'int qui 
nous attaque. Vous avés interprété comme il vous a l,l,u ma 
plainte, bla lettre, dont j'ai la minute, et vostre response, que je 
garde, feront par tous ceux qui en auront co.-noissance donner 
le tort à qui le mérite. Toutes mes actions passées ont tesmoi.gné 
partout et tesmoigncront, avdant Dieu, combien mon naturel est 
I. "Exemplar litlerarttm episcopi CabillÇ,»ensis , Lugduensis I,rovinciae historia. 
I. II, n.6). 



I,IVI|E !!. -- CHAPITRE I[. 

esloingné de toute offense envers qui que ce soit, comme aussi de 
toute aigreur, sinon où il s'agit de l'honneur de Dieu et de nostre 
religionS. » 
Avant de pousser plus loin les choses, le P. Recteur de lgijon 
consulta le P. Général. A la lecture du libelle, Aquaviva ne pou- 
vait croire qlte l'ontus de Tyard en fùt réellement Fauteur. 11 
permit au P. ;entil d'en faire une réfutation publique, mais à la 
condition que ce fùt « sur le ton de l'humilité et de la modestie, 
sans aucune offense de l'év,;que, à la seule fin de défendre la Com- 
pagnie et la vérité ? »..tu mois de janvier 15.q-, le travail ma- 
nuscrit du P. Recteur arrivait à Rome pour y ètre approuvé. 
.vant de le soumettre au.,: réviseurs, Aquaviva en lut quelques 
pages; il trouva que le l'ère « avait parlé en termes trop durs du 
défunt roi » et lui en fit doucement des reproches. « En toutes 
choses, lui disait-il, notre innocence et notre modération seront 
toujours notre meilleure apol,,gie 3. » Cette réfutation, selon toute 
apparence, ne fut jamais publiée. 
Nous nous sommes étendu sur cet incident parce qu'il est peu 
connu et peint au vil" les excès des passions politiques. ¥ eut-il 
dans la suite une réconciliation entre les deux adversaires? Pontus 
de Tvard se rendit-il compte qu'il avait écrit ab irato et sur des 
rapports Ineusongers? Une chose certaine, c'est qu'unan avant sa 
mort, le 6 mars 160i, son neveu Cvrus de Tyard, auquel il avait 
résis'né son évêché, autorisait dans les termes les plus élogieux 
les .Iésuites de lijon à exercer les fonctions de leur ministère dans 
le diocèse de Chalon-sur-Sa6ne«. l'lus tard encore, on verra un 
petit-neveu de Pontus, et l'un des plus illustres représentants de 
cette noble famille, Henri de Tyard de Bissy 5, élevé au collège des 
Godran, successeur de Bosquet sur le siège de lleaux, puis cardinal 
de la -Sainte Ëglise, si bien d'accord avec ses anciens maîtres pour 
soutenir contre les Jansénistes les prérogatives du Saint-Siè,e, que 
le parti l'accusera « d'ètre vendu corps et -ame aux .Iésuites ç ». 

1. 'ltesponse du P. ltecteur à la susdite lettre de l'(vesque de Chalon (Ibidem, 
n. 7). 
2. Lettres dit P. Aquaviva au P. Gentil, lOjuin et 1  octobre 1591 (Lugdun., Resp. 
General., I. I, f. 191", 
3. Du né,,e au mgme, 20 janvier 1592 'Ibid., f. 905"). 
l. Mandement de t'yrus de Tyard, prid. o»t. martii 1601 ,Archives de la 1361e- 
d'Or, D, 9). 
5. lë en 1657, évgque de "foui en 1687, de Meaux en 1706, cardinal en 1715, 
mort en 1737. Voir la notice d'Abel Jeandet dans la nouvelle Biographie çnérale 
«le Firmin-Didol, t. XLV, col. 132, 133. 
6. lbidem. 



LES SERMONS DU P. CIIBISTOIqlE. 

ri. Nous avons entendu tout " l'heure le P. Gentil protester de 
son respect pour les personnes et de sa réserve dans les polé- 
miques. En parlant ainsi il ne se vantait point mal à propos, car 
il était universellement estimé h Dijon, sa ville natale. Ses con- 
temporains pouvaient opposer sa modération à l'ardeur un peu 
trop expansive de celui qu'ils appelaient le Père Ch'istophle et 
qui n'est autre, croyons-nous, que le Père Christophe Clémen- 
son l. 
Les prédications de ce dernier eurent alors quelque retentisse- 
ment; mais nous ne les connaissons guère que par le jornal du 
conseiller Breunot, un des rares membres du Parlement de bijon 
favorables à la cause du roi de NavarreL Si l'on peut se fier  
ses dites, le P. Christophe. en 159', quand les royalistes mena- 
calent de plus Chi,lus la ville, aurait pr;.ché la résistance jusqu'au 
bout pat. la fidélité au duc de Mayenne et à la Sainte Union. 
« Le [gfi février], le I'. Christophle fit une paranynphe, en sa 
prédication, à M. de Franchesse et .1. Verne pour leur bonne 
conduite, et [ditJ que quand toutes les villes se déclareroient, ce 
qui n'estoit, il falloir demeurer ferme .... Le [6 mars] le P. Chris- 
tophle presche qu'il ne faut reconnoistre le roi de Navarre qui est 
hérétique, que sa conversion u'est que hypocrisie; qu'il se faut 
tenir ferme. » 
Le -0 mars, comme le jésuite, dans un sermon - la Sainte 
Chapelle, parlait encore de la mme façon, « un villageois d'Este- 
vault dit tout hault qu'il feroit mieux de prescher son Ëvangile sans 
parler des princes. Le peuple contmence à se mutiner, aucuns 
disant entre leurs dents qu'il _le villageois] disoit bien, autres le 
caressant à force de coups de poings ; enfin M  Bert, ard, eschevin, 
le fait mener en prison  ». 
1. Ce ne peut gtre que le P. Christophe Baltazar ou le P. Christophe 31émenson. 
Ls catalogues de 159-9 et 159t-»5 manquent pour décitler la question.-Le P. Bal- 
tazar lut certainement à Dijon de 1587 à 1592, prefet des ëtudes, I,rofesseur de philo- 
sophie, direcleur de congrë¢ation, el, en 1591-92, prédicateur. Sou nom ne figure pas 
sur le calalogue 1592-93, Oil apparait au contraire celui du P. Cémenson, concionator 
{l'arre, Calalogi, I. I'. 
2. Il f,t prèsentë comme tel par le marècl,al de Biron a Henri I¥ entrant ì Dijon 
!Dom Plancher, H«stoire de Bour9oyne, t. VI, p. ri31). « Catholique lrop timorë pour 
paeliser avec les fauteurs d'hvrësiv, de ligueur Bteunot] tou,'na au I,olilique... Bien 
avant 1593, il avait reconnu la souverainetë de llenri IV », dit M. Joseph Gatnier qui 
a publié son journal dans les Aaalecla Divionen.çia. 
3. 13omment Dom Plancher, eu lisant cette phrase, a-t-il i,u coml,rendre que 
e'ëtait le prédicateur qui « avait té ehassé de l'église à coups de pieds , et que pour 
le soustraire à la fureur du peuple on l'avait enfermè dans une prison ? Le texte de 
Breunot est suflisamment clair par lui-mème. D'ailleurs il existe une deliberation de 
la Ehambre de ville d'après laquelle le syndic, après avoir bltmè te paysan, nommé 
8imon Patouiller, le lit sortir de prison avec défense de rentrer en ville sous peine de 



286 

LI RE 11. -- CtlAPITRE 11. 

Quelque lemps après, devait avoir lieu l'éleclion du maire. 11 
v avait à craindre qu'une partie «les habitants, surtoutla popula- 
lion rurale fatiguée des ravages de la guerre civile, ne choisit 
un politique ou un partisan du roi de Naval're. On redoutait par- 
ticuli,'.l'cment le vote des vignerons, puissants par leur nombre 
et leur esprit de corps. Le I'. Christ, phe (toujours d'après le 
conseiller Brcunott cul le tort de se mëler en chaire de 
ces affaires éleclorales. ,, Le [1 .q mai], le !'. Christophle, jésuite, fait 
un sermon à la Sain te Ch apelle où il parle de l'élection du maire à la 
Saint-.lean prochain, des vigner,»ns qui, par ivrognerie et par faux 
sermens, alloient donner leurs suffrages corrompus par gourman- 
,lise et par argent" qu'ils ne se debvoient estonncr si leurs vi.'nes 
estoicnt greslées, qu'ils en estoient cause. Après le sermon, 
quelques-uns d'entre eux s'en vont parler audit l'ère Christophle 
il cause qu'il avoir mal parlé d'eux, que il ne parle des autres 
mestiers, que ils sont gens de bien, non meschans : le menacent; 
leur dit que n'entend parler que aux meschans, non aux gens de 
bien. E vont faire d'autres plaintes à M. le Maire qui s'eu 
courrouce avec raison, se met en colère, leur dit qu'ils menassent 
les prédicateurs, qu'il les chastivra. Ne laissent de murmurer ; un 
d'entre eux dit qu'il faut qu'ils allient prendre les armes et tuer 
les plus gros (sic') t. ,, 
Trois jours après, « le vingt-deuxiesme [mai-, jour de diman- 
che, au sermon qui se fit à la Sainto Chapelle, le P. Christophle 
lit quasi une demie am,'nde honorable aux vignerons, leur di- 
sant qu'il n'avoir pas assez dit » en ne parlant que des vignerons, 
,, parce qu'aussi les gens d'église, les marchans et gens d'autres 
mestiers qui se laissoient briguer » étaient coupahles comme eux. 
,, Au sortir duquel sermon il y eut du bruit. Une femme de vi- 
.'-"neron de la rue Chanoine dit hautement que Père Christ,,phle 
en avoir menti, que les vignerons estoient gens de bien. M. l'au- 
diteur Fourneret la reprend; le peuple s'assemble; le P. Christo- 
phle, ayant crainte d'uno émeute plus grande, est serré en une 
¢-hapelle; puis après est ramené et conduit en leur maison par 
.'.zrand nomln'e d'advocats et aultresZ... » 
De tous ces faits nous n'avons pour garant que le journal de 

l,o,fition corporelle A,-«hives commun.. B, 203, f. l;t}. Cf. Dom Plancher. Hisl. de 
Bo»«rgogne , t. IX. p. fil9. 
l. Sans doule les principaux pr,;dicaleors. 
?. Journal de Gabriel t3reunol, t. 11, p. 50, 63, 128. O, voit dans les délibëra- 
lions de la ville que la femme «lui avait insullë le prëdicateur fat conda,nnëe à faire 
amende honorable et bannie ,le Dijon pour »a an B 231, f. 171 . 



I.ES SERMONS DU P. CliRISTOPlIE. 
Brcunot et ne pouvons dire s'il exagère ou non. Il est certain que 
les esprits étaient très montés de part et d'autre. De intime parait- 
il évident qu'au lieu de se tenir à l'écart de la lutte (ce qu'il 
n'aurait pu faire sans scandaliser beaucoup «le catholiques), le 
I'. Ehristophe crut devoir, pour le bien de la religion, embrasser. 
avec le Parlement et les échevins de Dijon, le parti du duc de 
,layenne..lais de ce parti déjà la ville se détachait de plus en 
plus et le collège des Godran faillit payer chèrement le zèle peut- 
ëtre excessif de son prédicateur. La Chambre de ville dut n,,mmer 
un commissaire chargé d'int'ormer « des libelz diffamatoires faitz 
contre les .Iésuites, planiez "à leurs portes, ensemble de la rupture 
faite nuitamment des vitrcs de leur maison I ,,. 
I;e n'était là cependant que l'effet d'une malveillance momen- 
tanée, une avanie machinée peut-ètre par des adversaires que 
guidaient des rancunes moins avouables que les disseutiments 
politiques. Quelques mois plus tard, h,s Jésuitcs, cherchan! dans la 
prière le principal remède aux malheurs publics, dirigeaient à 
travers les rues de la ville une magnifique procession, que 
Breunot lui-mème admira : « Le [29 aoùt l'après-disnèe, l«.s en- 
fants des .Iésuites, revestus d'habits blancs et parés de pierreries 
et bages, avec la représentation de la Passion de Notre-Sei- 
g'neur, les Pères et aultres Jésuites avec ceux de la Congrégation, 
font une procession fort belle, bien ordonnée et mystérieuse; 
vont les enfants, chantant les litanies, puis leur collège jusques 
à Sainct-Bénigne où P. ;entil fait un sermon après la dévotion. 
be là reviennent aux Jacobins, -à Nostre-Dame, à Saint-Michel. 11 
les faisoit bon voir. L'on dit que le P. t;entil fut en sa pt'édica- 
tion fort retenu; qu'il dit qu'il falloit retirer ceux «lui avoient 
failli et ne leur reprocher aultre chose, qu'ils avoient estA séduits 
et abusésoE. » 
Restons-en sur ces deux mots. Il v eut alors, dans les deux par- 
ris en présence, des erreurs de principe et des éca,.ts de conduite, 
bien excusables vu les circonstances, mais exploités par ceux ,lui 
voulaient brouiller le Saint-Siège avec la monarchie fraucaise ou 
la séparer de lui. Nous ne sommes qu'au mois d'aoùt 15.q'.  r (il im- 
porte de nous le rappeler) si les Papes, au temps de la Ligue, se 
montrèrent quelquefois hésitants, par ailleurs les trois seuls actes 
officiels émanés d'eux avaient été dirigés contre le roi de Navarre : 
d'abord l'excommunication par Sixte-Quint (1589), puis les mont- 
1. Cf. Délibbrations, 15 avril et 13 mai 159i Ihrchiv. comltl., B, 231). 
2. Journal de Bre«not, t. II, p. 21, 282. 



1.IVRE I1. -- CHAPITRE I1. 

toires de Grégoire XIV (15tl), enfin le refus par Clément Vlll de 
recevoir le duc de Nevers, ambassad,ur du roi converti (1593). 
C'est seulement à l'automne de 15t que ce dernier Pontife, de 
mieux en mieux éclairé sur les choses de France, va régler avec 
Arnaud d'Ossat les conditions de l'absolution qui ramènera la 
paix dans notre pays. Durant toute cette période (1589-1591), 
pourrait-on accuser la Compagnie de .Iésus, dont le regard était 
toujours fixé sur Rome, d'avoir soutenu avec fanatisme la cause 
de la religion? Nous avons dit tous les faits importants, nous 
avons méme accepté des témoimages d'adversaires quand nous 
n'avions aucun argument positif à opposer. Que reste-t-il de la 
légende qui représente les Jésuites comme les auteurs de tous 
les excès de la Ligue? Le r61e modérateur du P. Pigenat au Con- 
seil des S,ize, les serinons parfois t'op ardents du P. Commolet 
à Paris, et le zéle indiscret du 1'. Christophe à Dijon. C'est peu, 
il faut mème dire rien, si l'on songe à l'exaltation des esprits, à 
l'atmosphèro que respiraieut les ,lésuites dans certaines villes li- 
.-ueuses. entourés de catholiques, de prétres et de religieux aux 
yeux desquels le problbme politique était une affaire de cons- 
cience, m,e question de vie ou de mort pour le catholicisme dans 
le royaume. Et non sans raison, car le calvinisme était de plus 
en plus puissant. ue ne pouvait-on craindre si un roi calviniste 
montait sur le tréne? 

7..,x'ec le collège de Bordeaux tbrmé en 1589, ceux de Lyon et 
de Dijon semblent avoir le plus ressenti le contre-coup des trou- 
bits politiques. Les autres jouirent alors d'une tranquillité rela- 
tive. Plusi,.urs prospérèrent, mais plusieurs aussi éprouvèrent des 
dommages matériels, conséquence inévitable de la guerre civile. 
Les cours ne furent interrompus ni à Bourges, ni à Nevers. Les 
Pères de Bordeaux. réfugiés à Saint-Macaire, avaient ouvert deux 
classes pour les enfants de cette petite ville et don,aient des 
missions dans les campagnes environnantesi. Le collège de Cham- 
béry, qui se trouvait dans une situation précaire, fut libéralemen! 
st, utenu par les énérosités du duc de Savoie-: A Rodez, 11  de 
Corneillan unissait, en 1500, le prieuré de Sainte-Radegonde au 
collège des Jésuites 3, tandis que le corps de ville votait quinze 
1. Residentia Sancti Macarii ",quit. fund. colleg., t. 1, n o 87;. Cf. Archiv. de la Gironde. 
II. 59. 
2. Patentes de Charle.-E,,tmanuel, 7juin 1589 (Torino, Archiv. dt Stato, Mazzo Chan,- 
b,:r.-, Jésuites, n °' fi et . 
3. Union de 5ainte-Radegonde (Archiv. de l'Aveyron. D, 5hO). 



SITUATION DE DIVERS COLLEGES. 

289 

cents écus pour aider à payer les dettes. En 1593, cet établisse- 
ment s'augmenta d'une classe de philosophie1. La mème année, 
le collège de Billom reçut un accroissement du mëmo genre : 
Marguerite de Valois offrit d'y fonder un cours de théologie. La 
lettre que cette princesse écrivit à ce suiet au P. Général, témoi- 
gne en termes touchants de l'affection réciproque qui existait 
entre les derniers Valois et la Compagnie de Jésus. « Monsieur 
Daquaviva, lui disait-elle, n'niant jamais rien plus désiré que de 
pouvoir par effet tesmoigner à messieurs de vostre Ordre combien 
je prise et honore leur vertu et sainteté, et combien je désire 
l'acroisement et avancement de vos colèges, m'en estant ces jours 
passés offert une occasion en une somme qui m'estoit due... 
[et] connoissant n'en pouvoir despartir à nulle religion qui le 
mesrite tant, ny où l'oeuvre y retourne davantage à la gloire de 
I)ieu ;... j'ay prié messieurs de vostre colège de Billon de vouloir 
accepter sur ladite somme sept mille deux écus, avec lesquels 
ils me voulussent faire tant d'honneur d'y mestre la faculté ,le 
téologie ». En terminant, .larguerite de Valois rappelait « l'an- 
cienne dévotion » que les Jésui/es avaient toujours eue pour les 
siens et « l'affection que le roy [son] père et la reine [sa] mère 
leur avoient tousiours portée ,,, laquelle, ajoutait-elle, « se per- 
pétuera en moi pour vous en rendre les effets, en tout ce que je 
serai si heureuse d'en trouver quelque digne occasion, vous sup- 
pliant que j'aie part aux saintes prières de vostre compagnie, sous 
la protection desquelles, quoique la malice de ce siècle et celle 
de nos commnns ennemis s'efforce de me nuire, j'attendray avec 
patience et espérance le secours divin e ». 
La ville de D61e étant soumise à la domination de Philippe I!, 
le collège que les .lésuites y possédaient ne ressentir aucune at- 
teinte des troubles de la France, et devint bient6t très important. 
Le 10 octobre 1589, Sixte-.uint lui accorda l'union du prieuré de 
]onvelle, vacant par la mort du titulaire 3. E 1590, les Pères, 
qui avaient jusque-là refusé de se charger du pensionnat, finirent 
par l'accepter, " la condition que les échevins ne se réserve- 
raient « aulcune surintendance tant au gouvernement, discipline 

1. Litt. annuae 193. Les classes de philosophie et de théologie du collëge de Rodez 
avaient ëtë supprimées en 1590 (Archiv. comm., Dëlibérations, BB, 10, f. 170, 
tTt). 
2. Autographe (Gall. Epist., t. XVlII. f. 93). L'orthographe decette lettre datée de 
« Luson ce  septembre lb93 » est telle, que pour en rendre la lecture courante, ie 
me suis pe,'mis de la modilier quehlue peu. 
3. Acla S. Seàis, p. 156, n. 48. 



I.IVBE 11. -- CIIAPITRE ll. 

domestique, taxe des pensions, que réception des escholiers' ». 
La mème annde, « les exemples de dévotion que donnait la 
congrégation des élèves engagèrent beaucoup de citoyens - 
former une réunion send»lable.., sous le titre de conçr(jation 
,lex messieurs. Les Jésuites contribuèrent aussi à la formation 
d'une association de femmes pieuses, qui, chaque jour, se ren- 
,latent à l'hépital pour y servir les malades et leur faire quel- 
ques exhortations chrétiennes. Une parlie d'entre elles allaient 
dans différents quartiers le la ville soulager les pauvres hon- 
teux; d'autres cherchaient h retirer du vice les filles publi- 
ques .2 ». 
Ce fut aussi en 1590, « le 9 octobre, jour de saint Denys, que 
1  Jean Doroz, évëque de Nieopolis, sufl'ra'ant de l'archevêque 
de Besanç.on et son grand vicaire, consacra la première pierre de 
la nouvelle église ». Elle fut posée par un élève du collège, le 
.jeune de Vergy, baron de Vaudrey, fils du comte de Champlitte, 
.ouverneur de la province . Les travaux de eonstructions ne 
commencèrent réellement qu'en 1591. Les États de Flandre ac- 
cordèrent douze cents livres, et le Par]ement appliqua pour le 
m,.me objet les amendes lȎcuniaires qu'il infligeait  
[;n comptait alors environ huit cents élèves, et, parmi eux, plu- 
sieurs jeunes relig-ieux de difl'drents {;rdres 5. L'Université de Déle 
ayant eédé deux chaires de philosophie aux Jésuites, ceux-ci de 
leur c,:,té voulurent établir un cours de théologie. Comme les re- 
venus ordinaires étaient insuffisanls pour cette nouvelle charge, 
les échevins s'engagèrent, le 2 juillet 159-), à fournir une subven- 
tion annuelle de trois cents francs, jusqu'-h ce que le collège fùt 
plus amplement dotW¢. 
En Lorraine, les Pères furent assez souvent troublés par les in- 
cursious des troupes protestantes envovées par le Béarnais contre 
le duc Charles. A cause du peu de sécurité dont jouissait le pays, 
le nombre des éli.ves de Pont-à-)lousson diminua sensiblement. 

l. Articles accordés entre le I'. Richeorne el les magistrats, 3 nov. 1590 (Archives 
du Doubs, D, 93). Les l'ercs cependant «levaient prendre « advis desdits sieurs Iou- 
chanl la taxe des pensions, pour eslre ré{ë selon la ferti{ilé ou stérilité des années . 
.  Et,blissement et progrës du collège , iris. non signé, se lerminanl à l'annëe 
licol (Bibi. mun. de Déle, lUS. 325}. 
3. Ibid. Plus tard ce baron de Vaudrey devint à son tour comte de Champlille et 
,ouverneur du comté de Bourgogne. 
4. Sacchini, ltist. Soc, Jesu, P. V. 1. X, n. 131. Celle église ne fut aehevée qu'en 
1¢501 ; elle est encore bien conservée. Cf. Cllarvet, Étrenne Martellançe, p. 189. 
5. Traitê avec la ville pour l'établissement d'un cours de thëologie, 2 juillet 1592 
(Archives du Doubs, D. 
¢3. Abram, L'Unicersitë de Potl-dt-Mottsso{i, p. 290. 291. 



SITUATION DE DIVERS COLLÈGES. 

Le collège perdit mëme en 1591 les Écossais et les h'landais dont 
le recrutement et l'entretien offraient trop de difticultës. Leur 
séminaire fut uni à celui des Anglais à Douai, devenu par la 
force des événements le refuge de tous les catholiques d'outre- 
Manche. L'année scolaire 1591-1592 vit introduire la distribution 
solennelle des prix. ils furent offerts cette première année par 
Jean de Lenoncourt, bailli de Saint-Mihiel et conservateur des 
privilèges de l'Université; l'année suivante par l'évèque nommé 
«le Verdun, Éric de Lorraine, encore étudiant. « Ainsi qu'il arrive 
dans les commencements, observe le P. Abram, les premières 
dépenses furent modestes et ne s'élevèrent pas au delà de dix 
écus d'or; mais peu à peu, l'émulation excitant la g,:nérosité, on 
les vit eroître d'année en année et monter bientét à soixante 
6cus d'or 1. ,, 
Le collège du Puy en Velay fut, comme celui de Pont-à-Mousson, 
troublé dans sa prospérit6 par les discordes civiles. Malgré la dif- 
ficulté des temps, les débuts de cet établissement, fondé en 1588, 
avaient été très heureux 2. Ses progrès s'arrëtèrent lorsque la 
ville se divisa en deux factions, les ligueurs et les politiques. 
Henri I11 avait nomlné gouverneur du Velav Francois de Chaste, 
chevalier de l'ordre du roi et sénéchal du i'uy; mais les habi- 
tants de lavillequi s'étaient presque tous déclarés pour la Ligue, 
refusèrent de le reconnaitîe. Ils choisirent un conseil composé de 
vingt-quatre membres, sixdu clergé, six des officiers de justice 
et douze de la bourgeoisie, auquel ils confièrent la principale au- 
torité. L'évèque, MAntoine de Senneterre, était partisan du Béar- 
nais. Craignant pour sa vie au milieu des fixes fréquentes entre 
les deux partis contraires, il se retira dans son chAteau d'Epaly 
où ilmit une forte garnison. Lorsqu'on apprit la mort du roi, lys 
chanoines ordonnèrent que l'église cathédrale serait richement 
ornée et que le Saint-Sacrement ? demeurerait exposé jusqu'à ce 
que « Dieu eît donné A la ville une bonne paix et un roi très 
chrétien et catholique, autre crue l'hérétiquc roi de Navarre  ». 
La ville du Puy, cernée de tous cétés par les troupes de Chaste 
et des autres sei$neurs royalistes, se vit bientét réduite à l'ex- 
tfAmitA. La conduite des Pères pendant le siège, lisons-nous dans 
les Lettres annuelles, fit l'admiration des soldats et des habitants. 
Ils visitaiênt les malades et les blessés, prodiguant leurs soins 

1. lbidem, p. 298. 
2. Lilteroe onnuae 1589. Voir ce que nous en avons dit: liv. I, c. n, n. 10. 
3. Cité par Arnaud, Histoire du g'elay, t. I, p. 468. 



292 

LI'(IqE II. -- CHAPITRE II. 

aux corps ci aux 'mes. Cependant le collège, privé de ses revenus 
par suite des dépenses qu'entraînait la continuation de la guerre. 
eut beaucoup à souffrir. Les familles aisées se cotisèren pour sub- 
venir à sa détresse, les unes fournissant de l'argent, les autres 
des vivres et du x-in a. 
Au mois d'aodt 1591, le duc de lemours, qui avait envahi le 
Velay à la tête d'une nombreuse armée, accourut au secours de la 
ville; il y enlra le 26 aux cris de Vice le prince catholiquei Les 
consuls et le jue-mae allèrent au-devant de lui; les élèves 
du collège lui firent une joyeuse réception et de pompeux eom- 
plimentsL Mais le duc se persuada bientSt de l'impossibilité 
d'une plus longue résistance; il engaçea donc les habitants à 
traiter avec le gouverneur. Après plusieurs conférences, Nemoum 
et Chaste convinrent d'une trêve pour rois ans. Ils la signèrent 
le 10 septembre, le premier « sous le bon plaisir du duc de 
}layenne, lieutenant .néral de l'Oat et couronne de France ». 
le second « sous le bon plaisir du roi et du due de Montmo- 
rency 3 ». 
Le collège des Jésuites ne pouvait que profiter de ce répit. 11 
coulet'a désormais des jou heureux. Deux incidents de l'année 
1593 montreront combien il brait populaire. « Au commencement 
du carême, les élèves jouèrent une tragédie • La:are et le mau'ais 
riche. La représentation était aux frais des consuls; l'affluence 
fut oensidérahle. 11 y avait, juste en face la scène (plac6e dans 
une cour), un toit assez large. Pour doer plus de places aux as- 
sistants, les couls résolurent de l'utiliser ; ils firent enlever l 
tuiles et le consolidèrent avec de nouvelles poutres. Dès l'aurore, 
des spectateurs vinrent se placer sur cette plate-forme improSsée. 
'es la fin du troisième acte, avec un grand fracas, le toit s'écroula, 
«.nlrainant dans sa chute plus de mille personnes. La divine Pro- 
vidence nous prçserva des embarras de toutes sortes que pareil 
accident pouvait nous attirer. Dans toute cette fouie ainsi préci- 
i, it6e brusquemeni, il n'y eut pas une seule personne écrasée ou 
étotffée; lès peu furent blessées. Acteurs et spectateurs éiaieni 
tellement émus, que la représentation cessa. 5lais les consuls nous 
supplièrent de recommencer le lendemain depuis le premier acie 
jusqu'au dernier. Impossible de refuser aux magistrats, à nos amis, 
au peuple avide du spectacle. Le lendemain donc, reprise de la 

1. Lift. ann. mss. (Lugdun. historia, 1575-1;li. n. 
"2. lbidem. 
3. Citè par Arnaud, Hist. du l'elay, t. I. p. 



SITUATION DE DIVERS COLLÊGES. 

pièce devant un auditoire plus nombreux encore et avec plus de 
profit pour les habitants 1. » 
A la fin de septembre eut lieu la première distribution des prix 
précédée d'un drame. Le sieur Antoine Detalon, médecin du roi, 
en avait généreusement fait les frais. Pour donner plus d'éclat 
à cette solennité littéraire, le gouverneur, les magistrats et les 
notables avaient voulu l'honorer de leur présence. A l'issue de la 
cérémonie, ces messieurs « firent aux lauréats l'honneur de les 
conduire, musique entète, au sanctuaire de la Vierge pour y rendre 
grttces à [lieu et à sa très sainte Mère " ». 
Tels sont les faits les plus saillants de l'histoire de nos collèges 
durant les guerres de la Ligue. Voil- ce que furent alors ces éta- 
blissements que Pasquier nous dépeint comme des foyers de fana- 
tisme et « le ressort général de la Sainte Union ». Malgré les 
circonstances si défavorables aux études, non seulement les col- 
lèges déjà existants continuaient leur œuvre, mais on vit encore 
s'ouvrir à Auch, à Agen, à Perigueux, à Rouen, à Besanç.on, à 
Aviffnon et h Toulouse, de nouvelles maisons de la Compagnie. 

I. Lilt. an. 1593. 
2. lbidern. 



CIIAPITBE !I1 

FONDATIONS DU TEMPS DE LA LIGUE 
1590-159) 

Sommaire : 1. Les anciennes écoles d'Auch. --2. Prédicationsde deux Jésuites 
dans cette vilh'; empre.sement (lu chapitre et des consuls il leur confier le col- 
I,.e. -- 3. Ratification du fait par le P. Provincial et le P. Général. -- l. Les Père,, 
,.xiIés de Bordeaux établissenttemporairement six classes/ Périgueux. -- 5. Cott. 
ville obtient une fondation délinitive. -- ;. La ville d'Agen i,r,:l,are et offre 
,u collège a,x .l,;suiWs. -- 7. Derniers arrangements et contrat. .. Fondation 
des noviciats d'Avignon et de Toulouse. -- 9. Démarches et persévérance du car- 
dinal de B,,urbon pour la fondation d'un collbge à Rouen. -- lO. Conclusion de 
c,.tw longue affaire et ouverture (les classes en 1593. 

Sources rnanuscrites : !. Rec«eis de doc«ments conservês dans la Compagnie : a,  6all/a, 
Historiae f«ndationum toti«s assistentiae: -- b) Aquitania, fundationes eollegiorum; -- 
c) Aquitania, Epistolae generalium ; d) Campatda, hisbria provineiae ; -- e) Galliae Episto- 
ae: -- t) Epistolae Cardinalium : -- g) Francia, OEuvres et êpreuve; -- h) Francia, Epis- 
tolaeGeneralium ; -- i Lugdunensis provinciae historia. 
ll. Archives eommut)ales d'Atlch, de Pêrigueux, d'Agen, d'Avigno», de Rouen, s. B et 6. 
Iii. Archives dêpartementales de a Seine-lnfêrieure. s. b et H. 
Sources imprimées : Acta Sanctae Sedfs.  Litterae annuae .'. J. -- Du Mêge, Histoire 
des Institutions de la ville de Toulouse.  Monlezun, Esqisse de la ville d'Auch, l 
Le Chroniqueur dt« Périgorà et du Limousin. -- Lauzun. Les courents de la ville à'A9en 
at,ant 1789.  De Beaurepaire, Recherches sttr l'instruction publique dents le dioeése de 
Rouen. -- Chossat, Les J#suites et leurs leurres a At, ignon. 

1. Après la fermeture ,le leur collège de la iadeleine, les 
Jésuites de Bordeaux s'étaient, retirés en partie à Auch et à Pé- 
ri$ueuxL Depuis quelque temps, ces deux villes réclamaient des 
Pères pour l'instruction de la jeunesse. Les circonstances per- 
mirent alors à la Compagnie d'y Oablir deux nouveaux collèges 
dont les fondations furent acceptées par le P. t;énéral, l'une en 
1590, l'autre en 159 -. 
Dès le milieu du xvt ¢ siècle, Auch posséda un collège, d'abord 
célèbre puis bient;,t déchu de sa première splendeur. Elle le de- 
vait, nous dit le P. Antoine Mongailhard, l'un des premiers .lé- 
suites établis dans cette villee, à la générosité de son archevêque, 
l. Voir plus haut. liv. 1. ch. vL n. 8. 
2. Le P. hot. Mongailharda laissë, sous le titre de "Commentarii rerum in colle9io 



FONDATI(;N DU COLLEGE D'AUCH. 

295 

le cardinal de Clermont-Lodève, «lui avait laissé par testament 
quarante mille livres pour les pauvres. 11 mourut en 150. Son 
successeur, le cardinal F,.ançois de Tournon, pensa qu'on pouvait 
employer une partie de cette somme au soulagement de la pau- 
vretWintellectuelle, de l'ignorance, d'autant plus redoutable 
qu'elle est moins apcrque. Le diocèse n'avait aucun établissement 
où les lettres et les sciences fussent cultivées avec quelque éclat  
pour être instruit, il fallait « du pied des Pyrénées courir jusqu'à 
Toulouse  ». Avec le consentement des 1,éritiers, l'é,'ection d'un 
collège fut résolue. |es lettres patcntes de Fran,:ois I"', du 7 oc- 
tobre 153, aulorisèrent ce changement dans les dispositions tes- 
tamentaires du donateur, et comme elles soulevç.rent des récla- 
mations, le roi en donna de nouvelles le 11 mars 15ri5, pour 
presser l'exécution de sa volonté. Il fut obéi. On bâtit donc à Auch 
un édifice solide, puis le cardinal de Tournon, a(in de rendre son 
œuvre florissante, appela les plus illustres professeurs • Turnèbc, 
Muret, Macrobe, Passt.rat, Arnaud d'ssat, Noslradamus y firent 
entendre leurs leçons. A leur tour, du fond de l'Italie, deux ar- 
chevëques d'Auch, les cardinaux Hippolyte et Louis d'Este, s'tu- 
tCessèrent à la prospérité de cet établissement que soutenaient 
aussi les consuls et le chapitre de la ville. lais peu  peu, les 
maîtres célèbres s'étant reti,és ou ayant disparu, la décadence 
commenca. Un homme de bien essaya de l'ar,étcr. Par s,s ins- 
tances, Jacques de Dufaur de Pibrac, al»bé de la Chaise-lieu, 
obtint pour le collège une importante prérogative • le pouvoir de 
créer des bacheliers et des maît,es ès arts lui fut donné par let- 
tres patentcs de Charles IX, au mois d'aoùt 156..Malheureuse- 
ment le tumulte des guerres civiles ne permit pas de retirer de 
cette faveur tous les avantages qu'on s'était promis. En 15St, un 
nouvel effort fut teurA. On choisit comme directeur François de 
}lautmont, homme instruit et d'autorité, auquel on assura onze 
cent quarante et une livres de traitement, outre les dmohments de 
la porte qui étaient de deux sols par mois pour chaque écolier. A 
ce prix, le nouveau principal s'engagea en 1581; à ,elever dans ce 
collège les Cudes et la discipline; mais son contrat ne devait 
durer que trois ans; après ce terme on eut recours aux Jésuites -. 

.luscitano 9estarum (1566-160), une histoire en 62 pages des dëbuls du colli.ge aux- 
quels il assista. Nous avons suivi ces commentaires avec d'autant plus de confiance que 
les faits principaux son, confirmës par les documents officiels. 
1. Monlezun, Esqui.çses su," la ville d'Auch, p. 24. 
. *Cmmentttrii... du P. llongailhard (Gallia, Histor. fundat., n. 53). ('f. Monlezun. 



296 

LIVI-/E 11.  CIIAPlTRE Ill. 

2. Une occasion favorable se présenta. En 1588, la peste avait 
forcé les Pères de Toulouse de fermer leur collège, et le P. Antoine 
llongailhard en avait avcrti son anti Jules Salviati, abbé commen- 
dataire du monastère de Sainte-Croix de Bordeaux, lequel, en 
qualité de vicaire général, administrait le diocèse d'Auch au 
nom de l'archevêque, Louis cardinal d'Este. Celui-ci étant mort 
sur ces entrefaites, Salviati fut obligé de résigner ses fonctions, 
mais il communiqua la lettre qu'il venait de recevoir à son suc- 
cesseur, le chanoine Védelly, très bien disposé à l'égard des 
Jésuitcs. Le nouveau vicaire général, après entente avec le cha- 
pitre, les consuls et les principaux habitants, demanda au 
P. Clemcnt Dupuy, provincial d'Aquitaine, deux prédicateurs 
pour l'avent de 1588. Les PP. Jean La Grange et Antoine Mon- 
gailhard sont désignés, et arrivent à Auch le 21 novembre, non 
sans avoir rencontré sur leur roule bien des dangers qu'ils évi- 
tèrent grâce à leur déguisement. Ils sont admirablement 
accueillis par la population, logés d'abord chez le chanoine 
Védelly puis à l'archevèché. Tandis que le Père La Grange prë- 
che de grands serinons dans l'église métropolitaine, son compa- 
gnon fait des instructions familières sous forme de catéchisme. 
Tous deux ont affluence d'auditeurs, et tel est leur succès que 
les chanoines, dans leur chapitre, et les consuls, dans une 
assemblée générale de la ville, décident de confier leur collège à 
la Compagnie de Jésus. Les Pères consultés al)prouvent ce dessein 
mais répondent qu'il faut en référer au Père Général. Que les 
magistrats lui écrivent donc en exposant leurs conditions, et 
eux-mëmes appuieront la demande. 
On rédigea aussit6t un pro.iet de contrat pour la fondation de 
six classes à des conditions assez acceptables t, et on en remit 
deux copies aux Pp. Prédicateurs. Les messagers chargés de les 
porter au P. Dupuy à Bordeaux, tombèrent entre les mains des 
hérétiques et ne purent continuer leur voyage. D'autres furent 
expédiés, mais également arrètés, battus, jetés en prison, et cette 
fois l'on n'eut point connaissance de leur malheureux sort; ce 
qui faillit brouiller toute l'affaire. 
Entre temps le P. Jacques Gordon, recteur de Toulouse, mis au 
courant par le P. La Grange de la démarche des habitants 
d'Auch, écrivit d'avoir bon espoir et d'attendre la réponse du 

1. 'Articles dotns aux BB. PP. de la Compagnie de Jus, par M. lëdelli, 
les sindics du chapitre et les consuls de la ville, 9 décembre 1588 (Archiv. comrn. 
d'Aueh, collée, liasse 9). 



FONDATION DU COLLEGE D'AECH. 
I'. Provincial. Si elle était favorable, disait-il, il enverrait 
aussitét quelques Pères de son collège. De leur cété les magis- 
trats, trop pressés, donnèrent con.'__"Wpour le jour de Noël aux 
professeurs en exercice. Cependant le Père Dupuy, qui n'avait 
rien reçu, gardait le plus profond silence. Noël approchait; les 
adversaires des .lésuites commençaient A se moquer d'eux et de 
leurs amis. Bientét la jeunesse, sans maitres, se trouva dans un 
dangereux désœuvrement. Les consuls méeontents et inquiets se 
rendirent auprès des deux prédicateurs, leur apportant les clés 
du collège dont ils voulaient les forcer à prendre possession. Le 
P. La (;range résista d'abord, comme il put, et écrivit son 
embarras au P. Recteur de Toulouse. 
A ce moment, la nouvelle parvient à Auch de l'assassinat dos 
Guise. Les consuls craignant que les hérétiques ne prennent le 
dessus et ne profitent de ce triste événement pour entraver 
leur entreprise, renouvellent leurs instances auprès du P. La 
(;range. Le chanoine vedelly lui-même intervient; il se fait si 
pressant, montre si bien les inconvénients d'un refus, surtout les 
méchants bruits à prévoir, que le Père finit par accepter, pour lui- 
mëme et le P. Mongailhard, la charge des écoliers de la ville, mais 
provisoirement et sauf ratification des supérieurs 
Le 8 janvier 1589, on remet, aux deux Pères les clés du collège; 
ils y entrent;.ils le trouvent dans un misérable état : les anciens 
professeurs, mécontents d'abandonner la place, ont, à leur 
départ, brisé presque tous les meubles. Première contrariété, 
bient5t suivie d'une autre plus grave. Le soir meme de cette 
prise de possession, arrive enfin une réponse du P. Provincial. 
« Qu'on ne se presse pas, écrivait-il..., les temps sont mauvais .... 
les revenus proposés par la ville ne répondent pas au nombre 
des marres demandés... ; il va écrire au P. Général; en attendant. 
qu'on ne promette rien. » 
Cette lettre jeta les Pères dans la consternation; niais ils n'hési- 
tèrent point à obéir. Alors le vicaire général et les chanoines leur 
firent les plus vives représentations. « Partir serait faire injure au 
chapitre et perdre tout le fruit des prédications... Il ne s'agit pas 
de prendre des enga'ements, mais seulement de pourvoir quel- 
que temps à l'instruction des écoliers. Les supérieurs eux-mëmes 
accepteraient certainement cette situation transitoire, s'ils con- 
naissaient les circonstances. » Et le chapitre promettait de 
I. Sommation des consuls aux Jésuites, pour la direction du collège [Archives du 
grand séminaire d'Aueh, piè[:e non inventoriée en 189"}. 



98 

LIVRE 11. -- CHAPITRE 111. 

s'adresser au P. Provincial et au P. Général pour obtenir une 
promple solution. . 
Les PP. La Grange et Mongailhard ne savaient quel parti 
prendre, quand arrivèrent de Toulouse deux autres .Iésuites 
envoyés par le P. Gordon. Celui-ci, ignorant la réponse du P. Pro- 
vincial et connaissant par ailleurs l'embarras des catholiques 
,l'Auch, leur procurait ces auxiliaires pour parer aux premières 
nécessités de l'enseignement. Ce secours providentiel dissipa les 
hésitati,,ns. Le jour même, la cloche du collège se mit en branle. 
On divisa en quatre groupes les élèves accourus à ce signal et on 
leur tit faire une composition. Le lendemain on désigna à chacun 
d'eux sa classe et son maître. Le P. Jean Magnier fut char.,_"é de la 
rhétorique, le P. La Grang'e des humanités, le P. Raymond Verdier 
de la grammaire, et un étranger de la petite classe élémentaire. 
Ainsi s'ouvrirent les cours sous la direction des Jésuites le 10 jan- 
vior 1589. 
t}ans l'org'anisation hàtive de cette première journée, les Pères 
avaient complètement oublié de se préparer un repas. Au moment 
de se mettre à table, ils s'aperç.urent quïls n'avaient ni cou- 
teaux, ni fourchettes, ni pain, ni vin. Ils s'en aHërent joyeux à 
l'archev,:ché où l'économe les traita à merveille. Ils ? furent 
lo.-és encore quelques jours, tamlis qu'on achevait l'aménagement 
du coll6ge. Les habitants et les chanoines les aidèrent aussi de 
leurs aumGnes. 

3. Informé de ce qui s'était passé, le P. Provincial manda tout 
d'abord de ne rien modifier jusqu'au moment de sa visite. 11 
vint à Auch au mois de mai, reçnt de la population le meil- 
leur accueil et promit d'arranger les choses avec le P. Général. 
Peu de temps après, il envoyait à la place du P. La Grange le 
P. Pierre Lohier, pour gouverner le nouveau collège et prèeher 
le carème suivant "h l'église métropolitaine. 
Les consuls et le chapitre ne lardèrent pas à constater les 
heureux résultats de leur persévérante entreprise • la jeunesse 
était venue nombreuse se ranger sous la discipline des Jésuites. 
Pendant la Semaine Sainte de cette année 1589, à la procession 
du jubilé accordé par Sixtc-Quint, on comptait cinq cents élèves. 
Pour stimuler leur piCé, fut érigée une congrégation de la Sainte 
Vierge dont le vicaire général voulut faire partie; les bons exem- 
ples donnés par les enfants avaient partout une heureuse in- 
fluence. Au mois d'aofit, l'arrivée de quelques Pères, cxpulsés de 



FONDATION l)lJ COLLE;E I'AUCtt. 

Bordeaux par le maréchal de .latiœenon, permit de donner un 
nouvel essor it l'enseignement et à l'apostolat. 
Vers la fin de l'année, grlce à leur sang-froid, les Jésuites 
d'Auch sauvèrent la xille d'un véritable désastre. A l'approche 
d'une armée protestante qui venait de s'emparer de Jégun f, les 
habitants, pris de panique, ne songeaient qu'à quitter leurs de- 
meures et à s'enfuir. C'était livrer Auch au pire vandalisme. Le 
P. Lohier rassura les esprit et prècha la résistance. Il forma 
mëme, avec les plus grands élèves du collège, un bataillon quïl 
mit à la disposition des consuls, tandis que les plus jeunes ap- 
portaient à la cause commune le secours de leurs prièrcs. L'en- 
nemi eut peur et se retira. 
L'année suivante, le marquis de Villars, gouverneur d'Aqui- 
taine, essaya de reprendre Jéun sur lcs calvinistes; mais il fut 
obligé de lever le siège et ramena ses troupes à Auch pour y faire 
soigner les blessés. La ville, devenue comme un vaste camp, 
offrit aux Jésuites du collbge une nouvelle occasion d'apostolat. 
Tandis que le P. Lohier prgchait le carème à la cathédrale, les 
autres Pères se consacrèrent à l'instruction religieuse des sol- 
dats et au soulag'ement des malades e. 
Tous ces incidents ne faisaient que raviver le désir que les 
eonsuls et les chanoines avaient de voir leur collè,ge officiellement 
accepté par la Compagnie. Ils ne fardèrent pas à erre satisfaits. 
Tout en blâmant la précipitation avec laquelle on avait ouvert les 
classes, le P. Aquaviva ne refusa pas d'approuver, après quel- 
ques modifications, le projet de contrat qui lui fut soumis. Lc 
P. Provincial revint donc à Auch au mois de juin 1590. pour 
la signature de l'acte définitif. La veille de la fète de saint Jean- 
Baptiste, se réunirent à l'archevëché, le siège vacant, François 
Védelly, vicaire 'énéral, deux chanoines, fondés de pouvoir du 
chapitre, les huit consuls, avec les PP. Dupuy et Lohier stipulant 
au nom du P. Général. 
Il fut convenu que la Compagnie fournirait si,: professeurs pour 
six classes, dont une de philosophie et une d'abécédaires. Le vi- 
caire général promit, avec l'assentiment du chapitre " une rente 
de cent écus que les archevèques pa)'aient déjà à l'ancien prin- 
cipal; les revenus des fabriques du comté d'Armagnac, estimés 
à sept cents écus; les fruits de la prébende préceptoriale valant 
cent trente-trois écus et un tiers. Les consuls de leur c6té don- 

Petite ville avec forteresse à deux lieues d'Auch. 
Commenlaïii... du P. Mongailhard. 



3OO 

LIVRE II. -- CHAPITRE III. 

naient : les btttiments du collège avec les meubles appartenant 
 la ville ; le prieuré de Saint-Orcns qui rapportait soixante-sept 
écus; une rente annuelle de cent écus. La ville promettait en 
outre de tenir le collège quitte de toute imposition et franc de 
toute garde, et permettait aux Pères de prendre sur la voie pu- 
blique la largeur de deux cannes pour l'agrandissement du jar- 
din 1 . 
En fait, les revenus du coll6gc pour l'entretien de dix-sep! 
Jésuites ne furent que de sept cent soixante-dix écus en 1590, à 
cause du faible rapport des fabriques du comté d'Armagnac 2. 
On jeta aussit6t les fondements d'une chapelle qui fut bénite 
cinq ans plus tard par Jér6me de Lingua, évëque de Couserans, 
assisté de François Védelly 3. Au mois de juillet, le P. Jean Brousse 
remplaça le P. Lohier comme vice-recteur; il occupait encore 
cette charge en 1593, lorsque le marquis de Villars, entouré 
d'un nombreux cortge de gentilshommes, visita le collège et 
fut complimenté en plusieurs langues par les élèves. Ce gouver- 
neur méritait par plus d'un service la reconnaissance de la Com- 
pagnie. Au moment de la trCwe avec les politiques et les h%ue- 
n,ts, ces derniers voulaient l'exclusion des Jésuites, de mème 
qu'on leur imposait celle de leurs ministres. Villars refusa tout 
accommodement si les J6suites n'Araient pas seuls maintenus. 
Quand la ville d'Auch fut pillée par les calvinistes et que le collège 
perdit la moitié de ses revenus, Villars vint à son secours, aidé 
«le quelques at, tres habitants. !1 réconcilia aussi avec !es Pères 
plusieurs notables personnages qui surent compenser leurs 
forts d'autrefois par leurs bienfaits et leurs bons offices -. 
Ce fut à la fin «le l'année 1593 que le collège d'Auch, regardé 
par le P. Général comme définitivement constitué, reçut son 
premier recteur en titre, le Père Jean de BordesS. 

'. La ville de Périgueux avait, à diverses époques, désiré et 
demandé les Jésuites. En 1589, elle en obtint une vingtaine, tous 
venus du collège de Bordeaux dispersé. Accueillis avec enthou- 
siasme, ils furent conduits solennellement et install6s au gym- 

i. Contrat de fondation IArch. comm. d'Auch, coliëge, n. 8 « Livre des instrumens, 
documens et tiltres », f. 192-196). 
2. Historia fundatio»tis (Gallia, Hist. fundat., n. 58). 
3. Dans la suite, cette église devenue trop petite fut abattue et remplacee par une 
autre plus vaste. 
. Lill. ann. 1593, p. 112, 113. 
5. *Comme»larii... du P. Mongailhard. 



FONDATION DU COLLEGE DE PEBII-;UEUX. 

301 

nasium public, où des personnes généreuses, entre autres 
Geoffroy Clément, chanoine de la collégiale de Saint-Front, leur 
procurèrent tout ce qui était nécessaire à leur entretien I. 
Cette bienveillance n'était point pour plaire aux pays voisins, 
infectés d'hérésie. Les calvinistes iémoi.gnèrent leur méconten- 
tement et proférèrent des menaces. Mais les habitants de Péri- 
gueux n'en songèrent pas moins a rendre perpétuel un état de 
choses qui, dans la pensée première des supérieurs de la Com- 
pagnie, ne devait ëtre que temporaire. Pendant les années 1590 
et 1591, le collège fut fréquenté par un bon nombre d'élèves. 
Il y eut jusqu'à six classes : une de philosophie et cinq de lettres. 
La ville fit abattre quatre maisons pour agrandir le jardin de 
la communauté, donna mille livres de rente et fournit l'argent 
nécessaire à l'aménagement de la maison. Les Pères répondirent 
•  ces avances par un redoublement de zèle ; ils s'employèrent 
à ranimer partout la pratique du culte catholique et à réformer 
les abus introduits dans les mœurs. Au moment du jubilé, les 
écoliers assistèrent aux processions avec une piété et un recueil- 
lement qui édifièrent çrandemcnt le peuple-'. 

Le bien opéré en deux années par 
plus haut point le désir de les garder 
à perpétuité. Le P. Clément Dupuy, 

les Jésuites avait excité au 
et de leur confier le collège 
provincial d'Aquitaine, ré- 

pondit à ce VœU; en novembre 1591, il vint s'entendre avec les 
autorités locales, toutes favorables au projet. 
« Les maire, eonsuls, procureur et syndic de la présente ville. 
eité et banlieue de Péri'ueux, est-il dit dans une convention du 
"i décembre, recherchant sut' toutes choses l'avancement du 
nom et gloire de Dieu, et désirant le salut de leurs àmes... après 
avoir eu sur ce l'avis du Révérend Pèrë en Dieu messire Francois 
de Bourdeille, évéque (le Périgueux, et des sieurs ehanoines et 
chapitres des églises eathédrale Saint-Ëtienne et eollégiale Saint- 
Front de la présente ville, seigneurs et .3-entilshommes du pays 
et officiers royaux, avec le conseil général des autres habitants 
de la présente ville, ont estimé être très nécessaire de doter et 
fonder en icelle un collège perpétuel de religieuscs personnes 
de la Compagnie de Jésus; et pour cet effet ayant conféré avec 
le Révérend P. Clément 13upuy, provincial de la dite Compa- 
gnie en la Grand-Guyenne et Languedoc, lequel à cette cause, les 

1. Dotation faicte au collège des Jfisuites par Monsieur Maistre Geoffrois CICent... 
le -96 aoùt 1589 (Arch. comm. de Périgueux, DD.. 1_9). 
2. Litterae annuae 1691-1597.. 



302 

LIVRE i[. -- EHAPITRE Iil. 

jours passés, a demeuré un mois dans la présente ville, vu et 
visité les commodités et incommodités du lieu et recherché les 
moyens requis pour l'installation dudit collège, ont convenu ce 
qui s'ensuit pour la fondation et dotation, tant avec ledit P. Pro- 
vincial que avec le P. François Debord (de Bordes), recteur dudit 
collège, sous le bon plaisir toutefois de leur P. Général 0. ,, 

5. Les articles arrëtés ressemblaient, sauf quelques détails, à 
t«»ut ce que nous avons déjà vu en ce genre. Les Jésuites s'enga- 
geaient à entretenir annuellement au collège six régents dont 
cinq pour les lettres humaines, latines et grecques, et le sixième 
pour la philosophie. « .tu cas que quelqu'un des six régents 
mourùt ou tombàt malade, lesdits Pères seront tenus d'en avoir 
d'autres de la dite Compagnie pour être subrogés en leur place 
et continuer le collège en bon et dù 6rat. » 
La municipalité, l'évêque et les deux chapitres promettaient 
un revenu annuel de trois mille livres tournois ainsi constitué : 
quatre cents livres prises sur deux prébendes des églises cathé- 
drale et collégiale; cinq cents livres, iruits du bénéfice et pa- 
roisse de Bazac; onze cents livres provenant de l'émolument 
de la ville appelé le paillonnaige du blé. Les mille livres 
de reste seraient à la charge de la ville, sauf équivalent 
fourni par les dons des particuliers. Lorsque la dotation du col- 
lège s'élvcrait à quatre mille livres, les Pères seraient obligés 
d'avoir un cours de philosophie entier et en deux classes chaque 
année. 
A l'arrivée des Jésuites, les maire et consuls avaient promis de 
leur htir une é;lise « d'honnète grandeur », d'accommoder et 
garnir la maison de meubles, de monter une bibhothèque, ce 
qui frétait qu'en partie exécuté. « Pour parachever le surplus », 
ils s'en.,..agèrent à donner six mille livres tournois, payables en 
six ans, mille livres chaque année. De plus le collège fut entière- 
ment déchargé du soin des abécédaires et de toutes tailles im- 
posées aux habitants; les Pères curent toute liberté de jouir de 
leurs privilèges, « selon les saints canons et bulles des Papes en 
faveur de ladite Compagnie "3 ». 

1. Con,cation du 24 déc. 1591. publiée par Le Clo'o',tiqueur du Périgord et du Li- 
mousin, p. 259-960. 
2. Union de la cure de Bzac au college par le chapitre de Saint-Étienne, 30 jaa. 1593 
(Areh. comm. de Përigueux, GG, 172). CI Acta . Sedis, p. 195, n. 9. 
3. Le Chroniqueur..., p. 260. 



FONDATION DU COLLEGE IrE PÉRIGUEUX. 303 
Ce projet de contrat était entièrement conforme aux usages de 
l'Institut: cependant i! ne fut pas accepté sans difficulté par le 
p. {;énéral; en voici la raison. 
« La ville de Périgueux, dit une ancienne relahon, est située 
sur une colline au bas de laquelle se trouvait le collège. Or ce 
lieu avait la réputation d'ëtre insalubre. Nos supérieurs deman- 
dèrent qu'on nous établit dans une autre pat'rie de la ville, ce 
qui n'était pas facile à obtenir, car les consuls avaient déjà fait 
de grandes dépenses pour les aménagements, acheté des maisons 
voisines et tran.porté à grands frais des matériaux pour les 
futures constructions t. » Les calvinistes crièrent bien haut que 
les Jésuites allaient ruiner l'érigueux. Les catholiques représen- 
tèrent aux Pères les malheurs du temps, la siiuation de la ville 
déjà endettée, et les supplièrent d'accepter pour le bien com- 
mun ce qu'on leur offrait. Les supérieurs persistèrent d'abord 
dans leurs réclamations, puis on en vint à un conq»romis : avant 
quatre ans, la ville achèterait pour l'agrandissement du collège, 
de nouveaux terrains qui permettraient de constt'uire plus loin 
des murailles . 
Dans ces conditions, le projet de contrat fut approuvé par le 
P. Aquaviva le "3 avril 159-3, et Facte définitif de fondation 
passé le 9 octobre dans la maison comniune, entre les consuls 
et les PP. Louis Richeome, nouveau provincial d'Aquitaine, ,.t 
François de Bordes, recteur du coll6ge. Ouire la ratification des 
articles arrêtés le ", décembre 1591 et la moditication rela- 
tive au local, le nouvel acie contenait deux concessions impor- 
tantes. 
La premi/:re alAlivrait les 3Asuites des ennuis auxquels les 
exposait le voisinage des fortifications. ,, Atin que les «lits Pères 
ne soient inquiétés en leurs fonctions spirituelles et autres leurs 
exercices pieux et honntes.., par la promenade que chacun 
pourroit faire sur les murailles de ladite ville, à toute occasion 
et mal à propos, parce que ledit collège aboutit auxdites mu- 
railles », le passage sera interdit par « une porte fermant avec 
une serrure » dont seuls les Pères et les consuls auro;t la clef. 
« .au regard de la terrasse et cavalier joig-nant le jardin dudit 
collège et murailles, lesdits Pères v auront leur promenade pour 
y prendre l'air et récréation, ens«,mble sur les murailles dc 

1. Annales collegii Petrocoricensis (Campania, Hi,t. pro., t. I, n. 15). 
. Ibidem. 
3. Patentes du P. Aquaviva (Aquitan.. Epist. General., t. 1, f. 28. 



30/ 

I.IgRE 11. -- CHAPITRE 111. 

ladite ville, sans que pourtant ils puissent prétendre droit ni titre 
de propriété ou possession quelconque 1. » 
Pal' une autre clause les Jésuites étaient investis du droit de 
haute surveillance sur tous les maîtres de pension ou pédago- 
gues de la ville « non seulement [sur] ceux qui viendront au col- 
lège, mais aussi [sur les] autres quels qu'ils soient, afin que la 
jeunesse ne soit autrement instituée que en la foi de l'Eglise ca- 
tholique... [et] bonnes mœurs, ni instruite aux lettres que selon 
l'avis et bons règlements des dits Pères; / quoi messieurs les 
maire et consuls et procureur syndic tiendront la main, en 
étant requis, si d'aventure lesdits Pères trouvaient difficulté à 
l.aner lesdits pédagogues à leur devoir et raison - ,,. 
Une messe solennelle d'actions de grace, à laquelle assistèrent 
les magistrats municipaux et quatre cents élëves, fut célébrée à 
la Saint-Luc et suivie d'une séance liftAraire 3. Le '2.5 novembre, 
jour de la fètc de sainte Catherine, une seconde séance réunit les 
notahilités de la ville et un nombreux auditoire qui se montra 
charmé par ce nouveau genre de spectacle : « Depuis soixante 
ans on n'avait rien vu de pareil à Périgueux «. » 
Les années suivantes, le nombre des élèves se maintint au chiffre 
,le quatre cents mal.,_.ré les guerres et malffl.é la famine qui désola 
la ville en 15.% et 1595. Pendant cette disette, le collège distri- 
bua chaque joui. des vivres à un grand nombre de mendiants, et 
ce fut sur lïnitiative et la demande des Pères que les consuls im- 
posèrent aux habitants, pour le soulaffement des malheureux,une 
capitation proportionnée à la fortune de chacun. 

ri. !1 est passé à l'état de légende que la Compagnie, intrigante 
et envahissante, accaparait les collèges ou sïnstallait de force 
dans les villes. N'est-ce pas précisément le contraire du vrai? Elle 
n'avait pas inème d'avances à faire; on la réclamait de toutes 
parts, et elle manquait d'hommes pour tant d'appels. Bien des 
fois elle résista lon'uement ou répondit par un refus définitif. La 
fondation du collège d'Agen, accepté lui aussi par la province 
d'Aquitaine à cette époque, est un nouvel exemple de l'ardeur 
de certaines municipalités. Pendant neuf ans, de 158" à 1591, les 
autorités civiles et ecclésiastiques d'Agen ne semblent occupées 
que de l'étahlissement des Jésuites; nombreuses sont les pièces 

1. Contrat du 9 oct. 1592, publié par Le Chronilueur , p. 258 et suiv. 
• 2. Ibdem. 
3. £ill. an. 1592. 
4. *Atnales colle9ii Petrocoricensis. 



FONDATION DU COLLE(;E D'AGEN. 

30 

relatives à cette affaire dans les archives départementales et com- 
munales, dans celles de l'évêché et dans les manuscrits des an- 
ciens annalistes 1. 
Dès 1576, « Madame la généralle de Secondat ,, avait proposé 
aux consuls « de dresser en ceste ville ung colliege pour ensei- 
ëner aux saintes lettres la jeunesse, et icelluy colliege docter 
d'une bone somme pour la norriture des religieux du tiltre de 
la Compagnie de Jésus, pour leur vivre et entretènement, et pour 
ce faire.., achepter une maison ,,. Le "! février 158-, une réu- 
nion générale du clergé, des consuls, jurais et autres notabilités, 
se tint au palais épiscopal sous la présidence de l'évëque, Janus 
Frégose. On y résolut de fonder au plus t6t un collège, qui serait 
confié aux ésuites, et d'adresser une requête au roi afin de pou- 
voir établir un imp6t de trois mille écus pour l'achat d'un local :. 
Cela fait, on se mit à la recherche d'un immeuble. Ctn remarqua 
derrière la Grande Horloge, dans le quartier Saint-Hilaire, la mai- 
son noble de La Cassaigne-la-Daue, vaste et bien aérée, qui 
semblait convenir au,: usages d'un étabhssement scolaire. Le 
15 avril 1583, on en décréta l'acquisition, et le -2_1 du m6me mois 
elle était vendue à la ville avec ses dépendances, cour et jardin, 
au prix de sept mille livresL l'eu après l'év6que écrivait au 
P. Général et le suppliait d'accepter ce nouveau collège ,, destiné 
à produire le plus grand bien dans le diocèse » ». 
Pour payer la maison La Cassaigne et couvrir les premiers frais 
de l'installation, tout le monde apporta son obole. Les chapitres 
de Saint-Étienne et de Saint-Captais abandonnèrent à l'entretien 
des régents jésuites les revenus de deux prébendes consacrés 
iadis aux anciennes écoles «. Les États du pays d'Affenais attribuè- 
rent au collège projeté, le l.q mars t58, une rente de mille li- 
vres qui devait ëtre perçue au moyen de droits imposés sur le 
sel 7. Le roi, par lettres patentes, accorda une crue de cinq sous 
par livre sur les tailles du pays, ce qui montait à la somme de 
« douze cent quinze escuz, trente ung sous, neuf deniers s ». Les 
consuls achetèrent une pièce de vi:__.ne au P, ocher Saint-Vincent, 
afin d'y établir une carrière dont les matériaux serviraient à la 

I. Lauzun, Les couvents de ltt cille d'Agen «vant 17S9. t. 1. p. t91. 
2. Offres de M'*" de Secondat (Arehiv. eomm., FF, 35). 
3. Dèlibëralion du I févr. 1552 (Arehiv. comm., GG. 209). 
l. Contrat d'achat (Archiv. comm., GG, 9_11. Livre rouge des Jësuites). 
5. Lettre de l'évgque au P. Gënëral, 6 mai 1583 (Epist. Episcop.). 
ll. Archives eomm., GG, 209. 
7. Dëlibération des trois états, 19 ma 158t ,lbiaeraj. 
8. lbidem, et livre rouge (GG, 211). 
CO,MPAGNIE DE JÉSUS. -- T, lI. 

2O 



306 LIRE II. -- CllAPITRE I!1. 
constl'uction de l'é-lise ci aux réparations de la maison La Cas- 
saigne. 
Notons encore une donation de larguerite de Valois, reine de 
Navarre, laquelle se trouvai! dans Agen en 1583, lorsque le 
I,. Séverin y pl'êcha l'avent 1. En échange de sa dot imparfaitetnent 
payée, elle avait reç.u de Henri III, son frère, le domaine d'Agc- 
nais dont elle était comtesse. Sollicitée par les consuls de con- 
h.ibucr h la fondafi:,n du collège, elle s'empressa d'accorder, le 
")3 f6vrier 158't, une pension de cinq cents livres, dans lc dessein, 
disait-elle, de « faire du bien à la Compagnie des Jésuites et leur 
donner plus de moyen d'entretenir à lcm' collège de cette ville 
des bons prédicateurs et bon nombre de repens pour l'instruction 
de la jeunesse  ,,. Mais la reine de Navarre avait moins d'argent 
que de bonne volonté. Lcs consuls obtenaient diffici|enmnt de son 
trésorier le paiement de la rente qu'elle avait libéralcment oc- 
troyée. En 1585 les cinq cents francs furent emp[oyés, avec le 
consentement «le l'évèque, à l'achat d'une maison situ6e à l'en- 
droit oUl'on avait l'intention de btir l'église3. 
En attendant l'arrivée des P6res qui ne pouvaient encore 
acquiescer au désir des habitants, une femme pieuse, 1 '« de 
Lisse, leur léguait en mourant deux « coffres-bahuts » pleins 
d" « ornemens d'es$lize fort bcaulx », nappes et autres linges 
d'autels, avec « cinq jolis lableaux de cuivre couverts d'esmal » 
représenlant Notre-Dame, l'Ecce Homo, la nativité, le crucifix et 
la descentc de croix. Et lcs consuls sortants recommandaient avec 
soin à leurs successeurs ce pr6cieux trésor, d6posé à la maison 
commune « dans la salle basse où est le grand coffre des archif 
de la ville" ». 

7. Les vénements politiques, la mort de l'év,.que Janus Fré- 
gose, arrivée en 156, et « la misère du temps » qui empèchait 
de percevoir plusieurs des rentes promises, retardèrent l'établis- 
sement du collège. Un nouvel effort fut fait en 1588. Le 5 avril, 
les trois ordres r6unis décidèrent de former un bureau composé 
de deux membres du clergé, deux « de ces messieurs de la jus- 
tice ,,, deux consuls et cieux jurats. Aussit6t constitué, ce bureau 

1. Lettre du P. Pierre Lohicr au P. Gënëral, 25 janvier 158 IGa]l. Epist., t. XlV, 
f. 1). 
2. Patentes de la reine de h'avarre, ¢itëes par Lauzun, op. cit., p. 205. 
3. Mëmoire des consuls sortants, 1585 (Arch. comm.. BB, 35, p. 16, 17). A une date 
postërieure d'autres consuls réclamèrent les arrérages de cette rente (lbidem). 
. Mémoire des eonsuls sorlants, 1586 (Ibidem, p. 2). Cf. Lauzun, op. cit., p. 207, 
208. 



FONDATION DU COLLÈGE D'AGEN. 

307 

s'occupa de l'organisation future et prit d'importantes décisions 
pour la perception des revenus du collège, l'enregistrement des 
legs et donations qui arrivaient de divers cétés t. 11 arrèta même 
par avance le règlement des classes d'après « le mesme ordre et 
régime qui est au collège de Guiene à Bourdeaux », et dressa la 
liste des jours fériés où les professeurs s'abstiendraient de faire 
leurs cours. Tout cela d'ailleurs devait ëtre soumis à l'approbation 
des Jésuites. 
Quand tout parut prdt et la maison La Cassaivne suflisam- 
ment aménagée, vers la tin de l'année 1590, les consuls 
s'adressèrent aux supérieurs de la Compagnie-". Le P. Clément 
Dupuy, provincial d'Aquitaine, se rendit une première fois à 
Agen au mois de novembre et, le t'L un projet de contrat fut 
arrèté dans une assemblée générale de la ville 3. Marguerite de 
Valois, alors réfugiée à Usson en Auvergne, prit connaissance 
de ce projet dont elle témoigna son contentement. Le P. Général 
en reçut une autre copie qu'il examina avec soin. Le P. Provin- 
cial et ses consulteurs, n'? voyant rien à redire, pressèrent eux- 
mèmes le P. Aquaviva de permettre l'ouverture d'un coll6ge qui 
se présentait en de bonnes conditions et pour lequel on avait 
des Pètes disponibles&. 
Par une lettre du 17 février 1591, le P. Général envoya son 
consentement aux eonsuls , et le 13 juillet, en l'hétel épiscopal, 
l'acte définitif de la fondation fut passé entre icolas de 'illars, 
ëvèque d'Agen, le procureur de la reine de lavarre, les chapi- 
tres, les consuis et plusieurs .iurats d'une part, et le P. Clément 
Dupuy assisté des PP. Jean Gontery, recteur, Dents Cappain et 
Édouard lole d'autre part. En voici les clauses principales. 
Est tout d'abord rappelé le but unique des fondateurs : pré- 
server la jeunesse des « erreurs et hérézies ». Pour cela le 
collège « sera régy par cculx «le la Compagnie de Jésus » ; 
lesquels seront tenus « entretenir six régens en six classes », 
cinq de grammaire et humanités « et la sixième logique et 
philozofie, pour rendre capables les escoliers de prendre le 
degré des maitres ès arts ,,. 11 sera choisi près du collge « un 
lieu pour y enseigner à lire, soit en latin soit en françois ,,, par 

1. Dëlibërations du bureau (Archiv. couu., GG, 21o, L 7, 7", 9). 
2. Lettre des consuls au P. Dupuy, 22 oct. Ilbitlem, BB, 3, 
3. *.Surama eorum quae decreta sunt de colle9io (Aquitan., fund. eoI[eg., t. I. 
n. I). 
i. Lettre du P. Dupuy au P. Gënéral, 6 mars 1591 (Ga[L Epist., t. XVIII, n. 86}. 
5. Lettre du P. Gënëral aux consuls, 17 fëv. 1591 Archiv. comm., GG. 202). 



308 

LIRE 11. -- CHAPITRE II1. 

un maitre " ce député et aux gages des consuls, les Pères Jésui- 
tes n'étant « pas teneus d'aprendre à lire ». 
En ce qui concerne l'entretien du collège, les fondateurs le 
dotent d'une rente annuelle de mille écus, répartie comme il 
suit. La reine Marguerite promet cinq cents livres; l'évëque 
,l'Agen, sept cents en son nom et en celui de ses successeurs; 
les deux chapitres s'engagent aussi pour sept cents; les con- 
suis et communauté d'AŒEen, pour douze cents livres et quelques 
autres modiques sommes; de plus ils déclarent les Pères 
« déchargés de toutes tailles, emprunts, subsides, entrées de 
ville et contributions quclconques...» 
Eniin les fondateurs leur abandonnent la maison La Cassai- 
gne avec toutes ses dépendances, ses meubles et ornements 
d'autel donnés par 11 e de Lisse. Pour les réparations et cons- 
tructions nouvelles, les consuls promettent trois mille écus 
payables à dittërents termes dans l'espace de quatre années. 
A toutes ces libéralités les Jésuites répondent en s'offrant 
« librement et de leur plain gré d'ayder le peuple selon leur 
pouvoir par 1,rèdications, catéchismes, confessions, visitation 
des malades et autres œuvres de charité... Et recongnoistront à 
perpectuyté ladite dame reyne et sieurs que dessus, comme 
fondateurs dudict collège, faisant en leur endroict le debvoir 
de recongnoissance, prières et souffrages que portent leurs cons- 
titutions... E sur la grand'porte dudit collège sera gravée la 
fondation soubz le nom de ladite dame reyne et des sieurs fon- 
dateurs susdictz  ». 
Ce collège si désiré fut tout de suite très fréquenté. 11 eut. 
comme beaucoup d'autres, quelques difficultés pécuniaires. La 
renie de iarguerite de Valois ne fut jamais payée, soit parce 
que sa caisse était vide, soit par le mauvais vouloir de ses tl'é- 
soriers. Longtemps consuls et Jésuites réclamèrent inutilement 
par toutes les voies de la procédure. A la fin, au mois d'aoUt de 
l'an 1600, par un arrêt rendu à la requête du syndic du collège, 
le Parlement de Bordeaux ordonna, du consentement même de 
la reine, qu'une somme de deux mille écus serait prise sur ses re- 
venus pour l'extinction de la susdite rente . Nous ne pourrions dire 
exactement si ce capital fut jamais obtenu 3. 

I. Contrat de fondation (Archiv. comm.. GG, 212, original). 
2. Arrèt du parlement de Bordeaux, ao6t 1600 (Arch. comm.. GG, 210). 
3. Je trouve du moins l'acte d'un dépbt de mille neuf cent cinquante écus fait au 
nom de blarguerite pour l'extinction de la rente (Ibide»t). 



FONDATION DU NOVICIAT D'AVIGNON. 309 
Le reste de la dotation semble avoir été perçu assez régu- 
lièrement. Le 1 novembre 1591, le pape Clément VIll approuva 
la rente de sept cents livres faite par l'évêché. En 1503, les 
revenus étaient suffisants pour qu'on inaugur't la classe de 
philosophie retardée jusqu'alors. La mëme année, l'église fut 
ouverte au public « surpris qu'on ait pu bttir un si vaste édi- 
fice dans des temps si malheureux ». 
• 8. A cété des fondateurs de collèges, les .Iésuites trouvaîent 
aussi des bienfaiteurs désintéressés qui, n'ayant en vue que le 
progrès de la Compagnie, les aidaient à établir des maisons 
de noviciat pour la formation des jeunes religieux. C'est au 
plus fort des guerres de la Ligue que nous voyons doter les deux 
noviciats d'Avignon et de Toulouse. 
Les novices de la province de Lyon n'avaient pas encore de 
maison entièrement sépaiée. Dans le passé ils avaient habité 
tour à tour les collèges d'Avignon, de Billom et celui de la 
Trinité à Lyon. En 1589 le Père Jean La Grange, faisant l'aban- 
don de ses biens à 1 Compagnie, avait exprimé le désir qu'ils 
fussent appliqués à l'étabhssement d'un noviciat dans cette ville. 
Le P. Général approuva l'intention du donateur, mais se réserva 
de décider plus tard le lieu le plus opportun . Gràce à la libé- 
ralité d'une généreuse bienfaitrice, la ville choisie fut Avi- 
gnon. 
M .... Louise d'Ancezune, veuve de messire Christophe de 
Saint-Chaumond, premier baron du Lyonnais, avait depuis long- 
temps « désir et dévotion de faire quelque remarquable œuvre 
pie à l'honneur de Dieu, bien de son Église et profit du public, 
pour le repos et salut de son ame, de ses père et mère, dudit 
feu seigneur de Saint-Chaumond son mari, et autres siens 
parents ». Le  aoùt 1589, par acte notarié, elle donna au 
P. Richeome, provincial de Lyon, et au P. Majorius, recteur 
d'Avignon, dix mille soixante-six écus sol et deux tiers, valant 
trente-deux mille livres tournois. Sur cette somme, douze mille 
livres en fonds et en pensions furent cédées immédiatement ; les 
vingt mille livres restantes étaient payables, di,-huit raille dans 
la quinzaine et deux mille dans l'année. La donatrice, en se 
recommandant aux prières de la Compagnie, ne lui imposait 
I. Ratificatio Clementis VIII (Aquitan., fund. colleg., n. 
2. titrer, ana. 159.3, p. 106, 107. 
3. Lettre du P. Génëral au P. La Grange, 23 juillet 1589 (Franeia, Œuvres et 
ëpreuves, n. 2). 



310 

LIVRE II. -- CHAPITRE III. 

qu'une condition: le noviciat serait placé à AviŒEnon, « sauf le 
cas d'injure du temps, dan.g'er des chemins  ou autres empëche- 
mens 2 ». 
Les Jésuitcs acceptèrent cette donation et ne fardèrent pas à 
en tirer bon parti. Le 19juillet 1590, ils achetèrent de M me Violan 
de Paretz un assez vaste enclos comprenant deux jardins et trois 
corps de logis .. Quelques jours après, les no ices v furent instal- 
lés. Leur présence attira l'attention du public et la sollicitude de 
puissant protecteurs. Le vice-légat, Dominique Petrucci, fit 
construire à ses frais un nmr (le clt»ture et une petite chapelle où 
l'on célébra la messe pour la première fois le dimanche des 
Rameaux | 591 . Un peu plus tard, le nouvel archevëque, M  Ta= 
rugi , neveu de Jules Iii et ami de Bellarmin, se mourra aussi 
l,lein de bienveillance pour la maiso «le probation. Il aimait à 
se retirer dans cette demeure solitaire dont le calme et l'agréa- 
ble situation l'attiraient; il se plaisait au milieu des novices 
qu'il avait coutume d'appeler ses enfants. La maladie, qui s'a= 
barrit sut. le noviciat en 159', lui donna l'occasion de manifester 
ses sentiments paternels. Douze novices atteints d'un mal étrange 
durent s'aliter à la fois; déjà le public criait à la peste et l'on 
était sur le point de fermer la maison. L'archerAque vint voir 
les malades avec le vice-légat, Sabelli, et le général des armes. 
Cornée. Sa visite, en apaisant la panique, saura l'établisselncnt 
d'une mesure .'.:+nante et inutile. 
La ferveur des novices faisait l'admiration de tous et la con- 
solation de leur fondatrice qui avait pour eux un amour de 
mère. Chaque année, le jour anniversaire ,le la fondation, elle 
assistait à la messe solennelle cëh'.br,;.e pour elle-mëme et là, 
scion l'usage, le P. Recteur lui offrait, comme gaBe de recon- 
naissance, un cierge hénit. Elle compléta son œuvre en faisant 
c,,nstruire à ses frais un nouveau b'htiment et une @lise dont la 
première pierre fut posée en 1601 r,. Le noviciat d'Avignon et son 

1. Durant quelque temps Aignon fut tellement cerné par les héré[iques, que les 
jeunes gens désireux d'entrer au noviciat n'y pouvaien! l,arvenir. 
2. Archiv. (lu coll., t. I, f. 65, ci[e par Chossat. Les JdsuHes d Avignon, p. 81-82. 
3. Archiv. du coll., t. V, f. 10, ci[é par Chossat. p. 83. 
4. Littea'. ann. mss., 1591 (Lugdun. Hist., 1575-1614, n. 71). 
5. Il succéda à Grimaldi en 1593 (Gail. Christ., 1. I. p. 835); c'Cait un disciple de 
saint Philippe de Néri. 
6. Le bMiment destinë aux novices fut achevë en deux aazs et coùta ì 1! " d'Ance- 
zune deux mille huit cen[s écus; mais l'églie, de style byzantin, ne fut consacrée 
qu'en 1611. Elle fut plus tard trës ornée: on y remarque en particulier les peintures 
du Frre coadjuteur Denis Attirer. Cf. Chossat, op. cit., p. 9o-9. 



FONDATION DU NOVICIAT DE TOULOUSE. 3tl 
église prirent le nom de Saint-Louis, patron de la fondatrice. 
Tandis que la province de Lyon bénéficiait de cette généreuse 
initiative, celle d'Aquitaino songeait aussi à mieux établir ses 
novices. Elle les avait alors au collège de Toulouse, dan une 
partie réservée de la mai.son. En 1592. on songea "à leur procurer 
un domicile distinct, nmis on hésita longtemps sur la ville «lui 
conviendrait le mieux : les uns proposaient Saint-lacaire , les 
autres Rabastens ou Muret. Le P. Aquaviva se décida pour Tou- 
louse et le P. Provincial, sur le point de se rendre à la V ° con- 
grégation grénérale, chat'gea le P. {;ordon, recteur du collège, 
de chercher une demeure et d'opérer la séparation. 
Plusieurs dons importants permirent les acquisitions néces- 
saires et assurèrent la fondation. Un Jésuite, issu d'une riche 
faucille de Bor«leaux, le P. Jean Minurella, donna un tiers «le 
ses biens à la Compagnie qui les appliqua au nouveau noviciat. 
['n novice, le Frère Jean Gualbevt, avant de prononcer ses VŒUX, 
légua trois mille cinq cents écus. Enfin une bienfaitrice, Cathe- 
fine de lontaigu, dame de la Serre, offrit une somme de deux 
mille écus en demandant de rester inconnue au moins de son 
vivant . 
Le P. Gordon trouva sur la place dite de la Capelo redonde 
une maison ayant ja«lis appartenu à Jean de la Bourdière, « bour- 
geois de Tolose ». Elle était vaste, bien située dans le quartier de 
la Daurade et séparée seulement par un mur du couvent des Do- 
minicains. Cette maison, estimée à trois mille écus environ, 
fut achetée, meublée et restaurée, puis le jour de la Nativité de la 
Sainte Vierge, 8 septembre 1593, sous la dh'ection de leur P. Ma|- 
tre, le P. Saper, dix-huit novices s'y transportèrent du collge et 
y furent installés par le cardinal de .Iox'euse .. Bient¢»t on acquit 
deux petites maisons en ruine , sur l'emplacement desquelles on 
bàtit, avec le consentement «le l'archevêque et malgré l'opposi- 
tion du prieur de la Daurade, une petite chapelle. « Le dit 
sieur cardinal la bénit et v dit la première liJesse le huicfième 
septembre mil cinq cens nonante quatre:'. » 
L'éminent prélat était, pour les Jésuites, un protecteur et un 
il. Lenres du P. Gënëral au P. Richeome, 15 mar 193 {Aquitan.. Ei,ist. Gener.. 
t. ). 
 . Cette femme, qui mourut comme une sainte après «le longues années passées dans 
Içs exercices de la pénitence et de la charitè, lit plusieurs autres dons à la Compagnie 
{îElogiurn Domi;zae de Montagut,Tolosan., Fundat. coll., t. Iii, n. 122. 
3. +tlistoria t't,zdationis domt',s probationis Tolos. {Gall.. l=list, fund., 40, . 
I 4. *Emp{io parae domfis. {Tolo.an. fundat, colleg., t. III, n. 133). 
3. Du M{îge, Histoire des lnstilulios de la ville de Tot, louse, t. IV. p. 209. 
/ 



312 LIVRE 11. -- CHAPITRE III. 

ami. Dès 1590, il leur avait donné un témoignage particulier 
de sa haute estime, en leur confiant la direction de son sémi- 
naire et en les choisissant comme auxiliaires pour la réforme de 
son diocèse'. Les lettres annuelles de 159 nous apprennent que, 
cette année-là, un Père et deux scolastiques s'occupaient du 
sénfinaire de Joyeuse composé alors de seize Alèves% 11 en eut 
jusqu'à quaranto en 1597 et fut établi, tout près du collège, 
dans une maison acquise par le cardinal 3. 0uand celui-ci eut 
quitté Toulouse (en 1605] l'institution tomba peu à peu. 

9. Sauf le noviciat d'Avignon, ces établissements nouveaux 
appartenaient à la province d'Aquitaine qui prenait ainsi un 
grand développement. La province de France, à cette époque, 
ne s'enrichit que d'un seul collège, celui de Rouen, ouvert on 
1592. La fondation, dont le premier dessein remonte à 1569, fut 
longtemps arrëtée par des oppositions locales . Maleré son vif 
désir de mener l'entreprise à bonne fin, le cardinal de Bourbon 
n'avait pu vaincre la résistance du chapitre. Le conseil de ville, 
d'abord favorable au projet, avait ensuite soutenu les cha- 
noines et, de concert avec eux, suscité mille incidents pour 
l'empêcher de réussir.". 
.tu mois «le juin 1575, les échevins reçurent de nouvelles let- 
tres par lesquelles le cardinal les enffaeait à presser la fondation 
qu'il avait tant à cœur. Dans une délibération du 5 de ce même 
mois, ils décidèrent que des remerciements lui seraient transmis 
« pour la bonne affection et vouloir » qu'il avait à l'institution 
d'un collège, et qu'on exhorterait plusieurs des notables bourgeois 
à y contribuer. Toutefois, ajoutaient-ils, « en revolvant les an- 
ciens papiers et registres ,le la ville, on a trouvé plusieurs sen- 
tences par lesquelles MM. du chapitre sont [charés] d'entretenir 
les grandes escolles de ladicte ville et maisons destinez [à] cest ef- 
fect « ». 

1. Lettre du cardinal de Joyeuse au P. Genéral. 16 décembre 1590 {Epist. cardinaliu t). 
2. Litt. ann. 1594. 
3. Lift. ann. 1597. 
4. Tome I", liv. 111. ch. x, n. h), I'. 5,t7, 518. 
5. Cf. De Beaurepaire, Becherches sur l'Instruction publiqite dans le diocèse 
Rouen, t. Il, p. 38 et suiv. Cet ouvrage, remarquable par l'érudition, les idées et la 
cumentation, a été composé sur les pièces des archives de la Seine-Inférieure, impo - 
tant dép6t dont l'auteur avait la garde. M. de Beaurepaire possëdait sur les Jésuite 
de Normandie de prëcieuses notes particuliëres qu'il mit avec une exquise bienveil 
lance ì notre entière disposition. 
6. Délibération du 5juin 1575 (Arch. comm., G, 19}. 



FONDATION DU COLLÊGE DE ROUEN. 

313 

C'était une manœuvre pour n'avoir pas à subventionner l'éta- 
blissement des Jésuites. Le cardinal n'en pcrsista pas moins dans 
son idée, dùt-il tout faire par lui-mème..tu mois de septembre 
15"/8, il passe par Bordeaux; il y trouve le P. Émond Auget, et 
ce qu'il voit au collège de la Madeleine excite encore son impa- 
tience de doter la Normandie d'une semblable maison. Avant de 
partir il écrit au P. Général " « Je désire infiniment f,,nder u=." 
collège de vostre Ordre en la ville de Rouen, et je serois bien aise 
de communicquer quelquesfoys avec ledict Hémon de ce que je 
veulx faire. Je vous prye trouver bon qu'il me vienne trouver 
quand je le manderay, et luy donner aussy congé de venir, du 
caresme prochain en unff an. prescher en ladite ville t ». 
De tous ces bons desseins il ne sortit rien de réel avant l'année 
1583 où le cardinal put enfin donner à l'oeuvre projetée un com- 
mencement d'exécution. Il acheta, sur la paroisse Saint-Godard, 
derrière l'abbaye de Saint-}uen, le manoir du Grand-Maulévrier-'. 
Par un contrat du 31 juillet, il le remit à la Compagnie de Jésus 
en la personne du P. Claude Mathieu, alors supérieur de la mai- 
son professe de Paris, « pour y dresser un collège, y bàtir et meu- 
bler pour trente personnes de la Compas"nie, ,lu nombre «lesquels 
il y en auroit six qui vacqueroient à l'institution de la jeunesse en 
six diverses classes et enseigneroient, tant ceulx du séminaire qui 
seroit estably en la ville, que tous aultres escolliers qui afflue- 
rotent en icelluicollèe ,,. Comme dotation, il donna, en sonnom 
et en celui de ses successeurs abbés de Saint-Ouen, quatre mille 
livres de rente annuelle à percevoir sur les revenus de la Forèt 
Verte 3. Cette donation, ratifiée par les religieux de l'abbaye de 
Saint-Ouen, approuvée par Henri III, consentie par le Parlement 
et les échevins de louen, ne put cependant recevoir son effet. Les 
guerres de reli$-ion, qui désolaient alors la Fra»cc, et les condi- 
tions mèmes du contrat suscitèrent de longs retards. Une rente 
affectée sur l'abbaye de Saint-Ouen, payable par les abbés com- 
mendataires ou par leurs fermiers, était fort incertaine; lesJésuites 
pourraient s'en voir frustrés le jour où les personnes chargées de 
payer ne leur seraient pas favorables. De plus. le collège de Rouen 
devant être un établissement de premier ordre, serait exposé à 
manquer de ré$'ents s'il n'avait une réserve de sujets prèts à rem- 

1. Lettre du cardinal de Bourbon au P. Général, 30 sept. 1578 IEpist. Principum, t. I 
2. Cet hfitel avait appartenu autrefois à Louis de Brëzé, sieur de llaulévrier. 
3. Yente du Grand-Mau|évrier, 0 juillet 1"83 Archiv. de la Seine-lnfërieure. D. tS). 
Acte de fondation du collêge, 3 juillet ,lbidem, D, 27). 



I.IVIE il. -- Cii,PITRE iii. 

placer ceux que la maladie ou d'autres causes mettraient hors de 
service, biais pour cela, une rente de six mille livres était certai- 
nement indispensable I. 
Sans doute le collège de Rouen avait déjà été accepté en prin- 
cipe par le P. [;énéral; cependant, comme nous le voyons partou- 
tes ses leftres de cette époque, il ne se souciait pas de l'ouvrir 
dans des conditions d,;savantageuses, nuisiblcs méme au bien 
qu'on en attendait. « Quant à la fondation de Rouen. avait-il écrit 
au P. )[athicu le 19 novembre 1583, j') ai réfléchi mùremcnt, et 
;q)rès en avoir conféré avec nos Pères, je l'ai acceptée par considé- 
ration pour l'lllustrissime cardinal, sous certaines conditions 
qu'il faudra lui proposer a. » Le I'. Aquaviva aurait désiré quedes 
fonds, d'une valeur équivalente à la rente, fussent distraits du 
temporel de Sai,t-Ouen et affcctés au collè-e, au moins jusqu'à 
ce qu'on VeUt pourvu d'un éEal revenu pal" quelque autre voie, 
telle que l'union de certains prieurés ou bénéfices. Il ajoutait 
dans une le/tre au P. Odon l'i.genat, le 25 février 158 : « Pour 
ce qui est de commencer le collège de. Rouen, puisqu'il manque 
encore l'expédition des bulles et la prise de possession par notre 
Compagnie, il ne faut rien précil,iter :. » Le :r juin il assurait de 
nouveau le l'. )lathieu du désir qu'il avait ,, de plaire en tout au 
cardinal (le BOUl'bon »; mais à son avis, « ce serait une impru- 
dence d'ouvrir des classes quand rien n'est encore réglé, ou d'en- 
voyer des r.gents avant d'avoir recu la confirmation du Pape  ». 
L. I'. ;énéral était aussi arrëté par une autre grave considération, 
« le manque de sujets dans la Compagnie » et, -h la date du 15 
mars 17)87, il recommandait au P. Dupuy. provincial, de gagner 
encore du |emps, « i moins d'une trop grande insistance de la 
part du cardinal ,,. Enfin. au mois d'aofit de la mëmc année, il 
écrivait au P. Maggio. visiteur : « Quant aux collèges de Rouen et 
d'Auxel're, nous désirons qu'on ne nous en parle plus pour le mo- 
ment ;. » 
)laid'rWtous les embarras que révèle cette correspondance, le 
cardinal de Bourbon ne perdait point courage. On conserve, aux 

1. Lettre du P. Génral au P. Pigenat,30 juillet t58t Francia, Epist. Général., t. 1, 
1575-160-. 
2. Leltre du P. Gënéral au P..Mathieu. 19 novembre 1583 (Francia, Epist. Général.. 
t. [. 1575-1604). 
3. Lettre du P. (;ënéral au P. Pigenat, _95 fëv. 1581 (Francia, Epist. Général., t. 1. 
1575-160.). 
4. Du mëme au P. Mathieu. t juin (Il, idem). 
5. Du mème au P. Clëment Dupuy, 21 mars 1587 .rehiv. de la Seine-lnf.. D, 198). 
6. Lcllre du P. Gènë'al au P. Maggio. 2t, aotit 1587 (lbidem. 



FONDATION DU COLI.EGE DE ROUEN. 

Archives de la Seine-lnfi:.ricure, l'acte informe d'un emprunt de 
deux mille six cent soixante-six écus contracté par lui, « pour 
estre employés au l,ayement de deux années de la dotation du 
collè$'e, commençantes au premier jour d,. janvier mil cinq cent 
quatre-vingt-neuf, auquel jour (disait-il dans cet acte), nous espé- 
rons que commencera l'exercice dudit coll(.ge ». S'il pressait l'exé- 
cution d'une œuvre qui lui 6tait « ch6re et recommandée plus que 
toute autre chose », c'est, avouait-il, qu'il en « savait la néces- 
sité » et voulait « incliner aux requestes et supplications qui qui 
avaient] esté faictcs par les habitans I ,,. 

10. Le cardinal ne vit point avant de mourir la réalisation de 
ses vœux. Mais il avait fini par con,muniquer aux membres du 
Parlement et aux échevins de la ville l'ardeu r de ses désirs. A l«.urs 
sollicitations la Compagnie céda sans peine, dès que la générosité 
d'un homme de bien lui eut garanti l'avenir. En 159"L Jacques du 
Tillet, conseiller-clerc au Parlement de Paris, sur' le point d'en- 
trer à la Chartreuse de Grenoble, résigna en faveur des .16suites 
son prieuré de Notre-Dame du l'arc ou de |;randmont-lès-Rouen. 
Celle résignation fut approuvée, le 15 mars, par Clément VIII qui 
déclara la mense priorale unie au collègcL tn entrevit dès lors 
la possibilité d'une fondation définitive. Le P. Innocent Picquet, 
en qualité de vice-recteur, prit possession du prieuré de ;rand- 
mont et aussi de l'hètel du ;rand-Maulévrier. Les classes s'ou- 
vrirent les derniers jours de février 1593, dans le tumulte des 
uerres civiles. Le 13 mars, en félicitant le P. Clément Dupuy de 
cet heureux événement, le I'. lénéral lui écrivait : « Je v,,is avec 
plaisir qu'il aéré possible de donner satisfaction à la longue impa- 
tience des habitants, reliiez cependant à n'entreprendre rien qui 
soit au-dessus des forces de la Compagnie, et hàtez-vous lente- 
ment, comme il convient de faire au début d'une en/reprise z. » 
Le 17 septembre, une assemblée générale de la ville délibéra 
sur les moyens d'établir solidement le collège des Jésuites «, et ses 
conclusions furent approuvées par un arrèt ,le la Cour qui en or- 
donna l'exécution. Pour subvenir aux premiers frais d'installation 
lesmembres «u Parlement se taxèrcnt, les présidents à vingt écus, 

1. Contrat d'emprunt, 1588 ('Archiv. de la Seine-Inférieure. D, 27. 
2. Acla S. Sedis, p. 17, n. 3i.'Historia collegii Rothomttycasis (Gai[., Histor. fun- 
dat., n. 1). 
3. Lettre du P. Général au P. Dupuy, 13 mars 1593 (Archiv. de la Seine-Inferieure, 
I). t98). 
,,. Dlibëration du 17 septembre 1593 IArchiv. comm., 13.21 . 



LIVRE II. -- CHAPITRE 11I. 

les conseillers à dix, et le duc de Mayenne permit au Recteur du 
collège de percevoir, durant un an, une imposition d'un sou sur 
chaque minot de sel distribué dans la généralité de Rouen. Ces 
ressources n'étant pas encore suffisantes, on fit faire, par les enfants 
qui suivaient les cours, une que.te  domicile dont le produit 
monta à trente mille livres; les échevins de leur cèté rotèrent 
une subvention annuelle de deux mille livres et de vingt-cinq 
aunes de drap noir t. 
Ainsi fut consommée, après vingt-trois ans de difficultés, l'oeu- 
vre du cardinal de Bourbon. Il était mort depuis plus de deux ans, 
prisonnier dans le chhteau de Fontenay, en Poitou; néanmoins 
c'est bien à lui que revient le titre de fondateur du collège de 
Rouen. Sous le gouvernement du P. Machault, premier recteur, 
cet établissement eut d'heureux d.buts. Mais cette prospérité ne 
devait pas Vire de lona'ue durée : déjà se déchainait la tempête 
où il allait bienLèt sombrer, avec la plupart des autres collèges 
«le la Compagnie de Jésus en France. 

1. De Beaurepaire, op. cil., I. 1I, p. 52. 



CHAPITRE IV 

AFFAIRES INTÉRIEURES ET MISSIONS APOSTOLIQUES 

Sommaire : 1. Congrëgations provinciales de 1593. -- 2. Motifsde la cinquiëltW 
congrégation générale.-- 3. Missions apostoliques en France. -- 4. ['ne ph.vsio- 
hernie de missionnaire; Jacques Salbs. -- 5. Ses premières missions. -- 6. Il 
est envoyé/ Aubenas avec le frère Saultemouche; travaux dans cette viii,: et 
aux environs. -- 7. Surprise d'Aubenas par les protestants; captivité de Jacques 
Salës et de son compagnon. -- . Leur supplice; outrages/ leut dépouilles. 
Sources manuscrites : Recueils de documents conservés dans la Compagnie : a,, Acla 
congregationum provincislium ; -- bi Ordinationes communes Omnibus provinciis;- 
ci £ampaniae historia; -- d) Franciae et Campaniae catalogi. 
Sources imprimêes : Litterae anauae, t.'-90459. -- Jnstitutum S. J., t. 1. -- Jouvancy, His- 
toria Socetatis Jesu, P. V.-- Ribadeneira, ltistoria de tas persecuciones. -- Abram, S. J.. 
Histoire de rUniversité de Pont-d-Moussoa. -- Astrain, S. J., Historia de Il Compaùia, 
t. III. -- Odon de Gissey. Vie et martyredu P. Jacques Salës et dtt [rëre Guillaum,. 
aultemouche (lt. -- Jules Blanc, Les marlyrs d'Aubena$ 1906,;. -- Synopsis vitae 
ac mortis P. Ja,'obi Salesii et Guillelmi Saltamochii (1658).- Les deux lrerniers de 
la Compagnie de Jésus qui ont estWmassacrés en Fraace par les hëréliques «tSçtl:. 

1. Les fondations racont6es au précédent chapitre prouvent 
assez que, durant les derniers troubles de la Ligue, la Compa- 
tie de Jésus en France avait pu étendre ses positions sans aban- 
donner aucune des anciennes. Ce fait seul attesterait sa grande 
réserve parmi les conflits d'opinion qui divisaient alors les ca- 
tholiques. On la recherchait, on lëtablissait parce que, à part quel- 
ques personnalités remuantes ou entrainCs, on la savait prudente 
et paisible en son zi.le. 
Sa vie intime  cette époque offre un spectacle analogue de 
force et de réularité. Vers le milieu de l'année 1593, se réunis- 
saient  Paris, à Lyon et à Toulouse les assemblées triennales de 
chaque province. Rien dans leurs Actes ne prète à supposer chez 
les Jésuites Français quelque affaiblissement de la discipline reli- 
euse ou de l'esprit de saint Ignace..Les besoins du moment, les 
difficultés soulevées par les dissensions cix41es sont les principaux 
objets de leur attention. Elles se préoccupent de la création 
d'une Assistance de France, de l'autorité du Ratio Stucliorum, 



3t8 

LIVRE II. -- CHAPITRE IV. 

du projet d'une llistoire «le la Compagnie. Déjà l'on avait com- 
mencé d'écrire cet ouvrage et le P. Aquaviva avcrlit les Pères 
Provinciaux d'envoyer à Rome les documents nécessaires. Le 
Ratio Studiorum était à l'essai dans tous les collèges, mais le 
P. Général ne crut pas utile d'en imposer encore la pratique 
par un decret. Le moment ne lui parut pas non plus opportun 
pour créer, comme on le souhaitait, un,- nouvelle Assistance. 
La congrégation de Lxon aurait désiré qu'on demandat au 
Souverain i'ontife si les partisans du roi de Navarre tombaient 
sous le coup de l'excommunication fulmin,:e contre les fauteurs 
d'hèrétiqucs. Beaucoup. disait-elle, favorisent le Béarnais, non à 
cause de sa religion, mais parce qu'ils le regardent comme le roi 
légitime. Le P. Aquaviva répondit qu'il s'informerait auprès de 
Sa Sainteté. 
La con/régation de l'arts réclamait une mesure sévère pour 
empècher nos religieux d'intervenir dans les querelles des princes 
ou de se mèler aux n@ociafions pohfiques. Cette demande prouve 
une fois de plus combien pareille ingérence était mal vue des 
Pères les plus graves. Il y fut fait droit par le soixante-troisième 
dècre de la Congrégation générale qui suivie. 
La congrégation de rfoulouse, de son célé, aurait voulu qu'on 
ne laissat pas impunis ceux qui, par leur indulgence pour les 
politiques, attiraient sur la Compagnie l'indignation des catho- 
liques. Le P. Gém:ral se conenta de recommander à tous de 
se renfermer dans les limites de leurs emplois, selon l'esprit de 
l'Institut. Autrement, disait-il, on blesserait par un zèle intem- 
pestif et l'on serait entraîné i s'occuper de choses qui ne nous 
regardent pas. 

. EIl l,lu de leurs attributions ordinaires, les assemblées 
triennales de 1593 eurent encore à nommer les députés qui 
accopa;neraient à Rome les Pères Provinciaux pour la cin- 
quième Congrè'afion générale..tu P. Bernardin Castori, pro- 
vincial «le Lyon, furent adjoints les PP. Pierre Majorius et Pierre 
«lu Chd'ne; au P. Louis Richeome, provincial de Toulouse, les 
l'P. Pierre Lohier et Arnaud Saphore; au P. Clément Dupu.x, 
provincial de France, les PP. Jean Chastcllier et Alexandre 
I;eorges " 

1. Acta congr, prov., 1593. 
2. b.cta eongr, prov., 1593, et lettre du P. b.. du Coudretau P. Gënéral, 25 juin 1593. 
-- Le P. du Chgne lut arrtë /t Milan par la maladie, et, par suite de circonstances 



3Nt..tuIË.ME CONtJRÉGt, TION GÉNERALE. 3If) 
La congrégation à laquelle ils devaient assister, fixée au 
3 novembre 1503, était la première qui se tenait du vivant d'un 
p. Général. Voici pour quels motifs elle se réunit. 
Dès l'année 1587, le P. Dents Vasquez et quelques autres 
Jésuites Epagnols avaient essayé de se soustraire à la direction 
dela Compagnie, en demandant pour l'Espagne un commissaire 
indépendant du P. Général ; mais la conë:.Té'ation «les Procureurs 
de 1590, fidèle à l'esprit de l'Institut, avait rejeté cette auda- 
cieuse proposition. Les prétentions des Pères Espagnols furent 
alors appuyées par Sixte-0uint et Philippe 11 qui exigèrent des 
changements aux Constitutions, principalement en ce qui concer- 
nait l'autorité du GénéralX. Le P. Aquaviva, après s',:tre f,rtc- 
ment opposé comme c'était son devoir, à des modifications in- 
compatihles avec la pensée du fondateur, avait lui-mème fait 
quelques lég;_.res concessions, puis rédigé par ordre du Souverain 
Pontife un décret qui anéantissait jusqu'au nom de Comlagnie 
de Jésus. 11 eut tout le mérite de son obéissance héroïque sans 
que la Compagnie reçtt le coup dont elle était menacée, car le 
pape mourut avant d'avoir promulgué le décret. Toutefois Phi- 
lippe 11, sollicité par le P. Joseph d'Acosta et l'lnquisition espa- 
gnole, n'avait pas abandonné son dessein. La cinquième Con- 
grégation générale fut convoquée sur l'ordre de Clément VIII 
qui avait cédé aux instances du duc de Scssa, ambassadeur d'E- 
pagne auprès du Saint-Siège. « Nous sommes enfants d'obéis- 
sance, avait répondu le P. Aquaviva au cardinal Tolet charsé 
de lui notifier la volonté du pape; le Souverain Pontife sera 
obéi e. » 
Cette Congrégation avait pour but, selon la lettre de convoca- 
tion, « d'affermir le corps de la Compagnie et de ramener à la 
tranquillité certaines provinces 3 ». La plupart des députés arri- 
vèrent •  Rome avec la très ferme intention de maintenir l'Institut 
dansson intégrité; ils s'acquittèrent de cette tàchc avec un accord 
qui excital'admiration du Souverain Pontife et du roi d'Espagne  
Non seulement ils affermirent, par les décrets les plus sages, les 
points contestés des Constitutions, nmis encore ils vengèrent avec 
inconnues, le P. Lohier rut ferai,lacA à la congrégation générale par le P. Martin 
Rouelle. 
1. Sur cette affaire voir Astrain, Historia de la Compa;ia..., t. III, 1. 1I, c. vnl-xx. 
Jouvancy, Hisl. Soc., P. V. 1. XI, n. 9-88. 
2. Jouvancy, op. cit., n. 47. 
3. Lettre du p. Aquaviva aux Provinciaux, 1" janvier 1592 (Ordinationes com- 
raunesT. 
l. Jouvanc)-, oo. cil., n. 79. Atrain, op. cit., p. 595. 



3"*O 

LIVRE 11. -- CltAPITRE IV. 

vigueur le P. Aquaviva des accusations portées contre sa personne 
et son gouvernement, et prirent des mesures sévères contre les 
perturbateurs de la paix religieuse. « On a voulu chercher un 
coupable, sëcria Clément VIII ; on a fait apparaltre un saint «. » 
Quelques concessions d'ordre secondaire avaient suffi à déjouer 
les attaques contre les points essentiels de l'Institut. Ainsi le 
Souverain Pontife souhaitait quelques modifications touchant les 
Recteurs, les Provinciaux, les Assistants, les cas réservés et la 
tenue des Congrégations générales; les Pères s'empressèrent 
d'acquiescer à ses désirs'-'. De mème, "h la demande de Philippe 11, 
la Congrégation renon«:a "h certains privilèges que le Saint-Office 
espagnol considérait comme contraires à ses droits. 
On avait accusé quelques membres de FOrdre de sïmmiscer 
dans les négociations séculières ou dans les conflits politiques. 
Plusieurs décrets 3 furent rédigés pour prévenir de semblables 
infractions aux lois de saint Ignace. E outre, avant ,le se séparer, 
la Congrégation, revenant sur le mëme objet, voulut sanctionner 
par des peines sévères les défense précédemment édictées. « En 
vertu de la sainte obéissance, est-il dit dans le soixante-dix-neu- 
vième décret, et sous peine d'inhabilité à toutes les charges, 
dignités ou supériorités, de privation de voix active et passive, 
est enjointe à tous les Nétres l'observation du quarante-septième 
décret, à savoir : que personne, pour quelque raison que ce soit, 
ne se m.le des affaires politiques ou séculières des princes qui 
ont rapport à ce qu'on appelle des questions d'État. Quels que 
soient ceux qui voudraient les en prier et les y amener, qu'ils 
ne consentent jamais à s'occuper de ces inféré.fs politiques. On 
recommande instamment aux supérieurs de ne permettre qu'au- 
cun des Ntres soit engagé dans ces sortes d'affaires. Au cas où 
ils s'apercevraient que quelques-uns y fussent enclins, ils de- 
vraient en avertir le Provincial, atin qu'il les éloign't du lieu 
où ils se trouvent, s'il y avait pour eux occasion ou danger . » 
La V' Congrégation s'occupa encore du Batio Sttdiorum, inter- 
dit l'entrée du noviciat aux descendants de Juifs ou de Maures, 

1. Jouvancy, op. cit., n. 68. Voir Ribadeneira, Histor. de les persecuciones de la 
Comp. de Jesus, c. XLm, et dans Histor. riel collegio imper, de l;ladrid (1. VIII, 
c. v), le rapport du P. Porrès sur la V ° Congr. prësentéau roi et à l'Inquisition. 
2. Jouvancy, op. cit., n. 78. Dans la suite, la Compagnie fit tous ses efforts pour 
obtenir l'abolition de mesures qui lui avaient été imposées. Cf. Bulles d'Alexandre Vil 
(1663), de Clément IX {1668), de Benoit XIV (1746). (Institut. S. J., Bullar.. p. 185, 192, 
262). 
3. Congr. V, Decreta 7, 8, 9, 79 (Dstit., t. I, p. 25, 255). 
4. Decretum 79 (lbidem, p. 265). 



LETTIE D'AQUAVD'A SUR LES MISSIO.NS. 
confirma l'alliance spirituelle de la CompaEaieavec les l'P. Char- 
treux et chargea le P. Aquaviva de demander au Souverain Pon- 
tife la canonisation d'lgnace de Loyola' 
Son décret quarante-sixième était une approbation des lettres 
écrites par le P. Général au sujet des missions en pays chrétien. 
Le 6 aoùt 1590, à l'occasion du jubilé accordé par Sixte-Quint, 
le P. Aquaviva avait envové à tous les Provinciaux de la Compa- 
gnie une circulaire sur l'institution des missions, comme un des 
moyens les plus propres "A remédier aux maux qui désolaient 
la sainte ÉgliseL 
« Puisque, disait-il, les fléaux envoyés par Dieu ne convertissent 
pas les hommes, nous devons nous appliquer de plus en plus à la 
perfection afin de subvenir avec plus d'ardeur aux besoins spiri- 
tuelsde leurs mes. L'É.lise attend ce secours des religieux, et 
notre état nous fait une obligation de le lui fournir. Pour extir- 
per les vices de ce monde, pour amener les esprits à une plus 
profonde intelligence et les CœUrS à un plus vif amour de Notre- 
Seineur, rien ne servira mieux que d'instituer des missions à 
l'intérieur de chaque province. 
« Douze Pères, ou six au moins, en seront particulièrement 
chargés. A la manière apostolique, ils voyageront deux à deux, 
et, sauf le cas de nécessité, à pied comme les pauvres, sans gros 
bagages de livres ou d'autres choses, mais riches de zèle, armés 
de patience et avides de conquëtes. Ils iront dans les petites villes 
et les bourgades inconnues; ils y séjourneront tout le temps 
oxié par les circonstances et l'espoir d'un heureux résultat. Dans 
leurs prédications, ils éviteront l'éclat du langaôe et l'ostentation 
d'une vaine science..0u'ils visent seulement à exciter dans les 
cœurs l'esprit de pénitence et la haine du péché ; qu'ils prennent 
pour modèle le Bienheurcux 'iincent [Ferrier] ; qu'ils aient tou- 
jours sous la main ses serinons ou quelque autre livre semblable, 
afin de les étudier après les prophètes et l'Écriture Sainte, de pré- 
férence aux ouvrages savants ou profonds. 
« llsn'entreprendront rien sans une permission écrite des évê- 
ques ou des vicaires généraux. Ils s'efforceront de gagner la bien- 
veillance des eutC. Avec les religieux des autres Ordres, s'ils en 
rencontrent, ils agiront en toute humilité et charité. » 
Le P. Aquaviva poursuivait en recommandant aux supérieurs 
de choisir pour ce ministère « des hommes éprouvés, s'y sentant 
1. Decreta 26, 41, 4, 43, 52, 71 (lbidem, p. 213-266). 
Z. Ordinat. comm. omnibus provinciis, t. !, f. 219-22"2-. 
COMPAGNIE DE ÉSU$. -- T. Il. 21 



322 |.IRE I1. -- Ctl3.PITRE IV. 
inclinés par un attrait spécial », et de les munir des plus amples 
pouvoirs. 11 terminait par ce pressant appel : « Pensons-y bien, 
nous aurionsà rendre à Dieu un compte sévère si, après nous être 
donnés à Lui par nos VŒUX, après avoir acquis tant de doctrine 
et mis tant de soin à former des ouvriers, nous enfermions notre 
zèle à l'intérieur de nos maisons, occupés à l'évan'élisation de 
quelques femmes pieuses, alors que tout l'univers meurt de faim. 
A quel lemps pensons-nous donc que Dieu ait réservénos tra- 
vaux? A quelle époque destinait-il ce petit bataillon énergique 
et discipliné? N'est-ce pas maintenant que nous devons consumer 
au service de 1Ëglise et au salut des lmes tout ce qu'il )r a en 
nous de talents et de ressources? A l'heure où Satan range ses 
troupes en bataille pour attaquer l'héri_tage du Seigneur, non 
seulement par les hérésies, mais encore par le refroidissement de 
la piCé, la corruption des mœurs et l'oubli des vérités surnatu- 
relles, à cette heure, me semble-t-il, nous qui sommes par voca- 
tion les soldats de Dieu, nous ne devons pas nous contenter de 
quelques légères escarmouches, mais réunir toutes nos forces et 
marcher en rans pressés contre ses ennemisL » 
A ces recommandations communes le P. Général avait ajouté 
pour les provinciaux de France quelques avis particuliers. 
« Votre lévérence, écrivait-il, verra ce qui, dans ces prescrip- 
tions, peui convenir à l'éat actuel de sa province. Bien que la 
nécessité des missions soit plus grande que jamais, il ne serait 
pas prudent d'exposer nos Përes à des périls certains, et il con- 
vient de regarde" aux circonstances, pour qu'on ne nous accuse 
pas de nous ingérer dans la p,litique sous couleur de prédica- 
tion. Aussi confions-nous le tout à la discrétion de votre Rvé- 
rence. Qu'elle aisse avec zèle et prudence, en vue du plus grand 
honneur de Not'e-Seigneur . » 
3. En effet la prudence pouvait exiger, comme ce fui le cas à 
Bordeaux et à Lyon, qu'on s'abstint pour un temps du ministère 
de la parole. Parfois aussi les missionnaires se trouvaient exposés 
à la haine des huguenots. Les ap6tres de la religion nouvelle, 
qui se réclamaient si fort de la tolérance, metaient tout à feu et 
à sang. Malheur au prêtre, au reli8-ieux qui, même dans un 
voyage d'affaires, tombait entre leurs mains! C'est ainsi que le 
P. Jacques Manare, procureur du collège de Pont-à-Mousson, 
1. Lettre du P. Aquaviva/ tous les provinciaux, 6 aotit 1590 (Ordinationes coin- 
/aunes omnibus provineiis, t. I«» f. 219-222). 
2. lbidem. 



MISSIONS AI»OSTOI.IQUES EN FRANCE. 

3-)3 

faillit ètre victime d'une tragique aventure. !1 fut pris par les 
soldats du duc de Bouillon qui le retinrent prisonnier/ Dugny, 
petite ville aux environs de Verdun. Pendant plus de sept mois, 
il subit la plus dure captivité..|etA dans un étroit caveau oit il ne 
pouvait se tenir debout, il ne recevait pour toute nourriture 
qu'un peu de pain et d'eau qu'on lui al,portait tous les trois ou 
quatre jours. Un ministre protestant, prévo).ant 1,. scandale que 
provoquerait le récit de cette lente agonie, persuada au gouver- 
neur de traiter le captif avec plus d'humanité. 136j-à ,:puisé par 
une fièvre violente, le i'. Manare ne songeait plus qu'à se pré- 
parer à la mort, quand la pensée lui ;int «le faire un vœu "à 
Notre-Dame de Lorette. Il guérit presque subitement, puis, une 
suspension d'armes Cant survenue, on obtint sa liberté au prix 
d'une forte rançon t 
Cependant la crainte n'était pas capable d'nchainer la parole 
évangélique..lalgré leurs dangers, les missions furent encore 
nombreuses et fécondes h cette époque. 
L'hislorien aimerait à trouver des détails intéressants et carac- 
t,ristiques sur les conqu6tcs spirituelles de n,,s anciens mission- 
nattes. Les lettres annuelles en parlent fréquemm«.nt, mais avec 
un souci désespérant de la discrétion, sans indiquer les noms des 
prédicateurs ni ceux des localités qu'ils évanffélisent, et aussi 
avec une monotonie quelque peu faigantc. En réalité, toutes 
ces missions se ressemblaient, les Pères gardant, "à qelques va- 
riantes près, les mëmes usages, et chaque œuvre passant d'ordi- 
naire par les m.mes incidents: rage jalouse des ministres réfor- 
nés, polémique avec eux, afflueuce du peuple aux instructions des 
Pères, conversions importantes ou inesp@ées, beaux ex,-mples 
de pénitence, réconciliations entre ennemis, faits surnaturels et 
parfois miraculeux. Le récit d'une seule mission suffit presque à 
renseigner sur toutes les autres. Tenons-nous-en donc, pour la 
période qui nous occupe, h deux ou trois 1,1us remarqual,les. 
En 1591, au mois de septembre, raconte lannaliste de Pont-à- 
)lousson, deux des N,',tres (le I'. Bernard Roillct et un scolastique 
dont on n'a pu relrouver le nom, partirent du collèe et prirent 
le chemin de la Picardie. Les documents ne disent point quelle 
fut la cause de leur voyage; mais, si nous en croyons le P. Abram, 
ils avaient été envoyds à la demande de l'évèque d'Amiens, 

1. Litt. ann. mss. 1593 (Campan. historia, n 21» 
2. On trouve la plupart du temps des formules comme celles-ci : 
pido, dt«o ex. ttostris...; alio in pao..., etc... 



LIVRE II. -- CHAPITRE IV 

M « Geoffroy de la Marthonie, qui projetait, depuis plusieurs an 
nées déjà. lëtablissement d'un collège dans sa ville épiscopale. 
,, Après avoir échappé comme par miracle aux huguenots 
qui couraient la campagne, les deux voyageurs atteignirent Cor- 
bie. Le P. Roillet commença aussit(t de prëcher, d'assister les 
mourants, de faire le catéchisme. Le scolastique, son compagnon. 
fut pri6 de prendre une classe dans le collage de la ville et con- 
quit vite l'affection de tous. Mais une calamité soudaine arrëta ces 
heureux commencements. Les hérétiques surprirent Corbie et 
livrèrent à leurs excès ordinaires. Notre jeune professeur était 
dejà trop connu pour pouvoir se cacher. Bient6t il est saisi et sur- 
le-champ condanm6 à la potence. En y marchant, il rencontre 
un certain nombre d'habitants destinés au mëme genre de mort" 
il les anime à souffrir courageusement en témoignage de leur 
foi et, plein d'une joie céleste, il s'efforce de leur faire partager 
son espoir du paradis. Parmi eux se trouvait un des notables de 
la ville. Ce généreux chrétien s'oublie lui-mème et s'adressant 
aux soldats : « Laissez aller, leur dit-il, ce pauvre religieux, 
,, faites-lui grace ; il en est plus digne que pas un. » Les soldats 
refusent d'abord: mais, Dieu sans doute touchant leur CœUr, ils 
rendent la liberté au jeune missionnaire qui prend aussit6t le 
chemin de la Belgique. 
« Quant au P. Roillet, voici ce qui lui advint. Il logeait avec 
deux prètres à l'hôpital de Corbie. La femme q»i avait le soin de 
cet 6ablissement, congédia ces deux prètres avec l'agrément du 
gouverneur et étalait le j6suite en leur place, mais sans le con- 
naitre pour ce qu'il était. Le P. loillet échappa ainsi aux vio- 
lences des hérétiques et probablement à la mort . » 
Assez remarquables aussi, bien que différentes d'aspect, furent les 
missions données en 1591 dans le Barrois par les Pères de Pont- 
• h-Mousson. Le carème prèché à Ligny et l'avent à Bar-le-Duc re- 
muèrent profondément les àmes, opérèrent d'heureux change- 
ments, apaisèrent des dissensions invétérées. I)ans une autre 
ville du même pays, durant la semaine sainte, l'un des prédica- 
teurs put réunir autour de sa chaire les habitants des neuf bour- 
gades environnantes. A son départ ils le remercièrent avec effusion 
avouant « que jusque-là ils avaient tout ignoré de la science du 
salut 2 ». 

« Litt. ann. mss. 1591 (Catnpan. histor., n. 26). CL Abratn, Histoire de l'[7ai- 
'ersilê de l'onl-à- 3loussott, p. 25-287). 
2. Litt. ann. mss., 1591 (Catnpan. hist., n. 2O). 



MISSIONS APOSTOI.IQUES EN FRANCE. 

325 

La mëme année, un P6re du mëme collège fut prié par le car- 
dinal de Lorraine, évèque de Metz, de visiter en son nom la partie 
la plusdélaissée et la plus pervertie de son diocèse. Exposée aux 
influences luthériennes de l'Allemagne et soumise à des princes 
peu soucieux de la religion, cette contrée avait donné naissance à 
des sectes multiples. Depuis cinquante ans elle n'avait point re«:u 
de visite épiscopale. La corruption des mc»urs dans h. clergé, 
dans le peuple l'impiété et l'ignorance, tels étaient les maux à ex- 
tirper. Lejésuiteobligea les pasteurs de ce malheureux troupeau 
al'observation desdécrets du concile de Trente; il établit des curés 
dans divers lieux qui s'en trouvaient dépourvus ; en forqa d'autres 
• h résider au rilieu de leurs ouailles, d'autres encore à reprendre 
le costume ecclésiatique longtemps abandonné. Il chassa les 
indignes des paroisses qu'ils avaient usurpées après leur aposta- 
sie. Par ses soins, les mariages fwrent régularisés; les églises ré- 
parées retrouvèrent leurs revenus et leurs vases sacrés; l'usage 
de l'extrëme-onction qu'on ne connaissait plus fut remis en honnem. 
Par ses pressantes exhortations, le peuple revint aux pratiques du 
culte et les prètres renoncèrent à leurs désordres parfois scanda- 
leux. On raconte qu'un archiprëtre sexagénaire, et peu édifiant, 
voulut d'abord empècher le Père d'exercer ses fonctions, mais 
obligéde l'accompagner dans la visite des curés qui d6pcndaient 
de lui, il fut tellement ému de tout ce qu'il vit, si touché des ins- 
tructions faites aux ecclésiastiques et aux fidèles, que, lorsqu'on 
en vint à la visite de son église, .brisé de douleur et de repentir, 
il se jeta à genoux devant ses paroissiens et leur demanda pardon 
de ses scandales. Peu apris, il renouw'la dans une réunion des 
curés cet acte public de réparation : « Oh ! disait-il, je red,,wtais 
beaucoup l'arrivée de ce l'ère, mais maintenant je donnerais tout 
pour obtenir la faveur de sa visite. ,, Ensuite il ne voulut plus le 
quitter. Comme il savait l'allemand, il lui rendit de grands services 
en lui tenant lieu d'interprète et se plut à partager avec lui les 
dangers auxquels les prëtres braient exposés en pays h6rétique, 
surtout de la part des soldats et des brig'ands 1. 

. Heureux quand l'appel au meurtre ne pariait pas des mi- 
nistres eux-mmcs. Or, on l'avait vu. l'année précédente, à Aube 
nas : l'h, en février 1593. le P..lacques Salès et son compagnon, 
le Frère coadjuteur Guillaume Saultemouche-, étaient morts sous 

1. lb|dem. 
2. !! existe deux ouvrages importants sur ces deux rnartvrs. D'abord la notice pu- 



3-)6 

LIVRE 1I. -- CHAPITRE IV. 

les coups des calvinistes et à l'insti.ation des prédicants. 
Jacques Salès, né à Lezoux, en Auvergne, le -1 mars 1556, sem- 
ble avoir élé prépar«:, de loin à ce glorieux martyre. Dès son 
enfance il se plaisait aux exercices de l'apostolat, rassemblait ses 
camarades pour les «.xhorter à fuir le vice et leur pr',chail la verlu 
avec une si charmante éloquence que les passants s'ar,'6taient 
l.avis de Fentendre. Sa piété fut précoce comme son zèle. A l'nec 
de sept ouhuit ans, il demeurait taule la matinée dans l'église à 
scrvir les messes: on ne le voyait jamais sans un livre «le piété ou 
ses heures entre les mains. Déjà les habilants de Lezoux admi- 
raient sa sagesse et concevaient de lui une haute estime. « Un 
chacun disait que c'estoit un enfant choisv de Dieu . » A dix ans, il 
perdit sa mèro. Son père, maitre d'h6tel «le l'évêque de Clermont, 
le mit ,l'abord en pension chez le chapelain de Beaureffard, puis 
quand l'enfant eut ffrandi, on obtint pour lui une place au col- 
16ge de Billom parmi les dix-huit écoliers pauvres du diocèse. 
.lacques y passa quatre ans et y entendit la voix ,le Dieu qui l'ap- 
pelait à la Compa.'.:nie de .lésu.. Alors il désira s'éloigner de 
son pays natal et vint suivre quelques mois les cours de rhéto- 
tique au collège de Paris. Açé de dix-sept ans, possédant les 
lettres grecques et latines à l';..gai «lu franç.ais, il parlit pour le 
noviciat de Verdun où il fut recu le jour de la Toussaint 1573. Il 
embrassa degrand cœur toutes les pratiques de la vie parfaite; 
,, il où|a Dieu  » dans l'oraison, dans la sainte Eucharistie surtout. 
et parut en peu de temps un parfait enfant de saint lnace, |oui sa- 
crifié "à l'amour divin. Après ses pt'emiers voeux: il fut appliqu6 à 
la philosophie; il Fétudiadeux ans à Pont-à-Mousson et une troi- 
sième année à Paris, où il reçul le dil,l,me de maitre ès arts. Bien 
qu'il n'eut alors que vingt-deux ans, il entra aussit6t après en 
théoloie; mais il dut bient6t interrompre son cours pour un 

bliée en 1627 par le P. Odon de Gissey : I te et martyre du P. Jacques Salez et de 
son compagnon Guillaume 5altamochius; l'auteur, qui avait connu Jacques Salës, 
fut plus tard, en t612 et 1613, supérieur de la rê»idence d'Aubenas et vécut avec le 
lëmoins des ëvënements antërieurs. Nous la citerons d'al,rès l'ëdilion de 1869 (Avignom 
faite sur celle de 1642. De nos jours le P. Julos Blanc, dans Les Illartyrs d'.lubenas 
(Valence, 1906), compléla la notice précëdente sur les documents de la Compagnie. 
l'enqugle judiciaire de 1593 et le procès informatif de 1627; on peut dire qu'il n'a rien 
laissé à glaner apres lui. -- Il est bien entendu que nous nous conformons pleinement 
au décret d'Urbain ViII en ce qui concerne la vie et la mort de ces marlyrs de la foi. 
1. Lettre de sœur Elisabelh de Notre-Dane au P. Ferrand, 28 janvier 1650, pu- 
bliée par J. Blanc. p. 15. Cette religieuse, nêe a Lezoux, tenait ces détails de sa mère. 
contemporaine de Jacques balès, et les rapporla au P. Ferrand à une ëpoque où l'on 
s'oceut,ail aclivetnent de la bëatification des inart.rs d'Aubenas. 
2. « Gllsto Deum », ce sont les premiers mots de trois vers latins que le futur 
mart)r composa alors pont exprimer son bonheur d'èlre à Dieu. Voir J. Blanc, p. 1. 



LE I'. JACQUES SALÈS. 

32» 

motif tout à son honneur. On eut besoin d'un professeur «le phi- 
losophie à l'Université de Pont-à-Mousson, et malgré la sage re- 
commandation faite par laldonat, l'année précédente, de ne pas 
occuper cette chaire avant d'avoir parcouru le cycle complet des 
études théologiques, on crut que le jeune religieux pourrait suffire 
à la t'chê, tant on avait confiance dans les solides qualités de son 
esprit. 11 resta trois années dans ce poste important, vint terminer 
sa théol%ie au collège de Clermont, fut ordonné prëtre à Paris 
lesamedi saint, 20 avril 1585, et six mois plus tard, admis à la 
profession solennelle des quatre VŒUX. Déjà Pont-à-Mousson l'avait 
réclamé pour l'enseignement de la science qu'il venait d'étudier 
avec succ6s, et de 158« à 1589, en admirateur et fidèle disciple 
de saint Thomas, il remplit sa charge à la satisfaction de ses 
supérieurs t 
Ses leçons étaient d'autant plus goùtées que tous le vénéraient 
comme un parfait religieux. Telle était son habitude de la pré- 
sence de Dieu, qu'il lui suffisait d'une fleur, comme à saint lgnace, 
pour élever son me et la ravir à l'amour divin 2. On remar- 
quait aussi sa vive dévotion au Saint-Sacrement. « A grand'peine se 
passoit-il une heure du jour qu'il ne le visitast. Et si on l'appe- 
loi( à la porte pour parler à quelqu'un, ou s'il retournoit à sa 
chambre, ou s'il alloit par la maison, il passoit aupr6s du jubé 
d'où il pouvoir voir le tabernacle où estoit ce trésor infiny, et là il 
lu), tendoir ses honneurs et espandoit son cœur 3. » 
Cette union à la Victime de l'Autel « rallcgroit son naturel 
mélancolique »; la douceur et l'humilité qu'il puisait ainsi au 
t;oeur du divin Mallre transparaissaient alors d'un si vif éclat 
.jusque sur son visage, que rien n'en pouvait plus altérer la Séré- 
nité. La maladie même ne parvint pas à troubler l'égalité de son 
ame. Bien que le travail de l'enseignement augmentait chez lui 
des infirmités précoces, il ne demanda jamais à en 6tre 
déchargé . 
Son abnégation était continuelle et e,emplaire. Il n'avait 
d'autre désir que de sacrifier sa vie pour la religion. « [h' quoi- 
qu'il tàchat de tenir à couvert cette flamme, si est-ce qu'il ne la 
pouvoir tellement cacher qu'elle ne parùt souvent. » Il disait par- 

l. Franciae et Campaniae catalogi. Cf. Abram. Hi.çtoire de l'Université de 
Pont-h-Mousson, pp. 132, 51o et suivantes. J. Blanc, Les martyrs d'A«beas, 
p. 20-45. 
2. Odon de Gissey 'ie et marlyre d« P. J. Salès..., p. 15. 
3. J. Sutlren, Annde chrestie»ne, t. I, p. 959. 
. Odon de Gissey, op. cit., p. 1. 



328 LIVRE ll. -- CHAPITRE IV. 
fois à ses conpagnons : « Si nous pouvions ëtre mart'rs, moi 
principalement qui ne sers de rien à la Compagnie pour cause 
de mon infirmité ! » Plein de ces pensées, il fitpar lettresd'hum- 
bles instances au P. t;énéral pour obtenir la mission des lndes. 
Éconduit de sa demande, il ne perdit ni sa sainte ambition, ni 
son espoir. !1 portait toujours sur lui des reliques du P. Campion, 
martyrisé en Angleterre, se persuadant que, par le crédit d'un 
tel personnage, Dieu exaucerait tin jour ses VŒUX. 
Il souhaitait si fort d'ëtre martyr, avoua-t-il a son supérieur, 
qu'il s'en rendait importun a la Bonté Souveraine, et faisait de 
cetle faveur le plus ordinaire sujet de ses oraisons œe. 
5. Le divin Maitre disposa les év6nements selon les désirs de 
son serviteur. A la fin de l'année 1589, la santé du Père Salès 
donna de nouvelles inquiétudes. On l'envoya se soigner à D61e. 
Le changement d'air, le repos, la charité fraternelle le ressusci- 
tèrent. Pendant lëté de |590 on put lui confier des exhortations 
domestiques et la prédication de la retraite annuelle. Bient6t ces 
petits ministères ne lui suffisaient plus; il obtint de se lancer dans 
les excursions apostoliques. 
Nos annales ont conservé quelques souvenirs d'une mission 
qu'il donna dans ce temps à Ornex 3. Ils furent recueillis et consi- 
gnés, deux ans après sa mort, par un autre missionnaire venu 
pour évanéliscr à son tour la mème population. Or. il la trouva 
unie dans une charité digne des premiers siècles de l'Eglise, et 
apprit que cette paix récente, et succédant à de cruelles dis- 
cordes, était l'oeuvre de Jacques Salès. ,, Ce Père, lui disaient les 
habitants, ne s'est pas contenté d'éteindi'e les haines du passé; 
son influence suffira longtemps encore dans l'avenir à étouffer 
tous les germes de division parmi nous. » On se souvenait surtout 
de l'esprit de patience que le futur martyr avait su inspirer à tous 
les curs. ,, On citait une femme en proie  une cruelle maladie 
et qui ne demandait qu'une chose : souffrir encore davantage et 
sans frère. Elle fut exaucée et ne mourut qu'après de longues 
tortures. Sa fille, atteinte du mème mal. avait hérité aussi du mëme 
amour pour la vie de sacrifice. Elle se félicitait, comme d'une 
gràce insigne, de souffrir un redoublement de ses douleurs 
chaque vendredi, jour consacré au souvenir de la Passion « ». 
1. O,ln de Gissey, op. cil., p. 37, 38. 
2. Odon de Gissey, op. cit., p. 37, -t 1. 
3. Litl. ottt. 1595. 
4. Ibidem. 



LE P. JACQUES SAI.ES. 
Avec la résignation dans la souffrance, le P. Sales avait com- 
muniqué aux chrétiens d'Ornex sa tendre dévotion à l'Eucha- 
ristie. Il leur apprit à l'honorer sans cesse dans son tabernacle 
et à lui faire un beau cortège d'honneur toutes les fois qu'il en 
sortait pour 6tre porté à un malade. « Et cette population, serrée 
avec un pieux respect autour de son Dieu, trouva dans cette in- 
signe dévotion son plus ferme asile contre les attaques de ses 
ennemis. Ornex, sans garnison, sans murailles, située aux portes 
de Genève sur un sol riche, bien fait pour tenter des pillards, 
resta lolgtemps inviolée, tandis qu'autour d'elle des bandes 
armées dévastaient maintes localités voisines. Un jour, tandis que 
toute la Bourgogne était agitée par des guerres fratricides, un 
gentilhomme, passant par la ville, fut témoin d'une de ces pro- 
cessions où, à la suile d'une théorie d'enfants, le peuple en foule 
manifestait sa foi au Saint-Sacrement. Grande était sa surprise 
de voir cette populalion si paisible en des temps aussi troublés. 
,, Mais, dit-il tout haut à l'un des assistants, d'où vous vient cette 
« confiance, quand vous n'avez ni troupes ni fortifications pour 
« vous défendre? ,, Alors l'un des no/ables lui montrant d'un geste 
les enfants en prière : « Voici, dit-il, nos soldats et nos rem- 
« parts. ,, E cette admirahle réponse arracha des larmes au che- 
valier, qui d'abord n'avaitvu dans la présence des enfants qu'un 
moyen d'augmenter l'apparat d'une démonstration tout exté- 
rieure l. » 
Tels avaient été les fruits précieux et durables de la mission 
du P. Salès à Orn,x. !1 fit ailleurs le mme bien, et le bruit de 
ses succès parvint jusqu'aux oreilles du P. Général. Aussi voyons- 
nous celui-ci refuser au fervent apétre, sous la date du 31 aoùt 
t590, la permission d'un voyage à Rome sollicitée pour des mo- 
tifs restés inconnus. « Je crains, lui écrivait le P. Aquaviva, que 
le climat de Rome ne nuise à votre santé déjà trop ébranlée; 
mais j'envisage surtout le bien que vous faites à Déle par vos 
prédications et autres travaux. Votre absence arrèterait tous ces 
fruits de salut q«i m'ont rempIi de joie.., et comme je ne vois 
aucun moyen de compenser cette perte, je crois plus utile au 
service de I)ieu que, pour le noment, vous continuiez vos soins 
à cette portion de la vigne du Seigneur -. » 
En fait, le P. Salès ne resta plus longtemps à Déle. A la fin 
de l'année 1590, il fut appelé à Tournon par le P. Louis 
1. Lift. annuae collegiiDolani, l.59.5. Cf. J. Blanc, p. 52, 53. 
2. Lettre du P. 6ënéral au P. $als, publiée par J. Blanc. op. cit., p. 282, -83. 



330 

LII|E I!. -- CHAPITRE IV. 

cheome, provincial de Lyon, qui avait alors besoin d'un théolo- 
gicn habile et disert. Depuis quelque temps, l'Université de Tour- 
ri.n, sur les vives instances des seigneurs huguenots du Vivarais, 
avait admis à ses cours les enfants des familles hérétiques t. On 
n'eut pas à regretter cette mesure, mais on s'aperçut bient6t que, 
vu le mélange des 6tudiants, il fallait donner, dans l'enseigne- 
ment de la lhéologie, une part assez large à l'apologétiquc et à 
la controverse. P,,ttr exécuter ce nouveau programme, le P. Ri- 
cheome demanda le P. Salès dont il avait apprécié le talent à 
Pont-à-Mousson. Le zélé professeur trouva là mainte occasion 
de faire du bien en exerçant un discret apostolat. Sans froisser 
les sentiments de ses élèves calvinistes, il p,rtait la htmière dans 
leurs esprits, et en peu de temps il eut la consolation de con- 
quérir l'un d'entre eux. Revenn de ses erreurs, le jeune Claude 
de Bane se fit à son tour ap6tre et controversiste; il ramena au 
sein de l'Église ses parents et quelques amis. Pendant cinquante 
ans, conseiller tlu roi au sibge prbsidial de Nimes, il lit valoir 
pour le bien de ses anciens coreligionnaires la conviction rai- 
sonnée qu'il avait puisée aux leç.ons du P. Salès; il composa 
meme sur l'Écriture Sainte un ouvrage de polémique qui lui 
valut les 6loges de son évgque et de tout le clergé. 
Avec son tact et sa science, Jacques Sal6s pouvait se promet- 
tre plus d'une conquètc de ce genre, quand ses forces mal 
rétablies trahirent soudain son bon vouloir. Un jour, pendant sa 
classe, il tomba évanoui et ses élèves durent l'emporter. Il lui 
fallut laisser de nouveau l'enseignement et ne garder que la 
cbar.e de préfet des études. Encore ce repos relatif lui de- 
vint-il une autre faigue son zèle n'y trouvait plus assez d'ali- 
ment. On lui permit donc avec mesure les travaux du saint 
ministbre. A ce moment la ville de Valence, qui plusieurs fois 
déjà avait offert un collège à la Compagnie de Jésus, demandait 
au P. Recteur de Tournon un prédicateur pour le carême de 
1591. Le P. Rossile proposa cette station au P. Salès en lui re- 

1. Autant les Jésuites étaient dëtestés de certains sectaires fanaliques, autant ils 
étaient eslimés des ,'eligionnaires que n'Caraient I,oint de basses passions ou la haine 
du papisme. Ce fait le prouve, et il n'est pas isole.Nous avons vu le P. Maldonat g Pot- 
tiers, le P. Auï.er dans diverses villes, rechercbés. écoutés et consullês par des 
hommes désirant de bonne foi la lumière. L'exeml,le de Jësus-Christ. l'esprit aposto- 
lique et les recomnandations «les Gëneraux ont toujours fait un devoir g nos mission- 
nattes de concilier avec les ardeurs du zèle la douceur des procédés et le respect des 
person ries. 
2. Claude de Bane, L'Escriture abandonnée par les ministres de la religion pré- 
te«due ré[orm(e (1658). Advis de l'imprimeur au lecteur. Cf. J. Blanc, op. cit., 
p. 323. 



MISSION DU P. SALES A AUBENAS. 331 
commandant la prudence. Les deux villes Cant voisines, il serait 
toujours facile de le remplacer si la maladie le terrassait. Le 
missionnaire n'eut besoin d'aucun secours; non seulement il 
suffit par lui-même à toutes les prédications d'usage, mais il 
joignitencore d'autres bonnes œuvres, des conférences sur les cas 
de conscience et des leçons de catéchisme. A lui seul il cntendit 
cinq cents confessions générales: il rétablit la concorde dans 
bon nombre de familles et réagit avec succès contre dcs abus 
Cranges, en particulier contre la trahison que ne 0:raignaient pas 
de commeth'e certains catholiques en s'enrôlant, par crainte ou 
par intérêt, dans lcs afinCs protestantes l. Enfin il prit en main 
la cause des Pères Cordeliers dont le couvent avait été saccag,5 
par les calvinistes, et quêta pour eux auprès des habitants les 
plus riches une somme suffisante pour entreprendre les répara- 
tions% 
De retour au collège de Tournon, il occupa ses loisirs à la 
composition d'un ouvrage sur l'Eucharistie3; puis, à la fin dé 
l'année (1591), sa santé lui permit de remonter dans sa chaire 
de théologie dont il ne devait plus descendre que pour aller à 
.tubenas, au martyre. 
i. En 159"), Guillaume de Balazuc, baron de Montréal , gouver- 
neur d'Aubenas depuis que les catholiques étaient maitres de cette 
ville, vint, comme les années p,'écédentes, demander au Père 
Iecteur de Tournon un Père du collège pour l'avent et le carême 5. 
Or il voulait cette fois un savant tl,éologi«.n, capable de con- 
fondre l'audace de plus en plus entreprenante des ministres cal- 
rinistes «. Le P. Castori, successeur du P. Richeome, qui visitait 
alors le collège comme provincial, fixa son choix sur le P. Salès 
et lui donna pour compagnon le Frère Guillaume Saultemouche. 
Ce coadjuteur temporel; venait d'arriver à Tournon. llomme d'une 
. « Ducentos ut minimum catholicos a bello pro haereticis gerendo deterruit » 
(Litt. ann. mss. collegii Turnonensis, citëes par J. Blanc, p. 
2. lbidem. 
3. Une lettre du P. Aquaviva nous apprend qu'il autorisa le P. Salès à faire réviser 
puis imprimer son ouvrage. Quelque temps apres, l'auleur parlait pour Aubenas on 
son manuscritdevint la proie des huguenots (Leltre du P. Genéral au P. Sales, 7 juil- 
let 192, publiée par J. Blanc, op. cit.. p. 283). 
4. Il est aussi connu sous le nom de « brave Sanilhac ». C'est lui qui l,rit hubenas 
sur les protestants en 1587. omme par Henri Ul gouverneur d'Aubenas, il sui pro- 
curer à toute la province le bénéfice d'une frère générale. 
. Quelques-uns des precéuents missionnaires d'Aubenas sont connus. Ce fut en 
1591 le P. Guillaume Pinëe et, durant le cargme de 159_'2, le P. François Bonaud, de Lyon. 
6. Cf. Blanc, op. cit., p. 69. 
7. 11 ëtait në en 1557 a Saint-Germain-l-Herm (Puy-de-Déme). Il fut domestique aux 
collèges de Billom et de Paris et entra au noviciat de Verdun en 1579. 



332 

LIVRE I1. -- CHAPITRE IV. 

,.xtrëme timidité, mais dont Ç, toute la beauté était en son tme », 
selon l'expression du Père de Gissey, depuis treize ans t qu'il ser- 
rait Dieu dan,; la vie religieuse, il s'était distingué par l'amour 
de l'oraison, la patience, uue simplicité pleine de charme, ra- 
ménité du caractère et une parfaite obéissanceL Comme le Père 
Salès, il avait une particulière dévotion au Saint-Sacrement de- 
vant lequel il restait de longues heures à genoux et le chapelet à 
la main 3. 
Ces deux religieux exemplaires reçurent l'ordre de leur su- 
périeur avec une joie toute surnaturelle. Celle du P. Salès fut 
d'autant plus grande quïl eut le pressentiment du sort qui Fat- 
tendait. La croix de J6sus-Christ. ce martyre qu'il appelait de 
tous ses vœux comme saint André. allait enfin lui gtre accordé. 
« Adieu, mon fils, adieu », dit-il en partant à l'un de ses élèves 
qui entra plus tard dans la Compagnie. Et à l'un de ses Frères, 
Jean Pavageau, il parla encore plus clairement : « Adieu, mon 
Frère, priez pour nous; nous allons à la mort'. » 
Rien, au début, ne confirma ces funèbres prévisions. Les mis- 
sionnaires furent très bien accueillis, logés dans la maison du juge 
Michel Veyrenc, décédé peu de temps auparavant, et admis à 
la table «te Charles Boyron. l'un des trois régents de la ville». 
Le dimanche °9 novembre (159-'), le P. Salès commença ses 
prédications. L'auditoire était nombreux et mëlé : beaucoup de 
huguenots s'y trouvaient dont on remarqua l'attitude modeste et 
surprise. « On n'avait jamais entendu, avouèrent-ils, homme 
plus docte ni plus respectueux des opinions d'autrui «. Fidèles et 

1. Et non vingt-deux, comme disent certains auteurs qui ajoutent à son temps de 
Compagnie celui q,,'il y passa comme simple domestique. 
2. Lettre du P. Madur au P. Possevin, dans J. Blanc, p. 306. Lettre de Louis de 
Suze, éèque de Viviers, au Pape (Ibitt¢mt. p. 251). LiII. tlnrt, lrov. 1t«gdunensis, 1593. 
Pendant qu'il/4ait t,ortier à Pont-h-Mousson, leFrre Saullemouche eut l'heureuse or, ca- 
sion d'cire victi,le du devoir. Un jour un étudiant en droit vint demander au parloir 
un jeune seigneur allemand qui était au pensionnat. Ce gentilhomme voulut sortir sans 
la permission du Principal. Le Frère s' opposa et ferma la porte de la rue, laissant le 
juriste dehors. Cdui-ci, furieux. ëpia le moment où le coadjuteur ouvrirait la porte, 
se précipila sur lui. le rira violemment au milieu de la rue, le renversa et le fouh 
aul pieds en i'ccahlant de coups de poing et en le frappant du pommeau de son 
ëpée. Ainsi le futur ,,artyr faisait son apprentissage. Abram, L'Université de Pont- 
«t-Mousson, p. 14l). 
3. Déposition de t  de Chaussy ,J. Blanc, p. 229). Léonarde de Chaussy, de Buorns. 
reçut plusieurs fis les deux Jésuites dans son chSteau et, après leur mort, montra 
un grand zèle po,,r leur mémoire et leur héalitication. 
4. « In digrssu à Sociis... visus est impendentem ab haereticis praesagire mortem 
et sine amt, agibus praedicere », disent les lettres annuelles. Cf. Blanc, p. 9. Odon ,te 
Gisse, p. 49. 
.5. Déposition de Jacques Boyron, fils de ce rëgent (J. Blanc, p. 212). 
r,. Citë par Blanc, p. 80. 



MISSION DU !'. SALES A AUBENAS. 

333 

dissidents retirèrent tant d'avantages de ses instructions, que le 
baron de Montréal sollicita des supérieurs de la Compagnie l'au- 
torisation de garder à Aubenas son prédicateur jusqu'à Paques 
de l'année suivante. Il fut fait droit à sa demande, au grand dé- 
pit des ministres protestants. Le missionnaire poursuivit donc, 
après Noël, son œuvre d'évangélisation. Mais les habitants, 
croyant avoir assez l'ait pendant l'avent, se refroidirent et ne 
vinrent plus l'écouter qu'en petit nombre. Leur i,,d,flërence pa- 
rut au P. Salès un présage de malheur pour la ville. Il les en 
avertir sérieusement, puis, sans les abandonner tout à fait, il se 
mit à missionner dans les locahtés d'alentour, à Largentière, à 
t:hassiers, à uoms et ailleurs, oh les populations répondaient 
avidement aux efforts de son apostolat. 
Un gentilhomme huguenot, de la petite ville des Vans', trou- 
blé par quelques doutes sur sa religion, eut fantaisie d'assister à 
une conférence publique où le jésuite argumenterait contre l'un 
des plus fameux ministres. « Il y avait pour lors à Villeneuve de 
Berg, dit le P. de Gissey, un ministre qui faisait le fier à bras et 
défiait tout le monde en dispute, se persuadant que personne 
n'oserait lui prèter le colleté. » Il se nommait Pierre Labat, et 
fut choisi comme porte-parole des réformés. La réunion devait 
avoir lieu h Ruoms, dans la grand« salle du chateau de M « de 
Chaussy. A l'heure dite s'assemblèrent protestants et catholi- 
ques autour du gentilhomme des Vans et du baron de Montréal. 
Le P. Salès fut fidèle au rendez-vous, mais on attendit en vain 
ministre; il ne parut point ' et ses partisans se retirèrent confus. 
Cette humiliation et l'influence croissante des missionnaires 
provoquèrent-elles un retou," offensif des calvini.tes contre Aube- 
nas? Plusieurs historiens des deux partis l'ont insinué . Toujours 
est-il que le sieur de Chambaud, chef des huueuots du 'iva,,ais, 
conçut le dessein de violer la trêve signée avec le baron de Mont- 
réal, de tomber à l'improviste sur la ville d'Aubenas et de l'ar- 
racher au pouvoir des catholiques. Pour mieux cacher leur pro- 
jet et faire le vide dans la can, pagne environnante, les huguenots 
répandirent le bruit d'une tentative contre la ville d'Arles. Le P. 
Salèsdevina tout ce qui se tramait, il se hàta de revenir à Aube- 
nas. Grande fut sa peine de voir l'insouciance des habitants et 

t. Les 'ens, dans l'Ardèche, arrondissement de Largentiëre. 
2. O. de Gissey, op. cil., p. 57, 58. 
3. Dëposition deM ®¢ de Chaussy, dans J. Blanc, p. 229. 
. Cf. Blanc, op. cit., p. 81 et note. 



33 

I.IVRE II. -- CHAPITRE IV. 

qu'aucunc I, récaution n'était prise. Sur son conseil un des hommes 
les plus considérés de la ville alla dévoiler le plan des huguenots 
au gouverneur. Mais celui-ci ne voulut rien croire. « Ils sont liés 
pat. la tr6ve, répondit-il; s'ils s'agitent ce n'esi pascontre nous. » 
Désolé de cette r6ponse, Jacques Salès se rendii en personne au- 
près du baron de Montréal, « lequel, dit un biographe, soupçon- 
riant que le Père parlait à la facon des gens de lettres, souvent 
plus timides que courageux, lui repartir • « Mon Père, vous avez 
« peur, ce me semble. Si vous redoutez quelque danger, je vous 
« hébergerai dans le chàteau et vous y assignerai une chambre 
« pour la s6rcte de votre p«.rsonne. » A quoi le Père répondit • 
,, Monsieur, croyez-le, je ne m'adresse pas à vous à cette fin, car 
« il y a quinze ans que je souhaite avec passion le martyre et d'ex- 
,, poser ma vie pour Dieu . » 

7. Tandis que le baron de Montréal persistait à ne pas croire 
au danger, Chambaud et les siens prenaient leurs mesures pour 
un coup de main. Le P. Sales, lui, employait ses derniers jours 
à sauve,' des àmes. Il avait la coutume d'occuper ses veillées à 
l'inst,.uction des calvinistes. Nous savons, par les dépositions de 
trois témoins, que dans la soirée ,lu 5 février (1593) il se rendit 
avec son con-q»agnon chez une noble dame, .ludith de la Teule, 
dont il avait entrepris la conversion. 11 se fit alors si pressant 
qu'elle lui promit d'abjurer sans retard -. 
levenus " la maison de Michel Veyrenc après cette veillée apos- 
tohque, les deux jésuites ne purent prendre un bien long repos. 
Le samedi t; février, avant les premi6res lueurs du jour, Au- 
benas « surprise » .3 et escaladée, en pleine tïëve, tombait aux 
mains des huguenots. Sur les ordres de Chambaud, le complot 
avait été prépar6 par un impudent et courageux sectaire, Jean de 
Bosse, seimeur de Sarjas. Profitant d'une nuit très noire et d'un 
fort vent (lu nord, ce capitaine s'était approché de la ville avec 
cent vingt hommes détermin6s. Une quinzaine d'entre eux,. ayant 
• h leur t6te l'avocat Samson Laborie, avaient déjà franchi la 
muraille, lorsque l'échelle se brise, renversant d'autres assaillants 
dont la chute et les cris réveillent les sentinelles. Celles-ci don- 
nont l'alarme ; mais " la faveur des ténèbres, Laborie paye d'audace 
1. O. de Gissey, p. 60. Voir uneautre rëponse du même genre, l,lus catègorique en- 
core, du P. Salès, laveillede la prise d" ,ubenas tDëposilion du baroo de Montréal, dans 
Blanc, op. cit.. p. 225). 
2. Dëposition de Judilh de laTeule an procès de 1093 (Blanc, p. 3t). 
3. qet événement garda le nom de « Surprise d'Aubenas ». 



LE P. VARADE ET BARRIÈRE. 

353 

.le russe obligé à la dénonciation,je paraissais en ètre exempté par 
le péril de ma vie. En effet, si j'avais été connu pour le dénoncia- 
teur, ce qui était fort possible, j'aurais été regardé conme un 
traltre, ainsi qu'il advint peu auparavant à plusieurs qui payèrent 
par le dernier supplice des dénonciations moins graves. -- Troi- 
sièmement enfin, dans l'hypothèse où le péril évident de ma vie 
ne m'efit pas exempté de l'obligation de dénoncer le meurtrier, 
j'avais cependant une excuse très valable dans l'incertitude où 
jY.tais si cet homme, que je vis en passant, irait jusqu' la réali- 
sation de ses projets. D'ailleurs, eussé-je voulu le dénoncer, com- 
ment et par qui, d'une ville assiégée, faire parvenir au chef 
ennemi ou it son entourage les indications nécessaires t ? » 
Ainsi parle le P. Varade à son premier supérieur. De Borne, le 
P. Général lui répond le 1 r décembre • « J'ai reçu et lu votre 
apoloe; je ne doute pas de sa véracité. Cependant, pour de 
justes motifs, je vous demande de ne la point publier ni commu- 
niquer à personne. Laissons venir les événcments. La divine Pro- 
vidence ne permettra point que la vérité reste étouffée longtemps 
ni que votre innocence soit opprimée -. » En conseillant l'expec- 
tative et le silence, le P. Aquaviva eut doublement raison. Jamais 
Arnauld ni Pasquier n'essayèrent seulement de prouver l'accusa- 
tion qu'ils avaient formulée ; elle tomba d'elle-mème sans que le 
P. Varade eùt été interrogé ou mis en état d'arrestation. Si au 
contraire son apologie avait été publiée, n'aurait-elle point, par 
certaines apparences de subtilité, donné lieu  des interprétations 
venimeuses? Le Père a refusé d'écouter Barrière et de lui répon- 
dre. On l'en croira sans peine..lais aux yeux de bien des gens 
cela ne peut l'excuser de n'avoir pas déconseillé l'attentat. Sur ce 
point, comme sur celui de la dénonciation, plusieurs de ses con- 
frères, soit à Paris, soit à Lyon, jugèrent autrement que lui et 
trouvèrent, eux, le mo)'en d'accomplir ce qu'ils considéraient 
comme un devoir 3. Nous en avons pour .arant l'homme le mieux 
renseigné et le plus intéressé dans cette affaire. Henri IV, le 
"l décembre 1603, dans une grave circonstance, répondit au pre- 
mier président de ttarlay d'un ton qui ne soutirait aucune répli- 
que :« Touchant Barrière, tant s'en faut qu'un jésuite Fait confessé 
comme vous dites, que je fus averti par un jésuite de son entre- 

1. *Expositio falsarum crimitationum (Gall. Epist., t. XVII, n. 56). 
2. Lettre du P. Gëaëral au P. Varade, l ' déc. 1591 (Ftancia, Epist. Gea., t. I» 
3. A Lyon, Barrière vit entre autres le P. Maoriu.% recteur du collège, « qui le 
tenvoa court », dit le P. Bicheome (op. cit.. p. 138). 



35 LI RE II. -- CHAPITRE V. 
prise, et un autre lui dit qu'il serait damné s'il osait l'entre- 
prendre t. » 

. Malgré tout, la Compagnie de Jésus ne devait pas tarder à 
succomber en France sous les coups des nombreux ennemis du 
pape et de l'Église. « Nous sommes occupés à faire chasser les 
.Iésuites, écrivait Jacques Bongars, diplomate calviniste. L'Uni- 
versité, les curés des paroisses et toute la ville ont conjuré contre 
ces pestes publiques . » Les huguenots n'étaient pas les moins 
ardents. Nous avons rapporté déjh que, réunis h Montauban en 
158',, les chefs du parti avaient décidé de mettre tout en œuvre 
pour faire expulser les Jbsuites de toutes les provinces du 
ro)-aume. Alïssue de l'assemblée, Duplessis-Morna)r s'était rendu 
à Paris afin de gagner au complot les politiques de la cour. Un 
instant séduit par de menteuses insinuations, Henri Iii avait été 
sur le point de sévir coutre ceux qu'on accusait de troubler la 
tranquillité de ses États; mais il eut la sagesse de préter l'oreille 
aux défenseurs des calomniés et il fut vite d6trompé par les loyales 
explications du P. Maggio 3. Politiques et huguenots durent aban- 
donner quelque temps leur projet, sans toutefois y renoncer 
pour toujours. Ils le reprirent en 159, lorsque la réaction contre 
les principes qui avaient uni les catholiques pendant la Ligue 
semhla leur offrir toutes chances de succès«. 
A ce moment, Henri IV connaissait encore mal la Compatie ; 
il voyait seulement en elle un corps tout dévoué au Saint-Siège. 
Mais ce dévouement ne pouvait servir de grief à nos adversaires, 
car le roi, tout entier "h sa réconciliation avec Rome, ne les eùt 
point écoutés. Aussi la tactique fut-elle de lïndisposer contre les 
Jésuites en les représentant comme des intrigants et des séditieux, 
responsables de tous les excès commis pendant la Ligue et qu'il 
fallait exterminer pour rétablir une paix durable dans le ro)-aume. 
Afin dïmpressionner davantage le souverain par la poussée de 

1. C'est en vain qu'on essaierait de récuser ce 1émoignage. La harangue du roi an 
Parlenent de Paris, recueillie par des 1émoins qui l'ont entendue, a été imprimëe de 
son vivant. On la trouve dans Dupleix, historiographe de France (ttistoire de ttenry 
le Grand, p. 506) et dans Mathieu auquel Henri Ix" fournissait lui-mème des mémoires 
pour son ouvrage (Histoire de Henri 1 -, t. Il. p. 621) ; personne alors ne songeait àen 
conlester l'authenticité. Le protestant Sch-ll, dont on connait la judicieuse critique, 
la rapporte dans son Cours d'Itistoire des États Europ(ens (t. XVII, I'- 205 et suiv.). 
Nous la donnerons in extenso au livre I11, ch. xl, n. 10. 
2. Cité par le P. Daniel (Histoire de France, t. XIi, p. 150). 
:L Voir plus haut, liv. 1. ch. x, n. 3. 
4. Lettre du P. Commolet au P. Général, 16avril 159 (Gall. Epist., t. XVII. L 4"). 



CAPTI$ITÉ DU P. SALÈs ET DU F. SAULTEMOUCHE. 335 

et en[raine sa petite troupe qui parcourt les rues en criant : A 
mort ! A mort ! Ces cris répét6s font croire aux habitanls que la 
ville était remplie d'ennemis. Pris de panique, on ne songe qu'à 
fuir; le gouverneur lui-mème laisse la garde «lu chtteau à l'un 
de ses capitaines et se sauve du côté de. Largentière, avec l'in- 
tention de revenir dans quelque.s jours à la t.te d'une armée. Les 
fuyards sortaient pat. la porte des Cordeliers. Laboric qui les sui- 
rait, la trouve ouverte, s'en empare et fait prévenir Sarjas qui 
pénètre par là dans la ville avec toutes ses troupes. 
Réveillés par le tumulte, Jacques Salès et Guillaume Saultemou- 
che ont bien vite compris la rèalité de leur situation ; « ils n'ont 
plus d'autre refuêe que Dieu; ils s'abandonnent à Lui dans la 
prière, Lui offrent leur vie et Le supplient de leur donner la 
force de ne rien dire, de ne rien faire qui soit contraire à sa 
gloire ou à l'honneur de la Compagnie" ». 
Trois ministres protestants avaient accompa.né les troupes de 
Sarjas pour les exciter «le l«.ur fanatisme : Bernardin Guérin, pié- 
montais, ministre de Vals, Jacques Railhet, nimois, ministre de 
Meyras, et Pierre Labat que nous connaissons déjà ; ancien mi- 
nistre d'Aubnas, il y rentrait vainqueur après un exil «e cinq 
ans. De bonne heure dans la matinale, ces trois hommes circon- 
viennent Sarjas et lui montrent 1" utilité d'arrèter les deux jésuites. 
Des ordres sont aussit,'t donnés -à trois soldats de Vals prèts à 
toute vilaine besogne. Vers neff heures du matin, un protestant 
les conduit àla maison Veyrenc. « Les voici, r«tcontc le premier 
biographe, ne respirant que cruauté, qui bem'tent à la porte. ()n 
leur ouvre. Entrés qu'ils furent, ils trouvent nos deux martyrs à 
genoux, chacun avec un livre de dévotion en main, priant Dieu. 
(:es misérables, de prime face, chargent d'outrages nos deux vic- 
times et les serrent à la gor.e. )n les interroge insolemment qui ils 
étaient. -- Noussommes, répondcnt-ils, de la Compagnie de .Iésus. 
-- Rendez la bourse, rechargent ces cruels. -- Nous n'avons point 
d'argent, dit le vertueux Guillaume. -- Si. nous en avons, crie le 
Père ; tenez ce mouchoir ; il y a quelques sous que nous a baill.s 
le collège de Tournon pour nos menues nécessités... » lls saisissent 
avidement le mouchoir et, furieux de n'y trouver que trente sous, 
ils retapèrent et menacent d'Agorger le Père cruellement, « si pré- 
sentement il ne leur baillait comptant une plus grande somme  ,,. 

1. J. Blanc, op. cit., p. 92, t93, t9i. 
2. Lift. ann. 1593. 
. O. de Gissey, p. 62, 63. Tout ce rëcit est conforae aux lettres annuelles. 



336 

LIVRE II. -- CHAPITRE IV. 

Jacques Salès leur répondit avec calme" « Si vous n'avez pas 
assez de notre argent, nous n'y pouvons rien, n'en ayant pas 
d'autre. Si vous voulez nous faire prisonniers pour obtenir une 
rançon, nous n'avons rien non plus à vous promettre. Si notre 
1.eligion est seule en cause, agissez sans retard ; nous sommes 
prèts à verser notre sang, à donner notre vie pour l'Église Ro- 
maine t. » 
A ces mots, ils se jettent sur lui, le frappent à coups de poing, 
le fouillent impudemment, bouleversent et pillent tout dans sa 
chambre. Le butin ne fut pas grand" « C'étaient quelques Agnus 
lei et grains bénits avec une petite croix d'argent dans laquelle 
le dévotieux martyr gardait quelques reliques. De plus une hor- 
loge de sable et certains livres que partie il avait empruntés et 
partie apportés du collège de Tournon. » 
Les soldats avaient reçu l'ordre de se saisir des deux religieux. 
Ils les entrainent donc hors de la maison, « clabaudant et hur- 
lant le l,,ngdes rues qu'ils tiennent les faux prophètes et im- 
posteurs ». Ils les conduisent d'abord à leur chef, Sarjas. Celui-ci 
les envoie au juge Louis de La Faye, chez qui étaient réunis, 
encore en armes, les ministres et les principaux du parti. On 
achevait de diner quand les prisonniers sont annoncés aux con- 
vives. Introduits auprès d'eux ils se voient dabord l'objet d'une 
hypocrite bienveillance. En termes doucereux on parle religion. 
Le ministre Labat se met " faire l'apologie de la réforme, comme 
s'il eùt espéré l'apostasie des deux .iésuites. Mais les réponses du 
i'. Jacques Salès changent bien6t le ton de ses interlocuteurs. 
De la conversation ils passent à la dispute, de la dispute aux in- 
jures. Il était deux heures de l'après-midi. Ouelqu'un fait remar- 
quer que le l'ère et son compagnon sont encore à jeun, qu'il 
serait aimable de leur offrir un repas. L'idée venait à propos 
pour tiret" d'embarras les ministres à bout d'arguments. On sert 
donc aux prisonniers un potae. Le Père, sans y prendre garde, 
s'apprëte à y goùter, quand « le bon Guillaume l'admoneste que 
le potage était de chair et que cependant il était jour de samedi ». 
Le l'ère, à l'instant, s'artère; les prédicants font les étonnés et lui 
demandent pourquoi ils ne voulaient toucher à ce plat. « C'est, 
leur répond le Père, que les enfants de l'Église ne mangent ni 
chair ni graisse les samedis, l'usage leur en avant été interdit 
par icelle, comme trop bien vous savez. » Cette réponse est le si- 

1. Lit. onn. 1593. 



CAPTI¥1TÉ DU P. sALEs ET DE F. SAILTEMOECItE. 337 

gnal d'une nouvelle sortie des ministres contre la loi du jeùne et 
de l'abstinence. Le l'ère, quoique affaibli par la faim, ne laisse 
pourtant de tenir h:te « "à ces brifauts, seul contre trois, et lem" 
rend tant de combats quïl les fait reculer ». 
La soirée s'avançait et, malgré leur audace, nos prédicants ne 
se trouvaient pas en bien belle posture devant les témoins de cette 
scène. Ils essayeur de triompher en changeant de sujet : « Ils se 
ruent sur une autre controverse qui était du franc-arbitre », où, 
n'ayant eu plus de succès qu'auparavant et ne pouvant soutenir ce 
choc trop rude, « ils sont forcés encore un coup de tourn'r 
dos j ». Ils attaquent alors le divin mystère qui les scandalise, 
le dogme de la présence réelle ? ; mais cette troisième dispute ne 
leur réussit pas mieux que les deux premières. Quand ils curent 
ëpuisé leurs sophismes et leurs mensonges, le P. Salès, (lui pensait 
tristement aux malheureux abusés par leur doctrine sacrilège, 
se tourne vers les assistants : « Donnez-moi les saints livres, dit-il, 
et je vous montrerai comment vos ministres vous trompeur et 
vous conduisent en enfer::. » 
On se garda bien d'apporter let Bible ; mais le défi du P. Salès 
avait déchainé la rage des ministres. Ils ne lui épargnèrent plus 
aucun outrage, le traitèrent d'imposteur, d'idoltdre, de faux pro- 
phète et d'antéchrist. Labat en fureur sëcria : « Tuez, ruez ces 
gens-lt; ils suffiraient à corrompre tout un royaume t. » Alors 
le jésuite, voyant l'impossibilité de discuter au milieu de ces 
e[ameurs, présente à ses adversaires un manuscrit. « Je vous prie, 
leur dit-il, de vouloir jeter 1" oeil à loisir sur ce cahier. Il contient 
la doctrine de l'Église touchant les sacrements. Par icelui vous 
verrez ce que je crois, car je l'ai composé et l'avoue pour mien-. » 
Le ministre Railhet s'empara du livre , puis se levant il sortit avec 
ses trois collègues ,, fort indignés de se voir étrillés d, la sorte, 
trois par un seul ». 

8. Jacques Salès et Guillaume Saultem(,uche, toujours à jeun, 
abandonnés à la merci des soldats, passèrent leur nuit dans une 
salle basse et humide, sans lit, sans feu, sans autre nourriture 

I. O. de Gissey, p. 6. 
2. Lettre de l'ëveque de Vi Jets, 1658. CL Blanc, p. 99. 251,272. Les deux premiers 
de la Compagnie de Jdsus qu ott ëtd masacrœes ca Frmtce. 
3. Déposition de M " de Chaussy (Blanc, p. 230). 
4. lbidem et déposition de Claude de Serres (Blanc, p. 227,. 
5. Lilt. ann. 1593. 
o. I| le garda tou]ours précieusement, parait-il, à cause de l'admirble érudition ,lui 
a'. touvait (0. de Gissey, p. 67). 
copx«mz »z /:ss. -- T.n. 22 



338 

LlXllE I!. -- CHAI'ITRE IV. 

qu'un peu de pain qu'un enfant leur apporta en cachette. 
Le lendemain dimanche, les ministres, remis de leur défaite par 
un bon souper et une bonne nuit, reviennent à la maison du juge 
La Faye et reprennent la dispute de l'Eucharistie avec le pauvre 
théologien affamé et transi de froid. lais devant etLç il a retrouvé 
toute sa force. Il fait à leurs objections des réponses calmes, claires, 
précises, au point que les calvinistes ne peuvent s'empècher 
d'admirer sa présence d'esprit dans un tel état de faihlesse t. Puis, 
non content de riposter, le jésuite attaque à son tour les mi- 
nistres et, dit son premier biographe, « il leur donna une charge 
s pressante par une, demande qu'il leur fit, qu'euxjetant bas les 
armes il les mit du tout en désarroi  ». 
L'heure du prVche les saura d'une nouvelle humiliation. Averti 
qu'elle était arrivée, Labat s'y rend, suivi d'un nombreux audi- 
toire. Il monte en chaire et, loin de tout contradicteur, il reprend 
son aplomb. Aussi bien les circonstances lui offraient un sujet 
facile et tout pr6paré. Il invective donc contre l'Eucharistie, 
contre le papismc, contre les .lésuites ses défenseurs et « singu- 
lièrement contre celui qui était dans A ubenas ». Brandissant 
comme une pièce à conviction le manuscrit sur l'Eucharistie que 
lui avait prêté Railhet, il appelle sur l'auteur la justice et la ven- 
geance de ses corelionnaires. « C'est un idolttre 3 . disait-il, uu 
corrupteur, un faux prophète et qui mérite le sort des faux pro- 
phètes, lléli n'a-t-il pas roué à la mort les prophètes de Baal 
convaincus d ïm postu re  ? » 
Cet appel au meurtre fut entendu assez froidement. Après le 
prèehe, une partie des auditeurs retourna à la maison de La Faye, 
où le P. Salès était test6 en controverse avec deux des ministres. 
l.es autres d,'.libérèrent sur le sort des prisonniers. Mais tous n'é- 
taient pas de mëme avis. Ceux-ci parlaient de les échanger contre 
un prédicaut détenu par les catholiques ; ceux-là, plus attirés par 
la perspective d'une forte rançon, voulaient proposer au comte de 
Tournon de les racheter. Dans un troisième groupe la mort était 
déjà résolue. En descendant de chaire, Lal»at avait rencontré Sar- 
jas avec quelques autres fanatiques et n'avait pas eu de peine à 
les persuader:'. Sur-le-champ, le capitaine Sarjas envoya trois de 

1. Lift. an»t. 1.39.3. 
2. O. de Gissey, p. 68. 
3. Pour les hérëtiques sacramentaires, quiconque adore le Saint Sacrement est un 
idolàtre. 
-i. Litt. a»t»t.. 1593 O. de Gissey, p. 70. 
-5. Que la nort des deux ésuites ait etWarrëtée a linstigation des ministres et sur- 



SUPPI.ICE DU P. SALES ET DU F. SAULTE_IOUCHE 339 
ses gens pour égorger les jésuites. Arrivés à la maison de La 
Faye, les soldats s'arrètent et se regardent : « Ce ne sera pas moi 
qui ferai le coup, dit l'un. -- Ni moi non plus, ajoute l'autre. -- 
Et le troisième jura que le diable l'emport,'tt s'il faisait aucun ma' 
à ces innocents 1. » ,lème en face de leur chef, ils refusèrent éner- 
giquement d'exCurer ses ordres. 
Il fallut que le ministre et le capitaine payassent de leur per- 
sonne. Sarjas avec une vingtaine d'hommes s'élance dans la mai- 
son et saisit brutalement le P. Salès par le bras. ,, Suis-m,,i. ido- 
làtre, pharisien, suis-moi.-- Et où voulez-vous me mener? reprend 
le Père. -7 Suis-moi, te dis-je, il te faut mourir en public. -- 
C'est bien, je vous suis, sous la conduite de Dieu pour la cause 
duquel je suis prêt à donner ma vie. ,, Alors, se tournant vers 
t;uillaume Saultemouche : ,, Et vous, mon Frère, qu'allez-vous 
devenir? Ayez bon courage. Voyez comme de petits que nous 
sommes nous allons devenir grands au ciel -. » Puis la pensée 
venant au P. Salès que sans doute on en voulait à lui seul, il es- 
saya de sauver son compagnon. « Tuez-moi de la mort la plus 
cruelle, dit-il aux huguenots ; je la subirai volontiers, mais lais- 
sez vivre ce bon Frère; il n'est point homme de lettres et vous 
n'avez rien à craindre de lui 3. » Aussit0t le Frère Guillaume 
protesta. « Je ne vous abandonnerai pas, mon Père, ains je mour- 
rai avec vous pour la vérité des points que vous avez disputés. ,, 
Au moment où l'on entrainait Jacques Salès, l'un des soldats 
avertir le Frère de se retirer : « que ce n'était point pour lui 
que se jouait cette comédie, ains seulement pour le Père ». A 
quoi le Frère repartir : « Dieu me garde de tomber en cette faute '. 
le n'abandonnerai jamais celui auquel l'ob_issance m'a adjoint 
pour compaaon, quand n-ème je devrais trépasser avec lui; je 
le suivrai jusqu'au tombeau, q Bien donc, lui dit un soldat en le 
poussant, tu veux mourir, tu mourras. » Et le Frère Guillaume, 
se frayant un passage à travers la foule, se retrouva bientèt auprès 
du Père, dans la rue a. 
Le ministre Labat et plusieurs autres les y attendaient avec 
des gens armés. Une dernière fois on somme le missionnaire 

lourde [,abat, cela ressort clairement des dêpositionsde M ¢ de Chaussy, de Claude de 
Serres, du baronde Montrëal, deJuditb de lal'eule, de Jeanne Guigou CBlanc. p. 
!. O. de Gissey, p. 71. 
2. Lilt. ann. 1593. 
3. Dèposition de Jeanne Guigou tBlanc, p. _935.. O. de Gisse.. p. 72. 
. O. de Gissey. p. 73. 



LIVRE ll.  ;llAPlTBE l¥. 

d'abjurer publiquement tout ce qu'il a pr6ché ou écrit « sur la 
réalité du corps de Notre-Seigneur au sacrement de l'auteli ». 
En même temps et à propos du même objet, on le presse encore 
de questions rapides, inc«,hérentes. Mais le Père, sans faillir, 
r6pondait à tout pertinemment, de quoi « le ministre Labat fut si 
courroucé que, perdant patience et conscience, il cria: A mort! 
A mort cet homme ! il ne mérite point de vivre; c'est une pesle ». 
Et sur ces mots, « sondain il tourne bride et se retire », aban- 
donnant les deux victimes à leurs exéeu/eurs. 
De pitié, la plupart des témoins s'enfuient; parmi les soldats 
huguenots, beauco,p refusent « de baillcr le moindre coup 'h 
ces hommes » «lui ne firent jamais mal t personne. Les ens 
de Satjas se n|outrent plus complaisants. L'un d'eux, Vital Su- 
chon, surnommé le Simple à cause de sa sottise presque incons- 
ciente, s'avance vers les deux jésuites. « Je te prie, mon ami, lui 
dit le 1'. Salès, donne-moi un pe de loisir pour me recomman- 
der à Dieu et Le supplier pour t«,i. » E s'adressant à son coin: 
pagnon : « Mon Frère, recommandons-nous à Dieu. » Tous deux 
s'éloignent alors ,le quelques pas ci se mettent "à genoux. Tan- 
dis que le l'@c invoque "h haute voix saint Jacques, saint Étienne, 
Jésus et Marie, le meurtrier lui ,]échar.ge son arquebuse à la 
hauteur de l'6paule, puis, se jetant sur hé, le frappe d'un coup 
«le dague à la poitrine. Les soldais, excités par la vue du sang, 
s'approchent pour l'achever. L'un d'entre eux, impatienté de 
ses prières, lui remplit la bouche de boue et d'ordures; un autre 
abat à coups d'épée les deux pouces croisés que le Père porte à 
ses lèvres en 'uise de crucifix. Enfin un habitant d'Aubenas, 
armé d'un couteau, l'enfonce ru,lement dans la gorge du mou- 
rant et lui donne le coup de grace. Ainsi Jacques Salès rendit 
à Dieu son ame en répétant par trois fois : Jésus, Marie. 
Cependant le Frère Guillaun,e s'est précipité sur le Père. 11 
l'embrasse et proteste « qu'il ne l'abandonnerait mort non plus 
qu'il l'avait abandonné vivant ». Vital le Simple et un autre sol- 
dat, nommé Jacques Massis, le frappent chacun d'un coup de 
poignard. Lui, aval! étendu ses bras en forme de croix et pen- 
dant que d'autres soldats, avec leurs épées et leurs bàtons fer- 
tés, le couvraient de blessures, on l'entendit plusieurs fois s'ex- 
citer lui-mëme à la constance : « Edure, chair, disait-il, endure 
encore un peu. » Puis baienA dans son sang', appelant J6sus à 

l. Ibidem. 



SUPPLICE DU P. SALËS ET DU F. SAULTEMOUCHE. 34t 

son secours, et ramenant ses bras croisés sur sa poitrine, il mou- 
rut comme Salès, martyr de la mëme foi t 
Ce double meurtre ne suffit point ",1 la rage «les calvinistes. 
Sur les corps des deux victimes ils se livrent " de tels outrages 
qu'on refuserait d'y croire sans l'attestation de nombreux té- 
moins. Le Père Salès est complètement dépouillé de ses vète- 
ments; on laisse au Frère Guillaume sa chemise, parce qu'on a 
horreur de toucher au sang qui la souille. De leurs habits deux 
soldats se sont affublés. Vital le Simple, par dérision, a rev,:tu 
la soutane du prètre martyr. On improvise aussitèt une parodie 
d'enterrement catholique. En manière de croix, un vaurien porte 
au haut d'une pique le bonnet carré du I ). Salès, orn6 d'une 
queue de renard; à la suite du cortège les deux cadavres sont 
tralnés nus la corde au cou. On parcourt ainsi les principaux 
quartiers enjetant, au milieu des éclats de rire, d'ironiques invo- 
cations : « Libera, audi nos, exaudi nos. » Enfin, revenant au 
point de départ, on laisse à la voirie les corps des jésuites : 
Sarjas avait défendu, sous les peines les plus sévères, de leur 
donner la sépulture . Ils restèrent six .jours, rue Tvihy, près du 
four d'un patissier, dans un endroit publie, exposés à tous les 
outrages des passants. Les ehiens et les oiseaux de proie les res- 
pectèrent. 
A la fin pourtant les ealviuistes résolurent de les faire dispa- 
raltre ; ils les portèrent dans une vieille église abandonnée «lui, 
après avoir servi d'étable, n'était plus qu'un dép6t d'immondiees. 
Deux courageux eatholiques vinrent pendant la nuit les en reti- 
rer et les ensevelirent avee respect au fond du jardin d'tin h6tel 
en ruines. Les seetaires l'ayant appris ordonnèrent des reeher- 
ehes. Les soldats d'un poste voisin déeouvrirent l'endroit de 
la sépulture et, dans leur haine ignoble, ils ehoisirent er eoin du 
jardin comme lieu d'aisance 3. Pendant deux années, malgré les 
instanees du eomte de Tournon, les ealvinistcs d'Aubenas permi- 
rent ees outrages «. Un seul homme était capable d'y mettre fin, 

1. Lill. ann. 1593. O. de Gissey, p. 76, 77. Diverses dépositions de témoins faites 
en 1593 et citées par J. Blanc, p. 211-220; autres déposition. recueillies en 1627 e! 
cilCs par le meme auteur, p. 224-39. -- Voir aussi les dessins de la plaquelte, Les 
deux premiers de la Compagnie de Jgsus massacrés en France par les h;rétiques, 
imprimée en 1591 (Blanc, p. 271 et suiv.). 
2. Lill. am. 193. 
:. Synopsis itae ac mortis P. Jacobi Salesii et Guillelmi Saltamochii. 
. Au siècle suivant, en rëparation de ces outrages, les fondatrices d'un couvent de 
Sainte 131aire ¢oulurent que la chapelle fùt b.atie  l'endroit où les corps avaient re- 
posë deux ans (J. Blanc, p. 20t)..,ppuyé sur les témoigaages recueillis dons les en- 



LIIE II. -- CHAPITRE IV. 

le sieur de Chalnbau,I, chef des huguenots de la région. Une 
amie des Jésuites et des martyrs, M'e de Chaussy, qui 'avait déjà 
tenté bien d'autres démarches, ne craignit point de s'adresser 
à lui. Chambaud, plus humain cette fois que ses sous-ordres, 
se laissa gagner et fit d'al)ord évacuer le poste de soldats. Quand 
ces témoins g«:nants curent disparu, M me de Chausser donna 
ses ordres à deux hommes de bien qui, avec quelques aides. 
procédèrent à une secrète exl, umation. 
« Les corps furent envelopp6s soigneusement et transportés 
dans une u,aison catholique où l'on eut soin de les dissimuler 
sous un chargement de marchandises; et dès que les portes de 
la ville s'ouvrirent, la voiture put sorti," sans éveiller l'attention 
des gardes. Quand elle arriva en lieu sùr, elle fut aussitet en- 
tourée par le clercA et les fidèles des environs. On déchargea 
tout ce qui avait servi à cacher les corps, et on orna la voiture. 
Les prètres organisèrent le cortège et l'on s'avan,:a au chant des 
hymnes. Sur le parcours, les populations accouraient et multi- 
pliaient les témoignages de vénération. Le cortège s'arrëta au 

q'uëtes officieiles des autoritës civiles et ecclesiastiques, notre récit présente toutes les 
garanties désirables. On ne pourrait lui opposer que deux écrits d'un anonyme protes- 
tant, tous deux portant le mème titre : Le fidèle récit de ce qu s'est passd en la 
ville d'A ube,tas lors de la guerre de la Ligue comme,tcée en Z5S5. L'un fut destinë 
au public et répandu dès l'année 1594. Il a été reproduit in extenso au siècle dernier 
par Poncer dans son troisième volume des Mdmoires historiques sur le Virarais. 
Dans ce factura, il n'est pas dit un mot des deux jésuites (Blanc, p. 158). L'autre, 
manuscrit primitif du mgme auteur anon)me, fut trouvé à l'époque de la Révolution 
dans la famille Valeton par M. Paul Delichères. Celui-ci y prit pour ses notes person- 
nelles un certain notnbre de faits particuliers, entre autres une relation du meurtre 
des jésuites « en complète opposition avec ce que l'on connaissait jusque-l ». M. A. 
Mazon a publié ces extraits dans sa Clironique religieuse du vieil Aubenas, p. , 
et il en a donne un,. excellente critique dans le chap. x du tome IV des Notes et 
doctmetls historiques sur les Ht9uenots du lïvarais. 
La l, reue, remarque-t-il d'abord, que ce récit est iqidële, c'est que son anleur 
n'osa jamais le produire. 11 montre ensuite que cet auteur n'est autre que le capi- 
taine Valelon, dëputé par les chefs caivinistes au connétable de Lesdiguières pour lui 
faire trouver bon le coup de main tenté contre Aubenas en pleine trëve. « Chargé de 
la tache difficile, dit M. Mazon, de justifier à Grenoble et a Paris la coupable équipëe 
de Sarjas et C'c, on peut bien penser que le capitaine huguenot ne nëgligea rien de ce qui 
dépendait de lui pour réussir et qu'il consulta surtout les besoins de sa cause; cequi 
l'amenait tout naturellement à presenter les choses comme il le fait dans le Fidë/e 
récit. EI. ayant devancë tous les autres courtiers, il pouvait espérer d'atténuer par 
ses artifices l'horreur des attentats co,mfis, et peut-ëtre détourner le chatiment que 
le parti avait mërité en violant la trëve. » Xt. Mazon (ibidem) réfute aussi trés bien 
l'inenlion absurde des protestants attribuant la mort du P. Sales à l'irritation pro- 
duite par ses prédications prétendues séditieuses. Il donne à ce propos un tëmoi- 
gnage en bonne forme tiré des procès-verbaux des Ëtats du Vivarais (3 iuin 1595), les- 
quels attestent : « que les Pères Jésuites dudit Tournon se sont toujours, et en tout 
temps depuis leur institution audit collège, maintenus en l'obéissance du Roi en leurs 
prédications et atttres exercices, comportés avec toule modestie .... etc... » (Cf. Blanc, 
op. cit., p. t59-C9). 



SUPPLICE DU P. S SLËS ET DE F. SAULTEMOUCHE. 33 

chMeau de Ruoms, et les restes des deux martyrs furent déposés 
solennellemcnt dans le caveau de la chapelle 1. ,, 
Après avoir laissé quelque temps .1 .... de Chaussy jouir de 
ce précieux trésor, les Jésuites la prièrent de consentir au trans- 
fert des corps dans leur collège d'Avignon. Ira lui laissa cepen- 
dant des rehques qu'elle céda plus tard presque toutes au col- 
lège fond6 par la Compagnie à Xubenas. La plus grande partie 
des ossements, enfermés dans une chasse, furent portés à Avi- 
gno et accueilLis triomphalement par les catholiques de cette 
ville. Le cardinai-lé$-at vint lui-même recevoir la chlsse à la 
porte du collège, et entonna le Te Deum au pied de l'autel «,6 
il l'avait dêposêe. Elle fut ensuite placée dans la sacristie du 
collège, et depuis ce jour, le peuple ne cessa de recourir avec 
succès à l'intercession des martyrs-'. 

1. J. Blanc, op. cil.. p. 123, 12-1. Déposition de M =r de Chaussy (ihiden, p. 230. 231). 
2. Le collëge de Tournon, auquel apparlenaient les deux religieux quand ils furent 
massacrés, ne pouvait se consoler de n'avoir pas au moins une partie des reliques. 
En 1619 on fit droit à ses rëclamations. A la même occasion on en dilribua à Rome, 
puis aux collèges de Billom, Chambëry, D61e, Besançon. Le Puy, Bëziers et Cahors. 
« On en porta en Espagne et jusqu'aux Indes ,, Blanc, p. 12. 



CitAPITRE V 

SECOND PROCÈS AVEC L'UNIVERSITÉ 

Sommaire : 1. Entrée de Henri IV à Paris: disposition du clergé, de l'Univer- 
.-ire ,t du l'arh.ment à son gal-d. -- 2. Attitude des Jésuites: ils s'offrent à 
prëlor serment. -- 3. Le I'. Varado et l'attentat de Barriëre. -- 4. Complot 
contre la Compagnie; l'Université demande son expulsion au Parlement. -- 
5. Les dmarehes faites en faveur des Jésuites ne l..UVent empèchor le proeës. 
-- 6. Ouverture dos débats (1: juillet); plaidoyer d'Antoine Arnauld. -- 7. Suite 
clos débats; l'avocat des curés et l'avocat dos J,»suites. --8. Défense de la 
'ompagnie par le P. B:,ruv. -- 9. lntêrruption inattendue du proeës et 
r,;ouverture des classes au col'lëge de çlern,ont. 

Sources manuscrltes : 1. lleeueils de documents conserves dans la Compagnie : a) Gal- 
liae Epistolae ; -- b) Francia. Epistolae Generalium : -- c) Francia, De exUio Patrum. 
Il. Archives nationales, Begistres du Parlement° civil et criminel, X  1731. X2 
III. Re,ma, Ar«'htio Vaticano. lunziatura dt Francia. t. XXXVl. 
Sources imprimées : Mémoires d'Arnauld d'Andilly. -- Memoires de Chet, erny. -- Më- 
moires ott oeconornies royales de Sully. -- Mdmoires de let Ligue. -- L'Est«dle. Joltrnal de 
Henri I V { M{;moires-jou»m ux. t. ri). -- B.icheome. S.J.o Plainte apologëtique. -- Dupleix, 
llistoirede Henri le Grand. -- Berger de xirey, P, ect«eil des lettres missives de llenri IV. 
-- Etienne Pasquier. Catt:rhisme des J¢sttites. I D u Boulay, Historier l'nil,ersitatis Pari- 
siensis, t. ri. --Crevier, Histoire de runit, ersite de Paris.- De ThoLl. Histoire univer- 
selle, t. XII.  Jouvalley, Historia Societatis Jesu. P. V. -- Caray-n. Documents in&lits. 
-- l'rat. Rechèrchessur la Compagnie, t. V. -- Lenient, La satire en. France au XVI  sic- 
cie.-- Froment. Essai sltr l'histoire de rêloqvence judiciaire en France. 

1. Nous avons arrèté à l'entrée de Henri IV dans Paris, 2"2 mars 
15:1, le récit d'événements politiques très importants pour l'a- 
venir religieux de la France et très graves pour la destinée de 
la Compagnie en ce royaume. Reprenons maintenant la trame 
des faits qui signalèrent les débuts du nouveau règne. L'un de 
ceux qui alors occupèrent le plus l'opinion et remuèrent davan- 
tage les passions calvinistes ou gallicanes fut ce que nous 
appellerions de nos jours l'affaire des Jésuites t 
Le premier acte de Henri IV entrant dans sa capitale avait 
de se rendre à Notre-Dame, où l'on chanta un Te Deum d'actions 

1. Tous les Mmoires du temps s'y étendent longnement ( L'Estoile, Palma-Cayet, 
Cheverny, Sully. etc...} 



ENTREE DE HENRI IV ,k P)tRIS. 

de grgces I. Il sïnstalla ensuite au Louvre et prit toutes les pré- 
cautions capables de rassurer la population parisienne. Par son 
ordre, des gentilshommes à cheval, accompagnés de hérauts et 
de trompettes revëtus d'écharpes blanches, parcoururent les 
rues, en criant : Gr,lce et paf'don au peuple. En mëme temps ils 
semaient sur leur passage des billets, imprimés la veille à Saint- 
l)enys, où on hsait ce qui suit. 
« De pat" le lloy, Sa Majesté désirant de réunir tous ses sujets 
et les faire vivre en bonne alnitié et concorde, notamment les 
bourgeois et habitans de sa bonne ville de Paris, veut et entend 
que toutes choses passées et avenues depuis les troul»les sovent 
oubliées; deffend h tous ses procureurs généraux et leurs subs- 
tituts et autres officiers d'en faire aucune recherche à l'encontre 
d'aucune personne que ce soit, mëme de ceux qu'on al»pelle vul- 
gairement les Seize, selon que plus à plein est déclaré par les 
articles accordés à la dite villeL Promettant Sadite Majesté, en 
fo et parole de ro-, x'ivre et mourir en la religion catholique, 
apostolique et romaine, et de conserver tous ses dits sujets et 
bourgeois de la dite ville en leurs biens, privilèges, états, di.,-.nités, 
offices et bénéfices. Donné à Senlis le vingtième jour de mars 
159, et de notre règne le cinquième. » 
l)onc, pour le passé, amnistie complète; pour l'avenir, protec- 
tion assurée au catholicisme. Et, afin que, sur ce dernier point, 
aucun doute ne restat, Henri IV envoi'ait du Perron, évêque 
nommé d'Évreux, saluer de sa part le cardinal de Plaisance, re- 
présentant du pape, et lui donner jour pour une première au- 
dience royale. Le légat ne pouvait préjuger la sentence du Sou- 
verain Pontife, ni entrer de lui-mème en relations officielles avec 
un monarque dont C16ment VIII avait refusé de recevoir officiel- 
lement l'ambassadeur. 11 se contenta de lui faire rendre ses 
hommaes par un intermédiaire, puis se retira quelques joues 
après à _lontargis en attendant son départ pour l'ltali«.. 
,lalgré la promesse de pardon général, quelques-uns des prin- 
cipaux hgueurs s'étaient soustraits par une fuite volontaire aux 
chàtimcnts qu'ils redoutaient. D'autres, tout en restant à Paris, 
refusèrent ouvertement d'adhérer au nouvel état de choses. Dans 
presque toutes les églises, la chaire tout à l'heure encore si 

I. Registres du Parlement (Archiv. nat., X»,, 957, 22 mars). 
2. Ces articles arrgtés seulement après la prise de Paris furent enregistrés au Par- 
lement le 28 mars 159. 
3. L'Estoile, Journal de Henrill(allémoires-journaux, t. VI, variantes, p.261-262). 



LIVRE II -- CHA.PITRE V. 

bruyante, restait muette, et ce silence paraissait à bien des gens 
me protestation calculée. Dans la plupart des paroisses on s'abs- 
tenait de prier pour le roi; à la Madeleine, bien au contraire, on 
recommanda publiquement ]es bon.ç princes catholiques, et 
Saint-Germain-l'Auxerrois, paroisse royale, le curé osa prononcer 
«les paroles ofl'ensantes pour le nouveau gouvernement. Un 
suite, le P. Bernard Roillet, prèchant à la maison professe, se 
permit quelques écarts du méme 8"enre 1. Ils furent aussitét dé- 
savou5s par son supérieur, le ! ). Commolet, (lui, en l'absence du 
P. Provincial, envoya le délinquant en Belgique . 
Après une si longue lutte et si ardente, on ne pouvait s'atten- 
dre •  un rapide apaisement. Cependant l'attitude hostile d'une 
partie «lu clergé et d'un ,grand noml)re de bourgeois, restés fidè- 
les à l'l'nion, préoccupa vivement Henri IV, le f«»rç'a méme à violer 
sa promesse de ne l"tire aucune recherche pour le passé. Il dressa 
une liste des anciens ligueurs les plus compromis et leur ordonna 
«le quitter immédiatement la capitale. Parmi les cent vin't pros- 
crits |igurait le Recteur de l'Université, Antoine de Vincy, mais 
pas un seul jésuite. 
Depuis hui[ jours que le roi était à Paris, l'Université s'était 
montrée fort peu sympathique. Elle n'avait pas craint de mettre 
en question s'il était ou non permis de recevoir un prince héré- 
tique relaps, et le -)9 mars, elle s'était abstenue d'assister à la 
Drocession solennelle d'actions de grhces avec le roi lui-mème, le 
gouverneur de Paris, le Parlement et toutes les Cours. Mais deux 
jours plus tard, le dernier du mois, la sagesse revint à cette fa- 
rouche ligueuse : toutes les Nations assemblées choisirent pour 
recteur Jacques d'Amb«»ise, licencié en médecine, connu pour ses 
opinions royalistes. Le 2 avril suivant, le nouveau recteur se 
rendit au Louvre, accompagné des doyens et des procureurs; il 
se jeta au_ pieds du roi et lui demanda pour l'Université la mëme 
indulgence et le mème pardon qu'avaient déjà obtenus de sa bonté 
tous les autres ordres de la ville. Le roi leur fit bon visage, et 
les appelant avec une pointe d'ironie « messieurs os maistres 
il essaya de leur montrer qu'il n'était pas hérétique relaps, car 
sa conversion fi la Saint-Barthélemy n'avait été ni libre, ni sin- 
cère. Ensuite il leur promit d'aimer et d'honorer toujours l'Uni- 
versité. « De quoi messieurs nos maistres s'en allèrent fort con- 

1. Lettre du P. A. du Coudre! au P. Général, 25 juin 159t (Gail. Epist., t. XVIi, 
f. 2). 
2. Lettre du P. Commolet au mème. 6 avril 159 (lbidem, f. 3). 



ATTITUDE DES JÉSUITES. 

tents, disans autant de bien de Sa lajesté comme peu auparavant 
ils en avoient dit de malé. » 
Malgré cette démarche des chefs de l'Université, ce ne fut ce- 
pendant que le 2-9 aw'il que la Faculté de, théoloêie, unie aux trois 
autres, consentit à faire acte d'ad h¢.sion au gouvernement royal; 
mais à partir de ce moment elle déploya un zèle d'autant plus 
actif qu'elle avait plus de forts à se faire pardonner -. 
La fraction du Parlement restée à Paris s'était au contraire 
empressée de faire sa soumission, en abolissant tous les actes 
qu'elle avait enregistrés et sanctionnés sous le pouvoir de la Sainte 
Union. Puis, quand les maêistrats r,"fuffiés à Tours «.t à Chàlons 
rentrèrent dans la capitale, le Parlement recourra un ascendant 
que le roi lui-mme crut devoir ménaz'er. Le premier président, 
Achille ,te llarlay, et l'avocat général, Louis Servin. purent alors 
satisfaire leurs rancunes contre les partisans de la Sainte Union. 
auteurs de leur disgr«lce, mais surtout contre le Saint-Siège dont 
la souvcraite autorité spirituelle s'était plus librement exerc¢,e 
en France pendant leur éloignement. Ils vont bient6t se dé- 
ehalner avec fureur contre la Compagnie de Jésus, laquelle, 
à raison mëme de son dév,uement au pape, leur paraissait une 
école de trop pur catholicisme:. 

". Une fois maitre de sa capitale, Henri IV avait vu la plupart 
des autres villes du ro)aume faire l'une après l'autre leur sou- 
mission. Pourtant de sérieux obstacles lui restaient à surmonter. 
Certains cathohques conservaient envers lui ,les sentiments de 
défiance, et beaucoup jugeaient sage d'attendre que le Souverain 
Pontife se fùt ouvertemcnt prononcé en sa faveur_Telle fut en 
particulier l'attitude des .Iésuites " ils ne croyaient pouvoir en 
conscience prévenir la décision du .';aint-.';iè.ze. « .le puis assurer 
Votre Paternité, écrivait de Verdun le P. Clément Dupux.- au 
P. Général, que nous ne ferons rien qui soit indigne de chrétiens, 
de eatholiques, de religieux de la Compagnie de Jésus 5.  
,lais cette attitude loyale et courageuse mettait les .Iésuites dans 

1. L'Estoile, op. cit., p. 202. 
2. Voir le texte lati« du erme«t prëtë au roi (16idem, p. 233L 
3. M. Waddinon avoue que telle fut alors et toujours la Compagnie de Jésus. « Si 
l'on cherche uniquement dans lëducation les pri«cipes les plus purs du catholicisme, 
personne sous ce rapport ne saurait rivaliser avec la sociëtê fondée par Loyola » 
mus, sa vie, ses (crits, ses opinions, p. 235). 
. Nous l'avons dëia dit à propos des ë¢ënements de Lyon (Voir le chapilre II du 
présent livre, n o 4). 
5. Lettre du P. Dupuy au P. Gênéral, 3O mars 159 (Gall. Epist., t. XVII, f. 



38 

LIVRE II. -- CHAPITRE V. 

une position d61icate; elle offrait à leurs ennemis une belle 
occasion de les perdre. Il suffirait pour cela de les acculer au 
serment de fidélité; car, pensait-on, de quelque coté qu'ils se 
tournassent, il leur faudrait manquer ou de respect envers le 
Saint-Siège ou d'obéissance envers le roi. Déjà les Chartreux, les 
Minimes, les Capucins avaient refusé le serment; on espérait 
quïl en serait de mme de la Compagnie et alors on représente- 
rait son refus comme une rébellion ouverte, un rime de lèse- 
majesté. 
A Paris, d'ailleurs, un tel refus serait d'autant plus grave et 
remarqué, que 1,s Pères ne se trouveraient plus, comme à Lyon, 
en présence «les lieutenants ou des magistrats de ilenri IV, mais 
en face du roi lui-mème dont ils sembleraient braver l'autorité. 
11 fut donc résolu dans le camp de leurs adversaires de tendre à 
/eur b,,nne foi ce i,iè.'.:e qui, sïl faut en croire une relation du 
P. de .Xlena, 6tait de l'invention du premier président de Harlav. 
« Avant receu nouvelle, raconte ce témoin, que le roy estoit pai- 
sible dans Paris, il «lit tout haut en plein Parlement que résolu- 
menI les Jésuites en sortiroient, -- comme on a sçeu par des 
gens dignes de foi qui estoicnt présens alors.  A quoy il ne 
manqua point dès qu'il fut de retour, luv et quelques autres, qui 
employèrent fo.I .1. le lieutenant civil pour nous faire faire à 
tous le serment de fidélité au roy, croyans que nous le refuserions, 
parce qu'il n'estoit point encore réconcilié avec le Saint-Siège, 
a/in de prendre de là un sérieux prétexte de nostre expulsion. » 
.lais les choses tournèrent bien autrement. 
« tn s'adressa, continue la relation, au P. Jacques Comolet, su- 
p,rieur de la maison de S. Loys a Paris et vice-provincial en 
l'absence du P. Clément Dupuy. proxàncial, et du P. Alexandre 
;eorges, recIeur du collè.e, qui estoient sur le chemin de Rome, 
retournant de leur congrégation générale. Ledit Comolet s'excusa 
sur cette absence, iceux estans supérieurs ordinaires, et qu'il 
scavoit quïls estoient arrivés en Lorraine et qu'ils ne pouvoient 
guières plus tarder à revenir. 
« Par ainsy obtint délav de quelques jours, durant lesquels il 
despescha vers eux pour les faire haster, et envoya homme 
esprès à Montarffis pour avoir advis de M. le cardinal de Plaisance, 
léffat du Saint-Siège, touchant ce serment, lequel répondit qu'on 
le pouvoir faire et qu'il le feroit trouver bon à Sa Sainteté. Par- 
tant les Pp. Dupuy et Alexandre estans arrivés à Paris sur les 
onze heures du matin du dernier jour d'avril, qui estoit aussy le 



LE P. VARADE ET BARRIERE. 

dernier jour du dé!ay, après avoir entendu l'advis dudit sieur 
cardinal et que MM. du clergé de Paris et de la Sorbonne avoient 
fait les serments, prindrcnt aussy résolution avec ledit P. Comolct 
et le P. Annibal du Codret de l'accepter; et à l'instant députèrent 
ledit Père Comolet pom" l'aller faire sçavoir à ceux qui l'en 
avoient pressé et les advertir du retour des Pères et de leur offre. 
Chose qui fut fort fascheuse aux adversaires de cette Con-,pagnic, 
qui se trouvans confus et voyant leur mine esventée, ne parlèrent 
jamais plus de leur faire faire le serment. » D'autant moins, 
ajoute très justement le P. de Mena, qu'admettrç les .lésuites à 
cet acte « eust esté les approuver et recevoir, et les affermir en 
leur demeure comme tous les autres » religieux 1. -)r on ne vou- 
lait que les chasser. 
A vrai dire, la conduite des Pères de Paris fut énergique- 
ment blamée par le P. Général; mais il ne connaissait pas 
alors le conseil émané du légat. « Je veux, écrivit-il au P. Pro- 
vincial d'Aquitaine, que Votre P6vérence sache que les Pères de 
Paris en s'offrant, comme on le dit, à pr,:ter le serment " mon 
insu, ont offensé non seulement les catholiques mais aussi les 
N6tres. l)es plaintes me sont parvenues à ce sujet de nombreuses 
provinces de différenes nations (l'Espagne exceptée, d'où je n'ai 
rien reçu et qui peut-ètre ignore encore le fait), et l'on regarde 
cette offre comme un déshonneur pour la Compagnie 3. » 

3. uoi qu'il en soit, ayant eu de ce cét6 « leur mine éventée », 
comment les adversaires de la Compagnie ne se sont-ils pas tout 
de suite tournés contre le P. Ambroise Varade, le prétendu com- 
plice de Barrière ? Si ce jésuite était vraiment coupable, s'il exis- 
tait seulement quelque apparence de sa culpabilité, ils avaicnt là 
unsuperbe argument pour prouver à llenri IV que la Cot,,pagnie 
était une école de séditieux et de régicides. Barrière fut arrèté à 
.lelun, le 27 aoùt 1593, avant d'avoir pu mettre à exécution son 
projet bien arrèté de tuer le roi. Jugé aussitét, il avoua son for- 
fait intentionnel et fut condamné à mort. Pendant son procès le 
P. Varade était à Paris et ne fut nullement inqtfiété ; il s'y trouvait 
encore au moment de l'entrée de llcm'i IV mars 1591), et n'en 
partit que quelque temps après, « avec le bon grC et passe-port 

1. itelalion du P. de Mena sur les gv(temetts qui prcc«;dèret et suiciret l'al- 
teatat de Chastel, datëe de Botdeaux juillet 1603, publiée par Prat, le«herches, t. V, 
pièces justificatives, p. 51 à 68. 
. Francia, De exilio Parfum, f. 70. 



I.IRE II. -- CHAPITRE 

de Sa Majesté i ». Du reste on savait où il était, car il ne se cachait 
point. Pourquoi ne l'avoir pas saisi et mis en jugement? La con- 
clusion s'intpose; il n'existait contre lui aucune prévention 
londée. 
llensonge donc le r,:cit de sa complicité lancé quelques mois 
plus tard dans le public par Étienne Pasquier et Antoine Arnauld, 
',:pété pal" L'Etoile, Mézeray. de Thou et tant d'autres -, accepté 
les yeux fevlnéS par la plupart des auteurs qui ont écrit ou écrivent 
sur cette epoque, et pour qui tout est vrai contre les Jésuites. On 
sait le complot tel qu'ils le rapportent. Ce fut à Lyon d'abord que 
Pierre Barrière, « de son premier mestier bastelier et ensuite 
soldat », trama la mort du roi « avec quatre moines: un carme, 
un jacobin, un capucin et un jésuite ». Puis venu à Paris, il 
alla voit" Aubry, le curé ligueur de Saint-André-des-Arcs. Celui- 
ci, après l'avoir encouragé dans ses criminels desseins, le mena 
au Principal des pensionnaires du collège de Ciel.mont, le P. Am- 
broise Varade, lequel assura ce meurtrier « que la résolution par 
lui prise estoit très sainte et qu'il falloir avoir bon courage et 
estre constant, se confesser et faire ses p'aques: Dès lors il le mena 
en sa chambre et lui bailla sa b«;nédiction:» ». Barriere se confessa 
ensuite à un autre Père, ntais sans rien dire cette fois de ses pro- 
.jets, puis il recul la communion au collège des Jésuites. Et ainsi 
« ces impics et exécrables assassius employèrent le plus sacré 
nvstère de la religion chrestienne pour faire massacrer le pre- 
mier roy de la chrestienté : ,,. 
Telle est la légende. Si vous denandez à son principal auteur, 
Étienne Pasquier, sur quels témoignages il s'appuie, il vous 
répondra avec une certaine fierté que le sien suffit. « Et nt'en 
pouvez croire au péril de mon bien, de mon corps et de mon 
h,nneur, car je l'ai al»pris d'un mien ami qui est un autre moi- 
m,:me . » Libre aux historiens peu regardants de se fier à la 
parole d'un Pasquier';; mais il paraît bon d'entendre aussi deux 

1. Richem,e, Plainte tpologtique (1603), p. 140. 
2. Sull., dans ses Me:moires ou ,'conomies royales, net sur le compte des moines, 
et nommément des Jésuites et des Capucins, tous les crimes réels ou supposés de la 
Ligue, mais il ne donne aucun complice/ Barrière et ne nomme aucun jésuite en par- 
liculier (Edil. Michaud, t. XIV. l'- 122). 
3. Etienne Pasquier, Cah:«hisme des Jésuites (1602), p. 12'2_. 
a. Antoine Arnauld. Plaidoyer pour l'Uaiversilé (Du Boulay, Hist. Uaiv. Paris., 
I. VI, p. 832). 
5. Et. Pasquier, op. cit., I'- 218. 
6. On s'ëtonne de retrouver les accusations, sans preuves, de Pasquier et d'Arnauld 
dans l'Histoire de France publiëe sous la direction de 51. Lavisse. (Voir, i propos de 
Barrière, tome VI, première partie, p. 393). 



LE P. VARADE ET BARI|IEBE. 

351 

des personnages les plus intéressés à la cause : le P. Varade et 
ltenri IV. Car tous les deux ont parlé à ce sujet et nous avons 
encore leurs paroles authentiques, celles du rehgieux à son supé- 
rieur et celles du roi au président de Harlay. 
Le P. Varade était à Pont-à-Mousson quand il apprit les odieu- 
ses accusations lancées contre lui. Aussitèt il protesta avec indi- 
gnation. Sous la date du 3 octobre 159, il écrivait au P. Général: 
« Je ne doute pas que Votre Paternité ne sache déjà par plusieurs 
relations et spècialement par celle du P. Commolct, combien sont 
fausses les accusations dont me chargent ceux «lui veulent me 
déshonorer et cherchent toutes les occasions de nuire à notre 
Compagnie; aussi avais-je d'abord pensé qu'il ne me restait rien 
à vous écrire de plus sur ce sujet. lais je chane d'avis aujour- 
d'hui... Afin de ne pas manquer à mon devoir dans une aflhire 
aussi grave et de ne pas nuire à d'autres par mon silence, j'ai 
tenu "à résumer en peu de mots toutes les raism.s que.te crois 
capables de repousser le déshonneur dont nos etmemis voudraien 
nous tlétrir. La vérité, sur la question de fait comme sur celle de 
droit, apparaitra d'autant plus clairement dans ma défense, que 
je me contente d'y exposer simplement ce qui s'est passé, sans 
ornement ni amphfication t. » 
A cette lettre le P. Varade joignait son apologie, si l'on peut 
donner ce nom à ce qu'il appelle lui'mëme Expositio [alsarum 
criminationum. 
« On m'aeeuse, y disait-il, les uns d'avoir conseillé de tuer le 
roi, et e'est la question de fait : les autres de n'avoir pas dénoneé 
le meurtrier, et (est plut6t la question de droit. 
« Au premier ehef d'aeeusatiou, l'eneoul'a$'ement ou eonseil, 
'ai trois ehoses "à dire pour ma défense. Premièrement, je suis 
prët, sous nïmporte quelle formule ' de serment, à me laver d'un 
pareil crime, àjurer que jamais il ne m'est venu mme en pensée 
de donner er conseil; bien au contraire, je signifiai à Barrière en 
termes très nets mon refus de lui répondre.  Deuxibmement, eu 
prévision des ealomnies qui pourraient surgir, j'allai aussit6t 
communiquer à trois hommes graves et dines de foi la eontidenee 
que je renais de recevoir, sans cependant leur fournir les rensei- 
gnements suffisants pour pouvoir eonnaitre ou dénoncer la pel'- 
sonne qui me l'avait fifite; car "à er moment je ne savais moi- 
mème ni son nom ni sa demeure, m'Cant efforcé du premier 

Lettre du P. Varade au P. Général, 3 octobre 159i (all. Epistol.. t. XVII. 



I.IVRE II. -- CIIAPITRE V. 

coup de l'éloi$ner de moi pour diverses raisons que je dédarai 
à ces messieurs. Je ne croyais pas, leur dis-je, que ce meurtre fût 
permis, et il m'avait semblé avoir affairc à un déséquilibré que 
trahissaicnt son trouble, ses gestes, son regard, ses paroles. Ainsi, 
à mon refus de lui donner mon avis, il répliqua : « Ce sont surtout 
« vos prières que je demande; car, en fait de conseil, celui du 
« Saint-Esprit ne me manquera pas. » De plus, ajoutai-je, ne 
connaissant pas cet homme, je devais m'en défier comme d'un 
espion ou d'un agent provocateur. Les trois personnages auxquels 
je déclarai tout cela pourront témoinner de ma sincérité, dès 
qu'on les mettra dans la possibilité de parler sans danser pour 
eux-m.mes. -- Troisièmement, atin que l'absence de toute inter- 
vention ,le ma part dans cette affaire fùt manifeste, je refusai de 
le confesser bien qu'il m'en pri,qt, et je me gardai bien de 
l'adresser à un autre «le nos Pères, ce que j'avais coutume de faire 
quand, à raison de ma charge de principal, je jugeais à propos 
,l'éconduire un pénitent. Je lui dis seulement d'aller le lendemain 
à la maison professe. Entre temps, j'avertis tous les prëtres de cette 
,aison d'avoir "à se délier et de le renvoyer sans l'entendre en 
confession. Il arriva cependant que, sans ètre remarqué, il se 
confessa à l'un des N6tres, mais sans lui parler de ses desseins, 
ainsi du moins qu'il l'a déclaré à ses juges. 
« Ces trois réponses suffiront à écarter de moi le chef de com- 
l,licité, sur lequel je n'ajouterai qu'un mot. Avant de quitter 
Paris, j'ai permis à mon confesseur de déclarer tout ce que je lui 
avais dit à ce suj,.t en confession, afin que justice me fùt rendue 
,levant Dieu et devant les hommes. 
« On me reproche en second heu de n'avoir pas dénoncé cet 
homme. A cette accusation je fais encore une triple réponse. 
« Premièrement, je n'y étais pas tenu..l'étais à ce moment dans 
une ville tout entière opposée au parti de Henri IV, et qui, loin 
de le regarder comme roi, le regardait comme l'ennemi juré de 
la patrie et de l'Église..la conduite en pareilles circonstances 
m'était dictée par ,on double titre de fils de l'Église et de citoyen 
de Paris. Si l'on objecte que l'Église aurait dù à ce moment le 
reconnaitre comme roi et qu'en fait la ville était rebelle; je 
réponds qu'alors cette thèse n'était nullement prouvée, au con- 
traire très controversée. Or, dans ce cas, mon devoir était de 
suivre l'opinion de mes concitoyens et des partisans du Souverain 
Pontife plut6t que celle des ennemis, des étrangers et des adver- 
saires du Saint-Siège. -- Deuxièmement, en supposant mème que 



COMPLOT CONTRE LA COMPAGNIE. 3.5 
l'opinion, rien de mieux que des'assurer le concours du Parlement 
et de l'Université, &,nf les profondes rancunes contre la Société 
d'lgnace de Loyola seraient faciles à réveiller.,,-, 
« Oeux raisons, dit le P. Jouvanc?, animaient contt'e nous le 
Premier Président. La première le regardait personnellement, 
l'autre lui paraissait raison d'État. Ce magistrat se souvenait que, 
sK ans auparavant, on l'avait nais à la Bastille, lorsquo le peuplo 
de Paris, exaspéré par le meurtre des Guises, se d,:chaîna avec 
fureur contre tous les partisans de llenri 111 et mëme contre les 
chefs du Parlement. Le Premier Président s'imaginait que nos 
Pères avaient le plus contribué à exciter contre lui la colère de la 
foule. 11 croyait aussi devoir à sa charge de faire chasser un 
Ordre rehoeux qui, par sa fidélité au Saint-Siè.re, passait, disait- 
il, pour ëtre papiste à l'excès... De plus il y avait au Parlement 
quelques conseillers qui protégeaient, ouvertement ou en secret, 
la nouvelle doctrine, gens qui sont partout nos ennemis et nous 
font tout le mal qu'ils peuvent. ,, 
0uant à l'Université, elle n'attendait qu'une circonstance favo- 
rable pour recommencer la lutte contre ses redoutables rivaux. 
Vendant ces dernières années, elle avait encore perdu du terrain ; 
il lui avait fallu fermer ses cours, tandis que le collège de Cicr- 
mont, continuant les siens, avait bénéficié de son dévouement au 
bien pubhc et s'était attiré un grand nombre de fidèles écoliers. 
Elle avait donc tout intérèt à saisir l'occasion. Elle résolut de 
renouveler le procès que trente ans auparavant le collège de Clef- 
mont lui avait intenté pour obtenir l'incorporation. Mais c'est elle 
cette fois qui attaquera et citera les Jésuites devant le Parlement. 
Elle ne se contentera pas de leur refuser les lettres de scolarité, 
elle demandera leur expulsion. 
En somme, quand il s'agit de l'exécution du complot, l'tniver- 
sité se mit elle-mènle en avant. Commo si elle n'avait pas encore 
assez de puissants auxiliaires dans le Parlement, les huguenots et 
les politiques, elle nomma des députés pour solliciter le corps de 
ville de se joindre à elle, ainsi que jadis, lors du premier procès. 
Elle ne put obtenir ce concours; mais elle réussit dans une dé- 
marche semblable auprès des curés de Paris dont un certain 
nombre se déclarèrent contre les Jésuites . D'ailleurs elle avait 
toute confiance, au m«,ins pour cette entreprise, en son 
nouveau recteur, « un nommé 3laistre Jacques Dambo)'se, bar- 
l. Jouvancy, ltisl. Soc. Jesu, P. Y, 1. XIII, n. 8. 
2. Crevier, Histoire de l'Universitd, t. ri. p. 49. 



LIVRE II. -- CHAPITRE '. 

bief ou chirurgien de son estat, homme, dit un contemporain, 
peu avant jugé par toute l'Université indigne et incapable d'au- 
cune char:'e en icelle; toutesfoys il fut esleu lecteur, voire 
mesme continué en ceste charge, comme jugé capable de pour- 
suivre le procès contre nous ». 

5. Aucun auteur n'a encore intégralement raconté les péripé- 
ties de ce procès de 159 -. La plupart des récits, ne tenant point 
compte des divers incidents survenus dans l'intervalle de cinq 
mois, sont remplis d'inexactitudes. Grace à certains documents 
in6dits, nous espérons dtre plus fidèle, étant plus complet. 
A la suite d'une procession à la Sainte-Chapelle ordonnée par 
Jacques d'Amboise pour remercier Dieu de la réduction de Paris, 
l'Université s'assembla en corps aux Mathurins, le 18 avril. Elle 
délib6ra sur une supplique de Lancent Bourceret, maitre ès arts, 
demandant ,, que les J,:suites fussent appelés en justice afin de 
les faire entièrement chasser :3 ,,. Aussitgt on nomma des députés 
pour poursuivre le procès de concert avec le lecteur, et une con- 
trihution fut imposée sur chacune des Facultés. 
Le 12 mai, Jacques d'Amboise se rendit au Parlemen! et lui 
présenta, au nom de l'Université et des curés de Paris, une 
requête virulente contre « certaine nouvelle secte prenant la 
qualité ambitieuse de la Société du nom de Jésus, laquelle, de 
tout temps et nommément depuis les derniers trouhles, s'est 
totalement rendue partiale et fautrice de la faction espagnole, à 
la désolation de l'État, tant en cette ville de Paris que par tout le 
royaume de France et dehors. Ce considéré, concluait-il, il vous 
plaise ordonner que cette secte sera exterminée, non seulement 
de ladite Université, mais aussi de tout le royaume de France, 
requ6rant à cet effet l'adjonction de M. le Procureur Général du 
roi a ». 
C'étai! la déelaration de guerre. Deux jours après, le Recteur 
donna une nouvelle preuve de son zèle en prononç.ant une ha- 
rangue publique dans laquelle il demandait qu'on relégutt au, 
extrémités de la terre « ces amateurs de nouveautés, ces Hispano- 

1. *Premiers commencements de la C  de Jdsus it Paris, chap. xt (Manuscrit des 
Archives nationales, S. 6,256). C'est le double, incomplet et avec variantes, du docu- 
ment publié par le P. Carayon (Doc. inédits, doc. 1). 
2. Un des meilleurs comptes rendus est celui de l'abb6 Fëret (op. cit., t. I, p. 419- 
3. Du Boula, Hisl. Unir. Prs., t. VI, p. 81. 
4. Requëte du recteur de l'Université au Parlemenl, dans Du Boulay, op. cit., I'- 17. 



ItEMARCHES EN FAVEUI/ DES JEUITES. 

Belges, ces Spartacus, ces Strions qui sous un nom hypocrite 
propagent les discordes civiles, ruinent la loi salique et la race 
ré«nante, dans leurs écoles comme dans leurs chaires t ». 
L'avocat général, Louis Servin, se piquait d'une égale ardeur; 
non content d'accueillir avec empressement la requëte du 1 mai, 
il et voulu qu'on la signifiat le 1  du mme mois aux .lésuites 
avec ordre de comparaltre le 16 "à la barre du Parlement ?. An- 
toine Séguier protesta et obtint, pour l'honneur de la cour, qu'on 
laissat aux accusés le temps d'examiner la requëte et de préparer 
leur défense. Ce délai, conçorme à la justice et à l'usage, fut ap- 
prouvé par les conseillers honnëtes, et sursis accordé jusqu'au 
mois de juillet suivant. Dans l'intervalle, les Jésuites auraient pu 
ëtre délivrés d'un homme acharné à leur perte, car, le "»3 juin, 
il v eut élection d'un nouveau Recteur..lais Jacques d'Amboise 
fut maintenu dans ses fonctions pour le seul motif qui l'avait 
fait choisir une première fois. 
Les Pères, tout en cherchant à gagner du temps, avaient eu 
soin de se ménager de puissants protecteurs. Déj'à Pierre Séguicr, 
président à mortier, son frère Antoine, avocat général, Jacques 
de la Guesle, procureur général, M er d'Escars, évëque de Langres, 
François d'O, gouverneur de Paris, s'intéressaient ouvertemcnt à 
leur cause. ,, Le Père Alexandre Georges, raconte le P. de Mena, 
fut envoyé vers Sa Majesté au siège de Laon, d'où il rapporta la 
première requète de feu M. le duc de Nevers qui s'opposoit à la 
prédpitation du jugement qu'on vouloir faire, comme estant fon- 
dateur du collège de ladite Compagnie en sa ville de Nevers. 
I)e quoy nos adversaires furent fort esbahis, et encore plus 
quand feu M. le cardinal de Bourbon, dernier décédé, s'y op- 
posa semblablement à raison de sa maison de Saint-Loys de Paris 
et du collège de ouen fondé par feu son oncleS... » 
Le cardinal de Gondi, évèque de Paris, et M  François de la 
fiochefoucauld, évëque de Clermont, voulurent aussi intervenir 
en faveur des Jésuites; le premier, comme pasteur du diocèse 
dont les curés demandeurs faisaient partie; le second, comme 
représentant de .M  Guillaume du Prat, fondateur du collège de 

1. Du Boulay, op. cit., p. 818. 
2. Procès avec l'Université (Francia, De exilio Patrum, n. 32). 
3. Reqnêtes du duc de Nevers (Du Boulay, p. 819-821}. 
t. Relation du P. de Jleta (Prat, op. cit., pièces justificatives, n. 8, p. 51). Voir la 
requête du cardinal de Bourbon dans Du Boulay, p. 819. Le cardinal Charles 11 de 
Bourbon, connu d'abord sous le nom de cardinal de Vendème, mourut le 3O juillet 1596. 
Son oncle, le cardinal Charles 1" de Bourbon, qui fut proclamé roi sous le nom de 
Charles X, ëtait mort le 10 mai 1590. 



358 

LIVRE Il. -- CHAPITRE V. 

Clermontt. Les fondateurs des autres collèges firent de même, 
ainsi que les municipalités de plusieurs villes, comme Bourges 
et Lyon, qui, ayant à craindre une confiscation au profit de l'État, 
demandèrent à être reçues parties intervenantes dans la cause. 
3lais toutes ces démarches restèrent sans résultat, parce qu'il 
s'agissait d'une affaire publique et non privée, poursuivie au 
nom du procureur général et dans laquelle de simples parti- 
culiers n'avaient aucun droit d'erre entendus, quels que fussent 
leur rang, crédit ou dignité. 
Privés de tout appui, les Jésuites essayèrent encore de tem- 
poriser en ne se portant pas comme parties au procès. Le Par- 
lement, poussé par leurs adversaires, leur cnleva cette der- 
nière ressource en les assignant, par un arrêt du 7 juillet, à 
comparaltre le t du même mois, tute de quoi ils seraient con- 
damnés par défaut. 
Cependant l'Université était loin d'être unanime à vouloirsuivre 
son Recteur dans la lutte contre les Jésuites. Depuis trente ans 
que ceux-ci enseignaient, ils s'étaient fait des amis jusque dans 
le milieu universitaire. ,, La Faculté de théologie était pleine de 
leurs élèves; les Nations de la Faculté des arts en contenaient 
aussi un grand nombre ; les doyens mëmes de droit et de médecine 
avaient des liaisons avec eux 2. » 
Dans l'assemblée du 18 avril où l'on avait roté la proposition 
de Bourceret, la Faculté de théologie n'était représentée que par 
un petit nonlbre de docteurs; tous les autres avaient ensuite dé- 
sapprouvé la mesure. Les .lésnites leur adressèrent donc une 
supplique dans laquelle ils exposaient que « le vénérable Recteur 
de l'Université » avait présenté contre eux une requête au Par- 
lement pour demander leur expulsion; qu'ils ne pouvaient se 
persuader que la sacrée Faculté eùt donné son consentement 
à un tel acte et qu'ils la priaient de s'expliquer sur ce point. La 
Faculté de théologie, « légitimement assemblée dans la grande 
salle du collège de Sorbonne », n'hésita pas -à décliner toute 
participation au procès : « Après mùre délibération, dit-elle 
dans son décret, elle a pensé que les susdits Pères de la Compa- 
gnie de Jésus devaient à la vérité ëtre soumis aux règlements 
et à la discipline de l'Université, mais qu'on ne devait nullement 
les chasser du royaume3. » 

1. Requgte de l'évèquede Clermont (Du Boulay, p. 822). 
2. Crevier, Histoire de l'( niversitdde Paris, t. ¥I, p. 451, 452. 
3. Extractum e le9istris FaculCatis theol. (Carayon, Documents iddits, doc. I, 



PLAIDO ER D'ANTOINE ARNAULD. 359 
Ce décret avait été rendu le 9 juillet. Le mëme jour, le Recteur 
de l'Université avait convoqué les procureurs des Nations au col- 
lège de Navarre pour délibérer sut" les aflil'es courantes. Quand 
il vint à parler de celle des Jésuites, trois des assistants, Lebel, 
procureur de la Nation de Picardie, Guéroult, pt.ocureur de la 
Nation de Normandic, et Creitton, procureur de la Nation de 
Germanie, déclarèrent nettement ne vouloir en aucune façon par- 
ticiper à un procès qui tendrait à exclure les J6suites du corps 
universitaire ou à les expulser du territoire 1. Les curés de Paris, 
à quelques exceptions près, protestèrent également contre les 
agissements de Jacques d'Amboise. 
Dès que les Pères eurent en mains la déclaration de la Faculté 
de théologie et la protestation des procureurs, auxquelles avaient 
adhéré les doyens de droit et de médecine, ils présentèrent une 
requëte à l'Université pour lui demander de se désister de l'ac- 
tion intentée contre eux, « ne souhaitant autre chose, disaient- 
ils, que de lui ëtre associés et incorporés, moyennaut leur pro- 
messe de rendre toute la soumission et obéissance due à M. le 
Recteur et autres autorités ». Mais ce n'était point l'obéissance 
des Jésuites qu'on réclamait, c'était leur disparition. Les Facultés 
de droit et de médecine et les quatre Nations de la Faculté des 
arts ne se croyant pas liées par la signature de leurs doyens ou 
de leurs procureurs, furent d'avis de suivre le procès com- 
mencé et « de faire bonne guerre aux .Iésuites ». 

6. Ces préludes avaient si bien surexcité l'opinion pubhque 
dans la capitale, que le gouverneur, François d'O, pour éviter 
de trop bruyantes manifestations, obtint de la Cour que le 
procès serait jugé à huis clos. Les débats s'ouvrirent le mardi 
t- juillet et, raconte L'Estoile, quelques curieux s'étant « ingérés 
d'entrer, l'avocat du roy, Séguier, demandal'exécution de l'arrest 
et qu'ils eussent à sortir; ce qui fut fait: ». 
Au Parlement de Paris, l'usage était de plaider en français. 
Mais il n'y a pas de règle sans exceptions. Le ilecteur, Jacques 
d'Anlboise, qui parla le premier, se permit un discours latin. 

p. 60). A deux reprises dans leur dëclaration les docteurs emploient l'expression Paires 
.ocielalis Jesu; c'est la première fois peut-ëtre que le nom de Compagnie de Jësus 
est admis en France dans un document oficiel. 
1. Désaveu des procureurs des nations (Ibid., et Jouvancy, ltist. éoc. Jesu, P. , 
!. XII, n. 4). 
. Crevier, op. cil., p. -15, 455. 
3. L'Estoile, op. cil., p. 



360 LIVRE II. -- CHAPITRE V. 
dans.lequel, sans empiéter sur le terrain des avocats, il se borna 
•  discréditer les témoignages favorables obtenus par les Jésuites 
au sein même de l'Université. Sut' sept compas-nies dont elle 
était composée, six avaient persisté, malgré leurs doyens ou leurs 
procureurs, à vouloir la poursuite du procès. Sans doute il pou- 
vait se rencontrer des particuliers d'un avis différent; « mais 
ce sont des transfuges qui sont au milieu de nous, et ils ne 
méritent pas d'être comptés au nombre des nétres t ». 
Aprés ce préambule, la parole fut donnée à Antoine Arnauld, 
avocat de ITnit'ersité. 
Les Arnauld"- étaient originaires d'Auvergne. Le premier de 
la famille qui s'établit à Paris, M. de Lamothe-Arnauld, exerçait 
auprès de la reine Catherine de Médicis les fonctions de procu- 
reur. 11 appartenait à la religion réformée, mais il se convertit 
au catholicisme après la Saint-Barthélemy où il fut sur le point 
d'ètre massacré. Antoine Arnauld, le second de ses huit fils, lui 
succéda dans sa charge et se donna tout entier au barreau. Il 
s'y distingua de telle sorte, que Simon Marion, depuis avocat 
général du roi, voulut l'avoir pour gendre. De son mariage avec 
Catherine Marion naquirent vingt enfants, parmi lesquels .tr- 
nauld d'Andilly, l'évëque d'Angers, la Mère Angélique, la )lère 
Agnès et le dernier de tous, le célèbre docteur janséniste, le 
« grand Arnauld ». 
Doué d'un tempérament fou$'ueux, leur père était admira- 
blement fait pour le r61e d'avocat batailleur quïl joua au temps 
de la Ligue. !1 écrivit alors un pamphlet anonvme des plus 
virulents, l'Anti-Espagnol, qui déchaina contre lui la colère des 
Seize et l'obli'ea de quitter la capitale. Royahste passionné, 
gallican convaincu, il devait embrasser avec ardeur la cause 
de l'Université, quand celle-ci fit assigner les .Iésuites devant 
le Parlement de Paris 3. Il avait Mors à peine trente-quatre ans. 
Son plaidoyer, qu'on a justement appelé le péché originel de 
sa famille, est, avec les Lettres Provinciales, une des sources 
(lui ont fourni le plus d'arguments aux ennemis de la Compa- 
gnie. Voyons donc ce que vaut cette source... 
L'orateur reprend, après Pasquier et comme en sous-oeuvre, 
tous les griefs de l'Université contre les Jésuites, « ces trompettes 
1. Cité par Du Boulay, Hislor. Utiv. Paris., t. ri. p. 89.2. 
2. Le nom de cette famille s'ëcrivait sans 1 ; ce fut le fameux docteur janséniste qui 
le premier inséra cette lettre dans son nom. 
3. Sur Ant. Arnauld, voir Froment, Ess«i sur l'histoire de l'dloquencejudiciaire 
et Fra»tce, p. 158. 



PLAIDO .ER b'ANTOINE AINAUI.D. 

de guerre, ces flambeaux de sédition, ces vents turbulents qui 
n'ont d'autre travail que d'orager et tempester continuellement 
le calme de la France t ,,. Il leur reproche, avec encolle plus de 
violence et d'injustice que son vieil émule, leur obéissance absolue 
à un général espagnol ; leur VœU de pauvreté qui ne les entpëehe 
pas de voler le bien d'autrui; la gratuité de leur enseignement 
qui est une amorce et un danger; l'influence de leurs doctrines 
ultramontaines, et jusqu'à leur nom de Compagnie ,le Jésus 
qu'ils retiennent contrairement à la défense du colloque de Poissy. 
Comme Pasquier, Arnauld raconte à sa fantaisie l'établisse- 
ment des Jésuiles en France, leurs progrès qu'il appelle des en- 
vahissements, et leur rtle dans l'enseignement. « Ils ne sont 
pas venus en France à enseignes desployées; ils eussent esté 
aussittt estouffez que nayz; mais ils sont venus se loger en nostre 
l'niversité en petites ehambrettes, où ayant longtemps renardL et espié, ils ont eu des adresses de lome et des lettres de re- 
commandation très estroites à ceux qui estoient grands et favori- 
sez en France et qui vouloient avoir erCit et honneur dans Rome 
(et telles gens ont tousjours esté fort à craindre pour les affaires 
du royaume)... Ils ne vouloient que reste entrée, s'assurant que 
petit à petit ils feroient un si -rand nombre d"àmes Jésuites pat. 
leurs confessions, leurs sermons et instruction de la jeunesse, 
qu'à la fin ils auroient non seulement tout ce qu'ils désirolent, 
mais ruineroient leurs adversaires et eommanderoient superbe- 
menl à l'Estat... [Cependant] ils ensei'nent la jeunesse à quoi 
faire? A désirer et souhaiter la mort de leurs rois. C'est cette 
belle institution de la jeunesse, ce sont ces malheureuses pro- 
positions qu'ils mettent dans leur esprit tendre, sous prétexte 
de les instruire aux lettres;.., ce sont ces confessions hardies 
(où sans témoins ils imbuent leurs eseoliers de la teinture de 
rébellion contre leur prince et ses magistrats) qui ont remply 
tant de places et tant de dignitez d'tmes espagnoles, ennemies 
du tloy et de son Estat .... Quelques-uns de leurs eseoliers ont 
rejeté leurs persuasions, et ceux-là les haissent plus mille fois 
que ceux qui ne les cognoissent pas. llais pour un qui a résisté, 
cent ont esté eorrompus... Rien n'est si aisé que d'imprimer dans 
ces esprits faibles telle affection qu'on veut; rien n'est plus dif- 
ficile que de l'en arracher... C'est une chose estrange que nous 
avons veu le temps auquel eeluy qui ne faisoit estudier ses en- 

I. On trouve le plaidoyer d'Antoine Arnauld dans Du Boula,, op. cit., p. 89.3-850. 



3,;2 i.lX RE Ii. -- CHXPITRE V. 
fants sous les Jésuites, n'estoit pas estimé bon catholique, et 
que ceux ,lui avoient estWdans ce collège avoient leur passe- 
partout : il ne falloir quasi point informer de leur vie. » 
L'avocat de l'Université montre ensuite pourquoi, à son sens, 
les Jésuites ne peuvent, à l'heure présente, invoquer en leur 
faveur l'aplointé au conseil de 1565 t. « Il y a grande différence 
entre l'année 65 et l'année 9't. En 65, on craignoit le mal qui 
est advenu, et plusieurs ne vouloient le présumer, trompés par 
les douces paroles emmiellées de ces hypocrites. Mais qui en ce 
temps-là pouvoir penser qu'il verroit des mortes-payes espa- 
gnoles ? dans Paris fouler ces belles et larges rues, les mains 
en atzade sur les c6tés, le front ridé, l'oeil farouche, la démar- 
,-he lente et grave?... Il estoit lors question de sçavoir s'ils les 
.I6suites] auroient les privilèges de l'Université, et maintenant il 
s'agit de sçavoir s'ils sortiront de France. En ce temps-là, les 
appointer au conseil estoit leur dénier ce qu'ils demandoient; 
maintenant ce seroit appointer au conseil la vie du roy que d'en- 
t.etenir cependant parmi nous tels assassins... » 
A partit" de ce moment, emporté par sa fougue, Antoine 
Arnauld élargit de plus en plus le débat; oubliant qu'il plaide 
un procès civil, il parle comme si une action publique 
était intentée aux Jésuites. ,, On sent, dit M. Lenient, que le 
souffle des Révolutions a traversé et emhrasé l'atmosphère... Il 
ne s'agit plus seulement des intrigues d'une secte ambitieuse 
pour s'introduire dans les écoles, d'une concurrence déloyale 
faite à l'Université, mais d'un vasle complot qui enveloppe le 
monde entier. Dans cet intervalle d'un quart de siècle, le fant6me 
du .Iésuite a grandi de cent coudées. Arnauld le montre partout 
à l'¢euvre, enchalnant les peuples et assassinant les rois, livrant 
le Portu$al " l'Espagne, inondant de sang les Pays-Bas, orga- 
nisant dans le nouveau monde la chasse à l'Indien. » Son ta- 
hleau char:_.3é des plus noires couleurs « a le tort, dit le mëme 
critique, d'èh'e une calomnie a ». 
Calomnie aussi, le passage suivant où, dans un mouvement 
oratoire emprunté au second discours de Cicéron sur la loi 
agraire, l'avocat charge les Jésuites de tous les désordres de la 
Ligue à Paris ci dans .toute la France. « Quelle langue, quelle 
voix pourrait suflire pour exprimer les conseils secrets, les con- 

t. Voir tome I «', liv. lll. ch. t, p. 405. 
2. Soldats entretenus en tout temps dans les garnisons. 
3. Lenient, La satire en Fronce ott A-VI « siëcle, t. lI. p. 188. 



PLAIDOYER D'ANTOINE ARNAULi;. 

363 

jurations plus horribles que celles des Bacchanales, plus dan- 
gereuses que celles de Carillon, qui ont estWtenues dans leur 
collège rue Saint-Jacques et dans leur église rue Saint-Antoine? 
0d est-ce que les ambassadeurs et les agents d'Espagne ont fait 
leurs assemblées les plus secrettes, sinon dans [chez] les Jésuites? 
I-Iù est-ce que Louchard, Ameline, Crucé, Cromé i et autres sem- 
blables reconneuz voleurs et meurtriers, ont bastv leurs conju- 
rations, sinon dans les Jésuites?? Qui fit perdre Pél'igueux sinon 
les Jésuites?... Qui causa la révolte de Rhennes, sinon les ser= 
mous des Jésuites?... Qui a fait perdre Agen, Toulouse, Verdun 
et généralement toutes les villes où ils ont pris pied?... Qui a 
présidé au conseil des seize voleurs, sinon Comolet, Bernard et 
père 0do Pichenat?... Ne fust-ce pas dans le collège des Jésuites 
à L)'on, et encore dans relu)" des Jésuites à Paris, que la dernière 
résolution fut prise d'assassiner le roy au mois d'aoust t5937 » 
« La colère et l'indignation, s'Crie l'orateur, me font sortir 
hors de moy! » Et alors les outra.es ne tarissent plus sur ses 
lèvres contre la Compagnie « boutique de Satan », contre les 
Jésuites, « ces traistres, ces scélérats, ces assassins, ces meur- 
triers des rois, ces confesseurs publics de tels parricides ». 
.lais en s'abandormant à une si furieuse diatribe, Antoine Ar- 
nauld, homme de talent, se faisait tort à lui-mème et en faisait 
un [»lus grand encore à sa cause. On pouvait s'Conner d'abord 
qu'il appuyer tant sur les incidents de la Ligue, al,rs que sa 
oriente, ardente ligueuse, s'était opposée au Béarnais bruyamment 
et jusqu'au bout. Puis une objection se présentait d'clle-mème : 
si les Jésuites sont les plus criminels des hommes, la vi.'__"ilance du 
Parlement ne se trouve-t-el|e pas en défaut? C,mment expli- 
quer le silence du procureur général qua[d il s'a'it du repos 
de l'État et de la sùrct«:, du roi? Arnauld se 'ardc bien de po- 
ser des questions auxquelles il n'aurait rien à répondre. Il lui 
est plus facile dïnvectiver contre ses adversaires et de soutenir 
qu'ils ont mérit;_, d',tre chassés de t,ut le royaume. « Comment 
pouvons-nous douter s'il faut chasser ces assassins? Chacun est 
justement irrité contre eux... Quand on dit que l'iuterest «le 
l'Université de Paris est borné dans l'enclos de ses murailles, 

1. Meobres marquants du conseil des eize. 
2, Pierre de l'Estoile et Fauteur des Mémoires de la Ligue, tous deux très hosli- 
les aux Jèsuites, plan'eut ailleurs le lieu de ces rêunions secetes : « Et se tenoient ces 
conseils quelquefois au collège de Sorbonne en la chambre de Boucher, et depuis au 
¢ollrge de Forteret {Fortet) ou il alla demeurer, qui a etë aI,l,el le berceau de la Ligue » 
{31é»mires de la Ligote , t. V, p. 642). 



36» 

[,IVRE II. -- CH.kPlTRE V. 

c'est bien mal considérer la vérité des choses; car si on atteste 
les ruisseaux qui joints ensemble font les grandes rivières, il 
faut nécessairement qu'elles seichent : laissez les Jésuites par 
toutes les provinces, il faut que l'Université de Paris ratisse. Et 
• h la vérité, la seule comparaison du haut degré de gloire auquel 
vous avez veu nostre Univeité, sa décadence continuelle depuis 
que les J6suites sont venus en France et se sont establis par 
toutes les villes d'où venoit l'abondance des escoliers, et l'abysme 
de pauvreté, de misère et d'indigence auquel elle est maintenant 
réduite, preste à rendre les esprits, si elle n'est par vous, Mes- 
sieurs ses enfants, secourue en ceste extrémité, ne fait-elle pas 
assez clairement cognoistre la justice de la plainte et de la éo- 
mande qu'elle vous fait maintenant? » 
Singulière maladresse, ce nous semble, de dire aussi ingénu- 
ment le motif, peu honorable, qui avait poussé l'Université à 
réclamer l'expulsion des Jésuites. Elle a donc peur d'une con- 
currence loyale; au mépris du bien public, elle cherche la 
ruine d'une institution qui, de son aveu, obtient plus qu'elle 
la confiance des familles et a plus de succès dans l'enseignement. 
Parce qu'elle se juge incapable de lutter avec les Jésuites, An- 
toine Arnauld, en son nom, conclut en demandant "h la Cour de 
chasser ces religieux du « royaume, terres et pays de l'obéys- 
sance de Sa Majesté », dans le délai de quinze jours après la 
signification de l'arr6t à chacune de leurs maisons. « Et à faute 
de ce faire », tout menabre de la Compagnie trouvé en France, 
passé ce d61ai, « sera considéré sur-le-champ et sans forme ne 
figure de procès, comme criminel de lèze-majesté au premier 
cher" et ayant enlrepris sur la vie du rov ». 
S'il fallait en croire d'Andilly, fils ainé de l'avocat de l'Uni- 
versit6, les juges en écoutant l'orateur étaient comme soulevés 
sur leurs sièses; ils s'entre-regardaient et se faisaient des signes 
d'impatiente admiration. Le peuple dehors se pressait à flots dans 
la grande salle, attendant, écoutant aux portes ferreAes 1. 
Témoignage trop intéressé pour obtenir créance immédiate. 
D'ailleurs « l'ilnpatiente admiration » qu'on nous peint est loin 
d'ètre partagée par un autre contemporain, pourtant très défa- 
vorable aux Jésuites. Pierre de l'Etoile a laissé une apprécia- 
tion moins élogieuse du plaidoyer d'Arnauld. L'annaliste l'estime 
« violent en toutes ses parties, depuis le commencement jusques 

1. Mëmoires d'Arnauld d'Andilly, p. 408. 



PLAIDOYER D'ANTOINE ARNAULD. 

365 

à la fin; car [Arnauld] appela lesdits Jésuites voleurs, corrupteurs 
de la jeunesse, assassins des roys, ennemis conjurés de cest 
Estat, pestes des républiques; brief les traita comme gens qui 
ne méritoient pas seulement d'estre chassés d'un Paris, d'une 
cour et d'un roiaume, mais d'estre entièrement raclés et exter- 
minés de dessus la face de la terre. Entra en preuves de tout 
cela sur les mémoires qu'on lui avoir baillés, qui sont niAmoires 
d'advocats, qui ne sont pas toujours bien certains. Que si à son 
plaidoyer il eust apporté plus de modération et moins de pas- 
sion, laquelle ordinairement est sujette au controlle et à l'envie, 
il eust esté trouvé meilleur de ceux mesmes qui n'aiment pas 
les .Iésuites, et qui les souhaittent tous aux Indes à convertir 
les infidè-les I ». 
l)e nos jours, M. Froment, tout en reconnaissant dans le plai- 
doyer d'Arnauld les lueurs brillantes d'une forte imagination. 
un souftle puissant et un large mouvement oratoire, n'hésite pas 
à le blttmer au double point de vue historique et littéraire. « A 
c6té de passages nets, colorés, pittoresques, se trouvent des 
morceaux diffus et prétentieux. On s'embarrasse parfois dans des 
phrases longues, charffées de citations latines, où l'orateur 
reprend deux ou trois fois haleine, sans atteindre la fin de son 
interminable période... De plus, il est rempli de rapprochements 
forcés, d'e,pressions outrées et d'injures brutales... L'éloquence 
d'hrnauld, c'est une furie vengeresse qui semble, comme les Eu- 
mínides d'Eschyle, poursuivre les coupables et leur remettre 
leurs forfaits sous les yeux. Si l'on pense, en l'entendant, aux 
invectives de Démosthène contre Philippe et de Cicéron contre 
.tntoine, c'est surtout pour regretter la maie sobriété du pre- 
mier et la forme achevée du second. 
« Ëtudié à la lumière de l'histoire, le discours d'.krnauld est 
plut6t une diatribe qu'un plaidoyer. C'est la suite et la seconde 
partie du pamphlet l'Anti-Espaçnol. L'orateur s'artère à la sur- 
face des choses, et, volontairement ou non, ne voit ui les vraies 
causes des faits, ni le véritable caractère des personnages. 0uel 
qu'ait été le r61e des J6suites pendant nos troubles civils, peut- 
on les considérer comme les inspirateurs ou les meneurs de la 
l.ie? Non sans doute.... La Ligue fut, surtout  l'origine, un 
mouvement populaire... Si les Jésuites y assistèrent, en furent-ils 
jamais les maitres'? Le mouvement commenç'a sans eux et prit 

. P. de l'Estoile, op. cit., p. 217. 



366 LIVRE II. -- CHAPITRE V. 
fin malgré eux... Moins passionné, l'avocat de l'Université eùt 
été peut-ètre plus clairvoyant 1. » 

ï. Louis Dollé plaida le 13 et le 16 juillet pour les curés de 
Paris% Son discours, moins violent mais plein d'emphase, n'est 
qu'un tissu de français, de latin et même de grec, selon le mau- 
vais goùl de l'6poque. Il reproche spécialement aux Jésuites de 
troubler la hiérarchie ecclésiastique par leurs empiètements 
sur les attributions du clergé séculier, « se portant en curés uni- 
versels et abolissant le respect que les paroissiens devaient à 
leurs pasteurs ordinaires ». 
11 prétend démontrer que les Jésuites ne font partie du clergé 
ni comme réguliers ni comme séculiers. « Si vous ètes prètres sé- 
culiers, pourquoi vous retirez-vous en des couvents? Si reli- 
gieux, pourquoi avez-vous honte de le confesser? L'institution 
de votre Ordre a un beau frontispice : vous vous obligez aux 
v(vx ordinaires des religieux, vous faites profession d'humilité 
et de mendicité ; mais on dira de vous ce que l)iogène disait des 
Lacédélnoniens mal vestus : airer [astus. Vous couvrez de plus 
hautes conceptions sous cette feinte humilité; sous vos haires, 
vous cachez la pourpre; sous vos cendres, un feu d'ambition. 
Vous portez la veue en terre, parce que vous y cherchez les 
biens et les honneurs... ,, 
Dollé énumère ensuite les privilè'es ,lui, selon lui, rendent 
les Jésuites redoutables à tout le clergé. « Ils ont le pouvoir 
d'absoudre les hérétiques, ce que ne peut faire l'Église gallicane 
tout entière. Ils ont le droit de commuer les vœux, d'administrer 
les sacrements, de dispenser des jeùnes, de s'habiller comme 
des laïques. Grégoire XIII leur a accordé l'autorisation de cor- 
riger toutes sortes de livres et notamment les écrits des Pères... 
Enfin Iii] leur a donné une sorte d'inspection sur le peuple et 
sur le clergé, et les a faits superintendants de l'Église. Ils sont 
chargés d'examiner si tout sçy passe dans l'ordre et suivant l'u- 
sa-e de Iome. Ainsi les voila maîtres des cérémonies, curés et 
pasteurs universels... » 
Plusieurs de ces prétendus privilèges (on le devine aisément) 
sont une pure invention de l'avocat. Quant à sa conclusion, 

1. Froment. Essai sur l'histoire de l'ëloquence jttdiciaire et France, p. 159, 163, 
169. 
2. Avvisi dt Parigi. 3, S et 17 juillet (Archiv. Var., Nunz. dt Francia, t. XXXVI, f. 
409-61 l). 



L'AVOCAT DES CURES ET L'AVOCAT DES JÉSUITES. 367 

elle fut un peu moins brutale que celle de son collègue; il 
demanda simplement à la Cour que, si elle ne jugeait pas à 
propos de chasser entièrement les Jésuites, elle leur interdit au 
moins l'administration des sacrements.,_ll oubhait sans doute 
qu'un tribunal temporel n'a rien à voir dans l'exercice des fonc- 
tions spirituelles. 
La parole fut ensuite donnée à Claude Duret. L'avocat des .lé- 
suites n'entreprit point de réfuter les calomnieuses allégations 
des parties adverses, « mais seulement, dit le P. de Mena, de 
parer aux coups avec toute modestie, pour avoir moyen de pro- 
céder par escrit, comme il advint t ». Son plaidoyer, très court 
au dire de Du Boulay, n'a pas été publié. Seul l'historien de 
Henri le Grand, Dupleix, nous en a laissé une analyse assez Cen- 
due o 
Duret, « homme judicieux et s'accommodant au temps qui n',"- 
tait pas favorable à ses parties », représenta comment la Compa- 
gnie de Jésus avait été approuvée par les papes, par le concile 
de Trente, par lettres patentes des quatre derniers rois vérifiées 
en cour du Parlement, et avait été reçue dans plusieurs villes du 
royaume. Puis il répondit rapidement aux mensonges et aux 
sophismes des adversaires par quelques vérités de bon sens et 
l'exposé de faits incontestables. 
Si les Jésuites, dit-il, doivent ëtre bannis de France parce que 
leur Compagnie a été fondée en Espagne par un Espagnol., il 
faudra soutenir aussi que les Ordres de Citeaux, des Chartreux, 
de saint Bernard et autres, institués en France par des Français, 
doivent 6tre bannis d'Espagne. 0ue ne fait-on, à ce compte, 
de l'autre c6té des Pyrénées, le procès des Dominicains? Ils y 
sont bien plus puissants, grace à l'Inquisition qui est entre leurs 
mains, que les Jésuites ne le sont ici. 
« Ce n'est point vice ny défaut aucun de cette Compagnie, 
mais plustost sa piAté, charité et doctrine qui la rend l'object 
de la malice et de l'envie. » La conversion des Indes orientales 
et occidentales à la toi chrétienne et l'affermissement de la reli- 
gion catholique en France, en Allemagne, en Pologne et ailleurs, 
sont des preuves évidentes que Dieu l'a inslituée comme auxi- 
liaire de son Église. 

1. Relation du P. de Mena, djà citée. 
2. ltistor. Univers. Poeris., t. VI. p. 866. 
3. Nous avons vu {torae 1 ', liv. 1. ch. utj que la Compagnie fut fondëe non en 
Eæpagne mais en Italie. 



3t,8 

LIVRE 11. -- CHAPITRE V. 

Le VœU d'obéissance au pape, que font les Jésuites, ne s'étend 
qu'aux missions ordonlées pour le salut des ames • ils sont prèts 
à faire au roi tel serment qui leur sera prescrit par Sa Majesté 
et à obéir à toutes les lois du royaume. 
0uant à l'instruction de la jeunesse, les progrès qu'un nom- 
i,re considérable de leurs élèves ont faits dans la vertu et les 
I».,nnes lettres, détruisent les impostures de leurs ennemis. 0ue 
si les lniversités, et notamment celle de Paris, sont affaiblies 
par lëtablissement de leurs collèges, en retour, « une infinité 
de gentils esprits profitent aux sciences par toutes les provinces 
et se rendent capables de coml)attre l'hérésie " ce qu'ils n'eussent 
sceu faire par faute de moyens, s'il leur eus fallu faire leurs estu- 
,les ès Universitez esloignées ». 
La Contpa,'-:nie ne tendant qu'à glorifier Dieu et à gagner par 
son travail les ùmes égarées, désire que ses religieux soient « de 
bo esprit et de robuste constitution de corps ,,, afin d'ëtre « plus 
dignes d'un excellent employ ». Pour les richesses, les Jésuites 
n'en font aucun cas, pourvu qu'ils aient seulement la vie, le vè- 
tement et les livres, et « si cela leur es«oit fourny autant qu'il en 
faut aux moindres rehgieux, ils renonceroient volontiers à toutes 
les rentes et revenus qu'ils possèdent ». 
..uant aux accusations particulières. Duret déclara « qu'il les 
soutcnoit calolunieuses, et, pour les faire paraitre telles, qu'il sup- 
plioir très huml)lement la cour d'ordonner que les demandeurs 
en produiroient les preuves, les défendeurs s'asseurans tant en 
leur innocence qu'il ne s'en trouveroit aucunes ». 
Bien qu'il ne fùt pas sorti des généralités, le court plat- 
«loyer de Claude Duret produisit bonne impression sur lesjus. 
« L'advocat des Jésuites, dit le chancelier de Cheverny, mon«fa 
clairement l'animosité injuste et la fausseté des ailCarions de 
leurs partiesL » Les esprits non prévenus comprirent de mieux en 
mieux qu'en alléguant « l'interest public du Roy et de FEstat », 
l'Université servait uniquement « son interest particulier » et pro- 
fitail d'un moment de réaction « pour donner ce contentement 
aux huguenots et aux mauvais catholiques de ruiner ainsi les dits 
]Cuites  ». 

8. Les plaidoiries terminées, le ministère public ne se hgta 

1. Dupleix, Histoi.re de Henri-le-Grand, p. I3, 1-14. 
2. hlCmoires de Cheverny (ëd. Michaud), p. 639. 
3. lbidem. 



DEFENSE DU P. BARNY. 36 
point de prendre la parole, ni la cour de juger. L'Estoi|e raconte 
que le IX juillet, ,, l'advocat du roy, Séguier, en une cause qui 
se présenta, plaida fort doctement... On avoir opinion qu'il parle- 
roit des Jésuites... ce qui avoir fait venir beaucoup [de curieux] 
qui s'en retournèrent comme ils estoient venus, car il n'en toucha 
un seul mot ! ». Le 16, dans une audience du conseil, les gens du 
roi dédarèrent que, quelque opinion qu'on eft des Jésuites, 
,, toutesfois n'estoit à propos de les toucher, crainte de mescon- 
tenter le pappe avec lequel on estoit après de traitter et qui les 
recommandoit, s'estant plaint au cardinal de Gondy estant à 
Iome de ce que l'on avoir poursuivy contre ceulx de Lyon ». 
Tout récemment, ajoutaient-ils, ledit cardinal a porté à Sa Majesté 
de la part de la cour romaine « espérance de quelque bon issue 
désirable pour le repos du royaume ». Il est donc très important 
d'éviter un jugement « qui pourroit préjudicier le service du rov 
et empescher l'effect de ce que l'on espère traitter avec le 
pape - ». 
biais si l'affaire de la Compagnie n'occupait plus les séances du 
Parlement, elle était la matière des conversations dans les mi- 
lieux intéressés et aussi l'objet de négociations secrètes 3. Henri IV, 
qui faisait alors campagne contre les derniers défenseurs de la 
Lie, était loin de se désintéresser du fameux procès; mais au- 
tour de lui les opinions étaient dittërentes comme les gens aux- 
quelsil prëtait l'oreille. Les huguenots, ou ceux qui pour un motif 
quelconque n'aimaient pas les Jésuites, parlaient en faveur de 
ITniversité; les politiques avisés ou les vrais catholiques, en fa- 
veur de la Compagnie, avant-garde du Pape et soutien du catho- 
licisme. En tin de compte, le roi, plut6t favorablemeut impres- 
sionné à l'égard des religieux calomniés, voulut qu'au moins 
justice fùt rendue sans passion et sans arrière-pensée aucune. 
Le 0_8 juillet, ,, du camp devant Laon », il écrivit à ses focaux 
conseillers, les gens tenant sa cour de Parlement de Paris : 
« N'avant aultre but devant les veux que la crainte de Dieu, 
n- plus recommandé que la justice de nostre royaume, nous vou- 
lons etvous ordonnons très expressément de passer oultre au ju- 
gement dudict procès, gardant le bon droict et justice "à qui il 
appartiendra, sans aucune faveur nv animosité, ny acception de 
l. L'E»toile, op. cit., p. 217. 
2. Procès-verbal du conseil du 16juillet 15,qi (Archiv. nat., Begistres du Parleroent, 
iii, 1"/31, l'. 1", ). 
3. Voir M:mofres ou OEconomies rojales de S«ll[l Kd. ,',Iichaud, t. !, p. 151- 
COMPAG.NIE DE JÊSI$. -- T. II. 



3î0 LIBE II. -- CItAPITRE V. 

personne qttelle qu'elle soit, afin qu'à la descharge de nostre con- 
science, Dieu soit lou et honoré en nos bonnes et sainctes inten- 
tions et par vos actions et justes jugemens, selon que les Rovs 
nos prédécesseurs et nous vous avons instituezt. » 
Cette recommandation équitable de Henri IV était due en êrande 
partie à l'influence du cardinal de Bourbon-Vend6me, qui, de- 
puis un mois, par l'intermédiaire de Sully, faisait valoir auprès 
de Sa Majesté le bon droit de ses prot@és. ;e fut le dernier ser- 
vice rendu à la Cr, mpagnic par le neveu du vieux roi de la Ligue. 
car' il mourut le 30 juillet, assisté du 1'. Commole. 
Parce que le roi ordonnait de reprendre sans retard le procès. 
quelques historiens ont cru sa lettre favorable à l'Université. C'est 
une erreur', et il est facile de s'en convaincre en lisant le réeit des 
nézociations entreprises peu auparavant par le protestant Sullv. 
Sur l',,rdre du roi, il recommandait la bienveillance pour la 
Conpa'nie aux membres les plus considérables du Parlement, 
voire aux moins ,, bigots » comme M. de Maisse, et ,, tous ces 
messieurs receurent ces ordres en faveur des .lésuites beaucoup 
mieux de [lui Sully] que «le nul autre, scachant qu'à cause de [sa] 
profession Iii ne pouvait] estre tenu pour suspectZ ,,. 
Quoi qu'il en soit. la lett'e de Henri IV fut communiquée le 
1"' ao6t aux gens du roi. Il leur fallut donc de nouveau s'occu- 
per de l'affaire en suspens e! en venir à une détermination quel- 
conque. Antoine Séguier prit la parole. Sur ses conclusions et mal- 
gré l'opposition du pr6sident Auustin de Thou, la cour ordonna 
que les requëtes de l'I'niversit,: et des curés de Paris seraient join- 
tes au procès appointé depuis trente ans, comme en étant une 
dép«.ndance, pour ëtrefait droit sur le tout par un seul et mëme 
arrët..16r6me Angenoust fut nommé rapporteur et les parties re- 
,.urent ordre de remettre leurs pibces cuire ses mains z. C'était un 
l,remie" succès pour la Compagnie, puisque le procès précé- 
dent avait été soulevé par elle pour obtenir son incorporation à 
l'Univel'sité. 
Cependant les membres du Parlement se trouvaient en grand 
désaccord. 11 y avait brigue pour ou contre les .lésuites, et l'on 
pouvait craindre qu'un président hostile, au lieu de faire venir 

1. Berger de Xivrey, llecueils des l, etlres missives de Hetri !|'. t. IX', p. 193. 
. OEconomies royttles, p. 153. On sait que dans cet. ourage rédigé par les secré- 
taires de Sully, celui-ci est toujours représenté par un pronom / la seconde personne 
du pluriel : « Vous files ceci,., le roi vous demanda.., on vous vit.., etc... » De là les 
«'orrections faite. / l'extrait ci-dessus pour i'insèrer dans le texte. 
3. Séance du 1 « aot! IArchi. nat.. Reg. dtt Parlenent, conseil. X . 173t. f. 108). 



DÉFENSE DI_ P. BAl-IN't-. :171 

la cause toutes chambres assemblées ,comme il convenait dans un 
procès de cette importance et ce qui eùt assuré la victoire de la Com- 
pagnie), ne la fit juser par la seule Tournelle et quelques menl- 
bres des requêtes t Comme le roi et les princes s'étaient rendus à 
Compiègne après la reddition de Laon, « le P. Alexandre Georges 
y fut député, nous apprend la relation du 1'. de Mena, pour sup- 
plier Sa Majesté de nous vouloir donner des juges moins passion- 
nés à l'encontre de nous. Il eust pour response du ro i que bientôt 
il seroit à Paris et qu'on )' adviseroit - ». Henri IV, si l'on en croit 
ully, désirait que tout se pass't sans éclat, aigreur ni injures, 
« et mesme qu'il ne fust t.ien prononcé par les juges qu'il n'eust 
auparavant estA informé de leurs sentimens ou qu'il ne fust de 
retour à Paris 3 ». 
Sur les entrefaites, l'avocat de la Compagnie, Claude Duret, 
ayant dù, le l " du mois d'aot'tt, se rendre à Tours pour une affaire 
pressante, les Jésuitcs demandèrent à la cour, le 17 du m£.me 
mois, un délai jusqu'à son retour, ou jusqu'à ce qu'ils eussent le 
lemps d'instruire de la cause un autre avocat 
Le Parlement ne leur accorda que trois jours pour produire 
leur défense. Dans cet intervalle bien court, le procureur du 
collège, le P. Pierre Barny, composa, sans souci de la forme et du 
style, une réplique très claire et très solide aux attaques 
nauld et de Dol]ë 5. Les avocats des parties adverses ayant publié 
leurs plaidoyers, le P. Barny publia aussi le sien sous ce titre " 
Deenses de ce«.-c du collège de Cl,'mont cont'e les requestes et 
plaido./ers cont'e eux ci-dea,t imp'i»ez et l«bliez . Le P. Pro- 
incial, en l'envoyant au P. Général, l'assurait que ce mémoire 

1. ltelttliot du P. de Mener 'i'ral, op. cil., Piëces iustilicatives, p. 
. Ibidem. 
3. Écotomies royales, p. 153. 
l. Dëbut des « l)«ffeses de ceux du colié9 e de Clermont » par le P. Barn) Dtt 
Boulay, op. cit.. p. 866). 
5. A la rngme êpoque, le P. Glëment Dupuy, provincial. écrisit une apologie latine 
remarquable de mesure e