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Full text of "Histoire De La Compagnie De J鳵s En France Des Origines A La Suppression 1528 - 1762 Volume 2"

CENTRE 
for 

REFORMATION 
and 

RENAISSANCE 

STUDIES 

VICTORIA 
UNIVERSITY 

T 0 R 0 N T 0 



HISTOIRE 

DE LA 

COMPAGNIE DE JESUS 

EN FRANCE 



IIIIL IBSïA T 

.I. BtCKEP,. 

I M I'P, IMAT Ult 

Parisiis, die IP' aetobris P.tl2. 
E. AD.XM, 
+,ic. yen. 



HISTOIRE 

DE LA 

COMPAGNIE DE JESUS 

EN 

FRANCE 

DES ORIGINE A LA SUPPRESSION 
(1328-1762) 

TOME II 
LA LI{;I'E ET LE BAX'X'IS,EMENT 
(1575-1fi04) 

P A R 
Le P. Henri FOU(UERAY, $. J. 

PARIS 
LIBRAIRIE AIPII{;NSE I'ICAI{D ET FILS 
89, tt o,.tv«aTr 
l tri 3 



AVANT'PROPOS 

Ce volume embrasse enxiron trente années de l'histoire de la 
Compagnie en France (1.575 à 160t). Le sous-titre « La Ligue et 
le bannissernent » indique assez les deux événements majeurs 
autour desquels les autres se déroulent, ou dont ils subissent le 
contre-coup. La Ligue dure di,-neuf ans (1576-1595), depuis la 
première association des catholiques sous l'autorité du duc de 
;uise jusqu'à l'absolution de Henri IV à Rome. Le bannissenlent 
des Jésuites est prononcé le 09 décembre 159' par le Parlement 
de Paris; il prend fin le o janvier 1601, jour où la mme Cour 
vérifie l'édit royal de rétablissement. 
Ces deux événemen'ts se tiennent d'ailleurs par un lien étroit. 
Les Jésuites de France ont été bannis, non pour excès politiques 
commis pendant la Ligue, mais à cause des gages de fidélité 
qu'ils avaient donnés alors, comme en tout temps, à la rehgion 
catholique et au Saint-Siège. Aucun autre crime ne pesait sur 
eux; le simple récif des faits le prouvera. Henri IV. ce Béarnais 
que la Ligue avait tant combattu, a reconnu leur innocence, et 
malgré les ettbrts conjurés de l'Université, du Parlement et de 
la Réforme, il a voulu les rétablir du jour off il a pris la résolu- 
tion de favoriser dans son royaume les intérëts de l'Église ro- 
maine. 
Nous exposerons largement, au troisième livre du présent vo- 
lume, cette affaire du rétablissement. Elle n'alla point toute 
seule; on le verra aux détails. Quand Henri IV comprit les Jésuites 
et comnlença de les aimer, il revint de très loin; mais aussi, 
quand il leur pernfit de s'organiser librement dans le royaume, 



il ail en connaissance de cause, pal" un sentiment d'estime et 
avec la conviction de répondre aux besoins de ses sujets. 
Les deux autres livres pr6pareronl ce dénouement. Le premier 
racolttera la vie intétieurc et les n«,uveanx pro'rès de la Compa- 
;nic sous le règ-ne de Hettri I11. Puis, après une excursion en 
Ècosse où des Je:suites de l:rance essaient d'arracher au protestan- 
tisme le re.canine de .'larie Sluarl, nous verrons les premières dif- 
ticullés que la lolilique ind;'cise de llenri I11 et les premiers 
soubresauts «le la Li.'-'ue créèrent à la Compasnie à l'égard d'un 
prince qui cependant l'apl»réci,it et Ici protégeait. 
Le livi'e second llOUS aluCllera en pleine baiaille, tlenri 111 vieni 
de mourir; Paris est assiègeA; la France d,:,chirée par une $uerre 
fr;dricide; les catholiques eux-mëmes di','isés, les uns allant à 
leur préférence politique, l«,s autres veillaxat au maintien de la 
reli.'-"ion nationale, lloment critique p«,ur le clergé, les religieux 
ci les défeuseurs du l'ontife romain. Nous aurons alors à dire le 
r,'le de la Compagnie et sa siluation dans les «litlërentes villes, 
soit royalistes, soit ligneuses. E comme celle situation, à peu 
d'exceptions pr/.s, lut relativement tamluille , cela nous permet- 
Ira «le poursuivre le récit de sou «.uvre scolaire et «le ses travaux 
awsloliqucs. IEuvi'c ci apostolat lrop prospèi'es au ré de ses 
ennemis. A peine Iienri l'f a-l-il pris p,,session du Ire»e, qu'un 
ouveau complot se f-fine ctntre t,lle et pousse l'Universilé à lui 
intenter un iujuste procès. Ce fui du reste en pure perte ; aucun 
jucment n'intervint ci il fallut l'atleutal de .lcan Chast«,l pour 
trouver le prétextc h un arr«'.t de blnuissement. 
çluelle répercussi.n cet a'rèt, valable seulement peut' le res- 
sort «lu l'arlemenl de Paris, cul su. les collè$-es des Jésuites 
dans les rcssorls des au/res Pai'lemeuls, nous le dirons au début 
du lroisi,me livi'e. Nous montl'erons ensuite la part prise par 
plusieurs uientbt'es de la Con-,pa:__.nie dans la réc«»ncilialion du 
roi «le France avec le pal»C. Efin iendra le récil de la lulte 
rnlre les partisans des Jésuites et leurs ad-,'ersaires, s'efl'ot'çant 
les uus et les autres de l'emp«,rlcr sur l'esprit du roi pour ou 
conlre leur rétablissement. 
N'eus ven,ms de pronot,cer le na»t [ttlle que nous avions nais eti 
sous-titre au premier volume, à c61é de celui d'origbes. 11 pour- 
rait encore 6ti'e placé au fr«,nlispice de celui-ci et des suivants. 



AVAT-PROPOS. m 
L'histoire de la Compagnie de Jésus en France est l'histoire de 
ses luttes; non seulement de ses travaux d'offensive pour le 
triomphe de la foi, mais encore de ses combats de défensive, de 
sa lutte pour la vie, pour la conservation de son existence dans 
le roya«me. Son historien est donc tenu de relater et les attaques 
«pa'elle a subies et la façon dont elle s'est délendue. Par suite, 
tout en se gardant de faire une apolo$ie, il est bien forcé de 
conter; il doit rappeler les témoignages et les preuves que les 
Jésuites accusés ont apportés de leur innocence. S'il les présente 
de bonne foi, apri, s un exposé loyal des motifs et des circons- 
tances de l'attaque, ce n'est point là faire œuvre d'apolo$iste, au 
cas même où l'honneur de la Compagnie sortirait du débat vic- 
torieusement vengé. 
Fort peu de critiques se sont élevées sur ce point, "à propos du 
premier volume. Au coe,traire, de divers cétés on a loué l'allure 
calme, le ton reposé, l'ettbrt à rester dans l'exposé simple et docu- 
menté des faits, sans commentaire partial ni omission volontaire. 
Les censeurs, très rares, qui ont reproché à cet ouvrage une in- 
tention d'apologie, semblent supposer la Compagnie de .Iésus 
coupable des fautes qu'on Ici attribue et impuissante à se discul- 
per autrement que par la sui»pression ou l'alt6ration de certains 
faits. Si ce n'est pas chez eux prévention, c'est au moins le ré- 
sultat d'une trop grande confiance en certains témoignages, con- 
temporains il est vt'ai, mais donton ne suspecte pas assez le parti 
pris. 
Notre but et notre souci seront toujours de relater les choses 
te.lies qu'elles se sont passées. Pourtant, dussions-nous perdre aux 
yeux de certaines gens le mérite de l'inpartialité, il nous faut 
bien avouer que, cette lois encore, n,_,us n'aurons rien de grave à 
dire au détriment des Jésuites de France. Durant les années dif- 
ficiles de la Lige, au milieu des événements scabreux de cette 
époque, nous avons trouvé quelques individus imprudents peut- 
ètre, maladroits, exagérés, porlés par excès de zèle à sortir des 
limites de leur vocation; mais dans les actions imputables au 
corps de la Compagnie, dans les décisions officielles, dans la di- 
rection donnée aux particuliers ou à l'ensemble pat" les supé- 
rieurs, nous n'avons rencontré ni intprudence, ni entremise dé- 
placée, ni intrigues, ni ambition, ni rien de ce que la calomnie 



iv A VANT-PROPOS. 
a inventé. Nous sommes persuadé que telle était aussi l'opinion 
de Henri IV, quand il exigea du Parlement de Paris la vérifica- 
tion de son édit de rétablissement. D'ailleurs le lecteur aura sous 
les yeux toutes les pièces du procès et il jugera. 

La plupart des sources auxquelles nous avons puisé pour la 
composition de ce volume ont déjà été indiquées dans la Biblio- 
qraptlie du précédent. Nous n'avons donc pas à y revenirJ. Nous 
d-nnons plus loin les titres de plusieurs recueils de documents 
inédits conservésdans la Compagnie et. qui vont. ëtre utilisés pour 
la première fois. On y remarquera un volume de la correspon- 
dance du I'. Laurent Maggi,. Les lettres d,  ce Pere, qui exerça 
des charges importantes, spécialement celle de Visiteur en 
France et en Germanie, ont été réunies en plusieurs dossiers. 
Celui qui nous servira, Epistolae P. Ma9gii, 1587-160-t, contient 
les lettres écrites au P. ;éuéral pendant les deux séjours du 
P. Maggio ell France sous Henri lll et sous llenri IV. 
Nous avons mis encore à contribution les correspondances di- 
plomatiques. En plus des recueils imprimés (L,ttres missives de 
Henri Il; Lettres du cardinal d'Ossat, :Yéçociations de du 
Perron...), une source d'utiles renseignements s'offrait à nous 
dans les ambassades du duc de Nevers, de _XtXl. de Pisani, de 
Luxembourg, de Béthune, de Sillery et de Bea.umont-llarlay, con- 
servées à la Bibliothèque nationale ou aux archives du ministère 
des Ait'aires étran.5-ères. Nous en avons largement, profité. 
Les écrits de Daniel Charnier, des PP. Coton, Jacques Gaultier 
et Louis Richeome renferment des détails précieux sur les con- 
troverses et les polémiques auxquelles ces personnages et d'au- 
tres ont pris part. Nous les avons considérés comme des sources 
contemporaines qui nëtaient pas à dédaigner. 
Pour les événements relatifs aux collèges déjà existants ou 
fondés pendant la Ligue, les archives dépattementales et com- 
munales ont Cé consultées avec le plus grand soin. Nous avons fait 
éalement plus d'un emprunt aux Mémoires du temps, d'intérët 

i. Comme dans le premier volume, les titres des ouvrages ou documents imprimés 
seront en italiques, ceux des recueiis manuscrits en caractêres romains. Lorsqu'ii. 
sera besoin d'ëcrireen italiques le titre d'un document manuscrit, nous le ferons 
cëder d'un astërisque. 



AVAIT-PROPOS. v 
local ou concernant l'histoire gén@ale de France. fn les trou- 
vera sisnalés dans la liste suivante oi sont inscrites les sources 
non mentionées au premier volume. 

I. SOURCES MANUSCItITES 

1" RECUEILS Dt DOCUMENTS CONSERVÉS DANS LA COMPAGIIE. 

Francia, De exilio Patrum. 
OEuvres et épreuves de la Compagnie de Jésus en France. 
Supplementum 6alliarum. 
Francia et 6ermania, Epistolae 6eneralium. 
Campania, Elogia dcfunctorum. 
Ordinationum communium omnibus provinciis tomus !. 
Germania, Epistolae P. Maggii, 1587- lfi01. 

DOCUMENTS COiSEBVÉS DANS LES ARCHIVES OU BIBLIOTIIÈQUES 
PUBLIQUES. 

Archives nationales : SériesX% X "-' (registres du Parlement);  
série M (congrégalions religieuses), n. A0, 31; -- série S ,biens 
des corporations supprimées, universités, collèges), n. 
Archives du ministère des Atlires étrangères : Rame, correspon- 
dance, vol. X, XII, XV, XVIII, XIX.  France, mémoires et docu- 
ments, ms. 567. 
Archives départemenlales:de l'Ardèche, de l'Avesron,du Cher, de 
la Côte-d'Or, du Doubs, de la Gironde, de ]a Haute-6aronne, de la 
Haute-Loire, de la Haute-Vienne, du: Jura, du Rh6ne, de la Seine- 
Inférieure (séries C, D, ri, H). 
Archives communales : d'Agen, d'Auch, d'Avignon, de Béziers, 
Bourges, Dijon, D61e, Limoges, Lyon, Périgueux, Rodez, Rouen, Tou- 
louse, Verdun (séries AA, BB, 
Archives du collège municipal d'Eu. 
Paris, Bibliothèque nationale, mss. français 31:2-31:1 ,dépèches 
de M. de Bélhune, ambassadeur à Rome, seplembre lt;ll à septembre 
lfi01); -- franc. 398-3991 (nombreuses lettres du duc de Nêvers, 
franç. 1017 (registre des lettres de M. de Villeroy à Philippe de Bé- 
thune);- franç. 7100-7107 (ambassade de Christophe de fiarlay, 
comte de Beaumont, en Angleterre).- Coll. Dupuy, vol. :0 - .lettres 
de Francois de Luxembourg}. z-- Mss. latins 9aii-;.q.';O !Historia aca- 
demiae Parisiensis, par' Emond Richer!. 

II. SOURCES IMIRIMI.ES. 
l ° BECUEILS DE DOCUMFNTS ET OI_'VBAt;FS DE CONTEMPORAINS. 
Awo (Jean), Acles de tous les synodes natiouaua: des églises réformées de 
Fraltce (La Ha]e. 1710, 2 in-@L 



t AV ,NT-PROPOS. 

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Pu., 185, in-ï). 
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Colendar of SInIe pnpers, Fore«go ser«es, Eli:abelh (London. 1863-1909). 
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CuEw.n (Phili|,pe-Huraull de}, M$moires (coll. Michaud, t. 
Correspondance «le la mairie de Dijon, x"-xm' ç.. dans les A«lecl Dirio- 
ae«sia, t. Il-IV. 
CoTo (Pierre), S. J., lpolo9élique de Pierce Colon Foressiet. de la Compagnie 
de .lsus (Avignon. 1600. in-I). 
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(Paris, 1859-1886. 6 in-t°). 
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SSAT, Leltres du Co'dinal d'(Pari% 1626, in-fol.). 
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 VA NT-PROPO.q.  It 

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, III AVANT-PROPOS. 

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de la5ocidtd ircht:olo9iqte de Bœziers, 11" sërie, t. V (Béziers, 1869, in-8). 
TEtPeSTI (C.), Storia della t'ita egestidi Sisto V. (Rame, 175, 2 in-i'9. 
Wtsi {L.L .ll, rie tuart et le comte de Bothwell (Paris, 1863, in-8). 



LIVRE PREMIER 

LA OEOMPAGNIE SOUS HENBI III 

(1376-1.89 

CHAPITRE PREMIER 

VISITES DU P. _L,LDON'AT ET DU P..'L,TIIIEt 
t 1576-1579) 

Sommaire : 1. Le I'. Maidonat visiteur de la province de France; visite de l'ont- 
à-Mousson. -- 2. Orgauisation de l'Universit,;; difticultés au sujet des Facult;s de 
droit et de méd«,cine. -- 3. Visite du collège de Verdun. -- -I. Visite et situation 
du collëge de Clermont à Paris. -- 5. Règh,ment des écoliêrs pauvres. -- ri. Vi- 
site du collège de BordeatLx. -- 7. Visite du cottëge de Mauriac. --8. Visite du 
collëge de Billom. -- 9. Visites des coilëges de Nevors et de Bourg,'s. -- 10. Re- 
tour de blaldonat/ Paris: sa retraite à Bourges. -- 11. Le P. Claude Mathieu 
visiteur de la provinco d'Aquitaine: situation spécial.- 1:. État du coliëge 
de Lyon. -- 13. Los coilêges de Chambëry 't de Tournon. -- 1 l. Le collëge d'Avi- 
gnon de 157:?. à 1579. 
Sources manuscrites : 1. Recueils de documents conserves dans la Compagnie : a) Gal- 
liae Epistolae  -- b) Francia, Epistolae C, enera{ium ; -- c) Galliae Visitationes ; -- d) ^cta 
congregationum provincialium; --e) Franciae historia;- f Francia, Uistoriae funda- 
tionum. 
11. Archives de la province de France, papiers du président Itolland. 
I11. Paris, Bibliothèque ationale, ms. latin t0.989. 
Iv. Archives dn lh6ne et de rArdècheo séries D et E. 
V. Arcbives communaes de Lyon et d'Avignon, sërie BB, dëliberations. 
ri. Avignon, muséum Calvet, manuscrits. 
Sources imprimêes : DU Boulay. Histor. Unir. Paris., t. Vl. -- Dom Calmer, Histoire «le 
Lorraine. -- Carayon, Documents inédits, I, . -- Comptes rendus au Parlenent, t. ri. -- 
l'rat. $. 1.. Maldona t et l'Universitd «le Paris; M::moires pour servir a l'h istoire du P. lroeL 
-- Chossat, Les Jésuites et leurs oeu»res à Avfgnon. -- lartin. L'Universitë de Pont-à- 
Mousson. 

1. Au mois d'aoùt 158, le P. Claude Mathieu, provincial de 
France, fut nommé par le P. Général visiteur des maisons d'Aqui- 
taine'. En son absence, le P. Odon Piffenat, recteur du coll6ge 
de Clermont à Paris, re:'ut les pouvoirs de vice-provincial, mais 

l. Let{re du P. Claude Ma{hieu, 14 aoùt 1578 (Gall. Epist., t. XII, f. 109}. 
COMP.,GNI I- IIE E$C'S. -- T. 11. | 



2 LIVRE |l  IHAPII'iI I. 
son autre chargée ne lui permettant pas de voyag'er, il délégua 
le P. Maldonat pour faire la visite annuelle des collèges de 
Pont-à-Mousson et de Verdun. L'habile fermeté que celui-ci 
montra dans sa mission, lui lit confier un peu plus tard la visite 
des autres maisons de la province 1 
En suivant dans leurs tournées ces deux Pères Visiteurs, nous 
pourrons exposer la situation des divers collèges de 1576 à 
1580. 
Le lundi I er septembre 1.578, le P. Maldonat partit de Bourges 
pour se rendre à Pont-A-Mousson où il arriva le dimanche sui- 
vant -. La discipline religieuse de la communauté et l'organisa- 
tion des classes attirèrent, avant tout, son attention. Sur le 
premier point, il découvrit plusieurs défauts à corriger. Il fut 
un peu surpris de la liberte et de l'abandon où il vit les novices 
de seconde année. Qu'on en juge par ses plaintes au Père Général. 
« J'ai trouvé les novices tout autres que je les supposais sur ce 
qu'on m'en avait dit. La plupart ressemblent à des enfants, " qui 
il faudrait plut6t un précepteur et des vcrg'es qu'un Père Spiri- 
tuel et des pénitences. Comme science, pas un n'est capable d'en- 
seigner dans la premi6rc classe, et plusieurs ne pourraient faire 
la dernière. Pour la conduite, quelques-uns sont des modèles 
de modestie, mais la plupart montrent un laisser-aller et un re- 
làchement indignes d'un noviciat .... l'ai cherché les causes de ces 
inconvénients; il y en a plusieurs. La première est le manque de 
prudence dans les admissions. On en reçoit trop, de trop jeunes, 
de trop faibles, quelques-uns presque incapables de formation... 
Sut. le remède, je dirai franchement mon avis "à Votre Paternité. 
! faudrait que le Père Provincial fùt averti d'ètre moins facile à 
admettre et qu'il n'en donn't pas le pouvoir aux recteurs. Il 
n'est aucun de ceux-ci qui ne l'ait. Et les recteurs me semblent 
rivaliser à qui en recevra le plus... Par suite, le noviciat de 
Verdun 3 ne suffisant pas à les entretenir tous ensemble, il n'est 
pour ainsi dire pas un de ces jeunes gens qui y reste une année 
t. Lettre du P. Pigenat, 0 déc. 178 (Gall. Epist., t. XII, f. 6). Comme visiteur, le 
P. llaldonat, homme d'une haute inlelligence, n'eut peut-ètre pas toutes les qualitës 
que montrèrent dans la méme charge les PP. Nadal. Mercurian, 5lanare et Maggio. 11 
était porté' vouloir Irop vite la perfection, sans tenir assez compte des diflicnltés. 
2. Lettre de aldonat (Gall. Epist., t. XII, f. 66 I. 
3. Longtemps le noviciat de la province de France, au moins pour la I,remiëre an- 
nëe, demeura annexë au collëge de Billom  les novices de seconde annëe ëtaient di- 
visés dans les autres collèges surtout a Verdun et a Paris (Cf. tome I, p. 90). Mais 
en 1576, le Pere Claude Mathieu, avec l'approbation da P. .;ënéral, rëunit à Verdun 
tous les novices de première année. (Lettre du Përe Géneral an P. llathieu, 1  nov. 176 ; 
Francia. Eist. General., t. I, f. 19). 



VISITE DE L'UNIVERSITE DE PONT-A-MOUSSON. 3 

entière... Une autre cause de ce désordre est que tous les supé- 
rieurs semblent avoir autorité sur les novices, et leur Père Matre 
s'en est plaint à moi... De plus, quand les recteurs connaissent 
un novice de talent, c'est à qui l'enlèvera le premier de la maison 
de Verdun pour l'attacher à son collège.., comme si ceux-là 
surtout ne devaient pas être les plus formés à la vie religieuse 
qui donnent le plus d'espérances pour l'avenir !. ,, 
Ces abus sont facilement explicables, si l'on songe à la rapide 
multiplication des collèges et à la nécessité de faire face à leurs 
besoins; mais l'intérêt général de la province devait l'emporter et 
réclamait une réforme. Voici les principales décisions que le Père 
Visiteur prit à ce sujet : « Le Père Recteur n'enlèvera personne 
du noviciat de Verdun avant une année révolue, sans la per- 
mission du Père Général. -- Quant à ceux qui auront passé un 
an à Verdun, on ne les retirera point non plus sans l'avis du 
Père Provincial, qui lui-mëme ne peut dispenser de la seconde 
année que pour de justes motifs. -- Le Père Recteur ne peut 
garder ici (à Pont-à-}lousson) les novices qu'il aurait admis, 
mais il doit les envo)er immédiatement à Verdun. -- Que l'on 
demande à Rome les règles des novices de seconde année, et 
qu'on les observe fidèlement. -- Que les novices de seconde année 
aient un logement à part où habileront même ceux qui sont pro- 
fesseurs. --(u'ils aient une table à part au réfectoire pour eux 
et leur Père .laltre. -- Qu'ils prennent leur récréation séparé- 
ment... -- (uand plusieurs jours de fète se succèdent, qu'ils 
suivent, à partir du second jour, le règlement des novices de 
première année, à moins que leur Père Maître n'en juge au- 
trement. -- Le Père Iinistre ne donnera aucun ordre à un novice 
directement, mais par l'intermédiaire du Père Maitre, et le 
Père Recteur, bien qu'il n'y soit pas obligé, fera mieux d'agir 
de mème% » 
Les règlements dressés par Maldonat pour l'organisation des 
classes nousdonnerontuneidée de ce qui se faisait dans les col- 
lèges de la Compagnie de Jésus en France avant la législation 
du latio Studior«m. 
« ltèglement po,t; les classes de lettres. -- Toutes les classes 
auront une répétition après la récréation qui suit le dinerjusqu'à 
1 heure 3. -- ['ne classe n'aura point de concertation avec une 

l. Lettre du 1 oct. 1578 Gall. Epist., t. XII, f. 70, 71). 
2. "Visitatio coll. Mussipontani, sept. et oct. 1578 (Gall. Visit., 1560-1609, n. ! 7). 
3. Probablement de midi 1/2 à I heure. 



LIVRE 1. --CIIAI)IT}E I. 

autre. Les concertations se feront entre élèves d'une mème classe, 
le samedi après diner .- Dans la première classe z, il y aura 
déclamation quatre fois par an. Que les pièces soient peu nom- 
breuses mais bien faites. Dans la seconde classe, deux ou trois 
déclamations chaque année. S'il s'agit desujets pieux, elles peu- 
vent 6tre données dans une chapelle 3. -- Aux externes qui auront 
déclamé on ne donnera aucun rafraichissement, mais plut6t des 
images. Les pensionnaires pourront avoir un goûter. --On ne 
doit pas faire passer dans une classe supérieure un élè.ve qui 
n'en est pas capable, m6me si ses parents ou son précepteur 
l'exigeaient. Que Iv Préfet des «itudes soit très rigoureux sur ce 
point. -- On ne doit recevoir dans la dernière classe que les 
enfants qui savent lire et écrire, et on ne doit leur enseigner quoi 
que ce soit avant qu'ils sachent par cœur le petit catéchisme. -- 
Qu'on ne donne de congés extraordinaires que très rarement et 
pour de bonnes raisons.- Les élèves célébreront les fètes 
que la ville a l'usage de célébrer, et pas d'autres, si ce n'est 
celle de Sainte Catherine ou de quelque autre patron des éco- 
liers. » 
« Bèylement pour les élèves qui habitent la cille.  Tous 
ees élèves doivent ëtre sous l'autorité de quelque pédagogue 
approuvé par nous, eomme cela se fait à Billom. -- Le Père 
Sous-Préfeta visitera leurs demeures, mais jamais seul, ni avant 
le jour, ni la nuit tombée ; et toutes les fois que ee sera possible, 
qu'il emmène avec lui, en plus de son compagnon, quelque homme 
de bien étranger à la Compagnie.  Les N6tres ne doivent point 
visiter eux-mëmes les jeux de paume, mais déléguer à ve soin un 
homme de confiance. » 
« De l'horai'e «les classes.  Les professeurs entreront en classe 
le matin à 7 h. I/- et en sortiront à 10 h. On pourra sonner la 
eloehe à 7 h. pour les élèves qui sont en ville. Le soir la elasse 
aura lieu "en hiver, de  h. "à I h. 1/-- en été, de 3 h. à 5 h. 1/-. 
Les philosophes entreront en elasse le matin à 8 h. 1 ] et lesoir à 
3 heuresS. Quant aux théologiens, il n'y a pas lieu de leur faire 

I. La férule peut gtre donnée dans toutes les classes. Pour la peine du fouet, il  
aura un correcteur choisi en dehors de la Compagnie. 
2. La premiëre classe était la rhétorique, la seconde les humanitës. 
3. « Poterunt intemplis recitari ». 
4. Substitutus praefecti. 
5. Il n'est fait aucune distinction entre hiver et ét pour la classe de philosophie du 
soir: mais il est évident qu'elle ne devait pas durer p/us que celle du matin, c'est. 
à-dire une heure et dcmie. 



VISITE DE L'UNIVERSITE DE PONT-A-MOUSSON. 

de cours aux heures ordinaires tant qu'ils ne seront pas plus 
uombreuxt .» 
Il ¢ avait cependant alors un cours de théologie, puisque, sur 
la liste du personnel dressée par le P. Maldonat lui-même à cette 
époque, nous trouvons la chaire de théologie scolastique attribuée 
au P. Luc Pinelli z. Le Père Charles Sa8"er devait, tous les jours de 
fète, après vèpres, faire une leçon d'Écriture Sainte à la chapelle. 
Il y avait en outre un cours de cas de conscience, deux fois par 
semaine, et un cours d'hébreu. De plus, si cette année-là les 
théologiens étaient en petit nombre, l'avenir du moins s'annon- 
çait bien puisqu'il y avait alors trois cours de philosophie 3. Le 
total des élèves du collège montait à près de 600L Afin de secon- 
der leur piCé, le Père Maldonat établit parmi eux une congré- 
gation de la SainteVierge , en mëme temps qu'il fondait en faveur 
des habitants de la ville une confrérie du Saint-Sacrement « 
Le pensionnat n'était pas alors organisé suivant les prescrip- 
tions des Pères Généraux. Il y avait eu d'abord un Principal étran- 
ger, nommé Bombrasse; mais depuis sa nomination à la cure de 
SainiLaurent, un jésuite, le Père Edmond .loran'e, l'avait rem- 
placé. Le Père Visiteur se fit un devoir de modifier cette situa- 
tion anormale et contraire aux usages de la Compagnie 7. Malgré 
les réclamations des parents, il installa lui-mëme comme Princi- 
pal des pensiolmaires «Primarius concictorum » un prètre sécu- 
lier, Didier Chailly, qui, le 15 février 1579, s'engagea, par un 
contrat passé avec le Père Edmond Hay, à remplir toutes les 
conditions eonvenues et à ne rien innover sans l'autorisation du 
Père Recteur s. 

-2. L'affaire la plus délicate que le Père Visiteur avait à traiter 

1. Cette dernière phrase est assez ambiguë : « Theologos non expedit nunc docere 
horis ordinariis donec plus theologiae auditores sint. » (Gall. Visit., 1560-1609, n. 
9.. 11 avait parmi ses élèves un jeune scolastique, du nom de Jacques Salès, qui 
élait en mème temps surveillant d'un groupe de pensionnaires. Nous verrons plus 
loin comment il fut mart)risë pour la foi. 
3. lbid. 
4. Lettre de Maldonat au Père Géaéral, 15 nov. 1378 ({;ail. Epist., t. XII, fol. 
73). 
5. Malgré le P. Edmond Hay qui n'en était pas partisan. 
6. Maldonat au P. Gënral, 25 fév. 1579 {Ibid., L 88, 91). 
7. Galliarum Visitaliones, 1560-1609, n. 17. 
S. Lettre de Maldonat au Père Gënéral, 9.5 février 1579 Gall. Epist., XII, f. 139.- 
13.5). Copie de ce contrat très détaillé se trouve dans le volume XIII de Gall. Epist., 
L 139.=. On  voit clairement que le Principal des pensionnaires dépendait en tout du 
Père Recteur, et devait accepter tous les surveillants jésuites et tous les domestiques 
que celui-ci jugerait à propos pour les besoins du pensionnat. 



fi LIVRE l. -- CHAPITRE J. 

h Pont-à-Mousson était l'organisation définitive de l'Université. 
La bulle de Grégoire XIII avait indiqué l'objet de l'enseigne- 
ment des Facultés dévolues aux Jésuites, et lïxé le nombre des 
professeurs de grammaire, d'humanités, de rhétorique, de philo- 
sophie et de théologie; elle n'avait rien statué sur le pro- 
ramme des études ni sur les rapports du collège avec l'Univer- 
sité. Avant l'installation des Pères en 157.t, le Père Claude llathieu 
avait exprim6 le désir qu'on s'occupat de cette question, mais l'im- 
patience du cardinal de Lorraine avait été telle que, pour ne pas 
retarder l'inaugurafion de son œuvre, il avait fallu ouvrir les 
cours sans arrangements préalables. On fut donc réduit, au début, 
• h prendre pour règles les statuts de 1Tniversité de Dillingenl, 
croyant qu'il ne pouvait y en avoir de meilleurs pour Pont-à- 
Mousson, ville très rapprochée de l'Allemagne et où devaient 
accourir beaucoup d'6tudiants de cette nation. Le Père Maldonat 
ne fut pas satisfait de cette mesure; il compulsa et compara les 
statuts des diverses Universités, puis élabora un essai de règle- 
ment qui, de fait, ne fut jamais appliqué, la Congr6gation pro- 
vinciale de 1579 n'en ayant pas trouvé les articles assez con- 
formes aux constitutions de saint lgnace . 
La Compagnie de J6sus avait à Pont-à-Mousson une situation 
particulièrement difficile. D'après l'Institut, elle n'avait pu ac- 
cepter l'enseignement des Facultés de droit et de médecine, et 
cependant la Bulle de Grégoire XIII lui avait donné la direction 
de toute l'Université. C'est pourquoi le duc Charles 11I, répondant 
aux intentions du cardinal de Lorraine, avait décidé que l'Uni- 
versit6 aurait pour Recteur celui du coll/:ge. Mais on pouvait 
craindre que les professeurs séculiers de droit et de médecine 
ne se soumissent pas toujours à l'autorité d'un supérieur régulier, 
et que leur opposition ne fut la cause de nombreux désordres, 
surtout s'il leur arrivait de favoriser, dans leur enseignement, 
lïmpiété ou l'hérésie. On n'avait pas moins " redouter l'insubor- 
dination des étudiants, réputés brouillons et de mauvaises mœurs. 
Les P6res n'acceptaient donc qu'avec répugnance un honneur 
qui entratnait de si graves inconvénients. ,Ialdonat 6tait d'avis 
de supprimer les deux Facultés de droit et de médecine. A la 
première ouverture qu'il en fit au duc de Lorraine, il comprit 

1. Ces statuts ont ëtë publiés par Braun, Bisch6fe von Augsbur9, t. III, p. 415. 
Ci'. Duhr, S. J. Geschichle der Jesiten it dent Ltitdern àeutscher Zu9e ira XtI. 
Jahrhundert, I, 198. 
2. Acta Congr. prov., 1579. 



VISITE DE L'UNIYERSITE DE PONT-A-M{;USSON. 

que c'était lui demander un trop grand sacrifice, n'insista pas 
pour le moment et en réfCa au P. Général. Son avis fut partagé 
sans rserve par le P. Mercurian, qui le pressa de revenir à la 
charge pour obtenir une mesure si nécessaire au bien mi.me du 
pays. Dans une lettre écrite à Charles III, le -0 avril 157.9. Mal- 
donat, qui avait déj'à quitté Pont-à-Mousson t, plaida éloquem- 
ment la cause de son Ordre. ,, Puisque, lui dit-il en commen- 
çant, Grégoire Nlll pat. la Bulle d'érection et Son Altesse dans sa 
supplique au Pape ont abandonné aux Jésuites la direction et la 
discipline de l'Université de Pont-à-Mousson, il seroit nécessaire 
de disposer celle-ci en telle sorte que la Compagnie la pùt gou- 
verner à sa facon et selon ses constitutions, car autrement la dicte 
Compagnie ne sau voit faire le fruict que Vostre Excellence et 
elle-mesme prétendent, qui est de faire florir les études d'huma- 
nités, philosophie et théologie avec l'intégrité des mœurs et de 
la religion. » Par là m,'.me qu'elle n'enseigne ni le droit ni la 
médecine, professeurs et élèves de ces deux Facultés échappe- 
ront à son influence et secoueront le joug de son autorité. uel 
autre profit alors tirera-t-on de cette création, sinon d'atlirer à 
Pont-à-Mousson des étudiants débauchés et des maîtres suspects': 
« L'expérience, ajoutait-il, nous a montré qu'une dizaine de le- 
gistes qu'il y a au Pont ont fait plus de mal et de desbauche en 
un an que tours les autres en quatre, et qu'il y a aussi tr_s grand 
danger que, si le nombre des estudiants aux loys et médecine 
vient à s'augmenter, ils n'y introduisent beaucoup de mauvais 
livres quant et eux, et qu'il n'y ait plusieurs, tant escholiers que 
docteurs, qui soient infectés d'hérésie, et tant plus que le lieu est 
plus proche des Allemaignes, et qu'ils ne ffastent toute l'Univer- 
sité, estant supportés «le leurs docteurs séculiers, comme ils ont 
gasté les autres Universités de France, principalement où les Al- 
lemands abordoient, conme Bourges et Po/tiers. » 
Maldonat essayait ensuite de persuader au duc Charles 111 que 
les études de droit et de médecine ne seraient jamais florissantes 
dans une ville comme Pont-à-,lousson, « tant à cause des grandes 
et renommées Un/vers/tés de loy qu'il y a en France qu'à cause 

1. Au milieu de décembre 1578, Maldonat (nous le verrous plus loin) alla faire 
la visile du collège de Verdun ; puis il revint à Ponl-à-?,lousson vers le 10 lhvrier 1579, 
et y resta jusqu'au 12 mars pour terminer certains arrangements. !1 n'y ëtait donc 
pas restë « cinq  six mois » comme lëcrit le P. Prat. Jamais non plus il n'y enseigna 
la théologie comme le dit Dom Calmer (lfisl. de Zorr«tine. p. 770). Ce même auteur 
se trompe également quand il nous montre Maldonat faisant imprimer ses Commen- 
taires à Pont-à-Mousson « ès annëes 1596 et 1597 ». Maldonat est morten 1583. 



8 

LIVRE I. -- CHAPITRE I. 

de l'humeur des estudians de loy, lesquels, parce qu'ils sont 
coustumi6rcment riches et jeunes, veulent voir pays et aller aux 
Universités plus célèbres, pour hanter plus de gens ». Et il ci- 
tait l'exemple d'une ville voisine, Trèves, qui n'avait jamais pu 
parvenir à s'attirer la jeunesse. 
Au contraire, réduite à de justes proportions et « sans qu'il y 
ait autre estude que des trois langues latine, grecque et hébraique, 
philosophie, math6matique et théologie », l'Université de Pont- 
à-Mousson pourra devenir aussi prospère que celles de Coimbre 
et de Dillingen. « Son Excellence fera autant pour son propre 
pays, ne laissant croistrc ladicte Université plus qu'il ne faut, 
qu'elle a faict en la fondant; ne plus ne moins que le jardinier 
faict autant de bien à l'arbre quand il lui coupe les branches 
superflues que quand il le plante I ». 
Ces justes représentations ne changèrent pas les idées du duc 
de Lorraine. Il voulait que son Université rivalisat avec celles de 
l'arts, de Bourges et de Bologne, et comptait sur l'autorité des 
.Iésuites pour obvier à tous les inconvénients. L'un de ses conseil- 
lers, Bort,on, lui suggéra de faire venir un jurisconsulte de re- 
nom, le c616bre .lac.:lues Cujas. Tenté par les beaux avantages 
qu'on lui offrait, Cujas accepta d'abord sans hésiter. Puis, à la 
rétlexion, il se repentir de s'être engagé si facilement. « Il en- 
voya • à l'ont-à-,lousson son secrétaire, un Lorrain de naissance, 
sous prétexte de régler des affaires de famille, en réalité pour 
explorer la situation. (]et homme, de retour à Bourges, fit à son 
maitre une telle description de la ville quïl le dissuada d'y ve- 
nir.»Sur les entrefaites, ,laldonat revint à Bourges et Cujas alla 
le consulter. Le l'ère, qui craignait pour l'Université de Pont-à- 
Mousson la présence d'un jurisconsulte connu comme très favo- 
rable à l'hérésie, ne l'encouragea pas davantage ; au contraire, 
il lui avoua très sincèrement les difficultés de l'avenir3. Le pro- 
fesseur de droit ne demandait pas autre chose; il mit sur le 
compte de llaldonat le re4rement produit par les rapports de son 
agent, et laissa entendre qu'il ne s'était décidé à se dédire que 
sur l'autorité d'un si grand homme «. Les conseillers du prince, 

1. Lettre de Maldonat au duc de Lorraine (Gall. Epist., t. XIII, f. 14) publiëe par le 
P. Prat, Maldona, p. 452 et suiv. 
2. Lettre du P. Ed. Hay au P. Général, 3o nov. 1579 (Gall. Epist., t. XIII, f. 151, 
3. «Prorsus dissuasi », dit-il dans une lettre au P. Gënéral. 1  août 1570 (Gall 
Epist., t. XIII, f. 28, 3). 
4. Lettre du P. Hay déjk citée. 



X lSITE DU COLLEGE DE YEBDUN. 

qui savaient l'opposition de Maldonat à l'établissement des Fa- 
cultés de droit et de médecine, rejetèrent sur lui le refus de Cujas 
et l'accusèrent d'avoir calomnié la ville. (n ne parvint pas ce- 
pendant à le noircir dans l'esprit de Charles lll..Le duc s'indigna 
contre Cujas, sans croire à une imprudence du jésuite. !1 cessa 
pour le moment de chercher des célébri/és capables d'achalander 
son école de droit. Quand, plus tard, il reviendra à ce projet, 
il n'oubliera point les observations de la Compagnie et cherchera 
des maitres assez intègres pour écarter le péril qu'elle lui avait 
signalé. Etre temps, il ne cessa de favoriser le collège de toutes 
façons. 11 v venait sou'ent, entrait dans les classes, assistait aux 
argumentations scolastiques. Par lettres patentcs du 17 avril 1579, 
il nomma un promoteur t char(é avec deux sergents de mainte- 
nir l'ordre et de faire la police ; enfin il résolut de bttir douze 
nouvelles classes plus larges et pl us commodes que les anciennes -'. 

3. Vers le milieu de décembre 1578, Maldonat interrompit sa 
visite à Pont-à-Mousson pour aller à Verdun où il arriva sur la fin 
du même mois 3. Là, sa charge fut facile à remplir: « 11 n'v a pour 
ainsi dire pas matière à visite« », écrit-il au P. Gén6ral. Le collège 
se maintient en grande paix et telle tranquillité « qu'il semble 
estre un faubourg du paradis 5 ». On ne désire que d'avoir un peu 
plus d'élèves. Les novices de première année sont au nombre de 
trente et causent au P. Visiteur autant de joie et de consolation 
que leurs aînés de Pont-à-Mousson lui avaient causé de regrets. 
« Ils se livrent avec ardeur, sous la sage conduite du P. Benoît 
Nigri, à la pratique de l'obéissance, de l'humilité, de la mortifi- 
cation et des autres vertus propres à l'Institut. Ils y font de tels 
progrès qu'ils peuvent servir de modèles à ceux m6me qui doivent 
leur donner l'exemple«. » Maldonat ne trouve à critiquer qu'une 
seule chose et d'ordre purement matériel : la façon de pourvoir 
à l'entretien des novices. Chaque collège de la province devait 
donner par an deux cents livres pour eux à la maison de Verdun. 
11 ne lui semble pas juste que les petits collèges payent autant 

I. Cette fonction fut supprimëe l'année suivante par la création d'un conservateur 
des privilèges de l'Université. 
2. Lettre du P. Nicolas Le Clerc au P. Général (Gall. Epist., t. XIII. f. 143). 
3. Lettre de Maldonat au P. Général, 30 dëc. 1578 (Gall. Epist., t. XII, f. 77, 78. 
4. Dn Thème au mme, 25 janvier 1579 (Ibid., t. Xlll, f. 178-181). 
5. Lettre du P. Bellefille, consulteur, au P. Gënéral, 22 janvier 1577 (Gall. Epist., 
t. XI, f. 255). 
6. Leltre de Maldonat, 2.5 jatrvier (supra). 



t0 1.1VRE 1. -- ç, HAPITRE 1. 
que les grands parce que, ayant un personnel moins considé- 
rable, le nombre des novices dont ils profiteront dans l'avenir 
est aussi moins grand I 
{uant à l'habitation, il voulut les séparer complètement du 
reste du collège, et les installa lui-m,me dans les anciens bâ- 
timents. Le nouvel évêque, Nicolas Bousmard, avait songé à y 
établirun pensionnat, mais il les abandonna très volontiers à leur 
nouvelle destination. 
Signalons enfin, parmi les mesures prises par le P. Visiteur, 
l'honneur qu'il rendit à la mmoire du regretté fondateur, bricolas 
Psaume. Il décida que, sous la croix qui ornerait la porte du 
nouveau collège, seraient gravées, avec le chiflre de la Compa- 
gnie, les armes du généreux prélat et l'inscription suivante en 
lettres majuscules : 
Societati .lesu 
Nicolaus Psalmoeus Ep. et Coin. Vird. collegium hoc ad 
Erudiendam Pietate et litteris juventutem pie 
Liberaliter fundait 
An. CI:) I:) LXVIII-' 

. Primitivement le P. Maldonat n'avait été chargé que de 
visiter les collèges de Pont-à-Mousson et ,le Verdun, mais le 
P. Odon Pigenat, vice-provincial, avait ensuiteobtenu du P. Mer- 
curian qu'il remplit le mëme office auprès des autres maisons 
de la Province 3. Maldonat reçut donc de Rome ses lettres patentes 
et instructions nouvelles, et partit pour Paris au mois de 
mars 15"/9. 
Plus d'une fois il avait manifesté au P. ;énéral sa répugnance 
à retourner dans cette ville dont il avait été en quelque sorte 
banni • « J'y vais comme à la mort », lui écrit-il un .jour. Il au- 
rait préféré mille fois rester dans ce qu'il appelait son « exil »« 
c'est-à-dire à Bourg'es, avec ses livres. Mais, ajoutait-il aussit6t, 
« je ne refuse pas de me dépenser et de me sacrifier si la plus 
grande gloire de Dieu l'exige» ». 

!. Ibid. 
2. Ga]l. visit., 150-lt09, n. 37. 
3. Lettre du P. Pigenat au P. Gènëral, 20 dëc. 1578 (Gall. Epist., t. XII, f. 26). 
4. « Ego per divinam gratiam quicquid Vestram Patèrnitatem relie intellexero pa- 
rai.us sure facere; sed rogo P. V. ut meam intirtnitatem ferai, si dixero incredibilem 
alienalionem sentire a reditu ex meo exilio, nec aliter roe Lutetian quam in mortem 
iturum. » (Gali. Epist., t. XIll, f. 132-135). 
5. Ibid. 



,ISITE DU COLLEGE DE CLERMONT A PARIS. 

11 

Elle l'e.,Sgeait en effet. On efit difficilement trouvé un homme 
aussi entendu que lui dans les questions d'études et aussi ferme 
en matière de discipline religieuse . Malgré ses appréhensions, 
la visite du collège de Clermont ne fut pas noins protitable que 
les précédentes. 
La situation de cet établissement n'avait guère changé depuis 
que Maldonat l'avait quitté; il était toujours relativement floris- 
sant; mais toutes les tentatives faites pour l'incorporer à l'Uni- 
versité avaient été raines. Nous avons vu, au premier volume 2, 
comment le Pape lui-mème avait pris cette affaire à cœur. Profi- 
tant d'un voyage à Rome de l'év6que de Paris, il la lui avait re- 
commandée instamment, et au mois d'aoît 1576, par deux Brefs, 
l'un adressé à M- de Gondi, l'autre à l'Université, il renouvela 
ses efforts 3. 
Grégoire XIII le disait d'ailleurs : cette incorporation ne pou- 
vait avoir lieu que si elle n'entraînait rien de contraire aux cons- 
titutions de saint Ignace. Le Père Général insistait sur ce point 
dans ses instructions de la m6me époque au Père Provincial. « Que 
cette faveur, lui dit-il, nous soit accordée au litre de clercs ré- 
guliers... S'il faut exiger quelques rétributions des élèves 
externes, que le Recteur de l'Université se charge lui-m6me de 
les faire percevoir par des personnes étrangères "à la Compagnie... 
Que les N6tres ne soient honorés d'aucune dignité comme celles 
de recteur, chancelier, ou autres... Que la promotion des N6tres 
aux grades se fasse gratuitement, ou du moins qu'on n'exige 
qu'une faible somme en rapport avec notre pauvreté... Que les 
lC, tres ne soient pas astreints à jurer de soutenir les opinions 
particulières à la Sorbonne. Du reste, qu'ils soient prèts à rendre 
au Recteur et à l'Université tous les devoirs et services qu'ils 
pourront, sans manquer à l'observation de leurs règles . » 
Tous les personnages de quelque influence furÇnt priés de 
s'intéresser au succès de l'affaire. Le cardinal de Bourbon n'avait 

1. Pevt-élre sur ce dernier point péchait-il par un excès de sévërité. Le P. Ed. Ha), 
recteur de Pont-à-Mousson, le trouvait un peu dur et lui reprochait de traiter les 
Français comme des Espagnolsou des I laliens (Letlre du P. Nicolas Le Clerc, admoniteur, 
au P. Gënéral, 9 mai 1579, Gall. Epist., t. XlII, f. 143). Quelques ordonnances de dëtail 
laissées par lui au collègede Pont-à-Mousson furent modilibes dans un sens plus 
large par le P. Général (Galliae Visi{aliones]. 
2. Tome I", livre III, c. x L n. 5. 
3. Lettre du Secrëtaire d'Etat au Nonce, 6aoùt 1576 (Archiv. Var., Nunz. di Francia, 
t. XI, f. 166-167). 
4. Lettre «lu Père Général au Père Mathieu. 6 aott 1576 (Francia, Epist. General., 
t. I, f. 3). 



t 2 LI RE I. -- CtlAPlTPtE 
plus aucun titre officiel pour la poursuivre depuis que, s'étant 
démis de son évêché de Beauvais, il n'était plus conservateur 
des privilèges de l'Université. Cependant il obéit au désir que 
lui manifesta le Souverain Pontife, dans un Bref collectif adressé 
aussi au cardinal de Guise, aux évêques de Paris, d'Auxerre, 
d'Angers et d'Évreuxl. Il témoigna au Recteur l'affection qu'il 
portait aux Jésuites et fit valoir les raisons d'intérét général qui 
motivaient leur agrégation. Le Recteur assembla, le dimanche 
-).9 décembre 1577, les députés ordinaires. Leur avis fut « que 
l'Université serait tou.iours très disposée à déférer aux volontés 
du cardinal de Bourbon; mais le procès entre elle et les Jésuites 
était pendant au Parlement; donc elle n'était pas fibre de prendre 
une décision par elle-même sans que l'autorité du Parlement y 
intervint ». 
Peu satisfait de cette réponse, pressé d'ailleurs par ce quil 
savait des intentions du Saint-Pbre et du roi, le cardinal de 
Bourbon convoqua, le 12janvier 15"/8, à l'ahbaye Saint-Germain 
où il résidait, le Recteur et les députés, deux conseillers-clercs 
au Parlement et plusieurs Pères du collège de Clermont. Il fit 
l'éloge des Jésuites, montra l'utilité que l'Université pourrait 
tirer de leurs services, allégua l'autorité de Henri I11 et du Pape 
qui voulaient l'incorporation proposée. Le Recteur l'écouta avec 
beaucoup de respect et « protesta de sa soumission aux volontés 
du cardinal, sauf néamnoins les droits de l'Université » ; puis, 
sous prétexte que celle-ci « se composoit de deux classes 
d'hommes, les réguliers et les séculiers, il demanda que les 
Pères voulussent bien préciser sous lequel de ces deux titres ils 
entendoient ëtre incorporés ». A quoi le Père Provincial fit la 
réponse tant de fois reproduite : « Les Jésuites sont réguliers par 
la force de leurs VŒUX, de manière toutefois qu'ils s'engagent 
par les mmes vœux ' enseigner publiquement tous les arts h- 
béraux, puisque c'est une des fonctions assignées par la Bulle de 
leur constitution. » Le Recteur repartir qu'alors donc « les Jé- 
suites, comme réguliers, pouvaient sans doute enseigner leurs 
confrères dans l'intérieur de leur maison, mais que, de par les 
statuts de l'Université et la réforme du cardinal d'Estouteville, 
l'enseignement public ne pouvait appartenir qu'aux seuls sécu- 
liers ». Il demanda ensuite la production des Bulles, afin qu'on 
pot s'assurer de ce qu'elles contenaient. D'ailleurs, ajouta-t-il, 
t. Reproduit dans Cara)on, Doc. indd., I, p. 36, note. 
2. Registres de l'Universitê, cités par Du Boulay. t. ri, p. 763. 



VISITE DU COLLEGE DE CLERMONT A PARIS. 13 
« si une Bulle leur accorde ce privilège, c'est aut Souverains 
Pontifes d'en faire la déclaration formelle, et cette déclaration, 
nous l'attendons encore t ,,. 
Le cardinal avait prorogé au 30 janvier la suite des délibéra- 
tions. Au jour indiqué, Louis de Brézé, évëque de Meaux et con- 
servateur apostolique, le Recteur et les députés de l'Université 
déclarèrent qu'ils ne pouvaient, sans compromettre leurs privi- 
lèges, consentir à la demande des Jésuites -. 
Il eùt suffi à ces religieux, pour confondre leurs adversaires, 
d'envoyer la Bulle Cure litterarum studia, de Pie V, frappant 
d'excommunication tous ceux qui troubleront les Pères de la 
Compagnie de Jésus dans l'exercice de leur enseignement ou qui 
refuseront, sans motif, à leurs élèves les grades académiques :. 
Mais ils préférèrent obtenir du Souverain Pontife la déclaration 
e.,5gée par le Recteur. Le 7 mai 1578, parut la Bulle Q_«mta in 
vin,a Domini de Grégoire XIII. Elle confirmait celle de Pie V, 
accordait aux collèges de la Compaé/nie de Jésus les prérogatives 
des Universités où ils seraient établis, et menaçait d'excommu- 
nication quiconque les empëcherait d'en .iouir. Les docteurs de 
l'Université de Paris n'en tinrent pas plus compte que des précé- 
dentes, prouvant ainsi que leur demande d'une déclaration nou- 
velle n'était qu'un prétexte pour éluder la demande d'incorpo- 
ration. Comme fin de non-recevoir, on continua d'opposer aux 
Jésuites leur titre de réguliers et le procès pendant au Parle- 
ment. 
)laldonat n'était point de ceux qui se désolaient de cet échec. 11 
était à Bourges quand il apprit les démarches que nous venons de 
raconter, et il profita de la première occasion pour exprimer au 
Père ténéral ses craintes sur les dangers ou les inconvénients de 
l'incorporation désirée. Au moins n'eùt-il pas voulu d'empresse- 
ment :. « il falloir temporiser, dit-il, car selon toute raison hu- 
maine nous voyons que notre collège s'augmentera tous les jours 
de plus en plus et l'Université diminuera, tellement qu'il falloit 
faire, à mon advis, comme font les sages capitaines quand ils voient 
que leurs forces s'augmentent et que celles de l'ennemi dimi- 
nuent; car ils ne veulent pas venir au combat nv faire la paix, 
mais ils prolongent la guerre, afin de consommer les ennemis 
. Tout ce récit est tiré du registre de la Faculté de Mëdecine citë par nu Boulay, 
t. Vl, p. 76-t. 
2. Voir le procès-verbal de cette assemblée dans Cara)on. Doc. inéd., !, 41. 
3. Institut. S. J., t. l, 42. 
. Ibid., 72-76. 



lg LI'RE I. -- CH,PITRE I. 
d'eux-mëmes, ou pour le moins faire la paix avec meilleures 
conditions 1. » 
« Se renforcer, c'est-à-dire faire tleuçiæ le collège de Paris z », 
telle lui semblait la meilleure tactique. Aussi s'employa-t-il de 
son mieux, pendant sa visite, à favoriser cette prospérité. Du reste 
il y avait peu à faire. Nous ignorons le nombre des élèves du 
collège de Clermont en 1570. mais les lettres annuelles de 1577 
nous signalent douze cents auditeurs ; celles de 1580 treize cents -. 
On peut d,Jnc supposer que la moyenne de ces deux chiffres se 
maintint dans lïntervalle. 
Les Pères songeaient depuis longtemps à bàtir une église. Des 
amis dévoués, MM. de Saint-André et Hennequin, avaient fait des 
dons assez consid6rables à cette intention; le roi et la reine-mère 
avaient promis de seconder l'entreprise; on avait mëme acheté 
des maisons voisines du collège pour élargir l'emplacement de 
l'édifice. La question, déjà portée à Rome , fut examinée de nou- 
veau à Paris durant la ,isite du P. Maldonat. Il reconnut la néces- 
sité de commencer les constructions le plus t6t possible; mais 
trois années devaient encore s'écouler avant qu'on pùt poser la 
première piel're. 
L'organisation des études laissait peu à désirer. Cependant le 
P. Maldonat trouva établi, contrairement à l'avis par lui émis au- 
trefois, l'enseignement du rrec dans toutes les classes une heure 
par jour. Cette mesure avait à ses ,eux un double dsavantage. 
Elle exigeait un plus grand nombre de professeurs, car plusieurs 
avaient besoin d'un suppléant pour cette matière qu'ils ne connais- 
saient pas assez. Le grand inconvénient surtout était pour les élèves: 
les jeunes gens destinés au négoce ou à l'état mihtaire, les aspi- 
l'ants au ministère sacerdotal néghgeaient une étude peu utile à 
leur hut et ils retardaient ainsi les progrës de ceux qui s'v livraient 
avec goùt. Comme l'innovation avait été faite par le P. Pro, in- 
cial, Maldonat ne voulut rien modifier, mais il en référa au P. Gé- 
néral 5. 

t. Lettre de Maldonal au Père Général, 3 janvier 578 iGall. Epist.. t..Xii, f. 83). 
2. Ibidem. 
3. Litlerae annuae mss.Tranciae Historia). 11 est difficile de savoir si dans ce nombre 
les Lettres annuelles comprennent les convictores ; parfois elles distinguent, parfois 
non. En 1575 il y avait 135 pensionnaires. 
-l. Letlres du P,.re Mathieu, 1o, sept. 1577, _26 mai 1578, et du Përe Pigenat, 20 dëc. 
1578 (Gall. Epist.. t. XII, f. 26, -19). 
5. Lettre de Maldonat au Përe Gënéral..l t,tai 157 (Gall. Epist., t. XIII, f. 19-96'. 
Plus tard, le Ratio donnera tort au P. Maldonat en dêcidant que le grec serait 
enseie dans chaque classe par le professeur. 



VISITE DU COLLEGE DE GLERMONT A PARIS. 
Il recommanda que les élèves de la cinquième classe, la plus 
basse, fussent examinés tous les lrois mois et qu'on fit monter 
aussitét dans la classe supérieure ceux qui en étaient capables, 
afin de leur éviter toute perte de temps. Il ordonna que « personne 
n'enseignerait la philosophie avant d'avoir consacré au moins 
trois ans à la théologie ». 
Les consulteurs lui ayant demandé de régler le nomhre des 
disputes scolastiques pour les élèves théologiens, il arréta ce qui 
suit: ,, Chaque jour une répétition ; chaque semaine une dispute or- 
dinaire; chaque mois une dispute générale; "h la Saint-Jean une 
dispute solennelle; à l'ouverture des classes une dispute très so- 
lennelle. » Les consulteurs l'interrogèrent aussi sur le nombre 
des cours de théologie; ils auraient désiré « pour augmenter la 
réputation du collège » deux cours de théologie scolastique, un 
d'Écriture Sainte et un autre de cas de conscience deux fois la se- 
maine. Maldonat répondit : « Telle est tout à fait l'intention du 
P. Général, pourvu qu'il v ait des professeurs capables, mais 
il veut s'en assurer avant la création de toute nouvelle chaire. ,, 
Le P. Visiteur gui enfin à donner son avis sur une question 
assez secondaire, le costume des élèves. L'année précédente 
le Parlement avait décidé que tous les étudiants de Paris porte- 
raient le bonnet et la longue robe; les autres collèges n'avaient 
tenu aucun compte de cette ordonnance et avaient obtenu .ain 
de cause contre la Cour; seul le collège de Clermont avait imposé 
aux siens l'uniforme. Maldonat loua la conduite des supérieurs et 
leur demanda de maintenir cette mesure autant qu'elle serait 
possible . ,_ 
11 voulait avec raison que, sur tous les points, les élèves des 
Jésuites servissent de modèles aux autres étudiants de la capitale. 
E de fait ce collège avait, mème au loin, la meilleure réputa- 
tion. tuand, vers cette époque, en 1580 ou 1581, le jeune Fran- 
çois de Sales fut envoyé par ses parents "h Paris, pour y terminer 
ses étudcs au collège de Navarre, il supplia sa mère à deux 
genoux de le mettre plut6t au collège de Clc.mott: « Si je vais 
au collège de Navarre, protestait-il, ma faiblesse me dit que 
j'y périrai... Obtenez que faille chez ces bons Pères : ce vous 
sera un bien plus grand contentement de me voir revenir 
fervent disciple de Jésus-Christ, que de me voir habile courtisan. 
esclave du monde et de mes passions-. » Il fut exaucé et se losea. 
1. lbidem.- Gall. Visit., 1560-1609, n. 32. 
2. Vie du Saint par son neveu, Charles-Auguste de Sales, p. 8. 



16 LIVRE !. -- CHAPITRE I. 

avec son précepteur dansune maison voisine des Jésuites. Pendant 
cinq ans il suivit chez eux les cours de lettres et de philosophie, 
s'y formant'& ce style et acquérant cette science qui firent de lui 
l'un des é,gques les plus éloquents de son siècle. En mème temps, 
ce jeune homme déjà si vertueux, excité encore par les beaux 
exemples de ses condisciples, rivalisait avec eux d'ardeur dans 
les plus rudes exercices de la vie chrétienne, devenait assistant 
puis préfet de la conjrg9ation de la Sainte Viere, et après avoir 
passé saintement les années les plus exposées de sa vie, laissait le 
collège tout édifié de son aimable pert'ection. 

5. Il y avait au collè8e de Clermont deux catégories de boursiers, 
séparés des pensionnaires : les paucres de l'évêque de Clermont et 
les pauvres du roi t. Le choix de ces écoliers, qui était réservé à la 
Compagnie, n'avait pas été toujours heureux. Plusieurs parurent 
au P. Visiteur d,:nués des aptitudes suffisantes. Après en avoir dé- 
libéré avec les consulteurs, il en élimina cinq comme incapables, 
et en choisit cinq autres pour les remplacer . Il recommanda 
aussi aux supérieurs l'observation des rèlements arrètés peu au- 
paravant, pour le 'ouvernement des écoliers pauvres, et dont 
nous devons signaler ici les articles principaux. 
M  du l'rat, par son testament, avait fondé dix-huit bourses 
au collège de Billom en faveur des jeunes gens /te son diocèse, 
et six au collège de Paris en faveur d'étudiants pauvresa, sans 
distinction d'origine. Il avait donné aux Jésui|es toute Liberté pour 
les choisir, les garder ou les renvoyer, leur demandant seulement 
,, de les instruire dans la doctrine, la piCWet les bonnes mœurs, 
jusqu'à ce qu'ils fussent aptes à répandre eux-mèmes sur leur pro- 
chain les bienfaits de cette instruction ». Telles aussi avaient été 
les vues du roi en créant dix autresbourses-. Il s'agissait de former 
defuturs pr6tres à la scienceetà la vertu. Les Pères, de leur c6té, 

1. Pauperes Claramontad (fondation de 51 du Prat) et Pauperes ltegii (fonda- 
tion du roi). La 1'¢ fondation du roi date de 1577-78; elle fut confirmée et moàifiëe par 
un acte du 28 mars 1582 (Arch. nat.. . 1,49). Nous avons trouvé un curieux mêmoire 
relatif aux depenses « qu'il faudrait faire au commencement pour les meubles, habille- 
ment, nourriture et louage de maison pour chacun des dits pauvres escolliers ». Ce 
mémoire qui entre dans les moindres details, prouve que la dëpense totale pour un 
:cul ëtudiant s'êlevait à 210 francs la première annêe, et à t50 francs les annëes sui- 
vantes (Gall. Epist., t. XI, f. 9). 
OE. Lettre du 4 mai dejà citëe. 
3. « Constitutiones pro pauperibus Claramontanis » IGall. documenta, 11, n. 6). 
. « Mëmoire pour les dix pauvres écoliers » (Gall. Epist.. XI. n.9). Le nombre des 
ëcoliers pauvres entretenus au collcge de Clermont semble a'oir varié mais n'Atre 
jamais tombé au-dessous de 14, faute de revenus. 



I|ËI;LEMENT DES ECOLIERS PAUVRES. 

jugèrent à propos d'établir et de soumettre à l'approbation du 
P. Générai des prescriptions très détaillées, relatives non seule- 
ment au progrès intellectuel et moral des boursiers, mais aussi à 
leur entretien matériel. 
Avant tout, le choix de ces jeunes gets exigeait plusieurs pré- 
cautions, u Seront choisis ceu,-là qui seront les plus pauvres... 
Pour la nourriture et le vëtement, ils seront traités en pauvres, 
suivant les vues du testateur. Ils devront ètre nés d'un légitime 
mariage et de parents catholiques. Ils n'auront pas moins ,le qua- 
torze ans et pas plus de dix-huit, "à moins que certains dons de 
science et de vertu ne permettent une exception. On n'en admettra 
point qui aient quelque notable difformité corporelle, comme 
les bègues ou les borgnes. Avec une bonne santé, ou exigera 
tm bon caractère et un bon jugement. Avant d'ètre admis, 
chacun d'eux aura dù suivre, au moins un an, h-s cours de 
notre collège et donner l'occasion de se faire connaltre. Aucun ne 
sera reçu ni gardé s'il n'a 1 ntenhon d'entrer dans l'Cat ecclé- 
siastique. Cette intention doit èlre confirmée par un engagement 
personnel et la promesse des parents de n'y mettre aucun obs- 
tacle. On n'acceptera point ceux qui, après avoir pris l'habit re- 
ligieux, l'auraient abandonné sans raison. On ne doil pas faire 
acception de personne, ni, sous l'influence de quelque haute re- 
commandation, recevoir ou garder un indigne. Tous doivent, à 
leur entrée, promettre d'obéir aux N6tres. » 
Après ces règles relatives à radmission des écoliers pauvres, 
était exposée « la manière de les gouverner  ,,. Ce ne sont pas des 
éleves ordinaires; ce ne sont pas non plus des novices; pourtant 
on les traitera plut6t comme tels : ,, r. 1. ue tous se souviennent 
qu'ils ont été choisis pour apporter un jour leur secours spirituel 

I. * De ratione 9ubernandi pauperes scholasticos (Gali. Mon., 11. n. 6. Une noie. 
aise au basde ces règles, indiqu, qu'elles avaient èté approuvëes par le P. Everard Mer- 
,-urian et envoyèes pat" lui au P. Provincial, le i7 septeotbre 1578. L'année suivante, 
durant la risite de Maidonat. un doute lui fut proposé touchant les qualites de l'ëeolier 
pauvre : « Quod attinet ad pauperlatem.., dubitalum est an semper pauperiores essenl 
I,raeferendi et an habenda esset ratio nobilitatis... » A ce doute les consulleurs araient 
rëpondu: « ¥ismn est majori parti eonsuitorum, nobiliores, modo sint pauperes, 
esse magis pauperibus praeferendos. , Inlerrogè à son tour, Maidonat ne voulut point 
trancher la question et s'en ferait at, P. Gëaèral : « P. N. judicabit, lnleri,u nemo reci- 
piatur sire nobilis sire ignobilis qui possit, quan,vis ten«iter, sludia sua alere; ii enim 
non rersantur in hae nostra (domo) pro pauperibus hujusmodi, quamvis h,bita ratione 
nobililatis pauperes sint. » {visite de Maidonat, 1579 ; Gailiar. Visit., 15601609, n. 32). Le 
P. Gënërai maintiut la règle, car on trouve dans le Mëmorial de la visile du P. Maggio 
en .587 : « Quod ad aetatem et eaeteras admiltendorum qualitates attinel, serventur in 
Claramontanis quidem eorum eonstitutiones a Patte Nostro Eerardo in seplembri 
1578 approbatae... » (Gali. Mon.. I1, n. 6). 
COMP6tNIg I)E ]ÈsIS. -- T. !I. 2 



1 LIVRE I. -- «31APlTRE 1. 
au royaume de France, et par cons6quent qu'ils jettent de solides 
fondements de science et de pi6t6. -- R. . Ils assisteront à la 
sainte messe tous les jours, aux lieu et temps qui leur seront assi- 
-nés  les jours de fète, au sermon dans notre chapelle. -- R. 
Tous les marins, apr,s leur lever, ils consacreront un certain 
temps à la prière, et dans la journ'e ils se réuniront pour prier 
aux intentions «le leur fondateur l.  R. 5. Tous les huit jours ils 
se contesseront, et ceux qui en aur,,nt la permission de leur con- 
fesseur feront la sainte con,munion.  R. ri. Le soir, avant de se 
coucher, ils feront l'exameu de conscience et s'occuperont à la 
prière pendant un quart d'hem'e.  R. 7. lls obéiront avec 
pressemcnt à leur Supérieur, l'aimeront et le vén6reront comme 
le rep.ésentant de Jésus-Cbrist.  R. 8. Enlre eux ils seront unis 
par les liens de la paix et de la charité.  R. |0. Aucun d'eux ne 
sortira sans permission, ni sans le compaguon qui Ici aura été 
assign6.  I. !|..Qu'ils se montrent partout d'une grande mo- 
destie, s'efforcent d'avancer dans toutes les vertus, et soient bien 
Mses d'être avertis et corriffés de leurs dëfauts.  R. 13. Qu'ils 
ne gardent pointd'argent, et u'enconfient à qui que ce soit. sinon 
au Sept.rieur, lequel pourra leur en d,,nner pour se procurer des 
choses h,mn.tes et utiles.  R. !'. Pour i'vitcr tout soupçon et 
toute occasion de faute, qu'ils n'envoient pas de lettres ni n'en 
reçoivent sans que les unes ou les autres aient été montrées au 
Supérie«r.  R. 15. Quïls aient une grande ardeur " l'Arude et 
se soumettent attx m6flto«lcs qu'on leur prescrira. -- R. 16. Qu'ils 
respectent leur maitre, suivent attentivement ses leçons, s'appli- 
quent avec soin à la composition, aux disputes et auh'es exercices 
liltéraircs . » 
Le P. Iecteur avait naturellement la liberté de renvoyer ces 
jeuucs geus, mème avant la fin de leurs 6rudes, pour tout juste 
motif, ,le quelque ordre qu'il fùt. Mais sa sollicitude n'abandon- 
nait qu'à leur départ ceux qui tcrminaient leurs cours auprès «le 
lui. Tous n'étaient pas appelés h protiter de l'enseignement supé- 
rieur. Les moins bien doués n'étaient admis, après leurs études 
littéraircs, qu" un cours de logique et " un cours de cas de 
conscience, autrement dit ,le théologie norale. Les plus intelli- 
.uents étudiaient la philosophie et ensuite la théologie dogmati- 
que, au moins la positive. Le P. Recteur était juge de ce qui 
1. Ici son! indiquëes des prières diffërentes pour les panvres de Iëvëque et pour 
pauvres du roi. 
2. Francia. llist, fuud. Assisl., n" 



REGLEMENT DES ECOLIERS PAUVRES. 

i9 

convenait aux uns et aux autres; c'est lui qui décidait le moment 
où ils devaient recevoir les or,lrcs mincurs. Avant leur sortie, 
il renseignait sur leurs talents et leurs vertus l'évêque de chacu», 
afin que le prélat pùt disposer d'eux suivant les besoins de son 
diocèse et pour le plus rand avantage ,lu prochain. 
Le document que nous venons de résumer se termine ainsi : 
,, La Compas'nie fera tous ses efforts pour que le dével,-,ppemen! 
et le résultat d'une œuvre si pieuse répondent au ddbut t. » 
Ces rè:lements furent approuvés par le P. Mercurian le -7 sep- 
tembre 1578. Ils conliennent les principes fondamentaux de 
tous ceux qui suivirenl. Car il v eut d'autr«'s ordunnances au 
mèmo sujet. Il semhle que les Supérieurs aient attaché le plus 
.'rand pri,: à la formation de ces écoliers pauvres du collège 
Clermont. 11 devait y avoir un surveillant sp6cial pour les pauvr«,s 
,le l'évêque et un autre pour ceux du rote. Ces su,'w, illantsétaient 
choisis parmi les prêtres, ou, à leur défaut, on prenait un scolas- 
tique mùri par l'expérience. Ils dépendaient directement du 
P. Recteur. Leurs instructions leur reconlmandaient de « se 1,6- 
uétrer de l'importance de leurs foncli,»ns » ; de t-availler à la 
sanctifl«ttion de leurs élèves « par le b«m e,.emple et la prière » ; 
d'avoir une grande é'alité envers tous. mais de s'appliquer à 
bien connaitre le caractëre de chacu» pour les mieux conduire. 
« Ces jeunes gens, ajoutait-on, nous ont é16 confiés pour qu'un 
jour ils soient capables d'aider la sainte Église. Que leur surveil- 
lant soit donc un religieux éprouvé et estimé (co»,medat,s, 
qu'il leur donne tout son temps, et que, par co,séquent, il ne soit 
point occupé au grand collge. ,, 
[)n multiplie également les précautions relatives à l'admission. 
Lëcolier pauvre sera examiné par 1. P. Recteur et les consulteurs 
il fera une confession g;.nérale dans les premières semaines qui 
.,uivront son entrée; il exantine,'a le .'-_"enre de rie qu'il va mener, 
et s'engagera par écrit à obserxer t,,us les usa$'es ou règlemenls 
et à se soumeltre aux .';upérieur.::. 

1. lbidem. 
2. Bien que les règlements fussent les mèmes pour ces deux catégories, cependant h.s 
,'oyru éta,ent plus largement trait6s quant à la nourriture et au *gtement parce que 
leur bourse ëtait plus considérable. Ils portaien t un costu me gris cinericei), et les bour- 
¢iers de l'evèque un costume marron rcastanei). 
3. O» tenait un registre ou chaque nouveau de,-ait êcrire de sa pr«pre main la for- 
mule suivanle :  Eo .N., inlellecto pli hujus coatuberaii instituto, libenter tllud am- 
plector, elu,que legibus et consuetu Imibus, juxta directionem meoruta superiorum. 
quorum judcium tare in studiorum ratione quata in caeteris omnibus sequar, et sen- 
tentiae acquiescam, me obteml,eraturum , et sacros ordines quando illis visum fuerit, 



20 LIVRE 1. -- CII),PITRE I. 

Bien que ces ,lcrnières prescriptions soient postérieures "à la 
visite du P. Maldonat, elles sont cependant une conséquence de ses 
propres remarques. En insistant sur la prudence dans le choix 
des sujets, il avait formulé celte sa.e recommandation : « Quand 
une place est vide, il ne faut pas prendre le premier qui se 
présente (mème avec toutes les qu«lilés requises), mais attendre 
que plusieurs autres s'offrent d'eux-mëmes ou, s'il le faut, cher- 
cher et provoquer les candidatures, et entre tous choisir le plus 
digne 1. » 

6. Le tf mai 1579, Maldonat quitta Paris pour se rendre à 
t;ordeaux. En passant à l'oitiers, il fui retenu quelques jours 
par les nombreux amis qu'il y avait laissés  et qui désiraient l'en- 
tretenir (le la fondation d'un collège de la Compagnie. Virement 
pressé d'en parler à l','.vëque, il refusa, « n'ayant pas été appelé 
par ce prélat ». il se borna donc à leur répondre « qu'ils eussent 
eux-mèmes à voir re qui était de l'intérèt de leur ville ; que s'ils 
croyaient que la Compagnie pùt y servir Dieu et l'Église, ils trou- 
vasscnt le moyen de fonder ce collge; qu'alors ils pourraient trai- 
ter avec les Jésuites, lesquels ne reïuseraient point leur con- 
cours 3 ». 
Arrivé à Bordeaux le 1 mai, Maldonat commença aussitét la 
visite du collè-e qu'il continua .iusT(au 10 du mois suivant. La 
situation financière de cci établissement était toujours inquié- 
tante, l'rivé de sa do[atiou, à cause du procès intenté par Élie 
de Baulon , le collège de la Made[einc ne pouvait compter que 
sur les revenus insuftisan[s du prieur6 (le Saint-Jacques et sur 
les auménes de quelques bienfaiteurs. Pcndant le séjour de Mal- 
d«»na[, le 2't mai, M. Jean Rousseau, chanoinc de l'église métro- 
polilaine, rési.,__,-na, en faveur du collège et sous la réserve d'une 
pcnsion viagère de '00 livres, son prieuré de Saint-Sauveur, situ6 
dans la pctite ville de Sain[-Macaireé. Ce secours vint fort à pro- 
pos, car les élèves, dont le noml)re montait alors fi 1.500, deman- 
,latent un personnel considérable. Les professeurs étaient assez 
nombreux et « plus capables encore que ceux de Paris », au dire 
susceptuvum, nec anle ex hoc contubernio discessuvum quam iili me missum fecerint, 
bona ride promitto. » lns(ruclio pro praefeclix pauperum (Bib. nat., mss. lat., 10.989). 
PI al" lïsilatio colle9ii Parisiensis, 1579 (Gali. Visit., 1560-1609, n ° 32). 
2. Voir t. I, liv. 111, c. x, n 5, p. 556, 55"L 
3. Lettre de Maldonat au Pere Gënëral (;ail. Epist., t. XIII, f. 186-191)., 
t. Voir t. I, li. 111. c. vttt, n. 7. p. 521. 
5. * Ëlat de l'établissement, fondation et revenu des Pères Jsuites de Bordeaux 
Archiv. prov. de France, Papiers Rolland . 



,IS1TE I)U COLLÈGE DE M.UBIAC. 21 
du Père Visiteur. Il fut surpris to,,tefois d'vtrouver cinq classes de 
plus que la fondation ne l'exlgeait : « une d'abécédaires, une 
sixième, deux de philosophie «.t une de théoloie ». La classe 
élémentaire et la sixième lui parurent nécessaires,  cause du 
'rand nombre de jeunes enfants. Au contraire, il y en avait, moins 
à suivre les cours d'enseignement supérieur; aussi trouvait-il 
que, vu la modicité des revenus, les professeurs de philosophie et 
de théoloie étaient de trop. Il aurait voulu remplacer ces deux 
classes par un cours de cas de conscience « pour les N,)tres 
avec permission aux élèves du dehors d'y assister. Peut-ère la 
donation du chanoine Rousseau empëcha-t-elle ces suppressions 
momentanées. 
il n'y avait pas eu ju.squ'alors de catéehisme proprement dit 
p,mr les enfants; on avait seulement cnsei.né la doctrine chré- 
tienne « du haut de la chaire et à la manière des théologiens ». 
Le Père Visiteur décida « que tous les jours de fète, dans tl.oi, 
par,»isses de la ville, les Pères îeraient le simplc catéehisme aux 
petits enîants ». Ce système, inauguré pendant son séjour, « réus- 
sit a merveille et au contentement de tout le monde ». 
Un des autres ministères ,, propres à la Compagnie et très 
uliles à l'Élise », celui des missions, n'avait pas encore été in- 
troduit parmi les populations voisines. Le P. laldonat l'organisa. 
La Saintonge en particulier, si fort travaillée par 1. protestantisme, 
attira son attention; il y envoya quatre Pères. 
. De Bordeaux il se rendit à .Xlauriac, vers le milieu de juin. 
Le collège de cette ville, privé de son personnel à l'approche 
des huguenots en 15.', -, avaitété saccaé avec la ville quelques 
iours après le départ des Pères. Le P. I:ertrand Rosier, qui était 
retourné à }lauriac en 15, fut encore témoin de cette triste 
«lévastation : presque toute la ville a été détruite, écrivait-il. « il 
n'y a maison, éslise, ny prit)rWqui soit. demeuré entier, telle- 
ment qu'il ne s'y trouve qu'une seule maison, qui est le Doienm'., 
qui soit propre... Quant au collège, il n'v a plus que la moitié des 
murailles. ,, Plus de batiments, plus d'argent, ni d'habitants assez 
• à l'aise pour en donner. « Tous quasi les principaulx sont morts; 
les uns ont estWtués, les aultres sont morts de maladie, tellement 
que ce qui est demeuré ce n'est que pauvres êents et, à dire vé- 
rité, en nombre n'arrivent à cinq cents . » Quand }lauriac com- 
a. Lettre du 7 juin 1579, déj'à citée. 
2. Voir . l, l. III, c. xm, n. 9, p. 636. 
3. L¢tlre du P. Rosier au Përe Gëaéral.. 8 juillet 1577 (Gall. Epist., t. 



'2-2 LIVRE I. -- t.;IIAI'ITRE I. 

mença à renaitre de ses ruines, les habitants réclami.rent les Jé- 
suites. Le 6 juillet 1577, un arrèt du Parlement de Paris avait 
condamné les exécuteurs tes!amen!aires de M -' du l'rat à leur 
fournir vingt mille livres pour la construction du collège, et 
même davantage si cela était necessaireJ Le Conseil de ville, 
à la suite d'une délibération, envoya une députation au 17. 
Claude Mathieu qui se trouvait alors à Billom et se rendit à Mau- 
riac, au m,,is ,le septembre 1578, pour traiter le r,;t«,blissement 
du collège. E attendant que l'on pft c«,nstruire de nouveauxbî,- 
tin,en!s, le Conseil offrit aux l'ères une partie ,lu Do.venné 
comme chapelle, l'ancien réfectoire ,les Bénédictins. 11 promit ei, 
,,utre une rétribution ,le mille 6cus d'or, qui augmenterai! de 
deux cent cinquante livres le rev«mu annuel. Le P. Rosier fut 
nommé recteur. On rouvrir les cours au mois d'octobre. Les 
élèves v accoururent ,le la ville et des environs au nombre de 
huit cents . 
C'était un succès. Cependa,t le P. Maldonat trouva beaucoup 
à redire, et pour cause, à l'orsanisation ,le ce collège. Il y ve,mit, 
du reste, avec une certaine appréhension. Lors de la réouver- 
ture, il n'avai! pas cach,', au I'. Mathieu sa sm-prise de la nomi- 
nation du P. Rosier comme supéri«.ur, et du choix des autres 
Pères, d,-.puis l'admoniteur jusqu'au moindre régent. Lëtablis- 
sement, lui avait-il dit. allait ètre « sans pied ni t,'_'te » En y 
arrivant, il remarqua « que le corps mëme lui faisait défaut », 
si grand était le délabrcnaenl de la maison mise à la disposition 
,le la communauté. « !1 3" pleut de toutes parts, écrivait-il le 
-8 juin 1579. et elle menace ruine. Trois mois avant ma venu!., 
la partie qu'on croyait la plus solid,', la chapelle., s'est écroulee. 
Si l'accident avait eu lieu un quart d'heure plus té!, tous les éco- 
liers avec leurs maires, (lui assistaient à la messe, auraient été 
écrasés sous les débris. Les Pères sont si mal installés que je 
me demande comment ils ne sont l, as déjà tous morts. Depuis 
dix mois il n'v a pas de clef pour fern,er la porte d'e,,trée, 
in,.mc la nuit. Nos reliqieux peuvent sortir, et les étrangers 
entrer, à volonté. Pas de portier; et tandis que nos Pères et 
Frères ont à peine de quoi manger, on nourrir un molosse pour 
.,-"arder la maison, comm« le cei'b6re de la fable :;. » Autre incon- 

I. Comptes rendus ou Parlement, t. Vi. p. 681. 
",.  Htstori« et progressus Collegii Maurioce))sis (Francia, Hist. fundat., n. 56). 
:. Letlre du P. Maldonat au P. Geoéral, 28 jumn 157u (Gall. Eist., l. Xlll, f. 78). 
Cette lettre montre assez I,ien le aenre du P. Maldoaat. son empressement a réaliser 



¥1SITE DU COLLEGE DE BILLOM. 

23 

vénient : les professeurs devaient se transporlcr, pour faire leurs 
classes, dans un local assez éloigné. Assurément le Conseil de 
ville avait trop présumé de ses ressources ou ignoré l'Arat des 
batiments. Le P. Visiteur lui fit savoir que les Jésuites ne pur- 
raient rester à Mauriac. si on ne leur trouvait pas une demeure 
moins dangereuse et plus commode1. Les consuls répondirent 
quïls étaient « infiniment marris ne pouvoir f,)urnir d'autro 
maison ni chapelle ». Ils offrirent toutefois l'église paroissiale 
de Notre-Dame pour célébrer la messe et y faire le catéchisme. 
et promirent de s'employer eu tout ce qui leur serait possible 
,, pour faire prester audit collège tout le reste dudit Doyênné ». 
Cette réponse ne dut pas satisfaire le P. Visiteur, car. en par- 
tant le 19 juin, il laissa la recommandation suivante. : « Si, le 
1 " septembre prochain, les habitants de lauriac ne nous ont pas 
fourni une autre maison avec classes et chapelle à l'intérieur, le- 
P. Bertrand (Rosier), ou cel«i qui sera pour lors supérieuc, devra 
se retirer au collège de Billom avec tous les Pères et les Frères. 
it moins que le P. t;ënéral n'en ordonne autrement:;. » 

8. Le lendemain, -m juin. le P. Maldonat se lrouvait au col- 
lège de Billom. Cet établissement, qui avait plusieurs fois servi 
de refuge aux Pères d'autres maisons, fut à son tour menacé en 
1576. Après la trêve qui précéda la paix de 31«msi«.ur, les hu- 
guenots, conservant toute leur méfiance, n'avaie,,t pas déposé 
les armes, et l'Auvergne était restée l'un de leurs principaux 
champs d'action. Pendant quelqte temps, les Pères furent obl,gés 
à une prudente immobilité : ,, J'ay ditt'éré tant que j'ay peu de 
mettre nos gens dehors, écrivait le P. Recteur au P. Creytton le 
13 février, mais maintenant je ne puis faire autrement à cause 
des dangers éminens (sic) que nous sentons. Hier fust dcscou- 
vert une sape en la muraille de ceste ville, de trois hommes de 
fro»t. Si Dieu n'eust veillë pour rions, nous devions ceste nuict 
estre tous prins. Joinct que nous avons sur les bras les troupes 
desquelles vous aviez crainte "à Lyon le mois passé....le vous 
envoye deux de nos gens seulement pour le présent ... » 
l'triCl et sa tendance/t certaines exagerations. Le chien de garde dont il parle, pouf'ait. 
ce nous semble, ètre très utile dans la circonstance et ne devait pas Cre bien dispen- 
dieux. 
. "Articles proposés à messieurs de llarwiac pour le ptict du collège ((;ail, Visit.. 
1560-1609, n. 29). 
% le.çpo,,ce de messieurs de ,lauriac (Ibidem). 
3. Ibiden, n. 28. 
l_ Lettre du P. Lohier au P. t'reytton [Gall. Epist.. I. X. £ 9). 



2 

LI , RE I. -- CHAPITRE I. 

Quelques .jours après, les Pères étaient obligés de se disperser 
un peu partout : au Puy, dans les villages de la montagne, au 
château de M. de Saint-Grevais et ailleurs t. Cependant les reitres, 
poursuivis par le duc de Mayenne, ne fardèrent pas h quitter le 
pays, et les Jésuites des le mois de mai purent retourner à Bil- 
loto. « C'est à la protection divine, observe le P. Recteur, que 
nous devons la conservation de notre ville et des bourgades voi- 
sines, car l'ennemi frétait plus éloigné que de deux milles. Nos 
écoliers, revenus en grand nombre, me supplient de rouvrir les 
classes; mais il me semble prudent d'attendre encore un peu. ,, 
Le collè._,:e retrouxa hient6t sa physionomie habituelle, et la re- 
prise d'lssoire par le duc d'Anjou, en 1577, acheva de dissiper 
toute inquiétude.. 
Le P. Maldonat, au moment de sa isite, rendit au collëge de 
Billom ce bon témoiffnage « qu'il y avait à peine trouvé matière 
à réforme « ». A Billom comme à Mauriac, il n'y avait pas de pen- 
sionnat. Les .leunes écoliers dont la famille n'habitait pas la ville 
étaient confiés à des précepteurs qui, sous le nom de péda.qo- 
9ues, en réunissaient un certain nombre dans une mëme maison 
et s'occupaient de leur surveillance et de 1,.ur entretien. La plu- 
part de ces pédagoôues étaient eux-mèmes étudiants des cours 
supérieurs et se trouvaient ainsi dépendre des Jésuites. Mais quel- 
ques habitants de la ville, gens mariC, voyant dans les péda- 
ogies une source de revenus, ima$inèrent d'en ouvrir chez eux, 
comme d'ailleurs cela se faisait dans les autres Universités du 
rox aume. En droit les Pères ne pouvaient le leur interdire; ce- 
pendant ils voyaient tant dïnconvénients à cet usage que, sans 
blesser la population, ils firent tout le possible pour l'empècher-;. 
Le P. Visiteur. mis au courant de ces diflicultés, approuva tout 
à fait la conduite des supérieurs et décida qu'aucun homme marié 
ne pourrait exercer la charge de pédaogue «. 

1. Lettre du P. çreyllon au P. Gënéral. 20 fëv. 1576 (lbidem, L 50. 
% Lettre du P. Lohier au P. Général (lbidem, f. 313). 
3. Lettre du P. Lohier, 14 juin 157 (Gall. Episl., t. XI, f. 248). 
i. Lettre du 28 juin 1579, dêja citee. C'est dans ce collège de Billom que, douze 
ans auparavant le P. Manare atait trouvé une liste de soixante adhërenls/l la secte 
des co»i[rères de I« voie candide, c'est-/l-dire des religieux qui voulaient se soustraire 
à l'obligation des nouvelles règles comme contraires 6 l'esprit de saint Ignace  Voir ce 
que nous avons dit a ce sujet, t. I, p. 487). L'Coge que Maldonat fait maintenant de cette 
maison, prouve que sur ce point lotit était rentre dans l'ordre, 6 Billom comme ailleurs. 
11 me semble qu'on peut en «lire autant de la cabale des ;mttonalistes (Cf. t. I, l.c.). 
5. Lettredu P. Lohier au P. Génëral, 17 janvier 1577 (Gall. Eist., t. Xi, f. 232). 
6. Lettre de Maldonat, 28 juin, dëj6 citëe. Les Jésuites avaient d'excellentes raisons 
pour ne l,as accepter les hommes mariés eomtne maitres de pensions. En voici quel- 
ques-unes, prises dans un ancien document publié par le P. Prat : 



VISITES DES COLLEGES DE NE'ERS ET DE BOURGES. 2:; 

9. Ie l'extrémité sud-est de la province de France, le P. Mal- 
donat remonta vers Paris par Nevers et Bourg'es t 
Depuis l'ouver|ure des classes en 157-, le collègede ,X.'evers avait 
pris de rapides développements qui nécessitèrent une aus'menta- 
tion du personnel et l'acquisition de quelques maisons voisines. 
Le duc et la duchesse continuaient à favoriser l'établissement 
qu'ils avaient fondé. Au mois de mai 1577, quelques jours après 
lareddilion de la Charité , le duc vint à Nevers et ne manqua 
pas de visiter son collège ; il assista à la messe dans la chapelle 
provisoire et, l'après-midi, fut reçu solennellement par les Clives 
qui le complimentèrent en épigrammes grecques et latines. Il vit 
aussi certaines maisons dont il était question entre lui et le P. 
Provincial, et donna l'ordre de les acheter au prix de mille livres 
tournois, La duchesse ne montra pas moins de bienveillance; 
elle oit'rit pour la chapelle un splendide ornement de soie, ajou- 
tant que ce n'était qu'un premier don de sa libéralité 3. Le con- 

« Personne ne peult contredire que la totale administration, régence, disposition, 
mutation et autres choses qui concernent la discipline des escholes de la ville de 
Billom, n'appartiennent du tout au Supérieur du collëge, comme est porté ës la fonda- 
tion dï¢elui. 
« Or, pour bien gouverner les escholes.., il est nécessaire que le P. Recteur et le 
P. Préfect des esludes aient tous les pëdagogues, quels qu'ils solenl, subjocts et obëis- 
sans  eux. 
« Or, pour ce il est nëcessaire que quiconque fera estat de pédagogue audit Billom, 
soit reçeu et approuvé par les dits Pêres .... soit chassê et deboutWde sa charge par 
ledit Recteur, le cas advenant qu'il ne s'y portast bien selon les regles et disciplines 
dudit collège... 
« Au moyen de quoi, ceulx qui sont dans l'estat de mariage et ont prins charge de 
famille et mesnage ne peuvent rendre ladite obêissance requise, ny faire le debvoir 
qu'il appartient envers les enfants, parce que gens mariez sont bien souvent empeschez 
aux affaires de la vil/e.., ou bien sont occupez à la tralique de leur ,aarchandise ..... 
qui sont choses incompatibles avec l'office de bon pédagogue d'escholiers. 
« Et pottr ces causes, si ledit P. Sui&rieur dudit colëge vouloit visiter et contr61er 
les bourgeois mariez faisant ol'fice de pêdagoues, ensemble les enfans escholiers qui 
sont soubs leur gouvernement, ils ne le voudroient permettre, ains alegueroient e- 
tre seulement sublects à la ville et non audict collège. 
,, Davantage, si la porte estoit une fois ouverte aux gens mariez ..... il n'y auroit 
bouchier, n. lavernier, ny cordonnier qui ne s'en voulut tnesler, sentant gain et 
proufit. Et pource que la fin et intention de telles manieres de gens ne seroit aultre 
que pour en recevoir proulicls et en faire eslat, ainsi que de leurs trafiques et mar- 
ebandises, la discit,line de civiltés et bonnes rneurs et de parler latin entre lesdits 
escholiers se perdroit incontinent. 4ar telle mani6re de gens n'en feroit aucun cha- 
riment, mais l,lus 16t e«pescberolt lesdicts Recteur et Prëfect de ce faire, de peur d'a- 
liëner d'eulx les dits escholiers et de pordre leur gain, joinct que ce n'est leur estat et 
ne leur appartient d'avoir charge de telles choses. » (ltemotslratces des .upérieurs, 
Préfect et IlCens du collëge de Billom, dans Prat, .tl«;moire.s pour servir à l'his- 
toire du P. Broet, pièces justificatives, p. 581, 5P2 I. 
t. Lettre du P. Maldonat au P. Gënerai. t' aotit 1579 (Gail. Epist., t. Xlli: 
f. 28-3}. 
2. Le duc d'Anjou enlra à la Charitê le 30 avril. 
3. Lettro du P. Nolel, Recteur, au P. Genëral, 2i mai 1577 IGall. Epist., t. XI, f. 
365). 



2 1,1 I|E I. -- II,PI'I'RI, 1. 
trat de fondation du "3juiilet 1573, que n'avait pas encore rati- 
tié le P. Géndral, fut accepté en son nom par le P. Mathieu, 
Provincial, «pr6s quelques modilications l 
Le 2 ao6t 1577, le duc ctla duchesse de Nevers, a)ant acquis 
la porti,,n ,le l'ancien collège que la ville s'6tait r6serv6e en 1073, 
la c6dèrent aux .16suites qui. en retour, s'enffagèrcnt  se charger 
par eux-m'mes ou par d'aulres d'une classe d'ab6c6daires . En 
pr6vision des affrandissements fulurs, les g6n6reux fondateurs 
acquirent encore, l'ann6e suivante, de hOUx-eaux terrains sur les- 
quels o const'uisil plus tard un belle ;.lise 3. Enfin, comme la 
,h»tation de ,lux mille livres de rente sur l'll6tel de ville de Paris 
,'.tait devenue d'un rec«,uvrement diflicile, Louis de Gonzffue et 
llcnrictte de Clercs consentirent, le 1 décembre 159, h la 
transp,,.er sur le duché de Nevers  
La visite de ce coll6ge par le P. Mald,mat fut très courte. Il 
n'y resta que six jours. Il y supprima un petit pensionnat qu'on 
avait 6tabli depuis un an, parce que, disait-il. « on l'avait fait 
sans l'assentiment du 1'. Général et contrairement au dcret de la 
!11' congr6ffation  ». Il intcrdil aussi toute musique d'6fflise autre 
que le chant ffr6orien « 
De Nevers il se rendit h lourffes où il passa presque tout le mois 
de juillet. Le nouveau Recteur du coll6ge Sainte-)larie, le P. 
Pierre R6giuald, c6dantau d6sir des habitants, avait r6solu d'in- 
troduire nne classe d'ab6cédait.es; mais le fondateur, M. Niquet. 
abb6 de Saint-Gildas, s'trait oppos6 à ce projet qu'il regardait 
comme contraire aux int6rèts de la Compaffnie. EI efl'el, iln'au- 
'ait pas fallu moins de sept ou huit nouveaux maitres, à cause du 
grand nontbre de petits enfanls que l',,n pr6sentait. Le P. Visi- 
teur parlagea son avis el l'engaffea à d6tourner lui-mème les habi- 
tants de leur entrcp'ise. Le maire, entrant dans les nt6mes vues, 
r6pondit que rien ne serait décid6 sans l'agr6ment du gouverneur. 
A Bourffes, les Jésuites avaient d6 accepter des pensi,,nnaires. 
Maldon«t en confia la direction h un chanoine d'Amiens qui ax ait 
demandé s,-m admission au noviciat, mais que son àge avanc6 et 
plusieurs autres consid6rations n'avaient pas permis de recevoic. 
1. "Collegium Nivernense (Francia, Fundat. collcg.). 
2. Il»idem. Cf. Comptes rendors au t'orlemel, t. Vil, p. 186. 
3. Elle existe encore, conme la plupart des anciennes 6glises de la Cmpagnie en 
France, et sert d'eglise paroissiale. 
. Comptes rentlt«s au Parlement, I. c. 
5. Lettre du P. Maldonal au P. Gënëral, !  aoat 1579, déja citée. 
ri. Ibidem. Dansla visite qu'il fit du college de Paris en 15a, le P. Maggio donna 
des régletnents /rës dëtaillës sur la /nusique dëglise; nous en parlerons en son lieu. 



I.E P. MATIIIEU VISITEUR DE LA PROVINCE D'A.jUIT.'tlNE. 27 
I.e soin de la surveillance fut laissé à deux jeunes gens que Dieu 
appelait réellement à la Compagnie et que diverses circonstance. 
oblig-eaient à retarder l'exécution de leurs desseins I 

10. Le 30 juillet, le 1'. Maldonat était de retour à Paris. Le I 
neuf, à l'arrivée du P. Mathieu, il cessa ses fonctions de visiteur, 
non sans avoir, d'accord avec les consulteurs et quelques antres 
Pères, pris les mesures d'autorit6 nécessaires au bi«,n de la pro- 
vince de France. Ainsi fut résolu le renvoi de sept rcli£oieux qui 
avaient perdu l'esprit de leur vocation. 
L'usae de faire une troisième anm:e d« nociciat, après les Atu- 
des, n'avait pas encore été établi dans la province. Plusieurs 
fois, dans le cours de ses visites, Maldonat en avait signalé l'uti- 
lité au P. Général : ,, Je voudrais, lui écrivait-il le 7 juin, que fùt 
etablie dans cette province cette troisième annde de probation dont 
nous parlent les lettres annuelles de Rome, et dans ce cas, je dc- 
manderais à y ëtre cn'oyé des premiers, comme, je l'avais 
sollicité du P. de Borgia lors de son passae en France e. » Dans 
une lettre du 1' aoùt, il revint encore sur le mëme suiet, annon- 
,:ant qt'il en parlerait aux autres supérieurs réunis à Paris 3. En 
eft;.t, la congrégation provinciale de 1579 s'occupa de la question ; 
mais personne ne sonffea à favoriser les saints désirs «le l',traite 
du P. Maldonat. De plusieu,'s c6tés on le réclamait. Depuis lon- 
temps le cardinal de Bourbon aurait voulu le garder à Paris et 
avait, dans ce dessein, sollicité l'intervention mème du Saint- 
Siège a. Le g'ouverneur de la Guyenne le voulait à Bordeaux 5. Le 
I'. 3Iathieu sus'gérait au P..lercurian de le nommer provincial 
sa place ou recteur à Pont-t'-Mousson «. De fait, le P. Maldonat 
retourna au collège de Bourgcs et v reprit ses importants travaux 
sur l'Écriture Sainte 7. 

11. Pendant que .laldonat xisitait les coll;ffes de la province de 
France, le 1'. Claude Mathieu avait, entrepris la visite de la province 

1. Lettre de Maldonat. 1 " ao£tt, d6j-& citëe. 
2. Lett,e de Maldonat, 7 juin, d«ja citëe. 
3. Lettrêdu mème, t " ao0t. 
l. Lettre du cardinal de Bourbon à Grégoirc Xlll {Archiv. Var., Nun. dt Francia. 
t. XII, t'. 85}. Lettre du secretairê d'Etat au nonce Dandine. 19 ;nai 157S (lbidem, t. X|, 
f. 
5. Lettre de Maldonat, 1  ao6t 
ri. Lettre du P. Mathieu au P. ¢;énëral, 1"" septembre 1579 tGall. Epist.. t. 
f. 39). 
7. Lettre du mme au mème. 25 novembre 15ç9 lbidem, [. 52). 



28 LIVRE I. -- CHXPITRE I. 
d'Aquitaine. Mais les communications d'une ville /t l'autre n'é- 
taient pas faciles. Les troupes hérétiques avaient envahi presque 
tout le midi. Des prëtres en voyage auraient couru sans cesse le 
risque de tomber en leur pouvoir. De Billom où il se trouvait 
quand il reçut ses lettres «le Visiteur, le P..lathieu résolut, malgré 
le péril éri, lent, d'aller d'abord à Rodez puis ,à Toulouse. Parti 
de Billom le -)8 aoùt 1578, il s'arréta quelques semaines à Mauriac 
pour traiter le rétahlissement du collège; mais ensuite, à peine 
eut-il commencé son voyage dans la directi-n du midi, qu'il fail- 
lit étre pris par les huguenots postés en embuscade pour surpren- 
dre un ch«lteau-fort. !1 dut revenir sur ses pas et se rendit à Lyon 
où il arriva le 5 octobre. 
De là il put se rendre compte, par les seuls rapports des supé- 
rieurs, du triste état de la province. Beaucoup de points impor- 
tants laissaient à d«:sirer, dont il se plai.,_.nait au P. Général. « Les 
collèges de Rodez et d" Toulouse, lui mande-t-il le ")6 octobre, 
sont aussi séparés des autres maisons que sÏls étaient d'une au- 
tre province; c'est ponrquoi l'on a été obli'é d'établir un novi- 
ciat distinct à Toulouse. Quant aux novices d'Avi.'-fnon, il est im- 
possible de les entretenir avec les seules ressources du collège, 
et les autrescollèges, accablés de dettes, ne peuvent venir à leur 
secours. 11 en est de méme du seolasticat de Tonrnon, séminaire 
de la province. Le collège de cette ville doit nourrir quarante 
personnes avec des revenus à peine suffisants pour trente ; de plus 
il ne reçoit aucune aumSne et ne trouve rien à emprunter. Les 
Pbres capables d'enseiner la théologie, Ici philosophie, la rhé- 
torique ou les langues, sont presque tous «.mployés comme rec- 
leurs ou comme prédicateurs. Les recrues venues des autres 
proviuces sont pour la plupart d'une santé si délicate ou d'un ca- 
ractère si faible, qu'elles n'ont pu rendre aucun service et ont 
été parfois un fardeau pour leurs supérieurs. Il en résulte plu- 
sieurs inconvénients : la difficulté à remplir les clauses des fon- 
dations et à soutenir la réputation de la Compaçnie ; la désolation 
des professeurs qui crainent que, faute d'hommes pour les rem- 
placer, on ne les laisse lon.temps dans leur charge au détriment 
de leurs études personnelles ; enfin les plaintes et les regrets de 
beaucoup qui n'aspirent qu'à chang'er de province . » 
Le malheur des temps qui tarissait la source des revenus, la 
rapide multiplication des collèges qu'il fallait pourvoir d'un per- 
1. Lettre du P..Mathieu au P. Gënëral, "l oct. 1578 (Gall. Ei, ist., t. Xll, f. 13-t- 
! 36). 



ETAT DU COLLEGE DE LYON. 

:29 

sonnel suïtisanl, expliquettt ce malaise passager. D'ailleurs ces 
,léfauts que remarquaient les supérieurs, impatients d'arriver 
la perfection, ne semblent pas avoir frappé les veux du public 
les familles calholiques continuaient à rechercher les établisse- 
ments de la Compagnie de Jésus. 

12. LeP. )lathieu que les circonstances avaient ramené à Lyon, 
en profita pour faire la visite du collège de la Trinité. L'année 
précédente, au mois de mars 1577, les cours avaient été quelque 
temps interrompus par l'ordre du consulat à cause de la peste. 
Plusieurs Pères se retirèrent à Tournon ; d'auh'es furent envovés 
à Saint-Chamond et à Saint-Aignan où ils prèchèrent pendant la 
Semaine Sainte. Six Pères et quatre Frères coadjute,rs restèrent 
au collège « continuant l'exercice du saint minislère dans leur 
6glise qui était très fréquentée I ». L'un d'entre eux, le P. Julien. 
prèchait le dimanche à Sainte-Croix; deux fois la semaine il célé- 
brait la messe et faisait des instructions à l'h,',pital rempli «le cent 
trente pestiférése. 
.lais l'interruption des classes ne dura pas longtemps. Bient,_',t 
elles rouvrirent et furent très suivies. L'affluence des élèves était 
si considérabl«, que, de 1577 à 1579, le conseil de ville, toujours 
très favorable aux Jésuites, et ju.eant qu'il était « plus que rai- 
sonnable de pourvoir au collège pour l'inslruction et éducation en 
bonnes mœUrS de la jeunesse », s'occupa à plusieurs reprises d'a- 
cheter des terrains et de commencer de nouvelles constructions. 
11 fallait agrandir la classe des abécédaires et btttir une maison 
de pensionnat :. Le 1 - mars t579, fut passé entre le consulat, les 
directeurs de l'Hétel-Dieuct « monsieur maîtîe Creytton », un acte 
par lequel ledit ilétel-Dieu cédait « deux granges » aux Jésuites 
à la charge d'une rente annuelle de cent livres«. En mëme temps, 
la ville leur ferait des fonds des/tués à couvrir les frais des nou- 
veaux édifices5. Dès le .9 juin, le P. Creytton annonçait au P. Gé- 
néral que les travaux étaient poussés activement : ,, Des voisins, 
ajoutait-il, veulent nous empëcher de fermer la ruelle qui se 
trouve entre le collège et la maison des pensionnaires, mais le 
gouverneur, le lieutenant criminel et les consuls de la ville se 

I. Leltre du P. Creytton au P. Génëra], 7 avril 1577 (Gai/. Episl., I. XI, f. 88t. 
2. Du mgme au lllëllle, 3 mai 1577 (lbidem, f. 
3. Délibëration du 28 février 1577 (Archi. ¢ornlll. de Lyon, BB, 96, f. 40}. Délibë- 
ration du 3 juillet 1578 ,Archiv. du Rh6ne, D, 
l. Copie du contrat (Archiv. du Rh6ne, D, 8, n. 7. 
5. Dèlibération du 7 mai 1579 &rchiv. cornm., BB, 102, f. 103, 



0 

I,IVRE 1. -- clIMqTRE I. 

réunissent aujourd'hui pour résoudre cette difficulté et ordonner 
la fermeture comme mesure d'utilité puhlique 1. » 
A la méme époque le curé et le chapitre de Saint-Nizier résolu- 
rcn! de confier la chaire de leur élisc exclusivement à la Com- 
pas'nie. I,e P. Recteur ne voulut pas l'accepter avant d'avoir l'au- 
torisation du prélat suffragant: il permit cependant que le P. Michel 
Coyssard y pl'èch«'t jusquà ce que l'aflhire eùt Ce réglée défini- 
livcment. 

13. De Lyon le 1 ». Mathieu se rendit "h Chambéry. Il 3" trouva 
un petit collège dont le personnel se composait alors de douze 
religieux, parmi lesquels trois résents de -ralnmaire et un préfc! 
des étu&,s qui était ,,n mëme temps lecteur des cas de cons- 
cience  
La visile de cette maison ne demanda que peu de temps et, au 
lnilieu de janvier 159. le l ». Visileur arrivait "à Tournon 3. Le col- 
lège de cette ville, dont nous avons déjà raconté l'histoire jus- 
qu'en 1570 ;-, n'avait pas el trop à souffrir des troubles civils et 
religieux (lui désolérent le Vivarais comme les provinces voisines. 
Des compagnies royales «le g(.ns de uerrc étant venucs renfor- 
cer la milice Touruonaise, les hu.uenots repoussés renoncèrent 
à toute tontative contre une ville soumise à l'autorité du roi:'. 
Avec la tranquilliff, matérielle la réputation littéraire de la cité 
grandissait " cinq c(.nts élèves suivaicnt régulièrement les cours 
Long'temps le collègue eut l'honneur dt. donner l'hospitalité au 
corps consulaire, privé d'h,'tel de ville jusqu'en 1580. Les magis- 
trats se montrèrent lou.iours disposés à reconnaitre ce bon office 
par dittérents bienfaits. Les Jésuites n'en demandèrent pas d'autre 
«lU, tic pouvoir élever à la place de la chapelle, emportée par 
l'inondation du Rh6nc en 150, une 'fflise plus vaste qui serait 
,uverte au, fidèles colnme aux écoliersL Ils obtinrent de la com- 
tesse de Tournon, en 15't, l'autorisation de la faire construire 
suivant « leur voulloir et intenlion », et le ' mai de la même 

1. Lctlre du P. 're.vlton au 1'. Génëral, l"jute 1579 tGall. Episl., l. XIlI. f. 108). 
".'. Gall. Visil., 156o-609, n. 2. 
3. LeUre du P. Malhicu au P. Général. 16 janvier 1576 (Gall. Epist., l. XIII, f. 168). 
t. Voir tome 1. liv. 11. c.t; liv. 111. c. xm. n. 3. 
5. Archixes de l'Ardëche, E, 20-1, Tournon. 
;. Letl,'e du P. Malhieu au P. (;énëral, 15 novet,,bl-C 1572 (Gall. Episl., t. VI. f. 
3s). 
7. Lelt,'e du rnëme au mgn)e. 157t Ibide, l. YIl|,f. 262). 



LES COLLEGES DE CH,MBERY ET DE TOURNON. 31 

année, Jean de )lontluc, évèque de Valence, approuva cette 
,, saincte et digne œuvre » 1. Le P. Arnauld Voisin, Recteur du col- 
lège, activa si bien les travaux que l'ég_'lise put être solenncllement 
consacrée en 1579 
Après l'édit de pacification de 157qi, les calvinistes des environs, 
interprétant à leur guise un des articles qui leur permeqtait, comme 
aux caholiques, de suivre les cours publics, se crurent autorisés 
à envoyer leurs enfants aux classes du collège. Le P. Arnauld Voi- 
sin refu-a de les accepter, car l'intention du fondateur, le cardinal 
de Tournon, était formel/e, et Charles IX lui avait accord6 que les 
catholiques seuls seraient admis dans son établissement. Comme 
les huguenots insist/:rent, disant que c'était l'ordre du roi et qu'ils 
auraient recours à lui pour obtenir cette faveur, le P. Annibal (lu 
Coudret demanda l'avis du P. GénCral 3. Nous n'avons pas la 
ponse de Sa Paternité, mais nous savons qu'on adroit plus tard 
les enfants de familles hérétiques au collège de Tournon. 
Les actes de la visite du P. Mathieu nous apprennent q«'en 1579 
il y avait dans cette maison 31 reIigieux. Le P. Arnauld Voisin était 
tout à la fois Recteur du coll,,__,-e et de FUniversité. Le P. Jean 
Balmes, Préfet des études, était chancelier ; le 1'. Julien Bouclier 
professeur de philosophie et doyen de la Faculté des Arts; le P. 
Pierre Madur, professeur de rhétorique et doyen des Langues. Il v 
avait encore un professeur de physique et de mathématique, maitre 
Richard Gibon, un régent de seconde et quatre de grammaire. Le 
reste de la communauté se composait de novices ou de scolastiques, 
étudiant la philosophie ou les humanités, et de six Fréres coadju- 
teurs. Le P. Mathieu nomma les PP. Voisin, Bal,ries et Madur 
comme examina/eurs ad gradus, le P. Rodolphe Alan 5 comme 
secrétaire de l'Universilé, dont les grefficrs et bedeau,: devaient 
ètre choisis hors de la Compasnie. Plusieurs scolastiques prètres, 
tout en suivant les cours de philosophie, étaient confesscurs des 
élèves; un certain nombre de prètres et mème des scolastiques 
étaient désignés pour prëcher ou faire le catéchismedans les 
campagnes ';. 

1. Acte de consentement de l'évèque {Archiv. de l'Ardi.che, D. 7. E, 204). On sait 
que Jean de Montluc était favorable a la réforme. 
2. lbidem. 
3. Letlre du P.A. du 'oudret au P. Gënéral, 3 Sel»t. 1576 (Gall. Epist., t. X, f. 90,. 
4. Le P. Julien Bouclier, në au Mans, entré dans la Compagnie en 1558, plus tard 
missionnaire et controversiste ; poete à ses heures: « Poeta egregius, dit Sotx el, nmlla 
scdpsit sed una tantum ejus exsta! disputatio. » 
5. De nationalilé anglaise. 
ll. Gall. Visit., 1560-1609, n. 21. . 



3" LIVRE I. -- CtlAPITRE I. 
Ir. l.e P. Mathieu ayant terminé, au mois de mars 1579, la vi- 
site du collège de Tournon, se dirigea au commencement d'avril 
vers Avignon, avec le désir" de se rendre peu après à Toulouse; 
mais il reconnu| bient6t l'impossibilité d'entreprendre ce dernier 
voyage. « Les routes, annoncait-il le 1  avril au P. Général, sont 
infestées de bri.ands hérétiques «lui pillent et tuent tous ceux qui 
tombent entre leurs mains, surtout s'ils viennent à découvrir que 
ce sont des ecclésiasfiques t. » Le P. Visiteur fut donc forcé de de- 
meurer au collège d'Avignon, le plus prospère peut&tre de toute 
la province. Depuis sa fondation il n'avait fait que progresser. En 
1:,', les consuls prièrent le P. Recteur d'accepterla charge d'en- 
seinner le catéchisme aux petils enfants en leur apprenant à lire 
et à écrire. A cet effet ils achetèrent une maison appelée la]»etite 
congréjation , et on donna pour maitre aux abécédaires un 
»on pr61re séculier2; mais cette classe ne subsista que quatre 
années; elle fut supprimée.en 15"6, au grand déplaisir de la 
ville .3 
I,e cardinal d'Armagnac, insigne hicnfaiteur des Jésuites, ne 
cessait de leur témoi.bner la plus géuéreuse libéralité. Ayant 
c616hré la messe dans lem. é$lise le jour «le la Circoncision 15"-, 
il fut joyeusement surpris du nombre considérable des commu- 
nions. Apr6s la messe, il dit à ceux qui l'accompanaient : « Ces 
pauvres Pères dépensent beaucoup de vin et de biWpour 
hosties et pour l'ablution . Que faudrait-il bien pour fonder tout 
cela? » Et il donna cinq cents livres avec lesquelles « on acheta 
une vigne et une pension (sic) de quelques.iourn6es de blé.5 ». Le 
-9 septembre de la même année, il présida la distribution solen- 
nelle des prix qui fut accompagnée de discours en grec et en 
latin, et d'un dialogue sui' sainte Catherine. !1 voulut couronner 
lui-lnëme les écoliers. « Comme on les nommait, chacun s'en 
allait présener au-devant dudit sieur cardinal qui les accolait 
et eml»rassait en leur (lonnant les prix :. » 
Lo P..lean Pioneau, qui, en 1573, succéd a comme Recteur au 

I. Leltre du li avril 1579(Ga11. Epist., t. XII[. f. 71 . 
. His. du collège des .h:suites depuis son t:tablissene,tl Mus. Calvet, ms. 2190, 
t. :o). 
3. Letlre du P. A. du Coudre[ au P. Gënéral, 7 juin 1576 lGall. Epist., t. X, f. 
,. L'usage de l'ablution pour les fidèles dtait encore conservé à Avignon  la fin du 
xr siecle. 
.5. Recueil de piëces sur le clergé et les ord,es religieux 'Mus. Calvet, ras. 2816, 
Il. 12). 
6. lbidem,n. 8. o 



I.E COLLEGE D'AVIGNON DE 12 A 15"/9. 33 

P. Creytton, entreprit d'agrandir l'église du collège. Le cardinal 
d'Xrmag'nac prit à sa charge une partie des réparations. Les tra- 
vaux furent finis en 157 et, le "9 juin de cette année, l'@lise 
fut consacrée par William Chisholm, 6vèque de Dunblane et 
administrateur perpétuel de l'év6ché de Vaison, «lui avait rempli 
près des cours de France et de Rome les fonctions d'ambassadeur 
de Marie Stuart. A cette occasion, raconte une ancienne relation 
manuscrite, on représenta l'Histoire d" Héli et de l'arche d'alliance, 
et « , la fin fut faict, au lieu d'un ballet, le dialogue de l'grue 
damnée disputant avec son corps », qui produisit tant d'impres- 
sion « que les spectateurs fondaient en larmes, frappant leur 
poitrine en s'en retournant à leurs maisons  ». 
En 1577, à la fin du rectorat du P. Pioneau, on vit arriver sous 
les murs d'Avignon un grand nombre de soldats malades, fuyant 
la contagion qui avait envahi le camp de Nimes. Le collè.e, pour 
les secourir, donna sans compter les secours spiriluels  de ses 
professeurs et de ses congréganistes, mais aussi des secours 
mat6riels qui épuisèrent ses ressources déjà légères. Quand le 
P. Pierre Majorius prit la succession du P. Pioneau, il trouva le 
collège dans une grande pauvreté. Un jour même, en 1578. le 
Frère acheteur vint l'avertir qu'il n'avait plus un sou pour payer 
Ies provisions. Sans une aum6ne reçue providentiellement 3, il 
aurait fallu recourir à des emprunts. Le collège avait alors à sa 
charge trente-cinq ou trente-six personnes; son revenu était de 
cent vingt écus, plus une cense de trois écus sur une maison, 
quelques journ(es de blé et le produit de deux petites vines. A 
cette époque, d'après les rapports des supérieurs, l'entretien 
annuel d'un Jésuite coùtait de trente "à trente-cinq écus. E 
157, les Jésuites d'Avignon étaient loin de jouir de cette somme 
réglementaire, qui pourtant suppose une vie assez frugale. Ce ne 
fut donc pas sans raison que le pape Gréçoire Xlll leur accorda, 
au mois d'avril de cette année, l'union de deux prieurC. Celui de 
Saint-Martin, au territoire de Visan, diocèse de Saint-Paul-Trois- 
Chateaux, donnait un revenu de cent quatre-vingts écus, sur les- 
quels furent réservés cent vingt écus de pension viagère au prieur 
commendataire qui le résignait. Celui de .lethannis, situé surles 

1. Histoire manuscrite dèjà citëe, f. 71. 
_9. ,Nous parlerons dans un autre chapitre de ces ministëres des PP. d'Avignon auprës 
des soldats. 
3. On peut dire miraculeusement. Voir le récit de ce fait extraordinaire par le p. 
Malorius dans Chossat, op. cit., p. 58, 59. 
4. Entre 1568 et t590. 
IœeeOtIpAGNIE DE JlSUS. -- T. 1I. 3 



3, LIVRE I. -- GIIAPITRE 1. 

tlancs du Ventoux, au diocèse de Carpentras, rapportait, toutes 
charges déduites, quatre-vingts écus t 
I'n peu après, le colli.ge faillit ètre lésé dans sa premi6re fon- 
dation. Par le traité si.ené à Nimes, le 8 novembre 1578, entre le 
.,_,-ouvernement papal et les protestants du Comtat, et ratifié par 
Grég'oire Xlll le 7 février 1579, les h6rétiques pouvaient rentrer 
en possession de leurs biens et en jouir par des procureurs eatho- 
liques. C'Cait, pour les .lésuites d'Avignon, la perte de la dona- 
lion que leur avait faite le cardinal de Bourbon en 1573. Le géné- 
feux bienfaiteur répara ce déficit en leur assignant cent nouveau,: 
écus de rente sur' sa légation ?. 
A la m6nie époque, les Pères se virent sur le point d'être mis 
hors de la maison qu'ils habitaient depuis dix ans. Le palais de la 
.lotte, nous l'avons dit ., avait été en partie confisqué à ses pro- 
priétaires hérétiques. Charles de Brancas, fort de l'édit de paci- 
fication, prétendit se faire réint@rer dans tous ses droits et 
contraindre les Jésuites à quitter leur logis. Les Peres s'en remi- 
rent aux consuls de «lui ils avaient reçu le palais de la Motte. Le 
18 mars 1.379, le Conseil, après délibération, décida de soutenir 
l'affaire par toutes les voies convenables s. Le procès se prolongea 
indéfiniment sans solution, ce qui permit au collège de rester 
dans la maison où la ville l'avait ét.abli. 
Durant les longs mois qu'il demeura à Avië;non, le P. Mathieu 
attendit vainement l'occasion favorable d'un voyage à Toulouse. 
On (.tait au mois de juillet et les chemins n'étaient pas plus sùrs 
que l'hiver précédent. Il dut renoncer à visitei le collège de cette 
ville et se rendit à Lyon où il demeura jusqu'à son retour à Paris 
pour la cong'régation provinciale du mois d'aofit 1579. 

1. "tlistoria collegii Avenioaensis. portant le visa du P. Richeome (Francia, His- 
tor. fundal., n. 217). 
"-'. Ordonnance du cardinal de Bourbon au Ir6sorier de la légation (Lugdun., Fund. 
colleg., I. 1. n. 53  
::. Voir tome 1. liv. 11, c. x. n. 5. 
4. Délibérations du Conseil (Archir. con,m., t. XV, f. 



CIIAPITRE II 

N'OUVELLES FONDATIONS 
(157.,-tsss) 

Sommaire : 1. Maison professe ch, Paris, janvier 1580. -- 2. Collbge de Dijon: 
testament de M. Odinet Godran. -- 3. DiflicultS au sujet de ce testament. -- 
1. Ouverture des classes dans la maison du fondateur, I l octobre 1581.--5. Pro- 
g-rës du collège. -- 6. Eu; contrat de fondation. -- 7. Ouverture des classes, 
• 22 avril 158"2 : séminaire anglais; dotation. -- 8. D,',le; négociations et attente. 
-- 9. Contrat et ouverture «les classes. ?. juin l'. -- 10. Fondation du collége 
(lu Pu)', î septombre 1574,3; ouverture des cloeses. 8 novembre. 
Sources manuscrites : I.Recueils de documents conserés dans la Compagnie : a Galliae 
Epistolae. -- b) Epistolae Cardinalium. -- c Francia, Historiae fundanonum Iotius as- 
- d " - ol 
sistentiae.-- d) Lugdunensis. fundationes collegiorum, e) Tolosana, tun attone  - 
legiorum. -- f) Franciae Historia. -- g) I ugdunensis Historia. 
11. Archives de la Province de France. 
Iii. ArchiYes «le la Province (le L.on. 
IV. Roma, Arehivio Vaticano, ,Nunziatura di Franeia. t. XlV. 
V. Dijon. Archives (lu eollêge. 
VI. Archives de la Cote-d'Or, s. D et C. 
Vil. Archives communales de Dijon. s. B. 
",III. EU, Arcl, ives du college mnnicipal. 
IX. D,'le, Archives communales; dëlibératiOns et correspondance. 
X. Archives du Jura, s. D. 
XI. Archives de la Haute-Loire. s. D. 
Sources imprimées : Litterae anntae oc. dest,. -- Mémoirss de Jea Burel. --Co»lptes 
rendus av Parlemezt. --Muteau, Les écoles et colléges en province. -- Tablettes dt Velay, 
t.  I. -- Carrez. S. J., Catalogi prot, ilciae Campatiae, t. I. 

1. Les deux provinces de France et d'Aquitaine possédaient 
chacune leur noviciat, des collèges et des scolasticats annexés au,: 
plus importants d'entre eux; elles n'aient pas encore de mai- 
sons professes. Le cardinal de Bourbon, si dévoué " l'Institut de 
saint Ignace, songea le premier à fonder deux de ces maisons, [une 
à Marseille pour la province d'Aquitaine l, l'autre à Paris pour 
la province de France. Le projet de fondation h Marseille, en 1579, 
ne fut pas accepté par le P. Général qui objecta que la Compa- 
gnie n'avait pas encore été reconnue comme Ordre relieux par 
le Parlement. Mais l'année sukante, le roi ayant promis une 
approbation spéciale, Paris eut le privilëe de posséder la pre- 

I. Lettre du P. Mathieu au P. Général, 14 avril 1579 ',Gall. Epi»t., t. XIII, f. 69, 
;t). 
"2. Lettre du m#me au mme, 5 aofit 1.;79 (Gall. Epist., t. XllI, f. I10. 



36 LIVRE I. -- CIIAPlTIE 1I. 

mière maison professe de la Compagnie de Jésus en France. 
« Le cardinal de Bourbon, écrivait le nonce Dandino au car- 
dinal de Como le I I janvier 1580, a formé le dessein de fonder 
une maison professe pour les Jésuites de Paris et déjA il leur a 
acheté une très belle maison d'une valeur de seize mille francs, 
nouveau témoignage de la grande bonté et de la piAté de ce 
prince 1. » Cette maison, située rue Saint-Antoine, sur la paroisse 
Saint-Paul, et. vulgairement appelée l'Hoste! d'Anville, avait été 
acquise le 9janvier « de dame Madeleine de Savoye, veufve de 
messire Arme de lontmorenc', connestable de France ». Dans le 
contrat de fondation, passé trois jours après en l'abbaye de Saint- 
;ermain-des-Prés, le cardinal exprima sa volonté de « dresser et 
establir une maison de profez de l'ordre de la Société du nom de 
.Iésus ..... pour y estre perpétuellement Dieu honoré et servi, et 
mondit Seigneur et ses amis vivants et trépassés estre participés 
(sic) à toujours aux pri;.res, oraisons et bienfaits tant de ladite 
maison que de tout ledi ordre ». Il déclara de plus son dessein 
« de construire et édifier une église ou chapelle en l'honneur 
de Dieu et mémoire de ionseigneur sainct Loys..., et aultres 
lieux et habitations régulières et n¢.cessaires pour lëtablissement 
de ladite maison de profez ». Le P. iathieu, présent et acceptant, 
remercia « très humblement ledit sei'neur cardinal tant en son 
nom que de tout ledit ordre », et promit de « faire ratifier ladite 
acceptation au R. P. ;énéral de ladite Société dedans six mois 
prochains venans, pour en icelle (maison) commencer les exer- 
cices accoutumés ». L'acte de fondation, « insinué » au Ch'- 
telct de Paris le 0-0 janvier 1580, fut ratifié par le !'. Éverard 
Mercurian le 0_6 f@rier de la mème année  
Dès que les Pères curent pris possession de leur nouvelle de- 
meure, « ils demandèrent à l'évèque, Pierre de Gondi, l'autori- 
sation nécessaire pour y dire la messe, prècher, administrer les 
sacrements, exercer en un mot tous les minis6res propres à 
leur Institut approuvé et confirmé par le Saint-Siège ». Mais ils 
rencontrèrent une forte opposition de la part des curés et des 
Sorbonistes. « Ni les uns ni les autres, écrit le nonce au cardinal 
de Cono«, ne donnent une bonne raison de leur résistance. Ils 
paraissent inspirés surtout par l'intérét pécuniaire et la rancune 

1. Lettre du nonce au secrétaire d'Etat (Archiv. Vat., Iunz. dt Franc., t. XIV. f. 57). 
9. «Exemplarl«td¢«tonis (Francia, Dom. profes. Paris.). 
3. Coin»tes rendus au Parlement, t. VI, p. 6. 
. Lettre du 27 mars 1580 (Roma, Archiv. Var., Nunz. dt Francia, t. XIV, f. 136). 



FONDATION DE LA MAISON PROFESSE DE PARIS. 

3"/ 

qu'ils ont gardée des anciennes querelles. En vain les Pères ont- 
ils proposé de n'user de leurs privilèges qu'autant qu'il plairait 
à l'évèque et mème de dire seulement la messe. Monseigneur leur 
a d'abord, ainsi qu'à moi, tout refusé sous prétexte du scandale 
et des tumultes que leurs adversaires ne manqueraient pas d'ex- 
citer. Cependant, comme marque de bonne volonté, il a consenti 
à leur laisser dire la messe s'ils ont des privilèges qui le leur 
permettent. » 
Le mois suivant, le Saint-Père fit parvenir aux Pères Jésuites 
un Bref, en leur faveur, adressé à l'évëque de Paris. « Bien que 
nous tentons pour certain, lui disait-il, que Votre Fraternité ap- 
précie les prëtres de la Compagnie de Jésus, Nous pensons néan- 
moins qu'il importe beaucoup à la gloire de Dieu et au salut des 
àmes, double objet des travaux et des oeuvres de cet Ordre, de 
faire connaitre k Votre Fraternité que, pour cela mème, Nous les 
chérissons tendrement et Sous désirons que Votre Fraternité 
prenne grandement leurs intérëts. Ils sont violemment attaqués 
chez vous et cela sans aucune faute de leur part, mais par suite 
de la condition commune aux serviteurs de Jésus-Christ. Vous 
étendrez jusqu'à eux votre protection, vous les soutiendrez de 
votre autorité et vous défendrez qu'on s'oppose à la constcuction 
de la maison que leur fait b'htir la générosité de Notre fils bien- 
aimé, le cardinal Charles de Bourbon. Cette œuvre est «ligne de 
votre piété; elle sera très agréable et d'un grand mérite devant 
le Seigneur. Donné à Rome, à Saint-Pierre, le 18 avril 1580 et 
l'an VIlle de notre pontificat I .,, 
Les Pères pensèrent que ce Bref serait mieux accepté, s'il était 
porté "A l'évèque par le nonce qui l'accompagnerait de quelques 
bonnes paroles. M ;'r Dandino accomplit très volontiers cette dé- 
marche. Il sut faire valoir auprès de M'-" de Gondi ,, le désir qu'on 
avait à Rome de voir cette ahire terminée à la satisfaction de la 
Compagnie ». Le 22 mai, écrivant au cardinal de Como, il pou- 
vait lui dire : « .l'espère que ma recommandation n'aura pas 
été inutile. L'évèque s'est montré tout disposé à faire ce qu'on 
lui demandait, parce que, d'abord, telle est la volonté du Saint- 
Père et qu'ensuite il connait les qualités et les méritesdesJésuites. 
Il ne doute pas que leur ministère ne produise beaucoup de fruits 
et il saura, dit-il, aplanir toutes les difficult6s '. » 

1. Ce Bref a déjà été publié par Crétineau-Joly, t. ii, p. 177. 
2. Lettre du nonce au cardinal secrétaire d'Etat,  mai 1580 (Archiv. var., Nunz. 
di Francia, t. XlV, f. 218). 



38 L1VRE 1. -- EtlAPITRE II. 
llenri !II, de son c6té, sur la demande du P. Mathieu, accorda 
aux .Iésuites, par de nouvelles lettres patentes du mois de mai 
1580, l'autorisation d'exercer dans tout le royaume, sans aucune 
restriction de leurs privilèges, le ministère de la parole de Dieu 
et de l'éducation selon l'lustitut. 11 approuvait spécialement la 
fondation des maisons professes l_j 
Les curés de Paris se soumirent, mais de mauvaise grace. Les 
P6res purent exercer le ndnistere dans la petite chapelle que 
leur fit bàtir le cardinal de Bourhon, sous le vocable de saint 
Louis e. La cour de France voulut contribuer à l'ornementation 
du modeste sanctuaire. La reine offrit deux cents écus d'or pour 
l'autel; le cardinal de Guise et sa mère en donnèrent cent pour 
l'achat des tapisseries. 
Cependant une nouvelle difficulté surgir l'année suivante. Le 
Saint-Siège avait accordé aux Pl.res en voyage certains pouvoirs, 
dont ils ne devaient user qu'avec la permission de l'ordinaire et le 
consentement des curés. Ceux «le Paris voulurent voit', dans cet 
acte favorable du Souverain Pontife, une restriction des privilèges 
déjà concédés à la Compagnie. Grégoire XIII déclara formelle- 
ment, le 1o juin 1581, qu'en parlant spécialement des voyages. 
il n'avait pas eu l'intention de restreindre les privilèges précé- 
dents, et à cette occasion il accorda de nouveau à tous les Pères, 
approuvés par leur Supérieur, le pouvoir de prècher et de con- 
fesser sans recevoir l'autorisation des ordinaires et des curés «. 
En 158", afin de s'agrandir et d'ètre chez eux, les Jésuites ac- 
q,drent quelques immeubles voisins». Deux ans plus tard, sur le 
conseil du cardinal de Bourbon, il fut décidé qu'on démolirait la 
petite chapelle afin d'en hatir une plus grande, pour laquelle le 
énéreux fondateur donna 3.o00 écus';. Beaucoup d'autres au- 
m6nes aidèrent à cette construction. Après une dépense d'environ 
5.000 écus, le tiers de l'édifice était achevé. Les calamités publi- 
ques ne permirent pas d'aller plus loin; cependant cette portion 
était déj'k assez vaste pour contenir t .500 personnes . Dans le cours 

1. Patentes du mois de mai 1580 (Archiv. Prov. de France). -- Ces lettres n'ont ëte 
l,ubliëes dans aucune collection; nous les donnons aux Appedices, doc. A. 
2. Lettre du nonce au secrëtaire d'Etat,'. juin 1580 (Archiv. var., Nunz. dt Francia. 
t. XlV, f. 249. 
3. LiIterae attuae 15I, p. I8 . 
4. Bref du 10 juin 1581 (Acta . Sedis, p. 111. u , 203/. 
5. Comptes rendus au Parlement, t. Vl. p. 
ç. F«tdatio domits prof. paris. (Francia, Hi.tor. fuutl., n" 3). 
7. Lettres du P. Pigenat au Përe Gënéral. janvieret avril 158 (Gall. Epist., t. XIV. 
f. lO, 31). 



FONDATION UU COLLËGE DE U|JON. 

39 

de l'année 1586, le Pape accorda une indulgence plénière à tous 
les fidèles qui visiteraient l'église de la maison professe et ycom- 
munieraient le jour de la Saint-Louis I 

. Les maisons professes seront toujours rares dans la Compa- 
gnie. Les fondateurs manqueront. Les villes ou les particuliers 
qui appelleront les Jésuites, auront surtout en vue l'éducation de 
la jeunesse. )uan! aux besotns spirituels des populations, l'on 
n'ignore pas qu'il y sera aussi pourvu par les établissements sco- 
laires, puisque ce--ci pourront entretenir des religieux destinés 
aux diverses fonctions du nrinistère apostolique. En 1580, la Com- 
pagnie avait déjà en France quatorze collèges; elle en aura 
bient6t quatre de plus : Dijon fondé en 1581. D61e et Eu en 158 ". 
Le Puy en 1588. 
La x ille de Dijon possédait, depuis la première moitié du 
xvr siècle, sous le nom de collk,e des Martins, une école publi- 
que; mais au bout de cinquante années, cet établissement, faute 
de fonds pour se soutenir, se trouvait en pleine décadence. Lorsque 
le P. Auget, sur l'invitation du duc de Mayenne, gouverneur de la 
Bourgogne, vint au mois de mai 1579 prècher à la Sainte-Cha- 
pelle, les échevins le prièrent de demander au Père Général un 
Principal et des régents jésuites pour leur collëge. Ce projet fut 
réahsé plus vite qu'on n'eùt osé l'espérer, gràce à rote circons- 
lance providentielle. 
Un président au Parlement de Bourgogne, Odinet Godran, 
avait pris en 1575 la résolution «le fonder un coIlège de la Com- 
pagnie • à Dijon. Dans un testament rédigé à cette époque, il avait 
disposé d'une somme de trente-six mille livres en faveur de deu 
personnes qu'il se réservait de nommer. S'il venait à mourir avant 
d'avoir fait cette nomination, il voulait que cette somme fùt don- 
née aux Jésuites du collège de Clermont à Paris, pour la fonda- 
tion, blfisse et entretien d'un semblable collège de leur Ordre où 
l'on enseignerait les lettres grecques et latinesZ. _lais par un 
autre testament, daté du I e" aoùt 1580, il révoqua cette dona- 
tion, et institua les J,:suites ses héritiers universels « conjoin- 
tement et par indivis avec la ville et commune de Dijon ,,. Au cas 
où les Jésuites et la ville ne voudraient pas accepter les conditions 

1. Bref du .6 septembre 1586 (Franciae Hist., t. 1, no 56}. 
2. Archives du coll(,ge de Dijon, liasse I, cote 16, citëe par Muteau, Les £coles et 
collèges ett provitce jusqu'en 17.9, p. 52. 



40 LIVRE I. -- CHAPITRE il. 
imposées, il leur substituait le chapitre de l'église Saint-Ladre et 
la ville d'Autun t. 
Voici les principales conditions exigées par le testateur : fonder, 
et bâtir s'il en était besoin, un collège où seraient enseignées les 
lettres humaines et la philosophie morale. !1 y aurait de plus 
chaque jour une leçon de langue grecque et on établirait un ré- 
gent particulier pour apprendre à écrire et à compter, et faire une 
fois la semaine un cours d'agriculture. Le collège serait appelé 
des Godran; au-dessus de la pe»rte principale on inscrirait sur 
une plaque de cuivre le nom du fondateur et celui de son père, 
avec leurs titres et qualités. Le principal et les régents seraient 
tous de la Compagnie de Jésus et Français de nation, excepté le 
maitre d'écriture et d'arithmétique qui pourrait être autre que 
Jésuite. Au principal seul il serait permis d'6tablir un pensionnat. 
La censure «les mœurs et doctrine du priucipal, comme des ré- 
gents et autres membres du collège, ne pourrait être exercée que 
par le Parlement de Dt.ton. Enfin les maire et échevins devraient 
choisir une femme, de bonne vie et de religion catholique, qui 
tiendrait école pul»lique de filles, et leur apprendrait la lecture, 
l'écriture et les travaux manuels. Suivaient quelques dispositions 
sur la forme que le testateur voulait qu'on observt dans l'admi- 
nistration de ses biens 2. 
Le testament etait olographe. Le 9 février i581, (;dinet Godran 
y apposa la suscription et le remit à un homme de confiance, 
..ntoine «le Mouhy, en lui recommandant de le porter au Parle- 
nient aussit6t après sa mort. A peine avait-il rendu le dernier 
soupir, le 10 février, que sa sœur Marguerite, femme du sieur 
Regnier de Montmoycn, et les autres parents présents, soupçon- 
nant ce qui était arriv6, cntourerent le fidèle serviteur qu'ils 
cherchaient à gagner par des promesses ou à effrayer par des 
menaces pour se faire remettre le testament. Antoine de Mouh? 
se montra inflexible, mais il n'eut pas le temps de porter ce jour- 
là au Parlement le testament qu'il:tenait caché sur sa poitrine. 
blarguerite Godran profita de la nuit pour faire enlever de la 
maison de son frère tout ce qu'elle put trouver d'or, d'objets 
précieux et jusqu'aux meubles du défunt:. 
Le lendemain, le testament ayant été ouvert à la réquisition 

I. Testament Godran (Archivo de la CSte-d'Or, D, 3). 
2. Ibidem. 
3 'Capita analium collegii Divionensi, 1581-1583 (Gall. EpisL, . XIV, f. 268» 
9). 



FONDATIO\ DU COLLE;E DE DIJON. 51 

du procureur général, le Parlement en accucillit la lecture par 
les plus vifs applaudissements ets'empressa d'accorder, avec des 
éloges reCirés, une pension annuelle à l'incorruptible serviteur. 
Les funérailles d'OditJet Godran furent célébrées avec une pompe 
inaccoutumée au milieu d'un immense concours de la magistra- 
ture et du peuple. Le corps fut porté par les maire et échevins, 
pour rendre un éclatant hommage à celui qui s'était fait le bien- 
faiteur de son pays. Le testament fut déposé aux archives du Par- 
lement et le portrait du président placé avec honneur dans une 
salle de l'h6tel de ville  

3. D'après la teneur du testament, aussit6t après son ouver- 
ture, une copie devait ètre envoyée par un huissier aux maire et 
échevins de Di.ion, et une autre aux Jésuites du collège de Clef- 
mont, en leur signifiant de déclarer, deux mois après avertisse- 
ment, s'ils acceptaient ou refusaient la succession. Les maire et 
échevins de Dijon, après délibération, acceptèrent sans faire au- 
cune difficulté'-'..lais comme Marguerite Godran avait formé op- 
position, ils demandèrent au Parlement d'ètre maintenus, du 
moins par provision, dans leurs droits d'héritiers testamentaires, 
et assignèrent les h6ritiers présomptifs à comparaitre le 5 mai3. 
10'autre part, avant d'accepter, le P. Pigenat, recteur du collège de 
Paris, désirait quelques explications; il partit pour Dijon avec le 
P. Dents Cappain, et présenta le 17 mars aux magistrats de la 
ville un mémoire dont voici l'analyse. 
Il exprimait d'abord l'intention d'exCurer les volontés du dé- 
funt président, ,, désirant en tant qu'il luy est possible de faire 
humble service a la ville ». Mais, avant de passer outre, il priait 
les maire et échevins de lui faire connaître le nombre de ré- 
gents qu'ils voulaient avoir, le lieu où serait établi le collège, 
la dépense qu'ils entendaient faire a le batir et meubler, et quels 
revenus seraient assignés pour la nourriture et entretien des ré- 
gents et autres, lesquels ne pouvaient ètre « moins de vingt-cinq 
à trente personnes ».  Et « pour ce qu.e c'est une chose mal 
séante » à des religieux de plaider, il souhaitait que Messieurs 
de la Chambre de ville se chargeassent de liquider la succession, 
en la meilleure manière, pour la conservation de l'hoirie.  Il 
leur demandait ensuite de déclarer s'ils pensaient que, d'après 
. lbidem. 
2. Délibération du 12 février 1581 (Archi. de la Cfite-d'Or, D, 3). 
3. *Histoire ms. du collège, par l'abbê Boullemier 'Bibi. mun. de Di]on, citëe par 
Muteau, p. 260, 26U. 



42 

LIVRE I. -- CH.PITIIE Il. 

le testament, ceux qui né sont pas « de la langue et nation fran- 
,:oise » ('.talent entirement exclus du personnel; si, à titre de 
cohéritiers, ils prétendaient autres droits sur le collège « que 
l'honneuret fruit, qui avec la ffràce de Dieu en proviendra » ; si, 
par la reddition des comptes, ils entendaient « une réserve par 
le menu de la dépense » ou « une provision commune du bien 
qui leur est laiss,œ. ». Quant à ce qui concernait .Messieurs du Par- 
lement, ,, l'autorité desquels est toujours souveraine », il désirait 
savoir en quels cas ceux-ci « voudroient prendre coffnoissance 
et consurer les vies, mœurs et doctrine «le ladite Société I ,,. 
La réponse du Conseil de ville ne se fit pas attendre. Le jour 
mème, « les vicomte mayeur et eschevins » demandaient « quatre 
classes et réffens ordinaires avec lecteurs ordonnés par ledit tes- 
lainent ». P-,ur les autres articles qui les concernaient, « con- 
jointemcnt av,.c lesdits de la Société des Jésuites ,,, ils avouaient 
« ne vouloir prdtendre autre chose que ce qu'est contenu audit 
testament, qu'ils désirent suivre de point en point sans y contre- 
venir ». Quant h la censure, ils s'en remettaient ,à la discrétion de 
la Cour, « " laquelle lesdits de la Société se p,urront pourvoir ». 
Les Pères ne pouvaient se contenter d'une rponse dilatoire, 
qui laissait subsister tous les doutes. Dès le lendemain, ils pré- 
sent6rent une requète au Parlement; mais la Cour se montra 
encore plus réservée que la Chambre de ville. Par un arr6t du 
20 mars. elle décida qu'il ne serait statué sur la requ6te des 
.16suites qu'apr6s leur" acceptation de l'hoirie, « ce qu'ils seront 
tenus ,le faire dans le temps fixe: par le testament: ». 
Le m5me jour, le P. Pigenat écrivit au Père ;6néral pour lui 
rendre compte de l'affaire, exposa combien il lui paraissait 
avanla.eux pour la Compagnie d'avoir un collèg'e à l)ijon, et 
se prononça en faveur de l'acceptation de la succession de M. Go- 
dran; il retourna ensuite à Paris pour y attendre les instructions 
de Sa Paternitë. Elles arrivèrent de Rome, le 20 avril, à l'adresse 
«lu P. Pigenat, « vice-provincial de France ». Le P. Jacques 
Commolet partit aussitSt pour Dijon, muni d'une procuration 
qui hti permettait d'accepter l'héritage, au nom des Pères du 
coll6ffe de Clermont. 

1. Gall. Epist., t. XVIII, fol. 5. 
2. Réponse de messieurs de ville aux conditions présentëes par le P. Pigenat (Arch. 
de la C6te-d'Or, D, 3). 
3. Archiv. du collège, liasse III, cote 6. 
4. Francia, Histor. fundationum, n. 70. 
5. Franc. Epist., t. 1575-160', fol. 97 ". 



FONDATION DU COLLEGE DE Dl.lttN. 3 
Le ") mai, il présenta au Parlement une requëte par laquelle 
il déclarait que, désirant accomplir la volonté du testateur, à 
« l'augmentation de l'honneur de Dieu et service du public », 
les Pères du collège de Clermont acceptaient la succession. 
sous l'autorité du Général et conformément à l'Institut. Il de- 
manda en mème temps pour eux d'ètre maintenus, du moins 
par proxàsion, dans tous leurs droits d'héritiers universels, comme 
.lessieurs de la Chambre de ville l'avaient été précédemment, 
et il fit assi._-,-ner les héritiers présomptifs à comparaitre le 5 du 
l, r6sent mois t. Le procès durait encore en septembre, lorsqu'une 
transaction intervint entre les parties. « Les héritiers testa- 
mentaires se départirent de l'instance concernant les meubles 
enlevés par la dame de Montmoyen, et celle-ci, conjointement 
avec son mari, renonqa à toutes actions, répétitions et préten- 
tions qu'ils pourraient avoir contre eux au sujet de la succes- 
sion :. » 
Ilivrés de cette inquiétude, les héritiers ne furent pas 
pendant  l'abri de toute revendication. Le bruit s'étant ré- 
pandu que le Président Godrau venait de mourir laissant une 
immense fortune, des courtisans avides demandèrent à Henri l|l 
des pensions sur les droits d'amortissement qui devaient lui re- 
venir. Déjà le roi avait accordé au duc de Mercoeur cinq mille 
écus, sans même s'informer si ces droits pouvaient siélever à 
une pareille somme. Mais. après une transaction avec le duc, les 
héritiers obtinrent des lettres patentes portant amortissement 
des biens à eux laissés, sans pouvoir être contraints désormais 
de paer aucune finance ou indemnité à quelque personne que 
le roi en eflt fait don . 
_Messieurs de la Chambre et le P. Pi'enat choisirent, pour 
établir le collège, la maison mème du fondateur, connue depuis 
longtemps sous le nom de l'H6tel de la Trémouille, et située 
entre les rues actuelles de l'École-de-Droit, de Chabot-Charnu" 
et du l'efit-Poet-;. Le 29 juill«.t, le Parlelnent approuva ce choix, 
à la charge que la maison demeurerait perpétuellement affectée 
au collège pour lïnstruction de la jeuncsse, sans qu'à l'avenir 
elle pt'tt ëtre convertie ou emplo)'ée à d'autres usages a. 

1. Arrêt du parlement. 2 mai 1581 (Archiv. dép. de la C6te-d'Or. D, 3). 
,. Transaction du 13 juin 1581 (Archiv. de la C6te-d'Or, D, 3). 
3. Boullemier, Hist. ms., citée par Muteau (op. cil., p. 261, 262). 
4. Procëdures au sujet des droits d'amortissement (Archiv. de la C6te-d'Or. D, 7). 
. Voir Charvet, Étien,te Martellange, p. 83. 
(;. Arrët du 9 ]uillet 1581. publië par Muteau, op. ctL. p. 306, note . 



4- LIVRE I. -- CHAPITRE Ii. 
. Au mois de septembre 1581, treize religieux, sous la conduite 
du P. Louis Richeome, nommé Recteur du collège, prirent pos- 
session de l'ilètel de la Trélnouille, mais l'ouverture des classes 
ne put avoir lieu " la Saint-Rémy t. Ce fut seulement le mer- 
credi 11 octobre, d'après le Liere «le So,eenance de Pépin , 
que l'on commença « à lire publiquement au collège des Godran, 
après avoir fait oraisons pubhques les dimanche, lundi et 
mardi ». On avait invit6 à ces cérémonies les personnes les plus 
qualifiées et les plus considérables de Dijon. « Elles vinrent 
nombreuses et ne ménagèrent point leurs applaudissements. ,, 
Six classes furent ouvertes, une de rhétorique et cinq de gram- 
maire; on y ajouta, pour se conformer aux volontés du fonda- 
leur, un cours ,le philosophie morale. Le nombre des élèves 
était d'environ quatre cents 3. 
A Dijon, cependant, les Jésuites n'avaient pas que des amis. 
D'aucuns, observe Fannaliste du collège, nous accusaient de ne 
pas remplir les (.lauses du contrat, parce que nous ne recevions 
pas de pensionnaires; d'autres se plaignaient des charges que 
nous imposions à la ville. Un libelle diffamatoire, en vers latins, 
fut affiché dans quehlues carrefours et aux portes du collège. 
Devant la Cour qui avait été saisie de l'affaire le 30 octobre, le 
P. Recteur revendiqua hautement ses droits, en protestant avec 
fermeté qu'il n'accepterait rien de contraire à l'Institut. Une fois 
la tempëte apaisée, le Parlement, sur la requète de l'avocat du 
roi, ordonna une enqu.te contre ceux (lui avaient affiché le li- 
belle, et arr6ta que les professeurs de l'ancien collège, soupçon- 
nés d'ètre les auteurs du méfait, ne pourraient traiter publi- 
quement aucun sujet sans la permission et censure du Conseil 
de ville« 
Nul autre incident fàcheux ne vint troubler l'année scolaire. 
La ville, toujours favorablement disposée à l'égard des Jésuites, 
leur c6da, le 1- janvier 1582, pour les constructions nouvelles, 
les matériaux de vieux bâtiments, à la condition de faire démolir 
à leurs frais . 
11 fut aussi arrëté, le 9 février, que tous les bouts de l'an du 

1. Carrez, Catologi, t. I, p. wm Archiv. t,mn. de Dijon, B, 219. 
2. Journal ou Livre de ,ouvenance de Pépin (Bibi. mon. de Dijon. ns. 109. 
p. 99). 
3. *Copita annalium colle9ii Divionensis, 1583 (Gall. Epist., t. XIV, fol. 268, 
269). 
4. Ibid. 
. Acte de cession aux Jèsuites de matériaux (Arch. Comm. de Dijon, B, 219). 



PRO¢;RÈS OU COLLEGE [tE DIJON. 

décès du Président Godran, Messieurs de la Chambre iraient au 
coll'ège prendre les lecteur et régents pour entendre la messe 
dans l'église des .lacobins où il était inhumé 1 
Le premier service anniversaire, racontent les annales du col- 
lège, se fit avec une magnificence qui alCassa mèmc celle des 
funérailles. Tous les élèves, conduits par leurs professeurs, se 
rendirent en procession " l'église des Dominicains où l'on avait 
élevé un superbe catafalque, entouré de torches ardentes et 
orné d'élégantes épitaphes. Au collège, les murailles étaient 
couvertes de plus de six cents poèmes et discours en prose, com- 
posés à la louange du fondateur. Deux oraisons funèbres furent 
prononcées, l'une en grec et l'autre en latin. Enfin les meilleurs 
élèves jouèrent une tragédie intitulée " Mors triumphata. L'ac- 
tualité du sujet, le costume des acteurs -, l'affluence et la distinc- 
tion des assistants donnèrent un grand éclat à cette représenta- 
tion solennelle .  

5. Dès la premi;,re année scolaire, le Conseil de ville et 
les Pères s'étaient efforcés de remplir toutes les clauses du tes- 
tament Godran, compafibles avec les prescripfions de Flnstitut. 
Outre les leçons qui se donnaient au collège, une maitresse 
d'école fut nommée par les maire et échevins pour enseigner 
aux filles pauvres la lecture, l'écriture et les travaux manuels. 
Les Pères payèrent également un maitre d'école pour enseigner 
aux garçons les premiers éléments et faire, tous les jours de fète, 
un cours d'agriculture; mais bient6t ils curent tant de peine à 
trouver, pour cette double fonction, un honme capable et de 
bon vouloir, qu'un arrèt du Parlement, du 1 aoùt 158-, les 
délivra d'un pareil souci, à la condition d'établir un cours de 
philosophie. La ville pourtour à l'entretien du nouveau profes- 
seur par une pension annuelle de quatre-vingts livres sur « la 
recette de la courte-pincte a ». Ce cours commença dès la ren- 
trée d'octobre 158-. A cette date, le collège compta sept cents 
élèves, trois cents de plus que l'année précédente. D'aussi ra- 
pides progrès étaient bien de nature à encourager les .lésuites 

1. Délib. du 9 fëvrier (Ibid.). 
2. Le habitants de Dijon n'avaient rien ménagé dans la circonstance : l'un des ac- 
tenrs portait un costume estimé, dit-on, à vin mille écus, tant il était couvert d'or et 
de pierreries. 
3. »Capita atnalium colle9ii Divionetsis,1581-1583. 
4. Art(.t du 14 aofit 1582 IArchiv. de la C6te-d'Or, D, 26). 
5. »Capita atttalitm... 



-6 LIBE I. -- ;HAI'II'BE Il. 
et les magistrats de la ville. Ceux-ci travaillèrent à l'affernis- 
sement de l'oeuvre; ceux-là redoublèrent d'efforts pour répondre 
• à la confiance générale t. 
Les iibéralités dont, à partir de cette ,'.poque, on trouve des 
marques continuelles en faveur de la Compagnie, montrent que 
l'ou considérait le collège des I;odran comme une institution 
d'uilité publique e. 
E 15tS', le -1 f,:.yrier, il fut exempté du droit de péage et 
gabelle pour l'entrée du vin de provision:;. Au mois de mai de la 
mème année, l'assemblée des États accorda aux Jésuites cinq cents 
écus, « pour l'édification d'une chapelle et de quelques chambres 
et classes pour retirer la jeunesse audit collège a ». 
De nouvelles constructions, en effet, étaient devenues nécessai- 
res •  cause du nombre toujours croissant des Alèves -. Le duc de 
Mayenne, gouverneur de la Bourgogne, désira que la première 
pierre fdt posée par son fils aihA. La cérémonie, présidée par le 
dolen de la Sainte-Chapelle';, attira une foule considérable. On 
était en 1585 et la guerre éclatait presque partout en France. Les 
habitants paraissaient étonnés qu'on .ietàt les fondements d'une 
nouvelle maison; cependant leur s, mpathie ne fit pas défaut aux 
Pères qui recueillirent jusqu" sept cenls écus d'aumènes pour cou- 
vrir les premiers frais:. En 1586. les Chartreux n'ayant pas voulu 
accepter un don de deux mille francs qu'un de leurs religieux 
avait fait à son couvent, le Parlement adjugea la somme aux 
J,:suites pour les aider à construire leur église. Mais, vers la tin 
de l'année scolaire, les travaux furent interrompus par la peste 
qui obligea le collège à se disperser s. Deux ans plus tard, au 
mois d'ao6t 1588, les États de Bourgogne, constatant « l'utilité 
que le collge des Jésuites raportoit au public », et vu « la né- 
cessité en laquelle ils estoient réduicts à cause... [des] grands 
deniers d,,nt ils estoient débiteurs et [des] despences qu'ils estoient 
1. Lettredu P. Greytton au P. t;bnëral, 7 janvier 1584 (Gall. Epist., t. XI¥, fol. 
2. 11 serait Irop long d'entrer dans les dëtails; à noter cependant dans les registres 
de l'hètel de ville une délibéralion portant qu'il sera fait don aux Jësuites d'un calice 
et d'une patène d'argent, appartenant à la ville, pour leur temoigner reconnaissance des 
serinons prgchés par leurs religieux à Saint-Michel et ';t la Sainte-Chapelle (rehiv. 
contus., B, 20, dëlibëration du 15 avril 1583). 
3. Exemption du droit de péage (Archiv. de la Cète-d'Or. 1, 
4. Don par les Etats aux Jësuites Ibidem, C, 
5. Lettre du P. Voisin au P. Gëneral, 8 décembre 1585 (Gall. Eist., t. XIV, L 280). 
6. os annales l'appellent Philippus Berbisoeus (Lift. ann. ms., Lugdun. Histor., t. 1575- 
1614. n. 31). 
7. lbidem. 
8. Lettres du P. Richeome au P. Gënëral, 12 juillet, 3 aoèt 158fi (Gall. Epist., t. XV, 
f. 2.11, 242). 



FONDATION DU COLLEGE D'EU. 47 

contraincts de faire », leur vota la somme de douze cents écus 
« pour donner occasion aux recteur et régents du dit collè,re 
de persévérer soigneusement en l'institution de la jeunesse I ,,. 

ti. Tandis que les Jésuites 6raient introduits en Bourgogne par 
l'initiative d'Odinet Godran, un grand seigneur les introduisait 
en Normandie. Henri de Lorraine, duc de Guise, devenu comte 
d'Eu par son mariage avec Catherine de Clèves, voulut fonder un 
collège de la Compagnie dans cette ville. Les circonstances étaient 
très favorables. La pelite ville d'Eu ne possédait, comme éta- 
blissement d'instruction, que des écoles particuli6res qui ne 
répondaient plus au, besoins du temps. Les habitants, tout dé- 
voués à la cause catholique, désiraient vivement un collège qui 
préserverait la jeunesse de la contagieuse hérésie. Le duc de 
Guise s'adressa dès 1579 au P..lathieu. Celui-ci, avant d'en réfé- 
rer au P. Général, 'oulut connaitre la ville et l'emplacement -. 
Le P. Provincial et son compagnon, le P. llenri Samier ?., 
furent accueillis avec de grandes démonstrations de joie. L«.s 
conditions proposées semblaient avantageuses. Le duc offrait, 
sur les revenus du comté, une somme annuelle de quatorze cents 
francs et l'union d'un prieuré dont les rentes étaient estilnées 
à huit cents; il promettait de tout faire pour que le revenu 
total fùt un jour de quatre à cinq mille francs. Aussi le P. Ma- 
thieu et le P. Pigenat insistaient-ils auprès du P. Général pour 
qu'on acceptat ce nouveau collège, si vivement souhaité pal. un 
prince à qui la Compagnie, en France, avait tant d'obligations . 
Ils signalaient l'heureuse situation de la ville sur les confins de 
la Picardic et de la Sormandie, "h éc.aie distance à peu près «le 
Dieppe et d'Abbeville, et d'où le passage en Angleterre ne de- 
mandait pas plus de douze heures. Ils rappelaient la bienveillance 
des habitants qui mettaient à la disposition de la Compagnie un 
ancien h6pital avec son église. 
Pendant que les Pères de Paris négociaient avec le 1'. Géuéral, 
le duc de Guise le sollicitait de son c6té" et s'occupait d'assurer 

1. Extrait des registres des Etats (Archiv. de la C6te-d'Or, C, 3029, f. 251). 
2. Lettre du P. Mathieu au P. Général, 22 sept. 1579 (Gall. Epist., l. XIII. f. 4z, 4 i. 
3. C'est ce P. Samier ISatnerius qui jouera ps tard, sous le nom de La Rue, un 
certain r61e auprès de Marie Stuart durant sa caltivité. Voir chap. IV. 
(t. *Historia collegii (Francia, Hist. fundat. Assist., n. I t). 
5. Lettres des 11 et 19 oct. 1579 tGall. Epist., t. XIll, fol. -17, 50}. 
6. Lettre du duc de Guise au P Génëral, 20 octobre 1579 (Archives de la Province 
de Lon). 



/8 LIVRE I. -- CHAPITRE 11. 
des ressources au futur établissement. En novembre 1579, il 
obtint de son frère, abbé commendataire de l'abbaye du Bec, 
l'union au collège du prieuré de Saint-Martin-au-Bosc, situé dans 
la forèt d'Eu à peu de distance de la ville. Le cardinal consentir 
à cette union, à cause de l'utilité publique qui devait en résulter, 
non seulement pour le comté d'Eu, mais encore pour toute la pro- 
rince de Normandie. Le prieur du Bec avait également donné son 
adhésion, le 12 janvier 1580, sous la réserve d'une faible rede- 
vance. Ce ne tut toutefois que huit ans plus tard que les Pères 
purent toucher les premiers revenus de ce bénéfice. 
Il fallait aussi trouver, soit un local facile à transformer en 
collège, soit un emplacement pour élever des constructions neuves. 
Eu possédait alors deux h,;pitaux : l'h@italpicard, qui dépendait 
du diocèse d'Amiens, et un autre que l'on appelait l'h@ital 
normand. C''.tait beaucoup pour une population peu considéra- 
ble. On songea donc à céder à la Compagnie de Jésus l'hôpital 
normand qui n'était pas nécessaire à la ville. Le duc de Guise 
recommanda au sieur de la Chaussée, $'ouverneur du comté d'Eu, 
de disposer l'opinion en faveur de ce projet . Le 10 janvier 1581, 
le gouverneur réunit les habitants éi, assemblée générale, et 
ceux-ci, sur la communication qu'il leur fit des lettres du prince 
et de son dessein, consentirent unanimement à convertir en col- 
lège « le manoir, lieu et tènement de l'h6pital normand ». Ils v . 
mirent cependant deux conditions : les Jésuites ne pourraient 
« prétendre aucune chose aux revenus, profits e privilèges 
de cet h6pital ni à tout ce qui en despendoit », et dans le cas où 
« ils quitteroient et délaisseroient l'exercice du collège », la 
ville deviendrait propriétaire des batiments et des améliora- 
tions% 
Ce local, assez vaste, laissait à désirer sous le rapport de la 
salubrité; il « estoit, dit un ancien document, de basse situation 
où l'air pour gens d'estude estoit gros et mal sain 3 ». Les Pères 
jetèrent alors le» yeux sur un jardin appartenant à la ville et 
contigu à celui de l'hépital, mais « beaucoup plus eslevé, et en 
air plus serin ». Ils s'adressèrent, pour l'obtenir, au duc de Guise 
leur protecteur. Dans une assemblée tenue le 9 juillet 1581. le 
ouverneur e.,posa aux échevins et aux habitants la nouvelle 

1. " Hisloria collegii. 
. Contrat de cession (Archiv. du collège, cartulaire des instrumenls de la fonda- 
tion). 
3. ('onlrat de donation du jardin de ville, 9 juillet 158| (lbidem!. 



FONDATION DU COLLEGE D'EU. 

q 

demande d'un terrain qui permettrait « aux Jésuites de cons- 
truire les bàtiments nécessaires à leur usage, demeure et com- 
modité ». Les maire, échevins et députés de la ville « tant pour 
les causes susdites que pour le bon zèle qu'ils portent à l'hon- 
neur de Dieu... et pour l'obéissance quïls ont et doivent à nos 
Seigneur et l)ame ,,, consentirent la donation à titre 'ratuit J. 
Pour accélérer la construction du nouveau collège et le mettre 
en état de recevoir « les personnes requises et nécessaires à 
l'exercice et profession des arts et sciences », le duc de Guise lit 
don à la Compagnie, le 15 octobre, d'une somme de dix mille 
livres, à prendre « sur le produit des gardes-nobles qui lui ap- 
partenaient dans le comté d'Eu ». t;race à cette libéralité, les 
btttiments s elev .rent rapidement et furent terminés vers le mi- 
lieu de 15833. 
Le contrat définitif de fondation, signé au chàtcau du Louvrc 
le 9 janvier 158"), nous révèle les nobles et chrétiens sentiments 
auxquels obéissaient les fondateurs. Désirant « conserver et am- 
plifier en leurs terres et seigneuries » la religion catholique, et 
sachant combien il imp ,rte que la jeunesse, « pépinière des ré- 
publiques et royaumes », reçoive une honnéte instruction, Henri 
de Lorraine et Catherine de ClCves « promettent à Claude Ma- 
thieu, Provincial de la Compasnie du nom de .Iésus en France,... 
de faire ériger, construire.., et meubler de tous meubles néces- 
saires pour vingt-cinq personnes, en leur ville d'Eu, le collège 
de ladite Compagnie avec son église, habitation et classes... ». 
Par le mème acte, le duc et la duchesse constituent « audit sieur 
Mathieu et, à l'avenir, audit collège » une rente de deux mille 
livres tournois, sur les deniers it provenir des ventes de bois de 
la forët d'Eu. Comme cette sontme était notoirement insuffisante 
pour l'entretien de vingt-cinq personnes, le duc et la duchesse 
s'engageaient en outre à employer tout leur crédit pour procurer 
au collège l'union de Saint-.Xlartin-au-Bosc qui n'était pas encore 
effectuée. Le P. Claude Ma|hieu, au nom de la Compagnie, pro- 
mettait de son cété « de mettre et entretenir à touj,,urs en ice- 
luycollège vingt-cinq personnes, tant prestres qu'escholiers (sco- 
lastiques) ,,, dont quatre régents pour quatre classes, « en une 
desquelles on enseigneroit la rhétorique et les bons auteurs grecs 

J. lbidem. 
2. Comptes rendus au Parlement, t. Vil, p. 18. "Historia colle9ii. 
3. Ces btiments existent encore et servent de collège municipal. Lnrsque nous les 
avons visitës, M. le Principal nous a obligeamment ouvert les archives anciennes qui 
renferment de prëcieux documents. 
COMP&GHIE DE ESU. -- "f. 11. 



I.IVRE 1. -- CIIAPlTRE II. 

et latins.., et. sur la fin de l'année, SOmlnaire de dialectique, 
et aux autres trois classes on enseigneroit la grammaire grecque 
et latine, gratuitement, le tout selon l'ordre et police » des 
autres maisous de la Comp%'nie I. 

7. Le P..lacques Manare, nommé liecteur du collè-c, n'attendit 
pas la fin des nouvelles constructions pour s'installer à Eu et ap- 
peler h.s écoliers. Il prit possession de l'll,;pital normand, et l'ou- 
verture des classes eut lieu le 2 avril 1585, en présence de l'il- 
lustre fondateur. Oit commença par trois classes seulement; le 
cours de rhétorique ne fut inaugur,i que Faunée suivante -. 
Bientét s'étalait près du collège un séminaire anglais, sur l'i- 
nitiative dtl P. R,»bert Persons. Ce jésuite, al)rès avoir passé l'hi- 
ver à Rouen où il termina et publia plusieurs opuscules pour la 
défense de ses c,»mpatri,ï, tes catholiques, était venu à Eu s'entre- 
tenir avec le duc de Guise. Il remar,lUa que cette ville, d'où il 
était si facile de passer la mer, serait plus favorable que Reims ou 
P,,nt-à-Mousson à l'établissement d'un séminaire pour les jeunes 
An.ulais. Le duc, stimulé par le P. Mathieu, n'approuva pas seule- 
ment le proiet du P. Persons, mais. conlme les bà/iments du 
nouveau collège étaient très avancés, il afl'ccta une partie du 
vieux logis à l'usae ,les Anglais et assura au nouveau séminaire 
une somme de quatre cents ;.cus par ait. {-lil )r comptait trente 
étudiants en ! 58-;. 
Restait toujours à parfaire la fondation du collè'e. Henri de 
Lorraine et Calherine de Clèves savaient que les deux mille livres 
assi8"nées pal" le contrat ne suflisaient pas. « Désirant toujours et de 
plus en plus le bien et ausmentation du eollèe », ils l'exemptè- 
rent « ,le toutes impositions, aides, subsides, entrées de provisions, 
«lui lieur pouvaient] appartenir domiuialement à cause ,le [leur] 
comté " ». D'autres bienfaiteurs les imitèrent. Deux rentes furenl 
ainsi donuées aux .Iésuites, l'une de cent cinquante livres, par 
Arme de Roncherolles, veuve d'André de Bourbon:'; l'autre de 
cent livres pat' Claude de Vendéme, seigneur de Ligny «. Cepen- 
dant ces diverses ressources ne permettaient pas de nourrir plus 
1. Contrat de fondation (Archiv. du college, eartulaire). 
2. «Historia collegii. 
3. Lettre du P. Jacques Manarê au P. Général, 31 nai 158t (Gall. Epist., t. XIV, f. 
97). Cf. Hislor. S. J., P. V. 1. I1, n. 116. 
6. Patentes de Henri de Lorraine et de t3atherine de t31èves, l"janvier 1582 {Archi. 
du collëge, cartulaire). 
5. Contrat de transport, l"septetnbre 1581 (Ibid.). 
6. Contrat du 21 juillet 1582 (Ibid.). 



FONDATION DU COLLEGE DE DOLE. 51 
d._ dix personnes, et l'on attendait toujours l'union du prieuré de 
Saint-.lattin-au-Bosc, que les fondateurs sëtaient engagés à obte- 
nir. Elle n'eut lieu qu'après la résignation faite, le 19 j,lin 158, 
par le titulaire, Dom Benoit de Chastaig'non, rehgicux de la 
Chaise-Dieu en Auver.ne. Bien que la bulle d'union accordée par 
Grégoire XIII fùt du lrjuillet 158, l'official de lqonen ne la pu- 
blia qu'en 1380 et les Pères ne prirent possession du prieuré que 
l'année suivante t. 
8. ['n autre collège accepté et organisé par la Compagnie, 
presque en même temps que le collège d'Eu, fut celui de Déle. Le 
premier projet de fondation remonte à 1575. Le .q juillet de cette 
année,nous voyons le cardinal de la Baume, archevèque de Besan- 
çon, annoncer au P. Mercurian et appuyer auprès de lui « la loua- 
ble et sainte détermination que ceulz de la ville de Déle font 
prése.ntement pour la fondation d'un collège de la Compagnie de 
Jésus - ». De nouvelles instances entent lieu en 1579, à l'époque 
des prédications du P. Auger. Les échevins écriirent mme aux 
villes environnantes, pour les intéresser à une œuvre dont profi- 
teraient tous les enfants de la contrée:. Comme la ville de I)éle 
n'était pas encore française, il fallut faire quelques démarches 
pour obtenir Fagrément du roi d'Espa.neL Le cardinal de Gran- 
velle promit son concours . Mais Philippe Il, tr6s occupé des af- 
faires du Portugal, ne s'empressa pas de répondre aux vives sol- 
licitations qui lui étaient faites, de sorte que l'6tablissement du 
collège traina un peu en longueur. 
Cependant les magistrats de la ville, avec le consentement du 
comte de Champlitte, gouverneur de la province, ne nélig-èrent 
rien pour assurer le succès de leur entreprise. Ils s'adressèrent à 
M. de Cyvria, commendataire du prieuré de .iouthe, qui avait pro- 
mis l'abandon de son bénéfice . Grégoire XIII approuva tout de 
suite l'union de ce prieuré, et, dans un Bref adressé aux mas- 
trats, il les félicita de confier leur collège aux Pères Jésuites, 
« gens très vigilans et toujours préts quand il s'agit de la gloire 
de Dieu et du salut des Ornes  ». En mème temps, plusieurs men» 
1. Bulle d'union (Ibid.. 
2. Epist. Cardinal.. t. L 
3. Lettre datee 29ara)t, minute originale (hrchiv. comm. de Déle, n. 1460). 
4. Délibération du Conseil. 28 avril 1579 (Ibidem, 78 (16), f. 328"). 
5. Délibétation du 6 janvier 1580 (Ibid., f. 372"). Lettre originale du carliaal de 
Granvelle à la ville. 1"" déc. 1580 (Archiv. comm., n. 1462). 
6. Déltb. des 12 mars, 8 avril 1580, 28 janvier, 3 juin, 9 juin 1581 (Archiv. comm., 
78 (lfi), f. 383, 38.1, 396, 40, 4-12L 
7. Lettre du Pape à la ville (Archiv. coram., n. 1460). 



LIVRE I. -- CIIAPITRE II. 

bres du Parlement, de l'Université et du Conseil de ville, entre 
autres Henri Camus, procureur général, et Jean Froissard, avocat, 
plus tard mait,'e des requètes au Conseil privé, cherchèrent un do- 
micile pour les Jésuites. Nulle maison ne leur parut mieux ap- 
propriée que celle de Jean Lallemand, sieur de Crissey ci de Bou- 
clans. « Size au milieu de la ville, bastie de bonne estoffe et 
assortie de tout ce qui pouvoit sembler nécessaire » à sa nouvelle 
destination, elle était, de plus, voisine de l'ancien collège, appelé 
collège de 9rammaire, où les Pè'es pourraient avoirleurs classes. 
Cet iJ lmeuble, avec ses dépendances, fut acquis au prix de 
« douze mille francs et quarante escus d'or au soleil t ». 
t-tri s'occupa également du contrat de fondation à proposer aux 
J,;suiles. Dans les mois de .juin et d'ao6t 1581, le Conseil rédigea 
des articles qu'il envoya au P. Auget et communiqua au comte 
de Champlitte e. 
Sur les entrefaites arrivèrent les patentes de Philippe II, datées 
du lfi janvier 158 et portant approbation du collage des Jésuites. 
Sans perdre de temps, l'on prend les dernières mesures et, le % 
avril, devant une assemblée de notables, les articles du futur con- 
trat sont lus, discutés et réglés, croit-on, «le façon à donner sa- 
tisfaction aux desiderata du P. Auget et de la Compagnie 3. Pour 
diverses rais,»ns les Jésuites ne répondirent pas sur-le-champ à 
l'impatience de la ville. Ouand arriva le mois d'ao6t, le Conseil 
écrivit au P. Arnauld Voisin, provincial de la nouvelle province 
de Lyon, pour lui demander «les régents:', d'autant plus néces- 
saires que le principal du collège de grammaire, ayant achevé son 
terme, voulait se retirer et que les écoliers allaient se trouver 
sans maîtres «. Le P. Provincial ne pouvait donner de régents 
avant que le P. Aquaviva, successeur du P. Mercurian, eut ac- 
cepté le contrat. Or le P. Auget, qui alors mème portait officiel- 
lement à Lo,'ette un voeu de la ville de Lyon 7, devait «'t l'occasion 
de son voyage entretenir le P. Général de l'affaire de Dôle. Au dé- 
but du mois d'octobre, il avertir les magistrats qu'il allait bient6t 
revenir et leur apporter les conditions exigées par la Compagnie 

1. Aele d'achat (Biblioth. rnun. de D61e, ras. 26, «Liber contractuum, f. 71. 
2. Dëlib. du 23 juin et du 1 aoOt 1581 (Archiv. comm., 78 (16), f. 443", 451). 
3. Dëlib. du 13 dëc. {Ibid., f. 68, 66.q). 
-t. Nous parlerons au chapitre suivant de la création de cette province. 
5. Dëlib. du 26 aoùt 1582 (Archiv. comm., 78 (17), f. 43). 
il. Dëlib. du25 sel,l. 1.582 (Ibid., f. 
7. Durant Iëtë de 1582, su," lïniliative du P. Auger, L)on avait fait un VœU ì N.-D. 
de Lorette pour la cessation de la l,este, tVoir chapitre III, n. 7). 



FONDATION DU COLLÊGE DE DOLE. 

3 

pour le règlement de la fondation t. Il était à Déle en décembre 
et, après quelques explications données aux échevins et aux 
notables, qui les reçurent en bonne part , il signa avec eux, le 
18 décembre 158 ". sous le bon plaisir du P. Général, un acte 
qu'il pensait suffisamment conforme à l'esprit de Flnstitut 3. 

9. Dès lors le Conseil de ville ne cessa d'espérer la prompte ar- 
rivée des nouveaux maitres et s'occupa d'aménager leur habita- 
tion et leurs classes. Comme Ia maison de Bouclans était séparée de 
l'ancien collège par une rue que les Pères auraient dù s«»uvent 
traverser, on décida, dans une délibération du 't janvier 1583, de 
construire un arceau en bois, allant depuis la muraille du iardin 
jusqu'au collège de grammaireL On résolut également de répa- 
rer les classes et d'en renouveler le mobilier. Cependant les 
suites, attendus de mois en mois, n'arrivaient point, et le Conseil 
«le ville, assez mécontent, devait à son grand regret chercher le 
moyen de conserver et d'entretenir quelques régents séculiers, 
pour ne pas laisser la jeunesse à l'abandon '. 
Le P. Aquaviva qui regardait de très près les formules de con- 
trats, n'avait pas trouvé sans défauts celle du 18 décembre. 11 de- 
manda quelques nouvelles modifications. En mars seulement le 
I'. Arnauld Voisin, provincial, vint à D61e s'entendre avec les 
échevius, et une nouvelle formule fut arrètée le 31 de ce moisS. Le 
i'. Général l'accepta par patentes du 0 mai:. Voici quelles étaient 
les principales clauses. 
Sera uni perpétuellement au collège le prieuré de Mouthe avec 
ses appartenances et revenus. -- Sera pour maintenant différée 
l'union du collège dit de grammaire, où seront entretenus les pen- 
sionnaires de la ville et des environs. -- Ces pensionnaires seront 
gouvernés, non par les .lésuites, mais par ,, tels personnages 
vertueux et capables qu'ils adviseront ». J Le nombre des classes 
augmentera en proportion des revenus: pour un revenu de 
.000 écus le Père t;énéral sera tenu de fournir quatre régents de 
grammaire, un de rhétorique, un de langue grecque, deux de phi- 

1. Dëlib. du _93 octob. (Archiv. comm., :S (ID, f. 50. 
2. Assemblëe du 14 dêc. lbidem, f. 61-65). 
3. Contrat du 18 déc. 1582 {Archiv. du Jura, D, I 2.. 
4. Delib. du I janvier 1583 (Archiv. comm.. 78 (17), f. 77. En fait, cet arceau ne fut 
bati qu'en 1607, et donna son nom au coll;'ge de l'_lrc. 
5. D61ib. des 13, 23. 25, 30 avril, 21 et 21mai 1583iArchiv. cotnm., 8 (17). f. 88, 
91, 92, 9, 97, 98}. 
6. Ibidem, f. 87, 56, 87. 
7. Ibidem, f. 99. 



LIVRE I. -- CHAPITRE 1I. 

losophie, et deux de théologie pour l'Écriture Sainte et les cas de 
conscience; ces deux derniers cours ne seront pas obligatoires 
par l'effet du contrat, mais accordés selon les prescriptions de 
l'Institut. Si les revenus montent jusqu'à 3.000 écus, la Compa- 
gnie aura un collège de plein exercice. -- La ville s'engage " faire 
tout ce qui est nécessaire pour la construction de l'@lise, des 
chambr,.s et des classes. -- Le collège étant incorporé i l'Univer- 
silé pour jouir de ses droits et privilèffes, se comportera avec elle 
en toute modestie, gratitude et reconnaissance, sans que, pour 
cela, le Recteur,le l'Université ait aucun droit contre les statuts et 
constitutions apostoliques d es J6suites l 
En apprenant la situation dépendante dans laquelle allait se 
trouver son ëtablissement, le principal tlu collège de grammaire, 
An/oine Garnier, avait donné sa démission. Le 29 janvier 1583, 
la ville nomma Claude Bric,n, ,, docteur ès-droit », principal et 
;conome de ce coilègee qui sera désormais le collège des pen- 
sionnaires. 11 devait s'accommoder aux heures choisies par « les- 
dit,; sieurs Jhésuites » pour tout ce qui regardait « l'ordre des 
classes.., et tous actes de pi6té z ». 
Enfin les .Iésuites arrivèrent dans le courant du mois de juin. 
Le 18, avec une satisfaction marquée, les magistrats mentionnent 
ce fait auregistre des délibérations. Ce jour-là, ils nomment des 
commissail'es pour aller saluer les « sieurs Provincial et Jhésuites 
venuz en ce lieu,.., les con-ratuler,.., et pour qu'ils tiennent la 
main à ce que l'on commence incontinent les lecturesi ». Les 
nouveaux venus 6latent, outre le P. Arnauld Voisin: provincial, 
le P. Jean Voelle qui fut nommé supérieur et professeur de rhé- 
torique; les PP. Jean Saulnicr, Francois Bonal, Éticnne Bertin et 
plusieurs autres. Le "2 juin, après un discours du P. Voelle, ils 
ouvrirent trois classes, une de grammaire, les humanités et la 
rhétorique 5 

I. Cont«a! du 31 mars 1583(Lugd., Fundat. colleg., t. III, n. 52). 
2. C«mvenlion cuire la ville et Cla,,de Bricon (Archiv. comm., n. 1158). 
3. Claude Bicon aval! femmeet enfanl; il ne parut pas convenable au Père Gênéral 
,lu'un père «le lamille habitat une maison o/ des religieux devaient fai,e la classe. 
Sur ses observations, ce prmcipM fut re,,,placë en seplet,bre 1585 par Pierre de Soye, 
prèlre, bach,lier en II,éologie, qui resta en fonctions iusqu'a la rëunion du pen- 
sionnat au collège (Archiv. coe,mm., n. 1659). 
6. Dëhb. du 18 juin 1583 Ilbtd.. 78 {1), f. 99). C'est à trt que M. Feuvrier(Le col- 
lège de/.Ire, p. 15), trompë par une notice manuseile (sans uom d'auteur ni datede 
coml,oilion), place l'arrivëe des Pees en juin 1582. Ce fut seulement en 1583. Il suf- 
lit, pour s'en convaincre, de suivre annee par anuée les delibérations et la corres- 
ponda,ce de l'll6lel de ville. D'ailleurs les lettres annuelles concordent sur ce point 
avec les docu,«ents municipaux. 
5. Lilt. ann. mss. (Lugdun. Hic|or., I. 1575-161.t . 



FONDATION Dt COLLËGE I){ P{-Y. 

Le nombre des élèves augmenta rapidement; on ajouta bientét 
deux classes de grammaire et un cours de cas de conscience. 
« N,,us n'avons qu'à nous t;'.liciter des débuts du collège, écrivait 
le I ». Auget, h. "28 novembre 1581 ; ils sont aussi heureux que 
nous les pouvions désirer; les écoliers arrivent en foule de tous 
cétési. » En 1585 on ajouta encore un cours de philosophie et un 
cours de théologie; le collge comptait déjà vingt-deux Jésuitcs et 
huit cents Cèves -. !l fallut dès lors acheter des maisons pour 
agrandir le local. Le roi donna centécus pour la construction de 
la chapelle; la ville vota un secours de trois cents francs. Les Étais 
,le la province, assemblés aux mois de juin et de juillet, votèren! 
une somme de douze mille francs et quarante écus, prix de la 
maison de Bouclans, à condition que cette maison deviendrait la 
propriété des États si les Pères cessaient d'enseier à Délc. De 
plus on graverait sur la facade les armoiries du pays, avec cotte 
inscription :,, A eterna ordinum comitatus Burgundiae liberali- 
gale 3. » 

10. Après le collège de Déle, ouvert en juin 15U3, la Compa- 
snie n'en accep!a plus d'autre jusqu'en ! 588. Cette am, ée-l'; fut 
fondé celui du Puy. 
Les habitants de cette ville avaient songé (les 1570 à confier aux 
Jésuites l'instruction de la jeunesse. « Dans leur espoir de réaliser 
ce projet, ils élevèrent à rands frais une maison et des classesà 
l'insu de la Compagnie et, pour lui faire honneur, sculptCrent 
sur la façade le saint Nom de Jésus . » Mais « le malheur 
des temps et le nombre relativement restreint des ésuites de 
France » devait mettre obstacle assez longtemps au succès de leur 
entreprise. Force leur fut de donner, pendaut une vin$taiuc 
d'années encore, la direc!ion du collège à d'autres régents. 
Au mois de septembre 158. les consuls ayant appris que le 
P. Michel Coyssard, recteur du collège de Tournon, «.t le P. Char- 
les Sager, professeur de théologie, étaient au Puy, ,, venus pèle- 
rins en l'esglise Nostre Dame », les supplièrent, ,, au nom du 
corps de la ville, voulow preindre la peyne de fère entendre à 

1. Lettre du P. Auger au Père Genéral (Gall. Epist., t. XIV, f. 292). 
2. Lift. aat. 1585, p. 335. 
3. *Liber ¢onlracluum (Bibi. mun., ms. 126. fol. 38-4»). Lugdun., Fundal. colleg., 
t. Ul, n. 5.5. 
. « tti«toriafundotionis (Francia, Fundal., n. 5_). Cette notice ms. peut ètre con- 
sidërëe comme contemporaine, car elle se termine en 1597 par ces mots : t Hiscevero 
diebus, hoc est mense martio anni 1597, alia domus 56 aureis pernecessaria adjuncla 
est. » 



.;6 |.IVIE I. -- CitAPI'I'BE 1I. 
monsieur le révérendissime Général le -rand désir.., que tous les 
hahitans de cesse vile et pays de Velay ont dès longtemps heu 
d'y esablir ung collège de leur ordre ». Ils firent valoir que la 
cité « estant la seconde de la Gaule Narbonaise et pays de Langue- 
doc, limitrophe des pas"s de Forests et Gevaudan », avait « gran- 
dissime besoing d'une si honorable Compas'nie, afin que ce i,euple, 
lequel est de son naturel doux et débomlère », fùt « insruict et 
contirmé en la vraye religion catholique ». E mème temps, 
les conuls faisaient déjA des offres de reenus pour l'établisse- 
ment . Les deux Jésuites accueillirent favorablement cette bien- 
veillante proposition, et le P. Sager qui devait prochainement 
aller à Rome, pl'omit d'ëtre l'interprète de la x, ille et de ses ma- 
gistratsL Il es probable aussi que 1'o conseilla à ces derniers 
d'écrire eux-mëmes au i'bre ;énéral, cal" il existe deux lettres 
datées du ' septembre, adressées au P. Aquaviva, l'une par les 
consuls et l'autre par lëvëque, Antoine de Senneterre. Ce dernier 
disait en termes ém us coin ment, depuis vin,'t-trois ans qu'il 'ouver- 
nait le diocèse, il Cait parvenu avec beaucoup de peine à le pré- 
server de l'hérésie, combien de stratagèmes il aval! d6 déjouer 
pour sauverson troupeau. « Dieu, ioutait-il, m'a accordé la grâce 
de l'arracher usqu'ici à la dent des loups.., mais il faut prévoir 
l'avenir. C'est pourquoi les habitants du Py et moi nous avons 
résolu d'élever avec nos propres ressources une muraille contre 
l'erreur, d'opposer comme un rempart l'Cude des belles-lettres 
ci de la doctrine chrétienne à l'ignorance qui est la source de 
l'hérésie . ,, 
Trois autres collè$-es, Dijon, Eu et D61e étaient alors en voie de 
formation. 11 ne fut donc pas possible au l'i.l-e Général d'ac- 
,luiescer aux désirs (les habitants du Puy et (le leur évèque. En 
attendant un moment plus propice, Antoine de Senneterre établit 
dans sa ville épiscopale une confrérie de pénitents blancs sur le 
modèle de celle de Paris, et tous, ecclésiasliques, nobles ou 
bourgeois furent admis à en faire partie. 
Ce ne fut qu'en 1587, h l'occasion du voyage du P. ,laggio en 
France a, que la ville du Puy parvint à la réalisation de ses an- 
ciens projets. La difficulté était de pourvoir h la dotation d'un 
collège de la Compasnie. Le 11 janvier 1588, pat" un contrat passé 
1. « Conclusio 5"enatlts Aniciensis. Copie de la dëlibération du I"" septembre t58, 
collationnée sur l'original (Tolosana, Fundat. ¢olleg., t. V). 
2. LeUre d»k consuis au Père Général, 24 septembre 1584 (lbidem). 
3. Lettre d'Antoine de 8enneterre au Përe Gënérai. 21 septetubre t,58 fibidem ". 
4. Voit" plus loin, rhap. VI. 



FONDATION DU COI.LEGE DU PU. 

57 

avec les consuls, « la dame de Saint-Hérans, viscomtcsse de Poli- 
î_.'nac t », promit de faire unir au nouvel établissement les prieu- 
rés de Polignae et Solignae, à la condition qu'elle serait inscrite 
sur les registres de la ville comme participant à la fondation, 
qu'elle et ses successeurs auraient à perpétuité le droit de dési- 
'ner un certain nombre d'étudiants pauvres qui seraient instruits 
au eollge par les soins des eonsuls ; enfin qu'il y serait eélébré 
quelques messes et récité quelques prières pour elle et sa fanfille 
à certains jours de l'annéeL 
Pour traiter deselauses de la fondation, les eonsuls s'adressèrent 
au P..Magffio, alors visiteur, qui leur députa, au commencement 
du mois de mai, le P. Richeome, vice-provincial de la province 
de Lyon. Celui-et eut plusieurseonférences avec « Jehan Bertrand. 
juge-mage et lieutenant général en la sénéchaussée du Puy », 
les eonsuls et quelques notables habitants. Le 10 mai, il fut eon- 
enu qu'on proposerait au P. Général les deux prieurés de Poli- 
gnae et Soliffnae, déjà résinés par les titulaires pour être unis 
au collège et qui valaient, années mo)-ennes, cinq cents Cus. Les 
consuls offrirent en outre « de parfère le revenu dudit collège 
jusqu'à la somme de mil tro.vs gens trante trois eseus et tiers, et 
payer annueilement la pension de deux mil einq gens frantz, 
cartier par cartier », jusqu'à er que la dotation fùt eomplétée par 
des bénéfiees ou d'autres revenus.Ioyennant ces conditions, la 
ville réelamait de la Compagnie un nombre eonvenable de Jé- 
suites, entre autres six régents pour les lettres humaines, latines 
et grecques, et la rhétorique ; elle exprimait en m6me temps le 
désir que les cours fussent inaugurés au plus tard le 18 octobre 
suivant. Ouant au local, que le P. Riebeome n'avait pas trouvé 
suffisamment commode, la ville s'engageait à procurer "h ses 
frais, dans le délai de deux ans, d'autres bàtiments et une église 
construite selon l'usage de la Companie. En attendant les Pères 
pourraient sïnstaller dans la maison al, pelée dtt Faulcon et 
située rue des Fore'es 3. 

1. Françoise de Saint-Hërans, vicomtesse de Polignac, mariée le 28 janvier 1588 a - 
M. de t3haste, sénéchal du Puy. 
2. Mdmoires de Jean Burl publiës par t3hassaing, p. loti, 107. Jean Burel 
1603), nëgociant .ans fortune, bon catholique, a laissë des mëmoires embrassant l'his- 
Ioire du Puy et du Velay, pendant la seconde moitië du x" siëcle. Son rëcit, sans 
qualités littëraires, mais honnète et véridique, rep,odu,t parlbis des docu,eents of/i- 
ciels ou secrets du plus haut intdrèt. (7oir la préface de Cbassaing). 
3. Accord du 10 mai 1,588 (Archi. de la Hte-Loire, s.D. Quand j'ai consultë ces 
archives, la sërie O n'était pas inventoriëe et les documents peu en ordre, t3e contral 
a été publië par Denais, Tablettes du VelaJ, t. Vl, p. 115-118. 



58 I.IVRE 1. -- CI1APITRE II. 
Deux jours après cet accord, le 1" mai, enécrivant au P. Maggio 
pour le remercier de la visite du P. Richeome, les consuls le 
supplièrent «le « faire en sorte envers llonscigneur le révérendis- 
situe gén6ral ,, qu'il lui plùt leur accorder « le plus tost que fère 
se pourra » «les rvligieux «le sa Compasnie 1. Le P. Aquaviva ayant 
accepté lês conditions de la ville du Puy, le P. Richeome  revint 
au mois de s,Ttcmbre pour terminer les arrang'ements et surtout 
s'entendre avec les consuls sur le choix définitif d'un local. Le 
 sêptcmbre, à la maison consulaire, Iv P. Louis Richeome, pro- 
vincial, et le 1'. Michel Coyssard, « &.stiné recteur, » passèrent 
un contrat définitif suivant l'accord du 10 mai, avec Jean Ber- 
r,'tnd, conseiller du Roi, juge-mage, Claude Pascal « juge pour 
le roy en la cour commune ,,, Jacques du Lac, bour$eois, et les 
autres tbnd6s de pouvoir de la villeS. 0uclques nouvelles conven- 
!ior, s furent aj,,utées aux précédentes. Ainsi les Pères auront 
« l'entière surintendance des maistrcs et pédagogues qui par la 
ville auroient char$'e particulière des escolivrs »; et les magistrats 
le leur c6té, veilleront à ce que « personne ne s'tusère d'appren- 
dre, enseigner ou tenir enfans dans la vile sans le seu et appro- 
bation desd:.cts «le la Compagnie ». Quant au local, les consuls 
promirent au nom de la municipalité d'acheter avant, deux mois 
,, le pourpris, passes et hal»itati,»ns de l'islv de Chatnbon, lieu 
ch0»is et trouvé propre » par les Pères, puis, dans l'espace de 
quatre ans, d'autres maisons et iardins voisins, « potr, incontinent 
après, hastir et parfaire ledit collège le plus tost que faire l'on 
pourra 3 ». 
L'isl« «I« » Cha«bon, désignée cotnme emplacement du fu|ur 
collège, était un ensemble de bàtiments et «le jardins « exposé à 
l'est et au midi, situé au bas «le la colline sur laquelle s'élève la 
ville et assez éloigné des au/res édifices dont il était séparé 

1. Lettre des eonsul au P. Magio publièe par Denais, op. cil., p. 12, 13. 
,. Les 1ablettes du Irelay donnent de ce eonlrat une copie du xn , siècle avec la 
date du 7 novembre. Tout porterait à croire que cette date est fausse. Ce n'Atait 
I,as l'usage de faire un contrat la veille «le l'ouverture des classes; or elles ouvrirent 
le 8 nowentb»e. Il est certain que le Pere Richeome revint en seplet,fl»re; l'auteur de 
l'Hisloria [t«tdalionis le dit I,o.-itivêment et a, oute que le contrat fut conclu à ce 
mot»mil. Do plus il est dëclaré, dans 1 texte t,tènte du contrat, que dan, les deux mois 
les eonsuls acquet'ront llsle Chambon où justement les classes furent ouvertes. J'ai 
trouve, parmi les documents de la Ùonl,agniê, un texte latin et un texte francais de 
ce contrat I,orlaut la date du 7 septên,bro; toutefois un autre docmnent du'mme 
fonds fait allusio« à la date du 7 nove,»bre (Ïolos., Fundat., ¢olleg. Aniciense, n. 18). 
Il est poss,tle de tout concilier en admettant que le contrat debattu et conclu 
le 7 septeutbt'e ne fut sigtè solettêllêtett que le 7 nov. veille de l'ouverture des 
çours. 
3. i3ontrat du 7 sept. 1588 (Tolos., Fundat. colleg. fragmenta). 



FONDATION DU COLLËGE DU PUY. 5.q 

par un carrefour où aboutissaient quatre .randes routes I ,,. 
Une vingtaine de JCsuites étant arrivés au Puy, on les log{'a 
dans une partie de ces bàtiments; des classes et une chapelle pro- 
visoire v furent aménagées, et le 8 novembre on ouvrir les cous 
par une harangue publique, en présence du gouverneur de la 
province, des consuls et de toutes les notabilités du lieu. On dé- 
buta avec cinq classes seulement . Mais dès l'année suivante on 
en ajouta une sixième ; le collège comptait déjà cinq cents él,,'es. 
sans parler des enfants qui venaient seulement aux catéchismes. 
Les habilants, heureux de posséder enfin cet établissement si 
longtemps attendu, continuaient, malgré les circonstances diffi- 
ciles, à le soutenir dans la mesure de leurs ressources 3. 

I. Ibidem. Cf. Lift. ami. 1588, p. 232. 
2. «istoria f«,tdationis. C- p'té de maisons, entouré de routes et de jardins qui 
le sèparaient de la ville, ressemblait  une petite ile; de là son nom. 
3. Lill. ann. 1.5.9, p. 2:si 



CHAPITRE 11I 

AFFAIRES INTËRIEURES ET OEUVRES DE ZILE 
(1579-1586) 

Sommaire : 1. Congrégations provinciales de 15;!'. -- 2. tduatrième, congréga- 
tion générale; le P. Olivier Manare accusé de brigue, 1581. -- 3. Election du 
P. Claude Aqqaviva; principaux décrcts. -- 4. Congrégations provinciales 
158-1.- 5. OEuvres de zêl«,; d«:vouement au service des malades.- 6. La pestê 
à t'arts en 1581); emprisonncment 
Lyou, 15S2-1586. -- 8. La pestc a Bourges, à Nevers, Bordeaux, Pont4-Mousson, 
Tournon, Chambérv. -- 9. Missions apostoliques en France ; dans l'Aunis et la 
Saintonge. -- 1O..utres missions et principaux missionnaircs. -- ll. Missions 
données par Ios PP. de Pont-à-Mousson et de Tournon. 
Sources manuscrites : l. Recueils [le documents conservës dans la Compagnie : a ) Acta 
congregationum proviacialium;- b)Galliae Epistolae ;- c)Francia, Epistolae Geaera- 
lium. 
Il. ]tome, Arcltiv. Val., Nunz. dt Francia, t. XIV. 
III. Avignon, .Xluseum Calvet, mss. i90, 
Sources imprimée,a : Acta Sanctor»tm, octobris. -- lnstilutum S. J.. t. ll. -- Litterae 
,,nnuae S. J. an. 152-1588. -- Sacchiui, Historia Soc.Jesu, P. IV, v. -- Darnal, Chronique 
Bourdeloise (t619}. -- Journal du voyage de Michel de Montaigne. -- De Rubvs, Histoire 
r¢"ritable de la ville de Lyon.--Abram.S. J., L'Universilé de Prmt-à-Mousson, daus Caravon, 
Doc. inëdits, d. V. -- Pral, S. J., Recherches sur la Compagnie de J:sus, t. 1. -- Chosat, 
s. J., Les Jt:suit,,s et leurs œuvres à Avignon. 

1. Au mois d'aofit 1579, chacune des Provinces réunit, confor- 
m'.ment à l'Institut, sa congrégation triennale. Celle d'Aquitaine 
se tint à Lyon quand le P. Mathieu fut revenu de ses visites. Les 
Pères choisirent comme procureur, pour les représenter à Rome, 
le P. Auget. 11 senti»le qu'ils fleurent à délibérer sur aucune 
affaire importante. Ils résolurent toutefois de demander deux 
choses au P. Gén6ral : la permission de lffttir une église au col- 
lège de Lyon et d'y ouvrir une cinquième classe; la création 
d'une troisième province, afin de mieux grouper et administrer 
les nouveaux établissements qui s'étaient vite multipliés. Le 
P. Mercurian approuva ce dernier projet ; il pernfit aussi d'ajou- 
ter une classe au collège de la Trinité, mais l'agitation intérieure 
du royaume lui parut peu favorable à de nouvelles constructions. 
La congrégation provinciale de Paris se réunit le 16 ao6t, à la 



UATRIEME CONGRÉbATIf;N GÊNÉRALE. 31 
fin des visites du P. Maldonat. Celui-ci fit examiner par les Pères 
plusieurs points qui avaient attiré son attention pendant sa tour- 
née. On s'occupa, par exemple, des revenus nécesaires au novi- 
ciat. On proposa que, tous les ans, le nombre des jeunes recrues 
fùt de lé " 18 au maximum; pour couvrh" les frais de leur en- " 
tretien il faudrait une contribution totale de 1.500 livres ainsi 
répartie entre les divers collèges : Pont-à-Mousson donnerait 
100 livres, Verdun "00, Paris "00 I, Bourges -00, Nevers 150, 
Billom -00, Bordeaux 150. Le P. Général jugea ce s?stème très 
bon, tant que le noviciat n'aurait pas sa fondation propre. 11 
demanda seulement qu'à la place de Bordeaux qui allait passer 
dans une autre province, ce fùt le pauvre collège de Mauriac, 
non mentionné ci-dessus, qui contribuàt pour 150 livres. 
Le noviciat de première année était alors dans un batiment 
séparë du collège de Verdun. L'on traita de son transfert à Rethel 
où le duc de Nevers avait proposé au P. Maldonat la fondation 
d'une maison spéciale pour les novices; mais comme on ignorait 
encore les clauses que le duc mettrait au contrat, on ne put rien 
décider. Le maintien du noviciat à Verdun s'imposait, jusqu'à 
plus ample information. 11 fut également réIé que le troisim,, 
an de probation se ferait au noviciat et non ailleurs. 
Pour les mèmes motifs que les Pères d'Aquitaine, ceux de Pa- 
ris demandèrent aussi la formation d'une troisième province. Ils 
interrogèrent le P. Général sur l'opportunité de la maison In'o- 
fesse que le cardinal de Bourbon voulait fonder dans la capitale. 
,, Oui, répondit le P. Mercurian, que le P. Provincial s'emploie 
de toutes ses forces au succès de cette affaire -. » 

-. Il n'? avait pas un an que les congrégations provinciales 
s'étaient dissoutes, quand, le 1  ao6t 1580, le P. Éverard .lercu- 
rian fut rappelé à Dieu. Il était agé de soixante-six ans et avait 
passé les huit dernières années de sa vie dans le gouvernement 
de son Ordre. 11 laissait la Compagnie dans un état si prospèr,- 
qu'elle comptait ,,ingt et une provinces, cent dix maisons et plus 
de cinq mille religieux 3. Comme ses prédécesseurs, il avait donné 

t. Pourquoi Paris, grand collège, ne contribuait-il que pour cette faible somme? 
8ans doute ses revenus étaient m,,ins assurës que ceux de Pont-à-Mousson; il avait 
plus de charges; peut-être aussi entretenait-il un plus grand nombre de novices de 
seconde année. 
2. Acta congregationnm provincialium 1575-1579. 
3. Sacchini, list. Soc. Jesu, P. V, t. I, 1. I, n ° 4. Tout ce qui, dans ce vo|urne, 
regarde les evénements extra EItrop(tm est bien l'oevre du P. Sacchini. Il rnourut 



LIVRE |. -- CHAPITRE III. 

une grande extension aux Missions, et créé celles d'An.$leterre et 
(les Maronites. 
Au début de son 'énéralat, le P. Mercurian recourait souvent 
aux conscils du P. Benoît Palmio, assistant d'Italie, et semblait 
partager avec lui le poids du gouvernement. S'étant aperçu que 
cette faveur éveillait quelques critiques, il donna une égale con- 
fiance au P. ttlivicr Manare, assistant des provinces du nord, 
homme d'un rare mérite et très au fait des choses de l'Institut. Le 
P. )lanare, dont tous reconnaissaient la vertu, prit bient6t une 
$rande influence et, à la mort du P. )lercurian, il fut choisi 
comme vicaire général. Il convoqua la quatrième congrégation 
pour le  février 151 l. En attendant, chaque province de l'Or- 
dre dut se réunir pour l'élection de ses députés. Les actes de ces 
assemblées partielles ne nous apprennent pas oit se réunit celle 
de la province d'Aquitaine. La congrégation de la province de 
France tint ses séances au collège de Bourg'es, sans doute à cause 
de l'épidémie qui désolait la capitaleS. 
Tandis qu',m préparait de loin les affaires à traiter dans la 
quatrième assemblée générale, l'ltomme eme»ff essaya d'en 
troubler la paix en jetant la discorde dans les esprits. A Rome. peu 
de temps après la nomination du P..Xlanare comme vicaire, 
le bruit se répandit qu'il ambitionnait le généralat, faute prévue 
par sairrt lffnace et punie par lui de peines sévères. Le P. Provin- 
cial de la Province de Rome, Claude Aquaviva, plus remarquable 
encore par ses dons personnels que par l'illustration de sa fa- 
mille, vit avec déplaisir l'autorité du Vicaire ffénéral, et par suite 
la réputation de toute la Compas"nie, diminuée par des commé- 
rages sans fondement, il e6t voulu que le Père Vicaire poursuivit 
les auteurs de l'imputation, qu'on disait ëlre des Jésuites. Le P. 
ttlivier lanare préféra laisser ce soin au P. Fatio, secrétaire de 
l'Ordre, et au P. Fabio de Fahiis. Tous deux firent une enquête 
et s'aperçurent que cette grave accusation ne reposait que sur 
quelques faits sans portée. lanare aurait envoyé un cadeau au 
P. François Tolet, prédicateur ordinaire de Sa Sainteté 3. Un jour, 
devant un frère coadjuteur, il aurait laissé échapper cette parole : 
« Si jamais je suis général, je ferai telle ou telle chose. » Or, ni 

avant d'y mettre la dernière main. Son conlinuateur, le P. Poussines, acheva le tra- 
vail et le publia (cf. l'avertissement au début). 
1. Sacchini, op. cit., n ° 5. 
. Acta Congr. prov. 1580. 
3. « Francisco Tole{o, concionatori pon{ificio, vitulae caput dono misisse » (Sacchini. 
op. cit., n. 10). 



.UATRIEME CONGREGATION IENERALE. 6. 
ce frère, ni même le P. Tolet n'avaient voix au chapitre qui devait 
élire le successeur du P. Mercurian. 
Cependant !es esprits n'Gtaient point pacifiés à Rome, quand, 
le 7 février, s'assembl;,rent les députés des diverses provinces. 
Ils étaient au nombre de cinquante-sel»t. A cGté d'llivier Manare, 
de Palmio et d'Aquaviva, on remarquait deux des premiers com- 
pagnons de saint lgnace, Sahneron et Bobalilla; plusieurs autres 
élevés à son école et honorés de sa confiance, Antoine Cordesès, 
Paul lloflëe, Nicolas Delannoy; des homnes déjà connus par les 
charges importantes qu'ils avaient exercées, comme Laurent Mag- 
gio, Claude .Mathieu et Jean Mddonat. 
Dès les pi'cratères réunions, l'acct, sation portée contre Olivier 
Manare se renouvela. Suivant la règle tracée par saint l.-nace, on 
devait la déférer aux quatre plus anciens profGs. Parmi eux se trou- 
rait Bobadilla que les accusateurs voulurent récuser, sous pré- 
texte qu'il avait déjà exprimé ses sentiments favorables au P. Ma- 
nare. Bobadilla céda sur Fintervention des PP. Aquaviva et Gil 
Gonzalez, persuadés l'un et l'autre que nul d'entre les juges ne 
donnerait tort à l'inculpé. Or il en arriva tout aulrement : un seul, 
licolas Delannoy, se prononça pour lïnnocence du P. Yicaire; 
les trois autres, Salmeron, Domeuech et Cordesès, pensèrent qu'il 
n'était point exempt de reproche. Cette sentence fut mal accueillie 
par la plupart des profès; Bobadilla se plaignit amèrement d'avoir 
été écarté de la commission. 
L'incident menace.ait donc de s'aggraver, quandle P. Yicaire, avec 
une humilité capable de détruire toute prévention, fit lui-mème 
le sacrifice de ses droits à la paix de l'assemblée. « Mes l'/.res, 
dit-il, j'ai conscience de beaucoup de ï,utes, pour lesquelles je me 
reconnais indigne, non seulement d'être élevé à quelque honneur, 
mais mème d'appartenir à cette sainte C,_»mpanie. Quant à celle 
dont on me déclaçe coupable, j'y suis resté compl/'tement étran- 
ger. J'en atteste celui qui jugera les vivants et les morts, Notre- 
Seigneur Jésus-Christ, et la plupart de vous qui me connaissez. 
Toutefois, comme je suis un grand pécheur,je ne récuse point le 
jugement prononcé; mais avant tout il faut que la dignité et la 
tranquillité de la Compagnie soient sauves. Créez donc uit Général. 
Les Constitutions, en indiquant les qualités requises, m'excluent 
assez de cette charge; et pour que tout se passe dans la paix et 
régulièrement, je renonce de mon plein gré aux droits que me 
donne mon titre de profès. » tleureux de prouver au P. lanare 
que lïmputation dirigée contre lui ne changeait en rien leurs sert- 



LIVRE I. -- CIIAPITRE III. 

timents à son égard, les Pères de la congrégation le conservèrent 
dans ses fonctions de vicaire général avec droit dd suffra:-.-e 
actif; seule sa renonciation au droit de suffrage passif fat 
acceptée  

3. Le 19 février, les Pères étant réunis pour procéder "/t lëlection, 
Maldonat prouonça le discours d'usage; peu après le P. Claude 
Aquaviva était élu pat" trente-deux voix sur cinquante-sept. 
On lui donua comme Assistants : pour l'Italie le I'. Laurent Magio; 
pour les l'rovinces septentrionales le P. Paul Hoffèe; pour l'Es- 
pagne le P. Garcia de Alarcon; pour le Portugal, les IndesOrien- 
raies et le Brésil le P. Georges errano. Le nouveau général, fils 
,lu prince .lean-Antoine Aquaviva, duc d'Atri, n'avait pas encore 
!rente-huit ans; mais chez lui lesqualités naturelles, relevéesencore 
par une vertu solide, suppléaient à une longue expérience, il 
avait d'ailleurs montré, comme provincial de Naples et de Romc, 
nn rare talent d'administrateur. Quand lês députés de la congré- 
gation al,prirent à Grégoire Xlil l'élection d'Aquaviva, le pape 
sembla d'abord étonné qu'on eùt choisi « un jeune homme » pour 
-ouverner la Compagnie; néanmoins, souscrivant au vœu de la 
majorité, il confirma l'élection. Le Saint Siège et la con.régation 
n'curent, dans la suite, qu'à se féliciter de cette nomination vi- 
siblement inspirée par Dieu. Les terribles épreuves auxquelles la 
Compagnie de Jésus allait +tre bient,;t soumise, devaient rendre 
manifestes et la vitalité de l'Institut de saint l.-nace et les qualités 
6mineutes de celui à qui Notre-Seigneur en avait confié la 
:_'-arde. 
La congrégation se sépara le -» avril, après avoir rendu 
soixante-neuf décrets. Les Pères des provinces septentrionales 
avaient demandé qu'il leur for permis d'accepter la direction des 
pensionnats,« à cause des heureux résultats qu'on y obtenait et 
de la difficulté qu'on avait à trouver dans ces pays des pédago- 
gues tidèles ». L'assemblée, par son treizième décret, érait le vœu 
« que semblable fardeau ft autant que possible écarté de la 
Compagnie », et confia au i'. {;énéral le soin de décider chaque 
fois ce qui conviendrait suivant les circonstances. Le dix-neuvième 
décret confirma au Général le droit d'expliquer le sens des Cons- 

1. Sac¢hini, op. cit., n. 19-23. 
2. Congr. iV, decr. XVl {Institut. S../.. t. II, p. 232. Cf. Astrain, op, cit., t. Iii, 
p. 210 211. 



ELECTION DU P. CLAIDE .,{-UAVIV.,. 
titutions par des de'.«larations qui n'auraient cependant pas force 
,le loi universelle, mais serviraient ,le directi,m pratique. Le 
vingt-septième ordonna que pour dissoudre les collèges le I'. G6- 
riCai consulterait, outre les Provinciaux, deux des plu4 anciens 
Pères de chaque province. Entin, en vertu du trente et unibme, le 
|'. Général nomma, pour la rédaction du programme des Arudes, 
douze commissaires, au nombre desquels se trouvaient le I'. 
.lean Maldonat et le I'. Nicolas Le Clerc' 
Maldonat, retenu à Rome par le 1'. Aquaviva, vécut dans Fin- 
timité des Pi'. Francois de Torrès, Robert Bellarmin et François 
"l:olet, professeurs au collège l{omain. Rarement on avait vu tant 
tic célébrités réunies.C'est mers'cille, ,lisait Montaigne dans la 
relation de son voyage en I{alie, combien de part ce collège tient 
en la chrestiant6, et croi qu'il ne tut .jamais confrérie et corps 
parmi nous qui tînt un tel rang, ny qui produisit enfin des effets 
tels que fairont ceus ici, si leurs desseins continuent... C'est une 
pépinière de grands hommes en toutes sortes de grandeurs. C'est 
celui de nos nembres qui menasse le plus les hér,:tiques de nos- 
tre temps 2. » L'auteur des Essais se plaisait dans la conver,ation 
,le tels hommes et gottait surtout celle de laldonat, avec lequel 
il pouvait s'entretenir des choses de France 3. 
Par ordre de {;régoire XIII, l'ancien professeur du collè$e de 
Clermont fit partie de la Commission chargée de pr6parer les 
nouvelles éditions de l'Écriture S'inte. Il collabora à celle de la 
Version des Septante , qui fut imprinée à Rome par Zanetti et 
publiée en 1587. Mais il ne vécut pas assez longtemps pour voit. 
la fin d'une œuvre si importante dans la lutte contre le protestan- 
tisme, car il mourut le 5 janvier 1583, 'gé seulement de cin- 
quante ans. 
l. Réalisant un proj,-t approuvé déjà par son prédécesseu, le 
I. Gongr. iX', decr. Xlll. XIX, XXVII. XXXI (lnstitnl. S. J., t. 11, p. 231-237... 
"'-. Journat du vo!lage de 3lichel de Mo»ttaigne... avec les notes de M. de Querlo, 
t. !1, p. 0 (Edit. de 
3. « Le mercredi apr/:s Pasques, raconte Montaigne, M 
Rome, s'enquérant à moi de l'opinion que j'avois des m«urs de ceste ville et notam- 
ment en la religion, il trouva son jugement tout conforme au mien, (savoir) que le 
menu peuple estoit sans comparaison plus dé,ot en France qu'ici : mais les riches, et 
,mtamment courtisans, un peu moins. !1 me dict davantage qu'a ceus qui lui allë- 
guoient qtte la France estoit toute perdue de l'hérésie, notamment aus Espaignols, de 
quoi il y en a grand nombre en son collège, il ,naintenoit qu'il  avoir plu. d'lmmmes 
vraiment religieux en la seule ville de Paris qu'en toute l'Epaigne ensamble » (Ibid., 
p. 54, 55). En citant l'auteur des Essais ,mus ne prétendons pas prendre à notre 
compte ce que doit avoir d'exagéré ce mot de Maldonat. 
. Petri Morini, Elistola ad Sixum papam ;', inter ipsius Opttscula, p. 308. 
Cf. Prat, Maldonat et l'Universitd de P«tris, p. 4s5. 
COMPAGNIE DE 



LIVRE I. -- CHAPITRE III. 

P. Aquaviva décida l'Cection d'une nouvelle province de l'Ordre 
en France. Cette Inesure était urgente, car la difficulté des coin- 
munications, suite nécessaire des trouhles civils, ne permettait 
plus aux provinciaux de faire régulièreinent la visite de leurs 
maisons..tu mois de juillet 158-. le P. Odon Pigenat fut noininé 
provincia| de France l, le P. Pierre Lohier provincial d'Aquitaine 
et le P. Arnauld Voisin fut placé à la t,:te de la circonscription 
nouvelle, qui fut d,.sormais la province de L)-ou. Ele comprit 
d'ahord six coll/.ges • Lyon, Dijon. Chamhér), Avignon, Tournon, 
et Billom. Quatre seulement farent altribuCs à la province d'Aqui- 
taine : Toulouse, Bordeaux, Rodez et Mauriac: six à la province 
,le France : Paris. Pont-à-Mousson, Bourges, Eu, Verdun et Ne- 
vers, et de l,lus la maison professe 2 
!1 serait fastidieux de résumer les actes des congré,,îrations pro- 
vinciales réunies tous les trois ans. Nous dirons cependant quel- 
ques mots de celh.s de 158't, afin «le montrer les difficultés, les 
tàtonnements des débuls et la vi.ilance des supérieurs à mainte- 
nir l'Institut dans sa pleine intégrité. Au Inois d'aoùt de cette 
année les congrégations des trois provinces se tinrcnt it Lyon, à 
Toulouse et à Paris. Le P. Provincial de France, dans son mémo- 
rial au P. Gén,:ral. se plaignait à cette époque 
jets, surtout de sujets narquants : point deprédicateurs de renom, 
point de préfets ,les étudcs. Si la maison professe avait assez d'au- 
inénes pour entretenir vin-t-cinq personnes, par ailleurs elle 
manquait d'arquent pour la const,'uction de l'église. On avait com- 
Inencë complant sur le cardinal de Bourhon qui s'était engagé 
couvrir ladépense; Inais en réalité il fallait chercher d'autres 
-ressources ou laisser les travaux inachev6s. E Inème temps, un 
réel danger p,,ur la Coinpagnie apparaissait dans les dissensions 
politiques. 11 était moralemenl iinlossibh, aux Pères de ne pas 
donnerleur avis dans les querelles de la Ligue donl la religion, 
«tu déhut du Inoins, paraissait l'enjeu. Et cependant cette parti- 
cipation, Inèine indirecte, aux affaires publiques, outre qu'elle 
allait contre les recominandations de saint Ignace, exposait les 
.Iésuites aux vengeances de l'un ou de l'autre des partis. 
Dans sa réponse, le P. Aquaviva Inontra qu'il partageait les 
lnêmes regrets et les Inèlnes appréhensions. Il prescrivit au P. 
Provincial de veiller à ce que ses suhordonnés gardassen, une 

Lettre du P. t;ënéral au P. Pigenat, 22 juillet 1582 (Francia. Epist. C, ener., t. 1, 
1575-160. f. 129"). 
Sacchini. HiM. Soc. Jesu, P. V, 1. Il, n. 151. 



CONGREGATIONS PROVINCIALES DE 15sg. 67 
extrëme réserve dans lem's relations avec les princes et les chefs 
«te factions. Il promit de recommander la maison professe à son 
généreux fondateur, et attira l'attention du supérieur sur les qua- 
torze jeunes religieux qui suivaient les cours de théologie au 
collège de Clermont, et que néanmoins « on avait le tort d'appli- 
quer à d'autres occupations, sans tenir assez compte de leurs 
Cudes ». 
Un doute relatif à la pauvreté fut également résolu par le P. 
Général dans le sens rigoureux de l'Institut. A Paris, gr'ace aux 
pensions versées par les internes, on avait pu acheter une maison 
de campagne t, chose toujours utile, presque nécessaire en cas 
dëpidémie, comme on venait d'en faire l'épreuve ; on voulait donc 
maintenant garder cette villa si avantageuse au collège- « Vous le 
pouvez, répondit le P. Aquaviva, mais à condition de rembourser 
le pensionnat :. » Les Pères ne devaient retirer aucun bénéfice 
«les pensions de leurs élèves : c'était l'instruction gratuite dans 
toute sa rigueur a 
Les réponses aux postulata «le la congrégation provinciale d'A- 
quitaine attestent la m'.Ine vigilance à maintenir intégralement 
les Constitutions. Dans tel collège, on avait accepté des élèves 
quelque argent p,,ur l'entretien de leurs salles; eu,;-mëmes. 
disait-on, contribuaient volontiers à les embellir. « C'est un 
usage à supprimer, répond le P. Aquaviva ; il ne faut rien rece- 
voir des élèves. » 
Recommandation avait été faite aux provinciaux de ne dispen- 
ser personne du troisième an de probation. à moins d'une néces- 
sité absolue. Dans la province d'Aquitaine, pauvre en sujets, cette 
dispense était presque la règle gCnérale. Le P. Aquaviva ne 
pouvaitque tolérer un mal nécessaire, mais il recommanda que 
sans graves motifs, on ne dispensàt pas de l'année entière et 
qu'on laissàt chacun le plus longtemps possible dans ce second 
noviciat. 
Beaucoup de Jésuites «le France affectaient alors d'appeler la 
Compagnie Société d« Nom «le Jésus, pensant se concilier par là 
ceux que notre vrai nom offusquait. Les congréga/ions s'en plai- 
gnirent et le Général leur donna raison : la Compagnie devrait 
ètre appelée Compagnie d« J,;sus « comme portent les bulles du 
1. Il s'agit sans dotale de la maison d'lsy (Voir plus loin, chap. VIl l. 
2. Responsa ad memoriale P. Provincialis 158t/Resp. ad postulata congr, prov., 
1581-1603, f. 90, 93). 
3. Lasituatiox des collèges de la (;ompagnie n'ëtait pas autrefois ce qu'elle est de 
nos jours. Ils de'aient ëlre fondés de telle sorte que la fondation suffit  tout. 



68 

LIVRE I. -- CItAPITRE III. 

Saint-Siège et selon l'usage admis mëme par les étrangers I ». 
. mesure que les villes réclamaient et multipliaient les collè- 
ges dirigés par les .Iésuites, il apparaissait clairement que Dieu 
destinait la Compagnic au ministère de l'enseignement, et les 
jeunes professeurs ambitionnaient d'ëtre promus aux grades 
académiques. Le P. Aquaviva ne permi! cette promotion qu'aux 
Pères qui enseignaient dans les I'niversités; pour les autres elle 
ne lui sembla ni nécessaire ni mème utile . 

5. Ce serait d'ailleurs une erreur de croire qu'en France la 
Compagnie fét alors confinée dans ses collèges et toute occupée à 
former la jeunesse à la vertu, aux sciences et aux belles-lettres. 
Bien diflërent«  est la physionomie qu'elle présente à cette 
époque. Elle n'a encore, il est vrai, qu'une maison professe toute 
récente et point de rèsidcnces uniquement affectées au ministère 
proprement dit. Mais ses ouvriers apostoliqucs sont répartis entre 
les divers collèges, et cela avec l'agrément des villes, heureuses de 
s'attacher à demeure des missionnaires dont elles ont tout d'abord 
apprécié le zèle et la doctrine. Partout, la Compagnie offre ses 
services à toutes les classes de la société. Dans les catalogues 
manuscrits, dans les listes du personnel dressées par les visiteurs 
ou les provinciaux, on voit des Pères spcialement désignés pour 
la visite des hépitaux, pour l'apostolat des prisonniers, pour 
l'enseignement du catéchisme aux enfants et aux i.'."norants, pour 
la prédication dans les paroisses rurales. 
Aussi n'cst-il pas étonnant que ces llommes, appelés par leur 
vocation "h l'oeuvre du salut des lmes, se soient spécialement 
dépensés, et jusqu'au sacrifice de leur vie, aux époques de conta- 
gion, quand la mort, frappant à coups redoublés sur les popula- 
tions, multipliait ses victimes et. les précipitait dans l'éternité 3 
& la fin du xvt  siècle et dans la première moitié du xvu ¢, la 
peste ravagea tour "A tour bien des villes du royaume. Souvent les 
Jésuites durent licencier leurs collèges, éloigner mème pour un 
temps leurs plus jeunes religieux ; mais toujours ils gardaient des 
hommes qui, affrontant le fléau, soignaient les malades et admi- 
nistraient les mourants. Les supérieurs avaient plutét à restrein- 

I. Resp. ad poslui, congr, l,rov., f. 91-97. 
2. Acta congr, prov.. 1581. 
3. Si dans les récits qui vont suivre nous ne mentionnons que les Pères Jésuites, 
ce n'est pas que d'autres prètres ou religieux ne se soient alors ëgalement dëvoués 
au service des pestilérës, mais nous faisons ici l'histoire de la Compagnie et non celle 
de i'Ëghse. 



DEVOUEMENT AU SERVICE DES blALADES. 

dre le nombre, à modérer l'ardeur de ceux qui s'offraient à ce 
poste d'honneur. La mort au service du prochain était souvent la 
récompense de cet héroIque dévouement. 
Durant l'été de 1577, le collège d'Avignon compta jusqu'à sept 
des siens parmi ces martvrs de la charité. Un camp de soldats, 
installé entre Nlmes et Montpellier, fut atteint d'une étrange 
maladie épidémique, causée, raconte un témoin, par les chaleurs, 
« le mal ètre, le manger des fruits non mùrs et le continuel tra- 
vail ». Pour fuir' le foyer de la contagion, ces malheureux se répan- 
dirent de tous les cétés, ,, de sorte que les villages, les chemins, 
et le tour des murailles d'Avignon en étaient pleins... [lls] tom- 
baient pour la plupart en frénésie par la violence d'une fièvre 
chaude et contagieuse, et l'on remarqua que plusieurs se préci- 
pitaient du pont dans le Rhéne, tellement leur mal ,_'.tait violent 1 ». 
Émus de ce spectacle, les supérieurs du coll6ge et «lu noviciat 
mirent à la disposition des consuls leurs hommes et lent mai- 
son. « Les novices eurent l'h6pital pour quartier; les Përes et 
ré'ents furent envovésl autour des murailles et hors de. la ville. 
De son c6té, le P. Pierre Péquet faisait paraitr, son admirable 
charité par les confessions et exhortations qu'il départit aux 
malades à l'article de la mort... r comme la maladie était fort 
mahgne, la plupart des Pères qui s'exposaient ordinairement 
étaient imbus et infectés. Tout à coup un grand nombre tombèrent 
malades, en telle sorte qu'il fallut fermer les classes.., et pren- 
dre le réfectoire pour y ranger leurs lits tout autour . ,, 
Dans l'intervalle de dix jours. écrit I, P. Recteur au P. Géné- 
ral à la date du '2_ septembre, six d'entre eux moururent victimes de 
leur dévouement. « Le premier feust Loys qui mouru le !  aoùt... 
Le second fust le P. Rostille 3 qui décCa le -o avec phrénésie 
fort violente«. Le troisième, le P. Mathieu (Thomas) qui décéda le 
"5, jour de Saint Loys auquel il avoir une particulière dévotion et 
luv estoit advenu par sort à lëlection des Saints--'. Le quatrième, 
frère Gaillard qui décCa le "fi. Le cinquiéme, maitre Jacques 

1. Relation du fr. coadjuteur Ch. Lingonet (Mus. Calvet. ms. 2.816, n. 2-I cité par 
Chossat, op. cil.. p. 54-58. 
"2. lbidem. 
3. Socius du maitre des novices. 
-i. « La lièvre était si ardente, dit le ff. Lingonet. que dès aussitét ils entraient en 
rèverie furieuse avec des cris et hurlements tels que quelques-uns furent ouis de 
Saint-Di«lier » (1. c.). 
5. Allusion au pieux usage de tirer au sort un saint protecteur au commencement de 
chaque mois. Cet usage, très ancien dans la Compagnie, s'y est toujot,r, conservë. Voir 
plus loin, chap. Vil. 



0 

LIVRE i.  CHAPITRE i11. 

Chauler «lui décéda hyer I er septembre. Le sixième, ¥incent Bré- 
gest. qui a décédé aujourd'hui . » 
Après cette hécatombe, le mal se ralentit au point que l'on 
crut le ciel apaisé. Mais le jour de la Nativité de la Sainte Vierge, 
il « se rallumoit si furieux, que le P. Maitre des novices, Jean 
Beautriset, qui avoir prëché ce jour-là, et un novice se mirent au 
lit. Ledit Maitre des novices fut mort en peu de jours - ». 

ri. Dieu, qui tire le bien du mal, permit plusieurs fois que, 
durant ces terribles ffCux, le spectacle de l'héroïsme déployé par 
les Jésuites délrnisit les préventions qu'on avait contre eux. 
Le I«.cteur n'a pas oubli,_', quelle opposition les curés de Paris 
et les Sorbonistes avaient faite aux Pères de la nouvelle maison 
professe. Soudain, en 158o, la capitale fut décimée par une peste 
qui confondit, dans une mème pensée de d6vouement, .Iésuites, 
curés et S,rbonistes, si divisés sur d'autres points. A peine eut-elle 
;.clat6 que le Recteur du collège «le Clermont et le P. Supérieur de 
la maison professe s'empressèrent de mettre plusieurs de leurs 
Pères à la disposition des magistrats. 
Saint Franc,,is de Borffia avait jadis tracé la conduite à tenir' 
cntemps d'épidémie, pour ne manquer ni aux lois de la prudence 
ni à la charité envers le prochain. « Quand on commencera à 
s'apercevoir du danger, avait-il écrit, le P. Provincial s'informera 
particuliè'ement de ceux qui se sentiraient animés à secourir les 
pestiférés; puis ayant déter,,iné le nombre qui lui semblera 
nécessai.re selon les circonstances, il aura égard, pour le choix, à 
l'avancement dans la vertu, à la force du caractère, à la vigueur 
de la constitution, en sorte que la Compaçnie n'ait rien à se repro- 
cher, si Dieu dai'ne appeler à lui quelques-uns de ceux qui se 
déoueront à cette œuvre de charité.. » Le reste de la commu- 
nauté devait se séparer de ceux qui seraient choisis, et le supé- 
rieur, à rais,,n de sa charge, ne devait pas exposer sa vie sans une 
très grave nécessité. 
Suivant ces règles de sa.,_.esse, le P. Odon Pigenat, en l'absence du 
Père Provincial, denaanda les noms des Pères qui se sacrifieraient 
volontiers au service des malades. 11 n'y eut presque personne 
qui n'ambitionnat ce poste dangereux avec plus d'ardeur que 

1. Lettre du P. Provincial au P. A. du Coudret. 2 sepl. 1577 ,Gall. Epist.. l. XI, 
59,  o). 
. R,.ctl du fr. Lingonet. 
3. Citë dans les Acta 'S., 10 oct.. n  261. 



LA PESTE A l'.iRIS EN t50. 

71 

les hommes du monde ne désire.nf les fonctions lucratives et ho- 
notables. Six furent désignés parmi les Pères de la maison pro- 
fesse; six autres parmi les Pères du collège. !.uel,lues-uns encore 
furent gardés à Paris, afin de suppléer ceux qui viendraient à 
succomber. Le P. Pigenat se mit à la tete dela bande qui marchait 
au premier rang, sous prétexte que d,:lait aux profès de se mon- 
trer les plus .@néreux, et que, tout considéré, sa vie était moins 
précieuse que toute autre iL la Compagnie et "à l'Église. 
Ces pères, avant d'ait'router la mort, se préparerent au sacrific 
pal. une confession 'énérale, la rénovation des VœUX et la récep- 
lion des sacrements. Bientèt le tlèau multiplia ses ravaes dans 
tous les rangs de la population. Des familles ontièr«,s furent frap- 
pées et anéanti,'s; des moribonds a.onisaient dans des maisons 
désertes et ne recevaient aucun s,.cours ; des cadavres sans sépul- 
ture encombraient les rues et les places publiques. Au milieu de 
ces calamités, les Pères déployaient un courage surhumain : ils 
visitaient les malades, entendaient les cofessions, consolaient 
les mourants, ensevclissaien les morts, ne se reposaient de leurs 
fatigues ni le jour ni la nuit. Le peuple, touché de tant de désin- 
téressemen, les regardait comme des envoy,:s du ciel. On leur 
amenait des enfants , bénir, et des pribres montaient vers Dieu 
pour demander leur conservations. En les voyant toujours alertes 
parmi les plus pénibles travaux, les adversaires de la Compagnie 
eux-mëmes dèpos;.rent leurs l'essenfiments et admirèrent cette 
intrépide charité. 
Un ordre du P6re Provincial. accompagn,:, d'affectueux repro- 
ches, vint arrêter le P. Pigenat dansson zèle" il n'aurait point dù, 
lui disait-on, s'exposer à un ministère si pé.ilh:ux et peu compa- 
tilde avec ses fonctions de supéri«.ur, il se soumit attssitèt. Trois 
Pères succombèrent en prodiguant leurs soins aux pestiférés. Le 
P. Anatole Réginald mourut le premier, au coL,mencement du 
mois d'aoat. C'Alait, au témoi.,_:-nage du !'. )iathieu, un très saint 
relieux. Dans la charge de mi,]istre, qu'il exercait depuis trois 
ans au coll;ge de Clel.,ont, il s'ètait fait aimer de tous par sa 
modestie et son égalité d'humeur. In suave parfum s'exhala de 
son cadavre, ce qu'ou admira comme un prodige, surtout après 
un tel genre de mort. Le P. EAmond Moran.e, qui le suivit de 
près dans la tombe, était un homme de talent et de caractère 
6nergiquc; il donnait les plus belles cspérauces. Quant au P. 
François Bilque, frappé le 1 ! septembre, son sacrifice fut d'autant 
plus méritoire, qu'emporté par l'ardeur de son dévouement il était 



5oe ! IVRE 1. -- CHAIqTRE !11. 
accouru de Pont-à-.Xlousson porter secours à ses frères «te Paris. 
l'armi les Pères du collège «le Clermont qui n'attendaient 
qu'un si.'znal pour se sacrifier à leur tour, se trouvait le professeur 
«le rhétorique. Sa vertu fut soumise à une autre épreuve Au 
commencement du mois d'aoùt, on apprit soudain que le P. Ber- 
nardin C«tstori venait d'erre .jeté en prison avec l'imprimeur du 
collège, pour s'tre charsWde l'impression de la bulle in Coena 
Domini, dont .Xl L' Dandino voulait envoyer des exemplaires à tous 
les évèques de France -. Lejeme professeur ne pouvait s'imaêi- 
ner qu'il eèt commis un délit en rendant service au nonce apos- 
lolique, et l'imprimeur était de si bonne foi qu'il avait mis son 
nom au bas de chaque cxemplaireZ. En vain .!: Dandino inter- 
céda auprès du roi et de la reine en faveur des prisonniers; 
Henri !!! commanda au Parlement d'examiner s'il n'y avait rien 
dans la bulle qui f'tt contraire aux p'ivilèges de sa personne, de 
sa couronne et de l'église allicane. Les magistrats, imbus de 
pré.ius hostiles au Saint-Siège, se proposaient déjà d'assigner 
le rel,l'éentant du Souverain Pontife; mais le roi, reconnaissant 
bient,',t qu'il avait agi avec trop de précipitation, ne le voulut 
point permettreZ. Après avoir interrogé le l'ère et l'imprimeur, 
le Parlement se vit obliffé de les déclarer innoc«.nts. 
Com,nent, en effet, admettre un délit, puisqu'ilexistait des 
exemplaires de la bulle datés de 1537, imprimés à Paris avec 
privilège du roi et accompa.'__'-nés de commentaires»? Une seconde 
édition avait encore paru à Paris en 1553; enfin la mëme bulle se 
trouvait dans le Manuel de Na'a're imprimé à Paris et à Lyon, 
et vend, dans toute la France. Anssi les prisonniers furent-ils nais 
en lih,r'é, le 1 oct,,bre, .'-_"race aux démarches que firent en leur 
t'aveur des hommes appartenant a tous les partis«. 
7. En l'année 1580, la peste n'avait pas désolé que la capitale; 
au mois de septembre, elle sévit de nouveau et d'une manière 
terrib'e dans Avignon : près de di, mille habitants succombèrent 
aux atteintes du fléau 7. Les règles si prudentes tracées par saint 
I. Sarchini, Hixtoria .. J., P. IV. I. VIII, n °" 181-187. 
2. Lellr de 1I" Dandino au cardinal de 13omo, _97 sept. et t oct. 1580 (Arch. Val.. 
N'unz. dt Francia. t. XlV, f. 108, 
3. Lo mme au morne. 6 octobre 1580 (Ibid.. f. 4301. 
4. Le même au même. 15 octobre 1580 (Ibidem, f. 639» 
5. Le morne au même, 9 octobre t580 (Ibidem, f. 433), 
C,. Lo mg, me au même. 9,t octobre (Ibidem, f. 4'2.1). "De publicttione Bullae 
Domini a P. B. Castorio (Hist. prov. Franciae, t. I, n"" .9, 40). 
7. Recueil de pièces sur Avignon (Mus. Calvet, ms. 931. f. 8). *Chronique des 
dpoqttes... (Ibid., ms. 279£ f. 7,). Hist. ms. du collêge (Ibid., ms. lgu. f, 



LA PESTE A AVIGNON ET A LYON, 1582-i58t,. 

73 

François de Borgia pour les temps d'épidémie furent fidèlement 
suivies par le Père Recteur du collège, comme elles l'avaient é[é 
préeédemment à Paris. Les novices furent envoyés au ehateau de 
Vaison; les professeurs, le préfet des études et quelques Pè_res 
allèrent à Valréas: huit religieux, Pères ou Frères coadjuteurs, 
restèrent dans la ville au service des pestiférés. « A quoi les bons 
Pères vaquèrent si charitablement, raconte un témoin, que cha- 
cun leur donnait mille bénédictions. Ils administraient les sacre- 
ments, exhortaient les malades et les aidaient à bien mourir, 
oceupés en même temps à leur faire donner des vivres et à les 
panser 1. » 
I;régoire Xlll. apprenant que plusieurs J6suites s'employaient 
h ces œuvres de charit6, voulut prendre à sa charffe les dépenses 
qu'ils pourraient faire; il écrivit fi son trésorier de leur donner 
ngt écus par mois jusqu'à nouvel ordre. Le gouverneur, do 
son e6t6, leur oetroya chaque mois neuf écus, la pase d'un 
homme d'armes. Les Pères curent d'abord scrupule au sujet 
de cette dernière somme, parce qu'ils allaient dire la messe pour 
le gouverneur « au Petit Palais où il estoit logé » ; mais quand 
ils surent « que er n'estoit pas pour récompense qu'il donnoit 
les neuf écus, ains par aum6ne », ils aceeptèrent. 
Pendant ce temps, les Pères qui étaient à Valréas, se livraient 
aux ministères apostoliques dans cette petite ville et aux enx5- 
rons. Ils y prëchèren[ durant l'avent et le carême, et convertirent 
cent vingt personnes qui abjurèrent l'h6r6sic. Les scolastiques, à 
la pri6re des habitants, ouvrirent des classes qui furent bient6t 
remplies d'une multitude d'enfants, mème de familles calvinistes 3. 
Quand, après avoir dur6 presque un an, la contas-ion eut disparu, 
et que Pères et Frbres furent rappel6s à Avignon. ceux de Val- 
r6as se virent retenus par les gens de ce pays; il llut user 
d'exp6dients pour les faire revenir. 
Quelques ann6es plus tard, en 1586, la peste éclata une troi- 
si6me fois dans Avignon, forçant encore les l'ës à se disperser. 
Les jeunes r6ffents se r6fugièrent à Cavaillon o6, sous la protec- 
tion de lëvèque, M ' Pompée Roch, ils purent ouvrir des classes 
et enseigner. La plupart des prètres restèrent au collffe, avec 
le P. Recteur, pour soigner les malades et leur administrer les 
sacrement$  

1. Cité par Chossat, Les Jésuiles dt .Ivignon , p. 63. 
2. lbidem, p. 64. 
3. Lill. ann. 1581, p. 165. 
4. Lit. ann. 1.5t3-87, p. 387, 38,  



7:, LIVi;E !. -- CllAI'ITI|E III. 
La ville de Lyon ne fut point épargnée. De 1580 à 1588, dif- 
tëren{s tléaux l'al'tlig6rent. Lo collège de la Trinité eut à subir, 
durant ces ann6es d6sastreuses, de multiples dispersions. Les 
registres consulaires nous apprennent, à la date «lu t; juin 1580, 
« qu'il règne une maladie vulgairement appelée coqueluche, 
laquelle, quoique non mortelle, est cependant contagieuse ». 
Et les magistrats arrètent « de suspeudre les leçons du collège 
«les Jdsuites t ». Cette maladie fut comme un avant-coureur de 
la peste qui vint, l'année suivante, s'abattre sur Lyon et y causa 
autant de rava.,_.es qu'en 156'. Une partie des Pères durent 
chrr,'hcr un refuge dans les villes voisines, tandis que les autres 
«.xp,,saient leur vie pour secourir les mourants. Le P. Auget, 
pr6destiné à être le consolateur «le cette malheureuse popula- 
tion, fut des premiers à offrir ses services aux consuls. 11 leur 
suog,:ra lïdde d'ordonner des supplications publiques afin d'a- 
paiser la colère de Dieu. Au son de la cloche, les personnes 
,lui ue pourraient se rendre à l'église, se mettraient en prière. 
dans lours maisons. Cette prière unanime, Auget la recomman- 
«lait en chaire comme un remède puissant. Claude de Rubys, 
un témoin, a relaté, dans son Hi.toire cg,'itable de In ville de 
Lyon, le zèle industrieux du c61èbre jésuite : « Durant cette con- 
tagion, ,:crit-il, le bon l'èro Ëmoud Auger lit un devoir admi- 
rable d'assister les poures (sic) aftligés de peste, les visiter, pres- 
cher, consoler et dire la messe devant eux, dans un estaudiz 
,lu'il lit à ces fins dresser sur le p,rtail de l'hospital de St-Lau- 
rens, comme il faisoit de mème à l'endroict de ceux qui estoient 
ès cabanes que l'on av,,it dressées au pré d'Avsnay. Il fit, "à 
l';milation de saint Paul et ,les apostl'es, un,  collette des au- 
mosnes des gens «le bien, desquelles il dressa un magasin où il 
-y avoir chemises, chausses, pourpoinels, souliers, chapeaux, 
manteaux d',,ù (sic)il revestoit ceux qui, ayant falot leurs qua- 
ranteiues, estoient licenciez hors desdites eabanes pour se retirer 
en leurs maisons, qui fut une grande et belle hospitalité . » 
En 158 ", raconte le lnème auteur, « comme la ville fut dere- 
ch«,f assaillie par la peste, les esehevins, par l'advis et sage con- 
seil du bon l'ère Émond Auget, tirent un v,eu solennel à Notre- 
Dame de Loiette, pour aller rendre lequel au nom de la ville, je 
fus choisi et député pour le don de ma charge et comme procu- 
reur général de ladite ville, avec le P. Émond et messire André 
1. Gilë dans les Manuscrits de l'abbë Sudan. 
2. De Ruhys, Iti.stoire réritable ..... (Lyon. 601), p. 436. 



L t PESTE A BOURGE, NEVERS, BORDEAUX. 
Amyot, custode de lëglise Sainte-Croix ». Le Père, parti en avant, 
fut rejoint à Lorette par ses deux compagnons le -o septembre 
« et le .ieudy suivant, continue de Rubys, nous nous présen- 
tasmes pour rendre nostre vœu, et nous vindrent recevoir jusques 
hors la porte de lëglise le gouverneur «lui tient le lieu d'Ces- 
que (car le pape, pour la révérence et sainteté du lieu, s'est 
réservé à luy seul le tilre d'évesque) avec les chanoines, et nous 
conduisirent jusques au-devant du grand autel, chantant un Te 
Deum en musique; et lors nous offrismes nostre présent, (lui 
estoit un beau grand calice d'argent doré, de la hauteur d'en- 
viron demy brasse, en la couppe duquel estoient taillées au 
burin de relief les solennités de la puriticafion, nativité, annon- 
ciation et assumption de la glorieuse Vierge Marie. Et autour du 
pied estoient gravées les armoiries du roy, de Monsieur l'arche- 
vesque, de M. de Mandelot et de la ville. Sur la patène estoit 
représenté au naturel le plan de la ville de Lyon. !1 y avoir. 
oultre ce, deux hellcs grandes burettes d'argent doré, en l'une 
desquelles estoit raillé le haptesme de Nostre-Seigneur. et en 
l'autre le miracle de l'eau faite vin. La grand-messe parachevée, 
le gouverneur dit une messe hase en la sancta ca«a. Le dict gou- 
verneur nous communia tous t l'issue de la messe, et le lende- 
main le P. Émond et M. le Custode Amot dirent aussi leur messe 
en cette saincte et dévote chapelle. Nostre vœu accomply, nous 
partismes de Lorctte le samedy suivant, et dt. là tirasmes droit 
:i Rome, où estant, nous re«:eumes nouvelles de L)on par les- 
quelles on nous advertissoit que, par la 9Tàce (le t)ieu et l'inter- 
cession de sa glorieuse mère, la peste estoit cessée despuis le .iour 
que nous avions rendu le vo_.u à Lorette I ,,. l,e remède de la 
prière, tant préconisé par le i'. Au.'.:.er, avait réussi. 
Cependant la terrible lnaladie reparut en 1585, moins iolente 
qu'auparavant, assez toutef,,is pour que le consulat fit fermer 
temporairement les classes et liceucier les pensionnaires. Les 
lnèmes mesures durent encore ,:.tre prises en 15s(i et 15882. 

8. Plusieurs autres coll@es furent visités par la peste. A 
Bourges, en 158-, elle éclata au mois de .iuin ,t ne dt:parut 
qu'après les premiers froids de l'hiver. Une relation contempo- 
raine porte à neut" ou dix mille le nombre de ceux qui moururent 
ou furent atteints. Les Jésuites payèrent bravement de leurs per- 

1. ibidem, p. 432, 4.33. 
2. Lttt. attn. 1585, 1.586, 15.ç.'. 



76 LIVRE I. -- tHAPITRE 111. 
SOlmes t et deux d'entre eux succombèrent martyrs de la charité. 
C'étaient le P. François Flogne et le Frère coadjuteur Isaac 
Torquoy; pendant deux mois ils avaient édifié toute la ville par 
leurs soins assidus aux pestiférés. D'au|res Pères, qui avaient imité 
leur exemple, tombèrent dangereusement malades. Alors les 
magistrats, craignant de voir le collège privé de professeurs, 
défendirent aux .Iésuites d'exposer davantage une vie qu'il valait 
mieux réserver pour' d'autres travaux . 
A Nevers, en 1583. le P. Gaspard Desboichet et le Ff. Philippe 
sc. dépensèrent jour et nuit au chevet des moribonds. La Pro- 
vidence les peCerra de tout mal. Mais l'année suivante, le collège 
perdit quatre' de ses plus vaillants apétres : Pierre de la Rue, 
Gaspard Buchet. Pierre Fayr, René Burgius succombèrent aux 
fatigues de leur dangereux ministère et firent jo.veusement à 
Dieu le sacrifice de leur vie 3. 
A Bordeaux, en 1585, du mois de juin au mois de décembre, 
la peste emporta quatorze mille personnes, dit la C]ronigue bour- 
,/eloise, viu.t mille d'après les lettres annuelles. Au nombre 
des morts on compta huit Jésuites, dont six avaient gagné l'Ci- 
détale en soignant les malades. Parmi eux se trouvait un jeune 
prètre, ce François Jannel dont la vocation avait jadis soulevé 
tant de calomnies contre le collëge de Clermont:'. Les habitants 
de Bordeaux manifestaient de toutes façons leur reconnaissance 
aux Pères (lui ne les avaient point abandonnés : on les acclamait 
dans les rues, on s'associait à leur deuil ; des gens qui jusqu'alors 
leur avaient été hostiles, se prenaient pour eux de sympathie 
«.t d'admirati«,n. Bient6t le mal devint si violent que les magistrats 
forcèrent les J;.suites demenrés au collège à se retirer au prieuré 
Saint-Macairc 6 
Durant l'0é de la mème année, la ville de Pont-à-Mousson con- 
nut, elle aussi, les horreurs du terrible fléau. 11 y fut m6me 
e-farWpar la famine. Les Pèles, malgré leur propre dénuemen. 
parcoururent les maisons, distribuant du pain, du vin et des au- 

I. « lls s'établirent à Saint-Ladre : on leur fit préparer une sorle de loge sur quatre 
roues à la Sanitat (ou maison des malades), et pendant toute la du,'ée du fléau l'hon- 
neur du sacerdoce catholique ne fut sauvé que par eux » (Ra)nal, Histoire dt« Berry, 
tome IV, p. 159, 160). 
9.. Litt. ann. 15s?, p. 151. 
3. Lift. ann. 1584. p. 218. 219. Lettre du 1'. Pigenat au P. Gènéral, 30 sept. 158 
(Gall. Epist., t. XIV, f. 68). 
4. Édition de 1619. f. 45. 
5. Voir t. [,I. III, c. X, p. 567 et sui. 
6. Lift. ann.. l, c. Cf. Sacchini, Hi.toritt ,Soc. Jesu. P. V. |. Y. n. 139. 



LA PESTE A PONT-A-MOUSS{_;N, TOURNON, CHAMBERY. ";7 
m6nes aux plus malheureux', s'approchant des demeures i- 
fectées pour administrer les mourants. Dix d'entre eux payèrent 
de leur vie leur sainte intrépidité, mais « ils moururent pleins 
de consolation et d'espérance ,,, et l'on vit un Frère coadjuteur, 
tout occupé de la récompense qui l'attendait, « faire ouvrir la 
fenè/re de sa chambre pour avoir une plus large vue sur le ciel . ,, 
Le collège dut être dispersé. Plusieurs professeurs se rélugiërcnt 
au prieuré d'Aspremont où ils continuèrent les clas«es à quatre 
cents élèves. Dans deux maisons du village on avait réuni une 
quarantaine de pensionnaires. Ce fut encore là qu'après deux se- 
maines de vacances, on rouvrir, au mois d'octobre, la nouvelle 
année scolaire. On ne put rentrer à Pont-à-Mousson qu'au mois 
de février 1586. 
Cinq mois plus tard, le tléau apparut à Tourn¢,n jusqu'alors 
épargné. Il trouva le terrain préparé par une affreuse disette 
qui avait affaibli les santés. Durant toute une année les pauvres 
avaient été réduits, pour tromper leur faim, à manger une es- 
pèce de pain fait avec de vieilles briques réduites en poudre, 
nlélangées d'un peu de farine d'orge, d'avoine et de son. Quand 
la « contagion pestillante » menaça ces corps exténués, ceux 
(lui eurent le temps et le moyen de fuir se retirèrent dans 1,'s 
campagnes,&t en quelques jours la ville fut « comme déserte et 
abandonnée à la discrétion de tous les voleurs du pays ». D'apri.s 
une ancienne relation, « troys quarts ou plus des habitans » mou- 
furent, car les environs eux-mëmes étaient infectés. On ne trou- 
vait plus personne « pour enterrer les pauvres ». Les cadavres 
gisaient dans les rues ou les maisons désertes, ,, causant le double 
d'infection:; ,,. 
Pendant la disette, les Jésuites prirent snr les revenus du col- 
lège de quoi soulager les affamés . Pendant la peste, ils of- 
frirent leurs soins et leur vie. L'ouvrage ne leur nlanqua point, 
car telle était la fra)eur générale que de toutes parts, à haute 
voix, dans les rues, aux fenètres, chacun criait merci - Dieu. 
se confessait et faisait son testament devant le prètre « pour ce 

1. Lift. attn. 1585, p. 310, 311. 
2. Abram, L'Universitë de Ponl-it-Mousson, dans Carayon, Documenls inc;dits, 
doc. X', p. 201,202. Le P. Sacchini ,tous a conservé les noms de trois de ces victimes : 
deux prètres, Jean Blondei et Pierre Fitau, ministre du college, et un Frre coadjuteur. 
Barthëlemy Raphaëi (Hisl. Soc. Jesu, i. c., n. 138). 
3. Archives de i'Ardèche, E, 20, p«ssim, citées par Massip, Le collège de Tournot. 
p. 36, 37. 
4. Lift. ann. 1586-1587. p. 379. 



LIVRE 1. -- IHAI'ITI|E I!1. 

qu'on ne pouvait avoir un nolaire t ». Il fallut fermer le coll/_ge. 
I.es jeunes relietoux et les professeurs le quittèrent; deux Pères 
moururent; quelques prères et frères coadjuteurs demeurèrent 
pour secourir et consoler les habitants -. Cependant les cours 
ne furent pas complètement interrompus. Quelques-uns des ré- 
.-cnts s'éioi$nèrent peu de la ville, et continuèrent à faire la 
classe aux élèves qui les avaient suivis. Le P. Odon de Gissex 
raconte que le 1'. Jacques Salès, le futur martyr d'Aubenas, en 
attendant la fin de l'épidémib, enseinait l'hébreu « à ceux qui 
étudiaient sous lui de peur quÏls ne perdissent leur temps ». 
Le P. Jean ltay, professeur de théologie, et plusieurs de ses 
frères re,;urent au ch«leau de mcssire Charles (le Claveysson, en 
DauphinA, une ffén6reuse hospitalités. 
A la mèmc époque, dorant l'CA de 158fi, Chambéry était en 
proie au même tl,'.au ; en juillet surtout le mal redoubla. Le 1'. 
P, ectcur du collège divisa ses subordonnés en plusieurs groupes. 
suivant qu'il.,, avaient déjà plus ou moins pris contact avec les 
pcstiïérés. Un certain nombre se réfugi5rent au prieuré Saint- 
Philippe; trois prëtres et trois frères coadiuteurs demeurèrent 
au collège, rivalisant de zèle au service des malades. Environ 
deux mille personnes moururent, disent les lettres annuelles, et 
l'm, des Pères qui passait son teuq)s à son confessionnal, dans 
la chapelle, fut atteint et succomba..';ur le conseil des Jésuites, le 
premier président du Sénat de Savoie ordonna à tous les habitants 
un je6ne «le quarante jours : tous, autant que leurs forces le per- 
metraien|, devaient, trois fois par semaine, jeùner au pain et  
l'eau. Dieu se laissa toucher par cette pénitence publique; les 
quarante jours achevés, la peste décru, puis cessa « 

9. Tandis qu'elle promenait ses ravages par toutela France, et 
que dans les villes inflctées les Pères de la Con,panie de Jésus 
s'exposaient pour sauver les àmes et les corps, d'autres Jésuites 
parcouraient le royaume, appelant les peuples à la pénitence ou 
luttant avec succès contre l'erreur. Ces humbles missionaires sont 

I. Archives de. lArdeche (Massip. o1». cil.. p. 37). 
2. Lill. ttnn., I. c. 
3. l'ie et marlyredu P. Jacques 5alès, eitë par Massip, op. cil. 
4. Il nous l'apprend lui-mëme dans la prêface de l'Antimoine aux resl»o«ses que 
Th. de 13è:e ]'aicl O trente-sept demondes des deux cenls et six proposées oux 
»ti»islres d'Escosse. 
. Lettre de Jean Lambert au P. Gënéral. 29 juillet 1586 {Gall. El,ist. , t. XV. f. 
. Lit,. o,t. 15bG-éî, p. 395. 396. 



MI.'.',ION.' AI'OSTOLI.,[ ES EN FRANCE. 79 
à peine connus, et cependant ils reconquirent, à la suite et à 
l'exemple du P. Auger. une grande, partie de la France sur l'hé- 
résie. 
On doit à la sollicitude du P. Maldonat les missions qui, en 1579 
et 1580, réveillèrent la lç»i dans l'Aunis et la Sainton.re. Durant sa 
visite au collège de Bordeaux, il décida d'ellvover des Pères dans 
ces deux pr,,vinces, devenues comme un lieu d'asile pour l'erreur. 
On sait que la Roehelle fut lon.,_,temps considéré comme le boule- 
vard du protestantisme en France. Les paysans de ces contrées 
avaient accepté de la réforme tout ce qui flattait leurs passions. 
Après s'ëtre emparés des biens de l'Église, ils s'étaient insurg'és 
contre l'autorité royale, et le gouvernement déchiré par les fac- 
tions était impuissant à réprimer leurs excès. Quelques mois sut: 
firent aux missionnaires pour o],tenir des résultats inattendus. Le 
P. Claude Mathieu les racontait asec joie au P. l;énéral, dans une 
lettre du "3 novembre 1579 : « Deux Pères, disait-il, ont été en- 
voyés par le P. blaldonat dans le Poitou et la Saintonge... Le fruit 
«le leur mission a été admirable par le g_rand nombre d'hérétiques 
convertis et de catholiques ranimés dans la foi. Q ne Dieu en soit ],,:ni ! 
Les Pères on! preché fi la Rochelle et dans les environs. L'évêque 
de Saintes les a re«;us très cordialement et s'est servi volontiers de 
leur nfinistère pour évan,rèliser son diocèse, le plus corrompu 
d'hérésie qui soit dans le royaume. Ils m'ont écrit pour me de- 
mander du renfort, car, disent-ils, il n'va pas moins à faire dans 
ce pays que dans les lndes . » 
L'année suivante, sept Pères, employés à la mission de Sain- 
tt, nge sous la direction du P. lqivier du Hamel, ramenèrent à lo 
vraie relieton un rand nombre de dévovés. Dans quelques villes, 
pourtant peu considérables, on compta jusqu'à mille conversions. 
ln rematqua surtout celle d'un fameux corsaire qui servait sou.. 
les ordres de Soury, quand le P. lnace d'Azévédo fut massaeré 
avec ses trente-neuf compagnon.-_ en haine de la foi. Les PP. Ber- 
nard lloillet et lJuintin évangélisèrent une ile de la e6te surnom- 
mée l'ile des Pirates. Elle se composait d'une trentaine de bour- 
ades où l'on ne retrouvait plus aucune trace de christianisme. 
La population, tombée presque à l'état sauva-e, se laissa gagner 
par les industries des missiormaires et se rendit docile à la parole 
de Dieu. Peu à peu l'ignorance disparut, les mœurs s'adoueiren[, 
tout le pays revint -à la civilisation et à la foi. Deux prètres, recoin- 
l. Traduit sur l'autogr, latin i,ubliê par le P. Prat. Maldonat et l'UMversité d« 
l'cris, p. 461, note. 



I.I,RE I. -- CHAPITRE 

mandai)les par leur science et leur vertu, furent chargés de main- 
tenir et ,l'achever cette heureuse transformation. Au retour dc 
cette mission, les PP. Quintiu et Roillet tombèrent entre les mains 
des huguenots qui les relàchòrent aussit6t, dans la crainte de 
s'attirer les ven'canccs des troupes catholiqucs l. 
Le I'. livier du Hamel n'eut pas moins de succès à Castelbajac 
où il prècha le carême de 158". Les calvinistes du lieu, mal8Té la 
l,aine dont ils poursuivaient les ntembres de la Compagnie de 
Jésus, furent vaincus par sa science et sa charité',. Henri, roi de 
Navarre, entendant parler favorablement du prédicateur jésuite, 
voulut le voir, lïntcrrogea sur ses œuvres, surson genre de vie, 
sut" l'Institut de saint lgnace, et se montra si satisfait de ses ré- 
ponses que, sous l'inspiralion de cet esprit libéral «lui animait déjà 
le futur llenrilV, il lui accorda l'autorisation de prècher librement 
dans tout le pays soumis à sa domination . Le vieux missionnaire 
n'en protita pas longtemps ; il nlourut l'année suivante, épuisé par 
lrcnle années (le travaux apostoliques dans les provinces de Gas- 
cogne. 

10. Parmi les relis'ieux qui travaillèrent le plus utilement h cette 
époque, nous trouvons au premier rang le P. Pierre Véla. Doué 
d'une éloquence naturelle et d'une solide science théologique, il 
en imposait aux hérétiques les plus obstinés. Continualeur de 
l'oeuvre de Maldonat dans le Poitou, il visita toute cette province 
et les pays d'alentour, ramenant au sein de l'Église beaucoup 
,l'mes que l'erreur avait abusées:.. Après avoir exercé pendant 
lrois années la charge de recteur au collès'e de Verdun, il com- 
nlenca ses COltrses apostoliqucs ; il ne devait plus les interrompre 
que brisé par les intirlnités. Il év.an,qélisa les principales villes du 
royaume, et ce fut h Bourges en 1581, pendant la station du ca- 
rème, qu'il jea dans l"me du jeune Pierre Coton, plus tard 
cél6bre confesseur de tlenri IV, les semonces de la vocation à la 
Compagnie de Jésus. Juand il fut à bout de forces, il se retira au 
collège d'Avignon où il dépensa les derniers efforts de son ardeur. 
,, Tout incommodé qu'il était, raconte l'un de ses èontemporains, 
il prëchait en noire église. avec telle aftluence et concours qu'il 
ne fallait pas que le P. Préfet se mit en peine pour envoyer au 
1. Sacchini, Hist. Soc. Jesu, P. V. !. Vlll, n. 192. L'auteur a dù prendre ces détails 
dans les lettres annuelles manuscrites que nous n'avons pas retrouées. 
2. Lilt. an. 1582. p. 159. 
3. Lettre du P. Mercurian au P. Fr. de Borgia, 3 oct. 1570, citée par le P. Prat. 
llecherches s«r la Compagnie de Jés«s. t. l. p. I., note. 



MISSIONS AI'OSTOI.IQUES EN FRANc:E. 8t 
sermon les écoliers ». Deux Frères devaient le porter jusqu'à la 
chaire, et souvent les élèves leur disputaient l'honneur de lui 
rendre ce service' 
Après le P. Véla nous signalerons le P. Julien Bouclier, chef 
d'une phalange d'ap6tt.es dont les travaux curent pour principal 
théatre le Dauphiné. Crest, Saint-Marcel, Die et autres localités, 
longtemps au pouvoir des hérétiques, furent évangélisées par lui. 
E 158, il se rendit avec le P. Valentin Gérard à Embrun où tous 
cieux avaient été appelés par l'archevëque. Tandis que le 1'. Gérard 
exerçait son ministère dans la ville et les environs, le P. Bouclier 
cherchait  pénétrer dans les places encore occupées par les pro- 
testants. Ofticiellement recommandé par le prieur d'Auvergne 
, Ordre de Malte), mais avant tout comptant sur la protection du 
ciel, il prècha hardiment la foi catholique. Il sut d'ailleurs, à force 
de prudence, gagner la faveur,des chefs huguenots, sans encourir 
la haine de leurs ministres -. En 1586 le P. Bouclier accompagna. 
comme aum6nier, les troupes du duc d'Épernon qui marchaient 
contre les protestants de la Provence et du DauphinL ['n autre missionnaire, le P. Chvistophe Clémenson, était très 
employé par les évèques du midi. Il fut envoyé da,is la ville de 
5!'ons, en 158, et v convertit un grand nombre d'hévétiques. 
Désespérant d'enrayer par leurs pvëches le succès de sa parole, 
les plus obstinés essayèvent à plusieurs reprises de se débarrasser 
d'un si redoutable adversaire par le poison, le poignard et la 
sédition. Le Père ne se laissa pas émouvoir. Sa constance lui 
valut le triomphe. Un des plus favouches pvédicants s'enfuit de 
la ville, ne voulant pas voir les délections qu'il ne pouvait plus 
arrèter et maudissant ses ouailles qui préféraient, disait-il, les 
ténèbres "à la lumière «. 
Peu après, le P. Clémenson fut appelé dans le Languedoc par 
le cardinal d'Armagnac. Il se dirigea vers Nîmes, l'un des centres 
les plus importants du Calvinisme. Des r6sistances, des outrages 
et des périls de toutes sortes l'y attendaient; mais son ardeur 
s'en accrut et ses victoires n'en furent que plus helles. Il n'entama 
point de controverses irritantes devant son immense auditoire; 
il se contenta d'exposer dans son intégrité la vraie doctrine. En 
quelques semaines il ranima ainsi les catholiques abattus et af- 
1. Rëcit du Ff. Lingonet (Mus. Calvet, ms. 2.816). 
2. LilL ann. 18, p. 166-167. Cf. Sacchini, Hisl. Soc. Jesu, P. V, 1. I1, n. 158. 
a. Lettres du P. Bouclier au P. Général, Grenoble, 21 ,ai 1586 (Gall. Epist., t. 
Iol. Tt). 
s. LilL ann. 1582: p. 167. Cf. Sacchini, 1. c.: n. 159. 
COMPAGNIE DE JÉsu.  T. !!. 6 



82 

LIRE I. -- CHAPlTRE !11. 

racha près de quatre cents àmes à l'hérésiel. 11 revint un an 
plus tard (1583) confirmer ce premier succès. Cette fois, en dépit 
des minislres, il parvint à convoquer les fidèles au son des cloches, 
muettes depuis de long'ues années, à rétablir les processions so- 
lennelles,  rendre aux cérémonies de l'Église leur ancienne 
splendeur . 
Le Pérgord eut pour apétre un de ses enfants, le P. François 
de Bordes. Après avoir prononcé ses premiers vœux au noviciat 
de Saint-André à Rome, il fut destiné à combattre la Réforme dans 
son pays natal. 11 dut se déguiser pour entrer à Périgueux. Une 
fois dans la place, il fit avertir de sa présence les catholiqucs 
dispersés et leur servir quelque temps de pasteur, l;urant l'avent 
de 158-) et le ca'me de 1583, il fit entendre à ce peuple la 
parole de vérité. Les huguenots qui venaient en foule à ses ser- 
ruons en furent touchés; mais le respect humain empècha les 
conversions. Le Père fut plus heureux auprès de ceux qui n'avaient 
point perdu la toi; il les déshabitua des blasphèmes, des chan- 
sons obscènes et leur fit déserter les théàtres où le vice s'étalait 
sans pudeur :. 

11. Avec les professeurs et les scolastiques, nos collèges 
comptaient, nous l'avons dit, quelques Pères occupés presque 
uniquement d'apostolat. A l'ont-à-Mousson, le zèle de ces mis- 
sionnaires s'Atendit peu à peu de la ville et des environs à des 
lieux plus éloignés. En 1581 un ami du P. Au8"er, Toussaint 
R,msset, chanoine de la cathédrale de Metz, fut recu dans la 
Compagnie et destiua une somme de mille écus d'or à l'établisse- 
ment d'une mission dans cette ville. Les PP. Charles Sager et 
.lacques Cmmolet s'y rendirent aussitét et y exercèrent, pendant 
plusieurs années, les divers ministères de l'Institut. 
A vingt lieues de Pont-à-Mousson se trouvait une petite ville 
nommée Saintc-Marie-aux-.lines, très exposée à l'hérésie à 
cause du voisinage de l'Allema-ne. Des Pères y furent envoyés 
sur la demande du duc de Lorraine. Ils ramenèrent à la foi 
ceux qui l'avaient abandonnée, raffermirent ceux qui étaient 
chancelants, confondirent si bien ceux qui ne voulurent pas se 
rendre que, s'éloignant de la cité, ils se retirèrent dans le fau- 

1. Lilt. ann. 1582, p. 167, 168. 
2. Sacchini, ltist. Soc. Jesu, P. V, 1. 11I, n. 121. 
3. Litt. mn. 1582, p. 158. 
4. Dans l'Aisace, dont la partie située sur la rie gauche de la Liepvre appartenait 
aux dues de Lorraine. 



MISSIONS APOSTOLIQUES EN FR_,NCE. s3 
bourg avec les Allemands. Les n,èmes prédicateurs recueillirent 
aussi des fruits très abondants à .';aint-Di6, où ils donnre.t plu- 
sieurs instructions dans la c61bre collégiale de cette ville . 
A Nancy, deux Pères s'employèrent pendant qui»ze jours à 
prècher, à confesser, à faire le catéchisme ils établirent une 
confrérie du Saint-Sacrement avant de quitter la ville. « Leurs 
efforts, bénis du ciel, avaient enthousiasmé les habit,nt qui, 
pleins d'estime pour la Compagnb., demandèrent avec instance 
au cardinal de Vaudemont de leur procurer plusieurs fuis lannée 
le mème secours -. » 
Saint-Nicolas près de Nancy, Remiremont, Gondrccourt et 
plusieurs autres localités, recurent aussi la visite des n,ission- 
naires de Pont-à-Mousson 3. 
De mèmc, " Tournon. plusieurs Përes ëtaient tout entiers con- 
sacrés à l'évangélisation des campagnes. « Nous somn,es souvent 
demandés dans les villages environnants, écrivait Ch 1581 le 
rédacteur des lettres annuelles, car toutes ces populati .ris sont 
avides d'entondre la parole de Dieu; mais. à cause du peu de 
sùreté des tontes, nous sommes souvent accompagnes ,le gens 
armés qui nous servent d'escorte à l'aller et au reto,r. » 
A cette époque, dans une partie du Vivarais, les cas ,le posses- 
sion diabolique se multiplierent d'une facon étonnante:'. I.es mis- 
sionnaires du collège de fournon vinrent au secours des i,opula- 
tions effrayées; ils leur 1,r6chèrent la pénitenoe et les bonnes 
«_euvres. Bient,:,t, avec la ferveur de, la piCA, se rétablit eu ces 
régions le règne de la paix. 
Mais le succès dos prédicateurs était souveut acconpagné de 
cruelles épreuves dont les lettres annuelles nous apporten l'écho. 
,, Pendant la guerre que se faisaient alors le peuple et la no- 
blesse, [,ous Ations suspects au, nobles parce que nous aimions le 
peuple, et suspects au peuple parce qu'on lui avait fait cr,,re que 
nous fournissions de l'argent aux nobles. Durant le te,,ps t,ascal, 

1. Abra,, l'l«tiversilé de Po,tl-t-;lousso«t (Carayon, Doc. it:d., V. p. lç4). 
2. lbdem. 
3. Abram, op. cil., p. 
. Lill. ann. 151, p. 
. « In alio pago, cure malo daemone plurimi subito corril, erentur ' pertr-ili ceteri 
nostrum sacerdotem evocarunt ; lantusque ad eum confessionis causa oenctt.«s factus 
pst ut, cu[n satisfacere non posset, alteru , subsidio mittere necesse ruer,t. » (lbidem, 
p. 162). Sacchmi donne d'autres detads encore : « In ro Vivarien»i. I",,I,e Tur- 
nonem, tare mulli subiade apparuere a daemonibus obsessi, ut terni quat,.r«i,lU e in 
siagulis perte familiis numerarentur, ac serpere quasi contagio malum t,t,:retur. 
tHist. Soc. Jesu, P. V, l. I, a. 18). 



LIVRE !. -- CItAPlTRE III. 

les hérétiques répandirent le bruit que le clerg distribuait aux 
tidèles des hosties empoisonnées. » Si absurde que fùt une telle 
accusation, elle trouva créance, l'ne émeute éclata, que la po- 
lice de la ville suffit à réprimer. Mais il n'en fut pas de mgme 
à Andance. Le collège possédait la un prieuré; un l'ère y lo- 
geait. La foule exaspérée mit le feu à la tour, se saisit du reli- 
gieux, l'enchaina et menaca de le jeter dans le Rh6ne. Contre 
toute espérance, il parvint à s'échapper 1. 
Dans le diocèse de Vienne, il v avait une petite ville si remplie 
d'hérétiques que depuis vingt-cinq ans elle n'avait reçu la visite 
d'aucun évëque. 11 -' Pierre de Villars y appela les Pères de 
Tournon pour préparer à la réception des sacrements les catho- 
liques testés fidèles. ..uelques missionnaires s'y rendirent aussit6t. 
Quand l'archevêque vint les rejoindre au bout de trois jours, il 
eut le bonheur de ponvoir administrer le sacrement de confirma- 
tin à plus de six cents personnes"-. 
11 y eut encore d'autres missions analogues. Les noms des ap6- 
tres, avec leurs œuvres, sont inscrits au livre de vie, mais l'his- 
toire ne saurait tout dire. Du moins l'aura-t-on vu par ce qui pré- 
cède " la Compa.gnie de Jésus soutenait vaillamment le r61e que 
lui avaient assigné les l'apes en l'admettant parmi les ordres mi- 
litants de la Sainte Église. 

I. Lilt. aua. 1,5bl. p. 161. 
2. Ibid., I'- lfi2. 



CHAPITRE IV 

LES JËSUITES DE FRANt;E EN ËCOS.gE 
, 156')-1597) 

Sommaire : 1. Situation de l'Écosse à l'av,'.nenlent ,le Marie Stuart. -- . Ed- 
mond llay etGuillaume Creytton accompa.'nent le P. Floris de Gouda, nonce apos- 
tolique. -- 3. Mariage de Marie Stuart avec llenri Darnley; mission de l'evë- 
que de Dunblane. --4. Captivité «le Marie Stuart: sos relations avec le I'. 
Edmond IIay.- 5. Projets «lu duc de ;uise pour la délivrance de Marie Stuart. 
-- 6. Dèpart des missionnaires retardé. -- 7. Le P. Creytton à la Tour de L,m- 
dres. -- 8. Travaux apostoliques des PP. Jacques ;ordon, Edmond Hay, Jean 
Dur 3" et Guillaume lIolt. -- 9. Ministëre ,lu P. Samier auprbs de Marie Stuart. 
Sources manuscr|tes : l. Recueils de documents conservês dans la Compagnie : a) Fran- 
cia, Epistolae Generalium ; --b) Galliae Epistolae; -- c) itistoria prov. Franctae; -- d) Fran- 
cise histories documents ; -- e) Scotiae historia ; -- f) Epistolae Episcoporum. 
ll. Paris, Biblioth. Nationale, mss. fran,-ais 3308, 
III. Rome, Archivio Vaticano, Nunziatura dt Froncis. t. XVl, XVll. XVIll. 
Sources imprimées : Jouvancy, Historia Soc. Jesu, P. V. -- Calendor of .store poper re- 
lalDtg fo Scotland, t. 11. -- Calendar ofState, F«ffeign, 13t40. l/l, 138. --Hamiltonpa- 
pers, edit. by Joseph Bain, t. 11. -- Letters and Memorials of IVilliam cardinal Allen. -- 
Labanoff, Lettres de Marie Stuart.-- Mémoires de Duplessis-Mornay, supplement, -- M,:- 
moires de la Ligue. -- Richeome, Plainte .apolog,:tique (1611L -- Teulet, Relations politi- 
ques de la France et de l'Espagne avec l'Ecosse. -- Lingard, Histoire d'Angleterre, t. Vil. 
-- Dictionary of national biography, edit. by Sidne, Lee. -- Chêruel, Marie Stuart et 
Caterine àe Mëdicis. - Wiesener, Marie .Stuart et le comte de Bothwel. --Kervyn de 
Lettenhove, Marie Stuart. --J. Forbes, $. J., Jean Ogilrie. 

1. Parmi les Jésuites auxquels fut confiée la délicate mission de 
secourir le catholicisme persécutë en Écosse sous le règne de 
Marie Stuart, plusieurs, et non des moindres t, appartenaient à 
l'Assistance de France. Afin de bien saisir le caractère de leur in- 
tervention, il nous faut reprendre les choses d'un peu plus haut. 
Pendant que Marie Stuart, fille et héritière de Jacques V, était 
reine de France, comme épouse de Franqois 11, sa mère, Marie 

1. Il nous suffira denommer les PP. Jacques Gordon-tluntly. professeur de philoso- 
phie et de thëologie dans divers colleges. Edmond Hay, recteur des collèges de Paris 
et de Pont4-Mousson, provincial de France, Guillaume Creytton, recteur d'Avignon 
et de Lyon. Le nom de ce dernier est écrit différemment dans les documents relatifs 
à cette ëpoque : Crichton, Creitton, Creichton... Nous avons sa signature sur un grand 
nombre de ses lettres autographes, il signait Creytton, orthograplte que nous avons 
suivie dans le premier volume. 



I+IVRE I. -- CIIAPlTRE IV 

,le Lorraine, gouvernait l'Écosse en qualité de régente. Elle eut 
le lori, pet, t-ëIre, d'appeler trop de Franç.ais à l'adminislration 
,le ce i,ays. Aussi vit-elle se s,,ulever contre elle les nobles et les 
réfor,J,:s auxquels l'astucieuse ÉlisabeIh. reine d'Angleterre de- 
puis 1558, prètait son appui. laric de. Lorraine mourul le 10 .iuin 
15»0, a,, momenl oit la guerre civile venait d'éclater, lans les 
conventi,,nm connues sous le nom de paix d'Édimbourfj, et siffnées 
le t; jt,ill»t par l'ambamsadeur français, non pas avec les Écos- 
sais consi, lérés c«,,tme rebelles, mais avec l'envoyé d'Élisabetl,, 
on stilmla que les lroupcs françaises so.liraient du royaume, 
qu'en l'absence de la .ieune reine l'administration serait confiée 
à un cons«.il de douze personn+.s dont sept à sa nomination, et 
que dans le prochain Parlement «,n Irailerait «les affaires de la 
religion. 
Les proteslants d'Ëcosse ne per«lirenl pas une si belle occasion 
,le con,olider leur église et de lui donner une constitution réffu- 
lière. Le 17 a«,tl, le l'arlement, réuni sans convocation royale, 
suppr, ma le caIholicisme et établit l'éhse presbytérienne sur 
la base de l'élection populai.e. L'annéc suivante, Jean Knox, le 
Calvin de l'Écosse, composait un IraitWde discipline et de juri- 
diction ecclésiastique, dans lequel il excitait le peuple " la des- 
truction des ten,ples caIholiques. AuI,,risés par le Parlement, des 
X'andales, sous le nom de réformateurs, commencèrent à renver- 
ser. ces monm,enIs d'idolàtrie. 
Telle était la situation religieuse de l'Écossc quand larie Stuart 
fltt appelée à ffouverner ce malheureux pays. Depuis la mort de 
Fran,.ois !1.5 ,lécembrc 1St;0) elle s'était retirée à tteims, auprès 
,le son oncle le cardinal de Lorraine. Elle ne pouvait plus se ré- 
soudre à quitter sa pairie d'adoption et redoutait un peuple fana. 
lisé contre l'Éêlise. Enfin, cédant aux vœux de ses su.ieIs res/és 
tid+les et attx conseils de ses oncles, elle partit de Calais non 
sans une amère tristesse. A la faveur d'un épais brouillard, elle 
échappa il la tlotte anglaise qui croisail pour l'arrêter, et le 
10 aoùt 1561 elle débarqua à Leilh, à l'embouchure du Forth. 
Le lendemain de son arrivée, elle voulut fai,'e dire la nesse dans 
sa chapelle ; on cria à l'idolàIrie et l'on faillit tuer son auménier 
jusque +eus ses yeux. ..uand elle fit son entrée à Édimbour, elle 
pul voir des décorations représentant des scènes de 1' Xncien Tes- 
rament relalives au chaIiment des idolàIres  

Cf. Wiesener, Marie Stuarl el le Comle de Eolhwel. p. 6 et suiv. ; Lingard, lfisl. 



SITUATION DE L'ÉCOSSE A L'AVENEMENT DE MARIE STUART. 87 

". A tant d'insolence Marie Stuart n'opposait que la patience 
et la bonté. Mme en d'autres circonstances le seul fardeau des 
affaires e6t été lourd pour une veuve de dix-neuf ans. Elle choisit 
son conseil sur m,e liste de vingt-quatre noms présentés par le 
Parlement. Elle v introduisit quelques amis, parmi eux le comte 
de Bothwel. Elle donna sa confiance au prieur de Saint-André, 
son frère naturel, qu'elle créa comte de Murrav et qui devint 
dans la suite son plus ardent persécuteur. Ses ennemis m5mes 
conviennent que les premières années de son règne furent pleines 
de raison et de douceur. Elle attaqua ls ahus avec discrétion et 
fermeté; travailla sans hte comme sans négligence au rétablis- 
sement de l'ordre. Elle toiCa la religion protestante, parce qu'elle 
la trouva établie. Son crime fut de garder la sienne ; la réforme 
ne devait point le lui pardonner. 
Le pape Pie IV connaissait les 6preuves du catholicisme en 
Écosse et la piété de la jeune reine. Il lui envoya secrètement, en 
1563, comme nonce apostolique, un jésuite hollandais, Nicola.- 
Floris de Gouda t. Comme son voyage présentait de nombreuses 
difficultés, on le fit accompagner de deux jeunes Écossais, aspi- 
rants à la Compagnie de Jésus qui terminaient alors lours Cudes 
à Louvain, Edmond tlay et Guillaume Creytton"-, tous deux alliés 
aux meilleures familles du pays. Creytton prit les devants. Le 
silence le plus strict avait été recon,mandé sur la mission du 
P. Floris. Cependant les ministres presbytériens connurent bien- 
tél son arrivée et jetèrent les hauts cris, réclamant la prison et la 
mort pour le nonce de l'Antéchrist:. D'actives recherches furent 
faites partout, sur les routes, sur les cétes, dans les ports. Nicolas 
Floris parvint à Édimbourg et se cacha chez l'auménier de la 
reine. Il obtint de celle-ci nne courte audience, à la dérobée. 
pendant que la cour assistait au prëche. Il lui ferait la lettre de 
Pie IX" et ajouta de vixe voix les recommandations dont il était 
chargé..Marie Stuart lui indiqua verbalement, en latin, ce qu'il 
aurait à répondre. « Elle n'était pas libre, disait-elle; pour le 
concile de Trente, elle ferait ce qu'elle pourrait; quant à elle, 

d'Angleterre, t. Vil, p. 448 et suiv. ; Chéruel, Marie Stuart et Catherine de M(dicis. 
p. _99 et suiv. 
1. Connu dans les annales de la Compagnie sous le nom de Goudanus, du lieu de 
son origine. 
2. Lettres du P. P{icolas Goudanus au P. Génëral, l'une du 6juin 1562, l'autre sans 
date, probablement du mois d'octobre (Germaniae Epistolae, t. III, f. 121, 122;. 
3. Courte relation de Cr,.ytton, 1613 (Scotiae historia, 1566-163. f. 280}. Voir la 
lettre du P. Goudanus au P. Lainez de Mayence, 2 octobre 1562, .»ubliée par les 
timmen ans 31aria Laach, juillet 1880. 



8 

LIVRE I. -- CHAPITRE IV. 

jamais elle ne trahirait sa foi, plutèt mourir. » Le nonce e6t 
voulu visiter tous les évèques et leur communiquer lui-mème les 
instructions du Pape. Il ne put en voir qu'un seul ; les autres curent 
peur et n'osèrent le recevoir, l,a situation de l'Église lui apparut 
fort sombre : les hérétiqucs, 'uidés par Murray, se sont emparés 
de tous les postes ; les catholiques sont nais à l'écart; la reine pri- 
sonnièt'e est entourée d'intrigues; la relig'ion est proscrite; plus 
de messe ni d'office public; le pays est terrorisé par de miséra- 
bles apostats; les évêqucs paralysés par l'état politique se faiseur; 
un seul, le jeune coadjuteur de Iunblane, William Chisholm. 
lutte avec courage; il y a bien quelques bons prédicateurs, mais 
ils sont une poignée I 
Pour le moment, obligé de se cache.r, le nonce ne pouvait rien; 
sa vie était continuellement en péril, lmpuissants " le découvrir, 
les ministres étaient fort montAs, et un commerç.ant français, 
qu'on prit pour lui, futcruellement battu. 11 était temps de revenir. 
Guillaume Cre)'tton conduisit le nonce, déguisé en matelot, jus- 
qu'au vaisseau «lui l'attendait et l'accompagna en Belgique. Il y 
fut bientèt rejoint par Edmond llay2; tous deux alors partirent 
pour Rome où ils apportèrent au P. Lainez la relation du P. Floris 
de Gouda, rendirent compte de sa mission et entrèrent au novi- 
ciat de la Compagnie de l,:sus. 

3. Trois ans plus tard. en 1565, Marie Stuart épousait Henri 
Darnley, son cousin germain, fils du comte de Lennox. Plusieurs 
seigneurs du royaume et surtout le comte de Murray s'étaient mon- 
trés opposés à cette union qui affermissait la famille des Stuart en 
confondant les droits de ses deux branches3; excités par Élisabeth 
ils avaient pris les armes pour l'empëcher. Elle n'en fut pas moins 
célébrée le :9 .juillet. Les rebelles vaincus et chassés du ro).aume 
se réfugièrent en Angletcrre. Cette victoire fut un grand sujet de 
joie pour le pat'tf espa'nol. Inclinée de tout temps vers l'Es- 
pagne, la reine d'Écosse s'empressa d'accéder à la ligue qui se 
formait sous les auspices de Philippe ii et menacait d'accabler 
Élisabeth. On fit alors courir le bruit que l'évangile était en dan- 

l. Lettre du P. Goudanus à Lainez, 2 oct., dëjì citëe. 
2. Edmond Hay etait resté quelque temps en Ecosse, d'où il amena à Louvain plu- 
sieurs leunes gens de valeur qui plus tard se firent jésuites. C'étaient Jacques Tyrius, 
Jean Hay, Robert Aber«romby et Guillaume Murdoch. 
3. Marg«erite, fille athée de Henri VII, avait ëpousé, aprës la mort de Jacques IV, le 
comte d'Angus de la maison de Douglas. De ce second mariage naquit la comtesse de 
Lennox, mère de Darnley. Marguerite ëtait donc l'aïeule commutée de Darnley et de 
Marie Stuart. 



MISSION DE LÉYÉQUE DE D[BLçNE. 89 
ger, que le Piémontais David Riccio, secrétaire intime de Marie 
Stuart, était uit agent du Pape. Avec une odieuse perfidie, les sei- 
gneurs protestants excitèrent contre lui la jalousie du vaniteux 
et frivole Darnley. Le 7 mars 1566, David Riccio était assassiné à 
Holyrood. Les conjurés tentèrent de retenir Marie p.isonnière au 
chateau de Stirlins; mais elle s'échappa de leurs mains, rassembla 
une armée à Dunbar, marcha sur Édimbour où les meurtriers 
s'étaient réfugiés, et les contraignit à chercher leur salut dans 
1 exil . 
A ce moment, Pie V venait de s'asseoir sur le freine pontifical. 
La catholique Marie Stuart envoya l'évëque de Dunblane  pi.ésen- 
ter au nouveau pape ses félicitations et l'assurer de sa parfaite 
soumission à l'Ég'lise romaine. Informé de la triste situation du 
royaume et sachant le bon vouloir de la reine paralysé par un 
manque absolu de ressources, le Pontife promit de venir à son 
secours, « dùt-il vendre jusqu'au dernier vase sacré 3 ,,. Il résolut 
aussi de lui envoyer le plus t6t possihle, comme nonce apostoli- 
que, Vincent Laureo, évèque de Mondovi. Les deux Écossais qui 
avaient déjà, sous le pontificat de Pie IV, accompagné le P. FIoris 
de Gouda, furent de nouveau désignés pour aider l'évgque dans 
sa périlleuse mission. Edmond Hay et Guillaume Creytton. 
hommes de talent, de vertu et d'expérience, étaientvite parvenus 
aux charges importantes de la Companie " l'un exerçait alors 
les fonctions de recteur au collège de Paris, l'autre occupait le 
même poste au collège de la Trinité à LyonL 
A la tin du mois de juin 1566, l'évèque de Dunblane et le 
nonce Vincent Laureo se trouvaient à Paris, tout prèts à passer 
en Écosse, quand on apprit la naissance du jeune prince qui 
devait tre un jour Jacques I « d'Angleterre. La reine demanda 
au nonce de retarder son voyag-e jusqu'à cequ'elle eùt réglé avec 
le Parlement le baptême de son fils dans la reliion catholique. 
Si elle obtenait ce qu'elle désirait, il lui serait alors plus facile de 
faire recevoir l'envoyé du Pape dans le royaume avec tous les hon- 
neurs dus à son rang. Le Parlement consentir au baptème catho- 

1. Cf. Teulet, Relatiots politiques de la France et de l'Écosse, t. 11, p. 60. Ché- 
ruel, op. cit., p. 5, 47. 
2. L'ëvque de Dunblane songea quelque temps "A entrer dans la Compagnie. Les 
supérieurs furent d'avis qu'il serait plus utile ì l'Êcosse en gardant son siege (Lettre 
de l'évéque de Dunblane au P. Gënéral, 6 janvier 13G5, dans Epist. Ei,iscop. , t. l. 
p. 9). 
3. Relation du P. Creyt{on, 6 mai 1613. 
4. Lettres du P. Général au P. lanare, 27 juin 156;; au P. Ed. Hay, 27 nai t66 
,Francia, Epist. Gen., 1565-t567, f. 120). 



9O 

LI , RE I. -- CHAPITRE 1V. 

!ique, mais ne voulut pas entendre parler de la réception du 
nonce. « On mit tout en œuvre, dit le P. llay, pour engager Vin- 
cent Laureo à rester en France ou "à retourner en ltalie 1. » 
Après cinq mois d'attente la situation de l'Écosse ne paraissait 
pas sensiblement modifiée. Au contraire les esprits s'échauffaient- 
de plus en plus et l'on avait à craindre un soulèvement fomenté 
par la reine d'Anglctel're . Cependant le nonce ne voulut pas 
abandonner sa mission sans avoir au moins fontA quelque 
chose, llans ce pays hostile qui refusait de le recevoir, il envoya 
le P. Edmond llay avec l'évêque de I3unblane pour sonder le 
terrain et lui pt'eparer les voies:. Partis de Rouen le 3 décembre 
et portés pat' un vent favorable, ils abordèrent deux jours apr.ès 
sur les cètes d'Écosse, et le 17 ils assistèrent à la c@émonie du 
bapt6me qui fut faite avec beaucoup de pompe par l'archevêque 
de Saint-André, dans la chapelle (lu ch;'teau de Stirling 5 
Le 10 févt.ier 156"/, llenri I3arnley périssait de mort violente. Les 
troubles (lui suivirent empëchèrent la venue du nonce en Écosse. 
Le ! 5 mars, le !'. Edmond llav élait de retour à Paris après avoir 
tra,aillé dans la mesure de ses forces au relèvement du catho- 
licisme. Le .o2 avril, l'èvëque de Mondovi reç'ut, dat6e de Stir- 
ling, une lettre de Marie :';tt, art lui marquant son d6sir de commu- 
niquer avec lui, l'avertissant de l'envoi d'un exprès, dès qu'elle 
serait de retour à Édimbourg, et le priant d'assurer le pape de 
la « dévotion » qu'elle avait « de mourir en la foi catholique et 
pour le bien de son @lise ,,. Était-ce un pressentiment de sa 
cruelle deslinée? L'année suivante (1568), elle était contrainte 
de fuir en Anqeterre, où l'attendait, après une dure captivité de 
dix-neuf ans. une mort qui ressemble à un martyre. 

t. Les Jésuites n'abandonnèrent ni la reine prisonnière, ni sa 
patrie persécutée; mais ils ne purent revenir en Écosse. à titre 
de missionnaires, avant l'année 158i. Parcourons rapidement les 
faits princil)aux accomplis dorant cet intervalle. 
Élisabeth, qui re'ardait la Compagnie de Jésus comme la milice 
,lu Saint-Sièe, avait interdit à tous ses membres l'entrée du 

1. Lettre au P. Polanco. 6 sept. 1566 (Gall. Epist.. t. I!I, f. 51. St'). 
,. lbidem. 
3. Lettre de Vin¢ent Laureo au P. Géneral. 13 to r. 15 (Epist. Episcop., t. It. 
4. Leltre du P. Manare au P. Général, 11 dëc. 1556 {Gall. Epist., t. !11). 
5. Wiesener dans larie Stttart, p. 167, s'est trotnpé sur l'ëpoque de ce vo)age 
du P. Ed. llay. 
6. Cité pa,' Wiesener. larie Sluarl, p. 338. 



MARIE STUART ET LE I'. EDMOND H.Y. 

91 

royaume sous peine des ch-Miments dus au crime de lèse-majesté. 
le telles menaces ne pouvaient que donner le désir du martyre 
au,: fils de saint Ignace. En 1579, sur un ordre du pape Gré- 
golfe Xlll, le P. Mercurian créa la mission d'Angleterre. L'an- 
née suivante, un peu après Pàques, les l'P. Edmond Campion et 
Robert Persons, les premiers choisis, partirent ensemble, joyeux 
de se dévouer au salut de leurs compah'iotes I. Nous n'avons pas 
à raconter leurs travaux ni la mort héroïque du P. Campion 
que Léon XIII a élevé au rang des martvrs . Le P. Persons, don 
la vie était mise à prix, se décida, sur le conseil de ses amis, à 
se réfugier en France. Là il avait chance d'ètre encore utile 
la mission d'Angleterre, en attendant l'heure d'y rentrer 
là aussi il servirait activement la cause du catholicisme en Écosse. 
Depuis l'emprisonnement de Marie Stuart, le royaume avait 
été successivement gouverné par quatre régents qui, subissant 
lïnfluence d'Élisabeth, avaient fait élever le prince Jac,lues dans 
la religion réformée, et implanté le calvinisme dans tout le pays . 
La reine d'Anleterre avait même proposWà sa bonn,  sœur, et par 
amitié, disait-elle, de renoncer au pouvoir ou de le partager avec 
Jac,lues Vl. Marie Stuart protesta tout d'abord qu'elle n'abdique- 
rait de sa vie. En 158- seulement, après une lettre respectueuse 
et soumise du jeune prince, elle consentir à se l'adjoindre en lui 
accordant le titre de roi qu'il tenait déjà de la volonté nationale. 
Elle voyait à cette concession d'autant moins de danger, qu'elle 
veillait autant que possible sur les dispositions religieuses de 
son fils, suprème espoir du catholicisme. En 1581, pour ré- 
pondre h son désir, le P. Persons avait envoyé en Écosse un 
prëtre séculier, William Waytes, et le p. william Hoir. Ils étaient 
chargés de recommander au jeune roi la protection des catho- 
liques anglais réfugi6s dans ses États, de lui offrir des prètres et 
de lui montrer les raisons quïl avait de favoriser l'Église ro 
maine. De fait, le moment paraissait favorable pour entreprendre 
l'évangélisation de ce pays où la régence venait de changer 
de mains. Esmé Stuart, connu sous le nom de M. d'At, bigny, 
envoyé par la cour de France, en 15;S, auprès de Jacques Vl 

1. Ils all/rent de conserve jusqu'à Reims, nais ils eurent soin de ne pas aborder en- 
semble en Angleterre. 
2. (3ampion aborda à Douvres le 25 juin 1580, il fut fait prisonnier le 17 juillet 1581 
et elêcutê le 1 « décen3bre suivant. 
3. Moro, Hisloriaprovinciae atglicanae, p. iii. 
4. Lettres des PP. Ed. Hay et Guil. Cre.tton au P. GénCral, Il et 27 nov. 1573 
(Gall. Epist., t. VII, f. 59_et 111. 



92 I IVRE I. -- |',HAPITRE IV. 

« avec des instructions de la maison de Guise t », était bient6t 
devenu le favori du roi. Comblé de diffnités, créé duc de Lennox, 
il se crut assez fort pour s'attaquer au comte de Morton et réussit 
à lui arracher la r6ffence. A peine le P. Ed. Hay, alors à Pont-à- 
Mousson, eut-il connu ce changement, qu'il demanda comme, 
une faveur au i'. Général d'ëtre envoyé dans sa patrie. Le P. ller- 
curian, à qui .Xlarie Stuart et l'archevëque de Glas8"ow, son agent 
•  Paris, avaient recommandé la nfission d'Écosse, lui répondit 
le "5 novembre en louant son zèle d'ap6tre, qui n'Atait inspiré 
ni par la chair ni par le sang mais par la seule charité; car, 
disait-il, une telle mission ne promet que travaux et dangers. 
,, Quant aux départs, ajoutait-il, nous n'avonsencore rien décidé; 
une affail.e aussi importante ne peut être entreprise sans l'avis 
du Souverain Pontife; elle requiert mème son consentement et 
son approbation. Dès que nous aurons vu Sa inteté, ce qui ne 
peut tarder, nous nous occuperons du choix des personnes . » 
Grégoire XIII ne p,,uvait que bënir une œuvre qui répondait si 
bien à sa paternelle sollicitude pour un royaume où l'hérésie do- 
n,inait depuis peu et qu'on espérait ramener facilcnient au catho- 
licisme, surtout si le jeune roi accueillait volontiers les premières 
avances. Aussi le P. ;énéral pouvait-il écrire, le 0_.9. décembre, à 
l'archevêque de Glasffow, au sujet de la mission d'Écosse : 
,, Après avoir recommandé la chose à Dieu dans la prière, et pris 
l'avis de nos conseillers, nous l'avons soumise au Saint-Père qui 
est pour nons l'inlerprète de la volonté divine. 11 s'y est montré 
tellement favorable que nous ne doutons pas qu'elle ne soit aussi 
grandement approuvée de Notre-Seigneur 3. » Sur le choix des 
personnes le P. Mercurian n'hésita pas; il regarda le P. Edmond 
Hay et le 1'. Cre)tton « comme spécialement désiffnés par Dieu  ». 
Ce choix, en effet, s'imposait et a cause des qualités des deux 
Pères et à cause des relations qu'ils avaient eues déjà avec les 
catholiques Écossais. Nous avons vu, en 1566, le P. Edmond tlav 
Iarvenir jusqu'à Marie Stuart et lui porter quelques paroles 
d'encouragement. Depuis cette époque un commerce épistolaire 
s'établit entre la reine et le jésuite. Il y était parfois question des 
écoliers pauvres que Marie Stuart faisait élever à ses frais dans 

r. The Diary of M. James Melvill, f. 59. 
. Lettre du P. Génëral au P. Edraond Hay, 25 nov. 1578 CFrancia, Epist. General., 
t. |, 1575-t60tt, f. 119.). 
3. Lettre du P. Gènëral " l'archevgque de Glasgow (Francia, Epist. General., t. 1. 
575-604. f. 4). 
-i. Ibidem. 



MARIE STUAI{T ET LE P. EDblOND IIAY. 

3 

les collèges de la Compagnie en France. Aucune des lettres du 
1'. llay ne nous a été conservée. Deux de la reine ont été retrou- 
vèes et publiées, qui nous montrent le P. Edmond remphssant 1,-. 
rèle d'ange consolateur auprès de l'infortunée prisonnière 1. 
Celle-ci en retour lui témoignait une humble et confiante sou- 
mission. Le 9 juin 157't, elle lui écrivait de Sheffield : « )1 ° Ed- 
mond, j'ay re,:eu avec une 'rande consolation d'esprit les lettres 
que vous mavez escriptes, bien que non sans rougir et battre ma 
poitrine, me confessant in,ligne de la bonne opinion qu'avez de 
moi oultre mon mèrite, llais j'attribue cette louange non desser- 
vie [non méritée] à la miséricorde de Dieu qui vous incite, par 
semblables faç.ons d'escrire, à me semondre dores en avant d'es- 
tre telle que m'estimez vers lui. A quoi. j'espère, vos prières et 
celles de vostre saincte compaignie m'ayderont; et de ma part 
je ne me vanteray d'y apporter qu'une humble submission pour 
recevoir les admonestemens qu'il luy plaira m'envoyer, pour du 
tout me ranger soubs sa saincte volonté en toutes mes adversitez, 
desquelles il m'a jusques icy pitoyablement [dans sa pitié] 
fendue pat" un octroy de patience que je lui requiers me con/i- 
huer jusques à la fin. ,, 
Marie Stuart félicitait ensuite le Père d'un de ses livres qui lui 
,:tait tombé entre les mains, et elle ajoutait : « Si vous voulez tant 
faire pour moy que de dresser une petite institution ou reigle 
des pt-i6res qui seront plus propres pour estre dictes aux jours 
solennelz et temps de plus grande nècessité, oultre les ordinaires. 
pour estre plus uniformément présentCs à Dieu par ma pelite 
famille assemblée, vous ferez une œuvre de piAté, n'ayant nul 
icy de qui nous puissions avoir conseil, et n'ayant empeschement 
de vacquer aux heures requises de servir "à Dieu. S'il se faict 
quelque belle œuvre propre pour l'estude d'une prisonnière, en 
latin ou autre lansage vulgaire, je vous prie advertir mon eml,as- 
sadeur de me l'envoyer, et prendre la peine de visiter mes pau- 
vres escholliers pour les admonester de faire pri6res pour moy. » 

1. La première, du 9 juin 1574, a été publiée par M. Xieseaer dans la llew«e des 
Queslios historiqes (an. 1867, t. II. p. 614-618) SOUS le titre : Marie luart et le 
p. Edmoad Auget. L'auteur a confondu deux jésuites célëbres à cette époque et que 
l'on dësignait souvent par leur seul prénom, Edmom/. 11 n'y a pas de doute / avoir. 
car Marie Stuart prie le destinataire de voir les écoliers dont elle payait la pension au 
collège de Clermoat; or en juin 157t le P. Ed. Hay habitait le collège de Clermont 
conme provincial de France, et le P. Auger était recteur du college de Toulouse. -- 
M. XX iesener donne dans le mgme article une autre lettre de la reine au P. Edmond, 
du 9.1 novembre 1578, mais elle se trouvait dë|a dans le Rec«eil de Labaaoff. t. ¥. 
p. 71. 



9 LIVRE I. -- CH.t['ITRE IV. 
Si Marie Stuar se bat la poitrine et se confesse indi$ne de la 
bonne opinion qu'on a d'elle, ce n'est pas l'aveu d'une conscience 
tourmentée, mais le pur langage d'une humilité sincère. D'autre 
part, coml»iel touchante la sollicitude de la reine pour ses servi- 
leurs, pour « sa petite famille », en qui elle s'efforce de gar- 
der intacte la foi catholique! Dans une autre lettre, également 
datée de Sheftield le "1 novembre 1578, la caplive remercie le 
I'. Edmond ilay d,-s consolations qu'il lui envoie ; elle y exprime, 
avec la résina|ion la plus chrétieune, sa patience iL souffrir, son 
détachement « des appas mondains ». Ce devait ëtre pour son 
directeur une .joie précieuse «le lire des phrases comme celle- 
ci " « [.le, suis encore plus résolue que jamais de suivre, mo)en- 
nan! llai g'r;ce .dn rédempteur:, le chemin quÏ1 m'a tracé en 
allant à la Croix, de laquelle je me tiens heureuse porter ma 
pa,'t en ce mondel. » 
Durant les huit années qu'elle passera encore à endurer son 
long martyre, Mat.Je Stuart ne démentira pas un seul jour ces 
sentiments de ferveur. 
5. Les PI ». Ilav et Creytton, désignés pour la mission d'Écosse, 
durent a|tendre de nouvelles instt.uctions avant d'entreprendre 
leur voyage. ['ne lettre du nonce, Gi,,vanni Castelli, évëque de 
Rimini. adressée, le 15 janvier 15t'. au cardinal de Como, secré- 
taire d'État, nous appt'end que le P. Mathieu, provincial de la 
province de France, insistait pour obtenir une prompte décision. 
« 11 ne doute pas, (lisait le nonce, que les P,':res de la Compagnie, 
s'ils ne peuvent agir beaucoup auprès du roi, n'aient du moins 
nc grande intluence sur les personnes de son entourage dont 
plusieurs sont leurs parents ou leurs amis'-'. » 
Le P. Ilay ne pouvant au milieu d'une année scolaire quitter 
Pout-à-Mousson, où il était recteur de l'Université, le 1 ». Creytton 
partit pour l'Écosse avec le Frère coadjuteur t|odolphe Emerson, 
ancien compagnon du P. Garni,ton. 11 ne voulait pas y faire un 
long séjour, mais seulement se rcndt.e comp|e de l'Arat des cho- 
ses. « 11 reçut une hospitalité pleine d'égards chez Lord Séton. 
Il vint à la cour. Introduit nuitammeut au palais, et caché deux 
jours dans un asile secret, il put enfin voir le duc de Lennox a. » 
1. Lett»e de /larie Stuart au P. Edmond tlay, :1 nov. t578. Labanoff, Lettres... rie 
Marie Sl«tarl. t. V. p. 71. 
2. Lettre du nonce au cardinal secrëtaire d'Etat. 15 janvier 1582 (Arehiv. Var., 
iunz, dt Francia, t. XV. f. 415, 416t. 
3. *De missione Scotica; pt:tcta quaed«tm C«tmberto a P. Creittone missa art. 
261.l ($cotiae historia, 1566-1631. f. 12-15",. 



PROJETS DU ItUC DE GUISE. 

Il le trouva catholique de cœur et prèt à favoriser l'instruction 
religieuse du roi; il obtint mëme de lui une lettre pour Gré- 
ffoire XIII, qu'il ferait plus tard au pape comme un éage d'es- 
poir I 
Après le retour du P. Creytton, le projet dçune mission en 
Écosse se comptiqua d'un dessein politique où, par la force des 
choses et la direction du Souverain Pontife, plusieurs Jésuiles se 
trouvèrent enffagés. Pour déhvrer l'infortunée Marie Stuart, sa 
parente, et secourir les catholiques si cruellement persécutés, le 
duc de l;uise avait formé le plan d'une expédition en Angleterre, 
favorisée par un soulèvement éénéral de l'Écosse et de l'lrland,'. 
« Je ne doute pas, écrivait le nonce Castelli le 8 mai 158-. que 
Sa Sainteté n'embrasse, autant qu'il sera en son pouvoir, une si 
'lorieuse entreprise. Si l'on célèbre la mémoire de Gréffoire le 
Grand qui a gaffné l'Angleterre au christianisme, combien Gr,:- 
golfe XIII n'aura-t-il pas plus de mérites devant Dieu et de gloire 
devant les hommes en ramenant deux royaumes  la foi de leurs 
pères-? » Et le cardinal secrétaire d'État lui répondait le °8 mai : 
« Sa Sainteté a pris autant de plaisir au projet, que s'il se fùt agi 
d'une guerre en Terre Sainte . » 
A la suite d'une réunion chez le nonce, à laquelle assistèrent le 
duc de Guise, l'ambassadeur d'Écosse, le docteur Allen et le I'. 
Persons, l'évëque de Rimini écrivit au cardinal de Como le "' mai : 
« Le duc de Guise est résolu à se mettre à la tète de l'expédition, 
avec tous ses parents et ses amis ; dans lëtat ,»ù sont les ail'aires, 
il ne doute pas du succès... 11 est d'avis toutefois, pt, ur ne pas 
donner ombrage au roi tr6s chrétien, que les troupes soient le- 
vées en Italie, au nom de Sa Sainteté, sous quelque prétexte qu'il 
lui plaira, et qu'elles soient commandées par urt Italien, homme 
prudent et d'autorité... Une t«lle expédition, continuait-il, me 
parait si honorable et si utile pour l'Élise de Dieu, qu'on ne 
saurait en faire ni en imaginer une autre plus importante..le sup- 
plie donc Votre Seigneurie lllustrissime d'encouraz'cr le Saint- 
Père à favoriser cette entreprise vraiment digne du Vicaire d. 
Jésus-Christ; d'autant plus qu'elle aura l'approbation du roi ca- 
tholique, comme le promettent ses agents . » 
Afin de mieux s'assurer le concours de Grégoire XIII et de Phi- 

1. * De missione 8cotica. 
2. Dël,ëche chiffrëe (Arch. Var., Nunz. di Francia. t. XV, L 
3. lbidem, t. XVI, f. 
i. Depdche chiffrëe Arch. Vat., Nunz. di Francia, t. XV, f. 



LIRE I. -- CHAPITRE I. 

lippe !!, les PI'. Crevtton et Persons furent envovés l'un à Rome et 
l'autre en Espa.gne. Le roi catholique accueillir volontiers les ouver- 
tures qu'on lui fit, et promit de contribuer avec le pape aux frais 
de la guerre; mais tout fut suspendu par la nouvelle d'un attentat 
contre la liberté de Jacques vi t. En s'efforçant de disposer le 
jeune prince à un accommodement avec sa mère. le duc de Len- 
nox et le comte d'Arran avaient encouru la haine d'Élisabeth et 
,le tous les ennemis de Marie Stuart. Plusieurs seigneurs se liguè- 
rent pour arracher le roi des mains de ses favoris. Sous prétexte 
d'une partie de chasse, ils l'attirèrent au chàteau de Ruthven, le 
"8 aoùt 158-, et le tirent prisonnier. Le comte d'Arran fut confiné à 
Stirling  le duc de Lennoxse réfu.g'ia à Dumbarton, puis en France. 
Gr@oire Xlll avait félicité le duc de Guise de ne chercher autre 
chose que le triomphe de la foi. Cependant, bien que flatté de cette 
marque de confiance, le duc commençait, ainsi que Philippe II, 
 montrer quelque hésitation. Tout en protestant qu'il tiendrait 
sa promesse, dùt-il partir seulement avec deux compa.nons, il de- 
,andait le temps de réfléchir; il désirait d'abord savoir ce qu'il 
se, rait possible de faire. Et puis, disait-il, les menaces de guerre 
entre la France et l'Espane étaient une cause de retard imprévue; 
mais si tout finissait par s'arranger, il ne désespérait pas d'inté- 
resser ltenri Iil lui-mëme à son projet. 
Ces renseignements assez vagues, communiqués à Rome par le 
nonce, ne pouvaient satisfaire le Souverain Pontife ; aussi le car- 
dinal secrétaire d'État mandait-il à l'évèque de Rimini. le 8 no- 
vembre 158" : « Nous espérons bien que le roi catholique voudra 
participer "à l'expédition ; mais ne le voulùt-il pas, ou ne le pùt-il 
pas, le Saint-Père ne manquera pas de faire tout ce qui lui sera 
possible. Que Votre Seigneurie demande donc au duc de Guise 
s'il lui sen,ble qu'on puisse réussir sans le secours de l'Espagne, 
et dans quelles conditions, combien il faudra de troupes, o6 elles 
se rassembleront, quelles dépenses seront nécessaires à leur en- 
tretien. Il faut sortir des généralités, ne négligeant rien de ce 
qu'il convient d'examiner dans une affaire si importante, afin 
que tout se fasse solidement, et qu'on ne s'expose pas au danger 
,le perdre à la fois la réputation, l'argent et les personnes«. » 

!. Ibid., t. XV, f. 552. 
. Chéruel, Marie Stuart et Catlerine de Mt:dicis, p. 94. 95. Forbes, Jean Ogilrie, 
p. xxvl. 
3. Dépgche chiffrée du nonce, 6 aov. 1582 (Arch. Var., Nunz. di Francia, !. XV, f. 567). 
t. iinute de la dépêche chiffrée, 8 nov. 1582 Archiv. Var., lunz, di Francia, 
I. XVI, f. 212). 



PROJETS DU DUC DE GUISE. 97 
Le duc de Guise, d'accord avec son frère le duc de Mayenne, 
se contenta de faire savoir au nonce qu'il ne pouvait, pour le mo- 
ment, donner aucun renseignement spécial, mais qu'il envoyait 
en Écosse, avec l'ambassadeur de llenri !!I, un honme de con- 
tiance qui l'informerait pleinement de la situation. 11 demandait, 
en attendant, qu'on déposàt en lieu s6r trente ou quarante mille 
écus, afin de pouvoir être prèt selon les occurrences 1 
Au mois de lnai 1583, le P. Persons revenait d'Espagne, ferme- 
ment persuadé qu'il avait laissé Philippe I! tout disposé à seconder 
l'expédition d'Angleterre et d'Écosse, et désireuxde la voir com- 
mencer dans le courant de l'année. « Bientét, écrivait le nonce 
au cardinal de Como, on pourra envoyer à Rome tout un plan de 
l'expédition... Que Votre Seigneurie lllustrissime daigne donc 
exhorter le Saint-Père à ne i,as perdre une si belle occasion de 
délivrer tant de pauvres catholiques. Il faut que ce soit cette 
année, ou il ne restera plus aucune espérance humaine. Sa Sainteté 
ne saurait employer le patrimoine de saint Pierre d'une manière 
plus utile qu" recouvrer ces pays, dans lesquels les papes ses 
prédécesseurs ont eu tant de peine à implanter la foi de Jésus- 
Christ. » 
E Écosse, malgré l'approbation donnée pat. le Parlement aux 
auteurs de l'attentat de Ruthven, tout se préparait pour une 
contre-révolution. Afin de rlever le parti fran«;ais, Henri !!I avait 
envoyé comme ambassadeurs La Mothe-Fénelon et Maineville, 
en leur recommandant de travailler à la délivranee du roi et à 
la réconciliation de tous les Écossais.3. En dehors des instructions 
royales, Maineville en avait-il d'autres émanant directement du 
duc de Guise? Duplessis-.lornay affirme dans ses .lémoires que cet 
envoyé était aussi chargé «le préparer une desceute des Espa.- 
gnols en AngleterreL tlenri 111 écrivit à Castelnau, son ambassa- 
deurà Londres, pour démentir ce bruit accrédité à la cour d'Éli- 
sabeth:'. D'après la dépèehe du nonce à Paris que nous avons citée 
plus haut, il ost probable que Maineville était cet « homme de 
confiance » duquel le duc de Guise attendait au moins des infor- 
mations. 
..uoi qu'il en soit, le nonce écrivait le 3o mai 1583 : « Le duc 
paraît tout à fait dëterminé à commencer l'expédition par l'É- 
i. Depche chiffrée du nonce, 9.0 nov. 1582 (Arch. Val., Nunz. dt Francia. t. XV. f. 577!. 
2. Dépche chiffrée, 30 ,»ai 1583. 
3. Ch#fuel, Marie Stuart et Catherine de Mt:dicis, p. 96. 
4. Mi:moires de Duplessis-Mornay, supplëment, t. I1, p. 180. 
5. Lettre de Henri 111 à Castelnau (Bibi. ha/., ms. fr. 3.308, f.60). 
çO.MPAGIq|i DI JlSl.$. -- T. Il. - 



98 LIVRE 1. -- CItAPlTRE IV. 

cosse. Il a l'intention d'envoyer dans ce pays un prince de sa 
famille et de lui donner M. de Menevil pour lieutenant; lui-même 
se trouvera à la fron/iére d'Angletcrre, selon ce qui était déjà 
convenu... Le roi Jacques VI n'est pas tellement attaché c/la secte 
calviniste qu'on n'ait aucun espoir de le ramener, bi. de lenevil 
lui ayant montré que, pour régner en Angleterre, il ne pouvait 
attendre de secours que des catholiques, il lui a promis de ne les 
point persécuter i. » 
Cependant le duc de Lenn,x venait de mourir à Paris, assisté à 
ses derniers moments par le P. 31athieu qui le confessa et commu- 
uia -. Quoique protestant à l'extérieur, il était toujours resté, au 
fond du cœur, fid,'.le à l'Église ; il avait même promis devant l'ar- 
chevêque de Glasgow que, si Dieu lui conservait la vie, il ferait 
profession ouverte de sa foi 3. Cette mort dérangea bien desprojets. 
Pour aviser à l'avenir, le nonce réunit un conseil auquel assis- 
tèrent « le duc de Guise, l'agent du roi catholique, l'ambassadeur 
d'Écosse, M. de Maineville et le P. Claude Malhieu en qui tous 
avaient la plus grande confiance ». Mais Marie Stuart fit dire à 
ses amis de France de ne rien tenter de nouveau jusqu'à la mise en 
liberté de son fils et la consolidation de son parli. 
Jacques VI était alors bien « résolu et déhbéré de ne perdre 
l'occasion de se remettre entre les mains des seigneurs » du parti 
françaisL Au mois de juin 1583, il parvint à briser le joug" de ses 
persécuteurs, et, assisté de Melvil et du comte d'Arran, il recon- 
quit toute son autorité.\ll n'avait que seize ans, mais il possédait 
une maturité précoce, due aux rudes épreuves de son enfance. Le 
projet d'une expédition en An.deterre par l'Écosse, un instant 
abandonné, fut repris en 158,';; t.»utefois, après un voyage du 
P. Persons, on reconnut qu'elle serait bien plus difficile et entrai- 
nerait beaucoup plus de dépenses qu'une descente en Angleterre:. 
Les choses en étaient là, quand Henri 111 perdit son frère, le de rnier 
représentant des Valois. Cette mort compliqua singulièrement la 
situation intérieure, déjà fort troublée, de la France. Aussi, le 
: juillet, le duc de Guise inf,,rma-t-il le nonce qu'il ne pouvait 

1. Dëpche chiffrëe (Arch. Var., Nunz. dt Francia. t. XvII. t". 169 et 170), 
2. Lettre du nonce au cardinal de Como, 13 juin 1583 (lbidem, f. 201). 
3. Lettre de l'èêque de Rimiuiau cardinal de Corno, 13 juin 1583 (Arch. Var., unz. 
dt Francia, t. XVII, f. 198-204). 
• /t. Dèt,gche cbiffrëe du nonce, 11 juin 1583 (lbidem, t. XVII, f. 191 I. 
.5. Lettre de Henri 111 à Castelnau, 29 mai 1583 (Bibi. nat., fr. 3.308. f. 18). 
6. Dëpêche chiffrée du nonce, 1" mai 158t (Arcb. Val., Nunz. di Fcancia, t. XVII, 
f. 384-388). 
7. Dëpgche ehiffrëe lu 14 mai 158t (lbidem, t. XVII, f. 395-396). 



DÉPART liES MISSIONNAIRES RETARDE. 

99 

dans les circonstances présentes s'¢ioigner du royaume. Vers la 
mëme époque, un complot contre Élisabeth fut découvert. Un des 
accusés, Trockmorton, soumis à la torture, révélacomme le tenant 
de l'ambassadeur d'Espagne, Bernardin deMendoza, tout le plan 
préparé par le duc de Guise '. L'entreprise n'avait plus aucune 
chance de succès; on y renonça. 

6. Pendantces préparatifs infructueux d'une intervention armée, 
les PP. Edmond Ilay et Guillaume Creytton restaient désiënés 
pour une autre mission toute pacifique, lls xvaient terri.és, le 
premier à Pont-à-Mousson, où il remplissait les fonctions de vice- 
chancelier de l'Université -, et le second à Chambéry. Quand l'ar- 
chevëque de Glasgow eut appris, au mois de juillet 1583, que 
.lacques VI avait recouvré la liberté, il écrivit au I'. Général por 
le prier d'envoyer en Écosse plusieurs peres et en particulier le 
P. Crevtton 3. Le P. Aquaviva répondit le 5 décentbre : « Bien que 
la Compagnie ait peine à fournir des supérieurs aux collèges, 
principalement en France et plus spécialement dans la Province 
de Lyon, néanmoins, pour contribuer autant qu'il est en mon 
pouvoir au bien général de la religion, j'ai ordonné au P. Guil- 
laume Creytton, en vertu de la sainte obéissance, de tout quitter, 
dès qu'il serait appelé ou par le P. odon ,Tigenat), ou par le P. 
Claude Mathieu. J'ai aussi ordonné au P. O,ton de fournir promp- 
tement, dès qu'il en serait besoin, les autres Pi.res que l'on juge- 
rait indispensables à la mission. Je désire cependant, pour de 
graves raisons que Votre Seineurie peut facilement deviner, 
que le P. Creytton, si l'on croit nécessaire quïl quitte Chambéry, 
ne séjourne pas à Paris, mais dans quelque collè$'e rapproché&. » 
Rien de plus sage que cette réserve. 11 convenait qu'un reliieux, 
destiné à une mission de paix, ne se trouvatpas mêlé à une entre- 
prise politique que le duc de [;uise n'avait pas alors complètement 
abandonnée. Et comme, auprès ,lu roi, la malveillance accusait 
déjà les Jésuites de romplir leurs collèges d'étransers, Henri 111 
aurait pu se montrer très froissé «lu séjour d'un Écossais à Paris. 
Le P. Creytton, obli'é de traverser la capitale pour se rendre à 
Rouen, ne descendit pas dans une naison de la Compagnie. Le 

1. Dépgche chiffrée, 3 septembre 158t (Arch. Var., t. XVII. f. 458-480}. 
. kbram, L" Universitè de Pont-h-Motssot  Cara .on, Documents inédtts, document 
V, p. 178}. 
3. Lettre de l'archevêque de Glasgow au P. Gënëral, 13 novembre 1583 (Epistolae 
Episcopotum, colIectio dispetsa). 
4. ltistoria Provinciae Franciae, t. 1, n. 42. 



I (»0 

LIVRE I. -- CtI.PITRE IV. 

P. Mathieu qu'il fit appeler, lui avoua que c'était le P. Provincial 
qui avait suggéré cette mesure de prudence, mais comme rien 
nï.tait à craindre pour l'instant, il le conduisit à la maison 
professe I 
Le moment de passer en Écosse n'était pas encore tixé; peut- 
être les missionnaires devraient-ils attendre longtemps une oc- 
casion favorable. Le P. Creytton, dans une lettre du 8 mars 158 
au P. Général, le p.iait d'utiliser ses services en France, pr6- 
voyant qu'il ne serait pas envoyé de sit6t dans son pays natal. 
« .le n'ai parlé, ajoutait-il, ni au duc de Guise, ni à d'autres; je 
me suis c,,ntenté de faire une visite au nouvel ambassadeur d'É- 
cosse et à son pr,;décesseur, qui négocient avec le P. Claude 
(Mathieu) beaucoup plus qu'avec moi. Les affaires d'Écosse sont, 
dit-on, en très bonne voie pour ce qui concerne le roi. Il s'est 
jeté tout entier entre les bras du duc de G,ise, se déclarant prt 
à faire tout ce que lui conseillera ce prince, liais .ie crains que 
tout ne soit perdu par des lenteurs. Si Sa Sainteté ne met la 
main à l'oeuvre sans attendre l'Espagne, il est à redouter que 
ce soit au d6triment du roi, de sa mère et des catholiques an- 
glais. La reine ,l'Angleterre ne manquera pas d'employer con- 
tre eux les armes les plus iniques. Si elle ne peut prévaloir par 
la corruption et la fraude, elle usera certainement de la plus 
grandc violence contre ce pauvre jeune roi qi, sur les conseils 
qu'on lui a donn6s d'ici, s'est mis à t ,us ses devoirs, hormis 
la profession ouverte de la foi catholiq,te. Or ce dernier devoir 
lui sera bien plus difficile " remplir, quand il se trouvera, sans 
autre appui que ses propres forces, en lace de l'Angleterre et de 
ses sujets rebelles . » 
Le I'. Creytton avait bien pr6vu l'avenir, et les événements 
devaient lui donner raison; mais il se faisait illusion quand il 
se regardait comme inutile, pour le p,'éset, à la cause de l'É- 
cosse. Tel était du moins l'avis de l'archevêque de Glasgow, lors- 
qu'il écrivait le 18 avril au P. Général, pour le remercier d'a- 
voir si promptement tenu sa promesse. « Le P. Creytton, disait-il. 
nous a apporté un secours plus opportun que nous ne pouvions 
l'espérer; sa présence nous est si avantageuse que je supplie Votre 
Paternité de ne pas nous en priver, quoi.lue lui-mème demande 
le contraire. Il s'imagine qu'il est ici de peu d'utilité, parce que 

1. Lettre du P. 13reytton au P. Gënéral, 8 mars 158 (Franciae historica docu- 
menta). 
.. Ibidem. 



DÉPART DES MISSIONNAIRES RETARDÉ. IO! 
la mission d'Écosse semble retardée ; nous croyons, nous, que sa 
présence est non seulement utile, mais nécessaire, pour promou- 
voir une œuvre que tous nous avons tant à cœur. Je demande 
donc de toutes mes forces à Votre Paternité, et de nous laisser le 
P. Creytton, et de nous envoyer le P. Tyrius, aussit6t que cela 
pourra se faire sans inconvénient pour votre Société t. » 
La situation de l'Écosse devenait de jour en jour moins ras- 
surante. Dans un voyage qu'il fit à Rouen au mois de mai 158't, 
le P. Creytton en fut informé par des compatriotes «lui venaient 
d'arriver en France, et le 11, il communiquait au i'. Général 
les nouvelles qu'il avait apprises. « Les seigneurs exilés par ordre 
du roi, écrivait-il, comme les Hamilton, les comtes d'Angus et de 
Marr et leurs partisans, se sont rasseml,16s à Stirling pour com- 
battre contre lui. Dieu a permis, heureusement, que le roi se 
soit emparé fort à propos du comte de Go',vrie qu'il retient pri- 
sonnier " Édimbourg. C'était le seul parmi les rebelles qui eut 
un peu de caractère et dont l'influence f6t à craindre. Les minis- 
tres calvinistes sont tous oppos6s au roi et prèchent partout pu- 
bliquement que c'est un papiste, quoiqu'il fasse montre ,lu 
contraire... 
« Le roi a envoyé contre les conjurés de Stirlin.,_. toutes les 
forces dont il pouvait disposer; elles seraient suffisantes pour les 
vaincre, s'ils n'Calent soutenus par ailleurs. Mais il est certain 
qu'ils n'auraient pas pris les armes contre le roi et ne seraient 
pas retournés en Écosse, s'ils n'avaient compté sur l'app,fi de la 
reine d'Angleterre. Celle-ci a fait armer tous ses vaisseaux de 
guerre, et ses troupes d« terre se tiennent prètes à partir au pre- 
mier signal. On ne d¢,ute pas que ce ne soit pour aller en Ëcosse ; 
on peut mëme regarder la campagne comme déjà conJmenc6e. 
11 ne reste au roi d'espérance de salut que du c6té des catholi- 
ques, auxquels il est forcé d'avoir recours, et dont il écoutera, 
je crois, les avis. Aussi tous les Écossais capables «le l'aider de 
leurs biens, de leur personne, de leur parole et de leurs con- 
seils se rendent en Écosse ou se préparent  y aller. Sur deux 
navires qui n'attendent plus à Dieppe qu'un vent favorable, se 
sont embarqués plusieurs gentilshommes et quelques prèlres... 
parmi lesquels deux jeunes gens du séminaire entretenu par Sa 
Sainteté à Pont-à-,lou«son. il est temps désormais d'envoyer le 
P. T)-rius et, au moment opportun, quelques autres Pères, car 
1. Lettre de l'archevëque de Glasgow au P. Gënëral. 18 avril t58t (Franciae histo- 
rica documenta). 



102 LIVRE I. -- CIIAIqTRE IV. 
on aura bien besoin d'ouvriers apostoliques dans cette grande 
mission t... » 
L'archcvèque de I;lasgo, de son eété, s'adressait le 25 juin 
au i»al,e Grégoire XIIi, pour oblenir ,tue le P. Aquaviva en- 
vocal en Écosse toute une phalange de missionnaires 2. « La mois- 
son est abondante, disait-il, et les ouvriers sont peu nombreux. 
Il faut des al»,;tres 1,oui" raffernir les catholiques, aider et ins- 
truire les brebis égarées ,lui déjà songent à revenir au bercail. 
C'est pourquoi, je supplie Votre Sainteté d'ol'donner au !'. Général 
«le la Compavnie de J6sus d'envoyer quelques religieux de son 
Ordre appartenant à cette nation, en particulier les PP. Edmond 
Ilay, Jacques Gordon. Jacques Tyrius, ;uillaume Creytton, en un 
mot t,»us ceux qu'il jugera les plus propres à ce ministère3. » 
". Le 13 aoùt, le cardinal secrétaire d'État mandait au nonce 
 Paris que Sa Sainteté avait favoraldement accueilli la demande 
de l'archev,que de Glas....-ow, et le I'. Général répondait le mëme 
jour au 1'. Creytton « qu'il serait prèt lui-même à verser son 
1 Eosse 5 ». Déjà en 1578, lors- 
sang pour le bien spirituel de " 
qu'd était provincial de la province de Rome, le P. Aquaviva 
avait bri.'.,ué, comme une grâce insigne, l'honneur de faire partie 
,le la lnission d'Angleterre. 11 dut envier ceux des siens qu'il 
envoyait maintenant à une expédition non moins périlleuse. 
Les PP. Gordon et Crevtton partirent les premiers, dès le mois 
d'aot't. « l'endant la lraversée, leur navire fut pris par des Hol- 
landais hérétiques. Le négociant auquel il appartenait, trahir les 
deux Pères qui furent arrêtés comme ennemis de la secte. 
Cependaut leur dénonciateur, re,loulant la vengeance du comte 
de lluntly, neveu du 1'. l;ol.don, Iii bien vite rendre à celui-ci 
sa liberté ;. » Le P. Creytt,m, retenu prisonnier, fut conduit 
Oslende. L'amiral des États pensant que la capture serait bien 
vue de la reine d'Angleterre, rembarqua pour Londres. !1 ne se 
trompait pas " Élisabeth « fut si aise (le ce présent qu'elle lui 
en lit donner, entre autres récompenses, une chaine d'or, par- 
ticularité, dit le 1'. Richeome, que j'ay enlendue de la bouche 
1. Lettre du P. Creytton au P. G,;neral, 11 mai 158i (Galliae Epistolae, t. XIV, 
2. Lettre du P. Gënëral au P. Mathieu,  juin lSS (Francia, El, i,t. Gen., t. 1, 1575- 
01). 
$. LeUre de l'archevèque de Glasgow, 25 juin 158 IArch. ;at., Nunz. di Francia, t. 
XVII, f. 
.L Lettre du cardinal de Cmno au nonce, 1.3 aoùt 
3. t,etre du P. Gé,éral au P. Gretton, 15 août 1fiSl (Francia, E,ist. Genet., t.I. 
1575- léOi). 
6. "De missioae 5cotico (Scotiae llistoria. 1566-163L 



LE P. CREYTTON A LA TOUR DE I.ONDRES. 

t03 

de ceux qui furent présens en cette prise, entre lesquels estoit 
.lacques Gordon, théolo.,_,'ien de ceste Compagnie' ». 
Bient6t le P. Creytton comparut devant les juges de la reine. 
On lui demanda son nom. « Je m'appelle Guillaume Creytton, 
répondit-il; je suis Écossais et prëtre de la Compagnie de Jésus. 
Si ce sont là mes crimes, pas n'est besoin de prolonger l'interro- 
gatoire; je les avoue. Contre la reine et le royaume d'Angleterre 
.ie n'en ai commis aucun. Je ne suis pas sujet anglais. C'est par 
force et non par ma volontë.que ie suis dans votre pa)-s. Si l'on a 
quelque chose à me reprocher, je demande iL être traduit devant 
mon roi. » On lui répliqua que les chefs d'accusation ne man- 
quaient pas, et on exhiba certaines lettres, par lni écrites, où il 
disait avoir confessé à Lyon plusieurs Anglais catholiques, entre 
autres Lord Arundel, parent de la reine. « On le pria de dire s'il 
reconnaissait son écriture. 11 lui vi,,t alors à l'esprit de ne pas 
nier, mais aussi de ne pas afli'mer. Il dit qu'il ne lui était pas 
facile de di,tinguer cette écriture de la sienne. Il ajouta qu'ayant 
une fois perdu trente pistoles à Lyon, trompé par un faux auto- 
graphe, il ne se fiait plus aux écritures" -- « Si vous ne recon- 
« naissez pas votre main. lui répondit-on, reconnaissez au moins le 
« sens de vos dépèches. Les voici. Lisez. » -- Creytton parcourut 
les lettres qu'on lui tendait, et voyant qu'elles étaient co,npro- 
meltantes pour certains seigneurs il persévéra dans sa tactique. 
Il dit que souvent on falsifiait les écrilures; que ces lettres 
dataient de deux ans;.., il n'avait pas gardé souvenance de 
choses qui d'ailleurs lui impot'taient l,eu.  ,, Quoi que vous fas- 
« siez, ripostèrent ses juges, vous ne nous échapperez pas 2. » 
Ils l'enfermèrent d'abord dans une chambre de la maison de 
Lord Walsinffham et lui envoyèrent par un secrétaire un-série 
de questions captieuses, auxquelles on demandait une réponse 
écrie. Peu après, il fut transféré  la Tour de Londres où :.1 devait 
passer deux grandes années. Si l'on en croit une lettre du nonce 
Ragazzonia, il fut mis à la question. Il est certain que, durant sa 
longue détention, les ministres d'Élisabeth épi,'rent toutes les 
occasions de le perdre. Au mois de fevrier 1585, les interroffa- 
toires recommencèrent et le nonce nous apprend qu'on lui 
demanda s'il savait que Sa Sainteté avait déposé entre les mains 

1. Richeotne, S. J., Plainte apolo9étique (1603}, p. 166. 
2. ' De missione colica... 
3. Lttre du nonc au secrétaire d'Etat, !1 déc. 158 (Arch. Var., Nunz. dt Fran- 
cia, t. XVlI, f. 52-5271. 



104 

LIVRE I. -- CHAPITRE IV. 

du P. Claude Mathieu une somme de douze mille écus pour faire 
assassiner la reine d'AnF,11eterre 1 
Le P. Creytton courut encore d'autres dangers, plus graves peut- 
ëtre que ces questions insidieuses. « On tramait alors au Conseil 
dËlisabeth la mort de larie Stuart. Le roi d'Écosse avait envové 
Lord Gray pour défendre sa mère. La reine captive donna à 
celui-ci des instructions dans lesquelles elle lui disait de procurer 
la déliw.ance de Crevtt,»n. Cela suffit à rendre le jésuite suspect 
d'intel|igence avec elle. De son cété le Père avait écrit plusieurs 
fois à l,ord Gray, qu'il croyait un homme loyal ; mais c'était bien 
à tort. Gray trahir Marie Stuart et Creytton. Il montra aux con- 
seillers de la reine, et à Élisabeth elle-mème, les instructions de sa 
souveraine et les lettres  lui envoyées par le jésuite. Les lettres 
du Père ne contenaient rien qu'on pùt incriminer. On l'accusa 
seulement d'avoir communiqué par écrit avec l'extérieur, chose 
défendue aux prisonnier's. 
« [tn voulait " tout prix se débarrasser de lui, afin de se défaire 
ensuite plus facilement de la reine d'Écosse, dont la mort ne se 
fit pas attendre. Pour en arriver là, on essaya de le compromettre 
dans le complot de Charles l'aet contre la vie d'Élisabeth. Cet 
homme, en cri'et, était venu en Angleterre, avait suborné quelques 
seigneurs et les avait excités à un attentat. Le complot s'était 
tramé a Paris pendant que Creytton était à Lyon. Il n'en fut pas 
moins accusé d'avoir trempé dans cette entreprise et sa condam- 
nation allait ëtre prononcée, quand un événement inattendu 
modifia la situation . » 
Au c-mmencement de février 1585, on arrèta un Anglais, 
docteur en droit, nommé William Parry3. « Cette arrestation 
dévoila bien des choses et saura Creytton. » 
Quel était ce Parry? Sur son histoire, assez obscure, la rela- 
tion que nous avons suivie en racontant la captivité du P. Creyt- 
ton est très incomplète. !1 nous faut chercher ailleurs  le 
portrait de cet étrange personnage. Né dans le pays de Galles 
d'une bonne famille protestante, Parry, après ses Cudes, fut 
quelque temps au service du comte de Penbroke, puis il passa à 
celui de la reine et, sous la protection de William Cecil, il résida 

1. Du mgme au rognée, 10 mars 1585 (Ibid., f. 588). 
2. «De missione .Scolica... 
3. Parry fitt denoncé par Pievil, conme on verra plus loin, le 9 février. 
4. Cf. Rev. J. H. PoLlen, S. J.. Mary, Qteet of Scots a»td the Babinglo Plot 
(The Month, april 1907, p. 356-365); Dictioary of tatiotal Biography, edit. b- 
Sidnel¢ Lee, art. If: Parry. 



LE P. CREYTTf;N A LA TOUR DE LONDRES. 

plusieurs années en divers lieux du continent, comme agent 
secret de ce ministre. Il revint ensuite en Angletcrre, épousa une 
riche veuve (1577), dissipa sa fortune et, pour se débarrasser de 
ses dettes, essaya de faire périr son principal créancier. Le coup 
manqua, mais Parry fut livré aux mains de la justice et semble 
n'avoir échappé à la peine de mort que par l'intluence de son 
patron, pour le service duquel il s'expatria de nouveau et reprit 
son ancien m6tier d'informateur, ou plut6t d'espion. Parmi les 
nouvelles qu'il communiquait aux ministres dËlisabeth, il n'ou- 
bliait point les faits et gestes des catholiques exilés. Ses rapp,»rts, 
paralt-il, étaient jugés à Londres de peu de valeur; on le payait 
mal et il s'en plaignait. En 1583 il quitte Paris où ses relations 
avec William Cecil étaient connues ; il va d'abord à Vcnis,, puis "h 
Lyon où il voit et con«ulte le P. Creytton 1. Il lui raconte que, 
longtemps mandataire d'Élisabeth, il a beaucoup desservi les 
catholiques, mais maintenant, pris de remords, il veut se con- 
vertir et il a résolu d'asassiner la reine, pensant réparer ainsi le 
mal qu'il avait fait à FÉglise, car cette mort arrëtera la persécu- 
tion et placera Marie Stuart sur le tr6ne d'Angl,-terre. t 
« Il demande donc au jésuites'il peut, en sùreté de conscience, 
exécuter son projet. Le Père répond négativement, aendu que 
pour tuer quelqu'un il ne suffit pas d'avoir un motif, il faut de 
plus l'autorité qui n'appartient pas à un particulier. Parry ayant 
répliqué que le grand bien résultant de son acte le ren,lrait licite, 
lePèrelui oppose le mot de saint Paul : il ne faut pas faire le mal 
pour qu'il en résulte un bien.  « Mais, reprend le Gallois, ce 
« n'est pas mal ce que je veux faire. -- Sol)hisme, lui dit Creyt- 
,, ton, car si ce n'est pas mal dans l'effet, c'est mal dans le moyen 
« employé. » Et il lui cite ce mot de saint Augustin, que Dieu, 
regardant aux adverbes plut6t qu'aux substantifs, aime, non pas 
précisément le bien, mais ce qui est bien fait. -- « Enfin, lui dit 
« Parry, est-il permis de tuer un tyran?- Non, sans pouvoir 
« légitime -- Pourtant le pape ratifierait et agréerait le fait 
« accompli. -- C'est possil,le, mais vous sortez de la question; 
« celle-ci, en effet, est de savoir si vous pouvez commettre un 
« meurtre dans l'espoir d'ètre ensuite approuvé du pape; or à 
« cette question je réponds : non :. » 

1. Le P. Creytton se trouvait seulement de passage à Lyon, car sa résidence ordi- 
naire ëtait alors à Clambéry {Lettre de Creytton à Walsingham, de la prison de la Tour, 
2O fëvrier 1585, dan. Richeome, Plainte apolo9étiqte, p. 167}. 
2. *De missione Scotica... 



106 

LIVRE I. -- CHAPITRE IV. 

Notre homme revint à Venise; là il s'adressa encore à un jé- 
suite, le P. Benolt Palmio, mais lui parla plus vaguement d'une 
.q'andc entreprise qu'il méditait pour arracher l'Anglet,-rre au 
calvinisme. Au nonce Campeggio, devant lequel Palmio le ren- 
voya, il se déclara en possession de graves secrets qu'il voulait 
comlnuniquer à la cour romaine; mais il lui fallait d'abord un 
sauf-condt, it dans la lbrme la plus étendue. Toutefois il n'alla pas 
jusqu'a Rome; soudain il qnitta l'Italie et regagna la France 1. A 
Paris, il lit ses confidences à pl,sieurs prëtres, se réconcilia avec 
l'Église, et offrit ses servic«.s à Thomas Morgan. Fun des agents 
de .larie Stuart. Enfin il remit au nonce Ragazzoni, pour le car- 
dinal de Como. une supplique Oil il disait s'employer actuelle- 
ment, sous la conduite des calholiques écossais. à une certaine 
bonne œuvre par laquelle il espérait servir utilement l'Église et 
-xlier ses erreurs passées. 11 demandait que le pape voulùt bien 
bénir cette entreprise, en lui accordant l'indulgence plénière et 
la rélnission de ses péchés. Enuite, sans attendre la réponse, il 
rel, rit 1, chemin de l'AngleterreL 
Arrivé à Londres, il fit à Élisabeth le récit de ses bons ol'fices 
et raconta que les Jésuites. le pa pe et les partisans de Marie Stuart 
avaient appr, uvéses projets d'attentat. .uelques jours plus tard, 
il put, à l'appui de ses dites, montrer une lettre du cardinal de 
Como que celui-ci lui avait adressée, bien imprudemtnent et 
contre l'avis de Ragazzoni qui l'avait prévenu de se défier a. Rien 
du reste, en cette missive, qu'une réponse banale et polie à des 
offres ffénérales de services". ialgré cetle mise en scène, la pièce 

1. J,-,uvancy. Hsl. Soc..le.u, P. V, 1. Xlil, n.. 100. Lingard, op. cil., p. 253. Dic- 
lionarj o[tational Eiography , ed. by Sidney Lee, art. P««rry. Pollen, S. J., I. c. 
2. lbdem. 
3. Il lui écrivait le 18 déc. 1583 : ¢, Mando a V. S. ILL -' l'alligata lettera che intendo 
essere dt Gu,liehuo Parri. lnglese, dei quate ho maie informazioni et sono avvertito 
che non è da lidarsi in lui » (Nunz. dt Francia, t. XVii, f. 276). 
6. Publiëe dans les M;moù'es de I« Ligote , t. i, p. , 43. Bien ne prouve que Ra- 
gazzom et le cardinal de Como aient c«mnu les projets rëgicides, ou pretendus lels. 
de Parry. Six mn«»is plus tét, le secrétaire dEtat de Grégoire Xlii avait bien ëlémis. 
par le nonce Casteili, au courant d'un autre com»l,lo! conlre la vie d'EIi.-abelh, mais 
quant à Parry, peut-ëtre l'a-l-il pris « pour un homme emploiW- ces dangereuses mais 
hono'ables entreprises auxquelles se livraient les serviteurs de Marie Sluart, comme 
porter les dépgches, visiter les prisonniers et pëparer leur évasion. Dans ce cas sa 
lettre ne doit I,as (.tre trop sèvèrement jugee » (Pollen. l. c.}. Il serait difficile de 
parler avec autant d'indulgence d'une c-rlaine iettm'e de Castelli, le predécesseur de 
Ragazzoni, qui, ëcrivant le 2 mai 1583 au cardinal de Como, ëtoet sm" le tv«annicide 
une thëurie bien risquëe. Cette lenre a Ce publiee par les éditeurs des Lllers and 
memorals o/ Willùm cardinal Alleu (Lori,lori. 1181}, p. 61. Voir (Ibidem, p. 29) 
la maniere dont le P. Knox explique con,m,nt Castelli et ceux de son opinion avaient 
pu se former la conscience. Efin, notons que ce n'est pas par Castelli, mort le 27 
aoOt 1583, mais par Ragazzoni, son successeur, que Parry. revenu  Paris au mois 



LE P. CREYI'T(;N A LA TOUR DE LONDRES. 

107 

n'eut pas l'effet attendu ; on n'accorda point à Parry la direction 
de l'h6pital Sainte-Catherine qu'il avait demandée pour prix de 
son zèle. 11 est vrai qu'à la fin de la mëme année 1581, le 11 no- 
vembre, il fut élu membre du Parlement par la ville de Queen- 
borough ; niais entre temps, toujours battant monnaie, il eut la 
malheureuse idée de se lancer de nouveau dans une de ces affai- 
res louct, es et mystérieuses qui perdent parl'ois les espions et les 
agents provocateurs. 11 purin complot avec Edmond Nevil, un 
banni rapatrié que le gouvernement d'Élisabetl, a,ait traité du- 
rement. Chacun des deux compères ne désirait sans dot:te que 
trahir l'autre. Nevil l'emporta. Une dénonciation qu'il fit le .q t"6- 
vrier 1585, amena l'arrestation de Parry et finalemt.nt s-n exécu- 
tion • à Tyburn, moins pour ce qu'il avait dit à Nevil que pour son 
intrigue avec Mo/'san et le cardinal de Como. 
Parry eut, pendan! son jugement, une conduite assez con.a- 
dicloire. Tout d'abord, soit trouble d'esprit, soit espoir d'obtenir 
sa grace en compromettant les catholiques et leurs pl.ètres, il 
confessa sa culpabilité, accusant Thomas lorffan, le I'. Benoît 
l'almio et le cardinal de Como d'avoir approuv6 son attentat, ce 
dernier parlant au nom du pape 1. Puis quand il se vit condamn;., 
il s'écrin qu'il était innocent, que sa confession 6tait un tissu de 
faussetC, que le cardinal de Como ne lui avait donné attcune 
approba,ion, qu'il n'avait jamais eu l'intention sérieuse d'attenter 
•  la vie de sa souveraine. Il aurait vol, lu qu'on recommen@t 
son procès; on n'y consentir point, et il fut exCul6 le 2 mars. 
Sur l'échafaud il proclama de nouveau son innoce,,ce et i,ivita la 
reine à user de clémence envers ses sujets cath,»liques. 
Ce qui ressort de cette singulière aventure dont les dessous 
nous échappent, c'est que Parry fut uit fourbe et un besogneux 
dont les ministres unelais se servirent d'abord, puis qu'ils per- 
dirent quand ils crurentsa mort utile à leur pohti,lue. N'était-il 
pas temps de souftler «,ux cœurs des puritains la haine de 
l'Éslise par le simulacre d'un vaste complot catl,,»li,lue contre 
la vie d'Élisabeth :'? l'out nous, deux choses dans la vie de l'in- 
trigant Parry plaident en sa faveur : son opposition, devant le 

d'octobre seulemenl, fit transmettre sa requête au cardinal de Cot,,o. (Dëpëche citée 
dan, la note ci-dessus). 
1. Conle»sion volontaire de W. Parrytlans Mmoires de la Ligue, t. !, p. 30.31. 
2. Dicttonarj of tatio»tal Biograpt, y, art. Purry. 
3. « Après sa mort, parut, probableme/tt sur imit«ative du gouvernement, une pla- 
quette i,ttitulëe l'rai et complet aveu de l'lor»'ible trahiso»t perp4trce par I! illio». 
l'arry. » (Dictiotary of »tational biograph.t, I. c.). 



t08 LI'¢RE I. -- CHAPITRE 1'. 
Pa,.lem»nt, aux lois persécutrices 1; puis, durant son procès, la 
franchise avec laquelle il innocenta le P. Creytton. Ce dernier at- 
tribue m6me son salut aux aveux du condamné. « On lui demanda, 
lisons-nous dans la relation déjà citée, s'il ne connaissait pas 
[;uillaume Creytton et. si ce jésuite n'avait pas été au courant' de 
ses projets. !1 raconta tous les dé.tails de sa conversation avec le 
Pi.re, comme nous les avons rapp,,rt,"s plus l,aut ; il ajouta mëmc 
que les effo,.ts de Creytton, pour 1, TM dissuader de tuer la reine, lui 
étaient. to,jours restés dans l'esprit 2. » 
Naturellement on interrogea sur le nlème sujet le religieux pri- 
sonnier . « N'avez-vous pas eu ensemble, lui demanda Walsing- 
haro, une conversation à Pa,.is? » Crevtton le nia d'abord, soit 
qu'au premier moment il n'eùt pas souvenance de cette entrevue, 
soit parce q.'elle avait eu lieu non à Paris mais à Lvon. Bientét 
il se ravisa et, de « sa prison dans la Tour, le vin.3tiesme de fé- 
vrier », il éc, ivit à Walsingham une lettre Oil il tit un récit détaillé 
et sincère de son entretien avec Fautre accusé . Le Père .Iouvancy 
raconte qu'à la nouvelle ,le cet incident, la reine Élisabeth s'C 
crin" « La voil/ donc, la perfidie tant. vantée des .Iésuites qu'on dit. 
nous tendre partout des elnh;,ches ! Celui-ci a &:sarmé une main 
qui levait sur moi son poignard-". » Dès lors elle regarda Creytton 
commei,mocent des complots sanguinaires dans lesquels on au- 
rait voulu l'impliquer. Au dire de notre ambassadeur à Londres, 
qui fut chargé pat. Henri !!1 de réclamer sa délivrance, « elle le te- 
noit pour homme de bien », quoiqu'il ait été « reconnu chargé de 
plusieurs mélnoires et instructions pour relnuer beaucoup de 
chos,s en Écosse " son préjudice '» ». 
Toutefois les ministres anglais, trop heureux de tenir sous les 
verrous un homme comme celui-là, gardat peut-étre aussi l'es- 
poir de le compromettre u, jour, ne se hatérent point de lui ou- 
vrir la porte de sa prison. Il ne fut rclàché qu'en 158"/; mais 
t. Sèance du 17 dëcembre 151 (Simonds d'Evs, Jourttals of Parlioment, 1682, 
I'- 340-341). 
2.  De missione Scolica... 
3. Il et probable que le P. Creytton ignorait alors la détention de Parry. 
• i. Cette lettre a ëté publiae en 1603 par I« P. Richeome, Plainle apolog(lique au 
roi trèschglien, p. 167, et il disait la tenir d'un ouvrage publië n 188 par les cal- 
vinistes sousle titre de Recueil des choses mémorables adcenues du lemps de la 
l.igue, p. 66. Les Mémoires de la l.igue, qu'on sait très hostiles aux Jèsuites, ont 
aussi reproduit cette lettre, t. l. p..il. Le rècit de la conversation avec Parry est tout 
semblable  celui qui se troue dans la relation « de llissione Scolca » envoyëe à 
Rome par Creytton en 1611. 
5. Jouvan«y, HiMor. Soc. Jesu, P. V. l. Xlll. n. 99, p. 199. 
ri. Depëehe de L'Aubespine-Chateauneuf au roi, 21 mai 158fi (Bibi. nat., ms. franç. 
h736 f. 315-316). 



TRAVAUX APOSTOLIUES EN ECOSSE. 

109 

d6s le moment où nous sommes, il jouit d'une certaine liberté. Il 
put dire la messe, voir et confesser les gentilshommes catho- 
liques; de fait il rendit d'éminents services a. « Une chose pour- 
tant lui fut très défavorable : le zèle que certains [grands] per- 
sonnages de France mirent à demander son élar:issement... Ces 
démarches prouvaient qu'il ëtait un homme important et que par 
suite sa mort s'imposait pour rempècher de nuire". » .iieux eut 
valu s'en remettre à son savoir-faire qui était grand. Voici 
comment il parvint à éviter tous les pi6ges et à sortirde la Tour : 
« !1 entra en correspondance avec Christophe Haton, conseiller et 
mème premier confident d'Ëlisabeth. Il avait appris que ce sei- 
gneur avait au fond de l',àme des sentiments favorables au catho- 
licisme. Il sut se plier à son humeur et obtint par lui sa libert6. 
Hatonayant fait renifle P. Creytton à la cour luidit : « Ou'est-c" 
« que les catholiques pensent de moi ?-- Ils en pensent,répondit le 
« Père, ce que pensent les mathématiciens du mouvement des glo- 
« bes célestes qui, portésparla natt, re "h se mouvoir d'occident en 
,, orient, sont cependant emportés vers l'occident par la force du 
« premiermobile 3. » -- C'Alait dire : vous ne professez rhérésieque 
pour vous maintenir dans les bonnes gràces de la reine, ilaton 
l'entendit fort bien ; « il ouvrir sa bourse, offrit au Père vin$'t an- 
.'elets et le congédia  ». 

8. Nous avons vu que le P. Gordon-tluntly, at.rëté par les Hol- 
landais avec Guillaume Creytton, avait ëté peu après relaché. A 
son arrivée en Écosse, les ministres protestants firent entendre 
,le telles clameurs, que le roi lui ordonna de se tenir "h dix milles 
de la cour et de quitter le royaume avant un mois. On espérait 
cependant que Jacques Vl reviendrait sut. une mest, re qui lui 
avait été a,'rachée par la crainte. Et en elle/le P. Gordon, s'étant 
retiré dans le nord de l'Écosse, y exerça le ministère avec une 
si grande prudence que, non seulement il fut bien accepté des 
catholiques, mais que les adversaires eux-mèmes n'osèrent pas 
attaquer un homme qui joignait à l'illustration de son origine 
tant de science et d'humilité 5. Il resta dans cette contrée toute 

I. *De raisxione Scotica... Cette liberte et ce pouvoirde confesser ne cachaient-ils 
point des pièges? 
2. Ibidem. 
3. Nous laissons au jésuite du xv ¢ siecle la valeur scientifique de sa comparaison. 
. "De missione .scolica. L'angelet ëtait une monnaie d'or valant la moitié d'un 
oagel, c'est-a-dire quatre à six francs. 
5. Lettre du P. Tyrius au P. Gënëral, 10 dec. 1581 (Gall. Epist., t. XIV, f. 



110 

LIVRE 1. -- CIIAI'ITRE IX'. 

l'année 1585, et « y servir avec un plein succès les intérëts de 
la religion catholique t ». Il y fut bient6t rejoint par les PP. Ed- 
mond llay et.lean Dury, récemment arrivés de France, et qui 
connurent le lieu de sa résidence gré/ce à « un gentilhomme 
nommé Feutry, ,l'illust,'e naissance, mais plus illustre encore 
par sa vertu et la constance de sa foi 2 ,,. 
Sur ces entrefaites, la cour de Londres, avertie par ses es- 
pions 3 ou mise en éveil par l'indiscr6tion de quelques Écossais 
de passage, avait su le &;part des deux religieux pour l'Écosse. 
Aussit6t les conseillers d'Elisabeth, « ett'rayés de l'ombre d'un 
roseau ,,, d'écrire à .lacques Vl au nom de leur reine que, s'il 
voMait maintenir la paix entre les deux royaumes et garder ses 
engagements, il devait emprisonner les Jésuites et tous les prètres 
ou les chasser de ses États, spécialement les Pp. llay et Dury af- 
tirés de France récemment. Parmi les courtisans qui avaient alors 
le plus d'empire sur le prince, deux connaissaient le P. Edmond 
Ilay. Le plus influent, Maitland, avait été son élève quand le 
l'ère enseignait la philosophie à l'académie de Saint-André. 
L'auh.e, Gray, avait eu, l'année précédente, quelques relations 
courtoises avec certains Jésuites de France, les l'P. Tyrius et 
Claude Mathieu par exemple. !1 avait mème promis au P. Ed- 
mond Ilay ,, d'obtenir pour lui, malffr;., les lois de son pays na- 
tal. qu'il pùt y rentrer pour se remettre d'une fièvre quarte« ,,. 
Au rnoment où la lettre d'Élisabeth parvint à Jacques VI, le 
frère ai,é du jésuite, Pierre Hay, se trouvait à la cour comme 
conseiller des finances. ,, Interrogé par Maitland, raconte le P. 
Edmond, s'il savait mon arrivée en Écosse, il répondit aussit6t 
,tue, sur les instances de l;ray, il m'avait demandé d'v revenir 
afin de rétablir ,ries fo,'ces. Maitland cacha,xt alors ses mauvais 
desseins, soit qu'il n'osàt bla.mer son coll6ffue, soit qu'il dissi- 
mulàt sa haine pour mieux parvenir à ses lins, pria mon frère 
de me saluer en son nom  la première rencontre et de m'offrir 
ses services, trop heureux, disait-il, «le bien mériter d'un pro- 
fesseur qui avait si bien n|érité de lui. Pierre Hay s'empressa 

t. Lettre de Ragazzoni au cardinal de Como, 16 avril 1585 INunz. dt Francia, t. XVIII, 
f. 16-18). 
2. R,lation du P. E. Hay (Sco|iae Historia, 1566-163, f. 230, 234). 
3. On peut voir dans la correspondance de Walsin;ham avec qul soin les ministres 
dElisabeth surveillaient l'arrivëe et le séjour des ,smtes en Ecose. CI. Hamlton 
pape «dted b Joseph Baia, 1. |l, p. 661, 673, 7-t. 677, 685, 687. 
l. On saii la perfidie de Gray, et commcn l trahir Marie S|,,art et le P. Crel- 
|oil. 



T[LkVAUX AI'OSTOLIQUES EN ECOSSE. 

111 

,le le remercier, répondant à cette simulation par d'honaëtes 
compliments de mème valeur. Il s'était fort habilement servi de 
l'autorité de Gray pour rejeter sur lui la cause de mon retour. 
En mème temps il avait persuadé Maitland que je n'6tais pas 
resté plus de deux jours avec lui et que je l'avais quitté, contre 
son gré, avec l'intention de ne plus le revoir. Si bien que, dans 
l'espace des trois années suivantes, Pierre llay n'entcn,lit jamais 
aucune accusation portée contre lui à mon sujet, et néanmoins 
durant ce temps beaucoup de lois et de décrets barbares furent 
pr,»mulgués contre mes compagnons, contre moi-mème ou contre 
ceux qui nous recevaient. Tout d'abord, à l'époque ot .laitland 
faisait montre de tant de bonne volonté à l'égard de son ancien 
professeur, alors que je vivais avec le P6re Jacques (Gordon 
loin de la cour dans le nord de l'Écosse, parut un édit ordon- 
nant sous peine de mort à tout Jésuite, et nommément à Ed- 
lnond Hay et Jean Dury, d'avoir à quitter le royaume dans un 
temps donné, faute de quoi il serait permis à n'importe qui de 
les saisir et de les mettre en prison 1. » 
Quand il apprit cette nouvelle, le 1'. tlay venait de se s6parer 
du P. Dury qu'il avait envoyé dans l'ouest où le P. t;uillaume 
Holt annoncait une moisson abondante. Le zèle de ces quel- 
ques missionnaires pr)duisit en peu de temps de nombreuses 
conversions. « Le nombre des catholiques augmente de jour en 
jour, écrivait le 1'. Tyrius au 1'. Général le 30 septembre !585. 
Un évëque Irlandais nous a dit que durant le court séjour, qu'il 
avait fait en Écosse, il avait administré le sacrement de confirma- 
tion à dix mille personnes au moinse. » 
Les édits n'avaient effrayé ni les Jésuites ni les fidèles ,lui 
continuaient à leur donner l'hospitalité. Le I'. E,lmond Hay, 
s'étant 61oigné pour tin temps du P. Gordon, fut reçu quelques 
semaines chez un baron dont la femme 6tait sa parente. Après 
la victoire remportée par la faction anglaise à la bataille de Stir- 
hng, son frère dut chercher en France un refuge contre l'ininlitié 
du perfide Gray, partisan secret de l'Angleterre. Le 1'. Edmond 
refusa de le suivre, malgré les instances qui lui furent laires et 
les dangers qu'il allait couriril se rapprocha du comté d'Aber- 
deen, pays très catholique, et parmi les difficultés de tout genre 

1. Relation du P. Hay dëjà citée. 
9.. Lettre du P. Tyrins au P. Général, 30 sepl. 1585 (llist. Prov. Franc., t. I, n. 50). 
Le P. T.rius, rest6 en France, s'occupait d'une facon spéciale des intérëts de la mis- 
sion d'Ecosse. 



LIVRE I. -- CItAPII'RE IV. 

continua, comme les autres missionnaires, " soutenir la foi de 
ses compatriotes. 
Les fruits qu'ils ecueillirent, dépassërent, au dire du P. Tyrius, 
toutes les espérances. Mais le jeune roi, qu'on aurait voulu sur- 
tout ab,,rder, 6tait toujours au pouvoir de ses sujets rebelles; 
il subissait l'influence des créatures d'Élisabeth « et vivait exté- 
rieurement en calviniste sans avoir perdu toute inclination pour 
la foi romaine t ». 

9. Tandis que les religieux de la Compagnie de Jésus tra- 
vaillaient pour la conversion de Jacques VI et de l'Écosse, que 
devenait l'i,ft, rtunée llarie Stuart? Condamnée à une étroite cap- 
tivité, elle vivait au ch«iteau de Sheffield, en Angleterre, sous la 
.-arde d** comte de Shvewsbury. On la privait non seulement de 
la liberté, mais d'un bien plus précieux encore : le secours de la 
religion. !i lui était interdit d'avoir un chapelain. Cependant elle 
avait fait savoir au P. (;énéral la consolation qu'elle recevrait de 
la présence d'un jésuite. Le P. llenri Samier que ses fonctions 
dans divers collèges avaient nais en relations avec les princes de 
la maison de Lorraine, lui fut envoyé. D'un caractère entrepre- 
nant, éncrique, Samicr semblait convenir à ce poste difficile et 
périlleu,:. Si dure était la situation des serviteurs de la reine cap- 
rive, que beaucoup ne restaient pas auprès d'elle plus d'un an; 
d'autres venaient alors de France pour les remplacer. Samier 
profita de l'un de ces changements et arriva à Sheffield avec le 
titre de médecin, sous le nom de La Rue; c'était vraisemblable- 
ment au début de l'année 1582 3. Il resta huit ou neuf mois près 
«le llavie Stuart, au përil de sa vie, obligé, pour ne pas se trahir, 
à mille précautions, privé de la sainte messe, ne pouvant que con- 
soler la reine par ses entretiens ou l'entendre en confession. C'é- 
tait beaucoup sans doute en pareilles circonstances, llais travail- 
ler à briser les liens de la captive ne serait-ce pas la servir plus 
utilement? La reine et le jésuite le jugèrent ainsi. 

1. Leth'e de Ragazzoni à Rusticucci, 23 juin 1586 (Arch. rat., -unz. dt Francia. 
t. XIX., p. 289). 
2. Né probablement à Saturée (d'où peut-ëtre son nota de .$amerius) dans la pro- 
ince beige de Luxembourg, au mois de anvier 1510. [| fui ordonné prétre en 1560 
et i'annën suivanle entra dans la Compagnie de Jésus à Cologne; il revit cnuite sa 
thèologie aux collèges de Paris et de Tournon, passa quelques annëes dans l'enseigne- 
ment, fit font'tions (le ministre à Biliom, Lyon et Besancon. de vice-recteur " Verdun. 
Dans son Caldch»sme des Jt;suiles (f. 238, 269, 282) E/ïenne Pasquier n'a [»as manquè 
de dénaturer d'ëbange façon le r51e du P. Samier. 
3. J. H. Pollen, S. J., Mary Sttart's Jesui! Choplain, dans The Month, janvier 
et février 1911. 



LE P. SAblIER CHAPELAIN [tE MARIE STUART. 

113 

Quand après le Raid de uthcen (-2 " aoùt 158") le jeune roi 
Jacques, arraché à l'influence de Lennox, fut dominé par le parti 
anglo-protestant, Marie Stuart, qui avait perdu son meilleur allié 
à la cour de son fils, résolut d'exposer au pape et au roi d'Espagne 
combien il était urgent d'agir en sa faveur. Le gérant de son 
douaire en France, le sieur de Ruisseau, étant venu la voir, elle 
le chargea d'aller vers Philippe I1 ; en mëme temps elle envoyait 
son chapelain à Grégoire XIII. Muni d'une lettre de créance datëe 
du t3 septembre 158")I, Samier quitta peu après Sheffield, non 
sans espoir d'y revenir. Il dut faire quelques détours, car il 
n'arriva à Paris qu'au mois de novembre . Il voyageait déguisé, 
sous le nom de Girolamo Martelli. A la fin de décembre, il était 
à Rome et faisait connaitre au Souverain Pontife les malheurs, 
les vertus, les désirs et les espérances de Marie Stuart. Gré- 
goire Xlll se montra heureux d'entendre ce témoin qui avait 
vécu plusieurs mois dans l'intimité de la prisonnière. 
Pourtant il y eut à Rome un personnage dont le P. Samier ne 
reçut peut-ëtre pas un accueil aussi empressé que celui du pape : 
ce fut le P. Aquaviva. Pour de justes motifs, la règle défend 
aux Jésuites de venir à Rome sans .v ètre expressément autorisés 
par le P. Général. En écrivant, le 1 janvier 1583, au Provincial 
de France, Aquaviva lui marqua une grande surprise de ce que 
l'un de ses subordonn6s eùt violé cette prescription : « Nous sup- 
posons, ajoutait-il, qu'il a eu des raisons graves et imprévues 3. ,, 
Xssurément le messager de Marie Stuart ne manquait pas d'ex- 
cuses. L'importance de sa mission, la nécessité de la remplir 
promptement et en secret l'avaient, pensait-il, dispensé des for- 
malités de la loi commune. L'incident néanmoins méritait d'è|re 
ne, té, parce qu'il montre chez le P. Samier, à c6té de ses belles 
qualités et de son zèle, un certain esprit d'indépendance qui, 
joint à un goùt trop prononcé pour les négociations diplomati- 
ques, le poussera bient6t à jouer un r61e très compromettant 4 
Pour le moment, on ne crut pas devoir lui interdire d'achever 
la mission que lui avait confiée la reine captive. Mais parla-t-il 
au P. Général de tous les voyages quil allait entreprendre ? Pou- 
vait-il prévoir lui-mème les rencontres qu'il ferait, les détours 

!. The[uer. Annales Ecclesiaslici, 1856. III. 373. Pollen. op. cit., p. tS. 
9.. Lettre du nonce Castelli, 6 nov. 1582 (Knox. Letters of cardi»al Allert, 
I'- 410) ; du rndme, 19 nov. 1582 (Archiv. Vat., Nunz. dt Francia. vol. XV, f. 579.). 
3. Lettre du P. Gënéral au P. Pigenat. 14 janv. 1583 (Gall., Epist. Gener.. t. 1I, 
f.t). 
4. Voir chapitre suivant, n °' 6 et 7. 
COMPAGNIE DE JËsl. ç. -- T. I!. 8 



LIVRE I. -- CHAPITRE IV. 

auxquels il serait obligé pour rendre service à l'un et à l'autre, 
et par quel engrenage il se trouverait pris dans des négociations 
où la politique avait autant de part que la religion ? 
En quittant Rome, le P. Samier se rendit à Florence où il 
coniëra avec Sir Anthony Standen qui avait jadis tenu un rang 
distingué à la cour de Marie, et maintenant vivait en exil. Le 
Père lui dit son intention d'aller en Écosse et d'avoir une entre- 
vue avec .lacques Vl. On ne sait si ce projet fut exécuté, car si 
l'on peut suivre parfois les traces du voyageur, on les perd aussi 
bien souvent. De Florence, il se diri.-ea sur la Bavière et vit le 
duc Guillaume quïl gagna  la cause de Marie Stuart t. Ensuite 
il descendit le Rhin pour aller à Li6ge traiter quelques affaires 
de famille, et on le retrouve a Paris au commencement de l'été 
de 1583 . Vers le mème temps, une lettre parvint de Rome a ses 
supérieurs, portant pour lui la permission de faire profession 
des trois VŒUX. Mais elle arriva trop tard a. Henri Samier venait 
de renoncer momentanément au personnage de Martelli pour 
reprendre celui de La Rue. Il avait fait voile vers l'Ang]eterre, 
accompagnant une nouvelle escouade de serviteurs envoyés 
à Marie Stuart. 11 la vit peu de jours, puis la quitta emportant 
un nouveau message pour Grégoire XIII. C'est à cette époque, 
en effet, qu'on peut raisonnablement rapporter un curieux do- 
cument, sans date, conservé aux Archives Vaticanes : Instr«c- 
tions po«r Henri Samier de la part «le la Reine d'Écosse. Ce mé- 
moire, dans lequel la prisonnière approuvait les desseins belh- 
queux du duc de Guise, nous révèle son courage héroque, sa 
tendresse pour son fils, sa foi inébranlable, sa confiance illimitée 
dans la fidélité de ses partisans. 
L'envoyé de Marie Stuart, y lisons-nous, devra dire au Souve- 
rain Pontife ses malheurs continuels, les indignités de ses ge6- 
liers à son égard, sa santé ruinée, sa privation de la sainte 
messe et du libre exercice de sa religion, « torture quotidienne 
et perpétuelle »... Sa cause cependant n'est pas désespérée. Elle 
a la synipatbie de milliers de personnes. Certains l'ont mëme 
assurée de leur fidélité par des engagements écri/s. Elle peut 
coml,ter sur un grand nombre de nobles et bourgeois, catholiques 
et protestants, ainsi que sur la plus grande partie du bas peuple... 
Si l'on décide une expédition, la reine préf6rerait de beaucoup 

1. Pollen, op. cit., p. 16. 
. Lellrc du P. Oénëral au P. Samier, 3.juil. 1583 ((;a/l. Epist. Genet., t. II, f. 1). 
3. lbidem, f. 25, 1  aoOt 1583. 



LE P. SAMIER CHAPELAIN DE MARIE STUART. 
qu'elle commen@t par FÉcosse, car alors tout le nord de l'An- 
gleterre serait prët à combattre parmi ses partisans... Quant aux 
dangers qui pourraient en résulter pour sa personne, ils ne pa- 
raissent pas sérieux; mais encore, si graves qu'on les supposer, 
ils ne devaient rien empëcher, car elle est prëte à mourir pour 
une cause aussi juste que le rétablissement de la reliion catholi- 
que... Le P. Samier dira encore au Souverain Pontife l'attache- 
ment de la reine à l'Église : elle ne dissimule jamais sa croyance 
et ne permet pas qu'on l'attaque sans éleverla voix 1... 
Quand le chapelain de Marie Stuart quitta l'Angleterre, il ne 
se dirigea pas tout de suite vers l'Italie. En Écosse z et en Espa- 
gne il voyait à faire des démarches plus pressées; ici pour visiter 
les amis de la reine, là pour réchauffer le zèle de Philippe I!. 
Mais, à vrai dire, durant presque une année, nous ignorons, 
comme sans doute alors ses supérieurs, quel fut l'itinéraire du 
P. Henri Samier. redevenu Girolamo .lartelli. 
ans l'étWde 158, ilvisitait pour la troisième fois .larie .';tuart, 
un peu avant son transfert de Sheffield au manoir de Wingfield. 
Cette fois encore il ne restait près d'elle que peu de temps: 
d'ailleurs son ministère spirituel ne lui était plus utile, car elle 
avait parmi ses domestiques un autre pr6tre, Camille du Préau, 
venu de France avec le titre officiel de lecteur 3. 
Le 15 septembre, Samier était de retour à Paris, quittait 
costume de voyageur, et reprenait les habitudes de la vie reli- 
gieuse s. .lais ce repos ne fut pas long. Bient6t se présenta une 
occasion toute régulière d'aller à Rome : les Pères de sa Province 
le choisirent comme député à la Congrégation des procureurs 5. En 
janvier 1585, il avait une nouvelle audience de Grégoire XIII et 
traitait avec lui des affaires ,le Marie Stuart. Pendant les dix-huit 
mois qui suivirent, l'imprud,.nt et infatigablo messager des princes 
ne cessa de travailler à la délivrance de la royale prisonnière 
1. Le P. Pollen a donnë un long résumë de ces lnstructiots, dont copie latine se 
trouve aux Archlv. Var.,  laria Politicorum, CXVI, p. 229 (The Month, janvier 
tgtl, p. 18, 19). 
2. Dans une lettre de noe[nbre 1584 à Marie Stuart, le P. Samier fait allusion à 
une autre qu'il lui écrivit d'Écosse (The Month, p. 20). 
3. Le P. Pollen montre que du Preau dut arriver auprès de Marie Stuart vers le 
milieu de Fêté. 
4. Lettre du nonce, 15 sept. 1585 (Archiv. Vat. unz. di Fraucia, t. XVll, f. 320'. 
5. Pollen, op. cit., p. 137. 
6. Ces voyages sur lesquels nous aurons à revenir au chapitre suivant, sont tlen- 
tionnés dans deux lettres chiffrées de Samier à Marie Stuart, leltres tombées aux 
mains des conseillers d'E|isabeth quand ils s'emparèrent de la correspondance et du 
chiffre de la reine d'Écosse. C'est par le déchiffrement et la copie qu'ils en firentpour 
les commnniquer ì Henri III que nous les connaissons. Teulet (op. cit., t. Ill. p. 31- 



tt6 

LIVRE I.  CHAPITRE IV. 

« Tant que je vivray, lui écrivait-il de ChMons le ! 8 mai 1585, 
je hasard«'ray ma vie pour vostre aide et consolation, ayant trop 
véhémente apprehention de vos misères imprimées en mon enten- 
dement, » Croyant trouver une occasion favorable dans la Ligue 
qui s'organisait « entre tous les Princes catholiques pour l'extir- 
pali,,n universelle de toutes les hérésies », il engageait larie 
Suart à en faire partie. « Que premièrement Vostre .lajeste 
demande, comme une des principales princesses de l'Europe, que 
vous soyez admise et incorporée à cette saincte Ligue, et que Vos- 
re .lajestéle face signifie au nouveau pape, Sixtus V, cordelier 
de .lontalto, homme de bien et vertueux. .ue surtout vous en 
escriviez au duc de uyse, vous appuyiez enti6rement sur luy et 
marchiez avec la maison de Lorraine, entretenant toutesfois avec 
tous la bénévolence soubs mains....l, de.lenville, principal agent 
pour le cardinal de Bourbon et le duc de (;uyse avec le roy d'Es- 
pagne et la royne mère, et qui faict toutes les signatures des 
accords, et moy, persistons [ demander] qu'un accord avec le 
rov de France soit mis qu'il n'empeschera mais aydera que Vostre 
:lajesté soit délivrée, et l'Angleterre et l'Écosse à vostre proffict, 
comme le pape le vouloir, à condition que le rov d'Écosse vostre 
filz se face catholiqet. » 
Une autre lettre, datée du ") août, montre que si le P. Samier 
garde bon espoir, il a du moins encontré des diïficultés impré- 
vues. Après avoir rappelé à larie Stuart les instances quïl avait 
faites pour elle, surtout auprès des princes de la maison d'Autri- 
che, il ajoutait : « Vos amis de deça sont fou sjours de mesme cœur 
et courage que du passé et ont plus de moyens que jamais, et ne 
cessent de chercher toutes les occasions : mais il est nécessaire de 
recommencer toute nouvelle néociation et intelligence, tant 
toutes les vostres sont rompues et dissipées. » 
En effet tout était à refaire. La rivalité du duc de ;uise et de 
Henri 111 allait, pour des motifs diflërents, empècher l'un et l'au- 
tre de s6courir la reine d'Écosse et son fils. Par ailleurs larie 
Stuart, ne comptant plus surune politique qui lui donnait tant de 
déceptions, avait, depuis la dernière visite du P. Samier, etassu- 
rément contre ses conseils, suivi une]i'ne de conduite tout oppo- 

aSl) les « publiées sur les copies conservées i la Bibi. nat., probablement celles 
qui furent envoyées au roi. L'une est du 18 mai, lautre du 24 aot 1585. 
1. Lettre du P. Samier (La Rue) à lIarie Stuart, t8 lnai 1585 (Teulel, op. cil., 
p. 311-318). 
. Lettre du P. Samier (La Rue) à lfarie Stuart, 24 ao0t 1585 (TeuleL op. cil., 
p. 348-3 t). 



LE P. SAMIER CHAPELAIN DE MARIE STUART. 

1t7 

sée. Elle sëtait mise, par l'intermédiaire de Nau, son secrétaire t, 
à traiter de sa liberté avec Élisabeth. A hon droit elle se regardait 
toujours comme reine et Jacques VI comme associé au tr6ne : elle 
et lui, ensemble, feraient alliance avecl'Angleterre protestante. 
.Xlarie se déclara donc prète à former une ligue défensive pour 
assisler Élisabeth contre toute guerre civile ou étrangère -. 
Ces avances tardives à une rivale implacable reçurent d'abord 
un semblant de bon accueil. Patrick Gras, vint à Londres négocier 
au nom de Jacques Vl; mais, odieusement perfide, il ne travailla 
qu'à séparer le fils de la mère et " le jeter sous le joug d'Élisa- 
beth. Et quand enfin le traité de Berwick (15 juillet 1586) consa- 
cra l'alliance défensive de FÉcosse et de l'Angleterre contre la 
ligue catholique, rien n'y fut stipulé pour la liberté ou mème la 
vie «le la malheureuse reine3. Trahie de ce c6td, se sachant mol- 
lement soutenue par la France, elle se livra au roi d'Esp%rne et 
le parti catl,olique avec elleS. Mais les hommes d'État dont elle 
était la pisonnièt-e allaient être moins lents à la perdre que Phi- 
lippe II à la sauver.. 
Afin de mettre la vie d'Élisabeth à l'ai»ri de certains complots, 
les protestants anglais avaient forlné une association dont les 
membres s'engageaient par serment à défendre leur souveraine 
contre tous ses ennemis. Le Parlement confirma le pacte et y 
ajouta cette clause: si quelque rébelhon était excitée dans le 
royaume ou quelque dessein tramé contre la vie de la reine. Sa 
Majesté était autorisée à nommer des commissaires pour juger les 
personnes pa" rtui etlou; qui ces complots auraient été formés:'. 
Cet acte, évidemment dirigé contre larie Stuart, la rendait respon- 
sable non seulement de sa conduite, mais de celle des autres. La 
confl«'ation de Babiyton, découverte au mois d'aoùt 1586, servir 
de prétexte au procès de la reine d'Ëcosse; mal.ré l'intervention 
detlenri 111 elle fut condamnée, puis décapitée le 18 février 158"/'». 

1. Claude de la Boisseliëre Nau, attaché tout jeune à la maison deGuise, fut d'abord 
secrëtaire du cardinal de Lorraine. 11 entra ensuite au service du roi de France; fut 
conseiller et auditeur à la Chambre des comptes. En 1575 il remplaça Roulier comme 
secrëtaire de Marie Stuart (Dict. olnational Biography). 
9.. Voir dans Labanoff, Lettres de Marre St«art, t. VI, p. 58-65, articles présen- 
tës par Nau de la part de Marie Stuart, 9.8 novembre 158i; -- p. 70, lettre de 
Marie a Patrick (;ray, 14 déc. 1584 ; -- p. 85, lettre de Marie à Jacques ri, 15 janvier 
1585; -- p. 88, lettre de Marie a Elisabeth, 0 janvier 1585; -- p. 100-112, diverses 
lettres de Marie a bi. de Mauvissiëre. 
3. i3hdruel, Marie tuart et Catherite de lédicis, p. 138, 139. 
. Labanoff, op. cil., t. Vl, p. 310. 
5. Lingard, Histoire d'A91eterre, t. VIII, p. 48. 
6. Elle ne d,:mentit point à sa dcrniè,'e heure le courage de sa foi : « Quand on 



118 LIVRE I. -- CIIAPITRE IX. 

Il fallut "h Jacques Vi la mort tragique de sa mère pour lui 
faire rompre toute relation avec Élisabetb et laisser aux Pères de 
la Compagnie l'entrée libre dans ses États. Mais bient6t la reine 
d'Angleterre reprit tout son ascendant sur l'esprit timide du jeune 
roi. Prétextant un complot tramé par quelques seigneurs catholi- 
ques, elle obtint de Jacques VI qu'il e,puls'tt de l'Écosse tous les 
Jésuites . L'édit fut promulgué, mais le roi fit avertir en secret 
le P. Gordon de regarder comme nou avenue la loi de proscrili- 
lion. 11 cacha même dans son palais de H.lyrood, sous le titre de 
fauconnier, un célbbre théologien, le P. Abercromby, dont il ai- 
mait le mode de discussion. Quelques années plus tard (15.q), le 
P. [;ordon accusé par Élisabeth d'avoir fanatisé les papistes fut 
enfin chassé du royaume . 
Revenu en France et dési$né par le i ». Général comme supérieur 
de la mission d'Écosse, il ne cessa de travailler à la conversion 
de sa patrie en lui envoyant de fervents ap6tres comme Robert 
Abercromby, Guillaume Ogilby, Alexandre )laccor, Guillaume 
Murdoch, t;eorges Elpbington, Jean Mv'ton. Lui-mëme y re- 
tourna phlsieurs fois en 1597 et 1598, avec une audace qui en im- 
p,»sa à Jacques VI et aux protestants. Sa parenté avec lluntly, l'un 
des chefs catholiques, lui donnait un grand prestige ; sa capacité 
le faisait redouter des ministres. 11 eut l'honneur de voir sa tête 
mise à prix par le roi 3. Ce décret fut rapporté, sur les instances 
du comte de Huntly, à la condition que Gordon sortirait du 
ro)'aume. 
Le jésuite cade à l'orae et se retire quelque temps en 
N,»rvège; mais au mois de décembre 1598, il regagne l'Écosse, et 
parait inopinément devant le roi qui d'abord le garde en prison. 
Rendu à la liberté, le Père demeure quelque temps à Édimbourî" 
chez un ami, puis il reçoit l'hospitalité du baron Seton dans un 
chàteau des environs. En vain provoquait-il à la controverse les 
plus fameux théoloens de la secte ; ceux-ci acceptaient d'abord, 
puis. au dernier moment, trouvaient moyen de s'esquiver. Bien- 

viendroit lb que ouloir attaquer it jeu ouvert ma religion, avait-elle écrit à Elisabeth 
en 1585, je suis toute preste, avec la grace de mon Dieu, de baisser le col sous la 
hache pour y répandre mon sang devant toute la chrestienté et le liendrois à très 
grand heurd'y marcher la premiere ; je ne le dis Ipoint par vaine gloire, loin du dan- 
ger » (Labanoff, t. Vl, p. 158). 
1. Masson, The Register of the privy council o[ Scotlad, t. IV, p. 232. Calettdar 
ofState, Scotland, t. 1I, p. 676. 
2. Jouvaney, ttist. Soc. Jesu, P. V. 1. XIII, n. 1o2. 103, p. 201, 202. 
3. Lettre du P. Gordon au P. Génëral, 1' sept. 1597 ($cotiae llistoria, 15fi6-1634, 
f. Ot-toi). 



LE P. SAMIER CllAPELAIN DE MARIE ST[ tRT. 

tl9 

t6tla prudence, la crainte de compromettre Jacques Vlet d'outre- 
passer les ordres du P. t;énéral lui firent un devoir de se retirer 
encore de la lutte. Au mois de mai 1599, il s'embarquaau port de 
Leith sur un vaisseau qui faisait voile pour le Danemark. Au mois 
de juillet il écrivit de Hambourg au P. Aquaviva le récit de sa der- 
nière expédition, attribuant ,, à la miséricorde divine et aux priè- 
res de la Compagnie les heureux succès de ses travaux, à ses pé- 
chés et à ses négligences les défauts qui avaient pu s'y mëler I ». 
Désormais la mission d'Écosse n'appartient plus par aucun c6té 
à l'histoire de l'Assistance de France. Les débuts seuls trouvaien t 
ici leur place justifiée par les r61es des PP. Edmond ttay, Jacques 
Gordon et Guillaume Creytton, par les relations du P. Henri Sa- 
mier avec Marie Stuart, et son entremise dans les négociations 
lentAes pour disputer l'Écosse " l'hérésie. 
1. Relation du P. J. Gordon au P. Général. date de Harnbourg. 13 uillet 1599 
(Scotiae Historia, 1566-1634, f. 116-124"). 



CHAPITRE V 

LES JESUITES ET LA LIGUE SOUS HENRI III 
(1583-1586 

Sommaire : 1. Le P. Auger et la ('onfrbrie des Pénitents de Notre-Dame. -- 
. Déliance de IIenri III à l'égard des Supérieurs de la Compagnie. -- 3. Calomnies 
répandues par les protestants. -- 1. Situation politique à la mort du duc d'An- 
jou; la Sainte Ligue. -- 5. R61e de Sixte-Quint. -- 6. R61e de la Compagnie: 
mécontentement do IIenri III. -- 7. Sage conduite du P. Aquaviva; abstention 
imposb au P. Claude Mathieu et au P. Samier. -- 8. Difficultés pour éloign«,r 
le P. Auget de la cour. -- 9. Prescriptions du P. Aquaviva touchant la réserve 
à garder dans les affaires politiques. 
Sources manuscrites : I. Recueils de documents conserés dans la Compagnie : a) Francia. 
Epistolac Generalium ; -- b) Epistolae Principum : -- c) Galliae Epistolae ; -- d) Galliarum 
monumenta historica; -- e)Campania, Elogia delunctorum. 
ri. hrchives de la province de Lyon. 
III. Roma Archivio Yaticano, lunziatura di Francia, t. XVI XVII, X¥111, XIX. 
IV. France, Archi,es du ministère des Affaires Étrangères, Rome, correspondance, vol I.. 
Sources imprimées : Arclives curieuses de l'lHstoire de France, t,¢ sërie, t. X, XI. -- 
Revue rëtrospective, 2 ¢ série, t. V, VI. -- Mémoires du duc de Nevers. -- .Matthieu, His- 
toire des derniers troubles (16-). -- .acchini, Historia Soc. Jesu, P. V. -- H. de l'Épinois, 
La Ligue et les Papes. -- De Chalemhert. Histoire de la Ligue t. I. -- Robiquet, Paris 
et la Ligue. -- De Hubncr. Sixte-Quint -- I avisse, Hist. de lrance, t.  I, La réforme et 
la Ligue, par Jean H. Maridjol. 

t. Si nous voulions suivre l'ordre chronologique des faits, il 
nous faudrait exposer dans ce chapitre le voyage du P. Laurent 
Maggio en France, à titre de visiteur, et la situation dans laquelle 
il trouva les collèges en 1587 et 1588. Mais ce voyage fut tellement 
lié aux événements politiques de la Ligue que nous devons repren- 
dre les choses d'un peu plus haut, et raconter d'abord quels fu- 
rent les rapports des .Iésuites avec la royauté, durant les sept 
dernières années du présent règne. 
Henri I11 avait toujours montré une grande affection aux Pères 
de la Compagnie de J,sus. Les relations bienveillanes qu'il 
avait eues, comme duc d'Anjou, avec le P. Ëmond Auger et ses 
confrères, ne perdirent rien de leur sincérité quand il fut monté 
sur le tr6ne de Charles IX. Le 31 mars 158-9.2, l'évëque de Rimini. 
nonce apostolique, écrivait au cardinal de Como : « Le roi 



LE P. AUGER ET LA. CONFRÉRIE DES PËNITENTS DE N.-D. 19.1 

veut avoir pour confesseur un Père de la Compagnie de Jésus, 
probablement le P. Provincial (Claude Mathieu), parce qu'il lui 
a déj'h ouvert toute son ame; mais le Père n'est pas de cet avis, 
car il ne pourrait plus remplir son office qui l'oblige à de nom- 
breux voyages. » Que Sa Saîntetë, ajoutait le nonce, ordonne 
donc au P. Général de confier lui-même au P. Mathieu la charge 
de confesseur. ,, Cette affaire est d'un telle conséquence qu'on 
n'y saurait rien opposer, puisque «le là dépend le retour du 
royaume dans la bonne voie, et la paix de toute la chrètienté l. » 
Le cardinal secrétaire d'État répondit au nonce, le 3O avril, que 
Sa Sainteté ne jugeait pas opportun dïntervenir. « Si le roi désire 
se servir du Provincial des Jésuites comme confesseur, cela dé- 
pend de lui seul. Lorsque Sa Majesté aura exprimé sa volonté, 
alors on agira auprès du P. Général pour quïl décharge le 
P. Mathieu du provincialat, sic'est nécessaireS. » 
D'aprèk ces detrx lettres il est évident qu'à cette époque le 
P. Émond Auger nëtait pas encore, comme l'avance un de ses 
biographes a, confesseur ordinaire de Henri II1. Oroux, dans son 
Histoire eccl&iastiq«e de la cour, a commis la mëme erreur en 
disant que le roi avait fait choix de ce Père pour remplacer Guil- 
laume Ruzé, devenu évëque d'Angers. Le P. Auger, ne résidant 
pas ordinairement 'h Paris, n'aurait pu remplir une telle fonction. 
Sans doute le vainqueur de Jarnac et de Moncontour eslimait 
beaucoup celui qu'il avait choisi comme aumènier de son armée, 
dans sa campagne du Poitou; mais, depuis lors, il n'avait gardé 
avec lui que des relations assez rares et toutes de circonstance. 
Ainsi au retour de Pologae l'avait-il rencontré à Lyon, puis à Avi- 
énon. Une seule fois; 'h la fin de l'année 158, il l'avait mandé à 
Paris pour le consulter sur la création de l'ordre du Saint-Es- 
prit -. 

1. Dépëche chiffrée du 31 mars 158oE (Archiv. var., Nunz. diFrancia, t. XV, f. 
2. Archiv. var., rlunz, dt Francia, t. XVI, f. 150. 
3. Dorigny, Vie au P. Émotd Auyer, p. 300. 
6. Oroux, ltistoire ecclésiastique de la cour de Fratce, t. II, p. 165. 
5. L'ordre de Saint-Michel avait perdu son prestige par des choix mal faits et trop 
nombreux ; il était nécessaire de le remplacer. Après avoir collaboré aux statuts de 
celui du Saint-Esprit, le P. Auget reprit sa vie de prédicateur. Durant l'année 1579 
nous le voyons précher successivement à Bordeaux, à Dèle et à Dijon. Mais à Bor- 
deaux où il avait ëté jusque-là si populaire, il rencontra une hostilité dëclarée. La 
cause en était son dé'ouement à Henri III et aussi la division qui régnait dans la 
ville parmi les catholiques eux-mgmes. Beaucoup se plaignaient de l'ordre qui avait 
ëté donné par la cour de dissoudre la confrérie du Saint-Sacremenl. très nombreuse 
dans toute la Guyenne. Cet ordre fui exécuté au moment d'un passage de la reine- 
mère, sous prëtexte que la confrërie nuisait aux négociations dont elle ëtait chargéeet 
qui aboutirent au traité de érac (OES février 179} avec le roi de Navarre. Le P. &ger 



LIVRE 1. -- CHAPITRE V. 

Ce ne fu! qu'en 1583 que le P. Auger vint se fixer dans la capi- 
tale et devint le confesseur du roi. Voici à quel propos. 
Au lieu d'habiter, comme ses prédécesseurs, Fontainebleau ou 
Saint-Germain, Henri I!I, après les États de Blois, fit sa résidence 
à Paris. Là, s'entourant de jeunes dissipés dont il partageait le 
luxe et les plaisirs, il étonna le peuple en joignant au spectacle de 
ses désordres les démonstrations d'une piété insolite, parfois ex- 
travagante. A cet égard sans doute on ne peut accepter  l'a- 
veugle les exagérations dont les libelles du temps sont remplis; 
mais il est certain que dès lors le dernier des Valois cessa de ré- 
pondre àl'espérance publique, t)n sait que toutes ses faveurs al- 
laient à ses mignons. Arques, créé duc de Joyeuse, reçut, avec le 
titre d'amiral de France, le gouvernement de Normandie ; Cau- 
mont, nommé duc d'Épernon, eut, avec la charge de colonel 
@néral de l'infanterie, le gouvernement de Toul, Metz et erdun, 
plus tard celui de Provence. Les seigneurs de grande famille fu- 
rent blessés en voyant le roi conférer à ses créatures les postes les 
plus enviés, sur lesquels ils croyaient avoir eux-mèmes des droits 
ou des expectatives. La création de l'ordre du Saint-Esprit, dont la 
plupart firent partie, n'était pas un dédommagement suffisant. 
Cette création, du reste, n'eut point le résultat dont le roi s'était 
flatté. Il avait compté annexer aux brevets de chevaliers des com- 
manderies formées aux dépens des abbayes de France : le Pape 
ne consentir pas à cette aliénation des biens de l'Église. Par ail- 
leurs, tous ceux qui dans la dernière guerre avaient combattu 
pour la cause catholique blàmaient la tolérance accordée par le 
roi aux protestants. Henri 111 crut alors trouver un moyen de 
rendre manifeste la sincérité de son zèle pour la religion. Chez 
ce prince, d'ailleurs, les désordres n'avaient pas étouffé les ha- 
bitudes pieuses. !1 résolut d'établir à Paris une confrérie de péni- 
tents semblable à celle d'Avignon, et dans laquelle il engagerait 
à son exemple tous les grands du royaume. )r le P. Auget, très at- 
taché à sa personne et très dévoué aux intérëts de l'Église, lui 
parut plus propre que tout autre à favoriser un pareil dessein. 
11 lui écrivit à Déle où le Père 6tait alors, et lui exprima son dé- 
sir de l'entretenir d'affaires importantes au bien des ames. 

recommanda l'obéisnce aveugle/t Henri 111 et à sa mitre qui n'avaient en vue, disait-il, 
que les intërêts de la religion. Cette fa.con d'agir dëplut et on rejeta sur la Compagnie 
tout l'odieux de la suppression. Quand le prëdicaleur quitta Bordeaux pour aller don- 
ner le carême à Dfile, les Pères du collège de la Madeleine éprouvèrent un rëel soula- 
gement. ,Lettre du P. Toussaint Rousset au Père Général, 26 fëvrier 1579, dans 6ail. 
Epist., t. XIII, f. 86. 



LE P. AUGER ET LA CONVLÉRiE DES PENITENTS DE N.-D. 123 

Le P. Auget, après avoir pris conseil des Provinciaux de Lyon 
et de Paris, quitta la Franche-Comté au commencement du ca- 
rème de 1583'. Le roi lui communiqua ses intentions et lui de- 
manda de travailler aux statuts de la nouvelle confrérieL Le car- 
dinal de Bourhon en fut nommé président, et on décida qu'elle 
serait érigée le "0 mars. Le nonce Castelli devait célébrer la 
messe et le P. Auger prononcer le sermon d'ouvel'ture. Pour 
donne," plus d'éclat à cette inauguration, Ilenri III voulut qu'elle 
fùt précédée d'une procession solennelle à laquelle assistèrent 
tous les confrères. Ils marchaient deux à deux, couverts d'un sac 
le toile blanche, avec un chapelet et une discipline à la ceinture. 
Le cardinal de Guise portait la croix et le duc de .layenne rem- 
phssait les fonctions de maitre des cérémonies. Le roi, sans gardes, 
était mêlé aux princes et aux grands de sa cour. Un spectacle si 
extraordinaire fit impression sur le peuple. Il ne pouvait croire 
qu'on regardat comme favorable aux hérétiques un monarque 
qui se faisait gloire des pratiques de la pénitence..lais ceux qui 
n'étaient pas persuadés des bonnes intentions du roi, interpré- 
taient ses dévotions d'une manière bien différente. C'était, à les en- 
tendre, un masque à sa vie licencieuse. Le fameux prédicateur 
Poncer, prêchant à Notre-Da,ne, ne craignit pas d'inveOiver en 
pleine chaire contre ce qu'il appelait « la confrérie des hypocrites 
athéistes ». 
Le P. Auger paya cher l'honneur d'en avoir rédigé les statuts. 
Les satires et libelles dont Paris et la France furent inondés ne 
l'épargnèrent point. Henri !11 s'émut, non seulement des injures 
personnelles, mais aussi des outrages à une pratique de dévotion 
approuvée par le Saint-Siège. !1 chargea le Père de répondre à 
tous res écrits scandaleux, et, peu de temps après, parut sous le 
nom de Métanéologie, ou discours sur la pénitence, une apologie 
de la conduite du roi. Aux attaques dirigées contre les pénitents 
blancs de Notre-Dame, l'auteur opposait l'exemple des pénitents 
bleus de Saint-Jéréme, l'examen des règles observées dans la 
confrérie, et l'affluence considérable des personnes qui deman- 
daient à en faire partie. Mais le livre du P. Auget, si solide qu'il 
f6t, ne servir qu'à aigrir davantage les esprits. On y fit des ré- 

1. Lettre du P. Auger au Përe Génëral, 25 avril 1583 (Gall. Epist., t. XVIII, f. 37, 
38). 
2. Statuts des pénitettts de l'Annonciation de Notre-Dame, dans tes Archives 
riettses de l'Histoire de France (l" s., t. X, p. 
3. Matthieu, Histoire des derniers troubles 169..), in-4 °, p. 15. Maurice Poncer, an- 
cien bénédictin de Melun, était curé de Saint-Pierre-des-Arcis. 



12 LIVRE !. -- CH,PlTIIE V. 
ponses injuricuses qui donnèrent lieu A de nouvelles réphques. Ce 
fut pour le P. Émond l'occasion de rudes épreuves qu'il supporta 
sans faiblit'. 

2. Vers le m,_',me temps, gràce à son habileté et à l'affeclion que 
lui témoinait Ilenri III, il put préserver la Compagnie «l'un grave 
danger. ,, Dans un entretien avec le roi, écrivait-il au P. Général 
le :2)5 avril 1583, je m'aperç:us qu'il était très mécontent de nous. 
.l'en demandai humblenlent la cause et j'appris que Sa Majesté 
était. persuadée que les provinces et les collèges de France étaient 
gouvernés par des sujets du roi d'Espagne, ou du moins par des 
étrangers. Elle avait, disait-elle, abandonné celui des Nétres 
qu'elle avait choisi comme confesseur (le P. Mathieu), parce qu'il 
ne lui parlait que des affaires d'Espagne... Je voulus donner 
quelques explications, mais le roi répondit qu'il était parfaite- 
ment renseigné et qu'on lui faisait injure en traitant la jeunesse 
française de cette manière... Il ajouta que plusieurs Pères s'étaient 
permis de blàmer l'institution de sa confrérie et ne !'avaient pas 
éparçné lui-méme... Et comme le nonce se présentait en ce 
lnomen! à l'audience, il lui dit, encore tout ému, d'écrire au 
Saint-Père pour obtenir qu'on ne plaç't plus à la tëte des pro- 
vinces, (les collèges ou «les pensionnats que des Pères Français, 
ses sujets... Le mème ordre fut donné au secrétaire Gassot , qui 
se rendait "a Rome afin de de.mander au Souverain Pontife l'ap- 
probation de la confrérie ?. » 
Dès le -) avril, le nonce avait déj'à fait connaltre au Saint- 
Père les désirs du roi sur ce point; mais, disait-il, si les sujets 
français ne sont pas en nombre suffisant, on devra nécessairement 
attendre que tout puisse se régler en temps opportunZ. Tel fut 
aussi le sens «le la réponse que le cardinal secrétaire d'État 
communiqua à l'év.que de Rimini, en le priant d'assurer le roi 
(les bons offices ,lu Saint-SiègeL De son c6té, le P. Aquaviva avait 
écrit au Provincial de France, lui indiquant la conduite à tenir et 
les moyens d'aplanir la ditficulté. Il l'engageait à voir le roi et à 
lui exposer les raisons pour lesquelles il serait difficile d'ac- 
quiescer entièrement à son désir. ,, La fidélité des membres de 
la Compagnie, ajoutait-il, doit ètre plutét appréciée d'après 
1. Fils naturel de Jacques Gassot, sieur de Deffend. il fut secrétaire du roi et em- 
ployé par Henri 111 dans plusieurs nëgociations importantes. 
2. Lettre du P. Auget au P. Général, 25 avril 1583 (Gall. Epist., t. XVIII, f. 37, 38). 
3. Letlre du nonce, 2 avril 1583 (Archiv. Val., Nunz. dt Franeia, t. XVII. f. 105). 
4. Ibidem, t. XYI, f. 268-271. 



DÉFIANCE DE HENRI III. 125 
leur religion et leur vertu que d'après leur nation... Dites au 
roi avec quelle force les Consfitufions défendent de s'immiscer 
dans l'administration des choses tcmporelles. Si l'un «le nous 
enfreint ses rGgles, que le roi le nomlne, et il ne restera pas 
impuni t. » 
Conïormément aux instructions reçues, le P. Odon Pi'enat 
sollieita une audience du roi. lui transmit les remarques du 
P. Général et l'assura de l'attachement de tous les Pères à sa 
personne et à son royaume. « Par vocation, lui dit-il, nous 
sommes tous morts au monde, et quelle que soit parmi nous 
la diversité d'origine , nous n'avons tous qu'un même sentiment 
de respect et d'amour envers Votre Majesté. -- J'admets, répondit 
le roi, que vous soyez tous morts au monde; cependant on est 
naturellement plus attaché à son propre souverain qu'à un 
souverain étranffer, et vous-mëme, j'en suis persuadé, vous 
ètes plus dévoué à ma personne qu'à celle du roi d'Espagne. Je 
sais, ajouta-t-il, que votre Compagnie a deux sortes de domi- 
ciles. Il m'importe peu que tels ou tels habitent ou gouvernent 
les maisons professes; mais dans les collèges, où l'on instruit 
la jeunesse de mon royaume, il m'importe beaucoup, vu les cir- 
constances actuelles, que ce soient des Français qui diriEent.  
Tous les collèges sont dans ce cas, repartit le P. Provincial, sauf 
un seul (celui de Lyon, où un Italien, le P. Castori, était recteur). 
Quant aux Pères originaires de Lorraine, Votre Majesté sait com- 
bien ils lui sont dévoués. » Le roi parut satisfait de ces explica- 
tions; il assura le P. Provineia I de sa hienveillanee envers la Com- 
pagnie. Ne venait-il pas, du reste, de la lui prouver en lui 
confiant, malgré de vives oppositions, l'éducation de son neveu, 
le duc d'Anffoulème, fils de Charles IX-? 
A Rome, l'envoyé de Henri III, M. Gassot, avait fait connaitre au 
P. Général la volonté de son maitre par rapport au gouvernement 
de la Compagnie en France. Des explications courtoises échan- 
gées entre le roi et le P. Aquaviva se terrainèrent bientGt par un 
arrangement à l'amiable. Dans une lettre du 18 juillet, le P. Gé- 
néral assurait Sa Majesté qu'il s'empresserait d'obéir à ses ordres, 
dès qu'il les connaitrait et que le temps et les circonstances 
lui en donneraient la facilité:. Le P. Auget fut prié de remettre 

!. Cité par Sacchini, Histor. Soc. Jesu, P. V. 1. 111, n. 110. Les volumes des lettres 
au Gënéral (Gail. Epist.} manquent pour les années 1580-83 et 1585. 
2. Sacchini, Hist. Soc. Jestt, P. V, 1. III, n. 112, 113. 
:. Lettre du P. Général au roi, 18 juillet 1583 (Francia, Epist. Gener.. t. I. 



LIRE !. -- CHAPITRE V. 

cette leltre à Henri 111 et de l'appuyer de toutes les considéra- 
tions capables de faire impression sur son esprit. 11 faut croire 
qu'il s'y prit à merveille, car le fS aoùt le roi écrivait de sa propre 
main, en italien, au P. Aquaviva pour lui témoigner son entière 
satisfaction. « Sachez donc, lui disait-il, que je désire défendre et 
fortifier, autant qu'il me sera possible, les statuts et les privilèges 
de votre Ordre, lequel je reconnais très utile et très avantageux 
à la république chrétienne, plut,_',t que d'y apporter aucun chan- 
gement et confusion. Mais je vous demande pareillement de hater 
la complëte exécution de la mesure que j'attends de vous. Car 
elle est très nécessaire, spéeialement pour le collège de notre 
ville de Paris, rempli d'une multitude de jeunes gens de la no- 
blesse. 11 ni'importe beaucoup de les voir élever dans le respect 
et le dévouement dus à leur souverain, en mème temps que 
dans la crainte de Dieu t. » 
Lorsque M. Gassot quitta l;ome au mois de septembre, la ren- 
trée des classes approchait. Henri 111. conmae nous le voyons 
par une lettre à son ambassadeur, se préoccupait toujours des 
changements de personnel dans les collèges; mais déjà il n'avait 
l,lus en vue que celui de Paris"-. Pour les autres il s'en remet- 
tait à la sagesse du P. ;énéral. demandant toutefois que les su- 
périeurs qui troubleraient l'ordre du royaume fussent privés de 
leur charge 3. 

3. A peine les .Iésuites de France avaient-ils reconquis les 
bonnes graces de Henri 111, quïls furent en butte à de nou- 
velles invectives de la part des protestants. Vers cette époque, 
parut à La Rochelle un livre anonyme qui s'attaquait au culte des 
saintes images et aux dogmes catholiques des indulgences et du 
purg'atoire. Pour mieux tromper la bonne foi du public, l'au- 

1. Lettre de Henri III au P. Général, 8 aoàt 1583 (Galliarum mon. hist., n. 20). 
. Pour ce changement de recteur au collège de Paris, les choses n'allèrent pas 
toutes seules. Une lettre de Mi, da Foix à tlenri II1 nous en donne les raisons : « Et 
quant au collige de Paris, tic P. Général m'a dit, que dës qu'il entendit vostre vo- 
Iontë, il escrivit au Provincial pour estre advertv du plus capable qui pourroit estre 
mis pour recteur.., et que le dit Provincial lui ayant rescrit qu'il n'estoit bon de changer 
celluy qui l'est maintenant, qu'il espëroit faire avec Vostre Maiestë qu'elle se eonlente- 
toit qu'il demeurast, il repliqua audit Provincial qu'il se gardast bien d'en parler ny 
faire parler à ¥ostre Majestê, qu'il passast outre à l'advertir incontinent du plus ca- 
pable... Et n'eust estë que ce collegê requiert un personnage éminent en doctrine et 
en économie, il . eust pourvu incontinent qu'il eust entendu vostre volonté. » (Lettre 
dru 17 nov. 1583, Archiv. des Aff. Etrang.. Rome, correspondance, vol. IX, f. 79). Des 
lacunes dans les catalogues S. J. et les lettres des supérieurs nous empëchent de suivre 
cet incident iusqu'au bout; il semble d'ailleurs que le roi. bientét distrait pat" d'autres 
soucis, n'insista pas. 
3. Lettre du roi a M s' de Foix, a oct. 1583 ,(;alliar. mon. histor., n » 2O). 



CALOMNIES RÉPANDUES PAR LES PROTESTANTS. 

teur avait choisi un titre sous lequel il paraissait prendre 
partie, non la doctrine de l'Église, mais les opinions propres 
/t la Compagnie de Jésus : Doctrinae Jest«itarum i»raecipua ca- 
pita t. Aux discussions doctrinales il mêlait habilement les men- 
songes répandus par les luthériens d'Allemagne sur l'origine et 
les mœurs des Jésuites. Le P. Lohier, provincial d'Aquitaine, 
signala ce livre, dès son apparition, au P. Général". Mais à quoi 
bon réfuter un ouvrage très honorable en somme pour la Com- 
pagnie, puisqu'il lui attribuait la pure doctrine de toute l'Éhse 
Les Pères n'avaient qu'une chose à faire : défendre l'orthodoxic 
avec plus d'ardeur que jamais dans leur prédication et dans leur 
enseignement. Ils ne s'en firent pas faute. A Tournon par exemple, 
le professeur de théologie, Jean llay, ne cessait de combattre les 
ministres de Nimes; il leur envoyait des thèses et les provoquait 
à des controverses pubhques, il obtint du P. Aquaviva l'auto- 
risation de répondre par écrit au ministre .tacques Pineton de 
Chambrun qui l'avait attaqué personnellement:. 11 le fit avec 
un succès qui rappela son ancien triomphe sur les luti,ériens de 
Strasbourg, quand, venu dans cette ville en costume séculier et 
s'étant mèlé à une dispute théoloque, il confondit si bien 
Jean Pappus, que ce coryphée de la secte, à bout d'arguments, 
s'écria tout en colère : « ttu tu es le diable, ou tu es jésuite. » 
Malheureusement, comme il s'en plaignait lui-mème à ses 
périeurs, ces réfutations écrites en latin n'étaient pas accessibles 
au peuple, pour lequel les novateurs traduisaient en langue vul- 
gaire les ouvrages contraires à la foi catholique:'. 
Trop faible contre les théologiens de la Compas.nie sur le 
terrain doctrinal et impuissant à triompher d'eux par des li- 
belles, le protestantisme résolut de perdre à tout prix ceux qu'il 
regardait comme ses plus redoutables adversaires. Dans une 

1. Sacchini, Hist. Soc. Jesu, P. V. 1. IV, n. 107, p. 191. Le titre cotnplet de Fou- 
vrage protestant (_9 ëdit.) est : Doctrinae Jesuitarum praecipu«« capita a doctis 
qsibusdam theolo9is (quorum librL sequenle pa9ina contiaenO«r) retexta, solidis 
rationibus teslimoniisque sacrarum scriplurarum e! Doctorum veters Ecclesiae 
con[ulala. AItera edilio priore emendatior et duplo auctor. -- upellae, apud 
Theophilum Re9ium, MDLXXXIX. -- Le premier écrit reproduit est le pamphlet du 
luthérien allemand Cemnitz : Theologae .lestilart«m praecipta capita (1563). Les 
autres ont pour auteurs P. Boquin de Bourges, « Donatum Gotvisum Trivonensem 
theologum », les pasteurs de l'Academie de imes. 
2. Lettre du P. Lohier au P. Gènéral, 8 aoùt 158 (Gall. Epist., t. XIV, f. 110). 
. Lettre Itt P. Jean Haï art P. Gëneral, 8 dècembre 1584 lbidem, f. 236, 
l. C'etait en 1576 ou 1577, Jean Hay professeur de philosophie  Pont-à-Mousson 
ètant venu se reposer quelques jours a Strasbourg. Cf. Abram, L't-iversit( de Pont- 
it-Moussott (Cara.on, 19oc. itt:d., doc. V, p. 103). 
5. Lettre du P. Jean Hay au P. Gënèral, 8 dëc. 158t (Gall. Epist., t. X1V, f, 236-237). 



LIVRE 1. -- CHAPITRE ¥. 

assemblée tenue à .Montauban au mois de septembre 1581, il fut 
décidé qu'on ne reculerait devant aucun moyen pour chasser les 
.Iésuites de France et empëcher leur retour. On y emploierait non 
seulement l'influence des calvinistes, mais aussi celle de certains 
catholiques, et on arracherait au roi un ordre d'expulsion. L'assas- 
sinat de Guillaume de Nassau, prince d'Orange, parut aux réfor- 
més une excellente occasion. Ils essayèrent de soulever l'opinion 
en répandant partout le bruit, déjà accrédité par leurs coreli- 
gionnaires en Hollande, que ce prince était tombé sous les coups 
d'un sicaire fanafisé par les .Iésuites. Le meurtrier, Balthazar 
Gérard, eut ]»eau protester qu'il n'avait point de complices et 
que personne n'avait eu connaissance de son projet, ils n'en sou- 
tinrent pas moins que l'Agnus Dei en cire, trouvé sur lui, était 
une amulette dont les Pères de la Compagnie l'avaient muni 
pour l'affermir dans son criminel dessein. Ils comptaient que ces 
rumeurs parviendraient à l'oreille du roi, lui inspireraient des 
craintes pour sa personne et le détermineraient à bannir une So- 
ciété aussi dangereusei. 
tlenri III ne fut pas ému des calomnies, débitées mème à la 
cour". Il continua d'accorder au P. Auger la mëme confiance, 
.age certain de son estime pour toute la Compagnie. Quand, au 
mois de janvier 158', le P. Émond avait essa)é de se retirer, 
allé.._"uant ses prédications du carême, le roi ne voulut pas en- 
tendre parler de son d6part. Si la confrérie des pénitents blancs, 
disait-il, était maintenant organisée, il avait encore besoin de ses 
services pour d'autres oeuf-res 3. Ce ne fut qu'au mois d'aot, à 
l'occasion de la congréation provinciale, que le Père put quitter 
Paris et se rendre à Lyon. Son intention, comme il le marquait 
au P. I;énéral, était d'aller ensuite à D61e et à lijon où l'on ré- 
clamait sa présence ; mais déjà, par trois fois, le roi lui avait si- 
gnifié sa volonté qu'il vint le retrouver à Paris au milieu de 
novembre. Anxieux, le P. Auger s'en remettait à la diserétion de 
son premier supérieur. « Les contrariétés que j'ai éprou,ées 
l'année dernière ne me donnent guère envie de revenir dans 
cette capitale ; par ailleurs, le roi veut ètre obei au moindre signe 
et l'on peut craindre qu'il ne s'égare si personne n'est là pour 
le soutenir. » 

I. Sacchini, Hisl. Soc. Jesu, P. V, 1. IV. n. 108, 109, p. 191,192. 
2. Lettres du P. Pigenat et du P. Auget au P. C, ênéral, 5, 22 aoùt 158 (Gall. Epil., 
t. XlV, f. 8 et 
3. Lellre du P. Auger au P. Genëral, 9 janvier 158 (Gall. Epist., t. XIV, f. 10). 
. Lettre du 27 aoùt 158tf (Gall. Epist., t. XIV, f. 165). 



SITUATION POLITIQUE A LA MORT DU DUC D'ANJOU. 129 
. Après la cléture de la congrégation, le P. Au.g'er fut »ppelé 
à D,31e pour y arrang'er les ait'aires du collège. 11 s'y trouvait 
encore à la fin de novembre, attendant un ordre formel de l'o- 
béissance avant de retourner "A l'aris selon le désir du roiJ.ll 
s'effrayait des complications survenues à la mort du second duc 
d'Anjou (t0 juin 158) t. ,, Néanmoins, écrivait-il le 8 novembre 
au P. Général, si l'on me demande et si vous l'ordonnez, je 
n'hésiterai pas à me jeter au milieu des difficultés et je f,rai 
tout mon possible, aidé de la ffrace de Notre-Seigneur, pour 
remplir dig'nement les intentions de Votre Paternité et soutenir 
l'honneur de la CompagnieS. » 
En effet, depuis que tlenri 11I n'avait plus de frère, la situation 
politique était devenue d'une ffravité exceptionnelle. !1 nous sem- 
ble nécessaire de la rappeler en quelques lig-nes, afin de montrer' 
par quelles circonstances plusieurs.lésuites furent amenés à pren- 
dre part aux événements qui troublèrent alors le royaume. 
L'Adit de Beaulieué qui suivit la paix ,le Monsieur (6 mai t Sfij, 
avait accordé aux protestants des concessions bien supérieures à 
tontes les précédentes et très contraires au sentiment de la majo- 
rité du pays ". Les catholiques, mécontents de l'extrème faiblesse 
du roi et de sa mère, prétendirent à leur tour dicter leur volonté 
à la couronne, et, pour résister plu. facilement à certains arti- 
cles de l'édit, ils se formèrent, comme les protestants, eu asso- 
ciations particulières qui prirent le nom de ligues. La première, 
organisée à Pércnne par d'tlumières, fut inlitée dans l,lusieurs 
provinces, et Paris suivit cet exemple. Comme ces ass,»ciations 
correspondaient entre elles, il y eut bient,t une Ligue générale 
embrassant la France entière. 
Elle se proposait un triple but : maintenir la religion catho- 
lique et, comme l'on disait, « rétablir la loi de Dieu en son en- 
tier ,, ;-- en second lieu, conserver le roi très chrétien « dans 
l'Cat, splendeur, autorité et obéissance dus par les sujets »;  

l. François d'Mençon, frère de François Il, de Charles IX et de Henri |11, prit 
tilre de duc d'Anjou après la paix de Monsieur (1576 qui aeait augmentë son apanage 
de l'Anjou, du Berry et de la Touraine. 
2. Lettre du 8 novembre t584 Gall. Epist.. |. XIV, f. 
3. On le vit bien aux Etats de Blois où d'un commun accord les députes «les trois 
ordres rëclamërent le retablissement de l'unile catholique (Picot, Ètals Gdtdrrt»a:, t. Il, 
p. 30). Les concessions faites aux protestants par l'édit de Beaulieu étaie.t : libertë 
du culte sans reslriction, places de sfireté, établissement d'une chambre mi-partie 
dans chaque parlement, admissibilité aux charges et emplois publics, leg.limitë des 
mariages «ontractés par prètres et religieux, annulation des procès politqm-s, réhabi- 
litatiou de. v|cfimœes de la S,siut-Barthéler, e pour leursenfants exem|,toa d'impé|s 
pendant cinq ans. (Dareste, Histoire de l.'rawe, t. IV: p. 326). 
COiPAGNIE DE .IÉSUS.  T. I1. 



130 

LIRE I. -- CHAPITIE -. 

en troisième lieu, « restituer aux provinces du ro)'aume et aux 
États d'icelui les droits, prééminences, franchises et libertés 
anciennes 1 ,,. l)es articles furent rédigés et présentés à Henri I11, 
«atin qu'il plîtt " Sa Majest«: faire délibéation de ce qu'elle en- 
tendait ëtre fait contre ceux de la reliion ,, prétendue réformée. 
Le roi, ne pouvant s'opposer à l'orêanisalion catholique puisqu'il 
avait toléré celle des huguenots, se contenta de faire insérer dans 
les articles constitutifs quelques réserves en faveur de sa propre 
autorité. Ainsi reconnue, la Ligue n'était pas un soulèvement de 
sujets rebelles " c'était la France catholique elle-mèmc, se levant 
,n face du parli protestant pour tourner contre lui les armes 
dont il s'était servi le pt.emierL Elle eut bientôt une armée de 
vingt-six mille hommes et de cinq mille chevaux. La voix publi- 
que lui désigna comme chef Henri de Guise, regardé depuis 
longtemps comme le premier champion du catholicisme. 
La Ligue n'avait pas «.,core trouvé l'occasion de manifester 
sa force, lors(lu'en 158, l'imminence d'un péril national resserra 
tout à coup ses liens et la fit entrer dans une phase nouvelle. 
La mort du duc d'Anjou, héritier du roi de France, soulevait une 
question d'un intérêt capital • celle de la succession éventuelle 
•  la couronneL Sans doute la transmission du sceptre par droit 
de prhnogéniture était la loi de la monarchie française, mais 
elle n'était pas le principe unique (le la constitution gouver- 
nementale. « Et es/ la couronte de France si conjointe à la reli- 
$on catholique, avaient déclaré les États Généraux (le 157fi, 
que les sujets ne sont tenus d'obéir aux rois qu'après leur sacre, 
les États du ro,vaume ne vouant lidélité au roi (lU'aUX conditions 
de son premier sermentL » Henri 111, dernier représentant des 
Val,,is, n'ayant ni enfans ni frère, llenri de Navarre, chef de la 
branche de Bourbon, devenait le prétendant légitime. Sïl eùt 
été catholique, aucune difficulté ne se serait élevée; mais il 
était le chef du parti calviniste, et les Français ne pouvaient ac- 
cepter comme successeur de Clovis et de saint Louis un roi qui 
ne fùt pas enfant de l'Église, l)ès le mois de mars 158t,, lors- 
que la maladie du duc d'Anjou ne laissait plus d'espoir, les prin- 

1. Les formules de ces associations ëtaient à l,eu prês partout les mëmes. Cf. tl. 
de l'Ëpinois, La Lifue et les Papes. p. 4. 
2. Les associations calholiques et royalistes ne furent pas sans influence sur les 
éleetions des d6pulés aux Etats de Blois (nov, 1576) et par suite sur le traité de Ber- 
gerac (17 sept. 1577). Cf. H. de l'Epinois, o19. cil., p. 6. 
3. Cf. Revue r«:trospective, 2  sér.. t. V .p. 226; t. X I. p. 113, 319. 
. »Journal des Ét«,ls g:néraux de 576, par le duc de lerers (Bibi. nal., ms. 
ff. 3335, f. 55" ). 



SIIUATION PfsLITIQUE A LA MORT DU DUC D'ANJOU. t31 
cipaux seigneurs catholiques réunis à Nauc" avaient rédigé un 
manifeste par lequel ils proclamaient le cardinal de Bourb.m, 
oncle du roi de Navarre, héritier présomptif de la cour,,nne. 
C'était un acte hardi, mais nullement arbitraire : il sauva,t le 
principe de l'hérédité monarchiqe, en écartant du tr6ne un 
prince hérétique incapable d'y monter t. 
Henri III cependant avait l'intention de reconnaitre le roi de 
Navarre pour successeur -. Aussi, après la mort du duc d'A,.iou, 
dans une assemblée tenue en Lorraine au mois de sept.-mbre, 
les eonfédérés renouvelèrent-ils le pacte de l'association formée 
huit ans auparavant à Péronne. Ils décidèrent en outre «te pren- 
dre les armes l'année suivante, si le roi ne donnait pas satisfac- 
tion à leurs demandes et aux lois du pays. La Sainte Liçue ou 
Nainte Union catholique ainsi constituée, et son but nettement 
formulé, le due de ;uise s'oecupa d'obtenir l'approbati«,n du 
Saint-Siège, Ne convenait-il pas, en effet, qu'une œuvre entre- 
prise pour la défeuse de la religion reeùt la bénédiction du 
Souverain Pontife? On songea d'abord à lui envoyer un .Ibsuite. 
Le P. Claude Mathieu, originaire de Lorraine, ami intime du 
cardinal de Bourbon -», et tout dévoué aux Guise en qui reposait 
à ses yeux l'espoir du eatholicisme, sollieita plusieurs fois du 
P. Général la permission de se rendre à Rome pour affaires 
graves; mais elle lui fut toujours refusée, parce qu'il ne lasait 
point connaitre les motifs de sou voyage. Ce fut le cardinal 
de Pellevé, archevèque de Sens, qui exposa le premier à Gré- 
goire XIII lesintentions des chefs de la Ligue. Quelque temps après, 
le P. Mathieu ayant été député à Rome par la province de 
France en qualité de procureur, les princes lorrains lui confièrent 
le soin de soumettre au Pape le plan de la Sainte Union et de 
solliciter pour elle son puissant patronage. Grégoire XIII. après 
avoir mùrement considéré devant Dieu ce qu'on lui proposait, 
fit réponse au P. Mathieu le 16 novemhre 1581. « Si la première 
et principale intention des contëdérés était de prendre les armes 
contre les hérétiques, et s'ils croyaient avoir les moyens de pour- 
suivre l'entreprise avec des chances probables de victoire, Sa 
Sainteté la louait et l'approuvait. Elle espérait que le roi l'aurait 

1. Cf. V. de Chalamberl, ttistoire de la Ligzte. 1. I, p. 18, 19. 
2. Dél,èehe ehiffrëe de Ragazzoni au cardinal de Coron, 29 mai 158 (Archiv. Val., 
Nunz. di Francia, t. XVlI, f. 00). 
3. Le nonce disait de lui : « 11 padre Claudio Mathei 3hesuita, il quale prattiea eon- 
fidentissimamente con la casa di Borbona et con quella di Guisa » ¢lbidem}. 
4. Sacehini, Hist. Soc. Jesu, p. V, 1. V, n. 131, p. 255. 



13:2 LIVRE I. -- CHAPITRE V. 

aussi pour agréable; mais s'il en était autrement, les seigneurs 
de la Sainle Union ne devaient cependant pas renoncer à la 
première et principale tin qu'ils lui avaient fait exposer. Du 
reste, elle déchargeait leurs consciences des scrupules que pour- 
rait y faire naître un pareil dessein. ,, Deux jours après, le Pape 
ajouta à cette approbation une indulgence plénière en forme 
de jubilé, en faveur non seulement des chefs de la Sainte Union, 
mais aussi de tous ceux qui les seconderaient . 
Tandis qu'on se préparait lentement à la lutte on apprit que, 
1,- 15 décembre ,.158), un traité d'alliance défensive avait été 
signé entre la reine d'Angleterre, les princes protestants d'AI- 
lemagne et les cantons suisses réformés. C'était un avertissement 
pour les catholiques français. Ils résolurent (te s'assurer le con- 
cours du roi d'Espa'ne. Le 16 janvier 1585,au ch'teau de Join- 
ville, les ducs de Guise et de Mavenne et deux représentants de 
l'hilippe I! signèrent « une conféd,:ration et liue offensive, per- 
pétuelle et à toujours.., pour la seule tuition, défense et con- 
servation de la reli'ion catholique, apostolique et romaine, 
restaurati,,n d'icelle et entière extirpation de toutes sectes et 
hérésies de la France et des Pays-Ias ..... ,, En échange de quel- 
ques concessions, les chefs de la Ligue obtinrent ce qui leur man- 
quait le plus : des soldats et de l'argent. 
Vers le mème temps, ils trouvèrent au cœur de la France des 
alliés q,,i devaient les servir mieu. encore que le roi d'Espacne. 
Dans le p,uple de Paris s'était organisée une vaste association 
particulière, toute bourgeoise et municipale, dont les membres 
avaient prëté le serment de tout sacrifier, même la vie, à la dé- 
fense de la religion. Le Conseil des six, qui la dirigeait alors, 
comprit q,'il était de son intérèt de la mettre en relation 
avec la grande Ligue ou Sainte Union. Le duc de Guise reçut 
favorablement une adhésion aussi précieuse; il chargea le sieur 
de ,laineville de le représenter auprès du Conseil des six et de 
former des centres de résistance dans la capitale et les principales 
villes «lu r.,yaume 3. Pareille concentration des forces catholiques 
servait l'indéniable ambition du Balafré; mais Dieu fait con- 
courir au bien les passions mème de l'homn,e, et ce que vou- 

1. Letlre du P. Mathieu au duc de Nevers, 5 fev. 1585 (Mmoires du duc de 
vers, t. I, p. 65¢). 
2. Dumonl. Corps «tversel diplomatique du droit des gens, t. V, p. 
3. Cf. V. de Chalambert, op. cit., p. 27. Robiquet, Paris et la figue, p. 203 et sui- 
antes. Lavise, ttist, de France, t. VI. P. I, p. 241-2.3. 



ROLE IrE SIX'I'E-QUINT. 

133 

lait la masse des ligueurs, ce qu'elle obtint finalement pat. des 
voies imprévues, c'était le maintien de la vieille foi'. 

5. Henri 111 inquiet de l'agitation qui se manifestait cha«fue jour 
davantage, blessé aussi de l'ascendant que prenait le duc de 
[;uise, eraignit de porter atteinte à ses propres droits s'il semblait 
contester ceux du roi de Navarre. 11 se décida donc à prendre 
parti pour lui et le reeonnut ouvertement comlne hérilier de sa 
couronne. Il publia mème un édit, par lequel il menaçait des 
peines les plus sévères quiconque n'aurait pas renoncé dans l'es- 
pace d'un mois à toute ligue et association t. Mis en demeure d'ac- 
cepter un souverain hérélique ou de résisler aux ordres du roi, 
les ligueurs n'hésitèrent point. Le 31 mars 1585, ils publièrent à 
Péronne un manifeste où il était déelaré que la Ligue se propo- 
sait, conformément à la constitution du royaume, de maintenir 
un prince catholique sur le tr6ne de saint Louis et de conserver à 
la France l'empire absolu de son antique religion e. Après ces 
proelamations de part et d'autre, tout faisait prévoir une $uerre 
plus ou moins prochaine. 
Le 10 avril, le tr6ne pontifical devint vacant par la mort 
de Grégoire XIII. Quatorze jours plus tard, Félix Peretti v mon- 
tait sous le nom de Sixte-Quint. Bans une lettre du 1"/mai, le 
due de Guise et le cardinal de Bourbon, en exprimant au nouveau 
pape leurs sentiments de filial respect, lui exposaient leur ,, sainte 
entreprise » et lui demandaient de prendi.e la Ligue sous sa pro- 
rection, comme avait fait son prédéeesseur. « Nous supplions 
humblement Votre Beatilude, lui disaient-ils, qu'elle daigne 
conserver par son autorité ce petit troupeau très dévoué et très 
obéissant, et employer ses armes saintes et spirituelles cotre les 
loups qui le veulent disperser. Puissions-nous ètre assez heureux 
pour obtenir seulement votre sainte bénédiction, et nous espérons, 
avec la graee de Dieu, si bien employer les forces qu'il a plu à 
la divine bonté de nous accorder abondamment, que nous triom- 

1. V. de Chalambert. op. cit.. p. 2,5. 
2. « Déclaration des causes qui ant meu Mgr le cardinal de Bourbon et les princes, 
pairs, prélats, seigneurs, villes et communautez catboliques de ce ro)aume.., de s'op- 
poser à ceux qui veulent subvertir la religion catholique et l'estat ,, { lrchiv. «ur. de 
l'hisl, de France, sèr. I, t. XI, p. 9). Ce manifeste est signë du cardinal de Bourbol. 
« Écrit d'un slyle noble, ferme et prëcis, il proclame la Ligue et doit servir lu.-qu'a la 
fin à expliquer ses actes et ses paroles. Il s'agit de sauver la foi menaeëe par l'admis- 
sion au tronc d'un prince hërtique, par les armements, a l'int«rieur et à i'exterieur, 
des protestants et par leur credit sur l'esprit avcuglë de Henry III » (Avertissemenl 
«les èditeurs. lbidem, p. 



13,i LIVRE I. -- CIIAPITRE V. 
pherons de nos ennemis et délivrerons tout ce royaume des hé- 
résies qui l'ont si longtemps infecté. Le reste de nos affaires sera 
exposé à Votre Sainteté par l'lllustrissime cardinal de Vaudemont 
et le P. Claude de la Compamie du Nom de Jésus, auxquels nous 
vous supplions de donuer audience et créance comme à nous- 
mêu,es '. » 
Ainsi parlaient les princes lorrains. Mais Henri III de son coté 
représe,,tait au Souverain Pontife la Li.ue des catholiques comme 
un c«,mplot de sujets rebelles pour le renverser du trOne. Entre 
les deux partis Sixte-_.mint se tint d'abord sur la plus grande ré- 
serve. Dans sa réponse au cardinal de Bourbon, le 15.iuin 1585, 
il ,,.a,,ifesta sa douleur des troubles survenus en France et son 
désir d'y voir rétablir la paix ; puis, après avoir loué le zèle des 
ligueurs pourle maintien du catholicisme, il ajoutait :« Nous pen- 
sons que dans les conseils à prendre et dans les actes à accomplir, 
vous devez surtout faire en sorte que votre but soit conformeà la 
raison, que les moyens pour l'atteindre soient honnètes; par-des- 
sus tout. que l'autorité et la dignité du roi soient reconnues et 
que, selon la parole de l'ApOtre, on lui rende honneur et obéis- 
sance -. » Sixte-.Quint refusa de s'engager davantage. Il redoutai 
une alliance du roi d France et du roi de Navarre. « Je crains 
bien fort. disait-il, que l'on ne pousse les choses si avant qu'enfin 
le roi de France, tout catholique qu'il est, ne se voie contraint 
d'apl,ler les huguenots à s,,n secours:'. » 
I.orsque la guerre éclata, Si,te-Quint, sans désapprouver les 
sentiments qui animaient les catholiques de France, trouva qu'ils 
s'étaient trop pressés, il disait au duc de .Xevers : « Le cœur me 
saigne quand je vois le plus beau royaume du monde, et comme 
la lieur de chrétienté, à la veille d',ètre la proie des étrangers, 
com,,,e une autre Jéru.alem, et d'être détruite par les propres 
mains de ceux qui la doivent défendre. J'aime la France; le Saint- 
Siège lui doit sa splendeur.., et les Papesne sauraient veiller avec 
trop de soin à ce que la première couronne de la chrétienté de- 
meure sur la tëte de ceux que Dieu a choisis pour la porter . » 
Après le traité de Nemours/7 juillet 1585), qui avait rétabli la 
paix et donné satisfaction aux leitimes revendications des li- 
gueurs, le pape jugea opportun d'intervenir directement. Il 
I. Le, tre du duc de Guise et du cardinal de Bourbon à Sixte-Quint (Archiv. rat., 
Nunz. tli Francia, t. XIX, f. 
2. Arcl,iv. Vat., Sixte V, an. I. ci». 51. t. XXX, p. 16. 
3. ,llmoires du duc de Nevers. t. I, p. 667. 
4. Ibidem, p. 674. 



ltOLE DE Lb. COMPAGNIE. 

savait la position de ltenvi !I1 très difficile et il ne comptait plus 
sur la conversion du roi de Navarre. « La gloire de Dieu et l'inlérët 
,lu royaume  » lui inspirèrent un acte qui, mieux accueilli par le 
roi, aurait pu le tirer d'embarras. Le 9 septembre, une huile fut 
affichée dans Rome, aux lieux habiluels. Le roi «le Navarre et le 
prince de Condé y étaient dbclarés hérétiques relaps, inhabiles à 
succéder au royaume de France, et leurs vassaux étaientdéhés du 
serment de fidélité. Cette bulle avait été préparée sous Gré- 
golfe XllI.,,En la publiant, le nouveau pape s'appuyait sur les lois 
fondamentales du royaume qui réclamaient un roi catholique; 
il agissait conformément au droit public consenti par les nations 
européennes, reconnaissant dans le pape le juge suprême en 
toute affaire «lui touchait, mëme indirectemcnt, au spirituel. 
Sixte-0uint se reprocha plu tard cet acte comme une faute po- 
litique 3. M.is, dans le moment, il avait cru que par cet interdit 
lancé contre les chefs des huguenots la situation serait éclaircie, 
qu'il n'y aurait plus que deux partis en France " les défenseurs et 
les ennemis de la foi. Les termes du trailé de Nemoursl'avaient 
induit en erreur; il avait supposé entre Henri III et les ligueurs 
un accord sincère, et leur réconciliation n'était que feinte. Au lieu 
d'entrer de bonne .,-.ràce dans la voie qui lui était ouverte, le 
roi de France protesta contre la bulle, et le Parlement refusa de 
l'enregistrer sous préte'te qu'elle excédait les bornes du pouvoir 
«pirituel. 

6. Nous n'avons pas a raconter les événements qui suivirent. 
11 nous suffit d'avoir indiqué le double aspect religieux et poli- 
tique de la Ligue, et rappelé qFelle divisa les meilleurs esprits, 
les hommes les mieux intentionnés. Les uns, voyant en elle la 
sauvegarde des intérëts reli'ieux de l'État, se rangèrent sous le 
drapeau des Guise, et ce fut, au dèbut surtout, l'immense majo- 
rité ; les autres, rebut6s par son caractère de révolution pohti,lue 
et son mépris de l'autorité royale, n'osërent pas y adhérer ou se 
déclarèrent contre elle. Le clergé et les ordres religieux furent 
généralement du cèté des ligueurs. Dans la Compagnie de Jésus 
tlenri II1 eu! ses parlisans, la Sainte Union eut les siens, jusqu'au 
moment où, dociles aux instructions de leur Général, la plupart 

1. Lettre de Sixte-Quint au roi, citëe par H. de l'Epinois, La Ligue et les Papes. 
p. 27. 
2. Archives curieuses «le l'hisloire de France, sër. I, . XI. p. -19. Cf. Haag, Le« 
France protestante, pièces justificatives, p. 187. 
3. De Hubner, S£zte-Quint, t. lI, p. 168. 



t36 LIVRE I. -- CHAPITRE V. 
,tes Pères se renfermèrent dans la réserve commandée par l'esprit 
de charité et les règles de l'Institut. 
Un auteur peu suspect de partialité en faveur des Jésuites sem- 
i»le avoir bien saisi l'intention et le r61e de ceux d'entre eux qui 
travaillèrent pour la Ligue. « On peut également admettre, «lit 
M. Piaget, que les Pères déployèrent dans l'intérët de la cause 
qu'ils soutenaient une activité qui ne se démentir pas un seul ins- 
tant:.., mais il faut ajouter que leur cause, à proprement parler, 
ne fut ni celle de Philippe II. ni celle des Guise, ni encore celle 
toute démocratique des Seize. Ils s'allièrent avec ces divers 
paris; ils eurent lair de les servir: on put croire, on crut alors 
qu'ils étaient espagnols ou ffuisards..tu fond ils ne combattirent 
que pour arriver à la destruction de l'hérésie protestante et du 
parti des cath,,liques modérés, des politiques, comme on les 
d6signait alors, pour le trinmphe de l'ultramontanisme et la 
réception en France des canons du concile de Trente. Leur 
alliance, leur zèle apparent pour tel ou tel parti n'eurent jamais 
d'autre but que de rétablir à tout prix la foi catholique romaine 
à l'exclusion ,le toute autre '. » 
Rien n'est plus vrai: les J;.suites ligueurs, puisqu'ii y en eut, 
n'avaient en vue que les intérêts de la sainte Église Crottement 
unis, comme t,»ujnurs, aux inféré.fs m6mes du pays. Ajoutons que 
les événements d'alors rendirent la situatiou de la Compagnie en 
France très embarrassante. Elle devait beaucoup au roi qui l'avait 
touj«,urs d6fendue; elle devait aussi beaucoup aux princes 
lorrains. Après ces préambules venons aux faits. 
llenri 1II connaissait l'attachement du Jésuite Claude Mathieu 
aux Guise et au cardinal de Bourbon; il n'avait pas ignoré ses 
dëmarches auprès de Gréffoire Xlll 2. A son retour de Rome, le 
P. llathieu n'était pas rentré à Paris; pour éviter l'ir'itation du 
monarque, il avait dù se retirer à Pont-à-Mousson. Aussit6t après 
l'avènement «te Sixte-Quint, il était reparti avec l'autorisation de 
Sa Sainteté, chargé d'une nouvelle mission par les chefs ligueurs. 
« Le P. Claude est à Rome depuis longtemps, écrivait-on sous la 
date du '2_ç aoùt 1585, et en grand crédit auprès du Pape et 
travaille fort pour la France, Angleterre et Écosse a. » Ces lignes 
étaient signées du P. Samier que nous connaissons déjà pour son 
1. Piaget, Histoire de lëlablissemen! des .l(suites et France. p. lOi, 10.',. 
2. Letlre du nonce Ragazzoni au cardinal de Como,  avril 1585 (Archiv. VaL, 
Nunz. dt Francia, t. XVIli, f. 11, 12). 
3. Leltre du P. La Rue [Samier] à Marie Stuart, publiëe par Teulet, Relations poli- 
tiques..., t. III. p. 350. 



ROLE DE LA COMPAGNIE. 

137 

dévouement à Marie Stuart. Lui aussi se donnait un mouvement 
extraordinaire à parcourir l'Erope, comme agent des princes 
«lui rèvaient d'une grande alliance pour le bien universel de la 
religion. « J'ay estWdeux fois à Rome, mandait-il au mois d'aoît 
à la reine captive, et trois en Allemagne " tous les princes catho- 
liques, à quatre de la maison d'Autriche, aux trois électeurs 
cath«,liques, à l'Empereur, aux archevèques et évèques ; puis aux 
ducz-de Savoye et de Nemours; et au présent mon département 
en Espagne ; de là à Rome, puis derechef en Allemagne si Dieu 
conduit par sa honté ce voyage i. » 
Pendant que ces deu, Pères favorisaient avec ardeur la cause. 
de la Sainte Union, le-l'. Émond Auget restait fidèlemen! attaché 
à tlenri 11I ; après avoir reç'u tant de preuves de son estime et de 
sa bienveillance, il se serait cru coupable d'ingratiIu,le et de 
révolte s'il ne s'était déclaré hautement pour sa personne. Puis il 
était de ceux qui croyaient le bien de la religion ins6parable de 
l'obéissance due à l'autorité l@itime. Peut-ëtre aussi sa fidélit6 
l'aveuglait-elle quelque peu sur le caractère du roi. « Il avait. 
disait-il, bien tàté le poulx de ce prince, jaugé et ruantWsa cons- 
cience, et reconnu que de longtemps la France n'avait eu souve- 
rain plus judicieux, plus débonnaire, n'ayant d'autre soucy que 
de tenir ses sujets sous l'obéissance de Dieu et de lui-mème z. » 
Henri 1II s'adonnait alors plus que jamais à des dévotions insolites; 
il avait fait construire chez les Capucins une chapelle o/ il allait 
avec les autres membres de la confrérie de Notre-[ame, chanter 
la messe, les vëpres et les heures canoniales. 11 se livrait aussi 
parfois à de rudes macérations-3. Mais la réforme des mœurs 
ne suivait point ces belles d6monstrations de piété. Elles furent 
taxées d'hypocrisie et valurent au P. Auget de sévbres critiques, 
comme s'il avait dépendu de lui de faire cesser les I,izarrerics du 
roi. D'ailieurs sa seule présence à la cour, dans un moment où il 
eît fallu rester en dehors de tous les partis, semblait une pro- 
testation vivante contre la Li.ue qui gagnait chaque jour en 
faveur. 
Cependant l'attachement inébranlable du P. Émond :,uger ne 
faisait point oublier au roi le dévouement du P. Claude Mathieu 
pour les princes Lorrains. La réserve des autres membres de la 

I. Le{tre de La Rue [Samier] / Marie S{uart, Chalons, 2 ao6t 1585 (Teulel, op. cit.. 
p. 319}. 
2..',lalthieu, Histoire des derniers troubles, I. !, p. 13. 
3. Lettres de Ragazzoni au card. da Como, 7 oct. et 9 déc. 1585 (Archiv. Var., 
Nunz. dt Francia, t. XVlII, f. 62-6, 106). 



138 LIRE l. -- CHAPITRE V. 

Compas'nie lui était suspecte, et il reprochait à tous ceux qui 
n'étaient pas ouvertement avec lui de s'immiscer dans les affaires 
de l'État. Déjà il songeait à manifester par quelques actes de 
'i.s'ueur son vif ressentiment. Des courtisans hostiles aux Jésuites 
ne se firent pas faute de l'ai.grir; quelques-uns mème lui sus'gé- 
rrent un moyen bien simple de se venger : il ne fallait qu'obtenir 
du Saint-Siège des moditications au ŒEouve'nement de la Compa- 
.nie, la suppression de ses privilèges et l'obligation d," renlrer 
dans le droit commun. Malgré ses égards et son affection pour le 
P. Auger, ilenl'i 111 se prëta d'abord à cette hypocrite machina- 
tion. Pierre de Gondi, son ambassadeur à Rome, le cardinal d'Este, 
protecteur des affaires de France, et Philippe de Lenoncourt, plus 
tard archevèque de Reims, reçurent d,s instructions pour agir 
auprès du Père Aquaviva et de Sixte-..;uint . Ils devaient les faire 
c«,nsentir aux quatre réformes suivantes : 
!° La profession solennelle se ferait dans la Compagnie, comme 
dansles auto'es Ordres, immédiatement après le noviciat. -° Cer- 
tains privilèges seraient non avenus dans le royaume. 3 ' Le gou- 
vernement «les collèges et maisons ne serait confié qu'à des sujets 
f'ançais. 4' La Compagnie aurait à la cour un protecteur ecclé- 
siastique qui en répondrait et auquel ses religieux pourraient au 
besoin recourir . 

7. S'il ne se fut agi que de quelques accommodements exi@s 
parles circonstances, le P. I;énéral ne les aurait point refusés; 
mais on lui demandait là, sans m,,tif plausible, des change- 
ments graves que sa conscience lui interdisait d'accorder. Après 
«voir mùrement examiné, avec ses assis, ants, les proposi- 
tions qui lui étaient soumises au nom de Henri I11, il répondit 
,lu'il était tout disposé, pa' respect et reconnaissance pour 
Sa Ma.lestWtrès chrétienne. à faire les concessions que pou- 
vait exiger la situation spéciale de la France, mais qu'il ne 
consentirait jamais à des mesures nuisibles à l'Ordre dont Dieu 
lui avait confié le gouvernement. La Compas'nie. ajoutait-il, ne 
saurait ère utile au royaume qu'en maintenant l'intés-rité de 
son Institut .3. 
D'ailleurs, aucune réforme ne pouvait r'tre introduite dans 
l'trdre, sans l'autorisation du Saint-Siège qui l'avait approuv6. 

1. Letlre de Henri III au P. Gënëral, novembre 1585 'Epistolae principum). 
2. Sacchini, Hist. Soc. Jesu, P. V. !. VI. n. 66. 
• :. Ibidem, n. 67. 



SAGE CONDUITE DU P. AQUA,IVA. 139 
Sixte-0uint n'accueillir guère mieux que le P. Aquaviva les récla- 
mations présentCs par les a'ents de Henri III. Toutefois, il les 
soumit à la congrégation des Réguliers, chargée d'instruire les 
causes de ce ç'enre. Après plusieurs jours d'exan,en, la congréga- 
tion érait le vœu « que la Compagnie de .Iésus continuàt à jouir 
partout et toujours de ses privil6ges dont elle avait usé j usqu'alors 
au g'rand avantage de l'Église et des an,es ». Sixte-tuint adopta 
pleinement cette décisionl 
Cependant il y avait un point sur lequel le P. Aquaviva enten- 
dait bien d,mner satisfaction aux désirs du roi, et peut-ëtre les 
dépasser. Les représentants de Henri 111 s'étaient plaints en son 
nom de lïngérence de quelques Jésuites français dans les affaires 
de l'État, c'est-a-dire de leur adhésion publique au parti de la 
Lig'ue. Sans condamner leurs intentions, 1o P. Général, i,ar le de- 
voirmme de sa charge, était tenu, lui aussi,à désapprouver leur 
conduite, car l'Institut dont il avait la garde défend formellement 
aux religieux de la Compagnie de se mèler de politique. Il vou- 
lait en tous les siens le parfait accomplissement de cette règle 
dont il se mo,,trait lui-mème fidèle observateur. On raconte 
qu'un jour, prié par un envoyé du duc de Guise de remettre des 
lettres importantes au Souverain Pontife, il déclina cette mission 
qui aurait pu ètre regardée en France comme une intervention 
officieuse 2. Il était donc tout prd à pren&'e des mesures efficaces, 
mais eiles n'atteindraient pas moins les tenants du parti royaliste 
que les tcnants de la Sainte Union. 
Il s'attacha d'abord à retirer des deux camps rivaux le P. Claude 
Mathieu et le P. Émond Auget. Tous deux s'étaient acquis par 
leurs emplois et leurs vertus une g,'ande considération dans leur 
;rdre. et devant le monde une situation exceptionnelle par leurs 
talents et. leurs importants services. Leur antagonisme, dans une 
affai,'e aussi complexe, menaç'ait la paix des communautés en v 
apportant les agitations «lu dehors. Il imporlait d'ailleurs de les 
soust,.aire à des responsabilités périlleuses, dans lesquelles ils 
avaient été entralnés comme malgré eux au grand détriment de 
toute la Compa.nie. Obtenir de ces deux religieux exemplaires 
une prompte obéissance à la volonté du Supérieur n'était point 
difficile. Mais comment faire accepter leur retraite aux chefs qui 
avaient apprécié leurs bons offices et mme au Souverain Pontife 
qui, plein de confiance en leur mettre, les employait comme des 
1. Sacchini, IIist. Soc. Jesu, P. V. !. Vl. n. 68. 
2. lbidem, n. 73. 



I1 RE I. I CHAPITRE V. 

intermédiaires précieux? Tout dernièrement encore, Sixte-Quint 
avait autorisé le P. Claude Mathieu à revenir à lome pour y né- 
gocier au nom des princes lorrains. Le P. Aquaviva ne manqua 
pas de représenter au pape combien il était nécessaire à la gloire 
de Dieu et au bien des ames que la Compagnie s'abstînt de toute 
affaire civile, qu'elle Citrer m6me le seul soupçon d'" ëtre impli- 
quée. Ses respectueuses et justes observations furent. écoutées. 11 
put alors éloigner le P. Mathieu du thétre des négociations et 
l'envoyer à Lorette. En vain les princes catholiques le réclamèrent; 
e vain le cardinal de Pellevé, leur aent à Rome, essa'a dë- 
branler le I'. Général. Celui-ci, confiant dans le tact et l'obéis- 
sance du I'. Mathieu, le charzea d'expliquer lui-mëme aux chefs 
de la Ligue les graves motifs qui nécessitaient son abstention. 
,, Hier, lui écrivait-il à la date du ")2 février 1586, le cardinal de 
Sens vint me trouver afin de m'engager a permettre à Votre Ré- 
vérence de r,.tourncr pour un peu «le temps en France, à l'occasion 
d'une certaine affaire. Je me suis ettbrcé de lui prouver par 
plusieurs raisons que je ne pouvais y consentir, soit parce que ces 
sortes d'affaires sont étrangères à notre Institut, soit pour ne 
pas offenser, non seulement ceux qu'elles regardent, mais ceux 
encore qu'elles ne regardent pas, soit enfin à cause de la pro- 
messe que nous avons faite. Le cardinal a paru blessé de cette 
r6ponse ; il n,'a dit que les princes en France l'apprendraient avec 
déplaisir et que nous perdri,,ns leur bienveillance. Quoique j'aie 
de la peine à le croire, connaissan, comme je le sais, leur pru- 
dence et leur amour pour la Compagnie, il m'a paru néanmoins 
convenable que Votre Révérence leur écrivit pour ëtre désormais 
délivrée de semblables sujes d'inquiétude. Vous leur exposerez 
comment, à une époque où le soup«on est partout, le retour de 
Votre Révérence pourrait préjudicir à la Compagnie et au ser- 
vice de Dieu... Vous ajouterez que votre présence dans le royaume 
ne leur serait d'aucune utilité, puisque la question se vide par 
une prise d'armes, pour laquelle on ne demande ni vos bras ni 
vos conseils. D'ailleurs, il ne leur manquera pas d'autres personnes 
de confiance, telles, par exemple, que l'azent qu'ils ont ici à 
Rome. Enfin, priez-les de ne pas vous relirer de votre repos et de 
ne pas rendre la Compagnie odieuse non seulement en France, 
mais aux yeux des aufres princes, à qui cette conduite pourrait 
inspirer quelque crainte..le désire que vous écriviez dans le 
mëme sens au cardinal, vous efforçant, autant que vous le 
pourrez, de lui faire goùter ces raisons. Il nous a été en effet 



SAGE EtNDUITE DU P. AQUAVIVA. 11 
bien pénible de déplaire à un prélat si méritant et si dévoué " 
la Compagnie, dans une affaire où il n'est guidé que par le 
zèle et le désir de glorifier [;;.eu. Pden ne doit nous fdre perdre 
de vue la conservation de notre Institut, puisque le S,d.,_"neur nous 
en demandera compte ; mais nous n'aurons pas "A lui rendre compte 
de ce qu'il ne nous a point confié... J'attends de la prudence et 
de la dextérité «le Votre Pévérence qu'elle convaincra le cardinal 
et les autres de l'équité et de la convenance de cette con- 
duitet... » 
Le P. Claude Mathieu comprit, aux réticences m,;.mes de cette 
lettre, que l'ordre lui était réellement donné de ne point quitter 
Lorette. Bien qu'il aimAt les Guise et qu'il crùt leur cause inti- 
mement liée à celle de la reliion, il se soumit sans laisser échap- 
per une plainte. 
A la fin d'avril, il reçut la visite de son Cule dans le dévoue- 
ment à la Ligue, le P. llenri Samier, également arraciié aux 
embarras de la politique par un commandement du Père Aqua- 
rira. Ce n'est l,as sans peine que le P. Général était parvenu it 
faire connaitre ses ordres à cciCuite voyageur, souvent déguisé 
et se présentant sous le nom de Mavtelli : il était toujours parti 
quand les lettres arrivaient à son adresse. En voici du moins une 
heureusement conservée, et très importante en ce qu'elle dégae 
complbtement la responsabilité de la Compagnie dans cette 
affaire. Elle fut écrite de Rome le 1  décembre 1585 et adressée à 
Verdun. 
« Je ne puis comprendre, disait au !'. Samier le P. Aqua- 
viva, comment il se fait que je n'aie pas encore reç.u de réponse 
aux nombreuses lettres que je vous ai envoyées, "a différentes 
époques et en divers lieux, et qu'elles n'aient, ce semble, pro- 
duit sur vous aucun citer. Je vous donnais, dans chacune, l'ordre 
d'abandonner immédiatement des né'ociations i,compatil»les 
avec notre Institut et pour lesquelles vous n'avez jamais eu mon 
consentement. De plus, je vous ordonnais de vous rendre sans 
retard en Basse-Ailerons-ne. Comme on m'a donné à entendre 
que vous ètes de retour en France, je vous enjoins par cette lettre 
non seulement de vous retirer entièrement et définitivement de 
ces affaires, mais aussi, de peur qu'on ne vous imp,,rtune désor- 
mais à leur sujet, de quitter la France et de vous retirer en Bel- 

1. Lettre du P. Génëral au P. Mathieu. à Lorelte, 22 février 1586 (Francia, 
Epist. Gen., t. I). Elle a déjà été publiée par Crétineau-Joly, Histoire de lt Compn. 
9nie de Jdsus, t. Il, p. 323, 324. 



LIVRE I. -- I',tlAPITRE V. 

ffique oh vou, set'ez à la disposition du P. Provincial, le 1'. Coster. 
En vous voyant vous immiscer dans des choses aussi étrangères 
à notre profession, je crains s6rieusement que Dieu ne vous 
refue son secours et qu'il n'en résulte que malheur. 11 n'est 
guère l,osihle d'éviter que des hruits pré.ludiciables à la Com- 
pagnie soien! mis en circulation" du reste si vous les i.norez, il 
n'en est pas de m,;me de nous et cela pour notre plus $'rand 
ennui q. » 
l'ar le même courrier Aquaviva pressait instamment le P. Odon 
Piffenat, provincial de l"rance, de veiller / l'exécution de ses 
ordres, fuand ils parvinrent à destination, Samier-Martelli ne 
se trouvait plus en France : il était parti pour l'Epaffne. Les 
instructions données restbrent lettre morte jusqu'au mois 
d'avril 15tS0. A ce moment. Henri Samier parut à Rome et le 
I'. Général ne laissa pas échapper une si belle occasion de lui dé- 
clarer sa volonté. !1 lui défendit de remettre les messaffes qu'il 
apportait d'Espaffne, et l'envoya sur-le-champ au P. Claude 
Mathieu auquel il adressait le .9 avril les recommandations sui- 
vantes : « Martelli est arrivé à Rome à travers mille dangers 
dont la divine miséricorde l'a délivré et qu'il vous racontera. 
Son voyage avait comme but d'agir ici pour l'affaire que vous 
savez. Nous n'avons cru devoir, en aucune manière, le lui per- 
mettre... 11 ira vous rejoindre et se concerter avec vous pour 
écrire aux princes et leur donner à entendre clairement deux 
choses, lCabord. Martelli n'a pu absolument rien faire à Rome en 
leur faveur: et vous pourrez le leur prouver jusqu'à l'évidence. 
connaissant les dispositions actuelles du Souverain Pontife et 
sachant pourquoi rien n'a été obtenu ni par vous-mème ni par 
leur agent, l,omme cependant d'uue expérience, d'une prudence 
c«»nsom,,ées et autrement considér6 que Martelli. En second lieu. 
si nous l'avons empèché de s'occuper de cette affaire, c'est que 
nous y avons été conlraint par une impérieuse nécessité, à cause 
des périls très s'raves et certains au,cluels nous  oyions la Compa- 
gnie exposée, soit auprès de ceux que les princes connaissent bien, 
soit aupr.s de celui-là mème avec lequel l'affaire aurait dù se 
traitera... ..ue Votre Révérence avise donc avec Martelli à la ma- 
nière de faire a'réer aux princes les raisons de notre conduite, 

1. Lettre du P. Aquaiva au P. Samier - Verdun, 1 " décembre 1585, publiêe par 
le P. Pollen, op. cit., p. 139. 
2. Cette phrase semble faire allusion aux sentiments peu favorables que Sixte- 
Quint commençait à montrer / la Compagttie. 



SA{lE CONDUITE DU P. AQUAVIX, A. 

143 

en les prévenant quc désormais ils doivent renoncer à se servir 
des N6tres pour de semblables négociations... Nous avons or- 
donné à Martelli de se rendre en Flandre, afin d'y mener une vie 
plus tranquille. Votre Révérence l'y encouragera en vue de:; 
rands avantages qui en résulteront pour lui, pour la Compagnie 
ct pour l'honneur de Dieu . » 
Les deux Përes obéirent, bien que cette d6marche d6t leur 
coùter heaucoup. Ils crivirent aux princes suivant les instruc- 
tions du P. ¢;énéral; puis, dans la retraite qui leur était impo- 
sée, ils consacr6rent généreusement leur activité aux intérëts 
spirituels du prochain s. Le P. Samier se rendit à Liège où il 
s'occupa quelque temps de prédication. Esuite ses supérieurs lui 
confièrent un poste qui convenait mieux à son besoin d'acivité : 
il fut aum6nier des troupes catholirlues occupées à guerro?er 
contre la Hollande. ;n le trouve à Spire en 158 et les années 
suivantes à Groningue, assiégée par Maurice de Nassau. Son ar- 
deur, sa charité, son courage le rendirent très populaire auprès 
«les soldats qui l'aimaient comme un père et lui ohéissaien! 
comme à un chef::. 
Quant au P. Claude Mathieu, pendant deux ans il consuma ses 
dernières forces dans les emplois apostliques «. Ses talents de 
prédicateur, son habilcté à diriger les consciences et à donner les 
Exercices Spb'ituels lui firent une clientèle nombreuse, surtout 
dans la noblesse italienne . E 1587, pendant qu'il prèchait l'a- 
vent à Lorette, il tomba malade et rendit son àme à Dieu la veille 

1. Lettre du P. Gënërai au P. Mathieu, 24 avril 1586 Archives de la Prov. de 
L.ou). 
. Ge repos forcé parut d'abord très dur au P. Samier que désolait aussi la sëvéritë 
du P. Gënérai à sou égard. Le P. athieu plaida sa cause, le reprësentant au P. Aqua- 
viva comme un religieuxqui avait ionglemps et liAèlement travaillë dans la Gompanie 
et dont la sanlë ëtait délabrëe. Aquaviva. a la date du 17 mai 1586. r,;poudit pater- 
nellemeut : « Aux recommandations que vous me faites touchant le P. Sainte,-. je re 
connais votre grande charitë ; nais n'en doutez pas. je l'aime moi-reCe beaucoup el 
l'estime comme on doit estimer u, bon religieux..le sais que tout ce qu'il a entrepris 
dans ces uëgociations a été un effet de son zele au service de Dieu ; cepen tant je n'ai 
jamais pu approuver quïl se soit ingëré à mon insu en ces sortes d'a/i'aiirs » (Francia. 
Epi.t. Gen.. t. I). Dans la méme lettre, le P. Géuërai promettait de tout faire pou," 
consoler le P. Samier et lui donnait la permission d'aller prendre les eaux de Spa. 
3. On raconte que dans I affaire ,le Stenwych Suinter ne se serait pas contenté de 
son r61e d'aum6nier, mais aurait fait fonction d'a,-tiileur et d'officier dugdnie. En 160. 
"gé de ri0 ans, il abandonna la vie des ca,nps pour une autre moins fatigante. On 
utilisa ses connaissances en architecture et on lui confia la surveillance des construc- 
tions faiteà Lille (1605'. à l'ournai (tfi0fi). à Bruxelles 1607. à Anvers (1608) et ail- 
leurs. En 1609 il se retira à Luxmbourg et mourut l'année suivante. Cf. Pollen. op. 
cit., p. 113. 144. 
. Sa¢chini, op. cil.. n. 1. 
5. Campania, Elogia defunclorum, n. 7 



LIVRE 1. -- CHAPITRE V. 

de Noël. Il importait de marquer cette date. Claude blathieu, 
comme d'autres .Iésuiles célèbres, eut ses calomniateurs et sa 
légende. On l'appela le courrier de la Lilue et il est possible 
que ce surnom lui ait été donné par des contemporains, ses 
adversaires, exagérant le rélequ'il joua tout d'abord comme in- 
termédiaire entre les Guise et le Souverain Pontife t. Mais d'au- 
tres pamphlét,ires devaient renchérir. Arrangeant à leur façon 
une calomnie d'Antoine Arnauld dans son plaidoyer pour l'Uni- 
versit6, ils nous montrent le P. Mathieu, en 1591, vendu aux Seize 
«4 courant l'Espagne pour livrer sa patrie à Philippe 11. Cette 
ridicule inventi,n, déjà réfutée par l'abbé Dazès-, a été pour- 
tant re produite par des historiens d'aspect sérieux comme 1I. Poir- 
son .3 ; elle le sera sans doute eucore. Que du moins les gens de 
bonne foi admettent ce supréme ar,ument: la preuve que le 
P. Claude Mathieu ne fut pas en 1.591 le messager des Seize, c'est 
qu'à cette date il était mort depuis quatre ans. 11 n'y avait alors 
aucuu autre Jésuitede ce nom, comme l'«»nt prétendu faussement 
Arnauld et Pasquier . Le P. Mathieu qui porta au roi catholique 
les lettres des Seize et de la Sorbonne, «:tait un moine mendiant, 
de nationalité espagnole  

8. Entre tous les partis la Compagnie de ,Iésus avait à tenir 
balance égale. Cette réserve absolue, que le P. Aquaviva exigeait 
de ses subordonnés àl'@ard des ligueurs, il était obligé de l'im- 
poser également à l'é'ard des royalistes. Henri I11 ne comp:it pas 
tout de suite qu'un m6me principe dictait un mème devoir au 
;énéral «les Jésuites ; et, comme la Compagnie lui avait des obli- 
.'ations, comme son existence en France dépendait de lui, séparer 
le P. Auger du roi h'ès chrétien fut une affaire épineuse, longue 
et difficile. Le succès final du I'. Aquaviva fait honneur tout en- 
semble à sa prudence et it sa fermeté. 

I. « Le Pitre Mathieu qu'on nommait le courrier de la Ligue, dit Mézeray, fit trois 
ou quatre voyages, coup sur coup. i Rome pour en obtenir une bulle. Au défaut d'une 
bulle il demanda un bref, et au défaut d'un bref une lettre seulement que le duc de 
Nevers I, fit avoir ; mais le P. Mathieu ne put obtenir ni bref, ni bulle. » 
chronologique, éd. 1667, t. 111. p. 116I, année 1585). 
2. Dazs. Compte rendu au public des comptes rendus aur divers Parlemertls, 
l. 11, p. 26-208. 
3. Aug. Poir,on, Hisloire du rëgne de Henri ! 1; t. I, p. 26. 
4. Plaidoyer d'Arnauld pour l'Université, dans Du Boulay, Hist. Univers, Paris., 
t. VL p. 830. -- Et. Pasquier, Caldchisrne des l(suites, p. 327. 
5. Reponse du P. Barn au plaidoyer d'Arnauhl (Du Boulay, op. cil., p. 875). 
Rodolphi Botereii, De rebus in Gallia geslis comrnealarius (1610). t. I, p. 69. L'au- 
teur de cet ouvrage, Raoul Boutrays ou Boutterais (1552-1630), était avocat augrand 
conseil. 



DIFFICULTES POUR ELOIGNER LE P. AUGER DE LA COUR. 
Les relations fréquentes et intimes d'un Jésuite avec le roi prê- 
taient d'autant plus aux murmures que Henri iii ne s'améliorait 
en aucune façon, ni dans sa vie privée, ni dans le gouvernement 
de l'État. Au mois de juillet 1585, les chefs catholiques l'avaient 
contraint "h promulguer un édit défendant aux calvinistes, « sous . 
peine de confiscation de corps et de biens », l'exercice de la religion 
réformée et leur enjoignant de s'exiler s'ils ne voulaient abjurer 
leur erreur . Une nouvelle prise d'armes s'ensuivit; quatre ar- 
reCs royales entrèrent en campagne au commencement de 158{;. 
Tout annonçait la ruine du parti protestant si la guerre était 
menée avec vigueur. Mais au lieu de se mettre à la tëte de ses 
troupes, Henri iii, qui avait jadis donné tant de preuves de bra- 
voure, se contenta de faire un voyage d'agrément à Lyon, et 
bient5trentré à Paris, ne s'occupa plus que de ses dévotions par- 
ticulières. « Ces jours derniers, écrivait le nonce Ragazzoni le -)8 
avril 1586, le roi m'a prié de bénir uue église et un monastère 
qu'il vient de construire... Je l'ai fait, avec l'autorisation de For- 
dinaire, en présence de Sa ,lajesté qui a assisté très pieusement 
à la cérémonie... Outre cette église et ce monastère (lui ne sont 
pas encore terrainC, le roi a commencé une autre construction 
mais on ne sait encore à quelle communauté religieuse elle est 
destinée. Enfin, dans le palais du Louvre, sa demeure habituelle, 
il a détruit plusieurs salles pour les transformer en une ch;l- 
pelleL » 
Or, dans des conjonctures aussi graves, l'opinion publique 
désapprouvait hautement cette manie de constructions pieuses, 
et les blàmes retomhaient sur le P. Auget, regardé comme Fins- 
tigateur de toutes les honnes œuvres entreprises par le roi au 
détriment des affaires. Le Père, lui, persuadé de la sincère piété 
de Henri fil, souffrait avec peine qu'on ne respectat pas la droi- 
ture de ses intentions. Avec l'ardeur qui lui était naturelle, il 
défendait le souverain et ses actes, accusait les opposants de con- 
nivence avec les ligueurs, et ceu,-ci de rébellion contre l'auto- 
rité légitime. Cette conduite lui aliéna tous les partisans de la 
Ligue; elle eut aussi l'inconvénient de semer la division dans 
les communautés de la Compagnie. Comme il arrive d'ordinaire, 
les bruits du dehors  avaient pénétré; ils y partageaient les es- 
t. Edict du Roy sur la Réu»ion de sessubjects  l'Église catholique, apostolique 
et romaine, leu et publié en la Cour du Parlement iz Paris, le Roll y séant le dix- 
huitiesme «le juillet t585, Paris, MDLXX.'V. p. 6, 7. 
2. Lettre du nonce au card. Rustieueci 'Archiv. Var., Nunz. dt Francia. t. Xl.k, 
I;OMPAGNIE D JEr, Uq.  T. II. 10 



I.IVRE I. -- CtlAPITRE V. 

pris. Beaucoup de Jésuites étaient en relations avec des ligueurs 
qui se plaignaient à eux du P. Auget !. Ainsi devint-il suspect à 
ses frères on l'accusait mëme d'avoir inspiré au roi les récla- 
mations faites à Rome pour une réforme de la Compae-nie. 
Le P. Aquaviva résolu! de l'arracher à une situation fausse, 
dans laquelle il lui était impossible de servir utilement les in- 
térêts de l'Église et du royaume. Pom' se mieux renseigner lui- 
mème, son premier soin fut de l'appeler à Rome avec le P. Pige- 
nat, alors provincial. Auget s'apprëtait à obéir, mais Henri I11 
s'opposa formellement à son dpart, et le Père en avertir son Gé- 
néral (3 mai. ,, Pendant trois jours, j'ai demandé au roi avec 
instance mon congé, mais n'ai pu l'obtenir. Si Votre Paternité 
l'ordonne, je quitterai le roi sans lui dire adieu. J'aime la Com- 
pagnie, ma mère. au point de ne vouloir en cela le céder à per- 
sonne moyennant le secours du Seigneur, car c'est Lui que je 
sers et non les hommes quels qu'ils soient 3. » 
En retenant le P. Auger. Henri Il! avait essayé de lui tranquil- 
liser la conscience et lui avait promis de veiller à ce que sa ré- 
putation n'e6t rien à souffrir. A cet effet, il imagina de recourir 
directement au Souverain Pontife et de faire appuyer sa requëte 
par le nonce. « Monseigneur, manda-t-il à celui-ci, je vous 
prie de faire transmettre les deux lettres ci-jointes au cardinal 
d'Este et d'écrire vous-même à Sa Sainteté, la suppliant de ma 
part, comme je l'ai fait dans ma lettreS, qu'il lui ælaise d'adres- 
ser un bref au P. Émond Auger, jésuite, pour lui ordonner et per- 
mettre de rester auprès de moi aussi lon.temps que je voudrai, 
et de se trouver et d'assister à mes dévotions comme je le lui 
commanderai. D'après ce que vous avez vu, vous attesterez, j'en 
suis convaincu, combien ces dévotions sont à l'honneur e! à la 
ffloire de Dieu, et je ne doute pas que Sa Sainteté n'en reçoivê 
beaucoup de contentement à cause de sa grande piCé . » 
Le nonce, en effet, rendit bon témoignage aux actes reli- 
gieux de Henri III: il faisait cependant une restriction: « Je 
puis dire en toute vérité, écrivait-il au cardinal secrétaire d'État, 
que les dévotions du roi sont d'un rand exemple, et je pense 

1. Sacchini. op. cit., n. 74. 
2. Letlre du P. Pigenat au P. IAenëral, 21 mai 1586 (t;all. Epist.. t. X'¢, f. 123). 
3. Lettre du P. Auget au P. Gënéral, 13 mai 1586 (Gall. Epist., !. XV, f. 39). 
4. La lettre autographe du roi au Pape est conservee aux archives vaticanes (Ot0)- 
boni, 3210, vol. I, f. 
5. Copie italienne de la lettre du roi au nonce ,&ehiv. Val., Nunz. dt Francia, 
!. X1X. f. 250). 



DIFFICULTÉS POUR ELOIGNER LE P. ALGER DE LA COUR. t7 
qu'elles servent beaucoup de toute faç.on au bien de la religion. 
Il ne serait donc pas à propos que le P. Émond se retirttt; 
Inais j'estiine que ledit Père, en qui le roi a une particufièrc 
confiance pour semblables choses, devrait ëtre bien averti pal' 
Sa Sainteté de faire en sorte que ces dévotions ne détournent 
pas Sa Majesté de sa charge principale t. » 
Au reçu de ces lettres, le cardinal d'Este, protecteur des affaires 
de France, alla trouver le P. Général et lui manifesta les désirs 
ou plut6t la volonté formelle du roi. Aquaviva, comine il le devait, 
se montra très conciliant; il perinit au P. Auget de ne pas quit- 
ter Paris. Mais il essai'ait en mëine teinps d'ainener tlenl'i I11 à 
ses vues et lui écrivait, en ce sens, une lettre reinarquable pat" 
le tact et la fermeté. « A la promptitude avec laquelle j'ai or- 
donné audit Përe de rester à la cour, Votre Majesté a pu con- 
naitre Inon intention et mon désir de la contenter en tout, spé- 
cialeinent en laissant le P. Auget à sa disposition pour ses oeuvres 
de piété. Cela mëme doit la convaincre que je n'aurais jamais 
eu la pensée de l'appeler à Ftoine, si je ne m'y étais cru obhgé 
par dïmportants Inotifs qui touchent de prës à l'honneur de 
Dieu, au service de Votre Majesté et au bien de notre Compagnie. 
J'ai confiance qu'après avoir entendu mes raisons et d'autres 
encore qui lui seront exposées par le porteur de la présente. 
Votre Majesté favorisera la pratique de l'obéissance et le voyage 
du P. Ëmond à Rome. Cependant, si mëme après avoir bien 
tout compris, Votre Majesté conservait la résolution de le retenir, 
j'ose espérer qu'on trouverait un accommodement qui lui per- 
mettrait de le garder sans que toutefoisles choses restassent dans 
lëtat où elles sont maintenant œ. » 
Cette lettre par laquelle le P. Général maintenait ses positions 
et sauvegardait sa responsabilité, devait ètre remise à Henri II1 
par le P. Provincial, chargé de l'exphquer et de l'appuyer sui- 
vant les circonstances 3. Le dimanche "» juin, le P. Odon Pigenat 
et le P. Clément Dupuy se rendirent au cainp de Saint-Maur, près 
de Paris, où se trouvait Mors le roi, et demandèrent une audience. 
Le premier mouvelnent de Henri III fut de les remettre à un 
autre jour. Le P. Provincial insista, prétextant son départ pour 
Roine. Sa Majesté finit par les recevoir. « Quand le p. Provin- 

1. Lettre de Ragazzoni it Rusticucci, 12 tnai 1586 (ArcLfi. Vat., Nunz. dt Francia. 
t..'cIX, f. 258). 
2. Lettre du P. Aquaviva HenriIll, 2 juin tSfi (Francia, Epist. General., t. I . 
3. Ibidem. 



18 LIRE 1.  CHAPITRE 

cial, raconte le P. Clément Dupuy au P. Aquaviva, voulut exposer 
l'objet de sa visite, le roi l'interrompit brusquement, disant qu'il 
prenait très mal le rappel du P. Auger par Votre Paternité et 
qu'il ne se serait jamais attendu à cela de votre part. 51ais puisque 
vo«s ne vouliez pas lui laisser le P. Auget, il traiterait cette affaire 
avec le Souverain Pontife qui commande h tous les religieux, 
mme aux Généraux. Il ajouta que d'ailleurs fl ne comprenait 
pas de quoi le P. Émond avait à se justifier, qu'en agissant 
ainsi on le blessait lui-même et on attaquait son propre honneur. 
çue pouvail.-il y avoir de répréhensible dans les rapports du 
I'. Émond avec lui? Il n'usait de ses services que pour des bonnes 
œuvres, le faisait assister aux processions publiques ou Femme- 
nait à des sanctuaires où lui-même se retirait quelquefois par 
dévotion; or, ces exercices de piété étaient approuvés par tous 
les gens de bien et par le Pape mème. 
i, Le P. Provincial avant répondu qu'il ne s'aissait pas de 
l'honneur de Sa .lajesté, mais de certains points de la discipline 
religieuse, le roi reprit avec force que le P. Auger était un homme 
de hien dont il avait toujours reçu de bons conseils; que nous 
roulions l'éloisner parce qu'il se distinEuait de nous tous et n'a- 
vait point adhéré au parti des factieux. » 
Le due de Joyeuse survint à ce moment et en sa présence 
llenri III « continua de parler avec amertume de la Compagnie, 
s'écriant, avec beaucoup de gestes et le visage irrité, qu'il ne to- 
lérerait plus de notre part une telle conduite ; que notre rÇle était 
de prier Dieu et non de nous mler des affaires du royaume; que 
nous l'avions gravement offensé; qu'il nous pardonnait pour l'a- 
mour de Dieu, mais qu'à l'avenir il ne souflrirait plus de pareils 
désordres ». -- « Vous êtes heureux, ajouta-t-il, qu'il y ait près de 
,, moi l'un des v6tres que j'aime ». 
Puis le roi se plaignit de nouveau du P. Aquaviva. Le P. Pige- 
nat, pour le justifier, fit remarquer à Sa ,lajesté qu'elle n'avait 
pas encore vu la dernière lettre, à elle adressée, dans laquelle le 
P. C, énéral annonçait l'intention de ne pas retirer le P. Auger 
sans son consentement. 11 présenta cette lettre à Henri 1II, en lui 
disant qu'il y trouverait sans doute mieux expliquées les raisons 
du voyaEe à Rome.  « Je veux bien prendre la lettre, répondit 
le roi, et je la lirai peut-ëtre; mais écrivez toujours à votre é- 
néral qu'il m'a beaucoup offensé, et que je ne me séparerai pas 
du P. Émond. Si votre Général ne veut pas céder, j'obtiendrai 
du Souverain Pontife ce que je désire. » 



DIFFICULTES POUR ÉLOIGNER LE P. AUGER DE LA COUR. t.19 
« Là-dessus il ouvrir la lettre et la lut en silence. Le P. Provin- 
cial [sans doute pour excuser sa. démarche] lui dit qu'il allait par- 
tir pour Rome. -- Partez quand vous voudrez, répliqua le roi. -- 
Le Père ajouta que je le remplacerais pendant son absence. -- 
Priez Dieu, reprit-il, et ne vous occupez plus des affaires de mon 
royaume. 
« Sur ce nous nous sommes retirés. Que Votre Paternité voie ce 
qu'il y a de mieux à faire. Le roi paraît de plus en plus irrité ; 
il cherchera peut-ëtre une vengeance si on lui enlève le P. Au- 
get 1. » 
Quand il reçut de cette façon le P. Provincial et le P. Dupuy, 
Henri III savait peut-ître déjà que de la part du Pape sa demande 
serait favorablement accueillie. En effet, le lendemain de cette 
entrevue, le 23 juin, le nonce écrivait au cardinal Rusticucci - 
« En exécutant les dernières instructions de Votre Seieurie 
lllustrissime, j'ai dit au roi e Sa Sainteté, dès qu'elle aurait 
reçu la lettre au sujet du P. Auger, s'empresserait de satisfaire 
pleinement à sa demande, et que j'Cais chargé de le lui faire 
savoir dès maintenant pour son contentement. Le roi a témoigné 
une grande joie de cette nouvelle, et a ajouté que le P. Auger 
était un bon religieux 'il aimait beaucoup =. » Bientôt une lettre 
puis un bref de Sixte-Quint, datés des g et !0 du mëme mois, 
apprirent au roi que toute satisfaction lui était donnée. Le pape 
lui disait que, sur son simple désir, il avait prévenu le Père Gé- 
néral, en faisant écrire directement au P. Émond de demeurer au- 
près de Sa Majesté « pour son profit spirituel 3 ». 
llenr III se montra très heureux de la bonté du Saint-Père ." 
« Il n'en aurait, disait-il, que plus de ferveur dans ses pratiques 
de piCWoù il trouvait un grand repos et la consolation de son 
me . » Quant au P. Émond, vement touché de la confiance 
qu'on lui témoignait, il sentit redoubler son zèle pour le service 
du roi; mais il comprit en mème temps combien sa position était 
délicate, et combien il lui fallait de circonspection pour concilier 
ses devoirs envers le prince avec ses obligations de religieux. 

I. Lettre du P. Clément Dupuy au P. Général. 23 juin 1586 (Gall. Epist., t. XV. 
f. 43). 
2. Lettre de Ragazzoni à Rusticucci, 23 juin 1586 (Archiv. Var., Nunz. di Francia. 
t. XlX, f. 289-29). 
3. Les originaux de cette lettre et de ce bref furent remis plus tard au P. Maggi 
par le P. Anger qui les avait reçus du roi. Le P. Bailly en a donné le texte dans son 
ouvrage manuscrit : *t'rttt pourtaict de la vie du 8. P. Auget, !. III. c. n. 
4. Lettre de Ragazzoni à Rusticucci, 7 juillet 1586 (Archiv. Var., Nunz. di Francia. 
t. XIX, f. 304-308). 



I.IXRE 1. -- CHAPITRE V. 

Déjà, depuis quelque temps, il était en butte aux critiques de 
q.uelques-uns de ses confrères ou supérieurs, lesquels transmet- 
raient au P. Général les plaintes et les accusations du parti h- 
ueur contre le confesseur du roi. Eux aussi étaient portés à mal 
interpréter ou à grossir ses actes les plus insignifiants. Ce qui, à 
une autre époque, leur eùt paru de minces défauts dans sa con- 
duite, était représenté comme de graves atteintes à la réputation 
de la Compagnie ou à l'observance régulière. D'autre part, un 
homme de grande vertu, le P. Annibal du Coudret, prit la défense 
du P. Auget; il montra au P. Général que parmi les Pères de 
Paris quelques-uns peut-,:tre prètaient trop facilement l'oreille 
aux calomnies ou se formalisaient d'exceptions très justifiables. 
,, .Qui ne sait, lui disait-il, combien il est facile aux hérétiques 
d'inventer des mensonges et mème aux catholiques? Après cela 
des femmes et des hommes légers viennent en confidence les 
raconter aux Nétres qui, par je ne sais quel zèle, les crbient et 
mème les répandent, chose vraiment indigne et intolérable. Quant 
aux reproches que l'on fait à la facon de vivre et à l'habillement 
de ce bon Père, ce sont des tiens. Il s'habille de serge parce qu'il 
ne peut supporter une étoffe plus lourde, même l'hiver. Il mange 
très légèrement au diner, et par suite il prend un peu plus que 
l'ordinaire au souper, qu'on.lui sert en seconde table... Il a 
de l'argent chez lui; mais c'est l'argent du roi, destiné à divers 
usages. Oui pourrait sur ce point s'opposer au désir de Sa ,la- 
jesté? En un mot je n'ai jamais vu le P. Auget plus humble, plus 
simple et plus jésuite que maintenant. Si jamais il s'est employé 
utilement à défendre la Compagnie, c'est surtout dans les circons- 
tances actuelles, quand nous sommes très mal vus à la cour et 
ailleurs t. » 
Parmi ces témoignages contemporains et contradictoires il serait 
téméraire, croyons-nous, d'accepter sans réserve ce jugement si 
favorable. De l'ensemble des rapports le P. Aquaviva conclut 
que le P. Émond avait pu contracter, sans y prendre garde, quel- 
ques habitudes contraires à la «hscipline religieuse, ou que du 
moins les oblisations mêmes de son office auprès de llenri III né- 
cessitaient des dispenses capables de mal édifier les jeunes reh- 
gieux d» collège de Clermont; il crut donc sage de demander au 
roi que le Père n'habitàt plus aucune maison de la Compagnie. 
« A la fin de ma dernière lettre, écrivait-il le 11 aoùt, j'avais in- 

1. Lettre du P. A. du Coudret au P. Général. déjà publiée par le P. Prat, Recher- 
ches sur la Compagnie de J(s{s au temps du P. Coton, t. V, p. 2. 



PRESCRIPTIONS DU P. *,UAVIVA. t51 
sinué à Votre Majesté que, dans le cas où elle jugerait utile de re- 
tenir le P. Auget, on pourrait trouver un arrangement qui lui per- 
mettrait de remplir son office avec plus de liberté pour lui-mënte 
et sans responsabilité pour ma conscience... Je désirerais donc 
qu'il habitat en dehors de nos maisons, dans le lieu où Votre 
blajesté le trouvera plus à propos.'.l'écris dans ce mëme sens au 
P. Auget et au P. Clément Dupuy, vice-provincial I. » 
Ce fut ce dernier que le P. Aquaviva chargea de remettre au 
roi, avec les plus grands ménagements, la lettre que nous venons 
de citer. Mais "à Paris on conseilla au P. Vice-provincial de ne pas 
demander audience, de peur d'exaspi, rer Henri III toujours très 
mal disposé. La chose en resta lb. Si le désir du P. Général 
avait pu se réaliser, c'eùt été un grand sacrifice pour le P. Émond. 
Au milieu de la vie agitée de la cour, il appréciait virement le 
bonheur de godter chaque jour quelques instants de repos dans une 
communauté de la Compagnie et sous la dépendance de ses sui,:- 
rieurs 2. Quant à quitter llenri I11, il ne devait pas y songerpour 
le moment. Lorsqu'une occasion favorable lui permettra, comme 
nous le dirons bient6t, de s'él«,i.,-'ner sans blesser le roi, il mon- 
trera par sa promptitude que ses intentions avaient toujours été 
pures, et que dans l'amitié des grands il n'avait perdu ni son hu- 
milité, ni son obéissance. 

9. Le P. Aquaviva ne s'était pas contenté de prendre des me- 
sures à l'égard des Pères que la force des circonstances avait en- 
gagés dans les dittërents partis. 11 voulut provenir d'autres diffi- 
cultés du mëme genre et préserver la Compagnie des dangers 
auxquels l'exposait la division des esprits. 11 prescrivit aux Jésuites 
de France, sous peine d'encourir les peines les plus sév,',rcs de 
l'Institut, non seulement « de ne pas s'ingérer dans les affaires 
politiques, mais encore de n'en par!er entre eux et au dehors 
qu'avec une prudente sobriété, de ne rien dire, ni dans leurs en- 
tretiens parlicuhers, ni dans leurs scrmons, qui fùt de nature à 
les'compromettre z ». 11 j ugea mème nécessaire de pousser encore 
plus loin les précautions. L'exaltation universelle était à ce point 
que les prédicateurs passaient pour rebelles à l'autorité royale 
s'ils parlaient conlre lescalinistes, ou pour traîtres à la relion 

1. Lettre du P. Gënëral à Henri III, Il ao6t 1586 (Francia, Epist. Gener:_,l., t. 1, 1575- 
604). 
2. Sacchini, Hist. Soc. Jesu. P. V, l. VI, n. 78, p. 297. 
3. Lettre du P. Dupuy au P. Gënéral dans laquelle il lui mande comment il a 
transmis ses prescriptions, 5 ao6t 1586 (Gall. Epist., t. XV, f. 60). 



152 IolVRE i. -- CHAPITRE . 
s'ils n'élevaient pas la voix contre ces tenants de l'hérésie. Évi- 
ter les allusions aux querelles présentes était donc le plus sage, 
et le P. Aquaviva le recommandait aux Jésuites français, laissant 
à la Providence le soin de justifier leur conduite. Il leur ordonna 
donc de prëcher au peuple les vérités de la foi, les devoirs du 
chrétien, la fuite du vice, la pratique de la vertu, et, quand ils 
réfuteraient les fausses doctrines, de s'abstenir de toute allusion 
aux personnes et aux affaires du temps  
Malgré leur attention à garder ces règles de réserve et de 
prudence, les Pères ne parvinrent point à calmer l'irritation de 
leurs ennefis. Si le roi avait cru les politigues de son entourage, 
il ne s'en serait pas tenu envers la Compagnie h des reproches et 
à des menaces; ntieux avisé, il ne voulut pas augmenter par des 
rigueurs intempestives 1 indignation des catholiques, déjà préve- 
nus contre tous les actes de la cour. Dans une lettre au P. Gé- 
néral (18 aoht 15fi6), le P. Clément Dupuy le jugeait ainsi : 
« Nous ne sommes pas en danger d'ètre expulsés, comme quel- 
ques-uns le pensent ; on n'en viendra là que le plus tard possible. 
Beaucoup sans doute le désirent, mais ils craignent que le peu- 
ple ne regarde notre expulsion comme le signal de la persé- 
cution contre les cathohques et ne dise que l'on commence par 
la Compagnie la guerre contre l'Église"-. » 
Dans les périls où se trouvaient les Jésuites de France, rien 
n'eùt été plus utile que la nomination d'un Visiteur, chargé de 
pleins pouvoirs, qui jugerait par lui-mème l'état des esprits 
et en rendrait compte au P. Général. Le P. Aquaviva y pensait 
depuis longtemps; Henri III, grand partisan de cette mesure, l'a- 
vait réclamée par l'entremise de l'évëque de Paris. Mais il n'é- 
tait pas facile de trouver un Père agréable au prince et en mème 
temps bien doué pour un emploi si délicat. Nous allons voir au 
chapitre suivant comment, après un essai malheureux, le P. Aqua- 
viva mit la main sur l'homme qu'il lui fallait. 

1. Sacchini. op. cit., 1. VI. n. 69. 
2. Lettre du P. CI. Dupuy au P. Génêral, 18 aoOt 1586 Gall. Epist., t. XV, L 61). 
3. Lettre du P. Général au roi, 12 sept. 1586 Francia. Epist. General., t. l). 



CHAPITRE VI 

LES .IÉSUITES ET LA LIGUE SOUS lIEN'RI III (suite) 
(186-1589) 

Sommaire : 1. Opposition de llenri III h la nomination du P. l'igenat commo 
¥isiteur. -- 2. Le P. Laurent Maggio, nommé h cette ehargo, est bien x u du roi. 
--3. Le P. Auget peut se retirer de la cour. -- 4. Ilenri III jaloux des succès 
du duc de Guise ; il continue à favoriser le P. Maggio. -- 5. Politique malheu- 
reuse du roi ; journée des ba1"ricades et assassinat des Guise. -- 6. Conséquences 
de cet attentat; situation de la Compagnie. -- 7. Alliance d Henri II1 et du 
roi de Navarre ; conduite des Jésuites. -- 8. Les Pères sont chassés de Bordeaux. 
-- 9. Mort de Hem'i III et du P. Auget. 
Sources manuscrites : l. Recueils de documents conservés dans la Compagnie : a) Fran- 
cia, Epistolae 6eneralium ; -- b) Galliae Epistolae; -- C) Epistolae P. laggii ; --d) Galliarum 
visitationes; -- e} Galliarum monuments historica ; -- [) lnstructiones PP. Generalium. 
ll. Paris, Bibliothëque nationale, fonds Dupuy, vol. LXI. 
III. Paris, Arch. du ministëre des Affaires Etrangeres, Home, correspondance, vol. Xl. 
IV. Lyon, Archives communales, sêr. BB. 
V. Bordeaux, Arch ives de la Gironde, sér. 
ri. Home, Archives vaticanes, nonciature de France, vol. XXVIII. 
Sources imprimêes. : Lilterae annuae S. J., 588, t'589. -- Sacchini, Historia Societatis 
Jesu, P. V. -- blémoires de la Ligue, t. III. -- Mémoires du duc d'Angoulëme {¢d. llichaud). 
-- P. de L'Estoile, llémoires-Journaux, t. Il, III. -- Palmat-Ca.vet, Chronologie novenairc 
{éd. Michaud). -- Archives curieuses de l'Hist, de France, t' sér., t. XII. -- Dupleix, His- 
toire de Henri III. -- De Lubre, Chronique bourdeloise. -- Dubêdat, Histoire du Parlement 
de Toulouse. -- Raynal. Histgire de la Ville de Toulouse. -- Tempesti, Storia della vita 
e gesti dt Sisto Quinto. -- De Hiibner, Sixte V. -- De Chalamberk Histoire de la Ligue. 
-- De l'Épinois, La Lige et les Papes. -- Robiquet. Paris et la Ligue. -- Prat, Recher- 
ches sur la Compagnie de Jësus, t. l. -- La issv, Hist. de France, t. VI, La Rëforme et la 
Ligue, par Jean H. Mariëjol. 

1. Pendant l'été de 1586, le P. Général fit venir à Rome le 
P. Odon Pigenat, provincial de France depuis 1582, et très estimé 
dans les deux autres provinces où il avait exercé différentes 
charges. (;'était un homme de quahtés éminentes et dont la sage 
administration avait été remarquable durant les années diffi- 
ciles que nous venons de raconter. Aquaviva s'entretint longue- 
ment avec lui des circonstances présentes, lui traça en détail 
la conduite " tenir, puis décida de le renvoyer en France avec le 
titre de VisiteurS. Le 12 septembre, il annonçait "h Henri II1 cette 
1. Lettre du P. Aquaviva au P. Clément Dupuy, vice-provincial, et aux deux au- 
tres provinciaux, 8 sept. 1586 (Francia. Epist. 6eneral., t. I). 



15-t. I.|VRE l. -- CHAPITRE l. 

décision ajoutant qu'il accomplissait ainsi sa promesse "à l'évë- 
que de Paris et croyait répondre au désir de Sa Majesté. Afin de 
lui ëtre plus agréable, il avait choisi un Fl'am:ais, son sujet, le 
P. Pigenat, dont la prudence était bien connue et qui lui étaittout 
dévoué. Il aurait désirë l'envoyer d'abord offrir ses humbles hom- 
mages au roi, mais les besoins pressants de la province de Lyon, 
,»ù devaient s'opérer quelques changements de supérieurs, y exi- 
geaient sa présence immédiate. D'ailleurs le i'. Pigenat ne devant 
rien entreprendre sans les ordres de Sa Majesté, le P. Général la 
suppliait de les lui faire connaltre et de favoriser une visite qui 
n'avait d'autre but que le bien de la reli.,__.ion, son propre service 
et l'utilil,'. (le son peuple z 
llonri 111 avait toujours gardé sur le cœur la pénible entrevue 
de Saint-Maur. t).uand il apprit le choix du P. l»igenat comme 
Visiteur, il entra dans une grande colère et se plaignit qu'on lui 
manquait de parole, car on lui avait promis, disait-il, l'envoi 
d'un Véniti«.n. 11 menaça mëme, puisque les bulles contenant 
les privilèges n'étaient pas encore enregistrées au Parlement, de 
faire visiter les maisons par les O,'di«ti,'es, acte de juridiction 
que plusieurs d'entre eux demandaient avec instance. Bien plus, il 
recommanda « en termes sévères » à M. de .Xlandelot, gouverneur 
de Lyon, « de signi/ier à un certaiu P. Odon, envoyé en France 
pour visiter les collèges [des Jésuites], quïl eùt à s'abstenir, mème 
à Lyon, de l'exercice de sa charge ? ,,. L'archevëque, 1 d'Espi- 
nac, s'empressa d'informer le P. Général de cet incident, afin qu'il 
avisàt au moyen de parer le coup. « Comme votre Société, lui 
écrivit-il le "2 octobre, nous a toujours été chère et maintenant 
plus que jamais, et comme il s'ait des grands intérëts de 
Dieu Notre Seigneur, nous avons jugé qu'il ne nous était pas 
permis d...arder le silence. 11 est à craindre que le roi, qui 
s'est déj'à l,laint de plusieurs Pères, se croyant de nouveau of- 
fensé, ne vous devienne tout a fait hostile... Il serait donc bon, 
pensons-nous, de saisir la première occasion pour rappeler de 
vous-m,'.me ce Père sous un prétexte ou un autre, sans atten- 
dre que le gouverneur lui sinifie, bien à contre-coeur, l'inter- 
diction prononcée par le roiS. ,, 
A Paris, le Père Vice-provincial avait été immédiatement averti 

1. LeUre du P. Aquaviva'a Henri I/I, 12 sept. 1586 (Francia, Epis{. General., t. !). 
2. Lettre de l'archevëque de L.on au P. Aquaviva, 22 oct. 1586 (Gall. Epist., l. XV, 
f. 66L 
3. Leltre de l'Archevêque de L?oa au P.Aquaviva, 22 oct. 15,ô tGall. Epist., 
f. 



OPPOSITION DU ROI A LX NOMINATION DU P. PlGENAT. 15 

du mécontentement de Henri III. Il r6solut, d'accord avec ses 
consulteurs, de ne faire aucune des mutations déjà indiquées 
par le P. Pigenat t. Pour gagner du temps, le P. Tyrius proposa 
que le P. Visiteur all«lt d'abord en Lorraine, à Pot,t-à-.lousson, 
en passant par la Bourgogne. Là il commenccrait sa visite et, 
quand le roi serait un peu calmé, il pourrait la continuer en 
FranceL .lais le P. Aquaviva jugea plus prudent qu'il ne quit- 
t-t pas Chambéry où il s'était arrèté en attendant la tournure 
des événements. 
Cependant le temps passait; Henri 111 ne revenait pas de sa 
mauvaise impression et de son antipathie à l'égard du !'. l'igenat 
suspecté toujours comme un factieux. Un moment l'on put crain- 
dre que, s'il était une fois expulsé du royaume, aucun autre 
Visiteur n'y f6! plus admis. « ilier encore, écrivait le 2ti novem- 
bre le P. Alexandre Georges, recteur du coll6ge de Clermont, 
le roi s'est plaint au P. Émond, qui me l'a raconté, que Votre 
paternité n'eùt pas désigné un Vénitien comme Visiteur. Il a 
déclaré que, si cette nomination tardait trop lonstemps, il nous 
ferait visiter par un évèque, lequel mettrait à exécution les 
changements proposés en son nom l'année dernière 3. » Un mois 
plus tard, le mème Père insistait encore pour l'envoi d'un Visi- 
teur capable de satisfaire le roi et d'apaiser le ressentiment de 
plusieurs seigneurs de la cour. L'existence mème de la Compa- 
tie en France était en cause, disait-il, car, parmi les conditions 
proposées pour le rétabhssement de la paix dans le royaume, 
on ne parlait de rien moins que de l'expulsion des JésuilesL 

2. Plusieurs fois, dans des lettres destinées à ttem.i 11I, le 
P. Aquaviva avait essaé de lui faire agréer les motifs de son choix; 
mais les Pères de Paris, à la discrétion desquels elles étaient 
d'abord confiées, n'avaient point jugé à propos de les remettre 
au roi, persuadés qu'elles ne pouvaient que l'en»uveler son ir- 
ritation.L Mis dans la nécessité de remplacer le P. l'igenat, le 

1. Lettre du P. Dupuy au P. Général, 26 oct. 1586 (Ibidem, f. 66). Le P. Pigenat. 
ëtant provincial de France depuis quatre ans, connaissait l'Cat des maisons de Paris, et 
n'avait pas besoin de les visiter officiellement pour prendre tout de suite les mesures 
urgentes. 
2. Lettre du P. Tyrius au P. Gënéral, 26 oct. 1586 !Gall. Epist.. t. XV, f. 75L 
3. Lettre du P. Georges au P. Général, 26 nov. 1586 (Gail. Eist., t. XV. f. 87). Il 
s'agit des modifications dans l'administration intérieure de la Compagnie dont nous 
avons pariè au chapitre précédent. 
. Lettre du P. Georges au mème, 23 déc. 1586 (Ibid.. i. 93). 
. Lettre du P. Georges, 4 ]anv. 1587 (Gall. Epist.,t. XVI, f. I). 



156 LIVRE I. -- CHAPITRE VI. 

P. Général se résolut, au commencement de fé,Tier 1587, à 
envoyer en France le P. Laurent Maggio, Assistant d'ltalie, avec 
mission d'exposer au roi lui-même les raisons des mesures dont 
se plaignait Sa Majesté I. Ce religieux, digne par ses mérites 
personnels de la confiance que lui témoignait son supérieur, 
avait encore un autre titre pour ètre bien reçu de Henri 111 : 
né à Brescia -, il était sujet de la république de Venise, fidèle 
Mitée du roi très chrétien. « Je ne doute pas, écrivait au roi le 
P. Aquaviva en lui présentant le nouveau Visiteur, je ne doute 
pas qu'il ne soit agréable à Votre Majesté, et j'espère, ice aux 
qualités dont Dieu l'a doué, qu'il arrangera toutes choses de 
manière à la contenter pleinement. J'espère aussi, non seulement 
que notre Compagnie recevra un grand secours de sa direction 
et de l'ordre qu'il pourra établir, mais encore que Votre Majesté 
daignera l'honorer de sa protection. Le Père compte se mettre 
en route au plus tard après Paques et se rendre tout droit auprès 
de vous3. » 
Le roi recevait ainsi pleine satisfaction. 11 s'empressa de re- 
mercier le P. Général, l'assurant qu'il ne eesserait « d'entourer » 
la Compagnie de « sa protection et bienveillance 4 », et se mon- 
tra particulièrement heureux du choix du P. Maçgio dont son 
ambassadeur, le marquis de Pisani, lui avait fait le plus grand 
éloge s. Retenu à Rome jusqu'après Paques par l'état de sa santé 
et plusieurs affaires importantes, le nouveau Visiteur se mit en 
route au commencement du mois de mai. 11 arriva le 3 juin à 
Paris et, quelques jours après, le roi « le fit appeler et le reçut 
très aimablement dans sa chambre «». Durant cette première 
entrevue, le P. Maggio exposa simplement l'objet de sa mission. 
Le P. Général, ne pouvant isiter par lui-mème les provinces 
de France, l'avait envoyé à sa place, sans tenir compte des ineon- 

I. «lnMructio pro P" Ma99io , 8 avril (Instructiones. 1577-1596, Il pars, f. 45). 
2. Brescia, prise au profit des Vënitiens par Carmagnola en 1126, leur appartint jus- 
qu'a la dissolution de leur république (1797). Le P. Laurent blaggio, né d'une famille 
noble. était parent de Jér6me Martinengo, puissant ami de la Compagnie et nonce en 
Autriche. 11 entra au noviciat en 1555, « praeclaro ingenio el dotibus », dit le P. Po- 
lanco (Chronicon S. J., t. V, p. 44). 
3. Lettre du P. Général à Henri III, 9 fëv. 1587 (Francia, Epist. Gen., t. 1). 
4. Lettre du roi au P. Gënëral, 17 mars 1587 (Galliarum monumenta hist., n. 20). 
5. Pisani ëcrivait au roi à la date du It fëvrier : « Le P. Gënéral des Jé.suites m'a 
envoyë le P. $[age, Vénitien, que Votre Majestë dësire aller en France... Le dit Përe 
m'a semblë très honneste homme et affectionnë, par ce qu'il m'en a dit, à son service 
et ì lui donner toutes sortes de satisfactions, et que son intention est de se mettre à 
ses pieds pour recevoir ses commandements, pour les suivre et exécuter au pied de la 
lettre » (Archives des Affaires Ëtraogeres, Rotor. correspondance, vol. XI, f. 182, 183). 
6. Lettre du P. laggio au P. Gênéral, 21 juin 1587 (Epistolae Maggii, f. l. 2). 



LE P. LAURENT MAGGIO AGREÉ COMME VISITEUR. 157 

vénients de ce départ, pour aplanir de grandes et nombreuses 
difficultés, mais surtout pour satisfaire au désir de Sa Majesté 
très chrétienne. C'est pourquoi lui-m,'.me n'avait rien voulu en- 
treprendre avant de s'être présenté "à elle et d'avoir obtenu son 
agrément. !1 la priait donc de lui dire ce qu'elle attendait pour 
son service. 
Henri I!!, charmé d'une si respectueuse déférence, n'eut que 
des paroles bienveillantes pour la personne du P. Maggio et pour 
Venise, sa patrie, qu'il savait toute dévouée à. la couronne de 
France. « Comme roi très chrétien, dit-il en français, j'aime la 
Compagnie que j'ai favorisée et que je favoriserai toujours, à 
cause des fruits qu'elle produit partout en s'occupant de l'éduca- 
tion de la jeunesse et du développement de la piété ; mais elle 
n'est pas encore reçue dans mon royaume selon les formalités 
légales I et elle a beaucoup d'adversaires. Les Pères devraient, 
pour cela mëme, agir avec plus de réserve, au lieu de troubler, 
comme ils l'ont fait, mes États et d'offenser gravement ma per- 
sonne. Si je n'avais considéré le service de Dieu, je leur aurais 
infligé, comme beaucoup me le conseillaient, un chatiment exem- 
plaire; mais je suis résolu à ne pas supporter plus longtemps de 
si gra'es désordres. ,, Sa tajesté ajouta qu'elle avait sou,ent 
exprimé pareilles plaintes au P. Émond, « mal vu de plusieurs, 
bien qu'il f6t beaucoup plus sage qu'eux et qu'il eùt toujours 
rendu de grands services à la Compagnie ». !1 fallai! donc que le 
P. Visiteur ust de sa pleine autorité pour changer cet état de 
choses. Elle avait confiance qu'il y pourvoirait, puisque c'était à 
cette fin qu'elle l'avait appelé et demandé à Sa Sainteté par son 
ambassadeur. 
Le roi revint aussi sur le choix «les supérieurs; il demanda 
qu'on ne mit dans les ch arges que des Fran«ais-, des hommes ver- 
tueux et non suspects. uant aux étrangers, ils pourraient servir 
i)ieu en d'autres contrées mieux que dans son royaume. Ces 
changements, d'ailleurs, ne nuiraient pas à la réputation des per- 
sonnes puisqu'ils étaient conformes aux usages des religietr,. Sans 
doute il supportait des étrangers dans les monastères des autres 
Ordres, mais il n'y voyait pas le m6me danger que pour les 
maisons des Jésuiles où l'on s'occupait d'élever la jeunesse. A 

1. Voir ce que nous avons dit sur l'admission de la Contpagnie en France, t. I, 
liv. 11, ch. v, n. 6, p. 257. 
. Ces réclamations, motivées par des inconvënients purement imaginaires, ëtaient 
assez bizarres de la part de Henri III qui avait exigë un Vënitien comme Visiteur. 



LIVRE 1. -- CHAPITRE ¥1. 

ces conditions, il était tout disposb à favoriser la Compagnie, 
comme il l'avait souvent proinis au P. Émond qui n'avait jamais 
manqué de plaider pour elle. Il termina en exprimant de nou- 
veau au P. Visiteur sa particulière bienveillance et s'excusa de ne 
pouvoir lui parier longuement en italien, parce qu'il avait perdu 
l'habitude cie cette langue. 
Le P. Magg'io répondit qu'il n'était pas venu pour justifier des 
coupables, ni pour atténuer des fautes qui avaient pu être com- 
nfises. 11 aimait mieux rappeler à Sa Majesté combien la Compa- 
gnie était, par profession, éloignée des affaires politiques, et de- 
mander à la clémence royale de ne pas frapper tout un Ordre 
innocent pour la faute de quelques-uns de ses membres. Quant 
t lui, il ue se contenterait pas de remédier au passé, il veillerait 
à ce que dorénavant personne ne se mêl'at de choses étrangères à 
la vie religieuse. Le l'etc parla ensuite de la visite des maisons 
de la Compagnie et des congrégations provinciales qui devaient 
t,ien/6t se réunir. Il n'avait rien voulu ordonner, dit-il, sans en 
avoir d'abord conféré avec Sa Majesté. -- Le roi approuva cette 
conduite et déclara qu'il voulait laisser toute liberté de traiter les 
affaires de la Compa.lnie scion l'Institut, mais il insista pour qu'on 
ne plaçttt que des Français dans le gouvernement des collèges. 
Là-dessus ilenri III accepta avec reconnaissance quelques objets 
de piété que lui offrit le P. Maggio, puis le congédia en lui recom- 
mandant de voir l'évèque de Paris et M. de Villeroy, premier se- 
crétaire d'État t 

3. Aux termes de ses instructions, le P. Visit«.ur devait amener 
le roi "à permettre de lui-mème au P. Auget de se retirer de la 
cour. Malg'ré le gracioux accueil que lui avait fait llenri II1, il 
avait eu le tact de ne pas lui en parler dans la première audience ; 
il lui avait seulement remis une lettre où le P. Aquaviva louchait 
délicatcment la question. Le lendemain, le roi le fit venir de nou- 
veau, mais cette fois au couvent des Capucins où il s'était retiré 
pour vaquerà ses dévotions. 11 le reçut avec plus de bonté encore 
que la veille et s'entretint familièrement avec lui en italien. « Mon 
ambassadeur, lui dit-il, m'a écrit de Rome que le P. Général 
recevrait de moi un insigne bienfait si je voulais lui permettre de 
se servir du P. Émond pour relever les affaires du collège de 
D61e. Je l'ai retenu aul)rZs de moi tant que j'en ai eu besoin pour 

1. Lettre du P. Maggio au P. Génëral, déj'à citée. 



LE P. AUGER PEUT SE RETIRER DE LA COUR. 

139 

organiser mes confréries. Elles sont maintenant assez bien éta- 
biles et peuvent se passer de sa présence..le l'autorise donc, afin 
de montrer ma bonne volonté envers la Compagnie, à quitter la 
cour et à recevoir une autre destination 1. » 
A la vive reconnaissance avec laquelle le P. Maggio le rcmer- 
cia de cette concession inattendue, Henri III dut comprendre 
combien elle ferait plaisir au P. Général.et il voulut l'en informer 
lui-mëme. « Mon cousin, lui écrivit-il, j'ai permis au P. Émond 
d'aller à l61e, conformément à la demande que vous m'en avez 
faite par votre lettre du 8 du mois dernier que m'a renfise le 
M%lO. La venue de celui-ci m'a été très agréable "A cause de 
sa prtldcnce et de sa sagesse. Je compte m'en servir et en jouir 
avec plaisir et consolation, au milieu des grandes épreuves dont 
Iieu se plait "A visiter ce royaume et ma personne. Veuillez croire 
quej'aurai toujours très à cœur le bien et le succès de votre 
Compagnie, surtout quand elle montrera pour ma couronne le 
zèle et le respect qu'on doit avoir pour le service de Dieu et le 
bien de toute la chrétienté . » 
A quoi faut-il attribuer ce prompt revirement dans les dispo- 
sitions du roi, sinon au désintéressement et à l'influence du P. Au- 
get'? Dès l'arrivée du P. Visiteur, il avait fait valoir auprès de 
Henri III tout le désir que le P. Général montrait de lui plaire, 
puisqu'il se privait pour lui d'un Assistant de si grande valeur; 
puis, le voyant touché de cette condescendance, il avait fait une 
suprëme tentative pour obtenir la permission, déjà souvent sol- 
licitée, de se retirer dans sa province. « L'époque de la con- 
grégation approchant, raconta-t-il quelques jours plus tard au 
P. Aquaviva, je mis en avant cette raison et dis au roi que je de- 
vais y assister, comme je l'avais fait il" a trois ans lorsque je l'ac- 
compagnai à Lyon..l'obtins enfin cette permission ad tempus, à 
ma grande satisfaction, et j'en profitai aussitèt parce qu'il me pa- 
raissait expédient de laisser le P. Visiteur libre dans l'exercice de 
sa charge, afin de ne pas réveiller d'anciennes calomnies..le sa- 
 ais d'ailleurs combien Votre Paternité avait à ce_eut la tranquillité 
de mon ame. Tranquillité pour moi d'autant plus précieuse que 
mon age déjà avancé et mes indispositions m'y obligent, et que 
mon séjour de trois ans à la cour a été pour" moi un enfer. Si j'a- 
vais pu en sortir plus tèt sans préjudicier à votre autorité et au 

1. Lettre du P. Maggio au P. Génëral, 21 jnin 1587 (Epi»t. P. Maggii, f. 2). 
_9. Lettre du roi au P. Général, datée de « MeauIx, le dernier jour de juin 1587 » 
(Galliarum monumenta historica, n. 27). 



le,0 LIVRE I. -- CHAPITRE ¥I. 

bien de la Compagnie, Dieu sait, quoi qu'on puisse dire, avec 
quel bonheur j'aurais saisi l'occasion; mais il fallait adoucir le 
maitre dont on parvient sans trop de peine, avec le temps, à 
gagner le coeur 1. ,, 
Le P. Auget quitta Paris dès le 15 juin. Comme il prenait congé 
du roi avant de se rendre à Lyon, Henri I!I lui remit la lettre et 
le bref de SLxte-0uint par lesquels il avait été autorisé à le garder 
près de sa personne, double pièce à la décharge du religieux, 
double preuve de la spontanéité du congé royal. L'année suivante, 
quand le P. Visiteur vint à Lyon, le P. Auget lui remit ces docu- 
ments, l'assurant qu'il les lui abandonnait entièrement sans que 
jamais il lui fdt venu en pensée de s'en prévaloirL 

. Délivré par llenri III lui-mëme de la partie la plus délicate de 
sa mission, le P. laggio pouvait désormais exercer en toute tran- 
quihité ses fonctions de Visiteur. Nous verrons, au chapitre sui- 
vant, comment il les remplit dans les différentes maisons que les 
circonstances lui permirent d'inspecter. Ilais il nous faut aupara- 
vant raconter les derniers événements du présent règne et dire 
leur contre-coup sur la Compagnie de Jésus et ses collèges. 
Au mois de septembre 158"/, comme le P. Ilaggio s'apprètait à 
parcourir les trois provinces, il fui arrèté par la peste et la guerre 
qui promenaient la désolation dans les eontrées méridionales du 
royaume. Des bandes calvinistes sillonnaient la Guyenne et le 
Languedoe; la Provence e't le DauphinWétaient le théttre d'une 
lutte sanglante entre les troupes royales et celles des huo-uenots; 
une horde fornfidable d'hérétiques étrangers, Suisses ou Alle- 
mands, menaçaient la Lorraine et la Champagne. Pour repousser 
l'invasion, Henri III alla, le 12 septembre, se mettre à la tëte de 
son armée3 dont l'avant-garde étaitcommandée par le due de 
Guise. La Bourgogne et le Lyonnais seuls offraient quelque sécu- 
rité; mais le P..laggio, ne pouvant quitter Paris sans avoir salué 
le roi, fut obligé d'attendre son retour. 
Pendant que le due de Joyeuse se laissait battre à (outras par 

i. Leltre du P. Auger au P. Général, datée de Lyon, 30 juin 1587, traduite sur 
l'italien et publiée par le P. Prat, Recherches sur le« Compagnie, t. i, p. 67, 68. 
2. Sur une des copies conservées h l'ancien collège de la Trinité à Lyon, raconte le 
P. Bailly, on lisait cette noie de la main du P. Auger : « J'ay donné au P. Magius, 
isiteur de la Compagnie de Jësus, l'original du bref et des lettres du Pape Sixte V " 
envoiiés au roy de France et de Pologne, Henri ill «. De juin le troisieme, l'an mil cinq 
cents quatre ingt huict » ( l'raypourt'aict de la vie du R. P. Auget, liv. i11, c. ). 
3. Lettre du P. llaggio au P. Gênéral, 12 sept. 1587 (Epist. P. Maggii, f. 1). 



IIENRI 111 JALOUX DES SuccÈs DU DUC DE GUISE. 

le roi de Navarre, tlenri de ;uise, avec six mille hommes, harce- 
lait quarante mille Allemands. 1[ les culbuta une première fois 
à Vimory et, un mois plus tard (')' novembre 1587), les défit com- 
plètement à Auneau . Cette éclatante victore remportée sur les 
alliés des huguenots provoqua l'enthousiasme des catholiqucs en 
France et. à l'étran,_.':er. A [;omc, Sixte-12uint convoqua un consis- 
foire et , cé[éhra avec efl'usion les louanges du nouveau .laccha- 
bée. 11 adressa mëme un bref au duc de Guise pour le féliciter du 
service rendu à la religion » ; puis, afin d'associcr au témoignage 
de sa gratitude toute l'Église de France, il lui accorda l'ind ulgence 
plénière d'un jubilé. Les fidèles en rand nombre, disent nos 
lettres annuelles 3, profitèrent de cette faveur spirituelle avec l'é- 
lan d'une admirable piété. Le peuple, dans saj,,ie, mèlait aux 
actions de graces rendu,.s au ciel ses hommages d'admiration et 
de sympathie pour le vainqueur. Les prédicateurs renchérissaient 
encore sur l'enlhousiasme de la foule; par de faciles allusions 
aux héros des livres saints ils exaltaient sans mesu'e le chef ca- 
tholique. C'était un nouveau .loïse, un autre Gédéon; on le com- 
parait à Judas Macchabée, vainqueur des armées de Syrie" on 
lui appliquait, avec une poiute de malice pour. le roi qui avait 
épargné les vaincus, ce verset de la Bible" « Saiil en a tué mille 
et David dix mille. » 
Ces manifestations populai.es éveillèrent la jalousie au CœUr de 
Henri 111. Dans le duc de l;uise il ne vit plus qu'un rival odieux. 
« La victoire d'Auneau, dit L'Estoile, fut le cantique de la Ligue, 
la resjouissance du clergé, la bvaverie de la noblesse guisarde et 
la jalousie du roy qui reconneust bien qu'on ne donnoit ce laurier. 
à la Ligue que pour faire flestrir le sien . » Rentré dans sa capi- 
tale t Noël, il manda, le 30 décembre, au Louvre, le Parlement 
avec la Faculté de Théologie et reprocha sévèrement aux docteurs 
« leur insolente et effrenée licence de prescher 5 ,,. « Il se plaignit 
d'abord, raconte le nonce, que pendant son absence ils avaient 
parlé trop librement de lui et des siens; puis il ajouta que non 
seulement il leur recommandait, mais qu'il leur ordonnait 
expressément de rep'endre avec àpreté les vices, de détester 
herése et ses fauteurs, mais sans viser aucut d'eux nommé- 

I. Lavisse, Histoirede Fraace, t. VI, 1" P., p. 261. 
9.. Tempesti, toria della vitae 9esti dt ,islo uitto, t. 1, p. 358. 
• . Litl. ann. 1588. 
. De l'Estoile, lraoires-journau.c, t. 1II, p. 75. 
5. De l'istoi|e, hlímoires-jou»'nauc, t. 11I, p. '3. 
CO!HP-Cllt D I JÉSUS. -- T. II. 

11 



t62 I,IVRE f. -- CHAPITRE Vl. 
ment . S'ifs avaient quelques reproches à lui faire, ils devaient 
l'avertir en particulier sans le mettre mai avec son peuple il 
leur en serait reconnaissant et s'efforcerait de délromper qui- 
conque aurait conçu quelque soupçon con|re lui. Se tournant 
alors vers le prédi¢ateur de Saint-Benoit [.lean Boucher], qui 
avait parlé avec plus de hardiesse et d'une manière irlconsi- 
dérée, il lui dit : « Et vous qui avez publiquement affirmé en 
« chaire que j'avais fait jeter à la rivière [Hugues Burlal] le pré- 
« dicateur d'Orléanse, que méritez-vous? » Le pet.sonnage inter- 
pellé donna pour excuse qu'il l'avait entendu dire, ce qui ex'as- 
péra tellement Sa Majesté qu'elle le chassa de la salle. Le roi 
cependant, auprès de qui j'étais déj intervenu [en faveur de 
Burlat], se nwntra très facile pour accorder la gr',lce du coupa- 
ble; il écrivit de sa main un billet au gardien de la prisou où ce 
malheureux était détenu.., et un exprès fut envoyé le porter avec 
ordre de ramener le prédicateur ici pour détromper les Pari- 
siens 3. ,, 
Mécontent des prédicateurs, llenri II1 aait contre les théolo- 
giens des griefs non moins sérieux. La Faculté avait déclaré, 
le lt décembre 1587, « qu'on pouvoir oster le gouvernement aux 
princes qu'on ne trouvoit tels qu'il le falloir, comme l'adminis- 
tralion à un tuteur qu'on avoir comme suspect  ,,. Le roi leur 
reprocha virement d'avoir formulé une décision aussi audacieuse, 
à laquelle, dit-il ironiqucment, il avait «esté prié de ne prendre 
garde parce que c'estoit après desjeuner ,,. Puis, s'adressant anx 
prédicateurs et aux théologiens ensemble, il ajouta « que, 
l'niant outragé en toutes ces façons, il ne s'en vouloir néantmoins 
venger comme avoir fait le pape Sixte V, lequel avoir envoyé 
aux ;alères certains Cordeliers qui, en leurs prédieations, awient 
osé médire de lui; qu'il n'y en avoir pas un d'entre eux qui n'en 
méritast autant; qu'il vouloir le tout oublier et leur pardonnoit 
à la charge de n'y retourner plus 5 ». Il finit en les menaçant des 
rigueurs de son Parlement s'ils osaient renouveler leurs outrages. 

1. La mgme recoml,andation avait été faite (nous l'avons vu au chapitre précédent 
par le P. Aquaviva aux PP. de la Compagnie de Jésus. 
9.. Hugues Burlat. curé de S"-Calherine, avait ëtë seulement conduit et emprison,è 
à Amboise. 
3. Lettre du nonce Morosini au cardinal ,iessandro Peretti da Montaito, 4 an-. 
tSSS (rch. rat., runz, dt Francia, t. XXVIII, f. 9). L'Estoile raconte différemmenl 
cette scêne de la semonce du roi aux prédicateurs (op. cit., p. 235). Nous avons préfère. 
et pour cause, le rëcit de 5Iorosini. 
4. Cité par Crevier. Histoire de l'U,d«ersté de Paris, t. VI, p. 409. 
5. L'Estoile, op. cit., p. 80, 81. 



ilENRI Iii JALOUX DES SuccEs DU DITE DE GUISE. t63 

Dans cette effervescence générale, les religieux de la Compa- 
gnie de Jésus avaient gardé le calme et la réserve dont le 
p. Maggio leur donnait l'exemple. Aussi ne furent-ils pas enve- 
loppés dans les véhénlentes récriminations de Sa Majesté. 
ttenri I11, au contraire, se plaisait à combler le Père Visiteur de 
témoignages d'affection et à le favoriser dans l'accomplissement 
de sa charge. « Le P. Laurent .laggio, écrivait le nonce au car- 
diual Peretti da Montalto, s'est acquis les bonnes gràces du roi et 
l'amitié de tous. Par sa prudence et sa dextérité, non seulement il 
a, sans bruit et sans opposition, pourvu à tous les besoins et re- 
m6dié à tous les désordres, mais de plus il a gracieusement obtenu 
tout ce qu'il a demandé. Sa Ma.iesté ne cesse d'en faire le plus 
grand éloge et de lui montrer une entière confiance l. » 
Par ce passage de sa lettre, le nonce faisait allusion à la der- 
nière entrevue que le Père Visiteur avait eue avec le roi, le len- 
demain de Noël, et dans laquelle il avait remporté un rouveau 
succès. Henri III avait conservé une profonde irritation contre 
les Pères Dupu? et Pig'enat qu'il savait hostiles au P. Auget. 
Depuis qu'il avait interdit au P. Pigenat les fonctions de Vi- 
siteur, celui-ci vivait retiré au collège de Chambéry, s,,r les 
terres du duc de Savoie. Son absence privait la province des se- 
cours de sa longue expérience, et tous faisaient des vœux pour 
son prompt retourL Plusieurs fois déjà, le P. Magio avait essayé 
de parler au roi de l'ancien provincial de France, mais il s'était 
vite aperç.u que ce nom rappelait un désagr6able souvenirL 
{.luand tlenri 111 fut revenu dans sa capitale, après la défaite des 
Allemands, le Pre le manqua pas d'aller le saluer et lui porter 
ses félicitations. Il profita de cette entrevue pour lui dmander 
l'autorisation d'empio.ver les PP. Dupuy et Pigenat selon l,s be- 
soins de la Compagnie, et l'assura que cette faveur, à laquelle il 
tenait beaucoup, serait tout à l'avantaoe de son service. Le roi, le 
regardant avec bonté, lui répondit : « Puisque vous le jugez à 
propos, je l'approuve; faites comme vous FentendrezL » Sans 
tarder, le P. Visiteur rappela le P. Pigenat de Chambéry et lui 

1. Lettre de Morosiai à Moatalto, 4 janvier 1588 (Archiv. Vat., Nunz. dt Francia, 
t. xxvH, f. U- 
2. Lettre du P. Dupuy, juin 187, conservëe aux archives de Loyola parmi les pa- 
piers du P. Zaccaria. On y lit : « 11 importe à cette province que le Père ienne y 
reprendre ses anciennes fonctions, car il serait di[icile de trouver parmi nos Përes 
franqais un homlne plus habile et plus autorisé. » 
3. Lettredu P. Maggio au P. Gënéral, 15 aoùt 1587 (Epist. P. Maggii, f. I). 
4. Lettre du P..',1aggio au P. Gênéral, 3 janvier 1588 (Epist. P. Maggii, f. 28). 



t64 

LIRE I. -- CIIAPITRE VI. 

confia le gouvernement de la province de France; en même 
temps il nomma le P. Dupuy provincial d'Aquitaine. 
Dans une nouvelle audience, qui lui fut accordée au mois de 
février 1588, le I'. Ma'gio sollicita son congé, afin de pouvoir 
visiter la province de Lyon et retourner en Italie après Ptques; 
mais ilenri 111 ne voulut pas le laisser partir. « Je 'ous vois si 
volontiers, lui dit-il, et vous n'ètes si agréable, que je ne puis 
consentir iL votre éloignement. Restez pour me faire plaisir... Au 
mois d'avril jïrai rejoindre l'armée et alors nous verrous. » Le 
Père insista, demandant h ëtrc libre au moins à la fin de mars, 
et insinua que sa tournée dans une ai, tre province serait utile aux 
int,:rdts de Sa Majesté. Le roi se eontenta de répondre : « Nous 
verrous i. » 
Le P. Maggio ne pouvait donc sëloigner de Paris. 11 envoya le 
P. Pigenat visiter les collèges de Pont-à-Xlousson et de Verdun,et 
se réserva seulement la visite du collège d'Eu. Ceux de Bourges 
et de Nevers, jouissant de la plus pari'aire tranquillité, n'avaient 
nul besoin de sa présence. A la fin de mars il obtint enfin du roi 
l'autorisation dese rendre à Lyon et visita, sur son passage, les 
collèges de Dijon et «le Dêle. A son départ Henri 111 lui remit. 
pour le Souverain Pontife, une lettre tout h son éloge : ,, Très 
Sainct Père, s'en retournant par de là le P. Lorenzo Magio... 
nous l'avons accompagné de ceste lettre pour dire à Votre Sainc- 
teté qu'il s'est comporté, au faict de la charge qui lui a esté 
d,,nnee, avec tant de dextérité et modestie, qu'il nous en demeure 
tout contentement. Pouvant assurer que si les rè;lemens que 
ledict Magio a-faictz et donnés pour le faict de son Ordre sont ob- 
servés et entretenuz, ilz produiront beaucoup de fruict et d'utilité 
à l'avancement de la gloire de Dieu et de son Église ; de quoy la 
premiè,'e et principalle louange sera deue aux sages et vertueux 
déportements dudict Magio, duquel nous avons bien voulu rendre 
ce témoignage à Votre Saincteté, laquelle nous supplions Dieu, 
très Sainct Père, vouloir maintenir.., longuement et heureuse- 
ment au bon réme... ,le notre mère Saincte Église. -- Escript 
à Paris, le -)6 « jour (le mars 1588 . » 
Sous la plume d'un roi qui s'était montré si difficile à l'égard 
des snpérieurs de la Compagnie, une telle approbation n'est point 
banale. Elle méritait d'autant plus d'être citée que le P. Maggio, 

1. Lettre du P. Maggio au P. Gënéral, lt fêvrier 1588 (Epist. P. Maggii, f. 3,), 31). 
2. Galliarum visitatioaes, 1560-1fi09, fol. 75. 
:. Epitolae priacipum, t. I. 



POLITIQUE MALHEUREUSE DU ROI. 

65 

loin de condescendre aux mantes de tlenri !!I, avait obtenu de lui 
par la douceur ce qui semblait lui répugner davantage, le départ 
du P. Auget et le retour du P. Pigenat. 

5. Au mois de juin, quand il eut. terminé les affaires de la pro- 
rince de Lyon, le P. Visiteur se dirig'ea vers Chambéry pour, 
de là, se retirer à Turin. Les événements les plus graves s'étaient 
depuis quelque temps déroulés avec une telle rapidité qu'il n'a- 
vait pas jugé opportun de prolonger son séjour en France. 
A la suite d'une assemblée tenue à Nancy, au mois de janvier 
1588, les seigneurs catholiques avaient supplié le roi de se join- 
dre àla Ligue pour extirper les hérésies, d'éloigner de son con- 
seil les personnes suspectes et de faire publier le concile de 
Trente. S'il avait accepté loyalement le secours qu'on lui offrait, 
Henri !!! aurait peut-ètre fini par dominer la situation. Mais sa 
jalousie aveugle ne lui montrait dans le Balafré qu'un ennemi. 
Afin de gagner du temps, il parut accepter les offres de la Sainte 
Union; en réalité il prit ses mesures pour l'écraser , en commen- 
çant par la Ligue bourgeoise de Paris. Celle-ci, depuis peu, s'était 
accrue et fortifiée. Le conseil des Six qui l'avait d'abord dirigée, 
était devenu le Conseil des Seize, à cause de l'influence prépon- 
dérante dont jouissaient les commissaires des seize 9,artiers de la 
fille. Ce nouveau comité directeur exerç.ait son action sur toutes 
les classes de la société et comptait de nombreux affiliés dans les 
provinces. Henri III, résolu d'abattre un pouvoir qui insultait et 
menaçait le sien, rassembla «le toutes parts des troupes autour 
de la capitale. Effrayés de ces préparatifs, les Seize dépèchèrent 
uncourrier à Soissons au duc de Guise, le priant d'accourir à leur 
secours. D'autre part, Henri Ill lui envoya Pomponne de Bellièvre 
pour lui en faire la défense. Le Balaïré répondit qu'il irait à Paris 
en simple particulier, afin de se laver des accusations portées 
contre lui. En effet il vint à cheval, accompagné seulement de 
huit gentilshommes, et, le lundi .q mai, à midi. il fit son entrbe 
par la porte Saint-Denvs. Dans sa colère de n'ètre pas obéi, 

l. Le nonce a tracè au vif le portrait de Henri 111 ì cettebpoque : « Il montre une 
piëtë remarquable et en même temps il dèleste la Sainte Union ; il va faire la guerre 
aux hretiques et il est jaloux du succès de. catholiques. Il parait seul, et cependant 
sur legrand th'Atre de ce mondeil remplit le ri, lede deux personnages : roi rempli d'espé- 
ranges et roi rempli d'alarmes, il dësire la dëfaite des huguenots et cependant it la redoute; 
il redoute la dëfaite des catholiques et cependant il la dèsire. Des sentiments divers, mais 
puissants en son cœur, l'allligent et le rendent reCiant contre ses pensées... » (Depche 
pnbliëe par Tempesti, op. ctt.. t. !, p. 346}. 
2. Cf. De Chalamhert, Histoire de la Ligue, t. I. p. 85. 



I.IVRE I. m CIIAPITRE VI. 

Henri 111 laissa échapper des menaces qui se répandirent parmi le 
peuple et quand, le 1,, sur son ordre, les Suisses pénétrèrent 
dans la ville, le tocsin sonna l'alarme, les barricades se dressèrent, 
les Ligueurs s'armèrent, et après quelques heures d'hésitation le 
combat commença dans les rues. Les troupes royales ne durent 
leur salut qu'à l'intervention du duc de Guise. Henri II1, croyant 
tout perdu, s'était enfui de sa capitale où le héros de la journée, 
le Balafré, était devenu de plus en plus populaire 1. 
Cependant l'éloignement du roi, retiré à Chartres, rendait aux 
Seize leur victoire embarrassante; par d'actives démarches ils 
l'engaèrent à revenir à Paris. Hem'i 111 n'y voulut point con- 
sentir, maisil entl'a en négociations avec les Ligueurs par l'inter- 
médiaire du nonce Morosini et de Villeroy. Au mois de juillet, fut 
signé un traité ou edt d «n on par lequel le souverain s'engageait à 
combattre les huguenots et à ne laisser son trène qu'à un prince 
caholique. Durant les négociations, il avait promis de nommer 
le duc de Guise généralissime des armées royales et de convoquer 
à bref délai les États Généraux. Cette grande assemblée, qui de- 
vait s'ouvrir à Blois en octobre, fut attendue avec une vive anxiété, 
car tout le monde prévoyait qu'à ses décisions était attaché le 
sort de la France. A partir du 16 septembre, les députés commen- 
c/rent à se réunir pour la véritication des pouvoirs. Dès les séances 
préliminaires, ils déclarèrent vouloir quê le roi jurat avec eux 
tous l'ddit d'«ffon. Henri 111 s'irrita d'abord de ce VœU, puis finit 
par s'y rendre. Le 16 octobre eut lieu la séance royale, ouverture 
solennelle des États. Le roi eut un langa$'e digneet très ferme; 
il protesta qu'il consacrerait sa vie « jusqu'à une mort certaine, 
pour la délense de la religion catholique romaine, et qu'il ne sa- 
vait point un plus superbe tombeau poufs'ensevelir que les ruines 
de l'hérésie 2 ». !1 était prêt "à jurer l'Cit d'union comme loi fon- 
damentale de la monarchie et voulait que tous les députés le iu- 
fassent avec lui. Mais en mème temps, rompant en vi.,ière avec 
ses adversaires, il prononça d'une voix forte ces paroles" ,, Toutes 
ligues, associations, pratiques, menées, intellig'ences, levées 
d'hommes et d'argent.., tant dehors le royaume que dedans, sont 
actes de roy, et en toute monarchie bien ordonnée crimes de lèze- 
majesté sans la permission du souverain. Aucuns grands de mon 
royaume ont fait telles ligues et associations... Témoignant ma 

1. Sur les causes et les faits de cetle journée voir Robiquet. Paris et la Ligue, 
p. 305-365. Lavisse. Histoire de France, t. VI, 1 ri P., 13. 271-273. 
2. Pahna-Cayet, latrodction à la clronologie tovetaire, Édit. Michaud, p. 71. 



ASS.%S.':,IN.%T DES GUISE. 

67 

bonté accoutumée [je vetrxl bien mettre pour ce regard tout le 
passé sous le pied: mais comme je suis obli$'é, et vous tous, de 
conserver la dignité royale, je déclare dès à présent pour l'avenir 
atteints et convaincus de mème crime de lèze-majesté, ceux de 
mes sujets qui ne s'en alApartiront ou y tremperont sans mon 
aveu t. » 
Ce fier langage surprit tout le monde. Contrairement fi ses ha- 
bitudes, Henri III prenait ce jour-là une attitude franche et dé- 
cidée. Le mardi 18 octobre, eut lieu la cérémonie du serment. 
Henri III fut-il bien sincère en jurant de fermer l'accds du tréne à 
tout prince non catholique? Ce qu'il ) a de certain, c'esi d'abord 
que cette aflirmaiion solennelle des anciennes lois constitutivcs 
du rovaume fut un éclatant hommage rendu au but religieux 
poursuivi par la plupart des liueurs; c'est ensuite que le roi 
cherchait à détruire la Ligue en lui enlevant sa raison d'Cre. Mais, 
chef légitime de l'union jurée, il s'aperçut bientét que le chef 
réel en btait toujours son rival le Balafré, que le duc ou son conseil 
secret dictait aux Éats leurs principales résolufions. La peur et 
l'humiliation le ramenéreni à l'id6c de se débarrasser, par un coup 
de force, de celui qu'il appelait le roi «le Pa,'is. Des courtisans 
l'engageaient à ce parti criminel; chaque jour on lui rapportait 
des mots ofl'ensants ; on lui révélait des complets tramés par les 
princes lorrains contre sa personne; des billets mystérieux l'aver- 
tiraient de veiller à sa propre vie. Lui, qui regardait les Guise 
comme coupables de !èse-majesé, s'arrogea le droit de les punir 
sans forme de procès. Laugnac, commandani de ses quarante-cinq 
çardes du corps, lui promit de choisir parmi eu les meilleures 
épées et de le débarrasser d'un sujet rebelle. Le ")3 d6cembre, 
dans un l'hchc guet-apens, le Balafré tombait assassiné à la porte 
du roi. Le lendemain le cardinal de ;uise partageait le sort de 
son malheureux frère. Les autres chefs du parti, parmi lesquels le 
cardinal de Bourbon et .M  d'Espinac archevêque de Lyon, furent 
emprisonnés. Frappée de terreur par tant de crimes, Catherine 
de lédicis mourut à Blois le 5 janvier 1589, treize jours après 
]'a[tentat. 

6. Henri 111 s'était peut-ètre ti$uré qu'on n'opposerait que le 

I. G. Picot ltistoire des l'tats-Gëndraux, t. 111. p. 99. Cf. Lavisse, op. cit., p. 281. 
2. *Advis de ceulx qui ont estd dt Bloys au temps du massacre (Bibi. re). de 
Bruxelles, ms. 12957). "Discours de ce ql, i se passa a la mort de MM. «le Guise(Ibid., 
ms. 17884). 



168 LIVRE I. -- CItAPITRE VI. 
silence / un COUp d'État qu'il représentait au nonce et aux 
ambassadeurs étrangers comme un grand acte de sa justice :. En 
fait, cet acte ne trouva que des improbateurs. Le bruit du double 
assassinat épouvanta le monde catholique; on regarda la mort 
«les Guise comme un mail;eut pour la relion, une source de 
calamités pour la France. A Rome, Sixte-Quint ordonna des 
prières publiques, afin d'attirer le secours du ciel sur le royaulue 
très chrétien. A Paris, puis dans les autres villes, ce fut un cri 
unanime d'indignation. Maudit par les prédicateurs , flétri par 
une sentence de la Faculté de théologiea, ilenri III n'était plus 
appelé que llenri de Valois. eolnme s'il était déchu de ses préro- 
gatives et de son tréne. Bient,',t les .s'eize oranisèrent un gouver- 
nelnent provisoire. Ils crëèrent un Conseil général «le l'Unions, 
composé de quarante menabres Cus par les trois ordres. Le duc 
d'Aumale fut. nommé gouverneur de Paris. et le nouveau chef de 
la Sainte IInion. Mayenne, déclar6 ,, lieutenant général de l'Cat 
roxal et couronne de France ». Le nouveau Conseil ne tarda pas 
à réunir sous une même directi,»n les deux li'ues de Pèronne et 
de Paris. Les principales villos du royaume, persuadées que la 
relizion était en péril, arborèren le même drapeau. Bordeaux, 
contenue par le maréchal de Matignon, resta fidèle h Henri !II. 
A Toulouse, ds la première nouvelle de la mort des Guise. le 
peuple s'était levé spontanèmen et avait dressé des barricades. 
L'Amotion fut si grande que les partisans du roi redoutèrent un 
massacre gnéral. Grace à l'intervention de l'évêque de Eom- 
minges, Urbain de Saint-Gelais, l'ordre fut bientét rétabli. 
Cependant, quelques jours après, un ami (les Jésuites, et qui 
avait contribué à la fondation de leur collège dans cette ville, 
le président Duranti, paya de sa vie son attachement à la cause 
royale  
l'armi les prédicateurs toulousains favorables à la Ligue, on 
cite u[, religieux de la Compagnie, le P. Édouard Moté; on l'ac- 
cuse avec Doiard, curé do Cugneaux, et François Richard, pro- 
vincial des ,linimes, de n'avoir ,, gardé aucune mesure contre le 
roi 5 » ; d'avoir « donné au duc la gloire du martyre et à l'auteur 
1. Voir dans B "" de Hubner, Sixte-Quint. la facon dont Henri III lit annonoer la 
nouvelle au Pape, et la conversation que le Pape et ensuite avec l'ambassadeur de 
Venise (t. 11, p. 208-219.). 
2. De l'Esloil«, M«moires-Journ«ux, I. III, p. 0.t, _930, 78, 79. 
3. Mémoires de I Ligue, l. III, p. 181 et suiv. 
6. Raynal, Histoire de la Ville de Todouse. p. 290; Salvan, Histoire gé»tdrale de 
l'dglise de Toulouse, t. V. p. I.. 
5. Salvan, !. c. 



CONSEQUEN{;ES DE t:ET ATIENTAT. 

t69 

de sa mort le nom odieux de tyran t ». Nous ne savons ce qu'il en 
est, n'ayant sur ce point que les affirmations des anciens histo- 
l.iens de Toulouse. L'un d'entre eux, La Faille, range parmi les 
prédicateurs de la Ligue le P. Clément DupuyL C'est à tort, 
pensons-nous: il n'est pas oto,table que le nouveau provincial 
d'Aquitaine, qui s'Cait montré si prudent  Paris, n'ait pas alors 
donné  ses religieux l'e,emple «le la réserve imposée par Aqua- 
rira. Sans doute il prècha contre l'hérésie, ce qui au, 'eux des 
politiques était prëcher contre le parti du roi 3. 
A Lyon au conttaire, on vit le P. Auget se déclarer ouverte- 
ment contre la Liue. En quittant la cour, il s'était cru à l'abri 
des affaires publiques; mais il s'y trouva de nouveau mëlé au 
moment o1 il s'y attendait le lnoins. iandelot, gouverneur de la 
ville, après avoir quelque temps embrassé le parti de la Sainte 
l'nion, avait fini par se déclarer contre elle, et il était résolu à tout 
faire pour conserver au roi une place si importante. Ravi de 
retrouver, dans ces conjonctures, le P. Auget auquel il avait tou- 
jours témoigné beaucoup d'affection, il lui demanda son appui. 
La reconnaissance et sa propre inclination portaient naturelle- 
ment le l'ère à seconder les desseins du gouverneur. lais il 
s'aperçut vile que les temps étaient changés. Il eut beau parler et 
agir, les Lyonnais ne l'écoutaient plus avec la docilité d'autre- 
fois. Sur les entrefaites .iandelot mourut. Le P. Émond, qui 
l'avait assisté à ses derniers moments, fit son oraison funèbre et 
osa le louer, même devant le duc de Iayenne, d'avoir refusé son 
adhésion à la Liue  
A blandelot succéda le duc de Nemours. Sous ce nouveau gou- 
verneur, les Ligueurs relevèrent la tète, et bientôt la ville tout 
entière se déclara contre le roi. La nouvelle de la fin tragique des 
I;uise, regardés comme les plus ferlnes appuis de la religion, 
entraîna ceux que le respect de l'autorité royale avait jusqu'alors 
retenus. En vain le P. Auget, dans ses entretiens particuliers et 
ses discours publics, essayait-il de ramener  la fidlité monar- 
chique des cœurs qu'il jugeait égarés par la passion. Loin de les 
gagner, il ne faisait que les aigrir davantage. Lui qui dans cette 

1. Raynal, l. c. 
2. Cf. Dubëdat, Hisloire du Parlemeat de Toulouse, !. I, p. 488, 53, 571. 
3. Le parli de Hemi II! se composait des politiques et des royaux. Les premiers ne 
considèraienl que l'autorité du roi sans tenir comple de la religion ; le seconds sou- 
tenaient Henri III, et par un motif religieux, comme souverain lëgitime, et avec l'es- 
poir qu'il ne ferait rien contre la religion. 
4. Përieaud. l¥olice sur le P. Auget , p. 21. 



Iï0 

LIVRE I. -- CHAPITRE VI. 

mème ville de Lyon avait deux fois exp«,sé sa vie au service des 
pestiférés 5, lui qu'on y avait honoré comme un grand orateur et 
m véritable ap6tre, était maintenant regardé comme un fauteur 
d'hérésie e! l'esclave d'un prince indigne. Des libelles remplis 
d'injure et de calomnies circulèrent parmi le peuple; on en 
vint méme aux menaces eton ne parla de rien moins que de le jeter 
dans le Rh6ne -. Les consuls, tout dévoués au parti de la Sainte 
lnion, lui firent injonction « de ne parler nv conférer avec qui 
que ce soit aultre que ceux «le la Compasrnie [de Jésus], ny escripre 
lettres, ni moings ouyr en cont'essions ceulx qui se pourroient 
présenter a ». Non contents de l'avoir ainsi réduit au silence et 
comme emprisonné au collège, ils n'curent pas de repos qu'ils ne 
l'eussent chassé de la ville. Le l'ère, comprenant que sa présence 
devenait insupportable auxhabitants et pouvait attirer quelque 
malheur à ses frères, s'embarqua sur le Rh6ne et descendit à Tour- 
non pour y attendre les ordres du i'. Général. l'eu après son 
arrivée il fut appelé en ltalie et reprit h Venise, à Bologne et dans 
1,..lilanais ses travaux apostoliques. 

7. La conduite du P. Au.'er et le revirement des Lyonnais à 
son égard s'expliquent facilement, quand on songe à la situation 
complexe que présentait alors le royaume très chrétien. A moins 
«le rester inactif et neutre, quiconque voulait agir ou y était 
obligé devait suivre honn6tement la voix de sa conscience. Mais 
entre les deux partis le choix était délicat. Le Pape lui-mëme 
hésitait. Liguem et royaux, après la mort du duc de Guise. 
mirent un égal empressement à recommander leurs intérëts au 
aint-Si6ge. ttn sentait que le pays tout entier se rallierait " la 
cause qui aurait obtenu son appuie. ixte-Ouint ne refusa pas 
des éloges à la Ligue, puisqu'elle se proposait le triomphe du 
catholicisme; mais elle s'engageait trop sur le terrain politique 
pour qu'il s'en déclar't le protecteur5. D'un autre c6té, vengeur 
des lois canoniques, il exigea que le roi dem«md't l'absolution de 
l'excommunication encourue par le meurtre du cardinal de Guise 
ct qu'il renvoyàt au Saint-Siège la cause du cardinal de Bourbon 
et de l'archevèque de Lyon, t'etenus prisonniers depuis les atten- 

1. Voir tome 1 de cette Histoire, p. 359 et le chai». 11I du prësent livre, n. 7. 
2. Sacchiai, Hist. Soc. Jesu, P. V, 1. IX, n. 18, 129, p. ,l-if. 
3. Deliberations du Conseil, 0 mars 1589 Archiv c omm., BB. 1"22, f. 77", 78). 
4. M«moires de la Liglte, t. III, p. 315 et auiv. 
:,. Tempe»ri, op. cit., t. lI, p. t6t et suiv. 



ALLIANCE DE IIENRI III ET ltU ROI DE NAVAIIRE. 171 

tats du chtteau de BloisZ. Visant par-dessus tout les intér¢_4s de 
la religion, il désirait d'autant plus réconcilier le roi avec les 
Ligueurs qu'il craignait de le voir se jeter dans les bras des 
hérétiques. Pendant que son légat Morosini travaillait au rap- 
prochement du duc de Mayenne avec Henri Iii, celui-ci, réfugié à 
Tours où il réunit les débris de sa inagistrature, conclut, par 
l'entre,nise de Duplessis-Mornay, une alhance offensive et défen- 
sive avec le roi de Navarre-. 
A la nouvelle de cet accord, des cris de réprobation s'élevè- 
rent dans toute la France. Des painphlets ligueurs, provoqués 
par d'autres painphlets des partisans du roi, rouèrent à l'exé- 
cration Henri 111 et les politiques:;. Le cler$é et les religieux se 
mirent presque partout à la tète du Inouvement. Les prédicateurs 
exaltèrent sans Ineure le sentiinent catholique et exhortèrent les 
populations à la résistance. De part et d'autre, les manifestations 
étaient si violentes qu'il devenait dangereux de ne pas s'y asso- 
cier: la neutralité passait pour une trahison t les prudents 
tombaient parfois victimes ,le leur réserve. 
Nous avons dit les sages recommandations que le P. Aquaviva 
et le P. Maggio avaient faites aux religieux de la Compagnie 
dans les premiers teinps des troubles politiques. Depuis lors. les 
eirconstances étaient. tout autres; l'Cat nouveau des esprits sent- 
blair réclamer de nouvelles prescriptions. Hésitant sur l'attitude 
à prendre, les Jésuites de France s'en tinrent d'abord aux règles 
de discrétion tracées par le P. Général. Mais cette abstention 
des affaires politiques, dan des villes presque toutes favorables 
a la Ligue, surprenait d'autant plus que, par le passé, les Jésuites 
avaient donné des preuves éclatantes de leur dévoueinent à 
l'Église. On trouvait que leur zèle s'était refroidi: on les soupçon- 
nait d'ètre peu affectionnés à la cause de l'Union et mème de 
nourrir un secret penchant pour le parti des politiques. Dans 
leur embarras et leur perplexité les Provinciaux exposèrent la 
situation au P. Aquaviva et lui deinan:lèrent de nouveaux avis: 
puis ils eonseillèrent à leurs subordonnés de soutenir les peuples 
dans leur fidélité à la religion, de se garder dans leurs paroles 
des personnalités offensantes, de mettre au service de tous leur 
charité et leur zèle sans acception de parti. Cette ligne de con- 
1. lbidem, p. 176. 
2. Tempesti, op. cil., t. Il, p. 02 f. De Hiibner, $ixle I'. p. 202 el suiv. ; Morosini 
dont la mission etait désormais inutile se retira à Moulins en attendant de lome sou 
raploel. 
3. Almoires de la Ligue , t. III. p. ,i92 et suiv.; Lavisse, op. ciL» p. 297. 



t72 

13VRE I. -- CHAPITRE ¥1. 

duite, dont le Saint-Père donnait alors l'exemple, semblait le 
mieux convenir aux ministres de Jésus-Christ. Le 1'. Général n'en 
recommanda pas d'autre et laissa aux sup6rieurs locaux le soin 
de régler ce que réclamait la prudence au milieu du conflit des 
,,pintons et dans l'incertitude des événements t. 

8. Le coll/,ge de Bordeaux se montra si fidële aux instructions 
du P. Aquaviva, qu'il leur sacrifia mëme son existence. Or cet 
,:pisod,: de son hist-ire a été singulièrement dénaturé par l'i.no- 
rance ou la mauvaise foi ?. Force nous est donc de le raconter avec 
quelques détails. 
Le maréchal de Matignon était parvenu à conserver la ville de 
Iordeaux sous l'obéissance du roi. Comme il était catholique et 
ne parut point tout d'abord favoriser les huguenots, les parti- 
sans de la Ligue support;.rent assez patiemment le joug qu'il 
leur imposait..lais quand on le vit imiter la conduite de llenri !II 
«.t faire alliance avec les hérétiques, des sentiments d'opposition 
commencèrent à se manifester. Pour préserver les fidèles du 
découra-.ement, le clergé les convoquait assez souvent à des 
cérémonies religieuses, et, sans sortir de la discrétion apostoli- 
que, les J(.suites secondaient le zèle des pasteurs. Cependant 
certains politiques voulurent voir. dans ces réunions pieuses, des 
conciliabules de conspirateurs, et ne craignirent l,as de se joindre 
aux hug'uenots pour braver les catholiques et troubler jusqu" 
l'exercice de leur culte. Ils prodiguèrent surtout les injures et 
les menaces aux fidèles qui fréquentaient l'église de la Com- 
pagnie. Pensant les éloigner par la crainte, ils dessinèrent sur 
la porte une potence, emblème siz-nificatif du sort qui leur 
était rservé 3. Ils redoutaient sans doute la popularité des Pères. 
soupçonués d'être favorables à la Ligue. Ils épiaient leurs actes et 
leurs par,,les pour y surprendre un prétexte d'accusation, les 
suivaient jusque dans leurs visites aux pauvres et aux malades, 
répandaient contre eux des bruits calomnieux et leur suscitaient 
mille tracasseries. Par exemple, on obtint du gouverneur la fer- 
meture d'un passage souterrain, ouvert l'année précédente, et 
qui allait du collège à la chapelle Saint-Jacques. Par ces 
vexations continuelles on espérait les forcer à un exil volon- 

1. Sacchini, Hist. Soc. Jesu, P. V, 1. IX, n. 127 et suiv. 
2. Entre autres par Caillre, Histoire dt Mareschalde Mali9ton (1661). p. 261 et 
suiv. 
3. Litl. ana. l89, p. 297 et suiv.; Sacchini, !. c., n. 132. 
4. Cltrotique Bourdeloise, ëdit. de 1619, p. 58, 59. 



LES PERES SONT CHASSÉS DE I;OIIDEAUX. 

153 

taire. Mais lcs moyens dïnimidation n'étaicnt pas pour effrayer 
des homntes prëts à sacrifier leur vie au salut du prochain. 
).Un jour, les politiques crurent trouver nn moyen plus sùr " ils 
mputèrent aux J,suites une tentative ,le révolte «lui avait éclaté 
pendantla procesion du samedi saint, 1 er avril 15S9, et que 
les troupes de Matignon avaient éneriquement réprim6e..';'il 
faut en croire l'historien de Thou, les coniurés n'entendaient pas 
seulement se rendre maltres du quartier de Saint-Julien et soule- 
ver la ville, mais encore saisir la personne mëme du maréchal 
et les canons du chateau . Quand on put connaitre to.s les dé- 
tailsde l'événement, l'opinion générale fut que l'ent'el,rise avait 
été montée par les politiques pour donner au peuple l'occasion 
de manifester ses vrais sentiments et à Matignon celle ,l'écrascr 
d'un seul coup le parti «le la Ligue à Bordeaux"-. Quoi qu'il en 
soit, les ennemis de la Compa._,znie trouvèrent là nn excellent pré- 
texte pour obtenir la fermeture du collège quils ne cessaient de 
présenter comme le rendez-vous des mécontenls. Jusqu'ici leurs 
accusations étaient restées sans preuves; ils pensèrent ètre plus 
heureux cette fois. Pendant l'Ameute ils coururent chez les .Ié- 
suites qu'ils trouvèrent occupés, comme de coutume, les uns à la 
prière, les autres à leurs travaux, tous très surpris d'une parei!le 
visite et inorant ce qui se passait au dehors. L'inutilité de la 
perquisition aurait dù suffire à montrer l'itmocence des .Iésuites. 
Leurs ennemis n'en continuèrent pas moins à les calomnier; ils 
dénoncèrent mème à Henri III le collège comme le foyer de la 
sédition et les Pères comme les principaux auteurs " 
De son c6té, le maréchal de Matignon adressa au roi un long" 
mémoire sur les faits dont Bordeaux venait d'ètre le théâtre, se 
gardant toutefois de répéter aucune des calomnies inventées con- 
tre la Compagnie de Jésus. Mais après avoir exposé les évdnements 
il indiquait le moyen d'en prévenir le retour. Le collège de la 
.ladeleine étant un des points stratéiques les plus imp,,rtants de 
la ville, il aurait besoin, disait-il, de l'occuper jusqu'à ce que le 
danger eùt entièrement disparu. Il faut croire que Henri II1 n'a- 
vait attaché aucune importance aux accusations lancées contre 
les Jésuites, car, dans sa réponse à Xlatignon, il ne les traite ni en 
coupables ni en suspects. Il approuve seulement le plan du ma- 
réchal, mais en lui recommandant de ne l'exécuter qu'avec les 

1. De Thou, Hist. univ., t. X, p. 5.I. 
2. Sacchini, Hist. Soc. Jest, 1. c., n. 132. 
3. Sacchini, l. c.; Caillière, l. c. 



LIVRE I. -- CHAPITRE VI. 

égards dus à des reliFieux, instituteurs de la jeunesse. « Afin, dit- 
il, que les Jésuites ne soyent troublés et divertis de leurs estudes 
et dévotions, nous roulions et ordonnons qu'ils ayent à se retirer 
en leur maison et prieuré scitué en nostre ville de Sainct-Macaire, 
et en icelle se contenir, sans fréquenter en nostre ville de Bour- 
deaulx- pat,dant les présens troubles, pour esviter les inconvénien 
quy, à l'occasion d'iceulx, leur pourroient advenir. » Dans la 
lnime lettre des mesures sévères étaient prescrites contre les gens 
mal intentionnés au service du roi et contre les perturbateurs du 
repos public t 
Muni des provisions royales, le gouverneur ordonna au Par- 
lement de se constituer en cour de justice et de procéder à une 
cnquète sur les derniers troubles. Or, non seulement les Jésuites 
ne furent pas impliqués dans les perquisitions des juges, mais 
de plus, Malig'non et le Parlement n'osèrent pas alors disposer 
des bàtiments du collès"e, de peur qu'on ne regardat comme pu- 
nition une mesure qui n'était commandée que par un motif de 
sùreté générale. Ainsi les Pères continubrent pendant quelque 
temps leur ministère au collège et au dehors. L'historien de Thou 
n'a donc point dit vrai quand il a écrit : « Le maréchal se con- 
tenta, pour prévenir de semblables coniurations, de chasser de 
cette ville les .lésuites qui étaient les auteurs de celle-ci -. » Sur 
quoi Dupleix, dans son Histoire de Henri I!I, remarque avec rai- 
son : « Ceux qui ont escrit que les .16suites furent alors chassés 
pour avoir esté autheurs de cette émotion, ont esté mal informés 
de l'atraire, car leur bannissement n'arriva que six mois après et 
fut ordonn6 par le roi sur des délaions calomnieuses, et quoy 
qu'on ait lasché de les envelopper en la sédition, il ne se trouva 
jamais aucune preuve 3. » 
E effet les politiques et les huguenots ne renoncèrent point à 
leurs projets contre la Compagnie. Nos pt'édicateurs avaient beau 
veillerà ne laisser échapper aucun mot qui laissat prise " la mah- 
nité, on incriminait jusqu'à leurs intentions ; on cherchait dans 
leurs citations de la Sainte Écriture des allusions injurieuses au 
parti du roi ou des encouras'ements indirects à la révolte. Les 
i»6res n'auraient pu éviter tout r'proche qu'en mëlant à la pa- 
role de l)ieu des élos'es pour le roi, des déclamations contre les 

I. Lettre du roi au i»arëchal de rlatignon, 2 avril 1589, dans le procès-verbal de 
la sortie des Jésuites ,,archives de la Gironde. H, Jésuites, n. 60). 
2. De Thou, ttist, univ., t. X, p. 56. 
3. Dupleix. Histoire de Henri 111. p. 274 édit. 1630). 



LES PERES SONT CHASSES DE BORDEAUX. 

Guise et de violentes diatribes contre la Ligue. En présence de 
cette situation intolérable, le P. Dupuy, provincial, crut oppor- 
tun de faire cesser momentanément un ministère «lui n'était plus 
qu'une pierre d'achoppement pour un grand nombre ; il ordonn, 
de suspendre les prédicatious jusqu' des jours plus heureux 1 
(Jette mesure radicale causa d'abord à Bordeaux une impres- 
sion pénible. {tn approchait de la Pontecète 2. Lorsqu'en cetle 
fte q«i rappelle le jour où fut inaugurée la prédication évangé- 
lique, les chaires restèrent muettes, le pe«ple s'irrita encore 
davantage et se répandit en plaintes amères contre les autorités 
de la ville. Le gouverneur et le Parlement firent comparaitre le 
Recteur du collège pour lui demander raison du silence des prédi- 
cateurs. Le P. Jean de Bordes répondit que le P. Provincial les 
avait rappelés de Bordeaux, parce qu'ils ne pouvaient plus , 
exercer leur ministère sans courir le risque d'ëtre traités de 
rebelles ou de fauWurs de sédition et d'attirer le mëme reproclw 
sur leurs auditeurs 3. Il ajouta que d'ailleurs les Constitutions 
défendaient aux religieux de la Compagnio de se mèler «les que- 
['elles entre les princes chrétiens. Les magistrats insistèrent. Tout 
en louant la discrétion du P. Provincial et la sagesse de l'Institut, 
ils dirent qu'il fallait se plier aux circonstances et exi,zèrent la 
reprise des prédications comme seul moyen de calmer les esprits. 
Le P. Recteur ayant allégué qu'il n'avait pas le pouvoir de révo- 
quer un ordre du P. Provincial, ils passèrent de la persuasion aux 
menaces et, séance tenante, ils dressèrent un arrët aux termes 
duquel les Jésuites devaient ou se soumettre ou sortir de la 
ville « 
(lette dure alternative n'ébranla point les Pères dans leur 
obéissance aux supérieurs, et les magistrats n'osèrent pousser 
à bout des hommes qu'ils savaient pr6ts à tout sacl.ifiee l)our 
remplir un devoir de conscience. Cependant, afin «le ne pas 
paraitre se déjuger, ils laissèrent les .lésuites sous le coup de 
l'arrètde bannissementL Dès qu'on apprit la menace de dispersion 
portée contre le collège de Bordeaux, des lettres arrivèrent 
de toutes parts au I'. Recteur. Des municipalités, des paroisses, 
des communautés, des ch;,telains le priaient de leur envoyer 

I. Lift. ann. 1589. Sacchini. l. c., n. 135. 
2. C'ëtait cette annèe-la le 21 mai. 
3. Sacchini, l. c., n. 136. 
4. Arrët du 31 mai 1589 (Archiv. dela Gironde H_ 60 et B. 2). 
5. Sacchini, l. c., n. 137. 



t6 LIVRE I. -- CHAPITRE VI. 
un nombre plus ou moins considérable ,le religieux. On ne 
se pressa point d'accepter ces offres d'hospitalité, car on était 
résolu à ne partir que sut. un ordre formel du gouverneur. Le 
l'. Provincial al,pela seulement les novices à Toulouse, en atten- 
dant le moment de distribuer dans d'autres maisons les Pères qui 
restaient " Bordeaux . 
Des gens sans scrupules curent alors recours à d'indi.nes pro- 
cédés pour faire croire que les Jésuites entretenaient le fanatisme 
dans les familles. Un des jurais, après s'ètre confessé dans l'église 
du collège, alla se plaindre au gouverneur qu'on lui avait refusé 
l'absolution parce qu'il Clair partisan du roi. Le Père qui était 
accusé répondit qu'il ne pouxait se souvenir de tous ses pénitents 
et que, du reste, il était tenu au silence par le secret sacramentel. 
L'ait'aire port,e devant l'Official, puis devant le Parlement, parut 
si invraisemblable que la calomnie tomba d'elle-m6me. 
Comme ,,n n'avait pu trouver les Jésuites en défaut, on s'en 
prit à leurs élèves. A l'occasion de la Sainte-Madeleine, fète patro- 
nale du collège, les écoliers de chaque classe, suivant l'usage, 
composèrent ,les morceaux littèraires qui «levaient 6tre affichés en 
public. La veille de la fd.te, le I'. Recteur prévint le .q'ouvernem' 
qu'on avait pris un soin particulier d'éviter toute allusion (lui pùt 
C.trc interprétée en mauvaise part. Au jour dit, les murs de la 
cour furent couverts de thèses, (l'énimes, d'emblèmes, et autres 
l,ièces du même genre, dans lesquelles les jeunes auteurs avaient 
exe'cé leur verve satirique contre les disciples de Luther et de 
Calvin. Le Parlement lui-mëme avait approuvé ces épigrammes 
qui n'attei'laient point les défenseurs du roi. Elles blessèrent au 
vif les huguenots. Un ministre prétendit qu'une des énigmes ca- 
chait l'él,,ge des Guise; sur sa plainte les jurais firent jeter en 
prison l'auteur du poème. I)n interrogea séparément l'élève 
et son professeur, et tous deux expliquèrent l'énigme de la 
mëme manière avec tant de bonne foi que tout soupçon dis- 
parut -'. 
Mais l'incident ne lit (lU'augmenter la colère des protestants et 
ils inirent tout en œuvre pour provoquer l'expulsion des Jésuites. 
Ils représentèrent au maréchal, tout dévoué à Henri I11, que ces 
rehgieux ref«saient de reprendre leurs prédications pour n'avoir 
pas à faire l'éloge du roi; qu'on avait tout h craindre de leurs 
élèves et qu'il était temps de les chasser. Matignon tenta une 
I. Litt. ant. 1589. Sacchini, l. c. 
2. Lilt. an. 1589. Sacchini, l. c., n. 137, 138. 



LES PEBES SONT CHASSES DE BORDEAUX. 

177 

dernière démarche pour épargner aux Pères l'exécution des 
lettres royaux «lu -l avril. Le 29 juillet, un magistrat vint en 
son nom trouver le i'. Recteur et lui rappeler avec quelle bonté 
le maréchal avait attendu qu'on le dispensàt, par quelque marque 
,le déférence, de la triste obligation d'appliquer une mesure rigou- 
reuse. Le P. de Bordes se déclara très reconnaissant au gouver- 
neur, mais, ajouta-t-il, les raisons qui avaient fait suspendre les 
prédications existaient toujours et les derniers ordres de Sa Ma- 
jesté n'étaient pas de nature à modifier les sentim«.nts des supé- 
rieurs. Matignon résolut alors de se conformer aux prcscriptions 
de Henri I11 et de placer des troupes au collège de la Madeleine. 
!1 manda auprès de lui le Parlement, les jurats, les autres magis- 
trats et, en leur présence, il signifia aux PP..ésuites qu'en atten- 
dant des temps meilleurs ils devaient se retirer à leur priem.é de 
Saint-.lacaire i. Le 1'. de Bordes répondit qu'ils partiraient tous 
par obéissance aux volontés du roi, heureux de n'avoir été trouvés 
coupables d'aucune faute. Il demanda seulement huit .jours de 
répit pour préparer leur départ, payer leurs dettes et se pourvoit. 
de domiciles, car le prieuré de Saint-Macaire ne pourrait suffire à 
les loger tous. Craignant une manifestation populaire, le maré- 
chal n'accorda «In'un délai de vingt-quatre heures, mais il offrit 
aux Pères sa propre maison de Mortagne et promit d'écrire 
aux habitants de Saint-Macaire qu'on ne les laiss'at manquer de 
rient. 
Cependant la nouvelle de leur d,'.part se répandit rapidement. 
Uue foule émue euvahit le collège. Les uns apportaient des vè- 
tements, d'autres «le l'argent destiné à payer les frais du voyage 
et à subvenir aux premières nécessités de l'installation; d'autres 
encore offraient des voitures pour transporter le mobilier ou 
épargner aux voyageurs les fatigues de la route. Les élèves surtout, 
le visage désolé, donnaient mille marques d'affection à leurs 
maltres dont on ne pouvait les séparer. Ces démonstrations sym- 
pathiques ennuyèrent les magistrats. L'un des jurats, avec une 
forcede police, vint au collège dans l'intention de les faire cesser. 
0uand il vit cette foule qui stationnait dans la cour, il eut le 
malheur de «lire ironiquement : « Allons, c'est bien, rassasiez-vous 
aujourd'hui de la vue de ce collè3e; mais demain nous en ferons 
fermer les portes. ,, (:es mots soulevèrent une véritable tempëte de 

i. Sae.ehini, !. c., n. 139. Lettre de Matignonau roi de Navarre, 2 aofit 1589 (Biblioth 
nat., f. Dupuy, vol. LXI, f. 2i, autographeL 
.. £ftt. a,'n. 1. Sacchini, 1. c., n. 139 et suiv. 



78 

LIVRE I. -- CIIAPITRE 

protestations; les amis des Jésuites s'élancèrent dans les classes 
et par un mouvement irréfléchi se mirent à briser tout ce qui s' 
lrouvait, comme pour arracher le mobilier à la spoliation. En 
mme temps, on s'en prit au jurat imprudcn! et, sans l'interven- 
tion des Pères, on lui eùt fait un mauvais parti. Il fallut faire 
.'.'-arder le collège militairemcnt t 
Le 1'« aoît, les Pres sortirent de la ville à des heures et par des 
portes différentes. _Malgré ces précautions, un peuple nombreux 
était encore là pour les accompagner, leur manifester une dernière 
fois son attachement et ses regrets. Une partie de la communauté 

seulement se rendit à 
petit collège avec trois 
allèrent à Camarsac, " 

Sainl-Macaire oit l'on ouvrir bient6t un 
régentsZ. Les autres Pères, se dispersant, 
Aubeterre, " Auch.  l'érigueux, "h l'ou- 

louse 3. Accueillis avec joie dans les conlrées où ils arrivaient, 
los Jésui/es de Bordeaux reçurent de Rome un témoignage d'es- 
lime non moins flatteur. Le pape Sixte-Quint, informé de leur con- 
duite, l'honora de ses éloges; il félicita le P. Aquaviva de la 
réserve qu'ils avaient gardée et de la rsination avec laquelle ils 
en avaient supporté les graves conséquences  

9. Deux mois avant l'expulsion des Jésuites de Bordeaux, le 
Souverain Pontife, lassé de Fobstination de Henri I11 à ne pas 
renvoyer au Saint-Siège la cause du cardinal de Bourbon ci de 
l'archevèque de Lyon, avait publié un monitoire par lequel il 
commandait au roi «e France de rendre dans les dix jours ses 
deux prisonniers à la liberté, autrement lui et ses fauteurs seraient 
séparés de la communion de l'Église:'. Ilcnri II1 s'acheminait 
avec le roi de Navarre vers la capitale dont il avait résolu de 

I. Ibidem. 
"2. Acte d'ëtablissement de lrois classes (Archives de la