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Full text of "Histoire d'Alger sous la domination turque, 1515-1830"

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HISTOIRE D'ALGER 

sous LA DOMINATION TURQUE 
(1515-1830) 



m 



ANGERS, IMP. BL'RDIN ET C'C, RUE GARMEB, 4. 



m 



« 



■ 4- 



HISTOIRE D'ALGER 

SOUS LA DOMINATION TURQUE 

(1818-1830) 



1 



PAR 



H.-D. DE GRAMMONT 

■V: 



PARIS 

ERNEST LEROUX, ÉDITEUR 

28, RUE BONAPARTE 

1887 



Vf 




10 5 4 4 8-^ 



INTRODUCTION 



^ 



Sur la côte Africaine du bassin occidental de la Médi- 
terranée, vers le 37^ degré de latitude Nord et le V de 
longitude Est, au fond d'une baie charmante, entourée de 
collines toujours vertes, s'élève la ville d'Alger^ sortie des 
ruines de l'ancien Icosium et de Djezaïr des Béni Mezranna. 
La douceur de son climat et la beauté de ses environs en 
font aujourd'hui un des lieux les plus riants de l'univers. 
Mais, jadis, et pendant plus de trois siècles, elle a été la 
terreur et le fléau de la Chrétienté ; aucun des groupes 
européens n'a été épargné par ses hardis marins, et Técho 
de ses vastes bagnes a répété le son de presque toutes les 
langues de la terre. Elle a donné au monde le singulier 
spectacle d'une nation vivant de la Course et ne vivant que 
par elle, résistant avec une incroyable vitalité aux attaques 
incessantes dirigées contre elle, soumettant à l'humilia- 
tion d'un tribut annuel les trois quarts de l'Europe et jus- 
qu'aux États-Unis d'Amérique ; le tout, en dépit d'un dé- 
sordre inimaginable et de révolutions quotidiennes, qui 
eussent donné la mort à toute autre association, et qui 
semblaient être indispensables à l'existence de ce peuple 
étrange. Et, quelle existence ! On ne peut la comparer qu'à 
celle de certains de nos ports de l'Ouest, alors que les 



II INTRODUCTION 

Jean-Bart et les Surcouf les enrichissaient de leurs cap- 
tures, tandis que leurs équipages y dépensaient en quelques 
heures le prix de leurs efTorts héroïques. Mais ce qui ne fut 
qu'un accident dans l'histoire de ces villes maritimes, de- 
vint la vie même d'Alger. Pendant plus de trois cents ans, 
elle vit ruisseler sur ses marchés Tordu Mexique, l'argent 
du Pérou, les diamants des Indes, les soies et les brocards 
du Levant, les marchandises du globe entier. Chaque jour, 
quelque galère pavoisée rentrait dans le port, traînant à 
sa remorque un navire lourdement chargé de vivres, d'es- 
claves, ou de richesses. C'est ainsi que s'emplissait le 
trésor de l'État, et que tous, depuis le plus audacieux des 
reïs jusqu'au plus humble des fellahs, vivaient sans peine 
dans l'oisiveté si chère à l'Oriental. Les coteaux voisins se 
couvraient de villas et de jardins^ décorés des marbres 
ravis aux palais et aux éghses d^tahe et de Sicile ; la ville 
elle-même, oiiFor, si rapidement gagné, se dépensait plus 
vite encore, offrait aux aventuriers l'attrait d'une fête per- 
pétuelle et l'appât des plaisirs faciles. Aussi cette mollesse, 
ce luxe, cette gaieté, tout ce charme enfin, laissait la po- 
pulation indifférente aux exactions des souverains, à la 
tyrannie des janissaires, aux pestes qui succédaient aux 
famines, aux massacres et aux pillages qui accompagnaient 
les sanglantes émeutes, et aux bombes vengeresses des 
chrétiens. En même temps, par la victorieuse résistance 
qu'elle avait opposée, grâce à des hasards extraordinaires, 
aux entreprises dirigées contre elle, Alger était devenue 
une des gloires de l'Islam, et les poètes musulmans célé- 
braient ses exploits, que maudissaient à la même heure 
les historiens Espagnols : Honiieur à toi, vaillant Alger, 
qui a pétri t07i sol avec le sang des infidèles ! Ainsi s'exclame 
l'auteur du Zahrat-en-lSdira, Et Haëdo lui répond : 
Alger, repaire de forbans, fléau du monde, combien de 
temps encore les princes chrétiens supporteront-ils ton inso- 
lence? 



INTRODUCTION m 

L'histoire de la Régence d'Alger se divise en trois pé- 
riodes bien distinctes ; le gouvernement des Beglierbeys 
d'Afrique, celui des Pachas et celui des Deys. Nous négli- 
geons à dessein de parler des Aghas, dont le règne ne dura 
que douze ans, et ne fut, à proprement dire, qu'une longue 
émeute de la milice. De ces époques, les deux premières 
ont été, jusqu'ici, toujours confondues entre elles, bien 
qu'elles offrent des caractères très différents, qu'il eût été 
facile de reconnaître, en éclairant les récits des auteurs 
espagnols par l'étude des actes de notre diplomatie dans 
le Levant. A la vérité^ Haëdo, dans son Épitome de los 
reyes de Argel, le plus complet et le plus exact des docu- 
ments qui nous soient parvenus sur les soixante-dix pre- 
mières années de l'Odjeac, qualifie de pachas tous ceux 
qui ont exercé à Alger un commandement, même éphé- 
mère ; mais il est aisé de voir dans son œuvre elle-même 
que la plupart de ces personnages ne sont que les heute- 
nants des grands beglierbeys, et l'on ne peut plus conser- 
ver aucun doute à ce sujet après la lecture attentive des 
lettres des ambassadeurs français à Constantinople. Nous 
y apprenons avec certitude que Rheïr-ed-Din, son fils 
Hassan, Sala-Reïs et Euldj-Ah furent investis successive- 
ment et d'une manière continue du commandement su- 
prême de l'Afrique du Nord; que les petits pachas d'Alger, 
de Tunis et de Tripoli étaient placés sous leurs ordres, et, 
le plus souvent, choisis par eux, toute réserve faite de 
l'approbation souveraine du Sultan. Le Maroc lui-même 
devait être appelé à faire partie de ce vaste empire, et les 
grands capitaines que nous venons de nommer ne ces- 
sèrent pas de déployer tous leurs efforts pour abaisser le 
pouvoir des souverains de l'Ouest, et les contraindre à 
l'obéissance. Ils y parvinrent plus d'une fois, et seraient 
certainement arrivés à réduire sous leur unique domina- 
lion tout le littoral Africain, s'ils n'eussent été entravés 
dans leur lâche par l'Espagne et par la France ; car ces 



IV INTRODUCTION 

deux nations ennemies se Irouvèrent, pour des motifs dif- 
férents, concourir dans cette occasion au même résultat. 

L'Espagne, qui possédait Oran et Mers-el-Kébir, d'où 
elle exerça pendant cinquante ans environ une sorte de 
suzeraineté sur le royaume de Tlemcen, protégea, par 
cette situation même, le Maroc contre les entreprises 
algériennes. 11 fut, en effet, toujours très périlleux pour 
les chefs de l'Odjeac^ de pousser leurs armées jusqu'à 
Fez, en laissant derrière elles ou sur leurs flancs un en- 
nemi tout prêt à profiter d'une défaite possible ; dans les 
nombreuses et presque toujours heureuses tentatives qu'ils 
firent pour assurer leur pouvoir au delà de la Moulouïa, 
ils furent le plus souvent ramenés en arrière par la peur 
de voir le Chrétien envahir en leur absence le territoire de 
la régence^ et cette appréhension perpétuelle, en les em- 
pêchant de tirer parti de leurs victoires, favorisa l'établis- 
sement de la puissance indépendante des princes du Gharb. 
Ceux-ci comprirent très bien les avantages qu'ils pouvaient 
attendre du voisinage des Espagnols, et leur complicité, 
ouverte ou tacite, fut dès lors acquise à leurs voisins, et se 
traduisit souvent par des traités et par des faits. De leur 
côté, les gouverneurs d'Oran savaient combien ils eussent 
eu de peine à se maintenir, si les sultans de Fez et de Ma- 
roc fussent devenus les vassaux obéissants de la Porte, 
et ils ne s'abstinrent jamais de les encourager à la résis- 
tance. 

La France avait vu avec plaisir les Barberousses fonder 
à Alger une puissance qui était devenue une plaie vive 
attachée au flanc de sa rivale ; mais toutefois elle ne crut 
pas prudent pour elle-même de la laisser s'agrandir déme- 
surément, et ses rois recommandèrent à leurs envoyés 
d'exciter la méfiance habituelle du Grand Divan, et d'y 
représenter sans cesse qu'un empire trop étendu ne tar- 
derait pas à manifester des velléités d'autonomie. La Porte, 
qui avait déjà eu sous les yeux l'exemple de l'Egypte et de 



INTRODUCTION 



la Perse, écouta les conseils de son alliée ; les Grands Vizirs 
s'atlachèrenl h ne pas laisser entre les mains des beglier- 
beys assez de forces pour attaquer en même temps le Ma- 
roc et l'Espagne, combinaison qui eût été indispensable au 
succès ; il leur fut interdit de créer des armées perma- 
nentes parmi les peuples vaincus, et leurs efforts furent 
dès lors fatalement condamnés à la stérilité. C'est ainsi 
qu'avorta la formation de l'empire de l'Afrique du Nord, 
qui fut devenu pour la Chrétienté un immense danger et 
une menace perpétuelle. La réunion de la Tripolitaine, 
de la Tunisie^ de l'Algérie et du Maroc eût mis dans la 
même main des millions d'hommes ardents au combat, 
prêts à toutes les aventures, et toujours armés pour la 
guerre sainte. Maîtres de la mer, comme ils le furent pen- 
dant longtemps, il n'y avait pas alors en Europe une seule 
puissance capable de s'opposer à un débarquement qu'eût 
facilité la révolte toujours préparée des Mores d'Espagne: 
et qui peut dire ce que fût devenue la civilisation chré- 
tienne, le jour où le drapeau de l'Islam eût flotté en même 
temps sur les Pyrénées et sous les remparts de Vienne? 
Cette épreuve lui fut épargnée par la prudence des Valois, 
et il serait juste de leur en tenir compte, au lieu de leur 
reprocher l'alliance mahométane, que l'ambition des na- 
tions rivales leur avait rendue indispensable. 

Lorsque François V% dans sa lutte contre les tendances 
de suprématie de Charles-Quint, se fut vu abandonné par 
des voisins qui méconnurent le péril ou qui s'inclinèrent 
devant la force, il ne lui resta, pour ne pas être écrasé lui- 
même, d'autre parti à prendre que de s'allier à Soliman. 
S'il eût hésité, le bassin occidental de la Méditerranée 
devenait un lac espagnol, et la France, attaquée à la fois 
sur toutes les frontières, succombait dans une lutte iné- 
gale. Il n'était même plus possible de compter sur le pou- 
voir moral des Papes, qui, malgré de courageuses résis- 
tances, avaient dû subir le joug du vainqueur, et qui se 



YI INTRODUCTION 

voyaient durement traités toutes les fois qu'ils semblaient 
vouloir s'y soustraire. En même temps, les souverains 
Ottomans, qui redoutaient toujours de nouvelles croisades, 
virent avec raison une garantie contre cette éventualité 
dans l'amitié d'une nation contre laquelle toute l'Europe 
était en armes. Les flottes turques assurèrent à la France 
la liberté de la mer, pendant que les armées de l'Islam 
occupaient à l'Orient les forces de l'Autriche. 

A ce moment, naquit la puissance d'Alger, qui, dès les 
premiers jours, arborant contre l'Espagne la bannière du 
Djehad, ravagea ses côtes, détruisit sa marine et son com- 
merce, fomenta l'insurrection dans ses plus belles pro- 
vinces, et la tint longtemps sous le coup d'une menace 
d'invasion , pendant qu'elle lui arrachait pied à pied presque 
tout le terrain conquis sur le rivage africain. C'est ainsi 
qu'au début même de son existence, l'Odjeac fut un appui 
précieux pour nos rois dans les guerres qu'ils eurent à 
soutenir contre leur puissant ennemi. Les relations entre 
les deux États devinrent très cordiales ; Rheïr-ed-Din fut 
reçu et choyé à Marseille, oii on le combla de présents ; 
plus lard, Sala-Reïs et Euldj-Ali vécurent à Gonstanti- 
nople dans l'intimité des ambassadeurs de Henri II et de 
Charles IX ; les flottes françaises naviguèrent de conserve 
avec celles des Dragut et des Sinan, pendant que les reïs 
d'Alger trouvaient à s'abriter et à se ravitailler dans les 
ports de Provence ou du Languedoc, dont les gouverneurs 
leur transmettaient les avis nécessaires à leur sécurité. 
Cet état de choses dura jusqu'en 1587, date de la mort 
d'Euldj-Ali, qui représentait au divan le parti français. 
Mais, à dater de cette époque, tout changea graduellement, 
et lorsque l'évêque de Dax, François de Noailles, eut 
quitté Constantinople, ses successeurs, modifiant peu à 
peu l'ancienne politique, laissèrent soupçonner au Divan 
qu'ils étaient en partie acquis aux idées catholiques de la 
Ligue. La diplomatie des Germigny et des Lancosme indis- 



INTRODUCTION 3VII 

posa la Porte contre la France, et le dernier de ces am- 
bassadeurs alla même si loin, que son cousin Savary de 
Brèves, envoyé par Henri IV pour réparer le mal, se crut 
forcé de le faire emprisonner comme ayant trahi les inté- 
rêts de son pays au profit de l'Espagne. 

Le contre-coup de cette nouvelle politique s'était fait 
sentir à Alger, qui se plaignait de ne plus trouver en 
France l'ancienne amitié, et dont les corsaires slétaient 
vus autorisés par le sultan Amurat III à courir sus aux 
navires de Marseille, pour punir cette ville d'avoir em- 
brassé le parti de la Ligue contre le roi. En même temps, 
le pouvoir des beglierbeys avait pris fin, et les provinces 
d'Afrique étaient confiées à des pachas triennaux, qui ne 
devaient leur nomination qu'aux intrigues de sérail, et 
aux riches présents offerts par eux aux favoris du souve- 
rain. De tous ces pachaliks, celui d'Alger, passant pour 
être le plus riche, se trouvait par Cela même le plus con- 
voité : le Turc qui l'obtenait n'y arrivait donc qu'avec une 
seule préoccupation, celle de rentrer dans ses déboursés 
et d'amasser une fortune dans le court espace des trois ans 
de pouvoir qu'il avait à exercer. Or, le tribut prélevé sur 
les Indigènes et sur les pêcheries de corail ne suffisait 
même pas à faire face aux dépenses obligatoires et à la 
paye de la mihce ; il fallut donc recourir à la Course, qui 
s'accrut, pendant la période des pachas triennaux, dans 
d'énormes proportions. C'est à ce moment qu'elle cessa 
d'être une des formes du Djehad pour devenir une véri- 
table piraterie, et elle ne tarda pas à être le seul moyen 
d'existence de toute la population. Les côtes de l'Italie, de 
la Sicile, de la Corse, de la Sardaigne et de l'Espagne, 
furent ravagées annuellement et souvent deux fois par an ; 
les villes du littoral furent sans cesse menacées de l'incen- 
die et du pillage, et la navigation de la Méditerranée de- 
vint presque impossible aux navires marchands. 

La France, protégée par l'ancienne amitié, eut moins à 



VIII , INTRODUCTION 



souiïrir de cet état de choses que toutes les autres nations, 
et elle put obtenir à diverses reprises le châtiment desreïs 
indisciplinés qui s'attaquèrent à son commerce ou à ses 
côtes. Elle y trouva même un certain avantage : car le 
privilège de la sécurité relative dontjouissaient ses navires 
assura aux ports du Midi une grande partie du négoce du 
Levant. Les griefs ne manquaient cependant pas, et le châ- 
timent de l'affront fait à M. de Brèves, qui faillit être mas- 
sacré en 1604 par la milice et la population d'Alger, où il 
portait les réclamations du roi, ne se fût pas fait attendre, 
si Henri IV n'eût jugé mauvais de s'aliéner les Barba- 
resques, auxquels il réservait un rôle prochain dans l'em- 
brasement de la péninsule, qu'il préparait, de concert 
avec les Morisques. 

Au reste, l'étude de l'histoire de la régence donne la 
certitude que cet État dut sa longue impunité et son exis- 
tence même aux dissensions des puissances chrétiennes. 
11 n'y avait certainement pas besoin d'un effort commun 
pour détruire une nation qui n'avait, à vrai dire, pas de 
forces réelles : il eût suftî, pour l'anéantir, qu'elle ne fût pas 
garantie par l'intérêt que les uns ou les autres eurent tou- 
jours à sa conservation. Lorsque la France eut mis un h 
la longue lutte qu'elle avait soutenue contre l'Espagne, et 
que^ n'étant plus forcée de ménager les corsaires d'Afrique, 
elle se décida à punir leurs déprédations par les croisières 
permanentes et par les expéditions du duc de Beaufort, 
de Duquesne et du maréchal d'Estrées, l'Angleterre et la 
Hollande cherchèrent à se substituer à elle, et briguèrent, 
l'alliance algérienne, espérant ainsi s'assurer par la ruine 
de notre marine marchande le monopole du commerce de 
l'Orient. Tout d'abord, ils avaient essayé de la force, et 
s'étaient rapidement aperçus que, malgré la valeur de 
marins tels que les Blake, les Spragg, les Sandwich, les 
Tromp et les Ruyter, ils n'avaient pu obtenir, au prix 
d'énormes dépenses, que des traités violés le lendemain 



INTRODUCTION IX 

du jour OÙ ils avaient été signés. Ils changèrent alors brus- 
quement de politique, et s'efforcèrent d'acheter à prix d'or 
la race essentiellement vénale à laquelle ils avaient affaire. 
Là encore, ils échouèrent; leurs présents furent acceptés, 
et il ne leur en fut tenu réellement aucun compte. Il était, 
du reste, impossible qu'il en fût autrement, et la seule 
solution pratique eût été la destruction complète des flottes 
et du port d'Alger; pour bien comprendre cette vérité, il 
est nécessaire de jeter un coup d'œil sur l'état intérieur de 
cette ville, et sur les diverses formes de gouvernement 
qui s'y succédèrent. 

A l'origine, les Beglierbeys gouvernèrent, soit en per- 
sonne, soit par l'intermédiaire de leurs khalifats, au nom 
de la Porte, de laquelle ils tenaient directement le pou- 
voir. Ils commandèrent en maîtres absolus, sans prendre 
conseil de personne, et réprimèrent durement les révoltes 
de la milice, qu'ils parvinrent à maintenir sous le joug, 
malgré l'esprit d'indiscipline dont elle faisait preuve en 
toutes circonstances. C'est bien à tort qu'on a cru jusqu'ici 
que le divan des janissaires avait toujours été à Alger le 
véritable souverain : cela n'est vrai, ni pour la période des 
Beglierbeys, ni pour celle des Deys. Haëdo, qui se trouvait 
à Alger en 1578, et qui nous a décrit minutieusement, 
dans sa Topografia, tous les ressorts de l'Odjeac, résume 
formellement les droits de la milice en ces termes : Les 
ioldachs sont exclusivement soumis à la juridiction de leur 
agha, et leur divan ne s'occupe, en dehors de leurs propres 
affaires, que de la paix et de la guerre. 

iMais, lorsque furent arrivés les pachas triennaux, que 
leur inertie et leur cupidité rendit bientôt l'objet du 
mépris de tous, les janissaires s'emparèrent ouvertement 
de la puissance suprême ; leur divan édicta des lois et 
décida de tout, sans que les pachas, toujours tremblants 
devant eux, essayassent un seul instant de s'y opposer. Ils 
se contentèrent de conserver ce qu'on voulut bien leur lais- 



INTRODUCTION 



ser, l'apparence de la souveraineté et quelques droits réga- 
liens, jusqu'au jour où les Algériens, brisant les derniers 
liens d'obéissance qui les rattachaient à la Porte, se débar- 
rassèrent de ces gouverneurs inutiles et coûteux, refu- 
sèrent de recevoir ceux qui leur furent envoyés de Cons- 
lantinople, et les remplacèrent pardes Aghas élus par eux. 
Ce fut le commencement de la troisième période. 

La révolution qui amena les Aghas au pouvoir fut 
l'œuvre de la milice ; en fait, toute l'histoire intérieure 
d'Alger se résume dans la lutte entre les janissaires et les 
marins. 

Les premiers souverains et leurs khalifats furent des 
reïs, qui avaient été les compagnons des Barberousses, ou 
qui avaient servi sous leurs ordres ; pendant tout le temps 
de leur gouvernement, la marine tint l'armée à l'écart, et 
Mohammed-ben-Sala-Reïs eut beaucoup de peine à lui per- 
suader de laisser monter les ioldachs sur ses galères en 
qualité de soldats de marine. Lorsque ceux-ci furent 
devenus les maîtres, les reïs se groupèrent dans un des 
quartiers de la ville, occupant avec leurs équipages le port 
et ses avenues ; leur courage, leurs richesses, et le grand 
nombre de gens qui leur étaient inféodés les garantis- 
saient contre un coup de main de leurs rivaux. Cette puis- 
sante corporation, qui prit le nom de TaïfTe, devint bientôt 
un troisième pouvoir dans l'État ; lorsqu'elle croyait avoir 
des raisons de mécontentement, elle excitait une révolte 
plus terrible encore que celles des janissaires, et le pacha 
restait entièrement désarmé devant elle. Car la Taïffe, 
presque entièrement composée de renégats, se souciait fort 
peu de l'obéissance due au Sultan, auquel elle marchan- 
dait ses services, qu'elle finit même par refuser complète- 
ment. Comme la population tout entière vivait de la 
Course et ne vivait que par elle, n'ayant ni industrie ni 
commerce, comme la mihce elle-même n'eût pas pu être 
payée sans la dîme prélevée sur les prises, les reïs étaient 



INTRODUCTION XI 

virtuellement les maîtres de la situation et ne tardèrent 
pas à le devenir en effet. Il résulta de cet état de choses 
que^, lorsqu'une nation européenne se plaignait des actes 
de piraterie commis contre elle, le Pacha, ne pouvant pas 
faire justice, et n'osant pas avouer son impuissance, prodi- 
guait de menteuses promesses, ou faisait valoir lui-même 
des griefs plus ou moins fondés, pour gagner du temps^ 
espérant arriver par ce moyen au bout de ses trois ans de 
pouvoir, et partir pour Constantinople avec ses trésors 
avant l'explosion prévue; car il lui était impossible d'in- 
terdire la course et de châtier les délinquants ; il savait 
qu'il lui en eût coûté la tête. Si, d'un autre côté, il laissait 
arriver les choses à l'extrême, et que les navires euro- 
péens vinssent canonner ou bombarder Alger, la popula- 
tion, irritée par les pertes subies^ s'insurgeait au bout de 
deux ou trois jours de feu, et se précipitait tumultueuse- 
ment sur le palais du pacha. 11 acceptait alors immédiate- 
ment toutes les conditions du vainqueur, dont les flottes 
repartaient bientôt, emmenant comme trophée quelques 
malheureux captifs arrachés à leurs fers, et les traces des 
boulets chrétiens n'étaient pas encore effacées, que les 
galères barbaresques couvraient de nouveau la mer, d'au- 
tant plus ardentes au pillage, que le sentiment de la ven- 
geance venait se joindre à l'amour du gain. Tel fut le seul 
fruit que rapportèrent pendant plus de deux cents ans les 
démonstrations belhqueuses faites à tant de reprises contre 
la régence. Car le châtiment portait à faux, ne frappant 
que les bourgeois, desquels les Turcs se souciaient fort 
peu. 

Ce fut donc une révolution légitime que celle qui ren- 
versa ces souverains, dont la cupidité attirait à tout instant 
sur Alger les représailles de l'Europe ; mais les Aghas qui 
les remplacèrent ne valurent pas mieux qu'eux; dès le 
début, ils cherchèrent à violer à leur profit la nouvelle 
constitution et à s'éterniser dans un pouvoir qui n'avait 



XII INTRODUCTION 

d'autre sanction que le caprice des ioldacbs, et qui n'était 
reconnu ni par la population ni par les reïs ; il y eut douze 
ans d'un affreux désordre ; les quatre Aglias élus tom- 
bèrent successivement sous les coups de ceux qui les 
avaient nommés. Le mécontentement arriva à son comble, 
et la Taïffe, reprenant possession du gouvernement, le 
confia à un de ses membres, élu sous le nom de Dey. 
L'avènement des Deys fut donc une revanche de la marine, 
et le divan des janissaires cessa d'être le conseil suprême. 
11 fut remplacé par les Puissances, sorte de conseil d'Etat, 
composé des grands dignitaires, tantôt élus, tantôt choisis 
par les Deys, qui ne tardèrent pas à s'emparer du pouvoir 
absolu. Les janissaires continuèrent à jouir de leurs privi- 
lèges séculaires et de leur juridiction spéciale : mais ils 
durent ne plus se mêler de légiférer, et se contenter de 
toucher leur paye. En revanche, ils exigeaient qu'elle leur 
fût soldée avec une rigoureuse exactitude, et le moindre 
relard donnait lieu à une prise d'armes, qui se terminait 
presque toujours par le meurtre du souverain et de ses 
ministres. 

L'équilibre du budget fut donc pour les Deys une ques- 
tion de vie ou de mort, et il fallut à tout prix remplir le 
trésor public. 

Cependant la Course devenait de jour en jour plus 
difficile et de moins en moins fructueuse. Il n'était plus 
possible aux pirates de s'attaquer utilement aux navires 
de guerre de la France, de l'Angleterre et de l'Espagne ; 
les vaisseaux marchands du haut commerce avaient pris 
l'habitude de naviguer par caravanes, et de se faire 
escorter; il restait donc pour tout butin quelques miséra- 
bles barques, dont la cargaison ne payait pas les frais de 
l'armement, et l'on risquait de tomber à chaque instant 
sous le canon des croisières. Le nombre des corsaires 
diminua dès lors de jour en jour ; personne ne se présenta 
plus pour équiper de nouveaux navires ; les meilleurs des 



INTRODUCTION XIII 

capitaines et des marins passèrent au service public, et le 
port d'Alger, jadis si animée devint presque désert. Les 
bagnes des grands reïs, qui avaient contenu des milliers 
d'esclaves, se vidèrent et tombèrent en ruines ; ceux de 
l'État se dépeuplèrent peu à peu, et la ville qui avait vu, 
en une seule année, exposer au Badestan près de vingt- 
cinq mille captifs, n'en contenait plus que trois ou quatre 
cents au moment de la conquête française. 

Le beylik dut songer à se créer de nouvelles ressources ; 
il s'en procura quelques-unes en augmentant les impôts 
prélevés sur les Indigènes^, et en exigeant des Beys de 
Constantine, de Mascara et de Titteri une grande régularité 
dans le recouvrement des revenus de leurs provinces, ce 
que les Pachas n'avaient jamais pu obtenir. Les puissances 
européennes de second ordre consentirent^ pour avoir la 
paix, à payer un tribut annuel, moyennant lequel leurs 
navires reçurent des passeports destinés à mettre le 
pavillon à l'abri de toute insulte. Mais tout cela n'était pas 
suffisant, et, pour alimenter le trésor public, il fallut néces- 
sairement entretenir la guerre, tantôt avec l'un, tantôt 
avec l'autre de ces petits États ; on la déclarait sous les 
prétextes les plus futiles, et on ne la cessait que moyen- 
nant un riche présent. Les luttes perpétuelles auxquelles 
le continent fut en proie favorisèrent rétablissement et la 
durée de ce système. 

Mais, lorsque les traités de 1815 eurent ramené la paix, 
toutes les nations s'entendirent pour secouer un joug qui 
n'avait été porté que trop longtemps, et, dès ce jour, la 
chute de la Régence fut décidée et devint inévitable. Au 
reste, elle s'effondrait d'elle-même. Les tribus de l'inté- 
rieur du pays étaient en révolte permanente, et refusaient 
l'impôt, toutes les fois que les Beys ne pouvaient pas le 
leur arracher par la force ; la mihce, plus indocile et plus 
turbulente que jamais, s'insurgeait à chaque instant, et 
mettait au pillage les habitations privées, et, de préférence, 



XIV. INTRODUCTION 

celles des juifs, qui émigraienten masse ; avec eux, dispa- 
raissait le seul commerce de la ville, et, par suite, le 
revenu des douanes. Les derniers reïs étaient morts dans 
l'Archipel et à Navarin ; il ne restait dans le port d'Alger 
que quelques vieux vaisseaux à demi pourris : on ne répa- 
rait plus le môle ni les fortifications ; car l'argent manquait 
de plus en plus, et chaque année creusait un nouveau vide 
dans les coffres de la Casbah. La Régence agonisait, et 
l'arrivée victorieuse des Français ne fît que devancer de 
quelques années une dissolution inévitable. 

Tel est le résumé succinct de l'histoire que je viens 
d'achever. Elle n'avait jamais été faite en entier, et, jus- 
qu'ici, il eût été impossible de la faire. Les documents 
nécessaires sont si rares, tellement disséminés, et parfois 
si contradictoires, que leur recherche a exigé de longs et 
patients efforts. Pour la première période (1510-1587), il 
a fallu consulter, chez les Espagnols, Gomara, Sandoval, 
Mariana, la Fuente, et surtout Marmol et Haëdo ; chez les 
Italiens, Léon l'Africain et Paul Jove ; en France, de Thou 
et les Négociations diplomatiques dans le Levant. Pour la 
seconde (1587-1659), qui est la plus obscure de toutes, les 
renseignements sont épars dans V Histoire de Barbarie du 
Père Dan, et parmi les récits de quelques captifs, les rela- 
tions et les lettres des Pères Rédemptoristes, les collections 
du Mercure François et de la Gazette de France^ et dans 
le peu qui subsiste de la correspondance de nos consuls 
d'Alger. La période des Aghas et des Deys (1659-1830), 
étant la plus voisine de nous, est naturellement en même 
temps la plus facile à étudier. A cette époque, les relations 
avec l'Europe se sont multipliées ; à Y Histoire d'Alger de 
Laugier de Tassy, aux Lettres de Peyssonel et de Desfon- 
taines et aux sources citées précédemment, viennent 
s'ajouter en grand nombre les documents officiels. Mais à 
aucun moment, on ne peut faire fonds sur les chroniques 
indigènes. Elles sont d'une extrême rareté, et l'on. n'a 



I 



ai 

I 



INIRODUCTION .Xy. 

guère à le regretter, quand on voit combien celles qui ont 
été conservées sont diffuses et remplies d'erreurs, d'exagé- 
rations, et de mensonges souvent voulus. La seule d'entre 
elles qu'on puisse consulter avec un peu de fruit sur la 
fondation de la régence est \q Razaouat Aroudj we Khéir- 
ed-Din , et encore, il est prudent de ne pas trop se fier 
aux allégations qui y sont contenues. Je ne terminerai pas 
cette introduction sans dire un mot de ceux qui ont tenté 
à diverses reprises d'apporter un peu de lumière au milieu 
de ce chaos, et c'est un devoir pour moi de citer rJ^25/o?>e 
d Alger et de la piraterie des Turcs de M. de Rotalier, les 
Mémoires historiques et géographiques de M. Pelissier de 
Reynaud; \ Histoire de la domination turque en Algérie 
de M. Walsin-Esterhazy ; Y Histoire du commerce et de la 
navigation de l'Algérie de M. de la Primaudaye, les œuvres 
de MM. Berbrugger, Devoulx, et Féraud, et surtout le 
Précis analytique de r histoire d'Alger de M. Sander-Rang, 
qui eût laissé peu de choses à faire à ses successeurs, s'il 
n'eût été enlevé par une mort subite, au moment oii son 
travail n'était encore qu'à l'état d'ébauche. Tous ceux dont 
je viens de parler ont apporté leur pierre à l'édifice ; mais 
il convient de signaler au-dessus de tout le riche recueil 
de documents africains, réunis, par la Société Historique 
Algérienne^ dans les vingt-neuf volumes de la revue qu'elle 
publie annuellement; immense travail, auquel ont con- 
couru depuis 1856 toutes les illustrations de l'adminis- 
tration et de l'armée d'Afrique ; sans les précieuses 
indications que j'y ai trouvées, il m'eût été impossible 
d'entreprendre ma tâche. 

Je n'ajouterai plus qu'une phrase ; si j'ai donné pour 
titre à cet ouvrage ; Histoire d'Alger sous la domi- 
nation Turque^ c'est que j'ai voulu écrire l'histoire 
d'Alger, et non celle de la Régence ; c'est-à-dire que le 
récit des petites guerres que les tribus indigènes se 
livraient entre elles a été volontairement négligé, toutes 



XVI INTRODUCTION 

les fois que ces lulles n'intéressaient pas directement le 
gouvernement des Turcs. Elles n'ont, du reste, aucune 
importance réelle, et la désespérante monotonie de leurs 
motifs et de leurs phases se résume en ce peu de mots : 
Anarchie perpétuelle dans l^ intérieur du pays. 



II.-D. DE Grammont. 

Mustapha-Supérieur, le 5 juin 1886. 



CHAPITRE PREMIER 

LES ESPAGNOLS EN AFRIQUE 



SOMMAIRE : La persécution des Mores, — Leur établissement sur le littoral 
africain. — Leurs pirateries. — Prise de Mers-el-Kébir. — Déroute de Misser- 
ghin. — Prise d'Oran, de Bougie et de Tripoli. — Soumission de Tlemcen, 
d'Alger, Mostaganem, Tenès, Cherchell et Dellys. — Organisation et admi- 
nistration. — Tentatives infructueuses d'Aroudj contre Bougie. 

La prise de Grenade (2 janvier 1 492), qui venait de donner la 
victoire aux Espagnols après une longue alternative de revers et 
de succès, n'avait cependant pas écarté tous les dangers qui me- 
naçaient la fondation de leur nationalité. Les provinces les plus 
riches et les mieux cultivées de la Péninsule étaient peuplées 
par les Mores, et le nombre en était si grand, qu'un siècle plus 
tard, et malgré trois guerres d'extermination, l'édit de pros- 
cription de 1609 devait en faire sortir du royaume près de 
quinze cent mille. Braves, riches, industrieux, fermement 
attachés à leurs croyances, ils étaient loin de considérer leur 
défaite comme définitive : ils avaient secrètement conservé 
leurs armes et leurs chefs, dont la plupart n'avaient feint de 
se soumettre aux vainqueurs que pour conserver des positions 
qui devaient les rendre redoutables au moment désiré de la 
révolte. Confiants dans la parole du Prophète : La force vient 
de Dieu et il la donne quand il lui plaît, ils se tenaient prêts, 
en attendant le jour d'une revendication que tous croyaient 
prochaine. Ce que cette situation avait de dangereux n'échap- 
pait pas aux regards des hommes d'État qui gouvernaient 
alors l'Espagne, et il n'était pas un seul d'eux qui ne fût con- 

1 



«J CHAPITRE PREMIER 

vaincu de l'inanité des compromis par lesquels on avait espéré 
mettre fin à cette lutte plusieurs fois séculaire. 

D'ailleurs, il leur eût été impossible, quand même ils 
Teussent sincèrement voulu, de respecter les traités qui assu- 
raient aux vaincus la jouissance de leurs droits et le libre 
exercice de leur culte. Les passions religieuses avaient été 
trop surexcitées pendant cette longue croisade pour que des 
idées de tolérance pussent pénétrer dans l'esprit des vain- 
queurs, et chacun des nouveaux seigneurs des terres con- 
quises eût sincèrement cru commettre un sacrilège en ne con- 
traignant pas ses vassaux à se prosterner devant la croix. 
Telle était l'opinion de la noblesse, du peuple espagnol, et de 
la reine Isabelle, qu^encourageait dans cette voie le cardinal 
Ximenez. 

Les traités furent donc violés, et, tout d'abord, dès le len- 
demain de la victoire, les manifestations extérieures du culte 
musulman furent interdites. Les Mores se plaignirent au Roi 
et invoquèrent les articles delà capitulation de Grenade; cette 
réclamation n'aboutit qu'à faire expulser du royaume ceux 
qui s'étaient mis à la tête du mouvement. Le mécontentement 
augmenta, et il ne fut répondu à de nouvelles plaintes que 
par un édit qui ordonnait aux musulmans de se faire baptiser 
dans un délai de trois mois, ou de sortir du royaume, après 
avoir vu confisquer leurs biens. Des missions catholiques 
furent organisées de tous côtés, et la persécution commença ; 
ce fut une époque terrible. On peut lire dans les vieux histo- 
riens espagnols les détails qu'ils donnent sur V entêtement de 
ces Mores, qui jetaient leurs enfants dans les précipices et 
dans les citernes plutôt que de les laisser baptiser, et qui pous- 
saient l'horreur de la croix jusqu'à se donner la mort à eux- 
mêmes. 

La grande émigration commença. Aucun de ceux qui 
purent se procurer les moyens de traverser la mer ne se sou- 
mit à supporter plus longtemps le contact et la domination 
des chrétiens. Les côtes Méditerranéennes de l'Afrique se 
peuplèrent de bannis ; d'anciennes cités, détruites depuis 
longtemps par les guerres intestines, se relevèrent de leurs 
ruines; d'autres virent leur population se doubler en moins 



Les espagnols en Afrique 3 

d'une année. C'est ainsi que ressuscitèrent Hône, Mazagran, 
Mostaganem, Bresk, Cherchell et [iollo ; que s'agrandirent 
Oran, Alger, Dellys, Bougie et Bône. En enrichissant ces 
villes de leur industrie et des épaves de leur fortune, les nou- 
veaux venus y apportèrent en même temps l'horreur du nom 
chrétien ; ils racontaient les guerres, les oppressions, les per- 
fidies, les pillages et les profanations des mosquées et des 
sépultures. 

L'effet de ces excitations ne se fit pas attendre ; et, dans 
toutes ces villes, où, depuis plus de trois cents ans, les com- 
merçants Italiens et Français dressaient librement leurs comp- 
toirs et leurs chapelles, les scènes de violence se multi- 
plièrent, et la sécurité fut à jamais perdue. Les réfugiés im- 
plorèrent le secours de leurs coreligionnaires en faveur de 
ceux de leurs frères que la pauvreté avait empêché de trouver 
des moyens de passage : leur appel fut bientôt entendu, et 
des miniers de malheureux furent arrachés à la barbarie de 
leurs convertisseurs. 

Parmi ceux qui se dévouèrent le plus à cette entreprise, on 
remarqua deux frères, qu'un avenir prochain devait rendre cé- 
lèbres ; Aroudj et Kheïr-ed-din, si connus plus tard tous les 
deux sous le nom de Barberousses ; ils firent traverser la 
mer, disent les auteurs Orientaux, à plus de dix mille Mores, 
et il est probable que la popularité qu'ils acquirent en cette 
occasion ne nuisit pas plus tard à la fondation de leur empire. 
Dans le même temps, les princes musulmans d'Espagne, qui 
avaient demandé l'hospitalité aux souverains du Maroc, de 
Tlemcen et de Tunis, les suppliaient chaque jour de prêter 
leur appui à ceux qui souffraient pour la foi. Tout leur en fai- 
sait un devoir; la communauté d'origine, la religion, d'an- 
ciennes alliances de famille, l'intérêt politique lui-même, et 
l'on pouvait facilement prévoir que le moment était proche 
oii les Princes Africains demanderaient à l'Espagne la re- 
vanche de l'Islam. 

En attendant le moment des grandes luttes, la population 
des villes maritimes faisait à l'oppresseur une guerre de dé- 
tail qui détruisait sa marine, ruinait son commerce et rava- 
geait ses côtes. La Méditerranée n'avait certainement jamais 



CHAPITRE PREMIER 



manqué de pirates, et nous savons, par l'historien arabe Ibii- 
Khaldoun, que, dès 1364, les habitants de Bougie avaient 
acquis en ce genre une réputation méritée. On peut encore 
voir dans les récits du vieux chroniqueur espagnol Suarez 
Montanez que, depuis de longues années, les riverains des 
deux continents avaient pratiqué ce mode de guerre, qui y 
était devenu, en quelque sorte, endémique. Toutefois, l'ex- 
pulsion des Mores vint donner à la Course un accroissement 
formidable. Dans tous les petits ports que l'émigration venait 
de peupler, s'armèrent des barques légères, qui, tantôt isolées, 
tantôt réunies en flottilles, enlevaient les bâtiments mar- 
chands, pénétraient dans les ports en y portant le fer et le 
feu, faisaient des descentes de nuit sur les côtes, devenues 
inhabitables. Ce fut en vain que les rivages se hérissèrent de 
tours de guet (atalayas) destinées à signaler l'approche de 
l'ennemi : ceux des Mores que la force venait de convertir, 
avaient gardé des intelligences avec leurs frères d'Afrique, et 
tout un ensemble de signaux, habilement conçus, avertissait 
les assaillants, et leur désignait à coup sûr les points que Ton 
pouvait attaquer avec profit et sans danger. Un tel état de 
choses devenait intolérable, et déjà les populations des pro- 
vinces maritimes déclaraient au Roi, par la voix des États, 
qu'elles se trouvaient dans l'impossibilité de payer l'impôt, 
n'ayant plus de commerce avec l'étranger et n'osant plus 
même cultiver leurs terres. 

Fervente catholique, la reine Isabelle n'avait pas hésité un 
instant. S'appuyant sur les conseils et sur l'autorité morale 
du cardinal Ximenez, elle luttait avec avantage contre l'indé- 
cision et la parcimonie du roi Ferdinand. Dès le lendemain de 
la prise de Grenade, elle avait donné à Lorenzo de Padilla, 
gouverneur d'Alcala et jurât d'Antequera, une mission se- 
crète, que celui-ci remplit avec autant d'habileté que de 
bonheur. Déguisé en marchand indigène, il passa plus d'un 
an dans le royaume de Tlemcen, et en rapporta tous les ren- 
seignements nécessaires aux entreprises qui se préparaient. 
En même temps, le cardinal mandait auprès de lui le Véni- 
tien Géronimo Yianelli ; cet homme, aux aptitudes diverses, 
avait été successivement marin, ingénieur, et avait servi avec 



LES ESPAGNOLS EN AFRIQUE 5 

distinction en Italie sous les ordres de Gonzalve de Cordoue : 
il avait une parfaite connaissance de la côte barbaresque, sur 
laquelle il avait longtemps navigué et commercé. D'après les 
renseignements obtenus et les indications données, la Reine 
avait décidé que les opérations commenceraient par l'envabis- 
sement du royaume de Tlemcen : elle faisait rassembler une 
armée de 12,000 hommes, dont le commandement était ré- 
servé au Comte de Tendilla, ancien gouverneur de Grenade, 
et dont la solde devait être prélevée sur sa fortune person- 
nelle. La moiH d'Isabelle, qui survint en 1504, vint arrêter 
ces préparatifs et retarder une entreprise qui avait été le rêve 
de sa vie. Quand son testament fut ouvert, on y trouva cette 
clause formelle : qiiil ne faudrait ni interrompre la conquête 
de l'Afrique^ ni cesser de combattre pour la foi contre les in- 
fidèles; l'audace croissante des corsaires allait hâter la réa- 
lisation de ce vœu : « Au printemps de l'année 1S05, dit 
Suarez Montanez, les corsaires mores de Mers-el-Kébir 
avaient douze brigantins et frégates, bâtiments légers et bien 
armés, faits à neuf par leurs captifs portugais. » Cette petite 
flottille, guidée par des Mores Tagarins, partit en Course au 
mois de mai et vint ravager la côte de Valence : profitant 
d'une nuit noire, elle saccagea les faubourgs d'Elche et d'x\li- 
cante, et s'en retourna chargée de butin et de captifs. Quelques 
jours après, ayant appris que la petite ville de Zezil avait été 
pillée par des vaisseaux de Malaga, les corsaires eurent l'au- 
dace de pénétrer pendant la nuit dans le port de cette ville, et 
y incendièrent les bâtiments de commerce qui s'y trouvaient ; 
les pertes furent énormes, l'émotion générale, et le roi Ferdi- 
nand fut contraint de se décider à détruire ce nid de pi- 
rates. 

Il choisit pour Capitaine Général don Diego Fernandez de 
Cordova, alcade des pages, et mit sous son commandement 
une armée de plus de dix mille hommes. La flotte, placée 
sous les ordres de Don Ramon de Cardona, se composait de 
sept galères et de cent quarante bâtiments de toute espèce, 
caravelles ou transports. 

\Jarmada se réunit près de Malaga, au lieu dit Cantal de 
Vezméliana, dans les derniers jours du mois d'août 1505. Les 



CHAPITRE PREMIER 



vents contraires retardèrent son départ : la flotte se rallia dans 
le port d'Alméria du 3 au 7 septembre, et ce fut seulement 
le 9 au soir que le temps permit d'appareiller. Toutefois, 
ce retard paraît avoir été utile plutôt que nuisible; car les 
Mores de l'intérieur, qui avaient été prévenus et s'étaient 
massés sur le rivage pour s'opposer au débarquement, se las- 
sèrent d'attendre^ crurent ou firent semblant de croire qu'on 
avait renoncé à l'expédition, et reprirent le chemin de leurs 
douars, en ne laissant sur la côte que des forces insuffisantes. 
Le Général Espagnol profita, au contraire, de ce délai pour 
compléter ses préparatifs : les vaisseaux destinés à canonner 
la plage furent blindés avec de gros sacs de laine et de va- 
rech : les officiers reçurent des instructions précises, et chacun 
d'eux connut d'avance le rôle qu'il aurait à jouer et la place 
qu'il devait occuper lors de l'attaque. La flotte vint mouiller 
le 10 au matin, à l'abri du cap Falcon, à une lieue de Mers- 
el-Kébir : un fort vent d'ouest, qui régnait en ce moment, 
l'empêchait de tenter l'entrée du port. Quelques heures plus 
tard, le vent s'étant calmé, Tordre d'attaque fut donné et la 
canonnade commença. 

Pendant que les vaisseaux qui avaient été désignés à cet 
efl'et échangeaient avec la place un feu plus bruyant que meur- 
trier, les navires de transport débarquaient les troupes dans 
l'ordre prescrit : les Mores, qui étaient accourus sur le rivage, 
opposèrent une résistance aussi courageuse qu'inutile : le feu 
des galères les força d'abandonner la plage et de gagner la 
montagne, où les assaillants les poursuivirent l'épée dans les 
reins. Pendant ce temps, un corps espagnol avait tourné la 
forteresse, qui se trouva alors investie, et don Diego, ayant 
débarqué, commandait une réserve qui pouvait porter secours 
du côté de la place ou de celui de la montagne, selon que les 
besoins l'exigeraient. En ce moment éclatait un orage terrible, 
accompagné d'une pluie torrentielle ; le combat n'en conti- 
nuait pas moins^ et il était près de minuit lorsque l'on fut 
assez solidement assis sur les hauteurs pour prendre po- 
sition. 

Le général y envoya trois ribaudequinset quelques faucon- 
neaux; la lutte se prolongea toute la nuit et toute la journée 



LES ESPAGNOLS EN AFRIQUE 7 

du lendemain : le surlendemain, vendredi, elle acquit une 
nouvelle intensité ; car, les contingents de l'intérieur, qui 
avaient enfin été prévenus, arrivaient en grand nombre, et se 
précipitaient avec furie sur les Espagnols. Ceux-ci firent 
bonne contenance et se maintinrent dans leurs positions. Ce- 
pendant, les navires s'étaient rapprochés de la forteresse, 
malgré les canonnades des Mores, qui ont, entre autres pièces, 
dit Don Pedro de Madrid, une bombarde qui tire des boulets de 
pierre de quarante livres. Dès le premier jour de l'attaque, 
le Caïd qui commandait dans Mers-el-Kébir avait été tué d'un 
coup de canon. Le détachement qui avait investi la place ins- 
talla deux pièces en face de chacune des deux portes, celle de 
la mer et celle de la montagne, et, dès le jeudi soir, commença 
à les battre vigoureusement. 

L'assaut fut commandé pour l'après-midi du vendredi; mais 
il y eut un peu de retard, et le soleil était déjà presque couché 
quand les colonnes s'ébranlèrent. L'obscurité vint mettre un 
terme au combat, tant devant le fort que sur la montagne, et 
on se prépara à continuer la lutte le lendemain ; mais, pen- 
dant la nuit, la garnison de Mers-el-Kébir tint conseil. Elle 
était fort découragée, ayant beaucoup souffert du feu de l'en- 
nemi, perdu son chef tout au commencement de l'attaque, et 
ne conservant plus d'espoir que les Espagnols se laisseraient 
débusquer de leurs lignes par les assaillants du dehors ; en 
outre, les assiégés manquaient d'eau. Us résolurent donc de 
se rendre, et, le samedi matin, arborèrent le drapeau blanc. 
Don Diego leur accorda la vie sauve et le droit d'emporter 
leurs biens meubles et leurs armes, sauf l'artillerie et la 
poudre. L'évacuation commença à neuf heures du matin et 
fut terminée à midi. La garnison n'était que de quatre cents 
hommes en état de combattre. Toutes les conditions de la ca- 
pitulation furent remplies avec la plus grande loyauté ; une 
ancienne tradition, conservée par Suarez Montanez, rapporte, 
qu'au moment de leur entrée dans le fort, les vainqueurs y 
trouvèrent une vieille femme qui ne pouvait se tenir debout, 
et qui;, probablement sans famille, avait été abandonnée. 
Pour montrer aux musulmans, dit le chroniqueur, combien 
sa parole était sacrée, le Marquis la fit conduire en barque 



8 CHAPITRE PREMIER 

auprès (ÏOran, à l endroit quon appelle la Pointe du Singe 
(Punta de la Mona), d'oii les Mores la portèrent dans leur ville, 
en faisant des éloges de la loyauté du général espagnol. 

Aussitôt que Don Diego fut maître de la forteresse, il fit 
consacrer la mosquée au culte catholique sous l'invocation de 
Notre-Dame-de-la-Conception : il donna ordre de commencer 
à exécuter les réparations nécessaires aux fortifications, et en- 
voya au dehors des détachements chargés de s'approvisionner 
de viande fraîche et d'eau potable. Les rapports officiels nous 
apprennent qu'on n'en avait pas trouvé dans l'enceinte et 
qu'il fallut combattre pour s'en procurer : car_, le lendemain 
même de la victoire, l'armée du roi de Tlemcen était arrivée, 
forte de vingt-deux mille fantassins et de deux mille cavaliers, 
et occupait toutes les avenues de la place. Un combat sanglant 
eut lieu devant l'aiguade dans la journée du 17, entre la 
compagnie de Borja et l'élite de la cavalerie arabe. Les 
trois cents cavaliers qui venaient avec le caïd Bendali 
(dit Gonzales de Ajora, témoin de l'afTaire) sont la chose la plus 
merveilleuse que faie jamais vu, en fait d'armes^ de riches 
harnachements, de cordons, de panaches à la française, de 
beaux chevaux. 

La nouvelle de la prise de Mers-el-Kébir excita en Espagne 
une allégresse générale ; on y ordonna huit jours de prières 
d'actions de grâces, de fêtes et de réjouissances publiques. 
Le Rffi manda Don Diego en Espagne pour le féliciter pu- 
bliquement et l'investir du gouvernement des terres con- 
quises ; le commandement des troupes fut laissé par intérim 
à Don Ruy de Roxas, capitaine habile et expérimenté. Les 
musulmans supportèrent difficilement cette défaite, à la- 
quelle ils étaient loin de s'attendre ; et, le jour même de la 
capitulation, la population massacra les marchands étrangers 
et pilla leurs magasins : la fureur du peuple s'exerça par- 
ticulièrement sur les juifs, qu'on accusait de complicité. 

L'Armada rentra en Espagne, laissant à Mers-el-Kébir une 
garnison de sept à huit cents hommes, qui s'empressa de 
fortifier la place et s'efforça d'élargir ses communications 
au dehors. Don Ruy Diaz s'empara des sources situées sur le 
chemin d'Oran ; il fit bâtir un poste fortifié qui dut être 



LES ESPAGNOLS EN AFRIQUE 9 

occupé d'une façon permanente et qui conserva depuis son 
nom ; il s'occupa de nouer des intelligences avec les Mores 
de la montagne ; et, comprenant combien la question des 
approvisionnements était importante, il leur ouvrit un 
marché libre à une petite dislance du fort. Ceux des indi- 
gènes qui se trouvaient dans le voisinage immédiat, et, pour 
ainsi dire, sous le feu des Espagnols, ne purent guère se 
refuser à entrer en relations avec eux : cette conduite parut 
être une sorte de trahison aux tribus plus éloignées, qui 
les châtièrent par de fréquentes razzias. Don Diego, qui 
vint en 1506 reprendre le commandement, essaya plusieurs 
fois de mettre un terme à ces agressions ; mais la garnison 
réduite à cinq cents hommes, était faible, et il eut été 
imprudent de s'aventurer trop loin ; en sorte que l'on peut 
résumer l'histoire des Espagnols de Mers-el-Kébir jusqu'à 
la prise d'Oran, en disant, qu'à peu d'exceptions près, ils 
furent forcés de se renfermer dans les limites de la portée de 
leur canon. 

Une semblable situation, qui n'était ni glorieuse, ni agréable, 
ne pouvait se prolonger plus longtemps ; le gouverneur ne 
cessait de demander qu'on lui donnât des forces suffisantes 
pour attaquer Oran : en 1507, il retourna en Espagne | et 
parvint à convaincre la reine Juana, qui lui envoya une petite 
armée de cinq mille hommes, bien munie de tout le néces- 
saire. 

Après que ces nouvelles troupes eurent été installées tant 
bien que mal dans l'étroite enceinte de la place, Don Diego, 
qui avait l'intention de s'emparer d'Oran par surprise et par 
escalade, résolut de commencer à aguerrir ses hommes par 
des expéditions de moindre importance. Sur ces entrefaites, 
au commencement du mois de juin 1507, il fut informé par 
ses espions de la présence d'un grand douar ennemi près de 
Misserghin, à environ trois lieues de lui, de l'autre côté 
de la montagne. Désireux d'habituer ses jeunes recrues 
aux cris et à la manière de combattre des Mores, voyant de 
plus dans cette razzia une bonne occasion de s'approvisionner 
de bétail qui manquait à la garnison, il se résolut à tenter 
l'entreprise. Il peut paraître extraordinaire qu'un Capitaine 



10 CHAPITRE PREMIER 

aussi expérimenté, et qui avait pendant si longtemps fait 
la guerre aux Mores d'Espagne, se soit conduit avec autant 
d'imprudence, en hasardant d'un seul coup la totalité de ses 
forces, dans un terrain inconnu, excessivement difficile, au 
milieu d'une population entièrement hostile ; exposant à tous 
ces dangers une troupe composée d'hommes qui, pour la 
plupart, n'avaient jamais vu le feu, sans même laisser 
une forte réserve à mi-distance du lieu de Faction, ce qui 
était la coutume invariable dans les expéditions de ce genre. 

11 ne devait pas tarder à se repentir de ce mépris des règles 
habituelles de la guerre. 

Le 6 juin 1507, à neuf heures du soir, il se mit en marche 
avec presque tout son monde, ne laissant dans le fort que 
quelques hommes, sous le commandement de Ruy Diaz de 
Roxas, alors malade de la fièvre; Martin de Argote, son 
parent, lui servait de Chef d'état-major. Pour aller de 
Mers-el-Kébir à Misserghin, il n'existe que deux chemins : 
l'un, qui suit le bord de la mer et va passer sous le canon 
d'Oran : l'autre est un sentier qui traverse la montagne : 
c'est par celui-ci qu'il fallait nécessairement passer, sous 
peine d'être découvert et arrêté au commencement de 
l'opération. 

Les Espagnols se mirent donc en route par ce chemin de 
chèvres^ marchant un à un et dans le plus profond silence : 
une heure avant l'aube, le douar des Gharabas était cerné 
et, à la première lueur du jour, l'attaque commença. Les 
indigènes, une fois revenus de leur première surprise, se 
battirent bravement ; mais le nombre ne tarda pas à l'em- 
porter : tout ce qui se défendait fut tué : tout le reste fut 
fait prisonnier, et on s'occupa aussitôt de réunir les troupeaux. 
Don Diego avait défendu, sous peine de mort, de s'embar- 
rasser d'aucune autre espèce de butin. La première partie de 
l'expédition avait réussi ; mais le général espagnol allait 
apprendre à ses dépens, que, dans des sorties semblables, la 
retraite est bien plus difficile à efTectuer que l'attaque. 

Après avoir pris un court repos, l'avant-garde, commandée 
par Don Martin de Argote, reprit le chemin de Mers-el-Kébir, 
poussant devant elle le bétail conquis et emmenant les captifs 



i 



I 



LES ESPAGNOLS EN AFRIQUE 11 

liés par couples. Le goum des Arabes soumis de la montagne 
de Guiza guidait la petite armée et s'employait à la conduite 
du troupeau ; le général s'était réservé le commandement de 
l'arrière-garde. Le mouvement était à peine commencé, que 
les Arabes de tous les douars du voisinage, prévenus par les 
fuyards, accoururent en foule, et se mirent à harceler la 
colonne en marche ; se glissant à travers les rochers et les 
broussailles, ils attaquaient cette longue file sur mille points 
à la fois : un épais brouillard empêchait les Espagnols de se 
servir utilement de leurs arquebuses, et les jeunes soldats, 
peu accoutumés à ce genre de guerre, ne connaissant pas le 
pays, n'étant plus soutenus par la vue ni par la voix de leurs 
chefs, se laissaient effrayer par les cris et l'aspect sauvage 
des assaillants. On dut appuyer à droite pour gagner un 
terrain un peu plus découvert, sur lequel on espérait pouvoir 
se rallier : mais la garnison d'Oran, avertie par le bruit du 
combat, venait de sortir de la ville, et de se jeter sur Tavant- 
garde, à laquelle les captifs et le convoi furent repris on 
quelques instants. Les cris de triomphe qui célébrèrent ce 
succès achevèrent de semer l'épouvante parmi les soldats^ qui 
se débandèrent et n'offrirent plus dès lors aux vainqueurs 
qu'une proie facile. Il en fut fait un grand massacre; pas 
im deux 7i^eût échappé, dit le chroniqueur, si les Mores 
Mît dé j ares ne s'étaient écriés au plus fort de la bataille : 
« Prenez donc les chrétiens, mais ne les tuez pas : vous 
gagnerez plus à les rançonner quà rougir le fer de vos 
lances dans des corps qui sont déjà rendus. Les Mores de 
Grenade faisaient des prisonniers dans leurs guerres contre les 
chrétiens, et ils trouvaient plus de bénéfices dans les rachats 
qu'à répandre le sang des infidèles. » Pendant ce temps, le 
Général maintenait l'arrière-garde, et faisait une résistance 
désespérée. Il y avait été rejoint par Martin de Argote, qui lui 
avait appris le désastre de la colonne ; il ne restait plus qu'à 
tâcher de s'ouvrir par la force le chemin de Mers-el-Kébir, et 
les quelques braves gens qui se tenaient autour de lui y 
faisaient tous leurs efforts. Lui-même, oubliant son âge^ 
combattait avec Fardeur et l'impétuosité d'un jeune homme : 
son cheval ne tarda pas à être tué sous lui, et il eût été 



12 CHAPITRE PREMIER 

iDfailliblement massacré ou fait prisonnier, si son page de 
lance, Luys de Cardenas, n'eût pas mis pied à terre en le 
suppliant d'accepter sa monture. Le chevaleresque Don Diego 
hésitait à profiter de ce dévouement ; Martin de Argote et 
Nunez lui dirent : Seigneur, il est temps ; donnez des 
éperons pendant que 7ious maintiendrons les Moines ; il vaut 
mieux que nous périssions ici que Votive Seigneurie ; et ils 
firent une charge furieuse dans laquelle Nunez fut tué et 
Martin de Argote blessé et pris, ainsi que Luys de Cardenas, 
qui faillit mourir de sa blessure. 

S'étant échappé, avec cinq hommes seulement, à la faveur 
du brouillard, le Général dut passer le reste de la journée 
dans un ravin fourré de buissons très épais ; car, dit le récit, 
chacun se cacha pour son compte, La montagne était couverte 
de Mores qui cherchaient du butin et des prisonniers, en sorte 
qu'il fallut passer tout le jour dans les abris qu'on avait pu 
trouver. La nuit venue, les vaincus cherchèrent leur chemin, 
et arrivèrent au fort, deux heures avant l'aube. Leurs 
souffrances n'étaient pas encore terminées ; car Ruy Diaz de 
Roxas et Fernando Holguin , alcade de la place, firent 
inflexiblement observer la consigne, qui défendait, sous 
aucun prétexte, d'ouvrir les portes du fort avant le lever du 
soleil. Ils connaissaient pourtant le désastre, que les indigènes 
leur avaient appris dès la veille, en les invitant inutilement à 
se rendre. 

Quelques jours aprè«, les Oranais firent une sortie et se 
présentèrent devant la place, bannières déployées et en 
poussant de grands cris. Ils comptaient sans doute sur le 
découragement de la petite garnison pour enlever la position 
sans coup férir; une vigoureuse canonnade, qui leur fit 
perdre beaucoup de monde, les détrompa et les obligea à 
regagner leurs murailles. A la suite de ces événements. Don 
Diego rentra en Espagne pour y rendre compte de ce qui 
s'était passé ; Ruy Diaz le remplaça provisoirement. 

Depuis ce moment jusqu'en 1509, il ne se passa rien de 
remarquable à Mers-el-Kébir. Le cardinal Ximenes y avait 
envoyé, après la déroute de Misserghin, cinq cents hommes de 
vieilles troupes, ce qui était suffisant pour assurer la défense. 



LES ESPAGNOLS EN AFRIQUE 13 

Pendant ce temps, il complétait les préparatifs de l'entre- 
prise contre Oran, qu'il se réservait de conduire lui-même, 
ayant été nommé Capitaine Général de l'Armada le 20 août 
1308, par le roi Ferdinand, qui avait enfin consenti à lui 
accorder l'autorisation qu'il demandait depuis si longtemps. 

Il partit de Garthagène le 16 mai 1509, avec trente-trois 
vaisseaux et cinquante et un petits bâtiments portant vingt- 
quatre mille hommes ; la flotte arriva à Mers-el-Kébir le 18. Le 
débarquement eut lieu dans la journée du 19; les Mores 
étaient sortis de la place pour s'y opposer. Le combat dura 
quatre heures et se termina par la victoire des Espagnols, qui 
poursuivirent l'ennemi avec une telle vigueur, que plusieurs 
d'entre eux entrèrent dans la ville, pêle-mêle avec les fuyards ; 
sur d'autres points, on se servit des piques en guise d'échelles. 
Le pillage et le carnage commencèrent avant que le Gardinal 
n'eût eu le temps de donner des ordres. On raconte qu'il ne 
put retenir ses larmes en voyant les rues jonchées de cadavres ; 
quatre mille hommes avaient été massacrés en quelques 
heures ; les assaillants n'avaient perdu que trente soldats. Le 
butin fut énorme : on l'évalua à plus de vingt-quatre millions, 
qui furent partagés entre les vainqueurs. Lorsque Ximenez 
partit, le 23 mai, après avoir fait chanter un Te Deimi 
solennel, et converti les mosquées en églises, il n'emporta, 
comme souvenir de sa victoire, que les drapeaux des vaincus, 
des armes de prix, des manuscrits rares, et la lampe de la 
grande mosquée. Ges glorieux trophées, qu'on a pu voir 
longtemps à Alcala de Henarès, se trouvent maintenant à la 
bibliothèque de l'Université de Madrid. Le commandement 
de l'armée et de la place fut laissé à Don Pedro Navarro de 
Oliveto, qui fut remplacé dans ce poste à la fin de novembre 
par Ruy Diaz, en attendant le retour de Don Diego, nommé 
capitaine général de la ville cïOran^ de la place de Mers-el- 
Kébir et duroyaume de Tlemcen. On voit, par ce dernier titre, 
que la conquête de la province était décidée en principe. Le 
système de Y occupation étendue prévalait donc en ce moment ; 
c'était le seul qui fût logique, qui eût permis à l'Espagne de 
s'asseoir fortement dans le pays, et d'y vivre commodément ; 
malheureusement pour elle, les conseillers du Roi hésitèrent 



14 CHAPITRE PREMIEk 

devant les premiers frais indispensables, et parvinrent sans 
peine à persuader à Ferdinand, trop enclin par nature à 
l'économie, de se contenter de V occupation restreinte. Ce 
mode d'action, qui consiste à s'installer dans les porls les 
plus importants, sans occuper le reste du pays, devait fatale- 
ment amener les vainqueurs à jouer le rôle d'assiégés 
perpétuels, et leur coûter beaucoup plus de sang- et d'argent 
qu'il n^eût été nécessaire d'en dépenser pour conquérir à 
jamais l'Algérie tout entière. La France en renouvela, trois 
siècles plus tard, la triste expérience, au début de sa conquête. 

Les premiers plans de Ximenez avaient été grandioses ; 
on devait laisser à Oran une garnison de deux mille 
fantassins et de trois cents lances, y installer une colonie de 
six cents familles, astreintes au service militaire, et fournissant 
deux cents lances pour le dehors ; en échange, elles recevaient 
des biens exempts de redevance. Trois Ordres militaires, 
organisés comme celui des Chevaliers de Saint-Jean de 
Jérusalem, devaient être installés sur les côtes barbaresques ; 
Saint-Jacques^ à Oran; Alcantara^ à Bougie; et Calatrava^ à 
Tripoh. Presque tout cela allait rester à l'état de projet. 

Cependant, Don Pedro Navarro^ obéissant aux ordres 



1. Dans son Histoire de Bougie^ publiée en 1869 (t. XIII du Recueil de 
la Société Archéologique de Consiantine), M. Féraud oppose aux allégations 
des historiens espagnols celles d'un manuscrit indigène, auquel il semble 
donner la préférence; nous ne pouvons partager cette opinion. D'après ce 
dernier document, le roi de Bougie se serait appelé Abd-el-Azis, et aurait 
opposé aux envahisseurs une sérieuse résistance, qui aurait duré jusqu'au 
25 mai 1510. Toutes ces assertions sont fausses ; nous savons d'une façon 
certaine, par les lettres de Ferdinand le Catholique adressées à don Pedro 
Navarro (mai 1510) et à don Antonio de Ravaneda (23 octobre 1511) que les 
deux rois compétiteurs s'appelaient Abdallah et Abd-er-Rahman; il est éga- 
lement prouvé que la ville a été emportée d'emblée, et presque sans coup 
férir ; s'il en eût été autrement, les vainqueurs eussent préféré se vanter 
d'une lutte dont l'issue avait été glorieuse pour eux, que de la dissimuler. 
Et, d'ailleurs, il suffît de comparer les dates pour être assuré de la vérité. 
Don Pedro Navarro part d'Oran le l^'r janvier 1509 (il ne faut pas oublier 
que l'année commençait à Pâques), et deux inscriptions, encore existantes, 
nous apprennent, l'une gue la conquête date de 1509, et l'autre, qu'elle eut 
lieu le jour de l'Epiphanie (6 janvier). Or, Ferreras et Mariana nous disent 
que l'Armada avait du subir des vents défavorables et une tempête ; les 
qu;!tre jours d'intervalle entre le départ et la prise de la ville suffîsent donc 
à peine à la traversée, et il ne reste pas de place pour un siège, si court 
qu'il soit. En présence de semblables preuves, appuyées par le témoignage 
de contemporains, tels que Léon l'Africain et d'autres, nous estimons que le 



LES ESPAGNOLS EN AFRIQUE 15 

reçus, était parti d'Oran pour attaquer Bougie, avec quatorze 
mille hommes embarqués sur quinze vaisseaux, et s'était 
emparé de cette ville le 6 janvier 1509, presque sans coup 
férir, s'il faut en croire les historiens espagnols; selon une 
chronique indigène, la résistance aurait, au contraire^ été 
longue et sanglante; il est difficile d'y ajouter foi. Les habi- 
tants s'enfuirent dans la montagne, et la ville se trouva 
déserte ; il fallut avoir recours à la diplomatie pour la repeupler. 
Le roi que les Espagnols venaient de déposséder se nommait 
Abd-er-Rahman; il avait usurpé le pouvoir sur Muley- Abdallah. 
Ces deux compétiteurs offrirent leur alliance à Pedro Navarro, 
qui, après quelques hésitations, donna la préférence à Abdal- 
lah, dont les partisans rentrèrent à Bougie. Au mois de juin, 
la flotte royale se dirigea vers Tripoli, dont elle s'empara 
après un combat sanglant. 

Ces victoires avaient produit un très grand effet sur les 
populations africaines. Toutes les petites villes de la côte, qui 
craignaient le châtiment dû à leurs pirateries, demandèrent à 
traiter. Alger, Mostaganem, Cherchel, Dellys envoyèrent en 
Espagne des présents et des députés chargés d'offrir leur 
soumission; Tenès avait déjà imploré son pardon avant la 
prise d'Oran. Les conditions auxquelles ces places furent 
reçues à merci leur imposèrent un tribut annuel, la reddition 
des captifs chrétiens, l'abandon des forteresses, l'obligation 
d'approvisionner les garnisons selon un tarif convenu, et celle 
de fermer leurs ports aux navires hostiles à l'Espagne. Pour 
assurer l'exécution de cette dernière convention, Alger dut 
livrer à Don Pedro l'îlot rocheux qui se trouvait situé à une 
centaine de mètres en face de la ville; celui-ci y fit construire 
une forteresse, le Pehon dÂrgel, et y mit une garnison de 
deux cents hommes. 

Pendant ce temps, Don Diego était revenu à Oran pour 
y exercer sa charge; il n'y resta que quelques mois, et laissa 



document précité ne mérite aucune créance, et qu'il a été probablement for^é 
de toutes pièces pour flatter Torgueil des sultans de Lahez et leur établir 
des droits fictifs, à l'époque (1555-1559), où l'un d'eux, du nom d'Abd- 
el-Azis, voulut constituer en Kabylie un royaume indépendant, avec Bougie 
pour capitale. 



16 CHAPITRE PREMIER 

le commandement à Ruy Diaz ; celui-ci eut pour successeur 
Martin de Argote, qui resta en fonctions jusqu'en 1516, 
époque du retour de Don Diego, que le roi avait fait marquis 
de Comares en 1512. Ces premières années se passèrent en 
tentatives d'organisation et d'extension dans la banlieue 
d'Oran ; il n'y eut rien de très remarquable ; à peine peut-on 
signaler quelques razzias faites dans l'intérieur pour se pro- 
curer des vivres, ou pour soutenir des tribus amies. Car, 
dès l'origine, les Beni-Amer et quelques autres groupes de 
tribus s'étaient déclarés en faveur des Espagnols, mécontents 
qu'ils étaient du joug des Sultans Zianites. Ceux-ci avaient, 
à la vérité, envoyé des présents en 1512, et avaient promis 
d'approvisionner les troupes d'Oran et de Mers-el-Kébir ; mais 
ils se dérobaient le plus possible à leurs engagements, étant 
revenus de leur première frayeur, en voyant que les chrétiens 
ne profitaient pas de leurs succès. Cette inaction fut d'autant 
plus regrettable que, nulle part, les Espagnols ne montrèrent 
plus d'ardeur et plus de bravoure ; les récits de Marmol, de 
Balthazar de Morales et de Suarez, témoins oculaires des faits 
qu'ils racontent, nous reportent au temps des romans de 
chevalerie, et nulle lecture n'est plus séduisante. Tantôt c'est 
Martinez de Angulo, qui, trahi par les auxiliaires arabes, 
pouvant encore battre en retraite, répond : Les gens de ma 
maison ne tournent pas le dos, et combat un contre cent ; 
tantôt c'est Don Martin Alonzo de Cordova, qui se bat seul 
contre vingt ennemis, s'en débarrasse, et cependant, dit 
rhistorien^ il fut blâmé de quelqxies-ims , parce que, dans la 
première surprise, il avait tourné la tète en arrière, pour voir si 
l'on ne venait pas à son aide. Une autre fois^ c'est le capi- 
taine Nuiiez de Balboa qui se conduit au Chabet-el-Lhâm 
comme Léonidas aux Thermopyles ; enfin, toujours et partout, 
c'est le courage porté au delà de toute expression. Et la 
fidélité de ces narrations s'affirme par l'exacte description de 
scènes semblables à celles dont nous avons pu être spectateurs 
pendant nos longues guerres dans les mêmes contrées. Avec 
quelle vérité ces vieux chroniqueurs nous décrivent-ils les bril- 
lantes réunions des goums, les promesses emphatiques et sou- 
vent trompeuses de fidélité, les ovations faites au vainqueur! 



LES ESPAGNOLS EN AFRIQUE 17 

La parcimonie du conseil royal, et les difficultés qui résul- 
tèrent de la mauvaise organisation du début rendirent 
inutiles ces brillants efforts. Le Capitaine Général, qui avait 
le commandement suprême de l'armée et des fortifications^ 
était doublé d'un Corrégidor Royal, sorte d'intendant général 
et de gouverneur civil, qui était chargé d'assurer la solde, 
les approvisionnements, et de rendre la justice aux colons 
installés à Oran. Cela constitua deux pouvoirs rivaux, qui ne 
cessèrent d'être en guerre jusqu'en 1535, moment oii le Roi 
se résolut à supprimer les corrégidors ^ Ceux-ci se plai- 
gnaient des violences commises par les soldats sur les habi- 
tants, de l'inexactitude des états de situation de l'armée ; ils 
affirmaient que les dépenses étaient exagérées^ accusaient de 
concussion les gouverneurs et les commandants de place. 
Ces derniers remontraient qu'on les laissait sans vivres, sans 
artillerie, sans munitions, sans argent; les plaintes sont jour- 
nalières et viennent à la fois de tous côtés. Il est certain que 
l'administration montrait une incurie incompréhensible ; 
toutes les lettres, officielles ou privées, l'attestent hautement. 
A Oran, on meurt de faim, et le marquis de Comares ne veut 
plus se mêler de rien^ ; à Bône, les soldats n'ont plus de quoi 
acheter seulement une sardine y et, cependant, elles abondent ^ ; 
à Bougie, on n'a pas à manger, pas de poudre ; les canons 
sont plus dangereux pour les artilleurs que pour l'ennemi ; on 
doit dix-huit inois de solde aux troupes, qui désertent pour 
aller aux Indes * ; à Bône, /e5 vivres délivrés étaient si mauvais 
que toute l'armée est malade ^ ; au Penon^ on était en train de 
mourir de faim, quand un vaisseau chargé de blé est venu 



1. Voir les Documents inédits sur V occupation espagnole, traduits par 
Elie de la Primaudaye dans la Revue africaitie. Mémoire du corrégidor 
d'Oran (an. 1875, p. 153) ; lettre de l'empereur (an. 1875, p. 284). 

2. Loc. cit. Lettre d'Isabelle de Fonseca (an. 1875, p. 161 ; lettre du 
docteur Lebrija à l'impératrice (an. 1875, p. 174). 

3. Loc. cit. Lettre de Don Alvar de Bazan(an. 1875, p. 187); lettre de 
Pacheco à l'empereur (an. 1875, p. 275). 

4. Loc. cit. Lettre de Ribera à l'empereur (an. 1875, p. 353) (an. 1877, 
p. 86) ; lettre de Juan Molina (an. 1877, p. 224). 

5. Loc. cit. Lettre du marquis de Mondejar (an. 1876, p. 235) ; lettres 
d'Alvar Gomez de Horrosco (El Zagal) (an. 1876, p. 243, et an. 1877, 
p. 220,223). 

2 



18 CHAPITRE PREMIER 

S échouer devant le fort. Tout va bien maintenant^ écrit le com- 
mandant, mais il ne faudrait pas continuer à tenter Dieu^. 
Et les mêmes lettres ajoutent que les fortifications tombent 
en ruines, demandent pour les réparer de l'argent et des 
hommes, quin arrivent jamais ; s'il en vient^ ce sont des gens 
de rebut ^ qui dégoûtent les bons du service; Un' est pas jusqu' aux 
prêtres qu'on envoie qui ne soient ignorants et de mauvaise con- 
duites^ dit le Capitaine Général, en en demandant d'autres. 
Telle futTadministration, depuis le commencement jusqu'à la 
fin : ce fut elle qui rendit inévitable la perte de possessions si 
glorieusement acquises. La plus éprouvée d'entre elles, et 
celle qui devait tomber la première, fut Bougie ; nulle part, 
la garnison espagnole ne fut plus abandonnée, plus dénuée 
du nécessaire, soumise à de plus fréquentes attaques. Dès les 
premiers jours de l'occupation, les Kabyles avaient entouré la 
ville, qui subit un investissement permanent, à peine inter- 
rompu par quelques sorties, auxquelles il fallut renoncer ; car 
elles coûtaient trop cher, et l'on avait très peu de monde. 
Abd-er-Rahman % qui avait cherché un asile dans la Kabylie, 
y avait noué dos intelligences avec les principaux chefs ; en 
même temps, il implorait l'aide d'un corsaire déjà célèbre par 
ses exploits, et qui devait être le fondateur de la Régence. 
C'était Aroudj, qui s'était installé depuis quelques années aux 
îles Gelves, avec une flottille de douze galiotes, et une troupe 
d'un millier de Turcs, qui étaient venus volontairement se 
mettre sous les ordres de cet heureux aventurier. Il attendait 
avec impatience l'occasion d'intervenir dans les affaires des 
petits souverains de la côte, desquels il espérait obtenir, de 
gré ou de force, un bon port de refuge et un lambeau de ter- 
ritoire ; aussi ne se fit-il pas prier longtemps. Il arriva devant 
Bougie au mois d'août 1512 avec tout son monde, débarqua 
son canon, et se mit à battre les fortifications espagnoles ; 



1 . Voir V Appendice de la Cronica de los Barbarojas, deGomara. (pièces I, 
X, XI, XIII, XIV). \v ^ 

2. Loc. cit. Lettre de D. Pedro de Go^oy (an. 1875, p. 183) ; lettres du 
comte .l'Aloaudele (an. 1877, p 27, 89, 93, 205). 

3. Voir page 14, au sujet de la valeur du raanuscrit arabe suivi par 
M. F.iraud dans son Histoire de Bougie. 



LES ESPAGNOLS EN AFRIQUE 19 

Abd-er-RahniaQ l'avait rejoint avec trois ou quatre mille mon- 
tagnards. Au bout de huit jours, la brèche était ouverte, et 
l'assaut allait avoir lieu, lorsqu'Aroudj eut le bras gauche 
emporté par un boulet. Le découragement se mit parmi les 
troupes, et le siège fut levé. Il recommença au mois d'août 
1514 ; les Turcs, bien approvisionnés de munition^^, ouvrirent 
un feu terrible et démantelèrent rapidement la place ; mais la 
valeur de la garnison suppléait à rinsuffisance des murailles, 
et les assauts furent repoussés avec des pertes sanglantes. Sur 
ces entrefaites, Martin de Renteria arriva au secours de Bougie 
avec cinq navires ; en outre, la fin de septembre avait amené 
les premières pluies, et les Kabyles quittaient l'armée assié- 
geante pour aller faire leurs semailles. Il fallut qu'Aroudj se 
retirât une seconde fois ; il se réfugia dans le petit port de 
Djigelli, où il se fortifia, pour y attendre une meilleure occa- 
sion de fortune. 

En 1515, l'Espagne se trouvait donc maîtresse du rivage 
africain, depuis Melilla jusqu'à Bougie ; elle occupait Tripoli, 
qui allait bientôt être confié à la garde des Chevaliers de Saint- 
Jean de Jérusalem, et Tunis se trouvait ainsi réduite à l'obéis- 
sance ; dans l'intérieur du pays, elle poussait ses colonnes 
victorieuses jusqu'au Djebel A'mour, et recevait la soumission 
des Beni-Amer, des Hamyan, des Ouled-Hali, Ouled-Khâlifa, 
et d'autres groupes importants. Il ne s'agissait que de continuer, 
et, si une sage politique eût su recueillir et conserver les fruits 
de la valeur castillane, il est hors de doute qu'elle eût pu accom- 
plir sans peine la conquête que réalisèrent les Barberousses et 
leurs successeurs avec une poignée de soldats. Mais, absorbé par 
d'autres préoccupations, le gouvernement de la Péninsule ne 
poursuivit pas le cours de ses succès, dont le résultat imprévu 
fut l'établissement de la puissance turque sur le littoral afri- 
cain de la Méditerranée. 



CHAPITRE DEUXIÈME 

LE3 BARBEROUS3E3 ET L\ FONDATION DE L'ODJEAO J 



SOMMAIRE :. Origine des Birbaroasses. — Leurs débuis. — EtablisseineQt en 
Kabylie. — Les Algériens appellent Aroudj à leur aide. — Meutre de Selim 
et ïeumi. — Mécontentement des Algériens. — Attaque de Don Diego de Vera. 
— Lutte contre les Reïs indépendants et les petits souverains indigènes. — 
Aroudj est appelé à Tlemcen. — Bataille d'Arbal et conquête du royaume 
de Tlemcen. — Les Espagnols prennent parti pour Bou-Hammou. — Prise 
de Kalaa et mort d'Isaac. — Siège de Tlemcen. — Mort d' Aroudj. 



Dans les premières années du xvi" siècle, les populations 
des côtes de la Méditerranée parlaient avec terreur de qua- 
tre corsaires, que leurs exploits avaient rendus célèbres, 
et autour du nom desquels s'était déjà formée une légende. 
On les appelait les Barberousses ; leur origine était discutée, 
et, tandis que les uns en faisaient les fils d'un capitaine turc, 
les autres des gentilshommes renégats de Saintonge, les mieux 
informés assuraient qu'ils étaient natifs de Mételin, où leur 
père exerçait lliumble profession de potier. Ils se nommaient 
Aroudj, Kheïr-ed-Din, Elias etisaac. Le premier, quoiqu'il ne 
fût pas l'aîné, commandait aux trois autres ; il avait été, disait- 
on, fait captif par les Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, 
dans un combat qui avait coûté la vie à Elias, et s'était déli- 
vré par un coup de merveilleuse audace \ 

^ 1. Nous n'avons pas cru devoir rapporter ici les légendes fabuleuses dont 
l'imagination orientale s'est plu à embellir les premières années d'Aroudj ; 
ces évasions miraculeuses, ces captures de vaisseaux qu'il aborde seul et à 
la nage, ce don d'ubiquité, qui lui permet de vaincre sur plusieurs points à 
la fois, tous ces contes enfin, ont été inventés bien après lui. Il en est de 



LES BARBEROUSSES ET LA FONDATION DE l'oDJEAC 21 

Depuis ce temps, les trois frères survivants faisaient aux 
Chrétiens une guerre cruelle. Leur renommée, et le bonheur 
qui accompagnait leurs entreprises^, n'avaient pas tardé à 
attirer auprès d^eux d'autres corsaires, qui étaient venus se 
mettre sous leur commaudement. 

En d 512, Aroudj disposait déjà d'une petite flotte de douze 
galères ou galiotes, et avait obtenu du Sultan de Tunis, d'abord 
l'entrée de ses ports, et plus tard le gouvernement des îles 
Gelves. C'est là qu'étaient venus le trouver les envoyés d'Abd- 
er-Rahman, pour le prier d'aider ce prince à reconquérir 
Bougie. Nous avons vu qu'après le double insuccès de ses 
attaques, il s'était retiré à Djigelli, dont les habitants, presque 
tous corsaires, l'avaient accueilli avec joie. 

A peine installé, il s'efforça d'agrandir son pouvoir, en 
s'immisçant dans les affaires du pays. 

La Kabylie, qui n'avait jamais été que nominativement sou- 
mise aux souverains de Tunis, se trouvait, comme elle l'a 
toujours été, partagée entre deux influences rivales, repré- 
sentées par les groupes de tribus que sépare l'Oued-Sahel. 
Les deux chefs indigènes que les Espagnols nommaient les 
sultans de Labez (Beni-Abbès) et de Kouko, étaient presque 
perpétuellement en guerre entre eux. Les dominateurs qui se 
succédèrent en Algérie profitèrent tous de cette rivalité, en 
s'alliant tantôt avec Tun, tantôt avec l'autre ; ils empêchèrent 
ainsi la création d'une confédération qui fût rapidement deve- , 
nue plus forte qu'eux. Aroudj prit d'abord parti pour le sultan 
de Labez, et, en 1S15, envahit le terriloire de Kouko. Le 
combat eut lieu chez les Beni-Khiar ; il fut long et sanglant ; 
les armes à feu des Turcs décidèrent la victoire de leur côté ; 
le sultan de Kouko périt, dit Haëdo, dans la bataille. 

Cependant, les Algériens supportaient avec peine le joug 
des Espagnols. La forteresse que Pedro Navarro avait bâtie 



même des décrets qui furent plus tard promulgués sous l'autorité de son 
nom, à une époque où la population ne savait plus que le fondateur de 
rOdjeac n'avait jamais eu le temps de légiférer à Alger, où il n'avait séjourné 
que quelques jours, au milieu des rébellions et des attaques du dehors; en 
fait, la seule loi qu'appliqua jamais Aroudj, fut l'autorité absolue d'un chef 
de guerre. 



22 CHAPITRE DEUXIÈME 

(levant la ville les empêchait de faire la Course et de recevoir 
les navires musulmans ; c'était la ruine pour eux. Le chef qui 
les commandait alors, Selim-et-Teumi, était d'un caractère 
faible et incertain ; quand il avait vu l'effroi de ses sujets, il 
n'avait pas hésité à se soumettre à l'Espagne ; quand il les 
vit mécontents, il s'empressa de demander du secours à 
Aroudj, et de le prier de venir délivrer Alger de l'oppression 
des Chrétiens. Celui-ci, qui attendait depuis longtemps une 
semblable occasion, fit aux envoyés de Selim un accueil favo- 
rable, et réunit toutes les forces dont il pouvait disposer. 11 
envoya par mer seize bâtiments, sur lesquels il embarqua envi- 
ron la moitié de ses Turcs, avec son artillerie et son matériel, 
et se mit en roule en suivant la côte, à la tête du reste de 
ses loldachs^ au nombre de huit cents, et d'un contingent 
d'environ cinq mille auxiliaires Kabyles. Au lieu de s'arrêter 
à Alger, il prit directement la route de Cherchel^ où un de ses 
Reïs venait de fonder une sorte de petite souveraineté. Il s'em- 
para de la ville sans aucune résistance et fit immédiatement 
mettre à mort son ancien compagnon, devenu pour lui un 
compétiteur dangereux. De là, il marcha sur Alger, où il fut 
reçu par le prince et par les habitants comme un libérateur. 
Après avoir placé quelques pièces en batterie devant le Penon, 
il fit sommer le commandant de se rendre, en lui offrant une 
capitulation honorable. Ces propositions ayant été hautaine- 
ment repoussées par le brave officier qui commandait la 
garnison, Aroudj ouvrit le feu devant le fort ; mais la faiblesse 
de son artillerie ne lui permit pas d'obtenir de résultats sérieux. 
Cet échec indisposa les Algériens, qui commencèrent à revenir 
de la haute idée qu'ils s'étaient faite de la valeur des janis- 
saires ; leur mécontentement fut encore augmenté par la 
conduite des Turcs, qui se considéraient comme en pays 
conquis, et traitaient les citadins avec leur arrogance et leur 
brutalité accoutumée. Un commencement de rébellion ne tarda 
pas à apparaître, et, pour y couper court, Aroudj se décida à 
supprimer celui qui devait en être le chef naturel . Il fit étrangler 
ou égorger Selim-et-Teumi dans son bain, et s'empara du 
pouvoir de vive force. Les Turcs se répandirent dans la ville, 
proclamèrent leur chef Sultan, et terrifièrent les habitants par 



LES BARBEROUSSES ET LA FONDATION DE l'oDJEAC 23 

de sanglantes exécntions. En même temps, ils envahissaient 
les campagnes voisines, qu'ils soumettaient par la violence. Le 
mécontentement était à son comble ; le souverain de ïenës 
avait insurgé tout le pays, et le fils du prince assassiné était 
parti pour l'Espagne, afin d'implorer le secours des chrétiens 
contre l'usurpateur ; celui-ci continuait à canonner le Pcfion, 
qui, privé d'eau et de vivres, était forcé de s'approvisionner de 
tout aux Baléares '. 

A l'automne de 1516, le cardinal Ximenès fit décider l'envoi 
d'une armada de trente-cinq bâtiments, montés par plus de 
trois mille hommes, sous le commandement de Diego de Vera ; 
la flotte vint jeter l'ancre dans la baie d'Alger, le 30 septembre 
1516, un peu à Test de l'endroit où s'éleva plus tard le fort 
Bab-Azoun. Le débarquement s'effectua le lendemain, sur la 
plage voisine de l'Oued-M'racel ^ 

Malgré les conseils du gouverneur du Penon, Nicolas de 
Quint, le général engagea imprudemment tout son monde, sans 
assurer sa retraite, et occupa une ligne beaucoup trop étendue, 
depuis le rivage, jusqu'à l'endroit oii s'élevaplus tard la Casbah. 
Ses troupes, composées de recrues levées à la hâte et mal 
exercées, offraient peu de solidité. 

Après quelques escarmouches inutiles, le temps étant devenu 
très mauvais, et les navires se trouvant en danger, Diego de 
Vera ordonna le rembarquement. Mais, à peine avait-il donné 
le signal de la retraite, qu'x\roudj sortit de la ville avec tout 
son monde, chargea vigoureusement les Espagnols en désor- 
dre, les accula au rivage et massacra tout ce qui ne fut pas 
fait prisonnier ; sans le secours que fournit le gouverneur du 
Penon, pas un homme ne se fût échappé. Le désastre fut, dit- 
on, augmenté par la tempête, qui fit périr la plus grande partie 
des bâtiments. En somme, celte expédition semble avoir été 
mal préparée et mal conduite; toutefois, l'insuccès de Don 
Diego n'avait pas été dû uniquement à son imprudence ^ 11 

1. Voir diiES VAppertdice de Gomara (d. c), les lettres de Nicolas de 
Quinl, gouverneur du l'«noii (pièces J.. X XIjI. XIV.) 

2. Voir dîiiis VAjptndice de Gcn. ara (d. c.) ; les inFtrnctions de 
Diego de Vera, et la jellre de Nicolas de Quinl (pièces XIX et XXI ) 

b. Diego de Vera lut cruellement raillé de sa délaite à son retour en 



24 CHAPITRE DEUXIÈME 

comptait sur le concours du souverain de Tenës, Muley-bou- 
Abdallah, qui était entré en relations depuis quelque temps 
déjà avec le marquis de Gomares, gouverneur d'Oran, et lui 
avait promis une aide efficace. Bien que ce prince eut manqué 
de parole aux Chrétiens^ Aroudj résolut de faire un exemple 
sur celui qui, étant le plus puissant des petits chefs indigènes, 
pouvait fomenter la révolte des Mehals contre les nouveaux 
venus. 

Laissant son frère Kheïr-ed-Din gouverner Alger pendant 
son absence , il se porta à la rencontre de Tennemi avec quinze 
cents janissaires ou Mores d'Espagne, armés^de mousquets, et 
un nombreux contingent kabyle, et s'empara tout d'abord de 
Médéa et de Miliana. La grande bataille eut lieu sur l'Oued 
Djer, à cinq lieues environ de Blida ; la supériorité de l'arme- 
ment des loldachs décida la victoire en leur faveur, et l'ennemi 
fut poursuivi l'épée dans les reins jusqu'à Tenès, où les vain- 
queurs entrèrent sans résistance. Aroudj ne s'y trouvait que 
depuis peu de jours, lorsqu'il reçut la visite de quelques 
habitants notables de Tlemcen, qui venaient le prier de les 
aider à chasser l'usurpateur Bou-Hammou, contre lequel un 
parti nombreux s'était formé, depuis qu'il avait fait sa sou- 
mission à l'Espagne. Son neveu, Bou-Zian, s'étant mis à la 
tête des mécontents, avait été battu et emprisonné dans le 
Mechouar, d'oti il appelait les Turcs à son aide. Barberousse, 
comprenant bien vite les avantages qu'il pourrait tirer de 
cette intrigue, et toujours désireux d'accroître sa puissance, 
se mit immédiatement en marche, et, tout le long de la route, 
accrut son armée de nombreux volontaires, que lui valurent la 
haine qu'inspirait Bou-Hammou^ et peut-être aussi l'espoir 
du pillage de la riche ville de Tlemcen. Sur son passage, il 
s'empara de la Kalaa des Beni-Rachid, et, pour assurer, au 
besoin, sa retraite vers Alger, il y laissa son frère Isaac avec 
une garnison d'environ trois cents mousquetaires. Arrivé dans 
la plaine d'Arbal^ il y rencontra l'armée ennemie, forte de 
six mille cavaliers et de trois mille fantassins, la mit en 

Espagne, et une chanson satirique lui reproche de s'être laissé battre par 
un manchot, . 



I 



LES BARBEROUSSES ET LA FONDATION DE L'oDJEAC 95 

complète déroule et la poursuivit jusqu'à Tlemcen, dont les 
habitants lui ouvrirent les portes ; le vaincu se sauva à Fez, 
et se rendit ensuite à Oran, où il demanda du secours à 
l'Espagne. 

Aroudj s'installa dans le Mechouar, occupa fortement la 
ville, et fit peser sur les Tlemcéniens un joug- qui ne tarda pas 
à leur faire regretter leurs anciens maîtres; la tradition veut 
que, dans le mêmejour_, soixante-dix princes zianites aient été 
noyés par ses ordres dans un vaste réservoir qui existe 
encore aujourd'hui. En même temps qu'il consolidait son pou- 
voir par ces sanglantes exécutions, il envoyait des détachements 
occuper les points principaux du voisinage. C'est ainsi qu'il 
mit garnison dans les villes d'Ouchda, Tibda, et qu'il rédui- 
sit à l'obéissance les Beni-Amer ellesBeni-Snassen, auxquels 
il imposa des tributs en nature^ qui lui servirent à approvi- 
sionner sa nouvelle conquête, dans laquelle il s'attendait déjà 
à être assiégé ; car il avait tout de suite appris que Bou-Ham- 
mou s'était rendu auprès du marquis de Comares et qu'il avait 
imploré son secours, en faisant acte de vassalité envers le roi 
d'Espagne. Pour s'assurer un appui contre l'attaque qu'il crai- 
gnait, il contracta alliance avec le sultan de Fez ' ; en même 
temps il faisait réparer toutes les fortifications de la ville. 

Cependant le gouverneur d'Oran venait de recevoir d'Espa- 
gne une armée de dix mille hommes, destinés à reconquérir la 
province. Ce n'était pas sans peine qu'il avait obtenu ces forces 
du Conseil Royal ; il avait fallu qu'il représentât énergiquement 
le danger que faisait courir aux nouvelles possessions l'éta- 
blissement de la domination turque, et la nécessité dans laquelle 

1. A en croire les historiens espagnols, ce traité aurait existé; et quel- 
ques-uns ajoutent même, qu'au moment où Aroudj fut tué, le sultan de Fez 
arrivait avec son armée par la route de Melilla ; ces assertions me laissent 
fort douteux, et je ne me rends pas compte de la conduite de ce prétendu 
allié, qui laisse assaillir les Turcs dans Tlemcen pendant six mois, à quelques 
pas de lui, sans leur porterie moindre secours, alors qu'une simple démons- 
tration eût suffi pour faire abandonner la partie aux Espagnols, dont les 
forces n'étaient pas assez considérables pour affronter une attaque semblable 
à celle que les Marocains eussent pu diriger contre eux. Jusqu'à preuve 
contraire, il est permis de croire qu'il n'y eut qu'un projet d'alliance auquel 
le prince de Fez ne donna aucune suite ; on ne voit pas, du reste, quel in- 
térêt il aurait eu à favoriser l'établissement de ces nouveaux voisins, qui 
étaient aussi redoutables pour lui que pour les Chrétiens. 



h 



26 CHAriTRE DEUXIÈME 

on se trouvait d'èlie les maîtres dans l'intérieur, si on voulait 
assurer l'autorité sur les côtes. Il fit d'aîoord partir son lieute- 
nant, Don Martin d'Argote, avec une troupe de trois cents 
hommes choisis ; ce vaillant capitaine était accompagné par 
Bou-Hammou, auquel vinrent se joindre dès les premiers jours 
Une partie des tribus de l'intérieur, que la tyrannie et l'inso- 
lence des Turcs avait exaspérées. Argote se dirigea sur la 
Kalaa des Beni-Rachid, qu'il investit et dont il poussa active- 
ment le siège : Isaac se défendit avec vigueur et obtint d'abord 
quelques succès ; enfin, ayant perdu plus des deux tiers de 
son monde, il demanda à capituler^, et obtint la permission de 
se rendre à Tlemcen avec armes et bagages ; mais, à peine 
était-il sorti du fort, que les Arabes de Bou-Hammou se préci- 
pitèrent sur les Turcs, et les égorgèrent, au mépris du traité 
conclu. Ces faits se passaient à la fin du mois de janvier 1518. 
Très peu de temps après, le marquis de Comares débarquait 
ses troupes à Rachegoun et marchait de là sur Tlemcen, dont 
il entreprenait immédintement le siège. 

Ce fut une longue et sanglante expédition ; Aroudj se défen- 
dit pied à pied pendant plus de six mois ; lorsque les remparts 
furent tombés aux mains des p]spagnols, il se barricada dans 
lès rues ; forcé dans cette nouvelle défense, il s'enferma dans 
le Mechouar, et continua à y braver l'ennemi, espérant toujours 
voir arriver le sultan de Fez et son armée. Les Tlemcéniens, 
déjà mécontents des exactions de ceux qu'ils avaient impru- 
demment appelés chez eux, voyant leurs maisons s'écrouler 
chaque jour sous le feu des canons du marquis, privés de 
vivres, attendaient avec impatience la défaite des Turcs, et ne 
cherchaient qu'une occasion de les trahir. Ceux-ci étaient res- 
tés abandonnés au nombre d'environ cinq cents; car, dès que 
les événements avaient pris mauvaise tournure, les goums 
arabes et les Kabyles avaient déserté chacun de leur côté. On 
était arrivé au jour de la fête d'Es-S'rir; à l'occasion de cette 
solennité, les habitants demandèrent qu'il leur fut permis de 
venir faire leurs dévotions dans la mosquée du Mechouar, 
dont l'entrée leur fut accordée. Aussitôt qu'ils eurent franchi 
l'enceinte, tirant des armes cachées sous leurs burnous, ils se 
précipitèrent sur les Turcs sans défiance, et en firent un terrible 



LES BARBEROUSSES ET LA FONDATION DE L'ODJEAC 27 

massacre. Ceux-ci, revenus de la première surprise, ripos- 
tèrent énergiquemenl, et les chassèrent de la citadelle, en les 
châtiant durement de leur réhellion ; mais leurs pertes avaient 
été très grandes. Le soir, Aroudj, voyant qu'il ne lui restait 
que quelques hommes valides, et que la position était insoute- 
nable, se décida à la retraite. Son objectif était de traverser 
par surprise l'armée ennemie et de gagner à marches forcées 
le bord de la mer, oii il eut pu attendre les vaisseaux que son 
frère Kheïr-ed-Din n'eût pas manqué d'envoyer à son secours. 
Il sortit donc au milieu de la nuit par une poterne, emportant 
avec lui les riches trésors des rois zianites, traversa sans en- 
combre les lignes espagnoles, et prit résolument la route d'Ain- 
ïemouchent. Le marquis, informé de sa fuite quelques heures 
après, lança à sa poursuite un détachement de cavaliers ; 
quelque hâte que fît cette petite troupe, elle n'atteignit les 
loldachs que le lendemain au soir, entre le marabout de Sidi- 
Moussaet le gué du Rio-Salado \ Les Beni-Amer, réunis dans 
le voisinage, attendaient l'issue du combat, prêts à fondre sur 
celui qui serait vaincu. Aroudj, se voyant serré d'aussi près, 
n'ayant plus avec lui qu'une poignée de loldachs, essaya de 
ralentir la poursuite de l'ennemi en faisant semer sur le chemin 
les trésors qu'il avait emportés ; cet expédient ne lui servit à 
rien ; l'alferez Garcia de Tineo, à la tête de quarante-cinq 
hommes, le chargea bravement, et le contraignit de s'enfermer 
dans les ruines d'une vieille forteresse, où il se retrancha, et 
tint ferme. Après un combat meurtrier, tous les Turcs furent 
successivement tués et décapités. Aroudj, quoique manchot, 
combattit comme un lion, et fut tué par Falferez lui-même, 
qui lui coupa la tête, et la rapporta triomphalement à Oran ; 
le vêtement de brocart d'or que portait le célèbre corsaire fut 
converti en une chape d'église, et fit longtemps partie du trésor 
du monastère Saint-Jérôme de Gordoue. C'est ainsi que peint 



1. Le lieu exact de la mort d'Aroudj est encore contesté ; pendant long- 
temps, sur la ioi d'Haëdo et du D"^ Schaw, on l'a placé au Hio-Suliido ; 
une théorie moderne a transporté le tliéàtie de ce tragique événement au 
pied des montagnes des Beni-Snassen, sur la route de Fez; les deux 
thèses ont été soutenues dans la Revue africaine (an. 1860, p. 18 et an. 1878, 
p. 388.) 



28 CHAPITRE DEUXIÈME 

le fondateur de la Régence ; il était âgé de quarante-quatre ans 
environ, et ne laissait pas de postérité. Presque tous les histo- 
riens, se copiant les uns les autres, n'ont considéré en lui qu'un 
chef de bandits ; il existe peu de jugements aussi faux que 
celui-là. Le premier des Barberousses fut un hardi soldat de 
l'Islam, qui fit sur mer une guerre impitoyable aux ennemis de 
son souverain et de sa foi ; il la fit sans s'écarter des procédés 
alors en usage, et ne se montra ni plus, ni moins cruel queceux 
qu'il eut à combattre. Lorsque ses premiers exploits lui eurent 
permis de réunir sous son commandement des forces suffisantes 
pour tenter quelque chose de grand, il profita habilement de 
l'anarchie qui régnait dans le nord de l'Afrique pour y fonder un 
empire. Le seul moyen d'en assurer la durée étant l'expulsion 
des Chrétiens, il les attaqua dans la personne de leurs alliés et 
de leurs vassaux, afin de les réduire à ne plus tirer de vivres et 
de secours que de FEspagne. Ses débuts avaient été heureux, 
et la conquête des provinces de l'Ouest allait lui permettre 
d'acculer à la mer l'envahisseur étranger, lorsqu^il succomba 
sous la défection de ses alliés, amèrement regretté^ nous dit 
Haëdo, de tous ceux qui avaient servi sons ses ordres. 



I 



CHAPITRE TROISIÈME 

LES BARBEROUSSES ET LA FONDATION DE L'ODJEAO (Suite. 



SOMMAIRE : Kheïr-ed-din succède à soq frère. — Les dangers de sa situation. . 

— Révolte des Algériens, de Cherchel, de Tenès et de ia Kabylie. — Alger se 
déclare vassale de la Porte. — Attaque de Hugo de Moncade. — Guerre avec 
Tunis et trahison d'Ahmed-ben-el-Kadi. — Kheïr-ed-din se réfugie à Djigelli. 

— Les Kabyles se rendent maîtres d'Alger. — Rarberousse ravage la Méditer- 
ranée, s'empare de CoUo, Rône et Constantine. — Il bat les Kabyles et 
rentre dans Alger. — Il châtie les rebelles et traite avec Kouko et Kalaa. — 
Attaque et prise du Penon. — Tlemcen se révolte contre les Espagnols. — 
Doria cherche en vain à s'emparer de Cherchel. — Kheïr-ed-Din fait la 
conquête de Tunis. — Il en est chassé par Charles-Quint. — Il ravage les 
Raléares. — Son départ pour Constantinople où il est nommé Capitan-Pacha 

— Sa mort. 



Kheïr-ed-Din succéda à son frère du consentement unanime 
de ses anciens compagnons. Jamais homme ne se trouva dans 
une position plus difficile que celle dans laquelle venait de le 
mettre la défaite et la mort d'Aroudj. Celui-ci avait, en effet, 
emmené avec lui la plus grande partie des meilleurs combat- 
tants, et son insuccès avait détourné de sa cause les alliés 
douteux, qui ne respectaient en lui qu'un vainqueur. Son frère 
avait donc à craindre à la fois la révolte de ses voisins, l'insou- 
mission des populations conquises et les efforts de l'Espagne, 
qui eut du profiter de la victoire pour chasser immédiatement 
d'Alger les quelques Turcs qui s'y trouvaient encore . Malheu- 
reusement pour elle, les troupes qui venaient de faire le siège 
de Tlemcen furent rapatriées, et Barberousse S qui avait été 

1, Le surnom de Barberousse fut dourié à Kheïred-Din lui-même, et non à 



30 CHAPITRE TROISIEME 

un inslant assez découragé pour songer à s'embarquer pour 
Constantinople, reprit rapidement son sang-froid habituel. 
Les petites villes de Cherchel et Tenès s'étaient révoltées, 
sous le commandement de leurs anciens cheiks ; il y envoya 
tout de suite quelques détachements, qui rétablirent Tordre 
avec la dureté familière aux Turcs. Il ne pouvait pas songer 
en ce moment à apaiser l'insurrection kabyle, dirigée par 
Ahmed-ben-el-Kadi, qui craignait de se voir châtié de sa 
récente défection ; car il n'avait pas assez de forces pour 
entreprendre cette campagne ; il dut donc remettre à plus 
tard le soin de sa vengeance, et chercher à se procurer les 
hommes et les munitions qui lui manquaient, et qui lui étaient 
d'autant plus indispensables que Bou-Hammou marchait sur 
Alger, et avait déjà soumis tout l'Ouest jusqu'à Miliana. 

Aussitôt après avoir reçu la nouvelle de la mort de son 
frère, Kheïr-ed-Din avait fait partir pour Constantinople des 
envoyés, chargés d'offrir au sultan Sélim la souveraineté du 
royaume d'Alger. Dans la lettre qu'il lui faisait parvenir, il se 
déclarait son vassal et lui demandait de le couvrir de sa pro- 
tection, lui assurant en échange son obéissance, et lui jurant 
fidélité. 

Le Sultan accepta cet hommage, lui envoya de l'artillerie, 
deux mille soldats armés de mousquets, et autorisa l'embar- 
quement de volontaires, auxquels il assura les droits et privi- 
lèges dont jouissaient les janissaires de la Porte. Cette faveur, 
jointe à la renommée guerrière des Barberousses, et à l'espoir 
du butin qu'on pouvait faire sous leurs ordres, attira dans la 
Régence quatre mille Turcs armés de mousquets, force plus 

son frère Aroudj, ainsi que cela est démontré par les textes, et notamment 
par plusieurs passages du R'azaouaty ouvrage écrit par Sinan-Chaouch 
sous les yeux du Capitan-Pacha, et d'après ses indications. Cette remarque 
est devenue nécessaire, depuis que quelques ahstracteurs de quintessence, 
trouvant trop simple d'attribuer le surnom donné au fils de Iakoub à la 
couleur de sa barbe, ont proposé et imposé à des gens trop crédules l'étv- 
mologie de Baba-Aroudj. Ils eussent évité cette erreur, en étudiant la cor- 
respondance diplomatique dans les Négociations de la France dans le Le- 
vant (Charrière, Documents inédits) car ils y eussent vu que Kheïr-ed-Din 
y est désigné par les vocables de Barberousse, Barbarossa, Œnobarbus, et 
que le Sultan lui-même le nomme: Notre amiral à la barbe rousse, ce qui 
ne laisse aucun doute sur l'origine du mot. 



LES BARBEROUSSES ET LA FONDATION DE l'odJEAC 31 

que suffisante pour parer aux premières éventualités. Il était 
temps pour Kheïr-ed-Din que ces auxiliaires lui arrivassent ; 
car les Algériens semblaient vouloir profiter de l'occasion 
pour reconquérir leur indépendance ^ A cette époque, le 
petit port d'Alger, étant très peu sûr, et se trouvant d'ailleurs 
commandé par le canon du Penon, les Reïs avaient pris l'ha- 
bitude de tirer leurs galères sur le sable de la plage, entre la 
porte Bab-el-Oued et l'embouchure de FOued-M'racel. Les 
Algériens s'entendirent avec les tribus voisines, et convinrent 
avec elles de profiter d'un jour de marché pour incendier la 
flotte et exterminer leurs nouveaux maîtres. Les Arabes de la 
plaine devaient entrer dans la ville avec des armes cachées, 
et, au moment où les Turcs seraient sortis pour éteindre le 
feu mis à leurs navires, fermer les portes du rempart, et se 
précipiter sur les Reïs désarmés. 

Le complot, sans doute éventé par quelques espions, vint 
à la connaissance de Kheïr-ed-Din, qui fit saisir les principaux 
meneurs, dont les tètes, exposées aux portes de son palais, 
calmèrent l'effervescence de la population, qui, depuis ce 
temps, n'essaya plus de se soustraire à la domination du 
vainqueur. 

Cependant Charles-Quint, cédant aux sollicitations du gou- 
verneur d'Oran, venait de donner l'ordre à don Hugo de Mon- 
cade, vice-roi de Sicile, d'assembler une armada de quarante 
navires montés par environ cinq mille hommes de vieilles 
troupes. Ces forces étaient destinées à s'emparer d'Alger, que 
le roi de Tlemcen avait promis d'attaquer par terre, à la tète 
de ses sujets. Moncade était un capitaine résolu et expéri- 
menté, qui avait rendu les plus grands services en Italie sous 
les ordres de Gonzalve de Cordoue; il réunit rapidement ses 
troupes, et partit de Sicile en juillet 1519 ; on lui avait mal- 
heureusement adjoint Gonzalvo Marino de Ribera, avec lequel 
il eut de fréquents désaccords, qui entraînèrent la ruine de 
l'expédition. Il débarqua vers le milieu d'août sur la rive 

1. Haëdo parle de cette révolte des Algériens, et dit qu'elle a eu lieu du 
temps d'Aroudj ; mais l'auteur du Kazaouat est plus croyable, ayant été 
plus à même de contrôler les renseignements recueillis sur des événements 
qui lui étaient contemporains. 



32 CHAPITRE TROISIÈME 

gauche de l'Harrach ; en même temps, il envoyait un petit 
corps prendre position à l'ouest de la ville. Cinq ou six jours 
se passèrent en escarmouches ; le 18, l'armée espagnole avait 
gravi le Koudiat-es-Sahoun (fort l'Empereur), sur la crête 
duquel elle s'était retranchée, avait construit des batteries, 
et commençait à canonner les remparts, en attendant le roi de 
Tlemcen, qui parait avoir manqué à la parole donnée, ou, 
touti au moins, n'être pas arrivé à temps. Moncade voulait 
attaquer sans plus tarder ; Gonzalvo Marino s'y opposa. Sur 
ces entrefaites, Barberousse envoya un petit corps de cinq 
cents hommes faire la démonstration d'incendier les barques 
et les approvisionnements qui avaient été halés sur la plage ; 
lorsqu'il vit le corps principal sorti de ses retranchements, il 
fondit impétueusement sur lui, le mit en déroute, l'accula au 
rivage, lui tua un très grand nombre d'hommes, et força les 
autres à s'embarquer. Cette dernière opération s'exécuta 
le 23 ; mais, contrariée par le mauvais état de la mer, elle 
devint longue et difficile ; le désordre fut à son comble, et 
quelques bataillons de vieilles troupes furent tellement dé- 
moralisés, qu'ils se rendirent sans combattre ; les Turcs les 
massacrèrent impitoyablement, par représailles, dirent-ils, 
de la trahison qui avait coûté la vie à Isaac. 

Yingt-six des plus beaux vaisseaux furent jetés à la côte, et 
les Turcs s'emparèrent des marins et des soldats qu'ils conte- 
naient. Cette victoire sauva de la perte la plus complète le 
nouveau souverain, contre lequel toute l'Afrique se soulevait 
en ce moment. Le sultan de Tunis, auquel Alger appartenait 
de droit, sinon de fait, avait toujours considéré les Barbe- 
rousses comme des vassaux révoltés, et voulait profiter de la 
mort d'Aroudj pour reconquérir ses Etats. En conséquence, il 
avait invité Ahmed-ben-el-Kadi à rassembler ses contingents, 
et celui-ci, qui se méfiait de la clémence de Kheïr-ed-Din, et 
qui désirait d'ailleurs augmenter sa puissance, s'était em- 
pressé d'obéir. En même temps, l'armée tunisienne marchait 
sur Alger, en traversant la Kabylie. 

Barberousse se porta à la rencontre de l'ennemi, qu'il attei- 
gnit sur le territoire des Flissas-Oum-el-Lil. Son armée se 
composait de ses Turcs et des Kabyles d'Ahmed, qui atten- 



t 



L'<:i BARBEROUSSES ET LA FONDATION DE L'odJEAC 33 

dait le moment de Taction pour se démasquer. En effet, le 
combat était à peine engagé contre les Tunisiens, que le chef 
de Kouko se précipita sur les Turcs. Ceux-ci se trouvèrent 
ainsi pris entre deux feux, et furent mis en complète déroute ; 
très peu d'entre eux échappèrent au massacre ; Barberousse 
lui-même se vit couper la route d'Alger, et fut forcé de se 
réfugier à Djigelli. Quand il y fut arrivé, il envoya précipi- 
tamment l'ordre à ses vaisseaux de l'y rejoindre, avec ses 
trésors, et les quelques janissaires qu'il avait laissés à Alger, 
où il n'osait plus rentrer, n'ayant plus d'armée, et connaissant 
les mauvaises dispositions des citadins et des populations 
voisines. Ahmed-ben-el-Kadi poursuivit sa marche victorieuse 
à travers la Mitidja, qu'il dévasta, et entra dans Alger, oii il 
ne tarda pas à se rendre aussi insupportable aux habitants que 
les Turcs eux-mêmes. En même temps, Cherchel et Ténès se 
révoltaient de nouveau. 

Kheïr-ed-Din, réfugié à Djigelli, s'y occupa à reconstituer 
ses forces; il reprit son ancienne position des îles Gelves, où 
ses galères trouvaient un refuge plus vaste et plus sûr que celui 
que leur offrait le petit port kabyle, et^ afin d'attirer à lui assez 
de volontaires pour remplacer ceux qu'il venait de perdre ; il 
reprit la Course, à laquelle il donna la plus grande impulsion. 
De 1520 à 1525, il ravagea la Méditerranée, y fit un énorme 
butin, grâce à l'attrait duquel de nouveaux aventuriers ne 
tardèrent pas à venir se ranger en foule sous ses drapeaux. 

Pendant ce temps, il s'était emparé de Collo, de Bône, qu'il 
avait fortifiées, et où il avait mis garnison; il se vit bientôt 
assez fort pour marcher sur Constanline, dont il s'empara ai- 
sément. De là, réunissant à Djigelli toutes les forces dont il 
pouvait disposer, après avoir reçu la nouvelle que les Algé- 
riens, exaspérés par les exactions des Kabyles, le regrettaient, 
il marcha sur Ahmed-ben-el-Kadi, qui sortit à sa rencontre, et 
vint lui disputer le passage de TOued-Bougdoura. Le sultan 
de Kouko fut complètement battu; il essaya de rallier son 
armée au col des Beni-Aïcha; le combat recommença le len- 
demain, et, après quelques alternatives de revers et de succès, 
Ahmed fut massacré par ses propres troupes, qui apportèrent 
sa tête au vainqueur en signe de soumission. Son frère IIus- 

3 



S't CHAPITRE TROISIEME 

sein lui succéda, et continua la lutte pendant deux ans, mais 
sans succès. 

Constantine s'était révoltée en 1527 contre la garnison 
turque, dont le caïd avait été assassiné; les survivants se dé- 
fendaient avec peine contre les citadins insurgés, alliés aux 
Kabyles et aux tribus du Hodna. 

Cependant Barberousse, qui était entré sans opposition à 
Alger à la suite de sa victoire, s'occupait à réprimer les ré- 
bellions. Il fît empaler les deux chefs de Ténès et de Cherchel, 
châtia vigoureusement la Kabylie et le Hodna, et punit la ré- 
volte de Constantine avec une telle rigueur, qu'en 1528, les 
jardins avoisinant cette ville étaient devenus une forêt peuplée 
de bandits et de bêtes fauves. L'année suivante, le nouveau 
sultan de Kouko, Hussein, qui se trouvait à bout de forces, et 
qui venait de perdre sa famille et ses trésors, ravis par un 
heureux coup de main, fit sa soumission et obtint son pardon 
moyennant un tribut annuel de trente charges d'argent. Les 
Beni-Abbès demandèrent de même Yaman, qui leur fut accordé. 

Kheïr-ed-Din, redevenu le maître incontesté de la province, 
délivré des craintes que pouvaient lui inspirer ses voisins, 
songea à se débarrasser de la garnison espagnole du Penon, 
dont l'existence était pour lui tout à la fois une humiliation et 
une gêne cruelle. Depuis qu'il avait fait de la Course un de 
ses principaux moyens d'action, et qu'il entretenait en mer 
une vingtaine de galères de guerre, il avait compris qu'il lui 
fallait un port où elles eussent la facilité de s'abriter et se ra- 
vitailler, et dans lequel on pût déposer sûrement le butin con- 
quis. C'était ce qu'il avait jadis cherché aux Gelves et à Dji- 
gelli, et ce qu'il voulait fonder à Alger, maintenant qu'il y 
voyait son pouvoir assuré. Le commandant du Penon était 
alors un vieux capitaine, nommé Don Martin de Yargas; le 
fort se trouvait assez mal armé et très pauvrement approvi- 
sionné; l'incurie de l'administration espagnole n'avait pas 
épargné ce poste important; on manquait de tout, même d'eau, 
qu'il fallait faire venir de Mayorque, et qui n'arrivait pas tou- 
jours. Le gouverneur, averti de l'orage qui allait fondre sur 
lui, avait depuis longtemps réclamé des secours et des muni- 
tions, qui ne lui parvinrent pas à temps. 



LES BARBEtlOUSSEâ ET LA FONDATION DE L^ODJEAG 35 

Au commencement de mai 1529, Kheir-ed-Din commença 
l'attaque, en installant deux batteries en face de l'îlot, qu'il 
canonna vigoureusement pendant vingt jours consécutifs. 

Tout d'abord, il avait fait sommer Don Martin de se rendre, 
mais en vain; la petite garnison fut très éprouvée par un feu 
violent, auquel elle ne put bientôt plus répondre, faute de 
poudre et de projectiles; le jour de l'assaut, sur les cent cin- 
quante hommes qui la composaient, il n'en restait pas un seul 
sans blessures. Le vendredi 27 mai ^, la brèche étant prati- 
cable, Kheïr-ed-Din attaqua le Pefïon de tous les côtés à la 
fois avec quarante-cinq embarcations chargées de monde. La 
résistance fut héroïque; le vieux Yargas, tout ensanglanté, 
l'épéc à la main, se tint au premier rang sur la brèche jusqu'à 
la fin, et, lorsque l'ennemi parvint à forcer l'entrée après une 
journée de lutte désespérée; il ne trouva dans l'enceinte que 
vingt-cinq hommes vivants, mais complètement hors de 
combat. 

Barberousse abusa cruellement de sa victoire en faisant 
mourir sous le bâton le brave capitaine, qui avait survécu à 
la belle défense dans laquelle il s'était si peu épargné. Aussi- 
tôt qu'il se vit le maître du Penon, il fit raser la chemise 
crénelée qui entourait l'îlot, ne conservant que les tours rondes, 
sur lesquelles il plaça un fanal et une batterie ; il se servit des 
déblais pour relier entre eux les petits écueils qui formaient 
une ligne presque droite entre l'îlot du fort et la côte; il cons- 
truisit ainsi un môle qui porte encore aujourd'hui son nom, et 
cet ouvrage, complété par une petite jetée perpendiculaire, 
servit à garantir le portd'iVlger des vents du nord et du nord- 
ouest, si terribles dans ces parages. 

A partir de ce moment, les vaisseaux corsaires purent hi- 
verner dans cet abri, sous le canon de la place, et y défier les 
tempêtes. Dès ce jour, Alger devenait ce qu'elle n'a pas cessé 
d'être jusqu'à 1830, la terreur de la Méditerranée, et le refuge 



1. Voiries Documents sur V occupation espagnole, déjà cités {Revue 
africaine, an. 1875, p. 163); lettre de D. Pedro de Godoy à Alarcon, datée 
du 7 juin 1529. Elle rectifie la date du 21 mai, qu'on avait adoptée jus- 
qu'ici comme celle de la prise du Penon. 



36 CHAPITRE TROISIEME 

préféré des corsaires barbaresques ; la Régence était défmili- 
vemenl fondée. 

La prise du Penon eut, dans toute l'Afrique du Nord, un 
immense retentissement; les Kabyles marchèrent sur Bougie, 
qu'ils investirent; mais ils furent repoussés par Ribera, qui 
commandait alors la place. A Tlemcen, cet échec des Espa- 
gnols produisit le même effet. Après la mort d'Aroudj, Bou 
riammou avait été replacé sur le trône par le gouverneur d'O- 
ran, et avait promis de payer tribut et d'approvisionner les 
garnisons chrétiennes. 

Il tint à peu près sa parole pendant toute la durée de son 
règne; lorsqu'il mourut, sept ou huit ans après avoir repris 
possession de son royaume, son frère Abd-Allah lui succéda, 
et ne songea, dès les premiers jours, qu'à se soustraire à ses 
engagements. Il est juste de dire qu'il se trouvait dans une 
position fort embarrassante, en proie aux exigences exces- 
sives des Espagnols, et à la mauvaise volonté de ses sujets, 
qui lui reprochaient de se faire le serviteur des chrétiens. 
Aussi, en apprenant les derniers succès de Barberousse, qui 
l'avait plusieurs fois menacé de le renverser, il s'insurgea 
ouvertement, et refusa le tribut et les vivres, prenant pour 
prétexte les exactions et les razzias dont ses sujets étaient 
victimes*. 

Son fils Mohammed se révolta alors contre lui, implora à la 
fois l'appui de l'Espagne et celui du sultan de Fez, et soutint 
la lutte contre son père pendant près de deux ans; à l'aide de 
quelques tribus insurgées, il le bloqua même un instant dans 
Tlemcen. Le marquis Luis de Comarès avait excité contre 
lui, par sa mauvaise administration, des plaintes nombreuses 
parmi la population d'Oran, que ses gens maltraitaient et pil- 
laient impunément. A la suite des rapports qui furent en- 
voyés contre lui par les délégués royaux, il se rendit à Valla- 
dolid, au moment où sa présence eût été le plus nécessaire 
pour éteindre l'incendie qui commençait à s'allumer dans 
toute la province. 



1. Loc. cit. Voir la lettre de Muley Abd'-AUah au corréddor d'Oran 
(an. 1875, p. 169). 



b 



LES BARBEROUSSES ET LA FONDATION DE l'odJEAG 37 

En Espagne, Fémotion causée parles succès des Turcs avait 
été vive; les populations des côtes adressèrent à la Cour sup- 
pliques sur suppliques pour obtenir d'être débarrassées d'un 
ennemi toujours prêt à fondre sur elles, et, dès 1530, l'expé- 
dition d'Alger fut résolue en principe. Il fallait d'abord s'as- 
surer un point de débarquement, et Tamiral André Doria le 
choisit à Cherchel, dont le petit port avait été naguère forti- 
fié par Aroudj. Il partit de Gênes en juillet 1531, avec vingt 
galères, débarqua quinze cents hommes sur le rivage voisin 
de la ville, qu'il envahit par surprise, brisant les fers de sept 
ou huit cents captifs, qui y étaient employés à la construction 
d'un môle, et qui se réunirent à leurs libérateurs; les janis- 
saires eurent à peine le temps de se jeter dans la citadelle. Le 
succès eût été complet, si les troupes ne se fussent pas déban- 
dées pour piller; ce que voyant les Turcs, ils se précipitèrent sur 
les assaillants à la faveur du désordre, et firent un grand car- 
nage des chrétiens; en même temps, le fort ouvrit le feu sur 
les galères de Doria, qui, voyant la partie perdue, se rem- 
barqua précipitamment, laissant six cents hommes aux mains 
de l'ennemi. 

Kheïr-ed-Din, désireux d'assurer la paix dans l'est, avait 
noué depuis longtemps des intelligences avec les principaux 
habitants de Tunis, très mécontents de leur roi Muley-Hassan, 
qui s'était fait détester et mépriser de tous par sa tyrannie et 
ses débauches. En août 1533, il laissa le gouvernement d'Al- 
ger à son Khalifat Hassan-Aga, auquel il adjoignit comme 
auxiliaires Hadj Bêcher et Ali-Sardo; après s'être assuré du 
consentement de la Porte, qui lui envoya à Bône quarante ga- 
lères, huit mille hommes, et une forte artillerie, il prit lui- 
même la route de terre avec dix-huit cents ioldachs, six mille 
cinq cents Grecs ou Albanais, et six cents renégats, pour la 
plupart Espagnols; il en avait fait sa garde particulière. 
Il s'arrêta sur son passage pour calmer une nouvelle efferves- 
cence qui s'était déclarée dans la province de Gonstantine ; et, 
se rembarquant ensuite à Bône, il arriva le 16 août 1534 à la 
Goulette, qu'il attaqua immédiatement. Il n'avait rencontré 
de résistance qu'à Béja, où les Tunisiens lui avaient tué quel- 
ques hommes. 



38 CHAPITRE TROISIÈME 

Le roi Muley-Hassan, qui s'était enfui à la nouvelle de 
l'arrivée de l'ennemi, revint le 18 août avec un millier de ca- 
valiers ; le combat eut lieu devant Bab-ed-Djezira; les Tuni- 
siens restés fidèles au roi, tinrent bon pendant toute cette 
journée et la moitié delà suivante; les Turcs, demeurés vain- 
queurs après cette sanglante affaire, entrèrent dans la ville de 
vive force, et la pillèrent à fond^ Le royaume se soumit en- 
tièrement, presque sans coup férir. Kheïr-ed-Din s'occupa, 
aussitôt installé, de fortifier la ville et de récolter dans la pro- 
vince l'argent dont il avait besoin pour l'entretien de son ar- 
mée; il excita ainsi contre lui le mécontentement de la popu- 
lation. 11 lui eût été cependant difficile d'agir autrement qu'il 
ne le fit ; car il venait de voir combien la milice indisciplinée 
qu'il commandait pouvait être dangereuse à de certains mo- 
ments; le 23 octobre, les janissaires s'étaient révoltés contre 
lui à cause du retard de la solde; il faillit perdre la vie dans 
celte émeute et fut forcé d'apaiser les rebelles à prix d'or ; ils 
recommencèrent le 28 novembre; mais cette fois le géné- 
ral avait pris ses précautions ; il les fit charger par ses rené- 
gats, qui en tuèrent cent quatre-vingts, et pendirent les pri- 
sonniers aux créneaux de la place. 

Charles-Quint se décida à agir, et il était grand temps qu'il 
le fit; car de tous côtés, les Arabes s'insurgeaient contre TEs- 
pagne. Muley-Mohammed, qui, en 1534, avait succédé à son 
père, et qui régnait à Tlemcen, s'était d'abord allié secrète- 
ment aux Turcs, refusant le tribut elles vivres; puis, à la 
nouvelle de la prise de Tunis, il avait entièrement jeté le 
masque, et tentait le 23 mai d'enlever Mers-el-Kébir par sur- 
prise ^ Le marquis Luis de Comarès, qui sollicitait depuis 
longtemps son rappel, venait de l'obtenir, et avait été rem- 
placé à Oran par le comte d'Alcaudete, excellent capitaine, qui 
s'opposait de tout son pouvoir aux progrès de l'insurrection, 
mais qui n'avait pas assez de monde pour occuper fortement 
la province; en attendant que les forces nécessaires lui fussent 
envoyées, il favorisait la révolte d'Abd-Allah, frère de Mo- 

1. Loc, cit. Voir la relation de Iribes (an. 1875, p. 344). 

2. Loc. cit. Voir la lettre de Malgarejo à l'empereur (an. 1875, p. 280). 



LES BARBEROUSSES ET LA FONDATION DE L'ODJEAC 39 

hammcd, qu'il tenait ainsi momentanément en échec. La pre- 
mière campagne ne fut pas heureuse; les partisans d'Abd- 
Allah furent battus deux fois de suite, à Tibda et au Chabet 
el-Lham; dans ce dernier combat, un détachement de six cents 
Espagnols, placés sous les ordres de don Alonso Martinez, 
fut entièrement massacré K 

Charles-Quint^ après avoir assemblé une armada de quatre 
cents navires, vingt-six mille fantassins et deux mille chevaux, 
s'embarqua à Barcelone le 2 juin 1535, rallia sa flotte à Ca- 
gliari le 10 du même mois, en partit le 13, arrivale 14, etin- 
vestit aussitôt la Goulette; elle avait été solidement fortifiée; 
mais Tunis même ne l'était pas. Après quelques escarmouches, 
Barberousse sortit en rase campagne avec ses Turcs; en même 
temps, les goums attaquaient Tarmée impériale par derrière 
et sur les flancs; la Goulette fut prise d'assaut par les Espa- 
gnols, le 14 juillet ; le 20, au moment oii le combat devant 
Tunis s'engageait, douze mille captifs chrétiens, qui étaient 
détenus dans la ville, brisèrent leurs fers, et, sous le comman- 
dement du capitaine Paul Siméon, se jetèrent sur les janis- 
saires, déjà fatigués et très éprouvés parla lutte, et s'empa- 
rèrent d'une partie des remparts et d'un château fortifié ; cette 
attaque inopinée mit les Turcs en déroute. Barberousse, crai- 
gnant d'être enveloppé, ne chercha pas à rentrer dans la place; 
il prit rapidement avec ses trésors le chemin de Bône, où il 
avait laissé ses galères, s'embarqua à la hâte, et, tandis qu'on 
le croyait en fuite vers Constantinople, il se dirigea sur Mi- 
norque, s'empara de Mahon, saccagea la ville et la côte, et y 
fit plus de six mille captifs, qu'il ramena triomphalement à 
Alger, où on le considérait déjà comme perdu. Pendant ce 
temps, Doria, arrivé trop tard à Bône, cherchait en vain où 
pouvait être son audacieux ennemi; il s'emparait toutefois de 
la ville, et y laissait huit cents hommes de garnison sous les 
ordres d'Alvar Gomez (el Zagal). 

Kheïr-ed-Din avait été bien inspiré dans la conduite de sa 
retraite ; car s'il eût pris la route de terre, il eût sans doute été 

1. Loc. cit. Voir la lettre de Ben Redouan au comte d'Alcaudete 
(an. 1875, p. 358). 



40 CHAPITRE TROISIEME 

arrêté aux Portes de Fer par le sultan de Kouko^ qui s'était 
laissé gagner par le gouverneur de Bougie, et avait promis 
de couper la route d'Alger aux Turcs en fuite \ 

Le 15 octobre de la même année, obéissant aux ordres 
du sultan Soliman, il quitta Alger^, et se dirigea vers Cons- 
tantinople, oii il fut nommé Grand Amiral. Le reste de sa vie 
n'appartient pas à l'histoire de l'Algérie et fut consacré au 
service du sultan, dont il commanda les flottes jusqu'à sa 
mort ; il conserva cependant le titre et les prérogatives des 
Beglierbeys d'Afrique. 

En 1546^ il était âgé d'environ soixante-seize ans, lorsqu'il 
fut brusquement enlevé le 4 juillet à la suite d'une courte ma- 
ladie. Il possédait des trésors immenses. Sans parler des 
grands biens qu'il légua à son fils Hassan, et de ses riches pa- 
lais du Bosphore, il laissa àRouslan Pacha 210,000 sequins 
et 10,000 autres à son neveu Mustapha, affranchit tous ses 
esclaves âgés de plus de quinze ans, offrit les huit cents autres 
au sultan, avec trente galères tout arm'ées. Il consacra en 
outre 30,000 sequins à Fembellissement de sa mosquée,. si- 
tuée à Buyukdéré, oii il fut enterré. 

Kheïr-ed-Din peut être considéré comme le véritable fon- 
dateur delà régence d'Alger; son frère Aroudj avait compris 
le premier que le conquérant de la côte ne peut y régner effec- 
tivement qu'à la condition absolue d'être le maître incontesté 
de rintérieur. Cette tradition resta celle du second Barbe- 
rousse, qui consacra sa vie toute entière à assurer l'unité du 
pouvoir. Il y employa ses grandes facultés, son courage, sa 
finesse, et surtout l'indomptable fermeté qui lui permit de ré- 
sister à tant d'ennemis, dans des circonstances si difficiles. 
Le rêve de toute sa vie fut la fondation d'un vaste empire, 
composé de toutes les provinces de l'Afrique du nord ^ Cet État 
fût devenu une puissance maritime de premier ordre, et eut as- 
sure la suprématie de l'Islam sur la Méditerranée. Il était par- 
venu à convaincre le sultan Soliman, qui avait pour lui une af- 

1. Loc. cit. Voir la lettre de l'empereur au commandant de Bougie 
(an. 1875, p. 495). 

2. Voiries Négoci'itions de la France dans le Levant, d. c. (T. I, 
p. 248-90.) ^ 



LES BARBEROUSSES ET LA FONDATION DE L'ODJEAG 41 

fection toute particulière ; mais la méfiance jalouse du Divan et 
la diplomatie de nos ambassadeurs vinrent entraver à plu- 
sieurs reprises ses commencements d'exécution. Il légua ce 
grand projet à ses successeurs, qui furent, comme nous le ver- 
rons, arrêtés par les mêmes obstacles. Il leur légua également 
sa défiance des janissaires, dans l'orgueil et la turbulence des- 
quels sa clairvoyance devinait l'abaissement et la ruine future 
de la Régence, et qu'il eut toujours soin de contenir, en les 
entourant de forces supérieures. C'est de lui que datent les 
premières relations de la Régence avec la France, dont il fut 
longtemps Fami ; il reçut en ambassade Jean de Monluc, Saint- 
Blancard, La Garde et LaForest, fut pendant près de dix ans 
le chef du parti français au Grand Divan, et ne cessa ses 
relations atTectueuses avec nos ambassadeurs que le jour oii il 
apprit que le roi leur avait donné l'ordre de s'opposer à ce 
qu'il fut investi du commandement suprême de l'Afrique sep- 
tentrionale, objet de sa suprême ambition. Une laissait qu'un 
fils, Hassan, qu'il avait eu d'une Mauresque d'Alger. 



CHAPITRE QUATRIÈME 

ALGER SOUS LES BEGLIERBEYS 



SOMMAIRE : Alger avant les Turcs. — Sa population. — Gouvernement de ^ 
Barberousses. — Mœurs et coutumes des janissaires. — Les beglierbeys, 
leur politique et leurs revenus. — Les Arabes et les Kabyles. — La ma- 
rine. — Premières relations avec les puissances européennes. — Les consu- 
lats et les pêcheries de corail. 

Vers le milieu du x" siècle, Bolloguin, fils de Ziri, obtint 
de son père la permission de fonder trois villes dans la pro- 
vince dont le gouvernement lui avait été confié : il y éleva les 
cités qui s'appellent aujourd'hui Médéa, Miliana et Alger. 
Cette dernière fut construite au bord de la mer, sur l'empla- 
cement autrefois occupé par Icosium, petite colonie romaine, 
qui avait reçu sous Yespasien les privilèges du Droit Latin, 
et faisait orgueilleusement remonter son origine à l'Hercule 
Lybien. Elle avait été ruinée par les Vandales, et tellement 
ravagée, que le terrain qu'elle couvrait jadis était inhabité 
depuis près de deux cent cinquante ans; on y voyait seulement 
quelques pierres éparses, entre lesquels broutaient les chèvres 
de la tribu des Beni-Mezranna/dont les gourbis s'échelonnaient 
le long d'un des contreforts du Bou-Zaréa. La beauté du site, 
la douceur du climat, la commodité d'un petit port naturel ne 
tardèrent pas à y attirer un assez grand nombre de familles ; 
en 1068^ le géographe El-Bekri décrivait El-Djczaïr comme 
une grande ville, possédant une belle mosquée, plusieurs ba- 
zars, et un port fréquenté ; en 1154, Edrisi parlait avec éloges 
de la densité de sa population et de l'activité de son commerce. 
Les guerres du xii° siècle abaissèrent cette prospérité nais- 



ALGER SOUS LES BEGLIERBEYS 43 

santé; la province fut horriblement dévastée; s'il faut en 
croire la légende, trente villes disparurent à jamais. Alger 
passa des mains des Almohades à celles des Almoravides, puis 
appartint aux sultans de Bougie, à ceux de Tlemcen et de Tunis, 
et finit enfin par vivre dans une sorte d'indépendance, sous 
la domination du chef de la tribu des Taaliba, qui y com- 
mandait au moment de l'arrivée des Turcs. Les habitants ne se 
compromirent pas dans ces bouleversements, et subirent sans 
résistance les changements de régime auxquels les assujettit le 
sort des armes. Le citadin d'Alger semble avoir toujours eu le 
même caractère ; curieux, bavard, peu belliqueux, il est faci- 
lement disposé à s'incliner devant la force et à accepter les 
faits accomplis; adonné à de petits commerces et à des indus- 
tries qui n'exigent aucun eftbrt physique, il est mou, efféminé, 
et ses allures languissantes ofi'rentun singulier contraste avec 
la vivacité nerveuse du Kabyle, et Tampleur majestueuse du 
cavalier arabe. Très vicieux, et, sous des dehors aimables, 
cruel comme presque tous les êtres faibles, il a toujours été 
incapable d'organiser et de soutenir une résistance quelconque. 
Le Baldi ne joua donc, pour ainsi dire, aucun rôle dans l'his- 
toire d'Alger. 

Cette ville s'accrut considérablement sous les Beglierbeys, 
qui la fortifièrent avec soin, et l'embellirent de palais, de bains 
et de mosquées, qu'ils décorèrent des marbres enlevés en Italie 
et en Sicile. Les Morisques d'Espagne, fuyaut la persécution, 
vinrent s'y établir en très grand nombre, et l'enrichirent des 
épaves de leurs fortunes et des produits de leur travail \ En 
même temps, les coteaux qui l'entourent en lui formant un si 
riant horizon se couvrirent de jardins et de somptueuses ha- 
bitations^ douces retraites de ceux qu'enrichissaient les guerres 
maritimes. Au moment de l'avènement des Pachas triennaux, 
vers la fin du xvi" siècle, le bénédictin Haëdo comptait dans le 
Fhâs dix mille jardins, dont il admirait la beauté et la fertilité ; 
le Sahel et la Mitidja étaient remplis de fermes, cultivées 
par des esclaves chrétiens, au nombre de vingt-cinq mille. La 
ville même se composait de douze mille deux cents maisons, 

1. Voir Haëdo. [Topografia de Argel, cap. xr.) 



/i4 CHAPITRE QUATRIÈME 

(( presque toutes très jolies^ » enfermées dans une enceinte 
bastionnée, que protégeaient trois grands bordj s extérieurs; 
une population de cent mille habitants fréquentait cent mos- 
quées, deux synagogues et deux chapelles catholiques. Huit 
fontaines monumentales étaient distribuées entre les quar- 
tiers principaux; des bains de marbre, d'un usage public et 
gratuit^ avaient été construits par Hassan-Pacha et par Mo- 
hammed-ben-Sala-reïs; sept grandes casernes servaient de 
demeure aux janissaires non mariés. L'abondance de toutes 
choses rendait la vie très facile ; la pêche eût suffi à elle seule 
pour alimenter tous les habitants, si poissonneuse était 
cette baie, qui serait encore telle, si l'incurie du pouvoir ne 
laissait détruire chaque jour cette précieuse ressource \ 

Le commerce extérieur, qui était de peu d'importance, avait 
été accaparé par les Morisques d'Espagne et les Juifs. Ceux-ci 
étaient au nombre d'environ deux mille, et trafiquaient princi- 
palement sur celles des marchandises provenant delà Course, 
qui n'étaient pas d'une défaite facile dans le pays ; ils les ache- 
taient bon marché et trouvaient moyen de les revendre en Eu- 
rope. Quelques-uns d'entre eux réalisaient d'assez grands bé- 
néfices; les autres étaient orfèvres, changeurs, monnayeurs; 
tous étaient fort maltraités, même par les esclaves^ que les 
Turcs encourageaient à les insulter et à les frapper ; ils étaient 
soumis à de lourds impôts, ne pouvaient se vêtir que de cou- 
leurs sombres, et habitaient tous le même quartier ^ Les Mo- 
risques exerçaient les professions de corroyeurs, selliers, ar- 



1. « Ita ut ovem 50 assibus, perdicum aut turturum par 4, caput pin- 
gLiem 3, centum ficus 1, melones duos aut mala granata duodecim 1, 
leporem 2, panis albi libram semisse, et sic de cœteris emere possis. » 
(Gramaye, Africa illustrata, lib. VII, cap. m.) 

2. « ijn enfant maure, rencontrant un Juif, si considérable qu'il soit, lui 
fera ôter son bonnet, déchausser ses sandales, et lui en donnera mille 
soufflets sur le visage, sans que le juif ose se défendre ou remuer, n'ayant 
d'autre ressource que de s'enfuir dès qu'il le peut. De même, si un Chrétien 
rencontre un Juif, il lui donne mille gourmades, et si le Juif veut se défendre, 
et qu'il soit vu par quelque Turc ou Maure, ceux-ci prennent parti pour le 
chrétien, même s'il est esclave, et lui crient: u Tue ce chien juif! » — 
Haëdo approuve fort cette conduite, et conclut ainsi; Juste châtiment et 
pénitence de leur grand péché et obstination! (Topografia, d. c, cap. 

XXVIII.) 



ALGER SOUS LES BEGLIERBEYS 45 

mûriers et brodeurs; leur industrie attirail à Alger des cara- 
vanes de l'intérieur du pays. 

En résumé, l'existence était douce au menu peuple, qui 
voyait affluer les trésors des deux mondes, apportés par les 
corsaires ou par les armées victorieuses; cet or facilement 
gag-né se dépensait plus facilement encore en débauches de 
toutes sortes, et les pauvres vivaient des miettes de ce festin 
perpétuel; quelquefois, la sécheresse et les invasions de sau- 
terelles amenaient la famine ; quelquefois encore, un navire 
apportait la peste de Tunis ou de Smyrne; ces deux fléaux 
étaient accueillis avec la résignation que donne le fatalisme, 
et personne ne songeait même à en accuser l'incurie des Gou- 
verneurs, dont aucun ne pensa jamais à prendre les mesures 
de précaution et d'hygiène exigées par les circonstances. Cette 
négligence d'un des devoirs les plus essentiels du souverain 
est de nature à étonner ceux qui ne se rendent pas un compte 
exact des conditions dans lesquelles les Beglierbeys et leurs 
Khalifats exercèrent le pouvoir. Comme personne n'a cherché 
jusqu'aujourd'hui à distinguer leur action de celle des Pachas 
et des Deys, il règne à ce sujet une confusion regrettable, 
qu'il importe de faire cesser. 

Lorsqu'Aroudj songea à se transformer de corsaire en con- 
quérant et en fondateur d'empire^ il n'avait d'autres soldats 
que les équipages de ses navires, commandés par les reïs, ses 
vieux compagnons, qui acceptèrent d'un commun accord à 
Alger la suprématie qu'ils avaient reconnue sur mer à leur 
heureux chef. Le premier Barberousse se vit donc investi d'un 
pouvoir librement accepté par une oligarchie militaire; mais_ 
ce pouvoir devint rapidement absolu, et son possesseur l'af- 
firma bientôt tel, en traitant avec la dernière rigueur ceux qui 
essayaient de s'y soustraire. Quand il mourut, son frère Kheïr- 
ed-Din lui succéda de plein droit sans que personne y mit op- 
position, et gouverna comme par le passé. On a vu que, pressé 
par la nécessité, il se déclara en loi 8 vassal de la Porte, et 
qu'il en obtint une troupe de deux mille janissaires, auxquels 
vinrent s'adjoindre près de quatre mille volontaires turcs, 
qui furent admis à participer aux privilèges de ce corps 
redouté. Ce fut uae grave atteinte au pouvoir absolu du sou- 



46 CHAPITRE QUATRIEME 

verain; caries premiers ioldachs nommaient leurs chefs à Té- 
leclion, et, plus tard, ils réglèrent l'avancement dans leur 
corps par des lois immuables ; leurs coutumes les soustrayaient 
à la juridiction commune; les châtiments mêmes qui leur 
étaient infligés étaient secrets et spéciaux. Doués d'une bra- 
voure à toute épreuve, mais grossiers, ignorants, arrogants 
et brutaux, ils apportaient tout l'entêtement de leur race à la 
conservation et à la défense de leurs droits, et se considé- 
raient comme lésés et insultés, aussitôt qu'ils croyaient qu'on 
avait voulu attenter au moindre d'entre eux. Enfin, c'était une 
arme solide, mais peu maniable, et il fallait des mains ha- 
biles et robustes pour en tirer un bon parti. 

A Alger, la situation se compliqua encore ; car la milice s'y 
considéra comme en pays conquis, et ne cessa de prélever sur 
les habitants, paysans ou citadins, des impôts en nature^ 
auxquels ceux-ci n'osèrent pas se soustraire au début, et qui, 
en vertu du droit coutumier, ne tardèrent pas à devenir léga- 
lement exigibles * ; elle imposa à la population des marques 
extérieures de respect, et chacun de ses membres prit le titre 
à'ilhistre et magnifique seigneur. Les lois qui présidaient à 
l'avancement étaient bizarres, elles semblent avoir été basées 
ser un sentiment d'égalité absolue et de méfiance réciproque. 
Le simple janissaire s'appelait ioldach^ et recevait un pain de 
vingt onces et une solde de 3,60 par lune; cette faible rétribu- 
tion s'accroissait chaque année de telle sorte, qu'au bout de 
cinq ans environ de services, il élait alloué au soldat 15,55 par 
lune. C'était la haute paie, dite saksan ; elle n'était jamais dé- 
passée, et le grade n'y changeait rien. Les huit plus anciens 
janissaires devenaient d'abord solachis (gardes du corps), les 
quatre premiers d'entre eux étaient appelés peïs^ et comman- 
daient les chaouchs ; ils passaient ensuite, toujours à l'ancien- 
neté, oukilhardjis (officier de détail), puis odabachis (lieute- 
nant), boulouk-bachis (capitaine), et agabachis (commandant) ; 
ces derniers étaient au nombre de vingt-quatre. Le plus ancien 
devenait A'/ay 6? (commandant supérieur) et, deux mois après, 
agha (capitaine général de la milice) ; il ne gardait cette 

1. V. la Topogra/ia, d. c, cap. xx. 



I 



ALGER SOUS LES BEGLIERBEYS 47 

charg-e que deux autres mois, "et prenait dès lors le titre hono- 
rifique Aq mansulagha, qu'il portait jusqu'à sa mort. En cette 
qualité, il ne pouvait plus exercer aucun commandement, et 
il vivait où il le jugeait bon, de sa haute paie; mais il était de 
droit membre du Divan supérieur, et pouvait prétendre à 
toutes les charges civiles \ 

Il est aisé de comprendre quel bouleversement fut apporté 
par ces nouveaux venus aux habitudes politiques et militaires 
des Barberousses et de leurs ancienscapitaines. Il existait entre 
tous ces vieux reïs une sorte de camaraderie fraternelle, qui 
pouvait s'accommoder de l'autocratie d'un d'entre eux, mais 
non de l'orgueil et de l'insolence de ceux qu'ils traitaient vo- 
lontiers de D mif d'Anatolie. Tous ces hommes de g-uerre, 
qui devaient fournir plus tard des pachas aux provinces de 
l'empire et des amiraux aux flottes des Sultans^ dissimulaient 
mal leur haine et leur dédain pour la horde sauvage qui se 
recrutait dans la lie du peuple de l'Asie Mineure. Kheïr-ed- 
Din, toujours habile, sut exploiter ce sentiment. Il se consti- 
titua une garde de six cents renégats, et leva une armée de 
sept à huit mille Grecs et Albanais, marins pour la plupart; 
il confia le commandement de ces deux troupes et de son ar- 
tillerie à ses anciens compagnons. En môme temps, il leur 
manifestait son affection de toutes manières. C'est ainsi qu'il 
déclara la guerre au prince de Piombino pour le forcer à rendre 
à Sinan le Juif son fils, qui avait été fait captif, et qu'on ne 
voulait laisser racheter à aucun prix; c'est encore ainsi qu'il 
paya pour Dragut une rançon royale, Il se constitua de cette 
façon une force sur laquelle il pouvait compter, et, lorsque les 
janissaires se révoltèrent à Tunis au sujet du retard de la solde, 
ils purent s'en apercevoir à leurs dépens; tant qu'il vécut, 
ils ne cherchèrent pas à s'immiscer dans les affaires du gou- 
vernement. C'est en vain qu'on voudrait objecter que, plus 



1. <( Parmi les artisans^ il y a des janissaires, qui, entre temps, vont à la 
guerre, ou en course ; ces hommes, tantôt soldats, tantôt ouvriers, n'ont pas sur 
le point d'honneur les mêmes idées que les chrétiens, qui regardent avec 
raison le service militaire comme une noblesse, et auraient honte d'être en 
même temps soldats et artisans, » {Topografia, cap. xxv») 



48 CHAPITRE QrATRlÈME 

tard, et notamment à l'époque de la révolution de 1659, la 
Milice voulut faire croire, et crut peut-être elle-même .qu'elle 
rétablissait le g-ouvernement des premiers temps de rOdjeac ; 
c'était une légende, et rien de plus ^ ; aucun acte, aucun écrit, 
même indigène^, ne peut autoriser à croire que les Barbe- 
rousses aient jamais tenu compte de l'avis des ioldachs pour 
g-uider leur ligne de conduite, et les faits prouvent le contraire. 
A celle époque, et pendant tout le temps du pouvoir des Beg- 
lierbeys, le Divan des janissaires n'eut à s'occuper que des 
affaires du. corps, et particulièrement des élections aux divers 
grades ; quelques-uns des principaux chefs étaient admis au 
Divan du pacha, qui se tenait tous les deux ou trois jours ; c'est 
là que se rendait la justice et qu'on délibérait sur les affaires 
de rÉtat; mais le souverain ne faisait que demander avis, et 
décidait en dernier ressort ^ Il est vrai que l'indocile cohorte 
chercha plus d'une fois à s'emparer de l'autorité ; mais ces 
tentatives demeurèrent infructueuses jusqu'à la mort d'Euldj- 
Ali, et à l'avènement des pachas triennaux; car les grands 
capitaines qui succédèrent aux Barberousses conservèrent fidè- 
lement leurs traditions, et s'opposèrent énergiquement à toute 
usurpation de pouvoir. Tous, sans exception, eurent un senti- 
ment très exact des dangers que la Milice faisait courir à la 
Régence par son indiscipline et ses exigences ; ils prévirent 
qu'elle serait une cause d'anarchie perpétuelle, que son esprit 
de rapine et de violence aliénerait à jamais les populations de 
l'intérieur du pays, et que celles-ci, écrasées d'impôts et de 
sévices, vivraient dans un état continuel de révolte et ne se- 
raient plus gouvernables que par la terreur. Gomme tel n'était 
pas lebutdesBeglierbeys, qui eussent voulu fonder un empire 
indigène, ils cherchèrent à se débarrasser de cet élément 
menaçant, et à le remplacer par une armée recrutée chez les 
tribus soumises, et principalement parmi les Kabyles, oi^i ils 



[ . A force d'être copiée et recopiée, cette légende entièrement fausse a 
fini par devenir un article de foi. 

2. La grande erreur provient de la confusion qui a été faite entre le 
Divan des janissaires et le Diran du pacha] il est vrai que le premier 
parvint à annuler le second, mais seulement vers 1618; ce fut une usurpa- 
lion de pouvoir, et non la règle primordiale. 



I 



ALGER SOUS LES BEGLIERBEYS 49 

trouvaient une pépinière d'excellents soldats, qui, une fois 
pourvus d*atmes à feu, leur eussent facilement permis de se 
passer du service des Turcs. Mais ceux-ci, voyant à quoi ten- 
dait cette nouvelle organisation, excitèrent les soupçons du 
Grand Divan, auquel ils firent craindre que les Gouverneurs, 
appuyés sur une armée nationale, ne se déclarassent indépen- 
dants. La méfiance de la Porte fit donc que la Régence porta, 
presque dès le jour de sa naissance, un germe de corruption 
et de décomposition : elle fut fatalement vouée au désordre, 
aux émeutes et aux changements de régime ; ses princes, bien 
loin de pouvoir constituer une bonne administration des pro- 
vinces conquises, furent forcés de les pressurer à outrance, au 
milieu d'un état de guerre permanent, pour contenter les appé- 
tits toujours croissants de ceux qui ne tardèrent pas à devenir 
les véritables souverains. 

Cependant, la plus grande partie du xvf siècle s'écoula sans 
que le mal devînt trop apparent; les guerres maritimes entre- 
prises avec des flottes de trente à quarante galères, contre les- 
quelles presque personne ne pouvait lutter avec avantage, les 
fructueuses expéditions de ïlemcen, de Tunis^ du Maroc et du 
Sud, alimentèrent le Trésor public, et rapportèrent assez de 
butin pour contenter tout le monde. De plus, les Beglierbeys*, 
qui joignirent presque tous à ce titre celui de grand-amiral, 
pouvaient aisément tirer de Constantinople les forces néces- 
saires pour châtier les mutins, qui furent réduits à s'incliner 
devant leur fermeté. Pendant toute cette période, le nombre 
des janissaires fut d'environ six mille, dont la moitié seule- 
ment habitait Alger; le reste était distribué dans les villes des 
provinces, sous le commandement de caïds, qui administraient 
le territoire voisin; le corps kabyle des Zouaoua formait^ 
nous dit Haëdo, le tiers de la garnison de la ville. Le recou- 
vrement des sommes exigées des Arabes se faisait au moyen 
des mahaiiaSj colonnes expéditionnaires destinées à parcourir 
le pays pendant quatre ou cinq mois de l'année, pour con- 
traindre les cheiks au paiement du tribut, qui s'acquittait en 

1. Kheïr-ed-Din, Sala-Reïs, Euldj-Ali, Hassam-Veneziano devinrent tous 
grands-amiraux. 



50 CHAPITRE QUATRIEME 

argent ou en nature ; ces tournées étaient la source d'une quan- 
tité de vexations, et les ioldachs y pillaient sur le fellah de 
quoi vivre le reste de l'année \ La grande Kabylie seule ne 
s'était pas soumise à un impôt régulier; tous les deux ans, les 
chefs de Kouko et de Kalaa offraient un présent d'une valeur 
de quatre à cinq cents ducats, en échange duquel ils recevaient 
des armes de prix et de riches vêtements. Le reste des revenus 
du pachalik se composait : des droits de douane^ fixés à onze 
pour cent sur toutes les marchandises, à l'entrée comme à la 
sortie, des redevances sur les pêcheries décoratif de V Octroi de 
la ville ; les Turcs en étaient exempts ; de la ferme des cuirs et 
de la cire, adjugée à des juifs ou à des marchands européens; 
des revenus de la Course, qui varièrent du huitième au cin- 
quième des prises; enfin des biens de ceux qui mouraient sans 
enfants. Le total atteignaitla somme de cinq cent mille ducats, 
et les dépenses étaient presque nulles, car les soldats des 
noubas et des mahallahs vivaient sur le pays, et la paie men- 
suelle de ceux qui résidaient à Alger n'exigeait pas plus de 
douze cents ducats; tout le reste allait grossir le trésor du 
Beglierbey, auquel une bonne partie de cet or servait à se con- 
cilier la faveur du Grand Divan. 

De toutes ces sources de richesse, la plus abondante était la 
Course. Elle ne fut, au début, qu'une des formes du Djehad ; 
(guerre sainte) ; les galères barbaresques formaient la Division 
navale de V Ouest des flottes ottomanes ; leur fonction spéciale 
consistait à nuire à l'ennemi héréditaire, l'Espagne, en ra- 
vageant ses côtes, en détruisant son commerce, et en apportant 
secours aux tentatives de rébellion des Morisques. Dans cette 
guerre de chicane, qui se renouvelait au moins deux fois par 
an, les reïs d'Alger ne connurent pas de rivaux ; ils y mon- 
trèrent une ardeur incessante, et une témérité presque toujours 
couronnée de succès. Sur un signe du Sultan, on les voyait 
accourir et combattre au premier rang, comme à Malte, à 
Tunis et à Lépante, où ils acquirent la réputation méritée 
d'être les meilleurs et les plus braves marins de la Méditer- 
ranée. « Naviguant, ditHaëdo, pendant l'hiver et le printemps, 

1. Topografiat cap. xix. 



r 



ALGER SOUS LES BEGLIERBEYS 51 

sans nulle crainte, ils parcourent la mer du levant au couchant^ 
se moquant de nos galères^ dont les équipages, pendant ce 
temps, s'amusent à banqueter dans les ports. Sachant bien que 
lorsque leurs galiotes, si bien espalmées, si légères, ren- 
contrent les galères chrétiennes, si lourdes et si encombrées, 
celles-ci ne peuvent songera leur donner la chasse, et à les 
empêcher de piller et voler à leur gré, elles ont coutume, pour 
les railler, de virer de bord, et de leur montrer l'arrière... Ils 
sont si soigneux de Tordre, la propreté et l'aménagement de 
leurs navires, qu'ils ne pensent pas à autre chose, s'attachant 
surtout à un bon arrimage, pour pouvoir bien filer et louvoyer. 
C'est pour ce motif qu'ils n'ont pas de rombalières... Enfin, 
pour cette même raison, il n'est permis à personne, fût-ce le 
fils du pacha lui-même^ de changer de place, ni de bouger du 
lieu où il est^ » 

Ces soins intelligents, cette sévère discipline, firent de la 
galère d'Alger un instrument de guerre de premier ordre ; le 
dommage que causèrent les reïs aux ennemis de la Turquie est' 
incalculable ; en 1580, leur flotte se composait de trente-cinq 
galères et de vingt-cinq brigantins ou frégates, sans compter 
une grande quantité de barques armées en course ; l'amiral 
était nommé par le sultan lui-même, et ne relevait que de 
son autorité et de celle du capilan-pacha. 

Le tableau de cette organisation très régulière est à lui seul 
une critique suffisante de l'opinion fausse et trop répandue, 
qui tend à assimiler les fondateurs de FOdjeac à des pirates et 
à des bandits. Cette erreur provient de ce que la plupart des 
historiens de la Régence se sont contentés de se copier les uns 
les autres, se transmettant ainsi les appréciations du premier 
d'entre eux, qui, en sa qualité d'Espagnol, qualifia durement 
la conduite des Barbaresques, sans s'apercevoir que ses com- 
patriotes leur avaient donné l'exemple, sur le littoral africain, 
et sur bien d'autres. En fait, les reïs furent à l'Islam ce que 
les chevaliers de Saint Jean de Jérusalem furent à la chré- 
tienté ; comme eux, ils firent tout le mal possible à l'Infidèle, 
combattant ses vaisseaux de guerre, enlevant ses bâtiments 

1 Topogra fia, cdi^). xxi. 



S2 CHAPITRE QUATRIÈME 

de commerce, brillant et pillant ses villes maritimes, ravageant 
ses côtes et réduisant les peuples en captivité ; tout cela était 
fort barbare ; mais la guerre se faisait ainsi à cette époque, et 
les modernes inventions nous réservent peut-être de si ter- 
ribles spectacles de destruction que les massacres des temps 
passés ne nous paraîtront plus que comme des jeux d'enfants ! 

Dans ces expéditions quotidiennes, les reïs faisaient un 
énorme butin et toute la ville en prenait sa part : « A leur 
retour, dit Haëdo, tout Alger est content, parce que les né- 
gociants achètent des esclaves et des marchandises apportées 
par eux, et que les commerçants vendent aux nouveaux dé- 
barqués tout ce qu'ils ont en magasin d'habits et de victuailles ; 
on ne fait rien que boire, manger et se réjouir ; les reïs logent 
dans leurs maisons les Levantins qu'ils aiment le mieux, et, 
pour se les affectionner, tiennent table ouverte pour eux. Ils 
habillent richement leurs pages de damas, satin et velours^ 
chaînes d'or et d'argent, poignards damasquinés à la ceinture, 
ei, en un mot-, les parent plus coquettement que si c'était de 
très belles dames, tirant vanité de leur nombre et de leur beaulé, 
et les envoyant promener par troupes à travers la ville, se 
procurant ainsi des jouissances d'amour propre K » 

Cette prodigalité, ce luxe bizarre, ces débauches elles- 
mêmes accrurent la popularité des corsaires, que la foule ad- 
mirait déjà comme de victorieux défenseurs de la foi. De toute 
fête orientale, l'usage veut que le pauvre prenne sa part, sou- 
vent même sans y être invité; les tables de ces joyeux marins 
fournirent donc la sportule à tout le quartier qu'ils habitaient, 
et leur clientèle devint d'abord fort nombreuse, puis finit par 
comprendre toute la population, qui les aima d'autant plus 
qu'ils se montrèrent plus hostiles aux janissaires. Aussitôt 
qu'ils eurent conscience de leur force, ils cessèrent de déférer 
aux ordres des grands-amiraux^ et l'on vit peu à peu se re- 
lâcher les liens d'obéissance qui les rattachaient à la Porte. 
C'est de cette époque que datent les révoltes de Mami-Arnaute 
et les pillages de Morat-Reïs et de ses compagnons. 

Jusqu'en 1580, le mal ne fut pas très grand ; la parole du 

1. Topografi'i, cap. xxi. 



ALGER SOUS LES BEGLIERBEYS 53 

Sultan était encore écoutée, et les plaintes des ambassadeurs 
français obtinrent facilement le châtiment des délinquants. 
D'ailleurs, la plupart des anciens capitaines se souvenaient 
d'avoir, sous les ordres des Dragut et des Sinan, navigué et 
combattu de conserve avec lesSaint-Blancard, les La Garde et 
les Strozzi ; ils savaient combien l'asile qu'ils avaient souvent 
trouvé dans les ports de la Provence leur avait été utile, et ne 
désiraient pas se présenter en ennemis devant le pavillon 
fleurdelisé. Il résulta de là que, pendant presque toute la 
période des Beglierbeys, les relations de la Régence avec la 
France furent cordiales ; les galères barbaresques trouvaient 
à s'approvisionner et à se ravitailler à Marseille, où elles 
reçurent plus d'une fois des indications qui les sauvèrent des 
poursuites de Doria ; de leur côté, Henri II et Charles IX 
avisèrent à plusieurs reprises les Algériens des armements 
que l'Espagne préparait contre eux \ C'était, au reste, la haine 
commune contre cette puissance qui formait la base la plus 
solide de VancieiDie amitié, et l'on verra invariablement dans 
le cours de cette histoire la France amie ou ennemie de la 
Régence, selon qu'elle sera ennemie ou amie de l'Espagne. 

Cependant, à la suite des plaintes de quelques marchands, 
dont les navires avaient été enlevés ou pillés par des corsaires, 
M. de Petremol, ambassadeur à Constantinople, représenta au 
roi qu'il était indispensable d'avoir un consul à Alger pour la 
protection du commerce, et le Marseillais Berthole fut nommé 
à ce poste le 15 septembre 1564. Son arrivée causa une grande 
indignation à Alger; on y tolérait difficilement toute nou- 
veauté, et celle-là ne fut du goût de personne ; il y eut un 
commencement de sédition, et le nouveau venu ne reçut pas 
la permission de débarquer. Douze ans se passèrent ainsi ; en 
1576^ le capitaine Maurice Sauron se présenta de nouveau à 
Alger ; il éprouva un premier échec, et le pacha Ramdan, 
toujours tremblant devant la milice, n'osa pas le recevoir; 
mais, cette fois, la France parla haut, et nous savons, par des 
lettres du secrétaire d'ambassade Juyé et de l'abbé de Liste, 



4 . Négociaiions de la France dans le Levant, d. c, t. II, p. 72, 242, 
378, t. 111, p. 388, 854, t. IV, p. 50, 61, 300. 



g4 CHAPITRE QUATRIEME 

que le consul avait pris possession effective de sa charge en 
1577. Il mourut en 1585, et Loys de la Mothe-Dariés fut 
nommé à sa place ; il n'exerça pas ses fonctions, et les délégua 
au Père Bionneau, qui fut maltraité et emprisonné par Hassan 
Veneziano en 1586. Il fut remplacé par M. Jacques de Yias, 
qui se fit représenter d'abord par le capitaine Jean OUivier ; 
en 1588, celui-ci se plaignait à M. de Maisse de l'hostilité du 
pacha. Nous savons peu de choses sur ces premiers consulats, 
qui n'étaient pas, jusqu'à M. de Yias, des charges royales; 
elles appartenaient à la ville de Marseille, dont les échevins 
nommaient et payaient les titulaires. 

La France eut seule des consuls pendant cette période ; elle 
était, en effet, l'unique nation qui eut ce privilège, reconnu 
par les Capitulations^ et Ton ne peut en accorder le titre à 
quelques agents de commerce \ parmi lesquels nous citerons 
l'Anglais John Tipton, délégué de la Turkeij Company, Il 
vint s'établir à Alger en 1580, et ne s'occupa d'abord que des 
affaires de sa compagnie ; on verra plus tard que M. de Vias 
semble avoir eu à se plaindre de lui, et à combattre les efforts 
qu'il faisait pour obtenir une part des Concessions^ dénomi- 
nation sous laquelle on comprenait, non seulement les Eta- 
blissements créés parles Français sur la côte, mais encore le 
droit reconnu de trafiquer dans certaines villes. 

Bien avant que la puissance turque ne s'établît dans la 
Régence, Pise, Gènes, Florence, Marseille et Barcelone y 
faisaient un commerce actif et fructueux, et quelques-uns de 
leurs navires se livraient à la pêche du corail. En 1543, les 
Lomellini de Gênes se firent donner Tile de Tabarque et les 
pêcheries qui en dépendent, comme complément de la rançon 
de Dragut, qui s'était laissé surprendre sur les côtes de la 

1. M. le consul général de la Grande-Bretagne à Alger, dans son récent 
ouvrage ; The scourdje of Christendotriy s'est efforcé de prouver que le 
consulat anglais était le plus ancien de ceux d'Alger : M. Playfair eut pu 
s'assurer du contraire en lisant dans les Négociations les lettres que nous 
citons, et dans Gramaye, le passage suivant : « Ab annis duobus Hollandi 
suum proprium habeant Consulem, sub quoTeutonici idiomatis mercatores 
et negotia aguntur; et jam inde Angli mercatorem suis negotiis intenden- 
tem fide publica habeant. » Il résulte de ces mots de Gramaye, qui était à 
Alger en 1619, qu'à cette époque, le résident anglais ne recevait pas le titre 
de consul, ^ 



ALGER SOUS LES BEGLIERBEYS 55 

Corse. En 1561, la France obtint de la Porte la permission de 
transformer en comptoirs permanents quelques petits ma- 
gasins, où les marins provençaux et languedociens venaient, 
depuis longtemps déjà, trafiquer avec les tribus delà Mazoule. 
Une compagnie, dirigée par Carlos Didier et Tomaso Lincio, 
sieur de Moissac *, construisit, à douze lieues environ à 
l'est de Bone, un fortin qui prit le nom de Bastion de France ; 
elle éleva des magasins à Mers-el-Kharaz (La Calle), au cap 
Nègre, à Bône, au cap Rose et à Collo. On y faisait la pêcbe 
du corail et l'échange des marchandises françaises contre le 
blé, la cire et les cuirs qu'apportaient les indigènes. Les 
bénéfices que rapportait ce commerce excitèrent un certain 
Nicolle à fonder en 1577 une compagnie, qui créa de sérieux 
embarras à sa rivale ; Lincio se plaignit h la Cour, et vit in- 
tervenir en sa faveur Euldj-Ali, qui l'avait pris sous sa pro- 
tection. L'histoire de ce début des Concessions est assez 
obscure ; cependant, sauf les querelles intestines elle mauvais 
vouloir des Génois, elles ne semblent pas avoir été inquiétées 
comme elles le furent dans la période suivante^. 

1. Plusieurs auteurs ont fait deux personnes de Lincio et du sieur de 
Moissac; on a été jusqu'à écrire que Lincio céda le bastion à M. de Mois- 
sac, ce qui revient à dire qu'il se le céda à lui-même. 

2. Pour ne pas encourir le reproche d'avoir négligé l'étude du mouve- 
ment littéraire et artistique algérien, nous citerons, une fois pour toutes, 
quelques lignes de Mohammed-el-Abderi, qui florissait vers 688 (de l'hég.) : 
« Cette ville est privée de la science, comme un proscrit de sa famille. Il 
n'j^ existe personne qu'on puisse compter au nombre des savants, ni même 
qui possède la moindre instruction. En arrivant à Alger, je demandai si 1 on 
pouvait y rencontrer des gens doctes, ou des hommes d'une érudition 
agréable; mais j'avais l'air de celui qui, comme dit le proverbe, cherche 
un cheval pleiti ou des œufs de chameau. )> 



CHAPITRE CINQUIÈME 

LES BEGLIERBEYS ET LEURS KHA.LIFATS 



SOMMAIRE : Hassan Aga. — Son origine. — Expédition de Charles-Quint 
contre Alger. — Hassan châtie les Kabyles de Kouko. — Son entreprise 
contre Tlemcen. — Le Comte d'Alcaudete. — Succès et revers des Espa- 
gnols, — Mort d'Hassan Aga. — Hadj Bêcher ben Ateladja. — Révolte des 
Riras. 



Hassan- Ag-a, auquel Kheïr-ed-Din avait laissé le comman- 
dement en quittant Alger, était né en Sardaigne, où il avait 
été capturé, encore enfant, dans une des nombreuses des- 
centes que les corsaires algériens faisaient sur les côtes de 
cette île. Il était échu en partage à Barberousse, qui l'avait 
pris en affection, l'avait affranchi, et dont il était devenu le 
majordome. Plus tard, son maître l'avait investi d'un comman- 
dement militaire dans lequel, quoique eunuque, il se distin- 
gua par son courage. Comme khalifat, il répondit à la con- 
fiance de son souverain en gouvernant d'abord l'État qui lui 
était confié avec une sage fermeté; mais plus tard, nous lui 
verrons jouer un rôle assez louche. 

Charles-Quint, pressé par les plaintes de ses sujets, et té- 
moin des dangers que faisait courir à tous les riverains de la 
Méditerranée l'extension de la puissance barbaresque, son- 
geait, depuis longtemps déjà, à s'emparer d'Alger. En 1535^ 
après la prise de Tunis, il avait été sérieusement question de 
commencer cette grande entreprise; mais Farmée était fati- 
guée et insuffisamment approvisionnée; il fallut donc attendre. 
Ce retard fut des plus fâcheux; car il est presque hors de 



LES BEGLIERBEYS ET LEURS KdALiFATS 57 

doute, qu'à ce moment, l'effroi qu'éprouvaient les Algériens 
ne leur eût pas permis de se défendre. Mais, quand l'opéra- 
tion eut été décidée^ les préparatifs de l'expédition furent 
poussés avec vigueur. Bône fut fortifiée ; après son échec de 
Cherchel, Doria fit trois croisières consécutives, détruisit la 
flottille de corsaires qui venait de saccager Gibraltar, et net- 
toya les côtes de la Tunisie. En même temps, l'Empereur 
cherchait à s'assurer le concours de Barberousse, auquel il 
faisait secrètement offrir le commandement suprême de 
l'Afrique du Nord, que le Grand-Amiral désirait tant obtenir, 
en échange d'un faible tribut et d'une déclaration apparente 
de vassalité. Cette diplomatie tendait à détacher de la Porte les 
Etats barbaresques, qui, livrés par là à leurs propres forces, 
n'eussent pas tardé à succomber. Les négociations furent con- 
duites par l'amiral Doria, qui y employa Alonso de Alarcon^ 
le capitaine Vergara et le docteur Romero \ 

Kheïr-ed-Din, pendant deux ans, feignit de se laisser séduire, 
recevant bien les envoyés du prince, discutant avec eux la 
question dans tous ses détails, acceptant des présents, et trom- 
pant Doria à un tel point, que celui-ci le croyait complètement 
gagné à la cause de l'Espagne. 

Pendant ce temps, le Capitan-Pacha tenait soigneusement 
le Sultan au courant de tout ce qui se passait, et celui-ci met- 
lait fm à cette intrigue en faisant enfermer le docteur Romero 
dans un cachot des Sept- Tours comme coupable d'avoir ex- 
cité un de ses sujets à la trahison. 

De son côté, le comte d'Alcaudete négociait depuis long- 
temps avec Ilassan-Aga, auquel il offrait le pachalik d'Alger. 
Il semble résulter de la correspondance du gouverneur d'O- 
ran, qu'Hassan prêta l'oreille à ses propositions, sans qu'il 
soit possible toutefois de dire jusqu'à quel point il était sin- 
cère; mais il est probable, en considérant l'attitude que con- 
serva, même après le désastre, d'Alcaudete, qui avait eu la 
conduite de toute l'affaire, et qui savait à quoi s'en tenir mieux 

1. Voir, au sujet de ces négociations; V Histoire d'Espagne de Ferreras, 
t. IX; celle de La Fuente, t. XII; la Cronica de los Bvbarojas, do Go- 
mara, et ['Appendice-^ les Documents relatifs à l'occupation espagnole, 
[Revue Africaine^ 1875, p. 141.) 



58 CHAPITHE CINQUIEME 

que personne, qu'Hassan s'était mis d'accord avec lui. Sans 
doute, il avait promis de livrer la ville, alors fort dépourvue 
de défenseurs, à condition que l'Empereur l'attaquât avec des 
forces assez considérables pour masquer sa défection. Telle 
est la seule raison qui puisse justifier l'obstination avec la- 
quelle Charles-Quint persévéra à entreprendre cette expédi- 
tion dans la saison la plus dangereuse de l'année, en dépit des 
conseils de Doria et de tous ses vieux capitaines, des prières 
de son frère Ferdinand et des supplications réitérées du pape 
lui-même. C'est encore ainsi qu'on peut le mieux s'expliquer 
les fautes qui ont paru si étonnantes de la part du grand gé- 
néral qui commandait en chef, aidé d'auxiliaires tels que le 
duc d'Albe, Fernand Cortez et Fernand de Gonzague. 

A l'été de 1541, Charles-Quint organisa son armada; tan- 
dis que les vaisseaux de transport embarquaient une partie des 
troupes en Espagne, Tempereur lui-même rassemblait le reste 
de ses forces à Gênes, d'où il appareillait avec trente-six vais- 
seaux de guerre. Les préparatifs avaient pris plus de temps 
qu'on ne l'avait cru, et le 15 septembre était déjà arrivé avant 
qu'on ne pût se mettre en route. On perdit encore du temps 
aux Baléares, et, après avoir été contrariée par l'état de 
la mer, le 19 octobre seulement, la flotte arriva en vue 
d'Alger. Elle comptait 516 voiles, dont 65 grandes galères, 
montées par 12,330 marins, et 23,900 soldats. [Ce fut un des 
plus grands armements du xvi** siècle ; toute la noblesse d'Es- 
pagne, d'Allemagne et d'Italie y avait envoyé des volontaires; 
le pape avait voulu que son neveu Colonna en fit partie ; l'Ordre 
de Malte s'était fait un point d'honneur d'y paraître avec cent 
quarante de ses plus braves chevaliers, et quatre cents de ses 
meilleurs hommes d'armes. 

Le 20 octobre *, à sept heures du matin, la flotte entra dans 

1. Les dates de l'arrivée de l'armada et du débarquement des troupes ont 
été souvent faussées, et l'erreur s'est naturellement prolongée sur les opéra- 
tions postérieures; on avait cependant un guide précieux, \e Journal de 
Vandenesse, qui indique les événements jour par jour et souvent heure 
par heure, et qui nous donne absolument les mêmes dates que les Chro- 
niques mdigènes contemporaines. Quant aux faits de guerre, des témoins 
oculaires tels que Marmol, Magnolotti et Villegaignon nous apprennent avec 
autorité tout ce qu'on peut désirer savoir à ce sujet. 



LES BEGLIERBEYS ET LEURS KHALIFATS 59 

larade, et défila devant la ville; la mer était mauvaise; elle 
grossit encore dans l'après-midi et on dut aller s'abriter sous le 
cap Matifou; la division espagaole, qui se trouvait un peu en 
retard, se rangea derrière le cap Caxines. Le mauvais temps 
continua le vendredi 21 et le samedi 22; ce jour-là, dans l'a- 
près-midi, on reconnut la plage; deux petits bâtiments algé- 
riens, qui étaient venus en éclaireurs, furent poursuivis par 
le vicomte Cigala, qui s'empara de l'un d'eux. Le débarque- 
ment commença le dimanche 23 au point du jour, et s'accom- 
plit sans difficulté, sur la rive gauche de l'Harrach; quelques 
cavaliers, qui vinrent escarmoucher sur la plage, furent dis- 
persés presque aussitôt par le feu des galères. 

L'Empereur descendit à terre à neuf heures du matin, 
forma son armée en trois corps, et assit son camp auHamma 
(sur l'emplacement actuel du Jardin d'essai), à mille pas à, 
l'ouest du lieu où les troupes avaient pris pied. Pendant la 
nuit, lès Algériens firent une sortie sous les ordres d'Hadj-Be- 
cher et attaquèrent le camp à diverses reprises, mais par petits 
détachements, et sans arriver à d'autres résultats qu'à priver 
de sommeil les soldats débarqués, qui furent tenus en alerte 
jusqu'au matin. 

Le lendemain, 24, l'armée marcha en avant ; les Espagnols 
formaient l'avant-garde sous le commandement de Fernand 
de Gonzague ; l'empereur, à la tête de sa noblesse et des vo- 
lontaires, commandait le corps de bataille, qui se composait 
de troupes allemandes; les Italiens et les chevaliers de Malte_, 
sous les ordres de Camille Colonna, formaient Tarrière-garde. 
On s'avança ainsi à travers la plaine; l'armée était entourée 
d'une nuée d'Arabes, qui la harcelaient de tous côtés, sans 
lui faire grand mal, mais qui se montraient excessivement 
incommodes ; il fallut prendre position sur les hauteurs pour 
se délivrer de leur importunité; l'avant-garde fut chargée de 
ce soin, et les deux régiments de Bône et de Sicile, sous les 
ordres de don Alvaro de Sande et de Luis Ferez de Vargas, 
gravirent au milieu des broussailles le Koudiat-Es-Saboun, 
dont ils s'emparèrent par une attaque très brillante, dans un 
terrain hérissé de difficultés; l'empereur y porta immédiate- 
ment son quartier général. Le corps de bataille occupa de- 



60 CHAPITRE CINQUIÈME 

vant la ville une ligne de petites collines qui descendaient du 
Koudiat au rivage; l'arrière -garde campa sur la plage, de- 
puis ces collines jusqu'à la mer, en arrière du Kantarat-el- 
EfTroun (Pont-des-Fours). La position était excellente; deux 
profonds ravins servaient à l'armée de fossés naturels, et cha- 
cun s'endormit avec confiance. Dans la ville, l'effroi avait été 
un moment très grand, à la vue de l'imposante armée qui se 
déployait devant ses murs ; elle ne comptait comme défenseurs 
qu'environ huit cents Turcs, et la seule partie de la population 
capable de prendre part à la lutte se composait des Mores Anda- 
lous, qui ne pouvaient pas fournir plus de cinq mille combat- 
tants. Dès son arrivée au Koudiat, l'empereur avait envoyé en 
parlementaire à Hassan-Aga le chevalier don Lorenzo Manoël, 
pour le sommer de se rendre. Les chroniques indigènes préten- 
dent qu'Hassan se refusa hautainement à entendre les propo- 
sitions de cet envoyé ; mais il est plus sage de s'en rapporter aux 
allégations des historiens espagnols, qiii, pour la plupart, nous 
apprennent que le khalifat de Barberousse était fort ébranlé 
dans sa résolution, et que, sans l'opposition violente d'une 
partie des membres du conseil de guerre, parmi lesquels il 
faut citer Hadj-Becher, et le caïd Mohammed-el-Iudio, il eût 
accepté la capitulation qui lui était offerte \ 

En tout cas, il est avéré que dans la nuit du 24, un More se 
présenta aux avant-postes^ et fut introduit dans la tente de 
l'empereur, qui fut prié par lui de laisser libre la route de la 
porte Bab-el-Oued, afm de faciliter la sortie de ceux qui vou- 
laient quitter la ville. 

Tout semblait donc jusque-là favoriser les assaillants, qui 
dominaientla ville, et pouvaient l'écraser de leur feu, lorsque, 
vers neuf ou dix heures du soir, la pluie commença à tomber, 
et ne cessa de croître en intensité. En même temps, un vent 
très violent de nord-ouest se levait, et mettait la flotte dans 
une situation excessivement périlleuse ; car la baie d'Alger 
n'est pas tenable dans de semblables conditions. 

L'armée, fatiguée de la traversée, déjà privée de sommeil la 
nuit précédente, fut fort éprouvée par la faim et le froid subit 

1. Voir Marmol, lib. V, fol. 218. 



LES BEGLIERBEYS ET LEURS KHALIFATS 61 

qu'amena la pluie ; on n'avait pas débarqué de tentes, et les 
approvisionnements se bornaient à trois jours de vivres, dont 
deuxétaientdéjà consommés. Au point du jour, les Algériens, 
commandés par Hadj-Becher, profitèrent de Tétat de torpeur 
auquel le froid avait réduit l'ennemi pour exécuter une sortie 
sur la droite des lignes, qui s'appuyait au Ras-Tafoural 
(pointe où s'éleva depuis le fort Bab-Azoun). Les grand' gardes 
italiennes, postées en arrière du Kantarat-el-Effroun, furent 
surprises, culbutées, et se rejetèrent en désordre sur le 
corps d'armée de leur nation, qui se débanda devant cette 
attaque inopinée. lien fut fait un grand massacre^; la pa- 
nique fut pendant quelque temps à son comble, et le désastre 
eût pu devenir irréparable, sans le courage des Chevaliers de 
Malte. Au premier bruit, ceux-ci avaient sauté surleurs armes, 
et étaient venus occuper le petit défilé qui se trouvait en 
arrière du pont, et que traversait la route gui conduisait au 
Koudiat. Là, ils arrêtèrent par une défense héroïque l'effort 
des assaillants, et permirent ainsi à Colonna et au prince de 
Salmone de rallier les fuyards. Bientôt, prenant l'ofTensive à 
leur tour, ils chargèrent si vigoureusement les contingents 
d'Hadj-Beclier, qu'ils les refoulèrent jusque sous les remparts 
de la ville, dont Hassan-Aga effrayé fit fermer précipitamment 
les portes, abandonnant ceux qui n'étaient pas rentrés au fer 
des Chevaliers de Saint-Jean. C'est à ce moment que Savi- 
gnac, porte-étendard de l'Ordre, vint planter sa dague dans 
la porte Bab-Azoun, qui se fermait devant lui et devant les 
siens. A la nouvelle du désordre, Charles-Quint était monté à 
cheval, à la tête de sa noblesse et de ses lansquenets, et avait 
donné de sa personne sur la droite de l'ennemi. Dans ce 
combat, les Chevaliers, dont la conduite fut admirée de tout 
le monde, avaient perdu près de la moitié des leurs, ne 
pouvant se servir que de leurs épées et de leurs dagues contre 



1. Quelques historiens (Hammer est du nombre) ont indûment attribué 
aux Italiens le rôle glorieux que jouèrent les _ chevaliers de Malte; mais 
Villegaignon, Vandenesse et Marmol, qui assistaient à la bataille, en pensent 
tout autrement, et la Chronique de Wolfgang Dreschsler résume l'opinion 
publique par ces mots : v Germanus miles, Italo fugiente, fortiter contra 
Mauritanos pro Cœsare pugnavit. » 



62 CHAPITRE CINQUIEME 

les armes de jet des Algériens; car la pluie violente qui 
tombait rendait les mousquets inutiles, tandis que les Mores 
Andalous étaient armés d'arbalètes de fer avec lesquelles ils 
pouvaient facilement tirer à distance sur leurs adversaires, 
engagés dans une boue épaisse, et alourdis d'ailleurs par le 
poids de leurs armures. Pendant ce temps, la tempête redou- 
blait, le vent avait augmenté de violence ; presque tous les 
navires venaient successivement à la côte, surtout les bâti- 
ments de transport. Cent quarante d'entre eux furent anéantis 
en quelques heures ; les grandes galères de guerre subirent 
proportionnellement de bien moins fortes pertes, étant mieux 
commandées et plus solidement construites; elles trouvèrent 
de plus dans leurs chiourmes un précieux élément de salut, 
qui manqua aux vaisseaux voiliers. Les capitaines firent 
border les avirons, et nagèrent contre le vent, évitant ainsi 
d'être jetés à terre. Il fallut continuer cette manœuvre pen- 
dant vingt-quatre heures sans interruption, et ceux auxquels 
manqua la force ou l'énergie s'échouèrent sur le rivage, où 
leurs équipages tombèrent sous les coups des indigènes du 
voisinage, accourus à la curée. Seize grandes galères firent 
ainsi naufrage ; pour la plupart, ce désastre fut dû aux 
rameurs eux-mêmes, dont une grande partie était composée 
d'esclaves musulmans^ qui préférèrent courir en même temps 
la chance du naufrage et celle de reconquérir leur liberté ; en 
effet, quatorze cents d'entre eux furent sauvés, et recueillis 
par les Algériens. L'Empereur envoya quelques compagnies 
pour empêcher le massacre de ceux que la tempête avait 
poussés à la côte ; ce secours eut peu d'efficacité ; les 
dommages subis par la Hotte furent énormes; le matériel 
entier, vivres, artillerie, munitions, approvisionnements de 
toute nature, fut perdu. De Cherchel à Dellys, la côte fut 
couverte d'épaves et de cadavres, et le butin fait par les Algé- 
riens fut si grand que, longtemps après, on le prenait encore 
comme terme de comparaison, quand on voulait parler d'une 
riche prise. Doria^ qui n'avait ménagé ni sa personne ni ses 
vaisseaux, et qui, monté sur sa galère capitane la Tempérance, 
n'avait pas cessé de soutenir de son feu les troupes qui com- 
battaient sur le rivage, perdit à lui seul onze navires ; Fernand 



LES BEGLIERBEYS ET LEURS KHALIFATS 63 

Cortez vit cngloulir sous ses yeux une galiote chargée des 
riches trésors qu'il avait rapportés du Mexique. Les galères 
de Malte se distinguèrent entre toutes par leur énergie et 
leur bonne tenue. 

La rude leçon que les Algériens avaient reçue dans la sortie 
qu'ils avaient tentée les tenait renfermés dans les murs de la 
ville, et l'armée chrétienne se reforma paisiblement dans ses 
lignes. Mais, tandis que l'ordre se rétablissait peu à peu, 
Charles-Quint se trouvait en proie aux plus graves préoccupa- 
tions. Les hommes n'avaient absolument plus de vivres; le 
mauvais temps continuait, et semblait devoir durer ; la 
démoralisation gagnait presque tout le monde. Et, ici, il 
faut remarquer que les précautions de la prudence la plus 
élémentaire eussent suffi pour empêcher que cette tempête 
subite n'amenât la ruine de l'expédition. Si, avant de com- 
mencer les opérations, on eût débarqué les vivres et le 
matériel, et installé le tout au Hamma dans un camp retranché 
et bien gardé, l'armée eût pu, dans la sécurité et l'abondance, 
attendre patiemment que le retour du beau temps lui permît 
de procéder à une attaque régulière, qui ne pouvait pas man- 
quer de réussir. De semblables considérations n'avaient pas 
pu échapper aux chefs expérimentés de l'armada, et, pour 
s'expliquer que ces mesures de précaution aient été négligées, 
il semble indispensable de croire que l'empereur comptait 
sur la connivence d'Hassan pour entrer dans Alger sans coup 
férir. Mais, aussitôt qu'il eut perdu toute illusion à ce sujet, 
il redevint un grand chef d'armée, dans toute l'étendue de ce 
terme. Au moment où tout le monde se décourageait autour 
de lui, et tandis que le camp retentissait des doléances et des 
lamentations de ceux qui se voyaient déjà perdus, il calma le 
désordre par son sang-froid et sa résignation, prit pour l'éva- 
cuation et la retraite les dispositions les plus sages, et donna 
à tous l'exemple de l'abnégation et du courage. Dès le soir 
du 25, Doria lui avait fait parvenir à grand'peine une lettre, 
qui lui fut portée par un habile nageur, dont l'adresse et 
l'intrépidité eurent raison du déchaînement de la tempête. 

Dans cette lettre, l'amiral conseillait à son souverain de 
ne pas chercher à conserver plus longtemps les positions con- 



64 CHAPITRE CINQUIEME 

quises ; il lui représentait l'impossibilité dans laquelle se 
trouvait le reste de la flotte de tenir la mer plus longtemps, et 
la perte de tous les vivres ; il terminait en demandant la 
permission d'aller se ranger à Tabri du cap Matifou ; c'était, 
disait-il, la seule chance de salut qui restât à l'armée. 

Le mercredi matin 26, la tempête continuait ; la retraite 
fut décidée et commença immédiatement. Mais, avant de se 
mettre en marche, Charles-Quint ordonna que les chevaux 
fussent tués pour donner aux hommes quelque peu de nourri- 
ture ; pour calmer le mécontentement des volontaires, il fit, 
le premier, abattre devant lui les magnifiques montures qu'il 
avait amenées pour son usage personnel. L'armée suivit le 
bord de la mer, et fit peu de chemin ce jour-là; il fallut 
bivouaquer le soir derrière l'Oued-Kniss, qui servit de fossé 
au camp. Le lendemain, jeudi 27, elle arriva sur les bords de 
l'Harrach, dont les pluies avaient fait un torrent impétueux, 
que l'on n'osa pas traverser dans l'obscurité. Le vendredi 
matin, les hommes valides construisirent un pont de bois 
avec les débris des navires rejetés sur la côte ; le peu de cava- 
lerie qui avait été conservé trouva un gué un peu plus haut, 
tandis que l'empereur passait sur la barre de sable de l'em- 
bouchure. Ce jour-là^ les troupes vinrent camper sur les bords 
fangeux de l'Hamise ; le lendemain, samedi 29, elles traver- 
sèrent ce ruisseau débordé et arrivèrent le soir au-dessus de 
Matifou, où se trouvait abrité le reste de la flotte. Cette 
retraite avait été opérée en aussi bon ordre que le permet- 
taient les circonstances ; les Italiens formaient l'aile droite ; 
les blessés et les malades furent placés au centre ; et, derrière 
eux, les Espagnols et les Chevaliers de Malte composaient 
l'arrière-garde, que Charles-Quint commanda en personne 
pendant quatre jours, faisant de temps en temps des retours 
offensifs avec cette troupe d'élite, pour netloyer le terrain et 
railleries traînards. Car, dès le commencement de la retraite, 
la population d'Alger était sortie tout entière et harcelait la 
malheureuse armée sur ses derrières. En môme temps, les 
tribus voisines étaient accourues pour avoir leur part du butin. 
L'épuisement des hommes était excessif; privés de nourriture 
et de sommeil, glacés de froid, forcés de s'avancer à travers 



LES BEGLIERBEYS ET LEURS KHALIFATS 65 

les terres glaiseuses et défoncées, passant la nuit couchés 
dans la boue liquide, ils n'avaient plus assez de vigueur pour 
marcher, jetaient leurs armes et devenaient une proie facile 
pour l'ennemi. Ceux qui se sauvèrent durent la vie à l'héroïque 
conduite de l'arrière-garde, qui, stimulée par la présence et 
par l'exemple de l'empereur, fit des prodiges pendant les 
quatre jours que dura cette malheureuse retraite. Pour bien 
apprécier le mérite de ces braves gens, parmi lesquels se 
distinguèrent tout particulièrement les Chevaliers de la 
Langue de France^ il faut se souvenir qu'ils durent passer sept 
jours sous les armes, sans vivres, sans repos, sous une pluie 
glaciale, combattant sans cesse, chargés de lourdes armures, 
dans un terrain où ils enfonçaient jusqu'aux genoux. Les 
Algériens se souvinrent longtemps de ces hommes rouges, 
(ils portaient sur leurs armes la sopraveste cramoisie ornée 
de la croix blanche) qui leur avaient coûté tant de sang, et 
ce fut sans doute de là que vint la superstition populaire, 
qu'Alger ne serait jamais pris que par des guerriers habillés 
de rouge. 

L'armée était à peine arrivée au cap Matifou^ et campée 
dans les ruines de l'antique Rusgunia, où la flotte avait 
débarqué le peu de vivres sauvés du désastre, que Charles- 
Quint réunit en conseil de guerre les principaux de ses capi- 
taines. 11 s'agissait de décider si l'entreprise devait être mo- 
mentanément abandonnée, ou s'il restait quelque chance de 
renouveler Tattaque avec un meilleur succès. La grande 
majorité opina pour l'ajournement, les uns par conviction, les 
autres par déférence pour l'Empereur. L'opinion contraire 
trouva cependant deux ardents défenseurs : le comte d'Al- 
caudete, gouverneur d'Oran, qui combattait en Afrique depuis 
sa jeunesse, et dont le courage indomptable et l'énergie 
hautaine ne pouvait supporter l'idée de sembler fuir devant 
des gens d'une race qu'il avait vaincue si souvent; il se pro- 
nonça vigoureusement pour une nouvelle attaque, qu'il s'of- 
frait à diriger, déployant ainsi cette audace et ce mépris du 
danger qui devaient lui coûter si cher dix-sept ans plus tard. 
On peut ajouter, qu'ayant conduit les négociations avec 
Hassan, il connaissait mieux que personne ses véritables 

5 



66 CHAPITRE CINQUIÈME 

intentions, et savait sans doute qu'il n'eût pas tardé à capi- 
tuler, si des circonstances fortuites ne lui fussent venues en 
aide. Il fut chaudement appuyé par Fernand Gortez^, qui se 
souvenait de la M^zV Terrible et savait ce qu'un chef hardi peut 
entreprendre avec quelques hommes de courage. Il supplia 
l'Empereur de lui laisser choisir dans Tarmée quelques élé- 
ments solides, et de lui donner les vivres et munitions néces- 
saires, se faisant fort de prendre la viJle. Sa demande fut 
repoussée; on trouva outrecuidant qu'il prétendît réussir avec 
une poignée d'hommes, là où son souverain avait échoué avec 
une si grande armée; les courtisans taxèrent son héroïsme de 
folie arrogante; on alla enfin jusqu'à dire qu'il ne cherchait 
qu'à recouvrer les trésors qu'il avait perdus. La seule opposi- 
tion loyale fut celle de Doria ^, qui, en vieux marin pratique 
de la Méditerranée, prévoyait qu'on n'en avait pas encore 
fini avec le mauvais temps ; le départ fut donc résolu, et l'em- 
barquement commença aussitôt. Depuis son arrivée à Matifou. 
l'amiral faisait réparer les avaries avec une hâte fiévreuse ; le 
conseil de guerre avait décidé d'abord que tout le monde par- 
tirait en même temps; mais, le l^r novembre au soir, la mer, 
qui s'était un peu calmée, grossit de nouveau ; il fut alors 
arrêté que chaque bâtiment se mettrait en route dès qu'il serait 
chargé, sans attendre de nouveaux ordres. Les galères furent 
forcées de remorquer les vaisseaux pour leur permettre de 
doubler le cap; plusieurs d'entre eux se perdirent sur les 
rochers et leurs équipages tombèrent aux mains des Arabes. 
Chaiies-Quint était monté sur sa galère le l^' novembre: 
mais il ne partit que le 3, après avoir mis en mer toute son 
armée ; il appareilla donc au plus fort de la bourrasque et 
courut des dangers sérieux; il faillit même ne pas pouvoir 
doubler les écueils de la pointe. La tempête continuait de jour 
en jour à s'accroître, et la flotte fut heureuse de trouver le 
lendemain un abri incertain dans le port de Bougie. Mais la 
mauvaise fortune qui s'acharnait sur cette malheureuse 
armada ne lui permit même pas d'y trouver le repos dont elle 

A. Voir Marmol, lib. V, f. 220; Sandoval, t. II, p. 306; Faul Jove, 
t. II , p. 722. ^ > t- » 

2. Voir Gomara, d. c. (p. 105). 



LES BEGLIERBEYS ET LEURS KHALIFATS 67 

avait tant besoin*. Les navires y furent exposés à une série 
de mauvais temps qui les mirent en grand péril et empêchèrent 
le ravitaillement, en sorte que les vivres manquèrent complè- 
tement, et qu'à l'appréhension du naufrage vint se joindre 
celle de mourir de faim. Car la place, aussi mal approvisionnée 
que le reste des possessions espagnoles, se trouvait toujours 
en état de famine, quand les communications étaient coupées 
entre elle et les Baléares, et on ne tirait rien du pays, sauf 
dans des circonstances exceptionnelles. Ahmed-ben-el-Kadi, 
gagné par les promesses du gouverneur et par les démarches 
d'Abdallah, fils de l'ancien roi de Bougie, qui s'était fait 
chrétien, et recevait une pension de l'Espagne, avait promis 
de rejoindre l'armée devant Alger; mais à la nouvelle du 
désastre, le Kabyle, toujours prudent, s'était bien gardé de 
quitter ses montagnes; il parait cependant à peu près prouvé 
qu'il envoya quelques vivres à Bougie, sans doute à prix d'or. 
Le mauvais état de la mer, qui fit sombrer plusieurs bâtiments 
dans le port, força la flotte à y rester jusqu'au 16 novembre, 
jour où appareillèrent les galères de Sicile, ainsi que celles 
de Gênes et de Malte. Le lendemain, l'Empereur partit avec 
le reste de ses troupes ; mais il fut obligé de rentrer dans le 
port à deux reprises différentes et ne put s'en éloigner défini- 
tivement que le 23 au soir. Le 26, il arrivait à Mayorque, et 
le l**" décembre, à Carthagène. Il venait d'échapper à un 
grand péril, dont il n'eut connaissance que plusieurs mois 
après son retour. Kheïr-ed-Din , qui surveillait depuis 
longtemps tous les préparatifs de l'expédition, avait voulu, 
dès le mois de juin, faire sortir cent galères, et les diriger, 
moitié sur la côte d'Afrique, et moitié contre la flotte, qui se 
trouvait alors dispersée, et en train de s'armer dans les ports 
de la Sicile, de Naples, de Gênes et d'Espagne. La méfiance 
du Grand Divan l'empêcha d'accomplir son dessein, et faillit 
causer la perte d'Alger; cependant, au mois d'octobre, Barbe- 
rousse était parvenu à vaincre les résistances qui lui avaient 
été opposées jusque-là, et il avait déjà pris la mer, lorsqu'il 

1. Voir Villegaignon {Caroli Y Imperatoris expeditio in Africam ad 
Argieram)^ et le Rapport d'un agent secret à François /"»• {Négociations 
de la France dans le Levant, t. I, p. 522). 



68 CHAPITRE CINQUIEME 

reçut la nouvelle du retour de la flotte impériale en Espagne ; 
on ne peut pas douter que, s'il n'eût pas été contrarié dans 
ses projets, il n'eût profité des événements et exterminé le 
reste de l'armada; la personne même de l'Empereur eût couru 
les plus grands dangers. 

La ruine de cette grande entreprise eût d'immenses résul- 
tats ; dans toute la chrétienté. Alger passa dès lors pour invin- 
cible, et l'orgueil des Musulmans s'en accrut d'autant; de plus, 
les Algériens firent un énorme butin, qui leur servit à armer 
la place, et à donner une nouvelle extension à la Course *; ils 
renflouèrent un bon nombre de petits bâtiments et quelques 
grosses galères, repêchèrent environ cent cinquante pièces 
d'artillerie de bronze, une grande quantité d'armes, et du 
matériel de toute espèce; enfin, le nombre des prisonniers fut 
assez grand pour donner naissance à un dicton populaire, 
par lequel nous apprenons qu'à cette époque « on pouvait 
acheter un esclave pour im oignon. » La puissance de l'Od- 
jeac s'augmenta ainsi presque subitement d'une manière 
formidable,, et c'est à partir de ce jour qu'elle devint réelle- 
ment le fléau de l'Europe méridionale. 

Aussitôt débarrassé des Espagnols, Hassan-Aga se mit en 
devoir de châtier le sultan de Kouko, dont il connaissait les 
intrigues avec les vaincus. A la fin d'avril 1542, il marcha sur 
la Kabylie avec une armée d'environ six mille hommes; 
Ahmed-ben-el-Kadi, effrayé, demanda son pardon et l'obtint 
à prix d'or; il s'engagea à payer tribut, et donna en otage son 
fils aîné, âgé de quinze ans, qui portait le même nom que lui. 

Cependant, la province d'Oran ressentait le contre-coup de 
la défaite des Espagnols sous Alger. Le roi deïlemcen, Muley 
Mohammed, se trouvait depuis longtemps dans ime très fausse 
position; forcé de pressurer ses sujets pour obéir aux 
exigences des chrétiens, il avait vu se former contre lui un 
parti nombreux, à la tête duquel s'étaient mis ses deux frères, 
Abdallah et Ahmed. Les Turcs, profitant de leurs succès, s'a- 
vancèrent dans rOuest, et vinrent camper sous les murs de la 

1. Voir la lettre de D. Alonso de Cordova à son père (Revue Africaine, 
1877, p. 225 ) et une lettre de l'évêque de Montpellier à François I". (Né- 
gociations, d. c, t. I, p. 525.) 



LES BEGLIERBEYS ET LEURS KHALIFATS 69 

ville, dont le roi leur ouvrit les portes sans résistance, protes- 
tant de son bon vouloir, et promettant de refuser dorénavant 
aux étrangers les subsides et les vivres. En même temps, il 
envoyait de riches présents à Hassan^ qui accepta sa soumission 
et installa une garnison de quatre cents janissaires dans le 
Mechouar. Abdallah, menacé de mort, s'enfuit à Oran, et 
supplia le comte d'Alcaudete de lui prêter son appui pour 
renverser Mohammed. Cette combinaison agréait fort au Capi- 
taine Général, qui, voyant se détacher de lui les tribus sou- 
mises, et se sentant de plus en plus acculé à la côte, ne désirait 
rien tant que de reprendre l'ancienne influence dans l'intérieur; 
le rôle d'assiégé seyait mal à ce soldat énergique et entrepre- 
nant, dont la persévérante audace eût assuré la victoire à son 
roi, si les moyens nécessaires lui eussent été libéralement 
accordés. Après de longues démarches, il obtint la permission 
de lever une armée de douze mille hommes environ, à la tête 
desquels il sortit d'Oran, le 27 janvier 1543, emmenant avec 
lui ses trois fils, et le roi présomptif Abdallah, en faveur 
duquel les tribus du Tessala et lesBeni-Moussa-ben-Abdallah 
venaient de se déclarer. Mohammed chercha d'abord à négo- 
cier, et fit en vain offrir au Comte quatre cent mille ducats. 
Celui-ci ne répondit qu'en s'avançantsur laroutedeTlemcen; 
jusqu'au 2 février, on n'eut affaire qu'à de petits groupes de 
cavaliers; ce jour-là, on arriva sur les bords de Tisser, très 
gonflé en ce moment par les pluies qui ne cessaient de 
tomber depuis plusieurs jours; les indigènes, au nombre 
de vingt mille, se tenaient prêts à en disputer le passage, 
sous les ordres du Caïd des Beni-Rachid, El Mansour-ben- 
Bogani^ Le combat commença à dix heures du matin, dura 
tout le jour et une partie du lendemain; après une lutte 
opiniâtre, lesEspagnols traversèrent le fleuve, mirent l'ennemi 
en fuite, et vinrent camper à l'ancienne forteresse de Tibda. 
Le 5, ils rencontrèrent à une heure de Tlemcen Tarmée 
de Muley Mohammed, qui avait rassemblé quatre-vingt mille 
Mores et qui -chargea en personne, à la tête des quatre cents 
Turcs d'Alger; ce fut une rude mêlée, qui commença à 

1. C'est ainsi que le nomment les Espagnols; la leçon probable est Bou 
Rhanem. 



70 CHAPITRE CINQUIÈME 

dix heures, dura jusqu'au soir, et se termina par la déroute 
des Mores; les Turcs et le roi se retirèrent à Kalaa; Don 
Martin de Cordova, fils du comte, avait été blessé dans 
raction. On campa aux Oliviers, où Abdallah reçut pendant 
la nuit la soumission des principaux de la ville, qui ouvrit 
ses portes le 6 au matin, sans autre résistance. Vingt jours 
se passèrent en razzias sur les tribus insoumises; le 
26 février, après avoir reçu le serment du nouveau roi, 
le comte d'Alcaudete donna Tordre du départ, qui eut 
lieu le 1" mars, à huit heures du matin. Depuis quelques 
jours, les remparts étaient entourés d'ennemis; les espions 
ne rapportaient que de mauvaises nouvelles, et assuraient que 
Mohammed se disposait à barrer le chemin du retour avec 
une armée considérable. En vertu de ces renseignements, le 
général espagnol, qui avait eu d'abord l'intention de laisser 
douze cents hommes dans le Mechouar, ne crut pas pouvoir 
appauvrir son armée, et sortit avec tout son monde, ramenant 
un immense butin, une grande quantité de captifs, et les 
canons perdus en 1S35, lors de la défaite de Martinez à Tibda. 
Le convoi était excessivement long, et mit trop de temps à 
défiler, si bien que l'avant-garde touchait au pont de l'Oued 
Saf-Saf, au moment où l'arrière-garde voyait se fermer 
derrière elle les portes de la ville. A ce moment, la colonne fut 
attaquée avec furie de tous les côtés à la fois, mais surtout à 
la tête du pont et aux bagages. Il y eut deux ou trois heures 
d'un désordre affreux; une grande partie des prisonniers et 
des conducteurs de chameaux s'enfuirent à droite et à gauche, 
et se joignirent aux assaillants ; il fut un instant question de 
les massacrer et de brûler ]e convoi. Cependant, d'Alcaudete 
avait couru au galop à la rivière, y avait rétabli l'ordre, et 
rendu l'énergie à ses soldats, qui forcèrent le passage, 
passèrent sur le ventre de l'ennemi , et gravirent en combattant 
les pentes ardues qu'il leur restait à franchir. La nuit se passa 
en alertes, et la bataille recommença le lendemain; la journée 
du 3 fut consacrée au repos; mais, le 4, il fallut faire de 
nouveaux efforts pour traverser Tisser, dont le passage fut 
vivement disputé. Le 8, l'armée rentrait à Oran; elle avait été 
harcelée par l'ennemi jusqu'au Rio-Salado . 



LES BEGLIERBEYS ET LEURS KHALIFATS 71 

x\près avoir rallié ses troupes et leur avoir donné quelques 
jours de rafraîchissement, d'Alcaudete fit une nouvelle sortie 
le 21 mars, et marcha sur Mostag-anem, espérant s^emparer 
de ce poste important avant l'arrivée des Turcs d'Alger. Mais 
ceux-ci l'avaient devancé ; il ne put que prendre le fort de 
Mazagran, oii il passa trois jours, et où il constata que Mosta- 
ganem, armé d'une trentaine de canons et muni d'une gar- 
nison de quinze cents hommes, ne pouvait plus être enlevé 
par un coup de surprise^ il se trouva donc forcé d'ordonner la 
retraite, qui fut très dure à effectuer; les Espagnols se virent 
entourés par plus de cent mille indigènes, et furent forcés 
d'enlever les chevaux à leurs propres goums, qui menaçaient 
de faire défection ; il fallut combattre sans relâche depuis 
Mazagran jusqu'à la vue des remparts d'Oran, où la colonne 
rentra le l^' avril, ayant subi des pertes très sérieuses, malgré 
dos prodiges de vaillance. Muley-Mohammed se dirigea sur 
Tlemcen et livra deux combats successifs à son rival sous les 
murs de cette ville, dont les habitants se déclarèrent en sa 
faveur et fermèrent les portes à Abdallah, qui prit la fuite, et 
vint se réfugier auprès du Capitaine Général. Celui-ci, avant 
de renvoyer en Europe les troupes qui lui étaient rede- 
mandées avec instance, fit une dernière tentative en faveur de 
son protégé ; il marcha sur Mascara, et obligea l'ennemi à 
évacuer et à brûler cette place ; mais il ne put pas pousser 
outre, faute de monde, et courut les plus grands dangers dans 
la retraite, pendant laquelle il faillit perdre la vie, le jour 
d'une affaire qui resta longtemps célèbre sous le nom de 
combat de l'Aceitoun. Le 24 juin, il s'embarqua pour l'Es- 
pagne avec le reste de son armée, rempli de tristesse en pen- 
sant que tant d'efforts n'avaient abouti à rien, par la faute de 
ceux qui lui avaient marchandé les secours indispensables à 
la réussite des opérations. 

Cependant, Hassan-Aga jouait à Alger un rôle très effacé ; 
personne n'avait oublié l'attitude douteuse qu'il avait prise 
lors de l'attaque de Charles-Quint, et son coadjuteur, Hadj- 
Becher-ben-Ateladja, qui s'était héroïquement conduit pen- 
dant le siège, avait, par cela même, accaparé la confiance de 
la Milice et de la population. Sans doute, des ordres venus 



72 CHAPITRE CINQUIEME 

de ]a Porte régularisèrent la situation ; en tous cas, Hassan 
rentra dans la vie privée, et mourut obscurément à la fin 
de 1545, à Fâge de cinquante-huit ans environ ^ 

Au printemps de 1544, Hadj-Becher eut à réprimer la 
révolte des tribus voisines de Miliana, qui s'étaient mutinées 
contre les Turcs, sous le commandement du Caïd des R'iras, 
nommé (ou surnommé) Bou-Trek. Ce Cheik avait réuni sous 
ses ordres près de vingt mille combattants, à la tète desquels 
il vint ravager la Mitidja, et bloquer Alger. Après avoir rem- 
porté quelques succès sur les troupes envoyées contre lui, il 
fut attaqué près de Soumata par Hadj-Becher, qui s'était porté 
à sa rencontre avec quatre mille mousquetaires et cinq cents 
spahis ; la discipline et les armes à feu des Turcs décidèrent 
la victoire de leur côté ; les insurgés perdirent beaucoup de 
monde et leur chef s'enfuit dans l'Ouest, avec une partie de 
sa tribu. A son retour, qui eut lieu au mois de juin, le vain- 
queur apprit l'arrivée d'Hassan-ben-Kheir-ed-Din, que le 
Sultan venait de nommer au gouvernement de l'Odjeac. 



1. Cette disgrâce d'Hassan, et ce brusque remplacement, alors qu'il exer- 
çait le pouvoir depuis douze ans, méritent d'appeler l'attention, et confirment 
en partie les soupçons dont il fut l'objet. Si l'on ajoute que Hadj-Becher et 
Mohammed le Juif, qui, d'après Marmol, lui avaient fait tous deux opposi- 
tion au conseil de guerre, furent récompensés, l'un par le gouvernement 
d'Alger, l'autre par celui de Tadjora, on ne pourra plus guère conserver de 
doutes. 



I 



CHAPITRE SIXIÈME 

LES BEGLIERBEYS ET LEURS KHA.LIFATS (Suite) 



SOMMAIRE : Hassan-Pacha. — Guerre dans le royaume de Tlemceu. — 
Départ d'Hassan. — Le caïd Saffa. — Sala-reïs. — Soumission de Tuggurt 
et de Ouargla. — Révolte des Reni-Abbès. — Soumission du Maroc — 
Prise de Bougie. — Mort de Sala-reïs. — Hassan-Corso. — Siège d'Oran. — 
Tekelerli-Pacha. — Révolte de la Milice. — Meurtre de Tekelerli. — 
Joussouf. — Yahia. 



Nous avons vu que Kheïr-ed-Din, tout investi qu'il fut du 
commandement suprême des flottes ottomanes, n'en avait pas 
moins conservé le titre et les prérogatives de Beglierbey d'A- 
frique ^ C'est en cette qualité qu'il fit nommer au gouverne- 
ment d'Alger son fils Hassan, auquel il confia la mission 
d'agir vigoureusement dans l'Ouest, où l'influence turque 
était fort ébranlée. Le nouveau Pacha se rendit à son poste, 
où il arriva le 20 juin 1544, et s'occupa activement des prépa- 
ratifs de guerre. Il eut d'abord à rétablir l'ordre dans Alger 
même, et dans les rangs de la Milice, qui^ sous les deux 
derniers khalifats^ s'était affranchie de toute autorité; il dut 
ensuite apaiser un reste de sédition chez les tribus situées à 



1. Le titre de Beglierbey d'Afrique (Bey des Beys d'Afrique) explique 
par lui-même l'autorité donnée à celui qui en était revêtu ; en cette qualit'% 
il commandait souverainement aux petits pachas de la Tunisie et de laTri- 
poiitaine, dont la nomination était le plus souvent laissée à son choix. C'est 
donc à tort qu'on a confondu jusqu'ici cette fonction très élevée avec celle 
de pacha. Nos ambassadeurs ne s'y trompent pas, et, alors qu'ils donnent 
ce dernier titre aux petits gouverneurs des provinces, ils appliquent aux 
beglierbeys la qualification de rois (ou vice-rois) d'Alger. Voir les Négocia- 
tions de la France dans le Levant, passim.) 



74 CHAPITRE SIXIÈME 

l'ouest et au sud de Miliana, afin de bien assurer sa route sur 
Mascara. Pendant qu'il s'occupait de ces soins, le comte d'Al- 
caudete était revenu d'Espagne, avec un renfort de trois ou 
quatre mille hommes, seules forces que ses instances eussent 
pu arracher à la parcimonie du Conseil Royal. En débarquant 
à Oran, il en avait trouvé la garnison diminuée, mais fort 
aguerrie, car Don Alonso, qui manquait de tout le nécessaire, 
avait été forcé de la faire vivre sur le pays ennemi, et ne 
nourrissait ses troupes que du produit de razzias^ qu'il pous- 
sait souvent plus loin qu'Arzew. Sur ces entrefaites^ l'ancien 
roi de ïlemcen Abdallah, accompagné du caïd Mansour-ben- 
Bogani, et du petit-fils de ce dernier, avait fait une nouvelle 
tentative pour reconquérir son trône à l'aide des indigènes; 
tombé par trahison entre les mains d'un chef qui prenait le 
titre de Roi de Dubdu, il s'était vu dépouiller des cinq cent 
mille doublons qu'il destinait aux frais de Texpédition, et 
était mort en captivité. Mansour, qui avait reconquis sa 
liberté, et qui négociait celle de son petit-fils, implora le 
secours des Espagnols, offrant de prendre à sa solde deux 
mille hommes, et donnant des otages. Le Comte accepta d'au- 
tant plus volontiers ces propositions, que l'alliance de Ben- 
Bogani suppléait heureusement à l'insuffisance de ses forces, 
en rangeant sous ses drapeaux les goums belliqueux des 
Beni-Rachid, des Beni-Amer, et des tribus de la Meleta. Au 
commencement du printemps de 1546, il marcha donc sur 
Tlemcen, après avoir durement châtié les habitants de Canas- 
tel, qui s'étaient récemment révoltés; arrivé à Aïn-Temou- 
chent, il apprit qu'Hassan et ses janissaires, accourus à 
marches forcées, étaient campés devant Arbal, se disposant 
à l'attaquer, quand il serait engagé dans l'intérieur du pays; 
il fit alors volte-face et marcha aux Turcs. Les deux armées 
restèrent campées pendant quelques jours Tune devant l'autre, 
chacun des deux chefs hésitant à donner le signal de l'at- 
taque. A ce moment*, Hassan reçut la nouvelle de la mort de 



1. «Ce fut, dit Haëdo, un envoyé français qui vint au camp d'Hassan lui 
porter la nouvelle de la mort de son père; » l'historien espagnol le nomme 
M. de Lanis; peut-être faul-il lire le Chevalier d' A laisse? 



LES BEGLIERBEYS ET LEURS KHALTFATS 75 

son père, et, craignant une révolte à Alger, n'osa pas h asar 
der la bataille, et se retira par la route de Mostaganem. 

Le gouverneur d'Oran se lança à sa poursuite, arriva le 
21 août au matin à Mazagran, qu'il occupa sans résistance, et 
le soir à Mostaganem, qu'il commença immédiatement à 
canonner. Le feu dura pendant trois jours, au bout desquels 
la poudre manqua; il fallut en envoyer chercher à Oran. Pen- 
dant ce temps, Hassan jeta quelques troupes dans la ville, qui 
était fort dépourvue de défenseurs; en même temps, la garni- 
son turque de Tlemcen arrivait, avec un contingent auxiliaire 
de vingt-cinq mille Mores. Cependant, la brèche étant prati- 
cable, le comte ordonna l'assaut. Les Espagnols arrivèrent à 
cinq reprises différentes à planter leurs drapeaux sur les 
murailles; finalement, ils furent repoussés par les loldachs, 
et ramenés jusque dans leur camp, l'épée aux reins. Le Géné- 
ral se dégagea par une charge vigoureuse, et, décidé à la 
retraite, profita de la nuit pour embarquer ses blessés et ses 
malades. Le lendemain, 28 août, il se mit en route de grand 
matin; le camp était à peine levé, que les Turcs se précipi- 
tèrent à sa poursuite, avec quinze mille fantassins et trois 
mille chevaux. La peur avait tellement gagné les soldats, 
qu'ils songaient plus à se sauver qu'à combattre. Don Martin 
de Cordova montra ce jour-là ce que peut un chef de courage 
pour rétablir le moral d'une armée en fuite. Sautant à bas de 
son cheval, une pertuisane à la main, il chargea les assaillants 
avec quelques braves, et, par son exemple, fit revenir au 
combat les fuyards, qui cherchaient déjà à s'emparer des 
embarcations. D'un autre côté, le capitaine Luis de Rueda fit 
une trouée au milieu des Turcs avec une petite troupe de 
cavaliers; cette attaque vigoureuse donna au Comte le temps 
de rallier son monde, non sans avoir subi de grosses pertes; 
à partir de ce moment, les Musulmans se contentèrent de le 
harceler, et il put regagner Oran en trois jours par la route 
qui suit le bord de la mer; il y avait cinquante-sept jours qu'il 
en était parti. A son retour à Alger, Hassan apprit qu'il avait 
été nommé Beglierbey d'Afrique ^ , en remplacement de son père. 

1. Voir les Négociations, d., c. t. II, p. 53. 



76 CHAPITRE SIXIEME 

En 1550, après avoir conclu une alliance avec le Sultan de 
Fez Abd-el-Kader, il fit sortir d'Alger une armée de cinq 
mille mousquetaires, mille spahis et huit mille Kabyles, com- 
mandés par Abd-el-Aziz, sultan de Labez, (Beni-Abbes) qui 
s'était récemment rallié; les janissaires étaient sous les 
ordres d'Hassan-Gorso^ et tous se dirigèrent sur Mostaganem, 
où l'armée devait s'accroître des contingents des Beni-Amer 
et des tribus voisines. Il avait été convenu que le Sultan de 
Fez ferait jonction avec les Turcs à Aïn-Temouchent; les deux 
armées réunies devaient s'emparer d'Oran, et tenter ensuite 
un débarquement en Espagne. Le prince marocain avait mis 
ses troupes sous les ordres de ses deux fils, qui, violant l'al- 
liance conclue, s'installèrent en maîtres à Tlemcen, après y 
être entrés comme amis. Le fils cadet du Chérif, Muley-Abd- 
Allah, occupa la ville avec une forte garnison, pendant que 
son frère aîné s'emparait violemment du territoire des Beni- 
Amer, qu'il se mit à ravager. A cette nouvelle, les Turcs in- 
dignés se portèrent rapidement en avant, et attaquèrent leur 
infidèle allié au gué du Rio-Salado, sur la route d'Oran à 
Tlemcen. Après une sanglante bataille, les Marocains furent 
vaincus et subirent d'énormes pertes; leur chef lui-même fut 
tué, et ils furent mis en déroute, et poursuivis jusqu'à la 
Moulouïa. A la première nouvelle du désastre, Muley-Abd- 
Allah s'était sauvé à la hâte avec tout son monde, et avait 
repris la route de Fez, où il fut assez mal reçu par son père. 
La victoire des Algériens fut due pour la plus grande partie 
au courage d'Abd-el-Aziz et de ses Kabyles ; on dit même que 
le chef des Beni-Abbes fut forcé de faire violence à Hassan- 
Corso pour l'obliger à livrer bataille. A partir de ce moment, 
les Turcs occupèrent fortement Tlemcen, où ils laissèrent 
une garnison de mille cinq cent loldachs, sous le commande- 
ment du caïd SafTa. 

En cette même année, Hassan, débarrassé des soucis de la 
guerre, et se souvenant que le Koudiat es-Saboun, avait été, 
à trois reprises différentes, l'objectif de l'ennemi, fit cons- 
truire le bord] Muley-Hassan, qui prit plus tard le nom de 
fort l'Empereur, en vertu d'une tradition menteuse, qui vou- 
drait que cet ouvrage ait été commencé par Charles-Quint 



LES BEGLIERBEYS ET LEURS KHALIFATS 77 

lui-même. Il embellit et assainit la ville d'Alger, dans laquelle 
il fit construire un hôpital pour les janissaires devenus vieux 
et infirmes, ainsi que des bains somptueux, d'un usage public 
et gratuit. Pendant qu'il était occupé de ces utiles travaux, il 
reçut l'ordre de retourner à Gonstantinople et de s'y présenter 
devant le Grand Divan. Il obéit immédiatement, et partit le 
22 septembre 1551. Sa chute fut due en très grande partie 
aux sollicitations de l'ambassadeur de France, M. d'Aramon, 
qui avait constaté depuis longtemps sa mauvaise volonté à 
l'égard de la France ^ En effet, tandis que les relations de 
cette puissance avec la Porte devenaient de jour en jour plus 
intimes, que le célèbre reïs Dragut s'était, pour ainsi dire, 
mis à la solde d'Henri II, qui se servait de lui contre l'Es- 
pagne, lui faisait de riches présents, et le lançait tantôt sur 
Naples, tantôt sur Fîle d'Elbe, tantôt sur la Corse, oii il infli- 
geait à Doria de sanglantes défaites % le fils de Barberousse 
continuait à montrer aux envoyés du roi le mauvais vouloir 
que son père leur avait témoigné dans les trois dernières 
années de sa vie. M. d'Aramon, qui avait été envoyé à Alger 
au moment de la campagne d'Hassan contre le Maroc pour lui 
offrir l'appui de la flotte française^ dans Fhypothèse d'une 
attaque d'Oran et d'un débarquement en Espagne, avait vu 
ses offres fort mal reçues. En quittant les États barbaresques, 
il se rendit à Gonstantinople, exposa habilement au Divan 
les dangers que pouvait faire courir à l'unité de l'empire otto- 
man le trop grand développement de la puissance des Be- 
glierbeys, et obtint facilement la révocation qu'il demandait. 
Par contre, Dragut, qui venait de s'illustrer par une brillante 
campagne sur les côtes de la Tunisie et de la Tripolitaine, en 
aidant puissamment à la prise de Tripoli, et en sauvant, aux 
îles Gelves, la flotte ottomane des mains de Doria par un 
audacieux stratagème, venait d'être nommé sandjiak de Lé- 
pante et commandant d'une flotte de quarante galères. 

Après un intérim de huit mois environ, qui fut rempli par 



1. Voiries Négociations^ d. c, t. II, p. 181. 

2. Voir les Négociations, d. c, t. II, p. 72, 214,259. 

3. Voir les Négociations, d. c, t. II, p. 156. 



78 CHAPITRE SIXIEME 

le Caïd Saffa, Sala-Reis, nommé Beglierbey d'Afrique S 
arriva à Alger à la fin d'avril 1552. Sa nomination fut due 
à l'amitié de l'ambassadeur français, auquel il s'était rendu 
fort utile en diverses occasions. Originaire d'Alexandrie, il 
avait navigué dès sa plus tendre jeunesse avec les Barbe- 
rousses, dont il fut un des compagnons les plus fidèles, et 
sous lesquels il exerça plusieurs commandements importants. 
Après la mort de Kheïr-ed-Din, le Sultan l'avait placé pen- 
dant quelque temps à la tête des flottes ottomanes, et, dans 
ce poste élevé, il avait rendu les meilleurs services'. 

Au moment de son arrivée, les chefs d)^ Tuggurt et de Ouar- 
gla, se fiant à la longue distance qui les séparait d'Alger et 
à la crainte qu'inspiraient leurs déserts, alors presque incon- 
nus, venaient de se révolter et de refuser le tribut auquel les 
avaient jadis assujettis les fondateurs de la Régence, et qu'ils 
payaient depuis vingt-cinq ans environ. Sala-Reïs marcha 
contre eux avec trois mille mousquetaires, mille spahis, et 
huit mille auxiliaires kabyles, commandés par Abd-el-Aziz. 
Il prit Tuggurt d'assaut au bout de quatre jours de siège^ 
conquit Ouargla sans résistance, châtia durement les habi- 
tants de ces deux villes, fit payer une amende énorme aux 
deux chefs révoltés^ reçut la soumission du Souf, et reprit la 
route d'Alger avec un immense butin, quinze chameaux char- 
gés d'or et plus de cinq mille esclaves nègres des deux sexes; 
les vaincus furent astreints à un nouveau tribut, auquel ils 
ne cherchèrent plus à se dérober. La mésintelligence ne tarda 
pas à éclater entre le Beglierbey et le chef Kabyle; celui-ci, 
mécontent de la part qui lui avait été allouée sur les prises 
faites dans le Sud, se trouva bientôt en butte aux soupçons 
des Turcs, et fut dénoncé comme rebelle par son ancien 
ennemi Hassan-Corso, qui ne pouvait lui pardonner le dédain 
avec lequel il l'avait traité en 1550, lors de la campagne du 
Maroc. Il fut mandé à Alger et logé au palais de la Jenina, où 
on avait l'arrière-pensée de s'assurer de sa personne ; il en eut 
avis, se sauva à cheval pendant la nuit, et, arrivé dans la 



1. Voir \e5 Négociatiotis, d. c, t. IT, p. 177, 181. 

2. Voir les Négociations, d. c, t. I, p. 624. 



LES BEGLIERBEYS ET LEURS KHALIFATS 79 

montagne, ouvrit immédiatement les hostilités, commençant 
ainsi la lutte la plus longue et la plus dure que les Algériens 
eurent jamais à supporter en Kabylie. Sala marcha contre 
lui, en dépit de la mauvaise saison déjà bien avancée; il le 
battit dans une première affaire sur la montagne de Boni; 
El Fedel, frère d'Abd-el-Aziz, fnt tué dans le combat; mais 
il avait empêché les Turcs de pousser plus avant leur victoire. 
Débarrassé de l'ennemi, le sultan kabyle fortifia Kalaa, et se 
fit des alliés dans le voisinage; au retour du printemps, Sala 
fit marcher contre lui son fils Mohammed, avec mille mous- 
quetaires, cinq cents sphahis, et six mille cavaliers auxiliaires; 
la bataille s'engagea près de Kalaa; les Turcs furent enve- 
loppés et vaincus, et les débris de leurs troupes eurent beau- 
coup de peine à regagner Alger. 

L'année suivante, ils voulurent se venger de cette défaite 
par une nouvelle expédition, commandée par Sinan-Reïs et 
Ramadan, à la tête de trois ou quatre mille hommes. Abd-el- 
Aziz fut de nouveau vainqueur; il atteignit l'ennemi sur 
rOued-el-Lhâm, et en fit un terrible massacre; on dit que les 
deux chefs de l'expédition purent seuls regagner M'sila avec 
quelques cavaliers. 

En 1552, Henri II avait envoyé à Alger le Chevalier d'Al- 
bisse* pour inviter le Beglierbey à inquiéter les côtes d'Es- 
pagne, lui promettant d'agir de son côté; en même temps 
Dragut, à la tête des flottes ottomanes, opérait de concert 
avec M. de la Garde, et bloquait les galères du duc d'Albe^ 
Sala-Reïs se rendit à l'invitation du roi de France, et, au 
commencement de juin 1553, il quitta Alger avec quarante 
navires de guerre, arriva à Mayorque, y débarqua, et se mit à 
piller la campagne ; la garnison de Mahon lui fit éprouver 
quelques pertes. Il continua, le long des côtes, une croisière 
peu efficace et vint atterrir au Penon de Vêlez, après s'être 
emparé d'une dizaine de bâtiments portugais et espagnols ; 
ces navires ramenaient au Maroc l'ancien souverain de Fez, 
Muley-Bou-Azoun, qui, après avoir été dépossédé par le 



1. Voir les Négociations, d. c, t. II, p. 204. 

2. Voir les Négociations, d. c. (T. II, p. 274, 278.) 



30 CHAPITRE SIXIEME 

Chérif Muley-Mohammed, avait imploré le secours des chré- 
tiens, pour reconquérir ses états. Il fut d'abord tenu à Alger 
dans une captivité assez étroite; mais, quelques mois plus 
tard, ayant gagné les bonnes grâces de Sala, auquel il offrit 
sa vassalité, le Beglierbey profita d'une incursion qu'avaient 
faite les Marocains au delà de la Moulouïa, qui servait de 
frontière occidentale à la Régence, pour déclarer la guerre 
au Chérif. Après avoir reconnu comme souverain son com- 
pétiteur, il rassembla à la hâte une armée de six mille mous- 
quetaires, mille spahis, et quatre mille cavaliers auxiliaires, 
fourni par le chef de Kouko, qui était redevenu l'allié des 
Turcs depuis que ceux-ci étaient en guerre contre son rival 
des Beni-Abbès. 11 se mit eny'ftruferB:Ti-^ommencement de 
janvier 1534, et envoya sa flotte Tattendre à K'(;aça; en arri- 
vant à Téza, il rencontra l'armée du Chérif, qui l'attendait 
pour lui barrer la route de Fez avec quatre-vingt mille 
hommes. Quelque disproportionnées que fussent les forces. 
Sala n'hésita pas à attaquer; car il savait que la plupart des 
Caïds étaient partisans de Bou-Azoun^ et qu'ils n'attendaient, 
que le moment de faire défection. En effet, la bataille était à 
peine engagée, qu'une très grande partie de l'armée maro- 
caine se joignit aux Turcs et leur prêta son aide dans l'action; 
par suite de cette trahison, le Chérif fut complètement battu; 
il chercha cependant à rallier les débris de ses troupes sous 
les murs de Fez; mais il y subit une deuxième défaite, trois 
jours après la première. Les Turcs entrèrent dans la ville, 
qu'ils saccagèrent en y faisant un énorme butin. Sala-Reïs 
reçut pour sa part plus de trois millions; il installa ensuite 
Bou-Azoun sur le trône, reçut son serment de fidélité, mit 
garnison dans le Penon de Vêlez, et s'en retourna à Alger 
par terre, au mois de mai 1554, marchant à petites journées, 
en s'occupant le long du chemin de donner des ordres pour 
faire réparer les fortifications de toutes les villes qu^il tra- 
versa; il rentra dans sa capitale au commencement du mois 
d'août; entre temps, il avait envoyé sa flotte aider les Fran- 
çais à transporter quatre mille hommes en Toscane. Avant 
soumis le Maroc, et tranquille désormais à l'Ouest, où le 
nouveau Sultan de Fez devait surveiller les agissements des 



LES BEGLIERBEYS ET LEURS KHALIFATS 81 

Espagnols d'Oran, le Beglierbey résolut de chasser les chré- 
tiens de Bougie. 

Au mois de juin 1555, il partit d'Alger par terre, emmenant 
avec lui les janissaires et trois mille Kabyles ; il envoya par 
mer une assez forte artillerie, qui put être débarquée facile- 
ment, en faisant remonter aux galiotes la rivière, grossie 
outre mesure par les pluies*. Le 16 septembre, il ouvrit le 
feu devant la ville avec deux batteries, l'une de six, l'autre de 
huit pièces de gros calibre; en un jour et demi, le Château 
impérial fut rasé; le Château de la mer ne tint guère plus_, et 
la Casbah s'écroula le sixième jour. Lorsque Sala-Reïs se vit 
maître de ces défenses, il envoya un parlementaire au gou- 
verneur Don Alonso de Peralta, pour le sommer de se 
rendre ; il lui offrait une capitulation honorable, promettait 
que la garnison serait rapatriée avec armes et bagages, et 
que les habitants pourraient emporter avec eux tous leurs 
biens mobiliers ; le gouverneur^ à bout de forces, accepta ces 
conditions ; mais la foi jurée fut violée par les Turcs et par 
leurs auxiliaires indigènes; ils firent captifs les soldats et les 
habitants, à l'exception de don Alonso, de Luis Godinez, et 
de- cent vingt invalides, qui furent jetés à bord d'une petite 
caravelle ; on ne leur donna même pas de marins pour con- 
duire cette mauvaise barque, qui n'arriva que par miracle à 
Alicante ". Le 28 septembre, les Algériens entrèrent dans 
Bougie, et l'occupèrent définitivement. 

Ils y firent un riche butin et se partagèrent six cents 
esclaves. Alonso de Peralta, de retour en Espagne, fut traduit 
devant un conseil de guerre, qui le condamna à avoir la tête 
tranchée sur la grande place de Valladolid. Ce fut une victime 
offerte à l'opinion publique ; la perte de Bougie avait jeté toute 
la population dans la plus grande consternation ; ce senti- 
ment, se communiquant aux juges et à l'Empereur lui-même, 
entraîna une exécution mal motivée ; car jamais commandant 
de ville assiégée n'eut d'aussi bons arguments à présenter 
pour excuser sa capitulation. Les fortifications de Bougie 

1. Voir la lettre du F. Hieronimo au Comte d'Alcaudete. [Documents 
relatifs a V occupation espagnole^ d. c. Re^\ Africaine, 1877, p. 280.) 

2. Voir la lettre justificative de Peralta. (Loc, cit., an. 1877, p. 282.) 

6 



32 CHAPITRG SIXIEME 

étaient en si mauvais état, qu'au bout de six jours de feu, 
suivant les dépositions des témoins et les propres termes du 
rapport officiel, confirmés par plusieurs lettres de capitaines 
espagnols, il semblait qu'elle neût jamais eu de murailles, 
et les cavaliers eux-mêmes auraient pu monter par la brèche. 
Les vivres et les munitions faisaient entièrement défaut, et 
se trouvaient épuisés, bien avant la reddition ; la garnison 
décimée avait soutenu trois assauts sur brèche ouverte, et 
il ne restait plus ime pièce en état de faille feu. Il faut encore 
ajouter que, depuis longtemps, le Gouverneur de Bougie, 
suivant l'exemple de tous ses prédécesseurs, avait en vain 
appelé l'altention du Conseil Royal sur la misérable situation 
dans laquelle on laissait la place dont la garde lui était confiée, 
et qu'il n'avait pas cessé de prédire le fatal résultat^ ; en fait, 
Alonso de Peralta fut victime de l'incurie de son gouverne- 
ment. Sala-Reïs mit dans sa nouvelle conquête une garnison 
de quatre cents hommes, commandés par Ali-Sardo, qui 
s'occupa immédiatement de faire travailler aux remparts de 
la ville et du port. Pendant cette campagne, un nouvel orage 
s'était formé à l'Ouest. Muley Mohammed, à la tête de ses 
partisans, avait vaincu et tué Bou-Azoun ; puis aussitôt 
réinstallé à Fez, il avait envoyé demander des secours au roi 
d'Espagne, promettant de chasser les Turcs d'Alger, si on lui 
accordait un secours de douze mille hommes, qu'il s'offrait à 
payer et à défrayer de tout le nécessaire. Le Beglierbey ne 
perdit pas un moment pour remontrer à la Porte la nécessité 
de frapper un grand coup, à la fois sur le Maroc et sur Oran ; 
il reçut peu de jours après l'autorisation d'agir et un renfort 
de quarante galères et de six mille hommes. Lorsque cette 
armada fut en vue des côtes, il lui envoya l'ordre d'aller 
mouiller à Matifou, où il se trouvait lui-même, avec trente 
galères et quatre mille Turcs ; cette mesure avait été dictée 
par la crainte de voir la peste se mettre dans l'armée ; car ce 
lléau dévastait Alger depuis environ six mois ; en outre. Sala 
voulait presser sa marche et paraître devant Oran avant qu'on 

1. Voir la leltte de Ribera à rEmpereur(an. 1875, p. 353), de Juan Molina 
au Cardinal de Tolède (an 1877, p. 224) de rinffénieur Librano au Roi (an. 
1877, p. 267). V r ^ 5 



LES BEGLIERBEYS ET LEURS KHALIFATS 83 

n'y eut appris l'arrivée des renforts de Gonstantinople. Mais, 
au moment où il venait d'en prendre le commandement, et 
comme il allait donner le signal du départ, il fut atteint lui- 
même de la contagion régnante et mourut en vingt-quatre 
heures, âgé d'environ soixante- dix ans. Le klialifat Hassan- 
Corso prit de sa propre autorité le pouvoir et se mit à la tête 
de l'armée, avec laquelle il marcha sur Oran, réunissant sur 
sa route de nombreux contingents indigènes ; pendant ce 
temps, la flotte amenait à Mostaganem les vivres, les muni- 
tions et l'artillerie nécessaire. Arrivé devant Oran, il ouvrit 
la tranchée et installa deux batteries, Tune contre la porte de 
Tlemcen, et l'autre sur la montagne, à l'ouest de la ville. 11 
s'était déjà emparé de la Tour des Saints et serrait la garnison 
de très près, lorsqu'il reçut du Sultan l'ordre de lever le siège, 
la Porte ayant besoin de ses galères pour repousser celles 
d'André Doria, qui^ après avoir ravagé l'Archipel, menaçait le 
Bosphore. Tel est le motif admis par les historiens espagnols 
et italiens ; mais il est permis de croire que le Sultan avait vu 
de mauvais œil l'usurpation de pouvoir commise par lo Caïd 
Hassan, et qu'il ne voulut pas le laisser plus longtemps à la 
tête d'une armée aussi considérable. Cette opinion est rendue 
excessivement probable par les événements qui suivirent 
le rappel des troupes ottomanes. 

Pendant que les Algériens, trop peu nombreux maintenant 
pour continuer le siège d'Oran, battaient en retraite, pour- 
suivis jusqu'à Mazagran par le comte d'Alcaudete, qui leur 
enleva une partie de leur artillerie et de leurs bagages, la 
Porte avait investi le Turc Tekelerli ^ du gouvernement de la 
Régence. A cette nouvelle, Hassan-Corso, appréhendant un 
châtiment mérité, et se sentant soutenu par la Milice, jeta le 
masque, et se mit ouvertement en révolte. 11 envoya aux 
Caïds qui commandaient les soffrasdes villes maritimes l'ordre 
de s'opposer au débarquement du Pacha, en sorte que, lorsque 
celui-ci se présenta successivement devant Bône, Bougie et 
Alger, l'accès de ces ports lui fut interdit, et on le menaça 



1. L'orthographe de ce nom n'est pas bien certaine; quelques-uns 
écrivent Techeoh; d'autres, Mohammed Kurdogh. 



84 CHAPITRE SIXIEME 

partout de faire feu sur ses galères. Il dut aller chercher un 
refuge au cap Matifou; une fois à l'abri, il entra en pourparlers 
avec les Reïs. Ces marins étaient fort mécontents de tout ce 
qui venait de se passer ; les principaux d'entre eux étaient de 
vieux compagnons desBarberousses;jusqu'àce moment c'était 
parmi eux qu'on avait choisi les caïds des armées et les gou- 
verneurs des villes conquises ; ils se sentaient jalousés par 
les loldachs ; ceux-ci, mécontents de leur faible solde, eussent 
voulu avoir part aux bénéfices delà Course, et enviaient les 
richesses amassées par leurs rivaux, qui pouvaient facilement 
prévoir le sort qui les attendait, si le pouvoir tombait aux 
mains de la Milice ; leur orgueil se trouvait en cette circons- 
tance aussi froissé que leurs intérêts. L'entente ne fut donc pas 
longue à s'établir entre leurs chefs et Tekelerli ; aussitôt 
résolue, l'action fut rapidement et habilement conduite. De 
tout temps, les capitaines des galères avaient été chargés de 
la garde du port, du môle et des portes de la Marine ; par une 
nuit noire, ils occupèrent sans bruit les rues voisines, surpri- 
rent dans leur sommeil les postes du palais et des remparts, 
qu'ils remplacèrent par leurs équipages. Le lendemain matin, 
la ville se réveilla sous le canon des Reïs ; les principaux des 
rebelles avaient été égorgés ; le Pacha, débarqué pendant 
la nuit, dictait ses ordres de la Jenina; l'usurpateur avait été 
jeté, aussitôt pris, sur les gauches de la porte Bab-Azoun, où 
il agonisa trois jours avant de mourir de cet atroce supplice; 
les caïds de Bône et de Bougie, Ali-Sardo et Mustapha, furent 
torturés et empalés ; beaucoup d'autres séditieux périrent ; 
quelques-uns rachetèrent leur vie à prix d'or. 

Cependant les janissaires ne se tenaient pas pour vaincus; 
dans la première surprise, ils s'étaient vus forcés de se sou- 
mettre ; mais, à la terreur que répandirent les nombreuses 
exécutions du début, ne tarda pas à succéder le désir de la 
vengeance. A la tète du complot se mit l'ancien caïd de Tlem- 
cen, Joussouf, qui avait juré de venger la mort d'Hassan, au- 
quel il était lié depuis son enfance par une de ces bizarres 
affections que l'Orient ne réprouve pas. Les conjurés atten- 
dirent une occasion favorable jusqu'à la fin du mois d'avril; 
la peste régnait toujours à Alger, et le Pacha, pour fuir la 



LES BEGLIERBEYS ET LEURS KHALIFATS 85 

contagion, avait dressé ses tentes aux Caxines, bivouac ordi- 
naire des Mahallahs de Touest, situé sur le bord de la mer, à 
trois lieues environ de la ville. A l'improviste, et tandis que 
ses complices s'emparaient des portes et des remparts, en 
profitant du moment où les reïs étaient partis en Course, Jous- 
souf fondit sur le camp avec quelques cavaliers dévoués, et le 
mit à sac, cherchant de tous côlés celui dont il voulait la tête. 
A la première alarme, Tekelerli, sautant à cheval, avait pris 
à toute vitesse la route d'Alger, pour y faire face à l'émeute à 
la tête de ses partisans ; mais quand il arriva aux portes, il 
les trouva fermées, et ne fut accueilli que par des injures et 
des menaces; se voyant alors abandonné de tous et perdu, il 
tourna bride et se réfugia à la hâte dans une petite chapelle, 
nommée kouba de Sidi-Iakoub, espérant y trouver un asile 
assuré parla sainteté du lieu. Joussouf, toujours galopant sur 
ses traces, le suivait à quelques longueurs de lance, et le Pa- 
cha avait à peine mis pied à terre, que les conjurés se préci- 
pitaient tumultueusement à sa suite dans l'enceinte consa- 
crée : « Oserez- vous me tuer ici? » leur cria-t-il. « Et toi, 
chien, as-tu épargné Hassan? » répondit le Caïd en le frap- 
pant de sa pique et en l'étendant à terre, où il fut ensuite dé- 
capité. Cet assassinat fut le signal d'un horrible désordre; les 
janissaires avaient acclamé le chef de la conjuration, qui ne 
régna que six jours, au bout desquels il fut enlevé, dit-on, 
par la peste, après avoir distribué le trésor public à ses com- 
plices. Après sa mort, le vieux Caïd Yahia^, ancien khalifat 
de Sala-Reïs, qui l'avait choisi pour remplir Tintérim du 
commandement en son absence, s'installa à la Jenina, et s'ef- 
força à l'aide des reïs de rétablir la tranquillité, en attendant 
l'arrivée du Beglierbey qui venait d'être nommé par la Porte \ 

1. Dans les Bocuments Espagnols, cités plus haut à diverses reprises, 
on trouve (an. 1877. p. 287) une lettre du roi Philippe If, datée du 21 juillet 
1557, et adr.^ssée au Caïd Mostafa-Arnaute, qui y est qualifié de Gouver- 
neur d'Alger. Ce personnage, dont aucun historien ne parle, aurait donc 
exercé un pouvoir éphémère au milieu des troubles qui suivirent l'assassinat 
du Pacha et la mort subite de loussouf. 



CHAPITRE SEPTIÈME 

LES BEGLIERBEYS ET LEURS KHALIFATS (Suite.) 



SOMMAIRE : Retour d'Hassan-Pacha. — Guerre du Maroc. — Bataille de Fez. 
— Déroute de Mostaganeua et mort du Comte d'Alcaudete. — Révolte des 
Beni-Abbes. -• Mort d'Abd-el-Aziz. — Désastre des Gelves. — [nsurrection 
de la Milice. — Siège d'Oran et de Mers-el-Kebir. 



Le Grand-Divan n'en était pas encore arrivé à ce degré d'a- 
baissement qui lui fit plus tard supporter et laisser impunies 
les révoltes des janissaires; le meurtre de Tekelerli excita 
donc à Constantinople une indignation générale et le Sultan 
donna l'ordre de châtier les rebelles. Nul ne convenait mieux 
pour cette mission qu'Hassan-ben-Kheir-ed-Din, héritier des 
traditions paternelles, aimé de la population d'Alger, et chéri 
des vieux roïs, avec lesquels il avait fait ses premières armes 

Le Grand-Yizir Rostan' leva le seul obstacle qui s'opposait 
à ce choix en réconciliant son protégé avec l'ambassadeur 
français, auquel le nouvel élu promit ses bons offices. Hassan, 
nommé pour la deuxième fois Beglierbey d'Afrique, arriva à 
Alger au mois de juin 1SS7, avec vingt galères, dont les équi- 



1. Ici il importe de dire que, contrairement aux assertions d'Haëdo, le 
grand vizir Rostan fut toujours le protecteur d'Hassan; il avait été un des 
plus grands amis de son père, qui lui avait légué une grande partie de ses 
Liens. Du reste, il est prudent de ne pas se fier à Haëdo, lorsqu'il cherclie 
à expliquer les mutations des gouverneurs; il ne fait le plus souvent que 
répéter des bavardages de janissaires ou de captifs, aussi peu capables les 
uns que les autres de savoir ce qui se passait au Grand-Divan. Comme 
enregistreur de faits, l'auteur de ï'Epitome de los Reyes de Argel est un 
guide souvent utile; mais on n'a pas besoin d'étudier de bien près ses 
appréciations personnelles pour voir combien le sens critwue lui faisait 
défaut. 



LES BEGLIERBEYS ET LEURS KHALIFATS 87 

pages, unis aux marins d'Alger, constituaient une force suffi- 
sante pour contenir la Milice, qui se soumit sans résistance. 

Profitant du désordre qui venait de régner pendant plus 
d'un an, le Chérif Muley-Mohammed avait envahi la province 
de TIemcen; le Caïd Mansour-ben-Bogani s'était installé dans 
la ville elle-même et y avait fait reconnaître son petit-fils 
comme roi ; toutefois, le Caïd SalTa s'était réfugié dans le Me- 
chouar avec cinq cents Turcs, et y résistait à tous les efforts 
des assaillants. Aussitôt installé, le Beglierbey marcha à son 
secours avec six mille mousquetaires turcs ou renégats et seize^ 
mille indigènes ; à la nouvelle de sa venue, les Marocains 
effrayés repassèrent la frontière, vivement poursuivis par l'ar- 
mée algérienne, qui les atteignit sous les murs de Fez. Les 
troupes du Chérif se composaient de quatre mille mousque- 
taires Elches, morisques d'Espagne, très exercés et très 
braves, de trente mille cavaliers, et do dix mille fantassins. 
Le combat fut fort opiniâtre, elles pertes cruelles, aussi bien 
d'un côté que de l'autre; le soir venu, les Turcs campèrent 
sur un mamelon voisin du champ de bataille, et commen- 
çaient à s'y retrancher, lorsqu'Hassan apprit que les Espagnols 
d'Oran se disposaient à lui couper la retraite, en cas de re- 
vers, oii à tomber sur ses derrières, si la lutte se prolongeait. 
Son armée ayant été très éprouvée, il ne jugea pas à propos 
de courir de semblables risques, et ordonna immédiatement 
la retraite, laissant allumés les feux du bivouac, pour trom- 
per son ennemi, auquel la bataille avait coûté fort cher, et 
qui ne chercha pas à le poursuivre. Les goums se retirèrent 
par la route de Tlemcen, pendant que les loldachs et l'artil- 
lerie prirent le chemin de K'saça, où les galères les atten- 
daient pour les ramener à Alger. Cette campagne apprit au 
Beglierbey qu'il était impossible de s'engager à fond contre 
le Maroc, tant que les chrétiens d'Oran seraient assez forts 
pour tenir la campagne, et il résolut dès lors de les expulser, 
avant de rien entreprendre au delà de la Moulouïa. 

Cependant, le comte d'Alcaudete, désolé d'avoir été forcé, 
par l'insuffisance de ses forces, de laisser échapper une si 
belle occasion, était parvenu, à force d'instances, à arracher 
quelques régiments à la parcimonie du Conseil Royal. Sentant 



CHAPITRE SEPTIEME 



que, par suite de la reprise de Tlemcen, toute la province 
allait lui échapper, il se décida à marcher sur Mostaganem, 
qu'il voulait occuper fortement, pour en faire une tête d'at- 
taque contre Alger. Ben-Bogani l'avait rejoint à la tête d'un 
goum très nombreux, et il était convenu avec le Chérif que 
celui-ci envahirait le pays au signal donné, et marcherait sur 
Milianah, prenant ainsi les Turcs à revers, s'ils osaient sortir 
de leur capitale, et dépasser le Ghélif ; c'était un projet bien 
conçu ; mais les Marocains ne furent pas prêts en temps utile, 
et leur abstention devint funeste à l'énergique Capitaine qui 
se hasardait sur une route où il avait couru, douze ans aupa- 
ravant, de si terribles risques. Il se mit en chemin le 
22 août 1538, avec dix ou douze mille Espagnols, un nombreux 
contingent arabe^ et une bonne artillerie ; quatre grosses 
galiotes longeaient la côte, portant les vivres et les munitions 
nécessaires. Mais Hassan veillait, et^ à la hauteur d'Arzew, 
le convoi fut capturé, sous les yeux du général, parles galères 
des reïs, commandées par Cochupari. Ce premier échec jeta 
un commencement de démoralisation dans l'armée, qui ne 
tarda pas à souffrir de la faim ; car Euldj-Ali était sorti de 
Tlemcen avec les janissaires de la garnison de cette ville, et 
se tenait sur le flanc droit de l'ennemi, l'empêchant de se 
ravitailler. Le quatrième jour, les Espagnols arrivaient devant 
Mazagran, dont ils s'emparèrent facilement, et dont on détruisit 
le portail pour fabriquer des boulets de pierre, en remplace- 
ment des projectiles qui étaient tombés aux mains des Algé- 
riens. Malgré les conditions défavorables dans lesquelles on 
se trouvait par suite de la perte des transports, l'attaque 
immédiate de Mostaganem fut résolue ; c'était, du reste, la 
seule mesure à prendre ; car on espérait trouver dans la ville 
une partie de ce dont on manquait, et devancer l'arrivée des 
Turcs d'Alger. Le Comte se mit donc en devoir de briser les 
portes à coups de canon ; dans les escarmouches qui eurent 
lieu à ce moment en dehors de la place, une compagnie du 
régiment de Malaga poursuivit si vivement les fuyards, qu'elle 
pénétra à leur suite dans Tenceinte, et planta son drapeau sur 
le rempart. Tout aurait peut-être été sauvé, si l'on eut appuyé 
ce mouvement; le Général n'en jugea pas ainsi, fit sonner la 



LES BEGLIERBEYS ET LEURS KHALIFATS 89 

retraite, et châtia sévèrement l'alferez qui avait agi sans 
ordres. Pendant la nuit, les assiégeants se logèrent contre la 
muraille elle-même, donnèrent l'assaut au petit jour, et 
forcèrent très bravement l'entrée ; mais les habitants avaient 
barricadé les rues, et les disputèrent maison à maison, sou- 
tenus dans leur résistance par la certitude de la prochaine 
arrivée des Algériens. En effet, aux premières nouvelles, 
Hassan avait rassemblé à la hâte cinq mille mousquetaires, 
mille spahis, et s'avançait à marches forcées ; les contingents 
indigènes s'étaient réunis à lui sur son passage, au nombre 
de plus de seize mille hommes. 11 arriva à midi, chargea impé- 
tueusement l'ennemi, et le rejeta dans la campagne, après 
une lutte acharnée qui dura jusqu^au soir. La nuit, qui vint 
interrompre le combat, acheva de plonger les troupes chré- 
tiennes dans la consternation ; elles se composaient pour la 
plus grande partie de recrues ; éprouvées parla mer, par huit 
jours de marches et de combats, par le manque de sommeil et 
de vivres, elles entendaient les cris des malades et des blessés, 
qu'on avait été forcé d'abandonner, et que l'ennemi égorgeait 
sans pitié. Lorsque le jour se leva et éclaira ce triste spectacle, 
les Espagnols se virent entourés de toutes parts ; devant eux 
se trouvaient les janissaires ; sur leur droite, Euldj-Ali et les 
Tlemcéniens : enfm, les Turcs des galères venaient de débar- 
quer, et assaillaient l'aile gauche, que les navires mitraillaient 
en même temps ; il ne restait donc qu'à battre en retraite, et le 
plus vite possible ; car les goums du Beglierbey se jetaient 
déjà sur la route de Mazagran, pendant que ceux de Ben- 
Bogani faisaient défection, se tournant contre leurs anciens 
alliés, ou reprenant au galop le chemin de leurs douars. Le 
combat s'engagea de tous les côtés à la fois, et, malgré les 
efforts héroïques du Général et de ses officiers, se transforma 
rapidement en une complète déroute. Le comte d'Alcaudele 
et son fils Don Martin parvinrent cependant à maintenir 
quelques bataillons dans le devoir jusqu'aux glacis de Maza- 
gran ; mais, à la vue des murs, derrière lesquels ils crurent 
trouver un abri assuré, les fuyards, affolés de peur, se déban- 
dèrent complètement, et passèrent sur le corps de leur vieux 
chef qui périt, foulé aux pieds et étouffé par ses propres 



90 CHAPITRE SEPTIÈME 

soldats; Don Martin, grièvement blessé, fut fait prisonnier, et 
ne recouvra sa liberté qu'au bout de deux ans, moyennant 
une forte rançon ; toute l'armée fut tuée ou prise. La nouvelle 
du désastre arriva à Saint-Just le 9 septembre, et on la cacha 
soigneusement à Charles-Quint, alors à son lit de mort. Cette 
néfaste journée coûtait à l'Espagne les meilleurs officiers de 
ses troupes d'Afrique, et un général que ses brillantes qua- 
lités avaient fait aimer et respecter des indigènes ; aucun de 
ses successeurs ne retrouva l'influence qu'il avait su prendre 
sur eux; il fallut renoncer dès ce moment à exercer une 
action prépondérante sur le reste de la province d'Oran^ et se 
contenter de la garde de cette ville, contre laquelle les atta- 
ques se multiplièrent, et dont le blocus se resserra de jour en 
jour, malgré les efforts de ses gouverneurs. 

A peine de retour à Alger, Hassan, toujours préoccupé de 
créer une force capable de tenir la Milice en bride, et de la 
remplacer au besoin, enrégimenta les renégats espagnols^ 
qui se trouvaient en grand nombre à Alger depuis la déroute 
de Mostaganem ; il les arma de mousquets, et leur donna 
pour chefs d'anciens compagnons de son père, sur le dévoue- 
ment absolu desquels il pouvait compter. En même temps, il 
se ménageait un appui dans l'intérieur, en épousant la fille du 
Sultan de Kouko, Ahmed-ben-el-Kadi ; cette alliance lui était 
encore imposée par d'autres raisons ; car le Sultan de Labez 
x\bd-el-Aziz venait de se déclarer indépendant, et songeait à 
se constituer dans l'Etat une souveraineté, qui eut eu Bougie 
pour capitale. Il avait depuis longtemps fait ses préparatifs, 
en se procurant de l'artillerie, avec une grande quantité de 
munitions, et en prenant à sa solde un corps d'un millier de 
chrétiens échappés de captivité ^ 

Avant le départ d'Hassan pour le Maroc, il avait recherché 
l'amitié des Turcs, espérant obtenir de bon gré ce qu'il souhai- 
tait ; un instant, il avait cru arriver à ses fins, et s'était fait 
donner la ville de M'sila ; mais, quand il apprit l'alliance de 
son rival avec le Beglierbey, il ouvrit brusquement les hosti- 

1. Il est à remarquer que, suivaat les hisioriens espagnols eux-mêmes 
Abd-el-Aziz, imitant en cela l'exemple d'anciens princes ottomans, laissait, 
à ses auxiliaires chrétiens le libre exercice de leur religion. 



LES BEGLIERBEYS ET LEURS KHALIFATS 91 

lités, et s'empara des bordjs de Medjana et de Zamora, dont 
il passa les garnisons au 111 de l'épée. Toute la Kabylie fut en 
feu pendant près de deux ans, et le début de la campagne fut 
cruel pour les janissaires, qui furent battus deux fois do suite, 
et impitoyablement massacrés. Au mois de septembre 1339, 
Hassan sortit d'Alger à la tête de six mille mousquetaires et 
six cents spahis, auxquels vinrent se joindre quatre mille 
Kabyles de Kouko ; Ahmed-ben-el-Kadi, avec le reste de ses 
contingents, devait^ au moment de l'action, envahir le terri- 
toire des Beni-Abbès. Le chef de ces derniers avait réuni au- 
dessous de Kalaaune armée de seize à dix-huit mille hommes, 
et prit l'initiative de l'attaque, qui fut menée assez vigoureuse- 
ment pour jeter un instant le désordre parmi les Turcs; enfin, 
après quelques heures d'un combat incertain, Abd-el-Aziz 
ayant été tué d'un coup de feu, ses troupes se débandèrent. 
Le lendemain, elles s'étaient ralliées à peu de distance sous le 
commandement de Mokrani, frère du défunt, que la confédé- 
ration venait de reconnaître comme souverain. La lutte 
recommença, et le nouveau chef se mit à faire aux Algériens 
la guerre de chicane^ à laquelle se prête si bien la configura- 
tion du pays. Les envahisseurs perdirent beaucoup des leurs 
dans une série de petits engagements quotidiens, qui les 
lassèrent et les épuisèrent d'autant plus, qu'on entrait dans la 
mauvaise saison, si dure dans ces montagnes. Sur ces entre- 
faites, Hassan apprit que le Chérif se disposait à envahir la 
province de l'Ouest, et que le roi d'Espagne assemblait une 
puissante armada ; ces nouvelles l'engagèrent à offrir à 
Mokrani des conditions de paix fort acceptables, et le chef 
kabyle s'engagea à recevoir l'investiture du Beglierbey, et à 
lui payer un faible tribut annuel, sous forme de présents. 

Les informations reçues étaient exactes^ et la croisade contre 
les Barbaresques, ardemment prêchée depuis deux ans par le 
pape Pie IV, se préparait dans tous les ports de l'Espagne, de 
l'Italie et de la Sicile. Le plan auquel on s'était arrêté était le 
suivant: reprendre Tripoli et y laisser une flotte^ qui, jointe à 
celles de Sicile et de Malte, eut empêché le Sultan d'envoyer 
ses galères dans le bassin occidental de la Méditerranée, en 
sorte qu'Alger n'aurait eu à compter que sur ses propres forces 



92 CHAPITRE SEPTIEME 

pour repousser l'attaque projetée. Le Duc de Medina-Celi fut 
placé à la tête de l'armada, qui mit à la voile au commence- 
ment de janvier 1560, avec plus de douze mille hommes, 
quarante-cinq galères, et trente-quatre vaisseaux; huit autres 
galères de Florence, de Monaco, de Sicile et de Gênes, ne se 
trouvèrent pas prêtes en temps utile, et ne rejoignirent que 
plus tard, et à la débandade, si bien que plusieurs d'entre 
elles furent enlevées par Dragut. Un grand désordre semble 
avoir régné dans tous les préparatifs de l'expédition. On 
avait compté sur Texpérience d'André Doria ; mais le vieux 
capitaine était tellement malade qu'il ne put prendre le com- 
mandement, et son absence fit cruellement défaut. Le général 
espagnol perdit plus d'un mois à Malte, attendant vainement 
ses alliés et les six grosses galiotes qui portaient la réserve 
de vivres et de munitions ; le 10 février, il se décida à partir 
sans elles, et le 12, il débarquait aux îles Gelves, oii Dragut 
venait de rassembler huit cents mousquetaires, deux cents 
spahis et dix mille Mores. Un mois se passa en escarmouches; 
le roi de Kairouan, qui avait promis son concours, se gardait 
bien de se montrer^ tant que l'issue de la lutte serait douteuse ; 
les troupes étaient fort éprouvées par les fièvres et la dysen- 
terie. Le 8 mars, après une série de négociations inutiles, au 
courant desquelles le Caïd des Gelves ne cessa pas d'abuser 
de la crédulité de l'ennemi, le combat s'engagea le long du 
rivage, et dura quatre jours, au bout desquels le bordj fut 
pris ; on s'occupa aussitôt de le réparer, et d'y ajouter quatre 
basIioQS. Mais, pendant que l'armada gaspillait un temps pré- 
cieux dans ces petites opérations, Dragut avait dépêché à 
Constantinople son khalifat Euldj-Ali, et, le 15 mars, l'amiral 
Piali-Pacha paraissait devant les îles avec soixante-quatorze 
grandes galères, montées par huit mille janissaires. A la vue 
de ces forces imposantes, le Duc de Medina-Celi craignit d'être 
acculé à la côte, et ordonna de prendre le large ; mais ce 
mouvement s'exécuta avec une grande confusion, que l'attaque 
impétueuse des Turcs transforma rapidement en déroute. 
Neuf galères furent abandonnées sous le bordj, où elles furent 
brûlées ; vingt et une autres, et dix-sept vaisseaux devinrent 
la proie de la flotte ottomane. Piali ouvrit aussitôt le feu 



I 



LES BEGLIERBEYS ET LEURS KHALIPATS 93 

contre le reste de l'armée chrétienne, qui, laissée sans vivres 
et sans munitions, supporta bravement un siège de trois 
mois. Lorsque son chef, Alvar de Sande, se vit réduit au 
dernier état d'épuisement, il résolut, ne voulant pas se rendre, 
de mourir les armes à la main, et fit une sortie générale ; 
mais ses hommes, à demi morts de faim et de soif, ne tinrent 
pas devant les janissaires, et il enfut fait un grand massacre. 
Telle fut la fin malheureuse de cette expédition, qui coûta 
aux croisés leurs meilleurs navires, près de dix mille hommes, 
tués ou pris, et une grande quantité d'officiers de distinction, 
dont la plupart ne put recouvrer sa liberté que grâce aux ins- 
tances de l'ambassadeur français, M. de Pétremol, qui eut à 
vaincre une longue résistance. Car, pendant que l'Espagne 
accusait la France d'avoir fourni des munitions à la flotte 
ottomane, la Porte se plaignait très vivement de la présence 
des Chevaliers de Malte français dans les rangs ennemis \ 
Hassan, délivré des préoccupations que lui avaient causés 
les armements de la croisade, se mit en devoir de châtier le 
Chérif, bien que celui-ci, à la nouvelle du désastre des Gelves^ 
eût retiré ses troupes de la frontière de l'Ouest; mais, avant 
d'entreprendre une campagne qui devait être longue et dont 
la réussite était incertaine, il voulut créer des régiments de 
Zouaôùa, auxquels il comptait laisser pendant son absence la 
garde de la ville ; car il savait qu'aussitôt qu'il eût été parti 
avec sa garde de renégats espagnols, les janissaires se fussent 
mis en révolte. Ceux-ci, inquiets de voir le nombre des 
kabyles augmenter chaque jour, songeaient à enlever le 
Beglierbey par un coup de force ; en juin 1561, ayant appris 
que le Grand-Yizir Rostan, protecteur d'Hassan, était à son lit 
de mort, ils se décidèrent à agir, forcèrent pendant la nuit 
l'entrée du palais, se saisirent du souverain et de ses amis, les 
enchaînèrent et les jetèrent dans un vaisseau, qui fit immé- 
diatement voile pour Constanlinople, avec quelques boulouk- 
bachis. Ces délégués avaient pour mission d'éveiller les 

1. La présence des Chevaliers de Malte français dans les rangs des enne- 
mis dellslam, alors que la France elle-même était l'alliée de la Porte, ne 
cessa pas d'engendrer des complications diplomatiques, qui eurent quelque- 
fois de très factieux résultats. Voir, entre autres, les Négociations, d. c, 
t. IV, p. 502, 520, 550. 



94 - CHAPITRE SEPTIÈME 

soupçons du Grand Divan, et de transformer l'attentat commis 
en un acte de fidélité envers le Sultan,, en accusant Hassan 
d'avoir voulu se rendre indépendant, d'avoir cherché à sup- 
primer la Milice et à la remplacer par une armée indigène, 
pour fonder à sou profit l'empire de l'Afrique du Nord. La 
vérité est que le Beglierbey, héritier des traditions paternelles, 
prévoyait avec raison que l'institution de l'Odjeac amènerait 
fatalement la ruine de la Régence, en la contraignant à un 
état de guerre perpétuelle sur terre et sur mer, et en rendant 
l'exercice du pouvoir impossible par l'indiscipline des loldachs. 
Fils d'une algérienne, et appartenant par conséquent à la 
caste des Colourlis, il était, à ce titre, haï des Turcs, et chéri 
de la population ; il faut remarquer ici que son règne donne 
un éclatant démenti à la tradition d'après laquelle les Colourlis 
auraient été déclarés inhabiles aux grandes charges par 
Aroudj et Kheïr-ed-Din eux-mêmes \ 

Les chefs du complot, Hassan, agha des janissaires, et son 
lieutenant, Couça-Mohammed, s'emparèrent du pouvoir, et 
l'exercèrent pendant trois mois environ^ au bout desquels les 
galères de Constantinople entrèrent dans le port d'Alger, 
conduisant le Gapidji Ahmed Pacha que le Sultan avait chargé 
de rétablir l'ordre. Il fit embarquer les chefs de la révolte, et 
les envoya au Grand- Vizir, qui leur fit trancher la tête. Pen- 
dant tous ces événements, l'anarchie avait été très grande à 
l'intérieur ; quelques reïs avaient insulté les côtes de Provence 
et enlevé des barques françaises ; le nouveau Pacha avait été 
invité à faire justice de ces infractions, et s'y employait de 
son mieux, lorsqu'il mourut, peut-être empoisonné, au mois 
de mai lo62, laissant l'intérim au vieux caïd Yahia, qui l'avait 
déjà rempli deux fois. 

1. Le décret qui interdisait aux Colouriis de devenir Kerassa, c'est-à-dire 
d'occuper les grandes charges, a été certainement élaboré au Divan des 
janissaires, à une date qu'il est difficile de déterminer exactement, mais 
qu'on peut fixer sans trop d'erreur à la fin du xvi" siècle; les auteurs de 
cet édit voulurent le revêtir d'un caractère sacré, et en attribuèrent l'idée 
première au Glorieux Aroudj, sans même considérer que, du temps 
d'Aroudj, il n'y avait pas encore de Colourlis. Il aurait agi, dit (après 
d'autres) M. Walsin-Esterhazy, sous l'inspiration du Ouali Sidi Abd-er- 
Rahman-et-T'salbi; cette opinion ne peut pas être prise au sérieux, car le 
célèbre marabout était mort plus de quarante ans avant l'arrivée des Turcs à 
Alger. 



LES BEGLIERBEYS ET LEURS KIIALIFATS 95 

Trois mois après la mort d'Ahmed, Hassan arriva, escorté 
de dix galères à fanal, que Piali-Pacha avait mis sous ses 
ordres, en cas de résistance de la Milice ; mais le châtiment 
des rebelles avait porté ses fruits, et le Beglierbey occupa la 
Jenina sans opposition, à la grande joie des reïs et des Baldis, 
qui, opprimés par les janissaires^ attendaient avec impatience 
un gouvernement énergique. Il s'occupa tout d'abord avec la 
plus grande activité de préparer Tentreprise depuis longtemps 
projetée contre Oran et Mers-el-Kebir ; il réunit à cet effet 
une armée composée de quinze mille mousquetaires. Turcs 
ou renégats espagnols, mille spahis et douze mille Kabyles 
des Zouaoua et des Beni-Abbès. Son artillerie, ses munitions 
et ses vivres furent chargés sur la flotte des reïs, et Cochupari^ 
qui la commandait, reçut l'ordre d'aller mouiller^ d'abord à 
Arzew, puis à Mostaganem. Enfin, le 5 février 1563, il se mit 
en route^ laissant la garde d'Alger à son khalifat Ali Cheteli; 
s'assurant sur son passage de la soumission des indigènes, 
il laissa sur la Makta quelques bataillons, commandés par le 
caïd de Tlemcen^ Ali Scanderriza, pour assurer ses communi- 
cations et couper les vivres aux Espagnols. Il arriva devant 
Oran le trois avril, campa son armée à Raz-el-Aïn, et, dès le 
premier jour, installa deux batteries devant la Tour des 
Saints. Le gouverneur d'Oran était alors Don Alonso de 
Gordova, comte d'Alcaudete ; son frère Don Martin, marquis 
de Gortes, avait la garde de Mers-el-Kebir. Les deux places 
étaient fort dépourvues de ressources ; car le secours qui leur 
avait été envoyé d'Espagne, à la nouvelle de l'orage qui allait 
fondre sur elles, avait été dispersé et presque anéanti par une 
terrible tempête, dans laquelle le vaisseau amiral lui-même^ 
commandé par Don Juan de Mendoza, avait sombré corps et 
biens. Don Alonso ne put donc pas sortir en rase campagne 
pour s'opposer à l'établissement des lignes ennemies, et dut 
se contenter de défendre l'enceinte. La Tour des Saints fut 
bientôt emportée, et les efforts des Turcs se dirigèrent sur 
Mers-el-Kebir, dont l'armée assiégeante voulait faire son 
centre d'approvisionnements, et un abri assuré pour sa flotte. 
Le commandant du fort Saint-Michel fut d'abord sommé de se 
rendre et s'y refusa ; Hassan, sans attendre son canon, essaya 



96 CHAPITRE SEPTIEME 

d'emporter l'ouvrage d'emblée, et, dBS le premier jour, lui 
donna trois assauts, qu'il commanda en personne ; il parvint 
deux fois à planter les échelles au mur ; mais la résistance fut 
aussi énergique que l'attaque, et le Beglierbey dut se retirer, 
laissant sur les glacis ses meilleurs officiers et cinq cents de 
ses plus braves loldachs. 

Les tempêtes qui avaient causé la perte des galères espa- 
gnoles retardaient l'arrivée de Gochupari, et de l'artillerie de 
siège, qu'Hassan attendait avec impatience pour frapper un 
grand coup. Il envoya un parlementaire à Don Martin ; celui-ci 
avait des obligations particulières au général ennemi, qui, 
après la déroute de Mostaganem, avait adouci le plus possible 
sa captivité à Alger, et avait pris soin de faire rendre les 
honneurs militaires au corps de son père ; aussi lui répondit-il 
courtoisement : « qiiil était à son service 'pour tout le reste ; 
mais qiiil lui était impossible de rendre la place dont son roi 
lui avait confié la garde. » Sur ces entrefaites, les reïs arri- 
vèrent, mouillèrent aux Aiguades, débarquèrent le canon ; 
le feu commença par terre et par mer, et fut continué sans 
interruption àparlir du 4 mai. Depuis ce jour jusqu'au 6, les 
Turcs donnèrent en vain cinq assauts; pendant la dernière 
nuit, les Espagnols reçurent quelques secours d'Oran, Le 
7, Hassan chargea furieusement, et parvint à planter deux 
fois son drapeau sur la brèche, si large, qu'on pouvait y 
monter à cheval \ il fut blessé à la tête, et repoussé avec de 
grosses pertes. Mais l'héroïque garnison du petit fort Saint- 
Michel était à bout de forces, et pendant la nuit, le comman- 
dant fit prévenir Don Martin qu'il se voyait forcé de rentrer à 
Mers-el-Kebir. La retraite donna lieu à un nouveau combat. 
Toute l'artillerie algérienne se mit alors à battre la face ouest 
de la place, dont elle écrasa les murailles en vingt-quatre 
heures ; le gouverneur faisait, avec ses quatre cent cinquante 
hommes, une défense désespérée, réparant pendant la nuit 
les ruines du jour. Le 9 mai^ les remparts de l'ouest étant 
rasés, Hassan fit remontrer par un parlementaire que la résis- 
tance était devenue impossible etofî'rit des conditions honora- 
bles à l'assiégé ; celui-ci répondit en raillant : Puisque ton 
chef trouve la brèche si belle, pourquoi n'y monte-t-il pas tout 



LES BEGLIERBEYS ET LEURS KHALIFATS 97 

de suite ! Le Turc riposta en redoublant son feu et en ordon- 
nant un assaut général ; douze mille Mores furent lancés en 
avant^ puis le corps debatailltî, composé des janissaires ; enfin 
la réserve des renégats et des gardes du beglierbey. Pendant 
quatre heures, un combat très dur ensanglanta le fossé et 
les glacis ; les Algériens plantèrent leur drapeau au rempart, 
et furent un instant maîtres du bastion des Génois; mais ils 
finirent par être ramenés, laissant le théâtre de la lutte couvert 
de leurs morts. De son côté, la garnison espagnole avait été 
très éprouvée ; mais elle reçut cette nuit-là une dépêche qui 
lui rendit de nouvelles forces ; au moment même de l'assaut, 
une barque chrétienne, trompant à la faveur du brouillard la 
surveillance de Cochupari, avait pénétré dans le port d'Oran, 
et annoncé l'arrivée prochaine d'André Doria, et des cin- 
quante-cinq galères chargées de troupes qu'il venait de 
réunir. Don Alonso envoya immédiatement le message de 
salut à son frère, par un nageur, qui eut l'adresse et le bon- 
heur de passer inaperçu à travers le blocus. Cette lettre 
ranima les défenseurs du fort, et les aida à supporter la 
canonnade perpétuelle des batteries et les quatre autres 
assauts que les Algériens livrèrent du 11 mai au 5 juin^ avec 
plus de monde encore que jusqu'alors; car Hassan, informé 
par ses espions de l'approche de l'amiral génois, avait mis 
le feu à la tour des Saints, et rappelé les bataillons occupés 
devant Oran. Irrité parles pertes journalières qu'il subissait, 
frémissant de colère à la pensée que sa proie allait lui 
échapper, il n'épargnait pas sa personne, montant toujours 
le premier à la brèche, et donnant à tous l'exemple de Tintré- 
pidité ; dans l'avant-dernière attaque, qui dura tout un jour, 
voyant que les janissaires pliaient : « Comment, chiens, leur 
cria-t-il, quatre hommes vous arrêtent devant une misérable 
bicoque ! » Et, jetant son turban dans le fossé, il se précipita 
au plus épais de la mêlée, d'où ses soldats l'arrachèrent de 
force. 

Cependant Doria arriva le 7 juin en ^vue d'Oran, et eût 
peut-être pris la flotte des Reïs, sans une fausse manœuvre de 
son chef d'escadre, Francisco de Mendoza, qui, pour éviter 
d'être aperçu par les assiégeants, fit amener les voiles trop 



98 



CHAPITRE SEPTIEME 



tôt, alors qu'il avait à peine connaissance de la côte ; sur 
ces entrefaites, le vent changea, et il fallut tirer des bordées 
pendant un jour tout entier; Gocliupari profita habilement de 
cette faute pour sauver ses g-alères, qu'il rallia à Mostaganem ; 
il fut toutefois forcé de laisser aux mains de l'ennemi cinq 
galiotes et quatre barques françaises, qui avaient fait office 
de bâtiments de transport. Hassan, voyant son armée épuisée 
et démoralisée, à bout de vivres et de munitions, craignant 
de voir couper sa ligne de retraite, se décida, la rage au cœur, 
à lever le siège^ et prit la route d'Alger, sans que l'ennemi 
osât le poursuivre . A son arrivée, il trouva la ville ravagée 
par la peste ; les pertes subies par l'armée augmentèrent la 
tristesse générale ; la milice accusait le beglierbey de l'avoir 
fait décimer à dessein; celui-ci, fort indifférent à ces rumeurs, 
ne s'occupait que de réorganiser ses forces, et demandait des 
secours au Sultan pour recommencer la lutte. Soliman, qui 
avait toujours eu confiance dans le génie des Barberousses, 
ordonna à Dragut de se porter avec soixante galères sur les 
côtes du Maroc; mais^ pendant que ce mouvement s'exécutait, 
Doria, gagnant l'ennemi de vitesse, avait attaqué et enlevé 
de vive force le Penon de Vêlez, et le débarquement de 
l'armée ottomane devenait impossible. 



CHAPITRE HUITIÈME 

LES BEGLIERBEYS ET LEURS KHALIFATS (Suite. 



SOMMAIRE : Siège de Malte. — Hassan est nommé capitan-pacha. — 
Mohammp.d-ben-Sala-Reïs. — Tentative de Juan Gascon contre Alger. — 
Euldj-Ali. — Secours aux Mores d'Espagne. — Prise de Tunis. — Exten- 
sion de la Course. — Bataille de Lépante. — Euldj-Ali est nommé capitan- 
pacha. — Tentative d'insurrection de la milice. — Restauration des 
flottes ottomanes. 



Les succès que TEspagne venait d'obtenir sur les côtes du 
Maroc n'avaient fait qu'exciter chez Soliman II le désir de 
chasser les chrétiens de l'Afrique du Nord. Dans le conseil de 
guerre qui fut tenu à cette occasion, Dragut et Euldj-Ali de- 
mandèrent que les opérations fussent entamées par le siège 
de Tunis et la reprise du Peiïon de Vêlez; mais la majorité 
décida qu'il valait mieux commencer par chasser de Malte les 
Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, que ITslam rencon- 
trait partout devant lui, et qui faisaient subir à ses flottes des 
pertes cruelles. Le 18 mai 1565, cent cinquante grandes galères, 
portant une armée de trente mille hommes, sous le comman- 
dement du capitan pacha Piali et de Mustapha-Pacha, parurent 
devant la petite île, et le siège fut mis devant le fort Saint- 
Elme. N'ayant à parler ici que de la part que prirent les Algé- 
riens à cette expédition, nous n'avons pas à raconter les péri- 
péties de la belle défense pendant laquelle les chevaliers 
montrèrent un héroïsme admiré de l'histoire. 

Ce fut dans la tranchée devant Saint-Elme que fut tué Dra- 
gut, « capitaine dune rare valeur^ et même plus humain que 
ne le sont ordinairement les corsaires. » Il avait rejoint l'ar- 



100 CHAPITPE HUITIEME 

mée le 25 mai, avec ses quinze galères ; le 16 juin, il fut blessé 
à la tête d'un éclat de pierre, et mourut le 23, jour même de 
la prise du fort. Hassan arriva le 5 juillet avec vingt-huit na- 
vires et trois mille soldats, choisis entre les plus braves; il fut 
mis par Mustapha à la tête d'un corps de six mille hommes, 
et chargé de Tattaque du fort Saint-Miche], où il se distingua, 
comme de coutume, par son intrépidité. Pendant tout le temps 
du siège, il dirigea les attaques les plus dangereuses^ tandis 
que ses navires formaient la ligne de blocus. Enfin, lorsque 
les secours chrétiens arrivèrent, et que Piali, désespérant du 
succès, se décida à battre en retraite, Hassan et Euldj-Ali le 
supplièrent vainement de les laisser seuls achever l'œuvre 
commencée. Sur le refus du grand amiral, le beglierbey rentra 
à Alger, ayant perdu près de la moitié de ses ioldachs. Mais 
les services qu'il avait rendus et l'énergie qu'il avait montrée 
ne furent pas oubliés du sultan, qui, à la mort de Piali, le 
nomma capitan pacha. Il partit au commencement de l'année 
1367; le pacha Mohammcd-ben-Sala-Reïs lui succéda. Au 
moment de son départ, le fils de Kheïr-ed-Din avait environ 
cinquante ans; il mourut en 1570, et fut enterré auprès de 
son père, à Buyukdéré. Ce fut sous son gouvernement que 
surgirent les premiers différents avec la France au sujet des 
corailleurs, et de Tinstallation d'un consul ; nous aurons l'occa- 
sion d'en parler ailleurs en détail. En fait,, Hassan n'avait au- 
cune sympathie pour une nation que son père lui avait appris 
à haïr, et qu'il savait être opposée au grand projet des Barbe- 
rousses, l'unification des royaumes du littoral africain. La 
correspondance diplomatique ne laisse aucun doute à ce sujets 
et il est très probable que le dernier départ du beglierbey fut 
dii aux instantes démarches de M. de Pétremol ^ 

Au moment où Mohammed reçut le pouvoir, la peste rava- 
geait le pays depuis quatre ans déjà; les champs n'étant plus 
cultivés, la famine était survenue; ces deux fléaux en avaient 
engendré un troisième, le brigandage, elles environs d'Alger 
étaient infestés de voleurs. Le nouveau pacha s'occupa très 
activement de mettre un terme à cette déplorable situation; 

1. V. les Négociations, d. c, t. Il, p. 744, 799, 800. 



LES BEGLIERBEYS ET LEURS KHALIFATS 101 

il fit approvisionner la ville par les soins de la marine, et entra 
lui-même en campagne contre les bandits, qu'il réprima avec 
la sévérité draconienne qui lui était familière, et que justifiaient 
alors les circonstances. 

Vers le milieu de l'année 1567, un brave marin valencien, 
nommé Juan Gascon, qui avait obtenu le commandement de 
deux galères, conçut le hardi projet de s'emparer d'Alger par 
un coup de main; il lui parut possible d'entrer à l'improviste 
dans le port, d'y brûler la flotte des reïs, et d'envahir brus- 
quement la ville à la faveur du tumulte, en appelant aux armes 
les esclaves révoltés, avec les principaux desquels il s'était 
sans doute entendu d'avance. Après avoir obtenu l'autorisa- 
tion royale, choisissant le moment où toutes les galères des 
corsaires étaient rentrées pour s'abriter contre les tempêtes 
d'automne, il partit d'Espagne au commencement du mois 
d'octobre, fit sa traversée en quatre jours, et entra dans le 
port à minuit, par une profonde obscurité, sans avoir été si- 
gnalé; l'étroite darse était encombrée par les navires désar- 
més et serrés les uns contre les autres, si bien qu'il suffisait de 
mettre le feu à deux ou trois d'entre eux pour produire un 
embrasement général. A cet effet, Juan Gascon avait pourvu 
ses hommes de substances inflammables; il leur donna l'ordre 
de se hâter de s'en servir, et, sautant sur le quai avec 
quelques-uns de ses soldats, il courut à la porte do la Marine, 
en força l'entrée, égorgeant les sentinelles, et surprenant le 
poste endormi ; de là, il gagna le rempart, se dirigeant vers 
le bagne % pour en faire sortir les captifs, et entrer ensuite 
dans la ville avec leur aide. Mais le cœur avait manqué à ses 
compagnons, et Ton ne voyait aucune lueur de l'incendie qui 
eût dû éclater à ce moment; l'alarme avait été donnée, et les 
Turcs accouraient en grand nombre sur les remparts et sur le 
môle. L'efTroi se mit parmi les assaillants, qui regagnèrent le 
bord, malgré les ordres de leur chef; c'est en vain que, du 
haut du bastion, il les exhortait, l'épée àla main, à ne pas re- 
culer et à continuer leur besogne; il fut lui-même enlevé par 



1 . Son objectif principal dut être le bagne de la Bastarde, v 
môle, dans lequel on enfermait les captifs les plus redoutables. 



oisin du 



102 CHAPITRE HUITIEME 

les siens, et transporté sur sa galère, qui fit force de rames, 
n'emportant comme trophée de cette audacieuse aventure 
qu'une vingtaine de captifs délivrés de leurs fers. Cependant, 
les galères de garde s'étaient mises rapidement à la poursuite 
des chrétiens, et le brave capitaine fut, à quatre-vingt milles 
d'Alger, entouré par des forces supérieures et pris après un 
rude combat. Il fut traîné devant le pacha parla populace qui 
réclamait sa mort à grand cris. Malgré l'opposition desreïs, 
dont la presque unanimité prit la défense du prisonnier, di- 
sant qu'il ne pouvait être incriminé que d'un fait de guerre, 
et que, par suite, il devait être traité comme un captif ordi- 
naire et admis à payer rançon \ on le livra à la cruauté de 
la foule. Juan Gascon expira courageusement dans un hor- 
rible supplice, et son corps resta longtemps accroché aux 
gauches de Fîlot du phare. 

Voulant détruire la vieille discorde qui existait entre les 
janissaires et les marins, Mohammed autorisa les premiers à 
s'embarquer sur les galères en qualité de combattants, leur 
permettant ainsi de profiter des bénéfices de la Course. Il 
espérait amener par là une fusion entre ces deux groupe^ 
ennemis; mais cette tentative d'apaisement n'eut qu'un succès 
éphémère ; les reïs continuèrent à tenir les ioldachs à l'écart, 
et ne les admirent à participer aux prises que dans de très 
petites proportions; la haine ne s'éteignit donc pas, et les deux 
partisse retrouvèrent bientôt dans un état d'hostilité qui devait 
durer aussi longtemps que l'existence même de la Régence. 
Mohammed s'occupa activement, pendant tout le temps de son 
pouvoir, à fortifier la ville, qui était entièrement découverte 
à l'ouest; il y fit construire deux bordjs importants; l'un re- 
çut son nom, l'autre fut appelé Bordj-Hadj-Ali^; plus tard, il 



1 . Cette attitude des reïs est excessivement remarquable , et combat 
énergiquement ceux qui les assimilent à des pirates; leur respect des droits 
de la guerre, leur plaidoyer en faveur du vaincu, les rangent définitivement 
au nombre des comballanls réguliers. Et l'on ne saurait douter de la véra- 
cité du narrateur, qui, en sa qualité de captif, d'Espagnol et de prêtre, n'a 
certainement rien inventé à la louange des corsaires. (V. le Dialogo de los 
Martires, par Fray Diego de Haëdo.) 

2. Le nom Hadj-Ali a été changé plus tard en Euldj-AU, sans doute 
à l'époque où le grand beglierbey avait fait sa résidence "du fort de l'Ouest, 
pour se mettre à l'abri d'un coup de main de la milice. Cette fausse déno- 



I 



LES BEGLIERBEYS ET LEURS KHALIFATS 103 

reçut les dénominations successives de Setti-Takelilt, Bab-el- 
Oued, et des Yingt-Quatre-Heures. 

Pendant qu'il s'occupait de ces travaux, les habitants de 
Gonstantine se révoltèrent à Finstig-ation du souverain de 
Tunis, et massacrèrent la garnison turque, dont le caïd eut à 
peine le temps de s'échapper. Le châtiment ne se fit pas 
attendre. Le pacha marcha sur les insurgés, les mit en 
déroute, fit décapiter ou vendre comme esclaves tout ce qui 
tomba entre ses mains, et installa comme bey Ramdaii- 
Tchoulak. Quelque temps après son retour, il apprit qu'il 
allait ê*re remplacé par Euldj-Ali, qui vint prendre possession 
de son commandement au mois de mars 1568 \ 

Le nouveau beglierbey fut le plus remarquable de tous les 
souverains d'Alger. Il était né en Calabre, et avait été pris tout 
jeune, dans une des expéditions que dirigea Kheïr-ed-Din sur 
la basse Italie de 1524 à 1528. Échu en partage au reïs Ali- 
Ahmed, il rama plusieurs années sur les bancs de la chiourme, 
maltraité de toutes façons, même par ses compagnons de 
misère, méchamment railleurs de l'infirmité qui lui avait valu 
le surnom d'El-Fartas (le teigneux). Comme il était marin 
depuis son enfance, et pratique de la Méditerranée, il eut pu 
facilement obtenir un adoucissement à son sort, s'il eut 
consenti à se faire musulman ; il supporta longtemps avec 
courage des souffrances excessives. L'amour de la vengeance 
lui arracha enfin la défection que les mauvais traitements 
avaient été impuissants à lui conseiller ; ayant été brutalement 
frappé au visage par un Turc, il prit le turban pour acquérir 
le droit de se venger. Peu de jours après, il était comité de 
la galère d'Ali-Ahmed, et bientôt ses parts de prises lui per- 
mettaient d'acquérir un navire de course, avec lequel il 



mination fit ensuite croire au vulgaire que le héros de Lépante avait cons- 
truit le bordj ; une inscription authentique certifie le contraire. 

1. 11 est évident (quoiqu'on dise Haëdo), que Mohammed n'a pas été 
révoqué pour avoir châtié trop durement la rébellion des Constantinois ; le 
bon abbé de Fromesta avait la mauvaise habitude de se contenter d'explica- 
tions médiocres; pour nous, le fils de Sala-Reis ne fut qu'un intérimaire, 
destiné d'avance à être remplacé aussitôt qu'Euldj-Ali serait disponible. 
En quittant Alger, il reçut le pachalik de Negrepont ; en 1571, il fut 
fait prisonnier à Lépante,^ et échangé en 1574 contre le comte Gabrio Ser- 
belloni. 






104 CHAPITRE HUITIEME 

s'illustrait et s'enrichissait par d'heureux exploits. Il devint 
en quelques années un des premiers d'Alger, et fut un des 
plus fidèles capitaines d'Hassan-Pacha, qui lui confia le gou- 
vernement de Tlemcen, et la direction de plusieurs opérations 
contre les Espagnols. En 1560, il était khalifat de Dragut, et 
ce fut lui qui ^décida la victoire des Gelves, en chargeant 
impétueusement la flotte chrétienne, que Piali-Pacha hésitait 
à attaquer. Cinq ans après, au siège de Malte, il montra un 
courage et une habileté qui le firent remarquer de tous, et, 
lorsque Dragut eut été tué, il hérita de ses trésors et de son 
pachalik de Tripoli. Deux ans après, le sultan le nomma 
beglierbey d'Afrique, et l'envoya à Alger. 

A ce moment, l'Espagne traversait une crise des plus dan- 
gereuses; tandis qu'elle était obligée de se maintenir en armes 
dans tout le continent pour y assurer sa suprématie, et que 
l'Islam lui faisait une guerre incessante sur la Méditerranée, 
l'incendie de la révolte allait s'allumer à l'intérieur. En butte 
à des persécutions quotidiennes, et à bout de patience, les 
Morisques se préparaient à une insurrection générale ; des 
armes et des munitions avaient été amassées peu à peu et 
soigneusement cachées ; l'armée de la rébellion était organisée 
et prête à se lever au premier signal, qui devait être donné le 
mercredi de la semaine sainte. Leurs principaux chefs avaient 
demandé des secours au sultan, et s'étaient entendus avec 
les Algériens, de façon à combiner une action commune ; 
Euldj-Ali y apporta ses premiers soins. A peine installé h 
Alger, il rassembla une armée de quatorze mille mousquetaires 
et de soixante mille indigènes, qu'il dirigea sur Mazagran et 
Mostaganem, où il avait envoyé d'avance du canon et qua- 
torze cents chameaux chargés de poudre ; car il voulait tenter 
en même temps une attaque sur Oran et un débarquement en 
Espagne. Le mercredi saint, quarante galiotes des reïs 
paraissaient devant Almeria, prêtes à favoriser le soulè- 
vement des campagnes et celui de Grenade ; on sait que 
l'insuccès de cette tentative fut dû à l'imprudence d'un des 
chefs du complot, qui laissa saisir un dépôt d'armes, et 
donna ainsi l'éveil aux Espagnols ; cependant, les insurgés 
avaient déjà commencé le mouvement, et luttaient dans les 



LES BEGLIERBEYS ET LEURS KHALIFATS 105 

montagnes, avec des alternalives de succès cl de revers. 
Au mois de janvier 1569, le beglierbey envoya de nouveau 
à Almeria sa flotte, qui n'avait pas pu débarquer les troupes 
la première fois, à cause de la découverte de la conspiration ; 
mais le sort s'acharnait sur les Morisques persécutés; une 
tempête violente avaria gravement et dispersa trente-deux 
galères chargées d'armes et de soldais, privant ainsi d'un 
précieux appui la révolte, qui éclatait alors dans toute sa 
force ; six vaisseaux seulement parvinrent à mettre à terre 
leur chargement d'artillerie , de poudre et de volon- 
taires. Au mois d'octobre de la même année, xAlger faisait 
parvenir aux combattants quatre mille arquebuses, des muni- 
tions, et leur envoyait quelques centaines de vieux janissaires 
pour leur servir de capitaines. Ce secours fut renouvelé 
l'année suivante, et, dès 1569, Euldj-Ali fb disposait à prendre 
lui-même le commandement, lorsqu'il apprit que don Juan 
d'Autriche rassemblait des forces considérables, avec les- 
quelles il se disposait à commencer la campagne glorieuse 
dont le couronnement fut la victoire de Lépante. Cette nou- 
velle détermina le beglierbey à changer d^objectif, et à 
marcher sur Tunis, avant que l'ennemi n'eût eu l'idée de s'en 
emparer et de s'y établir; cela était d'autant plus à craindre 
que les chrétiens avaient à venger la défaite du prince de 
Piombino, dont la flotte venait d'être détruite par les galères 
d'Alger, commandées par Carax-Ali, au moment où elle 
cherchait à s'emparer de Bône. 

La Tunisie venait de passer plus de trente ans dans une com- 
plète anarchie; depuis le jour oii Charles-Quint avait replacé 
Muley Hassan sur le trône, ce souverain, déjà impopulaire 
auparavant, l'était devenu encore davantage en qualité de pro- 
tégé des chrétiens, et tout son royaume s'était successivement 
révolté contre lui. Son fils Hamida s'était mis à la tête d'une 
partie des mécontents, tandis qu'un personnage religieux 
avait fondé à Kairouan un pouvoir indépendant; dès 1536, le 
vieux roi implorait des secours, ofl'rant de remettre toutes 
ses places fortes à l'Espagne, et se déclarant incapable de 
rester une heure de plus à Tunis, s'il ne recevait pas de renforts ; 
Don Bernardino de Mendoza, consulté par Charles-Quint à 



106 CHAPITRE HUITIÈME 

ce sujet, répondait « qu'il valait mieux s'emparer directement 
du royaume que d'essayer d'y maintenir un prince aussi inca- 
pable et aussi universellement détesté ' . >> En 1 544 , il partit pour 
la Sicile, et^ de là, pour Naples, laissant ses trésors à la Gou- 
lette où il avait depuis longtemps cherché un refuge contre 
son fils, qui régnait dans la capitale ; à force d'instances, il 
obtint une petite armée de deux mille Italiens, commandée 
parJ.-B. de Lofredo, et vint offrir le combat à l'usurpateur 
sous les murs mêmes de la ville. 11 fut complètement battu et 
tomba aux mains du vainqueur, qui lui fit crever les yeux ; 
Lofredo avait été tué dans la bataille. La garnison espagnole 
de la Goulette prêta son appui d'abord au frère du vaincu, 
puisa son neveu; après une longue lutte, Hamida, victorieux, 
s'installa définitivement à Tunis. Pendant ce temps, son père, 
qui était parvenu à s'évader à la faveur du désordre, s'était 
d'abord réfugié à Tabarque, puis en Sardaigne, à Naples et à 
Rome ; il alla jusqu'à Augsbourg porter ses doléances à 
Charles-Quint, auquel il redemandait les trésors que Tovar, 
gouverneur du fort, lui avait ravis, et dont la valeur dépassait 
trente millions'^; l'Empereur lui fit une petite pension et 
l'envoya en Italie, où il mourut obscurément, après s'être, 
dit-on, fait moine. Hamida fut bientôt aussi méprisé et aussi 
odieux que l'avait été Muley-Hassan ; la population^ écrasée 
d'impôts, et humiliée par la présence des chrétiens, qui la 
tenaient asservie sous le canon du fort, tournait ses yeux vers 
les Turcs, qu'elle appelait comme des libérateurs, et ne cessait 
d'envoyer les principaux d'entre elle demander qu'on vînt 
l'aider à secouer le joug. 

Euldj-Ali se mit en route au mois d'octobre 1569, laissant 
la garde d'Alger à son khalifat Mami-Corso ; son armée se 
composait de cinq mille mousquetaires et de six mille 



1. V. Documents sur l'occupation espagnole, d. c. (Revue Africaine, 
1877, p. 211,212.) /^ ^ . V / 

2. V. Documents sur l'occupation espagnole, d. c. (Revue Africaine, 
p. 265.) Le roi Muley Hassan réclame; quatre grosses pierres précieuses, 
estimées 225,000 ducats; vingt-six autres diamants, cent rubis, quatre cents 
saphirs, et un lot d'émeraudes et de perles valant un million de pièces d'or; 
une caisse contenant 800,000 doubles d'or; et des meubles ou objets divers 
d une valeur de 90,000 ducats. 



LES BEGLIERBEYS ET LEURS KHALIFATS 107 

Kabyles ; arrivé à Béja, il se trouva en présence d'Hamida, 
qui l'attendait avec une trentaine de mille hommes. Le 
beglierbey savait à quoi s'en tenir sur la fidélité de ces 
troupes, dont les chefs étaient ceux-là mêmes^ qui, depuis 
quelques mois imploraient sa présence ; il engagea donc 
immédiatement un simulacre de combat ; dès les premiers 
coups de feu, les Tunisiens passèrent à l'ennemi, et leur roi 
ne put que s'enfuir à toute bride; en arrivant sous les murs de 
sa capitale, il en trouva les portes fermées devant lui, et il 
dut chercher un refuge auprès des chrétiens du fort. Euldj- 
Ali poursuivit sa marche sans rencontrer de résistance et 
entra dans Tunis à la fin de l'année 1569 ; il y installa une 
garnison de trois mille Turcs, sous les ordres du caïd Ramdan, 
et soumit à son obéissance les villes du littoral et l'intérieur 
du pays, oii il fit régner un ordre inconnu depuis longtemps ; 
ces soins lui prirent environ quatre mois, après lesquels il 
retourna en toute hâte à Alger, où sa présence était nécessitée 
par la crainte qu'y inspiraient les armements du roi d'Espagne. 
Pendant les derniers mois de son séjour dans sa nouvelle 
conquête, il avait donné ordre à Mami-Corso de faire mettre 
la flotte en bon état, en sorte qu'il put mettre à la voile, 
aussitôt qu'il fut arrivé. Il voulait s'emparer de la Goulette, 
seul point oii les Espagnols tinssent encore, et il avait, à cet 
effet, demandé des renforts au Grand-Divan, remontrant que 
les Turcs ne seraient jamais en sûreté à Tunis, tant que les 
chrétiens posséderaient l'entrée du port et auraient ainsi la 
facilité de débarquer une armée quand bon leur semblerait. 
En attendant une réponse, il fondit avec ses galères sur tous 
les bâtiments qu'il rencontra dans la Méditerranée, et donna 
à la Course une extension formidable. Sous son commande- 
ment se formèrent ces hardis capitaines, qui, pendant un 
demi-siècle, ravagèrent les côtes et détruisirent le commerce 
de l'Espagne, les Morat-Reïs, Mami et Mustapha Arnaute, le 
Bieppois Jaffer, Dali-Mami, le premier maître de Cervantes, 
Hassan Yeneziano, tous les fondateurs enfin de la Taïffe des 
reïs, dont nous verrons bientôt la puissance se révéler par 
ses œuvres. Il rentra à Alger après une croisière de quelques 
mois, pendant laquelle il avait fait subir à l'ennemi des pertes 



108 CHAPITRE HUITIÈME 

considérables, et enlevé aux chevaliers de Malte quatre 
g-alères, après un rude combat, dans lequel le commandeur 
de Saint-Clément fut tué. A son retour, il apprit que la Porte, 
loin de pouvoir l'aider à s'emparer de la Goulette, avait 
besoin de la Hotte d'Alger pour s'opposer à l'armada que 
commandait don Juan d'Autriche. Il prit la mer au printemps 
de 1571 avec ses vingt galères et les trente navires des reïs,- 
rejoignit le capitan pacha à Coron, et ravagea la Crète, les 
îles Ioniennes, et le littoral de l'Adriatique. Le jour de la 
bataille de Lépante, il était chargé de la direction de l'aile 
gauche, qui supporta sans faiblir pendant la moitié de la 
journée presque tout l'effort du combat. Enfin, lorsqu'il vit 
l'aile droite et le centre rompus et en fuite, il prit le comman- 
dement en place du capitan-pacha qui venait d'être frappé à 
mort^ traversa audacieusement les lignes chrétiennes, se jeta 
sur les galères de Malte qu'il couvrit de feu, et leur prit la 
capitane, avec l'étendard de la Religion, qu'il rapporta triom- 
phalement à Constantinople ; à dater de ce jour, le sobriquet 
injurieux de Fartas fit place au glorieux surnom de Kilidj 
(l'Épée). Si l'amiral turc eût suivi ses conseils, le désastre eut 
pu être évité ; car le beglierbey, qui avait envoyé son lieute- 
nant Carax-Ali reconnaître l'armada chrétienne, et dénombrer 
ses forces, mission qui fut remplie avec autant d'audace que 
d'habileté, savait que l'ennemi était inférieur en nombre; il 
opina donc pour que la flotte ottomane se déployât, ce qui lui 
eût permis de manœuvrer, et de se présenter au combat avec 
ensemble, au lieu de se laisser acculer dans un espace étroit, 
où plus de la moitié des navires furent détruits avant d'avoir 
pu brûler une amorce. 

A son arrivée à Constantinople, le sultan le nomma capitan- 
pacha, tout en lui conservant le titre de beglierbey d'Afrique \ 
sous lequel il est désigné jusqu'à sa mort dans les lettres du 
grand divan, et dans celles des ambassadeurs français. Ainsi, 
comme le dit Haëdo, cet homme sur lequel le destin sembla 
prendre plaisir à montrer la puissance de ses caprices^ passa en 
quelques années des bancs de la chiourme à la dignité la plus 

1. V. les Négociations, d. c, t. IV, p. 61, 69. 



LES BEGLIfcRBEYS ET LEURS KHALIFATS 109 

élevée qu'un sujet ottoman put rêver ; car les pouvoirs du 
grand amiral étaient immenses \ Tout ce qui se rattachait à 
la marine était sous ses ordres absolus ; personnel, arsenaux, 
îles, côtes et ports, garnisons et milices. Il lui était permis 
de lever des troupes et de frapper des contributions ; hors des 
Dardanelles, il tenait divan^ et exerçait les droits de haute et 
basse justice, aussi souverainement qu'eut pu le faire le sultan 
lui-même. Il donnait les grades et les emplois dans les flottes, 
et décrétait sans contrôle les dépenses qu'il jugeait utiles. 
Trois ortas de janissaires formaient sa garde du corps, à 
laquelle se joignait le cortège de ses officiers et de sa maison 
militaire. Enfin, d'énormes revenus lui étaient assignés sur 
l'Archipel et l'Anatolie, et le cinquième de toutes les prises 
maritimes lui appartenait de plein droit. 

Dans cette situation, que bien des gens eussent pu lui envier, 
Euldj-Ali vécut en proie à une mélancolie maladive ; il passait 
quelquefois de longs jours sans pouvoir supporter la vue de ses 
semblables etle son de la voix humaine ; son entourage avait reçu 
l'ordre de respecter sa solitude et d'observer le silence, quand 
il apparaissait vêtu de couleurs sombres, annonçant ainsi qu'il 
ne voulait parler à personne. Cette hypocondrie provenait 
peut-être de l'incurable infirmité qui l'avait rendu si malheu- 

Ireux pendant sa jeunesse; peut-être aussi était-elle augmentée 
par ses remords religieux; car son abjuration, qui lui avait 
été arrachée par la passion vindicative, si puissante sur les 
gens de sa race, n'était rien moins que sincère ; Févêque de 
Dax, François de Noailles, qui le connut très intimement à 
Constantinople, affirmait même qu'il n'avait pas cessé de 
pratiquer secrètement le christianisme -. Les Turcs l'en 
soupçonnaient^ et plus particulièrement les janissaires, qu'il 
tenait à l'écart et traitait avec la plus grande sévérité, toutes 
les fois qu'ils faisaient acte d'indiscipline ; ils firent parvenir à 
plusieurs reprises leurs doléances à la Porte; mais le grand 
divan était las des exigences des ioldachs, et ne répondit à 



1 . Abrégé chronologique de l'histoire Ottomane^ par de la Croix (Paris, 
1768), t. I, p. 402; 

2. V. Brantôme, Grands Copituines esira}ujcrs{d.\x noii; de VOuchaly 



110 CHAPITRE HUITIEME 

ces plaintes qu'en leur enjoignant de se soumettre. Au reste, 
lebeglierbey avait pris ses précautions contre eux, et, pour 
se mettre à l'abri d'un coup de main, il avait quitté le palais de 
la Jenina, trop facile à entourer et à forcer, et était venu s'ins- 
taller dans lebordj Hadj-Ali, où il vivait sous la garde de ses 
renégats et de ses marins, entièrement dévoués à sa personne; 
ses quatorze galères, chargées de ses trésors^ étaient abritées 
sous le feu du fort;, toujours armées et prêtes à prendre la 
mer. Par ces sages mesures, il put maintenir la tranquillité 
dans Alger, tout le temps qu'il y demeura. 

Dans ses nouvelles fonctions, il déploya de très grandes 
qualités de commandement, et se fit surtout remarquer par 
l'activité qu'il déploya pour réparer le désastre de Lépante. Il 
fit venir à Gonstantinople tous les reïs qu'il avait dressés 
lui-même, les distribua sur les chantiers de construction, ou 
les mit à la tête des écoles de manœuvre ; grâce à leurs con- 
naissances pratiques et à leur zèle, il put, en moins de deux 
ans, reconstituer les flottes du sultan, et lui présenter deux 
cent quarante galères, mieux construites et mieux équipées 
que celles qui avaient été perdues ; il s'était particulièrement 
occupé d'améliorer Farmement des marins, en supprimant 
l'usage de l'arc, et en le remplaçant par celui du mousquet, 
dont tous les combattants furent pourvus. Cette résurrection 
si rapide des forces ottomanes excita l'attention de tous les 
résidents étrangers; la réputation d'Euldj-Ali s'accrut de jour 
en jour, et, dès 1572, le pape Pie V, par l'intermédiaire du 
cardinal Alexandrini, conseillait à Philippe II de chercher à 
le séduire par Toffre d'un bon gouvernement en Espagne ou 
en Sicile : Quand même cette tentative n' aboutirait pas, 
disait-il, elle nen serait pas moins utile ^ en attirant les soup- 
çons de Sélim sur C amiral y le seul homme capable, par sa 
valeur et son habileté, de soutenir les affaires de cet empire^» 
Mais ce fut en vain que le roi d'Espagne s'efforça de suivre 

1. V. De Thou, Histoire Universelle, t. VI, p. 25i. 



LES BEGLIERBEYS ET LEURS KHALIFATS IH 

ce conseil ; il ne parvint qu'à irriter celui qu'il avait voulu 
séduire, et les lettres de M. de Noailles ^ nous apprennent 
avec quelle vigueur tant soit peu brutale il en manifesta son 
ressentiment à l'ambassadeur du roi, Marigliani, devant le 
grand divan réuni. 

1. V. les Négociations, d. c, t. III. p. 707, 712, 848, 876-77, etc. 



CHAPITRE NEUVIEM?: 

LES BEGLIERBEYS ET LEURS KHALIFATS (Suite.) 



SOMMAIRE : Arab-Ahmed. — Les Algériens demandent un prince français. — 
Désordres à Alger. — Prise et reprise de Tunis. — Ramdan. — Guerre du 
Maroc. — Hassan-Veneziano. — Mécontentement de la Milice. — Djafer. 
Pacha. — Retour de Ramdan. — Révolte des reïs. — Mami-Aruaute. — 
Retour d'Hassan-Veneziano. — Mort d'Euldj-Ali. 



Lorsque Euldj-Ali fut iuvesti du grade de grand amiral, il 
fit donner le gouvernement d'Alger à un de ses capitaines, 
qui lui avait jadis servi de majordome ; c'était un mulâtre 
d'Alexandrie, nommé Arab-Ahmed. A son arrivée, il trouva 
la ville plongée dans la consternation ; la victoire de don 
Juan d'Autriche faisait appréhender aux habitants une pro- 
chaine attaque, et les indigènes avaient, comme d'habitude, 
profité du désarroi pour refuser l'impôt et se soulever. Le 
nouveau pacha était homme d'une grande énergie, qui dégé- 
nérait parfois en cruauté ; il apaisa rapidement les troubles ; 
informé des projets de l'Espagne par Charles IX, qui lui fit 
tenir à plusieurs reprises des avis par l'intermédiaire de 
M. de Menillon^ gouverneur de Marseille \ il s'occupa très 
activement de mettre la ville en bon état de défense; il fit 
raser le faubourg Bab-Azoun, qui eut pu servir d'approches, 
refît la porte à neuf, la bastionna, approfondit les fossés de 
l'enceinte, construisit un fort sur le bord de la mer en arrière 
du Cantarat-el-Effroun (pont des fours) et augmenta les fortifi- 
cations du port. Tous ces travaux se firent rapidement, en 

1. V. les Négociations, d. c, t. 111, p. 388, 854-50, 871-78. 



LES BEGLIERBEYS ET LEURS KHALIFATS 113 

dépit d'une terrible peste, qui dura plus de deux ans, et 
enleva le tiers de la population. 

La sévère justice d'Ahmed avait pu imposer le silence, 
mais non calmer les esprits ; affolés de peur, en proie à la 
contagion et à la famine, plus opprimés que jamais par les 
janissaires, les Baldis conçurent le projet de se jeter dans les 
bras do la France, et écrivirent à Charles IX, pour lui 
demander un roi\ Celui-ci, prenant fort à son gré cette 
démarche^ se déclara prêt à envoyer à Alger le duc d'Anjou, 
son frère, et le 14 avril 1572, il fit part de son dessein à l'Évêque 
deDax, François de Noailles, alors ambassadeur àConstanti- 
nople. Il lui ordonnait de s'assurer des dispositions du grand- 
divan, qu'il espérait trouver favorable à son désir. Le diplo- 
mate se montra fort effrayé de la mission qui lui était donnée ; 
il se rendait mieux compte que son souverain de l'impossi- 
bilité de cette combinaison, sachant très bien que ni le sultan 
ni ses ministres ne consentiraient jamais à faire passer des 
sujets musulmans sous la loi d'un prince chrétien ; il se fit 
répéter l'ordre à plusieurs reprises, et se décida seulement 
alors à faire de timides ouvertures clans le sens indiqué ; 
encore le ton de ses lettres montre-t-il assez clairement qu'il 
allait lui-même au devant des objections du grand-vizir, et 
qu'il s'ingéniait à fournir des moyens propres à faire traîner 
l'affaire en longueur ; pendant tout le temps des négociations, 
il ne cessait d'écrire à Catherine de Médicis et au duc d'Anjou 
lui-même, leur représentant l'inanité de cette démarche, et 
'remontrant que le succès, s'il eût pu être obtenu, fût devenu 
funeste au prince. Mais le roi s'entêtait, accusait son ambas- 
sadeur de mollesse et de lenteur, et ne cessait de le harceler 
et de lui réclamer une solution qu'il était le seul à désirer et 
à croire possible : cette difficile situation fut tranchée par sa 
mort. 

Le meilleur argument qui eut milité en faveur de Charles IX 
[eut été tiré de la mauvaise conduite de quelques reïs, dont les 
déprédations étaient restées impunies. Malgré les ordres for- 
mels du sultan, qui, en 1565, « avait interdit l'approche des 

J . V. les Négociations, d. c, t. III, p. 231, et 291 à 389. 



114 CHAPITRE ^NEUVIEME 

côtes (leFrance à tous les corsaires, sous quelque prétexte que 
ce fût, «peu de mois se passaient sans que le commerce de la 
Provence et du Languedoc n'eut des plaintes à faire. Ahmed 
avait reçu l'ordre de sévir, et s'y employait de son mieux; 
mais il se trouvait réduit à l'impuissance; la Taïffe des reïs, 
qui venait de se fonder sous les ordres de Mami-Arnaute, 
refusait d'obéir, et s'était mise en état de révolte ouverte. Le 
pacha louvoyait, et s'efforçait de calmer le roi de France par 
des présents, et par la promesse de conquérir pour lui 
Tabarque et les pêcheries de corail, alors occupées par les 
Génois ^ A ce moment éclata la guerre de Tunis. 

Tandis que toutes les puissances de la Méditerranée tour- 
naient les yeux vers Messine, où Don Juan avait concentré 
ses forces, Euldj-Ali mettait à la voile avec les flottes nou- 
vellement créées et se tenait prêt à porter secours à celui des 
pachaliks qu'attaquerait le Généralissime de la ligue. Deux 
tempêtes consécutives, d'une extrême violence, lui causèrent 
de graves avaries, et il fut forcé de faire rentrer dans les ports 
ses navires, dont la plupart ne pouvaient plus tenir la mer. 
Don Juan ne laissa pas échapper l'occasion ; le 7 octobre 1573, 
il quitta la Sicile avec cent-sept galères, trente et un vaisseaux 
et vingt-sept mille cinq cents hommes, et fondit à l'impro- 
viste sur Tunis ; le pacha Ramdan ne fit aucune résistance, et 
s'enfuit à Kairouan. Les ennemis du capitan-pacha cher- 
chèrent à profiter de cet événement pour le perdre ; ils l'incul- 
pèrent de trahison, disantqu'il avait laissé à dessein le champ 
libre à l'ennemi ; Tesprit de Sélim fut ébranlé par ces accusa- 
tions, et la vie de l'amiral fut un instant en grand danger ; il 
ne sauva sa tête qu'à prix d'or : u Moyennant, écrivait M. de 
Noailles à Catherine de Médicis, plusieurs centaines de milliers 
de ducats qu'il donna au maistre, et cy^ je crois que le vin du 
vallet n'y est pas oublié^ «.Rien n'était plus injuste que de faire 
retomber la faute sur Euldj-Ali ; car il n'avait pas cessé de 
prédire le résultat fatal, et, si l'on eut suivi les conseils qu'il 

1. V. les Négociations, d. c, t. III, p. 552. Le présent se composait 
de lions, tigres, chevaux et bubales, que M. de Ménillon appelle vaches fort 
estranges. 

2. V. les Négociations, d. c, t. III, p. 452. 



LES BEGLIERBEYS ET LEURS KHALIFATS 115 

prodiguait en vain depuis plus de trois ans, et chassé la 
garnison chrétienne de la Goulette, jamais le vainqueur de 
Lépante n'eût osé entreprendre un débarquement pendant 
lequel il eut risqué d'être pris entre deux feux, et cela, à une 
époque de l'année oii les ouragans sont fréquents dans ces 
parages. La malheureuse expédition de Charles-Quint contre 
Alger était encore trop présente à tous les souvenirs pour 
qu'un chef d'armée eut eu l'imprudence de tenter une pareille 
aventure, tandis que Don Juan s'était trouvé placé dans des 
conditions bien autrement favorables par la possession d'un 
fort, qui passait alors pour inexpugnable, et lui donnait la 
facilité la plus grande pour mettre ses troupes à terre, et les 
abriter au cas d'un revers peu probable. Depuis la prise de la 
ville, il s'occupait de la fortifier et de l'approvisionner, déso- 
béissant ainsi aux ordres formels de Philippe II, qui avait 
enjoint de raser les remparts, de combler le canal avec les 
matériaux du fort, et d'évacuer le pays le plus tôt possible. Le 
roi se montra fort irrité en apprenant que ses instructions 
avaient été méconnues ; il reçut, dit-on, avis que Don Juan 
voulait se créer en Tunisie un royaume indépendant, encou- 
ragé dans cette voie par J. de Soto, depuis longtemps attaché 
à sa personne ; il parla alors si haut que le prince n'eut plus 
qu'à s'incliner, et qu'il se retira avec sa flotte et la plus grande 
partie des troupes; toutefois, il laissa la garde de sa conquête 
au comte Gabrio Serbelloni, qui conserva avec lui un corps 
d'environ dix mille hommes. 

Pendant ce temps, le grand-amiral, désireux de se laver 
des soupçons qu'on avait jetés sur lui, demandait chaque jour 
à Selim la permission de reprendre Tunis ; il démontrait la 
nécessité de se hâter, et d'attaquer avant que les chrétiens 
n'eussent rendu la ville trop forte ; l'autorisation désirée lui 
fut enfin accordée, et il partit au mois de juin 1574, avec 
deux cent cinquante galères, quarante bâtiments de transport 
et soixante mille hommes. Il débarqua le 12 juillet devant la 
place, dont il trouva les environs déjà occupés par Kheder, 
caïd de Kairouan, et par le pacha de Tripoli ; peu de jours 
après, Arab- Ahmed vint le rejoindre, à la tète des galères 
d'Alger, et fut chargé de l'attaque de la Goulette, dont le 



116 CHAPITRE NEUVIEME 

gouverneur, Pietro de Porto Garrero, fut loin de se montrer 
aussi brave que Zamog-uerra, qui défendait l'île Chekli, et que 
Serbelloni \ qui organisait la résistance à Tunis même, et s'y 
fortifiait le mieux possible, ayant reçu récemment du cardi- 
nal Granvelle une lettre qui l'engageait à se tenir sur ses 
gardes. Mais l'argent manquait, et les fièvres décimaient les 
assiégés. Le feu commença le 17 juillet, très intense du côté 
des Turcs, et continua sans interruption jusqu'à la fin. Le 20 
août, la brèche étant praticable, Sinan-Pacha, général des 
troupes de terre, ordonna l'assaut du fort ; il fut repoussé et 
recommença le 22 et le 23, jour où la Goulettc fut prise, et 
la garnison entièrement massacrée. Tous les efforts des 
assaillants se tournèrent alors sur la ville, dans laquelle il ne 
restait plus que douze cents hommes valides ; car Serbelloni, 
pour rendre un peu de courage à Porto Garrero, avait du 
céder à ses incessantes demandes de secours, et s'était 
dépourvu pour lui de six compagnies. Le 27, la sape était au 
cœur du bastion ; Sinan avait fait élever un terre-plein qui 
dominait la place, et du haut duquel les janissaires entrete- 
naient sans relâche une arquebusade meurtrière ; la petite 
garnison perdait de ce fait cinquante hommes par jour ; 
chaque assaut en coûtait cent-cinquante ; les Turcs en don- 
nèrent quatre, les 6, 8, 11, et 13 septembre, après avoir chaque 
fois fait jouer la mine. « Il ne restait plus, dit le rapport 
officiel, entre l'ennemi et nous, qu'un simple amas de terre à 
peine de la hauteur d'un homme, assez large à la base, mais 
sans consistance au sommet. » Le combat du 13 fut le dernier ; 
tous les défenseurs de la brèche furent tués ou pris ; Serbel- 
loni, dont le fils avait succombé la veille au soir, fut emporté 
blessé par les vainqueurs. Euldj-Ali accorda la vie sauve à 
Zamoguerra, qui luttait encore avec cinquante braves, der- 
rière les ruines du fort San-Iago, et revint à Gonstantinople, 
emmenant avec lui Arab-Ahmed, dont l'ambassade française 
avait demandé le remplacement ^ Le Pachalik fut donné à 
Ramdan, qui avait coopéré au siège de Tunis depuis le 10 



1 . V. les Rapports de Ser^belloni el de Zamoguerra. [Revue Africaine, 
77, p. 294-98 et 361-79.) 

2. V. les Négociations, d. c, t. III, p. 552-54. 



I 



LEURS KHALIFATS 



117 



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dre l'armée avec cinq mille 
ngents indigènes. Son pré- 
Alger ; ayant été nommé 
en 1378, par les janissaires 
imée par le grand-amiral, 
en faisant impitoyablement 
is part au complot \ 
à Constantinople une allé- 
, montrant la flotte victo- 
énitien, lui dit en raillant : 
à Lépanle ; nous vous avons 
ousse, mais jamais le bras. » 
le chérif de Fez Muley-Ab- 
, après avoir contraint son 
Iger pour sauver sa tête. Le 
n d'Euldj-Ali afin de recon- 
en cas de succès, de devenir 
ttaque d'Oran et de Mers-el- 
s où flottait encore la ban- 
levant des désirs de l'amiral, 
'autorisation demandée, en 
s presque impossible de rien 
tant qu'on aurait à craindre 
ut donc l'ordre d'agir, et se 
e décembre 157o, avec une 
armée de sept mille mousquetaires, huit cents spahis, mille 
Zouaoua, et six mille cavaliers indigènes; Muley-Maluch 
l'accompagnait^ avec quelques Caïds, ses partisans, qui avaient 
noué depuis longtemps des intelligences avec les principaux 
chefs de l'armée ennemie. Les Algériens arrivèrent le 15 jan- 
vier sous les murs de Fez, sans avoir eu de combat à livrer; 
Muley-Mohammed, fils de l'usurpateur, à la tête d'une armée 
de soixante mille hommes, se tenait prêt à les arrêter; mais 
ses meilleurs soldats, les Elches et les renégats Andalous, 
avaient été gagnés d'avance, et iirent défection au commence- 



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1. D'après Hammer, (trad. Hellert, t. III, p. 57) Ahmed les avait tellemenl 
exaspérés par sa cruauté, qu'ils le Orent périr à la torture, et le coupèrent 
en petits morceaux, qu'ils se partagèrent eutre eux. 



116 



CIIAPITR 





gouverneur, Pietro de Porto^ 
aussi brave que Zamoguerra, 
Serbelloni \ qui organisait h 
fortifiait le mieux possible, 
nal Granvelle une lettre qu| 
gardes. Mais l'argent manqu 
assiégés. Le feu commença 1 
des Turcs, et continua sans 
août, la brèche étant praticj 
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recommença le 22 et le 23, 
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restait plus que douze cents 
pour rendre un peu de coi 
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dépourvu pour lui de six co 
cœur du bastion ; Sinan av 
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garnison perdait de ce fai 
chaque assaut en coûtait ce 
nèrent quatre, les 6, 8, 1 1, e 
fois fait jouer la mine. « 
officiel, entre l'ennemi et ne 

peine de la hauteur d'un homme, assez large à la base, mais 
sans consistance au sommet. » Le combat du 13 fut le dernier ; 
tous les défenseurs de la brèche furent tués ou pris ; Serbel- 
loni, dont le fils avait succombé la veille au soir, fut emporté 
blessé par les vainqueurs. Euldj-Ali accorda la vie sauve à 
Zamoguerra, qui luttait encore avec cinquante braves, der- 
rière les ruines du fort San-Iago, et revint à Constantinople, 
emmenant avec lui Arab-Ahmed, dont l'ambassade française 
avait demandé le remplacement ^ Le Pachalik fut donné à 
Ramdan, qui avait coopéré au siège de Tunis depuis le 10 

1 . V. les Rapports de Serbelloni et de Zamoguerra. [Revue Africaine, 
1877, p. 294-98 et 361-79.) 

2. V. les Négociations, d. c, t. III, p. 552-54. 



I 



LES BEGLIERBEYS ET LEURS KHALIFATS 417 

août, jour où il était venu rejoindre l'armée avec cinq mille 
janissaires et de nombreux contingents indigènes. Son pré- 
décesseur ne devait plus revoir Alger; ayant été nommé 
pacha de Chypre, il y fut égorgé en lo78, par les janissaires 
révoltés ; cette sédition fut réprimée par le grand-amiral, 
qui vengea la mort de son favori,, en faisant impitoyablement 
décapiter tous ceux qui avaient pris part au complot *. 

La défaite des Espagnols excita à Gonstantinople une allé- 
gresse générale, et le grand vizir, montrant la flotte victo- 
rieuse à Barbaro, ambassadeur vénitien, lui dit en raillant : 
« Vous nous avez rasé la barbe à Lépanle ; nous vous avons 
coupé le bras à Tunis ; la barbe repousse, mais jamais le bras. » 

Pendant ces dernières années, le chérif de Fez Muley-Ab- 
dallah s'était allié aux chrétiens, après avoir contraint son 
frère Muley-Maluch à s'enfuir à Alger pour sauver sa tête. Le 
proscrit avait imploré la protection d'Euldj-Ali afm de recon- 
quérir son royaume, promettant, en cas de succès, de devenir 
un vassal fidèle, et de coopérer à l'attaque d'Oran et de Mcrs-el- 
Kebir, les seuls postes importants où flottait encore la ban- 
nière de Gastille. C'était aller au devant des désirs de l'amiral, 
qui obtint facilement du sultan l'autorisation demandée, en 
lui remontrant qu'il serait toujours presque impossible de rien 
entreprendre de sérieux à TOucst, tant qu'on aurait à craindre 
l'hostilité du Maroc. Ramdan reçut donc l'ordre d'agir, et se 
mit en route à la fin du mois de décembre 1575, avec une 
armée de sept mille mousquetaires, huit cents spahis, mille 
Zouaoua, et six mille cavaliers indigènes; Muley-Maluch 
l'accompagnait^ avec quelques Caïds, ses partisans, qui avaient 
noué depuis longtemps des intelligences avec les principaux 
chefs de l'armée ennemie. Les Algériens arrivèrent le 15 jan- 
vier sous les murs de Fez, sans avoir eu de combat à livrer; 
Muley-Mohammed, fils de l'usurpateur, à la tête d'une armée 
de soixante mille hommes, se tenait prêt à les arrêter; mais 
ses meilleurs soldats, les Fiches et les renégats Andalous, 
avaient été gagnés d'avance, et firent défection au commence. 

1. D'après Hammer, (trad. Hellert, t. III, p. 57) Ahmed les avait tellement 
exaspérés par sa cruauté, qu'ils le firent périr à la torture, et le coupèrent 
en petits morceaux, qu'ils se partagèrent entre eux. 



118 CFÎAPITRE NEUVIÈME 

mont de la bataille, ainsi que presque tous les caïds; le reste 
ne put que prendre la fuite pour se dérober à une perte cer- 
taine. Muley-Maluch entra donc dans Fez sans effusion de 
sang-, et fut unanimement acclamé. Après avoir généreuse- 
ment récompensé ses auxiliaires, et renouvelé son serment 
de fidélité, il prit à sa solde les Zouaoua et quelques centaines 
de janissaires, qui l'aidèrent à reconquérir le reste du royaume 
sur son rival. Deux ans et demi après, il fut tué à la bataille 
d'Alcazar-el-Kebir, au moment oij, ayant fortement assis sa 
domination, il allait accomplir sa promesse, en s'alliant aux 
Turcs pour la reprise d'Oran; sa mort, et les troubles qui la 
suivirent, épargnèrent sans doute à l'Espagne un nouvel échec. 
Cette puissance, très occupée dans le nord de l'Europe, cher- 
chait depuis la fin de 1574 à traiter avec la Porte, et n'épar- 
gnait à cet effet ni l'argent ni les promesses; mais elle ren- 
contrait au grand-divan une opposition violente, dirigée par 
Euldj-Ali, qui, renseigné et encouragé par l'ambassadeur de 
France, déjouait toutes ses intrigues. Il fit déclarer « qu'aucune 
proposition de paix ne serait écoutée avant Févacuation du 
sol africain par les infidèles^ » et les négociations furent inter- 
rompues^ Au printemps de Î576, Alvar Bazan, marquis de 
Santa Gruz, opéra une descente dans Tile de Kerkenna, et y 
Commit quelques dégâts; cette démonstration inutile ne fit 
qu'exciter la haine des Musulmans. 

Pour la grande entreprise qui se préparait, il fallait absolu- 
ment qu'Alger fût gouvernée par un homme de guerre, et 
Ramdan était fort décrié comme soldat; il fut envoyé à Tunis 
et remplacé par Hassan- Veneziano. Ce nouveau pacha était 
un homme d'une trentaine d'années, énergique, brave et in- 
telligent; mais ces grandes qualités étaient déparées par une 
cruauté et une cupidité sans égales. Cervantes, qui, tombé 
entre ses mains, faillit à plusieurs reprises être sa victime, 
nous en a laissé le portrait ; « grand, maigre, pâle, la barbe rare 
et rousse, les yeuxbrillants et sanglants, l'air hautain et cruel. » 
Il avait été tout enfant l'esclave de Dragut, puis d'Euldj-Ali, 
qui l'avait affranchi, lui avait donné une galère à commander, 

1. V. les Négociations,, d. c, t. III, p, 707, 712. 



LES DECLIERBEYS ET LEURS KIIALIFATS 119 

et l'avait ensuite élevé à la dignité de khalifat. Il vint prendre 
possession de sa charge le 29 juin 1577, terrorisa la milice 
par de durs châtiments, et se fit obéir des reïs, qui crai- 
gnirent de déplaire au lieutenant du capitan pacha ; se met- 
tant à leur tête, il ravagea les Baléares et les côtes voisines 
pendant l'été de 1578, et en rapporta un riche butin. A son 
retour, craignant que l'armada qui se rassemblait alors à 
Cadix ne fût destinée à une expédition contre Alger, il s'oc- 
cupa d'accroître les fortifications de la ville, refît à neuf le 
Bordj Muley-Hassan, et arma puissamment le front de mer; 
tous ces travaux furent exécutés sous ses yeux par les esclaves 
chrétiens, que la course lui procurait en grand nombre, et 
qu'il traitait avec une rigueur implacable. En même temps, il 
appelait l'attention du sultan sur les intrigues du nouveau 
chérifde Fez, l'accusant de rechercher l'amitié de Philippe II, 
et s'approvisionnait en France de poudre et d'agrès; il dé- 
ployait enfin toute l'activité qu'Euldj-Ali avait coutume 
d'exiger de ses capitaines. Mais il se faisait exécrer de tout 
le monde par les mesures que lui dictait son insatiable rapa- 
cité; tous les moyens de se procurer de l'argent lui étaient 
bons; l'historien Haëdo, qui subissait la captivité à cette 
époque, nous a décrit en détail toutes les inventions que sug- 
géra au renégat vénitien son ingéniosité fiscale ^ Il commença, 
nous apprend-il, par s'emparer de tous les esclaves qu'il jugea 
aptes à payer une bonne rançon; puis il spécula sur les 
chances de la course, accapara les grains, et même presque 
toutes les autres denrées, qu'il faisait vendre sur les places 
publiques à un prix fixé par lui ; il augmenta les tributs des 
indigènes, et les força à payer en nature, pour rester maître 
du marché; il altéra les monnaies, vendit les charges, exigea 
une part des droits de douane et des rachats de captifs, im- 
posa des présents aux marchands étrangers qui venaient 
exercer le commerce^ et les contraignit à accepter en paiement 
des produits avariés et sans valeur, établit à son profit une 
taxe sur les successions^ et enfin ne laissa rien échapper de ce 
qui pouvait être imposable. La milice et les habitants étaient 

1. V. Haëdo, Epitome de los Reyes de Argel, cap. xxi, par. 3. 



lâO CHAPITRE NEUVIÈME 

exaspérés; mais la crainte qu'inspirait Hassan était telle, que 
personne n'osait bouger. Pendant les deux années 1578 et 
1579, le pays eut à soufl'rir d'une extrême sécheresse; toutes 
les récoltes manquèrent, et la population se vit bientôt en 
proie à une horrible famine, que les agissements du pacha 
rendaient plus difficile encore à supporter; « du 17 janvier au 
17 février 1850, dit Haëdo, il mourutde faim dans les rues 
d'Alger cinq mille six cent cinquante-six Mores ou Arabes. » 
Les tribus de Tintérieur se révoltèrent et refusèrent l'impôt; 
les Baldis abandonnèrent la ville, et se répandirent dans les 
campagnes voisines, cherchant à glaner une nourriture quel- 
conque ; les janissaires envahirent les maisons et se livrèrent 
au pillage; l'anarchie était à son comble, et le pacha se trou- 
vait réduit à l'impuissance ; car les reïs eux-mêmes venaient 
de se soulever contre lui, en apprenant qu'il voulait augmen- 
ter la part qui lui était dévolue sur les prises maritimes, et 
la porter du huitième au cinquième. Sur ces entrefaites, Djafer- 
Pacha arriva à Alger pour y rétablir l'ordre, soit que le sul- 
tan ait été ému des plaintes des habitants, soit qu'Euklj- 
Ali, alors occupé en Géorgie, ait eu besoin des services de 
son lieutenant^, qui s'embarqua au mois de septembre pour 
aller le rejoindre. 

Djafer était un vieil eunuque, très aimé du sultan, qui lui 
avaitconfiéplusieurspostes importants^ entre autres lepachalik 
de Hongrie, oii il purgea le pays du brigandage, et acquit la 
réputation de grand justicier, dont il ne démérita pas dans ses 
nouvelles fonctions. Il envoya tout d'abord la milice en cam- 
pagne, pour calmer la sédition, et réduire les Indigènes à 
l'obéissance; les Baldis rassurés repeuplèrent la ville, oii de 
sages mesures ramenèrent l'abondance. Mais il n'était pas 
arrivé à ce résultat sans avoir eu à châtier les mutins, et, par 
suite, à exciter des haines; les janissaires complotèrent de 
l'assassiner, et d'élire à sa place leur Agha. Celui-ci avait mis 
de son parti quelques-uns des principaux citadins, et cherchait 
à débaucher les mahallahs, dont le chef^ Ben-Dali, était à sa 
dévotion. Mais Djafer, qui se tenait bien informé, surprit ino- 
pinément les conspirateurs pendant la nuit du 30 avril 1581 , et 
leur fit trancher la tête le lendemain. Un mois après, Euldj-Ali 



LES BEGLIERBEYS ET LEURS KHALIFATS J21 

arrivait à Alger avec soixante grandes galères, et s'occupait 
d'organiser une armée destinée à la conquête du Maroc; la 
rébellion de l'intérieur n'était pas apaisée, et les loldachs 
accusaient Tamiral de vouloir se créer un royaume indépen- 
dant, cherchant ainsi à exciter les soupçons du grand-divan, 
où ces rumeurs avaient toujours rencontré quelque créance 
contre les beglierbeys d'Afrique. Cependant, les préparatifs 
étaient terminés et l'expédition allait commencer; l'Espagne 
avait en vain renouvelé ses propositions, que la Porte accueil- 
lait comme de coutume, en lui demandant, avant de négocier, 
l'abandon de toutes ses possessions africaines, un tribut 
annuel, et l'obligation de faire la paix avec la France ; le chérif, 
effrayé, offrait de se soumettre, et prodiguait l'or pour se faire 
des amis. Euldj-Ali touchait enfin à son but; il allait accom- 
plir le rêve de tous ses prédécesseurs, la fondation de l'empire 
de l'Afrique du nord K La révolte de l'Arabie, qui nécessita 
l'emploi de toutes les forces disponibles, obligea Amurat à le 
rappeler et à remettre à plus tard la conquête du Gliarb. Il 
partit au commencement de 1582^ emmenant avec lui Djafer, 
nommé pacha de Tauris. Ramdan revint gouverner Alger, 
avec ordre de faire restituer à la France deux galères qui 
avaient été prises par Morat-Reïs, et de « faire appréhender et 
conduire lié aux fers en ceste Porte ung nommé Morat, grand 
corsère. » Mais le pusillanime Ramdan n'était pas l'homme 
qu'il fallait pour accomplir une semblable besogne; la taïffe 
des reïs entourait d'une vénération quasi superstitieuse ce 
patriarche de la piraterie, qui se vantait « de ne pas connaître 
une nation au monde à laquelle il n'eut pris au moins deux 
vaisseaux » ajoutant « que tout ce qu'on rencontrait sur mer 
était de bonne prise, et qu'on avait le droit de courir sus à son 
propre père. » Lorsque le pacha laissa voir qu'il avait l'inten- 
tion de sévir contre un personnage aussi populaire, l'émeute 
éclata avec une telle fureur, qu'il s'enfuit tout affolé^, et se 
réfugiaaux environs de la ville, dansunemaison de campagne, 
d'où il ne sortit que le jour de son départ pour Tripoli; Mami- 
Arnaute, chef de la taïffe, qui avait pris le commandement 

1. V. les Négociations, d. c, t. IV, p. 517. 



122 CHAPITRE NEUVIÈME 

(les insurgés, s'empara du pouvoir, et le conserva jusqu'à 
l'arrivée d'Hassan- Veneziano. Celui-ci, pendant ces événe- 
ments, dirigeait une croisière sur les côtes de la Corse et de 
la Sardaig-ne; aux premières nouvelles, il cingla vers Alger, 
et s'établit dans la Jenina, oii il fut unanimement acclamé. 11 
avait sans doute reçu des ordres secrets, car le grand-divan ne 
s'émut pas de cette apparente usurpation, et le laissa en pos- 
session du pachalik jusqu'en 1588, époque à laquelle il fut 
nommé grand-amiral, en remplacement de son ancien maître 
Euldj-Ali. Ramdan fut envoyé à Tripoli, où il mourut Tannée 
suivante, en guerroyant contre le caïd de Kairouan révolté. 

Hassan donna tous ses soins à l'extension de la course, 
dont il prit lui-même Ja direction. Pendant que Morat-Reïs ra- 
vageait le littoral de la province d'Alicante avec une dizaine 
de navires, il fondit avec vingt-deux galères sur les îles du 
bassin occidental de la Méditerranée, et les mit à feu et à 
sang. Il procéda ensuite au pillage d'une petite ville située 
à deux lieues de Gênes, sans que Doria, qu'il venait de forcer 
à se réfugier dans le port, osât sortir pour l'attaquer. Poursui- 
vant sa route, il passa huit jours à l'abri des îles de Marseille, 
guettant le passage des douze galères de Marc-Antoine Co- 
lonna; celui-ci ne dut son salut qu'aux avis envoyés à la hâte 
par le gouverneur de la Provence. Lorsque le pacha apprit 
que l'escadre sicilienne avait pris le large, il lui donna la 
chasse; mais il était trop tard, et Colonna se trouvait déjà en 
sûreté. Les Turcs se vengèrent en saccageant les environs de 
Barcelone, et en arrachant au joug de l'Espagne plus de deux 
mille Morisques. Doria prit sa revanche l'année suivante ; 
il surprit sur les côtes de la Corse dix-huit galères d'Alger, 
qui^ se croyant en toute sûreté, avaient débarqué plus des 
deux tiers de leurs équipages; il les assaillit à l'improviste, en 
eut facilement raison, et captura toute cette flotte. 

Les deux dernières années du pouvoir d'Hassan s'écoulèrent 
sans rien amener de remarquable; en lo86, le vice-consul 
français Bionneau fut maltraité et emprisonné, sans qu'on 
connaisse au juste les motifs de ces sévices; nous aurons 
l'occasion d'en parler ailleurs, lorsque nous ferons l'histoire 
des consuls d'Alger. 



LES BEGLIERBEYS ET LEURS KHALIFATS 123 

Le 27 juin 1587, Euldj-Ali mourut, âgé d'environ quatre- 
vingts ans; il fut enterré près de la magnifique mosquée qu'il 
avait fait construire sur les bords du Bosphore, entre 
Arnautkoï et Buyukdéré. Pendant ses dernières années, il 
avait été occupé à la guerre que soutenait la Porte contre la 
Perse et une partie de l'Arabie; et, voyant que, dans cette 
longue lutte^ aussi bien que dans celle que nécessitèrent les 
progrès des Portugais dans les Indes et leur établissement à 
Aden, il rencontrait d'immenses difficultés pour former une 
marine sur la Mer Rouge, ainsi que pour y envoyer des 
troupes et du matériel de guerre, il avait conçu l'audacieux 
projet de percer l'ithsme de Suez; l'entreprise avait même 
reçu un commencement d'exécution, et le capitan-pacha eut 
mené son œuvre à bonne fin, si le sultan eut continué à lui 
allouer les revenus de TEgypte, qu'il avait affectés à l'achè- 
vement des travaux ^ 

La mort d'Euldj-Ali est la fin d'une des époques les plus 
remarquables de l'histoire d'Alger; après lui et ses khalifats, 
nous ne verrons plus de chefs de guerre, n^ de grands po- 
litiques; ces hommes-énergiques, que leur valeur personnelle 
amena successivement à occuper les postes les plus élevés de 
l'empire, vont être remplacés par des envoyés triennaux, 
inhabiles à gouverner, ne cherchant même pas à le faire, et ne 
songeant qu'à s'enrichir le plus rapidement possible. Pour 
arriver à ce résultat, tout en sauvant leur tête, il faudra qu'ils 
se résignent à subir les caprices des janissaires et des reïs; 
les premiers ruineront le pays par leurs exactions et leurs 
violences ;\les seconds, parleurs déprédations continues, atti- 
reront sur Alger la vengeance des nations chrétiennes; tous 
rompront peu à peu les liens d'obéissance qui attachaient la 
régence au chef de l'Islam. On les verra marchander leurs 
services, ne les accorder qu'à prix d'or, et déclarer la guerre à 
des nations amies de leur suzerain, s'érige ant ainsi de fait en 
état indépendant. Après quelques tentatives inutiles de répres- 
sion, la Porte impuissante se désintéressera des affaires d'Al- 
ger, où elle n'enverra même plus de gouverneurs; telle est la 
période qui s'ouvre après la mort du dernier et du plus grand 
des beglierbeys d'Afrique. 

1. Voir les Négociations^ d. c, t. IV, p. 536 et suiv. 



CHAPITRE DIXIÈME 

ALGER SOUS LES PACHAS TRIENNAUX 



SOMMAIRE : GouvernemenL des Pachas triennaux. — Usurpation du pouvoir 
par la Milice. — Le Divan. — La Taïffe des reïs. — La Course. —Les rené- 
gats. — La population. — Les Colourlis. — Les lodigènes. — Les esclaves. 
— Les bagnes et les hôpitaux. — Relations de la Régence avec la Porle et 
les puissances européennes. 



Après la mort d'Euldj-Ali, qui s'était montré toute sa vio 
ennemi déclaré de l'Espagne, les tentatives d'accommodement 
que celle-ci faisait près de la Porte rencontrèrent au grand 
divan plus de faveur que par le passé; en même temps, les 
relations amicales avec la France se refroidissaient; MM. de 
Germigny et de Lancosme, penchant vers les idées de la 
Ligue, décriaient l'alliance turque, que les d'Aramont et les 
Noailles avaient si soigneusement entretenue. La réunion des 
Etats Barbaresques en un seul faisceau ne parut donc plus avoir 
sa raison d'être; les grands vizirs craignirent même qu'elle ne 
fît courir un jour des dangers à l'unité de l'empire ottoman, 
et il fut résolu dès lors que les pachaliks d'Alger, de Tunis et 
de Tripoli seraient indépendants les uns des autres, et admi- 
nistrés, comme les autres provinces, par des gouverneurs 
nommés pour trois ans. Se méprenant étrangement sur la dif- 
férence des situations, le grand divan ne vit pas que ce qui 
était facile en Turquie d'Europe et en Asie Mineure allait de- 
venir impossible à Alger. En effet, là où les pachas n'avaient 
qu'à commander à des raïas soumis ou à de paisibles popula- 
tions, ils ne disposaient que de forces insignifiantes, et se 
seraient bien gardés de se révolter contre le sultan, ou seule- 



ALGER SOUS LES PACHAS TRIENNAUX 125 

ment de lui désobéir; leurs soldais pensaient de même, et les 
ordres venus de Gonstantinople étaient sacrés pour tous. Il 
en était tout autrement des janissaires d'Alger, qui^ se sentant 
assez forts pour se dérober au châtiment, ^en affrontaient les 
menaces; en conséquence, dès les premiers jours du nouveau 
système, ils s'érigèrent en maîtres, et ne laissèrent aux pachas 
que l'ombre du pouvoir. Ceux-ci avaient acheté leur nomina- 
tion par de riches présents, sachant que les revenus de la 
régence était très grands ; ils ne pensaient donc qu'à [rentrer 
dans leurs déboursés, et à ramasser assez d'or pour aller finir 
leurs jours dans un des riants Konaks du Bosphore ; très peu 
soucieux de gouverner, ils en abandonnèrent volontiers le soin 
à ceux qui avaient voulu le prendre ; mais, d'un autre côté, 
nul d'entre eux n'ignorait qu'en cas de rébellion^ ils seraient 
sévèrement traités à leur retour, et cette crainte les amenait 
à flatter par tous les expédients possibles les janissaires et les 
reïs. Ne pouvant obtenir la déférence due aux injonctions 
souveraines que par des prières et des dons, ils cherchaient 
à gagner du temps pour sortir de la dure alternative qui fai- 
sait leur supplice, et attendaient avec une impatience anxieuse 
le jour où ils seraient délivrés de leur semblant de pouvoir. 

Les prérogatives qui leur furent laissées étaient tout exté- 
rieures; un palais, une garde, des chaouchs, la place d'honneur 
dansles cérémonies publiques ; les actes officiels commençaient 
par ces mots : « Nous, Pacha et Divaîi de l Invincible Milice 
d'Alger; » mais, en réalité, le pacha ne faisait que contresi- 
gner les volontés du divan, dans lequel il n'osait môme se 
présenter que lorsqu'il en était requis. Il avait cependant 
conservé le droit de rendre la justice aux baldis, et de dispo- 
ser des caïdats et d'autres charges ; il se servait de ces deux 
moyens pour grossir son trésor particulier. 

Pendant la première moitié du xvif siècle, le nombre des 
loldachs augmenta considérablement; en 1634, onen'comptait 
22,000; leurs coutumes militaires étaient restées les mêmes; 
se voyant plus redoutables, ils devinrent plus grossiers, plus 
arrogants, plus pillards et plus indisciplinés que jamais. Leurs 
officiers, aghas, mansulaghas, khodjas, ayabachis, bou- 
loukbachis et odabachis composaient le divan, qui se réunis" 



-126 CHAPITRE DIXIÈME 

sait quatre fois par semaine. Une de ces séances, celle du sa- 
medi, se tenait au palais ; elle était consacrée aux affaires exté- 
rieures; lekhodja donnait lecture des propositions, et le vole 
se faisait par acclamation. Les assistants devaient se tenir 
debout, les bras croisés, et observer un silence absolu; il était 
défendu, sous peine de mort, de pénétrer dans l'enceinte avec 
une arme quelconque; telle était la règle, bien rarement 
observée. Le divan décidait souverainement de la paix et de 
la guerre, des alliances et des traités, s'inquiétant peu de 
savoir si la détermination prise était, ou non, conforme à la 
politique de la Porte; cette usurpation de pouvoir devint, par 
cela même, une révolte ouverte ; ce fut en vain que le sultan 
envoya à diverses reprises des capidjis, qui se virent bafoués, 
insultés et maltraités, sans qu'il fut possible d'atteindre les 
coupables; car on n'eût pu toucher à un seul d'entre eux sans 
provoquer une insurrection générale. Parmi les pachas, un 
seul chercha à résister; en 1596, Kheder arma les Colourlis, 
et les rues d'Alger furent ensanglantées pendant plusieurs 
mois, après lesquels un accord intervint entre les belligérants; 
en 1604, M. de Brèves constatait que les janissaires faisaient 
absolument tout ce quils voulaient. A l'intérieur, ils se con- 
duisirent en véritables tyrans, et opprimèrent de toutes 
façons les inoffensifs baldis; en 1626, le désordre était à 
son comble, et Sanson Napollon écrivait; C'est une ville de 
Babylone. 

Seuls, les reïs n'avaient pas eu à souffrir de cette révolu- 
tion; leur corporation, qui n'obéissait pas plus à la milice 
qu'au pacha, avait acquis une puissance formidable par la 
force même des choses; car toute la ville vivait d'eux, et ils 
en étaient devenus Tunique ressource, depuis que les violences 
et les exactions des ioldachs avaient chassé le commerce 
d'x^lger, et en avaient éloigné les indigènes qui l'approvision- 
naient naguère. Si la course eût été arrêtée, la population fut 
littéralement morte de faim ; elle le savait, et se trouvait par 
cela même à la dévotion de la Taïffe, dont le chef n'avait qu'à 
faire un signe pour engendrer ou apaiser l'émeute; le pacha, 
dont les parts de prises constituaient le principal revenu, se 
J^rouvait donc les mains liées à la fois par la peur et parla cupi- 



I 



ALGER SOUS LES PACHAS TRIENNAUX 127 

dite; il en était de même des janissaires, dont la solde men- 
suelle dépendait en très grande partie des revenus provenant 
de la course, et qui, d'ailleurs, tout en haïssant et en jalousant 
les marins, ne se sentaient pas assez forts pour rompre ouverte- 
ment avec eux. Car ceux-ci, riches, et prodigues comme des 
gens à qui l'argent ne coûte rien, étaient aimés de tous autant 
quêteurs rivaux étaient détestés; intelligents, audacieux, 
habitués aux dangers de toute sorte, ils se savaient invulné- 
rables, et ils affirmaient ce sentiment par le dédain mal dissi- 
mulé qu'ils témoignaient aux soudards pauvres et rustiques^ 
dont la parcimonie offrait un singulier contraste avec le luxe 
et l'opulence de ceux que le peuple considérait comme ses 
héros et ses bienfaiteurs. Leurs somptueuses habitations, 
groupées près de la mer, dans la partie occidentale de la ville, 
étaient peuplées de leurs équipages; la garde du port et du 
môle leur appartenait de temps immémorial, en sorte que 
tout ce quartier leur servait de place d'armes, dans laquelle 
ils se sentaient à Fabri d'un coup de main de la milice. C'est 
de là, des palais de Mami-Arnaute, des Soliman-Reïs, des 
Morat-Reïs, des Arabadji, et des Ali-Bitchnin, que sortaient 
les instructions secrètes qui déchaînaient ou réfrénaient les 
séditions; c'est là que la Taïffe discutait les ordres venus de 
Stamboul, et qu'elle fixait le prix de son obéissance; car elle 
en arriva à refuser de se joindre aux flottes ottomanes, à 
moins d'être indemnuée d'avance du temps perdu et des 
risques courus par ses navires. En 1628, les reïs étaient déjà 
virtuellement les souverains d'Alger, et Sanson NapoUon 
devait le traité de paix et la réédification du Bastion de France 
à l'influence qu'il avait pu acquérir sur eux. En 1634, Sanson 
Le Page reconnaissait qu'il était inutile de chercher des accom- 
modements contraires à la volonté d'Arabadji^ de Cigala, et 
d'Ali-Bitchnin; en 1644^, ce dernier s'alliait aux Kabyles, 
prenait les rênes du gouvernement, chassait d'Alger les ca- 
pidjis de la Porte qui y étaient venus demander sa tête, et 
finissait par avoir raison de l'autorité même du sultan, qui 
lui achetait à prix d'or un semblant de déférence. 

Tels furent, au temps des pachas triennaux, ces reïs qui, 
jadis, avaient été le plus ferme appui des beglierbeys contre 



123 CHAPITRE DIXIEME 

les mutineries de la milice; raccroissement du nombre des 
renégats fut la cause déterminante de ce chang-ement de con- 
duite. Déjà, en 1580, Haëdo disait qu'ils formaient, eux et leurs 
enfants, plus delà moitié de la population de la ville ; cette 
évaluation est peut-être un peu exagérée; mais il est certain 
que c'était parmi eux que se recrutaient les constructeurs de 
navires, les ingénieurs, les maîtres-ouvriers de toute espèce, 
tous ceux enfin sans lesquels la marine n'aurait pu exister. 
Quelques-uns avaient entrepris la course pour leur compte, et 
une certaine quantité de pirates de toutes les nations^ attirés 
par la renommée des Algériens, étaient venus se joindre à 
eux, prenant spontanément le turban. Ces nouveaux venus 
changèrent l'esprit de la corporation ; à la lutte contre Tlnfi- 
dèle [Djehad) succéda la guerre de rapine, et la course prit, 
sous l'impulsion des Regeb-Reïs et des Calfat-Hassan, un 
caractère de férocité qu'elle n'avait pas eu jusqu'alors \ Tout 
ce qui flottait fut déclaré de bonne prise, et aucun pavillon ne 
fut à l'abri de l'insulte ; le respect religieux qu'inspirait aux 
anciens corsaires le chef de l'Islam n'était pas fait pour arrêter 
des hommes qui se souciaient encore moins de leur nouvelle 
foi que de celle à laquelle ils venaient de renoncer; ils de- 
vinrent donc un des plus grands éléments de désordre; mais, 
en même temps, ils furent la force vive de la régence. Ils 
apportèrent, dans l'exercice de la piraterie, l'ardeur, l'activité 
et l'âpreté au gain des races septentrionales ; grâce à leurs 
connaissances nautiques, ils introduisirent d'utiles modifica- 
tions dans les navires barbaresques; sachant que, s'ils étaient 
pris, ils n'avaient pas de grâce à espérer, ils donnèrent 
l'exemple d'un courage indomptable, et furent Tâme de la 
résistance lors des attaques européennes. 

Entre leurs mains, la course prit un développement in- 
croyable. En 1615 et 1616, les prises s'élevèrent à plus de trois 
millions par an; de 1613 à 1621, neuf cent trente-six bâti- 
ments capturés entrèrent dans le port d'Alger ; de la fin de 

1. Au sujet de la férocité des reïs renégats, voir Les illustres captifs, 
très curieux manuscrit du P. Dan. (Bib. Mazarine, no 1919), et comparer 
les récits duliv. IV, à la générosité dont firent souvent preuve les Reïs de 
la première époque. (Voir la note 1, p. 102.) 



ALGER SOUS LES PACHAS TRIENNAUX 129 

1628 au milieu de 1634, la France, qui fui cependant la moins 
éprouvée des nations maritimes, perdit quatre-vingts navires, 
d'une valeur d'environ cinq millions, et dut racheter ou laisser 
renier treize cent trente et un captifs. L'audace des reïs s'ac- 
crut de jour en jour; on les vit enlever dans l'Océan les 
galions des Indes, écumer le golfe de Gascogne, la Manche, 
et les mers de la Grande-Bretagne ; des rives de Madère aux 
glaces de l'Islande, nulle part on n'échappait à leur poursuite. 
Mais le bassin occidental de la Méditerranée fut particulière- 
ment victime de leur rapacité et de l'incurie de ses gouver- 
nants; deux fois par an au moins, les côtes de l'Italie, de la 
Sicile, de la Corse, de la Sardaigne et de l'Espagne virent 
apparaître les galères et les galiotes légères des Barbares- 
ques; ce fut un pillage périodique, une mise en coupe réglée, 
qui ruina ces malheureux pays à un tel point, que le désert 
se fit en beaucoup d'endroits jusqu'à plusieurs lieues du 
rivage ; aujourd'hui encore, la pauvreté et l'aridité de quelques- 
unes de ces régions que l'antiquité a vues jadis si fertiles, 
prouvent quelle fut l'intensité du fléau. Tout Alger se mêlait de 
la Course; les grands étaient armateurs; les petits marchands 
et les baldis se cotisaient pour acheter et équiper un navire 
à frais communs ; les femmes elles-mêmes, nous apprend le 
vice-consul Chaix, vendaient leurs bijoux pour prendre part 
à ces fructueuses opérations \ . 

C'est ainsi qu'en proie à une anarchie perpétuelle et h un 
désordre inimaginable, cette singulière ville vivait cependant 
riche et heureuse, se réjouissant du spectacle quotidien de la 
rentrée des victorieux, et de la vente du butin et des captifs 
sur le Badestan; là encore, chacun spéculait, cherchant à 
acheter le meilleur marché possible, un esclave capable de 
payer une bonne rançon. En dépit des pestes, des famines et 
des sanglantes émeutes, Alger prospérait donc, entretenue 
dans son oisiveté favorite parles dépouilles de la Chrétienté ; en 
1634, le Père Dan y comptait plus de cent mille habitants, 
quinze mille maisons, cent fontaines; dix-huit mille jardins 
embellissaient les environs ; six grands bagnes contenaient 



1. Archives de la Chambré de Commerce de Marseille, AA, art. 461 

9 



l^Q CHAPITRE DIXIEME 

une partie des trente mille captifs occupés à la chiourme 
des galères et au service de leurs maîtres. Le peuple vivait 
insouciant, considérant ce brigandage continu comme un 
droit acquis, et ne prévoyant même pas que tant de méfaits 
dussent être suivis d'un châtiment; le seul intérêt qu'il ap- 
portât aux affaires publiques consistait dans la part qu'il pre- 
nait à la vieille querelle des Turcs et des Colourlis. 

On désignait sous ce nom les fils des Turcs qui s'étaient 
mariés avec des femmes d'Alger. Ils étaient nombreux, et les 
janissaires, toujours méfiants, craignaient qu'ils ne prissent 
parti contre eux en faveur des Baldis^ leurs parents du côté 
maternel; ils eurent donc grand soin de ne pas laisser 
accroître leur influence et les bannirent perpétuellement des 
charges publiques, ne leur accordant que le droit de faire 
partie de la Milice, et les tenant sans cesse en surveillance. 
Cette prescription fut attribuée par eux à Sidi Abd-er- 
Rahman-et-Ts'albi, marabout vénéré à Alger, où l'on voit 
encore aujourd'hui sajolie mosquée ; l'ignorance publique était , 
telle qu'on ne s'aperçut même pas que, du temps du célèbre 
Ouali, et plus de quarante ans après lui, il n'y avait pas de 
Colourlis. On a encore dit, également à tort, que l'évincement 
de ces derniers avait été édicté par Aroudj, sans réfléchir 
qu'il n'était entré à Alger avec ses Turcs qu'en 1516, et, qu'au 
moment de sa mort, en 1518, le groupe des suspects aurait 
été, par conséquent, composé d'enfants à la mamelle; du 
reste, la fausseté de cette légende se démontre d'elle-même, 
si l'on observe que le fils de Kheïr-ed-Din, Hassan- Pacha! 
était Tenfant d'une Moresque, ce qui ne l'empêcha pas d'être 
nommé beglierbey d'Afrique. Il devient donc certain que 
cette prétendue interdiction fut inventée par les principaux du 
Divan, afin de couvrir d'un manteau religieux un ostracisme 
injustifiable. Ceux qui en étaient victimes ne se résignèrent 
pas volontiers à l'exclusion dont ils étaient l'objet, et la suite 
de cette histoire nous les montrera revendiquant souvent 
leurs droits, les armes à la main, et luttant avec énergie 
contre leurs oppresseurs, tantôt avec l'aide des Baldis, tantôt 
avec Talliance des Kabyles. 

Ceux-ci restèrent en état d'insurrection pendant toute la 



ALGER SOUS LES PACHAS TRIENNAUX 131 

période des Pachas; la révolte, une fois commencée, ne cessa 
plus, se rallumant à l'est de l'Oued-Sahel quand elle s'étei- 
gnait à l'ouest , et réciproquement. Plusieurs causes ame- 
nèrent cette longue résistance, qui finit par lasser les Turcs ; 
d'abord, la cupidité des gouverneurs les engagea à exiger un 
tribut annuel, auquel les fiers montagnards n'avaient jamais 
voulu se soumettre ; les extorsions des loldachs chassèrent 
d'Alger une grande quantité de Berranis, qui, de retour dans 
leurs villages, y attisèrent la haine contre l'Adjem^; enfin, 
le premier acte du Divan, en s'emparant du pouvoir, avait été 
de licencier les bataillons de Zouaoua, qui, en 1580, formaient 
un corps d'environ quinze cents hommes. Ce fut une mesure 
des plus impolitiques ; car ces soldats, aguerris et exercés au 
maniement du mousquet, servirent d'instructeurs à leurs 
compatriotes^ et leur apprirent à combattre avantageusement 
la Milice. Bravant la surveillance des galères algériennes , 
les Provençaux et les Languedociens vinrent échanger contre 
les produits du sol les armes et la poudre qui manquaient aux 
insurgés, et bientôt, l'ingéniosité naturelle des Kabyles leur 
permit de fabriquer eux-mêmes leurs outils de combat. Les 
janissaires eurent à subir de sanglants échecs, et la Mitidja, 
cent fois ravagée, vit disparaître les belles cultures qu'Haëdo 
avait tant admirées. La route de l'Est fut perpétuellement 
coupée aux Mahallahs, qui durent faire un long détour, quand 
il fallut porter secours à la garnison de Gonstantine, et le fait 
se présenta souvent ; car les indigènes de la province orien- 
tale, enhardis par l'impunité, refusèrent à leur tour le tribut 
et l'obéissance. La région de l'Ouest se souleva à son tour, et 
l'anarchie du dehors égala celle qui régnait à Alger même. 
Les impôts qui se tiraient jadis de l'intérieur diminuèrent 
de rapport à un tel point que, malgré Ténorme accroissement 
des produits de la course, le revenu total n'était guère plus 
fort en 1634 qu'en 1580, et que, si les reïs subissaient un 
échec, le pacha ne pouvait plus payer la solde ; ce fait se pro- 
duisit notamment en 1634, époque à laquelle le vieux pacha 
Hussein, âgé de quatre-vingts ans, fut emprisonné pour ce 
motif parles loldachs, et menacé de mort. 

1. Littéralement : celui qui ne parle pas la langue. 



132 CIIAPITBE DIXIEME 

Les Kabyles, encouragés dans leur résistance par l'Espagne, 
qui leur promettait son appui, espérant s'emparer à leur aide 
de quelques points de la côte, poussèrent à diverses reprises 
l'audace jusqu'à venir bloquer et affamer Alger; la milice 
répondit à ces provocations en massacrant ceux de leurs 
compatriotes qui habitaient la ville, et l'exaspération s'en 
accrut d'autant. Ils contractèrent alliance avec les Colourli s per- 
sécutés, et avec la Taïffe des reïs, dont le chef, Ali-Bitchnin, 
épousa une des filles du sultan de Kouko, s'entoura d'une 
garde de Zouaoua et s'empara du pouvoir; le vieil Odjeac eut 
peut-être changé de forme entre les mains de ce corsaire au- 
dacieux, si le poison lui eut laissé le temps d'accomplir son 
œuvre. 

En augmentant d'intensité, la course accrut nécessairement 
le nombre des esclaves; au milieu du xvi° siècle, on en 
comptait environ trente mille de toutes les nations ; la majo- 
rité était composée d'Espagnols et d'Italiens. Ceux que leur 
mauvaise fortune faisait tomber entre les mains des écumeurs 
de mer étaient vendus publiquement à la criée sur une petite 
place, que les chrétiens appelaient leBadestan^, et le khodja 
les adjugeait à ceux qui en avaient offert le plus haut prix; 
toutefois, le pacha, en vertu de l'ancienne coutume, en pré- 
levait avant tout le huitième, et avait le droit, après la vente, 
de se substituer à l'acheteur primitif, ce qu'il ne manquait 
jamais de faire, toutes les fois qu'un captif lui paraissait 
capable de payer une rançon plus forte que le prix des 
enchères. Bien que l'esclave fût la propriété de son maître 
dans le sens le plus absolu du mot, il vivait à Alger dans des 
conditions physiques moins misérables qu'on ne l'a dit et 
qu'on ne pourrait le supposer ; chez la plupart des peuples 
musulmans, la servitude revêt un caractère patriarcal qui 
exclut les mauvais traitements; la loi religieuse prescrit au 
maître la justice, la patience et la bonté envers celui que le 
sort lui a soiimis : « Tu le nourriras de tes aliments, et tu le 
vêtiras de tes vêtements. Tu lui pardonneras soixante-dix fois 
par jour, si tu veux être pardonné toi-même. » Il résultait 

1. La vraie leçon est Dezestan^ marché couvert. 



alCtFr sous les pachas triennaux 133 

donc (le ces mœurs et de ces habitudes que le captif n'avait 
guère à souffrir que du dur travail de la chiourme, épreuve 
qui durait cinquante jours au plus et se renouvelait deux fois 
par an; le reste du tcmps^ il était occupé à la culture des jar- 
dins voisins de la ville^ ou bien employé à des travaux domes- 
tiques dans la maison de son patron. Il va sans dire que ceux 
qui offraient tout d'abord de se racheter au prix demandé 
étaient exempts de tout labeur servile ; ils vivaient comme ils 
l'entendaient, et n'étaient astreints qu'à rentrer au logis avant 
le coucher du soleil ; ils trouvaient même à emprunter de 
l'argent à leur maître,, mais en lui promettant de gros intérêts. 
Lorsque la rançon convenue tardait trop à venir^ l'acheteur 
s'impatientait et contraignait son captif à des travaux ma- 
nuels, pour l'exciter à redoubler ses sollicitations auprès des 
siens ; quelquefois même il le menaçait de la chaîne ou du 
banc de force; mais il allait rarement plus loin, moitié par 
bénignité, moitié par crainte de déprécier ou de perdre un 
objet de valeur. Car, avant tout, l'achat d'un chrétien était 
pour l'Algérien une spéculation, et cela seul fait voir combien 
on a exagéré les souffrances de la servitude chez les Barba- 
resques. Il est bien certain qu'il arrivait à quelques mal- 
heureux de tomber au pouvoir d'êtres cruels, ou de gens qui 
avaient à exercer des représailles ; il est encore hors de doute 
que, lors des bombardements et des incendies allumés par 
les flottes chrétiennes, la population irritée et affolée^ cruelle 
comme toutes les foules ignorantes et peureuses, se vengeait 
de son épouvante en versant à flots le sang innocent* ; mais 
on peut être assuré que les patrons n'étaient pour rien dans 
les massacres d'esclaves, et qu'ils faisaient, au contraire, tous 
leurs efforts pour les mettre à l'abri de cette explosion de 
fureur. On a donc eu le tort de conclure du particulier au 
général, et d'apporter une croyance trop absolue aux alléga- 
tions des Pères Rédemptoristes ; ceux-ci, qui publiaient des 
Relations destinées à être vendues au profit de l'œuvre chari- 
table à laquelle ils s'étaient voués, cherchaient naturellement 

1 . D'ailleurs, les Algériens n'avaient pas le monopole de ces massacres, et 
ThisLoire de tous les temps et tous les pays ne nous en offre que trop 
d'exemples. 



134 CHAPITRE DIXIEME 

à émouvoir les âmes par tous les moyens possibles, et ne se 
faisaient pas faute d'assombrir le tableau ; qui oserait songer 
à leur en faire un crime? Mais les récits des captifs 
eux-mêmes sont des documents plus dignes de foi que tous 
autres écrits, et ils démontrent jusqu'à l'évidence la vérité de 
notre appréciation \ Hâtons-nous de dire que les services ren- 
dus par les Trinitaires et par les Pères de l'Ordre de la Mercy 
furent immenses, et que le dévouement el l'abnégation de ces 
religieux furent admirables. Sans cesse prêts à accomplir 
l'héroïque sacrifice que leur imposait l'article IV de leurs 
vœux, ils offrirent souvent leur propre personne comme gage 
de la liberté des infortunés qu'ils ne pouvaient racheter, et 
plus d'un mourut dans les fers ; bien d'autres succombèrent 
dans les naufrages, les épidémies et les émeutes*; rien ne les 
rebuta, et ils supportèrent avec la même placidité courageuse 
les souffrances, les avanies, la misère, les menaces de mort et 
les mauvais traitements. En 1634, les Trinitaires, dits Mathu- 
rins, avaient déjà racheté à eux seuls trente-sept mille sept- 
cent vingt captifs. Et ce n'était pas à la Rédemption que se 
bornait le bien qu'ils faisaient; ils s^eff'orçaient, de toutes 
façons, d'améliorer le sort de ceux que le manque d'argent les 
forçait de laisser à Alger. Ils les aidaient de leur bourse, leur 
facilitaient les moyens de correspondre avec leurs familles, 
et les soignaient dans leurs maladies; à cet effet, ils avaient 
fondé dans les principaux bagnes cinq hôpitaux, desservis par 
eux, et possédant chacun une chapelle. On y disait régulière- 
ment les offices, et les Turcs, loin de s'y opposer, obligeaient 
souvent leurs esclaves à remplir leurs devoirs religieux, ayant 
remarqué, dit-on, que la fréquentation de l'église les rendait 
moins vicieux et plus dociles. C'est ici le lieu de dire, con- 



1. Voir entre autres, la Relation de la captivité d'Emmanuel d'Aranda 
(Bruxelles, 1662, in-12) eiVOdvsséeâe René du ChasLelet des Boys. (La 
Flèche, 1660, 2 vol. in-8.) 

2. Nous rappellerons ici les noms d'Ignace Tavares, Pierre et Antoine 
de la Conception, François de Frocisal, Lucien Hérault, Antoine de la Croix; 
en deux ans et demi, les cinq premiers missionnaires Lazaristes qui vinrent 
s'installer à Tunis et a Alger furent frappés de la peste, quatre moururent; 
le cinqmème resta estropié par l'éléphantiasis ; c'était le P. Le Vacher, qui 
fut plus tard attaché à la bouche du canon. 



ALGER SOUS LES PACHAS TRIENNAUX 135 

trairement à une opinion erronée, et cependant communé- 
ment acceptée, que les Turcs ne faisaient généralement aucun 
effort pour contraindre les captifs à embrasser le mahomé- 
tisme ; ils voyaient, au contraire, ces apostasies d^un très 
mauvais œil ; car bien que l'abjuration ne procurât pas de droit 
la liberté au renégat, elle le dépréciait en tant qu'esclave ; en 
effet, comme Croyant, il devenait l'égal de son maître, qui se 
trouvait forcé par l'opinion publique de le mieux traiter, et 
qui perdait, en outre, tout espoir de le voir racheter; les 
patrons s'opposaient donc, autant qu'ils le pouvaient, à des 
conversions ruineuses pour eux \ Il n'en était pas de mémo 
quand il s'agissait de femmes ou d'enfants; les femmes 
entraient au harem ; quant aux enfants, ils devenaient les pages 
favoris des riches et des reïs ; l'abbé de Fromesta donne de 
longs détails sur ce sujet scabreux-. 

Pendant toute la période des pachas triennaux, la France 
eut à souffrir des déprédations des pirates, bien qu'elle fut en 
paix avec Alger et avec la Turquie ; mais on ne pouvait pas 
s'attendre à ce que des gens qui arrachaient la barbe aux 
capidjis du Grand Seigneur respectassent ses alliés. Au début, 
les plaintes des ambassadeurs eurent de bons résultats, et 
quelques-uns des pachas furent punis de mort ou de prison, 
sur les requêtes de Savary de Brèves et du comte de Césy. A 
partir de ce moment, ils changèrent de tactique, et se mirent 
à épier soigneusement les moindres infractions, pour les 
transformer en un casiis belli, et se donner par là un prétexte 
plausible pour recommencer leurs larcins, sans risquer leur 
tête ; c'est ainsi qu'on verra, dans tout le cours de cette 
histoire, les ruptures amenées par les motifs les plus futiles. 
Tantôt, c'est un corsaire qui s'enfuit et se réfugie à Marseille 
en emportant deux canons; tantôt, c'est une barque qui s'échoue 
sur les côtes de Provence et dont la cargaison est pillée par 
les riverains ; aussitôt que la nouvelle parvient à Alger, le 
Divan s'assemble tumultueusement, déclare la guerre et 
incarcère le consul; les reïs, joyeux de Taubaine, sortent à la 



1. Voir d'Aranda, d. c. p. 259, el la Gazette de France (fév. 1775). 

2. Voir ]^Topografia de Argel, d. c, cap. xiiietxxi. 



j36 CHAPITRE DIXIEME 

hâte, et fondent sur les marchands sans défiance. L'ambas- 
sadeur français se plaint alors à la Porte, et le pacha répond 
en exposant ses griefs; pendant l'enquèle, la course continue, 
et les désastres s'accumulent; telle fut la marche ordinaire 
des événements, de 1590 à 1659. 

Les Concessions furent une autre cause interminable de 
querelles et de sévices. Nous avons dit qu'on y faisait un grand 
commerce de grains ; en temps ordinaire, personne ne s'en 
préoccupait; mais lorsqu'il survenait une de ces famines que 
la sécheresse, les invasions de sauterelles ou la révolte des 
tribus voisines rendaient si fréquentes, les Algériens s'en 
prenaient à l'exportation des blés, qu'ils accusaient de tous 
leur maux; une flottille s'armait rapidement et allait détruire 
et piller les comptoirs, dont le personnel était massacré ou 
emmené en captivité. Ces dévastations n'avaient aucun effet 
utile; car les céréales que chargeaient les navires français 
dans les Établissements ne fussent pas venus aux ports 
d'embarquement^ si leurs propriétaires n'eussent été certains 
d'avance de les vendre avantageusement; à plus forte raison, 
elles ne seraient jamais arrivées sur le marché d'Alger, en 
raison du manque de voies de communication et de la longue 
distance à parcourir. Bien plus, les Indigènes, privés de leur 
revenu le mieux assuré, n'ayant pas l'argent nécessaire au 
payement de l'impôt, se révoltaient inévitablement, chaque 
fois que les Turcs détruisaient les Concessions, violence qui 
causait plus de mal à eux-mêmes qu'aux autres; car elle 
les privait à la fois du tribut de la province de l'Est, et de la 
grosse redevance que leur payait la Compagnie commerciale 
du Bastion; mais ils semblaient ne pas s'apercevoir de ce 
résultat négatif. 

Les bénéfices considérables que rapportaient le trafic de la 
côte Orientale et la pêche du corail, avaient excité la jalousie 
des Anglais, qui mirent tout en œuvre pour se substituer 
aux Provençaux dans les comptoirs; une lettre de M. de Vias 
nous apprend qu'ils avaient reçu du Divan la permission, 
sans doute chèrement achetée, de s'établir à Collo et à Stora; 
cette tentative ne semble pas avoir eu grand succès ; en tous 
cas, l'établissement disparut en peu de temps, sans laisser 



ALGER SOUS LES PACHAS TRIENNAUX 137 

do traces. Les marchands de la Turkey Company trouvèrent 
sans doute plus de s«5curité et plus de chance de gain à Alger 
même, où ils faisaient un grand commerce d'armes et de 
poudre ; ce négoce était d'autant plus fructueux que les nations 
catholiques ne pouvaient pas leur opposer de concurrence, au 
moins ouvertement; car des ordonnances sévères interdisaient 
de fournir aux Musulmans des instruments de guerre, et les 
consuls avaient reçu l'ordre de veiller à la rigoureuse exécu- 
tion de ces décrets. « Ce trafic, dit un ancien auteur, cité par 
M. de la Primaudaie, attirait aux négociants anglais bien des 
égards de la part du gouvernement algérien. En échange de ces 
provisions militaires et navales qu'ils vendaient à la Régence, 
lorsqu'elle en avait besoin, il leur était permis de prendre 
des grains, des huiles, des laines, des cires et des cuirs^ sans 
être astreints, comme les autres nations, à se procurer des 
licences (teskra) qu'on leur vendait fort cher. » 

Les Hollandais ne tardèrent pas avenir disputer ce terrain à 
l'Angleterre; mais ces deux nations ne furent pas épargnées 
parla rapacité des reïs, et durent recourir aux armes pour faire 
respecter leur pavillon ; on verra que leurs démonstrations 
belliqueuses ne leur servirent pas à grand'chose. En résumé, 
pendant toute cette période, Alger insulta presque impuné- 
ment les pavillons de toutes les marines européennes, 
amassant ainsi sur sa tête l'orage qui devait éclater bientôt 
après, et offrant au monde le singulier spectacle d'une ville où 
la population entière, depuis le chef de l'État jusqu'au plus 
misérable fellah, ne vivait que de la piraterie et du brigandage. 



CHAPITRE ONZIEME 

LES PACHAS TRIENNAUX ' 



SOMiMAIRE: Dely-Admed. — Kheder. — Révolte des Kabyles. — Chaban. — 
Mustapha. — Kheder. — Révolte des Colourlis. — Mustapha. — Anarchie 
complète. — Dali-Hassan. — Consulat de M. de Vias. — Réclamations de la 
France. — Soliman-Yéneziano. — Relations de l'Espagne et des Kabyles. — 
Entreprise de Doria. — Tentative sur Mers-el-Fhâm. — Kheder. — Ses exactions. 
— Il est remplacé et châtié par Mohammed-Kouça. — Renouvellement des 
Capitulations. — Pillage du Rastion. — Ambassade de MM. de Castellane et de 
Brèves. —La Milice refuse d'obéir à la Porte. — Bekerli Redouan. — Prise de 
Bone. — Les canons de Simon Dansa. — Mustapha-Kouça. — Destruction de 
Bresk. — Hussein-el-Chick. — Mustapha-Kouça. — Soliman -Katanieh. — 
Nouveau pillage du Bastion. — Vice-consulat de M. Chaix. — Hussein-el- 
Chick. 



Le premier des pachas triennaux fut Dely Ahmed; il ne 
s'occupa que de la course, et commanda en personne les 
flottilles qui ravagèrent, en 1586 et 1588, les côtes du royaume 
de Naples et de Sicile, des États pontificaux, de la Corse et de 
l'Espagne; il quitta Alger en 1589, avec de grandes richesses, 
et fut envoyé à Tripoli pour y apaiser Finsurrection des 
indigènes, qui s'étaient soulevés à l'instigation d'un marabout 

1. Il règne une très p^rande obscurité sur le commencement de la période 
des pachas triennaux; Tordre même de leur succession n'est pas parfaitement 
établi. Quelques listes chronologiques ont été publiées à diverses époques; 
elles sont toutes fautives, et cela n^a rien d'étonnant; Haëdo cesse son récit 
à la fin de 1596; à partir de ce moment, les documents font défaut jusque 
vers 1610, et ceux qu'on possède depuis cette époque jusqu'en 1659, ne pa- 
raissent pas avoir été consultés avec attention. Les meilleurs guides sont, 
jusqu'ici, MM. Rousseau et Sander-Rang; encore, l'étude des pièces offi- 
cielles nous a permis de rectifier leurs travaux, et nous sommes forcés 
d'avouer que, malgré de jiatientes recherches, il reste encore quelques points 
douteux,' que nous signalerons en temps et lieu. Nous ne parlons pas d'un 
document recueilli au siècle dernier par M. le Vicaire Apostolique Vicherat, 
et publié depuis dans les Mémoires de la Congrégation de la Mission; 
(t. II.) cette pièce fourmille d'erreurs, et n'eût pas dû trouver place dans un 
travail d'ailleurs fort consciencieux. 



1 



LES PACHAS TRIENNAUX 139 

nommé Sidi Yahia; ses troupes remportèrent la victoire; 
mais il fut tué dans le combat d'un coup de lance. Il eut pour 
successeur à Alger, Kheder, sous le gouvernement duquel les 
déprédations des reïs devinrent de plus en plus nombreuses; 
c'est Tépoque de la fondation des grandes fortunes des reïs 
renégats, les Mami Corso, Mami Napolitano, Mami Arnaute, et 
tant d'autres, dont les noms dénotent suffisamment l'origine. 
Ils exerçaient d'autant plus impunément leurs ravages que le 
Grand-Seigneur venait de les autoriser « à courir sus aux 
navires de Marseille pour punir cette ville de s'être rangée 
du parti de la ligue contre son roi. » Dans l'intérieur, les 
Beni-Abbes commencèrent à refuser l'impôt et à se révolter, 
préludant ainsi à cette grande insurrection kabyle que nous 
verrons durer presque sans interruption pendant plus d'un 
demi-siècle. Kheder vint mettre le siège devant Kalaa, 
avec une armée de quinze mille hommes, au mois de dé- 
cembre 1590; comme la position était très forte^, et qu'il 
était impossible aux Turcs de la prendre d'assaut, il bloqua 
les assiégés par des retranchements, et dévasta le pays voisin. 
Après quelques escarmouches, le chef des Beni-Abbes 
demanda la paix, par l'intermédiaire d'un marabout vénéré de 
tous. Il paya les frais de la guerre, et Kheder ramena à Alger 
ses troupes, que la mauvaise saison commençait à éprouver. 
En 1S92, la Porte le remplaça par Chaban, dont le gouver- 
nement dura trois ans, sans autre événement qu'une peste, 
dite de Tunis ^ suivie d'une longue famine. Ces deux fléaux 
ravagèrent le pays ; une terrible tempête détruisit le môle, . 
et causa la perte d'un grand nombre de navires. Les Kabyles, 
insurgés de nouveau, battirent les Turcs et vinrent bloquer 
Médéah. En juillet 1593, Chaban partit pour Constantinople, 
laissant comme khalifat son parent Mustapha, qui ne gou- 
verna que quatre mois ; on lui attribue la fondation de Sour- 
er-Rozlan (Aumale) sur l'emplacement de l'ancienne Auzia; 
ce fort fut destiné à assurer les communications d'Alger à 
Constantine; car les Kabyles, de nouveau révoltés, coupaient 
la route aux Mahallahs. Au mois de décembre, Kheder revint 
prendre le gouvernement d'xAlger, s'étant disculpé des accusa- 
tions de concussion portées contre lui au grand-divan par la 



140 CHAPITRE ONZIEME 

milice, qui avait fait transmettre ses plaintes par Mami- 
Arnaute; mais les janissaires d'Alger avaient déjà aquis à 
Constanlinople une telle réputation d'indiscipline, que leurs 
griefs ne furent pas écoutés. A peine installé, il s'empara de 
quinze mille écus d'or appartenant à son prédécesseur, disant 
qu'il les destinait à la reconstruction du port ruiné par l'ou- 
ragan de 1593 ; en même temps, il cherchait un appui contre 
la haine des loldachs auprès des reïs, et favorisait la révolte 
des Colourlis contre leurs oppresseurs. Cette sédition devint 
terrible : la ville fut ensanglantée pendant des mois entiers, 
et l'anarchie fut à son comble. A la fin , les insurgés, qui 
avaient pour eux la population toute entière, furent vain- 
queurs, et amenèrent leurs ennemis à composition. Les 
Baldis (citadins), justifiant leur renom de couardise \ prirent 
peu de part à la lutte; mais il n'en fut pas de même des 
Berranis (gens du dehors) et c'est de cette époque qu'il faut 
dater la longue alliance des Kabyles et des Colourlis. Si Kheder 
s'était montré plus énergique, il pouvait, ce jour-là, se 
débarrasser d'un seul coup de la horde indisciplinable de 
l'Odjeac, et fonder le pouvoir des pachas sur une armée 
nationale, dont ils eussent été les chefs incontestés. Il ne 
tarda pas à se repentir d'avoir négligé de profiter de cette occa- 
sion; il fut dénoncé parle parti turc comme voulant se rendre 
indépendant; en même temps, il était l'objet des plaintes de 
l'ambassadeur français, qui le fit remplacer, au bout d'un 
an de pouvoir, par son prédécesseur Mustapha; celui-ci se 
vengea de lui en le soumettant à une amende de trente mille 
écus, et en mettant le reste de ses biens sous séquestre. Le 
désordre continuait à être excessif; en 1S98, les Kabyles 
ravagèrent la Mitidja, et vinrent camper dans les jardins de 
Bab-Azoun, bloquant Alger pendant onze jours, au bout 

1, Les janissaires racontaient à ce sujet, que les baldis demandèrent un 
jour au pacha, et obtinrent l'autorisation de former entre eux une sorte de 
garde urbaine pour mettre un terme aux déprédations que commettaient 
dans les villes et les jardins les tribus du Bou-Zaréa. Par une nuit noire, la 
nouvelle milice s'embusqua sur les bords de l'Oued M'racel (ruisseau des 
blanchisseuses). Après quelques heures de silence et d'attente, un gros 
chien vint en aboyant s'élancer sur les bourgeois, qui, saisis de panique, 
s'enfuirent en jetant leurs armes. Les Turcs en rirent, et, de cette aventure, 
vint le dicton : Le chien a aboyé, et le haldi a fui. 



LES PACHAS TRIENNAUX 141 

desquels une sortie heureuse des Turcs les força à s'éloigner; 
en 1599, Dali Hassan bou-Richa remplaça Mustapha, qui 
n'avait pas pu pacifier la Kabylie, et qui fut emprisonné à 
Constantinople pour ce motif. M. de Vias venait d'arriver 
à x^lger en qualité de consul royal; il était chargé d'assurer 
la paix et de demander la mise en liberté de quelques marins 
français capturés par les corsaires; Hassan était fort bien 
disposé en sa faveur; mais l'autorité des pachas était déjà 
devenue nuUe^ et les reïs mirent en avant des prétextes 
spécieux pour ne pas obéir. 

De tout temps, les rois de France, dont la bannière, d'après 
les Capitulations, était seule reconnue dans les ports du Le- 
vant, en avaient accordé l'usage à quelques navires appartenant 
à des nations amies. Les Algériens se plaignirent de cette tolé- 
rance, disant qu on les frustrait , et envoyèrent un député, dont 
les plaintes furent peu écoutées ; leur orgueil rapace en -fut 
froissé et ils se vengèrent en enlevant les marchands proven- 
çaux et languedociens. M. de Yias reçut de Henri IV l'ordre de 
se plaindre de ces déprédations : il fut injurié et emprisonné, 
avec menaces de mort. Sur les plaintes adressées à la Porte^ 
Hassan fut remplacé par Soliman Yéneziano, qui fit restituer 
une partie des bâtiments capturés, tout en se plaignant de la 
prise d'une galère turque qui s'était échouée près d'Antibes. 
Pendant que l'anarchie régnait à Alger, la Kabylie, excitée 
par l'Espagne, continuait à faire à l'Odjeac une guerre tou- 
jours heureuse ; en 1600, Soliman, qui avait pris en personne 
le commandement de l'armée, fut battu et rentra presque seul 
à Alger ; il éprouva le même sort l'année suivante devant 
Djemma-Saharidj. Au mois de septembre 1601, l'amiral Doria 
parut devant Alger avec une escadre de soixante-dix vaisseaux 
et une armée de dix mille hommes ; mais, contrarié par le 
mauvais temps, il ne put exécuter son débarquement. Cette 
entreprise, qui, si elle eut été bien conduite, eût certainement 
amené la chute de l'Odjeac, avait été projetée par un Fran- 
çais, le capitaine Roux ^ Ce hardi aventurier, qui venait de 

1. Voir, au sujet de cette tentative avortée, la lettre deJeronimo Cones- 
taggio, Gênes et Venise, 1602, brochure in-8); parmi les historiens, M. de 
ïhou, seul, semble en avoir eu connaissance. {Hist. Universelle, t. XIII, 
p. 627 et suiv.) 



142 CHAPITRE ONZIEME 

se distinguer dans l'Archipel au débarquement des Toscans à 
Ghio, avait étudié avec soin les fortifications et les ressources 
militaires d'Alger ; il avait constaté que, pendant l'été, la ville 
était à peu près dépourvue de sa garnison, qui se trouvait, 
pour la plupart, employée au recouvrement de l'impôt, ou 
embarquée sur les vaissaux corsaires. Son plan était simple 
et hardi ; il demandait qu'on lui confiât trois ou quatre galères, 
avec lesquelles il fût entré la nuit, à l'improviste, dans le 
port ; là, il forçait la porte de la Marine, dont les portes 
étaient gardées avec la négligence accoutumée aux Turcs : 
cela fait, il envahissait la basse ville, brisant les portes des 
bagnes, et appelant aux armes les vingt-cinq mille chrétiens 
qui y étaient enfermés. A la lueur des incendies allumés, la 
flotte chrétienne, qui s'était tenue un peu en arrière, arrivait, 
débarquait rapidement les troupes, et occupait les remparts. 
Aux premières lueurs du jour, Alger pouvait ainsi se trouver 
pris sans défense possible. La proposition du capitaine fut 
étudiée avec soin en Espagne, et le conseil royal jugea qu'il 
y avait lieu d'y donner suite; Doria fut chargé de Texécution. 
Tout d'abord, il écarta l'inventeur sous divers prétextes ; puis 
il changea l'idée première, et^ de modifications en modifica- 
tions, transforma Fattaque de vive force et par surprise en 
une opération régulière. Dès lors, il lui fallut rassembler des 
forces considérables, munies de tout le nécessaire, à Gênes, 
à Naples, aux Baléares, en Sicile et en Sardaignc ; cela ne put 
pas se faire sans que les Algériens en fussent informés : de 
plus,, l'incurie espagnole aidant, personne ne fut prêt au jour 
fixé, et la flotte, qui eût dû paraître dans la rade ennemie au 
mois de juillet, n'y arriva que le 1^'' septiembre, au moment 
où les loldachs étaient rentrés dans la ville, et où la mauvaise 
saison allait rendre un débarquement très dangereux. Tels 
furent les motifs qui rendirent inutiles les préparatifs coûteux 
de cette expédition. 

Deux ans plus tard, une nouvelle tentative, aussi infruc- 
tueuse que laprécédente, fut faite par le vice-roi de Mayorque. 
Un franciscain, le P. Mathieu, qui avait été longtemps captif 
à Kouko et y avait acquis la faveur des chefs, leur persuada 
de consentir à un débarquement à Mers-el-Fhâm ; ils devaient 



I 



LES PACHAS TRIENNAUX 143 

livrer comme place d'armes le petit fortin de Zeffoun, occupé 
en ce moment par Abdallah, neveu du sultan de Kouko; celui-ci, 
assuré de recevoir cinquante mille écus, s'était engagé adon- 
ner son fils en otage. Soliman-Pacha fut informé de l'affaire 
par quelques espions, et fit circonvenir Abdallah , moitié par 
menaces, moitié par promesses. Le jour oii le vice-roi arriva 
avec quatre galères montées par un bon nombre de vieux 
soldats, il lui fut fait du rivage de grandes démonstrations 
d'amitié. Le P. Mathieu débarqua avec plusieurs officiers et 
une centaine d'hommes ; mais, ne voyant pas venir l'otage 
promis, il conçut quelques soupçons. Abdallah chercha en vain 
à l'entraîner dans le fortin, où le fils du chef, lui disait-il, se 
trouvait. Enfin, voyant qu'il se disposait à regagner son navire, 
il se jeta sur lui et le massacra, ainsi que tout son monde ; les 
galères s'empressèrent de gagner le large, et les Kabyles por- 
tèrent les têtes des chrétiens à Alger, où ils furent, dit le 
P. Dan, frustrés de la récompense promise. 

La cause de ces nouveaux efforts de l'Espagne et de ses ten- 
tatives d'alliance aveclesindigènes_, était la crainte qu'éprouvait 
son gouvernement de voir FOdjeac favoriser le soulèvement 
des Mores, que préparait Henri IV. Bien que ces faits peu 
connus ne se rattachent qu'indirectement à l'histoire d'Alger, 
il est nécessaire d'en dire quelques mots ; car on s'expliquera 
ainsi la longanimité que montra alors la France pour les pira- 
teries des reïs, et pour les insultes faites au consul et à l'en- 
voyé du roi, qui ne voulut pas se brouiller avec ceux dont il 
allait avoir besoin pour la réussite de son grand projet. 

Depuis quatre ou cinq ans déjà, le duc de CaumontLa Force 
avait reçu des Mores d'Espagne des propositions d'alliance ; 
il avait appelé l'attention du roi sur le mécontentement de 
ces populations et sur les chances qu'on avait d'en profiter; 
« celui-ci, nous dit-il, goûta grandement cette affaire, et lui 
commanda d'y travailler soigneusement et sans y rien 
épargner. Le Duc demanda à S. M. que le secret restât entre 
eux deux et poussa activement les négociations ; la partie 
en fut faite, et la résolution si bien concertée par les princi- 
paux des Morisques, auxquels il reconnut un ordre admirable 
parmi eux pour la direction de leurs affaires et la conduite 



CHAPITRE ONZIEME 



Je ce grand dessein, qu'il ne restait plus qu'à en venir à l'exé- 
cution. » Le duc avait envoyé plusieurs émissaires; l'un d'eux, 
Paschal de Saint-Estève, se laissa découvrir, fut pris, torturé 
trois ou quatre fois, et exécuté, sans que les souffrances lui 
arrachassent une parole : M. de Panissault, plus heureux, 
put assister en 1603 à l'assemblée que tinrent à Toga les chefs 
du complot, et rapporta à Henri lY la délibération qui y fut 
prise. Le Mémoire est signée au nom de tous, par Ahmed le 
Mosarife, de Segorbe; il y est dit, « qu'ils ne demandent que 
des armes et quelques chefs expérimentés ; que le premier 
coup les rendra maîtres du royaume de Valence, et que les 
Mores dispersés se soulèveront ensuite en masse; que tout est 
organisé et qu'ils n'attendent que le signal, qu'on prie le Roy 
de donner le plus tôt possible; ils indiquent Dénia comme 
point favorable à un débarquement, retracent les persécutions 
et la mauvaise foi dont ils sont victimes depuis plus de cent 
ans, nommant Philippe II le Père des artifices; ils promettent 
de fournir 80,000 hommes de guerre, de mettre tout de suite 
entre les mains du duc trois bonnes villes, dont un port de 
mer, et, avant tout, lui font tenir au château de Pau cent vingt 
mille ducats. » M. de Panissault rapportait encore au roi 
une carte où étaient indiqués les passages et les points à for- 
tifier, les dépôts d'armes et de vivres, enfin, <( tout le néces- 
saire à ce grand dessein, qui n'allait pas à moins que de porter 
toutes les terres du roi d'Espagne à une subversion générale. 
Le Roy en témoigna un merveilleux contentement. » A l'été 
de 1604, les députés des Mores vinrent enFrance pour hâter le 
mouvement ; ils étaient conduits par Don Lopez, qui fut fait 
plus tard conseiller d'État par Richelieu; le célèbre Antonio 
Perez semble avoir été mêlé à la négociation ^ Le duc reçut 
la direction des opérations militaires, et devait prêter son 
serment de maréchal de France, le lendemain du jour où le 
poignard de Ravaillac sauva de ce péril imminent ceux qui 
furent peut-être les instigateurs du crime. Dans l'exécution 
de ce projet, le roi réservait un rôle important aux puissances 



1. Voir, pour tous les détails du projet et du commencement d'exécution, 
les Mémoires de Caumont de la Force {Pa,Tis, 1843, 2 vol. in-8). 



LES PACHAS TRIENNAUX 14o 

Barbaresques. Tandis que leurs galères et leurs vaisseaux 
eussent tenu la mer, et empêché l'arrivée des secours d'Italie 
et do Sicile, leurs barques légères eussent jeté sur toute la 
côte des armes et même des volontaires, parmi lesquels on 
eut compté en première ligne les descendants des persécutés 
de 1573. 

Philippe II, toujours très bien renseigné, fut informé de 
tout ce qui se passait; il connut le voyage de Panissault, les 
résolutions de l'assemblée de Toga, et les préparatifs de la 
France ; il put apprécier le terrible danger que courait l'Es- 
pagne, et, dès ce jour, l'expulsion des Mores fut résolue. Les 
déclamations n'ont pas manqué pour flétrir cette mesure, 
qu'on a qualifié d'odieuse et de barbare, sans voir que la néces- 
sité s'en imposait fatalement, qu'un pays en guerre avec de 
puissants voisins ne peut pas supporter la présence de plus 
d'un million d'ennemis acharnés, en conspiration permanente 
à l'intérieur et à l'extérieur ; enfin, on sait que le Conseil Royal 
hésita longtemps avant de prendre une décision dont il ne 
méconnut pas les mauvais côtés, qui lui étaient, du reste, 
rendus assez évidents par les doléances et les révoltes armées 
de la noblesse, qui se voyait privée de plus du quart de son 
revenu par la perte de ses vassaux. 

Kheder était revenu à Alger en 1603 pour la troisième fois, 
plus cupide et plus tyrannique que jamais. 11 encouragea la 
piraterie, et poussa le mépris de son souverain jusqu'à s'em- 
parer de six mille sequins, que le Grand-Seigneur envoyait à 
des négociants français en réparation des dommages qui leur 
avaient été causés. En même temps, il maltraitait M. de Vias, 
et dirigeait une flottille sur le Bastion de France, qui fut pillé 
à fond, et dont le personnel fut massacré ou emmené en cap- 
tivité. Henri IV, indigné, exigea une réparation éclatante, et 
la Porte envoya à Alger Mohammed Kouça, qui, dès son 
arrivée, fit étrangler Kheder et confisqua ses biens. Quelques 
mois auparavant, le Grand-duc de Toscane avait fait les pré- 
paratifs d'une expédition destinée à incendier les vaisseaux 
des corsaires et le port ; mais les reïs furent prévenus de ce 
projet par les juifs de Livourne, qui faisaient avec eux un 
fructueux commerce des objets provenant des prises, en sorte 

10 



446 CHAPITRE ONZIEME 

que les Algériens se mirent sur leurs gardes et que les che- 
valiers de Saint-Étienne ne purent leur brûler que quatre ou 
cinq galères. Malgré la bonne volonté du nouveau pacha, 
M. de Castellane, qui avait été envoyé pour obtenir la libéra- 
tion des captifs du Bastion et la reconstruction de cet établis- 
sement, ne put rien obtenir du Divan, devenu le seul maître. 
Les loldachs décrétèrent que « celui qui proposerait de réta- 
blir le Bastion serait puni de mort. » 

Sur ces entrefaites, M. de Brèves arriva à Alger, escorté 
parMustapha-Agha, capidji delà Porte; cet envoyé était muni 
d'unfirman du sultan, qui ordonnait aux Barbaresques de res- 
pecter les Capitulations, et de faire droit aux revendications 
de la France. Il venait de Tunis, où il avait obtenu, après 
bien des tergiversations, la liberté de quelques esclaves. Dans 
le récit qu'il a fait de son voyage, il nous apprend qu'il trouva 
la ville dans un désordre affreux : le port était en ruines ; 
« les Janissaires faisaient absolument tout ce qu'ils voulaient; 
les reïs déclaraient que tout vaisseau étranger était de bonne 
prise et qu'ils s'empareraient de leur père lui-même^ s'ils le ren- 
contraient en mer » *. Le Divan s'assembla sur la demande 
du capidji, qui y donna lecture du firman impérial; il y était 
ordonné de mettre en liberté les captifs français, de restituer 
les prises, et de reconstruire le Bastion. Une émeute violente 
éclata dans l'assemblée; elle cassa, séance tenante et successi- 
vement, quatre aghas, qui avaient déclaré vouloir obéir aux 
ordres reçus; Mustapha-Agha fut hué, menacé de mort, et 
chassé de l'enceinte. On braqua les canons de la Marine sur 
le vaisseau de M. de Brèves, que le capidji suppliait de s'é- 
loigner; il n'en voulut rien faire. Tout ce mouvement était 
dû au muphli, que l'ambassadeur avait jadis fait châtier 
de son insolence à Constantinople, et à Mehemet-Bey, gendre 
de Kheder, récemment étranglé sur les plaintes de la France, 
lis voulaient faire assassiner tout le personnel de la mission, 
qu'ils engagèrent traîtreusement à débarquer; mais le pacha 
déjoua leurs intrigues^ en refusant de signer un sauf-conduit 
qui n'eût pas été respecté ; la fureur de la milice se tourna 

1. Voir le Voyage de M. de Brèves (Paris, 1628, in-/i). 



LES PACHAS TRIENNAUX 147 

contre lui; deux révoltes éclatèrent à huit jours d'intervalle; 
il fut assiégé dans son palais et menacé de mort. C'était un 
vieil eunuque de quatre-vingts ans; il montra beaucoup de 
fermeté, disant aux rebelles que sa vie appartenait à son sou- 
verain, et qu'il ne ferait rien de contraire à ses ordres. Sur 
ces entrefaites, arriva Morat-Reïs; c'était le doyen des reïs, 
et le peuple avait pour lui un respect superstitieux; « il piratait 
depuis plus de soixante ans, et avait pris des navires à toutes 
les nations connues. » Ce vieux héros de la Course avait de 
l'affection pour M. de Brèves, dont il avait déjà pris la défense 
à Tunis; il calma la rébellion; mais ce fut tout ce qu'il put 
obtenir; le Divan refusa d'entendre parler du Bastion, et décida 
que les captifs ne seraient rendus qu'après la mise en liberté 
des Turcs détenus à Marseille ; Tambassadeur dut se retirer 
sans avoir obtenu d'autres résultats, et le malheureux pacha 
ne survécut pas à ses émotions ; Mustapha lui succéda, et 
augmenta les fortifications de la ville, dans la crainte d'une 
attaque de l'Espagne. Peu de jours après, les Algériens appri- 
rent que l'équipage d'un corsaire captif des Espagnols, avait 
été arrêté en France pendant qu'il s'enfuyait, et était détenu 
à Marseille. La foule se précipita au consulat, et s'empara de 
M. de Yias, qui ne put recouvrer sa Hberté qu'au bout de huit 
mois, et à prix d'or. 

En 1606, Mustapha marcha à la tête de ses Turcs sur Oran, 
que les indigènes continuaient à tenir investie, malgré les 
courageux efforts du gouverneur Ramirez de Guzman; pré- 
venu de l'arrivée des Algériens, le général espagnol fit une 
sortie, rencontra l'ennemi à deux lieues d'Oran, et le mit en 
pleine déroute. Le pacha fut plus heureux en Kabylie ; grâce 
à d'habiles négociations, il parvint à acheter la garnison de 
Djemma-Saharidj, et s'y établit fortement. En 1607, il mourut 
de la peste, qui ravageait tout le territoire de la Régence de- 
puis trois ans, et qui gagna le midi de la France quelques 
années plus tard. Bekerli-Redouan * lui succéda. Le 30 août, 

1. Redouan ou Risioan'i La Chronologie de Rousseau lui donne bien 
comme prédécesseur Mustapha; mais, en revanche, elle ne parle pas de 
Mohammed Couça, dont Texislence est affirmée à cette époque par les docu- 
ments officiels. 



148 CHAPITRE ONZIEME 

les chevaliers toscans de Saint-Étienne, commandés par leur 
connétable Silvio Piccolomini, partirent de Livourne avec 
neuf galères, cinq transports, deux mille fantassins et un 
grand nombre de volontaires ; ils parurent devant Bône le 
16 août et donnèrent aussitôt l'attaque; la ville fut envahie par 
surprise et occupée sans coup férir, à l'exception du fort, dans 
lequel se jetèrent 250 janissaires et quelques habitants, qui 
se défendirent avec acharnement; Mohammed benFerhat, bey 
deConstantine, vint à leur secours; il fut battu et tué. Les 
Turcs perdirent 470 hommes; les Toscans eurent 42 morts, et 
partirent le 21, après avoir ravagé et incendié la ville, où ils 
firent un énorme butin et plus de quinze cents captifs. 

La compagnie anglaise des vingt vaisseaux [dite aussi Tur- 
key Company] intriguait depuis longtemps auprès des pachas 
pour obtenir des comptoirs à Stora et à Gollo, points réservés 
à la France par les ordres formels du sultan. En 1607, l'agent 
de cette compagnie, résident à Alger, obtint une concession 
pour un temps limité. M. de Brèves réclama contre cette usur- 
pation; il ne lui fut cependant donné qu'une satisfaction appa- 
rente; car, dix ans plus tard, M. de Yias adressait au pacha 
des plaintes sur le même sujet : mais le petit établissement 
anglais ne faisait que très peu de tort aux commerçants proven- 
çaux, que les indigènes préféraient, et avec lesquels ils trafi- 
quaient, en dépit des ordres venus d'Alger. 

L'année suivante, l'Espagne entra en négociations avec un 
parti kabyle, qui lui vendit Mers-el-Fhâm ; mais les Algériens 
avertis y mirent garnison, et il ne fut pas donné suite à cette 
entreprise. 

Cependant, le consul français, obéissant aux ordres royaux, 
avait calmé les esprits en faisant revenir de Marseille les 
Turcs qui s'y trouvaient captifs. Ayant obtenu par ce moyen 
la liberté des esclaves de sa nation, une sorte d'accalmie s'était 
faite, et semblait devoir durer, lorsqu'un incident, futile en 
apparence, vint tout remettre en question. Un capitaine fla- 
mand, nommé Simon Dansa, était venu se faire corsaire à 
Alger vers l'an 1606. De tels volontaires de la piraterie 
n'étaient pas rares, et plus d'un aventurier se laissait 
tenter par l'espoir de faire une fortune rapide. A cette 



LES PACHAS TRIENNAUX 149 

même époque, et pour ne parler que des plus célèbres, on 
citait les Anglais Edouart et Uvert, le Rochellois Soliman, 
et le reïs Sanson. Dansa ne tarda pas à se faire un nom par 
son audace et par le bonheur qui accompagnait ses entre- 
prises. En moins de trois ans, il captura une quarantaine do 
vaisseaux, et sa popularité devint immense parmi les Algé- 
riens, auxquels il apprit la manœuvre des vaisseaux de haut- 
bord, qu'on appelait à cette époque « vaisseaux 7'onds. » Il fût 
ainsi devenu un des chefs principaux de la Taïffe des reïs, s'il 
eu voulut se faire musulman ; mais il repoussa toujours les 
propositions qui lui en furent faites, soit par scrupule de 
conscience, soit qu'il eût, dès cette époque, l'intention de se 
retirer à Marseille, où il s'était marié, et oii habitait sa femme. 
•En tous cas, dès le commencement de l'année 1609, il faisait 
des démarches auprès de la Cour de France pour obtenir le 
pardon des fautes qu'il avait commises et demandait à quelles 
conditions il serait reçu sain et sauf. Il eut l'heureuse fortune 
que sa supplique arrivât au moment même où on avait besoin 
de son intervention, ce qui facilita singulièrement la réussite 
de ses désirs. 

Le 14 décembre 1608, il avait capturé un navire espagnol, 
qui portait, entre autres passagers, dix religieux de la com- 
pagnie de Jésus ; ils avaient été vendus aux enchères, suivant 
la coutume. Henri IV, sur la demande du P. Coton, son 
confesseur, s'intéressait à leur sort, et cherchait à procurer 
leur liberté. En conséquence, il fit promettre à Dansa l'oubli 
du passé, ne lui demandant comme rançon que la liberté des 
dix jésuites captifs. Le pirate s'empressa de les racheter 
à leurs divers possesseurs, feignit de partir en Course, et 
vint faire sa soumission à Marseille, où il reçut son pardon 
plein et entier, ainsi qu'il lui avait été promis. Désireux de se 
créer de puissants protecteurs, il fit hommage au duc de Guise 
de deux canons de bronze, que le Beylik lui avait jadis prêtés 
pour l'armement de son vaisseau. Mais sa fuite avait causé 
un vif mécontentement à Alger, et le rapt des canons y excita 
une indignation générale. Le Divan demanda leur restitution 
et le châtiment du coupable; à la Cour, on ne prêta pas 
d'attention à cette réclamation, qui sembla de peu d'impor- 



^50 CHAPITRE ONZIEME 

tance; elle devint cependant le début d'une rupture de vingt 
ans de durée, qui coûta des millions au commerce français. 

Les hostilités commencèrent tout de suite, et les reïs, heu- 
reux d'avoir un prétexte plausible pour tomber sur une riche 
proie, déployèrent une activité prodigieuse. Le nombre des 
navires de Course s'accrut dans des proportions considérables, 
et tout le monde voulut s'intéresser aux armements; les 
femmes elles-mêmes s'en mêlèrent, et vendirent leurs bijoux 
pour acquérir le droit de participer au butin. Jamais Alger ne 
fut plus riche, plus brillant et plus animé qu'à celte époque, 
où, dans un seul jour, il entrait quelquefois quatre ou cinq 
prises dans le port; jamais, en même temps, la milice et la 
population n'y furent plus tumultueuses, comme si le désordre 
eut été une des conditions nécessaires à la prospérité de ce 
singulier peuple. Ce ne sont pas seulement les ambassadeurs 
et les consuls européens qui sont frappés par ce spectacle de 
turbulence et d'anarchie ; les envoyés du Grand-Seigneur ne 
peuvent pas eux-mêmes contenir les manifestations de leur 
surprise indignée. 

Mustapha Kouça, qui succéda à Redouan en 1610, était fa- 
vorablement disposé pour la France ; il adressa des remer- 
ciements à Henri IV, qui venait de secourir les Mores d'Espagne 
dans le pénible exode qui suivit leur expulsion ; mais son im- 
puissance était plus grande que sa bonne volonté. Les Zoua- 
oua envahirent la Mitidja et la ravagèrent; le pacha les 
dispersa, les refoula dans leurs montagnes, les poursuivit, 
et s'empara de Kouko, dont les abords étaient occupés par 
les Turcs depuis 1606; les Kabyles demandèrent Vaman\ 
mais la paix fut de peu de durée. 

Le 17 août, les galères des chevaliers de Saint-Étienne pa- 
rurent devant Alger, et prirent un navire sous le feu des bat- 
teries. Le lendemain soir, les équipages débarquèrent devant 
Bresk ; la garnison surprise fut égorgée ; la ville fut pillée et 
brûlée ; elle ne se releva jamais de ses ruines. Les Toscans 
terminèrent leur croisière par la prise de trois autres bâtiments , 
et l'échange de quelques coups de canon avec les batteries de 
Djigelli. 

En 1611 et 1612, le pays tout entier fut en proie à une 



LES PACHAS TRIENNAUX |51 

horrible famine, causée par une sécheresse prolongée. Le 
30 avril 1612, Alger n'ayant plus ni eau ni vivres, le Divan or- 
donna aux Mores d'Espagne qui y avaient cherché refuge d'en 
sortir, leur donnant un délai de trois jours ; ceux qui n'obéirent 
pas, ne sachant où se retirer, furent impitoyablement mas- 
sacrés. En 1613, Hussein-el-Chick succéda à Mustapha; c'est 
à ce dernier qu'on attribue la construction des aqueducs qui 
amènent à Alger l'eau des collines du Sahel. 

La ville de Marseille, douloureusement atteinte dans son 
commerce, prit le parti de se défendre elle-même ; elle décréta 
de nouveaux impôts, et arma des galères, dont le comman- 
dement fut donné à MM. de Beaulieu et de Vincheguerre 
[Vmcigiie?Ta] ; ces deux hardis marins firent bientôt connaître 
et redouter leur nom sur les côtes d'Afrique. En même temps, 
les galères de Gênes purgeaient la mer de quelques pirates. 
Mais le mal était trop grand et le remède insuffisant. 

En 1616, les pertes des armateurs français s'élevaient déjà 
à plus de trois millions de livres, sans compter la valeur des 
captifs. La situation devenait intolérable, et le pacha, 
quelque bien disposé qu'il fut pour M. de Yias, ne répondait 
à ses plaintes que par la réclamation des canons soustraits et 
des Turcs détenus aux galères de Marseille ; ceux-ci pro- 
venaient de deux tartanes échouéessur les côtes de Languedoc 
et de Provence. Un chaouch envoyé par la Porte, Hadj- 
Mahmoud, essayait en vain de procurer la paix, et n'obtenait 
rien. 

En 1617, Mustapha Kouça, qui, nommé pacha pour la 
seconde fois, avait succédé à Hussein, fut remplacé au bout 
de quelques mois par Soliman Katanieh ^ ; la milice n'avait pas 
même voulu l'admettre au Divan, le soupçonnant d'être hos- 
tile à ses intérêts. Cependant le frère du consul venait de ra- 
mener une quarantaine de Turcs rachetés par les échevins de 
Marseille, qui en renvoyaient encore d'autres à la fin de 1617, 
pour obtenir la libération de leurs captifs. Mais les députés 



1. Plusieurs chronologies le nomment Mustapha; niais une lettre de 
M. de Vias, présent à Alger à cette époque, ne peut laisser aucun doute 
(7 octobre 1617). [Archives de la Chambre de commerce de Marseille, 
AA, art. 460.) 



^52 CHAPITRE ONZIEME 

qui les conduisaient, MM. de Glandevès et Bérengier, lais- 
sèrent débarquer leurs otages avant l'échange, et n'obtinrent 
que des injures et des menaces ; en même temps, la milice dé- 
créta tumultueusement une nouvelle attaque contre le Bastion , 
que M. de Castellane venait de réoccuper au nom du duc de 
Guise. L'expédition partit immédiatement, surprit, égorgea 
ou captura le personnel de la concession, dont le chef fut ra- 
mené à Alger, où il passa près de deux ans dans les fers. 
Soliman, toujours tremblant devant les janissaires, ne s'op- 
posait à rien ; la population était en fête, se rejouissant de la 
rentrée desreïs, qui venaient de piller à fond l'île de Madère, 
d'où ils avaient rapporté un énorme butin, douze cents captifs^ 
et jusqu'aux cloches des églises, 

M. de Vias, depuis longtemps fatigué par l'âge, la mala- 
die et les souffrances endurées pendant les trois emprison- 
nements qu'il avait subis, rentra en France, laissant sa 
charge à son vice-consul, M. Chaix, dont il avait depuis 
longtemps apprécié l'intelligence et le dévouement ; il se 
rendit à la Cour, et y remontra qu'il était nécessaire de se 
plaindre à Constantinople. Les démarches de l'ambassadeur 
entraînèrent la révocation de Soliman, qui fut remplacé par 
Hussein-el-Ghick, pacha pour la seconde fois. 



CHAPITRE DOUZIÈME 

LES PACHAS TRIENNAUX (Suite) 



SOMMAIRE: Émeutes à Alger. — Massacre des otages Kabyles. — Eavoi (Tune 
ambassade en France. — Traité de 1619. — Massacre des Turcs à Marseille. 

— Saref. — Expéditions de M. de Gondy, de l'amiral Mansel et du capitaine 
Lambert. — Mustapha-Koussor. — Mourad. — Khosrew. — Révolte de TIemcen . 

— Guerre de Tunis. — La Course et les pertes du commerce français. — 
La mission de Sanson Napollon. — Hossein-ben-Elias-Bey. — Traité de 1628. 

— Nicolin Ricou et Blanchard. — Younès. — Retour d'Hussein. — Le Bastion. 

— Mort de Sanson Napollon. 



Au moment de l'arrivée d'Hussein, Alger offrait, plus que 
jamais, le spectacle d'une anarchie complète. Il s'y trouvait 
trois partis toujours en armes, et souvent en lutte : la milice, 
la marine et les colourlis, ces derniers détestés des uns et des 
autres, mais nombreux, et soutenus par leurs intelligences 
avec les Berranis. Quelques mois auparavant, après la mort de 
Si-Amar-el-Kadi, sultan de Kouko, son frère Si-Ahmed-ben- 
Kettouch s'était emparé du pouvoir et avait noué des intrigues 
avec l'Espagne ^; le neveu de l'usurpateur l'avait fait égorger, 
et, pour trouver un appui chez les Turcs, avait envoyé des 
présents et quelques otages. Peu de temps après, les Kabyles 
furent accusés par les Janissaires d'avoir comploté une ré- 
volte de concert avec les Colourlis, et furent massacrés sans 
jugement, pendant qu'on pillait et qu'on exilait leurs prétendus 
complices. 

La Cour de France, voyant la ruine du commerce du Levant, 
était désireuse d'en finir avec la rupture de 1610. Les négo- 



1. D'après Gramaye, (lib. VIT, cap. xxiv) caserait, au contraire, Amar qui 
aurait fait alliance avec l'Espagne. 



154 CHAPITRE DOUZIEME 

ciations avaient été habilement reprises par M. Chaix , et étaient 
appuyées par la menace d'un armement considérable, que le 
duc de Guise rassemblait à Marseille et à Toulon. Cette dé- 
monstration, qui arriva au moment où les galères de Naples 
et de Toscane faisaient subir aux corsaires des pertes cruelles, 
intimida les reïs, et fit décider l'envoi en France de deux 
ambassadeurs, Caynan-Agha et Rozan-Bey, qui partirent en 
compagnie de M. de Castellane, rendu à la liberté parles soins 
du consul. Ils débattirent avec le duc de Guise les conditions 
du traité et se rendirent à Tours, où se trouvait alors le Roi, 
auquel « ils demandèrent pardon des pilleries qui avaient 
été commises sur les Français. » Cela fait, le traité fut 
conclu et signé le 21 mars 1619; il était conforme aux Capitu- 
lations; de plus, les captifs devaient être rendus de part et 
d'autre. En même temps, la Porte envoyait comme pacha à 
Alger Saref-Khodja*, qui arriva le 28 juillet 1619; il était très- 
bien disposé pour la paix, ayant été nommé à la sollicitation 
de M. de Césy, ambassadeur à Constantinople. Les envoyés 
algériens étaient retournés à Marseille, comblés de présents, 
et s'y occupaient de réunir les captifs turcs qu'ils devaient ra- 
mener avec eux sous la conduite de M. de Moustiers, qui était 
chargé de présenter le traité au Divan. C'était toujours une 
longue opération que de délivrer des gens de chiourme; plu- 
sieurs galères étaient en mer^ et il fallait nécessairement at- 
tendre leur rentrée; quelques-unes allaient hiverner dans des 
ports éloignés, et reprenaient la mer avant d'avoir eu connais- 
sance des ordres duroi. Il fallaitencore compter aveclamauvaise 
volonté des capitaines de galères^ qui se montraient très peu 
satisfaits de voir désorganiser leurs équipages, et qui, sans oser 
désobéir ouvertement aux ordres reçus, faisaient tout ce qu'ils 
pouvaient pour en atténuer ou en retarder l'effet. Bien plus, 
on s'était aperçu au dernier moment que, dans les articles 
signés à Tours, il n'était pas question des deux canons de 
Dansa, et Caynan-Agha assurait qu'il était impossible de pa- 
raître au Divan, sans lui donner satisfaction sur ce point. Les 

1. Aucune des listes chronologiques connues ne parle de Saref, dont l'exis- 
tence est pourtant rendue incontestable par les lettres du vice-consul Chaix, 
et parles ouvrages de Graraaye, captif à Alger en 1619. 



LES PACHAS TRIENNAUX 155 

affaires traînèrent donc en longueur; plus d'un an s'était 
écoulé sans qu'on eût rien conclu. 

Il paraissait difficile de trouver une solution diplomatique ; 
d'un côté, il était impossible de renvoyer à la signature du roi 
un traité qui avait été approuvé par les parties contractantes, en 
y introduisant après coup une modification de ce genre ; d'un 
autre côté, le duc de Guise, qui considérait ces canons comme 
sa propriété privée, ne paraissait pas désireux de s'en dessaisir. 
Le commerce de Marseille, qui avait le plus à souffrir de toutes 
ces lenteurs, se résolut à y mettre fin en achetant l'objet en 
litige à son possesseur, pour en faire présent aux envoyés 
algériens; cet expédient terminait tout à l'amiable. Des ouver- 
tures avaient été faites dans ce sens, et tout faisait prévoir une 
heureuse issue, lorsqu'un fatal incident vint tout remettre en 
question et rallumer la guerre entre les deux pays. 

Dans les derniers jours du mois de février 1620, un des 
plus actifs et des plus cruels corsaires d'Alger, Regeb-Reïs, 
croisait dans le golfe du Lion, lorsqu'il aperçut une polacre 
de Marseille, commandée par le capitaine Drivet, qui revenait 
d'Alexandrette avec une cargaison de la valeur de cent mille 
écus. Il accosta ce bâtiment, qui, ayant eu nouvelle de la paix 
récemment conclue, naviguait sans aucune défiance. Le pirate 
monta à bord, et sa cupidité, enflammée par la vue d'un aussi 
riche butin, lui donna l'idée de s'emparer de toutes les mar- 
chandises. Ce rapt fut exécuté à l'instant même et sans 
combat; après quoi, pour ensevelir à jamais toutes les traces 
de son crime, le bandit donna l'ordre de saborder le navire 
et de massacrer l'équipage^ qui se composait de trente-six 
personnes, dont quelques-unes appartenaient aux meilleures 
familles de Marseille. Mais^ pendant le carnage, deux jeunes 
matelots s'étaient cachés à fond de cale et étaient parvenus 
à se dérober aux regards des assassins. Après le, départ de 
ceux-ci, ils furent assez heureux pour réussir à aveugler les 
voies d'eau qui avaient été pratiquées, et, se laissant aller au 
gré des vents et des courants, vinrent échouer sur les côtes 
de Sardaigne, d'où ils se firent rapatrier à leur pays natal. Ce 
fut le 14 mars qu'ils y arrivèrent, et il y avait à peine quelques 
heures qu'ils étaient débarqués, que l'horrible drame était 



456 CHAPITRE DOUZIEME 

déjà connu dans toute la ville. Il y avait longtemps que la 
rumeur publique accusait les Algériens de faire subir ce trai- 
tement barbare aux bâtiments français qu'ils rencontraient; 
mais, jusque-là^ les preuves avaient fait défaut. Les familles 
des victimes s'ameutèrent les premières, et leurs plaintes, 
leurs cris et leurs larmes, excitèrent le courroux d une foule 
naturellement mobile et irritable; les matelots, les pê- 
cheurs, les artisans du port coururent tumultueusement aux 
armes, et une révolte terrible éclata. Les ambassadeurs et 
leur suite avaient été logés par les échevins à l'hôtel de Méoil- 
hon, où les magistrats de Marseille subvenaient à leurs besoins, 
ainsi qu'à ceux d'une cinquantaine de musulmans, qui y atten- 
daient le jour prochain du départ. Ce fut sur cet hôtel que se 
rua la populace furieuse et altérée de vengeance. Bien que 
surpris par une attaque aussi imprévue, les Turcs se défendi- 
rent énergiquement pendant un jour et une nuit, et il fallut 
mettre le feu au bâtiment pour les contraindre à sortir dans 
la rue, où ils furent égorgés. Pendant ce temps, les Consuls 
et les Viguiers avaient fait les plus grands efforts pour sauver 
leurs hôtes ; mais ce fut en vain qu'ils esssayèrent de dissiper 
le rassemblement : la force armée sur laquelle ils avaient le 
droit de compter ne seconda pas leurs intentions ; ils furent 
eux-mêmes menacés de mort et réduits à se retirer, et ne pu- 
rent arracher que douze des victimes au sort fatal qui les 
attendait; les quarante-huit autres furent massacrés parla 
foule ou noyés dans le port. 

Dès le lendemain de l'attentat, le premier consul, M. de la 
Salle, en envoya porter la nouvelle au roi par M. de Montolieu; 
des ordres furent immédiatement donnés pour que justice 
fut faite de la sédition, et un arrêt du Parlement de Provence, 
rendu à Aix le 2\ mai 1620, condamna à mort quatorze des 
coupables; quelques autres furent envoyés aux galères, et le 
reste des inculpés subit des châtiments corporels \ 

1. Ce'tragique événement a souvent été raconté inexactement, et a été 
placé à des dates diverses ; on peut rectifier ces erreurs au moyen de 
V Histoire nouvelle du massacre des Turcs fait en la ville de Marseille 
(Lyon, 1620, in-8), des Archives municipales de la ville de Marseille, 
(neg. 30, f. 127, et série FF) et des Archives de la Chambre de commerce 
de Marseille (AA, art. 508). 



LES PACHAS TRIENNAUX 157 

Cependant le bruit public avait rapidement fait savoir à 
Alger la nouvelle de ce qui s'était passé, et y avait causé une 
indignation générale. Le Pacha et le Divan écrivirent dès le 
16 juin pour demander des explications : leur lettre faisait 
ressortir tout ce qu'il y avait de grave dans l'action qui avait 
été commise, invoquait le caractère sacré des ambassadeurs, 
et se plaignait de la violation de la foi publique. Les Consuls 
répondirent, le 2o juillet, par l'historique exact des faits ; leur 
lettre est à la fois très ferme et très adroite ; elle rappelle les 
bons traitements dont les envoyés ont été comblés jusqu'au 
fatal dénouement, le succès de leurs démarches auprès du roi, 
et la généreuse hospitalité qui leur avait été donnée. Puis ils 
dépeignent la sédition populaire et les efforts qu'ils ont fait 
pour la calmer, au hasard de leur propre vie; ils notifient 
ensuite le châtiment des coupables, et terminent en mani- 
festant l'espoir que ce malheur ne modifiera en rien les con- 
ditions de la paix. Cette lettre fut confiée à Mohammed- Cherif, 
beau-frère de Caynan-Agha, qui avait été délégué par le pacha 
pour faire une enquête sur les derniers événements. Elle eût 
probablement calmé les esprits à Alger, où l'on savait trop 
bien ce qu'était une sédition pour s'en étonner beaucoup, si 
le malheur n'eût pas voulu que le bâtiment qui portait le 
Cherif fût pris par une galère de Toscane. Il fallut faire des 
démarches pour le rechercher, et cela causa des retards con- 
sidérables, qui furent regardés comme injurieux par le Divan, 
harcelé lui-même par les doléances des familles des victimes. 
Le 8 août, une émeute formidable éclata à Alger ; le consul 
et les résidents français furent traînés au Divan, et il fut un 
instant question de les brûler vifs*. Les reïs armèrent leurs 
navires et sortirent du port, décidés à faire une guerre sans 
merci. Le commerce français essuya des pertes d'autant plus 
grandes que tous les vaisseaux marchands étaient sortis des 
ports sur la foi du nouveau traité. 

Pour arrêter ce débordement, Louis XIII avait ordonné à 
son Général des galères, Emmanuel de Gondy, de sortir des 



l.||Voir les Mémoires journalières dhm captif. (Archives d. c. AA, 
508.) 



158 CHAPITRE DOUZIEME 

poTls et do courir sus aux Algériens. La flotte partit en croi- 
sière à la fin de juillet 1620, et prit ou coula six gros vais- 
seaux aux Algériens ; mais celte répression fut insuffisante; 
il eût fallu agir contre la ville elle-même pour obtenir quelque 
chose de sérieux ; l'Amiral ne le fit pas et justifia en cette cir- 
constance l'opinion de ses contemporains, qui l'accusaient de 
pusillanimité. Quelques bâtiments avaient été envoyés par le 
duc de Guise pour relever le Bastion ; cette tentative ne 
réussit pas mieux que les deux précédentes, et le nouveau 
personnel des Établissements fut massacré ou fait captif *. 

Cependant, les Anglais et les Hollandais, dont la marine 
avait eu beaucoup à souffrir des pirates, et qui avaient épuisé 
en vain tous les moyens de conciliation, se décidaient à agir 
énergiquement, et lançaient deux croisières, sous les ordres 
de l'amiral Mansel et du capitaine Lambert. Le premier parut 
devant Alger en 1621, brûla ou prit une quinzaine de navires, 
canonna la ville, et fit une descente dans les environs, qu'il 
saccagea sans rencontrer de résistance. Un pacha, du nom de 
Kheder, avait remplacé Saref; il refusa de traiter avec l'amiral 
anglais, dont Fexpédilion ne servit pas à grand chose. La 
peste, qui continuait à décimer la population, enleva M. Ghaix, 
qui ne fut pas remplacé officiellement ; deux négociants mar- 
seillais, MM. Thomassin et Fréjus, se chargèrent de l'intérim. 

Le capitaine Lambert, qui venait de tenir la mer pendant 
les deux années précédentes, avait fait subir aux reïs des 
perles nombreuses ; il se présenta devant Alger en 1624, et 
fit sommer le Divan de restituer les prises et les esclaves de 
sa nation, ajoutant que, si on ne lui donnait pas satisfaction, 
il ferait pendre immédiatement ses prisonniers à la vue de toute 
la ville. Les Turcs crurent à une vaine menace, et ne furent 
détrompés qu'en voyant les cadavres des leurs se balancer 
aux vergues des bâtiments hollandais. Le lendemain de cette 
exécution, le Capitaine appareilla, et revint quelques jours 
après^ remorquant deux nouvelles prises, et faisant savoir 
qu'il allait recommencer les exécutions, si on ne lui donnait 



1. Ce pillage du Bastion, dont il n'est parlé dans aucune des histoires 
publiées jusqu'à ce jour, est attesté par une lettre du vice-consul Ghaix, 
datée du 6 mars 1621. (Archives d. c. AA, 361.) 



LES PACHAS TRÎENNAUX ^59 

pas satisfaction ; cette fois, la population se mutina contre le 
Divan, qui restitua les captifs, mais une partie seulement des 
cargaisons ; le reste, dirent-ilspour s'excuser, avait été mangé. 
De 1621 à 1626, trois pachas se succédèrent, Mustapha- 
Koussor, Mourad et Khosrew ; on ne sait rien des deux pre- 
miers*, qui semblent avoir vécu dans une obscurité volon- 
taire. Le troisième avait des goûts belliqueux, et montra de 
l'énergie ; il se mit à la tête des janissaires, et parcourut le 
pays de Constantine à Tlemcen, y rétablissant la perception 
des impôts, et relevant le prestige bien effacé de la domina- 
tion turque. Les Kabyles lui disputèrent le passage ; ils les 
battit, et entra à Kouko, où il reçut la soumission des princi- 
paux chefs. Il était à peine de retour à Alger, que les Tlem- 
ceniens se révoltèrent de nouveau, à l'instigation d'un ma- 
rabout, massacrèrent une partie de la garnison et forcèrent le 
reste à s'enfermer dans le Mechouar. Le pacha envoya à leur 
secours une troupe de 1200 loldachs et quelques contingents 
indigènes ; la révolte fut écrasée ; les principaux d'entre les 
rebelles et leur chef furent écorchés vifs, efleur peau bourrée 
de paille fut envoyée à Alger pour servir de jouet à la populace. 
En même temps, Khosrew avait déclaré la guerre à Tunis, qui 
avait favorisé l'insurrection des tribus de la province de Cons- 
tantine ; la Porte s'interposa en vaîn, et allait envoyer une 
flotte, lorsque son attention fut détournée par la révolte des 
Tartares de Crimée et des Cosaques de la mer Noire ; la lutte 
se prolongea donc sur la frontière orientale , et elle durait encore 
quatre ans après, avec des alternatives de revers et de succès. 
Depuis la mort de M. Chaix^ le consulat de France était 
resté inoccupé pendant plus de sept ans. Personne ne se sou- 
ciait d'un poste aussi dangereux ; M. de Vias, qui en était le 
titulaire, était empêché de s'y rendre par l'âge et les infirmités ; 
la ville de Marseille se vit contrainte, pour sauvegarder ses 
intérêts, de faire gérer les affaires par des résidents français^ 
qui se chargèrent de remplir l'intérim, moyennant une grati- 
fication annuelle de cinq cents écus. On ne tarda pas à recon- 
naître les inconvénients de ce mode de procéder ; ces nou^ 

1. Ils ne figurent pas sur plusieurs chronologies* 



160 CHAPITRE DOUZIEME 

veaux agents, qui exerçaient le négoce pour leur compte, se 
montrèrent souvent trop enclins à négliger l'intérêt général 
pour favoriser leur propre commerce ; d'ailleurs, leur profes- 
sion mercantile ne commandait pas le respect, et ne leur per- 
mettait d'avoir aucune influence sur une population qui a tou- 
jours affiché le mépris du trafic et de l'industrie. Il résulta donc 
du nouvel état de choses que les délégués furent peu écoutés, 
ne furent reconnus aptes à traiter, ni par les Pachas, ni par le 
Divan, et les déprédations ne firent que s'accroître de jour en 
jour. 

Les pertes qu'avait subies le commerce étaient énormes ; 
il résulte de documents incontestables que, dans une courte 
période de huit ans, les corsaires avaient ramené neuf cent 
trente-six bâtiments dans le port d'Alger ^ Et ce chiffre 
énorme est loin de représenter le total des prises qui avaient 
été faites ; car, à cette époque, il était de règle que le corps et 
les agrès du navire capturé devinssent la propriété du pacha ; 
et, dès lors, on comprendra facilement que les reïs ne se 
donnaient pas la peine de remorquer ou de convoyer le vais- 
seau qu'ils avaient amariné ; ils se contentaient de faire passer 
les marchandises à leur bord, et sabordaient ensuite ou in- 
cendiaient la coque. Ils avaient même tout avantage à pro- 
céder de la sorte : car cela leur permettait de détourner une 
partie du butin, au préjudice des armateurs et du pacha. Les 
vaisseaux français n'osaient plus sortir des ports du Midi, qui 
accablaient la Cour de leurs doléances, et le Parlement de 
Provence traduisait leurs plaintes au roi par sa Remoyitrance 
de 1625, dans laquelle il déclarait « que le commerce du Levant 
était perdu, si Ton n'entretenait pas des galères pour empê- 
cher l'extension de la piraterie barbaresque. » 

Il fallait arrêter la marche du fléau ; Louis XIII se décida, 
dans cette circonstance, à utiliser les talents du capitaine 
SansonjNapollon, gentilhomme ordinaire de sa chambre et che- 
valier de l'ordre de Saint-Michel, A l'exception des dix der- 
nières années de sa vie, nous ne savons que bien peu de 
choses sur cet homme, dont la grande figure méritait de la 

4. Voir les Manuscrits de Peyresc^ t. VI, fol. 61 et 62, (Bib. de Car- 
penlras.) 






LES PACHAS TRIENNAUX 161 

postérité plus d'attention qu'elle n'en a obtenu. Chargé par 
son souverain des missions les plus délicates, il y apporta une 
très grande intelligence et une rare fermeté ; il déploya surtout 
cette dernière qualité lorsqu'il dut faire respecter Je pavillon 
français par des nations à demi barbares. Mais ce fut tout par- 
ticulièrement dans sa mission d'Alger qu'il se montra à la 
hauteur des diplomates les plus habiles et des hommes d'action 
les plus énergiques. Il ne mit pas longtemps à reconnaître le 
véritable état des choses et à s'apercevoir qu'il était tout à fait, 
inutile de traiter avec les pachas, dont Tautorité était com- 
plètement nulle, et auxquels il aurait été absolument impos- 
sible de faire respecter leurs engagements, quand même ils en 
auraient eu Tintention bien arrêtée. Il vit que le véritable 
pouvoir était aux mains de la Taïfîe des reïs, et se résolut à 
agir en conséquence. Jusqu'à lui, les envoyés français avaient 
borné leurs moyens d'action à faire transmettre leurs plaintes 
au sultan par l'entremise de l'ambassade de Gonstantinople, 
qui obtenait le châtiment ou la destitution des délinquants. Les 
nouveaux gouverneurs qui arrivaient n'étaient pas plus écoutés 
que leurs prédécesseurs, et les mêmes infractions se repro- 
duisaient fatalement. Sanson NapoUon abandonna ces anciens 
errements et entra dans une voie nouvelle ; il s'aboucha avec 
les personnages les plus considérables d'Alger, ceux qui 
avaient_, pour une raison ou une autre, la plus grande influence 
sur la milice et sur le peuple. Laissant de côté le pacha, auquel 
il se contenta d'ofl'rir quelques présents de temps à autre, il 
se fit des amis particuliers de l'agha et du trésorier des janis- 
saires. Il tint table ouverte pour les principaux d'entre les 
reïs, et réunit autour de lui tous ces redoutables chefs de la 
Taïffe qui étaient les véritables rois d'Alger, les Morat-Reïs, 
llassan-Calfat, Ali-Arabadji, Soliman-Reïs, Ali-Bitchnin. Une 
cessait de représenter à tous ces capitaines-corsaires, auxquels 
il plaisait personnellement par sa générosité, ses manières 
ouvertes et son audace aventureuse, la grandeur de la France 
et le danger qu'il y avait pour eux à s'en faire une ennemie. 
Il leur rappelait ce mot attribué à Kheïr-ed-Din : a Si tu te 
brouilles avec les Français, fais la paix avant le soir, » et cet 
autre dicton, d'une popularité déjà presque séculaire : « Le 

11 



Jg2 CHAPITRE DOUZIEME 

Français peut cuire sa soupe chez lui, et venir la manger 
chaude à Alger. » 

C'est ainsi qu'il parvint à pouvoir traiter dans l'intimité les 
affaires les plus graves, si bien que, lorsqu'elles surgissaient 
plus tard devant la tumultueuse assemblée qui devait décider 
de la paix ou de la guerre, le vote était déjà acquis en sa fa- 
veur, et les personnages les plus influents, entraînant leurs 
créatures, faisaient réussir ses demandes par acclamation. La 
situation tout exceptionnelle qu'il s'était ainsi créée ne 
manqua pas d'exciter la jalousie des délégués, aveuglés par 
des préjugés de race, et dont l'esprit étroit ne pouvait com- 
prendre la finesse de ces manœuvres diplomatiques. Ils allèrent 
jusqu'à incriminer ses amitiés,, à l'accuser de s'être fait rené- 
gat, et à susciter contre lui la colère des magistrats et du 
peuple de Marseille, auxquels ils le dépeignaient comme favo- 
risant les intérêts algériens au détriment de ceux de la France. 
Dédaigneux de ces clameurs, et appuyé sur la confiance que 
lui témoignait le Roi, il persévéra dans sa ligne de conduite. 

Il arriva pour la première fois à Alger le 20 juin 1626, avec 
le double titre d'envoyé du roi et subdélégué du duc de Guise 
pour les Concessions, portant avec lui des présents d^une va- 
leur de plus de 18,000 livres, destinés à être offerts au pacha et 
et aux principaux de la milice et de la taïffe. Le commen- 
cement des négociations fut difficile ; le désordre intérieur 
était tel, que Sanson écrivait : « c'est le pays de Babylone » . 
De plus, tous ceux qui avaient intérêt à ce que la paix ne se 
fît pas, ou à ce que les Etablissements ne fussent pas relevés, 
les Anglais, les Hollandais, et même quelques négociants de 
Marseille, firent courir le bruit que le firman du Grand-Seigneur 
présenté au Divan par Napollon, étoit faux et supposé; le dé- 
légué courut le risque de la vie; sa fermeté le tira de ce 
mauvais pas, et il fut décidé que vingt mansulaghas par- 
tiraient pour Constantinople, afin de s'assurer de la vérité, 
avant de poser aucune condition de traité. Ils revinrent 
au printemps de 1627, ayant reçu le commandement 
d'obéir au firman, et ramenant avec eux Hussein-ben- 
Elias-bey, nommé pacha en remplacement de Khosrew, mort 
de la peste. Après leur arrivée, il fut tenu un grand Divan, 



LES PACHAS TRIENNAUX 163 

OÙ les Turcs demandèrent, qu'avant toutes choses, on leur 
restituât les captifs détenus aux galères de Marseille, et les 
deux canons de Dansa; après quoi ils promettaient de se 
conformer aux ordres de la Porte. Sanson retourna en France 
au mois de mai, y rendit compte de sa mission, et obtint du 
Roi, le 6 novembre, un arrêt qui ordonnait aux communes, 
« desquelles ceux qui étaient esclaves en Alger étaient natifs, » 
de verser entre les mains de l'ambassade deux cents livres par 
chaque captif; cette contribution était destinée à racheter les 
Turcs des galères ; mais elle ne fut pas suffisante, et la ville 
de Marseille dut y ajouter une forte somme, et acquérir à ses 
frais les deux canons depuis si longtemps réclamés; elle fit 
face à cette dépense par un impôt spécial ^ Pendant le temps 
qui se passa à rassembler l'argent nécessaire, et à opérer le 
rachat des Turcs et des canons, Sanson continuait à négocier 
par lettres, en sorte que, lorsqu'il débarqua à Alger, le 17 sep- 
tembre 1628, tout était prêt d'avance. Il distribua environ cin- 
quante mille livres au pacha et aux personnages les plus in- 
fluents, et, le 19 septembre, assista au grand Divan, oii lapaix 
perpétuelle fut votée par acclamation, le traité signé et publié 
à l'instant même; quiconque le violerait, fut-il dit, devait être 
puni de mort ^ Le lendemain, un acte particulier, concernant 
les Etablissements, fut approuvé et signé par le pacha et les 
chefs de la milice. Les Algériens s'engageaient à vivre en paix 
avec la France et à respecter son littoral et ses navires, à ne pas 
tolérer que les marchandises ou les personnes capturées sur 
les bâtiments français fussent vendues dans leurs ports : il 
était permis aux marchands de la nation de résider à Alger, 
sous la protection et la juridiction de leur consul, avec pleine 
reconnaissance de leurs droits et du libre exercice de leur 
religion; les vaisseaux que le mauvais temps contraignait à 
chercher un abri dans un des ports de la côte devaient y 
être secourus et protégés; enfin, les concessions françaises 
du Bastion et de La Galle étaient formellement reconnues, 
ainsi que le négoce des cuirs et des cires avec rÉchelle de 

1. Voir le manuscrit de la Bib. nationale 7095 F. A, fonds Mortemart. 

2. Ce traité a été publié pour la première fois en entier par le Mercure 
François (an. 1628) qui en donne le texte, protocole, etc. 



J64 CHAPITRE DOUZIEME 

Bône. Les fortifications du Bastion pouvaient être relevées, et 
les bateaux corailleurs trouver un asile dans tous les ports de 
la côte orientale de l'Algérie. Cette permission accordée au 
rétablissement des comptoirs français serait suffisante à elle 
seule pour montrer combien le négociateur avait su habilement 
se concilier la faveur des esprits : car, jusqu'alors, ijamais les 
Turcs n'avaient voulu consentir a se soumettre aux ordres du 
Grand-Seigneur, en ce qui concernait Tinstallation des chré- 
tiens dans ces parages. C'était alors, nous l'avons vu, une 
opinion généralement admise à Alger, que l'exportation des 
blés de la province de Constantine était la véritable cause des 
famines fréquentes qui désolaient la ville; et, toutes les 
fois que la France avait voulu réoccuper les Etablissements^ 
une expédition était aussitôt partie pour les détruire, en 
massacrer le personnel, ou l'emmener en esclavage. Il y avait 
donc un grand point de gagné, et le Divan crut devoir accentuer 
les motifs qui l'avaient fait revenir sur une détermination 
bien arrêtée, en introduisant dans les actes la clause suivante : 
« Pour récompense des services rendus par le capitaine 
Sanson, il en sera le chef (du Bastion) et commandera les 
dites places sans que l'on en puisse mettre aucun autre. Néan- 
moins, après son décès, le Roi y pourra pourvoir à d'autres 
personnes. » 

La redevance à payer était fixée à vingt-six mille doubles ; 
seize mille pour la solde de la milice et dix mille pour le 
trésor de la Casbah. En somme, tout le monde avait lieu d'être 
satisfait du traité ; Marseille n'avait plus à trembler pour son 
commerce du Levant ; le pacha ne se trouvait plus exposé, d'un 
côté aux fureurs de l'émeute, et de l'autre au châtiment de sa 
désobéissance ; la milice voyait avec plaisir s'accroître le trésor 
qui assurait sa solde ; enfin les Reïs, qu'avait complètement sé- 
duits le Capitaine, songeaient que bien des mers leur restaient 
encore ouvertes, que les galions espagnols et hollandais 
leur offraient une abondante et riche proie, et, qu'en fin de 
compte, on était parfois bien aise, en un jour de tempête ou à 
la suite d'un combat malheureux^ de trouver un refuge dans 
les ports français de la Méditerranée. Ils n'ignoraient pas du 
reste, et plusieurs d'entre eux l'avaient appris à leurs dépens, 



LES PACHAS TRIENNAUX 165 

que la marine de nos ports venait d'être presque doublée, 
et que l'amiral de Mantin avait reçu Tordre de châtier vigoureu- 
sement les délinquants. 

Sanson Napollon se mit en devoir de relever les Concessions 
ruinées, et y apporta son activité.accoutumée. Dès le lendemain 
de la signature du traité, il occupa le comptoir de Bône, ins- 
tallâtes corailleurs à La Galle et au Bastion, et ouvrit au cap 
Rose un grand marché de blé, de cuirs et de cire, où les tribus 
de rintérieur ne tardèrent pas à affluer. Ces trois derniers 
points avaient été fortifiés chacun selon son importance, et le 
personnel ne laissait pas que d'être assez considérable. On y 
comptait quatre officiers commissionnés, une centaine de sol- 
dats^ deux cents matelots, deux prêtres, deux infirmiers, un 
médecin, un chirurgien, un apothicaire, deux barbiers, quatre 
drogmans, quatorze commis et une centaine d'ouvriers de di- 
vers états. La flottille était forte de trois tartanes et de vingt et 
un bateaux corailleurs ; l'arsenal était largement approvisionné 
de munitions, et l'artillerie se composait de cinq canons do 
bronze et de deux espingards, l'un de bronze, l'autre de fer. 

Le trafic avec les Indigènes avait déjà pris assez d'extension 
pour que, dès le commencement de l'année 1629, le gouverneur 
pût off'rir à la ville de Marseille de lui fournir tout le blé dont 
elle aurait besoin. Ce n'est pas seulement par cette affirmation 
que nous savons que les Concessions étaient entrées dans une 
voie prospère : il existe des lettres émanant de personnes qui 
étaient employées à divers titres, soit au Bastion, soit à La 
Galle, et la correspondance de Lazarin deServian, de Lorenzo 
d'Angelo, de Jacques Massey et tant d'autres ne fait que corro- 
borer les allégations du Capitaine \ C'est un résultat qui aurait 
dû réjouir tout le monde, si l'intérêt général eût été seul con- 
sulté. Il n'en fut malheureusement pas ainsi, et il est nécessaire 
d'expliquer succinctement l'origine de l'opposition que fit le 
commerce de Marseille à la création et à la conservation des 
Établissements, aussi bien que celle des haines qui s'achar- 
nèrent contre leur fondateur. 

Depuis plus d'un siècle déjà, quelques maisons de commerce 

1. Archives, d. c. (AA, art. 508.) 



-15(5 CflAPITRE DOUZIEME 

de Marseille avaient établi un négoce suivi avec les populations 
cotières de T Algérie. Elle achetaient du blé, de la cire, des 
cuirs, et donnaient en retour quelques produits européens, 
parmi lesquels figuraient, en majorité, la poudre et les armes 
de guerre, dont on était toujours sûr de trouver le débit chez 
les Kabyles. Cette sorte de marchandise était sévèrement pros- 
crite par les Turcs, et ce trafic interlope n'était pas sans dan- 
gers : mais il était tellement fructueux que les armateurs ne 
faisaient jamais défaut. D'ailleurs, on était assuré de la com- 
plicité 'des riverains, et il nejmanquait pas de petites criques où 
l'on pouvait aller, sans courir de trop grands risques, débarquer 
sa contrebande de guerre. On conçoit facilement quelle irrita- 
tion durent éprouver ceux qui réalisaient ainsi d'énormes béné- 
fices, en voyant le Roi donner le monopole du commerce do 
Barbarie et de la pêche du corail à une compagnie placée sous 
le patronage du duc de Guise^ qui rêvait peut-être de se faire 
là un fief semblable à celui que les Lomellini de Gênes avaient 
obtenu à Tabarque. Lésés dans leurs intérêts, ces marchands 
mirent tout en œuvre pour faire échouer les négociations, et 
Sanson Napollon n'eut pas de pires ennemis. A la tête de cette 
coalition occulte, on remarqua les frères Fréjus, dont la famille 
exerçait et exerça encore longtemps le commerce sur les côtes 
barbaresques. Lorsqu'en dépit de leurs 'efforts, le traité do 
1628 eut été conclu, ils ne cessèrent de chercher à en détourner 
les etïets, et à provoquer la chute de son auteur. Ils l'accusè- 
rent d'avoir détourné à son profit une partie des sommes qui 
lui avaient été remises pour le rachat des esclaves, et excitèrent 
contre lui une population ignorante et inflammable, qui faillit 
se livrer aux plus grands excès. D'un autre côté, pour l'empê- 
cher de donner ses soins au Bastion, dont il était l'âme vivante, 
ils imaginèrent de représenter aux Consuls de Marseille que 
celui qui avait fait le traité devait être responsable de son exé- 
cution, et qu'il était tenu par cela même de résider à Alger \ 
Les Marseillais étaient assez portés à admettre cette prétention 
exorbitante, se souvenant qu'ils avaient presque seuls supporté 
s frais de la transaction, et concluant de là qu'ils devaient 

i . Voir les lettres de Sanson Napollon. (Archives, d. c, A A, '463.) 



LES PACHAS TRIENNAUX "167 

en bénéficier à leur gré. Sanson se tint debout devant toutes 
ces persécutions avec une dignité vraiment admirable. Il ré- 
pondit à ses calomniateurs en leur démontrant qu'il avait 
racheté deux fois plus d'esclaves que n'en portait le rôle, et 
qu'il avait dépensé sa propre fortune dans l'accomplissement 
de sa mission ; il accueillit les menaces avec la hauteur sereine 
et dédaigneuse d'un homme habitué à braver d'autres dangers, 
et qui sait à quoi s'en tenir sur la mobilité de la foule; enfin, 
il ne cessa de représenter aux magistrats de Marseille qu'il 
était renvoyé du Roi, et non l'homme d^une ville ; qu'il leur 
appartenait d'avoir un consul pour protéger leurs intérêts et 
leurs nationaux, et que, quant à lui, tout en continuant à 
mettre au service de tous les Français son énergie et son in- 
fluence, il ne devait pas s'astreindre à des obligations qui 
l'eussent empêché de consacrer tous ses moments aux devoirs 
de sa nouvelle charge. Il n'avait pas échappé à sa sagacité 
naturelle, que le véritable but de toutes ces hostilités était le 
Bastion ; aussi ne cessait-il de repré senter à ses adversaires 
tout le profit qu'ils pouvaient en tirer eux-mêmes, tant pour 
l'extension de leur commerce, que pour prévenir les fréquentes 
famines qui désolaient alors le sud de la France; il ajoutait, 
qu'au surplus^ la fondation était d'ordre souverain, et que les 
réclamations devaient être adressées, non pas à lui, mais au 
Conseil du Roi ou au duc de Guise. 

Cependant, les débuts furent heureux, et le traité produisit 
de si bons effets, qu'un an après l'échange des signatures, il 
ne restait dans le territoire de la Régence que deux captifs 
français, qu'on recherchait activement pour les rendre. Le 
parti de la paix avait pris le dessus, et avait profité de la dé- 
couverte d'un nouveau complot, pour emprisonner au bordj 
de Bougie cent cinquante des principaux meneurs, et en exiler 
beaucoup d'autres ; les colourlis, auxiliaires naturels de toutes 
les conspirations, furent les plus éprouvés dans la répression; 
quelques esclaves compromis furent massacrés. En ce qui 
concernait le consulat, les conseils de Sanson étaient enfin 
écoutés, et Marseille venait de se décider à envoyer à Alger 
le capitaine NicoUin Ricou, chargé de représenter les intérêts 
français. On pouvait donc espérer la continuation de la paix. 



1(38 CHAPITRE DOUZIÈME 

lorsque les agissements barbares de quelques-uns de nos na- 
tionaux vinrent tout remettre en question, et offrir aux dépré- 
dateurs un prétexte que ceux-ci se gardèrent bien de laisser 
échapper. Une chaloupe, montée par seize Turcs d'Alger, qui 
s'étaient trouvés séparés de leur navire par quelque accident 
de mer, errait dans les eaux de la Sardaigne, lorsqu'elle fit 
rencontre d'une barque delà Giotat, qui retournait à Marseille. 
Se fiant à la paix nouvelle, les Algériens demandèrent à être 
recueillis par le vaisseau français et conduits en Provence, où 
ils espéraient trouver l'occasion de se rapatrier ; à peine 
eurent- ils mis le pied à bord, qu'ils furent inhumainement 
massacrés. Quelques jours plus tard, la barque le Saint-Jean, 
d'Arles, rencontra sur la côte d'Espagne une tartane d'Alger 
qui se laissa approcher sans défiance, fut enlevée par surprise, 
et dont l'équipage fut vendu aux galères d'Espagne. Ces graves 
infractions excitèrent à Alger une indignation légitime, et la 
guerre eut éclaté à l'instant même, sans les efforts réunis du 
gouverneur du Bastion et du nouveau consul, qui promirent 
une éclatante réparation et le châtiment des coupables. Sur 
ces entrefaites, survint une nouvelle complication: Hamza, 
l'otage qui habitait Marseille, ayant eu connaissance de tout 
ce qui venait de se passer, ne douta pas que ses compatriotes 
n'en eussent tiré une prompte vengeance, se souvint du 
meurtre de Caynan-Agha et de Rozan-Bey, et jugea prudent 
de se dérober par la fuite aux dangers qu'il craignait ; de 
retour à Alger, il chercha à justifier son évasion en racontant 
qu'il avait été maltraité et menacé de mort. Tout cela ne faisait 
qu'accroître l'irritation contre les Français ; cependant, à force 
d'habileté, de démarches personnelles et de présents, Sanson 
était parvenu à apaiser l'affaire et à montrer les choses sous 
leur véritable jour; il avait même déjà décidé le Divan à en- 
voyer un nouvel otage, lorsque vint à surgir le nouvel élément 
de discorde qui devait raviver les haines et mettre à néant les 
effets du traité de 1628. 

Yers la fin du mois de novembre 1629, Isaac de Launay, 
chevalier de Razilly, revenait du Maroc, oii il avait été envoyé 
en ambassade avec MM. du Chalard et de Molères, lorsqu'il 
rencontra dans les eaux de Salé [un vaisseau algérien com- 



LES PACHAS TRIENNAUX 169 

mandé par Mahmed-Og-ia. Il l'amarina sans rencontrer la 
moindre résistance, en mit l'équipage sur les bancs de la 
cliiourme, et emmena le reïs prisonnier en France. Cette fois, 
€c fut en vain que Napollon chercha à apaiser les esprits : le 
malheur voulut queles.armateurs de Mahmed-Ogia fussent des 
principaux d'Alger; d'ailleurs, le crime leur paraissait, avec 
raison, bien plus grand, ayant été commis par un navire du 
Roi, que ceux qui avaient été Fœuvre de quelques particuliers. 
Les reïs s'empressèrent de courir sus aux navires français, et 
ne tardèrent pas à faire de nombreuses prises: le capitaine 
Ricou essaya de protester ; il fut maltraité et mis aux fers : 
tout ce que put obtenir le gouverneur du Bastion, en dépensant 
dix mille piastres (23,350 francs), fut la libération de quelques 
équipages qui venaient d'être amenés, et la relaxation de 
Ricou. Celui-ci ne s'en montra guère reconnaissant, et, à partir 
de ce moment^ il se joignit aux ennemis de Sanson^ qu'il ac- 
cusait d'être l'ami des Algériens plutôt que celui de ses com- 
patriotes ; il alla même jusqu'à insinuer qu'il s'était secrète- 
ment fait Musulman. Du reste, les menaces dont il avait été 
l'objet, et les quelques jours de captivité qu'il avait souffert, 
lui avaient enlevé le peu de force morale qu'il eût jamais pos- 
sédé. Il ne cessa plus de demander son rappel, poursuivant 
les magistrats de Marseille de ses doléances, déclarant qu'il 
ne voulait plus se mêler de rien, et suppliant qu'on le rem- 
plaçât par son chancelier, M. Blanchard. Cet homme d'un 
caractère sombre et ambitieux aspirait à lui succéder, et, 
pour arriver à ses fins, employait des moyens tortueux, in- 
triguant dans le Divan, cherchant à nuire aux Établissements 
et à amener la ruine de leur chef \ Il faisait croire à Ricou 
que la volonté de Sanson était le seul obstacle qui s'opposât à 
son départ, exaspérant ainsi cet envoyé naturellement honnête, 
mais d'une faiblesse de caractère déplorable ; à la fin, voyant 
que les Consuls de Marseille ne tenaient aucun compte de ses 
réclamations, cet agent trop craintif se décida à abandonner 
son poste, et s'enfuit d'Alger au mois de mars 1631. Blan- 
chard, qui avait très probablement préparé et facilité cette 

1. Voir les lettres de Ricou et de Blanchard. (Archives, d. c, AA, 
402 Jjis et 463.) 



470 CHAPITRE DOUZIEME 

évasion, se fit reconnaître comme délégué par le Divan, 
moyennant quelques présents ; mais il eut plus de peine à se 
faire accepter par les Français, qui laissèrent ses lettres sans 
réponse pendant plus de six mois, édifiés qu'ils étaient sans 
doute sur sa valeur morale. Cependant, comme il ne manquait 
pas d'adresse et d'entregent, il se fit rendre quelques prises 
et quelques captifs, et se créa ainsi des protecteurs dans sa 
ville natale. Il ne fut pourtant jamais que toléré, et nous 
verrons bientôt que son esprit d'intrigue le jeta dans les plus 
grands embarras. 

D'ailleurs, la charge continuait à appartenir à la famille de 
Yias, et le titulaire était, depuis 1628, le fils de l'ancien con- 
sul, Balthazar de Yias, qui avait probablement cédé à la ville 
de Marseille Texercice de ses droits ; en tous cas, rien ne 
prouve formellement qu'il ait résidé à Alger. 

Un pacha, du nom de Younes, succéda à Hussein ; il fut 
mal accueilli par la milice, et se vit bientôt remplacé par son 
prédécesseur. 

La Kabylie était de nouveau en pleine révolte, et la guerre 
continuait avec Tunis. Les reïs ravageaient d'une manière 
permanente les côtes d'Espagne, d'Italie et de Portugal, pous- 
sant même des pointes hardies jusque sur les côtes d'Angle- 
terre et d'Islande. 

Dans le contrat passé entre le divan et le consul général 
d'Alger pour le rétablissement du Bastion et de ses dépen- 
dances, à la date du 30 septembre 1628, on se rappelle qu'il 
avait été stipulé que le gouvernement des Concessions appar- 
tiendrait à Sanson Napollon pendant toute sa vie, « sans que 
le Roi pût en mettre aucun autre. » Les ennemis du Capitaine 
crurent trouver là un moyen assuré de le perdre, et cette clause, 
à laquelle on ne paraît pas avoir tout d'abord prêté une grande 
attention, fût mise sous les yeux du Cardinal de Richelieu. 
Celui-ci, dont le génie centralisateur était en méfiance de tout 
ce qui lui semblait être une atteinte aux prérogatives royales, 
déclara que le contrat de 1628 était un acte diplomatique in- 
digne du roi de France. Il fît décider par le Conseil que des 
modifications y seraient apportées, et qu'on ferait partir pour 
les établissements de Barbarie un envoyé du Roi, chargé, 



LES PACHAS TRIENNAUX 171 

entre autres missions, de s'assurer de la fidélité du gouverneur 
et des troupes placées sous ses ordres. La mesure pouvait 
paraître d'autant plus urgente, que les calomniateurs de Sanson 
l'accusaient de vouloir se rendre indépendant, et de s'être 
vanté de tenir le Bastion du Divan d'Alger, et non du Roi de 
France. 

Le 8 octobre 1631 \ M. de Flsle reçut sa commission et 
partit, quelques jours après, porteur de deuxlettres, adressées 
au Capitaine par Louis XIII et par le cardinal de Richelieu. 
Il arriva au Bastion le 11 avril 1632, visita avec le plus grand 
soin les forteresses récemment construites ou réparées, les. 
magasins et la flottille ; il se fit rendre les comptes, et, son en- 
quête terminée, se déclara entièrement satisfait sur tout ce qui 
concernait le service du Roi. 

Le 29 avril, il réunit la garnison et lui fit prêter le serment 
de fidélité ; après cette cérémonie, il investit solennellement 
Sanson Napollon, en lui remettant publiquement sa commis- 
sion de gouverneur royal, scellée du grand sceau, en date de 
Monceaux, du 29 août 1631. Ce fut une grande déception pour 
les injustes haines qui persécutaient cet homme de bien, cet 
excellent serviteur de la France ; il se sentit fortifié et raffermi 
dans sa position au sortir de cette épreuve, et les lettres 
adressées par lui à cette époque au Roi et au Cardinal se res- 

I sentent de la légitime satisfaction qu'éprouve celui qui vient 
de confondre ses calomniateurs. 
Nous avons déjà dit que, pendant que ces événements s'ac- 
complissaient, le capitaine Ricou s'était enfui d'Alger, laissant, 
pour lui succéder, Blanchard, qui chercha à s'attirer par des 
présents l'amitié du vieux pacha Younes. Il y parvint facile- 
ment; mais il indisposa par cela même contre lui les chefs de 
la milice et de la taïffe, et il se vit insulté en plein Divan , 
sans que son protecteur fît la moindre démarche en sa faveur. 
Il s'en plaignit aigrement, et se refusa à continuer ses fonctions, 
tant qu'on ne lui aurait pas fait justice de l'affront reçu ; pour 
toute réponse, il fut mis aux fers. On ne comprend guère 
comment cet homme, intelligent d'ailleurs, et qui habitait 

1. Voir le manuscrit de la Bib. nationale. (Collection Brienne, t. lxxviii.) 



172 CHAPITRE DOUZIÈME 

Alger depuis assez longtemps pour apprécier sainement la si- 
tuation, ait pu croire un seul instant qu'il verrait venir à son 
aide, au risque de compromettre sa position et sa vie elle- 
même, un malheureux souverain, qui ne régnait et qui n'exis- 
tait que grâce à la tolérance de Sidi Hamouda et des prin- 
cipaux d'Alger. On ne le garda, du reste, en prison que 
vingt-quatre heures, et il reprit de lui-même l'exercice du con- 
sulat. 

Cependant, le Divan ne cessait de réclamer la libération des 
équipages turcs enlevés indûment par M. de Razilly et mis en 
gaJères. Voyant qu'on ne prêtait aucune attention à ses justes 
plaintes, il avait séquestré les marchandises françaises et mis 
l'embargo sur les personnes, jusqu'à ce qu'il eût obtenu la sa- 
tisfaction demandée. Dans ses lettres, adressées au Roi et au 
cardinal de Richelieu, Sanson Napollon avait vivement con- 
seillé de hâter cette restitution ; mais il se présentait de 
grandes difficultés. Le Général des galères demandait cent écus 
par tête de chacun des forçats qu'il aurait h délivrer, et per- 
sonne ne se chargeait de ce paiement ; de plus, il refusait ab- 
solument de relaxer cinq ou six renégats qui faisaient partie des 
équipages capturés, se retranchant derrière des raisons de 
conscience. Or, c'était justement ceux-là que les Turcs récla- 
maient avec plus d'insistance, sachant bien le sort qui les 
attendait en chrétienté. A tout cela venait s'ajouter la mau- 
vaise volonté des capitaines de galères, fort peu soucieux de 
voir amoindrir leurs forces, et désorganiser un équipage qui 
leur avait coûté tant de soins. Rien ne se faisait donc ; les 
Algériens attribuaient toutes ces lenteurs à une mauvaise foi 
manifeste, excités qu'ils étaient, d'ailleurs, par ceux qui con- 
voitaient les Établissements français et par les doléances jour- 
nalières des familles des victimes. De leur côté, les marchands 
et les marins détenus à Alger s'y trouvaient dans un état fort 
misérable. S'ils eussent été esclaves, leur maître eut pourvu, 
tant bien que mal, à leur nourriture ; n'appartenant à per- 
sonne, et privés de ressources par le séquestre, ils étaient ré- 
duits à vivre d'aumônes, et, malgré le bas prix de toutes les 
denrées alimentaires, ils avaient beaucoup à souffrir. Il est 
donc aisé de comprendre que leur plus grand désir fût de 



^ 



LES PACHAS TRIENNAUX 173 

s'échapper de la demi-captivité à laquelle ils étaient astreints ; 
rien de plus légitime que ces tentatives ; mais un agent con- 
sulaire n'eût jamais dû y prêter les mains ; son devoir profes- 
sionnel lui interdisait toute immixtion de ce genre. Ce fut 
pourtant ce que fit Blanchard, et quelques évasions eurent 
lieu, grâce à sa complicité. Il était facile d'en prévoir le ré- 
sultat, qui ne se fit pas attendre ; le vice-consul fut arrêté de 
nouveau et mis au hagne ; il en fut de même des résidents 
français, qu'on s'était contenté, jusque-là, d'interner dans 
Alger^ et qui furent mis aux fers et envoyés au dur travail des 
carrières. Les Turcs considérèrent tout cela comme une preuve 
certaine qu'on ne leur rendrait jamais ceux de leurs compa- 
triotes qui se trouvaient détenus sur les galères royales, et le 
traité fut rompu de fait. Les bâtiments de commerce, ainsi que 
leurs équipages furent déclarés de bonne prise, et les corsaires 
vinrent enlever du monde jusque sur les côtes de Provence. 
La fuite intempestive d'une douzaine de prisonniers coûta la 
liberté à plus de deux mille personnes. Au lieu d'attribuer son 
malheur à ses véritables causes, Blanchard continua à en ac- 
cuser Sanson Napollon; à le croire, ce fut lui qui invita le 
Divan à le faire mettre au bagne avec les autres Français ; cette 
accusation est entièrement dénuée de sens : il est impossible 
de voir quel intérêt aurait eu le gouverneur du Bastion à se 
déshonorer par une démarche aussi odieuse et aussi peu con- 
forme à ce que nous connaissons de son caractère ; il eût, de 
ce coup, perdu tout crédit dans l'esprit des Turcs eux-mêmes, 
sans parler de la grave responsabilité qui lui fût incombée, 
lors de son retour en France. 

Du reste, la lecture seule des lettres du vice-consul montre 
combien son esprit, déjà aigri par les déceptions^ était égaré 
par la haine; il suffit, pour s'en rendre compte, de l'entendre 
nous dire que «le Capitaine envoya l'ordre au gardien du bagne 
de lui couper les moustaches et de les lui envoyer au Bastion, 
pliées dans un papier » ; qu'il fit inviter le même « à lui donner 
des coups de bâton sur la tête ; » enfin, « qu'il envoya le sieur 
Jacques Massey, agent du Bastion, à Alger, voir quelle figure 
il faisait sans moustaches, » et que ce dernier « ne put s'em- 
pêcher de sourire. » 



174 CHAPITRE DOUZIEME 

Pendant ce temps, Sanson, tout en s'etforçant de pacifier 
les esprits à Alger, ne cessait de réclamer les forçats turcs à la 
Gourde France ; on lui avait assuré qu'ils seraient délivrés, 
et il lui avait été ordonné de se rendre en personne auprès du 
Roi, qui voulait lui donner des ordres confidentiels au sujet 
de modifications urgentes à apporter au traité de 1628. Deux 
motifs retardaient le départ du gouverneur : il estimait que 
la situation était bien tendue en ce moment pour introduire 
des rectifications de ce genre ; d'un autre côté, il voyait les 
Génois de Tabarque s'efforcer de nuire aux Établissements 
français par tous les moyens possibles, et il eût désiré se dé- 
barrasser de ces incommodes voisins, avant de commencer un 
voyage dont nuljne pouvait prévoir la durée. Il voulait en finir 
avec eux, en avait sollicité l'ordre depuis longtemps, et venait 
très probablement de le recevoir, lorsqu'il partit pour cette 
expédition qui devait lui coûter la vie *. 

Il avait résolu de s^emparer de Tîle par un coup de surprise ; 
à cet effet, il noua des intelligences avec un Génois, faisant 
office de boulanger dans le fort qui défendait la concession 
des Lomellini; cet homme, gagné à prix d'argent, promit 
d'ouvrir les portes au premier signal et de faciliter l'entrée. 
Les garnisons réunies du Bastion et de la Galle fournirent un 
contingent à peu près égal à celui dont pouvait disposer l'en- 
nemi, et le départ eut lieu le 11 mai 1633. Le gouverneur 
avait'confié la garde du Bastion à son lieutenant François d'Ar- 
vieux ; celui-ci chercha à le dissuader de l'entreprise, 
qu'il estimait trop hasardeuse ; il ne put malheureusement 
pas y parvenir. La petite flottille arriva à la nuit noire, ainsi 
que cela avait été arrêté, et fit le signal convenu : le débar- 
quement eut lieu sans encombre, et les assaillants marchèrent 
vers le château. Arrivés aux palissades du fossé, ils purent 
s'apercevoir que l'espion les avait trahis eux-mêmes; car ils 
furent reçus par un feu terrible, qui en coucha à terre un 



1. Nous disons qu'il est très probable que Sanson Napollon reçut des 
ordres, parce que, dans le récit que nous fait de sa mort la Gazette de France^ 
qui était le Journal officiel de l'époque (an, 1633, p. 235) il n'y a pas un 
mot de blâme ni de désaveu, ce cjui n'eut sans doute pas manqué, si le 
Capitaine eut agi de sa propre autorité. 



LES PACHAS TRIENNAUX l7^ 

bon nombre, et se virent chargés par les Génois avec une 
telle furie, que les survivants, presque tous blessés, eurent 
grand'peine à regagner leurs navires. Sanson Napollon, qui 
marchait à la tête de sa troupe, avait été frappé Tun des pre- 
miers; il était tombé, le front fracassé par une balle, non tou- 
tefois sans avoir tué deux hommes de sa propre main. 

La nouvelle de cette fin tragique et prématurée ne tarda 
pas à se répandre, et fut accueillie avec des sentiments divers ; 
la Cour de France s'affligea de la perte d'un bon et fidèle ser- 
viteur et s'occupa de combler le vide que laissait sa mort : les 
Turcs d'Alger y virent une sorte de fatalité qui les privait des 
dernières espérances qu'ils avaient pu concevoir pour le main- 
tien de la paix. Quant à Blanchard, qui était encore au 
bagne, et qui y mourut probablement, il ne craignit pas d'affi- 
cher une joie cruelle, en apprenant le sort de celui qu'il consi- 
dérait comme son plus grand ennemi. 



CHAPITRE TREIZIÈME 

LES PACHAS TRIENNAUX (Suite) 



SOMMAIRE : Accroissement de la Course et de la puissance des reïs. — Révolte 
des Colourlis. — Incendie de la Casbah. — La Taïffe et Ali-Bitchnin. — Mission 
de Sanson Le Page. — loussouf. — • Les croisières permanentes. — MM. de 
Sourdis et d'Harcourt. — Ali. — L'amiral de Mantin. — Destruction du 
Bastion et arrestation du vice-consul Piou. — Insurrection des Kabyles et 
du Cheik El-Arab. — Bataille de Guedjal. — Combat naval de la Velone. — 
Révolte des reïs contre la Porte. — Cheik-Hussein. — loussef-abou-Djemal, 
— Mohammed-Boursali. — Ali-Bitchnin s'empare du pouvoir. — Sa fuite, 
son retour et sa mort. — Ahmed. — Rétablissement du Bastion. 



La période qui suivit la mort de Sanson Napollon est une 
des plus obscures de l'histoire de la Régence; elle paraît aussi 
en avoir été une des plus agitées. La Course était arrivée à 
son apogée, et jamais les reïs d'Alger n'avaient été plus nom- 
breux et plus audacieux. Grâce à eux, la ville regorgeait de 
richesses, et se trouvait, par cela même, complètement à leur 
dévotion. Le Père Dan raconte que, depuis 1629 jusqu'à 1634, 
les Algériens firent subir au commerce français une perte de 
quatre millions sept cent cinquante-deux mille livres, en lui 
capturant quatre-vingts vaisseaux, dont cinquante-deux des 
ports de l'Océan, et mille trois cent trente et un marins ou pas- 
sagers, dont cent quarante-neuf se firent musulmans. Si l'on 
ajoute à cette somme la valeur des prises faites sur les Anglais^ 
les Hollandais, les Espagnols, celle du butin et des esclaves 
enlevés sur les rivages de la Méditerranée, on ne s'étonnera 
plus des richesses immenses amassées par les reïs, et de la 
prospérité dont jouissait le peuple d'Alger, bien qu'il ne fit 
absolument rien, et que la ville fût en état permanent d'émeute. 



I 



LES PACHAS TRlEiNNAUX 177 

En 1633, le désordre était en recrudescence. Préludant à la 
révolution qu'elle devait accomplir vingt-six ans plus tard, 
l'assemblée tumultueuse du Divan venait de soustraire au 
Pacha l'administration du trésor, et n'en exigeait pas moins 
qu'il soldât les troupes au moyen de quelques droits régaliens 
qui lui avaient été conservés. Le vieil Hossein, impuissant 
et affolé de peur, consentait à tout; mais l'argent vint à lui 
manquer. Comme de coutume, les janissaires accoururent, por- 
tant, en signe de protestation, les marmites renversées ; la sé- 
dition habituelle éclata, et le Pacha fut maltraité et emprisonné. 
Les Colourlis crurent pouvoir profiter de ce désordre pour 
revendiquer leurs droits; dès l'origine, ils avaient été systé- 
matiquement écartés des honneurs et du pouvoir_, par suite de 
la méfiance des Turcs, craignant toujours qu'une race nouvelle, 
née dans le pays, ne vînt à y prospérer et à les supplanter ; 
malgré cette précaution, ils étaient devenus assez menaçants 
pour qu'on se fut décidé aies expulser, et, en 4629, ils avaient 
été chassés delà ville, avec un délai d'un mois pour quitter le 
royaume lui-même. Mais il était plus facile d'édicler une 
semblable mesure que de la faire respecter, et la plupart des 
bannis se trouvaient aux environs d'Alger, ou dans la ville 
même. 

Le 1" juillet 1633, ils rentrèrent dans la cité, par petits 
groupes \ déguisés en fellahs, et porteurs d'armes cachées; 
ils fondirent subitement sur les janissaires et parvinrent à 
occuper quelques postes. Ils comptaient sans doute sur l'appui 
de la population de la ville, qui n'eût pas tardé à se déclarer 
en leur faveur, s'ils eussent été les plus forts; mais le moment 
avait été mal choisi. C'était la saison de la Course : tous les Reïs 
étaient sur mer avecleurs équipages, et eux seuls eussent pu en- 
traîner ces citadins, dont la couardise était notoire, et faisait 
le sujet des plaisanteries quotidiennes des Turcs. Remis de 
leur première surprise^ ceux-ci s'empressèrent de fermer les 
portes des remparts, et chargèrent vigoureusement les insur- 

1. Cet épisode a souvent été mal raconté; Sander-Rang n'en parle pas; 
M. Berbrugger le reporte en 1630; mais la vraie date nous est donnée 
par une lettre venant d'Alger, publiée par la Gazette de Fi^ance^ 1633, 
p. 454. 

12 



178 CHAPITRE TREIZIEME 

gés^ qui se défendirent en désespérés. Ils se virent bientôt 
refoulés dans la haute ville et attaquèrent la Casba, soit 
pour s'en faire une place d'armes, soit pour se ménager une 
issue vers la campagne. Au milieu de l'action, la poudrière 
prit feu et sauta. La forteresse fut détruite, avec plus de 
cinq cents maisons; cet épisode de la révolte causa la 
mort d'environ six mille personnes. Ceux des rebelles qui 
survécurent à ce désastre furent traqués dans les rues et dans 
les habitations, massacrés sur place, ou réservés pour périr 
dans tous les supplices que put inventer l'ingénieuse férocité 
des Turcs. Les fuyards se réfugièrent en Kabylie, où ils furent 
bien accueillis, et ce seul fait prouve qu'il existait une compli- 
cité antérieure. 

Cette défaite des Colourlis, en supprimant le seul élément 
de pondération qui existât entre l'ambition de la milice et 
celle des Reïs, fit tomber fatalement le pouvoir entre les mains 
de ces derniers. Celui qui se mit à la tête du mouvement fut 
un renégat nommé Ali-Bitchnin \ Amiral des galères et chef 
de la Taïffe des Reïs. Ses richesses étaient énormes ; il possédait 
deux somptueuses habitations. Tune dans la haute ville, l'autre 
près de la mer; il avait fait construire à ses frais une vaste 
mosquée, à laquelle touchaient ses bagnes, qui renfermaient 
plus de cinq cents captifs, sans compter ceux qui ramaient 
sur ses navires et ceux qui cultivaient ses nombreuses 
métairies. La puissance occulte dont il disposait le rendait 
le véritable roi d'Alger, et il rêvait de le devenir en effet, 
de se rendre indépendant de la Porte, et de se débarrasser 
de la milice. Pour atteindre ce but, il avait épousé la fille 
du sultan de Kouko, ce qui assurait son influence sur les Ber- 
ranis kabyles, très nombr.eux à Alger, et desquels il comptait 
se servir un jour ou l'autre . 

L'ancien chef des Reïs, son ami Ali Arabadji, venait de se 



1. La révolution qui mit un instant le pouvoir entre les mains du chef 
de la TaïiTe n'a pas excité jusqu'aujourd'hui l'attention des historiens de la 
Régence ; cependant le rôle considérable que joua de 1630 à 1646 Ali-Bit- 
chnin nous est révélé par les lettres des consuls, des rédemptoristes et des 
esclaves de ce temps. — Voir, entre autres, les lettres du P. Lucien Hérault, 
citées dans Alger pendant cent ans (Paris, 1853, in-16). 



I 



LES PACHAS TRIENNAUX 179 

faire nommer Pacha de Tripoli, et tous deux aspiraient au 
moment oii la puissance de la Taïffe rég-nerait sur toutes les 
côtes Barbaresques. 

Pendant que tout cela se passait à Alger, la Cour de France 
hésitait à donner un successeur à Sanson Napollon et à renouer 
des négociations avec le Pacha et le Divan. Il y avait, à ce sujet, 
dans le Conseil royal, deux opinions contraires et bien tran- 
chées. Les uns voulaient une guerre sans merci et deman- 
daient l'extermination de la marine barbaresque; ils propo- 
saient une expédition vigoureuse, qui eût détruit par le fer et 
le feu les navires et les défenses des ports; cette campagne 
eût été suivie d'une série ininterrompue de croisières annuelles, 
qui eût empêché les corsaires de se créer de nouvelles forces. 
Le parti opposé représentait les dépenses énormes qu'occa- 
sionnerait l'entretien des flottes, la difficulté des ravitaille- 
ments, et la situation périlleuse dans laquelle se trouveraient 
les navires français, le jour où des nécessités politiques 
entraîneraient une guerre avec des nations maritimes. De 
plus, une fois des opérations de ce genre commencées, on ne 
pouvait pas affirmer qu'on ne serait pas forcé d'aller plus 
loin, et qu'il ne serait pas bientôt indispensable d'occuper en 
permanence des points importants, ce qui créerait naturelle- 
ment une mésintelligence avec la Porte, souveraine nominale 
de ces contrées. Et la question devenait ici d'autant plus grave 
que la France s'occupait en ce moment d'abaisser la puissance 
de la maison d'Autriche, et qu'il n'eût pas été sage de se priver 
de Taide que lui apportait dans cette œuvre l'hostilité séculaire 
du Turc. Les partisans de la paix l'emportèrent donc cette fois 
encore, et il fut résolu qu'on ferait une nouvelle tentative 
d'accommodement. En conséquence, le roi nomma, comme suc- 
cesseur de Sanson Napollon aux Établissements, Sanson Le 
Page , premier hérault d'armes de France au titre de 
Bourgogne, et le chargea en outre de se rendre à Alger et d'y 
demander la restitution des captifs français, et des modifica- 
tions au traité de 1628. Il semble qu'on ne comptait guère ob- 
tenir la mise en liberté des esclaves, puisque le délégué du roi 
emmenait avec lui le Père Dan, de l'Ordre de la T. S. Trinité 
pour la Rédemption des captifs, porteur d'une grosse somme 



180 CHAPITRE TREIZIÈME 

destinée à des rachats; ce religieux nous a laissé une relation 
assez détaillée de son voyage. La mission s'embarqua pour 
Algérie 12 juillet 1634, et y arriva le lo du même mois. Les 
Turcs voulurent contraindre l'envoyé du roi à amener la ban- 
nière de France, qui était arborée au grand mât, prétendant 
que cette marque de souveraineté ne pouvait être tolérée dans 
leur port : ils se calmèrent pourtant, en apprenant qu'à Gons- 
tantinople, les choses se passaient de la même façon. Le dé- 
barquement s'effectua un samedi, jour où le Divan avait cou- 
tume de se réunir en audience plénière; l'envoyé du roi reçut 
une députation, qui l'invita à se rendre à l'assemblée. Aussitôt 
introduit, il exposa l'objet de sa mission, et fut accueilli favo- 
rablement ; la promesse de restitution rapide des captifs pro- 
duisit le meilleur effets, et on fit immédiatement proclamer 
par toute la ville que celui qui offenserait l'ambassadeur ou 
quelqu'un de sa suite serait puni de mort. En même temps, 
on déchargea du dur travail des carrières les esclaves français 
du Beylik. Cependant, rien ne fut résolu quant au fond, parce 
qu'on attendait d'un jour à l'autre un nouveau Pacha^ qu'on 
savait avoir été nommé à Constantinople, en remplacement 
du vieil Hossein. 

Il arriva, en effet, deux jours après, et donna audience au 
délégué le surlendemain de son installation. Il s'excusa d'abord 
de rien conclure, disant qu'il lui fallait le temps de prendre 
connaissance des affaires, et traîna ainsi les choses en lon- 
gueur pendant trois semaines. Il profita de ce délai pour se 
faire accorder par le Divan la permission de traiter lui-même 
et sans intermédiaire avec la France. 

Ce nouveau Pacha se nommait Joussouf ^ C'était un homme 
artificieux et cupide ; il avait été forcé de dépenser de grosses 
sommes pour se faire nommer au poste qu'il occupait en ce 
moment, et ne songeait qu'à rentrer dans ses déboursés et à 
s'enrichir le plus vite possible. Il crut avoir trouvé là une 

1. Nul pacha n'a été l'objet d'autant d'erreurs; on le fait régner de 1634 
à 1646, alors que des actes officiels et des inscriptions prouvent qu'il fut 
remplacé par Ali le 27 juin 1637 (l^r safer 1047). Mais on s'est obstiné à le 
confondre, d'une part, avec le caïd loussef, qui commanda à plusieurs re- 
r 'ises des expéditions contre les Kabyles, et de l'autre, avec loussef Kor- 
tandji Abou Djemal, qui fut nommé Pacha en 1640. 



LES PACHAS TRIENNAUX 481 

source de fortune et se mit à manœuvrer en conséquence. 11 fit 
d'abord décider qu'on ne pouvait pas rendre sans indemnité 
les vaisseaux^ marchandises et prisonniers qui avaient été 
vendus, attendu que ce serait frustrer les acquéreurs, qui 
avaient acheté de bonne foi aux enchères publiques, et que, 
d'ailleurs, le tout était de bonne prise, lesFrançais ayant com- 
mencé les hostilités. On s'attendait un peu à cette première 
réponse, et le Père Dan se mit en devoir de racheter de gré à 
gré les esclaves à leurs propriétaires. Sanson Le Page intro- 
duisit alors une nouvelle demande, et proposa d'échanger les 
soixante-huit Turcs qui se trouvaient à Marseille contre les 
trois cent quarante-deux Français sur lesquels l'embargo avait 
été prononcé. 

Cela agréait fort au Divan^ et avait beaucoup de chances 
d'être accepté : ce que voyant le Pacha, il fit courir le bruit 
qu'il y avait en France beaucoup plus de Turcs qu'on n'offrait 
d'en rendre, et qu'on en avait vendu une partie à Malte. Pour 
appuyer ces rumeurs, il organisa secrètement une émeute de 
la populace, et chercha à se faire accorder parle conseil la per- 
mission de vendre les Français francs S disant que c'était le 
véritable moyen de hâter la solution du différend ; en réalité^ il 
ne voulait que mettre la main sur la grosse somme que cette 
vente eût produite. Mais un pareil dessein était trop facile à 
pénétrer, et l'autorisation qu'il demandait lui fut refusée. Il 
suscita alors de nouvelles difficultés, demanda une indemnité 
dérisoire, offrit de laisser partir autant de Français qu'on lui 
renverrait de Turcs ; enfin, pressé par les plaintes des familles 
des détenus, et n'osant pas s'opposer ouvertement à un arran- 
gement, il eut l'adresse de leur persuader que le roi de France 
ne tiendrait pas sa parole quand il aurait recouvré ses sujets, 
et qu'il fallait exiger la rentrée préalable des leurs. Cet avis 
prévalut, et ce fut en vain que Le Page s'offrit à rester 
lui-même en otage, ou à faire le renvoi exigé, si le Divan con- 
sentait à envoyer deux de ses principaux membres en garantie 
des engagements qu'on allait prendre. Voyant que toutes ses 
démarches restaient inutiles, et qu'il était joué, il se résolut à 

1. On appelait Français Francs ceux qui résidaient librement à Alger. 



^g2 CHAPITRE TREIZIEME 

se retirer, et partit d'Alger le 21 septembre, malgré l'opposi- 
tion sourde de Joussouf, qui poussa la fourberie jusqu'à l'acca- 
bler de compliments et de témoignages d'amitié, cherchant à 
lui persuader qu'il avait toujours pris son parti, et que les 
demandes de la France n'avaient été repoussées que grâce aux 
intrigues de l'ancien Pacha. 

En somme, tout le monde était mécontent, comme le fait 
très justement observer le Père Dan ; l'ambassadeur, d'avoir 
échoué dans sa mission; les membres du Divan, de voir se 
prolonger la captivité de leurs parents et amis, et enfin le 
Pacha, dont l'astucieuse cupidité avait été déjouée, et auquel 
il ne restait que la consolation d'avoir empêché une paix qui 
eût diminué ses parts de prises. 

Sanson Le Page alla visiter les Établissements, et retourna 
rapidement en France, pour y rendre compte de son insuccès. 
Il arriva à Marseille le 9 octobre ; il était parti de La Galle 
le 5 du même mois. 

Il fallait en revenir au système des croisières permanentes, 
et_, le 7 mai 1635, le Roi ordonna la formation d'une escadre 
contre les pirates de la Méditerranée. En raison de l'urgence, 
il fut pris des dispositions spéciales et quelque peu arbitraires. 
En effet, la déclaration du 7 mai ordonnait de saisir, pour 
renforcer la chiourme de Fescadre récemment créée, « tout 
vagabond ou mendiant valide et autres gens sans aveu, et ce, 
sans formalité de procès. » 

En même temps, les populations des côtes furent invitées à 
former des milices et à prendre les mesures nécessaires en vue 
de débarquements probables; plus d'un exemple prouve que 
ces ordres furent exécutés. Les Chevaliers de Malte rendirent 
là de glorieux services, soit que, des commanderies où ils 
étaient retraités, ils se missent à la tête de ces troupes mal 
habiles, soit que, croisant dans les mers de France, ils 
apprissent, par de dures leçons, aux corsaires algériens à en 
respecter les rivages. Somme toute, la Provence et le Lan- 
guedoc ne souffrirent pas trop, et le pays fut plutôt insulté 
que maltraité. Il n'en fut pas de même de l'Italie, dont le 
malheureux peuple apprit à ses dépens ce que coûtent les dis- 
sensions intestines, les mauvais gouvernements et l'oubli des 



LES PACHAS TRIENNAUX 188 

traditions militaires. Toutes ces conditions en faisaient une 
proie facile, que les corsaires se gardèrent bien de laisser 
échapper, et son littoral eut à subir régulièrement deux dé- 
barquements annuels. Aucun de ceux des Algériens qui avait 
fait une course infructueuse ne manquait d'aller la terminer 
entre Gênes et Messine, afin de n'avoir pas la honte de rentrer 
au port les mains vides. Quelquefois l'expédition se faisait en 
grand; au mois d'août 1636, le Yice-Roi de Naples fut forcé 
d'appeler à son secours le Grand Maître de Malte : les corsaires 
avaient profité de la foire annuelle de Messine pour tout 
piller; de là, ils avaient été enlever 700 personnes en Calabre, 
et ils venaient d'investir Vico, dont tous les habitants s'étaient 
enfuis dans la montagne. Au printemps de 1637, ils revinrent 
saccager la Sardaigne, pillèrent et brûlèrent Cériale et 
Borghetto, y firent plus de 500 captifs, ravagèrent une partie 
des côtes de la Sicile et delà Corse; ils recommencèrent à l'au- 
tomne de la même année et en 1638, où ils débarquèrent au 
nombre de 1.500 à Crotone, après avoir fait mille dégâts près 
de Gaëte. Cette même année, ils ravirent, dans l'Océan, plus de 
huit millions de butin sur les Espagnols. En 1639, Ali-Bitchnin 
ne fut empêché que par une terrible tempête de s'emparer du 
riche trésor de Notre-Dame-de-Lorette; il se rabattit sur la 
Calabre et la Sicile, d'où il ramena un millier d'esclaves. 
En 1644, les Algériens mirent à sac le pays de Mondragone, la 
banlieue de Squillace, la Fouille et la Calabre; ils y firent 
4,000 prisonniers. Les galères toscanes et napolitaines n'o- 
saient plus les combattre. Cela devait durer ainsi pendant plus 
de deux siècles, et on se demande comment ces misérables po- 
pulations purent y résister et continuer à vivre. 

En même temps qu'ils écumaient le bassin occidental de la 
Méditerranée, leurs navires franchissaient le détroit de 
Gibraltar, et poussaient presque jusqu'au cercle polaire leurs 
courses aventureuses. L'Angleterre, l'Irlande, l'Islande même, 
les voyaient paraître sur leurs rivages. Le P. Dan, qui a 
dénombré leurs forces, nous dit qu'ils avaient à cette époque 
soixante-dix vaisseaux de quarante à vingt-cinq pièces de 
canon, tous « les mieux armés qu'il fût possible de voir ». Il 
faut ajouter à cela au moins le double de petits bâtiments de 



-134 CIIAPITBE TREIZIEME 

rame, pour avoir une idée de l'incroyable développement 
qu'avait pris la marine d'Alger. La France allait donner aux 
nations européennes le signal et l'exemple de la résistance 

Le l^rnai 1636, MM. de Sourdis et d'Harcourt partirent de 
Paris pour aller se mettre à la tête de l'escadre de la Méditer- 
ranée ; la flotle appareilla le 10 juin, et rentra le 29 juillet à 
Marseille, ramenant avec elle cinq bâtiments ennemis. Cette 
première démonstration éloigna les pirates des eaux françaises 
et de la route du Levant. La frayeur avait été grande à Alger, 
cil l'on avait craint une attaque : Joussouf-Pacha profita de 
cette panique pour lever un impôt extraordinaire de trois cent 
mille piastres sur les tribus, et de deux cent mille sur les 
villes ; ce subside était destiné, disait-il, à réparer les fortifi- 
cations. Mais il fut remplacé au mois de juin de l'année sui- 
vante par Ali-Pacha, et partit pour Constantinople, avec tout 
l'argent qu'il avait pu récolter. Le nouveau Gouverneur était 
un homme d'un caractère faible, qui ne sut prendre aucune 
autorité à Alger. Quant à Joussouf, c'est très probablement 
de lui qu'il est question dans la légende controuvée d'un 
Pacha d'Alger pris à cette époque par les croisières françaises \ 
Peu de jours après l'arrivée d'Ali-Pacha, Mourad, bey de 
Constantine , s'empara traîtreusement du Cheick el-Arab 
Mohammed-ben-Sakheri^ et le fit décapiter, ainsi que son fils 
Ahmed et une dizaine des principaux chefs. Il croyait affermir 
son pouvoir par cette exécution barbare, qui ne fit qu'amener 
une révolte, comme nous le verrons un peu plus loin. 

Le 7 novembre 1637, le commandeur de Mantin appareilla 
à Toulon avec douze gros vaisseaux et prit la route d'Alger, 
emmenant avec lui Sanson Le Page, auquel le Roi avait de 
nouveau donné mission de retirer les esclaves français, et de 
faire approuver le traité de 1628 réformé. A cet effet, on avait 
embarqué sur la flotte les Turcs tant de fois réclamés en vain 
par le Divan; il était enjoint au chef de l'escadre d'aller 
mouiller au cap Matifou, et de se mettre de là en relations 

1. Voir la Gazette de France, 1638, p. 757, où il est question de la cap- 
ture d'un Pacha de Barbarie par les galères toscanes; c'est très probablement 
la source de cette iéfirende. 



I 



LES PACHAS TRIENNAUX 185 

avec les Algériens; on pensait qu'en voyant les leurs aussi 
proches, ils se montreraient plus faciles à traiter. Gela eut 
bien pu réussir^ tant par ce sentiment même, que par la 
crainte que leur eussent inspiré des forces aussi nombreuses : 
mais on était parti trop tard, à une saison ou il ne faut pas 
compter sur le beau temps dans la Méditerranée; la flotte fut 
dispersée par une tempête, et deux vaisseaux seulement, l'/n- 
tendant et V Espérance, arrivèrent le 17 novembre devant 
Alger, sous bannière blanche, et saluèrent la ville, qui rendit 
également le salut. Ils restèrent en rade jusqu'au 24, où le 
Pacha leur envoya une lettre, par laquelle il les invitait à entrer 
dans le port s'ils venaient en amis, et, dans le cas contraire^, à 
quitter la rade, s'ils ne voulaient y être attaqués. N'ayant pas 
d'ordres précis, et craignant de compromettre la situation» les 
deux bâtiments s'éloignèrent. Deux jours après,, M. de Mantin 
arriva en rade ; on lui expédia la felouque avec une nouvelle 
lettre du Pacha, qui lui demandait de faire connaître ses inten- 
tions. La réponse fut donnée par une missive de Sanson Le 
Page, qui reproduisait les anciennes réclamations. Le 29> 
aucune réponse n'était arrivée ; le temps devenait de plus en 
plus mauvais ; le Commandeur fit arborer la bannière rouge et 
mit à la voile. Il avait eu d'abord l'intention de faire ses 
adieux aux Algériens en canonnant vigoureusement le port ; 
il fut détourné de ce projet par les lettres du Vice-Consul, qui 
avait été prévenu par les Turcs que tous les Français seraient 
massacrés au premier coup de canon. Le 2 décembre, le com- 
mandeur de Chasteluz entra en rade ; il avait pris deux bâti- 
ments algériens, chargés de blé, avec soixante-dix Turcs, 
et délivré soixante-quinze rameurs chrétiens; il ne séjourna 
pas, et fit immédiatement voile pour Marseille, où il arriva le 
9 du même mois. 

Pendant tout ce temps, Alger s'était trouvé dans un état 
d'agitation extraordinaire ; l'arrivée des deux premiers navires 
y avait fait craindre la guerre ; la lettre de l'Ambassadeur avait 
un peu rassuré les esprits et excité une grande rumeur au 
milieu du Divan : les uns, désireux de voir délivrer leurs amis, 
voulaient qu'on acceptât les propositions ; mais les riches 
propriétaires d'esclaves s'y opposaient, voyant qu'ils paie- 



J86 CHAPITRE TREIZIEME 

raient ainsi les frais du traité. Ils avaient pour principaux 
chefs Amza-Agha, Cigala et Ali-Bitchnin. Le Vice-GonsulPiou, 
au lieu d'agir pour le bien public, cherchait à se dérober à la 
colère des Reïs, et passait son temps à adresser à tout le 
monde de vaines et injustes récriminations contre l'agent du 
Bastion. Après que M. de Mantin eut arboré la bannière rouge, 
personne ne douta plus à Alger d'un châtiment prochain ; le 
Beylik et les principaux Reïs se hâtèrent de transporter à 
Bône leurs esclaves français. 

Mais l'audace leur revint au bout de quelques jours de tran- 
quillité, et la nouvelle des prises faites par M. de Chasteluz y 
fit succéder l'exaspération. En fait, c'était un procédé douteux 
que de se présenter pour traiter, en faisant acte de guerre tout 
le long de la route. Le Divan s'assembla d'urgence le 8 dé- 
cembre ; Piou et Massey furent arrêtés, menacés d'être brûlés 
vifs, et, finalement, incarcérés : les nombreuses relations qu'ils 
avaient dans Alger abrégèrent leur emprisonnement. Mais il 
fut décidé que la paix était rompue, que les Établissements 
français seraient détruits et ne pourraient jamais être recons- 
truits; Ali Bitchnin reçut l'ordre d'exécuter la sentence, et 
partit immédiatement avec les galères; à la fin du mois il était 
de retour, ayant tout ravagé, et ramenant trois cent dix-sept 
prisonniers. Il n'avait eu à essuyer aucune résistance de la 
part de gens qui ne savaient rien de ce qui s'était passé, et 
ne s'attendaient à aucun acte d'hostilité. A cette nouvelle, 
les Lomellini se hâtèrent de renforcer Tabarque. 

Ce surcroît d'injures resta impuni. La marine française était 
suffisamment occupée par la guerre avec l'Espagne, et il lui eût 
été à peu près impossible de diviser ses forces : c'était un des 
inconvénients prévus du système des croisières permanentes. 

Fort heureusement pour la France, l'année 1638 fut néfaste 
pour l'Odjeac, qui vit se révolter toutes les populations de 
l'Est, et subit au même moment sur mer des pertes presque 
irréparables. 

En supprimant le Bastion dans un moment de colère aveugle, 
les Turcs n'avaient pas songé qu'ils détruisaient par cela même 
le commerce des tribus orientales de la Régence , et qu'ils 
les mettaient ainsi dans l'impossibilité de payer le tribut 



LES PACHAS TRIENNAUX 187 

annuel, en même temps qu'ils enlevaient au trésor du Beylik 
la ressource précieuse des seize mille doubles que les Établisse- 
ments y versaient chaque année, en vertu de la convention 
de 1628. 

Les Kabyles de la province de Constantine refusèrent donc de 
payer l'impôt, et s'insurgèrent sous le commandement de Kha- 
led-es-S'rir; en même temps, le Cheikh el-Arab Ahmed ben- 
Sakheri ben-bou-Okkaz, qui avait à tirer vengeance du meurtre 
de son frère, assassiné l'année précédente par le Bey Mourad, 
entraînait les indigènes du Sud, marchait avec eux sur Cons- 
tantine, dont il ravagea les environs et la banlieue, après avoir 
fait sa jonction avec Khaled. Mourad-Bey s'empressa de 
demander des renforts à Alger, et il lui fut envoyé quatre 
mille janissaires sous les ordres des Caïds loussef et Châban. 
L'arrivée de ces troupes porta ses forces à environ six mille 
hommes, avec lesquels il marcha à l'ennemi. Le combat eut 
lieu à Guedjal, et les Turcs furent complètement battus : les 
débris de leur armée reprirent en désordre la route d'Alger, 
et durent sans doute faire un grand détour : car la Kabylie du 
Djurjura leur était fermée, révoltée qu'elle était depuis plu- 
sieurs années déjà, et groupée autour de celui qui prenait le 
titre de sultan de Kouko, Ben Ali \ 

Lorsque l'armée vaincue rentra dans Alger, elle y trouva la 
ville plongée dans la désolation; un seul jour avait suffi pour 
lui enlever ses meilleures galères, l'élite de ses marins et la 
plus grande partie de ses chiourmes. 

La Porte, en guerre avec Venise, avait réclamé les services 
des Reïs d'Alger; après quelques lenteurs, qui n'étaient au 
fond que des refus mal déguisés, il avait fallu céder à l'opi- 
nion publique, aidée de quelques présents distribués par les 
Chaouchs du Grand Seigneur. La flotte barbaresque était donc 
partie pour se joindre à l'armée navale du sultan , et faisait 
route vers l'Archipel, lorsque le mauvais temps la força de 
chercher un refuge dans le petit port de la Yelone. Ce fut là 

1. Voir, au sujet de Ben Ali, roi du Gouque (celui que M. Berbrugger 
a confondu avec Ben Sakheri), la Relation de la captivité de d'Aranda^ 
J'Odyssée de René des Boys, et ï Histoire de Barbarie du. P. Dan (édit. 
1649). 



188 CHAPITRE TREIZIEME 

que Gapello, amiral des g^alères de Venise, la surprit et l'atta- 
qua hardiment avec les vingt bâtiments qu'il commandait : les 
Algériens, entassés les uns contre les autres, ne purent ni 
manœuvrer ni se servir utilement de leur artillerie, leur sécu- 
rité était telle que plus de la moitié des équipages se trouvait 
à terre. Ils subirent un terrible désastre ; les Vénitiens leur 
tuèrent quinze cents hommes, leur coulèrent à fond quatre 
galères, en prirent douze et deux brigantins. Ce beau combat 
donna la liberté à trois mille six cent trente-quatre chrétiens, 
qui formaient la chiourme des galères prises. Peu de Reïs 
eurent la fortune d'échapper aux mains du vainqueur et de se 
faire jour à travers les navires : l'amiral Ali-Bitchnin fut un de 
ces privilégiés; il perça les rangs ennemis et sauva sa vie et 
sa liberté ; mais sa fortune reçut une rude atteinte, ainsi que le 
prestige qui l'avait entouré jusque-là. C'est lui qui supporta 
presque tout le poids de la défaite; la majeure partie des 
galères prises lui appartenait en propre, ainsi que leurs équi- 
pages, et, indépendamment des pertes matérielles, il avait vu 
périr dans le combat la plupart des amis dévoués sur lesquels il 
comptait pour s'élever jusqu'au rang suprême. La corporation 
des Reïs ne se releva jamais bien de ce coup, et l'emploi des 
galères pour la Course fut presque totalement abandonné; car, 
s'il est facile de construire des bâtiments neufs, il est impos- 
sible d'improviser des équipes. La bataille de la Velone eut 
encore un autre résultat : ce fut d'accroître la mésintelligence 
qui existait entre Alger et le Grand Divan. 

En apprenant la destruction de la flotte algérienne, le Sultan 
fit arrêter et emprisonner l'ambassadeur Luigi Contarini, et 
mit le séquestre sur les personnes et les biens des sujets véni- 
tiens qui se trouvaient à Constantinople ; il excita les Reïs à 
se venger, en leur promettant un secours prochain de vingt- 
cinq galères, et donna l'ordre d'armer une flotte destinée à 
ravager les possessions de la République. Mais la vénalité des 
ministres de la Porte et la cupidité du Souverain lui-même, 
mirent à néant tous ces projets. Venise employa sa méthode 
accoutumée : le Grand-Vizir et les principaux favoris du Sul- 
tan furent achetés, et la querelle se calma comme par enchan- 
tement. Il va sans dire qu'Amurat IV s'était fait la part du 



1 



LES PACHAS TRIENNAUX 189 

lion ; un présent de deux cent mille sequins apaisa sa colère ; 
la paix fut déclarée, et il fut convenu qu'on ne parlerait plus 
de la restitution des navires capturés. 

Il est facile de se faire une idée de l'indignation qu'éprou- 
vèrent les Reïs d'Alger ; il était déjà dur pour eux d'exposer 
leurs richesses et leur vie sans avoir à en attendre le moindre 
bénéfice; mais, voir battre monnaie avec leur sang dépassait 
tout ce qu'ils pouvaient supporter. Us convinrent entre eux de 
se refuser dorénavant à courir les mêmes risques, et la suite 
de l'histoire nous démontrera qu'ils tinrent leur parole. 

La révolte de l'Est continuait. A l'été de 1639, une nouvelle 
colonne turque sortit d*Alger pour aller châtier les Kabyles ; 
elle se fit cerner dans les montagnes et allait être entièrement 
détruite, lorsque l'intervention d'un marabout influent la sauva 
de l'extermination. Cela peut n'être qu'une légende ; mais il 
est bien certain que les Turcs étaient à la merci des insurgés, 
puisqu'ils acceptèrent les conditions suivantes : 1° abandon de 
ce qui était dû sur l'impôt; 2^ retour immédiat, et par le 
plus court chemin, à Alger; 3** reconstruction du Bastion de 
France ; 4'' amnistie pour les Golourlis. Il est à croire que cette 
dernière clause, tout au moins, ne fut pas respectée par le 
Divan, une fois que les janissaires furent hors de péril; car 
c'est à cette époque qu'il faut faire remonter la fondation de 
la colonie des Zouetna, dans laquelle les Golourlis furent 
internés. Ce manque de parole fut, sans doute, la cause de la 
continuation de la révolte du Djurjura. 

Le mécontentement était général ; les tremblements de 
terre, la famine et la peste désolaient Alger ; la milice se 
révolta, et, pour se venger de ses deux défaites consécutives, 
égorgea l'Agha Amza-Khodja. 

Cependant, sur la nouvelle que les Turcs consentaient à 
laisser relever les Établissements, Jean-Baptiste du Coquiel, 
gentilhomme ordinaire de* la chambre du Roi, avait obtenu 
l'autorisation d'ouvrir des négociations à ce sujet, et^ dès l'an- 
née 1639, il avait soumis au Divan un projet de Convention 
fort peu différent de celui de 1628. Il était aidé dans ses dé- 
marches par Thomas Picquet, négociant de Lyon, qui avait 
longtemps séjourné à Alger, où il avait des relations assez 



190 



CHAPITRE TREIZIEME 



étendues. Comme les deux parties étaient pressées de con- 
clure, l'accord fut bientôt fait, et, sans attendre Fautorisation 
royale et l'approbation du traité, les nouveaux concession- 
naires occupèrent les Établissements, et se mirent en devoir 
d'en réorganiser le personnel et le négoce. Cette fois, les 
Algériens_, instruits par l'expérience, avaient voulu se lier les 
mains, et il était dit, à l'article 23 de la convention, que le 
Bastion serait respecté, « même en cas de guerre avec la 
France, » et que : « tous ceux qui parleront de le rompre, 
seront obligés de payer les trente-quatre mille doubles tous 
les ans, qui se paient tant au Pacha qu'au trésor de la Casba, 
afin que la paye des soldats n'en reçoive aucune atteinte. » 

Sur ces entrefaites, le vice-consul Jacques Piou mourut 
de la peste; il avait joué un rôle fort insignifiant, et ne fut 
guère à regretter*. 

Thomas Picquet, qui représentait à Alger les intérêts du 
Bastion, fut choisi pour gérer le consulat, après la mort de 
Piou. Cette nomination eut au moins le bon résultat de 
mettre fin à la vieille discorde qui séparait en deux camps 
ennemis les résidents et même les malheureux esclaves 
français. 

Le commencement de l'année 1640 fut marqué par une 
recrudescence de la révolte kabyle. Les insurgés descendirent 
de leurs montagnes, dévastèrent la Mitidja et tinrent la ville 
bloquée. Les Algériens, effrayés, firent demander des secours 
à la Porte, qui ne leur en envoya point. 

Ali-Pacha, dont les trois années de commandement étaient 
expirées, fut remplacé par Cheik Hussein ; celui-ci mourut 
quelques mois après de la peste qui continuait à désoler le 
pays. Son successeur fut Joussef-abou-Djemal. 

Le 7 juillet 1640, M. du Coquiel signa avec le Divan la 
convention relative aux Établissements, où il s'était déjà 



1. Voir une lettre de quelques captifs^ qui nous apprend à quels actes 
honteux se livrait ce vice-consul, qui avait beaucoup trop adopté les mœurs 
du pays dans lequel il vivait. (Archives de la Chambre de Commerce de 
Marseille, AA, art. 507.) Il existe quelques lettres de lui dans la Correspon- 
dance de Sourdis (Documents inédits) : mais M. E. Sue a lu (à'tort) Pion, 
de même qu'il nomme Massey dit Sancto, Mnssey Saut. 



LES PACHAS TRIENNAUX I91 

installé depuis quelques temps. Le cardinal de Richelieu 
n'approuva pas les termes du nouveau traité, et le Conseil 
royal refusa de le sanctionner, comme « moins avantageux 
pour la France que les Capitulations qu'elle avait avec le 
Grand-Seigneur, auxquelles ceux d'Alger sont tenus de se 
conformera » M. de Sourdis reçut l'ordre de se rendre à 
Alger ; mais il fut forcé de rester à croiser sur les côtes 
d'Italie^ pour empêcher le roi d'Espagne d'envoyer des secours 
à Turin, que l'armée française tenait assiégée. Il délégua à sa 
place le commandeur de Montigny avec des ordres en tout 
semblables à ceux qui avaient été donnés, en 1637, à M. de 
Mantin. L'expédition n'eut aucun résultat : on était encore 
parti trop tard, à la fin d'octobre ; le Pacha fît traîner les négo- 
ciations en longueur ; le mauvais temps survint, et il fallut se 
retirer. En 1641, M. de Montmeillan reçut la même mission, 
dans laquelle il échoua absolument de la même manière et 
pour les mêmes causes. La mort de Richelieu, qui arriva 
Tannée suivante, causa l'interruption des croisières, qui ne 
furent reprises qu'à l'automne de 1643, sous le commande- 
ment de Tamiral Duc de Brézé. 

Pendant ces trois années, la peste avait continué à ravager 
le pays ; elle semblait être devenue endémique à Alger et à 
Tunis, où il était mort en quelques mois plus de trente mille 
habitants et un grand nombre d'esclaves. En même temps, la 
révolte kabyle n'avait pas cessé, et gagnait au contraire du 
terrain de jour en jour: le désordre intérieur s'accroissait, 
et le refus de l'impôt rendait très douteuse la régularité de la 
paie de la milice. 

En 1641, le Divan décida qu'il serait dirigé une expédition 
contre Ben-Ali, et que le Pacha la commanderait lui-même. 
Joussef, qui se méfiait des conséquences qu'aurait pour lui 
une défaite probable, eût de beaucoup préféré rester à Alger; 
il essaya même de s'excuser sur ses infirmités, mais ce fut en 
vain ; il lui fallut partir. Soit pour lui épargner de trop grandes 
fatigues, soit que les communications avec l'Est fussent entiè- 

1. Cette phrase prouve combien on se faisait illusion sur les relations 
d'Alger avec la Porte, puisqu'on croyait encore pouvoir amener les Reïs au 
respect des Capitulations. 



192 



CHAPITRE TREIZIEME 



remenL coupées, on lui laissa faire la route par mer. Il ne revint 
que l'année suivante, ayant subi de grosses pertes sans avoir 
rien avancé. Une révolte éclata contre lui : la milice se saisit 
de sa personne et l'emprisonna au Fort l'Empereur. Mohammed 
Boursali, qui lui succéda, le fit mettre en liberté quelque 
temps après. En 1643, les Turcs envoyèrent dans le Djur- 
jura une nouvelle armée, qui eut le sort des deux précédentes. 
On ne sait pas exactement comment prit fin la révolte de 
Kouko ; mais elle dut être apaisée par un moyen ou un autre, 
vers la fin de 1643 ou le commencement de 1644, puisqu'en 
cette même année Mohammed-Pacha put disposer de ses forces 
pour aller combattre, dans la province de Constantine, l'in- 
surrection des tribus du Hodna. 

Cependant, le Sultan Ibrahim, auquel les Chevaliers de 
Saint-Jean de Jérusalem prenaient tous les jours des navires, 
se décidait à abandonner momentanément la guerre infruc- 
tueuse qu'il faisait aux Cosaques de la mer Noire, et à diriger 
toutes ses forces contre Malte. En conséquence, il avait 
envoyé l'ordre à Alger, Tunis et Tripoli, de tenir leurs flottes 
prêtes à se rendre au rendez-vous général, qui était donné à 
Navarin. 

Le grand Maître de TOrdre, Paul Lascaris Castellar, orga- 
nisa une défense vigoureuse ; il fit réparer avec soin les forti- 
fications et convoqua pour la défense de l'île les chevaliers 
absents, qui répondirent avec empressement à cet appel : le 
Vicomte d'Arpajon amena à lui seul deux mille hommes 
armés et équipés à ses frais. Tous ces préparatifs restèrent 
inutiles, et il n'y eut qu'une petite tentative de débarquement 
à Tîle du Goze ; car les Reïs barbaresques avaient refusé leur 
concours, suivant l'exemple de ceux d'Alger, qui se souve- 
naient de la façon dont ils avaient été traités par la Porte 
après le combat de la Yelone. Cette défection força Ibrahim 
d'abandonner ses projets sur Malte, et il dut se rejeter sur 
Venise, à laquelle il prit La Canée; en même temps, il avait 
été informé de ce qui se passait à Alger, et y envoyait deux 
chaouchs, chargés de lui rapporter la tête d^Ali Bitchnin et de 
quatre autres principaux chefs de la Taïlîe. 

A peine ces envoyés furent-ils débarqués à Alger, et eurent- 



é 



>^ LES PACHAS TRIENNAUX ' ^93 

ils laissé entrevoir l'objet de leur mission, qu'une révolte 
terrible éclata. Le Pacha Mohammed, accusé d'être l'instiga- 
teur de cette mesure, fut poursuivi les armes à la main, et en 
sauva sa vie qu'en se réfugiant dans une mosquée, de laquelle 
il n'osa plus sortir de longtemps. Les chaouchs furent forcés 
de chercher un asile chez celui-là même dont ils étaient venus 
demander la tète ; il profita de leur présence pour les acheter, 
et les renvoya à Constantinople chargés de présents. 

Mais, peu de temps après leur départ, il put voir à son tour 
combien il était difficile de gouverner une population aussi 
turbulente. La milice, que le Pacha^ toujours enfermé dans la 
mosquée, ne payait plus, décida que, puisque Bitchnin s'était 
emparé du pouvoir, c'était lui qui devait assurer la solde. 
Malgré les réclamations de l'amiral, le Divan maintint cette 
singulière sentence, et lui accorda seulement trois jours pour 
réunir l'argent nécessaire ; au bout de ce temps, et malgré 
tous ses efforts, il lui manquait encore quarante mille piastres 
pour satisfaire à ces exigences. Il se sauva chez un marabout 
de ses amis, se mit au lit, malade ou feignant de l'être, et 
demanda de nouveau du temps pour payer. Il lui fut accordé 
cinq jours pour tout délai. Le Divan put bientôt s'apercevoir 
que le rusé corsaire n'avait cherché qu'à traîner les négocia- 
tions en longueur pour saisir le moment favorable ; car, avant 
l'expiration du temps fixé, il sortit de la ville pendant la nuit, 
et prit avec ses richesses la route de Kouko, où commandait 
son beau-père. 

A la nouvelle de ce départ, le désordre fut à son comble à 
Alger ; la milice se précipita sur l'habitation de l'amiral, la 
pilla et s'empara des esclaves, même de ceux qui avaient été 
rachetés : elle saccagea les boutiques des Juifs, et se livra à 
toute sorte d'excès contre les habitants. Sa colère s'augmentait 
encore de la crainte qu'elle avait de voir revenir Bitchnin à la 
tête d'une armée kabyle, dont l'action eut été favorisée par la 
complicité des Reïs. Les galères furent gardées à vue, et la 
garnison des forts de la mer fut augmentée. 

Tout d'un coup, par un de ces brusques revirements com- 
muns aux foules indisciplinées, Ali rentra à Alger, porté en 
triomphe par ceux qui demandaient sa mort à grands cris 

13 



494 



CHAPITRE TREIZIEiME 



quelques jours auparavant. Cette révolution s'expliquera en 
peu de mots : il avait réussi. Le Grand Seig-neur, qui avait 
besoin des Reïs d'Alger, avait cédé aux exigences de son chef et 
lui envoyait le Caftan, et seize mille sultanins d'or échangés 
contre le concours de seize galères. Le corsaire renég-at avait eu 
raison du Sultan. Une chose échappait toutefois à son ambi- 
tion ; c'était le titre de Pacha. Ahmed venait d'être nommé 
en remplacement de Mohammed Boursali. Il avait sans doute 
reçu des instructions secrètes ; car, peu de temps après son 
arrivée, Bitchnin mourut subitement, et l'opinion publique fut 
qu'il avait élé empoisonné. On lui fit des funérailles royales_, 
et son frère, Sidi Ramdan, hérita de ses biens et de son pou- 
voir. D'après les Mémoires du temps, il ne sortait qu'entouré 
d'une garde de cent cavaliers, chose que personne n'avait osé 
faire avant lui. 

Pendant ces dernières années, le rôle de la France avait élé 
bien effacé. L'agent du Bastion, Thomas Picquet, qui rem- 
plissait les fonctions de vice-consul,, avait vu respecter sa 
personne et ses biens^ depuis que les Turcs s'étaient aperçus 
que le mal qu'ils faisaient aux Etablissements retombait sur 
leur tête ; mais il ne jouissait d'aucune influence. Le Conseil 
royal ne l'ignorait pas et modifia Tétat des choses aussitôt 
que l'apaisement des troubles du pays le lui permit. 



CHAPITRE QUATORZIÈME 

LES PACHAS TBIENNAUX (fiu) 



SOMMAIRE: Saint Vincent de Paul et les Consuls Lazaristes. — loussouf. — 
Ravages des pirates. — Emprisonnement de M. Barreau. — Peste de trois 
ans. — Toute l'Europe arme contre les Reïs. — Mohammed. — Croisières 
françaises, anglaises, hollandaises et vénitiennes. — Ahmed. — M. Barreau 
est de nouveau enchaîné. — Ibrahim. — Faillite Rappiot, et fuite du Gou- 
verneur du Bastion. — Nouveaux embarras du Consul français. — Révolte 
contre Ibrahim. — Ali. 



A ce moment^ il y avait déjà quelques années qu'un des 
personnages les plus remarquables de son siècle cherchait à 
l'ésoudre le difficile problème des rapports de la France avec 
les Etats Barbaresques. C'était le grand homme de bien qu'on 
appelait alors Monsieur Vincent, et dont l'histoire a conservé 
le souvenir sous le nom de saint Vincent de Paul. Ayant lui- 
même subi l'esclavage à Tunis (1605-1607), il avait pu en étu- 
dier toutes les misères, en même temps que son esprit 
observateur et sagace lui permettait de se rendre compte de 
la faiblesse réelle de ces États, par lesquels l'Europe se 
laissait insulter et ravager. Aussi ne cessait-il d'appuyer de 
sa légitime influence le parti des croisières permanentes; 
c'était lui qui avait, en 1620, décidé Philibert-Emmanuel de 
Gondi, dont il avait élevé les enfants, à demander la permis- 
sion « d'entreprendre contre Alger » ; et^ si le Général des 
galères eut montré à cette époque un peu plus de résolution, 
les résultats obtenus eussent été tout autres. Mais, voyant 
enfin que, dans l'état de trouble et de pénurie où se trouvait 
alors la France, il y avait peu de chances de voir adopter un 
système de répression continue, il se détermina à changer son 



j^96 CHAPITRE QUATORZIEME 

mode d'action. Dans la célèbre congrégation qu'il fonda, 
YOEitvre des Esclaves tint une des premières places, et il y fit 
résoudre d'envoyer des Missions en Barbarie ; plus tard, il 
voulut que ces Missions fussent résidentes, ot, à cet effet, il 
installa des prêtres Lazaristes auprès des consuls, à titre de 
Chapelains ; il se servait aussi d'un droit reconnu par les 
Capitulations; en 1645, M. Martin, consul à Tunis, reçut en 
cette qualité le Père Guérin, accompagné du frère Francillon. 
Le titulaire d'Alger, M. Balthazar de Yias, n'exerçait pas sa 
charge par lui-même. Saint Yincent de Paul obtint du Roi 
Tautorisation de la lui acheter, et de la faire gérer par un 
membre de la Congrégation. Il avait été amené à prendre ce 
parti par diverses considérations qu'il explique lui-même fort 
clairement dans une lettre adressée à M. de la llaye-Yantelay, 
ambassadeur à Constantinople, datée du 25 février 1654. 11 y 
est dit que : « ayant entrepris depuis six ou sept ans d'assister 
les pauvres chrétiens esclaves en Barbarie, spirituellement et 
corporellement^ tant en santé qu'en maladie, etc. », il a fallu 
d'abord que les prêtres se fissent chapelains des consuls ; qu'à 
la mort d'un de ceux-ci, le Pacha commanda au prêtre d'exer- 
cer lacharge, sur l'instance des marchands français. C'est alors 
queM"^^ la duchesse d'Aiguillon « s'employa vers le roi, sans 
que nous en eussions aucune pensée, pour nous faire avoir les 
consulats de Tunis et d'Alger. Ces consuls emploient les pro- 
duits de leur charge et l'argent que nous leur envoyons à 
soulager et à racheter les captifs. Ils maintiennent dans le 
devoir les prêtres et religieux esclaves, dont la conduite 
n'était pas toujours édifiante ; le grand libertinage qui régnait 
auparavant parmi ces personnes d'Église décourageait les 
chrétiens. » 

Tout cela était fort vrai ; le bagne était une école de vice et 
de débauche ; l'ivrognerie y était en honneur ; l'escroquerie 
et le vol s'y pratiquaient ouvertement ; les esclaves démora- 
lisés, perdant tout espoir de revoir leur patrie, se suicidaient 
ou allaient grossir le nombre des renégats, accroissant ainsi 
la puissance deTennemi. Quelques-uns des prêtres et religieux 
captifs, dénués de tout, soumis à un travail excessif, man- 
quant de surveillance, ne tardaient pas à prendre les mœurs 



LES PACFIAS TRIKSNAUX 197 

de leurs compagnons de misère, devenaient la risée des Turcs 
et des renégats, et un mortel élément de défaillance pour tous 
ceux qui étaient déjà ébranlés dans leur foi. En se plaçant à ce 
point de vue, il est certain que saint Vincent, qui avait vu de 
près toutes ces hontes, choisissait un bon moyen d^ remédier, 
en installant les consuls lazaristes dans les États barbaresques. 

Mais celte pensée charitable, qui donnait une certaine satis- 
faction aux besoins physiques et moraux des vingt mille 
infortunés qui gémissaient dans les bagnes d'Alger, était un 
des plus malencontreux essais politiques qu'on ait jamais fait, 
et la suite de cette histoire ne nous le démontrera que trop. 
Ces hommes pieux, dévoués et bienfaisants, ces chrétiens 
résignés, qui acceptaient comme une faveur divine les incar- 
cérations, les bastonnades et la mort^ méritent à un haut de- 
gré le respect dû au courage et à la vertu ; ils arrachèrent 
l'admiration à leurs bourreaux eux-mêmes ; mais, comme 
agents de l'État, ils furent les plus mauvais Consuls qu'on 
puisse rêver, et, les jours où ils ne furent pas inutiles, ils 
devinrent involontairement aussi nuisibles aux intérêts de leur 
patrie qu'à leurs propres personnes. Il n'eut pas été difficile de 
prévoir qu'il devait en être ainsi, et que leurs vertus mêmes 
allaient rendre leur mission souvent périlleuse, et quelquefois 
impossible L'humilité chrétienne, la soif du martyre, ne sont 
pas des qualités consulaires. Celui qui représente la France en 
pays étranger doit la représenter fièrement, et ne pas oublier 
que celui qui le frappe insulte la nation tout entière. Ily avait là 
un premier écueil, et ce n'étaitpeut-être pas le moins dangereux. 

Dans toute alliance entre deux nations, il existe une clause 
principale, écrite ou secrète, qui a été la véritable raison dé- 
terminante du traité conclu, et faute de laquelle la paix ne 
saurait subsister longtemps. L'ancienne amitié de la France 
et de rOdjeac d'Alger était basée sur une haine commune de 
l'Espagne, en sorte que l'on peut voir les ruptures éclater 
toutes les fois que l'influence espagnole devient prépondérante 
à la Cour de France. Il faut ajouter que la Régence n'avait eu, 
pendant longtemps, de relations commerciales suivies qu'avec 
cette dernière puissance, la seule sur la Méditerranée avec 
laquelle elle ne fut pas en guerre constante ; c'est donc par 



198 CHAPITR'î QUATORZIEME 

l'intermédiaire des marchands français qu'elle exportait les 
produits indigènes, grains, huile, cire, cuirs, etc. Grâce à 
eux, elle se débarrassait des marchandises qu'il était impos- 
sible de vendre dans le pays même ; par eux, elle se procurait 
les agrès, les cordages, les voiles, les rames, les canons et les 
projectiles dont elle manquait : c'était pour elle une question 
de vie ou de mort. Il est vrai que l'article YII de la bulle 
In cœna Domini frappait d'excommunication tous ceux qui 
fournissaient aux Musulmans des armes ou des munitions 
de guerre ; mais nos rois, tout en édictant des ordonnances 
dans ce sens, avaient souvent dérogé à leur esprit, et nos con- 
suls avaient toujours fermé les yeux sur ce commerce, le 
seul, à dire vrai, qui fût possible avec Alger V 

Or, ce qui avait pu être toléré par un consul laïque, ne put 
plus l'être par un religieux, et tout le monde fut mécontent. 
Les Turcs considérèrent ce procédé comme un acte d'hostilité ; 
les marchands se plaignirent de leur ruine ; la ville de Mar- 
seille, qui avait accaparé presque tout ce négoce^ vit diminuer 
ses revenus, et ne cacha pas son mécontentement ; en résumé^ 
les nouveaux consuls devinrent vite en butte à la colère des 
Algériens, et à la haine mal déguisée de leurs nationaux. Par 
toutes ces raisons, leur situation fut déplorable ; les Pachas 
et les Deys s'habituèrent à les insulter, à les emprisonner, à 
les bâtonner impunément, jusqu'au jour oii ils couronnèrent 
leurs sévices par la mort cruelle infligée à quelques-uns 
d'entre eux. 

Saint Vincent de Paul ne mit pas longtemps à s'apercevoir 
qu'il s'était trompé ; dès le 16 avril 1655, il écrivait à M. Get, 
Supérieur à Marseille, (de chargeant de s'informer secrètement, 
si l'on ne pourrait pas trouver quelque marchand de Marseille 
qui consentît à payer une rente, en échange des consulats 
d'Alger et de Tunis. » Le 18 mai 1657, il revenait sur ce 



1. « Fins tard, dit Elie de la Primaudaie d'après Depping, les papes 
consentirent à faire des exceptions à la règle générale qu'ils avaient 
établie, et accordèrent aux marchands des licences de commerce . Ces 
autorisations, qui étaient vendues par la Chambre apostolique, étaient 
pour elle une source de revenus assez importante : on l'évaluait à dix 
mille ducats par an. » (Le commerce et la navigation d'Algérie, Paris, 
1861, in-8.) 



I 



LES PACHAS TRIENNAUX 199 

projet, et apprenait à M. Get qu'on lui avait offert 1,500 livres 
par an du consulat de Tunis. Mais, en offrant de céder la 
charge, il entendait conserver l'autorité morale^ au moyen 
d'un prêtre de la Mission, qu'il eût entretenu auprès du titu- 
laire, et^ dans ces conditions, il ne trouvait personne qui voulût 
de ce pouvoir partagé. II avait songé à faire gérer les consu- 
lats par des religieux ; mais il s'était heurté à la résistance 
de Rome ; la Congrégation de Propaganda fide appréciait 
très sainement les dangers de cette combinaison, et opposa 
des refus formels aux nombreuses démarches qu'il tenta au- 
près d'elle. Au moment où il espérait voir sa démarche 
favorablement accueillie, il avait désigné pour occuper le 
poste d'Alger le Père Lambert-aux-Couteaux ; il lui substitua 
le Frère Barreau*^ membre laïque de la Congrégation, qui 
faisait alors ses études cléricales à Saint-Lazare. Ce fut un 
choix malheureux. M. Barreau était le plus vertueux et le 
plus charitable des hommes; il ne savait pas résister à une de- 
mande d'argent, et ne pouvait pas se résigner à écarter les solli- 
citeurs; quand sa bourse était vide, il engageait sa parole^ et 
le cautionné s'enfuyait souvent, abandonnant le consul à la 
fureur des créanciers. Il mit ainsi à une rude épreuve la patience 
de saint Vincent, qui ne cessait de lui remontrer qu'il n^avait 
pas le droit de s'engager au-dessus de ses ressources, et que 
sa charité désordonnée nuisait à la Mission, au consul, et aux 
captifs eux-mêmes. Tout fut inutile ; il était d'une bonté 
incorrigible. Nous allons voir ce qu'elle lui coûta. 

Il partit aussitôt qu'il fut pourvu de sa commission, et 
arriva à Alger au mois de juillet 1646. Son installation se fit 
sans difficulté, et même, grâce à quelques présents^ il se fit 
restituer 55 captifs, qui avaient été jadis rachetés à Ali 
Bitchnin par le Père Lucien Hérault, et qui, lors du pillage 
de la maison de l'ancien chef de la Taïffe, étaient tombés en 
diverses mains. En 1647, loussouf-Pacha succéda à Ahmed 
AH, et donna une nouvelle impulsion à la Course. L'Italie 
souffrit beaucoup; la Provence ne fut pas épargnée. De leur 

1. On le désigne souvent à tort par le titre de Père; il ne reçut les ordres 
qu'après son retour en France, en 1662. 



^00 CHAPITRE QUATORZIÈME 

côté, les Algériens eurent à subir de grandes pertes ; le 16 
février, les galères de Malte prirent le grand vaisseau-amiral, 
après un rude combat où périrent 250 Turcs. Les Chevaliers 
firent 150 prisonniers et délivrèrent 45 esclaves : mais leur 
amiral, M. de Saint-Egeay, fut tué dans le combat. Au 
commencement de mars, le Capitan-Pacha Hussein surprit 
dans le canal de Négrepont l'amiral vénitien Morosini_, et le 
fit attaquer par les Reïs d'Alger, qui formaient son avant- 
garde : Morosini fut culbuté et tué ; mais, à ce moment, 
survint le reste de la flotte chrétienne, commandée par Gri- 
mani, qui écrasa les Turcs, et les força de retourner à Candie, 
après avoir enlevé leur convoi dans le port de Mételin. Cette 
nouvelle jeta la consternation dans Alger, que décimait alors 
la peste. La mauvaise humeur du Pacha se traduisit en persé- 
cutions contre M. Barreau : il lui réclama le paiement d'une 
somme de 6 ou 7,000 piastres, qui, disait-il, était due par les 
Pères de la Mercy, et le fit emprisonner pour le contraindre 
à payer*. Cette fois, le consul en fut quitte pour deux ou 
trois semaines d'incarcération, et se fit remettre en liberté, 
moyennant quelques présents. Les troubles étaient tels en 
France, qu'il ne fallait même pas songer à demander raison 
de cette injure. Sans les Vénitiens et les Chevaliers de Malte, 
la Méditerranée eut été abandonnée sans défense à la pira- 
terie. Malgré leurs efforts, les côtes d'Italie continuèrent à 
être ravagées d'une façon périodique. En 1648, la peste vint 
encore décimer la population d'Alger ; le fléau ne devait 
s'apaiser qu'en 1650. Les Colourlis exilés demandèrent à 
rentrer ; on accorda cette faveur à ceux d'entre eux qui purent 
fournir caution. La révolte de la province de Constantine 
était apaisée, et le nouveau Bey, Ferhat-ben-Mourad, y voyait 
son autorité respectée. 

Dès le commencement de l'année , le Sultan avait envoyé 
aux Reïs l'ordre de venir se joindre à la flotte ottomane ; 



1. Les Turcs d'Alger ne consentirent jamais à faire des distinctions 
d'intérêt entre les ordres religieux; « Yous êtes tous des papas, disaient-ils, 
et vous devez payer les uns pour les autres ! » Cette théorie bizarre mit 
plus d'une fois dans un cruel embarras ceux qui se vouaient au rachat 
des esclaves. 



LFS PACfUS TRIENNAUX 201 

mais, ceux-ci, encore sous l'impression de la défaite de Nê- 
grepont, refusèrent d'armerleurs vaisseaux, jusqu'au moment 
où une subvention de 60,000 sultanins viat les y décider. 
Encore s'arrêtèrent-ils pour piller tout le long de la roule ; 
cependant ils ravitaillèrent la Canée dans les premiers mois 
de 1649, et firent leur jonction à temps pour participer à la 
bataille de la Focchia, où l'amiral de Riva battit la flotte 
turque. 

En 1650, M. Barreau fut remis aux fers, et y resta jusqu'en 
1052. 11 s'agissait toujours de la dette de l'ordre de la Mercy. 
Enhardis par l'impunité, les pirates vinrent écumer dans les 
eaux de Marseille, dont les galères leur donnèrent la chasse ; 
au mois de septembre, les Reïs ravagèrent la Corse, et firent 
une grande quantité de captifs dans cette île et sur les côt(îs 
de Naples. L'année suivante, ils débarquèrent au moment de 
la moisson près de Civita-Yecchia, et enlevèrent dans la cam- 
pagne de Rome tous ceux qui ne se sauvèrent point à temps. 
Le métier était bon, et tout le monde s'en mêlait; des mar- 
chands de Rotterdam, d'Amsterdam, de Gênes et de Livourne 
entreposaient les marchandises volées par les Barbaresques, 
et se faisaient leurs courtiers, moyennant commission ; on en 
pendit quelques-uns, mais sans grand résultat. Du reste, 
l'exemple était venu de haut, et il y avait plus de vingt-cinq 
ans que Jacques Vacon, d'Ollioules, avait formulé des plaintes 
officielles contre le recel favorisé parle Grand-Duc de Toscane. 
On voyait les pirates anglais et hollandais naviguer de con- 
serve avec ceux d'Alger et de Tunis ; les Vénitiens en faisaient 
des plaintes inutiles. Car ces nouveaux déprédateurs s'étaient 
fait délivrer des lettres de marque par leurs gouvernements 
respectifs pour courir sus aux Français, et, sous ce prétexte, 
ils pillaient tout le monde. Le fait n'était pas nouveau, et les 
voyageurs craignaient beaucoup plus la rencontre de ces 
pirates-là que celle des Barbaresques ; car, pris par ces der- 
niers, on ne risquait que la captivité, tandis que les autres 
massacraient tout, pour effacer les traces de leur crime. En 
un mot, la Méditerranée n'était plus qu'un repaire de ban- 
dits ; l'Espagne impuissante laissait faire ; la Sicile et les 
petits États d'Italie, en proie aux révolutions, ne pouvaient 



202 CHAPITRE QUATORZIEME 

d'aucune manière s'opposer au fléau qui les dévorait; la 
France était livrée aux factions ; à Constantinople. le désordre 
était à son apogée, au milieu des complots, des meurtres 
quotidiens, et de la discorde des Spahis et des Janissaires. 

Seuls, pendant la dernière moitié du xvu° siècle, les Véni- 
tiens parvinrent à assurer un peu de sécurité à l'Adriatique et 
à une partie de l'Archipel. Les croisières des Morosini, des Gri- 
mani, des Cornaro arrêtèrent les progrès du mal; en 1651, 
Mocenigo hattit la flotte turque devant Candie ; les Reïs 
d'Alger et de Tunis se conduisirent très mollement, et le 
capitan-Pacha voulait leur faire couper la tête ; ils quittèrent 
l'armée et retournèrent chez eux, en pillant tout le long de la 
route ; Foscolo leur donna la chasse et en prit quelques-uns. 
A Alger, Mohammed^ avait succédé à loussouf, et ce chan- 
gement avait été avantageux à M. Barreau ; car l'ancien Pacha, 
voyant qu'il allait partir, et qu'il ne pourrait plus rien tirer de 
son prisonnier, s'était décidé à le libérer moyennant 350 
piastres, au lieu de 7,000 qu'il lui avait réclamées jusque-là. 
La Hollande profita du changement de Pacha pour demander 
la paix, qu'on lui vendit assez cher ; ce fut de l'argent perdu, 
et ses vaisseaux continuèrent à être attaqués. En 1652, Moro- 
sini, frère de celui qui avait été tué à Négrepont, surprit au 
cap Matapan le convoi des Reïs, qui, ayant reçu 50,000 
sultanins de la Porte, s'étaient décidés à ravitailler la flotte 
turque d'agrès et de chiourme ; il leur prit douze vaisseaux. 
Mais le bassin occidental continuait à être dévasté. Les dé- 
barquements se succédaient dans les États romains et en 
Calabre, où 7,000 hommes, descendus sur les côtes, venaient 
de s'emparer de deux places fortes et de ruiner le pays. Le 5 
juillet 1653, le cardinal Antoine Barberini ne leur échappait 
qu'en s'échouant sous le canon de Monaco, et en leur aban- 
donnant le navire qui transportait ses bagages et 70 personnes 
de sa suite. Ils insultaient le pavillon anglais devant Ply- 

1. Ici, quelques chronologies placent deux pachas complètement inconnus, 
Mourad et Moharrem; s'ils ont existé, ils n'ont fait que paraître et dis- 
paraître ; mais, même dans ce cas, il nous semble bien surprenant que per- 
sonne ne parle d'eux, ni les consuls, ni les rédemptoristes, ni les captifs, 
dont les lettres sont assez nombreuses à ce moment. 



LES PACMAS TRIENNAUX 203 

mouth, enlevaient des bâtiments français près de Saint-Malo, 
attaquaient Don Juan dWutriche * et ses trois galères de 
guerre dans les eaux des Baléares ; le pavillon vert flottait à 
la fois de tous les côtés. Quelque épuisée qu'elle fût par les 
guerres et les factions, l'Europe se révoltait enfin à ce spectacle, 
et tout le monde armait contre les Barbaresques. L'amiral 
anglais Blake paraissait devant Tunis, et, s'y voyant refuser 
satisfaction, canonnait Porto-Farina, et y coulait neuf grands 
vaisseaux. Morosini en prenait huit devant Ténédos ; la flotte 
française du Levant nettoyait le golfe du Lion par divers 
combats oii s'illustraient le chevalier de Yalbelle, le marquis 
de Martel et Cabaret ; sous les ordres de Ruyter, les Hollan- 
dais vengeaient les injures passées ; à l'entrée du détroit de 
Gibraltar, ils coulaient ou prenaient dix-huit vaisseaux de 
guerre avec leurs équipages ; les Chevaliers de Malte blo- 
quaient les galères de Tripoli devant Céphalonie ; Borri et 
Mocenigo défendaient les approches de la Canée avec un 
courage qui coûta la vie au premier des deux ; Gênes entrait 
en campagne avec Hippolyte Centurione, Ugo Fiesco, et 
Grimaldi ; Naples elle-même se décidait enfin à combattre, 
sous les ordres du prince de Montesarchio ; enfin, si les bri- 
gandages ne cessaient pas, au moins ne demeuraient-ils plus 
impunis. 

A Alger, la peste avait reparu en 1654, cette fois, elle fut 
terrible. Ce fut la « grande peste ))^ qui fut nommée Konia ; elle 
dura trois ans, et enleva le tiers de la population. Les Reïs 
l'apportèrent à la flotte ottomane, et celle-ci perdit tant de 
monde, qu'elle ne put pas sortir des ports. Les captifs chré- 
tiens soufl'rirent beaucoup ; le consul leur prodigua des soins 
de toute nature, qui devinrent pour lui une grande source de 
dépenses. En même temps, les revenus du Consulat dimi- 
nuaient, la guerre et la peur de la contagion éloignant les 
bâtiments de commerce ; M. Barreau s'endetta, plutôt que de 
cesser de secourir les malheureux. Ses créanciers portèrent 



1. Il s'agit du fils de Philippe IV et de l'actrice Maria Calderona; il 
ne se montra ni très brave pendant le combat, ni très reconnaissant pour 
ceux au courage desquels il dut sa liberté, et peut-être sa vie. 



204 CHAPITRE QUATORZIEME 

plainte à Ahmed, qui venait de succéder à Mohammed, et il 
fut de nouveau emprisonné et maltraité, tant pour ce motif 
que par suite d'une recrudescence de fanatisme. 

En 1655, Ibrahim succéda à Ahmed, qui reprit le pouvoir 
en i6S6. Il règne à ce moment une sorte d'obscurité sur ces 
remplacements de Pachas ; on est au prélude de la débâcle de 
1659 : Il semble ressortir des faits qu'Ahaied et Ibrahim cons- 
pirent l'un contre l'autre, et se succèdent au pouvoir, à la 
faveur d'émeutes de la Taïffe ou de la Milice. M. Barreau avait 
un arriéré de plus de 6,000 piastres, et ne cessait de demander 
secours à saint Vincent, qui, ne pouvant presque rien faire 
pour lui, l'exhortait à la patience et à l'économie. Il lui recom- 
mandait tout particulièrement de ne plus se mêler de commerce, 
et de ne plus distraire de leur emploi les sommes qui lui 
avaient été adressées par divers captifs ; il se montrait bien 
dégoûté des consulats d'Afrique, et assez mécontent de la 
gestion de celui d'Alger. Sur ces entrefaites, un marchand 
marseillais, nommé Fabre, tomba en faillite et se sauva en 
France, laissant un déficit de 12,000 écus. Le Pacha, au mépris 
des Capitulations, déclara le consul responsable de la dette, et 
le fit mettre en prison ; il lui fallut donner 950 piastres pour 
recouvrer sa liberté. Il avait à peine eu le temps de respirer, 
qu'il se vit arrêter de nouveau, au sujet d'une autre faillite, 
faite par un négociant nommé Rappiot. Cette fois, il fut traité 
avec une horrible barbarie ; on le bâtonna presque jusqu'à 
la mort, et on lui enfonça des pointes sous les ongles. Vaincu 
par la douleur, il souscrit un engagement de 2,500 piastres, 
dont il ne possédait pas le premier sou : les captifs se 
cotisèrent pour réunir cette somme, et obtenir ainsi la déli- 
vrance provisoire de leur bienfaiteur^, qui n'en fut pas moins 
déclaré solidaire de Rappiot. Celui-ci s'était sauvé à Livournc 
avec un navire chargé de marchandises non payées. Aussitôt 
que saint Vincent de Paul fut instruit de ce qui s'était passé, 
il mit tout en œuvre pour faire cesser cette persécution ; il 
dépêcha à Livourne le Père Philippe Le Vacher avec ordre de 
mettre arrêt sur le navire et les marchandises du failli ; il 
expédia à Alger tout l'argent dont il pouvait disposer, et ordonna 
des quêtes pour la délivrance du consul ; il excita le Commerce 



\ 



LES PACHAS TRIENNAUX 205 

de Marseille à intervenir en sa faveur; enfin il obtint du Roi 
un ordre de saisie et de vente au profit des créanciers de la 
banqueroute ; les consuls et viguiers de Marseille furent invités 
à prêter main-forte, et le Grand-Duc de Toscane fut prié de 
veiller à ce que rien ne s'égarât à Livourne. La Cour de France 
n'était pas restée insensible aux affronts faits au consul ; 
mais on était en guerre avec l'Espagne, et il était de règle, 
dans ce cas-là, de ne pas se brouiller avec les Barbaresques. 
Aussi, malgré les efforts de saint Vincent, il ne fut pas de- 
mandé de réparation officielle : on se contenta de déclarer que 
le Consulat d'Alger serait supprimé, et de préparer occulte- 
ment une vengeance future. C'est à ce moment que remontent 
les préparatifs de l'expédition de Gigelli ; en effets il résulte 
du Préambule de la Relation de cette entreprise adressée à 
M. de Vendôme, le 8 octobre 1664, que ce fut en 1658 que le 
cardinal Mazarin donna l'ordre au chevalier de Clerville de 
reconnaître les côtes de la Régence pour y chercher un en- 
droit favorable à une installation permanente : celui-ci avait 
choisi Bône, Stora et Collo : nous verrons plus tard comment 
on fut amené à débarquer à Djigelli. En même temps, le Roi 
autorisait secrètement le commandeur Paul à se servir des 
forces qu'il avait sous la main pour tenter une surprise contre 
Alger. Ce célèbre marin était Lieutenant-Général depuis 1654; 
il était né, dit-on, en 1597, d'une lavandière du Château d'If; 
en tous cas, il dut être secrètement appuyé, car on le voit 
commander de bonne heure une galère de Malte, comme Che- 
valier de grâce, et occuper au service de l'Etat une situation 
bien méritée, mais qui lui fut difficilement échue, si quelque 
aide puissante ne fût intervenue en sa faveur. Naturellement 
amoureux des grandes entreprises, et désireux de gagner les 
récompenses offertes par la Congrégation et par la ville de 
Marseille à celui qui détruirait le nid de pirates, il armait 
activement à Toulon. Saint Vincent de Paul lui faisait offrir 
20,000 livres à prendre sur les quêtes faites à Paris ; la ville 
de Marseille offrait de rembourser les vivres et munitions : 
mais le Commandeur, qui n'avait pas d'argent, eût voulu qu'on 
lui fît avance du tout, et Ton ne s'entendait pas à ce sujet. 
Pendant ce temps, M. Barreau, à peine sorti des embarras de 



206 CHAPITRE QUATORZIEME 

la faillite Rappiot, s'était vu prendre à partie de nouveau, pour 
les dettes d'un marchand grec, et quelques jours après, pour 
la fuite du Gouverneur du Bastion Picquet, le même qui avait 
été consul intérimaire de 1640 à 1646. Celui-ci, ayant eu con- 
naissance des mauvais traitements exercés contre notre am- 
bassadeur à Constantinople, s'était cru fort en danger, et, 
recevant la nouvelle qu'Ibrahim (qui venait de reprendre le 
pouvoir) allait diriger une expédition contre lui, il partit des 
Etablissements, après avoir tout incendié, emmenant de force 
une cinquantaine de Turcs ou d'indigènes, qu'il vendit comme 
esclaves à Livourne, pour s'indemniser de ses pertes. Il y eut 
à Alger une explosion de fureur; les résidents français furent 
maltraités; leurs marchandises furent saisies en garantie^ et le 
consul emprisonné de nouveau. En même temps, la légèreté 
avec laquelle ce dernier s'était servi de l'argent des rachats 
pour d'autres usages, excita à Marseille une sorte d'émeute 
contre la Congrégation, dont la maison fut envahie par une 
populace furieuse, qui l'accusait d'avoir dissipé les fonds que 
la charité publique lui avait confiés pour l'usage des captifs. 
Saint Vincent, tout disposé qu'il fût à remplacer M. Barreau 
le plus tôt possible, ne l'abandonna pas dans le danger : il 
parvint à faire rendre aux Algériens les Musulmans enlevés, 
elle Roi écrivit au Pacha pour désavouer Picquet et annoncer 
qu'il le remplaçait par Louis Campon. Cette combinaison ne 
réussit pas, non qu'elle n'agréât pas au Divan, mais à cause 
des troubles intérieurs; le Bastion ne fut relevé que plus 
tard. 

Pendant ce temps, M. Barreau, remis en liberté par les 
Turcs, se trouvait dans un nouvel embarras. Il s'était vu con- 
traint par le Pacha à rendre les négociants chrétiens d'Alger 
solidaires de Picquet, et il avait du les obliger à se cotiser au 
prorata de l'importance de leurs affaires. Cette mesure, impo* 
séepar les circonstances, n'excita d'abord aucune réclamation 
parmi eux; mais, lorsque la saisie qui avait été opérée en 
France par les ordres de Louis XIV sur l'ancien Gouverneur 
du Baslion permit de les indemniser en partie, la discorde 
éclata, et le consul fut accusé de faire d'injustes répartitions. 
Les Français se plaignirent qu'il eut favorisé un certain Be- 



LES PACFIAS TRIENNAUX 207 

nedetto Abastag'O, qui, disaient-ils, n'avait point été taxé au 
sujet de la rupture du Bastion, et ne devait point être rem- 
boursé, l'avance qui lui avait été faite étant une affaire privée. 
Le Commerce de Marseille donnait raison h ses marchands, et 
le consul persistait à être d'un avis contraire. Ce fut pour lui 
une cause de longs ennuis et d'interminables discussions. 

Cependant, une véritable révolution venait d'éclater à Alg-er, 
On a pu voir, dans le cours de cette histoire, combien l'auto- 
rité du Grand Seigneur y était peu respectée; les Pachas qu'il 
y envoyait ne cherchaient même pas à se faire obéir, certains 
d'avance de l'inutilité de leurs efforts, et n'aspiraient qu'à s'en- 
richir, pour retourner le plus tôt possible à Constantinople. Par 
cette conduite, ils avaient perdu toute influence et toute con- 
sidération ; sans cesse ballotés entre les exigences de la Taïffe, 
celles de la Milice ou de la populace, ils s'efforçaient de mé- 
nager tout le monde, tremblant sans cesse pour leurs têtes et 
pour leurs trésors, qu'ils cherchaient à accroître rapidement, 
et auxquels ils ne louchaient que pour acheter ceux qu'ils 
croyaient avoir à craindre. Tout le monde était mécontent 
d'eux : les Turcs de race n'étaient pas satisfaits du peu d'obéis- 
sance qu'on portait au Sultan ; les Reïs se voyaient à regret 
ravir le huitième de leurs parts de prises ; les Baldis se plai- 
gnaient de la diminution du commerce, et de la disparition 
des étrangers, dont le nombre se raréfiait de jour en jour 
devant les avanies et la mauvaise foi des Pachas. Les Janis- 
saires humiliés se rappelaient le temps oii ils étaient, de droit 
et de fait, les véritables souverains, et proposaient hautement 
de revenir à ce qu'ils appelaient «les anciennes coutumes. «La 
crise était à sa période aiguë, quand la rapacité d'Ibrahim en 
détermina le dénouement. Il venait de recevoir avis de son 
remplacement par Ali Pacha, et s^'était empressé d'expédier 
deux cent mille piastres à Constantinople. Le fait n'avait rien 
d'insolite, et fût probablement passé inaperçu, si le trop cupide 
Ibrahim n'eût émis la singulière prétention de prélever la 
dime sur Fargent que la Porte avait envoyé aux Reïs pour les 
décider à rejoindre la flotte ottomane, alléguant que, pendant 
qu'ils étaient en guerre, ils ne faisaient pas de prises de com- 
merce, et qu'il en résultait pour lui un dommage dont il était 



208 



CHAPITRE QUATORZIEME 



juste de lui tenir compte. En général, les Turcs goûtent peu 
les innovations; mais celle-là leur parut combler la mesure ; 
une terrible émeute éclata ; le Pacha fut enlevé, menacé de 
mort, et, finalement, emprisonné. Quant à Ali, on ne sait pas 
au juste ce qu'il devint. Peut-être fut-il victime de la révolte, 
ou retourna-t-il en Turquie ; en tous cas, il disparut sans 
laisser de traces. 



CHAPITRE QUINZIÈME 



LES AGHAS 



Khalil. — Ramdan. — Révolte kabyle. 
— Chaban. — Extension de la Course. — Croisières de Ruyter et du duc de 
Beaufort. — Expédition de Djigelli. — Ali. — Mission de Trubert et relè" 
vement du Bastion. — Croisières anglaises. — Meurtre d'Ali. — Nouvelle 
révolution. — Avènement des Deys. — Hadj'Mohammed-Treki. — Arrivée 
de l'escadre de M. d'Alméras. — Fuite d'esclaves à bord. — Émeute. — 
Départ de M. Dubourdieu. 



Après quelques jours de désordre, l'émeute s'apaisa; les 
Janissaires se réunirent en Grand Divan, et y proclamèrent la 
déchéance des Pachas, en tant que pouvoir exécutif. Le titre 
leur fut conservé, ainsi que quelques honneurs et quelques 
droits régaliens ; mais on leur interdit de se mêler en quoi 
que ce fût du Gouvernement, que se réserva le Divan, présidé 
par l'Ag-ha de la Milice. Or, comme ce dernier ne devait jamais 
rester en charge plus de deux mois, la révolution de 1659 
changeait donc le pachalik en une république militaire, de 
laquelle chaque loldach devait devenir président, à son tour 
d'ancienneté. Cette conception bizarre n'était évidemment pas 
réalisable ; mais, au moment de son éclosion, elle était une 
revanche de la Milice contre laTaïffe des Reïs, dont le pouvoir 
n'avait cessé de grandir sous le règne des Pachas. 

Tout ce mouvement avait été effectué avec moins de dé- 
sordres et de violences qu'on n'eût pu le craindre ; le nouveau 
pacha Ismaïl s'était courbé devant l'orage, ce qui ne l'empê- 
chait pas d'intriguer en secret auprès des cours de l'Europe * ; 

i. Voir à ce sujet une très curieuse lettre d'Ismaïl-Pacba à Louis XIV, 
publiée dans la Hernie Africaine, 1884. 

14 



2i0 CHAPITRE QUINZIÈME 

les résidents étrangers, voyant les Reïs abaissés, espéraient 
que leur sécurité y gagnerait et que la piraterie venait de 
recevoir un coup mortel ; ils se trompaient, en ne voyant pas 
qu'elle était fatalement nécessaire à l'existence de l'Odjeac ; 
car tout État qui a une grosse armée à entretenir, et qui n'a 
ni commerce^ ni industrie^ ni agriculture, est forcé de vivre 
aux dépens de ses voisins. Mais M. Barreau était tout confiant 
et rendait compte des événements en ces termes : « Ce mois 
de juin, la Doane, continuant toujours dans les bonnes dispo- 
sitions qu'elle a prises de maintenir la correspondance avec 
les païs étrangers et particulièrement avec Marseille, s'étant 
fait informer, tant de ses propres sujets que de marchans 
chrétiens et autres, des raisons pourquoy son port sembloit 
abandonné, aussy bien que le païs de sa domination, et luy 
aïant été représenté que la trop grande autorité qu'elle a 
laissé prendre aux Bâchas qui viennent de la Porte du Grand 
Seigneur leur donnoit occasion de faire beaucoup d'extor- 
sions et avanyes, c'est pour quoy elle se seroit résolue, pour le 
bien et avantage de tous, d'abolir entièrement cette autorité 
démesurée qu'elle s'étoit imposée, et, pour cet effet, auroit 
interdit et défendu à celuy qui est de présent en charge de ne 
se mêler de quoy que ce soit, etc. » 

En effet, le Divan avait reçu avec faveur les réclamations 
du commerce, s'était fait lire le Cahier de leurs demandes, et 
avait accordé un nouveau tarif de douane et une diminution 
des droits, le tout inscrit au registre des délibérations. Cette 
accalmie ne dura pas longtemps. D'un côté, la Cour de France 
n'accorda aucune foi aux bonnes dispositions du Divan ; le 
chevalier de Yalbelle continua à harceler les Reïs et le com- 
mandeur Paul à compléter ses armements ; de l'autre, l'anar- 
chie ne tarda pas à régnera Alger. Le Boulouk-bachi Khalil, 
qui, en sa qualité de chef de l'insurrection, s'était fait pro- 
clamer Agha, viola le premier la nouvelle constitution, en 
cherchant à s'éterniser dans sa charge ; les Mansul-aghas le 
massacrèrent, et lui donnèrent pour successeur Ramdan, qui 
vécut en paix avec la Milice, eut l'habileté de se faire proroger 
par elle, et donna à la Course un développement formidable. 
Les provinces de l'Est étaient en pleine insurrection ; le 



LES AGHAS 211 

Bastion étant détruit, les Indigènes, comme de coutume, re- 
fusaient l'impôt, et la Kabylie, d epuis l'embouchure du 
Sebaou jusqu'à Bougie, reconnaissait comme émir indépen- 
dant Si Ahmed ben Ahmed, qui résidait à Tamgout. 

Avant la mort de KhaHl, le consul s'était vu en butte à de 
nouvelles persécutions, dues aux prises faites sur les côtes de 
France et d'Espagne par les chevaliers de Malte. Il était par- 
venu à apaiser la colère de FAgha et avait sollicité d'Ismaïl- 
Pacha, qui venait d'arriver à Alger, une lettre favorable au 
commerce ; celui-ci l'avait donnée d'autantplusvolontiers, que, 
n'ayant aucun pouvoir, elle ne l'engageait absolument à rien. 

Ce fut le dernier acte consulaire de M. Barreau : Saint 
Vincent de Paul était mort le 27 septembre 1660 ; dès 1658, il 
avait désigné comme consul futur d'Algérie Frère Dubourdieu, 
qui y fut envoyé par M. Aimeras, successeur de saint Vincent. 
Il y arriva en 1661, juste à temps pour assister au meurtre de 
Ramdan, qui fut renrplacé par Chaban-Agha. D'après le 
Miroir de la charité chrétienne *, Ramdan fut assassiné le jour 
de la Saint-Laurent 1661 (10 août). « Son successeur fut Cha- 
ban-Agha, renégat Portugois, homme prudent, mais suivant 
la chair. » D'Aranda raconte que Ramdan fut tué avec vingt- 
huit de ses partisans pour avoir voulu s'adjuger une part de 
prise trop forte : les cadavres furent jetés aux chiens ; la mi- 
lice fit ensuite sortir de prison et élut l'ancien Pacha Ibrahim^ 
dont le premier acte fut de vouloir faire égorger Chaban, qui 
le fit maçonner entre quatre murs^ » 

La Course continuait avec acharnement; Marseille estimait 
ses pertes à plus de quatorze cent mille écus ; les croisières du 
duc de Mercœur et du commandeur Paul n'y faisaient rien : 
les Reïs avaient pris l'habitude de ne plus naviguer qu'en 
escadre. L^amiral anglais se voyait refuser à Alger et à Tunis 
la liberté de ses concitoyens^ dont on lui demandait cent rix- 
dales par tête. Livourne faisait savoir que la dernière saison 
coûtait à l'Italie plus de deux millions de livres, et cinq cents 
hommes pris par les Algériens. Le duc de Tursi, Grimani, 



1. Le Miroir de la Charité chrétienne (Aix, 1666 pet., in-8.) 

2. Voir la Relation de la captivité àQ d'Aranda, d. c, p. 155. 



212 CHAPITRE QUINZIEME 

Ruyter^ le marquis de Créqui, le commandeur Paul, tenaient 
la mer^ et faisaient tous leurs efforts pour arrêter les progrès 
du mal. Le chevalier de Yalbelle débarquait à l'improvisle, et 
enlevait cinq cents hommes, qui allaient grossir la chiourme 
de Malte ; le comte de Yeriie s'embusquait hardiment dans une 
petite crique voisine d'Alger, et s'emparait à la pointe du jour 
d'un navire sur lequel il trouvait « quatre genlilshommes 
maures et le neveu du Pacha, » dont on lui offrait 2,500 rix- 
dales de rançon. A la suite de cet événement, les Algériens 
construisaient les Bordj Ras-Tafoural et Mers-ed-Debban. La 
flotte anglaise et l'escadre de Gênes croisaient dans les mers 
barbaresques, commandées par Montagiie et Centurione. Tout 
cela ne semblait pas intimider les Reïs, dont l'escadre, forte de 
trente vaisseaux, amarinait pendant l'automne de 1661, douze 
bâtiments anglais, neuf hollandais, et douze français ou 
italiens. Après le meurtre de Ramdan, le Divan avait décidé 
qu'on ne ferait plus de traités avec les Chrétiens ; mais tout en 
faisant celte bravade, il demandait du secours à la Porte, 
voyant toute l'Europe en armes contre lui. Le duc deBeauforl, 
pendant le printemps de 1662, enlevait une vingtaine de vais- 
seaux corsaires ; au même moment, de violentes tempêtes et 
des tremblements de terre détruisaient le môle ; onze vaisseaux 
et neuf prises coulaient bas dans le port ; Ruyter profitait de 
rémotion causée par cet événement pour obtenir une trêve de 
huit mois. Sur ces entrefaites, la flotte anglaise, commandée 
par Montagiie, comte de Sandwich, parut devant les côtes 
d'Afrique, où elle canonna le l®'' et le 2 avril la ville de Bou- 
gie, après avoir pris quatre vaisseaux en trois jours. De là, 
elle donna la chasse à l'escadre des Reïs, qu'une tempête vio- 
lente déroba à son attaque ; elle manœuvra cependant de 
façon à l'acculer à la rade d'Alger, qu'elle savait occupée par 
Ruyter, mais son chef ignorait que celui-ci venait de traiter 
avec le Divan. Aussi la surprise des Anglais fut-elle égale à 
leur colère quand ils virent les Reïs défiler impunément sous 
le canon des Hollandais, et rentrer dans leur port. Cet avorte- 
ment d'une expédition bien commencée porta Montagiie à 
conclure avec les Étais barbaresques une paix peu avanta- 
geuse pour son pays; M. delà Guette, dans une lettre adressée 



LES AGHAS 213 

à Colbert le 29 septembre 1662, la trouve « assez hon- 
teuse. » 

Au mois d'octobre, les esclaves chrétiens, d'accord avec les 
Berranis, tentèrent une révolte à main armée ; ils furent trahis 
et durement châtiés ; un dominicain, qui devait les intro- 
duire dans la citadelle, fut empalé vif, après avoir été torturé 
sans avoir voulu nommer ses complices. 

Cependantla France s^était décidée à occuper en permanence 
une position sur la côte, pour en faire une place d'armes 
contre la piraterie ; on a vu que le Conseil Royal avait jadis 
envoyé en secret le chevalier de Clerville, ingénieur des ar- 
mées, en le chargeant de reconnaître l'endroit le plus favo- 
rable à une installation. Le 22 juin 1662, le chevalier adressait 
à Colbert un rapport, dans lequel il recommandait Stora 
comme lieu de débarquement. Au printemps de 1663, le 
commandeur Paul commença les opérations par une brillante 
croisière, qui coûta une vingtaine de navires aux corsaires; 
mais il ne put réussir à débarquer à Collo, à cause de la pru- 
dence exagérée de l'un de ses capitaines, M. deFricambault; 
les mauvais temps survinrent, et il dut rejoindre l'escadre du 
duc de Beaufort. Celui-ci mouilla le 2 août devant Stora, où 
il put faire de l'eau et des vivres frais sans être inquiété par 
les Kabyles ; de là, il se dirigea, en faisant quelques prises, 
sur Dellys, et sur Alger, dont il voulait incendier la flotte dans 
le port. Les pilotes, soit par ignorance, soit- par trahison, 
prirent trop au large, faillirent perdre deux vaisseaux^ et la 
flotte, qui eut dû être en position devant le môle au milieu de 
la nuit, se trouva le matin à deux heures à l'ouest de la ville. 
Elle fut signalée, et la surprise fut ainsi manquée. L'amiral 
se retira, après avoir poursuivi à demi portée de canon des 
forts un vaisseau qui était venu le reconnaître : il en prit cinq 
autres, en allant à Ivica, où la tempête le força de se réfugier. 

Une peste terrible, qui ravageait la Régence, gagna la ville 
et la banlieue de Toulon ; elle fit périr à Alger plus de dix mille 
esclaves chrétiens et un grand nombre d'habitants. Les Hollan- 
dais et les Anglais, sous les ordres de Corneille Tromp et de 
l'amiral Lawson, protégeaient le commerce de leurs natio- 
naux ; par représailles, le Divan fit charger de chaînes le 



214 CHAPITRE QUINZIEME 

consul anglais Wenter, en lui réclamant un million d'écus 
d'or d'indemnité pour les prises faites par Lawson. 

Le Conseil Royal avait décidé l'occupation de Djigelli, et les 
préparatifs avaient été faits pendant le printemps de 1664. Le 
19 juillet, le duc de Beaufort paraissait devant la côte de 
Barbarie avec soixante bâtiments, dont seize vaisseaux de 
guerre, douze navires, vingt-neuf barques de transport^ et un 
brûlot ; l'armée de débarquement était d'environ sept mille 
hommes, sous les ordres du comte de Gadagne. Le 21, la 
flotte mouilla devant Bougie, et il fut un instant question de 
s'emparer de cette ville, qui se trouvait complètement dépour- 
vue de défenseurs ; c'était ce qu'il y avait de préférable à 
tous égards , et l'on ne peut pas comprendre que les chefs 
de l'armée aient cédé à l'opposition du chevalier de Cler- 
ville, qui fut le mauvais génie de l'expédition, depuis le 
commencement jusqu'à la fin. Le 22 au matin, on jeta l'ancre 
devant Djigelli, dont on reconnut les abords; le lendemain, 
le débarquement fut effectué, et la ville prise après un combat 
assez vif. Dès le surlendemain, les Kabyles attaquèrent le 
camp, et les deux mois suivants s'écoulèreut en escarmouches 
journalières. Pendant ce temps, les Turcs sortaient d'Alger, 
et faisaient demander le passage aux Indigènes; ceux-ci, flot- 
tant entre la répulsion que leur inspirait le Chrétien, et la haine 
séculaire qu'ils nourrissaient contre l'Adjem, étaient fort hési- 
tants, et le général eut pu, avec un peu plus de diplomatie, les 
faire pencher en sa faveur. Mais le désordre le plus complet 
régnait dans le commandement de l'armée ; on ne faisait rien 
d'utile, et le temps s'écoulait en stériles discussions et en 
vaines querelles. Le mal venait delà Cour, où les pouvoirs de 
chacun n'avaient pas été bien définis ; Gadagne se considérait 
comme le maître absolu des opérations de terre, et, n'osant 
pourtant pas s'opposer ouvertement au duc de Beaufort, tra- 
duisait son dépit par le silence et l'abstention ; le maréchal de 
camp La Guillotière donnait des ordres comme s'il n'avait 
pas eu de chef ; enfin Clerville, véritable fauteur de toute cette 
anarchie, intriguait tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, dé- 
pensant à cette funeste besogne le temps qu'il aurait dû 
employer à fortifier le camp. Ce personnage^, qui avait été 



LES AGHAS 215 

adjoint à l'expédition en qualité d'Ingénieur en chef, très pro- 
bablement chargé d'une surveillance occulte \ espérait obtenir 
la concession des comptoirs de Storaet de Collo, où il voyait 
la source d'une immense fortune ; il avait fait partager ses 
rêves à M. de la Guillotière, et il l'entraîna dans l'opposition 
qu'il fit à toutes les mesures qui eussent sauvé la situation. Il 
avait déjà, en interprétant à sa façon les ordres royaux, empê- 
ché la descente à Bougie, « que Gadagne offrait de prendre 
en huit heures » ; il avait négligé à dessein d'assurer les lignes, 
s'opposant même à ce que les autres officiers y fissent tra- 
vailler ; si bien que, le jour de l'attaque suprême des Turcs, 
plus de trois mois après le débarquement, les soldats n'étaient 
pas encore couverts à hauteur de poitrine, et que les vingt 
premiers coups de canon de l'ennemi détruisirent les ouvrages 
ébauchés à peine. Enfin, après avoir répété cent fois « que les 
retranchements étaient inutiles, et que les lavandières de' 
l'armée suffiraient à défendre le camp », il fut le premier à 
donner l'exemple de la démoralisation, et à conseiller la 
retraite sans combat. Tout cela semble prémédité par lui, et 
l'on peut croire qu'il désirait voir échouer la tentative de Dji- 
gelli, dans l'espoir qu'elle serait reprise sur un des points où il 
espérait s'enrichir. 

Cependant les Turcs avaient obtenu le passage. Quelques 
présents aux principaux chefs, les prédications du marabout 
Sidi-Hamoud, sans doute chèrement achetées, la profanation 
d'un cimetière dont les matériaux servirent à la construction 
d'un petit fortin, amenèrent ce résultat. Les Janissaires arri- 
vèrent le 1" octobre, et, après quelques tirailleries, atta- 
quèrent, le 5, à quatre heures du matin ; l'action dura cinq 



1. On sait que Louis XIV conserva toujours une sorte de méfiance pour 
les anciens frondeurs, et qu'il perdait rarement l'occasion de leur témoigner 
sa rancune des rébellions passées. Quant au chevalier de Clerville, qui 
parvint à se disculper en chargeant le duc de Beaufort, il fut nommé com- 
missaire général des fortifications; mais ce poste élevé mit au grand jour sa 
médiocrité et son manque de délicatesse. Les documents officiels nous le 
montrent toujours au-dessous de son emploi, s'obstinantaux vieilles méthodes, 
fort infatué de son peu de mérite, s'occupant surioui de chasser le bon c 
(frauder sur les constructions), et, pour comble de ridicule, jaloux de Vauban, 
qu'il accuse de plagiat. (V. La jeunesse de Vauban, par M. C. Roussel, 
Éevue des Deux-Mondes, t. LU, p. 685 et suiv. 



216 CHAPITRE QUINZIEME 

heures et fut très chaude ; elle se termina par la retraite des 
Alg-ériens, qui eurent 700 hommes tués ou hors de combat. 
Les Kabyles se moquèrent d'eux, et projetèrent même un 
instant d'aller piller leurs tentes. Le duc, qui ne s'était pas 
épargné dans le combat, fut blessé à la jambe. On lui a repro- 
ché de n'avoir pas profité de ce premier succès pour pousser à 
fond une attaque dont la réussite eût été la ruine complète de 
l'ennemi, que les Indigènes auraient exterminé sans pitié ; 
mais l'étal des troupes rendait cette combinaison impossible. 
Elles étaient dans le dénùment le plus absolu ; pas de vivres, 
pas de bois, souvent pas d'eau potable. Les vêtements man- 
quaient, aussi bien que les munitions ; la fièvre et la dyssen- 
terie exerçaient leurs ravages. On attendait des secours de 
France ; ils arrivèrent le 22 octobre, conduits par le marquis 
de Martel, qui amenait avec lui M. de Castellan \ chargé par 
le Roi d'apaiser les différends. En même temps, Beaufort rece- 
vait l'ordre de laisser à Gadagne le commandement des troupes 
de terre, et de reprendre celui de la croisière. Avant de s'éloi- 
gner, il proposa de diriger une attaque générale contre les 
Turcs, qui construisaient leurs batteries. C'était la seule chose 
qu'il y eût à faire; l'influence funeste de Clerville se fit encore 
sentir, et le conseil de guerre se refusa à l'action. Cinq jours 
après, Beaufort s'embarqua, et alla croiser dansTEst. Le 29, 
les batteries algériennes ouvrirent le feu; le 30, les ouvrages 
imparfaits des lignes françaises étaient complètement rasés; 
les troupes, se voyant entourées et arrêtées sous un feu auquel 
elles ne pouvaient pas répondre, se démoralisèrent en quelques 
heures, « les soldats disaient tout haut qu'ils allaient se faire 
Turcs; » il fallut se décider à la retraite, malgré le général, 
qui tenait bon avec quelques braves à l'endroit le plus dange- 
reux, et voulait mourir là. Le mouvement commença le 31 au 
soir, sous le feu de l'ennemi, et se changea en une honteuse 
débandade; les canons, les bagages, les malades et les blessés 
furent abandonnés. On perdit quatorze cents hommes ; 
l'attaque demandée le 23 par le duc de Beaufort n'eût pas 



1. La Relation de M. de Castellan se trouve dans le Recueil historique 
contenant diverses pièces curieuses de ce temps (Cologne, 1666, in-12). 



LES aghas 217 

coûté la moitié de cela, quand même elle n'eût pas réussi \ 

Cette victoire enfla l'orgueil des Turcs, et rendit fort diffi- 
cile la position du consul Dubourdieu, qui fut maltraité et 
mis à la chaîne; au bout de quelques jours on le laissa libre, 
mais tous les chrétiens étaient insultés dans les rues d'Alger, 
même par les enfants, qui les poursuivaient au cri de Gigeri ! 
Gigeri ! en faisant le geste de couper une tête. 

La croisière anglo-hollandaise était rompue, et les Anglais 
se montraient indignés de la conduite de Ruyter, qui avait 
profité du moment où on le croyait occupé dans la Méditer- 
ranée pour aller s'emparer du Cap-Yert et de Gorée. 

Le 17 février 1665^ Beaufort sortit de Toulon avec six vais- 
seaux, atteignit la flotte des Reïs, et la força de se réfugier 
sous le canon de la Goulette, où il la poursuivit bravement, 
lui prit ou brûla trois vaisseaux ; le 2 et le 27 mai, il vint 
canonner le môle d'Alger, qui n'osa pas lui répondre. Le 
24 août, il attaqua de nouveau les corsaires devant Chercliel, 
leur brûla deux vaisseaux, en prit trois, avec cent treize 
pièces de canon et les pavillons amiraux, qui furent portés 
à Notre-Dame. 

La peste régnait toujours à Alger, où la Milice venait de se 
révolter et de massacrer Chaban, qui fut remplacé par Ali- 
Agha. Celui-ci était bien disposé en faveur de la France, et 
Dubourdieu fit savoir à la Cour qu'il serait facile de traiter^ et 
de se faire rendre les prisonniers de 1664. M. Trubert, gen- 
tilhomme ordinaire du roi, et commissaire général des armées 



d. On a voulu faire retomber sur le duc de Beaufort l'insuccès de cette 
expédition ; rien n'est plus injuste et pins faux. S'il eut eu le commandement 
en chef, ou si on eût seulement suivi ses avis, la réussite était assurée; 
on peut s'en convaincre en lisant attentivement la Relation très impartiale 
et très claire de M. de Castellan. Une preuve surérogatoire qui ne manque 
pias de valeur est le témoignage des soldats captifs, que leur misère eut 
plutôt porté à blâmer leurs cliefs qu'à les louer; or, nous lisons dans une 
lettre du captif Le Grain: « La moindre sortie qu'on eut faite vers l'en- 
droit où étaient les canons, on aurait gagné fort facilement, n'y ayant 
pour toute garde que' deux cents hommes. Le Duc de Beaufort, avec ses 
officiers, étaient d'avis de faire la sortie et eussent bien fait ; mais ils en 
furent empêchés et détournés par l'avis d'autres que je n'ai à nommer..... 
tous les soldats louent fort la prouesse de M. de Beaufort, disant avoir 
toujours payé de sa personne, etc. » {Mémoire du la Congrégation de la 
Mission, t. II, p. 247) 



218 CHAPITRE QUINZIEME 

navales, reçut l'ordre de s'occuper de cette affaire. Les voies 
avaient été habilement préparées par le consul, et le traité fut 
si«-né le 17 mai 1666. Il y fut stipulé que chacune des deux 
nations donnerait des laissez-passer aux navires de l'autre, 
afin qu'ils ne pussent être traités en ennemis ; que la visite des 
bâtiments à la mer ne pourrait se faire qu'au moyen d'une 
barque ; enfin le Divan acceptait la franchise du pavillon, si 
longtemps contestée, et reconnaissait la prééminence du consul 
de France sur ceux des autres nations. Onze cent vingt-six 
captifs furent rendus en deux fois à l'envoyé du Roi, qui les 
rapatria. Les Anglais avaient cherché par tous les moyens 
possibles à faire échouer les négociations, et avaient été jusqu'à 
offrir trente vaisseaux pour la défense des Algériens, s'ils 
voulaient rompre la paix. En même temps le Bastion fut réoc- 
cupé, et la charge en fut donnée à Jacques Arnaud, qui venait 
de prendre une part très utile aux derniers arrangements, et 
que Colbert jugeait : « homme de beaucoup d'esprit, de péné- 
tration et de droiture. » 

Néanmoins, il était impossible de faire perdre en un jour 
aux Reïs leurs habitudes invétérées de piraterie ; il se commet- 
tait presque chaque jour quelques infractions, que le consul 
s'efforçait de faire réparer, apportant à cet effet beaucoup de 
patience et de fermeté; mais, parla force même des choses, 
il n'obtenait, la plupart du temps, qu'un résultat négatif. 

Malgré ces difficultés, une tranquillité relative abrita le 
pavillon français sur la Méditerranée jusqu'en 1668 ; au prin- 
temps de cette année, les Reïs qui, sur l'invitation du Sultan, 
avaient pris la mer pour ravitailler la Canée, furent battus par 
les Vénitiens, et, pour se venger, firent main-basse en reve- 
nant sur tout ce qu'ils rencontrèrent ; quelques marchands 
français furent enlevés. Au mois de juin, le marquis de Martel 
sortit avec son escadre, et parut le 14 devant Alger, où il 
exigea une réparation ; comme le Divan essayait de tergi- 
verser, il fit descendre à terre le capitaine de Beaujeu; celui-ci 
parla si hautement que tout ce qui avait été pris fut rendu dès 
le lendemain. De là, l'amiral cingla vers Tunis, où il obtint le 
même résultat. A la même époque, il y eut dans la ville une 
révolte de Berranis, dont on ne connaît ni le motif, ni les 



LES AGHAS 219 

détails; le chef de la corporation des Zouaoua fut massacré, 
et les morceaux de son corps brûlés sur plusieurs places pu- 
bliques; les Kabyles venaient de s'insurger de nouveau, et il 
est très probable qu'il y a eu connexité entre ces deux faits. 
Le 9 octobre, le chevalier Allen arriva avec la flotte anglaise, 
et, par ses menaces, se fit rendre quelques captifs. 

Le 12 avril de l'année suivante, le comte de Vivonne vint 
réclamer le châtiment de plusieurs Reïs délinquants; on en fit 
pendre trois en sa présence, et il fut reçu au Divan avec les 
plus grands honneurs. Au mois de septembre, le chevalier 
Allen reparut avec vingt-cinq vaisseaux, et ne put rien obtenir; 
au bout de cinq jours de pourparlers inutiles, il ouvrit le feu. 
La flotte des Reïs sortit à sa rencontre, et il se livra devant le 
môle un combat furieux, après lequel les Anglais, très éprouvés 
par le canon et la tempête, durent aller se radouber à Mahon. 

Au mois de février 1670, le marquis de Martel parut devant 
Alger, y fut bien reçu, et se dirigea ensuite vers Tunis, qu'il 
fut forcé de canonner pour l'amener à composition. Les An- 
glais et les Hollandais croisaient devant la côte ; les galères 
du Pape, de Malte et de Sicile parcouraient la mer, et enle- 
vaient aux corsaires tellement de vaisseaux, qu'une émeute 
éclata dans la ville, où la population craignait un débarque- 
ment. Pour la calmer et la rassurer, Ali distribua des pré- 
sents^ fit fortifier le cap Matifou et l'embouchure de l'Ar- 
rach. Le 10 septembre, le comte de Yivonne donnait la 
chasse à six vaisseaux turcs, et s'en emparait. 

Le 9 mars 1671, la flotte anglaise, sous le commandement 
d'Edward Spragge, attaqua le port de Bougie, força l'estacade 
et brûla douze navires sous le canon des forts. Les Algériens 
irrités mirent aux fers le consul anglais et les principaux de 
la nation, et pillèrent le consulat. Au mois de juillet, Spragge 
parut devant Alger, brisa les chaînes qui fermaient l'entrée 
du port, y brûla trois navires neufs^ força les autres à se couler 
pour éviter le même sort, détruisit le château du Môle, et 
s'empara de quelques bâtiments. 

Cette expédition fut funeste à Ali. Depuis longtemps, les 
Reïs étaient mécontents de lui ; nous avons vu que les récla- 
mations de la France l'avaient obligé à en faire châtier quel- 



220 CHAPITRE QUINZIEME 

ques-uns; les autres étaient aigris par leurs pertes récentes et 
Taccusaient de se désintéresser des choses de la marine. Une 
révolte, commandée par l'Agha de la Milice, éclata en sep- 
tembre; Ali se défendit énergiquement, fit couper la tête au 
chef du complot, mais finit par succomber sous le nombre; il 
fut massacré et décapité ; sa femme fut torturée par la popula- 
tion, qui voulait lui faire révéler en quel lieu ses trésors avaient 
été cachés. En fait, Ali fut victime de la singulière politique 
que la France avait récemment adoptée à l'égard d'Alger. On 
a pu voir, en effet, que, sans déclaration de guerre, sans rap- 
peler le consul, sans griefs sérieux, nos navires de guerre en- 
levaient à la mer tous les Algériens qu'ils rencontraient; 
l'expédition de Djigelli elle-même avait été entreprise sans 
notification préalable; enfin, pendant l'expédition de Candie, la 
flotte royale avait combattu, brûlé et pris les navires des reïs, 
qui, dès lors, s'étonnaient à bon droit de se voir interdire la 
Course sur nos bâtiments marchands. 

Le meurtre d'Ali fut suivi d'un désordre complet : les sol- 
dats envahirent la Casbah, et se payèrent par leurs propres 
mains de l'arriéré de solde ; ils nommèrent en trois jours cinq 
ou six Aghas, qui se gardèrent bien d'accepter ce poste dan- 
gereux. Pendant'ce temps, la Taïffe des Reïs s'était assemblée, 
et sa décision transformait l'émeute en une véritable révolu- 
tion ; la souveraineté des chefs de la Milice disparaissait 
devant la prééminence de la Marine ; les Aghas étaient rem- 
placés par les Deys^ dont le premier fut Hadj-Mohammed- 
Treki. Comme leurs prédécesseurs, ils furent investis du pou- 
voir exécutif : mais ils étaient nommés à vie et ne tardèrent pas 
à profiter des moyens que leur donnait la position qu'ils occu- 
paient pour la transformer en une sorte de dictature ; les Pachas 
restèrent dans leur nullité. 

On n'a pas très bien compris jusqu'ici que la révolution 
de 1671 était l'œuvre des marins, toujours en lutte avec les 
janissaires; il est cependant facile de s'en rendre compte, en 
constatant que les Aghas furent dépossédés, et que les quatre 
premiers Deys, Hadj' Mohammed, Baba-Hassan, Hadj' Hus- 
sein (Mezzomorto) et Ibrahim furent choisis parmi les capi- 
taines corsaires. 



LES AGHAS 221 

Hadj' Mohammed était un vieux reïs, à peu près tombé en 
enfance, qui abandonna le gouvernement à son gendre, Baba- 
Hassan, un des hommes les plus détestables qu'on ait jamais 
vu à Alger; méfiant, cruel, ambitieux et brutal, il ne rêvait que 
conspirations et supplices. Le vieux Dey n'était pas très bien 
disposé pour les Français, depuis que le commandeur Paul et 
le duc de Beaufort avaient capturé deux de ses plus beaux 
navires; les Anglais profitèrent de cette animosité pour obtenir 
un traité, qui fut conclu à la fin de 1671. Pendant toute l'année 
suivante, les complots se succédèrent, durement réprimés par 
Baba-Hassan ; la peste continuait à désoler le pays, et les cor- 
saires dévastaient systématiquement les rivages de l'Italie et 
de l'Espagne. Depuis douze ans, leurs déprédations étaient 
devenues plus terribles que jamais. En 1661 , ils avaient ravagé 
Zante, la Sicile et les rives de l'Adriatique, et pris pour plus 
de deux millions de marchandises; en 166^, c'était au tour de 
l'Espagne, de Livourne et des Baléares; en 1663, ils débar- 
quaient près de Naples et près de Cadix ; en 1 664 , ils bloquaient 
Venise; en 1663, ils attaquaient la flotte des Indes^ et prenaient 
un galion de deux miUions ; en 1666, ils enlevaient du monde 
près de Naples, d'Otrante et de Crotone; en 1667, ils amari- 
naient près de Cadix un autre galion des Indes , pillaient auprès 
de Naples, et dans la Pouille et l'ile de Capri, faisaient une 
descente à Trani, d'où ils emmenaient tout un couvent de Cor- 
deliers ; en 1668, ils paraissaient près de Gênes, puis dans la 
Pouille et dans la Calabre, d'où ils ramenaient une grande 
quantité d'esclaves; en 1669, on les signalait à Gênes, à Mo- 
naco et en Corse ; en 1670, à Foggia, où ils capturaient le per- 
sonnel des Douanes et les marchandises, tandis que, sur 
rOcéan, ils donnaient la chasse au convoi anglais venant de 
Terre-Neuve; en 1671, on les revoyait dans la Pouille, la 
Calabre et la Sicile ; en 1672, dans le royaume de Naples et 
dans l'Adriatique; en 1675, dans le port de Malaga, dans les 
Etats Pontificaux, la Pouille, la Calabre et le Portugal. 

Pendant tout ce temps, la France avait été presque absolu- 
ment épargnée par le fléau. Quelques corsaires avaient bien 
paru devant Saint-Tropez, les îles d'Hyères et Marseille; mais 
ils n'avaient pas tardé à disparaître devant les croiseurs. Un 



222 CHAPITRE QUINZIEME 

petit nombre de barques avaient été enlevées, et le consul 
s'employait à les faire rendre et à obtenir le châtiment des 
délinquants. 

Somme toute, M. Dubourdieu, par sa patience, sa fermeté, 
et l'influence personnelle que lui donnait la dignité de sa vie, 
avait obtenu de bons résultats. Il avait eu d'autant plus de 
mérite qu'il n'avait à. compter que sur lui-même ; car on a pu 
remarquer que, depuis l'installation des Lazaristes, le Conseil 
Royal semblait se désintéresser complètemeat du consulat, et 
n'avait même pas demandé réparation des outrages faits h 
M. Barreau. Au reste, dès 1669, Colbert avait décidé que les 
consulats ne seraient plus des charges vénales, et avait fait 
indemniser la Congrégation de la Mission. 

A la fin du mois d'août 1673, M. d' Aimeras parut devant 
Alger avec huit vaisseaux, pour demander la libération de 
quelques captifs; le Divan réclamait, de son côté, plusieurs 
Turcs qui se trouvaient à Marseille, et les négociations se pro- 
longeaient, lorsque survint un incident qui, bien qu'assez 
fréquent, avait toujours le don d'exciter au plus haut point 
la colère des Algériens. 

En temps ordinaire, les captifs n'avaient presque aucune 
chance de se soustraire par la fuite à leur misérable destin. 
En s'échappant dans la campagne, ils eussent été inévitable- 
ment repris par les indigènes, pour subir chez eux un 
esclavage bien plus dur que le premier; par mer, il leur 
fallait se procurer une embarcation, des vivres, des armes, 
échapper à la vigilance et à la poursuite des galères de 
garde; tout cela était à peu près impossible, et les tentatives 
d'évasion étaient punies le plus souvent avec la dernière 
rigueur. Mais lorsqu'une flotte française venait mouiller 
devant l'entrée du port, l'espoir de la liberté faisait battre 
tous les cœurs ; chacun s'ingéniait à se cacher pour attendre 
la nuit, et se sauver à la nage à la faveur des ténèbres ; ceux 
qui ne savaient pas nager s'emparaient d'une planche, d'une 
botte de roseaux, et se jetaient à la mer, faisant des eff'orts 
surhumains pour gagner le lieu d'asile, où ils étaient accueillis 
comme des frères par les gens du bord. Les propriétaires 
d'esclaves, lésés dans leurs intérêts, portaient leurs plaintes 



LES AGHAS 



au Divan, qui transmettait leurs réclamations et demandait la 
restitution des fugitifs; on comprend facilement que de 
semblables prétentions n'étaient jamais admises; car, depuis 
l'amiral jusqu'au dernier matelot, il ne se trouvait pas un 
homme qui n'eût mieux aimé sombrer corps et biens sous le 
canon des forts que de livrer les malheureux qui étaient venus 
se réfugier auprès d'eux. On ne répondait donc aux revendi- 
cations que par un refus hautain; l'émeute éclatait alors dans 
Alger; le consul était, le plus souvent, maltraité et empri- 
sonné , et le Dey, tremblant pour sa propre existence , 
protestait contre un acte qu'il qualifiait de recel, et menaçait 
d'une rupture. C'est ainsi que se passait toujours ce qu'on 
appelait les fuites à bord^. 

Le 14 septembre 1673, une vingtaine de captifs s'évadèrent 
et furent reçus dans les vaisseaux de M. d' Aimeras. Le Dey les 
fit réclamer par M. Dubourdieu, qu'il envoya en parlementaire 
au vaisseau amiral, en lui disant qu'il ne devrait "pas revenir, 
si les captifs n'étaient pas restitués. Le consul voulait 
pourtant^ au mépris de sa vie, aller porter le refus ; mais le 
chef de l'escadre s'y] opposa, et mit à la voile, sans le laisser 
débarquer. Le Divan fut étonné de ce brusque départ oX 
craignit une déclaration de guerre; Hadj' Mohammed fit 
mander auprès de lui M. Le Yacher, vicaire apostolique, et 
le pria de se charger de l'intérim, lui disant qu'il voulait 
observer la paix avec la France, et qu'il allait donner de 
nouveaux ordres aux Reïs, en les menaçant de peines sévères 
s'ils y contrevenaient. En même temps^ il écrivit au Roi 
une lettre dans laquelle il manifestait son regret de ce qui 
s'était passé; elle se terminait par ces mots : « Nous donnons 
ensuite avis à Votre Majesté que, vers la fin du mois d'août, 
un de vos capitaines, M. d'Alméras, étant venu en ces 
quartiers avec huit vaisseaux de guerre, jeta l'ancre et se 
porta directement vis-à-vis du port et sous le canon d'Alger. 
Cela nous obligea à envoyer le consul de France qui était 
ici, pour lui dire qu'il ne s'arrêtât point avec ses vaisseaux 

1. Tous les consuls d'Alger, sans exception, furent victimes de ces fuites 
à bordy et leurs instances à ce sujet furent peu écoulées. 



224 CHAPITRE QUINZIEME 

SOUS le canon de la ville, et qu'il s'en éloignât tant soit peu 
plus loin, parce qu'étant alors la saison de l'été, tous les 
esclaves des Musulmans étaient épars de côté et d'autre, 
les uns allant et venant aux vignes, et les autres aux jardins 
et vergers, et qu'il se pourrait faire que les esclaves, voyant 
que les vaisseaux étaient sous le canon d'Alger et par 
conséquent bien proches de la ville, ils ne manqueraient 
point de s'enfuir et d'entrer dans ces navires, ainsi qu'il est 
déjà arrivé lorsque quelques vaisseaux français étaient 
venus se porter jusque sous le canon ; quarante-six esclaves 
des plus vigoureux s'étant jetés à la mer, quelques-uns 
se noyèrent tâchant d'atteindre les vaisseaux, et quelques- 
uns y entrèrent et en même temps ces vaisseaux levèrent 
l'ancre et s'en allèrent : un tel accident arrivé aux Musulmans 
fit soulever tout le pays, et on fit de grandes plaintes contre 
nous. 

(( Pour qu'un tel malheur n'arrivât pas encore , nous 
recommandâmes au consul de persuader audit sieur d'Alméras 
de se retirer de dessous le canon de la ville et s'étant éloigné, 
de nous envoyer au port un navire, l'assurant que nous 
examinerions exactement ce qu'il souhaiterait de nous et 
que nous le satisferions; mais nos paroles ne firent aucun 
effet sur lui, et, dès la même nuit, plusieurs esclaves des 
Musulmans, s'étant enfuis, se jetèrent à la mer et se sauvèrent 
dans les vaisseaux. Cela fit que nous y renvoyâmes encore 
ledit consul pour savoir à quel dessein on avait fait cette 
mauvaise action, et si c'était que l'on eût résolu de rompre 
la paix qui était entre nous. Ne doutant point qu'on n'eût 
quelque mauvaise intention si les vaisseaux ne s'éloignaient 
point, et si on ne nous renvoyait point les esclaves; cela 
nous fit encore dire au consul que si la chose allait ainsi, 
lui-même n'aurait que faire de revenir; et, de fait, étant allé 
aux vaisseaux, aussitôt qu'il y fût entré, ils levèrent l'ancre 
et partirent, et c'est ainsi que ledit consul s'en est allé. » 
{Suit la formule) 

Il est facile de voir par cette lettre combien le Dey était 
désireux de maintenir la paix avec la France ; il apaisa 
lui-même et de ses propres deniers les propriétaires d'es- 



Les aGiias 



ÎÛ 



clavos, et ue cessa pas de montrer le plus grand esprit 
de conciliation dans les événements qui suivirent cet 
incident; mais le Conseil Royal avait à cœur de réparer la 
défaite de Djig-elli, et l'expédition contre Alger était déjà 
résolue. 



15 



CHAPITRE SEIZIÈME 



ALGER SOUS LES DEYS 



SOMMAIRE. — Origine da gouvernement des Deys. — Son organisation pri- 
mitive et ses modifications. — Abaissement du Divan et du pouvoir de la 
Milice. — Ses révoltes. — Les Puissances. — Relations avec la Porte, 
l'Europe, le Maroc et Tunis. — Les consuls et les présents. — Les Reys de 
l'intérieur et les indigènes. — La population d'Alger, les Colourlis, les 
Juifs. — Le commerce. — L'armée et la marine. — Abaissement progressif 
des revenus. — Décadence de l'Odjeac. 

Lorsque la Milice, lasse de la mauvaise administration, des 
exactions et de la mollesse des Pachas triennaux, leur enleva 
en 1659 tout pouvoir effectif^ elle obéissait à deux sentiments ; 
le besoin qu'a toute association d'^ître gouvernée sérieusement, 
et la crainte de voir le commandement tomber entre les mains 
des Reïs, qui avaient déjà plusieurs fois cherché à s'emparer 
de la direction de rOdJeac. Mais la révolution militaire qui se 
traduisit par l'élévation des Aghas, ne pouvait rien produire 
de durable ; basée sur le principe exagéré de l'égalité absolue, 
cette conception bizarre, si elle eût pu être appliquée, eût 
amené successivement, et par droit d'ancienneté, chaque sol- 
dat sur le trône pour un court espace de deux mois. Les pre- 
miers qui reçurent le dépôt de la puissance souveraine s^effor- 
cèrent de le conserver; il était facile de s'y attendre, et la 
nouvelle constitution dura à peine douze ans, pendant lesquels 
les quatre Aghas qui se succédèrent tombèrent l'un après 
l'autre sous le sabre des Janissaires. La corporation des Reïs 
intervint à ce moment avec l'autorité que lui assuraient ses 
richesses, sa popularité, et les forces dont elle disposait ; elle 
fit cesser le désordre, donna l'autorité suprême à un de ses 
membres, qui prit le titre de Dey, et qui fut chargé du pou- 
voir exécutif. Les quatre premiers Deys furent d'anciens capi- 



ALGER SOUS LES DEYS ' 227 

taines corsaires, qui, soutenus par leur Taïffe^ plus puissante 
que la Milice elle-même, abaissèrent les droits du Divan, et 
ne le réunirent plus que pour la forme, ne tenant compte de 
ses décisions qu'autant que cela leur convenait; mais leur 
origine même les força de fermer les yeux sur les excès de la 
piraterie, qui exposèrent Alger aux représailles des nations 
chrétiennes. Après que les bombardements et les croisières 
eurent terrifié les habitants et ruiné la marine des Reïs, les 
loldachs reprirent une partie de leur ancienne influence, et il 
fallut compter un peu davantage avec eux. Mais ce n'était plus 
l'ancien corps uni et compact qui avait dicté ses lois à la 
Régence pendant plus d'un demi-siècle; l'effectif était réduit 
des deux tiers au moins; le recrutement devenait difficile, et 
ne se faisait guère que dans l'Asie-Mineure, parmi les vaga- 
bonds des ports de mer, et les mendiants des campagnes. 
Leur tourbe vénale s'inquiéta de moins en moins de conserver 
les privilèges politiques qui lui étaient acquis, et les échangea 
volontiers contre des accroissements de solde et des dons de 
joyeux avènement; mais cette cupidité grossière ouvrit elle- 
même la porte aux conspirations et aux révoltes sanglantes, 
chacun de ces mercenaires ne voyant plus dans un change- 
ment de souverain que l'occasion d'une gratification nouvelle. 
Dès lors, ce fut en vain que les Deys essayèrent de couvrir 
leurs personnes de l'inviolabilité du caftan de Pacha, qu'ils 
payèrent chèrement à la Porte, et leur vie fut sans cesse à la 
merci de l'humeur capricieuse et brutale de soudards presque 
toujours ivres de vin ou d'opium. C'est un changement de 
mœurs important à constater; car, jusque-là, grâce à une 
sorte de respect religieux, l'investiture donnée par le Sultan 
avait sauvegardé la vie de ceux qui étaient considérés comme 
représentant sa personne sacrée. En effet, sur plus de trente 
Pachas qui régnèrent de 4515 à 16o9, le seul Tekelerli suc- 
comba sous le fer d^un assassin, qui accomplissait une ven- 
geance personnelle, tandis que tous les Aghas furent massacrés 
sans exception, ainsi que plus de la moitié des Deys ; mais la 
confusion qui a prédominé jusqu'aujourd'hui dans Thistoire de 
l'Algérie a été telle, que personne n'a fait cette distinction re- 
marquable. Il est bon d'ajouter à ce sujet qu'il est impossible de 



228 CHAPITRE SEIZIEME 

légitimer la légende si souvent reproduite des sept Pachas 
tués en un jour*. 

En droit, le Dey eut dû être élu par Fassemblée générale; 
en fait, les choses se passaient tout autrement. Lorsque le sou- 
verain abdiquait volontairement ou mourait dans son lit (ce 
qui n'arriva que onze fois pour vingt-huit mutations), son 
successeur, désigné d'avance, avait pris les précautions né- 
cessaires, et le changement s'opérait sans opposition. Mais, 
quand il succombait à la violence, les assassins se précipi- 
taient à la Jenina, dont ils occupaient les abords, et procla- 
maient celui d'entre eux qu'ils avaient choisi ; souvent un 
combat terrible s'engageait sur l'estrade ensanglantée du 
trône, et durait jusqu'au moment où les vainqueurs pouvaient 
tirer le canon de signal et arborer la bannière verte sur le 
palais, dans lequel ils venaient d'installer leur candidat, qu'ils 
gardaient le sabre à la main, et qui recevait immédiatement 
le baise-mains de tous ceux qui l'entouraient, pendant que 
les esclaves traînaient dans la cour le cadavre encore chaud 
de son prédécesseur égorgé. Cette scène se répéta quatorze 
fois, de 1683 à 1817. Toutes les fois qu'elle se passait, la po- 
pulation d'Alger en attendait le dénouement dans une impa- 
tiente angoisse ; les rues devenaient désertes ; les portes se 
fermaient et se barricadaient; car, aux premières nouvelles, 
la Milice s'était répandue en armes dans la ville, et profitait de 
l'interrègne pour se livrer au pillage et à toutes les violences 
imaginables. Aussitôt intronisé, le nouveau Dey lançait sa 
garde de tous côtés, et apaisait le tumulte par quelques exé- 
cutions. 

Lorsque la réunion du Divan ne fut plus qu'une vaine 
cérémonie, le pouvoir devint absolu, et fut exercé par le sou- 
verain, assisté d'un Conseil d'État, dont les membres, choisis 
par lui, prirent le nom de Puissances. Sa composition était la 

1. C'est à Laugier de Tassy (d. c.) qu'incombe la responsabilité de celle 
anecdote; il dil : (p. 221.) a On a vu dans un jour six Deys massacrés et 
sept élus. » Mais il ne donne ni noms, ni date, et rien de ce que nous pou- 
vons savoir ne justifie cette allégation. Si l'auteur, au lieu de publier son 
ouvrage en 1725, l'eut écrit trente ans plus tard, on pourrait croire qu'il 
s'agit des massacres qui ensanglantèrent la Jenina en 1754, lors de l'usur- 
pation d'Ouzoun Ali. 



à 



ALGER SOUS LES DEYS 229 

suivante : l°le Khaznadji, qui avait charge du Trésor public, 
et marchait immédiatement après le Dey, qu'il suppléait en 
cas d'absence ou de maladie ; 2*" VAgha des Spahis; il remplis- 
sait les fonctions de Bey du territoire d' Alger, avait droit de 
vie et de mort en dehors des murailles de la ville; 3° VOiikil- 
el-Hardj de la marine, chef des arsenaux, chantiers de 
construction du port et des chiourmes; en cette qualité, il re- 
cevait beaucoup de présents des consuls et du commerce; 
4° le Beït-el-Mal, qui veillait au domaine, à l'enregistrement, 
et aux successions en déshérence ; pour prévenir toute fraude, 
personne ne pouvait être inhumé sans son autorisation; 5° le 
K/iodjet-el-Kheïi, rocoveur général des tributs, tant en argent 
qu'en nature. Au-dessous de ces cinq Puissances^ se trouvait 
le Khaznadar, ou trésorier particulier du Dey^ qui n'avait pas 
le droit, même dans le cas de plus grande nécessité, de tou- 
cher au Trésor public, sur lequel tout le monde veillait avec 
un soin superstitieux. A la suite de ces grands dignitaires 
venaient : quatre Khodj as ^ chargés des écritures d'audience et 
de celles de la paye ; les premiers avaient une grande influence ; 
deux cents petits Khodjas, notaires ou receveurs des impôts 
du blé, de l'huile, de la viande, du cuir, de la cire, etc.; deux 
Drogmans d'audience, l'un turc, l'autre indigène ; les Oukils 
des garde-meubles, magasins, octrois, douanes, etc.; enfin, 
huit ChaouchSy appariteurs et officiers de paix. Ils ne portaient 
aucune arme, pas même un bâton; mais leur personne était 
sacrée, et la moindre rébellion contre eux était punie de mort. 
Quand ils devaient procéder à une arrestation, ils marchaient 
vers celui qui leur avait été désigné, et le touchaient du bout 
du doigt, en disant : « Viens avec moi ! » Si on leur résistait, 
ils ameutaient la foule au cri de : Char' Allah ! et chacun 
était tenu de leur prêter main-forte. Dans le cas contraire, ils 
ne liaient pas l'inculpé, et le conduisaient par la main, soit 
à la prison, soit à l'audience publique. Cette audience du chef 
de l'État se tenait tous les jours non fériés, à l'exception du 
mardi, jour de grand conseil, dans la Jénina; elle durait du 
petit jour à midi, avec interruption de neuf heures à neuf 
heures et demie. L'après-midi était consacrée aux affaires 
politiques, audiences des Consuls, Caïds, Aghas, et fonction- 



r 



230 CFIAPITRE SEIZIEME 

naires principaux. Le Dey rendait la justice à tous, sauf aux 
loldachs, qui ne ressortaient que de lajuridiction de leur Agha ; 
les causes civiles étaient, pour la plupart, renvoyées devant 
les Cadis; quelques-unes, plus spéciales, devant les Muphtis 
malékites ou hanafites. 

Les délits étaient punis de l'amende ou de la bastonnade ; 
les crimes, de la décapitation ou de la strangulation; la tor- 
ture, le pal et les ganclies étaient réservés aux condamnés 
politiques, le bûcher aux apostats et aux Juifs. La baston- 
nade se donnait dans la salle même du Conseil; le patient 
était étendu sur le sol, ventre à terre ; deux esclaves s'as- 
seyaient, l'un sur sa nuque, l'autre sur ses cuisses; celui-ci 
maintenait en l'air les pieds, sur la plante desquels le bour- 
reau déchargeait une partie des coups de bâton. Ce supplice 
entraînait rarement la mort. L^amende se payait sur place, 
entre les mains du Khaznadar, présent à l'audience. La déca- 
pitation, de laquelle un spahi était chargé, s'opérait à la 
porte même de la salle, devant la fontaine de la cour. Ceux 
qui devaient être étranglés étaient confiés au Mechouar, qui 
les conduisait en dehors de la porte Bab-Azoun, et les sus- 
pendait à un des créneaux. Là se trouvaient aussi les gauches, 
longs crochets de fer recourbés la pointe en Fair, et scellés 
dans la muraille ; on y précipitait le condamné du haut 
du rempart, et il y restait accroché comme le hasard l'avait 
voulu, mettant quelquefois cinq ou six jours à mourir. Le pal 
et les bûchers se dressaient sur le Môle ou à la porte Bab-el- 
Oued. Jamais un Janissaire n'était exécuté publiquement dans 
l'enceinte de la ville ; leurs criminels subissaient le supplice 
édicté dans la cour du Palais de TAgha, qui avait reçu pour 
ce motif le surnom de Bar-el-Khâl (maison du vinaigre). Le 
Mechouar était chargé de la voirie, de la surveillance des 
tavernes, des filles de mauvaise vie, et de la police de la ville; 
le Caïd-el-Fhâs, de celle de la banlieue; ces fonctions étaient 
fructueuses, mais réputées infâmes, et les Turcs refusaient de 
s'en charger. Les Berranis étaient divisés par nationalités, et 
chaque groupe avait son chef ou Amin, qui jouissait de cer- 
tains droits justiciers; il était responsable des actes de sa cor- 
poration. 



ALGER SOUS LES DEYS 234 

Le Dey était tenu de demeurer à la Jenina, sous l'œil de ses 
solachis, et de ses chaouchs, qui ne le perdaient jamais de 
vue. A partir du jour de son élection, il était séparé de sa_ 
famille; car aucune femme ne pouvait pénétrer dans le palais, 
sinon en audience publique. Le jeudi, après la prière de 
Dohor, les gardes Tescortaient jusqu'à sa maison particulière, 
011 ils venaient le reprendre le lendemain un peu avant midi, 
pour le conduire à la grande mosquée. Après la prière 
publique, il rentrait à la Jenina jusqu'au jeudi suivant. Il ne 
recevait de l'Etat que la haute paie d'un janissaire, 50 piastres 
fortes par an, et un pain de munition par jour; les vivres 
nécessaires à sa table et à celle de sa famille étaient fournis 
en nature par le Beylik. Mais sa véritable liste civile se com- 
posait des ventes de charges, confiscations, amendes, produits 
de la Course, des rédemptions d'esclaves, présents des 
Consuls chrétiens, des Ambassadeurs et des Beys; ces divers 
revenus étaient variables, mais représentaient toujours une 
somme énorme. Quand il périssait de mort violente, ses biens 
étaient confisqués au profit de l'Etat; heureux ses héritiers, 
si on les laissait vivre! Somme toute, c'était une misérable 
existence, et c'est avec raison que l'Évêque de Ségorbe, Juan 
Cano *, la décrit en cette phrase : « Ainsi vit cet homme, riche 
sans être maître de ses trésors, père sans enfants, époux sans 
femme, despote sans liberté, roi d'esclaves et esclave de ses 
sujets! » 

Le commandement et l'administration du reste de la 
Régence étaient confiés à des Beys, qui gouvernaient souve- 
rainement leurs circonscriptions. Ils devaient apporter au 
Trésor public les impôts recueillis; ces versements se faisaient 
deux fois par an, aux mois de mai et d'octobre, et les Beys 
étaient tenus d'effectuer personnellement le premier des 
deux. Le territoire se trouvait divisé en trois provinces : 
Constantine, Titery, Oran; et quatre caïdats indépendants : 
le Pays Nègre ou mer de Pharaon^, la Calle, le Sebaou, 
Blidah. 

1. Cet intéressant historien d'Alger n'a pas fait imprimer son œuvre. Il en 
existe une copie manuscrite aux Archives de la Guerre. 

2. La vraie leçon est : Bahr el Faroun^ mer des scylles maritimes. 



232 CFIAPITRE SEIZIEME 

Le Bey de Constantine payait 140.000 piastres fortes, et 
entretenait 300 spahis turcs, et 1.500 indigènes; celui de 
Titery , 4.200 piastres et 500 cavaliers ; celui d'Oran, qui résida 
d'abord à Mazouna, puis à Mascara, 100.000 piastres, 2.000 
colourlis et 1.500 indigènes; le Caïd des Nègres fournissait 
25.000 piastres et cent esclaves; celui de Blidah, 14.000 
pataquès ; les revenus du Sebaou et de la Galle étaient fort 
aléatoires. Aux sommes qui viennent d'être énoncées s'ajou- 
tait une multitude d'impôts divers, sur le corail, les Juifs, les 
jardins, la cire^ les marchandises étrangères, les patentes, 
les concessions, les tavernes, les filles de joie, les successions, 
les prises de mer, la vente des captifs, les rédemptions, les 
droits d'ancrage et de tonnage, et en général sur tout ce qui 
peut être taxé : car la fiscalité turque n'a rien laissé à inven- 
ter en matière d'impôts. Le tout, au milieu du xvm* siècle, 
rapportait annuellement un peu plus de 540.000 piastres 
fortes. La Milice n'eût dû en coûter qu'environ 150.000 ; 
mais il est nécessaire, pour rester dans la vérité, de dou- 
bler cette somme, à cause des gratifications réitérées qui étaient 
passées en coutume, et auxquelles le Dey ne pouvait se sous-~ 
traire sous peine de mort. Ces Aoiiaïd se reproduisaient *à 
chaque instant; l'avènement d'un souverain, la naissance d'un 
de ses fils, la nouvelle d'une victoire remportée par le Sultan, la 
proclamation d'un traité, les fêtes religieuses, et enfin tous 
les événements heureux, en général, servaient de prétexte 
aux loldachs pour réclamer un supplément de solde. Or, 
comme la totalité de l'impôt des provinces, qui dépassait 
300.000 piastres, devait être versée intégralement à la Khazna, 
et l'était effectivement au moment même de l'arrivée des 
Beys, le service de la paie des soldats se trouvait annuellement 
en déficit de 50.000 piastres environ; il est vrai qu'on retrou- 
vait facilement cette somme par les tributs imposés aux petites 
puissances : Suède, Danemark, Hollande, Toscane, Venise, 
villes Anséatiques et Raguse; mais ces revenus n'arrivaient 
qu'à des époques irrégulières, et la Milice n'eût pas attendn 
un seul jour ce qui lui était dû. Telle fut la raison qui obligea 
les Deys à se servir des Juifs; et ceux-ci devinrent d'abord 
leurs banquiers, puis leurs intermédiaires politiques, leurs 



ALGER sous LES DEYS 233 

conseillers, et enfin leurs ministres. La prépondérance crois- 
sante de la communauté israélite d'Alger est une des pages 
les plus curieuses et les moins connues de l'histoire de cette 
ville. Les premiers arrivants * avaient été, dit-on^ chassés 
d'Espagne par les persécutions; ils traversèrent la mer en 
1391, et furent dirigés par deux de leurs rabbins, Duran 
(Rachbaz) et Barfat (Ribasch), auxquels la légende attribue 
des miracles. Leurs débuts furent très humbles; ils obtinrent 
de Khëir-ed-Din la permission de s'établir à demeure, en 
payant un impôt de capitation, et en s'engageant à' n'ouvrir 
qu'un nombre déterminé d'ateliers ou de magasins dans 
chacun des Souks où ils résidaient. Pendant toute la durée 
du xvi^ siècle, on n'entend pas parler d'eux. Haëdo les divise 
en trois catégories; ceux qui sont venus d'Espagne, des 
Baléares, et ceux qui se trouvaient dans le pays depuis l'exode 
qui suivit la prise de Jérusalem par les Romains. A cette 
époque, c'est-à-dire en 1580, il en compte cent-cinquante 
familles , exerçant les professions d'orfèvres^ monnayeurs^, 
changeurs, merciers ou marchands ambulants ; les plus riches 
trafiquaient sur le produit des prises, et faisaient des affaires 
avec Tunis, et même avec Constantinople. Ils avaient une 
synagogue, et un chef ou caciz, qui servait de juge à la com- 
munauté. Les Turcs les maltraitaient, les pillaient, les sou- 
mettaient à d'énormes amendes sous le moindre prétexte, 
excitaient les esclaves chrétiens à les frapper et quelquefois à 
faire pis encore; ils étaient astreints à porter des vêtements 
de couleurs sombres. Le Père Dan, qui les vit en 1634, nous 
en fait absolument la même description ; mais leur nombre 
avait considérablement augmenté^ et atteignait le chiffre de 
dix mille; cet accroissement provenait des rigueurs exercées 
par l'Inquisition dans le midi de l'Europe. Environ un siècle 
plus tard, en 172o^ Laugier de Tassy envoyait plus de quinze 
mille, et les partageait en deux classes bien distinctes; les 
Juifs indigènes, toujours en butte aux mauvais traitements 

1. Il y avait des Juifs en Afrique depuis la première prise de Jérusalem, 
et il y eut de nombreuses émigrations partielles; on peut citer celles d'Es- 
pagne, en 613, 1391, 1492; celle d'Italie, en 1342; des Pays-Bas, en 1350, 
lie France, en 1403, et d'Angleterre en 1422. 



234 CHAPITRE SEIZIEME 

des Turcs, s'occupant de petits commerces et de petits métiers, 
parqués dans un Ghetto et châtiés avec la dernière rigueur 
toutes les fois qu'ils donnaient lieu à une plainte quelconque ; 
une simple banqueroute était punie du bûcher, tout aussi bien 
que le vol et le meurtre; ils composaient l'immense majorité 
de la colonie Israélite. Les autres étaient nommés Juifs Francs ; 
ils venaient d'Italie_, et surtout de Livourne, oii les Grands- 
Ducs de Toscane leur avaient laissé établir un dépôt d'esclaves 
et de marchandises provenant de la Course. La singulière 
protection que ces Grands-Maîtres de Tordre de Saint-Étienne 
accordaient à un semblable trafic leur rapportait beaucoup 
d'argent, et, malgré les nombreuses réclamations des princes 
chrétiens, ils n'y renoncèrent jamais franchement^ Des rela- 
tions continues s'établirent donc entre les Juifs de Livourne 
et ceux d'Alger, qui achetaient pour le compte de leurs core- 
ligionnaires les marchandises capturées dont la vente eût été 
difficile ou infructueuse en pays musulman. Plus tard, les 
premiers vinrent s'établir eux-mêmes sur le marché ; ils y 
acquirent de grandes richesses, et les embarras pécuniaires 
des Deys leur livrèrent bientôt le monopole de la laine, des 
cuirs et de la cire. N'étant pas sujets de la Régence, ils se 
trouvaient placés par les Capitulations sous la protection et 
sous l'autorité du Consul de France, et se trouvaient par 
cela même soumis au paiement des droits auxquels étaient 
assujettis les Français. D'un autre côté, ils y gagnaient 
l'exemption des charges humiliantes qui pesaient sur leurs 
coreligionnaires, pouvaient loger cii ils voulaient, et porter 
des vêtements européens. Mais, tout en acceptant volontiers 
ces avantages^ ils ne voulaient pas en acquitter le prix. 

Les Consuls de France furent les premières victimes de cet 
ordre de choses, grâce à la fausse position dans laquelle les 
plaça la chambre de commerce de Marseille. Celle-ci, à 
laquelle le Roi avait abandonné les droits consulaires, à 
charge pour elle de subvenir aux dépenses obligatoires d'ap- 
pointements, présents, rapatriement des naufragés et des 

1. Voir à ce sujet les Doléances de Jacques Vacon, d'Ollioules (Docu- 
ments inédits, Correspondance de Sourdis, p. 38). 



I 



ALGER SOUS LES DEYS 235 

captifs rendus, voulait rentrer dans ses déboursés, et ne 
cessait d'exhorter ses agents à exiger le paiement de ce qui 
lui était du, et à employer, au besoin, des mesures de 
rigueur. C'était demander l'impossible; caries Juifs Francs, 
entre les mains desquels se trouvait tout le commerce qui se 
faisait à Alger, n'étaient pas embarrassés pour se procurer des 
prête-noms insaisissables; de plus, ils avaient toujours soin 
d'intéresser dans les cargaisons une certaine quantité de 
personnages influents, et quelquefois le Dey lui même; en 
sorte que, lorsque le Consul, harcelé par les réclamations de 
la Chambre^ essayait de se plaindre, il était accueilli par un 
haro général. C'est en vain qu'il cherchait à faire comprendre 
à Marseille qu'Alger ne ressemblait en rien aux autres 
Echelles ; on s'entêtait à vouloir assujettir aux Capitulations 
des gens qui ne respectaient même pas les firmans du Sultan; 
on n'arrivait par ces vaines réclamations qu'à irriter le Dey 
et les Puissances, et il fallait ensuite calmer cette agitation à 
force de présents, après que celui qui avait obéi à des ordres 
qu'il désapprouvait eût vu réaliser ses prédictions inutiles. 

L'Angleterre et la Hollande se montrèrent bien plus 
adroites, et, considérant avec raison que le négoce du Levant 
valait bien quelques sacrifices pécuniaires, et qu'il importait 
avant tout d'en assurer la sécurité, elles recommandèrent à 
leurs Consuls de se concilier la faveur des Juifs influents, qui 
se la firent chèrement payer, tant en présents qu'en avantages 
commerciaux. On les verra, dans le cours de cette his- 
toire, grandir peu à peu au point de devenir des inter- 
médiaires politiques entre l'Europe et la Régence, obtenant 
des traités qui avaient été refusés atout le monde avant qu'ils 
ne les achetassent aux Deys et aux ministres, et faisant 
déclarer la guerre au gré de leurs intérêts. Leur puissance ne 
fit que s'accroître pendant tout le xvme siècle, à la fin duquel 
les Bakri et les Busnach traitaient directement avec les ambas- 
sadeurs, ne leur permettaient pas de parler au Souverain, 
nommaient et destituaient les Beys, dirigeaient la Course, 
fixaient le taux de l'impôt et les tarifs commerciaux, et, en 
un mot, étaient les véritables Rois d'Alger. Mais, suivant une 
loi fatale à laquelle les races longtemps persécutées semblent 



236 CHAPITRE SEIZIEME 

se soustraire difficilement-, d'opprimés qu'ils avaient été 
jusque-là^ ils devinrent de très durs oppresseurs, et amonce- 
lèrent sur eux de terribles haines, dont le tragique dénoue- 
ment fut le massacre des chefs et d'une partie de la population 
juive. D'après Laugier de Tassy, qui se trouvait à Alger en 
qualité de chancelier, au moment où il fallait commencer à 
compter avec les Juifs Francs, le fondateur de leur influence 
fut un Livournais nommé Soliman Jakete, qui mourut fort 
âgé en 1724. « C'étoit un homme d'intrigue fort subtil, et qui, 
par toutes sortes de voyes d'iniquité, s'étoit emparé de l'esprit 
des Puissances, sous prétexte d'être attaché aux intérêts du 
Deylik. Il étoit armateur pour la Course, et fermier pour la 
cire. Il donnoit les avis de ce qui se passait en Chrétienté. .... ; 
lorsqu'il savoit qu'on traitoit de la rançon de quelques esclaves, 
il en augmentoit Toffre jusqu'à ce qu'on se lassât et qu'on eût 
recours à lui. Il étoit favorisé en cela, comme en toute autre 
chose, et on le regardoit comme un des soutiens du Païs. « 

La politique extérieure .des Deys se trouvait, comme leur 
politique intérieure, dominée par la question financière. La 
Course étant le principal revenu, il ne pouvait pas être question 
d'y renoncer, et les premiers qui, sous l'influence de la terreur 
causée par les bombardements, essayèrent de le faire, tom- 
bèrent sous les coups de la Milice, qu'ils ne purent pas solder 
régulièrement. Ils avaient cependant essayé d'ouvrir une 
nouvelle source de richesses, en soumettant par la force des 
armes le Maroc et Tunis à leur payer un tribut annuel; mais 
les Chérifs se dérobèrent rapidement au joug, et, à l'Est, il 
fallut multiplier les expéditions pour faire respecter les enga- 
gements pris par les vaincus ; il en résulta que les frais absor- 
bèrent et dépassèrent quelquefois le produit; les territoires 
Indigènes, ravagés par le passage des troupes, refusèrent 
l'impôt; on dut abandonner cet expédient, et recommencer à 
faire la guerre aux marines européennes de second ordre. 
Maison ne retrouva plus les anciens Reïs guerriers, ni l'en- 
thousiasme du début, alors que tout Alger s'intéressait à la 
Course, que ses galères agiles étaient les reines delà Méditer- 
ranée, et que la moindre barque attaquait hardiment des bâti- 
ments dix fois plus forts qu'elle; les grands corsaires étaient 



ALGER SOUS LES DEYS 237 

tombés tour à tour sous le canon des croisières et sous les 
coups des chevaliers de Malte ; les armateurs s'étaient dégoûtés 
d'une spéculation devenue trop aventureuse; les navires mar- 
chands, bien armés et bien commandés, se défendaient avec 
avantage ; il devint nécessaire de créer une marine de guerre ; 
les Deys établirent des chantiers de construction, et un service 
de conservation des forêts, qui prit le nom de Kerasta, et fut 
confié à un chef kabyle de la famille de Mokrani; ils se pro- 
curèrent des ingénieurs et des fondeurs d'artillerie, achetèrent 
ou se firent donner des frégates et des vaisseaux, et en cons- 
truisirent quelques-uns. La Suède, la Norwège, le Danemark 
et la Hollande se soumirent à leur fournir des canons, des 
munitions et des agrès, malgré les plaintes de la France et de 
l'Espagne. Cette concession humiliante ne leur donna pas la 
paix, et tous les petits États continuèrent à être victimes de la 
piraterie. Elle était devenue une ressource officielle, inscrite 
au budget de la Régence; lorsqu'une des nations dont il vient 
d'être question demandait à conclure un traité qui lui assurât 
la sécurité des mers, on exigeait d'elle un tribut annuel équi- 
valent aux pertes qu'elle eût pu faire ; on verra souvent^ dans 
le cours de cette histoire, la même prétention se reproduire. 
Le Royaume des Deux-Siciles, la Toscane, Venise et Raguse 
s'y soumirent successivement. A l'exception de la France, de 
TAngleterre, de la Russie et de l'Espagne, toutes les nations 
maritimes durent accepter les unes après les autres les con- 
ditions imposées. Elles avaient d'abord cherché à s'y sous- 
traire en traitant directement avec la Porte; celle-ci, trop 
orgueilleuse pour avouer qu'elle n'avait plus aucune espèce 
d'autorité à Alger, accordait ce qui lui était demandé, et faisait 
accompagner l'ambassadeur chrétien par un Capidji, porteur 
d'un firman qui prescrivait au Dey de respecter le pavillon des 
alliés de sa Hautesse. En tout cas, c'était lettre morte; mais 
la réception n'était pas toujours la même. Si Tenvoyé arrivait 
à un bon moment, où la Course avait été fructueuse et où 
régnait l'abondance, il était reçu avec les plus grands hon- 
neurs apparents; mais on le raillait, en lui représentant que 
le Sultan était trop juste et trop bon pour vouloir que ses 
fidèles sujets mourussent de faim; qu'il avait sans doute été 



238 CHAPITRE SEIZIEME 

induit en erreur; qu'au surplus, on était prêt à obéir, si Cons- 
tantinople voulait se charger de la paie de la Milice ; et il fallait 
que la délégation se retirât sans avoir rien pu obtenir. Mais si 
sa venue coïncidait avec quelque désastre, peste, famine, 
défaite sur terre ou sur mer, l'accueil se ressentait de l'hu- 
meur farouche des Algériens; le vaisseau turc ne pouvait 
même pas s'approcher des forts de la ville sans être menacé 
du canon, et se voyait sommé de s'éloigner à la hâte; cet 
'affront fut sans cesse renouvelé et resta toujours impuni. 

Les nations qui ne payaient pas tribut n'en apportaient pas 
moins leur contingent aux finances du Beylik, sous forme de 
présents. L'Angleterre avait donné l'exemple, au moment oia 
elle cherchait à exciter la Régence contre la France, pour se 
rendre maîtresse du commerce de la Méditerranée et des 
comptoirs de la côte; elle prodigua l'argent, et, une fois entrée 
dans cette voie, elle ne put plus s'arrêter. Car c'est un des 
traits particuliers du caractère turc de transformer en un 
droit acquis toute habitude prise. « 11 faut observer, dit Laugier, 
de ne faire aucun présent aux Turcs ou Maures par pure libé- 
ralité, de peur que cela ne passe en usage, qui a force de loi 
dans ce pays-là. De là vient que les Consuls sont obligés de 
faire continuellement à ceux qui gouvernent, des présents 
que leurs prédécesseurs n'avaient fait que par générosité et 
pour faire leur cour. » De plus, quand on avait fait des libé- 
ralités à l'un des ministres, il fallait faire les mêmes à tous, 
sous peine de se créer des ennemis mortels. Les agents 
français comprirent très bien la situation, et s'évitèrent d'é- 
normes dépenses en prenant dès l'origine l'habitude de ne 
faire que des cadeaux de peu de valeur, et de ne jamais donner 
d'argent. Marseille leur envoyait des confitures, des liqueurs, 
de la parfumerie, des châtaignes, des pommes, des anchois, 
que les Consuls distribuaient au Dey et aux principaux du 
pays. Leur correspondance est remplie de détails fort curieux 
sur ces donatives; c'est une amusante étude de mœurs, où 
l'on voit les Turcs se comporter avec la naïve grossièreté d'en- 
fants mal élevés, affichant sans vergogne une gourmandise 
comique, demandant tout ce qu'ils voient et tout ce dont ils ont 
entendu parler, se plaignant de la qualité des châtaignes ou 



I 



ALGEH SOUS LES DEYS 239 

du marasquin, du mauvais état de conservation des fruits, 
s'indignant d'avoir été oubliés dans la distribution de telle ou 
telle denrée, se livrant à ce sujet à des scènes puériles, dont 
les Consuls ne peuvent pas s'empêcher de rire, tout en étant 
quelquefois inquiets du résultat final. Car, à travers toute 
cette mendicité, les Puissances ne se départent pas de leur 
gravité orgueilleuse; leurs réclamations, à les entendre, ne 
portent pas sur la valeur des objets, mais sur l'inattention, 
qui montre le peu de cas qu'on fait d'eux, et il faut les apaiser 
par des flatteries et des promesses. Lemaire dit à ce sujet ; 
« Indépendamment de ces présents faits par les Gouverne- 
ments, les Consuls qui les représentent sont obligés d'en faire 
eux-mêmes, et très souvent, au Dey et aux principaux officiers, 
pour jouir auprès d'eux d'une certaine considération et pour 
pouvoir être écoutés dans les affaires qui regardent leurs 
protégés. Une faut s'attendre de leur part à aucune espèce de 
reconnaissance, ni même de remerciement; ils affectent de ne 
pas faire attention au présent qu'on leur fait ; ou, si quelque- 
fois ils en parlent, ce n'est que pour se plaindre de sa modicité. 
J'avais peine à me persuader une telle insolence, et il m'a, 
fallu le voir pour m'en convaincre; de telle sorte qu'il y a 
moins d'humiliation à recevoir en France une aumône de cinq 
sols, qu'on n'en essuie ici en donnant tout son bien. 

« La cupidité des Algériens ne les porte pas seulement à 
mendier les présents de la manière la plus basse et la plus 
indigne, mais aussi à examiner les différentes provisions que 
les Consuls font venir de l'Europe pour leur usage particulier; 
et cela, non pour examiner s'il y a parmi elles des marchan- 
dises prohibées, mais pour demander sans honte ce qui leur 
convient le plus. Les Consuls, pour maintenir la bonne har- 
monie avec eux, n'osent leur refuser; aussi à peine conser- 
vent-ils le tiers des provisions qu'on leur envoie. Les princi- 
paux officiers, le Dey lui-même, leur demandent le sucre^ les 
liqueurs, les confitures qu'on leur envoie, et on a vu même 
quelquefois plusieurs des principaux dignitaires emporter chez 
eux sous leur bras jusqu'à des morues. » 

Il est vrai de dire que les autres nations, tout en les com- 
blant de bijoux, tabatières, diamants, brocarts d'or, montres, 



240 CriAPlTRË SEIZIEME 

pendules et armes de prix, ne font qu'exciter des scènes de 
jalousie plus violentes encore. Cela dura presque sans inter- 
ruption jusqu'en 1816. 

Avec le xvni^ siècle, commence la décadence de l'Odjeac; 
elle s'accroît de jour en jour, et il est facile de prévoir dès lors 
que la puissance barbaresque s'écroulera le jour où elle ne 
sera plus étayée par la rivalité des nations européennes. Les 
éléments de guerre, qui assurent seuls les revenus de la 
Rég-ence, Farmée et la marine, diminuent tous les jours; la 
Milice, que le Père Dan a vue en 1634 forte de vingt-deux mille 
hommes, ne se compose plus, en 1769, que de cinq mille janis- 
saires; en 1817, on n'en comptera plus que trois mille deux 
cents, dont un millier de vétérans et d'invalides; dès 1750, la 
nécessité a obligé de leur adjoindre les Colourlis et deux 
bataillons de Zouaoua, composés chacun de cinq cents Kabyles* 
La population, décimée par les pestes et les famines, a di- 
minué dans les mêmes proportions; Ilaëdo l'avait vue de 
soixante mille âmes; le Père Dan, de cent mille, accroisse- 
ment du à l'émigration des Maures d'Espagne. Au milieu du 
xvni^ siècle, Juan Cano n'en trouve que cinquante mille, et 
lorsque les Français entreront h Alger en 1830, ils n'auront à 
y recenser que trente mille habitants environ. Les renégats, 
qui, par leur esprit d'aventure et leur énergie, avaient été une 
des principales forces de la Régence, ont presque entièrement 
disparu; au xvn° siècle, ils étaient au nombre de vingt mille, 
selon Haëdo ; de douze mille, selon Gramaye; en 1769, il en 
reste doux ou trois cents seulement. Il en est de même en ce 
qui concerne les captifs; le Père Dan en a vu vingt-cinq 
mille; Gramaye trente cinq mille; au milieu du xvm° siècle, il 
y en a trois mille à peine. Les innombrables bagnes des par- 
ticuliers et des grands Reïs sont fermés et vides depuis long- 
temps; ceux de TÉtat sont abandonnés et tombent en ruines, 
à l'exception de ceux du Beylik, de Galera et de Sidi Amoudat 
qui ne contiennent pas à eux trois plus de mille huit cents pri- 
sonniers. Le port, d'où sortaient, en 1620, au moment de la 
saison de la (>)urse, plus de trois cents Reïs, dont quatre- 
vingls commandaient de grands vaisseaux, est presque désert ; 
en 1725, Laugier de Tassy n'y trouve plus que vingt-quare, 



ALGER SOUS LES DEYS 241 

navires armés de cinquante-deux à dix pièces de canon ; qua- 
rante-quatre ans plus tard, il n'en subsiste plus que dix-sept, 
armés de trois à vingt-six pièces ; neuf d'entre eux appar- 
tiennent au Beylik, huit à des particuliers. Le Badestan est 
une solitude ; l'on n'y entend plus retentir la voix des crieurs 
qui vendaient les esclaves et le butin ; la villc^ jadis si riche, si 
animée et si joyeuse, alors que l'or chrétien y coulait à grands 
flots, est devenue triste et misérable; les caravanes, qu'y atti- 
rait Tespoir du gain et l'appât des plaisirs faciles, en ont 
désappris le chemin; la populace, paresseuse, mendiante et 
voleuse, aigrie par la pauvreté, ne sort de son apathie fataliste 
que pour prêter les mains à toutes les émeutes, et se réjouir 
la vue de tous les supplices. Elle comprend instinctivement la 
signification des symptômes avant- coureurs de la fin^ et 
pense quelquefois à ses futurs maîtres, les guerriers vêtus de 
rouge annoncés par les anciennes prédictions. 



16 



CHAPITRE DIX-SEPTIÈME 

LES DEYS 



SOiMMAlRE. — Consulat de M. d'Arvieux. — Le P. Le Vacher. — Réclama- 
lion des Turcs détenus en France. — Mission de M. de Tourville. — Traité 
avec la Hollande. — Ravages des Reïs — Traité avec l'Angleterre. — Décla- 
ration de guerre à la France. — Fuite de Hadj'-Mohammed-Treki. — 
Baba-Hassan. — Les deux bombardements de Duquesne. — Mezzomorto. 

— Mission de Tourville et traité de paix. — Consulat de Piolle. ~ Intrigues 
anglaises et hollandaises. — Ibrahim Khodja. — La guerre recommence. — 
Bombardement du Maréchal d'Estrées. — Renouvellement des traités. 

— Émeutes, et fuite de Mezzomorto. 



L'intérim du Père Le Vacher, qui avait une profonde con- 
naissance des affaires d'un pays habité par lui depuis plus de 
vingt-cinq ans, fut très paisible; les Reïs dépensaient leur ac- 
tivité à courir sus aux Hollandais, qui subirent de grosses 
pertes. 

Cependant, à la suite d'un conflit qui avait éclaté entre le 
gouverneur du Bastion et le directeur de la Compagnie, le 
désordre s'était mis dans les Établissements. Le chevalier 
d'Arvieux fut chargé d'apaiser ce différend, et reçut en même 
temps la charge de consul. C'était un assez singulier per- 
sonnage ; ses mémoires révèlent un contentement de lui- 
même qui arrive souvent au comique. Fort infatué d'une 
noblesse douteuse (son oncle signait Laurent Arvieu, et lui- 
même est nommé Arvieu par tous ses concitoyens) il qualifie 
l'érudit captif duquel nous parlons plus loin ^ de : « un sieur 
Vaillant, qui se dit homme du Roy, parce que M. Colbert l'a 



1. Le savant duquel M. d'Arvieux parle avec un dédain si mal justifié est 
le célèbre numismate Jean Foy-Vaillant, né àBeauvaisen 1632. Lors deTor^ 
ganisation de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, il fut admis 
comme associé, et y remplaça Charpentier l'année suivante. Son ami, Jacob 
Spon, nous a laissé de curieux détails sur les péripéties de sa captivité à 
Alger. {Voyages de Spon, Lyon, 1673, 3 vol. in-12, t. II, p. 13 et suiv.). 



LES DEYS 243 

envoyé chercher des médailles ; » il nous appre'nd qu'à son 
débarquement, il avait: « sa canne, son épée^ et un habit 
assez propre pour être distingué de tous ceux qui l'accompa- 
gnaient. » A l'en croire, il a été le collaborateur de Molière, 
et le roi, après la première représentation du Boui^geois Gen- 
tilhomme^ a dit : « On voit bien que le chevalier d'Arvieux y 
a mis la main. » Il arriva à Alger le 10 septembre 1674, et 
fut assez mal reçu par Baba-Hassan, auquel déplurent les 
allures un peu trop hautaines du nouveau venu. Il n'aurait 
même pas pu arranger les affaires du Bastion, si le gouver- 
neur protégé du Dey, Jacques Arnaud^, n'était venu à mourir 
au cours des négociations. Enfin, malgré les intrigues d'un 
certain Marseillais du nom d'Estelle, celles des Anglais et du 
Génois Lomellini , gouverneur de Tabarque , qui voulait 
acheter les Établissements, il fit nommer le sieur Lafont, son 
candidat. Celui-ci se conduisit assez mal, et suscita de nou- 
velles difficultés. M. d'Arvieux réclamait depuis son arrivée 
vingt-cinq Français , pris par Mezzomorto sur un vaisseau 
livournais. On sait que les Algériens déclaraient de bonne 
prise Jes passagers des navires ennemis; ceux-ci étaient 
presque tous des gens de loisir, qui, au moment de leur 
capture, se rendaient à Rome, pour y assister aux fêtes du 
Jubilé; le célèbre numismate Vaillant se trouvait parmi eux, 
et le reïs qui les avait pris en espérait une riche rançon. Ce 
corsaire était un personnage considérable, que le Dey crai- 
gnait de mécontenter ; aussi opposait-il au consul grief pour 
grief, demandant, qu'avant tout, on lui rendit l'équipage 
d'une barque qui était venue s'échouer à Port-Vendres en 
fuyant les galères d'Espagne ; les Turcs qui la montaient 
avaient été capturés, au mépris de tout droit, et envoyés aux 
galères de Marseille. Le Père Le Vacher s'était très active- 
ment occupé de cette affaire, n'avait pas eu de peine à démon- 
trer au Conseil Royal l'injustice de la détention des Turcs, et 
avait obtenu des ordres pour qu'ils fussent rapatriés. Comme 
toujours, Fexécution des injonctions du Roi avait été entravée 
par la mauvaise volonté des capitaines des galères, peu satis- 
faits de voir démonter leurs cliiourmes; de plus, quelques-uns 
des forçats étaient sur mer, et il fallait attendre qu'ils revins- 



244 CHAPITRE DIX-SEPTJEME 

sent. M. d'Arvieux eut pu tirer un bon parti des instructions 
données par Colbert et Seignelay à l'intendant des galères et 
aux échevinsde Marseille, qui avaient reçu l'ordre de hâter la 
libération des captifs par tous les moyens possibles. 

Mais, au lieu de se servir de ces lettres pour montrer au Dey 
et au Divan que l'on était tout disposé à leur faire justice^ il 
gâta tout par ses emportements, sa jaclance et ses menaces. Il 
fit un tel esclandre à l'assemblée du 2 février 1675, qu'il sou- 
leva contre lai un orage violent: il fut un instant question de 
lui faire un mauvais parti, et il ne dut son salut qu'à l'opinion 
que les Turcs conçui-ent de lui, et qu'ils traduisirent en lui 
donnant le surnom de Dely (fou) K II fut cependant forcé de 
se retirer et de ne plus paraître au Conseil, laissant le soin 
des affaires au Père Le Vacher, qui obtint presque immédia- 
tement la relaxation de Vaillant ; le Dey fit même rendre au 
savant de précieuses médailles qui lui avaient été prises, et le 
chargea d'une lettre pour Louis XIV. Il y affirmait son désir 
constant de conserver la paix, et priait le roi de l'aider à le 
faire en renvoyant les captifs le plus tôt possible, et en chan- 
geant le consul. Il demandait le retour de M. Dubourdieu, 
disant qu'il plaisait à tout le monde, et qu'il était aussi apte à 
tout concilier que son successeur l'était peu. Sur ces entre- 
faites, M. d'Arvieux, se voyant inutile, et ayant appris que le 
Divan voulait le faire embarquer de force, partit le 30 avril. 
Avant son départ, il alla prendre congé d'Ismaïl Pacha « qui 
se mêlait si peu des affaires qu'il fut extrêmement surpris à 
cette nouvelle », et qui « se plaignit de l'esclavage où il 
était. » Arrivé en France, le chevalier adressa à Colbert plu- 
sieurs lettres de doléances, auxquelles on n'accorda que le 
peu d'attention qu'elles méritaient. Il fut remplacé dans sa 
charge par le Père Le Vacher, qui dut se faire violence pour 
accepter des fonctions que son âge et ses infirmités lui ren- 
daient presque insupportables. 

Les premières années de son consulat furent assez tran- 

1. D'Arvieux, toujours content de lui-même, est enchanté d'avoir mérité ce 
soDriquel; il nous apprend qu'on ne doit pas le prendre en mauvaise part, 
« aiiendu qu il signifie, dans un sens figuré, un déterminé qui ne craint pas 



LES DEYS 245 

quilles, malgré les intrigues des Anglais et des Hollandais, 
qui prodiguaient les présents pour faire déclarer la guerre à 
la France. Une croisière portugaise tenait la mer, sous les 
ordres de Magellanez ; elle n'empêcha pas les Reïs de venir 
ravager les environs de Lisbonne en 1675 et 1676. Au mois de 
juillet 167o, les Espagnols d'Oran dirigèrent une expédition 
jusque sous les murs de Tlemcen ; ils furent repoussés, et les 
indigènes vinrent les bloquer dans leurs possessions ; Baba 
Hassan envoya quelques janissaires pour aider les assaillants ; 
le siège dura trois ans, et les deux armées furent décimées 
par la peste; en janvier 1678, la garnison de la ville fit une 
sortie dans la plaine de Meleta, tua beaucoup de monde aux 
Arabes, et ramena huit cents prisonniers ; mais, au mois de 
juin, Oran était de nouveau investie, et les Algériens bar- 
raient rentrée de son port. Cette même année, l'escadre 
anglaise, sous les ordres de Narborough, fit une démons- 
tration sur Alger_, et y lança quelques boulets ; deux batteries 
de quinze pièces, nouvellement construites, l'éloignèrent ; la 
croisière continua sous les ordres de Herbert. 

Les forces du Consul n'étaient pas à la hauteur de son cou- 
rage ; les souffrances qu'il avait essuyées à Tunis avaient 
ruiné sa santé^ et il était presque perclus par suite de douleurs 
rhumatismales. Dès le commencement de 1676, il avait de- 
mandé son remplacement, faisant savoir à Colbert que le Dey 
et le Divan verraient avec plaisir revenir M. Dubourdieu. 
En 1677, il fut de nouveau frappé de la peste; il ne s'en sauva 
qu'avec peine, et une nouvelle infirmité, l'éléphantiasis, vint 
lui rendre l'exercice de sa charge de plus en plus pénible. 
Cependant il était parvenu à faire relaxer les vingt-cinq Fran- 
çais pris sur le navire livournais, en s'engageant personnel- 
lement pour les Turcs de Port-Yendres ; mais, au lieu de se 
conformer aux ordres du Roi, l'Intendant des galères, plus 
soucieux de la qualité de ses chiourmes que de la paix pu- 
blique, ne renvoya que quelques Maures estropiés ou hors de 
service. Le Divan, en présence de cette satisfaction dérisoire, 
eut une telle explosion d'indignation, que le P. Le Vacher eut 
beaucoup de peine à la calmer. Il remontra que le Roi avait 
été trompé, promit que les coupables seraient punis, et Ter- 



246 CHAPITRE DIX-SEPTIÈME 

reur réparée. A force d'instances et de réclamations, il finit 
par y arriver. Cet incident était à peine terminé, qu'il en 
survint un nouveau, de la même nature que le précédent, 
mais dont les conséquences allaient être autrement graves. 
Une barque, montée par sept Algériens, qui fuyaient le dur 
esclavage des galères d'Espagne, fut amarinée par un vaisseau 
français, qui, après s'en êtce emparé sans résistance , conduisit 
l'équipage au bagne de Marseille. Le Divan demanda la mise 
en liberté de ces malheureux, et le Consul s'occupa activement 
de Tobtenir; mais ce fut en vain qu'il représenta l'injustice de 
l'action commise, et l'irritation qu'elle excitait à Alger. On 
s'obstina àne pas le croire, à traiter cette affaire de vétille; on 
finit par déclarer « qu'il était indigne de la grandeur du Roi de 
traiter avec de la canaille et des corsaires. » Le P. Le Yacher, de 
plus en plus malade, dégoûté de tout ce qui se passait, et pré- 
voyant l'issue fatale, ne cessait de solliciter son changement. 

C'est inutilement que M. Denis Dussault, qui venait de 
prendre la direction des Établissements, s'efforçait de faire 
comprendre à la Cour les graves inconvénients d'une rupture 
pour le commerce; cet homme très intelligent et très dévoué, 
qui rendit les plus grands services, et aux théories duquel il 
fallut bien revenir plus tard, ne fut pas plus écouté à ce mo- 
ment que le Consul*. Sur ces entrefaites, M. de Tourville fut 
envoyé à Alger avec son escadre pour y réclamer les Français 
pris sur des vaisseaux étrangers. 11 fut reçu avec les plus 
grands honneurs; le Dey lui accorda ce qu'il demandait, tout 
en faisant remarquer que la teneur des traités ne l'y obligeait 
pas. L'Amiral obtint, séance tenante, la modification de l'ar- 
ticle litigieux, embarqua les captifs, et mit à la voile pour 
Tunis. Le lendemain de son départ, les Algériens s'aperçurent 
que deux esclaves s'étaient enfuis à bord des vaisseaux du 
roi; le consul fut déclaré responsable, et incarcéré; mais il 
fut relâché au bout de quelques jours, grâce à la vénération 
qu'il avait su inspirer aux Turcs par ses hautes vertus. 

L'année suivante, les Hollandais, qui imploraient en vain 

rip^My^'"-,!*^^ h^^''^^ ^"^ P- Le Vacher (Archives de la Chambre de Commerce 
cJe Marseille, AA, p. 647). 



LES DEYS 247 

la paix depuis plus de six ans, prodiguant à cet effet des pré- 
sents et des promesses, obtinrent un traité, qui fut signé 
le l^" mai; ils s'engageaient à fournir tous les ans des câbles, 
des mâts, de la poudre, des projectiles et des canons ; le 
comte d'Avaux, ambassadeur de France à la Ilaye^ protesta 
hautement, et déclara que les navires ainsi chargés seraient 
traités en ennemis. Au reste, cet arrangement ne servit pas 
à grand'chose aux Etals, dont le consul était mis aux fers 
quelques mois après, et dont les captifs peuplaient les bagnes. 
Les ravages des Reïs ne se ralentissaient pas; en 1679, on 
les avait vus auxAçores; en 1681, près de Naples, puis en 
Sicile, en Corse et aux Etats Pontificaux, oii ils étaient venus 
prendre dix tartanes sous le canon de Civita-Yecchia. 

Le 14 septembre 1680, Duquesne se présenta devant le Dey, 
qui, en réponse à l'exposé de ses griefs, lui réclama les Turcs 
des galères de Marseille. La peste continuait ; au mois de 
février 1681, la poudrière du fort Bab-el-Oued sauta : quatre 
cents maisons furent démolies, et il périt beaucoup de monde. 
MM. Hayet et de Virelle furent envoyés par la Cour pour 
demander Fexécuiion des traités, et obtenir « qu'il fût déclaré 
que les Français ne pourraient plus être esclaves à Alger, de 
quelque manière qu'ils eussent été pris. » Le Divan y consentit, 
à condition que les Algériens injustement détenus depuis si 
longtemps lui seraient renvoyés; l'accord fut conclu sur ces 
bases, et la paix semblait assurée, lorsqu'on apprit par les 
lettres des captifs que, loin de briser leurs fers, on venait de 
les rembarquer sur les galères de l'escadre du Levant. Cette 
mauvaise foi excita une indignation générale, et, après un 
ultimatum qui fut dédaigneusement accueilli à Versailles, la 
guerre fût unanimement déclarée à la France dans la séance 
du 18 octobre 1681. Les prédictions de M. Dussaultne tar- 
dèrent pas à se réaliser; un mois après la rupture^ les Reïs 
avaient déjà pris vingt-neuf bâtiments français, et fait trois 
cents esclaves. Dans les quatorze dernières années, les Anglais 
s'étaient vu prendre trois cent cinquante navires, et six mille 
matelots; ils profitèrent des hostilités pour obtenir un traité 
fort onéreux, que le P. Le Vacher qualifie de : « La paix la 
plus honteuse qu'on puisse imaginer. » 



248 CHAPITRE DIX-SEPTIÈME 

La France se préparait à la guerre ; les galiotes à bombes 
de Renau d'Eliçagaray se construisaient activement, et le Roi 
se disposait à donner l'ordre à Duquesne d'aller à Alger, de 
« l'incendier et de le détruire de fond en comble. « Le vieil 
Hadj' Mohammed, inquiet de la tournure que prenaient les 
événements, s'embarqua secrètement sur un de ses vaisseaux, 
et s'enfuit à Tripoli, abandonnant sa charge à son gendre Baba 
Hassan, qui était, depuis longtemps, le véritable maître. Son 
dernier acte fut la nomination de Si Abd-el-Kader, fils de 
Si Mohammed Amokran, qui fut reconnu chef des trois frac- 
tions des Ouled-Barbacha, à titre indépendant des Beys de 
Constantine. Le nouveau Dey marcha contre les Marocains 
qui assiégeaient Tlemcen, et les força de rentrer chez eux; il 
les eut sans doute poursuivis, s'il n'eut été rappelé à Alger 
par la crainte de Tattaque des Français. 

En effet, Duquesne était parti de Toulon le 12 juillet 1682. 
Dussault avait inutilement envoyé à M. de Seignelay mémoires 
sur mémoires ; il y avait vainement remontré que cette guerre 
devait être fatale à la France parles pertes immenses qu'elle 
causerait au Trésor. Il disait qu'il était préférable de se 
désister de quelques articles des traités^ que les Algériens ne 
voulaient plus admettre, tel que celui qui concernait les Fran- 
çais trouvés sur les bâtiments ennemis d'Alger, ce qui ne 
pouvait être qu'avantageux à notre marine, à cause du nombre 
des marins qui allaient servir à l'étranger, attirés par les 
bénéfices qu'ils y trouvaient*; qu'il fallait rendre les Turcs 
de Marseille, et faire la paix avec le Divan, moyennant qu'il 
déclarerait aussitôt la guerre à la Hollande et à l'Angleterre; 
« de cette manière, la France, disait-il, aura le monopole du 
commerce dans le Levant et la Barbarie, et s'enrichira en 
raison des pertes que feront les autres nations. » 

Tout cela était très juste; mais la voix de l'orgueil l'emporta 
sur celle de la raison. 

Le 25 juillet, Duquesne parut devant Cherchel, qu'il 

1. C'était la théorie même du cardinal de Richelieu, développée dans ses 
leltres a M. de Sèguiran; c'était celle de tous les capitaines, qui ne cessaient 
de déplorer la désertion des gens de mer. 



LES DEYS 24-9 

canonna, détruisant en quelques heures la redoute du rivage, 
et brûlant deux navires; le 29, il donnait devant Alger son 
ordre de bataille à la flotte, qui se composait de quinze galères, 
onze vaisseaux, deux brûlots et cinq galiotes à bombes. Pen- 
dant quinze jours, il manœuvra dans la rade, et le 15 août, 
renvoya les galères^ qui lui étaient inutiles. Le 20 au soir, on 
prit les postes de combat. Le front de mer de la ville était 
armé de cinquante canons; l'îlot, de cinquante; la tour du 
fanal, de vingt-sept^ en trois batteries étagées; le fort des 
Anglais, de dix ou douze; les batteries de Bab-el-Oued et de 
Bab-Azoun, de quinze chacune. Dans la nuit du 20 au 21, on 
fit le premier essai des bombes, et l'on reconnut que la distance 
était trop grande. Le feu ne recommença que le 26 au soir; 
quatre-vingt-six bombes furent lancées sans grand succès 
Pendant la nuit du 30, les mortiers en envoyèrent cent 
quatorze, qui firent de grands dégâts, ainsi qu'on l'apprit par 
un esclave fugitif. Le 3 septembre, les Reïs tentèrent une sortie, 
qui fut vigoureusement repoussée ; le 4, au matin, ils prièrent 
le P. Le Vacher d'aller, de leur part, demander à l'amiral 
à quelles conditions il cesserait le feu ; celui-ci refusa de 
répondre au consul, déclarant qu'il ne voulait entendre que 
les délégués du Divan, munis des pouvoirs nécessaires pour 
traiter, et le feu continua jusqu'au 12, tout le temps que le 
vent ou l'état de la mer le permit. 

Malgré leurs pertes, les Algériens ne firent plus aucune 
tentative d'accommodement; Baba-Hassan faisait surveiller la 
ville par des hommes dévoués, et tous ceux qui murmuraient 
étaient immédiatement décapités. Le 12 septembre, le temps 
devint trop mauvais pour les galiotes, et Duquesne partit, 
laissant les soins de la croisière d'hiver à M. de Lhéry. Il avait 
écrasé une cinquantaine de maisons et tué cinq cents habitants ; 
mais il n'avait obtenu aucun autre résultat. Une médaille com- 
mémorative, qui eût pu être consacrée à des actions plus glo- 
rieuses, fut frappée à cette occasion. Le P. Le Vacher avait 
couru de grands dangers ; sa maison avait été visitée par 
quelques projectiles, quoique couverte par le drapeau blanc 
du Consulat ; il est vrai de dire que les mortiers liraient au 
hasard, et que les bombes crevaient souvent à moitié chemin, 



250 CHAPITRE DIX-SEPTIÈME 

et quelquefois même au départ. A son arrivée en France, 
l'amiral fit subir aux galiotes les modifications nécessaires, et 
s'occupa de se procurer des munitions de meilleure qualité ; 
car Fexpédition de 1683 était déjà résolue. Au com.mencement 
de cette année, la peste redoubla, et fut suivie de la famine; 
le prix des vivres décupla. Les Hollandais rachetèrent des 
captifs pour 52.000 écus. 

Duquesne partit de Toulon le 6 mai, avec vingt vais- 
seaux ou frégates, sept galiotes, deux brûlots, et trente flûtes, 
tartanes ou barques. Seize galères devaient venir le rejoindre. 
A la sortie du port, il fut assailli par une violente tempête , 
qui lui enleva quelques chaloupes et lui occasionna des avaries 
graves, qu'il fallut aller réparer, ce.qui amena un retard consi- 
dérable. La flotte ne parut devant Alger que le 18 juin, et 
prit son poste le 23. Le bombardement fut contrarié 
d'abord par le mauvais état de la mer, ne commença que le 
26 au soir, sans sommation préalable, et continua le 27, 
sous le feu des Algériens, qui semblent avoir manqué de 
bons artilleurs. Le 28, Le Dey envoya à bord du Saint-Esprit 
un parlementaire, accompagné du P. Le Yacher, que Duquesne 
ne voulut pas recevoir. Il se montra cruel 'pour ce vieillard, 
auquel sa charge, pour ne pas parler de ses vertus personnelles, 
eût dû valoir plus d'égards. La première fois, il ne laissa pas 
accoster son embarcation et lui parla du haut de la galerie de 
poupe; deux jours plus tard, quand il amena les otages^ aucun 
siège ne lui fut ofl^ert, et, comme il ne pouvait se soutenir sur 
ses jambes enflées et malades, il dut s'asseoir sur un aflût de 
canon. Ce fut là que l'amiral, après l'avoir traité durement, 
termina par ces mots : « Yous êtes plus Turc que Chrétien. 
— Je suis prêtre, » répondit simplement celui qui, un mois 
après, devait mourir avec tant de courage. 

L'amiral déclara qu'il entendait n'avoir affaire qu'aux Turcs ; 
il répondit à l'envoyé qu'il ne permettrait les ouvertures de 
traité que lorsque tous les captifs français auraient été rendusi 
et le congédia brusquement. Après quelques démarches inu- 
tiles, un court armistice de moins de vingt-quatre heures fut 
accordé, pour donner le temps de rechercher les esclaves chez 
leurs différents maîtres. Le 29, à midi, on en ramena cent 



LES DEYS 251 

quarante-ua ; le 30, cent vingt-quatre ; le 1" juillet, cent cin- 
quante-deux; le 2, quatre-vingt-trois; enfin, à la date du 3, 
il ne restait plus de prisonniers à rendre, et le Divan avait obéi, 
« sans avoir aucune assurance de la manière dont M. le mar- 
quis Duquesne voudrait leur donner la paix. » MM. Ilayet et 
de Combes descendirent à terre pour en régler les conditions; 
le Dey envoya des otages, parmi lesquels il eut soin de 
comprendre Mezzomorto, dont il craignait l'influence, et dont 
il connaissait le mauvais esprit. Une quinzaine de jours se 
passèrent en négociations; Baba-Hassan, qui ne pouvait 
pas réunir le million et demi que Famiral réclamait comme 
indemnité, demandait du temps, et les choses traînaient en 
longueur. 

Cependant la ville était divisée en deux partis, celui de la 
paix, représenté par les Baldis et la Milice, et celui de la 
guerre, qu'appuyait la Taïffe des Reïs. Mezzomorto, qui en 
était le chef, fut tenu au courant de tout ce qui passait par les 
fréquentes visites qu'il reçut. Il persuada à Duquesne de le 
débarquer, disant « qu'il en ferait plus en une heure que Baba- 
Hassan en quinze jours. » On fut bientôt édifié sur le véritable 
sens de cette phrase ironique ; à peine descendu à terre, i] 
s'entoura des Reïs, à la tête desquels ilmarchasurlaJenina, et, 
au milieu d'un horrible tumulte, fit massacrer le Dey par son 
séide Ibrahim Khodja, arbora le drapeau rouge, et ouvrit le 
feu de toutes les batteries sur la flotte, à laquelle il renvoya 
M. Hayet, avec mission de dire à TAmiral que, s'il recommen- 
çait à tirer des bombes, les Chrétiens seraient mis à la bouche 
du canon. Cela se passait le 22 juillet; lesgaliotes ripostèrent 
énergiquement au canon des batteries, et ce combat d'artillerie 
se prolongea jusqu'aux premiers jours d'octobre, époque où 
la mauvaise saison obligea Duquesne à lever l'ancre, sans 
avoir pu vaincre l'obstination des Algériens. Cette double 
expédition, qui avait coûté plus de vingt-cinq millions au 
Trésor, n'eut pour résultat que l'écrasement d'une centaine 
de maisons, de deux ou trois mosquées, la mort d'un millier 
d'habitants, et l'incendie de trois vaisseaux corsaires. C'était 
peu, et le sentiment public se traduisit par cette phrase d'une 
lettre de M. de Seignelay au maréchal d'Estrées : « Plut à Dieu 



252 CHAPITRE DIX-SEPTIÈME 

que raffairc d'Alger eût été commise à vos soins! » Duquesne 
n'obéit pas aux ordres du Roi, qui, désireux d'en finir avec ce 
nid de pirates, lui avait formellement enjoint de profiter de la 
terreur de l'ennemi, et du désordre qu'engendrerait le bombar- 
dement pour débarquer des troupes, mettre le feu à la ville, 
la ruiner de fond en comble, faire sauter le môle et Testacade, 
de façon que le port devînt à jamais impraticable. Rien de 
tout cela ne fut même tenté ; on rapporta en France les mines 
de cuivre destinées à forcer l'entrée du port, et une partie des 
bombes qu'on avait emportées, et qui eussent pu être utilisées 
pour la destruction des batteries du fanal, les seules qui 
empêchassent sérieusement l'opération commandée; enfin, 
malgré les lettres réitérées du ministre, l'amiral, en dépit de 
l'avis de Tourville et des meilleurs officiers de la flotte, s'obs- 
tina à se borner à un bombardement qui produisit très peu 
d'effet utile, et qui, en excitant au plus haut point les fureurs 
de la populace, la porta aux plus violentes atrocités ^ Le 29 
juillet, au plus fort du feu, et au milieu de la confusion qui 
régnait dans la ville, une bande affolée s'était précipitée sur le 
consulat français, qu'un malveillant avait désigné comme 
faisant des signaux à la flotte. Après avoir saccagé la maison, 
les forcenés s'emparèrent de la personne du Consul en pous- 
sant des cris de mort; comme il ne pouvait marcher, on l'em- 
porta assis sur une chaise, et l'on se dirigea tumultueusement 
chez le Dey, qui se trouvait à ce moment aux batteries du 
fanal, où il venait d'être blessé à la figure. Sans s'occuper 
davantage de son assentiment, la horde d'assassins reprit sa 
marche vers le môle, où le Père Le Yacher fut attaché à la 
bouche d'un canon, dont la décharge dispersa ses membres. 
On dit, ce qui est peu probable, qu'on lui donna à choisir entre 
la mort et l'apostasie ; en tous cas, son choix était fait depuis 
longtemps, et il vit arriver avec une sérénifé parfaite cette fin 
de ses longues souffrances, que sa piété seule pouvait l'em- 



1. Voir Abraham Duquesne et la Marine de son temps (t. II, p. 145 
et suiv.). Bien que M. Jal se soit fait l'avocat d'office de son héros, il se 
montre fort embarrassé à ce moment, et se voit forcé de défendre sa cause 
par des arguments philanthropiques qui peuvent avoir leur valeur dans le 
Conseil, mais qui la perdent entièrement quand j'épée est tirée. 



LES DEYS 253 

pêcher de désirer. Yingt résidents français partagèrent son 
sort; un officier prisonnier, M. de Choiseul-Beaupré , fut 
sauvé, dit-on, par la reconnaissance d'un reis, au moment où 
on allait mettre le feu à la pièce à laquelle il était attaché ^ 
Toutes ces horreurs eussent pu être évitées, si Duquesne, 
suivant l'exemple qu'avait donné M. d' Aimeras en 1673, eût 
fait embarquer le Consul et les résidents avant les hostilités. 

Cette coûteuse entreprise n'avait donc servi qu'à aigrir 
l'esprit des Algériens et à les détacher complètement de la 
Porte, qui avait refusé de les secourir. Comme le commerce, 
malgré la croisière de M. de Lhéry, continuait à souffrir de 
plus en plus, il fallut en revenir au mode d'action sagement 
préconisé jadis par le P. Le Vacher et par M. Dussault; ce 
dernier fut chargé d'ouvrir des négociations, qu'il conduisit 
avec son habileté ordinaire ; Hadj' Hussein lui avoua que 
« si le Roi voulait la paix une fois, lui la voulait dix. » Mais il 
refusa formellement d'avoir affaire à Duquesne, qu'il traitait 
« d'homme sans parole. » 

Pendant tous ces événements, les Établissements n'avaient 
pas été inquiétés ; lors du deuxième bombardement, l'Amiral, 
craignant des représailles, avait 'envoyé au Bastion quatre 
galères, sous le commandement de M. de Breteuil, qui rapa- 
tria quatre cent vingt personnes. A la fin des hostilités , 
M. Dussault réorganisa le personnel. 

Les émeutes éclataient chaque jour à Alger, et Hadj' Hus- 
sein n'arrivait à les réprimer qu'en versant des flots de sang ; 
il fut plusieurs fois blessé dans ces combats de rua. Sachant 
que cette agitation était entretenue par le Bey de Tunis, il 
envoya contre lui une expédition sous les ordres d'Ibrahim- 
Khodja, qui emmena avec lui les deux frères du Bey, ses 
compétiteurs^ et s'empara de Tunis après un assez long siège. 

Le 2 avril 1684, M. de Tourville, accompagné d'un capidji 
de la Porte, arriva à Alger avec une grosse escadre, et y fut 
très honorablement reçu. Après une vingtaine de jours dé- 
pensés en pourparlers^ la paix fut signée et proclamée « pour 
une durée de cent ans ! » Les captifs devaient être mis en 



1. Cette légende est tout au moins très douteuse. 



254 CHAPITRE DIX- SEPTIEME 

liberté de part et d'autre ; les consuls n'étaient plus rendus 
responsables des dettes de leurs nationaux; le Dey envoya 
à Versailles, pour y demander le pardou du passé, Hadj' 
Djafer Agha, qui reçut audience du roi le 4 juillet, fut pro- 
mené à Saint-Cloud et à Trianon, où il enchanta la Cour par 
ces flatteries dont les Orientaux savent être si prodig-ues à 
l'occasion K M. de Tourville retourna en France, laissant 
l'agent du Bastion, Sorhaindre, comme consul intérimaire. Il 
fut remplacé en février 1685 par M. Piolle, qui ne semble 
s'être occupé sérieusement que de ses propres affaires. Toute 
cette année fut tranquille ; au printemps, le Dey envoya à 
Versailles Hadj' Méhémet, avec dix chevaux barbes qu'il offrait 
au Roi, en le remerciant d'avoir libéré les captifs Turcs ; 
Tourville revint à Alger le 23 mai, et se vit rendre soixante- 
quinze Français qu'on avait rachetés dans l'intérieur du pays. 
Les Anglais et les Hollandais, qui avaient fait tous leurs 
efforts pour empêcher le traité de 1684, furent maltraités au 
Divan, qui ne répondit à leurs plaintes qu'en déclarant la 
guerre ; les Reïs fondirent sur leurs bâtiments, tout en conti- 
nuant à ravager les côtes d'Italie et d'Espagne ; quelques-uns 
d'entre eux, qui avaient attaqué des Français, furent bâtonnés 
ou pendus. 

En 1686, Hadj' Hussein, qui venait de recevoir de la Porte 
le caftan de Pacha, renvoya à Tripoli le vieil Ismaïl , et fit 
nommer Dey, son séide Ibrahim Khodja ; celui-ci revenait de 
Tunis, qu'il avait pillé à fond, après y avoir installé le Bey 
Mehemed ; il ne s'occupa en rien du gouvernement, et passa 
les trois années suivantes à combattre les Espagnols d'Oran, 
avec des alternatives de succès et de revers, le tout sans 
grande importance. 

Cependant, comme il était impossible de contenir les Reïs, 
ils recommencèrent à enlever des navires français, à partir 
de l'été 1686 ; les représailles ne se firent pas attendre ; une 



1. Entre autres flatteries, Hadj' Djafer déclara : u qu'il n'était pas surpre- 
nant que Versailles fût le plus beau palais du monde, étant la demeure du 
plus grand des rois. » (Gazette de France, 1685, p. 143). Mais cette phrase 
galante pourrait bien être de l'invention de l'interprète royal, Petit de la 



LES DEYS i20O 

croisière bien dirig^ée leur coûta une vingtaine de bâtiments ; 
MM. de Château-Renaud, de Beaulieu et de Noailles se distin- 
guèrent particulièrement dans cette campagne, qui fut heu- 
reusement continuée par MM. d'Amf reville et de Coëtlogon. 
Le nouveau consul était peu respecté^ en raison de ses habi- 
tudes mercantiles, qui indisposaient contre lui les négociants 
eux-mêmes de la Nation. Les captifs, habitués aux soins et 
aux aumônes des Lazaristes, se plaignaient d'être délaissés. 
Lorsque le Dey apprit qu'un arrêt du Conseil d'État engageait 
les bâtiments marchands à s'armer et leur promettait une 
prime par chaque corsaire pris ou coulé, il fit saisir Piolle et 
trois cent soixante-douze Français, qui furent enchaînés et 
conduits au travail des carrières, en butte aux mauvais traite- 
ments de la populace ; le consulat fut pillé : les onze bâtiments 
français qui se trouvaient dans le port furent vendus avec 
leurs cargaisons et leurs équipages ; ce fut en vain que 
M. Dussault chercha à s'interposer ; les présents prodigués 
par les nations ennemies avaient produit leur effet, et lui 
valurent une réponse insultante qui mit nécessairement fin à 
ses démarches. . 

M. Piolle avait été tellement maltraité qu'il était gravement 
malade ; le Père Montmasson, vicaire apostohque, chez lequel 
les sceaux avaient été portés^ parvint à le faire interner dans 
la maison des agents du Bastion, et le fit soigner de son 
mieux. 

Hadj-Hussein, sachant que le maréchal d'Estrées assem- 
blait une flotte formidable, fortifiait les batteries du port 
et de la côte, faisait amasser les munitions, et couler les 
meilleurs vaisseaux pour les mettre à Tabri des bombes ; il 
eût cependant voulu traiter, et écrivait dans ce sens à M. de 
Vauvré, intendant de la Marine à Toulon ; mais il était trop 
tard, et les lettres n'arrivèrent que lorsque le canon avait déjà 
parlé. Le Maréchal arriva devant Alger le 26 juin avec 
quinze vaisseaux, seize galères, et dix galiotes à bombes ; il 
prit immédiatement position^ et fît parvenir au Divan une 
lettre dans laquelle il déclarait que, si les atrocités de 1683 se 
renouvelaient^ il exercerait des représailles sur les captifs 
Turcs qu'il avait à bord. Hadj Hussein répondit insolemment 



256 CHAPITRE DIX-SEPTIEME 

que le Consul serait la f remière victime du bombardement, 
attendu « que les Algériens considéraient ce mode de guerre 
comme déloyal ; que, quand même son propre père serait 
au nombre des prisonniers menacés de mort, il se conduirait 
de la même façon ; mais que, si Tamiral voulait lutter honnê- 
tement à coups de canon, ou descendre à terre pour combattre, 
il prendrait lui-même les esclaves sous sa protection. » Le feu 
commença le 1" juillet, et durajusqu'au 16, sous la canonnade 
de la ville, qui ne causa pas de grosses pertes. Les galiotes 
lancèrent dix mille quatre cent vingt bombes ; les dégâts furent 
immenses. Nous lisons dans une lettre d'un marchand parti 
d'Alger au mois d'août: « La ville a été absolument écrasée, 
les cinq vaisseaux qui étaient dans le port sont coulés; le fort 
de Matifou, avec ses quinze pièces de canon, entièrement 
rasé ; Alger n'est qu'une ruine ; les mosquées et la maison du 
Dey sont à terre. Les bombes ont dépassé la ville haute et 
brisé les aqueducs. Le fanal, le môle et le chantier de cons- 
truction sont fort endommagés; Mezzomorto a été blessé deux 
fois ; les habitants, s'étant d'abord retirés à la campagne, ont 
peu souffert. » 

Cependant , dès la première apparition de la flotte, 
MM. Piolle,de la Croisière de Motheux, le Père Montmasson, 
le Frère Francillon, trois capitaines marins, cinq patrons, six 
écrivains et vingt-cinq matelots, avaient été enfermés au m 
bagne du Beylik, et partagés en escouades destinées à marcher I 
à la mort les unes après les autres. Le 3 juillet, Piolle fut 
conduit au canon avec quinze matelots ; il fut si cruellement 
frappé tout le long de la route à coups de bâton et de couteau 
qu'il expira avant d'arriver à la batterie ; il mourut fidèle à 
Dieu et au Roi, dit la lettre qui nous donne ces détails. Le 5, 
les bourreaux s'emparèrent du Père Montmasson et de quatre 
Français ; le Vicaire apostolique fut horriblement torturé et 
mutilé ^ , puis attaché au canon. Les jours suivants, le reste 

1. On lui coupa le nez. les oreilles, on lui creva un œil, et son corps fut 
déchire a coups de couteaux et de poinçons; enfin, l'immonde populace ter- 
mina son œuvre par un acte d'obscène cruauté, que l'oraison funèbre du 
martyr décrit en ces termes : « II s'était rendu eunuque lui-même pendant 
toute sa vie par la pratique exacte et constante d'une parfaite continence, et, 



1 



LES DEYS 257 

dos prisonniers subit le même sort. Le Maréchal avait tenu 
parole aux Algériens, et avait répondu à chaque supplice en 
faisant pendre autant de Turcs qu'il y avait eu de victimes 
mises au canon. Ce fut, du reste, le seul châtiment que reçu- 
rent ces odieux attentats ; cette fois encore, l'expédition man- 
qua son but, et demeura incomplète ; si la flotte eut pu 
demeurer quelques jours de plus, la ville se serait rendue à 
merci; car la famine y régnait, et les révoltes y éclataient 
chaque jour. Les Janissaires, qui, en revenant du siège 
d'Oran, avaient trouvé leurs habitations détruites, et leurs 
familles dispersées et ruinées, ne cachaient pas leur méconten- 
tement, et Mezzomorto ne se maintenait que par la terreur. Il 
n'avait, pendant le temps de Tattaque, fait aucune offre de 
soumission, rendant coup pour coup, et se montrant toujours 
le premier au feu ; dès le lendemain du départ de la flotte, il 
activa les armements, lança des corsaires de tous les côtés, et 
la Méditerranée fut plus ravagée que jamais. Les villes du 
littoral éclatèrent en doléances, et le Conseil Royal^, craignant 
de perdre tout le commerce du Levant et de le voir accaparer 
par les Anglais, qui intriguaient activement pour en avoir le 
monopole, fit secrètement ouvrir des négociations par l'an- 
cien drogman du consulat , M. Mercadier. Ce personnage 
paraît avoir joue dans tous ces événements un rôle assez lou- 
che ; il avait été jadis imposé par le Dey à M. Piolle^ qui avait 
en vain cherché à s'en débarrasser. Plusieurs documents le 
qualifient de renégat: quoiqu'il en soit, il était assez habile, 
et, dès le milieu de 1689, il écrivait à M. de Yaudré que le 
Dey se prêterait volontiers à un arrangement. Le Conseil 
Royal en fut informé par l'Intendant, qui reçut l'ordre d'en- 
voyer à Alger M. Marcel, commissaire de la marine ; celui-ci 
arriva au commencement de septembre, et, le 25 du même 
mois, renouvela le traité de Tourville, avec quelques mo- 
difications insignifiantes ; Mohammed el Amin fut député à 
Versailles pour présenter l'acte à la signature du Roi. 



le dernier jour de sa vie, il souffrit cette violence de la part de ces hommes 
barbares, dont l'insolence alla jusqu'à souiller ses lèvres par un raffinement 
de cruauté que notre plume se refuse à retracer. {Mémoires de la Congré- 
gation de la Mission, l, II p. 463.) 

17 



25g CHAPITRE DIX- SEPTIEME 

A son retour d'Oran, Ibrahim Kho^ja, très impopulaire dans 
la Milice, s'était enfui et réfugié à Sôusse. La Porte, sur les 
instances de la France, avait rendu le Pachalik d'Alger au 
vieil Ismaïl, qui en avait occupé la charge de 1661 à 1686 ; il 
se mit en route à l'automne ; mais, lorsque son navire parut 
devant le port, il lui fut défendu d'entrer, et on ne répondit à 
ses observations qu'en le menaçant de le canonner, s'il ne 
s'éloignait pas. Il se retira au Maroc, où il mourut. Peu de 
jours après, au moment de la rentrée des Mahallas, les Janis- 
saires, qui, comme de coutume, étaient campés hors de la 
ville pour se réunir avant de faire leur entrée, s'insurgèrent 
et demandèrent la tête d'Hadj' Hussein ; celui-ci chercha 
d'abord à rassembler quelques partisans pour combattre les 
rebelles; mais, se voyant abandonné de tous, il s'enfuit à 
Tunis \ Chaban fut nommé à sa place ; aussitôt après cette 
élection, Mercadier écrivit en France pour y rendre compte 
de la révolution qui venait de s'accomplir ; il déclarait que 
cet événement ne changeait rien à la nature des relations 
entre les deux puissances, et, comme preuve, envoyait une 
lettre dans laquelle le nouveau Dey déclarait accepter sans 
modifications le traité conclu par son prédécesseur. Mais cette 
dernière pièce était fausse, et c'était le consul lui-même qui en 
était l'auteur et qui avait apposé sur ce document apocryphe 
le cachet de Chaban. Celui-ci se trouva donc fort surpris 
lorsque, le 12 décembre, il vit arriver le député Marcel qui 
venait le remercier de ses bonnes intentions, et lui appor- 
tait, avec quelques présents, une lettre de Louis XIV. Or, 
Chaban, qui savait très bien que la signature du traité du 25 
septembre avait été la vraie cause du départ forcé de 
Mezzomorto^ et qui, de plus, avait été gagné par l'or des 
Anglais, était, à ce moment, hostile à. la France. Marcel s'a- 
perçut donc bien vite de la fourbe de Mercadier, et l'embarqua 
d'autorité sur le vaisseau qui le ramena lui-même en France 

1. Mezzomorlo se relira d'abord à Tunis, puis à Constantinople; trois ans 
plus tard, il fut nommé Capitan-Pacha; ce fut un des derniers grands marins 
de l'empire Ottoman; en 1695, il battit les Vénitiens devant Chio; en 1697, 
il se distingua au combat naval d'Andros; la cuisse percée d'un coup de feu, 
il conserva le commandement jusqu'au bout, et fit durement châtier les Reïs 
coupables de faiblesse. 



LES DEYS i259 

en mars 1690. 11 avait employé toute son habileté pour faire 
revenir le Dey à des sentiments plus pacifiques, et y était par- 
venu, non sans avoir eu à surmonter de grandes difficultés, 
et à courir de nombreux périls ; il faillit être assassiné deux 
fois, l'une par un agent de la Hollande, l'autre par un fana- 
tique. Le traité fut enfin confirmé le 15 décembre, et 
M. Lemaire, qui avait été demandé par le Dey lui-même, fut 
désigné comme consul. Les Algériens envoyèrent un ambas- 
sadeur à Versailles pour la conclusion définitive de la paix. 



CHAPITRE DlX-HUITIÉME 

LES DEYS (suite) 



SOMMAIRE. — La nouvelle politique de la France. — Chaban. — Guerre de 
Tunis. — Guerre du Maroc. — Victoire de la Moulouïa — Révolte des 
Raidis d'Alger. — Les Juifs et les droits consulaires. — Meurtre de Chaban- 
— Hiidj'- Ahmed. — Hassan- Chaouch. — Hadj'-Mustapha. — Défaite des 
Tunisiens et des Marocains. — Meurtre d'Hadj '-Mustapha. — Hassau- 
Khodja. — Mohammed-Ragdach. — Les Espagnols perdent Oran et Mers-el- 
Kébir. — Meurtre de Mohammed-Ragdach. — Deli-Ibrahim. — Sa mort. 



Lorsque M. Marcel, retournant en France, laissa M. René 
Lemaire pour remplir l'intérim du consulat, il déférait aux 
désirs du Dey, plutôt qu'à l'avis du Ministre, qui eut préféré 
un autre titulaire. La suite des événements prouva que l'en- 
voyé du Roi avait fait un bon choix ; car le nouveau consul 
se tira avec beaucoup d'habileté des nombreuses difficultés 
qui l'entouraient. 11 y eut d'autant plus de mérite que ce fut à 
lui qu'incomba la périlleuse mission d'inaugurer la nouvelle 
politique adoptée par M. de Seignelay envers les Etats 
Barbaresques. 

Le Conseil Royal venait enfin de reconnaître ce que tous^ 
les consuls d'Alger n'avaient cessé de répéter sans parvenir 
à se faire entendre, c'est-à-dire qu'il fallait absolument, ou 
anéantir complètement les pirates^ ou vivre en paix avec eux. 
On s'apercevait trop tard que les bombardements et les incen- 
dies ne châtiaient que des innocents_, et que les vrais coupa- 
bles, les reïs, regardaient d'un œil très tranquille brûleries 
maisons des Baldis ; que les pertes minimes qu'ils pouvaient 
subir étaient amplement compensées par deux ou trois mois 
de Course ; enfin, que les Deys eux-mêmes n'étaient pas 
atteints par la répression, no pouvant pas d'ailleurs faire 
observer la paix qu'on voulait leur imposer. 

Le ministre venait donc de se décider à un moyen terme, et 



LES DEYS 



les instructions données au consul lui recommandaient de 
s'efforcer d'obtenir justice en cas d'infraction des traités, 
mais de ne compter pour cela que sur lui-même ; il devait 
gagner la faveur du Dey et des Puissances, apaiser les diffé- 
rents, se rendre agréable à tous et arriver aux menaces seule- 
ment après avoir épuisé tous les moyens de conciliation; 
encore était-il prévenu que les anciennes expéditions ne 
seraient pas recommencées, et que les vaisseaux du Roi se 
borneraient à faire de temps en temps une apparition commi- 
natoire dans la rade. C'était la politique depuis longtemps 
adoplée par l'Angleterre et la Hollande ; mais ces deux nations 
ne marchandaient pas l'argent à leurs représentants, et leur 
fournissaient abondamment tout ce qui était nécessaire pour 
acheter les appuis dont ils avaient besoin. En France, il 
en fut tout autrement, et les agents du Roi eurent à lutter 
sans relâche, avec des moyens insuffisants, contre leurs puis- 
sants ennemis. La Cour se crut généreuse en accordant au 
Consul d'Alger un traitement de six mille livres, qui, une fois 
le change, l'assurance et le nolis payés, se réduisait à quatre 
mille cinq cents. Pendant ce temps, le consul anglais, trois 
fois plus riche que le nôtre, voyait mettre à sa disposition des 
sommes supplémentaires de cinquante ou soixante mille 
livres, toutes les fois qu'il s'agissait de faire pencher la 
balance du côté de sa nation. Nous allons voir quels furent les 
résultats de cette parcimonie. 

Tout d'abord, M. Lemaire assura la tranquillité du com- 
merce et la sienne propre. Il avait su plaire à Chaban, qui le 
consultait volontiers et le traitait comme son fils. Le retour de 
Mohammed-el-Amin, qui avait été choyé à Versailles et reve- 
nait chargé de présents, produisit une impression favorable, 
et, lorsque M. Marcel, qui l'avait ramené, eut installé régu- 
lièrement le Consulat et confirmé le traité, il put affirmer avec 
raison à la Cour que les affaires étaient en bonne voie. 

Chaban était un prince guerrier ; à peine fut-il au pouvoir, 
qu'il marcha contre les Tunisiens, qui , depuis quelques 
années, avaient profité des embarras dans lesquels s'était trou- 
vée la Régence pour envahir la province de l'Est; il les 
battit et les refoula sur Tunis, qu'il prit après un siège fort 



262 CHAPITRE DIX-HUITIEME 

court. Il y installa comme Bey son favori Ahmed ben Tcherkes ; 
mais, à peine les Turcs furent-ils partis, que l'ancien Bey 
Mehemed reparut à la tête de ses partisans et chassa facile- 
ment l'usurpateur. Un Capidji de la Porte était venu apporter 
le caftan d'honneur au nouveau Dey, et était reparti avec 
l'escadre d'Alger, que le Grand Seigneur avait convoquée 
contre les Vénitiens. L'amiral de cette flotte, Kara Mustapha, 
conspirait contre Chaban ; celui-ci donna ordre de l'arrêter à 
son retour, confisqua ses biens et le fît disparaître. C'était le 
plus grand ennemi que la France eût au Divan, et M. Lemaire 
montre dans ses lettres quelle part il prit à sa mésaventure 
et quelle joie il éprouva en s'en trouvant débarrassé. 

Le Maroc, à l'aide des troubles survenus pendant les dix 
dernières années, avait cherché à s'étendre dans la 
province de Tlemcen; en 1692, le Dey marcha contre Muley 
Ismaël avec dix mille Janissaires, trois mille Spahis, et un 
contingent de Kabyles Zouaouas ; il rencontra au gué de la 
Moulouïa l'armée ennemie, forte de quatorze mille fantassins 
et de huit mille chevaux, l'attaqua vivement et la mit en 
pleine déroute, en lui tuant près de cinq mille hommes. Il 
poursuivit les fuyards l'épée dans les reins jusque sous les 
les murs de Fez ; au moment oii une deuxième bataille allait 
s'engager, Ismaël fit sa soumission. 

« Il se présenta devant le vainqueur les mains liées, et, bai- 
sant trois fois la terre, il lui dit : Tu es le couteau, et moi la 
chair que tu peux couper. » Les Turcs s'en retournèrent 
chargés de butin ; en arrivant à Alger, ils trouvèrent la ville 
en pleine insurrection ; les Kabyles, excités par le Bey de 
Tunis, s'étaient entendus avec les Baldis^ avaient formé le 
complot d'expulser les loldachs, et s'étaient cachés en grand 
nombre dans les maisons, attendant le moment favorable ; ils 
espéraient que les Marocains seraient vainqueurs, et qu'ils 
n'auraient plus dès lors qu'à fermer les portes de la ville aux 
fuyards et à les livrer au fer des indigènes, dont ils étaient 
détestés. A la rentrée de la Milice, un combat sanglant s'en- 
gagea dans les rues ; la révolte fut écrasée ; on décapita 
quatre ou cinq cents des insurgés, et leurs tribus furent sou- 
mises à un impôt de guerre exorbitant. Le massacre eut lieu 



LES DEYS 263 

le jour même de la fin du Ramadan. Peu de temps après, le 
feu éclata dans les chantiers du port et se communiqua aux 
navires qui s'y trouvaient à l'ancre ; les pertes furent très- 
grandes et l'incendie fut attribué à une nouvelle conspiration ; 
quelques têtes tombèrent encore. 

Malgré les nombreux présents qu'ils faisaient, les Anglais 
et les Hollandais ne pouvaient parvenir à supplanter la France : 
les derniers s'étaient vu déclarer la guerre, et les Reïs ne 
reconnaissaient comme valables chez les premiers que les 
passeporls signés par Jacques II. 

Un vaisseau français vint mouiller devant le port au mois 
de septembre ; il ramenait huit Turcs délivrés des galères, 
suivant les conventions du dernier traité. Quand il eut mis à 
la voile, on constata qu'une quarantaine d'esclaves s'étaient 
sauvés à bord. Comme de coutume, une émeute éclata, et le 
Dey furieux manda M. Lemaire, auquel a il fit essuyer une 
terrible bourrasque » lui demandant, « s'il était convenable 
de ramener huit Turcs pour voler cinquante chrétiens. » Le 
Consul parvint encore cette fois à se tirer de ce mauvais pas ; 
mais il ne cessait de prier le Ministre d'ordonner aux vais- 
seaux du Roi de mouiller au large, lui représentant que la 
moindre infraction détruirait le fruit de loilgs efforts et met- 
trait en péril la sécurité du commerce. 

Il avait, en effet, assez de difficultés à vaincre d'un au Ire 
côté ; car il se trouvait en présence d'une question presque 
insoluble, qui s'imposa après lui à tous ses successeurs, et 
leur causa mille embarras ; c'était l'opposition des Israélites à 
la perception de certains droits consulaires. Parmi ces 
droits, qui étaient imposés dans toutes les Echelles du Levant 
en vertu des Capitulations^ il s'en trouvait un, dit de Cottimo, 
qui n'avait jamais été perçu dans les États Barbaresques, et 
cela^ parce que ce- droit avait été précisément institué pour 
subvenir aux armements faits contre eux, à l'époque où les 
villes du Midi s'étaient vues forcées de se défendre elles-mêmes 
contre les pirates \ 

1. Cette défense des villes maritimes de la Provence et du Languedoc dura 
pendant presque tout le xvii*' sièle; les Beaulieu, Vincheguerre, Valbelle, s'y 
distinguèrent tout particulièrement. 



264 CHAPITRE DIX-HUITIEME 

Lorsque M. de Seignelay prit à la charge de l'Etat les 
appointements du consul d'Alger, il estima que la ville de 
Marseille, qui se trouvait plus intéressée que toute autre à la 
conservation de la paix avec la Régence, devait supporter les 
frais accessoires, tels que présents aux puissances, rapatrie- 
ment des captifs, entretien du consulat, etc. Le casuel fat 
affecté à ces dépenses ; mais il était excessivement faible, en 
raison du peu de navires qui venaient trafiquer à Alger ; encore 
la plupart d'entre eux étaient-ils nolisés plus ou moins ouver- 
tement par les Juifs. La chambre de commerce ordonna à 
M. Lemaire d'exiger le paiement du Cottimo ; les armateurs, 
qui s'étaient assuré à prix d'or la faveur des principaux du 
pays, refusèrent d'obéir, et en appelèrent au Divan, invoquant 
la coutume, base même du droit turc. Ils obtinrent facile- 
ment gain de cause, et il fut défendu au consul de rien 
innover, « s'il ne voulait qu'il lui arrivât malheur » -; mais ce 
fut en vain qu'il fit part de cette réponse à la chambre de 
commerce ; celle-ci montra dans toutes ces affaires pécu- 
niaires un esprit assez étroit, marchandant sans cesse, vou- 
lant obtenir l'impossible, se refusant à comprendre ce que 
tous les agents lui répétaient : « qu'il faut considérer la 
dépense d'Alger comme nécessaire, puisque c'est par elle 
seule qu'on assure les ^ains du Levant. » 11 résulta de cet 
aveuglement obstiné, que les consuls se trouvèrent tous dans 
un état extrêmement précaire, en butte à la haine des Juifs, 
dont l'influence grandissait chaque jour auprès des Deys. En 
1680 déjà, Baba Hassan ne se dirigeait que par les conseils 
de l'un d'eux, Pompëo Paz, qui servait d'agent salarié aux 
ennemis de la France ; Mezzomorto l'avait plus tard pris pour 
banquier et confident ; un de ses parents exploitait pour 
Chaban le monopole des cuirs et de la cire, et se servait de 
son crédit pour ruiner dans l'esprit du Dey le malheureux 
Lemaire, qui se débattait vainement, écrivant à Marseille^ pour 
y faire entendre la vérité, des lettres navrantes : « Je souhai- 
terais de toute mon âme qu'il prît envie à quelqu'un de MM. les 
députés du Commerce de venir faire un tour à Alger, pour 
voir comment on y gagne le pain » et, ailleurs : « Si tout ce 
que je souffre vous était raconté par un autre que moi, je vous 



LES DEYS 265 

jure, Messieurs, que vous en auriez compassion K » Disons 
dès maintenant qu'il mourut dans la misère, après avoir dé- 
pensé son bien pour le pays ; nous l'apprenons d'une façon 
certaine par une lettre de son successeur : « J'ai été témoin 
des justes sujets de mécontentement de mon devancier ; 
j'ai été témoin à Marseille de son malheur, et, comme, après, 
avoir très bien servi dans un temps très difficile, pour toute 
récompense , il s'est trouvé à l'hôpital ; la preuve en est 
certaine, étant mort sans avoir laissé une obole ^ » En 1694 > 
ce bon serviteur si mal secondé fut victime de la dénonciation 
d'un juif, qu'il avait chassé de chez lui comme voleur et fripon; 
il l'accusa d'avoir trompé le Dey^ en lui offrant une rançon 
de trois mille piastres pour un esclave dont la famille aurait 
pu en donner trente mille. Malgré ses protestations, le consul 
fut injurié par Chaban qui devenait soupçonneux et cruel ; 
quelques jours après, les avanies recommencèrent, au sujet 
de huit navires marseillais, qui avaient introduit à Tunis de la 
contrebande de guerre. Néanmoins, les Anglais échouèrent 
dans les efforts qu'ils firent pour profiter de cet incident. 

Le Bey de Tunis Mehemed venait de s'allier au Maroc; 
Chaban, appuyé par les Tripolitains, résolut de le châtier^ et 
refusa le tribut qu'il lui offrait en signe de soumission. Les 
deux armées se rencontrèrent au Kef le 24 juin ; ce jour-là 
même, Mehemed attaqua les Turcs et fut battu ; il oifrit de 
nouveau le combat le lendemain sans plus de succès. Le 26, 
Chaban prit l'offensive, força les lignes de Fennemi et le 
poursuivit jusque dans Tunis, dont il s'empara. Le Bey s'en- 
fuit à Chio sur un navire de Marseille, et fut remplacé par 
Ahmed ben Tcherkes. Après avoir reçu l'hommage de tout le 
pays, le vainqueur rentra à Alger le 16 février 1695, traînant 
à sa suite les canons conquis, 120 mules chargées d'or et d'ar- 
gent et une grande quantité d'esclaves. Le 25 du même mois, 
il faillit être assassiné à la mosquée pendant qu'il faisait sa 
prière ; le coupable dénonça ses complices, qui furent exécutés 
avec lui. Ces supplices augmentèrent le mécontentement des 

1. Lettre de René Lemaire. (Archives de la Chambre de Commerce de 
Marseille^ AA, art. 470.) 

2. Lettres de Ph. -Jacques Durand. [Archives d. c. AA, art. 471.) 



266 CDAPITRE DIX nriTlEME 

loldachs, qui se plaignirent d'être sacrifiés à l'intérêt du 
favori ; celui-ci venait d'être expulsé par le peuple de Tunis, 
et Mehemed, de retour de Chio, avait gag-né par des présents 
la garnison de Constantine, qui faisait cause commune avec 
lui. L'esprit de sédition gagna l'armée de l'Est; elle rebroussa 
chemin, et arriva devant Alger le 5 août, demandant à grands 
cris la tête de Chaban. Malgré les efforts qu'il fit pour se défen- 
dre, il fut emprisonné et torturé pendant dix jours, sans que 
la cruauté de ses bourreaux parvînt à lui faire dire où étaient 
cachés ses trésors ; le 13 août, il reçut plus de huit cents 
coups de bâton et fut étranglé le 15; il mourut, écrivit le 
vicaire apostolique Laurence *, avec l'mtrépidité qui avait paru 
dans toutes ses entreprises. 

Dès le 6 août, quelques soldats de la Milice, vagabondant 
en désordre à travers la ville, aperçurent un vieux Janissaire 
nommé Hadj'-Ahmed qui, assis sur le seuil de sa porte, rac- 
commodait des babouches. Ils l'enlevèrent sur leurs épaules, 
et le portèrent triomphalement au Divan, où il fut élu par 
acclamation ; son pouvoir devait être limité conformément à 
la constitution de 1672 ; il accepta toutes les conditions qui 
lui furent faites, et, après s'être inutilement efforcé de sauver 
la vie à son prédécesseur, il donna tous ses soins à l'extension 
de la Course. C'était un homme capricieux, inquiet et d'une 
bizarrerie voisine de la folie ; il vécut sous Tempire d'une 
terreur perpétuelle, qui conduisit peu à peu à la férocité son 
caractère naturellement doux. Dès le début de son règne, il 
reçut des consuls les présents habituels ; Lemaire voulut pro- 
fiter de cette occasion pour lui demander, au nom de la 
France, l'autorisation d'ouvrir un comptoir à Cherchell pour 
le commerce des grains : « Je n'ai qu'une tête, lui répondit 
Ahmed, et je tiens à la conserver. » A ce moment, TEspagne 
s'était unie aux ennemis de la France et cherchait à la fois à 
obtenir sa paix particulière et à faire déclarer la guerre à sa 
rivale ; à cet eifet, elle fit des présents à Alger pour la pre- 
mière fois, envoya deux chevaux^ une riche bague de dia- 
mants, une épée d'un ancien Roi de Grenade, et fit même 

1. Mémoires de la Congrégation de la Mission, d. c. (t. II, p. 500). 



LES DEYS 267 

Toffre d'un secours annuel de quarante mille piastres pour 
toute la durée de la trêve de sept ans qu'elle demandait. Le 
Dey, qui avait reçu en secret quarante mille piastres, appuyait 
cette combinaison ^ ; mais Lemaire sut exploiter habilement 
la vieille haine des Algériens contre l'Espagne, dont les propo- 
sitions furent rejetées. 

Une escadre française, sous le commandement de M. d'Am- 
freville, vint montrer le pavillon fleurdelisé dans les eaux 
d'Alger, et en ramena un ambassadeur, le Boulouk-bachi 
Soliman, qui fut charge d'offrir au Roi dix magnifiques che- 
vaux. A ce moment^ les Reïs d'Alger, de Tunis et de Tripoli, 
partaient pour la mer Noire, où ils étaient convoqués par le 
Sultan, qui leur avait envoyé à cet effet de très grosses 
sommes. 

Ahmed devenait de plus en plus ombrageux et maniaque ; 
il ne rêvait que complots, avait rempli la ville d'espions, et 
faisait bâlonner et emprisonner les habitants à la première 
dénonciation. Les lettres de MM. Laurence et Lemaire nous 
le dépeignent comme complètement affolé, caché dans la 
Jenina, d'oii il n'osait même plus sortir pour aller à la mos- 
quée, tremblant sans cesse pour sa vie. « J'ai vu régner 
Trick, Baba-Hassan, Mezzomorto, Ghaban, écrivait le consul; 
mais aucun d'eux n'a fait ce que fait le Dey d'aujourd'hui : ils 
avaient tous quelques bonnes qualités, au lieu que celui d'au- 
jourd'hui n'en possède aucune.... Tantôt il crie qu'il me veut 
chasser du pays, tantôt il dit que je veux lui manger la tête. 
Plusieurs fois il s'est levé de son trône en me disant de m'y 
asseoir, criant à toute voix à la Taïffe, lequel de lui ou de 
moi ils voulaient pour les gouverner ; à quoi âme vivante n'a 
jamais répondu une parole. Il me demande si je n'ai pas peur 
pour ma tête, et si je ne sais pas les chemins par où mes pré- 
décesseurs ont passé, ce qui ne m'inquiète nullement... Alors 
il se mit à pleurer en disant qu'il me priait d'oublier tous les 
chagrins qu'il m'avait donnés. Il ajouta que, quand il m'avait 
maltraité, c'était dans un temps où il ne savait pas où il avait 



1. Il faut bien dire que cette combinaison eut assuré la solde de la milice, 
ce qui était la grande préoccupation des Deys. 



268 CHAPITRE DIX-HUITIEME 

la tête ; que tous les jours il y avait mille conspirations contre 
lui, etc. » La veille, au moment où Lemaire lui avait présenté 
le nouveau chancelier Clairambault, il s'était livré à une 
fureur désordonnée : « Il se leva comme un foudre contre 
moi, disant que je faisais venir des espions de Turquie; je lui 
laissai passer sa furie, et lui laissai vomir contre moi tout ce 
qu'il voulut, et essuyai ses menaces ordinaires, qui sont de 
me sacrifier à sa rage *. » La Cour, informée de tout ce qui se 
passait, envoya le vieux négociateur Dussault, qui arriva au 
moment où le consul avait presque entièrement cessé les rela- 
tions, à la suite d'une scène, plus violente encore que les 
autres, où il avait été menacé d'être mis à la bouche du canon, 
si le Roi ne rendait pas les Turcs des Galères. Quelques pré- 
sents calmèrent l'orage, et Lemaire quitta Alger, où il eut 
pour successeur Philippe-Jacques Durand, qui prit son poste 
le 19 février 1698. En arrivant, il eut à s'occuper de la singu- 
lière affaire dite du Chirurgien dOriol, qu'il est nécessaire de 
raconter brièvement, pour montrer à quels infimes détails le 
nouveau système politique forçait ses agents de descendre. 
Ce chirurgien, nommé Hiérosme Robert^ s'était établi à 
Alger, et y exerçait sa profession avec un certain succès, 
lorsqu'il eut un jour le malheur de crever l'œil à un Turc, en 
lui faisant l'opération de la cataracte. On voulut d'abord le 
brûler vif, et il ne fut sauvé que par la fermeté de M. Lemaire ; 
mais on le fit esclave et il devint la propriété de son ancien 
malade, qui le maltraitait et lui demandait une énorme rançon. 
Les instances du consul furent inutiles, et tout ce qu'il put 
obtenir fut d'être chargé de sa garde, en payant quinze pias- 
tres par mois. Il y avait longtemps que cela durait ; c'était 
une lourde charge pour le consulat ; M. Durand parvint à 
arranger l'affaire, et à renvoyer en France le malheureux chi- 
rurgien, moyennant quatre cents piastres, au lieu de onze 
cents qu'on demandait. Ses débuts furent tranquilles, et il 
n'eut pas le temps de souffrir de la folie d'Hadj-Ahmed, qui 
mourut de maladie à la fin de 1698. La peste avait éclaté ; 
elle dura quatre ans et fut terrible, enlevant de vingt-cinq 

1. V. note 1, p. 265. 



LES DEYS 269 

mille à quarante-cinq mille personnes par an. Les captifs chré- 
tiens furent fort éprouvés; en 1701^ il n'en restait plus que 
trois mille, malgré les ravages annuels des côtes d'Italie et de 
Sicile, où les reïs enlevaient un grand nombre d'habitants. 
Ahmed eut pour successeur Hassan-Chaouch, qui resta 
fidèle à la France, malgré les obsessions et les présents des 
Anglais et des Hollandais. Il apporta ses soins à l'extension 
de la Course, mais en recommandant expressément aux reïs 
de respecter le pavillon blanc : il fît strictement exécuter ses 
ordres et quelques délinquants furent bâtonnés ou étranglés. 
Les seuls embarras qu'eut M. Durand à cette époque, lui vin- 
rent des capitaines marchands qui traitaient assez souvent les 
Algériens en ennemis, lorsqu'ils se sentaient les plus forts, et 
d'une fuite d'esclaves à bord du Téméraire, commandé par 
M. de Forbin. La Chambre de commerce continuait à vouloir 
imposer la perception du Cottimo, ce qui amena de nouveau 
les réclamations des Juifs et suscita quelques difficultés au 
consul. Mais la modération et la bonne volonté du nouveau 
Dey calmèrent toute cette effervescence, bien qu'il y eût eu 
deux émeutes consécutives, lors de la fuite des esclaves ; 
M. Durand se plaignait inutilement en France de ces infrac- 
tions, qui mettaient la paix en danger ; en même temps, il 
démontrait, comme son prédécesseur, qu'on le laissait désarmé 
devant les brigues de l'ennemi, qui cherchait à se faire donner 
CoUo et prodiguait les présents : « Je ne peux, en ce temps, 
sans me ruiner, soutenir la Nation comme il faut ; mes prédé- 
cesseurs en sont des témoins irréprochables ; ils s'y sont rui- 
nés ou ils y ont péri ; il n'y en a que trop d'exemples, aussi 
bien que du préjudice que cela a causé à la Nation. » Plus 
loin, il se loue de Hassan, qui voudrait faire plus de bien 
encore, mais qui ne le peut pas : « La Milice étant un animal 
qui ne reconnaît ni guide ni éperon, sans circonspection et 
capable de se porter aux dernières extrémités, sans seulement 
envisager le lendemain, et souvent sans savoir pourquoi '. » 
Elle ne tarda pas à donner une nouvelle preuve de la justesse 
de cette appréciation. Le Bey de Tunis, Mourad, venait d'en- 

1. V. noie 2, p. 265. 



270 CHAPITRE DIX-HUITIÈME 

vahir la Régence, après avoir massacré les cinq cents Turcs 
de la garnison, et il avait mis le siège devant Constanline 
dont il dévastait les environs. A ces nouvelles, les Janissaires 
se soulevèrent avec une telle effervescence, que le Dey se 
renferma dans son palais et pria le Divan de le remplacer. On 
lui donna immédiatement pour successeur Hadj'-Mustapha, 
qui lui fit remettre quatre mille piastres et lui donna un vais- 
seau pour le conduire à Tripoli, où il désirait se retirer ; à son 
départ, il fut salué par le canon des forts, « exemple de mo- 
dération fort extraordinaire^ dit Rang, et que l'on chercherait 
en vain une seconde fois dans l'histoire de la Régence. » 

Sans perdre de temps, le nouveau Dey envoya toute Tarmée 
à la rencontre de Mourad, qui venait de battre et de tuer le 
Bey de Constantine et marchait sur Alger ; les loldachs Tat- 
teignirent non loin de Setif, et, furieux du meurtre de leurs 
compagnons, le chargèrent avec une telle furie, qu'ils le mi- 
rent en fuite au bout de quelques heures, ayant subi de très 
grosses pertes, et le poursuivirent jusqu'au delà des limites 
de la Tunisie ; leur exaspération était telle^ qu'ils égorgèrent 
plus de deux mille prisonniers. Cette bataille fut livrée le 
3 octobre 1700. A la rentrée des troupes victorieuses, Hadj- 
Mustapha prit en personne le commandement de l'armée, et se 
porta au-devant de Muley Ismaël,qui avait envahi la province 
de Tlemcen, pendant que son allié Mourad s'avançait dans 
l'Est. Recrutant sur sa route de nombreux contingents chez 
les Indigènes auxquels il plaisait par son esprit guerrier, son 
faste et sa libéralité, il atteignit rapidement les Marocains, au 
nombre de cinquante mille hommes, et les attaqua avec réso- 
lution, « près d'un ruisseau nommé Gedia, en un lieu appelé 
Acchi-Bogazy \ » 

La bataille s'engagea le 28 avril 1701, à midi, et se termina 
à quatre heures par la déroute de Muley Ismaël, qui fut blessé, 
et faillit tomber entre les mains du vainqueur. Trois mille 
têtes de soldats et cinquante de Caïds furent rapportées à 
Alger, où la victoire fut fêtée pendant plusieurs jours. 

1. Tels sont les noms que donne la lettre envoyée à la Gazette de France, 
la rivière est incontestablement l'Oued Djidiouïà; le lieu est très probable- 
ment Hassian Tizazin. 



LES DEYS 271 

Durand profita de l'occasion pour s'avancer dans les bonnes 
grâces de Mustapha, en lui offrant des armes de prix, envoyées 
par la Cour. Pour reconnaître cette gracieuseté, le Dey envoya 
au Roi les armes et le cheval du Sultan vaincu. Les Tunisiens, 
prenant en mépris Mourad, dont toutes les combinaisons 
avaient échoué, le massacrèrent avec toute sa famille. Il eut 
pour successeur Ibrahim Ghérif, qui demanda la paix et se 
soumit à payer tribut. 

L'ancien favori de Chaban, Ahmed ben Tcherkes, voulut 
réclamer au Divan, et faire valoir ses droits; il excita une 
émeute dans laquelle le pacha Kara-illi fut tué ; mais le Dey 
apaisa les troubles et punit les agitateurs avec sévérité ; 
Ahmed reçut pour sa part trois cents coups de bâton, et fut 
jeté tout nu hors de la ville, avec interdiction d'y rentrer, 
sous peine de mort. L'année suivante ne fut marquée que par 
quelques escarmouches avec la garnison espagnole d'Oran, 
qui avait tenté des razzias dans l'intérieur du pays. La Qotte 
anglaise, sous le commandement de l'amiral Bing, arriva au 
commencement de 1703, avec de riches présents, et obtint un 
traité. Au Maroc, les fils d'Ismaël, tous insurgés contre leur 
père, luttaient entre eux pour le pouvoir, et assuraient ainsi 
à la Régence la tranquillité de la frontière de l'ouest. Le côté 
sombre du tableau était le manque d'argent; chaque mois, 
le Dey se trouvait de plus en plus embarrassé pour faire la 
paye de la Milice; car la Course ne donnait presque plus rien, 
les côtes d'Italie et d'Espagne étant ruinées, et les navires 
marchands ayant pris l'habitude de ne sortir qu'en caravanes, 
bien escortées par des vaisseaux de guerre. C'est inutilement 
que les impôts avaient été augmentés ; car leur perception 
était alors devenue tellement difficile, qu'ils rapportaient 
moins qu'auparavant. Dans cette détresse, Mustapha crut que 
la seule solution pratique était la conquête et la mise à contri- 
bution de la Tunisie K II déclara donc la guerre à Ibrahim, 
envahit son territoire le 9 juillet 1705 et battit son armée 



1. C'est toujours la conséquence de la politique imposée aux Deys par l'é- 
quilibre du budget; la Course ne rapportant plus assez, il faut rançonner 
Tunis ou le Maroc, sous peine de ne plus pouvoir payer la solde, c'est-à-dire 
sous peine de mort. 



272 CHAPITRE DIX-HUITIÈME 

le H, en le faisant prisonnier. Le lendemain, il prit le Kef et 
les approvisionnements du Bey ; il mit ensuite le siège devant 
la capitale, qui, craignant le pillage, se défendit énergique- 
ment, après avoir inutilement offert au vainqueur cent cin- 
quante mille piastres pour sa rançon. Dans les sorties des 
assiégés, le Dey perdit près de huit cents loldachs ; la Milice 
se mécontenta; les vivres et les munitions devinrent rares; la 
mauvaise saison arriva, et, lorsque Mustapha, se voyant forcé de 
lever le siège, voulut entrer en pourparlers avec les assiégés, 
ceux-ci, loin de renouveler leurs propositions, lui demandèrent 
une indemnité de guerre. Il se retira le 6 octobre, la rage 
dans le cœur, harcelé dans sa route par les Tunisiens et par 
les Kabyles. Un vigoureux retour offensif, qui coûta cinq cents 
hommes aux assaillants, lui rendit un peu de tranquillité, et 
lui permit de regagner Alger. Il avait pris de l'avance sur le 
gros de l'armée et arriva le 12, comptant sur Targent qu'il 
avait fait distribuer par son neveu pour être bien reçu. Mais 
l'émeute avait déjà éclaté et lui avait donné pour successeur 
Hassan-Khodja. Il apprit cette nouvelle aux portes de la ville 
et s'enfuit à toute vitesse ; arrivé à Collo, il tomba le 3 
novembre entre les mains des Janissaires, qui lui firent subir 
mille outrages et le promenèrent dérisoirement sur un âne, 
avant de l'étrangler. Son successeur mit à la torture sa 
femme et sa fille, et, par cette barbarie, se fit livrer assez 
d'argent pour satisfaire momentanément la Milice ; il tira 
encore cent cinquante mille piastres de la rançon de l'ancien 
Bey de Tunis; mais, une fois ces ressources épuisées, il 
retomba dans les mêmes embarras que Mustapha, ne put 
suffire à la paye, et, le 4 mars 1707, fut déposé sans effusion 
de sang. Quatre Turcs, qu'il avait bannis un an auparavant 
comme conspirateurs, suffirent à effectuer cette révolution. 
Un d'entre eux, Mohammed, dit Bagdach, lui succéda et le fit 
embarquer, avec son neveu et son Khaznadar. Une tem- 
pête jeta à la côte le petit bâtiment qui les portait ; les 
Kabyles des environs de Dcllys s'emparèrent de leurs per- 
sonnes, et les conduisirent à Kouko, sans leur faire subir de 
mauvais traitements ; peu de jours après, Hassan y mourut 
d'un anthrax. 



LES DEYS 273 

Au mois de septembre 4 703, Durand avait été remplacé par 
Clairambault, qui comptait dix-neuf ans de services à Cons- 
tantinople ou dans les consulats do Smyrne et d'Alger; il était 
par conséquent très au courant des aiïaires, auxquelles il 
avait été dressé par son parent Dussault. Il éprouva les mômes 
difficultés que ses devanciers au sujet du Cottimo, et faillit 
même perdre la vie dans une émeute, que les Juifs excitèrent 
à ce sujet. 

A partir du jour où les Espagnols, vaincus devant Mosta- 
ganem, avaient renoncé à assurer leur puissance dans l'in- 
térieur du pays et s'étaient résignés à l'occupation restreinte^ 
ils avaient joué le rôle d'assiégés perpétuels : Oran, Mers-el- 
Kébir, Ceula et Melilla avaient été sans cesse investies par les 
Indigènes, Jes Marocains ou les beys de FOuest, dont la rési- 
dence était alors à Mazouna. Les malbeureuses garnisons de 
ces places fortes ne vivaient guère que de ce qu'on leur 
envoyait d'Espagne, ressource trop souvent précaire, que 
venaient quelquefois augmenter les produits des razzias, et les 
marchés conclus avec les douars voisins des villes ; mais il 
ne fallait pas trop compter sur ces derniers, qui se voyaient 
souvent châtiés par leurs voisins pour avoir alimenté le Chré- 
tien. 

Depuis une vingtaine d'années, les attaques contre Oran 
avaient redoublé d'intensité et devenaient de plus en plus fré- 
quentes; en 1707, Bagdach dirigea dans l'Ouest une forte 
armée, qu'il mit sous les ordres de son beau-frère, Ouzoun 
Hassan. Depuis deux ans, le bey de l'Ouest, Bou Chelaghram, 
qui avait transporté à Mascara le siège de son pouvoir, cernait 
les possessions espagnoles et avait soumis les Beni-x4mer 
ainsi que les autres tribus restées jusque-là à peu près fidèles 
aux Chrétiens. Les deux corps se réunirent, et, au commence-' 
cément d'août, ouvrirent la tranchée devant le fort Saint-Phi- 
lippe ; après quelques jours de canonnade, il fut emporté dans 
la matinée du 9 ; pendant la nuit, les Espagnols firent un retour 
vigoureux, le reprirent, le réparèrent el y tinrent jusqu'au 
15 septembre. Les défenses de cet ouvrage étaient entière- 
ment rasées par le canon, et la garnison en était réduite à 
dix-sept hommes. Au moment où les Turcs se précipitèrent 

18 



274 CHAPITRE DIX-HUITIEME 

sur les brèches ouvertes, le commandant mit le feu aux 
poudres. Un seul homme s'échappa et put rentrer dans Oran. 
Le fort Saint-Grégoire fut pris le 1" novembre, après avoir été 
défendu avec le même courage ; mais il n'en fut pas de même 
de celui de Santa Gruz, dans la reddition duquel la trahison 
paraît avoir joué un certain rôle. Enfin la ville, dont les rem- 
parts écroulés n'offraient plus d'abri, et dont l'artillerie était 
entièrement démontée, fut évacuée au commencement de jan- 
vier 1708 ; la garnison et les habitants se réfugièrent à Mers- 
ol-Kébir, ne perdant que vingt-quatre hommes dans la retraite. 
Hassan transporta le siège devant cette petite place, l'investit 
étroitement et la réduisit bientôt à une terrible famine. Ne 
recevant pas de secours, en proie à la faim et à la soif, elle 
se rendit et ouvrit ses portes le 3 avril. Ouzoun Hassan ren- 
tra à Alger le 26 mai, ramenant plus de deux mille prison- 
niers, parmi lesquels près de deux cents officiers ou chevaliers 
de Malte. Cette victoire mit la joie dans Alger; le consul 
anglais, pour faire sa cour aux Puissances ^, illumina trois 
nuits de suite : « cette basse flatterie, écrit un témoin, a déplu 
même aux musulmans. » 

Le Dey envoya au Grand Seigneur les trois clefs d'or 
des portes d'Oran et demanda le caftan de pacha pour son 
beau-frère ; mais il ne put l'obtenir, et manifesta son dépit en 
refusant de recevoir le titulaire nommé par la Porte. Cepen- 
dant, il se heurtait aux mêmes difficultés pécuniaires que ses 
devanciers, et ne pouvait plus suffire à la solde de la milice ; 
au commencement de 1710, le bey de Constantine s'enfuit 
avec ses trésors et les impôts recueillis en 1709 ; ce fut la perte 
de Bagdach ; le 22 mars, une émeute éclata et il fut assassiné, 
Ouzoun Hassan, qui s'était porté à son secours, eut le même 
sort. Leur meurtrier^ Deli Ibrahim, se fit proclamer ; mais il 
ne jouit pas longtemps du fruit de son crime. Il était cruel et 
débauché ; pendant les cinq mois qu'il resta au pouvoir, il eut 
à réprimer trois conspirations ; enfin le 14 août, ayant voulu 
violer la femme d'un janissaire absent, celle-ci lui fit tirer 
deux coups de fusil par un esclave ; il fut blessé et s'enfuit à 

1. V. chap. XVI, p. 288. 



' LES DEYS 275 

la Jcnina, poursuivi par les cris de la femme, qui ameuta les 
loldachs ; il s'était barricadé dans une chambre, et cherchait 
à s'y défendre, en appelant à son secours ; c'est là qu'il fut 
tué, au moyen de grenades qu'on lui lança du haut des ter- 
rasses. 



CHAPITRE DIX-NEUVIÈME 

•les deys (Suite) 



SOMMAIRE. — Ali-Chaonoh. — Il refuse de recevoir le pacho envoyé par la 
Porte. — ConspiratioQS. — Tremblement de terre. — Mohammed-ben- 
Has^an. — Révolte kabyle. — Famine et peste. — Complots et meurtre de 
Mohammed. — Car-Abdi. — Refus d'obéis:?ance à la Porte. — Conspirations. 
— Reprise dOran et de Mers-el-Kébir par les Espagnols. — Luttes devant 
Oran. — Mort de Cur-Abdi. 



Deli Ibrahim eut pour successeur Ali Chaouch, « honnête 
homme et fort raisonnable, » dit le consul Clairambault. Les 
insurrections qui, depuis plus de vingt ans, ensanglantaient la 
ville, y avaient amené de véritables hordes de brigands ; Ali 
rendit une juslice draconienne, et, dans les premiers mois de 
son règne, abattit plus de dix-sept cents tèles; c'est à ces 
rigueurs nécessaires qu'il dut de pouvoir gouverner en paix. 
Il avait vu que les pachas envoyés par la i*orte, quoique ne 
jouissant d'aucun pouvoir eiïectif, étaient une cause perma- 
nente de troubles, intriguant sans cesse dans res[)érance de 
voir revenir le passé, ou servant tout au moins de drapeau aux 
agitateurs; il se décida à les supprimer. En 1711, il refusa de 
laisser entrer à Alger Charkan Ibrahim, qui venait d'y être 
envoyé, et le fit menacer de mort^ s'il insistait pour débarquer. 
Le pacha se retira, et fut jeté à CoUo par la tempête; il y 
mourut de maladie. En même temps, le Dey envoya une 
ambassade à Ahmed III, en lui représentant les graves incon-' 
véiiients de la multiplicité des pouvoirs ; les bonnes raisons 
qu il donna, jointes aux présents qu'il n'avait pas ménagés, 
sutlirent à convaincre le Grand-Divan, et les deux dignités 
furent réunies sur la même tête. A partir de ce moment^ les 
Deys gouvernèrent comme ils voulurent, et l'instrument de 



LES DEYS 277 

pouvoir qu'on avait jadis appelé le Divan d* Alger, n'exista plus 
que pour la forme. Pendant les trois premières années de son 
règne, Ali se vit demander la paix par les Hollandais, les 
Siciliens, les Anglais et l'Empire ; tous firent d'énormes pré- 
sents pour l'obtenir : elle ne fut accordée qu'à la Hollande. 
En 1716, on lui déclarait de nouveau la guerre. Les Suédois 
et les Danois ne furent pas plus heureux, et la Course reçut 
une grande impulsion ; car le Dey, instruit par l'exemple de 
ses prédécesseurs, voyait que c'était le seul moyen d'assurer 
la paie de la Milice. Celle-ci essaya de renouveler les séditions 
accoutumées; le 23 juin 1713, quelques loldachs se jetèrent 
sur Ali, au sortir de la mosquée; mris il se tenait sur ses 
gardes, et ne fut que légèrement blessé. Les insurgés, vive- 
ment poursuivis, se retirèrent dans une maison voisine, et s'y 
défendirent si désespérément qu'il fallut en faire sauter les 
murs ; trente des conjurés furent étranglés. 

Le 3 février 1716, à deux heures du matin, un terrible 
tremblement de terre vint bouleverser la ville d'Alger et la 
campagne voisine : beaucoup de maisons s'écroulèrent ; toutes 
les autres furent endommagées. De nombreux incendies écla- 
tèrent ; le vol et le pillage vinrent s'unir à ces horreurs; le 
Dey, à la tête de ses chaouchs, parcourait sans cesse les 
décombres, faisant sabrer sur place tous Jes coupables pris en 
flagrant délit. Le 4 et le 5, le tremblement de terre continua, 
avec des secousses un peu moins violentes, mais répétées 
toutes les demi-heures ; la population toute entière se réfugia 
aux champs; Ali s'installa au Bordj de l'Etoile, où il fut 
assiégé pendant quelques jours par une troupe de mécontents, 
commandée par un vieux Janissaire, qui leur racontait, 
qu'ayant été témoin d'un semb'able fléau quarante ans aupa- 
ravant, le mal n'avait cessé qu'après le massacre du sou- 
verain,. 

Une sortie vigoureuse dégagea le Dey, qui punit les rebelles 
avec sa sévérité accoutumée. Le 26 février, il y eut une com- 
motion aussi violente que la première ; les mouvements du 
sol durèrent jusqu'au mois de juin, et recommencèrent l'année 
suivante pendant neuf mois. Pour réparer leurs pertes, les 
reïs ravagèrent plus que jamais les côtes de la Méditerranée 



278 CHAPITRE DIX-NEUVIEME 

et celles du Portugal ; ils firent sur les Anglais et les Hollan- 
dais des prises si considérables, que les assurances maritimes 
passèrent du taux de un et demi pour cent à celui de 45 0/0 \ 
Les États ordonnèrent, sous peine d'une forte amende, à tous 
les navires de commerce, de ne sortir des ports que bien 
armés de canons, et montés par un équipage capable de se 
défendre utilement. ^ 

M. Clairambault, après des débuts assez tranquilles, s'était 
vu tourmenter au sujet de la tentative d'évasion dé trois che- 
valiers de Malte, qu'il avait logés au consulat, et, plus tard, à 
l'occasion de la prise d'un certain capitaine Coig, qui avait 
refusé de montrer son passeport, et avait poursuivi à coups de 
canon, jusque sous le fort de Matifou, le reïs qui le lui 
demandait. Il se tira très habilement de ces mauvais pas ; en 
avril 1717, il fut remplacé par M. Baume, que le Dey fut très 
mécontent de voir arriver, ayant demandé la nomination du 
chancelier Antoine-Gabriel Durand, beau-frère de Clairam- 
bault. Ali ne cacha pas au nouveau venu la mauvaise humeur 
que lui avait causé sa déception ; il repoussa obstinément 
toutes ses demandes, et eût sans doute traduit sa colère plus 
énergiquement encore, s'il n'eût été emporté, au mois de 
janvier 1718, par une fièvre violente, de laquelle il ne 
voulut jamais se laisser soigner, disant : « Ce qui est écrit est 
écrit. «^Quelques mois avant sa mort, des Janissaires avaient 
de nouveau voulu l'assassiner, et avaient même cherché à 
mettre le feu à la Jenina. 

Mohammed ben Hassan lui succéda. La Régence se trou- 
vait dans une extrême misère ; aux désastres causés par les 
tremblements de terre, était venue se joindre une sécheresse 
de six années consécutives, qui avait amené, comme consé- 
quence naturelle, une formidable invasion de sauterelles. 
Les récoltes, brûlées où dévorées sur pied, avaient manqué 
partout; il y eut une famine épouvantable; dans certaines 
villes, dit-on, on vendit publiquement de la chair humaine 
au marché. Les Kabyles refusèrent l'impôt, détruisirent le 
Bordj Menaïel et descendirent dans la plaine, qu'ils rava- 

1. Voir la Gazette de France, 1716, sept-oct. (Nouvelles de Londres.) 



LES DEYS 279 

gèrent; dans la ville, les désordres que la rig-uenr d'Ali 
avait apaisés momentanément, reparurent plus violents que 
jamais; au dehors, les reïs cournreni impnnom<'nt sur Ions 
les pavillons. Ce fut en vain que M. Banmo ossny i do fairo 
entendre ses réclamations ; le Dey refus do T'cnn^or. ^o oom- 
tentant de lui répondre que : « s'il n'était p^*^ cou i ont. il 
partît. » Il était, du reste, difficile à un consul européen d'avoir 
de bonnes relations avec Mohammed, homme grossier, fana- 
tique, cruel, et complètement illettré ; il avait été bouvier en 
Egypte, avant de s'engager dans la Milice. Les Juifs, qui con- 
naissaient sa cupidité, achetaient sa faveur à prix d'or ; leur 
chef, Judas Cohen, homme fort intelligent, servait d'intermé- 
médiaire politique à diverses nations, et principalement aux 
Hollandais. M. Baume n'était pas l'homme qu'il eût fallu dans 
des circonstances semblables ; il avait un esprit trèjs étroit, 
entêté, méfiant ; il soupçonnait tout son entourage^ et surtout 
son chancelier Durand, qu'il accusait de trahison, parce qu'il 
le voyait sympathique à tout le monde. Il ne tarda pas à le 
renvoyer, et le remplaça par un homme décrié, Natoire, qui 
fut plus tard pris en flagrant délit de friponnerie. Au lieu de 
se servir pour le bien public de l'influence acquise par les 
Juifs, que quelques présents eussent bien disposés en sa faveur, 
il les exaspéra en se mêlant lui-même de commerce, et en 
cherchant à leur nuire de toutes façons ; il en vint à demander 
au Conseil de Régence de châtier les Juifs de France pour 
punir ceux d'Alger. « J'espère que le Conseil prendra les 
mesures convenables pour châtier les Juifs qui habitent en 
France, ceux qui y font commerce, et même ceux qui habitent 
dans les pays étrangers, oii il y a des officiers du Roi, qui les 
pourront faire repentir des impertinences commises par leurs 
frères d'Alger. « Il n'était, du reste, pas beaucoup plus aimable 
pour ses concitoyens : « Les Français font aisément toutes 
sortes de fraudes, et commettent mille désobéissances en 
faveur des étrangers pour le moindre profit qu'ils y trouvent, 
au préjudice des ordres du Roi et du reste de la nation. » 
Quant aux Turcs, voici le portrait qu'il en faisait : u Vous 
connaissez depuis longtemps quelle est l'ignorance, la férocité 
et les manières désagréables de ces gens-ci, qui d'ailleurs ne 



280 CHAPITRE DIX-NEUVIEME 

méritent pas les regards d'un homme de bien*. » Il est aisé de 
comprendre qu'avec de semblables allures, il déplut à tout le 
monde ; des plaintes nombreuses s'élevèrent contre lui, et son 
rappel fut sollicité de tous côtés. En outre, il avait été malheu- 
reux dans ses spéculations et se trouvait fort endetté ; le 
Conseil de Régence, justement ému, délégua le vieux Dussault, 
qui, depuis près de quarante ans, avait été chargé de la plu- 
part des négociations sur les côtes barbaresques ; il arriva à 
Alger à la fin de 1719, ramenant avec lui quelques captifs 
turcs; peu de jours lui suffirent pour tout apaiser, et le renou- 
vellement des traités fut signé le 23 décembre. Ce fut le der- 
nier service que cet homme de bien rendit à son pays; il 
mourut au mois de mai 1721 ; Tétude de sa correspondance 
avec le Département de la Marine prouve d'une façon certaine 
que, si l'on eût toujours suivi ses sages conseils, on eût évité 
la plupart des fautes qui furent commises de son temps. 

En quittant Alger, il emmena M. Baume, et confia rintérim 
à M. Lazare Loup, qui n'exerça la charge que six mois, au 
bout desquels M. Antoine-Gabriel Durand prit la gestion du 
consulat, le 1" août 1720. Il y avait longtemps servi comme 
chancelier, connaissait parfaitement le pays et l'esprit de ses 
habitants, parmi lesquels il avait su se créer des relations, qui 
lui permirent de s'occuper très utilement des intérêts de la 
France; accueilli favorablement par les Puissances, il n'eut 
pas à souiïrir de l'humeur farouche de Mohammed, et, en peu 
de temps, regagna sur l'Angleterre tout le terrain que celle-ci 
avait conquis du temps de son prédécesseur. Les plus grandes 
difficultés qu'il eut à surmonter lui vinrent de la Chambre de 
commerce de Marseille, à laquelle un arrêt du Conseil, en 
date du 2 septembre 1721, attribua la possession des droits 
consulaires, à charge pour elle de subveriir aux dépenses 
ordinaires et extraordinaires des consulats. Cette disposition, 
qui ne faisait que légaliser des errements déjà anciens, fut 
cependant une cause de mésintelligence ; la Chambre montra 
un esprit un peu trop parcimonieux, et, plus préoccupée du 



1. Lettres de J. Baume. (Archives de la Chambre de commerce de Mar- 
seille, AA. art. 473.) 



LES DEYS 281 

soin de ses revenus que du maintien de la bonne intelli- 
gence avec le Dey, elle ordonna à M. Durand de percevoir les 
droits, qui avaient déjà été, tant de fois, Fobjet des réclama- 
tions d'Alger. Celui-ci résista avec raison, citant l'exemple 
fâcheux de son devancier : « Ayant un exemple si récent, je 
me garderai bien d'entreprendre un nouvel usage, qui ne ferait 
qu'un tort considérable, et dont bien certainement je ne pour- 
rais pas venir à bout. Vous savez parfaitement bien, messieurs, 
que la lésine avec laquelle M. Baume s'est conduit dans ce 
Consulat lui a attiré mille déboires et mortifications, qui, non 
seulement lui a fait un tort très considérable, mais encore a été 
très onéreuse à la Nation*. » A force de patience, il parvint à 
faire prévaloir la vérité et à se faire envoyer quelques présents 
à distribuer aux Puissances ; cela était devenu absolument 
nécessaire, à cause des libéralités faites par les nations rivales ; 
encore fallait-il que M. Durand fût bien habile pour suffire 
avec les quelques fusils,, fruits, confitures, et objets de même 
sorte qu'on lui envoyait^ à un droit d'usage qui coûtait plus 
de 40,000 livres par an à chacun des autres consuls. 

Les Hollandais avaient demandé la paix, et, pour l'obtenir, 
avaient eu recours à l'intervention de la Porte, qui fit accom- 
pagner leur ambassadeur par un capidji. Le Dey joua devant 
cet envoyé une véritable comédie, l'assurant que, personnelle- 
ment, il était tout disposé à obéir aux ordres du souverain ; il 
convoqua ensuite l'assemblée générale, qui se déclara prête à 
faire la paix avec toute TEurope, si le Sultan voulait se charger 
de la paie de la milice et du rachat des captifs algériens. Le 
Turc se sentit bafoué, et fit entendre au Dey qu'il s'exposait à 
se voir retirer la permission de recruter des janissaires en 
Asie-Mineure : « Il entre tous les jours dans Alger par la 
porte Bab-Azoun autant de bons soldats qu'on peut en recruter 
à Smyrne en un an », répondit, Mohammed en parlant des 
Kabyles. 

La Course continuait : l'escadre hollandaise, sous les ordres 
de l'amiral Sommersdyk, ne parvenait pas à la ralentir ; les 



1. Lettres d'Antoine-Gabriel Durand. (Archives de la Chambre de com- 
merce de Marseille, AA, art. 475.) 



2g2 CHAPITRE DIX-NEUVIEME 

Reïs venaient d'établir une station aux Iles du Cap-Vert, « pour 
être plus à même, disaient-ils, de profiter du commerce des 
Indes : » les Anglais y envoyèrent quelques gros vaisseaux, 
qui délogèrent ces hôtes incommodes. 

L'insurrection kabyle, qui durait depuis trois ans, fut 
apaisée par la vigueur du caïd de la Mitidja, Ali-Khodja ; il 
refoula les insurgés jusque derrière Tisser, et pacifia le pays. 

Le Dey fit augmenter les défenses du port, et construisit le 
Bordj el Harrach. La peste était venue se joindre à la famine; 
les esclaves succombaient en grand nombre ; ils étaient 
devenus tellement rares que le prix des rançons avait triplé ; 
on demandait 2,000 écus pour un patron de barque, 1,200 
pour un pilote et 1^500 pour un charpentier. Un terrible 
incendie éclata, dans lequel le quart de la ville fut brûlé. La 
province de l'Est était le théâtre d'une lutte sanglante entre 
les Tunisiens et le bey de Constantine d'une part, et la puis- 
sante tribu des Hanencha, de Tautre. 

Comme l'émeute était toujours à Alger le couronnement 
nécessaire du désordre et de la misère, la Taïffe s'insurgea et 
jura la mort du Dey, qui avait fait châtier quelques Reïs cou- 
pables de brigandages.. Le 18 mars 1724, à dix heures du 
matin, au moment où Mohammed rentrait en ville, après 
avoir visité les fortifications du port, un loldach^ embusqué 
sur la terrasse de la caserne de la Marine, lui tira un coup de 
fusil. Il tomba sur place, la balle Payant atteint entre les deux 
épaules. Les conjurés firent alors une décharge générale, qui 
abattit le chaouch, le khodja et quelques gardes ; puis ils se 
se précipitèrent vers la Jenina. Mais le khasnadar, quoique 
blessé d'un coup de sabre, les y avait précédés, avait fait fermer 
les portes et proclamer Cur-Abdi, agha des spahis. Lorsque 
les assassins arrivèrent, ils furent reçus à coups de fusil ; 
ceux qui ne succombèrent pas furent arrêtés le lendemain, 
étranglés ou décapités. 

Le nouveau Dey était un vieux soldat, d'un bon caractère et 
d'une grande finesse ; mais il avait la funeste habitude de 
fumer de l'opium, ce qui lui donnait des accès de folie furieuse. 
Les Hollandais voulurent profiter de son arrivée pour obtenir 
la paix, et envoyèrent à cet effet l'amiral Godin, avec une 



LES DEYS 283 

escadre de cinq vaisseaux ; il arriva le 3 mai, et fit le salut, qui 
ne lui fut pas rendu. On répondit à ses offres par des demandes 
tellement exorbitantes, qu'il dut se retirer le 9, sans avoir 
rien obtenu que des railleries. Cela fut d'autant plus morti- 
fiant pour lui, qu'il put voir, le 5 mai, les batteries du port 
saluer M. d'Andrezel^ ambassadeur à Constantinople, qui 
venait demander quelques réparations, et qui fut invité par le 
Dey et très honorablement reçu, avec de grandes démons- 
trations d'amitié. L'Empire ne fut pas mieux traité que la 
Hollande, bien que son ambassadeur se fût fait accompagner 
par deux capidjis de la Porte, qui, étant chargés d'offrir à Cur- 
Abdi le caftan de Pacha, se croyaient assurés d'être bien 
reçus. Il s'agissait de la restitution de quelques bâtiments pris 
par les reïs à la Compagnie d'Ostende. Les envoyés du Sultan 
furent accueillis avec de grands honneurs, et s'acquittèrent 
d'abord de la première partie de leur mission, en offrant le caf- 
tan d'investiture et le sabre enrichi de diamants au Dey, 
devant l'assemblée du Divan. Il fut ensuite donné connaissance 
du firman du Grand Seigneur, au milieu d'un silence respec- 
tueux. Mais tout cela n'était que le prologue de la comédie 
que jouaient toujours les Algériens en pareil cas; à peine le 
chaouch désigné à cet effet eut-il commencé la lecture des 
réclamations de l'Empereur, que le Dey interrompit l'énumé- 
ration des titres de ce souverain, en entendant qn'il s'y quali- 
fiait de « Roi d'Alger ». « Comment! Roi d'Alger, s'écria-t-il, 
que suis-je donc? » Il se leva sur le coup en feignant une 
grande colère, et sortit de la salle, malgré les instances des 
capidjis, auxquels il répétait : « Ah I il a tout le reste de la 
terre, et il lui faut encore Alger I » La séance fut rompue 
avec un grand tumulte ; quelques jours plus tard, les envoyés 
du Sultan en obtinrent une seconde. Cette fois, ils supprimèrent 
le protocole, et abordèrent le chapitre des réclamations. Quand 
les loldachs entendirent qu'il leur faudrait restituer les vais- 
seaux capturés, reconnaître la prééminence du consul impé- 
rial sur tous les autres, lui accorder certains droits et hon- 
neurs spéciaux, ils se mirent à pousser tous ensemble des 
cris d'indignation, disant qu'ils ne voulaient avoir la paix 
qu'avec la France et l'Angleterre ; et, comme le capidji les 



284 CHAPITRE DIX-NEUVIEME 

rappelait au respect dii à leur suzerain : « De quoi veut-il que 
nous vivions ? D'ailleurs, qu'il ne se mêle pas de nos affaires ; 
il nous a laissé bombarder Irois fois sans nous porter secours I » 
Pendant que la Milice se livrait aux dernières violences, le 
Dey faisait semblant de s'employer à calmer cet ouragan, qu'il 
avait secrètement déchaîné lui-même. Il fallut se séparer sans 
avoir rien conclu. 

L'année suivante, la Porte fît une nouvelle tentative ; son 
envoyé était en outre chargé de réclamer la tête de Tcherkes 
Mohammed, ancien bey du Caire, qui avait voulu se déclarer 
indépendant ; après sa défaite, il s'était réfugié à Alger. Le 
Divan repoussa hautement ces propositions, et déclara qu'il 
ne voulait pas entendre parler de traité, avant que Tcherkes 
Bey n'eût recouvré ses dignités. Ce fut seulement en 1727 que 
l'Empire obtint, à force de présents, six passeports pour 
autant de vaisseaux de commerce ; parchemins inutiles, dont 
es reïs ne tinrent jamais aucun compte. Il est vrai de 
dire que le capidji, à bout d'arguments, leur avait tenu le 
discours suivant : « Je vous prie, frères, de me donner 
satisfaction ; faites le traité ; les prétextes ne vous manque- 
ront pas pour le rompre, et, au moins, vous aurez prouvé votre 
respect pour les volontés de Sa Hautesse. » 

Les Hollandais et les Suédois demandèrent une trêve et 
l'obtinrent à force de présents ; les derniers firent un don de 
.trente mille piastres. Cependant, les mécontents d'Alger, 
auquel tout prctcxle était bon pour se révolter, avaient choisi 
celui du refus d'obéissance au Grand Seigneur; leurs chefs 
étaient le muphti et l'agha de la Milice. Cur-Abdi les fît 
étrangler^ et eut raison de l'émeute, au bout de trois jours de 
combat, suivis du supplice des principaux agitateurs. 11 fît 
même torturer les femmes des conjurés, dans l'espoir de 
découvrir le meurtrier de son fils^ qui avait été assassiné à son 
retour de La Mecque. Le 29 février 1728, Ali Pacha, neveu du 
bey de Tunis, se révolta contre son oncle, et l'assiégea quel- 
ques jours dans le Bardo ; ayant été battu, il prit la fuite et se 
réfugia quelquesjours à Alger; le bey demanda l'extradition 
du rebelle et offrit une grosse somme à Cur-Abdi, qui refusa 
de livrer son hôte, mais consentit à l'interner, moyennant une 



LES DEYS 285 

indemnité annuelle de dix mille sequins. Sauf quelques petits 
tracas que lui avait valu en 1727 une fuite d'esclaves à bord 
des vaisseaux de MM. d'O et de Goyon, le consul avait été fort 
tranquille jusqu'au mois de juin 1729. A cette époque, un 
vaisseau algérien ayant été pris p;ir les chevaliers de Malle 
le bruit se répandit que cette capture avait été faite avec la 
complicité d'un navire français. Le Dey, par représailles, fît 
enlever le gouvernail aux vaisseaux qui se trouvaient dans le 
port, et les Reïs saisirent avidement ce prétexte pour enlever 
quelques barques sur les côtes de Provence; M. Durand fut 
insulté et menacé. Il tomba malade, et mourut le 8 octobre 
1730, peut-être delà peste, qui avait recommencé ses ravages. 
Il se passa alors une de ces scènes bizarres qu'amenait si 
souvent le capricieux despotisme des Deys. Cur-Abdi exigea 
d'abord que l'ancien chancelier Natoire prit les sceaux ; celui- 
ci ayant feint une maladie^ il désigna l'agent de la Compagnie 
d'Afrique, Lavabre, qui n'osait pas accepter, sachant que ses 
chefs ne voulaient pas qu'il occupât cet emploi. Le Dey, qui, 
ce jour-là, était ivre d'opium, éclata de fureur : « Quoi I je te 
veux et tu ne me veux pas? criait-il. — Seigneur, cela ne 
dépend pas de moi, répondait Lavabre. — Je te ferai mourir 
sous le bâton. — Seigneur, vous êtes le maître.» Les chaouchs 
accoururent^ renversèrent le malheureux, et l'exécution allait 
commencer. Le vicaire apostolique Duchesne et le chancelier 
baisaient les mains de Cur-Abdi et demandaient grâce ; le 
bachaouch, tout en faisant semblant de maintenir le patient, 
lui disait : « Dis donc : oui ! » et criait : « Il consent ! » Le tu- 
multe était à son comble ; enfin, l'accès se calma, et le Dey leva 
la séance en grommelant : « Est-ce ici un jeu d'échecs ou de 
dames, où l'on change les pièces à chaque instant! o 

En 1729, la Porte, lasse du mépris que les Algériens fai- 
saient de ses ordres, et harcelée par les réclamations des 
puissances européennes, voulut détruire le pouvoir des Deys. 
Le Grand Divan fît partir Azlan-Mohammed, avec le titre de 
Pacha de la Régence ; il était escorté d'un capidji et de qua- 
rante-cinq personnages, auxquels étaient destinés les princi- 
paux emplois. Le 20 juin, lorsque le navire arriva en rade, il 
reçut l'ordre de mouiller au cap Matifou et de s'abstenir de 



236 CHAPITRE DIX-NEUVIEME 

toute communication avec la terre, s'il ne voulait pas qu'on 
ouvrît le feu sur lui. En même temps le Divan se réunissait, et 
décidait, sur la demande de Cur-Abdi, qu'il ne recevrait pas 
les Pachas envoyés de Constantinople. Cette décision fut com- 
muniquée à l'envoyé du Sultan, et on l'invita à se retirer immé- 
diatement. Le temps était fort mauvais, et le vent contraire; 
il fallut cependant obéir, et, comme le navire, porté par les 
courants près de la ville, avait été forcé de jeter l'ancre, il fut 
de nouveau menacé du canon. Mais, quelques heures après, le 
Dey, voyant que les Turcs se soumettaient, leur envoya des 
rafraîchissements, et leur fournit pour les rapatrier un 
vaisseau meilleur que celui sur lequel ils étaient venus. La 
Porte impuissante sembla ne pas s'apercevoir de cet acte de 
rébellion. 

En 1731 , le Conseil Royal remplaça Durand par M. Delane, 
neveu de Dussault; il fut conduit à Alger par Duguay-Trouin, 
et y arriva le 11 juin. L'amiral était chargé d'obtenir quelques 
réparations des dommages causés par les Reïs et de délivrer 
une dizaine d'esclaves. Il repartit le 20, après avoir accompli 
sa mission. 

M. Delane prenait possession de sa charge avec l'idée 
arrêtée de changer la ligne de conduite du Consulat ; il 
accusait ses prédécesseurs d'avoir montré trop de complaisance 
pour les caprices du souverain, et déclarait hautement qu'il 
ne les imiterait pas. C'était une vaine fanfaronnade ; car le 
Conseil Royal ayant renoncé, quoiqu'il advînt, à tirer satis- 
faction d'Alger parles armes, il ne restait d'autres ressources 
pour maintenir la paix que celles d'une diplomatie très conci- 
liante ; c'est ce que Dussault, Lemaire et Durand avaient par- 
faitement compris. La situation n'était ni très agréable, ni 
très flatteuse ; mais elle était imposée parles faits, et, puisque 
M. Delane ne voulait pas se soumettre aux charges de la 
fonction, il eut mieux fait de ne pas la briguer. Mais il semble 
avoir eu une idée un peu exagérée de sa propre personne ; ses 
lettres, qui passent rapidement de la confiance la plus témé- 
raire au découragement le plus profond, en sont la preuve * : 

i. Lettres de Delane. (Archives de la Chambre de commerce de Mar- 
seille, AA, art 476.) 



LES DEYS 287 

« Le chef, qui est despotique^ a été gâté par les empresse- 
ments des Anglais et des Hollandais ; mon prédécesseur l'a 
pareillement trop ménagé, approuvant et souffrant tout ce 
qu'il faisait. » — et; — « le Dey a vu que M. Durand lui a 
passé des emportements grands et des menaces de le faire 
embarquer plusieurs fois ; il croit qu'il en sera de même et que 
je souffrirai ce déboire. » 

Il débuta en se présentant à la première audience l'épée au 
côté, et ne fut pas reçu ; car, de temps immémorial, personne 
ne pouvait entrer armé au Divan ; toute infraction à cette 
règle était punie de mort. Il s^obstina, ne sachant pas com- 
bien il est inutile de lutter d'entêtement avec un Turc, et n'y 
gagna que des déboires ; il lui fut impossible de s'occuper des 
affaires, et les quelques difficultés qui se présentèrent durent 
être apaisées par le vicaire apostolique Duchesne. Enfin, à la 
suite d'une scène plus violente que les autres, il se renferma 
chez lui et n'en sortit plus, jusqu'au jour de son embarque- 
ment. Il écrivait à ce sujet à la Chambre de commerce de 
Marseille sur un ton bien différent de celui qu'il avait adopté 
lors de son arrivée, alors qu'il croyait que sa seule présence 
allait mettre les Algériens à la raison : « Les menaces, 
violences et injures du Dey me forceraient à dépêcher exprès 
un de nos bâtiments pour en informer la Cour, quand même 
il ne m'y aurait pas obligé lui aussi. A peine m'a-t-il écouté, 
criant comme une harengère, et ne me donnant pas le temps 
de déduire d'autres raisons. — C'est un homme très entêté, 
qui ne prend conseil de personne et que le grand usage de 
l'opium rend quasi-furieux. Les autres consuls étaient tous 
présents, et il semble qu'il ne les ait ainsi convoqués que pour 
mieux braver notre Nation, me disant toutes sortes d'infamies^ 
accompagnées de menaces et d'imprécations à la face de tout 
Israël. Je me levai, voulant me retirer ; il me fit arrêter, con- 
tinuant de vomir mille blasphèmes que je n'ose répéter. » La 
Cour, avertie de ces fâcheux incidents, fit partir immédiate- 
ment M. Benoit Lemaire, qui fut fort mal accueilli par celui 
auquel il venait apporter le concours de son expérience. Le 
consul refusa d'écouter ses avis, l'accusa de trahison et 
demanda son rappel. Mais il avait lassé la patience de tout le 



288 CHAPITRE DIX-NEUVIÈME 

monde, et ce fut lui qui reçut l'ordre de rentrer en France ; ii 
partit en juin 1732, n'ayant absolument rien compris aux 
affaires algériennes, mais restant convaincu qu'il eût réussi, 
si on lui eût prêté l'appui nécessaire. A son dépari, M. Lemaire 
prit les sceaux. Il fut très bienreçu par Cur-Abdi, qui, ayant 
remarqué, le jour de sa première audience, qu'il avait déposé 
son épée entre les mains du chaouch de Tescorte, insista pour 
qu'il la reprît, et la lui fit rapporter séance tenante, au grand 
mécontentement des consuls des autres Nations. 

Pendant les trois dernières années, l'Espagne avait préparé 
un armement considérable, destiné à reprendre les places 
d'Oran et Mers-el-Kébir^ à la perte définitive desquelles elle 
ne s'était jamais résignée. Le IS juin 1732, une flotte de douze 
vaisseaux, deux frégates, deux galiotes et cinq cents bâti- 
ments de transport, montés par vingt-huit mille hommes, se 
trouva réunie dans le port d'Alicante, sous le commandement 
du comte de Montemar. La mer était mauvaise, et l'armada ne 
parut devant la côte d'Afrique que le 29 juin. Le débarquement 
commença le jour même, sur la plage de Xs, plaine des Anda- 
loiises, et s'effectua sans grandes difficultés. Les premières 
troupes qui mirent pied à terre refoulèrent les tirailleurs 
ennemis et les poursuivirent jusqu'à mi-côte. Le camp fut 
établi pour la nuit sur les positions conquises. 

Le boy d'Oran, Bou-Chelaghram, avait sous ses ordres deux 
ou trois mille Colourlis et quarante mille auxiliaires indi- 
gènes, parmi lesquels on remarquait un corps régulier maro- 
cain, commandé par le baron Riperda, aventurier hollandais 
renégat, général du Chérif; les places étaient armées de 
cent trente-huit canons, dont quatre-vingt-sept de bronze, et 
de sept mortiers. La bataille s'engagea le 30 juin au malin, 
aux Aiguades ; elle fut longue et sanglante ; Riperda enfonça 
le centre de l'armée espagnole, et la partie commençait à 
devenir fort douteuse, lorsque le marquis de Villadarias, qui, 
dès le matin, avait gravi les hauteurs à la tête des grenadiers 
de Taile gauche, revint sur ses pas à la vue du danger, et 
chargea vigoureusement les indigènes, qu'il culbuta et mit 
en fuite. Les Colourlis furent entraînés dans le mouvement, et 
les vainqueurs, poursuivant leur succès sans s'arrêter un 



LES DEYS 289 

moment, appuyèrent si bien la déroute de l'ennemi, qu'Oran 
et Mers-el-Kebir, privés de défenseurs, se rendirent à eux le 
lendemain matin, l®"* juillet. M. de Montemar s'occupa immé- 
diatement d'en augmenter les fortifications ; en même temps, 
il fit plusieurs sorties heureuses et s'approvisionna par des 
razzias bien conduites : les Béni Amer et quelques autres 
tribus firent leur soumission entre ses mains. Dès les premiers 
jours de la conquête, il dirigea le marquis de Villadarias sur 
Mazagran et Mostaganem ; malheureusement, le Roi fît cesser 
cette expédition et ordonna au général de se renfermer dans 
Oran et Mers-el-Kebir. C'était le fatal système de l'occupation 
restreinte qui prévalait de nouveau, malgré la dure expérience 
du passé ; il ne tarda pas à produire ses effets naturels et à 
transformer les vainqueurs en assiégés perpétuels. Alger, qui 
tremblait déjà, se rassura ; une partie de la milice, sous les 
ordres du fils du Dey^, vint se joindre à Bou-Chelaghram, qui 
avait rallié ses contingents et tenait Oran étroitement bloqué. 
Dès le 4 octobre, les Espagnols étaient déjà forcés de livrer 
un gros combat pour ravitailler le fort Santa-Cruz ; le célèbre 
Chevalier de Wogan s'y distingua particulièrement. Toute une 
année se passa en combats autour de la ville ; le 4 novembre, 
Bou-Chelaghram arriva jusqu'aux portes, qu'il cherchait à 
pétarder, au moment oi^i une sortie vigoureuse le força à se 
retirer; son fils fut tué dans cette affaire. Il le vengea le 21, 
par la mort du marquis de Santa-Cruz et d'une grande quan- 
tité d'Espagnols. Le siège continua jusqu'à l'été de 1735, avec 
des alternatives de revers et de succès ; le 10 juin 1733, il y 
eut, sous les murs de la ville, un gros combat dans lequel le 
marquis de Miromesnil, colonel de jour, fut si grièvement 
blessé, qu'il mourut trois jours après. Le 2 mars 1734, le Bey 
dirigea une attaque furieuse sur les Fontaines : la garnison, 
sous les ordres de M. de Yallejo, la repoussa énergiquement. 
Au mois de mai, l'armée marocaine, forte de trente mille 
hommes, parut devant les remparts. Le duc de Cansano, 
fondit sur elle avant qu'elle n'eût pris position, la battit, la 
poursuivit et la força de se replier derrière Ouchda. Mais, 
malgré toute la bravoure de ses défenseurs, Oran resta dans 
un état de blocus permanenf^ qui durajusqu^en 1791. Cepen- 

10 



290 



CHAPITRE DIX-NEUVIEME 



dant, le vieux Cur-Abdi n'avait pas pu supporter le chagrin 
que lui avait causé la prise d'Oran. 11 se sentait abaissé devant 
la Milice et le peuple, se reprochait de n'avoir pas pris les 
mesures nécessaires, et d'avoir trop attendu pour faire partir 
les renforts que le Bey de l'Ouest lui avait longtemps demandés 
en vain. Il se renferma dans un silence absolu, refusant toute 
nourriture, et se livrant de plus en plus à sa passion pour 
l'opium. Il mourut le 3 septembre 1732, âgé de quatre-vingt- 
huit ans. Son beau-frère, le Khaznadar, lui succéda sans ren- 
contrer d'opposition. 



CHAPITRE VINGTIÈME 

LES DEYS (Suite) 



SOMMAIRE. — Ibrahim. — Il se moQlre mal disposé pour la France. — 
Intrigues anglaises. — Guerre et prise de Tunis. — Intervention inutile de 
Ja Porte. — Famine à Alger. — Peste de trois ans. — M. de Jonville est 
mis aux fers. — Pillage de Tabarque. — Expédition malheureuse de M. de 
Saurins. — Destruction de l'établissement du cap Nègre. — Mort du Dey. — 
Ibrahim Kutchuk. — Guerre de Tunis. — Révolte de Tlemcen. — Mort du 
Dey. — Mohammed-bea-Beker. — Il rétablit l'ordre dans Alger. — Projets 
de croisade contre les Barbaresques. — Démarches inutiles de l'amiral 
Keppel. — Peste de quatre ans. — Famine.— Complots. — Affaire Prépaud. 
— Meurtre du Dey. — Ouzoun-Ali — Combats et massacres dans la Jenina. 



Le nouveau Dey était un homme avare, brutal et capricieux; 
il se rendit bientôt odieux à tout le monde, et sa vie fut plu- 
sieurs fois menacée. Après la perte d'Oran, il avait envoyé 
des secours à l'armée qui essayait de reprendre la place, et 
s'irritait en voyant que les efforts du Bey de TOuest restaient 
inutiles; il n'était pas plus heureux sur mer, où les chevaliers 
de Malte avaient battu l'escadre envoyée pour croiser devant 
Mers-el-Kebir, pendant qu'une tempête violente causait 
devant Metelin la perte de six vaisseaux de guerre. La Course, 
par suite de ces échecs, ne rapportait rien; la pénurie était 
extrême, et l'humeur d'Ibrahim s'en ressentait. Tout natu- 
rellement, les consuls européens eurent à souffrir de cet état 
de choses ; M. Lemaire en fut la première victime. L'armée 
espagnole comptait dans ses rangs un grand nombre d'officiers 
français, et quelques-uns d'entre eux avaient été faits prison- 
niers dans les sorties de la garnison; plusieurs navires 
provençaux, qui avaient depuis longtemps l'habitude de com- 
mercer avec Oran, avaient été capturés par la croisière 
algérienne, au moment où ils y porlaient des vivres, ce que le 



292 CHAPITRE VINGTIEME 

Dey voulut considérer comme un acte d'hostilité; ils furent 
donc déclarés de bonne prise, et leurs équipages furent mis 
aux fers. En vain le Consul voulut-il faire entendre ses récla- 
mations. (( Ton Roi se dit mon ami, et on vous trouve toujours 
au premier rang de ceux qui nous combattent, » lui fut-il 
répondu ^ Les difficultés étaient encore augmentées par les 
Juifs, sur lesquels la Chambre de Commerce s'obstinait à 
vouloir faire percevoir les droits ; leur chef, Ben-Zibet, qui 
prêtait de l'argent à Ibrahim et qui se chargeait de vendre en 
Europe les denrées que celui-ci percevait des tributaires, ne 
cessait de lui représenter que les impôts exigés diminuaient 
d'autant son revenu, et l'amenait facilement à donner ordre 
qu'on abandonnât toute exigence de cette nature : « Je sou- 
haiterais, écrivait Lemaire aux Echevins, qu'il fut possible ^ 
d'exécuter vos ordres avec autant de rigueur qu'ils 
paraissent le demander; mais Alger veut être excepté des 
autres Echelles, où les Pachas, craignant les répréhensions 
de la Porte, favorisent en tout les Consuls, leur prêtent 
leurs forces et leur donnent leurs secours lorsqu'ils les 
réclament, contre les Raïas ou sujets du Grand Seigneur, 
pour leur faire subir les peines portées par les ordonnances 
du Roy; le Dey ici, au contraire, est le seul maître; il protège 
les Juifs et les étrangers qui apportent du profit à son 
royaume par leur commerce, et les défend vivement, si l'on 
veut user à leur égard des rigueurs auxquelles Tordon- 
nance du 4 février 1727 les assujettit. » Ailleurs, il annonce 
à M. de Maurepas qu'il n'a pas osé faire publier le décret 
dont il vient d'être question plus haut : « Dans la situation où 
nous sommes avec le Dey, et, joint encore à cela son esprit 
peu raisonnable, la publication de cette ordonnance peu favo- 
rable aux Juifs et aux étrangers les aurait sans doute portés 



1. Ces réclamations des Algériens contre la présence des chevaliers de 
Malte français dans les expéditions dirigées contre eux ne cessèrent qu'à la 
fin du xyiii»^ siècle; il faut convenir, qu'en se plaçant à leur point de vue, ces 
plaintes étaient fondées, et qu'il leur était difficile d'admettre qu'un souverain 
avec lequel ils étaient en paix, tolérât que ses sujets prissent les armes 
contre eux. 

2. Lettres de Benoît Lemaire. {Archives de la Chambre de Commerce de 
Marseille, AA, art. 477.) 



i 



LES DEYS 293 

à lui faire entendre que c'est un tort qu'on veut faire à ses 
intérêts, et, pour se venger, ils n'auraient rien oublié de tout 
ce qui aurait pu l'indisposer encore plus contre nous. » En 
somme^ la situation était pénible, au milieu des intrigues de 
toute sorte qui agitaient la Jenina. Le Sultan, en envoyant à 
Alger le caftan d'investiture, avait de nouveau recommandé 
la paix avec l'Empire; cette solution était vivement poursuivie 
par un certain Holden, qui se faisait aider par l'ancien chan- 
celier Natoire, dont les friponneries venaient d'être décou- 
vertes et punies par un arrêté d'expulsion et une lettre de 
cachet; rigueurs inutiles, qu'il bravait, s'étant réfugié chez 
les ennemis de la France, et conservant des intelligences au 
consulat, par le Drogman, qui servait d'espion ; M. Lemaire 
avait vainement voulu expulser ce traître, que le Dey l'avait 
obligé à reprendre. D'un autre côté, les Anglais offraient 
d'envoyer leur flotte bloquer Oran par mer, pendant que les 
Algériens en ruineraient les défenses de terre ; ils deman- 
daient, pour prix de ce service, un établissement à Mers-el- 
Kébir, et leurs riches présents avaient déjà enlevé le consen- 
tement d'Ibrahim; mais la Milice ne voulut pas accepter cette 
combinaison, grâce au consul français, qui ne cessait de lui 
représenter que l'Angleterre serait bien plus dangereuse pour 
la Régence que l'Espagne. Le Dey fut donc forcé de renoncer à 
ses projets; son dépit s'en accrut^ et il refusa toute satisfaction 
des dommages causés : « Je ne puis obtenir aucune répara- 
tion ni les satisfactions que le Roy demande avec juste raison 
et que je sollicite avec chaleur vainement auprès d'un dey 
féroce, qui ne veut écouter d'autres raisons que celles que son 
sordide intérêt lui suggère, et sa haine implacable pour le 
nom chrétien, qu'il abhorre. » 

Le 30 mai 1734, une escadre française, commandée par 
M. de Court, vint demander des réparations, et ne put rien 
obtenir : Ibrahim se contenta d'opposer grief à grief, disant 
que la France approvisionnait ses ennemis d'armes et de 
munitions, leur fournissait des officiers, des ingénieurs et des 
soldats; que le consul trompait le Roi; que, du reste, il était 
fou, avait cherché à tuer ses chaouchs, et qu'il voulait en être 
débarrassé avant tout. L'escadre repartit le 7 juin, sans avoir 



294 CHAPITRE VINGTIÈME 

reçu d'autre réponse. Voici les détails que donne M. Lemaire 
à cette occasion : « Ce commandant n'étant venu que par 
aventure et relâche, comme il l'a fait représenter au Dey par 
trois officiers qu'il envoya à terre le lendemain de son arrivée, 
n'a pu obtenir aucun point des satisfactions qu'il lui a fait 
demander, ce qui fait voir l'obstination de ce Gouverneur à 
ne rien accorder au Roy sur les infractions commises par ses 
corsaires aux traités. Ces officiers ont négocié en ma présence 
et de plusieurs autres des plus considérables du Divan, avec 
toute la douceur et les ménagements possibles, avec cette 
Puissance, qui n'a même pas voulu écouter les raisons les 
plus plausibles qu'on ait pu lui représenter pour le convaincre 
à faire des réparations, et du besoin qu'a cette République 
d'entretenir la paix et l'union avec la France, ce qui a été 
entièrement infructueux. » 

A Alger, la misère était très grande; à la disparition des 
revenus de la Course était venue se joindre une terrible 
famine, causée en très grande partie par les Kabyles, qui 
s'étaient insurgés, coupaient les roules, et empêchaient les 
arrivages de blé. La Porte, qui avait promis des secours pour 
la reprise d'Oran, ne les envoyait pas, étant trop occupée elle- 
même par sa guerre contre les Russes. 

Si le Dey sollicitait le rappel de M. Lemaire, celui-ci 
n'était pas moins impatient de partir; il fut remplacé le 
6 avril 173o, par M. Taitbout, qui fût particulièrement bien 
accueilli; i] est vrai qu'il apportait des présents pour une 
valeur de plus de six mille francs. Il était à peine à Alger 
depuis quelques jours, que la guerre fut déclarée au Bey de 
Tunis. Son neveu Ali, qui depuis sept ans, était interné à 
Alger, s'y était créé des partisans; néanmoins, tant qu'Hassen- 
ben-Ali paya régulièrement l'annuité de dix mille piastres 
qu'il avait promise à Cur-Abdi pour le décider à interner son 
rebelle parent, le prisonnier fut bien gardé. Mais, soit que le 
Bey crût n'avoir plus rien à craindre de lui, soit qu'il manquât 
d'argent, la dernière année venait de se passer sans qu'il eût 
rien envoyé. Ali profita de l'occasion, promit au Dey tout ce 
qu'il voulut, s'il lui prêtait appui ; celui-ci, toujours obéré, et 
espérant remplir le trésor par une heureuse campagne, accepta 



LES DEYS 295 

les propositions de son ancien captif; il fit partir une armée 
de sept mille Turcs, sous les ordres de son neveu Ibrahim. Le 
Bey, effrayé, offrit un présent de cinquante mille piastres pour 
obtenir le paix; il avait en même temps imploré l'intervention 
de la Porte, qui dépêcha à Alger un capidji, chargé d'interdire 
toute entreprise contre Tunis. Lorsqu'il arriva, les opérations 
étaient déjà commencées; le Dey, très décidé à ne pas les 
interrompre, ne trouva d'autre solution que de faire partir 
l'envoyé du Sultan pour le camp, avec des lettres conçues de 
telle façon, que le malheureux fut accusé d'avoir faussé le 
firman dont il était porteur, et décapité comme coupable du 
crime de lèse-majesté. 

Les deux armées se renconlrèrent à la frontière ; Hassen 
fut battu et s'enfuit avec ses deux fils et ses trésors. Les 
Algériens arrivèrent devant Tunis le 3 septembre, et les 
portes leur furent ouvertes dans la nuit par la garnison turque 
elle-même; seuls, les Colourlis essayèrent de défendre la 
place ; il en fut fait un grand massacre. Ali fut proclamé Bey; 
il se reconnaissait vassal d'Alger et se soumettait à un tribut 
annuel de deux cent mille écus et de la quantité de blé néces- 
saire aux rations de la milice. 

Au mois d'octobre, les Tunisiens, écrasés d'impôts pour 
subvenir à ces charges, se révoltèrent de tous les côtés à la 
fois, et le nouveau souverain se trouva hors d'état de remplir 
ses engagements, en sorte que cette expédition fut loin d'être 
fructueuse pour l'Odjeac. 

Jamais le peuple d'Alger n'avait été si misérable; le nombre 
des vaisseaux de Course diminuait chaque jour et l'argent 
manquait au Beylik pour en construire. Les armements que 
faisait l'Espagne jetaient une grande terreur dans la ville, et 
des émeutes éclataient chaque jour. Ibrahim affectait de 
tourner ces craintes en dérision, et déclarait hautement qu'il 
répondrait au premier coup de canon par le supplice de tous 
les chrétiens qui se trouvaient dans la ville. Toutefois, il 
faisait augmenter les fortifications, et reconstruisait le pont 
de rnarrach, celui qu'avait édifié jadis Hadj'-Ahmed ayant été 
emporté par une crue subite. Le Bey de Tunis contribua, dit- 
on, à la dépense, et procura l'architecte. 



296 CHAPITRE VINGTIEME 

Les trois années suivantes, la récolte manqua ; les plus 
riches trouvaient difficilement à acheter du pain, et les esclaves» 
auxquels leurs maîtres ne donnaient plus rien à manger, 
mendiaient de porte en porte. Pour se procurer quelque 
argent et décider l'Espagne à racheter ses captifs, le Dey les 
soumit au travail des carrières et les fit enchaîner; il provo- 
qua ainsi une Rédemption qui lui rapporta plus de deux cents 
mille piastres sévillanes; les officiers furent taxés à huit cents 
piastres par tête; les colonels à quatre mille; M. d'Aregger à 
dix mille, et M. de Saldecagne à vingt-deux mille. Six mois 
après, les Trinitaires dépensèrent de nouveau cinquante-cinq 
mille piastres pour le même motif, et l'année suivante quatre- 
vingt-six mille. La Suède, la Hollande et l'Angleterre sui- 
virent Texemple, et firent de riches présents; Taisance reparut 
à Alger, et de nouveaux bâtiments se dressèrent sur les chan- 
tiers; des secours furent envoyés au Bey de Tunis, que son 
oncle assiégait, à l'aide des populations insurgées ; ce renfort 
lui permit de se faire payer les impôts arriérés et de solder 
lui-même ce qu'il devait à la Régence. 

M. Taitbout avait été laissé fort tranquille depuis son 
arrivée, à part un petit incident, provoqué par quatre Reïs, 
qui s'étaient introduits chez lui en état d'ivresse, et l'avaient, 
par leur insolence, forcé de mettre Tépée à la main pour se 
débarrasser d'eux. L'un d'eux, nommé Mahmet, que l'on 
verra reparaître tout à l'heure dans une affaire plus grave, 
porta plainte au Divan, invoquant la loi qui punissait de 
mutilation tout Chrétien qui avait levé la main contre un 
Turc; après s'être mis fort en colère, le Dey, mieux informé, 
fut le premier à calmer cet ouragan. Le consul n'eut donc 
guère à souffrir que de Fhumeur bizarre d'Ibrahim, qui lui 
imposait des drogmans, dont quelques-uns ne savaient même 
pas un mot de français, et le faisait mander pour lui deman- 
der des explications sur des choses qui ne le concernaient en 
rien, lui reprochant de ne pas vouloir l'éclairer et de tout lui 
cacher, lorsque M. Taitbout protestait à juste titre de son 
ignorance ^ A ces déboires, s'ajoutaient les épreuves d'une 

1. Lettres de Taitbout. [Archives de la Chambre de Commerce de Mar- 
seille, AA, art. 478). 



LES DEYS 297 

cruelle maladie, la scialique, qui le força de solliciter son 
rappel; il partit au mois de Mars 1740, laissant l'intérim à 
son chancelier, M. de Jonville, emportant Tespoir trompeur 
de se guérir en France et de venir reprendre ses fonctions. 
Pendant son séjour, il avait su déjouer avec habileté les 
intrigues de Natoire, toujours réfugié au consulat anglais, 
dont son ami Holden venait d'être nommé titulaire ; ces enne- 
mis de la France se servaient auprès du Dey d'un riche Juif, 
nommé Nephtali Busnach, dont le petit-fils devait jouer un si 
grand rôle soixante ans plus tard. 

Au mois de juin 1740, une terrible peste éclata à Alger, où 
elle fut introduite par un vaisseau venant d'Alexandrie; la 
première semaine coûta la vie à mille personnes, et, pendant 
le premier mois, il en mourut de deux à quatre cents par jour. 
Après cet assaut, le mal diminua un peu de violence; mais il 
dura trois ans et gagna la Tunisie, où il lit de cruels ravages. 
Le Bey Ali venait de prendre Kairouan, où son oncle s'était 
réfugié, et lui avait fait couper la tête. Le fils du malheureux 
Hassen se sauva d'abord au Caire; quelques mois après, il se 
rendit à Tripoli, où ses partisans l'assuraient qu'il serait bien 
reçu, et qu'on l'aiderait dans les tentatives qu'il méditait de 
faire pour reconquérir ses Etats. En effet, le Bey l'accueillit 
d'abord fort amicalement; mais^ au bout d'un an, intimidé par 
les menaces d'Ali, il fit égorger son hôte et toute sa suite^ 
s'emparant de tous les bagages et d'une somme de deux cents 
mille sequins. 

Le Roi des Deux-Siciles avait, dès le mois de mai, envoyé 
à Alger le chevalier Finochietti, accompagné d'un capidji de 
la Porte, pour demander la paix; le Divan voulut la lui faire 
acheter si cher, qu'il dut partir sans avoir rien conclu. 

Vers la fin de l'été de 1741, survint un incident qui faillit 
occasionner une rupture avec la France et qui mit en danger 
la liberté et la vie de l'agent consulaire et des prêtres de la 
Mission. Deux chebeks algériens, qui croisaient devant les 
côtes de Provence, dans l'espoir de s'emparer de quelques-uns 
des navires qu'y attirait la foire de Beaucaire, furent forcés 
par une tempête de se réfugier dans le port de Toulon, où ils 
furent bien reçus ; ils y séjournèrent pendant une quinzaine de 



298 CHAPITRE VINGTIEME 

jours. A leur départ, ils s'avisèrent de donner la chasse à une 
barque génoise, de laquelle ils allaient s'emparer, lorsqu'une 
galère espagnole de l'escadre du prince Don Philippe, embus- 
quée derrière le cap Sicié, fondit sur eux, et s'empara du 
bâtiment commandé par Mahmet Reïs, tandis que l'autre, sous 
les ordres de Soliman, se sauvait à toutes voiles, et rentrait à 
Alger, oii le corsaire accusait les Français d'avoir livré le 
chebek à l'ennemi. La vérité est que la prise avait été faite 
sous les yeux de M. de Massiac, commandant la frégate Le 
Zéphir, qui eut dû s'opposer à cette capture; car les traités 
qui interdisaient aux Algériens de courir sus aux bâtiments 
étrangers à moins de trente milles des côtes, leur assuraient la 
garantie réciproque. Il est vrai que les deux corsaires avaient 
donné l'exemple; mais cela était une affaire à régler entre la 
France et la Régence; on n'eût pas dû permettre à l'Espagne 
d'intervenir et de donner ainsi au Dey une sorte de prétexte 
pour se livrer à des violences que M. de Jonville nous décrit 
en ces termes : * « Le chebek, voyant qu'il ne pouvait résister, 
se laissa enlever par la galère auprès du port même sans tirer 
un coup de fusil, le Reïs présumant bien qu'il serait réclamé 
par Monsieur l'Intendant, parce qu'il était persuadé que cet 
acte, contraire au traité qui, défendant aux Algériens de nefaire 
des prises d'Espagnols ou d'autres de leurs ennemis qu'à trente 
milles au large, il fallait pour la même raison que les Algé- 
riens ne pussent être pris qu'à cette distance des terres de 
France. )> 

« Les soldats turcs pris et mis sur la galère d'Espagne, écri- 
virent au Dey par le second chebek, qui arriva quinze jours 
après; la lettre fut lue publiquement et elle contenait, 
qu'après avoir été détenus à Toulon fort longtemps sous diffé- 
rents prétextes et n'y avoir reçu que toute sorte de mauvais 
traitements, on les avait forcés de partir pour les livrer à la 
galère espagnole, qui, ayant eu des avis secrets de Toulon, 
s'était venue tenir aux aguets sous le cap Sicié; et, qu'après 
cette noire trahison, la galère les ayant conduits à Toulon, ils 

1 Lettres de Jonville (Archives de la Chambre de Commerce de Mar- 
seil'e, AA, art. 479). 



"t 



LES DEYS 



y avaient été Topprobre de la populace, qui leur avait craché 
au visage, jeté des pierres et maudit leur loi; ce traitement, 
qui fut également confirmé par ceux qui avaient pris terre, et 
qui sont venus avec ce second chebek, dont le Reïs ne fut 
pas le moindre à parler contre l'Intendant de Toulon, ce trai- 
tement, dis-je^ ayant mis le Dey dans une colère extrême, il 
fit sur le champ ôter le gouvernail à sept de nos bâtiments, qui 
se sont m.alheureusement trouvés dans le port; et, le lende- 
main matin, ayant fait enchaîner les équipages deux à deux^ 
il se fit amener Monsieur le Vicaire apostolique et ses deux 
confrères, auxquels ayant demandé s'ils étaient Français, et, 
ces Messieurs répondu que oui^, il les envoya enchaînés au 
bagne des esclaves^ ce qui m'obligea à lui aller faire tout de 
suite des représentations, et à le supplier de changer cette 
violente disposition, jusqu'à ce que le Ministre eût pu être 
informé des plaintes qui lui avaient été portées; mais, bien 
loin de m'écouter, il me fit saisir par des chaoux, qui m'en- 
traînèrent au mênie bagne, où on me mit au pied d'une façon 
très ignominieuse une pesante chaîne terminée par un billot 
du poids de cent livres. » 

Cinquante-quatre Français furent traités de la même façon, 
et conduits enchaînés au travail des carrières. Quelques jours 
après, ils obtinrent un léger adoucissement à leur sort, 
moyennant quelques présents distribués aux gardiens du 
bagne; mais ils ne recouvrèrent leur liberté que dans les 
premiers jours de janvier 1742. Le consul anglais StanifTord 
profita de ces événements pour demander à être mis en pos- 
session des Concessions de l'Est, que le Dey venait de 
séquestrer entre les mains du Bey de Constantine; ces 
démarches n'eurent aucun succès. M. de Salve, gouverneur 
du Bastion et plusieurs de ses agents, furent détenus à Bôno 
pendant quelques jours, mais sans violences. Quoique M. de 
Jonville eût été remis en liberté, la situation était toujours 
très tendue;' le Dey réclamait impérieusement le chebek 
capturé, et, ne voulant pas comprendre qu'il fallait au moins 
attendre qu'on se le fit rendre par l'Espagne, montrait de 
nouveau des dispositions hostiles. Enfin, le 18 Mai, M. de 
Massiac arriva sur l'Aquilon, escortant la prise, et amenant 



300 CHAPITRE VINGTIÈME 

le nouveau consul, M. d'Evans, chevalier de Saint-Lazare, et 
Cordon-Roug-e, qui était chargé de payer la valeur de la car- 
gaison ; Mahmet Reïs suscita de nouvelles difficultés, en récla- 
mant beaucoup plus que ce qui était du; mais M. d'Evans 
démontra très clairement que tout l'objet du litige avait été 
restitué, et que, bien loin d'avoir été maltraité, le corsaire 
avait été comblé de présents; il ajouta que l'Intendant de 
Toulon avait fait remettre à bord du chebek des présents 
destinés au Dey et aux Puissances. Ibrahim, qui n'avait rien 
reçu, procéda à une perquisition, découvrit le larcin, et, 
furieux d'avoir été joué, condamna à mort le coupable, qui, 
averti par quelques amis, s'enfuit précipitamment au Maroc 
et n'osa plus reparaître à Alger. 

Les Concessions^ qui avaient été données en 1719 à la Com- 
pagnie des Indes, et qui étaient passées en 1730 à la première 
Compagnie d'Afrique, se trouvaient affermées, depuis le mois 
de février 1741, à la Compagnie Royale d'Afrique, représentée 
par M. de Fougasse. A ce moment, les Lomellini de Gênes 
désiraientvendre leur établissement de Tabarque, et la nouvelle 
Compagnie était entrée en négociations avec eux à ce sujet. 
Le Bey de Tunis, informé de cette combinaison, en écrivit à 
Alger, et reçut l'ordre de s'y opposer; il expédia tout aussitôt 
huit galiotes, qui débarquèrent sur Tile^ ravagèrent les maga- 
sins et emmenèrent neuf cents prisonniers. L'établissement 
français du cap Nègre fut traité de la même façon. Cinq cents 
corailleurs purent se sauver à la Calle et à l'île de Saint- 
Pierre \ A cette nouvelle, M. de Saurins fut envoyé avec deux 
hriganlins et douze cents hommes environ pour s'emparer de 
Tabarque par un coup de main. Il partit de Toulon le 26 avril 
1742; deux frégates et quatre galères, sous les ordres de 
M. de Massiac, le suivirent à quinze jours de distance, pour 
appuyer l'opération; malheureusement, les équipages et les 
chiourmes de ces bâtiments furent tellement éprouvés par une 

\. S'il faut en croire Desfontaines, la brouille entre la France et Tunis, et 
les lâcheux événements qui en furent la suite, auraient eu un motif bien 
futile. Le consul, Gautier, excité par une femme avec laquelle il vivait, n'avait 
pas craint de braver le Bey. en expulsant une Maltaise de mœurs légères, 
que protégeait un des favoris du souverain. (Voir les Yoyages de Desfon- 
tatnes, Paris, 1838, in-8, p. 243 et suiv.) 



LES DEYS 301 

violente épidémie , que la petite escadre dut se retirer à 
Cagliari et abandonner M. de Saurins à ses propres forces. 
Quelque audacieux que fut ce jeune officier, il hésitait à tenter 
l'entreprise avec aussi peu de monde; il finit cependant par s'y 
décider, sur les instances de Fougasse, qui lui offrit de l'accom- 
pagner avec deux ou trois cents corailleurs, et lui affirma que 
les indigènes se joindraient à eux, mus par le désir de voir 
subsister des comptoirs qui les enrichissaient. L'attaque fut 
donc résolue, et on partit de la Galle le 2 juillet au soir. A 
deux heures et demie du matin, le chef de l'expédition débar- 
qua sans rencontrer d'obstacles et attaqua vivement le poste. 
Mais on avait été trahi par les espions indigènes qu'on avait 
employés; les remparts se couvrirent de Turcs, qui ouvrirent 
un feu terrible sur les assaillants; les corailleurs perdirent la 
tête, se mirent en débandade, et coururent pêle-mêle vers les 
barques^ qu'ils débordèrent, abandonnant au fer de Tennemi 
les officiers et quelques braves, qui furent massacrés ou 
pris, malgré leur résistance désespérée. M. de Saurins fut fait 
prisonnier, après avoir reçu un coup de fusil dans le cou^ un 
dans le bras droit, et deux coups de sabre sur la tête. MM. de 
Thieuville et de Gineste furent tués; MM. deKalio et de Mey- 
ronnet blessés. Enfin, cette défaite coûta cent hommes tués, 
soixante blessés et cent cinquante prisonniers, parmi lesquels 
beaucoup de corailleurs; car leur lâcheté ne les avait pas 
sauvés, les Turcs ayant fait une sortie, et leur ayant coupé le 
chemin au moment de leur fuite. Les Français pris furent 
délivrés l'année suivante, lorsque le Bey, effrayé, demanda et 
obtint la paix. Après la conclusion du traité, M. de Fougasse 
s'occupait à rétablir le Gap Nègre, lorsque, en 1744^ le Bey, 
excité par les Anglais, envoya cinq chebeks contre la Gompa- 
gnie, accusée de relever les anciennes fortifications. Les mar- 
chandises, le corail et l'argent furent enlevés; le personnel, 
pris ou dispersé, mourut de faim dans les broussailles ou fut 
massacré par les indigènes. Les Anglais profitèrent de cet in- 
cident, et demandèrent à affermer les Etablissements à un prix 
double de celui qu'en donnait la Gompagnie Royale; une 
escadre de sept vaisseaux vint appuyer cette demande, qui 
n'eut aucun succès. 



302 CHAPITRE VINGTIEME 

Cependant, M. d'Evans, à peine arrivé, avait été soumis à 
des exigences qui rendaient sa situation excessivement diffi- 
cile. Ibrahim s'était laissé persuader de lui imposer la céré- 
monie du baise-mains, à laquelle les consuls français n'avaient 
jamais été astreints; il refusa de s'y soumettre et demanda 
son rappel. Une autre contestation eut lieu, au sujet d'un drog- 
man qu'on voulait lui imposer, et qui était un espion aux 
gages des Hollandais. Il quitta Alger, remit les sceaux à M. de 
Jonville, qui les rendit le 16 juillet 1743 à M. Thomas, ancien 
consul de Salonique. En arrivant, il trouva la ville plongée 
dans la consternation : la foudre était tombée sur la poudrière 
du Fort-l'Empereur ; l'explosion avait détruit les trois quarts 
des fortifications et causé de grands désastres. Le Dey, à 
court d'esclaves, avait recruté de force une grande quantité 
d'indigènes, qui travaillaient sous le bâton, ne recevant qu'une 
nourriture très insuffisante ; les tentatives de fuite étaient 
punies de mort. 

Le commencement de la gestion du nouveau consul fut un 
peu troublé par la fuite à bord de deux esclaves qu'il parvint à 
faire restituer; mais les lenteurs inévitables dans ces sortes 
d'affaires le mirent souvent dans de grands embarras; il eut à 
subir les menaces d'Ibrahim, dont la mauvaise volonté contre 
la France ne se démentait pas. Au moment du ravage des 
Concessions, ce fut en vain qu'il essaya d'obtenir justice; il 
fut à peine écouté, et les réclamations qu'il fit à la Cour ne 
paraissent pas l'avoir été davantage. 

Le vieux Dey, très affaibli de toutes façons, ne se montrait 
plus en public depuis longtemps; à l'automne de 1745, il fut 
atteint de dyssenterie, et, prévoyant sa mort prochaine, il dési- 
gna pour lui succéder le Khaznadji Ibrahim-Kutchuk, son 
neveu, qui fut proclamé le 20 octobre; le souverain démission- 
naire ne jouit pas longtemps de son repos, et mourut le 17 no- 
vembre. Son successeur était un homme de 45 ans; il se 
montra très bienveillant pour les Français, et son règne fut 
un véritable soulagement pour eux. A peine installé, il se dis- 
posa à châtier l'insolence du Bey de Tunis, qui, non content 
de se soustraire au tribut qu'il devait, venait d'attaquer son 
voisin de Tripoli, allié des Algériens, et l'avait réduit à se 



LES DEYS 303 

suicider. IZai^mée algérienne, forte de quatre mille Turcs, 
partit le 6 avril 1746, se renforça le long de la route des con- 
tingents indigènes et des troupes du Bey de Constantine. Elle 
remporta d'abord quelques succès; mais elle commit la faute 
de s'attarder au siège de Kef ; les assiégés firent dlieureuses 
sorties ; les maladies décimèrent les loldachs, et il fallut repas- 
ser la frontière; les escarmouches continuèrent jusqu'à l'au- 
tomne de 1747, sans grand résultat de part ni d'autre. A ce 
moment^ la paix fut conclue, grâce aux présents de soumis- 
sion que fit Ali, et au besoin que le Dey avait de ses troupes, 
pour les porter dans la province de l'Ouest, où les plus grands 
désordres se commettaient. Dès le mois de janvier 1746^ le 
Bey du Ponant, après avoir pressuré autant que possible les 
populations, s'était sauvé à Oran avec ses trésors; les Colour- 
lis, las d'être exploités et maltraités par les Turcs, avaient 
chassé le faible loussef, et rêvaient la reconstitution du 
royaume de Tlemcen; Ibrahim dirigea toutes ses forces contre 
eux, les battit, reprit la ville, qui fut cruellement pillée et ne 
se releva jamais de ce coup; les rebelles furent anéantis. Pen- 
dant cette répression, on acquit la certitude que les Colourlis 
de la province d'Oran étaient d'accord avec ceux d'Alger, et 
qu'ils avaient projeté le renversement de la puissance turque. 
Le Dey se décida à les exterminer, et avait ordonné leur mas- 
sacre pour le jour du Beiram, lorsqu'il mourut subitement, le 
3 février 1748, très probablement empoisonné. Le Khodjet el- 
Kheil Mohammed-ben-Beker lui succéda. Il était intelligent et 
lettré, avait une très grande réputation de justice et d'huma- 
nité. Il s'occupa d'abord de rétablir l'ordre, fort troublé par 
les derniers événements, et exerça une police sévère ; au bout 
de quelques mois, il avait purgé le pays des bandits qui l'in- 
festaient. « Jamais, écrivait le consul Thomas, cette ville n'a 
été aussi paisible; elle est maintenant aussi bien policée 
qu'aucune autre d'Europe, ce qui n'avait pas lieu sous ses 
prédécesseurs, et surtout sous le dernier Dey, qui laissait 
vivre les soldats avec une licence effrénée *. » En même temps. 



1. Lettres de Thomas, {Archives de la Chambre de Commerce de Mar- 
seilky A A, art. 481.) 



304 CHAPITRE VINGTIEME 

il augmentait les armements, s'occupait activement des forti- 
fications et exigeait très strictement les tributs en nature de 
la Suède, du Danemark et de la Hollande, afm d'approvision- 
ner ses arsenaux. Depuis quelques années, ces nations avaient 
fait des dons considérables d'agrès, de poudre et de projec- 
tiles. 

En 1747, le Danemark avait envoyé quarante canons , 
quatre mortiers, vingt mille boulets, six mille bombes et une 
grande quantité de matériaux de construction ; on refusa de 
prendre livraison des mortiers, qui étaient en fonte de fer, et 
on en exigea d'autres en bronze, sous peine de rupture du 
traité. Les Hollandais fournirent des agrès, de la poudre, des 
boulets et du plomb pour plus de trente mille francs. Les Sué- 
dois, du goudron^ du brai, des mâts, des bordages, des câbles, 
cinq cents quintaux de poudre et vingt mille boulets. Ils furent 
néanmoins victimes d''une de ces avanies singulières, oii la 
cupidité algérienne atteignait une sorte de grandeur comique. 
Les ricbes présents qu'ils envoyaient au Dey et aux Puis- 
sances avaient été chargés sur le navire napolitain La Concep- 
tion-Miraculeuse, qui tomba aux mains des corsaires : bien que 
les caisses qui contenaient ces dons portassent l'adresse des 
destinaires, le Dey les déclara de bonne prise, comme ayant 
navigué sous pavillon ennemi, et fit savoir au consul qu'on 
eût à en envoyer d'autres, si on voulait conserver les bonnes 
relations. Cependant il voulut bien consentir à ne pas consi- 
dérer comme captifs les porteurs des présents. 

Depuis quelques années, le pape Benoît XIY s'occupait 
activement d'organiser une croisade contre les puissances 
barbaresques. Malte, Venise, Gênes, les Deux-Siciles, avaient 
promis leur concours. L'armada devait se réunir à Oran, où 
se dirigeaient déjà les munitions et les approvisionnements ; 
le corps de débarquement était de douze mille hommes, qui 
s'exerçaient, en attendant le commencement des opérations. 
Alger tremblait, et avait demandé de l'aide à Constantinople, 
qui recevait assez mal la pétition, et répondait que la déso- 
béissance des Reïs et l'indiscipline de la Milice méritaient une 
sévère leçon; toutefois, le Grand Divan envoya quelques ren- 
forts, du canon et des artilleurs, dont l'Odjeac manquait. Sur 



I 



LES DEYS 305 

ces entrefaites, M. Thomas fut remplacé par M. André- 
Alexandre Lemaire, qui arriva à Alger le 21 mai 1749. Il y 
fut d'abord bien reçu par le Dey, qui ne cessait cependant de lui 
manifester ses inquiétudes au sujet de l'alliance de la France 
et de l'Espagne, dont il craignait de voir les efforts se réunir 
contre lui; les secours qui fm^nt donnés à dos Reïs échoués 
sur les côtes de Provence et du Languedoc amenèrent une 
délente dans les relations. Au resle, le projet de croisade 
avorta, par l'avarice des uns et l'incurie des autres. Jamais 
Alger n'échappa à un si grand danger; au premier signal, 
toutes les nations de l'Europe eussent fondu sur la Régence; 
car il n'en était pas une qui n'eût des affronts récents à ven- 
ger. Trois vaisseaux anglais, qui avaient été accusés d'avoir 
vendu de la poudre aux Kabyles, étaient détenus par le Bey- 
lik, qui avait confisqué les marchandises et les équipages; les 
réclamations du consul Stanifford ne lui rapportaient que des 
menaces ; à Londres, l'irritation fut très grande, et l'on envoya 
une escadre de sept navires do guerre, sous les ordres de 
l'amiral Keppel. Il arriva le 9 août et exposa ses griefs le fO, 
au Divan assemblé; mais il n'obtint que des réponses dila- 
toires , et la promesse de l'envoi de deux ambassadeurs, qui 
partirent en effet le 19 septembre, emportant avec eux quel- 
ques présents de peu de valeur. Le 10 juillet de l'année sui- 
vante, Keppel revint avec quatre vaisseaux; le Dey refusa de 
conférer, jusqu'au retour de son ambassadeur, et feignit de 
s'offenser de ce que Stanifford était entré à l'audience l'épée 
au côté. Le 16 septembre, la flotte anglaise reparut devant 
Alger; l'assemblée eut lieu le 18, et l'amiral y fut victime de 
la froide raillerie familière aux Turcs. Il avait débuté en insis- 
tant pour ne pas rendre l'hommage du baise-mains et pour 
conserver son épée au Divan; le Dey y consentit en souriant. 
Mais lorsqu'il arriva à la véritable question, demandant comme 
compensation des dommages causés, que l'Angleterre eût les 
mêmes droits que la France, Mohammed lui répondit nar- 
quoisement qu'il venait déjà de lui accorder deux grandes 
faveurs, et qu'il craindrait d'exciter la jalousie des autres 
nations en lui en octroyant une troisième. L'affaire se termina 
par la restitution d'une vingtaine de captifs, le châtiment de 

20 



306 CHAPITRE VINGTIEME 

deuxRcïs etrabolitioiides passe-ports; quant aux carg-aisons, 
le Divan répondit « qu'elles avaient été mangées. » Keppel se 
rendit à Tunis, et demanda au Bey l'île de Tabarquc et le 
comptoir du Cap-Nègre; celui-ci se laissa faire des présents, 
et finit par déclarer qu'il n'osait rien conclure ; car le Dey, 
qui prétendait que ces deux points appartenaient à l'Odjeac, 
lui avait interdit d'en disposer. Les Anglais furent fort mécon- 
tents ; mais ils se souvinrent que la dernière rupture leur avait 
coûté deux cent cinquante-six bâtiments de commerce, et l'af- 
faire en resta là, après une nouvelle tentative, aussi infruc- 
tueuse que les précédentes, qui fut faite le 17 mai 1731. 

Dans la nuit du 7 au 8 septembre 1750, la poudrière de 
l'Étoile avai't sauté avec quinze cents quintaux de poudre ; le 
bordj Mule^-Mohammed fut rasé, et beaucoup de maisons du 
voisinage détruites. Le Danemark et la Suède furent invités à 
remplacer les munitions qui venaient d'être perdues. Ham- 
bourg et la Toscane demandèrent la paix et l'obtinrent à force 
de présents; eUe ne dura pas un an^ et la Course recommença, 
mais sans rapporter grand'chose; aussi le mécontement 
devint général, et le Dey dut réprimer quelques émeutes. 
Son caractère s'en aigrit; il devint soupçonneux, cruel, et 
commença à donner quelques signes de cette démence, qui 
semble avoir atteint tous les souverains d'Alger les uns après 
les autres. Une peste terrible, qui enleva jusqu'à dix-septcenls 
personnes par mois^ éclata en J752 et dura quatre ans. 
Comme de coutume, la famine vint y joindre ses horreurs. 
Plus menacés que tous les autres par ces deux fléaux, les 
esclaves se révoltèrent, brisant les portes du grand bagne, et 
se répandirent en armes dans les rues, sous les ordres d'un 
horloger de Genève, chef du complot; les portes de la ville 
furent fermées, et la sédition fut apaisée, après une lutte 
longue et sanglante. 

M. Lemaire, qui apportait dans ses fonctions une longue 
expérience des consulats^ une très grande prudence et beau- 
coup de savoir-faire, parvint à traverser en paix toute la 
période critique, qui dura jusqu'en 1753. Il savait cependant 
que Mohammed, à bout d'expédients, ne pouvait plus arrêter 
les déprédations, et il prévoyait que le moment était prochain 



LES DEYS 307 

OÙ on serait forcé de faire appel à la force. Au moment où 
il écrivait au Minisire cette phrase prophétique^ : « Je sens 
approcher le terme où il sera nécessaire d'avoir une expli- 
cation formelle avec la Régence et de la faire convenir 
de ses droits, afin qu'elle cesse de les porter plus loin qu'ils 
ne doivent aller, » l'orage éclatait. Dans le courant du 
mois de septembre 1752, un capitaine marchand, nommé 
Prépaud, fit rencontre d'un Reïs algérien, qui se dirigea 
sur lui sans arborer de pavillon et sans faire de signaux. 
Craignant dWoir affaire à un corsaire de Salé^ le navire fran- 
çais commençalefeu, et ne reconnut son erreur que lorsque le 
combat fut complètement engagé ; une trentaine de Turcs 
avaient été tués, quand le capitaine succomba sous le nombre. 
A son arrivée à Alger, il fut traîné à la Jenina par les parents 
et les amis des victimes, qui poussaient des cris de ven- 
geance et ameutaient la population. Le Dey, affolé, n'écouta 
même pas la défense de Prépaud et le condamna à la bas- 
tonnade. Les bourreaux exécutèrent l'ordre avec une telle 
rage, que le malheureux capitaine mourut le lendemain; son 
équipage fut conduit au bagne. Les réclamations du consul 
restèrent inutiles; Mohammed prétendait être dans son droit, 
disant que le sang des morts demandait vengeance, et qu'il 
traiterait de même tous ceux qui attaqueraient ses navires, 
quoiqu'il put en résulter. Cependant, il donna la liberté aux 
matelots, et M. Lemaire, appelé à la Cour pour donner des 
explications orales, les emmena avec lui au mois d'avril 4 754. 
La première fureur passée, Fémotion fut très grande à 
Alger, où on ne douta pas que la France ne se vengeât pro- 
chainement de l'affront reçu. Le départ du Consul vint aug- 
menter la terreur des habitants, et des complots se nouèrent; 
on résolut enfin de sacrifier Mohammed comme victime 
expiatoire. Le 11 décembre 1754, au moment où il faisait la 
solde, un soldat albanais, nommé Ouzoun Ali, s'avança 
comme pour lui baiser la main, et le frappa de son sabre au 
défaut de Tépaule; quoique grièvement blessé, il se mit en 



1. Lettres d'André- Alexandre Lemaire. {Aixhives de la Chambre de 
Commerce de Marseille, AA, art. 482>) 



3ÔS CHAPITRE VINGTIEME 

défense ; mais l'assassin redoubla et Taballit d un coup de 
pistolet. Au même moment, le reste des conjurés égorg-eait le 
khaznadar et quelques autres dig-nitaires. Ouzoun était 
monté sur l'estrade du trône^ et criait : « C'est moi qui suis 
Dey! Je double la solde! » A ce moment, le Khodjet el-Khcïl 
entra dans la salle à la tête des noubadjis, et se précipita 
sur les rebelles. Leur chef essaya de gagner la rue ; mais, 
trouvant les portes fermées, il revint audacieusement s'asseoir 
sur la peau de panthère qui couvrait le siège royal, et y 
attendit tranquillement la mort. 11 y eut quelques heures 
d'une horrible boucherie; la légende veut que cinq Deys 
aient été successivement élus et massacrés; cnftn, les voix 
se réunirent sur l'Agha des spahis Ali-Melmouli, qu'on était 
allé chercher à sa maison de campagne, et il fut immédia- 
tement proclamé. 



CHAPITRE VINGT-UNIËME 

LES DEYS (Suite) 



SOMMAIRE. — Ali-Melmouli. — Ses bizarrerie?. — Complots et exécutions. — 
Révolte kabyle. — Tremblement de terre. — Guerre de Tunis. — Intrigues 
anglaises. — M. Leœaire est mis aux fers. — Nouveaux complots. — Les 
Kabyles prennent Bordj-Bogbni. — Peste à Alger. — Révolte d'esclaves. — 
M. Vallière est mis aux fers. — La France exige et obtient une éclatante 
réparation. — Mort du Dey. — Mohammed-ben-0?man. — Vaine attaque de 
l'amiral de Kaas. — Les Kabyles s'insurgent et viennent aux portes d'Alger. 
— Sécheresse. — Sauterelles. — Tremblement de terre, famine et com- 
plots. — Le Consul anglais est expulsé. 



La Milice avait fait un singulier choix en acclamant Baba Ali, 
qui fut le plus méprisable de tous lesDep. C'était un ancien 
ânier, ignorant, brutal, fanatique, exposé à tomber dans des 
accès de folie furieuse ou d'imbécillité, donnant des ordres au 
hasard, et les révoquant au bout de quelques minutes, d'après 
l'avis d'un esclave ou d'un matelot, qu'il consultait sur les 
affaires de l'Etat, en lui disant : « Je suis un âne; tu as plus 
« d'esprit que moi; décide! » Il ne cachait pas son origine, et, 
montrant sa main gauche, à laquelle manquait le pouce, il 
racontait volontiers qu'il avait été ainsi mulilé par un des 
animaux qu'il gardait autrefois. Le lendemain, il lui prenait 
des fantaisies orgueilleuses, et il inventait un cérémonial 
auquel tout le monde devait se soumettre; il ne répondait 
aux réclamations qui lui étaient faites que par ces paroles : 
« Je suis le chef d'une bande de voleurs, et, par conséquent, 
mon métier est de prendre et non de rendre. » Il était, 
en outre, très méfiant, et le commencement de son règne fut 
le signal de nombreuses exécutions. Dès le premier jour, il 
donna l'ordre d'arrêter le reste des conjurés du Id décembre, 
en fit empaler six et étrangler quatre; d'autres furent bâtonnés 



310 CDAPITRE VINGT-UNIEME 

jusqu'à la mort. En avril 1753, il apaisa de la même façon 
une nouvelle insurrection de la Milice, qui se révolta encore 
au mois de septembre, et fut de nouveau durement châtiée; 
pendant ce temps, il assurait la France et l'Angleterre de ses 
bonnes intentions, mais il déclarait la guerre à l'Empire, la 
Hollande et la Toscane, pour alimenter la Course. Le Dane- 
mark et la Suède conjuraient momentanément l'orage à force 
de présents. 

A l'intérieur, la situation était mauvaise; les Kabyles, 
insurgés depuis Tannée précédente, avaient battu et tué le 
Bey de Tittori ; le pays de Xûoês , ému par les prédications 
d'un marabout, s'était déclaré indépendant, après avoir mas- 
sacré la garnison turque; les habitants luttèrent longtemps 
et bravement avant de se soumettre. 

Le 1" novembre, le tremblement de terre qui causa tant de 
désastres célèbres en Portugal et en Espagne, se fît sentir à 
Alger avec la même violence; les secousses durèrent plus de 
deux mois ; un témoin oculaire rapporte qu^iLne resta pas une 
maison intacte à Alger. Comme de coutume, les incendies et 
le pillage vinrent escorter ce fléau. En même temps, le Bey 
de Tunis Mabmed déclarait la guerre, marchait contre le Bey 
de Constantine, et lui infligeait deux défaites consécutives, se 
vengeant ainsi de l'appui que le vaincu prêtait à son compéti- 
teur Ali Metzan, fîls de l'ancien souverain. Au printemps 
de 1756, Baba-Ali fît partir pour la Tunisie une armée de 
cinq mille hommes, qui s'empara du Kef et de Bejà, en passa 
les garnisons au fîl de l'épée, et força Mahmed à se réfugier 
sous le canon de sa capitale; il y fut vivement poursuivi. 
Le 31 août, les Algériens prirent Tunis après un siège de deux 
mois, et s'y livrèrent à tous les excès ; le pillage dura vingt 
jours; les chrétiens et leurs consuls ne furent pas épargnés, à 
l'exception des Anglais. Le Bey, le jour même de l'assaut, 
s'était sauvé à la Goulette avec ses trésors; il y avait trouvé 
cinq vaisseaux de Malte, qu'il avait appelés depuis quelque 
temps déjà à son secours, et s'était réfugié abord; le Bailli de 
Fleury, chef de cette petite escadre, ne voulut pas s'en aller 
sans avoir combattu, et enleva les navires d'Alger sous le feu 
même des forts; il prit ensuite la route de Naples, oii le sou- 



I 



LES DEYS 311 

verain dépossédé se fit chrétien. La conquête de Tunis, en 
excitant l'orgueil du Dey, lui fit perdre le peu de raison qui lui 
restait ; il donna l'ordre d'incarcérer le consul de Hollande, 
parce que cette nation avait approvisionné l'ennemi de poudre 
et de projectiles; M. Levet eut beau représenter que, depuis 
plus de cent ans, les États faisaient ce même présent à toutes 
les puissances barbaresques, il fut forcé de racheter sa liberté 
et sa vie à prix d'or. En même temps, le consul d'Angleterre, 
qui avait promis à Baba-Ali l'aide de la Grande-Bretagne 
pour reprendre Oran, l'irrita contre la France, et lui persuada 
facilement que les vaisseaux maltais qui avaient dérobé à sa 
vengeance et à sa cupidité son ennemi et ses trésors, avaient 
été envoyés par la Cour de Versailles; il lui faisait craindre 
un débarquement des vainqueurs de Mahon, et, par de sem- 
blables discours, affolait cette cervelle faible. M. Lcmaire fut 
la victime de ces intrigues. Depuis son retour, qui avait eu 
lieu le 21 juin 1755, il se tenait le plus possible à l'écart, 
après avoir vainement essayé d'obtenir satisfaction du meurtre 
de Prépaud; le Dey lui avait répondu « que ce qui ne s'était 
pas passé sous son règne ne le regardait pas », et, se plaignant 
très aigrement de n'avoir pas reçu de cadeaux, avait menacé 
le consul de le renvoyer en France, ce qui était la chose au 
monde que* celui-ci désirait le plus. Au commencement du 
mois d'octobre, il le fit mander, et le somma de faire rendre 
immédiatement les vaisseaux capturés par le Bailli de Fleury. 
M. Lemaire répondit que le Roi de France n'avait rien de com- 
mun avec l'Ordre de Malte ; on lui réclama alors une indem- 
nité exorbitante pour une barque abandonnée, qui , après 
avoir été capturée et pillée par les Reïs, avait été recueillie 
par un navire français; la discussion s'envenima, et, le 11 oc- 
tobre, le consul fut chargé de chaînes et conduit au bagne. 
Yoici en quels termes le chancelier Benezet raconte cet événe- 
ment^ : « Après cela, on nous fit retirer et nous fûmes nous 
asseoir sur des bancs sous une galerie qui règne autour de la 
cour du palais. Nous y restâmes environ une heure ; après. 



1. Lettres de Benezet. {Archives de la Chambre de Commerce de Mar- 
seiUe, AA, art. 494.) 



312 CHAPITRE VINGT-UNIEME 

nous vîmes arriver une chaîne et des anneaux qu'un esclave 
portait; il jeta le tout devant nous; aussitôt le Caznadar, qui 
est la seconde personne du gouvernement, s'approcha; des 
Chaoux saisirent M. Lemairc; on le fit asseoir par terre; on 
lui serra Tanneau à la jambe droite et on y fixa cette chaîne... 
J'appris à la nation les détails de ce spectacle. Jugez de l'elTet 
que cela fit sur les esprits ; revenus du premier coup, nous 
avons trouvé parmi nous toute la force nécessaire. M. le 
consul, de son côté, n'en manque pas. » En effet, il avait 
supporté cet indigne traitement avec un grand courage ; et 
l'on ne peut lire sans émotion les nobles lettres qu'il adressait 
aux Echevins de Marseille, le lendemain même de son incar- 
cération, au moment où, déjà affaibli par la maladie, sa vie ne 
dépendait que du caprice d'un fou* : « J'ai été traité comme 
vous l'apprendrez par la voix publique; je rends grâces à Dieu 
de n'avoir perdu ni le courage ni la présence d'esprit, et, 
depuis ma détention, je ne me suis occupé qu'à remédier au 
passé et à parer aux nouveaux inconvénients qui pourraient 
survenir. J'espère, avec l'aide du Seigneur, qu'il n'arrivera 
rien de pire, et c'est bien assez, quand on réfléchit de sang- 
froid sur le fait et ses conséquences. » 

« Si je dois m'en fier aux apparences^, vous n'avez rien à 
craindre pour le pavillon français, ni pour la sûreté de la navi- 
gation. Le fort de l'orage n'est tombé que sur moi. 11 aurait 
été à souhaiter que l'éclat eut été moindre; mais, dans mon 
malheur, je rends grâces à la Providence d'avoir épargné les 
intérêts généraux de la Nation. Le fardeau aurait été trop 
grand, si j'avais eu ma peine et celle des autres à supporter. » 
Le 9 novembre, il écrivait au ministre : a Une altération dans 
ma santé me fait douter si je pourrais résister jusqu'au terme 
qu'on a fixé. Cela ne peut guère être autrement, malgré le 
courage dont je me sens animé, vu l'énorme poids de mes 
chaînes, qui ne me permettent pas de changer de place, de 
me déshabiller, ni le plus souvent de me coucher. » Cependant, 
les Français d'Alger étaient fort inquiets, Baba-Ali ayantjuré 

1. Lettres d'André-Alexandre Lemaire. (Archives de la Chanïbre de 
Commerce de Marseille, A A, art. 482.) 



LES DEYS 313 

qu'il les forait tous attacher à la bouche du canon, si le Roi 
tirait vengeance de l'outrage reçu; le Vicaire Apostolique, 
M. Bossu, qui avait pris les sceaux le 11 octobre, infor- 
mait la Cour de la situation, et lui indiquait les mesures de 
préservation à prendre dans le cas de l'arrivée d'une flotte. 
En même temps, il prodiguait les démarches et les présents 
pour délivrer le consul, qui rentra en France à la fin de 1756. 

La Milice, craignant des représailles, et fatiguée du mau- 
j^s gouvernement du Dey, avoit résolu de s'en débarrasser; 
le chef du complot était ce même Khodjet el-Kheil qui avait 
fait nommer Baba-Ali ; mais celui-ci, instruit de tout par 
ses espions, fit étrangler les principaux conjurés le matin 
même du jour où l'explosion devait avoir lieu. Il eût voulu 
conserver comme consul M. Bossu, qui s'excusa sur ses autres 
attributions, et M. Pérou, nommé dès le mois de juillet 1757, 
arriva à Alger le 11 novembre. 

Les Kabyles étaient toujours soulevés; le 16 juillet, ils 
s'étaient emparés du Bordj-Boghni, et le détruisaient, après un 
combat où périt le Caïd du Sebâou Ahmed; au mois d'août, 
ils attaquèrent Bordj-Bouira; leurs ravages continuèrent jus- 
qu'au milieu de l'année suivante. Le pillage des consulats de 
Tunis, et les exactions qu'y commettaient les Algériens, 
avaient appelé Tatlention de la Porte, qui envoya un Capidji, 
chargé de demander des réparations et d'obtenir la paix pour 
l'Autriche et la Hollande; il réussit dans sa mission; mais ce 
fut la Tunisie, déjà si éprouvée, qui dut payer les frais de la 
guerre ; le nouveau Bey s'engagea pour cinquante mille 
sequins et un tribut annuel. 

Les deux années qui suivirent n'amenèrent rien de remar- 
quable; la peste et les tremblements de terre semblaient être 
devenus endémiques à Alger; les Reïs, sûrs de l'impunité, 
fondaient indistinctement sur tous les pavillons, et les plaintes 
étaient inutiles, le Dey se contentant de répondre «qu'il n'y 
pouvait rien ». M. Pérou lui était particulièrement antipa- 
thique, parce qu'il le fatiguait de ses réclamations, et ne lui 
faisait pas autant de présents qu'il en eût voulu recevoir; en 
mai 1760, la mauvaise volonté d'Ali éclata au sujet d'un passe- 
port qui avait été délivré à un sieur de la Pierre, sujet fran- 



314 CHAPITRE VINGT-UNIÈME 

çais embarqué sur un navire espagnol. Comme ce marin s'était 
fait faussement inscrire sur le rôle d'équipage comme Bis- 
cayen, le consul fut accusé de distribuer des passe-ports aux 
ennemis de la Régence, et fut renvoyé du Divan avec des me- 
naces; la vérité est que le Dey ne voyait dans les mutations 
qu'une occasion de recevoir de nouveaux présents. Le vicaire 
apostolique Groiselle prit les sceaux en attendant la décision 
de la Cour. Mais on sembait s'être désintéressé des affaires 
d'Alger, et ce ne fut qu'au mois d'août 1762 que MM. de 
Rochemore et de Cabanous parurent dans le port, avec les 
vaisseaux VAitie?^ eila, Fa7itasque ; ils parlèrent énergiquement 
et Baba- Ali fit des excuses, en alléguant qu'il avait été trompé, 
et qu'il avait châtié sévèrement son infidèle conseiller. Il 
venait en effet de faire étrangler le Khaznadji, mais pour des 
motifs tout différents; comme la Cour était décidée d'avance 
à ne pas pousser les choses à l'extrême, on feignit de croire le 
Dey, et on se contenta de celte prétendue réparation. Lord 
Gleveland était venu renouveler les traités de l'Angleterre, en 
fournissant un riche matériel de guerre. Venise avait acheté 
la paix, moyennant quarante mille sequins, et un tribut annuel 
de dix mille. 

La peste continuait à sévir ; de plus, la ville manquait d'eau, 
les derniers tremblements de terre ayant tari les canaux 
souterrains et les aqueducs. Baba-Ali fit rétablir les fontaines, 
et frappa à cet effet un nouvel impôt. Les esclaves employés 
à ces travaux, fort maltraités et privés de l'espoir d'être rache- 
tés, par suite de l'énorme prix qu'avaient atteint les rançons, 
se révoltèrent en masse le 13 janvier 176.3; il en fut fait un 
grand massacre. La Hollande essaya de substituer un tribut 
en numéraire à celui qu'elle avait jusque-là fourni en muni- 
tions de guerre; cette prétention ne fut pas admise. L'humeur 
inquiète et soupçonneuse du Dey multipliait les exécutions; 
Sidi-Younes, fils de l'ancien Bey de Tunis, fut égorgé avec 
toute sa famille, au mépris des droits de l'hospitalité; l'Oukil- 
el-Hardj de la Marine fut destitué, ainsi que l'Agha des 
Spahis ; une terrible disette régnait à Alger, où la population 
menaçait de s'insurger. Le nouveau consul, M. Yallière, qui 
était arrivé le 21 mai, fut la première victime de tout ce 



I 



LES DEYS 315 

désordre. Les présents qu'il avait apportés lui valurent 
d'abord une bonne réception et les assurances d'une tran- 
quillité qui ne dura pas longtemps. Il y avait à peine cinq 
mois qu'il se trouvait à Alger, lorsqu^on y apprit qu'un bâti- 
ment français, commandé par le capitaine Aubin, avait 
ouvert le feu sur un navire algérien qu'il avait pris pour un 
pirate de Salé. Le fait arrivait souvent; car les Reïs ne se 
faisaient aucun scrupule de déguiser leur nationalité sous un 
faux pavillon. Cette fois le corsaire fut vainqueur, et rentra 
dans le port le 14 septembre, remorquant sa prise, dont 
l'équipage fut mis aux fers. Le lendemain, le consul se pré- 
senta à l'audience, et demanda que les prisonniers lui fussent 
remis, s'engageant à faire punir le capitaine, si sa culpabilité 
était démontrée ; il fut très mal reçu par le Dey, qui, encouragé 
par l'impunité dont il avait joui jusque-là, déclara que ces 
choses là n'arrivaient jamais qu'avec les Français, et qu'il 
n'avait pas de pires ennemis qu'eux. Après cette violente 
sortie, enivré de sa propre colère, il lit arrêter M. Vallière, et 
le pro-vicaire apostolique Lapie de Savigny, qui furent 
accouplés à la chaîne; les équipages de quatre vaisseaux 
marchands qui se trouvaient dans le port, les missionnaires^ 
le chancelier et le secrétaire du consulat subirent le même 
sort; ils furent conduits au bagne du Beylik, et, le lendemain, 
on les mena aux carrières, attelés à des charrettes, en butte 
aux injures et aux mauvais traitements de la populace. Le 
jour suivant, les principaux d'entre les captifs furent dispensés 
du travail; mais on leur laissâtes chaînes, qui pesaient quatre- 
vingts livres. Leur captivité dura quarante-six jours ^ Pendant 
ces événements, sur les ordres venus d'Alger, le Bey de Gons- 
tantine séquestrait les Etablissements et empêchait la sortie 
des bateaux corailleurs et le départ du personnel. A ce sujet, 
M. Yallière envoya au Ministre un mémoire dans lequel il 
remontrait : que le Bastion et la Galle n'étaient que des otages 
aux mains de l'ennemi,, aussi bien que les personnes des Con- 
suls et des Résidents ; que le meilleur parti à prendre serait 

1. Lettres de Jean-Antoimi Vallière. {Archives de la Chambre de Com- 
merce de Marseille, AA, art. 486.) 



316 CHAPITRE VINGT-UNIÈME 

do rappeler tous les Français, et d'infliger ensuite à la Régence 
un châtiment assez sévère pour la forcer au respect des traités. 
Telle était aussi l'opinion de M. Groiselle, qui écrivait en 
mars 1763 : « Un troisième moyen serait de châlier les Algé- 
riens delà bonne façon jusqu'à ce qu'ils crient miséricorde, 
les laisser languir longtemps pour l'obtenir, et, après que le 
traité aurait été renouvelé, en soutenir avec vigueur Texécu- 
tion, en demandant satisfaction de la plus petite infraction, 
les faisant visiter une fois ou deux par an par des fré- 
gates, etc. * » 

Lorsque la Cour fut instruite de celte nouvelle violation du 
droit des gens, elle fit partir M. de Fabry, qui arriva le 
11 novembre devant Alger, avec deux vaisseaux et une 
frégate ; il avait reçu l'ordre de commencer par le rembarque- 
ment du consul et de tous les Français, afin de ne pas laisser 
aux Algériens, dans le cas oii il faudrait sévir, la faculté de 
recommencer les massacres de 1683 et de 1688; mais le Dey ne 
voulut pas consentir au départ de ceux qu'il considérait 
comme sa sauvegarde, et répondit aux plaintes du chef 
d'escadre par d'autres griefs; celui-ci n'osa pas pousser les 
choses plus loin, et revint en France prendre de nouveaux 
ordres. Cependant, son attitude très-ferme avait donné des 
inquiétudes à Baba-Ali, et, quand l'officier français reparut 
devant lui, le 8 janvier 1764, il le trouva tout disposé à faire 
les réparations nécessaires. Le Khaznadji fut étranglé, pour 
avoir conseillé l'arrestation du Consul; celui-ci fut conduit 
à bord des vaisseaux, et salué exceptionnellement de cinq 
coups de canon ; deux jours après, il débarqua, et fut salué de 
nouveau, et reçu avec des égards tout particuliers; les dom- 
mages causés aux Concessions avaient déjà été l'objet d'une 
indemnité. Trois Reïs, contre lesquels il y avait d'anciennes 
plaintes, furent bâtonnés et cassés de leur grade; quelques- 
uns de leurs amis, qui insultèrent M. Yallière à ce sujet, 
furent arrêtés et reçurent également la bastonnade devant la 
porte du Consulat ; le pavillon blanc fut parfaitement respecté 



1. Lettres du vicaire apostolique Groiselle. {Archives de la Chambre de 
Commerce de Marseille, AA, arl. 485.) 



LES DEYS 317 

depuis jusqu'à la mort du Dey, dont la colère s'était chang-ée 
en terreur : car il avait appris d'une façon certaine que le 
premier coup de canon des Français fut devenu le signal 
d'une révolution, dans laquelle il eûl certainement perdu la 
vie. L'Angleterre, qui vit avec peine avorter le résultat des 
manœuvres des agents, fit faire des plaintes par le capitaine 
Harisson, qu'elle envoya avec une petite escadre; il n'obtint 
que des promesses. La Toscane se vit déclarer la guerre, sous 
prétexte qu'elle prêtait aux Napolitains les passe-ports qui lui 
étaient délivrés. 

A peine un complot était-il apaisé, qu'il en renaissait un 
autre; au commencement de 1765, le frère de Baba-Ali, 
Aglia des Spahis, l'Oukil -el-IIardj de la Marine, et quarante 
Turcs furent arrêtés et exilés à Smyrne; tous leurs biens 
furent confisqués. Le Dey vécut encore près d'un an, ne sor- 
tant plus de cliez lui; le 2 février 1766, il mourut à la suite 
d'une longue maladie, pendant laquelle la Milice chercha plu- 
sieurs fois à s'ameuter; elle fut maintenue en respect par la 
fermeté de Mohammed-ben-Osman, qui se vit proclamé d'un 
consentement unanime, aussitôt que le trône fut vacant. 
C'était un homme sage, travailleur, d'un esprit juste et très 
ferme; on ne pouvait guère lui reprocher qu'une avarice 
extrême; il fit savoir aux Reïs que tous ceux qui donneraient 
lieu à des plaintes justifiées seraient rigoureusement punis; 
défendit aux janissaires, sous peine de mort, de sortir en 
armes dans la ville, et tint la main avec rigueur à l'exécution 
de ces ordres. Son élévation avait été due à un des caprices 
bizarres de son prédécesseur. Étant simple loldach^ un chaouch 
était venu le chercher dans sa caserne, le confondant avec un 
autre Mohammed, que le Dey voulait charger d'une mission ; 
lorsqu'il parut à la Jenina, Baba-Ali l'accabla d'abord d'in- 
jures, et le fit chasser de sa présence; mais tout à coup, avec 
son habituelle mobilité d'esprit^ il s'imagina que ce n'était 
pas sans un dessein particulier que Dieu avait permis l'erreur 
commise, et, faisant rappeler à la hâte celui qu'il venait 
d'expulser, il le nomma immédiatement « Khodja d'audience » 
et, quelque temps après, Khaznadji. Ce choix, dicté par le 
hasard, fut des plus heureux; car le nouveau Dey fut certaine- 



318 CHAPITRE VINGT-UNIEME 

ment le meilleur de tous ceux qui se succédèrent sur le trône 
d'Alger, qu'il occupa pendant vingt-cinq ans, en dépit des 
nombreuses conspirations que sa juste sévérité fit éclore. 
Deux mois à peine après son élection, le 11 avril, une première 
révolte coula la vie à sept des conjurés : trente autres se sau- 
vèrent en Kabylie. Au mois de juin, à la suite d'une tentative 
d'assassinat commise devant la Mosquée, treize coupables 
furent étranglés; le 12 août, rOukil-el-Hardj de la Marine, 
très compromis, fut destitué et exilé avec ses partisans; au 
mois d'octobre, quatre janissaires furent sabrés sur place, au 
moment où ils appelaient aux armes ; mais la Milice était 
depuis trop longtemps grangrénée d'indiscipline pour pouvoir 
être guérie par cette dure répression, et chaque année, 
jusqu'en 1783, elle s'exposa de la même manière à un châti- 
ment qui ne lui manqua jamais. 

Pour arriver à équilibrer son budget, tout en respectant 
les pavillons français et anglais, Mohammed augmenta les 
tributs du Danemark, de la Suède, de la Hollande et de 
Venise; ce fut par cette dernière qu'il commença. Il en chassa 
le consul, sous prétexte qu'il ne lui avait pas fait le don de 
joyeux avènement, et déchira le traité de 1764, n'accordant 
qu'avec peine une trêve de quatre mois, et demandant pour prix 
du maintien de la paix un présent de cinquante mille sequins, 
et douze mille sequins par an au lieu de dix mille. La Répu- 
blique envoya le 13 juillet 1767 l'amiral Angelo Emo avec une 
escadre; il ne put rien obtenir, revint le 8 juin 1768, et eut 
cette fois-là un meilleur succès, grâce à un présent de vingt- 
deux mille sequins, et au consentement de majorer le tri- 
but annuel. La Hollande dut se résigner à fournir des muni- 
tions comme par le passé, après avoir vu refuser l'entrée du 
port aux bâtiments qui apportaient d'autres présents que des 
armes ou de la poudre. Le 22 février 1769, le capitaine 
Binkes vint renouveler les conventions anciennes, escortant, 
avec le vaisseau le Zéphir, trois navires chargés des dons 
exigés, qui furent débarqués le 3 mars. La Suède avait obéi à 
la première réquisition ; son tribut en munitions ou agrès fut 
porté à trois cent mille livres, sans compter les donatives 
accoutumées. Les Anglais, qui, sous l'ancien Dey, avaient 



b 



LES DEYS 319 

acquis beaucoup d'influence, se virent éconduits par Moham- 
med, et leur nouveau consul, ayant manifesté l'intention de 
se présenter à Taudience Fépée au côté, fut prévenu qu'elle 
lui serait arrachée et cassée sur la tête; il se le tint pour dit, 
et renonça à pousser plus loin ses prétentions. Le Danemark, 
après une première querelle, survenue en 1767, et apaisée 
l'année suivante à prix d'or, reçut une déclaration de guerre, 
le 14 août 1769, malgré les instances de la Porte. Le Dey lui 
reprochait un retaid dans l^envoi des donatives, et l'abus 
qu'aurait commis sa marine, en couvrant de son pavillon les 
navires de Hambourg. Le l®"" juillet 1770, une escadre danoise, 
composée de quatre vaisseaux de ligne de soixante-dix canons, 
deux frégates de quarante, deux galiotes à bombes, et quatre 
transports, mouilla dans la baie d'Alger. Son commandant, le 
contre-amiral comte de Kaâs, fit arborer le pavillon blanc. Le 
Dey envoya en parlementaire le capitaine du port, et pria 
M. Vallière de l'assister à titre officieux, faisant dire à TAmiral 
que, s'il venait en ennemi, on était prêt à le recevoir et qu'il 
pouvaitattaquer immédiatement; et que^ s'il venaitpour traiter, 
il avait tort de se présenter avec des galiotes à bombes. M. de 
Kaàs répondit en réclamant les prises faites sous pavillon 
danois, et déclara le port d'Alger en état de blocus. Les forts 
ouvrirent le feu, le S juillet, aussitôt que cette lettre eut été 
communiquée au Divan; dès le 4, M. Vallière avait fait éloi- 
gner les bâtiments français qui se trouvaient dans le port. 
Dans la nuit du 6, les canonnières firent une sortie vigoureuse, 
et cherchèrent à s'emparer des galiotes; le combat fut très- 
vif. Du 5 au 10, la canonnade et le bombardement ne disconti- 
nuèrent pas, mais sans produire grand effet, la flotte se tenant 
trop au large; Mohammed raillait les Danois, « les accusant 
de faire la guerre au poisson. » Le temps devint mauvais à 
partir du 11, et l'escadre s'éloigna le 14, après un nouvel et 
inutile envoi de parlementaire. Cette expédition mal conduite 
enfla l'orgueil des Algériens, et coûta fort cher au Dane- 
mark, lorsqu'il envoya l'amiral Hoogland traiter en 1772. La 
Régence ne rendit rien^ et exigea cinquante mille sequins, 
quatre mortiers de bronze, quatre cents bombes, quarante 
canons de fer, quatre mille boulets, cinq cents quintaux de 



320 CIlAPirRE VINGT-UNIEME 

poudre, cinquanle grands mâts, autant de câbles à ancre, 
beaucoup d'autres agrès et bois de construction, et, de plus, 
le rappel des présents annuels et régales consulaires non 
payés depuis la rupture. 

A l'intérieur, les Kabyles s'étaient insurgés au commence- 
ment de 1767 ; la révolte avait commencé par les Flissas, qui 
avaient refusé l'impôt ; une troupe de janissaires fut envoyée 
contre eux, et sévit infliger une sanglante défaite. Trois cents 
Turcs restèrent sur le terrain, et les survivants furent mis en 
déroute. Le Dey accusa TAgha de lâcheté, le fit étrangler, et 
le remplaça par le Khodjet-el-Kheïl El-Ouali, qu'il envoya à 
l'ennemi l'année suivante, avec quatre mille loldachset douze 
mille hommes des contingents de Titeri et d'Oran. Le Bcy de 
Constantine appuya le mouvement en marchant sur Sétif ; car 
toute la montagne était en feu, et plus de quarante mille 
Kabyles marchaient sous les ordres du marabout Si-Ahmed- 
ou-Saadi. Le combat s'engagea, près de Amnouch; l'armée 
algérienne fut écrasée, perdit nîille deux cents Turcs, trois mille 
hommes des goums, son général et ses bagages. Elle fut 
poursuivie jusque sous les murs de la ville; les vainqueurs se 
répandirent dans le Sahel et dans la Mitidja, qu'ils dévastèrent, 
coupant les routes, et enlevant les conyois de blé, ce qui 
amena une terrible disette. Celle-ci entraîna à sa suite de 
nouveaux complots, et le mécontentement fut tel, que, dans 
l'espace de trois mois, on essaya six fois d'assassiner Moham- 
med, qui se renferma dans la Jenina, d'où il n'osait plus 
sortir. En 1769, il fit partir une nouvelle expédition, dont le 
chef reçut l'ordre de ne pas trop s'engager et de se borner à 
occuper des positions solides; cette habile combinaison pro- 
duisit de bons résultats; les montagnards, bloqués à leur tour, 
se virent en proie à la famine, et la discorde se mit parmi 
eux; les Flissas et les Maaktas se ruèrent les uns contre les 
autres, et cette guerre civile dura environ sept ans. Au mois 
de juillet 1772, les tribus de la montagne de Blidah et celles 
de risser demandèrent la paix; en octobre 1773^ le Bey de 
Constantine apaisa les troubles du Ilodna, et envoya à Alger 
soixante tètes, quatre cents paires d'oreilles et cinquante pri- 
sonniers. Telle fut la fin de cette longue insurrection, pendant 



LES DEYS ^^ 321 

laquelle Alger avait eu à subir une année de sécheresse, une 
invasion formidable de sauterelles, trois tremblements de 
terre, et les dévastations commises par les Turcs rentrés de 
captivité. En 1768, l'Espagne, ayant fait un grand rachat de 
captifs dont il sera parlé tout à l'heure^ donna la liberté aux 
Turcs de ses galères. C'était la première fois qu'une chose 
semblable arrivait depuis plus de deux cent cinquante ans; 
car jamais le Conseil Royal n'avait voulu consentir à un rachat 
ni à un échange de captifs, retenu qu'il était par un scrupule 
religieux, qui lui interdisait d'accroître, par quelque moyen 
que ce fût, les forces de l'Islam. Il en résultait que, lorsqu'un 
Algérien tombait entre les mains des Espagnols, il était con- 
sidéré par les siens comme un homme mort ou tout au moins 
perdu à jamais, et sa succession s'ouvrait immédiatement. 
Lorsque la convention de 1768 brisa les fers de douze cents de 
ces malheureux, ils se trouvèrent donc dans le plus profond 
dénûment, et, rentrant dans leur patrie au moment où la 
famine y régnait, ils furent accablés par une cruelle misère. 
Indignés de voir que personne ne s'occupait de leur faire 
rendre leurs biens, ils se livrèrent à toutes sortes de violences, 
et il fallut les expulser par la force. Ils se répandirent dans les 
campagnes, alors occupées par les Kabyles, et pillèrent de 
concurrence avec eux; la rencontre de ces deux éléments 
rivaux de dévastation amena une série de petits combats, 
dans lesquels presque tous les nouveaux venus disparurent 
peu à peu; les survivants rentrèrent lors de la paix de 1773 et 
ne furent pas inquiétés pour le passé. Le cartel d'échange 
dont ils avaient été l'objet datait du mois d'octobre 1768; 
cinq cent soixante -six Espagnols furent troqués à cette 
époque contre onze cent six Turcs ou Mores ; sept cent 
douze autres chrétiens coûtèrent plus de sept millions; les 
Portugais dépensèrent de leur côté, et pour le même effet, 
environ deux millions^ et l'Autriche cinq cent mille livres. 
Encore le Dey ne voulut-il relâcher à aucun prix les char- 
pentiers^ calfats et autres ouvriers utiles à la construction et 
à la réparation des navires. Les esclaves des particuliers 
furent vendus au prix exorbitant de douze cents piastres, 
sans compter les droits, qui doublaient presque cette somme. 

21 



322 CHAPITRE VINGT-UNIÈME 

Pendant tout ce temps, M. Yallière, fort bien vu par 
Mohammed, avait rempli très tranquillement les devoirs de sa 
charge. Au commencement de 1771, survint un incident, qui, 
sous les derniers Deys^ eut certainement amené une rupture 
et qui fut calmé fort aisément à l'amiable. Il s'agissait d'une 
polacre française, transportant des pèlerins algériens à la 
Mecque, qui avait été prise par un vaisseau russe, avec le 
gouvernement duquel la Régence se trouvait en guerre, 
depuis qu'elle avait envoyé ses vaisseaux rejoindre les flottes 
ottomanes à Tchesmé. La Cour de France ayant avisé celle 
de Saint-Pétersbourg des embarras que pouvait lui susciter 
cette prise, l'amiral OrlofF montra un très grand esprit de con- 
ciliation, en offrant sa capture au Roi par l'intermédiaire du 
Grand-Maître de Malte ; elle fut renvoyée à Alger, avec son 
équipage. En même temps, le Consul, pour complaire au 
Dey, qui voulait perfectionner l'instruction des deux cents 
canonniers récemment envoyés par le sultan, faisait venir de 
Paris, avec l'autorisation du Conseil, des stadias, des manuels 
d'artillerie [Le Bombardier français), et le maître-fondeur 
Duppnt, dont le fils coula les belles pièces qui se trouvent à 
l'hôtel des Invalides depuis la conquête de 1830. 

Les relations de la France et de la Régence étaient donc 
excellentes; il n'en était pas de même de TAngleterre, dont 
le Consul, M. Fraser, exaspérait le Dey, en l'obsédant afin 
d'obtenir la permission d'ouvrir un comptoir pour l'exporta- 
tion des grains, ce qui, dans l'état de disette où se trouvait la 
ville, eut inévitablement amené une révolte. Enfin, à la suite 
d'une altercation relative au port de l'épée à l'audience, 
Mohammed le fit chasser du palais. 

Le 18 septembre et le 27 octobre 1772, le capitaine Wil- 
kinson vint présenter ses réclamations; il lui fut répondu que 
le consul ne serait plus jamais reçu à la Jenina, et il ne put 
pas obtenir d'autre solution. De plus, comme il avait annoncé 
que les captifs qui se réfugieraient à son bord seraient libres 
de plein droit, on les fit charger de chaînes, eton les lui offrit 
en spectacle le jour de son audience. Le 14 octobre de l'année 
suivante, le capitaine Stoff arriva sur la frégate V Alarme; le 
Dey lui déclara que « le consul était un brouillon, et que, si 



LES DEYS 323 

on voulait la paix, il fallait le remplacer. » M. Fraser fut 
embarqué le 22. Il revint le 22 avril 1774, avec deux vais- 
seaux et une frégate, commandés par le commodore Denis, et il 
ne lui fut pas permis de débarquer. Le 16 février 1775, la 
frégate V Alarme reparut devant Alger pour le même motif, 
portant une lettre conciliatrice du Sultan, qui engageait 
Mohammed « à recevoir de nouveau M. Fraser, ne fût-ce que 
pour quinze jours, afin de donner satisfaction à l'Angleterre. » 
Mais tout fut inutile, et l'intervention delà Porte irrita le Dey, 
qui persista plus que jamais dans son refus; le capitaine Stofî 
ne put lui arracher, à force d'instances, qu'une lettre adressée 
au roi Georges, dans laquelle, après force plaintes contre 
l'ancien consul, il en demandait un nouveau. Lorsque celui- 
ci arriva en 1776, il rencontra les mêmes difficultés que son 
prédécesseur au sujet du port de l'épée. Il résultait de cette 
brouille, qu'en 1774, la Régence avait à craindre les attaques 
de l'Angleterre, la Russie, la Suède, dont le consul venait 
d'être insulté, et de l'Espagne dont les plaintes n'étaient pas 
écoutées^ et dont les côtes étaient soumises à des ravages 
continuels. 



CHAPITRE VINGT-DEUXIEME 

LES DEYS (Suite) 



SOMMAIRE. — Mohaiiiaied fortifie Alger. — Expédition d'O'Reilly. — Prise 
du Septimane. — L'Espagne ctierciie en vain à conclure la paix. —Invasion 
de sauterelles et famine. — Révolte des captifs français déserteurs d'Oran. 
— Le Consul anglais est renvoyé. — Exploit de M. de Flotte. — Les bombor- 
dements de Don A. Barcelo. — Traité onéreux de l'Espagae. — Peste, 
famine et complots. —Rachat des déserteurs d'Oran. — Révolte Kabyle. — 
Mort de Mohammed. 



Prévoyant l'orage qui menaçait de fondre sur lui, Mohaui- 
med montrait la plus grande activité ; il donnait tous ses soins 
aux fortifications d'Alger, dirigeant lui-même les travaux, et 
distribuant en un seul jour mille cinq cent vingt-cinq livres 
aux esclaves qui réparaient les batteries du môle ; il envoyait 
des ordres très précis aux Beys de l'intérieur, dont les con- 
tingents devaient être tenus sous les armes et prêts à marcher 
au premier signal; en même temps, il faisait prêcher « le 
Djehad » en Kabylie par des Marabouts qu'il avait soudoyés à 
cet effet. Pendant ce temps, l'Espagne armait, comprenant 
enfin que la situation qui lui était faite à Oran était humiliante 
et ruineuse de toutes façons, et qu'elle ne pouvait y avoir de 
paix que par la soumission ou la destruction d'Alger. 
Charles III avait donc fait assembler à Carthagène une 
armada de six grands vaisseaux, quatorze frégates, vingt- 
quatre corvettes ou galiotes à bpmbes, et 344 bâtiments de 
transport, chargés de vingt-deux mille six cents combattants 
et de cent pièces de siège ou de campagne. La flotte était sous 
les ordres de Don Pedro Castejon; le Lieutenant-Général 
O'Reilly commandait l'armée. L'expédition, qui devait partir 
au milieu du mois de mai, fut retardée par le mauvais temps 
jusqu'au 23 juin. Le l^r juillet, les navires étaient en vue 



LES DEYS 325 

d'Alger; on reconnut la côte, et on la trouva partout formida- 
blement armée de batteries. Après quelques hésitations, le 
Général choisit pour le débarquement la plage qui s'étend à 
l'ouest de l'embouchure de l'Harrach ; cette opération, con- 
trariée par un fort coup de vent d'est, ne put s'effectuer que 
le 8. En quatre heures, sept mille sept cents hommes et 
douze pièces de canon furent mis à terre, sans rencontrer 
d'abord une très grande résistance; mais les troupes ne tar- 
dèrent pas à se trouver fort incommodées par lamousqueterie 
de l'ennemi, qui, abrité derrière les dunes, bravait le feu des 
vaisseaux. Fatigués de se laisser tuer sans combattre, les 
Espagnols donnèrent de l'avant, et cherchèrent à prendre posi- 
tion sur une hauteur qui s'élève à six cents pas du rivage ; 
mais les jardins, les maisons et les broussailles donnaient 
abri à des milliers de tirailleurs, qui ne permirent pas aux 
assaillants de dépasser le pied des collines. En même temps, 
les cavaliers des goums et les Kabyles se déployaient à droite 
et à gauche; les trois batteries de l'Harrach et du Hamma 
empêchaient le ralliement des fuyards^ et les officiers s'effor- 
çaient en vain d'abriter les soldats derrière un retranchement 
improvisé, que l'extrême ténuité des seuls matériaux qu'on 
trouva rendit inefficace. Tous les points favorables se gar- 
nirent en peu d'instants des canons qu'Alger envoyait sans 
relâche, et les pertes des assaillants devinrent énormes. En 
moins de cinq heures, cent quatre-vingt-onze officiers et deux 
mille quatre-vingt-huit hommes furent tués ou mis hors de 
combat. L'armée était entièrement entourée, et avait affaire à 
des forces tellement considérables, qu'il devenait très difficile 
de chercher à prolonger la lutte dans de semblables conditions ; 
car le nombre des défenseurs d'Alger s'accroissait de minute 
en minute, tous les postes du Sahel et de la Yille se ruant à 
la curée. 

Le général en chef, qui assistait au commencement de ce 
triste spectacle du haut de la dunette du Velasco, descendit 
précipitamment à terre à la vue du premier désordre et cher- 
cha en vain à rallier son monde; malgré les efforts héroïques 
des volontaires , des gardes wallones et espagnoles , et du 
régiment de Savoie, il ne put parvenir à rétablir le combat, 



326 CHAPITRE VINGT DEUXIEME 

et retira ses troupes derrière les fascines et les chevaux de 
frise qu'on venait de poser à la hâte. Là, il fut constaté 
que les soldats, privés de sommeil depuis quarante-huit 
heures, accablés par la chaleur et la fatigue, ne pouvaient plus 
résister; les cartouches étaient épuisées, et il était impossible 
de répondre au feu de l'ennemi, qui devenait de plus en plus 
violent. Le rembarquement fut donc résolu, de Favis unanime 
d*un conseil de guerre qui fut assemblé séance tenante; l'opé- 
ration réussit bien, eu égard aux difficultés qu'elle avait à 
surmonter, et se termina dans la nuit du 8 au 9, à trois 
heures du matin; on fut cependant forcé d'abandonner une 
douzaine de canons et les outils de terrassement. La flotte 
resta dans la rade jusqu'au 14; le général eut un instant 
l'intention de bombarder la ville avant de partir; le conseil de 
guerre ne fut pas de cet avis, et Farmada reprit la route de 
l'Espagne. Cette expédition, qui avait été bien préparée, fut 
assez mal conduite ; dans les nombreux rapports et mémoires 
qui parurent successivement ', les chefs de l'armée et de la 
marine se rejetèrent la faute les uns sur les autres; la vérité 
est qu'il y eut plus d'un coupable. Malgré les arguments des 
amiraux Mazarredo et Castejon, il est difficile de comprendre 
comment trois petites batteries aient pu ravager impunément 
les rangs des troupes de débarquement pendant cinq heures, 
en présence de quarante-quatre bâtiments de guerre, dont le 
feu eût dû les anéantir en quelques minutes ; on ne voit pas 
non plus que les trincadours et les chebeks aient fait leur 
devoir, eux qui avaient pour mission de s'approcher du rivage 
et de le nettoyer en mitraillant les tirailleurs des dunes et des 
collines. Un pareil secours, donné avec ensemble, au moment 
où le régiment de Savoie et les gardes espagnoles etwallones 
firent un beau retour offensif, leur eût sans aucun doute 
permis de conquérir une autre position, en tous cas préférable 
à une plage sur laquelle ils étaient fusillés de tous les côtés. 
Il est à craindre que les dissentiments, qui, dès les premiers 
jours, avaient éclaté entre les chefs, et qui se continuèrent 



1. La Revue africaine a publié la plupart des documents relatifs à cette 
expédition. (Année 1864, p. 72, 255, 318, 408, et année 1865, p. 9, 39, 303.) 



LES DEYS 327 

pendant toute l'expédition, n'aient été pour quelque chose 
dans une inaction qui paraît presque inexplicable. De son côté, 
O'Reilly semble avoir manqué de quelques-unes des qualités 
indispensables à un Général en chef; on doit lui reprocher les 
fatales hésitations du début, qui, en lui faisant perdre sept 
jours avant de se décider sur le lieu favorable à l'attaque, 
donnèrent aux contingents de l'intérieur le temps d'arriver^ et 
de se masser sur un point que les préparatifs désignèrent 
beaucoup trop longtemps d'avance; on se demande encore 
comment, après s^être illusionné sur la faiblesse de l'ennemi 
au point de ne débarquer d'abord que le tiers de l'effectif, il 
ne se servit pas en temps utile des quinze mille hommes qui 
lui restaient intacts, et n'employa pas sa formidable artillerie 
pour reprendre l'offensive, soit sur la rive droite de l'Harrach, 
soit à l'ouest de l'oued K'nis. En somme, il manqua de sang- 
froid et d'énergie ; mais il est permis de croire qu'il ne fut pas 
aussi bien secondé qu'il eut dû l'être; en sa qualité d'étranger, 
de favori du roi et du premier ministre, bien des haines 
jalouses i*entouraient, accrues encore par la raideur de son 
caractère, et par la dureté avec laquelle il avait réprimé une 
émeute à Madrid, le 24 mars 1766. 

A Alger et dans toute l'Afrique du nord, l'effet produit fut 
très grand; les poètes célébrèrent à l'envi la gloire des com- 
battants du Djehad \ et il se forma autour de leurs noms des 
légendes miraculeuses, que l'on raconte encore aujourd'hui. 
Le Dey, comblé d'hommages, reçut ainsi le prix de la sage 
prévoyance qu'il avait montrée, et put s'applaudir de n'avoir 
rien laissé au hasard ; ses préparatifs de défense avaient été 
aussi complets que la puissance de l'Odjeac le permettait. 

D'après le capitaine Domergue% commandant le Postillon 
d'Alger, qui partit le 26 juin, emmenant les femmes et les 
enfants des consuls de France, de Suède, de Danemark et de 
Hollande, plus de cent cinquante mille hommes avaient été 
rassemblés sur divers points; quarante mille au cap Matifou, 
sous le commandement du Bey de Constantine, quarante mille 



!. En particulier dans le Zohrat el Nayerat (la Fleur brillante.) 

2. Cette lettre a été insérée dans la Gazette de France, 1775, p. 263. 



328 CHAPITRE VINGT-DEUXIEME 

cavaliers dans la Mitidja^ sous les ordres du Bey de Titeri, 
vingt mille hommes à Coléa, avec le khalifat du Bey de Mas- 
cara ; celui-ci occupait Arzeu avec des forces égales ; FAgha 
des Spahis campait devant Bab-Azoun avec six mille Turcs; 
le Khaznadji à Bab-el-Oued avec deux mille colourlis ; 
rOukil-el-Hardj de la Marine au Môle avec trois mille 
marins; les bataillons des Zouaoua et deux mille Turcs au 
cap Caxines. Dès l'apparition de la flotte chrétienne, les 
esclaves avaient été conduits à Médéah, sous bonne escorte, 
pour prévenir toute tentative de rébellion. Les consuls et les 
résidents chrétiens ne furent pas inquiétés, et Mohammed se 
montra très humain pour les blessés et les prisonniers ; en 
même temps, ayant appris que l'Espagne reformait son 
armada à Cadix, il fit construire et armer de nouvelles batte- 
ries sur les points faibles de la côte; les petits États du Nord 
de l'Europe furent invités à fournir les canons et les munitions 
nécessaires. Les contingents indigènes furent licenciés et 
renvoyés chez eux avec de riches présents ; tous ne furent pas 
satisfaits de la part qui leur échut; les Beni-Kouffi et leurs 
alliés, au nombre de dix mille, refusèrent pendant quelque 
temps de quitter Alger, dont ils effrayaient la population par 
leur sauvagerie, leur taille gigantesque et leur nudité à peine 
dissimulée par [un petit tablier de cuir. On éloigna ces auxi- 
liaires incommodes par des gratifications et des promesses, 
et ils reprirent la route de leurs montagnes, que bien peu 
d'entre eux atteignirent; car des embuscades leur avaient été 
préparées le long des chemins, et les Turcs s'étaient lancés à 
leur poursuite, le jour même de leilr départ. 

M. Yallière, dont la santé était depuis longtemps très chan- 
celante^ avait obtenu son rappel en 1773, et avait été remplacé 
le 3 septembre par M. Langoisseur de la Yallée, qui fut fort 
bien reçu par le Dey et les Puissances. Pendant l'expédition 
d'O'Reilly, le consulat français ne fut pas l'objet de la moindre 
insulte, et servit même de refuge aux missionnaires espagnols. 
Toutefois, le triomphe des Algériens devint la cause incidente 
d'un événement qui faillit compromettre la sûreté des rela- 
tions de la France avec la Régence. Aussitôt après sa victoire^ 
le Dey avait envoyé à Constantinople son neveu et fils adop- 



lES DEYS 35!9 

lif Hassan, Oukil-El-Hardj de la marine, chargé d'offrir au 
sultan Abd-el-Hamid son hommage et de riches présents. Cet 
ambassadeur fut accueilli avec de grands honneurs, et emporta 
avec lui, à son départ, une certaine quantité d'agrès, de mâts, 
de voiles, le caftan d'investiture, une aigrette de diamants, et 
un magnifique sabre, que Sa Hautesse offrait à Mohammed. 
Pour éviter les périls qu'il eût couru en naviguant sous pavil- 
lon ottoman, il avait frété pour son retour un navire français, 
Le Septimane, qui fut arrêté à peu de distance d'Alger, par la 
croisière espagnole, déclaré de bonne prise, comme porteur 
de contrebande de guerre, et emmené à Carthagène, où le 
conseil d'amirauté se désista de ses prétentions sur le vaisseau 
et l'équipage^ mais ordonna la saisie de la cargaison, qui se 
composait de cinq mille quintaux de fer en barres, quatre- 
vingt-deux mâts, 500 quintaux de filin et quatre mille deux 
cents pièces de cotonine. Le capitaine du Septimane n'accepta 
pas cette solution, refusa de partir avant qu'on ne lui eût 
rendu ses passagers et son chargement, et en appela à l'am- 
bassadeur français, duquel il ne reçut que peu d'appui. Cepen- 
dant, l'émotion avait été grande à Alger; le Dey avait fait 
mander M. de la Vallée et lui avait déclaré qu'il le rendait 
responsable de la capture qui venait d'être faite, attendu que, 
d'après les traités, le pavillon devait couvrir la marchandise ; 
il l'invitait donc à se hâter de faire restituer les dons du 
Grand Seigneur et les Algériens détenus en Espagne. Au reste, 
il se conduisit avec sa bienveillance accoutumée, et résista 
très énergiquement aux prétentions violentes de la Milice, qui 
voulait que le consul fut mis à la chaîne, et qui s'ameuta plu- 
sieurs fois à ce sujet. La Cour de Madrid se conduisit en cette 
occasion d'une façon peu correcte à l'égard delà France, dont 
elle utilisait en ce moment même les services diplomatiques ; 
sans tenir compte des embarras qu'elle allait créer à son alliée, 
elle ne vit dans la capture d'Hassan qu'un moyen de hâter la 
conclusion du traité qu'elle désirait faire avec la Régence, et 
le renvoya à Alger, après l'avoir circonvenu à force de pré- 
sents, et en lui abandonnant la prise à titre de don gracieux, 
au lieu de la lui restituer comme de droit. H résulta de là que 
le neveu de Mohammed, de retour à la Jenina, y fît l'éloge de 



330 CHAPITRE VINGT-DEUXIEME 

ses libérateurs, et jeta par contre un certain discrédit sur le 
gouvernement français, qui passa pour n'avoir pas voulu ou 
n'avoir pas pu obtenir justice. Bien que l'affaire n'eût pas eu 
d'autres suites, M. de la Vallée supporta avec peine cet 
amoindrissement de son influence, et se plaignit à M. de 
Sartines de la mollesse qu'avaient montrée le consul de Gar- 
thagène etl'ambassadeur^ : « Sidi Hassan, dit-il, a reçu un pré- 
sent de Sa Majesté Catholique, à laquelle il en renvoie lui- 
même un assez beau; en général les Espagnols ont eu de bons 
procédés pour lui. Le pays est dans l'allégresse; je réserve 
les détails pour des circonstances plus heureuses; car la joie 
n'est pas pour tout le monde ; elle n'est pas pour les Français; 

elle n'est assurément pas pour moi Sidi Hassan se plaint 

beaucoup de la froideur et du peu d'attention de notre consul. 
Nous sommes amis des Algériens, dit-on, mais à Alger. Tout 
retombe sur moi, et il semble que tout le monde, ambassa- 
deurs et consuls, soient ou Espagnols ou Napolitains, ou du 
moins que les uns et les autres n'osent avouer nos relations 
avec la Barbarie. » 

Le gouvernement de Charles HI ne tira pas grand profit des 
concessions qu'il avait cru devoir faire à la Régence; ses pro- 
positions de paix furent repoussées^ et ce fut en vain qu'il 
chercha à les faire appuyer par la Porte ; car le Dey était par- 
faitement instruit des négociations que la Cour de Madrid 
entretenait à ce même moment avec Gênes, Naples, Malte et 
Livourne, pour les exciter à entrer dans la croisade contre 
Alger, que prêchait le Pape Pie YI, et qui eut eu lieu en 1780, 
sans la défaite que les Anglais infligèrent devant Cadix aux 
flottes espagnoles. En présence de la coalition des puissances 
méditerranéennes, Mohammed, loin de se laisser abattre, se 
montra plus actif et plus audacieux que jamais ; il lança douze 
nouveaux navires de guerre, déclara la guerre à l'Empire, en 
dépit des instances de la Porte; il fit construire cent chaloupes 
canonnières pour la défense de la rade, en exerça quotidien- 
nement les équipages, s'imposant cette fatigue malgré son 

1. Lettres de Lanp^oisseur de la Vallée. {Archives de la Chambre de 
commerce de Marseille, AA, art. 487.) 



L'-S DEYS 331 

grand âge et son état maladif presque perpétuel. Tout cela se 
passait au milieu d'une terrible famine, causée par une inva- 
sion de sauterelles, qui dévasta entièrement le territoire en 
1778 et 1779; depuis le mois de juillet de la première de ces 
deux années, il ne resta plus rien à manger que les sauterelles 
elles-mêmes. 

M. de la Vallée, après avoir apaisé quelques différends oc- 
casionnés par la capture du Reïs Gadoussi, qui était tombé 
entre les mains des Génois dans les eaux de la France, vit 
troubler la tranquillité dont il eût pu jouir par les captifs 
français. Ceux-ci, qui se trouvaient au bagne du Beylik au 
nombre de plus de quatre cents, étaient tous des déserteurs 
d'Oran, qui formaient un ramassis d'aventuriers de la pire 
espèce; la plupart d'entre eux avaient abandonné le drapeau 
de leur pays, séduits par les promesses décevantes des racco- 
leurs, qui, après avoir fait miroiter à leurs yeux les trésors du 
Mexique et du Pérou, les dirigeaient sur Barcelone, où ils 
étaient embarqués sans espoir de retour pour Icb Présides 
d'Afrique. On a déjà pu voir quel sort le fatal système de l'oc- 
cupation restreinte assurait aux malheureuses garnisons de 
ces places fortes. Gonfinées dans leurs murailles par un blocus 
perpétuel, décimées par les épidémies et la nostalgie, peu 
payées, manquant souvent du nécessaire, traitées avec une 
extrême dureté, elles arrivaient rapidement au comble de la 
misère morale et physique. Aussi, la plupart des hommes dont 
elles se composaient n'avaient bientôt plus qu'une idée, celle 
de fuir cet enfer. Ils savaient bien, qu'après cette deuxième 
désertion, il n'existerait plus de patrie pour eux ; mais tout leur 
paraissait préférable aux maux qu'ils supportaient ; d'ailleurs 
ils étaient parfaitement décidés à se faire renégats, et leurs 
cervelles pleines de chimères rêvaient d'avance les richesses 
du Soudan ou les hasards de la piraterie. Ils s'enfuyaient donc, 
aussitôt qu'ils pouvaient se dérober à la surveillance dont ils 
étaient l'objet; à peine avaient-ils fait quelques pas en dehors 
des remparts, qu'ils tombaient aux mains des Musulmans. Les 
uns étaient pris par les indigènes et emmenés dans Tintérieur 
des terres; on ne les revit jamais, et nul ne sait ce qu'ils 
devinrent ; les autres^ capturés par les troupes régulières. 



332 CHAPITRE VINGT-DEUXIEME 

étaient envoyés à Alger, où ils grossissaient le nombre des 
esclaves du Beylik. En vain cherchaient-ils à se soustraire à 
la servitude en offrant d'embrasser le mahométisme; cette 
subite vocation trouvait le Dey fort incrédule , et l'on ne 
répondait à leurs professions de foi que par la bastonnade *. 
Enchaînés nuit et jour, soumis au dur travail des carrières, 
presque nus, à peine nourris, cruellement frappés pour la 
moindre faute, ne pouvant conserver aucun espoir de recouvrer 
leur liberté, ils ne tardèrent pas à tomber dans une sorte de 
folie furieuse. Us s'imaginèrent que les Algériens ne refusaient 
de les laisser apostasier que sur les instances des Mission- 
naires et du consul, dont l'assassinat fut aussitôt résolu. Le 
29 octobre 1781, un d'entre eux, nommé Picard^ se présenta 
devant M. Gosson, Vicaire Apostolique, lui demanda de l'en- 
tendre en confession, et le frappa de plusieurs coups de cou- 
teau; le même jour, le consul et le chancelier devaient subir 
un sort semblable ; mis sur leurs gardes par la première ten- 
tative, ils purent faire échouer les projets des meurtriers. 
Quelques-uns des plus coupables furent pendus à la porte du 
bagne, les autres furent privés du peu de liberté dont ils jouis- 
saient après les heures de travail; mais que faisaient les châ- 
timents les plus durs à des gens qui ne pouvaient même pas 
entrevoir le terme de leurs malheurs? Leur exaspération ne 
fit que s'accroître, et M. de la Vallée fut forcé de démontrer à 
la Cour toute la gravité de la situation : « Je ne répéterai, dit- 
il, ni leurs blasphèmes ni leurs imprécations. Ils s'en prennent 
au commerce, qui, selon eux, se nourrit de leur sang; ils s'en 
prennent au consul, qui, sans doute, les trahit et les vend, en 
laissant ignorer leur sort et leur misère à la Cour; ils s'en 
prennent au Vicaire, qui est d'accord avec le consul pour les 
laisser languir dans les fers ; enfin, quand ils paraissent bien 
persuadés que le consul n'y peut rien, ils s'en prennent au 
Ministre, et c'est alors qu'ils se livrent à tous les écarts du 
désespoir le plus aveugle et le plus effréné. Puisqu'il 
n'y a rien à espérer, tuons, massacrons, exterminons? Nous 
mourrons ! Eh bien, nous ne souffrirons plus ! — Tel est 

1. Gazette de France, 1775, page 57. 



i 



LES DEYS 333 

leur langage de tous les jours, de tous les moments * 

(( J'avoue que je ne reconnais aucun moyen de pourvoir 
efficacement à la sûreté des missionnaires, tant qu'il y aura ici 
des esclaves français. Quant à moi, je déclare avec franchise 
que ma position est intolérable, et que je n'écris pas de sang- 
froid sur une pareille matière. » Le Ministre ne pouvait pas 
laisser plus longtemps le consul exposé aux coups de ces fré- 
nétiques; il le remplaça au mois de septembre 1782 par M. de 
Kercy, qui prit possession de son poste le 21 novembre de la 
même année; il était autorisé à procéder à quelques rachats 
des sujets les plus intéressants, afin de produire une certaine 
détente dans les esprits, en attendant que le Roi eût pris une 
décision définitive. Il fut fort bien accueilli, et les premières 
années de son consulat furent très tranquilles. Au moment de 
son arrivée, la Régence était en hostilité avec toutes les puis- 
sances de l'Europe, la France exceptée. Elle venait de refuser 
la paix à la Russie; le consul anglais ne pouvait pas même 
parvenir à avoir audience du Dey, qui le fit embarquer de 
force en janvier 1783, malgré des menaces qui furent tournées 
en dérision ; car le pavillon britannique était à ce moment 
fort discrédité à Alger par la victoire des Espagnols à Minor- 
que, et par la guerre d'indépendance des Etats-Unis. Aux 
yeux de la Régence, les Français étaient devenus les maîtres 
de la mer, et le récent exploit de M. de Flotte venait de les 
confirmer dans cette opinion. Cet officier, qui commandait la 
frégate VAui^ore, mouillée en rade à trois milles de la place 
sortait de son audience de congé lorsqu'on lui signala au large 
quatre corsaires anglais ; il sauta aussitôt dans son canot, en 
dépit d'une mer tellement mauvaise qu'il lui fallut cinq heures 
pour rejoindre le bord ; il se mit à la poursuite de l'ennemi, 
et, après un rude combat, ramena dans le port d'Alger ses 
quatre prises, que le consul anglais Wolf réclama vainement 
aux Algériens émerveillés de cette audace. 

L'Espagne avait espéré que le succès qu'elle venait de rem- 
porter aux Raléares rendrait le Dey plus accommodant; après 
avoir conclu un traité avec la Porte, elle avait obtenu Tenvoi 

1. V. note 1, p. 330. 



334 CHAPITRE VINGT-DEUXIEME 

d'un Capidji chargé de négocier pour elle avec Alger; Mo- 
hammed ne voulut rien entendre, disant « qu'il savait que le 
roi Charles III préparait une armada contre lui, et qu'il ne 
voulait pas paraître en avoir peur. » Il ne restait plus qu'à 
recourir aux armes. Le 13 juillet 1783, Don Antonio Barcelo 
partit de Carthagène avec une flotte de quatre vaisseaux de 
ligne, six frégates, douze chebeks, trois cutters, dix barques 
et quarante chaloupes canonnières ou bombardières; éprouvé 
par les vents contraires, il n'arriva en rade que le 29. Le 
l*^'" août, à trois heures de l'après-midi, il commença le feu, et 
lança trois cent quatre-vingts bombes; il continua ainsi jus- 
qu'au 9, jour où il se retira, ayant épuisé toutes ses munitions, 
trois mille sept cent cinquante-deux bombes et trois mille huit 
cent trente-trois boulets; le 4, le 6 et le 7 août, les Reïs sor- 
tirent du port, et engagèrent bravement la lutte, sous une grêle 
de projectiles; ils parvinrent ainsi à tenir l'ennemi à distance, 
et à rendre presque inutiles les trois dernières attaques. La 
note suivante que M. de Kercy envoya à la Cour, donne des 
détails fort exacts sur ce bombardement : « La flotte espagnole 
a mouillé dans la rade d'Alger le 29 juillet; elle était compo- 
sée de quatre vaisseaux de ligne, six frégates dont deux mal- 
taises, douze chebeks, trois cutters, dix ou onze petits bâti- 
ments et quarante chaloupes canonnières ou bombardières. 
Les Algériens y ont opposé tous leurs canons, qui sont en 
grand nombre, quelques mortiers, quelques bombardes et 
une vingtaine de galiotes et chaloupes. Le feu des Espagnols 
a commencé le l^"" août à trois heures après-midi. Cette pre- 
mière attaque ainsi que les autres n'a duré qu'environ cinq 
quarts d'heure, quoique les Algériens aient toujours tiré plus 
longtemps, commençant les premiers et finissant les derniers. 
Le Dey avait d'abord obligé les habitants, hommes, femmes 
et enfants, de rester en ville; mais, lorsqu'on a vu FefTet des 
bombes, il a été permis à tout le monde de se retirer. Plu- 
sieurs bombes étant tombées sur le palais du Dey et aux 
environs, il a lui-même trouvé convenable de se retirer au 
château de l'Alcassava, qui est au sommet de la ville, et 
où les bombes tombaient comme ailleurs. Sa vie éla:t sur- 
tout précieuse dans ce moment pour maintenir le bon ordre. 



LES DEYS 335 

qui, en effet, a toujours été le même que dans tout autre 
temps. 

« Le 2 août, la seconde attaque a commencé à midi. Le 4, 
la troisième a eu lieu à six heures du matin, etPautre le soir ; 
il n'y a eu aucun combat pendant la nuit. Le second, le troi- 
sième et surtout le cinquième ont été terribles pour la place. 
Les quatre derniers ne semblaient qu'un jeu, et toutes les 
bombes tombaient à la mer. La flotte a remis à la voile le 
9 août. 

« On compte plus de quatre cents maisons, boutiques, 
mosquées, marabouts et autres édifices plus ou moins endom- 
magés; de douze maisons occupées par des Francs, huit ont 
été atteintes; celle du consul de Suède a été incendiée, celle 
du consul de France et une autre ont été extrêmement mal- 
traitées ; mais, ce qui flatte le Gouvernement, qui s'inquiète 
fort peu des habitations des particuliers, c'est que les fortifi- 
cations de la Marine ont été peu endommagées; quelques 
bâtiments dans le port ont été fracassés, une galiote du 
pays a été coulée bas en rade ; les Algériens, qui déguisent 
peut-être le nombre des morts, ne font pas monter à cent 
celui des hommes tués à la Marine; quelques personnes 
ont aussi péri dans la ville ; trois cents esclaves étaient 
employés aux travaux, mais aucun n'a été tué ni blessé, 
quoique beaucoup de Turcs aient été emportés à leurs côtés. 
Les Algériens, qui ont toujours fait un feu très vif, ont tiré 
douze à quinze mille coups de canon dans les neuf attaques 
et un certain nombre de bombes, mais on ne présume pas 
que les quarante chaloupes canonnières et les cinq ou six 
chebeks et cutters qui les accompagnaient au combat aient 
reçu quelque dommage d'importance. Un cutter a cepen- 
dant affronté à la portée du fusil, toutes les batteries de la 
Marine, une chaloupe espagnole a pris feu dans le sep- 
tième combat, mais il paraît que cela a été par quelque 
accident. 

« Les Algériens n'ont pas perdu courage et ils vont redou- 
bler d'efforts, pour tâcher que les effets du second bom- 
bardement, s'il doit avoir lieu, ne soient pas aussi considé- 
rables; si le bombardement eût fini après la cinquième attaque, 



336 CHAPITRE VINGT -DEUXIEME 

il eût fait sur les esprits une impression plus forte * ». 

Cette coûteuse expédition ne produisit aucun effet utile; 
des l'apparition de la flotte ennemie, le Dey avait fait partir 
pour Médéah mille cinq cent quarante-huit esclaves ; depuis 
plus d'un mois, vingt-cinq mille hommes des contingents de 
Constantine, vingt mille de Mascara et cinq mille de Titeri 
étaient campés aux environs d'Alger. Aussitôt après le départ 
de l'armada, les réparations furent commencées et poussées 
avec la plus grande activité ; une nouvelle batterie blindée à 
l'épreuve de la bombe fut construite à l'extrémité de l'écueil 
dit de « La Petite Voûte » ; les matériaux nécessaires furent 
tirés des ruines de Rusgunia. L'entrée du port fut commandée 
par des radeaux armés de mortiers ; la Suède, la Hollande et 
la Porte envoyèrent des munitions, et, lorsque Don Antonio 
Barcelo revint l'année suivante, il n'existait plus aucune 
trace visible de sa première attaque. 

L'amiral espagnol partit de Carthagène le 28 juin, et parut 
devant Alger le 9 juillet, à la tête de cent trente bâtiments 
gros et petits, parmi lesquels on remarquait onze navires de 
Naples et huit de Malte. La flotte de guerre se composait de 
vingt-six vaisseaux, trente bombardes, vingt-quatre canon- 
nières et vingt-une galiotes. C'était une véritable croisade : 
par bref du 18 juin, le Pape avait accordé les indulgences 
plénières et la bénédiction ce in articulo mortis » à tous les 
combattants de l'armada. 

Le temps resta mauvais jusqu'au 12, jour où le feu com- 
mença à huit heures du matin ; les canonnières algériennes 
sortirent hardiment, vinrent engager la lutte à demi-portée de 
canon, et forcèrent l'ennemi à se retirer. La division portu- 
gaise arriva le soir et prit son poste de combat; mais les hos- 
tilités furent interrompues le 13 et le 14 par l'état de la mer. 
Le 15, les Reïs attaquèrent les premiers, à six heures du 
matin, et restèrent encore maîtres du champ de bataille. Le 16, 
le 17 et le 18, il y eut une série de petits combats; dans la 
dernière de ces trois journées, les chevaliers de Malte se 
signalèrent par leur brillant courage, en descendant sur le môle 

1. V. Hevue africaine (Documents Barcelo, année 1876, p. 20, 300). 



LES DEYS 337 

au milieu d'une épouvantable canonnade pour incendier les 
radeaux à bombes. Le 19, on ne se battit qu'une heure; le 21, 
soixante-sept chaloupes d'Alger sortirent du port à huit 
heures, engagèrent une action qui dura jusqu'à midi et se ter- 
mina à leur avantage; elle fut rude et sanglante; deux mille 
projectiles furent échangés de chaque côté. Le soir venu, 
Tamiral réunit le conseil de guerre et proposa de conduire 
une attaque générale sur le port et sur la ville ; il rencontra 
une opposition presque unanime, et l'ordre du départ fut 
donné le 22. Le 23 au soir, la flotte entière était partie, après 
avoir inutilement dépensé trois mille trois cent soixante-dix- 
neuf bombes, dix mille six cent quatre-vingt boulets, deux 
mille cent quarante-cinq grenades et quatre cent une boîtes à 
mitraille. 

Telle fut la fin peu glorieuse de la dernière tentative que 
fit l'Espagne contre la Régence. C'est un fait digne de 
remarque , que cette nation , à laquelle n'ont certes pas 
manqué les vertus militaires, et qui a souvent fait de grandes 
choses avec peu de moyens, ait fatalement échoué dans toutes 
ses expéditions contre Alger , avec des forces plus que 
suffisantes pour vaincre. Cette fois, le désastre doit être 
attribué à l'incurie qui présida aux préparatifs. Les officiers 
étrangers, qui assistaient comme volontaires à cette entreprise, 
remarquèrent avec étonnement le peu de vivacité des opéra- 
tions, et l'oubli inexplicable des choses les plus nécessaires*. 
La poudre elle-même était de si mauvaise qualité, que le feu 
en devint presque complètement inefficace, si bien que les 
seize mille six cent cinq gros projectiles qui furent envoyés 
aux Algériens ne leur tuèrent que trente hommes ; l'excédant 
de leurs pertes fut dû à l'ardeur imprudente de leurs canon- 
nicrs, qui rechargeaient les pièces non refroidies et en firent 
ainsi éclater un certain nombre. Du reste, ils se battirent 
très bravement, et l'on constata que leurs olialoupes, dans 
tous les combats qui furent livrés, conservèrent la ligne de 
bataille une heure après la fin de l'action, comme pour 



1. Voir, entre autres, la lettre du chevalier d'Eslournelles. {fievve afri- 
caine, 1882, i).2i9.) 

22 



338 CHAPITRE VINGT-DEUXIEME 

affirmer que la victoire leur appartenait ; la ville ne fut pas 
atteinte par les bombes ; en résumé, ce gros armement ne 
produisit aucun résultat. Pendant toute la durée des hostilités, 
le Dey maintint rigoureusement le bon ordre; il avait, comme 
d'habitude, fait sortir les esclaves de la ville ; les résidents 
étrangers ne furent pas inquiétés, non plus que les consuls, 
auxquels Mohammed donna une garde, pour prévenir les 
tentatives qu'eussent pu faire quelques fanatiques \ Ce 
succès exalta Torgueil de la population, et lorsque, l'année 
suivante, l'Espagne se décida à traiter, elle dut accepter de 
fort dures conditions. Le 5 juin 1785, le comte d'Expilly, 
suivi de près par l'amiral Mazarredo, se présenta à la Jenina 
pour poser les bases d'un arrangement, que M. de Kercy 
avait été prié de préparer à titre officieux. La conclusion fut 
des plus difficiles ; personne n'en voulait à Alger, ni le Dey, 
ni les Puissances, ni le peuple ; l'amiral espagnol montrait 
une hauteur maladroite; «M. d'Expilly, dit un témoin oculaire, 
ne connaissait pas du tout l'état des affaires et, sans les 
efforts du consul de France, c'en était fait ». Enfin, après un 
an de pénibles négociations, les signatures furent échangées le 
14 juin 1786 ; la ratitication arriva à Alger le 10 juillet ; cette 
paix coûtait une vingtaine de millions, et elle ne servit pas à 
grand'chose ; car l'Espagne n'en resta pas moins pour 
rOdjeac l'ennemi héréditaire ; les haines étaient trop an- 
ciennes pour être apaisées en un jour. La France ne fit qu'y 
perdre de toutes façons ; son intervention généreuse ne fut 
payée que d'ingratitude ; elle se vit frappée dans ses intérêts 
commerciaux par ceux-là mêmes qu'elle venait d'aider de son 
influence ; en même temps, et pour le même motif, elle vit se 
refroidir l'amitié que le Dey lui avait portée jusqu'alors. Les 
Puissances, en voyant le consul français embrasser si chau- 
dement la cause de l'Espagne, crurent à une alliance beaucoup 
plus intime qu'elle ne l'était en réalité, et en conçurent une 
méfiance qui devait bientôt se traduire par des faits. Au 
contraire, l'Angleterre et le Danemark, qui avaient entravé la 

1. Lettres de M. de Kercv . {Archives de la chambre de commerce de 
Marseille, AA, art* 490.) 



I 



LES DEYS 339 

réconciliation par tous les moyens possibles, devinrent les 
favoris du Divan, et regagnèrent en un seul jour tout le terrain 
perdu depuis vingt ans. Les petits États de l'Italie, Naples, la 
Sicile et Yenise furent les premières victimes du nouvel 
ordre de choses et subirent les ravages des Reïs, que le traité 
venait d'éloigner des côtes d'Espagne et du Portugal. Les 
États-Unis, Hambourg et la Prusse offrirent en vain de grosses 
sommes pour obtenir des passeports. Bien que les prises 
faites par les corsaires dans les huit premiers mois de 1786 
atteignissent le chiffre de douze millions, la population était 
fort misérable, les récoltes ayant manqué depuis deux ans ; 
au printemps de 1787, la peste éclata ; du 27 avril au 14 juin, 
elle enleva huit mille soixante-cinq personnes (deux cent 
vingt-quatre chrétiens , six mille sept cent quarante-huit 
musulmans et mille quatre-vingt-treize juifs); elle cessa à la fin 
de juillet, après avoir fait dix-sept mille quarante-huit 
victimes ; la province d'Oran ne fut pas épargnée par le fléau; 
on n'eut pas assez de bras pour faire les moissons. 

A Alger, les malheurs publics engendraient toujours la 
rébellion; le 26 mars 1788, le Dey assembla le Divan, et 
lui annonça qu'il venait de découvrir une conspiration ourdie 
par le fils du Bey de Constantine, allié au Khaznadji, qui fut 
immédiatement condamné à mort et exécuté ; on trouva chez 
lui des richesses immenses. Pendant cette année et la sui- 
vante, les Reïs se joignirent aux flottes ottomanes dans la 
lutte qu'elles soutenaient contre les Russes ; leur courage y 
fut très remarqué. 

Depuis la tentative d'assassinat dont le Vicaire Apostolique 
Cosson avait failli être victime, les esclaves déserteurs d'Oran, 
bien que surveillés de très près, ne cessaient de démontrer 
par de nouvelles violences à quelles extrémités pouvait les 
pousser le désespoir. Justement ému de cet état de choses, et 
pressé par les instances des missionnaires et des consuls, 
Louis XVI ordonna une quête générale, et fît en même temps 
négocier par M. de Kercy le rachat de ces malheureux, 
auxquels il accorda le pardon de leurs crimes. 

En juin 1785, les trois cent quinze captifs de cette catégorie 
virent tomber leurs fers, moyennant une rançon de six cent 



340 CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME 

trente-neuf mille cinquante-trois livres. Naples et rEspagiic 
suivirent cet exemple ; deux cent trente Napolitains et 
Siciliens furent délivrés le 17 février 1787, au prix de un 
million quatre cent soixante-trejze mille vingt livres ; deux 
mois après, trois cent quatre-vingt-neuf Espagnols coûtèrent 
trois millions trois mille six cent vingt-cinq livres ; après ces 
rachats, il ne resta plus à Alger qu'un millier d'esclaves, dont 
la moitié mourut de la peste cette année môme. 

Affaibli par l'âge et par une dysenterie chronique, 
Mohammed abandonnait de plus en plus le gouvernement à 
son fils adoptif Hassan, auquel il avait donné la charge de 
Khaznadji ; celui-ci^ qui depuis l'affaire du Septimane, témoi- 
gnait aux Français une grande mauvaise volonté, la manifesta 
hautement en 1788, à l'occasion de la destruction d'un corsaire 
algérien par le vaisseau le Parthénope ; il ne voulut pas 
accepter l'indemnité pécuniaire que M. de Kercy était chargé 
de lui offrir, et exigea le remplacement en natur.e du navire 
coulé ; après quelques tergiversations, la Cour préféra faire 
droit à cette demande que d'ajouter un nouvel élément de 
discussion à ceux qui commençaient à apparaître ; on savait 
que les intrigues anglaises avaient excité le Dey à s'allier au 
Maroc et à dénoncer le traité de cent ans conclu avec la 
France. Cet acte, dont le premier monument datait, à la 
vérité, de 1689, avait été renouvelé dans les mêmes termes en 
1719, et c'était avec raison que le Consul soutenait qu'il 
devait durer jusqu'en 1819; mais le parti opposé n'admettait 
pas cette interprétation, et chicanait sur le texte ; la vérité est 
que les uns eussent voulula guerre pour accroître les revenus 
de la Course^ et que les autres espéraient se faire combler de 
présents au moment des nouvelles négociations. Grâce à 
l'intervention amicale de la Porte et à l'habileté de M. de 
Senneville, qui sut déjouer les machinations des ennemis de 
son pays, tant à Alger qu'à Constanlinople, les anciens traités 
furent confirmés et les Concessions d'Afrique restèrent à 
leurs possesseurs actuels. Néanmoins, la redevance qu'ils 
avaient à payer fut augmentée de soixante mille livres ; mais 
l'extrême besoin de blé qu'on ressentait à cette époque fit 
passer aisément sur ces exigences. 



LES DEYS 341 

En janvier 1790, les Kabyles, révoltés depuis quelques 
mois déjà, furent battus par l'Agba des Spahis ; la rébellion 
continua pendant toute l'année, et on craignit un instant une 
conflagration générale. 

Le 12 juillet 1791, Mohammed, dont la faiblesse était 
devenue extrême, mourut de la dysenterie. Son successeur 
désigné, Hassan, avait pris ses précautions en prévision de cet 
événement et se fit proclamer immédiatement, en même 
temps qu'il faisait arrêter, emprisonner et priver de ses biens 
TAgha des Spahis, son compétiteur. 



I 



CHAPITRE VINGT-TROISIÈME 

LES DEYS (Suite) 



SOMMAIRE. — Baba-Hassan. — Tremblement de terre et destruction d'Oran. 

— Les Espagnols évacuent la Régence. — Ruine des Concessions. — Desti- 
tution du Bey de Titeri et révolte de celui de Constantine. — Intrigues, 
anglaises, déjouées par Vallière. — Pouvoir de Busnach et Bakri. — 

— Emprunt de la France et fournitures de blé. — Affaire Meïfrun. — 
Troubles intérieurs. — Mort du Dey. — Mustapha. — Guerre avec la 
France. — Complots. — Bonaparte exige et obtient une réparation. — 
Révolte contre les Juifs. — Meurtre de Busnach et massacre des Juifs. — 
Meurtre du Dey. 

Dans le traité qui avait été conclu en 1785 entre la Régence 
et l'Espagne, l'abandon d'Oran et de Mers-el-Kebir avait été 
convenu, et la reddition de ces deux places était retardée 
seulement parce que la cour de Madrid voulait en tirer quelques 
conditions commerciales avantageuses. Le gouvernement de 
rOdjeac ne lui accordait rien, sachant très bien qu'elle avait 
hâle de se débarrasser de possessions inutiles, qui lui étaient 
devenues un lourd fardeau, et lui coûtaient chaque année 
plus de quatre millions et un millier d'hommes. Depuis l'in- 
succès de l'expédition d'O'Reilly, les tribus soumises s'étaient 
refusées à payer le tribut aux Chrétiens et à approvisionner 
leurs garnisons, que les Reys de l'Ouest attaquaient inces- 
samment. Ibrahim avait mis le siège devant Oran, dès la lin 
de 1775 ; son successeur Hadj'-Khrelil avait continué le blocus ; 
le 24 octobre 1777, il s'était avancé jusque sur les glacis avec 
quatre cents cavaliers, insultant les assiégés et les provoquant 
au combat en rase campagne ; le 14 septembre 1780, Moham- 
med ben Osman en avait fait autant, et avait rompu les 
conduites d'eau de la ville; le 26 septembre 1784, il avait 
failli enlever les défenses par un vigoureux coup de main^ que 



LES DEYS 343 

fit échouer juste à temps la bravoure de Don Pedro Guelfi ; 
mais malgré les efforts de ce chef énergique, qui répondait à 
l'ennemi par des razzias souvent heureuses, Tinvestissement 
ne cessa que le jour où le drapeau de l'Odjeac fut arboré sur 
le Château-Rouge. Au cours des négociations, survint un 
cataclysme qui hâta la solution désirée de part et d^autre. 
Dans la nuit du 8 au 9 octobre 1790, à une heure du matin, 
un terrible tremblement de terre renversa en trois minutes 
presque toutes les maisons d'Oran , les fortifications , les 
églises et les monuments publics ; plus de trois mille per- 
sonnes furent écrasées sous les décombres. Le Gouverneur 
intérimaire. Don Nicolas Garcia, colonel du régiment des 
Asturies, fut enseveli sous les ruines de TAlcazar avec sa 
famille et presque tout son régiment. En même temps, le feu 
prit au Brillant, vaisseau de soixante-quatorze canons; on le 
carénait aux flambeaux pendant la nuit du désastre; l'incendie 
s'alluma et se répandit avec rapidité dans la ville, peut-être à 
Faide des malfaiteurs, qui profitèrent du désordre à un tel 
point que le Commandant Général put dire avec vérité dans 
son rapport : « les gens de mauvaise vie pillèrent les maisons 
les plus riches, en sorte que, si l'ennemi eut saccagé la ville, 
les malheureux colons n'eussent pas été plus complètement 
ruinés. La prompte répression de ces excès et l'exemple 
réitéré des châtiments, la vigilance et la sévérité déployée 
contre les malfaiteurs, rien ne put les arrêter. » Les secousses 
durèrent jusqu'au 22 novembre, et recommencèrent le 6 
janvier suivant ^ Dès le premier jour, les contingents de 
Mohammed avaient attaqué Oran par toutes les brèches des 
murailles ; M. de Cumbre-Hermosa, qui avait pris le comman- 
dement^ ne put réunir que mille cinq cent vingt-six hommes 
valides ; il s'en servit avec courage et intelligence, livrant 
jusqu'au 17 une multitude de petits combats, dans l'in- 
tervalle desquels il réparait les fortifications le mieux 
possible, construisait de nouvelles batteries, si bien qu'il put 
opposer une vigoureuse défense à Mohammed ben Osman 

4. Pour les détails du tremblement de terre d'Oran, voir la Gazette de 
France, 1790, p. 451, et, pour les conséquences, 1791, p. 150, 194, 210, 
304, 353, et 1792, p. 4. 



344 CHAPITRE VINGT-TROISIEME 

qui lui donna l'assaut pendant douze jours, à la tête de dix- 
huit mille hommes ; le 26, il était arrivé d'Espagne un ren- 
fort de sept mille soldats, des tentes et des provisions. Le 
Bey, vivement repoussé le 29, reprit ses campements dans le 
voisinage de la place, et demanda à Alger des renforts qui ne 
lui furent pas envoyés ; car on s'y méfiait de son ambition, et 
on ne tenait pas à accroître sa popularité en l'aidant à prendre 
de vive force une ville qui devait fatalement être acquise à 
rOdjeac. Réduit à ses propres troupes, il escarmoucha dans la 
plaine et sous les remparts pendant le printemps et l'été de 
1791 ; les affaires les plus chaudes furent celles des 3 et 9 
mai, du 23 juillet, du 17 et du 18 septembre, jour d'un assaut 
général bravement repoussé. Le chevalier de Torcy, des 
gardes wallones, s'y distingua tout particulièrement par son 
courage. 

Pendaiit cette longue lutte , le Conseil Royal , effrayé à 
l'idée des dépenses qu'entraînerait la reconstruction des 
forts et des remparts d'Oran, avait décidé Charles lY à faire 
offrir au vieux Dey Mohammed de lui abandonner cette ville 
et Mers-el-Kebir en échange d'un comptoir à Oran ; l'ambas- 
sade arriva à Alger en avril 1791, et ne réussit pas dans sa 
mission, le Divan ayant refusé de rien concéder. Elle revint 
le 12 septembre, et, cette fois, eut affaire à Hassan, qui lui 
accorda la création d'un établissement près de Djemma- 
R'azaouât, la permission d'acheter trois mille charges de blé 
par an et de pêcher le corail sur les côtes de l'ouest ; la signa- 
ture du Roi fut donnée le 16 décembre, et l'évacuation 
commença le 17 ; elle ne se termina qu'en mars 1792. Ce traité 
coûta cher à l'Espagne, qui s'engagea à payer cent vingt 
mille livres par an, dépensa en présents des sommes énor- 
mes, fut forcée de faire revenir de Carthagène les canons, 
projectiles et munitions qu'on avait emportés des Présides, et 
enfin dut se soumettre à la dure condition de transporter elle- 
même à Constantinople deux clefs d'or, représentant celles 
d'Oran, et deux jarres d'eau prises aux fontaines de la ville; 
ces objets étaient offerts au Sultan par le Dey, qui reçut en 
échange le caftan d'investiture. Le commerce français fut 
gravement atteint par rétablissement que M. Campana fonda 



LES DEYS 345 

à Oran, et les événements justifièrent les prophéties du 
nouveau consul Yallière, qui avait succédé à M. de Kercy le 
15 janvier 1791, et qui écrivait à la date du 15 septembre de 
la même année * : « Le traité qui cède Oran et Mers-el- 
Kebir aux Algériens a été signé le 12 de ce mois. Ces places 
doivent être rendues démantelées, évacuées, etc. ; il est à 
croire que la politesse espagnole n'exécutera pas à toute 
rigueur cette condition. Il y a quatre mois pour la remplir et 
pour le déménagement. L'Espagne a obtenu en retour l'éta- 
blissement à Oran d'une Compagnie à l'instar de la Compa- 
gnie Royale d'Afrique, paye ce privilège un peu plus de cent 
vingt mille livres par an, et pour ce tribut aura annuellement 
environ trois mille charges de blé , au prix du marché, et la 
pêche du corail dans les parages de la province de Mascara ; 
déplus, la traite des blés, orge, fèves^ cuirs, laines, cire lui 
est accordée préférablement à tous autres, à prix égal. Cette 
faveur doit être regardée comme exclusive (quoique l'exclu- 
sion ne soit pas prononcée), attendu que personne ne sera en 
position de donner des prix aussi élevés que la nouvelle 
Compagnie, et que, le cas même arrivant, celle-ci ferait des 
sacrifices plutôt que de laisser entrer quelques étrangers en 
concurrence avec elle. 

(( Nul prix n'est arrêté pour les marchandises ci-dessus. La 
Compagnie devra le négocier tous les ans, avec le Bey de 
Mascara directement, sans pouvoir rien recevoir des mains 
des particuliers. — Ainsi elle doit s'attendre à bien payer. — 
Elle aura un agent à Mascara. 

« Le succès de cette négociation a été acheté par un présent 
considérable au Dey et par des promesses brillantes à ses 
Ministres, qu'il faudra tenir. La somme à donner à la Régence 
est un article secret. Les Espagnols, depuis leur établissement 
à Alger, y versent à tonnes les piastres fortes; au reste, 
quoi qu'il puisse leur en coûter en cette occasion , ils ont 
conclu une très bonne affaire. Oran leur coûtait annuellement 
quatre millions, occupait et rendait malheureuse une garnison 



1. Lettres de Césaire-Philippe Y aWière. {Archives de la Chambre de Com- 
merce de Marseille^ AA,art. 481.) 



346 CHAPITRE VINGT-TROISIEME 

de cinq à six mille hommes et fournissait une centaine d'es- 
claves à Alger, première source de sa force. Si le nouvel 
ordre prend consistance et durée, l'Espagne gagne infiniment 
des côtés politique, commerce et humanité, et la Régence y 
trouvera peut-être un jour la première cause de sa déca- 
dence. 

« La France est aussi menacée d'y perdre beaucoup. Son 
commerce ressentira immanquablement une diminution sen- 
sible. Le contre-coup parviendra même jusqu'à la Compagnie 
d'Afrique. Il n'est rien que les Espagnols n'aient tenté, ne 
tentent aujourd'hui et dans l'avenir encore pour la supplanter. 
Leurs efforts et leur or seront impuissants^ tant que les 
conditions du traité de la Compagnie avec la Régence suf- 
firont à son existence et qu'elle n'en exigera pas de plus 
favorables. Mais tout fait craindre qu'elle ne puisse plus faire 
avec avantage les traites de blé considérables et si utiles à 
Marseille, que la Compagnie faisait annuellement à Bône en 
dehors de son traité. 

« Cette triste narration rend indispensable une réflexion 
aussi fâcheuse qu'elle. C'est aux Français plus qu'à leur or 
encore, que les Espagnols doivent leur établissement à Alger, 
et c'est par les Espagnols que les Français sont desservis,, 
trahis, supplantés à Alger. Cet injuste triomphe sera-t-il de 
durée ? » 

Ces prévisions ne se justifièrent que trop. La concurrence 
fit monter les denrées à un prix exorbitant, qu'augmenta de 
jour en jour la cupidité des Beys ; les Établissements de la 
Calle et de Bône ne purent plus acheter de blé à un prix 
rémunérateur, au moment même où la France en avait le plus 
pressant besoin ; il fut même un instant question d'abandon- 
ner ce négoce devenu infructueux, qui traversa une crise 
terrible lors de la révolte du Bey de Constantine. 

Bien que le nouveau Dey Hassan eût un caractère naturel- 
lement doux et bienveillant, au point d'avoir aboli la peine de 
mort pour la plupart des crimes, et d'avoir sensiblement 
adouci le sort des esclaves, l'exercice du pouvoir ne tarda pas 
à le rendre méfiant et soupçonneux, comme la plupart de ses 
prédécesseurs. 



LES DEYS 347 

L'Agha des s_pahis Ali, son ancien compétiteur, était mort 
dans sa prison ; le bruit courut qu'il s'était suicidé. Les Beys 
des provinces de Titeri et de Gonstantine passaient pour avoir 
été ses partisans; le premier, Mustapha el Ouznadji, étant 
venu à Alger pour le versement du tribut, fut averti, le 29 
avril 1792, que les chaouchs le cherchaient ; craignant pour sa 
têtC;, il se réfugia dans le sanctuaire de Sidi-Abd-el-Kader-el- 
Djilani, et fut remplacé dans son commandement par Moham- 
gied-el-Debbah. 11 ne fut pas aussi facile de se débarrasser du 
Bey de Gonstantine Salah, qui, occupant sa charge depuis 
vingt et un ans, était fortement établi dans le pays ; d'ailleurs, 
il avait fait ses preuves comme chef de guerre et comme 
homme de gouvernement, et s'était particulièrement distingué 
pendant la campagne de 1775. Le Dey fut averti qu'il cher- 
chait à se rendre indépendant, et que c'était à cet effet qu'il 
avait augmenté les fortifications de Gonstantine. En réalité, 
Salah n'obéissait pas volontiers, tyrannisait et rançonnait les 
Goncessions^ et, avec l'âge, perdant, comme tous les despotes, 
ce qu'il avait eu de bonnes qualités, il augmentait chaque 
jour le nombre de ses ennemis. Le 8 août 1792, Hassan lui 
donna pour successeur Ibrahim Ghergui, caïd du Sebaou, qui 
partit le jour même avec soixante cavaliers. Lorsque le Bey 
disgracié apprit son arrivée, il conçut d'abord le dessein de 
s'enfuir et d'aller s'embarquer à Bône avec ses trésors ; il en 
fut empêché par ses Turcs et par ses gardes kabyles, qui 
égorgèrent le nouveau venu avec toute son escorte, le qua- 
trième jour de leur installation au palais ; ce massacre fut 
suivi d'autres meurtres et du pillage d'une partie de la ville. 
La nouvelle de la révolte parvint à Alger le 23 août, et, le 
même jour, Hussein ben bou-IIanak , remplaçant d'Ibrahim, 
partit avec une petite armée mise sous les ordres de l'Oukil- 
el-IIardj de la Marine et du nouvel Agha des Spahis, qui 
sommèrent le camp de l'est de marcher sur les rebelles. Les 
Janissaires obéirent immédiatement, pénétrèrent de vive 
force dans la place, et s'emparèrent de Salah, qui fut étranglé 
le 1''^ septembre. Ses ministres périrent dans d'horribles tor- 
tures, et les vainqueurs rapportèrent à Alger douze millions 
d'or et une grande quantité d'autres dépouilles précieuses ; 



348 CHAPITRE VINGT-TROISIEME 

l'amulette de diamants qui fut trouvée sur le corps du Bey 
valait à elle seule deux cent soixante-quinze mille dinars. 
Celte victoire n'apaisa pas complètement les craintes du Dey, 
qui changea deux fois encore le Bey de Titeri en moins de 
deux ans , et fit surveiller Mohammed-ben-Osman , de la 
puissance et de l'influence duquel il était jaloux, sans oser le 
manifester hautement. 

Pendant ce temps, Venise, la Hollande et la Suède se 
voyaient successivement l'objet de menaces de guerre, qu'elles 
n'écartaient qu'à prix d'or. Le Danemark subissait les mêmes 
exigences quelque temps après, et le Portugal, qui n'avait 
pu obtenir la paix, luttait avec courage et empêchait les Reïs 
de sortir du détroit de Gibraltar. La France, qui voyait à ce 
moment presque toute l'Europe se dresser contre elle, était 
tenue de ménager la Régence, de laquelle dépendait l'appro- 
visionnement des céréales, devenu de plus en plus nécessaire. 
M. Yallière s'y employait de son mieux. Elevé à Alger, où 
son père avait été consul de 1763 à 1773, il y connaissait tous 
les personnages influents, avait le grand avantage de pouvoir 
se passer de drogman, et rendit ainsi d'immenses services 
dans un temps très difficile. Après avoir essuyé quelques 
bourrasques dues à l'humeur inconstante du Dey, il était 
arrivé à acquérir sur lui une véritable influence, dont il se 
servit habilement dans l'intérêt de son pays, obtenant la 
permission d'exporter d'énormes fournitures de grains, de 
viande salée, de cuirs, et d'autres denrées destinées à l'ali- 
mentation du Midi et à la subsistance des armées, déjouant 
ainsi les intrigues des Anglais, qui eussent voulu augmenter 
la détresse dans laquelle se trouvait à cette époque leur 
ennemie. 

Hassan résista à leurs instances : « J'apprends avec indi- 
gnation par le Dey lui-même, écrivait Yallière, que les 
anglais ont osé lui demander de nous refuser tout secours, 
afin de nous laisser périr par la famine ; le Dey a répondu en 
homme maître de son pays et en ami des Français. Le consul 
Anglais a fait une seconde tentative tout aussi infructueuse 
que la première... Je te laisse le soin d'apprendre à la 
République et à ses enfants la conduite du Dey envers eux en 



LES DEYS 349 

cette occasion ; la circonstance en décuple le prix. » En effet, 
non content de donner des ordres pour que les marchés de 
l'est et de l'ouest fussent largement ouverts aux navires de 
Marseille, il accordait la paix à Gênes, à la sollicitation du 
consul, qui se servait de la marine de ce port pour les envois 
de grains, et poussait la bienveillance jusqu'à avancer Targent 
néce^aire aux marchés conclus avec les Indigènes. Plus tard, 
il prêta même cinq millions au Directoire, sans vouloir en 
recevoir d'intérêts ; car ce prince n'était pas avare, ne recher- 
chant l'argent que pour satisfaire ses goûts fastueux et pour 
obéir aux exigences de son entourage. Il était d'une nature 
chevaleresque, et lorsqu'on crut pouvoir l'exciter à s'unir aux 
ennemis de la France en lui représentant qu'elle allait être 
écrasée par la coalition, on obtint un résultat tout contraire, 
et il déclara très hautement qu'il n'abandonnerait jamais son 
ancienne alliée. Malheureusement pour lui, il était atteint au 
plus haut degré de la maladie mentale commune à tous les Deys, 
un manque complet d'équilibre cérébral, qui le faisait agir 
sous l'influence du moment, sans réflexion, et qui, le plus 
souvent, le livrait à des colères immotivées. C'est ainsi, qu'en 
1792, deux jours après avoir ordonné à Yallière de partir et 
de faire sortir de France les sujets algériens, il fit étrangler 
oubâtonner les Reïs dont la plainte avait causé ce commen- 
cement de rupture. Il s'agissait de deux chebeks qui avaient 
été coulés, l'un par les Napolitains, l'autre par les Génois, 
dans les eaux de la Provence. Bien que les équipages, pour- 
suivis sur le rivage par les vainqueurs, eussent été sauvés 
par les milices accourues h la hâte et rapatriés par la frégate 
la Vestale, les ennemis du consul avaient cru pouvoir profiter 
de cet incident pour le brouiller avec Hassan. Ils se servirent 
à cet effet de Fintermédiaire des Juifs, auxquels ce prince 
avait coniié tous ses intérêts , et qui avaient acquis une 
énorme influence dans le conseil privé.. 

On a vu précédemment que, dès le commencement du 
pouvoir des Deys, les Juifs livournais qui étaient venus 
s'établir à Alger avaient habilement profité des embarras 
financiers des souverains pour monopoliser le commerce à 
leur profit ; ils avaient acquis par ce moyen de très grandes 



350 CHAPITRE VINGT-TROISIEME 

richesses, dont ils consacraient une partie à acheter la faveur 
des priilcipaux de l'Etat. Peu à peu, ils étaient devenus oc- 
cultement les véritables maîtres, démêlant, avec la finesse 
naturelle à leur race, le véritable fond du caractère turc, fait 
d'insouciance et de vénalité, insoucieux par paresse, vénal 
par nécessité et par besoin de paraître. Jusque-là, ils n'avaient 
pas trouvé prudent de se mêler de la politique intérieure, et 
se contentaient de vendre leurs services h celle des nations 
européennes qui les payait le mieux ; mais le moment 
arrivait où ils se trouvaient entraînés à désirer faire mon Ire 
de leur pouvoir, et à l'exercer en plein soleil; entreprise 
audacieuse, qui ne réussit un moment que pour amener le 
massacre et la ruine de la communauté israélite. Celle-ci 
reconnaissait alors pour chefs Nephtali Busnach et Joseph 
Bacri ; ces deux hommes, fort intelligents, spéculateurs 
habiles, généreux à l'occasion, courageux et infatigables, 
jouèrent pendant vingt ans un rôle qui ne manqua pas d'une 
certaine grandeur, et arrivèrent à accaparer toutes les forces 
vives de la Régence. Très bien renseignés par une police 
secrète, qu'ils composèrent, à l'extérieur, de leurs correspon- 
dants, et a l'intérieur, de celte foule de petits marchands qui 
vont offrir leurs services de maison en maison, ils se trou- 
vaient possesseurs des projets les plus secrets, et prirent ainsi 
un grand empire sur Tesprit d'Hassan, auquel ils donnaient 
des avertissements indispensables à sa sécurité. Mis au 
courant des intrigues et des exactions des Beys, ils tinrent 
entre leurs mains leur nomination, leur destitution et même 
leur vie ; disposant de si riches emplois, ils en tirèrent une 
nouvelle source de fortune et bouleversèrent Fadministration 
au gré de leurs intérêts. En 1792, au moment où Mustapha- 
el-Ouznadji, tremblant pour sa vie, s'était réfugié dans une 
chapelle où ses amis n'osaient pas le secourir : « Busnach, 
écrivait le consul, va lui tenir compagnie, lui fournit des 
vivres, le console, le rassure, intercède pour lui, accommode 
ses affaires, concourt à obtenir son pardon, et lui prête une 
grosse somme d'argent, dans un moment de détresse et de 
disgrâce où il avait peu d'espoir de remboursement. » Aussi, 
lorsqu'il fut nommé, en 1794^, Bey de Gonstantine, le commerce 



LES DEYS 351 

entier de cette province échut aux Busnacli et l'on ne put 
plus en tirer de blé sans leur consentement. 

Les Anglais, ne pouvant obtenir du Dey qu'il affamât la 
France, s'adressèrent aux Juifs devenus tout-puissants, et 
cherchèrent à les séduire, en leur assurant la fourniture de 
Gibraltar, et en leur remontrant que la coalition ne pouvait 
manquer d'être victorieuse. Ils réussirent d'abord assez bien ; 
mais les éclatantes victoires des armées françaises vinrent 
bientôt leur infliger un cruel démenti. A partir de ce moment, 
Busnach et Bacri louvoyèrent entre les deux nations enne- 
mies, favorisant tantôt Tune, tantôt l'autre, selon les chances 
apparentes du succès ; lorsqu'ils apprirent que la République 
prenait l'offensive contre ses ennemis, ils sollicitèrent et 
obtinrent les célèbres fournitures dont le règlement devait un 
jour entraîner la chute de rOdjeac. Cherchant alors une autre 
combinaison, les ministres de Georges III envoyèrent l'ordre 
à leur consul de négocier à quelque prix que ce fût la paix de 
la Régence avec le Portugal, afm de rouvrir le détroit aux 
Reïs, qui eussent contrarié la navigation des Américains, et 
les eussent ainsi empêché de continuer à porter leurs grains 
dans les ports de la Manche et de la Bretagne. M. Ch. Logic 
réussit dans sa mission ; mais Vallière rendit cette manœuvre 
inutile, en faisant conclure au même instant un traité entre 
Alger et les États-Unis, malgré l'opposition des Puissances ; 
le mécontentement de l'Oukil-el-Hardj-Ali et du Khaznadar 
Kara-Mohammed se traduisit par des paroles séditieuses, dont 
le châtiment ne se fit pas attendre ; leurs biens furent 
confisqués, et Hassan les fit embarquer pour Constantinople. 
L'Agha Mustapha, qui avait été nommé caïd du Sebaou, 
supportait avec peine l'esprit d'indépendance des Kabyles ; il 
se servit du prétexte d'une querelle futile pour faire étrangler 
le chef des Flissas, El-Haoussin-ben-Djamoun, au moment 
où il passait à Alger, revenant du pèlerinage de la Mecque ; 
cet acte odieux ht soulever les Flissas et leurs alliés ; la 
guerre dura quatre ans et se termina à l'avantage des mon- 
tagnards. 

En 1793, survint Tincident fatal qui allait réduire à néant 
les efforts constamment heureux du Consul, et changer en des 



352 CHAPITRE VINGT-TROISIEME 

sentiments hostiles l'amitié qu'Hassan avait témoignée jus- 
qu'alors à la France. Le beau-frère de Yallière, Meïfrun, 
avait émigré à Carthagène, ayant été voué à la mort pour 
avoir conservé des fonctions municipales à Toulon pendant 
l'occupation anglaise. Au temps où il exerçait les fonctions 
de chancelier du Consulat, il s'était lié d'amitié avec le Dey, 
qui, à la première nouvelle, envoya un de ses chebeks le 
chercher en Espagne, et l'installa à Alger, où il assura géné- 
reusement sa subsistance et celle de toute sa famille. En 
même temps, il pressa le Consul de demander en son nom la 
grâce du condamné, disant que c'était la seule récompense 
qu'il attendait des services rendus, et offrant en échange de la 
faveur qu'il réclamait des chevaux de guerre, des grains et 
des armes. Vallière, dont le père, la mère et la sœur avaient 
partagé le sort de Meïfrun, fit tout ce qu'il put pour réussir ; il 
n'y parvint pas, et n'aboutit qu'à se rendre lui-même suspect 
d'incivisme. Le comité de salut public ne le crut pas quand 
il représentait les dangers qu'un refus ferait courir aux bonnes 
relations ; on s'imagina que c'était lui-même qui poussait le 
Dey à exiger le pardon du coupable, et on résolut de le rem- 
placer. Blessé dans son affection et dans son orgueil, Hassan 
donna l'ordre au Bey de Constantine de cesser toutes relations 
commerciales avec l'Agence d'Afrique, qui venait de rempla- 
cer l'ancienne Compagnie du même nom^ et renvoya les pré- 
sents qui lui avaient été offerts : « J'ai présenté moi-même au 
Dey le magnifique et rare solitaire, le superbe fusil et la paire 
de pistolets que vous m'enjoignez de lui donner. Son premier 
mot fut : — Tous les présents du monde me touchent peu, si 
tu ne viens pas m'annoncer la grâce de Meïfrun. — Et il 
insista longtemps sur ce point. L'extrême beauté du solitaire 
l'a frappé, a excité son admiration etaparu flatter son amour- 
propre Le lendemain, il m'a renvoyé le solitaire, le fusil 

et les pistolets en disant que le jour où je les lui avais offerts, 
il avait voulu les refuser, à cause du peu de déférence de la 
République à ses demandes en faveur de Meïfrun, et qu'il les 
renvoyait par le ressentiment de cette seule mortification. 

J'ai été voir ce souverain pour le désabuser il a été sourd; 

il ne m'a parlé que de Meïfrun, et l'idée que sa parole ne 



I 



LES DEYS 353 

passait pas en France, et que nous le trompions à ce sujet, 
excitait en lui une grande colère ; c'était le lion irrité. » 

Ce fu^ un fâcheux événement; d'un côté, il est évident 
qu'il n'y avait pas lieu de gracier un homme qui avait pactisé 
avec les plus cruels ennemis de son pays ; les débris des 
flottes et des arsenaux de Toulon, incendiés par eux, étaient 
encore trop brûlants pour que des idées de miséricorde en- 
trassent dans les cœurs. On eut cependant dû voir que, dans 
l'intérêt même du pays, il valait mieux accorder au Dey ce 
qu'il demandait que de priver la France d'une de ses ressour- 
ces les plus précieuses. Mais le ministre des relations exté- 
rieures, Buchot, était trop ignorant et trop inintelligent pour 
apprécier sainement la situation ; son entourage ne sut pas 
ou n'osa pas le désabuser. Le Comité de salut public envoya 
donc successivement à Alger deux agents pour procéder à 
une enquête ; le premier , M. Ducher, fit un rapport très 
modéré, et donna tort au Directeur de la Calle, qui avait faus- 
sement accusé le consul de ne pas lui prêter son appui, et 
d'entraver ainsi l'exportation ; le second envoyé, M. Herculais, 
arriva le 7 avril 1796 et destitua aussitôt Vallière, qui fut 
remplacé le 3 juin par Jean Bon Saint-André. Il s'embarqua 
pour l'Espagne, n'osant pas rentrer dans son pays natal, où 
le séquestre avait été mis sur ses biens ; plus tard, il y revint 
et finit ses jours à Solins. Hassan^ qui s'était longtemps fait 
prier pour consentir à son remplacement, continua à exiger 
le pardon de Meïfrun ; Herculais fut forcé de transiger, et 
d'accorder à l'émigré, qui se relira àCarthagène, une indem- 
nité de cent mille francs en échange de ses biens confisqués ; 
cette solution ambiguë ne satisfit personne, et, sans les 
victoires de Bonaparte, qui inspirèrent aux Algériens une 
terreur salutaire, la France eût porté la peine de la maladresse 
de Buchot ; mais elle ne retrouva pas Tancienne amitié, et ne 
tira plus rien de la Régence, sinon par l'intermédiaire des 
Bacri et des Busnach^ qui firent chèrement payer leurs ser- 
vices, d'autant plus que Targent comptant manquait, et qu'on 
n'avait à leur ofl'rir que des traites. Ils alimentèrent le trésor 
privé d'Hassan par les confiscations qu'amenait nécessairement 
chaque changement deBey; aussi ces mutations devenaient 

23 



354 CHAPITRE VINGT-TROISIEME 

de plus en plus fréquentes. A Titeri, Mohammed-ed-Debbah 
avait été emprisonné après deux ans de gouvernement et 
remplacé en août 1794 par Ibrahim Boursali, qui avait été 
lui-même interné à Gherchel en juillet 1797 ; le Beylik fut 
donné à SidiHassen. AConstantine, le successeur de Salah, 
Hussein-ben-bou-Hanak fut emprisonné en novembre 1794 au 
profit de Mohammed-el-Ousnadjiy qui, en décembre 1797, fut 
étranglé au moment où il revenait de la Tunisie, qu'il avait 
envahie à la tète de six mille hommes ; Ingliz-bey prit sa 
place. Le seul auquel on n'avait jamais osé toucher, le vieux 
Mohammed-ben-Osman, qui avait reçu le glorieux surnom 
d'El-Kebir, mourut subitement chez les Sbeah, en revenant 
d'Alger; tout le monde crut qu'il avait été empoisonné. 

Les Portugais ayant rompu la paix, le Dey s'en prit aux 
Anglais, par l'intermédiaire desquels le traité avait été fait; 
il leur déclara la guerre, refusa d'entendre leur consul, qui 
s'était embarqué à la première alerte ; il fallut faire agir 
Bakri, qui se jeta aux pieds du Dey pour le fléchir. Un an 
après, ce même consul fut forcé d'olïrir à la Régence un brik 
de vingt-quatre canons, pour apaiser une nouvelle querelle 
survenue à la suite de la capture d'un navire français dans 
les eaux algériennes. 

Le 6 mai 1798, Jean Bon Saint- André remit les sceaux à 
M. Moltedo, auquel il adressa, dit-on, cette phrase, un peu 
empreinte de l'emphase de l'époque : « J'avais trouvé ici la 
France à genoux ; je vous la laisse debout. » 

Cette parole est plus pompeuse que vraie ; car la nation 
française était la plus favorisée de toutes, lors de l'arrivée du 
successeur de Yallière ; il avait toutefois le droit de se vanter 
de l'habileté avec laquelle il avait su faire valoir les victoires 
de Bonaparte, le châtiment de Venise, et la libération des 
esclaves musulmans de Gênes et de Livourne ; enfin, c'était 
grâce à ses sages combinaisons que son pays avait pu 
transporter aux Bakri la dette contractée auprès du Dey, 
que la pénurie des finances ne permettait pas d'acquitter en ce 
moment. 

Hassan Dey, mal soigné d'un abcès au pied, fut attaqué de 
la gangrène et mourut le 14 mai. Pendant sa courte maladie^ 



I 



LES DEYS 355 

une émeute avait éclaté, et une cinquantaine de janissaires 
avaient ellvahi et pillé la Jenina et la chambre même du 
moribond. L'Oukil-el-Hardj, accouru au bruit, chargea les 
mutins, en tua quelques-uns et fit étrangler ou bâtonner les 
autres. LeKhaznadji Mustapha, neveu du défunt, fut proclamé 
à sa place, et se trouva ainsi appelé à une dignité qu'il ne 
désirait pas, et qu'il offrit vainement à TAgha des Spahis. 
Peut-être le nouvel élu se rendait-il compte de son insuffi- 
sance ; peut-être obéissait-il simplement à la crainte. Il était 
peureux, ignorant, brutal, et passait pour avoir des accès 
de véritable folie. Il avait été autrefois charbonnier, puis 
balayeur de la porte de l'Oukil-el-Hardj. U devait son éléva- 
tion à Busnach, qui l'avait fait nommer Khaznadji, afin d'être 
lui-même le maître de la trésorerie, et qui gouverna à sa 
place pendant tout son règne. A ses nombreux défauts, Mus- 
tapha joignait une cupidité excessive ; il débuta par s'emparer 
des trésors de son oncle, dont il rançonna la famille, et dont 
il fit emprisonner la femme et le beau-frère, jusqu'à ce qu'ils 
eussent indiqué l'endroit où Hassan avait caché quelques 
richesses; il fit mourir sous le bâton quelques-uns de ses 
parents, disant à l'un d'eux, qui l'avait jadis injurié : « Tu 
vois ce que le fou fait de toi. » En même temps, il extorquait 
de l'argent aux consuls de toutes les nations par mille avanies, 
et continuait le système de confiscations de son prédécesseur. 
Les Beys de Titeri et de Constantine furent destitués, incar- 
cérés, l'un en 1801, l'autre en 1803 ; le fils de Mohammed-el- 
Kebir, Osman, fut dépouillé de ses biens en 1800. L'Angle- 
terre, l'Espagne et le Danemark furent maltraités ; le consul 
de Suède reçut du Dey, en pleine audience, un coup de sabre, 
qu'il eut le bonheur d'esquiver ; l'indignation était générale ; 
mais toutes les nations européennes avaient trop à faire à 
cette époque pour pouvoir se créer de nouveaux embarras de 
l'autre côté de la Méditerranée. 

M. Moltedo^ qui n'avait pas fait de présents au Dey en 
prenant possession de ses fonctions, était assez mal vu par ce 
souverain, qui s'obstinait à lui refuser la liberté des esclaves 
italiens réclamés par le Directoire. 

Il n'était consul que depuis quelques jours, lorsqu'on apprit 



356 CHAPITRE VINGT-TROISIEME , 

qu'une flotte française, portant une armée considérable, venait 
de prendre la mer. Les Algériens crurent que cet armement 
était dirigé contre eux, et l'effroi fut général ; ce sentiment se 
changea bientôt en une explosion de reconnaissance, lorsque 
les habitants virent arriver ceux de leurs compatriotes dont 
Bonaparte venait de briser les fers à Malte ; aussi le Divan 
resta sourd aux premiers ordres que la Porte lui donna après 
le débarquement des Français en Egypte. Le 16 octobre, arriva 
le premier firman de Selim III, accompagné du caftan d'in- 
vestiture, de l'aigrette et du sabre ; il commandait à Mustapha 
de déclarer la guerre à la République ; une deuxième injonc- 
tion fut envoyée le 22 novembre, et, sachant qu^il n'en avait 
été tenu aucun compte, poussé par les Anglais^ qui prodi- 
guèrent l'or à Constantinople et à Alger, le Grand Seigneur 
envoya le 19 décembre un Capidji Bachi, chargé de signifier 
ses volontés et de les faire mettre à exécution. A la suite d'une 
discussion orageuse, le Dey se décida à obéir, et fit empri- 
sonner M. Moltedo, le Vicaire apostolique, le personnel du 
Consulat et une douzaine de résidents. Leur captivité fut, du 
reste, fort bénigne, et cessa quelques jours après le départ de 
l'ambassade turque ; elle fut adoucie par les soins des consuls 
d'Espagne, de Suède, de Danemark et de Hollande ; Bakri et 
Busnach, qui s'étaient opposés autant que possible à tout ce 
qui venait de se passer, ne cessèrent de solliciter le Dey en 
faveur des prisonniers ; leurs démarches ne furent peut-être 
pas uniquement guidées par la bienveillance ; car ils avaient 
fondé à Marseille d'importantes maisons de commerce, et le 
Directoire venait de donner l'ordre de séquestrer tous les biens 
des Turcs et sujets Barbaresques sur le territoire de la Répu- 
blique, et d'incarcérer les Algériens ; lorsqu'on reçut à Paris 
les lettres dans lesquelles M. Moltedo rendait compte des bons 
traitements dont il avait été l'objet, ce décret fut rapporté. 
Dubois-Thainville fut nommé consul général à Alger, avec 
mission de traiter de la paix ; il y débarqua le 13 mai 1800, 
présenta au Dey une lettre du premier Consul, et conclut un 
armistice, qui fut transformé le 30 septembre 180*0 en un 
traité définitif, malgré les Anglais, qui menacèrent la Régence 
d'une rupture ; Mustapha reçut un présent d'un million. Cette 



LES DEYS 357 

paix ne duf a que quatre mois ; car TAngleterre, plus écoutée 
à Gonstantinople qu'à Alger, arracha au Grand Divan de nou- 
veaux ordres impératifs pour rOdjeac, qui déclara de rechef 
la guerre le 25 janvier 1801. Néanmoins, on put voir com- 
bien il lui en coûtait d'obéir ; les Puissances ne dissimulèrent 
pas leur affliction ; Dubois-Thainville fut appelé à la Jenina, 
où il ne reçut que de bonnes paroles ; on lui donna le temps 
nécessaire pour que tous ses nationaux pussent s'embarquer 
commodément avec leurs biens ; la sécurité des navires fran- 
çais fut assurée ; enfin, le jour de son départ pour Alicante, 
il fut comblé de présents, de protestations d'amitié, et de vœux 
pour un prochain retour. Peu de jours après, Mustapha écrivit 
au premier Consul pour s'excuser, lui représentant qu'il avait 
eu la main forcée, et l'engageant « à armer beaucoup de 
vaisseaux pour intercepter et brûler ceux que le Sultan diri- 
gerait du côté de l'occident » ; il terminait sa lettre en deman- 
dant le secret. Cette bonne volonté pour la République faillit 
lui coûter cher ; le Khodjet el-Kheïl, excité par l'amiral Keith 
et par le consul anglais Falcon, se mitàla tête d'une nouvelle 
conjuration. Le 18 septembre 1801, pendant que le Dey était 
à la mosquée, une partie des rebelles s'introduisit dans la 
Jenina et y proclama Ouali-Khodja ; au signal donné, Mus- 
tapha devait être massacré par leurs complices. Mais, soit que 
le cœur leur eut manqué, soit qu'ils se fussent trouvés tout de 
suite dans l'impossibilité de nuire, ils ne bougèrent pas, et les 
rebelles, assiégés dans le palais dont on perça les murailles, 
succombèrent sous le nombre. Peu de jours après_, la France 
ayant fait la paix avec la Porte, Dubois-Thainville apprit qu'il 
pouvait rentrer à Alger; pendant tout le temps de son ab- 
sence, il avait été tenu au courant de ce qui se passait par 
Busnach. Il reprit possession du Consulat au commencement 
de novembre 1801, et fit proclamer le traité le 18 du même 
mois ; peu de jours après, il eut à apaiser de nouvelles 
querelles. Le Dey, qui s'était flatté à tort que la signature de 
la paix lui vaudrait de riches présents, manifesta sa mauvaise 
h'umeur, en refusant de châtier des Reïs qui venaient de com- 
mettre quelques infractions sur les côtes de la Provence ; il se 
livra à ce sujet aux inconséquences d'esprit qui lui étaient 



358 CHAPITRE VINGT-TROISIEME 

familières, menaçant de rompre sous les prétextes les plus 
futiles. 

En moins de six mois, il se conduisit de la même façon avec 
toutes les nations européennes et avec les Etats-Unis ; la plu- 
part des consuls achetèrent la tranquillité à prix d'or. En 
apprenant ce qui se passait, le premier Consul fut indigné, et 
dicta à Talleyrand l'ordre suivant : (( Écrivez au citoyen 
Dubois-Thainville que mon intention est qu'il demande impé- 
rieusement la tête du Reïs qui a bâtonné un capitaine français 
dans la rade de Tunis, qu'il fasse restituer le bâtiment français 
qui est parti de Corfou, et qu'il réclame celui pris dans les 
îles d'Hyères ; qu'il doit faire connaître au Dey que, s'il con- 
tinue à suivre les conseils de l'Oukil-Hardji, qui est ennemi 
de la France, il se perdra ; que personne ne m'a jamais insulté 
en vain, et que, s'il ne se comporte pas comme il doit, je suis 
dans le cas de le punir comme j'ai puni les Mameluks. Enfin, 
il prendra un ton très haut et très impérieux, parce que, effec- 
tivement, je préfère avoir une rupture avec Alger, et lui 
donner une bonne leçon, s'il en a besoin, que de souffrir que 
ces brigands n'aient pas pour le pavillon français le profond 
respect que je suis à même de les obliger d'avoir; ... à la 
moindre chose qu'ils me feront, je les punirai comme j^ai 
puni les Beys d'Egypte. » Le 7 août 18Q2, une division 
navale paraissait devant Alger, sous les ordres du contre- 
amiral Leyssègues^ qui avait à son bord TAdjudant du palais, 
Hulin, chargé de remettre au Dey une lettre de Bonaparte, 
dans laquelle se trouvent les passages suivants : « Si Dieu ne 
vous a pas aveuglé pour vous conduire à votre perte, sachez 
ce que je suis et ce que je peux... Si vous refusez de me 
donner satisfaction, et si vous ne réprimez pas la licence de 
vos ministres qui osent insulter mes agents et de vos bâti- 
ments qui osent insulter mon pavillon, je débarquerai quatre- 
vingt mille hommes sur vos côtes et je détruirai votre 
régence... Que vous et votre conseil réfléchissiez donc bien 
sur le contenu de cette lettre ; car ma résolution est 
immuable. » Cette attitude produisit Teffet voulu; Mustapha 
terrifié passa soudain de l'insolence à une déférence absolue ; 
il reçut les officiers de l'escadre avec des honneurs inaccou- 



LBS DEYS 3r)9 

tumés et les combla de prévenances, accorda toutes les satisfac- 
tions qui lui étaient demandées, et répondit à Bonaparte une 
lettre aussi humble que celle qu'il avait reçue était hautaine. 
Ali-Tatar, le Reis coupable, fut conduit devant le Consulat de 
France pour y être décapité, et il avait déjà la tête sur le billot 
lorsque Dubois-Thainville lui fit grâce au nom de la Répu- 
blique ; les navires pris et leurs équipages furent rendus ; la 
pêche du corail fut rétablie, et le Bey de Constantin e reçut 
des ordres sévères pour que la Compagnie d'Afrique ne fût 
plus molestée. L'orage se détourna sur l'Angleterre, le consul 
de cette nation, M. Falcon, ayant commis l'imprudence de 
recevoir chez lui, en plein jour, des femmes turques^ vit 
violer son domicile par les chaouchs du Mechouar, qui châ- 
tièrent les femmes à coups de bâton ; le consul fut chassé et 
embarqué de force. Quelques jours après, l'amiral Nelson 
arriva avec sa flotte, et demanda satisfaction de l'outrage 
commis ; le Dey ne voulut rien accorder, et déclara qu'il était 
prêt à se défendre si on l'attaquait; personne dans Alger ne 
doutait d'un bombardement; les consuls se retiraient déjà 
dans leurs maisons de campagne, et chacun prenait les pré- 
cautions d'usage, lorsque la flotte anglaise, à la grande 
surprise de tous, leva l'ancre et prit le large. Elle revint au 
mois de juin 1804; l'amiral avait à son bord un nouveau 
consul, M. Macdonell, qu'il était chargé d'installer en rem- 
placement de M. Falcon, dont les torts étaient reconnus, 
mais pour le renvoi duquel on demandait quelques excuses. 
Mustapha s'entêta à ne pas en faire, et Nelson, qui avait reçu 
Tordre formel de ne pas pousser les choses à l'extrême, " 
s'éloigna de nouveau. Le gouvernement de la Grande-Bre- 
tagne ne tenait pas à se brouiller en ce moment avec la 
Régence, et les x\lgériens ne l'ignoraient pas; telle fut la 
véritable raison de l'obstination du Dey. Les Anglais se 
vengèrent en lui suscitant des embarras ; ils favorisèrent 
l'insurrection kabyle de 4804, et plus d'un vit leurs mains 
dans les complots qui éclatèrent à cette époque. 

Le 21 mars, comme le Dey était allé inspecter les travaux 
des carrières, il fut brusquement assailli par quatre loldachs, 
qui firent feu sur lui ; deux balles l'atteignirent, mais peu 



360 CHAPITRE VINGT-TROISIEME 

grièvement ; il mit le sabre à la main et se défendit, à l'aide 
de ses deux chaouchs, contre les assassins, qui le chargeaient 
à coups de yatagan; les ouvriers, accourus au bruit, mirent 
fin à la lutte, qui se termina par le châtiment des conjurés ; 
Mustapha avait reçu plusieurs blessures aux bras et à la tête. 
Dans les premiers jours de mai 1805, il tomba dans une 
nouvelle embuscade, où il perdit deux doigts de la main 
droite, après avoir essuyé trois coups de feu, dont un tiré 
presqu'à bout portant, qui l'eût infailliblement tué, si la balle 
ne se fût amortie sur l'or contenu dans sa bourse ; le Khaz- 
nadji fut frappé de plusieurs coups de sabre. Tels furent les 
préludes de la révolution qui allait ensanglanter les rues 
d'Alger. 

Depuis de longues années, les Algériens supportaient avec 
impatience la faveur dont les Juifs jouissaient auprès des 
Deys; tant qu'ils étaient restés dans l'obscurité^ se contentant 
d'accroître secrètement leurs richesses^ et ne jouant aucun 
rôle politique apparent, ils avaient pu assurer leur sécurité au 
moyen de quelques présents distribués en temps utile. Mais 
lorsqu'ils voulurent joindre à la fortune les honneurs du 
com.mandement, et que, peu satisfaits de l'influence occulte 
qu'ils possédaient, ils voulurent l'étaler au grand jour, ils 
purent s'apercevoir qu'ils s'étaient trompés sur le caractère de 
ceux qu'ils cherchaient à dominer, et apprirent à leurs dépens 
que l'orgueil du Turc est plus fort encore que sa vénalité. Tout 
le monde se dressa contre eux, aussi bien la Milice et les 
Baldis, que les Berranis et les plus misérables artisans. 
Toutes les proscriptions et toutes les exactions du prince leur 
furent attribuées ; tous les puissants que renversait un caprice 
du Dey s'en prirent à eux ; le peuple les accusa d'affamer le 
pays par leur commerce de grains, et de monopoliser les den- 
rées les plus nécessaires. Il régnait justement, à cette époque, 
une terrible famine, qui éprouvait surtout l'intérieur du pays, 
mais dont le contre-coup se faisait cruellement sentir à Alger. 
Loin de fuir devant l'orage qui le menaçait, NephtaliBusnach 
redoublait d'audace et d'arrogance ; les avertissements ne lui 
avaient pas manqué ; deux fois déjà, il avait été frappé en 
pleine rue à coups de poignard ; le consul de France l'avait 



LES DEYS 361 

informé du nouveau complot qui s'ourdissait contre lui ; il 
savait que les Beys de Constantine et d'Oran avaient engagé 
le Dey à se défaire de lui, Taccusant de ruiner et de pousser 
ainsi à la révolte les indigènes qu'ils commandaient. Tout 
fut inutile ; il persévéra dans la voie qu'il s'était tracée, 
espérant peut-être intimider ses ennemis à force de hardiesse 
et d'insolence. 

Le 28 juin 1805, à sept heures du matin, comme il sortait 
de la Jenina, un janissaire nommé Yahia lui tira un coup de 
pistolet à bout portant en criant : « Salut au roi d'Alger ! » 
Les Noubadjis du palais accoururent , le sabre à la main : 
(c J'ai tué le Juif, dit-il, êtes-vous donc les chiens du Juif? » 
On le laissa passer, et il rentra dans sa caserne, où les loldachs 
le portèrent en triomphe ; on vint de tous côtés a baiser cette 
main qui avait délivré le pays du tyran ; » Mustapha, trem- 
blant devant le danger, lui envoya son chapelet en gage de 
pardon. 

Aussitôt que cette nouvelle se répandit dans la ville , 
l'émeute éclata furieusement ; tous, soldats, citadins, Maures, 
Kabyles, Biskris et Mozabites se ruèrent sur les Juifs, mas- 
sacrèrent tout ce qui ne trouva pas son salut dans la fuite, et 
envahirent les maisons, où ils commirent toutes les violences 
imaginables, excités encore par les cris joyeux des femmes, 
qui applaudissaient à ce spectacle du haut des terrasses. Les 
magasins et la maison de Busnach furent les premiers dévas- 
tés ; Bakri parvint à s'échapper; le nombre des victimes fut de 
plus de cinquante. M. Dubois-Thainville sauva deux cents 
personnes, qu'abrita le pavillon français. 

Le Dey s'inclina devant la rébellion, et répandit l'or à 
profusion pour sauver sa propre tête ; il exila un très grand 
nombre des survivants, qu'il fît embarquer immédiatement 
pour Tunis, et promit à la Milice de ne plus admettre aucun 
Juif à la Jenina. Toutes ces lâchetés ne le sauvèrent pas ; 
le 30 août, à sept heures du matin, les janissaires proclamè- 
rent l'ancien Khodjet el-Kheïl Ahmed, que Busnach avait 
jadis fait destituer. Mustapha, après avoir en vain offert aux 
soldats l'autorisation de piller la ville, demanda qu'il lui fût 
permis de s'embarquer pour le Levant; cette faveur lui ayant 



36i 



CHAPITRE VINGT-TROISIEME 



été refusée, il chercha à fuir avec son Khaznadji, et à gagner 
un lieu d'asile, dont la porte se ferma devant lui; c'est là 
qu'il fut égorgé ; son corps fut traîné dans les rues par la 
populace, et jeté devant la porte Bab-Azoun. 



CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME 

LES DEYS (suite) 



SOMMAIRE. — Ahmed. — Conspirations. — Révolte de Mohammed ben el 
Harche. — Révolte de Ren-Chérif. — Mekalech-Rey.— Sa mort. — Révolte 
de Rou-Terfas, — Protestation collective des consuls européens. — Cession 
des Etablissements à l'Angleterre. — Abdallah-Rey. — Sa mort. — Guerre 
de Tunis. — Révolte d'Ahmed-Chaouch. — Meurtre du Dey. — Ali-er- 
R'assal. — Désordres et supplices. — Meurtre du Dey. — Hadj'-Ali.— Sa 
cruauté. — Supplice des Reys d'Oran et de Constantine. — Altercations 
avec la France. — Napoléon fait reconnaître le littoral. — Révolte des 
Kabyles. — Guerre de Tunis. — Réclamations de Rakri. — Meurtre du Dey. 
— Mohammed-Khaznadji. — Il est étranglé. 



Les émeutes d'Alger ne s'apaisaient pas en un jour ; celle 
qui suivit le meurtre de Mustapha dura tout un mois, pendant 
lequel les crimes les plus odieux furent impunément commis, 
sous l'inspiration de l'Agha de la Milice, qui^ mécontent de 
n'avoir pas été élu, entretenait soigneusement un désordre 
dont il espérait profiter ; il cherchait à séduire les janissaires 
et le peuple en leur promettant un nouveau massacre des 
Juifs, lorsque le Dey, las de ses intrigues, le fit saisir inopi- 
nément et lui fit trancher la tète. Après cette exécution, le 
calme se rétablit peu à peu. 

Ahmed formait un heureux contraste avec son prédécesseur; 
il était instruit, de manières affables, d'un caractère calme et 
résolu. On s'aperçut rapidement qu'il aimait à gouverner lui- 
même ; les consuls européens traitèrent désormais directe- 
ment avec lui. Ses premiers soins furent donnés aux affaires 
de l'intérieur , qui les réclamaient impérieusement ; car , 
depuis plus de deux ans, la province de l'Est était en proie 
aux agitations. Après la révolte des Hanencha, réprimée par 
Ingliz-Bey , et celle des Nemencha , qu'Osman-Bey avait 



364 CHAPITRE VINGT -QUATRIEME 

sévèrement châtiée, presque toute la Kabylie avait pris les 
armes en 1804, sous la conduite d'un Derkaoui fanatique du 
nom de Mohammed-ben-Abdallah-ben-el-Harche *. C'était un 
marabout marocain, qui, à son retour du pèlerinage de la 
Mecque, avait séjourné quelque temps en Egypte pour faire 
la guerre sainte aux Français ; de là, ramené à Bône sur un 
navire anglais, où il avait reçu des présents et avait été excité 
à créer des embarras au gouvernement de la Régence, il 
s'était établi, d'abord à Constantine, puis dans les environs 
de Djigelli. Tout en agitant le pays par ses prédications, il 
s'était mis à pirater, et, pour son coup d'essai, avait enlevé 
quelques barques de corailleurs. Son influence, appuyée de 
celles d'autres marabouts derkaouis, grandit si rapidement 
qu'il put appeler les montagnards aux armes dès l'été de 1804, 
et les entraîner à l'assaut de Constantine, au nombre de plus 
de soixante mille ; mais cette attaque désordonnée n'eut 
aucun succès ; le feu de la place fit de larges trouées dans la 
masse des assaillants, sur lesquels fondit le caïd Hadj'-Ahmed- 
ben-Labiad, qui les mit en déroute et leur tua un millier 
d'hommes. Osman-Bey , qui , au moment de cette alerte 
imprévue, se trouvait dans les environs de Sétif, oii il faisait 
rentrer l'impôt, revenait à marches forcées au chef-lieu de son 
commandement ; il rencontra les fugitifs et leur infligea de 
nouvelles pertes. 

L'émotion avait été grande à Alger, où les ennemis de la 
France faisaient courir le bruit que les rebelles étaient com- 
mandés par Jérôme Napoléon ; cette absurde allégation 
trouva quelques crédules, bien que le prince sortît à peine de 
la ville, où il était venu réclamer les captifs français et 
italiens. Le Dey envoya l'ordre à Osman d'éteindre la révolte 
et de faire tomber la tête du Chérif. Tel était le titre dont 
s'était paré El-Harche, qui avait été blessé sous les murs de 
Constantine, et qui ralliait dans le Hodna ses contingents 
débandés. Le Bey marcha contre lui , l'atteignit chez les 
Béni Ferguen , et engagea le combat sur l'Oued -Zhour, 

1. Voir les documents relatifs à la révolte des Ben-el-Harche dans la 
Revue Africaine, an. 1859, p. 209; an. 1862, p. 120; an. 1869, p. 211; 
an. 1870, p. 249. 



LES DEYS 365 

aussitôt qu*il aperçut l'ennemi, sans même se donner le 
temps de rassembler ses forces. Cetlte imprudente audace 
lui coûta cher ; il fut cerné dans un vallon marécageux, et 
succomba avec cinq cents Turcs et tout son goum. Son 
successeur Abdallah, plus prudent, battit le Chérif à Mila et 
dispersa ses bandes, pendant que le Reïs Hamidou châtiait les 
gens de Djigelli. El-Harche s'enfuit dans la montagne ; l'année 
suivante, aidé par le Marabout Ben-Barkat, il souleva les 
Kabyles voisins de la ville de Bougie, qu'il assiégea sans 
succès. Les désordres qu'il commettait dans le pays amenèrent 
une réaction contre lui; les Oulad-Mokran, appuyés par 
quelques compagnies de loldachs, le battirent d'abord dans 
les environs de Sétif, puis en 1807 à Rabta; il trouva la mort 
dans ce dernier combat. Peu de temps après, un autre Chérif, 
Mohammed-ben- Abdallah, qui se disait le neveu du précédent, 
chercha à raviver l'insurrection mal éteinte ; Mustapha-Bey le 
poursuivit avec vigueur, et finit par le priver de toutes ses 
ressources. Au bout de quatre ans de luttes, il succomba dans 
une embuscade qui avait été préparée par Si-Amokran. 

La province d'Oran n'était pas plus tranquille que celle 
de l'Est ; depuis le jour où la cupidité de Tancien Dey l'avait 
poussé à révoquer Osman pour s'emparer de ses richesses, et 
à le remplacer par le peureux et incapable Mustapha-el- 
Manzali, le pays s'était entièrement insurgé, sous l'inspiration 
du Derkaoui Ben-Cherif ^ Toutes les villes de l'intérieur lui 
avaient ouvert leurs portes, en massacrant les garnisons 
turques ; de Miliana à Ouchda, toutes les tribus marchaient 
contre la bannière de l'Odjeac, qui ne flottait plus qu'à Mos- 
taganem, Oran et Mers-el-Kébir. Le Dey remplaça l'impuis- 
sant Manzali par Mekalech, le digne frère du vaillant Osman ; 
il fut forcé de se rendre à Oran par mer, tous les chemins 
étant coupés , se mit à l'œuvre avec énergie , et apaisa la 
révolte au bout d'une lutte de quatre ans, pendant laquelle il 
dut reconquérir son Beylik pied à pied; Ben-Cherif fut tué à 
la reprise de Mascara ; des milliers de tètes furent envoyées à 



1. Voir, au sujet de la révolte des Derkaoua, la Revue Africaine, 1874, 
p. 38. 



366 CHAPITRE VINGT-QUATRIEME 

Alger, après la reddition de Tlemcen, qui fut mise à sac, et la 
province pacifiée reconnut l'autorité des Turcs. Le vainqueur 
devint l'objet de l'admiration du peuple et de la vénération de 
la Milice; ce fut la cause de sa perte. On excita contre lui les 
soupçons d'Ahmed, devant lequel il fut accusé de concussions 
et de férocité ; TAgha Omar-el-Djeljii fut envoyé à Oran pour 
procéder à une enquête, dont le résultat était prévu d'avance; 
le fils de Mohammed-el-Kebir fut étranglé, après avoir subi 
d'horribles tortures sans vouloir révéler le lieu où il avait 
caché ses trésors. Les troubles recommencèrent aussitôt, 
fomentés par Bou-Terfas, beau-père de Ben-Gherif. 

Dès son arrivée au pouvoir, le nouveau Dey avait imposé à 
Bakri une amende de cinq cent mille piastres fortes. Il en 
demanda deux millions au Portugal pour traiter, et refusa 
l'offre que lui fit cette puissance de se soumettre pour vingt 
ans à un tribut annuel de cinquante mille piastres. En 1807, 
il en obtint douze mille de l'Espagne ; de l'Angleterre, dix 
mille ; des Etats-Unis, cent mille ; de la Hollande, quarante 
mille ; de l'Autriche, cinquante mille. La complaisance de 
ces nations excita son orgueil, et il voulut mettre la France 
à contribution. Dubois-Thainville , qui savait comment 
Napoléon eut accueilli une semblable proposition, se montra 
très ferme, et ses refus ne lui attirèrent que quelques obses- 
sions, bien que, à la suite du refus qu'avait fait la Régence 
de respecter les pavillons de Gênes et de Naples, on eût 
détenu les Algériens habitant Marseille, et mis l'embargo sur 
leurs vaisseaux et leurs marchandises. Les autres consuls ne 
furent pas aussi heureux ; l'exercice du pouvoir rendait peu à 
peu Ahmed violent et tyrannique comme ses prédécesseurs ; 
il voulut faire étrangler un capidji de la Porte , qui était venu 
en mission auprès de lui ; au mois de juin 1806, une division 
navale portugaise s'étant présentée devant Alger pour obtenir 
un traité, le consul anglais, qui avait eu des communications 
avec elle, fut insulté en plein Divan par le Dey, qui le traita 
d'espion et de Juif, et le menaça de mort. M. Frayssinet, consul 
de Hollande, fut mis à la chaîne à cause d'un léger retard 
dans l'envoi des présents ; M. Ulrich, consul de Danemark, 
reçut le même traitement pour un motif semblable. Cette fois, 



LES DEYS 367 

les consuls européens se conduisirent comme ils auraient du 
le faire depuis longtemps. Émus par les souffrances de 
M. Frayssinet^ auquel son grand âge rendait mortel le séjour 
du bagne , ils s'assemblèrent et rédigèrent une protestation 
collective, dans laquelle ils affirmaient leur solidarité, et 
réclamaient formellement l'inviolabilité diplomatique ; malgré 
les efforts que fit le Dey pour se dérober à une réponse for- 
melle, il dut finir par céder devant la puissance d'une action 
commune, et de la menace d'un départ général, qui eut tari 
la source de ses revenus ; les captifs furent relâchés. 

Au moment où Napoléon avait fait détenir les sujets et les 
vaisseaux de la Régence, le Dey, pour se venger, avait donné 
aux Anglais ce qu'ils convoitaient inutilement depuis si 
longtemps, les Établissements et les pêcheries de corail. Ces 
concessions tant désirées ne leur servirent pas à grand'cHose ; 
ils furent mal reçus par les populations, et les tentatives de 
négoce qu'ils firent échouèrent complètement. Le Bey de 
Constantine, Abdallah, fut victime de cet incident ; ayant 
constaté que l'interruption du commerce des indigènes avec 
les Français causait un grand mécontentement dans le pays, 
et entravait la rentrée de l'impôt, il écrivit dans ce sens à 
Ahmed, qui, voyant dans cette démarche un acte d'insubor- 
dination^ le fit étrangler, l'accusant d'ailleurs de favoriser les 
entreprises du Bey de Tunis Hamouda, auquel il venait de 
déclarer la guerre. Il lui reprochait d^avoir donné asile à l'an- 
cien Bey de Constantine Ingliz avec la complicité duquel les 
troubles de l'Est avaient été fomentés par Hamouda, pendant 
les dernières années du règne de l'incapable Mustapha ; il 
exigeait le paiement du tribut de vassalité, auquel ce prince 
s'était soustrait depuis quelque temps, et le renoncement 
formel à toute prétention de souveraineté sur Tabarka. Après 
quelques tentatives d'accommodement, rendues inutiles parles 
exigences pécuniaires du Dey, la guerre éclata. Le Kiahia 
Soliman marcha sur Constantine à la tête de cinquante mille 
Tunisiens, et battit le nouveau Bey, Hossein-ben-Salah, qui 
s'enfuit à Djemila pour se rallier. Le vainqueur établit ses 
batteries sur le Mansoura, et canonna la ville pendant trente 
jours de suite ; les habitants se défendirent énergiquement. 



368 CHAPITRE VINGT QUATRIEME 

Les secours d'Alger étaient arrêtés ^par les Flissas insurgés ; 
il fallut parlementer avec eux et acheter leurs chefs ; une fois 
l'accord conclu, ils se réunirent aux Turcs, espérant avoir 
leur part du pillage de Tunis, et marchèrent sous le comman- 
dement de l'Agha des Spahis, qui avait pris la route de terre 
avec la cavalerie et les goums, tandis que les Janissaires et 
l'artillerie avaient été embarqués pour Bône. A la nouvelle 
de Tarrivée de ces troupes, qui avaient fait jonction avec 
celles du Bey, Soliman leva le siège et prit position sur le 
Bou-Merzoug; après un combat de trois jours, il fut battu et 
mis en déroute ; les Algériens firent un énorme butin et 
envoyèrent au Dey quarante mules chargées d'oreilles. Leur 
marche fut arrêtée au Kef parle caïd Youssef, qui, à la tête 
de dix-huit mille hommes, avait rallié les fuyards ; Hossein- 
ben-Salah eut le tort de s'entêter au siège de la ville, bien 
pourvue d'artillerie , et dont les fortifications avaient été 
récemment réparées ; le désordre se mit dans Farmée ; les 
Kabyles rentrèrent chez eux pour faire leurs récoltes ; les 
goums de la province, les Ferdjioua en tête, se laissèrent 
gagner par l'or d'Hamouda, et lorsque, le 10 juillet 1807, la 
bataille s'engagea sur l'Oued Serrât, elle fut fatale aux Turcs, 
qui se débandèrent après avoir subi de grosses pertes. Les uns 
s'engagèrent au service de Tunis ; d'autres restèrent à Cons- 
tantine ; ceux qui revinrent isolément à Alger furent victimes 
de la colère d'Ahmed, qui les fit pendre aux créneaux de 
Bab-Azoun. Le Bey vaincu fut étranglé par ses ordres, et 
son successeur Ali, appelé à venger sa défaite, partit avec une 
nouvelle armée ; mais il était à peine arrivé au camp de 
rOued-Rummel , qu'il fut assassiné avec le Bach-Agha 
Hossein, dans une émeute militaire suscitée par l'aventurier 
Ahmed-Chaouch, qui se proclama de sa propre autorité Bey 
de Constantine. Cette ville, pendant les quinze jours que dura 
le règne du rebelle, fut mise à sac d'une façon continue ; les 
caisses du Trésor furent brisées, et chaque soldat reçut cent 
soltanis d'or ; les supplices se succédèrent sans interruption, 
au caprice de l'usurpateur. La population terrifiée n'osait pas 
bouger, et ne reprit un peu de vigueur qu'à l'apparition 
d'Ahmed-Tobbal, qui, venu d'Alger à marches forcées, la 



LES DEYS 369 

délivra de ce fou sanguinaire et châtia ses complices avec 
une extrême rigueur. Mais il n'y avait plus d'armée à envoyer 
contre Tunis, dont le Bey obtint la paix, à la seule condition 
de payer le tribut accoutumé. 

Pendant le cours de ces événements , Napoléon avait 
envoyé à Alger le brik le Requin^ dont le commandant était 
chargé de réclamer cent six captifs italiens, que le Dey s'obs- 
tinait à garder; cette fois, il dût céder à la fermeté de l'envoyé 
de l'Empereur, qui le somma de donner sa réponse avant 
deux jours. Il fut même sur le point de se réfugier avec ses 
trésors à bord du navire français ; malheureusement pour 
lui, il reçut à ce moment même la nouvelle des succès 
d'Ahmed-Tobbal, et renonça au projet qui lui eût sauvé la 
vie. 

L'orage s'amassait sur sa tête ; les soldats indisciplinés lui 
reprochaient leurs défaites, suivies des exécutions des fuyards 
et des rebelles. Mais le plus grand des griefs qu'on invoquât 
ct)ntre lui était la violation des vieilles coutumes, et les Baldis 
s'indignaient de la présence de sa femme dans le palais de la 
Jenina. Le 7 novembre 1808, une bande de cinq cents Turcs 
en força l'entrée, et envahit les cours et la salle d'audience, 
en proférant des cris de mort. Ahmed essaya en vain de 
s'échapper par les terrasses ; il fut renversé d'un coup de feu, 
et décapité ensuite; son corps fut traîné dans les rues. 

Les assassins élurent immédiatement un d'entre eux, Ali 
er R'assal, qui avait été, comme ce surnom l'indique, laveur 
de cadavres, avant d'être Oukil d'une petite chapelle, et, plus 
tard, Khodja d'audience. Il était faible d'esprit, fanatique et 
cruel ; son premier soin fut de faire "mettre à mort tous les 
ministres de son prédécesseur, et son court règne ne fut 
qu'une émeute perpétuelle. Le désordre était arrivé à son 
apogée^ et la Milice elle-même se divisait en deux parties ; dès 
les premiers jours de l'installation du nouveau Dey , les 
mécontents, que les dons de joyeux avènement n'avaient pas 
satisfaits, étaient venus tumultueusement demander le par- 
tage du Trésor public; Ali s'était contenté de leur répondre 
qu'ils en étaient les maîtres, mais qu'il faudrait ensuite 
arriver à leur licenciement, faute d'argent pour faire la solde. 

24 



370 CHAPITRE VINGT-QUATRIEME 

Les loldachs s'assemblèrent alors en un Divan, dans lequel 
on mit en délibération le pillage de la ville, et celte solution 
eût prévalu, sans l'opposition des Janissaires mariés, dont la 
plupart étaient propriétaires ; ils déclarèrent qu'ils allaient 
se mettre à la tête des Maures et des Golouiiis, et organiser 
la défense. Comme ils eussent ainsi réuni une force décuple 
de celle des assaillants, ceux-ci reculèrent devant un combat 
dont ils pouvaient d'avance prévoir le résultat ; mais l'as- 
semblée fut des plus orageuses ; on se sépara au milieu des 
injures et des menaces de mort, et, dès ce moment, la ville se 
trouva divisée en deux camps ; chacun des deux, s'attendant 
sans cesse à être attaqué par l'autre, ne dormait que la main 
sur ses armes. Quelques jours après cette singulière séance, 
les agitateurs envoyèrent une députation au Dey, pour le 
prier de donner l'ordre du pillage ; celui-ci trouvait leur désir 
tout naturel, mais les engageait avant tout à s'accorder entre 
eux, pour éviter une lutte fratricide, et leur conseillait de 
procéder régulièrement, maison par maison, et de verser le 
butin à une masse commune, qui eût été ensuite équitable- 
ment partagée. Sur ces entrefaites, eut lieu le retour du camp 
d'Oran ; ce contingent vint grossir le nombre des défenseurs 
de l'ordre, qui s'étaient retranchés dans la Caserne Verte, 
dont ils avaient fait leur quartier général, sous les ordres 
d'Omer-Agha. Ils y tinrent un conciliabule dans lequel la 
mort d'Ali fut décidée; le 7 février 1809, les conjurés 
envahirent son palais et voulurent le forcer à s'empoisonner; 
il s'y refusa, en alléguant des scrupules religieux, et fut 
étranglé. 

Orner- Agha ayant refusé d'accepter la dignité qui lui fut 
offerte, le Khodjet el-Kheil Hadj'-Ali, fut proclamé dey; il 
était ignorant et fanatique comme son prédécesseur; sombre, 
atrabilaire, soupçonneux, il se gorgeait d'opium, restant dans 
une apathie voisine de-Timbécillité tant qu'il n'avait pas pris 
sa dose accoutumée, et tombant dans des accès de démence 
furieuse quand il la dépassait; en sorte que ceux qui avaient à 
lui parler d'affaires n'avaient qu'un très court moment de la 
journée à choisir. La plupart des Deys avaient été sangui- 
naires ; celui-ci les dépassa tous. Il avait un goût particulier 



LES DEYS 371 

pour les supplices atroces, la roue, le pal et les gauches. Il 
faisait emmurer devant lui pour les faut-es les plus légères, et 
la porte Bab-Azoun était toujours couronnée de têtes cou- 
pées. Dès les premiers jours de son règne, il fit mettre à mort 
Bakri, accusé de servir d'espion au Sultan, puis son dénon- 
ciateur Ben Taleb, et Ben Duran, qui dirigeait les affaires des 
héritiers de Bakri ; il donna Tordre d'étrangler Ahmed Tobbal, 
le Bey de Constantine, pour avoir vendu du blé aux Juifs ; cet 
acte aussi barbare qu'injuste raviva les troubles dans la pro- 
vince de l'Est. Celle d'Oran était en pleine conflagration ; le 
Bey, Bou-Kabous, qui avait refusé d'envoyer des contingents 
pour la dernière guerre de Tunisie, ne voulant pas, disait-il, 
désobéir au Sultan, s'était allié au Maroc, avait chassé les 
garnisons turques, et occupait le pays jusqu'à Miliana. 11 
fallut faire marcher contre lui une armée de huit mille hommes, 
à laquelle il eût facilement résisté, si ses partisans ne l'eussent 
abandonné. Battu sur la Mina, et poursuivi jusqu'à Oran, il 
fut pris et périt dans d'horribles tortures ; sa peau, bourrée de 
paille, fut envoyée à Alger. 

M. Dubois-Tliainville, qui avait eu quelques difficultés avec 
le Dey, à cause du refus des présents d'avènement, était parti 
pour la France le 17 juin 1809, laissant l'intérim à son vice- 
consul Raguesseau de la Chesnaye. Celui-ci fut embarqué de 
force sur un navire américain le le"" avril 1810, à la suite d'une 
violente altercation qu'il avait eu avec l'Oukil el-Hardj de la 
marine ; les consuls protestèrent, et la chancellerie française 
s'abstint de tout acte public jusqu'au dénouement de l'incident 
et au retour de Thainville, qui eut lieu au mois de septembre. 
L'empereur Napoléon n'exigea aucune réparation ; car il était 
parfaitement décidé à en finir une fois pour toutes avec les 
puissances barbaresques, et l'annexion de l'Afrique du Nord 
formait le sujet d'un des articles du traité secret conclu avec 
la Russie. Le commandant du génie Boutin avait été envoyé 
au printemps de 1808 pour lever le plan d'Alger et de ses 
environs ; les cartes et le rapport qu'il adressa au ministre de 
la guerre furent plus tard d'une grande utilité. Mais, à cette 
époque, Alger fut sauvée une fois encore par les dissensions 
des nations européennes. Hadj'Ali, dans ses moments lucides, 



372 CHAPITRE VINGT-QUATRIEME 

manifestait souvent sa crainte de voir débarquer le Diable 
Français; il comblait alors le consul de bons procédés ; le len- 
demain, excité par les héritiers Bakri, il le sommait de payer 
la dette contractée par la République, et se répandait en 
menaces. 

Malg-ré les flots de sang- versés, le désordre continuait à 
être fort grand à Alger et dans tout le pays. Les Kabyles, de 
nouveau révoltés, battaient en 1810 le camp de l'Est; le Bey 
de Tunis, auquel on voulait imposer la démolition du Kef et ; 

l'abaissement de sa bannière devant celle d'Alger, refusait de | 

souscrire à ces humiliantes conditions et continuait la guerre ; | 

la flotte algérienne bloquait la Goulette, sous les ordres du 
reïs Hamidou^ qui enlevait à l'ennemi une frégate de 38 
canons, seul trophée des Algériens pendant cette longue lutte. 
Ce reïs, qui était devenu célèbre pour avoir pris un navire de 
guerre aux Portugais, avait donné à la Course une . sorte 
d'élan ; les vaisseaux espagnols et portugais étaient ses prin- 
cipales victimes ; le Consul de la première de ces deux nations 
fut frappé au visage par l'Oukil-el-IIardj de la marine, au 
moment où il exposait ses griefs; cette injure resta im- 
punie. 

La guerre fut déclarée aux États-Unis, dont le chargé 
d'affaires fut expulsé. Au mois de juillet 1813, l'Agha Omer et 
Naman^ bey de Constantine, mirent le siège devant le Kef ; ils 
furent battus et poursuivis l'épée dans les reins, jusqu'au 
Hodna ; il est probable que leur défaite fut due en partie à J^ 
trahison des contingents kabyles ; car, à son arrivée à Alger, 
Omer fit décapiter plusieurs de leurs chefs et deux cent 
soixante goumiers. Depuis longtemps, la Porte avait vaine- 
mentcherché à rétablir la paix entre les deux Régences voisines ; 
les Capidjis-Bachis qu'elle avait envoyés n'avaient essuyé que 
des refus et parfois des injures : « Nous sommes les maîtres 
chez nous, leur était-il répondu, et nous n'avons d'ordres à 
recevoir de personne ». Mais le sultan Mahmoud n'était pas 
d'un caractère à se laisser traiter impunément de la sorte ; il 
mit l'embargo sur les navires et les sujets de la Régence et 
fit dire à Hadj' Ali, que, s'il n'obéissait pas immédiatement, il 
allait faire partir ses flottes et son Capitan-Pacha, en le char- 



LES DEYS 373 

géant de rapporter la tête du vassal désobéissant; celte fois, 
le Dey s'inciina et la paix fut conclue. 

Les embarras augmentaient; les tribus du Sud, insurgées, 
venaient de battre le Bey de Titeri ; en 1814, les Flissas pil- 
laient le pays jusqu'à la Mitidja, et le caïd du Sebaou, tout en 
leur coupant soixante têtes, ne pouvait apaiser complètement 
la révolte ; dans la province de Constantine, le barbare Moham- 
med Tchakeur^ qui remplaçait Naman, soulevait tout le pays 
contre les Turcs par ses cruautés et le dévastait par des 
razzias continuelles ; il attirait les Oulad-Mokran dans une 
embûche et les faisait égorger traîtreusement; un seul d'entre 
eux échappait à ce massacre. Sur ces entrefaites, on apprit à 
Algei^ les événem.ents qui venaient d'amener la Restauration 
de la maison de Bourbon, et, le 6 juillet 1814, le brick le 
Faune vint demander au Dey la ratification des traités. Les 
héritiers Bakri profitèrent de cette occasion pour renouvelé;* 
leurs réclamations ; ils avaient eu l'adresse d'intéresser Hadj' 
Ali au recouvrement de ce qui leur était du, et celui-ci somma 
le consul de payer à bref délai. M. Dubois-Thainville, qui 
n'avait pas d'ordres précis à ce sujet,, ne pouvait rien faire, et 
s'embarqua pour la France le 19 octobre^ laissant les sceaux 
à son chancelier. La paix n'avait pas été de longue durée entre 
Alger et Tunis, dont le Bey, se sentant soutenu par l'insurrec- 
tion permanente des tribus de l'Est, refusait de souscrire à la 
démolition des remparts du Kef, qu'on exigeait de lui. La 
guerre avait donc recommencé, et elle était très impopulaire 
dans la Milice. La décomposition de l'Odjeac s'accentuait de 
plus en plus ; les Janissaires, qui, autrefois, malgré la turbu- 
lence de leur esprit, observaient dans les camps une rigou- 
reuse discipline, s'y révoltaient maintenant sous le moindre 
prétexte; ils avaient perdu jusqu'à leur antique courage, et 
cette troupe qui, jadis, ne craignait pas de se battre un contre 
cent, prenait aujourd'hui la fuite devant quelques indigènes 
mal armés. Depuis longtemps, elle avait formé le projet de se 
débarrasser du souverain, qui ne se maintenait que par la ter- 
reur ; Omer-Agha, auquel les conjurés avaient offert le trône, 
ne voulait pas l'accepter; des contes étranges, précurseurs 
habituels d'une révolution algérienne, couraient par la ville : 



374 CHAPITRE VINGT-QUATRIEME 

on affirmait qu'un marabout vénéré à Coléah était sorti de 
son tombeau pour maudire le tyran et prédire l'arrivée des 
Infidèles ; malgré la dureté avec laquelle le Dey châtiait les 
colporteurs de ces bruits, ils prenaient de jour en jour plus de 
consistance, et chacun s'attendait à quelque chose d'extraor- 
dinaire. 

Hadj' Ali se livrait aux débauches les plus honteuses, et le 
bain du Palais en était le théâtre préféré. C'est là qu'il fi^t 
étranglé le 22 mars J815, par un jeune nègre, son favori, qui 
avait été soudoyé pour le faire disparaître secrètement, et qui 
fut lui-même mis à mort sur place. La foule acclama le 
Khaznadji Mohammed, dont le pouvoir dura exactement quinze 
jours, au bout desquels il fut emprisonné, pour avoir ordonné 
le recensement de la Milice ; l'on sait que cette opération 
cause toujours aux Orientaux une sorte de terreur supersti- 
tieuse; de plus, l'acte était impolitique, en ce qu'il dévoilait 
l'état de faiblesse auquel était tombé un corps jadis si puis- 
sant; en effet, on n'avait pu compter que quatre mille 
hommes, parmi lesquels plus de sept cents étaient incapables 
de tout service. Le malheureux Dey fut étranglé danssaprison, 
le 7 avril, au point du jour, et remplacé par Omer-Agha, qui, 
après avoir si longtemps refusé de régner, se vit celte fois 
forcé d'accepter ces redoutables fonctions. 



CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME 

LES DEYS (Suite) 



SOMMAIRE. — Orner. — Guerre avec les Etats-Unis d'Amérique. — Expédi- 
tion de Lord Exmouth. — Troubles, peste, meurtre d'Orner. — Ali-Khodja. 

— Abaissement de la Milice. — Hussein-Khodja. — Troubles dans l'intérieur. 

— Expédition de Sir Harry Neal. — Insulte faite au consul de France. — 
Blocus d'Alger. — Mission de M. de La Bretonnière. 



Quelques jours après l'élévation d'Orner, Alger apprit que 
Napoléon, quittant l'île d'Elbe, était remonté sur le trône. Le 
30 mai, la gabarre TEgérie venait en apporter l'avis officiel au 
Gouvernement de la Régence ; elle avait à son bord M. Dubois- 
Thainville, nommé pour la deuxième fois Consul Général ; 
mais, tout en recevant avec les honneurs accoutumés le navire 
français, le Dey se refusa à admettre le nouveau fonction- 
naire,, jusqu'à ce qu'il lui eut donné une réponse catégorique 
au sujet de la créance Bakri. Il fallut demander en France de 
nouveaux ordres, qui n'arrivèrent jamais ; car l'abdication de 
l'Empereur entraîna le remplacement de Dubois-Thainville 
par Deval, qui, n'ayant aucun engagement antérieur, ne 
fut pas tourmenté à ce sujet, quand il prit possession de sa 
charge. Les événements qui venaient de procurer la paix à 
l'Europe devaient fatalement amener la chute de l'Odjeac, qui 
n'avait dû sa longue existence qu'à l'appui qu'il avait trouvé, 
tantôt chez Tune, tantôt chez Tautre des nations rivales. Au 
congrès de Vienne, les puissances s'accordèrent en principe 
sur la destruction de la piraterie et sur le châtiment à infliger 
aux Etats Barbaresques. Déjà, pour venger les offenses reçues 
en 1812, les Etats-Unis venaient d'envoyer dans la Méditer- 
ranée une division navale^, sous les ordres du commodore 
Decatur ; il devait exiger des excuses, la restitution des pri- 



yiQ CHAPITRE VINGT-CINQUIEME 

sonniers, et Fabolition du tribut annuel et du droit de visite. 
Le 17 juin 1815, en vue du cap de Gâte, il rencontra le Reïs 
Hamidou, monté sur une frégate de 46 canons, qui fut prise 
après un combat assez vif, dans lequel l'amiral d'Alger trouva 
la mort. Le 19, les Américains s'emparèrent d'un brick de 22 
canons, et vinrent mouiller dans la rade avec leurs deux cap- 
tures, le 24 juin ; l'effroi et la douleur régnèrent dans la ville, 
où on s'était habitué à considérer Hamidou comme invincible. 
Après quelques jours de discussion, le traité fut signé le 7 
juillet. En même temps, une division de six frégates hollan- 
daises, chargée d'obtenir de semblables conditions, mettait le 
blocus devant Alger, et la flotle anglaise y paraissait sous le 
commandement de l'amiral Lord Exmouth ; un traité en faveur 
de la Sardaigne et de la Sicile fut conclu par les soins de ce 
dernier, qui fit encore reconnaître à la Régence le protectorat 
de la Grande-Bretagne sur les îles Ioniennes. Le 15 mai 1816, 
il revint, déclara, au nom de toutes les puissances de l'Eu- 
rope, l'abolition de l'esclavage, et somma le Dey de se con- 
former à cette décision. Cette notification fut accueillie avec 
un extrême étonnement, et irrita tout le monde ; les Algériens 
se demandaient de quel droit les Chrétiens voulaient les 
forcer à détruire une institution consacrée chez eux par la 
coutume et par la religion elle-même; Omer refusa d'entendre 
plus longtemps Lord Exmouth, répondant qu'il trouvait très 
extraordinaire qu'aucun des consuls ne lui eût encore 
transmis cette proposition, s'il était vrai qu'il y eût consente- 
ment unanime des nations. La populace s'ameuta et insulta 
l'amiral à la sortie du Divan ; deux capitaines anglais furent 
arrêtés, ainsi que le consul Mac-Donell, dont la maison fut 
pillée et la famille maltraitée. Personne ne doutait qu'il ne 
fût tiré une vengeance immédiate de ces outrages, et les 
consuls s'occupaient déjà de mettre leurs femmes et leurs 
enfants à l'abri des bombes, lorsque, à la grande stupéfaction 
de tous, la flotte appareilla le 22 ; le Dey avait mis toutes les 
batteries en bon état de défense, et envoyé l'ordre au Bey de 
Constantine de détruire les Concessions et de s'emparer de 
leur personnel. Le féroce Tchakeur pilla et brûla les Établisse- 
ments ; deux cents personnes furent tuées ou blessées ; huit 



1 



LES DEYS 377 

cents autres furent emmenées en esclavage. Comme d'habi- 
tude, une révolte des tribus suivit cette exécution ; les Oulad 
bou Rennan et les Beni-Adjab infligèrent au Bey une san- 
glante défaite. 

En Angleterre, l'opinion publique s'était émue, et repro- 
chait à l'amiral de n'avoir pas montré assez de vigueur. De 
nouveaux ordres lui furent envoyés, et, après avoir fait sa 
jonction avec la division hollandaise commandée par M. Yan 
Capellen, qui, dès le 3 juin, était venu lancer quelque boulets 
sur Alger, il parut dans la rade le 27 août, avec trente-deux 
vaisseaux de guerre *. 

Toutes les dispositions avaient été prises pour le recevoir 
énergiquement ; les Beys de l'intérieur étaient accourus à la 
tête de leurs contingents, et le Dey avait établi son quartier 
général dans la batterie du phare. Le consul de France, 
auquel il témoignait beaucoup d'amitié, avait cherché à lui 
persuader de faire la paix, représentant que les temps étaient 
changés, et que TEurope unie ne tolérerait plus que l'Odjeac 
rançonnât les petites puissances : « Alors, que veux-tu que 
je fasse, de ma Milice ? répondit Omer. Avec quoi la nourrirai- 
je ? Comment faire pour la contenir?» En fait, il subissait, 
comme tous ses prédécesseurs, l'inexorable fatalité qui le 
contraignait, bon gré, mal gré, à un état de guerre perma- 
nent. 

Vers neuf heures du matin, Lord Exmouth détacha un 
canot qui arborait le drapeau blanc, et le fit remorquer par le 
Severn. L'officier qui montait cette embarcation portait une 
missive, clans laquelle une solution immédiate était exigée ; 
comme il était facile de s'y attendre, le Dey ne put pas donner 
une réponse catégorique, et, à deux heures et demie^ le par- 
lementaire sortait du port, en signalant l'insuccès de sa dé- 
marche. Pendant ce temps, la flotte, profitant d'un léger vent 
du nord, s'était approchée à moins d'un mille de la ville et 
avait mis en panne, en sorte qu'au premier avertissement 
donné par le canot, chaque navire fut mouillé en quelques 



1. Voir la Revue Africaine d875, p. 194, et VHùtoire d'Alger et du 
bombardement de cette viJle en 1816. (Paris, 1830, in-8), p. 354. 



378 CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME 

instants à sa place de bataille. L'Amiral, qui faisait flotter son 
pavillon sur le vaisseau à trois ponts The Queen Charlotte, 
avait pris son poste de combat à l'entrée même du port, en 
sorte qu'il enfilait le môle dans toute sa longueur. Devant cette 
attitude hostile, la batterie de l'îlot tira trois coups de canon à 
courts intervalles ; au premier. Lord Exmouth fît le signal : 
Etes vous parés? et au second, celui : « Feu partout ! » Le 
troisième coup se confondit avec la bordée delà flotte entière. 
Envoyée à un quart de portée, elle jeta dès la première minute 
un terrible désordre dans les batteries supérieures du Fanal et 
dans celles du môle. Sur quarante-deux canonnières, qui se 
trouvaient groupées dans le port, trente-trois furent coulées 
en quelques instants par le Leander, avant d'avoir pu prendre 
leurs dispositions pour la défense ; car personne à Alger ne 
croyait à une attaque de ce genre ; ce sentiment était telle- 
ment général, qu'une grande partie de la population était des- 
cendue sur la jetée pour voir les vaisseaux anglais; les pre- 
mières bordées de l'amiral tuèrent un grand nombre de ces 
curieux inoffensifs. Les forts et le front de mer de la place 
étaient armés d'environ cinq cents bouches à feu de tout 
modèle et de tout calibre ; mais beaucoup de ces pièces se 
trouvaient depuis longtemps hors d'usage, et l'on en voyait 
quelques-unes qui dataient du temps de Kheïr-ed-Din. Aussi- 
tôt remis de la première surprise, les Turcs ripostèrent bra- 
vement, et la canonnade devint épouvantable de part et 
d'autre ; mais le premier feu avait assuré le succès aux assail- 
lants, dont la mitraille avait balayé les batteries hautes et le 
môle, qui durent se taire au bout d'une demi-heure. A cinq 
heures, il y eut une légère interruption, et le combat recom- 
mença ensuite jusqu'à minuit environ. Deux frégates algé- 
riennes, incendiées par l'ennemi, vinrent à la dérive, et 
forcèrent les assaillants à s'éloigner, en faisant office de 
brûlots ; quelques canonnières flambaient dans le port, ainsi 
que plusieurs maisons dans la ville ; un orage, qui venait d'é- 
clater, ajoutait à l'horreur du spectacle. Les Turcs avaient 
perdu cinq cents hommes^ et la plupart des ouvrages de défense 
étaient bouleversés ; presque toutes les habitations avaient été 
plus ou moins atteintes ; beaucoup d'habitants étaient tués 



LES DEYf? 379 

OU blessés. L'escadre alliée comptait huit cent quatre-vingt- 
trois hommes morts ou hors de combat , une bombarde 
coulée et de graves avaries. Elle avait tiré plus de cin- 
quante mille boulets et neuf cent soixante obus. Les deux chefs 
avaient montré un égal courage ; Omer était resté dans la 
Tour du Fanal jusqu'à son écrasement complet, et Lord 
Exmouth, qui avait choisi le poste le plus dangereux, avait 
été atteint trois fois. Mais les vaincus se plaignirent, long- 
temps encore après, d'avoir été abusés par de fausses démons- 
trations, et ils accusèrent leurs ennemis de mauvaise foi. Ils 
soutenaient qu'il n'était pas permis de se servir du pavillon 
parlementaire pour venir prendre des positions de combat, 
effectuant ainsi à l'abri de tout danger une des parties les plus 
périlleuses de l'opération. Sans cette manœuvre, qu' ils quali- 
fiaient de perfide, jamais l'amiral, disaient-ils, n'eut pu arri- 
ver à la place d'où il lui avait été permis d'annihiler en peu 
de minutes leurs plus redoutables défenses^ et de détruire la 
flottille dont il aurait eu à craindre les attaques. Le fait est 
que, si les Turcs ne furent pas induits en erreur, on comprend 
difficilement qu'ils aient laissé les Anglais mouiller à un quart 
de portée de canon sans essayer de les en empêcher, et il est 
certain, qu'à la vue du pavillon blanc, la population montra 
une confiance qui lui coula cher. 

Quoiqu'il en soit, les forts étaient démantelés, les pièces 
bousculées sur leurs affûts brisés ; la poudre manquait, et les 
artilleurs étaient presque tous tués ou blessés ; il ne restait 
plus qu'à se soumettre ; car on ignorait à Alger que l'amiral, ' 
ayant épuisé tous ses projectiles, était hors d'état de renou- 
veler le combat. Le 29, Omer envoya au vainqueur le consul 
de Suède, qui revint, accompagné du capitaine Brisbane et 
de Sir Charles Penrose. L'entente se fit sur les conditions 
suivantes : 1° l'abolition de l'esclavage ; 2° la libération de tous 
les esclaves chrétiens, au nombre de 1200, presque tous 
Italiens et Espagnols ; S"* une réparation pécuniaire d'environ 
500,000 francs. Mais, contrairement aux vœux émis à Vienne 
et à Aix-la-Chapelle, le Dey resta libre de faire la Course sur 
les petites puissances, à la seule condition de traiter les captifs 
comme prisonniers de guerre, et non comme esclaves. Il se 



380 CHAPITRE VINGT-CINQUIEME 

prévalut de cet oubli pour réclamer immédiatement le tribut 
de la Toscane, de la Suède et du Danemark. Les Reïs reçu- 
rent l'ordre de courir sur les marchands de Hambourg, Brème, 
Lubeck et sur les navires Prussiens. Les Etats-Unis profitè- 
rent habilement de la faiblesse de la Régence pour obtenir de 
bonnes conditions ; leur escadre se présenta dans la baie 
quelques jours après le départ des Anglais, et renouvela le 
traité conclu par le commodore Decatur. 

Après la défaite, l'émeute ; telle était la coutume d'Alger. 
La Milice se révolta donc ; elle voulut piller la ville, et surtout 
les habitations des Juifs, victimes désignées d'avance dans les 
émotions populaires. Omer parvint encore cette fois à apaiser 
le tumulte, grâce à son sang-froid, et à l'argent qu'il fit dis- 
tribuer ; mais son autorité avait reçu le coup fatal ; une 
croyance superstitieuse s'était répandue parmi les habitants, 
et on disait autour de lui « qu'il portait malheur. » Le jour 
du bombardement, les janissaires lui en avaient fait le repro- 
che, et il avait très noblement répondu que, « si le sacrifice 
de sa vie pouvait assurer le bonheur de TOdjeac, il était prêt 
à le faire. » Il y eut quelques mois d'accalmie ; la Porte avait - 
envoyé en présent une frégate, deux corvettes, des canons, 
des munitions et des artilleurs ; on travailla à la réfection des 
remparts, et, comme les esclaves chrétiens faisaient défaut, 
on abolit la peine de mort pour les criminels arabes qui furent 
dès lors condamnés aux travaux- forcés. 

La peste éclata au milieu de l'hiver et fit de grands ravages 
dans la ville et les environs. Cette épidémie fut mise sur le 
compte de la mauvaise étoile d'Orner, dont la mort parut jH 
être décidée par Dieu lui-même. Le 8 octobre, quelques jours 
après la rentrée du camp de l'Ouest, une bande d'assassins 
envahit la Jenina, et étrangla le Dey, qui ne fit aucune résis- 
tance. N'ayant pas brigué le pouvoir, qu'il n'avait accepté 
qu'avec répugnance, il mourut sans faiblesse, laissant le 
souvenir d'un des meilleurs princes qui aient jamais gouverné 
Alger. 

Ali-Khodja lui succéda. Il montait sur le trône avec l'in- 
tention bien arrêtée de se soustraire an joug de la Milice et de 
se débarrasser de cette troupe indisciplinable ; dès le premier 



I 



LES DEYS 381 

jour de son règne, il mit ses projets à exécution. Tout 

d'abord, il quitta la Jenina, et vint s'enfermer dans la Casbah, 

qu'il avait soigneusement armée; il y transporta inopinément 

le Trésor public S et se fit garder par une troupe de deux 

mille Kabyles. En même temps, il faisait emprisonner et 

exécuter les principaux agitateurs, excitait les Colourlis à 

s'armer et à se réunir autour de lui, lançait une proclamation 

par laquelle il apprenait aux Turcs , qu'il voulait être le 

maître, qu'il traiterait bien ceux qui consentiraient à obéir ; 

il laissait les autres libres de retourner dans le Levant, d'où 

il ne voulait plus, disait-il, tirer de recrues. Il fît chasser des 

casernes les concubines des loldachs, et ferma les tavernes 

où l'on vendait du vin contrairement aux prescriptions du 

Coran. Ce fut une véritable révolution. Les mécontents qui 

essayèrent de se soulever furent sabrés par la garde d'Ali; 

d'autres s'enfuirent et trouvèrent un asile au camp de l'Est, 

qui s'insurgea et s'avança sur Alger à marches forcées. A 

cette nouvelle, Ali dépécha des émissaires en Kabylie pour 

exciter les indigènes à fermer le passage des Bibans à la 

troupe turque ; mais celle-ci avait déjà franchi les points les 

plus dangereux^, et ne perdit en route que quelques traînards. 

Elle arriva exaspérée sous les murs d'Alger le 29 novembre, 

et réclama à grands cris la tète du Dey ; celui-ci avait pris 

ses précautions ; une petite armée de six mille colourlis, bien 

commandée par des officiers turcs partisans d'Ali^ occupait 

les abords de la place. Les rebelles cherchèrent un instant à 

négocier ; Yahia-Agha, qui avait été envoyé à leur rencontre, 

ne voulut rien entendre, et les somma de se rendre à merci. 

Le combat s'engagea ; le fort l'Empereur et le fort Bab-Azoun 

ouvrirent un feu terrible sur les flancs de la masse compacte 

1. C'est ce déplacement de la Khazna qui a enfanté la légende bizarre du 
trésor transporté à la Casbah en une seule nuit, et à l'insu de tout Alger. 
On a peine à comprendre qu'il y ait eu des gens assez crédules pour 
accepter une telle invraisemblance ; ils eussent dû se souvenir que ce 
Iransfèrement nécessita mille six cent cinquante voyages de mulet. (Docu- 
ments fournis à la commission d'enquête de 1830). Sans doute, ils eussent 
alors vu clairement qu'il n'est pas possible de dissimuler un semblable 
cortège aux yeux de toute une population, la plus curieuse qui soit au 
monde, et cela, à travers des rues tellement étroites que les bêtes de somme 
ne pouvaient y cheminer qu'une à une, sous les regards de tous. 



382 CHAPITRE VINGT-CINQUIEME 

des assaillants, que la garde kabyle et les colourlis char- 
geaient en tête. Les janissaires furent écrasés; ils perdirent 
douze cents soldats et cent cinquante chefs ; les prisonniers 
furent empalés ou torturés ; on dit que le vainqueur en tua 
deux de se propre main. Le 2 décembre, les survivants implo- 
rèrent r«;72â5;î, qui leur fut donné; beaucoup d'entre eux de- 
mandèrent à être rapatriés à Smyrne et à Constantinople, ce 
qui leur fut accordé sans difficultés. 

A l'intérieur, la province de Gonstantine était en feu. Le 
Bey Tchakeur s'était laissé cerner par les Ouled Derradj, avait 
été forcé par eux de souscrire à d'humiliantes conditions, et 
voyait tout le monde se révolter contre lui. Soupçonné parles 
Puissances de connivence avec la Tunisie, il fut remplacé par 
Kara Mustapha, et s'efforça un moment de résister ; mais, 
abandonné de tous les côtés, il tomba entre les mains de son 
successeur, qui le fit étrangler. 

Cependant Ali^ qui avait célébré sa victoire par trois jours 
de réjouissances publiques, pendant lesquels il avait reçu les 
félicitations du corps consulaire, n'avait pas tardé à se laisser 
gagner par cette sorte de folie despotique qui fut l'apanage de 
presque tous les Deys. 11 lançait les décrets les plus bizarres ; 
par crainte de la famine, il taxait le blé à un prix arbitraire, 
et défendait, sous peine de mort, d'en acheter au-dessus du 
tarif ; cette mesure amenait naturellement la disparition de 
la marchandise, et les ordonnances les plus contradictoires se 
succédaient en vain pour la rappeler. Un autre jour, il donna 
l'ordre de jeter à la mer toutes les filles de joie ; toutefois, il 
se laissa persuader de commuer ce châtiment draconien en un 
exil perpétuel à Cherchel. 

Le premier mars 1818, il fut frappé de la peste, qui n'avait 
pas quitté Alger, et mourut, en désignant pour son succes- 
seur le Khodjet el Kheil Hussein, qui fut aussitôt proclamé 
sans opposition. Il ne désirait pas monter sur le trône, et ce 
fut son entourage qui l'y contraignit. Son premier acte fut la 
proclamation d'une amnistie générale, et l'annulation de la 
plupart des décrets de son prédécesseur. Mais, aussitôt déli- 
vrés de la crainte salutaire que leur avait inspirée Ali, les 
loldachs recommencèrent à conspirer, et le nouveau Dey 



LES DEYS 383 

n'occupait le pouvoir que depuis peu de jours^ quand il fut 
l'objet de deux tentatives d'assassinat. A partir de ce moment, 
il se tint renfermé dans la Casbah, s'y faisant garder par les 
Zouaoua. 

L'intérieur du pays était livré à l'atiarchie la plus com- 
plète ; à l'Est, les Nemeucha, PAurès, le Souf étaient en 
pleine révolte ; le Bey de Constantine Ahmed les soumit 
après une guerre de trois ans ; mais leur docilité ne fut pas 
de longue durée; en 1823, il fallut y retourner avec un succès 
incertain. 

L'aîné des fils de Sidi Ahmed Tedjani , Mohammed-el- 
Kebir, appuyé sur de nombreux serviteurs religieux, avait 
déclaré son indépendance, et résistait] dans Aïn-Madhi ; 
Yahia-Agha, chargé de lui imposer l'obéissance, voulut 
joindre à son armée les goums des Ameraoua ; ceux-ci décla- 
rèrent ne devoir le service militaire qu'en Kabylie seulement ; 
il y eut à ce sujet un conflit qui embrasa tout le pays. Les 
Guetchoula prirent les armes et détruisirent Bordj-Boghni. 
Mohammed- ou-Kassi battit Yahia devant Makouda, et se dis- 
posait à agrandir le terrain de la lutte, quand il fut traitreuse- 
ment assassiné, en 1820, à Bordj-Sebaou. Ce meurtre n'était 
pas fait pour apaiser les troubles ; en 1823, les tribus voisines 
de Bougie attaquèrent les Turcs ; les Béni Abbes occupèrent 
les Bibans, que Ben-Kanoun eut beaucoup de peine à leur 
faire abandonner; il leur brûla douze villages, en août 1824. 
Yahia fondit sur eux avec mille janissaires et huit mille 
goumiers, et leur brûla trente villages ; cette fois, ils deman- 
dèrent Yaman, ainsi que les Beni-Djennad, que l'Agha venait 
de razzer à fond. Mais la révolte continuait sur l'Oued Sahel, 
et^ le 28 octobre, les insurgés massacraient le Caïd turc. 
L'année suivante^ Yahia se présentait devant Kalaa avec une 
forte colonne, battait de nouveau les Béni Abbes, et incen- 
diait tout sur son passage ; cette dure leçon ne les empêchait 
pas de recommencer en 1826; TAgha les traita encore cette 
fois avec sa rigueur accoutumée, apaisa les troubles du Bel- 
lezma, et installa dans son commandement le nouveau Bey 
de Constantine. 

Dans l'Ouest, les complots religieux n'avaient pas cessé, et 



384 CHAPITRE VINGT-CINQUJEME 

les marabouts, se répandant de tous côtés, prêchaient ouver- 
tement la rébellion et annonçaient hautement le prochain 
anéantissement des Turcs. En 1817, le bey Ali-Kara-Bargli, 
gendre de Mohammed el Kebir, avait été étranglé par les 
ordres du Dey, qui le soupçonnait de vouloir se rendre indé- 
pendant ; cet acte impolitique avait augmenté le nombre des 
révoltés. Le nouveau Bey Hassan lança dés contingents 
étrangers à la province dans tous les centres importants, et fît 
sabrer tous les marabouts qu'il put surprendre. Beaucoup 
d'entre eux se sauvèrent au Maroc ; quelques-uns furent 
amenés à Oran et décapités publiquement ; le père d'Abd-el- 
Kader, Hadj' Mahi-ed-Din, échappa presque seul à la mort, 
grâce aux prières de la femme du Bey, et fut interné à Oran. 
Croyant avoir assuré le calme par ces sanglantes exécutions, 
Hassan marcha en 1820 sur Aïn-Madhi, où les deux fils de 
Tedjani avaient proclamé la guerre sainte contre les Turcs. 
Après quelques escarmouches, le Bey fut forcé de lever le 
siège, et cet échec engendra une insurrection générale dans 
le sud de la province. En 1827, les Hachem prirent la tête du 
mouvement, et offrirent le commandement à Faîne des Ted- 
jani, Sidi Mohammed-el-Kebir, qui vint assiéger Mascara, 
comptant sur une levée en masse des tribus ; mais celles de 
l'Ouest ne furent pas prêtes en temps utile. Hassan rassembla 
à la hâte toutes ses forces, marcha surTennemi, et l'atteignit 
à Aïn-Beida, avant que les contingents rebelles fussent 
entièrement réunis. Mohammed fut tué dans le combat, et ses 
troupes se dispersèrent. Cependant, toute la région voisine de 
Tlemcen resta fort agitée jusqu'à Tannée suivante, où le Bey 
écrasa les Mahia et les Angad au combat de Sidi-Medjehed. A 
partir de ce moment, le Beylikde l'Ouest jouit d'une tranquil- 
lité inconnue depuis bien des années, et Tordre n'y fut plus 
troublé qu'une seule fois, en 1828, par les tribus du plateau 
de Ziddour, qui furent rapidement et sévèrement châtiées. 

Près d'une année après Tavènement d'Hussein, le 5 sep- 
tembre 1819, une division navale anglo-française, sous les] 
ordres des amiraux Jurien et Freemantle était venue lui 
signifier les décisions du congrès d'Aix-la-Chapelle , par 
lesquelles TEurope interdisait aux États barbaresques Texer- 



LES DEYS 385 

cice de la piraterie et le commerce des esclaves. Le Dey 
refusa obstinément de signer la formule d'adhésion qui lui 
était présentée, il finit même, après quelques tergiversations, 
par affirmer son droit à courir sur tout pavillon non reconnu 
par lui ; quant à la question de l'esclavage, il ne s'expliqua 
pas aussi clairement, disant néanmoins qu'il lui était impos- 
sible d'en reconnaître l'usage comme coupable, puisqu'il était 
consacré et régi par le Coran lui-même. Cette déclaration^ 
qui, en fait, représente l'opinion passée, présente et future de 
tous les souverains musulmans, quelles que soient les con- 
cessions apparentes qu'ils croient devoir faire, embarrassâtes 
amiraux français et anglais, et l'on se sépara sans avoir pris 
de résolution. Jusqu'en 1823, aucun nouvel événement ne 
vint altérer les bonnes relations de la Régence avec les gran- 
des puissances européennes. Sur ces entrefaites, à la suite de 
la prise d'armes des Kabyles voisins de Bougie, le Divan, 
conformément à un vieil usage , décréta l'arrestation des 
Indigènes appartenant aux tribus révoltées. Presque tous les 
consuls ayant à leur service quelques-uns de ces futurs 
otages, la situation était embarrassante ; en droit, les consu- 
lats et leur personnel jouissaient de l'inviolabilité ; en fait, le 
Dey était le maître, et prétendait qu'il n'était pas permis à 
des représentants de nations amies de donner asile à des 
rebelles. M. Deval éluda la difficulté en faisant évader ses 
domestiques, qui gagnèrent bien vite la montagne ; le consul 
de Hollande en fit autant, après leur avoir toutefois déclaré 
qu'ils étaient libres de rester, à leurs risques et périls ; ceux 
du Danemark, de la Suède et de la Bavière furent contraints 
par la force de livrer les leurs; M. Mac Donell opposa une 
résistance énergique, qui ne servit qu'à faire envahir le consu- 
lat, duquel les Kabyles furent enlevés pour être conduits aux 
carrières, Hussein se montra fort mécontent, et rompit toutes 
relations avec le consul anglais, qui fut forcé de s'embarquer 
à la fin de janvier 1824, à la suite d'une discussion très 
violente, dans laquelle le Dey refusa catégoriquement de 
délivrer les esclaves, et dénonça le traité fait avec lord 
Exmouth, disant « qu'il n'avait été conclu que pour trois 

ans. M 

25 



386 CriAPITRR VINGT-CINQUIÈME 

A Londres, l'émolion avait été fort vive, et l'ainiral Sir 
Harry Neal parut devant Alger, le 23 février, demandant des 
réparations, la réinstallation du consul, la reconnaissance de 
sa prééminence sur ceux des autres nations, le droit d'arbo- 
rer le pavillon britannique à Alger, et une indemnité pécu- 
niaire. Cette dernière prétention fut seule admise par le Dey, 
qui déclara que Mac Donell ne rentrerait pas à Alger, et que, 
du reste, il avait tellement indisposé la population contre lui, 
qu'il était impossible de répondre de sa sécurité. La discus- 
sion s'envenima, et le souverain, dont Tobstination naturelle 
supportait mal la contradiction, répondit à l'officier qui le 
menaçait de la guerre et lui remontrait la puissance de la 
Grande-Bretagne : « Nemrod, le plus fort et le plus puissant 
des hommes, est mort de la piqûre d'une mouche. » 

Le 28 mars^ Sir Harry Neal revint ; il avait fait quelques 
prises, ce qui donna lieu à des récriminations ; il lui fut 
objecté qu'on ne savait pas s'il avait qualité pour traiter, et, 
qu'en tout cas, il était nécessaire d'attendra la réponse à la 
missive récemment envoyée au roi Georges IV ; l'escadre 
anglaise repartit cette fois encore sans avoir rien conclu \ 
Le 12 juin, ayant reçu des ordres formels, l'amiral se présenta 
dans la rade et disposa en bataille les seize navires qu'il 
commandait; les Algériens sortirent fort bravement à leur 
rencontre, et ouvrirent le feu ; il n'y eut de résultat acquis ni 
d'un côté ni de l'autre. Du 12 au 22, les assaillants furent 
renforcés par l'arrivée de six nouveaux bâtiments, et, le 2A, à 
une heure et demie après midi, le bombardement commença. 
Mais le feu, dirigé de trop loin, n'eut aucun effet sur la ville, 
et la flotte partit définitivement le 29, après que son chef eut 
dépensé six jours en vaines négociations. Les Algériens se 
flattèrent d'avoir remporté une victoire signalée et se crurent 
dorénavant invulnérables ; en même temps, ils éprouvaient 
une recrudescence de fanatisme à l'occasion de la guerre de 
l'indépendance grecque , pendant laquelle ils envoyèrent 
quelques navires se joindre aux flottes ottomanes, de 1823 à 
1827. Les récits emphatiques des Reïs qui revenaient de l'Ar- 

1. Voir la Revue Africaine 1864, p. 202. 



LES DeVs 387 

chipel, où ils jouèrent un rôle assez honorable, ravivèrent un 
instant l'ancien esprit guerrier et la haine du Chrétien. Cette 
excitation ne laissa pas Hussein indifférent, et le conduisit 
par degrés à l'attitude hautaine qu'il crut devoir prendre dans 
les réclamations faites à la France par son Gouvernement. 

Endroit, ces revendications étaient bien fondées, et per- 
sonne ne songeait à les contester. Il s'agissait des créances 
Bakri et Busnach, qui avaient déjà donné lieu à tant de 
démarches inutiles, desquelles il a été parlé à diverses repri- 
ses dans le cours de cette histoire. Elle se composaient, pour 
la plus grande partie, de ce qui restait dû sur les fournitures 
de blé faites à la France de 1793 à 1798. Bien que le traité de 
1801 eût consacré le droit acquis, et promis l'apurement 
rapide des comptes, rien n'avait été payé, et ces lenteurs 
irritaient les Deys, auxquels appartenait une part assez 
importante des marchandises livrées. Cet argent leur man- 
quait d'autant plus que le déficit augmentait chaque jour, et 
qu'il était arrivé, dans chacune des dernières années, à dépas- 
ser deux millions de francs, (deux millions vingt-un mille) 
que le trésor ne savait où trouver, la Course ne rapportant 
presque plus rien. Dans cette occasion, le gouvernement de 
la Restauration s'était conduit de la façon la plus loyale ; il 
avait tout d'abord reconnu la dette, et, le 28 octobre 1819, 
une convention, acceptée par les parties intéressées, avait 
fixé le solde à un chiffre de sept millions, dont le paiement 
avait été voté par la Chambre des Députés, le 24 juillet 1820. 
Mais les fournisseurs Israélites et le Dey lui-même avaient 
des créanciers , et les lois françaises exigeaient que les 
sommes frappées d'opposition par ces derniers fussent versées 
à la caisse des Dépôts et Consignations, jusqu'aux jugements 
à intervenir. En vertu de cette procédure, quatre millions 
cinq cent mille francs seulement furent remis entre les mains 
de Bakri et de Busnach, et les deux millions cinq cent mille 
francs restants furent séquestrés. Le consul avait élé chargé 
de notifier à Hussein ces dernières décisions et de lui expli- 
quer les causes qui retardaient le paiement; c'était une 
ingrate mission. Comment faire comprendre à un souverain 
absolu le mécanisme compliqué de la protection des intérêts 



338 CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME 

privés, et surtout, comment lui faire croire que de semblables 
lois puissent s'adresser à lui ? M. Deval n'y réussit pas, et tout 
autre eût échoué à sa place. Pour comble de malheur, les 
deux Juifs associés, prévoyant le sort qui eût attendu leurs 
quatre millions et demi et peut-être leurs têtes elles-mêmes, 
s'étaient bien gardés de retourner à Alger ; le Dey demandait 
impérieusement leur extradition, qu'il était impossible de 
lui accorder ; il accusait alors le consul de s'être vendu à eux 
pour le dépouiller ^ ; et, en dépit d'un esprit de conciliation 
qui allait quelquefois jusqu'à un excès de souplesse, ce der- 
nier ne pouvait parvenir à apaiser la colère du prince entêté 
auquel il avait affaire. La méfiance dont il était l'objet devint 
de jour en jour plus grande, et Hussein se décida à écrire 
directement au Roi. Dans cette lettre, rédigée, parait-il, en 
termes peu convenables, il accusait Deval de concussion, et 
demandait son rappel ; il réclamait l'arrestation des deux 
Juifs, exigeait qu'ils fussent livrés à sa justice, et que les sept 
millions lui fussent payés directement et intégralement, sauf 
aux créanciers à se pourvoir devant lui. La forme de cette 
missive était trop blessante pour qu'il lui fût fait réponse : le 
fond eût peut-être mérité d'être examiné avec plus de soin ^. 
Quoiqu'il en soit, M. de Damas, ministre des affaires étran- 
gères^ écrivit au consul d'apprendre au Dey que le Roi n'avait 
pas cru devoir donner suite à des prétentions contraires à la 



1. Les journaux de roppositlon libérale se faisaient l'écho de ces bruits, 
et semaient à l'envi la calomnie sur le malheureux Deval, auquel on n'eût 
jamais à reprocher que la mollesse de son caractère; il avait, disait-on, 
reçu deux millions ; quand il mourut, peu d'années après, ayant toujours 
eu un tram des plus modestes, il ne laissa absolument aucune for- 
tune. 

2. Il faut bien remarquer qu'il ne s'agissait pas d'une dette ordinaire, et 
que le J3ey avait le droit de trouver étrange la procédure qu'on employait 
a son égard; car l'argent prêté jadis à la France provenait de la lîhazna, 
et l emprunt était un contrat entre deux Etats, qui échappait aux lois 
édictées postérieurement à cette négociation; régulièrement, l'apurement 
eutfiu se taire a Alger même, et sans intermédiaire; toute cette aiïaire 

ut res ma conduite, et on eut le tort de se laisser guider par les Bakri et 
les Kusnach, très intéressés à faire prévaloir la solution qui les dispensait 
je régler leurs comptes avec le Dey. 11 est vrai que, en ce qui les concernait, 

is etiu.'nt en ^état de légitime défense ; mais le Gouvernement français 
11 avait pas a s occuper de la sauvegarde de leurs droits, d'autant qu'iriui 
eiait impossible d apprécier leurs réclamations. 



LES DEYS 389 

convention du 28 octobre 1819, devenue la loi des parties. A 
partir de ce moment, les événements se précipitèrent. 

Le 30 avril 1827, M. Deval s'était rendu à la Casbah pour 
offrir, suivant l'usage, ses hommages au Dey, à l'occasion des 
fêtes qui suivent le jeune de Ramadan. Tous ceux qui con- 
naissent le monde mahométan savent que cette époque 
amène invariablement un renouveau de fanatisme ; en l'an de 
l'hégire 1242, ce sentiment était encore accru par l'aide que 
prêtait l'Europe à la Grèce révoltée contre la Porte. Hussein 
était particulièrement de fort méchante humeur ; il venait de 
recevoir les plus tristes nouvelles de ses navires, dont les 
équipages, bloqués à la Canée, mouraient littéralement de 
faim. Il reçut donc de très mauvaise grâce les compliments 
du consul; celui-ci, accoutumé depuis quelque temps à de 
froides réceptions, ne s'en émut pas, et crut au contraire 
pouvoir profiter de l'audience pour réclamer la restitution d'un 
petit navire des Etats Pontificaux, qui avait été capturé, 
naviguant sous pavillon français. Le Dey laissa alors éclater 
sa colère ; il accusa M. Deval d'avoir fait fortifier et armer 
La Galle, au mépris de ses ordres, et de favoriser les intrigues 
des Juifs, en détenant frauduleusement les lettres que le Roi 
de France^, disait-il^ avait envoyées en réponse aux siennes. 
Les deux interlocuteurs se parlaient en turc, sans l'inter- 
médiaire du drogman ; le dialogue devint assez animé, et, à la 
suite d'une riposte un peu vive du consul, Hussein le poussa 
avec l'extrémité du chasse- mouches qu'il tenait à la main, et 
le menaça de la prison. Deval se leva et se retira, en protes- 
tant contre le traitement dont il venait d'être l'objet. Une 
division navale, sous les ordres du brave capitaine GoUet, 
fut aussitôt dirigée vers Alger, et arriva dans la rade le 
11 juin. 'J'ous les Français qui se trouvaient à Alger furent 
embarqués le \2 par les soins du consul, qui partit sur la 
goélette La Torche. Quelques jours après, le personnel de la 
Galle était, par une mesure semblable, mis à l'abri de la 
vengeance des Turcs, qui ravagèrent les Etablissements, où 
ils ne purent que détruire les murailles, et enlever six vieux 
pierriers hors d'usage. Gette dévastation avait été confiée aux 
soins d'Ahmed Bey, par Hussein, qui avait refusé toute salis- 



390 CnAPITRE VINGT-CINQUIEME 

faction au capitaine Collet ; on lui demandait de faire des 
excuses, d'arborer le pavillon français sur tous les forts, et de 
le saluer de cent coups de canon. Il qualifia ces exigences de 
ridicules, et ne fit aucune réponse ; le 15, le blocus fut déclaré; 
il devait durer trois ans. 

Ce fut une longue et pénible campagne ; Collet acheva d'y 
user ce qui lui restait de forces et mourut le 20 octobre 1828; 
M. de la Bretonnière lui succéda dans le commandement. La 
monotonie inséparable d'une opération de ce genre fut quel- 
quefois rompue par d'heureux exploits ; le 4 octobre 1827, la 
flotte algérienne, composée d'une frégate, quatre corvettes et 
six bricks, essaya de forcer le blocus ; Collet fondit sur elle 
avec deux frégates, deux bricks et une canonnière ; après trois 
heures d'un combat assez vif, les Reïs furent forcés de rentrer 
dans le port ; Hussein les reçut fort mal et faillit leur faire 
couper la tête. Le 22 mai 1828, \ Adonh et V Alerte^ par un 
coup de merveilleuse audace, enlevèrent une prise marseil- 
laise au pied même du fort de Mers-el-Kébir ; le 25 octobre de 
la même année, quatre corsaires furent anéantis sous les 
batteries du Cap Caxine, dont nos marins réduisirent le feu 
au silence. D'un autre côté, Fescadre éprouva quelques revers; 
le 18 juin 1829, VIphigénie et la Duchesse de Berry perdirent 
trois canots et vingt-cinq hommes dans une attaque fort 
brillante, mais pour laquelle on avait négligé de prendre 
toutes les précautions nécessaires. Un peu moins d'un an 
après, le Silène et V Aventure vinrent^ par une brume épaisse, 
s'échouer près du cap Bengut. Plus de la moitié des équipages 
fut traîtreusement égorgée par les indigène^, qui avaient, 
pendant deux jours, donné l'hospitalité aux naufragés, et qui 
vendirent ensuite leurs têtes au Dey. Celui-ci, non content 
d'avoir provoqué ce lâche assassinat, fit exposer aux insultes 
de la populace ces tristes débris, qu'il avait payée cinquante- 
cinq mille francs aux meurtriers. La mesure était comble, et 
l'heure du châtiment approchait ; elle eût sonné depuis long- 
temps sans la résistance néfaste que le Conseil Royal avait été 
forcé de combattre en France même, depuis le commencement 
des hostilités. L'opposition parlementaire avait choisi pour 
terrain la question d Alger \ avec la mauvaise foi et le manque 



LES DEYS 391 

de patriotisme dont nous avons eu depuis de si misérables et 
si nombreux exemples, elle créait au Gouvernement de 
sérieux embarras , en même temps qu'elle encourageait 
Hussein à résister, en lui faisant espérer l'impunité de son 
insolence, à un tel point qu'il eut la naïveté de demander au 
capitaine Bruat, alors prisonnier; « Si, en cas de guerre 
déclarée, les soldats français consentiraient à marcher contre 
lui.» Cette infatuation n'était que risible ; mais le désarroi 
que les discours des Bignon, des Salverle, et de tant d'autres, 
inconnus aujourd'hui, mettaient dans l'opinion publique et 
dans le Conseil lui-même, devenait une chose des plus funes- 
tes. On en arriva à une reculade, sous les yeux de l'Europe 
attentive, et à la joie de TiNugleterre jalouse. M. de la Breton- 
nière reçut, au mois de juin 1829, l'ordre de faire de nouvelles 
tentatives de conciliation; la France allait à l'extrême limite 
des concessions possibles^ ne demandant plus que la mise en 
liberté des captifs, l'envoi d'un ambassadeur à Paris, et une 
déclaration d'armistice. Le 30 juillet, le vaisseau la Provence 
et le brick V Alerte mouillèrent en rade à trois heures de l'après- 
midi ; le 31, le commandant de l'escadre eut une entrevue 
avec le Dey, et il y fut arrêté que l'audience définitive serait 
donnée le 2 août. Elle commença à midi et dura deux heures; 
l'envoyé du Roi épuisa en vain tous les moyens de concilia- 
tion, obéissant à regret aux instructions qu'il avait reçues ; 
Hussein montra la plus mauvaise volonté. Il se croyait assuré, 
quoiqu'il arrivât, que l'Angleterre ne permettrait pas à la 
France de s'emparer d'Alger; de plus, comme tous ses pré- 
décesseurs, il tombait en proie à la manie orgueilleuse: 
(( J'ai de la poudre et des canons! » dit-il en se levant pour 
mettre fin à la discussion. M. de la Bretonnière se retira sans 
ajouter un mot ; aux portes de la Casbah, il fut arrêté par le 
consul de Sardaigne et par le drogman, qui le supplièrent 
d'attendre encore un jour; après quelques hésitations, il 
promit de le faire ; la mer était tellement mauvaise, que son 
canot mit trois heures à franchir les quinze cents mètres qui 
le séparaient du bord. 

Le 3, à midi, n'ayant pas reçu la soumission qu'on lui avait 
laissé espérer, il donna l'ordre d'appareiller, et de sortir de la 



392 CriAPITRE VINGT-CINQUIEME 

baie sous pavillon parlementaire ; le brick VAlo^te ouvrit la 
marche; lèvent forçait les deux navires à passer sous les 
batteries de la ville. Vers deux heures, la batterie du Fanal 
donna le signal du feu, et une centaine de projectiles furent 
lancés en moins d'une demi-heure sur la Provence, qui fut 
atteinte onze fois, et continua majestueusement sa route^ 
afin de bien faire constater à tous Todieuse violation du droit 
des gens. M. de la Bretonnière fit preuve en cette périlleuse 
occasion d'une très grande dignité et d'un remarquable sang- 
froid. Sa conduite fut admirée par tous ceux qui furent 
témoins de cet attentat * ; cependant un pair de France , 
M. l'amiral Verhuel, plus célèbre comme courtisan que comme 
marin, chercha à l'incriminer de n'avoir pas mis en panne, 
manœuvre qui eût infailliblement jeté son navire sur les 
rochers de Bab-el-Oued. Cet orateur, qui se faisait le cham- 
pion des Algériens, eût peut-être été plus juste en invoquant 
pour leur défense l'abus du pavillon parlementaire qui avait 
été fait en 1816 par lordExmoulh. 

Le Dey ne fit aucune démarche officielle pour exprimer un 
regret de cet attentat. On dit qu'il blâma les chefs de batterie, 
et que l'Oukil-el-PIardj de la marine fut destitué ; rien ne 
vient confirmer cette assertion, dont l'auteur est le drogman 
du Dey et qui n'a aucune valeur historique. Au moment où le 
rapport du commandant de l'escadre arrivait en France, 
le ministère Polignac était au pouvoir; l'expédition d'Alger fut 
résolue. 



1. Voir la lievue Africaine 1877, p. 409. 



CHAPITRE VINGT-SIXIÈME 

LA CONQUÊTE D'ALGER 



SOMMAIRE. — L'expédition d'Alger est résolue. — Préparatifs de guerre. — 
Négociations avec les puissances européennes. — Opposition de l'Angleterre. 

— État intérieur d'Alger. — Embarquement dns troupes, et navigation. — 
Occupation de la presqu'île de Sidi-Ferruch. — Prise du plateau de Staouëli. 

— Combats dans le Sahel et le Fbâs. — Siège du Fort l'Empereur. — 
Capitulation du Dey. — Conquête d'Alger. 



La politique de conciliation qu'avait adoptée le ministère 
de M. de Martignac à l'égard d'Alger ne pouvait plus être 
continuée ; d'un côté elle encourageait le Dey dans son obsti- 
nation et sa résistance ; de l'autre, elle était onéreuse pour le 
pays, auquel le blocus coûtait plus de sept millions par an, et 
qui perdait par surcroît les bénéfices du commerce avec les 
Etats Barbaresques, ce qui excitait les doléances des ports du 
Midi. Enfin, il était impossible de laisser impuni l'outrage 
fait au pavillon français. La guerre fut donc résolue en prin- 
cipe dès les premiers jours du ministère Polignac (8 août 1829); 
cependant le gouvernement du Roi, désireux d'affirmer sa 
modération devant l'Europe, jusqu'à la limite du possible, 
ordonna au général Guilleminot, ambassadeur à Constanti- 
nople, d'inviter le Sultan à contraindre son feudataire aux 
réparations exigibles. Cette solution diplomatique n'ayant pas 
réussi, non plus qu'une autre combinaison, qui consistait à se 
servir du pacba d'Egypte, Méhémed-Ali, pour châtier la 
Régence, il fut déclaré, dans le Conseil tenu le 31 janvier 1830, 
que l'expédition d'Alger était décidée , et les préparatifs 
furent aussitôt commencés. Les ministres de la marine et de 
la guerre, MM. d'IIaussez et de Bourmont, furent chargés d'y 
apporter tous leurs soins. Depuis les premières délibérations, 



394 CHAPITRE VINGT-SIXIEME 

qui avaient eu lieu en 1827, il avait été arrêté que l'attaque se 
ferait par terre ; le mémoire fourni à Napoléon 1" par le 
commandant Boiitin, le rapport du capitaine Collet, les décla- 
rations de MM. Dupetit-Thouars et de Taradel, et les leçons 
elles-mêmes de l'histoire ne laissaient aucune incertitude à 
ce sujet ; il était enfin devenu évident à tous que les canon- 
nades et les bombardements ne seraient jamais que des demi- 
mesures, inutiles la plupart du temps, et, en tous cas, plus 
onéreuses pour l'assaillant que pour celui qu'il s'agissait de 
punir. En vertu de ces considérations, le Conseil prit la déci- 
sion de débarquer les forces nécessaires pour s'emparer de la 
ville et s'y maintenir au besoin; sur l'avis de M. Dupetit- 
Thouars, on choisit pour cette opération la presqu'île de Sidi- 
Ferruch , déjà désignée dans le rapport du commandant 
Boutin, qu'on avait retrouvé aux archives de la Guerre. 
Le 2 mars 1830, le Roi annonça sa résolution aux Chambres ; 
le commandement de l'armée fut confié à M. de Bourmont ; 
celui de la flotte au vice-amiral Duperré ; chacun d'eux 
s'occupa de la besogne qui lui incombait avec la plus grande 
activité ; mais, dès les premiers jours, on put remarquer chez 
le commandant de la marine un esprit de pessimisme qui ne 
Tabandonna plus, et qui eût peut-être compromis le succès, 
sans la fermeté de M. d'Haussez et le sang-froid du Général 
en chef. Il y avait, du reste ^ dans presque toute l'armée 
navale, peu de confiance dans la réussite de cette campagne ; 
il estjuste d'ajouter que, lorsque la détermination eut été prise, 
l'ardeur et la bonne volonté ne manquèrent pas plus aux 
marins que le courage ; il est facile d'en juger par les faits. 
Moins de vingt jours après l'envoi des ordres, les ports de 
rOcéan avaient fait partir tous les bâtiments qui leur avaient 
été demandés, sauf deux vaisseaux et trois frégates, qui 
arrivèrent un peu plus tard, mais en temps utile. A la fin 
d'avril, toute l'armée était réunie en Provence ; elle se com- 
posait de trois divisions , sous les ordres des généraux 
Berthezène, de Loverdo et Des Cars ; M. de Lahitte comman- 
dait l'arlillerie et M. Valazé le génie ; le service de l'inten- 
dance était dirigé par le baron Denniée ; l'effectif dépassait 
les chilTres de trente mille hommes et quatre mille chevaux ; 



LA CONQUÊTE d'aLGER 395 

le parc d'artillerie de siège se composait de quatre-vingt-deux 
pièces de gros calibre et de neuf mortiers ; l'artillerie de 
campagne comptait quatre batteries montées et dix batteries 
à pied. Le 25 avril, six cent soixante-quinze navires, dont 
cenl trois bâtiments de guerre, étaient réunis à Marseille et à 
Toulon ; sur cet immense armement, on embarquait avec le 
plus grand ordre les ambulances, les équipages, les tentes, 
les outils, les munitions, et des vivres pour deux mois; ces 
derniers formaient soixante-dix-huit mille six cent quarante- 
cinq colis, qu'on avait eu le soin de revêtir d'une double 
enveloppe imperméable, précaution qui devint, comme on le 
verra, des plus utiles. 

L'embarquement des troupes, commencé le 11 mai, fut 
contrarié par le mauvais temps, et ne put être complètement 
terminé que le 18. Ce fut seulement le 25 que le vent permit 
à l'amiral de donner l'ordre d'appareiller. Tous les récits 
contemporains nous traduisent l'impression de l'imposant 
spectacle qu'offrit le départ de celte superbe flotte, emportant 
vers des destins inconnus l'élite de l'armée française. Ces 
belles troupes avaient été choisies avec soin parmi l'affluence 
des demandes ; celles-ci se trouvèrent si nombreuses qu'il 
fallut écarter des officiers qui demandaient à servir sans 
grade ni solde, et des sous-officiers qui s'offraient à partir 
comme soldats. Les États-Majors avaient été composés de 
façon à y faire entrer en nombre égal des officiers de l'an- 
cienne et de la nouvelle armée ; c'était une sage mesure 
militaire, qui étayait l'audace juvénile des uns par la vieille 
expérience des autres ; c'était en même temps une excellente 
idée politique, de nature à effacer les dernières traces des 
douloureuses dissensions qui divisaient l'armée depuis 1815. 
De nombreux volontaires, appartenant à toutes les nations, 
avaient brigué la faveur de se joindre au corps expédi- 
tionnaire. 

Pendant qu'on faisait les préparatifs qui précédèrent le 
départ, le Gouvernement royal avait ouvert des négociations 
avec les puissances européennes et les avait officiellement 
informées de l'objet de ce grand rassemblement de forces 
maritimes cl terrestres. Le terrain avait, du reste, élé préparé 



396 CHAPITRE VINGT-SIXIÈME 

longtemps d'avance avec une très grande habileté ; la Russie 
se montrait une amie dévouée; la Prusse et l'Autriche 
voyaient avec plaisir la France dépenser hors de l'Europe 
l'exubérance de son activité ; les États secondaires désiraient 
avec ardeur le succès d'une campagne qui détruirait la 
piraterie , et qui les soustrairait à des tributs onéreux et 
humiliants ; les seules résistances qu'on eût à craindre 
devaient donc venir de la Turquie et de TAngleterre. 

Bien que la Porte n'eût plus depuis longtemps de domina- 
tion effective sur Alger, la Régence n'avait jamais hautement 
proclamé son indépendance, et, au contraire, reconnaissait 
volontiers la suzeraineté du Sultan, tout en ne tenant aucun 
compte de ses ordres, quand ceux-ci lui déplaisaient. Il n'en 
est pas moins vrai que, nominativement, elle faisait partie de 
l'Empire Ottoman, et cette fiction suffisait pour permettre à 
une puissance jalouse d'entraver l'action commencée. Ce 
premier obstacle fut très ingénieusement écarté par le général 
Guilleminot, qui ne cessa pas d'insister auprès du Divan pour 
qu'il fit obtenir à la France les réparations qui lui étaient 
dues ; le Turc, trop orgueilleux pour avouer son manque 
d'autorité sur ceux qu'on feignait de considérer comme ses 
vassaux obéissants, louvoyait pour gagner du temps, ce qui 
agréait fort au Conseil Royal, harcelé en ce moment à l'in- 
térieur par l'opposition libérale; enfin, lorsque l'action fut 
décidée, et que l'ambassadeur reçut l'ordre de parler haut, et 
de rappeler que les anciens traités , appuyés de maints 
précédents, autorisaient le Roi à se faire justice par lui-même, 
le Divan crut à une vaine menace ; Alger avait été si souvent 
et si inutilement attaqué, qu'à Conslantinople, on croyait la 
Régence invincible. 

L'Angleterre ne partageait pas ces illusions ; le succès de 
l'opération lui apparaissait comme très possible ; peu accou- 
tumée au désintéressement , elle ne croyait pas à celui 
d'autrui, et la pensée que la France pût prendre pied entre 
Gibraltar et Malte lui semblait intolérable. Ses hommes d'État 
( la haine envieuse est perspicace ! ) voyaient peut-être dans 
l'avenir, une Afrique du Nord soumise à la France et peuplée 
par elle, barrière difficile à franchir le jour où on voudrait 



LA CONQUETE d'ALGER 397 

satisfaire les éternelles convoitises. La longue lutte d'intrigues, 
que la Grande-Bretagne soutenait depuis le commencement 
du xvn° siècle pour assurer sa prédominance sur l'Odjeac^ 
toutes les sombres manœuvres qui lui avaient tant coûté d'or 
et provoqué TefFusion de tant de sang innocent, tout cela 
allait donc aboutir à faire flotter le drapeau fleurdelisé sur 
les murs de la Casbah ! La seule idée d'une semblable 
éventualité la remplissait d'indignation ; tout d'abord , 
enhardie par la faiblesse du ministère Martignac, elle avait 
encouragé le Dey dans sa résistance « en l'assurant que la 
France céderait, parce qu'elle n'était nullement dans l'inten- 
tion de lui faire la guerre » ; lorsqu'elle reconnut son erreur, 
elle essaya de prendre un ton comminatoire ; cela ne lui réussit 
qu'auprès du Pacha d'Egypte , à la grande satisfaction de 
Charles X, qui, préférant de beaucoup l'action directe de ses 
armes, adressa le d2 mars à toutes les puissances une nouvelle 
note, par laquelle il leur offrait de se concerter en commun 
avec elles après la victoire « à l'effet de déterminer le nouvel 
ordre de choses qui , pour le plus grand avantage de la 
chrétienté, devrait remplacer le régime détruit. » Mais cette 
ouverture ne donnait aucune satisfaction au cabinet de Saint- 
James, qui se voyait d'avance isolé dans un congrès futur, où 
tout le monde, excepté lui, eût voté en faveur des vainqueurs 
de la barbarie. Il ne cessa donc d'insister pour que le Gouver- 
nement de la Restauration s'engageât à ne pas conserver sa 
conquête, et ne parvint qu'à lasser par ces exigences la lon- 
ganimité du Roi, qui finit par répondre: « Nous ne nous 
mêlons pas des affaires des Anglais ; qu'ils ne se mêlent pas 
des nôtres. » Cette phrase résolue devint le mot d'ordre du 
Conseil, qui refusa catégoriquement de rien ajouter aux 
termes de la note du 12 mars. Le ministère anglais, dont 
l'irritation grandissait chaque jour, se crut permis de traduire 
ce sentiment avec une arrogance hautaine, procédé familier à 
des gens qui ont toujours voulu faire prendre leurs menaces 
pour des actes ; cela ne lui servit qu'à s'attirer de dures 
ripostes, qui, toutes, sous une forme diplomatique, furent 
l'exacte traduction du mot qu'une colère patriotique avait 
arraché à M. d'Haussez, lors d'une discussion récente sur- 



39g CHAPITRE VINGT-SIXIEME 

venue entre lui et Lord Stuart : « La France se moque de 
TAno-leterre. » Comme de coutume , quand elle fut bien 
convaincue qu'on ne céderait pas, elle se tut, et chercha à 
ourdir de nouvelles trames. 

Pendant tout ce temps, la population d'Alger était en 
grand désarroi. Hussein cherchait en vain à y exciter le 
fanatisme religieux par de mensongers bulletins de victoire et 
par des prédications chèrement payées ; la misère était à son 
comble ; car la rigueur impitoyable du blocus n'avait pas 
laissé entrer une seule prise depuis plus de trois ans, et le 
peu de commerce que faisait autrefois la ville était complète- 
ment arrêté. Les nouvelles du formidable armement des 
chrétiens circulaient dans la foule, se grossissant des exagé- 
rations populaires, et Ton se rappelait avec terreur les vieilles 
prophéties. La Milice, peu nombreuse et très affaiblie, se 
méfiait des Deys depuis le massacre du 29 novembre 1817; 
les Colourlis, qui se souvenaient de l'avoir vaincue ce jour-là, 
redressaient la tête, et l'on avait su, chose jusqu'alors inouïe, 
qu'un Maure avait pu frapper publiquement un janissaire sans 
que cet attentat fût châtié ; aussi le recrutement du corps 
devenait de jour en jour plus difficile ; personne n'ignorait que 
la solde se faisait en puisant dans la Khazna, et cela seul 
imprimait à tous une sorte de terreur superstitieuse. Les 
conspirations recommencèrent, et Hussein, jusque-là d'une 
humeur assez débonnaire, devint méfiant et cruel ; les exécu- 
tions se succédèrent sans rien apaiser. La première et la plus 
illustre des victimes fut le vieil Agha Yahia, sacrifié à d'in- 
justes soupçons dès le mois de février 1828 ; le Dey dut amè- 
rement regretter ce soldat éprouvé, lorsqu'au jour du danger, 
il fallut remettre le commandement à l'incapable Ibrahim. Au 
reste, dans les deux dernières années de son règne, il se 
montra tout à fait affolé, tantôt rempli de jactance, tantôt 
dévoré de soucis, et se promenant seul, pendant des nuits 
entières, sur les terrasses de son palais ; il menaçait le Bey de 
Tunis de l'exterminer, s'il ne joignait pas ses armes aux 
siennes, et s'en faisait ainsi un ennemi mortel; il répondait 
Insolemment aux sages avis de Méhémet-Ali, qui rengageait 
à faire quelques concessions : « Continue à vendre tes fèves 



LA CONQUÊTE d'aLGER 399 

aux infidèles, au lieu de donner des conseils à ceux qui ne 
l'en demandent pas ! » Cependant il se préparait à opposer 
une vigoureuse résistance ; le front de mer avait été forte- 
ment armé et approvisionné de munitions, aussi bien que les 
batteries de côtes ; l'entrée du port avait été fermée par des 
chaînes, et le peu de navires qui s'y trouvaient mis en état de 
combattre ; les canonnières avaient été blindées et transfor- 
mées en bombardes. Hussein ne craignait pas une attaque par 
terre ; il ne croyait ni à la possibilité d'un débarquement sous 
le feu de ses canons, ni au succès d'une marche dans le Sahel 
d'Alger. Il avait donc négligé les fortifications de la ville, 
dont il croyait les défenses extérieures plus que suffisantes, 
et s'était contenté de convoquer les contingents des pro- 
vinces. 

Le 23 mai, à cinq heures du soir, la flotte française, sortie 
de Toulon, cinglait vers les Baléares. Le 26 au matin, les 
vigies signalèrent deux frégates ; l'une d'elles était la 
Duchesse-de-Berry , l'autre un navire turc, battant pavillon 
amiral, et portant à son bord un envoyé ottoman, Tahir- 
Pacha, qui venait, disait-il, « concilier les différends existant 
entre la France et les Algériens ». Il fut invité à continuer sa 
route, et à présenter au Conseil Royal les propositions, que 
des chefs d'armée n'avaient pas même à écouter. Ce person- 
nage venait de se voir refuser l'entrée du port d'Alger par 
M. de Clairval, qui, commandant le blocus, avait reçu de 
M. d'Haussez l'ordre formel de s'opposer au débarquement de 
l'émissaire turc, dont la prétendue mission pacifique cachait 
un piège dangereux, que venait de tendre l'Angleterre aux 
abois. Si Tahir eût pu pénétrer dans Alger, y exhiber le 
fîrman qui lui ordonnait de prendre le pouvoir et de faire 
tomber la tête d'Hussein ; s'il eût, après cette exécution, offert 
à la France, au nom du Sultan, les réparations jadis deman- 
dées et une indemnité de guerre, que restait-il à exiger en 
présence de ce dur châtiment du coupable? Et cependant, 
quelle déception, et quelles funestes conséquences politiques 
n'eût-elle pas pu avoir? Heureusement, le ministre de la 
marine veillait, et il a eu le droit d'écrire plus tard avec un 
légitime orgueil : « L'exécution ponctuelle de cet ordre a 



400 CHAPITRE VINGT-SIXIEME 

écarté une des plus grandes difficultés que l'expédition pou- 
vait rencontrer. » 

Le 31 mai, à la pointe du jour, par une brise d'est et un 
temps brumeux, le cap Caxine était signalé ; la flotte de 
débarquement n'avait pas encore paru. L'amiral Duporré fit 
virer de bord, et on gouverna vers le nord;, pour rallier la 
flotte tout entière dans la baie de Palma. Ce fut un grand 
tort ; car la flottille arriva en vue du cap le même jour, et nul 
temps n'était plus propice à un débarquement que celui qu'il 
faisait. Mais le Commandant de la marine montra, en cette 
occasion^ aussi bien que pendant presque toute l'expédition, 
une timidité regrettable, justifiant ainsi le principe qui veut : 
« Que celui qui se méfie du succès ne soit jamais chargé du 
commandement de l'opération- » Certes, la responsabilité qui 
lui incombait était grande ; mais il n'eût pas du oublier que 
tout retard pouvait devenir fatal et qu'un chef de guerre doit 
savoir aff'ronter certains hasards, sous peine d'en risquer de 
pires. En fait, le jour où le mouvement rétrograde fut exécuté, 
l'état de la mer était le plus favorable possible pour débarquer 
dans la baie de Sidi-Ferruch, et il se maintint tel pendant 
cinq jours encore. L'armée, impatiente de la vie du bord, et 
ardente au combat, s'éloignait à regret de cette terre un 
instant aperçue ; le mécontentement général était à peine 
contenu par la discipline. Le 9 juin, on sortit enfin de la baie 
de Palma, et, dans la matinée du 12, on apercevait Alger à 
une distance moindre de douze milles. La mer était grosse, 
le vent variable ; des grains fréquents s'élevaient dans l'ouest ; 
les éclairs sillonnaient le ciel du sud -ouest au sud -est; 
l'amiral, toujours en proie aux appréhensions accoutumées, 
donna l'ordre de prendre le bord du nord. Celte fois, M. de 
Bourmont n'hésita plus ; il avait reçu avant son départ les 
pleins pouvoirs, dont il ne devait cependant se servir qu'en 
cas de nécessité absolue ; il jugea que le moment était venu 
de les utiliser, et il fit bien. Ses troupes, embarquées depuis 
près d'un mois, commençaient à souffrir, et, quoique l'état 
général de la sanlé fut satisfaisant, on pouvait prévoir qu'il 
n'en serait pas longtemps de même ; mais ce que redoutait 
surtout, et avec raison, le Chef de l'armée, c'était l'ébranlé- 



LA CONQUETE d'aLGER 401 

ment moral qu'amène infailliblement parmi les combattants 
des retards qu'ils ne s'expliquent pas, et qui substituent à 
l'ardeur du début de vagues terreurs desquelles on peut avoir 
tout à craindre. « Monsieur l'Amiral, dit-il, vous savez que 
«j'ai le droit de vouloir, et je veux que nous débarquions. » 
Le 13 juin, à huit heures du matin, la flotte défilait devant les 
batteries de la ville ; à sept heures du soir, elle occupait la 
baie de Sidi-Ferruch, n'ayant eu à supporter que quelques 
coups de canon et quelques bombes. Le lendemain, à la 
pointe du jour, la première division débarquait sans rencon- 
trer de résistance ; à sept heures du matin, elle marchait vers 
les batteries ennemies, élevées sur un mamelon distant d'en- 
viron douze cents mètres, sous un feu assez vif, mais qui ne 
devint meurtrier qu'au dernier moment; les redoutes furent 
enlevées par une charge brillante, que ne parvint pas à trou- 
bler un seul instant l'attaque désordonnée de cinq ou six cents 
cavaliers ; les Turcs s'enfuirent, abandonnant treize canons 
et deux mortiers. Pendant ce temps, le mouvement conti- 
nuait, et le génie traçait déjà la ligne bastionnée qui allait 
fermer la presqu'île et la transformer en un camp retranché, 
facile à défendre. Elle fut occupée parla troisième division, 
les ambulances, les magasins de vivres et les parcs d'artillerie 
et du génie. 

Les quatre jours suivants furent employés à se consolider 
dans les positions acquises, et à organiser le camp; l'ennemi 
ne troubla le repos de l'armée que 'par quelques tirailleries, 
qui commençaient invariablement au petit jour et se termi- 
naient à huit ou neuf heures du matin. Dans la matinée du 16^ 
un violent ouragan se déclara vers neuf heures, et bouleversa 
la mer en quelques minutes, de telle façon que les bâtiments 
de transport ne purent pas tenir à l'ancre et souffrirent beau- 
coup. (( Si ce temps s'était prolongé deux heures de plus, dit 
l'amiral Duperré dans son rapport, la flotte était menacée 
d'une destf*uction peut-être totale. » M. de Bourmont eut un 
terrible moment d'anxiété ; l'artillerie de campagne était seule 
à terre, approvisionnée seulement de deux cent vingt coups 
par pièce ; l'armée n'avait que quinze jours de vivres ; tout le 
reste, gros matériel, chevaux de trait, munitions de réserve. 



402 CHAPITRE VINGT-CINQUIEME 

était encore à bord. Grâce à l'heureuse précaution qu'avait 
eue M. Denniée de faire envelopper chaque ballot d'une double 
enveloppe inperméable, on put parer à l'éventualité la plus 
pressante, et lancer à la mer les sacs de grains, les caisses de 
vivres et les barils, qui venaient un instant après s'échouer à 
la côte, où on les recueillait au fur et à mesure. A midi, le 
vent sauta à l'est, et la tempête, comme cela arrive souvent 
dans ces parages, se calma aussi vite qu'elle s'était déchaînée. 

Cependant l'Agha Ibrahim était venu asseoir son camp sur 
le plateau de Staouëli^, et y massait les contingents qui arri- 
vaient chaque jour de l'intérieur. Il avait choisi cette position 
pour fermer la route d'Alger à l'armée française, qu'il s'atten- 
dait à voir marcher en avant ; il ne tarda pas à attribuer 
l'immobilité de son ennemi à la crainte qu'il croyait lui 
inspirer, et se décida à prendre l'offensive ; il avait sous ses 
ordres une soixantaine de mille hommes. 

M. de Bourmont avait disposé ses troupes suivant un arc 
convexe, dont la gauche était voisine de la mer à l'est de la 
presqu'île, et dont la droite s'appuyait à l'Oued Bridja ; un 
coude fortement accentué de ce ruisseau très encaissé proté- 
geait les bivouacs, en leur servant de fossé. Le centre était 
couvert par des retranchements, deux batteries et une 
redoute ; tous ces ouvrages étaient solidement armés. La 
troisième division restait en « grande réserve » dans le camp, 
dont elle assurait la garde. 

Le 19, au petit jour, les Algériens attaquèrent, formés en 
croissant, refusant leur centre, et cherchant à déborder la 
gauche des Français pour les isoler de la presqu'île et les 
couper de la réserve. C'était une habile manœuvre ; car l'aile 
gauche était « en l'air », ayant été forcée, par la disposition 
du terrain, de laisser entre elle et la mer une trouée de cinq 
cents mètres environ; pour obvier à cet inconvénient, la 
brigade d'Arcine avait pris position un peu en arrière, prête à 
porter secours en cas de besoin ; on s'aperçut rapidement que 
cette précaution n'avait pas été inutile ; car les janissaires et 
le contingent de Titery firent à cette place une charge furieuse, 
rompirent les rangs ennemis, mirent le 28« de ligne en 
déroute et cédèrent avec peine aux efforts de la réserve, qui 



LA CONQLÈTE d'aLGER 4Ô3 

rétablit le combat, et qui^ attaquant à son tour, s'empara du 
mamelon boisé que l'ennemi occupait le matin. Pendant ce 
temps, la droite, qui avait été très impétueusement assaillie 
par le Bey de Constanline, l'avait victorieusement repoussé 
et le poursuivait au delà de l'Oued Bridja. Le centre avait eu 
affaire aux contingents d'Oran, dont il n'avait pas eu grand'- 
peine à se débarrasser, grâce à l'excellence de sa position et 
à la puissance de son artillerie. A six heures du matin, les 
brigades Clouet et Achard ayant g"agné une distance de quatre 
mille mètres, le général Berthezène avait dû porter sa division 
en avant pour ne pas briser les lignes, tandis que la droite 
poussait ses tirailleurs jusqu'à THaouch- Bridja. L'armée 
présentait donc maintenant un front de bataille oblique aux 
troupes algériennes, que TAglia ralliait sur le plateau de 
Staouëli, en avant de son camp. 

Le Général en chef arrivait à ce moment sur le champ de 
bataille ; bien que son intention première eût été de rester 
dans le voisinage extrême de sa base d'opérations, lorsqu'il 
vit quelle était Tardeur de ses troupes, combien la partie 
était engagée, et que l'ennemi fuyait de tous côtés, jugeant 
avec raison qu'une reculade produirait les pires effets, il prit 
rapidement ses dispositions et commanda l'attaque des batte- 
ries qui couvraient le bord du plateau. L'ordre fut accueilli 
par une explosion d'enthousiasme ; les ouvrages furent 
enlevés au pas de course ; les contingents indigènes prirent la 
fuite et furent poursuivis jusqu'aux premiers ravins du Bou- 
Zaréa. Les canons, les drapeaux, les tentes, des troupeaux, 
une quantité considérable de vivres et de munitions, furent les 
trophées de la victoire. Pendant la bataille, et derrière les 
combattants, le génie traçait une route qui fut lerminée le 
jour même de l'action; l'intendant général y avait lancé ses 
fourgons, qui arrivèrent à temps pour la distribution du soir ; 
les indigènes étaient émerveillés du spectacle de cette activité. 
Ces éclatants succès coûtaient aux vainqueurs cinquante-sept 
morts et quatre cent soixante-treize blessés ; les Algériens 
avaient perdu dix fois plus de monde. 

Après un premier moment de fureur, dans lequel il menaça 
son gendre de lui faire couper la tête, le Dey, ne voyant pas 



404 CHAPITRE VINGT-CINQUIEME 

arriver Tarmée française, reprit quelque sang-froid, et parvint 
à rallier une vingtaine de mille hommes ; en même temps, il 
mit le Fort l'Empereur en bon état de défense, et envoya 
des courriers dans toutes les directions pour appeler les 
croyants au Djehad. Ibrahim fut remplacé par le Bey de 
Titery, Mustapha, qui couvrit le Fhas de tirailleurs et d'em- 
buscades. 

M. de Bourmont se rendait très bien compte des dangers de 
l'immobilité ; mais il était forcément arrêté par le relard du 
convoi, qui portait tout ce qui était indispensable au siège 
d'Alger. Ces navires, que l'Amiral s'était entêté à ne pas 
mettre en route avec le reste de la flotte , avaient été retenus 
dans la baie de Palma jusqu'au 18 par le vent de sud-ouest; 
depuis leur départ, le calme avait été presque constant, et ils 
n'arrivèrent que le 24. Ce jour-là même , Mustapha, enhardi 
par une inaction dont il ne comprenait pas les motifs, vint 
offrir la bataille, et assaillit les avant-postes. Il fut durement 
accueilli par le général Berthezène, qui, à la tête de sa divi- 
sion, renforcée de la brigade Damrémont, le poussa, Fépée 
dans les reins, jusqu'à Sidi-Khalef ; il y eut une série de petits 
engagements assez vifs, dans l'un desquels un des fils du 
général en chef, Amédée de Bourmont, fut mortellement 
blessé. Les journées des 25, 26, 27 et 28 juin se passèrent en 
combats défensifs, sur la ligne qui s'étend de Sidi-Khalef à 
Dely-Ibrahim ; ils furent très opiniâtres et très meurtriers ; 
le Bey de Titery se servait avec une grande habileté de tous 
les mouvements de terrain, et fournit souvent au Duc Des 
Gars, dont la division venait d'entrer en ligne, l'occasion de 
montrer ses grandes qualités militaires. 

Pendant que l'armée s'affermissait sur les positions con- 
quises, le débarquement des outils du génie, de Tartillerie de 
siège et des chevaux de Irait s'opérait avec autant de rapidité 
que le permettaient les circonstances. Lorsque le général en 
chef eût enfin reçu la nouvelle tant désirée, et qu'il eut appris 
que son matériel serait prêt le 28, il se porta en avant des 
hgnes, et donna Tordre de marche pour le 29. A la pointe 
du jour, la troisième division s'ébranlait, attaquaitvivement les 
Turcs, qui, surpris, s'enfuyaient en désordre ; à cinq heures, 



LA CONQUÊTE d'aLGER 405 

le Duc Des Cars avait planté son guidon sur la crête la plus 
élevée du Bou-Zarca. A peu près à la même heure, la division 
Loverdo couronnait les hauteurs qui dominent le Frais- 
Vallon, et la division Berthezène poussait son avant-garde 
sur El-Biar. La journée était gagnée, et on n'avait plus qu'à 
s'établir, lorsqu'une erreur du Chef d'Etat-Major Général 
Desprez vint tout remettre en question. Trompé par la vue du 
brouillard qui couvrait la plaine de la Mitidja, et croyant 
reconnaître la mer en face de lui, il accusa d'erreur la carte 
de Boutin, dont on s'était servi jusque-là, et jugea l'armée 
engagée sur la route de Constantine, et beaucoup trop à 
droite; car son appréciation nouvelle plaçait en ce moment 
Alger, là oii se trouve aujourd'hui le village de Saint-Eugène. 
Il ordonna donc immédiatement im mouvement de retraite, 
malgré les protestations du Général d'Arcine, qui, voyant de 
ses yeux le Fort-l'Empereur, savait qu'on était dans la bonne 
voie, et suppliait qu'on vînt s'en assurer; il se fit répéter 
quatre fois Tordre de départ. Le Chef d'Etat-Major commit ce 
jour-là une faute qui faillit avoir les plus graves consé- 
quences ; car un désordre affreux se mit dans la ligne de 
bataille, qui^ interrompue dans sa retraite quand l'erreur eut 
été reconnue par le Général en chef, fut forcée de pivoter sur 
son centre, et de manœuvrer de façon à se présenter dans 
l'ordre inverse, en franchissant, dans un pays inconnu, des 
ravins profonds et boisés, où les colonnes s'égarèrent plus 
d'une fois, et vinrent se heurter dans une terrible confusion ; 
elle fut telle, que la deuxième et la troisième division se trou- 
vèrent complètement enchevêtrées l'une dans Fautre, et que 
les régiments qui les composaient conservèrent à peine 
quelques hommes au drapeau; le reste, mourant de soif, 
tourbillonnait sans direction dans les broussailles. Si l'en- 
nemi eut attaqué en ce moment, c'en était fait de l'armée. 
Enfin , au prix des fatigues excessives d'une marche de 
seize heures, sous un sirocco intense, on parvint à réoccuper 
le soir les positions sur lesquelles on se trouvait à six heures 
du matin ; une assez grande quantité de soldats ne rejoi- 
gnirent leurs corps qu'au milieu de la nuit, et la fatigue de 
tous était si grande, qu'il fallut renoncer à ouvrir la tranchée, 



406 CHAPITRE VINGT-CINQUIEME 

et qu'on put à peine entamer quelques travaux à deux heures 
du matin. Il eut suffi au général Desprez de faire son devoir, 
en vérifiant par lui-même les assertions de M. d'Arcine, pour 
éviter tout cela. Malgré ce fâcheux retard, l'armée était placée, 
et l'attaque du fort fut dirigée contre la face sud -ouest. 
Six batteries furent élevées, sous une grêle de projectiles, et 
en dépit de fréquentes sorties des tirailleurs ennemis. Le 
4 juillet, à trois heures et demie du matin, le feu s'ouvrit sur 
toute la ligne; les Turcs qui défendaient le Bordj montrèrent 
la plus grande énergie ; à neuf heures, il ne leur restait plus 
que cinq à six pièces en état de tirer. A dix heures, le 
Khaznadji, qui avait commandé la défense, et donné à tous 
l'exemple du courage, vit qu'il lui était impossible de résister 
plus longtemps, et mit le feu aux poudres. Mais les énormes 
murs résistèrent, et l'explosion ne renversa que la tour ronde 
du centre, et une partie de la face nord- ouest ; un demi- 
bataillon du 35^ s'élança sur les débris fumants et y arbora le 
drapeau. Alger se trouvait maintenant sous le canon français, 
et sa chute n'était plus douteuse; le Dey le comprit, et fit des 
offres de soumission. A deux heures de l'après-midi , le 
Khodja Mustapha se présenta au Fort, chargé d'offrir les 
réparations jadis exigées et les frais de la guerre. Presque à 
la même heure, Bou-Derba et Hassan-ben-Othman-Khodja 
venaient au nom d'un parti insurgé demander au Général s'il se 
contenterait de la tête du Dey ; ils parurent surpris, en consta- 
tant que leur proposition n'avait aucun succès, et que M. de 
Bourmont exigeait avant tout la reddition de la Casbah, des 
forts et du port. Ces singuliers ambassadeurs se retirèrent, 
et, une heure après, Mustapha-Khodja reparut; Hussein était 
résigné à capituler et ne discutait plus que quelques points de 
détail. Le lendemain matin, il apposa son cachet sur la con- 
vention suivante : 

i« Le fort de la Casaubah et tous les autres forts qui 
dépendent d'Alger, et le port de cette ville, seront remis aux 
troupes françaises le 5 juillet, à midi. 

2" Le Général en chef de l'armée française s'engage envers 
S. A. le Dey d'Alger à lui laisser sa liberté et la possession de 
toutes ses richesses personnelles. 



LA CONQUÊTE d'aLGER 407 

3° Le Dey sera libre de se retirer avec sa famille et ses 
richesses dans le lieu qu'il aura fixé. Tant qu'il restera à 
Alger, il y sera, lui et sa famille, sous la protection du 
Général en chef de Farmée française. Une garde garantira la 
sûreté de sa personne et celle de sa famille. 

4° Le Général en chef assure à tous les soldats de la Milice 
les mêmes avantages et la même protection. 

5° L'exercice de la religion mahométane reste libre. La 
liberté des habitants de toutes les classes, leur religion, leurs 
propriétés , leur industrie , ne recevront aucune atteinte. 
Leurs femmes seront respectées ; le Général en chef en prend 
l'engagement sur l'honneur. 

6° L'échange de cette convention sera fait, le S^ avant midi. 
Les troupes françaises entreront aussitôt après dans la 
Casaubah et dans tous les forts de la ville et de la Marine. 

A l'heure dite, l'armée fit son entrée, au milieu d'une popu- 
lation silencieuse, qui ne tenta pas la moindre résistance, 
quoique, pendant la nuit, le parti religieux se fût réuni, et 
eût cherché à provoquer un mouvement dirigé par le Muphti. 
Mais tout ce qui ne pouvait pas supporter la vue du Chrétien 
avait quitté la ville dès la première nouvelle de la capitula- 
tion, et les Janissaires, se méfiant bien plus des Algériens 
que des Français, s'étaient enfermés dans leurs casernes. La 
prise de possession se fit avec le plus grand ordre; s'il y eut 
quelques petites tentatives de pillage, très rapidement répri- 
mées, l'armée y resta étrangère ; seules, les riches villas des 
environs eurent à souffrir de la visite des contingents indi- 
gènes, qui s'étaient débandés après l'explosion du Fort l'Em- 
pereur, et qui emportèrent chez eux tout ce qui leur tomba 
sous la main. Le trésor de la Régence contenait une somme 
de plus de quarante-huit millions et demi ; le matériel de 
guerre , les approvisionnements et les biens domaniaux 
valaient à peu près autant; les dépenses de l'expédition se 
trouvèrent donc couvertes et au delà. 

Nous n'avons pas à relater ici les immondes accusations 
dont furent victimes ceux qui venaient d'exposer leur vie 
pour le pays ; l'enquête qui fut ordonnée en fit bonne 
justice ; notre tâche s'arrête au moment où le drapeau fran- 



CHAPITRE VfNGT-CINQUIEME 



çais remplace le pavillon vert sur les murs d'Alger la Guer- 
rière. 

Il y flottait maintenant, en dépit des tempêtes et des oura- 
gans, de la fanatique bravoure des derniers Janissaires, et de 
la pertinacité jalouse d'une rivale irritée. A l'heure de Tago- 
nie, lorsque le Dey, ayant perdu toute espérance, s'inclinait 
devant la force des armes, le consul anglais Saint-John avait 
cherché à ranimer son courage, et, voyant ses efforts inutiles, 
avait accompagné le parlementaire Mustapha, en offrant sa 
médiation. Rôle éternel de l'Angleterre, semblable à celui de 
l'aigle marin, qui intervient sans cesse entre Toiseau pêcheur 
et le poisson capturé, sauf à dévorer ce dernier! Mais M. de 
Bourmont n'était pas homme à se laisser ravir le moindre 
fruit de sa conquête, et il se refusa très nettement à toute 
compromission, invitant le diplomate officieux à ne pas cher- 
cher plus longtemps à s'interposer entre lui et le vaincu. 

Et désormais, la piraterie, dont la place d'armes venait de 
tomber aux mains de la civilisation, était à jamais détruite sur 
la Méditerranée; la France, fidèle à ses traditions séculaires^ 
venait encore de verser quelques gouttes de son sang pour 
affranchir les autres nations du joug humiliant qui pesait sur 
elles. 



CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES 



LA POLITIQUE TURQUE EN ALGÉRIE 



Depuis les premiers jours de la création de l'Odjeac jusqu'à 
celui de ranéantissement de sa puissance, le mode d'action 
des Turcs sur les Indigènes varia très peu; on peut dire qu'il 
est commun aux trois grandes époques de la Régence, et son 
immuabilité nous a engagé à en reporter l'étude à la fin dé* 
cet ouvrage. 

Lorsque les Barberousses et les Beglierbeys d'Afrique , 
leurs premiers successeurs , accomplirent la conquête de 
l'Algérie, ils y établirent le pouvoir et y fondèrent leur domi- 
nation par les procédés qu'employèrent de tout temps les 
Turcs dans de semblables occasions ; les tribus furent astreintes 
à la soumission, à l'impôt et au service militaire. La soumis- 
sion se traduisait par le présent d'hommage ; l'impôt était 
perçu parle chef indigène, qui le versait entre les mains du 
Gouverneur de la province, et le service militaire, qui n'était 
exigé qu'en temps de guerre, s'acquittait par l'envoi de con- 
tingents plus ou moins nombreux, suivant la gravité des cas 
ou l'importance des groupes. A l'origine, le commandement 
fut très fractionné^ et toutes les villes de quelque importance 
reçurent un Caïd, investi de l'autorité sur le pays limitrophe ; 
plus tard, la plupart de ces Caïdats furent supprimés et rem- 
placés par les Beyliks de TEst, du Sud et de l'Ouest. Les 
Beys exercèrent un pouvoir presque absolu ; leur devoir était 
de maintenir la paix intérieure et d'assurer le recouvrement 
de l'impôt ; à cet effet, ils entretenaient des garnisons dans 
tous les points fortifiés, et prenaient à leur service quelques 
tribus belliqueuses, qui contractaient, en échange de certains 



4-10 CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES 

avantages, robligation de prendre les armes au premier 
signal. Ces tribus constituaient le Makhezen ; elles étaient 
exemptes de toute contribution, sauf la Zeccat, à laquelle nul 
Musulman ne peut se soustraire. Le nombre des Mokhazni 
fut très variable, aussi bien que celui des Noubas qui gardaient 
les villes et les bordjs. 

Tous les ans, à la fin du printemps , trois petites armées 
sortaient d'Alger, pour prêter main forte aux Beys, qui com- 
mençaient à cette saison l'opération toujours difficile du 
recouvrement de l'impôt; les tribus Makhezen apportaient 
leur concours, et l'on profitait de ce rassemblement pour 
châtier les infractions qui avaient pu être commises, ou pour 
réprimer les velléités d'indépendance. Chaque Caïd était tenu 
de réunir à l'avance les contributions dues par le groupe 
qu'il commandait ; l'expédition, qui prenait le nom de Mahalla, 
durait environ quatre mois ; elle occasionnait de nombreuses 
exactions, tant de la part des chefs que de celle des simples 
soldats ; on arrivait ainsi à exaspérer les populations, et des 
révoltes éclataient fréquemment. Du reste, quelques tribus 
se faisaient un point d'honneur de ne jamais payer avant 
d'avoir ia.ii parler la poudre. 

Les redevances exigées se divisaient en deux classes dis- 
tinctes ; l'Achour (dixième^ auquel tout le monde était sou- 
mis, et la Moûna, qui ne frappait que les Raïas; tous deux se 
percevaient en proportion directe de la production ; mais la 
Moûna revêtait un caractère des plus vexatoires, en raison de 
la variété et de la multiplicité des taxes individuelles, qui 
devaient se solder, partie en argent, partie en nature. La fis- 
calité turque n'avait laissé échapper aucune matière impo- 
sable ; toute chose se trouvait frappée d'un droite les récoltes, 
les silos qui les conservaient, le marché où elles étaient ven- 
dues, les bêtes de somme qui les transportaient, la quittance 
même qui constatait le paiement; le tout^ sans parler des 
Aouaïd, ou impôts de coutume, variant d'un groupe à un 
autre. 11 est aisé de comprendre que ces charges, déjà si 
lourdes, se multipliaient par le mode de perception, en pas- 
sant entre les mains des agents du Caïd, puis entre celles de 
ce chef lui-même, avant d'être remises au trésorier du Bey, 



LA POLITIQUE TURQUE EN ALGÉRIE 411 

sorte de fermier général, auquel il n'était demandé aucun 
compte des moyens employés, pourvu qu'il accomplit le ver- 
sement annuel aux époques désignées. 

Les Indigènes étaient donc extrêmement pressurés, plus 
encore par les vices du système employé, et par la rapacité des 
collecteurs de taxes, que par les exigences du Trésor public ; 
cependant, ces exigences augmentaient chaque jour, en même 
temps que celles de la Milice et que l'abaissement des grands 
revenus dont la Régence avait jadis été enrichie par la Course 
ou les tributs prélevés sur les petits États européens. Le mal 
devint de plus en plus grand; des villes que Léon l'Africain 
et Marmol avaient vues commerçantes et prospères se dépeu- 
plèrent; plus d'une disparut entièrement; des régions jadis 
fertiles revinrent à l'état de déserts ; des peuplades fixées au 
sol redevinrent nomades, pour échapper plus facilement à 
l'oppression du vainqueur ; toutes se tenaient armées et prêtes 
à une révolte générale, à laquelle il manqua seulement un 
chef assez habile pour donner un peu d'homogénéité aux élé- 
ments de lutte ; les Turcs ne durent la conservation de leur 
pouvoir qu'aux divisions incessantes de leurs sujets, complè- 
tement rebelles par nature à tout sentiment d'union ou de 
nationalité. 

Au début, la conquête avait été facile ; la bravoure des 
Janissaires, leur discipline, la supériorité de leur armement, 
et les aptitudes guerrières de leurs chefs leur avaient procuré 
les rapides succès qu'obtinrent au Nouveau-Monde les Cortez 
et les Pizarre. D'ailleurs, les neuf dixièmes des Indigènes, 
c'est-à-dire les Raïas, assistaient avec une indifférence abso- 
lue à ces événements ; ils ne faisaient que changer de maîtres, 
et pouvaient espérer que les nouveaux seraient moins durs 
pour eux que l'aristocratie guerrière sous l'autorité de laquelle 
ils étaient courbés. La résistance fut donc très disséminée, 
dura peu de temps, et la suprématie turque fut établie tout 
d'abord assez solidement pour se maintenir ensuite pendant 
plus de trois siècles, en dépit de l'incurie apathique des Pachas 
et des Deys, et de l'insubordination toujours croissante des 
vaincus. Ceux-ci, après avoir été assujettis par la force, 
avaient accepté le joug par crainte des Chrétiens, qui sem- 



412 CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES 

Liaient alors vouloir s'établir à demeure sur le sol africain ; 
mais , lorsque les Espagnols , chassés successivement de 
toutes les positions qu'ils avaient occupées, furent refoulés et 
cernés dans les murs d'Oran et de Mers-el-Kebir, les idées 
d'autonomie se réveillèrent, et il fallut, pour les combattre 
avec avantage, s'appuyer sur les divisions intestines et sur 
l'influence des Marabouts. 

Les Turcs ne semèrent pas la discorde dans le pays con- 
quis ; elle y existait avant eux, et elle y a régné de tout 
temps ; l'esprit de çof ou de faction est une des marques 
caractéristiques de la race ; il se fait sentir de tribu à tribu, 
dans la tribu même et dans la moindre fraction de tribu ; les 
conquérants n'eurent donc qu'à l'utiliser à leur profit, en 
favorisant tour à tour les partis opposés, et en prenant fait et 
cause pour l'un ou pour l'autre d'entre eux, sous prétexte de 
pacification; sur ce terrain, ils rencontrèrent les Marabouts, 
dont il est nécessaire de dire quelques mots. 

Depuis l'abaissement de la puissance des Sultans de l'Est 
et de l'Ouest, les peuplades qui habitaient le territoire com- 
pris entre la Medjerda et la Moulouïa, s'étaient presque una- 
nimement soustraites à toute domination, et vivaient dans un 
état permanent de guerre et de désordre. Elles retournaient à 
grands pas à l'état barbare, lorsqu'elles furent, dans de cer- 
taines limites, arrêtées dans cette chute, par l'arrivée des 
Marabouts, qui vinrent s'installer au milieu d'elles vers le 
commencement du xiv^ siècle. Le caractère religieux des 
nouveaux venus ne tarda pas à leur valoir une autorité 
morale, dont ils se servirent pour apaiser les haines, pour 
répandre quelque instruction et pour substituer le régime de 
la légalité à celui de la violence; enfin, ils remplirent^ toutes 
proportions gardées d'ailleurs, le rôle civilisateur que 
jouèrent, à une certaine époque^ les moines d'Occident. Ils se 
montrèrent hostiles aux premiers progrès des Turcs, et les 
légendes affirment qu'Aroudj fit massacrer quelques-uns 
d'entre eux; plus tard, la haine du Chrétien devint un lien 
commun, et ils acceptèrent les faits accomplis, servant d'in- 
termédiaires entre les vaincus et les vainqueurs, et le plus 
souvent, doublement récompensés de leur mission pacifica- 



I 



LA POLITIQUE TURQUE EN ALGÉRIE "413 

trice. La politique des conquérants fut très adroite en ce qui 
concerne les relations qu'ils entretinrent avec les Marabouts ; 
ils n'essayèrent pas de se les attacher par un lien officiel, 
craignant de leur faire ainsi perdre la confiance des Indigènes ; 
mais ils les entourèrent de témoignages de respect, les gran- 
dissant ainsi aux yeux des populations, et ne négligeant, en 
outre, ni de rémunérer généreusement les services rendus, 
ni de châtier implacablement les démonstrations hostiles ; ils 
s'acquirent ainsi un concours secret qui leur fut maintes fois 
des plus utiles, et qui leur permit d'exercer le pouvoir avec 
des forces relativement minimes. 

Mais il est nécessaire de redire encore une fois que ce pou- 
voir se bornait à l'hommage et à la perception du tribut ; de 
plus, il faut constater que les montagnards se soustrayaient à 
toute obligation. Pour ne citer que les exemples les plus con- 
nus, souvenons-nous que la Grande Kabylie vécut dans un 
état d'insurrection presque permanent; que les tribus du 
Dahra, loin de payer l'impôt, harcelaient tous les ans l'escorte 
du Denouch d'Oran ; que, dans l'Aurès, la garnison de Biskra 
ne s'aventurait pas au delà de la vallée de l'Oued Abdi ; qu'aux 
portes d'Alger, à El Afroun, la Mahalla était régulièrement 
attaquée par les Soumata et leurs voisins. Rappelons-nous 
encore les appréciations de témoins oculaires tels que Peys- 
sonnel et Desfontaines, et concluons en disant que les Turcs 
occupèrent la Régence, mais qu'ils ne la gouvernèrent pas. 

Cependant cette occupation valut mieux pour les popula- 
tions que le régime anarchique qui l'avait précédée. Les 
guerres de cof devinrent moins fréquentes ; les raïas gagnèrent 
à cet apaisement une sécurité relative. Guidés par des senti- 
ments d'intérêt personnel, les vainqueurs les contraignirent à 
créer et à entretenir des routes, à ensiler leurs récoltes, à 
construire des konaks où caravansérails ; des mesures furent 
prises pour réprimer le brigandage. Malgré tout, l'épuise- 
ment du pays était inévitable et s'accrut chaque jour, fatale- 
ment amené par la constitution même de TOdjeac. En effet, 
en dépensant tout le revenu pour payer la Milice et pour enri- 
chir des Pachas qui retournaient le plus tôt possible à Gons- 
tantinople, on appauvrissait continuellement les classes labo- 



414 CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES 

rieuses, sans jamais rien leur i^endre. Les premiers Beglierbeys 
et les derniers Deys eurent une perception très nette des 
vices de ce système, et cherchèrent à y remédier en substi- 
tuant aux Janissaires une troupe recrutée dans Tintérieur du 
pays; ils échouèrent dans leurs tentatives, et, dès lors, ne 
furent plus armés que pour le mal. La préoccupation de leur 
sûreté personnelle absorba toutes leurs facultés , et ils se 
désintéressèrent de plus en plus du gouvernement des peuples, 
auxquels ils ne demandaient que l'argent nécessaire à calmer 
les appétits de la horde turbulente qui était devenue maîtresse 
de leur destinée. 



FIN 



TABLE DES MATIÈRES 



Introduction, 



Pages. 



Chapitre premier. — Les Espagnols en Afrique. 

La persécution des Mores. — Leur établissement sur le littoral africain. 

— Leurs pirateries. — Prise de Mers-el-Kebir. — Déroute de Mis- 
serghin. — Prise d'Oran, de Bougie et de Tripoli. — Soumission de 
TIemceii, d'Alger, Mostaganem, Tenes, Cherchell et Dellys. — 
Organisation et administration. — Tentatives infructueuses d'Aroudj 
contre Bougie , i 

Chapitre II. — Les Barberousses et la fondation de VOdjeac. 

Origine des Barberousses. — Leurs débuts. — Établissement en 
Kabylie. — Les Algériens appellent Aroudj à leur aide. — Meurtre de 
Selim-et-Teumi. — Mécontentement des Algériens. — Attaque de 
Don Diego de Vera. — Lutte contre les Reïs indépendants et les petits 
souverains indigènes. — Aroudj est appelé à Tlemcen. — Bataille 
d'Arbal et conquête du royaume de Tlemcen. — Les Espagnols 
prennent parti pour Bou-Hamou. — Prise de Kalaa et mort d'Isaac. 

— Siège de Tlemcen. — Mort d'Aroudj 20 

Chapitre IIL — Les Barberousses et la fondation de VOdjeac. (Suite.) 

Kheïr-3d-Din succède à son frère. — Il se déclare vassal de la l*orte. — 
Attaque de D. Hugo de Moncade. — Guerre de Tunis et trahison 
d'Abmed-ben-el-Kadi. — Kheïr-ed-Din se réfugie à Djigelli. — Les 
Kabyles se rendent maîtres d'Alger. — Kbeïr-ed-Din s'empare de 
Collo et Constantine, bat les Kabyles et reprend Alger. — Prise du 
Peiion. — Doria échoue devant Cherchel. — Conquête de Tunis. — 
Intervention de Charles Quint. — Ravage des Baléares. — Kheïr-ed- 
Din Capitan Pacha. — Sa mort 29 

Chapitre IV. — Alger sous les Beglierbeys. 

Alger avant les Turcs. — Sa population. — Gouvernement des Barbe- 
rousses. — Mœurs et coutumes des Janissaires, — Les Beglierbeys, 



^IQ TABLE DES MATIERES 

Pages. 

leur politique et leurs revenus. — Les Arabes et les Kabyles. — La 
Mariue. — Premières relations avec les puissances Européennes. — 
Les Consulats et les pêcheries de corail 42 

Chapitre V. — Les Beglierbeys et leurs Khalifats. 

Hassan-Aga. — Son origine. — Expédition de Charles -Quint contre 
Alger. — Hassan châtie les Kabyles de Kouko. — Son entreprise 
contre Tlemcen. — Le comte d'Alcaudete. — Succès et revers des 
Espagnols. — Mort d'Hassan. — Hadj-Becherben-Ateladja. — Révolte n 
des Rir'as ^^ 

Chapitre VL — Les Beglierbeys et leurs Khalifats. (Suite.) 

Hassan-Pacha. — Guerre dans le royaume de Tlemcen. — Départ 
d'Hassan. — Le Caïd Saffa. — Sala-Reïs. — Soumission de Tuggurt et 
de Ouargla. — Révolte des Beni-Abbes. — Soumission du Maroc. — 
Prise de Bougie. — Mort de Sala. — Hassan-Corso. — Siège d'Oran. 
— Tekelerli-Pacha. — Révolte de la Milice. — Meurtre de Tekelerki. 
Youssouf. — Yahia "73 

Chapitre VII. — Les Beglierbeys et leurs Khalifats. (Suite.) 

Retour d'Hassan-Pacha. — Guerre du Maroc. — Bataille de Fez. — 
Déroute de Mostaganem et mort du comte d'Alcaudete. — Révolte des 
Beni-Abbes. — Mort d'Abd-el-Azis. — Désastre des Gelves. — Insur- 
rection de la Milice. — Siège d'Oran et de Mers-el-Kébir 86 



Chapitf.e VIII. — Les Beglierbeys et leurs Khalifats. (Suite.) 

Siège de Malte. — Hassan est nommé Capitan-Pacha. — Mohammed- 
beri-Sala-Reïs. — Tentative de Juan Gascon contre Alger. — Euldj-Ali. 
Secours aux Mores d'Espagne. — Prise de Tunis. — Extension de la 
Course. — Bataille de Lépante. — Euldj-Ali est nommé Capitan- 
Pacha. — Tentative d'insurrection de la Milice. — Restauration des 
flottes ottomanes 99 



Chapitre IX. — Les Beglierbeys et leurs Khalifats. (Suite.) 

Arab-Ahmed. — Les Algériens demandent un prince français. — 
Désordres à Alger. — Prise et reprise de Tunis. — Ramdan. —Guerre 
du Maroc. — Hassan Veneziano. — Mécontentement de la Milice. — 
Djafer-Pacha. — Retour de Ramdan. — Révolte des Reïs. — Mami- 
Arnaute. ~ Retour d'Hassan Veneziano. —Mort d'Euldj-Ali. ... 112 

Chapitre X. — Alger sous les Pachas triennaux. 

Gouvernement des Pachas triennaux. — Usurpation du pouvoir par la 
Milice. — Le Divan. — La TaïfFe des Rtïs. — La Course. — Les René- 
gats. — La population. — Les Colourlis. — Les lodi^îènes. — Les 






TABLE DES MATIÈRES 417 

Pages. 

Esclaves, — Les Bagnes et les Hôpits^ux. — Relations de la Régence 
avec la Porte et les puissances européennes 124 

Chapitre XI. — Les Pachas triennaux. 

Dely-Alimçd. — Kheder. — Révolte des Kabyles. — Chaban. — Mus- 
tapha. — Kheder. — Révolte des Colourlis. — Mustapha. — Anarchie 
complète. — Dali Hassan. — Consulat de M. de Vias. — Soliman- 
Vénitien. — Relations de l'Espagne et des Kabyles. — Entreprise de 
Doria. — Tentative sur Mers-el-Fhâm. — Kheder. — Ses exactions. — 
Il est remplacé et châtié par Mohammed-Kouça. — Pillage du Bas- 
tion. — Ambassades de MM. de Castellane et de Brèves. — La Milice 
s'insurge contre la Porte. — Bekerli-Redouan. — Prise de Bone. — 
Les canons de Simon Dansa. — Mustapha Kouça. — Destruction de 
Bresk. — Hussein-el-Chick. — Mustapha-Kouça. — Soliman-Katanieh. 
— Nouveau pillage du Bastion. — Vice-consulat de M. Chaix. — 
Hussein-el-Chick . 138 



Chapitre XII. — Les Pachas triennaux. (Suite.) 

Émeutes à Alger. — Massacre des otages kabyles. — Ambassade en 
France. — Traité de 1619. — Massacre des Turcs à Marseille. — Saref- 
Pacha. — Expéditions de M. de Gondy, de l'amiral Mansel et du 
capitaine Lambert. — Mustapha-Koussor. — Mourad. — Khosrew. — 
Révolte de Tlemcen. — Guerre de Tunis. — La mission de Sanson 
Napollon. — Hussein-ben-Elias-Bey. — Traité de 1628. — Younès». — 
Retour d'Hussein. — Le Bastion. — Mort de Sanson Napollon. . . . 153 



Chapitre XIII. — Les Pachas triennaux. (Suite.) 

Accroissement de la Course. — Révolte des Colourlis. — La Taïffe et Ali- 
Bitchnin.— Mission de Sanson Le Page. — loussouf. — Les croisières 
permanentes. — MM. de Sourdis et d'Harcourt. — Ali. — L'amiral 
de Mantin. — Destruction du Bastion et emprisonnement du vice- 
consul Piou. — Insurrection des Kabyles et du Cheik El-Arab. — 
Bataille de Guedjal. — Combat naval de la Velone. — Révolte des 
reïs contre la Porte. — Cheik-Hussein. — loussef-abou-Djemal. — 
Mohammed-Boursali. — Ali-Bitchnin usurpe le pouvoir. — Sa fuite, 
son retour et sa mort. — Ahmed. — Rétablissement du Bastion. . . 176 

Chapitre XIV. — Les Pachas triennaux. (Suite.) 

Saint Vincent de Paul et les Consuls Lazaristes. — loussouf. — Ravages 
des pirates. — Répression. — Emprisonnement de M. Barreau. — 
Peste de trois ans. —Mohammed. —Ahmed. — Sévices sur M. Bar- 
reau. — Ibrahim. — Faillite Rappiot, et fuite du Gouverneur du 
Bastion. — Nouveaux embarras du Consul. — Révolte de la milice. 

-Ali ■ '''' 

27 



418 TABLE DES MATIÈRES 

Pages, 
Chapitre XV. — Les Aghas. 

Avènement des Aghas. — Khalil. — Ramdan. — Révolte kabyle. — 
Chaban. — Extension de la Course. — Croisières de Ruyter et du duc 
de Beaufort. — Expédition de Djigelli. — Ali. — Croisières chré- 
tiennes. — Mission de Trubert et rétablissement du Bastion. — 
Nouvelle révolution. — Avènement des Deys. — Hadj'Mohammed- 
Treki. — M. d'Alméras devant Alger 209 

Chapitre XVI. — Alger sous les Deys, 

Origine du gouvernement des Deys. — Son organisation primitive et 
ses modifications. — Abaissement de la Milice. — Les Puissances. — 
Relations avec l'Europe, la Porte, le Maroc et Tunis. — Les consuls 
et les présents. — Les Beys de l'intérieur et les indigènes. — Les 
Baldis, les Colourlis, les Juifs. — Le commerce. — L'armée et la 
marine. — Abaissement progressif des revenus. — Décadence de 
rOdjeac 22r. 

Chapitre XVIL — Les Derjs. 

Consulats de M. d'Arvieux et du P. Le Vacher. — Réclamation des 
Turcs détenus en France. — Mission de M. de Tourville. — Traités 
avec l'Angleterre et la Hollande. — Déclaration de guerre à la France. 
— Fuite de Hadj'-Mohammed-Treki. — Baba-Hassan. — Les deux 
bombardements de Duquesne. — Mezzomorto. — Mission de Tour- 
ville et traité de paix. — Consulat de Piole. — Intrigues anglaises et 
hollandaises. — Ibrahim Khodja. — La guerre recommence. — Bom- 
bardement du maréchal d'Estrées. — Renouvellement des traités. — 
Émeutes , et fuite de Mezzomorto 242 



Chapitre XVIII. — Les Deys. (Suite.) 

La nouvelle politique de la France. — Chaban. — Guerre de Tunis. — 
Guerre du Maroc. — Victoire de la Moulouïa. — Révolte des 
Baldis. — Les Juifs et les droits consulaires. — Meurtre de Chaban. 
— Hadj'-Ahmed. — Hassan- Chaouch. — Hadj'-Mustapha. — Défaite 
des Tunisiens et des Marocains. — Hassan-Khodja. -- Mohammed- 
Bagdach. ~ Prise d'Oran et de Mers-el-Kébir. — Dely-Ibrahim ... 260 



Chapitre XIX. — Les Deys. (Suite.) 

Ali-Chaouch. — H refuse de recevoir le pacha envoyé par la Porte. — 
Conspirations. — Tremblement de terre. — Mohammed-ben-Hassan. 
-- Révolte kabyle, famine et peste.— Cur-Abdi. — Refus d'obéissance 
à la Porte. — Conspirations. — Reprise d'Oran et de Mers-el-Kébir 
par les Espagnols. — Luttes devant Cran 270 



TABLE DES MATIÈRES 41 9 

Page». 
Chapitre XX. — Les Deys. (Suite.) 

Ibrahim. — Il se moalre mal disposé pour la France. — Intrigues 
anglaises. — Guerre et prise de Tunis. — Intervention inutile de Ja 
Porte. — Famine et peste de trois ans. -- M. de Jonville est mis aux 
fers. — Pillage de Tabarque. — Expédition malheureuse de M. de 
Saurins. — Ibrahim- Kutchuk. — Guerre de Tunis. — Révolte de 
Tlemcen. — Mohammed-ben-Beker. — Il rétablit l'ordre à Alger. — 
Projets de croisade. — Démarches inutiles de l'amiral Keppel. — 
Famine et peste de quatre ans. — Affaire Prépaud. — Ouzoun-Ali. — 
Combats et massacres dans la Jenina 291 



Chapitre XXI. — Les Deys. (Suite.) 

Ali-Melmouli. — Ses bizarreries. — Complots et exécutions. — Révolte 
kabyle. — Tremblement de terre. — Guerre de Tunis. — Intrigues 
anglaises. — M. Lemaire est mis aux fers. — Peste, révolte d'esclaves. 
— M. Vallière est mis aux fers. — La France exige et obtient une 
éclatante réparation. — Mohammed-ben-Osman. — Vaine attaque de 
l'amiral de Kaas. — Insurrection kabyle, sécheresse, sauterelles, trem- 
blement de terre, famine et complots. — Le Consul anglais est expulsé. 309 



Chapitre XXII. — Les Deys. (Suite.) 

Mohammed fortifie Alger. — Expédition d'O'Reilly. — Prise du Septi- 
mane. — L'Espagne cherche en vain à conclure la paix. — Famine, 
sauterelles, révolte des captifs déserteurs d'Oran. — Renvoi du Consul 
anglais. — Exploit de M. de Flotte. — Bombardements de Don 
Angelo Barcelo. — Traité onéreux de l'Espagne. — Peste, famine, 
complots. — Rachat des déserteurs d'Oran. — Révolte kabyle. ... 324 



Chapitre XXIII. — Les Deys. (Suite.) 

Baba-Hassan. — Tremblement déterre d'Oran. — Départ des Espagnols. 
Désordres dans l'intérieur. — Intrigues anglaises. — Emprunt français; 
fourniture de blé. — Bakri et Busnach. — Affaire Meyfrun. — Mus- 
tapha. — Guerre avec la France. — Bonaparte exige et obtient des 
réparations. — Révolte contre les Juifs ; meurtre de Busnach . . . 



Chapitre XXIV. — Les Deys. (Suite.) 

Ahmed. — Complots et exécutions. — Révoltes de Mohammed-beu-el- 
Harche et de Ben-Chérif. — Mekalech-Bey. — Révolte de Bou-Terfas. 
— Protestation collective des Consuls. — Cession des Établissements à 
l'Angleterre. — Guerre de Tunis. — Révolte d'Ahmed-Chaouch. — 
Ali-el-Rassal. — Désordres. — Hadj'Ali. — Exécutions. —Altercations 
avec la France.— Révolte des kabyles. — Guerre de Tunis. — Récla- 
mations de Bakri. — Mohammed-Khaznadji 3G3 



420 TABLE DES MATIÈRES 

Pages. 
CuAPiTRE XXV. — Les Deys. (Suite.) 

Umer. — Guerre avec les États-Unis d'Amérique. — Expédition de Loril 
Ëxmoutli. — Troubles, peste, révolte. — Ali-Khodja. — Ses luttes 
contre la Milice. — Hussein-Khodja. — Troubles dans l'intérieur. — 
Expédition de Sir Harry Neal. — Le Consul français est insulté. — 
Blocus d'Alger. — Mission de M. de la Bretonnière 375 

Chapitre XXVI. — La Conquête d'Alger, 

L'expédition d'Alger est résolue. — Préparatifs de guerre. — Négocia- 
tions avec les puissances européennes. — Opposition de l'Angleterre. 

. — État intérieur d'Alger. — Embarquement et navigation. — Occu- 
pation de la presqu'île de Sidi-Ferruch. — Prise du plateau de 
Staouëli. — Combats dans le Sahel et dans le Fhà3. — Siège du Fort 
l'Empereur. — Capitulation du Dey et conquête d'Alger 393 

Considérations générale? 409 

Table dos matière? 415 



ANGERS. — IMPRIMERIE BURDIN ET CS'^. RUE GARMER, 4. 







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DT Grammont, Henri Delmas de 

^99 Histoire d'Alger sous la 

A5G7 domination turque, I515- 

1830 



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