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Full text of "Histoire de Bicêtre (hospice-prison-asile) d'après des documents historique"

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HISTOIRE DE BICÈTRE 



BIBLIOTHÈQUE DASSISTANCE PUBLIQUE 



IITSTOIUE 

DE BIGETRE 

(HOSPICE - PRISON ASILE) 

D'APRES DES DOCUMENTS HISTORIQUES 

DKssiNs, FAi;-siMU.F,, PLANS iiANs i.i. i i:\Ti:, i'ii:i;iis justificatives 
Par PAUL BRU 

riii',! \i:k iiic 

M. le Docteur BOURNEVILLE 

M.Mrcii. .Ir l;;c,'tre, I;r,l:iriri.r iMi rli,-r ,lu l-,-n,,rcs mi'ilical. etc. 




AVKC 22 PLANniiEs OU Fii;unKs, i:t un pla.n cunkiial pk pnn.TiiK 



l'A lus 



AUX BUREAUX DU PROGRÈS 

MKIIIC.AL 
14, nie (!.■, Ciinnes, 14. 



LECROSNIER ET BABÈ 

KIHTKIUS 
Pl.irc (Je l'Eci.h'ilo-Médeciiio. 



IS'JU 



A Monsieur le Docteur E. PEYIiOX 

rtIHEC.TKUR riE I.'AnMIM-^TRATION' r.KNKIIAI.K DE I,"aSSISTANCE Pi:i!l.inUK A IVMîl? 
GIIEVALllCR DE l'oRIiHE NA'IIIINAL I>E LA I.KillON irUiiNNElR 



AVIS AUX LEGTEUKS 



Ijlfistoii'c de Biri'lvc qiK; nous piihlions aujourdliui est 
l'œuvre de ciiKj ans d'rludcs et du rrcdiui'clies pres(iue quoti- 
diennes. Autorisé par M. le IJ' Pkvimn, diri:rleur de l'Administra- 
tion générale de rAssislaiice jiuldique à Paris, à [)uiscr dans li-s 
arcliivi's d(^ radniinislralion et de l'hospice de Bicêlre les docu- 
nienls (jui nous étaient nécessaires, nous avons voulu, autant (juc; 
possible, nous rendre digne de la faveur qui nous était accordée, 
en écrivant une histoire sincère et vraie de Tun des plus gi'ands 
établissements hospitaliers de la capitale. Nous dédions celte œuvre 
à M. Peyron. Heureux serons-nous s'il juge (jui; notr(! travail est 
consciencieusement fait ! 

11 n'existaitjus(|u'à ])résent que quel(|ues monograjdiies ou des 
notices incomplètes sur Jîicêlre. Nous oll'rons une histoire com- 
plète depuis la (îraiif/c aa.v (>/(('/f/,r jus(ju'à nos jours. Tout en res- 
pectant scrupuleusement la vérité, nous avons essayé de ne pas 
être trop documentaire; nous n'avons pas voulu que ce livre ait la 
sécheresse d'une chronologie ; nous avons fait une; grande part a 
l'anecdûle, mais à l'anecdote historique et exacte. En un mot, nous 
n'avons pas écrit pour une classe spéciale de lecteurs, nous avons 



AVIS AUX LICCTEURS 



écrit pour tous les lecteurs, nous avons voulu intéresser aussi bien 
le savant, l'érudit et le chercheur que l'ouvrier ou l'artisan dési- 
reux de connaître l'histoire de son pays. 

C'est pour cette raison que nous avons introduit dans ces pages 
quelques notices sur les hôtes fameux de la Prison ou de l'Asile. 
Nous ne pouvions les citer tous, il nous a fallu faire un choix. Si 
le succès réalise nos espérances, nous publierons ultérieurement 
sur les personnages illustres qui ont passé un certain temps 
de leur vie à Bicêtre, un ouvrage (1) qui viendra compléter 
l'histoire qu'aujourd'hui nous présentons au public. 

Certes, si nous n'avions pas été encouragé^ nous n'aurions pu 
mener à bien cette œuvre, mais nous avons trouvé d'infatigables 
collaborateurs qui nous ont, à tout moment, soutenu de leur amitié, 
éclairé de leurs conseils. 

Avant de les remercier, qu'il nous soit permis, d'abord, d'adresser 
à M. le docteur Buuu.neville le public témoignage de notre recon- 
naissance. Médecin en chef delà section des enfants idiots et épi- 
lepliques de l'Asile de Bicêtre, le D' Bourneville avait conçu le 
projet d'écrire l'histoire de cette maison. Il avait déjà réuni 
de nombreux matériaux. Quand il a su que nous avions le 
même dessein, il s'est dessaisi, en notre faveur, des docu- 
ments qu'il avait amassés, et, usant de sa haute influence, nous a 
mis cà même d'entrer partout où nous avions un renseignement à 
prendre, une pièce intéressante à consulter. Depuis un an, il a sur- 
veillé pas à pas la marche de notre ouvrage, en a lu avec nous les 
épreuves, enfin il a bien voulu nous honorer d'une préface. 



1. Cet ouvrage paraitrca sous le titre : « Li:s IJôii's illusires de Bicêtre, 
Prisonniers cl Fous. » 



AVIS MX I.KC.TKlIiS 



Avec une bienveillaiiee (jui nous a parlinilièi'fMneut touché el 
pour laquelle nous lui exprimons ici loule noire gratitude, 
M. Di-RouiN, secrétaire générai, nous a autorisé à faire reproduire la 
collection des vues de Ricêtre ancien el moderne (1). 

Nous ne saurions oublier da:is la liste de ceux ijui nous oui 
puissamment aide : M. I5uikm;, archiviste de TAssistance publique ; 
notre ami Maugek, sous-chef de bureau de l'Administration ; 
notre collègue et prédécesseur à fiicètre, M. (Jzanne, qui nous a 
fourni une (|uaiililé de notes précieuses pris(;s par lui dans les ar- 
chives deBicètre; M. Delamavi:, architecte de l'iiospice ; M. Albin 
RoussELET, dont les Notes sur Vancien Ilold-Dieu ont été si 
appréciées parles érudits. Tous nous ont prodigué les encourage- 
ments et leurs conseils ont été pour nous d'un précieux secours. 

A tous nous disons merci, du fond du cœur ! I^]t maintenant, 
nous laissons le lecteur juge de savoirs! nous n'avons pas démérité 
de la confiance qui nous a été témoignée el si nous avons su vérita- 
blement atteindre le but que nous nous étions assigné. 

PAUL BRU. 

Biccli'o, le lu Juin IS'JU. 



1. Les gravures qui u'niit pu iiou^ l'Iic pnMérs nul été reproduites par 
M"" Paul Bru; les clicliés plioLograpliiiiues ouL ùlo lires par M. Hubert, pliolo- 
graplie de l'iiuspice de Bicètre. 




,„ „,, ■wii 

'lilF 

iifciifiiil 



PREFACE 



Pendant les sept années de notre mandai de Conseiller municipal 
de Paris, années les plus fructueuses de notre existence au point 
de vue social, nous nous sommes plus spécialement attaché à 
l'étude des questions relatives à l'Assistance publique. Nous avons 
essayé dans la mesure de nos forces de suivre l'exemple de Tenon, 
de La Rochefoucauld-Liancourt, de Camus, et de tous les représen- 
tants du peuple qui, lors de la Révolution et depuis, se sont pas- 
sionnément occupés et dans h sens le plus large et le plus humain, 
de l'organisation des secoui's publics. 

AToccasion des rapports dont nous chargeait la coiilianccî de nos 
collègues, nous avons entrepris de tracer un tableau lidèle de la 
situation des établissements hospitaliers de Paris tels que nous 
les avait laissés l'Empire. De [)lus, nous y joignions un résumé 
hislorique, aussi succinct que possible, mais toutefois suffisant 
pour ne rien omettre do réellement important; puis des renseigne- 
ments sur leur fonctionnement, leur budget, le mouvement de leur 
populatioii. Eiilln nous terminions par rénumération des réformes 
ou des amélioratious (pii nous paraissaient (!xiger une prompte exé- 
cution au point de vue de l'hygiène des établissements et de fin- 
térêt des malades que les mandataires du peuple, aussi bien que 
les médecins, ont le devoir de placer au-dessus de toute autre con- 
sidération. 



Cette tâche, nous l'avons accomplie pour un grand nombre d'hô- 
pitaux (1). Nous aurions voulu la réaliser en entier au Conseil 
municipal. Les événements en ont décidé autrement. Nous ne 
l'avons pourtant pas abandonnée. C/est afin de la compléter que 
nous avons accepté de faire pour la Grande encyclopédie des notices 
sur les hôpitaux et les hospices et que nous nous sommes décidé à 
publier un Manuel de V assistance publique à Paris. 

Nous avions songé à une publication analogue pour les hôpitaux 
et hospices de province. Nous avons dû y renoncer par suite de la 
difficulté de se procurer les documents indispensables et d'avoir 
en assez grand nombre des collaborateurs vraiment compétents. 
Nous nous sommes alors décidé à nous adresser au ministère de l'In- 
térieuretàla direction de rAssistancepublique(2).Nous leur avons 
rappelé que dans certains pays, entre autres TAngleterre et les Etats- 
Unis, on offrait gracieusement au visiteur une notice, un plan, un 
compte rendu médical et administratif de rétablissement qu'il ve- 
nait voir, tandis qu'en Francece n'est que par exception qu'il est pos- 
sible de se procurer ces documents. A part quelques villes (3), 
partout ailleurs, de notice, de plan, de compte moral, de règlements 
imprimés, néant. Nos demandes à cet égard, dans les nombreuses 
visites que nous avons faites aux établissements hospitaliers de 
province, ont presque toujours paru étonner : on n'avait pas songé 
que ces documents fussent de nature à intéresser personne. 

C'est dans le but de combler ces lacunes et d'avoir un exposé 

1. Berck, Bichat, la Clinique, Lai'iinec, Lourcine, Necker, Saint-Antoine, Saint- 
Louis, etc. 

2. Lettre à M. Léon Bourgeois, sous-socrétairo d'Etat au ministère de l'Intérieur, 
et Progrès médical, 18R9, t. X, p. 7. 

3. Il_y a près d'un demi-siècle, quelques pulilicalions ont été faites dans ce sens ; le 
plus souvent aujourd'hui, elles sont devenues introuvables. En tous cas, elles ne nous 
renseignent pas sur l'état actuel qui est le point capital. Nous savons aussi que dans 



précis do la silualion des liôjiilaux de la France et des réformes à 
y inlrodiiirc, (jue nous avons insisté en haut lieu pour que les com- 
missions administratives de [jrovinco fussent invitées à faire l'iiis- 
tûire de leurs établissements et à publier ensuite chaque année un 
compte moral et administratif. 



II 



Dans ces dernières années, plusieurs llièses ont élé consacrées à 
quel(|ues-uns des liôpilanx de Paris. Elles onl mêmeélé de la part 
de M. le l) Peyron, direeleur de l'Assistance publique, l'objet d'en- 
couragemenls sérieux. Malheureusement. la |ilupai'f,^iinin [(iules,ne 
répondent qu'impailoitement à Faltente des lecteurs, inede 'ins ou 
administrateurs. Les auteurs ont fait piu'ter leurs elforis princi- 
palement sur les recherches liistoriqutîs, accordant même la [)lus 
large place aux faits anciens. Ils se sonttransformés en paliMigraphes 
et ne se sont j)as souvenus qu'ils étaient médecins : de là, [)arlois, 
Toubli de la deseripliou de rhô[)ital tel qu'il est à notre épo(iue, 
l'absence complèli' de criliipie au [loint de vue de l'cu'yanisalion et 
de l'hygiène; souvent aussi, l'omission de slalisliques, de rensei- 
gnements sur le budget. Nulle indication non plus des améliorations 
quiontété r(''alisées depuis une quinzaine d'années. Aussicesthèses, 
que les arclii\is[es regardent comme imparfaites, ne sont-elles en 
général que d'une nukliocre utilité pour lesméde(;ins lVan(;ais et 
étrangers (pii \ imneiit \ isiler bs hôpilaux. 

(iurl(|iirs villes (Au-eis, [{ùiiliaiix, l'.oiir:^, \r Ihivre, l.vdii, .Mi)ul|.clli,T. iloui'ii, clc.l. ou 
posHcdi.' lous les durLiiiiciits iililes ri i(ue, rli;ii|\ii' minée, un (-(juiiil.- nuirai l'sl pnlilii-. 



Tel n'est pas le cas de M. Paul Bru pour son Histoire de Bicêtre. 
Il ne s'adresse pas seulement aux curieux, aux historiens propre- 
ment dits, mais à tout le monde et, en particulier, aux personnes, sou- 
cieuses des choses de TAssisfance publique, 

La première partie de son ouvrage est consacrée à l'ancien Bicê- 
tre, Après avoir dit rapidement l'histoire du château royal, M. Bru 
étudie Bicêtre, dépendance de l'Hôpital général. Il énumère les 
dilTérentes catégories de malheureux qui étaient enfermés dans cet 
immense établissement et fait un tableau émouvant de leur situation. 
Il nous montre successivement : 

Les vieillards, rongés par la vermine, entassés dans des salles 
basses, exiguës, sans feu l'hiver, couchant jusqu'à huit dans le 
même lit, se disputant sans cesse pour le partage des lits et des 
aliments ; 

Les vénériens, hommes et femmes fustigés à l'entrée et à la sortie, 
traités comme des parias : sauf la fustigation, leur hospitalisa- 
tion est encore déplorable et veut une réforme radicale ; 

hes, prisonniers, soumis aux traitements les plus barbares, ainsi 
que les enfants de la correction. M. Bru décrit la prison, les 
cabanons, la Force, les cachots et la chaîne ; il rappelle les 
expériences faites sur la guillotine il y a près d'un siècle, devant 
Louis, Guillutin, Philippe PineL Cullerier et Cabanis; les registres 
de Bicêtre en main, il nous apprend la vérité sur les massacres de 
septembre 1702 : cent soixante-dix morts au lieu de six mille, 
mettant ainsi à néant les exagérations sinistres des historiens, 
Michelet excepté, et il termine la partie consacrée à la prison de 
Bicêtre par de sobres notices sur les prisonniers célèbres. 

Les aliénés — y compris les idiots, les épileptiques, les imbé- 
ciles, de tout âge et, parmi eux, des enfants infirmes ei teigneux — ^ 



les fers au cou, aux mains et aux pieds, gisant dans des salles 
basses et humides, privés d'air, de lumière et de feu, sans aucun 
traitement, et condamnés à terminer là leur épouvantable existence. 

Après le passé, le présent. Le chapitre sur les transformations 
successives de Bicêtre sert de préambule à cette seconde partie. 
L'auteur expose tout ce qui a trait au personnel de tout grade, au 
budget, aux règlements, aux admissions, au régime, aux travaux 
des administrés, à leur bibliothèque, aux distractions qui leur sont 
olfertes. Il donne des renseignements minutieux sur les services 
généraux, sur l'eau à Bicêtre et le grand puits, sur l'école munici- 
pale d'infirmiers et d'infirmières, sur les divisions des vieillards, le 
quartier d'aliénés, la nouvelle section des enfants, sur la Sûreté, 
véritable prison, où l'on interne les aliénés dits crmiinels et les 
aliénés dangereux et (ju'il est, à notre avis, du devoir de l'adminis- 
tration et du Conseil municipal de faire disparaître. De même que 
pour les prisonniers, M. Bru consacre un chapitre spécial à quel- 
ques-uns des aliénés célèbres internés à Bicêtre. Enfin, il a rejeté 
dans un appendice toute une série de documents d'un haut intérêt, 
mais qui auraient allongé démesurément son récit. Tous seront lus 
avec un réel profit. 

Les nombreuses planches et figures qui illustrent le texte, et dont 
quelques-unes sont dues au talent de Madame Paul Bru, complè- 
tent heureusement les descriptions de l'auteur et permettent de se 
rendre mieux compte des changements de Bicêtre depuis l'époque où 
il était l'un des plus riches châteaux de France jusqu'à nos jours. 

III 

C'est avec des livres médités et précis comme celui de M. Paul 
Bru qu'il est possible de comparer l'Assistance publique telle qu'elle 



l'HEFAC. 10 



était avant la Révolution avec ce qu'elle est aujourd'hui. De telles 
comparaisons donnent une idée des progrès considérables réalisés 
depuis un siècle. La prison a été supprimée : notre parallèle ne 
portera donc que sur les vieillards, les aliénés et les enfants. 

La situation des vieillards ou des malheureux atteints de mala- 
dies ou d'infirmités incurables a considérablement changé en bien 
sous tous les rapports. Autrefois l'emprisonnement ne se limitait pas 
à la prison; il s'étendait à toute la maison et, pour les vieillards, 
jusqu'à la fin de l'Empire, il existai! une salle de police ou de puni- 
tion, désignée par eux sous le nom de Californie (1). Gt'tte sorte de 
prison, la restriction considérable apportée aux sorties ont disparu. 
Tandis que sous l'Empire, les vieillards ne sortaient qu'une fois 
par semaine, ilssortent maintenant tous les jours. 

La condition des aliénés s'est transformée encore pluscomplèle- 
ment. Cette transformation date de la Révolution et chaque généra- 
tion de médecins aliénislesa tenu à cœur d'y apporter de nouveaux 
perfectionnements. Les aliénés ne croupissent pi us, couverts de fange, 
dans des loges toutes de pierre, privéesd'air et de jour,étroiles, froi- 
des, humides, véritables cloaques, repaires hideux, pour employer 
les expressions de Pariset, où l'on se ferait scrupule de placer les 
plus vils animaux ; ils ne sont plus à la merci de leurs infirmiers, 
d'infirmiers malfaiteurs que Ton tirait do la prison ; ils ne sont plus 
chargés de chaînes et garroliés comme des forçats et livrés sans 
défense à la méchanceté de leurs gardiens; ils ne servent plus de 
jouet à la raillerie insultante, à la curiosité malsaine des nombreux 
visiteurs, qui, à cette époque, dit-on, se reiidaient en foule à l'hos- 

1. 1.0 nombi'o des vioilliuJs qui s'enivront olait aiUrcfois beaucoup plus consiJorablo 
quo uiainlûuant, Presque cliaquo Jour ilo sortie, lo directeur ôtait obligé d'envoyer des 
infirmiers cherclior des vieillards ivres qu'ils ramonaient sur un brancard, Los vieil- 
lards avaient donné à ce brancard le nom trc'S expressif do berline à cochons. 



PREFACE 



pice. Aujourd'hui, ils «ont placés, sinon dans des conditions idéales 
que ne comportent pas les locaux, au moins dans des condi- 
tions dMiygiène convenables; leurs infirmiers sont de mieux en 
mieux choisis et l'on se préoccupe sérieusement de les instruire et 
de les rendre capables de seconder avec intelligence les chefs de ser- 
vice ; ils ne servent plus d'appâtàlacuriosité publique, etnon seule- 
ment remploidesentraves et delà camisole de force devient de plus 
en plus rare, mais encore les médecins essaient de leur rendre plus 
tolérable le séjour de l'asile en organisant pour eux des promena- 
des, en les laissant visiter par leurs familles, et en leur permettant 
même d'aller passer avec elles quelques heures ou quelques jours. 
Plus frappants encore sont les changements en ce qui regarde 
les enfanls. Naguère, « à la moindre défaillance, à la moindre incar- 
tade, deu\ gardes enlevaient les coupables, les attachaient par les 
mains, par le milieu du corps, à deux crampons de fer scellés dans 
le mur et prévenaientlecorrecteurqui venaitlesfouetteravecunmar- 
tinet aux longues lanières de cuir sans écouter leurs cris déchirants 
et leurs prières >>. Aujourd'hui, tout autre est leur état. Nulle puni- 
tion corporelle, des soins appropriés à leur situation mentale, une 
instruction primaire spéciale, un enseignement professionnel varié, 
et plus encore que pour les aliénés, des promenades, des distrac- 
tions, des sorties, en un mot une [ilus grande somme de liberté. 

Toutes ces réformes sont nées du grand mouvement rénovateur 
de 1789 et sont dues pour la plupart à la llépublique. M. Paul Bru 
les a mises nettement en évidence. En outre, il a eu l'excellente 
idée de montrer qu'après ces grandes réformes, il restait encore 
beaucoup d'améliorations secondaires à réaliser, en raison même 
de ranciennelè de la maison. Il en a indiqué quelques-unes. Nous 



XVIir PREFACE 

sommes d'autant plus libres pour en compléter la liste que nous 
Tavons fait maintes fois. Nous profitons de l'occasion qui s'offre na- 
turellement à nous pour les énumérer de nouveau : Reconstruction 
des bains de l'bospice, tout à fait insuffisants; réfection complète 
des cabinets d'aisances suivant les données de l'hygiène moderne; 
installation de lavabos dans tous les dortoirs de vieillards et 
d'aliénés; augmentation de l'approvisionnement d'eau; construction 
d'un pavillon pour les internes; suppression de la Sûreté; recons- 
truction de l'infirmerie générale, du service des morts et des autop- 
sies avec laboratoires et musée; enfin réédification des ateliers, ce 
qui permettra de mieux utiliser ie travail des vieillards et des alié- 
nés, à leur grand avantage et au profit de l'établissement, etc. Nous 
savons que toutes ces réformes exigent du temps et de l'argent. Ce 
que nous demandons au Conseil municipal et à l'Administration, 
c'est de les étudier; puis, si avec nous, ils en reconnaissent la né- 
cessité, d'en dresser le programme et, chaque année, de procéder 
à l'exécution de l'une d'entre elles. En agissant ainsi, l'un et l'au- 
tre rendront de réels services, feront de Bicêtre un établissement 
modèle, et montreront une fois de plus qu'à leurs yeux ce qui ca- 
ractérise le degré de civilisation d'un pays, au point de vue intellec- 
tuel et moral, c'est l'état prospère de son enseignement public et 
l'état parfait sous tous les rapports, et en particulier de l'hygiène, 
de ses établissements hospitaliers. 

BoUliNEVILLE. 
10 juin 1890. 



PREMIÈRE PARTIE 



HISTOIRE DE BICETRE 



CHAPITRE PREMIER 

La Grange-aux-Queuix. — Le château de Winchester. — Armagnacs et Bourguignons. 
— Cession de Bicêtre au Chapitre de Notre-Dame. — Le Diable à Bicétre. — La Com- 
manderie de Saint-Louis. — Les Enfants Trouvés. — Réunion à l'Hôpital Général. 



Lorsque l'on quitte Paris par la barrière de Fontainebleau, porte 
d'Italie, on aperçoit, à un quart d'heure de chemin à peine, sur la 
hauteur qui domine la vallée bourbeuse de la Biôvre, au sommet du 
coteau de Gentilly, un édifice immense, une ville presque, entre quatre 
murailles : c'est l'Hospice de Bicêtre. 

Bicêtre dépend de la ville de Gentilly, une des plus anciennes com- 
munes de France. Le bon saint Éloi, ministre de Dagobert, y posséda 
un fief, le roi Pépin vint dans son église célébrer la fête de Pâques, 
et, sous Chai'lemagne, des prisonniers Saxons n'appartenant pas à la 
religion catholique s'y établirent et laissèrent leur nom de Gentils à 
la ville qu'ils avaient agrandie, sinon fondée. 

L'histoire de Bicêtre ne commence qu'au milieu du xiii' siècle, 
vers 1250. A cette époque, Louis IX, voulant favoriser le développe- 
ment des institutions monastiques, fît venir à Paris une colonie de 
Chartreux et leur donna le domaine situé sur le plateau de Gentilly. Ce 
domaine était la Grange - aux-Queulx (1). Il avait appartenu à un cer- 
tain Bertrand Milhoë, maître-queulx ou premier cuisinier de Louis VIII. 

Les Chartreux y étaient à peine installés que, profitant d'une nou- 

1. Selon quelques chroniqueurs, la Grange-aux-Qumdx s'appelait Gniihje-aux-Gui'ux 
et tirait son nom des malfaiteurs, mendiants ou gueux, réfugiés en cet endroit et aux- 
quels des bâtiments abandonnés servaient de repaire. Le nom de Grange-aux-Queulx 
nous paraît plus véritable. 



rnSTOlRE DE lîlC.ETUE 



velle libéralité du souverain, ils quittèrent ce manoir pour aller s'éta- 
blir au midi et hors des murs de Paris, au castel Vauvert, au milieu 
de terrains vagues, occupés aujourd'hui par les jardins du Luxem- 
bourg. Ce château de Vauvert était un objet d'effroi pour les Pari- 
siens (1). Il était hanté par les diables et les revenants, disait-on. On 
y entendait la nuit d'effroyables bruits. 

Tandis que les moines allaient chasser les ombres qui troublaient 
le repos des habitants de la capitale ; que leurs prières en ce lieu rem- 
plaçaient les chants obscènes; les offices du culte, les sabbats étranges ; 
la Grange-aux-Queulx, complètement abandonnée, devenait à son tour 
le refuge des coupeurs de bourses et des vagabonds. 

En 1286, au commencement du règne de Philippe le Bîl, il n'y 
avait plus que des ruines. Jean de Pontoise, évêque de Winchester, en 
fît l'acquisition. Bientôt, le cloître fut transformé en un magnifique 
donjon féodal et ses fièches orgueilleuses s'élancèrent dans les airs, 
semblant menacer le ciel. La Grange-aux-Queulx était devenue le 
château de Winchester (2). 

Le prélat ne fut pas tranquille possesseur de son domaine. En 1294. 
Philippe le Bel, dans les guerres avec le nécessiteux roi d'Angleterre, 
Edouard P', et, par suite de représailles, confisqua au profit de la cou- 
ronne le castel de l'évêque anglais. 11 le donna, avec ses dépen- 
dances, à Hugues de Bouille, seigneur de Milly, chambellan du roi. 
Cependant, en 1301, Jean de Winchester obtint la mainlevée du 
séquestre et rentra dans une partie de ses biens. Trois ans plus tard, 
à sa mort, le comte de Savoie, Amédée VI, dit le Grand, acheta des 
héritiers du prélat le manoir et les terres de Gentilly (vignes, prés 
elbois). En 1346, le domaine entier, acquis par échange, rentra une 
seconde fois à la Maison royale de France. 

C'était l'époque de la guerre de Cent ans. Les Anglais envahis- 



1. « La terreur qu'inspirait ce lieu s'était si puissamment emparée des imaginations 
« que le souvenir s'en est conservé longtemps après et a donné naissance à cette phrase 
« proverbiale : « Aller au diable Vauvert » pour signifier faire une course pénible et 
« dangereuse. » (Dulauie. — Histoire de Paris. Édit. 1864, tome III, page 432). 

2. Nous laissons aux étymologistes le soin de savoir si, par corruption de ce mot, 
Winchester est devenu successivement Wincestrc, Wiccstre, Bicestre, ou si ce n'est pas 
simplement de Biheris Castra, château de la Bièvre, que vient le nom de Bicètre, porté 
actuellement par l'hospice. 



HISTOIRE DE BlflÉTRE 3 

saient notre territoire. Deux fois vainqueurs, à dix ans de distance, à 
Crécy et à Poitiers, ils parcouraient le pays à leur aise, presque libre- 
ment, (c entrant partout sans coup férir, brûlant et pillant, chargés 
comme des portefaix, soûlés des fruits, des vins de France (1) ». 

Le prince de Galles ravageait le Midi, une autre armée d'Edouard 
<mvahissait le Nord et venait, après avoir pris et brûlé Montlhéry, 
Arpajon et Lonjumeau, camper dans les environs do Vitry-Gentilly- 
Bicêtre, pendant la semaine de Pâques 1360. Mais le roi d'Angleterre 
n'osa pas attaquer Paris. Il retourna vers la Loire et le désastreux 
traité de Brétigny fut signé le 8 mai. 

Une nouvelle invasion des Anglais, sous la conduite de Robert 
IvnoUes, capitaine d'aventures, à la tête de cinq à six mille hommes, 
fut fatale à Bicêtre. A l'approche de l'ennemi, les paysans se réfugiè- 
rent dans l'enceinte de la capitale. 

« G'estoit alors, dit une chronique du temps, un spectacle digne de conipas- 
« sion de voir fondre dans Paris, tous les habitants des villages d'alentour, hom- 
« mes, femmes, enfants, tout épierez pour y trouver asile. » 

L'armée de KnoUes s'avança jusqu'au faubourg Saint-Marcel. Elle 
se heurta aux barrières de Paris et recula, brûlant dans sa retraite, 
le 24 septembre 1371, Villejuif, Gentilly, Arcueil et Bicêtre. Pendant 
un jour et deux nuits, le roi put voir, de son hôtel Saint-Pol, la flamme 
des villages que les Anglais avaient incendiés. 

En 1385, Charles VI céda le domaine de Bicêtre h Amédée le 
Rouge, comte de Savoie, pour prix des secours qu'il lui avait amenés. 
Ce fut d' Amédée VllI (2), fils du comte, que Jean, duc de Berry, oncle 
du roi, acheta en 1400 les ruines du casLel. Jean le fit rebâtir avec 
magnificence (3). 

1. Michclet. lUstoire de France, tome IV, page 2S3. 

2. AmédiJe VIII fut plus tard le pape Félix V. 

3. Le château de Bissestre, près Paris, a été baty par Jean, duc de Rorry, oncle du 
roy, Charles V qui a été un des grands bâtisseurs qui fut de longtemps. Ce château 
était un des plus beaux de France et de plus grande étendue. Il tut ruiné par ceux de 
la faction du duc de Bourgogne, par les cabochiens bouchers qui sortirent de Paris. Le 
duc Jean, en sachant la ruine, le donna au Chapitre Notre-Dame de Paris qui le pos- 
sède présentement. 

Monsieur de J. Fuscien y a demeuré autrefois, ayant ce lieu et dépendances pour son 
gros. Leduc a baty la saincte chapelle de Bourges. Il éloit aussi comte d'Auvergne et a 



4 HISTOIRE DE BIC.ÈTRE 

« L'architecture gothique se surpassa dans les hardiesses et les découpures de 
la pierre que les carrières voisines fournissaient à ces travaux légers et solides 
à la fois.... Winchestre fut hérissé détours, de créneaux, de clochers et de 
girouettes blasonnées ; l'intérieur étincelait d'or et de couleurs ; les murs et les 
lambris étaient couverts de fresques, de mosaïque et de sculpture (1). » 

C'était l'un des plus beaux et des plus considérables domaines de 
France. Toutefois, l'évèque de Paris, en sa qualité de seigneur de 
Gentilly, s'opposa à ce qu'on y fit construire un pont levis et creuser des 
fossés. Hélas ! le duc de Berry n'eut pas la satisfaction de voir le 
château dans toute sa splendeur. Il était à peine achevé quand éclata la 
fameuse querelle des Armagnacs et des Bourguignons. 

Depuis le meurtre de Louis d'Orléans par Jean sans Peur, l'ini- 
mitié des maisons d'Orléans et de Bourgogne s'était encore accrue. 
Malgré la paix de Chartres, les deux partis étaient plus ennemis que 
jamais. Charles VI était fou. Le duc de Berry (2) disputait la régence 
au duc de Bourgogne. Jean sans Peur mena des troupes dans Paris, se 
saisit des ponts et des passages de la Seine, mura les portes de la ville 
pour défendre la capitale et la personne du Roi dont il était maître. Le 
duc de Berry était au château de Bicêtre, Il essaya de le fortifier. Ses 
troupes campèrent dans la vallée delà Bièvre, le duc d'Orléans établit 
son quartier à Gentilly, le comte d'Armagnac à Vitry (3). Les Arma- 
gnacs poussèrent quelques reconnaissances jusqu'au faubourg Saint- 
Marcel, mais sans résultat. 



baty de belles églises en ce païs-là. 11 éloit bon prince. Tout ce qu'on blàine en luy, 
c'est qu'il employoit les finances du roy à ses batiniens. {Perroniana et Thuana, editio 
tertia, Colonial Agrippinœ, apud Gerbrandum Scagen. p. 326. M D C X C I.) 

i. Bibliophile Jacob. — Les Curiosités de l'histoire du Vieux Paris. — 1 vol., page 350, 
Paris, 1838. Edit. Delahays. 

2. A travers tous ses vices, ce duc avait, comme ses frères Charles V et Philippe de 
Bourgogne, le goût des arts et des belles choses, et son château de Bicêtre était une 
vraie merveille pour la peinture, la sculpture, la mosaïque, les brillants vitraux, les 
meubles somptueux, mais ces belles choses avaient coulé les larmes et le sang de 
milliers de malheureux. (Henri Martin. — H. deFrance, tome 1"% page 438). 

En 1404, une maladie contagieuse qui faisait des ravages terribles et enleva le sire 
de Bourgogne, atteignit aussi le duc de Berry dans son château de Bicêtre, mais sans 
issue fatale pour lui. 

3. Et vindrent le dit duc de Berry en son hostel de Vincestre qu'il avoit aucunement 
réédifié et là se logea le duc d'Orléans à l'hostel de l'Euesque de Gentilly, le comte 
d'Armignac à Vitry et les autres lieux les plus proches qu'ils peurent et au vespre vin- 
rent loger à Saint-Marcel et iusques à la porte de Bordelles (Enguerran de Mons- 



IIISTOII!!: 1)1-: Hir.ÈTUE o 

L'Université de Paris s'entremit alors entre les deux partis. Elle 
envoya des ambassadeurs à Joan de Berry pour lui demander la 
paix(l). Celui-ci reçut les délégués dans les salles splendides du château 
où l'on voyait, disent les chroniqueurs, a des objets d'art magnifiques, 
les portraits originaux du pape Clément septième et de ses cardinaux, 
des princes et roi de France, des rois d'Orient et d'Occident (2;. » 

La Paix de Winchestre fut signée le l" novembre 1410. 

Les ducs acceptèrent les conditions de l'Université. Ils consentaient 
à s'éloigner, à remettre le dauphin à deux seigneurs nommés l'un par 
le duc de Berry, l'autre par le duc de Bourgogne. Mais malgré les signa- 
tures et les serments, aucun des chefs ne renonça à régner pendant la 
minorité du prince. La lutte reprit de plus belle. La paix fut bientôt 
suivie de la trahison de Winchestre. 

Sur l'annonce d'un complot formé par Jean de Berry pour enlever 
le roi, les Parisiens prirent parti pour le duc de Bourgogne. A leur tète 
étaient Simon Coutellier, surnommé Caboche; Jean de Troye, vieux 
chirurgien, orateur populaire; Le Goix, un des chefs de la milice; le 
bourreau Capeluche; tous, alliés aux Saint-Yon, aux ïhibert, les 
principaux bouchers de Paris. A la tète de trois mille hommes, Le 
Goix se porta sur Bicêtre, et le brûla de fond en comble. Pendant ce 
temps, les Armagnacs incendiaient à Bagnolet une maison du comte 
de Saint-Pol, gouverneur de Paris et ami de Jean sans Peur. 

Suivant Juvénal des Ursins (3), Le Goix et ses partisans enlevèrent 
du château « les beaux huis et les beaux châssis de verre )>, objets de 
luxe réservés ahjrs pour les hôtels des grands seigneurs et pour les 

trelet, gentilhomme, iadis demeurant à Cambray en Cambrésis. Volume 1°' des Chro- 
niques, page 102 verso, éd. 1586. Paris. Chez Laurent Sonnius, au Compas d"Ur, rue 
Saint-Jacques). 

1. Michelet. — Histoire de France, tome V. 

2. Henri Martin. — Histoire de France, tome l". 

3. (a). Les Gois leuèrent vne grande compagnée de peuple, qui issirent par la porte 
de Sainct-Jacques, et allèrent à Viceslre, vne moult belle maison, richement et nota- 
blement édifiée et peinte et qui cstoit au duc de Berry. Et y boutèrent le feu et fut 
arse, si bien qu'il ne demeura que les parois. Et auant ladite démolition le peuplr 
cstoit les beaux huis et les beaux châssis de verre et les emportoit ». 1411. Histuirc du 
Roy Charles VI, par Jean Juvénal des Ursins, archevêque de Rheims, page 230. Paris 16o3. 

(i). L'an 1411 fut pillé et ruiné le château royal dict de Vuinceslre qui appartcnoit 
lors au due de Berry et, maintenant à Messieurs de Notre-Dame, lequel n'a esté rustabli 
depuis. (Jacques Du Breul. — Théâtre des antiquités de Paris, p. 1309). 



6 nisToiRi-: ue hicètre 

églises. Leduc de Berry les faisait enlever l'hiver pour ne point les 
exposer aux intempéries de la froide saison. Tout fut détruit ou brûlé. 
Il ne resta des trésors artistiques amassés par le duc que deux petites 
chambres ornées de belles mosaïques. Mais la perte la plus considé- 
rable fut la suite chronologique des tableaux représentant les rois de 
France de la 3* race. 

Après l'incendie de Bicêtre, le duc de Berry fit don, en 1416, au 
chapitre Notre-Dame, en échange de quatre obits et de deux proces- 
sions de l'emplacement des ruines (1) et des terres du château (2). Cette 
donation fut confirmée plus tard par Charles Vil (3) en 1441 ; par 
Louis XI, en 1464 ; moyennant un surcroît d'oremus. Le Chapitre ne fit 
aucune réparation au château pendant la durée de sa jouissance (4). 

En 1519, ce lieu abandonné, devenu le refuge des malfaiteurs de 
toute espèce fut saisi d'office à la requête des procureurs du roi. L'année 
suivante, les pierres de l'ancien castel de Bicêtre furent données à 
l'Hôtel-Dieu pour servir à la construction de l'hôpital projeté de la 
Charité (5). 

1. Il y a apjiarence que le duc de Berri le rebastit depuis, car on trouve dans les titres 
du Chapitre Notre-Dame qu'il le donna aux chanoines en 1416 avec les terres qui en 
dépendent. (Félibien. — Texte. Tome II, page 060.) 

2. Une gravure de Claude de Chàtillon, datée de 1612 et que nous reproduisons ici, 
représente Bicêtre avant l'incendie de 1411 comme n'offrant qu'un passage étroit res- 
serré cuiro doux tours. L'enceinte, formée par des murs crénelés, était flanquée de quel- 
ques petites tours qui protégeaient les angles.soutenaient les murs, servaient sans doute 
de magasins et pouvaient donner au besoin les moyens de prendre en flanc les assaillants. 

3. Voir Appendice. — Lettres de donation de Bicêtre au Ch. Notre-Dame. {Archives 
Nationales. Registre du Chapitre N.-D.) 

4. En 1423, on voit figurer au Compte de Jehannele Page, prieure de l'Ostel-Dieu de 
Paris : « Une rente de .'lxx iii si payée par la dite prieure au receveur des revenus de 
l'hostel de Vicestre pour le terme de Saint Martin d'Yver à cause d'un arpent de vignes 
assis en martinet... > 

5. « Le troisième jour de Septembre mil cinq cent vingt 

« Item, a été vendu à Jehan Berteau, servi teurde .Monseigneur le Président Bricon 
et iii s. V. qu'il avait baillez, pour le saisissement du château de Bicêtre parce que le 
Roy a donné la pierre d'icelui pour édifier le dit lieu de la Charité ; 

« Item, le xxvu" jour de décembre, au clerc de Monsieur le Procureur général du 
Roy .X.. S. T, qu'il avait baillez à Mathurin Baudu, huissier de la Court, de certain 
procès intenté par le diz Chappitre au Trésor, pour raison de la pierre dudit casteau 
de Bicestre donnée par le Roy pour édifier le dit lieu de la Charité. (Collection de docu- 
ments pour servir â l'Histoire des Hôpitaux de Paris, commencée sous les auspices de 
M. Michel Moring, continuée par M. Charles Quentin et M. E. Peyron, directeurs de 
l'Administration générale de l'Assistance publique à Paris, publiée par M. Brièle, 
archiviste de l'Administration, tome III). 



HISTOIRE DE BICÈTRE 9 

Cet hôpital fut démoli avant d'être achevé. Les pierres de taille du 
château de Bicêtre, qui avaient été amenées pour sa construction, furent 
transportées, en 1524, à l'Hôtel-Dien (1). Au dire de Claude de Cha- 
tillon en 1610, les ruines n'avaient pas complètement disparu (2\ 

C'est alors que naquirent et s'accréditèrent ces histoires dont la 
légende s'empara et qui jettèrent leur lugubre voile sur Bicêtre. La 
superstition populaire considérait la partie méridionale, au dehors de 
Paris, depuis l'emplacement de l'ancien cimetière des Romains jusqu'à 
Gentill_v, comme le théâtre des revenants et des loups-garous. Refuge 
de voleurs (3) et de brigands, tel était Bicêtre. Des femmes de mau- 
vaise vie guettaient sur la route les passants, les entraînaient vers les 
ruines. Celui qui se laissait prendre dans leurs rilets, n'en sortait que 
complètement mis â sec, bien heureux encore s'il avait la vie sauve. 

L'imagination aidant, les histoires les plus invraisemblables se 
racontaient sur ce lieu maudit. Bicêtre, c'était l'endroit où le soir les 
damnés venaient danser la funèbre danse macabre, où les revenants 
se promenaient librement, célébraient les sabbats profanes et se 
livraient aux orgies diaboliques. Le piéton attardé fuyait, sans oser 
regarder en arrière, en se signant, croyant voir dans la nuit, les 
sorcières franchir les airs sur un manche à balai et descendre em- 
portées dans un nuage de fumée, au milieu des carrières sombres de la 
vallée de la Bièvre. Parfois encore, on entendait dans l'ombre, des 
clameurs, des plaintes étouffées, des cris de gens qu'on égorgeait, de 
déchirants sanglots (4). Ces parages étaient si mal famés alors que 
le mot Bisseslre s'introduisit dans la langue pour signifier, tantôt un 



1. \î)i't-[ô25. « Six livres v. s, payées à Estienne Hardi, maçon tailleur de pierre, 
pour XXV journées par lui vacquées, tant en faisant plusieurs ouvrages de son métier 
que en aidant à charger la pierre de taille de La Charité pour amener audit Hôtel- 
Dieu (Brièle, loc. cit.). 

2. Une partie des terrains couverts de ruines dut alors être livrée à la culture par 
le Chapitre Notre-Dame, ainsi que semblerait l'indiquer un article des comptes delb28, 
publié dans les mêmes documents cités plus haut. 

« Dépense de xxix parisis a été faite pour achat et plantage d'arbres plantez aux 
vignes de Gentilly. 

« Autre dépense de xiii s. vi den. pour marquottes mises aux dites vignes de Gen- 
tilly. ^Collection de documenta, etc., par Brièle.) 

3. A ce sujet, voir les notes à la fin du volume. Appendice. 

4. Vovez Appendick. — Le Diable à Bicêtre. 



10 HISTOIRE DE fîICÊTRE 

malheur, tantôt un diable, enfin un homme capable de tout (1). 

C'était, du reste , l'époque où la croyance aux sorciers était 

universelle. Le démon lui-même ne prenait plus la peine de se cacher. 

11 se montrait en plein jour ; ceux qui l'avaient vu dépeignaient ses 
traits (2). Les princes eux-mêmes contribuèrent beaucoup à propager 
ces erreurs dans les campagnes. Le peuple, en matière de croyance, 
imita la cour. 

Profitant de cette crédulité générale , un prétendu magicien , 
nommé César dit Perditor (3), s'établit dans les carrières de Bicêtre, 
et là, au moyen de certaines invocations, prétendit faire apparaître à 
son gré la puissance infernale. Un grand nombre d'individus pris au 
piège, vinrent vider leur bourse entre les mains de cet exploiteur qui se 
vantait de faire tomber la grêle et le tonnerre, de composer des phil- 
tres d'amour, et qui, chose étrange, selon le bruit populaire, mourut 
étranglé dans son lit, par le Diable, le 11 mars 1613. Il est vrai qu'il 
était alors prisonnier à la Bastille !... 

Les gens du roi, moins crédules que le peuple, purgèrent Bicêtre 
de ces malfaiteurs. Ce qui restait du domaine, en 1632, fut rasé jus- 
qu'aux fondements, par ordre de Richelieu. 

Voulant mettre à exécution le projet conçu par Henri IV , 
Louis Xlll acheta la même année l'emplacement de ces ruines et 
plusieurs terres dépendantes pour y faire élever un hôpital destiné à 
recevoir les officiers et soldats invalides. Déjà Bicêtre était érigé en 



1. (a) Bibliophile Jacob. — Les Curiositéf du Vieux Paris, page 352. 
(6) « Hé bien, ne voilà pas mon enrayé de maître! 

Il nous va faire encor quelque nouveau bissêtre ! » 

Molière, l'Etourdi, acte V, scène vu. 

•1. Le Diable a fait ses farces depuis l'an 1000. Le chroniqueur Raoul Glaber l'a vu 
apparaître au pied de son lit et l'a dépeint ainsi : 

« Erat enim statura mediocris, collo gracili, facie macilenta, oculis nigerrimis, 
fronte rugosa et contracta, depressis naribus, os exporectum, labeliis turnentibus, 
mento subtracto ac perangusto, barba caprina, aures hirtas et praeacutas, capellis stan- 
tibus et incompositis, dentibus caninis, occipito acuto, pectore tumido, dorso gibato, 
clunibus agitatibus, vostibus sordidis, conatu œstuans, ac toto praîceps, arripiensque 
summitatem strati in quo cubabam, totuni terribiliter concussit lectum » 

Voyez : Michelet. — Hii:toire de France, tome II, p. n9-210. 

Henri Martin. — Sorcellerie et Mayie, tome XIV, p. 614. 

3. AppbiNdice. — Manière employée par le n* César dit Perditor pour faire apparaître 
le Diable. 




3 «=- 



mSTOIRK 1)K rUCÈTlîK 13 

Coramanderio de Saint- Louis (1634), une chapelle était construite 
sous l'invocation de saint Louis, les bâtiments s'élevaient ; on 
devait recueillir tous ceux qui avaient vieilli dans l'armée et que 
leurs blessures mettaient hors d'état de servir et de pouvoir subvenir 
à leurs besoins. Les pensions des Oblats devaient être affectées à ce 
nouvel établissement, tous -les bénéfices qui rapportaien t au moins 
deux mille livres de rentes auraient contribué à l'entretien delà Com- 
raandorie. La mort de Richelieu, suivie de celle de Louis XllI, vint 
empêcher que ces plans ne fussent mis à exécution. 

Ce fut alors que Vincent Depaul (1) obtint de la reine Anne 
d'Autriche la permission d'y recevoir, dans les bâtiments déjà cons- 
truits, et d'y nourrir les Enfants-Trouvés. Comme si elle eût voulu 
conserver à ce lieu sa réputation maudite, la Nature se mit contre 
lui. L'intempérie des saisons, l'air trop vif, décimèrent ces pauvres 
petits êtres. Vincent Depaul fut contraint de les transférer dans une 
maison près de Saint-Lazare où les Sœurs de la Charité furent char- 
gées de les soigner. Quelque temps après, la maison de Bicètre fut 
réunie à l'Hôpital Général (2). 



1. Nous croyons devoir orthographier Vincent Depaul et non Vincent de Paul. Le 
célèbre créateur de l'œuvre des Enfants Trouvés a toujours signé son nom en un seul 
mot. Nous citerons ici pour preuve le fac-similé suivant; 




!,■ l'Ass. piihl.). 



i. D'après la notice laite en 1057, pour le cardinal Mazarin et extraite des registrci 
des délibérations du Bureau de l'Hôpital général : 

« Bissesire estoit alors une maison vrayment royale si elle estoit achevée. Le dessein 
estoit d'y accueillir les soldats estropiez sous le titre de Coimnamlerh'^ de Saint-Louis, 
mais les fonds ayant manqué tant pour lr> bastimens que la subsistance, et 1rs 
désordres survenus par les misères publiques dos derniers temps, elle a esté presque 
ruinée par deux camperaens d'armée et depuis l'on en avoit donné quelques appar- 
temens pour les Enfants Trouvés en attendant l'establissement de l'Hospital général; 
et enfin estant trop exposée et abandonnée de toutes parts, elle a esté jointe et unie à 
l'Hospital général. 

Cette maison consiste en un corps de bastiment avec un emplacement de di-x-huit à 



14 HISTOIRE DE lilCÈTRE 

Transformée de ce jour, elle devint successivement et à la fois, 
hospice, prison d'État et asile d'aliénés. Longtemps encore plana sur 
cet établissement le souvenir des superstitions populaires attachées 
aux ruines précédentes. Un rimeur, Claude Lepetit, écrivait vers la fin 
du xvif siècle : 

« Auguste château de Bicestre 
Les lutins et les loups garous 
Reviennent-ils toujours chez vous 
Faire la nuit leurs diableries?... 
Et les sorciers de suif graissés 
N'y trainent-ils plus leurs voiries, 
Des pendus et des trépassés?... 
Ils n'ont garde les pauvres diables 
D'y venir remettre leur nez 
Depuis que vous emprisonnez 
Les quaîments et les misérables. 
Depuis qu'on vous nomme hospital 
11 n'en est pas d'assez brutal 
Pour oser y choisir un gite ! . .. » 



vingt arpcns clos de grands murs hauts et élevés, accompagnés de quatre pavillons de 
cinq toises et demye de face sur quatre toises et demye. 

Sur la face de l'enclos regardant la ville de Paris est basty un grand corps de logis 
de cinq toises de long sur six toises de large y compris deux pavillons qui ont six pieds 
de saillie. Ce corps de logis est orné à l'estage du rez-de-chaussée et à celuy de dessus 
de deux corridors à arcades et croisées qui servent à dégager les dortoirs qui ont leur 
entrée sur iceux... 

Aux deux bouts de ce grand corps de logis et sur mesme allignement sont deux 
aisles plus basses de vingt-quatre toises de long chacune sur quatre toises de large ce 
qui fait vingt dix-huit toises de long sur le tout qui montre assez la grandeur du des- 
sein... » 

Citation de : A. Husson. — Elude sur les Hùpit aux, pa-ge 293 {\ vol. Paris, J8C1). 



CHAPITRE II 

Les Mendiants L'Hôpital Général 



Depuis plusieurs siècles, Paris et ses environs étaient infestés 
d'une foule de vagabonds et de pauvres. La plupart, gens sans aveu, 
mendiants de profession, tenaient leurs quartiers généraux dans les 
Cours des Miracles (1). On nommait ainsi leurs repaires, parce, 
qu'en y entrant ils déposaient le costume de leur rôle. Les aveugles 
voyaient clair, les paralytiques recouvraient l'usage de leurs membres, 
les boiteux étaient redressés. Tous les moyens leur semblaient bons 
pour exciter la compassion des passants. Au besoin, ils demandaient 
effrontément l'aumône, l'épée au côté et la main sur la garde. C'était, au 
milieu de Paris, une société organisée, une peuplade indépendante, ne 
reconnaissant ni loi, ni religion, ni supérieur, ni police. 

« Dans ces redoutables Cours des Miracles, jamais honnête homme 
n'avait pénétré. Les ofûciers du Chàtelet et les sergents de la Pré- 
vôté qui s'y aventuraient disparaissaient en miettes, cité de voleurs, 
hideuse verrue à la face de Paris, égout sordide, d'où s'échap- 
pait chaque matin et où revenait croupir chaque nuit, ce ruisseau de 
vices, de mendicité et de vagabondage, toujours débordé dans 
les rues de la capitale ; ruche monstrueuse où rentraient le soir avec 
leur butin tous les frelons de l'ordre social; hôpital menteur où le bohé- 
mien, le moine défroqué, l'écolier perdu, les vauriens de toutes les 
nations : Espagnols, Italiens, Allemands ; de toutes religions : juifs, 
chrétiens, mahométans, idolâtres, couverts de plaies factices, men- 
diants le jour, se transfiguraient la nuit en brigands ; immense ves- 
tiaire, en un mot, où s'habillaient et se déshabillaient à cette époque 

1. Cours des Miracle*. Voyez Appendice. 



16 HISTOIRE DE BICÊTRE 

tous les acteurs de cette comédie éternelle que le vol, la prostitution et 
le meurtre jouent sur le pavé de Paris (1). » 

Chaque corporation avait son nom et son genre de travail. 

Les Courtauds ne venaient à Paris que l'hiver. Ils s'en allaient dès 
la belle saison exercer leurs rapines aux environs de la capitale. 

Les Capons mendiaient dans les lieux publics, cabarets ou tavernes, 
et engageaient les passants au jeu pour les flouer. 

Les Francs-Mitoux contrefaisaient les malades. Ils simulaient les 
attaques de nerfs en pleine rue pour apitoyer les badauds sur leur 
• sort. 

Les Hubains se disaient guéris de la rage par saint Hubert. 

Les Mercaniliers habillés d'un bon pourpoint et de mauvaises 
chausses, se donnaient pour d'honnêtes industriels ruinés par la guerre 
ou l'incendie. Ils quêtaient à domicile, chez les bourgeois. 

Les Malingreux imitaient aux bras et aux jambes des plaies et des 
ulcêres.'.Ils sollicitaient la pitié sous le portail des églises. 

Les Millards, chargés d'énormes bissacs, approvisionnaient la con- 
frérie. 

Les Marjaifds, dont les femmes se paraient du titre de marquises; 
les Drilles ou Narquois, anciens militaires, demandaient, le sabre au 
coté, une aumône qu'il était parfois dangereux de leur refuser. 

Les Orphelins se présentaient aux passants, presque nus, en hiver, 
et grelottaient en tendant la main. 

Les Piètres contrefaisaient les estropiés et marchaient sur des 
échasses. 

Les Polissons allaient quatre par quatre, vêtus d'un mauvais pour- 
point, sans chemise, avec un chapeau sans fond et quêtaient, une sébille 
de bois à la main. 

Les Rifodés, toujours accompagnés de femmes et d'enfants; les 
Coquillards, faux pèlerins, imploraient des subsides pour continuer 
leur voyage. 

Les Collets, atteints de la teigne, disaient-ils, sollicitaient des 
secours pour se rendre à Flavigny^ en Bourgogne, où sainte Reine 
avait la réputation de guérir miraculeusement cette maladie. 

1. Victor Hugo. — Notre-Dame de Parh, livre II, chaji. vi. 



IIISTOIKK DK Itir.ÊTUE 17 

Les Sabouleux se laissaient tomber sur le pavé des rues avec des 
contorsions affreuses. Faux épileptiques, ils produisaient l'écume sur 
leurs lèvres en s'introduisant du savon dans la bouche. 

Enfin, les Cagots, Cagoujo ou Archi-Snppôls, les anciens, les expéri- 
mentés instruisaient les novices. Ils leur enseignaient l'art de couper les 
chaînes de montre, d'enlever les bourses, de tirer les mouchoirs, de se 
créer des plaies. 

Telles étaient, d'après Sauvai, les diverses catégories d'habitants 
de ces cours des Miracles où, « dans des logis bas, enfoncés, obscurs, 
difformes, faits de terre et de boue, ils se nourrissaient de brigandages, 
s'engraissaient dans l'oisiveté et dans toutes sortes de crimes, 

ce Là, sans aucun soin de l'avenir, chacun jouissait du présent, et 
mangeait le soir avec plaisir ce qu'avec bien de la peine et souvent avec 
des coups il avait gagné tout le jour, car on appelait là ffoffner ce 
qu'ailleurs on appelait dérober (1) )i. 

Sous les règnes de François P'' et de Henri II, les historiens signa- 
lent encore l'existence d'une association de gueux nommés Belistres. 
Leur chef s'appelait Ragot et : 

« Cet élégant et insigne orateur bélistral, unique Ragot, jadis tant renommé 
entre les gueux de Paris comme le paragon, roy et souverain maître d'iceux, a 
tant fait en plaidant pour le bissac d'autruy, qu'il en laissa de ses enfants pourvuez 
avec les plus notables personnes que l'on saurait trouver (2). » 

Cette société avait ses lois, son langage: l'argot, son chef suprême : 
le Grand Coësre. 

D'un autre côté, l'état des populations des campagnes était déplo- 
rable. « Les paysans, disait Fortescue, qui avait parcouru la France au 
temps de le Réformation, boivent de l'eau, mangent des pommes, se 
font avec du seigle un pain de couleur noire et ne savent pas même ce 
que c'est que la viande, j) ce Notre France, disait Loyseau, est à pré- 
sent toute remplie de mendiants valides à cause de l'excès des tailles 
qui contraint les gens de besogne d'aimer mieux tout quitter et se 

1. Sauvai. —Histoire des Recherches des Antiquités de la ville de Paris, t. 1", p. ;i25. 

2. Citation de Dulaure. — Histoire de Paris, t. II, p. 318. Ed. 1864. 



1» HISTOIRE DE lîH'.ETHE 

rendre vagabonds et gueux pour vivre en oisiveté et sans souci aux 
dépens d'autrui que de travailler continuellement sans r^en profiter et 
amasser que pour payer leur taille (1) ». 

Non seulement les tailles et les impôts pressuraient le peuple, mais 
il ne se passait point de semaine, point de jour souvent où les gabelous, 
les sergents, les gens d'armes ne sortissent des citadelles, se répan- 
dant dans les campagnes , pillant les maisons, tuant les bestiaux, 
saccageant les fourrages. 

Alors le paysan quittait son village, se repliait sur Paris et, comme 
il n'avait plus de quoi vivre, il mendiait son pain. C'était pour la capi- 
tale une invasion qui, de règne en règne, alla toujours en gran- 
dissant. 

Une ordonnance de François II, en 1545 (2), enjoignit d'employer 
les mendiants valides à des travaux publics, d'enfermer les invalides 
dans les hôpitaux et de les faire entretenir par chaque paroisse. Sous 
Henri II, l'avocat général Seguier informait ce monarque, lorsqu'il 
vint au Parlement tenir son lit de justice, que Paris contenait huit à 
neuf mille pauvres et que ces pauvres étaient privés d'aumônes. En 1571 , 
l'ordonnance de Moulins prescrit dans l'un de ses articles : 

•< Les pauvres des villes, bourgs et villages seront nourris et entretenus par 
ceux de la ville_, bourg ou village dont ils sont natifs ou habitants. Il leur est 
déleudu de vaguer ni de demander l'aumône ailleurs qu'au lieu duquel ils sont ; 
à ces tins, sont les habitants tenus à contribuer à la nourriture desdits pauvres 
selon leurs facultés à la diligence des maires, échevins, conseils et marguillers 
des paroisses. » 

En 1596, les pauvres formaieniprèsde la vingt-sixième partie delà 
population. La disette vint encore accroître leur nombre. Dès le mois de 
janvier, le pain fut si cher que la moitié du peuple ne mangea point 
tout son saoul. Les rues étaient pleines de monde, hommes, fem.mes, 
enfants, pâles, déguenillés, criant, hurlant à la faim. L'Hôtel-Dieu 
n'avait plus de lits pour recevoir les nouveaux venus. Encore, la plu- 
part étaient si exténués qu'ils mouraient en arrivant. 

1. F. Béchard. — Du Patipà-isme en France, 1 vol. 1853, p. 5. 

2. Dès 1351, le roi Jean enjoignait par un édit à tous les mendiants valides de sortir 
de Paris, dans les trois jours, ou de renoncer au vagabondage. 



HISTOIRE DK BICÈTRE lit 

Le Parlement s'émut de cette situation. Il prit le parti de les ren- 
voyer dans les provinces et, à ce sujet, rendit deux arrêts consécutifs 
(29 août et 24 octobre). 

« Injonction très expresse est faite à tous vagabomls, gens sans aveu et sans maître 
et à tous les pauvres valides qui ne sont pas de Paris d'en sortir dans les vingt-quatre 
heures et de se retirer chacun au lieu de sa naissance à peine d'être pendus et étran- 
glés sans forme ni figure de procès. 

«Ordonne qu'afin qu'ils fussent reconnus, ils fussent rasés et que pour empêcher qu'ils 
ne revinssent ou qu'ils n'en revint d'autres à Paris, il serait commis des archers à 
chacune des portes de la ville ». 

Les désordres et les guerres civiles pendant la régence de Marie 
de Médicis augmentèrent la misère. 

En 1612, Louis XIII ordonna le renfermement des mendiants et 
chargea les magistrats de l'exécution de cette arrêt. 

ce 11 existait à cette époque, non loin de l'église Saint-Victor, vis- 
à-vis le Jardin Royal des Simples (aujourd'hui Jardin des Plantes) entre 
lesrues du Battoir et du Faubourg-Saint- Victor, sur la rue de Copeaux, 
un établissement de jeu de paume, portant comme enseigne : A la Tri- 
nité ! Cette maison qui avait un grand jardin fut achetée par les magis- 
trats qui y firent construire un hôpital appelé Notre-Darae-de-Pitié 
parce que la chapelle était sous cette invocation. 

« Ils louèrent également quatre grandes maisons avoisinantes, qui 
ne furent achevées que plus tard, et les aménagèrent de façon à remplir 
le but qu'ils se proposaient. On y reçut tous les vieillards sans aucune 
ressource, on y enferma tous les pauvres que l'on put arrêter (1). » 

Cet ouvrage qui avait donné tant de mal à ceux qui l'entreprirent 
ne fut pas de longue durée. Ces installations furent abandonnées au 
bout de six ans. Les administrateurs chargés de les diriger n'étaient 
pas investis d'une autorité suffisante pour surveiller une population 
aussi difficile. Seuls, un certain nombre de petites filles et de petits 
garçons y furent élevés. En même temps, de vieilles femmes trouvaient 
là un abri pour leurs derniers jours. 

Reprenant le thème de l'ordonnance de Moulins, les édits du par- 



1. !)'■ Octave Guillier. — Histoire de i'IIôijilal Xulre-Uame-de-Pilit', 1 broch., l'aris, 
1882, paiie 18. 



20 niSTOlKK DK HICKTliE 

lement se succédèrent, mais on essaya vainement d'éloigner de Paris 
la foule des mendiants et des vagabonds (1). 

Jusqu'en 1640, les édits ne remédièrent pas à cet état de choses. 
Plus que jamais, dans les cours des Miracles, se réunissaient le soir, 
Rifodés, Malingreux et Francs-miloux ; plus que jamais les Cagots 
apprenaient aux Narquois à préparer des bandages pour leurs fausses 
plaies, aux Coquillards à épeler la Complainte de sainte Reine, aux 
Hubains à simuler l'épilepsie en mâchant du savon. 

Les magistrats étai^t impuissants à guérir la ville de cette lèpre; 
du reste, la cour trouvait dans ces associations un objet d'amusement 
et de plaisanterie plutôt qu'un objet de crainte. 

Le spectacle d'un de ces mendiants qui, en excitant la pitié, 
arrache les aumônes, en même temps qu'il coupe la bourse de celui qui 
les lui donne, parut si comique qu'en 1653, il servit — dit Sauvai — 
de passe-temps au Roi et d'entrée au ballet royal de la Nuit, ballet 
divisé en quatre parties et dansé sur le théâtre du Petit-Bourbon. 
« Jamais, ajoute cet écrivain, les subites métamorphoses de ces impos- 
teurs n'ont été plus heureusement représentées. Benserade nous y pré- 
para par des vers assez élégants. Les meilleurs danseurs du royaume 
figurèrent le concierge et les locataires de la Gourdes Miracles, par une 
sérénade et des postures si plaisantes que tous les spectateurs avouèrent 
que dans le Ballet il n'y avait point de plus facétieuse entrée. 

— Ces désordres, qui accusent les vices du gouvernement; ces 
infamies, dont la représentation faisait rire le roi et ses courtisans, 
n'amusaient nullement les Parisiens et devenaient un outrage continuel 
à la morale, un attentat à la propriété; aussi les plaintes contre les 
mendiants, quoique inutiles, étaient très fréquentes. Le nombre de 
ces vagabonds, de ces habitants des cours des Miracles s'était fort accru 
et s'élevait, suivant quelques exagérateurs, à quarante mille (2). « 

Ce fut alors que l'on pensa sérieusement à s'eu débarrasser, en 
fondant, en 1656, l'Hôpital Général. 

Plusieurs essais d'hospitalisation avaient été avant cette époque 
tentés sans succès ; seule, la création de magasins charitables avait pro- 



i. Edits de iù\l,, 1622, 1(123, 1627, 1631, 1632, 1036. 
2. Dulaure. — Histoire <le Paris, éd. 1804, t. III, p. 277 



Il ISIdl I! K l)l': IIICKTHK 21 

duit quelques bons résultats (I). Un homme de bien, d'un caractère 
énergique, Pomponne de Beliièvre, premier président du Parlement de 
Paris, entreprit de mettre à exécution le projet de cette assemblée qui, 
par un arrêté en date du 10 juillet 1G32, avait décrété la fondation d'un 
hôpital général. Il voulait que l'État recueillit les pauvres et soulageât, 
leur misère, en leur offrant un asile sur, des logements sains, la nour- 
riture de chaque jour et même un travail rémunéré. 11 fit de cette 
question une étude approfondie et la soumit à. l'appréciation des 
membres du Parlement. Comme il arrive toujours, chaque fois que se 
présente un innovateur, disons le mot plus juste : un réformateur auda- 
cieux, on traita le projet de Pomponne d'utopie, d'imagination et de 
chimère. Les déboires ne le découragèrent pas. Il persista dans sa 
résolution et parvint enfin à soumettre à Mazarin le projet d'établisse- 
ïxient auquel il donnait le nom d'Hôpital Général. 

Le 27 avril 1656, le roi Louis XIV signa l'édit de création (2), et 
céda pour recevoir les pauvres, aux fondateurs de cette œuvre chari- 
table et superbe, les maisons de la Pitié, Scipion, la Salpètrière et les 
bâtiments du château de Bicètre. 

Hélas, Pomponne de Beliièvre ne devait pas assister à la réalisa- 
tion de son rêve. Il était mort depuis quelques mois et M. de Nesmond 
lui succédait au Parlement lorsque le 1" mai 1657, on publia au prône 



1. La forulation de l'Hôtel-Dieu remonte, selon la tradition, à saint Landry, évèque de 
Paris au viu'^ siècle. 

Après la première croisade, de nombreux établissements hospitaliers sont fondés 
pour donner asile aux pauvres et aux infirmes. 

« Cependant, dit M. Davenne (a), comme s'il était dans la nature de toute institution 
humaine de porter en soi le germe de sa dégénérescence, ce système d'organisation 
des secours publics, bien que conforme aux mœurs du temps et paraissant olTrir les 
plus sûres garanties, ne pouvait échapper aux effets de relâchement de la discipline 
ecclésiastique dont les siècles qui suivirent donnèrent l'aflligeant spectacle. Les com- 
munautés religieuses chargées d'administrer les hCipitaux perdirent peu à pou de vue 
leur pieuse mission; la charité cessa de présider à leurs actes. La passion de l'intérêt 
personnel, une ardente et cupide ambition succédèrent au désintéressement corime 
aux autres vertus dont le clergé français donnait jadis l'exemple et l'on vit alors dans 
les mains de mandataires inlidèles, le bien des pauvres livré aux plus coupables dépré- 
dations. 

« En vain l'autorité royale chercha par des règlements sévères à remédier à de si 
graves abus, les édits furent sans eifet et les coupables restèrent impunis. » 

(a) Davenae. — Des secours publics en France, t. 1", p. 230. 

2. Voyez Appemjice. — Edict du Roy portant Eslablissement de l'Hôpital Général. 



22 HISTOIRE DE BICÈTRE 

de chaque paroisse l'édit portant que, le 7 du même mois, l'Hôpital 
Général et ses annexes seraient ouverts pour y recevoir les pauvres 
qui S9 présenteraient et que la mendicité était désormais interdite dans 
les rues de Paris. 

La Pitié devint le chef-lieu de l'Hôpital Général, dont les besoins 
furent assurés par les libéralités de Louis XIV et de ses ministres et 
par des droits, privilèges et immunités que possédaient les maisons 
qui, lors de l'édit de 1012, avaient été destinées au renfermement des 
pauvres. Ces principales taxes portaient dans de certaines proportions 
sur les confiscations adjugées au roi, les amendes, les entrées de vin 
dans Paris, sur le sel, les forêts de l'Ile-de-France et de Normandie, 
les quêtes et les produits des troncs dans les églises. Enfin toutes les 
communautés, tous les corps laïques, devaient contribuer à la subsis- 
tance de cette administration (1). 

Le premier pas en avant vers le progrès se trouvait franchi, mais le 
soulagement des pauvres et de la misère n'en fut pas moins, longtemps 
encore, ordonné d'une manière imparfaite. Jusqu'en 1789, on peut le 
dire, il n'exista aucun système régulier pour la répartition des secours 
publics. On vécut sans plan de conduite, sans règle déterminée. 

Il appartenait à l'Assemblée Constituante d'essayer la première de 
résoudre cette question. A la charité humiliante des derniers siècles, 
elle substitua la fraternité. Au nom do l'Assemblée, M. de la Roche- 



1. De l'examen des comptes Je la première année, il résulte que le premier fond 
sur lequel l'Hi'ipital Général a été entrepris était de cent cinquante mille livres, 
soit IbO.OOO 1. 

Que le roi, la reine et plusieurs personnes de condition (président Bellièvre, 
cardinal de Mazarin, duc de Mazarin, etc.), donnent, comme ils l'avaient 
promis, quatre-vingt mille livres, soit. '. 80.000 

Que le revenu réglé sur le londs des Hôpitaux unis montant à soixante mille 

livres, se trouva augmeuté Jusqu'à deux cent ciiiciuaiite mille livres. . . . 230.000 

Que le feu roi avait accordé sur l'entrée du vin : deux cent mille livres. . . 200.000 

Soit un total de six cent quatre-vingt mille livres 680.000 1. 

Sur ces prévisions, en lôiiT, on réalisa une recette de cinq cent quatre-vingt-neuf mille 
cinq cent trente-six livres (o89.o36 1.) et la dépense fut de cinq cent quatre-vingt-six 
mille neuf cent soixante-six (o8G.966 1.). 

A. Husson. — Etude sur les Hôpitaux (Extrait des procès-verbaux de MM. Doviotet Sau- 
tot, commissaires députés par la Cour). Archives de l'.^ssistance publique. — Voyez 
Appendice. 



IIISIOI lîK DK lilC.lVriiK 2'.i 

foucauld-Lianconrt proclama pour tout citoyen le droit à l'apsistance: 
— a Cette vérité, s'éoriait-il, vérité fondamentale de toute so:-iété 
et qui réclame impérieusement sa place dans la Déclaration des Droits 
de l'Homme, a paru au Comité devoir être la base de toute loi, de toute 
institution politique, qui se propose d'éteindre la mendicité. Ainsi, la 
Société doit pourvoir à la subsistance de tous ceux de ses membres 
qui pourront en manquer. Et cette secourable assistance ne doit pas 
être regardée comme un bienfait; elle est sans doute le besoin d'un 
cœur sensible et humain, le vœu de tout homme qui pense, mais elle 
est le devoir strict et indispensable de tout homme qui n'est pas lui- 
même dans l'état de pauvreté, devoir qui ne doit pas être noirci ni par 
le nom, ni par le caractère de l'aumône ; enfin, elle est, pour la Société, 
une dette inviolable et sacrée. » 

Malheureusement les discussions traînèrent en longueur et ne por- 
tèrent point tous les fruits qu'on était en droit d'espérer. La loi du 
27 novembre 179G organisa le système des Bureaux de bienfaisance 
et des Commissions administratives. Plus tard, un arrêté du 17 jan- 
vier 1801 (27 nivôse an IX) fixa pour Paris la forme définitive de cette 
organisation et confia à un Conseil Général l'administration des 
Hô[iitaux et des Hospices. Un second arrêté du 19 avril (29 germinal) 
de la même année réunit l'administration des secours à domicile aux 
attributions du Conseil Général des Hôpitaux. 

La Constitution de 1848 fit, elle aussi, à l'État un devoir do l'Assis- 
tance. « La République, y est-il dit(Préamb., Art. vu), doit par une 
assistance fraternelle assurer l'existence des citoyens nécessiteux, soit 
en leur procurant du travail dans les limites de ses ressources, soit en 
donnant à défaut de la famille des secours à ceux qui sont hors d'état de 
travailler. « 

La loi du 10 janvier 1849, qui organisa l'Administration de l'Assis- 
tance publique à Paris, fut la conséquence de cette déclaration. Elle 
substitua à l'ancien Conseil Général un directeur unique et respon- 
sable, assisté d'un Conseil de surveillance. « Elle assura ainsi l'unité 
d'impulsion à des services multiples, elle permit de faire concourir 
ceux-ci au même but, d'activer la bienfaisance, de la régulariser, pour 
ainsi dire, de ménager la précieuse fortune qui est le palrimoine des 
pauvres, de ne distribuer des secours qu'en connaissance de cause, 



2i IIISTOIRK DE BICKÏME 

dans une mesure proportionnée aux ressources dont on dispose et aux 
besoins qu'il est urgent de soulager (1). » 

Le nombre des hôpitaux actuels placés sous la tutelle de l'Adminis- 
tration de l'Assistance publique est de 24, celui des hospices de 5, celui 
des maisons de retraite et fondations de 14. 

C'est l'un de ces établissements hospitaliers, un des plus grands 
de la Capitale, dont nous allons étudier l'histoire : Bicêlre ! dans ses 
transformations diverses, depuis sa fondation comme hôpital jusqu'à 
nos jours. 

i . Maxime Diicamp. — Pwis, ses ûr(janes, ses fonctions, sa vie, tome IV, T'édition, page 7. 



CHAPITRE III 

L'ancien Bicôtre. 



Dès les premiers jours de sa réunion à l'Hôpital Général, Bicêtre 
reçut les mendiants qui s'y rendirent volontairement en même temps 
qu'on y enfermait les vagabonds pris en contravention aux ordonnances 
prohibant la mendicité. Il devint l'asile immense où se réfugièrent 
toutes les misères et tous les vices, toutes les infortunes et toutes les 
hontes. Un an s'était à peine écoulé qu'il contenait déjà six cents 
pauvres (1). 

Malheureusement le remède apporté à la mendicité était détestable 
au point de vue social, au point de vue humain. On renfermait les men- 
diants, on ne s'occupait point de leur bien-être. « L'épilepsie, les 
humeurs froides, la paralysie donnaient entrée à la maison de Bicêtre, 
mais ces maladies étaient considérées alors comme incurables et leur 
guérison n'était tentée par aucun remède (2). » Les infirmes, les ma- 
lades les plus répugnants, les scrofuleux et les imbéciles vivaient au 
milieu des vieillards bien portants et des « Bons pauvres ». Ces 
malheureux étaient entassés dans des salles basses et étroites. En 
été point d'air; en hiver point de feu. Ils couchaient jusqu'à huit 
dans le même lit, sans distinction de mal ni d'habitude. Bien souvent 
même, les uns attendaient sur le carreau que les premiers occu- 
pants leur cédassent leur place dans les couchettes. L'humidité, les 

1 . Savoir : <.< Vieillards au-dessus de soixante-dix ans qui ne sont incommodés que 
delà vieillesse, grands garçons estropiez, petits garçons estropiez, incurables, aveugles, 
paralytiques, imbéciles, épileptiques, rompus, etc. » 

(Registre des délibérations de l'Hôpital Général, année lt5o7. Archives de l'Assistaiicc 
publique. Citation Armand Husson. Etude sur les Hôpitaux, page 293.) 

2. Voyez Appendice. — Essai sur la Topographie physique et médinalc di> Paris... par 
le citoyen Audin-Rouviôre. (Paris, imprimerie de Muémosyme, l'an II de la République 
française, 1 broch., pages 103-109.) 



26 niSTOIRK DE BICÊTRE 

exhalaisons fétides, les incommodités de toute sorte entretenaient 
au milieu d'eux le germe inévitable de» maladies et les propageaient. 
Les individus de tout sexe et de tout âge se coudoyaient. Les cuisines 
étaientinfectes, la nourriture était détestable, les vivres mal distribués. 
Seul, le plus habile ou le plus fort pouvait manger. C'étaient des dis- 
putes continuelles pour le partage ds aliments et des lits. « Rongés 
parla vermine, nourris de pain de son moisi, entassés dans ces lieux 
humides et souvent dans des caves au moindre prétexte éreintés de 
coups, les pauvres enviaient le bagne comme un paradis (1). » 

Pendant près d'un siècle aucun changement ne fut apporté à cet 
état de choses. Une femme, Mme Necker, frappée de ce spectacle 
épouvantable, obtint de son mari quelque temps avant la Révolution y 

que les lits à plusieurs fussent remplacés par des lits à deux séparés par 
une cloison de bois (2). Faille commencement d'un progrès ! 

Il est impossible de penser sans frémir qu'en 1792, la fustigation 
était encore en usage à Bicêtre. On fouettait les malades atteints de la 
syphilis, on fouettait les prisonniers indisciplinés ou rebelles. « Le 
pécheur devait expier, se soumettre au châtiment puéril qui avilit 
l'homme, lui ôte toute fierté d'homme (3). » 

Les années qui suivirent la Révolution ne furent pas favorables à 
Bicêtre. La disette s'y fit sentir, la famine devint imminente. L'établis- 
sement put à peine nourrir ses pensionnaires et, ces malheureux, « après 
« avoir dévoré le matin leur faible ration de vivres, n'avaient plus 
« d'autres ressources pour alimenter leur triste existence, le reste du 
« jour, que de disputer aux animaux leur pâture la plus dégoûtante, 
« telle qu'épluchures de salades, queux d'oignons et poraux qu'ils 
« ramassaient au coin des bornes (4). » Ces aliments engendraient le 
scorbut et la plupart de ceux qui étaient atteints de cette maladie, mou 



1. Michelet. — Histoire de la Révolution Française, tome III, page 410. 

2. Ces lils à plusieurs étaient à tiroirs superposés. Le tiroir du bas contenant un 
matelas se tirait pour la nuit et, dans le jour se repoussait sous le lit. Généralement 
trois ou quatre personnes couchaient sur le matelas du dessus, trois ou quatre sur 
celui du dessous. 

(Notes données à l'auteur pas un ancien surveillant de Bicêtre, entré dans l'élablis- 
sementen 1830 et qui tenait ce détail d'un témoin oculaire.) 

3. Michelet. Histoire de la Réoolution, tome III, page 410. 

4. Pétilion des Indigents de Bicêtre au Comité dé Salut public. Voyez Appendice. 



IIISTOIHK DE RICÊTRE 29 

raient mal soignés, dans les infirmeries où pour tout remède on se 
contentaii de leur appliquer, de temps càaulre.des emplâtres d'onguent 
styrax brûlants. 

Selon l'expression poignante et vraie dont les indigents se servirent 
dans la pétition adressée par eux au Comité de Salut public : « cet 
asile de l'humanité souffrante ne fut plus que celui du désespoir er de 
la mort, résultat affreux de la misère et de la faim ». Un décret du 
Comité de Salut public (1) accorda à ces pauvres gens un supplément 
de pain, une délibération de la Commission des Secours publics fit 
dis'ribuer deux onces de viande de plus par jour dans les hôpitaux de 
la Commune de Paris. Soulagement momentané ! Longtemps encore, 
non pas seulement à Bicètre, mais cà la Salpètrière, à l'HùLel-Dieu, 
partout ailleurs, l'hospitalisation fut exercée dans des conditions déplo- 
rables au point de vue surtout de l'hygiène et de la propreté. 

En 1801, M. de Pastoret, dans un rapport sur les Hôpitaux, écri- 
vait au Conseil Général (2) des Hospices : 

« La situation de Bieètre dans un lieu élevé, au milieu d'une vaste campagne, 
devait faire croire que ce serait un lieu salubre. Deux causes surtout produisirent 
un eflet contraire: le lirand nombre des pauvres que l'on y entassa, le placement 
de l'infirmerie au milieu des salles ordinaires d"où l'air s'infectait par des exha- 
laisons qui souvent communiquaient et propageaient les maladies. A ces causes 
générales s'en joignirent, avec le temps, d'autres qui tenaient à des circonstances 
particulières et que quelques soins, quelques dépenses, une police exacte auraient 
bientôt fait disparaître. La permission donnée à des marchands de vendre et 
faire cuire, dans les cours et ailleurs, des harengs et autres comeslibles, l'état 
des croisées devenues et restées si mauvaises qu'on ne pouvait plus les ouvrir au- 
tant que la circulation de l'air l'aurait exigé ; le défaut d'armoires, de cassettes 
pour resserrer les effets des pauvres, de manière qu'ils laissaient traîner sur 
leurs lits ou sur des tablettes voisines des bardes dont la mali/ropreté réunie 
entretenait dans les chambres beaucoup d'insalubrité. 

«... Une pitié mal entendue multipliait le nombre des habitants de l'infir- 
merie ; et, dans les salles ordinaires, des personnes raisonnables et saines vivaient 
auprès d'elles et devaient supporter le spectacle aflligeant et quelquefois dange- 
reux des fréquents accès des malades attaqués d'épilepsie ou frappés de dé- 
mence. >> 

Tel fut, pendant un siècle et demi, l'état lamentable de Bicètre. 

1. Voypz le Dérret du Coiiiili'> de Salât imhlir. ;i I'Ai'Pe.ndick. 

2. Citalidu de A. Husson. — Elwle sur Irs H'ipitaux, page i'Ji. 



30 HISTOIRE DE BICÊTRE 

Les plus anciens registres conservés dans les archives de la mai- 
son remontent seulement à l'anaée 1716, soixante ans après la création 
de l'Hôpital Général. Les inscriptions des pensionnaires, faites sans 
doute pour la première fois, ne donnent que des renseignements très 
succincts sur les individus présents à la date de l'ouverture des 
registres. Le premier nom inscrit est celui d'un sieur Bartellemy 
Gauthier, entré en 1691, âgé de 22 ans, épileptique, et pour lequel il 
n'est fait aucune mention ni de date de sortie ni de décès. Successive- 
ment, nous trouvons parmi les catégocies diverses d'admis : 

Des épileptiques, des insensés, des faibles d'esprit, des caducs, des 
scorbutiques, des escrovellés, des aveugles, des estropiez, des tei- 
gneux, des maltaillés, des galeux, des vénériens, des Bons Pauvres, 
des paralytiques, des soldats invalides, des enfants trouvés, et des 
orphelins (1). 

Puis, jusqu'en 1792, inscrits avec les malades et les Bons Pauvres : 

Des prisonniers par lettres de cachet; des pensionnaires de la 
Force, détenus pour vol, meurtre ou vagabondage; des enfants enfer- 
més à la Correction. 

Lesdiversescatégoriesd'administrés étaient alors réparties en cinq 
divisions principales, sous la dénomination d'e»ip/ojs, savoir : 

Maison de force, 

Prisonniers aux lettres de cachet, 
Cac Ilots, 
Cabanons, 
!«' Emploi. ( Inflrmerie de Sainl-Roch, 

Cuisine, 
Lingerie, 
Habillement, 
Provision et panelerie. 

1. En-Têle du 1"' registre conservé dans les Archives de Bicêtre, on lit : 

Registre des Pauvi'es 
Receus en la Maison de 
St-Jean de Bicestre par Billetz 

de Mesàieui-s 
Les Directeurs de l'Hôpital Général 

où sont portez 
Ceux qui restent de l'Ancien Registre 

Commencé 
Le i" Avril Mil sept cent treize. 



HISTOIRE DE BIP, ÊTRE 3t 

A l'époque où commencent les registres, le plus ancien prisonnier de l'em- 
ploi était un sieur Guyard, entré le 20 décembre 1712. Le nombre des prisonniers 
était de 413, le personnel, composé de sept filles de service, et de trente-sept 
hommes parmi lesquels un faiseur de prières à la l'orée. 

2= Emploi. Bons pauvres. ( D"''l",''- Saint-Joseph. 

234 pensionnaires. — Service : 24 hommes et 4 filles */™"'^'« paralytiques. 

( Petits paralytiques. 

En 1737, Le Dortoir Saint-Joseph comptait .... 1.3;i pensionnaires. 

Grands paralytiques 53 » 

Petits paralytiques 46 » 

Total "23i pensionnaires. 

Le plus ancien de l'Emiiloi s'y trouvait depuis l'année 1707. 

I /' Dortoir Saint-Mayeul. 

„ \ » Saint-Pliilippe. 

Bons pauvres c ■ i » i • 

•^ i » saint-AïuIre. 

Qe c„,„i • / \ » Saint-Nicolas. 

d' hmploi s 1 ■ ■ Il , ■ 

j Anciens lisserans Iraiynltuiii pour ta inai- 

I son Dortoir Saint-René. 

Enfants du la 
1 ma'itrise . . Dortoir Saint-Augustin. 
Cet emploi renfermait 348 pensionnaires ayant à leur service 28 garçons 
et 5 filles, parmi lesquels un employé : lueur de poux, à l'infirmerie. 

Ces 348 pensionnaires étaient ainii répartis: 

Dortoirs : Saint-Mayeul 123 

Saint-Philippe 35 

Saint-André 6i- 

Saint-Nicolas 68 

Sainl-IHené 37 

Enfants de Saint-Auyustin ....... 21 

Total 3i8 

Le plus ancien de ce quartier était entré en I70:i. 

Bâtiment neuf et ses dépendances. 

p ... y Dortoir de Saint-Jean. 
A" Emploi { J .^Y'^'" 1 » Saint-François. 

/ i\ J ^amt Prix { , ^.,■. ,' 

(1) / /.viiénés) ] » la Visitation. 

f » Saint-Fiacre. 



1 Voir plus loin; « Les Aliénés. 



32 HISTOIRE DE lîICÈTRK 

Enfin : 

Quartier de la Miséricorde (vénériennes). 
Quartier Saint-Eustache (vénériens). 
, Dortoir Saint-Charles (convalescents). 
"P °'' j QuartierSt-Martin(Enfantsdelacorrection). 

Dortoir St-Louis(anc. gardes retraités). 
Dortoir des matelassiers et couverturiers). 

Le '■'>" emploi ;omiitait, en 1716, 203 pensionnaires ayant à leur service 31 garçons 
et ii filles. 

Ils étaient répartis: La Miséricorde 113 femmes 

Saint-Eustache. 21 hommes 

Saint-Charles 44 — 

Saint-Martin . «4 enfants 

Saint-Louis 14 hommes 

Dortoir des matelassiers et couverturiers. 17 — 

Total 293 p ersonnes. 

Le idus ancien iiensionnaire de l'Emiiloi était un nommé Jean de la Roche du dortoir 
Saint-Charles, entré en 1091 et aux vénériennes une femme entrée en 1703. 

Plus tard, le nombre des Emplois fut porté à six (1)^ puis à sept. 
Cette dénomination servit moins dans l'origine à indic[uer la réu- 
nion dans un même service des infirmités et des maladies semblables, 
•ciu'à désigner les localités renfermant pêle-mêle un certain nombre 
d'individus sous la surveillance d'un Gouverneur. 

En 1792, le 12 mars, les vénériens furent transférés de Bicètre à 
l'hôpital des Capucins. « Un règlement d'octobre 1801 défendit d'ad- 
mettre à l'infirmerie tout indigent qui ne serait pas malade, il ordonna 
de séparer les fous des valides, de placer les épilep tiques dans les 
quartiers séparés, dont dépendaient des promenoirs séparés aussi... 
On forma dans l'hospice plusieurs divisions qui classèrent les admis par 
âge et par infirmités. Les enfants furent envoyés, suivant, leur se.\e, 
aux Orphelins et aux Orphelines. Les malades auxquels des établis- 
sements spéciaux furent destinés, ne furent plus admis que dans ces 
établissements (2). » 

Néanmoins, la promiscuité régnait encore. Pour une population 
de 2.793 individus, il y avait cà Bicètre 1.505 lits pour coucher seul, 

1. Voir Api>eni)ige. — Etat de Bicètre en 1789. {Gazette Nationale n" 121. Lundi 
21 octobre 1789.) 

2. Rapport de M. Pastoret au Conseil Général des Hospices. Citation de A. Husson. 
Etude sur les Hôpitaux, page 294. 



lUSTOIliE !)!•: RICÊTRE 33 

232 pour deux pensionnaires, 244 à double cloison, 172 pour coucher 
seul, scellés dans le mur, pour les fous, 126 auges pour les gâteux et 
38 lits de sangle. 

Le Conseil général des hospices mit tout en œuvre pour faire ces- 
ser cette situation déplorable, ou tout au moins pour l'améliorer. Il lui 
fallut plus de trente ans pour arriver à un résultat. Enfin , en 1836 
la séparation de l'Hospice-Asile du quartier de Force où l'on enfermait 
les grands criminels permit d'entrer hardiment dans la voie des 
réformes. Pour faire cesser ce rapprochement du crime et du malheur, 
le Conseil fit le sacrifice d'une somme de un million. Les bâtiments 
de la prison furent réunis à ceux de l'Administration des Hôpitaux 
dans le courant de décembre. Dès lors, les localités agrandies devinrent 
plus salubres, les lits des salles lurent convenablement espacés, la sur- 
veillance fut rendue plus facile et, par suite, la police exacte et plus 
sûre (1), '■ 

i. Rapport présenté au Conseil Général dans la séance du ISoctobre 1837 parM Boi- 
cervaise, membre du Conseil Général et de la Commission administrative, page xxxvii. 

(Archives de l'Hospice de Bicêtre.) 



CHAPITRE IV 

l.es Vénériens. — Les malades fouettés avant leur traitement. — Saint-Eustachc et la 
Miséricorde. — Traitement des Gâtés. 



Par l'édit de 1656, les mendiants atteints de la syphilis étaient for- 
mellement exclus de Bicêtre, mais il n'y avait pas un an que l'hôpital 
était ouvert qu'il s'y trouvait déjà plusieurs filles ou hommes (jàtés, 
atteints de ce mal que produit la débauche des femmes, pour nous servir 
de l'expression pittoresque des registres du temps (1). Afin d'éloigner 
le plus possible de Bicètre, ces malheureux, le Bureau de l'Hôpital 
Général décida, en 1679, que : 

« Tous ceux qui se trouveront attaqués du mal vénérien n'y seront reçus 
« qu'à la charge d'être sujets à la correction avant toutes choses et fouettez, ce 
« qui sera certifié par leur billet d'envoi. Bien entendu, à l'égard de ceux ou celles 
« qui auront gagné ce mal par leur désordre et débauche et non ceux qui l'auront 
« contracté dans le mariage ou autrement, comme une femme par le mari et 
« nourrice par l'enfant » (2). 

Bientôt Bicètre, qui n'avait accepté ces malades (3) que par tolé- 
rance, fut obligé par le Parlement, en 1()90 (4), de les recevoir et do 

i. M. le D' Michel Cullerier, chirurgien en chef de l'hôpital des Vénériens, a |uiblié, 
en l'an XI, des notes fort intéressantes sur les hôpitaux où l'on traitait la maladie véné- 
rienne. Nous donnons un des passages les plus intéressants de cette étude. 

■2. Registre des délibérations du bureau de l'Hôpital Général, année leiO. (Archives de 
r Administration géncnde de r Assistance publique.) 

:!. Un chroniqueur, parlant de la correction infligée aux Vénériens, écrivait en 1830 
cette phrase amusante : « Sous Louis seizième, Bicêtre fut destiné à recevoir les hom- 
mes et les lilles publiques atteints du mal syphilitique. Avant de les panser, dans les 
deux salles qui leur étaient spécialement consacrées, les chirurgiens les faisaient fus- 
tiger, coutume barbare quoique souvent assez juste envers plusieurs individus croupis 
dans les vices les plus honteux. (Dictionnaire de la Lecture et de lu Conversation. Article: 
Bicètre, par H. Audiffret. Année 1830.) 

4. Croirait-on qu'en 1700, on exerçait à Bicêtre les vieilles ordonnances barbares qui 
prescrivaient de faire précéder tout traitement vénérien d'une flagellation? Le célèbre 
Cullerier l'a allirmé à l'un de mes amis. (Michelet. Histoire de la Il&volulion, tome I", 
page 154.) 



36 HISTOIRE DE BICÉTRE 

les soigner. Les vénériens des deux sexes, disséminés dans les divers 
établissements de l'Hôpital Général, furent rassemblés dans cette ren- 
fermerie, que les Parisiens voyaient comme une des nécessités de la 
civilisation (1). 

L'Hôtel-Dieu était le grand pourvoyeur des mendiants atteints de 
la syphilis. Cette maison ne les acceptait pas, défense expresse était 
faite à ses chirurgiens d'en panser aucun (2), ordre était donné à ses 
infirmiers de les mettre dehors ou de conduire les plus malades à 
Bicètre. Exception, toutefois, était faite pour les femmes enceintes, 
admises dans une enceinte spéciale et accouchées par un « apprenti- 

i. Docteur A. Pignot. — L'Hôpital du Midi et ses origines (1 brochure. Paris 1883, 
page 83.) 

2 « Ce dict jour (1.3 février 1600) a esté deffenJu au chirurgien du dict Hôtel- 
Dieu de tenir au dict Hôtel -Dieu aulcuns mallades de vérolle, ou autre maladie véné- 
rienne, ne permettre que ses garçons en pensent aulcuns, ainsi les faire mettre 

dehors » (Archives de l'Assistance publique). — D'après les documents pour servir à 

VHistoire de l'Hôlel-Dieu de Paris, publiés sous les auspices de l'Administration, par 
M. Brièle, archiviste de l'Assistance publique, tome I""', page 3.;. 

Pour éviter de recevoir les vénériens, l'Hôlel-Dieu payait à l'Hôpital Générai une 
rente de deux cents livres par an, pour la nourriture, le pansement et le logement des 
malades atteints de la teigne et de la grosse vérole. 

Payait?... Pas toujours cependant, si l'on en croit certains documents hospitaliers où 
les administrateurs du Bureau des Pauvres se plaignent que depuis longtemps les 
Teigneux soient à leur charge. 

— 1» — 
« Ce dict jour (28 février t6l4) a esté donné chargea maistrc Pierre Hubert de signer 
et passer l'apoinctement d'entre monsieur le procureur général du Roy, prenant le 
fait et cause pour les pauvres du Grand Bureau de cette ville de Paris, et les maistres 
et gouverneurs de l'HostcI-Dieu, pour raison de deux cents livres à eux accordez par 
le dict Hostel-Dieu, pour la nourriture, pensement et logement des malades de la 
teigne et vérolle dont le dict Hostel-Dieu demeurera déchargé. » {An-hives de /'Assf's/ance 
publique.) Documents pour servir à VHistoire de VHôtd-Dieu de Paris, publiés par 
M. Brièle, tome I'"', page 46. 

2° 

n décembre 1670. — M. Perreau a dit quel'uzage de l'Hôtel-Dieii estant que quand on 
a amené à l'Hôtel-Dieu des enfants malades de fièvre et affligés de teigne, etc., neant- 
moins que le dict Hôtel-Dieu paie une rente de 200 livres au Grand Bureau pour le 
pensement des mallades de teigne et grosse vérolle, mais a été remarqué que les 
teigneux sont à présent à la charge de l'Hôpital Général. Sur quoi le dict sieur Per- 
reau aiant demandé quel ordre on gardera à l'avenir pour ce regard, la Compagnie 
a arresté d'en conférer avec M. de Gomont et cependant d'en user comme par le 

passé » 

(Collection de documents pour servir à VHistoire des Hôpitaux de Paris, commencée 
sous les auspices de M. Michel Moring, directeur de l'Administration Générale de 
l'Assistance publique à Paris, continuée par MM. Gh. Quentin et E. Peyron, publiée par 
M. Brièle, archiviste de l'Administration, tome I", pages 190-191.) 



1 1 1 s T ( ) I li K D E I ! I ( ■- !•: T li V. 37 

chirurgien ». Ceux qui, trop soulFrants, ne pouvaient se reiuli-e eux- 
mêmes à Bicètre, étaient transportés sur un brancard par les infir- 
miers de l'Hôtel-Dieu. 

Comme on transférait de la même manière à cet hôpital ceux qui 
tomljaient gravement malades dans les salles de Bicètre, la route en 
était toujours couverte. Les brancardiers, sous le prétexte de demander 
des secours, découvraient ces malheureux et, s'arrêtant à chaque pas, 
les exposaient aux regards des passants. Souvent les porteurs s'eni- 
vraient avec le produit de ces aumônes extorquées au nom du patient. 
Ils laissaient celui-ci à la porte des cabarets. Quelquefois même ils le 
perdaient en route. 

En quittant Paris, le voyageur attristé no rencontrait que des 
malades allant mourir à l'Hôtel-Dieu. En arrivant par la route de E'on- 
tainebleau dans la Capitale, il lui était donné ce spectacle pénible et 
hideux de malades syphilitiques, allant à Bicêtre subir les Grands 
Remèdes. 

D'après CuUerier, le nombre des Gâtés était en 1685, de 70. En 
1737, cinquante ans plus tard, il était de 134 dont 21 hommes et 
113 femmes. En 1781, il était de 138 hommes et de 224 femmes. Bien 
qu'on ait cherché par tous les moyens possibles à leur rendre pénible le 
séjour de l'hospice, les admissions des Vénériens étaient considérables. 
En une seule année (1) les registres de l'établissement mentionnent 
l'entrée à Sainl-Eiislaclie, quartier des Gâtés, de 432 hommes; à la 
Miséricorde, quartier des femmes, de 431 pensionnaires. 

Saint-Eustache (2) se composait de cinq salles : une au rez-de- 
chaussée, deux au premier étage, deux au second. 

Au rez-de-chaussée, la Salle des Bains. Elle contenait douze bai- 
gnoires assez grandes pour recevoir quatre hommes chacune. Au 
l" étage, la Salle des Remèdes avec 26 petits lits seuls; au 2° étage, 
à droite, la Glacière, salle d'attente pour ceux qui devaient passer les 
Grands Remèdes. Là, dans des lits très grands, les malades couchaient 
six, huit, quelquefois dix ensemble, suivant les besoins du service. Au 
même étage, à gauche, était située l'Infirmerie avec 24 petits lits seuls. 



1. Année niîl. Année choisie au hasard dans les Registi-es de Bicùtre. 

2. Règlement de 1781. Les Vt'n&ricns, chap. vi (Archives de l'Hospice do Bicctrc}. 



38 IIISTOIHK DK mCKTRE 

La Miséricorde logeait sans distinction toutes les femmes attaquées 
de la maladie vénérienne, venues de force ou amenées volontairement 
de la Salpêtrière. Cet endroit se composait de neuf salles. 

Au rez-de-chaussée, rintirmerie avec 28 petits lits seuls; à côté, la 
Salle des Bains en tous points semblable àcelle deshommes. Au-dessus 
des Bains, la Soupente avec sept grands lits pour les Galeuses et les 
convalescentes. De même qu'à Saint-Eustache, selon le nombre plus 
ou moins grand des admissions, elles couchaient six, huit et même dix 
ensemble. Trois petits lits étaient occupés parcelles qui faisaient fonc- 
tions de filles de service. Elles étaient généralement choisies parmi 
les convalescentes, elles couchaient seules. Au 1" étage, la Salles des 
Remèdes contenait 26 petits lits seuls, celle de la Magdeleine recevait 
les nourrices (9 lits); une autre. Sainte- Pélagie, était réservée aux 
femmes enceintes qui couchaient deux par deux (5 lits). Au même 
étage, dans les neufs lits du 'grand dortoir, les malades couchaient six 
ou huit ensemble, excepté deux filles de service choisies parmi elles 
auxquelles deux petites couchettes étaient réservées. Au second, la 
Salle des Remèdes avec 24 petits lits seuls ; au 4% la salle Saint-André, 
avec 14grandslits pour les femmes envoyées de force de la Salpètrière. 
Tous ces lits grands et petits se composaient d'une paillasse, d'un 
matelas, de deux draps, de deux couvertures et d'un traversin. Mais 
souvent les draps n'étaient point changés, les couvertures n'étaient que 
des haillons imprégnés du pus qui suintait des ulcères. « Les traver- 
sins n'étaient point couverts de toile et la tête des malades reposait sur 
un coutil souillé des émanations sales et puti ides de ceux qui les avaient 
précédés penJant des années. Le sol disparaissait sous une couche 
épaisse d'immondices. Dans ces salles obscures, les fenêtres restaient 
toujours closes. On les avait clouées parce qu'elles se fussent brisées 
en les ouvrant; beaucoup étaient murées, ce qui avait transformé des 
salles de malades en cachots de criminels (1) ». Entassés comme une 
cargaison de nègres dans un navire africain (2), les Gâtés de Saint- 



1 . !)'• A. Pipnot. — L'Hôpital du Midi et ses origines. 1 broch. Paris, 188;i, page 83. 

2. Mirabeau. — Observations d'un voyageur anglais sui' la Maison de Force appelée 
Bicêtre. {Œuvres, tome IV, page 210 à 219. Paris 1881. Édit. Brissot-Thivars.) Voyez 
Appendice. 



IIISTOIRK 1»K lUCKTHE 39 

Eustaclie et de la Aliséricorde souffraient, bien plus que les Bons 
Pauvres, delà promiscuité qui régnait dans cet emploi. 

Chose épouvantable à écrire, il s'esl trouvé dans ce local, plus de 
180 pensionnaires à Saint-Eustache, plus de 300 à la Miséricorde. Si 
l'on remarque que le quartier des hommes avait 50 lits sur GO, expres- 
sément réservés à des malades seuls, et le quartier des femmes 125 lits 
dont 106 seuls, on arrive à ce chiffre effrayant : Tj^/se personnes pour 
Une couchette ! (1). 

La plupart de ces malheureux couchaient par terre, sur le carreau 
immonde, n'ayant pour se préserver de l'humidité ou du fi'oid qu'une 
couverture sordide obtenue à grand'peine. « Faibles, décharnés, à demi 
rongés par le plus terrible des maux, ils préféraient encoie la dureté 
du plancher, à l'infection, à la malpropreté du lit (2). » Soignés par 
séries, chaque fois que les chirurgiens le pouvaient ou le voulaient, 
ces pauvres gens attendaient ainsi pendant des mois entiers, quelque- 
fois même une année, le moment du traitement, le jour où ils devaient 
passer les Grands Remèdes, 

Admis à Biceire, après la visite du chirurgien-major de l'Hôtel- 
Dieu, ou du chirurgien en chef de l'Hôpital Général, sur l'ordre de 
M. le Lieutenant général de police, on procédait toutes les huit semaines 
à l'appel de ceux qui devaient ètrecomiuis dans ce traitement, savoir : 
52 hommes et 50 femmes. Cet appel e.ait fait sur les Registres d'ins- 
cription par les administraieurs commissaires de la Maison. L'ordre 
d'inscription était suivi, cependant ces messieurs préféraient les femmes 
enceintes, les nourrices, les gens mariés qui devaient produire un 
extrait de leur acte de mariage, les soldats de la garde de Paris et ceux 
qui n'étaient point en état, d'attendre leur tour plus longtemps, sans 
risque de périr (3). 

La durée des soins était invariablement fixée à six semaines à la 
suite desquelles il était accordé quinze jours de convalescence. Guéris 

1. Le nombre d'uujourd'hui premier (ilu mois) ocloljre (Je Tannée^ mil et sept cent 
et quatre-vingt et unième est de cent trente et huit hommes. — Le nomljie d'aujourd'hui 
premier (du mois) octoljre (de l'année) mil et sept cent et quatre vingt et unième est de 
deux cent et vingt-quatre femmes. (Uèglomcntde 1781. Arch. de Bicètre, chapitre iV-' 
art. 3"). 

2. Mirabeau, déjà cité. 

3. Règlement de 1781. Lt's Vt'nèriens. Chapitre IV'', article 7'. 



40 HISTOIRE DE BICÊTRE 

OU non, les malades devaient s'en aller, ils n'avaient plus rien à ré- 
clamer. On ne saurait imaginer rien de plus bizarre, de plus odieux, 
que ce traitement. 

Le samedi, après l'appel, on saignait tous les admis; le surlende- 
main on les purgeait et pendant les neuf jours suivants, les élèves en 
chirurgie leur faisaient prendre des bains de deux heures de durée 
dans ces énormes baignoires où quatre patients, à la fois, étaient obli- 
gés de se plonger. Une partie entrait dans les bains à trois heures du 
matin, y restait jusqu'à cinq heures, une autre de six à huit, la troi- 
sième de huit à dix. Le septième jour des bains, on conduisait à 
l'église les cinquante-deux hommes et le lendemain les cinquante 
femmes, pour y être confessés. Après avoir purgé leur âme, on purgeait 
leur corps une deuxième fois. Alors, commençaient les frictions admi- 
nistrées suivant le tempérament de chacun. Elles duraient ordinaire- 
ment vingt-huit jours, quelquefois plus. Ceux qui ne passaient point 
les Remèdes étaient chargés — détail navrant — de frotter ceux qui les 
passaient (1). 

Deux fois par jour, les élèves en chirurgie faisaient les pansements 
nécessaires d'après l'ordonnance du chirurgien à ses visites. Les fric- 
tions terminées, on repurgeait encore les malades deux fois et... «7 
étaient déclarés guéris. 

(c Quand le nombre des expectants devenait trop considérable ou 
quand les plaintes devenaient trop graves, on n'accordait aux vénériens 
que dix, douze ou quinze jours de traitement, on les renvoyait ensuite 
pour en l'ecevoir d'autres qu'on traitait de la même manière ; ils 
n'étaient admis de nouveau qu'api'ès huit ou dix mois. Ce procédé s'ap- 
pelait le blanchîment (2). Il en résultait qu'après avoir été tour- 
mentés par des remèdes inutiles, ils sortaient sans être guéris de cette 
geôle pestilentielle et étaient jetés de nouveau dans une misère pro- 
fonde (3). » 

La nourriture se composait pour les expectants de six quarts de pain 
bis par jour, de la soupe et d'une demi-livre de viande réduite à moitié 



1. Règlement de 17SI. Lcri Vénériens. Chapitre IV", article S''. 

2. D'' A. Pignot. — C.ilatioii de Parent Du Châtelet. L'Hôpital du Midi, page 8o. 

3. Mirabeau, déjà cité. Voyez Appendice. 



inSTOIRir DE RICÊTIîK 41 

étant cuite, en un seul repas, tous les jours de la semaine. Elle était plus 
débilitante encore pour ceux qui passaient les Grands Remèdes. Ou 
inscrivait à la vérité sur l'état des vivres cinquante livres de viande de 
plus pour faire particulièrement le bouillon des 102 malades, afin qu'il 
fût meilleur, muh la nande reslaïl à la rulwie{l). Les hommes et les 
femmes gâtés recevaient chacun une livre de pain blanc, une chopine 
de lait et deux œufs par jour. Suivant leur état, le chirurgien autorisait 
quelquefois qu'on leur délivrât un poisson ou un demi-septier de vin (2). 

Les femmes de la Miséricorde façonnaient le linge nécessaire à l'en- 
tretien des vénériens, avec de la toile fabriquée dans la maison. Les 
deux sexes n'étaient entretenus, du reste, que de chemises, de draps 
et de linges à pansement. Le règlement dit qu'on devait changer les 
chemises chaque semaine, les draps tous les mois (3). 

Les bâtiments de Saint- Eustache et de la Miséricorde étaient précé- 
dés d'une petite cour où les malades pouvaient se promener sans sortir 
de l'emploi. Lorsque leurs parents, ou leurs amis les demandaient au 
parloir, un portier pour les hommes, une portière pour les femmes, les 
j conduisaient. En aucune façon, on ne leur permettait de sortir et 
de communiquer avec les Bons Pauvres. Pour leur faciliter les moyens 
d'entendre la messe, ou avait construit, en 1777, sur le mur qui séparait 
la cour des hommes de celle des femmes, une chapelle où l'on célébrait 
régulièrement l'office divin, les dimanches et fêtes. Ces jours-là, les 
pensionnaires des deux sexes se mettaient aux croisées et assistaient 
ainsi à la cérémonie religieuse, sans sortir de leurs salles (4). Une 
fois par semaine, un ecclésiastique faisait le catéchisme. 

A la tète de la section des hommes, un sous-gouverneur logi' dans 
le bâtiment était chargé de maintenir l'ordre et la police. Il ren- 
dait compte, tous les matins à l'économe de l'établissement, des faits 
qui s'étaient passés la veille. A la tète de la section des femmes, 
une officière et deux gouvernantes remplissaient les mêmes fonctions. 



i. Règlement Je I7S1. Cliup. IV'--. Les Vi'mirwns, article ',)". 

2. Le poisson valait litre H centil. 64. Le 1/2 septier litre 2.'^ rontil. 

3. Règlement de I7SI. Cliap. IV"-'. les Yi'iirrinns, arlicle .'i^ 

4. Règlement de 1781. Cliap. IV''. Les Vcnéricns, article 6". 



42 HISTOIRE DE lîlC.ÈTRE 

Est-il besoin d'ajouter qu'enraison même du traitement qu'on faisait 
subir aux malades, la mortalité allait, d'année en année, en augmen- 
tant? Au débat de la réception des vénériens h Bicêtre on compta à 
Saint-Eustache 19 décès pour 100, à la Miséricorde 26 pour 100. En 
1792, d'après CuUerier, ce nombre s'était élevé à plus de 46 pour 100 
dans les deux endroits. Les femmes, surtout, supportaient mal les 
Grands Remèdes. Parmi les prostituées que les carrioles de l'Hôpital 
Général ramenaient, après soi-disant guérison, à la Salpêtrière, beau- 
coup ne revenaient qu' « avec les dents branlantes, les gencives ulcé- 
rées et la langue en lambeaux » (1). A toutes les douleurs, à toutes les 
humiliations qu'on leur infligeait, la torture de la faim s'ajoutait 
encore. Peut-être ces malheureux enfermés à Bicêtre, se seraient-ils 
contentés du maigre régime de la Maison, si la rapacité des gar- 
diens chargés de prendre soin d'eux ne l'avait réduit bien souvent. Ces 
misérables infirmiers, mal payés, mal surveillés, profitaient des 
moindres circonstances pour voler les aliments qu'ils étaient chargés 
de distribuer, pour remplacer la viande par du mauvais fromage ou 
du beurre rance. Parfois, ces exactions amenaient des révoltes 



I. D' A. Pignot. — L'Hôpital du Midi, etc., page 86, 

M. Colon jeuno, chirurgien de Dicètre, se fit vers 1791, l'écho des malades et publia 
leurs réclamations. Le Monilrw unirersel en le citant appela l'attention de l'Adminis- 
tration sur ce fait. 

« Une des choses qui surprendront sans doute c'est d'apprendre que Bicêtre qui contient 
3.000 à 4.000 pauvres n'ait point d'infirmerie, que ces malheureux sont transportés à 
l'Hôtel-Dieu pour y être soignés dans leurs différentes maladies, et que les infortunés 
qui vont s'y faire traiter d'une maladie honteuse y soient entassés, manquant d'air et 
de place, que les femmes soient jusqu'à huit ou dix dans le même lit et que l'excès de 
saleté, de puanteur, de méphitisme dans les salles de traitement deshommes soit encore 
au-dessus de celui qui règne dans celles des femmes. 

« De pareilles gènes, un semblable tourment tant de maux auxquels ne sont pas seule- 
ment assujettis ceux à qui leur inconduite a fait contracter cette terrible maladie, mais 
encore des nourrices, des enfants, des mères infectées du virus dont elles ne peuvent 
se défendre parce qu'elles ne soupçonnaient pas l'état de ceux qui leur ont transmis, 
sont bien fait sans doute pour exciter le plus vif désir de les faire cesser et de chercher 
à en tarir la source. 

« C'est sur ces objets douloureux que le très court écrit de M. Colon fixe les' yeux du 
public; il propose de transférer les malados de cette espèce à Paris, dans un lieu com- 
mode, tel que l'emplacement des Capucins au faubourg Saint-Jacques et d'employer les 
salles qui servent à leur traitement pour servir d'infirmerie à la maison. » [Moniteur, 
24 mars 1790, n» 83.) 



IIISK1IRK DE Bir.ÉTRE 43 

proiuptement réprimées par la maréchaussée. Alors, on retirait le 
pain aux coupables; bienheureux s'estimaient-ils si, pour l'exemple, 
quelques-uns d'entre eux n'étaient point pendus ! 

« Vers 1750, le chirurgien de Bicêtre, Rouhaut,fit visiter la maison, 
à sonami Maréchal, premier chirurgien du roi. Maréchal fit à Louis XV 
un tableau fidèle de ce dont il avait été témoin. Le roi le chargea d'opérer 
les réformes nécessaires. Il y eût aussitôt quelques améliorations et les 
demandes furent faites pour la construction d'un hùpital de vénériens à 
Bicêtre. Le terrain fut choisi, l'architecte fit les devis et l'administration 
l'approuva. L'ordre de construire fut donné incontinent, on décida que 
les carrières seraient ouvertes dans un jardin de Bicêtre, que le travail 
de l'exploitation de ces carrières ainsi que celui delà maçonnerie serait 
fait par économie. Une personne charitable donna 60.000 livres, le 
duc d'Orléans 30.000 ; les travaux commencèrent. Peu après, Maréchal 
mourut. Alors, entrepreneurs, architectes, conducteurs des travaux, 
passèrent à table, et au jeu, le temps qui devait être employé au travail 
et à la surveillance. De là, dilapidations énormes, les 90.000 livres 
furent vite épuisées ainsi que 60.000 livres avancées par l'administra- 
tion. Quelques années plus tard on démolit successivement les construc- 
tions commencées, 

« En 1783, M. de Breteuil ayant visité les différents établissements 
de l'Hôpital Général et ayant été mis au courant par Faguer, alors chi- 
rurgien en chef de l'hospice des nourrices vénériennes de Vaugirard et 
qui l'accompagnait dans sa visite^ résolut de mettre un terme à. un mal 
aussi grand. En 1785, il faisait décider que le couvent des Capucins, 
situé faubourg Saint-Jacques, serait transformé en un hôpital dans 
lequel seraient traités gratuitement les pauvres de tout d(je et de l'un et 
l'autre sexe, attaqués du mal vénérien. 

« Lorsque le docteur Michel Culierier, chirurgien principal de l'Hôpi- 
tal Général, prit possession de ce service (1787) rien de sérieux n'avait 
été encore fait pour cette catégorie spécial de malades. Ce ne fut que 
cinq ans plus tard que les membres du Comité de mendicité de l'Assem- 
blée constituante, ayant visité Bicêtre, ordonnèrent l'achèvement de 
de l'hôpital projeté dans le local des Capucins. Grâce au crédit do 
l'un des membres de ce comité, Cousin, ce travail fut promptement 



44 



HISTOIRE DE BICÊTUE 



achevé. Les vénériennes de Bicêlre, furent transférées au nouvel 
hôpital le 12 mars 1792, et les vénériens à la fin d'août de la même 
année (1 ). » 

i. D' Bourneville. — Rapport présenté au nom de la commission d'Assistance publi- 
que au conseil municipal de Paris, sur la restauration d'une, partie des bâtiments dr l'hô- 
pital du Midi (Annexe au procès-verbal delà séance du 13 mai 1880, pages 7 à 9.) 







CHAPITRE V 

LA PRIS!)» 1)K liir.l'.THK 
La Correclidii. — Lrs Calianoiis. — L.i Force. — Les Cachnt-;. 

Quand Louis XIII eut converti en Commanderie de Saint-Louis le 
château de l'évèque de Winchester et qu'il conçut le j^rojet de réunir 
les officiers et soldats blessés ou vieillis par les armes dans cette en- 
ceinte, il a dû entrer certainement dans les plans de construction, la 
création de chambres de discipline ou de salles de répression pour les 
militaires coupables de délit et d'insubordination. C'est donc à l'année 
1634 environ que l'on peut faire remonter l'origine de la prison de 
Bicêtre. Cependant, comme les plans primitifs furent abandonnés, il est 
fort possible qu'elle ne date que de l'époque (1685) où l'on amena (1) 
par la force, les mendiants et les vagabonds trouvés errants dans les 
rues de la capitale. Au début, ce ne fut môme qu'un lieu de répression 
passagère et non une maison de détention. Les registres des archives 
de Bicêtre mentionnent pour la première fois, la Maison de Force en 
172'.), les Cabanons en 1741. 

En 1792, la prison ne renfermait que 443 pensionnaires, mais quels 
pensionnaires ?... k Sur 500 prisonniers que renferme Bicêtre, écrit un 
chroniqueur de cette époque, il y en a au moins la moitié échappés des 
galères, repris de justice ou par commutation de peines, et la plupart 
des autres sont tellement corrompus par ces premiers que la société n'a 
guère de choix à faire entre eux. Ce sont tous des hommes (il faut en 
convenir à la honte du genre humain), mais la plupart d'entre eux ne 
sont pas plus faits pour la société des autres hommes que les loups pour 
celle des agneaux, quoique de l'espèce des quadrupèdes comme eux. 

« La superbe ville de Naples est sans cesse menacée des éruptions du 
mont Vésuve ; mais ce volcan est moins dangereux pour elle que no 
l'est pour Paris celui qui s'élève à une demi-lieue au Sud-Sud-Est de 

1. OrJunnance du lui, — L"; avril 1G8Ô. 



46 IIISTOIRK DE BICÊTRE 

ses murs (1) ». Et c'était, hélas ! dans ce milieu de vice et de corruption, 
à côté des voleurs de grands chemins, des criminels les plus honteux 
et les plus endurcis que bien souvent, confondus avec les scélérats, des 
innocents, victimes de la haine de leur famille ou d'un haut personnage, 
vivaient enfermés dans d'étroits et lugubres cabanons. 

A Bicêtre, comme dans les diverses prisons d'État, sous la royauté, 
des prisonniers enfermés par Ordre du Roi, gémissaient oubliés volon- 
tairement par un gouvernement qui, par la réclusion, se débarrassait des 
personnalités gênantes. 

Cependant, ils devaient encore préférer cette solitude de mort, à la 
peine d'être renfermés dans la prison commune. — « Là, dit Mira- 
beau (2j, les excès les plus infâmes s'y commettent sur la personne 
même du prisonnier; on nous parla de certains vices pratiqués fréquem- 
ment, notoirement, et même en public dans la salle commune de la 
prison; vices que la décence des temps modernes ne nous permet pas 
de nommer. On nous dit que nombre de prisonniers étaient similitim > 
feminis 7norcs, struprali et construpratores ; qu'ils revenaient ea? /toc o6s- 
cœno sacrario cooperli slriipris suis alienisqiie, perdus à toute pudeur et 
prêts à commettre toutes sortes de crimes. » Antichambre du bagne, 
Bicêtre, quelques années plus tard, devenait et restait jusqu'en 1836, 
le marchepied de l'échafaud. Le passage de la chaîne, le cortège pour 
les exécutions capitales, suivaient les cours où les vieillards se repo- 
saient sur les bancs. Pour entrer dans la prison, il fallait pénétrer 
dans l'hospice, sur la porte duquel les condamnés à mort franchissant 
cette enceinte pouvaient lire comme une douloureuse ironie cette ins- 
cription : 

« HOSPICE DE LA VIEILLESSE « 

(Hommes) 

Combien ont dû faire alors cette réflexion que Victor Hugo (3) place 
dans la bouche d'un de ses héros enfermésà Bicêtre : « Tiens, on vieillit 
donc ici ! « 

Six corps de bâtiments à plusieurs étages composaient la prison dont 

{. Lettre d'un ami du la vérité à un ennemi des /'(■('/jpoîis concernant le dernier événe- 
ment de Bicêtre à Paris, l'an de la Liberté 1790. Imprimé chez de la Chave, imprimeur 
national, rue du faubourg Saint-Jacques, o. Signé D'" (Archives nationales). 

2. Mirabeau. — déjà cité. 

i. V. Hugo. — Claude Giieu.r. Le dernier jour d'un rondamné. 



IIISTdllil-; I)K IMCKTIiK 47 

la force principale était le chemin de ronde entourant entièrement les 
trois côtés (lui joignaient la façade. Neuf guérites étaient occupées par 
des factionnaires appartenant à la compagnie des sous-ofâciers séden- 
taires. La porte d'entrée se trouvait à l'alignement d'un angle de 
l'église formant retour d'ériuerre (1), Les principaux bâtiments cons- 
truits à des épofiues plus ou moins éloignées les unes des autres étaient : 
La Correction, qui rappelle la destination primitive ; les Cabanons 
(bcàtiment neuf ei bâtiment vieux) et la Force. 

De ces divers corps de logis, la Correction était le seul qui fut adossé 
à un mur extérieur et eut l'inconvénient de ne pas avoir un chemin 
de ronde derrière lui. C'était l'endroit faible de la maison et les prison- 
niers le savaient si bien que c'était toujours de ce côté qu'ils essayaient 
et réussissaient quelquefois à s'échapper. Ou enfermait là — dit le 
règlement — déjeunes garçons libertins depuis l'âge de sept ans jus- 
qu'à seize. Nous examinerons, dans un des chapitres suivants, par quels 
traitements peu humains on pensait les corriger de leurs vices. 
Soixante enfants environ y végétaient. 

Les cabanons avaient front sur rue jusqu'au logement du grefâer- 
concierge et. en se prolongeant sur deux ailes en équerre, entouraient 
de trois côtés la Cour royale. A la vérité, c'étaient deux bâtiments 
adhérents, l'un de six étages, l'autre de cinq. Le dernier portait le nom 
de bâtiment neuf. Ensemble, ils contenaient 248 cabanons ou petites 
chambres de huit pieds carrés où, isolément et sans la moindre commu- 
nication avec l'extérieur, sinon à travers le guichet étroit de leur porte 
ou les barreaux de leurs fenêtres, on enfermait les prisonniers payant 
pension, détenus par lettres de cachet. Dans chaque cabanon se trouvait 
un lit de sangle scellé dans le mur. Sur ce lit, un matelas, deux cou- 
vertures, un traversin. Dans la pièce, un seau pour recevoir l'eau; ù 
côté, une lunette d'aisances. 

La porte était pleine, garnie d'une grosse serrure et de deux vci'rous 
en dehors. Au deux tiers de cette porte, était percé un petit guichet par 
lequel le prisonnier recevait ses vivres, après quoi le guichet était fermé 
par un verrou (2). 

t. Apiicrt. — Ilagncs. /V/s'i;is. Criiiiim-h. Paris Ks:iO. (;iiill,cil, cililrur, pa-e 4 
2. Archives de Bicètre. UèglcmeiU do 1781, chap. 1" art. I". ' " 



48 HISTOIRE DE BICKTRE 

L'aile appelée la Force (1) était parallèle au bâtiment vieux des 
cabanons. Elle se composait d'un rez-de-chaussée et de quatre 
étages. A droite de ce bâtiment^ au rez-de-chaussée, se trouvait la 
salle du Forl-Mahon, installée en 1780 par le lieutenant de police Le 
Noir; au premier étage, la salle de Force; au deuxième étage, la 
salle Saint-Léger. A gauche, au rez-de-chaussée, existait le grand ate- 
lier du Poli des glaces au-dessus duquel se trouvait le Dortoir des 
polisseurs, au troisième étage étaient les infirmeries, au nombre de 
cinq; au quatrième, les dortoirs des garçons de service. 

Les trois salles appelées : Fort-Mahon, la Force et Saint-Léger, 
d'environ douze mètres de long sur dix mètres de large pouvaient 
contenir 70 prisonniers chacune. Les croisées étaient grillées et mail- 
lées avec des barreaux de fer. Chacune de ces trois salles était fer- 
mée par deux portes, l'une sur l'autre (2) ; une en barreaux de fer, 
l'autre une forte porte pleine, garnie d'une très grosse serrure et de 
deux verrous en dehors, avec un guichet fermant également au verrou. 
De chaque côté de la salle était disposé un lit de grosse charpente, 
fait en auge, dans lesquels les prisonniers couchaient, sur la paille, 
sans draps, avec de vieilles couvertures provenant des dortoirs des 
pauvres lorsqu'elles paraissaient ne plus pouvoir être utilisées par eux. 

A l'entrée de la prison, au rez-de-chaussée, à droite se trouvait le 
o-reffe; au premier, le logement del'économe-directeur; au second, celui 
du brigadier en chef. 

A vrai dire, il n'y avait qu'une Cour : la Cour royale, les autres 
étaient plutôt des couloirs. C'étaient : la Cour des suspects, la Cour de 
la cuisine, la Cour des chiens, la Cour des fers. La porte d'entrée était 
fermée par quatre doublettes en chêne boulonnées et munies d'énormes 
verrous à l'extérieur. 

Une petite chapelle érigée en 1634, située dans la Cour royale servit 
à dire la messe dimanches et fêtes jusqu'en 1792. Les prisonniers des 
salles de Force, du Poli des glaces et des Infirmeries pouvaient l'en- 
tendre de leurs croisées. On sonnait, aux principaux points de la messe, 

1. La Force. Aujourd'hui bâtiment de la 5" division S'' section. Les cabanons (bâtiment 
vieux) existent encore. Lugementdcs internes et reposants. 

2. Archives de Bicêtre. Ûèglemenl de 1781, chap. II, art. 1". 



lllSTollil-; l)K KICKTltli 4<J 

une cloche placée eu dehors de La chapellc,a(in-disait In reniement — 
« que ceux qui ne peuvent pas se mettre aux croisées puissent diriger 
ce leur intention (1) ». Outre cette chapelle, il y avait un autel au 
lond du corridor des cabanons oii l'on disait,de môme,régulièrement la 
messe dimanches et fêtes, à sept heures en été, à sept heures et demie 
i hiver. A ce moment, les gardes se transportaient dans les corridors, 
ouvraient tous les guichets afin que les prisonniers entendissent 
1 office. Ils restaient dans les couloirs, pendant sa durée, pour faire 
observer le silence, puis à ïlte Missa est, ils refermaient les guichets et 
les portes des corridors (2). Cet autel fut démoli quelque temps après 
la chapelle. 

Ce qu'il y avait de plus affreux à Bicêtre, c'étaient les cachots. Ils 
étaient de deux sortes : les cachots noirs, les cachots bhmcs. 

Les cachots noirs, au nombre de huit, étaient creusés dans le sol. 
Entièrement en pierre de taille, on y descendait par un escalier voûté 
jusqu'à une profondeur de cinq mètres. L'escalier, étroit et rapide, était 
fermé au niveau du sol par une trappe. Pas d'air dans ces antres, à 
peine un peu de lumière filtrait-elle à travers le trou des piliers et des 
dalles formant les voûtes de cet enfer (3j. « Ou plutôt, dit uu témoin 
oculaire, ce n'était pas la lumière, c'était ce que Milton appelle 
« visible darkness n une visible obscurité (4). » 

Le patient était attaché dans ces souterrains à des chaînes fortement 
scellées dans les murs latéraux. Bien souvent on l'y oubliait, on le 
laissait mourir, enterré vivant. Impossible à lui défaire entendre ses 
plaintes, impossible de pouvoir même espérer un secours d'un cachot 
voisin. Quand on démolit, en 1792, ces terribles caveaux, on constata 
que les murs de séparation avaient un mètre et demi d'épaisseur. 

Dès que l'on tirait un prisonnier de ces cachots, l'air pur l'enivrait, 
il chancelait comme s'il avait bu. H fallait le mettre dans un lieu moins 
obscur. Ce n'était que par gradation de cachots qu'il pouvait échapper à 
la mort. Dans un mémoire qu'il adressa au roi, au nom de la cour des 

1. Archives de Bicètre. — Règlement de 1781, chap. Il, art. 17. 

2. Archives de Bicètre. — lièglement de 1781, chap. I", art. 13. 

3. Mirabeau, — déjà cilé. 

4. D'après un manuscrit dalaut de ISl.'i eommuiiique à l'auleur par un emnlové de 
Bicêtre. ' •' ' 

7 



so 



Histoire de bicêtrë 



A.ydes, Malesherbes fit, en 1770, la peinture suivante de ces terribles 
lieux : 

— << Sire, il existe dans le château deBicêtre des cachots souterrains, creusés 
autrefois pour y enfermer quelques fameux criminels, qui après avoir été con- 
damnés au dernier supplice, n'avaient obtenu leur grâce quVn dénonçant leurs 
complices, ces cachots sont tels qu'il semble qu'on se soit étudié à ne laisser aux 
prisonniers qu'on y enferme qu'un genre de vie qui leur fasse regretter la 
mort. On a voulu qu'une obscurité entière régnât dans ce séjour. Il fallait cepen- 
dant y laisser entrer l'air, absolument nécessaire pour la vie ; on a imaginé de 
construire, sous terre, des piliers percés obliquement dans leur longueur et 
répondant par des tuyaux qui descendent dans le souterrain. C'est parce moyen 
qu'on a établi quelque communication avec l'air extérieur, sans laisser aucun 



rui/7 ri Ct'uf^a t^- ôjb< 



•è/é dfi^la Prù-on (/& Btc^/re l'n remp/ac^nent d&r ct^cÂot^r jvu/frrdn.r JefnnU t 




accès à la lumière. Les malheureux qu'on enferme dans ces lieux humides et 
infects, sont attachés à la muraille par une lourde chaîne et on leur donne delà 
paille, de l'eau et du pain. Votre Majesté aura peine à croire qu'on ait eu la 
barbarie de « tenir plus d'un mois v, dans ce régime d'horreur, un homme 
'< qu'on soupçonnait de fraude. » Personne dans votre royaume, Sire, n'est 
assuré de ne pas voir sa liberté sacrifiée à une vengeance ; car personne n'est 
assez grand pour être à l'abri de la haine d'un ministre, ni assez petit pour n'être 
pas digne de celle d'un commis des fermes (1). » 

l. Voir le Recueil de Lamoignon sur (a cour des Aydes (l'79, in-4''), à l'occasion du 
colporteur Monnerat, enfermé dans les cacliots de Bicêtre, victime d'un acte arbi- 
traire. 



HISTOIRE DR BICÊTRK 



51 



Le rapport de Malesherbes ne fut pas entendu. 

C'est sur les fondations de ces //* ixuc lugubres, comblés pour toujours, 
que se trouve maintenant le jardin des convalescents et des malades de 
l'hospice. 




Les cachots blancs servent aujourd'hui de caves pour la pharmacie 
de l'établissement. On _y arrive au milieu des bonbonnes, des fioles et 
des tonneaux de médicaments... Après avoir descendu une vingtaine de 
marches, on entre dans un couloir souterrain recevant, à droite, le 
jour par de petits soupiraux percés à fleur de terre et l'on remarque, à 



52 HISTOIRE DE Bir.ÊTRE 

gauche, de petits réduits de deux mètres carrés environ, sombres, hu- 
mides. Ce sont les anciens cachots (Fig. 6). Certes, de même que dans les 
cachots noirs, celui qui y était enfermé devait subir une affreuse tor- 
ture. Retenu au mur par des chaînes, n'ayant pour compagnie que les 
insectes, l'été ; la vermine, l'hiver; le prisonnier qui habitait le dernier 
de ces réduits ne devait plus garder au cœur grande espérance en 
entendant le bruit de trente-trois portes se fermer sur lui (1). 

Les détentions étaient le plus souvent arbitrairement prolongées. 
« L'homme une fois arrêté, criminel ou non, devenait une sorte de 
bétail, moins que cela, une chose qu'on jetait dans un trou pèle-mèle 
avec des misérables, des fous furieux, de la vermine et des immondices. 
Des prisonniers qui aspiraient au jour de la délivrance fixé par le 
jugement même dont ils avaient été frappés, comptaient souvent plu- 
sieurs années avant de voir s'ouvrir pour eux les portes des geôles où 
ils croupissaient (2). » 

Nous avons lu sur les registres d'écrou de Bicêtre, des ordres d'un 
lieutenant général de police contrebalançant ceux du roi (3). Il est vrai 
que ce lieutenant de triste mémoire s'appelait de Sartiue. Combien 
de fois, le cœur serré en feuilletant ces funèbres pages, n'avons-nous 
pas répété ces paroles de Michelet (4) : 

(c Ah ! monsieur de Sartine, ah, madame de Pompadour, quel poids 
vous traînez ! Comme on voit, comment une fois dans l'injustice, on 
s'en va de mal en pis, comme la terreur qui pèse du tyran à l'esclave, 
retourne au tyran ! Ayant une fois tenu le prisonnier sans jugement, 
pour une faute légère, ii faui que la Pompadour, que Sartine le tiennent, 
le tiennent toujours, qu'ils scellent sur lui d'une pierre éternelle, 
l'enfer du silence. » 



1. Un iiiiintre encore à Bicèlic un de ces rodnils i|iii conserve percé dans le mur, à 
un mètre et demi de hauteur environ, un esi)ace yrilié de 2o centim. carrés par lequel 
on passait aux luisonuiers le ]iain et l'eau. 11 est d'usage de dire aux visiteurs que 
c'est le cachot de Latude. Rien n'est plus faux, l.e sieur Henry Masers de Latudc était 
prisonnier, par lettre de cachet, aux cabanons. 11 n'a jamais été au cachot. Les registres 
des archives d(^ Bicêtre en font foi. — P. B. 

2. Maxime Ducamp. — Paris, ses fondions, ses organes, su vie, iome IV, p. 190-97. 
(Hachette 1879.) 

3. Voir Appendice. 

4. Michelet, Histoire de la Révolution, tome l". — Latude. 



IlISTOIRl'; DE liir.ftTRK 53 

1789 arriva. De tous côtés s'élevèrent des demandes de revision de 
jugeaient, et aie Moniteur Universel » lui-même, bien que toutdévouéà 
la monarchie, demanda dans ses colonnes que les cachots soient visités, 
les détenus interrogés, les procès revisés par des juges impartiaux et 
libres. 

« Bicêtre, écrivait le rédacteur de cette gazette nationale (1), Bicêtre renferme 
sûrement des criminels, des brigands, des hommes féroces dont l'existence au 
milieu de la société, nous exposerait à tous les genres de désordre et d'insur- 
rection, mais aussi, et l'on doit en convenir, il contient une foule de victimes du 
pouvoir arbitraire, de la tyrannie des familles, du despotisme paternel, le plus 
odieux comme le plus imbécile de tous les despotismes. Il est faux que les anciens 
cachots, cabanons et toutes ces inventions de la sottise barbare de notre ancien 
gouvernement soient détruits. Ils recèlent des hommes, nos fi'ères et nos égaux 
à qui l'air est refusé, qui ne voient la lumière que par d'étroites lucarnes; qui 
souffrent tous les tourments à la fois et à qui l'on ôle jusqu'aux instruments ([ui 
pourraient leur servir à terminer une si déplorable vie. 

<( Nous nous devons aux pauvres et aux prisonniers, parce que incapables de 
travailler à leur propre bonheur et malheureux par l'effet de l'ordre social, c'est 
à la société de veiller sur eux. Nous devons donc demander, à haute voix, la 
revision des cadres de détention de tous les prisonniers de Bicêtre, s'il en est de 
coupables qu'ils y terminent leur criminelle existence. La captivité est une peine, 
mais que ceux qui sont innocents ou seulement soupçoimés, que ceux surtout qui 
n'y sont retenus que pour plaire à la sottise ou aux préjugés, au caprice des 
puissants, soient élargis. Nous sommes lâches d'oublier les absents, coupables 
ou non, ils doivent nous intéresser. 

« C'est à l'Assemblée nationale d'ordonner qu'un ou deux de ses membres, 
réunis à ceux de la police actuelle, visitent ces antres allreux, qui pour la pre- 
mière fois entendront la liberté réclamer ses droits devant des hommes qui 
savent la faire respecter. 

« Est-ce que ces hommes amoncelés et captifs ne sont point un objet assez 
pressant pour nous eu occuper? Les jours sont des années pour qui souffre dans 
les fers ; oublierons-nous les esclaves du pouvoir injuste, parce que nous sommes 
libres ! 

« Je sais qu'on oppose à ces raisons d'anciens préjugés, de prétendues con- 
venances, des craintes chimériques. Mais est-ce avec de semblables moyens que 
l'on motive, ([ue l'on légitime tous les excès ? Conviendrons-nous donc enfin, que 
l'homme ne doit compte de sa conduite qu'à la Loi, et après en être convenus 
nous conduirons-nous conséquemment ? >> 

Un incident fortuit vint décider l'Assemblée nationale à procéder à 
cette enquête que réclamait le Moniteur. Le président de l'Assemblée, 

l. La Gazette nationale ou Moniteur universel, n" 19, 12 décembre 1789. 



34 HISTOIRE DE BICÉTRE 

trouva un joui- sur son bureau une lettre d'un prisonnier de Bicêtre- 
L'auteur de cette lettre, un pauvre religieux dont le nom malheureuse- 
ment est resté inconnu, offrait à la révolution un contrat de rentes qu'il 
possédaitet la totalité de safortune dont on l'avait injustement dépouillé 
autrefois, sous la simple condition que la lettre de cachet qui l'avait 
fait enfermer serait immédiatement révoquée. 

La majorité de l'Assemblée paraissait disposée à faire une démarche 
auprès de Louis XVI, en faveur du prisonnier ; plusieurs membres, au 
contraire, proposaient de refuser pui'ement et simplement ce don d'un 
homme qui n'était pas libre. Le comte de Montmorency se leva sur ces 
paroles, et, agrandissante débat, proposa aussitôtl'abolitionde toutes les 
lettres de cachet. Ce fut une révélation. Immédiatement, la proposition fut 
prise en considération et un comité de quatre membres fut nommé 
afin de visiter les prisons, d'examiner les motifs de détention des pri- 
sonniers et d'en rendre compte à l'Assemblée, dans le plus bref délai 
possible. Ces quatre membres étaient : le marquis de Castellane, Fre- 
teau, Barrère et Mirabeau. 

Les prisons de Paris étaient alors an nombre de trente-trois, situées 
presque toutes dans les quartiers les plus reculés, loin de l'œil des 
magistrats, loin du regard bienveillant des curieux qui auraient pu 
s'intéresser aux victimes jetées dans ces antres. 

Sur les quatre membres du comité, deux surtout connaissaient 
d'autant mieux le régime intérieur des prisons qu'ils y avaient été 
enfermés naguère. Freteau avait, en 1788, été prisonnier au donjon de 
l'ile Sainte Marguerite, Mirabeau, au donjon de Vincennes. Tous deux 
tirent partager leur indignation à leurs collègues, et Bicêtre ne fut pas 
oublié dans leur visite. 

La rédaction du travail fut confiée à Barère et au marquis de Cas- 
tellane. Mirabeau, de son côté, publiait ses observations personnelles 
dans une remarquable étude intitulée ; Relation d'un voyageur anylais sur 
la Maison de force de Bicélre. Enfin, le 20 février 1790, le uiar(]uis de Cas- 
tellane déposa son rapport sur le bureau de l'Assemblée nationale. Ce tra- 
vail était divisé en quatre parties. La première, comprenait les détenus 
sans accusation juridique, la deuxième, ceux qui depuis leur détention 
avaient perdu l'usage de la raison, la troisième, ceux dont on avait 
commué la peine, enfin la quatrième, les individus dans les liens d'un 



riISTOIRi; DE filCÈTRE 55 

décret. L'impression fut ordonnée et la discussion ajournée ultérieure- 
ment. Elle eut lieu le 13 mars suivant. 

Lopmmior article portait que tout détenu sans jugement préalable 
serait mis en liberté dans les six semaines. 

— « 11 s'agit de statuer sur le sort de malheureux qui ne sont accu- 
sés d'aucun crime, s'écria Robespierre répondant à l'abbé Maury, par- 
tisan de l'ancien régime. Ordonner des délais, ce serait consacrer 
l'acte illégal qui les a privés de liberté. Il vaut mieux sauver cent 
coupables que de punir un innocent ! » 

L'Assemblée nationale vota les conclusions de la commission et, le 
maire de Paris, Bailly, fut chargé de faire exécuter le décret. Nous 
avons trouvé en effet, comme conséquence de cette délibération, la 
mention suivante inscrite fréquemment c'i la colonne des sorties sur les 
registres de Bicêtre : «- Sorti, en vertu d'un ordre de M. Baillij, à sa 

séance teune en cette maison, le « Et cependant, huit jours après la 

promulgation de ce décret, Louis XVI, envoyait encore au directeur de 
Bicètre, la lettre suivante : 

« De par le Roy, 

'< Chors et Iiien aînés, nuiis vims mandons et ordonnons de recevoir à l'hôpital 
« le sieur de Fontalard, genlilhomnic, et de le garder jusqu'à nouvel ordre de 
« notre part. Si n'y faites faute, car tel est notre lion plaisir. » 

Sujné : Louis. 

La lettre était datée de Versailles et contresignée du comte de 
Saint-Priest. 

Aux registres d'écrou de Bicètre, on lit: 

Du 19 mars 1790, 

Le S' Marc de Fontalard, gentilhomme, garçon 30 ans, de Cham- 
pagnac, en Auvergne. 

Ordre du Roy. 

En marge : Le 30 juin 1790, reçu un ordre de M. le garde des 
sceaux, portant d'accorder la liberté des cours au S'' Fontalard sans 



OG UISTOIHE UK BICEIUE 

celle de pouvoir sortir de la maison. Eu conséquence, passé des cabanons 
au dortoir Saint-René, le 2 juillet 1790. 

Sorti le {La date est restée en blanc sur le registre). 

Ce fut la dernière lettre de cachet (1). 



1. Voir Appendice. — Extrait ilu Bulletin Je l'Assemblée Nationale, séance du 
13 mars 1790 (Moniteur universel). 



CHAPITRE VI 

Les i.nsonnirrs avant I l'J-2. - Les prisonniers payant pension. - Les prisonnier. .«,,. 
pens.on.- IU.g.a,e. - Evas.ons n.ult.ples. - R^évoltes. - Personnerd "a pdson 



Avint 1792, les prisonniers se divisaient en deux catégories : 

h' 'es prisonniers payant pension, 

2" les prisonniers sans pension. 

Les premiers habitaient les cabanons. Ils étaient conduits à Bicètre 
par ordre du roi, contresigné du ministre dans le département duquel 
i s avaient été arrêtés. Ces ordres ne fixaient jamais la durée de la 
détention. Ils étaient libellés ainsi : 

. Heeeyoir à rhôpital de Bicètre, le nommé .t l'y tarder msqu'à nouvel 

m-dre de ba Majesté, moyennant une pension de... par an » (1). ^ 

Cette pension était payable, à la caisse de l'hôpital général, par la 
tamillodu prisonnier ou par celui qui avait sollicité l'ordre d'incarcé- 
ration. EHe variait de 150 à 400 livres et devait être acquittée par quar- 
tier.s etd .nvance. Ces pensionnaires formaient la majorité de la population 
des cabanons. Un tiers environ y étaient enformés par ordre du procu- 
reur général ou du lieutenant de police, un très petit nombre par arrêt 
du parlement, lettres de commutation de peine ou sentence de la pré- 
vote Les ordres du lieutenant général de police étaient les seuls parmi 
ces derniers qui ne li.xaient pas la durée de l'emprisonnement. Au début 
les prisonniers d'état enformés à Bicètre furent très rares. Si l'on en 
croît un chroniqueur, dont il ne nous a malheureusement pas été 
facifo de vérifier l'assertion - les plus anciens registres de Bicètre ne 

JnlZnrS^rJrlr,^^^^^^^^^^ ^ ^'^'''^'^ P-'-'<=°t «""Plc- 

meni pour cette sorte de détenus : Ordre du Roy. (Archives de Bicètre). l>. is. 



58 inSTOIRE DE liir.ftTRE 

remontant qu'à l'année 1737 — il n'y aurait eu que trois lettres de 
cachet délivrées en six ans, sous le règne de Louis XIV, ce monarque 
qui personnifia en lui la royauté absolue. « La première est du 3 sep- 
tembre 1705. C'était la reine d'Angleterre (la reine Anne) qui l'avait 
sollicitée et qui était chargée de payer la pension. La deuxième du 
25 août 1709 et la troisième du 4 septembre 1711. «(1) 

Bientôt, la tendance du pouvoir vers l'arbitraire s'accentuant, les 
lettres de cachet devinrent plus nombreuses. On ne croyait pas de 
sûreté individuelle possible sans une séquestration entre quatre murs. 
A la date du 15 août 1737, le nombre des prisonniers présents s'élevait 
à 415. Dans ce nombre, 75 avaient été enfermés depuis peu, 340 s'y 
trouvaient depuis un temps plus ou moins reculé. Le plus ancien d'entre 
eux était entré le 20 décembre 1712. 

Les prisonniers sans pension occupaientles salles Fort-Malien, laForce 
et Saint-Léger. La plus grande partie d'entre eux, détenus par ordre 
du roi, jusquànourel ordre de Sa Majesté avalent subi procès, étaient 
flétris et condamnés pour vol. Quelques uns étaient enfermés par le 
procureur général qui fixait ordinairement la temps de la détention, 
sans en indiquer le motif. Le reste, envoyé à Bicêtre, par ordre du 
lieutenant de police, arrêt du parlement, lettres de commutation de 
peines, sentence de la prévôté, était enfi^rmé comme suspects, gens 
sans aveu, pédérastes, cochers de place insolents, sorciers (2), blas- 
phémateurs même. 

La Force de Bicêtre servait également de pénitencier militaire. Elle 

1. Manuscrit déjà cité. 

2. Extrait </« registres d'Écrvu de Bicêtre : 

Sorciers: — Du juillet 1740 — 

Foroe. — Alexandre Martin, dit La Jeunesse, 2j ans, né ^Hrigny, près Paris. 

ORDRB DU ROI 

Cet homme passe à Longjumeaupour se servir de maléfices. C'est un rôdeur de cam- 
pagne qui se donne pour sorcier aux gens simples. 
Sorti le 25 février 1741. 

Blasphémateurs : — Du 9 mai 17o0 — 

Force. — Bernard Lafargue, .30 ans, de llhodez en Rouerguc, gainier. 

(Sentence de police du 8 mai \TM). 
Mendiant violent, séditieux qui a juré et blasphémé le S. N. de D... 
Sorti le 17 juin 1750. {Registres des Arch. dr liicêlre.) 



Il is roi I! 10 Dio lîic. K ri! k 59 

recevait les soldats cliassés du r(\i;iiiieiit di's t^ardos franraiscs, du 
bataillon de la milice de Paris, dos p^ardos suisses, etc, arrêtés pour 
désertion, vol ou rébellion. Avant leur entrée, ils étaient préalablement 
fouettés avec des verges, au Montparnasse ou au Champ des Capucins- 
Après un emprisonnement plus ou moins lonj?, on les envoyait aux 
colonies. De temps à autre, les registres relatent aussi l'admission 
d'élèves de l'école vtiti-rinaire de Charenton, conduits à Bicètre par 
mesure disciplinaire ei, placés, soit à la Force, soit aux C'chots, pour 
un temps d'ailleurs assez court. Parfois encore, la police amenait en 
bande des vagabonds, des individus trouvés, avec des femmes de mau- 
vaise vie, couchés dans les carrosses du Carrousel. 

Les prisonniers n'étaient en général reçus à Bicètre que pendant le 
jour : De six heures du matin à sept heures du soir, en été; de huit 
heures du matin à cinq lieui'es du soir, en hiver. Dès qu'ils arrivaient 
deux gardes les menaient au bureau pour les faire interroger. On insci'i- 
vaitsurles registres leurs noms, prénoms, état civil, âge, lieu de 
naissance, avec la province et le diocèse. Leur signalement était pris 
mais on ne rendait cosipte à personne des prisonniers. On ne pouvait 
les voir au parloir que par ordre des ministres ou des magistrats. Après 
cet interrogatoire, on dressait, en leur présence, l'inventaire de leurs 
bardes et elfeis, puis ils étaient conduits à destination. Là, on leur fai- 
sait revêtir l'uniforme de la maison. C't'tait un vêtement complet 
de bure. Leurs etiets mis en paquets étaient portés dans un magasin 
pour leur être rendus, s'il y avait lieu, à leur sortie. Il ne leur était 
laissé ni argent, ni bijoux. Ceux-ci étaient déposés entre les mains du 
sous-économe qui leur distribuait l'argent par petite quantité, suivant 
leurs besoins. 

A la sortie, efleis, argent, bijoux leur étaient rendus. En cas de décès, 
ces objets appartenaient à la maison, mais, dans l'un et l'autre cas, si 
les pensions étaient payées d'avance, le surplus étaient remboursé aux 
payeurs. Les prisonniers n'étaient mis en liberté qu'en vertu d'ordre 
émanant des autorités qui avaient ordonné leur séquestration. Il était 
rare que la liberté soit pleine et entière. Le plus souvent on les exilait 
loin de Paris, à 4U ou OU lieues de la capitale (Ij. 

1. Voyez Api'e.ndice. 



6() HISTOIRE DE BICÊTRE 

Leurs lettres étaient lues avant d'être envoyées à leur adresse, il en 
était de même de celles qu'ils recevaient. Quelquefois même, les 
ministres ou les magistrats adressaient des ordres à l'économe pour 
empêcher tel ou tel détenu d'écrire à personne, sous quelque prétexte 
que ce soit, (1) Défense souvent illusoire, ilest vrai. Les gens de service 
mal payés se laissaient aisément corrompre et il n'était point rare que 
les prisonniers eussent des intelligences au dehors. 

Les prisonniers par lettres de cachet ne jouissaient pas de la liberté 
des cours, jamais ils ne sortaient de leurs cabanons, à moins d'ordre 
ou de maladie. Les prisonniers sans pension étaient moins tenus sous 
clef. Ils avaient leurs ateliers, leurs heures de repos et de récréation. 

Choisis à tour de rôle, par rang d'ancienneté, dans les différentes 
salles de Force, ils étaient occupés, au nombre de 81, au polissage de 
glaces qu'une manufacture du faubourg Saint-Antoine envoyait brutes 
à Bicêtre. Un sous-inspecteur de cette manufacture surveillait le travail 
tandis que le sous-économe tenait le registre des envois et des livrai- 
sons de glaces, des paiements faits aux ouvriers, etc. Ceux-ci étaient 
payés à la pièce et gagnaient péniblement (en travaillant de 5 heures'du 
matin à 8 heures du soir, en été ; en hiver, dès que le jour commençait 
jusqu'à la nuit) ; un petit pécule qui pouvait monter de htiil à dix sols 
par jour, étant donné que la maison profitait de la moitié de leurs 
bénéfices. Grâce à ces quelques sous, le prisonnier pouvait s'offrir à la 
cantine de la prison certaines douceurs, un maigre supplément à la 
triste nourriture qui lui était allouée. 

Il y avait deux ateliers du poli des glaces : le grand et le petit. Le 
premier, vaste salle de 20 mètres de long sur 12 mètres de large, situé 
dans le bâtiment de gauche au rez-de-f haussée, renfermait 54 travail- 
leurs. Le second, établi entre l'espace des cabanons etles trois salles de 
Force, n'avait que 12 mètres de long sur II mètres de large et n'occupait 
que 27 hommes. De même que les autres, ces salles étaient fermées par 
deux portes l'une sur l'autre, les croisées étaient grillées et maillées, 
avec des barreaux de fer. 

Pendant quelque temps un atelier de moulins à pédales exista mais 
il fut supprimé vers 1779. 

1. Voyez à l'ArPENrur.!:. 



lllSKlIHr, l)|-, HinÉTRE 51 

Outre les prisonniers employés au polissa£?e des glaces, 72 autres 
étaient occupés au manège du Grand puits (ï) et gagnaient environ 
S sols el 4 (/('«/ers par jour. 

^L'entretien de tous ces prisonniers incombait à l'hôpital général. 
L'uniforme consistait pour les pensionnaires des cabanons en un 
frac, un gilet et une culotte d'une grosse étofTe de liretaine grise, 
des bas et un bonnet de laine, une paire de pantoufles, et" des 
sabots. Pour ceux des salles de force, le froc était remplacé' par une 
ve^te, ils ne portaient ni bas ni pantoufles. Ils étaient habillés à 
neuf, tous les ans à la Toussaint. Les vieux habits, envoyés àl'hôpitnl 
de la Pitié où se trouvait un ouvroir de tailleurs qui fournissaient de 
vêtements la maison de Bicêtre, servaient cà en raccommoder d'autres 
ou à faire dos doublures aux habits neufs. Plus heureux que leurs co- 
détenus, les prisonniers par lettres de cachet étaient autorisés à avoir 
du linge à eux, mais, dans ce cas, ils devaient rembourser les frais 
d'entretien et de blanchissage. Eux seuls et les travailleurs du Grand 
Puits et des ateliers du poli des glaces étaient pourvus de draps de lit 
qu'on leur changeaittousles mois. Lesautros prisonniers couchaient sur 
lapailie.|Il était donné càchacun, sans distinction, une chemise de grosse 
toile tous les huitjours. Chemises et draps étaient façonnés par la mai- 
son. C'étaient les femmes de la Miséricorde qui étaient chargées de le 
confectionner. La toile elle-même était fabriquée à Bicètre avec du fil 
acheté à la filature des Pauvres, établie à Paris. (2) 

La nourriture était comme celle des Bons Pauvres, peu variée, peu 
copieuse et mal préparée. Tous les prisonniers,(ant des salles de Force 
que du Grand Puits, recevaient par jour deux quarts de pain bis chacun, 
de la soupe, taillée sur leur pain; un quart de viande, réduite h moitié 
étant cuite, les dimanches, mardis et jeudis ; le tiers d'un litron de pois 
ou de fèves, les lundis et vendredis ; une once de beurre, les mercredis ; 
une once de fromage, les samedis. (3) Les vivres étaient distribués 
ournellement savoir : le pain entre 5 et 6 heures du matin, la soupe à 



1. Voir notre chapitre sur le Graïul Puits 

■2. Règlemeul de 1781, chr.p. 1", art. ,x^ rlutj,. Il, art xiV 

3. Règlement de 1781, cliap. H, ait. x=. 



62 



lilSTOIRÉ DE UICÈTRE 



7 heures et leur portion à une heure de l'après midi. On leur donnait 
de l'eau à discrétion (chaque fois qu'Us en demandaient.) (1) 

Les prisonniers des cabanons étaient nourris suivant le prix de la 
pension qu'il payaient. 



Tous les jours 
ISO livifsl I pain bhinc (l),un . 
1/2 si_'|i(ier de vin. 

(1) Pesants quarterons 



Jours gras 



Jouis niaiijrps 



,, I ï Soupe taillée sur le pain, 

im seul ) g ,^j^ggg ^g vianilft réduite à 



lepas 



moitié étant cuite. 



Dîner j Portion de légumes. 
Souper j Trois onces de fromage. 



Tous les jours 
200 livres I I pain lilanc, un 
)/2 septier de vin. 



230 livres 1 pain lilanr,:t pois- 
J sons de vin. 



Tous les jours 
300 livresj 1 pain blanc, une 
clioiiine dd via. 



Jours gras 

Jours maigres 
3° 

Jours liras 



,, , ( Soupe taillée sur le pain, 

un seul 5 ^^ ^ij^g^ ^g vian<lc réduite 

'^P''* ( à moitié étant cuite. 



Dîner 
Souper 



Portion de morrhue. 
l'orfion de légumes. 
3 onces de fromage. 




( Soupe taillée sur le p.iiu 

Dîner J 1/2 livre de viande bouillie.. 

( réduite à moitié étant cuite, 

f ^ i 1/2 livre de viande rôtie ré- 

\, louper I ^i^iUg ;^ jnoitjé étant cuite. 

1 ,,. (| Portion de morrhue. 

) Uiner ^ po,,iio„ jg légumes. 

„ ^ Portion de légumes. 

souper |, g ojiggg dg ii-omage. 



l.es mêmes que pour 250 li- 



\ Tous les jours V Jours gras 
350 livres^ 1 pain blanc, 

poissons de vin. 

Jours maigres 



Le même que pour 2b0 livres. 

Portion de légumes, 2 œufs 
ou 3 onces de fromage. 



Dîner ( i^^j, mêmes que pour 250 et 

1 300 livres. 
Souper Portion de morrhue. 
Diuer ] 3 œufs. 

<L Portion de légumes. 
Souper I 3 oeufs ou 4 onces de fromage. 



1. Règlement de 1781, chap. 1", art. xi''. 



iiisToiHi': ])f. liir.ÉTHK 



03 



6» 

/ l Soupe taillée sur le pain. 

' ' \ Dîner ] Bouilli. 

l , . \ Jours -rus / Une entrée. 

\ Tous les. lours \ r Souper Itoli. 

' 1 pnin lil.iiir, :i l/i' , ' |,. vi^nilredi j Poisson. 

J spiiliiMS (le vin. I \ oinei- ? , i- Morrhue. 

I f .lours maisres ^ b' san.ed. j cE„f,,,é,ames 

( Souper ; l.''J-'ume?, œufs, fromage. 



Il n'existait dans les cabanons, ni tables, ni chaises. Les vivres 
étaient servis dans des écuelles de bois, les cuillers et les fourchettes 
étaient également en bois. 11 n'était jamais donné de couteaux aux 

détenus. ^ , , 

Tous les jours à neuf heures du matin, un sergent et deux gardes 
assistés d'un porte-clefs, le plus souvent en présence du lieutenant de 
la'compao-aie, faisaient une visite générale dans l'intérieur de chaque 
cabanon.^e prisonnier pouvait avoir tenté, pendant la nuit quelque 
moyen d'évasion ; sou lit renfermait peut-être des instruments nuisib es 
(couteaux, ciseaux ou rasoirs); dans le mur. sous les pavés de la salle, 
il pouvait avoir caché du fil ou des cordes, tout un attirail prépare a la 
dérobée ou procuré par un gardien malhonnête. Avec un lourd marteau, 
le sergent frappait un à un les barreaux de fer des croisées afin de 
s'assurer qu'il n'y en avait point de sciés ou de défectueux. Puis, après 
un dernier coup d'œil à la cellule, il se retirait pour revenir encore 
dans le courant de la jouraée, à des heures irrégulières Lorsque les 
-niicliets étaient ouverts, sa mission était de veilier dans les corridors à 
ce qu'il ne s'élevât pas de disputes entre les prisonniers, à empêcher 
surtout les garçons de service de boire avec ceux qu'ils étaient charges 
de surveiller. Enfin, sur les six heures du soir, les porte-clefs se ren- 
daient dans les couloirs pour examiner les portes et les verroux. 

Pendant la nuit, trois rondes : la première à huit heures et demie 
du soir, la seconde, à onze heures et deme, la troisième à deux heures 
et demie. Elles étaient faites par le sergent de garde accompagné d un 
veilleur muni d'un flambeau. Tous les jours à trois heures de 1 après- 
midi, le capitaine ou le lieutenant de la compagnie des gardes accom- 
pagné du sergent de garde, de dix soldats du gouverneur et de deux 
garçons de service se rendait dans toutes les salles delà Force. Six 



64 HISTOIRE UE BICÈTRE 

des gardes restaient à la porte de la salle, la baïonnette au fusil, les 
quatre autres, armés seulement d'une lance de fer piquée au bout d'un 
gros bâton, fouillaient la paille. Un des garçons de service, muni d'un 
flambeau, regardait sous les lits, le second, avec un râteau de fer, son 
dait les murs et les endroits sombres. (1) Chaque matin vers cinq 
heures en été, six heures en hiver, un sergent et deux gardes faisaient 
encore une ronde autour de la maison. Rapport était fait à l'économe 
de ces différentes visites. 

Malgré toutes ces précautions, les évasions étaient encore assez fré- 
quentes. Non seulement l^s prisonniers des cabanons s'échappaient 
ce bien cjuils fussent attachés par le col et par les pieds » ou « sans 
faire de dégradation (2) ■», mais encore ceux de la Force trouvaient lo 
moyen de fuir en bande. 

Le 13 septembre 1761, cinquante prisonniers s'enfuient de la prison 
par l'aqueduc des cabanons ; le 5 juillet 1752, quatre détenus prennent 
le même chemin. Quelques années plus tard, oin;jt-six pensionnaires 
de la Force quittent leur salle, dans la nuit du 5 au 6 janvier 1778, 
sans éveiller les soupçons des gardes probablement occupés à jouer et 
à boire ou profondément endormis, lis avaient pratiqué un trou souter- 
rain au dessous du mur du marais, percé ce mur, et de là, étalant 
passés dans les champs, 

En 1786, le 4 juin, cinq des travailleurs du Grand Puits, après 
s'être cachés dans le tambour sur lequel s'enroulait le câble qui mettait 
en mouvement les seaux, s'évadèrent par un trou qu'ils avaient fait au 
mur du manège. (3) 

Ces évasions multiples ne réussissaient pas toujours. Les gardes 
s'apercevaient de la tentative. Le 20 juin 1774, par exemple, 
dix—Iaiit prisonniers étaient arrêtés au moment où ils se préparaient 
à fuir par un trou pratiqué au plancher de la salle Saint-Léger. 
Par ordre du lieutenant général de police Lenoir, ils furent enfermés 

1. Uèylciueiil du 17SI, chap. 11, art. xv°. 

2. Voyez Api'emuce. 

3. Nous ne cilons que les évasions qui nous ont paru les jilus curieuses à citer pen- 
dant nos recherches laites sur les registres de l'Hospice de Bicêtre. Nous renvoyons le 
lecteur à la lin de ce volume aux Notes justificatives. Nous avons inséré dans cette 
partie, la copie des Registres au sujet de chaque évasion. 

P. B. 



IIISTOIIIK J)|-; lilC.KTIiH 65 

au cachot pendant trois mois (20 juin — l(j septembre 1774) L'année 
suivante une sédition plus grave ensanglanta Bicètre. Une dizaine de 
détenus se prirent de querelle, et se ruèrent les uns sur les autres, 
profitant de l'absence momentanée des gardiens. Quand ceux-ci arri- 
vèrent trois prisonniers avaient été assassinés par leurs camarades. A 
la suite de cette affaire, quatre des adversaires furent rompus vifs dans 
la prison et un cinquième fouetté et inanjué comme complice. 

Malheureusement, il y avait presque toujours mort d'homme dans 
ces révoltes. Les gardes, obligés de se défendre, tiraient des coups de 
de feu, la plupart du temps au hasard. Plusieurs fois même, impuis- 
sants à maîtriser les plus séditieux, il leur fallait demander qu'on vint 
leur prêter main-forte du dehors. 

En 1772, le lieutenant général de police de Sartine se transporta à 
Bicètre avec M. Laboureur, commandant du Guet et quarante hommes 
de sa garde, pour réprimer une révolte. Un des insoumis fut tué, un 
autre eût le bras cassé d'un coup de feu. Le 8 décembre 1789, trente 
prisonniers parvinrent à remuer un pan de mur, à s'y ouvrir un passage. 
A l'instant où ils allaient s'échajiper ils furent arrêtés oi conduits au 
cachot. 

L'une des révoltes les plus graves fut celle de la nuit du 17 au 18 fé- 
vrier 1790. Depuis quelque temps, les détenus murmuraient de ne pa.^ 
recouvrer la liberté dont on les avaient privés illégalement. Les prison- 
niers du Grand Puits avaient même formé le projet de quitter leur tra- 
vail pour faire manquer la maison d'eau. Ils attendaient les effets de 
la rigueur qu'on emploirait pour les contraindre à rentrer dans le 
devoir, pour motiver cette insurrection. Ce furent les prisonniers de 
l'infirmerie de Saint-Denys qui donnèrent le signal. Au nombre de 
soixante-dix, ils tentèrent de s'évader par un trou qu'ils avaient prati- 
tiqué dans la mansarde du troisième étage. Plusieurs même avaient 
réussi à gagner les toits. Un gard du château s'en aperçut, tira sur 
eux. Un d'eux fut blessé et tomba d'une hauteur de vingt pieds dans 
une cour intérieure. On le transporta mourant dans une infirmerie 
libre. (1) 

Pendant ce temps les prisonniers du Grand Puits s'étaient barricadés 

1. U'Ili-r d'un (UNI ,lr la V-Jrilr a un ennemi ./r> /■/■(>;»j/is. Paris 1790. (,lrjà (-it.-). 

9 



6(j HISTOIRE DK bi('.p':trk 

derrière des planches et se disposaient à une vigoureuse résistance, 
déterminés à se défendre pour recouvrer leur liberté. En présence de 
ces intentions hostiles, l'économe se rendit chez le maire de Paris pour 
demander du renfort. Le lieutenant du maire au département de la 
police, M. Duport du Tertre, accompagné de M. Manuel, administra- 
teur du même département, se rendit à Bicêtre avec 80 canons et un 
piquet de 50 hommes à cheval, le 19 février à 10 heures du matin. 
Arrivé près de l'endroit où les prisonniers s'étaient retranchés, il les 
somma de se rendre. Les assiégés répondirent qu'ils ne se rendraient 
pas tant qu'ils verraient des armes et des baïonnettes. Les administra- 
teurs insistèrent pour que la porte leur fut ouverte. Les détenus deman- 
dèrent alors à donner lecture d'un papier, ce qui leur fut refusé. 

Le lieutenant du maire, pour leur apprendre les dangers où ils s'ex- 
posaient par leur opiniâtreté, leur fit lire la Loi Martiale. L'article qui 
ordonne de faire feu, occasionna aussitôt un grand murmure. Au troi- 
sième ordre de se retirer et d'obéir, M. du Tertre, leur donna cinq 
minutes pour délibérer sur ce qu'ils avaient à faire. Ils ouvrirent alors, 
ils écoutèrent avec plus d'attention le discours à la fois ferme et plein 
de sensibilité qui leur donnait l'espérance de la liberté, à la suite d'une 
bonne conduite et «le l'obéissance aux ordres de leurs chefs. 

Les prisonniers fournirent comme garants de leur soumission quinze 
d'entre eux qui paraissaient mériter leur confiance et qui en avaient 
assez dans leur compagnons pour leur servir de caution. Le calme se 
rétablit et tout rentra dans l'ordre une fois encore. 

C'est probablement pour éviter de pareilles tentatives que quelques 
années plus tard, sur la plate-forme qui tenait lieu de toit au bâtiment 
neuf, un chien nommé Dragon, fut chargé de prévenir par ses aboie- 
ments, en cas d'évasion, les gardes de la prison. Hélas, ce chien que 
l'administration croyait aussi vigilant qu'incorruptible « fut cependant 
suborné plus tard par des détenus, au moyen d'un gigot rôti qu'il eut 
la coupable faiblesse d'accepter. » (1) Si Dragon ne sut pas empêcher 
de fuir quelques détenus, l'un de ses semblables — disons-le à l'honneur 

1. Cependant les am|ili}trions s'étant évadés, pendant que Dragon dégustait le gigot, 
il fut cassé et relégué dans la Cour des Chiens; là, mis à la chaîne, privé de l'air libre 
qu'il respirait sur la plate-forme, inconsolable de sa faute, il dépérit de jour en jour, 
et finit par succomber aux remords, victime d'un moment de gourmandise et d'erreur. 

{Mémoires de Vidocq. — tome i"\ p, 200 et suiv). 



HISTniRI-: DK lilcftTRI-: 67 

de la race canine, — fit avorter, le 13 octobre 1797, une évasion de 
trente-quatre prisonniers, parmi lesquels se trouvait le fameux Vidovfi, 
qui, de voleur, devint chef de la Sûreté (1). 

De 1801 à 1815, plusieurs tentatives d'évasion eurent lieu encore. 
En 1806, quelques détenus montèrent sur les toits et gagnèrent les 
champs. Un d'eux se sauva, un autre fut tué, le reste fut promptement 
resaisi (2). 

Tout prisonnier qui s'était rendu coupable de tentative d'évasion, 
d'excitation à la rébellion ou au tapage, était mis immédiatement aux 
cachots noirs. On le descendait alors dans les lugubres fosses de la 
cour Royale, et là, les fers aux mains et aux pieds, couché sur la 
terre humide, au pain et à l'eau, il restait jusqu'au jour où l'on daignait 
se souvenir de lui. Pour injures à leurs supérieurs, aux sergents, aux 
gardes, aux garçons de service, aux visiteurs; lorsqu'ils s'enivraient 
souvent ou qu'ils coupaient les sangles de leurs lils ou leurs draps; 
s'ilsenvoyaientdes lettres de menaces à leurs parents, « enfin lorsqu'ils 
écrivaient de ces lettres par lesquelles ils annonçaie'it de prétendus trésors 
cachés » (3), les détenus étaient placés aux cachots blancs. [Pour vol, ils 
étaient mis au carcan pendant plusieurs heures. Avant de descendre 

) . A celte époque, la maison de Bicêtre qui n'était forte ([ue par l'extrême surveillance 
qu'on y exerçait, pouvait contenir douze cent détenus... Pour moi, toujours préoccupé 
de l'idée d'éviter le bagne et de gagner un port de mer, où je pourrais m'erabarquer, je 
combinais nuit et jour les moyens de sortir de Bicêtre : j'imaginai enfin qu'en perçant 
le carreau du FortMahon pour gagner les aqueducs jiratiqués sous la maison nous 
pourrions, au moyen d'une courte mine, arriver dans la cour des fous d'où il ne pou- 
vait pas être difficile de gagner l'extérieur. Ce proj(it fut exécuté en dix jours et autant 
de nuits. Pendant tout ce temps, les dtUenus dont on croyait devoir se méfier ne sor- 
taient qu'accompagnés d'un homme sur... Il fallut cependant attendre que la lune fut 
sur son déclin. Enfin, le 13 octobre 1797, à deux heures du malin, nous descendîmes 
dans l'aqueduc au nombre de trente-quatre. Munis de plusieurs lanternes sourdes, nous 
eûmes bientôt ouvert le passage souterrain et pénétré dans la cour des fous... Un chien 
aboie... le concierge suivi de guichetiers accourt... la garde arrive... la tentative 
avorte. {iVémoires de Vidoc(/, tome I''. p. 216-217). 

2. Un seul, prisonnier d'état, encore sur un toit — d'où il criait qu'il se rendait — 
fut précipité du haut en bas par un féroce guichetier. Un autre prisonnier d'étal qui, 
malade dans un cabanon, n'en était pas sorti, fut arraché de son lit, frappé avec une 
barre de fer et mourut trois jours après. Dans une semblable circonstance, des gardiens 
armés de nerfs de bœufs descendirent pendant la nuit dans les cachots où les prévenus 
d'évasion étaient renfermés, les fers aux mains, serrés avec barbarie, et se relayèrent 
tour à tour pour les frapper pendant cinq heures. (H. AudilTret. — Dictionnaire de la 
Conversation et de la hectare, année 183."!. 

3. Règlement de 1781, chap. V", art. xix'. 



08 IIISTOllîK DK lilC.ÈTRH 

au cachot, le plus souvent, ils étaient préalablement fouettés. Avant 
1792, le fouet était la peine la plus ordinaire de la prison. Donner 
descoups de fouet à un prisonnier s'appelait donner le ravujrolel. 

Jusqu'à la Révolution, le concierge fut le juge de paix des différents 
qui s'élevaient entre les pensionnaires de la Force. La plupart du 
temps, corrompu par les gardes et les serviteurs, cet homme appliquait 
le règlement à sa guise et devenait trop souvent hélas, juge criminel. 
En cas d'appel ou de cause grave seulement, le maire de Gentilly inter- 
venait; le chef de la police ne jugeait jamais qu'en dernier ressort. La 
police intérieure était confiée à une garde militaire. Elle se composait 
d'un capitaine, d'un lieutenant, de quatre-vingt trois sous-ofdciers, 
soldats ou gardes, nourris, habillés et soldés par la maison. Il fallait 
être porteur d'un congé en bonne forme pour être reçu dans la compa- 
gnie. C'était une espèce de vétérance dont le commandant était 
ordinairement à la désignation du gouverneur de l'hôtel des Invalides 
à qui, en cas de vacance, l'administration demandait un officier de tête 
et d'expérience. Le lieutenant de la compagnie était, en même temps, 
inspecteur des cabanons. Sous ses ordres, il avait deux porte-clefs et 
quatorze garçons de service répartis ainsi : 

4 garçons de barrière chargés de porter aux cabanons l'eau, les vivres 
et le bouillon pour la soupe, dans de grands seaux qu'ils devaient laver 
et dégraisser chaque jour ; 

6' garçons de service chargés de distribuer aux pensionnaires leurs 
rations particulières et de faire leurs commissions ; deux balayeurs et 
deux veilleurs. 

Le gouverneur de la salle de Force était le même que celui du Poli 
des Glaces et du Grand Puits. 11 avait sous ses ordres : .> brigadiers, 
5 sous-brigadiers, 8 garçons de service, / correcteur . 

Les trois brigadiers (Fort-Mahon, Force et Saint-Léger, Poli des 
Glaces) avaient pour fonctions d'ouvrir et de fermer les portes des 
salles, toutes les fois que le service l'exigeait. Ils étaient payés par la 
maison et nourris au deuxième réfectoire. Les cinq sous-brigadiers 
étaient des prisonniers, chargés d'appeler leurs camarades par leur 
nom pour recevoir leurs vivres, d'entretenir les lampes, la nuit, de 
veiller à maintenir l'ordre dans chaque salle. Les garçons de service 
avaient les mêmes fonctions que ceux des cabanons. Le correcteur 



iiisTdiiii; i)i; iiic.KTHK 69 

était un prisonnier des salles de Force, payé parla maison et nourri 
au deuxième réfectoire. Il devait mettre ou ùter les fers des détenus et 
donner le fouet aux enfants do la Correction. Deux gardes venaient, 
dans ce cas le chercher, et, après sa triste mission accomplie, le recon- 
duisaient à sa salle. 

La garde militaire fut supprimée en 1791, l'administration dut pour- 
voir alors à sa police intérieure, (1) 

Pendant la Révolution, la prison de Bicètre comme toutes celles du 
royaume, passa tantôt dans les attributions du ministère de l'intérieur 
tantôt dans celles du ministère de la justice. Le décret du 29 septembre 
1791 obligea l'un des officiers municipaux de visiter les prisons de 
do Paris, au moins deux fois par semaine. (2) Les décrets du 12 mes- 
sidor an VIII et 2 brumaire an ix, instituèrent la Préfecture de Police. 
Dès lors, la prison fut séparée administrativement de l'hospice. Bien 
que Bicètre n'eût qu'un seul directeur général il eût deux comptabi- 
lités, deux économes distincts et les livres de la prison furent établis 
à part. 

1. Les r.oniiiaj^nies fm|iloyéesà hi jinlice de Bicètre e| de la Sal[iètrière adrcssèn'iit 
à cette époque une pétition pour deiii.nider a èlre organisées en garde nationale. Un 
rapport et projet de décrel sur celle petilicui l'ul iirésenté à l'Assenibli'e nationale, au 
nom du comité militaire, par Jean Baptiste Lolivier, député de la Meuse et imprinK' 
par ordre de l'Assemblée. 

« L'Assemblée nationale considérant i|ui' les Compagnies de Bicètre et de la .Salpè- 
trière n'ont jamais fait partie de lu force militaire et ijuelles forment aujourd'hui di's 
corporations armées et supprimées par la loi, déclare (pi'il n'y a pas lieu de délibérer 
sur leur pétition et charge le pouvoir exécutif de pourvoir à la garde et sûreté' de ces 
maisons, de concert avec les administrateurs. « (.Irc/iiri's naliomdi's. A D xvi-OT). 

2. Maurice Barthélémy. Les prisons de la Seinr, I vol, \>. 309. 



CHAPITRE VII 

Les pnfaiits de la correction. 



Jusqu'en 1792, hors de l'enclos principal de la prison, sous la pre 
mière arcade à gauche, en entrant dans Bicètre (1), au-dessus d'une 
grosse porte pleine munie de verroux, on lisait ce mot : « Correc- 
tion. » 

Succursale de la maison de Force bien qu'elle appartint au cinquième 
emploi, c'était là que des enfants dont la plupart n'avait pas quinze ans 
étaient enfermés à la demande de la famille, d'un parent ou de leur 
patron. — Quels étaientleurs criraes?Des pécadilles bien souvent! Avoir 
dérobé quelques fruits à un étalage, injurié son maître, mal répondu 
à son père, flâné un peu plus que de coutume sur les places publiques, 
joué au palais ou aux dés dans les carrefours, étaient des motifs suffi- 
sants pour qu'un ordre de séquestration à la correction de Bicètre fut 
immédiatement lancé contre l'enfant dont une lamil'e désirait se 
débarrasser. 

Nous avons relevé sur les registres des faits étranges : 

— Un apprenti chaudronnier (2), pour avoir dérobé quelques par- 
celles de cuivre à l'atelier, est envoyé â la correction, avec cette note : 
(c Sera fouetté deux /ois par joar jusqu'à nouvel ordre.-» 

Sans mentionner le motif do la détention, un orphelin de père et de 
mère est envoyé pour être retenu jusqu'à nouvel ordre à la Force (.'>), 
un autre, un enfant de 13 ans (4), est transféré des prisons de la Con- 

I. Règlement de 1781, chap. 111, art. h". Emplacement de la correclion. 
-'. 11 octobre 17'23. Registre des entrées. Arcliives de Ricèlre. 
i. 17 février 1772. — Registre des entrées, .\rchives de Bicètre. 
4. 23 novembre 1767. — Registre des entrées. Archives de Bicètre. 



/2 HISTOIRE DK lilCETRE 

ciergerie par un arrêt du parlement qui ordonne, avant de le conduire 
à Bicêtre, de le suspendre par les aisselles à une potence qui pour cet 
efl'et, sera plantée, sur la place publique, par l'exécuteur delà haute jus- 
tice et de l'y laisser une heure. Puis, ordre de le renfermer à perpéluité. 
A perpétuité !... qu'avait pu faire cet enfant pour encourir une rigueur 
pareille ?... hélas !... on la rencontre presque, à chaque pas, cette ter- 
rible mention, en marge du livre des entrées. — A perpétuité !... des 
enfants !... 

Lorsqu'un père, un maître ou tout autre personne, le curé de la 
paroisse même (1), voulait faire enfermer son tils, son parent, son 
apprenti ou l'un de ses jeunes paroissiens, il devait s'adresser au 
bureau de l'hôpital général. Le président de la Commission des pauvres 
déléguaitun ou deux directeurspour examiner le bien fondé des plaintes; 
le lieutenant général de police statuait sur leur demande, délivrait 
l'ordre d'admission sans fixer la détention, quelquefois sans en spécifier 
le motif. Ceux qui étaient arrêtés pour vol dans Paris, étaient incar- 
cérés par ordre du roi. Le plus grand nombre arrivait à Bicêtre par 
arrêt du parlement ou sentence de la prévôté. Le temps de la détention 
était fixé sur ces ordres. Il variait de trois mois à plusieurs années. En 
général, les enfants étaient enfermés jusqu'à leur majorité. 

On eût par la bonté sauvé la moitié de ces malheureux. Lorsqu'ils 
sortaient de la Correction de Bicêtre, meurtris de coups, couverts de 
cicatrices, ils étaient pervertis jusqu'à la moelle et allaient augmenter 
le contingent des voleurs, des vagabonds et peut-être des assasins. On 
eût dit que le gouvernement « avait voulu former un séminaire de 
voleurs pour empêcher le relâchement de la police (2). » Obligés de 
travailler treize heures par jour, ces jeunes détenus n'avaient de repos 
que les quelques minutes consacrées à un maigre l'epas ou à chanter 
des cantiques. A la moindre défaillance, à la moindre incartade, deux 
gardes enlevaient les coupables, les attachaient par les mains, parles 
pieds, parle milieu du corps, à cinq crampons de fer scellés dans le 

1. Règlement du roy Louis XIV pour l'hospital général Je Paris au sujet des garçons 
l't des filles qu'on enferme par correction. Fait à Versailles le xs avril mvclxxxviv. Signé 
Louis, plus bas Colbert. (Voyez Appendice.) Le texte do ce règlement d'après Félibien. 
Histoire dr Paris revue et augmentée pur (iuy, Alexis Lobineau, Preuves et pièces jus- 
lificatives (tome IV, Paris, 1725, pages 26o, 266.) 

2. Mirabeau, déjà cité. 



IMSTnlIlK m; Kir.KTHK 73 

mur, et prévenaieiu le correcteur qui les ibuettait avec un martinet 
aux longues lanières de cuir, sans écouter jamais leurs cris déchirants 
ni leurs prières. Ce qu'ont dû souffrir ces martyrs, les murs seuls l'ont 
su! 

Le bâtiment de là Correction(l) était composé d'un rez-de-chaussée 
et de deux étages. Pour entrée, une espèce de porte de cave verrouillée ; 
des lucarnes pour fenêtre ; pour escalier, une étroite et chétive rampe 
jetée au milieu d'un corridor. Au rez-de-chaussée et au premier, qua- 
torze petites loges de six pieds de long sur quatre pieds et demi de 
large, s'alignaient de chaque côté d'un couloir fermé par une porte 
pleine, soigneusement garnie d'une grosse serrure et de deux énormes 
verroux. Dans chaque loge, scellé dans le mur, un lit. Sur ce lit, une 
paillasse, un matelas, deux draps, deux couvertures, un traversin. Au 
deuxième étage, un dortoir contenait 30 petits lits seuls. Un autre corps 
de bâtiment composé d'un rez-de-chaussée (2) seulement donnait sur 
les jardins, et comprenait un ouvroir, une école et un réfectoire. Une 
cour intéi-ieure (3) servait pour les récréations. 

Lors de la séparation administrative des deux établissements, hos- 
pice et prison, la Correction rentra dans l'enceinte delà prison. Elle 
occupa une des ailes adossées au mur extérieur jusqu'au jour où l'ouver- 
ture delà petite Roquette, en 1830, vint enlever àBicètre sa population 
de jeunes détenus. 

Jusqu'en 1792, cette catégorie de pensionnaires fut habillée par les 
soins de l'Hôpital général. Leur habillement consistait en un frac, une 
culotte de tiretaine grise, bas et bonnet de laine et des sabots. Tous les 
ans, à la Toussaint, on renouvelait leur costume; on les changeait de 



1. Ce bàliiuent était sitiu' dans la cour Je l'Eglisn, à gauche en entrant. Un témoin 
oculaire, surveillant à liicètre de 1832 à 188a, nous a alliinié ([ue vers 1833 on lisait 
encore au-dessus de la porte d'entrée du bureau actuel de la deuxième division : Cor- 
rwtion, bien que depuis 30 ans cette partie fût habitée par des vieillards di: l'hospice et 
que la correction fût silut'-e alors dans une aile intérinure de la prison. 

Ce bâtiment est occupé actuellement, au rez-de-chaussée, parlebureaude la deu-viénic 
division, des logements de surveillants, etc. ; aupremier, pardes cliambres; au second, 
par le dortoir des infirmières et filles de service de l'hospice. P. B. 

■2. Ce bâtiment est très probablement celui qui est occupé aujourd'hui |iar les com- 
merces d'épicerie et de tabac et le passage des anciens petits ateliers. 

3. La cour dite actuellement Cour des riiarcliands. 



7i HISTOIRK l)K UlCÈTKl': 

chemises tous les liuit jours, de draps, tous les mois. De même que 
pour les vénériens, ce linge de corps était confectionné à la Miséri- 
corde et les vêtements par les malades de la Pitié. 

— « On fera travailler ces enfants le plus longtemps possible et aux 
ouvrages les plus pénibles?), disait le règlement de 1684. Ce règlement 
était suivi à la lettre à Bicètre. 

Levés à cinq heures et demie du matin, en été ; àsix heures et demie 
en hiver, les enfants étaient aussitôt conduits à l'ouvroir, où l'un de 
leurs sous-maîtres leur faisait dire la prière et chanter le Veni Creator. 
i distribuait ensuite à chacun, un morceau de pain sec. Une fille de 
service venait les peigner l'un après l'autre et le travail commençait, 
fn ne leur faisait apprendre aucun métier. Ils étaient tous, sans excep- 
tion, occupés à fabriquer des lacets qu'on leur payait à la pièce. Entrés 
à l'atelier, à six heures du matin, en été ; à sept heures, en hiver; ils 
n'en sortaient qu'à huit heures du soir, n'interrompant leur ouvrage 
que quelques instants à midi, pour manger un morceau de pain sec; à 
deux heures, pour chanter vêpres; à cinq heures, pour souper. En été 
seulement, ils allaient en récréation avant de se coucher. Dans la jour- 
née, à tour de rôle, deux par deux, ils passaient à l'école; lé matin pour 
apprendre à lire ; le soir, pour la leçon d'écriture. A huit heures du 
soir, un sous-maître leur faisait dire la prière et conduisait ensuite, les 
Grands dans les loges, et les Petits au dortoir. 

La nourriture de ces pauvres garçons était détestable. Elle consis- 
tait en six quarts de pain bis par jour, de la soupe tailléesur leur pain, 
un quart de viande réduite à moitié étant cuite, les dimanches, mardis 
et jeudis; le tiers d'un litre de pois ou de fèves, les lundis et vendredis; 
une once de beurre, les mercredis ; une once de fromage, les samedis (1;. 

Les enfants payant pension obtenaient un supplément de ration plus 
ou moins fort selon le prix, mais bien souvent ce n'étaient pas eux qui 
en profitaient. Les gardiens Se chargeaient de prélever sur leur portion 
ce qui leur paraissait profitable pour leur ménage. Du reste, pension- 
naires ou non, à la moindre fatigue, au moindre semblant de paresse, 
ils étaient privés de potage, augmentés de travail, fouettés ou punis de 
prison. 

l.ai;^'l(Mieiit delTlSl. Cli;ii>. UI, art. 7. 



lllSTOIIîi: l)K lîICKTHE 75 

Dimanches et fêtes, deux sous-maitres et deux veilleurs les condui- 
saient à la messe et à vêpres ; deux fois par semaine, un prêtre leur 
faisait lo catéchisme, le dimanche à l'église ; le mercredi, dans la classe. 
Tous les samedis, les plus grands répétaient l'évangile. Cinq fois l'an, 
ces derniers communiaient aux Quatre-Tomps et à Pâques. 

Ils ne pouvaient écrire à leurs parents qu'avec la permission du 
maître qui lisait leurs lettres. On ne pouvait les voir au parloir sans 
autorisation. Leur sort était donc peu différent de celui des autres pri- 
sonniers. 

A latùte de la Correction était placé un maître. Il avait sous ses 
ordres, deux sous-maîtres, un portier, trois garçons de service et deux 
veilleurs. Le maître maintenait le bon ordre et la police. Tous les 
matins, il rendait compte à l'économe de ce qui s'était passé dans son 
emploi. Les deux sous-maîtres veillaient sur les enfants, les faisaient 
travailler, leur enseignaient à lire et à écrire. Le portier, les garçons 
de service, les veilleurs avaient pour attributions, le premier d'ou- 
vrir et de fermer toutes les portes, les seconds, d'apporter les vivres aux 
enfants, de nettoyer les escaliers, les loges, les dortoirs et les classes, 
et enfin, les deux autres, la nuit, de veiller à tour de rôle, le premier 
j'isqu'à minuit, le second de minuit à six heures du matin (1). 

Point d'horizon dans ces bâtiments. Partout des murs, de grosses 

chaînes et d'énormes verroux barricadant les portes. Sans air, sans 

soleil, abrutis par le travail et par les coups, les enfants végétaient 

là, pâles, exténués, anémiés par un régime brutal, parias de la société 

et de la famille qui les reniaient. Faibles et innocentes victimes d'un 

gouvernement despotique, ils devaient, hélas ' succomber sous les coups 

de ceux qui auraient dû les protéger, le 2 septembre 1792. Le soleil de 

la liberté se leva pour eux, entouré d'un nuage de sang. « Il fallait les 

tirer de là, leur rendre l'air et le soleil, les panser, les soigner, les 

remettre aux mains des femmes, leur donner des mères. Leur' mal 

et leur vice à la plupart, tenaient â cela, qu'ils n'avaient pas eu de 

luèrcs. Septembre, pour mère et pour nourrice, leur donna la mort 

a'fïranchit leur jeune âme de ce pauvre petit corps qui avait déjà tant 
souffert (2). » 

1. lirHleiiiunl dr 1781. (_;hd,|). III, .ul 1. 

■j. Mirlielpl. — Hishurr ,!,■ la Hirnluiion. Toiii.' 1, |,,-i-.. H:{. 



76 HISTOIRE 1)K lilC.KTHE 

Trente-trois de ces infortunés furent tués. Qui sait ?... Peut-être par 
leurs pères ou leurs frères. Pétion impuissant dut les laisser égorger. 
A côté, dans l'enceinte même de la prison, au moment où les enfants 
de la Correction tombaient sous les coups des meurtriers, le peuple tuait 
le peuple. Le Tribunal Révolutionnaire siégeait dans le greffe de la 
prison. 



CHAPITRE VIII 

Les massucn- deseptemljre 1792 : Récits fantaisistes Ji: Pelliei', do Tliiers, de Lamar- 
tine, etc.; — La vérité sur les journées do septembre.— Ilécil d'un témoin oculaire, 
le père Riclianl. — 172 morts au lieu de 6.000. 



On s'est plu.onse plait encore aiijourdlaui, à exagérer les massacres 
de septembre 1792, à faire des peintures effroyables du carnage aux- 
quelles il manque à la fois la vérité et la vraisemblance. Nous ne vou- 
lons point chercher les causes de ces sanglantes affaires pour les 
défendre ou les excuser, cela ne rentre pas dans notre rôle et cette 
digression serait inutile. En présence desfictions menteuses, des récits 
inventés à plaisir par les ennemis de la Révolution, il est de notre 
devoir cependant, d'opposer le compte rendu impartial, écrit d'après 
des documents certains puisés aux archives nationales, à la préfecture 
de police et dans les registres de l'hospice, des tristes journées des 
Set 4 septembre 1792. 

Dans ses Rérolulions de Paris (I), Prudhomme a fait un éloge 
pompeux des massacres. Il raconte que le peuple se transporta àBicêtre 
avec sept pièces de canon parce que le bruit courait qu'il y avait des 
armes. Il parle de la découverte d'une fabrique de faux assignats et de 
la mise à mort de tous les complices de cette fraude. II assure que le 
fameux Lamotte, mari de la comtesse de Valois, qui se trouvait au 
nombre des prisonniers, se nomma et que le peuple le prit sous sa sau- 
vegarde ('2). (_)r le fameux Lamotte n'a jamais été à Bicètre. La fabrique 
de faux assignats n'a jamais existé que dans l'imagination de Prudhomme 
et le peuple n'amena jamais aucune pièce de canon. 

1. l'iudliomme. — Hialdire ijàif'ralc cl iiiipiirtiah-, etc., t. IV. 

1. Voir II' livi'e reniarrjualde de M. Barthélémy Maurice, hti frhiim de la Seine. I v(d. 
Paris, Cuillaumin édit. 1S40, p. 309-340. 



78 HISTOIRE DE BICKTRE 

L'historien qui semble s'être complu à répandre comme à plaisir les 
idées fausses sur les journées des 2, 3 et 4 septembre est certainement 
Peltier. Que dire d'un contemporain qui, sans se donner la peine de 
contrôler les faits, n'a reculé devant aucun mensonge de nature à servir 
ses ressentiments et s'est permis de raconter des événements aussi 
terribles avec la plus haute fantaisie : 

— « C'est à Bicôtre, écrit-il dans son Histoire île la Révolution du 10 août, 
que le carnage fut le plus long, le plus sanglant et le plus horrijjle. Cette 
prison était le repaire de tous les vices, l'hôpital où l'on soignait les maladies 
les plus affligeantes; c'était l'égout de Paris. Il serait impossible de fixer le 
nombre des victimes; je l'ai souvent entendu évaluer à s/,r mille personnes. 
La mort ne s'arrêta pas un instant pendant huit jours et huit nuits consécutifs. 
Les piques, les sabres, les fusils ne suffisant pas à la férocité des assassins, ils 
furent obligés d'emploj'er le canon. Deux sections leur laissèrent prendre 
celui qui leur était confié pour la défense de l'humanité. On y vit pour la pre- 
mière fois des prisonniers défendre leurs cachots et leurs fers. La résistance 
fut longue et meurtrière : enfin, voici de quelle manière, on s'en rendit maître. 
On parquait dans une cour un certain nombre de malfaiteurs; on s'assurait 
des portes ; des hommes qui y étaient postés repoussaient à coups de fusils ceux 
des prisonniers qui tentaient d'y faire une irruption pour s'échapper. On faisait 
venir un canon, et tandis qu'on avait l'air de le pointer sur celui des angles 
de la cour oîi l'on remarquait le plus de prisonniers et que ceux-ci fuyaient 
d'un autre côté pour en éviter la direction, on le changeait déplace avec viva- 
cité, et l'on tirait à mitraille sur le groupe fuyard. Plus il tombait de ces 
malheureux, plus la joie barbare et les rires des bourreaux augmentaient. Ce 
n'était que lorsqu'il n'y avait plus qu'un petit nombre de prisonniers, qu'ils 
auraient été longtemps à détruire à coups de canon, que l'on revenait aux 
petites armes. En un mot, on avait imaginé un nouveau plaisir, celui de tirer 
à la course sur l'espèce humaine. 

•< A la fin des massacres, Pétion, qui ne s'était transporté ni aux Carmes, ni 
à l'Abbaye, se transporta à Bicètre. Là, ses entrailles s'émurent pour la pre- 
mière fois à la vue de ses semblables qu'on égorgeait. La canonnade était ter- 
minée. Les prisonniers qui restaient à mettre à mort s'étaient réfugiés dans 
les caves, les cabanons et les souterrains oii le canon et même la lumière du 
jour ne pouvaient les atteindre; les assassins étaient occupés à les noyer avec 
des pompes dans ces souterrains. Pétion leur parlait humanité, philosophie. 
Les meurtriers qui trouvaient aussi philosophique d'achever ces mallieureux 
que ceux de l'Abbaye pour lesquels ils n'avaient point vu Pétion venir inter- 
céder, repoussèrent avec dureté le maire de Paris. Le maire de Paris leur dit 
en les quittant ces horribles paroles : « Eh bien ! mes enfants, achevez. >• Quelque 
affreuse que soit cette phrase, elle n'est que le complément de celle qu'il adressa 
aux furies du 20 juin, lorsqu'il leur dit sous les yeux du roi : « Citoyens, vous 
vous êtes comportés avec sagesse et dignité. ^' 



iiiSToi i!|.; i)K i:i(;i-:ii!K 7!) 

Sans prendre la peine de vérilierce récit, faiitaisisteetiiKillionni'-tede 
Peltier, Thiers écrit : 

— '< La journée du .'i et la nuit du 4 continuriTiil d'rtrc rtouilh'es par ces 
massacres. A Bicètre surtout, le carnage fut plus lonj;- et plus teriible qu'ail- 
leurs. Il y avait là i/uidijws mille prisonniers, enfermés comme on sait, pour 
toute espèce de vices. Ils furent attaqués, voulurent se défendre et on employa 
le canon pour les réduire. Un membre du conseil général de la Commune osa 
même venir demander des forces pour réduire les prisonniers qui se défen- 
daient. Il ne fut pas écouté. Pétion se rendit encore à Bicètre, mais il n'obtint 
rien. Le besoin du sang animait cette multitude; la fureur de combatli-e et de 
massacrer avait succéd('^ chez elle au fanatisme politique et elle tuait jiour 
tuer. Le massacre dura là jusqu'au mercredi 3 septembre (1). >• 

Barrière, dans l'avant propos des Mémoires .sur les journées de sep- 
tembre i793, relate un épisode de la journée, faux aussi : 

— •< A Bicètre, le concierge voyant arriver ce ramas d'assassins, voulut se 
mettre en devoir de bien les recevoir : il avait braqué deux pièces de canon, 
et dans l'instant où il allait y mettre le feu, il reçut un coup mortel ; les assas- 
sins vainqueurs ne laissèrent la vie à aucun des prisonniers ri). ^- 

Et Lamartine, dans son Hisinlrc des G'imnirnis, devenue populaire, 
mais qui, hélas! est cousue d'erreurs, ne craint pas d'écrire : 

•< Bicètre, vaste égout oii s'écoulait toute la lioue du l'oyaume pour purifier la 
population des fous, des mendiants et des criminels incorrigibles, contenait 
trois mille cinq cents détenus. Leur sang n'avait point de couleur politique ; 
mais, purou impur, c'était du sang de plus. Les égorgeurs forcèrent les portes 
de Bicètre, enfoncèreni les cachots à coups de canon, arrachèrent les détenus 
et en tirent une boucherie qui dura cinq jours et cinq nuits. L'eau, le fer, le feu 
servirent à exterminer les habitants. Les uns furent inondés ou noyés dans les 
souterrains où ils avaient cherché un refuge, les autres hachés à coups de sabre, 
le reste mitraillé dans les cours. Coupables ou innocents, malades ou sains, 
vagabonds ou indigents, tout, jusqu'aux insensés à qui cette maison servait d'hos- 
pice, fut immolé sans distinction. L'économe, les aumôniers, les concierges, les 
scribes de l'administration furent compris dans le massacre général. En vain 
Pétion lui-même vint haranguer les assassins. Ils suspendirent à peine leur 
ouvrage potn- écouter les admonestations du maire. A des paroles sans force, le 
peuple ne prête qu'un respect sans obéissance. Les égorgeiirs ne s'arrêtèrent que 
devant le vide (3). >• 

1. Thiers. — lit'volulion /hoicaiV, 1. 1!, p. 'i'M {F'uiiir (■(lil., is:t6;. 

2. Barrière. — AMitofrcs, t. XVIII, (l''iniiiii DiJot rtlit. IfS.'iS), |i. xviii. Voir ir rècil. Je 
Peltier, même volume, ]).270. 

3. Lamarliiii'. — Hi^taire ries (limnilin^, KilHÀon illusIiiM' inihlièe i)ai' l'autrur, ISC.'l-liO, 
f. II. p. 71. 



80 HISTOIRE DE lîU'.ÈTRE 

Renchérissant encore sur ces descriptions écœurantes, M.H. Audif- 
fret, dans le Dïclio)uialre de la roiirersnlioi}, eu 1833, publie : 

— << La mort plana pendant trois jours et trois nuits sur Bicêtre. Les meur- 
triers n'épargnèrent personne. Prisonniers, malades, gardiens, loni périt, 
excepté deux cents individus qui n'avaient pas été flétris, et (jui furent enfermés 
dans l'église. La spécialité de celte exception et de cet asile a lieu d'étonner de 
la part des septemljriseurs. Le nombre des victimes monta, dit-on, à six mille. 
Mais il a été indubitablement exagéré (1). » 

Louis Blanc a fixé, dans son Histoire de hi Rérohdion française {2), 
le noml:)re total des morts dans les prisons de Paris, à 1.480, chiffre 
qui s'écarte très peu de ceux qui nous ont été fournis par des docu- 
ments officiels. 

Michelet qui s'est inspiré du remarquable livre de M. Barthélémy 
Maurice sur les prisons de la Seine, a donné le nombre exact des tuésk 
Bicêtre pendant les journées de septembre, et cependant, entraîné par 
l'émotion, dans la chaleur de son récit, il ajoute cette assertion erro- 
née : 

— ■< On tua cent soixante-six personnes (3), sans distinction de classes, des 
pauvres, des fous, deux chapelains, l'économe, des commis aux écritures. L'im- 
mensité du local donnait aux victimes bien des moyens de lutter, d'ajourner du 
moins leur mort. Les moyens les plus barbares y furent employés, le fer, le feu, 
les noyades, jusqu'à la mitraille. » 

Le nombre est exact, les détails sont faux. N'en veuillons pas à 
Michelet. L'historien a eu soin de nous mettre en garde contre les 
exagérations de sa plume et, avant de commencer son chapitre, il nous 
dit : 

« Je marche seul dans ces sombres régions de septembre. Seul. Nul avant moi 
n'y a encore mis le pied. Je marche comme Enée aux enfers, l'épée à la main, 
écartant les vaines ombres, me défendant contre les légions menteuses dont je 
suis environné (4) 

i.Di'iioiiniiiir île la Conversation et de la Lecture, année 1833, article Bicêtre. 

2. Lcjuis Blanc. — HiUoire de la Révolution Française (Fume, édit., Paris 1864), t. V 
p 193. 

3. Michelet. — Histoire de la Révolution Française (Lacroix. éJit., Paris 1876, t. III, p. 413. 

4. id. id. ' t. III, p. 3(iO. 



IIISTOIRK DK ItlC.ÉTliK Hl 

Essayons donc nous aussi d'écart^^r les ombres et do faire liriiler la 
lumière sur ces teivibles jours. Nous avons parli'' plus haut du livre de 
M. Maurice. Nor.'< avons éié heureux d'y retrouver lidélement reprcj- 
duit le i-écit des massacres à Bicètre, d'après un témoin oculaire, 
le père Richard qui, entré comme commis surnuméraire aux écritures 
en i760, était en 1792, chargé du service de la poste à l'hospice. 
Si nous n'avons point vu le père Richard, nous avons du moins lu ses 
Mémoires [\), de plus un surveillant qui vécut DT ans à l'hospice (2) et 
qui maintes fois entendit raconter au vieux vaguemestre l'histoire de 
cette terrible journée, nous a fourni des renseignements précieux qui 
nous ont permis de rétablir la vérité (3j. 

Lorsque les as.sononeiirs (employons le mot du père RichardJ se 
présentèrent devant Bicètre, le lundi 3 septembre, il était environ dix 
heures du matin. Ils avaient presque tous de méchants fusils, des 
sabres, des haches, des bûches. Ils n'avaient point de canons, ils les 
avaient laissés, pour la plupart, devant la Salpêtrière et abandonné le 
reste en route. Ces gens qui faisaient si l: rand'peur n'étaient pas très 
rassurés eux-mêmes. Les chefs de la bande firent aligner la foule en 
colonne et ('tablirent quelque ordre militaire parmi ces étranges sol- 
dats. Alors, la porte de Bicètre s'ouvrit et une [)artie de la garnison 
précédée par un sous-ofticier parut. Ils attendirent l'arme au pied. 

Après un échange de paroles de part et d'autre, les administrateurs 
de l'hospice laissèrent entrer cette foule (jui grossissait toujours et l'on 
se dirigea vers la prison. Dans les cours, tout était calme. Un silence 

i. Souvenirs hisUiriqws 'lu l'rrc liii fin i-'l, au chàlrau Je Bicètre, près Paris, par sa 
mémoire, par tradition i\f sa faïuilii.' i>t des iiersonin's qui l'ont connu. (Fiijjliothèque 
Carnavalet. — Manuscrit 18401), in-4".) 

2. Ce surveillant s'appelait Duleil. Il est mort l'an passé a]nès avoir vécu .'i7 ans à 
Bicètre. Quelque temps avant sa mort il nous accompaj;Ma dans une visite ([ue nous 
faisions à l'hospice et c'est sur les lieux mêmes de la prison qu'il avait vue existant 
encore, puis démolir en 1838, qu'il nous raconta l'histoire que lui avait transmise le jière 
Richard et que nous avons pu véritier à la Hibliothèque de la Vilh'. 

3. « En 1829, écrit le père Richard, j'eus un bureau particulier... ce fut là que je reçus 
la visite de M. Maurice qui venait chercher des renseignements sur l'ancienne prison ; 
je lui donnai les détails dont il avait besoin et il les consigna dans le Coii^liliilionn' I ilu 
6 avril 1840. — » Le récit de cette visite se trouve également dans VHisloire «te prisons 
de la Seiiu' de M.Maurice. Edit. Gnillaumin, 1840, pages 309 et suiv. 

Le père Richard est mort on 1862 à l'âge di; '.»:! ans. 

Voir àl'.^prENnioE \r récit ilf M. Richard, J'apiès son manuscrit. 1'. I!. 



82 HISTOIRE DE BICÈTRE 

de mort régnait. Les aliénés, les malades, les vieillards avaient tous 
été consignés dans les dortoirs et dans les chambres. Des sentinelles 
même empêchaient de se mettre aux fenêtres. 

La foule se répandit dans les cours, effrayée presque par cette con- 
quête facile d'une maison qu'elle croyait devoir prendre d'assaut. A 
peine quelques cris, quelques menaces. Jusqu'à la porte de la prison, 
rien d'anormal ne se présenta. A ce moment seulement, un coup de feu 
fut tiré. Sur le mur de séparation delà prison et de l'hospice avait été 
aperçu un individu qui cherchait à s'évader. C'était un bon pauvre 
qui, enfreignant les ordres de l'administration, essayait de sortir 
et de gagner Paris. Le coup l'atteignit, il tomba dans le fossé extérieur, 
mortellement blessé. 

Arrivés au greffe, les chefs de la bande demandèrent les registres 
d'écrou à l'économe. Le concierge les apporta. Alors, dans le bureau 
du greffe, au rez déchaussée, s'installa le tribunal révolutionnaire, et 
Vépuraiion commença. Les prisonniers furent appelés les uns 
après les autres. Ceux qui étaient graciés par le président de 
cet étrange tribunal étaient immédiatement mis en liberté aux cris de 
Vive la Nation ; ceux qui, reconnus coupables, étaient envoyés « à 
l'Abbaye « étaient marqués d'une croix à la craie dans le dos. Aussitôt, 
ils étaient conduits, hors de l'enceinte, dans le jardin adjacent à l'église 
et là, ils étaient abatlns plutôt que /îtés par des individus armés de mas- 
sues de fer. L'arbre arrosé du sang des prisonniers existe encore. 
C'est un orme dont les rameaux projettent leur ombrage sur la cour 
des épileptiques de la cinquièmedivision, troisième section. 

Dès qu'une victime était morte, on la déshabillait, chaque objet de 
valeur trouvé sur elle — argent, bijoux, assignats, — était fidèlement 
rapporté au greffe où l'économe devait mettre en ordre ces funèbres et 
sanglantes dépouilles. Ces hommes qui ne reculaient pas devant l'homi- 
cide et faisaient couler le sang avec joie croyaient vraiment faire une 
action utile. Ils ont pu tremper leurs mains dans le sang de leurs sem- 
blables, ils se seraient crus déshonorés en s'appropriant quelques effets. 

Pendant tout le jour, le nombre des exécutés fut relativement peu 
considérable. Il n'en fut pas de même le soir. La plupart des assom- 
meurs avaient demandé à boire. Pris de peur, le sommelier n'osa rien 
refuser. — Selon le dire du père Richard, l'économe avait signé des 



HlSTdlHE DE BICÊTKE 83 

bons pour quelques litres, on irit à leur disposition toutes les pièces de 
vin de la cave. L'ivresse gagna les cerveaux, la raison s'égara. Dès 
lors, tout prisonnier reconnu sans ressources fut marqué de la fatale 
croix à la craie blanche et, sous l'arbre sanglant, s'amoncela le nombre 
des cadavres (1). 

Vers 4 heures de l'après-midi, le 4 septembre, tout était terminé. Le 
peuple qui, dans sa démence, avait cru faire œuvre de vengeance, était 
parti se croyant vengé. Le lendemain, on compta les morts, en faisant 
l'apjiel des présents. Sur les registres d'écrou, le greffier marqua d'une 
croix à l'encre noire ceux qui restaient ; d'un trait les morts ; d'une 
croix à l'encre rouge ceux qui avaient été mis en liberté. 

Grâce à l'obligeance de M. Peyrel, archiviste de la préfecture de 
police, nous avons pu obtenir la communication du funèbre livre 
d'écrou où sont notés les noms de ceux qui périrent pendant les jour- 
nées de septembre à Bicêtre. Ce livre porte le n" 1 de la prison. Il fut 
établi le P^janvier 1792, lors delà séparation des deux administrations 
et relate tous les prisonniers présents à cette date. Le plus ancien 
alors était un nommé Etienne Coulon, dit Etienne Dubourg, entré le 
31 décembre 1777. 11 fut l'une des victimes du massacre. 

Nous avons scrupuleusement feuilleté une à une les pages de ce 
registre. Nous avons recommencé plusieurs fois notre travail et nous 
pouvons, d'une manière certaine, affirmer qu'à la date du 3 septembre 
1792, le nombre des prisonniers inscrits était de 443 ainsi répartis : 



Valides 



,, , ( Au-dessuus Je 20 ans -Jl ) 

( Au-dessus de 20 ans 1 1 1 ^ 

M r- ^ Au-dessous de 20 ans ii ) 

l ^ Au-dessus de 20 ans i:j'.M 

„ , ,, , ( Au-dessous de 20 ans 21 J 

1 ( Au-dessus de 20 ans 30 ^ 

Infirmeries. ' Sau,t-I.é«pr. ^ Au-dessous de 20 ans 7 ; 

I ' ( Au-dessus de 20 ans y ( 

' Hellevup, au-dessus de 20 ans 2 2 

', Saint-Martin, au-dessus de 20 ans . 2 2 

Enfants delà { Valides 16 ; 

correction. ( Saint-Martin 47 \ 

Total. . . 4i:i 

1. Le père Richard alfirme quonne pensait pas aux enfants de la correction et que ce 
fut leur maître, un sieur Boyer, qui les livra lui-même aux massacreurs. Voir Appe.ndice. 



84 fUSTOIRE DE BICÉTRR 

En marge du livre est écrit pour ceux qui ont succombé en sep- 
tembre : « Mort dans l'affaire (jui a eu lieu le dit jour dans cette vuii- 
S071, les 3 et 4 septembre 179'2. )> 

Ce chiffre est de 170, dont : 

Morts : 161 ; 
Douteux : 9 '' 
Parmi lesquels : 

66 au-dessous de 20 ans (dont Xi i-iifants de la correction) 
104 au-dessus de 20 ans. 

Enfin 51 prisonniers ont été mis en liberté et 221 sont restés en 
prison. 

Tels sont les chiffres des archives de la préfecture de police. Nous y 
ajouterons deux bons pauvres, celui dont nous avons déjà parlé, et un 
autre qui fut tué par mégarde, dans les cours qu'il traversait malgré 
les défenses; enfin l'économe, M. Béchet, victime d'une vengeance per- 
sonnelle. 

— •< M. Béchel, le respectable chef de cette maison (1), passait sous l'ar- 
cade qui mène à l'économat lorsqu'il reçut d'un de ses j,Mrdes,le nommé Abadie, 
un coup de fusil. Il se releva et quoi<iut' mortellement blessé, il allait peut- 
être pouvoir gagner sa demeure quand il reçut un second coup qui lui cassa la 
tête, lâché par un des sicaires des massacreurs. C'était un perruquier de Ville- 
juif <iui a été depuis guillotiné. Ce nommé Abadie avait voué i\ ce point une 
haine à M. Béchet parce qu'en sa qualité il lui avait refusé un certilicat pour des 
services non rendus. •" 

Cent soixante-douze morts ixnUeu de six mille, la différence estgrande ! 
Le chiffre total des prisons fut de 9ijC>. Avec une audace extraordi- 
naire, des historiens contre-révolutionnaires ont porté ce nombre à 
12.000. (( Tontes les presses de l'Europe ont été occupées à répandre 
l'infâme légende de Peltier. Circulant de bouche en bouche elle a 
créé, dit Michelet, une fausse tradition orale. Plus d'un historien s'en 
va recueillant do la bouche des passants, comme chose de tradition, 
d'autorité populaire, ce qui primitivement n'a d'autre origine que 
ce bréviaire de mensonges (2). » 

i. Voyez Appendice. 

•2. Michelet, Histoire de la Révolution française, t. Ill, p. 360. 



CHAPITRE IX 

I.a guillotini' à BiLêtre : Essai dii la guilloline sur les cadavres. — l.o Docteur \.n 
et (iuilloliii. — Une guillotine à neuf tranchants. 



Une année avant la Révolution, Louis XVI avait supprimé les bas 
cachots du Châtelet, supprimé Vincennes, créé la Force pour y mettre 
les prisonniers pour dettes et les séparer des voleurs, mais il avait 
gardé la Bastille; il avait aboli la torture préparatoire, mais il avait 
laissé les peines inégales pour les délits de même nature, selon que ces 
délits étaient commis par un gentilhomme ou par un manant. Ce fut 
seulement le 1'' décembre 1789 que l'Assemblée nationale vola l'uni- 
formité des peines sans égard pour le rang ou l'état des coupables. Il 
restait encore le préjugé barbare qui entachait d'infamie les familles 
des condamnés; elle abolit ce préjugé par décret du 21 janvier 1790. 
Enfin le 25 septembre 1791, les dispositions suivantes étaient inscrites 
au Code pénal : 

« La peine de mort consiste dans la simple privation de la vie sans qu'il puisse 
jamais être exercé aucune torture sur les condamnés. Tout condamné aura la 
tête tranchée ! » 

Ainsi était supprimée la potence, exclusivement réservée aux gens 
du peuple et considérée comme un supplice ignoble pour les gentils- 
hommes. Telle était l'aristocratie de l'ancien régime, (jue même dans 
la manière de donner la mort s'établissaient des distinctions. 

Cependant la décapitation par le glaive du bourreau paraissait 
cruelle à l'Assemblée. Celui-ci bien souvent manquait son coup, s'y 
reprenait à deux et trois foia. Il fallait chercher un moyen de donner 
la mort sans faire trop souftVir le condamné. Longtemps l'Assemblée 
hésita avant de se prononcer sur l'application de la peine capitale. 
L'année s'écoula sans que les criminels condamnés par les tribunaux 
pussent être exécutés. L'instrument manquait à la loi. C'est alors que 
le sieur Guillotin proposa de se servir d'une machine dont un nommé 
Schmidt, Allemand d'origine, se prétendait l'inventeur. Lntre deux 
poteaux, barrés par le haut d'une traverse, serait placé le corps du 



86 HISTOIRE DE BIC ÊTRE 

criminel. Au-dessous de la poutre transversale serait hissé un couperet 
ea l'orme de croissant, glissant entre deux rainures. Une corde le 
retiendrait lixé à hauteur. Quand la tète du condamné serait posée sur 
le bloc, on lâcherait la corde; la hache, glissant perpendiculairement 
eutre les deux bras de la machine, viendrait s'abattre avec une force 
doublée par la rapidité de la chute (1). 

Bien qu'il n'eiit pas à cet égard de plan très précis, Guillotin n'en 
était pas moins convaincu de la perfection de cet instrument. Aussi 
s'écriait-il en pleine Assemblée : 

« Avec ma machine, vous ne souffrez pas ; ce supplice est si peu douloureux 
qu'on ne saurait ([uedire si l'on ne s'attendait pas à mourir. Jevous fais sauterla 
tête enunclin d'uL'il.à peine si on aletemps de ressentir une légère fraîcheur(2).» 

A cette apologie bizarre l'Assemblée n'avait su que dire, et elle 
avait approuvé l'invention philanthropique du médecin. Il s'agissait 
maintenant de la mettre en pratique. Un sieur Guidon, maître char- 
pentier, voulut bien se charger de construire la machine suivant les 
instructions que lui donnait Guillotin. Guidon demanda, rien que 
pour exécuter le plan, le prix exorbitant de cinq mille six cent soixante 
livres. Clavières, ministre des contributions publiques, autorisale Direc- 
toire à traiter avec tous artistes pour la confection de l'instrument. 
Aucun ne se présenta, il fallut céder aux exigences du sieur Guidon. 

Le 7 mars 1792, le docteur Louis, secrétaire de l'Académie 
de médecine, donna son avis motivé sur la manière dont on procéde- 
rait à la décollation; le 20 mars, l'Assemblée législative, après avoir 
entendu le rapport de Carlier de l'Aisne, au nom du comité de légis- 
lation, adoptait la machine de Guillotin comme mode uniforme de dé- 
collation sur tout le territoire français. Le docteur Louis fut invité 
à s'entendre avec Rœderer, procureur-syndic de la commune, le doc- 

1. D'après le cfiroiiiqueur Jean d'Autun, l'invention remonterait au 13 mai KiO/. A 
cette époque, une niacfiine de ce genre aurait été expéiimentée pour la première fois à 
Gênes. En France même, le maréchal de Montmorrncy avait été décapité à Toulouse, 
en 1652, au moyen d'une machine que Puységur décrit ainsi dans ses mémoires : 

« En ce pays-là, on se sert d'une doloire qui est entre deux morceaux de bois, et, 
quand on a la tète posée sur le bloc, quelqu'un lâche la corde, et cela descend et 
sépare la tête du corps. » 

Enfin, quebiues années avant la Révolution, ces instruments de mort avaient figuré 
sur le théâtre d'Audinot, dans une pantomime intitulée Icf. Quatre /ils Ayinon. 

2. Max. Ducamp. Paris, ses organes, etc. T. IV, p. 27K. 



HISTOIRE DE BICÊTRE 87 

teur Cullerier, médecin de rHôpital général et le charpentier Guidon, 
pour choisir un emplacement convenable où l'essai du sinistre instru- 
ment pourrait être fait en toute sécurité. 

Bicêtre fut le lieu choisi. L'essai eut lieu, sur des cadavres livrés 
par radiuinistration des hospices (deux prisonniers et une femme 
gâtée) le 17 avril 1792, à sept heures du matin, en présence des 
employés supérieurs de la maison, des médecins Philippe Pinel et 
Calianis, l'ami de Mirabeau; des docteurs Louis, Cullerier et Guillo- 
tin; du procureur-syndic de la commune; d'une foule de notabilités de 
l'Assemblée nationale, des membres du conseil des hospices ; etc. (1). 

Le bourreau Sanson et ses aides couchèrent un cadavre entre les 
deux bras de la machine, la face tournée vers le plancher. Au signal 
donné par l'un des ouvriers, Sanson pressa le bouton qui retenait la 
corde. Le couperet, fort de son poids, glissa rapidement entre les cou- 
lisses et sépara la tète du tronc, avec la vitesse du regard, selon l'ex- 
pression de Cabanis lui-même. Les os furent tranchés nets. Les deux 
autres essais, successivement effectués, réussirent de la même 
manière. C'était désormais un résultat acquis (2). 

i. Voici, ù ce sujet, la lettre qu'écrivit le Docteur Louis au D'' Micliel Cullerier, alors 
chirurgien principal de l'Hôpital général : 

« Le mécanicien, monsieur, chargé de la construction de la machine à décapiter, ne 
sera prêt à en faire l'expérience que mardi. Je viens d'écrire à M. le Procureur 
Général Syndic, afin iju'il enjoigne à la personne qui doit opérer en public et en réa- 
lité, de se rendre mardi à deux heures au Heu désigné pour l'essai. J'ai fait connaître au 
Directeur avec quel zèle vous avez saisi le vœu général sur cette triste affaire. Ainsi 
donc à mardi. Pour l'efTicacité de la chute du couperet ou tranchant, la machine doit 
avoir quatorze pieds d'élévation. D'après cette notion, vous verrez si l'expérience peut 
être faite dans l'amphithéâtre ou dans la jiotite cour adjacente. 

Je suis, etc.. « Louis. » 

(.\ Husson. — Elwlr sur /es hô/ti.luu.r.) 

i. N'oUï croyons devoir rapportiT une anecdolr dont cependant nous ni' certilions 
nullement l'authenticité. 

Pendant ((ue les spectateurs adressaient leurs félicitations aux deux médecins dont 
l'invention tendait à rendre plus jirompte et moins douloureuse l'application de la 
peine capitale, seul le vieux Sanson, les yeux fixés sur le dernier cadavre dont la tète 
avait roulé si rapidement, si facilement, sans que sa main exercée eût fait autre chose 
que de pousser un ressort, répétait avec tristesse : « Belle invention! pourvu i|u'on 
n'abuse pas de la facilité! »... Les spectateurs sortirent de l'enceinte et allèrent ren- 
dre compte de rinvi>ntion nouvelle, les uns à l'Assemblée, les autres par la ville. 
Quant aux prisonniers, ils se regardèrent les uns les autres et descendirent des appuis 
des fenêtres sur lesquelles ils avaient grimpé. 

— « C'est, dit l'un d'eux, le fameux projet d'égalité. Tout le rnoude mourra de I,i 
même manière. 

— <^ Oui. lépliqua un plaisant de Bicêtre, cela nivelle ! » {UiMoiir nncr'lntiijiii- i/c,> 
prisons ('■■ rEtt/'ope, jiar Allniize et A. Maquet. 



88 IIISTOIRK UE BICÊTRE 

Huit jours api'ès cette expérience sur des cadavres, le nouvel écha- 
faud se dressait sur la place de Grève. Celui qui inaugurait cet instru- 
ment de mort s'appelait Jacques Pelletier, arrêté pour vol avec vio- 
lence le 14 octobre 1791, et condamné le 24 janvier 1792 par le tri- 
bunal criminel de Paris. L'exécution réassit parfaitement, et dès lors 
fonctionna, pour l'exécution de la loi, la terrible machine, que le peuple 
appela d'abord du nom de Louison ou de Louisette, par plaisanterie 
sur le nom du docteur Louis, puis ensuite Guillotine, du nom de son 
prétendu inventeur (1). 

Un an après, en messidor, Bicètre était de nouveau le théâtre d'un 
essai de guillotine perfectionnée. Mais cette fois, ni le docteur Louis, 
ni Guillotin n'assistaient à l'épreuve. Le docteur Louis était mort de- 
puis plusieurs mois ; Guillotin, enfermé comme suspect dans une 
prison de Paris, s'attendait, d'un jour à l'autre, à ce qu'on fit sur lui- 
même l'expérience de la terrible machine qu'il avait autrefois si cha- 
leureusement recommandée à l'Assemblée nationale. 

Il s'agissait alors d'un progrès, si l'on peut appeler progrès 
les perfections apportées dans l'art de tuer son prochain. Un nommé 
Guillot, mécanicien, demeurant à Paris, rue des Sept- Voies, pro- 
posa au comité de Salut Public une machine à neuf tranchants, des- 
tinée à abattre autant de tètes à la fois. On lui accorda d'en faire l'es- 
sai à Bicêtre, mais l'épreuve ne réussit point. Quelque temps plus tard, 
ce Guillot était arrêté pour avoir fabriqué de faux assignats, et l'in- 
venteur de la guillotine à neuf tranchants mourait décapité par la 
guillotine à un seul coup. 



1. Voir Ari'E.NDicE. 



CHAPITRE X 

La chaîne. — Le ferrage.— Le tafletas et les ficelles. — Le cordon, 
La chanson du baf.'iie. — Le dépari . 



De môme que le public sélect se rend aujourd'hui aux premières de 
Dumas, de Sardou ou d'Augier, de même que le Tout-Paris ne manque 
pas devenir étaler ses toilettes et ses diamants, lesgrands jours de repré- 
sentation à l'Opéra ; de môme, deux fois l'an, autrefois, il se rendait à 
Bicêtre pour assister à ce triste spectacle : le départ de la Chaîne. 

II ne faudrait pas croire, d'après ce que nous avons dit des cachots 
où gémissaient des malheureux en proie à la faim, rongés de vermine, 
sous les voûtes humides etnoires.que la retraite habituelle des condam- 
nés aux galères fût à Bicètre. Jusqu'à la Révolution, le dépùt était à la 
Tour Saint-Bernard et à la Tournello. C'était de la Tournêlle que par- 
taient les chaînes pour le bagne. Plus tard seulement, quand la prison 
fut placée sous la tutelle de la préfecture de police, le ferrement eut lieu 
dans l'une des cours de la prison qui reçut le nom de : Cour des Fers. 
C'est aujourd'hui la cour du parloir de la cinquième division, troisième 
section. 

La première chaîne qui partit de Bicétre fut celle du mois 
d'avril 1796. 

Cesdéparts furent bientôt un événement. Avides d'émotions étranges, 
les Parisiens se rendirent là, comme ils se rendent encore aujourd'hui 
devant la Roquette pour assister au spectacle d'une exécution capitale. 
Dès que le jour du ferrement des forçats était connu, les cabarets du 
voisinage s'emplissaient de monde et, contraste effrayant, bizarrerie 
de la nature humaine, tandis que des malheureux souffraient à deux 
pas, une foule considérable s'amusait, riait, chantait. On sablait le 
Champagne jusqu'à l'heure de l'ouverture do la prison. 

C'était un tableau affreuxet déchirant : le ferrane ! 

12 



90 HISTOIRE DE BICÊTRE 

On attendait en général pour composer une chaîne que les cadres 
fussent incomplets au bagne ou que les prisons fussent trop pleines à 
Paris. Jusque-là, le prisonnier condamné aux galères avait une lueur 
d'espoir : il attendait sa grâce, a Le jour du ferrement, que de calculs 
trompés, que de projets avortés, que d'illusions détruites ! A Bicôtre, 
il y avaii, du moins, l'air à respirer et de la liberté en perspective. 
Dès le jour du départ, plus rien; rien qu'une barrière affreuse, insur- 
montable, posée entre le condamné et le monde, qui va grandir à 
chaque pas que fera la fatale voiture en approchant du bagne. 

<f C'est à ce moment que l'espérance d'un meilleur sort s'éloignait 
dans un avenir presque imaginaire. Il fallait, en quittant Bicêtre, 
renoncer à la vie triste mais sédentaire de laprison, pour entreprendre 
un voyage qui devait être l'objet de la curiosité des habitants des 
villes ou villages qui se trouveront sur la route. 11 arrivait souvent 
qu'un forçat passât dans un hameau où il avait reçu le jour, où ses 
parents le conjurèrent d'être toujours honnête homme ! Il revoyait, 
hélas ! trop tard, les lieux de sa tranquillité primitive : quelle triste 
impression sur son âme, si son père ou sa mère, son frère ou sa sœur 
étaient parmi les curieux attirés par ce passage ! il était reconnu, 
deshonoré àjamais, et sa famille, quoique honnête, ne pouvait échap- 
per au triste préjugé que laissait trop souvent une telle condamna- 
tion (I). )) 

Au jour désigné pour le départ, les postes de la prison étaient dou- 
blés. On faisait venir les fers à Bicêtre. De lourdes charrettes entraient 
dans les cours, faisant résonner les voûtes d'un énorme bruit de fer- 
raille. Des soldats en uniformes bleus, à épaulettes rouges, aux 
bandoulières jaunes suivaient. C'étaient /e.v gardes cliioannes. A ce 
moment, réveillés par le bruit, les prisonniers se montraient aux 
fenêtres. A travers les barreaux de fer, des figures étranges surgissaient, 
des voix hurlaient tout à coup des imprécations et des menaces ; quel- 
ques-uns poussaient des cris de joie et accueillaient, d'éclats de rires 
stridents plus poignants à entendre que des sanglots, l'arrivée des 
sinis'tres voitures. 

1 Ampert. — Hag nos, priions tt criminels. Paris, (iuibiTt éJit., (. I", p. 3. 



HISTOIRE DR RICÈTRE 91 

Au milieu de ce bruit, de ces huées, les préparatifs commençaient. 
Bientôt les charrettes étaient vides. Dans la cour, des monceaux 
de chaînes et do colliers de fers gisaient d'un côté ; do l'autre, on 
mettait en tas des habits de toile grise. Quand tout était prêt, on faisait 
descendre les prisonniers par fournées de vingt-six. Les gardes do 
la chaîne plus connus sous le nom d'argousins s'avançaient alors. 
« C'étaient pour la plupart des auvergnats, porteurs d'eau, commission- 
naires ou charbonniers qui exerçaient leur profession dans l'intervalle 
de ces voyages (1). « Ils faisaient ranger les prisonniers sur deux 
rangs. 

A un signal donné, les malheureux détonus se déshabillaient. Lors- 
qu'ils étaient complètement nus, les médecins passaient la visite. La 
plupart cherchait une excuse pour éviter le bagne. L'un se plaignait 
d'avoir mal à la jambe, un autre alléguait une maladie des yeux, un 
autre montrait sa main mutilée... Toutes les roueries, tous les subter- 
fuges étaient mis en avant. Bien inutilement du reste. Sévères, com- 
passés dans leur cravate blanche, raides sous l'habit noir comme des 
acteurs qui se sentent regardés du public, les médecins allaient, les 
reconnaissant tous, après un semblant d'examen : «Bons jiour le bar/ne ». 
Les geôliers suivaient les médecins. Ces deux visites terminées^ on 
jetait aux forçats un paquet d'effets. C'était le fatal uniforme. Ils l'appe- 
laient le Ta/I'el(is. Dans une grande caisse de bois se trouvaient les 
outils qui servaient à toutes les expéditions de ce genre, ils appelaient 
ces longues chaînes des ficelles. 

Criminel endurci ou jeune condamné, assassin ou faussaire, aucune 
différence n'était faite entre les motifs de la condamnation et la moralité 
des individus. Tout était confondu dans le même esclavage. On se con- 
tentait de réunir les forçats deux à deux, de les appareiller par rang do 
taille, quelquefois même, dans les cas pressés, simplement par ordre 
alphaliétique. « Ainsi chacun se voyait réduit à lui-même, chacun por- 
tait sa chaîne, côte à côte avec un inconnu; et si, par hasard, un forçat 
avait un ami, la chaîne l'en séparait. Dernière des misères ! (2) « 

Quand les prisonniers avaient revêtu leurs habits de route, ou les 

\. Mrnuiire:i de Vidw:q, rkef de la puliw de sûreté j un/ n'en 1827, aujourd'hui propriétaire 
et tabricant de papiera à Saint-Mundé, Paris, Tenon, lib, édit. 1828, t. 1", p. 220. 
2. V. Hugo. — Le dernier jour d'un condamm', p. 205, déjà cité. 



92 IlISTOIlîl-: DIO lUCÊTlîH 

menait, treize par treize, dans un coin de la cour, le long d'une grosse 
chaîne placée à terreet à laquelle étaient fixées vingt-six chaînes, moins 
fortes et peu longues, aux extrémités desquelles se trouvaient des colliers 
triangulaires dont les côtés s'ouvraient au moyen d'une charnière. 
Cotte cnaine s'appelait /e cordon. Un argousin saisissait alors la tète de 
chaque condamné et essayait de la faire entrer dans le collier, précau- 
tion nécessaire pour que ce triangle ne puisse s'enlever d'une tête trop 
petite. «Puis, deux forgerons de la chiourmc, armés d'enclumes por- 
tatives, le leur rivaient ci froid et à grands coups de masse do fer. C'était 
un moment affreux ou les plus hardis palissaient. Chaque coup de mar- 
teau asséné sur l'enclume appuyée à leur dos, faisait rebondir le 
mouton du patient; le moindre mouvement, en avant ou en arrière, lui 
aurait fait sauter le crâne comme une coquille de noix (1). « Cette 
besogne achevée, un détenu, armé de longciseaux, ooupait à tous les 
forçats les cheveux et les favoris, en affectant de les laisser inégaux. 
Des qu'une chaîne était prête, on la faisait asseoir dans le fond de la 
cour. Puis le spectacle recommençait. Vingt-six autres prisonniers 
étaient descendus pour subir la même opéraiion. Après le ferrement 
du dernier détenu désigné pour partir au bague, il y avait un instant 
de re})os. A ce moment, les visiteurs pouvaient ajjprocher et avaient le 
droit d'exercer plus ou moins libéralement leur générosité. Des con- 
damnés pleuraient pour attendrir, d'autres déployaient un cynisme 
d'autant plus révoltant qu'ils le prenaient pour do la bravoure. Les uns 
buvaient, les autres chantaient. Souvent plusieurs se battaient pour 
une pièce de monnaie que le voisin avait reçue. Quelquefois une pauvre 
mère apportait, tout en larmes, un habit à sonlils; une sœur ou une 
amante venait remettre à son frère, à son amant, un petit paquet de 
linge ou des friandises. Mais ces cas étaient rares. 

« Cu qui est aflligeant — écrit M. Aniporl qui a vu le départ d'une chaîne à 
Bicétre — c'est de remarquer l'espèce de mérite ijue ces hommes accordent à 
celui qui montre le plus d'cfTronlerie : des cris dé,s;(iùlants, des rires, des con- 
versations horribles, répondant aux coups de marteaux qui sont l'exécution de 
l'arrêt. Aucun sentiment de honte ne se manifeste, le silence même est regardé 
comme de la lâcheté, et pour recevoir des applaudissements, il faut hurler le 
plus fort, et al'ticher le dévergimdage le plus immoral et le plus criminel. 

1. V. Hugo. — L(' ikrnii'r jiiur d'un condamné. 



iiistoihk dk uic ktuk 93 

<< La douleur «luu fait naître une Miiililablo description ne peut égaler cvUv 
qu'on éiirouvc eu voyant cette réuniou de criminels qui se pressent pour jouii- 
plus tôt de leur infamie; la gaieté des agents et des galériens u'oflrc pas de dif- 
férence; elle frappe le cœur detonnement et de peine. On ne peut s'em- 
pêclier de gémir sur le sort de ces malheureux, d'éprouver un sentiment inté- 
rieur de compassion; car les vices de l'homme ne changent pas sa nature; 
ils l'avilissent, mais il reste toujours cet extérieur qui nous dit qu'il est notre 
frère. Cependant, au milieu de la pitié dont on ne peut si' di'fendre devant 
un pareil spectacle, une autre émotion la domine et parvient (luelquefois à 
rétoulTer: c'est le dégiiilt. Vu à quelque distance, cet horrible tableau déchire 
l'àme l't la fait pleurer, vu de prés, il navre le cu'ur et desséche les larmes. Les 
traits de la plupart des condamnés sont absolument insignifiants; leur physio- 
nomie, loin d'oll'rir les signes d'abattement ou de repentir, semble alFectèr de 
])reri(lic un masque de cynisme et de bravade. On rougit de les voir si avilis, et 
celte honte que l'on a pour eux, ils ne paraissent pas la comprendre. Ils ont eu 
général, l'air peu soucieux de leur position: ils acceptent avec un souriie de 
satisfaction stupide, le camarade que la chaîne vient de leur imposer, et lient avec 
lui une conversation où il faut nécessairement que les deux esprits descendent 
au niveau l'un de l'autre. Que l'un d'eux ait l'àme gangrenée et (juc l'autre 
porte encore en lui des germes de bien, ils sentit détruits parles conversations 
et les conseils du premier qui est le plus bardi et le plus criminel. C'est le con- 
tact de la peste qui vicie et infecte tout ce que son haleine efileure. 

•< L'image que présente le ferrement de la chaîne est donc surtout celle d'une 
parfaite insensibilité : encore si cette insensibilitc' apparente dénotait un déses- 
poii- caclii', si sous ce manteau d'audace et de révolt.inte elTronterie ou pouvait 
deviner le repentir ou du moins le regret de la vie passée! Mais non ! Le plus 
grand nombre sent moins l'horreur de sa position que cette fouie indiderenle 
et curieuse qui, elle, ne peut élre témoin insensible dune scène dégradante [lour 
notre espèce. (1) » 



Souvent moine, au moment où le public se retirait, les forçats se 
levaient, les cordons se rattachaient par les mains et, tout à coup, for- 
maient une ronde. Alors un d'entre eux chantait une chanson de lta.i:iie, 
une romance d'argot dont chacun répétait en chœur le refrain : 



La l'haine 
C'est la grêle ! 
Mais c'est égal. 
Ça n'fait pas d'mal ! 



1. Amperl. — Dayivs, inimms cl rniiitiuls, I. I", y. 110-117. 



94 HISTOIRE DE BICÈTRE 

Nos habits sont écarlates, 
Nous portons au lieu d'chapeaux 
Des bonnets et point d'ciavates . 
(,'.a fait hross'pour les jabots. 
Nous aurions tort de nous plaindre. 
Nous somm's des enfants gâtés 
Et c'est crainte de nous perdre 
Que l'on nous tient enchaînés. 
La chaîne, etc.. 

Nousf'rons de belles ouvrages, 
En paille ainsi qu'en cocos 
Dont nous ferons étalages 
Sans qu'nos boutiqu's pay'd'impôls ; 
Ceux qui visitent le baigne 
N's'en vont jamais sans ach'ter. 
Avec ce produit d'I'auliaine 
Nous nous arros'rons l'gosier. 
La chaîne, etc.. 

Quand vient l'heure d's'bourrer rvcntie, 

En avant les-z haricots ! 

Ça n'est pas bon, mais i;a rentre 

Tout comme le meilleur fricot. 

Not'guignon eût été pire 

Si, comm'de jolis cadets. 

On nous eût fait raccourcire 

A l'abbaye d'Mont-à-r'gret. 

La chaîne, etc.. (1). 



Certes ce devait être terrible d'assister h de semblables scènes, heu- 
reusement depuis un demi-siècle disparues. Au moment du ferre- 
ment des chaînes, des témoins oculaires ont remarqué que plusieurs 
forçats pleuraient... Ces pleurs n'auraient-ils pas dû suffire à convaincre 
qu'ils n'étaient pas tout à fait perdus''... Hélas, ces pauvres hères 
étaient non seulement la risée de leurs compagnons de chaîne, mais 
encore abreuvés d'outrages par les féroces argousins qui rivaient leurs 
fers. 

Vers le soir, les gardes chiourmes distribuaient le dîner. Les forçais 

l. Extrait des Mémoires de Vidocq. 



IIISTOIHE DK lilCÊTHE 95 

niangeaieiu assis par terre. Une fois le repas terminé, onjetaitdela paille 
sur le pavé pour leur perniettre de dormir. Il n'étaitguère possible àces 
malheureux de goûter le s^juimeil ; à côté d'eux, des compagnons ivres 
hurlaient des chansons obscènes, d'autres criaient ou se battaient. Et 
parfois, quand le calme semblait rétabli, les argousins venaient visiter 
les dormeurs pour s'assurer qu'ils ne limaient point leurs fers. 

Au point du jour, entraient dans l'enceinte de longs chariots sembla- 
bles à peu près aux fardiers employés pour le transport des grosses char- 
pentes. Une barre de fer horizontale séparait en deux ces chariots. Les 
prisonniers venaient s'asseoir les jambes pendantes, dos à dos, treize 
à droite et treize à gauche. Chaque collier était rattaché à la barre de fer. 

Alors le signal était donné. Gendarmes et argousins mettaient le 
sabre à la main, les chariots roulaient, les portes de Bicètre s'ouvraient 
et la chaîne commençait son triste chemin. On allait d'étape en étape. 
Les gardes chiourmes marchaient à pied. Quelquefois le cortège cou- 
chait dans les granges, bien souvent en plein air. On n'avait pas seu- 
lement eu la pitié d'établir assez de lieux de dépôt sur les routes. Il 
fallait par les temps les plusrigoureux quolesforçats se déshabillassent 
au milieu des champs, à la vue d'une populace avide, qu'ils subissent 
les examens les plus indécents, exécutasseat les évolutions les plus avi- 
lissantes (1). 



i. Nous croyons devoir rapporter ici cette saisissante paye de V. HuGii,dans Le dernier 
jour d'un condamné : 

« Jusiju'alors le temps avait été assez beau, et, si la bise d'octobre refroidissait l'air, 
de ti'uips en temps aussi, elle ouvrait dans les brumes grises du ciel une crevasse par 
où tombait un rayon de pluie. Mais à peine les forçats se furent-ils dépouillés do leurs 
haillons de prison, au moment où ils s'otîraient, nus et debout, à la visite soupçon- 
neuse des gardiens et aux regards curieux dos étrangers qui tournaient autour d'eux 
pour examiner leurs épaules, le ciel devint noir, une froide averse d'automne éclata 
brusnuementet se déchargea à torrents dans la cour carrée, sur les têtes découvertes, 
sur les membres noirs et nus des galériens, sur leurs misérables savons étalés sur 
le pavé. 

..< En un clin d'œil, le préau se vida de tout ce qui n'était pas argousins ou galériens. 
Les curieux de Paris allèrent s'abiiter sous les auvents des portes. 

«Cependant la pluie tombait àtlots. On ne voyait plus dans la cour que les forçais nus 
et ruisselants sur le pavé noyé. Un silence morne avait succédé à leurs bruyantes bra- 
vades. Ils grelottaient, leurs dents claquaient, leurs jambes maigries, leurs genoux 
noueux s'entrechoquaient et c'était pitié de les voir appliciuer sur leurs membres bli'us 
ces chemises trempées, ce? vestes, ces pantalons dégouttants de pluie. La nudité eût été 
meilleure . • 



96 inSTOlRK I)K IMCÉTRE 

La dernière chaîne partie de Bicétre s'est mise en route le 19 octo- 
bre 183G. On la lit partir le soir, aux llarabeaux, pour éviter la foule 
des curieux. Elle contenait 172 condamnés; parmi eux, le fameux 
abbé Delacolonge (1). A partir de cette époque, le transfert des forçats 
au bagne cessa d'avoir lieu de cette façon barbare. La chaîne fut rem- 
placée par les voitures cellulaires. 

1. « Les curieux cherchaient Delacolonge. Celui-ci s'était enveloppe J"un manteau 
et les curieux |irireiit ]iour lui un autre condamné qui pour les mieux tromi)er leur 
donnait sa bénédiction. Le cortèj^e étant destiné au port de Brest prit la route de Ver- 
sailles... » 

Souvenirs historiques du pcre Richard, déjà cité. 




i^-rniu rj,'St^ 



•'"■■"IJ 









I si 



^ I 






CHAPITRE XI 



Les prisonniers depuis 1792 jusqu'en ISiîG. — Population. — Travailleurs et non tra- 
vailleurs. — Ateliers. — Régime Je la prison. — Infirmeries. — Le parloir. — La 
chambre des morts. 



Avant 1792, la population générale de la prison de Bicêtre était 
calculée sur 700 individus dont à peu près 150 extra muros et le reste 
dans l'enclos principal, savoir : 



„ , î Knl'auts de la Correction. ... 80 

Extra muros J ,, . , „ i ., , -o 

( Pensionnaires du drana-l'uits. /- 

/ Infirmeries i.'iO 

Intra muros } Force 150 ^ 548 

( Cabanons 248 

Total ~ 7ÔÔ 

Ce nombre du reste, était un maximum. En 1792 le nombre des 
prisonniers ne dépassait pas 500 y compris les enfants (I). 

Bientôt Bicêtre reçut toute espèce de condamnés et, non content 
d'être l'antichambre du bagne, il enferma dans ses cachots les condam- 
nés à mort. D'un autre côté, l'hospice prit possession du bâtiment de la 
Correction, le dortoir du Grand-Puits fut évacué, les prisonniers ren- 
trèrent dans l'enceinte de la prison. L'excédent de monde devint consi- 
dérable ; on dut, pour trouver à placer et à coucher tous les détenus, se 
servir des endroits les moins aisés et les plus malsains. Les infirmeries 



I . Chiffre exact : 443, 



100 HISTOIRE DE BICÊTRE 

se remplirent de malades qui autrement auraient conservé la santé. Le 
scorbut surtout fit de grands ravages. Le défaut d'air, l'humidité 
des cabanons, la malpropreté contribuèrent à le propager parmi les 
détenus. En 1810, il fut un moment où presque toute la prison eut la 
gale. 

Tousles prisonniers étaient classés en deux séries : Les Travailleurs 
et les non-Travailleurs. Au bâtiment de la Force ils étaient presque 
tous employés dans les ateliers au nombre de neuf, savoir : 3 ateliers 
de boutons de métal, 1 de cordonnerie, 1 de bonneterie, 1 de 
tissage, 1 de tailleurs d'habits, 1 de tresse de paille pour chapeaux 
de femme, 1 de tabletterie. — La filature de laine occupait toute la 
Correction, et un quatrième atelier de boutons de métal était établi 
dans un corridor du bâtiment des cabanons. 

En travaillant douze à treize heures par jour, le prisonnier gagnait à 
peine quelques sous. Un système inique lui enlevait les trois quarts de 
son gain. En effet, sur le produit des ateliers, il était prélevé d'abord 
un tiers pour le gouvernement. Sur les deux autres tiers, on distrayait 
le montant des fournitures, le reste était divisé en deux parties dont 
l'une formait la réserve de l'ouvrier et on lui en tenait compte à la 
libération de sa peine ; l'autre lui était donnée comptant. Cependant, on 
faisait encore avant de la lui payer, par quinzaine, une distraction de 
quinze centimes par francs de la masse totale. Cette retenue servait 
au gouvernement d'indemnité, pour le supplément de vivres, pour le 
coucher et le linge fourni aux détenus dès leur entrée à l'atelier. Il 
ne restait guère aux ti-availleurs plus de quarante à quarante-cinq cen- 
times par jour. Tous les travailleurs n'allaient pas aux ateliers. 72 
étaient occupés au manège du Grand-Puits, payés à la tâche (1). 

Enfin, surtout dans les cabanons, d'autres se livraient aune petite 
industrie très productive. C'était la fabrication d'objets en paille, boîtes, 
étuis, paniers, toilettes, etc.. Depuis longtemps en effet, devant les ca- 
banons, s'étaient installés des marchands de comestibles de toute sorte 
qui vendaient aux prisonniers des denrées autorisées par l'administra- 
tion. Les détenus leur vendirent ces objets de paille que les particuliers 

1. Voir plus luiii, notre chapitre sur le Gnuni-l'uits. 



lIISTOHiK 1)K niC.t>,TIÎE |(|| 

achetèrent. Les cabanons donnant sur la rue devinrent l'entrepôt de la 
fabrication. Le prisonnier qui avait quelques fonds d'avance, faisait tra- 
vailler dix ou vingt de ses compagnons. Pour peu que la localité le favo- 
risât, il arrivait k monter une véritable entreprise. Des barreaux du rez 
déchaussée où se trouvaient les marchands en détail jusqu'au quatrième 
étage où se trouvaient les ouvriers, les uns correspondaient avec les 
autres au moyen de miroirs attachés à leur lucarne. Les prisonniers des- 
cendaient les ouvrages par une petite poulie iixée en dehors de leurs 
barreaux. La valeur du bibelot vendu était de même remontée. Ce genre 
de travail était à Bicètre poussé jusqu'à la perfection. Beaucoup 
d'échoppes étaient ornées avec goût et avaient des étalages magni- 
fiques. 

Dès qu'un prisonnier venait pour la première fois habiter un caba- 
non, il n'était pas rare de le voir dans les premiers jours triste et 
morose, eflrayé de la solitude. Après les premiers jours venaient les 
criailleries, les jurements, les menaces, les pleurs. Tout était inu- 

l-i'e Alors venait la réflexion. Il entendait, à côté, des compagnons 

d'infortune chanter et rire et chez qui se débouchait la bouteille. 11 
apprenait par les gardes que ces avantages étaient le fruit d'un com- 
merce productif. Aussi ces hommes,fussent-ils même les audacieux les 
plus redoutables, devenaient-ils bientôt paisibles et successivement se 
faisaient ouvriers, fabricants ou marchands, selon l'emplacement du 
corridor ou du cabanon qui leur avait été accordé. Toute leur turbu- 
lence se portait vers le travail et l'activité commerciale (1). 

Chaque détenu valide recevait par jour pour sa nourriture 720 
grammes de pain bis (seigle et farine), les malades, les septuagénaires 
et les infirmes, 500 grammes de pain blanc (froment pur). Le détenu 
non-travailleur avait par jour un demi-litre de soupe à la Rumfort, les 
travailleurs, les garçons de guichets, les porteurs, recevaient en plus 
125 grammes de viande cuite et désossée, et un demi-litre de bouillon 
gras, avec légumes, les dimanches et les jeudis; les autres jours de la 



l. Mercier. — Le TableaiK'^ Paris. — I{clation ,lu |irip IJirliard, Soiivmi 
qut's, eu. (Bibl. Carnavalet.) 



102 HISTOIRE DE Rir.ÉTRK 

semaine on leur donnait en supplément un demi-litre de bouillon 
maigre et une portion de légumes d'un tiers de litre (1). 

Les convalescents recevaient chaque jour les distributions et la 
quantité de vin que comportait le cahier de visite. Les galeux n'avaient 
droit à aucune faveur, ils étaient, comme les non-travailleurs, nourris 
de pain et de la soupe à la Ruinfort. Le cuisinier recevait 38 centimes 
par jour de présence pour les malades, 13 centimes pour les ouvriers 
7 centimes pour les non-travailleurs. Le fain fourni par l'entreprise 
revenait à la maison à 15 centimes la livre. 

Les détenus valides couchaient deux par deux. Les non-travailleurs 
avaient une paillasse, une couverture, un traversin, une couchette 
ou un lit de camp, ils n'avaient point de draps. Seuls, les ouvriers 
en recevaient une paire, tous les mois. Ils avaient, outre la pail- 
lasse, un matelas. Les malades, les septuagénaires et les infirmes 
avaient deux matelas et deux couvertures. Le linge de corps était 
donné indistinctement à tous. On les en changeait tous les huit jours. 

L'uniforme dont chaque condamné devait se vêtir en entrant était 
lin pantalon de toile mi-partie gris et noir. Cet habillement devait 
durer deux ans, les bas, six mois. 

Avant 1792, les infirmeries des prisonniers étaient au nombre de 
cinq, situées dans le bâtiment de la Force : 

1° Saint-Lazare, au l*' étage, contenant 26 lits. 
2° Saint-Roch, au 2' étage, — 52 — 

3° Saint-Denys, au 3" étage, — 62 — 

40 Belle-Vue, d° — 20 - 

5° St-Germain, au 4' étage, — -14 — 



Total 174 lits 

Saint-Roch recevait les vénériens et les galeux; Saint-Denys, les 
scorbutiques ; les autres salles n'avaient point de destination spéciale. 
Dans aucune des prisons de Pai'is il n'y avait alors d'infirmeries. Dès 

I. 11 nous est, dillicile <le croire, quoi qu'en dise le père Richard, que la soupe des 
prisonniers fût meilleure que celle des autres pensionnaires de la maison. 



HISTOIRK |)K BIC.ftTRK 1 (IL! 

qu'un condamné tombait malade, soit à la Force, soit à la Tuur- 
nelle, soit à la Conciergerie, on le transportait à Bicêtre pour y être 
traité. 

— L'hôpital général agissait pour ses malades, eu sens diamétra- 
lement opposé, on s'en souvient. — 

Souvent il}- eut dans les infirmeries de la prison de Bicêtre plus de 
deux cents malades. On était obligé de mettre les lits dans le milieu 
des salles ou bien de rapprocher deux lits pour faire coucher trois 
individus (1). 

Après la révolution, ces infirmeries furent transformées en ateliers. 
Il n'en resta plus qu'une, suffisante pour les besoins de la prison. Un 
médecin et un chirurgien en chef visitaient les prisonniers chaque 
matin, recevaient ceux qu'ils reconnaissaient devoir y admettre, ren- 
voyaient ceux qu'ils jugeaient guéris. Un pharmacien libre était atta- 
ché à la maison, un bandagiste venait tous les mois. 

En aucune façon, et, sous aucun prétexte, les familles ne pou- 
vaient visiter les détenus à l'infirmerie. Seuls les valides pouvaient 
être appelés au parloir. 

Le parloir se trouvait cà l'entrée de la prison. Il se composait de 
deux grilles formées par d'énormes barreaux que recouvraient en outre 
un treillage serré de gros fils de fer. Ces deux grilles distantes entre 
elles de un mètre environ formaient couloir. Dans ce couloir se 
tenaient les gardes qui avaient conduit l'individu appelé et autorisé par 
l'administration à recevoir la visite de sa famille ou de ses amis. Ils 
assistaient à toute la durée de l'entretien. 

— a Ainsi, pas un baiser, écrit un visiteur (2), pas une étreinte de 
main ne devient possible entre le prisonnier et sa femme et ses enfants ! 
Et de telles précautions, une semblable rigueur sont nécessaires ; sans 
cela, une étreinte ou un baiser glisserait, dans la main ou dans les 
lèvres, une scie en ressort de montre, pour enlever la nuit, les barreaux 
et faciliter l'évasion du prisonnier ; un mot à l'oreille indiquerait les 
intelligences préparées au dehors. Car ce sont des hommes entrepre- 
nans et hardis que les détenus de la prison de Bicêtre, gens habitués 

1. Règlement de 1781. — Les prisonniers. — Iniirineries. — (Jliap. II, art. 21. (Arch. 
de Bicêtre). 

2. S. Henry Berthoud. — Dec. 1833, une visite à Bicêtre, Musi'e des familles. 



104 HISTOIRE DK lUr.ftTUK 

dès l'enfance au vol, à la prison, au langage et aux habitudes des 
bagnes, aux chances périlleuses de l'éTasion. » 

Aux heures de récréation, les prisonniers descendaient dans la cour 
Royale et, pèle-mèle, sous l'œil des gardes, jouaient, devisaient, cau- 
saient politique, ne se doutant pas pour la plupart que, sous leurs pieds, 
se trouvaient jadis les terribles cachots noirs. — En 1831, on prétend 
que le principal objet des conversations des détenus était un buste 
de Louis-Philippe placé au-dessus de la porte d'entrée principale. Les 
uns voulaient le faire disparaître, d'autres le maintenir. 

Ce buste avait été inauguré dans des circonstances assez bizarres. 
« Le jour de la fête de la reine, en 1831, les prisonniers jouèrent la 
comédie sur un théâtre construit dans la cour. On représenta les Dan- 
gers de l'Inconduile, mélodrame de l'Ambigu, les Ouvriers, vaudeville 
des Variétés et une pièce de circonstance dont l'auteur était un forçat. 
Un détenu que sa bonne conduite, son caractère loyal et son influence 
sur ses compagnons rendaient une sorte d'autorité dans la maison, 
s'était institué directeur de la troupe et avait garanti, sur sa responsa- 
bilité personnelle, qu'il ne se passerait aucun désordre. En effet, le 
spectacle fut très réussi, les dames, qui n'avaient point craint de se 
mêlera l'étrange auditoire, ne reçurent que des marques de respect, 
tous les prisonniers écoutèrent attentivement la pièce et, une fois le 
rideau baissé, chacun se laissa boucler paisiblement (I), » 

Un des endroits les plus lugubres de la prison était le cachot des 
condamnés à mort. On l'appelait la Chambre des morts. C'était un des 
cachots blancs de l'ancienne prison, dans lequel on avait placé un lit 
et une chaise. Le condamné restait enfermé jour et nuit dans ce caba- 
non qui recevait à peine d'air par un étroit soupirail. Il avait la camisole 
de force. Deux fois par jour, une heure le matin, une heure le soir, un 
garde, le sabre nu à la main, venait le chercher et le faisait promener 
dans une petite cour voisine delà chapelle. Il marchait à ses côtés, 
sans le quitter un moment des yeux ; l'heure de la promenade écoulée, 
on le ramenait au cachot. Sa nourriture était un peu plus soignée que 
celle des autres détenus, on lui donnait du rôti, de la salade et un 
demi-sep tier de vin, à chaque repas. 

1. s. Berthoud. —Déjà cité. 




14 



mSTOirîK DE lîICft-TRE 107 

Nuit et jour, un factionnaire était de garde devant la porte ; les 
yeux du condamné ne pouvaient se lever vers la lucarne carrée du sou- 
pirail sans rencontrer deux yeux fixes, toujours ouverts, toujours 
obstinément dardés sur lui. 

Le jour de l'exécution capitale, quelquefois la veille, on signifiait 
au condamné le rejet de son pourvoi en cassation. On le dirigeait à la 
amciei-fjerie. C'était là et non à Bicètre que se faisait la toilette. 

C'est de Bicêtre que partirent pour l'échafaud les quatre sergents de 
la Rochelle. De fameux bandits dont les causes sont devenues célèbres 
ontégalement été les tristes hôtes de cette maison : Castaing,Contrafatto, 
Roch,Daumas-Dupin,Benoit-Regès, Lacenaire, Avril, Papavoine, etc. 
Georges Cadoudal et ses huit complices habitèrent aussi les cachots 
de Bicêtre. La veille de l'exécutionon voulutsauver Cadoudal. Il refusa. 

La plupart, des cachots et des cabanons étaient couverts d'inscrip- 
tions, de dessins, de figures bizarres, de noms et de dates. En 1<S38, on 
voyait encore sur les murs des peintures très belles, entre autres le 
portrait d'un commissaire de police présentant un bouquet à une 
dame, mais un jour, ce portrait fut effacé par des visiteurs. Au. 
dessous était dessiné un chat; au-dessus une guillotine au moment de 
l'exécution (1). 

M. le docteur Bourneville, dans le cmnplc rendu du service des 
enfants idiots et arriérés de Bicêtre, pour l'année 1880, dit que, lors 
de la réfection des peintures des salles du bâtiment de la 5° division 
3' section (ancien pavillon de la Force), son surveillant, M. Agnus, 



1. Pt'i'e RicluiicJ. — Souvenirs hislnriijws. etc.. déjà cité. 

Victor Hugo, dans Le dernier jour d'un condamni, fait trouver par son héros les 
inscriiitions suivantes dans le cachot où il est enfermé : 

Amour pour la vie. — Le malheureux ne prenait pas un engagement pcjur longtemps. 

A côté une espèce de chapeau à trois cornes avec une petite ligure grossièrement des- 
sinée au-dessous, et ces mots : Vive TEmpereur! 1824. 

Encore drs cœurs enll.immés avec cette inscription caractéristique dans une prison: 
J'aime et j'adore Mathieu Uauvin, Jacques. 

Sur le mur opposé on lit ce nom : l'apavuinc, Le 1' majuscule est brodé d'arabesques 
et enjolivé avec soin. 

Un couplet d'une chanson obscène. 

Un bonnet de liberté sculpté assez profondément dans le mur avec ceci dessous : 
Bories, La République. 

Danton ISl.i; — Poulain t«lS; — Jean Martin 18-Jl ; — Castaing 182.'!. 



108 HISTOIRE DE BICÈTRE 

a relevé quelques inscriptions tracées par les prisonniers : Motte 
5 ans. — Laval 20 ans, condamné à 20 ans. — Perret 1790. — Canivet 
condamné à 5 ans de fer. 

Le 24 décembre 1836, une quarantaine de ces voitures que le pari - 
sien a surnommées panier à salade, s'arrêtaient à la porte de la prison 
de Bicètre. Une forte escorte de gendarmes les entourait. Elles péné- 
trèrent dans la cour royale. Un k un on y fit monter les prisonniers et, 
le soir, les -127 locataires de Bicètre étaient devenus ceux de la 
Roquette. 

L'administration des hôpitaux, après 35 ans d'instances, avait enfin 
obtenu la séparation du crime et du malheur. La prison de Bicètre 
avait cessé d'exister. 



CHAPITRE XII 



Les prisonniers cùlèbros. — Latiule. — Henri dit Foissy. — Le i'rév<it lie liiMuuiont. 
ftsseliii, — Hervag;iult, etc. 



I 

LATUDE 

Latude! — Ce nom éveillo dans la foule les idées les plus sombres 
et les plus pénibles. Il résume, en lui seul, toute la tyrannie de l'ancien 
régime des lettres de cachet. Ce martyre du pauvre écuyer jeté à la 
Bastille pour une innocente plaisanterie — l'envoi d'une boîte de poudre 
de riz à M'"' de Pompadour — laissé vingt-huit ans dans cette forteresse 
ou à Vincennes, s'évadant trois fois, se livrant ensuite lui-même à 
son cruel persécuteur, le lieutenant de police de Sartine, à son ennemie, 
la Pompadour, semble avoir incarné en lui toutes les souffrances et 
les douleurs des prisonniers d'État. La légende s'est emparée de son 
histoire. On a écrit un drame à grand spectacle : Laludc ou Trente- 
cinq ans de capiivilé, on a publié des mémoires souvent erronés sur son 
séjour k la Bastille et à Bicètre, mais il n'en reste pas moins acquis à 
la vérité qu'un homme, pour une peccadille digne à peine d'une répri- 
mande, a été oublié trente-cinq ans dans les prisons sans que jamais 
personne ne s'occupât de savoir la raison qui l'y faisait maintenir. 

Le roi donnait facilement, — il était si bon!... — sans compter, 
des blancs-seings à ses courtisans, (c Les commis des ministères, les 
maîtresses de ces commis, les amis de ces maîtresses, par obligeance, 
par égard, simple politesse, ol)tenaient, donnaient, prêtaient ces ordres 
terribles par lesquels on était enterré vivant. Enterré, car telle était 



110 HISTOIRE DE lîlCÈTRE 

l'incurie, la légèreté de ces employés aimables, nobles presque tous, 
gens de société, tous occupés de plaisirs, que l'on n'avait plus le 
temps, le pauvre diable une fois enfermé, pour s'occuper de son 
affaire (1). » 

On a dit que la prise de la Bastille n'avait servi à rien, que le 
peuple avait délivré seulement sept prisonniers, tous nobles, tous grands 
seigneurs, et qu'il avait mis en liberté ses ennemis. Non ! ce n'était 
pas la Bastille que le peuple attaqua le 14 juillet 1789, c'étaient toutes 
les bastilles. C'étaient les lettres de cachet, l'emprisonnement arbi- 
traire, c'était la royauté absolue qu'il combattait, ce fut eux qu'il 
détruisit. 

Et l'histoire de Latude, circulant de bouche en bouche, grossissant 
au fur et à mesure qu'elle était répétée, colportée, ne fut-elle pas une 
des causes inconnues, mais probables, de ce déchaînement formidable 
de la foule contre ce lieu maudit, terrible fantôme, hydre menaçante 
qui projetait son ombre immense sur l'un des quartiers les plus popu- 
leux et les plus vivants de Paris? Il n'y avait guère que des nobles à 
la Bastille et à Vineennes, mais partout ailleurs, dans les trente autres 
prisons de Paris et de la banlieue, des gens du peuple étaient aussi 
enfermés sans jugement. Sur la route de Fontainebleau, le vieux châ- 
teau de Winchester n'élevait-il point ses tourelles menaçantes?... 
N'était-il pas plus terrible et plus redoutable qu'au temps où il était 
hanté par le diable et par les sorcières?... 

Henry Masers de Latude était né en 1722, au château de Braiseich, 
près de Montagnae en Languedoc. Son père, le marquis de Latude, 
officier supérieur, le destinait au génie militaire et l'envoya étudier à 
Paris vers 1749. C'est alors que, pour attirer sur lui l'attention et la 
protection de M'"' de Pompadour, il eut la malencontreuse idée de lu' 
expédier par la posie une petite boîte en carton renfermant, dit-on, de 
la poudre de riz. Quelque temps après, il se rendit à Versailles décla- 
rer à la marquise qu'il avait surpris le secret de deux individus qui 
voulaient l'empoisonner. 

La supercherie fut vite éventée. A l'expression de la plus vive 

1. Michelet. — Histoire de la Révolution, t. I", p. 79. 



niSTOIRK DE Rir.ftTHK i\\ 

reconnaissance succéda le soupçon de la fraude. La Poinpadour de- 
manda au jeune écujer quelques ligues de son écriture. Elle fut recon- 
nue identique à celle de l'adresse mise sur la boîte. La preuve parut 
suffisante pour faire enfermer Latude à la Bastille. Au bout de quatre 
mois, on le transféra au donjon de Vincennes. Il s'en évada après 
quatorze mois de captivité. Une fois libre, il commit l'imprudence 
d'écrire au roi, et, dans un long mémoire, s'excusa de la faute qu'il 
avait commise, demandant que l'expiation fût considérée comme suf- 
fisante. Le roi répondit par un nouvel ordre d'arrêt. R,econduit à la 
Bastille, Latude y resta dix-huit mois au cachot, puis obtint la faveur 
d'une chambre, qu'il partagea avec un gentilhomme nommé d'Alègre, 
dont le crime était aussi d'avoir offensé M"" de Pompadour. 

Nouvelle évasion quelques mois après, nouvelle lettre de Latude. 
Cette fois c'était à M"" de Pompadour qu'il s'adressait. Elle le fit 
reprendre. Réintégré à la Bastille, Latude était transféré de nouveau 
à Vincennes, en 1764. Il s'évadait encore l'année suivante (1765). 

Cet esprit actif, ingénieux, qui, dans la prison, calculait si bien les 
chances d'év.^sion, combinait ses plans et arrivait à s'échapper des 
mains des geôliers, à corrompre les sentinelles, à donner le change à 
ses gardiens, semble, une fois libre, avoir perdu son adresse et son 
énergie. Une troisième fois encore, il se livre à ses persécuteurs. Non 
content d'écrire à M. de Sartine, il se rendit à Versailles, et c'est dans 
i'anticb ambre même du roi qu'on l'arrêtait à nouveau et qu'on l'expé- 
diait à Vincennes, où il fut mis au cachot. Il s'y trouvait on 1772, en 
même temps qu'un autre prisonnier célèbre qui, lui aussi, devait plus 
tard venir à Bicètre, Le Prévôt de Beaumont (1). 

Transféré en 1775 à Charenton, Latude retrouva, dans la maison 
de charité des frères de Saint-Jean-de-Dieu, son ancien compagnon 
d'Alègre devenu fou. 

En 1777, un ordre du roi le mit en liberté. Quinze jours après, un 
autre ordre le faisait arrêter à quelques lieues de Paris, tandis qu'il se 
rendait dans son pays, en Languedoc, et, cette fois, on l'amenait à Bi- 
cètre. 

Cette dernière étape dans les prisons fui pour Latude la plus 

I. Le Prévôt lie Beaumont. — Hislmrc de ma Captivité, p. 70. (Paris, l'9).) 



112 HISTOIRE DE nir.KTnE 

douloureuse de toules. Ou le séquestra dans l'endroit de la maison le 
plus infect, le plus humide. Cependant on lui laissa la liberté d'écrire. 
On vendait aux prisonniers des plumes et de l'encre, Latude s'en ju'o- 
cura, et dans les rares heures où le jour pénétrait dans sa prison, il 
écrivit l'histoire de sa captivité. 

< — Sans comptor les puces, les poux, les rats, j'avais bien d'autres ennemis 
à comliattre, dit-il en parlant de Bicètre (l),les plus cruels étaient rhuinidité et 
le froid. Dès rjue le temps devenait pluvieux, ou en hiver dans les moments de 
dégel, l'eau découlait de toutes parts dans mon ca(-lujt; j'étais accablé de rhu- 
matismes. Les douleurs qu'ils me causaientétaient si vives que j'étais quel(pie- 
fois des semaines entières sans me lever. Les veilleurs ne me donnaient pas de 
bouillon alors parce que je n'approchais pasmon écuelle du guichet ; ils jelniriif 
mon pain sur macouverture, et je restais en proie à mes tourments. 

■< Quand le froid vint, ce fut bien pis! La fenétn; de mon cabanon, armée d'une 
grille de fer, donnait sur le corridor, dont la muraille était percée précisément 
eu face, à la hauteur de dix pieds. C'est uniquomcntpar ce trou, qui était pareil- 
lement garni de barres de fer, que je recevais un peu d'air et de jour dans mon 
cachot: mais j'y recevais aussi la neige et la pluie. Je n'avais ni feu ni lumière, 
et je n'étais vêtu que du costume misérable de la prison. J'étais obligé de casser 
avec mon sabot la glace de mon seau et d'en mettre les morceaux dans ma bou- 
che pour me désaltérer. Alors je bouehai ma fenêtre, et ce fut bien autre chose! 
Ij'odeur des égouts, des tuyaux dont j'étais entouré m'étouffa bientôt. (Jet air lixé 
se condensait et me causait dans les yeux, dans la bouche et les poumons, d'hor- 
ribles cuissons. Dejiuis trente-huit mois que j'étais dans cet horrilile cachot, je 
souffrais la faim, le froid, l'humidité, j'y succomhai bientôt. 

« L'odeur infecte me venait de ces tuyaux où les infirmeries, situées au-dessus, 
jetaient les déjections elles saletés des scorbutiques. Il était impossible que les 
parties volatiles de ces excréments n'afieclassent pas mes poumons. Je finis par 
être scorlnitique moi-même. Le scorbut dont j'étais attaqué se déclara par une 
lassitude dans tous mes membres et des douleurs qui m'empêchaient de m'as- 
seoir et de me lever. En dix jours, mes jambes, mes cuisses étaient gonflées du 
double, depuis les reins jusqu'aux pieds ; mon corps était noir ; mes dents, cbraii- 
li'cs dans mes gencives, ne pouvaient plus broyer le pain. Déjà l'on ne me don- 
nait plus de nourriture; depuis trois jours j'étais à jeun. On me voyait moui-ir 
et personne n'y faisait attention! Mes voisins voulurent me parler, je ne [loiivais 
leur répondre; ils me crurent mort et appelèrent pour qu'on m'enlevât. Un vint, 
j'expirais. Le chirurgien me fit porter à linfirmerie. 

« La salle où l'on me mit s'appelait l'infirmerie de Saint-Roch. A l'une des 
extrémités de cette salle sont des malades de la syphilis, non pas seuleiuent ceux 

l.,MémoiiT> do Henry Mascrs de Latude, .Tncien ingénieur, prisonnier pendant 
■1.) ,ins à l,a liaslille, à Vincennes et à liicètrc. Nouvelle iHlition revue et au;^mentée (s(t') 
par le citoyen Thierry, i vol. in-S", Paris, l"'.i:î, chez batuJe à l'abbaye de l'anlhéraont, 
Ucsenne et Uernu',lib. cdil. Palais de rKgalito et chez les marchands de nouveautés. 



H ISTdIRE DE liirf'THK 1 1 •> 

de BiciHrr, mais coux de toutes les prisons. Le reste de la nalli' csl coiisacn' aux 
scorbutiques. Quand le nombre en esttrop considérable, on met les lits près l'un 
de Tautre, on pose les matelas en travers, on entasse les malades les uns sur les 
autres (1). L'un expire à droite, celui de gauche est déjà mort, et les survivants 
promènent sur ce spectacle leurs yeux de douleur. 

11 est impossible que les draps qui ont servi au traitement d'un scorluitique 
puissent jamais devenir propres et blancs. A Bicétre, on les laissait sous le ma- 
lade pendant toute la durée de ce traitement, quelquefois six mois. Les draps 
s'imprègnent alors de styrax, de la sueur du malade et de la substance de son 
mal. Ils ne sont bientôt plus qu'un fumier infect, et dans cet état, on avait l'atro- 
cité de les faire servir pour un autre. On les passe dans l'eau, il est vrai, ou dans 
de mauvaises lessives ; mais ces draps ainsi pourris seraient bien vite déchirés si 
on ne les lavait avec beaucoup demt'nagements, et on en use le moins possible 
à Bicèlre. D'ailleurs, après un premier traitement, ces draps, imprégnés de styrax, 
d'onguents, sont à peu près comme un emplâtre, et on avait bien soin de ne pas 
trop délayer cette graisse qui leur donnait plus de corps ! C'est dans cet état qu'on 
les délivrait au malheureux qui, pendant plusieurs mois encore, devait les bai- 
gner de ses larmes. 

« Quant aux infirmiers de la prison, les économes se gardaient bien de pren- 
dre, pour en faire les fonctions, des gens qu'il eût fallu payer; n'avaient-ils jias 
dans les salles de force une foule d'hommes vigoureux qui, échappés du gibet ou 
de la roue, se trouvaient trop heureux de n'être soumis qu'à soigner et garder les 
malades! C'étaient donc des prisonniers de cette classe qu'on chargeait de ces 
fonctions à Bicétre. Quels soins attendre de pareils êtres! 11 y en avait deux par 
salle d'infirmerie: leur payement consistait en une double portion de pain et di' 
viande, et en tout ce qu'ils pouvaient voler aux malades, c'est-à-dire tout ce que 
ceux-ci possédaient (2). » 



On a dit qu'il est des patients qui lasseiu leur bourreau parce 



1. Ceci est rigoureusement exact. 'Voici en efTet ce que nous Hsons dans le lèiilement 
de Bicétre en 1781, chapitre 11% art. 21«. — Infirmeries : 

L'infirmerie de Sainl-Roch est au deuiième étage. Elle est en deux parties. Dans la 
première sont difTérentes sortes de maladies et dans la deuxième sont ceux qui sont 
traités de la maladie vénérienne et de la gale 

Quand le nombre des malades est trop grand, on est obligé de mettre des lits dans 
le milieu des salles. A mesure que le nombre augmente, on est forcé de mettre les 
malades coucher trois dans deux lits que Ion apjiroclie l'un conirc l'antre, do 
m^me quand le nombre diminue on rélaldit les choses au fur et à mesure, dans l'état 
ordinaire. [Archives de Bicrtre.) 

2. Rè;ilement de 1781, chap. II^ art. 21» : « Il y a en outre dans chaque infir- 
merie, un infirmier qui est prisonnier, pour administrer aux malades les drogues, 
les tisanes, bouillons et généralement tout ce qui est ordonné par le chirurgien. 
Les infirmiers ont double portion: unp chopiue de vin par jour, en nature; sun^ 
gages. » {Archives de Bicélre.) 



110 HISTOIRK DE lilCÈTRE 

qu'ils ne peuvent point mourir. Latude était certainement de ceux-là. 
Guéri du scorbut, malgré le manque complet de soins, il rentra dans 
son cabanon et écrivit un mémoire au roi. Il parvint à corrompre un de 
ses geôliers et le chargea de l'adresser au monarque. Le porte-clefs 
se grisa en route et perdit le mémoire. Une femme le ramassa, le lut. 
Elle frémit d'indignation et s'empressa d'agir. Elle ne connaissait pas 
le prisonnier, mais elle vit un homme à sauver, un acte de justice et 
d'humanité à accomplir. Elle l'accomplit. Pourquoi? dans quel but? 
Par amour du prochain, par haine de l'injustice. Un homme aurait peut- 
être haussé les épaules et jeté le papier au feu. Une femme agit à 
l'instant. N'y a-t-il point dans le cœur des femmes des trésors de man- 
suétude? 

« M""' Legros était une pauvre petite mercière qui vivait de son 
travail, en cousant dans sa boutique; son mari, coureur de cachets, 
répétiteur de latin. Elle vit avec un ferme bon sens ce que les autres 
ne voyaient pas ou ne voulaient pas voir : que le malheureux n'était pas 
fol, mais victime d'une nécessité aflreuse de ce gouvernement, obligé 
de cacher, de continuer l'infamie de ses vieilles fautes. Elle le vit et 
elle ne fut point découragée, effrayée. Nul héroïsme plus complet, elle 
eut l'audace d'entreprendre, la force de persévéï'er, l'obstination du 
sacrifice de chaque jour et de chaque heure, le courage de mépriser 
les menaces, la sagacité et toutes les saintes ruses pour écarter, dé- 
jouer les calomnies des tyrans. 

« Trois ans de suite, elle suivit son but avec une opiniâtreté inouïe 
dans le bien, mettant à poursuivre le droit, la justice, cette âpreté 
singulière du chasseur ou du joueur, que nous ne mettons guère que 
dans nos plus mauvaises passions. Tous les malheurs sur la route, et 
elle ne lâche pas prise. Son père meurt, sa mère meurt; elle perd son 
petit commerce; elle est blâmée de ses parents, vilainement soupçon- 
née. On lui demande si elle est la maîtresse de ce prisonnier auquel 
elle s'intéresse tant. La maîtresse de cette ombre, de ce cadavre dévoré 
par la vermine ! 

a La tentation des tentations, le sommet, la pointe aiguë du cal- 
vaire, ce sont les plaintes, les injustices, les défiances de celui pour 
qui elle s'use et elle se sacrifie. Grand spectacle de voir cette femme 
pauvre, mal vêtue, qui s'en va do porte en porte, faisant la cour aux 



Il I Sliil HK l)K ItIC. KTIiK 1 1 7 

valets pour entrer dans les hôtels, plaider sa cause devant les j^Tands, 
leur den:\ander leur appui fl ). « 

M"° LegTos avait pour mari un honnête homme. Tl s'associa à sa 
tâche. Il alla voir d'abord le président de Gourgues, dont le nom était 
écrit sur le mémoire. Le président le reçut froidement et ne voulut 
pas s'intéresser à celui que l'on considérait comme un fou dangereux. 
M'"° Legros ne se découragea pas. Elle alla à Bicêtre, visita Latude 
dans son cabanon, lui dit d'espérer, luifit parvenir du pain blanc et de 
l'argent, et s'adressa au vicomte de la Tour du Pin, le priant d'inter- 
céder auprès du lieutenant de police Le Noir. Celui-ci la fit venir, la 
menaça 111a trouva immuable. Les contradictions mèmesde ses réponses 
l'encouragèrent. — « Si Latude est coupable d'un crime, dit-elle, qu'il 
passe en jugement! » 

« — Par bonheur, dit Mirhelet, on lui ménagea l'appui de M"" Dii- 
chesne, femme de chambre de Mesdames. Elle part pour Versailles, a 
pied, en plein hiver, elle était grosse de sept mois... La protectrice 
était absente, elle court après, gagne une entorse, et elle n'en court 
pas moins. M™" Duchesne pleure beaucoup, mais, hidas! que peut-elle 
faire?... Une femme de chambre contre doux ou trois ministres, la 
partie est forte! Elle tenait on main la supplique ; un abbé de cour qui 
se trouve là la lui arrache des mains, lui dit qu'il s'agit d'un enragé, 
d'un misérable, qu'il ne faut pas s'en mêler. 

(c II suffit d'un mot pour glacer Marie-Antoinette, à qui on en avait 
parlé. Elle avait la larme à l'œil. On plaisanta. Tout finit... » 

Gracier Latude, du reste, c'était perdre la Bastille. Louis XVI, si 
bon qu'il fût, tenait à la Bastille, n'était-ce T^ointYiiislrumentum re<j)ii / 
— Lorsqu'on lui parla du prisonnier de Bicêtre, le roi répondit qu'il 
serait dangereux de rendre cet éncrgumène à la société. Il repoussa la 
requête que le cardinal de Rohan lui présenta, au nom de la commis- 
sion des grâces, instituée à l'occasion de la naissance d'un dauphin. 

(c Mais ce qui ne se fait par le roi, se fera malgré le roi. M"* Legros 
persiste. Elle est accueillie des Condé, toujours méchants et grondeurs ; 
accueillie du jeune duc d'Orléans, de sa sensible épouse, la fille du bon 
Penthièvre, accueillie des philosophes, de M. le marquis de Condorcet, 

I, Mii-h.lrl. ~ Wsiniir '!,■ hi Hrrnluliiu,, I. j-'', ji. H:i-Si. 



H s H I s T O I R R n E R I r. ft T R E 

secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences, do Dupaty, de 
Villette, quasi-gendre de Voltaire, etc., etc. 

« L'opinion va grondant, le flot, le flot va montant. Necker avait 
chassé Sartine; son ami et successeur, Le Noir, était tombé k son tour... 
La persévérance sera couronnée tout à l'heure. Latude s'obstine à vivre 
et M"" Legros s'obstine à délivrer Latude. L'homme de la reine, Bre- 
teuil, arrive en 83, qui voudrait la faire adorer. Il permet à l'Académie 
de donner le prix de vertu à M"" Legros, de la couronner, à la condi- 
tion singulière de ne pas motiver la couronne (1). » Enfln le 18 mars 
1784, Latude obtenait définitivement sa liberté, sur l'ordre du baron 
de Breteuil. Le libérateur véritable, c'était l'opinion publique (2). 

Nous avons dit en commençant que cette longue captivité d'un 
homme, coupable tout au plus d'un manque de respect à la maîtresse 
d'un roi, avait fait naître de nombreuses légendes. 11 est un point que 
nous tenons à réfuter (3). 

Un volume populaire, les Causes célèbres, fait enfermer Latude à la 
Bastille et à Vincennes sous le nom de Danry; à Charenton, sous 
celui de Danger; à Bicètre, sous celui de Jedor. Or Le Prévôt de 
Beaumont, dans l'histoire de sa captivité, citant les prisonniers détenus 
avec lui à Vincennes, ne parle nullement du pseudonyme de Danry 



1. Michelel. — HiMnire ,1c la Rcvùlutimi, t. I", p. 83. 

2. M"" Legros no fut pas couronnée par l'Académie en 1783, mais elle le fut l'année 
suivante. Le 2,'i août 1784,1a docte assemblée lui décerna un des premiers prix de 
vertu de la fondation de M. de Montyon. 

En 1792, l'Assemldée nationale accorda à Latude un secours de 3.000 francs. En 1703, 
les héritiers Pompadour furent condamnés à lui payer 60.000 livres sur lesquelles il 
ne toucha que 10.000. Il mourut en 1805. 

3. Nous avons cité un des passages des Mcmnires de Afasprs de Latude parce qu'il nous 
a été permis d'en vérilier l'exactitude. Il y a néanmoins beaucoup d'exagération dans ce 
livre. Latude appelle son cabanon, cachot. Qu'aurait-il dit s'il avait habité l'un de ces 
antres infects, humides et sombres de la vieille prison de Bicètre?... Exagération à part, 
exagération pardonnable d'ailleurs, l'hivitoire de Latude n'en reste pas moins l'une des 
preuves les plus accablantes de l'atrocité do l'ancien régime du bon plaisir. Nous som- 
mes de ceux qui n'avons pas ajouté foi à son évasion ijuasi-miraculeuse de la Bastille 
et cependant que dire devant cette aftirmation d'un contemporain : 

« Peu de jours après la prise de la Bastille, allant visiter le Musée du Louvre, je vis 
Latude, expliquant à une société l'usage de son échelle suspendue à un mur et compo- 
sée de débris de linge et de morceaux de bois, ouvrage, Iruit de ses longues veilles et 
de sa patience. » Souvenirs historiques, etc., par le père Richard. 

P. B. 



IIISTolliK DR lîlC.KTHI': 



119 



donné à Latiule. De plus, le nom de Jedor n'existe nullement sur 
les registres de Bicêtre de 1730 à 1777, et à <;ctte date, le prison- 
nier est bien inscrit sous son véritable nom, ainsi que le prouve le 
relevé suivant de la page du livre d'.'crou dont nous avons donné le 
fac-similé, page 113. 













Soi Lilc^.'f mars 1781 




Du 2 août, 1777 


en vertu d'un or- 




S' Henry MASERS de LATUDE 


dre du lioy, donné 
a Versailles, le IS 


CAliA.NU-NS 


rcuyri-, yarcou, ii.i all^, de Moiitaf^nao, en 


du dit, conti-esi^né 




LaiiL;ui/doi-. 


liaron de Breteuil, 
ixilc à Monta- 




l)rdi<: ihi W,i/ 


guac, lieu dr sa 






naissance. 



H E N K Y DIT F (3 I S S Y 



Nous devons à l'obligeance de M. Cousin, bibliothécaire de la ville 
de Paris, au musée Carnavalet, la communication d'une curieuse bro- 
chure intitulée « le Diable boiteux àBicêtre, à la découverte d'un prison- 
nier d'Etat qui y est détenu depuis vingt et un ans (1). » 

C'est l'histoire de la captivité d'un malheureux courtier, condamné 
à mort pour duel, dont la peine fut commuée en celle d'une détention 
perpétuelle, et qui, malgré la Révolution, vit sa peine maintenue et fut 
incarcéré à nouveau à Bicêti'e. E'auteur anonyme de cette brochure 
s'étend dans force détails oiseux qui fatigueraient nos lecteurs. Nous 
empruntons seulement à son histoire les détails essentiels qu'il nous 
a été permis de vérifier sur les registres de Bicêtre. 

François-Nicolas Henry dit Foissy (et non Foissey comme dit la 
brochure), était issu de l'illustre et infortuné baron de Goertz, gentil- 
homme suédois, décapité à Stockholm, après la mortdeCharles XII, dont 
il était le favori, « crime impardonnable aux yeux de ceux dont il entra- 
vait l'ambition ». L'aïeul du prisonnier suivit la mauvaise fortune du 
roi de Pologne, Stanislas Leczinski. Devenu duc de Lorraine et de Bar, 
le père du prisonnier occupait une des premières places à la cour, où 
naquit Henry dit Foissy, en 1755. Sa mère mourut en 1766, son père 
en 1772. 

Maître à dix-huit ans d'une honnête fortune, l'amour lui tourna la 
tète, un goût particulier pour la dépense, trop de facilité de ses tuteurs 
lui firent dissiper, en moins de deux ans, la majeure partie de ses 
biens avec l'objet de ses feux. Pour cacher à ses compatriotes l'indi- 

t. De riiupriiMcrie Aufiuslus. nie ili' l;i Puirheminerie. — Musée C;u'iia\alef, 14428, 
in-8". 



MIsmiUK l)K lilCKTliK 121 

gence qui le menaçait, il voyagea en Brabant,, ou Hollande, entiu arriva 
à Paris. 

Choisi par le commerce de Lyon, pour présenter à la cour les nou- 
veaux dessins des fabriques, il s'ac({uitta pendant près de trois ans, à 
Versailles, de cette mission, à la grande satisfaction des princes et des 
princesses. M""' Clotilde, mariée au prince de Savoie, désira l'avoir 
près d'elle. Il partit en avril 1778 pour C]iamb6ry,en passant par Lyon, 
pour recevoir les ordres de ses patrons. 

Pendant (|u'on lui préparait son travail et qu'on liquidait ses cumptes, 
il eut l'idée d'aller jusqu'à Marseille. Danscetle ville, à la sortie d'une 
partie de plaisir, il provoqua un Italien (.'t le blessa grièvcuneut eu duid. 
Seize jours après son adv(!rsaire mourait de ses blessures. 

Le parlement d'Aix s'émut et tit une enquête. Les partisans de 
l'Italien firent des rapports avec une mauvaise foi insigne. Foissy 
fut condamné à mort, et do suite, obtint des lettres de grâce du roi, 
portant commutation de sa peine en une prison perpétuelle. La 
malheureuse compagn(; de son inlortune mourut de chagrin Tannée 
suivante (mai 1770). 

Conduit d'abord au château d'If avec 1,2<I() livres de pension, à 
Saint-Pierre-le-Canon avec S0(^ livres, il fut enfin amené à Bicétre, 
du fond de la Provence, avec pension do 2<X) livres, et toujours 
aux Irais de la maison, jiar ordre du roi, ainsi conçu, en date du 
22 mai 1779 : 

De par le Roy 

C.liers et liien auiés, nous vous mamloas i.'l (inlunniuis de recf voir à l'héjutal 
le nommé l<^oissy, et de l'y garder jusnu'à nouvel ordre de notre part, au moyen 
de la pension de 200 livres ([ui sera payée par le S' ***; si n'y faites faute, car 
tel est noire bon plaisir. 

Uiimu' à Versailles Ir "if mai 177!). 

Sigui'' : Lm'is. 

I-^I [lins ])a,s: AjiEf.nT. 

Foissy fut admis à Bicétre le IS septembre de la même année. 

A peine arrivé dans cette maison, il chercha et parvint à captiver 
la bienveiilanc(^ de ses chefs. Dans son cabanon, il composa de,s ou- 
vrages. Un de ses amis les plaçait à Paris et à la cour. Les principaux 

16 



122 HISTOIRIÎ DE FilCÈTRE 

furent : l'État militaire de France; l'Etat de la marine; l'Etat dn clergé; 
la Balance du commerce et les Changes, l'Etat des finances sous Necker et 
Calonne, etc., etc. 

Son ami les lui payait à volonté. Pendant douze ans, il s'occupa de 
ces divers objets, qui lui rapportèrent beaucoup d'argent en même temps 
que son ami arrivait à une fortune assez considérable. 

Les cinq dernières années avant la Révolution, il s'était lié avec 
Mazersde Latude, « si connu par ses mémoires et l'échelle ingénieuse 
« avec laquelle il s'était évadé de la Bastille, et qui, depuis, a été déposée 
« au Muséum. Confrères en Archimède, ils avaient de concert présenté 
« au gouvernement, lors du siège de Gibraltar, un projet de batteries 
« flottantes incombustibles..., une pompe foulante et aspirante qui a 
« mérité le suffrage de l'Académie française et a valu la liberté à La- 
ce tude. » 

Le but du prisonnier était d'obtenir sa liberté. Pendant douze ans, 
son ami \o. leurra d'espérance. Enfin la Révolution amena l'abolition 
des ordres du roi : lettres de cachet, lettres de grâce, etc., et toutes les 
maisons de force furent ouvertes. On n'accorda à Foissy qu'une liberté 
provisoire, d'abord la liberté des cours de la maison, puis enfin, on 
lui permit de prendre un appartement à Paris, à charge de rentrer 
tous les soirs àBicêtre. 

Devenu libre ou à peu près, il composa d'autres ouvrages, voyagea 
de 1791 à 1792 à Bordeaux, Nantes, la Rochelle, Lyon, Marseille, 
mais vécut en quelque sorte ignoré. Ses livres lui rapportaient de neuf 
à dix mille livres. Enfin, sur les instances d'un nommé Proly, chef de 
l'administration des subsistances, Foissy se décida à entrer dans 
l'administration. Mais Proly fut guillotiné, et Foissy, incarcéré comme 
suspect, resta onze mois à Bicètre. La chute de Robespierre le sauva 
encore une fois. Désireux de se faire oublier, il prit un logement 
ignoré, derrière les Gobelins. 11 y coulait des jours paisibles, employés 
à la philosophie, à la culture de son jardin et à ses ouvrages, entouré 
de la considération de ses voisins et de l'estime générale. Il fut même 
nommé capitaine de son quartier. Plus de trois ans s'étaient passés 
dans cette douce sécurité lorsque, le !<"' ventôse an V, il fut arrêté sur 
des dénonciations aussi absurdes que ridicules, conduit au bureau cen- 
tral, et seize jours après à Bicètre, comme un homme couvert de tous 



IllSTOIIiK l)K HICKTHK I fit 

les crimes, que la loi ne pouvait atteindre à la vérité, pour y être in- 
carcéré, non seulement pour y finir la peine qu'il avait commencée à 
subir, mais même recommencer le temps qu'il avait passé dehors. 
Pendant deux ans il réclama du titre XIX : des moyens d'assurer ht 
liberté des citoyens. 

Le ministre de la Justice lui fit l'étrancre réponse suivante : 

« Le Ministre de la Justice au citoyen concierge de la maison dite de Bicêlre 
<< \ous voudrez bien, citoyen, prévenir le nommé Foissy que j'ai reçu sa p('ti- 
tion. Vous lui ferez observer qu'il n'est pas fondé à se plaindre de l'exécution 
des lettres qui ont commué la peine prononcée contre lui en celle d'une déten- 
tion perpétuelle, puisqu'elle est à son avantage. Le jugement portant condam- 
nation à mort su])sisterait en son entier, il serait irrévocable et devrait être 
exécuté si l'on considérait les lettres de commutation comme annulées. 
« Salut et fraternité. 

'< L.VMBHETII >.. 

Malgré cette lettre, Foissy ne se découragea pas. L'année suivante, 
il écrit à Cambacérès : 

« Au citoyen Ministre de la .lustice. 

< Citoyen Ministre, 

« Une détention (jui dure depuis vingt et un ans contre le texte précis des lois, 
et qui est une mort continuelle ijui' l'humanité réprouve, est l'objet de lu 
présente réclamation. 

« J'ai été condamné à mort, le 10 mars 1779, par le |)arlement d'Aix qui, avec 
l'intention d'être juste, s'est égaré. A peine l'arrél était-il rendu que son erreur 
a été reconnue. Je me voyais à l'instant de recouvrer ma liberté, mais les 
manœuvres de mes ennemis l'ont empêché, et toute la faveur dont ils n'ont pu 
me priver s'est bornée à la commutation de ma peine en une prison perpétuelle. 

<< La révolution qui est survenue a semblé venir à mon secours. Un des pre- 
miers bienfaits de la loi, qui a voulu qu'eu aucun cas la peine ne fût perpétuelle. 
est que la détention qui remplacerait la peine de mort ne pût exci'der vingt ans. 

« Cette sage disposition a été deimis fixée invariableini'iit par le Cdde pénal, 
articles 8, il, 19 et 22 du titre prrniier, etc. •■ 

A cette lettre, Cambacérès répondit par une fin de non-recevoir de 
même que son prédécesseur : 
Bureau Ci-iminel. 
N" 2199. D. D. Liberté. — Égalité. 

« Le Ministre de la Justice au concierge de la maistui de Bicétre. 

<•< Vous informerez, citoyen, le nomnii' Fuissy, détenu dans la maison confiée ;\ 



124 



HISTOIRE DE BIGÈTRE 



votre garde, que j'ai reçu la pétition du o de ce mois, et que je pense comme 
mon prédécesseur, qu'aucune des dispositions du Code pénal réclamées par lui 
n'est applicable au cas où il se trouve. Les lettres qui lui ont commué sa peine 
ne pourraient être attaquées sans faire revivre le jugement dont elles ont pris la 
place. 

<< Salut et fraternité. 

^< Cambacérès ». 

Sous le Consulat, le malheureux réclamait encore et espérait tou- 
jours. 

Qu'est-il advenu de ses réclamations'? Les a-t-on écoutées? Foissy 
est-il mort à Bicètre? C'est ce qu'il nous est, hélas, impossible de sa- 
voir, le registre des entrées est muet sur sa sortie ou son décès. La 
marge de droite du livre, où sont d'habitude notées ces indications, est 
complèkvneiit blanche. Voici le relevé de son écrou : 



CABANONS 

Passé des cabanons au 
dorloir de Sainl-Cliar- 
l('S,le-2ld.'ci'ni)u-el78<», 
en vertu d'un ordre du 
département de police, 
en date du 18 déecni- 
liic, poilaiil d'arcoi'diT 
l;i lilici'lé (li's couis au 
dit Henry, dil Fdissy.el 
h'il y avait (Hielc|ues 
diflicuUés i|Ur l'adliii 
uisl.ralion ne |iréMiil 
pas, en donner a\i>. 



Ou 18 seplemlire 177'.l 
François-Nicolas Henry 
dit FOISSY 

Marchand courtier à Nancy, marié, 
•2'.') ans, de Toul, en Lorraine, diocèse 
di' Saiiil-Aniand. 

Ordre du. Itoi/ 
pensionnaire <le 200 francs par an 
Le 2:^ janvier I7'.t0, reçu un (udre du 
déparleineiil de polii-e, en date du 22 
dudit, priant de laissi-i -^(irlir le sieiii' 
Henry, dil Foissy, pour vaequer à ses 
alVaires, à condilion i|u'il renlreiu le 
-,oii à l'heure prescrite par la lè^ile 
de la niaisiin et cela aillant de tnis cpi'il 
paraîtra po>sihle à la prudence de 
M. Haf;iion. 



m 



LE PREVOT DE BEAUMONT 



A la (lato du 10 octobre 1784, on trouve au registre des entrées de 
Bicètre l'inscription suivante : 









Suili II' H) se 


jk-iiiliiv 






illl l'I (i.inlll,' l'HV 


17X7, m Vf 


lu il'uu 






Sieur Jean Charles Guillaume 


ordre ilii lîo\ 


. iiiiiiur- 






LE PREVOT 


à Vi'isailles, 


Ir i IV- 






ci ilrvanl coiilrùlriii ili's (Iniiiaiiii s i-\ 


viipr ili'iiiii 


r, iiiu 
liaimi 




CAHANCiNS 


liiiis, à l'aiis, ;;aicim, .'i'.t ai ■-, i[r 


Itivlnill r{ 1 


■uns au 


Peasi 


iiinaiic ili' ^Uii II 
]iar au 


lii auiiiiiiit-lf-Unyri, m Ni.i iiiainlic, 
|iaiiiissr Saiiil-Nicola-, dincrse 


--iciiiSarliiiis 

Irlll ,1.' {l(,|j, 


,iiis|i.'r- 

r, |M,U1 






(l'Iivif l)\. 


>irlll l'iunnl 


, luailrr 






Ordri- ilii Roi/ 


(II' |irll>illll ;' 
ranllnlllt; (Il 

Auliiine. 


llrl.V, 

Sailli 



Ct^ prisonnier n'i-st autre que le dénonciateur du marché infâme que 
riiistoiro ajustemeut tlétri sous le nom de VnrU- de fainiiic. Aflamer 
le peuple, concéder à une -i-rande compagnie d'agioteurs le privilège 
d'accaparer les hlés en les achetant sur pied, cà la n'colte, pour les 
revendre plus tard à un haut prix, grossir son épargne avec le produit 
des bénétices auxquels il participait dans la compagnie, tel était le 
moyen auquel Louis XV, ce mnuar(pie prodigue îles deuiers de l'Etai, 
n'avait pas reculé pour augmenter lt;s ressources de sa cassette per- 
sonnelle. 



126 HISTOIRE DE RICÊTRE 

Dans l'histoire qu'il écrivit de sa captivité dans cinq prisons 
d'État (1), Le Prévôt nous indique quel était le fond, la forme, la 
teneur, le but, l'exécution du pacte. 

« C'était, 1° de vendre Louis XV dans le temps présent, avec son autorité, et 
Louis XVI pour l'avenir; 2" de donner la France à Ijail de douze années à quatre 
millionnaires désignés par noms, qualités et domiciles, lesquels prêtant leurs 
noms masquaient toute la ligue, non pas fictivement, car ils étaient véritable- 
ment preneurs de bail de la France pour la ravager, et ils la ravageaient effecti- 
vrincnt au bénéfice de la ligue, collectivement avec elle, par une armée d'agents 
répandus dans toutes les provinces, el ces quatre preneurs dirigeaient l'armée 
sous la direction primaire de la ligue; 3° d'établir méthodiquement les disettes, 
la cherté en tout temps et dans les années de médiocre récolte, les famines 
générales dans toutes les provinces du royaume par l'exercice d'accaparements 
et du plus grand monopole des blés et des farines. >■ 

Ces quatre premiers millionnaires turent Simon-Pierre Malisset, 
chargé de l'entretien et de la manutention des blés du roi; Jacques- 
Donatien Le Roi de Chaumont, chevalier, grand-maître honoraire des 
eaux et forêts de France; Pierre Rousseau, conseiller du roi, receveur 
général des domaines et bois du comté de Blois; Bernard Pcrriichot, 
régisseur général des hôpitaux des armées du roi. 

Le bail comprenait vingt articles, dont dix-sept regardaient Malis- 
set, généralissime agent pour la France. Ce Malisset était un ancien 
boulanger et meunier banqueroutier. Il devenait l'homme indispen- 
sable delà ligue, composée des contrôleurs généraux des finances, des 
ministres, de leurs premiers commis, des lieutenants de police, des 
intendants des finances des provinces et du commerce, des gouverneurs 
des provinces, etc., etc. ; leur intérêt était réglé sur le plus ou le moins 
de faveur et de travail qu'ils donnaient au succès de l'entreprise. Au 
seul Malisset était alloué trois sous par deux cent cinquante livres de 
grain qui entraient dans les magasins de Corbeil, et cinq sous par 
voiture de grain converti en farine; trente sous pour la mouture du 
sac de blé pesant deux cent cinquante livres, huit sous de septiers 
d'issues et six sous par chaque baril que ses bateaux amenaient à Cor- 
beil, dix boisseaux de son par jour pour lui tenir lieu de reportage des 

1. Le Prévost, Histoire il f ma captioité. I vol. — Paris, 1791, rue Jacob vis à vis colle 
Sainl-lîenoîf, F. S. (>. n"20, page H. 



HISTOIRE DK BIT.p'lTRE 127 

sacs vides de Pans à Corl>eil et de Corbeil à Paris, sans compter n.iUe 
autres avantages encore; mais la clause par-dessus tout inique étai- 
cellc-ci : 



Article X 

Le dit sieur Malissot sera tenu des impositions du vingtième, des 
tailles et autres accessoires, sauf à lui d'en obtenir dévharqc, s'il 1/ a 
lien, conformément à son- traité avec le roi. 

C'était donc bien avec le roi qu'il traitait, et Laverdy, comme mi- 
nistre des finances, se réservait de le décharger de toutes les imposi 
tions. 

Tel était, en substance, ce traité pour le monopole dos grains dans 
toute la France. Du reste un premier privilège de la ferme des bb's du 
roi avait été signé en 1720. Louis XV avait alors fourni les premiers 
fonds de la société et lui avait avancé dix millions sur sa cassette par - 
ticulière. Il fut renouvelé de douze en douze ans jusqu'en 1705, épocju 
de ce troisième traité signé par Laverdy, et dont Le' Prévôt découvrit 
l'original. 11 fut même renouvelé une fois encore en 1777, pendant la 
détention de celui-ci. Et pendant cette période de près de cinquante 
ans, la France, dans les provinces méridionales surtout, avait à subirc 
la misère et la famine. L'histoire en enregistre neuf, qui affligèrent 
Paris et dévastèrent les provinces, en 1740, 1741, 1752, 1767, 17(iS, 
170'.). 1775, 1770, 177S 

En 1706 surtout, la misère fut effrayante. Les soulèvements écla- 
tèrent de toutes parts. Dans Paris, on ne lisait au coin des rues que 
des placards menaçants pour la ville, effrayants pour le prince. Les 
enfants du premier âge mouraient faute de nourriture. Les pauvres de 
plus en plus affluaient vers la capitale, et la police était impuissante à 
maintenir cette horde envahissante. Les paysans n'étaient guère plus 
heureux que les habitants des villes. Tourmentés par la faim, ils atten- 
daient bien souvent aux abords des rivières les bateaux chargés de 
grains, et faisaient cuire sur place la farine ou le blé qu'on leur disti-i- 
buait. Quand les convois n'arrivaient pas, ils mangeaient des racines 



128 IIISTOI FII-: DK ]!U;KT1!H 

et des herbes. On en était réduit à labriquer du pain avec de la fou- 
gère ! 

Le gouvernement cherchait à rejeter la disette sur les changements 
qui étaient survenus dans la législation des grains et sur la libre expor- 
tation accordée par l'édit de 1 7()4, mais la cherté allait fort au delà du 
déficit que pouvait causer cotte exportation, qui, d'ailleurs, cessait 
d'elle-même dès que le bh'' renchérissait. 

Déjà des troubles graves avaient éclaté en Normandie. Le peuple 
avait crié : a Sus aux accapareurs!-» L'administration, le parlement 
s'étaient émus. Cette assemblée adressa lettres et mémoires au roi, qui 
n'en tint pas compte et pour cause. Ce fut sur ces entrefaites qu'une 
circonstance fortuite fit d(''couvrir à Le Prévôt, le Pacti^ de famine. 11 
en a fait lui-même le récit que nous transcrivons : 

« Dès le mois de juillet 17(18, le sieur Rinville, originaire de Picardie, prin- 
cipal commis de Rousseau, receveur des domaines et bois du comté d'Orh'ans. 
m'ayant invité à diner pour me consulter sur diverses affaires qui le regardaient, 
me dit. en arrivant chez lui: Daignez, je vous prie, pendant que je vais faire 
hâter noire dînei-, vous occuper à lire la pièce que je viens d'apporter de mon 
bureau et que vous voyez sur ma table, pour m'en dire votre sentiment à mon 
retour. Je lus la pièce dans ses vingt articles avec le plus grand ctonnement ; 
des trois autres objets particuliers dont il me parla, je lui fis deux mémoires 
qui eurent lui plein succès. Le troisième deniauda un autre temps pour l'en- 
tamer. 

<< Et quant à la pièce signée de Laverdy, en quatre expéditions, que Rinville 
n'entendait i)as, je lui demandai, avant de lui répondre, si le sieur Rousseau ne 
tenait pas une correspondance journalière, n'avait pas de registre portant 
minute, s'il ne pouvait prendre copie à mi-marge des vingt articles pour lui 
communiquer mes réflexions à côté, ce qui l'instruirait pleinement de tout ce 
qu'il désirait savoir. Oui, dit-il, venez demain dans mon bureau, où vous n'êtes 
pas connu, je vous donnerai tous les éclaircissements qu'il vous faut. 

'< Au lieu d'une copie du pacte, j'en fis cinq à mi-marge, el Rinville, en 
renfermant l'expédition signée de Laverdy, tit encore pour lui, avec mes ex|)li- 
cations, une sixième cojiie. il'après l'une des miennes contenant mes coinmrii- 
taires qui lui firent ouvrir les yeux. Une autrefois, il me mena chez les trois 
autres preneurs du bail, ainsi qu'à l'hôtel du I^leix, rue de la Jussienne, où était 
établi le grand bureau des blés: il m'aida à collectionner tous les renseignements 
et les preuves que je désirais; et quand j'eus complètement dressé ma dénoncia- 
tion, je l'envoyai non au parlement de Paris, mais à celui de Rouen, (|ui venait 
de donni'r sur les accaparements de fortes remontrances à Louis XV, ainsi que 
le parlement de Grenoble. Dans ce temps, je fus malade et Rinville aussi. Nous 
désirions l'un et l'autre porter à Rouen la dénonciation, ce qui eût été notre 



HISTOIRE DE BICÉTRE 1:29 

sûreté; mais on ne s'avise jamais de tout. Mon paquet était volumineux. Rinville 
me proposa de le faire contresigner avec les siens du cachet et du nom de 
Laverdy, dans l'un des bureaux de Boustin, intendant des finances, que nous ne 
soupçonnions point être du nombre des conjurés. 

« .Je ne consentis point d'abord à ce contre-seing ; Rinville, qui avait le même 
intérêt que moi de n'être pas surpris, m'assura qu'il avait fait tenir plus de deux 
cents gros paquets par cette voie sans qu'aucun eût été adiré, ni qu'on eût 
manqué d'en recevoir la réponse. J'y consentis donc et lui donnai le paquet à 
porter, en lui recommandant fort d'être présent à l'apposition du cachet et de 
me rapporter le paquet pour le porter moi-même à la grande boîte du départ, ce 
que Rinville me promits mais trop peu déliant de lui-même, il oublia ses pro- 
messes et fut le premier puni de son oubli. » 

Au lieu de rapporter le paquet contresigné, Rinville le laissa sur le 
bureau du premier commis de Boustin, qui, sitôt son départ, s'em- 
pressa de l'ouvrir et de l'inspecter. Quel ne fut pas son étonnement eu 
lisant la dénonciation du Pacte de famine, dont son maître était un des 
aftiliés. Immédiatement, il porta la précieuse trouvaille à l'intendant 
Boustin, qui lui-même se hâta d'aller avertir M. de Sartine, lieutenant 
de police, un des procureurs de la ligue. 

Le soir même, Rinville était arrêté et conduit à la Bastille. On lui 
promit de le laisser libre s'il dénonçait son ou ses complices. Rinville 
nomma six individus, et le premier fut Le Prévôt. De Sartine les fit 
arrêter et laissa Rinville en prison. 

Quand on apprit que Le Prévôt était l'auteur principal de la dénon- 
ciation on résolut de l'oublier à la Bastille. On l'y laissa onze mois, du 
17 novembre 1768 au 13 octobre 1769. 



— << Durant ces onze mois, dit le prisonnier, je découvris à la Bastille, 
dans la chartrier, au rez-de-chaussée de la tour, contre l'ancien pont-levis, sur 
la rue des Tournelles, où le fameux Sully tenait en réserve le trésor de Henri le 
Grand son maître, le dépôt des registres, mémoires et papiers des précédentes 
ligues qui avaient déjà provoqué les famines de 1740, 1741, 17312, 1767, 1708 et 
1769, temps où alors j'étais arrivé. Le père Duval, secrétaire de Sartine, était le 
gardien de ce dépôt. Il venait de temps en temps trier ces papiers et en brûlait 
souvent des monceaux sous la voûte de l'ancien pont-levis qui donnait sur cette 
même rue des Tournelles. » 



Après onze mois de détention, Le Prévôt de Beaumont fut transféré 
au donjon de Vincennes. Il y resta quinze ans, « englouti, enchaîné 

17 



130 HISTOIRE DE BICÈTRE 

douze fois dans les cachots, avec juste ce qu'il lui fallait de pain par jour 
pour l'empêclier de mourir de faim. » Il avait, à la Bastille, commencé 
un ouvrage : VAi'aignée de cour ou le Résultat des résullats. Il employa 
le temps qu'il ne passa pas aux cachots, à Vincennes, à écrire un long 
traité sur VArl de régner, ou la science, d'après V Ecriture-Sainte, du vrai 
gouvernement de la monarchie française da?is ses soixante-six branches, et 
un poème sur le donjon en 1776. Nous en citerons quelques vers à 
titre de curiosité : 

« Ce superbe donjon, palais des rois de France, 
Devrait-i) renfermer le crime et rinnocence? 
De quel droit m'y voit-on englouti dans l'oubli? 
Pour servir aux tourments fut-il jamais bâti? 
Le fut-il pour celer, sous un air de justice, 
Les forfaits, les complots de la noire police? 
Pourquoi l'horrible abus des lettres de cachet. 
Pour ravir des sujets et les perdre en secret? 
En quel lieu trouve-t-on cette loi détestable. 
Qui punit l'innocent et sauve le coupable? 
Avec toi je naquis, liberté peu connue! 
Justice d'autrefois qu'êtes-vous devenue? 
Louis XVI, mon roi, si c'est toi que je sers. 
D'où vient que ton nom seul me surcharge de fers? 
Ministres déloyaux qu'enliardit l'impudence 
Qui vous donna le droit dem'ôter ma défense? 
Qui de vous ou de moi, met par cupidité, 
La famine en tous lieux et la stérilité ; 
Et par d'obscurs traités, des manœuvres secrètes, 
Fait d'un siècle abondant un siècle de disettes!... 



Ce poème lui valut la mise au cachot, la privation de son bois et de 
la chandelle, dans sa cellule. 

Nous avons dit ce qu'étaient les cachots de Bicêtre ; les cachots du 
donjon de Vincennes étaient au moins aussi lugubres. 



« Sous une voiite de laquelle suintait une eau glaciale, le prisonnier était 
accablé par le poids de ses fers et aux prises aveo la faim et le froid. Il y avait là 
une chaîne qui pouvait ceindre un homme par les reins dans un cercle de fer, et 
qui s'attachait k une autre chaîne lixée dans le pavé du cachot. Joignez à cela un 
affreux collier pesant seul cinquante livres ; le prisonnier qu'on chargeait de ces 
fers, au bout de trois heures avait la chair entamée. » 



IIISTOIRK |)K Ifir.KTRE 131 

A la Bastille, en 17()S, à Vincennes, en 1772, Le Prévôt reçut la 
visite du lieutenant de Sartine. Il était tellement exaspéré des mauvais 
traitements que lui avait fait subir le gouverneur de Vincennes, Rou- 
gemont, qu'il s'emporta à la vue de celui qui le retenait prisonnier. 

— H Vous êtes fou de colère », dit Sartine en quittant le prisonnier. 

— « Qui ne léserait point de voir que ce scélérat de Rougemontagne (c'est 
ainsi qu'il avait surnommé Rougemonl), répliqua Le Prévôt, dans tous ses men- 
songes, ses rajjports perfides et ses tyrannies est approuvé de vous sur tous les 
points. Vous voudriez que je fusse fou, el vos tyrannies en ont fait tomber beau- 
coup dans la démence et le désespoir qui n'ont pas tant souffert ; mais vous n'y 
réussirez point. » 

En 1775, le 22 juillet, Le Prévôt reçut également la visite, à Vin- 
cennes, du célèbre Maleslierbes, devenu récemment ministre. Celui- 
ci lui demanda un mémoire sur les causes de sa détention. Le Prévôt 
l'écrivit et le lui adressa. Que devint-il?... 

Le Noir, qui avait succédé à de Sartine, le vint visiter aussi, écouta 
ses plaintes, mais le laissa sans réponse. Le ministre Amelot, en 1776. 
se rendit à Vincennes et l'entendit. Mais aucun n'osa demander au 
roi la liberté du prisonnier. 11 y avait trop longtemps qu'il était dé- 
tenu. Le 10 mars 1784, Le Prévôt fut transféré à Charenton, dans la 
maison dos Frères religieux de la charité. 

« En arrivant, dit-il, on commença par me fouiller, et le sous-directeur de la 
geôle nommé Mathurin, en l'absence du directeur nommé Prudence, qui vient 
de lire les ordres du brutal baron de Hreteuil et de son subdélégué apportés par 
Surbois, menace en ma présence le porte-clefs qu'il me donne, de le mettre à la 
porte s'il voit jamais dans ma chambre n" 1(1 de la chandelle, de l'encre, des 
plumes, du papier, un couteau ou des livres. Il me déclare ensuite qu'il ne doit 
me laisser voir jiersonne, (jue je ne sortirai point avec les autres pensionnaires 
pour les promenades ni pour ent'îndre la messe, et ([ue quelque froid qu'il fasse, 
je n'aurai ni feu ni lumière, et qu'aucun vêtement, soit de la maison ou des 
miens, ne me seront fournis ; que je n'aurai enfin, qu'un mince ordinaire, parce 
que je suis réduit à la plus basse pension du roi. 

« Merci, mon bon frère ! » 

'< Trois mois s'écoulèrent dans cette situation, el le froid était des plus rigou- 
reux cotte année, il gelait encore très forl au mois de mai. 

« La police, au bout de quatre mois, renvoie ma malle prise à Vincennes, 
pillée de tous mes ouvrages minutés, et pour couvrir le vol que le baron de 
Breteuil en a osé faire à l'aide de son sulidélégué Le Noir, mande encore aux 



132 HISTOIRE DE BICÊTRE 

geôliers de Charenton de retenir cette malle en séquestre chez eux, et de ne me 
donner pour mon usage, dans ma chambre, que huit de mes chemises, avec seu- 
lement mes livres de piété, retenant le reste jusqu'à nouvel ordre. » 

Parmi ces papiers se trouvaient une copie du Pacte même de La- 
veidy et l'écrit intitulé VAraiçjnée de Cour. 

Transféré de Charenton à Bicètre le 19 octobre 1784, voici en quels 
termes Le Prévôt a raconté sa captivité dans cette prison : 

Bicètre, ma quatrième prison, fin de l'année 1784. 

« Surbois m'apprend en route que c'est à Bicètre qu'il me conduit. 11 me livre 
d'abord entre les mains du défunt Tristant, enfant bâtard Jlevé dans cette mai- 
son et devenu son économe, son chef et son directeur, tant de l'Hôpital général 
([ue des prisons infernales enclavées dans ce château royal. Je ne connaissais 
nullement cet enfer que la police gouvernait comme son domaine et sa républi- 
(jue, mal^^ré sa réputation de n'avoir point son semblable en aucun lieu de l'uni- 
vers ; mais l'expérience, durant plus de trois ans, des tyrannies qui s'y exercent, 
et de toutes les misères qu'on y endure, m'a appris qu'il n'est point de crimes et 
d'horreurs, d'abus et de rapines, de scélératesses et d'assassinats, de morts vio- 
lentes et de maladies provoquées, de pestes et de famines plus fréquentes et en 
plus grand nombre que dans cette république qui renferme habituellement six 
à sept mille âmes, sans cesse opprimées de toutes les manières imaginables. 

« Quoique Le Noir eût donné un ordre particulier à Tristant de me receler et 
de ne me laisser voir personne, ni sortir, pas même d'assister à la messe, de 
retenir ma malle à Vincennes, déjà deux fois pillée par le baron de Breteuil 
quant aux papiers et le marquis de Saint-Huruge, prisonnier de Charenton, 
quant au linge, de ne me fournir d'autres vêtements que ceux que la maison 
donne aux pauvres, et de me réduire à leur famélique nourriture, estimée deux 
c^nts livres par an et qui est très insuffisante à leur subsistance, Tristant néan- 
moins me logea pendant deux mois dans une galerie de cabanons, parmi les 
demi-vauriens, et me donna par grâce deux de mes robes de chambre, avec 
quelques chemises et quelques mouchoirs tirés de ma malle, me traitant comme 
les plus pauvres prisonniers qui étaient à la pension de deux cents livres ; mais 
la haine que me portait Le Noir, lieutenant de police rendit pire de plus en plus 
le traitement dont me faisait jouir Tristant. Bientôt on me fit jeûner par extraor- 
dinaire, on me fit fouiller impudemment par la garde, durant un an et demi, 
([uatre-vingt-dix-sept fois. On m'enleva souvent le papier, l'encre et les plumes 
que j'achetais sur mes épargnes pour m'empècher de renouveler mes dénoncia- 
tions, mon testament, l'histoire de mes prisons, le Journal de Bicètre, mes plans 
de réforme tant sur cette maison que sur celle de Charenton. 

N'ayant rien pour m'occuper, je traçai sur du vieux linge blanc avec du jus de 
réglisse noir, six grandes épitres au roi, qui me furent encore dérobées par le 
démon Carpentier, lieutenant de la garde de Bicètre. On me plaça seul dans une 
galerie de cabanons pour m'ôter toute communication. Je m'en procurai une 



HISTOIRE DE BICÈTKE I33 

avec une lame de couteau, qui perça en très peu de temps une pierre de taille 
£;raveleuse de l'épaisseur de deux pieds un pouce. Le prisonnier était malheureu- 
sement un espion de la police et me trahit. On doubla la garde de jour et de 
nuit, comme l'on lit à Vincennes pour empêcher l'abbé de Saint-Cyrande tracer 
les pieuses lettres avec une lame de plomb sur du papier que lui procuraient 
MM. Arnaud et Nicole, et qu'il cachait dans la muraille. On changea six fois 
mes porte-clefs dans la crainte que je n'en gagnasse quelqu'un pour me passer 
des papiers. On ne se crut pas encore assuré que je n'y parvinsse ; un pri» le 
parti de les fouiller, ensuite d'espionner les vivres que je faisais acheter : on me 
les faisait servir par un trou, comme les animaux féroces de la ménagerie de 
Versailles. On me iit défense, mais en vain, d'écrire à mes parents, ni à mes 
amis pour les informer de ma situation et de peur que je n'en reçusse des 
secours capables d'apaiser une faim et une soif qui m exténuaient depuis deux 
ans : on obligea tous mes espions à se surveiller l'un l'autre. On s'efforçait de 
me faire périr d'inanition ou de la maladie héréditaire de Bicètre : du scorbut, 
qui emportait une infinité d'opprimés entrés peu de temps. Je luttai contre tous 
ces assauts par une patience courageuse, et Dieu me préserva du scorbut, bran- 
che de la peste. Tout cela n'était rien en comparaison de mes douze et très lon- 
gues tribulations sous le démon Rougemont, durant quinze ans, au donjon de 
Vincennes. » 

Au mois de juin 1786, une dame Gognary fut chargée, par la famille 
de Le Prévôt, de s'inquiéter de son sort et de découvrir sa prison. Elle 
se rendit à Bicètre et lui apprit le décès de sa mère, morte du chagrin 
de le savoir détenu. Elle lui donna queque argent, et au mois de jan- 
vier 17.S7, envoya un mémoire au lieutenant de police pour réclamer 
sa liberté. 

Le secrétaire de M. de Crosne, Gauchi, répondit alors au baron de 
Breteuil, en essayant de faire passer pour fou le malheureux prison- 
nier, la lettre suivante : 

Le 4 février 1787. 

•<Le sieur Le Prévôt, détenu à Bicètre, qui demande sa liberté parle mémoire 
ci-joint, a été arrêté et conduit <^ la Bastille en vertu d'ordre du roi du 17 no- 
vembre 1788, comme auteur de manuscrits séditieux contre le gouvernement, et 
surtout contre les lois et opérations relatives au commerce des grains, et comme 
cherchant à répandre les opinions que contenaient ses écrits. Il en a été saisi 
plusieurs, lors de sa capture, et lui-même est convenu d'avoir adressé à M"' Adé- 
la'ide et à M. le Prince de Gonty, ainsi qu'à un magistrat du Parlement de 
Rouen, des fragments et ébauches de ses projets. 

'< Au mois d'octobre 1769, ce prisonnier, dont le fanatisme était encore aigri 
par sa détention, a été transl'éré à Vincennes comme destiné à être longtemps, 
enfermé. Il y est resté jusqu'à l'évacuation du donjon en 178i, 1.") mars. 



13'f IIISTOIHI-: I)K lUnÉTHE 

« Transféré depuis à Charentou, il n'j- a pas été plus tranquille. Ses déclama- 
tions perpétuelles contre le Gouvernement, la violence de son fanatisme ont 
obligé de le transférer à Bicêtre où il est depuis le 19 octobre 1784. Quoique 
durant le cours de ses détentions successives on ait souvent privé le sieur Le 
Prévôt de Beaumont de la faculté d'écrire et qu'on lui ait refusé des plumes, de 
l'encre et du papier, il a toujours trouvé le moj'en de satisfaire à cette manie,en 
écrivant avec diverses matières, et notamment avec la suie de la cheminée sur 
du linge. 

<< La famille de ce prisonnier a présenté tous les ans des mémoires qui ne 
paraissent pas avoir été accueillis; il m'en a été renvoyé un au mois de mai 1786, 
qui avait été adressé au ministre par le maréchal de Broglie, et d'après lequel 
j'ai permis à la dame de Cognary, chargée à cet efî'et des intérêts de la famille, 
de visiter Le Prévôt. 

« La dame de Cognary lui a fait plusieurs visites dont elle m'a rendu compte, 
et dans lesquelles, suivant le rapport de l'économe de Bicêtre, elle paraît être 
parvenue à inspirer au prisonnier des sentiments plus doux et à calmer l'efTer- 
vescence de son imagination. II m'a écrit plusieurs lettres qui annoncent plutôt 
une tète affaiblie qu'un esprit dangereux. Je ne crois pas cependant qu'il con- 
vint de le remettre dans la société avant d'avoir éprouvé, pendant quelque 
temps, ses dispositions; mais comme il paraît que la rigueur de sa détention a 
beaucoup contribué à aigrir son caractère, qu'il a joui d'un état honnête, ayant 
occupé des places de confiance, et que son âge avancé le rend susceptible de 
quelques égards, on pourrait le transférer dans une maison de repos. Les adou- 
cissements qu'on lui procurerait ramèneraient, par degrés, le calme dans son 
esprit et prépareraient le retour absolu de sa raison. 

« Si le ministre adopte ce parti, je le prie d'expédier des ordres du roi pour 
transférer le sieur Le Prévôt dans la maison du sieur Piquenot (i),où la pension, 
qui est de 600 livres, pourrait être payée en une ordonnance expédiée sur le tré- 
sor royal pour le temps qu'il y resterait. » 

Transféré à la prison de Bercy, — car c'était une véritable prison 
que la pension du sieur Pignot, — il y resta jusqu'au 5 septembre 
1789. Des fenêtres de cette maison, il avait pu voir, avec une joie im- 
mense, la démolition de la Bastille. Il avait suivi toutes les péripéties 
du combat, le 14 juillet, a C'était, dit M. Esquiros, une ennemie 
personnelle dont on le délivrait ; chaque pierre que l'on détachait était 
un poids de moins sur son cœur. » 

Telle est l'histoire de la longue captivité de cet homme, inconnu 
encore de la foule aujourd'hui, et que certains historiens ont voulu 
faire passer pour un visionnaire. Était-il visionnaire le parlement de 
Rouen, qui partageait tout entier les idées de Le Prévôt sur les acca 

i. Le registre d'écrou porte Pignot et non Piquenot. 



IlISTnlliK UK lill'.lVrUK | .'15 

parements des blés et des farines? La découverte qu'il fit a été fortuite. 
— 11 ne pouvait la taire, dit-il, sans devenir lui-même aussi coupable 
que tous les conjurés ligués. — Est-ce là. le raisonnement d'un fou ou 
d'un malhonnête homme? 

Durant sa captivité, jamais il ne s'est livré à des actes de nature à 
faire croire à un dérangement de ses facultés mentales. Il avait la 
manie d'écrire, disent les lettres de son geôlier Rougemontagne. Cette 
manie était assez compi'éhensible de la part d'un prisonnier qui n'avait 
que cette seule distraction. 

Dans son histoire de la terreur, M. Mortimer-Ternaux n'a pas 
craint d'affirmer que les membres des assemblées révolutionnaires eux- 
mêmes ne croyaient pas à la dénonciation du Pacte de famine, ni au 
martyre de Le Prévôt, et ne faisaient pas plus de cas du dénonciateur 
que de la dénonciation. Comment se fait-il donc que les membres de 
ces mêmes assemblées lui votèrent une pension de douze cents francs 
et que cette pension lui fut régulièrement servie sous l'empire et sous 
la restauration jusqu'à sa mort. 

M. Mortimer-Ternaux lui reproche encore lamort de Laverdy( 1). Lo 
Prévôt a déposé dans le procès instruit contre ce dernier en qualité de 
témoin. Il a dit ce qu'il avait vu, ce qu'il avait fait, ce qu'il avait souf- 
fert. N'avait-il point assez payé, par vingt-deux ans de captivité, le droit 
de pouvoir enfin accuser celui qui était un des principaux auteurs de 
sa séquestration? 

Cet homme qui avait supporté tant de privations, rendu à la liberté 
à 63 ans, a vécu jusqu'à l'âge de 97 ans. 11 est mort à Bernay le 22 no- 
vembre 1823. 

AI. Le Mercier, qui a habité cette ville et a connu des concitoyens 
de Le Prévôt, en a donné, dans une histoire de la captivité de ce pri- 
sonnier d'Etat, publiée à Bernay, le portrait suivant d'après les sou- 
venirs de ses contemporains : 

— « A la fin de sa longue carrière, c'était un grand et beau vieil- 
lard, à l'attitude discrète et réservée et à l'aspect sévère, (Quoique tem- 
péré par un souvenir aflable. On ne se souvenait pas de l'avoir jamais 

1. Mortimer-Ternaux. — HiMuirc A' lu Tr.n-ew, tome V. notes, p. .'i'.i. 



136 HISTOIRE DE BICÊTRE 

VU rire. Quand on lui parlait il paraissait peu écouter, comme un 
homme qui avait perdu, dans l'isolement, l'habitude de la conversation, 
et, si on le questionnait, il ne répondait que par quelques paroles. Il 
n'aimait pas à s'entretenir de son histoire, qui ne pouvait, du reste, 
que lui rappeler de très pénibles souvenirs (1). » 

i. Le Mercier. — Histoire de Le Prévôt de Beaumont, p. 13. 



IV 



Parmi les prisonniers qui habitèrent les terribles cachots de Bicêtre 
Charles Nicolas Osselin, député à la Convention, président du tri- 
bunal exceptionnel qui devait juger les suspects, est certainement 
une des figures les plus sympathiques non seulement de Bicêtre, 
mais de la Révolution. La faute qui l'amena en prison est une 
noble faute. Il avait violé lui-même la loi dont il était l'un des plus 
ardents promoteurs, en cachant une personne qu'il aimait et qui se 
trouvait inscrite sur les listes de proscription. « Les lois de l'hospita- 
lité sont de celles que la conscience humaine proclama saintes, dit 
Louis Blanc, et pour lesquelles il est beau de mourir. » 

Jeune, ardent, avocat distingué, musicien, poète de salon, il avait, 
avec tout l'enthousiasme de la jeunesse, adopté sans réserve les théo- 
ries démocratiques. En 1789, il figura parmi les électeurs de Paris, 
puis devint membre de la municipalité dont Baillj était maire. En 1792.' 
député à la Convention, il fut de ceux qui votèrent la mort de Louis XVI .' 
Avant cette époque, il avait rencontré dans le monde la spirituelle et 
frivole marquise de Chary. Il en était devenu amoureusement épris, 
bien avant de savoir qu'elle eût émigré. La marquise avait elle aussi 
remarqué ce jacobin distingué, qui malgré ses allures terribles, sa 
haine de l'aristocratie, conservait dans son langage, dans son maintien, 
une élégance de bon goût que plus d'un de ses collègues qualifiait d'in- 
civisme. — (c Chose bizarre, cet homme qui savait proposer et faire 
adopter à la Convention, les mesures les plus violentes, redeve- 
nait dans les salons un poète, un musicien, un artiste. On ne se doute 
guère aujourd'hui qu'il soit l'auteur de la romance a Te bien aimer, 
ô ma tendre Zélie » ! qui, mise en musique par Plantade, faisait les 



18 



138 HISTOIRE DE BICÊTRE 

délices des femmes de l'aristocratie, dont Osselin poursuivait la ruine 
et la mort. » 

Emigrée, rentrée en France, la marquise était allée implorer la pro- 
tection d'Osselin. L'amoureux avait vaincu le rigide républicain. Il céda 
aux instances de sa maîtresse et la cacha à Saint-Aubin, près de Ver- 
sailles, chez son frère, curé de ce village, sous le nom de M'"" Petit, 
gouvernante du pasteur. C'était l'époque oîi la Gironde commençait 
à fléchir sous les coups de Marat et de Robespierre. Osselin fut l'un 
des plus acharnés dans la lutte entreprise contre les Girondins par les 
Montagnards. « Il voulait se faire pardonner son émigrée », disait- 
on et tout bas, le mot était attribué à Marat lui-même. Le 31 octobre, 
les vingt-deux députés de la Gironde montèrent à l'échafaud. 

Un moment Osselin se crut sauvé. Mais le soupçon soulevé contre 
lui par Marat, revêtit bientôt des apparences plus menaçantes. Pour 
donner le change à l'opinion, le député montagnard se fit l'accusateur, 
l'instrument avec lequel ses collègues saisirent les suspects ou les 
redoutés. En donnant des gages à l'opinion publique, l'infortuné, hélas, 
s'en donnait contre lui-même. 

« Sans doute, dit l'auteur des Prisons de V Europe, il trouvait à ces 
luttes sanglantes, à ces orages, une compensation bien douce et telle 
qu'il n'en avait jamais rêvé de plus charmante, lorsqu'après la séance 
de la Convention, quittant la tribune, laissant à Paris les interpel- 
lations fougueuses, les dénonciations, les enquêtes, toutes armes 
à deux tranchants, qui blessent aussi celui qui s'en sert, lorsqu'après 
la journée du Paris hurlant, et fanatique, Osselin pai'tait pour 
Saint-Aubin sur un cheval rapide, et que de loin, dans les allées 
ombreuses, il apercevait la marquise venant à sa rencontre avec 
le chien favori, tandis que, plus loin, lisant son bréviaire, mar- 
chait son frère, lent et recueilli dans sa méditation, alors, tout dis- 
paraissait, il n'y avait plus de nuage au ciel, de menaces dans l'avenir, 
ce n'était que du bonheur à deux, sous ces beaux marronniers du 
presbytère, futurs témoins du mariage que projetaient les deux amants. 
Retrempé par la douce soirée passée à Saint-Aubin, le conventionnel 
revenait le lendemain à Paris. Retrempé !... disons-nous... Oh ! non... 
mais activé par la crainte de perdre tant de joie. Et personne ne se 
doutait, en le voyant si agressif, si haineux, qu'il n'était que vigilant 
et inquiet pour sa paix intérieure. 



HISTOIRE DE BICÊTRE 139 

« Marat n'avait jamais perdu de vue l'occasion de courber plus bas 
encore cette tète obéissante. On le vit une fois à Saint-Aubin, regar- 
dant à la promenade la g'ouvernante du curé et le curé lui-même. Il 
feignit de ne pas voir Osselin, qui disparut derrière un massif. Mais 
il l'avait si bien vu, que, le lendemain, il fit trembler Osselin pendant 
toute la séance, en l'entretenant de ces heureux frocards qui moyennant 
une ombre de patriotisme, vivent tranquilles aux dépens de la nation, 
et ne sont plus même obligés d'observer les canons qui prescrivent 
l'âge de discrétion k leurs gouvernantes. » 

« Osselin se crut perdu. Mais le couteau de Charlotte Corday le 
délivra de ses craintes au mois de juillet. Osselin crut pouvoir alors 
rétrograder dans le chemin sanglant qu'il venait de parcourir; mais 
l'Ami du Peuple avait des doctrines vivaces et dont Marat n'avait pas 
emporté l'essence dans sa tombe. Attaqué au milieu de sa course rétro- 
grade, Osselin se vit dénoncer à la séance des jacobins du vendredi 
13 septembre, comme ayant fait mettre en liberté plusieurs personnes 
suspectes, entre autres le fameux Bonnecarrière... Osselin sentit 
que le sol tremblait sous ses pieds, il voulut combattre courageusement 
pour son salut et jouer quitte ou double la dernière partie de sa popu- 
larité. Il s'agissait pour se sauver, de sacrifier les autres. Osselin 
engagea la partie. 

« La terrible loi des suspects venait d'être votée sur la proposition 
de Merlin. Osselin se hâta de demander la mise en accusation des 
députés, signataires des protestations contre le 31 mai et le 2 juin, et 
chose étrange, Robespierre combattit cette proposition de son collègue. 
Elle fut repoussée. Le moment était donc venu où la république disait 
ne vouloir plus du zèle d'Osselin. Il se contenta de demander que les 
scellés fussent mis sur les papiers des députés en état d'arrestation ; 
on lui fit la grâce d'adopter cet amendement. 

^ « Il ne s'arrêta pas là. C'est vraiment l'histoire de ce malheureux 
pris dans les sables mouvants, qui voit l'abîme se creuser à mesure 
qu'il veut se dégager, son dernier effort amène sa ruine. Osselin fit la 
motion que les jurés du tribunal criminel puissent, dans le cours des 
débats, se déclarer suffisamment instruits et couper court aux éclair- 
cissements ultérieurs. La Convention adopta. » Cette arme terrible 
devait se tourner contre lui-même. 



140 HISTOIRE DE BICÊTRE 

Dénoncé par un ancien serviteur de la marquise, Osselin fut décrété 
d'accusation et renvoyé au tribunal révolutionnaire. Malgré Merlin de 
Thionville, malgré Chabot, on refusa à Osselin le droit de se défendre 
et il fut conduit à la Conciergerie. En même temps, la ci-devant marquise 
de Chary, M"" Petit était arrêtée, elle aussi, et conduite dans la même 
prison. Condamnée à mort, elle fut décapitée le 10 germinal an II 
(avril 1794). Osselin fut condamné à la déportation perpétuelle et trans- 
féré à Bicêtre en attendant le départ de la chaîne, le 26 frimaire 
an IL 

A cette date, en effet, on lit sur les registres d'écrou : 

Du 26 frimaire, an II de la République française. 
Cabanons. — Condamné a la Déportation perpétuelle. 

Charles Nicolas Osselin, ex-député à la Convention nationale, garçon, âgé de 
40 ans, natif de Paris, section de la fontaine de Grenelle. 

Transféré de la Conciergerie à Bicêtre, ledit jour, en vertu d'un jugement du 
Tribunal Révolutionnaire, en date du 13 dudit, qui le condamne à être déporté 
à perpétuité et de le garder en cette maison jusqu'au temps où il sera possible 
d'exécuter cette déportation ; convaincu d'avoir prévariqué dans ses devoirs, en 
abusant de son ca;vactère et de sa qualité de membre du Comité de swreté 
générale de la Convention nationale pour prêter secours et assistance à une 
émigrée, en la cautionnant au lieu de recourir comme fonctionnaire et citoyen 
à l'exécution stricte des lois relatives aux Emigrés et aux Contre-révolutionnaires, 
en faisant mettre en liberté la femme Chary et la soustrayant par ce moyen à la, 
recherche et à la punition de son crime. 

En marge : 

Paris, le 7 messidor, an II. Remis au Cn Adnet, capitaine de la Gendarmerie 
Nationale, pour le conduire à la Maison Egalité en vertu d'un ordre signé 
Fouquier, accusateur public du Tribunal Révolutionnaire. 

(Registre n° 2 de la Prison. Archives de la Préfect. de Police). 

L'échafaud attendait Osselin. 

Pendant la première partie de la période révolutionnaire, Bicêtre 
avait conservé sa physionomie ordinaire et n'envoyait pas comme les 
autres prisons, chaque jour une série de condamnés à la guillotine. Ses 
hôtes n'avaient du reste aucun caractère politique. Ceux qui s'y trou- 
vaient pour un délit de ce genre semblaient oubliés par le Tribunal révolu- 
tionnaire. Osselin croyait donc avoir la vie sauve en s'entendant envoyer 



HISTOIRE DE BICÉTRE 141 

à cette prison. Un événement imprévu vint l'eu taire sortir et le désigner 
pour l'échafaud. 

Il y avait en ce moment à Bicêtre un peintre en bâtiment nommé 
Valagnos, condamné à douze ans de fers, pour avoir abusé de sa qualité 
de membre d'un comité révolutionnaire. Cet industriel attendait à 
Bicêtre le jour où on devait le transférer au lieu où il devait subir son 
jugement. Il se trouvait au cachot avec sept misérables, condamnés pour 
vol. Un jour, il entendit deux de ses compagnons dire que bientôt ils 
devaient être libres. Ceux-ci en effet commençaient à limer les grilles, 
et, sur l'observation de Valagnos qu'il y avait à éluder la surveillance 
de deux factionnaires : « N'importe, s'écria l'un des bandits, je les tuerai 
à l'anglaise (1) ». Inquiet du sort qui lui était réservé et désireux de 
s'attirer les bonnes grâces de ses juges, Valagnos écrivit au Comité 
révolutionnaire de la section des Thermes dontil avait fait partie que, si 
on lui promettait sa grâce il dénoncerait le complot d'évasion formé par 
ses compagnons de captivité. L'habitude que l'on avait de ces proposi- 
tions fit rejeter d'abord celle de Valagnos. 11 ne se découragea pas. 
Le 2 prairial an II, il en écrivit une seconde donnant cette fois plus de 
détails, proposant même de citer des témoins qui viendraient contîrmer 
ses révélations. 

Le Comité de surveillance de la section des Thermes transmit cette 
lettre au Comité de Salutpublic. Barèreet Robespierre l'envoyèrent, le 
19, au commissaire des administrations civiles, police et tribunaux qui la 
fit remettre le 23 prairial à l'administration de police et à la Commission 
delà marine et des colonies. De son côté, l'administrateur de police 
Dupaumier, sur les indications de Valagnos, avait entendu divers appels 
dedetenusadetenusdanslescabanons.il avait saisi dans le cachot 
des condamnés des chaînes et des couteaux, et découvert un trou prati- 
tiqué certainement en vue de l'évasion. 

Le procès-verbal de cette découverte parvint en même temps que le 
lettre de Valagnos au Comité de sûreté générale. Y avait-il réellement 
projet d'évasion ? c'est probable ! La loi du 23 ventôse menaçait de la 



l. Au sujet de l'affaire de Bicêtre voir: Louis Blanc, t. II, p. 99, Histoire de la Révo- 
lution; — Uiche\et, t. VI, p 297, /6id.; — Campardon, His^jH-e rfu Tribunal révolution- 
naire, t. II, p. 38-39 ; — Alboize et A. Maquet, Prisons de l'Europe, 1. 1«', p. 230 à 290. 



142 HISTOIRE DE BICÊTRE 

peine de mort tous ceux qui auraient tenté d'ouvrir les prisons !... Cela 
certes ne s'entendait pas du prisonnier qui voulait fuir. Dupaumier, 
homme féroce, bâtit un complot. Quelques propos violents échappés à 
des détenus furent notés dans son rapport. D'un projet d'évasion il fit 
une conspiration contre la République. 

Lanne, commissaire adjoint de la police et des tribunaux, se trans- 
porta à Bicêtre pour y interroger Valagnos. Celui-ci s'empressa de 
désigner comme complices delà conspiration une douzaine de brigands, 
ses confrères. Deux jours après, le 25 prairial, un arrêté du Comité de 
Salut public chargeait l'accusateur public du Tribunal révolutionnaire, 
Fouquier-Tinville, de faire ti'aduire et déjuger dans le plus bref délai 
tous les individus dénoncés « et tous autres individus détenus dans la 
dite maison de Bicêtre qui seront prévenus d'avoir pris part au com- 
plot (1). » 

La chaîne devait partir le 8 Messidor. Il fallait se hâter. Le 25 prai- 
rial, Fouquier se transporta à Bicêtre avec Lanne. Un bureau fut 
dressé dans la cour de la prison. Tous les prisonniers y furent conduits 
tour à tour. On amena même le condamné à la chaîne que l'on avait 
fait déférer et dont on prit par écrit les témoignages et les réponses. 

« Osselin prudent comme tous ceux qui ont subi les vicissitudes, de 
la fortune, avait par son silence, ses allures modérées, ses maladies 
fréquentes, effacé autant que possible le bruit de son nom et de sa vie. 
Il attendait impatiemment le départ de la chaîne qui lui procurerait 
enfin la liberté, la vie, loin de ses ennemis dont il redoutait toujours 
quelque funeste retour. Dans la visite, il étonna même Fouquier- 
Tinville, qui ne soupçonnait pas la présence de l'ancien conventionnel 
au milieu de ces bandits. L'accusateur public remarqua combien avait 
été sage la conduite de ce malheureux; pas un rapport, pas une note. 
Osselin semblait l'ombre non seulement de ce corps jadis plein d'élé- 
gance et de vigueur, mais l'ombre aussi de cette intelligence brillante 
et active. Il n'était plus à craindre, on pouvaii l'épargner. » 



l. A consulter à ce sujet : Histoire parlementaire, t. XXXIV. déposition de Valagnos 
déposition de Dupaumier, déposition de Fouquier, déposition de Brunet, chirurgien de 
Bicêtre. 



HISTOIRE DE lUCÈTRE 143 

Revenu à Paris, Fouquier fit une liste de trente-sept prisonniers 
etl'envoya à dix heures et demie du soir à Lanne avec cette lettre : 

Paris, 20 prairial, an II. 

< Citnyen, ci-joint l'état des prévenus trouvés dans notre opération faite ce 
jour à Bicêtre. Je t'invite à me faire passer demain à dix ou onze lieures au plus 
tard, toutes les pièces de cette afiaire, notamment les arrêts. 
Salut et fraternité. 

Sir/né: A. L. Fouquier-Tinville. » 

Néanmoins, sans attendre ces pièces, il dressa l'acte d'accusation 
contre les trente-sept individus qu'on luiavaitdénoncésetlefitordonnan- 
cer parle tribunal. Le 28 prairial, ces individus comparurent ensem- 
ble, furent condamnés ensemble et exécutés le même jour pour fait de 
conspiration. 

Valagnos cependant n'avait pas recueilli de sa condamnation tout le 
bénéfice qu'il en attendait. Il avait seulement été séparé des autres 
malfaiteurs et mis à part, avec ses complices, dans une chambre préparée 
pour eux et sur la porte de laquelle Dupaumier avait fait écrire ces 
mots : Chambre des Amis de la Patrie. 

C'était une satisfaction bien mince pour ce détenu qui n'avait dévoilé 
de prétendus complots que dans l'espoir d'être mis en liberté. Aussi, 
désireux, dit-il, de rendre de nouveaux services à la patrie, il envoya 
une nouvelle liste de conjurés à l'accusateur public qui les fit compa- 
raître au tribunal le 8 messidor. Sur cette liste se trouvaient les noms 
d'Osselin, d'un fils naturel de Brulard-Sillery, nommé Charles Alexis 
Descharmes-Sillery et de Senlis, vicaire de la paroisse de Saint- Louis 
enl'Isle(]). 

Partis de Bicêtre, ainsi que l'indique le registx'e d'écrou, le 7 messi- 
dor an II, les accusés, au nombre de trente-huit, furent amenés le soir à 
la prison Egalité, située rue Saint-Jacques dans les bâiiments de 
l'ancien Collège du Plessis et Louis-le-Grand. Ils comparurent le len- 
demain devant le tribunal. « Il y eut cela d'horrible dans cette affaire, 

1. Il n'est pas un seul renseignement que nous ne donnions ici sans l'avoir contrôlé. 
L'histoire do la Conspiration dite de Bicctre n'est nullement anecdotique. Elle est rigou- 
reusement vraie. Quant aux noms des compagnons d'Osselin, il est facile de les relever 
sur les registres d'écrou de la prison de Bicêtre déposés aux archives de la Préfecture 
de Police (Registres i et 2 de la prison). P. B. 



144 HISTOIRE DE BICÊTRE 

que parmi les témoins entendus, deux avaient déjà été flétris comme 
faux témoins. Or, non seulement on reçut leur témoignage, mais ils 
furent récompensés d'avoir joué le rôle de délateurs... Une chose qui 
étonne, c'est que Naulin est l'homme qu'on rencontre aux débats de 
cette affaire de Bicêtre, ce même Naulin dont tant de témoins, lors du 
procès Fouquier-Tin ville, s'accordèrent à vanter l'humanité. Il y a plus : 
Naulin, dans ce procès, déclara formellement qu'un des condamnés pour 
le complot de Bicètre était convenu, en sortant de l'audience, qu'une 
conspiration avait en effet existé; qu'il s'agissait de s'emparer du Pont- 
Neuf, de marcher sur la Convention, etc.. Un autre condamné dit à un 
gendarme que, si jamais le Tribunal révolutionnaire avait rendu un 
jugement juste, c'était celui-là. 

(f Pendant ce temps, des rumeurs menaçantes couraient sur l'esprit 
qui régnait dans les prisons politiques. Les prisonniers, disait-on, 
couvaient certainement des projets sinistres. On avait remarqué parmi 
eux, des allées et venues, des chuchotements, un air de mystère. En 
toute occasion, ils affichaient leur horreur pour l'égalité. S'adressaient- 
ils la parole l'un à l'autre ce n'était jamais que: «Monsieur le prince, 
Monsieur le comte, etc.. m Les armées de la République venaient-elles 
à remporter une victoire, une sacrilège tristesse se peignait sur les 
visages et quelquefois éclatait en exclamations gémissantes. 

« Qu'il y eût du vrai à ceci, les relations des prisonniers eux-mêmes 
ne permettent pas d'en douter ; mais il y avait loin de là à un complot 
ayant pour but l'extermination des patriotes. Malheureusement, la 
Terreur, selon l'affreuse grammaire du moment, était à l'ordre du jour. 
« Épurer la population » paraissait nécessaire au parti qui avait Parère 
pour orateur, et ce dernier, cachant si peu sa pensée, il lui était arrivé 
de s'écrier en pleine Convention que le Comité de Salut public avait pris 
ses mesures, que dans deux mois, « les prisons seraient évacuées (1). » 

Quelle fut la main qui inscrivit Osselin sur la funèbre liste des 
accusés ? Michelet semble croire que ce fut celle d'Herman ou du 
Comité. « Cette dernièi'e supposition, dit-il, me paraît la plus vraisem- 
blable. Le Comité de sûreté en donnant cet ornement à la liste robes- 
pierriste, la rendait cruellement odieuse à la Convention, lui montrait 

1. Louis Blanc. — Histoire de la Révolution, t. II, p. 99. 



HISTOIRE DE BICÉTRE 1 i5 

que l'affaire de Bicêtre, méprisée d'abord comme affaire de galériens, 
n'était qu'une expérience qui allait monter plus haut. Un représentant 
du peuple ! un membre des comités ! un montagnard éminent ! un mal- 
heureux patriote qui n'avait failli qu'une fois par faiblesse et par amour! 
un pauvre homme déjà condamné ! C'était un coup violent pour l'As- 
semblée elle-même. Elle devait y pressentir l'ouverture du grand procès 
qui de l'un à l'autre parti, des Hébertistes aux Dantonistes, menaçant 
deux cents représentants revenus de mission, pouvait gagner, comme 
un chancre, la Convention tout entière » (1). 

Selon d'autres historiens, Fouquier-Tinville aurait rayé le nom 
d'Osselin sur la liste et Lanne l'aurait rétabli. 

Nous aimons mieux croire à une dénonciation infâme d'un prison- 
nier qu'à une vengeance indigne de la part des membres du Comité 
envers un malheureux désormais incapable de leur nuire (2). 



1. Michelet. — Histoire delà Révolution, t. VI, p. 298. 

2. Ce fut un condamné aux fers nommé Valagnos, qui imagina le premier do 
dénoncer une conspiration à Bicêtre. Associé à un ancien ijijoutier devenu adminis- 
trateur de police, Dupauraier, il dressa des listes, indiqua des témoins et fit des 
déclarations en présence de Lanne et de Fouquier. 

Le 28 prairial, trente-sept prisonniers de Bicêtre furent envoyés à l'échafaud. 
Le S messidor trente-huit comparurent encore au iribunal, deux furent acquittés et 
les autres furent guillotinés. 

L'économe de Bicêtre, nommé Deschamps, et qui pendant la Terreur avait pris le 
nom d'Eglator, emprunté à une tragédie de Ronsin, et Brunet, chirurgien en chef, 
comparaissent dans le procès de Fouquier pour déclarer ce qu'ils savent de cette 
conspiration, et atiirmer qu'il n'en a jamais existé. La frayeur était si grande à 
Bicêtre, dit l'un d'eus, que le jour où l'on vint enlever la dernière fournée, un ofiicier 
nommé Bajat, âgé de 79 ans, se coupa le ventre avec son rasoir. 

Voici comment Fouquier expliqua son transport à Bicêtre : « Un complot de trois 
cents individus avait été dénoncé au comité; par arrêté du comité de sûreté générale, 
Lanne, des olliciers municipaux et moi nous transportâmes à Bicêtre avec une liste, 
tout fut fait en public. On demandait la mort des trois cents dénoncés, on voulait 
même comprendre dans la liste des individus qui n'étaient pas condamnés aux fers, 
au Heu de trois cents je les ai réduits, en deux lois, à soixante-douze ou à peu près. 

— Pourquoilui dit alors le président, puisque vous avez eu le pouvoir de restreindre 
le nombre de ceux qu'on vous dénonçait à Bicêtre, n'avez-vous pas fait de même 
relativement aux cent cinquante-cinq du Luxembourg? 

— J'ai été à Bicêtre, répondit Fouquier, en vertu d'un arrêté, mais je n'ai été ni aux 
Carmes, ni ci Saint-Lazare, ni au Luxembourg; voilà pourquoi j'ai traduit au tribunal 
tous les individus qui me furent dénoncés dans ces maisons d'arrêt. Je ne justifie ni 
le complot ni le jugement, j'ai agi d'après des ordres; jo ne réponds pas des 
actions faites par les autorités supérieures. 

19 



146 HISTOIRE DE BICÊTRE 

Le 8 messidor, à dix heures du matin, les trente-huit accusés com 
parurent devant le Tribunal révolutionnaire composé de : Naulin, vice- 
président, Deliège et Garnier Launay. Parmi les jurés, se trouvait 
Vilate, jeune homme de vingt-six ans, qu i périt plus tard avec Fou- 
quier-Tinville. 

Lorsque l'on vint ouvrir la porte du cachot où pendant la nuit on 
avait enfermé Osselin à la Conciergerie, le geôlier trouva l'ancien 
député, gisant à terre, baignant dans son sang. La veille, pendant 
le trajet, il avait appris l'exécution de la marquise de Chary. Dans la 
nuit, Osselin, avait arraché un clou du mur de son cachot et se l'était 
enfoncé dans la poitrine. On l'apporta au tribunal sur un brancard. Il 
agonisait. Sa voix était si faible que le président dut descendre de son 
siège pour recueillir ses réponses. Sur les trente-huit accusés deux 
furent acquittés, les autres furent condamnés à mort. 

Osselin entendit cet arrêt sans bouger. Il était complètement affai- 
bli par le sang qui suintait de sa blessure. On précipita le départ 
pour qu'il put être guillottiné vivant. Il avait quarante ans à peine. 

La terreur fut si forte à Bicêtre, lorsqu'on apprit ce jugement, 
qu'un homme de quatre-vingts ans, nommé Bajat, dans un moment 
d'épouvante, jeta dans les latrines, sa bourse, sa montre et les divers 
objets qu'il possédait et s'ouvrit le ventre avec un rasoir. 

Valagnos et Dupaumier étant convaincus Je complicité dans la prétendue conspi- 
ration de Bicètre furent mis en jugement avec les accusés (a). 

a. Emile Campardon, archiviste aux archives de l'Empire. — Hist. du Tribunal révolu- 
tionnaire de Paris, d'après les documents originaux conservés aux archives. — Edit. 
Poulet-Malassis, Paris 1862, t. II, p. 467. 



V 

Ange Pitou 



« Tous les soirs de 1795 à 1797, un homme de petite taille, à figure 
noble et caractérisée, venait s'installer devant le portail de Saint-Ger- 
main l'Auxerrois, et là, chantant et parlant tour à tour, assaisonnant 
ses hardis couplets de lazzi, d'épigramraes et de gestes expressifs, il cri- 
blait la République de sarcasmes et livrait son gouvernement aux rires 
de la multitude. Jusqu'à onze heures du soir, il promenait et retenait 
son immense public dans l'espace qui s'étend de la rue du Coq à la place 
des Victoires jusqu'au carrefour de l'Arbre-Sec, en ramenant toujours 
son quartier général sur la place de Saint-Germain-l'Auxerrois. La 
foule attroupée par sa voix mordante, sa verve et son audace, s'épuisait 
en conjectures sur le chanteur, dans lequel les uns voyaient un 
prêtre déguisé, d'autres un évêque, d'autres encore un professeur ou 
l'homme de confiance de la maison de Rohan. Pitou tirait parti du mys- 
tère, au profit de sa popularité. C'était tout simplement un jeune Orléa- 
nais, natif d'un village près de Chàteaudun, âgé de vingt-cinq ans à 
peine, qui, venu à Paris sans savoir pourquoi, après avoir fait bien 
des métiers pour vivre descendit dans la rue, poussé par la misère, les 
poches pleines de couplets qu'il avait composés dans la fièvre, et dès 
les premiers jours y réussit de telle sorte que ce qui n'avait été d'abord 
qu'une ressource extrême devint bien vite une habitude et un besoin 
pour lui. Celui qu'on appelait le Chanteur parisien, le Garât des carre- 
fours, élargissant son genre et s'enhardissant chaque jour, était devenu 
bien vite une sorte de journaliste, de pamphlétaire, de joyeux tribun 
de la réaction en plein vent (1). » 

Dans son journal le Tableau de Pans, Louis-Ange Pitou disait : 

« Je veux châtier ou satiriser les coquins, les septembriseurs, les filous, les 
espions et toute la hande à Cartouche. Je veux dire que Barère a présidé les 

1 . Victor Fournel. — Les Rues de Paris, p. 420 et suivantes. 



148 HISTOIRE DE BICÉTRE 

Feuillants et les Jacobins, que Carrier a noyé les Nantais, que Fouquier-Tinville 
se moque de nous et que l'on veut le sauver et le remettre en place. » 

Et tous les jours, le pamphlet satirique du chansonnier des rues 
répétait invariablement cette phrase en épigraphe. 

Ange Pitou était le chansonnier de la réaction. Il a raconté lui- 
même, dans son Voyage à Cayenne,ses débuts à Paris, sa première arres- 
tation et son premier procès. Ce n'était nullement un prêtre défroqué, 
il avait seulement étudié quelque temps dans un séminaire de province. 
Traité comme précepteur chez le comte de Mahé, il se fit arrêter un 
jour, sur la dénonciation d'une femme Morlay et d'un déserteur alle- 
mand, pour avoir mal parlé des Jacobins et chanté une chanson contre 
leur société et contre la Convention. Pitou fut transféré successive- 
ment de la prison Marat à la Conciergerie, delà Conciergerie à Bicêtre, 
d'où il fut extrait pour comparaître devant le tribunal révolutionnaire 
le 4 prairial an IL 

Devant ses juges, il chanta une chanson de sa composition, le Ré- 
oeil d'Epiménide, dont les couplets étaient empreints du républicanisme 
le plus pur. Acquitté, emporté en triomphe, il se trouva dans la rue 
sans ressources. 

« Regardant cette rue où il était, — écrit M. Drumont (1), — il 
se dit : a Vivons-y!» — La rue s'appelait rue Saint-Denis (en ce 
temps là rue Franciade). Le soleil de messidor se levait radieux, tem- 
péré encore comme à cinq heures du matin; on était au P"" juillet, /oîtr 
d'artichaut, et Pitou, qui débutait dans le quartier des Halles, put re- 
garder cette singulière désignation comme d'un heureux présage. Il 
eut sans doute un moment d'hésitation; mais il prit son courage à 
deux mains, s'appuya à la maison de « l'Homme Armé » et se mit à 
chanter. » 

Il fronde tous les ridicules du jour, attaque l'agiotage, s'en prend 
aux modes extravagantes et aux engouements insensés. « Il s'était fait 
un si nombreux auditoire, dit Mercier (1), que la garde n'osait l'in- 
terrompre; chaque fois qu'il parlait de république, il portait la main 
derrière lui (je demande pardon au lecteur pour ce détail un peu trop 

1. Ed. Drumont. — Le Vieux Paris. — Amje Pitou. 
1 . Mercier. — Le Tableau de Paris. 



HISTOIRE DE BICÈTRE 14!) 

empreint dé réalisme). Il se fit arrêter. Traduit devant le tribunal cri- 
minel, il riposta à l'accusateur public que, dans le geste qu'on lui re- 
prochait, il n'avait d'autre intention que de chercher sa tabatière. « 

Le 1°' novembre 1797 cependant, Pitou fut condamné à mort par 
le Directoire. Sa peine fut commuée en déportation perpétuelle. Il fut 
expédié à la Guyane, d'où il s'échappa. Revenu en France, gracié par 
le premier consul, il s'établit, en 1803, libraire au n° 21 de la rue Croix- 
des-Eetits-Champs. Il mourut vers 1827, rue des Moulins, n" 2, et 
n'eut pas de successeur. 

C'est à Pitou que l'on doit l'invention de ces feuilles à un sou, vé- 
ritables canards, criblés de fautes d'impression, où s'étalaient en pre- 
mières pages des récits plus ou moins véridiques des événements du 
jour. Il est bon de rappeler, à notre époque où la rue est encombrée de 
camelots criant à tue-tête, avec le nom du journal qu'ils colportent, les 
faits principaux que ces feuilles contiennent, que ce fut Pitou qui, le 
premier, eut l'idée de faire annoncer ainsi son Tableau de Paris. Et les 
crieurs d'alors s'époumonaient à hurler dans les rues des annonces 
dans le senre de celle-ci : 



— « Les grands détails du siège et de la prise du château des Tuileries, relation 
des événements du 10 août, découverte d'un complot liorrible de Louis XVL 
trouvé dans ses papiers, pour égorger les bons citoyens. Quatre mille maisons 
marquées pour être brûlées !... » 



Ou bien encore 



— -^ Voilà la grande bataille des Jacobins, voilà la déroute et la grande 
bastonnade de leur grand général Sanguinola. — Voilà la grande et funeste 
victoire des petits muscadins et des grands aristocrates du grand palais 
Égalité — » etc.. 



La figure de Pitou, complètement oubliée de la foule, a été remise 
en lumière il y a quelques années. Son nom est ressuscité grâce à une 
opérette connue de tous, la Fille de M>"^ Aiujot. Dans cette pièce, l'une 
des chansons est copiée sur des couplets de Pitou. C'est l'air des Cons- 
pirateurs, dont le refrain est : 



150 HISTOIRE DE BICÊTRE 

Quand on conspire 
Quand sans frayeur 
On peut se dire 
Conspirateur, 
Pour tout le monde 
11 faut avoir 
Perruque blondft 
Et collet noir. 

Pitou a écrit : 

Faut-il pour un collet noir, 
Pour une perruque blonde, 
Pour une toque, un mouchoir 
Bouleverser toui un monde !... 
On peut sans être malin 
Vous dire avec assurance 
Que c'est l'habit d'Arlequin 
Qui sied le mieux à la France, 
Car le démon de la mode 
Chez nous, du matin au soir, 
Fait, défait et raccommode 
Collet rouge et blanc et noir. 

Citons encore, parmi ses œuvres, la chanson qui lui valut d'être 
arrêté et contribua certainement à sa dernière condamnation. Elle est 
empreinte de beaucoup de verve satirique. 

Peuple français, peuple de frères. 
Souffrez que père Hilarion 
Turlupiné dans vos parterres 
Vous fasse ici sa motion. 
Il vient sans fiel, et sans critique, 
Et sans fanatiques desseins. 
Comparer tous les capucins 
Aux frères de la République. 

Nous renonçons à la richesse 
Par la loi de notre couvent ! 
Votre code, plein de sagesse, 
Vous en fait faire tout autant. 
Comme dans l'ordre séraphique 
Ne faut-il pas, en vérité, 
Faire le vœu de pauvreté 
Pour vivre dans la République. 



HISTOIHE de BICKTRE 



151 



On nous ordonne l'abstinence 
Dedans notre institut pieux: 
N'observait-on pas dans la France 
Le jeûne le plus rigoureux. 
Dan? votre carême civique 
Vous surpassiez le capucin, 
En vivant d'une once de pain 
Vous jeûniez pour la République? 

Nous avons notre discipline, 
Instrument de correction ; 
Vous avez votre guillotine 
Fraternelle conviction. 
Ce châtiment patriotique 
Est bien sûr de tous ses elTets, 
Il n'en faut qu'un coup pour jamais 
Ne manquer à la République. 

11 ne faudrait pas croire, d'après ces extraits, que Pitou fut un 
royaliste quand même. Il fut surtout antirépublicain, et, dans son re- 
cueil, on peut trouver également des strophes enthousiastes en l'hon- 
neur de Napoléon et des couplets en faveur des Bourbons. 

Nous bornerons ici nos citations des oeuvres de Pitou. Notre cadre 
ne nous permetpas de nous étendre davantage sur une tigure originale 
queVictor Fournel et Ed.Drumont ont merveilleusement dessinée dans 
leurs ouvrages sur Paris . 

Voici la copie de son écrou (1) : 



SAINT-ROGH 



Du 18 Nivôse, an 2 

de la République Française 

Louis Ange Pitou 

homme de lettres, f,'arçon, âgé de 27 ans, 

natif de Mauleane («c), près Chateau- 

dun, département d'Eure-et-Loire. 

Transféré avec les précédents. (1) 

1. Transfert^ de la Conciergerie. 



Sorti le 4prairialan 2 
de la République 
Française, et remis 
au citoyen Virion, 
gendarme, pour le 
conduire à la Con- 
ciergerie, en vertu 
d'un ordre du tri- 
bunal révohition- 



I. Extrait des registres d'écrou déposés aux archives de la Préfecture de Police. 



VI 

Hervagadlt 



Le 27 mars 1802 (8 ventôse an X), on amenait à la prison de Bicètre 
un jeune homme appelé Hervagault Jean-Marie, surnommé le Faux 
Dauphin. Il avait été condamné à quatre années d'emprisonnement 
pour escroquerie, disait-on, bien qu'on n'eût trouvé aucune preuve, en 
réalité parce qu'il passait pour le fils de Louis XVI, évadé du Temple. 

Remis en liberté à l'expiration de sa peine, il reçut l'ordre de se 
rendre à Saint-Lô (Manche), où habitaient ses père et mère. Une nou- 
velle condamnation le ramène à Bicêtre le 29 août 1809, et, suivant 
Beauchamp, son historien, il y serait décédé le 8 mai 1812. 

Nous n'avons pu trouver les écrous de ce mystérieux personnage, 
les livres de 1796 k 1813, déposés aux archives de la préfecture de 
police, ayant été brûlés pendant la Commune de Paris en 1871. Sur le 
Registre des Baptêmes, Mariages et Sépultures faits en l'église de Bicêtre en 
181 1, 1812 et I8I3, on lit à la page 18, verso, en haut de la page 
même, cette simple mention : 

« Le 9 mai 1812 a été par moi, prêtre soussigné, inhumé Jean-Marie Herva- 
gault.» 

Signé : Legoubin. 

Et, à la mairie de Gentilly, sur les registres de l'état civil, à la date 
de ce jour, est inscrit l'acte de décès suivant : 

N''218. — Du neuf mai mil huit cent douze. Acte de décès de Jean-Marie Her- 
vagault, âgé de 30 ans, né à Saint-Lû, département de la Manche, tailleur, céliba- 
taire, mort la veille, à neuf heures de relevée, sur cette commune où il résidait. 
Sur la déclaration faite à moi, Guillaume Recodère, maire et officier public de la 
commune de Gentilly, par François-Louis Lagastine, âgé de 33 ans, et Jean- 
Louis Lemaussier, âgé de 43 ans, tous deux résidant sur cette commune qui ont 
signé avec moi après lecture. 

Les jour et an susdit. Signé : Recodère, Lemausster, Lagastine. 



HlSTOlliK DR BICÉTRE 153 

Nous nous serions bornés à cette simple mention, si deux livres, 
absolument contraires, ne venaient pas, il y a quelques mois à peine, de 
réveiller l'attention sur la question de Louis XVII. Le premier ouvrage 
est celui du comte d'Hérisson, Autour d'une Révolution, tendant à prou- 
ver que Louis XVII est réellement mort au Temple. Le second, en 
cours de publication dans le journal le National, à l'heure où nous 
écrivons ces lignes, est l'œuvre de M. Ed. Burton, un chercheur et 
un érudit, fermement convaincu de l'évasion du Dauphin du Temple. Il 
a cru reconnaître, grâce à des documents inédits jusqu'à ce jour, et 
qu'il a découverts dans nos archives nationales et dans celles de 
Saint-Lô, que le prisonnier de Bicétre, Hervagault, n'était autre que le 
Dauphin. 

Nous ne voulons certes point engager, dans ce livre, une polémique 
qui y serait déplacée, mais l'œuvre de M. Burton nous a paru le 
travail d'un écrivain consciencieux. Bien que la publication de cet 
ouvrage ne soit pas encore terminée, au moment où paraîtra notre 
Histoire de Bicêtre, nous avons demandé à M. Burton de vouloir bien 
nous autoriser à reproduire, dans notre appendice, quelques extraits 
delà première partie de son Histoire de Louis XV fl. Nous les donnons 
à titre de documents. 




£ '^ 



CHAPITRE XIII 

L'Asile. — L'Emploi de Saint-Prix. — Les Aliénés. — Les lof;es, etc., etc. 



A l'époque de la fondation de Bicêtre, les épileptiqiies, idiots, im- 
béciles circulaient librement dans les cours; mais bien avant 1730^ il 
leurtut interdit de sortir des localités qui leur étaient affectées. En 1737, 
les aliénés se trouvaient réunis dans le quatrième emploi formé par le 
bâtiment neuf et ses dépendances. 

Les bons pauvres et les mendiants devenant de plus en plus nom- 
breux, les deu.xième, troisième et quatrième emplois furent, à cette 
date, réservés spécialement pour eux. Le premier fut consacré, comme 
parle passé, à la maison de force, le cinquième aux vénériens, et la 
section des fous, partagée en deux, forma les sixième et septième em- 
plois. Dans le sixième étaient placés les idiots, les imbéciles et les 
épileptiques, les enfants infirmes et teigneux (l). 

Au rez-de-chaussée du bâtiment qu'ils occupaient était située la 
salle Sat«<-Jea« pour les gâteux; au premier étage, la Visilation pour 
les enfants infirmes; au second, la salle Saint-François pour les idiots 
et les imbéciles ; au troisième, la salle Saint-Fiacre pour les épilep- 
tiques. 

Dans le septième emploi, composé du pavillon de l'Ouest et de cent 
onze loges, au début, de cent soixante-douze en 1781, se trouvaient les 
malades les plus agités, ceux que l'on considérait comme dangereux. 
C'était le quartier de Saint-Prix. 

Avant 1780, c'était bien véritablement le lieu des réprouvés de 
l'Enfer du Dante. Au-dessus de la porte de cette section, on aurait pu 
écrire le vers du poète : 

Lasrifilf Dij)}) sperdinti, o luii clu' i^iitraie .' 

1 . Voir Ari'ENiiioF,. 



158 HISTOIRE DE BIC ÊTRE 

Les mallieureux que l'on y amenait n'en sortaient plus. Abandon- 
nés du monde, méconnus parla société qui les oubliait, ils étaient jetés, 
les fers aux mains et aux pieds, au fond de loges basses et humides, 
« où l'on ne voudrait pas même aujourd'luii placer l'animal le moins 
« rare (1). » 

Ces loges, au rez-de-chaussée, et en plusieurs endroits, suivant 
les accidents du terrain, en contre-bas du sol, n'avaient pas deux mètres 
carrés en œuvre. 

Elles ne recevaient de jour et d'air que par la porte, car le seul guichet 
dont elles étaient percées pouvait à peine servir à passer les aliments. Les plan- 
ches qui composaient les couchettes étaient scellées dans le mur; et l'infortuné 
qui n'avait pour tout meuble que ce grabat couvert de paille, se trouvant pressé 
contre la muraille de la tête, des pieds et du corps, ne pouvait goûter de sommeil 
sans être mouillé par l'eau qui ruisselait de cet amas de pierres et sans être 
pénétré par le froid de cette espèce de glacière. Les taches verdâtres qui tapis- 
saient l'intérieur de ces loges étaient si fortement imprégnées dans les murs 
que, quel que fût le soin que l'on mit à les gxatter et à les charger de badi- 
geon, elles reiiaraissaient aussitôt (12). 

Les malades agités étaient ficelés avec de grosses cordes. On char- 
geait de fers leurs pieds et leurs mains, on les enchaînait même par le 
cou. A l'exception de quelques cellules dans lesquelles se trouvait un lit 
scellé dans le mur, dans les autres, les lits étaient remplacés par des 
auges également scellées, et qui n'avaient point 0"\70 de largeur. Le 
coucher de ces malheureux se composait de paille de seigle, d'une paire 
de draps, de deux vieilles couvertures et d'un traversin; encore quel- 
ques-uns n'avaient-ils ni draps ni couverture. La paille, rarement re- 
nouvelée, se pourrissait promptement, et dans cette loge devenue un 

1. Rapport fait au Conseil des hospices civils de Paris dans la séance du 13 novem- 
bre 1822 par M. Desportes, membre de la Commission administrative chargée des hos- 
pices. {Rapport sur le service 'les aliénés, 1801 à 1822, page 46). (Archives de Bicètre.) 

2. Les basses loges de la Salpètrière ne différaient en rien de celles dont je viens de 
parler : adossées les unes aux autres, elles ne recevaient également de jour et d'air que 
par la porle ; mais ce qui en rendait encore l'habitation plus funeste et souvent plus 
mortelle, c'est iju'en hiver, lors de la crue des eaux de la Seine, ces loges situées au 
niveau des égouts, devenaient non seulement bien plus insalubres, mais de plus, un 
heu de refuge pour une foule de gros rats, qui se jetaient la nuit sur les malheureuses 
qu'on y renfermait et les rongeaient partout où ils pouvaient les atteindre. A la visite 
du malin, on a trouve des folles, les pieds, les mains et la figure déchirés des morsures 
souvent dangereuses dont plusieurs sont mortes (l'ii'w). 



HISTOIRE DE BICÉTRE l^Ç) 

cloaque infect et langeux, les aliénés vivaient privés d'air, de lumière 
et de feu (1), livrés sans défense à la merci de leurs infirmiers, et 
quels infirmiers, des malfaiteurs sortis de la prison!... Ces gens de 
service (2) spéculaient avec une rapacité effrayante sur la curiosité mal- 
saine des nombreux visiteurs qui, à cette époque, se rendaient à l'hos- 
pice. 

Des gardiens vendaient de petits ouvrages de paille confectionnés 
par les fous, d'autres excitaient les malades pour les rendre furieux et 
leur faire commettre des actes extravagants, réprimés plus tard par 
des coups. On cite un gouverneur du septième emploi qui, pour rendre 
sa place plus lucrative, avait établi dans une loge une petite mécanique 
représentant le tremblement de terre de Lisbonne, qu'il montrait 
moyennant rétribution (3). 

1. Les registres Je Ricétre mentionnent plusieurs aliénés morts de froid dans leur 
loge. Voyez a ce sujet Appendice. Relevé des registres de décès 

2, Le vice, le crime, le malheur, les infirmités, les maladies les plus dégoûtantes et 
(es plus disparates, tout (à Bicêtre) était confondu comme les services. Les hommes v 
croupissaientcouvertsdefange, dans les loges, toutes de pierre, étroites froides^ et 
humides, privées d'air et de jour et meublées seulement d'un lit de paille oue l'on 
renouvelait rarement et ,|ui bientôt devenait infect, repaires hideux où l'on se ferait 
scrupule .1,. placer les plus vils animaux. Les aliénés que l'on jetait dans ces cloaques 
étaient a la merci de leurs infirmiers et ces infirmiers étaient des malfaiteurs que l'on 

irait de la prison Les malheureux malades chargés de chaînes et garrottés comme des 
lorçats, ainsi livrés sans défense à la méchanceté de leurs gardiens servaient de 
jouets a la raillerie insultante ou à une brutalité d'autant plus aveugle qu'elle était 
gratuite. " juc.ic eian 

L'injustice de ces cruels traitements les transportait d'indignation et le désespoir et 
la rage achevaient de troubler leur raison égarée, leur arrachaient jour et nuit des cris 
et des hurlements que rendrait encore plus effrayants le bruit de leurs fers Quelques- 
uns plus patients ou plus dissimulés se montraient iusensiblesà tant d'outrages, riaient 
et ne cachaient leurs dissentiments que pour mieux les satisfaire. Ils épiaient de l'œil 
les mouvements que faisaient leurs bourreaux et les surprenaient dans une attitude 
embarrassée, ils les frappaient à coups de chaînes sur la tête ou l'épigastre et les ren- 
versaient expirants à leurs pieds. Ainsi, férocité d'une part, meurtre de l'autre Une 
lois dans cette voie criminelle comment s'y arrêter jamais! Et qu'apprendre de ces 
réciprocités abominables pour l'amélioration des maladies mentales? »(D--Pariset — 
Eioç/e ds Pwe/, t. I", p. 22o). 
3. Personnel du sixième emploi : 1 gouverneur, 1 sous-gouverneur (pour les enfants) 
™^To°",î°'^""'®"'" (P°"'' ''^^ enfants), 1 ofiîcière, 6 garçons de service, 4 veilleurs 
de nuit, 2 filles au linge, i gareou au linge, 1 ravaudeuse, l barbier, 1 laveur 2 por- 
tiers. > F"' 

Personnel du septième emploi : 1 gouverneur, 1 sous-gouverneur, 1 officière 6 ''ar- 
çons de service, 2 veilleurs 2 portiers. 2 cantonniers,' i pannetier, 1 pompier." - 
(Archives de Bicètre.) ■ i i 



160 HISTOIRE DE BICÊTRE 

Les loges était rangées de chaque côté de petits passages ayant 
un nom 

C'était, à la formation du quartier Saint-Prix : 

La rue d'Enfer, avec 11 loges; 

La rue des Furieux, avec 13 loges; 

La rue de la Fontaine, avec 13 loges; 

La rue de la Cuisine, avec 32 loges; 

Et la cour du Préau, avec 42 loges. 

La superficie de l'emploi était de 45 ares environ, et dans cet espace 
restreint habitaient plus de deux cents malheureux (1). 

Le nombre des aliénés excédait presque toujours celui des loges, la 
plupart du temps ils couchaient par deux. Point de veilleuses dans ces 
bouges, aucun réverbère même dans le quartier. Été comme hiver, les 
veilleurs faisaient des rondes, la nuit, une lanterne à la main, se pro- 
menant devant les cellules, épiant à travers les guichets ce qui se pas 
sait à l'intérieur. Les insensés paisibles couchaient en dortoir, dans de 
grands lits, au nombre de quatre, cinq et six par lit, suivant l'encom- 
brement plus ou moins grand de l'emploi. 

Les couchettes à un seul homme étaient réservées à ceux qui 
payaient pension. Plus heureux que les fous des loges, ceux-ci étaient 
chauffés, et, dans la journée, avaient la faculté de se promener dans 
les cours intérieures de la section. Le huitième environ des aliénés 
était amené à Bicêtre par ordre du roi contresigné du ministre dans 
le département duquel ils résidaient. Une grande partie était envoyée 
par ordre du procureur général et venait de province; un quart environ 
par ordre du lieutenant général de police venait de Paris; quelques- 
uns, par arrêt du parlement; d'autres, par sentence de la prévôté de 
l'hôtel du roi; d'autres enfin par le bureau de l'Hôpital Général ou de 
l'Hôtel-Dieu (2). 

1. Il y a dans cet emploi, aujourd'hui 1"^' jour (du mois) d'octobre (de l'année) mil e' 
sept cent et quatre vingt et unième, deux cent ({uarante trois personnes : savoir : qua- 
rante et six pensionnaires et cent et nouante et sept sans pension, y compris trente 
épileptiques qui ne sont point fous et qu'on est forcé de mettre dans cet endroit faute 
de place au bâtiment neuf. (Archives de Bicêtre. Règlement concernant Sainl-Prir oii 
sont les aliénés. 1781, chap. v, art. 2°.) 

2. Archives de Bicêtre. Règlement dr 1781, chap. v, art. II. 



HISTOIRE DE RICÈTRE I f » | 

Dès leur arrivée à liicètre, ils étaient interrogés et conduits à leur 
destination. On leur ôtait leurs habits et on leur donnait l'uniforme de 
la maison (l).Cet uniforme consistait en un frac, une culotte de tiretaine 
grise, des bas et un bonnet de laine et des sabots. 

Bien qu'à cette époque il y eût un magasin d'habillement spécial à 
chaque emploi, dans lequel on confectionnait des vêtements neufs, il 
s'en faisait fort peu pour le septième. Les habits neufs étaient donnés 
aux aliénés calmes, les autres étaient vêtus des défroques des pauvres 
et des prisonniers. En général, ces vêtements usés se détérioraient 
promptement; indépendamment de l'agitation du malade, l'humidité 
des loges et la quantité innombrable de rats qui circulaient dans ces 
localités y contribuaient beaucoup. 

On évalue à un cinquième environ, le nombre des malades qui lacé- 
raient leurs habits et restaient nus. Quelques-uns se vêtaient d'une 
manière bizarre sans qu'on songeât à les en empêcher. En 1789, un fou, 
nommé Houbigan, avait la manie de se croire femme et en portait con- 
tinuellement le costume. On le nommait M'^e Houbigan. 

Aucun remède ne leur était donné contre leur état de folie. Pour 
toute nourriture, ils recevaient six quarts de pain bis par jour, la soupe 
taillée sur leur pain: un quart de viande, réduite à moitié étant cuite, 
les dimanches, mardis et jeudis ; le tiers d'un litron de pois ou de fèves 
les lundis et vendredis; une once de beurre, les mercredis; une once de 
fromage, les samedis. La nourriture des aliénés payant pension variait 
selon le prix payé (2). 

Les vivres étaient distribués journellement : le pain à cinq heures 

1. Arch. de Bicôtre. Règlement de 1781, chap. v. 

Article 4°. — Réception desdits insensés. — Lorsiiu'ils ai rivent a liicètre, deux gardes 
se présentent sur le champ, pour les faire monter uu bureau et y être interrogés 
comme tous les prisonniers. On en tire ce qu'on peut et fort souvent rien du tout, ce 
qui devient embarrassant, pour les enregistrer; par ce que les ordres, en vertu des- 
quels ils sont amenés, exceptés ceux de Mgr le procureur général, ne portent simple- 
ment que leurs noms et très souvent ne font pas même mention de leurs noms di> bap- 
tême, d'où il résulte qu'en cas de mort, les familles ne peuvent avoir un extrait mor- 
tuaire en règle à moins de faire changer ou ajouter sur les registres ce qui est néces- 
saire. Mais on n'y parvient alors qu'en s'adressant à M. le lieutenant civil et il en coiUc 
des frais. Lorsqu'ils sont reçus, on les fait conduire à leur destination où on leur au: 
leurs hardes, dont on fait un paquet qui est rais dans un magasin destiné à cet effet et 
on leur donne l'uniforme de la maison. 

2. Arch. de Bicètre. Règlement de 1781, chap. v. art. 6^ 



162 HISTOIRK DE BICÊTRE 

du matin ; la soupe et le vin des pensionnaires à six heures et demie en 
été, à sept heures en hiver. Le dîner des pensionnaires était servi à 
dix heures et demie, leur souper à deux heures et demie de l'après- 
midi, ainsi que les portions de viande et de légumes des autres malades. 
Les aliments étaient préparés à la cuisine générale de la maison. Ils 
étaient distribués aux insensés par une fille de service du bâtiment neuf, 
dans des sébilles de bois que l'hospice fournissait, ainsi que les cuil- 
lères en bois. 

Tous les jours, après la distribution de la soupe, le gouverneur, 
accompagné des garçons de service, faisait une visite aux loges et aux 
dortoirs, s'assurait que rien n'y manquait, jugeait en même temps de 
l'état des malades et entendait leurs plaintes. 

Le dimanche, les épileptiques, seuls, allaient à la messe dans la 
chapelle de l'emploi. Les autres aliénés n'y assistaient point. 

Regardés comme des êtres inutiles et dangereux, à la moindre ten- 
tative d'évasion roués de coups, tués même par leurs gardiens, sur- 
veillés par une garde militaire de soixante hommes, recrutés et soldés 
par l'administration, ces malheureux étaient, pour la plupart, condam- 
nés à une réclusion perpétuelle dans le quartier de Saint-Prix. On ne 
faisait alors aucune différence entre un fou et un criminel. Un indigent 
de l'hospice était-il rebelle à la discipline, avait-il commis quelque acte 
répréhensible, un prisonnier était-il d'un caractère trop indompté, on 
le mettait deux ou trois neures au carcan, puis on le faisait passer à 
Samt-Prix (1). 

1. Les registres de la maison témoignent de ce fail (iiii, mieux i|ui' le raisonnement, 
démontre le peu de pitié ([n'inspiraient ces malheureux : 

(Exirail du Registre des entrt'rs de Hieetre.^ 
2 AOUT 1784. 
Saint-Mcolas. — Claude Furcy Nitro, compagnon serrurier, 19 ans, de Paris, 
(jaleux. 

Ordre de M. Delamotte,administrateur, portant de le recevoir pour \ être traité de la 
gale et ne rester '[w jusqu'à parfaite guérison. 

12 Août 1784. — Passé à Saint-Joseph comme pauvre inlirme. 

17 Septembre 1787. — Mis au carcan de cette maison depuis midi jusqu'à 2 heures, 

par délibération du bureau tenu à la Pitié, pourvoi d'argent et d'effets par lui fait à 

une fille do service de. la buanderie, et, condamné à yarder prison à Saint-Prix, jusqu'à 

nouvel ordre. 

22 Août 1789. — Sorti on vertu d'un ordre des administrateurs do l'hôpital général. 

(Archives de Bicètre.) 



HISTOIRE DE BICÈTRE K)!! 

La chaîne dont on faisait un si déplorable usage» loin de calmer les 
aliénés, les excitait et entretenait chez eux une agitation souvent 
poussée jusqu'au paroxysme de la fureur, d'autant plus que ce système 
de répression était appliqué sans discernement et avec une brutalité 
extrême. 

Pinel parut. Nommé médecin en chef de la division des aliénés le 
11 septembre 1793, malgré les préjugés, maigre les craintes, n'ayant 
pour auxiliaires que la bonté et la justice, il fit tomber les fers de ces 
pauvres gens. Il les rendit à une liberté relative, les assimilant aux 
autres malades et les traitant avec douceur et compassion (1). 

Une amélioration inespérée suivit cette mesure, qu'on avait jusque- 
là regardée comme impossible et funeste. Les fous furieux qui, chaque 
mois, brisaient des centaines d'écuelles en bois, renoncèrent à leurs 
habitudes de violence et d'emportement; d'autres, qui déchiraient leurs 
vêtements et se complaisaient dans la plus sale nudité, devinrent pro- 
pres et décents. Le calme et l'harmonie succédèrent au tumulte et au 
désordre. La seule précaution que Pinel crut devoir prendre fut de faire 
préparer un nombre égal de camisoles, de ces gilets en toile forte et à 
longues manches qui peuvent s'attacher derrière le dos de l'aliéné 
quand on veut le réduire à l'impuissance de mal faire (2). 

A dater de cette époque commença la série des améliorations dans 
le traitement des insensés. Et cependant, de nombreux obstacles vin- 
rent paralyser les efforts de l'homme courageux qui avait entrepris 
cette œuvre philanthropique. Il ne se laissa pas abattre cependant ; il se 
raidit contre les difficultés et les surmonta. 

Il avait auprès de lui un Adèle collaborateur, un serviteur 
intelligent et zélé. Cet homme peu estimé, mais « d'un sens droit, d'un 
« tact tin, d'un caractère tendre et compatissant malgré sa sévérité 
« naturelle (iJ)», c'étaitJean-Baptiste Pussin, surveillant de l'emploi, 

1. Son fils, Scipiou Pinel, dans un traité sur le Régime sanitaire des aliénés, a rapporté 
l'historique de ce grand fait accompli par l'illustre médecin. Nous l'avons leproduit 
ru entier à I'Appendick. 

2. La camisole de force fut inventée en 1790 par un sieur Guilleret, tapissier de l'hos- 
pice de Bicètre. 

Cette camisole qui depuis a été bien perfectionnée ne remplaçait seulement i[ur les 
cordes avec lesiiuelles on attachait les bras des malades. Les chaînes continuèrent à 
être employées jusqu'au 23 mai 1798, époque à laquelle on les supprima totalement. 

3. Pariset, Éloge de Pinel. 



164 HISTOIRE DE BICÊTRE 

qui, « bravant les appréhensions et les clameurs, avait osé détacher les 
« fers de quelques malheureux ». 

Pussin (1) avait l'habitude de vivre continuellement avec les malades, d'étu- 
dier leur mœurs, leurs caractères divers, les objets de leurs plaisirs et de leurs 
répugnances. Il suivait attentivement le cours de leurs égarements pendant le 
jour, la nuit et les diverses saisons de l'année ; il les dirigeait sans effort et leur 
épargnait des emportements et des murmures. 11 avait le rare talent de prendre 
à propos avec eux le ton de la bienveillance ou un air imposant et de les subju- 
guer par la force lorsque les voies de la douceur ne pouvaient suflire. Le spec- 
tacle continuel de tous les phénomènes de l'aliénation mentale et les fonctions 
de la surveillance avaient communiqué à Pussin des connaissances multipliées 
et des vues de détail qui manquaient souvent à Pinel, parce qu'il ne pouvait con- 
sacrer que trop peu de temps à ses malades. 

<< Aussi ce médecin avait-il des entretiens réitérés avec son surveillant et s'ef- 
forçait-il de mettre à profit les documents qu'il recueillait de sa bouche et qui 
pour la plupart étaient d'un grand prix (2). » 

Secondé par Pussin, Pinel vainquit les résistances de l'habitude et 
les préjugés vulgaires. Le premier il eut l'idée de mettre à profit les 
forces des aliénés, de multiplier pour ces malheureux les moyens de 
travail et d'exercice du corps. 



1 . Extrait des registres des entrées de l'hospice de Birétre. 

DU f' OCTOBHE 1770 AU 30 JUIN 1771. 

Le 5 juin 1771. 

Jean-Baptiste Pussin, garçon tanneur, àpé de vingt-cinq ans, de Lons-le-Saulnier, en 
Franche-Comté, diocèse de Besançon, entré comme infirme atteint des humeurs froides, 
venant de l'Hùtel-Dieu. 

Nommé maître des enfants du bâtiment neuf par délibération du bureau de la Pitié 
du 27 avril 1780 qui lui accorde le même traitement des sous-maitres de la correc- 
tion, consistant dans le second réfectoire, une chopine de via et 36 francs de gages 
par an. 

Le sieur Vincent, gouverneur de l'employ du bâtiment neuf étant sorti le 12 juillet 
1780, le bureau, par délibération en date du 7 août 1780 a commis provisoirement ledit 
Pussin pour exercer les fonctions de gouverneur en même temps que celle tle maître 
des enfants du dit enipioy. 

Nommé gouverneur des sous-employés de Saint-Prix par délibération du bureau di- 
la Pitié du 3 octobre 1785 <à la place du sieur Mauderc à qui on a accordé la retraite au 
dehors. 

Sorti le 30 lloréal an x (avril 1802) et passé à la Salpètrière en qualité de surveillant 
des folles. (Archives de Bicêtre.) 

Voyez Appendice. 

i. Coup d'œd hisluriquc et médical sur Bicétre (maison d'aliénés) par le D' A. Millet, 
ancien interne de l'hospice de Bicètre, lauréat, etc.. 1 broch. Paris, Rignoux, impri- 
meur de la faculté de médecine, rue Monsieur-le-Prince, 1842 (page 10). 



HISTOIRE DK HICÈTHK 165 

11 n'eut pas le temps d'expérimenter cette réforme à Bicétre. Deux 
années après sa nomination de médecin à cet asile, il était appelé par 
l'administration à la Salpètrière en qualité de médecin en chef du 
quartier des folles. 

Fidèle à son chef de service, Passin ( Ij alla rejoindre Pinel à la 
Salpètrière,et,comme à Bicètre,ill'aida àrendre à laliberté les aliénées 
enchaînées dans des cachots à vingarct mhes au-dessous du sol, et qui 
l'hiver grelottaient,ayantles pieds gelés ou rongés par les rats,'à demi 
nues, le cœur ulcéré, dévorées par la haine de leurs bourreaux e't l'ima- 
gination surexcitée encore par le traitement odieux qu'on leur faisait 
subir. 

M. Lanefranque, nommé médecin de l'hospice en 1795, continua 
l'œuvre de son prédécesseur jusqu'en 1807, époque de la réunion des 
aliénés en traitement à l'Hôtel-Dieu aux incurables de Bicétre. 

La nouvelle administration s'occupa alors de donner à la médecine 
des locaux appropriés à ses besoins. Elle fit cesser la promiscuité 
eflfrayante qui n'avait cessé de régner pendant plus d'un demi-siècle 
eUe substitua l'ordre à la confusion et prépara aux successeurs de Pineî 
la large voie de la régénération et du progrès. 

Un des premiers pensionnaires de Bicétre, fut cet illuminé 
de 1 lie Saint-Louis, SimontMorin, qui se proclamait l'homme saint, 
affirmait que lame de Jésus-Christ était sienne et que le roi était 
condamné aux peines éternelles. Dénoncé par le poète Desmarets 
de baint-Sorlin, il tut brûlé vif en place de Grève, le 13 mars 1663 (2). 



1 . Voyez Appendice. *• 

Souvenirs du Père Richard, etc., p. 62. 

2. Michelet. — Hist. de France, t. XI. 



166 HISTOIRE DE BICÊTRE 

Pendant la révolution, un illustre personnage, l'abbé Fournier, fut, 
lui aussi, un des hôtes de la maison de Bicêtre. 11 avait protesté en 
chaire contre la mort de Louis XVI ; un arrêt du préfet de police, 
■en date du 12 prairial an IX, l'envoya à Bicêtre comme insensé. 

Voici le registre des entrées de l'année 1802 : 

l)n 12 prairial, an IX dfla Jirpiibliqiie. 
Marie-Nicolas Fournier, prêtre, garçon de 40 ans, natif de Gex, départe- 
ment de l'Ain. — Démence. 

Entré et reçu ledit jour, en vertu d'un ordre du préfet de police, en date dudit 
jour, portant de recevoir du citoyen Boachon, officier de paix, au nombre des 
insensés, le nommé Marie-Nicolas Fournier, prêtre, attaqué de démence et de lui 
faire couper les cheveux. 

Billet d'admission signé du citoyen administrateur des hospices civils de 
Paris du 12 dudit. 

E7t viarr/e : je soussigné Molard, gendarme à la résidence de Paris, reconnais 

que le citoyen Létourneau, agent de surveillance delà maison de Bicêtre m'a ce- 

jourd'huifait remettre lenommé Marie-Nicolas Fournier, conformément à l'ordre 

du citoyen Fouché, ministre de la police générale, en date du 4 messidor, an 9. 

Fait à Bicélre, le o messidor, an 9. 

Signé : Molard, gendarme. 
Sorti le 5 messidor, an 9. 

Quelques années plus tard, l'abbé Fournier devenait chapelain de 
Napoléon 1". Il est mort évêque de Montpellier. 

Nous donnons ci-contre le fac-similé de l'ordre de séquestration. 



DIVISION. 



Rappeller cette Division 
en marge de la réponse , 
ainsi cjue le N.* 



S^teûctute de fhttce. 



J^vê. 



ette. 



&aalit£. 





-tcom> 



Faris , et \ Jy^ / Ùj^^^^uxA^au- ^J de la 
République française , un^et irjMviùble^ 




/ 

n 










Fiq. 11. — (Kxtrait, des Archives de Bicèt, 



CHAPITRE XIV 

Les léi,'('ndcs fausses sur nicêtre. 



Los clu'oiiiqiieiirs qui, jii(ju"à co jour, ont esquisse riiistoire de 
Bicéti'é, se sont plu h l'épandro dans le piildio des légendes fausses 
([u'il importe de détruire, Bieêln' a assez de doal(Mirs ot de tortures à 
son actif sans qu'il soit ))esoin de lui en ajouter encoi'e. 

Une anecdote publiée, en l'année 183G, par le Musée des 
Familles, reproduite par Eugène de Mi recourt dans les Confessions de 
Marion Delorme et, par la plupart des chroniques sur les environs de 
Paris, a fait croire à bien dos gens (jue Salonion de Caus avait été en- 
fermé comme fou à Bicètre, et qu"ii y (Hait mort en 1(341, victime des 
persécutions du cardinal de Richelieu. A l'appui de cette fable, on citait 
même une lettre de la cidèbre courtisane à son époux Cinq-Mars, duc 
d'Effiat, dans laquelle elle lui racontait sa visite dans cet asile, en com- 
pagnie du marquis de Worcester. Cotte missive que Marion Delorme 
n'a jamais écrite à Cinq Mars (qui ne fut jamais son mari) et qui est due 
certainement à la plume de l'inventeur de la légende était conçue 
en ces termes : 

Comme nous traversions la cour des fous, et (jue, plus morte que vivo tant 
j'avais peur, je me serrais contre mon com[)agnon. un laid visage se montra 
derrière les gros barreaux et se mil à crier dune voix toute cassée : 
— «Je ne suis pasfuu ! Je ne suis pas f(ju I J'ai fait une di'couveitequi doit enri- 
chir le pays qui voudra la mettre à exécution. — Et qu'est-ce que cette décou- 
verte, dis-je à celui qui nous montrait la maison. — Ali 1 dit-il en haussant les 
épaules, (piclque chose de bien simple et que vous ne devineriez jamais, c'est 
l'emploi (le la vapi'ur d'eau bouillante. — .le me mis à rire. — Cet homme 
reprit le .uardicii s'a|]|)elle Salomon de Caus. Il est venu de Niu-niandie, il y a 
quatre ans jiour présenter au roi un mémoire sur les elTets merveilleux que l'on 
pouvait obtenir de sou invention. Le cardinal renvoya ce fou sans l'écouter, puis 
importuné de ses folies, il lu-dijuna de l'enfi^rnier à IJicétre où il est depuis 
quatre ans. » 



170 HISTOIRE DE BICÈTUE 

Au cours d'un roman, cette scène fait nécessairement effet. Elle 
émeut, elle indigne. Et le lecteur bénévole, on fermant le livre, soupire : 
«Hélas! telle est la destinée des inventeurs. On traite leurs idées 
d'utopies!... Ils ne sont grands hommes qu'après leur mort! » 

Brodant sur le récit de M. de Mirecourt, un auteur fantaisiste 
ajoute : « La découverte de Salomon de Caus et la description qu'il eu 
avait faite dans ce livre ne furent pas perdues pour lord Worcester, que 
les Anglais considèrent comme l'inventeur des machines à vapeur (1). )> 

La peinture elle-même s'est inspirée de ce fait. Une gravure (2) 
représente le pauvre ingénieur méconnu, gisant dans un cabanon 
plein de paille, aux énormes barreaux de fer qu'il essaye de tordre 
en écuiiiaui de colère, de rage et de douleur. Il n'est pas diftîcile de 
démontrer l'inexactitude de ce fait. Bicêtre, avant sa réunion à l'IIù- 
pital Général, en 1656, n'eut d'autres pensionnaires que des enfants 
trouvés et quelques soldats invalides. D'après les archives de l'établis- 
sement, l'année 1()*.)2 parait être la date la plus reculée où il soit fait 
mention, pour la jiremière fois, du pavillon des insensés. L'emploi 
Saint-Prix, où furent depuis réunis les aliénés, ne fut organisé que 
postérieurement à cette époque. Il y a donc impossibilité absolue à ce 
que Salomon de Caus ait pu être renfermé à Bicêtre en I64I. 

D'un autre côté, M. Charles Read, dans une étude remarquable sur 
l'ingénieur normand, a prouvé que ce dernier était mort en 1626, en 
fonctions d'ingénieur du roi, et qu'il avait été enterré le 23 février do 
ladite année, au cimetière de la Trinité, à l'issue du passage Basfroi, à 
l'endroit même où passe aujourd'hui la rue de Palestro. 

Entin, Richelieu accueillit très favorablement Salomon de Caus, et 
ne le persécuta ni comme huguenot ni comme inventeur. Dans une 
lettre dédicace placée en tète d'un de ses ouvrages, intitulé La pralicquc. 
el démonstration des horloges solaires, avec un discours sur les proportions, 
tiré de la raison de la trente-cinquième proposition d'Euclidc, et autres 
raisons et proportions, et f usage de la sjjJière plate. (Paris, 1624. Hye- 
rosme Drouarl), l'auteur témoigne en ces termes sa reconnaissance au 
Cardinal : 

1. Li'.s- envinins di Paris (luvrafje rédigé par l'élite de la liUéi'alure roiileniporaiiip. 
Paul Boizard, édit.,l!S8u. 

2. Celte gravure se trouve au musée Carnavalet à Paris. 



HISTOIKK DR Bir.ÈTRE 171 

<■< l/(i|)iiii(iii ([lie l'dii |i(imr.iil ;i.v(iir (pic viiu^ iiir |jiiiic/, plus (l';illiTtion ijne 
iiii'S srrvii'rs n'rn nul ]iii niciiir inciilri', iiir (liiiiiic II' >iiicl(li' iu('tlr(^ souvent 1(-' 
compas cl lii rci;le cm iniiiii [Miur lâcher ilc m'aciiuil ter du sci-vieo que je vcnis 
dois. » 

Cotie drdicace, dont nous avons reproduit ti'xtuelloinont lo début, 
prouve que loin d'être en liutte aux persécutions du Cardinal, il ne 
croyait pas avoir assez l'ait pour mériter la faveur dont il jouissait au- 
près de lui. ()r. tout en faisant la part de la modestie que l'on afficLe 
d'habitude dans une préface, cette faveur, dont Salomon de Caus rend 
grâce, devait, il nous semble, avoir quelque réalité. 

Certains chroniqueurs citent également, parmi les pensionnaires 
d(! Ricôtre, Mathnrin Bruneau, le taux dauphin de 1810. C'est une: 
erreur. Arrêté ci Saint-Malo depuis le 15 pcplenibre iSI.'j, Mathnrin 
ilruneau fut conduit, de brigade en brigade, à Rouen, ou il fut. mis en 
prison le 29 janvier 1S16. Or la prison de Rouen porte le nom de 
Bicctre, nom qui lui vient sans doute, comme celui de l'hospice parisien, 
de ce qu'elle lut au prime abord la propriét(' d'un abbé de Winchester. 
11 était en effet cardinal de Winchester le prêtre tristement célèbre 
qui figura au procès de Jeanne d'Arc. Une lettre de Mathnrin Bruneau 
du 3 mars ISIT, déposée au dossier n" (h 18 de la préfecture de polic(\ 
(»st datée de Bicôtre-Rouen. Un procès-verbal de la préfecture, du 
'2\) novembre 1817, relate la détention de ce prisonnier à Rouen depuis 
le 29 janvier 1810. De Rouen, Mathurin Bruneau fut ensuite conduit a 
la prison de Gaillon (Eure). 

M(;rcier, dans le Tahlcdn (/c Pans, a coniribué, emporté saiis doute 
})ar son indignation sur le sort des malheureux enfouis dans les ca- 
chots de Bicêtre, à réiiandre dans le public une légende que beaucoup 
d'écrivains ont rapportée, sans la contrôler, au sujet du délateur de 
Cartouche (1). 

Il va A Ricétrc, dit-il, des caelniU soulerriuiis d'i.u l'cui ne re(;i>il la lumière 
et le son que par quclipies lions liirl étroits. La, a vi'cu |ienilant quarante-lrois 
ans le complice et le didalcur i]i- Carliundie II avail .iniM ni, tenu sa -race en le 
trahissant. Quelle sràce! Il c.intrctil |iairaitcnicnl ileu\ nu Irnis fnis le innrt, pnui- 
aller respirer au haul de Ti^sealicr nu peu il'aii' ; cl Inr-ipiil uKiurut tmitde lion 
on avait peine a y cii.iire. Le ( liirur.nicu lut lou,:;leni[is sans oser lui ili''ta(dier 

i. Voyez ,'\ri'ENUiCE. 



172 



iiisToiiii': r>K nir. Ki'ii 1", 



son collier do fer, Il semblait qu'il di'il vivre (Hcnielleiuent dans res cachots 
après le miracle d'une si longue et si rare existence. » 

Ce délateur et ce complice de Cartouche s'appelait François-Louis de 
Gruthus dit Chatelet. Or voici ce (|ue nous trouvons au registre des 
écrous de Bicêtre : 



CACHOTS .NEUFS 



« Ihi 22 mai 17411 » 

François-Louis de Gruthus 

dil Chatelet. 
Cl- ans — di'... cy-Jevanl à la mai- 
son d'où il s'est évadé la luiil du 2.t 
au 24 février- 1724. 

(irdrr du lioi/ 



— Transféré de la 
Hastilleoùil avaitété 
mis, lorsqu'il a été 
rattrapé ileux ans en- 
viron après son éva- 
sion. Mort aux ca- 
eliots neufs le .1 juil- 
let i7:;o. 



D'un autre coté, Cartouche a été arrêté le 11 octobre 1721, sur la 
dénonciation de Chatelet. Comment ce dernier, mort en 1750, aurait- 
il pu vivre (iiiaranlc-lrois ans dans un cachot!... Mirabeau, il est vrai, 
dit qu'il y passa les dix-neuf dernières années de sa vie. C'est chose 
possible, mais, en tout cas, ce ne fut point à Hicètre (1). 

Ne serait-ce pas cette histoire qui aurait donné lieu à l'anecdnte 
suivante, racontée par MM. Alboize et A. Maquet dans leur Uisloirc 
anecdoliqiic des prisons i/c l'Europf. 11 s'agit du supplice qu'aurait enduré, 
pendant dix-sept ans, un certain Isidore Munier, menuisier de son état, 
fils d'un boulanger de Paris, et qui, accusé de vol et interrogé par le 
lieutenant de police de Sartines, aurait osé s'indigner de l'insolence de 
ce magistrat, et lui rappeler des jours moins brillants où lui, le chef 
de la police, était parasite ordinaire de M. Lenôgre, lieutenant criminel 
d'alors, et mangeait avec voracité au bout de la table. Comme il pro- 
testait de son innocence et disait à sou juge qu'il ne pouvait rien contre 
lui, et qu'il avait la preuve de sa non-culpabilité dans le dossier posé 
sur sa tabli\ cet Isidore Munier aurait répondu à M. de !5artines, qui 
lui disait en souriant ironiquement : 



1. Voyez Ai'PK.MJicE : Le 'i'nl'lfdu de /'(/((.s, par Mercier; (lliservations d un voyuyeur un- 
ijluis, par Mirabeau. 



inSTOlHR DK BIC.KTHK 173 

(( — ViMis cmye/,ï... 

(( — C'est aussi vnii i{ue vous avez tait anticiiaialir(i cIkv, M. Le- 
nèarc pendant deux heures pour j^oûter un i)eu do ce pâté de venaison 
(jui venait d'Allemagne. » 

M. de Sartines, furieux à cette réponse imprudente sinon insolente, 
aurait immédiatement signé l'ordre d'envoi de Munier à Bicêtre, et 
l'aurait t'ait enfermer aux cachots blaucs à perpétuité. — Ouhliez-le, 
disait la lettre. 

■< Isidore i-ùt i;lé, en effet, mililie — iliscnt les auteurs des l'rlsuns — s;ins uue 
visite que M. Alljert, devenu iieulenarit de [lolice, lit à BiciHre quei([ue temps 
apri's suu avènement. Il vonlul visiter les allreux cachots dont on effrayait tou- 
jours les commissaires en leur ré|M'(;int qu'ils iHaient habités par des maniaques, 
I>ar des furieux (pu éteignaient les llunibeaux et se jetaient sur les assistants. 
.M. .■\lbert passa outre. On lui (luvril le tombeau où expirait lentement, sous le 
poids de toutes les misères humaines, ce triste objet d'une vengeance que le plus 
irascible, le plus haineux tyran de nos jours ne pourrait assouvir qu'au moyen 
d'une condanuiation de trois ans de détention au plus ; encore serait-il néces- 
saire qu'il lut second(' par la complicité de douze jurés ou de deux assesseurs. 
Isidore était enseveli sous les chaînes ; sa harbe descendait inculte et souillée, 
sur sa poilrine; siin visage disparaissait sous la l'orét de cheveux qu'il ne pou- 
vait relever (ju'en soulevant soixante livres de fers; ses ongles longs et crochus 
ressemblaient à des griffes, et son corps était à peine couvert de haillons pourris 
et dégoûtants qui servaient d'asile à des légions d'insectes dévorants. 

M. Albert pâlit à cette vue. 

— Quel crime a donc commis cet homme ? demanda-t-il. 

— Ah! monsieur. s'('cria Isidore d'une voix rauque et à peine intelligible, 
cherchez bien ! clu'rcdiez bien ! j'ai e|(' luxusii di' vol il y a dix-sept ans, et voilà 
liint... niais j'oubliais... oli ! oui ; nem uraml erinu' est d'.-ivoif insnile M. de 
Sartines. 

— Dix-sept ans 1 nuirinni-a le magistrat. Est-ce ipiecela l'st vrai? ileniaiida-t-il 
aux em|)loyés qui l'accouqiagnaient. 

— Il y a, en ell'et, di.x-sept ans, monseigneur, nqiliqua l'un d'eux. 

— Mais le crime de cet homme, quel est-il '.'... répondez I 

— Il a insulté M. de Sartines, monseigneur. 

— FA... voilà tout? 

l/eniployé, accoutunuj à regarder ce crime comme le plus eH'royable de tous, 
regiii'da d'un air stupéfait le nuigistr.al qui [u-oiKuicait ce mol roiln lou/:' à jirn- 
pos d'un semblable forfait. 

— Oui, monseigneur, dit-il. 

— Kh bien, s'écria vivement M. Alberl. iiu'iui détache à l'instant nu^iiie les 
cluunes (pu entourent ci^t luuunu' : cpi ou le nu'Ue dans un bain ; (pi'on lui d(iiiue 
(les \(''lcuicnls priqu'cs et qu'il suit [ilacc dans une chambre... dans uue clianibre, 
vous entendez, non pas dans un cabanon! 



174 HISTOIRE DE BICÊTRE 

— Monseigneur, si VOUS daignez prendre la peine de consulter les urdies que 
M. de Sartines nous avait donnés, ils sont exprès... 

— Entendez-vous les miens? répliqua M. Albert avec mépris. 

Isidore écoutait avec cette joie étrange qu'on ressent dans des rêves fantastiques. 
L'homme lui semblait un dieu, la prison un ciel, les geôliers des démons terras- 
sés par cette divinité bienfaisante !... 11 se mit à genoux et essaya de joindre les 
mains... deux larmes roulaient maintenant sur ses joues amaigries. 

— C'est afifreux ! murmura le magistrat en s'éloignant ; un homme ! Si dans 
une heure mes ordres à moi, vous entendez, ne sont pas exécutés, je vous chasse 
tous 1 V 

Malheureusement, il ne nous a pas été possible de trouver le noui 
d'Isidore Munier sur les registres d'écrous de Bicêtre. — De 1750 à 
1789, aucun prisonnier de ce nom n'y est inscrit, ?ii aux regist/'cs des 
entrées, ni à mtx des sorties ou des décès. Cependant, aux cours de nos 
recherches, nous avons trouvé dans les archives de Bicêtre, des exem- 
ples de longues détentions, des erreurs commises sur les registres 
et rectifiées par leurs auteurs avec une légèreté inconcevable, des 
lacunes, des annotations curieuses qui démontrent, sans qu'il soit 
besoin do recourir aux histoires plus ou moins dramatiques, avec 
quelle désinvolture agissaient les magistrats de l'époque du bon 
plaisir. Il faudrait un volume pour les citer toutes. Presque à chaque 
page on en rencontre. Nous avons réuni, les plus curieuses dans lo 
chapitre suivant (1). 

l.Nos lecteurs trouviTontencore à l'Ai'i'ENnici-; une série d'écrous intéressants, relevés 
par nous sur les registres de Bicêtre. Nous avons, dans un chapitre précédent, rétabli 
la vérité au sujet des massacres de Bicêtre en 1792, nous n'avons pas à y revenir ici. 

P. B. 



CHAPITRE XV 

Les .'irrliives. 



Dans le local des bureaux de la Direction de l'Hospicc, sont rangés 
par iirdre chronologiijuc, les vénérables in-iblios sur lesquels sont 
consigiu'S dii[iuis deux siècles et demi les noms di? ceux qui, à un titre 
(lui'lroiique, sont passés à Bicètre. Les plus .-uiciens registres, avons- 
nous dit déjà, ne remontent qu'à l'année 17 IG. Los inscriptions faites 
sans doute pour la première fois ne donnent que des renseignements 
très succincts, mais cependant nous pouvons établir d'une façon très 
précise la nature des placements des pensionnaires de Bicètre. 

Jusqu'à la révolution, les Prisonniers, par lettres de cachet, sont 
envoyés par ordre du Roi, les EnfunU, par billet do l'Hotel-Dieu ou 
sentence de police, les Pauvres, par billot de bureau (administration de 
l'IIûpitai Général) ou par billet de M. le Procureur général. Les En- 
fauls (le la Correction, par le bureau de l'Hôpital Général, par arrêt du 
Parl(Mïient ou par ordre du Procureur général; les Insensés, par arrêt 
du Parlement, par sentence delà Prévôté de l'Hôtel du Roi, par sen- 
tence du Lieutenant criminel, par le Bureau, quelques-uns mônui par 
ordri' du Roi; les Aeeiujles et les Par(ilj/li(iHes,i)ar billet de l'Hôtel-Dieu 
et par le Bureau; les Vénériennes, par ordre de la Salpètrière, sauf 
retuui- après gui'u'ison, par ordre du Lieutenant général de police avec 
condition soit de liberté aiirès guérison, soit de retour en prison; les 
Vénériens, par ordre du Lieutenant général de police avec les mêmes 
conditions; les Mendiants, par billet du Bureau ; les Prisonniers de police 
siinplc sont amenés parles archives de l'hôpital; les (hités, les Soldais 
des j/ardes françaises en correction, lesCorrectioniiels, par ordre deM. Hé- 
rault; les Invalides envoyés disciplinaireniont, par ordre du Conseil des 
invalides. 

A partir du 1"' jrvUvier 179£, les prisonniers ne figurent plus sur les 



176 UISTOIRr'. I)K Hir.ÈTRR 

registres des entrées do l'hospice. A cette date commence le [>reniier 
registre de la prison sur lequel on a relevé tous les existants au moment 
de la séparation des deux administrations. Ils sont au nombre de 32 
dont 17 sont déposés au greffe du dépôt des condamnés à la Roquette, 
les quatre premiers se trouvent aux archives de la Préfecture de police, 
les 11 autres ont été brûlés pendant la Commune, en 1871. 

Si nous avons pu étaldir la nature des placements des pensionnaires 
de Bicôtre, il ne nous a pas été aussi facile de rechercher à quelle 
époque véritable, cette maison a reçu pour la première fois, des Vénériens, 
des Enfants de la Correction, des Femmes gâtées ou des Prisonniers. 
L'absence de documents antérieurs à 1716 ne permet pas d'assigner 
une date exacte à la première admission d'administrés de ce genre (1). 

D'après les registres existants, le premier Vénérien est entré le 
27 octobre 1716. C'est un soldat du régiment de Touraine, reçu sur un 
billet de M. d'Argenson et sorti guéri le 17 décembre de la même année. 
On trouve pour la première fois en 1718, la réception d'un enfant de 
14 ans, à la Correction, à cause de ses mauvais instincts et de son liber- 
tinage; en 1710, celle d'un prisonnier à la maison de Force; en 1722, 
l'admission d'une femme gâtée à la Miséricorde. 

Les registres, qui semblent, au premier abord, tenus avec 
une perfection remarquable, présentent malheureusement de nom - 
breuses lacunes. Des oublis d'inscriptions, volontaires ou non, se re- 
marquent en beaucoup d'endroits et il n'est pas rare de trouver, aux 
livres des décès, les noms dind'ividus qui ne figurent pas sur les livres 
des entrées. Mainte inscription dénote la légèreté inconcevable avec la- 
quelle l'administration laissait alors tenir les écritures par ses employés. 

A la date du 5 février 1762, par exemple, le registre des décès 
mentionne la mortd'un « sieur Jean-EtienncMartinet » maître es arts 
en l'Université de Paris et enfant de choeur de l'Eglise de la Ville, 
garçon, 35 ans, de Paris, paroisse Saint-Sulpice, entré par ordn^ du 
Roy, le 22 janvier 1757. » 

1. Dans laciiUection Jolyde Fleury à la Bililiollu'qur nationalo, n"' 1227-1229, il n'isl, 
fait iiKMition des hommes gàlâs à Saint-Eustache et des femmes gâtées à la Misériconlp 
qu'nn 1722. Cullericr lixe la date de réception des Yi^iéricns à Hicétrc à l'amiée 1001. 
.Xousn'avoiis pu contrôler cette assertion. Ce n'estqu'à partir de 1710 que nous pouYons 
citer, comme n'iiii'nis, les documi'uts qu'il nous a été permis de vérilier dans les Archives 
de Bicétre. P. B. 



n I s T 1 R !•; 1) !•: B 1 r. È r n e 7 17 

En marge, à gauche, est écrit : « Nota : Que le dit Martinet a 
été mis à mort mal à propos à cette date et qu'il n'est mort que le 
8 avril 1762. » 

En marge, à droite, on lit cette seconde note : 

« Un particulier dont on iia pu savoir le nom, l'âge, le pays et la pro- 
fession, mort à l'infirmerie de Saint-Roch le 5 février 1762. » 

A la date du 24 juin 1762 : 

Bâtiment neuf. — Denis Poncet, mendiant, entré le 6 avril 1762. 

Mort au dortoir Saint-François le 24 juin 1762. 

En marge : « nul. Ce n'est pas le dit Poncet qui est mort, c'est un 
autre dont on ne sait pas le noin. » 

Quelquefois, un individu, sorti ou évadé de Bicêtre, est considéré 
comme mort, puis, un beau jour, est ramené par sa famille. L'admi- 
nistrateur s'aperçoit de l'erreur et la certifie simplement sans s'occuper 
de rechercher le nom de celui qu'il a laissé vivre. Tel est le cas du 
« sieur Antoine Levasseur, vigneron, garçon, 21 ans, de Belle Église 
près Senlis. Entré par ordre de police le 3 décembre 1765, mort à l'in- 
firmerie Saint-Antoine, le 2 février 1766. » 

En marge : « Nota. — Le dit Levasseur ci-à costé n'est pas mort 
ayant été ramené aujourd'hui 13 janvier 1767 par son père, a 

On pourrait à l'envi multiplier les exemples de ces erreurs commises 
et si légèrement rectifiées. Nous bornerons à la suivante les citations à 
ce sujet : 

Saint-Léger. — Joseph Dirat, tisserand, garçon, 56 ans, de Mo- 
ranne en Gascogne. Ordre du Roi. 

En marge : « Suivant les registres, le dit Dirat devrait être 
existant, cependant, il ne s'y trouve point en personne, dans aucun 
endroit, d'ijù il faut présumer qu'il est mort et qu'il a été enterré sous le 
nom d'un autre par méprise de la part de celui qui a donné le nom à la 
sacristie, ce qui se découvrira par la suite, lorsqu'il s'agira de celui 
sous le nom duquel il a été enterré, lequel sera marqué mort, quoique 
vivant et existant. —Ici fait le 27 mars 1760 ». 

D'autres annotations nous apprennent le sort réservé aux malheu- 
reux que Tennui, la vieillesse ou la maladie poussaient à se détruire: 

13 avril 1749. — Le nommé Etienne Grel, cordonnier, 24 ans, 
entré par ordre du Piocureur général du 8 janvier 1749 pour y être 

■23 



178 HISTOIRE I)K lîICftTRK 

traité de la maladie vénérienne. Mort au dortoir Saint-Eustache le 
13 avril 1749. 

En marge : « Nota que le dit Etienne Grel n'a pas été enterré et 
que l'on en a fait un esquelelle. » 

10 mars 1755. — Etienne Berrée, domestique 49 ans, entré par 
ordre du Roi, le 3 décembre 1751. Trouvé mort, pendu dans un caba- 
non où il était enfermé, le matin 10 mars 1755. 

En marge : « Son corps a esté donné aux chirurgiens pour en faire 
esquelelle, ne pouvant être enterré au cimetière. » 
Au hasard, citons encore : 

31 mai 1757. — Décès de Nicolas Valentin Chastaignier, gagne- 
deniers, 60 ans, entré par décision de l'Hôtel-Dieu, le 11 août 1750. 
Trouvé mort^ pendu dans la boutique des batteurs de laine de la manu- 
facture. 

En marge : « Nota que le dit Chastainier n'a pas été enterré 
et qu'il a esté donné au chirurgien pour en faire un squelette. » 

31 mars 1758. — Décès de Louis Migeron, soldat du régiment des 
gardes suisses. Compagnie de Villars, Maladie vénérienne. 
(Même nota que pour le précédent.) 

Quelquefois aussi les registres font mention de la mort de gens 
inconnus en ces termes : 

« Le 22 février 1744, mort à l'infirmerie de Saint-Roch d'un insensé 
de Saint- Prix, dont on ne sait ni le nom, ni l'âge, ni le pays, ni le 
jour de son entrée, se disant le duc de Bourgogne. » 

Ou bien : 

« Un particulier qui a dit s'appeler Jésus de Nazareth, âgé àeSSeins, 
dont on n'a pu savoir les noms ainsi que le lieu de sa naissance, trans- 
féré de Nemours, en Gâtinais, à Bicêtre, de brigade en brigade de 
maréchaussée, entré par ordre du roi le 14 décembre 1750, mort aujour- 
d'hui 14 février 1760 à l'infirmerie de Saint-Roch. » 

Ou simplement : 

« Un anonyme, garçon, fils de Anne Desfossés, mort le 23 novem- 
bre 1740. » 

Les annotations des registres d'entrées ne sont pas moins curieuses 
que celles des registres de décès; nous trouvons par exemple : 

A la date du 17 avril 1722. — Aliéné. « Le sieur Charles Deviart, 



IIISTOinE DE lilCÉTHE I 7f» 

prestre, âgé de 63 ans, de Metz en Lorraine, depuis 40 ans à Paris, 
venant de la communauté de Saint-François de Salles, envoyé de 
l'ordre de Mgr le Procureur général du l'" octobre 1721, comme insensé 
et cependant ne le paraissa*it pas. Reçu en cette maison le 17 avril 1722. 

« Passé à la Maison de Force, le 30 juillet 1722. Mort le 5 no- 
vembre 1723, à Saint-Antoine. » 

11 octobre 1723. — «Jean Lesueur, 19 ans, apprenti cordonnier de 
la Salpêtrière, envoyé par correction par l'ordre de M. de la Noizette, 
pour avoir volé du cuivre. Sera fouetté deux fois par jour jusqu'à 
nouvel ordre. 

Sorti de l'ordre de M. delà Noizette, le 5 avril 1724. » 

1" ociobre 1725. — Vénériens. — « Pierre Desgrez, 42 ans, de la 
paroisse de Saint-Sulpice, pour être traité de la maladie que produit la 
débauche des femmes, smva,nih'ûlei de M. de la Chapelle, en date du 
29 septembre 1725. Mort le 27 novembre 1726. » 

6 août 1734. — Aliéné. — « Paul Fel,!'"' violon de l'Opéra (insensé)^ 
entré le 6 août 1734, 26 ans, de Bordeaux. Ordre de M. de Sartine, 
lieutenant général de police, en date du 12 juillet 1760, portant de ne 
pas permettre audit Fel de sortir de cette maison sans son ordre, 
ledit ordre à la liasse des lettres particulières de ce magistrat. 

Mort au dortoir Saint-François le 5 janvier 1772. « 

Trente-huit ans de Bicétre ! . . . 

Ce n'est pas du reste le seul exemple de longue détention au quar- 
tier Saint-Prix. 

A la date du 10 décembre 1757 on lit: 

Bâtiment neuf. — « Jean Etienne, 10 ans, de Montigny près 
d'Arras, imbécillité, entré par Bureau. Sortant de la classe de la cor- 
derie de la Pitié, où il a été reçu par Bureau le V^ octobre 1756. » 

En marge : « Mis au carcan le 29 janvier 1789, pendant deux heures, 
ensuite enfermé aux cabanons l'espace de 15 jours, au pain et à l'eau, 
et enfin, remis au Bâtiment neuf, pour avoir volé de la viande à la cui- 
sine où on l'employait à différents ouvrages. Mort le 7 octobre 1817. 

Soixante ans de Bicètre ! . . . « 

Beaucoup d'ordres, sans s'occuper si les individus attei nts d'aliéna- 
tion mentale sont susceptibles ou non de guérison, portent de les tenir 
enfermés à Bicètre jusqu'à la fin de leurs jours. 



180 HISTOIRE UE BICÈTRE 

Exemple : 28 janvier 1752. — Bâtiment neuf. — « François Picard, 
26 ans, de Drouilly en Picardie, manœuvre. Condamné par arrêt du 
Parlement à être conduit à l'Hôpital général pour y être enfermé le reste 
de ses jours et y être traité comme les autres insensés. » 

Sorti le 10 août 1770, en vertu d'un arrêt du Parlement. 

13aoûtl758. — Saint- Prix pour toute sa vie. — « JeanTellier, char- 
pentier de son métier, garçon, 50 ans environ, qui n'a pu dire son pays. 
Insensé. Transféré de la Conciergerie en vertu d'un arrêt de la cour en 
la Tournelle, portant qu'il sera conduit à Bicêtre pour y être enfermé 
le reste de ses jours et y être traité comme les autres insensés. 

Mort au dortoir de Saint-François le 24 septembre 1762. » 

13 septembre 1758. — Saint-Prix pour toute sa vie. — « Claude 
Gibert, vigneron, marié, 42 ans.de Couloramiers-en-Brie. Insensé, 
Transféré de la Conciergerie à Bicêtre, en vertu d'un arrêt rendu en la 
Chambre des vacations du Parlement portant qu'il sera conduit à l'Hô- 
pital général pour y être enfermé pendant sa vie et qu'il y sera traité 
comm e les autres insensés. Mort à l'infirmerie Saint-Roch, le 4 no- 
vembre 1758. » 

A titre de curiosité nous citerons encore : 

19 novembre 1762. — « Edouard Shée, âgé de 37 ans, irlandais 
de nation. Entré par Bureau pour la maladie vénérienne. 

Nota : que M. de la Salle, prêtre, desservant cette maison de 
Bicêtre, a déclaré le 29 décembre 1762 que ledit Shée lui a déclaré en 
confession qu'il était prêtre et que s'il ne l'avait pas déclaré au Bureau 
en entrant c'était par honte et par respect pour son état. 

Mort à Saint-Eustache le 29 décembre 1762. » 

19 août 1756. — Force et Saint- Prix. — « Jean Milet, ditDucau- 
dray, scieur de pierre, 21 ans, de Déville, ci-devant soldat au régiment des 
gardes françaises. Transféré de l'abbaye de Saint-Germain par ordre 
du lieutenant général de police portant de le recevoir jusqu'à nouvel 
ordre à Bicêtre, après avoir été fouetté, marqué et condamné au ban- 
nissement de Paris. Passé à Saint-Prix le 9 août 1760 étant fou au 
rapport du gouverneur de la Force. Évadé de Saint-Prix la nuit du 10 
au II septembre 1760 6ie« qu'il fût enchaîné par le col et pur les pieds, 
ayant cassé un barreau de sa loge. )> 

II juin 1776. — Saint-Prix. — « Le nommé d'Auspied, Philippe 



HISTOIRE DE BinÈTRE 181 

Antoine, Pasqual, lequel a dit être l'Infant d'Espagne, garçon épicier, 
apothicaire, de Paris, garçon, 29 ans, natif de Portisy en Espagne. 
Insensé. Transféré des prisons de Versailles par ordre du lieutenant 
de la prévôté de l'hôtel du roi en vertu d'une sentence de ladite prévoté 
portant de l'enfermer parmi les faibles d'esprit jusqu'à parfaite rési- 
piscence. Remis le 27 mars 1778 au sieur Dufour, chirurgiea aide- 
major de l'école royale militaire pour y être traité de sa maladie, con- 
formément au procès-verbal qui en a été dressé, ce même jour, dans 
une maison appartenant au sieur Debosve, maître serrurier près les 
Invalides. 

Ramené le 20 juillet 1778, étant toujours fou. 

Mon à l'infirmerie de Saint-Roch le 12 mai 1782. « 

6 mars 1783. — Saint-Prix. — « Louis Bourgeois, armurier, marié, 
42 ans, d'Oucherie en Champagne. Insensé. Transféré des prisons de 
la Conciergerie, en vertu d'un arrêt du Parlement, pour être conduit 
à la maison de Force du château de Bicètre pour y être détenu, nourri, 
traité et médicamenté comme les autres insensés. Passé de Saint-Prix 
aux cabanons le 5 mars 1784, en attendant qu'il y ait place au travail 
du Grand Puits pour y être employé, suivant le désir de M. le Pro- 
cureur général dont l'inlention est iVatlendre encore quelques années pour 
lui donner sa liberté parce qu'il serait dans le cas d'être condamné à une 
peine capitule. Repassé à Saint-Prix le 4 août 1784, ayant demandé à y 
rester. Passé aux cabanons le 4 janvier 1785. Evadé la nuit du 15 au 
16 avril 1787 avec quatre autres prisonniers des fous, au moyen d'un 
trou souterrain qu'ils ont faità la cave du pavillon de Saint-Prix. « 

Quelques-unes de ces inscriptions concernant les mendiants et les 
bons pauvres font mention des peines disciplinaires infligées contre 
ceux qui se sont l'endus coupables de détournements ou de vols. 

10 décembre 1753. — Saint-Mayeul. — « Claude de Launay 
(bossu), horloger, garçon, 29 ans. 

Condamné par le bureau de Bicêtre à être enfermé dans ladite 
maison et préalablement attaché une fois seulement pendant quatre 
heures pour vol d'effets à la sacristie. Passé aux cachots le 25 juillet 
1754. Repassé des cachots à Saint-Léger le 8 octobre 1754 pour y res- 
ter le reste de ses jours. Sorti le 30 mai 1756, par ordre du bureau et 
remis à ses père et mère. » 



iSI HISTOIRE DE niCÉTRE 

A la date du IG décembre 1782, on lit en marge de l'inscription de 
l'admission d'un sieur Noël, maître d'école, reçu comme bon pauvre, le 
nota suivant : « Consigné pendant trois mois, en vertu d'un procès- 
verbal de la municipalité d'Ivry du 21 août 1790, fait contre ledit Noël 
pour avoir arraché un décret sanctionné par le roi concernant la vente de 
400 millions de domaines nationaux. 

Enfin, nous relevons encore le 17 février 1783. Saint-Guillaume. — 
Charles Sellier, compagnon maçon, marié, 62 ans, de Paris, Ordre de 
MM. de la Motte et de Bourges, administrateurs portant de le recevoir 
comme bon pauvre. 

En marge : « Mis au cachot le 21 novembre 1785, ayant été 
trouvé, saisi par le suisse, porteur d'une quantité de missives etpla- 
cets adressés par le chevalier de Béhague, prisonnier des cabanons, 
tant au roi qu'à la reine, aux ministres et aux magistrats. Sorti le 
28 novembre 1785. » 

De loin en loin quelques noms attirent notre attention ; des Louis de 
Bourbon, Louis de Beaurepaire, Claude et Jean de Chatillon, de Mont- 
charmont, de Montaigu sont admis comme bons pauvres. Leur admis- 
sion cependant n'offre rien d'intéressant. 

Les registres enfin nous apprennent encore que si la majorité 
des pensionnaires couchaient dans les lits à quatre, six ou huit per- 
sonnes, quelques privilégiés pouvaient s'oiïrir le luxe d'un lit seul, 
moyennant paiement. Le prix de la pension annuelle pour les bons 
pauvres était de cent à deux cent francs par an. 

Bien souvent, les pauvres valides ou les prisonniers furent victimes 
d'abus de pouvoir incroyables. Pour peupler les colonies, on avait en 
1669, choisi les jeunes filles et les garçons de l'Hôpital général; en 1719, 
pour pousser à la hausse, pour faire croire que l'on colonise, Law 
demande de nouveau aux directeurs de l'Hôpital général que l'on 
cède pour le Mississipi quelques centaines de filles de la Salpêtrière 
se chargeant, dit-il, de lesdoter.Le gouvernement, à grand bruit,sur les 
places, procède à l'envoi aux îles. — A cette époque des quantités de 
prisonniers n'obtiennent leur liberté qu'au prix de suivre ces enleveurs 
patentés que l'on appelait alors les bandouillers du Mississipi (1). 
Nous relevons en effet sur les registres de Bicêtre, de 1719 à 1723, 

i. Michelet. — Hisluifc île Fratice . Tome XV, page 212. 



HISTOIRE V)E RICÈTHK 



183 



de nombreuses inscriptions avec cette mention : sorti pour aller aux 
colonies ou, bien: embarqué pour les îles. 

L'année 1792 enregistre un fait à la gloire des pensionnaires de 
Bicêtre que nous ne saurions passer sous silence. Alors que la Patrie 
en danger appelait sous les drapeaux tous ceux qui, jeunes ou vieux, 
faibles ou forts, étaient en état de p orter les armes, une cinquantaine 
de Bons pauvres, quittant l'hospice, s'enrôlèrent pour marcher aux 
frontières, à la défense du territoire. 








i^etCfi^^ 




DEUXIÈME PARTIE 



CHAPITRE PREMIER 



transformations de Bicètrf 



C'est en vain que l'on chercherait sur les murs de Bicêtre quelques 
vestiges de sa grandeur première. Avec les vieux bâtiments ont disparu 
les chiffres du duc de Berry, les armoiries du Chapitre. La pioche et le 
ciseau ont eifacé les emblèmes sacerdotaux de l'évèque de Winchester. 
On ne trouverait pas même les armes de Louis XIII. Pour tout souve- 
nir, un millésime et une invocation. 




Fiij. 13. — Aii.-ieiinc portr de Ricètre. û;nsi:» ,!,■ M'"' Paul [trii, (fiipr>'$ iiMurr. 

Sur la clef de voûte de l'ancienne porte d'entrée de l'hôpital, cons- 
truite en avant de la façade nord, on lit encore aujourd'hui : 

A SAINT JEAN-BAPTISTE 
HOSPITAL GÉNÉRAr, 

1668 



188 1 1 1 s T I ) I H E I J E I i 1 C È T n !•: 

A cette porte venait aboutir l'allée des Noyers (1). Elle allait 
rejoindre, à un endroit appelé le moulin de la Pointe (à mi-chemin du 
château et de la manufacture des Gobelins), le chemin de communica- 
t.ion qui unissait Gentilly à Villejuif, alors que la route de Paris à 
Lyon n'était pas encore percée à travers la montagne. 

L'entrée actuelle est située sur l'avenue de Bicêtre, perpendicu- 
laire à la route de Fontainebleau. Elle porte le nom de portail des 
Champs. L'établissement est complètement isolé et circonscrit au nord 
par la rue de l'Annexion ; au sud, par le chemin des Médecins; à l'est, 
par la route Stratégique ; à l'ouest, pa" la rue du Kremlin et la rue du 
]"ort. En 1830, sur le fronton dn portail, on grava l'inscription: 

hospice de la vieillesse 
(hommes) 

CY-DEVANT BICÈTRE (2) 

11 n'y a que trois ans seulement que l'administration a rendu à l'hos- 
pice sa dénomination populaire, et que le nom de Bicêtre a été ofticiel- 
lement substitué à celui de Vieillesse- Hommes. Chose curieuse à noter, 
les mots (c République française )>, et la devise « Liberté, Egalité, 
Fraternité », gravés sur la façade en IS4S(3), n'ont jamais été effacés. 
Au lendemain du coup d'État, à l'avènement du second empire, alors 
que, sur tous les monuments publics, on grattait cette inscription deve- 
nue illusoire pour ré[ioi[ii(', on no songea pas à la faire disparaître des 
murs de Bicêtre. 

De chaque côté de cette porte sont disposés, extérieurement, des jar- 
dins-squares désignés sous le nom de Quinconces. Adroite et à gau- 
che, des constructions basses et écrasées, sans aucun mérite archi- 
tectural, renferment le télégraphe, la salle des consultations, le dor- 
toir des infirmiers et des logements d'eniploi/és. L'administration, depuis 
longtemps, songe à faire disparaître ces doux corps de logis, à les 

i . Prnb.-ilili'mi'iit nn l'honnonr du siour Vins Noyors, ]irincipal nrrhifecto ilo Louis XIII. 

2. La ynUi! île fer ijui ferme eelto porte ;i été foryée dans le hameau du Kremlin. 
Elle a été mise en place sous l'admiriistratioii de M. Hourriot en l'année 185S. 

3. C'est un peintre du nom de Malaneon qui grava la devise. Les renseignements à ce 
sujet ont été donnés à l'auteur ]iai' un ti'iiinin oculaire. 



HISTOIRE \)E lilCÉTHK 191 

remplacer par des bâtiments en harmonie avec le portail. Le projet 
est à l'étude. Quand sera-t-il mûr?... 

Dans son état actuel, Bicêtre occupe une superficie de 21 hectares, 
29 ares, 60 centiares. Il comprend deux parties distinctes : 1" L'hos- 
pice, où sont reçus, à titre gratuit, des vieillards et des infirmes indi- 
gents de la ville de Paris ; 2" l'asile, où sont traités les aliénés pour le 
compte du département de la Seine. 

L'hospice occupe la partie septentrionale de l'établissement, l'asile 
la partie méridionale ; l'infirmerie générale et l'église sont situées au 
centre. — La surface bâtie est de 2 hectares, 12 ares, 85 centiares, 
non compris les nouveaux bâtiments des enfants. 

Le vieux château, édifié en 1633 sur l'emplacement de celui du duc 
de Berry, n'existe plus. Sa démolition fut décidée par le conseil général 
des hospices en 1847 (1). Dès l'année suivante, l'édifice central fut cons- 
truit surdesdonnées plus modernes et surtout plus hygiéniques. Les tra- 
vaux furent terminés en 1849. De 1855 à 1857 (2), l'aile du vieux châ- 
teau donnant sur la cour de la cuisine fut remplacée par le corps de 
bâtiment qui existe aujourd'hui; en 1858, le grand pavillon dit des 
Bains compléta l'ensemble de droite. L'aile gauche ne fut achevée 
qu'en 1875 (;!). 

A l'intérieur de Bicêtre, ces constructions sont l'eliées entre elles 
par des galeries couvertes où les vieillards peuvent prendre l'air et 
s'abriter en cas de mauvais temps. Assez belles au coup d'œil, ces ar- 
cades forment un courant d'air perpétuel, et leur séjour est néfaste à 
beaucoup. Les administrés, dans leur langage imagé, les ont surnom- 
mées « Vallée des Bronchites », d'autres, moins pessimistes, « la rue 
de Hivoli de Bicêtre ». 

Les bâtiments sont groupés autour de quatre cours rectangulaires, 
plantées d'arbres et de petits jardinets. Sur les bancs placés de distance 
en distance, les bons vieux viennent, l'été, chercher un peu d'ombre et 
se reposer, guetter l'hiver un rayon de soleil. 

Jusqu'en 1819, ces cours étaient de véritables champs où l'adiui- 

1. Crédit de trois cent mille francs (300.000 fr.). Exercices 1847-49. 

2. Crédit de trois cent cinquante mille francs (3:i0.000 fr.) savoir : Ex. 1 8.">K, 1 00.00(» fr. ; 
Ex.: 18o6, iOO.OOO fr. ; E.\. : 18o7, 150.000 fr.. 

3. Crédit de deux cent mille francs (200. 000 ir.). — E.xercice 1866. 



192 msïOlHE DE KICÊTRE 

nistration cultivait indifTérerament les betteraves, la luzerne ou les 
pommes de terre. Les allées mal entretenues, détrempées par les pluies, 
se changeaient au moindre orage en véritables ornières. Frappée de 
ce mauvais entretien des cours, dans une visite qu'elle fit à Bicètro, 
M'"'' la duchesse de Berri émit le vœu que des jardins fussent substitués 
à. ces champs. Sur ses indications, des arbres furent plantés, des mas- 
sifs dessinés, une allée fut pavée au milieu. Les cultures, peu produc- 
tives et désagréables à la vue disparurent. Aujourd'hui, dans ces jar- 
dins bien proprets, les jardiniers de la maison disposent invariablement 
chaque année, dans les mêmes petits carrés, les mêmes petites plantes 
à chaque retour de saison! 

Dans la première cour, dite cour d'Entrée ou cour des Champs, les 
vieillards valides et les petits infirmes occupent, à droite, des salles 
vastes et aérées. Les aveugles habitent celles du rez-de-chaussée, à 
droite et à gauche. Dans les mêmes bâtiments de gauche se trouve la 
liibliotkèqtie des administrés. En face du vieux château, dans la cour 
de la Sibérie, des bâtiments étroits et écrasés s'élèvent sur l'emjilace- 
ment des anciens fossés. Bien que ce soient les premiers que l'admi- 
nistration des hospices ait fait construire, ils n'ont rien de remar- 
quable. Ils ne pouvaient, du reste, avoir plus de développement ni de 
hauteur sans masquer la façade du château. Jusqu'en 1847, deux jets 
d'eau épanouissaient, de chaque côté de la cour, leurs gerbes liquides. 
Ils furent supprimés au moment de la construction de la partie centrale 
du château. En 1852, M. Herbet, directeur, lit garnir de massifs d'ar- 
bres et de plantes cet endroit délaissé, dont la région nord s'appelait 
la foret Noire, parce qu'il y faisait très sombre, et la région sud, la 
Sibérie, parce qu'il y faisait très froid. Ce dernier nom seul subsiste, 
et cette dénomination est due certainement au réel contraste de tempé- 
rature entre cette cour et les cours intérieures de l'hospice. 

C'est le quartier des paralytiques, des gâteux et des culs-de-jatte. 
L'installation de dortoirs pour les grands infirmes, en ce lieu, offre un 
grand avantage au point de vue hygiénique. Ces pauvres gens, au pre- 
mier rayon de soleil, peuvent être transportés dans les jardins, les plus 
beaux de Bicêtre, embaumés en avril et en mai de la douce senteur des 
lilas. Les dortoirs sont tenus avec une propreté rigoureuse. Les ma- 
lades sont changés chaque fois qu'il est besoin, et du reste, la principale 



HISTOIRE DE BICÊTRE 193 

cause d'infection, les lits, a disparu depuis que l'on a supprimé les 
fameuses auges des gâteux. Cette transformation a été opérée en 1838. 

A cette époque, leur couchette se composait d'une immense auge 
de zinc dont le fond, terminé en forme d'entonnoir, et fermé par un 
robinet, communiquait, par un tuyau, à un canal, traversant entiè- 
rement la salle, ouvert à l'extrémité supérieure, fermé également 
par un robinet à l'extrémité inférieure. L'urine des malades se déver- 
sait dans l'entonnoir de l'auge, et de là dans le canal. Les exhalaisons 
fétides empestaient alors les salles, l'air, trop peu renouvelé, était rare. 
De temps en temps, les infirmiers jetaient de l'eau en haut du canal, 
ouvraient le robinet du bas. Les matières ainsi chassées se déversaient 
à l'égout, dont une partie n'était point couverte et passait dans le cime- 
tière annexé à la maison. L'auge était remplie presque jusqu'au bord 
d'une herbe appelée sauce-terre, sur laquelle était placé un matelas 
troué garni d'une toile cirée. Les matelas de varech souvent changés, 
la toile cirée hygiénique, les lits de fer à sommier à jour, ont remplacé 
ces infectes couchettes, et un dortoir de gâteux, aujourd'hui, est aussi 
salubre qu'un dortoir de valides. 

Dans la cour de l'Eglise, les bâtiments sont habités, à droite, par 
<les valides et des aveugles, les services du perruquier, les bains des 
vieillards, les salles de réunion, etc.; au milieu, par l'infirmerie géné- 
rale, placée au-dessus de la (jalerie Breton (1), au rez-de-chaussée de 
laquelle se trouve la phannaeie de l'hospice. Les services de chirurgie 
et de médecine occupent les deux premiers étages; les dortoirs des con- 
valescents et des chroniques, le troisième. Quinze lits sont réservés, en 
chirurgie, aux blessés du dehors que la gravité de l'accident ne permet 
point de transporter dans un hôpital de Paris, huit lits sont réservés 
en médecine aux indigents de Gentilly qui ne peuvent être traités à 
domicile. 

Avant 1792, il n'existait pas d'infirmerie à Bicêtre. Nous avons dé- 
crit dans les précédents chapitres l'état lamentable de l'hospice, à 

I . Cettû galerie porte le nom de M. Breton, membre Je l'ancien Conseil Général des 
Hospices, administrateur de Bicètre, en fonctions au moment où elle a été construite. 
Vivement préoccupé des améliorations que pouvait recevoir l'Etablissement, c'est grâce 
à son initiative que les travaux d'appropriation Je l'ancienne prison furent menés avec 
activité et que l'Inlîrmerie fut transportée dans ce local qu'elle occupe encore aujour- 
d'hui (1841). 



194 HISTOIRE DE BICÊTRE 

cette époque où les malades vivaient pêle-mêle. avec les valides, dans 
les conditions les plus déplorables au point de vue de la propreté et de 
l'hygiène. Nous ne reviendrons pas sur ces tristes tableaux. 

En 1814, lors des désastres des armées françaises, Bicètre reçut 
des blessés dans une proportion considérable : 

On nous envoyait des soldats en si grand nombre — écrit le Père Richard 
dans ses Mémoires (1) — que la 1'° et la 2° division furent occupées par eux et 

encore se trouvaient-ils entassés les uns sur les autres Ils étaient jusqu'au 

nombre de mille dans une salle et il en mourait plus de 40 par jour. On en 
faisait bien partir quelques-uns des plus valides en Normandie, mais il en arri- 
vait de suite un plus grand nombre et les vieillards furent relégués à la -4° divi- 
sion, les uns sur les autres. Cet état de chosesduradepuis janvier jusqu'au 30 mars, 
jour du bombardement de Paris, dans lequel les citoyens et les élèves de l'Ëcole 
polytechnique firent une belle résistance sur la butte Saint-Chaumont et où ils 
tuèrent plus de 20.000 ennemis et ne cessèrent que faute de munitions. 

Pendant que l'armée ennemie entrait dans Paris, l'armée française en sortait 
et Napoléon crut pouvoir livrer une nouvelle bataille. Tout était perdu. Les 
ennemis le poursuivaient. Nous les vîmes s'approcher de Bicètre. Ils marchaient 
en bon ordre, seuls, les retardataires se livraient au pillage. Le fourrier de 
Bicètre, Marchand, fut dépouillé par eux de sa montre et de ses souliers. 

Dès le 31 mars, les malades militaires quittèrent l'bospice et l'or. Ire s'y réta- 
blit. Louis XVlll fit son entrée à Paris, le 3 mai, et tout resta en paix jusqu'au 
20 mars 1815. 

Dans la nuit du 19 au 20 mars, les troupes se réunirent au delà de Villejuif 
car on s'attendait à une bataille, mais les troupes venues pour combattre l'Em- 
pereur lui servirent de cortège pour revenir à Paris où il fit son entrée le jour 
où Louis XVIII en était sorti. Cependant tous étaient inquiets et quoique Napo- 
léon ait excité l'émulation de tous dans rassemblée du Champ de Mai, il était 
obligé de faire face à l'ennemi qui venait l'attaquer. Il battit d'abord les alliés 
mais il fut battu lui-même à Waterloo. L'armée française se replia sur Paris, 
commandée par Grouchy. 

L'hospice était déjà prêt pour recevoir des malades et des blessés. On fit des 
provisions et un four de campagne. Les armées des alliés s'étaient emparées 
d'Issy et de Bourg-la-Reine et déjà lus troupes françaises avaient eu avec 
elles quelques escarmouches. C'était lel" juillet, quand à 2 heures de l'après-midi 
eut lieu une suspension d'armes. Ce fut la fin du combat, les soldats se disper- 
sèrent. Paris fut repris par' les alliés et Louis XVlll fit sa seconde rentrée. Le 
village de Gentilly fut occupé par les Pi-ussiens. 

Nous n'eûmes presque pas alors de malades dans l'hôpital militaire de Bicètre; 
on avait amené environ GOO prisonniers qui étaient parqués dans la cour de la 
1''° division, exténués de faim, de misère et couverts de vermine. On leur donna 
à manger et ils furent dirigés vers Orléans. 

1. Souvenirs hislori [iips, elc , di'Jii cité. 




-.■;'^ S:. 



HISTOIRE DE Rir.ÈTRE 



197 



Cependant il est utile de faire remarquer qu'il n'y eût point à 
reprocher la moindre indifférence dans les soins et dans les veilles à 
donner aux malades et aux blessés. « Le lit du malade attaqué de 
typhus était aussi scrupuleusement visité que celui du soldat qui 
n'avait que des blessures. Point de confusion, point de désordre, au 
contraire un ordre parfait dans la gêne et l'encombrement. 11 était 
pourvu, dit un témoin oculaire, à tout ce qui pouvait avoir échappé à 
l'œil vigilant de M. Richard d'Aubigny et de M. Desportes, adminis- 
trateurs de la maison. Les vieillards compatissants cédaient avec 
émotion leur dortoir et leur couchette, qu'ils occupaient depuis long- 
temps, et faisaient des vœux pour que les Français prisonniers de 
guerre, et que la désastreuse campagne de Moscou n'avait point mois- 
sonnés, pussent aussi trouver, sous la hutte du Calmouck, cette main 
qui panse les plaies et un regard qui sèche les larmes. » 

En 1870, dans des circonstances analogues, les administrés furent 
transférés, les uns en province, dans les asiles départementaux, les 
autres dans leur famille, où on leur servit, pendant ia durée du siège 
de Paris, une pension de 1 fr. 50 par jour. L'établissement fut remis 
à l'autorité militaire, qui le transforma en ambulance. Huit mille cent 
soixante-seize varioleux y furent traités. Le chiffre des morts s'éleva 
à mille trois cent quatorze. La rentrée des pensionnaires eut lieu en 
juin 1871 (l^-au 30). 

L'hospice de Bicètre comprend aujourd'hui quatre divisions subdi" 
visées elles-mêmes en sections. L'Asile des aliénés, dont les services 
généraux sont communs à l'hospice, forme la cinquième division. 

A la date du l" janvier 1889, voici, par services et par salles, quelle 
était la population indigente de l'établissement (1). 



1^' Division 

1"''^ section 

(cour des champs) 



Salles Valeiilin llaliy (avt 
» Montyou v^iilides). 
» d'AlembeiL (valide: 
» Voltaire (valides). 



LITS 


CUBE 


D'AIR 


OCCtPLS 


PAR 


SALLE 


67 


■2.069 


-.•» 870 


lis 


7.93:! 


370 


73 


2.302 


494 


90 


4.190 


.Ï80 



1. D'après le recensement annuel fait le 31 décembre de chaque année dans tous le 
établissements de l'Assistance publique. 



198 



HISTOIRE DE H I C Ê T R E 



i'" Division 

2" si'Ction 

(cour des champs) 



2" Division 
(cour de l'église) 



3° Division 

{'" section 

(cour de la direction) 



3« Division 

2° section 
(cour de la Sibérie) 



Infirmerie générale 

4'= Division 

(cour de l'église) 



îi° Division 
Asile de Bicêtre 



Salles BenjaminDelessert(grands inf.). 

» Brézin (gâteux) 

» Boulard (reposants de 3'^ classe). 
» La Rochefoucauld (grabataires). 

>> Feuchères (aveugles) 

» Gérando (aveugles) 

Salles Devillas (salle d'admission). . . 

» Lariboisière (valides) 

» J.-J. Rousseau (valides) . . . . 
>> Lenoir Jousserand (valides) . 

Salles Vittoz (aveugles) 

» Chardon-Lagache (valides). . . 

)> Crozatier (valides) 

« Diderot (valides) 

Salles Vincent de Paul (gr. infirmes). 

■y Parmentier (grands infirmes). . 

Jaeqaart (grands infirmes). . . 

Ricliard-Lenoir (gr. infirmes). 

F. V. Raspail (grands infirmes). 

>■ Perdiguier (grabataires). . . . 

Denis Papin (grabataires). . . 

V Bernard Palissy (cancérés) . . 

Salles Nélaton (chirurgie) 

» Desprès (chirurgie) 

» Bichat (médecine) 

Laënnec (médecine) 

» Rochous (convalescents) . . . . 
» Cullerier (convalescents). . . . 

Cabinet chirurgie 

» médecine n" 1 

» „ 2 

3 

îJ" div. 1''° sect. (adultes fous, idiots) 

5° div. 2° sect. (adultes fous, idiots) 

5° div. 3° sect. (épileptiques adultes) 

5° div. 4''sect. (enfants idiots-épilep.) 



Administrés reposant en logements séparés 
Total général de la population indigente. . . 



o7 
28 
40 
28 
27 

16 
123 

10.3 

MO 

64 
110 
112 

90 



1 
1 

224 
234 

156 
400 



1.696 m 


3 032 


1.354 


992 


Tfili 


180 


1.173 


720 


1.312 


740 


681 


307 


1.661 


o45 


10246 


7ti4 


o.o43 


633 


9.813 


770 


6.111 


160 


7.720 


500 


7.996 


875 


4.088 


790 


1.083 


360 


1.083 


360 


763 


910 


763 


910 


1.002 


340 


1.002 


340 


784 


899 


1.799 


387 


1.228 


800 


967 


84C 


1.220 


800 


967 


840 


819 


264 


1.177 


600 


36 




34 




36 




34 


200 



(1) 



1. Voir : Asile de Bicêtre. 

(Nous donnons à la fin du volume le plan de Bicêtre. Ce plan complète la des- 
cription.) 



CHAPITRE II 

Personnel de l'hospice. — Administration. — Surveillants. — Infirmiers. — Personnel 
professionnel. -- Budget. 



Jusqu'en 1792, le personnel de Bicêtre se composait d'un économe, 
d'un sous-économe ou receveur, de plusieurs commis chargés 
des entrées, des vivres, etc. Le P' registre du personnel ouvert 
en 1737, indique alors comme Personnel de la /" table : 1 économe, 
1 sous-économe, 1 capitaine des gardes, 1 premier commis de bureau, 
1 chirurgien gagnant maitrise, 1 supérieure des officières, 7ofâcières, 
5 prêtres, 1 sacristain, 1 sous-sacristain, 1 maître des enfants de 
chœur. Parmi les 46 employés de la S' table nous remarquons 3 com- 
mis de bureau, 1 surnuméraire, 1 commis à la distribution du vin, 
1 commis à la distribution del'eau-de-vie, 5 compagnons chirurgiens, 
4 apprentis chirurgiens, 1 inspecteur des lettres de cachet, etc. (1). 

Au moment de la Révolution, les prêtres étaient au nombre de 7 et 
les officières, de 10. 11 y avait en outre 5 commis, 3 surnuméraires et 
même des postulants surnuméraires. 

L'économe(2)était en même temps gouverneur duchàteau. La prison 
aussi bien que l'hospice était sous sa surveillance. Il avait, sans bornes, 
la confiance de l'administration de l'iiôpital général. La comptabilité 
entière reposait sur lui. Les projets d'utilité et d'amélioration étaient 
mûris et présentés par lui. Il recevait directement des ministres les 

1. Archives de Bicêtre. (Registre des Ecclésiastiques et des Emplois divers, 1737). 

2. L'économe et le sous-économe de Bicêtre étaient nommés par le grand conseil de 
l'Hôpital général composé de l'archevêque de Paris, du 1" président du parlement, du 
lieutenant de police, du prévôt des marchands et de douze administrateurs honoraires 
choisis par les notables. — A Bicêtre, l'économe était le seul chef ; à la Salpêtrière, la 
Supérieure était au-dessus de l'économe ; à la Pitié, le pouvoir était partagé entre eux 
deux. 

P. B. 



200 HISTOIRE DE BICÊTRE 

ordres du roi et du lieutenaut de police, les mandats d'incarcération 
des condamnés et des vagabonds, les billets d'ordre pour l'entrée des 
pauvres, des vénériens, des insensés, des enfants, etc. 

La supérieure de l'hospice avait soin de tout ce qui regardait les 
pauvres. Elle était plus spécialement chargée delà nourriture. Elle 
choisissait les officières qui bien que laïques portaient le nom de sœins, 
les gouvernantes, les filles de service et veillait à ce que leur travail 
soit fait avec régularité et avec soin. Les officières devaient être filles 
ou veuves, âgées d'au moins 25 ans, d'une bonne santé et d'une répu- 
tation parfaite, enfin, elles devaient savoir lire, écrire et calculer (1). 

Un des premiers soins du conseil général des hospices, à l'expira- 
tion du détestable engagement contracté sous le Directoire, et qui, en 
mettant les hôpitaux en régie, avait produit le plus funeste résultat, 
fut de placer à la tète des établissements hospitaliers, sous le nom 
d'agent de surveillance, un préposé responsable dont la mission fut de 
diriger l'application d'un régime paternel et d'assurer, en matière 
d'ordre et de discipline, la bonne et ponctuelle exécution des décisions 
de l'autorité centrale (2). Ce fut M. Frochot, préfet de la Seine, qui, 
en 1801, dans son exposé du plan de la nouvelle administration, traça 
les devoirs de chacun. Ce document n'a aujourd'hui encore rien perdu 
de son autorité. Il indique clairement quels sont les devoirs et les attri- 
butions des chefs des établissements hospitaliers. 

« Le devoir des agents de surveillance dans les hospices est d'être continuelle- 
ment dans la maison, de connaître parfaitement les locaux, leur distribution, le 
nombre et la qualité des personnes qui doivent y être reçues, de voir souvent 
les malades et les indigents, de ne rien ignorer de ce qui les concerne, enfin d'être 
accessibles à tous les instants pour recevoir les plaintes ou les demandes, aper- 
cevoir les désordres, en découvrir les causes, y porter le remède convenable. 

« Ces devoirs permettent difticilement aux agents de surveillance de s'absen- 
ter. Ils ne découcheront pas de l'hospice sans en avoir la permission de la Com- 
mission administrative ; et le jour même, lorsqu'une véritable nécessité les 
appellera hors de l'hospice, ils ne sortiront qu'après avoir laissé les instructions 
nécessaires à l'un des employés sous leurs ordres ou à une autre personne qui 
soit connue. Leur absence ne doit par arrêter l'expédition des affaires urgentes, 
et il faut qu'on sache, en toute circonstance, à qui l'on s'adressera au défaut de 
l'agent de surveillance. 

1. Collection July de Fleury. — Bibl. nat. Section des manuscrits, n" 1220. 

2. A. Husson. — Etude xiir les hôpitaux, p. 1G8-169 et suivantes. 



lUSTOIHK DE BIClVlRE 201 

« Les fonctions des employés au bureau de réception exigent leur présence 
dans ces bureaux à toutes les bi'Uies de la journée. Le transport d'un malade 
dans le lit qui lui est destiné ne saurait être trop prompt. » 



Un arrêté des consuls du 27 nivôse an IX ayant approuvé la réor- 
ganisation du service hospitalier, les membres du conseil général et les 
membres de la commission administrative se partagèrent la surveillance 
des hospices. Les premiers furent, pourBicêtre, MM. Desportes (con- 
seiller général), et d'Aubigny (commission administrative). Le premier 
agent de surveillance fut M. Letourneau, économe depuis le 12 oc- 
tobre 1702. Sous le contrôle de l'agent de surveillance fut placé l'éco- 
nome, préposé à l'entretien du matériel et à l'approvisionnement des 
magasins. Le premier économe de la nouvelle administration fut 
M. J.-B. Busuot. 

Un arrêté du 2S avril 1830 changea le titre d'agent de surveillance 
en celui de dircctatr dans les établissements hospitaliers. La loi de 
1849 ne modifia en rien les rouages de l'administration de Bicêtre. 

Le personnel se divise aujourd'hui en 4 classes : 1" le personnel 
administratif (administration, bureaux); 2° le personnel médical; 3" le 
personnel attaché au service des administrés ; 4" le personnel profes- 
sionnel permanent. 

Le personnel (ubninislralifse compose de : 

1 (lirecli'ur, I rcoiionit^, 7 fuiployrs, 2 snus-surveillaiils. 

Le personnel médical se compose de : 

i chirurgien, .-i médecins dont I à rinlirnierJe générale et 4 dans les sections 
d'aliénés, 1 médecin adjoint,! [iharmacion en ciief, i:! internes en médecine, G internes 
€n pliarmacie. 

Le personnel alluvhé an service des administrés se compose de : 

3 in^liluliMu s, 1 

1 inailn' dr cliaut, f 

i professeur de f.'ymua>tii[ue ( 
(enfants). ) 

14 surveillants 1 

7 surveillantes ) " 

26 



202 



HISTOIRE DE BICÊTRE 



to sous-surveillants 

17 sous-surveillantes 
17 suppléants 

'.t suppléantes 
196 infirmiers 
69 inlirmières 
30 garçons de service 

•2 filles de service 



Total : :i81 personnes. 



Le personnel professionnel permanent comprend : 

( :t surveillant;^ 

Réparations du bâtiment l 



Comestibles < 

Chauffage et éclairage | 

Filanchissage \ 
Coucher, linge, H. -Mobilier / 

Frais de transport ) 

Eaux, Salubrité ) 

Divers \ 



2 suppléants 
i surveillant 

et 

1 sous-surveillant 

1 surveillant 

1 sous-surveillant 

1 suppléant 

1 surveillante 

3 surveillants 

2 suppléants 

2 filli^s de service 

4 suppléants 

et 

1 garçon de scrvici; 

3 sous-surveillants 

1 suppléant 

7 garçons 

1 sous-surveillant 

3 suppléants 
1 garçon de service 

Total des personnes. . 



Les sîurveillants sont responsables envers le directeur de toutes les 
parties du service qui leur est confié. Ils doivent en surveiller la marche 
avec soin et visiter fréquemment les salles et les réfectoires, pour 
s'assurer de la manière dont leurs subordonnés s'acquittent des fonc- 
tions qui leur sont dévolues ei prêter à tous, par leur présence, l'appui 
moral de leur autorité. Ils doivent stimuler le zèle des serviteurs et, au 



IIISTiilHK IU-: mCKTHK 203 

besoin, signaler leiii' n(''gli,i;ence, écouter les demandes, plaintes et 
réclamations des administrés, y faire droit lorsqu'elles sont fondées, 
les soumettre au directeur lorsqu'elles portent sur des points qui ne 
sont pas de leur ressort. 

Tels sont les devoirs des surveillants sous le rapport moral. Sous 
le rapport matériel, ils sont responsables, envers le directeur et l'éco- 
nome, de tous les meubles et effets quelconques, appartenant au ser- 
vice de leur division, et dont ils ont étT; chargés en inventaire. 

Dès le matin, ils dressent les feuilles de mouvement de la division, 
préparent les listes de sorties, les bons de comestibles, d'échange de 
chaussures ou de vêtements, les feuilles de demandes de pain, de vin, 
pour servir de règle à la cuisine, etc., enfin signalent, dans un rapport 
écrit, tous les faits importants qui se sont passés la veille dans leur ser- 
vice. Vers dix heures, ils vont en rendre compte au directeur, soumettre 
à sa signature toutes les pièces et se rendent ensuite à l'économat faire 
signer ceux des bons qui exigent la double signature du directeur et de 
l'économe. Plusieurs fois par jour, ils doivent visiter leurs salles, s'as- 
surer que le nettoyage y est bien fait, que rien ne s'y passe de contraire 
à l'ordre, aux bonnes mœurs et aux règlements établis. Ils doivent en 
outre, surtout chez les grands infirmes, veiller à ce que les administrés 
se lavent, soient rasés, prennent des bains aussi souvent que la pro- 
preté l'exige, enfin à ce que leur tenue laisse le moins possible à désirer, 
sous le rapport de la propreté du corps et des habits. 

Les sous-surveillants sont soumis aux mêmes obligations morales 
que les surveillants. Comme eux, ils doivent donner aux administrés 
et aux serviteurs l'exemple du zèle et de la bonne conduite, et traiter 
les uns et les autres avec convenance et égards. Ils doivent prêter aux 
surveillants un concours assidu, en suivant minutieusement tous les 
détails du service, en leur rendant compte de ce qui peut intéresser le 
bon ordre, la discipline et le bien-être des administrés. Ils secondent, 
s'il y a lieu, les surveillants dans leur travail de bureau. Chaque sous- 
surveillant passe tous les matins, de cinq à six heures en été, de six 
heures k sept heures en hiver, dans les salles de sa section. 11 fait ouvrir 
les fenêtres, s'informe si rien d'intéressant ne s'est produit la veille, 
s'il y a des malades à faire passer à l'infirmerie, si tous les pension- 
naires, non autorisés à découcher, sont rentrés dans leurs salles. Ils 



204 IIIsrolRK UH nie. KTRK 

visitent souvent les armoires des vieillards, s'assurent i^u'elles sont 
propres et ne renferment rien d'insalubre. Seuls, les grands infirmes 
(|ui mangent en salle peuvent conserver une partie des vivres du jour 
pour le lendemain matin. 

Les sous-surveillants accompagnent les garçons qui vont chercher 
les vivres à la cuisine et au magasin, font les parts de dessert et.de fro- 
mage, distribuent les vivres dans les salles d'iniîrmes, assistent aux 
repas dans les réfectoires et, à tour de rôle, à Tépluchement des légumes. 

Chez les grands infirmes, les sous-surveillants doivent en plus sur- 
veiller, deux fois par jour, l'échange du linge des gâteux, s'assurer 
qu'ils sont lavés et tenus proprement par les infirmiers. 

Chaque sous-surveillant a sous ses ordres un suppléant qu'il 
charge, sous sa responsabilité, de certaines parties du service: accom- 
pagner les garçons au linge, à lacuisine, etc.. Les sous-surveillants et 
les suppléants (hommes ou femmes) doivent aux infirmiers l'exemple 
du zèle et de l'activité dans l'accomplissement de leurs devoirs. 
Dans les sections de grands infirmes, la suppléante tient le magasin 
du linge. 

Les services de nuit sont confiés à un sous-surveillant, chef veilleur, 
pour l'hospice, à une sous-surveillante pour l'infirmerie générale, à un 
sous-surveillant pour la division des aliénés. 

Le devoir du sous-surveillant de l'hospice est d'exercer, la nuit, la 
plus active surveillance, dans les cours de l'établissement et dans 
les divers services, y compris l'amphithéâtre, les chantiers, la buan- 
derie, le grand puits, les écuries des chevaux et des vaches et le 
jardin potager. Il s'informe à la porte principale si personne n'est ren- 
tré en état d'ivresse, si quelque étranger n'est point demeuré dans 
l'établissement après l'heure réglementaire. 11 contrôle la rentrée des 
administrés et des infirmiers. 11 s'assure, en faisant des rondes dans 
les cours, que personne ne séjourne, soit à terre, soit sur les bancs, par 
suite d'ivresse ou d'indisposition. 11 fait attention à ce que la marche 
des appareils de chauffage et d'éclairage ne laisse rien à désirer, tout 
en évitant les dangers d'incendie. 

En cas d'indisposition survenue à des administrés, il va lui-même 
prévenir l'interne de garde, en laissant le malade aux soins du veilleur 
ou d'un infirmier, et si le passage à l'infirmerie est prononcé, il procède 



IIISTOIHK IJK lUCÊTHI'; 20 5 

à l'inventaire des effets du malade, de concert, avec le serviteur présent. 
Il fait de même en cas de décès. Chaque nuit, il recueille, dans la boite 
à ce destinée, ainsi qu'au cabinet des portiers de l'asile, les feuilles de 
vivres qui y sont déposées le soir par les surveillants des divers 
services, et fait la répartition de ces feuilles entre les trois boîtes de la 
cuisine, de la panneterie et de la cave. 

La sous-surveillante de l'intirnierie générale doit veiller à ce que 
les prescriptions ordonnées aux malades pendant la nuit soient scru- 
puleusement exécutées, elle doit même remplir elle-même celles qu'il 
serait dangereux de laissera un veillear inhabile ou maladroit. Dans 
tous les cas urgents, elle fait appeler l'interne de garde. Enfin, elle 
fait constater les décès, fait procéder à l'inventaire des effets du mort, 
et rend compte le lendemain, à la surveillante du service de jour, des 
faits intéressants qui se sont passés pendant la nuit. 

Les devoirs du sous-surveillant de nuit de l'asile sont les mêmes 
que ceux de son collègue de l'hospice. Il doit en outre veiller, d'une 
façon toute particulière, à ce qu'il ne se produise pas d'évasion. 

Les gens de service ne sont admis, passé l'âge de quarante-cinq ans, 
— à Bicotre, comme dans tous les autres hôpitaux de l'administration 
de l'Assistance publique, — qu'à la condition expresse de signer, au re- 
gistre du personnel, une renonciation au droit à la pension de repos, 
accordée aux vieux serviteurs après vingt ans de service. Ils doivent 
être porteurs de livrets en règle ou de bons certificats. Aucune récep- 
tion n'est faite par le directeur de l'hospice sans être soumise à l'appro- 
bation de l'administration centrale. Les infirmiers nouvellement admis 
reçoivent, au bureau de la direction, un 6ù?i indiquant le service dans 
lequel ils doivent être employés et le nom des serviteurs qu'ils 
remplacent. Ce bon est destiné au chef de service où se trouve l'emploi 
à pourvoir. 

Les gens de service doivent à leurs supérieurs de la subordination 
et du respect. Ils doivent aux administrés, outre les soins que leur 
position réclame, des égards et de la politesse. La tempérance .et la 
bonne tenue ne sauraient trop leur être recommandées. Leur service 
commence à cinq heures du matin en été, à six heures en hiver. 
Ils nettoient, lavent, habillent les administrés qui ne peuvent 
prendre soin d'eux-mêmes, changent les draps et les paillassons 



20fi iMSTdiRF, DE liir.f.Tun: 

des gâteux, font les lits des malades ou des inârmes, balaj'ent 
frottent les salles, nettoient les fenêtres, entretiennent les bassins, 
les urinaux, dans le plus grand état de propreté, conduisent les 
hommes aux bains, à l'infirmerie, vontcherclier les vivres à la cuisine 
et aux magasins et les distribuent en présence des sous-surveillants ou 
suppléants. En un mot, ils font tous les gros ouvrages. 

Les infirmières sont plutôt chargées des services qui exigent plus 
de soins que de forces physiques. Elles peignent les impotents, chan- 
gent leurs linges, pansent leurs plaies, lavent leurs pieds, coupent leurs 
ongles, etc. Elles doivent faire observer les prescriptions des méde- 
cins à l'infirmerie, donner les vivres et les médicaments aux 
malades, prendre les températures, etc. Elles font manger les grands 
infirmes, lavent leur vaisselle trois fois par jour et nettoient leurs ar- 
moires. 

Le service des veilleurs demande de la vigilance, puisque ces infir- 
miers sont chargés de la surveillance de la salle et des soins à donner 
aux malades et aux infirmes pendant la nuit. Ils accompagnent le sous- 
surveillant de nuit pendant ses visites. Ils donnent aux administrés 
les urinaux, mettent les infirmes sur les bassins, s'assurent que les 
impotents et les gâteux ne risquent pas de tomber de leur lit et les y as- 
sujettissent au besoin. Ils conduisent à l'infirmerie les administrés qui 
lombent malades pendant la nuit. Le matin à cinq heures, dans le service 
des grands infirmes, ils vont chercher le pain et le remettent aux sous- 
surveillantes qui en font elles-mêmes la distribution. Ils nettoient chaque 
jour, à quatre heures du matin, les bassins et les urinaux. Ils rendent 
compte aux sous-surveillanles de ce qui s'est passé dans la nuit. 

Le service des veilleurs de l'infirmerie générale exige de leur part 
une vigilance plus soutenue encore et plus grande. Ils ont à faire à 
des malades dont ils peuvent, en un instant d'oubli, mettre la vie en 
danger. Il est donc utile de ne placer auprès d'eux que des gens déjà 
habitués à soigner les blessés ou les infirmes. 

Ceux de la division des aliénés doivent noter avec soin les crises des 
épileptiques, les accès de démence, empêcher les disputes entre cama- 
rades d'un même dortoir, veiller à ce qu'il n'}^ ait pas d'évasion et ren- 
dre compte au sous-surveillant de tout ce qui se passe. 

Les infirmiers mangent en commun, et leur réfectoire est soumis 



HISTnlHK l)K I!ll.!';'ll!|-: 207 

aux mêmes règles (]ue celui des administrés. Ceux des divisions de 
valides couchent en salles. Les autres couchent en dortoirs. Ce dortoir 
est situé au-dessus des salles Feugères et Gérando, dans la première 
cour de l'hospice. 11 aurait besoin d'être remplacé. Nous sommes forcé 
d'avouer (juelesgarçons de service del'hospice n'ont aucun confortdans 
leur logement. 

Bien plus commodément et pins hygiéniquement sont couchés leurs 
camarades de l'asile, surtout à la division des enfants. Ceux qui cou- 
chent dans les salles sont au moins renfermés dans une chambre vitrée 
d'où ils peuvent aisément exercer leur surveillance. Les infirmières ont 
presque toutes leur chambre. Les infirmières de l'hospice, de môme 
que les infirmiers, mangent en commun elles aussi. Un dortoir spécial 
leur est réservé. 

Conformément à l'usage établi, les gens de service doivent, en cas de 
départ, prévenir huit jours d'avance le surveillant et le directeur ou 
son délégué. Ceux qui n'obéissent pas h cette règle sont considérés 
comme avant abandonné leur service et signalés k l'administration. 
Réciproquement, à moins de faute grave, le directeur accorde huit 
jours à l'infirmier qu'il renvoie. 

Dès qu'un serviteur doit quitter l'établissement, il fait, à son sur- 
veillant, la remise des effets qui lui ont été confiés. Celui-ci remet à 
l'infirmier un bon pour rendre les effets au magasin. Ce bon est visé 
par le tailleur, puis porté à la direction, où l'on indique le nombre de 
journées dues, et enfin à l'économat, où le sortant est payé. Le livret 
est arrêté, signé par le directeur ou son délégué, et remis à l'infirmier 
sortant. 

Les mesures disciplinaires employées contre les gens de service 
pour inlractions aux règlements, ivresse, négligence, brutalité envers 
les malades, rixe, désobéissance, etc., sont : 1" l'avertissement, 2» la 
réprimande, 3" la privaliiinjVane sorlie. 4" la ronslijne pour un temps 
plus ou moins long, 5" le renvoi dans les hait j,>ars,' 0> le renvoi immé- 
diat. 

Le personnel professionnel doit joindre, à la connaissance appro- 
fondie d'une profession, rintelligence et l'ascendant nécessaires pour 
faire travailler convenablement, et sans préjudice pour l'administra- 
tion, un personnel composé en grande partie de vieillards souvent in- 



208 HISTOIRE DE BICÉTRE 

firmes, d'aliénés et d'épileptiques. Il faut posséder en outre une instruc- 
tion suffisante pour tenir avec régularité les écritures de chaque service. 
11 doit en outre exercer une surveillance de tous les instants pour 
assurer la bonne et prompte exécution des travaux. La cordonnerie, 
l'habillement, le coucher, la tapisserie reçoivent les ordres du direc- 
teur et de l'économe pour les travaux de confection et de réparation 
qui doivent être exécutés dans ces ateliers ; les chefs d'ateliers du 
bâtiment sont placés sous la surveillance d'un architecte, inspecteur 
des travaux. 

L'hospice de Bicêtre occupe dans ces ateliers des chefs ouvrieis 
à la journée au nombre de douze : 

/ 1 menuisier, 
I cordonnier, 
1 vannier 
Service des enfants : 7 (1 tailleur, 

1 serrurier. 
1 brossier, 
\ l imprimeur-typographe. 

1 maçon, 
1 peintre, 
l menuisier. 
Service des bâtiments : 5 / 1 charron, 

I plomliier. 

Sont ouvriers permanents, c'est-à-dire nourris, logés et assimilés au grade de surveil- 
lant les autres chefs d'atelier savoir : 

( i couvreur, 

BAtiments : :t ] i fumiste, 

( 1 serrurier. 

V i tonnelier, 

Mobilier : 3 < l cordonnier, 

i tailleur. 

Les conducteurs ou chefs d'ateliers doivent à leurs ouvriers 
l'exemple de la sobriété, du zèle et de l'exactitude; en conséquence, il 
est formellement exigé, à Bicêtre, qu'ils soient les premiers au travail, 
qu'ils ne s'absentent que pour les besoins urgents du service, enfin 
qu'ils prouvent parleur conduite qu'ils considèrent comme un sérieux 
devoir de sauvegarder les intérêts de l'administration. Le compte des 



HISTOIRE DE lilCh'lTHE 



209 



matières qui leur ont été confiées.pour être converties en objets confec- 
tionnés, doit être tenu par eux avec une scrupuleuse exactitude, de ma- 
nière à leur permettre toujours de justifier, sur le champ, de l'emploi 
de ces matières. Ils lont chaque trimestre un relevé de toutes les opé- 
rations accomplies par leurs soins. Ils tiennent aussi, jour par jour, un 
carnet indiquant les journées de travail faites par leurs ouvriers, ainsi 
que l'emploi du temps de chacun. 

Enfin dans les divers ateliers, quatre-vin-t-dix-huit femmes à la 
journée sont occupées : 

28 à la lingerie, 4S k la buanderie, 8 à l'atelier de coucher, 14 à 
l'atelier de tailleur. 

Le budget total de Bicètre pour 1888 a été fixé au chiffre de 
2. 027. 550 IVancs. Celui de 1880 au chiffre de 2. 028. 800. 

Le budget de 1800 est pr.ivu pour une somme del. 907. 625 francs 
soit une diminution d'environ 130 mille francs sur l'année précédente.' 
Voici le détail du budget : 



DES SOUS-CHAPITRES 



S. C. 
S. C. 



Il 

VI 

VI 

VII 

VIII 

IX 

X 

XI 

XII 

Xlll 

XIV 

XV 

XVI 

XVII 

XVIII 

XIX 



DIOSK^NATION DES SOUS-CH AI'II IlES 



-iiicuuis, adjuili 



l'^■r■^n||,H•l .i.li]iinislr;ilif 
Kl, Il (11- liiu.aiL'i, cours 

calions 

Personnel médical 

Pi-rsonncl ullaclit'- aiiscixicr d.-s .idniliiislir 
H('|iaraliciii«: di' hàlinimls ri liais di' loyer 
SeiMcr il,, la idiairnacie 

» dp la iioiilan;^crii' 

» de la boucherie 

» de la cave 

Comesliblcs 

CliaulTaire et éclairage 

lilani-liissa-.' 



Baudaf,'ps, coucher, lin^;p, haliillmirnl mo 
bilier 



Instruments et appareils de chirurgie. 

Frais de transport 

Eau, salubrité, dépenses diverses. 
Frais de diverses explorations 



28.200 

KÎ.TOO 
40.. •;()() 
140.700 
r,2 . 000 

.14 . 000 
216.000 
300.000 

i:.r).ooo 
:iH).'i90 
i:!:i.:ino 
o;i . 000 

214.000 
19.200 
2o.200 
82.27a 

ll2.0t;0 



CHAPITRE III 

Admissions à l'hospice de Bicètrc. — Règlements intérieurs, — Du tiavail des 
administrés. — Les ateliers. 



L'hospice de Bicètre reçoit des indigents âgés de soixante-dix ans 
au moins, et des individus atteints d'infirmités incurables, privés de 
tous moyens d'existence, sans condition d'âge. Les admissions sont 
prononcées parle directeur de l'administration générale de l'Assistance 
publique à Paris, sur la proposition d'une commission spéciale chargée 
d'examiner les titres des postulants (1). 

L'indigent doit se présenter à Bicètre dans les vingt jours qui sui- 
vent la réception de son titre. Dès son arrivée, il est inscrit sur les 
registres de la direction, qui relatent soigneusement son état civil, sa 
profession, la demeure de ses parents ou de ses protecteurs; puis il est 
conduit à la. salle (Vadmission (2). 

Après un court séjour dans cette salle, le nouvel administré est 
classé autant que possible dans un service affecté aux individus atteints 
de la même infirmité et jouissant du même degré de validité que 
lui. Toutefois, quelques valides se trouvent parmi les aveugles, 
afin que ces derniers puissent recevoir d'eux les mêmes services jour- 
naliers qui leur sont si utiles dans leur position. Aussitôt placé, le nou- 
vel arrivant reçoit, par les soins du surveillant de sa section, le linge 

1. Aux termes du Règlement du 27 août 1860, toutes les demandes d'admission gra- 
tuite dans les Hospices doivent être accompagnées des pièces suivantes : 

1° L'acte de naissance de l'Indigent; 

2° Un certilicat établissant la durée de son domicile à Paris, dHivrc par If Maire lic 
non arrondissement ; 

2" Un certilicat d'indigence délivré par le liureau de bienfaisance. 

Dans le cas où l'indigent serait atteint d'infirmités, e< <jucl que suit son dge, il doit 
produire en outre, à l'appui de sa demande, un certificat du Médecin du lîureau de bien- 
faisance. 

2. Salle Devillas, 2'' division. 



212 HISTOIRE DE BIGÊTRE 

et riiabillement de la maison. Le trousseau se compose d'un paletot, 
un pantalon, un gilet, une casquette en drap, une paire de bas, une 
chemise en toile, une paire de souliers. 

Le lever pour les valides est fixé à six heures en été, à sept heures 
en hiver. Les infirmes ne sont pas soumis à cette disposition du règle- 
ment, la plupart sont retenus dans leurs lits par leur maladie même. 

La propreté et la salubrité des salles n'ont pas à en souffrir cepen- 
dant. Les dortoirs sont au contraire l'objet des soins les plus minutieux. 
Ceux qui ne sont pas cirés sont lavés deux fois par jour, on les balaie 
après chaifue repas. Ils sont aérés autant que le permet la température. 
Chaque jour les grands infirmes sont levés, habillés, peignés; on leur 
fait prendre des bains de pieds tous les huit jours, leurs ongles sont 
coupés et leurs plaies pansées aussi souvent que cela est nécessaire. 
Les gâteux sont lavés deux fois par jour, le matin et l'après-midi; leurs 
lits sont refaits, leurs draps et leurs paillassons renouvelés. On veille 
h ce qu'ils soient toujours proprement et sainement couchés (1). 

Tandis que les valides mangent dans les réfectoires, les grands in- 
firmes mangent dans leurs salles. On leur sert la soupe le matin à sept 
heures; à onze heures, le déjeuner; k quatre heures du soir, le dîner. 

Les pensionnaires qui veulent profiter des bienfaits de la prome- 
nade au grand air ont à leur disposition de petits chariots, dans les- 
quels ils peuvent se faire traîner par les infirmiers ou des camarades 
complaisants. 



i. Les ilraps des valiilcs sont changés tous les mois, ceux des grands infirmes tous 
les quinze jours. 

Les chemises, les bonnets, les bas sont changés tous les huit jours. 

Les torchons, les tabliers, le linge du service des réfectoires sont changés au fur et 
à mesure des besoins. A l'effet de pourvoir aux besoins journaliers et immédiats du 
service, il existe dans chaque division un magasin particulier de linge et de vêtements 
tenu par un suppléant ou une suppléante. 

Outre le change du linge qui leur est apporté chaque jour par les gens de service de 
la division, ils sont chargés aussi du change périodique des draps, chemises, etc... 
L'employé au linge établit en double la liste par espèces et par quantités des pièces 
de lingerie sales qu'il reçoit, il accompagne ce linge à la buanderie où, après vérifi- 
cation, l'une des deux listes lui est rendue, revêtue du visa de la surveillante de ser- 
vice. Cette liste vérifiée est remise à la lingerie en échange d'une quantité de linge 
blanchi égale à celle qui est rendue à la buanderie. On opère de môme à l'égard des 
vêtements déchirés ou malpropres soit au magasin d'habillement soit à la buanderie. 

(Règlement intérieur de l'hospice de Bicêtre.) 



lirsTolRK DE lUCÈTUK 213 

Les valides doivent se faire raser à la boutique du barbier de l'hos- 
pice une fois par semaine au moins. Les grands infirmes et les malades 
sont rasés à leurs lits au fur et à mesure des besoins. Leurs cheveux 
sont coupés aussi souvent que la propreté l'exige. Enfin les administrés 
doivent demander un bain de propreté chaque fois que cela est néces- 
saire. Les surveillants envoient d'office au bain ceux qui, par incurie 
ou manque d'initiative, laissent passer plus d'un mois sans y aller, et 
ceux dont la malpropreté évidente témoigne du besoin qu'ils ont d'en 
prendre. 

La plupart des indigents sortant de la classe ouvrière et indus- 
trieuse de la capitale, le désœuvrement ne pourrait leur être que nui- 
sible. Spontanément isolés, obligés de vivre d'une vie nouvelle, totale- 
ment étrangère à leurs habitudes et à leurs mœurs, ils tomberaient 
bien vite malades si le principe de l'obligation du travail n'avait été 
établi dans les hospices. Le travail est le meilleur agent de santé 
et de moralisation. Il entrait dans le projet de police intérieure 
soumis au roi en 1650, que tous les administrés valides soient con- 
traints à travailler; la loi du 10 messidor an VII consacra cette obli- 
gation (I). Le conseil général des hospices, en conformité de cette loi, 
institua des ateliers à Bicôtreet à la Salpétiière par un arrêté en date 
du 30 fructidor an X. 

L'administration installa d'abord de petits ateliers où chacun pu 
travailler, cà son métier, à son compte, puis elle-même occupa, pour le 
service de la maison, les administrés valides, soit comme tapissiers, 
menuisiers, charrons, fumistes, serruriers, tonneliers, peintres, etc., 
soit comme buandiers, balayeurs, hommes de peine (2). Plus de quatre 

1. Lo du 16 Messidor au VII. 

AuT. 13. — l.e Uirectoire fera introduire dans les liospices des travaux convenable'^ à 
l'âge et aux infirmités de ceux qui y seront entretenus. 

Art. 31. — Les doux tieis du produit du travail seront versés dans la caisse des hos- 
pices, le tiers restant sera remis en entier aux indigents. 

2. Arrêté du 30 fi'iictidoi' an .\ : 

Art. 31. — Tout indigent valide est tenu de se livrera un travail analogue à ses for- 
ces et à son industrie. 

Art. 32. — Los indigents valides qui refusent de se livrer aux travaux auxquels ils 
sont jugés propres ne pourront obtenir de permission de sortir et la commission peut 
même, lorsqu'elle le juge convenable, les renvoyer de la maison. 

Art. 33. — L'agent de surveillance a le droit do faire faire par tous les indi-enls 



214 HISTOIRE DE BICÊTRE 

cents administrés sont utilisés aujourd'hui. Leur travail est rétribué, 
le prix de leur journée s'élève de fr. 40 à 1 franc. Seule, la corvée de 
l'épluchemeat des légumes est obligatoire pour tous et imposée à titre 
gratuit. Chaque division fournit à son tour les hommes nécessaires à ce 
service. Le grand âge (quatre-vingts ans au moins), les infirmités 
graves, le travail dans les ateliers de l'établissement ou une dispense 
donnée par l'administration peuvent seuls les en exempter. Les admi- 
nistrés sont désignés à tour de rôle, suivant l'ordre d'inscription sur 
un catalogue spécial tenu par le surveillant de chaque section. L'éplu- 
chement a lieu deux fois par jour : à huit heures du matin et à midi, 
dans un local spécial voisin de la cuisine et du magasin aux comes- 
tibles. En moyenne, chaque pensionnaire assiste à quatre séances par' 
semaine en été et à deux séances en hiver. Cette pi'oportion tend à s'éle- 
ver à cause de l'aftlueuce toujours croissante des intirmes dans l'hos- 
pice. 

Parmi les ateliers de Bicêtre, plusieurs sont d'une réelle impor- 
tance. La cordonnerie, V habillement, la tapisserie et le coucher, la serru- 
rerie, la menuiserie, le jardin du marais.., etc., occupent un nombre 
considérable d'ouvriers, indigents ou aliénés, et accomplissent une 
notable partie des travaux d'entretien et de confection relatifs à ce 
vaste établissement. 

Les ateliers d'habillement, de tapisserie et de coucher, de cordon- 
nerie sont si lues dans un même bâtiment de la cour dite du Grand- 
Puits. Leur organisation intérieure est à peu près la même. 

Le magasin d" habillemenl occupe soixante-cinq administrés de 
l'hospice ou de l'asile, des ouvrières à la journée et un certain nombre 
à façons, pour la confection et l'entretien des effets à l'usage des admi- 
nistrés, des aliénés, des surveillants et des serviteurs. Ce service est 

valides, non occupés à d'autres travaux, toutes les corvées, tous les ouvrages faciles 
qu'il jugera convenable. 

Art. 34. — On ne peut travailler ailleurs que dans les ateliers. 

Art. 3!i. — Les iudiyenis ne peuvent sortir de la maison plus de trois fois par mois 
à cet efl'et, les permissions se donnent par dixième de population dans chaque emploi. 

Art. 49. — L'agent de surveillance aura droit de punir tous les indigents et employés 
qui contreviendraient au présent règlement, soit en les privant d'un jour de sortie pour 
la première fois, de deux ou davantage s'ils récidivaient; il pourra, lorsqu'il le jugera 
convenable, les faire mettre 24 et même 48 heures à la salle de discipline, en en donnant 
avis à la commission qui, selon les circonstances, les renverra de la maison, 



HISTOIRE DE BIGÊTRE 215 

conduit par un maître tailleur qui reçoit en compte les matières pre- 
mières, coupe, dispose, distribue l'ouvrage et verse au magasin les effets 
confectionnés. Le nombre moyen de confections est de i/natre mille 
cinq cents par an; celui des réparations de plus de trente mille. 

Uatelierde tapisserie et découcher où l'on confectionne et répare les 
rideaux de lits et de fenêtres, les housses, matelas, oreillers, traver- 
sins, paillassons et autres effets de coucher et de lingerie: les vête- 
ments de force pour les aliénés, les fauteuils ])Our les infirmes, les 
béquillons, est en outre pourvu : 1" d'un magasin, où sont déposés les 
matelas, couvertures et tous les eff"ets de coucher nécessaires aux 
échanges journaliers ou mis en réserve pour le service de l'établisse- 
ment, 2" d'une carderie pour la laine et d'un séchoir pour les paillas- 
sons des gâteux de l'hospice et de l'Asile. Ce service occupe vmgt-cinq 
à trente travailleurs sous la direction d'une surveillante. Le nombre 
des confections (rideaux, housses, tabliers, offris, de force, etc.) est en 
moyeune de six mille par an; celui des réparafions de inille deux cents. 

La cordonnerie confectionne et répare les chaussures, ordinaires 
et orthopédiques, non seulement pour l'établissement, mais encore 
pour la Salpêtrière et Ivry. Quarante-cinq ouvriers y sont occupés. 
Le chiff're des confections est en moyenne de six nulle paires de 
souliers ordinaires, de (/ualre inille paires de l)rodequins de force, de 
cinq cents paires de chaussures orthopédiques et de neuf cents paires 
de chaussons de lisière. Un chef cordonnier dirige l'atelier. Il coupe, 
essaye, prépare, distribue, surveille et reçoit le tiavail. Il exécute par 
ses mains les ouvrages ({ui présentent le plus de difficultés, il veille à 
l'approvisionnement des matières premières dont il a besoin, rend 
compte de leur emploi et s'attache à ce que la production de son ate- 
lier soit toujours en rapport avec les besoins des divers établisse- 
ments que cet atelier doit pourvoir. 

Les ateliers du bâtiment sont au nombre de neuf; les plus importants 
sont ceux de menuiserie, de serrurerie, de peinture et de vitrerie qui 
occupent de huit à dix ouvriers. Ceux de cliarronnaye, de maçonnerie, 
de tonnellerie, de [doinherie, n'occupent que de un à six ouvriers; enfin 
ceux de couverture et de fumisterie ne sont composés que d'un coni[)a- 
gnon et de son aide. 

Les ateliers destinés à pourvoir a l'entretien des bâtiments et du 



216 HISTOIRE DE BICÊTRE 

matériel de l'établissement sont conduits par des chefs ouvriers. Ils sont 
situés dans une même cour qui porte le nom de cour des Ateliers, et 
sont, ainsi que nous l'avons dit déjà, placés sous la surveillance d'un 
inspecteur des travaux. Les chefs d'atelier, après avoir reçu le 
matin les ordres de ce dernier, prennent eux-mêmes les mesures, 
tracent le travail, examinent les ouvrages qui leur sont rendus par 
les ouvriers et président à la pose des pièces, lorsque l'opération est 
de quelque importance. 

Enfin, dans l'immense jardin potager appelé lé Marais, soixante à 
quatre-vingts aliénés sont occupés aux travaux de jardinage et de cul- 
ture sous la surveillance d'un chef jardinier et de quatre aides. Ce 
jardin est contigu à l'hospice. Il s'étend le long des côtés nord et ouest 
de l'établissement. Sa superficie est de 7 hectares environ. Tout aliéné 
ou épileptique valide autorisé par le médecin y travaille sous la respon- 
sabilité du chef. Douze vieillards sont chargés de veiller sur eux pen- 
dant tout le jour, d'empêcher les rixes et les évasions, et de les ramener 
à l'asile, où leur rentrée est contrôlée. Cette exploitation est loin de 
suffire aux besoins de l'hospice; mais l'administration la considère 
moins comme un élément de rapport que comme un moyen efficace 
d'amélioration, de guérison même des malades. 

Tels sont, répartis entre ces divers services, les travaux d'entretien, 
de confection, de culture, propres à la maison de Bicètre. 

Grâce à ces ateliers ouverts aux administrés (1), l'indigent trouve 
une amélioration à sa situation, l'oubli de sa position malheureuse, et 
puise dans le travail un nouvel élément de santé si nécessaire à son 
grand âge. L'ennui ne le gagne pas, il n'est pas isolé au milieu d'une 
foule d'indifférents ; il a des camarades d'atelier, et le séjour de l'hos- 
pice lui parait moins pénible puisqu'il peut encore se rendre utile à 
l'administration qui l'a recueilli, à la société qui le protège. 

1. Voir plus loin : Les Petits Ateliers. 



CHAPITRE IV 

Sorties des Administrés 



Tous les administrés valides, non punis de consigne, peuvent sortir 
librement les dimanches, mardis et jeudis, et les autres jours, de onze 
heures du matin à quatre heures du soir. 

Les administrés, anciens serviteurs des hôpitaux, qui n'ont pu être 
admis au repos, mais qui comptent dix ans de service dans l'adminis- 
tration, jouissent de la sortie libre permanente. Cette permission est 
quelquefois accordée pour un temps limité à des administrés jugés très 
méritants, et à raison de motifs suffisamment sérieux pour justifier 
cette exception. Mais ces autorisations ne sont accordées qu'avec beau- 
coup de réserve et sont supprimées dès qu'elles ne sont plus motivées, 
ou que ceux qui en jouissent cessent de s'en montrer dignes. 

Des permissions de découcher sont aussi accordées. Enfin, les vieil- 
lards dont la conduite est habituellement bonne, et qui justifient de 
leurs moyens d'existence au dehors, peuvent obtenir des permissions 
de vingt-quatre à quatre-vingt-seize heures et des congés de cinq à 
quinze jours. Sur des demandes écrites et sérieusement motivées, 
les administrés obtiennent des congés d'une plus longue durée ; 
mais ces titres sont soumis par le directeur de l'hospice à l'administra- 
tion supérieure. Les demandes doivent indiquer les noms et l'adresse 
des personnes chez lesquelles les administrés comptent demeurer pen- 
dant la durée du congé qu'ils sollicitent. Ils sont tenus, sous peine 
d'être sévèrement punis, de rentrer exactement à l'expiration de leurs 
congés; si leur absence irrégulière se prolonge, au delà de huit jours, 
sans qu'ils puissent justifier d'un cas de force majeure, ils sont défal- 
qués de la population de Thospice. 

Comme on le voit, la plus grande liberté est relativement laissée aux 

28 



218 IIISTOIHE DE lilCÈTRE 

indigents de la maison de Bicètre. Il est juste de dire qu'ils n'en abu- 
sent pas. 

La première réglementation concernant les sorties des indigents 
admis dans les hospices est celle de la loi du 16 messidor an VII, por- 
tant : 

« Art, 35. — Les indigenls ne peuvent sortir de la maison plus de 
trois fois par mois. » 

Le règlement adopté par le conseil général des hospices à la date 
du 17 septembre 1802 portait également : « La sortie libre ne pourra être 
permise aux indigents que de dix en dix jours. » Trois jours par mois, 
cela parut insuffisant aux administrés de Bicètre. Le 2 frimaire an XI, 
ils adressèrent une pétition pour la sortie libre au général Bonaparte, 
premier consul de la République française. Bonaparte lut cette péti- 
tion et de sa main écrivit en tête : 

« Je prie M. le préfet de la Seine de s'y rendre et de me rendre compte si les 
plaintes sont fondées. » 

Le i" Consul, 
Bonaparte. 

Dans un rapport qu'il adressa à la suite de sa visite, le préfet de la 
Seine déclara au premier consul que les plaintes des indigents étaient 
mal fondées (1), et il n'y fut pas donné suite. Un arrêté du 15 octobre 

i. Minute de la lettre du préfet au premier consul : 

« Les plaintes des indigents retirés à Bicètre ne me paraissent aucunement fondées. 
C'est assez d'un jour ou deux par semaine pour l'admission des étrangers dans 
la maison et d'un jour de sortie sur dix pour les indigents. 

Par là, on peut les assujettir à un travail régulier qui leur procure des secours et des 
douceurs et on les sauve des accidents qui exposent leur vie et des habitudes qui les 
ont corrompus. 

L'exclusion des marchands de comestibles et de liqueurs est juste et nécessaire. 

Peut-être n'est-il pas même sage de faire vendre par des préposés de l'administra- 
tion des comestibles et des liqueurs spiritueuses. Les préposés peuvent abuser de cette 
autorisation et l'on ne voit pas qu'il soit nécessaire de rien vendre, dans ce genre, à des 
hommes qui sont nourris dans la maison. 

Le Conseil d'administration a eu raison de n'accorder que la demi-portion à tout 
malade qui n'est pas à la diète et qui cependant est à l'infirmerie. 

Ces sortes de réclamations s'élèvent toujours dans les commencements d'une réforme 
et il n'y a qu'une réponse à faire à ces indigents : 

Ils ont été libres d'accepter cet asile, ils sont libres d'y rester, mais s'ils y restent, 
il faut qu'ils en subissent la discipline. » 

{La minute de la lettre n'est pas signée). 

.\rchives nationales. A. F. 394 d"- 1966, n° 84 — 439 d' 2429 n" 11 et 12 — 484 
d' 2882 n"' 12 et 14 — 498 d"- 3007 n" 47 à 50). 



HISTOIRE DK lilCÈTIiK 219 

1817 confirma le nombre de trois sorties par mois accordées par le 
règlement de 1802. 

Dans les années qui précédèrent 1848, l'administration se montra 
plus facile. Elle toléra qu'il fût accordé jusqu'à deux sorties par se- 
maine. Elle en permettait même de plus fréquentes aux personnes qui 
étaient «jugées incapables d'en abuser (1) .. Après la révolution de 
lb48, 1 administration, cédant aux sollicitations des administrés leur 
accorda la faculté de sortir tous les jours. Cette faculté ne leur fût pas 
laissée longtemps. En 1850, les sorties quotidiennes furent supprimées 
Une seule sortie libre par semaine fut accordée de droit, une seconde 
pouvait être accordée à ceux dont la conduite n'avait, pendant la se- 
maine précédente, donné lieu à aucune observation défavorable 

Un arrêté du 21 avril 1874, approuvé par le préfet de la Seine, à la 
date du 30 du même mois, fixa à deux jours par semaine, le mardi et le 
jeudi, les sorties des vieillards ou infirmes des hospices. Par arrêté du 
-.0 avril Ibil, indépendamment des deux jours ordinaires de sortie 
Ils furent autorisés à sortir cous les dimanches. Enfin, une décision dû 
27 novembre 1880 ajouta aux mardis, jeudis et dimanches de sortie 
libre, une sortielimitée, de onze heures àquatre heures.les autres jours 
de la semaine. 

11 n'existe pas, dans les archives de Bicêtre, de relevé des punitions 
pour les années de 1848 à 1850, époque de la sortie complètement 
libre, mais diverses lettres du directeur de l'établissement, soit à 
M. Battel soit à M. Davenne. constatent que depuis que cette faveur a 
été accordée aux vieillards, le nombre des indigents qui se prennent 
de boisson n est pas plus considérable qu'auparavant. Seulement ils 
sont moins disciplinés et commettent plus de scandales lorsqu'ils se 
trouvent dans cet état. En général ce sont toujours les mêmes indi- 
vidus qui sont la cause des désordres. 

Ce que le directeur de Bicêtre constatait il y a quarante ans est en- 
core exact aujourd'hui que la liberté des sorties a été rendue beaucoup 
plus grande. Si le nombre, à priori, paraît grand des administrés qui 
se hvrent au vice dégradant de l'ivrognerie, il est minime en réalité, 

1. Recueil des arrêtas et décisions de l'assistance pubUrjue, tome I", page 73. 

^Ai-chives de Bicêtre.) 



220 



HISTOIRE DE BICÊTRE 



et l'on peut dire que l'ordre, la discipline, la morale sont rigoureuse- 
ment respectés aujourd'hui, dans la maison, si l'on considère que sur 
une population de dix-huit cents individus, il n'en existe pas deux par 
jour qui se rendent coupables d'infractions au règlement (1). 



I . Relevé des punitions et des consigne 


s aux diverses 


époques des sorties. 




ANNÉES 


NOMBRE 

DE 
SORTIES 


1 


a 
^ 


b: 




1 


>j 


1868-1869 


i jour 


420 


209 


lo4 


:j6 


33 


962 


1875-1877 


2 jours 


■Mn 


41 ;s 


194 


o6 


30 


1202 


1878-1880 


:! jours 


•;o:t 


Mi 


1 97 


75 


18 


1087 


1883 1885 


4 jours 


782 


2o:i 


08 


108 


30 


1193 



(D'après le cahier des consignes déposé aux Archives de la Direction de Bicêtre.) 



CHAPITRE V 

Régimo alimentaire. — Pas de réf;lementation avant la Révolution. — Alimentation 
des malades confiée à des adjudicataires. — Règlements de 1800, del841, de 1831. — 
Régime actuel. — Menus des vieillards, des aliénés (adultes et enfants) et du jjcr- 
sonnel. — Régime des infirmeries. — La cantine. — Le café àBicètre. 



Jusqu'en 1806, aucune réglementation n'exista pour la distribu- 
tion des vivres dans les hôpitaux de Paris. Cette partie du service était 
abandonnée au bon vouloir et à l'intelligence des administrateurs et 
des religieuses cheftaines placés à la tète des établissements (1). La 
plupart du temps, hélas, la consommation se faisait arbitrairement et 
sans mesure. La comptabilité ne remédiait à rien, elle ne portait sur 
aucune base. D'un côté, gaspillage et déprédation, de l'autre, insuffi- 
sance dans les quantités allouées pour l'alimentation des pauvres (2). 

Bicêtre, plus que toute autre maison, eut à souffrir de la parci- 
monie d'une administration mal entendue. Les aliments étaient détes- 
tablement préparés, les vivres distribués sans discernement. En 1763, 
la supérieure de la maison, émue de la situation des pauvres, des pri- 
sonniers et des fous, réclama à l'hôpital général un supplément de 
nourriture pour les pensionnaires (3). — « L'humanité et la charité 

1. Husson. — Etude sur lis Hdpilaux, pages 220-2-21. 

2. A l'Hôtel-Dieu, en 1701, les deux tiers des malades recevaientoO décagrammes de 
pain, 30 décagrammes de viande et l'autre tiers 23 décagrammes de pain et 4œufs. Les 
grands malades avaient de la volaille et un petit pain blanc. La viande allouée aux 
deux premiers tiers servait à faire le bouillon pour tous les malades. 

(Délibération du 8 janvier 1701. Reg. 70, p. 2. {Arcliives de l'Assistance puiliijuc.) 
Voyez : Mémoire au conseil de surveillance sur le n'gime alimentaire, séance du 
17 avril 18.11. — Archives de Bicètre.) 

3. Bicètre, le 20 novembre 1703. 

« Messieurs. La sœur supérieure de ladite maison a rhoiineur de vous représenter 
que de tout temps il a été accordé par le bureau, tant pour la nourriture des premiers 
et seconds réfectoires, pauvres et prisonniers, la quantité de 4 muids de sel, IG pots de 
beurre, 430 livres de fromage de gruyère, 73 morues et un septier de fèves par semaine. 
Alors, non seulement la maison ne renfermait pas tant de personnes, et avec cette pro- 
vision il était aisé dr comprendre que les pauvres ne soullraient point du coté de la 



"222 HISTOIRE DE BICÈTRE 

ce de ceux qui sont préposés et chargés d'en prendre soin, écrivait- 
« elle, souffrent trop pour rester muets plus longtemps. » En effet, le 
bouillon que l'on servait aux pauvres n'était que de l'eau chaude, salée 
à peine. Le sel, donné en quantité trop minime, était seulement utilisé 
pour l'assaisonnement des mets du premier réfectoire (1). Le beurre 
manquait pour accommoder les légumes. 

nourriture; mais aujourd'hui ils sont au plus mal ; l'humanité et la charité de ceux 
qui sont préposés et chargés d'en prendre soin soulîront trop pour rester muets plus 
longtemps... 

« Le bouillon qu'on donne ici aux pauvres n'est, à proprement parler, que de l'eau 
chaude où il n'y a presque point de sel; pourquoi? parce que le sel qui nous est donné 
à cet ellet, nous sommes forcés de nous en servir pour saler la fricassée du diner et du 
souper des pensionnaires au nombre do 381 et cela tous les jours. Il est d'usage, on ne 
peut faire autrement (afin de venir à bout de couper près de 4.000 portions) qu'on tire 
la viande di' ce bouillon avant qu'elle ne soit tout à fait cuite et avant d'y mettre les 
légumes, mais, après la viande tirée, on mettait autrefois du beurre avec les légumes, 
comme choux, poireaux, oseille, etc., cela bouillait trois à quatre heures ensemble 
avant de servir la soupe des pauvres, et cette soupe n'était point mauvaise. Aujourd'hui 
on n'y met plus de beurre. 

« Voilà l'état de choses actuelles, voilà celui de nos pauvres. Le détail en est vrai et 
la cause que je soutiens, les représentations que j'ai l'honneur de vous faire sont déta- 
chées de tout intérêt particulier; je parle pour tous, par devoir, par état et par incli- 
nation et j'en espère les moyens de votre clémence et de votre justice. Quels sont-ils 
ces moyens? C'est d'accorder à la maison de lîicètre toutes les semaines: i° a minots 
de sel au lieu de 4, 2° 20 pots de beurre au lieu de iO, :!" obO livres de fromage de 
gruyère au lieu de 4o0, 4° 8b morues au lieu de 7b et un septisr et demi de fèves au 
lieu d'un septier. 

« La demande est modérée vu le grand nombre de pensionnaires, mais aussi à l'hô- 
pital on ne doit demander que ce qui est absolument nécessaire, j'agis en conséquence 
et je promets aussi de redoubler de soin, d'attention et d'économie pourvu que la sœur 
officiére de la cuisine en fasse, commecela doit être, son principal objet et qu'elle suive 
à ce sujet mes intentions, mes avis et mes conseils. » (A. Husson. —Étude sur les Hôpi- 
taux, page 22(3.) 

1. A Bicètre, le haut personnel (liconone, sous-éconoiiie, commis, siipMeure, officiers 
chirwyieiis, capitaine îles gardes, etc.) mangeaitau premier réfectoire, à la même heure et 
à la mémo table. Le menu hebdomadaire du premier réfectoire était ainsi composé pour 
toute l'année ; chaque jourcinq quarterons de pain blanc etcinq demi-septiers de vin ; 
les jours gras, une livre de viande dont une moitié servie bouillie et l'autre rôtie ; trois 
entrées par semaine au dîner et une salade au souper ; le vendredi et le samedi, au 
dîner : poisson, morue, hareng ou saumon et un plat de légumes ; au souper, des légu- 
mes et trois leufs fricassés. Le carême était observé avec la plus grande rigueur et per- 
sonne, dans l'hôpital, ne pouvait être exempte do le suivre sans certificat du 
médecin. Pendant ce temps d'abstinence, on donnait le dimanche et le jeudi du pois- 
son frais avec des lentilles ou du riz ; le lundi et le vendredi du hareng, des lentilles et 
des épinards, le mardi et le samedi de la morue et du riz ; le mercredi, du saumon et 
des fèves. Aux collations, des mendiants, de la salade, du fromage ou des pruneaux 
alternativement, et, presijue toute l'année, des fruits à chaque repas. — Le personnel 
inférieur était nourri au second réfectoire. Les bons pauvres, âgés de moins de 60 ans. 



HISTOIRE DE lîl CINTRE 22,3 

Les archives sont muettes au sujet de la réponse que crurent devoir 
faire, à la lettre de la supérieure, les administrateurs de l'hôpital 
général. Il est probable qu'ils n'en tinrent pas compte. Ce ne fut seu- 
lement qu'après 1789, à l'époque de la centralisation des services hos- 
pitaliers, que des règlements généraux intervinrent k la place des 
règlements particuliers qui avaient régi jusqu'alors l'alimentation dans 
les hôpitaux et les hospices. Le premier document que nous rencon- 
trons eut pour effet non pas une amélioration, mais une réduction (1). 
Un arrêté du comité de Salut public du 5 floréal an II diminua la por- 
tion de viande à donner aux malades dans les hôpitaux, aux valides 
dans les hospices, aux détenus dans les maisons d'arrêt de la capitale. 
Par une délibération en date du 18 floréal, le bureau des hôpitaux sup- 
prima entièrement le rôti aux pensionnaires des établissements de 
l'hôpital général. 

Nous avons relaté, dans un précédent chapitre (2), la situation lamen. 
table de Bicôtre à cette époque, et nous avons cité la pétition que les 
indigents de cette maison adressèrent au comité de Salut public pour 
réclamer un supplément de nourriture. L'économe d'alors, M. Létour- 
neau, devant une misère si réellement effrayante,' crut devoir appuyer 
cette demande à la commission des secours (3). Un arrêté du comité 
de Salut public du I" thermidor an III vint faire droit à cette juste 
réclamation, mais, par une anomalie bizarre, tandis que l'article pre- 
mier mettait à la disposition de l'économe une quantité suffisante de 
farine pour délivrer par jour 12 onces de pain à chacun des malades 



qui ne payaient point pension recevaient chanue jour cinq quarlerons de pain bis, les 
dimanches, mardis et jeudis une livre de viande pour quatre et une chopine de 
bouillon gras; les autres jours de la semaine, une chopine de bouillon maigre fait avec 
du beurre et des pois ; le lundi et le mercredi un quart de litron de pois à chaque 
repas ; le vendredi et le samedi, une once de fromage de gruyère ou une once de beurre 
salé de Normandie au dîner et au souper. La distribution îles vivres ne se faisait qu'une 
fois par 24 heures, le matin au lover du soleil, excepté la soupe qui était servie à 
8 heures. Ils n'avaient point de vin. 

Les sexagénaires et les septuagénaires étaient soumis au même régime et avaient 
de plus, les premiers un poisson de vin, les seconds un demi-septicr. Bibliothèquk 
N.tTioxALE. — Section des manuscrits. — Collect. JoJy de Fkury, n"^ 1220 et 1246). 

1. Mémoire au conseil de surveillance sur le llci/iine alimentaire. Séance du 
17 avril lS;il. Déjà cité. 

2. Voyez I"'"' partie. — Chapitre III, paiie 26. 

3. Voyez Appendice. 



22i HISTOIRE DE HlCp'lTRE 

infirmes et indigents de Bicêtre, l'article 2 supprimait la distribution 
du riz dans l'hospice. 

Le Directoire chercha à remédier à cet état de clioses en confiant 
l'alimentation des malades à des entrepreneurs adjudicataires. Suivant 
le cahier des charges, le régime des hôpitaux et hospices fut divisé en 
régime gras et régime maigre. 

A Bicêtre, le premier était appliqué vingt jours par mois, le second 
dix jours. Il se composait pour les indigents, les jours gras, de deux 
soupes grasses de 48 décagrammes chacune, de 15 décagrammes de 
viande cuite et désossée, et pour les aliénés, de deux soupes grasses 
et de 18 décagrammes de viande cuite et désossée. Les jours maigres, 
les indigents recevaient deux soupes maigres de 48 décagrammes et 
et 2 décilitres de légumes secs, ou le double en racines et pommes 
de terre, ou le quadruple en plantes potagères, plus un hareng ou 
3 décagrammes de fromage. Les indigents âgés de soixante-dix ans 
révolus avaient, seuls, droit à un quart de litre de vin. 

Mais les adjudicataires, mal payés, s'efforçaient, par tous les 
moyens possibles, de tromper l'administration. De tous côtés, s'éle- 
vèrent des plaintes nombreuses, trop souvent motivées. Ce système 
déplorable, qui substituait la spéculation à la charité, ne laissa que de 
tristes souvenirs, sur lesquels nous no nous appesantirons point. Le 
conseil général des hospices voulut mettre un terme à cet abus. Par 
son arrêté du 9 juillet 1806, il réglementa le régime alimentaire des 
établissements hospitaliers et cessa d'en confier la gérance h des 
industriels. Cette fois l'administration alla d'un extrême à l'autre. 
Il y eut autant de régimes particuliers que d'hospices. Dès lors, 
à Bicêtre, les indigents reçurent par jour cinq quarts de livre de 
pain, une demi-livre de viande crue et désossée ; les épileptiques, une 
livre et demie de pain, 10 onces de viande; les aliénés, sept quarts de 
pain et 10 onces de viande. Il y eut cinq jours gras et deux jours mai- 
gres par semaine. Ces jours-là, on distribuait au déjeuner une quan- 
tité proportionnelle de riz, de légumes secs ou de résiné. Le soir, pour 
souper, des légumes et du fromage. 

Tout indigent, âgé de moins de soixante-dix ans, reçut un huitième 
de litre de vin par jour ; de soixante-dix à quatre-vingts ans, un quart 
de litre, de quatre-vingts à quatre-vingt-cinq ans, un demi-litre; de 



HISTOIRE DK lUCKTRE 225 

quatre-vingt-cinq à quatre-vingt-dix, trois quarts de litre. L'expé- 
rience fit reconnaître bientôt la nécessité d'apporter des modifications 
essentielles à. ce règlement, qui ne prévoyait jamais pour les malades 
de viande rôtie ni de volaille. Après un intervalle de trente-six ans, le 
règlement du 30 novembre 1841 prescrivit la variété des aliments et le 
contrôle des dépenses au moyen de nombres portés sur les cahiers de 
visite (1). Quelques années plus tard, en 184G, sur le rapport de 
M. Chaillanx, ancien économe de Bicôtre,et alors chef de bureau de la 
comptabilité eu matières, un nouveau règlement fut discuté et préparé. 
Cependant la réforme ne fut réellement accomplie qu'en 1851, par 
M. Davenne, et le régime alimentaire fut divisé en trois parties : 
1" les malades; 2" les administrés valides, indigents ou pensionnaires; 
3" les employés et serviteurs. 

L'article 31 du règlement de 1841 prescrivait de faire, autant que 
possible, manger les administrés valides en commun. A la demande de 
M. le docteur Leuret, l'expérience fut commencée à Bicêtre pour les 
aliénés et démontra les nombreux avantages do ce système. Quatre- 
vingts malades, divisés par série de dix individus, sous la conduite d'un 
d'entre eux désigné comme servant, furent d'abord servis à. la table 
commune. Tout se passa en bon ordre, et, devant les résultats acquis, 
les médecins de la Salpètrière demandèrent pour leurs malades l'éta- 
blissement de réfectoires dans cet hôpital (2). 

L'administration, qui avait consenti à se prêter à l'accomplisse- 
ment du désir exprimé par les médecins de voir leurs malades prendre 
leur repas en commun, fut plus longue à se décider pour la création 
de réfectoires pour les vieillards. .Jusqu'en 1848, les administré? va- 



l.Le cahier de visite t^ert à noter les observations du chef de service et dans des 
colonnes à ce destinées à indiquer le degré d'alimentation auquel le malade doit être 
soumis. Il est tenu en double, l'un est envoyé à la P/mnnnciV pour la délivrance des 
médicaments, l'autre communiqué à VÉconomal. sert à l'étalilissemenl de la feuille des 
vivres. 

2. La cuisinière de la Salpètrière, femme capable et regardée comme la plus forte 
tête de l'établissement, vint à Bicêtre pour examiner de quelle manière étaient traités 
les aliénés. Elle ne croyait pas aux réfectoires. Elle resta muette d'étonnement et de sur- 
prise et avoua à M. Leuret, en présence du directeur et de l'économe, qu'elle était venue 
à Bicêtre bien convaincue qu'il n'y avait pas de réfectoires et que ce qu'on avait dé- 
bité à ce sujet était une fable. 

D"^ A. Millet. — Coup d'œil historique et mi'Jiial sur Birclrc. 



226 HISTOIRE DE BIC.ÈTRK 

lides de Bicêtre se réunissaient dans les chauffoirs. Là, chacun d'eux 
avait pour son usage une armoire à coulisse. Tous les matins, on 
distribuait le vin, le pain, la viande et le bouillon pour la journée. 
Les pensionnaires serraient ces vivres dans leur placard, mangaient 
quand ils voulaient. Souvent, ils transportaient leurs aliments au dor- 
toir et mangeaient près de leurs lits, 

M. Thierry, médecin du conseil général des hospices, présent à 
l'inauguration du bâtiment construit sur l'emplacement du vieux châ- 
teau de Bicêtre, en 1848, conçut l'idée de construire des réfectoires 
dans les caves, mais il ne fut pas donné suite à ce projet. Ce fut seule- 
ment quelques années plus tard que M. Malon. directeur de Bicêtre, 
établit pour cinq cent quarante indigents valides des réfectoires dans 
la première et la troisième division. En 1853, l'économe, M. Prieur, 
installa ceux des garçons et des filles de service. Un an s'était à peine 
écoulé depuis cette création que l'administration constatait déjà une 
sensible économie dans les dépenses, les vieillards se louaient de la 
régularité des heures de repas, des vivres chauds et mieux préparés, 
de la suppression de l'odeur des aliments dans les salles. D'autre part, 
les dortoirs, mieux aérés pendant l'absence de ceux qui les habitaient, 
étaient rendus plus salubres, et le trafic des vivres, continuel autrefois, 
devenait désormais à peu près impossible. 

Aujourd'hui les administrés de Bicêtre font trois repas par jour (1): 

i" repas. — 7 heures du matin, j Soupe maigre, 50 centilitres. 



1. A titre de curiosité, disons nu"il est consommé en moyenne à Bicêtre : pain, 
692 mille Idlos; vin rouge, 409 mille litres; lait, 69 mille litres; viande de boucherie, 
2o0 mille Ivilos ; charcuterie, lOo mille kilos; triperie, 17 mille kilos ; 65 mille lapins ; 
poissons frais, 137 mille 500 kilos; poissons salés, 1.600 kilos; 221 mille œufs; légu- 
mes secs, 33 mille litres; légumes frais, pommes de terre, salades, 353 mille kilos; riz. 
6 mille kilos; macaroni, 4600 kilos; fromages divers, 29 mille 500 kilos; pruneaux, 1000 
kilos; confitures, 6 mille kilos; fruits frais, 30 mille kilos; fruits secs, 2500 kilos. 

Pour l'assaisonnement de ces diverses consommations, il a été employé, en 1888, 15 
mille kilos de Ijeurre, 3.700 kilos de graisse de pot au feu, 12 mille kilos de saindoux, 
1700 kilos de lard, 11 mille kilos d'oseille cuite, 281 kilos de caramel, 6 mille kilos 
d'huile blanche, 5 mille livres de vinaigre, 2.300 kilos de sel, 550 kilos do poivre 
50 mille kilos de plantes potagères, 5 mille 500 kilos de plantes de haut goût, 120 
kilos de moutarde, 4.500 kilos de farine, 500 kilos de sucre, 300 litres de vin blanc. 

P. B. 



IIISTolIiK DK l'.ICKTItK 227 

( Soupe firasse, 4(1 i-entilitrcsd) 
' repas. - lll„-,u-,..s, lu, M,,l,n. j o« uiaigre, .SU reutilities 

/ l-i'guuies frais 3;to grainnies. 
I ou secs M) centilitres. 

:;i' lY-pas. — 4 heures du suir. ^ ou riz 40 «ranimes. 



'aui VI 



Vin 'M centilitres 



Pour la journée : ) Dessert composé de lVomai.'e 40 grammes. 

'vf.:'',!r':':!i.'!:1f.!.?"P'^'^''«'' l o« fruits frais 250 „ 

/ ou fruits secs loi) „ 

ou pruneaux iOO » 

\ ou confitures .'lO .> 



Pour les aliénés la ration de pain est de 730 grammes par jour, de 
20 centilitres de vin et de 300 grammes de viande. Les autres alloca- 
tions restent les mêmes. Un jour par semaine en remplacement de la 
viande, il est donné du poisson et des œufs (2 œufs accommodés, 
poisson 250 grammes). Ce jour-là, la portion de légumes frais est 
portée de 330 grammes à 660 et celle des légumes secs de 10 à 15 cen- 
tilitres. 

Pour donner satisfaction à différentes catégories de consommateurs 
l'économat délivre deux légumes au lieu d'un seul, le soir ; la quotité 
de chaque légume est diminuée de moitié. Autant que possible un plat 
de légumes frais est servi avec un plat de légumes secs. Chaque semaine 
les administrés reçoivent encore, en remplacement de viande, soit une 
ration de triperie (200 grammes), de charcuterie (150 grammes), de 
lapin (200 grammes). 

Les enfants de la 5* division font comme les adultes (administrés 
ou aliénés) trois repas par jour. Les quantités qui leur sont allouées 
sont naturellement moindres. Elles varient en raison de Vàçje et sont 
calculées proportionnellement aux quantités allouées aux adultes. 

Le personnel administratif n'est pas nourri, le personnel attaché 
au service des administrés est nourri, suivant les grades, au 1" ou au 



1. Depuis le 28 octobre dernier, M. Peyron, direcleur de l'administration de l'As- 
.sistance publique, a prescrit, sur la demande de M. Pinon, directeur de Bicètre de 
faire délivrej, « litre d'essai, la soupe au repas du soir. La soupe est remplacée le 
matin par une portion de légumes. 



228 



HISTOIRE DE BICÊTRE 



2" réfectoire. Voici le tableau des vivres qui leur sont alloués quoli- 
diennemeiit : 



Pain 

Vin 

Viande bouillie. 

» rôtie. . . 

Rafrout 



ItouiUon ] '' 

( maigre 

l.rgumes secs. 

ou frais .... 

ou de' saison. 

ou pom.de terre 

ou riz 

ou macaroni. . 

ou lait 

fromages divers 

ou pruneaux.. 

I Confît, marmel 

ou fruits frais 

ou fruits secs. 



1'^'' RÈFECTOIR 



84 décag. 

80 centilit. 

2b décag. 

20 » 

20 » 

.ÏO cenlilit. 

oO » 

15 

4ri décag. 

45 centilit. 

45 décag. 



^e REFECTOIRE 






075 


déc. 


30 


cen 


ilif. 


6 


déc 


ig. 


12 


'• 




25 


» 




12 


» 





84 décag. 
80 centilit. 
30 décas. 



40 centilit 
40 » 
20 » 
60 décag. 
45 centilit 
60 décag. 

8 . 

075 déc 



1er REFECTOIhE 



8 décag. 
10 " 



()0 décag. 
50 centilit. 
20 décag. 
18 » 
17 » 
50 centilit. 
50 » 
10 » 
45 décag. 
45 centilit. 
45 décag. 

8 » 

075 déc. 
25 centilil. 

4 décag. 

9 » 

5 " 
20 » 





2e RÈFECTOIR 



72 décag - 
50 centilit. 
25 décag. 

1 5 » 
40 centilit. 
40 » 
15 » 
45 décag. 
45 centilit. 
60 décag. 

8 .. 

075 déc. 

6 décag. 
12 » 



Le personnel du 1" et du 2' réfectoire aie droit, un jour par se- 
maine, d'échanger le régime gras contre le régime maigre. Il est donné 
alors en remplacement de viande aux hommes des 1" et 2" réfectoires ; 
Bœufs, 25 décag. de poisson frais ou 19 décag. de poisson salé; aux 
femmes des deux réfectoires : 2 œufs, 25 décag. de poisson frais ou 19 
décag. de poisson salé. Ils ont droit également, en remplacement 
de viande, soit à une ration de triperie (200 grammes), soit de charcu- 
terie (150 grammes), de lapin (200 grammes). 

Enfin, à l'infirmerie générale, les malades reçoivent les aliments, 
suivant les indications des chefs de service, portés au cahier des visites. 
Ils sont classés en diverses catégories : 

1» LES MALADES A LA DIÈTE ABSOLUE ne reçoivent aucun aliment, ni bouillon ni 

aucune espèce de boisson alimentaire. 
2° LES MALADES A LA DIÈTE SIMPLE OU AU BOUILLON reçoivent, pour 24 heures 

4 bouillons gras à 25 cent, 
a» LES MALADES AUX POTAGES reçoivent, pour 24 heures, Bouillon gras : 2 de 25 cent. 

— Potages gras: 2 de 30 cent. — Vin: hommes, 12 cent.; femmes, 9 cent. 



IMSTdlHK l)K i; ICK'l'ItK 229 

i" LES MALAIIES AU l'' DEGHÉ reçoivent en aliments préparés, savoir: 

Pour la jounié.'.^ ^^'" blanc: hommes, 12 déc; femmes, lOdéc. 
*( Vin: hommes, 24 cent.; femmes, 18 cent. 
Distribution \ 
avant la visite. ^ Lait: 2a omt. 

Hepas du matin *:P°'^fg™'=-'f:;r"^ = 
' ( 2' Viande rôtie: b déc. 

( [' Potajîegras: 30 cent, 
liepas du soir. ] 2» Volaille oh Viande rôtie: 6 déc; ou Poisson: 8 déc; ou OEufs frais 
( i (nombre). 

5° LES MALADES AU 2° DEGRÉ reçoivent en aliments préparés, savoir : 

Pour la journée \ l''"" l^^""'' hommes, 2i déc. ; femmes, 20 déc. 
^ ( Vin : hommes, 24 cent.; femmes, 18 cent. 

Distribution ( r. ■ „,, 

. , ... Soupe maigre: 30 cent, 
avant la visite. ( '^ ° 

l 1° Viande rôtie ou Ragoût de menu : (l('c. 
Ilepas du matin ] 2° OEufs frais: 1 QEuf; om Pruneaux, 'J n iit. ;o!i Riz au lait : 10 cent • 
f ou Fruits cuits, 10 déc. '' 

l 1° Soupe grasse: 30 cent. 
Repas du soir. . ! 2" Viande bouillie: déc; ou Poisson: 8 déc. 

( 3" Légumes de saison: 8 cent, ou Pommes de terre au lait: 12 cent. 
6° LES .MALADES AU 3'' DEGRÉ reçoivent en aliments préparés, savoir: 

Pour la iournée ^ ^^'" ^''^"'-' • Sommes, 30 déc; femmes, 30 déc 
•" f Vin: hommes, 30 déc; femmes, 27 cent. 

Distribution i „ 

, , ... ! Soupe maigre: .30 cent. 
avant la visite. / ' " 

C 1" Viande rôtie: déc; ou Abats, 8 déc.; ou Bouilli accomm 6 déc 
Repas du matin j 2» Légumes secs: 12 cent. ; ou Légumes de saison, 12 cent. ; ou CJEuSs 
( accommodés 1 1/2 (nombre). 

il" Soupe grasse: 30 cent. 
2'> Viande bouillie: 9 déc; ou Poisson, 12 déc 
3" Légumes frais: 12 •■cnt. ; ou Pommes de terre, IS cent.; ou Riz 
au gras ou au lait : lo cent. 
7° LES M.VLADES AU 4° DEGRÉ reçoivent en aliments préparés, savoir: 

Pour la iournée * ^^'" '^'^"'^' '1°™™'^^- ^^ déc. ; femmes, 40 déc . 
' ( Vin: hommes, 48 cent.; femmes, 30 cent. 

Distribution i, -, 

, , ■ -, j Soupe maigre: 30 cent. 
avant la visite. ( 

( 1° Viande rôtie: 9 déc. ou Abats: 12 déc; ou Bouilli accomm. 9 déc 
Repas du matin '. 2° Légumes secs : 13 cent. ; ou Légumes de saison : 10 cent. ; ou OEuli 

' accommodés: 2 (nombre.) 

1 1° Soupe grasse: 30 cent. 
Repas du soir ' T„ ^':'"'^'' ^^^"'''.'"^ • '^ déc ; ou Poisson, 10 déc 

i 3" Légumes frais: iu cent.; ou Pommes de terre : 24 cent. ; ou Riz 

[ au gras ou au lait: 20 cenl. 

En dehor.s des heures de repas, les vieillards peuvent, si leurs 
moyens le leur permettent, s'offrir quelques douceurs. Bicètre est en- 



230 HISTOIRE DE BICÉTRE 

touré d'une quantité innombrable de marchands de vin. Les rai- 
sonnables, les gens rangés, préfèrent aller à la cantine de Vétabtisse- 
ment ou fréquentent un petit débit ouvert dans l'hospice, qui vend, 
à l'exclusion des liqueurs alcooliques, du thé, du café, du lait et des 

sirops. 

La cantine est ouverte tous les jours de sept heures à neuf heures, 
du matin, de deux heures à trois heures de l'après raidi. 

En 1790, le rapport fait au nom du comité de mendicité par M. de 
La Rochefoucauld-Liancourt (1) nous apprend qu'il existait encore à 
Bicêtre. outre plusieurs marchands payant leur loyer, « un marchand 
de vin et d'eau-de-vie vendant au profit de la maison », et que cette 
vente pour l'année précitée donna lieu à un bénéfice de 46,000 francs. 
De plus, un trafic scandaleux de liqueurs et de vivres se faisait jour- 
nellement dans la maison. Des marchands, des filles de mauvaise vie 
vendaient ces produits dans les cours, dans les salles, et bien souvent, 
cet asile de l'infortune fut le théâtre de scènes d'ivresse et de débauche. 
Un arrêté du conseil général des hospices, en date du 29 avril 1802, 
supprima ces divers débits, un autre arrêté, du 17 septembre de la 
même année, disposa qu'il serait établi une seule et unique cantine 
pour la vente du vin et de l'eau-de-vie dans l'hospice de Bicêtre. 

La nouvelle cantine fut ouverte sans interruption depuis le matin 
jusqu'au soir, non seulement aux indigents et aux serviteurs, mais 
encore aux épileptiques et aux aliénés à qui leurs travaux permettaient 
l'accès des cours; les visiteurs y étaient également admis, qu'ils fus- 
sent ou non accompagnés de personnes de la maison. Affermée par 
l'administration moyennant une assez forte redevance (2), elle ne pré- 
sentait que peu de garantie, sous le rapport de la qualité des boissons 
qu'on y débitait, car l'adjudicataire, n'ayant nulle concurrence à redou- 
ter, avait plutôt envie de réaliser de gros bénéfices que de sauvegarder 
le bien-être des administrés et de s'intéresser à la question d'ordre et 
de discipline. L'absence de tout contrôle administratif relativement à 
l'admission de consommateurs qui, consignés ou non pour cause d'ivro- 

1. Procés-verbaux rie VAssemblée nationale, tome XLIV, page 37. 

-2. Ce droit dont la mise à prix pour l'année 1830 était de 13.000 fr. s'élevait ordinai- 
rement de i:i à 10.000 fr. et quelquefois à 18.000 fr. 



IIISTOlliE 1)H lil CÈTliK 231 

gnerie, étaient reçus à la cantine autant de fois par jour qu'ils s'y 
présentaient, devenait la source des désordres les plus scandaleux et 
d'une démoi'alisation qui s'étendait au personnel des serviteurs de la 
maison et provoquait des renvois fréquents. 

Frappée des vices de toutes sortes d'une telle organisation, l'admi- 
nistration résolut de la modifier complètement ; en conséquence, un pre- 
mier arrêté du conseil général des hospices, en date du 26 juillet 1837, 
décida que le droit de distribuer du vin et des liqueurs ne serait plus mis 
en adjudication, et que l'administration se réserverait de faire vendre, 
aux conditions qu'elle indiquerait, du vin et de l'eau-de-vie de bonne 
qualité. Une décision du conseil, en date du .31 du même mois, régla 
le mode de distribution, ainsi que les dispositions relatives à la comp- 
tabilité du service. Enfin un arrêté du 31 octobre en fixa définitivement 
l'organisation. 

L'administration, depuis cette époque, a pris la gestion do la can- 
tine. Elle y délivre les liquides au prix de revient, ne cherchant qu'à 
couvrir à peine les frais de cette exploitation, pour laquelle, d'ail- 
leurs, un compte spécial est établi chaque année. 

Depuis 1860, ce débit est installé dans le sous-sol du bâtiment de 
la 3" division, 1" section, La cave de service est contiguë ;i la salle de 
distribution, mais complètement séparée de la sommellerie de l'établis- 
sement. Un surveillant est chargé de la police et plusieurs aides sont spé- 
cialement attachés, comme distributeurs ou receveurs, à ce service. Il y a 
deux séances de distribution par jour, une le matin, une le soir. Le vin 
rouge, le vin blanc et l'eau-de-vie sont distribués sur place contre 
remboursement aux administrés non consignés pour ivresse; aux tra- 
vailleurs de l'asile à qui l'entrée n'a pas été interdite par les méde- 
cins ou par le directeur, et qui s'y rendent sous la surveillance de 
leurs chefs d'ateliers ; aux visiteurs qui accompagnent les administrés. 
Les consommateurs ne peuvent obtenir plus de 32 centilitres de vin 
par séance: le matin seulement, ils peuvent opter entre le vin ou 
4 centilitres 1/2 d'eau-de-vie. Ils doivent boire sur place. Les aliénés 
ne peuvent prendre ni alcool ni vin blanc. 

Afln'd'éviter la fraude, le mode de distribution suivant est employé : 
Un receveur, placé dans un bureau voisin du comptoir, remet, contre 
lemboursement, des cachets de forme différente, selon ce qui est 



232 IIISTOIHK IJK lilCKTRI-: 

demandé. Le distributeur sert les quantités représentées par ces ca- 
chets, nies remet ensuite au surveillant, qui les place dans un tronc 
fermé à clef. Après la séance, le distributeur constate les quantités 
dépensées, les inscrit sur un carnet spécial, et porte à l'économat le 
tronc, qui est ouvert en présence de l'économe. Les quantités repré- 
sentées par les cachets doivent nécessairement correspondre à la dé- 
pense constatée et fixer en même temps le chiffre de l'argent à verser 
par le receveur. Le service est ainsi exempt de tous les inconvénients 
qu'entraînait le régime de l'ancienne cantine et ne peut donner lieu à 
aucun abus. 

Les résultats obtenus par cette organisation, au point de vue de 
l'ordre, de la morale et de la santé des administrés, sont notables. 11 
résulte en effet des comparaisons établies entre la période de cinq ans 
qui a précédé la suppression de l'ancienne cantine et la période de 
même durée qui l'a suivie, que, bien que le nombre des admissions 
d'infirmes ait augmenté notablement, ce qui, toutes conditions égales 
d'ailleurs, aurait dû produire une augmentation proportionnelle dans 
le nombre des décès^ le résultat contraire s'est précisément produit, 
c'est-à-dire que les maladies ont été moins graves et que la moyenne 
de la mortalité a diminué d'un seizième environ. 

Outre la cantine, il existe encore dans l'intérieur de l'établissement 
un débit, situé dans la cour des Marchands, où les vieillards peuvent 
prendre tout le jour un verre de thé, de café ou de lait. On y 
vend de l'épicerie et du tabac, un peu de tout même, excepté de 
l'alcool. C'est à la fois le « bazar de l'Hâlel-de-Ville » et le « Torloni » 
de Bicêtre.Là, de bons vieux viennent s'asseoir, lire un journal, fumer 
une pipe en prenant un k petit noir » à 10 ou 15 centimes. Ce sont des 
gens tranquilles qui fréquentent cet endroit. Ils ont des habitudes 
modestes, font peu de bruit, et s'ils discutent entre eux, c'est plutôt 
pour se raconter leurs campagnes d'autrefois que pour causer politique. 
Parfois, le soir, quelques-uns font un « écarté », un a rams » ou un 
(( piquet ». L'enjeu, c'est la tasse qu'ils boivent, en quatorze ou quinze 
parties. Puis, lorsque huit heures sonnent, ils regagnent paisiblement 
leur dortoir^ contents de leur journée, sans souci de ce qui s'est passé 
au dehors, bornant modestement leur horizon à celui des murs de 
Bicêtre. 



CHAPITRE VI 

LVau à Bicètre. — Le Grand l'uits 



Situé sur une hauteur, sur un solde glaise et de pierre, Bicètre, 
lors de sa fondation, était entièrement privé d'eau. L'une des premières 
occupations des administrateurs de l'Hôpital général fut de rechercher 
le moyen d'en alimenter l'établissement. Pendant deux ans, on alla 
remplir des tonneaux à la Bièvre, à Arcucil, au port de l'hôpital. 

Enfin, après de longues recherches, on trouva des sources plus rap- 
prochées. Un arrêté du 8 avril 1659, autorisa les directeurs de l'Hôpital 
général à faire exécuter les fouilles nécessaires pour amener à Bicètre 
les eaux des sources de Rungis. Ces sources fournissent actuellement 
encore, douze à quinze mille litres d'eau par jour pour l'alimentation de 
la maison. Jusqu'en 1846, époque de la construction du fort de Bicètre, 
elles fournissaient vingt-cinq raille litres environ par vingt-quatre 
heures (1). Elles ne sont pas toute l'année également abondantes. C'est 
vers le mois de juin que leur débit est plus considérable et dans les 
mois de novembre et de décembre qu'il est moindre. Elles suivent une 
marche constante et graduée dans leur accroissement et dans leur 
diminution. 

L'augmentation de la population devait exiger un plus fort appro- 
visionnement. En 1733, l'architecte Germain Boffrand, administra- 
teur des hospices civils, fit creuser dans rétablissement un puits 
gigantesque, à travers le roc. Ce « Grand Puits », aujourd'hui encore 
une des curiosités de Bicètre, fournit la moitié au moins de l'eau néces- 
saire à la consommation journalière. Il a cinquante-huit mètres de 
profondeur et cinq mètres de diamètre. Il est maçonné jusqu'à trente 

i. — 24-. 479 litres 84 centilitres, d'après le rapport de l'Ingénieur de l'Administration, 
on date du 4 octobre 1841. 



234 HISTOIRE DK lilCÈTUF, 

mètres et creusé ensuite dans le roc. La nappe liquide est de deux 
mètres. 

Douze chevaux étaient occupés au débuta extraire l'eau de ce puits. 
Ils étaient attelés quatre par quatre à une machine construite à cet 
effet. C'était une charpente tournante fixée horizontalement autour d'un 
gros arbre, au sommet duquel se ti'ouvait un tambour séparant deux 
cables se déroulant en sens inverse. A ces deux cables étaient attachés 
deux seaux garnis de fer montant et descendant alternativement. Ils 
contenaient chacun 270 litres et se remplissaient au moyen d'une sou- 
pape. Dès qu'un seau était arrivé au bord de la margelle, un énorme 
crochet de fer le saisissait, le forçait à basculer et à se déverser dans 
un réservoir de vingt et un mètres carrés, et d'une profondeur de deux 
mètres et demi. 

C'était un employé spécial, un accrocheur des seaux du Grand 
Puits, qui était chargé de la manœuvre de cet énorme grappin de fer. 
Poste dangereux s'il en fut. Si le crochet ne saisissait pas l'anse du 
seau, la corde qui le retenait, revenait sur elle-même avec toute la 
force acquise. Il fallait alors que l'accrocheur esquivât cette masse, 
qui en le frappant à la tète pouvait le tuer, ou bien, d'un coup d'œil, 
la guettât et la saisît au vol (1). 

Aux chevaux, furent substitués en 1781, par le lieutenant général 
de police Lenoir, soixante-douze prisonniers vigoureux, attelés par 
trois, aux huit branches d'un cabestan gigantesque et se relayant, 
d'heure en heure, depuis cinq heures du matin jusqu'à huit heures du 
soir. 

Pris, à tour de rôle, suivant leur rang d'ancienneté, dans le 
nombre de ceux qui travaillaient à l'atelier du Poli des Glaces, les 
prisonniers couchaient dans un grenier situé au dessus du réservoir, 
dans un immense lit de grosse charpente, fait en auge, et contenant 
paillasse, draps et couvertures. Ils ne pouvaient sortir de l'endroit. On 
avait même, à leur usage, pris sur les jardins de l'hospice, un empla- 



1. Nous tenons ces renseignements de M. Saintgeot, conducteur des usines à Bicètre, 
qui succéda à son père dans ce terrible poste d'« accrocheur de seaux ». 

Un jour de fausse manœuvre, M. Saintgeot eut à peine le temps de se garer et fut 
grièvement blessé à la tète par le crochet dont heureusement la pointe seule ne lit que 
l'effleurer. P. B. 



Il ISTdlIiE DK lilC, KTIIK 235 

cernent assez vaste pour leur réserver une cour au bout de laquelle 
s'élevait une chapelle, où régulièrement on leur disait la messe, 
dimanches et fêtes (1). 

« Ce travail, dit un chroniqueur, avec une franchise étonnante et 
naïve, les arrachait à une dangereuse oisiveté, entretenait leur force et 
leur santé et leur procurait un supplément de nourriture. » Quelle 
nourriture?... Deux quarts de pain bis chacun, delà soupe taillée sur 
leur pain, un quart de viande réduite à moitié étant cuite, les diman- 
ches, mardis et jeudis; le tiers d'un litron de pois ou de fèves, les 
lundis et vendredis; une once de beurre, les mercredis et une once de 
fromage, les samedis (2). 

On payait à ces pauvres gens chaque seau deux sols et six deniers. 
Ils en tiraient deux cent quarante par jour. L'administration débour- 
sait donc trois livres. Cette somme était répartie entre les 72 ouvriers. 
Le salaire de chacun s'élevait à peu près à huU sols et ijualre deniers 
parjour. 

Un tronc placé à l'entrée du bâtiment du Grand Puits recevait les 
offrandes des personnes charitables qui visitaient cette partie de la 
maison. Le produit des aumônes était distribué chaque semaine aux 
travailleurs. Encore, suivant les instructions de M. Lenoir, un quart de 
cette somme leur était-il retenu pour former un pécule qui leur était 
remis à leur sortie. 

Quand la prison fut supprimée en 1836, l'administration substitua 
aux prisonniers les indigents, les aliénés et les épileptiques. Trois 
équipes de trente-deux hommes se succédaient par relais. Ces relais 
de seize seaux étaient payés huit centimes par homme. Il y avait une 
moyenne de quinze relais soit cinq pour chaque homme. 

C'était un spectacle navrant que celui de ces malades et de ces 
vieillards, qui, pour un minime salaire (quarante centimes parjour), 
tournaient péniblement la roue de ce manège. Quelquefois, un épilep- 

1. R':'glement de 1781.— Chapitre Il«, article neuvième. Grand Puits (Archives de 
Bicôtre). 

2. Règlement de 1781. Chapitre 1I% article dixième. 

L article 1 1 est ainsi conçu : Les vivres leur seront distriljués journellement, savoir : 
le pain entre cinq et six heures du matin; la soupe à sept heures et leur portion, à 
une heure après-midi, et on leur donne de l'eau à discrétion, à quelques heures qu'ils 
en demandent. (Archives de Bicêtre.) 



236 IlISTOiaK DE lilCÊTRK 

tique tombait. Alors, ses camarades le poussaient du pied. Sans lui 
apporter aucun soin, ils continuaient leur marche, se moquaient 
de ses contorsions et de ses grimaces, ne songeant pas que, dans un 
instant peut-être, ils tomberaient à leur tour. 

A cette époque, l'eau du puits ne suffisait pas à la consommation 
journalière de Bicêtre. Plusieurs fois par jour, on allait remplir un 
tonneau d'une capacité de mille litres, à la Seine en amont de Paris, 
à l'endroit ou a été construit le pont d'Austerlitz. En 1837, ce système 
d'approvisionnement fort coûteux et peu pratique fut abandonné par 
l'administration. Elle conclut alors un marché avec une compagnie 
qui se chargea de livrer l'eau de Seine, provenant des pompes situées 
à Auteuil à raison de 175 mille litres, par jour, pendant l'été et 
120 raille l'hiver. La compagnie s'engageait à payer l'extraction de 
l'eau quand elle ne pourrait pas en fournir. Tous les frais d'entretien 
du puits étaient à sa charge. 

En 1856, la compagnie résilia son marché et l'administration fut 
réduite à ne plus avoir que le puits pour alimenter Bicêtre. On rétablit 
alors le service par les chevaux. Attelés, quatre par quatre, ils travail- 
laient, jour et nuit, par relais de quatre heureis. Bientôt l'on s'aperçut 
que la poussière, la fatigue. Fexiguïté du local influaient sur la santé 
de ces animaux. Dans l'espace restreint où ils tournaient, l'air était 
raréfié, chargé de miasmes; la plupart devenaient poitrinaires. C'est 
alors qu'une machine à vapeur provisoire faisant fonctionner l'ancien 
matériel fut installée. Ce provisoire dura dix-huit mois. 

On se demande par quel miraculeux hasard il n'arriva pas d'acci- 
dent pendant ce temps. Le matériel n'était nullement agencé pour 
la vapeur et la machine encore moins appropriée à sa destination. 
Afin de monter et de descendre les seaux, on était obligé, chaque 
fois que l'un d'eux était plein et arrivé en haut du puits, d'arrêter la 
machine et de faire tourner, en sens inverse, la courroie qui donnait le 
mouvement au manège. Deux hommes, assis sur la balustrade de la 
croisée du bâtiment du Grand Puits, soutenaient cette courroie au 
moyen d'une perche, l'empêchant ainsi de dévier de sa route. La moindre 
inattention ou le plus petit moment d'étourderie eût suffi pour amener les 
accidents les plus graves. 

Enfin, en 1858, une machine fixe, de la force de 15 chevaux, faisant 



MlSTOIIiH l)K lilCÈTliK ^i^T 

mouvoir trois corps de pompes, vient remplacer le matériel défectueux 
des années précédentes. Elle marche en moyenne de 12 à 14 heures 
par jour et monte 217 mille litres d'eau. Elle peut tarir la nappe 
liquide en une heure et demie. 

L'eau ainsi extraite par la machine se rend dans un réservoir châ- 
teau-d'eau qui la rejette en cascades pour l'aériâer et, de là, elle est 
amenée par des tuyaux dans le grand réservoir de la maison. 

Ce réservoir est divisé en deux parties. La première est destinée à 
l'eau de Seine, la seconde à l'eau du puits. Ce sont deux immenses 
bassins jumeaux dont le trop-plein de l'un se déverse dans l'autre, et 
couverts par de magnifiques voûtes en pierre. « S'ils ne rappellent pas 
Bin-bir Direck, la citerne aux mille et une colonnes, ils n'en sont 
pas moins (1) d'une construction très habile et disposés de manière 
à conserver dans toutes les conditions de salubrité possible les milliers 
de litres d'eau qu'ils renferment. » 

La longueur du bassin d'eau de Seine est de 20 m, 51, sa 
largeur de 5 m. 16, sa profondeur de 2 m. 60, sa capacité de 275 
mille 162 litres. La longueur du bassin d'eau de puits est de 20 m. 50, 
sa largeur de 14 m. 35 sa profondeur de 2 m. 58, sa capacité de 
759 mille 341 litres. Au total 1.034.503 litres d'eau. 

La consommation de Bicètre est de 525 mille litres en hiver et 
de 800 mille litres en été. 

Outre le Grand Puits, jusqu'en 1836, deux autres fonctionnèrent : 
l'un situé dans l'asile de Bicètre, faisant face au bâtiment de la pri- 
son (2) ; l'autre, à l'entrée de la cour dite des Marchands. L'eau était 
extraite du premier au moyen d'une roue verticale semblable à celles 
qu'emploient les carriers pour extraire la pierre. Les hommes montaient 
sur des chevilles placées en dehors de la roue et la mettaient ainsi en 
mouvement. L'eau était extraite du second au moyen d'une roue égale- 
ment, mais au lieu de monter sur des chevilles, les hommes qui la fai- 
saient mouvoir se plaçaient dans l'intérieur même. 

Dans la cour de Saint-Prix existait encore un bassin d'une eau plus 



1. Maxime Durnmp. — Paris, ses organes, etc., t. IV. 

2. C'est sur remplacement Je ce puits qu'a été construite la loge du portier de la 
nouvelle division des enfants idiots et épileptiques. 



238 HISTOIRE DE Rir.ÉTRE 

limpide et plus douce. Le savon s'y délayait et les légumes y pouvaient 
cuire, qualités que no possède pas l'eau du Grand Puits. Cette eau ve- 
nait de Cachan et le regard oîi l'on devait aller chaque jour la pomper 
était situé, hors de l'enclos de Bicêtre, sur la hauteur de Montsivry où 
elle ne coulait que comme un âl. 

L'eau des sources fontaines construites dans les cours est conduite 
par des tuyaux de plomb qui partent du Grand Puits. 

Lorsque la prison existait, la dépense était supportée par les 
deux caisses différentes de l'administration hospitalière et de l'admi- 
nistration pénitentiaire. 

Aujourd'hui, la dépense occasionnée pour l'approvisionnement d'eau 
à Bicêtre s'élève environ à 21. 700 francs par an. 



CHAPITRE VII 

L'église (le BiciHre. — Chapelle déiliée à saint Louis et à saint Jean-Uaptiste. — L'Eglise 
placée sou? l'invocation île la décollation Je saint Jean-Baptiste. — Les cloches. — Le 
Christ de la Mission. — Service religieux avant et après la Révolution. 

A l'époque où Bicètre devait servir à recueillir les soldats inva- 
lides, une chapelle, dédiée à saint Louis, roi de France, fut inaugurée 
solennellement (l),'le 25 août 1634. L'architecte était Lemercier, qui 
l'avait construite, dit-on, très à la hâte, avec des ais de bateaux. Une 
église remplaça la chapelle en 1670. De même que celle de la Salpè- 
trière, elle fut construite par Levau, architecte du roi. 

L'église de Bicètre était primitivement placée sous le patronage 
de saint Jean-Baptiste^ mais quand l'asile des vieillards devint aussi 
celui des condamnés, quand par une promiscuité épouvantable — ne 
le fut-elle que pour les murailles — Bicètre renferma dans son sein, à 
la fois les déshérités et les parias de la société, alors, comme si on eût 
voulu sanctionner cet accouplement étrange du crime et du malheur, 
l'église fut placée sous l'invocation de la décollalioii de saint Jean-Bap- 
tisfe. On célèbre encore chaque année la fête patronale à cette date, le 
29 août. En 1743, un grand incendie qui causa à Bicètre 40 mille livres 
de dégâts, endommagea l'église. Ou profita des réparations devenues 
nécessaires pour l'agrandir, grâce aux libéralités de Mgr de Brissac, 
évèque de Condom qui la bénit et la consacra de nouveau l'année sui- 
vante (1744). 

Bâtie en forme de croix, elle est vaste et convenable, mais elle n'offre 
rien de particulier au point de vue de l'art architectural ou de la déco- 
ration intérieure. Ce qui peut-être est le plus remarquable dans cet 
édifice, est entièrement caché aux yeux des visiteurs : ce sont les 
combles, aux poutres énormes, entièrement édifiés en bois de châtai- 
gnier. 

i. Voir Ai'i'ENDiCE. 



242 HISTOIRE DE ISICÈTRE 

Au sommet de la branche principale de la croix formée par l'église, 
est placé le maître-autel. Il est en bois peint, imitant mal le marbre. 
Seule, la grille de la Sainte Table, en fer forgé, est très belle. Elle est 
antérieure à la révolution de 1830. A cette époque, elle fut enlevée, 
renfermée dans une cave, oubliée. Elle ne fut replacée qu'en 1850. 

Les dalles du chœur sont en stuc. 

Derrière l'autel, caché k tous les yeux , se trouve le lutrin, merveil- 
leux objet d'art en fer forgé. Lui aussi, subit le sort de la grille et ne 
fut replacé et restauré qu'en 1850. 

Le grand orgue, très beau, a sa légende. Ce fut un fabricant 
d'instruments de musique qui, se trouvant dans la misère la plus com- 
plète, infirme et âgé, fit don du buffet d'orgue à l'administration pour 
payer son admission à Bicètre, en 1818 (1). 

Les sculptures sur bois ont dû être remarquables. Il t^st impossible 
de les bien juger aujourd'hui. Était-il administrateur, prêtre ou déco- 
rateur, celui qui ne trouva rien de mieux pour moderniser la cha- 
pelle que de vernir les boiseries qui la décorent; je ne sais ! Et 
pourtant cette mauvaise action fut faite, il y a quarante ans à peine. 
On ne peut donc à présent, ni distinguer les traits des personnages 
sculptés sur la chaire qui date du xviii" siècle, ni examiner la finesse des 
guirlandes entourant les colonnes qui supportent le grand orgue, tout 
a disparu sous une épaisse couche de vernis jaunâtre. La poussière 
s'amasse de jour en jour sur cet enduit, y reste impunément collée et 
efface de plus en plus la trace des lignes et des figures. 

L'Église possède trois cloches, toutes les trois fort anciennes. Sur la 
première on lit cette inscription : 

An 17M. — Ay élu bénite par M et nommée... En présence de M. Henri de 

l.Cet administré s'appelait SfinwEics.vBT. Il était facteur d'orgues à Paris. Nous avons 
trouvé, dans les archives de la direction de l'hospice de Bicètre, une lettre dont nous 
extrayons le passage suivant : « l.e nommé Schweickart a l'honneur de présenter à 
l'administration une nouvelle proposition savoir, qu'ayant construit un orgue neuf 
assez considérable et de plus gramle valeur que n'a été celui de Bicètre primitivement, 
que cet orgue on peut le voir et Icntondro chet. lui, offre d'en faire la donation à l'hos- 
pice comme d'une dot qu'il y apporterait, moyennant que l'administration lui assurera 
sa retraite non comme bon pauvre mais comme employé de première classe de la maison 
et lui accordera une somme de 2.400 francs dont la plus grande partie sera employée 
au déplacement, transport et replacement de l'orgue, fournitures, travaux à faire, etc., 
— juin 1817. » L'administration passa un traité avec le sieur Schweickart dans les 
conditions demandées par lui et l'orgue fut installé et essayé pour la première fois par 
M. Forgest, organiste, le mercredi 14 octobre 1818. 



HISTOIRI-: l)K IWC.ÈTliE 2i;{ 

Bessel, chevalier de la cluipelleMillin; Jean-Baptiste, Pierre Lamberl, correcteur 
des comptes; Alexandre, Jean.llemy, ecuyer, ancien échevin de la Ville de Paris, 
et Denys, Françuis,Ben(jist, conseiller au Cliastelel, tous quatre administrateurs 
de 1 hôpital géucral et commissaires de la maison de Bicêtre. 

Louis Gaudiveau ma {sic) faite ;i Lieusaint. 

Sur la seconde : 

Anno Domini mdccxxxvii 

Sur la troisième : 

J'ai été brisée en 187]. — I). U. M. — J'appartenais en 1784 à Saint-Julien-le 
Pauvre, cachée en 93, Sainl-Juan-Baptiste de Bicêtrerne viten 181.4. 1.e23décembre 
1877, M. J. Brugnot, premier aumi'miur, me rebénissail sous le nom de Marie- 
Jean-Baptiste. 

Mocquant.écoiiome etMarie Francière furentmes parrain et marraine, SonEmi- 
nence MgrCuibert étant archevêque deParis, M. de Nervaux directeur de l'Assis- 
tance publi(iue, Francière directeur de Bicôtre, F. Ilildebrand et F. Grouzet fon- 
deurs à Paris (1). 

Un christ énorme, taillé d'une pièce dans le chêne, fut d'abord, 
en 1816, élevé dans la cour du milieu de l'hospice, sur un piédestal de 
bois, entouré d'une grille. Il fut retiré en 1830, mis à l'endroit où se 
trouvent aujourd'hui les fonts baptismaux, puis, en 1850, placé en 
face de la chaire où on l'a laissé depuis (2). 

1. Nous devons ces inscriptions à l'obligeance de M. Saintgeot qui a bien voulu 
nous guider dans le clocher de l'église et nouf faciliter le moyen de lire sur les 
cloches. 

2. «Quand la Restauration fut cominencûo, la Mission puI lieu partout. De la SalpètriJi-e elle 
alla a Bicêtre et ça a duré deux mois. Chaque fois, la mission s'ouvrait, vers le soir, par des 
enfants de chœur chantant des cantiques en forme d'opéra. Il y eut, vers la lin, deux cérémonies 
extraordinaires : la première, ils avaient fermé l'église pour la préparer, on fit la procession du 
bainl-baorenicnt avec pompe et lautel était décoré de bouquets et de bougies au point que le feu 
y prit. Le prédicateur, dans son sermon, taisait agiter les esprits au point qu'ils se faisaient la 
guerre, les uns aux autres. Le clergé avait beau lui faire signe de se tempérer dans les différentes 
strophes de soQ sermon, il faisait jurer pardon à l'auditoire des fautes commises pendant la révo- 
lution et le sermon se terminait par un grand salut. 

. *f l-'^™nt;''Çfnif're cérémonie eut lieu au cimetière qu'on avait nettoyé. Le jour de la cérémonie 
je Iusobli,'e de décharger moi-même le pain aux deux garerons, parce qu'on avait pris tout le 
inonde, on avait établi une chaire ornée et enjolivée. Il v avait plusieurs morts à entériner, la 
cérémonie a commencé, le prédicateur est monté en chaire, le sujet de son sermon était /■•histoire 
dune UUherme qui, par suite de ses péchés, était en purgatoire. Il apostropha trois fois cette 
Cai«en«e de repondre et un enfant de chœur caché sous la chaire répondit: «Je /»•«/«, 
je fjrule, je hrttle. ..Enfin il fit son histoire, on enterra les morts et chacun s'en alla 
après l'alfairo. On fit un christ d'une proportion colossale, il fut planté devant l'église. 
L archevêque de Pans y assistait avec la musique de la garde royale. Le prédicateur prononça 
son discours avec toute l'énergie qu'il put employer et un fou voyant cette croix plantée dit: 
« hli: voire bon Dieu, res( du bois'. » La cérémonie se termina k la satisfaction i;énérale. On avait 
mis des christs parlout, dans tous les dortoirs, les religieux faisaient des injures à ceux qui ne 
1 étaient pas. M. Lelourneau prit une mesure où il était défendu de reprocher à ceux qui faisaient 
leurs adorations, comme ceux qui exerçaient n'avaient pas ledroitde trouver k redire à ceux qui 
n y allaient pas. Cet usage resta jusqu'en I83X omit disparaître les croix de mission. On ren- 
ra la croi't et ou l'a mise aux fonts baptismaux. {Souvenirs du pi-re Rirhard.) 



244 HISTOIRE DE liirftTRE 

Les boiseries qui entourent la chapelle datent de 1848, les vitraux 
sont modernes, les confessionnaux ont été placés en 1852. 

A gauche en entrant, les fonts baptismaux commencés en 1850, 
sous l'administration de M. Herbet. ont été achevés en 1862, sous 
l'administration de M. Braux. La grille de fer forgé est assez belle. Les 
tableaux sont presque tous de mauvaises copies ou des œuvres de 
peintres de l'Ecole Toulousaine. 

L'horloge, placée au-dessus de la porte principale, est un des plus 
vieux systèmes à cordes. Les pièces qui la composent sont arrêtées par 
des clapets en bois et non par des écrous. Elle se remonte toutes les 
quarante-huit heures et marche très mal. 

Avant la Révolution, le service était assuré à Bicètre par plusieurs 
prêtres (5 en 1737 — 7 en 1789,) qui se partageaient le service de 
l'Eglise et des diverses chapelles de la maison. Ainsi que nous l'avons 
vu au cours des précédents chapitres, il y avait une chapelle dans l'em- 
ploi des vénériens, une à la Force, une aux cabanons, une au bâtiment 
neuf; pour les bons pauvres, deux : une à Saint-Pierre, et une dans 
l'emploi des grands et petits paralytiques. 

La chapelle des cabanons avait pour ornement un tableau représen- 
tant un prisonnier remettant un placet au Dauphin, fils de Louis XV. 
Ce prince avait visité Bicètre, et, sur son ordre, quelques prisonniers 
avaient été libérés, d'aucuns avaient vu commuer leurs peines, le régime 
de tous avait été amélioré. Lorsque le Dauphin fut atteint de la maladie 
qui devait l'emporter, les prisonniers ouvrirent entre eux une sous- 
cription pour offrir un ex-voto à la Vierge et se consacrèrent solen- 
nellement à elle le l" décembre 1765 pour demander la guérison du 
prince (1). 

L'office était célébré dimanches et fêtes avec solennité dans l'église. 
Tout le clergé se réunissait avec 24 enfants de choeur, choisis parmi les 
jeunes détenus de la correction. Ils étaient habillés de noir les jours 
ordinaires, de rouge les jours de fête carillonnée. Dans ces derniers 
jours, le personnel des bureaux était tenu d'assister à la messe, les 

1. Voir Appendice : Relation de la cérémonie faite à Bicètre par les prisonniers 
le 1=' décembre 1763, etc.. (Manuscrit. Bibl. Carnavalet). 



Il isToïKi-: i)K iiiciViKh: 



employés inférieurs devaient s'y rendre tous les dimanches (1). Le 
clergé était alors régi par un recteur qui habitait la Salpètrière et dont 
l'autorité s'exerçait surlos trois maisons de Bicètre, Salpètrière et 
Scipion. 

Longtemps, le curé de Gentilly s'arrogea des droits curiaux sur 
Bicètre. Il venait officier processionnellement le jour de la Saint-Jean- 
Baptiste, dans l'église et prélevait une dîme de plusieurs douzaines de 
cierges. Un arrêt du Parlement en 1741 vint lui enlever ses droits. Le 
curé de Gentilly dut se contenter de recevoir les cierges et dès lors, 
les prêtres de Bicètre tinrent, comme dans les paroisses, les registres 
des décès, des mariages et des naissances. Ces registres, conservés jus- 
qu'à l'année 18S3, sont, pendant la période de 1750 à 1811, assez mal 
tenus, beaucoup de pages sont restées en blanc, Les derniers livres sont 
mieux rédigés. Ils sont tous aujourd'hui déposés dans les archives de 
la Direction de l'hospice. 

La constitution civile du clergé trouva en 1792 une énorme résis- 
tance de la part des ecclésiastiques. Des sept prêtres de la maison, un 
seul prêta le serment exigé, ses confrères le persécutèrent, quelque 
temps après il fut tué. Pendant la période révolutionnaire les prêtres 
quittèrent la maison et l'église fut fermée (2j. Elle fut rendue entière- 
ment au culte en 1805. A partir de cette époque, le service du culte 
fut assuré par trois, puis deux et en dernier lieu, par un aumènier. Les 
prêtres résidaient dans la maison, présidaient aux offices. Un conseil de 
chapelle composé du directeur, de l'économe et du premier aumùnier 
réglait les recettes et les dépenses afférentes à la chapelle. Ses délibé- 
rations étaient soumises cà l'administration. 

Depuis 1883, époque de la suppression des aumôniers dans les 
hôpitaux et hospices civils de Paris, dont l'initiative est due à M. Bour- 
neville, alors conseiller municipal, un vicaire de Gentilly vient dire la 
messe chaque dimanche. 

1. Père Richard. — Souvenirs historiques, etc.. déj. cit. 

2. Père Richard. — Souvenirs historiques, etc. 



CHAPITRE VIII 

Les petits ateliers des vieillards. 

A gauche de la porte d'entrée, en prolongation du hâtiment de la 
consultation, on a construit, il y a quelques années à peine, un hall 
immense, divisé en une multitude de petites loges. Ce sont les petits 
ateliers. Là, dans un espace de un à deux mètres carrés réservé à 
chaque travailleur s'occupent aux métiers les plus divers plus de cent 
vieillards valides. 

La création de ces atelier's, conséquence de la loi du 16 messidor 
an VII eut pour but, dès l'abord, d'éloigner le plus possible, pendant la 
journée, les administrés de leurs salles où leur présence continuelle 
était un obstacle à l'aération et au nettoyage des localités et une cause 
permanente d'encombrement et d'insalubrité ; de leur procurer un 
exercice salutaire et de les arracher à l'engourdissement et à l'ennui ; 
enfin, de les soustraire à tous les maux qui naissent de l'inaction, tout 
en leur permettant de se procu rer quelques ressources pécuniaires. 

Le premier atelier fut installé, en 1802, dans une portion des bâti- 
ments de l'église, alors abandonnée. Tailleurs, cordonniers, rubaniers, 
fabricants divers, s'y livrèrent à leur industrie. — Dans les sous-sols 
qui avaient déjà servi autrefois d'ateliers de tisserands, on rétablit 
les métiers et un certain nombre d'indigents purent y fabriquer delà 
toile avec le chanvre fourni par la filature. 

Vers 1806, voulant rendre c es bâtiments à leur destination primitive, 
le Conseil général fit disposer, pour y recevoir des travailleurs, d'anciens 
hangars dépendant de la buanderie d'alors. Une partie de cet atelier, 
qui contenait 200 travailleurs, fut supprimée en 1837, pour faire place à 
la cantine organisée par l'administration, l'autre partie subsista jus- 
qu'en 1883. 

A cette époque, l'état de vêtu sté, la mauvaise disposition, l'exiguïté 



24!S HISTOIRE DE lilCÊTRE 

du lieu rendirent nécessaire la construction de nouveaux locaux mieux 
aménagés et plus salubres (J). 

Aujourd'hui, cent vingt administrés valides travaillent pour leur 
compte, la plupart font des chevilles pour les cordonniers, des fossets 
pour l'administration de l'octroi, des tailles pour les boulangers, des 
épingles de blanchisseuses, d'autres râpent de la corne pour les table- 
tiers, liment le fer et le cuivre. L'industrie la plus en vogue est celle 
des enveloppes de pétards et des balles de terre glaise. Il y a même 
des échoppes d'écrivains publics. 

Le propriétaire de l'une d'elles la tient avec un goût remarquable. 
Des gravures de journaux illustrés, des statuettes en simili-bronze 
ornent les parois de la loge qu'il habite. Au fond, dans un cadre en 
bois noir, est placée sous verre une feuille de papier vélin sur laquelle 
sont écrits en belle ronde ces vers : 



Méprisez le malheur, bravez la maladie, 

Ces tristes contingents que re(;rutentla vie ! 

Celui-là seul est fort qui luUo hardiment 

Contre tous les écueils ! — En roule, s'il succombe, 

La mort peut le frapper, mais son cœur constamment 

Doit battre à l'unisson même un pied dans la tombe. 

Et pour être plus fort, aimez, aimez toujours. 

Le meilleur de la vie est le temps des amours; 

Le reste ne vaut rien, puisqu'en quittant la terre 

On n'emporte là-haut des plaisirs d'ici-bas 

Que le pouvoir d'aimer sans crainte et sans mystère ; 

L'amour est le seul bien qu'on n'y dédaigne pas. 

Non loin, un concurrent a collé sur sa porte cet Avis au public • 

ICI ON ÉCRIT LES LETTRES POUR DIX CENTIMES 

{V écrivain fournit le papier et l'enveloppe) 

Les petits ateliers sont ouverts tous les jours, les dimanches et fêtes 
exceptés, de cinq heures du matin à sept heures du soir, en été, et de 
sept heures etdemie du matin à quatre heures du soir, en hiver. 

Le surveillant des cours est chargé de la police, de la tenue des 

1. Bourneville. — Rapport a« Const';7 Municipal sur la cféalion 'le nouveaux atflicrs à 
Bicétre. 



HISTOIRK DE RIClVrFtE 249 

écritures, de la location aux indigents. Cette rétribution mensuelle 
varie de fr. 30 à 1 fr. 2U par mois, suivant l'importance et la situation 
des places. Ces contributions sont destinées à payer les frais d'entretien 
des localités. Parmi les industriels de cet endroit, le type le plus 
remarquable est un être banal, aux jambes torses, aux pieds bots, au 
cou cicatrisé par les humeurs froides, l'incarnation de la laideur. 11 
s'intitule le chef pétardier de Bicêtre. C'est lui qui dirige en effet la 
fabrication des enveloppes de pétards. Il gagne àce métier une vingtaine 
de sous par jour, les boit aussitôt gagnés, se grise abominablement, 
est consigné chaque lendemain de paye et ne sort que pour encourir une 
nouvelle consigne. 

Dans le nombre des travailleurs, indiqué plus haut, ne sont pas 
compris 80 administrés grands infirmes qui travaillent à leur lit. 
Pour ceux-là, la création d'un atelier spécial contigu à leurs salles 
serait certainement un bienfait. La plupart des aveugles travaillent 
aussi dans leurs dortoirs, soit à tricoter de la « mousse » soit à faire 
des filets. 



CHAPITRE IX 

L'École municipale d'iulirraiers et d'inlirmières 



Afin de doter les établissements hospitaliers d'un bon personnel 
d'infirmiers, de procurer aux hôpitaux des infirmières capables et in- 
struites, de donner aux personnes de la ville qui exercent ou veulent 
exercer la profession de gardes-malades des moyens sérieux d'instruc- 
tion professionnelle, de mettre enfin les mères de famille en mesure 
d'apprendre à soigner les malades et de mieux seconder le médecin 
lorsqu'un de leurs parents est atteint par la maladie, le Conseil muni- 
cipal de Paris, sur la proposition de M. le docteur Bourneville, décida 
la. cvéa.iion à'écoles municipales d'infirmiers et d' infirmières à la Salpé- 
trière et à Bicétre et plus tard à la Pitié. 

L'école de la Salpêtrière fut ouverte le 1" avril 1878 ; l'école de 
Bicêtre, le 24 mai de la même année. 

Déjà, à Bicêtre, sous la direction de M. Braux (1860 à 1870), une 
école primaire avait été fondée pour le personnel secondaire de l'hospice 
de Bicêtre. Elle avait produit de médiocres résultats. Malheureusement, 
le matériel était insuffisant, les méthodes d'enseignement manquaient, 
l'instruction professionnelle faisait complètement défaut. En 1871, 
après la guerre, l'Ecole ne fut plus fréquentée et cessa de fonctionner, 

Bicêtre et la Salpêtrière étant, depuis leur fondation, confiés à des 
surveillantes laïques, ces deux établissements se trouvaient nécessaire- 
ment indiqués pour y placer les premières écoles. Leur population 
considérable et très variée de vieillards, d'infirmes, de paralytiques, 
d'enfants, offrait des éléments d'instruction qu'on ne rencontrait pas 
ailleurs. De plus, il y avait là encore un personnel enseignant con- 
naissant les infirmiers et les infirmières et mieux en état que qui que ce 
soit d'approprier l'enseignement à leur caractère, à leurs habitudes. 



252 HISTOIRE DE BICÊTRE 

.< Nulle part ailleurs, dit M. Bourneville (1), on ne rencontrait un ensemble 
d'aussi bonnes conditions ; nulle part, mieux qti'à la Salpétrière et à Bicètre. on 
ne pouvait organiser les écoles d'infirmières plus facilement et plus économi- 
quement Mais, malgré les nombreuses ressources dont nous disposions à 

Bicètre et à la Salpêtrière, il nous manquait encore un certain nombre de moyens 
d'instruction. Si à Bicètre le service de chirurgie est actif, en revanche il l'est 
peu à la Salpêtrière; si Bicètre et la Salpêtrière renferment des enfants, et des 
enfants terriblement difficiles à soigner, ni l'un ni l'autre ne possèdent de service 
d'accouchements ; enfin, il est des maladies aiguës que l'on n'y observe que 
rarement. Où trouver ces éléments d'enseignement destinés à compléter l'ins- 
truction donnée à Bicètre et à la Salpêtrière ? Dans un hôpital. Les religieuses 
de Sainte-Marthe ayant été obligées, faute de recrues, de quitter la Pitié, c'est 
cet hôpital qui fut naturellement choisi pour y installer l'Ecole de perfectionne- 
ment. 

Les écoles de Bicètre et delà Salpêtrière ont un double caractère : elles sont 
à la fois écoles primah-es et écoles professionnelles. 

L'Enseignement primaire est fait par les instituteurs et les institutrices des 
écoles des enfants idiots, arriérés et épileptiques. Il porte sur la lecture, l'écri- 
ture, le calcul et l'orthographe, pour les divisions inférieures et, pour les divi- 
sions supérieures, sur l'arithmétique, le système métrique, l'orthographe, la 
rédaction, l'histoire de France et la géographie. 

Depuis l'origine jusqu'à ce jour, nous avons introduit, à l'école primaire 
même, l'enseignement professionnel. Voici comment nous procédons. « La 
ecture de l'imprimé est faite dans le Manuel de V infirmière ; la lecture manuscrite, 
est faite dans la traduction du Manuel anglais de Domville (2), que nous avons 
fait copier par une série d'enfants des écoles de Bicètre et de la Salpêtrière, en 
nous servant successivement des enfants dont l'écriture est de moins en moins 
bonne, de telle sorte que ces malheureux enfants contribuent à l'instruction de 
ceux qui se consacrent à leur donner des soins ; — les dictées, au lieu d'être 
prises au hasard, sont empruntées à des traductions de Manuels anglais ou 
américains, et, en dernier lieu, au Manuel fait par l'Association anglaise des 
médecins aliénistes pour l'instruction des surveillants et des infirmiers des asiles 
d'aliénés. L'instruction primaire, comme on le voit, prépare donc les élèves à 
recevoir avec fruit l'enseignement professionnel. >> 

h' Enseignement professionnel comprend : 1° des cours théoriques ; — 2° des 
exercices pratiques ; — 3" le changement de service ou le roulement. 

a) Les Cours théoriques, qui se font dans la salle de la Bibliothèque, sont au 
nombre de sept: 1" Notions élémentaires d'anatomie ; — 2° Notions élémentaires de 
physiologie; — 3" Administration et comptabilité hospitalières ; — 4° Pansements 
bandages, petite chirurgie, etc.; — o" Hggiène; — 6° Petite pharmacie, administra- 
tion des médicaments; — 7° Soins à donner aux femmes en couches et aux nouveau- 

1. Discom-s prononcé à la distribution solennelle dos prix de l'école municipale d'infir- 
miers et d'infirmim;s de Bicètre, le 3 août 1887, par M. le docteur Bourneville, 
directeur de l'Enseignement des Écoles. 

2. A Manual for Hospitals Nurses; London, I97S. 



HISTOIRE DE BIGÊTRE 2.')3 

nés. Tous ces cours, sauf le dernier réservé aux infirmières, sont communs aux 
infirmiers et aux infirmières. Cliaque année le programme de l'enseignement est 
reproduit en tète du Palmarès. 

b) Les Exercices pratiques ont lieu tous les jours à l'Infirmerie générale pour 
Bicètre et laSalpètrière; dans une salle de médecine, une salle de chirurgie et 
dans le service d'accouchements pour la Pitié, sous la direction des surveillantes. 
Les élèves apprennent les noms et les usages des instruments qui composent 
l'arsenal médico-chirurgical; — des pièces de linge et des objets contenus dans 
l'appareil; — des médicaments d'un usage fréquent qui doivent se trouver dans 
toutes les salles; enfin ils apprennent ;i faire des bandages sur le mannequin, à 
faire les cahiers, les feuilles du mouvement de la population, à exécuter les 
pansements de chaque jour, etc. A Bicètre, ces exercices sont d'habitude com- 
plétés par quelques autres faits dans notre service, par l'une de nos sous-surveil- 
lantes, sous notre direction ou cellede nos internes : telles sont, entre autres, la 
vaccination, l'épilation, l'administration des douches, etc. 

c) Le Changement de service ou le roulement consiste en ce que les élève* doi- 
vent passer successivement, à tour de rôle, dans tous les services de l'hospice ou 
de l'hôpital : lingerie, cuisine, vestiaire, dortoirs des vieillards valides, dortoirs 
des grands infirmes, quartier des aliénés, section des enfants, infirmerie générale, 
médecine et chirurgie. Ce roulement de service en service a pour hut de mettre 
les élèves en mesure de remplir n'importe quel poste dans les hôpitaux ; de leur 
donner plus de sang-froid, d'autorité et d'expérience, en les plaçant en contact 
avec des chefs différents, qu'il s'agisse des médecins, des chirurgiens, des sur- 
veillants ou des surveillantes 

Pour compléter l'exposé du programme de l'enseignement des écoles d'infir- 
mières, nous devons ajouter que les élèves font de fréquentes compositions sur 
les différentes branches de l'enseignement primaire et de l'enseignement profes- 
sionnel, et que leurs professeurs leur font subir, avec nous, des examens pra- 
tiques. 

Dans les trois écoles, grâce au dévouement des professeurs, des maîtres et des 
maîtresses, nous avons obtenu des résultats très remarquables qui méritent 
d'être signalés. 

D'abord, au point de vue de l'instruction primaire ordinaire, à Bicètre et à la 
Salpôlrière, un grand nombre d'infirmiers et d'infirmières sans aucune instruc- 
tion, assez souvent même ne sachant pas parler le français, ont acquis une ins- 
truction primaire passable: on compte, ici, une quarantaine d'élèves de cette 
catégorie, et leur nombre est plus grand à la Salpètrière. Un nombre considé- 
rable d'infirmiers et d'infirmières, possédant déjà une certaine instruction, ont 
pu la perfectionner et sont arrivés à posséder une instruction primaire tout à fait 
satisfaisante. 

Les résultats obtenus au point de vue professionnel s'accusent chaque année 
davantage. Pour les constater et leur donner une consécration nous avons 
demandé à l'administration d'instituer des diplùmi's ou, si l'on veut, des certi- 
ficats d'aptitude. 

D'accord avec les professeurs des trois écoles, afin d'échapper à toute critique, 
nous avons posé des conditions difficiles et rigoureuses à l'obtention des 



254 IMSÏOIRK DE BICÈTRE 

diplômes. 11 faut avoir, en elfet, pour l'ensemble des compositions un minimum 
de 115 points ainsi répartis : 



Administration 

Anatomie 

Physiologie 

Pansements 

Hygiène 

Soins à donner aux femmes 
en couches et aux nouveau- 
nés 

Petite pharmacie 

Examen pratique 



'aximum. 


Minimum. 


20 


15 


20 


10 


20 


10 


25 


15 


20 


15 


20 


15 


20 


15 


30 


20 



175 115 



Malgré ces conditions sévères, bien que les laïcisations nous aient souvent 
enlevé nos meilleures élèves, au milieu de l'année scolaire, le nombre des 
diplômes est alléencroissant chaque année et atteintaujourd'hui un chiffre assez 
élevé. Voici, en ce qui concerne Bicêtre, la progression des diplômes. 



Infirmiers. hifirmicres. 



1882-83. 
1883-8i. 
1884-83. 
1885-80. 
1886-87. 
1887-88. 
1888-89. 



» 


8 


3 


3 


4 


4 


5 


17 


15 


21 


23 


19 


23 


22 



Le budget de l'École d'intinoiers et d'infirmières de Bicêtre pour 
l'année 1888-1889 est de 5400 fr. 

Les cours ont été professés par AL le docteur Bonnaire {(uiato- 
mieelphysiologie),lsch.'Wa.\l{panseinenls), Sellier (hygiène), docteurCor- 
net (petite pharmacie), F'ûliet (soins aux femmes en couches), et Ventujol 
[administralion). Les cours pratiques ont été faits par la surveillante 
de l'infirmerie, Mme Siegel; les cours primaires par MM. les institu- 
teurs Boutillier et Boyer. 



CHAPITRE X 

La cinquième division. - Adultes, 1'", 2^ 3» sections. -De l«()l à nos jours - Trans- 
formations successives. -Classement des aliénés.- Divisions actuelles, I-. 2^' 
•1" sections. 



Au mois de janvier 1801, le nombre des aliénés entretenus par 
I Etablissement se composait de trois cent trente-sept pensionnaires 
réputés incurables. 

Pour le traitement de ces malades, on érigea, en 1806, un bâtiment 
contenant cent quatre-vingts lits, deux annexes renfermaient les salles 
de bains et de douches. Ce bâtiment reçut la dénomination de b^iUmenl 
du Conseil (l), dénomination impropre en ce qu'elle paraissait l'affecter 
a un tout autre service que celui des aliénés. Ce fut l'administrateur 
d alors, M. Richard d'Aubigny,membre du Conseil des hospices, qui en 
posa la première pierre et lui donna ce nom parce que tous les mem- 
bres du Conseil des hospices avaient concouru à son érection. 

Dans les salles de bains, au-dessus de chaque baignoire,se prolon- 
geait un bras de plomb avec un robinet au travers duquel l'eau des 
douches venait directement tomber sur la tète du patient. Celui-ci 
avait le corps et les bras dans la cuve couverte d'une planche de deux 
pouces d'épaisseur et dans laquelle était ménagé un rond qui, en lui 
servant de collier, tenait sa tête droite et perpendiculaire au jet d'eau. 
Cette inhrmerie était complètement indépendante de celle des vieil- 
lards. 

Ala même époque on commença à démolir les loges insalubres 
Des agrandissements furent faits dans la section, au détriment des 
jardins potagers et les aliénés furent dès lors répartis en trois caté- 
gories, savoir : 1" les incurables tranquilles, 2^^ les fous furieux, 
.3" les malades (traitement et convalescents). Les rues qui séparaient 

I. Kàtimeut de l'inlirmerie de la o» divis., 2^^ sect. 

33 



258 



HISTOIRE DE lilCETRE 



chaque rang de loges furent élargies. On supprima celles dont l'habi- 
tation était trop malsaine, notamment les loges, dites de la Chapelle, 
adossées au terrain du bâtiment des imbéciles. 

Pinel avait délié les chaînes des aliénés en 1793 ; vingt-neuf ans 
après seulement, en 1822, le Conseil général des hospices fit disparaître 
les sombres réduits où ces infortunés étaient plongés. Faute de fonds 
et d'autorisation, l'Administration dut laisser subsister ces vestiges 
d'un régime odieux, se contentant seulement, dans ses rapports, d'en 
signaler le mauvais état et l'urgence de les détruire pour les remplacer 
immédiatement par d'autres plus salubres et mieux appropriés aux 
besoins des fous. Des dortoirs, des jardins et d"es grilles de séparation 
remplacèrent enfin, en 1822, ces bouges infects. De l'espace devenu 
libre on forma des promenoirs que l'on couvrit de plantations en quin- 
conce ou que l'on érigea en parterre (1). Deux ordonnances du Roi ap- 
prouvèrent ces travaux et permirent de continuer les constructions 
commencées de deux rangs de cellules surmontées de dortoirs et_ termi- 
nées à chaque rang par un pavillon (2). 

1. Rapport fait au Conseil gi^néral des hôpitaux et hospices civils de Paris, dans la séance 
du 13 novembre 182Q, sur le service des aliénés traités dans les étaljlisscments de 
l'administration, du 1°'' janvier 1801 au 1°' janvier 1822, par M. Desportes, membre du 
Conseil. 

2. Aujourd'hui loges de la 5" divis. 1" sect. 

Nous reproduisons dans le dessin ci-contre les loges telles qu'elles furent construites 
en 1822. Celles d'aujourd'hui sont les mêmes. Le parterre et l'entrée seuls sont changés. 

Voici la description d'après le rapport cité plus haut (Séance du conseil général des 
hospices du 13 novembre 1822): 

« Les deux rangs de cellules de l'hospice de Bicêtre sont parallèles sur une ligne de 
150 pieds; ils contiennent cent lits; un large parterre établit entre eux un espace qui 
sert à la promenade des convalescents et des fous les plus tranquilles, auxquels ces 
cellules et ces dortoirs sont affectés. Chaque rang a été surmonté d'un dortoir, parce 
qu'on se trouve dans la nécessité de multiplier les places, et que cet hospice est resserré 
entre quatre chemins qu'on ne peut en éloigner qu'avec beaucoup de diflicultés et à grands 
frais. Chacune de ces nouvelles constructions présente deux galeries; l'une au midi, sou- 
tenue par des colonnes en pierre, et l'autre au nord, soutenue par des pilastres; la 
première est à jour et sort de promenade couverte; la seconde est fermée et forme un 
chaufîoir. Jamais on n'avait pensé à chauffer les fous; parles temps les plus froids, on les 
laissait sans feu. Ceux qui appartiennent à cette sectionne soufl'riront plus des rigueurs 
de l'hiver; ils sont chautfés aujourd'hui par deux calorifères placés dans les galeries 
fermées; ces appareils y portent plusieurs courants d'air chaud; qui se répandent 
ensuite dans les cellules pour les préserver de l'humidité dont les rez-de-chaussée sont 
rarement à l'abri. On les a planchéiées, au lieu de les daller comme il est d'usage et 
l'on a tenu ces planchers élevés de 18 pouces au-dessus du sol couvert en pavés... » 

(Archives de l'hospice de Bicètre.) 



HISTOIRE DE lî I C. K T R K 



2f)l 



Les aliénés furent répartis dans les trois sections : l» les fous au 
nombre de 440, 2° les imbéciles au nombre de 244, et S» les épileptiques 
au nombre de 100, savoir : 



Ràtiment du Conseil i^ 108 en dortoirs. 

(Traitement) ( )2 en loges. 

Pavillon «les Loges W en dortoirs. 

inues d'Enfer.. il loges. 

— de la Fontaine.. . I.! — 

- de la Cuisine. . . 1)2 _ 

Cour du Preau 42 — 440 

— des Furieux .... i:t — l 

,,,,. . j /> I , i ■''•'' en dortoirs. 1 

lîatinient des Convalescents, ) ,,. , 

( 10 en loges. 

RAtitneiit des Mélancoliques. \ ''^ ^" dortoirs. 

( 10 en loges. / 

2" SECTION ' BAtiment neuf . \ i-'O dortoirs) 

(Imbéciles). \ ( :i cabJTiets^ " J 

a^SECTIOM ) B'Vtiment des barbiers cliambres. .3 [■ "'^''' 

(Epileptiques). f ^'"'' ^'"^"'^ J^'-'^'ir^- • 6 ) 

\ Dortoir du Grand Puits loo _ j,,,. 

En 1824, une délibération du Conseil général des hospices ordonna 
la démolition des anciennes loges, la réunion d'une pièce de terre à la 
section des imbéciles et à la subdivision des fous furieux, la recons- 
truction sur une ligne droite de la partie en mauvais état du bâtiment 
des imbéciles, la construction de dix cellules semblables à celles éle- 
vées en 1821. L'emplacement qu'elles devaient occuper était celui des 
centlogesàdémolir et le surplus faisait partie de la pièce de terre à 
remplacer dans l'hospice. Une ordonnance du Roi, en 18^7, approuva 
cette délibération, et dès lors, jusqu'en 1833, la division des aliénés 
fut agrandie à l'est par la réunion du terrain qu'un chemin vicinal sé- 
parait de l'asile ; dans la section des incurables, un vaste bâtiment fut 
construit sur un nouveau plan, tandis que vingt cellules occupaient 
l'emplacement des anciennes. 

En 1838-39, après l'acquisition par l'Administration des bâtiments 
de l'ancienne prison, de nouvelles constructions furent élevées à l'en- 
trée de la section des aliénés. Elles attenaient à la section dite des 
cabanons. Là, furent ptacés les bureaux de la division, le logement des 



262 HISTOIRE DE BICÉTRK 

employés et 165 aliénés, entassés sans air et sans lumière, dans le bâti- 
ment dn grand puits furent transférés au rez-de-chaussée de l'ancienne 
prison contiguë aux constructions de l'asile et destinée à faire partie de 
ce service. 

Dès lors, la 5' division de Bicètre fut entièrement séparée de l'hos- 
pice. Les cours furent garnies de plantes et d'arbustes. On comprit en- 
fin que « le grand air, le soleil, l'espace, la promenade étaient néces- 
saires au traitement des malades et à la conservation de leur santé » (1). 

Un des successeurs de Pinel, M. le docteur Ferrus (2), devait con- 
tribuer puisamment à leur bien-être et la plupart des réformes que 
nous venons de citer sont dues à son initiative personnelle. Livrés à 
une oisiveté accablante, les malheureux enfermés à Bicètre restaient 
tout le jour en proie à une apathie, aune mélancolie désespérante. Ce 
qu'il y avait certainement de pénible pour ces infortunés était de se 
voir, sans occupation, sans distraction aucune, pendant les longues 
heures de la journée, relégués entre quatre murs qui leur rappelaient 
sans cesse leur captivité. 

Le docteur Ferrus pensa que le travail manuel, employé de ma- 
nière à diriger les forces, à exercer le système musculaire des malades 
pouvait leur procurer le repos de la nuit, éloigner les crises et, leur 
offrant un semblant de liberté, aider au développement de leur bien- 
être moral. La ferme Sainte-Anne (3), annexe de l'hospice de Bicètre, 
fut spécialement affectée aux aliénés. Sur l'avis du médecin, ils y 
furent conduits chaque matin e t ramenés le soir. Là, on les exerçait à 
divers travaux de jardinage et de culture. Il n'hésita pas à mettre 
entre leurs mains les instruments nécessaires (4). 

1. Rapport du Directeur ih; l'administration r/cnérale de l'Assistance "publique 
(M. Davenne') à M. le préfet de la Seine, sur le service des aliénés du département (1852) 

2. Guillaume-Marius-AndréFerrus, né à Besançon, entré à Bicètre comme médecin de 
la a" division, nommé par le ministre secrétaire d'Etat du département de l'intérieur 
sur l'avis du préfet de la Seine, le 22 juin 1826, sorti définitivement le lo janvier 1840 
(Extrait du registre du personnel de Bicètre. Ann. 1826). 

3.. \ujourd'hui s'élève sur l'emplacement de la ferme, l'asile clinique Sainte-Anne, appar 
tenant à la préfecture de laSeine. 11 est situé rue Cabanis, l(Paris, xni° arrondissement) 

4. — « k Bicètre, profitant depuis dix-huit années des nombreux travaux qui s'exécu 
tent dans cet hospice et osant braver la responsabilité de mettre entre les mains des ma^ 
lades les instruments nécessaires, nous occupons journellement, quand le temps leper 
met,plusdo cent cinquante aliénés à des travaux de terrasse, de culture, de maçonnerie 
de badigeonnage, de menuiserie, de serrurerie et même de charpente. Aucun accident 



HISTOIHK l)K BICÈTRK ^C/i 

Cefurentles insensés eiix-mùines qui contribuèrent à l'embellisse- 
ment de l'asile et aidèrent les ouvriers dans les travaux de terrasse- 
naent, de maçonnerie, de serrurerie, de peinture et même de charpente 
que l'on avait entrepris alors. Ferrus (1) était médecin de M. Tliiers 
dont la haute influence contribua sans doute à permettre au savant de 
poursuivre sans encombre son but humanitaire. Grâce à lui, toute trace 
de l'ancien régime disparut, Bicêtre assaini, embelli, n'offrit plus 
l'image d'une prison. 

Le docteur Ferrus avait apporté un soulagement immense à la si- 
tuation des malades en les employant à des travaux manuels, ses suc- 
cesseurs les docteurs Lelut et Scipion Pinel continuèrent son œuvre. 
Après eux, Mx\I. Leuret et Félix Voisin innovèrent un nouveau genre 
de traitement. Ne se contentant pas de soigner les aliénés au point de 
vue physique ils essayèrent de les soigner au point de vue moral. 

Le docteur Leuret conçut le premier le projet de former une bi- 
bliothèque à l'usage des malades. Les deux premiers ouvrages qui la 
composèrent furent : 1« Simon de Nantua ; 2" Un liecueil de chants, 
réunissant des pièces de vers des meilleurs auteurs (Racine, Lamar- 
tine, Hugo, Casimir Delavjgne, Déranger, etc.), et mises en musique 
parEhvart, Wilhem, Grétry, Aléhul et l'organiste de Bicêtre, M. Flo- 
nmond Rongé qui devait être sous le pseudonyme d'Hervé, l'heureux 
auteur de VOEU crevé et de nombreux opéras-bouff'es. 

Cette bibliothèque s'enrichit de dons peu à peu. Au départ de 
M. Leuret, elle contenait six cents livres, elle est réunie aujourd'hui à 
celle de l'hospice. 

Afin de multiplier encore les occupations des aliénés pendant les 

n'est encore venu troubler la satisfaction que j'éprouve à voir travailler nos malades et 
Il faudrait qu'il en arrivât de bien inattendus et de bien graves pour balancer les 
avantages ijuc le travail leur a procun's. Lï-tat sanitaire de la division des aliém-s et la 
tenue générale ont infiniment gagnr à cette mesure; les «urrisons sont devenues plu^ 
rapides, les rechutes plus rares. Tel maniaque mis au travail de la brouette quelque 
jours après son entrée et à peine sorti du délire le plus insensé, peut bien profiter de 

I intervalle du repas pour jeter son bonnet en l'air et débiter des extravagances mais 
encourage par l'exemple des autres travailleurs et par les oxbortati(,ns des surveillants 

II se remet a l'œuvre, et, le soir, en rentrant au dortoir, il s'abandonne au sommeil le 
plus calme et le plus bienfaisant. » (D' Ferrus. — Des ali>'nr>^, p. 262). 

I. Voir plus loin : Des enfants idiots et épileptit/ues. Au sujet de la fomlation à Bicêtre 
d une école pour les aliénés par le D' Ferrus. 



264 HISTOIRE DR BICÊTRE 

longues heures de la journée et pour ne point les laisser livrés à leurs 
folles idées, ce praticien imagina d'instituer une école. MM. Hervé de 
Kergolay et Cocliin, membres du Conseil des hôpitaux, auxquels il 
communiqua cette idée, donnèrent un avis favorable à sa création et 
l'école fut fondée, vers la fin de 1839. L'instituteur, nommé par l'ad- 
ministration, M. Delaporte, suivait la visite de M. Leuret qui lui dési- 
gnait les malades dont il devait s'occuper pendant la journée. 

— a Un vaste local était affecté à la classe. Des tables parfaite- 
ment rangées et garnies d'ardoises étaient mises à la disposition des 
malades pour les opérations d'arithmétique ou pour les leçons d'écri- 
ture. Les murs de l'école étaient tapissés par des cartes géographiques, 
des tableaux alphabétiques et de nombreux dessins au crayon de quel- 
ques élèves » (1). 

La lecture était faite ordinairement par plusieurs d'entre eux, quel- 
quefois même on leur faisait apprendre et réciter des vers. 

Le docteur Leuret improvisa même un petit théâtre où il voulut 
faire jouer la comédie par les fous. Malheureusement, il se heurta à 
des préjugés, l'administration se montra peu disposée à encourager 
ces sortes de représentations, les collègues du savant médecin furent 
contraires à la mise en pratique de son idée et l'expérience qui avait 
pourtant produit d'excellents résultats, fut abandonnée (2). 

La musique devint aussi l'un des grands agents de distraction des 
malades. Des professeurs, à Bicétre comme à la Salpêtrière, vinrent 
leur donner des leçons (3). 

La musique a certainement une influence incontestable sur leur 
moral. Elle fixe l'attention par des impressions douces, par des sou- 



1. Coup il'œil kisUirique et médical sur Biœlre {maison d'alicnés), par le D' A. Millet, an- 
cien inlerno de l'hospice de Bicètre, lauréat, etc., etc. 1 broch. Paris. Rignoux, impri- 
meur de la Faculté de médecine, 1842. Page 21. 

2. D'après une note administrative, le petit tliéàlrc de Leuret aurait commencé à 
fonctionner le 1"'' octobre 1841. (Archives de Bicétre.) 

3. Des concerts sont donnés, deux fois par semaine, dans chaque section d'aliénés, 
avec le concours des aveugles de la maison, sous la direction de M. Peny, maître de 
musique et compositeur distingué qui, depuis 20 ans, exerce avec un dévouement 
infatigable les pénibles fonctions de professeur de chant des aliénés. Tous les ans, vers 
la fin du mois de juin, les frères Lionnet offrent aux diverses sections réunies une 
matinée dans le programme de laquelle figurent les meilleurs artistes de Paris (Opéra, 
Comédie-Française, Opéra-Comique, Vaudeville, Gymnase, etc). 



insTdiiii-; !)[•: nir. éthk 2(»5 

venirs agréables, elle excite l'iinagination. Aussi depuis quarante ans, 
les praticiens qui ont succédé aux [)roinoteurs de ce système de trai- 
tement ont-ils conservé la tradition. 

C'est au docteur Leuret que l'on doit également la création des 
réfectoires. Pour la première fois, en 1837 (il était alors médecin 
adjoint) les malades mangèrent en commun, les affreuses sébiles de 
bois disparurent et chaque malade eut son couvert de fer étamé, son 
verre, son couteau et son assiette de faïence. Les docteurs Voisin 
Moreau, Archambault, Falret, Legrand du Saulle, etc., continuèrent 
l'œuvre de leurs prédécesseurs. Aujourd'hui, la division des fous 
diffère si peu de celle des indigents que l'on ne saurait le remarquer 
au premier abord, si l'on n'était prévenu (1). 

Répartis en quatre divisions dirigées chacune par un médecin en 
chef, tous ou presque tous les aliénés valides travaillent, soit à la cul- 
ture du vaste jardin potager appelé le Marais, soit dans les ateliers de 
menuiserie, de serrurerie, de cordonnerie de l'Hospice. Non seulement 
le travail est utile h l'amélioration de leur état physique et moral, 
mais grâce à la petite rétribution que l'administration leur donne, il 
leur est permis de se procurer quelques douceurs, tabac, sucre, café, à 
leur guise, à l'exception toutefois de liqueurs alcooliques. 

En quittant la grande rue de l'Hospice, à gauche du bureau de la 
direction, on a devant soi la porte d'entrée de l'asile, et à droite une 
autre porte cochère ouvrant sur une rue un peu rapide, conduisant à 
la sûreté. La cour commune de la 5' section offre les cabincls (hs 
médecins, le bureau des aliénés, l'ancienne école des enfants, servant 
d'école primaire aux infirmiers et infirmières, et de parloir aux familles, 
le jeudi et le dimanche, le pavillon de la Force (épileptiques adultes) 
3' section. En face de ce pavillon, le quartier des agités de la deuxième 
section. En face de l'avenue qui fait suite à la porte d'entrée, se trouve 
la porte de la ?= section ; adroite, la grille de la f section (enfants) ; à 



. con- 



I. Un celubre magistrat, M. Dupin, visit.mt ronsemble de riiospicede Bicêtre fut i...- 
(luit dans la partie de rétablissement consacrée à l'asile. Il en avait déjà parcouru une 
section lorsqu'il demanda qu'on lui fit voir aussi le quartier des aliénés L'ordre et la 
tranquillité dont il était témoin lui faisaient illusion, au point de lui pcrsuad.-r qu'il 
tUiit encore au milieu des indigents de l'hospice. 



266 HISTOIRE DE ItlCÈTRE 

gauche, la porte de la /" section. La disposition de ces vieux bâtiments 
n'a rien qui mérite d'être relevé particulièrement. 

En entrant dans la l" section on trouve à gauche la salle Philippe 
Pinel (26 lits) où. sont placés les malades les plus tranquilles et les plus 
âgés ; en face, le réfectoire. 

Au fond de la cour est situé le pavillon Berthier, comprenant au 
rez-de-chaussée la salle de bains et d'hydrothérapie (8 baignoires 
et un appareil à douches); au premier un dortoir de 13 lits, faisant 
suite au bâtiment des infirmiers, au rez-de-chaussée, la salle Parizet 
(infirmerie, 20 lits), \^ salle Hébreard (infirmerie, 20 lits), au premier, la 
salle Berlliier (valides, 40 lits), au second, la salle Félix Voisin (valides, 
40 lits). 

Entre les salles Berthier et Hébreard, aurez-de-chaussée, se trouve 
le couloir qui donne accès au quartier des agités de la section, dit 
quartier des Colonnes. A droite de la cour se trouvent dix cellules ou 
/og'es destinées à renfermer, la nuit, les malades agités qui habitent ce 
quartier, un pavillon contenant 8 lits et au-dessus des cellules, un 
dortoir de 25 lits. A gauche, 10 cellules semblables, un pavillon con- 
tenant 4 lits, et au premier un dortoir de 25 lits. Le réfectoire et le 
chauffoir ferment la section du côié du Grand-Puits. Au fond d'une 
cour parallèle à celle des colonnes se trouvent la. salle des Concerts et la 
Bibliothèque (200 vol.). 

La section renferme : 16.ï aliénés. 

— (16 épileptiques. 

Total . . -237 à la date du 1" juillet 1889. 

Le médecin en chef de cette section est M. le docteur Charpentier. 

{ 1 interne titulaire en médecine. 
1° médical <. I interne provisoire. 

( 1 interne en pharmacie. 

1 surveillant. 
[ 1 sous-surveillant. 
l 1 sous-surveillante (lingerie et inlir- 
2° hospitalier . merie). 

1 suppléant (portier des loges). 
26 intirmiers. 
1 inlirmière. 

La 5' division 2*^ section est divisée en deux parties complètement 



Personnel 



lllSTdlRK DE lîlCÉTIiE 2f)7 

séparées. La 1" à droite du cheiniii qui mène aux diverses sections est 
fermée par un mur assez haut, à droite et à gauche duquel se trouvent 
rangées symétriquement dix cellules. à l'extrémité desquelles se trouve 
un pavillon. Au fond,une grille sépare la cour des Colonnes de la 2" sec 
tion, du talus qui mène h la sûreté. Le quartier des Colonnes renferme 
comme la 1" section les malades agités. Une cellule est capitonnée et 
sert, en cas de besoin, aux aliénés atteints de délirium tremens, de ma- 
nie aiguë, d'idées de suicide, etc. Dans le pavillon à droite, en entrant, 
se trouve au rez-de-chaussée le lavabo, au l"- un dortoir de 3 lits, ré- 
servé aux infirmiers ; au rez-de-chaussée du 2° pavillon, le cha'uffoir 
au h', un dortoir de 5 lits dont un d'infirmier. A gauche, au rez-de- 
chaussée du 1" pavillon, Vinflnnerie des Colonnes (3 lits), au 1'- un 
dortoir (5 lits), au bout, le réfectoire, au-dessus un dortoir (4 lits dont 
un d'infirmier). 

La deuxième partie de la section forme un quadrilatère, au centre 
duquel se trouve une cour, dite cour de rOuesl. A gauche, le bâtiment 
principal appelé bâtiment Pussi.i, contient : 

Au rez-de-chaussée. Salle d'infirmerie : Marré (20 lits). Paralyti- 
ques et gâteux; ArcliambauU (20 Wts), salle d'admission. 

Au ^'- étage. Salle d'infirmerie : Cabanis (40 lits). 

Au 2' étage. Salle de valides : Esquirol (60 lits). 

Au 3' étage. Salle de valides : J.-P. Falrct (40 lits). 

A l'extrémité du bâtiment Pussia se trouve la salle des bains et 
d'hydrothérapie (6 baignoires, 1 pour bains sulfureux, 1 appareil à 
douches). 

En face de l'entrée de la section : le pavillon de l'Ouest, ancienne 
sûreté, autrefois la Fosse aux Lions, actuellement appelé pavillon 
Lelut, renferme au rez-de-chaussée le réfectoire et l'office, au l" la salle 
Lelut (28 lits), au 2° le dortoir des infirmiers et des veilleurs (10 lits). 

A droite, en entrant dans la section, un bâtiment bas contient la 
salle d'Etude ei\^ salle de la bibliothèque (200 volumes) dont les murs 
sont ornés de plans, de gravures et de dessins; à cùté, le chauffoir et 
Vatelier du barbier où, deux fois par semaine, on rase les malades. 
Tous les jours, a lieu la coupe des cheveux, selon les besoins. 

La section renferme ■ d.ï4 aliénés. 

— 8.3 épileptiques. 

''°'3' • • . . 2:)7 ,i la date du l"'' juillet I8S9. 



208 HISTOIRE DK BICÊTRE 

Le médecin en chei de la seclion est M. le docteur Deny. 

1 1 interne titulaire en médecine. 
1" médical i interne provisoire. 

' 1 interne en pharmacie. 
1 surveillant. 
Personnel / \ * sous-surveillant. 



l sous-surveillante (lingerie et in- 
2" hospitalier i lirmerie\ 

/ 1 suppléant. 
(27 infirmiers. 
i I 1 infirmière. 

La 0'^ division 3° section, spécialement réservée aux épilepti- 
ques adultes, occupe un pavillon de l'ancienne prison, dit pavillon 
de la Force. Au rez-de-chaussée : Bureau du surv'eillant (à droite en 
entrant) ; lavabo (au fond) ; cliaaffoir (à gauche) ; salle de réunion (à 
gauche au fond). 

Dans une cour située en contre-bas de la première section et 
séparée par une grille de la cour de l'église, se trouve le réfectoire. 

La section renferme 72 épileptiques non aliénés. 

— 81 épileptiques aliénés. 

Total .... Tjiâ à la date du I"-' juillet 1889. 

Le médecin en chef de la section est M. le docteur Féré. 

\ I interne titulaire en médecine. 



1° médical s 1 interne provisoire. 

f i interne en pUarma 



pharmacie. 



I surveillant. 
Personnel l i sous-survcillant. 



2° hospitalier 



1 sous-surveillante (lingerie et infir- 
merie"!, 
fl'.t infirmiers, 
1 infirmière. 



Les aliénés se lèvent, dans cliaque section, à quatre heures et demie 
du matin en été, à cinq heures et demie en hiver. Il leur est laissé une 
demi-heure pour s'habiller et faire leur toilette. Les repas ont lieu, le 
premier, le matin à 6 heures; le deuxième, à 10 heures pour les infir- 
meries, à 11 heures pour les valides; le troisième à 4 heures du soir 
pour les infirmeries, à 5 heures pour les valides. 



CHAPITRE XI 

La Sûreté 



Suivons le chemin qui passe derrière la loge du portier de la 
cinquième division, laissons à notre droite le musée aualomo-patlw- 
loyic/ue, franchissons une porte encore, et nous nous trouvons devant 
une immense rotonde, entourée d'un mur élevé. C'est la Sûreté de 
Bicètre. 

Lieu triste et lamentable, enceinte où jamais n'entrent de rayons 
de soleil. C'est l'endroit où sont placés les aliénés pour crime de droit 
commun, ceux qui sont atteints de manie homicide, de pyroraanie, etc. 
Autrefois reléguée dans un angle des constructions de la deuxième 
division, la Sûreté était bâtie sur un escarpement du sol. On y montai! 
comme à un château fort. Les cellules recevaient l'air et la lumière de 
deux côtés, par des fenêtres donnant sur la cour et par des portes 
percées à claire-voie le long d'un corridor qui menait au préau où les 
malades se promenaient. Au milieu de ce préau se trouvait un monticule 
déterre, du haut duquel ils pouvaient contempler Paris. Aujourd'hui, 
sous un prétexte d'amélioration, afin d'éviter toute tentative d'évasion 
et pour que la surveillance soit plus constante et plus facile, on a 
relégué les fous furieux dans une quasi-prison et le nom de la 
Sûreté a. remplacé celui de Fosse aux Lions. 

Vingt-quatre cellules séparées de la salle centrale où se trouvent 
les gardiens, par des grilles aux énormes barreaux de fer, s'ouvrent en 
cercle sur un préau recevant, d'en haut seulement, par un vasistas, le 
jour nécessaire. Les cellules ont une fenêtre grillée donnant sur un 
chemin de ronde, où lorsque le temps est beau, l'on conduit les moins 
agités. Hélas, ils ne peuvent apercevoir qu'un mince coin de ciel, ils 
n'ont même pas la jouissance d'un jardin, car dans cet espace resserré 



270 HISTOIRE DE BICÊTRE 

entre deux murs, les gazons se dessèchent et les fleurs se fanent 
rapidement. 

Dix hommes veillent sur ces aliénés. La nuit chaque malade est 
enfermé séparément dans sa cellule, dont la porte à claire-voie permet 
aux veilleurs de voir ce qui se passe à l'intérieur et d'empêcher, ce 
qui est moins rare qu'on ne le pense, les tentatives d'évasion et de 
suicide. 

Dans tous les établissements (1), ces malheureux auxquels on ne peut 
confier des outils, et qu'on ne saurait laisser en liberté, restent oisifs 
A Bicêtre, la sollicitude de l'administration a su trouver un travail 
salutaire pour ces aliénés : on leur donne à tresser des couronnes pour 
les distributions de prix. Malheureusement, il y a dans ce genre de 
travail, une morte saison. 

En 1872, l'administration tenta de remplacer ce travail par la con- 
fection des filets dont la fabrication n'exige qu'un bâtonnet et du fil. 
Mais, le 10 septembre, un aliéné réussit, au moyen du bâtonnet et 
d'une corde faite avec le fil rais à sa disposition, à faire, sur les bar- 
reaux de sa cellule, une pression telle, qu'il put s'évader; c'était un 
individu inculpé de vol. On augmenta les précautions sans rien changer 
au travail ; mais elles n'empêchèrent pas qu'un autre aliéné, prévenu 
d'assassinat sur son chef d'atelier, s'évadât à son tour par le même 
moyen, le 7 octobre suivant. Ce fut alors seulement que le directeur 
dut interrompre la fabrication des filets. 

Depuis cette époque, l'industrie des couronnes est la seule qui soit 
exercée à la Sûreté. 

Jeunes lycéens, fraîches jeunes filles qui allez recevoir dans ces 
jours de fête les prix décernés à l'excellence, à l'intelligence, au travail, 
vous n'avez jamais songé certainement que ceux qui avaient tressé vos 
couronnes étaient des malheureux privés de raison, et qui vivaient, 
isolés du monde, dans ces grandes cages de fer de la Sûreté de 
Bicêtre. 

Les malades font trois repas par jour. A 6 heures du matin, la 
soupe ; à 11 lieures, la soupe, le bœuf accommodé très souvent ; à 



i. Rapport de M. le Directeur ijcnéral de l'Assistance pid>lique, io décembre 1872, pages 9 
et suivantes. 



HISTOIRE UE BICÊTRK 271 

5 heures du soir, deux plats de légumes. Il leur est alloué à chaque 
repas 1 1 centilitres de vin. 

Il y a,àla Sûreté, trente-quatre places, dix-sept seulement sontoccu- 
pées aujourd'hui. Les médecins aliénistes de Bicètre n'aiment guère, et 
ils ont raison, placer les aliénésàla Sûreté. Il faut vraimeutdes cas tout 
à fait exceptionnels pour qu'ils conservent leurs pensionnaires en 
ce lieu. 

Certes, il y a une différence énorme entre la Sûreté actuelle et ces 
loges infectes et sales, où jadis étaient enchaînés les furieux. Les 
gardiens qui les surveillent ne sont plus armés de gourdins ni de nerfs 
de l)œuf, et le chien de garde qui veille à la porte d'entrée ne ressemble 
nullement à ces terribles bouledogues dont ils se faisaient précéder 
pour entrer dans les cellules. 

Cependant nous regrettons avec l'auteur des Organes de Paris (1) 
que la société actuelle n'ait rien de mieux trouvé encore que la Sûreté 
de Bicètre, pour enfermer ces malheureux qui ne peuvent rester en 
prison puisqu'ils sont fous, qu'on ne peut garder dans un asile puisqu'ils 
sont criminels. 

1. Max. Ducamp. — Paris, ses fonctions, ses organes, sa vie, tome IV. — Baurnevillo. 
Rapport sur ilivrrs travaux complémentaires de restauration à exécuter au quartier de la 
Sûreti' à l'Hospice de Uicêtre. Co rapport renferme une description très minutieuse du 
([uartier de la Sûreté avec une notice liistorique. Conseil municipal IH"8 ; 27 avril. 



CHAPITRE XII. 

Les enfants idiots et épilcpliqucs. — [Leur transfert à Bicêtre en 1838. — Edouard 
Seguin, instituteur des enfants. —Mauvaise organisation du service. — Desiderata de 
M. Uavenne et du docteur Delasiauve. — Anciinne section. — Rapports du docteur 
Bournevillo sur la création d'une section d'enfants épileptiques et idiots. — Créa- 
tion des ateliers. — l.a nouvelle section des enfants. 



L'assistance des enfants idiots et épileptiques fut longtemps bornée 
cà des soins matériels. Relégués dans un coin obscur des établissements 
où ils étaient recueillis, considérés à peine comme des êtres humains, 
ils étaient abandonnés à eux-mêmes, livrés à leurs funestes habitudes, 
à tous leurs mauvais instincts. 

Les essais tentés par Itard (1801), par Belliomme, par Félix Voisin, 
ne produisirent d'abord que de faibles résultats (1). Deux médecins de 
cœur et de talent, les D" Ferrus à Bicêtre, Falret à la Salpê- 
trière, appelèrent, en créant des écoles d'idiots, l'attention publique 
sur ces êtres « si dignes de pitié, dont les droits k l'intérêt des 
hommes étaient d'autant plus réels qu'ils avaient été plus disgraciés de 
la nature. Ils montrèrent, dit M. Davenne (2), que la société a aussi 
des devoirs à remplir envers ces infortunés, et qu'elle devait les faire 
participer au soulagement, aux bienfaits qu'elle accorde à toutes les 
souffrances, à toutes les infirmités humaines. Ils mirent en lumière ce 
lait important et jusqu'alors à peu près méconnu, à savoir que l'idiotie 
a ses degrés; que ceux qui en sont atteints ne sont pas tous également 
déshérités ; que la plupart d'entre eux sont susceptibles d'une certaine 
culture intellectuelle, et que, parmi les plus arriérés même, il existe 

1 . D"- Bourneville. — Dhioiirs à la ilblribudon des jirix des enfants idiots et épileptiques 
de liicèlie, le 23 août 1887 [Propres moiical du 3 septembre 1887). 

i. Davenne. — Rapport au j^ré/'et de la Svim; sur le service des aliènes. Paris 1832, 
chap. IV, p. 61. 



274 HISTOIRE DE BICÈTRE 

encore certaines facultés dont on peut tenter le développement avec 
quelque espérance de succès. » 

Considérés d'abord comme de simples infirmes, les enfants idiots 
et épileptiques avaient été placés à l'hospice des Incurables. Le 
Ministre de l'Intérieur ayant décidé que la loi de 1838 leur était appli- 
cable, le Conseil général des Hospices les fit alors transférer à Bicêtre. 
Un instituteur fut chargé de leur éducation morale. Cet instituteur fut 
Edouard Seguin. 

Maître auxiliaire aux Soui-ds-Muets, sous Itard, après un essai 
d'un an aux Incurables, M. Seguin, connu d'ailleurs par quelques publi- 
cations ingénieuses, fut appelé en 1842 (9 novembre), à diriger la classe 
des enfants idiots et épileptiques de Bicêtre, à la suite d'un rapport 
d'Orfila au Conseil des Hospices. Placé malheureusement entre des 
rivalités acharnées et au milieu d'impossibilités detoates sortes, il fut 
obligé, àla suite de dénonciations infâmes, de donner sa démission (1) 
le 21 décembre 1843. Grâce à un long contact, à une action de tous les 
instants, initié profondément à la connaissance des idiots, de leurs 
mœurs, de leurs habitudes, de leurs tendances, de leurs besoins, de 
leurs affinités, de leurs résistances, M. Seguin devait plus tard, dans 
un remarquable traité, consigner le fruit de ses observations et faire 
jaillir, dans une peinture animée, un ensemble des règles, un code com- 
plet où tout est prévu, précisé, circonstancié : développement des forces, 
régularisation des mouvements, éducation des sens, accroissement des 
sphères intellectuelles et artistiques, stiniulation des tendances morales 
et affectives, répression des instincts, choix et diversité des procédés, 
qualités du maître, caractère de sa mission, tous les autres aspects, 
enfin, que ce sujet comporte et rend nécessaires (2). 

On ne peut malheureusement pas apprécier la portée d'un enseigne- 
ment dirigé sur de telles bases, et quel profit en eût trouvé notre éta- 
blissement puisque des motifs qu'il ne nous appartient pas d'ap- 
profondir motivèrent la retraite prématurée de ce professeur de 
génie. 

1. D"^ BourneviUe. — Discours déjà cité, 

■2. Delasiauve. — Des principes qui doivent présider à l'éducation des idiots. Paris 18n9, 
p. 12, 



IlISTdlHK DE CICÊTHE 27;) 

Seguin parti, il semble que l'Administration se soit désintéressée 
complètement de l'œuvre de régénération qu'elle avait entreprise. 
Malgré les réclamations successives des divers chefs de service, 
malgré les rapports de M. Davenne, directeur de l'Assistance publique, 
qui, dès 1852, signalait la mauvaise organisation du service « où les 
enfants vivaient confondus avec ceux qui étaient près d'atteindre l'âge 
adulte », ces jeunes malades restèrent placés dans deslocaux impropres 
à leur destination, insuffisants pour leur population, et dans des condi- 
tions déplorables au point de vue de l'hj'giène. 

«Un seul instituteur pour un chiffre moyen de 110 enfants n'avait d'autres 
auxiliaires qu'un certain nombre de moniteurs choisis parmi les malades, 
péniblement façonnés à leur rôle et disparaissant souvent à l'heure où leur con- 
cours fructifierait. Impossible — écrivait M. le D-- Delasiauve, dans un remar- 
quable rapport publié en 1859, impossible d'ailleurs, dans une enceinte unique, 
d'organiser les divisions convenables et de les soumettre à un fonctionnement 
profitable et régulier. L'incorrigibilité de la plupart des idiots y mettrait obs- 
tacle, sans compter même l'antagonisme des occupations, force est, en efTet, 
d'éloigner de la classe tous ceux susceptibles d'y porter le désordre par leur 
turbulence ou leurs cris. Beaucoup d'idiots demeurent ainsi livrés à l'abandon, 
vaguant dans les cours ou encombrant les salles au préjudice de la salubrité 
générale. L'enseignement lui-même n'est guère efficace que pour une moitié des 
individus, pour les épileptiques plus ou moins lucides, quelques sujets arriérés 
ou demi-imbéciles. Quant à la catégorie inférieure, les résultats ne compensent 
pas les soins imposés >> (1). 

Après avoir démontré qu'il serait nécessaire d'exercer les enfants à 
des ouvrages manuels (menuiserie, cordonnerie, occupations a^-ri- 
coles, etc.), qu'il faudrait ménager des localités pour leur apprendre à 
se vêtir, à se laver le visage, les mains et les pieds, à se peigner les 
cheveux, se nettoyer les dents et les ongles, ajuster leur costume, etc.; 
qu'il serait utile enfin, de solliciter d'eux une participation quelconque 
à certaines fonctions domestiques, M. Delasiauve ajoutait que ce serait 
une excellente pi'éparaLion pour des études d'un autre ordre, au premier 
rang desquelles se placent les moyens gymnastiques. 

— « Sans sortir des exercices d'adoption vulgaire, écrivait-il, et pour ne citer 
que les nombreuses poses auxquelles il est possible de plier le corps et les mem- 

). D' Delasiauve, déikcHé. — KovivneviUe. — Rechercher clini'jues et thcrapeuliquet, sur 
l'épilepsie, l'hystérie et l'idiotie. Année 1880, p. v, v;, viii. 



27t) HISTOIRE DE BICÈTRE 

bres, la marche, la course, le saut, les évolutions avec ou sans balancier, la 
montée .ou la descente des escaliers, échelles ou escarpements, le soulèvement 
des poids, la danse, l'escrime, les tirs au fusil et à l'arc, la balançoire, les barres, 
le ballon, le tonneau, le palet, la toupie, les boules, les quilles, les osselets, 
combien de ressources immédiates à l'insti-ucteur pour agir sur la constitution, 
répulariser les aptitudes, amender les infirmités et les tendances vicieuses, pro- 
curer l'animation, stimulerla volonté, remédier au défaut d'agilité et de grâce, 
en un mot pour récréer chez des êtres à l'état de mutilation ou d'ébauche, une 
sorte d'existence matérielle et morale ! L'essentiel est d'en faire une application 
méthodique et de ne pas se décourager d'une fructilication tardive >^ (1). 

Malheureusement, il ne fut pas donné suite aux vœux émis parce 
praticien et par ses successeurs. Plus heureux que ses confrères, M. le 
D' Bourneville, nommé par concours médecin en chef de la 3" section 
des aliénés^ en 1879, devait^, grâce à son influence au Conseil muni- 
cipal et au Conseil général, arriver à convaincre ces assemblées 
de l'urgence d'améliorer la situation des idiots de Bicêtre. Dès 1S78, 
avant sa nomination, dans un rapport au Conseil municipal, au nom 
de la Commission d'Assistance publique, le D' Bourneville disait (2) : 

Il reste encore beaucoup à faire, à Bicétre, mais, parmi les travaux d'une 
urgence extrême, nous mentionnerons la Construclioii d'un quartier xpccial pour 
les enfanln idiots et épileptiques. A ce sujet, nous devons entrer dans quelques 
développements. 

La classe et le dortoir des enfants qui vont à l'école sont en assez bon étal, mais 
beaucoup trop petits pour le nombre des enfants qui y sont accumulés, en viola- 
tion de toutes les régies de l'iiygiéne. L'infirmerie et le dortoir des enfants les 
plus dégradés sont dans une situation absolument indescriptible. Nous avons vu 
cette année, une partie de cette section qui, en raison de sa position écartée, 
nous avait échappé l'an dernier et qui exige impérieusement que nous agissions 
sans retard: c'est une salle servant de refuge, pendant le jour, aux enfants 
idiots gâteux et, de plus, de parloir d'enfants les jours de visite. C'est dans ce 
local qui mesure 6 m. (iO c. de longueur, 3 m. 30 c. de largeur et 3 mètres de 
hauteur, soit 109 mètres cubes, et rjui est situé sur un ancien puits abandon né dont 
l'orifice est couvert d'un plancher, que se réunissent chaque jour cinquante 
ENFANTS, et c'est là que leurs parents viennent les voir ! Tous les membres de 
votre 3" Commission, présents à la visite, ont été péniblement impressionnés, par 
ce spectacle et nous ont chargé de vous signaler énergiquement une situation 
aussi barbare. 

Voilà pour les eniants. Ce n'est pas tout. Leurs salles, l'école, sont comprises, ce 
qui est mauvais, dans le même bâtiment que les dortoirs, les réfectoires, etc., 
des adultes. Ceux-ci ne sont pas mieux partagés ; et l'un de leurs dortoirs devrait 

1. D' Delasiauve. — Mémoire déjà cité, p. 39. 

2. D' Bourneville. — Rapport au Conseil municipal. — 1878. 



HISTOIRE DE BIGÈTIU', 27!J 

être supprimé. Ajoutons enfin que, malgré l'entassemont des malades épilep- 
tiques. il en est un certain nombre qui sont disséminés dans les deux autres 
sections. 

Pour remédier à un état de clioses aussi affligeant, votre Commission pense, 
comme l'an dernier, qu'il faudrait édifier une section pour les enfants, sur le 
terrain libre, contigu aux gymnases couvert et à plein champ. L'espace est tel 
qu'il serait possible d'y mettre des dortoirs, des réfectoires, des salles de réunion 
et une école pour deux cents enfants. La nouvelle section donnerait, d'une part, 
sur le gymnase découvert qui est très vaste; d'autre part, elle dominerait là 
vallée de la Biévre et Laisserait voir toute la rive gauche de Paris. 

Grâce à cette réforme, les salles occupées actuellement par les enfants, dans 
la section commune, deviendraient vacantes, et on arriverait à ce résultat avan- 
tageux que, tout en diminuant le nombre des lits dans les dortoirs actuels des 
adultes, il resterait des lits où l'on pourrait transporter les quatre-vingt-un épi- 
leptiques qui se trouvent dans la 1" et dans la 2" section, lesquelles auraient des 
lits rendus à l'usage des aliénés. 

Cette section, en effet, comprenait alors : /" des épileptiques et des 
hystériques adultes; 2" des enfants épileptifjnes ou hystériques; > des 
enfants idiots, itnbéciles ou arriérés. — Elle se composait d'un bâtiment 
principal, de construction ancienne, qui faisait autrefois partie de la 
prison (Pavillon de la Force), comprenant une partie centrale et un 
pavillon à chaque extrémité. Ces locaux sont occupés aujourd'hui par 
le service des épileptiques adultes de M. le D' Féré. 

Au rez-de-chaussée se trouvait le cabinet du surveillant, le réfec- 
toire des serviteurs, les lavabos des enfants, un dortoir de 32 lits et le 
chauffoir. C'était dans ce chauffoir, salle basse et longue, que se trou- 
vaient accumulés, à certaines heures du jour, et, quand le temps était 
mauvais, presque toute la journée, 100 à 125 malades épileptiques, 
plus ou moins violents. 11 en résultait des querelles incessantes abou- 
tissant presque toujours à des rixes, quelquefois sanglantes. Au pre- 
mier étage était situé, un dortoir d'enfants valides et l'infirmerie; 
au second, la bibliothèque et l'infirmerie des adultes ; aux troisième et 
quatrième, les dortoirs d'adultes et d'enfants valides et des infirmeries. 
Le second bâtiment, perpendiculaire au pavillon ouest du bâtiment prin- 
cipal, communiquait avec lui au premier étage. Le rez-de-chaussée 
était affecté à l'école, au cabinet de l'instituteur, au réfectoire des 
enfants. L'étage unique servait de dortoir aux enfants fréquentant 
l'école. Enfin, à l'angle formé par les deux bâtiments, l'Administration 
avait construit en 1873, le pavillon des bains qui existe encore et sert 



280 HISTOIRE DE UICÉTRE 

actuellement à la section des épileptiqiies. Jusqu'à cette époque, il n'y 
avait eu dans le service que deux baignoires fixes, placées dans les 
offices des réfectoires. 

Accumulés ainsi, en violation de toutes les règles de l'hygiène, les 
enfants se trouvaient mêlés, pour ainsi dire, avec les adultes, et cette 
promiscuité nécessitait une surveillance incessante. 

Le Conseil municipal appela sérieusement l'attention de l'Adminis- 
tration sur cette situation déplorable. Le 2 décembre 1879, M. Michel 
Moring, directeur de l'Assistance publique, reconnaissait, dans son 
Rapport sur le service des aliénés, l'utilité de la création d'une section 
nouvelle. Le Conseil de surveillance de l'Administration en adopta le 
projet le IS mars 1880. Le 13 avril suivant, M. Herold, préfet de la 
Seine^ introduisit l'affaire au Conseil municipal. 

Plusieurs membres du Conseil général de la Seine, dit-il, visitant l'asile des 
aliénés de l'hospice de Bicêtre, se sont émus de la mauvaise organisation du 
service des enfants idiots et épileptiques et de l'état de délabrement des bâti- 
ments. Pour remédier à cet état de choses, le Directeur de l'Assistance publique 
a fait dresser un projet de construction d'un b;Uiment spécial pour la section 
des enfants idiots et épileptiques. 

Actuellement, le service des enfants idiots ne forme pas une section à part; il 
se trouve, pour ainsi dire, englobé dans la section des épileptiques adultes; les 
localités occupées par les enfants 'sont éparses; les services généraux, tels que 
classes, réfectoires, offices, bains, lavabos, magasins, etc., sont mal répartis 
pour les besoins du service; l'éclairage est insuffisant dans la classe et le réfec- 
toire; enfin, ces localités, mal aérées, sont humides, froides et malsaines. 

Les dorloii's offrenl des inconvinienls encore plus grands; des enfants, dont 
l'âge varie et dont l'afTection difTère, y sonf confondus dans une promiscuité dan- 
gereuse Qu'o:< NE s.vuRAiT TOLÉRER PLUS LONGTEMPS. Une infirmerie spéciale manque 
également. 

Le personnel servant, attaché au service des enfants, est défectueux. Ce sont 
généralement des serviteurs de second ordrequi apportent tout leur bon vouloir 
à leurs fonctions, mais qui, par nature, sontpeu aptes aux soins multiples de 
propreté que réclament les jeunes malades ; ils n'ont pas ce dévouement chari- 
table que les femmes possèdent à un si haut degré. 

L'Administration a donc i)0ur devoir de porter remède à un état de choses qui 
compromet le bien-être de toute une population si intéressante par ses 
souffrances, par ses misères et par son âge. Il importe, enfin, de multiplier 
autour de ces enfants les moyens d'instruction et d'éducation, aiin d'éveiller et 
de développer leur intelligence, tout en améliorant leur état physique 

Le bâtiment qu'il s'agirait de construire contiendrait Kit) lits d'enfants de 
4 à 17 ans, 16 lits d'infirmerie et 8 lits pour les chambres d'isolement. .Vctuelle- 
ment, la population n'est que de 125 en'ants. L'exécution de ce projet permet- 



trait donc d'aus^MnentcT de 33 le nombre des lits et de diminuer d'autant le chidVe 
des transferts en province. 

Les enfants s..raient classés en deux grandes caté,i<ories : la division des grands 
(13 à 18 ans] et la division des petits (2 à 13 ans). 80 lits seraient aflectés à cha- 
cune de ces catégories. L'inlinnerie serait commune ; chaque division compren- 
drait deux catégories : celle des valides et celle des gâteux, et se subdiviseraU 
en outre en un certain nombre de groupes correspondant à des séries d'à-es'et à 
des catégories d'infirmités. " 

Le bâtiment projeté aurait un rez-de-chaussée et trois étages, sa longueur 
serait d environ 80 mètres. La partie centrale formerait pavillon en saillie sur les 
deux ailes. 

Les services généraux, cabinets de la surveillante, de l'instituteur, biblioliiènue 
réfectoires, bains, lavabos, offices, chambres de débarras, infirmerie lin-erie' 
vestiaire, dortoirs des infirmières, chambres d'isolement, dortoirs des 'veilleuses 
et autres serviteurs, etc., etc., occuperaient, aux différents étages, le pavillon 
central du bâtiment dont les ailes seraient affectées aux dortoirs des enflints Le 
rez-de-chaussee, divisé en 4 dortoirs, recevrait 40 lits. La disposition serait la 
même aux trois étages. ' 

Les 40 lits placés au rez-de-chaussée seraient destinés aux enfants infirmes 
pour lesquels 1 ascension d'un escali,.r constitue un danger. Les 40 lits dû 
troisième étage ne seraient utilisés qu'en cas de complète occupation des étages 
inférieurs et au fur st â mesure des besoins du service ^ 

Des cabinets d'aisance et des lavabos seraient instaïlé-s à tous les éta-es F„ 
outre de ce bâtiment principal, le projet comprend la conslrucùon, .nr fnu^ 
emplacement, a drcnle du gumnase actuel, d'un grand a/^ndeSoù mètres .unev/lcl-h 
o^sera>ent,nUaleesqu^ 
laMnes, etc. Cet abri serait rattaché au bâtiment principal par une galerie vitrée.' 

Ce premier projet, confié par la commission du Conseil à M. Bour- 
neville fut reconnu défectueux et insuffisant, M. Bourneville. qui était 
devenu meMecm de la section à la fin de 1879, comme nous l'avons 
dit, se rendant chaque jour un compte exact des conditions que devait 
rempLr une section consacrée à des enfants infirmes, paralytiques, 
epileptiques, conçut un projet complet destiné à satisfaire autant que 
possible à tous les besoins. Il demanda à M. Quentin, qui y consentit, 
de 1 autoriser à le soumettre à MM. Imard, inspecteur de l'Assistance 
publique; Ventujol, directeur de Bicôtre et Gallois, architecte. Ce 
projet reposait sur ce principe : faire des services généraux (ateliers, 
ecoles.re octoires), suffisamment spacieux pour qu'ils puissent suffire à 
une population non plus de 200 enfants mais de 400 ; les construire 
de suite, ainsi que des dortoirs pour 200 entants au moins; réserver 
1 espace pour la construction de nouveaux pavillons au fur et à mesure 



?,r, 



282 HISTOIRE DE HICÉTRE 

des demandes. La réunion eut lieu le 8 juin 1882. Le projet de 
M. Bournevillefut reconnu tout à fait préférable à l'ancien. 

11 fut décidé, en outre, que les ateliers feraient l'objet d'un projet 
spécial qui serait soumis, à bref délai, au Conseil municipal, et que 
M. Imard, rédigerait le programme détaillé à soumettre à l'Admi- 
nistration suivant les données que M. Bourneville avait développées. 
M. le directeur de l'Assistance publique adopta cette double proposi- 
tion. M. Gallois prépara le projet des ateliers, qui fut soumis au Conseil 
de surveillance dans sa séance du 3 août 1882. Le Conseil de sur- 
veillance l'adopta après avoir, toutefois, pris connaissance du plan gé- 
néral schématique de la future section et en avoir accepté les disposi- 
tions dans leur ensemble. 

L'affaire fut introduite au Conseil municipal le 7 août 1882, le rap- 
port fut fait par M. Bourneville le 9 aoiit. M. Floquet, alors préfet de la 
Seine, donna les ordres pour que les formalités administratives fussent 
rapidement remplies. L'adjudication eut lieu le 21 septembre. L'arrêté 
préfectoral acceptant l'adjudication fut signé le 29 du même mois, 
les travaux commencèrent dans la seconde quinzaine d'octobre de la 
même année et furent achevés en août 1883. 

Les plans et devis du projet complet furent terminés le 22 novembre. 
La présentation au Conseil de surveillance fut retardée par suite de ce 
fait qu'une partie du terrain était comprise dans la zone militaire. Une 
fois cette difficulté aplanie, M. Quentin remit le dossier au Conseil de 
surveillance dont l'avis bien que favorable, en principe, aboutissait à 
un ajournement indéfini car il ne comportait aucune affectation de 
crédit. M. Bourneville insista auprès de M. le Préfet de la Seine, 
pour qu'il fasse remplir avec promptitude toutes les formalités. Peu 
à peu les bâtiments s'élevèrent. L'œuvre est à peu près terminée au- 
jourd'hui (1). 

Nous allons maintenant examiner en détail cette section qui est 

l'une des plus grandes attractions des visiteurs de Bicêtre, l'un des 

côtés les plus instructifs et les plus curieux de ce vaste établissement. 

Le terrain sur lequel est construit le quartier pour les enfants idiots 

1. L'histori(nie de la section des enfants a été entièrement écrit d'après les docu- 
ments que M. Bourneville a bien voulu nous communiquer. 



iiiskiihe DR U1C.ÈTRI-: 283 

et épileptiqaes, est situe à l'angle sud-ouest de l'iiospice. 11 est 
en coteau et domine la vallée de la Bièvre et la coiuuiune de Gentilly. 
La vue s'étend sur la plus grande partie de la rive gauche de Paris. 
La pente est assez prononcée en deux sens. On y pénètre par une allée 
longeant à gauche le parloir pour les familles des enfants, adossé à 
une dépendance de la 2« section et à droite, le quartier des 
colonnes de la môme section. Dans la première cour où est installé le 
gymnase découvert, on trouve l'aies ateliers qui sont aujourd'hui au 
nombre de sept : cordonnerie, couture, menuiserie, serrurerie, van- 
nerie et rempaillage, brosserie et imprimerie, 2" le gymnase couvert. 

(^ette cour est limitée à l'est, par celle de la 2" section, à l'ouest 
parles réfectoires des enfants. 

Dans la seconde cour, se trouve l'école qui comprend deux grandes 
divisions. La première pour les enfants épileptiques, imbéciles, 
arriérés; la seconde pour les idiots valides, gâteux ou non. 

La première division comprend quatre classes séparées par des cloi- 
sons mobiles qui permettent le classement varial)le des enfants par classes. 
A la grande école sont annexés : une salle pour le dépôt des objets ou 
instruments servant, soit au professeur de chant, soit au maître d'es- 
crime et un musée scolaire où l'on dépose tous les objets d'enseigne- 
ment, de la grande et de la petite école. 

ha petite école est divisée en une série de classes pour les leçons de 
choses, la lecture; les jeux destinés à exercer les mains et les yeux, — 
la gymnastique Pichery, si utile pour apprendre aux enfants à se servir 
de leurs mciins, à exécuter une série de mouvements élémen- 
taires, etc. 

Entre la petite école et le réfectoire, est installé le service de pro- 
preté où l'on traite le gâtisme et où l'on apprend aux enfants à se laver 
la figure et les mains. — Entre la grande école et le réfectoire des 
grands, se suivent le service des bains et le service hydrothérapique. 

Ces quatre services circonscrivent une cour où sont placés des 
cabinets d'aisances kYsing[a.ise, ([ïs])Osés de manière à faciliter le plus 
possible la surveillance. 

Le gymnase et les ateliers, d'une part ; — les réfectoires, les classes, 
les bains et le service de propreté, d'une autre part, constituent l'en- 
semble des services de jour. 



284 iiisToiuF. nE iiic?VrRE 

Le service de niiil coraçrendles hmipaviUons pour dortoirs. Ch.s.i[ne 
pavillon se compose seulement d'un rez-de-chaussée renfermant deux 
salles de 20 lits. Les lits, rangés à gauche et à droite de la salle, sont 
séparés par autant de fenêtres ; les trumeaux correspondant aux lits 
ont au moins 1 mètre, la largeur des dortoirs n'est pas moindre de 
7 mètres. Au centre du pavillon on a réuni : les lavabos, à cuvettes dis- 
tinctes et à bascule, avec armoire treillagée à claire-voie et tiroirs 
pour les serviettes, les peignes et les brosses ; les cabinets d'aisances 
avec deux sièges séparés et une chambre de débarras. 

En descendant, on arrive au bâtiment des gâteux, qui contient 
48 lits, en deux salles. Le cube d'air de chaque lit est de 53 mètres. 
Chaque lit est séparé de son voisin par une fenêtre. A chaque extrémité 
se trouve un service de propreté, semblable à celui des idiots gâteux 
valides; un cabinet d'aisances, avec siège pour les adultes ; un vidoir. 
Au centre : un cabinet pour la surveillante, un cabinet pour le médecin, 
une pièce de débarras, une salle pour le lever des enfants, un vestibule 
ainsi que l'escalier conduisant au premier étage. L'une des deux salles 
du premier étage est destinée à servir de salle de rechange, de façon 
à ce que les enfants ne séjournent pas plus d'un mois dans la même 
salle. 

Eu arrièredu bâtiment desgâteux setrouventrù///n;)erie, le pavillon 
d'isolement pour les maladies contagieuses , et les cellules. 

Ces quatre derniers pavillons constituent en quelque sorte 
Yhôpital de la section : les écoles, les réfectoires et les ateliers consti- 
tuent le service scolaire et de l'enseignement professionnel. 

Tous les espaces compris entre les bâtiments ont été transformés 
en jardins servant ann leçons de choses : 1'^ jardin des figures géomé- 
triques (arbustes verts taillés en cônes, cubes, etc.) ; 2*^ jardin des 
surfaces (petites pelouses bordées de buis en forme de triangle, de 
carré, etc.); 3° jardin de fleurs; 4° jardin potager avec arbres fruitiers 
5° un verger planté de cerisiers, pruniers, poiriers, pommiers, etc.; 
6° un champ de céréales et de plantes fourragères ; enfin 7'^ un petit 
èois planté d'essences variées s'étend à l'extiémité de la section. 

Tous les bâtiments sont à rez-de-chaussée, sauf celui des gâteux. 
Les constructions sont en fer, briques et tuiles ; les soubassements en 
pierre meulière, séparés des briques par un bandeau de pierres de 



HISTOIRE DE BICÈTUE 287 

taille. Dans toute la section, les cabinets d'aisances sont à l'anglaise, 
cirés, avec fermeture hydraulique, et leur ventilation est activée dans 
le tuyau d'appel par un bec de gaz allumé nuit et jour. Grâce à une 
surveillance active, on parvient à maintenir les cabinets d'aisances 
dans un parfait état de propreté. 

Dans plusieurs des sous-sols qui sont assez élevés en raison de la 
topographie du terrain, on a installé le service du perruquier, les haîjis 
(le pieds, le magasin des chaussures des enfants où on leur apprend à 
les cirer. 

La section des enfants comprend trois groupes (1) : 1" les enfants 
idiots, gâteux, épileptiques ou non, mais invalides -,2° les enfants idiots» 
gâteux ou non gâteux, épileptiques ou non, mais valides :3° les enfants 
propres, valides, imbéciles, arriérés, épileptiques et hystériques ou non. 

Ces enfants sont répartis en deux écoles distinctes. A la. petite école 
tenue par des surveillantes munies de leur diplôme d'institutrice ou 
du brevet de capacité, sont placés les plus jeunes enfants ou les plus 
arriérés qui réclament des soins maternels particuliers. lisse subdi- 
visent en deux catégories. « La première est composée d'enfants gâteux 
invalides dont la plupart sont susceptibles d'amélioration ; l'autre, 
d'enfants tout à fait incurables ou d'enfants atteints d'épilepsie ou 
de méningo-encéphalite^ devenus gâteux sous l'influence des accès 
ou des poussées congestives qui les compliquent. Ces derniers ne sont 
plus que l'objet de soins hygiéniques. « Quant aux premiers, dès qu'il 
sont susceptibles de marcher, ils soat envoyés à la petite école le 
matin, puis toute la journée. 203 enfants y ont été inscrits pendant 
l'année 1888. 

Tous les enfants reçoiv ent des leçons de toilette (lavage de la 
figure, des mains, propreté de la chevelure, etc.) et sont exercés à la 
petite gymnastique (système Pichery). Les appareils se composent : 
1° d'échelles doubles encorde, avec traverses cylindriques en bois; 
2^ de ressorts à boudin double, avec poignée cylindrique. Ces exercices 

i. Toute la dernière partie de ce chapitre est entièrement écrite d'après les notes et 
documouts mis à notre disposition par M. le D"' Bourneville. — Voir pour plus de détails 
les comptes rendus publiés par lui, de IS8() à 188H inclus. (Ot'o/. in -8. —Au Pro(jrrs m''ili- 
C((/, Paris, 14 rue des Carmes). Rerhirc/ies clin'Kjues ft lhrru])ei(tir/ue» sur l'épilepsie, 
l'hystérie et l'idiotie, etc. 



HISTOIRE DE HICÊTRE 



apprennent aux entants à mieux saisir les objets, à opposer leur 

pouce aux autres doigts, etc., à comprendre et à exécuter certains 

mouvements, en avant, en arrière, assis (1), et contribuent à déve- 
lopper leur système musculaire. 





Fia- 



Fi,j. h 




1. On peut se rendre compte des mouvena-iits d'après les figures ci-contre extraites 
dos Comptes renduf. du service des enfants idiots, ilpileptiques et aryit'rcs de Bkélre pendant 
raîint'c 1888. Pages vi, vu, viii, ix. Exercices des échelles : 

.■ (Fifi. a) représente l'enfant en position; après avoir fait marcher l'enfant en avant, 
en arrière l'enfant déploie le corps en avant, appuyé sur la pointe des pieds {Pin. b.) 
et en arrière, appuyé sur les talons. La Fig. c. fait voir l'enfant monté aux échelles et 
déployant le' corps en arrière ; le même exercice se fait en déployant le corps en 
avant. 

" Exercices avec les ressorts.— Sauf l'ascension, les exercices sont les mêmes qu'avec 

les échelles. 

« L'éducation de la main, et partant du sens du toucher, est complétée par les 
exercices des planchettes, des petits cylindres en bois, des sphères en bois du livre des 
étojfcs. 

«Dans le courant de l'année 1888, il a été ajouté deux autres procédés aux précédents . 
Le premier consiste en un cadre de bois de U cent, de large sur 31 cent, de long, dans 
lequel est disposée une série de plaques de 10 cent, sur 0,05, constituées par une 
plaque métallique à grosses saillies, par conséquent très rugueuses, comme une râpe, 
par une autre plaque métallique, avec des saillies moitié plus petites, partant moins 
rugueuses; puis du drap, de la soie, du velours, enfin une plaque de bois lisse... 
Lorsque l'enfant distingue les deux extrêmes, on lui fait toucher les intermédiaires. 
Le second procédé est destiné à leur apprendre la notion des poids au moyen de sphères 
plus ou moins lourdes. » 



iiisToiiiK Di-: liir.HVriiK 



'2H9 



Au réfectoire, les enfants apprennent à se servir de la cuiller de 
la fourchette et du couteau, sous la direction des infirmières qui les 
accompagnent partout, ce En 1888, 45 se servaient de la cuiller 
seu ement; 70, de la cuiller et de la fourchette ; 62, de la cuiller 
de la fourchette et du couteau ; 172 exécutaient les mouvements de 
gymnast.queplusoumoinsbien.S les exécutaient trèsbienetsuivaienton 

outrelesexercicesdelagrandegymnastique.Enfin7entantsgâteuxsont 
devenus propres, grâce au procédé employé, qui consiste à les placer 
à des heures régulières sur les sièges d'aisances, au lever, au coucher' 
après chaque repas. En outre. 36 enfants de la petite école vont une 
demi-heure par jour aux ateliers de menuiserie (1), cordonnerie fô) 
rempaillage (3), vannerie (6), tailleur (20). » ^ '' 

Les leçons de choses, les promenades avec interrogations, l'éduca- 
tion des sens forment, comme toujours, la base de l'enseignement 

1. éducation physique proprement dite, comprend, outre la -vmnas 
tique, les jeux de tonneau, boules, passe-boules, croquets, quilles 
etc., qui font acquérir aux jeunes enfants, avec la dextérité de la main' 
la sûreté du coup d'œil. ' 

Un assez grand nombre d'enfants, affectés de défaut de pronon- 
ciation plus ou moins grave, ou même ne sachant pas encore parler sont 
X objet d une attention toute spéciale. Cette partie de l'enseienement 

Tthode d %""'^^";r'^^'''^' ^" P'™^^' ''' ^^^^'^^^ l'excellente 
méthode de Seguin Mise en action depuis 1879, dans le service du 

malades hTf ; "'' ^'"^^" ^'"^ '' ^'^'^ ---^^ --^ 

inalade8(I). Enfin, pour ceux dont la marche est débile, le D^ Bour- 

naral èle ""'"^"' "".J^^ème de chariots roulants spéciaux et de barres 
paialleles pouvant s'élever et s'abaisser selon leur taille. 

Trois instituteurs de la ville de Paris, MM. Boutillier, Rover et 
Ménard, se partagent l'enseignement des plus grands enfant; (pro- 
pres et valides, imbéciles, arriérés, instables, é^ileptiques et hyste 
nques ou non). La population de cette école étai!, le 1 'jILÎei Sï 



37 



290 HISTOIRE DE BICÊTRE 

de 145 etle 31 décembre, de 168. La plupart des élèves sontde la force 
moyenne ceux des cours primaires publics, élémentaires et moyens. 
L'enseignement a toujours pour base les leçons de choses, soit à la 
classe même, soit dans les jardins de la section, soit dans le champ des 
céréales et dans le champ des plantes fourragères, soit dans le bois 
ou enfin durant les promenades au dehors. 

« Le matériel scolaire comprend une grande partie des objets 
employés à la petite école, mais un peu plus compliqués et ceux qui 
sont en usage dans les écoles primaires ordinaires. » 

Pour l'enseignement de la géographie, M. le D' Bourneville 
a réuni, dans une salle spéciale, les divers plans et cartes nécessaires 
à cet enseignement. L'enfant apprend d'abord à reconnaître le plan 
de la classe et celui de l'école, successivement celui de la section et de 
y hospice, puis la carte de la commune, celle du canton, de l'arrondissement, 
du département, de la France, de l'Europe et du monde. 

L'enseignement de la musique est dirigé par un maître de chant. 
Un orphéon et une fanfare nouvellement créés existent dans la section. 
Un bataillon de gymnastique a pris part à différents concours et a 
obtenu déjà 15 médailles. 

Un petit musée scolaire comprend, outre les tableaux d'histoire 
naturelle de Dayrolles et les boîtes de leçons de choses du D'^ Saf- 
fray, une collection de minéraux, de différentes essences de bois, de 
céréales et d'insectes recueillis par les enfants eux-mêmes dans les 
promenades bi-hebdomadaires qu'ils font dans les environs, sous 
la conduite de leurs professeurs. Outre ces leçons-prome- 
nades, les enfants sont souvent conduits dans les jardins publics 
(Jardin d'Acclimatation, Jardin des Plantes, parc Montsou- 
ris, etc.); dans les musées, aux fêtes locales (Vincennes, foire au pain 
d'épice, etc.). 

L'enseignement professionnel est donné dans sept ateliers qui sont : 
menuiserie, cordonnerie, couture, serrurerie, vannerie et rempaillage, 
brosserie, imprimerie (ouvert seulement le 24 mai 1889). 

Nous n'avons eu, dit M. le D' Bourneville, qu'à nous louer du zèle que les 



HISTOIRE DE BICÊTRE 



291 



maîtres aiiportenl dans leurs fonctions. Le tableau suivant met en évidence les 
résultats obtenus : 



ATELIERS 


HATE 
UK 

l'ouverture 


NOMHRE DES 
APPRENTIS 

Janviff Dérembre 


VALEUR 
UE LA 1 

main-d'œuvre 


Menuiserie 

Coidonnerio 


26 Août 1883. . . . 

8 Octobre 1883. . 

8 Octobre 1883. . 
16 Janvier 1884. . . 
20 Octobre 1884 . . 
20 Octobre 1884. . 
26 Novembre 1886. 


:n 

34 
38 

1.-; 

10 

13 


34 
34 
70 
17 
il 
14 
2 


6.467 80 
2.412 65 
■i.417 70 
4.;;68 » 
2.112 80 
236 7 a 
38 40 


Serrurerie 


Heinpaillaf,'e 

Brosserie 


167 


182 


21.234 10 



Les six maîtres sont payés à raison de G fr. 50 par jour soit pour l'an- 
née 12.077 francs. Cette somme déduite du produit du travail des enfants 
(21.254 fr. 10) donne un excédent de 9.177 francs. En 1885, l'excédent avait été 
de4.2.41 francs. L'année 1886 a donné 1.747 francs de plus que l'année 1883. L'an- 
née 1887 a donné 237 francs de plus que l'année 1886. L'année 1888 a donné, 
3.146 fr. 70 de plus que l'année 1887. .^joutons que l'excédent aurait été plus 
considérable si l'atelier de brosserie, ouvert seulement à la fin de novembre 
n'avait entraîné une dépense (214 fr. 50) très insultisamment compensée (38 fr.). 

L'&valnation du travail des enfants est faite par l'inspecteur du service d'ar- 
chitecture et, d'après le tarif de la ville, pour la menuiserie et la serrurerie; par 
M. l'économe de l'hospice, d'après les tarifs du magasin central, pour la couture, 
la vannerie et le rempaillage de chaises, et, d'après le tarif de la société anonyme 
pour la cordonnerie. 

Ces chiffres montrent que le travail des enfants, non seulement couvre la 
dépense occasionnée par le salaire de leurs maitres,engagés dans la construction 
des ateliers. C'est là, d'ailleurs, à nos yeux, une considération secondaire, et il en 
sera de même aux yeux de toutes les personnes sérieuses qui s'occupent avec un 
esprit un [)eu généreux des questions d'assistance. En effet, l'enseignement pro- 
fessionnel rend des services d'un ordre bien autrement supérieur. Il permet de 
donner à un certain nombre d'enfants, un métier qui, à leur sortie, les mettra eu 
mesure de gagner leur vie. Quelques-uns ont déjà quitté l'hospice et sont placés ; 
d'autres le seront aussitôt que les circonstances le permettront. Il nous aide à 
donner à un plus .urand nombre d'enfants le moyen d'atténuer, dans une propor- 
tion variable, les sacrifices que la société s'impose pour eux. Précisons par un 
exemple : Nous avons à l'atelier de couture vingt-quatre hémiplégiques, c'est-à- 
dire des malheureux condamnés presque certainement à passer toute leur exis- 



6 


4 


10 


20 


2 S 


45 


24 


38 


34 





12 


18 


•28 


20 


31 


32 


34 


2:1 


1 


5 


1 


» 


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11 


12 


18 


19 


2 


3 


12 


10 


13 


17 


13 


10 


17 


3 


5 


3 


21 


24 


43 


58 


72 


72 


2 


4 


3 


3 


3 


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12 


11 


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2 


11 



292 HISTOIRE DE BICÈTRE 

tence à l'hospice; cinq sont déjà tic bons tailleurs, la plupart des autres le devien- 
dront. Autrefois, ils ne savaient rien faire; maintenant, grâce à l'enseignement 
qu'ils reçoivent.une fois passés aux épileptiques adultes s'ils ont encore des accès, 
ou passés dans les divisions de l'hospice, s'ils n'en ont plus, ils pourront travailler 
à l'atelier commun de la maison et leur travail compensera en part;e, et pendant 
de longues années, les dépenses de leur entretien, en même temps qu'il leur 
fournira quelques ressources personnelles. 

Chaque année l'habillement et la chaussure des enfants sont notablement amé- 
liorés et l'amélioration sera encore plus grande, car nous. avons eijfin obtenu que 
le maître tailleur fût autorisé à faire la Coupe des efTetis d'habillement. Nous 
espérons arriver un jour à faire que chaque enfant ait son Trousseau numrroté. 

Le tableau suivant fait voir que le noiubre des enfants qui profitent de l'ensei- 
gnement professionnel est allé en progressant depuis neuf ans. 

I8SI 1882 1883 1884 1885 1886 1887 1888 1889 

Cordonniers 

•Menuisiers 

Rempailleurs 

Serruriers 

Tailleurs 

Tonneliers 

Vanniers 

Brossiors 

Imprimeurs «»»»»» » » 2 

Totaux l'.i ~2ÏÏ~ 48 87 '.17 153 161 182 ' 18« 

Du l" avril au 31 octobre, le travail commence à 7 heures du matin, continue 
jusqu'à il heures, reprend à 1 heure et finit à 5 heures. Du l" octobre au 
31 mars, il commence à 8 heures et finit à la chute du jour. Trois fois par 
semaine, il est interrompu de 8 heures à 9 heures du matin, par la leçon de 
gymnastique. Les enfants sont divisés en deux séries : une du matin, une du soir, 
et, afin que l'enseignement soit à peu près égal pour tous, tant à l'école qu'à 
l'atelier, la série d'élèves du matin, dans la première semaine du mois, devient 
la série du soir durant la seconde semaine. Les jeunes travailleurs reçoivent 
tous les samedis des récompenses variant de 10 à 40 centimes dont ils dispo- 
sent tous les jours de promenades. A cet effet, l'Administration a mis chaque 
semaine une somme de 13 francs à la disposition des chefs d'atelier. 

Nous laissons les enfants choisir eux-mêmes autant que possible leurs métiers. 
Nous dirigeons de préférence les plus intelligents vers les ateliers de menuiserie 
et de serrurerie, les plus faibles vers l'atelier de vannerie et de rempaillage. 
Quant aux hémiplégiques, ils sont naturellement dirigés vers l'atelier de couture. 
Le plus souvent quand il s'agit des enfants idiots, les séances d'atelier ne dépas- 
sent pas une demi-heure au début. Puis, progressivement, nous augmentons la 
durée de leur travail manuel (1). 

Si les enfants travaillent, ils s'amusent aussi, car l'Administration 
cherche à leur procurer le plus de distractions possible, citons 

1. D' Bournevillc. — Compte rendu déjà cité... 1888, page xxvui à sxxi. 



niSTOIHK DK lUCÈTRK 2^3 

entre autres : distribution de jouets à l'occasion du 1''' janvier, 
de beignets et de gâteaux ; déguisements du mardi-gras et do 
la mi-carême, séances de lanterne magique, projections; concert 
annuel des frères Lionnet; participation des enfants de la grande école 
au défilé du bataillon scolaire de Gentilly; enfin, de petites représenta- 
tions théâtrales organisées par l'un des instituteurs, M. Boyer. 

Les visites sont nombreuses (8.208 en 1888) ; les permissions de 
sortie et de congé ont atteint le chiffre de 700 dans lo courant de l'année 
1888. Jamais il n'est résulté d'inconvénients, iii des permissions de 
sortie, ni des congés. « Ils contribuent, nous disait le médecin, à main- 
tenir les liens entre les familles et leurs enfants, et, comme ceux-ci y 
tiennent beaucoup, la crainte de ne pas en profiter contribue à maintenir 
la discipline. Ajoutés aux promenades et aux distractions, ils rendentle 
séjour de l'asile plus supportable aux malades, et rapprochent, autant 
que possible, notre section d'un h()j)ilal ou d'an pensionnat ordiîiaire.i^ 
Le 1" janvier 1888, il restait dans le service 331 enfants, se décom- 
posant ainsi : 308 idiots, imbéciles, épileptiques, aliénés; 23 idiots, 
imbéciles, épileptiques, réputés non aliénés. Cette division est pure- 
ment administrative. 

Il y a eu dans l'année 18S9, 108 entrées, 22 décès, 33 sorties et 
6 transferts dans les asiles de province. 

Personnel de la section. 

1° Service mkdical. — 1 interne titulaire, 1 provisoire, 1 conservateur du musée, 
1 interne en pharmacie. 

i'SERVicE scnLAiKE. — a) Grande école. — 3 instituteurs, 1 professeur de chant, i pro- 
fesseur de gymnastique, 2 moniteurs, 4 garçons de classe. 
b) Petite école. — 1 surveillante, 2 sous-surveillantes, 1 sup- 
pléante, 1 infirmière de classe. 
(■) Etisei(jnement professionnel. — 7 chefs d'atelier. 

S^Servicb hospitalier. — 1 surveillant, 1 sous-surveillant, 1 sous-surveiilante, 1 sup- 
pléante, 22 infirmiers de jour et de nuit, 28 infirmières de 
jour et de nuit, 1 baigneur, i barbier, 1 portier. 



CHAPITRE XIÎl 

Les excentriques de Bicôtre. — Jean Journet. — Commerson. — L'abbé Cotton. — 
L'abbé Paganel. 

I 

Jkan Journet. 

Il fut un des hôtes de Bicêtre, cet excentrique Jean Journet qui, 
épris des idées de Fourier, quitta un beau jour sa femme, ses enfants, 
son officine de pharmacien, pour se consacrer au bonheur de Isigrande 
famille humaine. Né à Carcassonne, le 21 juin 1799, il était venu à 
Paris en 1817 pour y suivre un cours d'études spéciales, en qualité 
d'élève pharmacien. Bientôt, docile aux exemples d'un père aux idées 
libérales et républicaines, le jeune étudiant se lança avec ardeur dans 
a politique et s'affilia avec les Carbonari. La vente de Washington à 
laquelle il appartenait, fut découverte. En ce moment, l'insurrection 
espagnole recrutant partout des volontaires à sa cause, Jean Journet 
partit. 

« Il fit, dit l'éditeur d'un de ses ouvrages (2), d'abordpartie du corps 
des Piémontais, commandé par Milans, et, quelque temps après, de la 
Compagnie sacrée, sous la haute direction de Mina. 11 eut pour trère 
d'armes dans cette légion d'élite, Frédéric Degeorges, Wisto, Bertrand, 
Guyez, Laroche, Armand Carrel, Joubert et Gouesko, fils adoptif de 
Napoléon, et dont le frère commandait le 2* lancier polonais. Gouesko, 
Guyez, Wisto et Bertrand, moururent dans les bras de Journet, à l'af- 
faire Liers et Liado. Fait lui-même prisonnier, avec tout le corps de 
bataille, et renfermé dans l'horrible Castillet, ancien palais réquisito- 
rial, à Perpignan, il y subit près de deux années de carcere dura, 
plongé quelquefois dans l'ordure et la fange, dans un cachot situé sous 
les fondations mêmes de l'édifice, à plus de 40 pieds au-dessous du 
sol. Dans cet affreux précipice, vrai séjour des morts, son. cadran 
solaire, pour mesurer la marche du temps, était le roulement sourd de 
la diligence, passant au-dessus de sa tète, à l'heure de minuit. 



296 HISTOIRE DE RICÈTRE 

<c II n'avait échappé à la peine capitale que parce qu'on l'avait pris 
au milieu des blessés de l'ambulance, exerçant par nécessité fortuite, 
les fonctions d'aide-chirurgien (I). « 

Cette périlleuse expérience rendit Jean Journet plus calme pendant 
quelque temps. Libre, il revint à Paris, termina ses études, acheta une 
pharmacie, se maria, et semblait devoir être désormais un brave et 
honorable industriel, bon père de fam.ille et le modèle des époux. Un 
hasard voulut qu'un jour il lui tomba entre les mains le livre de Fou- 
rier : Traité de l'Unité universelle. Dès ce moment, Jean Journet ne 
s'appartient plus. 11 regarde comme un crime de travailler pour une 
seule famille, lorsque la grande famille humaine souffre. Pendant que 
les chefs fouriéristes s'adressent aux rois et aux ministres pour obtenir 
la réalisation de la pensée de Fourier, lui veut s'adresser au peuple. Il 
se déclare «apôtre», ceint ses reins, prend un bâton, et de ville en 
ville va porter à tous la bonne nouvelle; et, comme le maître, veut appli- 
quer l'harmonie céleste à la vie sociale. 

« Journet comptait, qu'en arrivant à Paris, tout le monde lui par- 
lerait du maître ; mais on ne le connaît pas. Alors, il va droit à l'école 
phalanstérieune qui s'était constituée depuis la mort de Fourier ; il dit 
son enthousiasme, il annonce ses projets. L'école, qui ne voulait pas 
brusquer l'opinion et qui avait adopté un système timide, traite l'apôtre 
d'illuminé et de plus qu'illuminé. 

« Jean ne se décourage pas pour si peu. 11 est apôtre, c'est-à-dire, il 
a la foi, la persévérance, la ténacité ; sou front peu développé en est la 
meilleure preuve; alors il songe à la brochure, un moyen usé aujour- 
d'hui, mais qui a renversé des royaumes. Il croit, qu'en vendant à très 
bas prix des brochures dans lesquelles il expliquera en quelques pages 
les doctrines du maître, le peuple deviendra fouriériste aussitôt (2). » 

Tous ces opuscules sont appelés : Cris. Cris de compassion, d'indigna- 
tion, cri d'alarme, cri de malédiction, cri d'imprécation, cri de déli- 
vrance, etc. Achetait-on un cri, l'apôtre donnait à l'acheteur sa béné- 
diction. Dans le cas contraire, Jean Journet entrait alors dans une 
colère monstre et décernait à l'audacieux, qui osait refuser une de ces 
brochures, mille épithètes burlesques dont voici la litanie : 

1. Jean Journet. — Poésies e^e/tanfs/iaiwonî'ens, préface, pagexix,I8o7; 1 vol.Joubert.édit. 

2. Champfleury. — Les Excentriques, i vol. Michel Lévy frères, édit. 1877, p. 76. 



HISTOIRE l)K UICÉTIÎK 297 

Produje iVimpénileiice, égoïste encroûté, vampire aosmopolile, avorton de 
la science, roi du machiavélisme, pontife du sabbat, souteneur de Proserpine, 
magnétiseur subversif, pygmée de perversité, fétiche mendiant, déprédateur 
social. Mais la plus jolie expression dont il se servait, celle qui peut pas- 
ser pour un chef-d'œuvre : c eut Omniarque omnivore \... 

Dans ces accès de colère, il a parfois cependant de magnifiques ins- 
pirations. Témoin cette pièce qu'il publia en 1840 « Prier», et dont 
voici quelques strophes : 

Que me font ces vallons, ces bois et ces fontaines. 

Ce splendide tableau, sous mes yeux déroul('', 

Ces jardins somptueux, ces jaunissantes plaines; 

Que me font les transports dont mon cœur est troublé! 

Que me fait de la nuit le magique silence; 

Que me faille soleil aux rayons généreux'; 

Que me fait le plaisir, que me fait la science, 

Que me fait tout cela — si l'homme est malheureux I 

Dieu cependant est bon, sa sagesse infinie 

Déborde à tout instant dans la création : 

L'animal a l'instinct, le ciel son harmonie ; 

L'insecte a son essor, l'astre l'attraction. 

Et l'homme! — horreur! horreur! sans haine, sans colère, 

Plus cruel qu'un lion de fureur étoulTant, 

Au combat sans motif, il va tuer son frère 

Et, stupide assassin, s'en revient triomphant. 

Au parvis du Saint Lieu, sacrilège démence! 
Il va d'un dieu de paix célébrer le secours, 
Et, vils profanateurs d'une sainte croyance. 
Des docteurs éhontés lui vendent leur concours; 
Le temple est un repaire où règne l'imposture. 
Où l'on corrompt la loi qui doit vivifier. 
Où le soldat inepte, où le prêtre parjure. 
Au nom du Rédempteur osent communier! 

Mais mon bras courroucé s'arme de la lanière 
Qui déchira les lianes du lévite orgueilleux : 
Je m'élance ; et, Jésus excitant ma colère, 
J'expulse des autels ces marchands scandaleux. 
Satellite avancé de la phalange sainte. 
Dans le camp de l'erreur je plante mon drapeau : 
La venté sourit, plus d'enfer, plus de crainte, 
La justice du ciel détrône le bourreau. 

38 



298 HISTOIRE DE BICÊTRE 



C'est ainsi que séduit par de vains tabernacles 

Le genre humain se courbe aux pieds des imposteurs ; 

Alors mille paj's promulguent mille oracles, 

Et le sang des troupeaux engraisse les pasteurs. 

Quand le Seigneur dit : Marche! un mécréant dit : Prie! 

Poursuivis par le fort, par le fourbe égarés, 

C'est en vain qu'en mourant le lils de Dieu nous crie : 

« Peuples, relevez-vous ! cherchez, vous trouverez. 

Prier, écoutez-moi, Dieu parle par ma bouche, 
Prier, c'est féconder un stérile terrain, 
C'est brunir au soleil en desséchant la couche 
D'un marais empesté qu'on transforme pu jardin. 
Prier, c'est reboiser la montagne infertile, 
C'est dresser la barrière au fleuve destructeur. 
C'est creuser un égout, assainir une ville. 
C'est ouvrir l'atelier au pauvre travailleur. 

Prier, c'est dévoiler de sublimes mystères, 
C'est mesurer l'espace et peser le soleil ; 
Prier, c'est éviter les erreurs de nos pères. 
C'est aimer la justice et hâter son réveil. 
Prier, c'est regarder en face l'imposture. 
C'est démasquer le fourbe, étouffer les forfaits ; 
Prier^ c'est écouter la voix de la ÎS'ature, 
C'est découvrir ses lois, proclamer ses bienfaits. 

Et pourquoi, répondez, pourquoi la Providence 
Nous a-t-elle dotés de bras laborieux ? 
Dans quel but avons-nous reçu l'intelligence. 
Un esprit indomptable, un front audacieux? 
Afin que le travail produisît la richesse. 
Afin que le plaisir payât le travailleur. 
Afin que la Raison enfantât la Sagesse 
Et que la Lihcrti' nous guidât au bonheur. 

Rien ne saurait rebuter Jean Journet. Il a véritablement la 
foi. Il parcourt la France et la Belgique, à pied, vendant ses bro- 
chures contenant le résumé de sa doctrine, entrant dans les catés, prê- 
chant sur les places publiques, essayant partout d'initier les hommes 
à l'organisation du Phalanstère. 11 espère toujours et il songe que sur 
cent personnes, il en trouvera peut-être une sur sa route qui com- 
prendra les mystères de la régénération tentée par son maître. Et, 



HISTOIRE DE RICÈTRE ->[)',) 

alors, si la millième partie des hommes peut avoir la foi, il n'y aura 
plus de pauvres, il n'y aura plus de méchants, tous seront heureux. 

Malheureusement pour lui, Jean Journet n'est pas écouté. Sa mise 
négligée, sa barbe inculte, ses cheveux hérissés, tout dans sa personne 
prête au rire. On n'achète point ses brochures. En vain proclarae-t-il 
qu'il « entend vibrerdansses entrailles l'artère de la vérité!» que «l'uni- 
vers est lié par une loi commune de solidarité » personne ne répond à 
son appel. Il ne se décourage point pour cela. Puisqu'il ne peut 
vendre ses Cris, il les distribuera gratuitement. 

.Un soir, le 8 mars 1841, pendant le premier entr'acte de Robert le 
Diable, l'apùtre s'installe dans les couloirs de l'Opéra, et là, fait aux 
spectateurs étonnés, une ample distribution d'imprimés. Arrêté et con- 
duit chez le commissaire de police, Jean Journet a raconté ainsi l'in- 
terrogatoire que lui lit subir ce magistrat: 

M. le commissaire procéda à peu près en ces termes à mon interrogatoire : 
-^ Est-ce vous qui avez fait cette distribution extraordinaire? 

— Oui, monsieur. 

— Avez- vous des complices ou des jicrsûnnes ipii ont été vos instigateurs? 

— Non, monsieur. 

— Quel est donc le motif qui vous a déterminé? 

— Le besoin irrésistible d'annoncer au monde en général, et aux riches en 
particulier, l'apparition de la loi de justice et de vérité, et l'espoir que, sur tant 
d'mdividus, l'élite de la société, il y en aurait quelques-uns qui daigneraient se 
détourner un instant, pour juger avec coriniiissance de cause, si cet événement, 
tout miraculeux qu'il paraît être, se trouvait réellement justifié par les travaux 
de l'immortel Fourier ! 

11 désira, pour juger la gravité de mon action, connaître les brochures que 
.1 avais émises. Je lui donnai le seul exemplaire que je m'étais réservé pour dis- 
traire l'ennui de quelques instants de captivité. Il se retira pour le lire, me lais- 
sant à la garde d'un agent de surveillance. Au bout d'une demi-heure environ, 
il rentra, parut me parler avec bienveillance, applaudit à la moralité de mes tra- 
vaux, mais protesta contre la manière de les réiiandre, puis continua ainsi l'in- 
terrogatoire : 

— Vous vous dites apôtre ? 

— Oui, monsieur! 

— Êtes-vous marié? Ouel est le nom de votre femme? Combien avez-vous 
<1 enfants? Quels sont vos plus proches parents qui seraient le plus à proximité 
d'intervenir? Quelle est leur position sociale ? 

Je répondis à ces diverses questions. 

— Confirmerez-vous en temps et lieu, devant qui de droit, ces déclarations si 
vous en êtes prié. ' 

— Oui, monsieur! 



[]00 HISTOIRE DE BICftTRE 

Le commissaire rédigea son procès-verbal. L'apôtre mourait de 
soif. Il demanda un verre d'eau. On s'empressa de lui en apporter, 
mais grande fut sa déception quand le magistrat lui annonça qu'il ne 
pouvait lui accorder sa liberté sans en avoir référé au Préfet de police. 
Efléctivement, on le fit monter en voiture et on le conduisit au dépôt de 
la Préfecture où il passa la nuit. Le lendemain, une voiture cellulaire 
le conduisit au parvis Notre-Dame. Deux médecins constatèrent son 
état mental et l'envoyèrent à... Bicêtre ! « Et cela! s'écrie Jean Jour- 
net, trente-trois ans après l'apparition de la Théorie des quatre mou- 
vements (1). » 

M. le D' Leuret, médecin du service, jugea que cet excen- 
trique, s'il était fou, était du moins inofîènsif, et sur la demande d'un 
ami de ce dernier, consentit à signer sa sortie (2)^ six jours seulement 



Administration générale BUREAU CENTRAL D'ADMISSION 



des Hôpitaux 



Hospices et secours , . BILLET D'ADMISSION 

ie la à l'hôpital de la Vieillesse (Hommes) 

Ville de Paris Le 9 ??2«rS 1841 



NUMÉRO DU IlEGISTRE 



dfs entrées 
.le l'hôpital 



G. 81 9 



Le directeur liudit Hôpital recevra, le nommé Jean Journel âgé de 40 ans, profession, 
fabricant de papiers, demeurant rue n°, arrondissement, né à 

Carcassonne département de Tarn et Garonne {sic), fils de et de 

marié à (a) 

Les Médecins de service, 
Signé : Henri Roger. Signé : Rigaud. 
Maladie : Aliénation mentale. 

a. Indiquer l'état civil du malade, marié ou veuf, garrou ou fille. 

A ce billet était joint : Un arrêté de police ordonnant au directeur de la Vieillesse- 
hommes de recevoir, le nommé Jean Journet dans ledit établissement, pour y être 
traité delà maladie dont il est atteint /«*/Me//e s'est manifestée par des discours incohé- 
rents, par des actes extravagants. 

Le 14 mars 184t. 

2. Je soussigné, médecin du service des aliénés de l'établissement, certifie que le nommé 
Journet Jean, âgé de 40 ans, profession de fabricant de papiers, né à Carcassonne, 
département de Tarn et tlaronne (sic), entré le 9 mars 1841, au traitement des aliénés, 
par ordre de M. le Préfet de Police, est en convalescence, qu'il est inoffensif et qu'on 
peut le rendre à M. M... qui le réclame. 

Signé : Leuret. 



IIISTOIHK I)K lilC.ÈTRE 3(1 1 

après son admission. Pendant cette courte séquestration, Jean Journet 
avait essayé de donner de ses nouvelles au dehors, et il a raconté à ce 
sujet une anecdote amusante : 

« Peu d'instants après mon arrivée, dit-il, plusieurs visiteurs précédés et sui- 
vis des infirmiers accompagnés d'un agent de surveillance, vinrent visiter l'éta- 
blissement. J'avais tracé quelques mots à la hâte, espérant donner de mes nou- 
velles à mes amis. Je m'avançai mystérieusement vers l'un des visiteurs,.pour le 
cha.rger de ma commission, mais malgré mes signes, il s'éloigna épouvanté. 11 
était inutile d'insister. 

A peine hors de Bicètre, Jean Journet recommença son œuvre de 
propagande fouriériste. Il assiégea les antichambres des poètes, des 
romanciers, des princes, des ministres. 11 écrivit à George Sand(l); 
prêcha chez Victor Hugo (2), dans le salon de la place Royale, où l'on fut 
effrayé de la sauvagerie du disciple de Fourier; tomba un soir chez 
Lamartine (3), en pleine fête, et, mis à la porte, se venger en publiant 
contre lui de nouveaux Cris. Il écrit à Victor Cousin qui lui répond : 

Monsieur, 

Voici les écrits que vous m'avez adressés : ils ne m'ont pas converti à la doc- 
trine de votre maître. 

L'enthousiasme naïf et désintéressé me touche quel qu'en soit l'objet. Celui de 
vos amis et le vôtre s'égarent dans une erreur profonde. Permettez-moi de vous le 
dire franchement : vous n'êtes pas arrivé à l'étude de ces redoutables problèmes 
avec des préparations suffisantes. J'ai souvent découragé de la métaphysique des 

1. Jea.n a George Sand. — « Vingt fois je me suis présenté iiuililement chez vous 
pour toucher votre cœur, éclairer votre esprit. Tout ce qu'on pouvait dire je l'ai dit; 
tout ce qu'on pouvait faire, je l'ai fait. Si, dans cette horrible époque, il me restait 
encore un sourire à utiliser, je l'emploierais volontiers à rencontre d"s iirocédés dont 
je suis l'objet. Le poète méconnaît l'apôtre, le philosophe méprise le poMe, l'écrivain 

me consigne à la porte, le député philanthrope ne s'occupe pas de questions sociales 

AmenI > (Champfleury, Les Excentriques, Jean Journet, p. 8:t.) 

2. Jean a Victor Hugo. — « Vous cherchez la gloire et le bonheur, suivez-nous. 
Quinze jours d'études fortes et consciencieuses et vous verrez. 

« Mais de grâce, n'oublie pas l'apôtre, lorsque saintement sibyllique, tu fulmineras le 
cantique des cantiques. Je vous aime. » (Champtleury, [ilem.) 

3. Jea.n a m. de Lamartine. — « Poète, tu as des yeux pour ne point entendre. Le cri 
des enfants, les gémissements des vieillards te trouvent sourd. Les pleurs de la femme 
le désespoir de l'homme te trouvent aveugle. Poète, à bas l'hypocrisie, assez de sem- 
blant de religiosité! La farce est jouée; étoile nébuleuse, il faut s'éclipser! le soleil des 
intelligences inonde l'horizon. Le jugement dernier va précéder la résurrection sociale. 
Tout s'émeut, s'agite, tout s'apprête, avenir! avenir!... 

« Dieu vous éclaire! » (Champtleury, Idem.) 



302 HISTOIRE DE BICÈTRE 

personnes qui n'y apportaient pas les connaissances nécessaires. Croyez-en ma 
vieille expérience : gardez vos sentiments, mais modérez-les 

Lundi, 2:"! octobre 1843. 

V. Cousin. 



En 1847, Jean Journet se sentit soudain grand acteur tragique et 
alla frapper à la porte de l'Odéon, demandant au directeur Bocage à 
débuter sur son théâtre. Il voulait débuter dans la tragédie. Sa de- 
mande fut rejetée. Il loua alors la salle Chantereine et là, devant 
quelques spectateurs, obtint dans Brilannicus, un succès... de fou rire. 
La représentation n'alla pas plus loin que le premier acte. L'apôtre 
disparut dans l'intermède déclarant le théâtre perdu à jamais. 

Quelque temps après, il allait frapper à la porte d'un académicien. 
On lui dit qu'il se meurt. 

Dites-lui que je viens lui offrir le moyen de sauver le monde, 

répond-il au domestique. 

Monsieur ne reçoit que ceux qui peuvent le sauver, réplique 

celui-ci. D'ailleurs, il est avec son notaire auquel il dicte son tes- 
tament !... 

— Son testament!... 

Et bousculant le valet interdit, Jean Journet s'élance dans la 
chambre du malade. 

— Monsieur, lui crie-t-il, vous pouvez d'un mot remplacer Moïse 
et Mahomet, Conf ucius et Fourier ! 

— Je vais les rejoindre, soupire le mourant !... 

L'apôtre tient bon. Il voudrait enlever la fortune du savant pour la 
réalisation de son rêve. Il n'obtient qu'une faible souscription. Le jour 
même, il fait paraître un Cri de Miséricorde auquel succède le lende- 
main un Cri de Désespoir. L'académicien était mort sans avoir versé la 
somme promise. 

Ce fut également vers cette époque qu'Alexandre Dumas père lui 
fit une pension de 1.200 francs à toucher sur ses droits d'auteur. Pen- 
sion toute platonique, le romancier, sans s'inquiéter du reste, payait 
tout le monde sur ses droits. 

L'année suivante, à la salle Pleyel, Jean Journet se lève soudain 
au milieu d'un concert, monte sur l'estrade... On veut le faire sortir, 



IIISTOIRK IJK BICKTIiK HO.'^ 

il terrifie d'un mot les gens de service. Les gardes municipaux arri- 
vent. Jean ne s'émeut pas et solennellement : — « -Je me mets sous la 
protection des dames, » s'écrie-t-il, et les municipaux se retirent. La 
salle entière avait ri. 

Cependant, une nouvelle excentricité devait le ramener une seconde 
fois àBicêtre. Un soir de représentation extraordinaire à la Comédie- 
Française, il avait pris place aux secondes galeries. Tout à coup, au 
milieu d'une pièce de Molière, il se lève et fait pleuvoir sur le balcon, 
sur le parterre, une grêle de brochures qui semblaient sortir de sa 
poche comme par enchantement. « Le parterre se mit à crier, mais les 
brochures n'en tombaient que plus abondantes. Il fallait voir, dit 
Champlleury (1), au milieu du tumulte, les comédiens s'enfuir, le 
souffleur sortir de son trou, les mille tètes de la foule se lever en l'air, 
les spectateurs monter sur les banquettes; et, au milieu de cet orage, 
aux secondes galeries, un homme debout, impassible, jetant cette pluie 
de brochures comme pour ensevelir les spectateurs. Il en tirait de ses 
poches de derrière, de ses poches de côté, il en tirait de son pantalon, 
il en tirait de ses goussets, il en tirait de son chapeau, il en tirait de 
ses bottes. » 

Arrêté, Jean Journet rentra à Bicètre, le 26 avril 1849, mais de 
même que M. le D'' Leuret, M. Delasiauve, médecin en cîief de la 
2' section des aliénés, déclara, dans un certificat en date du 16 mai 
1849, que, parfaitement calme et tranquille, il pouvait sans incon- 
vénient être remis d sa femme qui le réclamait. Les actes d'rntliousiasme, 
auxquels il pourrait se liorer encore, ajoutait le médecin, n'ont rien de 
dangereux et ne sauraient autoriser sa séquestration indéfinie. Sorti de 
l'Asile, l'apôtre recommença à crier. On l'entendit au club Blanqui ; on 
le vit au Congrès de la Paix, le 24 août 1840, demander la parole après 
Victor Hugo, pour taire à l'Asseiablée une communication importante. 
— Qu'était le Christ? s"écria-t-il, le fils d'un charpentier. Eh 
bien, dans quelle position est-ce que je me trouve? Nous n'en savons 
rien, nous le saurons plus tard. .le suis sur la croix... 
— Au fait, cria-t-on!... votre idée !... 

1. Les Excentriques, p. 93. — Victor Foiirnel. - Les Hues de Paris, p. GiO et suiv. - 
Musée des Familles, année 1849, t. III. 



304 KISTOIRK DE lilCftTRE 

— Mon idée, mais j'en ai des millions d'idées. El je vais vous les 
exposer en détail. 

Les rires et les interruptions l'empêchèrent de continuer. Il des- 
cendit de la tribune et ne revintpas. Après cet échec, il se tut un ins- 
tant, publia par souscription, en 1857, un livre de poésies intitulé : 
Poésies et Chants hannoniens, avec cette épigraphe : 

Proclamer l'Harmonie 
Est l'œuvre de son temps, 
Le devoir du Génie! 

En tète du volume est placée la 

SOUSCRIPTION 

PODK LA PUBLICATION DES POÉSIES ET CHANTS IIARMONIENS, PAR JEAN JOURNET 

AVEC UNE PHÉFACE 

qui expose symétriquement Vhnportunce el la réalité de la 
Grande découverte ! 

Le livre est dédié : «aux Souscripteurs,par Dieu, le Genre Humain, 
l'Apôtre reconnaissant.» 

Parmi la liste des souscripteurs, on remarque les noms de Paul 
Meurice, H. de Villemessant, Charles Vincent, Edouard Plouvier, 
Aurélien Scholl, Mario Uchard, Laurent Pichat, Philibert Audebrand, 
Léo Lespès, Charles Deslys, Ponson du Terrail, Léon Gozlan, Maxime 
Ducamp, Louis Ulbach, Courbet, etc., etc. 

La première pièce du livre est dédiée à l'Impératrice Blugénie, et 
porte cette épigraphe ; 

« Je ne vois plus que vous qui puissiez nous sauver !... 

Racine. 

Le titre est : 

L'ÈRE DE LA FEMME 

ou LE RÈGNE DE l'hARMONIE UNIVERSELLE ! 

Lorsque l'insolence impunie 
D'un scepticisme sensuel 
Etouffe sous la calomnie 
L'ENVOYÉ (1) providentiel 

1. Ces mots sonl écrits en capitales dans le livre: Poésies et chants hannoniens, i vol. 
Joubert édit. 1857, p. 7. 



IllSTOlHK l)K IIIC.FVIRK 305 

Alors, LA FEMME SOUVERAINE 
A l'encontre des ini'créans 
Doit affranchir l'espèce humaine 
D'UN MARTYRE de SIX MILLE ANS. 

En septembre 1858, il publia un autre ouvrage : Les sept Clameitr.s- 
du Désert. La couverture de ce livre porte l'adresse de l'auteur : rue 
Serpente, 21, et ces mots : 

Le prix distributif de cette brochure est de : "2 francs et plus pour 

les riches. 

— — / franc pour les 

aisés. 

— — 0,50 pour les gênés. 
Elle contient un Cri dlndirjnnlion, un Cri d' Alarme, un Crt de Pitié, 

un Cri de Dégoût. Il maltraite fort Pierre Leroux, vieux blagueur avec 
sa balançoire, seigneur Victor Considérant, fameux socialiste, saint 
Cantagrel, bon ermite, saint Blanc, bedeau sempiternel, vendeur de 
vulnéraire, oracle de collège, demi-dieu de bricole, Proudhon, Achille 
de Lilliput, général Tom- Pouce qui tranche du Goliath, etc. 

Trois ans plus tard, le l" novembre 1861, il mourait oublié à 
Toulouse. 



I 

COMMERSON — J. AlL... ET FÉU... 
Un professeur de l'Université décrotteur de souliers. — Les escargots sympathiques. 



A l'époque où Jean Journet inondait les cafés, les théâtres, les 
rues et les promenades de ses brochures, un excentrique d'un autre 
genre vint aussi quelque temps habiter la cinquième division de 
Bicètre. 

Joseph-Jacques Commerson (1) était professeur de belles-lettres. 
Il avait eu pour élève le duc d'Orléans et avait fait représenter à 
rOdéon, une pièce en vers, le Bouquet de Molière, avec un certain 
succès. Titulaire d'une pension sur la Liste Civile, cette pension avait 
été réduite de moitié, vers 1835, alors que M. Guizot était ministre de 
l'instruction publique. 

Pour se venger de ce qu'il croyait être un acte révoltant d'arbitraire, 
Commerson ne trouva rien de mieux que de quitter la chaire du pro- 
fesseur pour venir s'établir, sur le pont Saint-Michel, devant une 
sellette de décrotteur. Sur sa boîte, il avait, en grosses lettres, écrit 
ses titres et qualités, et, tandis qu'il tenait les brosses à ses mains, à 
la boutonnière de son habit noir fleurissaient les palmes universitaires, 
Cette excentricité lui attira bientôt de nombreux clients. 

« Il ne manquait pas, chaque fois que l'occasion s'en présentait, 
d'ajouter force commentaires k cette exhibition : 

« — Monsieur, disait-il au client, en saisissant les deux brosses 
et en frottant le soulier avec agilité, vous pouvez vous flatter d'avoir 
l'Université à vos pieds. 

« — Un coup de brosse, demandait un autre. 

l. Et non pas Jean comme l'écrivent plusieurs chroniqueurs et l'ordre de police 
m6me. 



IIISTOI liK l)K iilCÈTRK 307 

« — Tout de suite, monsieur, vous me voyez disposé à décrotter 
tout le monde, sauf le Grand Maître de l'Université. Oh! pour celui-là 
ce serait une trop rude besogne, mieux vaudrait nettoyer les étables 
d'Augias (1). » 

Au bout de six mois de ce manège, M. Guizot fit demander l'auteur 
de cette mauvaise plaisanterie pour l'inviter à y mettre un terme. 
Gommerson se rendit au ministère. Reçu par le ministre, le trop exalté 
professeur s'emporta, non seulement eu parole, mais en action. Si l'eu 
en croit certain chroniqueur (2), « le bruit d'une vive altercation, 
bientôt suivi d'un soufflet, se fit entendre dans l'antichambre. » Con- 
damné pour ce fait à deux ans de prison, Gommerson fut gracié de la 
moitié. On aurait pu croire qu'il sortirait corrigé. Il n'en fut rien. 

Une douzaine d'années plus tard, en 18-18, il avait obtenu du roi 
Louis Philippe un secours de 150 francs, payable sur la Liste civile. 
Le 24 février arriva. Gommerson n'avait pas touché son mandat. 

Il se présenta au mois d'août, dans les bureaux du liquidateur 
général chargé de l'administration des biens de l'ancienne Liste civile, 
M, Vavin, et demanda le paiement de la somme qui lui avait été allouée 
par l'ex-roi. Sur l'observation qui lui fut faite que ce secours ne 
pouvait, comme toutes les autres sommes de cette nature, être payé 
avant celles dues aux créanciers qui n'avaient encore rien pu recevoir, 
qu'il fallait attendre à cet égard les délais de la liquidation régulière, 
Gommerson entra en fureur, poussa des cris, proféra des menaces, 
AI. Vavin fut obligé de requérir la force armée pour le faire sortir. Le 
lendemain l'irascible professeur était envoyé à Bicêtre. (26 août 1848.) 

La note médicale qui motivait sa séquestration était ainsi conçue : 

Le nommé Gommerson, Josepfi-Jacques, âgé de 32 ans, céîibalaire, ex-pro- 
fesseur de lettres, se disant aujourd'liui décrotteur (^arrêté dans fes bureaux de 
f'ancienne Liste civife pour violent emportement etc.), est atteint d'aliénation 
mentale, caractérisée par un état d'exaltation cérébrale extrême, des accès d'em- 
portement violents, dangereux, des actes furieux, spontanés, des impufsions 
irrésistibles et non motivées, des plaintes contre l'autorité, des menaces viotentes, 
si on ne fui fait pas justice, etc., etc. Cet état do surexcitation nerveuse existe 

1. Victor Fournel — Les Rues de Paris, types et i)crsonnages célèbres, I vol. 1S76 
Paris, chrz Firmin-Didot et C"^. p. 02o-62G. 

2. l^arousse. — Grtuid Dictionnaire du XIX' Hii^cle, art. Commkrson. 



308 HISTOIRE DE I3ICÊTRE 

depuis dix ans surtout. A cette époque croyant avoir à se plaindre d'un ministre 
et étant chez lui, il se livra à une telle colère qu'il l'rappa le ministre. 

Signé : (Illisible.) 

Il ne cessa, pendant toute la durée de son séjour à Bicêtre, de pro- 
tester contre sa séquestration. Il écrivit à Emile de Girardin qui publia 
sa lettre dans la Presse, (I) il écrivit à Victor Hugo qui s'émut et 
demanda à M. Vavin des explications. Le représentant du peuple, 
Manuel, adressa une lettre au directeur de l'hospice pour le prier de 
lui faire connaître les motifs de l'arrestation de Commerson (2). 

Bref, M. Vavin eut peur d'avoir été trop brusque et lit auprès du 
préfet de police les démarches nécessaires pour faire relaxer celui qu'il 
avait fait arrêter (3). Le Préfet écrivit au Directeur : 



Citoyen, le 26 du courant, j'ai fait placer à l'hospice confié à votre direction 
pour y être traité d'aliénation mentale, le citoyen Joseph Jacques Commer- 
son, ex-professeur de l'Université, âgé de 32 ans. 

Je vous invite à transmettre très promptement un rapport de médecin sur la 
situation mentale actuelle de cet individu afin de me faire connaître s'il pourrait, 
sans inconvénient, être laissé en liberté. 

Salut et fraternité (4). 



1. Il adressa une chanson à M. Emile de Girardiu intitulée : « Je suis fou! » 

2. Voici la copie de la lettre : 

Paris, le 8 septembre 1848. 
Monsieur le Directeur, 
Un de mes compatriotes, M. Commerson, a été arrêté et écroué à Bicètre sous le pré- 
texte de folie. Nous voudrions plusieurs de mes collègues et moi faire des démarches 
pour obtenir sa liberté mais nous ne savons pas à le. rrquête de qui il a été écroué ni 
au juste pour quel motif. Je viens donc vous prier d'avoir la bonté de me donner sur 
cette affaire quelques renseignements et de me faire connaîtie la situation vraie de 
M. Commerson. 

Je vous demande, monsieur le Directeur, mille pardons de mon importunité et vous 
prie d'agréer l'hommage de mes sentiments dévoués et fraternels. 

Signé : Manuel, 
Représentant du peuple, rue de Richelieu, 61. 
En bas est écrit : 

Je prie monsieur le D' Delasiauve de délivrer un certilicat constatant la situation 
mentale de M. Commerson. 

Signé : Mallon, 9 septembre 1848. 
(Archives de Bicêtre, 5° division. Dossier Commerson). 

3. Voyez Appendice, la lettre écrite au préfet par M. Vavin. 

4. Archives de Bicêtre, a» division. Dossier Commerson. 



MIS TOI RK l)K ISICKTKE 309 

Dès le lendemain (10 septembre 1848), M. le docteur Delasiauve 
transmettait son rapport : 

Exaltation causée par les difficultés qu'il a éprouvées pour le paiement 
d'une pension qui lui était assurée par l'ancien gouvernemeni et la Liste civile 
Tant que ces difficultés subsisteront, il n'y a pas à espérer que cette exaltation 
diminue et puisse permettre de le rendre à la liberté. Aussi dans l'intérêt de sa 
guérison, si elle est encore possible, souhaitons que les intérêts seront réglés de 
façon à ce que disparaisse la cause qui alimente la maladie (1). 

Quelque temps après, M. Vavin, envoyait à Coramerson les 
150 francs qu'il réclamait, et ce dernier, apaisé au reçu de cette 
somme, sortait de Bicètre, promettant de ne conserver aucun ressen- 
timent de cette affaire. Du reste, une pension de quinze cents francs 
lui assura bientôt les moyens d'existence jusqu'à la tin de ses jours. 
Tout est bien qui finit bien, mais comme le fait judicieusement observer 
M. Larousse, cette histoire prouve « qu'il n'est pas toujours inutile de 
faire des extravagances. » 

Il fut aussi quelque temps pensionnaire de Bicêtre, ce journaliste 
qui, en octobre 1850, autorisé par M. de Girardin, se fit le propa- 
gateur de l'idée de ce mystificateur célèbre, Benoit (de l'Hérault). Ce 
dernier prétendait avoir ti'ouvé la communication universelle et instan- 
tanée de la pensée, à quelque distance que ce soit, à l'aide d'un 
appareil portatif appelé boussole pasilaliiuque sympathique. 

J. A... annonça la découverte et bientôt les lecteurs étonnés 
apprirent que les Escargots avaient la propriété de transmettre la 
pensée à de grandes distances, sans aucun intermédiaire, grâce à un 
procédé qui était bien supérieur au télégraplie électrique (2). 

Beaucoup de gens se rappelant encore la curieuse séance expéri- 
mentale qui eut lieu le 2 octobre 1850, au gymnase Triât. Elle tourna 
à la confusion de l'inventeur et cependant, le lendemain, J. A... écrivait 
dans la Presse que la démonstration était sans réplique et que la grande 
découverte annoncée avait parfaitement réussi. Tourné en ridicule par 
ses confrères, le pauvre journaliste cessa d'écrire et quelques années 



1. Archives de liicètre, o" division. Dossier Coramerson. 

2. Louis Figuier. —Hisloirt du Merveilleux, tome IV, page 231 : les Escargots sympa- 
thiques. 



310 inSTOIRE DE RICÈTRE 

plus tard, il venait piteusement échouer à Bicêtre d'où il était transféré 
bientôt à Charenton. Là, du moins, il put réfléchir à son aise sur la 
découverte qu'il avait faite delà, sympathie galvano-magnétique animale 
et adamique (1). 

Combien des gens qui ont eu comme lui leur heure de célébrité sont 
venus ensuite échouer à Bicètre ! Au moment où le journaliste J. A... 
s'y trouvait, cet asile possédait encore un homme de lettres d'un cer- 
tain talent, F... Celui-ci s'imagina un jour qu'un héritage immense lui 
avait été légué par un inconnu. Des voix lui promettaient une grande 
fortune et l'appelaient aux destinées les plus hautes. Des femmes jeunes 
et jolies lui faisaient des signes et des avances pour se marier avec 
lui. Comme le Narcisse de la fable, il était amoureux de lui-même. 

Dès lors, les idées les plus extravagantes lui passent dans l'esprit. 
Pour avoir cet héritage auquel il prétend avoir droit il fait mille 
démarches. On se rit de lui. Alors, il se croit persécuté, suivi, traqué 
par la police. 11 quitte son domicile et, pendant des jours et des nuits, 
erre dans les rues où on l'arrête comme vagabond. Conduit devant le 
commissaire de police, il renouvelle ses prétentions. 11 ne réussit qu'à 
se faire envoyer à Bicêtre. Il y resta dix- huit mois et fut transféré à 
l'asile de Pont-l'Abbé (Manche). 

Un après midi de mars 1871, M. Ozanne (2) chargé, alors du ser- 
vice des aliénés à Bicêtre, vit entrer brusquement dans le bureau, 
suivi de plusieurs soldats insurgés, un homme, botté, éperonné, une 
cravache à la main. D'un ton qui ne souffrait pas de réplique, cet indi- 
vidu lui enjoignit de lui remettre immédiatement l'ordre de séques- 
tration délivré le 7 février 1859 par le Préfet de police, contre le 
sieur F... Et,en disant cela,il tendait à M. Ozanne un papier revêtu de 
la signature du secrétaire particulier de la Préfecture. Ce papier 
contenait ces mots : 

1. Louis Figuier. — Histoire du Merveilleux, tome IV. 

2. Notre collègue Ozanne nous a raconté cette anecdote. 



H 1 s T () IKK UK B I C È T HE ',i [ \ 

PRÉFECTURE de POUCE RÉPUBLIQUK FRANÇAISE 

CABINET 

du 
SECRÉTAIRE GÉNÉRAL Pari», le 21 mars 1871. 

Ordre au Directeur de Bicètie de délivrera 

V M le bulletin de 

séquestration dont il a été l'objet. 

Timbre du Secrétariat particulier Pour le déléi;ué civil, (1) 

du Préfet de police. (Signature illisible). 

Sans se laisser déconcerter un instant, AI. Ozanne prit le dossier 
et remit simplement à l'individu qui n'était autre que le siaur F... lui- 
même, l'ordre d'envoi provisoire en le priant de vouloir bien lui en 
délivrer un reçu. F... écrivit au bas du papier de la Préfecture : 

« Reçu de M. Hozanne la pièce intitulée Ordre de Conduite devant 
servir d'ordre d'admission provisoire pour le placement d'office. 
« Le 27 mars 1871. 

« Signé F... » 

1. Dossier F..., 5° division. Archives de Bicétre. 



m 

Xavier Cotton 



Dans cette fjjalerie de ligures célèbres de Bicètre nous ne pouvons 
oublier l'abbé Cotton. 

Xavier Cotton est né à Vedoin (Vaucluse), le 12 juillet 1826. De 
bonne heure.il était entré dans les ordres. Très courageux, infatigable 
au travail, il avait rapidement appris l'hébreu, le grec et le latin. 

« Sous l'Empire, il était jeune prêtre du diocèse d'Avignon. 
Mgr Dubellay l'avait distingué, l'avait aimé paternellement... Mais un 
jour, le prélat entrevit en ce jeune homme un douloureux problème : 
le savant, le penseur, le croyant luttaient, dans le diacre, contre le 
poète, l'artiste, le mystique, l'ambitieux. Premiers ravages dans cette 
âme d'élite, dans cette intelligence exceptionnellement remarquable. 

« L'archevêque, attristé et anxieux, lui donne une bibliothèque et 
l'envoie dans un hameau alpestre : 

— Soignez votre âme, mon enfant, travaillez, devenez humble, 
apaisez-vous ; dans peu d'années, vous serez une des lumières de 
l'Eglise. 

« Hélas ! La tare cérébrale était ineffaçable; les hauts lieux, les 
pins harmonieux dans les collines, les espaces bleus, la solitude, rien 
n'apaise cet esprit inquiet, ne rafraîchit ce cerveau enfiévré. 

« Un jour, un prêtre de Paris, Verger, assassine Mgr Sibour. On 
saisit ses papiers et dans sa correspondance on trouve des lettres du 
prêtre vauclusien. 

« Celui-ci doux, au fond, et sans fil, ni méchant, ni sectaire, est 
épouvanté à la nouvelle du crime abominable. Il s'était cru simplement 
initié à une sorte d'association pacifique et toute de doctrine, avec une 
prétendue émancipation du petit clergé pour but ; au bout de ses vagues 



IIISTOIRK DE ]ilClVriîK 313 

conceptions lui apparaissait soudain le poignard ensanglanté, vision 
stupéfiante et farouche qui frappa sa raison. Cotton devint fou (1). » 

Suspendu par son évêque, il passa près d'une année dans divers 
monastères. Il fut un instant enfermé dans l'asile de Montdevergues 
d'où il s'évada. Alors, il vint à Paris, sans aucune ressource, avec la 
résolution de poursuivre un double but (2). 

Dessinateur, doué d'une assez grande habileté, il avait conçu le 
plan d'une série de lithographies apocalyptiques ; penseur inspiré, il 
avait trouvé le « Dogme fondamental el primordial du Christianisme, 
trait d'union entre le Spirituel et le Temporel, — le Pape et la 
Royauté ! « 

Dans une lettre adressée à la princesse Olotilde, lettre qu'il fit 
publier, il traite de V « Id'e primordiale du. Christianisme envisagée et 
proposée comme loi vitale de toute association p hilanthropique et cha- 
ritable. » Cette lettre renfermait des phrases comme celle-ci : 



Le serviteur du serviteur des serviteurs de Dieu... Jésus le Verlie fait chair... 
se fait un devoir, un honneur, un plaisir, de fournir soit verbalement, soit par 
écrit, tous les éclaircissements désirables sur l'idée primordiale du Christia- 
nisme... Tant aux hommes de désirs et de honne volonté qui se croiront appelés 
à devenir les amis de l'époux dans l'Institut des Frères Eclusiers, qu'aux lilles 
d'Eve douées d'un cœur... de Marie-Magdeleine qui brillent d'être tant soit peu... 
les amies de l'époux, dans la Congrégation des bonnes jardinières du Jardinier 
divin. Il n'est pas do rigueur d'écrire franco... et pour trouver l'éclaircisseur de 
la grande chose, il faut se présenter, 9, rue Ferron, 9, de 6 heures du soir à 
6 heures du matin, plutôt (lue de 6 heures du matin à 6 heures du soir, comme 
Nicodènie, la nuit convenant mieux... aux fervents entretiens. 

A dater de ce moment, le désordre intellectuel de l'abbé Cotton fit 
de rapides progrès. L'état miséraljle dans lequel il vivait aigrit son 
caractère. Et dans une lettre adressée en 1(S()(5 A l'un des aumôniers 
de l'Empereur, il s'éleva contre ses supérieurs ecclésiastiques lesquels 
n'étaient à ses yeux que des « abbés parvenus, des lâches, des fripons, 
des pervers, des coquins, des scélérats contre lesquels il faut une 

1. Le Fiijaro. — Supplément liUéraire en date du 12 décembre IS8:i, 11» aniire,!!" uO. 
Jean Séguret. — Excentricités du jour : Xavier Cotton. 

2. Cette notice sur l'abbé Cotton acte rédigée d'ajirès les notes médicales du Doss 
et, surtout, d'après le rapport de M. le D'' Lassègue,en date du 26 janvier 1860 



1er 



40 



314 HISTOIRE DR liir.ftTRK 

charge à fond de train ; » et il ajoutait qu' « il ferait son devoir qui est 
d'accomplir la grande œuvre de Dieu coûte que coûte. » En même temps, 
il fît imprimer le prospectus encore inédit de ses publications artistiques 
ayant pour objet, disait-il, de conserver à la France l'éminent 
penseur, poète et peintre. Ce factura se composait de trois sonnets et 
d'un acrostiche que l'auteur qualifiait de trois fois admirable et de 
mille fois sublime. 

N'obtenant aucune réponse de l'archevêché, il écrivit une lettre de 
menaces à Mgr Darboy, puis essaya de pénétrer aux Tuileries afin 
d'obtenir du chapelain de l'Empereur le concours que lui refusait 
l'archevêque pour la réalisation de son idée. Arrêté et envoyé à 
Bicêtre, l'abbé Cotion y resta du 29 janvier 1866 au 31 août 1870. 
11 ne cessa de récriminer contre sa séquestration, écrivit dans sa cellule, 
au quartier de sûreté, un poème V Aigle et la Vipère et envoya, soit 
au Directeur de l'Hospice, soit au journal le Siècle de longs 
mémoires sur les incidents de sa captivité. Pendant ce temps, tout ne 
fut que contraste dans son état mental ; à côté d'idées mystiques et de 
devoirs religieux, il tenait des propos lubriques et crayonnait des obscé- 
nités. Il n'oubliait pas toutefois l'œuvre qu'il avait entreprise : 

Je vous annonce donc, écrivait-il à son frère en 1870, que mon travail 
marche el s'avance... lentement mais d'autant plus sûrement vers la pei'fectton 
absolue qui doit, étant dans les moindres détails, faire dire de lui... par tous les 
amateurs sans exception... qu'il est bol et bien incontestablement et manifeste- 
ment le plus beau tableau composé depuis le commencement du monde... pour 
faire éclater la vérité pure aux yeux des grands et des petits... pour servir à la 
gloire des l)ons et à la confusion des méchants. A mesure que je vois ce travaif 
se transformer... sous l'action de ma réflexion... el se remplissant de ces harmo- 
nies qui font naître l'admiration dans les esprits des amateurs les plus difficiles 
encore plus vite que dans l'esprit des connaisseurs les plus naVl's, je me dis 
que... mon frère se trouvera bien content, bien heureux et bien fier... lorsqu'il 
pourra produire ce travaif de son frère malheureux, en défiant le monde entier 
de lui faire voir, dans les capitales de l'Europe, rien qui puisse être mis en paral- 
lèle avec cela. 

De Bicêtre, il écrivit encore de nombreuses et longues lettres à sa 
mère, sa vieille mère « pauvre paysanne ignorante dont le âls faisait 
le martyre et l'orgueil, qui l'admirait autant qu'elle l'aimait, et qui 
ne comprit jamais pourquoi les hommes appelaient fou cet enfant 



IIISTOIHK [)E inCÈÏRK 315 

sublime, ce prêtre impeccable, cet oint du Seigneur, ce Christ de ses 
entrailles. « 

— Ma très chère mère, lui disait-il, voici le magnifique et parfait beau 
temps arrivé ; voici le plus beau des mois et les plus grands jours sans des cha- 
leurs écrasantes; vous pouvez sans trop exposer vos forces, le peu de forces phy- 
sitjues, le peu de santé qui vous restent et que Dieu ne manquera pas de vous 
doubler et quadrupler pour récompenser votre zèle et votre courage... Vous 
pouvez sans plus attendre vous mettre en campagne pour faire voir Ui-bas comme 
ici, de la manière la plus décisive et la plus méritoire, que vous êtes et qucYOUs 
avez toujours été la digne mère du prêtre qui fut, dès 1853, et qui restera... le 
premier défînileur de l'idie primordiale du Verbe fait chair, Jésus de Nazareth... 
Oui, ma très chère mère, le moment d'agir en femme forte dans votre faiblesse, 
et forte de votre faiblesse même et d'autant plus forte que vous pouvez paraître 
aux autres et vous paraître à vous-même... plus faible que jamais... physique- 
ment, matériellement et moralement parlant... le moment, dis-je, d'agirenmère 
infatigable... imperturbable... intraitable... est venu pour vous. Dieu ne veut pas 
que vous hésitiez et que vous difTériez davantage... 

— .le suis devenu sage et grand parmi les fous el les petites gens de Bicêtre 
plus que n'ont pu devenir grands et sages auprès des grandeurs et des sommités 
sociales, ces Brunel qui sans doute vous donnent quelques regrets... Je vous en 
conjure, souvenez-vous que vous êtes ma mère et venez remplir jusqu'au bout 
votre devoir de mère d'un prêtre qui n'a plus à baisser la tête devant personne 
parce qu'il a bu jusqu'à la lie le calice des expiations... illuminatrices, venez 
sans crainte, venez prouver que la justice et la vérité ne sont pas de vains 
mots. 

Le 31 août 1870, lors de l'évacuation de Bicétre, l'abbé Colton 
faisait partie d'un transfert d'aliénés dirigés sur Toulouse. En chemin, 
il ouvrit la portière du wagon, sauta du train sur la voie, se releva 
sans blessure et partit Il se dirigea vers la Provence. 

Aux élections législatives de 1871, il posa sa candidature. Tète 
nue, une couronne d'épines au front, ceint d'une longue chaîne de 
fer, une croix sur l'épaule et vêtu d'une robe rouge, le pauvre fou 
parcourut ainsi la Provence, distribuant sur son passage une liste de 
cinq candidats à élire : 

Hugo, poète. 
Veuillot, pamphlétaire. 
Garibaldi, guerrier, 
■ Naquet, savant. 
Gottoii, prophète. 

Dans le département de Vauclus3, cette liste eut trente-cinq voix. 



310 IIISTOIRK DE lilCÈTRE 

Puis Cotfon disparut. Pendant quinze ans on n'entendit plus parler 
de lui. 

Un soir de décembre 1885, un commissaire de police de Paris 
voyait amener au poste par deux agents un individu aux longs cheveux 
gris, au front vaste, aux yeux larges et beaux. Son costume était 
étrange. Des flots de dentelle couvraient son chapeau de haute forme, 
son corps était enveloppé d'une couverture blanche serrée aux reins par 
une longue chaîne de fer. Cet individu gesticulait, pérorait, parlait de 
grande découverte, d'idée primordiale et de Jésus... C'était l'abbé 
Cotton ! Soumis à l'examen du D-^ Legrand du Saulle, il fut envoyé dans 
une maison de santé... 

Le 25 juin dernier (1889) un petit homme aux cheveux gris d'une 
longueur absalonnienne, attachés derrière le dos à l'aide d'un ruban 
noir, aux yeux ombragés de cils énormes, dissimulés derrière des lu- 
nettes, aux vêtements d'une malpropreté sordide, se présentait vers 
trois heures de l'après-midi dans les bureaux de la direction à 
l'hospice de Bicêtre. Il demanda à parler au Directeur. On lui répondit 
qu'il était absent. 

— « Pourriez-vous, dit-il à l'employé qui venait de lui faire cette 
réponse, me laisser voir M. M... » 

On lui indiqua la salle où se trouvait la personne qu'il désirait voir. 
Quelques instants après, il revint : 

— « J'ai vu M. M... Je l'ai entretenu de la grande chose. Je re- 
viendrai. » S'adressant alors à celui qui écrit ces lignes il continua: 
« Monsieur, j'ai une prière à vous adresser. Peut-être, en l'absence de 
M. le Directeur, pourriez-vous m'accorder ce que je vous demande. Je 
désire aller faire un pèlerinage à la Sûreté de Bicêtre. Je veux m'age- 
nouiller sur les dalles que j'ai jadis foulées de mes pas; je veux ouvrir 
là mon âme à Jésus de Nazareth, le verbe fait chair !... Je suis Xavier 
Cotton!... » 

Nous répondîmes par un refus à cette demande, mais désireux d'ob- 
server de près l'homme dont nous avions écrit une partie de la vie dans 
notre Histoire de Bicêtre nous l'amenâmes peu à peu sur le sujet de sa 
folie. De la serviette bourrée de papiers qu'il tenait sous le bras, il tira 
alors un dessin fait par lui et, avec une parole brève, laphrase hachée, 
il nous l'expliqua en ces termes : 



IIISTOIIii; DK lilCKTKK 317 

•< — Paris, la cito liirnuTe, ne doit plus s'appeler Paris... Paris aujourd'hui 
Babylone... .\utrefois LiiU-ce... alors elle était belle ... c'était la jeune vierge 
puis la jeune mère... féconde... fraîche.... infatigable... arts, sciences, industrie 
tout sortait de son sein... son sein, la ruche... Paris, apis, mais aussi Paris, le 
bœuf Apis... L'exposition universelle est un monde, les étrangers sont émerveil- 
lés, aussi Paris doit offrir tout beau, tout neuf... Paris est vieux. Le plus sagement 
sage de tous les grands b'gislateurs présents, passés et à venir va transfigurer 
Paris... Désormais il s'appellera Apiqa. Apir/a, ruche d'abeille dont la parisienne 
travailleuse sera la beauté etla joie... Paris, mot rude, Apiqa mot doux. Et alors 
quand les parisiennes seront devenues les abeilles de cette ruche travailleuse. cela 
sera si beau, si grand, si imperturbablement beau qu'elles pourront en cracliant 
dans la mer lui enlever son amertume. » 

Du reste, ajouta Cotton, prenez ce papier, lisez et méditez, v Et il nous 
tendit le factum que nous reproduisons fidèlement ci-après p. .'JIS. 

Aucominencementdelapériodeolectorale de septembre 1889, Cotton 
avait posé sa candidature contre M. Brisson dans le X« arrondissement 
de Paris. Il alla trouver l'ancien ministre en lui disant que son élection 
était assurée s'il lui versait cinquante francs. L'otton se désistait par 
avance en sa faveur, M. Brisson reconduit et le candidat-prêtre se ren- 
dit alors à pied k Fontainebleau pour demander une audience au Pré- 
sident de la République. Sur son chapeau de haute forme il avait collé 
le récépissé de sa déclaration que lui avait délivré la iVéfecture. 
Il n'avait pas fait imprimer d'aftiches. Il promenait sa déclaration 
de foi, écrite à la main, au bout d'un bâton. Le programme de Cotton 
comprenait entre autres : la débaptisation de Paris en Apiqa et un projet 
de loi qu'il avait ainsi conçu : 

Il est interdit au candidat de faire imprimer sa profession de foi. Elle devra 
être manuscrite et unique et colportée par le candidat dans la circonscription 
où il se présentera. Tout contrevenant à cette loi sera passible d'autant de fois 
mille francs d'amende qu'il aura d'alfiches imprimées et placardées sur les murs. 

Hélas, avant qu'il ne fût couvert par l'inviolabilité parlementaire, 
les agents de la Préfecture de police arrêtèrent Cotton et l'envoyèrent 
à Sainte--4nne pour y être soumis à l'examen des médecins aliénistes. 
Le candidat Cotton n'obtint que 4 voix et maintenant il attend à l'asile 
Sainte-Anne le moment de reprendre le chemin de Bicètre qu'il a quitté 
il y a dix-neuf ans. 



318 



IIISTOIRK DE BICÈTRE 



l.e PROGRÈS siège dans I'Église aviint de trôner dans l'ÊTA-T... Du 
POiSTlFE la Bâtardise... s'implante dans le Potentat. Et mû par la Foi 
la plus vive, impatient dV/»niMcr le M. \L qu'il faut déraciner. .. Vieil- 
lard... enfant... voici... yarrive, j'arrive enfin... enfin J'i%.ItRIV'EÎÎ! 
et... du haut, non pas seulement de la tour Eitïel, mais bien du mont 
Ventour et non Ventoux {mons venturi, venturi nions). 

DE PAR LA 

RÉVOLUTION et la RÉVÉLATION 

— ME PROCLAMANT, JE 

KUL;MEX-CAIt!%OX-I»ECCi:\-COXXOIV 

LE PUCEAU DE 
IVIETZ 

— JE, PIE-DLX;, JE — 

Fais défense à tout Fratiçiis baptisé, sans exception aucune (1), de l'un comme de 
l'autre aoxe, di'oser à partir de ce jouf, cinq mai 18S9... antipatrioliquement et salani- 
quement faite encore usage de ce mot lugubre, sinistre, néfaste... infâme, proscrit et 
maudit,— PARIS — imperavit ventes et mors et fada est tranquiilitasvrayna, 

. masiyyia marpia. 

Quiconque en France... et M'étranger... eu sa qualité de Français de cœur et d'âme, 
désire déterminer le retour espéré de Strasbourg et de Metz au giron de la Grande 

■ Patrie navrée, oui, de .jour en jour de plus en plus navrée de sa mutilation — mutilation 
qui ne serait que l'avant-coureur mérité de son démembrement imminent — d'après 
l'étranger ennemi ; — 

Se fasse un inviolable devoir de ne plus jamais prononcer le mot proscrit et maudit 
qui jusqu'à ce jour, depuis la disparition du mot Lutèce, a désigné la capitale de la 
R. F..., et que toujours, quand il devra prononcer le mot Paris, il fasse entendre le 
mot APIQA, lequel mot n'est pas aulre (il incombe à chacun de savoir le démontrer à 
tous) que ce nom même, PARIS, transfiguré, mais transfiguré..., je dis transfiguré 
par le chimiste du langage, devant rester le plus légendaire de ses contemporains 
en paraissant à toutes les générations futures... le plus... sagement sage... de 
tous les grands législateurs passés, présents et à venir... ayant été... l'instaurateur du 
sortége et l'organisateur du lemanat dans las cinq parties de ce monde sublu- 
naire. 



IV 



Au moment où Cotton était entré à Bicêtre, l'abbé Paganel venait 
d'y mourir. 

Paganel, affecté d'un délire monomaniaque, s'imaginait êtreenbutte 
à une foule de persécuteurs. Le clergé principalement le poursuivait et 
voulait le séduire pour l'empêcher de dire la vérité. 

A sa connaissance, le prêtre indigne qui avait poignardé Mgr Sibour 
avait été poussé par ceux mêmes qui firent tirer trois coups de fusil à 
Mgr Aftre. Il avait demandé à déposer devant la cour d'assises de tous 
les faits qu'il savait et il avait tant de choses à dire, écrivait-il au 
président, (jue sa déi»osition aurait duré pendant toute une audience. 
Arrêté, reconnu fou, il fut envoyé à Bicêtre. 

Dès lors, il ne cessa de protester contre sa séquestration. On voulait 
l'assassiner et les médecins se liguaient pour lui ôter la vie « luédicale- 
ment ». Presque tous les jours, il écrivait de longues lettres, au procu- 
reur, à l'Académie de médecine, aux députés, aux savants, leur 
signalant les dépradations du clergé et surtout les manœuvres d'un 
certain abbé Trevaux, trésorier de l'archevêché, coupable selon lui, de 
prendre sur les fonds déposés dans la caisse pour les besoins du diocèse 
les sommes nécessaires pour payer dés « sbires » pour l'assassiner. 
Un des plus curieux mémoires qu'il écrivit dans sa cellule est une : 

<•< Lettre adressée à M. le D"' Restau, président de rAcadéinie impériale de 
médecine de Paris, contre les sieurs Voisin, Delasiauve et Moreau, médecins de 
la maison d'aliénés de Bicêtre, qui ont été corrompus, par cet abbé Trevaux qui 
a volé les millions de l'archevêché et fait assassiner les deux derniers archevêques 
de Paris, pour me faire assassiner dans cette maison. » 



320 HISTOIRE DE BIGÉTRE 

Après avoir déclaré que les coupables des meurtres de Mgr Sibour 
et de Mgr Affre avaient des intrigues auprès du président de la cour 
d'assises qui, au lieu de l'entendre, l'avait fait enfermer à Bicètre, il 
affirme qu'il ne peut y avoir de doute que le directeur de cette maison et 
« l'indigne docteur Voisin, auteur d'une brochure matérialiste et athée : 
VHomme-Animal », n'aient été corrompus l'un et l'autre par le grand 
vicaire qui vient de faire poignarder l'archevêque de Paris par Verger, 
pour l'assassiner à son tour « tout comme la vérité « d'un coup de fusil, 
de couteau ou de poignard. 

Il a les preuves en main de ce qu'il avance et, s'adressant aux doc- 
teurs qui le persécutent, il s'écrie : 

Vous êtes de nouveaux Castaings !... Si vous osez vous représenter aux séances 
académiques, vous verrez la savante et intègre compagnie se lever aussitôt, 
pour se séparer de vous, et vous laisser dans l'isolement, crainte que quelqu'un 
de ses membres ne soit souillé parle contact d'hommes aussi impurs et aussi 
scélérats que vous l'êtes... C'est ainsi que l'on vit autrefois le sénat romain, se 
lever en masse à l'approche de Catilina pour le laisser seul dans un coin. 

Vous verrez même l'honorable M. Rostan, président de cette académie, qui 
est un homme aussi éminent par les qualités de l'càme que par celles de son 
esprit, et dont j'ai eu tant de fois occasion d'admirer les hons mots, les heureuses 
saillies et les vives réparties, se lever de son siège, pour vous apostropher en 
vous disant : « Jusques à quand, o nouveaux Castaings, abuserez-vous de notre 
patience? Ne voyez-vous pas, d'après ce qui vient de se passer, que toute la Com- 
pagnie est instruite de vos crimes et qu'elle ne voit plus en vous que des assas- 
sins qui ont compromis l'honorable profession qu'ils exerçaient? Si Dieu a créé 
la médecine, comme la sainte Ecriture nous l'apprend, c'est pour venir en aide à 
ceux qui soufTrent, et prolonger leur vie, autant du moins qu'il est possible à 
l'homme, et vous, vous vous en servez pour assassiner médicalement vos sembla- 
bles, pourvu que ceux qui ont intérêt à se défaire de certaines personnes vous 
donnent une récompense honnête, si bien, que si nous pouvions souffrir de 
telles scélératesses parmi nous, l'on pourrait dire en toute vérité, que l'honora- 
ble corps médical est devenu un corps d'assassins, et ([ue la fameuse secte qui 
portait ce nom, revit dans nous... 

Il y en a même parmi vous, si ce n'est pas tous les trois, qui ont des prin- 
cipes horribles, puisqu'ils sont matérialistes et athées, et auxquels par consé- 
quent, il ne leur doit pas plus coûter, pour assassiner un homme médicalement, 
pourvu qu'on le paie, que de tuer une mouche. Dieul jusqu'où la corruption peut- 
elle pousser certains hommes! 

En effet, ici, de deux choses l'une : ou vous êtes des hommes ineptes, ce 
qu'on ne peut supposer de la part d'aussi grands docteurs que vous qui êtes si 
experts dans la science des maladies mentales, ou bien des hommes corrompus. 
Jamais vous ne sortirez d'un tel dilemme! Partant, vous êtes indignes de figurer 



HISTniliE DE UIC.ÊTRE 321 

dans une société pareille à la nôtre ! Huissiers, empoignez-moi ces gens qui ont 
cherché à avilir la noble profession qu'ils exerçaient (mais heureusement qu'elle 
est indépendante de leurs crimes), et faites-les sortir au plus tôt de la salle acadé- 
mique, qu'ils n'y remettent le pied à l'avenir, s'ils osaient se présenter encore 
dans cette enceinte! 

Voilà certainement, ajoutait-il, ce que l'honorable président de l'Académie de 
médecine de Paris, n'aurait pas manqué de dire et il le suppliait d'écrire aux 
trois docteurs de Bicêtre pour leur reprocher leur indigne conduite ou de les 
réprimander à la séance prochaine parce que si.Ia conscience ne les retient pas, 
vu qu'ils n'en ont aucune, ni la crainte de Dieu, puisqu'ils n'y croient pas, la 
pudeur peut-être et le respect humain les contiendront dans le devoir. 

Entré une première fois à Bicêtre en mai 1850, il en sortit en 
octobre de la même année, y fut réintégré quelque temps après, remis 
de nouveau en liberté. Enfin il y était enfermé une dernière fois 
en 1857. Pendant cette dernière séquestration, une de ses principales 
occupations fut de prouver que l'évêque d'Orléans avait envoyé à 
Paris l'un de ses grands vicaires, lequel l'avait fait enlever par la 
police, pour le séquestrer comme fou, et l'y faire assassiner. Aussi 
pour se venger de cet attentat contre sa personne, a-t-il l'intention de 
publier divers écrits « qui pourront soutenir le parallèle avec les oraisons 
funèbres de Bossuet en fait (Vélévation, de sublime, et les autres, avec les 
meilleures Provinciales de Pascal et les plus piquantes facéties de Voltaire 
sous le rapport de l'ironie, de la finesse, du caustique et du mordant du 
style. Il est en mesure encore de rétablir toutes les affaires de la pa- 
pauté et d'opposer: 

« une barrière infranchissable au schisme dont certains journaux parlent tant et 
qui menace d'envahir la France, l'Italie et même l'Europe entière, car une fois 
le branle-lias donné par la France et l'Italie, qui sait jusqu'où ça irait après? Il 
a même la certitude qu'une fois ces ouvrages parus, non seulement les protes- 
tants rentreront dans l'Eglise mais même que tous les peuples du monde se con- 
vertiront à la vi-aic foi, conformément à la prophétie deDaniel dont raccomjilis- 
sement approche puisque ce n'est pas à autre lin que l'électricité, la vapeur arri- 
vent à point pour <[ue toutes les nations, tou testes langues servent le fils de 
l'Homme (Daniel, chapitre VII). Parmi les ouvrages dont il parle, il y en a deux 
qui ont trait à la question romaine et qui feront rendre tous ses Etats au pape. 
Dans une lettre qu'il adresse au journal le Monde il en cite les titres : 

« .le vous donnerai ces ouvrages, écrit-il, pour les insérer dans vulre esti- 
juable journal et puis je les publierai en volumi's. Voici le titre de ces deux 
écrits : 

■< Véritable solution de la question romaine, suivie d'une nouvelle organisa- 
« tion des Etats de l'Eglise, laquelle fera un véritable paradis terrestre de ce 

41 



322 IIISTOIUEDE lilCÊTRE 

« petit territoire et qui sera si parfaite que tous les autres états de l'Europe lui 
« porteront envie et voudront l'imiter. » 

« Voilà pour le premier, le second sera intitulé : 

« Manifeste adressé à tous les rois de l'Europe, dans lequel il est prouvé qu'il 
« est plus de leur intérêt que du ])ape lui-même, de conserver à Sa Sainteté l'in- 
<< tégrité de ses Etals, puisqu'il a été prédit, dans la prophétie même, en vertu 
« de laquelle ils existent depuis quinze cents ans, et qui avait annoncé leur 
« venue près de mille ans avant leur naissance, qu'ils n'avaient été établis sur 
« les ruines de l'empire romain, (jui fut condamné à périr parce qu'il s'était 
^< enivré du sang des martyrs^ que pour l'Eglise et en être les pères nourriciers, 
« comme par exemple le grand Charlemagne, etc., etc.. » 

<•< Je ne puis citer ici le titre en entier parce qu'il est trop étendu. Ce mani- 
feste se compose de 2.ï0 pages in-S" et renferme une multitude de pages qui sur- 
passeront pour le sublime, tout ce qu'il y a de plus élevé dans Bossuet et ren- 
ferme des découvertes étonnantes^ soit en politique, soit dans les prophéties de 
l'Ecriture qui concernent l'avenir dont personne n'avait eu la claire intelligence 
jusqu'ici. Dieu même en avait disposé ainsi lorsqu'il dit à son prophète Daniel : 
<< Mettez le sceau sur ces prophéties a/in que le secret en demeure voilé jusqu'au 
temps marqué pour leur accomplissement. » 

Le seul point qui tourmente Paganel, au sujet de l'apparition de 
ces volumes, c'est que son ennemi, l'abbé Trevaux, sachant bien 
qu'ils dépasseront par le style, l'ironie et la finesse de Pascal ou de 
Voltaire, a fait publier dans le Siècle que son grand ami Dupan- 
loup est un pamphlétaire catholique égal à Paul-Louis Courier. Mais 
heureusement, « l'on n'est pas dupe de la comédie que l'évêque d'Or- 
léans et le Siècle jouent depuis longtemps ensemble, et dont le 
Trevaux est l'entremetteur, et l'on a dû pénétrer le mystère. « 

En 1863, il écrit un long mémoire pour démontrer que le procès 
du banquier Mirés a été fait à l'instigation de l'abbé Trevaux 
« l'homme le plus roué de ce temps » qui est parvenu à faire entrer dans 
le conseil des ministres, les sieurs Baroche, Rouland, Royer, Delangle 
etBillault. « Ce grand roué est parvenu à les faire nommer ministres 
de celui même qu'ils ont tenté d'assassiner, en ne prévenant pas le 
complot d'Orsini, quoiqu'il leur fût connu à l'avance puisque c'était lui, 
Trevaux, qui l'avait monté. » 

Ce fut l'une de ses dernières lettres. L'exaltation àlaquelle il étaiten 
proie tomba dans les dernières années de sa vie. Il était devenu calme, 
inoffonsif, mais la paralysie générale faisant de rapides progrès, 
empêcha qu'on le rendît à la liberté. Il mourut à Bicètre le 17 jan- 



IIISTOIliK DK lilCÉTRK 323 

vier 1866, accusant le Préfet de police d'avoir reçu 100.000 francs 
pour l'assassiner et le médecin d'être complice de l'infamie. 

Parmi les écrits que Paganela fait publier, l'un des plus anciens 
est le livre intitulé: Mémoires secrets sur Mfjr V archevêque de Paris ou 
Adresse au Corps épiscopal de VEnlise de France et à Sa Sainteté pour 
demander sa déposition (l). Ce livre ost antérieur à la séquestration de 
Paganel à Bicêtre. Il raconte dans un chapitre préliminaire ses débuts 
à Paris comme prêtre à Saint-Roch, à Saint-Nicolas-des-Champs. ses 
déboires, les difficultés surgissant de toutes parts dans l'exercice de 
ses fonctions, etc.. Déjà son caractère s'est aigri, et il ne formule pas 
moins de quatorze chefs d'accusation contre l'archevêque de Paris. 
Si exagéré qu'il paraisse, ce livre est fort curieux à lire. — Nous 
clorons à Paganel la liste des Excentriques de Bicêtre. Le cadre 
de notre ouvrage ne nous permet pas d'autres citations. Nous n'avons 
cité ici que les types les plus connus et surtout ceux dont l'inter- 
nement a fait quelque bruit dans la Presse. — Nous espérons pou- 
voir réunir plus tard, en un volume, nos notes sur les habitants de 
Bicêtre à différentes époques (prisonniers ou aliénés), c'est un travail 
qui sera pour ainsi dire le complément de l'histoire que nous avons 
écrite. 



1. Paris, Tenon, libraire, rue llautefeuille n" 30. 1831. 1 vol in-8». 



CHAPITRE XIV 



Services généraux communs à l'Hospice et à l'Asile. — Cuisine.— Cave. — Mapasin aux 
vivres. —Lingerie. — Buanderie. — Service des eaux, de l'éclairage et du chauffage. 
— Amphithéâtre, etc. 



Tous les services généraux de l'Établissement, tels que cuisine 
cave, magasin aux vivres, lingerie, buanderie, amphithéâtre, etc., sont 
communs à l'Hospice et à l'Asile. La dépense occasionnée par le service 
des aliénés est remboursée à l'Administration de l'Assistance publique 
par la Préfecture delà Seine, moyennant un prix de journée calculé à 
raison de 2 fr. 20 par homme, en 1889. 

Cuisine. — La cuisi7ie prépare les aliments pour tous les pension- 
naires et le personnel delà maison. Le service ouvre à cinq heures du 
matin pour la distribution de la soupe maigre pourles administrés tra- 
vailleurs qui, sous la conduite d'un ancien surveillant, reposant à l'hos- 
pice, partent pour la Salpètrière où ils sont occupés à divers travaux, 
A sept heures, a lieu la seconde distribution de soupe, à dix heures la 
distribution pour les malades des infirmeries, à onze heures pour le 
repas des administrés et aliénés, à onze heures et demie pour le per- 
sonnel. Le soir, les distributions sont faites successivement : à quatre 
heures pour les infirmeries, à quatre heures et demie pour les pension- 
naires, à cinq heures pour le personnel. 

Jusqu'en 1810, la cuisine était dirigée par une officière et unesous- 
officière. Un cuisinier chef préparait les aliments. Chaque jour on 
employait trois voies de bois pour ce service, et un pourvoyeur allait 
chercher la viande à la maison Scipion ainsi que les autres denrées 
alimentaires. 

Aujourd'hui, le personnel de cet emploi se compose d'une surveil - 



326 HISTOIRE DE BIGÈTRE 

lante, de deux sous-surveillantes chargées de la répartition des por- 
tions, d'une suppléante spécialement chargée du linge, de huit garçons 
de service. Enfin, un chef et un sous-chef de cuisine sont préposés à la 
préparation des aliments. La quantité moyenne de viande préparée a 
été pour les trois dernières années (1886-1887-1888) de 250,000 kilos 
pour un an. 11 a été employé en moyenne 360,000 kilos de charbon 
de terre pour les divers fourneaux, 

La (Uiisine de Bicêtre fonctionne avec cinq fourneaux ; dont un est 
réservé au chef pour les rôtis ou préparations spéciales, trois four- 
neaux ont huit marmites, un n'en a que quatre. La broche à rôtir est 
au gaz. 

La viande arrive de la boucherie centrale des hôpitaux à huit heures 
et demie du matin. Elle est pesée en présence de la surveillante delà 
cuisine, du Directeur et de l'Econome ou de leurs représentants. La dis- 
tribution des vivres est basée sur la feuille établie par l'Economat. Le 
menu de chaque jour est dressé par l'Économe. Les viandes sont ser- 
vies, découpées par portions, à la cuisine. La distribution en est faite à 
chaque section par la sous-surveillante de cet emploi. 

Cave. — Le vin est reçu de la Cave centrale des hôpitaux tous les 
mois, à raison à' environ quarante pièces de 225 litres, qui sont immé- 
diatement mises en chantier. Il n'y a pas de dégustation. L'expertise 
du vin est faite à la Cave centrale. La distribution du vin a lieu deux 
fois par jour : 

A six heures du matin pour les aliénés; à sept heures et demie du 
matin pour les administrés. 

Pour le personnel, la distribution est faite tous les cinq jours. Le 
sommelier tient un compte exact des recettes et des dépenses. A cet effet, 
il enregistre sur des carnets spéciaux, dits carnets de cantine, le mou- 
vement des dépenses, d'après les feuilles dressées chaque jour par 
les surveillants. Ces carnets sont au nombre de six, savoir : 1 pour le 
vin ordinaire, 1 pour l'huile à manger et le vinaigre, 1 pour le quin- 
quina, 1 pour l'alcool, 1 pour le rhum et l'ea.u-de-vie, 1 pour l'huile à 
brûler. Ces carnets sont contrôlés par l'Économe qui, tous les der- 
niers jours du mois, assisté d'un employé de l'Administration cen- 



IIISTOIHE UE mCÈTKE 327 

traie, procède au recoleinent de la cave. En 1888, il a été dépensé : 



POUR LA CAVE 


POUR LA CANTINE 


Vin rouge 


4:i8.830 litres 


28.843 litres 


Bordeaux 


1.34 .. 


» 


Bagnols 


428 » 


» 


Eau-de-vie 


» 


303 


Vin blanc 


282 .. 


10.980 


Vin de quinquina. • 


I.y74 >•> 


» 


Rhum 


9lo » 


» 


Alcool rectitié 


697 


» 


Alcool dénaturé. . . . 


1.032 » 


» 


Eau de seltz 


2.743 siphons. 


» 


Huile à manger. . . 


3.777 litres. 


» 


Vinaigre ■ 


:;.409 


» 



La dépense de l'huile à brûler a été de 9.643 kilos. 

Magasin aux vivres. — Le magasin aux vivres est situé auprès de 
la cuisine, dans le fond d'une petite cour formée par les bâtiments de 
l'Économat, de la cuisine, de la boucherie et du magasin. 11 est chargé 
de la répartition des vivres et alimente la cuisine. Les distributions 
ont lieu deux fois par jour, le matin et le soir. 

Lingerie. — La lingerie de Bicêtre est située dans la Sibérie, per- 
pendiculairement à l'aile droite de la façade nord Elle touche à la 
buanderie et se compose au rez-de-chaussée, de deux salles de raccom- 
modage, au premier, d'un vaste magasin admirablement tenu et que 
l'on s'enorgueillit, avec juste raison, de montrer aux visiteurs étran- 
gers. Elle occupe une surveillante, une sous-surveillante, une sup- 
pléante, une fille, un garçon de service, et trente ouvrières à lajournée. 
Au l"" janvier 1889,1a lingeriepossédait: 15.500draps ; 5.230 alèzes; 
12 nappes ; 7.800 taies ; 7.640 torchons ; 780 bouts de manches ; 
18.000 bas ; 20.250 chemises ; 1.200 peignoirs ; 2.030 enveloppes; 
1.560 essuie-mains ; 820 serviettes ; 500 tabliers ; 15.180 bonnets de 
coton ; 1.390 camisoles ; 310 fichus ; 5.270 mouchoirs ; 380 bonnets 
de coton ; 210 robes; 290 jupons; 350 blouses. 



328 HISTOIRE DE BICKTRE 

Buanderie. — La buanderie de Bicêtre possède 4 cuviers contenant 
4,000 kilos de linge chacun. Le coulage se fait au moyen d'une pompe 
à bras. Le séchage se fait à l'air libre en été, dans un champ d'étendage 
et l'hiver au moyen de 7 chambres, dites étuves, chauffées par 2 calo- 
rifères puissants. Ces chambres renferment 2 tringles chacune sur 
lequel le linge est étendu. 11 est sec environ en 30 minutes. Le lavage 
est fait par cinquante femmes de journée et cent aliénés (malades uti- 
lisés). Le linge est d'abord passé pour l'essanyeage dans un premier 
bassin, mis au cuvier, coulé, lavé, et rincé ensuite. 

11 a été blanchi en 1886 : 1,088,913 kilos de linge ; en 1887, 
1,212,337 kilos; en 1888, 1,261,765 kilos. L'année 1889 produira cer- 
tainement encore une augmentation de blanchissage. On emploie en 
moyenne pour le service de la buanderie : 10 kilos de bleu, 35 kilos 
d'amidon, 230 litres d'eau de Javel, 2,500 kilos de savon noir, 2,000 kilos 
de soude, 3,200 kilos de savon de Marseille. Le chauffage occasionne une 
dépense de 250,000 kilos de charbon de terre, 3,000 kilos de coke, 
1,500 margotins, 5,000 allumettes. 

Éclairage. — L'Hospice de Bicêtre est éclairé à l'huile par 
390 veilleuses pour les salles, 33 lampex modérateurs, 70 lampes à mains 
et lanternes, enfin par plus de 1 ,000 becs de gaz. 

Une usine située dans l'établissement fournissait autrefois le gaz à 
la maison ; 7 cornues brûlant par jour 14 hectolitres de coke et distil- 
lant 600,000 kilos de charbon par an, produisaient 150,000 mètres 
cubes de gaz, soit par jour une moyenne de 450 mètres. Fondée 
en 1858, cette usine subsista jusqu'en 1883. A cette époque, l'Adminis- 
tration de l'Assistance publique passa un marché avec la Compagnie 
parisienne du Gaz, qui livre à. l'Hospice, à raison de fr. 20 le mètre 
cube, 830 mètres en moyenne par jour. 

Chauffage. — Le bois et le charbon de bois sont exclusivement dis- 
tribués au personnel administratif, conformément aux circulaires des 
24 mars 1841, 18 janvier 1854 et 6 août 1870. Le charbon de terre et la 
gaillclerie servent dans tous les services ; le tout-venant est distribué 
au grand-puits ; le coke et les margotins aux services généraux. 

Le personnel attaché au service du chauffage est recruté parmi les 
administrés de Bicêtre, anciens mécaniciens ou chauffeurs, sous la 



HISTOIHK DE inc.KTKK .{29 

direction du conducicur des usines. Il se compose de vingt-quatre jour- 
naliers payés à raison de fr. 50 à fr. 75 par jour et de douze chauf- 
feurs payés Ofr. 60 (cinq occupés toute l'année et sept pendant six mois 
seulement). Il se dépense, année moyenne, 230 stères de bois, 
100 hectolitres de charbon de bois, 60,000 kilos de tout-venant, 
2, 150,000 kilos de gailleterie, 10,000 hectolitres de coke et 50,000 mar- 
gotins. 

Chantier. — Le chantier au bois et au charbon, situé sur une partie 
de l'ancien cimetière, emmagasine les approvisionnements de comes- 
tibles et les répartit dans les divers services, suivant les besoins et les 
commandes. Un sous-surveillant tient la comptabilité du chantier, il a 
un garçon de service sous ses ordres et une trentaine d'aliénés tra- 
vailleurs. 

Scellés. — Dans la cour même du chantier se trouvent 4 vastes 
magasins destinés k recevoir les effets des vieillards décédés jusqu'au 
moment où ces effets sont versés au dépôt des ventes. Un sous-sur- 
veillant tient la comptabilité de cet important et minutieux service. 

Eau. — L'eau est distribuée dans la maison par 150 robinets 
environ (plus 60 d'arrêt), et se dépense ainsi : 

Phaniiiicie 15.000 litres. 

Iiiflrmerie 12.000 

Bains des divisions 20.000 

Cuisine 25.000 — 

Ecurie, vaclierie et dciiendauces. . 20.000 — 

Buanderie ITb.OOO — 

Sibérie 20.000 — 

Réfectoires des administrés, . . . 20.000 — 

Saluljrité, cours, jardins r.W.000 — 

Asile d'aliénés (adultes). .... 100.000 — 

— — (enfants) iiouv. i{uar. 120.000 — 

Marais et potager 60.000 — 

II y a dans l'Établissement 9 réservoirs d'une capacité totale de 
1,101,831 litres, compris le réservoir du Grand-Puits. 

Vidanges. — Les vidanges de Bicètre sont faites de trois façons : 
1" les baquets que l'on vide dans les jardins; 2° les fosses fixes vidan- 
gées par un entrepreneur; 3° l'écoulement direct à l'égout. Le réseau 

42 



330 HISTOIRE DE BICÈTRE 

des égouts de Bicêtre, dont la plus grande partie est de construction 
ancienne, se compose de 3 branchements principaux qui vont se 
réunir dans le marais, au voisinage de l'emplacement des gazomètres, 
avant de se jeter dans l'égout départemental qui, après avoir traversé 
la commune d'Ivry, se déverse en Seine en face de Contlans. 

Puisard. — Avant la construction du grand égout de Bicêtre, les 
eaux et les immondices qui s'écoulaient chaque jour de l'Hospice 
allaient se perdre dans un immense puisard, situé assez loin de l'éta- 
blissement, sur l'emplacement de plusieurs carrières. Ce fut Viel-de- 
Saint-Maux, architecte de l'Hôpital général, qui dressa le plan de cet 
égout d'un nouveau genre. Commencé en mai 1784, il fut achevé 
en 1789, et coûta 400,000 livres. Il servit jusqu'en 1860. Aujourd'hui, 
les galeries de ce puisard abandonné sont louées à un champignonniste. 

ExPLOITATIo'^^s. — Outre ses domaines intra-muros, Bicêtre exploite 
encore des domaines extérieurs (environ G hectares), autrefois beau- 
coup plus étendus. Parmi les exploitations que l'on doit regretter, 
citons particulièrement la ferme. Saint-Anne, cédée à la Ville de Paris 
en 1860. — Les domaines actuels portent les noms de : 

Les Coquettes, dans la rue du Kremlin, les Barnufles, au-dessus du 
fort de Bicêtre, les Hauts-Martinets, près du chemin latéral du fort, 
les Bas-Martinets, du côté de la route stratégique, les Perrichets, situés 
rue de l'Annexion, les Sablons, près du chemin des Perrichets, ren- 
ferment le puisard de Bicêtre, les Saints -Germains ou la Belle-Poule, 
rue du Kremlin, route de Fontainebleau et avenue de Bicêtre. la Coi,- 
trescarpe, on Fosse aux Chevaux, près le mur d'enceinte de Paris, incul- 
tivable, sinon à la bêche, le Moulin de la Boche, à Arcueil, ancienne 
oserais, terrain marécageux et incultivable. 

Vacherie. — La vacheriede Bicêtre n'est plus ce qu'elle était au- 
trefois. 17 vaches avant 1870 fournissaient le lait àplusieurs établisse- 
ments de l'Assistance et cette exploitation, en même temps qu'elle 
était très productive pour l'Hospice, avait l'avantage de fournir du lait 
d'excellente qualité dans les hôpitaux. Après la guerre, l'Hospice ne 
reprit que 15 vaches et, jusqu'en 1880 (avril), continua à fournir du lait 
àplusieurs maisons de l'Assistance publique. La fourniture annuelle 



IIISTOIliK DK KlCKTIiK :!;Î 1 

était d'environ 31,000 litres, doni 7, ((00 aux Enfants-Maliuhs, 5,000 à 
rroiissenu, 4,000 à VHâtel-DieH, 3,000 à Ncckcr, 2,000 à Saint-Antoim- 
et à la Maison (V accouchement, 1,000 s. Beaujon, Saint-Louis, la Charité, 
le reste était distribué à la Pitié, à Lariboisière, aux Cliniques, à 
Cochin, etc.. Depuis 1880, Bicêtre n'a j^-ardë que le nombre de 
vaches (cinq) nécessaire à son approvisionnement journalier. Lanourri- 
ture d'une vache se compose de4kil. 500 d'issues, d'une botte de regain, 
d'une botte de paille par jour; l'hiver on lui donne 18 kilos de bette- 
rave, l'été 2 bottes de fourrage vert en remplacement. 

Ecuries. — Les écuries de Bicêtre renferment 6 chevaux utilisés 
pour les besoins journaliers de la maison. La ration journalière des 
chevaux est de : 1 botte de foin, 1 botte do paille, 1.5 litres d'avoine et 

1 kilo de son par jour. 

Salubrité.— Le balayage des cours, le nettoyage des cabinets d'ai- 
sances sont effectués par des administrés ou des aliénés utilisés, sous 
la direction d'un surveillant des cours, en même temps chargé des écu- 
ries. Vingt-cinq administrés et dix aliénés sont employés cà ce service. 

Bains.— Ainsi que nous l'avons dit précédemment, chaque section 
d'aliénés possède une salle de bains et d'hydrothérapie bien organisée. 
11 n'en est pas de même des divisions de vieillards. Il n'y a pour tout 
l'Hospice qu'une seule salle de bains contenant 1 1 baignoires ; 1 salle avec 

2 baignoires pour les bains sulfureux et 3 cabinets particuliers réservés 
au personnel. Il n'y a ni service d'hydrothérapie ni bains de vapeur. 
C'est une des parties de Bicêtre les plus négligées. Du reste, l'Admi- 
nistration étudie en ce moment les moyens de remédier à cet étal de 
choses et de l'éorganiser, selon les besoins et les exigences nouvelles 
des traitements médicaux, ce service si important dans un asile de vieil- 
lards. Malgré l'exiguïté du local et l'insuffisance complète du service, 
il new est pas moins distribué, en moyenne, chaque année : 

Bains simples II).O(M) 

— sulfureux :i.OoO 

— alcalins .... - | .400 

— de son Oûo 

— d'amidon l.OdO 

Soit un total de. . . lO.dOO 



332 HISTOIRE DE BICÊTRE 

Barbiers. — A côté des bains, sous les arcades de la 2'^ division, 
est situé l'atelier des barbiers. Un chef (rang de suppléant) et quatre 
aides (rang d'infirmiers), composent le matériel de cet atelier bien 
agencé, très proprement tenu, et répond suffisamment aux besoins de 
la maison. Les vieillards valides s'y rendent quand ils le désirent, aux 
heures et aux jours fixés par le règlement. En moyenne, il est fait 
i ,200 barbes par semaine. Les barbiers se rendent en outre auprès des 
lits des infirmes et des malades incapables de venir eux-mêmes à 
l'atelier. 

Amphithéâtre. — En face l'ancienne porte"d'entrée deBicêtre, au 
sommet du triangle dont la Sibérie forme la base, on aperçoit un monu- 
ment bizarre, gothique, c'est le service des morts, Vamphilhéâtre. 

A gauche, se trouvent les salles d'exposition, à droite les labora- 
toires, le logement du gardien, au centre les salles d'autopsie et de dis- 
section. Ce service n'est malheureusement pas assez grandement ins- 
tallé pour Bicêtre. Il y a 8 tables pour les cadavres. Il se fait en géné- 
ral 250 à 300 autopsies par an, 30 à 35 dissections. 

Auprès de l'amphithéâtre se trouvait avant 1860 le cimetière de 
l'Hospice. Aujourd'hui des jardins d'employés occupent cet emplace- 
ment, et l'on cultive fleurs et légumes, à l'endroit oii jadis s'élevaient 
les tombes des vieillards décédés dans la maison. 



CHAPITRE XV 



Distractions olTertes aux administrés de Bicêtre. — Fête nationale. — Fête annuelle 
Jeux divers. — Lectures du soir. — Bibliothèque. — Visites. 



Afin de rompre la monotonie des longs jours passés entre les quatre 
murs de l'Hospice ou de l'Asile, l'Administration offre, de temps en 
temps, à ses administrés, de petites récréations, de véritables fêtes 
même. Nous avons dit, dans un de nos précédents chapitres, quelles 
étaient les distractions offertes aux enfants. On est bon voisin à Bicêtre, 
il n'est point rare que les uns amusent les autres. C'est ainsi qu'au 
Mardi-Gras et k la. Mi-C an' me, la joyeuse cavalcade des jeunes pen- 
sionnaires de la 5' division descend dans les cours, musique en tête, et 
que pierrots, arlequins, paillasses, amusent par leurs chants et leurs 
rires le? bons vieillards qui ne peuvent, en raison de leurs infirmités, 
aller regarder les masques des boulevards. C'est ainsi qu'à la buan- 
derie, les journalières font une collecte entre elles le jour de la fête des 
blanchisseuses, à la Mi-Carème, et que les aliénés qui, pendant le cours 
de l'année, les aident au lavage du linge, viennent participer à leur fra- 
ternelle agape et danser avec elles au bal donné, dans la buanderie 
même, et surveillé par une administration bienveillante ce jour-là. La 
Salpètriôre n'a-t-elle point le bal des folles !... 

Deux fois par an, au 1-t juillet, à la fête annuelle du Kremlin, en 
septembre, Bicêtre se pavoise. Les fenêtres de la Sibérie, les portes 



3;ii lUSTOIltl-: DE BICÈTRE 

de l'Asile sont oniées de drapeaux. A 10 heures du matin, les portes de 
l'Hospice s'ouvrent. Alors, un orphéon et une fanfare font leur entrée. 
La fête commence. Ail heures, concert à la Sibérie; à 2 heures, 
concert dans la cour du parloir de la 5° division, promenades en mu- 
sique, chants, etc., les artistes se multiplient et jusqu'à 5 heures du 
soir de joyeux accords font résonneries voûtes. Ces jours-là il y a 
double ration de vin, et chaque pensionnaire reçoit un petit pâté en 
supplément à déjeiiner. 

A l'Asile, une lois par an, a lieu le concert des frères Lionnet avec 
le concours des meilleurs artistes de Paris. A l'Hospice, de temps en 
temps, moins souvent qu'ils ne le voudraient, les vieillards assistent, 
eux aussi, à de petites récréations musicales organisées par la direc- 
tion. Il y a quelques années, un hiver, il y eut deux concerts et des con- 
férences presque tous les mois. Les poètes Charles Grandmougin, 
Léon Duvauchel, Paul Bonhomme, Mac-Nab, vinrent dire leurs meil- 
leures poésies, le charmant conteur Hugonnet de ravissants contes ; 
Paul Vibert plaida la cause du canal des Deux-Mers devant un nom- 
breux auditoire. Jamais public ne fut si attentif et si enthousiaste. 
Dernièrement, le nouveau directeur de Bicètre, M. Pinon, reprenant 
les traditions de son prédécesseur, adonné aux vieillards une char- 
mante matinée en l'honneur du Centenaire du 4 août 1789. 

L'Hospice possède 2 salles, dites salles de réunion, où les vieillards 
peuvent, le soir, jouer aux cartes, aux dés, aux dominos, aux dames, aux 
échecs, au jaquet. L'une de ces salles est réservée spécialement aux fu- 
meurs. Dans la seconde, l'usage du tabac est interdit. Pour les amateurs 
d'exercice et de plein air, 4 jeux de boules très bien organisés sont mis 
à leur disposition pendant toute la journée. 11 se joue là d'interminables 
parties devant une galerie attentive à louer ou à critiquer les coups. 

Enfin, chaque soir, à la bibliothèque, de 6 àT heures, un employé ou 
un instituteur de la maison fait une lecture à ceux qui préfèrent la dis- 
traction intellectuelle à la distraction corporelle. 

La bibliothèque est ouverte à tous (employés ou pensionnaires), de 
8 heures du matin à 4 heures du soir, dimanches exceptés. Inau- 
gurée en 1860, elle contient aujourd'hui près de 1,200 ouvrages 
en 3,000 volumes. Formée d'abord d'un petit noyau d'oeuvres. 



IIISTOIMK 1)K llIC.KTIiK XU} 

elle s'est augmentée peu à peu, par l'achat de nouveaux vulumes 
fait chaque année par le Conseil municipal depuis 1878 (1). Les 
ouvrages de la bibliothèque peuvent se répartir ainsi : 

Histoire et Géographii^ 150 

Voyages 200 

Publications pittoresques 150 

Poésies 600 

Romans et Contes 1,500 

Sciences et Arts 2si) 

Théâtre 120 

Total. . . 3.000 



Une bibliothèque spécialement réservée aux aveugles (Méthode 
Louis Braille), renferme environ 50 volumes. On compte chaque jour 
de 25 à 30 lecteurs, dont 4 à 5 aveugles (1 j. 

L'année dernière, un ancien interne de Bicètre, le docteur Larcher, 
a légué en mourant sa bibliothèque à l'Hospice. Elle est renfermée 
dans 2 vitrines spéciales portantces mots : « Legs Larcher», et con- 
tient 150 volumes d'histoire, de sciences, d'art, et 250 romans 
environ. Il existait autrefois dans l'établissement 2 sociétés musicales 
(orphéon et fanfare), composées de serviteurs et d'administrés de 
l'Hospice. Ces deux sociétés, dont les statuts avaient été approuvés par 
l'Administration et dont le Directeur de Bicètre était président, se 
sont dissoutes, faute d'adhérents, en 1S80. 

Une société de secours mutuels des administiés de l'Hospice, fondée 
le 18 avril 1858, à l'aide d'anciens membres des deux sociétés des 



1. Sur la proposition de M. Bourneville {Rapport aur le Iniilget i(r IST'.t, p. :u<). 

2. 1/hospice de Bicètre pobsède encore une ljiL)iiotliè(iue fort riche. C'est celle des 
internes en médecine fondée par les élèves de l'année \HC)'j. Elle est, par conséquent 
la plus ancienne de celles qui existent actuellement dans les divers hôpitaux et hospi- 
ces de Paris. Créée avec un petit nombre de volumes, elle fut enrichie en 1867 d'une 
centaine de volumes donnés par M""' Cazon, veuve d'un médecin de Versailles, lui 
1870, elle reçut un grand nombre d'ouvrajie du docteur Marcé, tous relatifs au.\ mala- 
dies mentales; eu 1871 le legs du docteur Hurland vint doubler les ressources scionti- 
liques de la bibliothèque médicale de Bicètre, en même temps qu'il ajoutait à l'élément 



330 



HISTOIRE DE HIC ÊTRE 



a Amis de l'Humanité», qui existaient déjà avant cette époque, fonc- 
tionne encore aujourd'hui sous la surveillance et le patronage de l'As- 
sistance publique. Elle a notamment pour but : l°de procurer quelques 
douceurs aux sociétaires en traitement à l'infirmerie ; 2" de pourvoir 
aux frais de leurs funérailles. Le directeur de Bicêtre est président-né, 
et l'économe-trésorier. Le droit d'entrée est fixée à 3 francs avant 
70 ans, 5 francs de 70 à 76 ans, 8 francs à partir de 76 ans. La cotisa- 
tion mensuelle est de fr. 35 cent. Tout sociétaire à l'infirmerie 
reçoit une indemnité de fr. 15 cent, par jour pendant sa maladie jus- 
qu'à concurrence de 6 mois par année. En cas de mort, il a droit à un 
service funèbre (dernière classe), dont le prix est de 21 francs. 

La société a aujourd'hui un encaisse de 6,500 francs environ ; elle 
compte 250 membres participants et 10 membres honoraires. 

En terminant, un peu de statistique : Les admissions à Bicêtre se 
sont élevées pendant les dix dernières années : 



.\NNÉES 


ADMINISTRÉS 
ET REPOSANTS 


MALADES 
TEMPORAIRES 


ALIÉNÉS 


T(JTAL 




H. 


K. 


K. 


H. 


F. 


E. 


H. 


F. 


E. 




187'.l 


;; 13 


„ 


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1000 


1880 


444 


1 


10 


■207 


7 


'■' 


248 


» 


42 


'.),'il> 


1881 


448 


., 


11 


■2'M) 


10 




20(1 


» 


70 


107.-; 


18S2 


;i88 




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1300 


1883 


4(ili 


1 


5 


200 


li 


7 


2.'i7 


,. 


43 


1008 


1884 


4.").'1 




1 


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3 


202 




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1885 


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10-2 


8 


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213 




o;; 


708 


1880 


:i!)o 




il 


148 


14 


4 


187 




ii:i 


879 


1887 


4t4 




7 


158 





4 


204 




84 


02O 


1888 


4(is 


" 


3 


1 40 


1-2 


■^ 


207 


* 


100 


040 



purement médical, un élément littéraire très important et très appréciable dans un hos- 
pice assez éloisnéde Paris. Le local dont on disposait à cette époque était tellement res- 
ttoint que l'on dut trausl'érer le legs Burland dans une des salles de l'infirmerie. Celle 
séparation de la bibliothèque des internes en deux parties ucca-ionna un va-etviont de 
livres entre les chambres et la salle du legs, va-et-vient préjudiciable à la conservation 



HISTOIRE DE BICÈTRE 



337 



Les sorties 




















ANNÉES 


ADMINISTRÉS 
ET REPOSANTS 


MALADES 
TEMPORAIRES 


ALIÉNÉS 


TOTAL 




H. 


F. 


E. 


H. 


F. 


E. 


H. 


F. 


E. 




1879 


31 


^, 


„ 


124 


4 


2 


177 




38 


.•f34 


1880 


00 


>, 


3 


291 


7 


11 


139 


.. 


13 


437 


1881 


413 


>, 


3 


214 


8 


8 


l8o 


» 


19 


832 


1882 


47 


» 


o 


323 


12 


3 


279 


» 


20 


ose. 


1883 


79 


1 


1 


27 'i 


:i 


:; 


229 


» 


Cl 


001 


1884 


64 


:. 


,. 


'j.'i 


4 


» 


133 


» 


13 


:t:ii 


i88o 


48 


„ 


» 


92 


3 


4 


loi 


» 


■23 


321 


1886 


r,i 


» 


1 


139 


11 


3 


124 


» 


23 


332 


1887 


44 


„ 


2 


loO 


:; 


8 


187 


» 


35 


426 


1888 


44 




1 


121 


10 


3 


189 


" 


30 


389 



Les décès 



ANNÉES 


ADMINISTRÉS 

ET UEFOSANTS 


MALADES 
TEMPORAIRES 


ALIÉNÉS 


TOTAL 




H. 


F. 


E. 


H. 


V. 


E. 


H 


F 


E. 




1879 


336 


ij 


„ 


3 


2 


^> 


109 




10 


470 


1880 


308 




! 


13 


1 




72 




10. 


411 


1881 


370 


» 


2 


10 


1 




90 




24 


310 


1882 


333 


> 


„ 


37 


3 




9:! 




12 


499 


1883 


410 


y, 





33 


3 


3 


73 




14 


.140 


1884 


383 


» 


>, 


2 


4 




00 




13 


434 


1883 


404 


» 




;i 


1. 




00 




20 


303 


1886 


337 


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et au contrôle. De là une centaine de livres perdus. Cette bibliothèque occupe aujour- 
d'hui une salle assez vaste dans le bâtiment des cabanons, à côté des logements des 
internes en médecine. L'esjiace est troii restreint encore car le nombre des volumes 
s'accroît chaque année et dépasse aujourd'hui 3.000. P. B. 

43 



338 HISTOIRE DE UICÊTRE 

Le public a accès dans l'établissement : l°pour les visites auxadmi- 
iiistrés en salles ou a V infirmerie, les dimanches, lundis et jeudis et les 
jours de fête de midi à 3 heures; 2° pour les visites aux aliénés, les 
jeudis et dimanches de midi à 3 heures, avec une permission pour 
3 mois, renouvelable, accordée par le Directeur, sur l'avis du Médecin. 

Les administrés sont admis à voir leurs camarades à l'infirmerie, 
les lundis et vendredis, de 1 à 2 heures. Les visites en dehors des jours 
fixés ci-dessus ne peuvent avoir lieu, sans une permission spéciale 
signée par le Directeur ou son délégué ; c'est ainsi que les grands 
malades peuvent être exceptionnellement visités tous les jours. 

En moyenne, il entre 2,000 personnes à Bicètre le dimanche, 
1,500 le jeudi, 500 le lundi. Il est distribué par le vaguemestre 
2,000 lettres, par le télégraphe 60 télégrammes par mois. 

L'Hospice possède 2 pompes à incendie. Les chefs d'atelier et 
quelques serviteurs de bonne volonté sont pompiers. Ils sont placés 
sous la direction de l'inspecteur des travaux et soumis, tous les mois, 
à l'inspection d'un officier du corps des pompiers de Paris. Depuis long- 
temps heureusement, leur concours n'a pas été utile à Bicètre, mais ils 
se sont signalés mainte et mainte fois dans les incendies du voisinage 
en arrivant presque toujours les premiers sur le lieu du sinistre. 

Que dire encore sur Bicètre?... Nous pensons n'avoir rien oublié, 
mais cependant nous prions le lecteur de nous pardonner si, involon- 
tairement, quelque fait nous avait échappé. Nous avons marché un peu 
à tâtons dans tout le cours de cette histoire. Sans guide, il nous était 
difficile de ne point aller à l'aventure. Nul avant nous n'avait essayé 
d'écarter les ombres qui enveloppaient l'Histoire de Bicètre. Arrivé au 
bout de notre tâche, c'est avec crainte et avec joie que nous laissons 
partir notre œuvre à l'imprimerie, avec crainte, parce qu'il est peut- 
être des erreurs commises, des lacunes non comblées dans notre récit ; 
avec joie, parce que nous croyons, en écrivant ce livre, avoir fait 
preuve de juste reconnaissance envers l'Administration de l'Assistance 
publique à laquelle nous sommes fier d'appartenir. 



APPENDICE 

NOTES ET PIÈCES JUSTIFICATIVES 



APPEx^DICE 



NOTE 1 

a. —Au sujet de la donation de Bicêtre au chapitre Notre-Dame. 

« april 1432. — Littera D. Ducis Bituriceris tradita hic per M. Petrum de Ordea 
monte et reperta in Thesauro Ecclesi:i? per qiiani ipse D. Dux dédit Eccli 
Paris, totam terram de Vincestre tradita est M" démentis de Fau(iuenbergue 
can° Paris, et Greffcrio Part, ut loquatur super dicta littera cum M" Elardo 
olim secretario dieti duci per quem signata est dicta littera et refierat. 

ioctober li'tl. — Traditur unum sentiim secretario Régis municipato M" Carolo 
chaligant pro suo vino ratione signaturae litterœ de Vincestre de concessione 
Régis, etc.. 

22 nov. — Placet Dnis. quod concedatiir unum convivium seu grandiumnonnulis 
Dnis. de caméra compotorum si videatur d° archid. Paris, pro facto de Vin- 
cestrae secundum dispositionem negotii. 

Wiiuff. i\V.\. — In fai'.td domus de Vicestre in qua quidam s" de ligne prœ- 
tendit jus habere, ordinatum est quod M. Nie. Confrane faciet diligentiam 
priucipalem de sollicitando negotium erga Dm. Archid. Paris, et M. So. 
Beloysel et in caméra compotorum de et .\l. So Barre de sua parte quidquid 
poterit. 

Littera» confirmationis factœ capitulo per Dm. Regem de domo, terra et perti- 
nentiis de Vicestre : 23 juillet 1445, 2^2 juin 1446, 8 nov. 1464, 9 nov. 1464, 
26 nov. 1464, 17 déc. 1464,9, 21 janvier, 6 février, 2 avril, 22 avril, 20 mai, 
23 juin, 23 déc. 1463. 

17 aurj. 1319. — Accedens in capit. Dus. procuralor generalis Dm. Régis expo- 
suit habuisselitteras ab eodem Dm. Rege quos exhibuit per quas sibi man- 
daiiat suum velle esse castrum de Bicestre cum ejus pourpridio dudluni 
legatum ecclesia^ per bonae memoriœ Dm. Sm. Ducum Bituricen et alverniâ 
regioni in manilms sais et venniri suae potestati insequendo ordinationem 



342 iiisïoiui-: uk ihc.ktrk 

camene compotoium factum, quando capituluiii habuit expeditionem admor- 
tisamenti revenutaruni dicti castri : quam ordinationem exhibuit ; quodque 
per easdem Htteras sibi prsecipiebat Rex quod ad Dnos. accederit et premissa 
eis notificarel. 

Quii audito fuit eidem Dno. Proveniatore dictum quod Dni. super hoc deli- 
berarent et vidèrent quid esset agendum et post modum videlicet hac die 
mittercnt ad eum pro responsione sibi facienda et eo recedente, Dni habita 
deliberatione, ordinaverunl consilium Eccloe. esvocari ad consultandum hujus 
modi materiam et sciendum quid agendum infra Capitulum et quod Dns 
Decamus hodie verbum habeat cuin eodem Dno Procuratore ad sibi dicendum 
quod placeat sibi expectare responsionem usque ad capitulum. 

(Archives nationales. — Registre du chapitre Notre-Dirao : De Vicestre.) 

b. — Donation Je Bicêtre au chapitre iS'otre-Dame. 

Un registre in-folio écrit en gothique mixte avec un très beau papier dont le 
filigrane est une ancre surmontée d'une croix se trouve déposé aux Archives 
nationales. Il comprend 42 feuilles de texte et 3 feuillets de table ; dans cette 
table sont relevés les noms des censitaires. 

Le premier feuillet de ce registre présente une vue exécutée à la plume du 
Chastel de Bicestre.vue que nous reproduisons, en même temps que le fac-similé 
du texte joint au dessin et qui sert à expliquer la nature de ce registre. 

« C'est le papier censier et rentier portant déclaracion et percepcion des cens, 
« rentes et revenues deulzet appartenant chacun aux cours Sainct-Kemy, Sainct 
« Martin d'Yver et quatre termes en l'an à Paris accoutumez et païables aux dits 
<< jours et termes à Messeigneurs les doyen et chappitre de Notre-Dame de Paris 
« à cause de Tostel, chastel et Seigneurerie de Vicestre à eulx appartenant par 
•< don et octroya eulx faict et donné par feu très puissant prince et Seigneur de 
« bonne mémoire, Jehan, en son vivant duc de Berry et d'Auvergne, comte de 
« Poitou, etc.. 1474...» 

Suit la teneur des lettres du don du duc de Berry en date du mois de juin 1416 
et des lettres d'amortissement des rois Charles VII et Louis XI, transcrites et 
coUationnées par le notaire apostolique Etienne Ruffi (Leroux). 

Puis vient l'énumération des noms des censitaires d'Yvry, Gentilly, Arcueil et 
Vitry avec le détail de ce qu'ils doivent au chapitre au sujet de leurs terres rele- 
vant delà Seigneurerie de Bicétre. 

Sur le verso de la dernière feuille de garde, on lit : 

« Ce livre cy appartenant à l'Église de Paris, à cause de son hostel, Seigneu- 
« rerie et chastel de Vicestre-lez-Gentilly et il a esté fait et escript par moy no- 
« taire ci-dessoulz nommé par ordonnance de Messieurs les doyens et chappitre 
« de ladite Eglise l'an mil CCGG soixante et treize. Stephanus Ruffi, avec le 
« signum. » 

Le notoire put être désigné en 1473, mais il n'accomplit son travail qu'à la 
fin de 1474, au plus tôt, comme le prouvent la date des collations énoncées et di- 
verses indications marginales. 

(Archives nationales. 55 542. Chapitre de Paris. — Musée. — Inventaire, pages 284-285). 





ynxcpùçij' bc^ 

lut ri s titpufruq 
V^yaiaOli", dnCcf- 
L^nrsf -et icxnxYS 



Fig. 22. - Dessin de Mme p^„i b,-,,, dapii-^ une gravure des Archives 



HISTOIRE DK I5ICÈTRE 345 



NOTK II 

La chasse donnée aux Esprits espouuantables du Chasteau de Bissestre, près la ville 
de Paris, p;ir la démolition qui en a esté faicte : Avec les Estranges Tintamarres et 
effroyables Apparitions qui s'y sont toujiours veûe. 

Ce n'est point vne fable ce que l'on nous raconte des diverses apparitions d'Es- 
prits, qui se sont yeus et entendus par vn nombre intini de personnes dedans et 
aux environs du chasteau de Bicestre : puis qu'il est prouvé tât par l'Escriture 
saincte que par les histoires profanes, que les esprits apparoissent. N'ous lisons 
en Daniel, que Baltazar estant assis àtable faisant grâd chère avec ses concubines, 
qu'il faisait par mespris boire dans les vaisseaux sacrez, vid clairement vne maiiî 
escrivant contre le paroy ce qui luy devoit advenir. 

II est esfrit au second liure des Machabées chap. 3 qu'Héliodore, capitaine de 
Seleucus roy d'Asie, envoyé pour piller le temple de Hierusalem, vid vn homme 
à cheual s'approchant furieusement de luy, et furent veue deux iouuenceaux qui 
se tenoient à costé et le frappoient à coups de uerges. Au mesme liure chap. 2, 
il est [dit, que, lorsque Judas Macabée combattoit les ennemis et que la bataillé 
renforçoit, cinq cavalliers apparurent visiblement au ciel, ayans leurs chenaux 
bridez de brides dorés et marchoient devàt l'armée des Juifs, ayant Judas Maca- 
bée au milieu d'eux; lequel outre plus, vid un chevalier vestu d'habits luisans et 
d'armures d'or qui branloit sa lance dextrement, pour l'asseurertju'il auroit vne 
très asseurée victoire. 

D'autre part, Plutarque raconte en la vie de Simon, (pie les citoyens de Che- 
ronnée firent tant par leurs belles paroles, ([ue Dame», qui s'estoit absenté à cause 
des meurtres par luy commis, retourna dans leur ville, où puis après, ils le 
tuèrent dans leurs estuucs. Mais delà en avant on vid au lieu oii il avoit été tué, 
beaucoup de phantosmes et esprits; tellement qu'à cause des grands tintamarres', 
cris et gémissements qu'on oyoit, on fut contraint de faire clore les portes. 

Toutes les preuves que ie pourrois alb'guer touchant l'apparition des Esprits, 
n'est que pourauthoriser les apparitions qui se sont veues par cy deuant dans le 
chasteau de Bicestre dans lequel des personnes de croyance se promenant aux 
environs d'icelui, ont veu dans la cour comme deux hommes ayant le pourpoint 
bas, l'espée mie à la main, faisoient mine de se battre : eux y allant pour tâcher 
de les séparer, furent bien étonnez que ces deux hommes disparurent et n'en- 
tendirent qu'vn grand bruit sur le haut des murailles : ce qui les estouna. 

Autres personnes y ont veu souvent comme des cavalliers s'entrebattre les vns 
contre les autres, et puis dans vn instant ne voit plus rien. 

Quelques-vns portez de curiosité se sont voulu émanciper de voidoir couchur 
et passer la nuict dans les canes de ce chasteau : aux vns il ne leur est rien 
apparu, mais h d'autres il est arrivé qu'ils ont esté si bien battus que la plus-part 
en sont morts d'espouuante. 

Les villageois de Gentilly, Arrecueil, Villejuifue et autres quitrauaillent d'or- 
dmaire au labour, et vignes qui sont autour dudit chasteau, sont tout accous- 



;i46 HISTOIRE DE BICÈTRE 

tumez d"y entendre des cris et hurlemens effroyables dont, ils ne se mettent point 
en peine, comme estant vne chose qui leur est ordinaire. 

Souuentes fois l'on a veu apparoistre ces phantosmes et esprits, tantost à pied 
et incontinent à cheual, et bien souvent l'on y a veu la figure d'vn homme de feu 
et de sang, ou vn autre à qui les boyaux sortoient du ventre et quelquefois 
comme une botte de paille en feu et par en après vne escouppeterie de pistolets. 

Dieu permet que le malin esprit fasse tout ce mesnage es lieux où l'on aura 
exercé des cruautez, meurtres et tyrannies, ainsi qu'il s'est fait bien souvent dans 
«•e lieu. 

Telles apparitiôs sont approuuées par l'Escriture saincle, en Esaye chap. 3. Dieu 
menace les Babiloniens et leur déclare par son prophète que les Faunes. Satyres 
et Luittons sauteront dans leur palais et tourmenteront les gens. 

Celle qui est arrivée autrefois à vn villageois de Monthléry estoil que cet 
homme estant parly fort tard du faubourg de Saincl Marceau pour s'en retourner 
audicl Monthléry, estant à l'opposite du chasteau de Bicestre, il fit rencontre 
comme d'une femme qui se disoit se trouver mal, et qu'elle le supplioit de la 
mettre en trousse derrière luy pour la conduire iusques aux plus prochaines 
maisons. 

Cet homme porté de charité luy accorda sa demande et fait en sorte qu'elle 
monte facilement, sur lequel elle ne fust pas si tost que voilà, le cheval et 
l'homme enleuez en l'air et fut transporté dans cette nuicl, au milieu d'un bois 
qui est entre saincte Catherine et saincte Mone, près la ville de Tours, dans vn 
lieu où il se commet iournellement des meurtres : là où estant il s'apparut à luy 
do très espouuentables visions. Mais le iour venu, le tout disparut, neantmoins 
elles donnèrent vne telle espouuante à ce pauvre homme <iue son cheual en 
estant mort, à peine peut-il gagner la ville de Mombazon, où étant arrivé se fit 
mettre au lict, et le quatrième iour il en mourut. 

Bref il est facile à croire qu'il se pouuoit apparoitre dans ce lieu plusieurs 
phantosmes et esprits puisque c'est dans les lieux descrits et non occupez que 
telles choses apparoissent. 

Se pouuoit-il trouuer place plus affreuse qu'esloit celle du dit chasteau, qui 
de tout temps a esté le réceptacle de mauvaises procédures: car c'est dans des 
lieux comme il estoit qu'apparoissent d'ordinaire des phantosmes et prodiges, 
d'autant qu'il se trouue que les esprits fréquentent et habitent plus souucnt dans 
les mazures et vieux bastiments qu'en autres lieux. 

Combien se voit-il d'estranges apparitions dans les arènes de Nismes, qui 
sont tellement efTroyables, qu'il ne se trouue personnes si hardies qui ose y aller 
le soleil étant couché. 

Se peut-il voir encore de plus espouuantables visions que celles qui s'appa- 
roissent souuent dans le vieux chasteau de Lusignan et dans le Palais-ZiitoUe de 
la ville de Bourdeaux, dans lesquels lieux les grands bruits et tintamarre qu'on 
y entend des esprits rendent ses places inhabitables. 

Toutes fois, il n'estime pas que toutes celles que nous sçaurions raconter peus- 
sent être plus efiroyables que celles qu'on tient estre apparues dans le dici 
chasteau de Bicestre. 

11 se trouve encore des maisons communes et qui sont le plus souvent habi- 



iiisToïKi': i)F. itic, Kii! !•: ;j '(■ 7 

ti'cp, lesquelles in'antnioins ne laissent d'être inuoniniodées juir des Esprits. 

(Jiielquefois il s'en appai^nl, ce qu 'appercovnnt les cliiens se iettcront entre les 
iainhes de leurs maistres, et n'en vuudront partir, car ils craignent fort les Es- 
prits, comme font aussi les chenaux et mulets. D'autrefois quelqu'vn viendra 
tirer ou emporter la couuerture du lict, se mettra dessus ou dessous iceluy, ou 
lïien se promènera par la chambre, ce qui donne de la frayeur aux poureux. 

11 est souvent advenu que les domesti([ues de quelques maisons ont ouy de 
nuict des Esprits qui sembloient remuer les chauderons, pots, plats, bancs, 
tables et antres ustancilles de mesnage, et pensoient qu'on les ieltàt par les de- 
grez. Cependant le lendemain l'on trouuoit le tout remis en sa place. 

On dit pareillement qu'il y a d'autres Esprits qui enlèvent les portes hors des 
gonds, et lesiettent par terre, ou renuersent autre chose, puis la laissent ainsi 
et tourmentent fort le monde. 

Les Metalliers asseurent qu'on voit en certaines mines des Esprits vestus 
comme eux, (jui tournent çà et là, et semble qu'ils travaillent, tirent le métal 
l'assemblent par monceaux, le mettent dehors, tournent la roue et font autres 
besongnes. Aussi dit-on qu'ils n'ont pas accoutumé de faire de desplaisir à per- 
sonne; si on ne se mocque d'eux. Ce qu'advenant, ils ietteront des pierres, ou 
quelque autre chose contre celuy qui les ollense. 

Se peut-il trouver une preuve plus manifeste que celle qui est arrivée naguères 
sur les frontières de Bourgongne à un ouvrier -métailler, lequel estant plus que 
d'ordinaire tourmenté d'un Esprit, tellement que cet ouyrier impatient com- 
mença à l'iniurier, et luy commander d'aller au gibet avec imprecatios et mau- 
dissons. Lors cet Esprit print le Métailler par la teste, laquelle il luy tordit en 
telle sorte que le devant estoit derrière, et n'est pas mort pour cela, estant il n'y 
a pas longtemps dans la ville de Langres, où il asseura à des personnes notables 
que l'accident luy estoit arrivée de la sorte. 

Il y a d'autres Esprits (pi'on appelle Nains de montagnes, pour ce qu'ils appa- 
roissent souvent de petite; stature, lesquels ne font nul mal aux hommes si on ne 
les irrite. 

Et ainsi il se trouue de différentes sortes d'Esprits, soit le long des eaux, dans 
les carrières, montagnes et autres lieux déserts et non habitez comme pôuuoit 
estre le chasteau de Bicestre. 

Nous devons espérer que la démolitiô ([ui en a esté faite par le commandement 
du Roy; et que la fréquentation qui s'y fera à l'advenir, bannira et chassera 
entièrement toutes les mauuaises actions qui s'y sont faites: et C(')me cette place 
a esté le seiour des personnes mal vivantrs, qu'elle. sera l'habitation d'vn peuple 
«lui viura dans la crainte et dans l'amour de Dieu, lequel par la bonne ceconomie 
(jui s'y fera dans les travaux des manufactures, sera déliuré de la nécessité. 

(Copié d'après un imprimé delà Bibliothèque Nationale (4 K. n» loi»:;). La Chasse 
donnée aux exponmmtahles Esprits du chasti^-ni de Bl^scstre près la viU,' de Paris. I lirochure, 
à Paris, chez Jean lirunet, rue neufue Saiuct-I.ouis au trois de chilTre. Année 1634) 



348 HISTOfRK DE niCÈTRE 



NOTE m 

Lp diable à Bicêtre (1). 
(a) Comment l'évêque do Winchester se rendit acquéreur du château de Bicêtre. 

Bicêtre a toujours été l'un de ces lieux dont le nom seul suffit pour éveiller 
une idée de réprobation et de terreur. 

Au moyen âge, la tradition et le peuple le désignaient comme le séjour des 
sorciers et des démons ; en effet, toute la partie sud en dehors de Paris, depuis 
les catacombes jusqu'à l'emplacement de Bicêtre, devait convenir merveilleuse- 
ment, avec ses carrières, sa solitude et son apparence stérile, aux mauvais esprits, 
ou plutôt aux voleurs, dont Paris se trouvait alors infesté, et qui avaient grand 
intérêt à faire protéger leur asile par la crainte du démon. 

Vers le commencement du treizième siècle, Jean, évêque de Winchester, en 
Angleterre, qui résidait en France, à la cour de Philippe-Auguste, voulut s'ap- 
proprier un bâtiment, situé au milieu de cette plaine redoutable : le bâtiment 
portait le nom de Grange-aux-Gueux, et on ne lui connaissait pas de proprié- 
taire légal... mais ce n'iHait pas chose facile que de prendre possession d'un 
semblable domaine, hanté par des mauvais esprits et qui servait aux rites sacri- 
lèges du sabbat. Six moines furent donc envoyés pour accomplir cette mission ; 
leurs exorcismes restèrent sans puissance, et on les vit bientôt revenir pâles et 
épouvantés des terribles merveilles dont ils avaient été les témoins. A peine 
entrés dans la Grange-aux-Gueux, des flammes sinistres avaient jailli de tous 
côtés sous leurs pas ; puis des gémissements s'étaient mêlés à des bruits de 
chaînes, et des fantômes menaçants, armés de lances tlamboyantes, les avaient 
chassés en proférant d'é|iouvantables menaces. 

L'évêque Jean de Winchester voulut juger par lui-même de ces apparitions 
surnaturelles. Comme les moines, il revint à Paris, mourant d'effroi, et résolu à 
laisser en repos les mauvais esprits et à renoncer à la Grange-aux-Gueux. 

Le ])ruit des tentatives inutiles de l'évêque et des moines se répandit bientôt 
dans Paris et devint le sujet de toutes les conversations. On les raconta un jour 
devant un pauvre barbier, frais arrivé de Gascogne, et qui n'avait pu encore 
trouver à Paris ni saignée à opérer, ni barbe à faire, encore moins à gagner 
l'argent nécessaire pour ouvrir un établissement de bains et d'étuves. Ce barbier 
dit hardiment que monseigneur de Winchester et les moines n'avaient pas su s'y 
prendre de la bonne façon, et qu'il répondrait bien, lui, moyennant le salaire de 
cent écus d'or, de faire d('guerpir à tout jamais le démon. Le propos fut répété 
à l'évêque Jean qui manda devant lui le barbier de Gascogne. 

Celui-ci se présenta hardiment et répéta son dire avec une assurance qui 
donna bonne opinion au prélat. 

1. Cotte note est donnée ici à titre do simple curiosité. Comme anecdote, elle est fort 
curieuse et nous a paru digne d'être rapportée. on vertu de l'adage : Se non e vero dhene 
trovato. 

P. B. 



iiisTdiiiK i)H liii; i;ti{K 



I i'.» 



— Ecoute, dit l'évr-que, tente l'eiilreprise ; situ réussis, les cent écus li'or 
sont à toi ; mais si tu n'es qu'un menteur et qu'un fourbe, je te ferai Imtlre de 
verges et jeter hors de Paris comme le mérite tout imposteur : Va I.... 

— J'accepte ces conditions, répli(pia le barbier; et il se dirigea vers la Orange- 
aux-Gueiix, n'emportant avec lui qu'un tout petit bout de cierge et une bouteille 
d'eau bénite, cachée soigneusement dans la poche de sa robe. 

Arrivé à la Grange-aux-Uueux, il alluma le bout de cierge, et attendit les 
démons. 

Mais, au lieu des nuées de fantômes dont les moines avaient été assaillis, le 
hardi barbier ne vit paraître qu'un grand homme pâle, vêtu de velours rouge,'et 
qui lui demanda ce qu'il venait faire en ces lieux. 

— En prendre possession au nom de l'évêque de Winchester qui m'a promis 
cent écus d'or pour ma peine. 

Le grand homme rouge se mit à rire de cette réponse eTrontée. 

— Et quels moyens comptes-tu employer pour arriver à tes fins ? 

— Donner mon àme en échange du château. Or je me suis confessé ce matin, 
j'ai reçu l'absolution, et me trouve pur de tout péché mortel et même de tout 
péché véniel, ce qui donne une grande valeur à mon àme. 

— Eh bien ! soit ; j'accepte ton pacte. Je concède le château à l'évêque de 
Winchester, et en voici l'acte sur vélin, en bonne et due forme, scellé de mon 
scel. Aucune puissance, ni sur la terre, ni dans l'enfer, ni même au ciel, ne pour- 
rait rendre vaine cette concession. Et toi, quand me livreras-tu ton àme ? 

— Moi? quand ce bout de cierge se trouvera consumé. 

— Si tôt? Tu es bon et prompt payeur. Soit ; j'accepte. 

Aussitôt le barbier gascon tira la bouteille d'eau bénite de sa poche, l'ouvrit, et 
y jeta le parchemin du diable avec le bout de cierge qu'il éteignit. Puis tenant à 
distance le mauvais ange, au moyen de quelques gouttes de l'eau sainte dont il 
l'aspergea, il revint à Paris, chez l'évêque de Winchester, qui paya les cent écus 
d'or, et" fit déposer la bouteille et le bout de cierge dans une chapelle, au milieu 
de saintes reliques où, certes, le démon ne pourrait venir s'en emparer. 

Apres cela, l'évêque de Winchester entra librement en possession de la 
Grange-aux-Gueux, la fit démolir, et construisit sur son emplacement un château 
magnifique dont les fenêtres, pour la première fois en France, furent garnies de 
châssis de verre. 

En 1294, Phiiippe-le-Bel confisqua tous les biens de l'évêque : mais il lui 
donna main-levée neuf ans après, disent les uns, tandis que, selon les autres, le 
séjour de Wincestre serait devenu l'une des habitations royales. 

Amédée-le-Rouge, comte de Savoie, posséda ce château, sous le règne de 
Charles VI. « Le duc de Herry. dit le bibliophile Jacob, acquit ensuite de ses de- 
niers ce vieux logis, pour le faire construire avec le luxe naissant du xv° siècle. 
L'architecture s'était surpassée dans la hardiesse et dans les découpures de la 
pierre que les carrières voisines fournissaient à ces travaux durables et légers 
tout à la fois. On se fait aisément une idée de l'aspect féodal de Wincestre, hérissé 
de tours, de créneaux, de clochers et de girouettes blasonnées; mais l'intérieur 
d'or et de couleurs : les murs et les lambris, les planchers et les meubles étaient 
couverts de fresques, de mosaïques et de sculptures. La grande salle, surtout, 



rîoO HISTOIRE DE HI('.I>TRE 

dont les merveilles n'existent i)lus que dans les chroniques contemporaines, ren- 
fermait une précieuse collection des portraits de Clément VU et de ses cardinaux, 
des rois et princes de France ; des empereurs d'Orient et d'Occident. Le duc de 
Berrj', qui aimait d'instinct les arts, n'eut pas la satisfaction de voir ce palais 
achevé dans toute sa splendeur. » 

En 1.404, au commencement de la querelle des Bourguignons et des Armagnacs, 
querelle qui suivit l'assassinat du duc d'Orléans dans la rue Barbette, les princes 
du sang, accompagnés de quatre mille gentilshommes et de six mille chevaux bre- 
tons, prirent possession dans le château deWincestre, pour être à portée de s'em- 
parer de Paris : le duc de Berry, leur hôte et leur allié, fortifia cette place de 
guerre, pendant que le duc de Bourgogne rassemblait une grosse armée qui pro- 
tégea la capitale. Mais le duc de Brabant, frère de Jean-sans-Peur, s'interposa 
entre les deux partis, et obtint une paix peu stable, qui fut appelée la trahison 
de Wincestre, lorsque les hostilités recommencèrent quelques mois après, plus 
sanglantes et plus irréconciliables. 

En 1411, les bouchers de Paris, (jui soutenaient la faction bourguignonne par 
toute sorte d'excès, sortirent un soir dans la campagne, commandés parles Goix, 
et allèrent briser les portes du château du duc de Berry, qu'ils incendièrent après 
l'avoir pillé. Le feu détruisit entièrement ce superbe cliàteau dont il ne resta que 
les murailles nues, et deux chambres décorées de mosaïques. 

Quinze ans après, le duc de Berry légua ces ruines au chapitre de Notre-Dame 
de Paris, sous la condition que son clergé célébrerait à perpétuité, pour le repos 
de l'âme du donataire, quatre obits et deux processions. Charles Vil et Louis XI 
confirmèrent cette donation, moyennant un oliit de plus qui se célébrerait le 23 
du mois d'aortt, jour de la fête de saint Louis. 

Le chapitre de Notre-Dame n'attachait sans doute point une grande importance 
à la propriété du château de Wincestre, de Bichestre ou de Bicestre (on lui 
donnait indistinctement ces noms), car il n'y lit exécuter aucune réparation; 
si bien que les brigands et les diables en reprirent possession. « Sans doubte, » 
dit l'écrivain auquel a été empruntée la chronique du barbier de Gascogne, 
•< sans doubte, durant la guerre des partis qui ravagea Paris, la bouteille qui 
« contenait le cierge fut brisée; la cire allumée et consumée, et partant, l'âme 
•< du barbier jetée en enfer, ainsi que le pacte détruit. Car Bicestre se fit plus 
■< mal hanté et plus effroyable que onc il n'avoit été. » 

(J. H. BKRTiiour), Musi'e dfs Familles, 1835.) 

(b) Comment le diable se montrait aux naïfs dans les carrières de Cientilly. 

Un auteur contemporain fait parler ainsi le magicien qui montrait le diable 
aux naïfs. 

« Vous ne croyez pas combien il y a de jeunes Sérapiens (Parisiens) qui m'im- 
portunent de leur faire voir le Diable. Voyant cela je me suis avisé de la plus 
piquante invention du monde pour gagner de l'argent. A un quart de lieue de 
cette ville (vers Gentilly, je pense), j'ai trouvé une carrière très profonde 
qui a de longues fosses à droite et à gauche. Quand quelqu'un vient voir le 
Diable, je l'amène là-dedans, mais avant d'y entrer, il faut qu'il me paie pour le 



IllSTdlRK IJE lIlCKTliK 351 

moins 4.'i ou oOpistoles, qu'il nie jure il(.' n'en pai'ler jamais, qu'il me ijrouiellê 
de n'avoir point peur, de n'invijiiucr ni les dieux ni les demi-dieux, ni de pro- 
noncer aucune sainte parole. 

Après cela j'entre le premier dans la caverne, puis avant de passer outre, je 
fais des cercles, des fulminations, des invocations et récite quelques discours 
composés de mots barbares, les(iuels je n'ai pas plutôt prononcés (pie le sot 
curieux et moi entendons remuer de grosses chaînes do fer et gronder de gros 
mâtins. Alors, je lui demande s'il n'a point peur : s'il me dit oui, comme il y en a 
quelques-uns qui n'osent passer outre, je le ramené dehors et lui ayant fait 
passer son impertinente curiosité, je retiens pour moi l'argent qu'il m'a donné. 

S'il n'a point peur, je m'avance plus avant en marmolant quelques effrayantes 
pandes. Etant arrivé à un endroit que je connais, je redouble mes invocations 
et fais des cris comme si j'étais entré en fureur. Incontinent, six hommes que je 
fais tenir dans cette caverne, jettent des flammes de poix-résine, devant, à droite 
et à gauche de nous. 

A travers les flammes je fais voir à mon curieux un grand bouc chargé de 
grosses chaînes de fer peintes en vermillon comme si elles étaient enflammées. A 
droite et ;\ gauche, il y a deux gros mâtins à qui on a mis la tête dans de longs 
instruments de bois larges par le haut, fort étroits par le bout. A mesure que 
ces hommes les piquent, ils hurlent tant qu'ils peuvent et ce hurlement retentit 
de telle sorte dans les instruments où ils ont la tête qu'il en sort un bruit si 
épouvantable que les cheveux m'en dressent à moi-même d'horreur, quoique je 
sache bien ce que c'est. Le bouc que j'ai dressé comme il convient, fait de son 
côté en remuant ses chaînes, en branlant ses cornes et joue si bien son rôle 
qu'il n'y apersonne qui ne croie que ce fût un Diable. Mes six hommes, que j'ai 
tort bien instruits, sont aussi chargés de chaînes rouges et vêtus comme des 
furies. 11 n'y a pas là dedans d'autre lumière que celles qu'ils fout par intervalle 
avec de la poix-résine. 

Deux d'entre eux, après avoir joué à la perfection le rôle du Diable, viennent 
tourmenter mon misérable curieux avec de longs sacs de toile remplis de sable 
dont ils le battent tant partout le cor|is que je suis contraint de le tirer de la 
caverne à demi mort. Alors, comme il a un peu repris ses esprits, je lui dis que 
c'est une dangereuse et inutile curiosité de vouloir voir le Diable, cl je le jirie 
de n'avoir plus ce désir, comme je vous assure ([u'il n'y en a point cpii l'aient 
après avoir été battu en diable et demi. 

(Roman satirique de Jean de Launel. Nouveaux Mémoires 
de l'abbé d'Artigny, tome IV, paj^e 5.) 



NUTE IV. 

Cours (tes Miracles. 

On nommait ainsi les repaires des mendiants et des filous parce qu'en y entrant 
ils déposaient le costume de leur rôle. Les aveugles voyaient clair, les boiteux 



332 IIISTOIHK DE UICÈTRK 

étaient redressés, les estropiés recouvraient l'usage de tous leurs membres, etc. ; 
chacun revenait dans son état naturel. 

Ces cours des Miracles étaient nombreuses à Paris. Voici celles qu'indique 
Sauvai : 

La Cour du roi François, située rue Saint-Denis, n° 328; 

La Cour Sainte-Catherine, rue Saint-Denis, n° 313 ; 

La Cour Brisset, rue de la Mortellerie, entre les rues Pernelle et Longpont ; 

La Cour Gentien rue des Coquilles ; 

La Cour de la Jussienne, rue de la Jussionne, n° 23; 

Cour et passage du Marché Saint-Hotioré, entre les rues Nicaise, Saint-Honoré 
et de l'Echelle ; 

D'autres cours ont conservé longtemps leur nom caractéristique ; telles sont : 

La Cour des Miracles, rue du Bac, n° 03; 

Za Cour des Miracles, rue de Reuilly n° 81, quartier des Quinze-Vingts ; 

Passage et Cour des Miracles, de la rue des Tournolles n" 26, et du cul-de-sac 
Jean Beausire, n° 21, quartier du Marais. Il s'en trouvait aussi au faubourg 
Saint-Marcel et à la butte Saint-Roch. 

La plus fameuse de ces cours avait son entrée dans la rue Neuve-Saint-Sauveur 
et était située entre le cul-de-sac de l'Étoile et les rues de Damiette et des Forges, 
Voici la description qu'en donne Sauvai qui a visité ces lieux : 

— « Elle consiste en une place d'une grandeur très considérable et en un très 
grand cul-de-sac puant, boueux, irrégulier, qui n'est point pavé. Autrefois, il 
confinait aux dernières extrémités de Paris. A présent( sous te régne de Louis XIV), 
il est situé dans l'un des quartiers des plus mal bâlis, des plus sales, et des plus 
reculés de la ville, comme dans un autre monde. Pour y venir, il se faut souvent 
égarer dans de petites rues vilaines, puantes, détournées ; pour y entrer, il faut 
descendre une assez longue pente tortue, raboteuse, inégale. J'y ai vu une mai- 
son de boue à demi enterrée toute chancelante de vieillesse et de pourriture, qui 
n'a pas quatre toises en carré et où logent néanmoins plus de cinquante ménages 
chargés d'une infinité d'enfants légitimes, naturels ou dérobés. On m'a assuré 
que dans ce petit logis et dans les autres, habitaient plus de cinq cents grosses 
familles entassées les unes sur les autres. Quelque grande que soit cette cour, elle 
l'était autrefois lioaucoup davantage. De toutes parts, elle était environnée de 
logis bas, enfoncés, obscurs, difformes, faits de terre et de boue, et tous pleins 
de mauvais pauvres... » 

Sauvai parle ensuite des manirs de ceux qui habitaient cette cour. Après avoir 
dit que les commissaires de police ni les huissiers ne pouvaient y pénétrer sans 
y recevoir des injures et des coups, il ajoute : 

« On s'y nourrissait de brigandages, on s'y engraissait dans l'oisiveté, dans la 
gourmandise et dans toutes sortes de vices et de crimes ; là, sans aucun soin de 
l'avenir, chacun jouissait à son aise du présent et mangeait le soir avec plaisir 
ce qu'avec bien de la peine et souvent avec bien des coups il avait gagné tout le 
jour ; car on y appelait gagner ce qu'ailleurs on appelle dérober ; et c'était une 
des lois fondamentales de la Cour des Miracles de ne rien garder pour le len- 
demain. Chacun y vivait dans une grande licence, personne n'y avait ni foi, 
ni loi, on n'y connaissait ni baptême, ni mariage, ni sacrement. II est vrai 



inSTolHK 1)K IJICKTBK Alt'.i 

qu'en appaii'ine, ils semblaient reconnaitre un Dieu : et pour cet effet, au bout 
de leur cour, ils avaient dressé dans une grande niche, une image de Dieu le 
père qu'ils avaient volée dans quelque église, ei où tous les jours ils venaient 
adresser quelques prières... 

Des filles et des femmes, les moins laides, se prostituaient pour deux liards, 
les autres pour un double (deux deniers), la pUipart pour rien. Plusieurs don- 
naient de l'argent à ceux qui avaient fait des enfants à leurs compagnes aiin 
d'en avoir comme elles, d'exciter la compassion et d'arracher les aumônes. » 

(Sauval. — Histoire des recherche.'i di:^ antiquités de la Ville de Paris, torael"'.) 



NOTE V 

Edict du Roy portant ostaldi-^seraent de l'Hôpital Général pour le renfermement des 
pauvres mandians de la ville et des faux-bour!.'s de Paris. 

Louis, par la grâce de Dieu, roy de France et de Navarre, à tous présens et 
avenir, salut. Les Roys nos prédécesseurs, ont fait depuis le dernier siècle plu- 
sieurs ordonnances de police sur le fait des pauvres en notre bonne ville de 
Paris et travaillé par leur zèle autant que par leur authorité, pour • empêcher la 
mandicité et Foysiveté, comme les sources de tous les désordres. Et bien que 
nos compagnies souveraines ayant appuyé par leurs soins l'exécution de ces 
ordonnances, elles se sont trouvées néantmoins, |iar la suite des temps, infruc- 
tueuses et sans effet, soit par le manquement des fonds nécessaires à la subsis- 
tance d'un si grand dessein, soit [lar le deffant d'une direction establie et conve- 
nable à la (jualité de l'univre. De sorte (pie dans les derniers temps et sons le 
règne du deffunt Koy, nostre très honoré seigneur et père, d 'heureuse mémoire, 
le mals'estant accreu par la licence publi([ue et par le dérèglement des mœurs; 
l'on reconnut que le principal deffant de l'exécution de cette ordonnance pro- 
venait de ce que les mandians avaient la liberté de vaquer partout et que les 
soulagemens qui estoient [u'ocurez, n'empêchaient [las la maadicilé secrette et 
ne faisaient point cesser leur oysiveté. 

Sur ce fondement, fut projette et exécuté le louable dessein de les renfermer 
dans la maison de la Pitié et lieux qui en dépendent, et lettres patentes accor- 
dées à cet elTet en 1612, registrées en nostre cour du Parlement de Paris sui- 
vant lesquelles les pauvres furent enfermez et la direction commise à de bons et 
notables bourgeois qui successivement les uns après les autres ont apporté toute 
leur industrie et bonne conduite pour faire réussir ce dessein. Et toutefois quel- 
ques efforts qu'ils ayent peu faire, il n'a eu son effet que pendant cinq ou six 
années et encore très imparfaitement, tant par le deffaut d'empiny des pauvres 
dans les œuvres publics et manufactures, que pour ce que les directeurs n'es- 
toient point appuyez des pouvoirs de l'authorité nécessaires à la grandeur de 
l'entreprise et que par suite les désordres et malheur des guerres, le nombre des 
pauvres soit augmenté au delà de la créance commune et ordinaire et que le 
mal se soit rendu plus grand que le remède. 



;{oi HISTOIRE DE KICÉTRE 

De sorte que le libertinage des mandians est venu jusqu'à l'excès par un mal- 
heureux abandon à toutes sortes de crimes qui attirent la malédiction de Dieu sur 
les Estais quand ils sont impunis. 

L'expérience ayant fait connaître aux personnes qui se sont occupez dans ces 
charitables employs que plusieurs d'entre eux, de l'un et de l'autre sexe, habitent 
ensemble sans mariage, beaucoup de leurs enfants sont sans baptesme et ils 
vivent presque tous dans l'ignorance de la Religion, les mespris des sacremens 
etdans l'habitude continuelle de toutes sortes de vices. 

C'est pourquoy, comme nous sommes redevables -à la miséricorde divine de 
tant de grâces et d'une visible protection qu'elle a fait paroitre sur nostre con- 
duite à l'advénement et dans l'heureux cours de nostre règne, par le succès de 
nos armes elle bonheur de nos victoires, nous croyons estre obligez deluy témoi- 
gner nos reconnaissances, par une royale et chrestienne application aux choses 
qui regardent son honneur et son service; considérons ces pauvres mandians 
comme membres vivans de Jésus-Christ et non pas comme membres inutiles de 
l'Estat. 

Et agissons dans la conduite d'un si grand œuvre, non par ordre de police 
mais par le seul motif de charité : 

I. — A cescauses, après avoir fait examiner toutes les anciennes ordonnances et 
règlemens sur le fait des pauvres, par grands et notables personnages et autres 
intelligens et expéiûmentés en ces matières, ensemble les expédiens les plus 
convenables dans la misère des tems, pour travailler à ce dessein et le faire 
réussir avec succès àla gloire de Dieu et au bien public. De notre science propre 
et propre mouvement, pleine puissance et aulhorité royale, voulons et ordonnons, 
que les pauvres mandians valides et invalides de l'un et l'autre sexe, soient en- 
fermés dans l'Hôpital, pour estre employés aux ouvrages, manufactures et autres 
travaux selon leur pouvoir, ainsi qu'il est amplement contenu au règlement 
signé de notre main que nous voulons estre exécuté selon la forme et teneur. 

II. — Pourréussiravecsuccèsà l'establissementd'unsigrand dessein, nous avons 
nommé et nommons par ces présentes, notre amé et féal le sieur Bellièvre, che- 
valier, nostre conseiller en tous nos conseils et premier président en noslre Par- 
lement; etnotre amé et féal le sieur Foucquet, aussi notre conseiller en tous nos 
conseils et nostre procureur général, pour estre eux et leurs successeurs, esdites 
charges, chefs de la direction dudit Hôpital. 

III. — Nous avons aussi commis et commettons avec eux, pour directeurs et per- 
pétuels administrateurs nos amez et féaux: 

Christophe l'Eschasier, nostre conseiller et maître ordinaire en nostre Chambre 
des comptes; Charles Loyseau, nostre conseiller en nostre Cour des aydes ; Jean- 
Marie Lhoste, ancienavocat en nostre parlement ; Christophe du Plessis, sieur de 
Montbart, conseiller en nos conseils; Bertrand Drouard noslre conseiller et maître 
d'hôtel ordinaire: Jean de Gomont, avocat en nostre dite Cour; Claude Chomel 
nostre conseiller et secrétaire, ci-devant trésorier des ligues des Suisses et des 
Grisons; Jean delà Place, nostre conseiller etseerétaire; Antoine Pajot, sieur de 
la Chapelle; Gabriel de Gaulmont, sieur de Chevannes; Louis Seguier, sieur de 
Saint-Firmin ; Nicolas Barbier, nostre conseiller et receveur des gages des 
officiers denostreCourdesaydes ; Jean Levesque et Denis Pichon, anciens consuls 



is'ioiiii-: m-; iiicKrui-: 



.nardKinds bourgeois de l'aris ; Sebastien Cranioisv. ancien ju^e-consul. ancien 
echevjM, marchand boui-eois de Paris; Henri Gillol.ancien consul, marchand 
bourgeois de Pans; Jean b'Marchan.l, bourgeois deParis ; Claude Palin, ancien 
consul, marchand bourgeois de Paris; André le Vieux, ancien consul, ancien 
echevui, marchand bourgeois de Paris; Jacques Poignant, bourgeois de Paris- 
Christophe Maillet, ancien consul, bourgeois de Paris, Antoine Vitré, marchand 
bourgeois de Pans ; Jacques Belin, bourgeois de Paris ; Sauveur de Burla- 
magny, écuyer; et Louis GoUard, bourgeois de Paris. 

IV. -- Et pour enfermer les pauvres (jui seront de la qualité d'estre enfermés, 
suivan le règlement, nous avons donné et donnons par ces présentes, la mai- 
son et hôpital, tant de la grande et de la petite Pitié, que du Refuge, sis aux 
taux bourgs Saint-Victor, la maison et hôpital deScipion. et la maison de la Savon- 
nene, avec tous les lieux, places, jardins, maisons et bâtimens qui en dépendent, 
ensemble les maisons et emplacemens de Bicestre, circonstances et dépendances, 
que nous avons ci-devant donnés pour la retraite des Enfants- Trouvés en atten- 
dant que les pauvres fussent renfermés. A quoi lesdits I>àtimens et lieux de 
Bicest^re ont esté parnous affectés; révoquant.en tant ,iue besoin serait, tous autres 
brevets et concessions qui pourroient avoir été obtenus, en faveur des soldats 
estropies et pour quelque autre cause ou prétexte dérogeans à toutes lettres à ce 
contraires. 

,..'^-.~:^°"'""' •î"'^ '^s lieux à enfermer les pauvres soient nommés l'Hônital 
General des pauvres, que l'inscription en soit mise avec récusson de nos aimes 
sur le portail de la maison de la Pitié et autres qui en dépendent. 

VI. — Entendons être conservateur et protecteur dudit fbq.ital Général et des 
lieux qui en dépendent, comme estaiis de nostre fondation royale etneantmoins 
qu Ils ne dépendent en fanon .luelconque de nostre grand aumônier, ni d'aucun de 
nos otliciers ; mais qu'ils soient totalement e.vempls de la supériorité visite et 
.lundiction des officiers de la générale réformation et aussi de la grande aumô- 
nene et de tous autres auxquels nous en interdisons connoissance ou juridiction 
en quelque façon et manière que ce puisse estre. 

VII — Déclarons que nous n'entendons par ces présentes toucher en quoi .rue 
ce soit à la direction et administration du grand Bureau de nostre bonne ville de 
Pans lequel demeure en son entier, comme il estoit auparavant, fors et excer.té 
pour le fait des pauvres mandians, dont nous lui interdisons toute connoissance 
police et juridiction. 

VIII. - Nous avons, en ce faisant, éteint et supprimé, éteignons et supprimons, 
parces présentes, la direction et administration des directeurs delà maison et 
hôpital de la Pitie, sis aux faux bourgs Saint-Virtor et lieux qui en dépendent 
des soins et intégrité desquels nous sommes tellement satisfait, que nous les 
avons ci-dessus compris dans le nombre des directeurs. 

IX. - Faisons très-expresse inhibitions et défenses à toutes personnes de tous 
sexes, lieux et âges, de quelque qualité et naissance, et en quelque état qu'ils 
puissent estre, valides ou invalides, malades ou convalescens, curables ou incu- 
rab es, de mandier dans la ville et faux bourgs de Paris, ni dans leséglises, ni aux 
portes d icelles, aux portes des maisons, ni dans les rues, ni ailleurs publique- 
ment, m en secret, de jour ou de nuit, sans aucune exception des fêles solennelles. 



35G 



IIISTOIHK nie lilC.KTRh: 



pardons ou jubilés, ni d'assemblées, foires ou marchés, ni pour quelque autre 
cause ou prétexte que ce soit; à peine du fouet contre les contreveuans, pour la 
première fois, et. pour la seconde fois, des galères contre les hommes et gaiçons, 
et du bannissement contre les femmes et les filles. 

X. — Si aucuns alloicnt mandier dans les maisons nous permettons et expres- 
sément commendons aux propriétaires el locataires, à leurs domestiques et 
autres, de retenirlesdits mandiaii^ jusques à ce que les directeurs ou olficiers ci- 
après nommés en soient avertis pour leur imposer les peines ci-dessus, suivant 
l'exigence des cas. 

XL — L'interdiction ne s'étend pas aux questes pour l'Hotel-Dieu, le Grand 
Bureau des Pauvres, les Quinze-Vingts, les Enfans des Hôpitaux, les religieux 
mandians, les religieuses de l'Ave-Maria. 

XII. — Les directeurs sont nommés à vie. Ils ont tout pouvoir d'authorité, do 
direction, d'administration, connoissance, police, juridiction, correction et 
chatimens sur tous les pauvres de Paris, tant dehors qu'au dedans de l'Hôpital 
Général. 

XIII. — Auront pour cet eflet les directeurs, poteaux et carcans, prisons et basses 
fosses, dans ledit Hôpital Général et lieux qui en dépendent, comme ils aviseront, 
sans que l'appel puisse estre reçu des ordonnances ijui seront par eux rendues pour 
le dedans dudit Hôpital, et quant à celles qui interviendront pour le dehors, elles 
seront exécutées, selon leur forme et teneur, nonobstant oppositions ou appel- 
lations quelconques, faites ou à faire, et sans préjudice d'icelles, et pour lesquelles, 
nonobstant aussi toutes défenses et prises à [lartie, ne sera différé. 

XIV. — Des baillis, sergens, gardes et autres officiers nécessaires seront 
donnés aux directeurs pour l'exécution des ordonnances. 

XV. — Ces baillis, sergens, etc., feront perquisition chaque jour pour em- 
pêcher toutes sortes de mandians dans les rues. 

XVI. — Les dii'ecteurs auront telles maisons que bon leur semblera pour la 
garde des pauvres jusques à ce qu'il en ait esté par eux ordonné pour les admet- 
tre en l'Hôpital Général. 

XVII. — Défense à toutes personnes, de quelque qualité et condition qu'elles 
soient de donner l'aumône manuellement. 

XVIII. — De même aux locataires ou iiropriétaires des maisons. 

XIX. — Les lits, matelas, couvertures, paillasses dans lesquels auront cou- 
ché les pauvres chez les jiarticuliers seront saisis au profit de l'Hôpital Géné- 
ral. 

XX. — Défenses aux soldats et aux bourgeois de maltraiter les sergens, offi- 
ciers, baillis, etc., chargés de prendre ou conduire, renvoyer, chasser ou accom- 
pagner les pauvres. 

XXI. — Ordonnons aux chevaliers du guet, prevot de l'isle, prevotdes mar- 
chans, lieutenant criminel de robe-courte, leurs exempts et archers, commis- 
saires du Cliatelet, huissiers, sergens et autres ministres de justice et police, et 
même à tous nos sujets, de donner main forte auxdits baillis de l'Hôpital Général 
et sergens des pauvres, pour l'exécution, tant des présentes que du règlement 
général et des ordonnances particulières des directeurs, pour raison dudit 
Hôpital, s'ils en ont besoin, soit pour la capture des pauvres, ou celle d'autres 



Il ISTOI l'.K l»K jili:ÈTI;K i{o7 

personiirs, ([ui se Inuivnont contrevt'nii- aux articles préci''deiis, soit pour les 
saisies, exécutions ou autrement à peine d'en réiiondre par les refusans ou 
délayans en leurs propres et privés noms et d'amende arljitraire. 

XXII. — Enjoisnons aux eommissaires des quartiers, quarteniers, dixainiers, 
cinquanteniers et autres, de ne laisser habiter personne dans leur quai-tier, 
qu'ils n'aient préalablement vérifié auliureau de la police d'avoir du liien, indus- 
trie ou vacation suflisanle pour se nourrir et subvenir à leur famille, excepté les 
pauvres fionteux, assistés des paroisses ou d'ailleurs, et les pauvres mariés, à 
prési'ut mendians qui seront à l'aumône dudit Hôpital (lên(a'al, suivant le certi- 
ficat qu'ils en rap|)(irtcront ; à peine d'en répondre par lesdits coiuiuissaires 
des quartiers, quarteniers et autres, en leurs propres et privés noms, et dont ils 
apporteront tous les mois les rôles au bureau dudit Hôpital, à peine de quarante- 
huit livres parisis contre chacun de ceux qui se trouveront y manquer. Enjoi- 
gnons aux directeurs d'avoir un soin particulier de l'exécution du présent ar- 
ticle. 

XXIII. — Les prêtres missionnaires de Saint-Lazare sont chargés de l'instruc- 
tion spirituelle des pauvres. 

XXIV. — Ils pourront recevoir leurs testamens. 

XXV. — A l'égard de la police et de la discipline temporelle ils seront sous bi 
direction de l'Hospice Général. 

XXVI. — Le supérieur desdits missionnaires aura voix délibérative au bui-eau 
pour ce qui concerne le spirituel. 

XX Vil. — Pour secourir les femmes et les tilles qui auront été enfermées dans 
ledit Hôpital (iénéral et lieux qui en distendent, les directeurs pourront employer 
les pei'sonnes de même sexe qu'ils trouveront être les plus propres aux secours 
et assistance des pauvres, sous les mêmes ordres et dépendance totale desdits 
directeurs. 

XXVIII. — D'autant que l'expérience a fait connaître par les principaux man- 
quements qui ont (Hé à l'exécution des desseins que l'on avoit eu ci-devant d'en- 
fermer les pauvres, sont procédés des défauts d'établissement suffisant, et de la 
subsistance nécessaire, nous avons donné audit H(")pital Général, tous les biens, 
droits, profits, revenus et émoluments nécessaires, tant en fonds que fruits ordi- 
naires, casuels et extraordinaires, de quelque titre et qualité qu'ils puissent être 
dus, échus et à échénir, appartenans, ini qui peuvent appartenir maintenant, ou 
ci-après, aux maisons et hc'ipitaux de la Pitié, du Refuge, de la Savonnerie. 
Scipion, Bicétre, membres et lieux qui en dépendent; desquels biens, droits et 
revenus, les receveurs, fermiers, locataires et débiteurs seront tenus de donner 
compte ou état et d'en faire le paiement ou la délivrance, chacun ainsi qu'il y 
peut être obligé, auxdits directeurs, ou à leurs ordres; et ce faisant, demeure- 
ront les dits receveurs, fermiers, locataires et débiteurs valablement quittes et 
déchargés envers et contre tous; et seront tous les baux et sous-baux confirmes 
ou résolus, ainsi qu'il sera délibéré par les directeurs, pour le plus grand avan- 
tage de rib'ipital. 

XXIX à XXXII inclus. — Règlements au sujet des dons et legs faits à l'Hôpital 
Général. 
XXXIII. — Donnons audit Hôpital Général toutes les maisons, lieux, fonds, droits 



3o8 IIISTOIRK DE lîICÈTRF, 

l't revenus allcctés aux pauvi'cs, pour le soulageuioiit d'iceux, perceptibles dans 
notre dite ville et faux bourgs, prévcité et vicomte de Paris, qui sont à j)résenl, 
ou se trouveront ci-après abandonnés, usurpés ou employés à autre usage que 
celui de leur fondation, et même ceux qui sont à présent, ou se trouveront ci- 
après destitués de. légitimes administrateurs tant de l'un que de l'autre sexe, 
soit de notre fondation ou autres. 

XXXIV à XLIl inclus. — Règlements au sujet des aumônes. 

Permission aux directeurs de quêter et d'employer troncs, bassins, grandes et 
petites boites en toutes les églises, carrefours et lieux publics. 

Accorde à l'Hôpital géaéral le 1/4 des aumi'mes tant du grand et petit sceau 
que des marchés, baux et adjudications faites m Conseil du Roy, le 1/4 des 
amendes de police, le 1/3 de toutes lettres de maîtrises, etc., etc. 

XLIlJ à XLV inclus. — Inventaire des ol)jets des pauvres décédés. 

XLVl à XLIX inclus. — Acquisitions, échanges, ventes de terrain, etc.. 

L. — Et parce que ledit Hôpital Général aura besoin de plus gi-ande quantité 
d'eaux que celles qui sont maintenant esdites maisons, nous leur accordons et 
concédons le droit de ce qui sera nécessaire d'y être augmenté et voulons que la 
délivrance leur en soit faite... 

Ll. — Nous avons amorti et amortissons par ces présentes, en tant que Ijesoinse- 
roit, les maisons et lieux de la Pitié, du Refuge, Scipion, la Savonnerie et Bicêtre, 
présentement donnés et tous lieux et domaines qui en dépendent, en quelques 
lieux et endroits qu'ils puissent être situés, et même dès à présent, les autres 
maisons, places, rentes et autres immeubles qui ont été et qui pourront être 
donnés, légués ou délaissés au dit Hôpital Général, (jui seront acquis par les 
directeurs à présent et à l'avenir, sans que pour raison de ce, ils soient tenus 
nous payer aucune indemnité, lods et ventes, ni treizième, lods ni mi-lods, 
(juints ni re(iuints, rachats, ni reliefs, pour ce qui est ou sera en notre domaine 
et nonobstant toutes aliénations ou engagemens sans aussi payer franc fiefs, ni 
nouveaux acquêts, ban ni arrière-ban, ni autres droits quelconques, qui nous 
sont ou pourroient être dus, dont nous les déchargeons et tant que besoin est ou 
seroit, en avons fait et faisons dès à présent comme pour lors, dès lors comme à 
présent, don audit Hôpital Général, encore que le tout ne soit ici particulière- 
ment spécifié, ni encore échu, nonobstant toutes lois et ordonnances à ce con- 
traires, auxquelles pour ce regard, nous dérogeons. 

LU. — Les directeurs seront tenus d'indemniser les seigneurs particuliers des 
Ijieiis assortis si aucuns se trouvent mouvans, relevans, ou tenants d'eux. 

LHI-LIV. — Pouvoir donné aux directeurs de faire et fabriquer dans l'étendue 
de tout l'hi'ipital et lieux qui en dépendent, toutes sortes de manufactures. 
Exemption de payer des droits. 

LV. — Pour de plus gratifier et favoriser l'établissement et subsistance dudit 
Hôpital général, voulons que chacun des corps de métiers de notre dite ville et 
faux bourgs de Paris soient tenus de donner, quand ils en seront requis, deux 
compagnons, même les maîtresses lingères deux filles, poui apprendre leur mé- 
tier aux enfants dudit Hôpital Général, selon qu'ils se trouveront plus disposés; et 
ce faisant lesdits deux compagnons et filles acquerront la maîtrise en leurs corps 
et métiers, après avoir servi pendant le tem- de six ans audit Hi'ipital Général, sur 



iiisroiiU': DE liicÈTUi-; ;3;j!) 

les Certificats qui on scruiit délivrés et signés des directeurs jusqu'au nombre de 
six au moins, avec pouvoir de tenir boutique, ainsi que les autres maîtres et 
maîtresses et sans aucune distinction entre eux. 

LVI. — En cas que l'Hôpital Général fût trop surchargé d'enfans, selon l'avis des 
directeurs, ils seront mis en métier chez les maîtres, sans pouvoir prendre par 
eux autre chose que l'obligation de s'en servir deux ans au par-dessus le tenqis 
requis pour les apprentissages de chacun métier. 

LVll. —Voulons aussi que le corps des apotiiicaires et chirurgiens donnent 
chacun deux compagnons de leur dit corps, capables, pour servir gratuitement 
audit Hôpital, et y assister les pauvres et les olbciers et domestiques d'icelui ; 
pour les indispositions communes des pauvres et les maladies ordimures des 
officiers et domestiques, et après (lareil tems de six ans lesdits compagnons 
apothicaires et chirurgiens gagneront pareillement leur maîtrise, sur les certificats 
des directeurs en pareil nombre et auront mêmes droits et privilèges que tous les 
autres maîtres. 

LVHl. — Que ceux et celles qui auront servi de maîtres et maîtresses d'école 
pendant dix ans dans l'Hôpital Général, avec l'approbation des directeurs, 
pourront estre maîtres et maîtresses dans la ville et faux bourgs, sans autres 
examens, lettres et permission que de la certification de leurs services par les 
directeurs. 

LIX. — Nous avons ledit Hôpital et les pauvres enfermes, affranchis, quittes, 
exemptés et déchargés, affranchissons, ijuittons, exemptons, déchargeons de 
tous subsides, impositions et droits d'entrée tant à Paris qu'ailleurs par eau de 
terre, des ports, ponts, péages, octrois de villes, barrages, ponts et passage 
mis et à mettre et de toutes autres généralement (juclconques dont ils pourront 
estre tenus pour leurs vivres et provisions, même pour leur vin jusques à con- 
currence de mille niuids de vin par chacun an, si tant ils en ont- besoin que 
de bois à brûler et à balir, charbons, foins, cendres et autres denrées et com- 
modités nécessaires ou utiles qui seront portés et conduits dans ledit Hôpital 
Général, membres unis et lieux qui en dépendent, [lar la nourriture, entreteue- 
ment, secours et assistance desdits pauvres, officiers et domestiques de ladite 
maison, sur les certificats des directeurs au nombre de six.au moins, quoiqu'il 
soit dit que les droits seront payés par les privilégiés et non privilégiés, 
exempts et non exempts ; à quoi, pour ce regard avons dérogé en considération 
des pauvres. 

LX. — Accordons audit Hôpital Général, le droit de franc salé, pour le sel 
nécessaire à la provision d'icelui, jusques à la concurrence de quatre muids de 
sel, par chacunan, si tant ils en ont besoin, à iircndre au grenier de nostre ville de 
Paris, dont nous voulons que le bail général de nos gabelles soit chargé, sans 
qu'il en soit payé aucune chose que le prix du marchand et sans tirer à con- 
séquence à l'égard d'autres. 

LXI. — Accordé 600 cordes de bois et 6 milliers de cotterets par an. 
LXII. —Décharge des droits de guets, gardes, fortifications, boues, pavés, 
chandelles, canal, fermeture de ville et faux bourgs et généralement de toutes 
contributions publiques 

LXIll. — Exemption de tous logemeus, aides et contributions de guerre, dé- 



.'!(iO HISTOIRE DE lilCÈÏRE 

ft'nses expresses aux généraux, maréchaux de camps, capitaines, lieutenants, etc. ; 
d'y loger. 

LXIV. — Défenses à tous habitans, assesseurs et collecteurs de paroisses de 
taxer ou imposer, ni faire taxer ou imposer au rôle des tailles, taillons, subsis- 
tances, ustenciles, etc.. les fermiers, sous-fermiers, receveurs ou commis dudit 
Hôpital Général. 

LXV. — Défendons à tous salpètriers, d'entrer dans les maisons dudit Hôpital 
Général pour y cueillir, ni chercher du salpêtre, à peine de punition cor- 
porelle. 

LXVI. — Tousles procès pour la conservation des biens de l'Hôpital Général 
seront traités sans exception, en première instance, tant à, la grande Chambre du 
Parlement qu'à la Cour des aydes de Paris selon les qualités desdits procès et 
difTérens. 

LXVll. — Toutes les expéditions, dont l'Hôpital Général aura besoin en grands 
et petits sceaux seront gratuitement délivrées. 

LXVIII. — Les greffiers devront envoyer au bureau les extraits d'arrêts, juge- 
ments, sentences où il y aura adjudication d'amendes ou aumônes, ou quelques 
applications au profit de l'Hôpital Général, sous peine d'en répondre en dom- 
mages et intérêts. 

LXIX. — Les notaires et autres qui ont reçu des testamens et autres actes où 
il y aura des legs en enverront pareillement les extraits au Bureau, sous pareilles 
peines. 

LXX. — Ils enverront pareillement au Bureau les extraits des compromis 
et contrats où il y aura stipulation de peines, qui pourront eslre revendi- 
quées par ledit Hôpital Général. 

LXXL — Pourront les directeurs agir esdits noms ou intervenir comme bon 
leur semblera, pour la demande, condamnation et paiement des peines qui 
auront esté stipulées par le compromis en autres actes, ou expressément ou taci- 
tement au profit dudit Hôpital, contre ceux qui se trouveront y avoir contrevenu 
par toutes les autres choses où ledit Hôpital pourra avoir intérêts directement 
ou indirectement. 

LXXII. — Défendons à tous notaires, huissiers et sergens, de faire aucune 
sommation, olïre, signification concernans ledit Hijpital Général ailleurs qu'au 
bureau (l'icelui, avec défenses de les faire aux directeurs en particulier, ni en 
leur maison, à peine de nullité. 

LXXIII. — ,\tin que les directeurs soient d'autant plus obligés aux soins des 
pauvres et de tous les emplois que nous leur confions (lar ces présentes, nous 
voulons que eux et leurs successeurs, à perpétuité, fassent le serment en Parle- 
ment et qu'ils y soient à cet effet présentés [i-ar nostre procureur général. 

LXXIV. — Les directeurs pourront s'assembler toutes fois et quantes que bon 
leur semblera. 

LX.\'^'. — Voulons aussi qu'ils puissent avoir une ou plusieurs maisons dans 
cette ville ou faux bourgs en tels lieux qu'ils jugeront plus convenables pour y 
tenir leur bureau et assemblée ordinaire, comme en l'Hôpital Général et lieux 
(jui en dépendent. 

LXXVI, — Ils auront un receveur, un t^refficr, des huissiers ou autres officiers 



MlSToIliK DE lilCKTIîE :{f)| 

du bureau, tels qu'ils jugeront nécessaires pour le service, tant au dedans qu'au 
dehors, lesquels seront destituables à la volonté des directeurs. 

LXXVII. — Fera le receveur, à cause du maniement, serment au Parlement, y 
estant aussi présenté par noslre procureur général sans neanfmoins qu'à cause 
de ce, ni autrement, il soit comptable ailleurs qu'au Bureau, faisant défenses à 
toutes autres personnes qu'aux directeurs de prendre connoissance des revenus 
comptes et biens, présens et à venir et de quelque qualité qu'ils soient. 

LXXVlll. — Le greffier et autres officiers feront le serment au Bureau seulement 
entre les mains de celui qui présidera ; et sera pour chacun d'eux satisfait au 
règlement attaché aux présentes. 

LXXIX. — Nous voulons que les directeurs soient à toujours et même leur 
receveur durant le tems de la recette, ou après vingt années de service en nostre 
spéciale protection et sauve-garde, et afin qu'ils ne puissent estre distraits d'un 
service si important, entendons et nous plaît qu'en cette qualité de directeurs et 
receveur, ils jouissent chacun en particulier du privilège de commiltimus, du 
grand sceau de nos requêtes de l'Hôtel ou du Palais à Paris, à leur choiv, et qu'ils 
puissent faire renvoyer ou évoquer leurs causes de tous nos parlements et 
lieux du royaume. 

LXXX. — Exemptions de tutelle, curatelle, guets, taxe de ville, etc.. 

LXXXl. — Aîcordé aux greffiers, officiers, domestiques, le privilège de garde- 
gardienne, tant et si longuement qu'ils serviront audit Hôpital ou après vingt ans 
de service. 

LXXXII. — Etque pendant le même temps ils jouissent aussi de toutes exemp- 
tions de tutelles, curatelles, guets, fortifications, gardes aux portes et générale- 
ment de toutes contributions publiques. 

LXXXlll. — Pourront les directeurs, faire tous règlemens de police et status 
non contraires à ces présentes et au règlement attaché sous le contre-scel pour 
le gouvernement et direction dudit Hôpital Général, tant au dedans d'icelui et 
lieux en dépendans, soit pour l'establissement ou subsistance desdits pauvres, ou 
pour les mettre en leur devoir; qu'au dehors pour empêcher leur mandicité 
publique ou secrette, et la continuation de leurs désordres ; lesquels règlemens 
et status nous voulons estre gardés, observés et entretenus inviolablement par 
tous ceux qu'il appartiendra. 

Si donnons en mandement à nos amez et féaux conseillers les gens tenans 
nostre Cour du Parlement de Paris, Chambre des comptes, Cour des aydes 
que ces présent.^ ils fassent lire, enregistrer, garder, observer et entretenir 
selon leur forme et teneur à la diligence de nostre procureur général, auquel 
nous enjoignons d'y tenir la main. 

Mandons à nos amez et féaux conseillers, les présidens trésoriers d<^ France 
a Pans, de faire pareillement registrer lesdites lettres et de l'amortissement et 
exemption des francs-fiefs et nouveaux acquects et don des droits à nous deus 
jouir et user par ledit Hôpital Général ; cessant et faisant cesser tous troubles et 
empechemens. dérogeant expressément à tout ce qui pourroit être contraire à ces 
présentes et aux dérogations. 

Car tel est notre bon p'aisir. 



;^62 HISTOIRK UK lîlCÊTRE 

Donné à Paris, au mois d'avril, l'an de grâce mil six cent cinquante-six et de 
nostre règne, le treizième. 

Signé : Louis. 
Par le Roy, 

Signé : De Guénégaud. 
Scellé du grand sceau de cire verte. 

{Code del'HopUal Général avec actes et pièces justificatives. 1 vol., à Paris, Vve Thi- 
boust, MDCCLXXXVI. Pages 201 à 274.) 



NOTE VI 

Arrêt en faveur de l'Hospital Général. 

— 1600. Du VII Septembre. — 

Veu par !a Cour l'arrest d'icelui du 5 aoust dernier, obtenu par les directeurs 
de l'Hospital Général, par lequel auroit esté ordonné (jue MM. Pierre Payen et 
Jean Doujat, conseillers en ladite cour, se transporteroient incessamment audit 
Hospital Général et lieux en dépendans, pour connoistre Testât d'iceux, le nom- 
bre de pauvres qui sont de présent en chacune des maisons dépendantes dudit 
Hospital, comme aussi des personnes préposées au dedans desdites maisons pour 
la conduite desdits pauvres tant au spirituel qu'au temporel, ensemble des offi- 
ciers de leurs qualitez et emplois, se feroient représenter les comptes qui avoient 
esté rendus de la receste et despense dudit Hospital et Testât sommaire de celuy 
qui est à rendre pour la présente année et de tout, dresser procez verbal pour 
iceluy veù, rapporté et communiqué au procureur général du roy, eslre ordonné 
ce que de raison. 

Procez-verbal fait par lesdits MM. Pierre Payen et Jean Doujat, le 20 aoust 

dernier, en présence de l'un des substituts de Testât 

et inventaire général des ustenciles de la maison de Saint-Jean-Baptiste (Bicêtre) 
audit Hospital Général, Testât et inventaire des ornemens d'église servans à la 
chapelle de ladite maison de Saint-Jean-Baptiste dudit Hospital Géné- 
ral, etc.. etc.. 

Ladite Cour fait très expresse inhibitions et deffense à toute personne de man- 
dier, à peine du fouet... 

Conformément à l'arrest de ladite cour du 27 novembre dernier, les pauvres 
mandiaus valides, les fainéans et vagabonds, les soldats estrojfiez et les pauvres 
mandians qui ne sont naiz ny demeurans en ladite ville et faux bourgs de 
Paris seront tenus de se retirer au lieu de leur naissance dans (|uinze jours, 
après la publication (jui sera faicte du présent arrest [lar tous délais, à peine de 
fouet, sinon au cas qu'ils renoncent à la mandicité, ils sont trouvez mandians ils 
seront pris et publiquement fustigez. 

Enjoint aux commissaires du Chastelet et austres officiers de prester main 
forte pour lesdites captures, à peine d'en respondre en leurs propres et privez 
noms. La Cour fait très expresses deffenses à toutes personnes de donner 
manuellement Taumosne à aucun pauvre mandiant publiquement ou secrettement 



iiisToiRK ])]■: nic.KTUK ;{0;{ 

soubs quelque prétexte ([ue ce soit et en cas de contravention, la peine de quatre 
livres parisis portée par la délibération déclarée encourue contre les contre- 
venans et outre sera informé et procédé contre eux extraordinairement. Que sur 
le tout, les bailly, brigadiers et archers dudit Hospital Général dresseront leurs 
procez verbaux sur lesquels il sera décrété suivant l'arrest du 27 novembre 1G39 
Que nouvelle estimation sera faite de la maison des nommés Robert et 
Aymart, etc.. etc.. i li. 

(Fkubien. - Histoire ,/c In Ville ,h Paris, revue et auf.,M..,.tée par Guv Alexis Loiuneu 
— Pans 172.., pages, 177-178 ) 



NOTE VII 

Héslement du Roy Louis MVpour THospital Général de Paris, au sujet des earcon^ 
et lilles qu'on enlViiue par correction. ' 

Les enfans, soit garçons au-dessous de 25 ans, soit filles des artisans et des 
pauvres habitaus de la ville et faux bourgs de Paris qui y exercent un mestier 
ou qui y ont quelque emploi, lesquels maltraiteront leurs pères ou mères, ceux 
qui ne voudront pas travailler pour libertinage ou pour paresse et les filles qui 
auront este débauchées et celles qui seront en péril évident de l'estre, seront 
enlermez dans les lieux destinez à cet efTet, scavoir les sarcons dans la maison 
de Bicestre et les filles dans celle de la Salpétrière. " ' 

Les pères, mères, tuteurs ou curateurs des enlaus de famille, leurs oncles ou 
autres plus proches parens, en cas que leurs pères soient morts etmesme les curez 
aes paroisses ou ils demeurent pourronts'adresser au bureau de l'Hospital Général 
qui se tient pour la réception des pauvres où celui qui se trouvera pour y prési- 
der, commettra un ou deux des directeurs pour s'informer de la vérité des plain- 
tes et sur le rapport qu'ils en feront au jour auquel on reçoit les pauvres, on 
leur délivrera un ordre si.yné de celui .pu présidera et de quatre directeurs, 
adressantaux officiers desdites maisons, pour y recevoir les enfans lorsqu'ils y 
seront amenez. ^ 

Ceux qui auront obtenu lesdits ordres pourront se pourvoir, s'il est nécessaire, 
par-devant les lieutenants du prevostde Paris, afin d'en obtenir la permission en 
a manière accoustumée pour faire arrester lesdits enfans, s'il est nécessaire, et 
les conduire ensuite dans les maisons dudit hospital . 

Lorsque les pères ou mères qui se plaindront de la conduite de leurs enfans 
d un premier ht, .seront mariez en secondes nopces, ou qu'ils auront des enfans 
dun second mariage, quoique le père ou la mère desdits enfants nezd'un second 

Paris^auTiÏV" Tf r" Parlement contre les mandians valides de la ville de 
^ents'. * hoslel.ers . pour l'aire travailler à des ouvrages publics les indi- 

Fait en parlement le XXIX May MDC.XCIir. 

/A - ,rc Signé : DùNcois. 

(Année 1685. - Felibibn. Histoire de la Ville de Paris, etc. Paris 1725.) 



3G'(- IMSTOII'.IO IJIC IMC. KTIîK 

mariage soit ino/t, lesdits directeurs commis pour s'informer de la vérité des 
plaintes entendront les plus proches parensdesditsenfansou des personnes dignes 
de foy, avant de faire leur rapport. 

Les dits enl'ans demeureront aussi longtemps dans lesdites maisons de correc- 
tion que les directeurs qui seront commis pour en avoir soin le trouveront à pro- 
pos et les ordres pour les faire sortir seront signez au moins par quatre d'entre 
eux et par celui qui présidera au bureau lorsqu'ils ne feront leur rapport. 

Les garçons et filles entendront la messe, les dimanches et iétes, prieront 
Dieu un quarl d'heure tous les malins et autant les soirs, seront instruits 
soigneusement dans le catéchisme et entendront la lecture de quelques livres de 
piété pendant leur travail. 

On les fera travailler le plus longtemps, et aux ouvrages les plus rudes que leurs 
forces et les lieux où ils seront le pourront permettre et en cas qu'ils donnent 
sujet par leur conduite de juger qu'ils veulent se corriger, on leur fera appren- 
dre autant qu'il sera possible des mestiers convenables à leur sexe et à leur in- 
clination pro[ires à gagner leur vie et ils seront traitez avec douceur à mesure 
qu'ils donneront des preuves de leur changement. 

Les ditsenfans, garçons et filles, seront vêtus de tiretaine et auront des sabots, 
comme les austres pauvres dudit hospital ; ils auront une paillasse, des draps et 
une couverture pour se coucher et du pain, du potage et de l'eau pour leur 
nourriture ; si ce n'est qu'ils gagnent par leur travail de quoi acheter une demie 
livre de bœuf aux jour où l'on peut manger delà viande, ou quelque fruit ou 
autres rafraîchissemens, lorsque les directeurs qui en auront soin trouveront à 
propos de leur permettre. 

Leur paresse et leurs autres fautes seront punies par le retranchement du 
potage, par l'augmentation du travail, par la prison et autres peines usitées 
dans les dits hospitals ainsi que les directeurs l'estimeront raisonnable. 

Si quelque pauvre fille de Paris veut se retirer du dérèglement dans lequel 
elle aurait eu la faiblesse de tomber, elle sera reçue et traitée charitablement 
dans ledit lieu et l'on lui fera apprendre ce qui lui sera le plus avantageux et 
l'on pourra la garder jusqu'à ce qu'on trouve à la pourvoir. 

Fait à Versailles, le XX Avril M. VC. LXXXIV. 

Signé : Louis 

Et plus bas ; Colbert. 

Registre, ouï et ce requérant le procureur général du Roy, pour estre exécuté 
selon la forme et teneur, suivant l'Arrest de ce jour. A Paris, en parlement, 
le XXIX^-"" jour d'Avril D. V. C. LXXXIV. 

Signé: Dongois 

Pris sur l'imprimé. — (Félibie.n'. — Histoire de la Ville de Paris revue et augmentée par 
Guy, Alexis, Lobineau. — Preuves et pièces justificatives. Paris 1752, tome IV, pages 265, 
266.) 



IIISTOIUK DE lilCKTHK .{(jo 



NOTE VllI 



ORDONNANCE DU ROI 

Contenant les nouvelles précautions a prendre pour la sûreté et la police 

des prisonniers renfermés dans la maison de Bicêtre. 

- Du n avril 1778. — 

Le Roi étant informé que malgré les mesures employées par les administrateurs 
de l'Hôpital Général, pour la garde et sûreté des prisonniers de la maison de 
Bicêtre, il s'en est souvent évadé, qui, abusant de leur liberté, se sont livrés à 
des excès et à des crimes au préjudice du bon ordie et de la tranquillité publi- 
que; Sa Majesté auroit reconnu la nécessité de prendre de nouvelles précautions 
pour empêcher ces évasions et prévenir les désordres qui pourroient en résulter 
S'étant fait rendre compte des moyens que les administrateurs se proposent de 
mettre en usage pour faire reconnaître ces prisonniers et en faciliter la recherche 
et capture en cas d'évasion, elle auroit cru devoir les autoriser : Et pour en assu- 
rer l'exécution, vu la délibération du bureau de l'Hôpital Général tenue le 12 
janvier dernier ; EUeaordonnée et ordonne ce qui suit: 

Article 1". 

A compter du 1" mai de la présente année, tous les prisonniers renfermes à 
Bicêtre, soit dans les cabanons, soit dans les salles communes, seront habillés à 
neuf. La moitié de chaque vêtement sera noir et l'autre gris d'hôpital. Les habil- 
lements seront composés d'un bonnet de bure, une soubreveste, un gilet, un panta- 
lon sans poches, des chaussons de bure dans leurs sabots, et lesdits vête- 
ments seront doublés de même couleur. 

2 

Lesdits prisonniers auront les cheveux coupés dés leur entrée à Bicêtre et pen- 
dant la durée de leur détention leurs cheveux seront coupés tous les deux 
mois. 

3 

Sa Majesté enjoint à l'Econome et autres officiers de l'Hôpital de Bicêtre de 
veiller à ce qu'il ne soit fourni à aucun desdits prisonniers d'autres vêtements 
que ceux prescrits parla présente ordonnance et fait défenses à tous employés 
gardes, serviteurs, domestiques et généralement tous autres, de leur en procurer, 
àpeine de punition exemplaire. 

4 

Défend Sa Majesté à toutes personnes, de quel qu'état et condition qu'elles 



360 lIISTOllil-: 1)K lîlCÈTHE 

soient; notamment àtous cabaretiers, logeurset aubergistes, tantdes villes (jne des 
campagnes, de donner retraite à tous ceux qui se présenteront vêtus de l'habil- 
lement de THi'ipital de Bicètre ; leur enjoint de donner avis, savoir, dans les 
villes, aux (iflicicrs de police et dans les campagnes, aux officiers et cavaliers 
de Maréchaussée, le tout à peine, contre les contrevenans, de telle amende qu'il 
appartiendra. 

Mande et ordonne Sa Majesté au sieur Lieutenant général de Police, de tenir 
la main à l'exécution de la présente ordonnance, qui sera imprimée et affichée 
par-tout où besoin sera et notamment dans les cours et salles dudit Hôpital de 
Bicètre. 

Donné à "Versailles le dix sept avril mil sept cent soixante-dix-huit. Signé Louis 
et plus bas: Amelot. 

Jean Charles Pierre Lenoir, chevalier, conseillerd'Etat, Lieutenant général de 
Police de la ville, prévoté et vicomte de Paris. 

Vu l'ordonnance du Uoi ci-dessus et des autres parts : 

Nous ordonnons qu'elle sera imprimée, lue, publiée et affichée dans cette ville 
et faubourgs et par-tout ailleurs où besoin sera; et notamment dans les cours et 
salles de la maison de Bicètre, pour être exécutée selon sa forme et teneur et à 
ce que personnen'en ignore. Fait à Paris, à notre Hôtel, le dix huit avril mil 
sept cent soixante-dix-huit. 

Signé: Lenoir (1) 



NOTE IX 

Etat de Bicestre en 1789. 

Si l'on a pu dire que la publicité fait la sauvegarde du peuple, c'est surtout 
lorsqu'on fait connaître l'état des lieux où la misère et la vieillesse le forcent de 
chercher du secours ; c'est lorsqu'on rend compte des moyens destinés à le sou- 
lager qu'on publie le nombre et l'état des malheureux à la charge de la bien- 
faisance sociale. Ces notions deviennent pour lui une source de nouveaux secours, 
par les combinaisons qu'elles donnent lieu de faire, et par la réforme des abus 
qu'elles facilitent et accélèrent. 

C'est donc sous ce point de vue que nous devons envisager l'étal que nous 
donnons de la maison de Bicètre ; le public y verra et l'étendue des besoins, et 
la multitude d'abus qui doivent nécessairement accompagner une aussi grande 
administration. Quant aux abus, je remarquerai qu'ils tiennent bien plutôt à 
l'ignQrance populaire, aux préjugés des familles et du public, qui se sont tous 
habitués à regarder cet asile comme un moyen facile de contenir et corriger la 
jeunesse. 

Chaque jour des pères insensibles ou des parents cruels, dans un temps où 

1. AParis,de l'imprimerie royale, 1778.— Documentcommuniquéà l'auteurpar M. Da- 
lifol, directeur de la colonie pénitentiaire de la Loge. 



lllSToiltK DR niCÈTlîK ;{(j7 

l'homme ne doit compte de sa conduite qu'à ht loi, sollicitent des réclusions à 
Bicêtre : et les nouveaux administrateurs que le vuni public et leurs lumières 
ont appelés à leur place mettent avec raison au nombre des fatigues et des désa- 
gréments de leurs fonctions les refus multipliés qu'ils sont obligés de faire tous 
les jours à de pareilles demandes. 

Les hommes sont incorrigibles dans leurs vieilles habitudes, et il faut toute 
la torce des lois positives pour les contenir ; la raison seule ne le peut pas. C'est 
dans cette habitude qu'existent encore tous les abus de la maison de Bicètre, 
parce qu'on veut toujours que ce soit un lieu de correction, et que ceux qui le 
gouvernent, habitués peut-être aux mêmes idées, sont obligés d'ailleurs de sui- 
vre en aveugles les règles qu'on leur prescrit ; règles que leur humanité les force 
quehiuefois d'enfreindre, en adoucissant fréquemment le régime auquel les 
ordres qu'ils ont reçus les obligent d'astreindre les prisonniers. 

Bicêtre renferme encore des hommes d'une espèce différente ; il renferme des 
pauvres, il renferme des vénériens, il renferme des coupables flétris par la loi et 
que la société rejette de son sein ; enfin des officiers préposés aux soins des uns 
et des autres. Nous allons en présenter le tableau au public, d'après celui que 
nous nous sommes procurés le 12 de ce mois et dont nous pouvons garantir l'exac- 
titude et la vérité à cette époque. 

1" Sept ecclésiastiques, un économe, un sous-économe, un capitaine delà 
compagnie des gardes, un lieutenant, un premier commis de bureau, un chirur- 
gien gagnant maîtrise, une supérieure et dix sœurs olficières, en tout, vini^t- 
quatre personnes. 

^2° Quatre commis de bureau, un commis à la vente du vin, un commis ins- 
pecteur de la porte d'entrée, un commis à la vente de Teau-de-vie et du tabac, 
deux garçons chirurgiens, un garçon apothicaire, un chef et un en second, un 
maître des enfants de chœur, un fourrier, huit élèves en chirurgie, trois offi- 
ciers ou ofiicières vétérans, en tout vingt-six personnes. Ces cinquante personnes sont 
nourries dans le château et forment ce qu'on v appelle la première table • la 
seconde table nourrit deux cent quatre-vingt-neuf jpersonnes employées en sous- 
ordre. 

On a formé six divisions principales sous la dénomination d'emplois qui ont 
aussi leurs sous-divisions dans lesquelles sont classés les malheureux qui habitent 
Bii'ctre. ^ 

La Cuisine. — Premier Emploi. 

Comprend : L' les cabanons qui renferment 35 prisonniers pensionnaires et 
8'.) sans pension : "i° le fort Mahon, 19 prisonniers ; 3" la l-^orce 16 • 4° le Poli 
des Glaces, 78 ; 3" le Grand-Puits, 72 ; 9° l'Infirmerie, 7 pensionnaires et 189 
non pensionnés. 

Pour le service de cet emploi il y a deux garçons pannetiers, cinq -arçons au 
magasin au linge des prisonniers et soixante domestiques. Total des individus du 
premier emploi : 372. 

Sain't-Josepu. — Deuxième Emploi. 
Contient, outre six pensionnaires : 1" dans le dorloirSaint-Joseph lOipauvres 
infirmes, 38 gran.ls paralyticjues, .i2 petits paralvtiques ; 2" dans le dortoir 
Saint-Paul -48 pauvres valides. 



368 HISTOIRE DE lilCÉTRE 

Pour le service de cet emploi, il y a vingt-cinq personnes dont trois filles. 
Total des habitants du deuxième emploi : 373. 

Saint-Mayeul. — Troisième Emploi 

Quatre pensionnaires. 1° Dortoir Saint-Mayeul, 144 pauvres valides; 2° l'Ange- 
Gardien, 103; 3° Saint-Réné, 32 ; 4" Saint-André 133 ; 5° Saint-Philippe 53 plus 
si.x ravaudeurs ; G" Saint-Denis, 14 maçons, manœuvres ou terrassiers ; 7' Infir- 
merie des Gouvernantes ou filles de service 2. 

Cet emploi occupe vingt-huit personnes de service dont cinq filles. Total des 
habitants du troisième emploi : 521. 

Batiment-Neuf. — Quatrième Emploi. 

45 Pensionnaires. 1° la Visitation, 114 enfants infirmes ; 2° Saint-François, 
"2 pauvres imbéciles : 3° Saint-Jean, 61 pauvres épileptiques ; 4" Saint-Fiacre, 
41 pauvres teigneux et scrofuleux : 5° Saint-Prix, 187 fous et vidangeurs et 
apprentis des boutiques. 

Cet emploi ocupe quarante-deux gens de service dont quatre filles. Total des 
habitants du quatrième emploi : 584. 

Saim-Cuarles. — Cinquième Emploi. 

Huit pensionnaires, 1° Dortoir Saint-Charles, 48 pauvres valides et fil bons 
pauvres ; 2° Saint-Martin ou la Correction, 33 prisonnierset 23enfants dechœur; 
3° Dortoir au-dessus du Grand-Puits, 24 pauvres valides ; 4° Saint-Louis, 
78 galeux: 5° Saint-Eustache, 133 hommes gâtés ; G' la Miséricorde, 264 femmes 
gâtées; 7° la Buanderie, 3 personnes et 19 jardiniers. 

Cet emploi occupe quarante-sept personnes dont trois filles. Total des habi- 
tants du cinquième emploi: 802. 

Saint-Guillaume. — Sixième Emploi. 

Quatre pensionnaires. 1° Dortoir de Saint-Guillaume 93 pauvres valides; 
2° Sainte-Marie, 97; 3°, Sainte-Marguerite, 38; 4" Saint-Marcel, 36; 5° Saint- 
Médard, 134; 6°Saint-Étienne, 22. 

Cet emploi occupe quinze personnes dont trois filles. Total des habitants du 
Sixième emploi : 459. 

Total des personnes de la Maison de Bicètre.tant officiers, pauvres, prisonniers 
que pensionnaires : 4094. (Le Moniteur fait plusieurs erreurs d'additions. Le total 
exact est 3.600. 

(Extrait de la Gazette Nationale ou Moniteur o/yFcie/ n» 121, lundi 21 dé- 
cembre 1789.) 



NOTE X 

Pétition des Indigents de Bicètre au Comité de Salut Public. 



Citoyens ! 

C'est au milieu de vous que les indigens de la Maison nationale de Bicètre 
viennent offrir le tableau déchirant de la situation cruelle où ils sont réduits par 



Il isTdi HK ])]■: lîicKTiîK ;iO!) 

la disette de pain qu'ils éprouvent depuis plus de trois mois et demi et dont un 
iivand nombre d entre eux a déjà été les déplorables victimes. 

Quelles exi^ressions capables de décrire les divers elTets que produisent sur 
ces infortunes les crispations douloureuses du mararme (sic) les uns n'étant que 
dos sceptres {.w) vivants promènent ça et là leurs pas chancelants et finissent par 
tomber dans une défaillance avant-coureuse de la mort dont elle est bientôt sui- 
vie les autres (et notamment les malheureux en démence) après avoir dévoré 
des le matin leur faible ration de vivres, n'ont plus d'autres ressources pour ali- 
menter leur triste existence, le reste du jour, que de disputer aux animaux leur 
pâture la plus dégoûtante telle qu'éplucliures de salades, queux d'oignons et 
poraux qu ils ramassent au coin des bornes ce qui leur occasionne des"" enflures 
aux jambes ainsy que le scorbut dont ils meurent bientôt, dans les angoisses les 
[dus terribles. 

Nous ne ferons point l'enumération des malheureux qui sont tomliés et <|ui 
tombent chaque jour sous les coups meurtriers de la faim parce que nous crai- 
gnons d être taxes d'exagération mais nous nous bornons à vous assurer crue 
cetasile de 1 humanité soufTrante n'est plus maintenant que celui du désespoir 
et de la mort, résultat affreux de la misère et de la faim qui y régnent 

Mais c'est assez émouvoir votre sensibilité que de lui présenter l'esquisse d^ 
la situation des réclamants, ils se résument à vous supplier d'augmenter la 
ration journalière de pain qui leur est accordée, d'environ une demi- 

C'est le seul moyen de rappeler à l'existence ceux que la disette et les mula- 
Uies ont épargnées Uir) jusqu'à ce jour, mais qui ne tarderont pas à suivre au 
slœmT ^""ipagnons de malheurs, si vous ne vinssiez promptement à leur 

Ils osent espérer, citoyens, qu'en prenant en considération leur juste demande 
vous ferez renaîtrai espoir dans leurs âmes abbatues (sic) ils vous devront la vie 
et leur reconnaissance sera sans bornes. 

Le 7« thermidor, l'an 3^ de la République française, une et indivisible. 

bn tête de la pétition, l'économe, M. Lelourneau a écrit : 

« Je recommande à la Commission des Secours le mémoire qui lui est adressé 

H nw.' "i" ^^'? t'"'^}'' '"'""'" ''^"^ '^ ""^^'■« «^st '-«ellement efl'ravante et je 

a ne de vouloir bien le i.rendre en très grande considération en leur accor- 

antl augmentation de pain qu'ils demandent et que je regarde comme indis- 

nsable a leur existence. Leur donner du pain c'est leur éviter la maladie et 

économiser les medicamens. 

« L' Econome de hicètre. 
« Signé : Lktockneai:.» 
En marge de la pétition est écrit : 

vemy'lT'îî"'-""' f°^-\~ '{«pondre à l'Econome que la commission ayant pré- 
Iu"mente 1?" '^^^Ifdif "ts a écrit à l'agent des subsistances pour l'invitera 
augmenter la quantité de farine destinée à la consommation des Hospices et 



370 HISTOIRE DE lilCKTKE 

qu'aussitôt ijuc sa demande aura été prise en considération, elle s'empressera de 
faire jouir les indigents du supplément de pain qu'ils désirent. 

Écrire aux cit. Regnard et Lapion et au cit. La Perche au grand Hospice pour 
les prévenir de la demande faite par la commission auprès de l'Agence. 

A l'appui de la pétition se trouve une lettre pour l'agence des subsistances 
afin de la convaincre de statuer promptement sur la demande des indigents, 
et une note d'accorder un quarteron de pain de plus en supplément. 

(Archives Nationales Paris. — A F, 11,69, dossier 23 : n° 27. 31. — A F. IV,— 
deuxième dossier, p. 15 à 18.) 



NOTE X bis 

1. Arrêté du Comité de Salut public. 
Le Comité de salut public arrête : 

Article premier 

Il sera mis à la disposition de l'Économe de l'Hospice national de Bicèlre une 
quantité suffisante de farine, pour délivrer par jour douzeoncesdepain àchacun 
des malades infirmes et indigents du dit Hospice. 

Article II 

Dans le cas où la distribution du riz aurait eu lieu jusqu'à présent dans le dit 
hospice elle ne sera plus faite à l'avenir. 

Article 111. 

La commission des approvisionnements est chargée de l'exécution du présent 
arrêté. 

Les membres du Comité de salut public : 

Signé : Marec, Doulcet, Yernier, Rabaut, Henry Larivière. 

2. Commission des secours publics. 

Noms des membres nommés par l'Assemblée Nationale dans la séance du jeudi 
27 octobre 1791 pour former le comité des secours publics. 

Secours publics. — Pinchenol, Rojou, Maiguet, Lacoste, J.-B. Janon, Laîné, 
Germignac, Dumas-Champvalleux, des Bois, Dereboul, Siblot, Santayrac, 

Mendiritc. — De Beauvais, Deperet, Bernard, Coloml), Gastellico, des Bois, 
Tartanac, l'Rvêque d'Amiens. 

Salubrité. — Bagot, Bo, Gastellico, de Beauvais. 

(Archives nationales. — A F, IL 69. dossiers 23 : N" 27, 31. — A F IV, deuxième dos- 
sier, p. 15 à 18.) 



IIISTOIIiK l)K lilC.lVlUK 371 

NOTE \1 

Olisorvatiolis d'un voyageur anglais sur la maison Je force appelée Bicêtre. 

Nous avons eu le courage de nous rendre à Birètre; je dis le courage quoique 
pour ma part je ne doive pas m'en faire un grand mérite ; car, en vérité, lorsque 
je forma: le dessein d'y aller, je ne me doutais point de toutes les horreurs de cet 
odieux séjour. Je savais, comme tout le monde, (]ue Bicêtre était à la fois un 
hôpital et une prison mais j'ignorais que FliTipital eût été construit pour engen- 
drer dos maladies et la prison pour enfanter des crimes. 

Le quartier de l'Hôpital que nous visitâmes d'abord, renferme les individus 
infectés de la maladie vénérienne. Ils sont entassés comme une cargaison de 
nègres dans un navire africain. Chaque salle contient deux rangées de lits ; mais 
il n'est pas rare devoir le |)lancher du milieu jonché de malades. Ceci provient 
quelquefois du manque absolu de place, et quelquefois aussi, de ce qu'un mal- 
heureux faible et décharné, à demi-rongé par le plus terrible des maux préfère 
encore la dureté des [ilanches à l'infection et à la malpropreté du lit. L'air que 
respirent continuellement ces misérables est presque pestilentiel. Enfin, les bains 
sont si mal calculés pour le service de la maison que quatre malades sont obligés 
de se baigner à la fois dans une même cuve, si petite d'ailleurs qu'elle peut à 
peine les contenir. 

Tant de malheureux cependant sollicitent cette apparence de charité repous- 
sante qu'ordinairement on enregistre les malades longtemps avant leur admis- 
sion, et quelquefois à une époque si éloignée, que la maladie, qui n'offrait 
d'abord que des symptômes légers, parvient à son période le plus funeste avant 
qu'ils soient reçus à l'Hôpital (1). 

Il est de règle que le malade soit guéri dans un temps donné, mais comme la 
maladie n'obéit pas toujours à cette règle impérieuse, il en résulte que les malades 
après avoir été tourmentés par des remèdes inutiles, sortent sans être guéris, de 
cette geôle pestilentielle et sont jetés de nouveau dans une misère profonde. 

Les fous occupent un autre quartier; mais c'est plutôt un spectacle de têtes 
dérangées qu'un hôpital où l'on songe véritablement à les guérir. On ne leur donne 
pas même un médecin et jamais on ne fait la moindre tentative pour leur rendre 
la raison. Les nouveaux venus sont lancés indistinctement parmi cette foule 
tumultueuse d'insensés; et de temps en temps, on les montre comme des bêtes 
curieuses au premier rustre qui veut liien donner six liards pour les voir. Avec 
un traitement [lareil, faut-il être surpris si de légers accès d'aliénation mentale 
dégénêreiil en paroxysme de fureur, si de fou, on devient enragé'? 

On sait trop qu'on ne doit pas attendre beaucoup d'humanité des personnes 
qu'une longue habitude a familiarisées avec les scènes lesplus hideuses qu'olïrent 
les misères humaines; cependant on aurait de la peine à croire que cette habi- 

I. On trouve du remède à tout. Si le voyap:i'ur anglais avait été complètement ins- 
truit, il aurait su qu'il y a des prostituées et des libertins de profession qui ont soin 
de se précautionner d'un billet d'entrée pour la maladie à venir. {Note de Mirabeau.) 



n72 HISTOIRE I)K lilC.ÉTRF. 

tude même renforcée, pût cicatriser le cœur jusqu'à le rendre susceptible de 
cette cruauté, qui tous les jours et à toule heure donne en spectacle des mal- 
heureuses victimes d'une organisation trouhlée (1). 

L'un de ces infortunés devenu fou par la crainte d'être assassiné est assez 
tranquille quand on le laisse à lui-même ; mais si la porte de sa cellule s'ouvre 
pour lui ollrir une figure étrangère, il tombe dans une agonie qu'il est impos- 
sible de décrire. Eh bien I cette porte est ouverte vingt fois le jour par de bar- 
bares geôliers, afin que chacun puisse se rassasier du spectacle de ses convul- 
sions. On croit voir ces hommes qui agacent les bêtes féroces dans leur loge, les 
irritent, et provoquent leur furie, pour satisfaire la curiosité des spectateurs. 

Qu'un amusement aussi atroce soit soutt'ert dans un pays civilisé, c'est une 
chose à peine croyable, mais qu'on le tolère chez une nation aussi persuadée et 
aussi fière de son humanité que la nation française, c'est ce qu'on ne saurait 
jamais imaginer. Je ne puis l'attribuer à. d'autre cause qu'à l'inattention et à 
l'oubli qui, dans cette contrée, semble s'étendre à tous les genres d'infortune et 
envelopper toutes les misères. Je ne doute pas qu'il n'y ait beaucoup de Parisiens, 
surtout parmi ceux du plus haut rang, à qui les cruautés commises aux portes de 
leur ville ne soient aussi étrangères que celles que l'on exerce aux colonies ; ou 
si jamais leur imagination en a été attristée, combien l'apidement le tourbillon 
de leurs plaisirs n'a-t-il pas effacé jusqu'à la trace du souvenir des muettes dou- 
leurs, des angoisses silencieuses de ces victimes obscures ? Les sentimens qu'ins- 
pire le spectacle de la prison ne sont pas moins pénibles ; quelques-uns seule- 
ment sont d'une nature différente. 

Le premier bâtiment dont nous approchâmes est destiné à des enfans au-des- 
sous de l'âge de douze ans ; on nous dit qu'il y en avait soixante-dix de ren- 
fermés. J'avais de la peine à en croire mes oreilles. Je me supposais encore à 
l'hôpital et je pensais que ces enfans infortunés ne pouvaient être qu'un objet 
de charité publique ; mais quand on m'eût assuré plusieurs fois qu'ils étaient 
réellement prisonniers: « Gommentest-il possible, m'écriai-je, que dans un âge aussi 
tendre, ces enfans soient devenus les victimes des lois qu'ils ne connaissaient pas 
et qu'ils ne pourraient comprendre quand il les auraient connues? ou s'ils ont réel- 
lement violé ces lois pourquoi ne les renvoie-t-on pas à leurs parens, à qui seuls 
on pourrait, sans nulle espèce de danger, confier le soin de les punir ? » On me 
répondit que ces enfans n'avaient point blessé les lois, qu'ils n'étaient coupables 
que de fautes domestiques, et qu'ils avaient été placés là par leurs parens ; 
cependant l'effet d'un tel châtiment devrait frapper d'horreur le père le plus 
dénaturé, car ces enfans quittent la prison dix fois pires qu'ils n'y sont rentrés. 

S'ils ne peuvent se voir l'un l'autre, ils peuvent du moins s'entendre, se cor- 



1. Ne calomnions point la nature humaine. Le voyageur a raison Je regarder l'office 
de montrer les fous comme au-dessus de l'humanité la plus aguerrie. Mais nous l'avons 
déjà dit, on trouve remède atout. Ce sont les fous qui, eux-mêmes, dans leurs inter- 
valles lucides, sont chargés du soin de faire voir leurs conipagnons, lesquels à leur 
tour leur rendent le môme service. Ainsi les gardions de ces malheureux jouissent des 
profits que ce spectacle leur procure, sans avoir besoin d'une force d'insensibilité ta 
laquelle sans doute ils ne pourraient jamais parvenir. {Note de Mirabeau.) 



IIISToliîK !)!•: KlC.KTliK 'M3 

rompre par leurs discours, et s'exciter mutuellement au vice. On rapporte (ju'un 
des tyrans les plus abominables qu'ait produit l'antiquité, trouva le moyen de 
punir un citoyen vertueux, qui, après Favoii' oflens('', croyait s'être dérobé ;i sa 
vengeance, en s'éloignant de ses Etats. Si Denysse fût contenté de verser le sang 
du fils de Dion, il n'aurait été qu'un monstre ordinaire ; mais par un raffine- 
ment inouï de cruauté, il faisait contracter à cette innocente victime l'habitude 
des vices les plus honteux. Quelles expressions pourraient caractériser une ins- 
titution qui l'emporte sur cet excès d'atrocité, en autorisant des parens aveugles 
et séduits, à devenir eux-mêmes les instrumens de la dépravation de leurs pro- 
pres enfans, et en leur infligeant ainsi la plus raffinée comme la plus atroce de 
toutes les peines? 

De cet endroit de la prison nous fûmes conduits au milieu de la cour et tan- 
dis que nous regardions avec horreur les barreaux des donjons qui nous environ- 
naient de toutes parts ainsi que les figures pâles et hideuses que nous aperce- 
vions à travers ces grilles, on nous dit que nous n'avions pas encore vu ce qu'il 
y avait de plus afTreux, et qu'à vingt pieds sous terre, le sol que nous foulions 
couvrait difTérentes espèces de cachots ; que ce matin-là même étaient sortis du 
fond de ces abimes huit malheureux qui avaient passé plusieurs semaines d'une 
sépulture vivante dans la plus profonde horreur de ces tombeaux. 

On nous fit remarquer (juatre ou cinq fentes dans le pavé, qui laissent filtrer, 
nous dit-on, une faible apparence de jour, non pas dans les cachots, oii règne 
une obscurité absolue, mais dans un passage qui conduit de l'un à l'autre. C'est 
dans l'un de ces cachots que le complice de Cartouche passa les dix-neuf der- 
nières années de sa vie. On avait promis de la lui conserver pour une découverte 
à laquelle il s'était engagé. Il la fit cette découverte, et on lui tint parole d'une 
manière perfidement littérale. On lui conserva la vie, mais la vie devint son sup- 
plice, il fut réduit à une situation beaucoup plus afi'reuse qu'aucune dont il eût 
pu supposer l'existence possible, et pendant dix-neuf ans, il éprouva tous les 
jours qu'il était des maux plus horribles que la moi't qu'il avait regardée comme la 
pire de tous. 

Cependant, à moins d'être le plus abandonné des hommes, on doit encore pré- 
férer cette obscurité, ce silence, cette solitude de mort, à la peine d'être renfermé 
dans la salle commune de la prison ; car les excès les plus infâmes s'y commet- 
tent sur la personne même du prisonnier; on nous parla de certains vices prati- 
qués fréquemment, notoirement, et même en public dans la salle commune de 
la prison ; vices que la décence des temps modernes ne nous permet pas même 
de nommer. On nous dit que nombre de prisonniers étaient similitiini fcininis 
mores, stniprati et construpratores /qu'ils revenaient cr hoc o/ixcœnoxorranocooprrti 
striipris suis alienisqiie, perdus à toute pudeur et prêts à commettre toutes sortes 
de crimes. 

Et ([ui sont les malheureux plongés dans cet enfer? Des scélérats souillés, sans 
doute, d'exécrables forfaits ? Non, ceux-ci se sont battus dans les rues : ceux-là 
ont joué la garde, d'autres ont manqué de respect à l'officier le plus subalterne 
de la justice; aucun ne s'y trouve pour avoir été convaincu de crimes atroces 
devant un tribunal régulier; tous ceux pour ce (ju'on appelle des fautes contre la 
justice. 



374 HISTOIRE DE lilCÉTRE 

Voilà donc les délits qu'on punit avec cette cruauté, du moins peut-on assurer 
qu'en général ils ne sont pas plus graves ; car il est d'ailleurs impossible d'ap- 
prendre le crime d'aucun prisonnier en particulier; son nom, sa naissance, le 
terme de son emprisonnement, sont mystères impénétrables du moins pour un 
étranger. Cependant pourquoi ce mystère? Le secret qui ne sert qu'à perpétuer 
les abus dans tout ce qui concerne le régime intérieur d'un pays est d'une bien 
plus dangereuse conséquence dans l'administration de la justice : alors, il 
devient une source d'iniquité, et s'oppose au seul but légitime des châtiments. 

Toutes les punitions ont ou doivent avoir pour oljjet de prévenir le crime dans 
les autres, ou dans le criminel lui-même. Pour qu'elles puissent corriger les 
autres, il faut que l'idée de la peine soit unie à celle du crime, ce qui ne peut 
arriver partout où l'on fait mystère du délit. 

La peine alors devient iniquité, c'est faire du mal gratuitement à un individu 
sans avoir seulement intention qu'il en résulte un bien pour les autres. On ne 
peut voir que les souffrances du prisonnier : elles excitent la pitié pour ses in- 
fortunes, et l'indignation contre ceux qui en sont les auteurs. Quant à l'amende- 
ment des coupables, c'est à coup sûr un objet qu'on n'a nullement en vue ici. 
Ils en sortent plus aguerris dans le crime : cela est si notoire, qu'on nous a 
assuré dans cette maison même, que leur détention finie, la police aies yeux sur 
eux jusqu'à ce qu'ils y rentrent, ce qui arrive ordinairement en moins d'une 
semaine. 

En vérité, tout est si bien disposé dans cette prison pour faire d'un libertin 
apprenti un déterminé scélérat, qu'à moins de connaître par des jtreuves par- 
ticulières les bonnes intentions du gouvernement, on dirait qu'il a voulu former 
un séminaire de voleurs pour empêcher le relâchement de la police etl'inactivité 
de ceux qui en sont les ministres. 

En un mot, la seule ombre de consolation ([ui s'ofTre à l'esprit au milieu des 
différents spectacles d'horreur qu'étale cette maison, c'est qu'on ne daigne pas 
même les cacher et qu'on les expose journellement aux yeux du public. Mais 
bien que le seul avantage de cette scandaleuse publicité soit de solliciter un 
remède à tant d'infamies, jusqu'àprésent personne n'atenté la jilus légère démar- 
che pour l'obtenir. 

{(Eurres de Mirabeau, — tome IV. p. 210-219 : Observation d'un voyaseur anglais sur 
la maison de force appelée : Bicètre. — Edit. Brissot-Thivars. Paris, 1821. 



NOTE Xll 

Le tableau de Paris •' — Bicttre, 

Ulcère terrible sur le corps politique, ulcère large, profond, sanieux, qu'on ne 
saurait envisager qu'en détournant les regards. Jusqu'à l'air du lieu, que l'on 
sent à quatre cents toises, tout vous dit que vous approchez d'un lieu de force, 
d'un asile de misère, de dégradation, d'infortune. 



IIISÏdIltK l)K l'.lCÈTIU-: '.)~'6 

Bicètre sert de retraite à ceux que la fortune ou riinprévoyance ont trompés 
et qui étaient forcés d'aller mendier le soutien do leur dure et pénible existence. 
C'est encore une maison de force, ou plutùtde tourments, où l'on entasse ceux 
qui ont troublé la société. 

Trop gi-ande lèpre pour le point delà capitale! Ce nom de Bicètre est un mol 
que personne ne peut prononcer sans je ne sais quel sentiment de répugnance, 
d'horreur et de mépris. Gomme il est devenu le réceptacle de tout ce que la 
société a de plus immonde, de plus vil, et qu'il n'est presque composé que de 
libertins de toute espèce, d'escrocs, de mouchards, de filous, de voleurs, de 
faux monnayeurs, de pédérastes, etc., l'imagination est blessée dès qu'on pro- 
fère ce mot qui rappelle toutes les turpitudes. 

On est fâché de voir sur le même point, et tout à cùté de ces vagabonds, les 
épileptiques, les imbéciles, les fous, les vieillar.ls, les gens mutilés : on les 
appelle bons pauvres \ mais il semble qu'ils devraient être séparés de cette foule 
de coquins qui nous inspirent encore plus l'indignation que la pitié! 

Parlant à un de ces bons pauvres, je lui dis : « Quedésireriez-vous, mon ami? — 
Obi monsieur, si j'avais seulement un sol à dépenser par jour! — Eb bien? — 
Nous ne coucherions plus que trois. — Et si vous aviez deux sols? — Oh! je 
boirais du vin deux fois la semaine. — Et si vous aviez trois sols? — Oh! je 
mangerais un peu de viande tous les trois jours!... » Un Anglais(iui m'accompa- 
gnait lui donna de quoi boire du vin, manger de la viande, et même de quoi 
coucher seul au moins pendant di.x-huit mois. Je me fais efî'ort pour ne pas 
nommer cet Anglais, tant son premier mouvement fut prompt. 

La situation de Bicètre est sur une colline, entre le village de Villejuif et 
Geutilly, à la distance de Paris d'une lieue. Sa position le rend très projjre pour 
le rétablissement des malades, et c'est déjà un séjour moins infect que la plu- 
part des hôpitaux de la ville. Il est cerlain que si la Seine pouvait être conduite 
à Bicètre, ce serait le lieu le plus commode pour former un hôpital des mieux 
placés et des plus considérables. 

Pour remplacer cet avantage si désirable, on a des puits et quelques canaux 
qui apportent de l'eau d'Arcueil dont tout le monde boil, excepté les officiers de 
la maison, pour lesquels une voiture en charrie tous les jours de la Seine. 

L'un de ces deux puits est surtout remarquable et attire beaucoup de curieux 
par sa grandeur, par sa profondeur et principalement par la simplicité de la 
mécanique de la machine qui sert k puiser l'eau, au moyen de deux seaux dont 
l'un descend vide tandis que l'autre monte plein. 

Il n'y a pas longtemps que douze chevaux étaient jnurnellement occupés à cet 
exercice; mais par une sage économie, dont il résulte encore un plus grand 
avantage, des prisonniers forts et vigoureux ont été depuis employés à ce travail. 
Il les enlève à une dangereuse oisiveté, maintient leur vigueur, leur procure de 
quoi ajouter à leur nourriture. C'est à .M. Le Noir à qui l'on est redevable de 
ce changement utile, qui pourrait s'étendre plus loin; car il arrive quelquefois 
qu'on est obligé, par défaut d'eau, de diminuer le nombre des bains des mala- 
des : ce qui est, comme on doit le sentir, un inconvénient souvent funeste. 

Quant à l'eau qui a passé par les conduits de plomb, on sait qu'elle peut devenir 
malfaibante,etque conséquemment,il serait prudentde pourvoir à cet inconvénient. 



37() IIISTOIUK l)K lilC.ÈÏRE 

Le nombre des habitants de Bicetre n'est point fixe ; en hiver, il est plus con- 
sidérable, parce que plusieurs pauvres qui trouvent à travailler en été, sont 
obligés d'aller se réfugier en hiver dans cet hôpital, où l'on compte alors environ 
quatre mille cinq cents personnes. 

Hélas ! que d'hommes ressemblent aux mouches ! actives en été, pierres en 
hiver. La nature nous traite-l-elle comme les mouches ? Les pauvres ressemblent 
un peu à l'insecte que le soleil fait vivre ou console, et que le froid ou l'iiiver tue 
ou décourage. lazzaroni de Naples, nus et vagants, libres, mais toujours sous 
un soleil nourricier... Mais je suis à Bicêtre ! 

Des sœurs officières, présidées par une sœur supérieure, gouvernent cette mai- 
son. Si quelque chose doit causer de l'horreur pour la pauvreté, et inspirer 
l'amour du travail aux fainéants, c'est l'image de Bicêtre. Là on trouve trop 
rarement cette compassion, cet abord consolateur qui adoucissent le poids de 
l'infortune. Le pauvre est bien un être nul ; on lui fait sentir que c'est la charité 
qu'on lui donne. Le pauvre l'est quelquefois par sa faute ; mais il est pauvre. 
Hommes, chrétiens, répondez : il est pauvre ! 

Uu hôpital est nécessairement le centre de plusieurs abus, parce que l'œil de 
l'administration, quoique cherchant à voir, ne voit pas tout dans ces retraites 
et le malheur est un abîme sans fond. AOyssus abi/ssmn invocat. Oh, que cela est 
vrai ! J'ai sondé la hauteur de l'opulence ; je n'ai pas encore pu sonder les pro- 
fondeurs effrayantes de l'indigence. Vous qui jouissez et qu'un pli de rose affecte: 
l'indigence ! avez-vous calculé l'abîme de ce mol '? Oh, comme l'on prononce les 
mots, assis à une bonne table, commandant des chevaux pour son équipage : 
L'indigence ! 

Madame Necker, lorsque son époux était en place, ayant visité elle-même l'in- 
térieur des salles, fut frappée d'un spectacle qui parlait puissamment à son âme. 
La salle dite Saint-François renfermait un air qui, par sa puanteur, faisait tom- 
ber évanoui et suffoquait le plus charitable et le plus intrépide visiteur. Elle vit 
six malheureux couchés dans un lit, stagnants dans leurs excréments, qui com- 
muniquaient bientôt leurs principes de mort. Elle mit en usage le crédit dont 
elle jouissait pour faire construire des lits où il ne couche plus que deux per- 
sonnes, et qui, par une séparation de bois, les met à couvert des miasmes pesti- 
lentiels. 

Il était une salle affreuse, où cinq à six cents hommes mêlés ensemble s'infec- 
taient mutuellement de leurs haleines et de leurs vices, où le désespoir sourd 
aigrissait sans cesse des caractères furieux. On n'y pouvait entrer pour leur por- 
ter des aliments que la baïonnette au bout du fusil ; c'était bien le lieu le plus 
abominable, le plus pervers et le plus corrompu qui existât, et qui ait existé 
peut-être sur la surface entière du globe. Que je m'estime heureux de n'avoir pas 
à prendre sur ma palette les couleurs les plus noires pour eu tracer les traits 
hideux, et d'annoncer enfin d'après ce que j'en ai dit dans l'an deux mille rjua- 
Ire cent quafanlei[ue cette salle infernale, divisée dans un local plus étendu, plus 
aéré, n'existe plus, et que les malades qui expiraient pêle-mêle dans cet abîme 
de corruption, ont des dortoirs où ils échappent à la peste contagieuse qui ci- 
devant les moissonnait et rappelait en grand le supplice de Mezence, où le vivant 
était collé à la bouche du mort. 



Il is loiiiio i)K liicÈ TiiK ;J77 

11 est vrai ([iie là était la sentine de l'espèce parisienne. Mais faut-il outrager 

humanité dans ceux même qui en sont devenus le mépris et l'horreur ? Puissent 

les soins nouveaux, opérés par une charité active et neuve, ne point se ralentir ! 

Des la porte de cet hôpital, on respire un air que l'odorat seul peutjuycr vicié 
mais cela est commun à tous les hôpitaux, et presque inévitable. 

Passons aux cabanons. La première chose qu'on se demande à soi-même c'est : 
« Qu ont fait tous ces hommes pour être enfermés. » On voudrait voir au fron- 
tispice de leurs loges quels furent le délit et le jugement. Mais les juges en 
I<rauce ne motivent aucun arrêt ; une sentence, un ordre di' police l'est encore 
moins 

Vauvenargues a dit : « On n'a pas le droit de rendre malheureux ceux qu'on 
ne peut pas rendre bons. » One penser de ces cachots étroits, bâtis les uns sur 
les autres! Mais on assure que ceux qui sont là sont punis au dessous de leur 
(■rime, et qu'on leur a fait grâce en les traitant ainsi. Personne ne peut accuser 
les magistrats actuellement en charge, de précipitation ou de liarbarie ; ils sont 
humains. Je crois à l'homme qui m'a donné ces lumières, et je supprime Ic^ 
détails. 

Là, on ne leur laisse qu'un petit morceau de fer, avec lequel ils font des ou- 
vrages en paille. Ceux qui sont en bas sont les plus favorisés; il font des 
envieux; car ils s'établissent marchands et font travailler les autres, (pii ne ces- 
sent d'admirer ce bonheur et de vanter l'avantage de la place d'en bas. 

Un malheureux en arrivant ne sait comment se font ces petits ouvrages; un 
compagnon de misère qu'il ne voit pas, lui montre son métier, et c'est en se 
servant de plusieurs miroirs qu'ils croisent réciproquement avec un art infini 
Par ce moyen ils se voient, se parlent, et corresi.ondent par signes; le plus 
eleve communique avec celui qui est logé le plus lias. 

Il y aune espèce de sentinelle qui, son miroir à la main, avertit les autres de 
tout ce qui passe par l'étroit guichet. « Voilà une femme, s'écrie- t-il avec 
transport, qui est vêtue en telle couleur, de telle taille ; » et tous les prisonniers 
alors se mettent à leurs barreaux, pour examiner la femme qu'ils ne voient que 
par réfraction; mais chacun croisant son miroir, tous la considèrent, et elle ne 
se doute pas que chaque prisonnier sourit et fait des mines à sa phvsio- 



nomie. 



La lecture de la. Gaze/ If ,/r /'m«,v> est une récréation permise aux prison- 
niers. Deux fois la semaine, il se fait un «rand silence; la plus forte voix passe 
sa lete aux barreaux, et lit. A chaque nom, l'un s'écrie : je l'ai connu; l'autre : 
je 1 ai vu; et les réflexions ne sont point tacites ; ces drôles ont des saillies. 

On a songé à deux choses dans ces cachots: à procurer à chaque prisonnier 
un trou pour les besoins naturels, et une issue pour aller entendre la messe. 
La chapelle est au milieu; ils y vont le dimanche. 

Les mouchards de la police, quand ils ont manqué à leui s instructions sont 
enfermés à Bicétre: mais ils sont séparés des autres prisonniers, parce qu'ils 
seraient mis en pièces par ceux qu'ils ont fait emprisonner, et qui les reconnaî- 
traient. Ils inspirent moins de pitié à raison du vil métier qu'ils exerçaient. On 
voit avec surprise et avec encore plus de douleur, que ces petits drôles sont 
tresjeunes. Espions, délateurs, à seize ans I Oh ! quelle vie perverse cela annonce 1 

48 



378 nisTdi UK \m: lu c. i"; t h k 

Non, rien nfi m'a jilus alflii^i' quede voir des enfants jouer un pareil rôle... Et 
ceux qui les enrégimentent, qui les dressent, qui corrompent ce jeune âge !... 

Il y a des cachots souterrains, d'où l'on ne reçoit la lumière et le son que 
par quelques trous fort étroits. Là a vécu pendant quarante-trois années, le 
complice et le délateur de Cartouche II avait ainsi obtenu sa grâce en le traiiis- 
sant. Quelle grâce! Il contrefit parfaitement deux ou trois fois le mort, pour 
aller respirer au haut de l'escalier un peu d'air ; et lorsqu'il mourut tout de bon, 
on avait peine à y croire. Le chirurgiin fut longtemps sans oser lui détacher 
son collier de fer. Il semblait (pi'il dût vivre éternellement dans ce cachot, 
après le miracle d'une si longue et si rare existence. 

Il y a de temps en temps des révoltes à Bicétre. Le i" février 1756, les 
prisonniers renfermés dans l'endroit de cette maison appelée la Petite Fosse, 
attendirent, pour exécuter leur coup, l'heure des vêpres comme la plus propre à 
favoriser leur délivrance. Ils forcèrent la sentinelle, entrèrent dans le corps de 
garde et se saisirent des armes ; mais la sentinelle ayant eu le temps de donner 
un coup de sifflet, la garde se rassembla. Il y eut dans le combat deux archers 
tués, et quatorze des mutins. Plusieurs se sauvèrent ; mais ils furent bientôt 
attrapés, parce que I habit d'un drap grossier qu'ils endossent en entrant dans 
cette maison, servit à les faire reconnaître. 

Les prisonniers interrogés sur le motif qui les avait portés à la révolte répon- 
dirent qu'on avait retranché de leur nourriture ordinaire, quoiqu'elle ne con- 
sistât qu'en un peu de pain et un peu de viande un seul jour de la semaine; 
qu'ils n'en avaient voulu qu'au supérieur et à l'économe qui les faisaient jeûner 
si cruellement, afin de rendre leu*'s tables plus abondantes, et que, las de la vie, 
ils n'avaient écouté que leur désespoir. 

On les prit au mot ; plusieurs furent pendus, les autres fouettés par la main 
du bourreau, et resserrés plus étroitement. 

Voici une fable imitée de l'allemand, qui pourrait être gravée à la porte de 
Bicétre. Je voudrais que la populace apprit à lire; on lui en ferait l'explication 
et le commentaire. 

Les Crimes et le Châtiment. 

« Un jour, les Crimes enfermés dans les cachots du Ténars, brisèrent la porte 
de leur prison^, et, d'un vol afireux et précipité fondirent sur la terre et se répan- 
dirent en foule sur la large surface. 

« On vitl'herbejaunirsous leurs pas, les forêts s'embraser, les villes se remplir 
de discordes sanglantes ; ils marchaient se tenant tous par la main selon leur 
coutume; ils marchaient tous ensemble dans une joie horrible et triomphante, 
quand l'un deux tournant la tète aperçut de loin le Châtiment, qui, d'un pied, 
boiteux et la béquille en main, s'était mis àleurs trousses. 

« — Ah ! ah ! s'écria avec un grand éclatde rire la troupe infernale, pauvre dieu 
éclopé, si tu vas toujours de ce train, tu feras cent fois le tour du globe avant de 
nous attraper... 

« — Gourez, courez tant que vous pourrez, repartit le Châtiment, je serai peut- 
être fort longtemps sans vous atteindre, mais quelque agile quesoit votre fuite, 
mauvais sujets, je suis sûr de ne vous point manquer» 



IIISTOIISK l)K IJICKTHK .'l 70 

Mais s'il y a des coupables dans cet iiorrible lieu, il y a encore nlus de pau- 
vres qui m'ari'aclient les réllexions suivantes : 

Un Lapon, en naissant, a du moins pour apanage un renne ; on lui assigne 
un second renne quand les dents lui percent. Mais je vois des entants qui vien- 
nent au monde sans pouvoir dire avoir une pomme en propriété. 

Les hêtes sauvages ont leur tanière, et tel malheureux, pressé tyrannique- 
ment parles lois mêmes, qui ont fait des propriétés exclusives du moindre 
pouce de terre, ou d'un misérable plancher, n'a pas de quoi reposer sa tète II 
nepourrahabiterun grenier entr'ouvert que sous le bon plaisir d'un maître 
superbe; des propriétaires le pousseront depuis l'extrémité de la ville jusqu'au 
milieu des champs; tout est pris, tout est envahi. 

L'homme, dans nos gouvernements modernes, en recevant son corps de la 
nature, n'obtient point des lois civiles une place en propre pour y respirer. On 
lui accorde l'espace d'un tombeau; mais celle d'un berceau lui est interdite.' 

Beaucoup d'hommes n'ont, à la lettre, que leurs bras pour le service du maître 
à qui ils sont vendus. Qui ne possède rien est nécessairement l'ennemi de ceux 
qui possèdent. 

Le pauvre n'a |)resque point de ressources; il faut qu'il soit malade pour qu'on 
ait soin de lui. Ou l'enterre pour rien lorsqu'il est mort, parce que son cadavre 
inlecterait. On le recueille lorsqu'il agonise. Ne vauilrait-il pas mieux prévenir 
sa maladie, au lieu de ne lui donner des secours (juc lorsqu'il est près de son 
terme '? 

La foule des nécessiteux augmente chaque jour. Le jeu de ces vastes et dan- 
gereuses machines qu'on appelle opération du ministère, leur rouage dans 
leur épouvantable frottement, écrase toujours et sans pitié la partie la plus 
faible... 

Où est le remède à ces maux politiques et anciens? Les bons esprits s'occupent 
a le chercher; il ne peut être que le fruit du temps, des réflexions patriotiques 
du génie, et surtout du cœur des administrateurs. Y a-t-il du mal à les produire 
ces idées de rétormation? Dans cent idées outrées ou fausses, il s'en trouvera 
une juste et praticable; alors ne sera-t-on pas dédommagé du prix du volume où 
elle sera déposée ? 



DK LA GUKIUSON DK3 MALAUIKS VÉNÉîUBNNES A BICÈTRE 

On reçoit aussi à Bicêtre les personnes des deux sexes ([ui sont infectées du 
virus vénérien, pourvu qu'elles apportent un billet du lieuteiuint de police, (jui ne 
leur est accordé qu'après que leur maladie a été constatée par le chirurgien de 
l'Hôtel-Dieu. Le nombre de ces malades n'est point lixe ; on n'en reçoit qu'autant 
que les salles destinées à cet usage en peuvent contenir. 

La cupidité qui rançonne tout, n'a point respecté les règles du fondateur. Un 
infirmier qui s'est arrogé le nom de gouverneur, exige, dit-on, des malheureux 
qui viennent se faire traiter, quarante-huit sols, sans lesquels, malgré leurs bil- 
lets de la police, il leur refuse la porte. On comprend quelles doivent être les 
suites de .■(■tte inliumanite. On n'admet à la fois que cinquante femmes et autant 



;i80 HISTOIRE DE liir.ÈTRE 

d'hommes, à moins rju'on ne soit obligé, par la gravité des symptômes appelant 
des secours urgents, d'augmenter ce nombre. Il est bien petit pour le troupeau 
gangrené qui se presse en foule à la porte. 

Ces malheureux sont réduits à périr ou plutôt à tomber en lambeaux par le 
cruel et invisible vautour qui ne cesse de les ronger ; leurs symptômes s'aggra- 
vent, deviennent effrayants ; l'œil recule épouvanté, et leur guérison devient 
plus difficile. 

Que ceux qui ont dit que cetléau avait perdu de sa rage, qu'il n'offrait plus les 
horribles plaies qu'il étalait lorsqu'il vint épouvanter l'Europe, que l'art avait 
su enchaîner ce poison affreux et dévorant, viennent contempler les victimes de 
l'erreur du tempérament ou du libertinage ! 

C'est ici que l'implacable Arimane a raffiné son génie malfaisant. 11 lui était 
impossible d'attaquer l'espèce humaine d'une manière plus hideuse et plus 
cruelle : et c'est l'attrait immortel du plaisir qui a formé cette lèpre, ces plaies, 
ces exastoses, cette gangrène, cette pourriture ; et, ce qu'il y a de plus horrible, 
l'âme et la raison existent encore au milieu de cette dissolution aflreuse, l'en- 
tendement est sain quand tout le corps est rongé ; la douleur n'a plus qu'une 
voix languissante pour exprimer ses maux 1 L'œil aguerri des chirurgiens se 
ferme d'horreur ; leur main tremble, leur corps frissonne. Dieu 1 c'est par le 
portique de la volupté que l'homme est arrivé à cet amas inconcevable de maux 
que la plume ne saurait décrire, et qui fait tressaillir tous les sens d'une impres- 
sion douloureuse, même quand la mémoire, au bout de nombre d'années, vous 
en rappelle quelques images. 

11 faut, pour se faire guérir dans ce lieu redoutable, être inscrit depuis huit à 
dix mois ; et souvent le tour de l'infortuné qui attend n'arrive pas encore. 

Ainsi le virus fait tout à loisir des progrès. Cette suspension entre le mal et la 
guérison est si connue, et les aspirants sont si nombreux, que quelques liber- 
tins et plusieurs femmes prostituées ont souvent fait prendre une inscription 
avant que d'être attaqués d'aucun mal. Eh bien, moralistes, quedirez-vous de ce 
trait? Pesez-ie, et puis montez en chaire. 

Quelques pères de famille, aux froides remontrances des directeurs, aux ser- 
mons des prédicateurs, aux menaces de l'enfer, ont substitué tout à coup le 
spectacle répugnant du lieu où l'on traite les malheureux de l'un et de l'autre 
sexe, dans le pitoyable et déshonorant état de leurs honteuses maladies ; ils y 
ont conduit leurs enfants, dont les passions étaient trop vives ; ils ont attaché 
leurs regards sur ces écueils du jeune âge, pour modérer, s'il était possible, les 
fougues de leur tempérament ; ce moyen extrême a quelquefois réussi. 

Eh! qui traverserait sans frémir la file de ces lits douloureux, où siègent des 
figures pâles et plombées? La douleur leur commande une attitude presque im- 
mobile : tout mouvement est une douleur. Celle-ci, privée de l'organe de la 
parole, ne peut plus exprimer ses douleurs que par signes, ou par des sons inar- 
ticulés que le désespoir concentré accompagne. Celle-là, à la fleur de son âge, à 
moitié dévorée, offre à la fois l'aspect de la beauté et l'horreur de la maladie : 
contraste plus frappant qu'une plaie universelle ; elle n'existe plus que pour souf- 
frir, et son état est d'autant plus cruel que son jeune cœur est encore suscep- 
tible de remords. Plus loin la vengeance du ciel semble être descendue sur cette 



HISTOIRE DE lilCÉTKE .'!SI 

vieille prostituée dont les crimes honteux sont accumulés dans les rides; elle a 
encore ce regard atroce qiii vend l'innocence. On voit sur son front repoussant 
une vie entière consacrée aux tralics du libertinage. Ses longues souffrances ne 
peuvent attendrir ceux i[ui en sont les témoins. Le fléau rongeur, attaché à sa 
caducjue vieillesse, semble enfin avoir trouvé son véritable trône. 

11 me faudrait le pinceau du terrible Michel-Ange, qui faisai-t saillir les muscles 
enflés par la douleur, ou irrités par l'accès du désespoir, pour bien tracer l'image 
de tous ces fronts où les vices enracinés et les tourments vengeurs sont empreints. 
Mais là aussi sont les victimes que le jeune âge et l'indigence ont soumises aux 
accidents; leur âme n'est pas encore corrompue, et leurs sens soutirent^ comme 
si tous les désordres avaient accompagné les moments de leur existence. La pitié 
leur paie un tribut dans ce lieu d'horreur. 

Partout ce poison inconnu détruit, ravage, imprime les marques de son cours 
affreux; il mange les chairs, corrode les os, détruit, comme une lime sourde et 
active, tous les organes de la sensibilité, et le corps vivant dans cet horrible état 
est cent fois plus hideux que le cadavre enveloppé de tous les vers, enfants de 
la putréfaction. Car si cette masse des tombeaux est putride, on sent du moins 
qu'elle est calme, et l'on n'en entend point sortir ce cri lent et prolongé de la dou- 
leur aiguë, comme de ces fantômes livides, couverts de plaies vives... C'est 
assez! fuyons de ce Tartare. 

La méthode des frictions est la seule qui soit usitée à Bicêtre. Mais combien 
entraine-t-elle d'inconvénients? Est-il possible que l'art, après tant de tentatives, 
ne soit pas plus avancé ? Mercier. — Tableau du Parix, t. VllI pages 1 à 1-4. 



NOTE XIII 

Les cérémonies faictes dans l.i nouvelle chapelle du chasteau de Bissestre, suivant 
l'ordonnance de Mgr l'archevêque de Paris à l'Establissement et la piété et charité 
du Roy en la Comraanderie de saiiict Louis, soûls la conduisle de Mgr l'Eminentis- 
sime cardinal- duc de Kiclndieu, pair de France, le jour et feste do sainct Louis, le 
23 août 1634. 

(A Paris, chez Jean Bruiner, rue Neufve-Sainct-Louis, au trois dochifre. it)34-in 8°.) 
(Variétés historiques et littéraires de Kournier, tome VII). 

Il faut confesser avec vérité (jue la France et tous ceux delà lignée de ce grand 
et très pieux Roy saint Louis ont des grâces et des faveurs du ciel qui ne sont 
communiquées à aucun empire du monde, et des prérogatives par dessus tous 
les autres princes de la terre. 

Si jamais nous avons remarqué les effets delà Providence divine dans la con- 
duite d'aucuns de nos Rois, il nous faut admirer ceux que nous voyons journel- 
lement dans les heureux succès des justes entreprises et affaires (puisque d'autres 
il n'entreprend), de notre monarque français Louis Xlll. 

C'est Louis le Juste, autant héritier de la piété et de la dévotion de ce grand 
roi saint Louis, que de son sceptre et de sa couronne, puisque par ses bonnes 



382 IIISTOIIÎK DK HK'.ÉTRK 

vie et mœurs, nous voyons autant et plus de prospérité dans la France que 
sous ce grand saint son aïeul. 

Ce pieux Roy (parangon de toute sainteté) était grandement zélateur de la jus- 
tice, et judicieux de ménager de son épargne pour le soulagement de son peuple. 
Ne voyons-nous pas aussi que notre cher Louis a un singulier soin de ses sujets, 
tel que celui qu'un bon père a de ses enfants? 

Toutes les nations de la terre savent combien il a ruiné de mauvais desseins 
pour assurer la paix dans son Etat, et la tranquillité parmi ses peuples. 

Saint Louis voyant quantité de désordres et de dissolutions effrénés de vivre 
sans religion, sans justice, sans police et sans aucune considération des sujets, 
voulut (comme il lit), ayant donné la paix à son peuple, y apporter un meilleur 
ordre, ce qui lui succéda doucement et heureusement : aussi Dieu fortifiait de 
son assistance ses saintes inspirations. 

Ne voyons-nous pas les mêmes procéduresen ce généreux Roy Louis XIIL lequel 
par ses indicibles travaux a terrassé l'hérésie qui troublait son royaume, et 
(ainsi que son aïeul saint Louis) a rétabli la religion en sa gloire et donné la 
plus parfaite paix qui ait jamais été souhaitée à son peuple, et que maintenant 
avec ses très illustres ministres, vrais conservateurs de son Etat, que Sa Majesté 
n'a plus grande recommandation que d'établir un bon ordre dans son royaume, 
d'y entretenir la vraie religion de ses pères, et laisser régner la justice pour la 
conservation de ses sujets? 

Ainsi par la considération de ses belles, généreuses et pieuses actions, son 
peuple le doit justement appeler son père, la noblesse son prince, les lois leur 
gardien et tuteur, la France son Hoy, son église gallicane son protecteur et défen- 
seur, et les pauvres l'autel commun des aflligés. 

Entre toutes les vertus de saint Louis, son historiographe rapporte qu'il était 
fort judicieux à bien reconnaître et récompenser les bons offices et services qui 
lui étaient rendus avec affection et fidélité. 

Se peut-il trouver aucun qui ayant tant soit peu manifesté son affection au ser- 
vice de notre bon prince qui n'ait reçu de Sa Maji'Sté toutes sortes de contente- 
ment, d'amour et de récompenses, et voire même plus que jamais ils n'en eussent 
espéré, tant son bon et royal naturel est porté à reconnaître par ses bienfaits ses 
bons et fidèles serviteurs? 

Se peul-il voir encore un plus grand amour de charité que celui que Sa Majesté 
a de nouveau établi d'une commanderiefondée au nom de son aïeul saint Louis, 
au lieu et place du château de Bissestre, en laquelle, par l'ordre et conduite de 
ce prudent et très généreux cardinal duc de Richelieu, judicieux pilote de son 
Etal, y doit être admis pour être nourris et entretenus tous les pauvres que le 
sort de la guerre a rendu infirmes, et hors de pouvoir gagner leur vie? 

Or, comme les principales intentions de ce grand Roy et de cet éminent cardinal 
sont de commencer toutes choses pour la gloire de Dieu, à cette fin que tout ce 
qui reste à faire en succèdent mieux. Sa Majesté aurait donc voulu qu'après les 
enlignements de cette charitable place auraient été pris, suivant le dessin qui 
en a été fait par l'ordre de Monseigneur l'éminentissime cardinal, à qui elle a 
confié la conduite de cette piété, qu'on commençât la construction d'une petite 
chapelle qui serait nommée du nom de son aïeul saint Louis, à celte lin que 



lllS'Idl liK l)K l!l(;i>.TUK .j.S.Î 

dans iccllc, en altciulant le hàtiineiit de l'éj^lisc qui (luit rtre dans le lieu, que 
les ouvriers et autres y lissent leurs exercices de dévotion, et voulant Sa dite 
Majesté que, pour ce faire, le service divin commençjU à s'y dire le jour et lëte 
de saint Louis. 

Pour mettre en exécution la pieuse dévotion du Roy, le sieur de Saint-Germain, 
choisi pour ses mérites, tant par Sa Majesté que par niondit seigneur l'éminen- 
tissime Cardinal, pour la direction et conduite du bâtiment de cette comman- 
derie, aurait en toute diligence fait bâtir et élever une chapelle dans le milieu 
du dessin, où doit être bâti la grande église de cette place, et par 1;„ grande dili- 
gence qu'il aurait fait apporter, cette chapelle a été en cinq à six jours en état 
d'un lieu de dévotion. ( Voir fif). 10 parje 239). 

Or, conmie il faut que toutes choses soient réglées selon les cas, et notamment 
celles qui regardent le culte divin, cette chapelle, ainsi promptement édifiée, et 
en étal d'y célébrer la sainte messe, suivant la volont('i du roi, ledit sieur de 
Saint-Germain en aurait donné avis â Monseigneur rillustrissime archevêque de 
Paris, pour obtenir de lui la permission de faire célébrer en cette dite chapelle 
le service divin, et de nommer qui lui plairait pour ce faire. 

Son illustrissime révérence, pour satisfaire à la dévotion de Sa Majesté, aurait 
commis messieurs le grand pénitentier et promoteur i)0ur se transporter sur les 
lieux du clinsteau de Bissestre, avec monsieur Davou, l'un des chanoines de 
l'église Notre-Uamc, pour voir et visiter si ladite chapelle, bâtie dans ce dit lieu, 
était en état requis d'y célébrer la sainte messe, pour â leur rapport en ordonner 
ce que de raison, attendu l'importance de cette place, qui a été par ci-devant 
l'asile et le réceptacle des mauvaises actions de personnes mal vivantes. 

Pour ce faire, les dits sieurs grand pénitentier, promoteur et Davou, se trans- 
portèrent sur les dits lieux du chasteau de Bissestre, le mercredi sur les quatre 
heures ai)rès midi, 23 juillet 1G34, et ajirès que le dit sieur de Saint-Germain 
leur eût fait entendre qu'elle était la volonté du roi et de Monseigneur l'émineu • 
tissime cardinal duc, il leur fit voir en quel état la dite chapelle était. 

Les dits sieurs commissaires voyant le peu qui restait à faire pour mettre en 
état ladite chapelle, pour y célébrer la sainte messe le jour et fête de saint Louis, 
ainsi qu'était la volonté de Sa Majesté, et sur les assurances que leur aurait 
données ledit sieur de Saint-Germain de faire orner richement la dite chapelle 
de tout ce qui serait nécessaire pour une si célèbre action, lesdits sieurs com- 
missaires en auraient fait leur rapport audit seit;neur archevêque. 

Sui- quoi il a été ordonné que le curé de Gentilly, comme étant pasteur dans 
létendue de cette chapelle du chasteau de Bissestre, commencerait, avec ses 
prêtres habitués et autres, les cérémonies de l'établissement de la dévotion dans 
ce lieu, par une bénédiction, suivant ce qui est prescrit dans le manuel de 
l'Eglise de Paris, et ensuite de ce, les premières vêpres de l'office de 
saint Louis, dont ladite chapelle doit porterie nom, le lendemain les matines 
du jour et la grand'messe, et ainsi tout le reste de l'office de la férié. 

Pour l'ornement de cette chapelle, ledit sieur de Saint-Germain y a fait por- 
ter une quantité de ses riches tableaux de dévotion ; puis, a aussi par sa vigilance 
recherché les plus beaux et riches ornements qui lui a été possible, pour la célé- 
bration du service. 



38i UISTOIHK ])K liir.ÈTRÉ 

Et le tout élant ainsi richement jiaré de tapisseries, beaux tnbleaux, et d'exquis 
ornements, les cérémonies se sont dévotement faites, suivant l'ordonnance dudit 
seigneur archevêque. 

A cet établissement de dévotion y est accouru un nombre infini de peuples, 
tant de la ville que des faubougs de Paris, qui y ont fait prières à Dieu pour le 
Roy, et ont admiré et loué la grande charité de Sa Majesté, et le grand zèle dudit 
seigneur cardinal-duc. Ce grand Roy imitant donc les actions du débonnaire et 
pieux saint Louis, elles seront toujours agréablesà Dieu, et il régnera selon son 
cœur. Ce qui nous oblige étroitement (pour ne rien oublier de ce qui est de 
notre devoir), de considérer tout ce que nous devons, et lui ofirir en holocauste 
d'amour nos cœurs impollus de toutes afTections étrangères, n'étant nés Français 
que pour lui et ses successeurs, que nos vœux et nos prières fructifient du genre 
d'un saint amour pour les porter droit au ciel, pour impétrer de cette sagesse 
immense qui tient le cœur des rois en sa main, qu'elle conserve toujours son cher 
Louis, notre Salomon Français, nourrisson des anges et que son règne soit 
toujours rempli de gloire et de prospérité. 

Les maîtres entrepreneurs et ouvriers de ce superbe bâtiment, voulant contri- 
buer de leur part à cette dévote cérémonie, ont présenté à leur patron saint Louis, 
dans ce lieu, un haut et puissant may, auquel sont attachées en grands tableaux 
les armes de Sa Majesté d'un côté, et celles dudit seigneur cardinal-duc de 
l'autre. 



NOTE XIV 

Relation de la cérémonie qui s'est faite au château royal de Bicestre le premier 
dimanclie do l'Aveiit, premier jour du mois de décembre de l'année 1705, à l'occasion 
du vœu des prisonniers des Cabanons qui ont voué une image à la sainte Vierge et se 
sont tous consacrés à elle, par un acte public et solennel sous l'invocation de Notre- 
Dame des Affligés, afin d'obtenir par son intercession le rétablissement de Mgr le Dau- 
phin avec les discours et lettres qui ont eu rapport à cette cérémonie par un de ces 
infortunés captifs. 

.4. Monseigneur, Jl/yr Christophe oe Be.\umont du Repaiiie archevêque de Paris, duc de 
Saint-Clûud, pair de France, commandeur de l'ordre du Saint-Espril, proviseur de la 
Sorbonne, etc. 



MONSEIGNEUH, 

Les maniues de bienveillance dont Votre Grandeur a honoré l'action des 
prisonniers aux cabanons de Bicestre, me fait oser prendre la liberté de luy offrir 
tout ce quia eu rapport à l'auguste cérémonie de leur consécration à la Sainte- 
Vierge, sous le titre de Notre-Dame des Affligés. L'ouvrage est très imparfait à la 
vérité, mais le but que nous nous sommes proposé suffit, je ne l'ignore pas. 



IIISTOIIÎK DE BICKTRK ;J,So 

pour<|iir je [misse m'aLtendre à toute votre indulgence. Je l'implore de tout mou 
cœur et je ne cesserai de faire des vœux au Ciel pour la conservation des jours 
précieux de Votre Grandeur dont j'ose me dire, malgré mon indignité, 

Monseigneur, 

Le plus humble, le plus soumis et le plus obéissant serviteur, 

L'I.NFUHÏU.N'É. 

Toute la France est trop intéressée à tout ce qui regarde Mgr le Dauphin pour 
lui cacher ce que les prisonniers des cabanons au château royal de Bicestre ont 
fait à l'occasion de la maladie de ce cher prince. Le l'^^"' décembre, premier 
dimanche de l'Avent^ ces infortunés vivement pénétrés du danger d'un si bon 
prince, viennent de se signaler par des marques de zèle qui font un honneur 
infini au nom français : un d'entre eux ayant remarqué qu'il n'y avait dans leur 
chapelle aucune image de la Mère de Dieu, en a pris occasion de proposer à 
tous ses confrères de faire un vœu par lequel ils se consacreraient tous solen- 
nellement à la Sainte-Vierge, sous l'invocation de Notre-Dame des Affligés, afin 
d'obtenir du ciel le rétablissement de Mgr le Dauphin. Ce projet ayant été une 
fois mis au jour, a été généralement applaudi ; ([uelques prisonniers, surtout de 
22, 18 et 15 années de captivité au pain et à l'eau, l'ont reçu avec une ardeur 
qu'on ne peut trop louer, tous en général se sont distingués', les uns en se pri- 
vant de tout ce qu'ils possédaient, les autres de la meilleure partie, pour faire 
l'acquisition d'une image de la Sainte-Vierge et pour fournir ces autres dépenses 
nécessaires. 

Toute cette cérémonie, qui dès la veille fut annoncée au son de toutes les clo- 
ches et le jour au |)rûne, s'est exécutée sous la direction de M. l'abbé Lemaire, 
curé de cette maison. Ce saint prêtre dont le zèle infatigable, la haute et écla- 
tante piété méritent d'être annoncés à tout l'univers, s'est di^ingué particulière- 
ment pour les peines et tourments qu'il s'est donnés pour rendre, suivant la per- 
mission qu'il en avait obtenue de Mgr l'archevêque, le triomphe de la Mère de 
Dieu aussi éclatant qu'auguste, les ordres de M. Honnet, économe de cette 
maison, l'ont admirablement bien secondé et il n'est pas d'homme qui n'eût été 
vivement pénétré de tout le beau, du touchant de cette cérémonie. L'image 
statue de la Sainte-Vierge ayant été déposée avant les vêpres dans l'Eglise de 
cette maison, après les compiles, M. l'abbé Lemaire en chape Idanche assisté 
de deux diacres en aube revêtus de leurs étoles, en a fait solennellement la béné- 
diction au grand autel, après laquelle quatre enfans, âgés d'environ douze ans, 
prisonniers de la correction chargés de chaînes. représentant les prisonniers des 
cabanons sans autres ornements qu'une cocarde blanche à leur bonnet, sont 
venus se prosterner aux pieds de l'autel, et ont reçus du célébrant chacun un 
ruban qui était attaché au brancard sur lequel était déjà posée l'image de la 
Vierge qui était portée par deux diacres assisants, et soutenue dans le milieu 
par M. l'abbé Lemaire. La bannière du patron étant sortie de l'Eglise avec la 
croix et les chandeliers à la tète du clergé de la maison, une compagnie de 
40 gardes sous les armes, ayant à leur tête M. Le Roy, capitaine commandant la 
garde du château, s'est rangée des deux côtés de la Sainte- Vierge et l'a accom- 



38U HISTOIRE DE ItlCÈTRE 

pagnée jusqu'en la chapelle des cabanons, dont l'autel orné tout en blanc 
ofirait une noble et ravissante simplicité qu'augmentait encore le déclin du jour 
par le brillant que répandait la multitude des lumières. M""" la supérieure sui- 
vait la procession accompagnée d'un garde et était suivie de toutes les dames de 
la maison. 

L'image statue de la Sainte- Vierge ayant été déposée sur l'autel, les quatre 
enfans qui représentaient les prisonniers se sont avancés sur le marche-pied où 
ils se sont mis à genoux; le célébrant et les deux diacres s'étant i-angés derrière 
eux. pendant qu'on chantait le l'épons Pro Infirma, les enfans se sont levés etont 
mis chacun leur main droite sur l'autel aux pieds de l'image et l'y ont tenue jus- 
qu'à la fin de la cérémonie. 

Après la prose Slabat mater, un prisonnier placé dans une des tribunes gril- 
lées, a lu, à haute voix, au nom de tous les autres prisonniers, l'acte de consécra- 
tion à la Sainte-Vierge qu'ils avaient tous signé le matin et la veille de la céré- 
monie et cet acte a été déposé entre les bras de la Vierge pour y demeurer 
pendant la neuvaine qu'ils ont célébrée par des messes et des chants en l'hon- 
neur de la Sainte-Vierge sur l'autel de laquelle ont brûlé jour et nuit des 
cierges qu'ils avaient soin de fournir, pendant toute la neuvaine ; la plupart se 
sont approchés du sacrement de pénitence et jjlusieurs en ont sanctifié la fin, 
en faisant leurs dévotions le jour de la Conception de la Sainte-Vierge ; le len- 
demain ils ont fait célébrer mais dans leur chapelle une messe de Requiem pour 
tous les prisonniers défunts, aussi ce qui met le comble à leur amour, c'est que 
tous les samedis, jusqu'à ce que Mgr le Daupiiin soit entièrement rétabli, ils 
feront dire une messe de la Sainte-Vierge à cette intention et il n'en est aucun 
qui ne se dépouille avec joye de tout le peu qu'il possède pour remplir cet 
important objet, pour l'entretien et l'ornement de la chapelle. 

Afin de transmettre à la postérité une si sainte et si louable action; ils font 
faire un tableau représentant la Vierge dans une nuée, tenant dans ses mains 
son enfant Jésus qui lui-même le rend à un prisonnier à genoux et qui lui pré- 
sente deux tables sur laquelle sont les inscriptions suivantes en latin d'un côté et 
en français de l'autre, lequel tableau sera déposé dans la chapelle de Notre- 
Dame des Affligés des cabanons. 

Solemni die in signum voti, hanc effigiem hocque saccllum dicavit pielas capli- 
vorum in serenissinmm D. D. Galliarum Delphinum accrho morho laborantem. — 
Die i" mensis Decembris anno Domini 1763, in cujus rei memoriam hoc sacelhun 
sub invocalione bealissimse Marix, affliclorum consolatricis manebit in perpeluum 
quotannisque celebrabitur solemni rit u. — Missa votiva.de sancta Maria sabba/o 
ante primam Dominicam adventus. 

DEUXIÈME INSCRIPTION. — Dans le temps que Mgr le Dauphin était malade à 
Fontainebleau, les prisonniers des cabanons de cette maison ont voué, pour 
obtenir sa guérison, cette statue à la Sainte-Vierge sous l'invocation de Notre- 
Dame des Aftligés; à cette louable intention ils se sont tous consacrés à elle par 
un acte solennel le 1" jour de décembre de l'année 1763 et, tous les ans pour en 
perpétuer la mémoire à jamais, il sera célébré dans cette chapelle, une messe 
en l'honneur de la Sainte Vierge le samedy avant le 1" dimanche de l'Avent. 



IIISTOIHI-: DK Bir.ÉTIiK iîS? 

Voici le discours que le prisonnier, auteur du projet, a tenu à ses coulieres 
(l'infortune pour les engager à le seconder. 

Messieurs, 

Parmi les vertus qui caractérisent le vrai Français, l'amour pour son Roy est 
la principale et c'est à celle-là qu'il veut qu'on le reconnaisse chacun de nous 
l'a prouvé, lorsqu'il était question il y a environ trois mois du renouvellement 
(lu règne de notre cher souverain Louis le bien aimé, par le chagrin que nous 
avons ressenti de ne pouvoir décemment nous signaler seuls par des preuves 
publiques de notre amour pour sa personne sacrée. J'eus l'honneur de vous 
dire alors : Séparés d'une société qui seule nous rendait la liberté chère nous 
ne pourrons guère nous empêcher de payer de nos plus justes regrets les causes 
funestes qui nous y arrachaient, surtout dans des momens d'allégresse et de 
triomphe pour la France qui voyait dans le meilleur de ses rois un règne des 
plus longs, et des plus tlonssanls, sa famille royale, l'espoir et l'amour de la 
maison des mieux all'ermie et comblée des bénédictions du Très-Haut. 

Qui l'aurait cru. messieurs, qui aurait pu même craindre au milieu de ces pros- 
pérités que le Ciel cesserait de favoriser ce Royaume, ou peut-être plutôt voulant 
punir les crimes du peuple d'une manière bien plus sensible eill frappé le plus 
ferme appui de la couronne, la gloire des Lys, l'objet de la tendresse de toute la 
nation ? Notre chère Patrie accablée des plus justes et des plus vives alarmes, 
fondant en pleurs au pied du sanctuaire y rassemble tous ses enfants pour obte- 
nir du Tout-Puissant que la tempête soit écartée, que l'a tête précieuse qu'il 
semble avoii- choisie pour victime soit épargnée et il n'en est pas un qui ne 
veuille au prix de tout son sang racheter des jours si chers '/Quel serait celui parmi 
nous, messieurs, qui ne partagerait avec cette mère commune le deuil qui la 
couvre, les transes qui la dévorent ? des larmes, des prières, des vœu.x, sont les 
moyens qu'elle ne cesse d'employer et dont elle nous donne l'exemple. Si nous 
sommes de vrais Français, aimons-la ; par là seul, on peut apaiser et désarmer 
le Tout-Puissant, arrêter son bras vengeur, convertir en rosées salutaires ses 
foudres et ses carreaux. 

Convaincu de l'efTicacité des moyens proposés, je ne m'attacherai point à vous 
persuader de leur infaillibilité, je veux seulement vous faire part d'un dessein 
fort louable et bien beau, rapport aux circonstances présentes, je ne veux que 
vous proposer une espèce de forme dans ce que nous devons faire pour concourir 
avec le reste de nos compatriotes, à obtenir du Ciel le rétablissement de Mgr le 
Dauphin, quel cœur à la prononciation d'un nom si cher et si doux ne sent couler 
ses larmes. Voici, messieurs, ce moyen. La tendre piété et l'ardente charité de 
M. l'abbé^ Lemaire, notre respectable curé, nous aplanit, comme vous n'ignorez 
point, touti's les difficultés, qui semblent venir de notre mallieureuse situation, et 
nous n'avons pas lieu de douter qu'avec son zèle ordinaire, il ne se prête à nos 
desseins, et n'écarte tous les obstacles (jui pourraient survenir à leur exécution 
et que je ne puis prévoir. Vous savez, messieurs, qu'il n'y a dans notre chapelle 
aucune image ni statue de la sainte Vierge : vouons-en une à cette puissante 
protectrice, que nous ferons placer solennellement sur l'autel de uolre chapelle en 



388 HISTOIRE DE BICÊTRE 

signe de vœu, sous l'invocation de Notre-Dame des Affligés. Prenons-la pour 
patronne auprès de Dieu afin d'obtenir par son intercession la guérison du cher 
prince, ]iour qui nous redoutons les eflels funestes de la trop cruelle maladie. 

Nous sommes tous chrétiens, messieurs, et je ne doute nullement que vous ne 
sentiez aussi bien que moi l'infaillibilité du moyen que je vous propose, la grâce. 
la nature, la foi et la religion ont uni Jésus et Marie par des liens si forts et si 
sacrés que l'Eglise n'a pas difficulté de lui appliquer ces paroles qui répondent 
du pouvoir et de la bonté de la Sainte-Vierge. « Qui me invenerit, inveniiH vitam 
et hauriel stalutem a Domino. » En qualité de mère de Dieu elle peut tout, elle n'a qu'à 
demander pour obtenir, car que pourrait refuser un tel fils à une telle mère? Elle 
peut donc nous obtenir la grâce dont nous devons être si jaloux : la santé de 
notre cher prince, Mgr le Dauphin, et si elle le peut, nous, pouvons-nous douter 
qu'elle ne veuille. Nec facilitas illi deest, nec voluutas. Elle est la mère des 
Miséricordes, l'espérance des chrétiens, la consolatrice des aiUigés, le refuge des 
pécheurs, augustes qualités qui, nous en particulier, nous rapprochent d'elle : 
que de grâces spirituelles et temporelles, les villes, les provinces et les royaumes 
entiers n'ont-ils pas cru devoir, dans tous les temps, à sa miraculeuse interces- 
sion. 

Que je serai heureux, messieurs, si comme je crois devoir l'espérer, approu- 
vant mon projet vous paraissez désirer en voir promptement l'exécution, je serai 
trop payé de pouvoir vous en présenter le plan et de coopérer avec vous aux 
moyens de le faire réussir. 

[Suit un deuxième discours du même prisonnier sur le même objet et dont les 
termes di /firent peu du précédent.) 

Lettre du même prisonnier à M. Honnet, économe de Biceslre, pour obtenir 
son agrément. ' 

Monsieur, 

Je m'acquière avec une joie que je ne puis exprimer de l'honorable commis- 
sion que m'ont donnée tous les prisonniers des cabanons de vous faire part du 
projet résolu parmi nous et auquel M. l'abbé Lemaire, notre respectable curé 
se porte avec un zèle, signe de tous les beaux sentiments qui embellissent son 
âme. Vous, monsieur, qui à tant d'égards les partagez, qui toujours empressé 
pour le bon ordre de toute la maison à laquelle vous présidez, dont la justice 
reconnue et l'amour pour le bien général ne souffrit jamais la moindre altéra- 
tion, toutes ces augustes qualités, dis-je, nous assurent que vous ne nous refuserez 
pas l'honneur de votre approbation. Nous la désirons ardemment quoy que nous 
sachions bien que le seul but que nous nous proposons est capable non seulement 
de vous engager â nous donner celte marque de bonté; mais à nous accorder 
même les louanges qu'un si généreux dessein semble mériter, partageons avec 
le reste de nos compatriotes, le deuil de la France, ses vives alarmes, ses craintes 
hélas trop justement fondées, pour les précieux jours d'un prince, l'amour et 
l'espoir de la Nation, le plus ferme appui de notre sainte religion, nous avons 
unanimement résolu de faire l'acquisition d'une image statue de la Sainte-Vierge 
qui sera déposée en signe de vœu avec toute la solennité requise dans la Chapelle 



IllSTollii: UK lUCKTHH 'AHU 

des Cabanons sous Ir lili-p de Noire-Dame des Affligés. (Je joui' (jui a tmit 
d'égards sera pour nous une grande fête, niéiitebien qn'il soil suivi d'une neuvaine 
pour le même objet et nous ne doutons pas que vous ne permettiez que pendant 
neuf jours il soit célébré dans notre Chapelle des messes à cette intention, comme 
aussi tous les samedis, jusqu'à ce que Mgr le Dauphin soit parfaitement rétabli 
et nous enverrons au bureau les honoraires pour qu'elles nous soient propres. 

Le zèle des prisonniers qui pour notre patrie doit être quelque chose de 
merveilleux doit prouver à tout l'univers qu'un Français l'est partout, que ni les 
fers, ni les cachots, ni les contrées les plus éloignées séparées par d'arides dé'serts, 
par l'immensité des mers, ne sont pas capables de leur faire oubliei' ce qu'ils 
doivent à un prince qui est l'àme de leur âme. 

Deux heures avant la cérémonie, le même prisonnier entretient ses confrères 
des réilexions suivantes pour servir de préparation à la consécration solennelle 
qu'ils allaient faire de leurs cœurs à Notre-Dame des Alfligés : 

Nous voilà donc, messieurs, grâce à la protection particulière du Tout Puissant, 
parvenus enfin au but que nous nous étions proposé, que de grâces n'allons-nous 
pas recevoir en nous consacrant aussi solennellement que nous le faisons aujour- 
d'hui à celle par qui Dieu se plail de les accorder au monde et ne puis-je pas à 
ce sujet m'écrier avec Salomon : Vi>nerunt mihi omnia bona parll.er cum illa. Oui, 
messieurs, la dévotion à la Sainte-Vierge est une marque infaillible de prédesti- 
nation, et ceux qui lui sont véritablement dévots, ont une assurance morale de leur 
salut. En effet, comment se pourrait-il que Marie qui est la mère de Miséricorde 
et la meilleure de toutes les mères n'ainu'it pas ceux qui la servent et qui l'ai- 
ment? Et si elle les aime, peut-elle leur refuser le souverain bien qu'elle peut 
leur procurer, elle ne rejette pas les plus grands pécheurs (jui ont recours à elle ; 
comment pourrait- elle rebuter ses fidèles serviteurs ? Non, messieurs, non, je ne 
le dis qu'après plusieurs saints et en particulier saint Bernard, il est impossible 
qu'un véritable serviteur de la Sainte-Vierge soit damné. S'icul impossidile est ut ii 
a giii/nix ocu/os siios avertit salvenlur sic iiecessariuni est quoil ii iidi/iio:i siios oculos 
convertit, justi/icentitr et glori/iceniur,' \))MÛ-on en efl'el appréhender que Jésus- 
Christ condamne aux flammes éternelles un véritable serviteur de sa mère et 
pour qui Marie emploierait-elle son crédit si elle ne l'employait pour ceux qui 
auront été fidèles à son service. 

Triomphons donc, messieurs, triomphons à l'arrivée de la mère des Miséri- 
cordes, de la consolatrice des Affligés, elle veut habiter parmi nous pour être le 
canal des grâces dont nous avons besoin, elle vient pour nous consoler, elle vient 
pour nous sauver, que de biens à la fois, et que nous serions à plaindre, si nous 
négligions d'en faire notre protit spirituel 1 Je n'ose le craindre de l'afléction géné- 
rale qui nous enflamme tous et qui comble tous nos supérieurs d'une joie qui 
éclate dans l'ardeur de leur zèle pour nous seconder : ExuUale justi, exultate in 
Domino. Oui, justes, réjouissez-vous, voici la porte du Ciel, la tour de David, 
l'Etoile du matin, elle se rend à vos vœux lorsqu'à peine vous les avez formés, 
répondez à sa tendresse et vous reconnaîtrez par votre propre expérience qu'elle 
sera pour vous, la source de toutes les grâces. 

Je crois en avoir assez dit, messieurs, pour établir d'une manière incontestable 



390 HISTOIRE DE BICP':TRE 

le vrai bonheur qui résulte de la dévotion de la Sainte-Vierge et ce que je ferais 
de plus ne serait que pour pour observer en quoi consiste cette di'votion. Ce n'est 
pas précisément à réciter quelques prières, mais à imiter les vertus dont la Sainte- 
Viersje nous a donné l'exemple, c'est là à quoi elle nous reconnaîtra pour ses 
enfants, et ce qui l'engagera à se comporter à notre égard comme une bonne 
mère, cette imitation est le culte le plus agréable que nous puissions lui rendre 
et la marque la plus courtoise que nous puissions lui donner de notre amour 
pour elle. Parmi toutes les vertus dont elle a été le modèle parfait la prière 
est le caractère des serviteurs de Marie. Elle l'aimait jusqu'à un tel point 
qu'elle l'aurait préférée à la maternité de Dieu si l'une n'avait pas pu se substituer 
avec l'autre. Sans cette vertu toute notre dévotion n'est qu'une illusion et ne 
prétendons pas qu'elle nous regarde jamais comme ses enfants. Voilà, messieurs, 
la règle la plus sûre pour juger de notre dévotion, ne nous abusons donc pas et 
ne négligeons rien pour nous rendre dignes d'être mis au nombre de ses véri- 
tables serviteurs et pour nous y exciter davantage pénétrons-nous bien de ces 
vérités que quand bien même l'Enfer serait déchaîné contre nous, quand nous 
serions attaqués des tentations les plus violentes, quand le monde et les 
libertins, avec leurs mauvais exemples et la volupté, avec tous ses charmes, 
feraient tous leurs efforts pour nous perdre, nous n'aurons rien à craindre pourvu 
que nous soyons sous sa protection : Maria, 6 Nomen subqiuv Nemini desperan- 
dum. Heureux et niille fois heureux le jour et le moment auquel nous nous con- 
sacrerons à vous. Malheur à nous si nous ne vous aimions pas, puisque quand 
même nous aurions mille cœurs à vous offrir ce ne serait pas encore assez pour 
vous aimer. 

Puissions-nous obtenir par un nom si doux qui fait toute notre espérance la 
santé du cher prince pour lequel nous vous consacrons tous nos cœurs. 

Ainsi soit-il. 

Suivent : 

1° Lettre de remerciemens à MM. les Administrateurs du château royal de 

Bicêtre. 

2° — à M. l'abbé Lemaire, très digne prêtre et curé de 

Bicêtre. 

3° — à M. Honnet, économe. 

4» — à M. Le Roy, capitaine commandant la garde du 

château de Bicêtre. 

Acte de Consécration 
des p)-ison»iers à la Sainte-Vierge, Notre-Dame des Affligés. 

Très-Sainte-Vierge Marie, auguste mère de Jésus-Christ mon sauveui-, glo- 
rieuse Reine des anges et des saints, puissante médiatrice des hommes, tendre 
mère de tous les chrétiens, nous vous choisissons aujourd'hui pour notre souve- 
raine, pour notre mère, pour notre avocate auprès de Dieu, nous vous consacrons 
et par vous en Jésus-Christ votre bien-aimé fils, nos biens, notre vie et tout ce 
que nous avons de plus cher au monde, notre chère liberté, dans le désir que 
nous avons d'être absolument dévoués à votre service. 

Nous nous proposons de ne souffrir jamais rien (jui demeure la consécration 



IllSTOIliK I)K lilCETlîK ,!!M 

géni'Tale ijuc nous vous faisons de nos cunirs, et nous n'épargnerons rien pour 
procurer autant qu'il nous sera possible, l'honneur, les hommages et l'amour qui 
nous sont dus. 

Daignez, ô Reine des anges et des saints, nous regarder favorablement au 
trône de votre gloire, nous, et tous ceux qui sont vos serviteurs, ne souIVrez pas 
qu'aucun d'eux se rende jamais indigne de votre protection. Bénissez nos 
actions, nos emplois, nos familles, tous ceux qui les composent et cette famille 
infortunée de chrétiens. Obtenez-nous la grâce d'imiter ce parfait état, modèle de 
pureté, d'humilité, de pure charité qui éclate en vous. Assistez-nous dans tous 
les dangers, consolez-nous dans nos alllictions. Apprenez-nous à faire un saint 
usage des biens et des maux de la vie, protégez-nous toujours mais surtout à 
l'heure de notre mort. Ainsi soit-il. 

(Jeudi matin 10 heures.) 

Discours prononcé pur M. l'abbé Leinnire. à la clôlare de la nciivaine 
et cérémonie de la Consécration des prisonniers de Bicétre à la Très-Sainte- Vierge. 

Spectaculum facti sumus mundo, angelis et hominilnis. Nous avons été donné en 
spectacle au monde, aux anges et aux hommes. 

Il est temps, messieurs, de vous donner en public des applaudissements trop 
longtemps différés peut-être mais à coup sûr justement mérités. L'auguste céré- 
monie de ces jours est votre ouvrage. J'ai vu avec plaisir votre projet éclore ; je 
l'ai vu s'accomplir avec des transports de joie, des ravissements qui tenaient de 
l'extase. La piété l'a fait naître, la piété l'a exécuté, la piété, je l'espère, le perpé- 
tuera. Car ce n'est, comme vous le savez, messieurs, ni le commencement, ni le 
milieu mais la fin qui couronne l'œuvre. Vous vous êtes donnés en spectacle, 
spectaculum facti et ce spectacle est nouveau: qui l'aurait cru en effet (pie la reli- 
gion se fût montrée avec tout son éclat dans un lieu où le vulgaire se persuade 
que l'horreur seule habite, uhi nuUus ordo sed sempiternus horror inhabitat. Qui 
l'aurait cru dans une troupe d'infortunés captifs que le préjugé regardait comme 
autant de coupables fameux trouver autant d'illustres modèles de vertus ? Je dis 
des vertus non communes, dans ces ténébreuses demeures où la cr(''dulité popu- 
laire attachait autrefois l'anathème et la réprobation ; qui l'aurait cru voir ce que 
la sainteté toute ingénieuse qu'elle est n'a su peut-être imaginer ailleurs dans 
le ressort de son domaine, tant il est vrai que le vulgaire n'est que vulgaire, le 
préjugé, que préjugé, la crédulité que crédulité, que la vertu même dans les fers 
est toujours vertu que la vertu de ses fers même tire un lustre nouveau qu'elle n'au- 
rait pas en liberté. Le grand apôtre l'avait éprouvé, virtus in infirmitate per/iciiur. 

<< Non, messieurs, on n'est pas sans honneur pour être dans un lieu qui n'est 
pas honorable, comme on n'est pas saint pour être dans un lieu saint; car ce ne 
sont pas les lieux, dit saint Bernard, qui sanctifient, ce sont les hommes qui sanc- 
tifient les lieux. Non locus homines sed homines locum sanctificant. 

« Vos prières particulières, vos chants publics, cette mélodie cadencée et har- 
monieuse que répètent encore les pieux échos de ces voûtes, vos généreuses col- 
lectes, vos conversations édifiantes, tantôt ces cris de joie, tantôt ce silence de 
contemplation que vous inspirent la présence, l'idée seule des choses saintes sou- 
vent célébrées, le sang de l'Agneau rougissant tous les jours cet autel, ont 



;)92 HISTOIRE DE BICÉTRE 

répandu ici une odeur de sainteté qui frappe, qui saisit, qui attendrit jusqu'aux 
larmes les étrangers qui y entrent. 

<< Vos vertus, vos saintsdésirs, vos nobles cœurs, vosreligieuses personnes voilà 
ce qui a fait pleuvoir ici la rosée du ciel. Voilà ce qui a sanctifié ces lieux, 
l'image auguste de la mère de Dieu à la consécration solennelle que vous lui 
avez faite de vos personnes, de vos fortunes, de vos libertés, voilà qui vous a 
sanctifiés et ce qui a sanctifié ces lieux. Non lûcus homines sed homines locitin 
saucti/icant. C'est ici, messieurs, le comble de votre gloire et c'est aussi le point 
sur lequel je dois insister et sur quoi nous renouvellerons ensemble les 
réflexions que chacun de vous peut avoir déjà faites en son particulier. Et ces 
réflexions, messieurs, un texte de la Sainte Ecriture me les fournira, je vous prie 
de l'écouter attentivement et de ne l'oublier jamais. J'adresse la parole à Celle 
que vous avez choisie pour Mère. 

'< Nomen eniin nin/jnum invocabunt in te, maledicii erunl qui contempserimt le et 
condemnati rrunt i/ni blasmephaverunt te, benedictique erunt qui œdificaverint te. 
Tu aiilem liclaberis ii) filiis tiiis. 

< Ils invoqueront en vous le grand nom, malédiction à quiconque vous mépri- 
sera, condamnation à qui vous blasphémera, bénédiction à qui vous glorifiera ; 
pour vous, vous vous réjouirez dans vos enfans. 

« Oui, Vierge sainte, je ne crainspasdele dire de vous comme le sainthomme 
Tobie le disait prophétiquement de l'Eglise de Jésus-Christ. Ils invoqueront en 
vous le grand nom, le nom de Dieu et c'est, prenons-y garde, messieurs, ce qui 
fait l'excellence et la solidité de la dévotion à Marie. Invoquer Marie, c'est invo- 
quer Dieu le père dont elle est la fille de prédilection. Invoquer Marie, c'est 
invoquer Dieu le fils dont elle est la mère. lnvo(iuer Marie, c'est invoquer le Dieu 
Saint-Esprit dont elle est l'épouse et, par conséquent, honorer Marie, c'est hono- 
rer tous les mystères de la religion, .\ussi puis-je bien dire d'Elle que qui ne l'a 
pas pour mère n'a pas Dieu pour père. La dévotion à Marie éclaire et peii'ectionne 
notre foi, augmente et fortifie notre espérance, attendrit nos cœurs et les dilate 
au saint amour. Cette amoureuse mère nous présente tous à son (ils premier-né, 
comme étant à elle ses enfans par l'adoption divine, à lui ses frères parce qu'il 
a pris notre nature et comme devant tous composer ensemble avec la mère 
elle fils une seule et même famille dans le temps et dans l'éternité, elle nous 
présente à tous son fils qu'elle tient entre ses bras, son cher iils, l'admirable, 
l'adorable Dieu, le prince de la paix, le père du siècle futur qui a été envoyé 
dans le monde selon la prophétie d'Isaïe pour dire à ceux qui sont dans les 
chaînes : Sortez de prison, et à ceux qui sont dans les ténèbres rVoyezla lumière. 
Utdiccres his qui vinctisunt et his qui in tenebris revelarhini... 

« Ce peu de réflexions, messieurs, suffit pour vous faire concevoir combien 
est excellente et solide la dévotion à la Sainte-Vierge, aussi est-ce la dévotion de 
tout l'univers chrétien. Ils invoqueront en vous le grand nom. Nomcn enim 
magnum invocabunt in te. 

« Ajoutons que si cette dévotion nous procure de grands avantages, clic nous 
impose aussi de grandes obligations : la première est un respect profond et une 
vénération intérieure pour un si digne objet et pour cela, messieurs, peignons 
Marie dans nos âmes telle qu'elle est dans le ciel, avec toutes ses grandeurs et ses 



HISTOinE DE lîICÊTRE 393 

prérogatives, ses vertus et ses tendresses; que les attraits de sa sublime pureté, 
qui fut toujours sa vertu favorite, nous charment et ravissent nos cnmrs, que ce 
miroir de justice soit notre miroir, que ce parfait modèle de doucenrenverstous, 
de patience dans les afflictions et les souffrances, de charité envers Dieu et les 
hommes soit notre modèle et ce sera la respecter. 

« Elle est la consolatrice des affligés et a la toute-puissance en main. Conju- 
rons-la d'essuyer nos pleurs, de soulever nos fers, de tempérer par la douceur 
de son onction l'amertume du pain de douleur que nous mangeons, de faire 
couler une seule goutte de ce torrent de volupté pure qui l'enivre dans la 
coupe d'absinthe que nous buvons et ce sera la respecter. 11 faut que notre âme 
pense, qu'elle s'occupe et qu'elle aime, qu'elle pense à Marie qu'elle s'occupe de 
Marie, qu'elle aime Marie. Donnons-lui toute notre confiance, fondons en elle 
nos plus chères espérances et, pour tout dire en un mot, concevons de cette 
sublime créature de sublimes idées quine lecrdeut qu'àcelle de Dieu et ceserala 
respecter. Nous devons craindre mille fois plus que la mort, le malheur de ces 
chrétiens indifférens qui oublient et qui dédaignent leur mère, parce qu'ils ne 
la connaissent pas car il est écrit: malédiction à qui la méprisera : « Maledicti 
''nuit ijHi contemp.terunt te. » 

« Au respect et à la vénération intérieure, joignons toujijurs le respect et la 
vénération extérieure. Conversations, chansons, lectures, regards, actions quel- 
conques, contraires à la décence et à la sainte pureté vous fûtes toujours de 
grands péchés, vous seriez à présent des espèces de sacrilège et de blasphèmes 
conti'e la mère de Dieu. Vous étiez de simples péchés ; après notre consécration 
à Marie, volontaire et solennelle, écrite de notre main, prononcée par notre 
bouche, vous seriez des doubles crimes. Que toutes sortes d'irrévérence et de 
profanations soient donc, messieurs, absolument et pour jamais bannis de ces 
lieux, j'ose dire saints puisqu'ils ont été sanctifiés par vos sacrés cantiques, par 
la célébration révérée des saints mystères, par vos confessions fréquentes, par 
vos communions ferventes, par la présence et l'assistance de la Très Sainte- 
Vierge mère de Jésus-tChrist qui doit pour toujours habiter au milieu de vous. 
en un mot par l'alliance sainte que vous avez contractée avec elle; si doncilarri- 
vait par surprise que quelqu'un de vos frères, s'oubliant, se laissât] échapper et 
violât ses engagemens, sachez etqu'ilsache que cliacun de vous est en droit de le 
reprendre mais toujours avec bonté et charité, sans qu'il ait lieu de se formaliser et 
de se plaindre et non seulement vous, mais moi, mais toute la maison, mais les 
hommes et les anges à qui vous vous êtes donnés en spectacle et qui avons tous 
été témoins de la cérémonie touchante de votre consécration. Messieurs, puisque 
vous vous êtes ouvert une carrière de bénédiction, je vous en conjure, fournissez- 
la tout entière et prenez bien garde surtout de jamais encourir la condamna- 
tion réservée aux violateurs du res|)ect dû à la Mère de Notre-Seigneur 
Jésus-Christ: << Condemnall iTunt rpii hlaspheninverunt le. » 

« Continuez au contraire comme vous l'avez commencé de mériter les grâces 
abondantes et les douces consolations (jue le Seigneur Jésus-Clirist répand sur 
les bons et dévots serviteurs de sa sainte Mère car il est écritencore : Bénis seront 
à jamais ceux qui l'honoreront et la glorifieront. 

« Pour vous, auguste Vierge, applaudissez à vos conquêtes et vous félicitez de 

'M 



394 HISTOIRE DE BIGÈTRÈ 

VOS triomphes en ces lieux ; l'ancien serpent, ce dragon farouche et féroce 
l'ennemi mortel du genre humain, voulant y régner en roy, en despote, en 
tyran, je le vois sous vos pieds: luautem lœlaberis. 

« Réjouissez-vous de votre fécondité ; on vous croyait stérile en ces sombres et 
tristes retraites, mais un seul joura vu, à votre gloire et pour leur bonheur, sor- 
tir de votre sein une nombreuse famille, une multitude d'enfans qui vous seront 
éternellement chers. Tu autem lœtabevis in fiUis luis. S'ils sont dans les fers, ils 
brisent leurs liens, parce qu'ils sont enchaînés à notre chair. Ils vous sont chers 
parce qu'ils sont malheureux, ils cessent d'être malheureux parce qu'ils vous 
sont chers^ ils se réjouissent de vous avoir pour enfans. Tu aulem Iwtaberts in 
filns tins. Honneur, gloire, immortel triomphe à Marie, salut et bénédiction à 
tous les prisonniers, des enfans et fidèles serviteurs à présent, à la mort et dans 
l'éternité. Ainsi soit-il. 

— Le ciel pour hâter la béatitude du cher prince l'objet des vœux de toute la 
France, ayant, par un de ses impénétrables décrets, disposé de ses jours, le 
17 du mois de janvier 1766, les prisonniers des cabanons ont fait célébrer un 
service solennel pour le repos de son àme, elle 20 une messe du Saint-Esprit 
pour obtenir du Très-Haut la conservation des jours de Mgr le duc de Berry 
nouveau Dauphin et de ceux de toute la famille royale. » 

(Brochure manuscrite. — Bibliothèque Carnavalet.) 



NOTE XV 
Hôpital de Bicêtre. 

On lit sur le fronton de la porte d'entrée de cette maison: « Respect au mal- 
heur. » Sa situation est sur une colline entre le village de 'Ville-Juifve et de Gen- 
tilly, à la distance de Paris, d'une petite lieue; sa position le rend très propre au 
rétablissement des malades, et c'est déjà un séjour moins infect que la plupart 
des hôpitaux de cette commune. Il est certain que si la Seine pouvait être con- 
duite à Bicêtre, ce serait le lieu le plus commode pour former un hospice des 
mieux placés et des plus considérables: pour remplacer ces avantages si considé- 
rables, on a des puits et quehjues canaux; l'un de ces deux puits est surtout 
remarquable par sa grandeur, sa profondeur et principalement par la simplicité 
de la mécanique qui sert à puiser l'eau au moyen de deux seaux, dont l'un des- 
quels descend tandis que l'autre monte plein :il fut creusé en 1735 ; il a lo pieds de 
diamètre et environ 210 de profondeur, chacun des seaux qui s'y remplissent 
contient un muid. Depuis quelques années ils sont élevés par les pauvres de 
Bicêtre et vidés dans un réservoir qui a 61 pieds carrés de surface et 9 de profon- 
deur. Ces seaux montent et descendent pendant seize heures chaque jour, et amè- 
nent dans ces seize heures environ 500 muids. Quanta l'eau qui a passé par les con- 
duits deplomli, on sait qu'elle peut devenir malfaisante et que conséquemment il 
serait prudent de pourvoir à cet inconvénient. La totalité des individus vivant 
dans la maison s'élève à peu près à quatre ou cinq mille; sept emplois forment 



HISTOIRE DE BICÈTKE 395 

la division de celte maison; c'est plutôt une division de localité qu'une division 
par classe, ou de malades à guérir, ou de malheureux à soulager. Si cette mai- 
son n'était qu'une prison, on pourrait l'appeler énorme par son étendue, mais 
elle est pour les hommes, ce que la Salpètrière est pour les femmes, c'est-à-dire 
une espèce d'Hôpital Général. 

La classe la plus nombreuse de cette maison est celle des pauvres qui ont plus 
de soixante ans, ou qui sont infirmes, cette classe est appelée celle des bons pau- 
vres; assurément un grand nombre d'eux ne remplissent pas strictement les con- 
ditions exigées. Les pauvres se sont indistinctement répandus dans tous les 
emplois ; la règle d'admission, transgressée souvent par l'âge et les infinnités,rest 
encore par les conditions exigées de l'indigence absolue. 

Une maison aussi considérable n'avait aucun moyen, aucune ressource, pour 
soigner ses malades; tout ce qui n'était que pauvre était porté à l'hôpital, qu'on 
nommait Hôtel-Dieu: la rigueur des saisons, leur intempérie, le caractère de la 
maladie, rien ne trouvait grâce contre la règle de la maison, qui voulait que ces 
malheureux fussent voitures à l'Hôtel-Dieu, entassés dans un tombereau non- 
suspendu: le nombre qui mourait en chemin était grand; cet usage barbare 
n'existe plus: on a construit une infirmerie suffisante pour recevoir tous les 
malades de la maison, et les traiter conformément à leurs maladies. 

L'épilepsie, les humeurs froides, la paralysie donnent entrée dans la maison 
de Bicêtre, mais ces maladies sont considérées alors comme infirmités incurables, 
et leur guérison n'est tentée par aucun remède, quelque peu que soit invétérée 
la maladie et quel que soit l'âge du malade. Ainsi, un enfant de dix à douze ans, 
. admis dans cette maison, souvent pour des convulsions nerveuses, qui sont repu, 
téesépilepti([ues. prendau milieu de véritables épileptiques, la maladie dont il n'est 
pas atteint, et n'a dans la longue carrière, dont son âge lui oflre la perspective, 
d'autre espoir de guérison ([ue les elTorts rarement complets delà nature. Ces efforts 
salutaires, si peu communs dans cette espèce de maladie, sont encore contrariés 
à Bicêtre, parle local des salles qui leur sont destinées ; ces salles sont étroites,basses 
et mal aérées. Ces malades confiés aux soins de deux seuls gardiens, sont plus véri- 
ment abandonnés à eux-mêmes, ou aux soins de leurs camarades, dans le moment 
de leurs crises ; aussi arrive-t-il quelquefois des accidents graves par les coups 
qu'ils se donnent. Les enfans scrophuleux, dartreux, teigneux, imbéciles sont 
aussi confondus dans les mêmes salles, quoi(ju'il y en ait plusieurs destinées à ce 
genre d'infirmités. 

Les fous sont jugés incurables lorsqu'ils arrivent (à Bicêtre) et n'y reçoivent 
aucun traitement. Ils paraissent généralement conduits avec douceur (1); le quar- 

1. Les insensés ont tout à attendre, et même à exiger de la pitié publique. Pour- 
quoi réunir et confondre toutes les espèces de fous dans un mêiiiu lieu? Par là, la 
maladie ne fait que s'accroître au lieu de diminuer. Le plus grand inaltieur pour un 
homme attaqué de folie est de se trouver à coté d'un autre fou. La folie est une affec- 
tion du système nerveux et un dérangement ou lésion dans l'organisation cérébrale. 
On trouve fréquemment, par l'ouverture des cadavres des fous, qu'il s'est fait des 
changements particuliers dans l'état généial du cerveau. On a souvent observé qu'il 
était d'une consistance plus sèche, plus dure et plus ferme qu'il ne l'est habituelle- 
ment chez les personnes qui n'ont pas été affectées de cette maladie; d'autrefois on l'a 



396 HISTOIRE DE BICÈTRE 

lier qui leur est destiné contient cent soixantedix-huit loges, et un pavillon à 
deux lits oïl ils couchent seuls. Les fous sont pendant la nuit renfermés dans 
leurs loges ou dans les salles mais ils ont toute la journée la liberté des cours 
quand ils ne sont pas furieux; le nombre de ceux-ci est peu considérable; il varie 
selon les saisons: j'en ai seulement vu six qui étaient enchaînés. 

Malgré la nullité du traitement pour les fous, et la réunion des différentes 
espèces de maladie, plusieurs d'entre eux recouvrent la raison : ils sont alors mis 
en liberté. On observe un de ces fous avec curiosité; il a la manie d'être perpé- 
tuellement habillé en femme; une longue barbe et les vêtements du sexe font 
contraste fort bizarre; il a les traits et l'ensemble de la physionomie d'une femme, 
et pique la curiosité de ceux qui visitent les loges. 

Les cours sont très aérées et si la plupart des loges n'étaient pas au-dessous 
du niveau du terrain, et par conséquenthu mides, elles ne seraieni pas mauvaises 
pour un homme seul. On y reprocheraitcependant toujours l'inconvénient d'être 
sous le toit, et de ne pas présenter aux eaux un écoulement qui les en écarte. 

Les prisons de Bicêtre, situées au milieu de cet hospice, sont divisées en deux 
parties: l'une composée de deux bàtimens formant une double équerre, contient 
dans chacun de ces corps de logis, deux rangées de cellules, nommées cabanons, 
au milieu desquels on peut facilement amener un air plus pur et moins actif; 
néanmoins elles seront toujours des cachots : on accorde la liberté du préau pen- 
dant quelques heures par jour aux prisonniers: c'est un besoin presque aussi 
pressant pour eux que celui de prendre de la nourriture: la seconde partie des 
prisons de Bicêtre, est composte d'ateliers bien disposés, de salles de fous bien 
construites et d'infirmeries, dont les dimensions et les accessoires sont très con- 

trouvé plus humide, plus mol et plus flasque. Meckel l'a trouvé fort changé on densité 
et on pesanteur spocilique. L'exact Morgagni a observé que chez les uuiuiaqucs, la 
substance médullaire du cerveau était communéincMU sèche, dure et ferme; il a même 
si fréquemment fait cette observation qu'il était disposé à regarder cette circonstance 
comme la plus générale; mais dans la plupart des exemples qu'il a raiiportés, il parait 
que le plus souvent, le cerveau était d'une consistance oxtraordinairemont dure et 
ferme; mais que le cervelet avait conservé sa mollesse ordinaire et que dans beaucoup 
de cas il était extruordinairement mol et flasque. Morgagni observe que dans quelques 
autres cas, une partie du cerveau était plus dure et plus. ferme que de coutume, tan- 
dis que le reste Je cet organe était cxtraordinairenient très mol. 

Le D' Arnold s'est occupé d'une manière recommandahlo de distinguer les diffé- 
rentes espèces de folie, telles qu'elles se manifestent relativement à l'ànio; ses travaux 
pourront devenir utiles, lorsqu'on connaîtra mieux les différents états du cerveau, qui 
correspondent à ceux de l'ànie. Les maladies, qui peuvent attaquer les facultés intel- 
lectuelles de l'homme, sont si multipliées, l'imagination qui s'enflamme, les grandes 
douleurs, les chagrins dévorans et profonds ; que de causes connues et inconnues ! 
L'expérience prouve que lorscjuc la maladie commence elle est susceptible de guérison, 
et c'est ici que les avantages de la richesse se manifestent. Un riche, attaqué de folie 
n'est point logé avec un insensé, et il n'a point à redouter ce qu'il y a de plus dange- 
reux, la communication. Le riche peut guérir, mais le pauvre isolé parmi d'autres 
maniaques, emplie ; les mauvais traitements, les surprises effrayantes, les menaces, 
aggravent son état; il tombe dans l'accès d'une plus grande violence, et bientôt il 
n'inspire plus que l'horreur. (Sote d'Audin-Roiivicre.) 



HISTOIRE DE BICÈTRE 397 

venables; mais par l'eirel de la rK'sligence ou de l'indisciiiline des prisonniers et 
par les suites fâcheuses des excès au>(juels ils se sont portés dans des mouve- 
ments d'égarement et d'insurrection, plusieurs de ces infirmeries ont été dégradées 
au point d'être inhabital)les. Le nombre des prisonniers était, le 26 ventôse, de 
sept cent quatre-vingt-huit. 

La maison avait, il y a à peu près un an, deux infirmeries destinées aux per- 
sonnes de l'un et de l'autre sexe, infectées du vice vénérien. Ils étaient environ 
six cent soixante annuellement traités à Bicêtre; cet hospice est aujourd'hui 
débarrassé de ces malades. On a formé un établissement dans la maison des ci- 
devant capucins de la rue Saint-Jacques. 

L'oisiveté énerve les hommes à Bicètre ; le défaut de travail se fait sentir dans 
presque toutes les classes de la maison ; une moitié au moins de ce qu'on appelle 
les bons pauvres, j)Ourrait être occupée; le prix résultant du travail est même 
moins à considérer que l'avantage d'éloigner l'oisiveté d'un tel établissement; les 
enfans étaient occupés jadis à faire des lacets et des lisières, faute de débouché, 
on les laisse dans une entière inoccupation. 

La maison de Scipion fournit les vivres de Bicêtre comme ceux de toutes les 
autres maisons de l'Hôpital Général. C'est le centre commun d'où partent tous 
les jours les comestibles que l'on consomme dans les établissements de l'Hôpital 
Général, dont nous venons défaire une courte description. 

Essai sur la Topograpli.if' physique iH médicale de Paris (avec une description de ses 
hàpil&uii) ou Dissertation sur les substances qui peuvent influer sur la santt! des Habitans 
de cette cite', par le citoyen Audin-Rouvière, ollicier de santé, membre de deux sociétés 
libres d'Histoire naturelle. 

(Paris, Imprimerie française de Miiémosyne, quai de Miramionncs, n" 106. L'an II 
de la République française, une et indivisible. 1 broch., jiages lO.'MOil.) 



NOTE XVI 
Lettres de cachet. 

Extrait du Bulletin de l' A ssemblt'e nationale. 
{Moniteur universel. — .Séance du 13 mars au soir.) 

On passe à l'ordre du jour les lettres de cachet. 

M. de Castellane fait lecture d'un projet de décret auquel il a fait des change- 
mens d'après les observations de l'Assemblée, le voici : 

€ L'Assemblée nationale étant enfinarrivée au moment heureux de détruire les 
prisons illégales et de déterminer une époque fixe pour l'élargissement des pri- 
sonniers qui s'y trouvent renfermés ; 

« Considérant la nécessité de donner le temps aux parens ou amis de ceux qui 
sont encore détenus, de prendre les arrangemens convenables pour assurer leur 
tranquillité et de pourvoir à leur subsistance ; 



398 HISTOIRE DE lîICÈTRE 

« Qu'il est nécessaire de prolonger la détention de ceux qui sont enfermés sous 
prétexte de folie, assez longtemps pour connaître s'ils doivent être mis en liberté 
ou soignés dans les hôpitaux qui seront établis à cet effet ; 

« Considérant que, parmi ceux qui sont prisonniers en vertu d'ordres arbi- 
traires, il en est qui ont été préalablement jugés, d'autres qui sont décrétés de 
prise de corps et doivent être renvoyés devant leurs juges naturels et désirant 
cependant avoir égard au châtiment illégal auquel ils ont été soumis, a décrété 
et décrète ce qui suit : 

<•< Akticle premier. — L'Assemblée nationale décrète que dans l'espace de six se- 
maines après la publication du présent décret, toutes les personnes détenues dans 
les châteaux, maisons religieuses, maisons de force, maisons de police ou autres 
prisons, par lettres de cachet ou par ordre des agents du pouvoir exécutif, à 
moins qu'elles ne soient légalement condamnées, décrétées de prise de corps ou 
renfermées pour cause de folie, seront remises en liberté. » 

Plusieurs articles suivent celui-ci, l'Assemblée nationale décide qu'elle discu- 
tera article par article ; le premier est relu et mis à la discussion. 

M. l'abbé Maury. — Nous sommes placés entre deux grands intérêts, celui de 
la liberté qui doit s'étendre également sur tous, celui de la société qui ne 
doit jamais être oublié. Le premier article qui est soumis à notre discussion ne 
regarde, ne parle que des condamnés, des décrétés et des fous. 

Nous commençons nos opérations par où nous devrions les finir. Organisons 
d'abord le pouvoir judiciaire et les tribunaux ; il sera beau ensuite d'appeler à 
la liberté tous ceux qui pourraient en jouir sans blesser les intérêts de la société. 
Quand bien même leur détention actuelle serait injuste, c'est un sacrifice qu'ils 
doivent faire à la société. S'il existe des innocents dans les prisons d'Etat, n'y 
a-t-il pas aussi un bien plus grand nombre de personnes accusées sans preuves ? 
A la vérité ce sont des maris qui ont empoisonné leurs femmes, des iils qui ont 
empoisonné leurs pères. Il n'existe aucune accusation légale contre ces per- 
sonnes ; les rendrez-vous pour cela à la société ? Je ne conclus pas cependant que 
leur captivité doive être éternelle; mais seulement qu'il ne faut s'occuper de cesi 
individus qu'après avoir réglé l'intérêt général; et il ne peut exister dans la 
nation de volonté générale, s'il n'existe pas de loi. Touclié du malheur d'être 
privé de la liberté, j'opine avec douleur, mais pénétré du sentiment profond 
de l'intérêt public, à ce que nous nous occupions d'abord de la confection des 
lois ; aussitôt qu'elles seront faites, qu'il soit permis aux prisonniers d'invoquer la 
justice ordinaire. Celui qui ne l'invoquera pas doit rester dans les prisons ; 
son silence prouvera qu'on peut l'ylaisser sans injustice. 

M. DE Robespierre. — • En me bornant au premier article soumis à votre dis- 
cussion j'observe que c'est sur le sort des personnes qui ne sont accuséesd'aucun 
crime que nous avons à prononcer. Nous ne favoriserons pas, sans doute, ces 
actes de despotisme; des législateurs n'ont autre chose à faire que d'anéantir, ces 
abus. Comment les anéantir s'ils laissent gémir ceux qui sont dans l'aljandon. En 
vertu de quoi ont-ils été privés de leur liberté ? En vertu d'un acte illégal. 
Ne serait-ce pas consacrer cet acte illégal que d'ordonner des délais? Si 
quelque chose peut nous afTecter, c'est le regret de siéger, depuis dix mois 
sans avoir encore prononcé la liberté de ces malheureux, victimes d'un pouvoir 



HISTOIRE DE HICÈTRE 399 

arbitraire. L'Assemblée sera, sans doute, étonnée de voir que lorsqu'il est ques- 
tion de la cause de l'innocence, on lui parle sans cesse, non pas de ces infortunés 
détenus, souvent pour leurs vertus, pour avoir laissé échapper quelques preuves 
d'énergie et de patriotisme; mais qu'on fixe son attention sur des hommes empri- 
sonnés à la sollicitation dos familles. Vous n'avez pas, sans doute, oublié cette 
maxime : « Il vaut mieux faire grâce ù, cent coupables, que punir un seul inno- 
cent. » Je propose, pour amendement au premier article, que tous ceux qui seront 
détenus seront mis en liberté le jour même de la publication du présent décret, 
et que dans huit jours notre décret sera publié. 

M. DE Castellane. — Je demande que l'on ajoute que l'Assemblée leur 
accorde tous les recours contre les auteurs de leur détention. 

La discussion continue entre divers orateurs. 

Le premier article est décrété dans les termes suivants : 

« Dans l'espace de six semaines après la publication du présent décret, toutes 
personnes détenues dansleschàteaux, maisons religieuses, maisons de force, mai- 
sons de police ou autres prisons quelconques, par lettres de cachet ou par ordre 
des agents du pouvoir exécutif, à moins qu'elles ne soient légalement condamnées, 
décrétéesde prise de corps, ou qu'il n'y ait eu contre elle une plainte en justice 
à l'occasion d'un crime important, peine aftlictive, ou renfermées pour cause de 
folie, seront mises en liberté. » 

La séance est levée à onze heures du soir. 



NOTE XVll 

LISTE DES MORTS 
dans l'affaire des 3 et 4 Septembre 1792 à Bicêtre. 

D'après les registres d'Ecrou de cette prison, déposés aux Archives de la préfecture 

do poUce.) 

1 Etienne Barcondit Etienne du Bourg, entré le 31 décembre 1777. 

2 Jean la Roche dit Cacarot, dont les véritables noms sont Vincent Duvernay 

dit Jobligneau, entré le 27 février 1781. 

3 Armand Pérès, entré le 18 juillet 1783. 

■i François Montvoisin, entré le i janvier 1788. 

5 Laurent Marant, entré le l^J avril 1788. 

6 Louis Componi, entré le 23 octobre 1788. 

7 Nicolas Mérard, entré le 5 février 1789 

8 Simon Pinon, entré le 17 mars 1789. 

9 Nicolas Radou, entré le 17 mars 1789. 

10 Edme Coûtât, entré le 8 janvier 1790. 

11 Simphorien Félix, entré le 8 janvier 1790. 

12 Edme (iuillaume, entré le 22 janvier 190. 

13 Pierre Christophe Pouligny, entré le 22 janvier 1790. 

14 Louis Joachim Lorey, entré le 22 janvier 1790. 



400 HISTOIRE DE BICÉTRE 

13 François-Nicolas Dubois (mort ou sorti) le 10 juillet 1790. 

16 Pierre Saint-André, entré le 10 juillet 1790. 

17 Nicolas Houdin, entré le 11 août 1790. 

18 Jacques Delahaye, entré le 3 septembre 1790. 

19 Pierre Bernard, entré le 30 juillet 1791. 

20 Pierre Camuzet, entré le 11 août 1791. 

21 Jean-Baptiste Tiiibaull, entré le 8 octobre 1791. 

22 Jean Pauly Michel, entré le 2.> octobre 1791. 

23 Louis Copeaux, entré le 29 octobre 1791. 

2-i Louis Guillaume, entré le 14 novembre 1791. 

23 Pierre-.\ntoine Billot, entré le 7 décembre 1791. 

26 Louis Maraine, entré le 12 décembre 1791. 

27 François Clausse, entré le 23 décembre 1791. 

28 Noël Gobet, entré le o janvier 1792. 

29 Marc Mille, entré le 10 janvier 1792. 

30 François Ledanoux, entré le 10 janvier 1792. 

31 Toussaint Herlatte, entré le 10 janvier 1792. 

32 François Diot, entré le 10 décembre 1792. 

33 Louis Rousseau, entré le 11 janvier 1792. 

34 Louis-Nicolas Dalmont, entre le 11 janvier 1792. 
33 Louis-François Varin, entré le 11 janvier 1792. 

36 Pierre MuUer, entré le 11 janvier 1792. 

37 Ambroise-Nicolas Boursier, entré le 11 janvier 1792. 

38 Jean-Baptiste Mialet, entré le 11 janvier 1792. 

39 Jacques-François Gentien, entré le 11 janvier 1792. 

40 Louis-Antoine Thomas, entré le 16 janvier 1792. 

41 Pierre Scel, entré le 20 janvier 1792. 

42 Nicolas Gobine Rose, entré le 23 janvier 1792. 

43 Pierre Le Rouge, entré le 23 janvier 1792. 

44 Jean Baria, entré le 9 février 1792. 

43 Dominique-Toussaint-Gharles Grosjean, entré le 10 février 1792. 

46 Joseph Le Marchand, entré le 13 février 1792. 

47 Martin Hure ou Martin Elie Vret, entré le 13 février 1792. 

48 Antoine-Nicolas Morel, entré le 16 lévrier 1792. 

49 Louis Rousseau, entré le 22 février 1792. 

50 François Godard, entré le 23 février 1792. 

51 Jean-Baptiste-Marie Jacobée, entré le 24 février 1792. 

52 Jean-Baptiste Auvrard ou Ouvrard, entré le 27 février 1792. 

33 Jean-Pierre ou Antoine Tardy, entré le 28 lévrier 1792. 

34 Joseph-Charles Leloup, entré le 7 mars 1792. 

35 Joseph Lambert, entré le 7 mars 1792. 

56 Jean-François Lescot, entré le 12 mars 1792. 

57 Etienne Gaulin, entré le 12 mars 1792. 

58 Louis Neuvray, entré le 16 mars 1792. 

59 Pierre Féron, entré le 17 mars 1792. 

60 Jean-Bajitiste Saphir, entré le 27 mars 1792. 



HISTOIRE DE I51CÉTRE 401 

tîl Edme David, entré le 27 mars 1792, 

02 Charles Goisset ou Gossot, entré le 28 mars 1792. 

<j3 Louis Perron, entré le 28 mars 1792. 

64 Pierre Sellier^ entré le 28 mars 1792. 

65 Jean-Baptiste Plantier, entré le 28 mars 1792. 

66 Jean-François Catalan, entré le 28 mars 1792. 

67 Henry-Michel Perron, entré le 7 avril 1792. 
•)8 Damien Tournois, entré le 12 avril 1792. 

69 Antoine Lenoir, entré le 17 avril 1792. 

70 Jean-Denis Guillée, entré le 19 avril 1792, 

71 Jean-André Gervilliers, arrêté sous le nom de Jean-Jacques Rousseau. 

entré le 2(5 avril 1792. 

72 Joseph-Antoine Félix, entré le 19 avril 1792. 
~',i Emmanuel Cocanibray, entré le 26 avril 1792. 
7.i Pierre Toutain, entré le 28 avril 1792. 

75 Jean-Pierre Bourdon, entré le 1" may 1792. 

76 Jacques-Thomas Charles, entré le 3 may 1792. 

77 Pierre-Antoine Lefèvre, entré le 3 may 1792. 

78 Jean-Théodore Didoyard, entré le 3 may 1792. 

79 Pierre Dubray, entré le 3 may 1792. 

80 Pierre Bidault, entré le 3 may 1792. 

81 Jean-Baptiste Ghartier, entré le l may 1792. 

82 Léonard-Cliarles-Martin de la Seiglière, entré le 3 may 1792. 

83 Jean-Nicolas AUien, entré le 9 may 1792. 

8'i Jacques-Silvestre Crété, entré le 11 may 1792. 

8.J Louis Dubuisson, entré le 12 may 1792. 

86 Louis-Etienne Bruyère, entré le 12 may 1792. 

87 Jean Louis, entré le 12 may 1792. 

88 Jean-Baptiste Choplin, entré le 16 may 1792. 

89 Nicolas Mollet, entré le 19 may 1792. 

90 André Vissière, entré le 22 may 1792. 

91 Jean-Claude Dessertins, entré le 23 may 1792. 

92 Michel Dupechez, entré le l"juin 1792. 

93 Pierre Dominique, entré le 1" juin 1792. 

9'( Charles-Jérôme Benoist dit Gallard, entré le 6 juin 1792. 

95 Louis Margon ou Magon, entré le 10 juin 1792. 

96 Pierre-Nicolas Pavilliers, entré le il juin 1792. 

97 Guillaume- Aubin Geoffroy, entré le 11 juin 1792. 

98 Jean-Baptiste Hua, entré le 11 juin 1792. 

99 Jean-Guillaume Marchand (mort ou sorti), entré le 12 juin 1792. 

100 François Charrière, entré le 13 juin 1792. 

101 Pierre Leroy, entré le li juin 1792. 

102 François Gallois, entré le 17 juin 1792. 

103 Jacques Billotte, entré le 17 juin 1792. 

104 Jean-Baptiste Roty, entré le 17 juin 1792. 

105 François Lalande, entré le 17 juin 1792. . ; 



402 HISTOIRE DE BICÊTRE 

106 Jean-Pierre Boisseau, entré le 19 juin 1792. 

107 Jean Baur, entré le 22 juin 1792. 

108 Maximin Viette dit Maximin, entré le 22 juin 1792. 

109 Pierre Martin, entré le 23 juin 1792. 

110 Charles-Antoine Coquet, entré le 28 juin 1792. 

111 Pierre Lfiden ou Helden, entré le 28 juin 1792 

112 Jacques Séné dit Lafeuillade, entré le 3 juillet 1792. 

113 Louis Christian, entré le 8 juillet 1792. 

114 Jacques Marmet, entré le 8 juillet 1792. 
llo Jean-Baptiste Usse, entré le 8 juillet 1792. 

116 Pierre-Louis-François Lanoue, entré le 8 juillet 1792. 

117 Jean-Charles Leblond, entré le 8 juillet 1792. 

118 Noc'l Cottineau, entré le 9 juillet 1792. 

119 Antoine Bernis, entré le 9 juillet 1792. 

120 Etienne Landier, entré le 9 juillet 1792. 

121 Julien Donun dit Paillasse (sorti ou mort), entré le 9 juillet 1792. 

122 Jean-François-Louis Bouchard, entré le 9 juillet 1792. 

123 Alexis ou Charles Desmarets, entré le 9 juillet 1792. 

124 François Gruand, entré le 9 juillet 1792. 
12o Claude Lepage, entré le 11 juillet 1792. 

126 Jean-Baptiste Manteaux, entré le 11 juillet 1792. 

127 François-Charles Thomas, entré le 13 juillet 1792. 
123 François-Marie Pierre, entré le 13 juillet 1792. 

129 Jean-Jacques Colin, entré le 18 juillet 1792. 

130 Pierre-François Martin, entré le 24 juillet 1792. 

131 Jean-Baptiste Duport, entré le 24 juillet 1792. 

132 Nicolas François (sorti ou mort), entré le 26 juillet 1792. 

133 Pierre Thuillier, entré le 26 juillet 1792. 

134 Jean-François Lefranc, entré le 26 juillet 1792. 

135 Antoine-Charles Beroux, entré le 28.juillet 1792. 

136 François-Baptiste Moncignard dont le véritable nom est François Braj% 

entré le 28 juillet 1792. 

137 Louis-Marcel Bertrand, entré le 28 juillet 1792. 

138 Marie Hausberg, entré le 30 juillet 1792. 

139 Louis Grode ou Gros, entré le 31 juillet 1792. 

140 Nicolas Oudot, entré le 1" août 1792. 

141 Jean-Baptiste Morei, entré le 1 août 1792. 

142 Pierre Auberl, entré le 2 août 1792. 

143 Pierre Salbry, entré le 4 août 1792. 

144 Jacques Boutot, entré le 6 août 1792. 

145 Jean-Jacques Joseph, entré le 6 août 1792. 

146 François Houpant, entré le 7 août 1792. 

147 Jean-François Dommange, entré le 7 juillet 1792. 

148 Jean-Baptiste Sainville, entré le 7 août 1792. 

149 Jean-Pierre Ghabet (sorti ou mort), entré le 7 août 1792. 
130 Pierre Luny, entre le 9 août 1792. 



IIlSTOinE DE lilCÈTRE 4(J3 

131 Pierre Lorré (sorti ou mort), entré le 9 août 1792. 

132 Nicolas Dumet (sorti ou mort), entré le 9 août 1792. 

133 Jean-Baptiste Biardot, entré le 9 août 1792. 
loi Pierre-François Gauthier, entré le 9 août 1792. 
133 Joseph Blachet, entré le 9 août 1792. 

136 François Ernovet, entré le 16 août 1792. 

137 Nicolas Diardot ou Tillardot, entré le 16 août 1792. 

138 Guillaume Sunonet, entré le 18 août 1792. 

139 Christophe-Théodore Pinson, entré le 18 août 1792. 

160 Laurent Guôrin (sorti ou mort), entré le 21 août 1792. 

161 Pierre HaregarJ, entré lé 21 août 1792. 

162 Jean-Baptiste Farcy (sorti ou mort), entré le 23 août 1792. 

163 Jacques Souchard ou Foucher, entré le 30 août 1792. 

164 Jean Greneiche ou Grenache, entré le 31 août 1792. 
163 Pierre Lecerf, entré le 1" septembre 1792. 

166 Pierre-François Petit, entré le 1" septembre 1792. 

167 Jean-Louis Meunier, entré le 1" septembre 1792. 

168 Edme Durand, entré le 1" septembre 1792. 

169 Pierre-Louis Quentin, entré le l"' septembre 1792. 

170 François-Thomas Renoir, entré le 1" septembre 1792. 

Résumé 

Morts 161 

Douteux 9 

Total. Ï7Ô 



1 Jacques-François Deblois, entré le ï janvier 1788. 

2 Jean Flore, entré le 20 août 1789. 

3 Redereau, entré le 20 août 1789. 

4 Jean-François Baron, entré le 23 mai 1791. 

3 Jean-François Carrier, entré le 22 Juillet 1791. 

6 Gabriel Jughon, entré le 1" janvier 1792. 

7 Michel Cauvin (par mesure de police), entré le 16 janvier 1792. 

8 Jean-Mathieu Lebrun, entré le 11 janvier 1792. 

9 François Lefèvre, entré le 11 janvier 1792. 

10 Claude Vidalin, entré le 17 janvier 1792. 

11 Cerf Levy, entré le 23 janvier 1792. 

12 Edme Cliapotin, entré le 26 janvier 1792. 

13 André PonLay, entré le 26 janvier 1792. 

14 Pierre-François Joly, entré le 29 janvier 1792. 
13 Nicolas Pruneau, entré le 3 février 1792. 

16 Victor Blanchet, entré le 14 février 1792. 

17 Alexandre Bernard, entré le 17 février 1792. 

18 Louis-Jacques Grezefle, entré le 17 février 1792. 



404 HISTOIRE DE BICÊTRE 

19 Joseph Beaumont, entré le 18 février 1792. 

20 Etienne Berthé, entré le 12 mars 1792. 

21 Jean-Baptiste d'Or, entré le 28 mars 1792. 

22 Claude Pilla, entré le 28 mars 1792. 

23 Jean-Baptiste Ravaux, entré le 28 mars 1792. 
2-4 Abraham Zacharias, entré le 3 avril 1792. 

25 Cyprien Mercier, entré le 7 avril 1792. 

26 Michel Paulin, entré le 23 avril 1792. 

27 Guillaume-Marie Coutard dit Pitard, entré le 14 avril 1792. 

28 Louis Petit Didier, entré le 30 avril 1792. 

29 Etienne Descombes, entré le 3 may 1792. 

30 Etienne Prevot, entré le 3 may 1792. 

31 François Elizabeth Bertrand, entré le 11 may 1792. 

32 François Basson, entré le 15 may 1792. 

33 Louis Mellinger, entré le 22 may 1792. 

34 François-Nicolas Poté, entré le 1" juin 1792. 

35 Jean-Baptiste Dailly, entré le 2 juin 1792. 

36 Pierre-Joseph-Anathole Massin lequel a dit s'appeler Chambreuille, entré 

le 10 juin 1792. 

37 Jacques Leblanc, entré le 12 juin 1792. 

38 Moïse Abraham (son temps étant expiré), entré le 11 juin 1792. 

39 Antoine Chuchot, entré le 14 juin 1792. 

40 Pierre Gavard, entré le 17 juin 1792. 

41 Jean-Baptiste Delune, entré le 17 juin 1792. 

42 Joachim Huguenin, entré le 22 juin 1792. 

43 Jean-Louis Botine, entré le 23 juin 1792. 

44 Jean-Baptiste Resse, entré le 6 juillet 1792. 

45 Pierre-François-Ferdinand Fourque, entré le 9 juillet 1792. 

46 Jean Pilard, entré le 9 juillet 1792. 

47 Nicolas Ducand, entré le 28 juillet 1792. 

48 Pierre Chantelot dit Pierrotin, entré le 9 août 1792. 

49 Auguste Linette, entré le 1" septembre 1792. 

50 Pierre-Florent Duveaux, entré le 1" septembre 1792. 



IIISTdllîK I)K lUCÈÏRK 405 



NOTE XVIII 

Le massacre de la Saint-Barthélémy occasionné par les prêtres avait eu lieu le 
loaoût lo7:iet deux cent vingt ans après, le l"septembre jour de samedi, les prêtres 
furent égorgés à Saint-Firmin et à Saint-François. L'Hôtel de la Force, où était 
renfermée la princesse Lamballe, fut envahi et cette infortunée péril dans cette 
journée après avoir subi des outrages révoltants. Le t, la Conciergerie et le Chà- 
telet virent se reproduire ces scènes d'horreur et enfin le 3, les massacreurs au 
nombre de 1.500 à 2.000 se dirigèrent sur Bicétre. 

Dès le temps de M. Hagnon, la compagnie des gardes de Bicétre et celle de la 
Salpétrière avaient demandé à être assimilées pour la retraite aux militaires et à 
être admis aux Invalides. Les deux économes, consultés sur la légitimité de cette 
réclamation, répondirent que cette garde ayant été établie par l'Hôpital Général 
et à ses frais n'avait d'autre service que celui de la garde de la prison et n'était 
qu'une garde domestique comme celle de la maison du roi. 

Les gardes envoyèrent donc sur la fin du mois d'août pour connaître les résul- 
tats de leur demande; on leur répondit ce que les économes avaient dit, qu'ils 
étaient gardes domestiques et qu'ils devaient se contenter de la retraite que leur 
accordaient Bicétre et la Salpétrière. 

Ces gardes irrités de cette réponse et d'ailleurs échautTés par le vin se ren- 
dirent au bureau de l'économe pour le massacrer; mais celui-ci leur en imposa 
par son énergique fermeté. Il ne s'en prit pas au capitaine qui était malade, 
mais il fit mettre aux arrêts le lieutenant Renard. 

Le lundi 3 septembre, dès 3 heures du matin, un individu de mauvaise mine, 
se disant envoyé du peuple, arriva au greffe de la prison et voulut que les ordres 
qu'il donnerait fussent exécutés sans observation et sans résistance, il était suivi 
d'un cortège nombreux de gens de toute sorte qui arrivèrent au nombre de 1.500 
à 2.000. Dès qu'ils furent entrés ils tirent fermer les portes, ils aperçurent des 
couvreurs sur le toit des bâtiments de la première cour et les firent descendre 
craignant que ces hommes ne fussent postés là pour leur jeter des tuiles sur la 
léte. Ils entrèrent dans la deuxième cour. La compagnie des gardes sortit de la 
caserne l'arme au bras et fit face à cotte troupe, les deux corps s'abouchèrent et 
il fut convenu que les issues seraient soigneusement gardées. 

Ces nouveaux venus se formèrent en tribunal dans la cour, entre la porte prin- 
cipale de la prison et l'église, ils se lirent apporter une table avec le registre de 
l'écroudesprisonniers etM. Letourneaufut oliligé d'assister à cette séance avec ses 
deux commis. Chacun alors se prépara à remplir la mission qui allait lui être confiée. 

M. Beschet était parti ce jour-là de grand matin pour préler serment à l'Hôtel 
de Ville. 

En revenant il passa selon son habitude par le chemin du Bel-Air sur les hau- 
teurs de Gentilly. Des femmes l'ayant aperçu lui firent entendre qu'il y avait du 
danger pour lui à rentrer à Bicétre, mais il leur répondit que sa présence était 
nécessaire à son poste et il se dirigea sur la porte Rouge. 



406 HISTOIRE DE lUCÈTRE 

Les hommes de garde postés à cette porte lui dirent qu'il était attendu au greffe 
pour signer un procès-verbal, il répondit qu'étant économe de l'hospice il n'avait 
rien à faire à la prison, mais il fut cependant obligé de marcher avec eux. Au 
sortir de l'arcade, au moment où il dirigeait ses pas du côté du lieu de la réu- 
nion, le nommé I abadie, étant en faction à ce poste^ tira à boutportant uncoup de 
fusil sur l'économe qui tomba à la renverse en s'écriant: « Ah! malheureux, vous 
m'avez pris en traître. » La foule attirée par le bruitde cette détonation s'amassa 
autour du mourant et un garde national perçant la foule appuya son fusil sur la 
tête de M. Beschet et lui fit sauter la cervelle. On traîna alors le cadavre hors de 
l'hospice et il fut jeté dans le second fossé sur le côté droit de l'avenue de Bicêtre 
où il resta exposé aux insultes de la populace jusqu'au surlendemaiu, et il fut le 
dernier enterré quoique la première des victimes de ce jour. 

Le tribunal établi décida qu'après vérification de l'écrou des prisonniers quand 
l'un d'eux devrait avoir la vie sauve on irait le chercher et que sa sortie serait 
saluée du cri de << Vive la nation ! >> et qu'il serait ainsi conduit jusqu'à la porte 
des champs pour être mis eu liberté. 

Déjà quelques prisonniers avaient été ainsi graciés quand on réfléchit qu'il 
serait dangereux de remettre de suite un grand nombre de prisonniers en liberté, 
il fut alors résolu qu'on les réunirait dans l'Eglise jusqu'à ce qu'on eût décidé de 
leur sort avenir. 

Le cri «A l'Abbaye !» était pour le prisonnier une sentence de mort: les premières 
victimes appelées s'étaient présentées aussitôt croyant aller à la liberté, mais les 
cris de mort qui se firent entendre peu après saisirent d'effroi les autres pri- 
sonniers qui restèrent dans un morne silence, en sorte qu'aux premiers noms pro- 
noncés personne ne répondit plus. Ces malheureux n'osaient avancer car ils 
savaient que leur dernière heure était arrivée. Les farouches satellites prenaient 
donc leur victime au hasard et celles-ci se voyant prises pour d'autres faisaient 
alors connaître le prisonnier dont le nom avait été prononcé. Ce dernier était 
amené par des gardes armés de piques jusqu'au seuil de la porte, là il voyait des 
hommes à la figure sinistre, armés de massues et de piques et, saisi de terreur, il 
n'osait faire un pas, mais poussé par les piques il tombait bientôt sous les coups 
de massues dont les massacreurs le frappaient à l'envi, et quand il avait été 
exécuté ces monstres traînaient à l'aide de crocs son cadavre pour le déposer 
dans un coin. 

Parmi ces exécuteurs figurait un homme de 60 ans portant la croix de Saint- 
Louis et paraissant n'être là que pour présider à cette boucherie et mettre de 
l'ordre dans ces hideuses exécutions. Tous du reste mettaient à cette besogne 
autant d'ardeur que s'ils eussent gagné un louis par jour. 

Les membres du tribunal ainsi que les exécuteurs ne prirent leur repas qu'à la 
fin du jour quand ils eurent immolv toutes leurs victimes. 

Tous les vieillards et les pauvres avaient été consignés dans leurs dortoirs ; 
l'un d'eux sortit en courant pour venir voir un des exécuteurs qui était son 
parent: les assommeurs croyant que c'était un prisonnier qui s'échappait l'abat- 
tirent à coups de piques. On reconnut alors qu'il était du nombre des indigents 
et non des prisonniers, mais il était si maltraité qu'on délibéra s'il n'était pas 
plus convenable et plus humain de l'achever que de le laisser vivre. 



IIISTOIRH UK ItlCÈTHK 407 

Les assassins alhiient chercher leurs victimes sur trois points différents dans 
les salles de force, aux cabanons, au pcMi des glaces. 

Parmi les victimes de ces massacres il y avait un condamné à vie qui avait 
fait partie d'une nombreuse bande d'assassins et de voleurs de grands chemins ; 
il avait été condamné d'abord à être rompu vif. mais on lui avait fait grâce de la 
vie parce qu'il avait livré à la justice soixante-douze de ses complices. 

Un autre prisonnier avait fait partie de la compagnie des canonniers de 
Bicêtre, il chercha à défendre sa vie et donna plus de peine à ses assassins qui 
avaient fait cercle autour de lui, il fit trois fois le tour de ce cercle cherchant à 
s'échapper, mais il finit par tomber comme les autres. 

Il est vrai que les prisonniers pris à l'improviste ne pouvaient faire et ne firent 
aucune résistance, mais il est aussi certain que s'ils eussent soupçonné ce qui se 
tramait contre eux ils auraient vendu chèrement leur vie. 

Vers le milieu de l'après-midi on amena au bureau de l'hospice sœurMonique, 
supérieure de la maison, qui avait été maltraitée par celte populace qui lui repro- 
chait d'avoir dit que le peuple avait pour vivre de l'air et de l'eau ; il est probable 
que cette malheureuse eiU éprouvé le même soii que les prisonniers. On lui 
avait demandé les clefs du vestiaire afin de rendre leurs vêtements aux prison- 
niers graciés. Dans son trouble elle ne pouvait les trouver; ce fut alors que les 
massacreurs la brutalisèrent et l'un d'eux lui donna un coup dans le sein. 

Ce fut alors que je m'oflris pour remplacer la supérieure au vestiaire, un de 
ces agents du peuple me fit marcher à ses côtés : comme nous étions obligés de 
passer par l'escalier des cabanons où se trouvaient les assommeurs je priai mon 
gardien de ne pas me quitter afin que les autres ne me prissent pas pour un 
prisonnier qui tentait de s'échapper. 

Les assommeurs ne pensaient pas aux enfants enfermés à la correction lorsque 
le maître de la correction, Boyer,de son propre mouvement, vint les trouver et il 
retourna avec une brigade de ces hommes à la correction. Ce misérable s'érigea 
lui-même en accusateur et en juge des enfants confiés à ses soins et les fit com- 
paraître l'un après l'autre devant lui. 

Il avait été convenu entre lui et les assommeurs que lorsqu'il mettrait le doigt 
sur sa bouche ce serait le signe que l'enfant méritait la mort. Ces enfants étaient 
au nombre de cinquante-cinq, on en exécuta trente-trois. 

Cependant le jour commençait à baisser et la besogne touchait à sa fin: les 
assommeurs, qui devaient passer la nuit à Bicêtre, craignant qu'il n'y eût des 
armes cachées dans la maison firent une visite chez tous les employés, fouillèrent 
dans les malles où étaient nos habillements et le linge à notre usage, puis, comme 
ils avaient faim, ils pillèrent la panneterie.prirentà la bergerie des moutons qu'ils 
tuèrent et firent préparer à la cuisine, enfin la cave fut mise à leur disposition. 

Mais comme le vin appartenait aux fournisseurs nous fûmes obligés de faire 
des bons sous leurs ordres afin de leur délivrer du vin à raison d'une chopine 
par individu. II fallait bien obéir puisqu'ils nous menaçaient de leurs piques. 

Le capitaine des gardes, M. Renard, fut obligé pour saui'er ses jours de se 
réfugier dans l'infirmerie des filles. M. Letourneau s'enfuit avec ses deux commis, 
il erra la nuit à l'aventure et le jour suivant il fut trouvé dans la plaine d'ivry 
et ramené à l'hospice ayant une fièvre chaude. 



408 HISTOIRE DE IHCÊTRE 

Le -4 septembre, dès le matin, M. Menegot, officier de l'état civil de Gentilly,fut 
mandé pour procéder à la sépulture des cadavres ; nous étions alors dans notre 
chambre ; M. Menegot me fit appeler afin de l'assister, lorsque M. Oditmon com- 
pagnon voulut y aller à ma place. Il fut alors obligé d'accompagner l'officier 
municipal sous les murs de la chapelle de la prison afin d'inscrire là les bijoux 
et les effets trouvés sur les cadavres, et les assommeurs avaient juré de mettre à 
mort ceux qui oseraient soustraire la moindre chose. Déjà la putréfaction se 
faisait sentir au milieu de cent trente-deux cadavres amoncelés les uns sur les 
autres. On fit apporter des brocs de vin pour exciter les travailleurs et, comme 
il n'y avait qu'un verre, on le faisait passer ensanglanté de main en main et 
l'officier municipal ainsi que son commis furent obligés de boire car il eût été 
peu prudent de faire la mine. 

Il fut bien difficile de détacher des vêtements imbibés de sang et collés sur 
des cadavres déjà raidis ; on retira cependant un grand nombre de bijoux, des 
bas de soie provenant des prisonniers qui étaient appelés négociants et qui, par 
la vente des ouvrages qu'ils confectionnaient, se procuraient des effets précieux 
et des bijoux. 

Les corps une fois dépouillés furent transportés dans des voitures à bras au 
cimetière où on les mit tous dans une fosse profonde. 

On vint me chercher à mon tour pour que je fisse l'inventaire des enfants delà 
correction; ils étaient trente-trois dans un coin de la cour, tous défigurés, meurtris, 
caron voyait qu'ils avaient lutté contre lamort. etlesassommeurs avouaient eux- 
mêmes qu'ils avaient eu plus de peine à dépêcher ces enfants que les hommes. 
Celui par lequel on commença l'inventaire était à peine âgé de dix ans et ressem- 
blait à un ange endormi sur les cadavres qu'il dominait. Leurs vêtements furent 
inventoriés ainsi que l'argent et les bijoux trouvés sur eux. Panés et Sergent 
délégués par la Commune vinrent recueillir ces dépouilles pour les porter à 
l'Hôtel de Ville, mais il est probable qu'ils s'en emparèrent à leur profit. 

Ces enfants furent enterrés avec les autres prisonniers ; on avait forme trois 
lits de corps recouverts d'une couche de chaux vive, enfin l'on alla chercher le 
corps de l'économe qui fat placé le dernier dans cette fosse. Sur un des prison- 
niers l'on avait trouvé une lettre bien écrite qu'il adressait à sa femme, mais 
comme elle était tachée de sang on jugea à propos de ne point l'envoyer. 

Pendant ce temps-là on procédait à la mise en liberté des prisonniers enfer- 
més dans l'église, mais on les avait visités afin de s'assurer qu'ils n'avaient été 
ni fouettés ni marqués, car dans ce cas ils devaient être mis à mort. Après cette 
opération ces hommes prirent de nouveau leur repas et cette fois encore comme 
la veille nous fûmes obligés de faire des bons pour avoir du vin de la cave. 

Pendant le repas ces hommes se vantaient de leurs prouesses; l'un d'eux avoua 
qu'il avait tué la princesse de Lamballe. 

Plus tard, en 1814, un vieillard était transféré de l'Hôtel des Invalides à Bicôtre. 
L'infirmier qui le conduisait me dit que ce vieillard était renvoyé des Invalides, 
ayant été un des meurtriers de la princesse de Lamballe. 

C'était peut-être le même individu qui en 1792 se vantait du meurtre de cette 
princesse, mais en ce moment il manifestait d'autres sentiments car il parlait 
comme le plus dévoué des royalistes. 



IIISTOIKK 1)K lilC.KTiiK 409 

Entin le 4 septembre à 10 lieures ilu matin les massacreurs quiltéri'iit Bicêlre 
et leur départ nous permit de respirer un peu plus à l'aise. 

Pendant leur séjour la panneterie avait été mise au pillage et le maitre p anne 
tier Loiseau me dit que cet événement avait couvert un délicit de2.6U0 livres de 
pain qui existait dans sa panneterie. Il est vrai que ces hommes avaient usé de tout 
sans modération car ils dépensèrent dans cette nuit COO livres de chandelles. Ces 
assom meurs rencontrèrent au bas de l'avenue un pauvre de Bicèlre qui avant 
leur arrivée nous avait menacés ; comme il fut accusé d'avoir soustrait une paire 
de bas de soie provenant de l'un des cadavres il l'ut tué d'un coup de pistolet. 

Ces assommeurs se rendirent de là à la Salpêtrière où trente-cinq femmes péri- 
rent victimes de leur fureur et au nombre des mortes on compta M""^ Déru et la 
bouquetière du l'alais-Royal. 

Ces scélérats passèrent la nuit dans une orgie avec les filles de mauvaise vie 
de cette maison. Après cette expédition, ils retournèrent à l'Hôtel de Ville pour 
réclamer le salaire des quatre jours qu'ils avaient si bien employés. 

Ce jour même Musquinetde la Pagne vint à Bicêlre accomi>agné d'un représen- 
tant du peuple nous annonçant que l'on devait revenir le lendemain pour mettre 
à mort les employés dont les noms figuraient sur une liste de proscription. 

Le gouverneur de Saint-Pierre, Delcourt, fut porter cette nouvelle à la 
section du Finistère afin de réclamer des se 'ours. A cette époque on était déjà 
fatigué de ce carnage, aussi la garde nationale de cette section résolut de s'oppo- 
ser à une nouvelle boucherie : elle vint à Bicétre pour protéger cette maison où 
elle fut accueillie et fétéc. et leur présence fit reculer les assassins. Cinquante 
hommes restèrent à Bicétre pendant quelques jours et on organisa aussi une 
garde permanente composée des employés de la maison et l'on remit un peu 
d'ordre dans cet établissement qui avait eu tant à souffrir. 

Souvenirs historiques du pérc Rirlumt, au ciiàteau de Bicétre, près Paris, par sa 
Hiéraoire, par tradition de sa famille et dfs personnes qui l'ont connu. (Bibliothèque 
Carnavalet. — Manuscrit t8iOl), in-i"). 

Nota 

Une erreur lypograidiique nous a fait dire, i]a<.'e 81, que le pèreBichard, entré à Bicétre 
en 1769 est mort eu 1862 à l'âge de 91! ans. Nous prions le lecteur de vouloir liien 
ici-iiller. C'est 1789 iju'U faut lire. Il est évident que le père Richard n'a pu entrer 
dans l'élaldissemont, l'année de sa naissance. P. B. 

NOTE XIX 

Supplii|ue du sieur Què\et au luince de Dlerniont. 

11 novembre I/e."). — FORCE : Nicolas- Joseph QUE'VET, com[iagaon 
ciirdiiiinier, marié, 40 ans, de .N'aniur, ville des Pays-Bas, paroisse Saint-Xicolas. 

ORDRE Dr ROY. 

Pensionnaire de 130 francs par an. 
En marge à gauche : 

Lettre de M. de Sartine, conseiller d'Etat, lieutenant-général de police, sans 
date, reçue le 10 novembre 1768 à la liasse des lettres particulières de ce magis- 



410 HISTOIRK DK lilCÊTRK 

trat portant que qiioy qu'il ait statué la liberté dudit Quevet lorsqu'il a fait sa 
visite à Bicétre, le 31 octobre 17(j8, cependant des raisons particulières détermi- 
nent ce magistrat à ne pas le faire sortir, en conséquence de continuera le retenir 
en vertu de l'ordre du lloy moyennant pension de 200 livres payée par sa femme. 

En marge à droite : 

Sorti le 19 juillet 1770 en vertu d'un, ordre du Roy donné àVersailles le i" dudit, 
contresigné Phelypeaux, exilé à 50 lieues de Paris. 

Nous citons l'Kcrou de ce prisonnier parce que nous avons trouvé au Musée 
Carnavalet^ la curieuse supplique suivante, écrite par ce prisonnier au prince de 
Ciermont. Nous devons la copie de ce document à l'obligeance de M. Cousin, 
bibliothécaire de la ville, à l'Hôtel Carnavalet, auteur d'un ouvrage sur le prince 
de Ciermont. '' 

A son Altesse Séréi)issiine Monseigneur le Prince de Ciermont. 
Monseigneur, 

Nicolas-Joseph Quevet a eu l'honneur de faire son toppique spécifique pour 
la goutte en présence de votre Altesse Sérénissime. Elle a daigné l'honorer d'un 
certificat et lui permettre de réclamer sa protection. Victime de l'injustice et de la 
perfidie, il ose espérer un regard favorable de votre Altesse Sérénissime au seul 
nom de laquelle le mensonge et l'imposture s'éclipseront honteusement. 

Le suppliant natif de Namur, après un voyage de deux ans dans la ditte ville 
pour affaires de famille, s'empressait de retourner à Paris lieu de sa demeure, le 
désir de revoir une épouse chérie avait précipité son retour. Mais quel spectacle 
effraiant et contraire à son attente se présente à sa vue consternée en entrant 
dans sa maison ! La présence d'un rival tenant entre ses bras son épouse infidèle 
fut l'objet de sa tristesse et de son humiliation. Dès ce moment la coupable 
n'envisagea plus son époux qu'avec indignation et ne songea qu'à machiner sa 
perte et sa destruction de concert avec le complice de sa pertidie aussi formi- 
dable pour le malheur du suppliant, par ses richesses que par son crédit. 

L'infortuné suppliant qu'aucuns mouvements causés par une juste jalousie 
n'avaient pu porter à faire éprouvera son épouse le moindre mauvais traitement 
espérait par sa douceur et sa modération la faire rentrer dans les sentiers de la 
vertu, mais, grand Dieu! quelle fut sa surprise lorsqu'il se vit saisi et conduit au 
Château de Bicétre, le 11 novembre 17(i5, comme un criminel avec deffensemême 
de demander pourquoi on le traitait ainsi. Le suppliant ne peut se justifier aux 
yeux de Votre Altesse Sérénissime, des chefs dont il est accusé; il les ignore, et 
n'a pu jusqu'à ce jour parvenir à sçavoir de quels stratagèmes s'étaient servis 
son épouse et son ravisseur pour consommer sa perte. 

Enfermé entre quatre murailles, ayant à peine du pain pour subsister, il s'est 
vu jusqu'à ce jour privé du moindre des secours par la rigoureuse deffense qu'on 
lui a fait d'écrire à quiconque de la part de son épouse sa détentrice, et ce n'est 
([u'en encourrant les plus grands dangers, qu'il ose prendre la liberté de se pros- 
terner aux pieds de V^otre Altesse Sérénissime, toujours vengeresse du crime et 
protectrice de l'innocence, pour en implorer la justice et la clémence. 



MISTOIliE DE rtlCÈTRI-: 411 

La conduite scandaleuse que ne cesse de mener l'épouse du suppfiant, les 
voies sourdes et cachées qu'elle a mises en œuvre pour le réduire à l'impuissance 
même de se plaindre, l'Ktat qu'elle porte, la pension même qu'elle paye non pour 
le soulager, mais pour le faire observer de plus près, tout combiné avec ses 
ressources est un argument qui prouve son libertinage et l'attentat qu'elle a 
commis sur la liberté de son mari, en imposant aux magistrats pour y vivre 
impunément. 

Daingnés, je vous supplie, Monseigneur, d'un seul de vos regards, rompre 
cette chaîne d'iniquité et couvrir du bouclier de votre protection celui 
auquel Votre Altesse Sérénissime a accordé la douce consolation de s'en 
réclamer. Le suppliant ne cessera de former les vœux les plus ardents pour la 
continuation de la santé et de la prospérité de Votre Altesse Sérénissime 
Monseigneur. 

(Bibl. Carnavalet. — Don Je M. Jules Cousin, liibliothécaire.) Recueil général in-i°. 
Série 160. Pièce autographe. 



NOTE .\X 



PRODIGE BE VERTU 



Innocence reconnue après vingt-deux ans passés, enchaîné parlons les membres, dans 
les cachots.— Mémoire pour Marie .\oél, femme de Louis Thomas, tous les deux mar- 
chands de tisane à Paris. 



Prétendusgrands de la terre, ce n'est point chez vous, ce n'est que chez la classe 
la plus indigente du peuple, de ce peuple naguère si avUi, si hunnlié par votre 
fastueuse et stérile opulence, qu'il faille chercher cette vertu sublime que vous 
devez prendre aujourd'hui pour modèle, si vous voulez mériter qu'il vous appelle 
ses frères. Eh! qui peut ne pas ambitionner de partager ce nom, si attachant 
pour toutes les âmes sensibles, avec la vertueuse Marie Noèl, femme Thomas, et 
son mari ! 

Quel courage et quel exemple n'olîre pas, non seulement k toute la nation 
française mais encore à l'Europe entière, cette femme étonnante. 

Le hideux despotisme appesantissait encore ses mains de fer sur une foule 
innombrable de citoyens malheureux dont le courage à dénoncer des abus invé- 
térés, à combattre des despotes sanguinaires, tenait souvent lieu de crimes; les 
larmes et le sang coulaient à Ilots dans tous les cachols de la France, un homi- 
cide tarif était ouvert dans les Inireaux de l'ancienne police, la liberté, la vie des 
citoyens étaient mises à prix. Malheur à celui dont les ennemis avaient le moyen 
<le payer à un commis de la police celui d'une lettre de cachet. Essayer d'arra- 



412 lIISTolliK I)K lîlC.ftTRI': 

cher une A'ictime innocente des mains sanglantes de ces redoutables Iléaux de 
l'humanité, c'était s'exposoi' au même sort. L'homme souffrant, abandonné, ne 
voyait de terme à ses maux que dans la mort, toujours trop lente, pour les mal- 
heureux. 

Le trop infortuné Misquinet (de la Pagne) languissait depuis vingt-deux ans 
dans ce supplice épouvantable. Demandant en vain justice à tous les hommes, il 
n'a jamais demandé de grâce à aucun. Enchaîné par le cou, les pieds et les mains, 
dans le plus profond, le plus noir et le plus impénétrable cachot, ses ennemis se 
flattaient d'y enterrer leurs crimes avec lui. ]..e roi lui avait accordé la liberté 
depuis sept ans; il a été sept ans sans voir le jour depuis que sa liberté lui a été 
accordée. Effrayés par la crainte du juste châtiment dû à leurs crimes, ces 
hommes féroces, après avoir essayé inutilement de l'empoisonner, après avoir 
fait mourir à sa place, par le poison, un mallieureux nommé Perrot, ont donné 
les ordres de l'étrangler. L'infâme Carpentier, lieutenant de la compagnie des 
gardes de l'infâme Bicestre, est venu exécuter cet ordre abominable. Un scélérat 
nommé Longueville est venu lui mettre une corde au cou, en lui a|ipliquant un 
poids surle ventre ; la corde a cassé. 11 lui a mis ensuite un bâton dans la bouche, 
en l'enfonçant de toutes ses forces pour achever de l'étouffer; on lui a crevé 
l'estomac; il acu une jambe cassée, la tète ouverte en cinq endroits. On ne lui a 
donné ni chirurgien, ni linge même pour panser sa jambi'. <^ Il n'a pas besoin de 
chirurgien, puisqu'il faut qu'il meure », disait-on tous les jours à ses oreilles. 
G'estle dieu des malheureux, le dieu de l'innocenceoppriméequi l'a guéri. Dans cet 
état, le croira-t-on? les barbares économes et administrateurs de Bicestre lui ont 
fait mettre un énorme collier de fer au cou, des fers d'une grosseur prodigieuse 
aux pieds et aux mains... avec une jambe cassée! La mort qu'il appelait â son 
secours, ne semblait s'éloigner de lui que i)Our prolonger ses souffrances. 11 
sentait que l'excès des crimes de ses ennemis leur imposait l'affreuse nécessité de 
le faire mourir pour se déroberau juste châtiment qu'ils méritaient. Incapablede 
rucheler sa vie par des soumissions humiliantes, il a conservé son âme libre tout 
entière, au milieu des fers et desallres de la mort. L'espérance, cette consolation 
des malheureux, n'était plus dans son cœur; les personnages les plus distingués, 
les gens de loi les plus célèbres s'étaient inutilement intéressés à son sort. On se 
lasse d'être sensible, on ne se lasse jamais d'être cruel... et leurs efforts sont 
devenus impuissants. 

Enfin une jeune femme, la plus pauvre mais la plus vertueuse de toutes les 
femmes, l'étonnante M"" Thomas, conduite par hasard, ou plutôt par ordre secret 
de la Providence, dans l'inlame maison de Bicètre, est instruite des longs mal- 
heurs de l'infortuné de la Pagne et de tous les crimes de ses ennemis envers 
lui. Sa grande âme est indign(;e, elle est attendrie. Elle vient arracher cette 
victime des mains ensanglantées de ses bourreaux : elle a prouvé par son 
étonnant succès, que ce qu'on veut fortement, on est assuré de l'obtenir. Elle 
communique siin dessein à son mari, chacun aussitôt choisit sa tâche. Le mari 
travaille pour nourrir sa famille et le prisonnier qu'ils ont adopté, tandis que la 
malheureuse épouse va frapper â toutes les portes, va même, sans d'autre 
guide que son cceur et sa vertu, jusqu'aux jiieds du trône, pour solliciter jus- 
tice et secours pour son protégé. L'éclat de sa vertu a pénétré toutes les âmes, 



lllSTOIIiK Kl', lîM.KTItK 413 

tous les gens en place l'ont accueillie : elle n a été rebutée que dans les 
bureaux par tous les agents subalternes du despotisme. Elle obtient des com- 
missaires ; elle obtient la liberté de son client, la lui apporte. Les odieux éco- 
nomes de l'atlVcux Bicètre, Hagnon et l'hypocrite Eschard, font encore 
rébellion contre les ordres qu'elle avait entre les mains. Quelle douleur, quel 
désespoir pour cette femme si tendre et si généreuse! Mais elle ne s'est point 
rebutée, son courage s'est accru par la résistance, qui n'a servi qu'à lui 
donner de nouvelles forces. Fendant six ans entiers, cette femme extraordi- 
naire a lutté avec une intrépidité au-dessus de son sexe, contre les fervents 
tyrans de la jxilice ancienne et moderne (on n'en excepte que le département 
de iiolice provisoire qui n'a pas été conservé, parce que tous ses membres 
étaient des citoyens vertueux, amis de l'ordre, de la justice et de l'humanité). 
Elle a été mise en prison [lar les cruels économes de Bicètre, soupçonnée de 
passer les lettres et les mémoires du malheureux de la Fagne; sa vie a été mille 
fois en danger. Ses courses, celles de son mari, dont on était bien éloigné de 
soupçonner le motif généreux, leurs sollicitations particulières auprès du Comité 
provisoire de police, les ont fait i)asser, dans une certaine classe du peuple, 
pour des espions ; et comme tel. le mari a été sur le point d'être pendu par le 
peuple dans une émeute populaire lorsque ses voisins ont éclairé la multitude 
sur la vertu de ce véritable citoyen. Pendant six années entières, ces époux ver- 
tueux n'ont cessa de faire quatre fois la semaine, pendant la pluie, la grêle, la 
neige, le froid excessif des hivers, les chaleurs brûlantes de l'été, le voyage du 
Gros-Caillou, pour [lorter des secours, des encouragements et des consolations à 
M. de la Fagne, cet être le iilus soulfrant, le plus op|irinié, le i)lus intéressant 
qu'il soit possible de citer depuis la Création, lis ont veillé sur ses jours, fait 
avorter les desseins homicides de ses ennemis, lui ont trouvé des protecteurs 
puissants et inaccessibles à la séduction. Enlin l'étonnante M"" Thomas est 
parvenue, malgré les oltstacles que lui opposaient les Saint-Priest, les de 
Crosne, et même le maire de Paris, à obtenir justice pour ce trop malheureux 
mortel, qui, grâce à la surveillance efficace du club des Cordeliers et au zèle 
de MM. Peyre et Robert, membres de ce club, qu'il a choisis pour ses conseils, 
vient d'être déchargé d'accusation, trouvé innocent, après avoir passé 
vingt-deux ans chargé de fers dans des cachots et éi)uisê, en dernière analyse, 
toute la rage des vils concierges de la Conciergerie et de l'hAtel de la Force, 
agents dociles de ses lâches bourreiiux. 

On s'étonnera peut-être que M Musquinel (de la Pagne) depuis qu'il est libre, 
n'ait i)as porté une plainte contre ses assassins, un graud exemple de sévérité 
serait sans doute nécessaire pour intimider ceux qui seraient tentés à l'avenir de 
marcher sur leurs traces; et l'on trouvera sans doute qu'il porte trop loin la 
modération et la clémence envers des ennemis aussi coupables, parmi lesquels 
un sieur Lequesne, marchand de soie, a fait le premier rôle et le plus odieux. Si mes 
ennemisétaientcondamnésàsouffrirpendanthuitjours, luia-t-on souvent entendu 
dire, tout ce qu'ils me font souffrir de[iuis vingt-deux ans, je serais le premier ;'i 
demander grâce pour eux. 11 a la générosité de leur i)ardonner ce que les hon- 
nêtes gens ne leur pardonneront jamais. 

Que l'humanité affligée de ce récit douloureux, et attendrie sur la vertu de 



i\'t HISTOIRE DE lîic.ftTiu; 

M. Thomas, sèche aujourd'hui ses larmes. M. de la Pagne a enfin trouvé des 
hommes justes et incorruptibles dans les juges du tribunal du 1" arrondissement. 
Il respire — il respire libre, et ce qui lui est le plus précieux encore, il est absous 
par la loi. Il ne cherche des consolations à l'oubli de ses longues souffrances 
que dans les sociétés artistiques, où on le voit avec un zèle infatigable, malgré 
l'épuisement de sa santé, s'occuper des soins de dénoncer tous les abus et 
d'arracher au despotisme ses dernières victimes. 

Les citoyens de la ville de Pontoise, sa patrie, ceux de la capitale, l'ont reçu 
en triomphe. Son séjour parmi ses concitoyens était une fête publique; c'était 
celle de toutes les ftmessensibles. Safamille, trompée pendant22ans, l'a accueilli 
avec cette joie que la nature seule peut apprécier. 11 a été reçu avec transport 
dans les bras du père le plus tendre et le plus respectable: il s'est empressé de 
lui rendre ses biens, heureux si l'intérêt que sa vue a inspiré à toutes les âmes 
pouvait lui faire oublier les forfaits de tous les monstres qui l'ont si cruellement 
ferraillé pendant 22 ans ! Mais il existe encore des êtres durs, insensibles et 
féroces ;"* ces mêmes monstres ont encore des amis qui leur prêtent leur organe 
enfin, pour le calomnier dans l'une des sociétés qui l'ont d'abord accueilli avec 
zèle, parce que l'institution de crtte même société est de venger l'innocence 
et de surveiller l'exécution de la loi, dont ils redoutent le glaive. 

C'est à M"" Thomas seule que l'on doit la conservation d'un citoyen utile, cet 
aimable et excellent patriote ; c'est à M"" Thomas que M. de la Pagne doit la con- 
servation de sa vie : c'est cette héroïne qui lui a conquis l'âme de ce vertueux 
administrateur de police, du sage M. Momel et de M. Peydel, qui l'ont si effica- 
cement protégé, c'est la surveillance d'une femme forte qui la sauvé. Sa con- 
duite n'est pas un de ces accès passagers de courage et de vertu dont beaucoup 
de gens sont capables; mais c'est l'habitude d'une vertu et d'un courage rares, 
sans exemple; c'est la constance d'une vertu qui ne saurait être trop connue. Des 
prix de vertu ont été accordés à M"' Legros, bienfaitrice du malheureux 
M. de Latude, ami et compagnon d'infortune de M. de la Pagne, et c'est la vertu 
qui en réclame un aujourd'hui pour M"" Thomas. 

Avif aux dmes sensibles: 

Un artiste célèbre, aussi recommaudable par ses talents que par sa profonde 
sensibilité, M. Colibert, peintre et graveur, emploie son pinceau et son burin 
pour rendre sensible à l'œil attendri, tel qu'il est dans toutes les âmes, l'héroïsme 
de M"" Thomas et de son mari. Il a heureusement saisi le moment où M. de la 
Pagne, enveloppé d'une cage de fer portative leur jette, avec le plus grand 
danger d'être surpris, un paquet do lettres par la fenêtre. 

Le prix de la gravure sera de trois livres, dont moitié au profit de M™' Thomas; 
on donnera i livre 4 sols en souscrivantet 1 livre 16 sols en retirant la gravure. 

On souscrit à Paris, chez l'auteur, quai des Augustins, maison de M. Barrois 
l'ainé, libraire, au 3°. 

A Paris, chez Trasseux, imprimeur, place Dauphine, n" 4, et chez les marchands de 
nouveautés 1791. M iisic Carnavalet. 



lllSTdlliK 1)1-: lilCKIliK 415 



NOTE XX /ns. 
Musquinet de laPagne. 

On lit dans la Gazette Nationale (Moniteur universel) du dimanche 
7 février 1790 — n° 38 — l'analyse suivante d'un ouvrage du S" Musquinet de 
la Pagne. Après le récit que nos lecteurs ont pu lire aux pages précédentes cette 
Notice pourra paraître curieuse. 

Livres nouveaux. •'' 

liirêtre réformé ou Etablissement d'une Maison de discipline; onwa^e dédié 
à M. de Castellane, député à l'Assemblée Nationale, par M. Musquinet de la Pagne, 
licencié en droit. A Paris, clio/ Garnory, ijuai des .\ugustins. — 1789 (1'^' extrait). 

C'est du sein même de la captivité que l'auteur de cet écrit parle de ses 
maux au public et réclame en sa faveur l'autorité de la loi, qui ne connaît 
ni égard ni acception. 

Détenu depuis dix-huitans dans la prison de Bicètre, pour des écrits dangereux, 
M. de la Pagne met dans son ouvrage l'amertume d'un caractère aigri par la 
douleur et par la convi(;tion que ses peines sont le fruit de l'erreur ou de l'op- 
pression. Le refus constant qu'il a éprouvé, sous un régime arbitraire, d'être en- 
tendu juridiquement, les abus dont il a pu être instruit, le dédain, la hauteur 
qu'il a cru apercevoir dans ceux dont le premier devoir est d'écouter les mal- 
heureux etla première obligation de leur faire rendre justice, l'ont encore afl'ermi 
dans son sentiment et ajouté à l'exaltation de ses plaintes. 

M. de la Pagne écrivait encore il y a quelques jours à un administrateur de 
police, alors i)résent à Bicètre : •< Je demande mon renvoi par-devant un juge et 
mon transfèrementàla Conciergerie jjour qu'on y suive mon procès dans les formes 
ordinaires. >> Sa demande est.dans les bureaux du département de police. 

Mais notre objet n'est point ici de parler du personnel de M. de la Pagne, et ce 
peu de mots que nous en disons nous est suscité par l'intérêt qu'inspire un 
liomme détenu dans les fers quelles que soient ses fautes ou ses erreurs. C'est ce 
même intérêt qui rend la lecture de son Ecrit attachante, il y fait l'horreur du 
lieu qui le recelé, avec des couleurs analogues à la disposition de son âme 
oppressée par dix-huit ans de captivité. 

Un sentiment pénible s'empare du lecteur à l'ouverture du livre ; son esprit 
suit l'auteur avec effroi sous ces voûtes qui n'ont jamais retenti que des plaintes 
des malheureux, où souvent l'innocent a subi la peine du coupable, oii tous les 
genres du despotisme ont si longtemps fait taire la justice devant les préjugés 
et la force. Le bruit des chaînes et les voix des cajitifs qui les portent viennent 
frapper l'oreille effrayée, tandis que des images sombres de cachots et de retraites, 
empoisonnés par un méphitisme destructeur, achèvent de procurer à l'àme l'idée 
d'un tombeau où les hommes sont ensevelis avant leur mort. Tel est l'endroit 
([ue peint M. de la Pagne, tel est le séjour où le vice et l'erreur, la faute d'un 



416 HISTOIRE DK lîir. KTRE 

moment, et le crime de toute la vie, la jeunesse égarée et les auteurs des plus 
honteux forfaits restent confondus, se corrompent journellement, où la tyrannie 
personnelle qu'on ne doit pas confondre avec son autorité, l'habitude d'une 
funeste puissance que l'on prend pour un droit sacré, le maintien des vieux 
règlements, que l'on appelle moyen de sûreté, entassent et livrent à une sûre 
dégradation, que le respect dû à l'homme ou livrerait à la justice pour elVrayer 
les coupables, ou rendrait à la Société pour y jouir de leurs justes droits. 11 faut 
longtemps ébranler, agiter les hommes avant de leur faire prendre le parti que 
dictent la justice et la raison et c'est rendre service à l'humanité que de fati- 
guer l'oreille publique des plaintes de ceux qui ne peuvent se faire entendre. 

Ce sont ces motifs sans doute qui ont guidé M. de la Pagne dans l'Ecrit que 
nous annonçons, et sans prétendre, ni justifier, ni adopter et ses plaintes et ses 
récriminations, on lui doit de la reconnaissance d'avoir, au sein même de la 
captivité, après tant d'années de souflfrances, pris sur lui de dévoiler les horreurs 
de la prison et de présenter des idées d'améliorations sur ces tristes objets qui 
frappaient les regards. 

En conséquence, il divise son Ecrit en deux parties ; dans la première, il peint 
Bicêtre tel qu'il a dû lui paraître : dans la seconde, il propose une Maison de 
discipline, à la place de cet affreux château. 

Dans un moment où tous les bons esprits se portent vers les objets de réformes 
utiles et cherchent à faire tourner la Révolution qui s'opère, autant au prolit des 
hommes malheureux que de la liberté publique et des droits de tous, on ne 
verra pas sans doute avec indifTérence l'extrait de l'ouvrage de M. de la Pagne ; 
il servira de suite, en quelque sorte, à ce que nous avons déjà dit de la Maison 
de Bicêtre. 

« Il en coûte beaucoup, dit l'auteur, k notre sensibilité pour exposer ici sous 
les yeux de la Municipalité le tableau affligeant des salles de force de Bicêtre. 
Quels que soient les soins et la vigilance des magistrats qui président 
à la police pour arrêter les désordres qui s'y commettent nécessairement, nous 
voyons toujours avec douleur que leurs vœux sont inutiles et leurs efïbrts 
impuissants. 

« Quel 3st la cause des désordres de Bicêtre? C'est l'oisiveté. Quel est le moyen 
d'y remédier ? Le travail I 

« Un des magistrats qui ont tenu les rênes de la police, M. Le Noir, s'est 
occu])é de cet objet, mais nous croyons savoir que les établissements qu'il a 
formés n'ont pas eu tout le succès qu'il en attendait. 

€ En efl"et, le premier établissement (jui a lieu est celui des moulins à bras 
prétendus économiques de M. Berthelot, mais nous nous sommes assurés qu'un 
moulin à vent ou un des moulins domestiques qui sont en usage dans quelques 
provinces de France et qui sont exploités par un seul cheval, auquel on pourrait 
suppléer deux hommes, produiraient, à peu de frais, une fois plus d'ouvrage en 
vingt-quatre heuresquc quatre de ces moulins à brasn'en produisent en huit jours.» 

A cet inconvénient M. de la Pagne ajoute que des prisonniers qui auraient 
passé un certain nombre d'années à réduire du blé en farine, par le moyen de 
ces moulins, ne trouveraient pas une ressource pour gagner leur vie, par un 
pareil travail, après avoir recouvré leur liberté. 



IIISTOIRJ-: DE lilCÈTHI-: 417 

« Le second ctablissemont est celui des travaux du grand i)uits. Mais quel 
motif a pu déterminer à cette étrange occupation? Esl-ce celui de l'économie ou 
la seule nécessité d'occuper les prisonniers ? Si c'est la seule nécessité d'occuper 
les prisonniers ne serait-il plus à propos de les occuper à un travail plus utile et 
pour eux et pour la maison? Si c'est le motif de l'économie, il s'en faut bien que 
nous en trouvions aucune. En effet, il faut soixante-quatorze prisonniers, y com- 
pris le brigadier et le veilleur de nuit pour l'exploitation du grand puits. Les 
soixante prisonniers occupent deux gens de service, un porte-clef, deux senti- 
nelles. Voilà donc quatre-vingt-dix hommes uniquement occupés au travail de 
l'exploitation. Or ces quatre-vingt-dix hommes coiUent nécessairement au moins 
100 livres par jour à la maison et 250 qu'ils rapporteraient s'ils étaient occupés 
à un travail plus utile, voici par conséquent 330 livres de perte réelle tous les 
jours pour la maison, tandis que huit chevaux aveugles, par conséquent 
à bas prix, ou quatre paires de bœufs, pourraient faire huit relais par jour 
et ne reviendraient pas à plus de 12 livres d'entretien 

Nous ne voyons pas non plus que des prisonniers qui ont pa&sé un certain 
nombre d'années à tirer de l'eau, puissent trouver dans cette espèce de travail, 
une ressource pour gagner leur vie, après avoir obtenu leur liberté. 

< Le troisième et dernier établissement qui a eu lieu, est celui du polissage de 
la manufacture des glaces. Cet établissement est celui qui approche le plus du 
véritable but; mais qu'il nous paraît bien éloigné d'y toucher : 

« l°Ce travail nous paraît infiniment trop rude pour des prisonniers, privés de 
l'air et qui n'ont pas des aliments assez solides pour supporter un travail aussi 
pénible ; 

« 2» Nous trouvons un inconvénient dans l'impolitique marquée de partager 
avec des étrangers, le bénéfice de la manipulation des étrangers ; 

« 3° Nous trouvons que cet établissement est insuffisant pour le grand nombre 
de prisonniers ; 

« 4» Nous remarquons avec douleur qu'on n'a encore pris aucune précaution 
établi aucune règle pour la réforme des mœurs, pour la discipline des prison- 
niers, pour exciter leur émulation et les encourager au travail ; 

« 5; Enfin nous ne voyons pas encore que des prisonniers qu'i auront passé un 
certain nombre d'années à polir des glaces, puissent trouver dans ce métier 
une ressource bien étendue pour gagner leur vie, après avuirobtenu leur liberté » 

M de la Pagne donne alors le plan d'un travail utile aux prisonniers 

Il consiste en une manufacture de toiles à matelas, toiles dites gurgers fils 
d épreuve à l'imitation d'Harlay, toutes dites à l'anglaise, coutils durs chevrons 
coutils a lits, etc.. On pourra, dit-il, occuper .juatre cents prisonniers, le double 
SI 1 on veut. 

Puis il parle d'un règlement intérieur utile à faire observer : 
« Les heures seront réglées pour le leveret le coucher, on se lèvera en silence, 
on s habillera modestement, on commencera la journée par chanter le Doininr 
salimm far /{rr/i-m. On fera ensuite la i>rière en commun avant de se mettre à 
1 ouvrage et on offrira son travail à Dieu. On fera également la prière en commun 
avant de se coucher et on terminera la journée par le premier verset du psaume 
' onoerse no.^ Ihnn salutnri, nosin- ,:t evn-l,' irnm luam a ,w/ns. 



as 



418 HISTOIRE DK 151 CET RE 

« Les dimanches et fêtes les prisonniers entendront la messe, etc.. » 
L'auteur entre alors dans des considérations qui n'ont plus trait à cette 
histoire. Nous bornerons ici la citation du Moniteur : « Il nous aparu digne d'in- 
térêt de citer cette notice sur le malheureux M. de la Pagne qui, après avoir vécu 
dans un milieu lugubre et révoltant, ne se souvint de ses douleurs passées que 
pour rêver le bonheur dans une maison où jusqu'alors la morgue, la dureté, 
l'avarice, l'insensibilité des directeurs, des gouverneurs et des gardiens révoltaient 
des hommes livrés à la captivité, à l'ennui, à tous les maux qu'entraîne la 
perte de la liberté. >> 



NOTE XXI 

EXTRAITS DE LA PREMIÈRE PARTIE DE L'hISTOIRE DE LOUIS XVII PAR EDOUARD BURTON. 

En 1780, une jeune fille d'une rare beauté, nommée Nicolle Bigot, occupait un 
petit emploi à la cour de Louis XVI. Elle était née à Vesoul( Haute-Saône), sa sœur 
aînée, mariée à Paris à un sieur Frémiot, constructeur mécanicien, l'ayant 
fait venir toute jeune auprès d'elle, lui avait fait donner une certaine éduca- 
tion. Nous ignorons par quelle protection elle était parvenue à la placer à la 
cour. 

Tout à coup, cette belle jeune fille, dont les bijoux font encore l'admiration 
de ses arrière-petits-enfants, épousa un petit tailleur de province, René Herva- 
gault dit la Jeunesse et se fixa avec lui à Saint-Lô (Manche). Elle en eut huit en- 
fants. Le premier, Jean Marie, naquilà Saint-Lô, le21 septembre 1781. 11 fut presque 
aussitôt emmené ;\ Paris où « des personnes de haute marque » le firent élever 
sans qu'il conservât aucune relation avec ses parents qui l'avaient entièrement 
perdu de vue. 

En 1798 un enfant est arrêté près Cernon et conduit dans la prison de Châlons ; 
les rapports lui donnent de treize à quatorze ans. Une lettre du ministre de la 
police prescrit de lui donner les soins que son jeune âge exige. 

Il passe quinze mois en prison préventive. Plusieurs personnes le reconnais- 
sent pour le dauphin qu'ils ont vu au Temple et dont ils savent l'évasion; lui- 
même, après avoir refusé longtemps de dire qui il était, finit par avouer qu'il 
est le fils de Louis XVI. Le bruit en arrive jusqu'à M""" de Beauharnais, qui de 
concert avec le général de Frotté, Ojardias, Joseph Paulin, la comtesse Emilie 
des Cars et M"" Athlins, duchesse de Ketteringham, avait préparé et accompli 
l'enlèvement du dauphin de la prison du Temple. Elle va trouver Fouché et 
obtient de lui que l'enfant aurait la vie sauve, à la condition toutefois qu'il se 
laisserait condamner sous un nom d'emprunt. 

11 fallut bien y consentir. Un nom était tout indiqué. 

Cet enfant du tailleur de Saini-Lô, mystérieusement élevé loin de sa famille, était 
le pauvre être sourd, muet, rachitique, idiot qu'on avait laissé au Temple à la 
place du dauphin et qui y était mort sous son nom, le 8 juin 1793, sa place était 



iiisToiiii-: DE liic.ÉTRi-: 419 

vide au foyer paternel, son nom était le seul que le dauphin piU prendre sans 
contestation. 

On vit donc le jeune prisonnier de Chàlons et ses [jartisans les plus dévoués 
déclai'er qu'il est simplement Jean-Marie Hervagault, un petit vagabond échappé 
de chez ses parents pour courir le monde et les aventures. On "destitue le con- 
cierge de la prison qui l'a traité en prince, et un jugement interlocutoire l'envoie 
devant l'administration centrale du département de la Manche pour qu'elle ait à 
se prononcer sur son identité. 

Une lettre du commissaire exécutif, trouvéeaux archives de Saint-Lô (correspon- 
dance avec la police secrète, registre n"7), rend compte de la façon dont on y 
procède, et affirme que durant son séjour dans la prison de cette ville « il n'a 
'< été vu que par ses père, mère, frères et sœurs, et n'a entretenu aucune corres- 
'< pondance. » — « .T'avais donné des ordres si positifs, écrit le commissaire au 
•< ministre de la police, que les lettres qu'il aurait écrites ou reçues m'auraient été 
'< remises. » 

On décide, conformément aux instructions reçues, que cet enfant de treize à qua- 
torze ans, ce qui était réellement l'âge du dauphin, né enl78S,est bien Jean-Mark 
Hervagault, qui né en 1781, en aurait eu alors dix-huit, et on le renvoie devant le 
tribunal de Châlons qui le condamne à un mois d'emprisonnement comme ayant 
abusé de la crédulité publique à l'aide d'un faux nom et d'un crédit imaginaire. 

Sa peine subie, il est recueilli par ses protecteurs et reçu de châteaux en 
châteaux. La considération avec laquelle on le traite, le trahit de nouveau. Il 
est dénoncé et condamné, comme étant en récidive, à deux années d'emprison- 
nement qu'il passa dans la prison de Vire. 

Il y l'ut traité bien plus durement qu'à Chàlons. Pourtant il y recevait de nom- 
breuses lettres et des secours de ses amis et on lui faisait donner des leçons. Son 
professeur, un excellent homme du nom de Le Lograis.fit passer plusieurs lettres 
de lui à son ancienne gouvernante. M"» de Tourzel et à quelques autres per- 
sonnes. 

A l'expiration de sa peine, bien qu'il lui eût été délivré. un passeport de trois 
jours à destination de Saint-Lô, ses amis le ramenèrent à Châlons où il fut accueilli 
avec un empressement peut-être inconsidéré. Il alla successivement à Reims, à 
Vitry,même à Paris, accompagné d'une dame Saigne qui veillait sur lui et le con- 
duisit chez M"" de Tourzel. Celle-ci refusa de le recevoir. 

Il alla voir M""" Frémiot et lui fit part d'une entrevue qu'il venait d'avoir avec 
le premier Consul. Bonaparte lui avait proposé de le reconnaître moyennant la 
cession de ses droits. Le jeune Louis XVII avait refusé avec indignation. 
^ Un rapport de police du 4 germinal an XIII (24 mars 1800) rendant compte .le 
l'état des esprits « portés, dit-il, vers une restauration monarchique >> sans qu'on 
sache précisément en faveur de qui elle s'accomplirait, ajoute : « Ce pourrait 
« bien ètre^pour le iils de Louis XVI, disent ceux qui croient à sa conservation 
« secrète. Ceux-là portent leurs visions jusqii'à dire que le premier Consul élève 
« un jeune homme de seize à dix-sept ans qui ne peut être que le dauphin et 
« qu'en le mettant sur le trône, il se proclamerait régent. -> 

Deux mois après sa mise en liberté, le prétendu Hervagault est encore arrêté 
et incarcéré de nouveau à Vitry. Sa prison est une petite cour, écrit le préfet 



420 IllSTdlHIC DK liir.ÈTRE 

de la Marne, Beaussier, au citoyen Foiiché... « On dit mystérieusement qu'il y 
<< a eu substitution d'enfant, que c'est le véritable fils d'Heivagault qui est mort 
« au Temple. >> 

Un rapport de l'inspecteur de gendarmerie, Radet, explique la distinction des 
manières du prisonnier et justifie l'enthousiasme dont il est l'objet en disant 
<< qu'il est le iils naturel du duc de Valentinois ; qu'ayant longtemps vécu à la 
« cour avec les enfants de Louis XVI, il y aura su une foule d'anecdotes, à l'aide 
'< desquelles il fait des dupes et s'annonce pour le dauphin, etc.. « 

La même comédie recommence. Le daupliin n'est plus qu'Hervagault, on le 
fait réclamer par son père le tailleur. 

M. Burton a retrouvé l'interrogatoire secret du prévenu ; nous en extrayons ce 
qui suit. 

Interrogé sur son nom par le substitut, il répond : 

— « Louis-Charles de Bourbon... C'est aujourd'hui pour la première fois, à 
« une exception près, que je prends le titre de fils de roi... Placé entre la vérité 
« qui peut me conduire à l'échafaud et le mensonge qui me conduit tout droit à 
•< la honte et à la captivité, je suis forcé de prendre la dernière route... Il faut 
« savoir se dévouer pour ses partisans, les sauver à quelque prix que ce soit... 
« Je ne serai donc devant la justice que le fils d'Hervagault, qu'un vil impos- 
« teur. >^ 

Cette promesse était tout ce qu'on voulait obtenir de lui, et il la tint religieuse- 
ment. Ce fut donc encore Hervagault que le tribunal de Vitry, jugeant correc- 
tionnellement, condamna le 29 pluviôse an X (17 février 1802) à quatre années 
d'emprisonnement. Le commissaire du gouvernement interjeta appel de ce juge- 
ment, et sur l'avis de son conseil, Hervagault en fit autant. La cause d'appel fut 
renvoyée de droit au tribunal de Reims et le condamné transféré dans la prison 
de cette ville. 

L'ancien évêque de 'Viviers, Mgr de Savines, entendit parler de cette affaire. Il 
savait déjà par les médecins chargés de l'autopsie de l'enfant décédé au Temple, 
que le corps soumis à leur examen n'était pas celui de Louis Capet, mais bien 
celui d'un enfant plus âgé. Les renseignements qu'il recueillit à Châlons, où il 
se rendit d'abord, lui démontrèrent que le condamné de Vitry était véritablement 
le fils de Louis XVI. Mgr de Savines était le mandataire de plusieurs personnes 
dévouées au dauphin ; il avait la mission de lui venir en aide de toutes manières 
et, secondé par le concierge dont il acheta la complaisance, il put s'occuper du 
bien-être matériel du prince, de son éducation, lui faire passer des livres, 
corriger ses devoirs, etc. 

La cour d'appel maintint la condamnation d'Hervagault ; mais l'opinion 
publique n'en fut pas ébranlée et continua à voir en lui Louis XVII. Les offrandes, 
les visites affluaient à la prison. Pour couper court à ces manifestations un ordre 
secret fil transférer le prisonnier à Soissons. Mgr de Savines fut arrêté et tous ses 
papiers saisis. (Ils ont été déposés aux Archives nationales après en avoir fait 
disparaître toutes les lettres du dauphin, sauf une seule qui aura échappé aux 
recherches). 

Hervagault fut envoyé à Bicêtre où il devait subir sa peine (mars 1802) et 
Mgr de Savines remis en liberté. 



IIISTOlIiK IJK lilCÈTHE 421 

A Bicètre, pour échapper à la promiscuité forcée des autres prisonniers, le 
dauphin ne sortait de sa cellule que jjour les heures des repas et employa à 
l'étude, sous la direction occulte de l'évèque de Viviers, ces quatre années de 
séquestration. 

Il correspondait avec Pichegru et le Charles mystérieux dont on trouva des 
lettres dans les papiers du conspirateur, n'était autre que le dauphin. On ne 
voulut pas rechercher ce Charles, qu'on connaissait trop bien, mais Mgr de 
Savines fut arrêté, jeté à Charenton, sans autre forme de procès, et défense fut 
faite au directeur de Bicètre de laisser le condamné Hervagaull communiiiuer 
avec qui que ce fût. 

Enfin, à l'expiration de sa peine, le 26 février 1800, il fut relaxé avec ordre de 
se rendre à Saint-Lô dans sa famille. 

Il rencontra, heureusement pour lui, de dignes gens, les époux liroizard qui 
le recueillirent, l'hébergèrent pendant près d'un mois et le munirent d'argent et 
■^ d'effets, car on l'avait mis dehors sans un sou vaillant et avec le costume de la 
prison. 

Après quelques mois de séjour à Saint-Lô, sous la surveillance de la police, il 
s'enfuit et alla jusqu'à Vilry, chez son premier protecteur, M. Jacquier Lemoine, 
qui n'eut pas de peine à lui démontrer son imprudence et le détermina à revenir 
chez ses soi-disant parents. 

On l'arrêta le lendemain de son retour et le préfet fit signer dans son cabinet, à 
Hervagaull père, une lettre dont l'original resté par hasard dans les papiers de la 
police secrète de Saint-Lô, y a été découvert par M. Ed. Burton. Tout ce qui con- 
cernait cette affaire a été détruit. Il n'y a pas aux archives de cette ville de dossier 
au nom d'Hervagault qui ne figure même pas à la table ; ou plutôt il y en a un à 
présent, bien que fort incomplet, M. Edouard Burton ayant réuni sous une même 
enveloppe les pièces éparses qu'il a eu le bonheur d'y retrouver. La principale 
est cette lettre, vierge de toute pliure, où Hervagaull père demande qu'on le 
débarrasse de son fils, à la condition toutefois qu'il ne lui soit fait aucun mal. 

En conséquence, il fut envoyé à Belle-Ile-en-Mer et incorporé dans le 4° ba- 
taillon colonial. 

Là, grâce à la protection de la générale RouUand dont le mari commandait le 
département, ce simple canonnier jouisssait des plus singuliers privilèges, loge- 
ment en ville, vêtements bourgeois des plus élégants, ordonnance à ses ordres 
et surtout beaucoup d'argent, dont il faisait le plus généreux usage. Cela dura 
environ une année, puis le commandant du bataillon fut changé et Hervagaull 
mis aux fers jusqu'à son embarquement sur la Cybèle. 

11 fut traité à bord avec la dernière cruauté et y serait mort sans la protection 
du chirurgien Robert, qui gagna sa confiance par ses bons procédés. C'est dans 
le journal rédigé par cet honnête homme que sont consignés les détails de ce 
qui s'est passé à bord de la Cybèle. 

Au commencement de 1809, il y eut un engagement avec les navires anglais. 
M. Robert apprit de façon certaine (\\x ordre était donné de fusiller Hervagault si 
les Anglais étaient vainqueurs. Cette triste preuve de l'importance attachée à la 
personne de ce jeune soldat, acheva de convaincre M. Robert qu'il était bien le 
fils de Louis XVI. 



422 HISTOIRE DE IHCÉTRE 

Le dauphin se battit comme un lion jusqu'à la fin du combat où il était resté 
seul pour charger sa pièce et y mettre le feu. Heureusement nous fûmes vain- 
queurs. 

— « llervagault a mérité dix fois la croix, disait son capitaine, mais je ne 
« saurais la demander pour lui sans me compromettre. » 

Il était consigné à bord depuis son embarquement. 

M. Robert lui signa un billet d'hôpital grâce auquel on le débarqua aux Sables 
d'Olonno où la Cijbèle était venue s'échouer. Il passa quelques jours à l'hôpital 
de Lorient, pour se remettre de ses fatigues ; puis, bien muni d'argent, se dirigea 
vers la Normandie. Il espérait gagner quelque petit port où il serait inconnu et 
s'embarquer pour l'Amérique. Arrêté près de Rouen, on l'envoya à Bicètre où il 
fut retenu par mesure administrative, sans passer en cour martiale, bien que 
reconnu comme déserteur. 

Il espéra profiter de l'amnistie plénière accordée en 1810 à l'occasion du mariage 
de l'Empereur avec Marie-Louise. — ■< Ce n'est point comme déserteur qu'Her- 
« vagault est retenu à Bicêtre, répond Pouché ministre de la police de sûreté, 
dans une dépêche seciète adressée au préfet de police qui lui avait transmis 
la demande du prisonnier, « c'est par mesure de haute police, comme intrigant 
« et presque célèbre sous le nom de faux dauphin... l'amnistie ne lave pas le 
« délit dont il s'agit... » 

Bien convaincu que sa détention ne finirait qu'avec sa vie, Hervagault par- 
vint à s'évader et réussit cette fois à passer en Amérique. 

Cependant, le 9 mai 1812, le préfet de police avertissait le ministre qu'Herva- 
gault était décédé la veille à Bicêtre. A la mairie de Gentilly est inscrit, le 7, un 
décès au nom d'Augustin Michel Arnoult, le 8, celui de Jean-Marie Hervagault, 
et au registre d'inhumation un seul enlerrement pour ces deux morts, celui de Jean- 
Marie Hervagault. 

Arnoult était un enfant sans famille,un pauvre idiot depuis dix ans aux aliénés 
de Bicètre, où il avait été transféré le 10 messidor an X (29 juillet 1802), de la 
maison « des Elèves de la patrie » (Enfants trouvés). Son corps ne devait être 
réclamé ni suivi par personne ; rien ne fut donc plus facile que de l'enterrer 
sous le nom d'Hervagaull. 

Ainsi le dauphin mourut et fut enterré pour la seconde fois, et ce ne devait 
pas être la dernière. Hervagault père se fit délivrer l'extrait mortuaire de son 
fils. 

En 1816, l'amnistie générale accordée par Louis XVllI ouvrait les portes de 
Charenton à Mgr de Savines qui courut aussitôt à Bicètre réclamer son élève 
chéri. « Il était à la vérité, dit-il, fait mention sur les livres de la geôle de l'entrée 
du condamné Hervagault, mais rien ne menlionnait ni sa sortie, ni son décès. » 

L'évéque s'adressa à Louis XVIII. Le lendemain de l'audience qu'il avait ob- 
tenue, il fut arrêté, conduit à Picpus et y mourut après cinq jours de détention, 
selon la Gazelle des tribunaux, bien que pour des raisons faciles à saisir, le Dic- 
tionnaire de la Révolution le fasse mourir dans son pays, à Embrum, « la fin 
de 1814. 

NoT.v. — Nous arrêtons ici l'histoire du dauphin, notre cadre ne comportant 
que ce qu'il lui est arrivé sous le nom d'IIervagault. Nous avons cru devoir citer 



iriSTOiriE DE UICÉTRE 423 

cet extrait à titre de document curieux dont nous laissons naturellement la res- 
ponsabilité à l'auteur. Nos lecteurs pourront consulter d'ailleurs l'intéressante 
Histoire de Louis XVII, d'après des documents inédits, officiels et privés, de 
M. Edouard Burton, dont cette sèche analyse ne donne qu'une idée fort impar- 
faite. 



NOTE XXII 
I 

LONCUES DÉTENTIONS. 

1" août 1741. 
Cabanons, 150 fr. — Jean André Regnaudin, 37 ans, de Paris, chirurgien. 

ORDRE DU ROI 

En marge : Ordre de M. Marville, du 4 aoiU, par lequel il défend de ne laisser 
parler, ni écrire ledit Regnaudin, à qui que ce soit, sans des lettres particulières 
de lui où il désignera nommément les particuliers auxquels il voudra le laisser 
voir. 

Mort à l'infirmerie de Saint-Roch, le 25 août 1755. — Séjour à Bicêtre: 14 ans, 
24 jours. 

1(1 décembre 1731. 

Cabanons, 190 fr. par an. — Etienne Gallois, dit Saint-Etienne, ci-devant fort 
à la Douane, 27 ans, de Paris. 

Condamné par sentence du Chàtelet, le 8 juillet 1751, au fouet, àla flétrissure 
de la lettre V et au bannissement de trois ans pour vol. 

Lettres de commutation de toutes lesdites peines en celle d'être enfermé pen- 
dant six années au château de Bicêtre où sa famille sera obligée de payer sa 
pension. 

Ordre du Roi dul9 décembre 1731 portant de le retenir jusqu'à nouvel ordre. 

Remis au sieur Bouton, exempt de robe courte, le 23 septembre 1738 en vertu 
d'un décret de prise de corps décerné contre lui ledit jour par M. le lieutenant 
criminel, à l'occasion d'un assassinat commis en cette maison par le nommé 
Sellier, le 17 août dernier, sur la personne du nommé Beziers, garde de cette 
maison. — Séjour ;i Bicêtre : 7 ans, 9 mois^ 13 jours. 

14 mai 1734. 

Cabanoîis, 100 fr. par an. — Claude de Monchy, 43 ans, soldat au bataillon 
delà milice de Paris. 

Ordre de M.Berryer, lieutenant général de police, portant de le retenir jusqu'à 
nouvel ordre, moyennant 100 francs de pension par an, payable par la famille. 

Mort le 29 décembre 1771. — Séjour à Bicêtre : 17 ans, 7 mois, 15 jours. 



424 HISTOIRE DE BICÈTRE 

20 février 1756. 

Saint-Pri.v. — Claude Remy, laboureur, 46 ans, garçon, de Cesperly, en Cham- 
pagne. Insensé. 

Transféré de la Conciergerie, en vertu d'un arrêt du Parlement qui le con- 
damne à être détenu et enfermé à perpétuité au château de Bicêtre et y être 
traité comme les autres insensés, ledil arrêt rendu sur l'appel par lui interjeté 
de la sentence du lieutenant criminel de Chàlons, en Champagne, contre lui 
rendu le 19 septembre 1733, par laquelle il a été condamné aux galères pour trois 
ans, préalablement flétri des trois lettres G. A. L. pour vol de gerbes de froment 
et de seigle dans les champs pendant la nuit. 

Mort à l'infirmerie de Saint-Roch, le 10 février 1773. — Séjour à Bicêtre: 
18 ans, 11 mois, 21 jours. 

10 décembre 1737. 

Bdtiiiient neuf. — .iean Etien.ne, 10 ans, de Montigny, diocèse d'Arras. Imbé- 
cile, entré par Bureau. 

Sortant de la classe de la Carderie de la Pitié oii il a été reçu par Bureau, le 
8 décembre 1736. 

En marge : Mis au carcan le 29 janvier 1789, pendant deux heures, ensuite 
renfermé aux cabanons, l'espace de quinze jours, au pain et^à l'eau et enfin remis 
au bâtiment neuf, pour avoir volé de la viande à la cuisine où on l'employait à 
différents ouvrages. 

Mort le 7 octobre 1817. — Séjour à Bicêtre : 59 ans, 9 mois, 27 jours. 

8 juillet 1738. 
Cabanons, pensionnaire de 130 fr. — François Gacon, chirurgien de sa profes- 
sion, garçon, 31 ans, de Belleville, en Beaujolais. 

ORDRE DU ROI 

Mort à l'infirmerie de Saint-Roch, le 7 juillet 1771. — Séjour à Bicêtre : 
13 ans. 

10 avril 1763. 
Cabanons. — Jean Becrdelet, entrepreneur et couvreur de bâtiments, demeu- 
rant à Epoisse, en Bourgogne, 32 ans. 

ordre du roi 

Pensionnaire à 130 fr. par an. 

En marge : <3rdre de M. le lieutenant général de Sartine, — à la liasse des 
lettres particulières de ce magistrat — portant de ne pas permettre que ledit Beur- 
delet signe aucun acte devant notaire, sans un ordre très exprès de ce magistrat. 

Le 20 février 1772, reçu un ordre du Roi donné à Versailles, contresigné 
Philypeaux portant de mettre en liberté ledit Beurdelet. 

Ordre de M. de Sartine — sans date — reçu le même jour et avec ledit ordre 
du Roi portant de suspendre l'exécution dudit ordre du Roi. 

Autre ordre de M. de Sartine, du 23 juillet 1773. portant de ne point mettre en 



HISTOIRE DE BICÊTRE 425 

liberté ledit Beurdelet sans on prévenir ce magistrat dans le cas môme «ù on ren- 
drait un ordre à cet effet. 

Sorti le 23 septembre 1776, en vertu d'un ordre du Roi donné à Versailles le 
13 dudit, contresigné Amelot. — Séjour à Bicêlre : 11 ans, 6 mois, 13 jours. 

17 mai 1765. 
Cabanons. — Le sieur Marie-Hélène Gilles, chevalier de Robien, écuyer, 
garçon, 40 ans, de Port-Louis, en Bretagne. 

ORDRE DU ROI 

Pensionnaire à 250 fr. par an. 

En marge : Reçu une lettre de M. de Crosne, lieutenant général de police, du 
7 juillet 1786 portant que ce magistral ayant rendu compte à M. le baron de Bre- 
teuil, des représentations que M. Hagnon, économe de la maison lui a adressées 
en faveur du sieur chevalier Robien, il consent que la liberté des cours lui soit 
accordée ; en même temps le ministre recommande de le faire surveiller avec le 
plus grand soin, pour lui ôter le moyen de parvenir à s'évader. 

Ledit ordre à la liasse de ceux particuliers de ce magistrat ; en conséquence, 
passé des cabanons à Saint-Piiilippe le... (date en blanc). 

Mort à l'infirmerie de Saint-Roch, le 5 février 1787. — Séjour à Bicêtre : 
21 ans, 9 mois, 19 jours. 

23 septembre 1767. 

Saint-Martin et la Force. — René Langot, 13 ans, de Tours. 

Transféré des j)risons de la Conciergerie à Bicêtre, par arrêt du Parlement 
ordonnant entre autres choses que ledit Langot sera suspendu par dessous les 
aisselles aune potence qui pour cet effet sera plantée en la jdace publique du 
marché de la ville de Tours, par l'exécuteur de la haute j ustice et y demeurer une 
heure ; ce fait, détaché et ensuite conduit à la maison de Force de Bicêtre pour 
y être renfermé à perpétuité. 

9 septembre 1781. Conduit à l'île d'Oléron, étant engagé pour le régiment 
suisse de Menton. — Séjour à Bicêtre : 13 ans, 11 mois, 16 jours. 

16 juin 1770. 

Saint-Prix. — Pierre Courtelle, dit Gobet, terrassier, veuf, âgé de 30 ans. 

Transféré des prisons de la Conciergerie en vertu d'un arrêt du Parlement qui 
ordonne que ledit Courtelle sera conduit en la maison de force du château de 
Bicêtre pour y être détenu et reniermé pendant sa vie etlraité comme les insensés. 

En marge : A perpétuité. Passé à laForcele 29 avril 1773, n'étant point insensé. 
Repassé à Saint-Prix le 19 juillet 1773, étant toujours insensé. 

Mort à l'infirmerie de Saint-Roch, le 20 mars 1784. — Séjour à Bicêtre : 13 ans. 
10 mois, 4 jours. 

17 octobre 1770. 
Force. — Jean Baptiste Herert, gagne-deniers, garçon, 26 ans, de Paris. 
Ci-devant trois fois àBicètre, où ilestentré la dernière foisparsentence de police, 
le 15 décembre 1764 et d'où il est sorti le l" août 1770. 

54 



426 HISTOIRE DE BICÊTRE 

Transféré du Grand-Châtelet par même sentence portant de le retenir jusqu'à 
nouvel ordre. 

Filou suspect, voleur dangereux et incorrigible. 

Mis au cachot le 14 juillet 1773 avec neîi/"autres, pour sédition etpouravoirmal- 
traité les veilleurs. 

15 juillet 1773. Lettre de M. de Sartine approuvant la mesure prise par l'éco- 
nome et ordonnant de retenir ledit Hébert aux cachots, jusqu'à nouvel ordre. 

8 novembre 1773. Sorti du cachot par ordre de M. de Sartine à sa séance tenue 
en cette maison, la veille. 

7 mai 1777. Sorti en vertu du statut de M. Lenoir, lieutenant général de police. 
à sa séance tenue en cette maison, ledit jour et après avoir fait sa soumission 
deseretirer à30 lieues de Paris. —Séjour à Ricêtre : (> ans, 7 mois, 20 jours. 

10 novembre 1772. 

Force. — François-Marie Batlly, clerc tonsuré minoré, musicien organiste, 
45 ans, de Beauvais, ci-devant à Biêtre comme insensé. 

Transféré des prisons de Fontainebleau à Bicètre par ordre du Roi portant qu'il 
y sera enfermé trois ans. 

Nouvelle sentence delà prévôtéde l'Hôtel du Roi, du20septembre 1773, portant 
de garder ledit Bailly parmi les faibles d'esprit jusqu'à parfaite résipiscence. 

Rendu le 16 septembre 1791 en vertu d'un ordre de M. Perron, administrateur 
du département de la police. 

En conséquence resté dans l'emploi de Saint-Prix en qualité de bon pauvre. 

Mort (pas de date). — Séjour présumé : 21 ans. 

12 novembre 1776. 
fQyce.— Pierre Chevalier, dit la Grosse-gorge, piqueur et marchand de chevaux 
à Sainl-Germain-en-Laye, 33 ans. 

ORDRE DU ROl' 

En marge : Au cachot le 6 septembre 178(5, en vertu d'un ordre de M. de 
Crosne, lieutenant général de police, pour avoir fait passer quatre lettres à 
différentes personnes et les avoir signées du nom emprunté de Sainte-Foy. 

Sorti du cachot le 28 septembre 1786. 

Sorti le 28 avril 1790, en vertu d'un ordre de M. Bailly, maire de la ville de 
Paris. — Séjour à Bicêtre: 13 ans, 6 mois, 16 jours. 

II 

ÉVASIONS. 

Relevé des registres des entrées de Bicêtre. 
19 août 1756. 
Force et Saint-Prix. — Jean Mitet, dit du Goudray, scieur de pierre, 21 ans, de 
Deville. Ci-devant soldat au régiment des gardes françaises. 

Transféré de Saint-Germain par ordre du L. G. D. P. portant de le recevoir 



HISTOIRE DE BICÉTRE 

jusqu'à nouvel ordre, après avoir été fouetté, marqué et condamné au bannisse- 
ment de Paris. 

Passé à Saint-Prix le 9 août 17G0, étant fou au rapport du ^(luverneur de la 
Force. 

Evadé de Saint-Prix la nuit du 10 au 11 novembre 1760, bien qiCil fût enchaîné 
par le col et par les pieds, ayant cassé un barreau de sa loge. 

31 mars 1700. 

Cachot. — Abraham Israël, juif, bijoutier, 2.5 ans. 

Condamné à être pendu en place de Grève, par jugement prevôtal du 27 novem- 
bre 1739, rendu pour vol avec effraction dans une hôtellerie de Passy, près Paris. 
Lettres de commutation de peine du 24 décembre 17.o9 obtenue en celle d'être 
enfermé au château de Bicêtre, sa vie durant. 

Evadé le 13 septembre 1761, pendant la nuit, par l'aqueduc des commodités avec 
ijuarante-neuf autres prisonniers. 

Repris six jours après. Au cachot depuis son entrée jusqu'au 2 mars 1765. 

Sorti (?). Mort le (?j. Pas d'indications au registre. — Séjour au cachot 
■i ans, 11 mois. 

12 mai 1772. 

Force. — Antoine Lafond, transféré à la Conciergerie. 

Ordre du roi de conserver et retenir jusqu'à nouvel ordre. 

Evadé la nuit du 6 janvier 1778, avec vinr/l-cinq autres du dépôt des mendiants, 
par un trou souterrain qu'ils ont fait de leur salle au dessous du mur du marais 
et percé le mur dudit marais pour passer dans les champs. 

Ramené le 30 par la maréchaussée. 

Sorti le IG juillet 1781, en vertu d'un ordre du Roi et exilé à trente lieues de 
Paris. 

3 juillet 1774. 
Force. — Banet, 29 ans. 

ORDRE DU ROI 

Evadé le 6 janvier 1778, dans la nuit, avec vingt-ciw/ autres du Dépôt, par un 
trou souterrain qu'ils ont fait de leur salle au-dessous du mur du marais et percé 
le mur dudit marais pour passer dans les champs. 

6 mars 1783. 

S:iint-Prix et Cabanons. - Louis Bourgeois, armurier, marié, d'Auchère, en 
Champagne. Insensé. 

Transféré des prisons de la Conciergerie en vertu d'un arrêt du Parlement, 
pour être conduit à la maison de force du château de Bicêtre, pour y être détenu! 
nourri, traité et médicamenté comme les autres insensés. 

Passé de Saint-Prix aux cabanons le 3 mars 1784, en attendant qu'il y ait 
place au travail du grand puits pour y être employé suivant le désir de M. le "Pro- 



428 HISTOIRE DE BICÈTRE 

cureur Général dont l'intention est A'altendre encore quelques années pour lui 
donner sa liberté, parce qu'il serait dans le cas d'être condamné à une peine 
capitale. 

Repassé à Saint-Prix le 4 août 1784 ayant demandé à y rester. 

Passé aux cabanons le 4 janvier 1783. 

Evadé la nuit du 13 au 16 avril 1788, avec quatre autres prisonniers des fous, 
au moyen d'un trou souterrain qu'ils ont fait à la cour du pavillon de Saint Prix. 

6 juin 1783. 
Cabanons. — Pierre Rivois, compagnon carreleur, 25 ans. 

ORDRE DU ROI 

Evadé dee cabanons le 2 décembre, sans avoir fait aucune dégradation. 

1" octobre 1783. 

Force. — Claude Bluzat, manouvrier, 40 ans. 

Transféré des prisons de la Conciergerie au château de Bicétre pour y être 
détenu et enfermé en vertu d'un arrêté de la Coui- du 28 septembre 1782. 

Evadé du Grand puits la nuit du 4 au 3 juin 178G, avec quatre autres, par un 
trou qu'ils ont fait au mur du manège, après s'élre cachés dans le tambour sur 
lequel tourne le câble. 

4 septembre 1786. 

Saint-Pi-ix. — Jacques-Joseph Emonneau. étudiant en théologie, 23 ans. 

Transféré de la Conciergerie. Arrêt du Parlement ordonnant de le conduire 
au château de Bicêlre pour y être détenu, renfermé, nourri, traité et médica- 
menté comme les autres insensés. 

Evadé le lGa.\r'û, 1181, n\ec quatre autres prisonniers des fous, au moyen 
d'un trou souterrain qu'il* ont fait à la cour du pavillon de Saint-Prix. 



PUNITIONS 

Cachots, fers, carcan, etc. 

10 décembre 1753. 
Saint-Mayeul. — Claude de Launay, bossu, horloger, garçon, 27 ans. Entré 

par BUREAU. 

Condamné par le Bureau de Bicétre à être enfermé en ladite maison et préa- 
lablement attaché au carcan une fois seulement pendant quatre heures, pour vol 
d'effets à la sacristie. 

Passé aux cachots le 23 juillet 1734. 

Repassé des cachots à Saint-Léger le 8 octobre 1734, pour y rester le reste de 
ses jours. 



HISTOIRE DE lîICÈTRE 429 

Sorti le 30 mai 1750, par ordre du linreau, et remis à ses père et mère. — 
Cachot : 3 mois, 13 jours. 

30 aviil 1754. 

Hilaire Lointier.sous officier invalide du régiment d'Artois, entré comme garde, 
est sorti le 1" avril llôl aprns avoir été en prison pour avoir mené une fille à la 
Chapelle des Cabanons, l'avoir fait monter au grenier qui est au dessus et y être 
resté au grandscandale des prisonniers. 

9 janvier 1738. 
Cachots neufs. — Jean-Fi'ançois L.xndry dit Bras-d'Ûr, dragon au régiment 
de BaufTremont, garçon, 2 ans, de Lorraine. 

ORHDE DU ROI 

Passé aux cabanons le... (pas de date) 1760. 

Mort à Saint-Hoch, le 30 septembre 1763. — Cachot: 2 ans. 

8 juillet 1738. 

Saint-Martin et Force. — Pierre Ghatelet, mendiant de profession, 13 ans 
d'Yvetot, près Caudebec, en Normandie, Flétri. 

ORIJRE DU ROI 

Passé à la Force le 28 novembre 1738. 

Nota : Que le lundi 18 mai 1761 entre 8 et 9 heures du soir, ledit Chatelet 
étant à Saint-Léger, a donné de dessein prémédité deux coups de 
couteau dans le visage du nommé Aiitoine Cotté, sous-brigadier de ladite salle, à 
dessein de le tuer. 

Le dit Chàtelel transféré le 19 mai 1701 au Grand-Chàtelel par ordre de 
M. de Sartine. 

Par jugement en dernier ressort rendu en la Chambre criminelle du Chatelet 
de Paris le 11 juin 1761, ledit Pierre Chatelet a été condamné a être rompu vif 
dans la principale cour de l'intérieur du château de Bicêtre, pour l'assassinat par 
lui commis en la personne du nommé Antoine Cotté, sous-brigadier de la salle 
Saint- Léger. — Sursis au jugement du procès à l'égard de Michel Poirier et 
Pierre Clape, complices dudit Chatelet jusqu'après l'exécution du jugement. 

Ledit jugement a été exécuté le lendemain vendredi 12 juin 1701, de 6 à 
7 heures du soir, dans la cour royale dudit château, en lace des cabanons, de la 
Force et de Saint-Léger. 

18 juillet 1761. 

force. — Jean Charles-Frédéric Meyer, dit le baron de Mayer, capitaine dans 
les hussards au service du roi de Prusse, 24 ans. Allemand de nation. 

Transféré du Grand-Châtelet à Bicêtre, par ordre de M. de Sartine. Sorti le 
14 juin 1763. Exilé à 10 lieues de Paris. 

Nota : Qu'il a été attaché aujourd'hui au carc in pen'dant deux heures pour 
escroquerie. 



430 HISTOIRE DE niCÊTRE 

20 novembre 1768. 
Force. — Joseph Yatel, gazier, garçon, 18 ans. 

ORDRE DU ROI 

En marge : Mis au cachot le 22 juillet 1772, étant un des chefs de la sédition 
et révolte que les prisonniers de la Force ont fait ce même jour dont le nommé 
Michel Levasseur a été tué et le nommé Jean-Baptiste Dresy a eu le bras cassé 
d'un coup de feu, et dont le commissaire Guyot a dressé procès-verbal en pré- 
sence de M. deSartine, lieutenant général de police, qui s'est transporté en cette 
maison avec M. Laboureur, commandant du guet, accompagné de quarante 
hommes de sa garde. 

Sorti du cachot le 20 août 1772, par ordre de M. dé Sartine. 

Remis au cachot le 15 octobre 1776 pour tapage. [Pour combien de temps'?... 
Le registre est muet à cet égard). 

Mort à l'infirmerie de Saint-Roch, le 3 juin 1778. 

25 mars 1771. 

Cabanons, 200 fr, — Jacques Chevillot, domestique de M. d'Aucourl, fermier 
général, 25 ans. 

Ordre de M. de Sartine portant de le retenir jusqu'à nouvel ordre au moyen 
de la pension de 200 francs par an, payée par M. d'Aucourt, fermier général. 

Lettre de M. de Sartine du 8 juin 1771 portant que ledit Chevillot a fait de 
nombreuses filouteries chez M. d'Aucourt ; qu'il en a avoué une partie, mais qu'il 
s'obstine à en cacher qu'il est très essentiel de savoir. 

En conséquence de le mettre au cachot, au pain et à l'eau jusqu'à ce qu'il ait 
tout avoué, de recevoir sa déclaration et d'en prévenir ce magistrat sur le 
champ. 

Mis au cachot le 10 juin 1771. 

Sorti le 18 août 1771, en vertu d'un ordre de M. de Sartine, après avoir fait 
sa soumission, s'être engagé à se retirer dans son pays et à ne jamais reparaître 
à Paris ni dans les environs. — Cachot : 2 mois, 8 jours. 

22 juillet 1772. 

Force. — Pierre Grandi, commissionnaire, 15 ans, de Saint-Germain-en-Laye. 
Orphelin de père et mère. 

Transféré du Grand-Chàtelet, en vertu d'un ordre de M. le Procureur Général, 
portant de le recevoir à la Force et de l'y retenir. 

17 juillet 1773. Mis au cachot pour dégradations et avoir donné des coups de 
couteau dans une sédition de ce jour. 

13 septembre 1775. Transféré au Grand-Châtelet en vertu d'une lettre du lieu- 
tenant criminel. 

28 septembre 1773. Ledit Grandi a été rompu vif à Bicêtre avec les nommés 
Delaunay, Reverchon, Vignon et Chaty qui a été fouetté et marqué comme com- 
plice des susdits pour avoir tué à coups de couteau le nommé Médici et assassiné 
Pelletier et Legrand-Thonias, prisonniers de la Force. — Cachot : 36 jours. 



HISTOIRE DE H1CÊTRE 43 

27 aoiH 1772. 

Force. — Marie-Joseph Pinard, dit Bienainié, ci-devant soldat au re'giment de 
Navarre. Garçon, 23 ans, de Paris, ci-devant à la maison par police, d'où il est 
sorti engagé pour ledit régiment. 

Transféré du fort Levê(iue avec ordre de M. de Sartine portant de le retenir 
jusqu'à nouvel ordre comme mauvais sujet incorrigible. 

14 juillet 1773. Mis au cachot avec neuf autres pour sédition et avoir mal- 
traité les veilleurs. 

15 juillet 1773. Lettre de M. de Sartine portant qu'il approuve ce que 
M. Tristant, économe, a fait au sujet de ce particulier et l'autorise à le retenir aux 
cachots jusqu'à nouvel ordre. 

8 novembre 1773. Sorti du cachot, par ordre de M. de Sartine à la séance 
tenue en cette maison, la veille. 

20 mars 1774. Sorti en vertu d'un ordre de M. de Sartine. — Cachot : 3 mois, 
23 jours. 

14 décembre 1772. 

Force. — Philippe Convenant dit Montaval, garçon perruquier ci-devant soldat 
aux gardes française d'oii il a été chassé après avoir été passé par les verges. 
23 ans, de Lisieux, en Normandie. 

Transféré des Champs-Elysées, en vertu d'un ordre de M. de Sartine portant 
de le recevoir et retenir jusqu'à nouvel ordre. 

30 novembre 1773. Mis au cachot pour avoir fait un trou souterrain à la Force 
pour s'évader. 

29 décembre 1773. Sorti du cachot. 

20 juin 1774. Mis au cachot avec dix-sept autres pour sédition et avoir fait un 
trou à Saint-Léger et à la Force, à dessein de s'évader. 

16 septembre 1774. Sorti du cachot. 

4 juin 1773. Sorti en vertu d'un ordre de M. de Sartine engagé pour les 
colonies françaises et remis à M. Agobert major d'infanterie chargé des recrues 
générales pour les colonies. — Cachot : 86 jours. 

4 juillet 1774. 

Force. — Alexis de Launay, dit Beau Soleil, compagnon menuisier en carrosses, 
23 ans, de Paris, paroisse Saint-Eustache. 

ORDRE DU ROI 

13 septembre 1773. Transféré au Grand-Chàtelet. 

28 septembre 1773. Rompu vif à Bicêlre avec les nommés Têtefort, Vignon, 
Reverchon, Grandi et Chaty qui a été fouetté et marqué comme complice des 
susdits, pour avoir tué à coups de couteau le nommé Médici et assassiné Pelletier 
et Legrand-Thomas, prisonniers de la salle de Force. 

14 juin 1777. 
Cachot. — Louis de Solignag, gentilhomme, ci-devant soldat au régiment du 
Béarn, 21 ans, de Paris. Entré à Bicétre, par ordre du Roi le 17 juin 1773 d'où il 



432 HISTOIRE DE BICÈTRE 

est sorti cejourd'hui 14 juin 1777, à 9 lieures du malin après avoir fait sa sou- 
mission de s'éloigner à 30 lieues de Paris. 

Nota : Que ledit jour ce particulier est revenu dans cette maison l'après-midi, 
sous prétexte de payer quelques dettes à ses camarades de la salle de Force, en 
disant qu'il venait de la part du magistrat et qu'en conséquence il voulait ren- 
trer dans ladite salle pour y parler et remettre lui-même ce qu'il devait à ses 
dits camarades, ce qui lui a été refusé par l'Econome convaincu qu'il en impo- 
sait puisque le magistrat était à Versailles, ce qui lui a été observé. Malgré cela, 
ledit Solignac est entré en fureur et s'est porté aux dernières extrémités, non 
seulement par jurements et menaces, mais encore en voulant le poignarder à 
coups de couteau. En con5équence de quoi, l'Econome l'a fait arrêter parla garde 
de la maison et l'a fait constituer prisonnier aux carhofs, et en a rendu compte 
sur-le cliainp au magistrat. 

Lettre de M. Lenoir, lieutenant général de police, du 18 juin 1777, autorisant 
provisoirement à retenir à Bicétre ce particulier trop dangereux pour être remis 
dans la société. 

Ordre du [lui du 26 juin 1777 portant de retenir à Bicëlre ledit Solignac et de 
l'y garder jusqu'à nouvel ordre. 

Sorti le '2.'1 avril 1778, engagé pour le corps royal d'artillerie du régiment de 
Toul. — Caciiot : 1 an, 10 mois, 9 jours. 

12 juin 1783. 

Cachots. — Jean-Pierre Montagne, carrier, 26 ans. 

Transféré des prisons de la Force par ordre du roi portant de le faire mettre 
au carliot pendant un mois, après lui avoir fait couper les cheveux. (Le registre 
ne mentionne pas si le nommé Montagne est sorti ou resté au cachot.) 

Sorti le 29 mai 1786, exilé à 30 lieues de Paris. 

2 août 1784. 

Saint-Nicolas. — Claude Furcy Nitro, compagnon serrurier, 19 ans, de Paris. 
Galeux. 

Ordre de M. Delamotte, administrateur, portant de l'y recevoir pour y être 
traité de la gale et ne rester que jusqu'à parfaite guérison. 

12aoill 1784. Passé <à Saint-Joseph comme pauvre infirme. 

17 septembre 1787. Mis au carcan de cette maison depuis midi jusqu'à 2 heures 
par déliliération du Bureau tenu à la Pitié, pour vol d'argent et d'effets par lui 
fait à une fille de service delà buanderie, et condamné à garder prison à 
Saint- Prix jusqu'à nouvel ordre. 

22 août 1789. Sorti en vertu d'un ordre des administrateurs de l'Hôpital 
Général. 

20 mai 1786. 

Cabanons, 200 fr. — Nicolas Mittoux, valet de chambre chez M. de Jarente 
d'Orgeval, coadjuteur d'Orléans. Garçon. 34 ans. 
Transféré des prisons de l'Hôte) de la Force. 



HISTOIRE DE mCÈTRE 433 



ORDHK Dt: ROI 

Pension de 200 francs payable par M. le roadjuteur d'Orléans. 
Mh au cachot le 2 octobre 1788 pour avoir coupé la porte de son cabanon et 
•■avoir été trouvé muni d'une échelle de corde pour teiifer de s'évader. 
Sorti du cachot le 15 octobre 1788. 
Sorti le 28 avril 1790, par ordre de M. Bailly, maire de la ville de Paris. 

15 juillet 1786. 

ra6a«o»!.s, loO fr. — Jean François Di CLERC, marchand mercier à Paris, rue 
Sainte-Croix de la Bretonnerie, et ci-devant soldai au régiment, royal Comtois 
Marié, 34 ans, de Paris. 

ORDRE 1>U ROI. 

Passé des Cabanons à la Force comme très mauvais sujet — et de la Force à 
Saint-Prix pour la même raison le 18juillet 1787. Not.\. Que le 9 novembre 1787 
ledit Duclerc n donné un coup de couteau à un des garçons de service de Saint- 
Prix lequel était entré dans sa loge à l'elTet de voir si les fers qui lui avaient été 
mis, tant au col qu'aux mains et aux pieds en raison de sa grande méchanceté 
étaient en bon état, et n'ayant à son grand regret pu percer que les habits de ce 
.garçon de service. 

Lell juillet 1788, Ordre deM.de Crosne, lieutenant général de police, portant de 
faire ôterles fers au nommé Musquinet de la Pagne et à son voisin Jean François 
Duclerc. Sicetadoucissement quece magistrat veutbien leur procurer mettaitdans 
le cas d'avoir grande appréhension sur la sûreté de leurs personnes, de vouloir bien 
placerauprès d'eux unganlepourles surveillerparticulièrement jusqu'au moment 
où on pourra les placer dans un cachot blanc et que ce magistrat se chargera de 
payer les frais du garde, tant qu'il y en aura un auprès d'eux. 

Mis au cachot le 25 février 1789 pour avoir descellé un barreau de sa loge et 
levé une pierre à l'effet de s'évader. (Le registre ne fait mention ni de date de sor- 
tie, ni de décès.) 

31 juillet 1786. 

Cachots. — Hippolyte Ciiamaran ou Chamorant, officier dans les volontaires de 
Monsieur, frère du roi — marié, 22 ans. 

ordre du roi. 

Lettre de M. de Crosne.licutenant général de police, portant que le sieur de Surbois 
inspecteur de police est chargé de transféi'crà Bicêlre. le sieur Chamaran, et que 
comme les motifs qui ont donné lieu à sa détention sont très graves et que c'est 
d'ailleurs un homme extrêmement violent et d'une force extraordinaire, l'inten- 
tion du Ministre est qu'il soit privé de loutr communication soit inU'rieure, soit 



434 HISTOIRE DE BlCp'lTRE 

extérieure et gardé avec la plus grande sûreté. Ce magistrat prie de lui rendre 
compte de temps en temps de sa conduite. 

Sorti le 23 août en vertu d'un ordre du Roi, contresigné le comte de Saint- 
Priest. 

22 août 1786. 

Force. — Charles Petit, tailleur de pierres, 3.t ans. 

Transféré des prisons du Chàtelet par ordre de M. de Crosne, lieutenant géné- 
ral de police, suivant ordre du Roi. 

Mis au cachot le 24 août 1788 pour avoir voulu .l'cvader avec trente-sept autres 
prisonniers par un trou qu'on avait fait au mur du Poli du Moulin donnant dans 
la boutique du coutellier. 

Sorti du cachot le 3 septeml^re 1788. 

Sorti le 11 octobre 1790 en vertu d'un ordre du département de police. 



NOTE XXllI. 

Extrait des reyistres de la prison de Hici'tre. — Archives de la préfecture de Police 

1" (AITaire du Courrier de Lyon.) 
— Du 19 thermidor an IV de la République française. — 



Le nommé Joseph Lesurgue, rentier, marié à Jeanne Campion, demeurant lors 
de son arrestation rue Montmartre, n" 205. à Paris, 33 ans, natif de Douay 
département du Nord, taille de 3 pieds 3 pouces, cheveux et sourcils blonds 
front haut, nez long, mince et pointu, yeux bleus, bouche moyenne, menton 
rond, visage rond et pâle, ayant une cicatrice auhaut du front à droite, et un doigt 
de la main droite estropié, a été extrait et transféré de la maison de Justice 
de la Conciergerie, de brigade en brigade, en vertu d'un jugement rendu par le 
tribunal criminel du département de la Seine, en date du 18 thermidor an IV, 
qui le condamne à la peine capitale, convaincu d'assassinat sur les personnes du 
courrier de Lyon et du postillon, de complicité avec les nommés Courtiol 
Bernard et Richard, et laissé à la garde du concierge de la maison de détention, 
de Bicêtre pour le représenter toutes les fois qu'il en sera légalement requis. 

Signé : Hanés et Masson, 
Hiiissipi- audiencier au Tritiiuial du départeiiieiit de la Seine. 



IIISTOIUK DK lilCÉTIÎK 435 

En marge : Le nommé ci-contre est sorti le dit jour pour subir l'exécution de 
son jugement et remis au citoyen Masson, huissier au Triljunal civil du départe- 
ment de la Seine qui a signé : Masson. 

Au dessous : A la peine capitale. Sorti. 

L'écrou précédent est celui de Etienne Courtiol. Les suivants sont ceux de 
Bernard condamné à la peine capitale et de Kicliard condamné à vingt-quatre ans 
de fer. 



2° ViDOCQ. 

— Du 1" prairial an V -20 mai 1797 . — 

Le nommé François Yidocq, marchand d'indienne, marié à Marie-Anne Cheva- 
lier, demeurant lors de son arrestation h Lille, département du Nord, et en 
deuxième à Paris, rue Saint-Hugues, 4, cour Saint-Martin, âgé de 26 ans, natif 
d'Arras, départementdu Pas-de-Calais, taille opiods G pouces, cheveux et sourcils 
blonds, front rond, nez aquilin long, yeux gris, bouche moyenne et de travers 
menton rond et bmg, visage ovale, barbe blonde, ayant une cicatrice à la lèvre 
supérieure à droite et les oreilles percées, a été extrait et transféré de la maison 
de Justice de Douai, de brigade en brigade, en vertu d'un jugement rendu par 
le tribunal criminel du départementdu Nord le 27 nivôse an V (27 décembre 1796) 
qui le condamne à la peine de huit ans de fers, et laissé à la garde du concierge 
de la maison de Bicèlre pour le représenter quand il en sera li'galement requis. 

Signé : Hurtel et Hirdov, 

lluissifr audiencier au Tribunal criminel de la Seine. 

Au dessous, en note : Pour crime de faux en écriture authentique et pratiqué 
a dessein de nuire à autrui. 

En marge de l'écrou : Au 30frimaire an VI, (20 décembre 1797), le nommé ci- 
contre a été remis au citoyen Bault, officier invalide chargé de la conduite de la 
chaîne pour le port de Brest. 

Vidocq s'échappa du bagne, fut arrêté par des gendarmes qui lui demandèrent 
ses papiers. Il confessa ingénument qu'il n'en avait point. 

« Je menomme Duval, dit-il, je suis néà Lorienl et je suis déserteur de la 
frégate la Cocarde, actuellement en rade de Saint-Malo. 

C'était là des renseignements qu'il avait recueillis dans son court séjour au 
bagne où l'on connaît tous les mouvements des ports de France. 

Les gendarmes l'écrouèrent à la maison de détention des marins à Pontamon, 
Vidocq s'échappa en franchissant un mur à 2 heures du matin, en habit 
complet de religieuse. 

Il arriva presque sans encombre à Nantes, se rendit dans l'île Feydeau chez la 
mère des voleurs, reprit les habits de son sexe et revint à Paris en qualité de 
toucheur de bœufs. 

Delà, ilse rendit à Arras, puisa Bruxelles et à Rotterdam où, après s'être 



436 HISTOIRE DE lUCÉTRE 

enivré, il fut fort étonné de se réveiller matelot.à bord d'un brick de guerre- 
hollandais. Plus tard il s'engagea en qualité de capitaine d'armes sur le- 
Ban-as, corsaire de Dunkerque. Le mauvais temps ayant forcé ce navire de- 
relâcher à Ostende, Vidocq fut reconnu, ramené à Paris et de là dirigé sur Bicèlre- 
où nous le voyons écroué pour la deuxième fois le 4 messidor an VII. 

Le signalement est le même que la première fois. 

En note du registre d"écrou : Esl parti de cette maison sous les mêmes noms,, 
avec le même signalement le 30 frjmaire an V à la chaîne pour le port de BresC 
d'où il s'est évadé. 

Et plus bas : Le nommé cy-contre a été remis au citoyen Vie chargé de la 
conduite de la chaîne au port de Toulon. 

II est à remarquer que les registres décrou donnent :1° 26 ans à Vidocq quB 
n'en avait réellement que 22 et la seconde fois 28 au lieu de 24 ; 2° que dans les- 
Mémoires de Vidocq il y a erreur de date en ce qui concerne le départ de la 
chaîne partie au mois de décembre. L'auteur la fait partir en novembre. 

Vidocq fui chef de la sûreté pendant seize ans à partir du 1" janvier 1817. 

La démission de Vidocq fut acceptée le 20 juin 1827 ; il rentra sans caractèrD 
officiel en 1831 ; et redonna sa démission en juin 1833. 

3° P.\PAVOINE. 

— Du l"' mars an 1823. — 

Du 23 mars an 1825. — Le nommé ci-contre a été Iransfihé à la Conciergerie par 

ordre de M. le Procureur Général en date d'hier. 

Le nommé Papavoine (Louis-Auguste), fabricant d'étolTes, lors de son arresta- 
tio