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CHARLES V 



Histoire de Cliarles V. — Tome II. 



Imprimerie Valentinoisk, Place Saint-Jean. 




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CHARLES, DUC DE NORMANDIE, DAUPHIN DE VIENNOIS (1363) 
(Bibl. nat. — Français 5707, fol. 368) 



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HISTOIRE 



DE 



CHARLES A 



1>AH 



R. DELACHENAL 



T OMB II 

(i358-i364) 



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PARIS QH 



LIBRAIRIE ALPHONSE PICARD 

Libraire des Archives Nationales et de la Société de l'Ecc 

82, HUE BONAPARTE 

ï9°9 



Icole dis Clialles 



CHAPITRE I 

La guerre contre le roi de Navarre. — Les Compagnies. 



I. Le roi de Navarre et les Anglais. Projet de traité du i" août i358; s'il a 
été une conséquence de la mort d'Etienne Marcel. — II. Retour du dauphin 
à Paris. La déclaration de guerre de Charles le Mauvais. Les hostilités; 
occupation par lesNavarrais de Melun,de Creil,de la Ferté-sous-Jouarre ; 
Philippe de Navarre sous les murs de Rovien. — III. La guerre navar- 
raise en Picardie et en Beauvaisis. Impuissance du régent; il se contente 
d'encourager les résistances locales. L'affaire de Mauconseil. Guy de 
Chàtillon, comte de Saint-Pol, lieutenant du Roi en Picardie et en Beau- 
vaisis. Les Navarrais s'emparent des faubourgs d'Amiens ; échec iinal de 
l'entreprise. — IV. Les Compagnies ; leurs origines et leur propagation 
dans la France entière. La responsabilité d'Edouard III. Comment les 
brigands exploitent un pays. —V. Quelques chefs d'aventuriers: Ar- 
naut de Cervole ; Robert Knolles, sa grande chevauchée, prise d'Auxerre, 
invasion de l'Auvergne; Eustache d'Auberchicourt et Isabelle de Juliers. 
Confidences et regrets d'anciens brigands. — VI. Le siège de Saint- 
Valery-sur-Somme; offensive et retraite de Philippe de Navarre. 



I. — La mort de Marcel avait trompé les calculs du roi de Navarre, 
au moment où il s'apprêtait à regagner, par un coup de force, tout le 
terrain, qu'une succession d'événements malheureux et sa duplicité 
trop manifeste lui avaient fait perdre en quelques jours. Paris, où 
il avait connu les ovations populaires, lui échappait par une révo- 
lution aussi soudaine qu'imprévue. Jamais pourtant il ne s'était 
cru plus près de réaliser ses rêves ambitieux. Peu de temps aupara- 
vant, sentant que l'heure était décisive, il avait renoué, avec les An- 
glais, les négociations brusquement rompues, à deux reprises, par 
les traités de Mantes et de "Valognes. Pendant qu'il entraînait le pré- 
vôt des marchands dans l'aventure qui devait si mal finir, quel- 
ques-uns de ses partisans les plus dévoués, Jean et Robert de Pic- 
quigny, Pierre de Sacquenville, Jean de Fricamps, Martin Enriquez, 

Histoire de Charles V.— II. 1 



2 LA GUERRE CONTRE LE ROÏ DE NAVARRE 

Jean Remirez d'Areillano, s'abouchaient avec trois chevaliers anglais, 
évidemment autorisés par Edouard III à recevoir de nouvelles ouver- 
tures ». Il est vraisemblable que Philippe de Navarre, qui, pendant la 
captivité de son frère, avait multiplié les démarches en sa faveur, eut 
l'initiative des pourparlers. Mais il avait dû laisser à d'autres le soin 
de les faire aboutir, pour répondre en personne à l'appel de Charles le 
Mauvais et le rejoindre, sous les murs de Paris, avec le gros des forces 
navarraises. 

Les négociations avaient repris sur les bases, précédemment posées 
aux; conférences d'Avignon (décembre i354-janvier i355) 2 , au moins 
en ce qui touchait la reconnaissance d'Edouard III comme roi de 
France et l'assistance que le Navarrais prêterait au roi d'Angleterre, 
pourl'aider à conquérir le royaume de son adversaire. En retourdeson 
alliance, Charles le Mauvais demandait pour lui-même, outre la Cham- 
pagne et la Brie, héritage de sa famille, la Normandie, le bailliage 

i. L'acte d'où sont tirés les détails que je vais donner est une « endenture », pu- 
bliée par Rymer, sous la date erronée du i" août i35i (Fœdera, III, t** p., 228). 
Secousse a démontré le premier (Mémoires, p. 3i8, n. 1) qu'il faut lire : 1358 et 
non 1351. Voy. dans le même sens : S. Luce, Froissart, V, xxxvi, n. 2 ; — Négocia- 
tions des Anglais avec le roi de Navarre pendant la Révolution parisienne de 1358, Paris, 
1875, in-8" (Extrait des Mémoires de la Soc. de l'hist. de Paris et de l'Ile-de-France, I, 
ii3-i3i). 

Le document original, classé depuis peu dans les Diplomatie documents, Exchequer, 
(P. R. O.), avait échappé une première fois à mes recherches, et je n'étais pas éloi- 
gné de croire qu'il avait péri, attribuant les lacunes et les fautes de lecture du texte 
de Rymer au mauvais état de la pièce, que celui-ci avait eue sous les yeux En réa- 
lité, elle est bien conservée et, à l'exception de quelques mots, se lit facilement. Je 
dois à mon confrère, M. Eug. Déprez, les indications précises qui m'ont permis de 
la collationner avec la transcription de Rymer, améliorée sur certains points par 
S. Luce. L'incorrection relative du texte imprimé dans les Fœdera provient de ce que 
l'original est de la main d'un scribe français, et les copistes de Rymer étaient 
moins familiers avec l'écriture française du xiv" s. qu'avec l'écriture anglaise du 
même temps. 

Jean de Picquigny, auquel le roi de Navarre devait sa délivrance, et son frère 
Robert. 

Pierre de Sacquenville, d'une famille normande très connue, fut fait prisonnier 
à Gocherel et décapité peu de jours après, à Rouen, par l'ordre de Charles V. 

Martin Enriquez (Henrriquiz, Henriquez) ; alferez de Navarre; l'un des personna- 
ges les plus importants du règne de Charles le Mauvais; capitaine de Melun, cette 
même année i358 (Brutails, Documents desarch, de la Chambre des comptes de Navarre, 
56, 65, n. 3, 86). 

Jean Remirez d'Areillano ; richombre de Navarre ; '« paraît avoir servi Charles le 
Mauvais plutôt par ses négociations que par ses faits d'armes » (Brutails, ibid., 65, 1 53). 

2. Voy. mon article sur les Premières négociations de Charles le Mauvais avec les An- 
glais, dans la Bibl.de l'Ec. des chartes, t. LX.I, 1900, p. 257-282. 



LE ROI t>E NAVARRE ET LES ANGLAIS 6 

d'Amiens, le comté de Chartres 1 et le duché d'Orléans 2 , ce qui tôt 
ou tard l'aurait rendu maître de Paris et de toute la France du nord. 
Ses prétentions étaient pourtant plus modestes qu'à l'époque, en- 
core récente, où il avait traité directement avec les ambassadeurs 
du roi d'Angleterre. En i358, ses mandataires avaient ordre de se 
contenter de moindres avantages ; il ne devait plus être question, 
notamment, de l'union du Languedoc aux possessions navarraises. 
La situation d'Edouard III avait bien changé depuis la reprise des 
hostilités. La victoire de Poitiers et la capture de Jean II lui assuraient 
une paix glorieuse et déjà, grâce à l'intervention du Pape, à demi con- 
clue. Il fallait donc lui faire de grandes concessions pour réveiller une 
ambition, que pouvaient satisfaire les résultats acquis 3 . 

Les négociateurs anglais, quel que fût le vrai caractère de leur mis- 
sion — officielle ou officieuse - n'acceptèrent, et môme ne discutèrent 
pas, toutes les propositions des Navarrais. Ils admirent que la Cham- 
pagne, la Brie et le duché d'Orléans appartiendraient au roi de Na- 
varre ; ils « ne s'arrêtèrent pas » à la question que soulevait l'attribu- 
tion du bailliage d'Amiens et du comté de Chartres ; elle devait être 
examinée « une autre fois » 4 . Quant à la Normandie, on convint, d'un 
commun accord, que les deux rois en ordonneraient à leur première 
entrevue 5 . Telle est à peu près la substance des articles signés le 

i. Le comté de Blois et de Chartres. Cf. S. Luce, op. cit., p. 18, n. a. 

2. « ... toute la duchée d'Or[liens] entièrement et ses appartenances. » Rymer a 
imprimé : « toute la duchée d'Amiens... et ses appartenances », ce qui n'a pas de 
sens, comme l'avait déjà fait observer S. Luce, qui soupçonnait une erreur de lec- 
ture (op. cit., 17, n. 5;. Le mot Orliens est difficile à lire : cependant telle me pa- 
raît bien être la vraie leçon. 

3. Voy. ci-après chap. 11. 

k. « Premiers est regardé par entre les dessus diz chevaliers que le dit roy de Na- 
varre aura tout le conté de Champaigne et de Brie entièrement, aveques toutes les 
appartenances, à tenir en la manière et par auteles noblesccs que le roy Thibaut de 
Navarre les tint, toute la duchée d'Orliens entièrement et ses appartenances ». Voy. 
ci-dessus n. 2. 11 y a entre l'original et le texte de Rymer des différences qui ne por- 
tent pas seulement sur la graphie des mots [regardé et non agardé, etc.). 

5. « Et quant est de la duchée de Normandie, dont il a esté parlé et debatu par 
entre les dessus diz chevaliers, sur ce que elle [soit et doie] demourer semblablement 
au dit roy de Navarre entièrement, les diz deux seigneurs ordeneront quant il s'en- 
treverront (et non : se reverront), etc.. . » 

« Item, du conté de Chartres et du bailliaige d'Amiens, dont les chevaliers du dit 
roy de Navarre ont fait mencion, tendanz à fin que le dit roy de Navarre les doie 
avoir semblablement et aveques les choses dessus dites, demeuie à parler autrefoiz, 
quar les chevaliers du dit roy d'Engleterre ne s'y sont mie présentement arrestez ». 



4 LA. GUERRE CONTRE LE ROI DE NAVARRE 

i er août i358,par les chevaliers navarrais nommés plus haut et par trois 
chevaliers anglais, fort connus les uns et les autres pour la part, qu'à 
cette époque, ils prirent aux affaires de France : Etienne de Gossington, 
Gilbert Chastellain et Jean de Foderynghay *. En même temps était 
posé le principe d'une alliance implicite, d'une action militaire, con- 
certée entre les gens du roi de Navarre et les gens du roi d'Angleterre, 
u qui étaient ou viendraient par delà la mer ». Cette clause, qui n'était 
subordonnée à aucune condition suspensive, pouvait seule avoir, et 
elle eut probablement, un effet immédiat. 

Faut-il voir, dans cet acte diplomatique, autre chose qu'un projet, 
destiné à être soumis à Edouard 111, et qui, pour devenir définitif, 
avait besoin d'être complété, mis au point, et enfin ratifié par les deux 
souverains intéressés? Siméon Luce,si familier pourtant avec l'histoire 
du xiv e siècle, a cru qu'il s'agissait là d'un véritable traité qui, en l'es- 
pèce, aurait eu une portée considérable" 2 . 

Deux choses l'ont surtout frappé : la date inscrite sur 1' « enden- 
ture » — î" août i358 —et ce fait que Charles le Mauvais ne se prévaut 
pas, vis-à-vis d'Edouard 111, des droits qu'il avait lui-même à la cou- 
ronne de France. Ceci a paru, à l'historien, une concession nouvelle, 
extraordinaire, telle que les événements les plus graves avaient seuls 



i. Des graphies très divergentes rendent assez incertaine la vraie forme de cha- 
cun de ces trois noms. 

Etienne de Gossington (Cosyngton, Cusinton, Gusington, Guisantone) fut envoyé 
en Normandie par Edouard III, en i358 (Lettres de commission du 2 juin ; Rymer, 
III, i" p., p. 3g3. — Compte du 3i mai au 29 septembre, indiqué par L. Mirot et 
E. Déprez, Les ambassades anglaises pendant la guerre de Cent ans, p. 27, n. 186). — 
Châtelain et gardien de Saint-Sauveur-le-Vicomte du 5 février au 10 octobre i358 ; 
Rymer, t. III, 1" p., p. 4i8, 4o8; L. Delisle, Hist. de Saint-Sauveur le-Vicomte, p. 112. 
Cf. P. R. O., Issue Rolls, 33 Edw. III, Easter, n° 222, membr. 20 (n juil- 
let i35g). 

Gilbert Chastellain (Chasteleyn, de Chastellay). Adjoint à Et. de Cossington dans 
sa mission en Normandie. Voy. les textes indiqués ci-dessus. 

Jean de Foderynghay (Foderynghey, Fodrynghey) est le Jean Fourdrigais (Fou- 
drigay, Foudrigais) des chroniqueurs et de tous les documents français. Il servait 
en Bretagne, à la date du ik sept. i355, sous les ordres de Henri, duc de Lancas- 
tre, capitaine et lieutenant du roi d'Angleterre dans cette province (Rymer, III, 
1" p., 3i2). Nous le retrouverons plus loin capitaine de Creil. — Foderynghay ou 
Foderynghey est la forme ancienne de Fotheringay (Northamptonshire), que j'ai 
conservée pour ne pas m'écarter trop des graphies les plus usitées au xiv° s. Tho- 
mas Gray, l'auteur de la Scalacronica, écrit : John de Foderynghay. 

2. Négociations des Anglais avec le roi de Navarre, etc. — Hist. de Bertrand du Gues- 
clin, p. 288-^89. — Froissart, Chroniques, V, xxxvr, n. 2. 



PROJET DE TRAITÉ DU I er AOUT 1 358 5 

pu l'arracher à l'ambition de Charles le Mauvais. D'après Siméon 
Luce, dès que le roi de Navarre aurait appris, — dans la matinée du 
i" août, — la mort du prévôt et l'avortement du complot ourdi pour 
le rendre maître de Paris, il aurait modifié ses plans et reconnu 
Edouard III comme roi de France, renonçant ainsi momentanément à 
l'espoir de ceindre lui-même la couronne enlevée à Jean II. L'explica- 
tion est ingénieuse assurément, mais elle ne va pas sans soulever 
d'assez fortes objections. 

11 n'est pas très facile d'admettre que, dans des circonstances aussi 
graves et aussi inattendues, Charles le Mauvais ait su, en quelques 
heures, prendre son parti, et que ses mandataires aient, à son exem- 
ple, montré une célérité à peine croyable. En outre, il est inexact 
que le Navarrais ait, du jour au lendemain, modifié son altitude à 
l'égard d'Edouard III *. Jamais, dans ses rapports avec ce prince, il ne 
s'est posé comme un compétiteur; il a toujours été entendu que le 
trône de France devait revenir au monarque anglais. Philippe de Na- 
varre, qui a souvent négocié avec les Anglais, pour lui-même ou pour 
son frère, n'oppose pas davantage les droits de la maison d'Evreux à 
ceux d'Edouard III. L'acte du i° r août i358 est donc conforme à tous 
les précédents connus. Mais, de plus, il n'est daté que d'une façon 
incomplète ; aucun nom de localité n'y est indiqué. Où a-t-il été 
passé? Est-ce bien aux. environs de Paris, sous l'inspiration directe 
du roi de Navarre, enjoignant à ses plénipotentiaires de conclure au 
plus vite et à tout prix un accord nécessaire ? Les conférences, d'où est 
sorti ce nouveau projet de traité, n'auraient-elles pas été tenues en 
Normandie, plutôt qu'aux portes de Paris? 

La conjecture peut sembler hardie; elle n'est pas contredite par ce 
que l'on sait des négociateurs anglais ou tout au moins des deux pre- 
miers d'entre eux. Etienne de Cossington et Gilbert Chastellain avaient 
été récemment désignés l'un et l'autre, par Edouard III, pour faire res- 
tituer à Philippe de Navarre des forteresses normandes, lui appartenant 
en propre et que des capitaines anglais détenaient induement. Etienne 
de Cossington exerçait même, à la date du i er août, un important 
commandement en Normandie. Il était, depuis le i" février de cette 
année, capitaine de Saint-Sauveur- le-Vicomle et de toutes les terres 



i. British Muséum, Cotton., Caligula, D. ni, n ' 43, '17, 79, 80. — Rervyn de 
Lettenhove, Froissart, XVIII, n°* 88 et <jG. 



LA. GUERRE CONTRE LE ROI DE NAVARRE 

léguées à Edouard III par Godefroy d'Harcourt. Il resta en fonction 
jusqu'au 10 octobre suivant, où il eut pour successeur Thomas Holland 1 . 
Quant au troisième des chevaliers anglais, Jean de Foderynghay, on 
sait qu'il a été capitaine de Greil en i358 et en i35q. Il ne s'ensuit pas 
nécessairement qu'au i er août i358, il fût déjà dans les environs de 
Paris, et non point encore en Normandie, d'où il est certainement 
venu. A-t-il eu part à l'occupation de Creil par les Anglo-Navarrais ? 
Gela est probable, mais il n'y a rien à en conclure, car la date exacte 
de cette occupation esta déterminer. Siméon Luce la fait remonter 
au i5 juillet; en réalité, elle doit avoir été postérieure d'à peu près 
trois semaines 2 . Notons à ce propos que le premier capitaine de Greil 
— jusque vers la fin du mois d'août — a été Robert de Picquigny 3 , et 
non pas Foderynghay, qui, à la même époque, se qualifiait « maréchal » 
de Philippe de Navarre 4 . 

i. L'un des premiers chevaliers de la Jarretière. Comte de Kent, à partir de i36o, 
du chef de sa femme, Jeanne, sœur et héritière de son frère Jean, décédé sans pos- 
térité. 

a. S. Luce (Négociations des Anglais avec Charles le Mauvais, p. 4 et i5, n. r), a pris 
beaucoup trop à la lettre les indications chronologiques, peut-être fausses ou 
inexactement reproduites, d'un document que nous ne connaissons que par un 
vidimus, transcrit lui-même dans un registre du Trésor des Chartes (Arch. nat.,JJ. 90, 
fol. 179-180, n°35i; 18 mai 135g. — Vidimus du mois de juin même année). Les 
chroniques et la lettre du régent au comte de Savoie semblent bien indiquer que la 
prisedeCreil fut contemporaine de l'occupation de Melun et se rattache étroitement 
aux événements qui suivirent la déclaration de guerre de Charles le Mauvais. « Et 
n'ont pu malfaire à noz subgiez, écrit le dauphin à son beau-frère, excepté que, 
par traïson, il ont pris Craeil et le chastel de Melun etc. » 

3. Arch. nat., JJ. 91, fol. 166, n"3i9 (Saint-Denis en France), mai i36a : « ...cum 
ipse (Jean de Béthisy, clerc originaire de Verberie) circa festum Assumpcionis Virgi- 
nis Marie, quod fuit anno quinquagesimo octavo, apud villam de Credulio ab ini- 
micisnostris tune temporis occupatum (sic) sub salvo conductu Roberti de Pinquigniaco, 
dicte ville capitaneum se dicentis, de Silvaneto reduceret quendam equum etc. », 

Gr. Chr., VI, i38-i3g : « Et si y fu pris (à Mauconseil, le a3 août), le dit evesque 
de Noyon et fu menez à Creeil dont le dit messire Robert de Piquegny se appelloit 
capitain, depuis que la dicte ville avoit esté prise des Anglois ». 

Les mêmes chroniques, parlant des négociations entamées l'année suivante pour 
l'évacuation de Creil, s'expriment ainsi : « ..car un Anglois en estoit capitain, qui 
estoit appelle messire Jehan de Foudrigay, qui ne le vouloit pas rendre sanz plus 
grant finance que de vi mile royaux » (p. i63). 

!,. Les lettres de rémission, citées dans la note précédente, et où Robert de Picqui- 
gny est mentionné comme capitaine de Creil, ajoutent ce qui suit : « ...dictusque 
clericus portam ville dé Credulio absque portarii seu janitoris ejusdem licencia 
subinlrasset, et ob hoc per Johannem Foudrigay, Philippi de Navarra consanguinei nos- 
tri lune marescallum se gerentem, prisionarius adjudicatus extiterit antedicto janitori 
etc. ». 



PROJET DE TRAITÉ DU I er AOUT l358 7 

Quoi qu'il en soit, la convention du i* r août i358, où il ne faut voir 
que le premier projet, très incomplet, d'un traité à intervenir, ne prit 
jamais la forme d'un instrument diplomatique. Fut-elle désavouée par 
Edouard III, ou bien l'accord final était-il subordonné à une « entre- 
vue » des deux rois, laquelle ne put avoir lieu ? Aucun document, 
actuellement connu, ne nous apprend rien à ce sujet. On ignore com- 
ment les négociations avaient commencé; on ne sait pas davantage 
comment elles finirent. Edouard III préférait sans doute les avantages 
positifs d'un traité de paix avec le roi de France aux risques d'une 
nouvelle guerre ou à ceux d'une alliance, qui lui avait déjà causé plu- 
sieurs mécomptes. Mais il n'est pas improbable que, tout en se déro- 
bant aux avances du Navarrais, il ait laissé les aventuriers anglais lui 
prêter un appui de moins en moins déguisé. 

II. — D'autres contretemps que la mort de Marcel avaient empêché le 
roi de Navarre de se saisir de Paris. Son frère Philippe, dont l'arrivée, 
impatiemment attendue, aurait pu corriger la fortune, le rejoignit 
quelques jours ou quelques heures trop tard *. Déjà, le dauphin avait 
repris possession de sa capitale. Le 2 août, alors que Charles le Mau- 
vais, promenant de tous côtés une rage impuissante, faisait halte 
avec son armée aux environs du faubourg Saint-Laurent, il aurait 
vu s'élever au loin, dans la direction de la porte Saint-Antoine, un 
épais nuage de poussière; c'étaient le régent et sa suite qui entraient 
à Paris 2 . Le roi de Navarre comprit qu'il n'avait plus rien à espé- 
rer de la connivence des Parisiens. Furieux et déçu, il revint à Saint- 
Denis, où ses hommes d'armes donnèrent un libre cours à leur bru- 
talité 3 . 

Le lendemain (3 août), il envoyait défier le régent, les Parisiens et 



1. Chron, des quatre premiers Valois, 86 : « Monseigneur Philippe de Navarre vint 
pour lors à Saint-Denis à son frère le roy de Navarre, maiz à l'emprinse de son 
frère vint trop tart ». 

3. Contin. de Richard Lescot, i33:«Nam mortem carorum suorum indignantissime 
ferens et ad destructionem civitatis modis omnibus anhelans, cum circa Sanclum 
Laurencium cum exercitu pede fixo stationem faciens consuleret quo modo hoc 
facilius posset, per pulverem immensum ad modum fumi maximi versus portam 
Sancti Antonii ascendentem, ducis ingressum percepit ». 

3. Chronogr., II, 281. — Froissart, V, nç). 



8 LA GUERRE CONTRE LE ROI DE NAVARRE 

« tout le corps du royaume » l : à ce moment-là sans doute, Philippe 
de Navarre était enfin arrivé, et, si Charles le Mauvais eût montré plus 
de décision, Paris aurait pu être enlevé par une attaque brusquée. Le 
chroniqueur des quatre premiers Valois, toujours si favorable aux Na- 
varrais, reconnaît que la ville courut les plus grands dangers et ne 
fut sauvée que par miracle 2 . Le dauphin lui-même, dans sa lettre au 
comte de Savoie, avoue qu'il n'était pas en état de soutenir la lutte con- 
tre le roi de Navarre, parce qu'il venait de licencier la plus grande 
partie de son armée. Néanmoins, Charles le Mauvais se laissa intimi- 
der par les fortifications de Paris et par la résolution qu'il crut remar- 
quer chez ses adversaires 3 . Il évacua la ville de Saint-Denis, après 
l'avoir préalablement mise à sac 4 ; mais il engagea aussitôt les hosti- 
lités, sur plusieurs points à la fois, avec une vigueur et un ensemble qui 
dénotent un plan préconçu. Ce plan, qui réussit de tout point, n'avait 
rien d'original. Charles le Mauvais reprenait, pour son propre compte, 
le blocus de Paris parles grandes voies fluviales, que le régent, ayant 
à compter avec plusieurs ennemis à la fois, n'avait pu effectuer que 
très incomplètement 5 . 

Le premier coup fut porté dès le lendemain de la déclaration de 
guerre (l\ août), et, grâce à la complicité de la reine Blanche, lés Na- 
varrais obtinrent sans combat un avantage considérable. Parmi les ter- 
res, qui constituaient le domaine delà veuve de Philippe VI, figuraient 
Melun et sa châtellenie. Melun, vieille cité gauloise, avait, comme 



i. Froissart, V, 119 : « Si envoia tantost dcffianccs au duch de Normendie et as 
Parisiiens et à tout le corps dou royaume de France .. » — tir. Chr., VI, i36 : « Le 
venredy tiers jour du dit mois d'aoust fut le dit régent defiié de par le roy de Na- 
varre. » 

2. Chron. des quatre premiers Valois, 86. 

3. Lettre au comte de Savoie : « ... combien que nous ne fussiens pas assez fors 
pour combatre aus diz roy et Anglois, quant nous entrasmes en nostre dicte ville, 
pour ce que en bonne foy nous en avions envoyé, après la paiz faicte, comme dit 
est, la plus grant partie de noz genz, toutevoies, Dieu merci, les diz roy et Anglois 
en avons fait vuider de Saint-Denis et n'ont peu malfairc à nozsubgicz etc. » 

4. Froissart, V, 119 : « ... et coururent ses gens, au département, la ditte ville 
de Saint-Denis, et le pillièrent et robèrent toute. » — Chronogr., II, 281 : « His 
auditis, rex Navarre, depredala abbatia et villa Sancti Dionisii in pluribus locis ab 
hominibus suis, recessit inde et cepit renovare guerram contra regnum Francieetc. » 

5. Gr. Chr., VI, i4i : « Et ainsi orent (au mois d'octobre) toutes les rivières qui 
venoient à Paris, c'est assavoir la rivière de Sa.ine à Meleun, celle -de Marne à la 
Fcrté-soubz-Juerre, et au dessoubz de Paris, Mante, Meulent et Poissy : la rivière 
d'Oyse à Creeil. » 



SURPRISE DE MELUN PAR LES NAVARRAIS Q 

Lutèce, pris naissance dans une île de la Seine, où s'élevaient notam- 
ment l'églisede Notre-Dame et le château construit non loin de la pointe 
occidentale. Des faubourgs couvraient les deux rives ; à droite, du côté 
de la Brie, le quartier de Saint-Aspais ; à gauche, du coté du (Jâtinais, 
ou plutôt de la Bierrc, petit pays dont Fontainebleau était la localité 
principale, la paroisse de Saint-A.mbroise. Ces faubourgs étaient reliés 
à l'île par des ponts, dont les portes, fermées la nuit ou en cas d'alerte, 
permettaient de couper les communications entre la vieille ville et le 
pays avoisinant *. Le samedi /j août, trois cents Navarrais environ, re- 
montant la Seine, abordèrent dans l'île et vinrent au château, où la reine 
Blanche les lit entrer. Elle ne s'en tint pas là. Voyant les bourgeois 
fort effrayés, elle les réunit et leur dit de ne rien craindre, que les nou- 
veaux venus étaient de bonnes gens, qui se contenteraient de prendre 
leur repas à Melun et s'en iraient aussitôt. Ce langage rassura tout le 
monde -. Mais le lendemain les Navarrais n'étaient pas partis ; loin de 

i. G. Leroy, Hist. de Melun, Melun, 1887, in-8°, p. 175-185. 

2. Lettre au comte de Savoie : « ... excepté que, par traïson, il ont pris Craeil et 
le chastel de Meleun, ou quel la royne Blanche les flst venir, et list entendant aus 
bonnes gens de la dicte ville de Meleun que s'estoient bons Françoys. » 

Gr. Chr., VI, 137-1 38 : « Geluy samedy, pluseurs Anglois et Navarrois alercnt à 
Meleun ; et les reçut la royne Blanche, qui estoit ou chastel, dedenz le dit chastel. 
Si occupèrent l'isle de Meleun et toute la partie qui est devers Bière. Et l'autre par- 
tic qui est devers la Brie se tint contre eulz, tant que le dit regent y envoia des 
gens d'arrhes et des brygans ; et ainsi fu celle partie françoisc ; et le chastel et tout 
le demourant de la dicte ville furent anglois et navarrois, qui esloient touz un... » 

Arch. nat., JJ. 8G, fol. 72, n° 219 (20 août i358) : <c ... comme, le quart jour de 
cest moys d'aoust, entrassent trois cens hommes d'armes ou environ, par la rivière 
de Saine, ou chastel de Meuleun, cl tantost la royne Blanche manda des bourgoysde 
la ville et pour les mettre hors d'effroy leur dist que il ne doublassent rien et que 
ce estoient bonnes gens qui ne feroient que prendre leur repast et eulx. en aler, et 
cuiderent les diz bourgoys que ce fust vérité... » 

De bonne heure, on surprend un essai de justification de la conduite de la reine 
Blanche et de ceux qui s'étaient compromis avec elle. « Et il soit ainsi que tantost 
après ce que le roy de Navarre nous ot deffié, et avant que la dicte royne Blanche, ne 
ses genz, especialment les diz supplions, sccusscnl les dites defiences, le dit roy de Navarre 
cust envoyé genz d'armes ou chastel cl en la ville de Meuleun, les quelles genz, afin 
que mal ou villenie ne fussent faites à pluseurs daines et damoiselles qui esloient venues à 
refuge en la dicte ville et qu'il n'y boutassent le feu ou dommagassent les habitanz d'icelle, 
soufrirfent] entrer -en son chastel, parmi ce que les capitaines des dictes gens pro- 
mistrent par la foy de leurs corps que tantost après ce qu'il aroienl disné ils se par- 
tiroient du dit chastel et ville sanz y meffaire. Et nientmoins, tantost après disner, 
les dites genz d'armes mistrent leur pannoncieaulx. es forteresses du dit chastel, 
prindrent les clefs de la porte, et pillèrent et roberent la dicte royne et ses genz et leur 
refusèrent à yssir hors du dit chastel et ville... » (Arch. nat., JJ. 90, fol. ai, n° 4a (dé- 
cembre 1 358), 



10 LA GUERRE CONTRE LE ROI DE NAVARRE 

là, deux cents d'entre eux, conduits par l'aumônier de la reine, — Guil- 
laume Casse, chancelier de l'église de Noyon *, — se présentèrent à la 
porte du pont qui s'ouvrait du côté de la Bierre, c'est-à-dire sur le Gâ- 
tinais. La porte était gardée par vingt hommes de la paroisse de Saint- 
Ambroise. A eux aussi, on répéta qu'ils avaient affaire à de « bonnes 
gens », qui voulaient seulement se procurer des vivres. Comment ne 
pas le croire et comment surtout résister à vingt contre deux cents 2 ? 
Les clefs furent donc livrées aux Navarrais 3 , qui se précipitèrent sur 
la rive gauche, au cri de : Navarre ! Navarre ! * Ils se considéraient bien , 
en effet, comme en pays conquis ; on ne le vit que trop à la façon dont 
furent pillés et rançonnés, pendant un an, les malheureux villages du 
Gâlinais 5 . Aucune tentative du même genre ne fut dirigée contre le 
faubourg ou quartier de la rive droite, ou, si elle se produisit, elle 



i. Michel Casse, aumônier et conseiller de la reine Blanche, joua un grand rôle, 
peut-être le rôle capital, dans ces événements. Voy. à son sujet un intéressant article 
de M. Léon Le Grand : Episodes de l'occupation de Melunpar l'armée du roi de Navarre 
(1358), dans Annuaire de la Soc. histor. et archéol. du Gâlinais, t. VII, 1889, 285-392. 

Il figure au nombre des 3oo partisans du roi de Navarre qui, après le traité de 
Brétigny, obtinrent de Jean II des lettres de rémission (Secousse, Recueil, 179, 181). 
Dans celles qui lui furent délivrées à la date du 9 avril 1 36 1 , il est appelé :« Michiel 
Casse, chancellier de Noyon, clerc, conseiller de noslrc très chicre dame la royne 
Blanche... » (Arch. nat , JJ. 90, fol. a5i-25i T °, n" 5o5). 

2. Arch. nat., JJ. 86, fol. 72, n°2ig (20 août i358). 

3. Ibid. « ... et lors les dites genz entrèrent ens et leur osterent les clés par force 
et par violence... » D'après une autre version, c'est un habitant de Melun, « Jehan 
de Troys Molins » qui aurait porté aux ennemis « la clef de la porte de Bière ». 
(Arch. nat , JJ. 86, fol. 86", n" 257 ; 19 août i358). 

4. Arch. nat., JJ. 86, fol. 72, n" 219 : « ... et firent leurs cris de par la dite royne 
et de par le dit roy de Navarre. Si furent touz esbaiz les dessus diz vint hommes et 
congnurent que les autres estoient ennemis. » 

On ne saurait dire par qui fut dirigé le coup de main sur Melun. Ce qui est cer- 
tain, c'est qu'à un moment donné la garnison navarraise se trouva sous les ordres 
de l'Espagnol Martin Enriquez (« Martinus Henriquiz se gerens pro capitanco régis 
Navarre in castro et villa Meloduni ») et du Bascon de Mareuil (Arch. nat., JJ. 86, 
fol. 180, n° 5o5 ; déc. 1 358). 

5. Gr. Chr., VI, i38 : « ... et firent moult de maulx et de domages ou pays par 
devers le Gastinois ; et ardirent toutes les maisons de l'abbaye du Liz, environ la 
fesle de Nostre-Dame mi-aoust. » 

Voici les noms de quelques villages de la région qui avaient dû, de force, « se ran- 
çonner » aux Navarrais de Melun, c'est-à-dire racheter leurs vies et leurs biens en 
payant une rançon aux ennemis et en les approvisionnant. — Seine et-Oise :LaBrosse- 
Montceaux, Bunau-Bonnevaux, Le Coudray, la Ferté-Alais, Nainville, Soisy, etc. 
— Seine-et-Marne : Cély, Orgenois, Perthes-en-Gàtinais, Pringy, etc. (Arch. nat., 
JJ. 86. passim.) 



OCCUPATION DE MANTES ET DE MEULAN I I 

échoua. Toute cette partie de l'a ville demeura dans l'obéissance du 
régent qui se hâta d'y mettre une garnison *. 

L'occupation de Meulan- et de Mantes 3 , effectuée par Charles le 
Mauvais et Philippe de Navarre, leur permit d'entraver le ravitaille- 
ment de Paris par la basse Seine. Les deux, frères étaient encore réu- 
nis le ii août; ils firent ce jour-là une tentative infructueuse contre 
Pontoise, dont la grande église de Notre-Dame avait été fortifiée 4 . 
Poussèrent-ils plus au nord et la prise de Greil est-elle due à leurs 
efforts combinés ? Rien n'autorise à le penser. Par suite de la sou- 
mission de Paris au régent, le but principal que s'était proposé le 
roi de Navarre était manqué, puisque tout espoir lui était enlevé de 
s'emparer de la capitale. Son armée ne pouvait et ne dut pas long- 
temps garder sa cohésion. Un noyau solide demeura dans la main de 
Philippe de Navarre ; le reste se fractionna en une quantité de bandes 
indépendantes, de « Compagnies », qui, pour dominer le plat pays et 
mettre à contribution les villes closes, surent choisir, avec un flair 



i. Lettre au comte de Savoie : « Et devant lequel chastel (de Mclun) partie de 
noz genz sont à présent ». — Gr. Chr., VI, i38. — Voy. Bibl. nat., Clairambault, 
CIX, n° C5 (2 sept. i358). 

2. Arch. nat., JJ. 90, fol. qi vo -92, n" i6i bi s (Paris, juillet 1 35q). Lettres de rémis- 
sion pour Jacquet Bedin, qui s'était rendu auprès du roi de Navarre à Saint-Denis : 
.« Et ala tant le dit Jaquet en la compaignic du roy de Navarre et do ses genz que 
il vint à Meullent et vit bien et apparçut que ledit roy de Navarre s'estoit rendu 
adversaire et ennemi de nostre dit seigneur et de nous ». 

Meulan; Scine-et Oise, arr' de Pontoise, ch.-l. de c°". — Paroisses de la prévôté et 
vicomte de Pontoise rançonnées aux Navarrais de Meulan ou d'ailleurs : Ableiges, Boissy 
l'Aillerie, Cergy, Courcellcs-les-Boissy, Courdimanche, Montgeroult, Puiseux, Sagy- 
la-Villc, Santeuil, Villeneuve-Saint-Martin (Arcb. nat., JJ. 80, fol. i7r°-i72, n" 484 
et 485. — S. Luce, Froissart, V, xxxvn, n. 2). 

3. Arcb. nat., JJ. 90, fol. 12 i"% n" 224 (août 1 35y) :« ...pour lequel temps la dicte 
ville de Maante estoit bonne, obéissante, envers Monseigneur et nous, et depuis ce 
que le roy de Navarre s'est rendu nostre ennemi et que la dicte ville a esté en et 
soubz son obéissance, et qu'elle a esté prise et occupée et tenue par ledit roy de Na- 
varre et ses genz noz ennemis ». Cf. JJ. 86, fol. 75 et 216-217; n" 228 et 590. 

4. Arcb. nat., JJ. 86, fol. 75, n° 228 (Paris, 28 août 1 358) : « ...oyc la supplication 
de Pierre Boyvin, bourgoys de Pontoise, contenant que comme pource que tous jours 
il s'est loyalment portez envers nous en la garde de l'église Nostre-Damc de Pon- 
toise, en laquelle il estoit ce samedi onzaime jour d'aoust quant le roy de Navarre et son 
frère furent devant, et ycelle église ait gardée comme capitaine, lui cinquaisme 
armé, puis la Saint-Martin d'iver, à ses propres couz et despenz senz autres gaigez 
etc. ». 

Même registre, fol. 171"°, n°484 (octobre i358) : « ... la bonne ville de Pontoise, qui 
est vraie et pure françoise... ». 



f2 LA GUERRE CONTRE LE ROI DE 5AVA.RRE 

remarquable, les points les plus favorables à occuper, ceux qui com- 
mandaient le mieux quelque grande voie de communication. 

C'est au commencement du mois d'août, que la forteresse de Creil, 
située dans une île de l'Oise, comme le château de Melun dans une 
île delà Seine 1 , tomba aux mains d'un chevalier, dévoué de longue 
date aux Navarrais, opérant sur un terrain qui lui était familier, avec 
l'appui des membres de sa famille, tous inféodés à la même cause. 
J'entends parler de Robert de Picquigny, qui fut le premier capitaine 
navarrais de Creil, mais auquel ne tarda pas à se substituer un Anglais, 
Jean de Foderynghay, — le Jean Foudrigais des chroniques françaises 
et de nombreuses lettres de rémission. Cet ancien maréchal de Philippe 
de Navarre fit de Creil son fief et exploita toute la région de l'Oise avec 
une rapacité à la fois méthodique et brutale 2 . Il s'enrichit ainsi pro- 
digieusement, puisque le seul trafic des saufs-conduits lui aurait 
rapporté cent mille francs d'or 3 , et qu'au mois d'octobre r359 il 
exigea, pour lâcher prise, c'est-à-dire pour rendre la place, une très 
grosse rançon, plus de six mille royaux d'or 4 . Sa cruauté, la terreur 
qu'inspiraient ses menaces, avaient contraint les habitants des villa- 
ges voisins de « se rançonner», c'est-à-dire de payer et d'entretenir 
eux-mêmes leurs bourreaux 3 . La vente des saufs-conduits était, on l'a 



i. D r Boursier, Hist. de la ville et chatellenie de (Jreil. Paris, A. Picard, i883, in-8°. 

2. Voy. les textes cités plus haut, p. 6, n. 3 et 4- 

3. Froissart, V, 121 : « De la ville de Crai sur Oise estoit souverains et chapitainne 
uns appers chevaliers navarois durement, qui s'appelloit messires Fourdigais ; cilz 
donnoit les sans conduis à toutes gens qui voloient aler de Paris à Noion, ou de 
Paris à Compiègne, ou de Compicgne à Soissons ou à Laon, et ensi sus les marces 
voisines ; et li vallirent bien li sauf conduit, le terme que il se tint à Cray, cent mil 
frans » . 

4. Gr. Chron., VI, i63. 

5. On trouve un grand nomhre de lettres de rémission pour des paroisses ou des 
maisons religieuses, obligées de payer rançon à la garnison de Creil, et aussi pour 
de simples particuliers, contraints par force de rester avec les gens de Foderynghay 
et de les servir. Rémissions pour les habitants de Gouvieux (Oise ; arr' de Senlis. c°" 
de Creil), qui se sont « rançonnez àargentseulement»aux« ennemis de Monseigneur 
et de nous et du royaumeestansà Creel, à une lieue près de ladicte ville deGouvieux 
ou environ, qui de jour en jour les pillaient et roboient, prenoient leurs corps et mena- 
çoient d'ardoir ladicte ville, se il ne se runçonnoient à eulx... » (Arch nat., JJ. 86, fol. 
170"°, n° 48i ; nov. i358); — pour plusieurs habitants de Montataire (Arch. nat., JJ. 90, 
fol.ao6 r °-207,nV|07); pour ceux dePrécy-sur-Oisc (ibid., JJ. io5,fol. i96"-i97,n°362); — 
pour les religieux de Royaumont (ibid., JJ. 90, fol. no-no'", n" 201) ; pour ceux 
de Saint-Leu-d'Esserens, de l'ordre de Cluny (même registre, fol. ioi"ioa, n° i84). 
Rémissions pour Mahieu le Mire, chirurgien, que les ennemis de Creil ont retenu 



LES ANGLO-NAVARUA1S A CUEIL l3 

vu, fort lucrative *. Ceux qui avaient réussi à en obtenir à prix d'ar- 
gent, pouvaient trafiquer librement de toutes marchandises, mais les 
brigands, non moins avides d'objets de luxe que de belles armes, 
confisquaient impitoyablement et retenaient pour eux-mêmes les cha- 
peaux de castor, les plumes d'autruche et les l'ers de lances -. 

Les exactions de la garnison de Creil furent si répétées et si odieuses, 
que. dans le courant de l'année suivante (i35g), elles provoquèrent un 
soulèvement de la population rurale et un véritable éveil de 1 es- 
prit national. Les exploits de Guillaume l'Aloue et du Grand Ferré, 
contés par Jean de Venette, sont autre chose et plus qu'une diversion 
aux tristesses et aux humiliations d'une des périodes les plus sombres 
du xiv" siècle. N'est-ce point la révolte de victimes, Irop longtemps ré- 
signées à subir la loi de leurs oppresseurs, qui, en donnant confiance 
au régent, lui fera braver le péril d'une nouvelle guerre, conduite par 
Edouard III lui-même? 

Creil est comme un des anneaux d'une chaîne tendue autour de la 
capitale, pour l'affamer, et pour réduire le dauphin à l'impuissance. Le 
mois d'octobre ne s'est pas écoulé que le blocus de Paris est complet. 
Meaux, il est vrai, reste au régent et gène les Anglo-Navarrais ; ils ne 
sont pas aussi maîtres du cours de la Marne qu'ils le sont de celui de 
l'Oise ou de la Seine. Mais ils ont réussi à atténuer ce désavantage par 
une double conquête : la prise de la petite forteresse d'Oissery, à trois 
lieues de Meaux, et l'occupation, à la Ferté-sous-Jouarre, d'une île, 
la situation topographique était la même qu'à Melun et à Creil — où 
se trouvait une « bonne tour », qu'ils travaillèrent à rendre encore 



de force au milieu d'eux (JJ. 90, fol. ig/i^-iyo, n° 385), pour Odin le Fèvrc, 
de Precy, qui a ferré leurs chevaux (même registre, fol. /io"°, n° 82), pour 
Jean de Béthisy, clerc, qui a dû faire les fonctions de scribe ou de secrétaire 
auprès de Foderynghay (JJ. 91, fol. iGO, n° 3nj). La terreur avait naturelle- 
ment rendu vaines toutes les défenses édictées par le régent : « Et pour ce qu'il a 
esté deffendu et publiquement crié de par mon dit seigneur et nous que nulz ne 
l'eussent osé d'eulx raençonner, ne pour leur reançon porter ne administrer vivres 
ne autres neccessitez à noz diz ennemis sur paine d'ancourre l'indignacion de mon 
dit seigneur et de nous, et d'estre reputez noz mal vuillanz et du royaume etc. ». 
(JJ. 90, fol. iio-iio", n' 201 ; Paris, juin 1 35y). 

1. C'est un clerc originaire de Verberie, Jean de Bethisy, qui était obligé d'écrire 
ces saufs-conduits : « ... prefato Fudrigay in officio scriptoris seu scribendi salvos 
conductus et alias litteras servire etc.» (Arch. nat., JJ. 91, fol. i(JG, n° 019). 

2. Froissart, V, 12C. « Et cela tenoicnl il entérinement, excepté trois coses, capiaus 
de bevenes, plumes d'osterice et fiers de glave; onques il ne veurent mettre ces 
trois jolietés ne acorder en leurs sans conduis ». 



\t\ LA GUERRE CONTRE LE s ROI DE NAVARRE 

plus forte { . Ayant ainsi de solides points d'appui dans le bassin de la 
Marne, ils purent pousser leurs incursions très près de Paris. Le 8 jan- 
vier i359, la garnison de la Ferté-sous-Jouarre vint piller Lagny-sur- 
Marne et y faire des prisonniers 2 . 

Philippe de Navarre, homme d'action avant tout, ne s'était pas 
attardé dans les environs de Paris, où il n'estimait plus sa présence 
utile. Avec les éléments les plus solides et les plus stables de l'armée 
navarraise, il était allé porter la guerre en Basse-Normandie. Il s'em- 
para de Bernay, où il laissa une garnison, et de quelques autres places 
encore de moindre importance. Ne trouvant personne qui osât lui ré- 
sister en rase campagne, il remonta vers la Haute-Normandie et parut 
sous les murs de Rouen avec ses trois mille combattants, recrutés un 
peu partout comme l'indiquent les noms de ses lieutenants : un Espa- 
gnol, Martin Henriquez; un Anglais, Jean Jouel; et des Français, tels 
que « le jeune comte » d'Harcourt, Friquet de Fricamps et Regnaut 
de Braquemont. Rouen n'était pas à la merci d'un coup de main ; 
après quelques escarmouches plutôt heureuses, Philippe de Navarre 
revint à Mantes pour s'y ravitailler 3 . 

III. — Le mouvement navarrais s'était propagé avec une extrême 
rapidité dans tout le Nord de la France, particulièrement en Beauvaisi s 
et en Picardie. Là aussi quelques forteresses, habilement choisies, 



1. Gr. Chr., VI, i4i : « Ou moys d'octobre ensuyvant, chevauchèrent tout le pays 
de Mucien et pristrent une petite forteresse à deux lieues de Meaulx appellée Ois 
sery, et tantost l'efforcierent {sic : l'enforcierent ?) et raençonnercnt le pays. Et pour 
avoir la rivière de Marne, ilz alerent à la Ferté-soubz-Juerre, et pristrent une isle 
en la quelle avoit une bonne tour, et tantost l'enforcierent. Et ainsi orent toutes 
les rivières qui venoient à Paris, etc. Et ainsy estoit Paris assegié etc. » 

Oissery : Seine-et-Marne, arr' de Meaux,c°" deDammartin. — La Ferté-Sous-Jouarre: 
Seine-et-Marne, arr* de Meaux, ch.-l. de c°°. 

D'après des lettres de rémission données en août i35g, les Anglais seraient venus à 
la Ferté-sous-Jouarre le mardi avant la Saint-Martin d'hiver (6 novembre) i358 
(Arch. nat.,JJ. 90, fol. n3, n" 209). 

2. Gr. Chron., VI, i ^G. A noter ce qui suit : « Et depuis alerent en la dicte ville 
grant nombre de brigansqui estoient venuz de Milan (des Lombards aux gages du 
dauphin et de la ville de Paris), qui gasterent la dicte ville par tele manière que 
tous les habitans de la dicte ville s'en partirent et demoura toute gaslée ». Ce 
sont ces mercenaires étrangers que visent les mêmes Chroniques, en termes égale- 
ment peu flatteurs (VI, i/Ja-143).' 

3. Chron. des quatre premiers Valois, 88-89. Tel me paraît avoir été la succession 
des événements, car le récit du chroniqueur est assez décousu. 



l'affaire de mauconsetl i5 

tenaient en respect les habitants des bonnes villes et suffisaient à para- 
lyser la vie d'une province : Mauconseil près de Noyon, la Hérelle au 
sud de Montdidier, et, à l'embouchure de la Somme, Saint- Valéry, 
dont l'occupation fut quelque peu postérieure 1 . 

Entouré d'ennemis, n'ayant d'autres soldats que les troupes médio- 
cres, qui suffisaient à peine à protéger Paris 2 , incapable de lever une 
armée, parce que les impositions, consenties par les Parisiens pour ob- 
tenir leur pardon, étaient absorbées et au-delà par la défense de la ville 3 , 
le régent se contentait d'encourager ou d'inspirer les résistances loca- 
les *-. D'après Froissart, à qui il faut laisser la responsabilité de l'asser- 



i. Gr.Chr., VI, t*i. 

Froissart, V, 120. — Mauconseil, château démoli près de Noyon. — La Hérelle; 
Oise, arr' de Glermont, c on de Breteuil. — Saint-Valery-sur- Somme; Somme, arr. 
d'Abbeville, ch.-l. de c°°. 

2. Je ne sais à partir de quelle époque furent retenus ces mercenaires italiens, 
ces Lombards, qui, mal payés, projetèrent, au commencement de i35t), d'assassiner 
leurs capitaines et de livrer aux Navarrais les places dont ils avaient la garde (Se- 
cousse, Recueil, p. i/ig-i 5o, i5i-i52). Peut-être avait-on tout simplement donné suite 
aux négociations entamées par Et. Marcel qui, par l'intermédiaire d'un agent en- 
voyé à Avignon, avait cherché à embaucher un certain nombre de brigands étran- 
gers, pour la défense de Paris (Secousse, Recueil, itti), 

3. Bibl. nat., Fr. 25701, n° i43 (Paris, 18 août i358). Mandement du régent à 
Gilles de Maudcstour et Philippe de Troismons de convoquer les Etats de Normandie 
pour leur demander une aide semblable à celle de la ville de Paris. — Impr. par 
A. Goville, Les Etats de Normandie, p. 367-3G8 : «... et pour ce (pour mettre le 
royaume en paix et tranquillité) noz amez le prevost des marchans qui est a pré- 
sent, les eschevins et le commun de la bonne ville de Paris, considerans la très grant 
et évident neccessité qui est à présent pour eulz et pour toute la vicontée de Paris, 
nous ont octroyé gracieusement l'imposicion de huit deniers pour livre sur toutes 
les marchandises et denrées de toutes manières de gens; — item, la gabelle du sel 
jusques à un an; — item, l'imposicion des vins à certain temps si comme elle cou- 
roit paravant; — item, deux soulz pour livre sur toute manière de rente et de mai- 
sons, à tourner et convertir ou fait des mises et despens dessus diz, et non ailleurs, 
et pour la rédemption etdelivrance [de Monseigneur] ; et de soixante diz feusdechas- 
cune bonne ville un homme d'armes, et quant à ceulz du plat pais de cent feux 
pour un homme d'armes, qui prenra demi denier d'or à l'escu pour chascun 
jour... ». 

4. Il parlait bien d'aller en personne chasser les ennemis : a ... et pour ce que 
des diz ennemis a encore grant foison en pluseurs parties du royaume qui le gas- 
tent et essillent de jour en jour, de quoy nous avons au cuer très grant desplaisan- 
ce, nous. entendons, à l'aide de Dieu et du bon peuple, aler en propre personne 
contre les diz ennemis, à tout l'effors de gens d'armes et de pié que nous pourrons, 
pour ledit royaume mettre en paiz et en transquillité en nostre temps... » (Mande- 
ment cité dans la note précédente). Mais pour que ce bon vouloir se traduisît en 
actes, il fallait, comme toujours, que le peuple payât: « pour laquelle chose y con- 



|6 LA GUERRE CONTRE LE ROI DE NAVARRE 

tion, c'est sur les ordres du dauphin qu'aurait été tenté un effort* d'ail- 
leurs malheureux, contre Mauconseil, d'où Rabigot de Dury, Richard 
Franklin et Frank Hennequin pesaient durement sur le pays environ- 
nant 1 . Les Grandes Chroniques nedisent rien qui permette d'en inférer 
que le prince ait été pour quelque chose dans une entreprise, peut-être 
mal conçue, à coup sûr assez mal conduite 2 . Quoiqu'il en soit, dans 
la seconde quinzaine du mois d'août, l'évêque de Noyon, Gilles de Lor- 
ris, Raoul de Coucy, le sire de Renneval, et un certain nombre de che- 
valiers picards, étaient venus mettre le siège devant Mauconseil 3 . Le 
gros de l'armée assiégeante était formé par des milices communales, 
réquisitionnées en Picardie et même beaucoup plus loin, car la ville 
de Tournay avait envoyé, pour sa part, un fort contingent 4 . 

Les défenseurs de Mauconseil, pressés vivement par un ennemi très 
supérieur en nombre, réussirent à faire passer un avis au capitaine de 
Greil, Robert de Picquigny, et à son frère Jean, qui occupait la Ilé- 
relle 5 . A l'aide de détachements tirés de ces deux forteresses, fut im- 
provisé un corps de secours , qui, par une marche de nuit que favori- 
sait le brouillard, tomba inopinément sur les troupes de siège et en 
eut facilement raison 7 . Les milices communales firent assez mauvaise 
contenance, ce qui ne les empêcha pas de laisser r.5oo morts sur le 
terrain. Le contingent tournaisien fut le plus éprouvé ; il ne perdit pas 
moins de 700 hommes. Les chevaliers se battirent mieux, mais furent 
tous tués ou pris. Parmi les prisonniers, qui, au nombre de plus de 



vient de nécessité faire si tresgranset innumerables mises et despens, que nous ne 
les pourrions soustenir sans l'aide des bonnes genz et du peuple du dit royaume, 
etc. ». 

1. Froissart, V, 122. — Mauconseil est pris pour objectif, « pour ce que il leur 
sambloit(aux assaillants) que c'estoit li plus legiers des fors que li Navarois tenoient, 
à prendre, et qui plus herioit et constraindoit chiaus de Noion et le bon pas de Ver- 
mendois. » (Ibid.). 

2. Gr. Chr.,Vl, i38. 

3. Le combat de Mauconseil eut lieu le 23 août i358. — Froissart, induit en erreur 
par Jean le Bel (II, 26g), a rapporté cette affaire au mardi 21 août, au lieu du jeudi 
23 août (Chron., V, 125, 3M). Voy. sur ce point une note de S. Luce (Chroniques, V, 
xxxix, n. 3). — Raoul de Renneval, seigneur de Pierrepont et panetier de France 
(Arch. nat., JJ. 90, fol. 108, n° 196 ; 4 mars 1359). 

4. Froissart, V, 12 3. 

5. Ibid. 

6. D'un millier d'hommes,' d'après Froissart (ibid,). 

7. Froissart, ibid. — Gr. Chr., VI, i38. 



L ATTAQUE D AMIENS PAR LES NAVARRAIS 17 

cent, furent conduits à Creil 1 , figurait l'évêque de Noyon, à qui il en 
coûta une grosse rançon pour recouvrer sa liberté 2 . 

Le lendemain même du jour où la rencontre avait eu lieu, — ce qui 
est une pure coïncidence, car l'affaire de Mauconseil ne pouvait guère 
être connue à Paris, — le régent pourvoyait à la défense des provinces 
situées au nord de la capitale, en nommant « son très cher et très amé 
cousin », Gui de Châtillon, comte de Saint-Pol, « lieutenant du roi es 
parties de Picardie et de Beauvaisis » 3 . La mesure était urgente, et 
les bons effets s'en firent bientôt sentir. 

Le 16 septembre (r358), les Navarrais tentèrent de s'emparer 
d'Amiens par surprise 4 , et il s'en fallut de fort peu que le coup de 
main n'aboutit 3 . 11 avait été combiné par Jean de Picquigny, le capi- 
taine de la Hérelle, avec le concours de son frère Robert, qui com- 
mandait la garnison de Creil. L'un et l'autre avaient de nombreuses 
intelligences dans la place. Le mayeur Firmin de Gocquerel, l'abbé du 
Gard, le capitaine de la ville, Jacques de Saint-Fuscien, comptaient 

i. Gr. Chr., VI, 1 38 : « Et les gentilshommes furent pris, jusques au nombre de 
VI vins ou environ ». — Froissart, loc. cit. 

a. Rymer, III, i" p., p. 5ia. Lettres datées de Boulogne, le 2a oct. i3Go, par les- 
quelles l'évêque, qui avait été acheté par le roi d'Angleterre, s'engage à payer pour 
sa rançon 9.000 écus d'or du coin du roi Jean, 5o marcs d'argent de Paris ouvrés et 
un bon coursier du prix de 100 moutons d'or. — Voy. S. Luce, Froissart, V, xxxix, 
n. a. 

3. Arch. nat, JJ. 90, fol. aa-a3, n° 4C (a4 août 1 358). Indiqué par S. Luce, Frois- 
sart, V, xl, n. 1. — Dès le déc. i358, Gui de Ch. était remplacé en qualité de 
lieutenant du roi et du régent « es parties de Picardie, de Beauvoisin et des autres 
lieux voisins » par le connétable de France Robert de Fiennes, son oncle (Arch. 
nat., JJ. 90, fol. 99™, n° 179). 

4. Le iG septembre, ou plus exactement dans la nuit du iG au 17, aux premières 
heures du lundi 17 septembre. Voy. Gr. Chron., VI, i4o. « Le dymenche xvi* jour 
du dit mois de septembre messire Jehan de Picquegny, acompaignié de grant foi- 
son de gens d'armes, de nuyt dont le lundy adjourna, ala à Amiens ». Les mots sou- 
lignés se trouvent dans le man. fr. a8i3, mais manquent dans l'édition de P. Paris. 

5. Les principales sources sont les Gr. Chron., VI, 1 60-1 Ai, et Froissart, V, 127-130. 
Jean de Venette a parlé assez longuement de ce même événement, mais avec peu 
d'exactitude (Çont. chronici G. de Nangiaco, II, 274-276). Voy. aussi Chronogr., II, 284, 
et le continuateur de R.Lescot, p. i34. On ne trouve qu'un petit nombre d'indications 
dans les lettres de rémission : Arch. nat., JJ. 88, fol. 8"-g, n" 12 (juillet i3Go); 
Secousse, Recueil, 1G9-170. JJ. 90, fol. n5"-ii6, n° 214 (juillet i35q) ; Secousse, 
i5o-i5i. JJ. 87, fol. io5 T °-io6, n° i65 (sept. 1 35g); Secousse, i5G-i57. JJ. g5, fol. 75, 
n" i83 (mai i364); Secousse, ig5. 

Les textes les plus connus ont été habilement mis en œuvre par M. de Calonne, 
Hist. d'Amiens, I, 376-283, auquel j'ai beaucoup emprunté, surtout pour la topogra- 
phie du vieil Amiens. 

Histoire de Charles V. — II. 2 



l8 LA GUERRE CONTRE LE ROI DE NAVARRE 

parmi les partisans les plus ardents de Charles le Mauvais. On se rap- 
pelle que la délivrance du roi de Navarre avait été l'œuvre de Jean de 
Picquigny et de la bourgeoisie amiénoise. A peine sorti du château 
d'Arleux, Charles était venu à Amiens, où il avait été reçu avec les plus 
grands honneurs. Un chanoine de la cathédrale, Guy Quiéret, qui ap- 
partenait à la meilleure noblesse picarde, lui avait donné l'hospitalité. 

Lorsqu'avait éclaté la rupture entre le régent et la municipalité pari- 
sienne, la ville d'Amiens avait conformé son attitude à celle de la capi- 
tale. Elle avait envoyé un secours aux Jacques, adopté les chaperons 
mi-partis et adhéré au manifeste adressé par Etienne Marcel à la 
communauté d'Ypres. Enfin, quand le régent, après la clôture des 
Etats de Compiègne, avait voulu se rendre à Amiens, on lui avait signi- 
fié nettement que les gentilshommes de son entourage eussent à venir 
sans armes, leurs propos menaçants et inconsidérés ayant fait crain- 
dre que, comme ils s'en vantaient, ils ne voulussent faire couper le 
cou « aux plus gros » *. 

Jean de Picquigny était donc assuré de nombreuses complicités le 
jour où il tenterait quelque chose. Un motif personnel lui fit brus- 
quer l'événement. Sa femme 2 et celle du vicomte de Poix, venaient 
d'être emprisonnées par les officiers royaux, en représailles de la ré- 
bellion de leurs maris 3 . Picquigny n'eut plus qu'une pensée : s'intro- 
duire dans Amiens afin de délivrer les prisonnières. 



i. Tous ces faits sont rappelés dans des lettres de rémission du mois de septem- 
bre i358 (antérieures à la surprise du 16 septembre, à laquelle il n'est fait aucune 
allusion), accordées aux habitants d'Amiens, « sur differens crimes et excès par eux 
commis » (Arch. nat., JJ. 86, fol. 78 v °-79, n. a3g. — Secousse, Recueil, p. 97-99). Voy. 
encore Arch. nat., JJ. 90, fol. !\o, n° 81 (février i35g). 

2. Arch. nat., JJ. 90, fol. ii5 T0 -iiG, n° 214 (juillet i35g) : « ... la dame de Fluy, 
famé de feu Mess. Jehan de Pinquegny, chevalier, pour le temps que ycelle dame 
de Fluy pour souspeçon de crime de lese-majesté estoit es prisons d'Amiens detenuz 
prisonnière... ». — Jean de P. était seigneur de Fluy (Somme, arr d'Amiens, c°° de 
de Molliens-Vidame.) 

3. Istore et croniques de Flandres, édit. Kervyn de Lettenhove, t. II, p. 92 (Collec- 
tion des Cliron. belges inédites) : « En ce temps demouroit à Amiens le femme du vis- 
conte de Pois et le femme Jehan de Piquegny, et furent prises et emprisonnées par 
le commandement du régent pour che que leur baron estoient si anemy. » Le 
vicomte de Poix devait être R. d'Equennes (l'initiale du prénom m'est seule con- 
nue), fds de Guillaume d'E., vicomte de Poix, mort entre i345 et i35o. Il n'avait 
rien de commun avec Jean Tyrel, de la célèbre famille des sires, puis princes de 
Poix (Communie, de M. G. Durand, archiviste de la Somme. — Cf. Secousse, Re- 
cueil, 178). — Equennes; Somme, arr. d'Amiens, c'° de Poix. 



L ATTAQUE DAMIERS PAU LES NAVARRAIS 19 

Pour comprendre le récit des événements, il faut savoir qu'au sud 
de la Somme on avait construit depuis peu, — les travaux commencés 
au lendemain de Crécy, sur l'ordre de Philippe VI, n'étaient pas ter- 
minés, — une deuxième enceinte concentrique à la première, qui datait, 
croit-on, de Philippe-Auguste. Entre les deux s'étendaient les riches 
et importants faubourgs de Saint-Michel, de Saint-Rémy et de Saint- 
Jacques, qu'on avait précisément voulu garantir des dévastations, 
toujours à craindre en temps de guerre. Ils n'étaient pas, en t358, 
à l'abri d'une agression, et ni Picquigny, ni ses complices, n'igno- 
raient les points faibles de la défense. A l'ouest delà cité, s'ouvraient 
deux portes : l'une, celle de Saint-Firmin dans la vieille enceinte ; 
l'autre, celle de la Hotoie, dans la nouvelle enceinte encore inache- 
vée. L'hôtel de l'abbé du Gard se trouvait en dehors des anciens 
remparts et tout proche de la porte Saint-Firmin 1 . On réussit à y 
introduire et à y cacher un certain nombre de gens d'armes Navar- 
rais ; d'autres furent postés dans les maisons voisines. Au jour fixé, 
l'ennemi, dont l'approche avait été dissimulée par une marche de 
nuit 2 , pénétra sans peine dans les faubourgs, au cri de : Navarre ! 
Navarre 3 ! 

La surprise avait été à peu près complète. Heureusement, l'attaque 
fut conduite avec une certaine mollesse et un manque de décision, im- 
putables peut-être à la fatigue des troupes engagées 4 . Les Arniénois 
eurent le temps de se ressaisir et arrêtèrent les assaillants au pied des 
anciens remparts, qu'ils ne purent forcer. Pendant qu'on se battait avec 
acharnement dans les faubourgs, des courriers étaient envoyés au con- 
nétable Moreau de Fiennes et à Gui de Châtillon qui, par une rencontre 
heureuse, se trouvaient l'un et l'autre non loin d'Amiens, à Corbie 5 . 
Les Navarrais, voyant le coup manqué, abandonnèrent la partie, mais, 



1. L'abbaye du Gard dépendait de Citeaux. L'abbé était dans le complot et, après 
l'échec de la tentative navarraise, il fut mis à mort avec seize autres des principaux 
bourgeois d'Amiens. Son nom, qui manque au Gallia christ., X, i33a, n'a pu être 
retrouvé par le P. Denifle aux archives du Vatican (La Désolation des églises en France, 
t. I, 1* p., p. 2a3, n. 2.) 

2. Gr. Chr., VI, i4o : « ... Jehan de Piquegny... de nuyt... ala à Amiens... » — 
Froissart, V, 127 : « Et vinrent un soir messires Jehan de Pinkegni etc.. as porlesde 
Amiens. » — Contin. chron. Guill. de Nangiaco, II, 274 : « ... unanocte... » 

3. Mêmes sources. 

lt. Gr. Chr., VI, i4o-i4i. — Froissart, V, 128. 
5. Froissart, V, 119. 



20 LA GUERRE CONTRE LE ROtt DE NAVARRE 

avant de se retirer, ils mirent le feu aux riches quartiers qui formaient 
la ceinture du vieil Amiens. Froissart parle de 3.ooo maisons détrui- 
tes ; ce qui paraît exagéré, quoique, soixante ans après l'événe- 
ment, les ruines d'un très grand nombre d'habitations montrassent en- 
core l'étendue du désastre *. Toutes les ruines n'étaient pas le fait de 
l'incendie, les démolitions édictées après coup, pour les nécessités de 
la défense, ayant aggravé l'œuvre du feu 2 . 

La répression fut terrible. Dix-sept habitants d'Amiens, portant tous 
des noms célèbres dans les fastes de l'échevinage, périrent par la main 
du bourreau 3 . Beaucoup d'autres s'étaient enfuis, qui n'obtinrent 
leur pardon que grâce à l'intercession du roi de Navarre, lorsque ce 
dernier eut fait sa paix avec Jean II, rentré de captivité 4 . 

Y eut-il, dans le même temps, un complot tramé à l'instigation de 
Robert le Coq, pour livrer la ville de Laon aux Navarrais ? Très proba- 
blement, Froissart a brouillé une fois de plus les faits et les dates 5 . 
Les exécutions sanglantes, mentionnées dans diverses lettres de ré- 
mission 6 , furent motivées sans doute par des actes de rébellion ou 
une tentative de trahison, antérieurs à la mort d'Etienne Marcel 7 . 



i. A. de Galonné, Hist. d'Amiens, I, a8o-a83. 

a. Ibid. — Cf. Chronogr., II, 284 : « Tune (après la retraite des Navarrais) Ambia- 
nenses destruxerunt omne quod remanserat extra veterem firmitatem, ubi ante des- 
truxionem erant plus quant tria milia domorum et multe ecclesie. » 

3. Froissart, V, 129. — Froissart est le seul chroniqueur qui donne le chiffre de 
dix-sept, accepté par M. de Calonne (op. cit., p. 281). Les Gr. Chr., VI, i4i, disent 
simplement : « ... et orent les lestes couppées Jaques de Saint Fucien et mi autres 
bourgois d'icelle ville. » 

4. Arch. nat., JJ. g5, fol. 75, n° i83 (mai i364). — Secousse, Recueil, ig5. Lettres 
de rémission « faisant mention de celles qui ont été accordées à trois cens habitans 
de la ville d'Amiens, qui avaient suivi le parti du Roy de Navarre. » 

5. Froissart, Chron.,\, i3o. 

6. Voy. les indications données par S. Luce, Froissart, Ibid., p. xl, n. 4. 

7. Arch. nat., JJ. 86, fol. 157-157"°, n° 446 (Paris, oct. i358). Lettres de rémis- 
sion pour Jean Boulengier, procureur de la ville de Laon. 11 avait été arrêté pour les 
motifs suivants : « qu'il avoit enduit le menu pueple de Laon afin de faire cons- 
piracion en machinant la mort des gros de la ville ou d'aucuns d'eulx, et que ou 
temps que Regnaut de Paris gouvernoit la dicte prevostéil avoit enduit le commun 
à prendre les chaperons de ceulx de Paris, quija avoient erré et commis crime en 
nostre présence, et qu'il avoit aussi enduit le dit commun à ce que l'evesquedeLaon 
ou ses genz peussent aler et venir, armez, à Laon, à tant de genz d'armes comme il 
vouldroient, et que la garde de la ville feust baillée au dit evesque ou à ses genz, 
afin qu'il y puissent mectrele Roy de Navarre et ses alliez, et que leroy de Navarre 
devoit mieux avoir le gouvernement du royaume de France que nous qui estions 
enfes mal conseilliés et que en nous n'avoit loyaulté, ne ne tenions promesses ou 



LES COMPAGNIES 2 1 

IV. — Quelques faits de guerre seront relatés, à la fin de ce chapitre et 
dans l'un des suivants *, qui sont, comme l'occupation de Melun ou de 
Creil, comme l'affaire de Mauconseil, des épisodes de la lutte engagée 
entre le régent et Charles le Mauvais : siège de Saint- Valéry, chevau- 
chée de Philippe de Navarre pour venir au secours de la place, attaque 
de Melun par les Français. Mais ces événements, de même que ceux 
qui ont déjà été racontés plus haut, sont loin de résumer toute l'his- 
toire des deux premières années de la régence. Ce qui ferait le fonds 
de cette histoire, ce serait bien plutôt l'énumération affligeante et fas- 
tidieuse — et qui ne saurait prendre place ici — des pillages, des 
dévastations et des meurtres dont se souillèrent les Compagnies. 
Sans doute, les excès que les chroniques et d'autres documents leur 
imputent, sont dans une certaine mesure inhérents à l'état de guerre; 
on en trouverait, notamment, des exemples longtemps avant la trêve 
de Bordeaux, dès les débuts de la guerre de Cent ans 2 . Toutefois, c'est 
à partir de i357, que ces excès se multiplient et se généralisent, au 
point que le royaume le plus florissant de la Chrétienté est, au bout de 
peu d'années, devenu méconnaissable pour qui l'avait visité au temps 
de sa prospérité. « J'avais peine à me persuader, écrit Pétrarque, venu 
en France au lendemain du traité de Brétigny, que ce fût là le pays 
que j'avais vu autrefois » 3 . Et ailleurs : « Je ne reconnaissais presque 
plus rien de ce que j'avais vu dans ce royaume, jadis si riche et main- 
tenant réduit en cendres ; en dehors de l'enceinte des villes et des for- 
teresses, il n'y avait, pour ainsi dire, pas une maison qui fut restée de- 
bout » 4 . 

Pour trouver l'origine du mal, il faut remonter jusqu'à la rupture de 
i356 avec les Navarrais. Comment Philippe de Navarre a-t-il pu sou- 



convenances que nous feissiens... » — 11 est manifeste, de l'aveu des habitants de 
Laon, que ce dont ils avaient à s'excuser, en i358, envers le régent, c'était d'avoir 
pactisé avec « ceulz de Paris », qui « avoient comprins avec eulz, jurez et aliez, 
c'est assavoir Rouen, Biauvais, Senlis, Amiens, Noyon, Suessons, Laon, Reins, Chaa- 
lons, desquelz ilz disoient à faire foy par lettres seellees des dites villes etc. » (Arch. 
commun, de Laon, CC. I, fol. 65.) 
i. Mémo volume, chap. m. 

2. H. Denifle, La désolation des églises etc., t. I, i* p., p. 181-182. 

3. Petrarcœ epistolx familiares, éd. Fracassetti, III, ep. xiv, p. 162. 

k. Reram senilium, lib. X, ep. 11, édit. de Bàle, i554, p. 868. Ce sont des textes 
classiques et déjà plusieurs fois utilisés. Voy. S. Luce, Hist.de B. du Guesclin,p. i£6 ; 
H. Denifle, La désolation des églises etc., I, Tp., p. i35, n. 1. 



32 LA GUERRE CONTRE LE ROI DE NAVARRE 

tenir la lutte contre Jean II d'abord et plus tard contre le dauphin? 
Presque uniquement avec l'aide des Anglais de Bretagne. C'est de la 
Bretagne que lui sont venus des soldats et des capitaines, des hommes 
de guerre expérimentés, entreprenants, passés maîtres dans l'art 
d'exploiter une province. Froissart, donnant la composition de L'état- 
major de Philippe de Navarre à une époque qu'on ne saurait préciser, 
mais qu'il convient, semble-t-il, de rapporter à l'année i357, y fait 
figurer Robert Knolles, Jean de Foderyngha y, James de Pipe, Jean Jouel, 
c'est-à-dire, de tous les aventuriers anglais, les plus connus et les plus 
redoutables *. 

Combien d'autres, moins célèbres, avaient pénétré à leur suite dans 
la Normandie, le Maine ou l'Anjou 2 ! On comprend qu'avec de tels 
lieutenants et de telles troupes, le frère de Charles le Mauvais ait causé 
un légitime effroi aux Parisiens, lorsqu'au mois de janvier i357, il 
s'avança jusqu'à Chartres et à Bonneval, en accumulant les ruines sur 
son passage 3 . Cette guerre sauvage était-elle un procédé d'intimida- 
tion, pour peser sur le Conseil du dauphin et sur les Etats de la langue 
d'oil et leur arracher la mise en liberté du roi de Navarre ? Un chro- 
niqueur l'a dit, et son assertion, dégagée de quelques détails d'une 
exactitude suspecte, est au moins vraisemblable 4 . En tout cas, l'expé- 
dition ne fut pas poussée à fond, c'est-à-dire jusque sous les murs de 
Paris. Bien des causes peuvent expliquer l'avortement de l'entreprise. 
La meilleure, c'est qu'une armée, formée d'éléments disparates, ne 
rêvant que d'une guerre lucrative, devait fatalement se débander après 
quelques semaines ou quelques jours, les unités dont elle se composait 
ayant intérêt à opérer chacune isolément et à sa fantaisie. 

La trêve de Bordeaux, la capitulation de Rennes quelques mois 
après, vinrent grossir le nombre de ces unités et donner à de hardis 



i. Froissart, V, g3 : « Et se tenoient avoecques lui messires Robers Canolles, messi- 
res Jehans (sicj de Pipes, messires Frikes de Frikans, le Bascle de Maruel, messires 
Jehans Jeuiel, messires Fourdrigais et pluiseur aultre appert hommes d'armes, qui de- 
puis lisent maint meschief ou royaume de France. . . » 

2. S. Lucc, ftist. de Bertrand du Guesclin, Tableau des lieux forts occupés en France 
par les compagnies anglo-navarraises de 1356 à 136U. Voy. surtout: Calvados, Manette, 
Mayenne, Orne. — Op. cit., p. ago. 

3. Gr, Chr., VI, 52. — Voy. ici même, t. 1, ch. vui, p. 334, 

li. Chron. des quatre premiers Valois, Go. — D'après cette chronique, Philippe de 
Navarre aurait même écrit aux trois Etats et leur aurait fait ses offres de services, 
etc. Les Etats s'assemblèrent à Paris, cette année-là, le 5 février (Gr. Chr., VI, 5a). 



LES COMPAGNIES 2 3 

capitaines de plus puissants moyens d'action. C'est vers le milieu de 
l'année i3Ô7 que James de Pipe, qui.se qualifiait déjà ou devait se 
qualifier bientôt lieutenant du roi de Navarre, s'empare d'Epernon l . 
De ce point central, des détachements anglo-navarrais essaiment de 
tous côtés, occupant les petites forteresses, laissées à l'abandon ou 
insuffisamment protégées, ce qui leur permet de s'avancer de proche 
en proche jusqu'à quatre ou cinq lieues de Paris (décembre 1 357) 2 . 

La délivrance de Charles le Mauvais aggrave le mal. A peine revenu 
à Paris, il s'abouche avec les capitaines anglais qui avaient fait cam- 
pagne sous son frère Philippe, les reçoit à sa table et les retient à son 
service 3 . En même temps, il soudoie des mercenaires un peu partout : 
en Allemagne, dans le riainaut, le Brabant, et ailleurs encore 4 . Qu'il 
continue ou non à les payer, ils sauront bien vivre sur le royaume ; 
de fait indépendants, même les Anglais, qui, à l'occasion répondent 
qu'ils ne relèvent de personne, ou se réclament du roi de Navarre, 
maître moins puissant et moins gênant qu'Edouard III 5 . 

On a vu la part des mercenaires anglais dans les événements qui 
précédèrent et amenèrent le dénouement de la révolution parisienne. 
Charles le Mauvais avait fait entrer dans Paris leurs principaux chefs, 
parmi lesquels James de Pipe et Jean Jouel, pour ne nommer que les 
deux plus fameux 6 . Après la mort de Marcel, c'est tout le flot de l'in- 
vasion navarraise qui s'étale largement à l'ouest, à l'est et au nord de 
Paris, sur des régions antérieurement épargnées. 

Il n'était pas inutile de préciser, au prix de quelques redites, les dé- 
buts et les progrès successifs de cette conquête de la France par les 
Compagnies, dont on ne saurait dire si elle fut l'œuvre des Anglais 
ou celle des Navarrais, car « Anglais ou Navarrais, écrit le rédac- 
teur des Grandes Chroniques avec une simplicité expressive, étaient 



i. Peut-être à l'automne seulement. James de Pipe avait-il été précédé par quel- 
que lieutenant plus obscur, tel que le gallois Ruffîn, à qui Froissart attribue de si 
hauts faits et de si prodigieux succès dans cette même région ? Mais Froissart es- 
tropie bien souvent les noms et commet d'étranges confusions (Chron., V, 94-95). 

2. Gr. Chron., VI, 71. — Voy. t. I, ch. vin, p. 335-336. 

3. Ibid., p. 72. — C'est peut-être à partir de ce moment seulement que James de 
Pipe s'est dit lieutenant du roi de Navarre {Gr. Chr., VI, 109). 

4. Froissart, V, 1 19-120 : « ... et retint partout gens d'armes et saudoiiers, Ale- 
mans, Haynuiers, Braibençons et Hasbegnons et gens de tous pays qui à lui 
venoient et le servoient volentiers, car il les paiot largement ». 

5. Gr. Chr., VI, 9 5. 

6. Chron. des quatre premiers Valois, 80-81. 



2 4 LA. GUERRE CONTRE LE ROI DE NAVARRE 

tous un» *. Des bandes de pillards se formèrent un peu partout à 
l'imitation de celles qui enserraient Paris. Elles n'étaient pas exclu- 
sivement composées d'étrangers. L' « Archiprêtre » fut un des aven- 
turiers les plus malfaisants du xiv e siècle, bien qu'il se soit toujours 
piqué de rester « bon Français ». Mais Arnaut de Gervole est, sinon 
par la moralité, au moins par l'aptitude aux grandes entreprises, quel- 
que chose de plus qu'un vulgaire bandit. Foulques de Laval, un 
Breton de haute lignée, pourvu d'un commandement par le dau- 
phin, ne se fit pas moins redouter dans l'Orléanais que James de 
Pipe lui-même 2 . Un simple écuyer français et quelques complices 
obscurs comme lui, se saisissent de la tour de Dreux, la détiennent 
longtemps et en profitent pour causer mille maux aux « bonnes gens 
du pays ». Il faut négocier avec eux et leur promettre, outre l'im- 
punité, une grosse somme d'argent pour les faire déguerpir 3 . Ils ne 
pouvaient invoquer aucun litre régulier, mais le nombre est grand 
aussi des capitaines, institués par le régent, qui, ne recevant point de 
solde, prennent de force ce qui leur est nécessaire et deviennent le fléau 
de la population qu'ils ont mission de protéger 4 . Toutefois si, pour des 
causes multiples et dont beaucoup nous échappent, — inimitiés sécu- 



i. Grandes Chron., VI, i38. Cela est dit à propos de l'occupation de Melun par les 
Navarrais : « ... et lo chastel et tout le demourant de la dicte ville furent anglois». 

a. 11 était capitaine de Bonneval et du château d'Alluyes pour le régent (Tome I, 
ch. vin, p. 36g, n. 3). Pour les méfaits qui lui sont imputés, voy. Jean de Venette 
(Contin. chronici Guill. de Nangiaco, II, 258) : « Nam dominus Fulco de Laval cum 
Britonibus multis Belsiam prtedabatur, ignés villulis ponendo, Stampas quœ jam 
antea capta et cremata per similes pracdones fuerat, iterum spoliando ». Cf. Dc- 
nifle, op. cit., p. 22g. Ce n'est point là un exemple isolé. Il y a un mot à retenir 
de la phrase de Jean de Venette : tous ces brigands se ressemblent, quelle que soit 
leur nationalité ( similes prœdones). 

3. Arch. nat., JJ. go, fol. 202"°, n" 3g6 (Paris, janvier i30o): « ... comme Jehan de 
la Forest, escuier, et aucuns autres ses complices, sanz licence de nous ou d'autre, 
aient povoir à ce, eussent pris et occuppé defaitet longuement détenu. . . et encores 
detiengnerd la tour de Dreux qui est appellée la Tour de Dame-Marthe, et en y celle 
tour eussent et aient par aucun temps dcmouré contre la vole n té de nous et de 
ceulx à qui elle est, et pris de fait aucuns des biens des bonnes genz du pais et 
fait pluseurs autres maléfices en commectant crime de lèse majesté, et de nouvel noz 
amez et feaulx chevaliers, le sire de Baignaux, le Bègue de Villainnes et messire 
Pierre de Martonville, capitaine de Dreux, aient fait certain traitié avec culx, par 
le quel il ont acordé et promis rendre la dite tour au maire, bourgois et habitanz 
delà ville de Dreux... pour la somme de mil florins d'or au mouston, par tele ma- 
nière que nous leur pardonnons, quittons et remettons tout ce que dessus est dit... » 

h. Arch. nat., JJ. go, fol. 203, n° 527 (Paris, i36o, sans indication du mois); 
fol. a65, n' 53i (Paris, mai i36o). 



LES COMPAGNIES 2 5 

laires de province à provinee *, rancune des nobles contre les vilains, 
qui s'étaient montrés favorables aux Jacques ou avaient participé à 
leurs excès 2 , attrait du pillage auquel des natures frustes ne sont 
pas seules sensibles ? — le mal a gagné très rapidement la France 
entière, il est incontestable que les Anglais en ont été les pre- 
miers et les plus actifs propagateurs. 

Jusqu'à quel point Edouard III doit-il être rendu responsable de dé- 
sordres qu'il ne pouvait ignorer et qu'il lui eût appartenu de prévenir 
ou de réprimer ? C'est chose délicate et malaisée à déterminer, d'autant 
plus que, pour des motifs d'ordre diplomatique qui seront donnés 
au chapitre suivant, les sentiments du roi d'Angleterre ont varié 
d'une année à l'autre, et même au cours d'une même année 4 . Ou- 
vertement, il ne saurait favoriser, ni approuver, des agissements qui 
sont des violations manifestes de la trêve de Bordeaux. 11 les con- 
damne donc, en termes très nets, dans ses actes officiels 3 . Les capitai- 
nes anglais reçoivent l'ordre d'évacuer les forteresses dont ils se sont 
emparés. Mais combien de tels ordres sont facilement éludés par des 
hommes assurés de l'impunité, et dont toute la réponse est qu'ils n'ont 
pas agi pour le compte du roi d'Angleterre, que le roi de Navarre ou 
tel autre seigneur, à son défaut, saura bien les avouer 6 ! 

On peut supposer qu'Edouard III ne s'est pas mis en peine de re- 
nouveler ses injonctions, plus comminatoires dans la forme qu'elles 



i. Comme c'était le cas pour le Duché et le Comté de Bourgogne (A. Chérest, 
L'Archiprêlre, p. 108 et suiv.). 

2. Chronographia, II, 286 : « Alii ctiam domini bona suorum hominum rapiebant 
et in fortalicia sua ponebant et permittebant homines suos molestari, quia ipsos 
odio habcbant causa rébellionis rusticorum de Belvaccsio contra nobiles et proprios 
dominos ». 

3. Froissart, V, g5 : « En ce tcmpore que cil troi estât regnoient se commenciè- 
rent à lever telz manières de gens' qui s'appelloient Compagnes, et avoient guerre à 
toutes gens qui portoient maleltes ». Le mot est naïf et ne manque pas de saveur sous 
la plume de Froissart, fort indulgent aux « pauvres brigands », qu'il représente 
pourtant comme des détrousseurs de grand chemin. 

4. En i358, où, vers les mois d'avril et de mai, la paix paraissait faite, et où, vers 
la Toussaint, tout était de nouveau rompu. 

5. En général, on croyait, au xiv' siècle, à la connivence d'Edouard III avec les 
compagnies anglo-navarraises. Voy. ci-après p. aG, n. 3, une citation de Jean le Bel. 
Villani affirme en vingt endroits cette complicité : « ... e'si copria (il re d'Inghil- 
terra) sotto lo scudo del Re di Navarra, la cui forza tutta era d'Inghilesi ». 
Lib. IX, cap. x ; (Muratori, XIV, col. 545). 

6. Gr. Chron., VI, q5. — Voy. t. I, ch. vin, p. 368. 



2b LA GUERRE CONTRE LE ROI DE NAVARRE 

ne l'étaient dans le fond. Il lui aurait fallu prendre des mesures éner- 
giques pour faire tomber la fièvre d'aventures qui, d'un bout à l'autre 
de son royaume, gagnait jusqu'aux gens des « communes », pous- 
sant en France tous ceux qui n'avaient pas encore eu part à la curée. Il 
avait suffi de quelques exemples retentissants pour déterminer, d'An- 
gleterre en France, un courant d'émigration irrésistible. Des jeunes 
gens sans naissance, de condition infime, inconnus au moment de 
leur départ — de simples archers parfois — étaient arrivés en peu 
d'années à la fortune et à la gloire. C'était le lot du petit nombre, mais 
les rêves ambitieux hantaient l'imagination des plus modestes, et tous 
pouvaient se flatter de vivre grassement en France et de s'y enrichir l . 
Edouard III trouvait dans ces aventuriers de précieux auxiliaires ; il 
n'était pas nécessaire de les avouer ; c'était assez de les laisser faire. 
Un pays soumis à leurs exactions serait bientôt prêt à tous les sacri- 
fices pour acheter la paix 2 . 

On ne peut concevoir, en effet, de situation plus intolérable pour un 
peuple que celle qui résulte de l'occupation, simultanée et prolongée, de 
quantité de petites forteresses, dont la possession permet de le fouler 
sans trêve, ni merci. Siméon Luce a compté près de cinq cents lieux 
forts tombés aux mains des Anglo-Navarrais 3 , et la liste qu'il a dressée 



i .'Scalacronica, 177-178. « Meisme la sesoun lez plusours des gentz Englés qe 
vesqerent sure la guerre, lez trevis pris,... sez mistrent eu Normeudy, emblerent 
chastcaux, afforcerent manoirs, moverent tel note de guerre hu pays par suppuail 
(renfort) dez gentz de comune d'Engleter qi lez vindrent de jour en autre contre le 
defens le roy... ïruagerent apoy tout Normendy et les costers de plusours pais en- 
vyroun, sez purchacerent bons forteresces en Peitou, Aungeou et en Humein {sic : 
Maine), et devers toute France, à vi lieus de Paris... Et si n'estoient fors comunes 
de coillet, joens gentz qe devaunt le houre n'estoient fors de poy acount, qi dure- 
ment devindrent pussauntz d'avoir et sachauntz decel guère, pur quoi les joens de 
plusours pays d'Engleter s'en alcrent ». 

Ibid., p. 180, à propos de l'affaire de Mauconseil : « ... qi (les Anglais dont il est 
question) gentz estoint de coillet, jeunes, mesconuz, de divers countrés d'Engle- 
ter, plusours sours (sortis, surgis) des archiers et puis devenus chivaleris : les uns ca- 
pitayns, les journez des queux ne purront pas touz estre especifiez ». 

2. Jean le Bel, Chronique, II, 287 : « Bien est heure de retourner à l'istoire du no- 
ble roy Edowart dont longuement me suys teu, lequel tenoit en prison le roy Jehan 
de France et les plus grands barons do France, et laissait ces pilleurs, dont nous avons 
parlé, faire et gaster tout le royaume, soubs espérance ou d'avoir fin de guerre, ou d'avoir 
paix à sa volenté ». 

3. Hist. de Bertrand du Guesclin, p. 45g et suiv. Tableau des lieux forts occupés en 
France par les compagnies navarraises de 1356 à 1364. 



LES COMPAGNIES 2J 

exclut systématiquement le midi et l'ouest de la France 1 , Utilisant le 
premier certaines séries des archives vaticanes, le P. Denifle a pu don- s 
ner, région par région, les preuves de la présence des brigandset de 
leur activité malfaisante. Le tableau est complet et il suffit d'y renT 
voyer*. 11 esta remarquer cependant que les récits du savant historien 
abondent surtout en détails inédits sur ce qu'il appelle la « désolation >> 
des églises et des grands établissements monastiques. Elle fut effrayan- 
te, car les couvents avec leurs granges, leurs celliers, leurs troupeaux, 
les sanctuaires avec les objets précieux qui les garnissaient, étaient 
une proie désignée d'avance à l'avidité des Compagnies. Les bulles 
pontificales, qui fulminent l'excommunication contre les auteurs ou 
les complices de ces déprédations, permettent de se faire quelque idée 
de l'étendue du désastre. Les papes Innocent VI et Urbain V n'ont cessé 
de dénoncer et de condamner ces excès, et, s'ils ne pouvaient user que 
d'armes spirituelles, ces armes, môme au milieu de la barbarie univer- 
selle, n'ont pas toujours été impuissantes 3 . 

Maïs le P. Denifle n'a rien ajouté aux textes, depuis longtemps clas- 
siques, qui renseignent sur les agissements des Compagnies et sur la 
condition lamentable de la population rurale. C'est une triste histoire, 
et qui se répète avec une monotonie désolante. A. peine installé dans 
leur repaire, les « ennemis » — car leur nationalité importe peu 4 — 
courent le pays, s'emparent du bétail, pillentet brûlent les habitations, 



i. H. Denifle, La désolation des églises, etc., p. 218. 

3. Op. cit., p. 179-316, et plus particulièrement p. 217-31G. 

3. Sur la teneur de ces bulles, conçues, à d'insignifiantes variantes près, dans les 
mêmes termes, et qu'on rencontre dès i356, voy. H. Denille, op. cit., p. 182 et n. 1, 
i83 et n. 1, 2/iy-^5o, 2(j4, etc. Elles lancent l'excommunication contre les malfaiteurs, 
en visant exclusivement, il est vrai, les attentats contre les personnes ou les biens 
d'Eglise. On trouvera plus d'indications générales, encore que les faits ne soient pas 
précisés, dans les lettres d'Innocent VI relatives à l'invasion de la Provence par Ar- 
naut de Cervole. Voy. H. Denille, op. cit., p. 200, n. 5. 

f\. On ne la discernait pas toujours facilement, et on ne s'en mettait guère en 
peine. Jean Coques obtient des lettres de rémission pour avoir détroussé « un val 
let qui menoit un cheval entre la ville de Janville et de Thorotc, environ heure de 
scloil couchant, lequel vallet ledit Jehan esperoil estre Anglois, poureeque ou pais 
les Anglez noz ennemis conversoient et couroient lors de jour en jour et n'y osoient 
autres bonnement demourer ne habiter, combien que l'en deist depuis que le dit 
vallet estoit à Mons. Thiebaut de Chepoy, chevalier, et pour ce le dit Jehan escria 
ledit vallet en disant : « Lerres Anglois, vous avez emblé ce cheval que vous enme- 
nez ! » et li osta et toli le dit cheval par force etc. » (Arch. nat., JJ. 90, fol. i5o T °, 
n° 290; Paris, sept. 1359). — Janville; Oise, arr' et c" de Compiègne ; Thourotte ; 
Oise, arr' de Compiègne, c°* de Ribccourt). 



2 8 LA GUERRE GONÏRE LE ROI DE NAVARRE 

violent les femmes, tuent les hommes ou les font prisonniers quand 
ils les croient de bonne prise*. Affolés, les paysans se réfugient, avec 
ce qui leur reste, et quand ils le peuvent, au fond des bois, dans des 
îles ou des marais inaccessibles *. Cependant les brigands n'ont aucun 
intérêt à faire le vide autour d'eux. Les supplices raffinés ou atroces 
auxquels ils soumettent leurs prisonniers ou dont ils punissent ceux 
qui leur résistent 3 , sont une espèce de « chantage » barbare, pour 
amener les habitants des villages à se « rançonner », à se racheter du 
feu et de l'extermination, en payant et en entretenant leurs propres 
bourreaux 4 . L'instinct de la conservation, le regret de leurs champs 



i. Les habitants « de la ville et chastellenie » de Lorris en Gàtinais exposent que 
les « ennemis du dit royaume, especialement... ceulx qui lors estoient et sont en la 
forteresce de Chasteau Neuf sur Loire et es autres garnisons et forteresces d'ilec en- 
tour,... en alant et venant d'une forteresce à autre, et aussi en courant le plat pays 
d'ilec environ ardoient et bruloient leurs maisons, granches et habitacions, pre- 
noient, pilloient, emportoient et degastoient leurs blez, aveinnes, grains, vins et au- 
tres biens, emprisonnoient et raençonnoient les corps de eulx, de leurs famés et de 
leurs enfanz, et aucuns on ont occiz, tué et mis à mort, tant par force de gehainc 
comme autrement... » (Arch. nat., JJ. 90, fol. a3'°-a4, n° 48; Paris, a4 fév. i35g). — 
Les « ennemis » de Malicorne-sur-Ouannc « pillent, ardent, raençonnent, destruent 
tout le pais, mettent à mort et prennent prisonniers touz les hommes et ravissent 
et deshonnorent toutes les fammes qu'il puent trouver... » (Ibid., fol. 24"'-25, 
n° 5i ; Paris, mars i35g). — Ce sont là des exemples pris au hasard, entre cent 
autres tout aussi concluants. 

Ghàteauneuf-sur-Loire ; Loiret, arr' d'Orléans, ch.-l. de c°". 

Malicorne; Yonne arr' de Joigny, c°° de Charny. 

a. Contin. chronici Guill. de Nangiaco, II, 280. — S. Luce, Hist. de Bertrand du Gues- 
clin, 274 (d'après des lettres du régent). — H. Denifle, op. cit., 307. 

3. Arch. nat., JJ. 90, fol. 219, n° 435 (Paris, fév. i36o) : « Et pour la grant pitié 
qu'il avoit des prisonniers que les diz ennemis amenoient en ladite forteresse (de 
Troissy) aus quelx ilfaisoient souffrir moult de tormens. . . » — Les religieux du prieuré de 
Reuil-sur-Marne près de la Ferté-sous-Jouarre ont été pris par les ennemis étant à la 
Ferté, qui leur ont a fait souffrir moult de marlires »j(JJ. 90, fol. 361, n" 5aa ; Paris, 
mai i36o). 

Troissy ; Marne, arr' d'Epernay, c" de Dormans. 
Reuil; Seine-et-Marne, arr' de Meaux, c"" de la Ferté-sous-Jouarre. 
Voy. aussi : A. Germain, Projet de descente en Angleterre, etc., p. aa (Extrait des 
Mémoires de la Société archéol. de Montpellier, i858, p. 426. 

4. Arch. nat., JJ. 90, fol. 112", n° ao8 (Paris, juillet i35g) : « ... comme les An- 
glois et ennemis du dit royaume estant à Esponnay eussent nagaires mandé par 
pluseurs foiz aus habitans de la parroisse de Muret et à pluseurs autres villes envi- 
ron que il se vousissent raençonner devers eulx ou autrement il destruiroient eulx, 
leurs fammes, enfanz, biens et maisons, et mectroient tout en feu, li quels respon- 
dirent par devers les diz Anglois que de ce n'en feroient-il néant, et pour ce ont 
les diz Anglois destruit pluseurs des dites villes et arses, et les genz pris, raençon- 



LES COMPAGNIES 39 

abandonnés, la nécessité de les cultiver pour ne pas mourir de 
faim, sont plus forts que la panique *. L'entente s'établit entre les pay- 
sans terrorisés et les brigands, qu'ils approvisionnent et servent docile- 
ment 2 . Mais cette capitulation expose le village rançonné à un nou- 
veau péril. Fréquemment, il y a dans le voisinage un lieu fort, oc- 
cupé par un capitaine français. Quiconque est entré en arrangement 



nez et mis à mort, et menaçoient les diz iiabitanz de Muret et de Croûtes de faire 
autel se il ne se raençonnoient, etc. ». La conclusion, comme celle d'autres lettres 
de rémission du même genre, très nombreuses, c'est que les paysans, incapables de 
se défendre, nullement protégés, ont dû céder à la violence. 

Esponnay= Saponay ; Aisne, arr' de Château-Thierry, c" de la Fère en Tardenois. 

Muret-en-Croutes ; Aisne, arr* de Soissons, c°" d'Oulchy. 

Crouttes ; Aisne, arr' de Château-Thierry, c°" de Charly. 

1. Les habitants de « Cis » et de Presles ont enduré, de la part des ennemis « es 
tanz à Vailly et ou pays de Soissonnais et de Lannoys », des « griefs, dommages, 
enormités, contraires (sicj, inhumanités, comme plus puent, et tant qu'il ne les 
puent endurer, ne soutenir... » Ils se sont donc rançonnés « à certaine somme de 
deniers, jusques à certain temps avenir, la quelle chose il n'eussent jamais fait, 
n'osé faire autrement (sic), se ce ne fust pour la petite deffense que il veoient ou 
pais, et par force et contrainte, et pour doubte et crainte des choses dessus dites, 
pour sauver eulx, leurs fammes, enfanz, leurs maisons et leurs biens, et pour la- 
bourer et cultiver leurs terres et faire les labouraiges sanz les quelz il ne pourroient vivre, 
ne ne sauroient ou fuir pour avoir leur pouvre vie, se il n'estoientmendians et querans 
leur pain, et par avanture mourroient de faim... » (Arch. nat., JJ.90, fol. 71, n° i3o; 
mai i35g). 

Cys-la-Commune; Aisne, arr' de Soissons, c" de Braisne. 
Presles-et-Boves ; Aisne, arr' de Soissons, c ° de Braisne. 

2. Les habitants de Sacy, près de Ligny-le-Chastel,se sont rançonnés « parmi cer- 
tainne somme de florins sanz autre chose » (Arch. nat., JJ. 90, fol. 56, n" io5 ; Pa- 
ris, mai i359). Ceux de Vermenton, « jusques à certains (sic; temps?) passez et ave- 
nir, à certaines sommes de deniers, à un millier de harenz et à ouvraiges et labeurs 
de pluseurs personnes de ladite ville que les diz ennemis ont fait euvrer et tenuz 
par devers eulx... » (Ibid., fol. 61-61* , n" 110 ; mai i35g). 

La ville et chatellenie de Lorris se rachète (« envers les diz ennemis de Chasteau- 
Neuf »), moyennant « certaine somme de vivres et d'argent jà paiée et jusques à 
certain temps... » (Ibid., fol. 23"-2/J, n" 48 ; Paris, 24 fév. 1359). 

Sacy ; Yonne, arr' d'Auxerre, c°" de Vermenton . 

Ligny-le-Châstel; Yonne, arr' d'Auxerre, ch.-l. de c°". 

Vermenton ; Yonne, arr* d'Auxerre, ch.-l. de c 0D . 

Le fameux Aimerigot Marchés, inconsolable d'avoir restitué ou plutôt vendu le 
château d'Aloise près de Saint-FIour, n'a garde d'omettre, en énumérant tout ce qu'il 
a perdu, les contributions en nature qu'il exigeait des paysans : « Les villains 
d'Auvergne et de Limosin nous poureoient et amenoient en nostre chastel les blés 
et la farine, le pain tout cuit, l'avoine pour les chevaulx et la littière, les bons vins, 
les buefs, les moutons, les brebis, tous gras, et la poulaille et la vollaille ». Frois- 
sart, Chron., édit. Kervyn de Lettenhove, XIV, i64. 



3o LA GUERRE CONTRE LE ROI DE NAVARRE 

avec un ennemi — Anglais, Navarrais, ou de toute autre nationalité 
— n'est plus « bon et loyal Français » ; il est considéré com- 
me un traître. Des représailles sont exercées contre ces malheureux, 
qui ne peuvent même pas jouir de la sécurité précaire qu'ils ont cru 
s'assurer 1 . Il leur faut solliciter des lettres de rémission, et vraisem- 
blablement ils ne s'y résolvent que le jour où ils n'ont plus à craindre 
la vengeance de leurs premiers oppresseurs-. 

Les communautés d'habitants ne sont pas seules à encourir le repro- 
che d'avoir pactisé avec les ennemis du royaume. De simples particu- 
liers, tombés entre leurs mains et obligés de travailler pour eux quand 
ils ne peuvent acquitter une rançon 3 — des prêtres qui ont fait 
auprès d'eux fonction de chapelains 4 — sont exposés à mille ennuis 
tant qu'ils n'ont pas obtenu des lettres de pardon. 

Nul ne songera jamais à atténuer les méfaits des Compagnies. 11 fau- 
drait pour cela ignorer les sources; il faudrait avoir oublié l'une des 
pages les plus éloquentes de Michelet et la brûlante apostrophe que lui 
arrache la détresse de Jacques Bonhomme : « Vous êtes mon père, 
vous êtes ma mère, etc. » 8 . Mais même ici il convient de se garder de 



. i. Arch. nat., JJ. 90, fol. 78™, n, i/i5 (Paris, avril i35c)). Les habitants « do la ville 
et paroisse de Juerre, de Biercy et de Septfors, villes voisines de la dite parroisse » 
se sont rançonnés aux ennemis de la. Ferté-sous-Jouarre, contraints et forcés comme 
toujours. « Neantmoins les genz des garnisons françoises de Meaulx, de la Motte 
au Desrammé, de Beaumont et d'aucuns autres nobles noz officiers, soubz ombre de 
ce que il se sont raençonnez aus ennemis, comme dit est ou autrement, de leur vo- 
lenté, se sont efforciez et efforcent de iceulx habitanz raençonner et traire à rençon 
envers eulx et se sont ventez et leurs ont mandé qu'i les destruiront et leurs dites 
ville et maisons ardront et gasteront du tout en tout, pour la quelle chose il sont 
en péril de delaissier du tout le pais, se sur ce nous ne leur pourveons d'aucun 
gracieux remède ». 

2. Après la conclusion de la paix de Brétigny, ou tout au moins après l'évacua- 
tion ou la reprise de la forteresse occupée par les ennemis du royaume. 

3. Arch. nat., JJ. 90, fol. 290 290"°, n° 592 (Paris, juin i3Go). « Richart le Mares- 
chal », demeurant à Glermont en Beauvaisis, est obligé, après la prise du château 
et de la ville de Clermont, de servir les ennemis du roi qui le menacent « de li 
coper la teste et de le mettre à mort, de jour en jour, et à toutes heures... » 

k. Arch. nat., JJ. 90, fol. 219, n° 435 (Paris, février i36o). Lettres de rémission 
pour le curé de Comblisy et d'Igny-le-Jard, près de ïroissy, qui, tombé aux mains 
des Navarrais, malmené et mis à excessive rançon, a été contraint de « servir les diz 
ennemiz » et de « chanter messes en la dite forteresse, senz ce que il chevauchast 
oneques avecques eulx, ne pillast en aucune manière ». 

Gomblizy et Igny-le-Jard ; Marne, arr' d'Epernay, c°° de Dormans. 

5. Histoire de France, t. III, 1872, in-8°, p. 271-272 : « Ce sont des Français que ces 
paysans, n'en rougissez pas, c'est déjà le peuple français, c'est vous, ô France! Que 



LES COMPAGNIES 3l 

toute exagération. Il est une somme de maux, qu'une race ne supporte 
pas impunément sans disparaître. Or, pour les motifs qui ont été indi- 
qués, cette guerre de brigands n'a pas été une guerre d'extermination. 
Lorsque fut conclue la paix de Brétigny, qui causa une si vive allégresse 
à Paris et dans tout le royaume, il restait, en dehors des villes closes, 
des êtres humains pour en bénéficier et s'en réjouir, des hommes 
même fortement trempés et d'âme assez fière, comme l'avaient prouvé 
les paysans de Longueil-Sainte-Marie, les soldats improvisés de Guil- 
laume l'Aloue. A cette rude vie, Jacques Bonhomme s'était aguerri; 
pillard pour son propre compte le plus souvent, mais conscient de sa 
force, redoutable aux brigands isolés et aux traînards, capable même 
de concerter une action commune, il s'était habitué à rendre les coups 
qu'on lui portait *. 

V. — La mémoire de tous les aventuriers du xiv 8 siècle - qu'il 
s'agisse des plus illustres ou des plus obscurs — est entachée des mê- 
mes atrocités. Mais quelques-uns d'entre eux furent, par ailleurs, de 
grands capitaines : tels Robert Knolles et Eustache d'Auberchicourt 
qui, pendant la captivité de Jean II, dirigèrent — le premier surtout 
— de véritables opérations de guerre. Leurs noms évoquent naturelle- 
ment celui de l'Archiprêtre, qui fut longtemps, lui aussi, un condottiere 
heureux et obéi *. Mais l'Archiprêtre n'est déjà plus un inconnu pour 
nous, et d'autres occasions se présenteront de le voir à l'œuvre. 

La capitulation de Rennes (juillet i358), succédant à la trêve de 
Bordeaux, laissait sans emploi et sans moyens d'existence un grand 
nombre d'hommes d'armes anglais. Depuis que s'était ouverte la 
guerre de la succession de Bretagne, cette province était devenue leur 



l'histoire vous les montre beaux ou laids, sous le capuce (?) de Marcel, sous la ja- 
quette des Jacques, vous ne devez pas les méconnaître. Pour nous, parmi tous les 
combats des nobles, à travers les beaux coups de lance où s'amuse l'insouciant Frois- 
sart, nous cherchons ce pauvre peuple. Nous Tirons prendre dans cette grande mê- 
lée, sous l'éperon des gentilshommes, sous le ventre des chevaux. Souillé, défiguré, 
nous l'amènerons tel quel au jour de la justice et de l'histoire, afin que nous puis 
sions lui dire à ce vieux peuple du xiv" siècle : « Vous êtes mon père, vous êtes ma 
mère. Vous m'avez conçu dans les larmes. Vous avez sué la sueur et le sang pour 
me faire une France. Bénis soyez-vous dans votre tombeau ! Dieu me garde de vous 
renier jamais ! •» 

i. Arch. nat., JJ. 90, fol. 2^2''° -2^^,11' 5^9 (Paris, mai i36o); fol. 3o4'°-3o5, n°6ai 
(l'aris, juillet i36o). 

a? Ses propres soldats l'assassinèrent en i3GG (Gr. Chr., VI, a4o). 



3a LA GUERRE CONTRE LE ROI DE NAVARRE 

terre d'élection. Tous s'y étaient enrichis, les plus humbles comme les 
plus qualifiés ; mais aucun n'égala la fortune et la renommée de Robert 
Rnolles *. De bonne heure, une légende s'est accréditée touchant ses 
origines, qui furent modestes sans doute, bien qu'il ne faille pas voir 
en lui un simple valet ou un homme de la condition la plus infime 2 . 
11 est probable qu'il était le fils d'un petit gentilhomme du Cheshire, et 
frère ou neveu d'un autre aventurier anglais, fort connu aussi et ha- 
bituellement le compagnon de ses chevauchées, Hugues Calveley 3 . 
Knolles avait figuré avec honneur au combat des Trente, puis à celui 
de Mauron 4 . En i358, n'ayant plus rien à tirer de la Bretagne, il réso- 
lut d'aller opérer sur un autre théâtre et se mit à remonter le cours de 
la Loire. Vraisemblablement, il n'avait pas encore de plan préconçu et 
réglait sa marche d'après les événements de chaque jour. Il était riche 
déjà de 200.000 florins et maître de quarante bons châteaux. Deux à 
trois mille combattants servaient sous ses ordres. Suffisamment fort 
pour ne dépendre de personne, il se vantait de ne faire la guerre ni 
pour Edouard III, ni pour le roi de Navarre, mais pour lui-même. On 
connaît l'orgueilleux défi qui lui tenait lieu de devise : 

« Qui Robert Canolle prendra 
« Cent mille moutons gagnera* >>. 

Au mois d'octobre, il parut sous les murs d'Orléans, dont il brûla 
les faubourgs 6 . Il descendit ensuite jusqu'à Châteauneuf-sur-Loire 7 , 



1. Voir la National Biography, art. de G. L. Kingsford. 

2. Th. Walshingham, Hist. anglicana, p. 28G : « Ex quibus Robertus Knollis, 
ex paupere mediocrique valleto, mox factus ductor militum, ad divitias usque rega- 
les ëxcrevit ». 

Knighton, Chronicon, II, 102 : « ... quidam tune valettus, postea per processum 
temporis miles magnus et validus dominus, etc. ». 

Jean le Bel est médiocrement renseigne à son endroit : « Et sachiez que cil Ro- 
bert Canolle dont je vous ay parlé estoit parmeniier de draps, quant ces guerres 
commencherrent : sy devint brigand et soldoyer à pyé, et estoit Alemand » (II, 261). 
Froissart ne dit rien de ses orgines (V, 35i). 

Son plus récent biographe, après avoir cité les textes que je viens de rappeler ou 
d'autres analogues, conclut : « But despite such expressions, Knolles was probably 
of honourable parentage ». 

3. National Biography. 
lt. Ibid. 

5. Froissart, V, 35 1 . 

6. Gr. Chr., VI, i^a- — Knighton, Chronicon, II, 102 : « ... et venit ad villam de 
Aurilions et posuit suburbia ad Hammam ignis, etc. ». — Froissart, V,35i : « ... et 
tous les fourbours d'Orliiens ars et essilliés par force de gens jusques as portez ». 

7. Loiret, arr* d'Orléans, ch.-l. de c°*. 



ROBERT KNOLLES 33 

qui fut pour quelque temps sa base d'opération l ; mais déjà il convoi- 
tait une riche proie, la ville d'Auxerre. Il s'en rapprocha d'une façon 
inquiétante par l'occupation de Châtillon-sur-Loing 2 , et à la fin de 
l'année, l'importante cité bourguignonne était enfermée dans Un ré- 
seau de petites forteresses, tombées aux mains des lieutenants de Knol- 
les ou de capitaines indépendants qui agissaient de concert avec lui. 
Ces forteresses étaient Ligny-le-Châtel à l'est ; la Motte-Joceran et Ma- 
licorne à l'ouest; Regennes, la Motte-de-Champlost, Champlay et Aix- 
en Othe, au nord 3 . 

Le régent n'avait pas laissé cette région sans défense. L'homme sur 
lequel il comptait pour la protéger n'était autre qu'Arnaut de Cer- 
vole, qualifié officiellement de lieutenant du Roi et du régent « en Berry 
et Nivernais » 4 . On avait eu quelque peine à le faire revenir de la Pro- 
vence, où il avait commis de nombreux excès 3 . Il ne justifia pas la 
confiance que le dauphin avait pu mettre en lui. Il échoua devant la 
« forteresse » de Malicorne, qu'il devait prendre avec l'aide des gens du 
pays ; le siège en fut levé « honteusement » disent les Grandes Chroni- 
ques, c'est-à-dire de façon à entacher sa réputation 6 . Arnaut n'était-il 
réellement pas de force à affronter Robert Knolles ou avait-il conclu 
avec celui-ci quelque traité secret ? Il ne serait point surprenant que, 
l'occasion lui ayant paru bonne, il ait été tenté de « se tourner anglais » 7 . 



i. Gr. Chr., VI, 1^2. — Froissart, V, 35i. 

2. Loiret, air' de Montargis, ch.-l. de c°". 

3. Froissart, V, p. xli, n. 4. 

4. A. Ghérest, L'Archiprêtre, 72 et n. 1. 

5. Ibid., p. 62-63. 

6. Gr. Chr., VI, 142 : « Et 1 chevalier appelle Mons. Arnault de Cervole, seurnommé 
l'arceprestre, qui venoit au mandement du dit régent, acompaigné de grant nom- 
bre de gcnz d'armes, se mist avecques les dictes gens du pays devant la dicte forte- 
resse de Malicorne. Mais Hz s'en partirent honteusement sanz prendre la dicte forteresse». 

L'attitude ambiguë qu'il eut dans cette circonstance, et dans d'autres encore, 
l'avaient rendu plus que suspect à Charles V. L'auteur des Grandes Chroniques, en 
relatant la mort de l'Archiprêtre (i366), fait suivre cette mention d'un véritable ré- 
quisitoire, qui se termine ainsi : « Si ne fu pas merveilles, se l'en fu liez de sa 
mort » (VI, 2^1). 

7. A. Chérest, op. cit., 74-75. — Voilà ce que l'on peut dire ou conjecturer, d'après 
les sources connues et utilisées. La chronique de Thomas Gray ajoute à ce que l'on 
sait par ailleurs quelques détails nouveaux. Un lieutenant de Knolles, « Johan Wald- 
bouf, engleis », avait fait prisonnier l'Archiprêtre et traité avec lui. A ce moment, 
Arnaut de Cervole aurait voulu ou feint de vouloir se faire Anglais. Plus tard, un 
guet-apens aurait été tendu par lui à « Waldbouf », qui serait mort assassiné dans 
sa prison (Scalacronica, i82-i83). 

Histoire de Charles V.— II. 3 



34 LA GUERRE CONTRE LE ROI DE NAVARRE 

L'impuissance ou la défection de l'Archiprêtre débarrassait Knolles 
du seul adversaire sérieux qu'il eût pu trouver sur son chemin. Cepen- 
dant un premier assaut donné à Auxerre le 10 janvier fut re- 
poussé l . Mais, deux mois après, jour pour jour (10 mars), une sur- 
prise rendait les Anglais maîtres de la place. Depuis quelque temps 
déjà ils s'étaient concentrés à Regennes. Le dimanche des Brandons, 
a avant le point du jour », ils arrivèrent en force sous les murs 
d'Auxerre, où personne n'était sur ses gardes. La muraille fut escala- 
dée entre la porte Saint-Siméon et celle d'Egleny 2 . Avant l'heure du le- 
ver du soleil, l'ennemi tenait la ville et le château. Auxerre comptait 
pourtant une nombreuse population et pouvait armer deux mille hom- 
mes. Néanmoins, la résistance fut à peu près nulle. Knolles gagna ce 
jour-là ses éperons de chevalier, et du coup fit une des meilleures opé- 
rations de sa vie, car le nombre des prisonniers fut considérable. Un 
des fils du comte d'Auxerre, Guillaume de Chalon, était logé au châ- 
teau ; il y fut pris, ainsi que sa femme, et beaucoup d'autres qui se 
trouvaient avec eux eurent le même sort 3 . Le pillage s'effectua 
avec ordre et méthode ; rien n'échappa aux Anglais. Vainement, les 
objets de nature à tenter leur convoitise avaient-ils été cachés « en 
terre, en murs ou autre part » ; toutes les cachettes furent éventées 
par l'ennemi. Le gain fut d'autant plus fructueux que les coparta- 
geants n'étaient pas plus d'un millier d'hommes et que le butin s'éleva 
au moins à la somme de 5oo.ooo moutons d'or, sans compter les ran- 
çons. Quand ils ne trouvèrent plus rien à prendre, les Anglais convo- 
quèrent les notables et leur proposèrent de se racheter, c'est-à-dire 
de payer une rançon pour la ville ; faute de quoi, elle serait brûlée 
en tout ou en partie, et les habitants, échappés au désastre, con- 
traints de jurer « bonne et loyale » obéissance à leurs vainqueurs. 



i. Abbé Lebeul, Mémoires sur l'hist. ecclés. et civile d'Auxerre, édit. Challe et Quan- 
tin, t. III, p a3a. Th. Gray mentionne cet échec (Scalacr., i83). 

a. Ibid. et n. 3. — La porte Saint-Siméon s'ouvrait au Nord-Ouest, dans l'axe de 
la rue actuelle de Paris. Elle donnait accès à la route de Joigny. La porte d'Egleny 
s'ouvrait à l'Ouest (direction de Montargis). 

3. Gr. Chron., VI, i48. — Le comte d'Auxerre, Jean III de Chalon, était prison- 
nier en Angleterre, s'étant fait prendre à la Chabotrie, Pavant-veille de la bataille 
de Poitiers. Guillaume de Chalon, dont il est ici question, ne doit pas être con- 
fondu, comme il l'a été généralement, avec son frère, Jean IV de Chalon, l'un des 
principaux chefs de l'armée française à Cochèrel. Guillaume de C. était mort avant 
la fin de l'année i36o (Arch. nat., JJ. 89. fol. 189, n° 439; décembre i36o). 



ROBERT KNOLLES 35 

Dans ce cas, une garnison serait laissée à Auxerre pour s'assurer de 
leur fidélité. 

L'accord fut long à se faire, en raison des exigences montrées par 
Robert Knolles, auquel il fallut promettre] Ao.ooo moutons d'or et 
4o.ooo perles du prix de 10.000 moutons. Les Anglais conservaient 
tout ce qu'ils s'étaient déjà approprié 1 , excepté les joyaux de l'église de 
Saint-Germain, retenus cependant à titre de gage. 

Les ennemis demeurèrent dans la place jusqu'à la fin d'avril, en 
attendant le retour d'une délégation envoyée auprès du régent, pour lui 
demander de ratifier la convention intervenue et solliciter de lui un 
secours pécuniaire. Malheureusement, quand ils revinrent de Paris à 
Auxerre, les députés tombèrent aux mains d'autres brigands et furent 
dépouillés de tout l'argent qu'ils rapportaient et qui devait être employé 
à payer la rançon de la ville 2 . Sept ans plus tard(io avril 1 366), Robert 
Knolles, devenu seigneur de Derval et de Rougé en Rretagne, c'est-à- 
dire un grand personnage, fit, « par remords de conscience et en con- 
sidération du pape Urbain V », remise aux habitants d'Auxerre de la 
contribution de Ao.ooo moutons d'or, qu'ils avaient dû consentir pour 
se racheter « du feu, du glaive et du pillage » 3 . C'était évidemment 
l'une des conditions auxquelles il lui fallut se plier, pour être absous 
de l'excommunication qu'il avait encourue, en s'associant aux excès des 
Compagnies (29 mai i366) 4 . 

Le capitaine anglais partit d'Auxerre le 3o avril pour aller mettre 
son butin en sûreté à Châteauneuf-sur- Loire, et, en passant, il brûla 



1. Gr. Chron. , VI, 1^9 . — D'après l'abbé Lebeuf (op. cit., p. 2 35), c'est 5o. 000 florins 
d'or au mouton, et non pas seulement 4o.ooo, que les Anglais auraient demandés. 

2. Abbé Lebeuf, op. cit., p. 237. 

3. La quittance de Robert Knolles est bien du 10 avril i36G (Lebeuf, op. cit , t. III, 
p. 249-250). Par suite d'une faute d'impression, elle est datée aux Preuves (t. IV, 
p. 194, n° 3x 1) du 10 avril 1371, ce qui a induit S. Luce en erreur etlui a fait corri- 
ger la date de l'année. — C'est en i3G6 que R. Knolles reçut l'absolution (M. Prou, 
Etude sur les relations politiques du pape Urbain V avec les rois de France, 1888, p. i48- 
i5o.) 

« ... comme nous Robert Kanole, sire de Derval et de Rougé, eussions eu jàpieza 
sur les bourgeois et habitans de la ville, cité et forbours d'Auceurre certaines obli- 
gations de la somme de quarante mil florins d'or au mouton, pour le rachat du feu, 
du glaive et du pillage de ladite \ille, cité et forbourgs d'Auceurre etc.. Lesquelles 
obligations nous avons baillé à.... pour porter à nostre saint père le pape, à en or- 
dener et faire sa volenté... » 

4. H. Denifle, op. cit., p. î3G, n. j. 



36 LA GUERRE CONTRE LE ROI DE NAVARRE 

Châtillon-sur-Loing .*. Mais bientôt il reprit sa marche interrompue, et 
dès le mois de mai, après avoir traversé tout le Berry, il attei- 
gnait les frontières de l'Auvergne K II n'est pas douteux qu'il 
n'eût le projet arrêté d'envahir le midi de la France, le Comtat 
Venaissin tout au moins, et de tirer du Pape une grosse rançon. 
Peut-être la récente chevauchée de l'Archiprêtre en Provence lui avait- 
elle inspiré ce dessein qui, pour un aventurier comme lui, offrait bien 
des chances de succès 3 . En tout cas, il s'en fallut de peu que le rêve 
ne devînt une réalité, quoique un chroniqueur anglais se soit fait l'écho 
de quelque hâblerie un peu forte, en écrivant que Rnolles s'avança jus- 
qu'à douze lieues seulement d'Avignon *. 

Au moment où il méditait de s'ouvrir un passage à travers les val- 
lées du Plateau central, il fut rejoint par deux routiers fameux, Jean 
Waldbouf et Jacques Wyn, « le poursuivant d'amours » 3 , établis l'un 
et l'autre à la lisière de la Bourgogne, et qui, dès i357, avaient fait une 
apparition en Forez 6 . 

L'Auvergne, pour qui l'approche des Anglais était une menace re- 
doutable, aurait eu les moyens de résister à l'invasion, si des conflits 
d'autorité ou des jalousies locales n'avaient paralysé la défense et rendu 
inutile le bon vouloir des trois ordres de la province. En vertu des 
pouvoirs qui lui avaient été conférés antérieurement à la bataille de 
Poitiers, le comte Jean de Poitiers — le futur duc de Berry — exerçait 
sur tous les pays situés au sud de la Loire, une autorité illimitée et 



i. Gr. Chr., VI, i5i. 

2. Marcellin Boudet, Thomas de la Marche bâtard de France, et ses aventures. Paris, 
Champion, 1900, in-8", p. 107-108. 

3. Froissart, V, 186 : « ... car li dessus dit pilleur (« desquelz Messire Robers Ca- 
nolles et Aile de Buef estoient chief ») avoient empris de passer parmi Auvergne et 
venir veoir le pape et les cardinaus en Avignon et avoir de leur argent ossi bien que li 
Arceprestres en avoit eu... » 

4. Knighton, Chronicon, II, 102 : « Et inde venit dictus Robertus Knolles ad xn 
leugas ab Avinonia... » L'inquiétude du Pape lut fort grande et le capitaine-géné- 
ral des troupes du Comtat- Venaissin, Jean-Ferdinand de Hérédia, reçut de pressan- 
tes lettres de rappel (H. Denifle, op. cit., 260-261). 

5. « Lo Polsigd'amor » d'après un registre des archives de Millau, cité par l'abbé 
Rouquette (Le Rouergue sous les Anglais, 19, n. 1). « Troubadour, en même temps 
que routier, qui finit par se retourner français tant il était énamouré de la France, dit 
Froissart. » (M. Boudet, op. cit., 108). C'était un chevalier gallois. — Cf. S. Luce, 
Hist. de B. du Guesclin, p. 471. 

6. M. Boudet, op. cit., 108. 



ROBERT KNOLLES 'S'] 

sans contrôle *. Le sort de l'Auvergne le laissait, à vrai dire, fort in- 
différent. L'ascendant du comte d'Armagnac, dont il ne devait pas 
tarder à épouser la fille, l'attirait de plus en plus vers le midi. Le vrai 
chef militaire de l'Auvergne, haute et basse, était « le bon duc » Louis 
de Bourbon, le beau-frère du régent, auquel Charles avait donné pour 
lieutenant le « bâtard de France », Thomas de la Marche, un aventu- 
rier dont la filiation est assez incertaine, mais qui fut, semble-t-il, un 
véritable homme de guerre 2 . La défense de la province ne pouvait 
être remise en de meilleures mains, et elle eût été parfaitement assurée, 
si des influences rivales n'avaient contrarié les plans les plus sages et 
les mesures les plus opportunes. 

Dès la fin d'avril, ou au plus tard au commencement de mai, Tho- 
mas de la Marche, voyant venir l'orage, a placé son quartier général à 
Saint-Pourçain sur la Sioule 3 . Cette riche localité, siège d'un atelier 
monétaire et centre d'un commerce important, était aussi suffisam- 
ment fortifiée et constituait un excellent poste d'observation. Mais il 
eût fallu à la Marche, pour tirer parti de ces avantages, de l'argent et 
des troupes. Par apathie ou par méfiance, on ne fit droit à aucune de 
ses demandes. Cependant le péril était de jour en jour plus imminent. 
En mai, Knolles s'empare de Cusset, ville d'abbaye près de Vichy, et 
bientôt il vient attaquer le bâtard dans Saint-Pourçain. Ses furieux 
assauts ne peuvent rien contre la résistance de la place 4 . 11 ne s'obs- 
tine pas inutilement et continue sa chevauchée, car il sait bien que son 
adversaire est impuissant à passer de la défensive à l'offensive. Se diri- 
geant droit au sud, le long de l'Allier, il arrive à Pont-du-Château, à 
treize kilomètres de Clermont et à quinze de Riom 5 . Maître de ce point 
important qui lui ouvre la route du Forez, il devient plus audacieux. Il se 
sépare de son habituel compagnon, Hugues Calveley, et passe dans la 
vallée de la Loire, avec l'intention, cette fois évidente, de se jeter surle 



i. Arch. nat., J. 188", n" i, 2, 3. — Lettres de Jean II données au Gué de Lon- 
groi, le 8 juin i35G; — du dauphin ; Paris, il\ dcc. i357 ; — du roi Jean ; Windsor, 
8 janvier i358. — Cf. Hist. gêner, du Languedoc, IX, 65g, 675-676; X, ii34-n36; 
M. Boudet, op. cit. , p. 129 et suiv. 

2. Marcellin Boudet, op. cit. — Pour la filiation de Thomas, je me contenterai 
de renvoyer au dernier article paru sur cette question : De l'origine de Thomas de la 
Marche, par H. Moranvillé (Bibl. de l'Ecole des Chartes, t. LXVI, 1905, p. 281-286). 

3. M. Boudet, op. cit., 108-109 : St-Pourçain ; Allier; arr' de Gannat, ch-1. de c"\ 
h, Ibid., p. 110. 

5. Pont-du-Château ; Puy-de-Dôme, arr' de Clermont-Ferrand, ch.-l. de c". 



38 LA GUERRE CONTRE LE ROI DE NAVARRE 

Puy et de là sur Avignon *'. Pendant ce temps, Calveley, par la vallée 
de l'Allier, atteindra la limite méridionale de l'Auvergne, pour se ra- 
battre ensuite, par le Rouergue, sur le Languedoc, où Knolles le rejoin- 
dra 2 . Plan d'une hardiesse téméraire, car, en divisant leurs forces, les 
Anglais s'exposaient à un désastre s'ils avaient trouvé devant eux un 
ennemi avisé et entreprenant. Thomas de la Marche était de taille à 
leur infliger ce désastre, à ne pas laisser impunie la faute commise. 
Dans le courant du mois de juin, il se multiplie pour réunir une ar- 
mée. La Savoie, la Bourgogne, lui fournissent quelques combattants. 
Les villes d'Auvergne elles-mêmes, tant les conjonctures sont pressan- 
tes, s'imposent des sacrifices extraordinaires et lui envoient des se- 
cours en hommes et en argent 3 . 

Au mois de juillet, il est en état de frapper un grand coup, mais 
c'est précisément alors qu'une influence hostile au bâtard prévaut 
dans le Conseil du régent 4 . L'ambition présumée de Thomas de la 
Marche, la situation prépondérante qu'il aurait dans l'Auvergne sau- 
vée par ses armes paraissent tout à coup des dangers pires que l'inva- 
sion anglaise. 11 est brusquement désavoué et réduit à l'impuissance. 
Pour combattre les Anglais on n'aura pas recours aux bandes aguer- 
ries dont il est le chef, mais à une armée féodale, lente à se mobiliser, 
plus lente à se mouvoir, et mise sous les ordres du jeune dauphin d'Au- 
vergne, Béraud II, qui n'a pas encore gagné ses éperons de chevalier 3 . 

La première conséquence de ce revirement intempestif est qu'on 
n'agit point et que l'occasion favorable est définitivement perdue. 

Jean Waldbouf et Jacques Wyn, qui couvraient le flanc gauche de 
Knolles, tout en opérant pour eux-mêmes, n'ont pas pénétré bien 
avant dans le Beaujolais. Dès le mois de mai ou de juin, Antoine sire 
deBeaujeu, à la tête de contingents savoisiens, les rejette sur le Forez, 
où Knolles vient leur prêter main forte 6 . Le 19 juillet, le capitaine 



1. M. Boudet, op. cit., p. 121-122. — D'après Jean le Bel (II, 28G), il serait arrivé 
Jusqu'au l'uy, mais rien ne confirme cette assertion, qui a trompé S. Luce (Du Gues- 
clln, p. 478-) 

Hugues Calveley (Calverley) aurait été le frère utérin de Bobert Knolles. V'oy. son 
article dans la National Biography. 

2. Ibid., p. 122. 

3. Ibid., p. 1 i3-i 16. 

h. M. Boudet, op. cit., 110. 

5. Ibid., 123. 

6. G. Guigue, Les Tard-Venus en Lyonnais, Forez et Beaujolais, Lyon, 186, in-8" 
p. 33-34. 



ROBERT KNOLLES 3g 

anglais incendie Montbrison et vers la môme époque saccage l'abbaye 
de Valbenoite, près de Saint-Etienne L Il ne poussera pas plus loin la 
diversion qui lui a permis de dégager ses lieutenants Ce n'est pas qu'il 
s'inquiète beaucoup de la résistance qui s'organise autour de lui, 
quoique le jeune comte de Forez et le bailli de Màcon commencent à 
le serrer de fort près. Le péril est ailleurs. L'Auvergne est sous les ar- 
mes. La noblesse du Languedoc elle-même s'ébranle pour barrer à 
l'envahisseur le chemin du Midi. Toute liaison est perdue avec Calveley, 
qui s'est enfoncé jusqu'à Issoire, et, posté à quelques lieues delà ville, 
à Nescher, épie l'occasion de prendre sa revanche, d'une première at- 
taque où il a échoué 2 . Entre temps, des détachements anglais isolés 
ont peut-être atteint Murât 3 . Knolles revient donc rapidement sur ses 
pas, avec l'ennemi à ses trousses, mais sans que personne ose lui cou- 
per la retraite sur Pont-du-Château 4 . 

Ayant réussi ainsi à rallier les bandes de Jean Waldbouf et de Jacques 
Wyn, il se hâte d'opérer sa jonction avec Calveley. Le danger qu'avait 
fait courir aux Anglais la division de leurs forces se trouvait conjuré 
par cette concentration rapide et heureuse, mais il leur fallait renon- 
cer à pousser plus avant 5 . Knolles n'a désormais d'autre pensée que de 
se frayer un passage à travers les ennemis qui bientôt vont l'entourer 
de tous côtés et de revenir à son point de départ, c'est-à-dire en Breta- 
gne. Qu'il réussît à éviter toute rencontre, c'est ce dont il ne pouvait 
guère se flatter. Un jour du mois d'août — on ne saurait préciser da- 
vantage — les deux armées se trouvèrent en présence. Ce n'était pas 
« à l'entrée de la province, entre la Bouble et la Sioule, sur les confins 
du Cher, comme le disent les historiens de la province, mais à une 
centaine de lieues de là, du côté opposé... au sud d'issoire, entre cette 
ville, Blesle, Massiac, la rive gauche de l'Allier et les premiers con- 
treforts des montagnes des cantons de Besse et d'Ardes » 6 . 

Le contact fut pris entre les deux armées, mais sans qu'elles en vins- 
sent aux mains. Pendant toute une journée, elles restèrentà s'observer, 
trompant la monotonie de l'attente par des escarmouches, des com- 



i. G. Guigue, op. cit., p. 35-36. 

2. M. Boudet, op. cit., 12 1. 

3. Ibid., 12C, n. 3. 
l\. Ibid , 122-123. 

5. Ibid., ia3. 

6. Ibid., ia5. 



/, LA GUERRE CONTRE LE ROI DE NAVARRE 

bats singuliers, comme il était de règle en semblable circonstance. 
Quand la nuit fut venue, les Français s'ébranlèrent enfin pour tourner 
la position anglaise, mais Knolles, averti à temps de la manœuvre 
enveloppante, s'échappa sans bruit parles montagnes. Le lendemain, 
cependant, on n'avait pas encore perdu sa trace, car des cavaliers, en- 
voyés à la découverte, l'avaient vu se diriger du côté du Limousin. On 
n'essaya pas de le poursuivre, comme si c'eût été un résultat suffi- 
sant que d'avoir détourné sur d'autres provinces l'invasion qui me- 
naçait le Languedoc et les terres du comte d'Armagnac. L'armée féo- 
dale, considérant sa tâche comme terminée, se sépara sans avoir com- 
battu. « Knolles gagna rapidement Limoges et traversa le Limousin 
pour revenir en Bretagne, où il faisait prisonnier du Guesclin, à la fin 
de celte même année i359 *. » 

Eustache d'Auberchicourt, dont Froissart parle avec une admiration 
complaisante, n'est point à coup sûr l'égal de Knolles, mais sa 
vie est bien curieuse aussi et aide à mieux comprendre l'histoire des 
Compagnies. Ce chevalier du Hainaut, l'un des héros de Poitiers, 
pour qui la fidélité à Edouard III est une tradition de famille" 2 , n'a 
pas comme Robert Knolles le goût des grandes chevauchées. Il n'en 
exploite pas moins un territoire fort étendu, - toute la Champagne 
et toute la Brie, — où il règne en maître 3 . Le pays compris entre 
la Seine et la Marne, les vallées arrosées par ces deux cours d'eau, 
subissent absolument sa loi. Il a toujours à ses gages près d'un 
millier de combattants, qui ont pour point d'appui et pour places de 
refuge dix à douze bonnes forteresses. Habituellement, il se tient à 
Nogent ou à Pont-sur-Seine, non loin du confluent de la Seine et de 
l'Aube, mais ses gens sont d'une infatigable activité ; chaque jour est 
marqué par quelque expédition du côté de Troyes, de Provins, de 
Château-Thierry ou de Châlons 4 . 

Auberchicourt n'est pas seulement « durement entreprenant », il est 
aussi « jeune et amoureux », et ses prouesses lui ont gagné le coeur 



i. M. Boudet, op. cit., 127. 

2. Cette famille « tirait son nom de la seigneurie d'Auberchicourt, aujourd'hui 
chef-lieu de canton du département du Nord, situé sur la rivière d'Escaillon, dans 
l'arrondissement et à 12 kil. de Douai » (S. Luce : Froissart, 1, a3; V, xun, n. 2). 

3. Froissart, V, 10g 

k. Md. — Nogent-sur- Seine ; Aube, ch.-l. d'arr' ; Pont-sur-Seine ; Aube, arr' et 
c" de Nogent. 



EUSTACHE D AUBERCHICOURT Zjl 

dune noble dame, la propre nièce de la reine d'Angleterre, Isabelle de 
Juliers, la veuve du comte de Kent '. Emerveillée de ses exploits, elle 
lui envoie des haquenées, des coursiers, et surtout des déclarations 
passionnées, qui surexcitent jusqu'à la témérité l'ardeur d'Euslache et 
le poussent de plus en plus aux « belles entreprises » -. Peut-être en 
vient-il à oublier toute prudence? Toujours est-il que la fortune le 
trahit au moins une fois. Le 23 juin [35g, il fut battu et fait prison- 
nier, au combat de Nogent-sur-Seine, par les contingents réunis de 
l'évcque de Troyes, des comtes de Yaudémont et de Joigny, de Jean 
de Chàlon et d'un chevalier lorrain, Brocard de Fénélrange, que le dau- 
phin avait prisa sa solde 3 . 

Sa captivité fut de courte durée. Restées sans chef, les garnisons an- 
glaises de la Champagne se cotisèrent pour payer sa rançon qui avait 
été fixée à vingt-deux mille francs d'or '\ Dès qu'il eut été rendu à la 
liberté, il reprit la guerre de partisans qui lui avait si bien réussi et 
qu il savait rendre fort lucrative. Solidement établi à Altigny, sur 
l'Aisne 5 , en possession de quantité de petites forteresses situées dans 
les environs, il fit avec un succès croissant le trafic des châteaux dont 
il s'emparait pour les revendre à beaux deniers comptants. Plusieurs 
marchés de cette sorte furent conclus par lui en i30o 6 . C'est 1029 sep- 
tembre de cette même année qu'il mit le sceau à sa fortune, en épou- 
sant à Wingham, dans le comté de Kent, Isabelle de Juliers, éprise de 



1. Froissarl, V, 159-160; — Froissart la désigne ainsi : « ... Madame Ysabel de Jul- 
iers, fille jadis au conte de Juliers, de l'une des filles le conte de Haynau ; et esloit 
la royne d'Engleterre son ante ; laquelle eut en sa jonece espousé en Engleterre le 
conte de Kent, mes il morut joncs. » 

Elle était fille du marquis de Juliers, Guillaume V, et de Jeanne de llainaut, 
fille elle-même du comte Guillaume 1, le beau frère de Philippe de Valois, et sœur 
par conséquent de la reine d'Angleterre. EUcavait épousé Jean de Woodslock, comte 
de Kent, second fils d'Edmond, l'oncle d'Edouard 111, décapité en 1829. Ce comte de 
Kent mourut jeune, en effet, en i3Ô2, à l'âge de ■?.■>. ans, sans laisser de postérité. 
Sa sœur Jeanne Planlagenct, qui fut son héritière, porta le comté de Kent dans la 
famille de son premier mari, Thomas Hollaud. (Elle épousa en secondes noces son 
cousin le Prince Noir.) — Voy. Beltz : Mcinorials of the Ourler, p. ôa. — National 
Biograpky ; IIolland {Thomas), Kent (Edmund of Woodslock, cari of). 

2. Froissart, V, 160, 

3. Ibid., 165-173. 

'4. Ibid., p. liv, i8a-i83. 

5. Attigny ; Ardennes, arr' de Vouziers, ch.-l. dec°°. 

6. Froissart, V, lxviii, n. 8. 



4 2 LA GUERRE CONTRE LE ROI DE NAVARRE 

ce routier cupide et retors, qui lui semblait, par suite d'une véritable 
aberration du sens moral, un héroïque paladin *. 

La fascination qu'exerçait cette vie d'aventures, que nous jugeons si 
sévèrement aujourd'hui, est prouvée par des témoignages caractéristi- 
ques, déjà plusieurs fois relevés. Ce n'est pas seulement Aimerigot 
Marchés qui, inconsolable de s'être un instant retiré des « affaires », 
termine ses doléances par ce cri de triomphe et de regret : « Par ma 
foi ! cette vie était belle et bonne 2 ». En plein règne de Charles V, quand 
la maison d'Albret a réalisé par une alliance presque royale les espé- 
rances les plus ambitieuses qu'elle eût pu concevoir, Arnaud Amanieu, 
sire d'Albret, beau-frère de la reine de France, n'a que du dédain pour 
une existence dorée, mais régulière et moins lucrative. 

« J'avais plus d'argent, dit-il crûment un jour, et mes gens aussi, 
quand je faisais la guerre pour la partie du roi d'Angleterre que je 
n'en ai maintenant ; car quand nous chevauchions à l'aventure, il nous 
tombait en la main aucuns riches marchands de Toulouse, de Condom 
de la Réole ou de Bergerac. Tous les jours nous ne faillions point que 
nous estoffions nos superfluités et jolietés ; et maintenant tout nous est 
mort » 3 . Les derniers mots sont d'une mélancolie inattendue et pi- 
quante. Froissart, devant qui ces confidences furent faites, a dû plain- 
dre le « pauvre brigand ». 

VI. — La chevauchée de Robert Knolles, les aventures d'Eustache 
d'Auberchicourt, qui nous ont entraînés quelque peu au-delà des 
limites chronologiques de ce chapitre, n'étaient que des conséquen- 
ces indirectes de la lutte engagée entre le régent et le roi de Navarre. 
La prise de Saint-Valéry par le connétable Moreau de Fiennes et Gui 
de Chatillon est, au contraire, un épisode important de cette guerre, 
et qui nous ramène aux premiers mois de l'année i35q. 

Froissart a donné au siège de Saint-Valéry des proportions épiques. 



i. Froissart, V, lxviu, n. 8. — S. Luce, Hist. de B. du Guesclin, p. 393. 

3. Froissart, édit. Kervyn de Lettenhove, t. XIV, p. 164. — S. Luce, His t. de la Jac- 
querie, 2' édit., p. 17-18. — A. Chérest, L'Archiprêtre, p. 33 et suiv. 

3. Froissart, édit. Kervyn de Lettenhove, t. XI, p. 328; A. Chérest, L'Archiprêtre, 
p. 34-35. — Froissart se demande, il est vrai, si ceci ne fut pas dit par manière de 
plaisanterie; mais, tout considéré, le chroniqueur incline à penser que le propos 
était sérieux et que le sire d'Albret regrettait presque d'être « devenu Français. » 



LE SIÈGE DE SAI!*T-VALERY-SUR-SOMME /|3 

D'après lui, il n'aurait pas dure moins de sept mois (août 1 358-avril i35g). 
En réalité, les événements amplifiés par le chroniqueur, contre toute 
vraisemblance, se déroulèrent entre le i5 et le 29 avril 1 35g *. 

Les assiégés, gens de cœur et bien pourvus d' « artillerie », se défen- 
dirent énergiquement, mais, un étroit blocus ayant été établi autour 
de la place, la famine, et surtout le manque d'eau douce, se firent 
bientôt sentir. La garnison dut se résigner à capituler. Elle obtint, 
d'ailleurs, des conditions honorables; elle put se retirer en toute 
liberté -. Trois jours à peine s'étaient écoulés depuis la capitulation, 
quand arriva une armée de secours que Philippe de Navarre, le jeune 
comte d'Harcourt et Jean de Picquigny avaient formée à Mantes et à 
Mculan 3 . 

Le connétable de France et le comte de Saint-Pol, ayant su que les 
Navarrais n'étaient qu'à trois lieues de Saint- Valéry, prirent leurs dis- 
positions pour ne pas les laisser échapper. C'est alors que commença 
la retraite audacieuse et habile, qui fait le plus grand honneur à 
Philippe de Navarre. Ses adversaires, il est vrai, ne surent pas profiter 
de leur supériorité numérique, et le connétable montra, dans la pour- 
suite, une mollesse et une impéritie inexplicables 4 . 

Au lieu de se replier sur le bassin de la Seine, les Navarrais passè- 
rent sur la rive droite de la Somme et allèrent s'enfermer dans le châ- 
teau de Long-en-Ponthieu, dont Jean de Picquigny s'était emparé au 
début de la campagne 5 . Serré de près par les Français, qui, le soir 
même, vinrent camper devant la forteresse, Philippe de Navarre ne 
commit pas la faute de se laisser bloquer dans la place, où le manque 



1. S. Luce, Froissart, V, xliv, 11. 6. — L'époque du siège est ainsi fixée par la 
Chronog raphia, II, 280 : a Deinde lempore vernali dictus cornes Sancti Pauli et avun- 
culus suus Morellus, dominus de Tiennes, conestabularius Francie.... cum pluribus 
aliis nobilibus et cum prefata gente communi abierunt etobsederunt villam Sancti 
Wallerici... ». — Cf. Contin. chronici Guill. de Nangiaco, II, 282 : « Anno Domini 
MCCCLIX. inchoando annum in Paschate, sicut prius, evenerunt ea quae sequuntur. 
Circa istud tempus connestabilis Francité, videlicet dominus de Fiâmes, cum multis 
armatis de Picardia, fuit ante fortalitium de Walericia supra mare, in Picardia, 
contra Anglicos, qui ibidem stabant, etc. ». 

2. Froissart, V, 1 ^ 3 . 

3. Ibid., i43-i4i- — C'est tout à fait à tort que Froissart fait figurer Robert Knol- 
les dans cette armée. 

h. Conlin. chron. Giûl. de Nangiaco, II, a84- — Chron. normande, i43. — Çhronogr., 
II, 385-286. 

5. Froissart, V, xlv, n. 1. 



44 LA GUERRE CONTRE LE ROI DE NAVARRE 

de vivres l'aurait obligé, au bout de peu de jours, de se rendre à dis- 
crétion. Vers minuit, son armée sortit de Long, dans le plus grand 
silence, sans donner l'éveil au camp français, où l'on se gardait fort 
négligemment, et, sous la conduite de Jean de Picquigny, le meilleur 
guide pour cette région, elle s'achemina vers Péronne '. 

Arrivés à ïhorigny, petit village ou hameau situé sur un tertre, au 
milieu de la plaine, à peu près à égale distance de Saint-Quentin et de 
Réronne, Philippe de Navarre et ses gens durent faire halte à cause de 
l'épuisement de leurs montures. D'ailleurs, la position était favorable 
à la défensive. Les Navarrais s'y établirent solidement, en formation 
de combat, prêts à la bataille. Les Français n'arrivèrent en vue qu'as- 
sez tard, harassés également, eux et leurs chevaux. Ils n'osèrent ris- 
quer une attaque contre un ennemi aussi bien retranché et commandé 
par un chef, dont le prestige, au dire d'un chroniqueur, grand admira- 
teur de Philippe de Navarre, aurait égalé la renommée légendaire de 
Richard-Cœur-de-Lion 2 . 

La nuit vint sur ces entrefaites, et, à la faveur des ténèbres, les Na- 
varrais répétèrent la manœuvre qui leur avait réussi une première fois. 
Ils décampèrent sans bruit, mais non sans laisser quelques traînards, 
par qui le connétable de France put être utilement renseigné sur les 
projets de ses adversaires. Ceux-ci, après avoir passé la Somme en face 
de Bertaucourt 3 , longèrent les bois de Bohain *, pour se rabattre en- 
suite franchement au sud et gagner, par une dernière marche forcée, 
l'importante forteresse de Vailly a , occupée dès le mois de septem- 
bre i358 par Rabigotde Dury et Robin l'Escot 6 . 

Lorsqu'au point du jour les Français s'aperçurent que l'ennemi 
s'était de nouveau dérobé, ils renoncèrent à le poursuivre, d'autant 
plus qu'ayant eu vent de l'itinéraire qu'il suivrait, ils avaient avan- 
tage à lui couper la retraite, en le devançant sur la route de Vailly. 
Pour la réussite de ce plan, il fallait franchir la Somme au pont 

i. Ibid., p. i4/|-ii5. 

2. Froissart, V, 1.46-1/17. — Chron. des quatre premiers Valois, p. <j4-<j5. — Thorigny ; 
hameau de la commune de Hautcourt; Aisne, arr' de Saint Quentin, c°° du Câte- 
let, un peu au nord de Saint-Quentin {Froissart, V, xlvi, n. 2). 

3. Hameau de la commune de Pontru ; Aisne, arr' de Saint-Quentin, c°" de 
Vermand (Froissart, V, xlvi, n. 2). 

4. Bohain-en-Vermandois; Aisne, arr' de Saint-Quentin, ch.-l. de c°\ 

5. Froissart, V, 1/19. — Vailly. 

6. Froissart, V, xxxix, n. 5. — Robin L'Escot, appelé ailleurs Robert Scot. 



OFFENSIVE ET RETRAITE DE PHILIPPE DE NAVARRE l\Ô 

de Saint-Quentin. Par malheur, les habitants de Saint-Quentin s'op- 
posèrent absolument au passage de l'armée française 1 . Froissart, qui 
relate cet incident caractéristique, y a trouvé la matière d'un récit 
fort piquant, où la part de l'invention est certainement très grande 2 . 
D'après le même chroniqueur, le connétable de France et le comte de 
Saint-Pol, furieux d'avoir laissé échapper leurs adversaires, et déses- 
pérant de les atteindre, auraient congédié leurs troupes, tandis que 
Philippe de Navarre et Jean de Picquigny, après avoir passé l'Oise à 
gué et s'être rafraîchis à Vailly, reprenaient le chemin de la Norman- 
die 3 . 

L'année 1 359 commençait et se poursuivait, comme avait fini la pré- 
cédente, en plein désarroi. Jamais le défaut d'un pouvoir fort et obéi 
ne fut plus manifeste et n'eut des conséquences plus néfastes. La ré- 
sistance aux Compagnies, quand elle s'organise sur quelque point 
du territoire, est affaire d'initiative locale et ne se rattache jamais à 
un plan d'ensemble. Le régent n'est pas seulement impuissant faute 
d'hommes et faute d'argent; il est comme prisonnier dans Paris. Ses 
premiers efforts tendront à briser le cercle d'investissement qui étreint 
sa capitale, et c'est à Melun qu'il essaiera de frapper un coup décisif. 
Mais alors des événements très graves seront imminents qui, mettant 
le dauphin en face de nouveaux périls, lui donneront aussi plus d'au- 
torité morale et lui permettront d'exiger de tous les sujets du royaume 
les plus grands sacrifices. C'est qu'en effet, à partir du mois de mai i35g, 
la France s'apprête à jouer une partie suprême contre Edouard III 
plutôt que de subir le honteux traité, arraché à la faiblesse in- 
consciente de Jean IL 



1. lbid., p. ioo-i5i. 

2. Ni dans Jean de Vcnette, ni dans la Chron. normande, ni dans la Chronog raphia, 
il n'est question du refus qu'auraient opposé au connétable les habitants de Saint- 
Quentin. 

3. Froissart, V, i5o-i5i. 



CHAPITRE II 

Jean II en Angleterre. — Les deux traités de Londres. 



I. Innocent VI et la bataille de Poitiers. Il interpose de nouveau sa médiation. 
La trêve de Bordeaux. — II. Le roi Jean en Angleterre. Première entre- 
vue des légats pontiiicaux et d'Edouard III ; la conclusion d'un traité de 
paix est ajournée. Le roi de France à l'hôtel de Savoie. Le château de 
Hertford ; Isabelle de France et les prisonniers français. Fêtes données 
par Edouard III. — III. Reprise des négociations pour la paix. Les pléni- 
potentiaires français en Angleterre. Succès de leur mission. Le premier 
traité de Londres ; le texte en est apporté au régent ; satisfaction du 
prince et de son Conseil. Gomment ce sentiment s'explique : le premier 
traité de Londres est le prototype du traité de Brétigny. Les fêtes de 
Windsor ; le baiser de paix. Espérances trompées ; les causes de la 
rupture : le premier terme de la rançon n'est pas payé à l'époque con- 
venue ; graves sujets de conflit entre Edouard 111 et Innocent VI. — 
IV. Les effets de la rupture; la captivité du roi de France est rendue plus 
étroite ; Edouard III reprend le titre de roi de France. Jean II, effrayé 
par l'expiration imminente de la trêve de Bordeaux, accepte toutes les 
conditions du roi d'Angleterre. Le second traité de Londres (24 mars 
1359). — V. Une expédition du traité est apportée au régent. Convoca- 
tion des Etats Généraux du royaume. La séance solennelle et publique 
du 25 mai, au Palais Royal. La réponse des Etats. 



I. — Jean II était à peine tombeau pouvoir des Anglais, que des né- 
gociations commençaient pour sa délivrance et pour la conclusion 
d'un traité de paix. Le pape Innocent VI, auquel la bataille de Poitiers 
avait porté le coup le plus cruel *, ne s'était point attardé à de vaines 



1. Reg. Val., a38, fol. 309™ (i er octobre i35G). Le Pape au dauphin : « Audita nn- 
per casus novitate sinistri carissimi in Ghristo fdii nostri Johannis, régis Francie 
illustris, genitoris tui qui noviter, permittente Deo, exigentibus peccatis, cmersit, 
tanta fuimus doloris acerbitate respersi, tanta mestitia mentcm nostram et queque intima 
occupavit, quantam vix posset exprimere calamus, vix humana posset lingua enarrare etc. ». 

Ibid., fol. 200 (même date). Aux cardinaux de Périgord et Capocci : « Tanta nos 
tue, frater episcope, littere amaritudiuc repleverunt, tamque vehementis doloris 



48 JEAN II EN ANGLETERRE 

doléances. Fidèle aux idées de toute sa vie, il s'interposait une fois de plus 
entre les deux adversaires, prenant en main la cause du vaincu et 
prêchant la modération au vainqueur. Dès le mois d'octobre i356, les 
cardinaux de Périgord et Capocci ' qui n'avaient pas réussi à prévenir 
un conflit sanglant, étaient envoyés à Bordeaux auprès du prince de 
Galles, pour offrir de nouveau leur médiation 2 . En même temps, le 
Pape recourait aux bons offices de l'Empereur, le priant de s'associer 
à ses efforts 3 . La rencontre du dauphin avec son oncle, annoncée de- 
puis plusieurs mois déjà, allait permettre, avant la fin de cette même 
année, de solliciter, dans des conditions particulièrement favorables, 



aculeo cor nostrum et intima queque tristis inspectio sauciavït earvim, ut pêne in 
nobis virtus defecerit, emarcucrit vigor et sensus cvanuerint quasi omnes. Quis enim 
sane mentis, quis sui compos, quiscarnei cordis, quis humani anirni, non erumpat 
in lacrimas, quis amara de profundis pectoris suspiria non educat, quis prohibeat 
gemitus, quis lamenta contineat, singultus etiam quis compescat in effusione chris- 
tiani sanguinis, tanlorum casu nobilium.populorum ruina fîdelium, et multarum, 
que dettenda sunt amplius, periculis animarum ? Nullum enim credimus tam 
saxeum pectus quod hec audita non molliant, nullum tam rigidum quod horum 
consideratio non leniret ». — Cf. une lettre du Pape à l'Empereur, dont le préam- 
bule est conçu presque dans les mêmes termes {Ibid., fol. 202" ; 3 octobre i35G). 

1. Elie Talleyrandde Périgord, né vers i3oi : évêque de Limoges (10 octobre 1 3 a /1 ) , 
d'Auxerre (i328) ; cardinal prêtre de Saint-Pierre-aux-Liens (24 mai i33t) ; légat, 
évoque d'Albano (4 nov. i348) ; mort à Avignon (17 janvier i3G4). 

Nicolas Capocci (ou Capoccio), prévôt de Saint-Omer (i336) : évèque d'Utrecbt 
(i34o : résign. i34i), d'Urgel (i348) ; cardinal prêtre de Saint- Vital (i35o) ; légat 
(i356) ; év. de Frascati (i3d) ; mort à Monte-Fiascone (26 juillet i368). 

Ces dates sont empruntées au Répertoire (Bio-Bibliographie) de M. Ul. Chevalier. 
Un dissentiment assez grave avait éclaté quelques mois auparavant entre les deux 
légats et subsistait encore. Tous les efforts du pape tendaient à le faire cesser (Reg. 
Vat., 238, fol. 190" ; 3 octobre ; — fol. 234™ ; 24 novembre ; — fol. 235 ; 28 novem- 
bre). 

2. Dès le 1" octobre 1 356, Innocent VI mandait à ses légats de se remettre à l'œu- 
vre, sans découragement, avec plus de zèle et de persévérance que jamais : « ...dis- 
cretioni vestre per apostolica scripta mandamus quatinus... pro reparatione casus 
hujusmodi omnibus viis et modis, et cum omni diligentia atque solertia tam apud 
carissimum in Christo filium nostrum Edwardum, regem Anglie illustrem, quam 
apud dilectos filios nostros nobiles viros Edwardum primogenitum dicti régis, prin- 
cipem Wallie, ac Henricum ducem Lancastrie, quibus per alias nostras litteras scri- 
bimus, sicut in interclusis presentibus cedulis contineri videbitis, oportune si sufll- 
cit, et importune si expedit, insistatis, in Angliam, si necesse fuerit, transfretantes, 
ut si revocari preterita nequeunt, futura saltem provisionis vestre studio cui sub 
confidentia divini auxilii etfavoris innitimur, Deopropitio, evitentur» {Reg. Vat , 238, 
fol. 200). Le 3 octobre, il écrivait au prince de Galles pour lui prêcher la modé- 
ration après la victoire, et le 6 octobre il le félicitait avec effusion des égards qu'il 
témoignait à son prisonnier, le roi Jean (Ibid., fol. 201, 201"). 

3. Reg. Vat., a 38, fol. a 02™ (3 octobre). 



LA MEDIATION DU PAPÇ. ^9 

une intervention qui pouvait être décisive *. L'abbé de Cluny, An- 
drouin delà Roche, fut accrédité auprès de Charles IV, avec les mêmes 
instructions que Périgord et Gapocci, qui tous deux avaient reçu l'or- 
dre de se rendre à la diète de iMetz -. 

Dans son ardent désir de mettre fin à une guerre, si préjudiciable 
aux intérêts généraux de la Chrétienté, Innocent VI ne se contentait 
pas de faire appel à ceux qui étaient, à des titres divers, les arbitres 
delà situation politique 3 ; il s'adressait à quiconque, en France ou 
en Angleterre, avait assez de crédit pour seconder ses vues. Le nom- 
bre prodigieux de lettres qu'il a écrites, soit au lendemain de Poi- 
tiers, soit après l'arrivée de Jean II en Angleterre, et toujours pour le 
même objet, trahit sa constante préoccupation 4 , 

Parfois sa tâche était facile; et ses exhortations trouvaient un terrain 
merveilleusement préparé. Il n'ava it pas besoin de recommander à Jean II 
une altitude conciliante 3 , Le roi de France, si brave sur le champ de 

1. Ibidem : a Et bine est quod, tenentes firmiter ipsius Redemptoris nostri munere 
procuratum ut tu, qui solus inter homines langoribus hiis vehementioribus potes 
necessariam adhibere medelam, boc tempore turbinum, adextretnas imper ii tui partes 
régna Francorum proximas declinare [disponas], ad te ut liane rabiem procellarum 
virtute industrie ac prudentie tue frênes. . . confugimus etc. ». — « Tibi enim liée 
gloria, tibihonor, tibi bec laus a Domino reservantur... » — <c Tu, licet sis proximior 
alteri (partium), ulriusque tamen causarn juste respicies et ad cquitatem non ad 
sanguincm oculos inclinabis... » 

2. Ibid. : « ...tu efficax tractator pacis et promolor concordie, tam favoredignitatis 
Cesarce, quam gratia caritatis, habebis etiam ibi venerabilem fratrem Talayrandum 
episcopum Albanensem, et dilectum fllium noslros Nicolaum, tituli sancti Vitalis 
presbyterum cardinalem, apostolice Sedis nuntios, quos boni hujus utiles coopera- 
tores invenies, et quorum in occurentibus consiliis dirigi et auxilio poteris adju- 
vari. Super quo, quia dilecto filio, Androino, abbati monasterii Cluniacensis, Malis- 
conensis diocesis, latori presentium, imposuimus aliqua démentie tue exponenda, 
precamur attentius ut ipsius pro parte nostra relatibus adbibeas plenam fidem ». 

Pour la mission officielle d'Androuin de la lioebe, qualifié « apostolice Sedis nun- 
tius », voyez une lettre à l'archevêque de Cologne et une circulaire « venerabilibus 
fratribus patriarchis, archiepiscopis et episcopis » {Ibid., fol. ao5 ; 7, 8 octobre). 

Androuin de la Rocbe, abbé bénédictin de Saint-Seine(i3/)o), puis de Cluny ( 1 34 1 ), 
cardinal prêtre de Saint-Marcel (17 sept. i3Gi), mort à Viterbe (27 octobre i30y) 
Voy. Ul. Chevalier, Répertoire (Bio-Bibliographie) . 

3. Les deux rois de France et d'Angleterre et l'Empereur. 

Ii. Le P. Denifle a signalé la a pluie de lettres papales »,qui « inondèrent l'Angle- 
terre » à la date du 2 juin 1 367 {La désolation des églises, \, T p., p. i46 et n. 3). 

5. 11 le fit cependant. Voy. Iieg. Vat., 238, fol. 223 vo (19 octobre 1 350). « ... non 
ignoras quanta ad tuam et carissimi in Cbrislo filii nostri Edwardi, régis Anglie 
illustris, paeem et concordiam affectione movemur... Sercnitalem tuam attente ac 
affectuose precamur quatinus, ea que prefatus episcopus (Talayrandus episcopus 

Histoire de Charles V. — II. 4 



5o JEAN II EN ANGLETERRE 

bataille, avait une idée fixe depuis qu'il était prisonnier : celle de re- 
couvrer sa liberté. Fier de la vaillance qu'il avait montrée et des té- 
moignages flatteurs qu'elle lui avait valus, il ne voulait plus- se sou- 
venir d'autre chose. Il semble n'avoir jamais eu conscience du 
désastre qu'il avait subi et qui risquait de compromettre l'existence 
même de son royaume. Avait-il un tel fonds de vanité naïve, qu'il eût 
pris le change sur les marques de courtoisie que le. vainqueur lui 
avait prodiguées ? S'imaginail-il qu'une rançon personnelle, même 
très lourde, serait la seule conséquence de la défaite? 11 est difficile 
de ne pas le croire, quand on lit la curieuse lettre qu'il envoyait 
le 12 décembre i356 au prévôt des marchands et aux échevins de la 
ville de Paris *. Il a dû écrire dans le même sens à d'autres personna- 
ges ecclésiastiques ou laïques. On peut le supposer sans la moindre 
témérité, d'après ce qui reste de sa correspondance pendant sa capti- 
vité. Toutes ses lettres révèlent, d'une façon aussi nette, quoique ha- 
bituellement en termes plus brefs et avec moins d'abandon, le même 
état d'âme. 

Le Roi commence par remercier la municipalité parisienne de sa 
« bonne affection », comme du très grand désir qu'elle a de le tirer 
des mains de l'ennemi " 2 . Ces sentiments, qui n'ont jamais varié, ont 
stimulé dans tout le royaume la fidélité et le dévouement à la per- 
sonne royale 3 . Le Roi ne l'oubliera pas et saura marquer sa gratitude 



Albanensis) tibi super hoc pro parte nostra retulerit credens indubie, ad pacemetcon- 
cordiam habilites animum, cor prépares et mentem tuam benignus inclines. « Cf. R. 23g, 
fol. 92'° (2 juin 1357) : « Instant dies, fili carissime, quibus expectata diutius et de- 
siderata per ampliustua et carissimi in Christo filii nostri Edwardi, régis Anglie illus- 
tris, concordia complenda speratur... Quesumusigiturexcellentiam tuam...quatenus 
sicregium animum mentemque disponas ad pacem, quod, actore Deo, vota et desi- 
deria nostra et Christi fidelium compleantur » (Cité par H. Denitle, op. cit., 
p. i48, n. 1). 

1. A. Guesnon, Documents inédits sur l'invasion anglaise et les Etals Généraux au 
temps de Philippe VI et de Jean le Bon. Paris, Impr Nat. 1898, in-8' (Extrait du Bulle- 
tin histor. etphilol., 1897), p. 37-39, n° xvur. Copie orig. sur parchemin, des Arch. 
commun. d'Arras. 

2. « ... de jour en jour nous est rapporté la bone affeccion et le très granl désir 
et volenté que vous et eùls avés à nostre délivrance et à ravoir nostre personne des 
mains de nos anemis ; dont vous mercions etc. ». 

3. « Et par especial tenons nous pour ferme que devant tous autres sommes nous 
tenus à vous savoir bon gré et mercier de lagrant amour et feaulté que vous mons- 
tres en çeste partie de fait avoir à nous, si comme tous jours continuellemf nt avez 
eu, car nous savons bien que vous, qui estes gouverneurs de nostre bonne ville de 



LA MEDIATION DU PAPE 1 

« en temps et lieu » *. Quant à « l'honneur » qu'il s'est acquis « en la 
bataille », on lui en fait trop de mérite 2 . Il est toutefois notoire que, 
s'il a risqué sa liberté et même sa vie, c'était pour le bien de ses sujets, 
car « souvent, ajoute-t-il avec une indéniable sincérité, nous ont porté 
grande douleur au cœur les nouvelles, que chaque jour nous appre- 
nions du grief et de l'ennui, que nos sujets souffraient sur les frontiè- 
res de notre royaume » 3 . Certes, c'est pour lui un cuisant regret de 
n'avoir pas mieux réussi, mais, on le sait, « les événements des batail- 
les sont douteux », et il n'a rien fait qu'il ne fût prêt à faire encore 
« demain », si un cas semblable se représentait 4 . 

Jean II terminait en priant instamment ceux à qui il s'adressait 
d'avoir toujours « à cœur et à mémoire le fait de sa délivrance », 
de façon qu'il pût « brièvement s'en apercevoir » 5 . Mais, pour ob- 
tenir ce résultat, une seule voie était ouverte : celle des négociations 
pacifiques. Tenter le sort des armes eût été une imprudence ; et le Roi 
se croyait obligé d'insister, en répétant que « les événements des ba- 
tailles sont douteux ». « Nous voulons bien, disait-il, que vous sachiez 
qu'il est impossible que vous nous puissiez jamais ravoir par guerre, 
ni autrement que par traité d'accord et de paix. Car si nos ennemis, 
dont nous sommes prisonnier, sentaient que par guerre vous nous vou- 
liez ravoir et recouvrer, ils nous translateraient très souvent d'un lieu 



Paris, qui est chief principal de toutes les antres villes de nostre royaume, avés esté 
premiers promotteurs de ceste besongne, et les autres vous ont sievy comme mem- 
bres, et se sont consentus et enclines à ce que vous avés premiers volu et propose». 
i. « ... et encore le rocongnoistrons envers vous en lieu et en temps... » 

2. « ... et se vous nous avez attribué los et honneur de nostre part en la bataille, 
comme nous a esté raporté que ainsi avez vous fait, c'est sans nostre déserte... » 

3. (( ... Comme il est nottoire, nous nous sommes exposés au péril que vous savés 
qui y gist, pour vous pourcachicr pais et repos ; et à ce faire avons nous 
moult souvent veillié, que l'en cuidoit que nous faissions autre chose, car souvente- 
foiz nous ont porté grant doulour au ceur les nouvelles que chascun jour ouyons 
du grief et de l'enuy que nos subgez souffroient, seur les frontières de nostre 
royaume et ailleurs, par lés malices de nos anemiset les soudaines courses qu'il y 
faisoit... » 

!\. « ... mais, comme vous savés, les advenemens des baitailles sont doubteux, 
et neantmainz n'avons nous fait chose que nous ue faissons demain en cas sanlable, 
plus volontiers que onque maiz ne feismes, pour vous pourcachier plaisir et profit ». 

5. « Si vous prions et requérons bien affectueusement, et tant de ceur comme 
plus poons, que en ceste feaulté et amour vous veuilliés continuelment persévérer 
et avoir le l'ait de la délivrance de nostre personne lousjours à ceur et à inemore, si 
que nous nous en puissonz briefvement apperchevoir. » 



2 JEAN II EN ANGLETERRE 

en un autre, de telle sorte que vous ne sauriez, ni ne pourriez nous 
trouver » *. 

Un captif, qui se consolait si aisément de sa défaite et se montrait 
aussi pressé d'être rendu à la liberté, ne devait pas entraver par une 
raideur intransigeante les efforts tentés en sa faveur. Dans les premiers 
jours de l'année 1367, le prince de Galles avait autorisé les députés et 
procureurs d'Edouard III à s'aboucher avec ceux du roi de France et 
du dauphin, pour travailler, sous la présidence des légats pontificaux, 
au rétablissement de la paix 2 . Le vœu du Pape ne fut qu'en partie 
réalisé. La paix ne se fit pas, quoiqu'on s'y fût acheminé, et que 
l'espoir subsistât, publiquement affirmé, de la conclure dans un ave- 
nir prochain 3 . Les conférences de Bordeaux eurent, d'ailleurs, un ré- 
sultat immédiat et très appréciable. Les plénipotentiaires convinrent 
d'une trêve, qui, commençant le 23 mars, durerait jusqu'à la fête de 
Pâques et, à dater de ce jour, deux années entières, c'est-à-dire du 
9 avril i357 au 9 avril 1359 *. L'interruption des hostilités aurait pu 



i. « ... Mais nous voulons bien que vous sachiés qu'il est impossible que vous 
nous puissiés jamais ravoir par guerre, ne autrement que par traittié d'accort et de 
pais. Car se nos anemis, à qui nous sommes prisons, sentoient que par guerre vous 
nous vousissiés ravoir et recouvrer, il nous translateroient moût souvent de lieu en 
autre, si que vous ne autre ne nous sariez ne porriez trouver. Et si, comme dit est, 
et vous le savés bien, les advenemens des baitailles sont doubteux etc. » 

2. Chronicon Galfridi le Baker de Swynebroke,p. 1 5 5 : « Et captivi Gallicorum tam 
obnixe precibus devotis institerunt domino principi, quod concessit eiis diem trac- 
tandi de pace, scilicet quintum decimum post Nativitatcm Jesu Christi (9 janvier), 
ita quod Anglicis apud Blayves (Blaye ; Gironde, ch.-l. d'arr') et Gallicis apud Mira- 
bel (Mirambeau ; Gharente-Inf", arr 1 de Jonzac, ch.-l. de c"°) demorantibus, inter 
opidaprefata pax finalis ordinaretur. » La date du 9 janvier est peut-être à retenir; 
mais ne s'agirait-il pas dans les lignes précédentes, au lieu de la trêve de Bordeaux, 
qui devait être signée le 2 3 mars, de quelque trêve locale ? On ne voit pas 
bien pourquoi un rendez-vous aurait été pris à mi-chemin de Blaye et de Miram- 
beau, alors que les conseillers habituels du prince de Galles, comme les principaux 
personnages de la Cour de Jean II, se trouvaient les uns et les autres à Bordeaux. 

3. « ... sur bone et ferme espérance de bone pees et de bon acord finales faire 
mètre et acomplir entre iceux », disent les légats dans l'instrument de la trêve de 
Bordeaux. 

4. Rymer, III, i e p., p. 3/|8-35i (Rotuli Francie, 3i Edw. in, membr. i4 et i3 
dorso). — Les Grandes Chr. disent : « Le samedy xviij jours du dit mois de mars, fu 
traictée la paix à Bourdeaux, entre le roy de France qui encores y estoit prisonnier 
et le prince de Gales. » (VI, 56;. Ce n'est pas sûrement une erreur de date, comme 
l'a cru M. Cosneau (Les Grands traités de la guerre de Cent ans, p. 1, n. G). Peut- 
être l'accord se fit-il ce jom-là sur les conditions du futur traité de paix, qu'il ne 
faut pas confondre avec la trêve. En supposant même qu'il s'agisse ici uniquement 



LA TRÊVE DE BORDEAUX 53 

être un grand bienfait pour le royaume. Par une déplorable fatalité, 
les ravages causés par les compagnies dépassèrent les horreurs de la 
guerre proprement dite, et, au lieu d'être localisés dans une région 
déterminée, ainsi qu'il arrivait d'ordinaire, ils s'étendirent à tout le 
royaume. Philippe de Navarre était compris dans la trêve ; mais la 
question navarraise, telle qu'elle se posait depuis près d'un an, n'avait 
pas reçu et ne pouvait recevoir de solution, tant que durerait la capti- 
vité du roi de Navarre. Elle demeurait comme une menace redoutable, 
et la délivrance de Charles le Mauvais allait bientôt justifier les prévi- 
sions les moins optimistes. 

Les « procureurs » des deux rois avaient pu se mettre d'accord sur 
d'autres points encore, que ceux qui sonttouchés dans le protocole du 
a3 mars. La paix étant le véritable objet de la mission des légats, les 
conditions en furent débattues et arrêtées, au moins en principe, à Bor- 
deaux même. Toutefois elles furent tenues secrètes, et cette partie des 
négociations n'eut aucun caractère officiel, Edouard III n'ayant pu 
consentir à ce qu'une décision ferme fût prise hors de sa présence 1 . 



de la trêve, il n'y a nulle difficulté à admettre qu'elle a été arrêtée, en principe, le 
18 mars, et signée le a3. 

i. Rymer, loc. cit. « Des quelles (sic. Les queles. H s'agit des plénipotentiaires) 
ayent esté en nostre présence assemblez par plusors jours, en la ville de Bur- 
deaux, et eyent eu ensemble plusours parlemenz et traitez sur certainz poinz louchantz 
la pees et acord des dit: Roys, finalment, sur bone et ferme espérance de bone pees et de 
bon acord finales faire, mètre et acomplir entre iceux... ount pris et acordé bonnes et 
loyaus abstinences et trêves en la manere qui s'ensuyt etc. » 

Rymer, III, i' p., p. 356. Lettre du pape à Edouard III (29 mai 1357) : « ... acec- 
pimus (par les deux légats) quod ante discessum dilceti filii, nobilis viri.Edwardi pri- 
mogeniti lui, principis Walliae, de Vasconiu? partibus, pacis inler te et carissimum in 
Christo jilium nosl r um,Johannem regem Francorum illustrem, adore Domino, reformande, 
panda, tacla jam anlea. inter diclos regem et principem, prœsentibus eisdem nunciis, quasi 
concordala fuerant, tuo super eis beneplacito reservato. » 

Knighton (Chronicon, II, (j3) dit simplement : « l'une /pendant le séjour de Jean II 
à Bordeaux) cfcpit papa tractare de concordia inler reges cum effectu. » 

Les Grandes Chroniques sont plus explicites : « Le samedy xvin jours du dit mois 
de mars fu Iraictée paix à Bourdeaux etc.. La manière de laquelle fu tenue se- 
crète pour ce que en ycelle estoil réservée la volonté du roy d'Angleterre. Mais 
pour aucunes choses qui à ce les murent, ilz pristrent trieves generaulx de Pas- 
ques ensuyvant jusques à deux ans » (VI, 56). 

Joignez-y le passage suivant, d'une lellre du comte d'Armagnac aux consuls de 
Nîmes (3o mars 1 357) : « Cars amix, los cardenals qui son à Bordels an escripg al 
papa que los ponhs de la pas son entres los tractados (sic) del rey et del princepeoma 
acordatz, retengut en tôt la voluntat del reys de France et d'Anglaterra, et a saber la 



54 JEAN I[ EN ANGLETERRE 

II. — Peu de temps après la conclusion de la trêve, le prince de Gal- 
les quitta Bordeaux pour repasser en Angleterre, avec les principaux 
prisonniers de Poitiers, et notamment le roi de France L 11 prit la mer 
le il avril *. Le 5 mai, il débarquait à Plymouth 3 , et le a/i du même 
mois, Jean II faisait son entrée à Londres, accueilli avec respect, mais 
avec plus de curiosité encore, par la foule énorme qui se pressait sur 
son passage. La marche du cortège en fut retardée à ce point, qu'il fallut 
plusieurs heures pour traverser la ville et arriver au palais de West- 
minster 4 . 



voluntat de (sic) rey d'Anglaterra deus (sic) csser à la Sainl Jehan-Baptista los dichz 

cardenals à Londres et que, ce al rey d'Anglalerra non plas lo dicht tracte- 

ment, es tôt nulli... »(Arch. commun, de Nîmes, LL. 2, fol. 2. Copie contemporaine. 
— Ménard, Ilist. de Nim.es, II, 1 84- 1 85). 

1. Cette circonstance avait fait hésiter le dauphin et son conseil à ratifier la trêve : 
« Car no saben, écrit le comte d'Armagnac aux consuls de Nîmes, si moss. loduc 
et son conscilh voulrran que las dichas trevas ce tenho, considérât que lo rey moss. 
en menon en Anglaterra... » (3o mars). 

3. Gr. Chr., VI, 58 : « ... le mardi après Pasques, qui fu le xi* jour d'avril... » 

3. Knighton, II, y3 : « Anno gratiœ MCCCLVII Edvvardus princeps Walliae venit 
in Angliam ducens secum Johannem regem Franciœ;elapplicuit apud PlymrnouUie 
in vigilia sancti Johannis ante portam Latinam (le 5 mai, la fête tombant le 6), » 

Walsingham, I, 283 : « ... dominus princeps Edwardus, cum rege Johanne rege 
Francorum et filio ejus Philippo aliisque magnatibus, rediit in Angliam de Wasco- 
nia, et quinto die mensis maii applicuit in portu de Plimmuthe cum praida nobili 
captivorum. » 

La date du 5 mai me paraît, en conséquence, devoir être préférée à celle du U don- 
née par les Gr. Chron., VI, 58. Je n'hésite pas non plus, pour le lieu de débarque- 
ment, entre Plymouth et Sandwich, cette dernière localité n'ayant pour elle que 
l'autorité insuffisante de Froissart (Chron., V, 82). 

k- Knighton, II, f)3 : « Et exinde ductus est Londonias per mediamcivitatem. Et 
tanlus apparatus arcuum et sagittarum, et de omni génère armorum,monstratusest 
in qualibet strata Londoniensi ubi rex Franciae adventare deberet, quod mirum est 
dictu, nec ab antiquo taie quid visum aut auditum. Civesquc obviaverunt ei ultra 
mille équestres suo meliori modo, quodlibet artificium simul vestiti in una secta. » 

Walsingham, I, 283 : « In vicesimo autem quarto die mensis ejusdem, ducens 
secum dielum regem Francis) captivosqucprœdicabiles per pontem et civitatem Lon- 
doniarum, et ingressus (sic : est ingressus ?) circa horam dici tertiam lendendo 
versus Westmonasterium ; ubi ruit circa eos tanta populi multitudo inaudilum 
videre mirabile, quod vix, impedienle populo, post meridiem potuerunt ad Pala- 
tium pervenire. 

A Chronicle of London from 1183 lo 1483, edited by Nicholas Harris-Nicolas, esq., 
London, Longman and C°, 1827, in-4% p. 03 (anno xxxn d ° ; 1 357) : « In this jere 
prynce Edward, with Kyng John of Fraunce and with ail bise presoners, comen 
into England ; the xxiiu day of may, aboughte m of the belle at afternoon he rod 
over London brigge toward the Kynges paleys at Westminster. » 



EDOUARD III ET LES LÉGATS DU PAPE 55 

Edouard III s'était porté au-devant de Jean II, qu'il rencontra « aux 
champs », c'est-à-dire avant qu'il n'eût pénétré dans la Cité. II lui té- 
moigna beaucoup de courtoisie, mais prit bientôt congé de lui, le lais- 
sant continuer sa roule en compagnie du prince de Galles *. 

La venue du roi de France ne donnait pas seulement satisfaction à 
l'amour-propre d'Edouard III et de son peuple. Elle permettait aux 
deux rois de reprendre les négociations ébauchées à Bordeaux et de les 
faire aboutir. Tel était le plus vif désir du Pape qui, tout en se réjouis- 
sant delà trêve 2 , avait hâte de compléter ce premier succès. Périgord 
et Capocci furent accrédités auprès du roi d'Angleterre, comme ils 
l'avaient été auprès de son fils 3 . Innocent VI leur adjoignit un troi- 
sième cardinal, de promotion récente, Pierre de la Forêt, l'ancien 
chancelier de Jean II 4 . C'est à la fin de juin ou au commencement de 
juillet, que les légats pontificaux furent reçus en audience solennelle 
par Edouard III, à Westminster 3 . Le monarque anglais semble avoir 
voulu les intimider ou les éblouir par quelque mise en scène, afin de 



i. Gr. Chron., VI, 58. 

a. Reg. Vat., 23g, fol. 87(29 mai 1357). Le Pape à Edouard III. — Rymer, III, i"p., 
356 — « Bulla Innocentii VI, papœ, de gaudio propter tractatus nuper Burdegala? 
habitos ; et puncta ad paccm spcctantia, quasi concordata ; necnon de tanti boni 
conclusione arbitrio Régis reservata ». 

3. Reg. Vat., 1*39, fol. 92" (Denifle, op. cit., i48, a, 1). Le Pape au roi Jean (29 mai 
même année) : « Instant dies, fili carissime, in quibus expectala diutius et deside- 
rata per amplius tua et carissimi in Christo filii nostri Edwardi régis Anglie illus- 
tris concordia complenda speratur, et ven. fr. Talayrandus, episc. Albanensis, ac di- 
lectus filins nostri Nicolaus, tituli sancti Vitalis presbiter cardinalis, ad hoc ipsum 
ducunt se in Angliam transferendos. » — Rymer, ibid., p. 357. « Pro cardinalibus 
(Périgord et Capocci) ad tractandum tenendum venturis (1" juin 1357). » Ils devaient 
venir en Angleterre aux environs de la Saint-Jean. — Cf. ibid. : « De conductu pro 
cardinalibus pramotatis. » (3 juin). 

4. Lettre précitée à Edouard III (29 mai) : « Caelerum cum, dilectus filius noster Pe- 
trus, Basilicœ Duodecim Apostolorum presbyter cardinalis, qui, pro parle dicti régis 
Francorum, unus fuit ex tractatoribus pacis hujusmodi.(7a trêve de Bordeaux et les 
conférences qui l'avaient précédée), pro directione et consummatione felici tractatus pa- 
cis ejusdem ad partes ipsas ducat se presentialitcr transferendum, nos serenita- 

tem tuam attente rogamus quatinus cundeni cardinalcm.... bénigne recipias et di- 
gna honorificentia prosequaris. » — Rymer, ibid., 358 « Pro altero cardinali 
super tractalu praetacto » (i ojiiin). 

5. Ils étaient attendus vers le 24 juin, comme le prouve la teneur des sauf-con- 
duits. La même date se retrouve dans la lettre du comte d'Armagnac aux consuls de 
Mmes (3o mars 1357) : v ... et a saber la voluntat de (sic) Rey d'Anglaterra deus (sic) 
esser à la Saint Jehan- Baptista los dichz cardenals à Londres... )> (Arch. commun, de 
Nimes, LL. 2, fol. 2. — Ménard, Hist. de Nîmes, II, i84-i85.) 



56 JEAN II EN ANGLETERRE 

tirer le plus d'avantage possible de sa victoire *. Sur quelles bases 
s'étaient déjà ouvertes et devaient se poursuivre les négociations ? Evi- 
demment, les conditions de l'accord projeté étaient celles que nous re- 
trouverons plus tard, en parlant du premier traité de Londres. Ceci ne 
paraît pas douteux, quoique tous les cbroniqueurs — les anglais aussi 
bien que les français — soient muets à cet égard. Mais Knighton laisse 
entrevoir, avec une clarté suffisante, à quel obstacle insurmontable les 
médiateurs vinrent se heurter au début de leur mission. Edouard III 
posa nettement la question dynastique, ce qui équivalait à une fin de 
non-recevoir. Vainement, les nonces du Pape lui avaient-ils offert d'im- 
portantes cessions de territoires, la restitution d'une grande partie des 
provinces qui avaient appartenu à ses ancêtres. La réponse du roi fut 
ou aurait été qu'à la vérité ces provinces avaient été enlevées à ses an- 
cêtres, mais qu'il les reconquerrait quand il plairait à Dieu. 11 deman- 
dait, non sans hauteur, que l'entretien portât plutôt sur la couronne 
de France, car c'est pour la revendiquer qu'il avait fait la guerre. A cela 
il n'y avait rien à répliquer. Edouard restait dans son rôle, mais en y 
persistant il se refusait par le fait même à tout arrangement pacifique. 
Les cardinaux, un peu décontenancés, se bornèrent à répondre que 
leurs instructions ne leur permettaient pas de le suivre sur ce terrain, 
qu'il était nécessaire d'en référer au Pape pour connaître son senti- 
ment. Les négociations furent donc interrompues, maison convint 
qu'elles seraient reprises après la fête de la décollation de Saint-Jean- 
Baptiste, c'est-à-dire dans les derniers jours du mois d'août i3Ô7 '. 

Pendant la première année qu'il passa en Angleterre et jusque vers 
le milieu de l'année suivante, la captivité de Jean II fut très douce 3 . 



i. Knighton, Chronicon, 11, 94-yo : « Qui (les trois cardinaux) cutn venissent ante 
regem apud VVestmonasteriiim quasi in apparatu imperiali et fero vultu tanquam 
loonis, adoraverunt eum proni in terram, et sic mutuo altorutris salutatis, regeque 
in cathedra résidente, unus eorum sumpto themate cœpit prœdicare. Thema. Ho- 
nor reyis judicium diligit. Et post sermoncm cœpcrunt loqui de negotio itineris sui, 
videlicet quod rcx Edwardus haberet omnes terras antecessorum suorum, dum ta- 
men pax et concordia inter reges mediaret. Respondit rcx breviter quod liect ipse 
perdiderat terras antecessorum suorum pro tempore, ipse ea [s] recuperaret cum 
Deus voluerit, et dixit eis ut loquerentur de corona Franciaequam ipse vendicavit. » 

a. Knighton, op. et loc. cit. : « At illi (cardinales) responderunt commissionem 
suam ad ta m ardua negotia non extendere. Et sic dilatum est negotium usque ad 
decollationem S. Johannis donec mitteretur papae pro dicto negotio. » 

3 Voy. pour ce qui va suivre : Henri d'Orléans, duc d'Aumale, Notes et documents 
relatifs à Jean, roi de France, et à sa captivité en Angleterre, in-12, 190 p. Extrait des 
Mélanges de la Philobiblon Society; Miscellanies (1855-1856), II, vi. 



l'hôtel DE SAVOIE 5^ 

Edouard III lui avait assigné pour résidence l'hôtel de Savoie, situé sur 
le Strand, en dehors de la « Cité », et qui appartenait au duc de Lan- 
castre^Le roi de France pouvait ne pas s'y sentir trop prisonnier, quoi- 
que dès le début, et bien avant le revirement qui se produisit plus tard, 
la garde de sa personne eût été assurée de façon assez sérieuse pour 
prévenir une évasion ou un enlèvement 2 . Quoiqu'il en soit, le vaincu 
de Poitiers commença par jouir à Londres d'une grande liberté. Jeune 
encore 3 , insouciant, passionné pour la chasse, il avait toute latitude 
pour donner satisfaction à ses goûts 4 . 11 fut plusieurs fois l'hôte 
d'Edouard III à Windsor 5 . Plus souvent encore, il reçut l'hospitalité 
au château de Herlford 6 , la dernière résidence de la reine douairière 



i. Gr. Chr., VI, 58 : « Et le dit roy de France et le prince de Gales s'en alerent à 
Londres là où le dit roy de France fu tenu prisonnier si largement comme il vou- 
loitjcaril avoitses gens, tels ettanteomme il vouloil, etaloit esbatre cl chacier toutes 
foiz que il li plaisoit et estoit en un moult bel hostel, au dehors de la dicte ville de 
Londres, qu'estoit au duc de Lenclaslrc, appelle Savoie ». — Cf. Froissart, Chron., 
V, 83. — Rymer, III, i, ! t oi-l\02 : « Ce fu fait en manoir de Savoie, es forboins (for- 
bours) de Londres, le vu jour de juillet l'an de grâce mil CGCLVIII... » 

L'hôtel ou palais de Savoie avait été construit, au xm" siècle, par Henri 111 pour 
son oncle Pierre de Savoie. La reine, Aliénor de Provence, avait pour mère Béatrix 
de Savoie, et les Savoyards eurent un grand crédit à la cour d'Angleterre pendant 
le règne d'Henri III (F. Mugnier, Les Savoyards en Angleterre au XIII e siècle, Paris, 
Champion, 189O, in-8°). 

Une indemnité fut payée par Edouard III au duc de Lancastre pour le séjour de 
Jean II à l'hôtel de Savoie. — Voy. P. R. 0., Issue Rolls, 3/t Edward III, Eas- 
ter, n° 22/1, m. 18 ; 11 juillet i36o : « Henrico duci Lancastric in denariis sibi libe- 
ratis, de dono Régis, pro reparacione et emendacione domorum mancrii ejusdem 
ducis de Sauvoie, in quo rex Ffrancie de maudato domini Régis morabatur, per brève 
de magno sigillo in mandatis de hoc termino. . XXX libr. ». 

2. P. R. O., Issue Rolls, 32 Edw. III, Michaclmas, n" 221, m. 2 (G octo- 
bre i357) : « Waltero Norman pro xvu sociis suis nuper existentibus in bargia do- 
mini régis, tam per diem quam per noctem, super Tamisiam, prope le Sauvoye, pro 
salva custodia Johannis de Ffrancia régis, quolibet eorum capiente per diem m de- 
narios... videlicet a secundo die septembris proximo prclcriti usque xv m diem sep- 
tembris proximo sequentem, per xim dies, utroque siccomputato etc. ». 

Ibid., raembr. l\ (12 octobre); m. i5 (6 nov.). 

3. Il n'avait pas /10 ans, étant né en i3ig. 

h- Voy. le texte déjà cité des Grandes Chroniques. — Même témoignage dans Frois- 
sart : « Si aloit voler (chasser au vol), cacier et déduire et prendre tous ses esbatc- 
mens environ Windesore, ensi que il li plaisoit, et messires Phelippes ses filz ossi » 
(V, 84). 

5. Il n'y eut jamais de translation proprement dite à Windsor, comme Froissart 
l'a supposé (Ibid.). 

6. Hertford, capitale du comté du même nom, à 2/1 milles 1/2 au N. de Londres. 



58 JEAN II EN ANGLETERRE 

d'Angleterre, Isabelle de France, fille de Philippe le Bel et veuve 
d'Edouard II, qui n'était plus soumise à la captivité rigoureuse où 
elle avait été longtemps tenue 1 . A Hertford, où furent invités aussi les 
principaux seigneurs français, venus avec lui de Bordeaux, — Jacques 
de Bourbon, comte de Ponthieu, le sire d'Aubigny, le maréchal d'Au- 
drehem, le comte de Tancarville, — Jean II rencontrait les comtesses 
de Pembroke et de Warren, les amies les plus intimes de la reine, 
toutes deux apparentées à la famille royale d'Angleterre, et dont l'une, 
la comtesse de Pembroke, était une Française, de l'illustre maison de 
Châlillon 2 . 

Partout les captifs français paraissent avoir été bien accueillis et avoir 
lié de nombreuses et agréables relations. « Avec sa réputation de 
brave et loyal chevalier, avec ses goûts, son caractère, le Boi ne pouvait 
manquer de plaire aux barons anglais ». Il n'y avait nulle animosité, 



i. Elle s'était installée à Hertford, au commencement de mars 1 357 : elle y devait 
mourir le 22 août i358. Elle venait, semble-t-il, du château de Rising. On trouve 
beaucoup de renseignements intéressants sur cette dernière période de son existence 
dans un manuscrit du British Muséum (Gotton., Galba, E, xiv), qui contient le 
compte des dépenses de l'hôtel de la reine Isabelle, d'octobre 1357 à décembre 1 358 
(il s'arrête peu de jours après ses funérailles, plus de trois mois après son décès). 
Ce manuscrit, très endommagé par le feu et d'une lecture pénible à cause de l'ex- 
trême finesse de l'écriture, a été étudié et analysé par M. Edw. A Bond dans VAr- 
chœologia, t. XXXV, A53-Z|6g. Notices of the last days of Isabella, queen of Edward the 
second, drawn from an account of the expenses of her household. 

2. Duc d'Aumale, op. cit., p. 32-33 et n. 16 : « Béatrix d'Angleterre, fille de 
Henri III, avait épousé Jean II, duc de Bretagne; leur seconde fille, Marie, épousa 
Guy III, de Châtillon, comte de Saint-Paul. De ce mariage, était issue la comtesse de 
Pembroke qui nous occupe. Le mari de cette dernière était son parent, assez proche, 
Aymar de Valence, d'une branche de la maison de Lusignan, fixée en Angleterre et 
aussi alliée à la famille royale. Cet Aymar de Valence étant mort sans enfants, en 
i323, son titre de comte de Pembroke passa à son petit-neveu, Laurence Hastings, 
qui épousa Agnès, fille du célèbre Mortimer (Duchesne, Histoire de la maison de 
Chastillon; Dugdale, Baronage). Nous sommes entrés dans ces détails, parce que 
l'existence simultanée de ces deux comtesses de Pembroke a donné lieu parfois à 
quelque confusion ». M. Bond a vu dans la comtesse de Pembroke, Agnès, la petite- 
fille de Mortimer, supplicié au début du règne d'Edouard III, et rapprochant sa 
présence à Hertford des visites qu'y firent dans le même temps Roger Mortimer, le 
petit-fils de l'ancien amant d'Isabelle et le comte de Salisbury, le beau -frère de ce 
même Roger, il en a conclu que la reine ne répudiait pas les souvenirs de son passé 
(op. cit., /i56-/i57). Jeanne, comtesse de Warren, née vers 1295, avait épousé Jean, 
dernier comte de Warren et de Surrey, mais ce mariage avait été dissous de bonne 
heure (Duc d'Aumale, op. cit., p. 32 et n. i5. — Bond, op. cit., p. 456). 



NÉGOCIATIONS POUR LA PAIX 59 

il y avait presque conformité de langue et d'habitudes entre les gen- 
tilshommes des deux nations L 

La présence du roideFranceetde tant de prisonniers illustres rehaus- 
sait l'éclat de la cour d'Edouard III. La fête de Noël (i357) et celle du 
r r janvier (i358), célébrées la première à Marlborough, la seconde à 
Bristol, furent très brillantes 2 . A Bristol, il y eut un tournoi de nuit, 
dont la splendeur n'avait jamais été égalée. Le Parlement, qui se tint à 
Londres au mois de février 1 358, attira beaucoup d'étrangers, — Fran- 
çais et Ecossais, — à ses séances. Depuis des siècles on n'avait vu une 
assemblée aussi nombreuse, ni aussi solennelle. 

III. — Tandis qu'Edouard III affichait, par un faste inusité, l'orgueil 
d'une victoire, plus complète qu'il n'eût osé la rêver, l'œuvre pour- 
suivie par le Pape faisait de grands progrès. Pendant les premiers 
mois de l'année i358, les légats crurent toucher au but, et, peu après 
Pâques, une nouvelle fête, plus magnifique que les autres, donna le 
spectacle public et voulu de l'amitié des deux rois, en même temps 
qu'elle annonçait une paix prochaine 3 . 

Les négociations, momentanément suspendues au début de l'été ( 1 357) 
et dont la reprise avait été, d'un commun accord, ajournée à la fin 
du mois d'août, recommencèrent, en effet, à cette époque, ou du moins 
on fit le nécessaire pour qu'elles pussent être renouées. Le 2 1 août, le roi 
d'Angleterre délivrait des sauf-conduits à trois conseillers de Jean II : 
Etienne de Paris, Jean de Ghampeaux et Regnaut d'Acy, ainsi qu'au 
secrétaire ou notaire royal qui les accompagnait. Vers le même temps, 
l'évêque deThérouanne, Gilles Aycelin de Montaigu,qui avait succédé 
en qualité de chancelier à Pierre de la Forêt, passait également en An- 



1. Duc d'Aumalc, op. cit., p. 3i. — On a fait observer très justement qu'à cette 
époque, « en Angleterre, n'importe quel chevalier français se sentait plus près d'un 
chevalier anglais que de l'homme du peuple de sa propre race » (Mary Darmeste- 
ter, Froissart, dans Les Grands écrivains français, Paris, Hachette, i8<j4, in-18, p. a3). 

2. Eulogium historiarum, III, 227 : « Hoc anno cum multis captivis rex Anglia? et 
regina festum Nalalis Domini apud Marleberge solemnizaverunt. Et in circumei- 
sione Domini versus Bristolliam diriguntur, et ibi facta sunt hastiludia nocturna, 
qualia non sunt ante visa pr.e nimio honore et magnificentia. Eodem anno parlia- 
mentum tentum est Londoniis nonas (?) februarii valde magnum cum multis extra- 
neis de Francia et de Scocia, quale non fuit ad annos ducentos », 

Marlborough ; comté de Wills ; 24 m. N. de Salisbury, 74 m. O. de Londres. — 
Bristol ; comtés de Gloucester et de Sommerset; 118 m. O. de Londres. 

3. Knighton, Chronicon, II, g5. 



60 JEAN II EN ANGLETERRE 

gleterre, où sa venue semblait présager la conclusion imminente d'un 
traité de paix '. Espoir prématuré, car, plus de trois mois s'écoulèrent, 
sans qu'un résultat appréciable eût été obtenu. Il est possible que, 
d'un côté tout au moins, le désir ne fût pas très vif encore d'arriver à 
une entente. Le 27 novembre de cette même année, Innocent VI 
presse Edouard III, avec une insistance quelque peu inquiète, de 
faire aboutir les pourparlers engagés depuis si longtemps. Il se plaint 
de retards qui rendront vains tous les efforts tentés jusque-là, et il est 
visible que les causes de ces délais, sur lesquelles il garde le silence, 
redoublent ses appréhensions 2 . 

Ces prières furent-elles écoutées ? Des circonstances inconnues de 
nous eurent-elles raisons de l'indécision ou du mauvais vouloir du 
monarque anglais ? On l'ignore. Ce qui est certain, c'est que les négo- 
ciations étaient, au commencement de 1 358, en très bonne voie. Elles 
avaient pris un tour si favorable, que le chancelier et les membres 
de la mission française, envoyée en Angleterre au mois d'août de l'an- 
née précédente, revinrent à Paris, pour communiquer au dauphin le pro- 
jet de traité, arrêté par les conseillers des deux rois, et dont l'adoption 
définitive ne paraissait plus douteuse 3 . Ils ne revinrent pas seuls. Jean II 
avait cru nécessaire de leur adjoindre les comtes de Vendôme et de 
Yentadour, le seigneur de Derval, le sire d'Aubigny, sénéchal de Tou- 
louse, prisonniers depuis Poitiers 4 , et le sénéchal d'Anjou, Jean de 

1. Rymer, 111, 1" p., p. 368 : « De conductu pro consiliariis adversarii de Fran- 
cia ». — Voy. t. I, 3/17 et n. 5. 

Le notaire royal (secretarius ejusdem adversarii) était Mathieu Guehery, dont le nom 
a souvent été déformé (Guliery, dans Rymer, Guehery, dans Oct. Morel, La Chancel- 
lerie royale, p. /196). 

L'évêquc de Lectourc fut également mêlé aux négociations pour la paix. Voy. 
Rymer, III, i" p., p. 358 (16 juin 1357) : « Pro episcopo Lectorensi super tractatu 
prœfato...'cum Petrus, episcopus. Lectorensis in regnum nostrum Angliœ, pro pacis 
tractatu inter nos et adversarium nostrum Franciœ in proximo sit venturus ». — 
Ibid., p. 368 : Pro episc. Lectorensi, de conductu (16 août, m. a.) : « ... cura Petrus, 
episc. Lectorensis, de partibus Franciœ, qui nuper in regnum nostrum Angliœ, pro 
tractatu, inter nos et adversarium nostrum Franciœ habito, de licentia nostra venie- 
bat, jam sit ad propria rediturus ac exinde in Angliam iterum reversurus... ». 

2. Rymer, III, 1" p , p. 38/|. Innocenlii VI papœ ad regem, pro pacc, cumulatifs 
exhortationes (Avignon, 5 kal. déc. anno 5°= 27 nov. 1357) : «... Scd quia negotium 
ipsum, inimico generis humani faciente, sic pernitiose protrahitur... ». 

3. Gr. Chr., VI, 83. 

h. Rymer, III, 1" p , p. 386 (28 décembre 1357). Sauf-conduits pour le sire d'Au- 
bigny, le comte de Vendôme et le seigneur de Derval, valables jusqu'à la l'été de 
Pâques i358; — (3odéc). Sauf-conduit pour le comte de Venladour, valable égale- 
ment jusqu'à Pâques. 



LE PREMIER TRAITÉ DE LONDRES 6l 

Saintré, libre de tout engagement, mais qui s'était rendu en Angle- 
terre, pour solliciter d'Edouard III le désaveu des violateurs de la 
trêve 1 . Les « messagers » de Jean II « firent leur rapport » au Conseil du 
dauphin sur les conditions de l'accord intervenu. Le secret de cette 
communication ne fut pas divulgué. On sut seulement que le dauphin 
et son entourage se montraient très satisfaits du traité, « qu'il leur plai- 
sait beaucoup » *. 

Leur optimisme était-il justifié? Au premier abord, la question pa- 
raît fort embarrassante, insoluble même. En effet, où trouver le texte 
de ce traité, dû à l'initiative des.Iégats du Pape, et que j'appellerai le 
premier traité de Londres, pour le distinguer d'un autre dont il sera 
parlé plus loin. Nul ne l'a publié, nul ne l'a signalé dans aucun recueil 
manuscrit. Il est nécessaire ici d'anticiper un peu sur la suite des évé- 
nements et de rappeler très sommairement, — en quelques mots, — des 
faits connus de tout le monde. 

La guerre entre Edouard III et Jean II a pris fin, personne ne l'ignore, 
par le traité de Brétigny (i36o), dont les clauses essentielles furent le 
paiement par le roi de France d'une rançon de 3.ooo.ooo de florins ou 
d'écus d'or, et la cession au roi d'Angleterre des anciennes possessions 
des Plantagenets, situées au sud de la Loire. — Un an auparavant 
(1359), Jean II avait accepté des conditions beaucoup plus onéreuses et 
plus humiliantes : une rançon de 4-ooo.ooo d'écus d'or et l'abandon de 
la moitié occidentale du royaume. C'est le traité de Londres, ou mieux 
le second traité de Londres, que ni le régent, ni les Etats généraux, 
réunis à Paris, ne voulurent ratifier. 

Evidemment, si en i358 le vainqueur se fût montré aussi exigeant 
qu'il devait l'être en i35(), le Conseil du dauphin n'aurait pas eu une 
attitude moins nette, ni moins ferme, que les Etats généraux. Il n'eût 



1. P. R. 0., Ancient correspondance, t. LVI, n' 3a (Marlborough, a/i décembre 
[1357]). Lettre d'Edouard III à son chancelier, William de Edington, évoque de Win- 
chester. 

2. Gr. Chr., VI, 83 : « Le samedy xx\n" jour du mois de janvier, les messages du 
Roy qui estoient venus d'Angleterre, c'est à savoir l'evesque deïherouenne, chancel- 
lier de France, le conte de Vandosme, le seigneur de Derval, le sire d'Aubigny, mon- 
seigneur Jehan de Saintré, chevalier, et mons. Jehan de Champeaux, clerc, firent 
leur rapport au duc de Normandie, en la présence de pluseurs de son conseil, eves- 
que, chevaliers et autres, sur le traictié de l'accort fait en Angleterre, entre les roys 
de France et d'Angleterre. Le quel traictié moult plut aus diz duc et conseilliers, si 
comme ilz disoient ». 



6 2 JEAN II EN ANGLETERRE 

pas accueilli avec faveur, il aurait repoussé d'une voix le projet 
communiqué par les messagers du roi de France; Il faut donc que 
ceux-ci aient porté à sa connaissance un texte différent de celui du se- 
cond traité de Londres, assez analogue au texte du traité de Brétigny, 
tel en tout cas que la paix semblât « passable et faisable » K Or, nous 
n'en sommes pas réduits à de simples conjectures. Dans un précieux 
volume de la Bibliothèque Gottonienne 2 , d'oii ont été tirées déjà tant 
de pièces intéressantes 3 , se trouve un document, qu'à l'examiner su- 
perficiellement, on prendrait pour un avant-projet du traité de Bréti- 
gny 4 ; les cessions territoriales sont les mêmes ; elles ne comprennent 
ni la Normandie, ni la Touraine, ni l'Anjou, ni le Maine. Cependant on 
y relève quelques variantes importantes ; la rançon du Boi, notamment, 
est fixée à 4.000.000 d'écus d'or 5 . Le titre sous lequel le document a 
été conservé, les rapprochements que suggère sa lecture, donnent l'im- 
pression d'abord, et bientôt la conviction, qu'on a sous les yeux une mi- 
nute du premier traité de Londres 6 . Il va sans dire que l'acte n'est pas 
daté, sans quoi le dou te même ne serai t pas possible. On s'explique mieux, 
par ce qui vient d'être dit, qu'à Brétigny l'accord se soit fait en peu de 



i. C'est parce qu'ils ne le jugeaient ni « passable », ni « faisable », que les Etats 
de i35g rejetèrent le traité de Londres. 

2. British Muséum, Cotton., Caligula D. m. 

3. Les pièces justificatives qui remplissent le tome XVIII de l'édition des Chroni- 
ques de Froissart, donnée par Kcrvyn de Lettenhove, sont tirées pour une bonne 
partie de ce volume. 

U. Manuscrit cité, n°* 84-88. 

5 Ibid., n. 87 : « Et oultre toutes les choses devant dites le dit adversaire pur sa 
deliverance de prison paiera au dit nostre seigneur le roi quatre milions des florins 
d'or al escut, etc. » 

G. « Le trattié et la parlaunce de la paix par entre nostre sire le roi et la partie de 
Ffrance. » — Rapprocher du document principal le court fragment (n° 129), déjà 
publié par Kervyn de Lettenhove (Froissart, XVIII, p. 39C-397), qui a omis quelques 
mots jugés à tort sans importance, ceux-ci entre autres : « Les paroles en effet que- 
les nostre seigneur le roi dist à Wyndesore. » 

S. Luce n'a pas soupçonné que les deux traités de 1 358 et i35g différaient beau- 
coup l'un de l'autre. « Au commencement de i358, dit-il, certains préliminaires de 
paix sont arrêtés entre lui (Edouard III) et son royal prisonnier, mais on refuse de 
les ratifier à Paris. » {Hist. de B. du Guesclin, p. 287). Cette phrase est reproduite 
purement et simplement par M. Cosneau [Les Grands Traités de la guerre de Cent ans, 
Paris, Picard, 1889, p. 1). 

Le P. Denifle a bien vu qu'il y avait eu deux traités successifs, mais il les a crus 
presque identiques l'un à l'autre : « Sans doute, le traité de i358 était en substance 
celui de l'an i35g, et contenait des conditions semblables. » (op. cit., p. i5i.) 



LE PREMIER TRAITE DE LONDRES 63 

jours, et en somme très facilement. Il aura suffi de reprendre l'ancien 
projet, abandonné, on verra pour quels motifs, et de négocier sur lès 
bases, déjà posées aux conférences de Bordeaux. 

Qu'Edouard 111 eut consenti à se départir, au bout de quelques mois, 
de l'intransigeance avec laquelle il avait tout d'abord repoussé les pro- 
positions des légats, c'était un premier succès pour les négociateurs, et 
un succès considérable. Tant qu'il s'était refusé à reconnaître Jean II 
pour roi de France, il n'y avait eu aucun espoir d'une solution paci- 
fique. Ce pas franchi, et en somme il était impossible qu'il ne le fût 
pas, il avait fallu se mettre d'accord sur les conditions de la paix, qui, si 
la conjecture émise plus haut es t exacte, furent à peu près celles de la paix 
de Brétigny. Sans être tenues secrètes, elles ne furent jamais divul- 
guées d'une manière officielle et il en transpira peu de chose. Ce qui 
fut le mieux connu, c'est le chiffre de la rançon : 4ooo.ooo d'écus 
d'or, sur lesquels un premier acompte de 600.000 écus était exigi- 
ble avant que Jean II pût quitter le territoire anglais *, et au plus tard 
à la fête de la Toussaint 2 . Nous reviendrons sur cet article, dont 
l'inexécution fut, sinon la cause déterminante, au moins le prétexte de 
la rupture qui remit tout en question. 



1. British Muséum, Cotton., Caligula D. III, n° 87 : « Et oultre toutes les choses 
devant dites le dit adversaire pur sa deliverance de prison paiera au dit nostre sei- 
gneur le roi quatre milions des florins d'or al escut, sour sa bone garde, chascun 
escut comptée sour la value de xl, deniers d'esterlings, dount il paiera devant son 
départir d'Engleterre cent mille livres d'esterlings ou florins en escutz d'or à la va- 
lue (c'est-à-dire 600.000 florins au change indiqué). » 

2. Cette condition ne se trouve pas dans l'article précité relatif à la rançon ; elle a 
dû être ajoutée au moment des derniers pourparlers. Aucun doute n'est possible 
sur ce point. Deux mandements du comte de Poitiers, relatifs à des réunions des 
communautés de la Langue d'Oc, sont aussi formels que possible. Voy. Ordonn.,lV, 
187 et suiv. (Toulouse, 26 juillet i358):» Johannes etc. Notum facimus quod cum de 
et pro liberatione persone dicti domini genitoris nostri, idem dominus genitor nos- 
ter nobis per suas litteras manda verit quod summa sexcentorum millium florenorum auri 
ad scutum veterum hinc ad instans festum Omnium Sanctorum régi Anglie est solvenda pro 
liberacione persone prefati domini genitoris nostri, prout inter ipsum et regem Anglie exti- 
tit concordatum... » 

lbid., p. 191 et suiv. (3i.' juillet i358) : «... ipsisque(communitatibus) expositistri- 
bulationibus regni predicti, potissime capcione et delencione alias inaudita inclitis- 
simi principis domini régis genitoris nostri predicti, perlectisque eisdem communi- 
tatibus litteris... per eundem genitorem nostrum missis, narrantibus tractatum et 
concordiam pacis inhitam inter dictum dominum genitorem nostrum ex una parte 
et dominum regem Anglie ex altéra, expositaque eisdem summa pecunie auri, quampro 
liberalione persone sue, inj'ra instans festum Omnium Sanctorum, dari et exsolvi oportet... » 



64 JEAN II EN ANGLETERRE 

Ceux qui connurent la teneur du traité n'éprouvèrent pas, en général, 
la même satisfaction que le dauphin et son Conseil. Beaucoup d'entre eux 
n'ayant qu'à perdre au retour de Jean II, n'avaient aucun désir que sa 
captivité fût abrégée et s'efforcèrent de retarder la délivrance du pri- 
sonnier. Les sujets du Roi, les plus fidèles et les plus clairvoyants, 
pouvaient à bon droit s'effrayer et s'attrister de lénormité des sacrifi- 
ces par lesquels il faudrait acheter la paix, et qu'ils n'avaient pas prévus 
aussi durs. A Paris tout au moins, les négociateurs encoururent une 
certaine impopularité. La part qu'il avait prise aux conférences de Lon- 
dres, et le mystère qu'assez maladroitement on laissait planer sur les 
termes de l'accord intervenu, n'auraient pas été tout à fait étrangers 
au meurtre de Régnant d'Acy *. 

Ces divergences d'opinion n'étaient point pour influer sur la détermi- 
nation d'Edouard III. S'il eût, à ce moment-là, désiré une rupture, il 
aurait pu tirer prétexte de l'attitude de son parlement, réuni le 5 fé- 
vrier 1 358, et qui siégea sans interruption pendant trois semaines 2 . Très 
irrités contre la Cour de Rome, à laquelle ils imputaient « plusieurs 
griefs et attentats» 3 , les « prélats, barons et communes » repoussaient 
une paix, dont le principal artisan avait été le Pape. Ou plutôt, — peut- 
être à l'instigation d'Edouard III, — ils songeaient à exploiter une si- 
tuation favorable pour eux, à y trouver la matière d'une transaction 
avantageuse. Jean II était un otage entre leurs mains, permettant de 
peser sur le Pape et sur les cardinaux, qui, pour ne pas compromettre 
l'œuvre des légats, montreraient des dispositions conciliantes *. Inno- 
cent VI mettrait fin à des conflits de juridiction trop longtemps perpé- 
tués entre le pouvoir royal et l'autorité ecclésiastique; il renoncerait 



i. Voy. t. I, ch. vin, p. 355, n. i, 356 et n. 4. 

2. Bibl. commun., de Rouen, Menant. Extraits des Mémoriaux de la Chambre 
des Comptes de Paris, t. II, fol. 129 i3o". Lettre de Jean II à ses « gens des Comptes 
à Paris » (Windsor, 18 mars i358) : « ... sachez que l'assemblée des prélats, ba- 
rons et communes d'Angleterre, que le Roy avoit mandez pour leur parler de 
l'accort de la paix, ou quel estoient nostre Conseil et le sien, dont nagueres avons 
escript en nostre rojaume... commença a Londres le lundy après la Chandeleur 
et a duré trois sepmaines continuellement... » 

3. Ibid. : « ... aucuns ont mis avantet baillé par escript plusieurs griefs et attemp- 
talz qu'il dient avoir été faits par la cour de Rome ou royaume d'Angleterre. » Voy. 
plus loin, p. 75-7G. 

d. Ibid. « ... et leura semblé que à la réparation des dits griefz le Pape et les car- 
dinaux enclineroient plus légèrement pour faveur de nostre délivrance que il ne fe- 
roient se nous estions délivrez... » 



LE PREMIER TRAITÉ DE LONDRES 65 

surtout à raviver les souvenirs humiliants du règne de Jean sans Terre 
et à réclamer inutilement le tribut, trop longtemps payé au Saint- 
Siège *. 

Deux messagers « solennels » — un clerc et un chevalier — furent 
donc envoyés à Avignon après la clôture de la session. Ils n'étaient pas 
encore de retour le 18 mars, comme l'apprend une curieuse lettre de 
Jean II, écrite, à celte date, aux « gens des Comptes », à Paris 2 ; mais 
ils étaient attendus d'un jour à l'autre. On ignore la réponse du Pape. 
Si elle trompa l'espoir du roi d'Angleterre, celui-ci n'en laissa rien pa- 
raître. Lorsque fut célébrée, le 23 avril, la fête nationale de S. Georges, 
il marqua publiquement, et de la manière la moins équivoque, qu'il 
voulait toujours faire la paix. 

Edouard III n'avait rien négligé pour donner à cette solennité un 
éclat incomparable. Les chevaliers de la Chrétienté entière avaient été 
conviés à Windsor, et, afin de les y attirer, on leur avait assuré des 
sauf-conduits et toutes les franchises possibles pendant une période 
de trois semaines. Les Gascons vinrent en grand nombre, et sans doute 
aussi les Brabançons, car leur duc avait répondu en personne à l'invita- 
tion du roi. Les tournois, qui furent le principal attrait de cette mémo- 
rable journée, ne pouvaient manquer d'être très brillants. Rarement 
chevaliers etécuyers avaient eu pour témoins trois rois et trois reines 
à la fois 3 . 



i. Le tribut était encore acquitté au début du règne d'Edouard III, en deux ter- 
mes égaux de 5oo marcs d'esterlings d'argent, à Pâques et à la Saint Michel. Voy. 
une quittance de Jean XXII, du 5 juillet 1 333, pour l'année i33o et le premier se- 
mestre de i33i (British Muséum, Cotton., Gleopatra, E. Il, fol. îG). Le dernier paiement 
effectué de ce chef est du 7 juillet i332. Rançonné parles Compagnies, Urbain V ré- 
clama vainement le tribut, le G juillet i3G5 (Ibid., fol. ia5). 

2. Voy. p. G4, n. a. Le Roi met à nu ses embarras d'argent ; il est criblé de det- 
tes et ne trouve plus crédit. Il ne lui faut pas moins de 00.000 moutons d'or par 
an, tant qu'il sera prisonnier. 

3. Knighton, Chronicon, II, 98-99 : « Anno gratiae i3E8. Rex fecit proclamationem 
in omnibus partibus regni, quod omnes alicnigenœ de quibuscunque partibus 
mundi, qui advenire vellent ad solemnitatem sancti Georgii haberent liberumcon- 
ductum ingrediendiregnum Angliœ et regrediendi ad placitum per m septimanas, 
absque impedimento vel nocumento cujuscumque ad hastiludia cuilibet volenti in 
suo gradu prosequi generalia. Venit ibi dux Brabannia» et multi Vasconii. Regina 
quoque Scotiœ affuit cum multis aliis dominabus. Nobilitatem hujus solennitatis 
multa erat nimis, nec est noslraî facultatis ejusgloriosa facta evolvere. » 

Lettre de Jean II aux bourgeois et habitants de Nîmes, sans date, mais reçue ou 
enregistrée le 9 juillet (Arch. comm. de Nîmes, LL. I, fol. ai9 ,o -220. Copie contem- 

Histoire de Charles V. — II. 5 



66 



JEAN II EN ANGLETERRE 



C'est au milieu de ces splendeurs, en pleine fête, que Jean II reçut, 
d'Edouard III et de son Conseil, des assurances positives que la paix, 
dont la conclusion avait été retardée pour des motifs « touchant la cour 
de Rome », allait enfin devenir une réalité l . Peu de jours après, le 
8 mai, et toujours à Windsor, un nouvel entretien eut lieu entre les 
deux rois. Il fut ou parut décisif, l'entente s'étant faite sur tous les 
points. « Et en signe de paix, écrit Jean II aux habitants de Nîmes, 
nous nous embrassâmes l'un l'autre plusieurs fois, etnouséchangeâmes 
nos anneaux que nous avions en nos doigts, et nous soupâmes ensem- 
ble très amicalement 2 ». Il ajoute qu'il est « élargi », c'est-à-dire dis- 



poraine. — Ménard, Hisl. de Nîmes, IF, ao4, col. ï) : « ... pour ce que nous savons de 
certain que vous estez bien désirant d'oir bonnes nouvelles de nostre estât, de nos- 
tre traictié et de nostre délivrance, nous vous faisons savoir que le roy d'Angleterre 
a tenue une moult bêle feste à la S. George derr. passé, à Windouses (sic : Winde- 
sores) où nous estans (sic : estions) prisonz (Ménard a lu : presens, ce qui n'est pas 
la leçon du registre, mais donne un sens plus satisfaisant), et là nous fist moult 
grant honours, et y furent présentes les Roynes, c'est assavoir les Roynes (sic) Ysa- 
bel, sa mère, la Roync sa famé, la Royne d'Escoce, sa seur... » 

Pour les fêtes de Windsor, voy. Annals of Windsor being a history of the castle 
and toion etc by Robert Richard Tighe and James Edward Davis, London, Longman 
and C°, i858, in-8°, t. II, p. 1G9-171. 

1. Lettre précitée de Jean II : «... et illec (à Windsor) nous lu donné bonne espé- 
rance par lui et par ces gens de bonne paiz et acord sur le traictié autre foiz accordé 
par nous (nos) conseaulz d'une part et d'autre, et après delaié pour certaine chose tou- 
chant la cour de Romme, si comme autrefoiz avons mandé par delà par messatges sol- 
lempnelz et par lettrez signéez de nostre main. » On verra plus loin comme peuvent 
s'expliquer les mots mis ici en italiques. 

a.Ibid. « ... et après la feste vint à nous le Roy d'Angleterre à Windorse (Ménard : 
Windouse) le mardi vin' jour de may.et tant parlâmes et tractamez emssemblez que 
le merci Nostre Seigneur nons fumez à bonne pais et accord, à l'oneur de Dieu et 
de Sancte Eglise et au proffit de noz royaumes et de toute Christianeté : et en signe 
de paiz nons entrebeasmez (entrebaisames) pluseurs foiz, et nous entredonnamez noz 
enneaux que nous avions en nouz (nos) doiz, et soupamez e[m]ssamblez moult ami- 
cablement, et sommes eslargiz et venuz à Londres... » 

Knighton a connu les négociations dont il est ici question, mais il en a parlé 
avec peu d'exactitude et a commis de singulières confusions chronologiques : 
« Post solemnitatem peractam (la fête de S. Georges) transierunt omnes Londonias 
tractaturi de concordia inter Anglos et Francos, et multo tempore tractaveruntsine 
expeditione. Tandem pro eo quod princeps promiserat Francis apud Rurdegaliam 
quod pax et concordia se tenerent in quantum procurare possetpatrem suum regem 
.. (rex) assensum praebuit concordiae et pacis viscera amplexatusest. Et sic facta est 
redemptio régis Franciœ pro x. mille centenis marcis et darent xim hostagios de 
melioribus totius regni Francia? ad demorandum in Anglia donec tota summa sol- 
verelur... » 

C'est à cette époque qu'il faut rapporter un court document non daté, que Kervyn 



LE PREMIER TRAITE DE LONDRES 67 

pensé de l'obligation d'avoir une résidence fixe et qu'il s'est rendu à 
Londres. 

La nouvelle ne tarda pas à être connue en France. A Paris, où elle 
fut apportée le i5 mai, plus de six semaines après le départ du régent, 
les avis furent comme ils l'avaient été une première fois, très partagés, 
mais le scepticisme et la méfiance dominèrent. Les uns ne désiraient 
point ce qu'on leur annonçait, c'est-à-dire le prochain retour du roi 
Jean dans son royaume. D'autres considéraient que souvent déjà on 
avait reçu, des Anglais, des assurances trompeuses. D'autres enfin, 
les moins nombreux, avaient confiance et se réjouissaient sincèrement 1 . 
Leur joie devait être de courte durée. Avant la fin de l'année, tout le 
terrain, si péniblement gagné depuis les conférences de Bordeaux, était 
perdu. La paix paraissait plus éloignée et plus improbable que jamais. 
Essayons de démêler les causes qui s'opposèrent à la réalisation du 
vœu le plus cher d'Innocent VI et firent échec à sa politique. 



de L. a public sous ce titre : Premiers pourparlers pour la délivrance de Jean II, et qu'il 
rapporte au mois d'avril ou de mai i357 (Froissart, XVIII, 396-397). Voici ce texte, 
tel qu'il se lit dans le man. Cotton., Caligula, D. III, n' 129. Les mots imprimés en 
italiques ne sont pas dans K. de L. 

a Beau cousin je le voille bien. 

« Les paroles en effet queles noslre seigneur le roi dist à Windesore. 

« Beau cousin, il me plest d'avoir pees ovesques vous sur tiele condition que, si 
(sic) toutz les pointz que sont tretez entre vostre conseil et le mien et que sont un- 
core à treter soient acompliz de vostre part ; et si vous défaillez en aucun point, 
que je soie aussi frank corne devant. » — « Et sur ce l'adversaire respondi : « Ensil'en- 
tenk-je, beau cousin, sur tiele condicion, si les covenanlz soient tenuz et acompliz 
envers moi. » 

Item feust parlé et accordé illoeqcs qe les conselx de deux rois se treroient à Lon- 
dres et illoeqes, en présence des cardinals, treteroient et accorderoient les autres 
pointz et articles qui feurent uncore à treter ove toute la haste q'ils purroient 
bonement et aussint sur la publicacion de la pees ; et en cas qe aucun débat feust 
par entre les deux conselx sur aucun point dont ils ne s'en purroient accorder, 
q'ils le reporteroient à deux rois et ils le mettroient en accord, en bonne et amia- 
ble manière. » 

Jean le Bel a su et noté qu'au mois de mai 1 358 la paix était considérée comme 
faite (Chronique, II, a5/i-255). 

1. Gr. Chr., VI, 109 : a Le mardy xv" jour du dit mois de may, furent portées à 
Paris pluseurs lectres closes envoiées d'Angleterre, de pluseurs grans seigneurs de 
France et d'autres, par les quelles l'en escrivoit que la paix avoit esté parfaicte en- 
tre les roys de France et d'Angleterre le vin' jour du dit mois, et que les diz roys 
avoient mengié ensemble et s'estoient entrebaisiez. La quelle chose pluseurs ne 
creoient point, les uns pour ce que ilzne le vousissent pas, les autres pour ce que 
par pluseurs foiz avoit ainsi esté mandé et tousjoursles Anglois y avoient mis em- 
peschement ; et les autre» qui en estoient forment joieux le creoient ». 



68 JEAN II EN ANGLETERRE 

Il faut d'abord rejeter l'explication banale et commode, qui consiste 
à mettre tous les torts sur le compte d'Edouard III, à l'accuser de du- 
plicité l . Pourquoi aurait-il joué un double jeu en cette circonstance ? 
II avait tous les avantages pour lui. Il tenait à sa discrétion son adver- 
saire vaincu, et il le connaissait assez pour savoir, qu'au besoin, il ac- 
quiescerait à des conditions encore plus onéreuses que celles qu'avaient 
proposées et fait accepter les médiateurs. Si donc le roi d'Angleterre 
s'était contenté de ces conditions, quand il pouvait en imposer de plus 
dures, on ne voit pas, pour quels motifs, il se serait déjugé, à moins 
que ce ne fût par versatilité d'humeur ou par caprice. Doit -on croire 
que les événements, qui surgirent au cours de l'année i358, réveillè- 
rent en lui l'ambition de ceindre la couronne de France ? La chimère 
dynastique, pour laquelle il avait combattu, et qu'écartait définitive- 
ment le traité de paix, vint-elle hanter de nouveau son esprit ? On 
pourrait supposer, en effet, que la rébellion de Paris contre le régent 
et l'anarchie à laquelle le royaume était en proie le firent hésiter entre 
les assurances données à Jean II et les avances de Charles le Mauvais 2 . 
Mais c'est là une simple hypothèse et une hypothèse inutile. Gomme 
je le dirai bientôt, c'est ailleurs très probablement qu'il convient de 
chercher et que se trouve la solution du problème. 

Nul compte à tenir, semble-t-il, de ce que dit Knighton d'une let- 
tre de Jean II, tombée par hasard aux mains d'Edouard III, et dans la- 
quelle le roi de France aurait écrit qu'il était décidé à ne pas céder un 
pouce de territoire 3 . Bravade ou jactance bien invraisemblable, car 



i.Denifle, op. cit., II, 148-1/19. 

a. C'est alors qu'auraient été ouvertes les négociations, d'où est sorti le projet de 
traité, consigné dans 1' « endenture » du 1" août i358. Voy. le chapitre précédent. 

3. Knighton, IF, 101-102. Le chroniqueur place le fait au commencement de i35g, 
mais, si ce qu'il raconte a quelque fondement, il est certain qu'il faut le reporter à 
l'année précédente, et au milieu de l'année : « Et sciendum est quod rex Angliœcon- 
cordatus est cum rege Franciœ in octabis sancti Hilarii (1359, d'aprèsla chronologie de 
Knighton. L'octave de la Saint-Hilaire tombe le 21 janvier), sicut supra notatumest, sub 
ista forma... (La formule de l'accord manque dans les manuscrits. Peut-être pourrait-on 
combler cette lacune à l'aide du texte publié ci-dessus, p. 66, n. 2). Et forma concor- 
diae missa est ad curiam Romanam ad ratificandum et confirmandum, et dum 
nuncii essent in redeundo, expleto negotio, inventum est quod rex Francise contra 
sacramentum suum juratum miserat literas in Franciam quod nunquam fuit in 
voluntate dimittere unum pedem terra? régi Angliae de terra sua Franciœ. Et cap- 
tus est nuncius ad mare qui portavit has literas secreto sigillo suo munitas. Quam 
ob causam rex Francise missus est ad castellum de Somortun etc. ». 



LE PREMIER TRAITÉ DE LONDRES 69 

Jean II n'avait en vue que sa délivrance, et le dernier reproche qu'on 
puisse lui adresser est celui d'avoir voulu duper ses adversaires. 

Le revirement qui se produisit dans les dispositions d'Edouard III, à 
l'égard de son prisonnier, quelques mois après les fêtes de Windsor, 
eut pour cause avouée, sinon pour cause unique, l'inexécution d'une 
des conditions du traité. Le roi d'Angleterre avait tenu au cours des 
négociations, et sans doute à Windsor, le 8 mai, le langage suivant: 
« Beau cousin, il me plaît d'avoir paix avec vous, sur telle condition 
que tous les points, qui sont traités entre votre Conseil et le mien, 
et ceux qui sont encore à traiter, soient accomplis de votre part ; 
et, si vous défaillez en aucun point, que je sois aussi franc comme 
devant * ». 

Le versement avant le i* r novembre i358 d'un premier acompte de 
600.000 florins d'or à l'écu sur la rançon de Jean II était l'un des 
« points » essentiels du traité. Si deux mandements du comte de Poi- 
tiers ne le disaient pas dans les termes les plus formels 2 , nous le sau- 
rions par les actes officiels et la correspondance de Jean II, et même 
par le témoignage des chroniqueurs anglais, quoiqu'il n'ait pas l'exac- 
titude et la précision désirables 3 . 

Au commencement du mois du juin, Jean II instituait ou faisait 
instituer, dans tous les bailliages et dans toutes les sénéchaussées de 
son royaume, des commissaires chargés de requérir les prélats et gens 
d'église, nobles, communes et autres habitants de leur ressort, de « lui 
faire aide, prestement et convenablement, par voie de don ou de prêt, 
chacun selon son pouvoir ». L'objet de cette contribution volontaire 
était très clairement indiqué : il s'agissait de lui procurer une «grande 
somme » d'argent, qu'il devait payer au roi d'Angleterre « dedans la 



1. Voy. ci-dessus p. C6, n. 2. 

2. Ibid. , p. 63, n. 2. 

3. Walsingliam, Hisloria anglicana, i,p. 28/i : « Quo quidemanno [1 358] conçessum 
fuit domino Johanni, régi Franciac, solvcrc pro redemptione sua sexcenta inillia flo- 
renorum circa iVYpodigma Neustriœ, du même Walsingliam dit mieux, p. 2oi : citra 
festum Sancti Martini, 1 1 novembre). Scd ista conventio fuit facla ante, in mense 
maii, secundo die mensis ejusdem (plus exactement, le 8 mai) ». 

Tout est faux ou à peu près dans le récit de Knighton (Chronicon, 11, yy). Tho- 
mas Gray est bref, mais exact. Déjà, dit-il dans son style à peine intelligible, « lez 
11 roys estoint entrebaisez sure condicioun d'une fourme de pesé, qe à un terme 
limité del aparfournicement ne pooit estre tenu du part dez Fraunceis ». 



70 JEAN II EN ANGLETERRE f 

Toussaint » ; faute de quoi le traité de paix ne serait pas mis à exécu- 
tion et lui-même demeurerait prisonnier 4 . 

Dans une lettre du mois de septembre i358, adressée aux « Consuls 
et habitants de Montpellier 2 », le roi de France, après les avoir remer- 
ciés de l'empressement avec lequel ils ont octroyé « la finance et l'aide » 
pour sa « délivrance », requises par le comte de Poitiers et les com- 
missaires royaux accrédités auprès des communautés du Languedoc 3 , 
ajoute ce qui suit : « Et vous prions bien acertes que ladite finance 
vous veuillez avancer par telle manière que, par défaut de paiement au 
terme que nous avons promis, notre dite délivrance n'en puisse être 
empêchée, ni retardée. Car, si défaut y avait, tout notre traité et déli- 
vrance pourraient être empêchés ou du moins délayés et retardés, ce 
qui serait au grand déshonneur de nous et de vous et de nos autres 
bons et loyaux sujets, et au dommage du royaume ; et périls s'en 
pourraient ensuivre, tels que jamais ils ne pourraient être amendés * » 



i. Londres, 3 juin 1 358. Lettres du roi Jean par lesquelles il donne commission à 
Jean le Maingrc, dit Boucicaut, maréchal de France, au sénéchal de Poitou, à Guil- 
laume Larchevèque et à l'abbé de S. Cypricn, de requérir tous les prélats et gens 
d'Eglise, nobles, communes et habitants de la province, de se cotiser, dans le plus 
bref délai, pour aider à payer le premier acompte de sa rançon (Arch. comm. de 
Poitiers, 1,6, n" 77/1. — Inventaire de L. Itédet, p. 1 03, n° 776). 

« Jehan etc. Savoir faisons que nous soumes descenduz à bonne paix et acort 

avec ledit roy d'Engletérrc sur touz les debaz et descors qui entre nous et luy po- 
voient estre, et [comme] parmi la dicte paix nous soions tenuz paier audit roy d'En- 
gleterre une grant soume d'argent, la qelc nous ne porrions paier sanz l'aide de 
noz bons et loyaus subgiz, dedens la Toussaint prochain, au quel terme nous som- 
mes obligiez à la paier aus quiex (à Boucicaut et aux autres). . nous donnons 

povoir et mandement par ces présentes de requerre noz diz subgiz... que il nous fa- 
centaide tel et si convenable, et si bricfment, pour la cause dessudietc, que pourfaute 
de paiement de tele soume l'execucion de la paix et la délivrance de nostre personne 
n'en soient delaiez ou empoichiez etc. » 

2. Arch. commun, de Montpellier. Fonds du Grand Chartrier, D, XIX. Lettre 
écrite de Londres en septembre 1 358 ; reçue le 16 novembre. — Original. 

3. Les trois conseillers du roi Jean de Ghampeaux, Pierre d'Orgemont et Jean 
Chalemart, le trésorier Pierre Scatisse et le secrétaire Yves Derian (Arch. comm. de 
Montpellier. Même cote. Lettre du 18 juin 1 358. Original — La même lettre avec la 
date du i5juin se trouvait jadis aux Arch. commun. d'Agde. Elle est aujourd'hui 
en délicit. Publ. par M. P. Meyer dans l'Annuaire Bulletin de la Soc. de l'histoire de 
France, i863, p. i/i-i5). 

4. « Et vous prions bien acertes que la dite finance vous weillez avancier par telle 
manière que par deffaut de paiement au terme que nous avons promis nostre dite 
délivrance n'en puisse estre empeschée, ne retardée. Car, se deffaut y avoit, tout 
nostre traictié et délivrance pourroient estre empeschiez ou au mainz delaiez et re- 



LE PREMIER TRAITE DE LONDRES 71 

Les sénéchaussées du Languedoc avaient fait largement leur devoir; 
Celle de Toulouse avait promis de payer 5o.ooo deniers d'or au mou- 
ton ; celle de Beaucaire, 70.000 ; celle de Rouergue, 6.000 '. Mais les 
impositions à l'aide desquelles ces sommes devaient être fournies se 
percevaient, comme toujours, avec lenteur. Le Roi demandait donc 
que les sommes, pour lesquelles des engagements avaient été pris, fus- 
sent réunies et avancées immédiatement, par voie d'emprunts volontai- 
res ou forcés. C'est d'ailleurs l'expédient auquel on recourut, deux ans 
plus tard, pour se procurer le premier terme de la rançon de Brétigny. 

Dans le reste du royaume, l'élan fut médiocre. Les ressources y 
étaient moindres que dans les provinces méridionales, et peut-être 
aussi le bon vouloir. On y fit peu de chose pour la délivrance du Roi. 

Les Etats d'Auvergne furent convoqués à Clermont vers le milieu du 
mois d'août 1 358 par le d uc de Bou rbon , pour délibérer sur l'octroi d'une 
aide analogue à celle qui avait été consentie par les pays de la langue 
d'oc 2 . De la session en elle-même et des résolutions qui y furent pri- 
ses, on ne sait rien. Quelques semaines auparavant (juillet i358), 
Charles le Mauvais, s'employant avec une sincérité douteuse à ména- 
ger un accommodement entre le dauphin et les habitants de Paris, 
avait proposé à ces derniers de verser 600.000 florins pour « le pre- 
mier paiement de la rançon et d'acheter à ce prix « la remise de 
toute peine criminelle ». On se rappelle la réponse des Parisiens, qui 
déclarèrent tout net qu'ils ne donneraient même pas un denier 3 . Après 
la mort de Marcel, ils ne montrèrent plus et ne pouvaient pas montrer 



tardes, qui seroit en grant deshonneur de nous et de vous et de nos autres bons et 
loyaux subgiez et dampmaige à nostre royaume ; et péril s'en pourraient ensuir telz 
que jamais ne pourraient estre amendés ». 

1. Hist. générale du Languedoc, Nouv. édition, t. IX, p. 682-684. 

2. Bibl. nat , P. O , 1675, d. 38, 869, Laye, 11. i5. Compte des dépenses faites 
pour le compte du pays d'Auvergne par Guillaume de Touzé, clerc d'Olivier de 
Lave, gouverneur du bailliage d'Auvergne. < Item, quant Mons. de Bourbonnois, 
lieu tenant de Mons. le Régent fu à Clair mont, entour la mi-houst,pour requerre le pays 
de fere ayde pour la délivrance du Roy, furent mandés les gens d'église, nobles et 
bonnes villes du pays pour y estre, et les manda li dis Mons. le gouverneur parses 
lettres clouses etc. ». 

3. Gr. Chr ., VI, 123-124. Dans la lettre au comte de Savoie, le régent remar- 
que, non sans aigreur, que, si l'on eût mis à rançon les Anglais arrêtés par le peu- 
ple de Paris et que le prévôt des marchands fit évader, on aurait eu de quoi satis- 
faire le roi d'Angleterre : « combien que l'en en eust eu pour leur raençon, se il ne 
les eussent ainssi délivrez, assez argent pour le premier paiement de la délivrance 
Monseigneur ». 



72 JEAN II EN ANGLETERRE 

la même indifférence pour le 'c fait de la délivrance », mais une faible 
partie seulement des aides octroyées, en retour des lettres de pardon 
qu'ils avaient obtenues, reçut cette affectation spéciale d . Le régent ap- 
pliqua aussi à l'acquittement de la rançon certains revenus extraordi- 
naires (forfaitures, amendes, confiscations, etc.) qu'il avait destinés au- 
paravant à (i l'accroissement » de la Noble-Maison de Saint-Ouen et 
aux « réparations des œuvres » du Palais-Royal *. Mais, en somme, 
l'effort financier, qui eût été nécessaire, ne fut pas fait et pouvait à peine 
être tenté. La situation du royaume y mettait un obstacle invincible. 
Paris était reconquis, mais ce succès avait provoqué la prise d'armes 
des Navarrais et n'empêchait pas les Compagnies de pulluler, chaque 
jour plus nombreuses. 

Jean II avait sollicité du Pape un concours financier dont il était as- 
suré, car Innocent VI avait accueilli avec une satisfaction très vive les 
nouvelles venues d'Angleterre 3 . Le 10 juillet, il avait concédé au roi 
de France deux décimes à prendre sur les revenus des bénéfices de son 



i. Bibl. nat., Fr. 25.701, n° il\'i (Paris, 18 août i358). Mandement du régent à Gil- 
les de Maudestour et Pli. de Troismons de convoquer les Etats de Normandie, pour 
leur demander une aide semblable à celle de la ville do Paris (Publ. par A. Covillc, 
les Etals de Normandie, p. 3G7-3G8) « ... et pour ce .. le prevost des marchant qui est 
à présent, les eschevins et le commun de la bonne ville de Paris ..., nous ont oc- 
troyé gracieusement l'imposicion de huit deniers par livre sur toutes les marchan- 
dises et denrées de toute manière de gens; — item, la gabelle du sel jusques à un 
an ; — item, l'imposicion des vins à certain temps, si comme ellecouroit paravant ; 
— item, deux soulz pour livre sur toute manière de rente et de maisons, à tourner 
et convertir ou fait des mises et despens dessuz diz (pour mettre le royaume en 
paix et tranquillité), et non ailleurs, et pour la redempeion et délivrance de [Monsei- 
gneur]... » (Texte déjà cité, t. II, ch. 1, p. i5, n. 3). 

3. Ord. des rois de France, IV, igA. Lettres du régent, du j octobre i358 : « Par la 
délibération de nostre Conseil, nous avons ordonné et ordonnons par ces présentes 
que toutes les forfaitures, amendes, confiscations, racbapts et quint deniers, qui du 
jour de la date de ces présentes jusques à la Saint-Jehan-Baptiste prochaine venant 
escherront par tout le royaume de France, en quelconque lieu et pour quelque ma- 
nière que ce soit, appartenant à Monseigneur et à nous, soient convertie en la rédemp- 
tion de Monseigneur ; non contrestant que nous paravant les eussiens ordenez estre 
convertiz en accroissement de la Noble-Maison et en réparation des œuvres du Pa- 
lais ou ailleurs etc. » Cf. L. Pannier, La Noble Maison, p. 1 35 i36. — L'ordonnance 
de Compiègne (i/i mai 1 358) mettait au nombre des dépenses à imputer sur l'aide : 
la délivrance du Roi (art. 3). 

3. Denifle, op. cit., p. 1/19 et ri. 8. Lettre du 3o août au cardinal Capocci {Reg. 
Vat , 233, fol. 4) : « Pridcm exultantibus animis,intellecto quod... pax et concordia 
inter reges inita fuerat et firmata, letati sumus in Domino devotasque sibi laudes 
reddidimus et vitulum labiorum ». 



EDOUARD III ET LA fcOUR DE HOME 73 

royaume, exigibles toutes les deux dans un délai d'un an, et qui se- 
raient employées exclusivement pour la rançon l . La première devait 
être payée à la Toussaint, — ce terme fut prorogé par la suite jusqu'à 
Noël, — et constituer une bonne partie de la somme stipulée pour « la 
délivrance ». L'échéance de la seconde décime était fixée au 24 juin de 
l'année suivante (i35c)). C'était trop demander d'un coup aux bénéfi- 
ciers ecclésiastiques, ruinés par les entreprises des Compagnies. Il fut 
bientôt manifeste qu'ils seraient incapables de payer à la Toussaint la 
taxe dont ils étaient frappés ; il fallut leur accorder un délai -, et ce 
retard a pu avoir de graves conséquences. 

Le r r novembre une fois passé sans que Jean II eût fait honneur à 
sa parole, le roi d'Angleterre était en droit de se prévaloir de l'inexé- 
cution d'un engagement contracté envers lui et de reprendre, comme 
il l'avait annoncé, sa liberté d'action. Il la reprit, en effet, et non sans 
quelque humeur. 

Une cause plus ancienne, d'un autre ordre, n'a-t-elle pas précipité une 
rupture, qui aurait pu être évitée, si elle n'avait tenu qu'à une question 
d'argent 3 ? Edouard III sut bien patienter après Bréligny, en relâchant 
son prisonnier, dès que celui-ci eut payé 400.000 florins sur 600.000 
et en accordant un nouveau terme, très court, il est vrai, pour l'acquit- 
tement du surplus. Pourquoi se montra-t-il plus rigoureux en i358? Il 
ne sera pas inutile de rappeler ici que, depuis deux ou trois ans, les 
rapports étaient très tendus entre le roi d'Angleterre et la cour de Rome. 
La partialité, réelle ou prétendue, d'Innocent VI pour le roi de France 
n'y était pas étrangère '\ mais plus de ménagements eussent été gardés 

1. Ceci résulte de deux lettres écrites, le 10 juillet i358, au Roi et au clergé de 
France, qui ne nous sont pas parvenues, mais dont « la date précise se trouve men- 
tionnée dans Reg. Avenion. Innoc. VI, n° 20, fol. 70 » (l)enillc, op cit., p. iôo et n. 1). 

2. Lettre du Pape aux légats, du 2/1 octobre i358 {Reg. Val.. 233, fol. 5). — De 
niflc, op. cit., ido et n. 2. 

3. D'après Knighton (Chroiiicon, 11, 100), le traité manqua parce que les Français 
n'amenèrent pas à Edouard les quatorze otages qu'il avait exigés. La question d'ar- 
gent n'aurait été pour rien dans cet insuccès, puisqu'au lieu de 1. 000. 000 de marcs 
qu'avait demandes le roi d'Angleterre, on lui en apporta 1.200.000, qu'il ne voulut 
pas recevoir. 

'1. Knighton, II, «j 4 : « Etquiapapa semper favebat Francis eteos fovebat in quan- 
tum poluit contra Anglos, et propter miraculum quod Deus tribuerat victoriamtam 
paucis viris contra tantam multitudinem Francorum, scriptum erat in pluribus lo- 
cis in Vienna (sic : Avinionn) et in mullis aliis locis : Ore est le Pape devenu Fran- 
ceys, et Jesu devenu Engleys, Ore serra veau qe J'ra plus, ly Pape ou Jésus. Et scriptum 
erat in derisionem ». 



74 JEAN II EN ANGLETERRE 

de part et d'autre, si un conflit de juridiction n'avait envenimé la que- 
relle et réveillé de vieux griefs avec une acuité singulière. Blanche, 
veuve de Thomas Wake et cousine du roi *, ayant eu à se plaindre 
gravement d'excès commis par les gens de l'évêque d'Ely, Thomas 
de Lisle 2 , avait présenté une pétition à Edouard III, au parlement 
de i355, en se mettant sous la protection royale 3 , Le Roi avait im- 
médiatement pris fait et cause pour elle, avec une grande énergie 4 . Il 
avait ordonné de saisir le temporel de l'évêque et d'instruire son pro- 
cès. Thomas de Lisle ayant réussi à se réfugier à Avignon, le Pape 
avait, à son instigation, excommunié les officiers royaux, violateurs 
des immunités épiscopales. En iSô'], les lettres d'Edouard III ne 
dissimulaient pas une irritation, dont seules aujourd'hui les réponses 
du Pape peuvent nous donner quelque idée 5 . Le roi avait un autre 



i. Elle était fille d'Henri, comte de Lancastrc (1281 ?-i345), second fils d'Edmond 
de L., petit-fils d'Henri 111. Elle était la sœur d'Henri, premier duc de Lancastre 
(ia99?-i3Gi), qui a joué un si grand rôle dans les guerres franco-anglaises du 
xiv* siècle. Elle épousa Thomas, lord Wake de Lydell, décédé sans postérité le 
3i mai 13/17 et auquel elle survécut jusqu'en 1357. Les biens et la baronnie de Tho- 
mas Wake finirent par passer à Jeanne de Kent, qui, veuve de Thomas Holland, 
épousa le Prince Noir (National Biography). 

2. De l'ordre des Jacobins. Mort en i36i à Avignon. Surcette affaire, voy. Rnigh- 
ton, Chronicon, 11, io3-io4 ; Th. Gray, Scalacronica, 177; James Bentham, The kistory 
and antiquities of the conventual andeathedral Church of Ely etc., 2° édit., 1812, in-fol., 
p. iGo-i63. 

3. Rotuli parliamentorum, II, 267 (Parlement du 13 nov. i355) : « Et puis mist 
Dame Blaunche de Wake sa pétition à nostre seign. le Roi en mesme le Parlement 
en la fourme que s'ensuist etc. ». 

!\. Ibid. « Quelle pétition entendue, nostre scign.le Roi ottrohi à la darreine clause 
de sa pétition et dist overtement : « Jeo prenk la quercle en ma main ». 

5. Reg. Vat., 23g, fol. 85 Y ' (3i mai 1 357) ; fol. 1 5 a '° f 1 7 juillet 1 357) • Le Pape à 
Edouard III : « Postquam per litteras tuas... materiam longe querele texueras su- 
per eo quod adversus dilectum filium Thomam de Brambre, canonicum Sarresbi- 
riensem, clericum tuum secretarium, ad adversarii sui cujusdam instantiam et ci- 
tationem, per ediclum publicum auctorilate apostolica processumextiterat, asserens 
explorati juris existere contra eos solum hujusmodi citationum debere pragmata 
publicari, qui quominus citationes alie ad eos perveniant polentia violenta pertur- 
bant, et demum, particularem causam referons ad communem, intulcras quod nescie- 
bas quo spiritu ita passitn diebus liiis edicla hujusmodi, contra familiares tuos specialiter, 
ad peticionem emillerenlur cujusUbet, que, predecessorum nostrorum temporibus, adeo res- 
tricta fuerant. quod non nisi in arduissimis casibus, adversus tirannos et ecclesie Romane re- 
belles et emulos concedi consueverant et emitti, recepimus benignitate paterna litteras 
tuas alias in quibus, percitationem venerabili fratri nostroThome, episcopo Eliensi, 
contra nonnullos justiciarios tuos et certas personas alias regni tui super quibus- 
dam gravaminibus ab eis illatis eidem auctoritate predicta concessam, asseris regni tui 



EDOUARD III ET LA COUR DE ROME *]5 

sujet de mécontentement contre la cour pontificale. Une procédure 
canonique exceptionnelle suivie contre l'un de ses clercs ou secrétaires, 
Thomas de Brembre, lui avait causé un tel dépit, ses récriminations 
avaient pris un tour si vif, que pour excuser des écarts de langage sans 
exemple, Innocent VI les attribuait à « l'incurie » d'un scribe *. 

L'année i358 amena-t-elle une détente? Une lacune particulière- 
ment regrettable des Archives vaticanes — les « secrètes» de la sixième 
année du pontificat d'Innocent VI manquent à peu près complète- 
ment 2 — ne permet pas de rien affirmer. Le témoignage des chroni- 
queurs, beaucoup trop vague, nous est d'un mince secours 3 . Un 
seul, Thomas Gray, dans sa Scalacronica, donne, non sans quelque 
obscurité, des indications plus précises, et ce qu'il dit montre qu'en 
i358, le différend avec le Pape dominait et inspirait toute la politique 
anglaise. Très habilement, Edouard III avait saisi son parlement du 
projet de traité que les légats s'efforçaient de faire aboutir. N'était-ce 
pas avec l'assentiment de toute la nation qu'il avait soulevé la ques- 
tion dynastique, poursuivi « le challenge de son droit » ? Il ne pouvait 
se désister sans y être autorisé par les députés du royaume. La réponse 
du parlement fut que la paix, négociée sous les auspices du Pape, ne 
devait être conclue que si celui-ci cessait de réclamer l'exécution des 
engagements pris par Jean-sans-Terre et renonçait à ses empiéte- 
ments sur les droits de la couronne. Tous les griefs accumulés depuis 



legibus derogari ac processus per dictos justiciarios tuos adversus eundem episcopum in 
quibusdam causis débite habitos, ut eedem littere innuebant, justifieans, qucrele priori 
querelam aliam adjecisti,ac, post recensitam tuam et progenitorum subditorumque 
tuorum fidem erga ecclesiam antefatam, dicens te nec debere née posse de cetero in 
talibus sic tibi et eidenx regno prejudiciolibus pacientiam observare, instantia supplici pe- 
tiisti ut ab hujusmodi et similibus citationibus concedendis vellemus reslringere 
plus solito motus nostros, cum non opprimere subditos sed eos ab insolitis preservare 
gravaininibus debeamus » (17 juillet). 

1. Ibid. : «... ex confidenlia paterna deposcimus ut pruden/er considères ulrum sti 
lus litterarum ipsarum affectum redoleal reverentie filialis, in quibus, bonum et suavem 
quantumlibet. velut siuistrum ad te palcrnum spiritum arguis et patientiam erga pa- 
ircm te non posse custodire describis. In quo licet scriptoris potius notemus incuriam, tu 
tamen qui,prout es princeps, multa discretione ac circonspectione precipuus predic- 
taris, sic scriptorum tuorum debes scripta perspicere, ut ineis aliquid preterquamhonestum et 
grave nequeat reperiri ». 

2. Denifle, op. cit., i5o, n. 1 : « La 6' année est très incomplète dans les secrètes. 
Les minutes dans a44 K. ne servent pas beaucoup pour cette année». 

3. Je parle des chroniqueurs anglais, car il y a encore moins à attendre des chro- 
niqueurs français. 



76 JEAN II ES ANGLETERRE 

deux ans étaient rappelés : les violences imputées à l'évêque d'Ely, 
la protection dont le couvrait Innocent VI, l'excommunication des offi- 
ciers du roi 1 . 

N'acceptons, si l'on veut, le récit de Thomas Gray que sous certaines 
réserves. Une conclusion s'en dégage néanmoins, c'est qu'en 1 358 les 
rapports entre le Pape et le roi d'Angleterre ne s'étaient pas sensible- 
ment améliorés. De là les retards apportés à la conclusion de la paix; 
de là, peut-être aussi, l'échec final. Ce traité, encore trop favorable à la 
France et qui donneun démenti aux prétentions d Edouard III, puisqu'il 
ne négocie plus avec son « adversaire de France », mais avec le roi de 
France, est l'œuvre des légats. C'est la paix du Pape, impopulaire et 
suspecte. 11 semble déjà entendre, d'un bout de l'Angleterre à l'autre, 
le vieux cri qui naguère trouvait tant d'écho : No popery!" 2 

1. Salacronwa, p. 177 : « La sesoun dcvaunt (avant la fête de Saint Georges, 1358) 
vindrent dieus cardineaux, Peregor et Urgcn (Urgel), en Engleter, pur treter de la 
deliveraunce du roy Johan de France et de pesé entre lez roy, qi bon pece demur- 
rerent en Loundres, qe a un voy de pesé treterent; quoi fust assentu du consail 
le roy en maner q'il agreastau comune de sa terre, par counsail des queux le cha- 
lange de soun droit de France fust comencée et persévéré; quelis comunes desa- 
greerent, en playn parlement, à Loundres, ou tail du dit tretice, si ensy ne fust qe 
autre addicioun ne fust ajousté. Ceo fust qe le pape releissast pur ly et sez succes- 
sours tout le contracte qe le roy Johan avoit fait par endenturc et par attournement 
au patronage le apostoil, en le temps Innocent; et qe le seint pier cessast de chos 
(choses) q'en le hour s'entremist péniblement. Quoy (ce qui), com lez genz de lay 
englés disoint, estoit grantement countre la coroun,qar meisme le hour lez justices 
le roy estoint personelement escomengez pur processe de un jugement qu'ils avoint 
fait en le bank le roy encountre Thomas de Lile, evesque de Ely, qe del ordre des 
Jacobins estoit, qi ne respoundy my fourmelement d'un felouny qe ly fust par en- 
ditement surmis par sez adversaires, le counsail la dame de Wake, pur quoy lez ditz 
justises agarderent un content solonc lour loys, pur quoy le roy seisist lez tempa- 
rautés le dit evesque, qy s'en ala à Avinioun del hour q'il fust attaché et baillé al 
ercevesque (son métropolitain), en fist dure processc issint que le pape s'entremist du 
temparaulté, com disoient les avauntdilz gentz de lay. en defesaunce du regauté (la 
royauté, les droits royaux) le roy. Quel peticioun envoyé estoit au saint pier sure 
quelc tretice od autres obstacles; les ditz cardynaux déparièrent hors d'Engleter, qi 
desesparez estoint du tretice, ja le mainz si près l'avoint chacez qe les 11 roys estoint 
entrebaisez sure condicioun d'un fourme de pesé, qe à un terme limité del apar- 
fournicement ne pooit estre tenu du part dez Fraunceis ». — L'affaire de l'évêque 
d'Ely n'était pas arrangée au mois d'août de cette même année. Voy. dans Rymer, 
III, 1, p. 4o3, une bulle d'Innocent VI, du 1" août i3b8. 

a. On n'a pas relevé un article significatif du traité de i35tj, subordonnant la 
paix à la solution du différend avec la cour de Rome : « Art. 29 : « Item,' pour l'ex- 
ploit d'aucunes besoingnes touchans le Roy et le royaume d'Angleterre, en la court 
de Romme, messagers seront envoies en la dicte court, d'une partie et d'autre, qui 
feront toute bonne et loyalle diligence, [et] au miex qu'il pourront à l'exploit de 



RUPTURE DES NEGOCIATIONS POUR LA PAIX 77 

La mort de la reine Isabelle, survenue le 22 août 1 358 *, vint priver 
le roi Jean d'un appui qui lui eût été plus nécessaire que jamais. En 
dépit des scandales de sa vie et de la demi-captivité où elle passa une 
partie de son existence, elle avait conservé ou recouvré beaucoup de 
crédit auprès de son fils 2 . Sa médiation n'eût pas été inutile à un mo- 
ment où les dernières chances de paix allaient disparaître. Peu de 
temps après son décès, les légats pontificaux étaient rentrés sur le 
continent, convaincus de leur impuissance et d'autant plus découra- 
gés qu'ils s'étaient crus plus près du succès 3 . 

IV. — C'est au mois de décembre que se firent sentir, ou du moins 
que nous pouvons constater les premiers effets de la rupture. Des me- 
sures furent prises pour rendre la captivité de Jean II plus étroite. 
L'ordre fut donné de transférer le roi de France, avec sa suite, au châ- 
teau de Somerton, dans le comté de Lincoln 4 . Edouard III se ravisa 
pourtant, et Jean II resta provisoirement à l'hôtel de Savoie 5 , mais il 



mesmes les besoingnes; et toutefois a esté dit et ouvertement par le Roy d'Angleterre 
protesté, et est oultremenl son intencion, que le pais ne se pourra jamais faire entre les Roys, 
sinon que mesmes les besoingnes soient parfaitement exploitées ». 

1. British Muséum, Cotton., Galba E. XIV, fol. 2/j : « Die mercurii xxii" die au- 
gusti... lsto die domina regina diem clausil extremum ». C'est donc par erreur que, 
dans la publication du duc d'Aumale, cette mort est rapportée au a3 août (p. 35). 

2. Duc d'Aumale, op. cit., 34. 

3. Rymer, III, i r ° p., 40G-/107 : « Pro cardinalibus ad propria redeuntibus » (10 sep- 
tembre). Leur départ dut n'avoir lieu qu'à la fin de septembre. Voy. P. R. O., Issue 
Rolls, 33 Edw. III, Michaelmas, n" 223, membr. 20 (27 janvier i35ij) : « Roberto 
de Langeton et Willelmo Tey, servientibus régis ad arma, in denariis sibi libe 
ratis nuper in persolutioncm xv li. xmi den. sibi debitorum per computum suum 
factum ad Scacarium, computando de vadiis suis morando cum cardinale Petrago- 
ricensi, a xvm die aprilis proxime preteriti usque xxin m diem septembris proxime 
sequentis, quo die a comitiva ipsius cardinalis recesserunt, etc. ». La date du sauf- 
conduit montre bien que les négociations furent rompues plus tôt. 

Scalacronica, 177 : « ... les ditz cardynaux déparièrent bors d'Engleter, qui descs- 
parez estoint du tretice... ». 

l\. Rymer, III, 1" p., 4n (3 déc. i358) : « De adversario Francie in castrum de 
Somerton, in comitatu Lincoln, ducendo ». — Somerton-Castle ; 8 m. S. S. VV. de Lin- 
coln, W. Lincoln. — Autre mandement du 2 janvier i35g, pour l'aménagement du- 
dit château (Rymer, ibid., 4i4 : « De adversario Francias infra castrum de Somerton 
custodiendo »). 

5. Voy. deux articles du compte publié par le duc d'Aumale, p. 101 : « Jehan 
Redin de Londres, qui avoit loé xl haquenées pour les gens du Roy, quant il se dut 
partir de Londres pour aller à Somerloune, et n'y ala pas le Roy, et pour ce fu composé 
au dit Redin etc. » (8 février i35y); — p. 102 : « Thunes du Briennc, pour 1 batelier 



78 JEAN II EN ANGLETERRE 

ne lui fut plus permis d'en sortir, et une vraie garnison fut placée 
dans le manoir du duc de Lancastre, pour la garde du prisonnier*. 
Aucune entrave ne fut mise aux visites qu'il pouvait recevoir, notam- 
ment à celle que lui firent les députés des trois sénéchaussées du 
Languedoc 2 . Cette visite était fort opportune, car le Roi avait de 
grands besoins d'argent, auxquels il ne savait comment subvenir. Be- 
soigneux et quémandeur, il ne prenait aucun souci de les dissimu- 
ler, provoquant sans vergogne les libéralités et les dons de ses su- 
jets 3 . Son plus jeune fils, Philippe de France, le « hardi » combattant 



auquel ion avoit fait marché de mener par yeaue de Londres à Sommertonne les vins et 
autres garnisons et harnois du Roy, et n'y furent mis menées, quar le Roy n'y ala mie, et 
pour ce demora le dit batelier bien à Londres par xvi jours, en attendant toujours 
de partir et mener les diz vins et garnisons, et en devoit avoir xxx escuz. Pour ce, 
par composition faite à li par le maistre d'ostel, xlvi s. xm d. ». 

Le transférement à Somerton n'eut lieu qu'en juillet-août i35g. Voy. ci après, 
ch. iv. 

1. Rymer, ibid., p. 4i3 («2 déc. 1 358) : « De regardo pro commorantibus super 
custodia Jobannis de Francia apud Sauvoye ». Roger de Beaucbamp est chargé 
de veiller sans cesse sur le Roi. Il a sous ses ordres 69 chevaliers, écuyers, archers, 
valets ou employés divers. — Cf. Duc d'Aumale, op. cit., 37. L'auteur a cru qu'il 
s'agissait là d'une mesure sans précédents, parce que, dit-il, « c'est la première pièce 
de cette nature qu'on rencontre dans ce volumineux recueil (les Fœdera de Rymer) ». 
En réalité, la garde du prisonnier avait été organisée d'une façon, au moins suffi- 
sante, dès le début. 

2. Je ne puis que l'indiquer. On trouvera, d'ailleurs, des détails suffisants dans 
Dom Vaissète, Hist. gêner, du Languedoc, t. IX, p. 687, 688 et n. 4, p. 694 et n.6, 6g5. 
— Joignez-y un article de Ch. V. Langlois dans les Mémoires de la Soc. archéol. de 
Montpellier, t. VIII, n° 45 (avril 1892), p. 437-452 : « Instructions remises aux dépu- 
tés de la commune de Montpellier qui furent envoyées au roi pendant sa captivité en 
Angleterre (i358-i35g) ». 

3. Arch. commun, de Montpellier. Fonds du Grand Chartier D. XIX (Londres, 
18 juin [i358]. Original, papier. Lettre aux «Consuls et habitants » de Montpellier : 
« Nous envoions par devers vous noz amez et féaux conseillers maistres Jehan de 
Champeaux, Pierre d'Orgemont et Jehan Chalemart, Pierre Scatisse, nostre trésorier, 
et maistre Yve Derian, nostre secrétaire, pour vous dire nostre governement depuis 
nostre venufe] en Angleterre, le deffaut que nous y avons eu de finance et la nec- 
cessité où nous en sommes encores et les debtes es quelles nous sommes encoruz 
pour ce que paier ne povons sanz l'aide de noz subgiez. Si vous prions et requérons 
que les dessus nommez ou ceuls d'eulx qui pour ce yront pas devers vous vous 
willez croire de ce qu'il vous diront et nous faire gracieusement aucun aide sur ce, 
selon ce qu'il vous requerront de par nous ». 

Voy. aussi une lettre du roi aux « abbés, collèges et autres gens d'église du dio- 
cèse de Soissons » (Bibl. nat., Latin, 9046. — Kervyn deL., Chroniques de Froissart, XVIII, 
4o2-4o3). Il y parle aussi de l'obligation de s' « acquitter de plusieurs debtes », « es- 
quelles » il est a encourus pour deffaut et nécessité... de finance », depuis sa venue 
en Angleterre. 



RUPTURE DES XEGOCTVTfOXS POUU LA PAIX 79 

de Poitiers, partageait sa détresse financière et savait fort bien, à son 
exemple, solliciter les subsides des riches communautés du Langue- 
doc *. Dix chevaliers et bourgeois, envoyés par les sénéchaussées 
de Beaucaire, Toulouse et Carcassonne, « pourvus de passeports du 
Pape, du comte de Poitiers, des rois de France et d'Angleterre, vinrent 
chercher leur souverain jusqu'à Londres, chargés par les Etats de la 
province de s'informer de sa santé et de lui offrir les corps, biens et 
familles des habitants, pour sa délivrance » 2 . Ils firent mieux et plus 
encore; ils lui apportèrent un présent de 10.000 florins, destinés uni- 
quement à son entretien et à l'acquittement de ses dettes personnel- 
les 3 . 

Les négociations pour la paix avaient pris fin par le départ des car- 
dinaux, mais tout espoir n'était pas perdu de les renouer. Plus le 
temps s'écoulait, plus il était urgent d'aboutir à une solution, car la 
trêve de Bordeaux devait expirer le 9 avril 1 35o. Il semble qu'Edouard III 
ait cherché à agir sur l'esprit de Jean II, en affichant de nouveau ses 
prétentions dynastiques. Au commencement de l'année i35(), le 
17 janvier, il se pose très nettement en roi de France 4 , et cette attitude 



1. Arch. comtn. de Montpellier. Fonds du Grand Charlier, D. XIX (Londres, 
21 mars [i35y](. Lettre de « Philippe, filz du Roy de France » aux bourgeois et ha- 
bitants de la sénéchaussée de Beaucaire : « ... et de ce ne nous weillez faillir (il 
s'agit d'un service d'argent), car à plus grant besoing ne nous povez vous uidier... ». 
— Lettre du même aux consuls, bourgeois et habitants de Montpellier (Hcrtibrd, 
i5 juillet [1359]) : « ... et pour la grant deffaut (sic) que j'ay eu de finance par deçà 
pour l'estat de moy et mes gens y maintenir, je y ay emprunté pieça environ ni M mou- 
tons à paier au premier jour d'octambre, et de ce parlé à voz honorables ambassa- 
dors qui furent par devers Monseigneur en Angleterre et leur prié qu'il vous en 
parlassent de par moy de my y aidier, et pour la ferme fiance qu'il me firent que 
vous ne m'en faudriés mie, je emprunté la ditte somme et leur exposé le blasme, 
villenie et deshoneur que je pourroie avoir ou deffaut de paiement. Et pour la grant 
fiance que j'ay en vous, mesmement que onques mes ne vous requis riens, j'ay en- 
chargé à mon cher ami Jaque Stomain, sergen (sic) d'armes de Mons., et mon 
secrétaire en ceste besoigne et en autres, à vous parler sur ce de par moy et l'ay 
chargé de faire le paiement ou nom de moy... Et me vvillez prestement aidier d'une 
somme d'argent tele qu'il vous piaira, et la faites lantost délivrer au dit Jaque, le 
quel vous délivrez tantost pour faire le dit paiement, afin que déliant ou delay n'y 
ait. Car, s'il y estoit, nous serions deshonorez et ne trouverions jamés qui riens nous 
prestat par deçà etc. ». 

2. Duc d'Aumale, op. cit., 37-38. 

3. Ch. V. Langlois, Mémoire précité, p. 438, d'après Ménard, Ilist. de Nîmes, 11, 
Preuves, col. 2oG'>. 

4. 11 avait toujours retenu, semble-t-il, ce titre de roi de France. Voy. Rymer, 111, 
1" p., p. 3G3 (5 août 13J7). De quibusdamcouditionibus, in treugis iuter Hegem et 



8b JEAN II EN ANGLETERRE 

est motivée par l'expiration prochaine de la trêve. Il délègue Gautier 
de Masny pour recevoir en son nom les serments et les hommages 
prêtés par les grands, les nobles, les cités, villages et communautés et 
généralement par toutes personnes de « son royaume de France » '. 
Masny aura également le pouvoir de délivrer au nom de son maître les 
sauf-conduits que la reprise des hostilités rendra nécessaires 2 . A la 
même époque, le roi d'Angleterre faisait mine peut-être d'accueillir les 
ouvertures de Charles le Mauvais. En réalité, il était décidé à ne pas 
négocier avec lui et à punir la duplicité du Navarrais, en l'excluant du 
bénéfice du traité à intervenir. Celui-ci soupçonnait sans doute les dis- 
positions d'Edouard III à son égard, et c'est vraisemblablement pour 
parer le coup qu'il envoyait dans les premiers mois de i35g une am- 
bassade en Angleterre 3 . 

Jean II, fort incapable de lire dans le jeu de son adversaire, n'avait 
d'autre préoccupation que de reculer l'échéance fatale qu'il voyait ve- 
nir avec effroi. Le 18 mars, il faisait proroger la trêve jusqu'à la fête 
de saint Jean-Baptiste (24 juin i35g) 4 , et six jours après, il signait les 
préliminaires d'un désastreux traité (24 mars). Les conditions en étaient 
infiniment plus dures que celles qui avaient été convenues l'année pré- 
cédente. Aussi ce second traité de Londres n'obtint-il et ne pouvait-il 
obtenir l'approbation de personne. Il est fort long, comme celui de 



Ispannos initis, elargatis : « ... par entre nous Edward par la grâce de Dieu Roi de 
France et d'Engleterre...»: p. ^09 4io (3 nov. i358). Indentura de cambio moneta- 
rum. « Ceste endenturc faite à Westminster par entre nostre seignur le Roi de France 
et d'Engleterre d'une part, et Henri Pycard.cilezein de Loundres d'autre part.. .Donné 
etc. l'an du règne nostre dit seignur le Roi d'Engleterre trente seconde, et de France 
dis nefisme .. » ; — p. ^17 (28 janv. i35ç)).Pro familiaribus domini de Daubeny. « Da- 
tum etc. anno regni nostri Angliac tricesimo tertio, regni vero nostri Francix vice- 
simo ». 

1. Rymer, ibid., p. 417 : Potestas super expiratione treugarum Franciae, ad reci- 
piendum ad fidem Régis, tanquam Francise régis (17 janv. i35ç)). 

a. Ibid. : Aliœ potestates, expiratis treugis anledictis, de salva gardia concedenda 
(18 janvier 1 35q). 

3. Rymer, III, 1" p., p. 4a 1 (li mars i35g) : Pro nunciis Régis Navarrae. — C'étaient 
Jean de Fricamps, Robert Porte, le conseiller Olivier de Monlmorel, le secrétaire 
Pierre dvi Tertre. 

li Ibid., p. /122 : De treugis, Burdegalae concordatis, usque ad festum Sancti Johan- 
nis Baptistae continuandis. — D'après l'original français dressé par le notaire 
J. Royer. Voy. une expédition anglaise du même acte dans les French Rolls, 33 Edw. III, 
1" p., m. 18. 



LE SECOND TRAITE DE LONDRES OI 

l'année précédente, comme le traité de Brétigny lui-même ; mais les 
clauses principales en sont assez faciles à résumer *. 

Le roi d'Angleterre gardait, bien entendu, la Guyenne et la Gasco- 
gne -. Il se faisait céder : la Saintonge, l'Angoumois, le Poitou, le 
Limousin, le Quercy, le Périgord, les comtés de Bigorre et de Gaure, 
l'Agenais, la ïouraine, le Maine, l'Anjou, la Normandie, le Ponthieu 
et la vicomte de Monlreuil, Calais et le pays environnant, les comtés 
de Boulogne et de Guines, soit à peu près la moitié occidentale de la 
France, du nord au sud 3 . Edouard III devait avoir « la souveraineté » 
perpéluelle sur tout le duché de Bretagne 4 . La rançon du roi Jean et 
des autres prisonniers achetés par le roi d'Angleterre était fixée à 
/i.ooo.ooo de deniers d'or à l'écu, sur lesquels 3 millions seraient 
payés avant le il\ juin i36o, à des termes rapprochés, un premier 
acompte de 600.000 deniers étant exigible le 1" août i35g au plus 
tard 5 . Dix otages, nommément désignés et pris parmi les plus grands 



1. Lo texte de ce traité n'est pas dans Rymer, et on n'en connaît pas d'expédition 
originale. 11 en existe deux copies du xiv* siècle. La première, conservée à la biblio- 
thèque publique de Poitiers, a été retrouvée par hasard, en juillet i83o, par M. Lecoin- 
tre-Dupont et publiée dans le tome I de la Revue anglo-française, p. 3t'8-i'io5 (Poitiers, 
1 833). Ce texte, peu correct, a été réimprimé avec quelques changements par Ker- 
vyn de Lettenhove (Chroniques de Froissart, XVIII, 4 1 3-/133). Il a servi de base à l'édi- 
tion de M. E. Cosneau qui a donné, seulement en notes, les variantes d'une copie 
moderne, mais meilleure; elle est de 1618 (Bibl. nat., Fr. 2873). La seconde copie du 
xiv* siècle, non encore signalée, si je ne me trompe, se trouve au tome CCCV, n° 1, 
des V e de Colbert. Elle est très correcteet reproduit un original anglais comme l'in- 
diquent les lettres firpar lesquelles elle se termine, qui sont l'abréviation de Bran- 
kelre, le nom d'un notaire bien connu d'Edouard III. — D'ailleurs, la date dans les 
deux copies contemporaines révèle une provenance anglaise : « Donné à la cité de 
Londres le vint et quart jour de mars l'an de la Nativité Nostre-Seigneur mil CGC 
cinquante et noef ». Cf. Cosneau, op. cit., p. 3a. Pâques tombant en 1359 le 21 avril, 
il faut que le rédacteur de l'acte ait suivi, pour le dater de l'année i35g, le style 
de la Nativité, usité en Angleterre. 

Un article du compte de Denys de Collors se réfère à cette date inoubliable du 
2/1 mars i35g : (m. d.) « Pour une grant pel de parchemin à escrire le traictié du 
Roy et du Roy d'Angleterre et pour encre, à M e J. le Royer, XII d. » (Duc d'Aumale, 
op. cit., 1 1 3). Jean le Bel (II, 2!\î>-it\Ci) et Froissart (V, 179-181) ne font que men- 
tionner le traité. Les Grandes Chron. en résument, avec une exactitude suffisante, 
les principales dispositions (VI, i53-i54). 

2. Art. 1. 

3. Art. 1-9. 

4. Art. 17. 

5. Art. 21. (Ribl. nat., V de Colbert, t. CCCV) : « Item est parlé que le Roy fran- 
çoiz pour le raençon et délivrance de sa personne et des au lies prisons françoiz 
paiera au dit Roy d'Engleterre ou à ses hoirs ou aianz cause de lui quatre mil- 
Histoire de Charles V.— II. 6 



8 2 JEAN II EN ANGLËÎEURE 

seigneurs du royaume, répondraient de l'exécution intégrale du traité 
(art. 23). Cinq autres, dont la désignation était également faite d'avance, 
rejoindraient les premiers dans un délai de trois mois après le retour 
de Jean II en France (même article). Tant que le traité n'aurait pas été 
accompli de point en point, le Roi devrait se considérer comme prison- 
nier (art. 3g). Aucune date ferme n'était indiquée pour sa délivrance, 
cette question ne pouvant sans doute être posée et réglée qu'après l'ac- 
quittement du premier terme de la rançon (art. /40) *. Il était spécifié 
que le double de « l'endenture », remis au roi de France pour être porté 
à Paris, serait représenté à Londres, au Conseil du roi d'Angleterre, 
avant la fête de la Pentecôte 2 . C'est la seule preuve que nous trouvions, 
dans le traité lui-même, que l'acceptation de Jean II n'avait pas été ju- 
gée suffisante, soit par lui-même, soit, ce qui est plus probable, par 
Edouard III. 

Comment le roi de France s'étail-il laissé imposer de pareilles con- 
ditions ? On voudrait surprendre chez lui l'expression d'un remords, 
trouver la preuve qu'il sentait son humiliation. Malheureusement pour 
lui, on connaît bien sa pensée tout entière, et il est manifeste que le 
souci de sa délivrance a été sa préoccupation exclusive. Les lettres de 
créance pour trois de ses conseillers, envoyés en France avec le texte 
du traité, témoignent d'une complète inconscience ou d'un mons- 
trueux égoïsme. Et ces lettres, adressées aux « gens des Comptes », 
sont du 29 mars ! 3 Pour recouvrer la liberté, le Roi avait consenti à 
tout et ne regrettait rien. Quelques mois plus lard, le 20 juin i359, il 



lions (man. quatre mille lions) de deniers d'or al escu, chascun au pris de XL deniers 
d'esterlins, dont acordéest que le dit Roy françoiz paiera en la cité de Londres ni mil- 
lions (man. HI* lions) des diz escuz qui sont v e mille livres d'esterlins, des quiex 
il paiera dedens le premier jour d'aoust prochain avenir cent mille livres d'ester- 
lins... » Le man. de Poitiers, reproduit par M. Gosneau, porte au lieu de « chascun 
au pris de xl deniers d'esterlins » : chascun au prix de quarante deuxjlourins d'or, ce 
qui est incompréhensible. Cette mauvaise leçon a été corrigée dans une note de 
M. Prou, d'après le man. fr. 3876, fol. 39 (op. cit., 18, n. 4). 

1. Un bon nombre de questions importantes, — celle delà paix avec le roi de Na- 
varre, notamment, — étaient réservées, mais devaient recevoir une solution avant le 
2/4 juin (art. 21, 2k, 26, 33, 37). 

a. Art. lu . 

3 Bibl. comm. de Rouen, Coll. Leber, Menant, I, fol. 83-83". Littera credencie 
domini Régis et faclisui. Copie d'après une transcription de ces lettres faite dans 
le Mémorial C, fol. 253"', de la Chambre des Comptes. Ces lettres furent remises 
aux Gens des Comptes par l'archevêque de Sens, Guillaume de Melun, le 27 avril, 
en même temps qtie le texte du traité. 



Le second traité de londres 83 

écrit aux communautés delà sénéchaussée de Beaucaire. Or, de quoi 
leur parle-t il ? Presque uniquement de sa rançon et de sa délivrance, 
insistant sur la nécessité de lever sans retard l'aide octroyée l'année 
précédente, pour le même objet. C'est à peine si, à lire cette lettre, 
nous comprenons qu'un traité vient d'être conclu et quel traité ! 
« Pource que nous savons, écrit Jean II, de la bonne volonté du roi 
d'Angleterre, qui de léger inclinerait à notre délivrance, si toute là 
somme que nous devons payer avant notre départ d'Angleterre était 
prête de payer, et aucunes autres choses qui sont bien plus légères à 
faire, nous vous prions et requérons tant chèrement comme plus pou- 
vons, et si cher comme vous avez notre dite délivrance, que, si la dite 
somme n'est levée, vous la fassiez tantôt cueillir et lever et tenir en 
vos mains, sans la bailler ni ordonner à autre jusqu'à ce que vous ayez 
des nouvelles certaines de nous et de notre délivrance, etc. ' » 

V. — Une expédition du traité où le roi d'Angleterre avait fait met- 
tre son « sceau privé 2 », — c'était un « acte sous-seing privé » et dont 
il ne devait être établi aucune copie dans la forme authentique 3 , — fut 



i. Arch. commun, do Montpellier. Fonds du Grand Cliartrier, D. XIX : « ... et 
pour ce que nous savons de la bonne volenté du Roy d'Angleterre, que de legier 
enclineroit à nostre délivrance, se toute la somme que nous devons paier avant nos- 
tre partir d'Angleterre estoit preste de paier, et aucunes autres choses qui nous sont 
bien plus legieres à faire, nous vous prions et requérons tant chèrement comme 
plus povons et si cher comme vous avez nostrc dicte délivrance que, se la dicte somme 
n'est levée, vous la faciez tantost cuillir et lever et tenir en voz mains, sans la bailler 
ne ordener à autre jusques vous aiez certaines nouvelles de nous sur nostre dicte 
délivrance, etc. » 

2. Bibl. nat., V de Colbert, t. CCCV, n. i : « En tesmoing des q\ielles choses à 
cestes lettres endentées, demourantes deverz (et non : dans, comme le porte l'édition 
de M. Cosneau) la dite partie de France, le Roy d'Engleterre a fait mettre son privé 
seel ». Les deux doubles de l'acte sous seing privé constituaient des « chartes par- 
ties » ou « endentures », comme on disait en Angleterre. Cette particularité est in- 
diquée dès les premiers mots : « Ceste endenture tesmoingne etc. » Au dos du par- 
chemin on lit : « La grant endenteure du traictié fait en Angleterre ». 

3. Art. /|i, même texte : « Item accordée est entre les deux Roys et les consaulz 
que cestes endenteures seront renduez et restablies de fait d'une part et d'autre senz 
fraude et senz mal engien en la cité de Londres et dedens la dicte feste de Penthe- 
couste prochain avenir, ne ne seront copiéez ne examplifiéez soubz seel autentique 
ne instrument publique, ne par aucune auctorité, et si elles estoient copiées ou exam- 
plifiées, si ne porra onques porter dommage, deshonneur ne préjudice, ne proufit, 
à l'une partie ne à l'autre, ne à nul autre du monde, ains tele copie et exemple soit 
du tout cassé et vain et de nulle force, effect ou vertu, ne ne porra donner foy ne 
créance en jugement, ne dehors, ne par nulle manière». 



84 JEAN II EN ANGLETERRE 

apportée en France par Guillaume de Melun, archevêque de Sens, son 
frère le comte de Tancarville, chambellan de France, le comte de Dam- 
martin, le sire d'Aubigny et le maréchal d'Audrehem *. Le régent et 
son Conseil furent très perplexes, car s il n'y avait aucune divergence 
possible sur la façon déqualifier les conditions de la paix, nul n'envi- 
sageait sans effroi les conséquences certaines d'un refus opposé aux exi- 
gences d'Edouard III. D'après Froissart, dont l'inexactitude coutu- 
mière ne se dément pas en cette circonstance, c'est le roi de Navarre, 
récemment réconcilié avec le dauphin, qui aurait tiré tout le monde 
d'embarras, en conseillant une convocation des Etats généraux 2 . Il est 
inutile de s'attarder à démontrer la fausseté d'une explication aussi 
fantaisiste, la paix de Pontoise, à laquelle le chroniqueur fait allusion, 
étant postérieure de plusieurs mois 3 . 

Les trois ordres du royaume, — « gens d'église, nobles et bonnes 
villes 4 », — furent convoqués, en effet, dans les derniers jours d'avril 5 . 
Aucune distinction ne fut faite entre les pays de langue d'oc et les pays 
de langue d'oil. Par la lettre que reçurent les consuls et habitants de 
Montpellier, nous savons qu'ils devaient envoyer à Paris « deux, trois 
ou quatre des plus suffisants, notables, sages et convenables d'entre 



i. Gr. Chron., VI, i5a : « Le quel traictié avoit esté aporlé par devers le dit régent 
par Monseigneur Guillaume de Melcun, arcevesque de Sens, par le conte de Tan- 
quarville, frère dudit arcevesque, par le conte de Dampmartin, et par messire Ar- 
noul d'Odeneham. mareschal de France, touz prisonniers des Anglois». Voy. Rymer, 
III, i" p., p. iï3 (20 mars i35y). Pro archiepiscopo Senonensi, super pace refor- 
manda et redemptione quaerenda /la rançon personnelle de l'archevêque) ; — p. 4a5 
(11 mai). Pro magnatibus Francia?, super tractatu pacis, in nuncium destinatis. — 
C'est d'après ce sauf-conduit que j'ai ajouté le nom du seigneur d'Aubigny, qui ne 
figure pas dans les Grandes Chroniques. Le notaire royal, J. Royer, avait été égale- 
ment envoyé en France. 

Les messagers se mirent en route immédiatement, comme le prouve un article du 
compte de Denys de Gollors, à la date du 26 mars 1359 : « ... pour porter unes let- 
tres du roy de Londres à Douvres au mareschal d'Odenehan, baillié du commande- 
ment maistre Jehan le Royer, m nobles xx s. » (Duc d'Aumale, op. cit., ult). 

2. Froissart, V, 180 : « Adonc en demanda li dus de Normendie conseil au roy de 
Navare comment il s'en poroit maintenir. Li rois de Navare consilla que li prélat 
et li baron de France et li consaulz des cités et des bonnes villes fuissent mandé, car 
par yaus et leur ordenance il couvenoit ceste cose passer ; ensi fut fait ». 

3. Voy. ci-après ch. m. 

k. Gr. Chr., VI, i5i : « ... fu faicte une convocacion à Paris de genz d'église, de 
nobles et de bonnes villes... » 

5. La lettre de convocation aux babitants de Montpellier, dont il va être question, 
est datée du 24 avril. 



LE SECOND TRAITÉ DE LONDRES 85 

eux », capables de bien conseiller le régent et ayantde pleins pouvoirs 
pour engager leurs commettants. Ils étaient attendus « dans le mois de 
Pâques », et même un peu avant l'expiration de ce délai, puisque leur 
réunion avait été fixée au 19 mai. Le temps pressait, car il fallait que la 
réponse du dauphin fût connue en Angleterre avant la fête de la Pente- 
côte (g juin) l . 

Au jour indiqué (19 mai), un très petit nombre de députés seulement 
se trouvèrent réunis à Paris, soil que les mandements de convocation 
eussent été envoyés trop tardivement, soit que la majeure partie de 
ceux auxquels ils étaient adressés n'eussent pas osé traverser des pro- 
vinces infestées par les Compagnies. Les Grandes Chroniques font re- 
marquer à ce propos que « les chemins étaient moult empêchés des 
Anglais et Navarrais, qui tenaient forteresses en toutes les parties par 
lesquelles on pouvait aller à Paris ». Elles ajoutent qu'on ne redou- 
tait pas moins « les pilleurs qui tenaient les forteresses françaises, qui 
ne faisaient guère mieux que les Anglais 2 ». 



1. Arcli. comm. de Montpellier. Fonds du Grand Chartrier. D. XIX. Original, par- 
chemin. — Publ. par A. Molinier, d'après la copie de D. Pacotte (Bibl. nat., Latin 
917/j, fol. 3ifi)au tome X, col. ii55-ii56, de la nouvelle édition de VHist. du Langue- 
doc (Paris, ai avril i35(j). « De par le Régent le royaume, duc de Normandie et dal- 
pliin de Viennois. — Chers et bien amez. Nous avons receu lettres et messages so- 
lennez de Monseigneur sur le traictié et accort final d'entre lui et le Roy d'Engle- 
terre, et pour ce que nous vous avons tous jours trouvez bons subgiez et ioyaulz, et 
sans vostre bon conseil ne voudrions faire response de si grant fait vous prions tant 
acertes et de cuer, comme nous plus povons, cl néanmoins mandons sur toute 
l'amour, affeccion et loiaulé que vous avez et devez avoir à nostre dit seigneur, à 
nous et à la coronne de Krancc, que vous élisiez, d'entre vous, deux, trois ou quatre 
de vous, des plus souffisans. notables, saiges et convenables, et en qui vous aiez toute 
fiance de nous loiaument conseiller en ceste partie, et qui aient toute puissance de 
faire, consentir pour vous tout ce que vous pourriez faire touz ensemble, et en telle 
manière qu'il ne les conviengne pas retourner devers vous pour avoir vostre avis, 
quar il nous convient faire response précisément dedans la Pentecoste prouchaine- 
ment venant, et ycculx envoiez par devers nous à Paris dedans le jour du moys de 
Pasques, qui sera le xix' jour du moys de may prouchain, à la quelle journée nous 
mandons pour ceste cause pluseurs des prelaz, barons et bonnes villes du dit 
royaume... » Pâques tombait en i35y le 21 avril. Il faut donc interpréter les termes 
du mandement relatifs à la date de la convocation comme s'il y axait : avant l'expira- 
tion du mois de Pâques, soit le 19' jour de mai. 

La lettre du régent ne parvint à Montpellier que le 16 mai. 

2. Gr. Chron., VI, 1 5a : « A la quelle journée vint po de gens, tant pour ce que 
l'en le fist saxoir tait, comme pour ce que les chemins estoient moult empeschiez 
des Anglois et Navarrois,qui tenoient forteresces en toutes les parties parles quelles 
l'en povoit aler à Paris ; et aussi pour cause des pilleurs qui tenoient forteresses 



86 JEAN II EN ANGLETERRE 

En conséquence, la réunion annoncée fut différée de jour en jour 
jusqu'au a5 du même mois, qui était un samedi l . Elle se tint au Pa- 
lais Royal, et, par une dérogation qu'expliquait suffisamment la gra- 
vité des circonstances, « lout le peuple » eut communication du traité, 
dont l'acceptalion ou le rejet allaient être soumis aux délibérations des 
Etats 2 . À cet effet, le régent en fit lire le texte, dans la cour même du 
Palais, par Guillaume de Dormans, avocat du Roi en Parlement 3 . Les 
conditions auxquelles Jean II avait souscrit étaient de telle nature, qu'el- 
les parurent exorbitantes à tout le monde. Il n'y eut qu'une voix pour 
les repousser 4 . 

Froissart prête aux représentants des trois ordres un fort beau lan- 
gage, auquel on ne saurait, quoiqu'il en coûte, accorder pleine créance, 
Car le brillant chroniqueur a vraiment accumulé trop d'erreurs en 
parlant du traité de Londres. Les députés auraient répondu unanime- 
ment aux « messagers » de Jean II « qu'ils avaient plus cher à endu- 
rer et porter encore le grand méchief et misère où ils étaient, que le 
noble royaume de France fût ainsi amoindri et défraudé, et que le roi 



françoises, qui ne faisoient gueres mieulx que les Angloiz. Et en estoit tout le 
royaume si semé que l'en ne povoit alcr par pais. » Suit le détail des forteresses qui 
bloquaient Paris. 

i. Gr. Chr., Vf, i5a :« La quelle journée du xix" jour lu continuée de jour en jour 
en aclcndant plus de genz jusques au samedy ensuyvanl, xxv' jour du dit moys. » 

a. Ceci avait été mis en délibération la veille (24 mai) et décidé à l'unanimité des 
membres du Conseil, réunis dans la Chambre des Comptes. Deux extraits pris par 
Menant dans le Mémorial C, fol. a53, 257", nous renseignent à cet égard : « Die 
ai maii i35(j. Predictus tractatus et ordinalio, sigillatus (sic : sigillata) sigillo régis 
Anglie duntaxat, prout supra proximo scribitur, fuerunt lecta a principio usque ad 
finem in caméra compotorum, quibus leclis deliberatum fuit per consilium utrum 
predicta debeant exhiber! et publkari et quibus. Dcliberacio etdeterminacio et opinio 
plena concilii et unanimis. Accordatum quodomnibuserant exhibendaetpublicanda, 
quod omnes tangebant. » (Suivent les noms des conseillers présents). — Note analo- 
gue, plus brève, quelques feuillets plus loin : « Dcliberacio consilii super tractatu 
pacis missode Anglia per dominum arebiepiscopum Scnoncnsem et comités Dompni 
Martini et Tanquarville, 27 apr. recepto. — Utrum tractatus pacis missus de Anglia 
debeat. exhiberi et quibus et an (man. querd) liccret ullerius procedi ? Et omnes 
dicunt quod omnibus publiée publicetur et exhibeatur. Scriptum die a4 maii i35c) » 
(Suivent les noms). 

3. Ibid., VI, i5a-i53 : « Au quel samedi le dit régent lu au palais sur le perron 
de marbre, en la court ; et là, en présence de tout le peuple, fisl lire le dit traic- 
tié par maistre Guillaume de Dormans, advocat du Roy en Parlement, par le quel 
traictié apparoit que le roy d'Angleterre vouloit avoir etc. » Suit un résumé som- 
maire du traité. 

5. ibid., p. i54. 



LE SECOND TRAITÉ DE LONDRES 87 

de France demeurât encore en Angleterre, et que quand il plairoit à 
Dieu, il y porterait remède et atténuerait le mal * ». 

11 est plus prudent sans doute de s'en tenir au texte des Grandes 
Chroniques, qui, avec non moins de force, mais plus de concision, di- 
sent la même chose: « Lequel traité fut moult déplaisant à tout le peu- 
ple de France. Et après ce qu'ils eurent eu délibération, ils répondi- 
rent au régent que ledit traité n'était passable, ni faisable, et pour ce 
ordonnèrent à faire bonne guerre à l'Anglais » 2 . Nulle rhétorique dans 



1. Froissart, V, 180 : « .. et respondirent d'unes vois as dis messagiers, que il 
avoient plus chier à endurer et porter encores le grant mescliief et misère où il 
estoient, que li nobles royaumes de France fust ensi amenris ne defraudés, et que 
li rois Jehans demorast encores en Engletcrrc, et, que, quant il plairoit à Dieu, il y 
pourveroit de remède et metteroit attemprance. » Tout cela est déjà dans Jean le Bel, 
mais exprimé plussimplement, et en somme d'une manière quelque peu différente: 
« Quant tout fut leu, ilz se trayrent à conseil, et quant il/, eurent bien longuement 
conseillié, si ne furent ilz pas d'acord, car ladite paix sembloit aux aucuns trop 
grieve pour le royaume de France en pluscurs manières, et curent plus chier à en- 
durer le meschief où ilz estoient, et cil où le roy Jehan estoit, et attendre le plaisir 
de Dieu, que à consentir que le noble royaume fust ainsy amendry et départi par 
la ditte paix etc. » (Chron., II, 289). 

?.. Gr. Chr., VI, i5/|. « Le quel traictié fu moult dcsplaisant à tout le peuple de 
France. Et après ce que ilz orent eu deliberacion, ilz respondirent au dit régent que 
le dit traictié n'estoit passable, ne faisable ; et pour ce ordenerent de faire bonne 
guerre au dit Anglois. » P. Paris imprime : « bonne guerre aux Anglais. » Il y a, 
dans le manuscrit original, une nuance qui a son intérêt. 

On trouve dans les papiers de Fontanieu (Portefeuille 83-8/4, fol. iG5-i85) la copie 
d'un mandement du régent, adressé au prévôt des marchands et aux éclievins de Paris, 
à la date du 1" juin i35«j. Son objet est d'autoriser ou de prescrire la perception des 
impositions et taxes, à l'aide desquelles la ville de Paris devait tenir les engagements 
qu'elle avait pris, comme les autres bonnes villes de la langue d'oil, lorsque le traité 
de paix avait été repoussé et des offres faites au régent pour lui permettre de résister 
aux Anglais. Il ne semble pas qu'il y ait lieu de suspecter l'authenticité matérielle de 
l'acte, mais il n'est pas sûr qu'il ail été publié et rendu exécutoire L'expédition, que 
Fontanieu a eue sous les yeux, n'était pas en forme, cl il est singulier qu'un mande- 
ment aussi important édiclant tout un ensemble de mesures fiscales, ne se retrouve 
pas et n'ait point laissé de traces. Quoiqu'il en soit, voici quelques lignes du 
préambule, intéressantes pour l'histoire du deuxième traité de Londres. « Comme 
nous aions eu avis et conseil, par bonne et meure deliberacion avec ceulx île nostre 
sang, prêtas et gens d'eglize, barons et autres nobles, vous et plusieurs autres des bon 
nés villes de la langue d'oyl, su le contenu en certaines lettres du roy d'Angleterre, 
appelées endenlurcs, par lesquelles pour avoir pais, si comme il disoit, à Monseigneur, 
à nous et audit royaume, il requeroit et demandoit plusieurs choses, lesquelles ne 
lui dévoient ne doivent estre passées, accordées et octroyées, si comme par tous les dessus- 
diz nous fu conseillé, mais fu délibéré, avisé, conseillé et accordé par eux el chascun 
d'eulx, que le pays de ladite langue d'oil feroit et fera doze mil glaives pour nous 
servir el estre avec nous à résister à la mauvaise entreprise et volonté dudit roy d'An- 



88 JEAN II EN ANGLETERRE 

ces lignes si simples, mais dont le laconisme même trahit une résolu- 
tion virile et permet d'entrevoir, après tant de désastres, l'aurore de 
temps meilleurs. 



gleterre et de sez aliés, lequel à tout son effort et puissance entent entrer prouchai- 
nement oudit royaume, pour iceluy et le pueple dommager et grèvera son pooir, à 
quoy nous, en nostre personne, à l'aide de Dieu et des bons et loyaux subgez dudit 
royaume, entendons résister et contfr]ester etc. » 



CHAPITRE III 

Les projets d'alliance du régent. — La paix avec 
le roi de Navarre. 



I. Une conséquence de l'attitude des Etats Généraux : la réhabilitation des 
officiers royaux, destitués en i357- — II. La préparation de la guerre : 
subsides financiers et alliances étrangères. Aides octroyées par les Etats 
de la langue d'oil. Les Etats de la langue d'oc et l'alliance danoise. — 
III. Projets et propositions de Waldemar III. Réponses dilatoires des 
communautés de la langue d'oc. — IV. Renouvellement de l'alliance Ecos- 
saise. — V. L'alliance hongroise. — VI. Premières opérations militaires 
pour dégager les abords de Paris; la police de la Seine; l'attaque de 
Melun. Bertrand du Guesclin. — VIL Négociations avec le roi de Navarre. 
La paix de Ponloise. Charles le Mauvais à Paris. — VIII. Voyage du ré- 
gent en Normandie. Traité d'échange conclu avec Blanche de Navarre. 
Violations de la paix de Pontoise ; la prise de Clermont en Beauvaisis 
par le captai de Buch ; les garnisons de Melun et de Greil. Les paysans 
de Longueil-Sainte-Marie. Eveil du sentiment national. 



I. — La session des Etats Généraux dura un peu plus d'une semaine, 
du 25 mai au 2 juin L Le traité de paix avait été le premier objet sou- 
mis aux délibérations de l'assemblée ; on a vu qu'elle s'était prononcée 
avec netteté, et d'un accord unanime, pour la continuation de la 
guerre. La résolution montrée par les représentants des trois ordres, 
leur union, le dévouement qu'ils témoignèrent au Roi et à son (ils aine, 
furent pour le régent un véritable réconfort. Jamais sans doute son au- 
torité ne lui avait semblé mieux affermie, son prestige personnel plus 



1. Les Grandes Chroniques (VI, i5/»-i 55) semblent bien indiquer (pic la session ne 
se prolongea pas au-delà du 2 juin. C'est ce jour-là que la noblesse, le clergé el les 
députés de l'aris firent leurs offres de subsides. Les députes des autres bonnes villes 
ne voulurent rien promettre, si ce u'estpeut-ètreconditionnellement : « El lu ordené 
que tous ceuls qui là esloient s'en retournassent en leurs villes, pour ce que ilz ne 
vouloient aucune chose octroier sanz parler à leurs villes, et que ilz renvoiassent 
leur réponse dedanz le lundy après la Trinité ». 



90 LES PROJETS D ALLrANCE DU REGENT 

grand. On en trouve la preuve dans un acte d'une portée considérable, 
qu'il accomplit le 28 mai, et que limpuissance, où il avait été long- 
temps réduit, l'avait seule contraint de différer. 

Les Etats Généraux, réunis au lendemain de la bataille de Poitiers, 
avaient pris une attitude des plus hostiles à l'égard des conseillers de 
Jean II, accusés d'avoir conduit le Roi et le royaume à un désastre. Ce 
sont des faits connus, et racontés dans un précédent chapitre 1 . Les dé- 
putés ne s'étaient pas bornés à des remontrances très vives, mais dé- 
pourvues de sanction. Rappelés au début de l'année 1 357, après avoir 
été éconduits d'assez pitoyable façon une première fois, ils accen- 
tuèrent l'expression de leurs griefs, exigeant la destitution de vingt- 
deux officiers royaux, dénoncés déjà quelques mois auparavant, et sur 
lesquels pesaient les plus lourdes responsabilités. Le dauphin avait dû 
céder, sa détresse financière le mettant à la discrétion des Etats, mais 
il était déterminé à désavouer, aussitôt qu'il en aurait le pouvoir, une 
mesure inique, arrachée par la violence, et qu'au fond du cœur il 
n'avait jamais ratifiée a . 

L'occasion lui sembla propice, quand il eût vu s'affirmer, avec une 
énergie inattendue, un loyalisme, dont, à cerlains jours, il avait peut- 
être douté, et qui, au moment de l'épreuve, se retrouvait intact. Après 
une « longue et mûre » délibération avec les membres de son Conseil, 
et sans doute aussi de l'avis des députés présents à Paris 3 , il réhabi- 
lita publiquement les vingt-deux officiers royaux, sacrifiés jadis à la 
rancune des Etats. Deux d'entre eux étaient morts, et leur mémoire 
seule obtenait une satisfaction tardive. C'étaient le trésorier de France, 



1. Voyez t. I, ch. vu. 

a. Lettres du 28 mai i35c), analysées ci-après. Elles ont été publiées plusieurs fois, 
notamment par Secousse, dans la collection des Ordonnances, t. III, p. 3Z,5-35g, d'après 
un Mémorial de la Chambre des Comptes, aujourd'hui détruit (D, fol. 19 et suiv.) 
Elles avaient été transcrites également dans un registre du parlement, de la série 
des Jugés. C'est d'après cette copie contemporaine que seront laites toutes les cita- 
tions (Arch. nat., X'a i4, fol. M7-M8), 

3. « ... et pour ce est il que, eu par nous sur ces choses grant et meure delibera- 
cion, avec le grant Conseil de Monseigneur et de nous, en la grant chambre du Par- 
lement à Paris, ou quel estoient des genz de nostre linage, ducs, contes, barons, 
prelas et autres gens d'église, nobles et autres genz des bonnes villes du royaume 
en grant nombre... » Les députés ne sont mentionnés ici, à la différence des mem- 
bres du Grand Conseil, que parce qu'ils assistèrent, dans la Chambre du parlement, 
au prononcé de l'arrêt de réhabilitation, mais il est impossible qu'ils n'eussent pas 
été consultés, eux aussi. * 



RÉHAMLITATIOIS DES OFFICIERS ROYAUX DESTITUES 91 

Enguerrand du Petit Cellier, et Regnaut d'Àcy, l'avocat du Roi, assas- 
siné par la populace parisienne, le 22 février i358. Les survivants ne 
méritaient pas, en général, les éloges que le régent leur prodigua. 
Pour louer la fidélité de tous envers le Roi, il fallait ne pas remonter 
au delà du temps où ils avaient été disgraciés, et oublier le cas de Ro- 
bert de Lorris. La plupart d'entre eux ne s'étaient signalés, ni par le 
désintéressement, ni même par une probité vulgaire. Mais, visible- 
ment, le dauphin, tout en voulant et en croyant faire œuvre de justice, 
prenait une revanche personnelle de l'humiliation qu'il avait subie. 
11 y a là des traits de caractère intéressants à noter, parce qu'ils se re- 
trouveront chez le Roi : la ténacité, l'esprit de suite et un fonds de 
dissimulation, qu'il justifiait plus tard, par la nécessité où il s'était 
trouvé de céder à « la fureur des gens pervers 1 ». Aussi l'acte de répa- 
ration qu'il accomplissait de sa propre initiative, sans y être déterminé 
par aucune influence étrangère -, en vertu de l'autorité souveraine 
dont il était investi 3 , fut-il d'une solennité exceptionnelle. Le régent 
donna à sa décision la forme d'un arrêt, qu'il prononça lui-même, le 
28 mai, en pleine audience, dans la Chambre du Parlement 4 . Il y qua- 
lifiait en termes sévères la violence qui lui avait été faite, l'injustice 
commise à l'égard de bons serviteurs, auxquels il n'avait pas cessé 
d'accorder sa confiance. 11 les rétablissait dans toutes leurs charges et 
dignités, déclarant qu'ils n'avaient encouru aucune destitution, et qu'en 
conséquence les gages, perdus par le fait de leur privation d'offices, 



1. Le Livre des fais et bonnes meurs, etc. (Bibl. nat., Fr. io.i38), fol. "7*°-78 : « Cy 
dit ce que le roy Charles dist de dissimulacion... Dissimuler contre la fureur des 
gens pervers, quant il est besoing. est grand sens.. » 

2. Ne rctrouve-t-on pas cependant l'inspiration et comme la griffe de Simon de Bucy, 
dans tel passage de l'arrêt dont il va être question? Les conseillers du Roi, y est-il dit, 
ont été condamnés sans être entendus, « et aussi aucuns d'eulz estans notoirement et 
neccessairement à Bordeaux avec Monseigneur, et de son commandement et du nos- 
tre, pour le fait de sa délivrance cl pour le traitié de la paiz ». 

3. « ... De nostre plene puissance et auctorité royal, de la quele nous usons 
comme régent le royaume, non pas à l'instance ou pourchas d'aucun, mais de nos- 
tre pur et noble office, au quel appartient rappeller et corrigier tout nostre fait 
comme l'autrui, toulefoiz que nous cognoissons que en ycelui justice a esté blecié 
ou pervertie, especialment en grevant et opprimant l'innocent par fausse et calomp- 
nieuse suggestion ». 

'1. « Par arrest avons de nostre propre bouche prononcié, dit et declairié. pronon- 
çons, disons et déclarons etc. » — « Donné en la chambre dudit parlement le 
xxviii* jour de may l'an de grâce mil CGCL1X. — Far arrest pronuncié par Monsei- 
gneur le régent : Dyonisius ». 



g 2 LES PROJETS d' ALLIANCE DU RÉGENT 

leur seraient restitués intégralement. L'arrêt de réhabilitation devait 
être notifié au Pape, au collège des cardinaux, à l'Empereur, enfin à 
toutes les bonnes villes, qui avaient pu avoir connaissance d'une flé- 
trissure imméritée, dont il fallait effacer jusqu'au souvenir. 

II. — Les Etals, ayant « ordonné de faire bonne guerre à l'Anglais », 
ne pouvaient se séparer sans avoir procuré au régent les moyens de 
soutenir une attitude, qui constituait un défi à Edouard III. Le diman- 
che, a juin, les deux premiers ordres firent connaître leurs proposi- 
tions 1 . Les nobles offraient de servir pendant un mois, « à leurs dé- 
pens », chacun « selon son état ». De plus, ils se déclaraient prêts à 
payer les impositions auxquelles les bonnes villes seraient astreintes 2 . 
C'est l'engagement que prirent également les gens d'Eglise. Quant aux 
députés du tiers-étal, il fut impossible d'en obtenir aucune promesse 
ferme. Comme il arrivait presque toujours, ils prétextèrent l'insuffi- 
sance de leurs pouvoirs, ce qui était une mauvaise raison, car, dans les 
lettres de convocation, le régent avait prévu cette cause habituelle de 
retard et recommandé aux bonnes villes de donner à leurs délégués le 
mandat le plus large 3 . En fait, les élus avaient reçu des instructions 
plutôt étroites, et il fallut les congédier, pour qu'ils eussent la possibi- 
lité de s'entendre avec leurs commettants. Les conjonctures étant sin- 



i. <»r. G'/ir., VI, i5.'t : « Item, le dymenche secont jour de juing ensuyvant, fu 
accordé au dit regent que les nobles le serviroient un mois à leurs despens, chascun 
selon son estât, sanz compter aler ne venir. Et avecques ce paieroient les imposicions 
qui seroient ordenées par les bonnes villes ». 

Continuation de Richard Lescot, p. i3 : «... ad luitionem regni nobiles domino 
duci per mensem integrum servitium absque stipendiis obtulerunt ». 

2. Gr. Chr., loc. cit. : « Les genz d'église offrirent paier les dites imposicions (or- 
denées par les bonnes villes).» 

Cont.de P>. Lescot, ibid. : « ... viri ecclesiastici et burgenses impositiones.per totum 
regnum omnium rerum venalium, videlicet quatuor denariorum pro libra colligi 
concesscrunt ». 

3. Lettre déjà citée du régent aux consuls et babitants de Montpellier : « ... et 
neanlmoins mandons... que vous élisiez d'entre vous deux, trois, quatre de vous, 
des plus souffisans, notables, saiges et convenables, et en qui vous aiez toute fiance 
de nous loiaument conseiller en ceste partie, et qui aient toute puissance défaire, con- 
sentir, pour vous, tout ce que vous pourriez faire tout ensemble, et en telle manière qu'il 
ne conviengne pas retourner devers vous pour avoir vostre avis, quar il nous convient faire 
response précisément dedans la Pentecoste prouchainement venant ». V'oy. t. II, chap. n, 
p. 3g, n. 5. 



LES SUBSIDES POUR LA GUERRE g3 



r 



gulièrement pressantes, on limita au lundi après la Trinité (17 juin) 
le délai dans lequel leurs réponses devaient parvenir à Paris 1 . 

Quelles furent ces réponses ? On le sait assez mal 2 . Les seules 
chroniques, où l'on trouve quelques indications à cet égard, s'expri- 
ment en termes très brefs et avec peu de précision. Ce qui parait 
probable, c'est que les communautés de la langue d'oil octroyèrent 
une imposition de 4 deniers par livre sur le prix de vente de toutes les 
denrées et marchandises et que, suivant leurs prévisions, ce subside 
aurait dû permettre de lever et d'entretenir douze mille hommes d'ar- 
mes 3 . Mais le « plat pays » était ruiné à ce point par « les ennemis 
anglais et navarrais », — et « aussi, ajoutent les Grandes Chroniques, 
avec une impartialité dont on a d'autres exemples, par les garnisons 
des forteresses françaises», — que les « bonnes villes » manquèrent 
forcément à leurs engagements, et que l'effectif annoncé ne fut point 
atteint 4 . 



1. Gr. Chr., VI, i55. Texte cite plus haut, p. 89, n. 1. — Contin. de /?. Lescot, 
i38 : « Alii autem qui evocati fuerant (ceci est dit par opposition aux Parisiens) res- 
ponderunt quod super hiis cum compatriotis haberent colloquia... » 

2. Les réponses se firent attendre. Le 3q juin, on n'avait pas encore reçu celles des 
bonnes villes du bailliage d'Auvergne. Nous avions mandé « pieça, par noz autres 
lettres », leur écrit le régent, « que de la deliberacion et accort que fait auriez sur 
ce avec le commun du dit bailliage vous nous feissiez certaine response dedenz 
l'endemain de la feste de la Trinité darr. passé, sur les queles choses vous ne nous 
avez encorcs mie certifiez, combien que le dit'terme soit passé, dont moult nous 
merveillons, maemement car vous savez le grant besoing et haste qui en est et le 
grant péril qui est et puet estreen la demeure... » (Arch. commun, de Rioin, EE, I. 
— Original, parchemin). 

3. Le document, déjà cité dans la note précédente nous renseigne sur ce qui avait 
été décidé en principe : & Gomme à l'assemblée qui fu à Paris, à nôstre mande- 
ment, au mois de Pasques darr. passé, sur le fait du traictiéde pais parlé en Englc- 
terre entre Monseigneur et leroy anglois.eustesté avisé que, pour faire bonne guerre 
contre les ennemis du royaume et de la couronne de France, chascun bailliage feroit 
certain nombre de gens d'armes, ou le paiement de leurs gages, pour cest an présent... » 
La ville de Paris ayant fait des offres dont il va être question, les divers bailliages 
se taxèrent à un certain nombre de gens d'armes. La part des « villes de Glermont 
et de Riom et de tout le bailliage d'Auvergne et des montagnes » fut fixée à 5oo 
glaives. 

A. Gr. Chr., VI, i55 : a Et depuis renvoierent pluseurs villes leur responses ; mais 
pour ce que le plat paiis estoit tout gasté par les ennemis anglois et navarrois, et 
aussi par les garnisons des forteresses françoises, les dictes bonnes villes ne porent 
acomplir le nombre de xn mile glaives qui li avoient estéacordez de la langue d'oyln. 
Il y a : de la langue d'oc, dans l'édition de P. Paris. 

Rapprocher le texte déjà cité du continuateur de R- Lescot : « ... viri ecclesiaslici 
et burgenses impositiones per totum regnum omnium rerum venalium, videlicet 



Ç)[\ LES PROJETS D'ALLIANCE DU REGENT 

Il est possible que le Languedoc ait envoyé des députés à Paris, puis- 
que les lettres de convocation n'avaient fait aucune distinction entre 
les diverses provinces du royaume 1 . Que promirent ces députés et 
dans quelle mesure leurs promesses furent-elles ratifiées et tenues par 
ceux qu'ils représentaient? Vraisemblablement, au midi comme au 
nord, la situation intérieure du pays paralysait les meilleures volon- 
tés 2 . En outre, dans les provinces méridionales, une cause particulière 
empêchait que le régent eût directement le bénéfice d'un loyalisme, 
qui s'était maintes fois manifesté, et de la façon la plus probante. 
Le Languedoc, en effet, vivait de sa vie propre. Il avait ses Etats géné- 
raux et ses Etats particuliers, fréquemment réunis, qui. eux aussi, en 
raison du voisinage de la Guyenne anglaise, avaient à prévoir l'éven- 
tualité d'une guerre, où ils n'auraient à compter que sur eux-mêmes. 
Les subsides qu'ils votaient n'étaient destinés qu'à la défense locale, 
sauf lorsqu'il s'agissait d'une aide générale, et prévue par le droit féo- 
dal, comme celle qui avait été requise pour la délivrance du Roi. Ra- 
rement, les communautés du Languedoc furent sollicitées de s'inté- 
ressera une entreprise, aussi aventureuse, aussi étrangère à leurs préoc- 
cupations habituelles, que celle dont il fut question peu de temps 
après la clôture des Etats généraux de Paris. Je veux parler du projet 
de descente en Angleterre, concerté entre le roi de Danemark, Wal- 
demar III, et le Conseil du régent, et qui, bien qu'il n'ait pas été mis 
à exécution, mérite mieux qu'une simple mention 3 . 



quatuor denarios pro libra colligi concesserunt... » et -cet autre emprunté à la 
même chronique : « ... omnes aulem alii, specialiter de lingua occilana, quia a do- 
mesticis et hostibus indifferenter depredanlur, quem promiserant numerum bella- 
torum mittere non potuerunt ». 

1. Hist. générale du Languedoc, nouv. édit., t. IX, p. 704, n. 2 [A. Molinier]. «Nous 
publions la lettre de convocation du régent (Tome X, Preuves, col. ii55-ii56). Rien 
ne dit, d'ailleurs, que les députés du Languedoc aient pu assister à cette assemblée; 
la lettre du régent ne leur parvint que le 16 mai ». Il s'agit de la lettre du régent 
aux consuls et habitants de Montpellier, reçue le tô mai seulement, mais on sait 
qu'on attendit pendant une semaine environ les députés retardataires. 

a. Voy. la note h de la page précédente : « .. omnes autem alii, specialiter de 
lingua occitana, etc. ». 

3. Arch. commun, de Montpellier. Fonds du Grand Chartrier, Arm. F, III, n° 4. 
Manuscrit original sur papier. — Au dos : Memoriale facti Dacie. — Publié et 
commenté par A. Germain, sous ce titre : Projet de descente en Angleterre concerté 
entre le gouvernement français et le roi de Danemark Valdemar III, pour la délivrance 
du roi Jean, etc. Montpellier, i858, in-ZT, 3o p. (Extrait des Mémoires delà Soc. archéol. 
de Montpellier, IV [i855], p. 4oc)-43/i)- Dom Vaissète n'a pas connu les négociations 



WALDEMAR III ET LA DESCENTE EN ANGLETERRE QD 

III. — Ce projet n'avait rien d'insolite, ni de chimérique. Les rela- 
tions amicales entre les cours de France et de Danemark étaient an- 
ciennes 1 . Il n'est pas nécessaire de rappeler ici le malheureux mariage 
de Philippe-Auguste et d'Ingeburge, qui eût été plutôt de nature à 
troubler ces relations. Mais d'autres faits ont été relevés, qui établis^ 
sent la continuité des bons rapports entre les deux pays 2 . Waldemar III, 
qui fut un des plus grands rois, et des plus belliqueux, qu'ait eus le 
Danemark, était monté sur le trône en i34o 3 . Qu'il y fût poussé par 
le goût des aventures ou par une ambition plus raisonnée, il rêvait 
d'une descente en Angleterre. Edouard III était à ses yeux un usurpa- 
teur, car il détenait le royaume conquis jadis par a le bon duc de Nor- 
mandie », dont le roi de Danemark se prétendait l'un des héritiers '\ 
Pendant les premières années du règne de Jean II, au moment où la 
guerre allait se rallumer entre la France et l'Angleterre, il avait offert 
au Roi son alliance et un concours effectif. Il demandait pour son fils 
aîné la main d'une fille de France, et pour lui-même un subside de 
Goo.ooo florin?. En retour, il s'engageait à armer 12.000 combattants, 
avec lesquels il se flattait de conquérir, ou tout au moins de ravager 
l'Angleterre 5 . Edouard III réussit à détourner le coup, en fomentant 



dont il va être parlé (Voy. une note d'A. Molinier, dans la nouvelle édition de Vllist. 
du Languedoc, t. IX, p. 702, n. 8). L. Ménard en a dit un mot (Hist. de la ville de Nis- 
mes, t. II, p. 2 10-2 11). 

1. Plus généralement, les relations de la France avec les Etals du Nord Scandinave 
(G. Geffroy, A rchives des Missions scientif. et littéraires, t. IV, i85G, p. i85ct suiv.). Cf. 
ce qu'écrit Alex. Teulet.à propos du traité conclu le 2/4 juin 1295 par Philippe le Bel 
avec Eric, roi de Norvège: « ... c'est un des premiers actes d'un système politique 
auquel nos rois restèrent fidèles pendant tout le temps que dura la lutte contre 
l'Angleterre, c'est-à-dire pendant plus de trois siècles, et par suite duquel ils recher- 
chèrent conslamment l'alliance des Etats du nord de l'Europe, de la Suède, de la 
Norvège, du Danemark, des villes hanséatiques, dont la marine pouvait contrebalan- 
cer la puissance déjà prépondérante de l'Angleterre » (Bibl. de l'Ec. des Chartes, 
1" série, t. IV, 1842, p. 306). 

2. A. Germain, op. cit., p. 8. 

3. Ibid. 

l\. Memoriale facti Dacie (A. Germain, op. cit., 24) : « Item et est li roy de Danne- 
marche meus à se faire (une descente en Angleterre) par ni causes, l'une que il dit 
et maintient pour vérité que le royaume d'Angleterre li appartient, et que il est 
des hoirs du bon duc de Normandie, qui autrefois conquist Angleterre, et que ses 
prédécesseurs en furent déshéritez mauvaisement et sanz cause... » 

5. Op. cit., 23 : « Item et que, passé a VI ans, li roys de Dannemarche et de Dace, 
prince de grant enlreprinse, puissant et sage, de l'aage de xxxvm ans, flst requerre 
et requist aliance au roy, et voloit cour un sien filz ainsné avoir l'une de noz dames 



96 les projets d'alliance du régent 

contre Waldemar une ligue de barons allemands. Celui-ci dut pour- 
voir à la protection de son propre royaume et s'abstenir de toute inter- 
vention étrangère 1 . 

Est-ce à son initiative ou à celle du dauphin qu'est due la reprise, 
au printemps de l'année i35q, des négociations ébauchées quelques 
années auparavant? Il est vraisemblable, sans qu'on puisse l'affirmer, 
que le roi de Danemark fit les premiers pas 2 . Ce qui est indiscutable, 



fille du Roy et la somme de vi e mil florins, et parmi ce il offroit nous aydier, et 
mener en Angleterre xn M combatans, bons et esleus, pour le pays conquerre ou 
destruire, et afin que nous fussions vengiez de noz ennemis, et avoir paiz ». 

« Passé a six ans » nous reporterait à l'année 1 353. Rien n'autorise à contester 
cette date. Il semblerait pourtant que ces négociations aient été nouées un peu plus 
tard, au moment de la reprise des hostilités avec l'Angleterre, à moins qu'elles 
n'aient beaucoup traîné sans aboutir. Un document original prouve qu'au début de 
l'année i350, Jean II avait encore des communications importantes à faire à Wal- 
demar. Voy. un mandement du roi de France, à ses trésoriers à Paris, leur ordon- 
nant de bailler et délivrer « à nostre amé sergent d'armes Gucrart de Gambelanges, 
lequel nous envoions es parties de Danemarche, pour aucunes secrètes besoingnes qui 
nous touchent, la somme de six vins deniers d'or à l'escu, pour faire ses despens ou dit 
veage... » (Ribl. nat., P. O., 1274, d. 28.687, Gamuelanges, n" 2. — ; 16 février i35G.) 
— Vers la fin de 1 355, une ambassade danoise était venue à Paris. Voy. une cé- 
dule de Jean II. du 27 décembre, mentionnant les cadeaux à faire « à 1 abbé de 
Dampnemarcbe, à 1 chevalier et à 1 moine de sa compagnie... » (Arch. nat., KK. 8, 
fol. 21 1). 

1. Op. cit. : « Item et estoient les aliances en estât de estre faites; car le Roy y 
envoia plusieurs bons et notables messages, des quieux messire Robert d'Oullre- 
leaue, conseller du Roy, de monsegneur le régent et de monsegneur de Poitiers, et 
maistre des requestes de leurs hostieux, estoit li uns, et trouvèrent qvie le dit roy 
estoit bien puissant de ce faire; maiz si tost comme ce vint à la cognoissance du 
roy d'Angleterre, il envoia en Alemaingne ses messages, qui à environ vin** grans 
barons, voisins du dit roy de Dannemarche, firent grans dons et grans promesses 
pour faire guerre au dit roy, afin qu'il ne peust nous aidier, et l'ont fermement 
guerroie; et finablemcnt le dit roy par sa vaillance s'est combatus à ses ennemis, et 
les a desconfis ». — Cf. une lettre d'Edouard 111 au comte de Holstein (Westmins- 
ter, 20 avril i353), conservée aux archives royales de Copenhague, et analysée dans 
le 44 e Annual Report of the deputy Keeper of the Public Records, App. II, p. 3-4- 

2. D'après le Mémorial, il semble bien que ce soit Waldemar qui ait pris les de- 
vants : « Item et si tost quant il a eu victoire, il a fait ses aliances à plusieurs dus, 
comtes, barons et chevaliers d'Alemaingne et à plusieurs de ses subjets de ses 
royaumes, qui li ont promis et juré aler avecques lui en Angleterre et li aidier à 
conquerre le pays, ou àycelui, et le roy d'Angleterre et ses subgets, essillier et des- 
truire, et à délivrer le roy de France, vivre et morir avecques lui ». 

Tous les préparatifs étaient faits. Il ne manquait plus que l'argent pour payer les 
gens d'armes. L'initiative de Waldemar ressort du passage suivant : « Item et a en- 
voie de rechief à monsegneur le régent ses solemnez messages, et a requis comme 
autrefoiz que monsegneur le régent volsist persévérer es dites aliances» (p. 23). 



WALDEMAR ITÎ ET LA DESCENTE EN ANGLETERRE 97 

c'est que le projet, qui fut alors examiné à nouveau, avait été sérieuse- 
ment étudié et qu'il comportait des chances de réussite 1 . Mais pour 
le faire aboutir il eût fallu beaucoup d'argent, et il ne s'en trouva pas 
suffisamment, soit que la détresse du royaume y mît obstacle, soit que 
les risques de l'entreprise eussent paru trop grands. 

L'heure était cependant bien choisie, llétait nécessaire de tenter quelque 
chose pour parer à un danger prochain. Irrité de l'accueil fait en France 
au traité de Londres, Edouard III organisait la plus formidable expé- 
dition qu'il ait jamais conduite sur le continent et dont les préparatifs 
étaient commencés depuis plusieurs mois. Le roi Jean, qui longtemps 
avait découragé le zèle de ses amis, en ne voulant recouvrer la liberté 
que par la voie des négociations, — et des négociations les plus déce- 
vantes - — avait fini par comprendre qu'il ne devrait sa délivrance qu'à 
la réussite du plan de Waldemar 3 . 

Il se peut que les Etats généraux aient été saisis de la question. On 
sait que, dès le mois de mai ou de juin i35q, les principales villes de 
la langue d'oil avaient été pressenties, que leur avis avait été favora- 
ble et qu'elles avaient offert de verser 200.000 florins sur les 600.000 



1. Op. cit., p. 24 : « Item et pour ce a monsegneur le régent envoie gens de son 
conseil, pour veoir se il est ainsi comme dessus est dit, et ont trouvé que il est ainsi 
et ainsi l'ont raporté à monsegneur le régent et à son conseil »... « Item et que 
monsegneur le régent et son conseil sur ce assemblez par plus d'un moiz ont ceste 
chose conseil iée, loée et acordée ». Le conseil du comte de Poitiers en a délibéré éga- 
lement, « et, tout considéré, il ont jugié que c'est la plus profitable et honorable 
voie qui puisse eslre trouvée ne faite, si comme il puet apparoir par ses lettres ». 

2. Ibid., p. a3 : « Item et que depuis la prinse du Roy monsegneur le régent heut 
faite l'armée (pour une descente en Angleterre); maiz il a heu u causes qui li ont 
empeschié, la première que li Roys li a plusieurs fois escript et mandé que, sur 
encourre en sa indignacion et sur toute s'amour, il ne fcist armée ne fait qui le trai- 
tié en quoy il estoit envers noz ennemis peust rompre, empirer ou delaier ; l'autre 
que aucuns traistres ses subgets l'ont empescliié par leur traison, si que il n'a peu 
estre fait; et voloient faire autre roy que nostre droit segneur, qui pour ce eut esté 
mort ». Cf. ibid., p. 20 : « Item et ne soions plus deceus par attendre traitiez ; car 
onques ne nous tindrent Anglois vérité ne loyauté, et plusieurs foiz s'est li roys 
d'Angleterre parjurez de ses acors ». 

3. Ibid., p. 2/1 : « ... car monsegneur (le roi de France) li a escript (à Waldemar) 
que la chose li plaît, et que il li acomplira ce que il requiert »; — p. 20 : « Item, 
et que aucuns grans segneurs, si comme monsegneur de Poitiers, le segneur d'Au- 
bigny et des autres gens du roy scevent bien que le roy de France a très grant de- 
sir que ce soitbriefment fait, et a ferme espérance de estre par ceste voie hors de la 
main des ennemis ». 

Histoire de Charles V. — II. 7 



9& Î-ES PROJETS D'ALLIANCE DU REGENT 

demandés par le roi de Danemark 4 . Il est donc probable que le projet 
de descente en Angleterre fut un des objets soumis aux délibérations 
des Etats convoqués à Paris. Toutefois, on ne peut émettre qu'une con- 
jecture sur ce point, tandis qu'on connaît de façon certaine les démar- 
ches faites auprès des communautés du Languedoc. Vers la fin du 
mois de juin i35g, deux conseillers du Roi, Alexandre l'Orfèvre et 
Guillaume de Marchières 2 , furent envoyés dans le midi, porteurs d'ins- 
tructions fort développées, où toutes les raisons qui militaient en faveur 
de l'expédition étaient présentées avec beaucoup de force, et les objec- 
tions — même celles que soulevait la question d'argent — très habi- 
lement réfutées. 

Les commissaires du régent devaient faire ressortir les avantages et 
la nécessité d'une offensive énergique. Le royaume avait été perdu, 
parce que les Français avaient eu le tort de toujours attendre « la ve- 
nue de l'ennemi 3 ». Des provinces belliqueuses comme la Normandie, la 
Bretagne, la Picardie, le Beauvaisis, etc., où les nobles étaient beau- 
coup plus nombreux que dans le Languedoc, avaient pâti de cette 
erreur. Elles estimaient n'avoir rien à craindre ; elles avaient été cruel- 
lement détrompées 4 . Le moment d'agir était venu. Une descente du 



i.- Voici comment le Mémorial s'exprime à cet égard : « Item et a envoie commis- 
saires par la langue d'oyl qui ont fait assembler les gens des estas de la dite langue, 
qui sur ce ont heu grant conseil, cl ont consellié que le fait se face, et y ont mis 
du leur, tant que il ne nous convient maiz que 1111 e mil florins (sous-entendez : Jiner 
ou trouver) » (p. it\). 

a. Alexandre l'Orfèvre et Guillaume de Marchières n'appartenaient pas à la Cham- 
bre des comptes, comme l'a cru A. Germain {op. cit., p. 6, n. 2). Le premier était 
conseiller clerc de la Chambre des Enquêtes du Parlement, le second, maître des Re- 
quêtes de l'Hôtel. Voy. Arch. nat., X'a it\, fol. 271 (12 juin 1 35g) ; Ord. des rois de 
France, III, 3go (27 janv. i3Go). Cf. un mandement de Jean, comte de Poitiers, à 
Jacques Lempereur, trésorier des guerres, lui ordonnant de payer 5o royaux d'or à 
« nostre amé maistre Guill. de Marchières, conseiller de nostre très chier segneur 
et père, de nostre dit frère et de nous, et maistre des requesles de leurs hostieux et du 
nostre », pour les bons services qu'il « nous a faiz es parties de la langue d'oc » (Bibl. 
nat., P. O., 18/io, d. 62012, Marchières, n° 2. Toulouse, 28 juin i359).On a la quit- 
tance de G. de Marchières, du 29 juin {Ibid., n° 3). 

3. Op. cit., p. 23 : « Item et comment nous, qui soliens estre si puissans, avons 
tous jours perdu par attendre la venue de noz ennemis ; et, par conséquent qui voira 
faire bone guerre, si face desores en avant autre guerre que n'avons fait ou temps 
passé ». 

k. Ibid., p. 22 : « Item comment le pays de Bretaingne, de Normandie, de Picar- 
die, de Biavoisins, de la conté de Valois, de Vermandois et de France, soloient dire 
que ilz ne doubtoient en riens les ennemis, et que, venissenl quant il volroient, il 



WALDEMAR III ET LA DESCENTE EN ANGLETERRE 99 

roi d'Angleterre et du prince de Galles était imminente *. Où s'opèrerait- 
elle ? Peut-être bien en Guyenne 2 , et cette perspective était faite pour 
émouvoir les habitants du Languedoc, où nul n'avait perdu le souve- 
nir de la terrible chevauchée de 1 355. En portant la guerre chez eux, 
on arrêtait tout net l'offensive des Anglais et on les obligeait à rappe- 
ler la tourbe d'aventuriers qui désolait le royaume 3 . 

L'offre du roi de Danemark était une chance inespérée. La France ne 
pouvait tenter elle-même l'entreprise. Elle n'avait pas d'hommes d'ar- 
mes en nombre suffisant, pas de vaisseaux surtout, pour transporter 
un corps de débarquement. A vouloir faire le nécessaire, on eût dé- 
pensé beaucoup plus que ne demandait Waldemar 4 . Ce prince était, 
par ses ressources personnelles et avec l'appoint d'un subside, mer- 
veilleusement en situation de réussir "'. A son désir très vif de délivrer 
le roi Jean, s'ajoutait celui de châtier une dynastie usurpatrice de 
ses propres droits. Depuis longtemps, il songeait à une descente en 
Angleterre et en avait mûri le plan. Il était assuré de l'appui des Ecos- 



les recevroient bien et se combatroient à eux: et ncantmoins ilz sont ainsi gastez et 
essilliez comme chascun scet. 

« Item et doivent les gens de la langue d'oc ymaginer et penser que es pays dessus 
dis a plus de nobles, et que les autres sont hommes de deffense, et que ils n'ont mie 
dormi, maiz ont proveu à la deffense de leur pays, comme font les gens delà langue 
d'oc ; et neantmoins ont il perdu ». 

i. « Item et considéré Testât en quoy il sont à présent (les gens du royaume de 
France), li royaumes et eux sont en doubte de avoir et encourre plus de maulz et de 
inconveniens que il n'orent onques » (p. 21). 

2. Ibid., p. 22 : « Item et doit l'en doubter que se le roy d'Angleterre, le prince 
de Gales, ou autres ennemis viennent par les parties de Bordiaux, là où il pueent 
descendre sanz empeschement, mesmement que entre Tholose et Bordiaux il ont et 
tiennent plusieurs garnisons et forteresses, il porront, ou en sera grant doubte, de- 
gaster le pays ». 

3. Ibid,, p i'a : <( Item et que par ce fait poons nous en brief temps plus hones- 
lement et plus profîtablcment avoir v conclusions : la première ravoir le Roy ; la n' 
empescluer la venue du roy d'Angleterre et d'autres, car se il estoient assailliz, il ne 
pourroient alleurs entendre, la m* que, pour eux deffendre, il manderaient nos en- 
nemis qui sont ou royaume de France, et se mandez n'estoientsi s'en retourneraient 
il ; la un' avoir fin de guerre; et la v e , vengence de noz ennemis ». 

4. Ibid., p. 25 : « Item ne nous ne poons faire l'armée; car nous n'avons mie na- 
vire ne l'appareil, et si nous cousteroit plus assez (c'est-à-dire : de beaucoup) ». C'est 
le dernier article et comme la conclusion du Mémorial. 

5. Ibid., p. 23 : « Item et que il a tout le nombre de xn M combatans près et appa- 
relliez de partir sanz delay, navire preste et toutes les autres choses à ce neccessai- 
res; maiz il li convient avoir la dite somme, pour paiera ses gens d'armes ». 



IOO LES PROJETS D ALLIANCE DU REGENT 

sais * et de celui des Gallois, mal soumis et regrettant leur nationalité 
^perdue 2 . L'annoncé seule d'une semblable expédition déprimerait le 
moral des Anglais, « car ils ne craignent rien plus au monde, et disent 
bien que le roi de Danemark détruira le royaume d'Angleterre et ainsi 
le disent certaines pronostications 3 ». 

Le roi, portaient les instructions du régent, n'entend pas être cru 
sur parole. Il désire que des députés soient envoyés en Danemark 
pour constater, de leurs propres yeux, qu'une descente en Angleterre 
est chose faisable, et que les préparatifs en sont terminés 4 . Quant à 
lui, il est décidé à pousser la guerre à fond. Il ne s'arrêtera qu'après 
avoir délivré le roi de France, ruiné le roi d'Angleterre et son royaume 5 . 
S'il échoue dans sa première tentative, il la renouvellera à ses frais. 
S'il y succombe, son fils aîné entreprendra une deuxième expédition. 
Ce jeune prince s'y engagera par serment, et, pour garantie de sa pa- 



i. Ibid., p. 2I1 : « Item et a li dis roys de Dannemarche, si comme on dit, alian- 
ces aus Escos, qui aveques li entreront en Angleterre, et li ont promis à aidier jus- 
ques à la mort». 

Vers le même temps, les envoyés du roi d'Ecosse traitaient directement avec les 
représentants du régent. 

2. Ibid. : « Item et aussi a il les aliances des Galois, qui se sont de nouvel révél- 
iez contre le fil du roy d'Angleterre, qui se dit prince de Gales ; et en vérité il heent 
naturelment les Angles, et ont jà occis des gens du dit prince, et n'y oseroit entrer, 
et dient que il ont autre segneur; et en vérité il dient voir; car n'a mie plus de 
xxx ans que li roys d'Angleterre en chaça le droit segneur, dont il a à Bruges un 
bel enfant, qui en est et doit estre segneur, si comme ce a estéraporté à monsegneur 
le régent ». 

Ce « bel enfant » était Owen ou Yvain de Galles, petit neveu du dernier roi de 
Galles, Lewellyn. Sur le rôle qu'il joua sous le règne de Charles V, ou plutôt que 
le roi de France lui fit jouer, voy. Charles de la Roncière, Hist. de la marine fran- 
çaise, t. II, 6-19. 

3. Ibid., p. a3 : « Item et en ont les Angles plus grant paour que de riens du 
monde, et dient bien que le roy de Dannemarche destruira le pays d'Angleterre, et 
ainsi le dient aucunes pronostications ». 

4. Ibid., p. ïk : « Item et est assavoir que il ne veult rien du nostre, jusques à ce 
que certaines personnes du royaume de France, que les gens du pays esliront, au- 
ront veu son fait et s'armée toute preste, se nous ne nous en volons attendre à lui et 
lui en croire ». 

P. a5 : « Item et que il eslisent (les gens de la langue d'oc) bonnes gens et sages 
qui voisent en Dannemarches avecques ceux que monsegneur le régent y envoiera, 
et se il voient que le fait soit vray et tel comme dit est, il baillent l'argent de leur 
ayde; s'il n'est ainsi, demeure en pays li argens comme leur ». 

5. « ... se il n'est mors ou desconfis en entièrement (sic), il ne partira d'Angleterre 
jusques il ait le roy de France, destruit le roy d'Angleterre et le pays, et ycelui con- 
quis » (p. 24). 



WALDEMAR III ET LA DESCENTE EN ANGLETERRE lOI 

rôle, il demeurera en France comme otage, avec un certain nombre de 
seigneurs danois '. 

Il est certainement malaisé de lever un subside de 600.000 florins 
dans un pays dont la guerre et les exactions des brigands ont épuisé 
les ressources" 2 . Mais n'est-il pas sage de consentira un nouveau sacri- 
fice pécuniaire pour éviter de plus grands maux? 3 D'ailleurs, les villes 
de la langue d'oil ont déjà promis le tiers de la somme totale, et il ne 
faut pas hésiter à la parfaire, afin de prévenir une invasion qui serait 
plus désastreuse que toutes les précédentes 4 . 

Les commissaires du régent se rendirent, soit ensemble, soit sépa- 
rément, dans les principales villes du Languedoc. Leur itinéraire est 
en partie connu, grâce aux documents réunis par A. Germain, à qui l'on 
doit la publication du précieux « Mémorial sur le fait du roi de Dane- 
mark » 5 . Le ik juin, ils s'abouchent l'un et l'autre avec les capitouls 
de Toulouse. Le k juillet, Guillaume de Marchières vient seul àCarcas- 
sonne, pour le même objet. On le retrouve, seul également, à Nîmes 
le 6 août, et à Montpellier le 10 août. 11 s'était arrêté, chemin faisant, 
à Limoux, à Narbonne, à Bé/icrs, et ailleurs encore 6 . Ses démarches 
ne provoquèrent partout que des réponses dilatoires. Les consuls furent 
prodigues de bonnes paroles, mais en faisant des réserves et en évi- 
tant de prendre aucun engagement 7 . Les /400.000 florins demandés 



1. Ibid., p. a/i-25. 

2. Toute une partie du Mémorial est consacrée à mettre en lumière la misérable 
situation de la France et son impuissance à s'affranchir de ses maux (p. 21-22). 

3. Ibid., p. 22 : « Item et fait bon pour un petit du sien sauver âmes, corps, fa- 
més, enfants, biens et honeurs, qui sont en si prant doubte, comme dit est ». 

!i. Ibid., p. 2/1 : « ... et ont conseillé (les Etats de la langue d'oil) que le fait se face, 
et y ont mis du leur, tant que il ne nous convient [finer] maiz que nu" mil florins ». 
Cf. p. a5 : « ... et que les gens de la langue d'oc y vucllent faire et mettre les diz 
mi c mil florins don leur ». 

5. Op. cit., p. 25-3o. — llisl. du Languedoc, nom. édit , t. IX, p. 702, n. 8. 

0. A. Germain, op. cit., p. 28: « ... et eciam vidimus (les consuls de Montpellier) 
cl nobis ostendit litteras respoiisioniim super hoc factarum per honorabiles et dis 
cretos viros dominos île capitulo Tholosc, consulcs Carcassone, Bi terris, Narbonc et 
de Lymoso, cl nonnullos alios... » 

7. « Fuit nobis visum, disent les capitouls de Toulouse, quod tractatus inchoalus 
cum dicto rege Danneniarchie apparet summo utilis et expédions, et prosequendus 
modo et forma et sub condicionibus in dicta cedula sou scriptura contentis, facto 
supposito et existente proul ibidem conlinelur » (p. 2O). — Adhésion des consuls 
de Garcassonne : « ... visum fuit nobis quod tractatus inhitus cum dicto domino 
rege Danneniarchie et domino régente regnuni Francie scu deputato ab ei>, o>l 
utilis, expédions, ymo veraciter nccccssurius, et offoctui, si Deo placuerit, dodu- 



102 LES PROJEJS D ALLIANCE DU REGENT 

étaient une bien grosse somme, surtout si elle venait s'ajouter au 
montant des impositions déjà votées. Toulouse et Carcassonne émirent 
cet avis que, si la majorité des communautés du Languedoc se montrait 
favorable à l'entreprise, 200.000 florins, et non plus, seraient prélevés, 
à cet effet, sur la recette des impositions en cours et tiendraient lieu de 
tout autre subside extraordinaire L Les Etats s'étant réunis à Béziersle 
16 août, la question leur fut soumise, mais ils renvoyèrent la décision 
à prendre à une deuxième assemblée, qui se lint le 8 septembre, à 
Toulouse. Pour en finir, on convint que des députés seraient nommés 
pour aller vérifier sur place la réalité des préparatifs faits par le roi de 
Danemark 2 . Il est inutile d'ajouler que ces députés ne partirent pas, 
et que toutes les sénéchaussées ne se mirent pas en peine de les dési- 
gner 3 . 

Le régent ne pouvait se méprendre sur l'accueil fait au projet de 
Waldemar. Il l'abandonna, et d'autant plus facilement qu'en dépit de 
certaines assertions tendancieuses, il n'était lié envers le roi de Dane- 
mark par aucune convention positive 4 . Une autre alliance s'était, d'ail- 
leurs, offerte à lui, dont il attendait peut être davantage, et qu'à vrai dire 
il suffisait de renouveler, car il s'agissait de l'alliance écossaise et les 
traités d'amitié entre les rois de France et d'Ecosse étaient aussi an- 
ciens que le différend franco-anglais 3 . Enfin, au moment où se réu- 
nissaient les Etats de Béziers, des pourparlers étaient ouverts avec le 
roi de Navarre, d'où devait sortir, comme on le verra bientôt, la paix 
de Pontoise (21 août). Il est fort possible que ce succès diplomatique, 
déjà escompté, et dont il s'exagérait encore l'importance très réelle, ait 
détourné le régent de toute participation à une expédition aussi chan- 
ceuse, et que, l'avenir lui paraissant moins sombre depuis son rap- 

cendus, prout in ipso rotulo continetur, et quantum in nobis est, facto ipso in vero 
supposito et exislente, nobis placet, et ipsum volumus, atquc assensum nostrum 
prebemus super eodem .. » (p. 27). 

1. Ibid. 

3. A. Germain, op. cit., p. 2ij-3o. -- Hist. du Languedoc, loc. cit. 

3. Le 16 octobre i35cj, personne n'avait encore été désigne dans la sénéchaussée 
deBeaucaire (A. Germain, p. 3o, d'après l'Hist. de Nimes, de Ménard, II, 220-121). 

4. Mémorial, p. 2/i : « Item et se le l'ait ne se met sus, nous porrions avoir la haine 
du dit roy de Dannemarche; car monsegneur li a escript que là chose li plait, et 
que il li acomplira ce que il requiert. » 

5. Arch. nat., J. O77. Traités du 23 avril 1290 et du mois d'avril i326. — Cf. Fran- 
oisque Michel, Les Ecossais en France et les Français en Ecosse. Londres, 1862, 3 vol. 
in-8% t. 1, p. 27-38, 3y. 



l'alliance écossaise io3 

prochement avec Charles le Mauvais, il n'ait plus pensé à' une descente 
en Angleterre. 

IV. — Le règne du roi d'Ecosse, David Bruce, le beau-frère 
d'Edouard III, avait eu les débuts les plus malheureux. Lorsque 
Jean II fut conduit à Londres, il y avait plus de dix ans que David 
Bruce lui-même y était prisonnier. Il s'accommodait fort bien de sa 
captivité, qui cependant ne pouvait se prolonger indéfiniment. Le 
traité de Berwick y mit un terme (3 octobre 1 357), et le roi d'Ecosse 
recouvra sa liberté, au prix d'une lourde rançon : « cent mille marcs 
d'esterlins », payables en dix ans par fractions égales de 10.000 marcs *. 
Des otages, pris parmi « les plus nobles personnes du royaume d'E- 
cosse », étaient garants de cet engagement, et une trêve avait été con- 
clue pour une même période de dix années, jusqu'à l'acquittement 
intégral de la rançon 2 . Les paiements annuels préoccupaient et gê- 
naient évidemment beaucoup le roi David, car le premier avait été 
seul effectué, que déjà il faisait au régent des propositions qui ne lais- 
sent aucun doute sur ses embarras d'argent (juin i35o) 3 . Ses ambas- 
sadeurs, — Robert d'Erskine et Norman de Lesly 4 , — avaient pour 
mission de rappeler la fidélité de leur souverain à l'alliance française. 



1. Rymer, III, 1" p., p. 372-374. Indentura conventionum super deliberatione 
saepedicla (Berwick, 3 octobre 1307). 

2. Arch. nat., J. C77. 11°' 7 et 8 (39 juin 1 35y). Projet de traité entre les procureurs 
de David Bruce et ceux du régent : «... et sur la confience et ferme espérance de 
l'aide du Boy, de monseigneur le régent et du royaume do France, s'est chargiez (le 
roi d'Ecosse) de paier au roy d'Engleterre une très grant somme de deniers, c'est 
assavoir cent mil mars d'esterlins à paier à dix ans par égaux porcions, c'est assa- 
voir dix mil mars chascun an ans termes de la Nativité S. Jehan Baptiste, pour la qucle 
somme paier pluscurs nobles personnes du royaume d'Escocc se sont obligiez et [ont] 
mis leurs corps en ostages par devers le roy d'Engleterre, et parmi ce la personne 
de nostre dit seigneur le roy d'Escocc est délivrée de ladite prison et sont trêves 
accordées entre les roys et royaumes d'Engleterre et d'Escocc jusques ataut que la 
dite somme soit parpaiée... ». 

3. Ibid. : « . . de la qucle (somme) en estoient paiez diz mil mars seulement pour 
le premier terme qui lu à la S. Jehan Baptiste derrain passé et par ainsi convenoit 
encore quérir et paier quatre vins dix mile mars d'esterlins avant que nostre dit 
seigneur le roy et le royaume d'Escocc puissent délivrer les diz ostages ne faire 
guerre au roy et au royaume d'Engleterre... » Ce premier terme « derrain passé » 
doit être le 24 juin 1 358, et non le 2/1 juin ■ 35g. 

.'). Le premier, chevalier ; le second, écuyer. — D'après la Scalacronica , Norman de 
Lesly fut fait prisonnier, près de Flavigny, par Nicolas Daguorth (i35gi3Go). Voy. 
Fr. Michel, Les Ecossais en France, etc., p. On. 



I04 LES PROJETS D'ALLIANCE DU RÉGENT 

S'il eût voulu y renoncer, il aurait abrégé sa captivité et obtenu aisé- 
ment, au lieu d'une trêve, une paix définitive. Afin de ne pas trahir 
d'anciennes amitiés, il avait traité pour lui seul, à des conditions oné- 
reuses et précaires 1 . Il était prêt à recommencer la guerre, en rompant 
la trêve, ce qui lui serait loisible si le roi de France faisait l'avance des 
90.000 marcs restant à payer pour le complément de la rançon 2 . Moyen- 
nant cette avance, les Ecossais serviraient à leurs propres « coûts et 
frais », encore que « le roi de France, par ses lettres ouvertes, eût pro- 
mis, les guerres durant, payer et délivrer au roi et au royaume 
d'Ecosse les gages de 5oo hommes à cheval et de 5oo archers 3 ». 

Les gens du roi de France, — Simon de Bucy et Jean Chalemart, 
deux parlementaires mêlés déjà à d'autres négociations politiques, — 
accueillirent les propositions qui leur étaient faites, mais en les discu- 
tant et en réduisant, dans une mesure assez notable, le chiffre de la 
subvention sollicitée par les alliés de la France. Ils prétextèrent, avec 
beaucoup de raison, les embarras créés au royaume parla défaite et la 
captivité de Jean 11, par la menace d'une invasion anglaise et par cette 
lutte de tous les jours qu'il fallait soutenir contre les Compagnies. Les 
charges publiques en étaient accrues au point de devenir intolérables *. 



1. Arch. nat., J. 677, n " 7 et 8 : «... de là quele prison il se peust estre délivrez 
plus aisiement et eust peu avoir pais assez aisiéc, se il se vousist estre départi des 
confederacions et aliances qui estoient et sont entre les rojs et royaumes de France 
et d'Escoce, la quele chose il n'a oneques voulu consentir et a traictié seulement 
sur la délivrance de sa personne etc. ». 

a. lbid. : « ... de la quele guerre faire bonne et fort il avoient très grant désir, et 
la pourront faire devant la fin des diz ans dessus diz, si tost comme tout le paiement 
de la dite somme sera fait et acompli, et des maintenant, se maintenant estoit acom- 
pli, lequel paiement nostre dit seigneur le roy d'Escoce et son royaume ne pour- 
raient faire bonnement devant les termes dessus diz sanz l'aide de mons. le régent 
et du royaume de France. Pour quoy nous, Robert et Normant, dessus diz, pour 
et ou nom de nostre dit seigneur le roy et le royaume d'Escoce, requérions mons. le 
regentet le royaume de France dessus diz que il vousissent aider nostre dit seigneur 
le roy et royaume d'Escoce à parfaire le paiement de quatre-vins-dix mil mars d'es- 
terlins, restanz à paier de la somme dessus dite, en continuant les aliances et ami- 
tiez contraictiez et de lonc temps gardées entre les roys et royaumes de France et 
d'Escoce etc. ». 

3. lbid. — Les lettres « ouvertes » ou patentes, auxquelles il est ici fait allusion, 
ne sont pas dans le carton J. 677 des Archives nationales. Elles ont pu être données 
au début du règne de Jean II, en i35a ou i355. Voy. Fr. Michel, Les Ecossais en 
France, etc., p. 65, 67. 

4. lbid. : « Or, est-il certaine chose que entre les roys et royaumes de France et 
d'Engleterre est à présent guerre ouverte, la greigneur et plus périlleuse que onques 



l'alliance écossaise io5 

Bref, l'alliance fut renouvelée, mais il fallut que les Ecossais se con- 
tentassent de 5o.ooo marcs, qui devaient leur être versés à Bruges, dans 
l'église des Augustins, le jour de Pâques de l'année suivante *. Or, en 
i36o, Pâques tombale 5 avril ; à cette date, Edouard III était aux por- 
tes de Paris, et moins d'un mois après s'ouvraient les conférences pour 
la paix de Brétigny, où le roi d'Angleterre tit insérer un article, par 
lequel son adversaire répudiait, pour le présent et pour l'avenir, toute 
allianceavec l'Ecosse" 2 . Le traité conclu le 29 juin i35q entre les repré- 
sentants de David Bruce et ceux du régent fut donc inexécuté et resta 
lettre morte :{ . 

V. — Entre tous les projets d'alliance, et à ne suivre que l'ordre des 
temps, il aurait fallu mentionner, en première ligne, les ouvertures fai- 
tes au roi de Hongrie, afin de le décider à intervenir, de sa personne, 
pour la délivrance de Jean II et la défense du royaume 4 . Mais à peine 
sait-on les noms des négociateurs choisis parle régentet par son frère, 
le comte de Poitiers : un chevalier, Etienne de Fayn, et un archidiacre 
du diocèse de Gomminges, Pierre Begon. Le 18 février i35o, Inno- 



y feust, et est le roy de France nostre sire détenu prison en Englelerre avecques 
pluseurs autres contes et barons du royaume de France, et sont entrez les Engloys 
en icellui royaume, et pluseurs autres qui y ont porté et portent de jour en jour 
très grans dommages et détiennent occupez pluseurs villes et chasteaux et pour 
résister à eulz, avec les autres choses neccessaircs, il convient que nostre seigneur 
le régent et le royaume de France aient l'ail et lacent de jour en jour très grans 
mises et despens importables ». 

1. Ibid. : « ... nous... ou nom qm; dessus avons ottroyé et otlroyons que nions, le 
Rcgent, pour aidier au roy cl royaume d'Escoce, tant au paiement de la redempeion 
de sa personne, comme pour faire et continuer bonne et forte guerre au roy et 
royaume d'Engleterre fera rendre et délivrer en la ville de Bruges en Flandres, eu 
l'église des Augustins, à Pasques prochainement venant, soit que adonques les dites 
trêves aient jà esté brisiées et guerre mené entre les roys, gardains ou gouverneurs 
et les royaumes d'Engleterre et d'Escoce dessus diz, ou que non, au roy d'Escoce 

dessus nommé ou à ses hoirs cl successeurs cinquante mile mars d'esterlins ou 

la value en or, si comme il vaut en Engleterre ». 

2. Art. 3a du traité. 

3. Le projet de traité, dont il fui l'ait quatre expéditions, avait été ratifie par le 
régent; mais il ne semble pas que l'échange prévu dans l'acte ait jamais eu lieu : 
« Et promectons expressément, disent les négociateurs, (pie ces lettres nous forons 
conformer à noz diz seigneurs et rendrons ou ferons rendre à Bruges conformées les 
uns ans autres ou à ceulz qui à ce seront ordenez dedens la festo de la Purifkacion 
Nostre Dame prochain venant ou l'octave ensuivant au plus tart, en la dite église 
des Augustins ». 

4. II. Dcnille, op. cit., p, 32 1-323. 



IOÔ LES PROJETS d'àïXIANCE DU RÉGENT 

cent VI priait le roi Louis de leur faire bon accueil *. Au cours du même 
voyage, ils devaient voir le duc Rodolphe d'Autriche 2 et enfin l'Empe- 
reur 3 à qui ils étaient également recommandés par le Pape. S'agis- 
sait-il d'intéresser l'Empereur et le duc à l'affaire principale qui devait 
être traitée en Hongrie et quel était l'objet de la mission confiée aux 
deux envoyés ? C'est ce que les documents produits jusqu'à présent ne 
permettent pas d'éclaircir *. 

L'alliance hongroise avait été préconisée, dès la fin de l'année i358, 
ou au commencement de i3ôg, par l'auteur anonyme, quoique évidem- 
ment autorisé et très écouté, d'un mémoire destiné au dauphin 5 . La 



i. Beg. Vatic, 2/10, i" p., fol. 19(18 février i35y). Ludovico régi Ungaric. « Cum... 
Karolus duxNormanie...et Johanncs comes Pictavensis ..dilectos filiosPetrum Bego- 
nis, archidiaconum de Aura in ecclesia Convenarum, et nobilem virum Stephanum 
de Fayno, rnilitem, latores presentium, nuncios suos, pro cerlis negotiis, sicut acee- 
pimusper eos ministerio vive vocis, tue celsitudini exponendis, ad presentiam tuam 
mittant... ». Il lui recommande de faire bon accueil aux deux envoyés : « ... atten- 
dentes quantum inlcr le et illos (le régent et son frère), qui ex eodcrh generosi san- 
guinis stipite processislis, esse debeat vinculum caritatis ». — Impr. par Guszlâv 
Wenzel dans les Monumenta Ungarix hislorica, série D, Acta extera, t. II (i3/t2-i36g), 
Budapest, 1875, p. 5a6, n° 3<j6, et par II. Denifle, op. cit., p. 32 r, n. 3. 

Autres lettres de recommandation à la reine-mère, Elisabeth de Hongrie, à la 
femme du roi Louis (ibid., fol. 20, 21); aux archevêques, évoques et principaux 
seigneurs du royaume de Hongrie (Ibid., fol. 2o vo , 21. — Cf. H. Denifle, op. cit., 
p. 32i et n. 3, 322 et n. 1, 2). 

2. Beg. Vat., 24o, 1" p., fol. rtj TO , 20" (18 fév. i35ç)). Lettres du pape au duc d'Au- 
triche Bodolphe et à son frère Frédéric (même date). 

3. Ibid., fol. 21' (même date). Lettres à l'Empereur : « Cum dilecti filii nobiles viri 
Karolus, dux Normannie,... et Johannes, comes Pictavensis,... pro certis eorum ne- 
gotiis, que ministerio vive vocis latiusexponi poteruntquam scripturis, mittant, etc. ». 

4. Il est certain que les envoyés avaient à entretenir l'Empereur d'autres choses 
que de l'alliance hongroise. — Quels étaient, à cette époque, les rapports du roi 
Louis avec l'Empereur? Le roi n'aimait pas les Luxembourg. Cependant un rappro- 
chement ou une réconciliation devait avoir lieu l'année suivante entre lui et Char- 
les IV (Georgius Fejér, Codex diplomaticus Hungariss ecclesiaslicus et civilis, tomi IX 
vol. ni (i35g-i366), Budœ, i834, p. 162-163, n°LXXiv; 24 mai i36o). 

5. Ul. Chevalier, Choix de documents historiques inédits sur le Dauphiné, Lyon, 1874, 
in-8% p. i55-i56. Ce mémoire a été rédigé par un dauphinois, ou au moins en Dau- 
phiné. L'auteur en était très écouté, car en somme on a fait, en ce qui touche le roi de 
Hongrie, ce qu'il avait conseillé. Le mémoire n'est pas daté, mais il y est plusieurs 
fois parlé des cardinaux, « qui sont en France », c'est-à-dire des deux légats rêve 
nus d'Angleterre. Il est aussi question des « négoces pour les quiex maistre Gon- 
tiers est venuz à Avignon ». Or, ce « maistre Gontiers » est un « clerc du Boi », 
s secrétaire du regeni » et du comte de Poitiers, Gontier de Baigneux, qui fut cer- 
tainement chargé de missions importantes, et par le dauphin et par son frère, dans 
les premiers mois de l'année 1359. (Bibl. nat., P. 0., 167, d. 3522, Baigselx, n°* 7, 
8, 9, 10 (28 mai, 2 octobre, 24 nov. 1 35y ; 7 janvier i36o.) 



L ALLIANCE HONGHOISE IO7 

puissance, les moyens d'action du roi Louis n'étaient peut-être pas exa- 
gérés ', mais on escomptait un peu trop son bon vouloir. « Le dit roi, 
lisons-nous dans cette note curieuse à plusieurs égards, est moult vail- 
lant, et aussi aime moult l'honneur et le profit de la France, et est 
moult dolent de la prison du Roi et de ses dommages, et aussi est-il 
tenu pour le plus puissant roi en gens, et qui a les meilleures qui soient 
au monde 2 » . 

Il est possible qu'après Poitiers le roi de Hongrie ait, en effet, 
témoigné sa sympathie à Jean II, vaincu et captif. Etait-il toujours dans 
les mêmes dispositions en i35o? Il semble qu'il n'aurait pu y persis- 
ter qu'en s'infligeant à lui-même un démenti. En effet, un au aupara- 
vant, il avait fait bon accueil à « Giannino », cet aventurier, qui se 
disait le fils de Louis X et de Clémence de Hongrie, victime prétendue 
de l'ambition sans scrupules de Philippe le Long. Non seulement il 
l'avait accueilli, mais, après une enquête conduite sans doute bien légè- 
rement, il avait, dans un manifeste public adressé à tous les princes 
et à tous les chefs d'Etat de la Chrétienté, reconnu la légitimité de ses 
droits 3 . Arrière- petit-fils du propre fils de Cbarles d'Anjou, rejeton de la 
vieille souche capétienne, Louis le Grand ne pouvait plus, semble-t-il, 
considérer Jean de Valois que comme un usurpateur et Giannino que 
comme le véritable roi Jean de France. L'auteur du mémoire ignorait 
ce revirement, ou, s'il l'a connu, il se flattait que les envoyés du régent 
dissiperaient le malentendu. Le péril d'une nouvelle guerre était si 
grand que, seul, un secours étranger pouvait le conjurer. Le même 



1. Edouard Sayous, llist. génér. des Hongrois, Paris, Pcrrin, 1876. in-8", t. I, p. 3aa : 
« ...pendant la troisième (période île son règne, après la conquête de la Dalmatic 
sur les Vénitiens, 1 358), Louis le Grand est roi de Pologne ; il est peut-être le prince 
le plus puissant de l'Europe ». 

1. Op. cit. : « Item, que messires escrive au Saint-Pere qu'il vuillc envoier deux 
personnes suflisantes au roy d'Ongric, qui est de la maison et de l'ostel de France, 
qu'il vuille en sa propre personne venir en son ayde et pour la délivrance du Roy 
et la dclTense du royaume, et par consequens de toute Crestienté : et est à merveillicr 
se messires n'a jà envoie par devers luy personnes solempnelles, quar li diz rois 
est moult vaillans et si ayme moult l'onneur et le profiit de France, et est moult 
dolans de la prison du Roy et de ses domaiges, et si est tenuz le plus puissans roys 
en gent et qui a la meilleur qui soit ou monde. » 

3. Monumenla ffungariœ historica, série D, Acta extera, t. Il, p. 53o-53i, n" 3ij8 
(Budae, i5 mai i358). Pour la question de Giannino, je me contenterai de renvoyer 
à une note de M. P. Viollet, qui contient la bibliographie du sujet (llist. des institu- 
tions polit, et admin. de la France, t. Il, Paris, 1898, iu-8% p. 60, n. 3.) 



lo8 LES PROJETS D'ALLIANCE DU RÉGENT 

conseiller, plus influent qu'averti, voyait déjà les Anglais partout : 
Edouard III à Calais, le duc de Lancastre en Provence, le prince de 
Galles en Aquitaine, deux autres personnages de marque, qu'il ne 
nomme pas, en Bretagne et en Normandie *. 

VI. — Il a été dit précédemment que les représentants des bonnes 
villes de la langue d'oil avaient demandé à consulter leurs commet- 
tants et qu'il avait fallu leur donner un délai de quinze jours pour rap- 
porter une réponse. Seul, Paris, dont les députés étaient en contact 
permanent avec leurs électeurs, avait offert, dès le premier moment, 
de prendre à son compte, pendant un an, la solde de 600 « glaives », 
3oo archers et 1.000 « brigands » *. C'était une petite armée, destinée à 



1. Op. cit. : « Les ennemis du royaume entendent briement venir tant en France 
comme autre part, selon ce que on dit à Avignon, c'est assavoir le roy d'Angleterre 
à Calais, le duc de Lanclaslrc en Prouvence ; ... item, uns contes doit venir d'An- 
gleterre en Bretaigne, le prince de Gales en Gascoigne et un autre Anglois en Nor- 
mandie ». 

3. Gr. Chr., VI, i55 : « ... la ville de Paris offrit pour la ville et visconté vi" glai- 
ves, m archiers et mil brigans. » 

Conlin. de Richard Lcscot, 1 38 : <c Qui autem in vicecomitatu Parisiensi mora- 
bantur duci sexcentos pugilcs, balistarios quingentos cum mille servientibus levis 
armature armalis, qui tune brigantes vocabantur, propriis sumptibus promiserunt 
usque ad annum sequentem. » 

11 y a, comme on le voit, une légère divergence entre les deux ebroniques (3oo 
arebers, 5oo arbalétriers), mais c'est aux Grandes Chroniques qu'il faut donner la 
préférence. Le régent, dans sa lettre déjà citée aux villes du bailliage d'Auvergne, 
dit lui-même : « ... et lors nous ottroia la Ville de Paris six cens glaives, trois cen: 
archiers et mil brigans à leurs gages... » (Arch. comm. de lliom, EE, I.) 

Ce sont aussi les chiffres que donne le mandement du régent, du i" juin i35(), 
connu par une copie de Fontanieu (Voy. t. II, ch. n, p. /|3,n. i). Mais c'est surtout 
par les dispositions fiscales qu'il édicté que cet acte est curieux. Les impositions et 
taxes, octroyées au régent par la ville de Paris le 1/4 août i358, pour un an, conti- 
nueront à courir jusqu'à l'expiration de l'année, soit jusqu'au i/i août i35g. A 
partir de cette date, elles seront maintenues pendant un an encore, mais portées à un 
taux beaucoup plus élevé ; quelques-unes sont doublées (16 deniers par livre sur 
toutes les marchandises vendues, au lieu de 8 deniers). Il sera payé, pour l'état du 
Roi, 4.000 royaux d'or pour une fois. Le duc et la duchesse de Normandie toucheront 
chaque mois, pour leur état également, 3. 000 deniers d'or à l'écu. L'ensemble des 
charges assumées par la ville de Paris (entretien des hommes d'armes, archers et 
brigands, fortifications, approvisionnements, etc.) est évalué à ^o.ooo deniers d'or à 
l'écu par mois. Tous ces renseignements sont très intéressants, mais j'hésite un 
peu à en faire état, le mandement en question ne se retrouvant nulle part en origi- 
nal et n'ayant peut-être jamais été exécuté dans toutes ses dispositions. Il faut re- 
marquer aussi qu'il est daté du 1" juin, et c'est le 2 seulement que les Etats de la 
langue d'oil, sur le point de se séparer, auraient fait leurs offres, 



CONTINUATION DE LA GUERRE AVEC LE ROI DE NAVARRE lOp, 

être employée surtout pour la défense locale. Elle aurait pour mission 
de rompre le cercle d'investissement, qui isolait la capitale du reste du 
royaume. Depuis l'occupation de Melun par les Navarrais, c'est-à-dire 
depuis près d'un art, la situation de Paris était intolérable. Le ravitail- 
lement en devenait de jour en jour plus précaire, les arrivages par eau 
étant rares et incertains. 

Le dauphin avait essayé de remédier au mal, en créant une flottille, 
chargée de faire la police de la Seine, — particulièrement de la haute 
Seine. Dès le 4 novembre i358, il avait confié à « certains bateaux 
couverts », montés par des « gens d'armes et de pied, brigands, pavoi- 
siers, archers et arbalétriers », la mission d'escorter les convois mar- 
chands depuis Melun, ou même à partir de localités plus éloignées '. 
Mais la traversée de Melun était une opération hasardeuse, les Navar- 
rais, maîtres de l'un des bras du fleuve, étant en posture de gêner con- 
sidérablement, sinon d'interdire tout à fait, la navigation dans les eaux 
françaises " 1 . La solde des troupes employées à proléger le service des 
transports dut être payée par ceux qui en bénéficiaient. On créa à cet 
effet une nouvelle imposition, un péage, qui était perçu à Gorbeil. Les 
bateaux convoyés ne pouvaient êlre qu'à destination de Paris. On s'en 
assurait au port deSamois 3 , en amont de Melun, où les précautions 
nécessaires étaient prises pour que le déchargement n'eût pas lieu en 
cours de route. Les droits qu'il fallait acquitter à Gorbeil étaient les 
suivants : pour chaque « navée ou batelée de foin », G florins royaux ; 
— pour la « queue » de vin français, i florin à l'écu ; — pour la 



i. Ordonn. des rois de France, III, 298-^99 : « ... avons ordené certain nombre de 
genz d'armes et de pié, brigans, pavoisions (pavoisiers ou pavaisiers), arcliiers etar- 
balestiers, qui seront continuelment en certains batteaux couvers, pour garder et 
conduire, partout là où meslier sera, les marclianz et les marchandises passanz par 
la dite rivière et par la dite ville de Melun. » 

Cf. F. Lecaron, Origines de la municipalité parisienne, dans les Mémoires de la Soc. 
de l'hist. de Paris, t. VIII, p. 181182, et Gh. de la Roncière, Ilist. de la marine fran- 
çaise, t. I, p. 5 18. 

a. L'examen des lieux ne permet pas de supposer que beaucoup de bateaux, 
même accompagnés, aient pu suivre le bras septentrional de la Seine, sans être cou- 
lés ou endommagés par le tir des Navarrais, maîtres de l'île. Quand le récent lit 
transporter par eau l'artillerie nécessaire à l'attaque du cbàteau, une « pierre d'en- 
gin chut » sur un bateau et « l'effondra » (IHbl. nat., Clairambault, 1\. n° 9 ; 
17 juin i35g). M. G. Leroy (Ilist. de Melun, p. 181) dit simplement : « A la faveur 
de cette protection, le passage de Melun devint probablement praticable. » 

3. Seine-et-Marne ; arr' et c°° de Fontainebleau. 



t 10 LES PROJETS D ALLIANCE DU REGENT 

« queue » de vin de Beaune et de Saint-Pourçain, i florin au mou- 
ton ». 

L'année suivante, la surveillance de la Seine est l'objet de mesures 
nouvelles, ou que nous voyons appliquées pour la première fois. Au 
mois de mai i35q, la galère royale Saint- Victor est armée afin « d'aller 
et de venir par la rivière », pour « la garde et sûreté d'icelle et du pays 
d'environ » 2 . Un peu plus tard, trois bateaux, venus du clos des galées 
de Rouen, gardent la capitale elle-même 3 . Sur la basse-Seine, la situa- 
tion n'était pas meilleure qu'en amont de Paris *. Après la paix de Bré- 



i. Ordonn., III, 298-299. — La « demi-queue » équivaut sensiblement à ce qu'on 
appelle de nos jours la « pièce » de vin (un peu plus du double bcctolitre). 

Florin a ici le sens générique de monnaie d'or et désigne : r le florin proprement 
dit ou royal ; ï* le denier d'or à l'écu ; 3° le mouton d'or. 

2. Bibl. nat., Fr. 2C002, n° 827 (Rouen, 9 mai 1 35g). Mandement d'Etienne du 
Moustier, x cappitaine gênerai de la mer et des rivières du dit royaume » à Ricart 
de Brumare, « garde des armures, artilleries et autres garnisons du Roi ». — « Nous 
avons ordené pour le proufît de nos diz seigneurs (le Roi et le régent) et de tout le 
pais de Normandie que une des galléez de nos diz seigneurs soit hastivement gar- 
nie, armée et apparellie et mise en eaue pour alcr et venir par la rivière de Saigne, 
pour la garde et sceurté d'icelle et du pais de environ, de laquelle Jehan Tartarin 
est patron. » 

Voy. ibid., n° 82G, le récépissé de Jean Tartarin à Ricart de Brumare pour livrai- 
sons à lui faites (9 mai) et, n° 824, le détail des « apparaux de gallées » fournis au 
même patron, pour l'armement de la galère Saint-Victor. — Cf. Ch. de la Roncière, 
Hist. de la marine française, I, 5i8 et II, 48o, n. 1. 

3. La Roncière, op. cit., I, 5i8. On a un mandement du régent (Rouen, 4 octo- 
bre i35cj), ordonnante Ricart de Brumare de « délivrer » à son a amé varlet de 
chambre Guillaume de Wasteterre » certains articles nécessaires « pour fournir 
trois petiz bateaux que nous avons ordenez estre menez à Paris pour nous servir en 
la rivière de Saine (Bibl. nat., Fr. 25701, n° 157) et le récépissé dudit « varlet de 
chambre » (Bibl. nat., Fr. 2C002, n° 858 : iG octobre i35g), lequel mentionne plus 
d'objets que le mandement n'en prévoyait. Dans ce dernier acte, Guill. de Waste- 
terre est appelé Guill. de Vadeteur. Je crois que dans les deux cas son nom doit être 
rectifié : G. de Vaudetar ; c'est ce qui semble résulter et de son prénom, Guillaume, 
et de ses fonctions de valet de chambre. Il n'est pas probable enfin qu'il commandât 
comme on l'a cru (la Roncière, op. cit. ibid.) les trois bateaux en question. Il est sim 
plement délégué pour prendre livraison des agrès, engins, etc. nécessaires pour leur 
armement. 

On peut rapprocher des textes précités un autre document qui offre le même 
genre d'intérêt. C'est un récépissé de Colin Hardi, « prevost de l'armée de la mer » 
à Richart (Ricart) de Brumare de 65 quintaux de biscuits, « pour avitailler certains 
vesseaux d'armée ordennés à estre en la rivière de Saine pour la garde et seurté 
d'icelle rivière et du pays d'environ et pour porter damage aux ennemis estans à 
Honnefleu (Honfleur) et qui de jour en jour deviennent pires. » (Bibl. nat., Clai- 
rambault, CLXVIII, n° 4a ; i5 mars i3Co). 

4. Contin. Chronici Guill. de Nangiaco, II, p. 25g, 277. 



L ATTAQUE DE MEI.UN PAU LE REGENT [ t I 

tigny, il faudra faire de grands efforts pour purger le fleuve des bri- 
gands qui l'infestent et pour que la navigation redevienne libre entre 
Paris et Rouen *. 

La première opération militaire entreprise par le régent fut dirigée 
contre Melun, et il est à remarquer qu'il se trouva en mesure d'agir 
aussitôt après la clôture des Etats. La raison en est sans doute que la 
municipalité parisienne avait déjà à sa solde un certain nombre de 
gens d'armes et de pied, immédiatement utilisables 2 . Ils avaient été 
recrutés un peu partout, les gens de pied en particulier, parmi les- 
quels on comptait un bon nombre de mercenaires italiens, d'une fidé- 
lité très suspecte, toujours prêts à se vendre au plus offrant 3 . 

La défense de la ville et de la vicomte de Paris venait d'être commise 
à l'ancien sénécbal de Poitou et de Limousin, Regnaut de Gouillons, 
déjà investi d'un grand commandement en Orléanais, en Blaisois, et 
dans la partie de la Touraine et du Vendômois située au nord de la 
Loire 4 . Le i er juin i35q, en pleine session des Etals, à la demande du 
prévôt des marchands, des échevinsetde la majorité des habitants, le 
régent le nomma capitaine de Paris et de la région environnante, en 



i. Ch. de la Roncière, op. cit., ibid. 

2. On en a la preuve, pour une époque antérieure à la réunion des Etats, dans 
deux lettres des mois d'août et de juillet 1.359 (Arch. nat., JJ. 90, fol. 162-162"°, 
i89 TO -i9o, n° .H1/1 et 37/1), publiées par Secousse [Recueil, i/»9-i5o ; i5i-i5a). Pour la 
seconde moitié de l'année 1 35y, on trouve les mêmes indications dans plusieurs vo- 
lumes des Titres scellés de Clairambault : CVIU,n° 2$ (5 août i35g) ; X\X1V, n" 101 
(10 août m. a.) ; CVIII, n° 24 (16 août) ; XXIX, n" 88 (7 septembre.) 

3. Sur les agissements de ces « outremontains », voyez, outre les textes publiés 
par Secousse et indiqués dans la note précédente, des lettres patentes encore inédi- 
tes, transcrites dans le même registre du Trésor des Chartes (J J. 90, fol. 308' , n" 03a ; 
Paris, juillet i30o). L'excuse des mercenaires, c'est que leurs gages n'étaient pas 
payés. Aussi plusieurs d'entre eux avaient-ils comploté de livrer aux « ennemis » 
les forteresses qu'ils gardaient. Ils furent découverts à temps et punis de mort. Les 
plus fidèles se contentèrent de vivre sur le pays, à la manière des « Compagnies » 
anglo-navarraises. Leurs deux principaux chefs, les condottieri a Balduche Wertel» 
(Balduccio W.) et « Léon de Boloigne » (Leone de B.) n'avaient presque aucune 
autorité sur eux et risquèrent leur vie à vouloir réprimer les excès qu'ils voyaient 
commettre. La ville de Paris aurait dû leur payer 3o.ooo florins d'or a ou environ », 
« selon leur monstre et retenue ». Ils transigèrent, semble t-il, pour '1.000 florins, en 
raison des dommages causés par leurs hommes, 

!>. Voy. t. I, chap. vm, p. 3G3, n. 8:«... ordené et establi capitaine gênerai et sou- 
verain pour nostre dit seigneur et pour nous en toutes les parties d'Orlenois et de 
Blesois, tant par deçà comme par delà Loire, de Vendosmois et de Touraine par 
deçà Loire et es-lieux enclavés. » (Mandement du dauphin du 2 février 1 338.) 



IÎ2 LES PROJETS D ALLIANCE DU REGENT 

lui confirmant ses pouvoirs antérieurs *. Regnaut de Gouillons, dont 
l'autorité allait s'exercer d'une façon à peu près indépendante, pouvait 
prescrire notamment toutes les mesures nécessaires pour là destruc- 
tion ou la conservation des forteresses qui entouraient Paris dans un 
périmètre de quelques lieues. 

Les lettres de convocation adressées par le régent aux trois ordres 
du royaume avaient attiré à Paris tout l'état-major de la noblesse féo- 
dale. Les gentilshommes durent y affluer plus nombreux encore, lors- 
que leurs représentants aux Etats eurent pris l'engagement de servir 
gratuitement le dauphin pendant un mois. Ainsi s'explique sansdoute, 
et d'une façon naturelle, la participation de Bertrand du Guesclin au 
siège de Melun. Pendant longtemps, on avait pu douter que le futur 
connétable eût assisté à ce siège. Cuvelier est, il est vrai, singulière- 
ment explicite. Il raconte l'événement avec les plus grands détails et 
fait jouer à son héros le principal rôle; mais il commet à ce propos de 
telles erreurs de chronologie, qu'à bon droit on tenait pour suspect le 
fond même de son récit " 2 . Deux documents, mis au jour par S. Luce, 
n'avaient point la portée qu'il leur attribuait 3 . Le témoignage concor- 
dant d'un religieux de Saint-Denis, le continuateur de la chronique de 
Richard Lescot, a une tout autre autorité *. Bertrand du Guesclin est 
venu au siège de Melun ; il s'y est comporté très bravement et a couru 



i. Arch. nat., JJ. 90, fol. 258"-a59, n" 5i8 (Secousse, Recueil, i43-i&5). — Re- 
gnault de Gouillons avait dû être fait prisonnier peu de temps auparavant, car il 
avait une rançon à payer, dont la ville de Paris acquitta unepartie. Le 3o juin 1 35g, 
il donne quittance à Jean du Four, « receveur gênerai des empruns qui présente- 
ment se font en la dicte ville «de 3. 000 deniers d'or à l'écu,qui lui étaient dus « de 
reste, à cause de la promesse de ix M escus faite par Gencian Tristan, lors prevost 
des marchans, et les eschevins estans, du gré et consentement et voulenté de bour- 
gois et gens des mestiers d'icelle ville, pour faire le premier payement de nostre 
raençon, afin qu'il se peust armer (sic)... » (Bibl. nat., P. 0. i349, d. 3o535, Goil- 
lons, n° 3). R de G. mourut dans le courant de l'année i3Go (P. Guérin, Arch. histor. 
du Poitou, t. XVII, p. ih% n. 1). 

2. Il place l'événement au moment du procès intenté, devant le parlement de 
Paris, par Bertrand du Guesclin à Guillaume de Felton, par conséquent au début 
de l'année i36/i. Le même Bertrand est fait capitaine de Pontorson par le régent 
après la levée du siège de Melun (Chron. de B. du Guesclin, par Cuvelier, édit. Char- 
rière, Documents inédits, t. I, p. i23, i3a). 

3. Hist. de Bertrand du Guesclin Pièces justifie , n" xvm, xix. 

!\. Richardi Scoti chronici continuatio, p. 139 : « Dominus dux... partem ville Me- 
leduni quam Navarrenses occupabant, vi armorum recuperare temptavit sed in va- 
num, multis reiteratis periculosis insultibus in quibus famosus miles Bertrannusde 
Glesquin et nonnulli alii pêne et (sic) ad discrimen ultimum pervenerunt.... » 



l'attaque de melun par le régent ii3 

les plus grands dangers. On peut donc désormais, tout en faisant très 
large la part de l'invention dans le récit de Cuvelier, y voir autre chose 
qu'une simple fiction, dénuée de toute vérité historique. 

L'intérêt d'une semblable constatation est considérable, car on ne 
saurait attacher trop d'importance à la première rencontre du régent 
avec du Guesclin. Qu'eût été le règne de Charles V, si ce prince n'avait 
pas eu à son service l'habile capitaine, avec l'aide duquel il reconquit 
peu à peu les provinces de son royaume, cédées aux Anglais par le traité 
de Brétigny ? Le nom du Roi et celui de l'homme de guerre sont insé- 
parables l'un de l'autre. C'est pourquoi il convient de noter toutes les 
circonstances grâce auxquelles le petit gentilhomme breton, appelé à 
de si glorieuses destinées, lia de plus en plus sa fortune à celle de la 
France. Depuis le jour où Pierre de Villiers, l'ancien capitaine de 
Pontorson, avait fait choisir Bertrand pour son successeur 1 , la re- 
nommée de ce dernier avait grandi, mais sans franchir les frontiè- 
res des deux provinces, à la limite desquelles il multipliait les hardis 
coups de main. La part brillante qu'il avait eue à la défense de Ben- 
nes l'avait déjà signalé à l'attention du régent. Ce n'en était pas moins 
presque un inconnu, lorsqu'il suivit l'armée française sous les murs de 
Melun. Quand on l'eut vu à l'œuvre, il n'y eut pas, en dépit de l'échec 
final de l'entreprise, de héros plus populaire. 

Le 17 juin, arrivait à Melun — le quartier delà rive droiteétait occupé 
par les gensdu dauphin — un importantconvoi d'armeseldemunitions, 
expédié de Paris, par Jean de Lyon 2 . 11 comprenait, notamment, 2.000 
carreaux, 10.000 viretons et « deux grands canons garnis de poudre et de 
charbon et deplonmées», ce dernier mot désignant les projectiles lancés 
parles canons 3 . Le bateau, qui portait toute cette «artillerie», eut fort à 



1. S. Luce, op. cit., p. 120, 2/17-248. 

2. Bibl. nat., Clairambaull, IX, n" 9 (Melun, 17 juin i35tj). Récépissé donné par 
« Lermite de Bachevillier, capitaine de Saint-Moret de la Queue-en-Brie, et gênerai 
lieutenant de Monseigneur le maistre des arballestiers du Hoy et de Mons. le rcgenl », 
à « maistre Jehan de Lyon, sergent d'armes du Roy et de Mons. le régent, et maistre 
de leurs artilleries, de l'artillerie qui cy-apres s'ensuit, et la quelle il a fait amener 
par eau de Paris à Meleun, du commandement de mon dit seigneurie régent etc. ». 
Texte publié par Lacabane (De la poudre à canon et de son introduction en France, dans 
Bibl. de l'Ecole des Cliartes, t. VI [i8./|4], p. 28-57. Pièces justifie., 11° v). 

3. On trouve dès i3/|5 l'équivalent latin plumbatœ. également à propos de canons. 
Voy. une quittance de Ramon Arquier (Arquerii), artilleur de Toulouse pour le roi 
de France [Artilhator Tholose domini nostri Francorum régis/, à la date du 29 avril i345 

Histoire de Charles V. — II. 8 



Il4 LES PROJETS D'ALLIANCE DU REGENT 

souffrir du tir des Navarrais. Atteint par une « pierre d'engin », il 
s'effondra, mais évidemment tout près de la rive française, car on 
sauva le chargement et quelques « pavois » seuls furent brisés. 

Les travaux d'attaque durent commencer presque aussitôt. Dès 
le 19 juin, le régent avait rejoint son armée, au milieu de laquelle 
il resta jusqu'à la fin de juillet 4 . Le fait est à souligner, car le 
contraire a été affirmé, très imprudemment 2 . Il fixa son quartier 
général à l'abbaye du Lys, qu'il fortifia 3 , et où fut édifiée une bastide 
destinée à maîtriser le faubourg Saint-Ambroise et à empêcher les en- 
nemis de se ravitailler dans le pays de « Bierre ». D'après Froissart, le 
corps de siège, fort d'au moins 3. 000 lances, aurait eu pour chefs prin- 



(Bibl. nat., P. O. io4, d. 2i53, n° 5. — Publ. dans la nom. édition de YHist. du 
Languedoc, t. X, col. 9G7). 

1. Voy. les indications données par S. Luce, Froissart, V, xlviii, n. a. Plusieurs 
actes du régent sont non seulement datés de Melun, mais donnés en nostre host de 
Melun. — Le 3o juin i35g, il écrit aux « bourgois et habitans » de la ville de Riom 
etdes autres bonnes villes du bailliage d'Auvergne et des montagnes d'Auvergne: « ...et 
savez bien que nous sommes sur les champs à Meleun, avec noz gens d'armes, ce 
que nous en poons avoir à présent ». (Arch. commun, de Riom, EE.-i. Original). 

2. Froissart, Chron., V, iCo-i6i.« Li dus de Normendie envoia là son mandement, 
car en personne il n'i vint mies.... » 

3. Gr. Chr., VI, 1 55 : « Ou dit mois de juing le régent ala à Meleun, et là se tint 
et fist faire le moustier du Lis fort, et y establi une bastide contre ses ennemis, qui 
tenoient le chastel et l'isle de Meleun et la partie de la dicte ville devers Bierre... » 

Le Lys : abbaye cistercienne de femmes, fondée par la reine Blanclie,c° c de Dam- 
marie-les-Lys, c*° sud de Melun). 

Cette bastide avait évidemment pour objet de fermer la boucle de la Seine aux 
Navarrais, maîtres du quartier fortifié de Saint-Ambroise. On a retrouvé en 1847, 
dans la plaine du Lys, entre l'ancienne abbaye de ce nom et la ville de Melun, sur 
une motte ou butte artificielle, quelques substructions, derniers restes d'un ouvrage 
de fortification, dont l'origine et la destination demeurent incertaines. Faut-il y 
voir des vestiges de la bastide du régent ou d'un fort élevé par le roi d'Angleterre, 
Henri V, lorsque, soixante ans plus lard, il vint mettre le siège devant Melun et 
camper au même endroit? M. Eugène Grésy, qui a exhumé ces ruines, croit 
qu'elles ne sauraient appartenir à un ouvrage de fortification passagère, tel qu'une 
bastide, mais à quelque ouvrage de fortification permanente, édifié par les soins de 
Charles V, en même temps qu'il faisait restaurer le château de Melun (Mémoires... 
publiés par la Soc. des Antiquaires de France, t. XIX [Nouv. série, t. IX], p. i5o et 
suiv. Notice sur les antiquités découvertes à Melun en 18m , par M. E. Grésy, membre 
résidant. Voy. surtout, p. 1G0-1G2 et la planche). 

On a une quittance donnée « au Lis» le it\ juillet i35g par « Jocet Martin, clerc 
de Mons. le maistre des arballestiers » à « Jehan de Lyons, sergent d'armes du Roy... 
et de Mons. le Régent, et maistre de leurs artilleries, de six milliers de clou à cou- 
ronne pour gariler la bastide du Lis, par la main de Collin de Passy, arballestier » 
(Bibl. nat., Clairambault, LXXI, n. 62). 



l'attaque de melun par le régent ii5 

cipaux le connétable tle France, le comte de Saint-Pol, le maréchal 
d'Audrehem et le fameux Brocard de Fénétrange. Il aurait compté dans 
ses rangs « plusieurs bons chevaliers et écuyers de Picardie, d'Artois, 
de Vermandois, de Bourgogne, de Brie et de Champagne l ». 

La garnison navarraise, moins nombreuse, à coup sûr, mais bien 
commandée et suffisamment approvisionnée, ne pouvait être aisément 
réduite. Elle avait pour chefs l'espagnol Martin Enriquez et le Bascon 
de Mareuil 2 , contre lequel du Guesclin avait une rancune personnelle, 
car le 1 7 février de l'année précédente, le Bascon avait tenté sans succès 
un audacieux coup de main contre la ville de Pontorson 3 . Le château 
de Melun était dominé par les hauteurs de la rive droite, mais, comme 
il n'existait pas encore de véritable artillerie pour battre la forteresse, 
cette circonstance ne créait à ses défenseurs aucun désavantage; d'au- 
tant plus que ceux-ci, maîtres des têtes de pont, pouvaient faire beau- 
coup de mal à leurs adversaires, obligés de déboucher dans l'île et de 
se déployer sous une grêle de traits et de projectiles. 

Quoiqu'il en soit, il est certain qu'à la fin du mois de juillet toutes 
les attaques avaient échoué 4 , et l'assaut où du Guesclin montra une si 
téméraire bravoure, presque désespérée, fut vraisemblablement le der- 
nier, soit qu'un nouvel échec ait déterminé la levée du siège, soit que 



1. Froissart, Chron., V, 160-161. — Cf. Chronique de Bertrand du Guesclin, par Cu- 
velier, t. I, p. 12/4 : 

« Li ducs de Normendie manda de ses amis 

Pour aler à Melun, où il estoit hays. 

A grant foison de gent issi hors de Paris; 

Arbalestriers y ot ne sai v c ou vi, 

Et d'autres chevaliers et escuiers gentilz. » 

2. Voy. ce qui a été dit au chap. 1 du tome II de l'occupation de Melun. — Cf. S. 
Luce, Froissart, V, xlviii, n. 2. — Froissart a commis sur ce point une nouvelle 
erreur : « Si csloient chapitainne de par lui (le roi de Navarre) de le ville de Melun 
doi chevalier navarois. dont li uns s'appelloit messires Jehans de Pipes et li autres 
messires Jehans Carbiniaus » (Chron., V, 160). 

3. S. Luce, llist. de Bertrand du (iuesclin, p. 277. Jean de San] t. dit le Bascon de Ma- 
reuil, écuyer, sergent d'armes du roi de Navarre (Bibl. nat., Clairamhault, Cl, 
n° 126; 5 oct. i363) fut tué a Cochercl. La seigneurie de Sault (Sault -Navai Iles ; 
Basses Pyrénées, arr 1 et c°" d'Orthez) était située en Béarn. Bascle, bascon ou basquin 
veulent dire le basque ou le béarnais (S. Luce, ubi supra). 

4. Contin. chron. Guill. de Nangiaco, II, 285: « ... nec valcbat impugnatio, quam- 
quam fortis, quam dominus regens cum gente sua magna apud Meldunum jam 
pluries fecerat impctuose, et adhuc personaliter accedendo fortiter facere non ces- 
sabat.... » 

Contin. de B. Lescot, p. i3<». Voy. ci-dessus t. II, p. 1 12, n. 4. 



IID LES PROJETS D ALLIANCE DU REGENT 

cette tentative suprême ait eu pour but de masquer la retraite de l'as- 
saillant. Le récit qu'a donné Guvelier de ce fait d'armes a une allure 
trop épique pour qu'on puisse lui attribuer la valeur d'un document 
historique 1 . Je le reproduirai néanmoins parce qu'il est très célèbre, 
qu'on s'étonnerait peut-être de ne pas le trouver ici et que, dans le cas 
présent, il n'y a aucun péril à associer, sans les confondre, la légende 
à l'histoire. A l'exemple de S. Luce, j'abrège et je résume très libre- 
ment le texte du trouvère picard, dont la médiocre poésie et les fasti- 
dieux remplissages ne méritent pas l'honneur d'une citation intégrale 2 . 

— L'armée du régent est formée sur deux lignes ; en avant, les arba- 
létriers et les archers, protégés par leurs grands pavois ; derrière, les 
chevaliers et écuyers. C'est merveille de voir la belle ordonnance de ces 
hommes d'armes. Ils descendent dans les fossés, portant les échelles 
qu'ils vont dresser contre les murs ; mais ils sont accueillis à coups de 
pierres, et les carreaux « volent plus dru que la pluie en hiver ». Le 
Bascon de Mareuil donne l'exemple ; il accable les assaillants de pro- 
jectiles lancés de sa main. Du Guesclin l'aperçoit : a Ah ! Dieu ! crie- 
t-il, enfin te voilà ! jamais je n'eus telle envie de boire et de manger que 
je n'ai aujourd'hui le désir d'approcher cet homme. Volontiers je lui 
ferais tâter de ma dague 3 ». 

Pendant ce temps, le dauphin, appuyé contre une fenêtre d'une mai- 
son voisine, se reprochait son inaction 4 : « Seigneurs, disait-il, vous me 
ferez blâmer ; je devrais être le premier là où se donnent les coups, et 
vous m'obligez à regarder ce qui va consommer ma perte ». — « Sire, 
répondent les conseillers, laissez travailler vos gens. La trahison est 
aujourd'hui à redouter, quia déjà tant amoindri et ruiné le royaume. Si 
vous ne vous mettez pas en peine de vous garder, il faudra à l'heure du 
a manger » allumer les chandelles pour vos funérailles et vous n'irez 



i. Chron. de B. du Guesclin, t. I, p i24-i3a; v. 35io-367o. 

3. Je me suis servi du résumé en prose de S. Luce, mais en serrant le texte ori- 
ginal de plus près. Certaines expressions et certains tours méritent d'être conservés, 
et à les respecter on évite des périphrases et des longueurs. 
3. « A Dieux! se dit Bertran, beau-père droiturier, 

Onques n'eus tel talent de boire, ne de mengier 
Que j'ai au cuer désir de celui approchier : 
Volentiers li feroie de ma dague essaier. » 
k. Il faut laisser à Guvelier la responsabilité d'avoir imaginé ce dauphin lar- 
moyant et un peu ridicule. Il est possible cependant qu'à Melun, comme à Meaux, 
pendant les derniers jours qui précédèrent la chute de Marcel, le prince ait passé 
par une crise de découragement. 



L ATTAQUE DE MELUN" PAR LE REGENT I I 7 

plus chasser en rivière ' ». Les maux du royaume lui reviennent alors 
en mémoire. « Le royaume de France, dit-il, est vraiment bien con- 
fondu. Le Roi mon père est retenu prisonnier, sous la dépendance de 
ce roi de malheur, qui devrait nous obéir. Nous devrions le battre, et 
c'est lui qui nous a battus. Les Anglais se sont emparés de nos châ- 
teaux, et, à ma honte, ils continuent à les détenir. Ceux en qui j'aurais 
dû trouver mes meilleurs amis se sont tournés contre moi, si bien que 
je ne sais où aller. Plût au roi Jésus que je fusse vengé et vainqueur de 
mes ennemis, que mon père fût revenu de prison ! Je disparaîtrais alors 
bien volontiers de ce monde, au gré de Dieu ! » 

Cependant l'attaque va échouer, les Français ne pouvant tenir contre 
les pierres et les traits qui leur sont lancés du haut des remparts. Vai- 
nement essaie-t-on de saper la muraille ; elle résiste aux coups. « Ah ! 
Dieu! dit encore Bertrand, qui interpelle directement le Bascon, quand 
pourrai-je le joindre ! Par la foi que je dois porter à Jésus-Christ, ou 
bien mon corps sera arrangé de telle façon qu'aucun médecin n'y 
pourra donner aide, ni confort, ou bien j'irai jusqu'aux créneaux pour 
te parler tète à tète 2 . « Lors Bertrand se retourne, choisit une échelle, 
la charge sur ses épaules, et, aidé de ses compagnons, au prix de mille 
efforts, la dresse lui-même au pied du mur. Un épieu à la main, et se 
couvrant de son écu, il commence à monter. Le duc, qui le voit, de- 
mande à ses gens : « Qui est ce donc qui monte ainsi? » — Un cheva- 
lier répond : « Vous avez ouï parler de Bertrand du Guesclin, qui dans 
les guerres de Bretagne accomplit tant de prouesses et endura tant de 
peines, pour votre cousin Charles ». — « Est-ce bien lui vraiment? » 
dit le duc. — « Oui, lui est-il répondu. Jamais on ne vit son pareil ». 
— « Par mon chef, reprend le duc, je me souviendrai de lui » 3 . 

Le Bascon commence à s'émouvoir de tant d'intrépidité. Il se fait 



1 . ce Sire, dist le conseil, laissiez vos gens ouvrer ; 
Traïson aujourd'ui fait à redoubter, 

Et tant fist le royaume amenrir et fuster 
Que, se vous ne mêlez paine à vous garder, 
Au mengier vous faudra voz chandelles alumer, 
Ne ne pourrez en rivière aler voler. » 
Le sens du 5' vers n'est pas des plus clairs. Je l'interprète comme l'a fait S. Luce. 

2. « Ou je ferai mon corps tellement atourner 
Que mires n'i porra aidier ne conforter, 

Ou g'iray au[x] créneaux teste à teste parler. » 

3. « Par mon chief! dist le duc, de lui me souvendra. » 



Il8 LES PROJETS D'ALLIANCE DU RÉGENT 

apporter les plus lourdes pierres qu'on puisse trouver, des poutres, 
des cailloux à pleins tonneaux. «Courage, lui dit-on, accablez ce vilain, 
qui monte si audacieusemenl. Voyez comme il est gros, court et carré, 
comme il est engoncé et enflé sous son armure. Ah ! Dieu ! qu'il ferait 
bon le précipiter dans les fossés. En tombant, il se crèverait bien vite 
le cœur. Donnez-lui toute sa charge, car en vérité il fait penser à un 
portefaix de Paris, qui aurait endossé le harnais, tant il est boursouf- 
flé !  Bertrand continue à monter, sans se soucier des sarcasmes et des 
injures de ses ennemis, qui ne le connaissent pas. 11 se contente d'in- 
viter le Bascon à venir se mesurer avec lui, se faisant fort de lui prou- 
ver sa félonie et le bon droit de son maître, le duc de Normandie. Pour 
toute réponse, le Bascon prend une grande caque pleine de cailloux et 
la décharge sur son adversaire. Le coup est si rude, que l'échelle se 
rompt et Bertrand fait la culbute, la tète la première dans l'eau et les 
pieds en l'air. « Il pouvait bien boire », ajoute lourdement le trouvère. 
Le dauphin a vu la chute : « Pour Dieu ! s'écrie-t-il, sauvez-moi mon 
homme ! » Un écuyer accourt et, tirant du Guesclin par les deux pieds, 
réussit à lé mettre hors de l'eau. Le malheureux, tout étourdi, ne sa- 
vait plus où il était. A le voir, oh l'eût cru mort plutôt que vif. On 
s'avise d'un remède héroïque; on traîne ce corps inanimé jusqu'à un 
tas de fumier, où il esta moitié enfoui. La chaleur ne tarde pas à ra- 
nimer Bertrand ; il étire ses membres et, interpellant les hommes d'ar- 
mes qui le regardent : « Quel diable m'a porté ici? Beaux seigneurs, 
comment va? Avez-vous pris le fort? Vous l'a-t-on rendu? » — « Non, 
par malheur, répondent les Français. Les ennemis ne veulent rendre 
Melun au duc de Normandie qu'à une condition, c'est qu'il lève le 
siège et s'en retourne à Paris ». — « Par ma foi ! dit Bertrand, je crois 
qu'il n'en fera rien. Il serait bon d'attaquer de nouveau. Mal ait qui 
s'en ira ! » Il ne parvient pas à entraîner ses compagnons,, qui savent 
déjà que tout finira par un traité. Bertrand n'écoute pas leurs observa- 
tions ; il répond qu'il s'en ira aux barrières, et de fait il y va. Nul d'as- 
sez hardi pour le suivre jusqu'au fort de la mêlée, où il se jette avec sa 
furie accoutumée. Les ennemis qui avaient tenté une sortie sont 
refoulés dans la place. L'épée du chevalier breton leur porte des 
coups terribles. Jusqu'à la nuit, la lutte se poursuit, acharnée ; on 
sonne alors la retraite. Mais le lendemain, au soleil levant, la bataille 
ne recommence pas. Un parlement est tenu et la paix faite entre les 
combattants. Le dauphin rentre à Paris et la reine Blanche lui livre 



LA PAIX AVEC LE ROI DE NAVARRE I ig 

son château de Melun. « Le nobleetgentil duc comble Bertrand d'hon- 



neurs ». 



VII. — Depuis le « défi » adressé par le roi de Navarre au régent 
(août i358), bien des efforts avaient été tentés pour amener un rappro- 
chement entre les deux princes. Le Pape s'y était employé avec un 
redoublement de zèle, car il voyait dans cette guerre « entre frères 1 » 
l'obstacle le plus sérieux à la paix avec les Anglais et à la délivrance de 
Jean II 2 . Ses légats venaient d'arriver en France, ayant échoué dans 
leur mission auprès d'Edouard III :! (décembre i358). Aussitôt, Inno- 
cent VI leur demandait de tenter un nouvel effort pour faire cesser les 
divisions qui perdaient le royaume de France 4 . Les lettres, par lesquel- 
les il les accréditait auprès du roi de Navarre et du régent, ne renfer- 
maient pas seulement, comme toujours, un pressant appel à la con- 
corde. Elles marquaient avec force les maux causés par cette guerre 



1. lieg. Val., 2/10, fol. 7" (25 dcc. i358). Au roi de Navarre : « An non tibi, curn 
tecum sepe tui cordis sécréta rimaris, venit in mentem qualia bella prosequeris, 
que non hostilia, non civilia, iinmo inlestina seu fralerna surit potius nunctipanda ? 
Numquid attendis quod non tantum ex codeni paterno slipite cum tuis traxeris tui 
natalis originem cnm quibus tam hostiliter bellum geris, sed utrinque vos patenta 
scilicet ac materna linea regalis genitura connexuit >>. — H. Denifle, op. cit., p. 3i8, 
n. 5. — Cf. le langage tenu par le roi de Navarre, au moment de la paix de Pon- 
toise : « ...et il qui estoit si proebain de par père et par mère... » (Gr. Chr.,Xl, i5g). 

2. Heg. Val., 2/10, fol. G (a5 déc. 1357). Au dauphin : « ... illud tuis semper 
infixum esse débet affectibus, ut prefati genitoris lui liberationem procures quanto 
potes ardenlius festinare, que una cum desiderata nobis et toti Romane ecclcsie 
pace inter ipsum et carissimum in Christo filium nostrum Eduardum regem Anglie 
illustrem lienda ex hujusmodi discordiis quasi obstaculis oppositis récépissé verisimiliter 
credilur tarditatem ». 

II. Denifle, op. cit., p. 3 19, n. 1. 

3. Gr. Citron., VI, 1/1G : « Lejeudy xm" jour de décembre ensuyvant [t 358] entrè- 
rent à Paris les cardinauls de Picrregort et d'Lrgeel, pour traiclier de paix entre le 
dit régent et le roy de Navarre. Et depuis alcrent vers Meullent par devers le dit 
roy, et depuis à Meleun devers la royne Blanche, suer du dit roy, et par tout ne 
firent riens. Et s'en alercnt a Avignon ». Le retour à Avignon fut marqué par une 
mésaventure pour le cardinal de Périgord. Il « lu pillié et robe de grant avoir », 
par quelque chef de Compagnie évidemment; mais il parait que tout lui fut restitué 
(ibid.J. Cf. Villani, lib. IX, cap. xvu ; Muratori, MV, col. 55o. 

4. Dès le 3o août 1 358, le Pape avait écrit à ses deux légats de se rendre auprès 
de Charles le Mauvais et du régent pour les réconcilier {lieg. Vatic, î33, fol. 'j 
et !". — H. Denifle, op. cit., Si-j, n. 1). Les lettres qu'il leur adressa après leur re- 
tour en France, sont du qô décembre de la même année, comme celles dont des 
extraits ont été cités plus haut {lieg. Val., n° a'io, fol. 5'°. — H. Denifle, ut supra, 
3i8, n. 3;. 



iaO LES PROJETS D ALLIANCE DU REGENT 

impie, et, avec beaucoup de ménagements encore, mais plus de liberté 
que de coutume, mettaient en cause la responsabilité de Charles le 
Mauvais 1 . Toutes les démarches faites par les cardinaux demeurèrent 
vaines, quoiqu'ils eussent vu successivement le régent, le roi de Na- 
varre et la sœur de ce dernier, la reine Blanche 2 . Ils durent rentrer 
à Avignon sans avoir rien obtenu. L'intervention de l'Empereur, qui 
s'était entremis au moins olficieusement, n'avait pas donné de meil- 
leurs résultats 3 . 



i. Il y a, en effet, une différence de ton assez notable entre les deux lettres : celle 
qui est adressée au régent et celle qui est écrite au roi de Navarre (H. Douille, op. 
cit., p. 3i8 et n. ! i ). 

2. Voy. ci-dessus, t. II, p ikj, n. 3. 

3. Lettre de Jeanne, « reine de France et de Navarre » (la veuve de Charles IV 
et la tante de Charles le Mauvais) au prieur de Saint-Marlin-des-Champs (Jean du 
Pin); Château Thierry, 12 octobre 1 358 : « ... Prieur, saches que quant nous som- 
mes huy venue au disner à Nogent l'Artaud, nous avons là trouvé un chevalier de 
l'empereur appelle Corrat (Conrad?) Gobli et un sien chappelain appelle mons. 
Pierre de Waben, qui nous ont apportées lettres de l'empereur, par lesquelles il 
nous escript et prie moult acertes que nous enduisiens et mettiens peine par devers 
nostre dit neveu de avoir bonne pais de nostre très cher cousin le régent et nous 
requeroient que nous li escripsissions, et avoit créance es dictes lettres à ceste tin. 
Si leur avons respondu que nous y avons mis toute la peine que nous avons pu et 
que encores en fericns-nous volontiers tout ce que nous pouriens et que nous li en 
aviens parlé] et escript en plusieurs fois, mais nous ne li aviens rien dit, ne escript, 
que ce ne fust du sceuet volenté de nostre dit cousin, ne ne ferions ores, ne autres 
fois, et ainsi se sont partis de nous et s'en vont par devers nostre neveu, ausqueux (sic) il 
portent lettres sur ce, si comme Us nous ont dit » (Bibl. nat., portef. de Fontanieu, LXXXI. 
Copie moderne, très probablement d'après l'original communiqué par Dom Per- 
nod, bibliothécaire de Saint-Martin-des-Champs. — Publ. par Kervyn de L., Frois- 
sart, XVIII, txoh-liob). 

Vers le même temps, l'Empereur faisait un effort pour venir en aide à son neveu. 
Il écrivait de Carlstcin (12-1 3 septembre) aux bourgeois et aux magistrats de Stras- 
bourg et de Metz pour leur exposer les dangers dont étaient menacés les fdsdu roi de 
France. Il les priait d'envoyer à Toul, où ils devaient être rendus le 21 octobre, quel- 
ques hommes d'armes (galeatos : iflo en tout, dont 100 pour la ville de Metz et io 
pour Strasbourg), équipés et approvisionnés de vivres pour deux mois. Après avoir 
rappelé ses sentiments d'affection à l'égard de ses neveux, il ajoutait, pour justifier 
sa conduite : signanter cum dalphinus predictus sit pr inceps Imperii. Ceci est bien con- 
forme au caractère et à la politique de Charles IV (D. Jean-François et D. Nie. Ta- 
bouillot, Hist. de Metz, 1769, t. IV, p. 174-175. — Jacobus Wencker, Collecta archivi 
et cancellariœ jura, etc. Strasbourg, 1715, p. 38o-38i, pièce VI). 

Les lettres écrites postérieurement (février i35g) par le Pape à l'Empereur pour 
lui recommander son neveu et l'intéresser à une affaire qui n'est pas spécifiée sem- 
blent se rapporter plutôt au projet d'alliance entre le roi de Hongrie et le régent, 
ou a tout autre chose qu'à la réconciliation de ce dernier avec le roi de Navarre 
(H. Denifle, op. cit., p. 3ai-323). 



LA PAIX AVEC LE ROI DE NAVARRE 121 

Le siège de Melun, qui semblait fermer la porte à tout accommo- 
dement, avait, au contraire, favorisé la reprise des négociations. Il 
ne faut pas oublier, en effet, que, par une rencontre singulière, trois 
princesses auraient été enfermées dans la place assiégée, qui prenaient 
fort à cœur les intérêts du Navarrais : sa femme, sa sœur et sa tante 1 . 
Deux d'entre elles, — les reines Jeanne et Blanche, — étaient habituées 
depuis longtemps à jouer le rôle de médiatrices. Elles le reprirent sans 
doute, mais en subordonnant tout accord à cette condition inadmissi- 
ble que le régent commençât par lever le siège-. Usant d'une autre 
tactique, les amis de Charles le Mauvais menaient grand bruit autour 
de prétendus préparatifs qui auraient eu pour objet la délivrance de 
Melun. Une armée de secours était réunie, dont l'arrivée contraindrait 
les assiégeants à une retraite précipitée 3 . Le dauphin ne laissait pas 
que d'être préoccupé de cette éventualité, et il écrivait aux bonnes vil- 
les de lui envoyer en toute hâte des renforts, sans lesquels il risquait 
d'éprouver un désastre, peut-être irrémédiable *. 

En réalité, le roi de Navarre était à bout de ressources. La guerre lui 
était fort onéreuse et il se savait abandonné par Edouard III, ainsi que 
le témoignait assez nettement un article du deuxième traité de Lon- 
dres 5 . La résistance de la garnison de Melun ne pouvait se prolonger 



i. J'énonce le fait avec quelques réserves, car Froissart est le seul à mentionner 
« la royne de Navarre et soer au ducli de Normendie » (Chron., V, iGo), et l'on sait 
combien, pour des détails de ce genre, il est sujet à caution. Les Grandes Chroniques 
ne parlent que des reines Blanche et Jeanne (VI, i3tj, i55). 

2. Chron. de B. du Guesclin, t. 1, p. i32. 

3. Froissart, V, 161-162 : « Messircs Phelippes de Navare, ses frères, d'autre part, 
prioit et cueilloit gens de tous costés, et en avoit grant fuison ; si faisoient leur amas 
à Mantes et à Meulent etc. ». 

h. Lettre du 26 juillet i35(j aux bourgeois de Reims pour leur demander de se- 
courir la ville de Melun (Varin, Arch. admin. de la ville de Reims, t. III, p. i&a-ià3) : 
« ... comme autrefois vous ayons écrit cl mandé par nos lettres, signées de nostre 
propre main, que nous avions eu nouvelles certaines que Phelippe de Navarre, en- 
nemi de Monseigneur et le nostre, faisoit son mandement à Meullent, au x.\v° jour 
de juillet nouvellement passé, pour venir contre nous à Melun, et nous grever de 
tout son pooir, et que à icelle journée vous envoissiez par devers nous, audit lieu 
de Melun, le plus efforciement que vous puissiez ; et aujourd'hui autres certaines 
nouvelles nous soient venues que le roy de Navarre, frere [d'icellui], est arrivé et 
venu à Manies, à très grande compagnie; et dedans brief y doit estre le dit Phelippe 
à tout son effort; derechef nous vous prions... que... vous vous hastés d'envoyer 
par devers nous, audit Melun, le plus efforciement que vous poores ; et que en ce 

n'ait défaut, ou autrement nous poorions avoir ou recevoir tel dommage ou 

deshonneur, que par aventure ne pooroit estre reparé... ». 

5. Art. 36. 



133 LES PROJETS D ALLIANCE DU REGENT 

indéfiniment, mais, pour l'instant, elle le servait à merveille, le met- 
tant en bonne posture pour traiter. En effet, tandis qu'il affichait osten- 
siblement des projets belliqueux, ses gens et ceux du régent confé- 
raient déjà ensemble, aux environs de Mantes, le quartier-général de 
Charles le Mauvais 1 ; si bien que l'accord tant souhaité se fit entre les 
procureurs des deux princes, dans les derniers jours du mois de juillet. 

Les principaux points de cet accord furent : la restitution au roi de 
Navarre de toutes les forteresses et terres qu'il tenait avant l'ouverture 
des hostilités; l'octroi de 12.000 « livrées de terre », c'est-à-dire l'assi- 
gnation à son profit de revenus fonciers s'élevant à la somme de 
12.000 livres ; le paiement de 600.000 écus d'or au coin du roi Jean, 
en douze ans, par annuités de 5o.ooo écus. A ce prix, Charles le Mau- 
vais devenait l'ami et l'allié du roi de France et du régent, auquel il 
devait de nouveau faire hommage 2 . 

Dès que le projet de traité fut arrêté, on le communiqua au régent, 
qui le trouva évidemment fort acceptable, car il partit aussitôt de Melun, 
— dans l'après-midi du 3i juillet — pour rentrer à Paris, où il arriva 
le 1" août, de bon matin 3 . Le même jour 4 , il réunit dans la chambre 
des Comptes plusieurs membres de son conseil, le prévôt des mar- 
chands et quelques bourgeois notables de Paris. Il leur fit connaître 
le texte du traité, qu'il ne voulait pas adopter sans qu'ils en eussent 
délibéré et sans qu'ils eussent donné leur avis. La matière fut à peine 
mise en délibération, car on reconnut de suite la nécessité de tenir une 
réunion plus nombreuse, « où il y aurait plus de gens de Paris 5 ». 
Elle fut tenue le lendemain matin, 2 août, dans « la chambre du Par- 
lement 6 ». Le régent relut le traité et pria les assistants de revenir le 



1. Gr. Chr., VI, i55 : « Et pendent ce que le dit régent estoit à Meleun, aucuns de 
ses gens traicterent de paiz avecques aucuns des gens du dit roy de Navarre, à Rosny 
et à Veteil ». — Rosny; Seine-et-Oise, arr' et c°° de Mantes- — Vetheuil ; Seine-et- 
Oise, arr' de Mantes, c" de Magny. 

a. Gr. Chr., VI, i55-i56 : « Et fiuablement furent en acort que le dit régent ren- 
droit au dit roy de Navarre toutes les forteresses et terres que il tenoit de luy, et 
oultre li bailleroit encore xn mile livrées de terre et vi e mile escuz de Jehan à paier 
chàscun an l mile jusques à xn ans. Et pour ce le dit roy demourroit ami bien 
vueillant et aliez du roy de France et du dit régent et de nouvel feroit hommage au 
dit régent ». 

3. Ibid., p. i56 : « ... le jeudy bien matin, premier jour d'aoust... » 

k. Ibid. : « ... celuy jour. . . à heure de relevée. . . » 

5. Ibid. : « Si fu ordené que il y auroit plus des genz de Paris ». 

6. Ibid. 



LA PAIX AVEC LE ROT DE NAVARRE 120 

jour suivant, pour que chacun d'eux pût donner son opinion motivée. 
L'avis unanime ou l'avis de la majorité fut qu'il fallait faire droit à tou- 
tes les demandes du roi de Navarre L En conséquence, Ainard de la 
Tour, seigneur de Vinay, — d'une branche collatérale de la famille des 
anciens dauphins, — un de ceux qui avaient conduit les négociations 
pour le compte du régent, retourna à Mantes et à Meulan, afin d'en 
ramener les trois négociateurs navarrais ; Friquet de Fricamps, Re- 
gnaut de Bracquemont et le seigneur de Lucé-. Jean Culdoc, prévôt 
des marchands, Jean Maillart, le principal auteur de la contre-révolu- 
tion parisienne, et un certain nombre de bourgeois de Paris, allèrent 
à leur rencontre jusqu'à Saint-Denis, moins par déférence pour les Na- 
varrais que pour prévenir toute « vilenie », qui aurait pu leur être 
faite 3 . 

Les trois envoyés de Charles le Mauvais reçurent du régent l'accueil 
le plus empressé, bien qu'ils eussent été et qu'ils fussent encore des 
« principaux conseillers » du roi de Navarre. Le prince les admit à sa 
table, les fit loger au Louvre et les garda plusieurs jours auprès de lui 4 . 
Les familiers du dauphin étaient peut-être choqués de ces prévenan- 
ces 3 . Elles ne furent pas toutes perdues, car elles contribuèrent à déta- 
cher de la cause navarraise un au moins des négociateurs accrédités 
par Charles le Mauvais, Friquet de Fricamps qui, depuis la paix de 
Pontoise jusqu'à sa mort, fut un serviteur fidèle de Charles V 6 . 

Le 17 août enfin, le régent, estimant que le moment était arrivé de 
« parfaire le traité », partit de Paris, alla dîner à Saint-Denis el coucher 
à Pontoise, où le roi de Navarre devait le rejoindre, pour avoir avec 
lui un entretien décisif 7 . 

Les deux beaux-frères se rencontrèrent entre Pontoise et Meulan, où 



1. Gr. Chr., VI, i5G : « Au quel samedy retournèrent en la dicte chambre de Par- 
lement, et là fu conseillé au dit regcnt que il feist accorl au dit roy de Navarre, en 
li baillant ce que dessus est dit. » 

2. Ibid. Regnaut ou Renaud, sire de Bracquemont, encore vivanten 1 388 ; père de 
Guillaume de B., dit Braquet. — Pierre 111 d'Eschclles, sire de Lucé et de Pruillc. 
Voy. V. Alouis, Les Coesmes, seigneurs de Lucé et de Pruillc (Revue histor. et archéol. 
du Maine, t. XII, 1882). 

3. Ibid. 

4. Ibid., i56-i57- 

5. Ibid., 167. 

6. Il ne se sépara du roi de Navarre que lorsque celui-ci, violant la paix de Pon- 
toise, fut redevenu l'ennemi du régent. 

7. Gr. Chr., VI, x5 7 . 



ra4 les projets d'alliance du régent 

le roi de Navarre faisait sa résidence *. Avant de venir au rendez-vous, 
Charles le Mauvais avait demandé des otages pour sa sûreté personnelle. 
Ceux qu'on lui donna étaient des plus qualifiés : le duc de Bourbon, 
Louis d'Harcourt, le sire de Montmorency, le sire de Saint- Venant, 
Guillaume Martel, le Baudrain de la Heuse, amiral de France, et quel- 
ques autres chevaliers encore, auxquels on avait adjoint le prévôt des 
marchands et deux bourgeois de Paris 2 . Cent hommes d'armes les 
accompagnèrent jusqu'à destination 3 . Le régent, pour lui-même, avait 
une escorte de force égale. 

Le roi de Navarre ne voulut pas retenir comme otages le prévôt des 
marchands, ni les deux bourgeois. Il les ramena avec lui 4 . Quand il 
aperçut le régent, « au milieu des champs », il congédia ses gens, ne 
gardant avec lui que quarante chevaux environ. Les princes s'abordè- 
rent la tête découverte 3 , « se saluèrent » lorsqu'ils furent près l'un de 
l'autre, et rentrèrent ensemble à Pontoisc, à la nuit tombante. Le régent 
conduisit le roi au château, où lui-même était logé, et lui fit donner 
une chambre au-dessous de la sienne. Il soupa ensuite avec lui 6 . 

Le lendemain, les négociateurs se réunirent pour mettre la dernière 
main au traité, mais un point, en apparence secondaire, faillit tout 
faire échouer. En effet, il s'agissait de déterminer quelles terres seraient 
cédées à Charles le Mauvais pour asseoir les 12.000 livres de rente qui 
lui avaient été promises. Le roi de Navarre et son Conseil demandaient 
que, pour faire « l'assiette de ces 12.000 livres de terre », on lui aban- 
donnât les vicomtes de Falaise, de Bayeux, d'Auge et de Vire. Les gens 
du régent ne voulurent pas souscrire à un arrangement, qui aurait 
équivalu à un véritable partage de la Normandie. Ils en référèrent à 
leur maître, à qui il sembla que le Navarrais mettait une « suren- 
chère » à ses prétentions ". Il lui envoya donc le comte d'Etampes, 
pour lui déclarer tout net que, s'il n'acceptait pas les offres raisonna- 
bles qui lui avaient été faites, il ne serait conclu avec lui ni paix, ni 
accord. Au demeurant, il s'engageait à le faire reconduire en sûreté au 



1. Gr. Chr., VI, p. i5 7 . 
3. Ibid., p. 1 57-158. 
3. Ibid., p. 157. 
A. Ibid., p. i58. 

5. Ibid. « ... et avoient chascun le chaperon avalé, hors de la teste ». 

6. Ibid., p. i58. 

7. Ibid. « Si sembla au dit régent que l'en le seurqueroit de la partie du dit roy. » 



LA PAIX AVEC LE ROI DE NAVARRE ia5 

lieu d'où il venait ; après quoi, chacun agirait au mieux de ses intérêts. 
Charles le Mauvais refusa d'obéir à cet ultimatum, signifié avec une 
vigueur à laquelle il n'était pas habitué ; et pendant quelques heures 
on put croire que tout était rompu *. 

La journée du lendemain, — mercredi 21 août, — fut marquée par 
un vrai coup de théâtre. Vers la fin de la matinée, — « un peu avant 
dîner », — le roi de Navarre manda auprès de lui, « en sa chambre », les 
conseillers du régent, et là, en leur présence, il tint le « beau langage », 
que lui prête, non seulement l'auteur des Grandes Chroniques**, mais 
aussi Jean de Venette 3 , et dont le sens général est confirmé par le pro- 
pre témoignage du dauphin, dans une lettre missive aux habitants de 
Montpellier 4 . 11 déclara en substance qu'il voulait être bon ami du roi 
de France, du régent et du royaume, car il voyait bien que ce royaume 
était sur le point d'être détruit, ce qu'il ne pouvait ni ne voulait souf- 
frir, tenant de si près., par son père et par sa mère, à la famille royale. 
On lui avait offert des terres et de l'argent, mais il refusait tout, se 
contentant de recouvrer les terres qu'il tenait avant la guerre. Désor- 
mais, il s'emploierait à faire au royaume tout le bien en son pouvoir, 
persuadé qu'on saurait reconnaître ses services 5 . N'y avait-il pas là 
comme une restriction inquiétante, qui laissait la porte ouverte aux 
réclamations futures ? 

D'après Jean de Venette et Froissart, il aurait juré ou promis de se 



1. Gr. Chr., VI, i58-i5g. — Cont. chr. Guill. de Nangiaco, II, 285-286. 

2. Gr. Chr., VI, 109, chap. exiv. « Du bel langage que le roy de Navarre dist au 
Conseil du régent ». 

3. Contin. chron. Guill. de Nangiaco, II, 286. 

4. Arch. commun, de Montpellier. Fonds du Grand Chartrier, D. XIX (21 août i35ç)). 
Original, parchemin. — On a d'autres lettres du même jour, relatives également à 
la paix de Pontoise, adressées au sénéchal de Nîmes et de Beaucaire. Elles sont beau- 
coup plus brèves et moins intéressantes (Arch. de l'Hérault, Reg. de la sénéchaus- 
sée de Nîmes, t. IV, fol. 38r°). 

5. Gr. Chr., VI, i5g : « Et pour ce, ne vouloit avoir terre ne argent, fors seule- 
ment la terre que il avoit par avant ; mais se vouloit emploier à faire tout le bien 
qu'il pourroit pour le royaume. Et il pensoil que, se il faisoit bien, l'en li desservi- 
roit ». 

J'ai suivi le résumé des Grandes Chroniques. Jean de Venette, qui rapporte, dans le 
style direct, le discours du roi de Navarre, lui fait tenir un langage encore plus 
conciliant et plus humble. Les deux textes ne se contredisent, d'ailleurs, en aucune 
façon, et s'accordent avec les termes de la lettre du régent aux habitants de Mont- 
pellier. 



126 LES PROJETS D'ALLIANCE DU REGENT 

montrer à l'avenir « bon Français * ». Les Grandes Chroniques ne 
rapportent pas ce propos, que ne relève pas non plus la lettre du régent 
aux habitants de Montpellier. 

Charles le Mauvais dit en outre qu'il désirait renouveler, « devant le 
peuple », la déclaration qu'il venait de faire 2 . 

Le régent éprouva autant de joie que de surprise, quand ses conseil- 
lers lui rapportèrent ce qui venait de se passer. Gomme tout le monde, 
il avait cru à une nouvelle rupture, et, comme tout le monde, il attri- 
bua ce prodigieux revirement dans les dispositions de son adversaire à 
une inspiration divine 3 . 

D'ailleurs, il put entendre de ses propres oreilles les paroles pro- 
noncées par le roi de Navarre en présence de quelques témoins. Le 
roi, en effet, s'était rendu à Pontoise, et dans la salle du château, où 
l'on avait fait venir un certain nombre d'habitants de la ville, il ré- 
péta ce qu'il avait dit une première fois, dans sa chambre, à Meulan 4 . 
Il ajouta qu'il ferait évacuer toutes les forteresses, occupées par 
ses gens et par ses alliés, depuis qu'il avait déclaré la guerre au 
royaume 5 . Et, de fait, quelques-unes de ces forteresses furent aban- 
données par les garnisons anglaises ou navarraises qui s'en étaient 
emparées 6 , mais non pas toutes, ni les plus importantes, ainsi qu'on 
le verra par la suite. 

Le roi de Navarre portail la peine de ses perfidies passées. Etait-il 
sincère en se rapprochant du dauphin et en ne mettant pour ainsi dire 



i. Contin. chr. G. de N., II, 386 : « ... sed volo esse bonus Gallicus de cœtero ...» 
— Froissart, Chron., V, 1 6a : « ... et devint li rois de Navare bons françois, et le jura 
à estre... » Froissart a commis sur ce point plusieurs erreurs. Il substitue Vernon à 
Pontoise et confond le traité du 21 août 135g avec le traité du a/j oct. i36o, conclu 
à Calais, entre Jean II et le roi de Navarre. 

Les expressions : « bonus Gallicus », « bon François », « bon et loyal François » 
sont courantes dans les lettres de rémission, sous le règne de Jean II. Elles ne datent 
pas uniquement « de l'époque des Jacques et de Marcel », comme l'a écrit Michelet 
d'une façon peu exacte et tendancieuse (Hist. de France, III, 271). 

2. Gr. Chr., VI, i5ç). 

3. Gr. Chr., ibid. « Et disoient pluseurs que Dieux avoit inspiré le dit roy, se il 
disoit en bonne entencion ce que il disoit ». — Cant. chr. G. de N., 287 : « ... red- 
dentes Deo gratias, qui ita ubi vult spirat, et peragit in momento ea quas homines 
proprio sensu innitentes, per multa temporis intervalla facere nesciunt vel non pos- 
sunt. . . » Cf. la lettre du régent aux habitants de Montpellier. 

4. Gr. Chr., VI, p. 1C0. 

5. Ibid. — Lettre aux habitants de Montpellier. 

6. Ibid. Poissy, Chaumont-en-Vexin, Jouy, la Ville-au-Tertre, Latainville. 



LA PAIX AVEC LE ROI DE NAVARRE I37 

pas de condition à sa réconciliation ? Bien peu de gens le crurent *, le 
dauphin peut-être moins que tout autre, quoique la politique l'obli- 
geât à montrer une confiance imperturbable, et à se conduire en tout 
comme s'il faisait fonds sur les promesses du Navarrais 2 . 

Il était rentré à Paris le a4 août, tandis que le roi de Navarre retour- 
nait à Meulan. Il avait été convenu que les deux beaux-frères se rever- 
raient le dimanche i er septembre, pour aviser aux préparatifs militai- 
res, qui ne pouvaient être différés, sans péril, car la guerre était immi- 
nente. On annonçait que la Hotte du roi d'Angleterre était prête et qu'in- 
cessamment il débarquerait en France avec une nombreuse armée 3 . 
L'entrevue devant avoir lieu à Paris, le régent voulut préparer l'opi- 
nion publique à la venue du roi de Navarre et lui éviter les insultes, 
que le souvenir des événements de l'année précédente aurait pu lui at- 
tirer. Très loyalement, d'ailleurs, dans sa correspondance avec les bon- 
nes villes, il s'efforçait de dissiper des préventions trop légitimes et re- 
commandait la stricte observation de la paix de Pontoise 4 . 

11 réunit donc une assemblée plénière dans la chambre du Parle- 
ment, donna lecture du traité intervenu peu de jours aupavarant, dé- 
clarant qu'il ne voulait pas que Charles le Mauvais vînt à Paris, si ce 
n'était du gré des habitants, et qu'il désirait par dessus tout qu'on 
n'usât d'aucun mauvais procédé à son endroit, ni à l'égard de ses gens 5 . 
Un avocat au parlement, Jean des Mares, qui devait être l'un des con- 
seillers les plus habiles et les plus intègres de Charles V, répondit au 
nom du prévôt des marchands et « de la ville 6 ». Le peuple de Paris, 
dit-il en substance, est fort joyeux de la paix qui a été conclue ; il ne 
s'oppose pas à la venue du roi de Navarre, mais il est d'autres traîtres 
dont il ne tolérerait pas la présence 7 . Jean des Mares nomma ces 



1. Gr. Clir., VI, 160 : « Dont pluseurs disoient que le dit roy de Navarre feroit 
bien besogne, et que, par la dicte paix grant bien vendroit au royaume. Et autres 
disoient que le dit roy faisoit tout ce que il faisoit cautenient et par malice, pour 
décevoir le dit régent et le peuple, et que il ne feroit jà bien. ». 

■2. Ibid., p. 1G0-1C1. 

3. Ibid., cb. cxv. 

4. Ibid. 

5. Gr. Chr., VI, 161. 

6. 11 n'était pas encore avocat du Roi au Parlement de Paris. Les deux avocats 
alors ebargés de plaider les causes royales étaient Guillaume de Dormans et Jean 
Paslourel. 

7. Gr. Chr., ibid : « Et lors un advocat de parlement, appelle maistre Jeban des 
Mareiz, pour et ou nom du prevost des marchans et de la dicte ville, respondi en 



128 les projets d'alliance du régent 

traîtres ; c'étaient le trop fameux évêque de Laon, Robert le Coq, le 
chancelier de l'église de Noyon, Michel Casse, qui avait introduit les 
Navarrais dans l'île de Melun, Jean de Sainte-Aude, Pierre de la Court- 
neuve, Vincent de Vauricher, Pierre des Barres, Geoffroy le Flamand, 
« du porche Saint-Jacques l ». 

Le régent répondit que sa volonté n'était point que les personnes 
ainsi désignées revinssent à Paris avec le roi de Navarre, et qu'il était 
décidé à ne pas leur faire grâce, quoiqu'il en eût été prié 2 . 

Charles le Mauvais fit son entrée à Paris le dimanche r r septembre, 
dans la soirée. Le régent était allé à sa rencontre à Saint-Denis, et il 
l'accompagna jusqu'au Louvre, où les deux princes descendirent. Ils 
passèrent ensemble toute la semaine. Les gens du roi de Navarre, mal- 
gré les trahisons dont plusieurs avaient pu se rendre coupables, 
étaient très en faveur auprès du régent et trouvaient facilement accès 
auprès de sa personne, ce qui ne laissait pas que de provoquer un 
certain mécontentement dans son entourage 3 . 

VIII. — Au commencement de la semaine suivante, le 8 septembre, 
le dauphin partit pour Rouen, où il arriva le 18 du même mois 4 . Une 
assemblée provinciale allait s'y tenir, qui réunit les députés des qua- 
tre bailliages de Rouen, de Caux, de Caen et de Cotentin 5 . Le duc 



substance que le peuple de la dicte ville de Paris estoit liez et joieux de la bonne 
paix dessus dicte, et leur plaisoit bien que le dit régent feist venir à Paris le dit 
roy toutes i'oiz que il li plairoit; mais les bonnes gens delà dicte ville de Paris sup- 
plioient au dit régent que il ne vousist souffrir que à Paris venissent aucuns trais- 
tres, que le dit maistre Jehan nomma lors hautement en audience de tous (les mots en 
italique manquent dans l'édition de P. Paris). Et dist au dit régent que se ilz ve- 
noient à Paris, que il tenoit fermement que le peuple ne les y pourroit souffrir >>. 
i. Sans doute pour le distinguer d'un autre Geoffroi « le Flament », qui, à la 
même époque, était échevin de Paris (Clair., vol. GVIII, n° a3 ; 5 août i359 ; — 
vol. XXXIV, n. 101 ; 10 août, même année ; — vol. GVIII, n° 2/1 ; 16 août, m. a. 

2. Gr. Chr., VI, 161. 

3. Ibid., p. 162. 

4. Ibid., p. i63. « Le huitiesme jour du dit mois de septembre, parti de Paris le 
dit régent pour aler à Rouen; et ala à Saint-Denys où il demoura n jours ; et après 
à Pontoyse et à Vernon, et entra en la dicte ville de Rouen, le xvin* jour du dit 
mois ». 

5. Thomas le Tourneur, « clerc et secrétaire » du duc de Normandie, qui fut 
« général député sur les subsides » levés à cette occasion dans la province, dit 
qu'ils le furent « es bailliages de Rouen, de Caux, Caen et de Costentin » (Bibl. 
nat., P. O. 22C8, d. G3.6«, Le Tourneur, n° 3 ; 5 mai i36o). 



LA PAIX AVEC LE ROI DE NAVARRE J2Q. 

l'avait convoquée pour lui demander un nouveau subside, dont le 
recouvrement fût plus assuré que celui des impositions « ordonnées », 
à la session du mois de mai, par les députés des Etats du royaume *. 
Le subside fut accordé. Il consistait en une taxe sur les vins et les 
autres denrées, à lever pendant un an, du r r octobre i35g au r r octo- 
bre i36o 2 . Le produit des taxes ne servit pas seulement à payer des 
hommes d'armes. Une partie importante en fut affectée à « l'état » du 
prince, à l'entretien de son hôtel 3 . C'est avec l'argent de son « pays 
de Normandie », que, jusqu'à la paix de Brétigny, le régent fit face à 
des dépenses urgentes et acquitta ses dettes personnelles 4 . De leur 
côté les habitants du duché avaient pris l'habitude de ne plus compter 
que sur eux-mêmes pour reconquérir les forteresses occupées par des 
capitaines anglais. Au cours des années i358 et i35g, de grands ef- 



1. A. Coville, Les Etals de Normandie, p. 97-98. « A l'assemblée (du mois de 
mai 1 35g), les députés de Normandie durent être peu nombreux : toute la valléede 
la Seine entre Rouen et Paris, tout le Vexin étaient occupés parles Navarrais ou les 
Anglais ; on ne pouvait circuler qu'en troupes armées, etc. » 

2. Ibid., p. 98. 

3. Ibid. — D'après un acte de la collection Joursanvault (26 février i36o), dont on 
ne connaît qu'une analyse — malbeureusement peu claire — le duc aurait eu deux 
mille écus, « cbaque mois, aux bailliages de Rouen et de Caux ». — British Mu- 
séum, Additional Charters, n54o, n° 8G9. Ordonnance des généraux députés sur le 
fait des subsides en Normandie, adressée à Jean le Villain, receveur général desdits 
subsides, portant qu'il ait à envoyer à Charles, régent du royaume, /joo royaux d'or, 
en vertu des lettres du régent par lesquelles il mande aux généraux qu'ayant ordonné 
qu'on prît la somme de n./ioo écus de Philippe ou royaux d'or sur celle de deux 
mille écus qu'il a chaque mois aux bailliages de Rouen et de Caux, pour payer à certains 
termes Hugues Rernier et Jean d'Orbec, trésoriers du Roi, qui s'étoient obligés en 
ladite somme envers certaines personnes pour la rançon du sire de Vinay, il veut 
qu'on prenne sur ladite assignation, et non obstant icelle, /joo royaux d'or dont on 
a besoin, etc. »Par lettres du 1 3 janvier i36o, Charles régent mande à Jean le Villain, 
trésorier général des subsides de Normandie, de lui envoyer sans délai,» par le pré- 
sent messager », la somme de /100 royaux d'or « sur ce qu'il prend pour son estât sur 
sa recette ». (Additional Charters, n54o, n° 808. — Analyse). Cf. A. Coville, op. 
cit. 98). 

4. Op. cit., 97-98. — Le 3 octobre 1 35g, le régent mande aux généraux députés sur 
le fait des subsides de lui envoyer sans délai 2000 royaux « pour être distribués 
pour causes secrètes à plusieurs gens d'armes qu'il entend envoyer en certains lieux 
pour l'honneur et profit du Roy ». (Additional Charters, ubi supra, n' 820).—- Mande- 
ment, du 12 octobre même année, à Thomas le Tourneur et Jacques du Chastel, 
« commissaires députez de par nouz, à cuillir et lever les subsides et aides à nous 
octroiez de nouvel en la ville et viconté de Rouen », de payer au roi de Navarre « la 
somme de trois mille florins d'or au mouton, les quelz nouz luy avonz octroyez et 
pour cause ». (Bibl. nat., Fr. 20.382, n" 08). 

Histoire de Charles V.— II. 9 



l3û LES PROJETS d'alLÎANCÊ DU REGENT 

forts et de grands sacrifices furent faits, surtout en Basse-Normandie, 
pour purger la province des brigands qui la rançonnaient *. 

Le régent revint à Paris le lundi 7 octobre, au matin 2 , ayant voyagé 
assez précipitamment au retour, peut-être à cause de certaines nouvel- 
les alarmantes qui avaient pu lui parvenir 3 . 

Pendant l'absence du prince, le roi de Navarre s'était rendu à Me- 
lun, pour faire exécuter une des clauses de la paix de Pontoise à 
laquelle les Parisiens attacbaient le plus de prix, c'est-à-dire pour faire 
évacuer le château de Melun, où une partie au moins de la garnison 
navarraise s'obstinait à rester 4 . Les événements des mois précédents 
avaient démontré le danger qu'il y avait à laisser aux mains de la veuve 
de Philippe VI, de la sœur de Charles le Mauvais, une forteresse qui 
commandait aussi directement le cours de la Seine. Le jour même où 
la paix était faite avec Charles le Mauvais (21 août 1 35g), un autre arran- 
gement était conclu entre le régent et Blanche de Navarre, pour modi- 
fier l'assiette de son douaire a . La reine cédait au dauphin « le chas- 
tel et la ville de Meleun », ainsi que les autres châteaux et forteresses 
qu'elle avait tenus jusque-là. Elle renonçait à une rente de 2.000 livres 
qu'elle prenait sur le trésor. En échange, il lui était fait abandon des 
châteaux et villes de Vernon et Vernonnet, et de Pontoise, du château 
de Neaufles, près de Gisors et de ses appartenances, de toute la vi- 
comte de Gisors, la ville et le château exceptés, des vicomtes, chatel- 
lenies, châteaux et villes de Châteauneuf-de-Lincourt et de Gour- 



1. A. Coville, op. cit., 95-9C. — Le régent ne demeura pas complètement étran- 
ger à ces efforts. Voy. le mandement du 3 oct. 1 35g, visé dans la note précédente. 

2. Gr. Chr., VI, 164 : « Le lundy, vu" jour du mois d'octobre ensuyvant, retourna 
le dit régent de Rouen à Paris; et entra le dit lundy, environ soleil levant, à Paris, 
acompaignié de xvi hommes de cheval ou environ ; et avoit cJievauchié toute nuit, 
carie dymenche précèdent il avoit souppé bien tart à Vernon, et de là s'en vint toute 
nuit à Paris ». 

3. Dès le 12 octobre, il écrit aux habitants de Montpellier qu'il a « nouvellement 
entendu tout pour certain que le roy d'Engleterre est entré en mer et vient descen- 
dre à Calays ou en Normandie etc.». (Arch. comm. de Montpellier. Fonds du Grand 
Chartrier, D, xix), 

4. Gr. Chr. VI„ 1G2. 

5. Pontoise, 21 août i35g (Bibl. nat., Fr. 25.701, n° i5i. Vidimus sous le scel de 
la prévôté de Paris ; 3o octobre i35ç). — Arch. nat., K. 48, n° 10. Même acte avec la 
ratification de Jean 11 : Paris, janvier i36i. Vidimus sous le scel de Guill. le Barbier, 
vicomte de la vicomte de Gisors pour la reine Blanche; — JJ. 90, fol. i()8 T,, -i69, 
n° 329). 



LA PAIX AVEC LE IlOt DE NAVARRE 1 3 1 

nay '. Ce remploi lui assurait un revenu égal à son ancien douaire, soit 
la somme de 13.578 livres tournois, y compris les deux mille livres 
payées par le trésor. 

L'intervention du roi de Navarre ne hâta en aucune façon la reddi- 
tion du château de Melun, quoiqu'il y fût resté quatre ou cinq jours 
auprès des reines Jeanne et Blanche. Quand il partit, les Navarrais 
étaient toujours dans l'île. Ce qui paraissait le plus dur aux Parisiens, 
c'est qu'on levait, sur toutes les marchandises passant sous l'arche du 
pont de Melun, un péage fort lourd, destiné à payer, à la garnison na- 
varraise du château, l'arriéré de ses gages. Or, les services qu'on rému- 
nérait n'avaient consisté qu'à piller, détrousser et tuer les « Fran- 
çais 2 ». 

Creil fut délivré encore plus difficilement, quoique le roi de Navarre 
eût promis d'obtenir le départ de Foderynghay, si on payait à ce der- 
nier la somme de six mille royaux d'or. Lorsqu'elle eût été réunie, Fo- 
derynghay ne voulut pas s'en contenter et exigea davantage 3 . On réus- 
sit pourtant à le faire partir, à la fin du mois d'octobre, par suite de je 
ne sais quels arrangements 4 . Mais la garnison de Creil avait à peine 
quitté son repaire qu'elle en trouvait un autre à peu de distance, à 
Pont-Sainte-Maxence, dont elle s'empara grâce à des intelligences que 
les Navarrais avaient dans la place (12 novembre) 3 . Moins d'une se- 
maine après, Charles le Mauvais laissait violer par le captai de Buch, 
de la façon la plus audacieuse, la paix jurée à Pon toise. Le captai était 
venu à Mantes auprès du roi de Navarre, « son cousin et très spécial 
ami ». Comme il était au service du roi d'Angleterre, il lui avait fallu, 



1. Vernon ; Eure, arr' d'Evreux, ch.-l.de c°°. — Vernonnet ; c" de Vernon ; bourg 
situé en face de cette localité, sur la rive droite de la Seine. — Neaulles-Saint-Mar- 
tii) ; Eure, arr 1 des Andelys, c°" de Gisors. — Châteauneuf-de-Lincourt = Neufchâtel- 
en-I3ray ; Seine-Inf", ch -1. d'arr' — Gournay ; Seine-lni'", arr' de Neufchâtel-en- 
Bray, ch.-l. de c°°. 

2. Gr. Chr., VI, p. i62-i63. 

3. Ibid., p. iG3. 

.'i. Aug. Boursier, Hisl. de Creil, p. 108. 

D'après Jean de Venette, la rançon de Creil aurait été fournie par Paris et d'an- 
tres bonnes villes, telles que Senlis et Conipiègne (p. 290). D'après les Gr. Chr. (VI, 
iG3), c'est la ville de Paris seule qui avait réuni les G. 000 royaux d'or dont le roi 
de Na\arre avait cru que Eoderyngbay se contenterait. 

5. Cont. Chr. Guill. de N., p. 296. — Gr. Chr.,\\, 1G/1 : « Item, le mardy xn* jour 
de novembre ensuyvant, lu la tour de Pont-Sainte-Maxence prise par certains An- 
glois que le capitain de la tour tenoit prisonniers dedenz la dicte tour ». 



152 LES PROJETS D ALLIANCE DU REGENT 

pour se rendre à Mantes, un sauf-conduit du régent, que ce prince lui 
avait accordé sur la demande du Navarrais. Or, à la faveur - de ce sauf- 
conduit, Jean de Grailly ne trouva rien de mieux que de se présenter, 
au petit jour, devant le château de Clermont-en-Beauvaisis, d'en faire 
l'escalade et de piller la ville de fond en comble (18 novembre) *. 

De tels faits donnaient la mesure de la sincérité du roi de Navarre 
qui eût certainement pu les empêcher. Et cependant tout était mis en 
œuvre pour désarmer ses rancunes. Le i4 octobre, un mariage, politi- 
que à coup sûr, marquait clairement chez le dauphin la volonté de 
faire oublier un des événements les plus douloureux des dernières 
années ; je veux parler du mariage de Jean d'Harcourt, fds du comte 
d'Harcourt, décapité à Rouen, avec Catherine de Bourbon, la propre 
sœur de la duchesse de Normandie 2 . 

L'occupation prolongée de Creil, la tyrannie insupportable de Fo- 
derynghay et les agissements de sa bande, provoquèrent dans cette 
partie du Beauvaisis un mouvement populaire intéressant, qu'on con- 
naîtrait mal et surtout qu'on aurait ignoré beaucoup plus longtemps, 
si un chroniqueur, originaire des environs de Compiègne, Jean Fil- 
lion, dit Jean de Venette, ne s'était complu à en relater, avec infini- 
ment de verve et d'entrain, les principaux épisodes 3 . Les mêmes faits 
sont racontés, mais plus sèchement, dans quelques autres chroni- 
ques contemporaines, publiées à une date assez récente 4 . Le cen- 



i. Gr. Chr., VI, 164. — Les Gascons avaient la spécialité des escalades. Les comp- 
tes d'Amédée VI, le beau-frère du régent, mentionnent plusieurs fois à l'année 1 363 
des Gascones eschalatores au service du comte de Savoie : « Item Gasconibus eschala- 
toribus... cilor... Item Jacobo Plalerio, pro tribus pariis arnesiorum completis pro 
Gasconibus eschalaloribus, quibus Dominus ipsos donavit, c 11. — Item pro tribus 
roncinis datis tribus escbalatoribus, et pro eorum Jacques... lxii flor. » (Arch. came- 
raie. Torino. Conti Tesor. gêner. Savoia. Rot xxm. — Textes cités par M. Ferdi- 
nando Gabotto, La Guerra del Conte Verde contro i marchesi di Saluzzo e di Monferralo 
nel Î3G3 (Estr. dal Piccolo Arch. Storico dell' Anlico Marchesalo di Saluzzo, Anno I, 
n° i-2. Saluzzo, 1901, p. a3, n. 1). 

2. Gr. Chron., VI, 164. — Chron. des quatre premiers Valois, 65. La date du ma- 
riage y est avancée de plusieurs années. 

3. Continuatio Chronici Guillelmi de Nangiaco, II, 288-293 : « Nam in aliquibus par- 
ticularibus prœliis, volente Domino, aliquando perdiderunt (Anglici) ; de quibus 
unum factum in hac praesenti pagina, ut accepi relatione veridica, recitabo, quia 
etiam accidil in partibus propinquis unde exstili oriundus, et fuit negotium per rusticos, 
seu Jaque Bonhomme, strenue expeditum». — Venette; Oise.arr' et c°'de Compiègne. 

U. Chronographia, II, 287-289. — Chron. normande, p. 1/17-1^8. — On trouve un 
texte très voisin de celui de ces deux chroniques dans Jean de Noyai (Bibl. nat, 



LES PAYSANS DE LONGUEIL-SAINTE-MARIE 1 33 

tre de la résistance aux oppresseurs était le village de Longueil-Sainte- 
Marie ', situé sur la rive droite de l'Oise 2 , à trois lieues de Compiègne. 
Deux cents paysans environ s'y étaient réunis 3 , pour leur défense 
personnelle d'abord, pour empêcher les Ànglo-Navarrais de s'y établir 
eux-mêmes '\ et aussi sans doute pour rendre aux ennemis une partie 
du mal que ceux-ci leur faisaient 3 . Un peu effrayés de leur audace, ils 
avaient eu la précaution, avant de prendre les armes, de solliciter une 
double autorisation : celle de leurs seigneurs, les religieux de Saint- 
Corneille, de Compiègne, de qui dépendait le village de Longueil-Sainte- 
Marie,et celle du régent . Ils s'étaient donné pour capitaine un certain 
Guillaumel'Aloue 7 , peut-être un simple paysan comme eux, mais moins 
grossier et moins pauvre que ses compagnons s . C'était un bel homme 9 , 



fr. ioi38, fol. i6g* -i7o. — Publ. par Siméon Luce, Guillaume l'A loue, p. 78; extrait 
de l'Annuaire-Bulletin de In Soc. de VHist. de France, 1876, p. i.Vj-106). Un récit beau- 
coup plus bref des mêmes faits est donné par le continuateur de la Chron. de Ri- 
chard Lescot, p. iio-i/|i, sous la rubrique : De magno Ferrato. Enl'm Thomas Gray les 
a connus également et les raconte à sa manière, dans la Scalacrouica, p. 18/1. 
i. Oise, arr' de Compiègne, c on d'Estrécs-Sainl- Denis. 

2. A une demi-lieue à peu près de l'Oise. « Satis prope Verbriam lluvio Ysarac 
adjacente », dit Jean de Vcneltc (p. 288). H. Géraud remarque qu'il vaudrait mieux 
corriger interjacenle, Verberic étant sur la rive gauche de l'Oise. On pourrait lire 
aussi : adjacentem, en faisant accorder ce participe avec Verbriam. Verberie ; 
Oise, arr' de Senlis, c°" de Pont-Saintc-Maxence. 

3. « Posuerunt ergo se ibi usque ad numerum ducenloruin hominum », dit Jean 
de Venette (p. 289). — On trouve un chiffre un peu plus élevé dans les autres chroni- 
ques qui précisent ce point : « ... ferc trecenti rustici de Belvacesio congregati sont 
in armis... » (Clironogr., 11,287) • <( •■■ environ 111 e paisans de Beauvoisin... » (Chron. 
normande, p. 1/17 et Chron. de Jean de Noyai, loc. cit.). 

li. Cont. Chron. Guill. de Nangiaco, II, 288 : « Videront autem dicti incohe adjacen- 
tes dicti loci quod periculum esset cis si inimici locum illum occupareut... » 

5. Jean de Venelle ue leur prête pas ce dessein, qui ressort de ce que racontent 
d'autres chroniques : « ... ad gravandum Anglicos qui tune multa habebant fortali- 
cia in patria et eus pluries dampnificaverunt... » (Chronogr., Il, 287). Cf. la Chron. 
norm., et Jean de Noyai, où les paysans ont également un rôle offensif. 

6. Cont. Chron. Guill. de Nangiaco, II, 288. 

7. Ibid. : « ... capitaneum de ipsis facienlcs unum magnum, elegantem, nomine 
Giyllelmum dictum Alaudis... ». — Chronogr., II, 288 : « ... scilicet l'Aloe, capita- 
neus eorum .. » — Chron. normande, 1/17 : « ... et leur chief (iront d'un nommé 
Guill. l'Aloe... ». — Arch. nat., JJ. 108, fol. KJ7, n° 35o. Lettres de rémission 
d'avril 1376 : « ... Guillaume l'Aloe... ». Texte publ. par S. Luce dans la Notice sur 
Guillaume l'A loue, déjà citée, p. 6-7. 

8. « Capitaneum de ipsis facientes unum », dit Jean de Venette. 

9. Ibid. : « ... magnum, elegantem... ». 



l34 LES PROJETS D'ALLIANCE DU RÉGENT 

dont le prestige était accru par quelque connaissance, acquise on ne 
sait où ni comment, des petites opérations de la guerre. 

La place de refuge des paysans était au cœur même de Longueil, 
dans la ferme des religieux de Saint-Corneille ; grande construction 
beaucoup plus longue que large, s'étendant du sud-est au nord- 
ouest, appelée manoir par Jean de Venelte, mais qu'on qualifierait 
assez improprement maison forte ou château 1 . Au rez-de-chaussée, 
vraisemblablement la cuisine, les écuries et les hangars; au premier 
étage, des chambres et des greniers ; au-dessus, les fenils. Pour en- 
ceinte, des murs écroulés ou inachevés par endroits 2 , entourés d'un 
fossé qui, comme les murs, circonscrivait tout le terrain occupé par 
les bâtiments fermiers et leurs dépendances, y compris l'église du vil- 
lage 3 . L'entrée principale, qui subsiste encore, sans modifications 
bien apparentes, était fermée par une porte solide, d'une défense facile 
quand ceux qu'elle protégeait ne se laissaient pas surprendre 4 . C'est 
dans cette forteresse rudimentaire que se concertaient de hardis coups 



i. Cont. Chr. G. de Nangiaco : « Est quidam fortis locus satis honestus in una 
parva villa dicta Longolium... ». — « ... posucrunt se in manerio illo... ». 

Chronogr., II, 287 : « ... hii habebant rcfugi'um in quadam domo que Longuel 
Sancte Marie dicitur... ». — Chron. normande, 1/17 : « ... et estoit celle maison close 
à murs sanz fossez... ». — Thomas Gray a fait de la maison de Longueil une forte- 
resse, et les échecs sanglants des Anglais justifient l'impression qu'ils en avaient 
rapportée : « . . assailerent (ceux de Creil) un forteresce en un abbey (abbaye) qe 
Franceis avoient enforcez entre le dit Crael et Gumpyn (Compiègne) .. » (Scalacro- 
nica, p. 18/i). 

2. Contln. Chron. G. de Nangiaco, p. 290 : « ... ubi erat apertura mûri nondum 
facti plenarie nec completi .. ». 

3. Jean de Venette est le seul à mentionner le fossé comme existant lors de la 
première attaque des Anglais. Les autres chroniqueurs disent qu'il fut creusé après 
le double assaut de la garnison de Creil, et, par conséquent, sous le commandement 
de Colard Sade, le successeur de Guillaume l'Aloue : « ... unde aliqui (Anglicorum) 
per aquam salientes seipsos submergebant... » — « ... ad fossatum... super fossa- 
tum... viam se inter et fossatum etc.... » (p. 290). La Scalacronica parle aussi des 
fossés : « ... gaignerent (les Anglais) la pail (lapalissade, pour : les murs) et lez fos- 
sez... ». — Voy. en sens contraire : Chronogr., II, 287 : « in quadam domo... que 
clausa erat mûris sine fossatis... », p. 288-289 : « Quo facto (après leur défense victo- 
rieuse), rustici fecerunt fossata circum domum suam et statuerunt sibi capitaneum 
Colardum Sade ac receperunt omnes qui ad eos confugere volebant etc. ». — Chron. 
normande, \[fj : «...maison close a murs sanz fossez...»; p. i48 : « Et après ce firent 
yceulz paisans leur cappitaine un de leurs gens nommé Golart Sade, et firent fossez 
entour la dite maison etc.. ». 

k. Chronogr., II, 287 : « ... nec erat ibi aliquid deffensibile prêter portam». — Cf. 
Chr. normande, 1Z19. 



LES PAYSANS DE LONGUEIL-SAINTE-MAHIE IÔO 

de main qui bientôt inquiétèrent et exaspérèrent la garnison de Greil : 
a Expulsons ces maudits paysans, se dirent les brigands de Foderyn- 
ghay, et, puisqu'ils sont en si bon lieu et si fort, occupons la place 1 ». 

Sans tarder, un détachement de deux cents hommes est dirigé sur 
Longueil-Sainte-Marie 2 , de façon à y arrivera l'heure la plus favorable 
aux surprises, un peu avant le jour 3 . Hardis compagnons, mais pau- 
vres soldats, les gens de Guillaume l'Aloue n'étaient pas sur leurs gar- 
des. Les Anglo-Navarrais qui, d'après la tradition, seraient venus du 
côté de l'est, de façon à ne pas donner l'éveil en s'attaquant à la grande 
porte, purent franchir le fossé et escalader le mur de clôture, sans 
être arrêtés ni aperçus, et — chose à peine croyable ! — ils trouvèrent 
les portes intérieures toutes ouvertes 4 ; il n'y avait personne au rez-de- 
chaussée. 

Les paysans furent fort ébahis, lorsque, des fenêtres du premier 
étage 5 , ils virent la cour et une partie de la maison envahies par des 
hommes en armes, déjà occupés à piller et qui menaçaient de tout 
brûler 6 . Leur effroi fut grand, accru par celui des femmes et des en- 
fants, enfermés dans une chambre haute, et dont les cris ne pou- 
vaient que démoraliser les combattants 7 . Dans cette extrémité et 



i. Cont. Chron. Guill. de Nangiaco, II, 289 : « Ejiciamus ruslicos illos de tali loco, 
et possideamus fortalitiuni ita munitum et honcstuni ». 

a. Ibid. : « Et factum est dura de ipsis ducenti advenissenl.. ». Le chiffre des as- 
saillants est fort accru dans les autres chroniques : «... quasi mille et sexcenti An- 
glici congrcgali... » (Chronoijr., II, 287); « ... et alercnt assaillir celle maison... et y 
entrèrent par dessus murs bien vi\.. » (Chron. noria., 1/47). 

D'après la Chron. norm., Fodcrynghay lui-même aurait pris part à l'expédition : 
« ... et y fut Jehan Fondicque (sic), cappitainc de Creel... ». Il n'est mentionné ni 
par Jean de Venette, ni par la Chronog raphia, ni par Jean de Noyai ; mais Thomas 
Gray dit, dans la Scalacronica : « Johan de Foderinghay hors de la vile de Crael, ove 
autres capitaines Engleis, assailercnt un forteresce etc. ». 

3. C'était l'habitude des compagnies, et cette circonstance explique que les pay- 
sans se soient laissé surprendre aussi facilement. 

4. Cont. Chron. Guill. de Nangiaco, II, p. 289 : « ... aliis non praevidentibus sed por- 
tis apertis, ipsi Anglici audacter plateam intraverunt... ». Les autres chroniques 
françaises ne font pas allusion à la surprise; de même la Scalacronica : « ... gaigne- 
rent la pail et les fossez ove la basse court... ». 

5. Contin. Chron. Guill. de Nangiaco, II, 289 : « ... illis de infra superius in aulis 
cxislentibus ad fenestras ». 

(j. Ibid. « Et videntes eos armatos valde, comporte obstupuerunt ad ingressum. » 
7. Chronogr., Il, 288 : « Rustici vero non valeules resistere, fugerunt in quam- 

dam cameram subtus uxores et pucros eorum, quos incluserant propter clamores 

quos cmitlebant. » 



l36 LES PROJETS D'ALLIANCE DU RÉGENT 

pour donner du cœur à sa troupe, Guillaume l'Aloue se dévoua avec 
quelques compagnons résolus. 11 se porta presque seul au devant 
des ennemis, mais tomba aussitôt, mortellement frappé l . Le désir 
de venger leur chef et la certitude qu'ils avaient de ne pas obtenir 
quartier, transformèrent les paysans 2 . Ils dévalèrent en foule par le 
petit escalier, au pied duquel leur capitaine s'était fait tuer 3 ; et alors 
l'affaire prit une autre tournure. A leur tête, marchait une sorte de 
géant, le Grand Ferré, valet de Guillaume et lui tenant lieu d'écuyer '*. 
C'était un rude jouteur, mais un homme modeste et bon, qui avait le 
sentiment de son humble condition 5 . A son exemple, et armés de 
toutce qu'ils avaient sous la main, les paysans firent de terrible beso- 
gne. Leurs bras se levaient haut et s'abattaient lourdement sur les An- 



i. Cont. chron. Guill. de N., II, p. 28g : « Capilaneus lamen eu m paucis de suis 
descendens, cœpithinc inde percutere; sed parum valuit, quia a multis circumdatus, 
statim ab Anglicis lethaliter percussus est. » Le continuateur de Richard Lescot, dans 
un passage d'ailleurs peu clair, donne à entendre que G. l'Aloue aurait été tué par 
trahison. Après avoir rapporté un exploit du Grand Ferré, il ajoute : « Insigne sec- 
lus? (facinus?) perpetrandi villani occasionem habuerunt, nam capitaneum eorum, 
Guillermum Alaudis qui agricolas patrie hucusque contra Anglicos potenter def- 
fenderat, sub salvo conductu evocatum, quia deditionem loci denegaverat impara- 
tam (Pj redeundo eum i'ecerant letbaliter vulnerari. » (p. 1^0). 

La version de la Scalacronica, qui parait différente de celles de toutes les chroni- 
ques connues, cadre peut-être au fond avec ce que raconte le continuateur de 
R. Lescot : « ... ceaux dedenz (les paysans) treterentde condicioun ove ccaux dehors 
à lour sauver lez vies. Le capitain dedenz veint hors, se rend y au penoun d'un dez 
cheveteins Englcis, de quoy lez uns dez autres Englcis avoient envy, debaterent 
pur part de sa ransoun,en quel estrif (altercation) il l'ust murdry entre lour mains. 
Cely à qi il estoit renduz s'en deparly sodeignement bien marry, lour disoit qe 
bien lour enconvenoit. » 

2. Cont. chron. Guill.de N., 289 : « Descendamus et vendamus nos », se disent les 
paysans « alioquin isti sine misericordia occident nos ». — De même, Scalacronica : 
« Ceaux dedenz lez forlerescez virent qe àmureirlour coveindroit,descenderentetc. » 

3. Scalacronica : « ... descenderent d'un covyn (édit : cou>n), avalé un degréz 
voitéz (escalier à vis?), ove tiel bruyt, cry et noys (noise) de chaier dez targes et 
bastouns ove autre rumour.criaunlz divers escries dez chevetainsdu pays,qe les En- 
glés q'estoint demurrez en pristrent tresodeyn (très soudain) affray, pensauntz q'ils 
estoint traiez (trahis) etc ». 

h. Cont. chron. Guill. de Nangiaco, 288: « Hic (Guill. V Moue) secum habuit pro fa- 
mulo quemdam alium ruralem, quasi ad frenum suum... »> Michelet a fort mal 
interprété ce passage. « Le capitaine le tenait près de lui comme sous le frein pour le 
lâchera propos. » (Hist. de France, III, 269.) 

5. Ibid., 288-289 : « ••• mira fortitudine roboris et membrorum, ac corporis ele- 
gantis corpulentia et altitudinis quantilate, et non minus audacia ac vigore ; et 
juxtaej us corporis magnitudinein, habebat in se humilitatem et reputationis in- 
trinsecœ parvitatem ; nomine Magnus Ferratus. » 



LES PAYSANS DE LOMGUEIL-SAIXTE-MARIE ' 1 37 

glais, comme s'ils avaient fait leur métier habituel de batteurs en 
grange L Mais personne n'égala le Grand Ferré. Lorsqu'il eut vu son 
maître à demi-mort, il en fut extrêmement marri et se jela au plus fort 
de la mêlée, dépassant de toute la têlc amis et ennemis. Il maniait ai- 
sément une hache énorme, dont les coups eurent bientôt déblayé le 
terrain autour de lui 2 . Malheur à qui était touché en plein ! Son cas- 
que volait en éclats, et l'homme tombait, le crâne brisé, la cervelle 
épandue. Nul n'élait touché sans être cruellement mutilé 3 . Bref, en 
moins d'une heure, le Grand Ferré tua dix-huit brigands et en blessa 
beaucoup d'autres. Piqués d'émulation, ses compagnons chargèrent 
furieusement les Anglais, qui ne songèrent plus qu'à la fuite. Mais 
cette retraite précipitée fut désastreuse pour eux; plusieurs périrent en 
repassant le mur, et surtout le fossé. Les ennemis avaient planté leur 
étendard en terre, dans la cour et s'étaient d'abord ralliés autour, tant 
bien que mal. Le Grand Ferré se dirige sur ce point, fraie avec sa ha- 
che un chemin sanglant à ceux qui le suivent, disperse ou abat les dé- 
fenseurs du drapeau et le fait précipiter dans le fossé. Le combat est 
terminé. Presque tous les assaillants ont péri, tués ou noyés. D'autres 
gisent à terre dans un état lamentable. Pour sa part, le Grand Ferré a 
mis hors de combat plus de quarante ennemis 4 . La victoire est attris- 
tée par la mort du vaillant capitaine Guillaume l'Aloue. Quand on le 
relève, il respire à peine et ne tarde pas à succomber à ses blessures. 
Ses hommes l'ensevelissent en pleurant, car il était sage et bon 5 . 

On se hâte de lui donner un successeur 6 , en prévision d'un retour 
offensif des Anglais, qui ne saurait tarder ; mais désormais on ne craint 



i. Cent, chronici Guill. de Nanginco, II, 289-290 : « Qui percutientes in bradais po- 
tentibus super Anglicos, ita se habehanl ac si blada in horreis, more suo consueto, fla- 
gellassent. Levabant enim brachia in altum, et sic acriter de brachiis suis super An- 
glicos attingebant, quod numquain ictus aliquis sine lethali vulnere procedebat. » 

2. Ibid., p. 290 « ... et taliter percutiebat, quod ante se plateam vacuam facie- 
bat. » 

3. Ibid. : Non enim attingebat aliquem, quein si recto tramite percuteret, quin 
cassidem l'rangeret, et illum, ecrebro efTuso, ad terram prosterneret interemptum. 
Unde uni frangebat caput, alteri brachia, alterum ad terram dejiciebat... » 

k. Op. cit., p. 291 : « Et sic illa die occisi, vel submersi, vel prostrati suât de An- 
glicis quasi omnes quotquot vénérant ad hoc factura, Deo auxiliante et Magno Fer- 
rato, qui in illo conflictu, prout fertur, ultra quadraginla viros prostravit et occi- 
dit. » 

5. Ibid. : « ... quia sapiens fuerat et benignus... » 

0. Colart Sade, « un de leurs gens ». (Chron. norm., i4S). Voy. aussi Chronogr., 11, 
388. 



l38 LES PROJETS D'ALLIANCE DU RÉGENT 

plus ces insolents voisins *. Dès le lendemain, ils reviennent en force, 
mais sont reçus encore plus rudement que la veille. Au premier rang, 
est toujours le Grand Ferré ; l'ennemi qui connaît la vigueur de 
son bras, en fait une nouvelle et cuisante épreuve. Au bout de quel- 
ques instants, les assaillants sont en pleine déroute. Plusieurs prison- 
niers de marque restèrent aux mains des paysans, et, si ceux-ci avaient 
voulu les relâcher contre la promesse d'une rançon, « comme les no- 
bles ont accoutumé de faire », ils eussent réalisé de beaux bénéfices, 
mais ils préférèrent les mettre pour toujours dans l'impossibilité de 
nuire 2 . L'honneur de la journée fut, comme la veille, pour le Grand 
Ferré, qui ne devait pas survivre longtemps à son triomphe. A jouer 
ainsi de la hache, il s'était beaucoup échauffé et fatigué. Pour se ra- 
fraîchir, il but avidement de l'eau froide, et aussitôt la fièvre le saisit, 
qui eut bientôt terrassé cet athlète. Disant adieu à ses compagnons, il 
regagna son village natal, sa chaumière de Rivecourt 3 , où il se mit au 
lit, mais en ayant soin de placer sa hache à la portée de sa main. Lors- 
que les Anglais surent que leur redoutable ennemi était malade, ils s'en 
réjouirent fort, car depuis qu'ils s'étaien t mesurés avec lui, ils n'auraient 
plus osé l'approcher en santé. Ils résolurent donc de profiter de sa 
maladie et de l'empêcher de se rétablir jamais. Douze hommes furent 
dépêchés secrètement pour l'égorger dans son lit. Sa femme, heureu- 
sement, les aperçut de loin et, courant au grabat où il gisait : « Mon 
pauvre Ferré, dit-elle, voici les Anglais et je crois vraiment qu'ils te 
cherchent ! Que vas-tu faire ? » Mais lui, oubliant son mal, s'habille à 
la hâte, et, armé de la lourde hache, qui avait déjà abattu tant d'enne- 
mis, sort de sa maison. A peine est-il dans sa petite cour qu'il se trouve 
face à face avec les assassins. « Ah ! brigands, leur crie-t-il, vous êtes 
venus méprendre au lit. Vous ne m'avez pas encore 4 ». 

Et s'adossant à un mur, pour ne pas être entouré, il tient vaillam- 



i. Cont. chr. Guill. de TV., II, 291 : a ... qui tamen de Anglicis pro tune non ti- 
mebant amplius... » 

2. Ibid., 292 : « Quod si reddidissent eos pro pecuniis, sicut nobiles viri faciunt, 
maximum lucrum habuissent ab Anglicis si voluissent ; sed noluerunt : quinimo 
dixerunt quod amodo eis nocumenta graviora non inferrent. » Un seul prisonnier 
put se racheter, l'espagnol Sanche Lopez, qui fut échangé contre cent prisonniers 
détenus à Creil. 

3. Oise ; arr 1 de Compiègne, c on d'Estrées-Sainl-Denis. 

h- Op. cit., p. 203 : « lalroncs, venistis vos ad me in lectulo pro capiendo me. 
Adhuc me non habetis. » 



LES PAYSANS DE LONGUEIL-SA1NTE-MARIE i3q 

ment tête à ses adversaires, qui montrent un acharnement inouï, déci- 
dés à lavoir mort ou vif. Presséde trop près, il fonce sur eux avec tant 
de fougue et de courroux qu'il tue tous ceux qu'il frappe. Son attaque 
est si impétueuse, si irrésistible, que les ennemis n'ont plus le cœur de 
se défendre. En un instant, cinq ont mordu la poussière: les sept au- 
tres détalent au plus vite. Quand à lui, il retourne à son lit, mais, 
échauffé par le combat, il renouvelle sa première imprudence ; l'eau 
froide qu'il boit immodérément, redouble sa fièvre. Au bout de quel- 
ques jours, c'en est fait du Grand Ferré, qui meurt en bon chrétien et 
est enseveli dans le cimetière de son village. « 11 fut bien pleuré de ses 
compagnons, et aussi de tout le pays, dit le chroniqueur, car, lui vi- 
vant, jamais les Anglais n'y fussent revenus 1 ». 

Je n'ai pas craint de reproduire presque en entier, et après bien 
d'autres " 2 , ce passage célèbre de la chronique de Jean de Venette, qui 
est un vrai fragment d'épopée. Il est rare d'avoir à opposer au récit na- 
vrant des calamités de cette triste époque une page héroïque qui fasse 
diversion à tant de deuils et de ruines, et présage des temps meilleurs. 
Guillaume l'Aloue et le Grand Ferré ont-ils eu des émules sur d'autres 
points du royaume ? Cela est infiniment probable, — mille traits épars 
dans les lettres de rémission permettent de le conjecturer 3 . Mais ces 



i. Op. cit., p. 2g3 : « Planx.it autem illum illa Iota societas et palria similiter, 
quia quamdiu vixisset, ad locum illum Anglici non venissent. » 

a. Michelet, Hist. de France, t. III, p. 268-271. — S. Luce, Les origines militaires de 
Jacques Bonhomme, dans La France pendant la guerre de Cent ans, seconde série, Paris, 
Hachette, i8y3, in-12, p. kj-32. 

3. La résistance des habitants de Cergy près de Pontoise ressemble beaucoup à 
celle des paysans de Longueil. Ils se sont réfugiés dans une île de la Seine qu'ils 
ont « enlbrciéc le mieulx que il ont peu ». Eux aussi ont pour seigneurs des reli- 
gieux. Leur chef est Tlievenin Manessier, « capitaine et garde de la justice que les 
religieux, abbé et couvent de l'église de Saint-Denys en Krance ont au dit lieu de 
Sargy ». Ils ont porté grant domage » aux ennemis, « de tout leur povoir, tant à 
leurs corps, comme à leur destourner et enipeschier les vivres que l'en leur me- 
noient et que il venoient piller sur les genzdu plat pais, pour les garnisons de Mul- 
lent et de Poissy... » Continuellement assaillis, « touz jours se sont deflendus les 
diz compaignons, à l'aide de Dieu, et [ont] mis à mort, navré et mahangnié pluseurs 
des diz ennemis etc. « (Arch. nat., JJ. 90, fol. 372 TO -273, n" 549 : Paris, mai i36o.) 
— Secousse, Recueil, 167-168. Gergy : Seine-et Oise ; arr' et c°" de Pontoise. 

Les habitants de Boissy-sous S'-Yon se défendent longtemps, et victorieusement 
dans leur église paroissiale transformée en refuge fortifié. Ils ne cèdent, et après une 
résistance acharnée, qu'à la grande armée anglaise d'invasion, celle d'Edouard III et 
du prince de Galles (Arch. nat., JJ. 90, fol. 3io, n° 637, Paris, juin i36o). — Boissy- 
îous-S'-Yon ; arr' Rambouillet, c'° de Dourdan. 



l4û LES PROJETS D'ALLIANCE DU RÉGENT 

héros obscurs n'ont pas eu, comme les paysans du Beauvaisis, un Jean 
de Venette, qui, en dépit de son piètre latin, — si vivant et si français, — 
a su être l'Homère de ces pauvres gens. En effet, à la veille de l'inva- 
sion anglaise, qui semblait devoir consommer la ruine de la France ou 
y implanter une domination étrangère, et qui aboutit, sinon à un 
traité honorable, au moins à une paix nécessaire, un sentiment nou- 
veau et bien ancien tout à la fois se fait jour avec une force singulière. 
Les Etats Généraux l'ont traduit, dans leur réponse, avec autant de sim- 
plicité que d'énergie. Le peuple de France s'est ressaisi lui-même ; il 
saura opposera l'envahisseur une résistance qui, peu à peu, sans ba- 
tailles meurtrières, sans rencontres décisives, brisera le suprême effort 
d'Edouard III. Certes, rien n'annonce encore la revanche que Char- 
les V attendra et préparera patiemment, mais déjà se justifie le mot de 
Froissart, un de ces mots au prix desquels on lui pardonne bien des 
erreurs de chronologie : « Le royaume de France ne fu oncques si des- 
confis que on n'y trouvast toujours bien à qui combalre 4 ». 



i. Prologue de Froissart (Luce, Chroniques,!, i" partie, p. aia, d'après le man. A. 
I, fol. 2). 



CHAPITRE IV 

La dernière campagne d'Edouard III en France. 



I. Les Etats Généraux et le traité de Londres. La rupture délinitive avec 
l'Angleterre ; ses conséquences : le manifeste d'Edouard III ; la captivité 
de Jean II rendue plus étroite ; les préparatifs de guerre. — IL Premières 
hostilités; le duc de Lancastre en Picardie et en Artois. Edouard III et 
la grande armée anglaise. La marche sur Reims. — III. La ville du sacre ; 
illusions du roi d'Angleterre. Le siège. Opérations des Anglais autour 
de Reims et aux frontières du Barrois. Eustache d'Auberchicourl. Le 
départ de l'armée anglaise. — IV. La marche sur la Bourgogne. Situation 
politique du duché à cette époque. Philippe de Rouvre. Les « gens 
d'outre-Saûne » ; les Compagnies. Combat de Brionon et prise de Flavi- 
gny. Le traité de Guillon. — V. La marche sur Paris. Le régent et la 
défense du royaume. Difficultés suscitées par la mauvaise foi du roi de 
Navarre ; un complot navarrais. Projet d'une descente en Angleterre. 
L'expédition de Winchelsea. Représailles exercées par la marine anglaise. 
— VI. Edouard III dans le Gàtinais ; l'affaire de Villemaréchal. Reprise 
des négociations pour la paix. Conférences de la Maladrerie de Longju- 
meau. Les Anglais dans l'Ile-de-France et sous les murs de Paris. Confé- 
rences de la Banlieue. — VIL Retraite d'Edouard III sur la Beauce. Le 
Black Monday. Edouard 111 consent à faire la paix. 



I. — L'accueil fait en France au trailéde paix avait causé à Edouard III 
une très vive irritation ! , et assez injustement il rejeta sur Jean II la 
responsabilité de ce mécompte. Dans un manifeste adressé à son peu- 
ple, et auquel il dut donner, hors de son royaume, une large publicité, 
il résumait à sa façon l'histoire diplomatique des deux années précé- 



i. Jean le Bel, Chron., II, 289 : « Quant le noble roy Edovvart eut entendu ces 
nouvelles, il en fut durement couroussé... ». — Froissart a reproduit la phrase 
même de Jean le Bel. — Dans un mandement du iG juin i35y, adressé à Guy de 
Bryan, l'un de ses amiraux (« admirallo jlole nostre navium ab ore Thamisie versus 
parles occidenlales »), Edouard III lui ordonne de devancer l'époque fixée pour l'ar- 
mement de ses vaisseaux et de hâter le plus possible les préparatifs, « propter ali- 
qua nova, cor nostrum summe tangencia, que jam noviter audivimus ». (F. R. O., French 
Roll 33 Edw. III, i° p. m. i3.) 



l42 DERNIERE CAMPAGNE d'ÉDOUARD III EN FRANCE 

dentés *, De cet exposé sommaire et inexact, où l'on ne voit jamais bien 
s'il s'agit du premier ou du second traité de Londres, il résulte que la 
paix, négociée sous les auspices du Pape et déjà conclue, a manqué 
finalement par la faute du roi de France, qui n'a pas tenu ses promes- 
ses dans le délai convenu. Mais que s'est-il passé ensuite? 11 semble, à 
lire le même document, qu'au mois de mars 135g, il n'ait été ques- 
tion, entre les deux souverains, que d'une prolongation de la trêve, sol- 
licitée de mauvaise foi par Jean II, pour permettre à « ses complices » 
et à « ses alliés » de se préparer à la guerre. Evidemment, Froissart 
commet une erreur chronologique quand il fait dire au roi de France, 
avant la paix de Pontoise : « Ah ! Charles, beau fils, vous êtes conseillé 
par le roi de Navarre qui vous déçoit et en décevrait soixante comme 
vous 2 ». Mais il a bien traduit le sentiment intime du prisonnier qui, 
avant tout, « désirait sa délivrance », et qu'on ne saurait accuser 
d'avoir montré, en aucun cas, une duplicité étrangère à son caractère. 
L'indignation, réelle ou feinte, d'Edouard III avait pourtant un motif 
ou un prétexte. Le désaveu, infligé à Jean II par son propre fils et par 
les Etats de son royaume, dut lui paraître quelque chose de si inat- 
tendu, de si extraordinaire, qu'il en vint à soupçonner une entente se- 
crète entre le Roi et ses sujets. 

Le vaincu de Poitiers fut traité avec une rigueur que, jusque-là, il 
n'avait pas connue. Depuis le 5 avril, il avait pour résidence le château 



i. Rymer, III, i e p., p. 44a (Westminster, 12 août i35f)) : «De rege super tractatibus 
pro pace inaniter deluso ; de guerra resumpta, et de orando. — « ... Et deinde, sub me- 
diatione et assistentia papalium nunciorum, ac directione provida consiliariorum 
nostrorum ... pacis tractatum confldenter ingressi, in eodem eo usque processimus 
quod, redactis in scriplis et sigillatis arliculis hinc et inde, solum restabat condic- 
torum consummatio, quant idem noster adversarius, certo ad hoc prœfixo tempore, nobis 
erat pollicilus, in verbo regio, quatinus possibile fuerat, perfecisse. 

a Et licet, diu est, idem terminus sit effluxus, praîfatus tamen adversarius con- 
dictis et promissis suis hujusmodi satisfacere, sicut evidentiis claris concepimus, 
voluntarie pratermittens, novas a nobis subdole impetrare studebat inducias quibus se 
finxit singulos ejusdem tractatus articulos debere legaliter observare, ut sic cum 
dilalionibus et protraclionibus tempus eluderet, et, sub pacifici tractatus velamine, 
aut nostrum propositum ingeniose suspenderet, aut intérim contra nos, per suos alli- 
gatos et complices, ad actus bellicos commodius se pararet, etc. » 

2. Chron., V, 181. — Le roi de Navarre n'était pour rien dans la détermination du 
dauphin, pas plus qu'il n'avait conseillé de convoquer les Etats généraux pour leur 
communiquer le texte du traité de Londres. On était loin encore de la paix de Pon- 
toise. 



CONSÉQUENCES DE LA RUPTURE AVEC l'aNGLETEKRË l/|3 

de Hertford, où il était souvent venu du vivant de la reine Isabelle ! . 
Il en fut tiré le 29 juillet pour être conduit à Somerton, conformément 
à l'ordre déjà donné une première fois 2 . Il y arriva le 4 août 3 . « Un 
chevalier banneret », William lord d'Eyncourt, « fut chargé d'escorter 
le Roi pendant le trajet et de le gardera Somerton ; trois autres cheva- 
liers, vingt-deux hommes d'armes et vingt archers, étaient mis à sa 
disposition ; nonobstant la mission spéciale de lord d'Eyncourt, sir 
Henry de Greystock, connétable du château, conservait ce cpue nous 
appellerions dans notre langue militaire moderne le commandement 
de la place 4 » . 

En même temps, on limitait le nombre des personnes de l'entourage 
de Jean II, autorisées à demeurer auprès de lui B . Dans la suite, d'au- 



1. Duc d'Aumale, Notes et documents relatifs à Jean II, p. 44, 117 et suiv. Voy. no- 
tamment p. 117 : « Avril qui commença au lundy ; et parti le Roy de Londres le 
jeudy ensuivant, cpii fu nu" jour d'avril CCCLVIII (i35o n. s.) » — p. 129 (3o avril) : 
« Le Curé de Toussainz de Herthford, pour les offerandes du Roy, du venredy V 
jour d'avril, que le Roi vint de Londres à Herthford... » 

2. Voy. ci-dessus, tome II, p. 77.- Joignez-y l'article suivant du compte de Denys 
de Collors (op. cit., p. i32 ; i5 mai) : « Mcssire Gauthier Ilaywock, pour certainnes 
despenses et perles faictespar li à cause de plusieurs provisions et garnisons de blés, 
vins et autres choses faictes pour le Roy ou chastel de Sommertonne, ou quel le Boy 
devoit aler environ le Chandeleur CCCLVIII darrein passé, et n'y ala pas, quar il fu 
autrement ordené, et pour ce furent revendues aucunes des dictes garnisons, du com- 
mandement du maître d'ostel ... » 

Les ordres nécessaires pour le transférement définitif furent donnés les 2G et 
27 juillet (Rymer, 111, 1' p., p. 438-43ç>). 

3. Le château de Somerton, dans le comté de Lincoln, avait été édifié vers 1281, 
par Anthony Bek, évêque de Durham. Il avait tout l'aspect d'une forteresse (« stron- 
gly towered and decply moated ») et était situé dans un pays plutôt triste. Voy. 
Rev. Edw. Trollope, F. S. A. Rector of Lcasingham [Mid. Lincoln], The captivity of 
John, King of France, at Somerton Castle, Lincolnshire ; Somerton and ils Builder (Asso- 
ciated architectural Socielies. Reports and Papers, 1867, p. 4rj-G8, 83-91). Un croquis du 
château dans son état actuel accompagne la communication du Rev. Trollope. 

li. Rymer, ubi supra. — Duc d'Aumale, op. cit., p. 48.— Un descendant de W. d'Eyn- 
court, Charles Tennyson d'Eyncourt, a consacré qu'elques pages au célèbre portrait 
du Roi conservé à la galerie Mazarine et qu'il attribue, comme beaucoup d'autres, à 
Girart d'Orléans. «... he (King John) was conducted to that fortress by my ancestor, 
William Lord d'Eyncourt. » (Archœologia, t. XXXVIII, 18G0, p. 196-201. Notice of a 
portrait of John, King of France). 

5. Rymer, III, 1° p., p. ^3G. Super personis de familia adversarii Francio?, juxla 
proclamalionem, celeriter recedentibus (Westminster, 21 juillet i35g); — p. 437 : 
De conductu pro viginti personis cum Joh. de Fr. adversario régis in Anglia mora- 
turis (2G juillet m. a) ; — ibid. : De conductu pro certis personis ultra numerum 
predictum (2G juillet). Cf. ibid,, p. 470, 474 (18 fév., 10 mars i36o). Le nombre des 
personnes ainsi autorisées avait d'abord été limité à vingt ; mais il ne tarda pas à 



l/|/| DERNIÈRE CAMPAGNE d'ÉDOUARD III EN FRANGE 

très précautions encore devaient être prises pour prévenir une évasion 
ou empêcher un enlèvement. 

Enfin les opérations militaires allaient recommencer et être conduites 
par les Anglais avec la dernière vigueur. Edouard III, fort a courroucé », 
avait déclaré que cette fois il ne poserait pas les armes avant d'avoir 
« fin de guerre » ou « bonne paix », c'est-à-dire avant d'avoir conquis 
le royaume de France ou dicté ses conditions '. Depuis longtemps, il 
songeait à entreprendre une nouvelle campagne. Dès la fin de l'année 
i358, après l'échec de la mission donnée aux légats, des mandements 
très explicites marquèrent clairement l'intention du roi de passer sur 
le continent 2 . Au commencement de l'année i35q, tous les ordres furent 
envoyés pour la prompte mobilisation des hommes d'armes, des archers 
et des Gallois, pour la réunion et la mise en état des bâtiments de trans- 
port, nécessaires à l'expédition 3 . C'est à peine si les préparatifs furent 



être plus que doublé, le roi Jean ayant obtenu que vingt et un noms fussent ajou- 
tés sur la liste (Rymer, ibid., 437, 438, 670). Voy. Chron. des quatre pr. Valois, 97 : 
« Et donna l'en congié a la greigneur partie de ses gens, et ne lui demoura que 
pou de sa famille ». 

La proclamation, visée dans le mandement du 21 juillet, est transcrite dans un 
registre du Guildball (Letterbook G, fol. 7C). Elle a été publiée par Delpit, Collect. 
générale des documents fr. qui se trouvent en Angleterre, p. 8a-83, n° CLXXXI. Elle est 
faite, « de part le conte de Lamarcbe, mareschal d'Engletcrre »,à la date du samedi 

6 juillet. Les Français résidant en Angleterre, qui ne sont pas les prisonniers du 
roi et « ses autres liges », ont quinze jours pour « vider le royaume », du dimanche 

7 juillet au dimanebe 21, lendemain de la fête de Sainte Marguerite. Tous devront 
passer par le port de Douvres, et non ailleurs. 

1. Jean le Bel, Chron., II, 289 : « Quant le noble roy Edowart eut entendu ces 
nouvelles, il en fut durement couroussé ; si dist sy bault que ebascun le povoit 
bien ouïr que, avant ce que l'aoust fust passé, il vendroitsi poissaument ou royaume 
de France qu'il y demourroit tant qu'il auroit fin de guerre ou paix à son honneur ». 
Même texte dans Froissart, Chron., V, 181, avec cette variante : « ... que, ainçois que 
li yviers fust entrés, il enteroit si poissaument ou royaume de France, etc. » 

2. P. R. 0., French Rolls 3a Edw. III, m. 5 (Westminster, 6 et 8 décembre). — 
Rymer, III, i e p., p. 4i2-4i3. — Mandements aux deux amiraux Guy de Bryan et Ro- 
bert de Morley : « Quia pro expeditione guerre nostre Ffrancie, inlendimus cum 
exercitu nostro ad partes transmarinas, in proximo, Deo duce, transfretare ». 

3. Voy. la fin du French Roll 3a et les French Rolls 33 Edw. III, d'où Rymer n'a 
pas extrait tous les textes intéressants, à beaucoup près. Ceux qu'il a donnés peu 
vent suffire : p. k \k (2 janvier 1359) : De arcubus et sagittis providendis : « Quia 
pro expeditione guerrao nostrœ Francia? arcubus et sagittis plurimum indigemus, 
etc. » ; — p. 4i5-/|iG (12 janvier) : De sagittariis cligendis pro passagio Régis ad par- 
tes Franciaj; — p. 4iG (même date) : De bominibus Wallensibus in partibus South- 
walliœ arraiandis ; — p. 417 (1" février) : De minerariis eligendis ad proficiscen- 
dum cum Rege. 



CONSEQUENCES DE LA. RUPTURE AVEC l' ANGLETERRE Iq5 

un instant ralentis, au milieu du mois de mai, dans l'attente d'une 
solution pacifique, bien improbable *. Tout espoir étant perdu, quel- 
ques jours plus tard, ils reprenaient avec une activité nouvelle 2 . Déjà 
se dessinait le plan d'Edouard 111, qui, posant une fois de plus la ques- 
tion dynastique, allait combattre pour la revendication, pour « le chal- 
lenge » de son droit au trône de France. Son premier objectif en débar- 
quant à Calais devait être et fut effectivement le siège de Reims, la ville 
du sacre 3 . 11 s'en cachait si peu, que le régent connut immédiatement 
ce projet. De nombreux Français, qui appartenaient à la domesti- 
cité de Jean II et dont la présence n'était plus tolérée en Angleterre, 
venaient de rentrer en France. Ce sont eux qui rapportèrent au dau- 
phin les propos menaçants de son ennemi 4 . Aussi dès le 10 juillet, le 



i. P. R. O., Frcnch Roll 33 Edw. III, r p., m. iG (Westminster, i5 mai). Man- 
dement « Johanni de Ferrariis, Jacobo de Cobham, Wultero de Brankescombc et vice- 
comiti Devonensi » de surseoir à l'ordre qu'il leur a précédemment donné de lever 
dans le comté de Devon Go archers, « ad projisciscendum nobiscum in proximo passagio 
nostro transmarino ». La date du i5 mai est à remarquer. De suite après on lit ceci : 
« Rex dilectis et fidelibus suis Johanni de Fferrariis etc. salutem. Licet nuper certis 
de causis vobis mandaverimus quod electioni, arraiacioni et triacioni illorum sexa- 
ginta sagitlariorum, quos in dicto comitatu pro passagio nostro ad partes exteras 
per vos eligi et arraiari mandavimus, l'aciendis supersederelis, propter tamen que- 
dam nova ardua et urgencia que nos jam tarde audivimus, magnum numerum saggit- 
tariorum pro expedicione guerre nostre Ffrancie oportet necessario nos habere... » 

a. P. R. O. French Roll 33 Edw. III, i e p.— Rymer.III, i" p., p. 427-428 : « De na- 
vibus arestandis pro passagio Régis » (5 juin) ; — p. / t a8 : De marinariis pro navibus 
Régis eligendis (7 juin, 18 juillet) ; — p. 43i : De carpcntariis, cementariis et fabris 
capiendis pro passagio Régis ad partes Francise (10 juillet); — p. 44o-44i : De sagit- 
tariis certis ductoribus liberandis (4 août) ; — p. 442-443 : De protectione pro comitiva 
Johannis comitis Richemund (16 août); — De protectione pro comitiva principis 
Walliœ (18, 20, 28, 3o août; 1", 4, 5 sept.) etc. 

3. Contin. de Richard Lescot, i42-i43 : « Rex Anglie Eduardus. . . civitatem Remen- 
sem XL diebus obsidiohe cinxit, sic sperans illam ingredi ut sefaceret in regem Francie 
inungi et coronari ». — Jean de Venette est moins afhrmatif, mais il dit la même 

chose : « Rex autem Angliae venit cum suo exercilu potentissimo ante Remis, 

ut se ibi, civitate expugnata.faceret coronari in regem Francise, prout fertur, et sic 
regnaret sicut aller Antiochus super duo régna. » (Contin. Chronici Guillelmi de Nan- 
giaco, t. Il, p. 297) — Villani, lib. IX, cap.Lxvn; Muratori,\lV, col. 587-688. « Come 
il re d'Inghilterra si pose a hosle alla citlà di Rens. » Voy. les textes cités plus loin 
à propos du siège même de Reims. 

Aucune allusion n'est faite, dans les Gr. Chr., à ce dessein du roi d'Angleterre 
(VI, 165-167). 

4. Chron. des quatre premiers Valois, 97-98:» Et s'en vindrent les gens du roy Jehan 
en France, lesquelz distrent à monseigneur le duc l'appareil que le roy d'Angleterre 
faisoit à venir sur le royaume de France et qu'il n'avoit oncquez fait si grant armée. » 

11 y avait aussi des espions entretenus en Angleterre par le gouvernement du 

Histoire de Charles V. — II. 10 



l46 DERNIERE CAMPAGNE d'ÈDOUAKD 111 

prince écrivait-il au maire et aux échevins de Reims d'approvisionner 
leur ville et de ne rien négliger pour qu'elle fût en mesure de résis- 
ter à une attaque. 11 avait appris, en effet, de source « certaine, par 
gens dignes de très grande foi et qui le doivent bien savoir », que le 
roi d'Angleterre s'apprêtait à passer la mer avant la fin du mois d'août 
et que son intention était de choisir, entre plusieurs places dont on 
savait les noms, celle qu'il assiégerait. Reims était sur la liste et parais- 
sait spécialement visé l . 

II. — Les préparatifs prirent-ils plus de temps qu'on ne l'avait 
pensé ? On l'ignore. Toujours est-il que le mois d'août, puis le mois 
de septembre s'écoulèrent, sans qu'Edouard III voulût ou pût effec- 
tuer son passage *. Pendant ce temps-là, un fort contingent de cheva- 
liers, venus de la Flandre ou des terres d'Empire, et réunis à Calais, 
traitait la ville en pays conquis, prétendant imposer ses services au mo- 
narque anglais. Celui-ci, qui se souciait médiocrement d'entrer en 
contact avec cette cohue indisciplinée, retarda encore sa venue et se fit 
précéder de quelques jours par le duc de Lancastre 3 . Le duc, débarqué 



régent. Voy. Rymer, III, i* p., 44a (12 août i35g) : « Quia datum est nobis intelligi, 
quod Johannes de Cornewaille et Willielmus de Derby, qui inimicis noslris de 
Francia contra nos suntadhœrentes regnum nostrum Angliœ clandestine sunt ingressi, 
et in civitate nostra Londonensi, et alibi vagantur, sécréta nostra et terras nostrae 
explorantes, in nostri contemptum et praejudicium, et totius regni nostri peri- 
culum manifestum etc. » Ordre de les rechercher où qu'ils se trouvent et de les 
enfermer « in prisona nostra de Neugate ». 

1. Arch. commun, de Reims. Orig. parch. lettre close. — Publ. par Varin, Arch. 
adm. de Reims, III, p. i4o-i4i : « Maire et eschevins de Reins. Nous avons eu cer- 
tainnes nouvelles d'Angleterre, par gens dignes de très grant foi et qui bien le doi- 
vent savoir, que le roy d'Angleterre se ordonne et appareille tant comme il puet 
pour passer la mer dedans ce prouchain mois d'aoust, et qu'il est s'entencion de 
assegier l'une de certainnes villes dont l'en nous a asporlé les nons par escript, 
entre les queles est nommée en especial la ville de Reins, etc. » 

a. Il s'était d'abord proposé de passer en France vers la fête de la Nativité de la 
Vierge, soit vers le 8 septembre (Knighton, Chronicon, II, io5). Cf. un mandement 
du 4 août ordonnant de concentrer les archers, levés dans les divers comtés, à 
Sandwich, c'est-à-dire au port d'embarquement, « ita quod sint ibidem in quindena 
Assumpcionis béate Marie Virginis proximo future ». (P. R. O., French Roll 33 
Edw. 111, a* p., m. 18). Le terme assigné s'accorde bien avec la date du 8 septem- 
bre. — Voy. aussi Froissart, Chr., V, 190-191. 

3. Froissait, ibid. — Ce chroniqueur parle seulement de l'encombrement de Ca- 
lais et de la consommation de vivres qui s'y fit, au détriment des approvisionne- 



LE 11UC DE LANCASTRE EN PICARDIE ET EN ARTOIS 1^7 

à Calais vers le i" octobre *, commença aussitôt une chevauchée à tra- 
vers l'Artois et la Picardie. La nouvelle en parvint au régent pendant 
qu'il se trouvait en Normandie, où la session des Etats provinciaux 
était à peine close. On s'explique par là qu'il soit rentré assez précipi- 
tamment à Paris 2 . 

Lancastre passa devant St-Omer et Béthune, occupa le mont Saint- 
Eloy 3 , et, s'avançantjusqu'à Ba paume et à Péronne, accomplit, dans la 
vallée delà Somme, l'œuvre de destruction qui était la seule méthode 
de guerre pratiquée au xiv e siècle 4 . Amiens put se croire menacé (18 



ments réunis en vue de l'arrivée d'Edouard III. Knighlon ne laisse aucun doute sur 
les désordres et les violences attribuables aux hommes d'armes étrangers (II, io5). 
On connaît les noms de quelques chevaliers allemands au service d'Edouard tll 
(Issue Rolls, 33 Edvv. 111, Michaelmas, 2 et 22 oct. 1 358, 2 mars i35g ; même an- 
née, Easter, 19 juin i35ij). Des chevaux furent achetés en Allemagne en vue de 
l'expédition projetée (Issue Rolls, 33 Edw. III, Easler, 9 mai i35y; 3/| Edvv. III, Mi- 
chaelmas, h octobre i35g). Edouard III reçut des lettres de l'Empereur à la fin de 
mai (« Ilankiuo, nuncio imperatoris, venienti cum litteris ejusdein imperatoris 
directis domino Régi », dans Issue Rolls, 33 Edw. III, Easter 20 mai i35y). Il 
s'agissait évidemment d'un essai de médiation entre les rois de Erance et d'Angle- 
terre plutôt que d'un rapprochement entre Edouard 111 et l'Empereur. Le 7 juin de 
la même année, « Slephanus Rumilow » est envoyé « versus partes Almannie », 
chargé d'une mission secrète (Issue Rolls, 33 Edvv. III, Easler, m. i3). Rien ne per- 
met de dire qu'il fût porteur d'une réponse aux lettres de l'Empereur. 

1. Knighton, II, 100 : «... et applicuit apud Galesiarn post festum sanclis Michae- 
lis (29 septembre)... » — Froissart, Cliron.,\, 192 : « ... et fist tant qu'il vint à Ca- 
lais, environ la feste saint Rémi. » — Jean le Bel (Chron., II, 291) que Froissart a 
copié, n'indique pas la date, même approximative, du débarquement. — La force de 
celte avant-garde anglaise aurait été de 3 à ioo armures de fer et de 2.000 gens de 
pied, archers et Gallois (Jean le Bel, II, 291 ; Froissart, V, 192). — Knighlon, ibid., 
ne précise pas (« cum fortitudine grandi »). L'appoint des chevaliers et écuyers 
étrangers aurait porté le corps du duc de Lancastre à plus de 2.000 armures de fer, 
sans compter les archers et les gens de pied (Jean le Bel, II, 2/18 ; Froissart, ibid.). 

2. Voy. t. II, p. i3o, n. 3. Pendant qu'il élait encore à Rouen, il eut à se préoc- 
cuper de la défense éventuelle de la Picardie. Par mandement du 20 septembre 1 35g, 
il ordonna à son trésorier, Jean d'Orbec, de faire payer à ses « amez et feaulz che- 
valiers et conseillers messire Jaques la Vache et messirc Guy de Beaumont », envoyés 
« es parties de Picardie », « pour certaines ul grosses besoignes qui bien nous tou- 
chent » la somme de 120 deniers d'or à l'écu, « sur leurs gaiges et despens ». (Bibl. 
nat., Fr. 20.701, n° i5j). 

3. Mont-Saint-Eloy ; Pas-de-Calais, arr" d'Arras, c°" de Vimy. « Abbaye de l'ordre 
de Saint-Augustin au diocèse d'Arras, à 9 kil. au nord de cette ville; il reste de cette 
abbaye, bâtie sur une colline escarpée de 120 mètres, deux tours à six étages qui do- 
minent tout le pays environnant. » (Luce, Froissart, V, lvi, n. 1). 

k- Jean le Bel et Froissart, loc. cit. — Knighton, II, iof> : « Et equitavitper Picar- 
diam et Artoys, et destruxit patrias in circuitu. » 



l48 DERNIÈRE CAMPAGNE d'ÉDOUARD III 

octobre) 4 , mais le principal effort de cette avant-garde porta sur une 
localité moins importante, Bray-sur-Somme, qui fît une très belle ré- 
sistance et repoussa plusieurs assauts 2 . Après cet échec, les Anglais 
traversèrent la Somme à Cérisy, le jour de la Toussaint 3 , mais ne 
poussèrent pas plus loin, car Edouard III venait à son tour d'arriver à 
Calais (28 octobre) 4 , et il rappelait le duc de Laneastre auprès de lui 5 . 

Le roi d'Angleterre qui voulait terminer en une seule campagne sa 
querelle avec son « adversaire de France », s'était mis en mesure de 
frapper un coup décisif 6 . Son royaume lui avait fourni assez d'hommes 
d'armes pour que les mercenaires étrangers, accourus à son appel, fus- 
sent inutiles 7 . Il les congédia donc presque tous, car il se fût trouvé 
dans l'impossibilité de les solder 8 . 

Quatre des fils du roi l'avaient accompagné 9 . Seul, le plus jeune 



1. Arch. nat., JJ. 90, fol. 204™, n°4o5. Texte cité par S. Luce, Froissart, W, lvi, n. 2. 
a. Voy. Siméon Luce, ibid , p. lvii, n. 2. — Jean le Bel, p. 392. — Froissart, 
p. ig3. — Bray-sur-S. ; Somme, arr' de Péronne, ch-1. de c°°. 

3. Cerisy-Gailly ; Somme, arr' de Péronne, c"° de Bray-sur-Somme. 

4. Edouard III s'embarqua à Sandwich, petit port au nord de Douvres, le lundi 
28 octobre et non le mercredi 3o octobre, comme l'a cru S. Luce, op. cit., p. lvih, 
n. 2, d'après Froissart (Chron., V, 199) : « ... et arrivèrent à Calais deux jours de- 
vant la feste de ïoussains... » 

Il arriva à Calais le soir. Un texte publié par Rymer, III, «' p., p. 452, donne à 
cet égard les renseignements les plus précis : « Ac postmodum in festo sanctorum 
Simonis et Judœ, videlicet XXVI11 die cjusdem rnensis octobris,dictus dominus rex, 
inler auroram diei et ortum solis, in portu de Sandewico, ascendit navem vocatam 
la Phelip de Dertemuth, et ipse, una cum aliis dominis et magnatibus, erectis velis 
navigii sui, ab inde usque villam Calesii prospère transfretavit, et in portu ejusdem 
villae, eodem die, circa horam vesperarum applicuit. » — Cf. le témoignage con- 
cordant de VEulogium historiar., 111, 228, malgré une avance apparente d'un jour. 

5. Jean le Bel, II, 292. — Froissart, V, 194. 

6. Jean le Bel, II, 297 : « ... le noble roy Edowart fist le plus grant appareil de ve- 
nir en France, pour accomplir son inlencion, que nul eust jamais veu... » Frois- 
sart, V, 197 : «... onques si grans (appareil), ne si bien ordonnez, n'issi hors d'En- 
gle terre. » 

Knighton, Chron., II, io5 : » Anno gratia? i35g rex fecit retentionem similiter et 
caeteri domini regni fecerunt, qualem prœ valetudine non audivimus factam nostris anteac- 
tis temporibus, pro aliquo passagio ultra mare faciendo. » 

7. Jean le Bel, II, 295. La conclusion de la réponse d'Edouard III aux chevaliers 
étrangers fut qu'« il avoit assez amené de gens pour sa besongne. » Cf. Froissart, 
V, 397. 

8. Jean le Bel, ibid., Froissart, 196. Quelques-uns pourtant le suivirent et ne le 
quittèrent qu'en Bourgogne. 

9. Froissart, V, 199 : « Quant li rois d'Engleterre fu arrivés à Calais et li princes 
de Galles ses ainnés fdz, et encores troi de ses enfans, messire Leoniel, conte de 



LA GRANDE ARMÉE ANGLAISE l/(9 

était resté en Angleterre, avec le titre de régent ! . Il n'était pas de 
gentilhomme, « entre vingt et quarante ans », qui n'eût tenu à hon- 
neur de prendre part à l'expédition 2 . Une Hotte nombreuse 3 avait été 
réunie pour transporter de Sandwich à Calais l'armée d'invasion, dont 
il serait périlleux et vain, comme toujours, de vouloir préciser l'effec- 
tif. Ce qui importe, c'est de se garder de toute exagération et de n'ac- 
corder aucune créance à des évaluations, dénuées de preuves et parfois 
de vraisemblance 4 . 

Quoique une vive impulsion eût été donnée à la marine française 
par la nomination de deux chefs énergiques, — un amiral, le Baudrain 
de la Heuse, et un vice-amiral, Etienne du Moustier 5 — bien que cette 



Dulnestre, messircs Jehan, contes de Ricemont, monsigneur Aymon, le plus jonc 
des quatre. . » 

Jean le Bel, 11, 298-299, ne parle que de trois fils. « Quant le roy Edowart fut ar- 
rivé à Kalays avecq le prince de Galles et ses n frères... » 

i. Walsingham, Chronicon Angliœ, p Ao : « ... et cum hoc apparatu ad humilian- 
dum Francorum fasturn Franciain navlgavit, relicto domino Tlioma de Wostok, fî- 

lio suo juniori, adniodum parvulo Angliae regni custode, sub tutela tamen » 

Voy. Rymer, III, i c p., p. /|5i (Sandwich, i3 oct. i35y). 

2. Jean le Bel, II, 298 ; Froissart, V, 198. 

3. Walsingham, Chronicon Angliœ, p. Ao : « ... habuitque (rcx Angliae) apud 
Sandwycum instructas optime undecics centum naves. » 

k. En additionnant les chiffres donnes par Jean le Bel (II, 299) et Froissart (V, 
199-200,) on obtient un total de 20.000 hommes environ, probablement trop élevé. 

Villani, en général plus sage et mieux informé, passe ici toute vraisemblance : 
« Fece (il re d'Inghilterra) suo sl'or/.o di suoi Inghilesi, e di gente soldata, mag- 
giore che mai per Faddielro... E seconda c'havemmo per vero, il numéro di sua gente 
passô centomila. » (Lib. IX, cap. lui ; Muratori, XIV, col. 577). C'est sur le chiffre des 
archers que les chroniqueurs commettent les plus grosses exagérations. 

Le renseignement le plus précis qu'on ait sur la force de l'armée anglaise se trouve 
dans une lettre du régent aux consuls et habitants de Montpellier, du 13 octo- 
bre i35g. 11 ne concerne que les troupes débarquées à Calais à cette date. 11 est 
donné on ne sait d'après quelle source et il est suspect de quelque exagération vou- 
lue, car il fallait stimuler le zèle des communautés du Languedoc. Voici ce texte 
qui ne présente pas les choses comme le font les chroniqueurs. Ainsi le 12 octobre, 
le prince de Galles, le duc de Lancastrc et le comte de Richmond étaient déjà à Ca- 
lais; on n'attendait plus que le roi : « De par le Rcgcnt etc. Très chers et bien amez. 
Nous avons nouvellement entendu tout pour certain que le roy d'Engleterre est en- 
tré en mer et vient descendre à Calays ou en Normandie, et jà sont descendus à 
Calays le prince de Gales, le duc de Lancloistre et le comte de Richemont, à grant 
clforl de gens d'armes, les quiex l'en estime à douce mille combatans et plus, et se ap- 
pareillent forment pour chevauchier, et jà sont sur les champs et entendent à eulz 
traire es parties de France etc. » (Arcli. comm. de Montpellier. Fonds du Grand 
Chartrier, D, xix. — Original, parchemin. Signature autographe.) 

5. Ch. de la Roncièrc, Hist. de la marine française, 1, 5ia. C'est le a5 mai 1 35<j 



IÔO DERRIERE CAMPAGNE D EDOUARD III 

marine dût montrer de l'initiative et de l'audace quelques mois plus 
tard, aucun effort sérieux ne fut tenté pour empêcher ou gêner le pas- 
sage d'Edouard ill *. Cependant les bâtiments anglais étaient fort 
alourdis parleur chargement. En effet, l'armée avait été pourvue d'un 
immense convoi ; près d'un millier de chars, tous venus d'Angleterre > 
et destinés à porter des moulins à bras, des fours de campagne, des ba- 
teaux de cuir pour la pêche sur les étangs, tout un attirail de chasse 3 . 
Ces voilures avaient surtout pour but d'assurer le ravitaillement des 
colonnes en marche. Edouard 1 II connaissait à merveille, — il le sut 
mieux encore après la chevauchée de Lancastre 4 — la ruine et la déso- 
lation du pays qu'il aurait à traverser. Pour ne pas souffrir lui-même de 
la disette et ne pas s'exposer à un désastre, il fallait qu'il pût, le cas 
échéant, tirer de son convoi tous ses moyens de subsistance. 

Edouard III demeura près d'une semaine à Calais, pour y opérer la 
concentration de son armée, sans doute aussi pour y célébrer la fête 
de la Toussaint et celle de la « Commémoration des morts 5 ». Il ne se 



qu'Etienne du Moustier avait prêté serment de fidélité devant le Parlement. Le ser 
ment du Baudrain de la H_, maréchal de Normandie, en qualité d'amiral, est du 
3 juin. 

i. Ch. de La Roncière, Hist. de la marine française, ibid., et n. G. 

2. Comme leurs attelages de quatre « roncins ». 

Washingham, Chronicon Angliœ, p. ko : « ... ducens secum (rex Anglia?) ... fere 
proceres omnes Angli;e, quos comitabantur vel sequebantur pêne mille cur rus... » On 
voit que je m'écarte des chiffres donnés par Froissart et acceptés avec trop de con- 
fiance. Jean le Bel s'était borné à répéter un on-dit. « Si se parti Lendemain de Ca- 
lays, à tout le plus beau charroy quconeques homme vit, car on disait qu'il y avoit 
bien vi M chars bien atclez, qui tous estoient venus d'Angleterre... » (II, 299)- Pour 
Froissart, il y a tout de suite « plus de six mil cliars»,qui couvrent « bien deux lie- 
wes de lonch »(V,aoo). 11 y en a même huit mille, après la levée du siègede Reims, 
« tous atelés de quatre fors roncins » amenés d'Angleterre (V, 22b). 

3. Jean le Bel, II, p. 299. Cf. Froissart, V, 200 et 226. 

4. Eulogium liistoriarum, III : «Maximam penuriam passa est illa comitiva ^il s'agit 
du duc de Lancastre), eo tempore, victualiurn,. » 

5. Scalacronica, 187. Edouard III, qui avait débarqué à Calais le lundi avant la 
Toussaint (28 octobre), en repart le lundi avant la Saint-Martin, c'est-à-dire le k no- 
vembre. — Mêmes dates dans le Chronicon Angliœ, p. 4o : « Igitur vicesimo die 
mensis octobris pervenit (rex) Calesiam et quarto die novembris, diviso exercitu suo 
in très turmas propter victualia, unam turmam fortem llenrico LancastriaB duci 
commisit; Edwardo vero principi turmam aliam fortiorem ; et fortissimam retinuit 
pencs ipsum ». Ceci est en opposition avec ce qu'on lit dans Y Eulogium historiarum, 
III, 223 : « ... etibi (à Calais) moralus est per dies Martis, Mercurii, Jovis, Veneris 
(29, 30, 31 octobre, 1" novembre). Et die Sabbati, hoc est in commemoratione anima- 
rum vexilla aisplicuit super Franciam equitando ». L'autorité de Thomas Gray, qui 
a participé à l'expédition anglaise, ne permet pas d'hésiter entre les deux versions. 



LA MARCHE SUR REIMS l5l 

mit en marche que le lundi 4 novembre. Vraisemblablement, le duc 
de Lancastre était déjà rentré à Calais, où la jonction se fit*. Les 
forces anglaises étaient réparties en trois corps d'importance inégale, 
commandés les deux premiers par le prince de Galles et le duc de Lan- 
castre, le troisième par le roi lui-même qui s'était réservé la plus 
grosse « bataille 2 ». Le dispositif adopté pour la marche, et qui n'a 
pas été compris par tous les chroniqueurs, fut imposé par les nécessi- 
tés du ravitaillement. L'armée formait trois colonnes, suivant des 
directions parallèles et séparées par des intervalles d'au moins une 
lieue 3 . Elles étaient en fait à peu près indépendantes les unes des au- 
tres et pourvoyaient elles-mêmes à leur sûreté et à leur subsistance. 

De Calais, Edouard III vint à Saint-Omer. Il traversa tout l'Artois, 
passa devant Arras sans s'y arrêter et pénétra dans le Cambrésis 4 . 
Bien qu'il se trouvât en terre d'Empire, il se conduisit comme il l'eût 
fait, en pays ennemi, malgré les protestations de l'archevêque de Cam- 
brai, auquel le roi d'Angleterre reprochait d'anciennes alliances avec la 
France 5 . Après le Cambrésis, le principal corps anglais traversa le 
Vermandois et la ïhiérache, par où il entra en Champagne dans les 
derniers jours du mois de novembre 6 . 



i. Et non point en cours de route, comme le supposent Jean le Bel, II, 299, et 
Froissart, V, 199. 

2. Knighton, Chronicon, II, 106. — Chronicon Angliœ, 4o. — Scalacronica, 187. — 
Jean le Bel et Froissart, ubi supra. 

3. Froissart a indiqué, au moins au départ de Calais, un dispositif tout en pro- 
fondeur. Les colonnes marchent les unes derrière les autres, ce qui ne facilitait 
en rien le ravitaillement (V, 199). Ailleurs, au moment de l'arrivée d'Edouard III 
sur les frontières de la Bourgogne, il semble indiquer une autre formation, logique 
celle-là, mais, comme il dit qu'elle a été adoptée au départ de Calais, on ne voit 
pas quel est son vrai sentiment sur ce point : « Et estoit leur hos loutdis partis en 
trois parties, et chevauçoit cescune host par lui. Et avoit cescune host avantgarde 
et arrieregarde, et se logoit cescune host par lui une liewe ensus de l'autre. Dont 
li princes de Galles en menoit l'une, li dus de Lancastre l'autre, et lis rois d'Engle- 
terre le tierce et toute le plus grant. Et ensi se maintinrent il mouvant de Calais jus- 
ques adonc que il vinrent devant la cité de Chartres» (V, 225-226). Les mots ensus de 
l'autre laissent plutôt entendre que Froissart échelonnait les colonnes dans le sens 
de la profondeur. On ne trouve pas l'équivalent de ce passage dans Jean le Bel. 

/i. Scalacronica, 187. — Froissart, V, 201-202. 

5. Froissart, V, 210-212. Le roi d'Angleterre a pu obéir aux suggestions de Gau- 
tier de Masny, qui, quelques mois auparavant, voulait faire, pour son propre compte, 
la guerre à l'archevêque de Cambrai. Le Pape en écrivit à l'Empereur, pour qu'il 
interposât son autorité (Denifle, op. cit., 336-337). 

6. Scalacronica, 187. — Jean le Bel, II, 3oo. — Froissart, V, an. 



l5a DERNIÈRE CAMPAGNE b'ÉDOUARD III 

L'itinéraire du prince de Galles est beaucoup mieux connu que 
celui de son père. L'auteur de la Scalacronica, Thomas Gray, qui fit 
toute la campagne, en a noté avec soin lesprincipales étapes : Montreuil, 
Hésdin, puis, après le passage de la Somme en un point qu'on ne con- 
naît pas, Nesle, Ham, Saint-Quentin et enfin, avant d'aboutir à Reims, 
deux localités champenoises, Rethel et Château-Porcien , . 

Le duc de Lancastre se tenait à peu près à égale distance du roi 
d'Angleterre et du prince de Galles 2 . C'est tout ce que l'on sait de la 
marche de son corps d'armée. 

Dès le premier jour, les Anglais éprouvent de grandes difficultés à 
se ravitailler sur place. Où qu'ils aillent, ils ne trouvent qu'un pays dé- 
vasté par la guerre et le brigandage 3 . Ce n'est pas assez dire. On a fait 
systématiquement le vide devant l'envahisseur d'après un plan con- 
certé d'avance, qui, dans d'autres provinces, comme la Normandie, est 
mis en évidence par des textes nombreux et explicites, mais qui s'exé- 
cute partout de même, en vertu d'ordres généraux. Aucune force ar- 
mée ne s'oppose aux progrès de l'ennemi. C'est un aveu d'impuissance 
sans doute, mais c'est déjà toute une méthode de guerre, la méthode 
de du Guesclin et de Charles V. Pendant l'expédition d'Edouard III, 
l'effort de la défense est concentré, comme il le sera toujours par la 
suite, sur les villes closes, bien gardées et à l'abri d'une attaque brus- 
quée 4 . A peine les chroniqueurs peuvent-ils signaler une ou deux es- 
carmouches, celle notamment où Baudoin d'Annequin, le grand maî- 
tre des arbalétriers, se fit prendre par Barthélémy de Burghersh, aux 
environs de Saint-Quentin (26 novembre) 5 . 



1. Scalacronica, 187-188. « Retiens » est-il bien Rélhel? - Nesle et Ham; Somme, 
arr' de Péronne, ch. -lieux, de canton. — Saint Quentin ; Aisne, ch.-l. d'arr 1 . — Réthel ; 
Ardennes, ch.-l. d'arr'. — Château Porcien, ch.-l. de c°° de l'arr' de Réthel. 

Voy. P. R.O., French Roll 33 Edw. III, i"p., m. 3 (Westminster, 20 août 1359). 
Procuration générale pour « Thomas de Grey, miles, qui in obsequium Régis in 
coinitiva Edwardi, principis Wallic, ad partes transmarinas prol'ecturus est ». 

2. Scalacronica, 187 : « Le duk de Lancastre tient le chemyn entre le roy et soun 
fltz ». 

3. Froissart, V, 202. 
k. Froissart, V, 202. 

5. Froissart, V, an. Baudoin d'Annequin était « chapitainne et gardien pour le 
temps de Saint-Quentin ». « Et fu pris li dis messires Bauduins et prisonniers à 
monsigneur Bietreinieu de Bruwes à qui il l'avoit esté aultre fois de le bataille de 
Poitiers ». C'est le « Baldevvynus Bartyn » de la chronique de ivnighton, ce qui 
permet d'assigner une date à cette escarmouche (II, ioj). Son nom est moins défi- 
guré dans la Scalacronica, 187 : « Baldevvyn Dankin ». 



LA MARCHE SUR REIMS 1 53 

La saison, comme on pouvait le prévoir, est défavorable aux An- 
glais. La pluie tombe d'une manière continue L Les chevaux sont très 
éprouvés parle manque de fourrage et d'avoine; le convoi ne trans- 
porte rien qui permette de les nourrir 2 . Dans ces conditions, la mar- 
che est forcément assez lente; les étapes quotidiennes ne sont pas de 
plus de trois lieues 3 . 

Les colonnes anglaises avaient fini par s'écarter tellement les unes 
des autres, qu'elles avaient perdu le contact. Le hasard seul, d'après 
Knighton, les aurait rapprochées de nouveau dans les derniers jours 
de novembre, le jeudi avant la fête de Saint-André (28 novembre) *. A 
cette date, Edouard III n'était plus éloigné de Reims que d'une dizaine 
de lieues. Il profita de cette rencontre — fortuite ou prévue, — pour 
rétablir la liaison entre ses trois « batailles », tout en conservant la 
même formation 5 . 

III. — Le roi, d'après les chroniques anglaises, ne serait arrivé sous 
les murs de Reims que vers le milieu de décembre 6 , ce qui est démenti 
par d'autres témoignages et n'est pas très vraisemblable. Les sources 
françaises font, en effet, remonter l'investissement de la ville aux pre- 

1. Froissart, V, 202 : « Avoech tout ce, li temps estoit si crus et si plouvieus que 
ce leur faisoit trop de meschief et à leurs chevaus ; car priesque tous les jours et 
toutes les nuis plouvoit il à randon sans cesser». 

2. Ibid. ; « Et pour ce que lis rois d'Engleterre, ançois que il partesist de son pays, 
avoit oy parler de le famine et de le povreté de France, estoit il ensi venus bien 
pourveus, et cescuns sires ossi selonch son estât, cxcepté_de fuerres et d'avainne... » 
Le chroniqueur ajoute naïvement: «.. mes de ce se passoient leur cheval au mieus 
qu'il pooient ». 

3. Froissart, V, 200. 

4- Knighton, Chronicon, II, io5 : « Nesciebat una acies de cœtero ubi altéra de ven i t usque 
in diem Jovis ante festum sancti Andreœ (28 novembre). Quo casualiter duae acies 
transeuntes occurerunt régi transcuntes ad unam villulam ad x leucas de Reynes in 
Campania. » M. Moranvillé conjecture que cette rencontre se fit dans la direction 
de Berricux (Aisne, arr' de Laon, c°" de Craonne), ou d'Amifontaine (même dép', 
même arr', c°" de Neufchàtel). Voy. Bibl. de l'Ec. des Chartes, 1896, Le siège de Reims, 
p. ijû. n. 3. 

5. Ibid. : « ... ubi rex tenuit unum magnum concilium cum duce Lancastriœ et 
aliis magnatibus suis in vigilia sancti Andréas et die sequenti, et exinde ceperunt 
iter suum versus Reynes (Reims) in tribus aciebus, sicut prius fecerant, ita tamen 
quod singuli possent rcire ubi essent et reliqui... » 

6. Chronicon Angliœ, 4o : « Deinde profecti, prœtereuntes civitates et castella, tan- 
dem in festo sanctae Luciœ (i3 décembre) prope civitalem Remensium pervenerunt». 

Knighton, II, io5 : « xvni" die decembris venit rex cum omnibus suis ad villam 
de Reynes... » 



l54 DERNIÈRE CAMPAGNE d'ÉDOUARD III 

miers jours du même mois 1 , et ceci s'accorde bien avec ce qu'on sait 
par ailleurs de la marche des Anglais. Knighton a noté que le 26 no- 
vembre, ils n'avaient plus que 10 lieues à franchir pour toucher au 
but *. 

La vieille métropole champenoise n'était pas prise au dépourvu. La 
nouvelle enceinte, qu'on avait commencé à édifier sous le règne de 
Philippe-Auguste, venait enfin d'être terminée, mais plus d'un siècle 
avait été nécessaire pour son achèvement 3 . C'est que, si la ville avait 
conservé à peu près le même périmètre au nord et à l'est, elle s'était, 
au contraire, beaucoup étendue au midi et à l'ouest, dans la direction 
de la Vesle, des faubourgs entiers s'étant élevés autour des églises et 
des monastères, si nombreux à Reims. Pendant longtemps, on s'était 
contenté des travaux défensifs exécutés sur le front nord, sans songer 
à fortifier les quartiers neufs, très imparfaitement protégés parla rivière. 
Il fallut la crainte d'une invasion étrangère, la double alerte de i3/j6 
et de i356, pour faire comprendre la nécessité d'une enceinte continue. 
C'est surtout après Poitiers, sous la pression des événements, que 
l'œuvre tant de fois laissée en suspens fut reprise et menée à bien. 
Même alors, elle fut entravée par des conflits de juridiction ou des con- 
flits d'intérêts, fréquents à Reims, comme dans toutes les autres gran- 
des cités du moyen-âge. Les difficultés provenaient soit delà rivalité 
des divers « bans » ou communautés, jaloux de leurs privilèges et peu 
disposés à les sacrifier au bien public, soit surtout du mauvais vouloir 
de l'archevêque, seigneur temporel de la ville. 



1. Varin, Arch. admin. de la ville de Reims, III, 1 56, n. i (Mémoires de Rogier, fol. 
109) : « Le roy d'Angleterre arryva avec son armée devant la ville au commence- 
ment du mois de décembre, le mercredy un" dudict mois de décembre mil trois 
cens cinquante neuf». Cette date, donnée sans aucune référence, a été généralement 
admise (Luce, Froissart, V, lx, n. 1, et Denifle, op. cit., Il, 34o, n. 7, qui renvoient 
à Varin). Elle serait confirmée par les Grandes Chron., si elle n'a pas été déduite 
purement et simplement de ces mêmes chroniques, qui disent que le siège fut levé 
le 11 janvier i36o, après avoir duré /jo jours (VI, 167). D'autre part, la veille de l'ar- 
rivée du roi, le 3 décembre, les communications étaient encore si peu interceptées 
— elles ne le furent jamais complètement — que le régent, informé de l'approche 
des Anglais, ne crut pas impossible de faire passer un message aux habitants de 
Reims et que ce message leur parvint (Varin, op. cit., III, i5i, n. 1). 

2. Knighton, Chronicon, II, io5 : « ...ad x leucas de Reynes in Campania... ». Voy. 
ci-dessus, p. 1 53, n. 4. 

3. Marlot, Histoire de la ville et université de Reims, Reims, 18/16, in-4", t. IV, p. 100 
et suiv. — Cf. ibid., p. 176 et suiv. 



LE SIEGE DE REIMS IOD 

Depuis i355, le siège de saint Rémy était occupé par un prélat de 
grande naissance, Jean de Graon, apparenté, comme il aimait à le re- 
dire, à la famille royale d'Angleterre, et dont le loyalisme assez tiède a 
pu donner prise au soupçon '. Cependant, tant que les anglais demeu- 
rèrent devant Reims, il ne semble pas que rien dans son attitude ait 
justifié l'espoir qu'Edouard III avait fondé sur les sympathies du pre- 
mier des pairs ecclésiastiques du royaume, de celui auquel il apparte- 
nait de sacrer le roi de France. Aux Etats Généraux, de 1 356, il avait été 
chargé de formuler, au nom de tous, les remontrances qui avaient si 
vivement froissé le dauphin-. Cette opposition n'était ni systématique, 
ni irréductible, car, dès l'année suivante, il se rapprochait du prince 3 , 
devenait l'un de ses principaux conseillers et gardait jusqu'à sa mort 
toute la confiance de Charles V '*. 

Quoiqu'il en soit, au début de sonépiscopat, et malgré les pouvoirs 



i. Marlot, op. et loc. cit. — Jean Hubert, Le siège de Reims par les Anglais en 1359. 
Sedan, Suhaux, 18/46, in-8°. — Pergant, Le siège de Reims par les Anglais {I3Ô9-1360). 
— IL Moranvillé, op. cil., p. 90-91. — Voy. liibl. nat., Collection de Champagne, 
t. CL, p. 27 : « Hem soit proposé (par l'avocat de la ville contre l'archevêque, lors 
du procès de i3(J2-i303) (pie la bonne gent de Ilcins oyrent dire aux gens de l'arce- 
vesquc qu'il estoit du lignage du Roy de Eugleterre et bien a\ oient cause du croyre, 
quar l'arcevesquc l'a puis cogneu et confessé, en disant qu'il voloit bien que chas- 
cuns le sceut. 

« Item, que quant le Roy manda l'arcevesquc pour aler devant Bretueil et à Poi- 
tiers et seur ce li envoya ses lettres, H arcevesques monstra les dites lettres à plu- 
seurs bonnes gens de la ville, en disant, que li Roys le pooit bien mander, mais les 
voiez estoient mal rabotéez, et disoit encores qu'il avoit par deux jours fait quérir 
es registres de la chambre des comptes, mais on ne trouvoit mie que onques arce- 
vesques de Reins cust fait service à Roy de France ». 

La parenté des Craon avec la famille royale d'Angleterre remontait au xnf siècle 
et résultait du mariage de Maurice V de Craon, sénéchal héréditaire d'Anjou (y 1282) 
avec Isabelle de Lusignan, fille de Hugues Y et d'Isabelle d'Angoulème, veuve de 
Jean-sans -Terre (Anselme, VIII, 067-570). 

2. Journal des Etats Généraux réunis à Paris au mois d'octobre 13.~><1, p. 2 5. 

3. Gr. Chr., VI, 60 : « Et l'arcevesquc de Reins, qui par avant avoit esté un des 
plus grans maistres, list tant qu'il fu principal au Conseil de Monseigneur le duc ». 
Ce revirement se produisit vers le mois de juillet 1 3 ô 7 (Voy. t. I, p. 3i6). 

/i. Dès le mois de décembre i30o, le dauphin venait à Reims et pressait vivement 
les habitants de prévenir par une transaction le procès qui allait s'engager entre 
eux et leur archevêque. Sur leur refus, il coupait court aux pourparlers, non sans 
leur avoir adressé une semonce en termes assez vifs (Varin, op. cit., 206-207, note). 

Charles V avait désigné Jean de Craon comme le premier des conseillers qu'il 
destinait à son tils, au cas où il monterait sur le trône avant d'avoir atteint sa ma- 
jorité; mais le décès de l'archevêque précéda celui du Roi (137/1). 



1 56 DERNIÈRE CAMPAGNE d'ÉDOUARD III 

que Jean II lui avait donnés l , Jean de Craon fit très peu de chose pour 
mettre Reims en état de défense 2 . Quand le Roi fut tombé aux mains 
des Anglais, les bourgeois comprirent qu'ils devaient agir par eux- 
mêmes et agir sans retard. Leur initiative les entraîna, non seulement 
à des empiétements sur l'autorité de l'archevêque, mais aussi à des 
mesures de précaution fort blessantes, si elles n'étaient pas absolu- 
ment motivées. Le prélat fut contraint de quitter son château de la 
Porte-Mars, par où l'on craignait qu'il n'introduisît l'ennemi dans 
la place, pour venir occuper son palais de la Cité 3 . Ce même château 
fut isolé du reste de l'enceinte et commandé par de nouveaux ouvrages, 
de manière à rendre toute trahison impossible 4 . Il n'y a pas lieu d'in- 
sister sur ces incidents, qui, après la levée du siège, fournirent la ma- 
tière d'un long débat devant le parlement de Paris 5 . 

Dans les derniers mois de l'année i35q, tous les travaux de défense 
étaient achevés, grâce à l'activité du capitaine de la ville, Gaucher de 
Châtillon, seigneur de la Ferté, institué par l'archevêque 6 , mais pour 
lequel les habitants avaient demandé au régent des lettres de provi- 
sion 7 . Ce prince qui, comme on l'a vu, avait, dès le 10 juillet, informé 
les Rémois des projets du roi d'Angleterre, leur signalait, le 22 octo- 
bre, la marche en avant du duc de Lancastre, qui déjà avait passé la 
Somme. Il leur recommandait de compléter leurs approvisionnements 
en faisant « retraire » dans leurs murs tout ce qui pourrait y tenir, et 
de détruire le reste pour empêcher le ravitaillement de l'ennemi 8 . Le 



1. Varin, op. cit , III, 77-78. Lettres de Jean 11, du 18 mars 1 356, dont la cote latine 
est inexacte : « Littere régie quibus archiepiscopus Remensis, Remensis civitatis 
capitancus instituitur. » En réalité, pouvoir est donné à l'archevêque de faire élever 
ou achever telles fortifications qui seront nécessaires, « neenon capilancum in dicta 
villa ordinandiet deputandi pro defensione et custodia ville ». 

2. Rien même, semble t-il (Varin, III, 79, n. 1). 

3. A la suite de l'émeute du 39 sept i356 (Varin, 111, 79, n. 1). 

4. Varin, 1 ig, n. 1. 

5. Voir le « grand arrêt » du 8 avril i303 et les notes, dans Varin, p. ao4 et suiv. 

6. Peu après son retour de Mouzon où il s'était réfugié pendant le soulèvement 
des Jacques (Varin, 110, note). 

7. Varin, 110, note, et 1 17-118. — « Lettres du régent portant nomination de 
G. de Châtillon comme capitaine de la ville de Reims. » 

8. Varin, 111, p. 1 5i-i 62. «. ... Nous avons entendu que les ennemys de Mon- 
sieur et de nous ont passé la rivière de Somme, et que ilz entendent à venir de- 
vant vostre ville. Sy vous mandons, pryons et requérons que le plus diligemment 
que vous pourrez, vous gardez vostre dite ville, et tous les grains et aultres vyvres 
de tout le plat pays faictes retraire dedans, et au cas que bonnement relrairc n'y 



LE SIÈGE DE REIMS I&7 

3 décembre, au moment où Edouard III arrivait devant Reims, le dau- 
phin répondait encore à un message des échevins, en leur adressant à 
la hâte ses dernières instructions '. D'ailleurs, pendant toute la durée 
de l'investissement, il demeura en communication avec eux et on a 
conservé les noms de quelques-uns des courageux émissaires qui réus- 
sirent à forcer les lignes anglaises <i . 

Edouard III se faisait-il des illusions sur les sentiments des habi- 
tants de Reims à son endroit ? Croyait-il pouvoir les amener à lui 
ouvrir d'eux-mêmes leurs portes, comme à leur roi légitime? Villani 
parle de ménagements gardés et même de tentatives positives faites 
pour séduire les Rémois et les gagner à la cause anglaise 3 . De telles 
assertions auraient besoin d'être prouvées, mais la mollesse avec 
laquelle furent menées tout d'abord les opérations du siège n'est pas 
sans donner quelque apparence au témoignagedu chroniqueur italien 4 . 

Les Anglais parurent oublier pendant quelques jours le but de leur 
expédition ; ils 'ne songeaient qu'à faire bonne chère 5 . Cette trêve, 
quelle qu'en fût la cause, dura peu. A la fin du mois de décembre, le 
cercle d'investissement s'était resserré. Les assiégés trouvèrent moyen 



pourriez, faictes gaster tout ce quy sera et n'y pourrez relraire, afin que noz diz 
ennemis aucunement ne s'en puissent ayder... » 
i . Ibid. 

2. Notamment Roger de Bourich et son fils Jean. Le premier apporta des lettres 
au régent au plus fort du siège et rapporta à ses concitoyens la réponse du prince 
datée du j.G décembre (Arch. comm. de Reims, Orig. papier. Lettre close. Publ. par 
Varin, III, i5G-i5<j). Le père et le fils sont mentionnés dans des lettres de rémission 
du mois de mars i3Co, dont S. Luce a publié la partie essentielle : « Comme les diz 
père et fîlz aient bien et loyaument servi nostre dit seigneur, nous et la ditte ville... 
en venant par devers nous, de par les diz capitaine, esclievins et autres habitans 
de la ditte ville, en message par plusieurs fois, ou temps que les ennemis estoiont à 
siège devant ycelle, paravant et depuis, pour nous certefier de Testât des diz ville 
et ennemis... » (Arcb. nat., JJ. (jo, fol. 2/17, n° /|tj5. — Froissart, V, LX, n. 7). 

3. Matteo Villani, lib. IX, cap. lxvii ; Muratori, XIV, col. 087-588 : « 11 gennajo 
MCCGLIX (sic) il re d'Inghiltcrra pose campo vicino alla città di Rens, usando cautela 
di non farc loro guasto di fuori, e per più fiate con belli modi cercù, con impro- 
messe di magnificarc et d'essaltare quella villa sopra tutte quelle di Francia, che lt 
fosse prestato l'assento, che in quella città potesse prendere la corona di Francia, 
promettendo a tutti di tratlargli benignamente ». 

4. Knighton, II, 107 : «... venit rex cum omnibus suis ad villam de Reynes/'si'ty et 
recipiebant se hospitio ex omni parte villa», et quieverunt paciiïce nulli malum aut 
molestiam inferentes ». 

5. Ibid. : « Et fecerunt convivia unusquisque dominus cum alio acsi in proprio 
solo fuissent in Anglia». 



l58 DERNIÈRE CAMPAGNE d'ÉDOUARD Ht 

de le faire savoir au régent *, qui répondit le 26 décembre, en louant 
la fidélité et le courage des habitants de Reims et en leur annonçant 
des renforts ou tout au moins une diversion, destinée à leur procurer 
quelque répit en divisant les forces ennemies. C'est le connétable de 
France qui devait prendre le commandement de l'armée de secours. 
Une première fois déjà, il se serait mis en route, mais, arrivé à Troyes, 
il aurait été rappelé pour un objet pressant, qui exigeait la présence 
à Paris de tous les conseillers du régent 2 . Il s'agit très vraisembla- 
blement ici de la convention conclue le 1 er décembre, à Auxerre, entre 
Robert de Fiennes et les capitaines anglais de Regennes et de la Motte 
de Champlay pour l'évacuation et la destruction de ces deux forteres- 
ses, moyennant le paiement de 26.000 florins d'or au mouton 3 . 
Quoi qu'il en soit, les Rémois purent lire entre les lignes de la lettre 
du régent qu'ils étaient à peu près abandonnés à leur sort et n'avaient 
à compter que sur eux-mêmes. Ils firent vaillamment leur devoir. 
Leurs murailles pouvaient défier un assaut. Les vivres étaient assez abon- 
dants pour que la perspective d'un long blocus ne fit pas fléchir les 
courages !i . Edouard III, de son côté, paraissait décidé à ne pas lâcher 
prise facilement. C'est ce que rapportèrent des prisonniers anglais, 
enlevés dans quelques reconnaissances heureuses, ou des espions qui 
étaient parvenus à se glisser dans les cantonnements ennemis B . On 
voit par ces détails intéressants, tirés de la lettre du régent, que les 
assiégeants savaient se garder et ne pas se borner à la défensive. 

1. Lettre du régent, du 2G décembre i35g : a ... Nous avons rcceu voz lettres à 
nous asportées par Rogier deBourich, par les quelesvous nous avez escript, et aussi 
le nous a dit le dit Rogier, que le roy d'Angleterre et ceux de sa compaignie se sont 
venuz logier plus près de la dicte ville qu'il n'ont esté, et sont maintenant tout en- 
viron j et lie >-. 

2. Ibid. a Et quant au secours que vous requérez, saichiez certainement que si, 
comme autre foiz vous avons escript, nous vous aviens envoie nostre très chier et 
féal cousin le connestable ; et a esté juques à Troyes. Mes pour aucunes gransbesoi- 
gncs touchans très grandement l'oneur et Testât Monseigneur, de nous et du 
royaume, il l'a convenu retourner de Troyes pour venir parler à nous ; mes nous 
avons ordené à l'en renvoier tantost, et s'en ira incontinent tout droit vers vous, tout 
le plus efforciement que il pourra ». 

3. P. R. O.. Diplomatie documents, Exchequer, 77. — Rymer, III 1** p., 461-/162. 

4. Ibid. : « Mes à la bonne volenté que vous avez, et au bon confort des bonnes 
gens qui sont avecqués vous, vous n'avez doubte qu'il vous affament, ne qu'il vous 
puissent gaires grever par assault ». 

5. «... et parmi ce que vous en povez veoir et considérer, tant par la relacion 
d'aucuns de leurs archiers qui ont esté pris comme par vos espies, il se appliquent 
à tenir longuement siège devant la dicte ville *. 



LE SIEGE DE REIMS IOg 

Y eut-il une ou plusieurs attaques de vive force contre la place ? Une 
seule chronique, — celle des quatre premiers Valois — parle assez 
longuement d'un assaut qui se serait continué un jour entier 1 . Il aurait 
été dirigé contre la porte de Vesle 2 , tandis qu'une démonstration 
était faite à l'extrémité opposée de la ville pour retenir sur ce point 
une partie des défenseurs 3 . Mais les termes dans lesquels cet épisode est 
relaté sont si vagues et si généraux qu'ils pourraient s'appliquer à tout 
autre événement du même genre. Enfin, le chroniqueur commet, au 
sujet de la durée du siège, une erreur telle que son récit en perd beau- 
coup d'autorité 4 . Il paraît plus vraisemblable que les Anglais se bor- 
nèrent à un simple blocus; mais, s'ils ne tentèrent rien contre Reims, 
parce qu'une attaque brusquée n'avait aucune chance de réussir, ils ne 
demeurèrent pourtant pas inactifs. 

Tout les poussait à élargir le cercle de leurs opérations : les néces- 
sités du ravitaillement, déplus en plus difficile dans un pays, depuis 
longtemps la proie des compagnies, et aussi le goût des aventures, sti- 
mulé par l'exemple d'un chef de bande, Eustache d'Auberchicourt, 
qui fut pour les Anglais un précieux allié 5 . Au momentoù Edouard III 
arrivait sous les murs de Reims, le célèbre partisan venait de s'empa- 
rer d'Attigny 6 , où il avait trouvé des approvisionnements considéra- 
bles, notamment 3.ooo tonneaux de vin. Le roi d'Angleterre et ses fils 
eurent une large part du butin 7 . Cette bonne aubaine accrut beaucoup 



i. Chron. des quatre premiers Valois, p. io5-io6. 

2. « ... par le costé devers Paris... ». 

3. C'est du moins ainsi que je m'explique le passage suivant de la chronique : 
« Et fit faire le roy d'Angleterre deux chatz de fust dont il fit mener l'ung au costé 
de la porte de Paris, et l'autre fut de l'autre costé. Et fit crier l'assault ». 

l\. Chron. des quatre premiers Valois, 106 : « Et par toute la saison de Vhyver main- 
tint le roy d'Angleterre le siège devant la cité de Rains ». 

5. Pour tout ce qui va suivre, j'ai utilisé surtout Knighton, Chronicon, II, 107-109, 
et un article de M. Moranvillé : Le siège de Reims (Bibl. de l'Ecole des Chartes, t. LV1, 
i8g5, p. 90-98). 

6. Attigny; Ardennes, arr' de Vouziers, ch.-l. de c"". 

7. Froissart. Chron., V, ai3 : « Auquesen ce temps que li rois d'Engleterre estoit 
venus devant Rains, avoitpris messires Eustasses d'Aubrecicourt la bonne ville de 
Athegni sur Esne, et dedens trouvé grant fuison de vivres, et par cspecial plus de 
trois mil tonniaus do vins ; si en reparti le roy d'Angleterre grandement et ses en- 
fans, dont il li sceurent grant gret ». Il est vrai que le vin « ne valut rien », en i35g, 
dans le nord de la France (Froissart, Chr., V, aoa) ; mais E. d'Auberchicourt ne 
trouva pas à Attigny que du vin de l'année. 



l6o DERNIERE CAMPAGNE d'ÊDOUARD Ht 

le prestige d'Auberchicourt ; il n'eut pas de peine à entraîner les An- 
glais à travailler de concert avec lui et pour lui. C'est probablement à 
son instigation que le duc de Lancastre, le comte de Richmond et 
James Audley furent détachés, le 29 décembre, de l'armée qui inves- 
tissait Reims, et qu'ils s'avancèrent aune ou deux journées de marche 
dans la direction de l'est. 

Ils s'emparèrent d'abord de Cernay-en-Dormoy (3o décembre) *, où 
tout fut détruit — la forteresse et le bourg — , mais dont la prise leur 
coûta assez cher ; un chevalier gascon d'un grand renom, le sire de 
Mussidan, l'un des combattants de Poitiers, fut frappé mortellement. 
Deux autres petites places fortes, situées aux environs de Gernay, et 
qui auraient pu offrir quelque résistance — Autry et Manre — furent 
enlevées sans coup férir (i er janvier), les habitants n'ayant pas attendu 
les Anglais 2 . Le bénéfice de cette facile conquête fut pour Euslache 
d'Auberchicourt, laissé en possession des deux châteaux, qu'il garnit 
d hommes d'armes et de vivres, et qu'il revendit l'année suivante, l'un 
au comte de Rar, l'autre au comte de Flandre. 

Plus près de Reims, les Anglais s'attaquèrent, dès le 21 décembre, au 
château de Cormicy 3 , poste avancé fort important, négligé par l'arche- 
vêque, et où les habitants avaient dû jeter à la hâte quelques défenseurs. 
C'est Barthélémy de Burghersh qui fut chargé de l'entreprise. Le gros 
donjon carré eût pu retenir longtemps les assaillants ; des mineurs en 
sapèrent la base, et, le 6 janvier i36o, la garnison, menacée d'être 
ensevelie sous les ruines, fut réduite à capituler. 

Ni l'expédition du duc de Lancastre, terminée après la prise d'Autry 
et de Manre, ni la reddition de Cormicy, n'avançaient beaucoup les 
affaires du roi d'Angleterre. Reims tenait toujours. L'armée anglaise 
était fort éprouvée par une campagne commencée, contrairement à 
tous les précédents, à l'entrée de l'hiver — d'un hiver particulièrement 
humide et pluvieux. Ses chariots embourbés, privés déjà d'une partie 
de leurs attelages, ne lui rendaient pas les services qu'on en avait 
attendus. Pour se ravitailler, pour vivre, cette armée était obligée de 
se déplacer fréquemment, de ne s'immobiliser nulle part. Après être 
resté quarante jours devant Reims, Edouard III se décida à lever le 



1. Cernay-en-Dormoy ; Marne, arr' de Sainte-Menehould, c°° de Ville-sur-Tourbe. 
a. Autry et Manre ; Ardennes, arr' de Vouziers, c"° de Monthois. 
3. Cormicy ; Marne, arr' de Reims, c" de Bourgogne. 



LA MARCHE SUR LA BOURGOGNE l6l 

siège(u janvier) 1 . La retraite des Anglais s'opéra au milieu de la 
nuit, et en bon ordre. Il semble que, si le capitaine de la ville eût 
voulu mettre à profit la résolution et l'entrain des habitants, elle aurait 
pu être sérieusement inquiétée 2 . 

IV. — Edouard III se dirigea sur Châlons, mais n'attaqua pas cette 
ville, bien fortifiée 3 , et avec laquelle les habitants de Reims avaient 
fait un traité d'alliance, lorsqu'ils s'étaient vus menacés d'un siège 4 . 
L'armée anglaise traversa la Marne en amont de Châlons 5 et se répan- 
dit dans la Champagne méridionale 6 . Comme précédemment, elle 
marchait sur trois colonnes, dont l'itinéraire était déterminé par lesné- 



i. Les chroniqueurs ne donnent pas tous la même date ; mais tous s'accordent à 
constater ou à reconnaître l'échec d'Edouard III. Knighton, Chron., II, no : « Cum 
igitur rex jacuisset apud Reynes VII septimanas transivit ad Chalounnes, deinde per- 
rexit in Burgoniam etc. ». — Walsingham, Çhronicon Anglise, p. Ao : « ...tandem... 
prope civitatem Remensem pervenerunt, uni moram traxerunt usque in diem Sancti 
Hilarii (i/i janvier) : sed hihil omnino profuit hac mora, quia nihil eis reddebatur ». — 
Même texte dans YHist. anglicana, I, 28G-287. — Cf. Cont. chron. G. de Nangiaco, II, 
297 ; Chronique normande, 1/I9 ; Villani, lib. IX, cap. lxvii ; Muratori, XIV, col. 587-588 ; 
Froissart, Chron., V, 22.?. — Gr. Chr., VI, 167 : « Le dymenche xi* jour de janvier, 
environ mienuit, le roy d'Angleterre et tout son host, après ce que il ot demouré 
en son siège devant Reims par xl jours, se desloga et s'en parti senz ce qu'il eust 
onques donné assault ne donnast à la dicte ville; et s'en ala droit vers Chaalons ». 

2. Varin, Arch. adinin. de la ville de Reims, III, 157, note 1, tirée des Mémoires de 
Rogier. 

3. Gr. Chr., VI, 1G7 : « ... et s'en ala droit vers Chaalons, et passa par devant 
sanz arrester et sanz y donner assault ». — Knighton, II, 110. — Froissart, V, 223: 
« Et passa li dis rois et toute son host assés priés de Chaalons. » 

lt. Varin, op. cit., 120-123 : « Coppie du traicté d'allyance faict entre les habitans 
des villes de Reims et Chaalons. m Sans date précise ; « vers i358 », dit l'éditeur. En 
fait, le traité doit être plutôt de i35g. Il est postérieur à la nomination de G. de 
Chastillon comme capitaine de la ville et a été conclu vraisemblablement en prévi- 
sion d'un siège, ou d'une attaque des Anglais. 

5. Probablement à Pogny-sur-Marne (Marne ; arr' de Châlons, c°" de Marson), où 
le roi d'Angleterre se trouvait les 18, 19 et 2G janvier (Chronique de Richard, p. 208, — 
Appendice. Itinéraire d'Edouard III d'après les Privy Seals). Le séjour prolongé du 
roi dans cette petite localité prouve combien fut lente et difficile la marche de l'ar- 
mée anglaise. Il est certain qu'il y eut d'autres causes de retard. Le Barrois a dû se 
racheter, comme le fit plus tard la Bourgogne. Thomas Gray parle positivement 
d'un traité avec les habitants du Barrois {Scalacronica, 188-189). Froissart lui-même 
fournit un indice. « Et passa li dis rois et toute son host assés priés de Chaalons, 
et se mist par devers Bar le Duch, et apriés par devers le cité de Troies, et vint logier 
à Meri-sur-Sainne etc. » (V, 223). 

6. Gr. Chr., VI, 167 : « ... et chevauchierent parla Champaigne... » 

Histoire de Charles V. — II. ii 



162 DERNIÈRE CAMPAGNE d'ÉDOUARD III 

cessités du ravitaillement qui, en dépit du convoi que cette armée traî- 
nait après elle, restait la grosse préoccupation de ses chefs *. 

L'Aube fut franchie, puis la Seine ; ce dernier fleuve en deux en- 
droits, à Pont-sur-Seine et àMéry 2 . Les Anglais étaient passés à proxi- 
mité de Troyes, mais sans y mettre le siège et sans tenter une attaque 
de vive force 3 . C'est aux environs de Troyes que les rares chevaliers 
allemands qui eussent suivi Edouard III, — entre autres le marquis de 
Misnie, — le quittèrent après s'être fait payer leurs'gages. Le défaut de 
vivres, le carême qui allait commencer, les avaient complètement dé- 
couragés 4 . 

Le dessein des Anglais ne faisait plus de doute; c'est la Bourgogne 
qu'ils se préparaient à envahir. La colonne de droite, aux ordres du 
duc de Lancastre, — qui venait peut-être de pousser une pointe jusqu'à 
Provins 5 — défila sous les murs de Sens, mais ne risqua point un assaut 
qui eût été repoussé 6 . La place était, en effet, à l'abri d'une insulte, grâce 
aux mesures prises par Guichard d'Ars, qui en était «bailli et capi- 
taine 7 ». 

Le prince de Galles, qui manquait de fourrage pour sa cavalerie, 



i. Jean le Bel, II, 3o3-3o/l ; Froissart, V, 225-22G. 

a. Gr. Chr., VI, 167 : «... et chevauchierent par la Champaigne et passèrent la ri- 
vière d'Aube et celle de Seine, à Mery et à Pons. » — Mery ; Aube, arr' d'Arcis-sur- 
Aube, ch.-l. de c". — Pont-sur-Seine; arr' et c°° de Nogent-sur-Seine. — L'interpré- 
tation de ce passage ne me paraît soulever aucune difïiculté(voy. en sens contraire, 
Denifle, p. 3/15, n. 6). 

3. Froissart, V, 2u3 ; Chronographia, II, 289 ; Chron. normande, 1^9. 

4. Scalacronica, 189. Un autre nom surprend, c'est celui du comte de Nidau qui à 
Poitiersavait combattu dans les rangs français et était tombé aux mains des Anglais. 
Ce n'était pas un allemand, mais un vassal du comte de Savoie (Nidau est sur le 
lac de Bienne). — Sur la conduite ultérieure du comte de Nidau, pillant les mar- 
chands de Montpellier, qui portaient à Saint-Omer l'argent destiné à la rançon de 
Jean 11, voy. des lettres du Trésor des Chartes (JJ.91, fol. 137, n. 273), publiées par 
A. Molinier (Hist. du Languedoc, t. X, 1279-1281 : avril i362). 

5. Chronographia, II, 289 ; Chron. norm., 1^9. — Denifle, op. cit., p. 345. — Des 
bandes anglaises qui opéraient dans la région parisienne rejoignirent l'armée an- 
glaise. Le captai de Buch notamment serait venu trouver le prince de Galles, aux 
environs de Châlons ( Scalacronica, ubi supra). 

6. Gr. Chr., VI, 167 : « Et passa l'ost du duc de Lanclastre par devant Sens sanzy 
donner assault. » 

7. Er. Petit, Hist. des ducs de Bourgogne, IX, 182-183. Pour les événements qui vont 
suivre, je ferai de larges emprunts, souvent textuels, à cet ouvrage, où l'on ne trouve 
pas seulement une riche documentation, tirée des archives de la Chambre des 
comptes de Bourgogne, mais encore cette connaissance personnelle des localités à 
laquelle rien ne saurait suppléer. 



LA MARCHE SUR LA BOURGOGNE l63 

était descendu pour en trouver jusqu'aux portes d'Auxerre. Il vint lo- 
ger à Egleny, où ses hommes d'armes endurèrent plus de privations et 
eurent plus à souffrir des entreprises de l'ennemi que dans tout le reste 
de la campagne *. 

Dans le même temps, un détachement, commandé par Roger Mor- 
timer, comte de March, connétable ou maréchal d'Angleterre, arriva 
devant la petite ville de Saint-Florentin, défendue par Oudard de 
Rentyetne put s'en emparer malgré des attaques répétées 2 . «Edouard III, 
qui était passé près de Cerisiers 3 et de Brienon l'Archevêque 4 , vint l'y 
rejoindre, et toutes ces troupes campèrent vers l'Armançon, à l'entour 
de Saint Florentin 5 . » A peine réunies, elles se séparèrent. 

Le corps de Roger Mortimer s'écoula par la vallée du Serain, mettant 
à sac Pontigny et Chablis 6 . La riche abbaye de Pontigny devait tenter 
la cupidité des hommes d'armes : « là, dit Froissart, vindrent plu- 
sieurs Anglais loger en ladite abbaye, et prirent et pillèrent tout ce 
qu'ils y trouvèrent 7 ». 

Les diverses fractions de l'armée, rassemblées de nouveau, s'achemi- 
nèrent ensuite vers Tonnerre, en suivant le cours de l'Armançon *? La 
ville, qui renfermait des approvisionnements considérables, fut em- 
portée d'assaut, mais le château repoussa toutes les attaques 9 . « Les 
bons vins du pays arrêtèrent pendant cinq jours les assaillants, qui, 
« bien rafraîchis », gagnèrent Noyers, dont le château, alors considéra- 
ble, dominait la vallée du Serain 10 ». Le roi « ne voulut oncques consen- 
tir que l'on y donnât l'assaut car il en tenait le seigneur prisonnier 11 ». 



i. Scalacronica, ubi supra. — Egleny ; Yonne, arr' d'Auxerre, c°° de Toucy. 

2. Froissart, V, 223-22/1. — Voy. Er. Petit, op. cit., i83 et n. 2, qui rectifie une 
erreur de S. Luce (Froissart, LXIV, n. 3) et donne raison au chroniqueur. 

3. Cerisiers ; Yonne, arr' de Joigny, ch.-l. de c°°. 

4. Brienon-sur-Armançon ; Yonne, arr' de Joigny, ch-1. de c"\ 

5. Ern. Petit, op. cit., ubi supra. 

6. Ibid. — Pontigny ; Yonne, arr' d'Auxerre, c°* de Ligny-le-Chatel. — Chablis ; 
Yonne, arr' d'Auxerre, ch.-l. de c". 

7. Chroniques, V, /ji6-4i5. — Er. Petit, ubi supra. 

8. Er. Petit, loco cit. 

9. Froissart, V, aa4 — Er. Petit, op. cit., i83-i8/(. 

10. Er. Petit, ibid. — D'après Froissart, les Anglais auraient encore trouvé là plus 
de 3.ooo pièces de vin, comme E. d'Auberchicourt à Attigny. Il y a des chiffres con- 
tagieux. 

11. Froissart, V, 224. 



l64 DERNIÈRE CAMPAGNE d'ÉDOUARD III 

Ce seigneur était Miles de Noyers { et sa captivité ne remontait pas à la 
bataille de Poitiers, comme ledit Froissart, — sa première rançon avait 
été payée, — mais à une rencontre toute récente, le combat de Brion, 
où il avait eu la malchance de tomber pour la deuxième fois aux mains 
des Anglais 2 . « Le roi et son armée vinrent prendre gîte à l'Isle-sur- 
Serain, en suivant les bords de la rivière, et arrivèrent enfin à Guillon, 
la nuit des Cendres, c'est-à-dire le 19 février i36o 3 ». Ils avaient pu 
ainsi, — en marchant de nuit, — passer sans être inquiétés au pied du 
château de Montréal, situé sur une éminence isolée, fortement occupé, 
et dont l'artillerie leur eût causé, de jour, de sérieux dommages '*. 

Deux seigneurs franc-comtois, depuis longtemps inféodés aux An- 
glais, Jean de Neufchâtel et Guillaume de Granson, leur avaient servi 
de guides, et rie les avaient que trop bien dirigés, en amenant l'armée 
d'Edouard III à l'entrée des défilés qui donnaient accès au cœur du 
duché de Bourgogne, « dans cette plaine proverbialement riche de la 
vallée d'Epoisses, où elle devait si longtemps séjourner 5 ». Elle y eut 
une vie singulièrement facile et agréable, car Froissart en a laissé un 
tableau enchanteur, qui contraste avec les misères et les privations du 
reste de la campagne. « Vous devez savoir, dit-il 6 , que les seigneurs 
d'Angleterre et les riches hommes menaient sur leurs chars tentes et 
pavillons, moulins, fours pour cuire et forges pour forger fers de che- 
vaux et toutes autres choses nécessaires. Et pour tout ce étoffer ils me- 
naient bien huit mille chars 7 , tous attelés de quatre forts roncins que 
ils avaient mis hors d'Angleterre. Et avaient encore sur ces chars plu- 
sieurs nacelles et batelets, faits et ordonnés si subtilement de cuir 
bouilli que merveille était à regarder. Et si pouvaient bien trois hom- 
mes dedans aider, pour naviguer sur un étang ou un vivier, si grand 



1 . Miles XII, petit-fils de Miles X, maréchal de France, bouteiller et porte-oriflamme 
(1271-1350) ; neveu de Jean de Noyers, comte de Joigny, gouverneur de Bourgo- 
gne (i323-i3Gi). Voy. Er. Petit, Les sires de Noyers (Bulletin de la Soc. des sciences his- 
tor. et naturelles de l'Yonne, 187^; p. 67-379). 

2. Ern. Petit, op. cit., 184. 

3. Ibid. — Guillon ; Yonne, arr' d'Avallon, ch.-l. de c°". 

4. Er. Petit, p. 184-186. — Montréal; Yonne, arr* d'Avallon, ch.-l. de c°°. 

5. Er. Petit, p. 184. 

6. Chron., V. aa5. — Texte rapproché du français moderne. 

7. Il est inutile de signaler une fois de plus l'invraisemblance de ce chiffre. 
Voy. ci-dessus, t. II; p. i5o, n. 2. 



LES ANGLAIS EN BOURGOGNE 1 65 

fût-il, et pêcher à leur volonté *. De quoi ils eurent grande aise tout le 
temps el tout le carême, au moins les seigneurs et les gens d'état, car 
le commun se contentait de ce qu'il pouvait trouver. Et avec ce le roi 
avait bien pour lui trente fauconniers à cheval, porteurs d'oiseaux, et 
bien soixante couples de forts chiens et autant de lévriers, avec les- 
quels il allait chaque jour en chasse ou en rivière, ainsi qu'il lui plai- 
sait. Et aussi y avait-il plusieurs des seigneurs et des riches hommes 
qui avaient leurs chiens et leurs oiseaux, tout comme le roi leur sei- 
gneur. » 

Cette large et fastueuse existence — le lot de quelques privilégiés — 
n'était possible qu'au prix de razzias répétées, qui approvisionnaient 
le camp anglais et y faisaient régner l'abondance. Le même Froissart 
l'a dit, et également à propos du séjour d'Edouard 111 à Guillon : 
« Tous les jours ses maréchaux et ses fourrageurs couraient le pays, 
brûlant, dévastant et pillant tout autour d'eux et rafraîchissant souvent 
l'ost de nouvelles pourvéances 2 ». Ceci est peut-être empreint de 
quelque exagération. Ni à ce moment-là, ni pendant la marche de Ca- 
lais sur Reims, la guerre ne paraît avoir eu le caractère de destruction 
sauvage et sans merci, qu'elle affectait trop souvent et qu'elle devait re- 
prendre, lorsque le monarque anglais, à la nouvelle du sac de Winchel- 
sea, remonta brusquement sur Paris. Quelles considérations inspi- 
raient Edouard 111 ? Peut-être l'arrière-pensée qui l'avait conduit sous 
les murs de lieims continuait-elle à lui dicter une modération relative. 
Peut-être n'obéissait-il, en se montrant un peu plus humain, qu'à son 
intérêt bien entendu et à une nécessité impérieuse. Une armée comme 
la sienne ne pouvait subsister que si les habitants du plat pays assu- 
raient de gré ou de force son ravitaillement. Quelques exemples faits à 



i. « Les Anglais péchèrent même les étangs, comme celui de Saint Euphrone. 
Arch. de la Cote d'Or. Comptes de l'Auxois, B. 27/48. » (E. Petit, op. cit., p. 188, 
n. .). 

2. Chron., V, 225. — Voy. des exemples dans Er. Petit, o/j. cit., p. 186-187. C'est dans 
une de ces chevauchées que le maréchal Roger Mortimcr, comte de March, aurait 
élé tué à Rouvray, le 2G lévrier (Er. Petit, op. cit., 187). 11 n'y fui peut-être que 
blessé, ce qui se concilierait avec la version de la Scalacronica, 188-189 : « ... où (à 
Guillon) Roger de Mor limer, count de la Marche et marschal del host et le plus sc- 
cré du dit roy, se lessa morir de fevir (fièvre), le xxim joi4rdc feverer. «Edouard III 
« fit déj)oscr provisoirement son corps à l'abbaye de Fontcnay, en donnant aux re- 
ligieux mille moutons d'or pour rétablir leur église ».La dépouille mortelle du con- 
nétable fut ensuite rapportée en Angleterre et les funérailles se célébrèrent dans 
la chapelle de Windsor (Er. Petit, ubi supra). 



l66 DERNIÈRE CAMPAGNE d'ÉDOUARD III 

propos suffisaient à briser et à décourager les résistances isolées. Des 
dégâts ou des cruautés inutiles auraient déterminé une fuite générale 
des paysans, très préjudiciable à l'envahisseur. Le système imaginé 
depuis longtemps par les Compagnies était le bon ; on s'y conforma. 
Des régions entières se « rançonnèrent » aux Anglais, à qui de sembla- 
bles arrangements procuraient de l'argent, des vivres en abondance, 
tous les moyens de poursuivre une fructueuse campagne *. Le traité 
conclu à Guillon avec les Bourguignons fut une opération de ce genre, 
mais de grande envergure, et à laquelle Edouard 111 attachait un prix 
particulier, car le duc était l'un des douze pairs — le plus puissant — 
sur le suffrage desquels il comptait pour se faire décerner la couronne 
de France 2 . Il était donc aussi habile qu'avantageux de garder vis-à- 
vis de lui l'apparence des bons procédés et d'épargner ses états, en lui 
faisant payer très cher une neutralité forcée. 

La situation du duché était telle, d'ailleurs, que, par voie d'intimi- 
dation, on pouvait tout obtenir de ses représentants. Depuis la mort 
d'Eudes IV (i34q) 3 , qui avait réuni à ses domaines héréditaires la 
comté de Bourgogne 4 , ce grand fief était tombé aux mains d'un en- 
fant, Philippe dit de Bouvre, virtuellement marié à l'une des plus 
riches héritières de la Chrétienté, à la fille du comte de Flandre et de 
Nevers, Louis de Maie 5 . En réalité, ce prince, qui devait mourir le 2 1 no- 



1. Villani, lib. IX, cap. lxxxii, col. 597 : « Nondimcno i paesani délie castella (il 
s'agit de la Bourgogne)^ c si délie ville, per essere più sicuri, donavano al Re ar- 
gento secondo loro possibilità. E di buoria voglia li prendea, cli fidanzava. E per si- 
mile modo haveafatto ne gli altri paesidi Francia. Prendea da cui li s'era raccomandato 
cio che dare gli volieno, sanza bargagnare, c hâve van gli falti sicuri di preda e di 
guasto. Onde per questa via havea accolla lanta moneta che di largo forniva i soldi, 
c'havea a pagare, e lutte altre spese occorrenti, sanza havere a trarre d'Inghilterra 
danajo. » 

3. Ibid. « 11 duca era giovane, e di grande animo, e di possanza il maggiore barone 
del reame di Francia. e de' dodici pari, a cui stava la coronazione dcl reame di 
Francia, alla quale con tutti i sentimenti si dirizzava la 'ntenzione del Re d'Inghil- 
terra, la quale era freno che non lasciava Irasandare gl' lnghilesi. » 

3. 11 mourut subitement à Sens le vendredi 3 avril i34q (E. Petit, Hist. des ducs 
de Bourgogne de la race capétienne, t. VIII, p. 61). « ... la sepmaine devant Pasques 
ilouries. » {Gr. Chr., V, 488-489). 

4. Il l'avait recueillie dans la succession de sa belle-mère, JeaDne, reine de France 
et de Navarre (veuve de Philippe V), comtesse de Bourgogne et d'Artois, qui mou- 
rut à Rye en Picardie le 2 1 janvier 1 33o, instituant pour héritière l'aînée de ses fdles, 
Jeanne de France, femme du duc de Bourgogne (Chérest, L'Arckiprêtre, 108 et n. 1). 

5. Ph. de Rouvre était né à la fin d'août ou au commencement de septembre i346. 
On ne saurait préciser davantage. Avant la publication de VHist. des ducs de Bourgo- 



LE DUCHÉ DE BOURGOGNE SOUS LE RÈGNE DE JEAN II I 67 

vembre i36i, dans sa seizième année,