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Full text of "Histoire de France contemporaine; depuis la Révolution jusqu'à la Paix de 1919"

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HISTOIRE 

DE FRANCE 

CONTEMPORAINE 



TOME QUATRIÈME 



L'HISTOIRE DE FRANCE 

CONTEMPORAINE 

i 
DEPUIS LA RÉVOLUTION JUSQU'À LA PAIX DE 1919 

est publiée en dix volumes illustrés, avec la collaboration de 
MM. SAGNAC, PARISET, CHARLÉTY, SEIGNOBOS, BIDOU & GAUVAIN 



AU 




Cliché Hachette 



LOUIS XVIII 

Peinture du Baron Gérard, exposée au Salon de 1814. Le roi est dans son cabinet de 
travail, aux Tuileries ; il est vêtu de bleu, porte la plaque et le cordon de l'ordre du 
Saint-Esprit. Au fond, bibliothèque et pendule en acajou, chaises de bois doré, tendues de 
velours bleu. — Musée de Versailles, n° 4911. 



H. C. IV. — Pi.. 1. Frontispice. 



Èr^3i<oV-û 



ERNEST LAVISSE 

DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE 



HISTOIRE 

DE FRANCE 

CONTEMPORAINE 

DEPUIS LA RÉVOLUTION JUSQU'À LA PAIX DE 1919 
Ouvrage illustré de nombreuses gravures hors texte 




TOME QUATRIÈME 

LA RESTAURATION 

(1815-1330) 

par S. CHARLÉTY 




LIBRAIRIE HACHETTE 



v. 4 



Tous droits de traduction, de reproduction 
et d'adaptation réservés pour tous pays. 
Copyright par Librairie Hichcttc 1511 . 



LIVRE PREMIER 

L'ÉTABLISSEMENT DU RÉGIME 
PARLEMENTAIRE (1814-1816') 

CHAPITRE PREMIER 
LA PREMIERE RESTAURATION 



I. LE GOUVERNEMENT PROVISOIRE (31 MARS-14 AVRIL 1814). — II. LE 
GOUVERNEMENT DU COMTE D'ARTOIS (14 A.VRIL-2 MAI). — III. LA CHARTE ET LA PAIX 
(2 MAI-4 JUIN). — IV. L'OPINION DE LA FRANCE SUR LES ÉVÉNEMENTS. — V. LES ACTES 
DU GOUVERNEMENT (JUIN I814-MARS 1815). 

/. - LE GOUVERNEMENT PROVISOIRE (3 1 MARS- 
14 A VRIL 1 8 14) 



L 



E 30 mars 1814, dans la soirée, pendant que les aides de camp la proclamation 

à DE SCHWAl 

des chefs d'armées, Orloiï et Parr, au nom du tsar et de ' berg. 



Schwartzenberg, Fabvier et Denys,au nom de Marmont, discutaient 
les conditions d'un armistice, une proclamation, rédigée par Pozzo 

1. On lira, dans les notes placées au commencement des chapitres et des sections de 
chapitres, les titres des principaux ouvrages et documents particuliers dont il a été fait 
u-a^e pour les écrire. Nous ne voulons donner ici que l'indication des documents et tra- 
vaux généraux, qui embrassent, par leurs dates ou par leur portée, l'ensemble ou une 
.grande partie de la période de isi4 à l83o. Il sera, ainsi, inutile de les citer de nouveau à 
propos de chaque chapitre, mais il demeure entendu qu'ils ont été constamment utilisés. 

La bibliographie critique de la Restauration n'a pas été faite; mais il existe des listes 
auxquelles on peut se reporter facilement. La plus longue est dans le Catalogue de l'Histoire 
île France de la Bibliothèque Nationale; il donne, avec son supplément, tous les titres) les 
livres, brochures et pièces possédées par la Bibliothèque à la date de 1*78. Le Catalogue 
Lorenz {Catalogue général de la librairie française depuis 1840, par Otto Lorenz. continué par 
Jordell, 26 vol., 1892-1917) donne les ouvrages parus depuis sa fondation eu 1840; les 
tables méthodiques en rendent l'usage commode. Lue Bibliographie des trarau.r publiés sur 
l'iiisloire de France de 1866 à 1897, par Pierre Caron, en cours de publication depuis 1907, a 
é!é achevée en 1912; les travaux parus depuis 1896 sont inventoriés dans le Répertoire 
méthodique de l histoire moderne et contemporaine de la France rédigé sous [£j direction de 
G Brière et de P. Caron; six volumes ont paru pour les années i8g8-igo3; les années sui- 
vantes jusqu'à l'jio -<>ni eu préparation; à partir de 1910, la Hevue d'histoire moderne el 
contemporaine a donné eu supplément jusqu'en 1 • j 1 ', les listes d'ouvrages parus pour 1910-111 
1911-12, 1912-1914. 

Documents. — Les doc ents officiels publiés sont nombreux Lee actes des pouvoirs 

publies sont au llullelin des Lois niais il est plus pratique de les chercher dans la Collection 



!,av:*se. — H. Coiitemp , IV. 



L'établissement du Régime parlementaire. livre premier 

di Borgo, signée par Schwartzenberg, fut affichée à Paris. Les sou- 
verains alliés y disaient leur désir de trouver en France une autorité 

des lois de Duvergier), crans le Moniteur, dans les Circulaires, instructions et autres actes 
émanés du ministère de l'Intérieur ou relatifs à ce département de 1797 à 1830, Paris, 1821-1800, 
6 vol. (Ce recueil intéresse la Restauration à partir du tome II). Le texte de la Charte et 
des lois importantes est dans Faustin-Adoiphe Hélie, Les constitutions de la France, 1S80, 
avec un commentaire d'intérêt médiocre. Le* délibérations des Chambres sont publiées 
dans les Archives parlementaires, 2 e série, du tome XII au tome LXI 

Parmi les documents officiels d'origine étrangère, il en est d'utiles pour l'histoire du 
gouvernement français. Tels sont : Correspondence, despatches and otlier papers of Viscount 
Castlereaqh, 3" série, Londres, i853; — le recueil publié sous le titre de Mémoires, documents 
et écrits divers laissés par le prince de Mellernich. publiés par son fils, 8 volumes, dont le 4 e 
(Paris, 1881), intéresse particulièrement la Restauration , — la publication de la Société russe 
d'histoire : Correspondance diplomatique des ambassadeurs et ministres de Russie en France 
et de France en Russie avec leurs gouvernements de 1814 à 1830, 3 vol. parus, Saint-Pétersbourg, 
1901-1907, publiés par Polovtsoff, qui l'ait parfois double emploi avec la Correspondance 
diplomatique du comte Pozzo di Borgo, ambassadeur de Russie en France, et du comte de 
Nesselrode, depuis la Restauration des Bourbons jusqu'au congrès d'Aix-la-Chapelle (18)4-1818), 
publié par le comte Charles Pozzo di Borgo, t. I, Paris, 1890, t. II, 1897. (Voir aussi les 
Lettres et papiers du comte de Nesselrode, 11 vol., Paris, 1904-1912; les tomes V à XI sont 
consacrés aux années iSi3 et suivantes.) — On a également fait état des documents officiels 
inédits (rapports de préfets et de procureurs généraux) surtout empruntés aux Archives 
nationales, pour l'étude des faits relatifs à l'état de l'esprit public, à cause de l'insuffisance 
des documents publiés. Ils seront signalés chemin faisant. 

Les documents privés sont d'une extrême abondance. Je ne signale que ceux qui offrent 
quelque intérêt en apportant quelques faits nouveaux : d'Argoùt, Souvenirs, publiés par 
G. Monod (Revue de Paris); — de Barante, Souvenirs, publiés par son petit-fils Claude de 
Barante, 5 vol., Paris, 1890 (les tomes II et III intéressent la Restauration et donnent de 
nombreuses lettres de Guizot, de Mme de Broslie, de Rémusat, etc.); — de Barante, La 
vie politique de Itoyer-Collard, ses discours et écrits, 2 vol., 3 e éd., 1878 ; — Beugnot, Mémoires, 
1183-1815, 2 vol., Paris, 186O; — duc de Broglie, Souvenirs, de 1815 à 1870, 4 vol., 1886; — de 
Carné, Souvenirs de ma jeunesse au temps de la Restauration, Paris, 1872; — de Castellane, 
Journal, 4 vol., 1895-96; — Chatermbriand. Mémoires d'outre-lombe (éd. Biré), 1898-1900, 6 vol.; 

— comte Ferrand, ministre d'Etat sous Louis XVIII, Mémoires, publiés par le vicomte de 
Broc, Paris, 1897; — Mme de la Ferronnaye, Mémoires. Paris, 1900; — duchesse de Gontaut- 
Biron, Mémoires, 1778-1836, Paris, 1892; — Guizot, Mémoires pour servir à l'histoire de mon 
temps (1807-1848), Paris, 8 vol., 1858-1867. Guizot, Histoire parlementaire de France. Collection 
des discours de M. (iuizoi de 1819 à 1848 (Complément des Mémoires), Paris, 5 vol., i863; — 
Guizot, Trois générations. Introduction ù l'histoire parlementaire de France, 1780, 1814, IS43, 
Paris, 1861; — d'Haussez, Mémoires, 2 vol Paris, 1896-97; — général d'Hautpoul, Souvenirs, 
Paris, 1902; — Hyde de Neuville, Mémoires et souvenirs, 3 vol., Paris, 18S8-1892 : le 2 e et le 
3 e volume intéressent la Restauration; — comte de Montalivet, Fragments et souvenirs, 
tome I, 1810-1832. Paris, 1899; — Montgaillard (agent de la diplomatie secrète pendant 
la Révolution, l'Empire et la Restauration), Souvenirs, publiés par Clément de Lacroix, 
Paris, i8g5; — Pasquier, Mémoires, publiés par le duc d'Audiffret-Pasquier, G vol., Paris, 
1893-1894; — de Reiset, Souvenirs de 1814 à 1836, 3 vol., 1900-1902; — Macdonald, Souvenirs, 
publiés par C. Rousset, Paris, 1892; — comte de Salaberry, Souvenirs politiques sur la 
Restauration, 18-21-1830, Paris, 2 vol., 1900; — Sers, Souvenirs d'un préfet de la monarchie, 
Mémoires du baron Sers, 1786-1862, publiés par le baron Henri Sers et R. Guyot, Paris, 1906; 

— Talleyrand, Mémoires, publiés par G. de Broglie, Paris, 5 vol., 1891-1892; — Vitrolles, 
Mémoires et relations politiques, publiés par Eugène Forgues, 3 vol., Paris, i883; .— Villèle, 
Mémoires et correspondance, 1788-1832, Paris, 5 vol. ; — Villèle, Maximes et pensées jiolitiques, 
Paris, 1826 (extraits de ses discours et brochures, publiés par un adversaire pour le mettre 
en contradiction avec lui-même), — Cuvillier-Fleury, Journal et correspondance intimes, 
2 vol., igo3; — A. Cournot, Souvenirs (1760-1860), publiés par Bottinelli, Paris, 1913. 

Les journaux les plus importants sont fréquemment cités dans le texte. La liste des 
journaux de Paris est donnée dans Matin, Bibliographie historique et critique de la presse 
en France, Paris, 1866. 

L histoire de ces journaux est faite dans le tome VIII de Ilatin, Histoire politique et 
littéraire de la presse en France, 8 vol., 1859-1861. 

b) Travaux. — i° Histoire générale : L'Annuaire historique et universel par Ch. Lesur, 
1 volume par an de 1818 à i832, donne un bon résumé des faits politiques. 
Les « histoires de la Restauration » sont très nombreuses. Aucune n'est rédigée avec 



chapitbs pbemier La première Restauration. 

salutaire, qui pût cimenter son union avec toutes les nations et tous 
les gouvernements; il appartenait à la Ville de Paris, « dans les cir- 

une méthode scientifique. Celles qui sont l'œuvre d'auteurs contemporains ou très voisins 
des événements ne sont pas à négliger malgré leur insuffisance critique. Elles donnent 
l'enchaînement des faits : il faut en user comme des Mémoires. Ce sont des témoignages, 
parfois importants, mais qui doivent être contrôlés. Elles permettent aussi de se 
rendre compte de l'état d'esprit moyen d'un parti politique. Telles sont ['Histoire des deux 
Restaurations de Vaulabelle, 8 vol., Paris, 3 e éd., 1807, qui est « libérale », et l'Histoire de 
la Restauration de Nettement, Paris, 1860, qui est « royaliste » ; l'Histoire de la Restauration 
de Lubis, 2 e éd., 1848, 6 vol., qui est catholique; {'Histoire de la Restauration et des causes 
qui ont amené la chute de la branche ainée des Bourbons de Capefigue, 10 vol., Paris, i83i- 
i833 (royaliste); — Dulaure et Augis, Histoire de la Révolution., depuis 1814 jusqu'à 1830, 
8 vol., Paris, i834-i838. 

11 faut mettre à part Viel-Castel et Duvergier de Hauranne L'Histoire du Gouvernement 
parlementaire en France de 1789 à 1848 (qui s'arrête à i83o), 10 vol., Paris, 1857-1872, par 
Prosper Duvergier de Hauranne, utilise non seulement le Moniteur et les journaux, 
comme ses prédécesseurs, mais aussi les brochures de circonstance et des papiers privés, 
alors pour la plupart inédits. Son livre est malheureusement dépourvu d'un appareil cri- 
tique suffisant. Ses opinions sont celles des libéraux de la génération nouvelle qui se 
groupa en 1825 autour du journal le Globe. — L'Histoire de la Restauration, 20 vol., 1860- 1878, 
de Louis de Viel-Castel est surtout précieuse par le développement qu'elle donne et les 
documents qu'elle apporte à l'étude des affaires extérieures, l'auteur était diplomate. — 

Les chapitres consacrés à la France dans VHistoire du xix° siècle depuis les traités de 
Vienne de Gervinus, trad Minssen. Paris, 1804-1869, 20 vol., sont utilisables, Gervinus a vu 
un grand nombre de documents Ad. Stern. Geschichte Europas seit den Vertrâgen von 
1815 bis zum Frankfurter Frieden von 1871, bon ouvrage d'ensemble. La 1" partie (3 vol., 
1894-19°!' ' e * tomes I et II ont paru en deuxième édition corrigée et accrue en îgiti), 
s'arrête à 18'io. la 2" (3 vol. 1900-1911, s'arrête à 1848. 

Quelques histoires sont plus récentes : la plupart ne font que résumer celles qui les ont 
précédées. (C est le cas de Hamel, Histoire de la Restauration, 2 vol., Paris, 1887-88.) D'autres 
y ajoutent le résultat de quelques recherches personnelles : E. Pierre, Histoire des 
assemblées politiques de France, Paris, 1877, * v0 ' paru; — Dareste de la Chavanne, Ilis- 
toire de la Restauration, 1 vol., Paris, 1879, — Ernest Daudet, Histoire de la Restauration, 
Paris, 1882; — consulter Armand Dayot, La Restauration, Louis XVIII, Charles X, d'après 
l'image du temps, 1902. 

L'introduction de Louis Blanc à son Histoire de dix ans [1830-1840), 5 vol., 2 e éd., 1842, est 
à consulter : les vues originales y abondent à travers le fatras oratoire. 

2 Histoires spéciales : L'histoire diplomatique est racontée au tome II du Manuel histo- 
rique de politique étrangère, 3 e éd., 1905, d'E Bourgeois, et dans Debidour, Histoire diploma- 
tique de l'Europe, 2 vol., 1891. 

L'histoire militaire est traitée dans des ouvrages de détail, qui sont cités à leur place 
dans le récit. 

L'histoire financière a été bien étudiée par Calmon, Histoire des finances sous la Res- 
tauration, 2 vol., Paris, 1868-1870, — le Système financier de la France par d'Audifl'rei, 
6 vol., 1863-1870, est un utile recueil de documents Voir aussi Stourm, Le budget, son his- 
toire et son mécanisme, 3 e éd., Paris, 1896. 

Sur les institutions d'instruction publique, voir de Riancey, Histoire critique et législative 
de l'instruction publique et de la liberté d'enseignement en France, 2 vol., 1844 ; — Cournot, Des 
institutions d'instruction publique en France, Paris, i864; — Liard, L'enseignement supérieur 
en France, 2 vol., 1888-1894. 

Histoire religieuse : Debidour, Histoire des rapports de l'Eglise et de l'Étal en France de 
(780 à 1870, Paris, 1898; — Etienne Lamy, Les luttes entre l'Église et l'État au xix' siècle. La 
Restauration (Revue des Deux .Mondes, 1898), — Baunard, Un siècle de l'Église de Frime. 
f 800-1 900, Paris, 1901 ; — Bourgain, 1/ Eglise de France et l'Étal au xix" siècle, l'a ri s. > vol.. 1901. 

Sur la vie politique, on consultera utilement la statistique de Braun, Nouvelle biographie 
des députés, ou statistique de la Chambre de 1814 à 1819, Paris, i*3o; — de Carné, Etudes sur 
l'histoire du gouvernement représentatif en France de 1789 à 1848, Paris, i*.>r, : (i. Denis 
Weill, Les élections législatives depuis I7S9, Paris, iK.jô; — Thureau-Dangln, Royaliste» et 
républicains, Paris, 1*574. et Le parti libéral sous la Restauration, 1888; — Lanzac de Laborie, 
Les passions politique» sous la Restauration (Correspondant, 1Q00); — A. Rousseau, / 
décentralisatrice cl les parti» politique» sous lu Restauration (Revue de Bretagne, uk>3); — 
Michon, Le gouvernement parlementaire sous la Restauration, Paris, 1905; — G. Weill, 
Histoire du parti républicain en France de 1814 à 1870, Paris. 1900; — G. Weill, La France 



L'établissement du Régime parlementaire. liyke premier 

constances actuelles, d'accélérer la paix du monde.... Qu'elle se pro- 
nonce, et, dès ce moment, l'armée qui est devant les murs devient 
le soutien de sa décision. » Ainsi, à entendre les vainqueurs de 
Napoléon, les Parisiens avaient le devoir et la faculté de choisir un 
gouvernement à la France. Mais une solution était discrètement 
recommandée à leur bon vouloir : « Parisiens, vous connaissez la 
situation de votre patrie, la conduite de Bordeaux, l'occupation de 
Lyon, les maux attirés sur la France et les dispositions véritables 
de vos concitoyens. Vous trouverez dans ces exemples le terme de 
la guerre étrangère et celui de la discorde civile; vous ne sauriez le 
chercher ailleurs. » Bordeaux avait, le 12 mars, accueilli en triomphe 
le duc d'Angoulême, et son maire, bonapartiste ardent en 1813, avait, 
dans une proclamation, remercié « les Anglais, les Espagnols et les 
Portugais de s'être réunis dans le midi de la France, comme d'autres 
dans le nord, pour remplacer le fléau des nations par un monarque 
frère du peuple » ; les souverains semblaient donc, en rappelant la 
conduite de Bordeaux, adhérer à une restauration monarchique et la 
proposer aux Parisiens. Mais ils ne voulurent pas le dire clairement; 
Pozzo avait d'abord écrit : « Cherchez dans l'autorité légitime le 
terme de la guerre », et Alexandre avait rectifié : « Vous trouverez 
dans ces exemples »... Les alliés hésitaient visiblement à se prononcer 
les premiers * 

sous la monarchie constitutionnelle, 1814-1848, Paris, 1912; — l'ouvrage de Boufenko, Le parti 
libéral sous la Restauration, I, 1814-1820, St-Pétersbourg, 1913, est écrit en russe: mais les 
citations de textes français faites en note sont en français ; — une intéressante monographie 
de l'abbé Moulard, Le comte Camille de Tournon, préfet de la Gironde, I8i6-I822, Paris. 1914. 

Sur l'histoire des mœurs : Bardoux, le 2 e vol. de La bounjeoisie française, 1789-1848. Paris, 
18S6: — Th. Muret, L'histoire par le théâtre, 1739-1851, 3 vol., Paris, i864-65; — Guex. Le 
théâtre et la société française de 1815 à 1818, Vevey, 1900; — Kozmian, Le carnet d'un mondain 
sous la Restauration (Revue de Paris, 1900) ; — Des Granges, La comédie et les mœurs sous 
la Restauration et la monarchie de juillet, Paris, 1906; — Joseph Turquan, La dernière 
Dauphine, Madame, Duchesse d'Angoulême (1778-1851), Paris, 1909- 

La seule monographie sur l'histoire littéraire est l'Histoire de la littérature française sous 
la Restauration, de Nettement. 2 vol , Paris, i852. 

1. Consulter, en sus des ouvrages énumérés dans la note ci-dessus, pour l'histoire générale 
de 1814 '■ le dernier volume de l'Histoire du Consulat et de l'Empire de Thiers; le tome VIII 
d'Albert Sorel, L'Europe et la Révolution française; et surtout Henry Houssaye, 1814, 1 vol., 1898. 

La Charte est étudiée avec détails dans la plupart des histoires générales, surtout dans 
Thiers et Duvergier de Hauranne. On peut les compléter au moyen du travail récent de 
Pierre Simon, L'établissement de la Charte, 1907. La polémique relative à la Charte est 
surtout dans les brochures (que Duvergier de Hauranne a en grande partie utilisées) dont 
l'énumération est au Catalogue de rhisloire de France de la Bibliothèque nationale, Lb 45 
et suiv. Parmi les plus significatives, voir les Observations sur le projet de constitution, par 
de Villèle, Toulouse, s. d. (1814); — Considérations sur l'origine, la rédaction, la promulgation 
et l'exécution de la Charte, Paris, i5 juin i83o, par Clauzei de Coussergues ; — une brochure 
anonyme : Constitution du temps (i8i4). Les discussions relatives à la Charte et aux pro- 
blèmes de droit politique que son application souleva durèrent d'ailleurs pendant toute la 
Restauration. Il est impossible de mentionner même les plus importantes des brochures 
parues de 1814 à i83o concernant les droits de la Chambre, la prérogative du roi, la res- 
ponsabilité des ministres, le renouvellement intégral, la presse, le « gouvernement repré- 
sentatif » en général, etc. Quant à l'importance politique de la Charte, elle est appréciée 
par tous les historiens de la Restauration; mais les réflexions les plus suggestives sont 



chapitre premier La première Restauration. 

Les alliés avaient leurs raisons. Déjà, un agent royaliste, indécision 



Vilrolles, avait été envoyé au congrès de Châtillon parTalleyrandet 
Dalberg, pour leur demander la reconnaissance explicite de 
Louis XVIII, la remise des provinces occupées à son frère le comte 
d'Artois, et rétablissement de trois quartiers généraux, Lunéville, 
Bordeaux et Lyon, où se grouperaient les partisans de la monarchie; 
mais il n'avait rencontré qu'indifférence où hostilité à l'égard des 
Bourbons Castlereagh jugeait « leur cause tout à fait impopulaire 
en Angleterre; on trouverait difficilement, disait-il. un journal qui 
osât se prononcer en leur faveur ». Alexandre, qui avait été surpris 
de découvrir une France « hérissée de soldats et d'inimitiés » au lieu 
du <( concours d'opinions » qu'il y cherchait, redoutait pour les 
Bourbons l'hostilité « de l'armée », des « générations nouvelles », de 
« l'esprit du temps ». « Si vous les connaissiez, disait-il à Vitrolles, 
vous seriez persuadé que le fardeau d'une telle couronne n'est pas 
pour eux. » Il citait d'autres noms : Bernadotte, Eugène Beauhar- 
nais, la République même était peut-être une solution. Metternich, 

dans Louis Blanc. Histoire de dix ans, déjà citée, Introduction du t I er , qui a certaine- 
ment inspiré L Stein, Geschichle der socialen Bewegung in Frankreich. 3 vol., Leipzig, i849-5i 

Sur 1 état de l'opinion et de la Société, voir la Correspondance de M. de Remusal pendant 
tes premières années de la Restauration, publiée par son fils Paul de Rémusat, 6 vol., 
Paris, i883-i886, — les Souvenirs (I760-IS60) d'A. Cournot, déjà cités, qui donnent d'utiles 
renseignements sur l'esprit public en 3 8i4 ; — les Mémoires de Metternich (déjà cités); — 
la Correspondance diplomatique de Pozzo di Borgo (déjà citée); — le tome 112 des Documents 
publiés par la Société russe d'histoire, Pétersbourg, 1901; — G. Pariset, Témoignages anglo- 
français sur 1814 et 1815 (.Journal des Savants, novembre 1906) donne une bibliographie des 
récils anglais contemporains; quelques-uns ont été utilisés par Pierre Mille, La France en 
1814 daprès le récit de quelques voyageurs anglais (Revue bleue, 1895). Voir aussi les articles 
de Stenger : La société française en 1814 (Grande Revue, 1906I ; Le règne des émigrés en 1814 
(Nouvelle Revue, 1906 et 1907), — J. Poirier, L'opinion publique et l'Université pendant la 
première Restauration (Révol. Fr., 1909) — A. Aulard a publié des documents (Révol. l'r., 
1890) sous ce titre ■ Les adhésions aux Bourbons en 1814. Il existe un assez grand nombre 
d'études locales : GaiTarel, Dijon en 1814 et 1815, Dijon, 1897; — Doublet, L'Ariège en 1814 
et ISI5, Foix, s. d. ; — Pierre Vidal, Documents relatifs au déparlement des Pyrénées-Orien- 
tales (i8i4). (Société des Pyrénées-Orientales, îyoi et 1902); — Emile de Perceval, Un 
épisode de la vie des frères Faucher, la province en 1814 (Revue des études historiques, 1902). 
— Le Correspondant (août igi3) a publié le Journal de la duchesse d'Angoulème, relatif 
aux événements de Bordeaux en 1814 et i8i5. 

L'influence de la brochure célèbre de Chateaubriand, De Buonaparle et des Bourbons et de 
la nécessité de se rallier à nos princes légitimes pour le bonheur de la France et de l'Europe, 
a été appréciée à sa juste valeur par L. Pingaud. Chateaubriand, Napoléon et les Bourbons, 
(Revue de Paris, 1 er août 1909). Mise sous la date du 3o niais, elle ne parut en réalité que 
le 5 avril, après la déchéance. 

Pour les actes du gouvernement, voir, outre les histoires générales, la Correspondance 
inédite du prince- de Talleyrand et du roi Louis XVIII pendant le congrès de Vienne, publiée 
par G. Pallain, 1 vol , et la Correspondance du comte de Jaurourl, ministre intérimaire des 
Affaires étrangères, avec le prince de Talleyrand, pendant le Congrès de Vienne, publiée par 
son petit-fils, 1 vol., Paris, igo5. 

Ces recueils sont très importants pour la politique extérieure, qui est étudiée d'en-einMe 
par Albert Sorel, L Europe et la Révolution française, t VIII, La coalition et les traités de 1815, 
Pingaud, Bernadotte, Napoléon el les Bourbons, Paris, 1901; — Albert 
Pingaud, Le Congrès de Vienne et la politique de Talleyrand (Rev. historique, 1899). 

La liquidation financière de 1R14, exposée dans Calmon, Histoire parlementaire des finances 
de la Beslauralion (déjà citée), est résumée dans le Bulletin de statistique du ministère des 
Finances. 18771 IL 



DES ALLIES. 



L'établissement du Régime parlementaire livre premier 

mieux disposé pour les Bourbons, s'étonnait pourtant de n'avoir pas 
encore, depuis deux mois, rencontré un royaliste en France « Nous 
la traversons, cette France, nous habitons au milieu d'elle depuis 
plus de deux mois... nous ne trouvons dans cette population... rien 
de ce que vous annoncez... pas même une expression générale de 
mécontentement contre l'Empereur. Nous avons bien vu quelques 
émigrés venir à nous et nous demander bien bas à l'oreille si nous 
avions l'intention de ramener le Roi. Mais ils se sont éloignés sans 
mot dire lorsque nous leur avons déclaré que nous n'avions point 
embrassé de semblables pensées. » Le vague des formules de la pro- 
clamation où Schwartzenberg faisait appel à l'opinion de Paris, tra- 
duisait donc exactement la réserve intentionnelle des alliés. 
le préfet de Les fonctionnaires impériaux de Paris, Pasquier, préfet de 

pouce et le police, Chabrol, préfet du département, accompagnés de huit 

PREFET DE LA 

seine av maires et conseillers municipaux, se rendirent, dans la nuit du 

quartier gêné- gQ au -^ m ars, au quartier général des alliés, à Bondy. Mais ils n'osé- 
UAL des allies* m _ , . . 

rent pas se considérer comme qualifiés pour exprimer le sentiment 

de Paris. Alexandre leur ayant affirmé qu'il prenait « la ville entière 
sous sa protection », qu'il « espérait n'y avoir pas d'ennemis », qu'il 
n'en avait en France qu'un seul, Napoléon, ils se bornèrent à parler 
des conditions de l'occupation, et, quand ils eurent obtenu que la 
garde nationale partagerait le service de garde avec les troupes 
étrangères, ils se retirèrent. Personne, à vrai dire, ne pouvait pré- 
tendre à exprimer la pensée d'une population qui n'avait pas de 
représentants élus. Il ne restait donc, à défaut d'un procédé régulier 
et clair de consultation, qu'à attendre une manifestation confuse 
dans la rue. 
entrée des Quelques royalistes probablement conseillés par Talleyrand 

l'organisèrent. Le 31 mars, au matin, ils distribuèrent des cocardes 
blanches et des écharpes blanches aux passants. A midi, quand 
Alexandre, Schwartzenberg, le roi de Prusse, prenant possession 
de leur conquête, suivis de 50 000 hommes, défilèrent dans les rues 
de Paris, de petits groupes de royalistes se portèrent sur le parcours 
et, de distance en distance, surtout dans les quartiers riches de 
l'ouest, crièrent : « Vive Alexandre! Vivent les Bourbons! » La 
foule, déjà disposée à croire que les alliés venaient rétablir la royauté, 
et surtout résignée après tant de malheurs à subir leur volonté, se 
tut. Alexandre ne se méprit peut-être pas sur la valeur des accla- 
mations royalistes; mais il fut tout heureux de son succès per- 
sonnel; c'était aussi, depuis son arrivée en France, la première 
manifestation hostile à Napoléon dont il était le témoin. Il en fut 
frappé, et ses dispositions se modifièrent. 



ALLIES A PARIS. 



CHAl'ITKIi PREMIIill 



La première Restauration. 



Le soir, il s'installa dans l'hôtel de Talleyrand, rue Saint- 
Florentin : il y réunit, pour délibérer en commun, le roi de 
Prusse, Schwartzenberg et Lichtenstein, chefs de l'armée autri- 
chienne, Nesselrode et Pozzo, Dalberg et Talleyrand. On décida 
une fois de plus et sans débat qu'on ne traiterait pas avec Napo- 
léon; mais il fallait donner à la France un gouvernement qui pût 
signer la paix. Dalberg proposa le roi de Rome sous la régence de 
sa mère. Alexandre n'aimait pas Louis XVIII, l'ayant connu à 
Mitau, où le prétendant avait affecté vis-à-vis de son hôte une 
supériorité arrogante; il craignait aussi que le retour des Bour- 
bons ne fût le signal d'une réaction politique contre laquelle les 
Français s'insurgeraient et qui soulèverait l'armée ; il parla de 
Bernadotte. Ce Béarnais subtil intriguait auprès des alliés, mais les 
Anglais et Metternich lui étaient hostiles, irréductiblement : ils ne 
voulaient pas mettre sur le trône de France une créature du tsar. 
Alexandre n'insista pas; il tenait surtout à écarter le roi de Rome 
et demeurait préoccupé de connaître le vœu des Français. Talley- 
rand demanda à la Conférence d'entendre M. de Pradt et l'abbé 
Louis. Le premier était un ambassadeur disgracié, le second, un 
fonctionnaire des finances qui passait pour habile et bien informé. 
Tous deux, confidents des intentions de Talleyrand, affirmèrent que 
la France était tout entière royaliste. Talleyrand conclut : les Bour- 
bons sont la meilleure garantie de la paix générale, et la France 
les désire; « la régence, Bernadotte, la république ne sont que des 
intrigues; la Restauration seule est un principe, c'est le triomphe 
de la légitimité ». Alexandre cessa de combattre la candidature des 
Bourbons, mais il refusa de se prononcer immédiatement pour eux, 
et l'on se sépara sans rien décider encore que de publier une nou- 
velle proclamation. 

Talleyrand la tenait prête depuis le matin. Il y était dit que les 
alliés ne traiteraient plus avec Bonaparte ni avec aucun membre de 
sa famille; qu'ils conserveraient l'intégrité de l'ancienne France et 
« pourraient même faire plus », qu'ils reconnaîtraient et garanti- 
raient la constitution que la nation française se donnerait; en 
conséquence, « ils invitaient le Sénat à désigner un gouvernement 
provisoire qui pût pourvoir aux besoins de l'administration et pré- 
parer la constitution qui conviendra au peuple français ». Il était 
donc bien clair que les alliés ne voulaient pas prendre l'initiative 
d'une restauration : comme, la veille, à l'opinion des Parisiens, ils 
faisaient maintenant appel à l'opinion des Français; ils affirmaient 
le principe de la souveraineté nationale, Talleyrand, qui s'élait l'ail 
fort, auprès d Alexandre, d'obtenir l'assentiment du Sénat, se 



DÉUBÈBATinx 

CHEZ 

TALLEYRAND. 



L'établissement du Régime parlementaire. 



LIVRE PREMIER 



LE SENAT NOMME 

MJVERNE- 
KENT PROVISOIRE. 



'ESTATION 

ROYALISTE 
DU CONSEIL 
MUNICIPAL. 



LE SENAT ET LE 

CORPS LEGISLATIF 

VOTENT 

LA DÉCHÉANCE 

DE NAPOLÉON. 



ménageait les moyens de continuer à jouer le premier rôle. 

Mais les alliés, cette fois encore, ne trouvèrent devant eux que 
des fonctionnaires impériaux; Talleyrand rassembla 64 sénateurs 
sur 140, qui nommèrent un Gouvernement provisoire de 5 membres, 
Dalberg, Jaucourt, le général Beurnonville, l'abbé de Montesquiou 
et Talleyrand. Sauf Montesquiou, connu pour être un agent de 
Louis XVIII, les autres avaient servi la République et l'Empire. 
Puis, le Sénat se mit immédiatement à l'œuvre de la constitution; 
aucune parole ne fut dite en faveur des Bourbons. 

C'est de l'Hôtel de Ville de Paris que partit la première mani- 
festation officielle de royalisme. Un avocat conseiller municipal, 
nommé Bellart, avait proposé dès le 30 mars à quelques-uns de ses 
collègues de proclamer la déchéance de Napoléon et l'avènement de 
Louis XVIII. Le préfet Chabrol s'y était opposé, jugeant l'heure peu 
favorable — Alexandre n'avait pas encore déclaré qu'il prenait Paris 
sous sa protection, et qu'il ne traiterait plus avec Napoléon; — mais 
le 1 er avril au matin, rassurés par la parole du tsar et la présence de 
cent mille soldats étrangers, treize conseillers sur vingt-quatre se 
réunirent et votèrent une violente proclamation : le Conseil y décla- 
rait « abjurer toute obéissance envers l'usurpateur pour retourner 
à ses maîtres légitimes » , il exprimait « le vœu le plus ardent pour 
que le gouvernement monarchique fût rétabli dans la personne de 
Louis XVIII et de ses successeurs légitimes ». Cette proclamation fut 
imprimée immédiatement, distribuée dans les rues, affichée sur les 
murs, commentée dans d'innombrables placards injurieux pour 
l'Empereur et sa famille, expédiée à tous les Conseils généraux des 
départements. Zèle un peu prématuré, qui gêna Talleyrand : n'im- 
portait-il pas de paraître laisser au Sénat toute initiative? 

Le Sénat n'avait pas encore formellement condamné l'Empire. 
Sa longue servilité l'avait, à coup sûr, privé de l'autorité morale qui 
lui eût été nécessaire pour juger Napoléon. Mais obtenir un verdict 
de culpabilité de ceux-là même, qui, choisis par l'Empereur pour 
sanctionner ses actes de despotisme et empressés à obéir au 
moindre de ses ordres, lui devaient tout, leurs dignités et leurs for- 
tunes, n'était-ce pas porter au régime un coup décisif et anéantir les 
espérances de ses partisans? Talleyrand, qui ne visait qu'à faire 
proclamer la déchéance, voulait qu'elle fût solennelle; le Sénat 
répondit à son appel : le chef fut désavoué par ses complices, le 
maître par ses serviteurs. 

Le 2 avril, sur la proposition d'un républicain, Lambrechts, le 
Sénat déclara « Napoléon Bonaparte et sa famille déchus du trône, 
le peuple français et l'armée déliés du serment de fidélité ». Puis les 



S 



chapitre premier La première Restauration. 

sénateurs allèrent en corps porter leur décision à Alexandre qui 
Unir dit : « Je suis l'ami du peuple français.... Il est juste, il est sage 
de donner à la France des institutions fortes, libérales, et qui soient 
en rapport avec les lumières nouvelles. » Le 3 avril, les sénateurs 
rédigèrent un décret de déchéance, longuement motivé : Napoléon 
y était accusé d'avoir levé illégalement des impôts, des soldats, 
d'avoir supprimé la liberté de la presse, attenté aux droits du peuple 
et à l'indépendance des juges. Ils le votèrent à l'unanimité. 

Le même jour, pour achever de donner un air de légalité au 
coup d'État, le Gouvernement provisoire convoqua le Corps légis- 
latif. Cette assemblée avait, en décembre 1813. manifesté quelque 
indépendance. On se souvenait, en France, d'un rapport rédigé par 
Laîné, voté à la presque unanimité, qui condamnait la politique 
belliqueuse de l'Empereur, qui réclamait de lui l'observation des lois 
en termes si énergiques que Napoléon en avait interdit l'impression, 
et avait dissous l'assemblée. Ce courage avait valu au Corps légis- 
latif l'estime de la bourgeoisie libérale de Paris. Soixante-dix-sept 
députés se réunirent et adhérèrent, presque sans débat, à l'acte 
sénatorial. « Considérant que Napoléon Bonaparte a violé le pacte 
constitutionnel, le Corps législatif reconnaît et déclare la déchéance 
de Napoléon Bonaparte et des membres de sa famille. » Puis députés 
et sénateurs se rendirent auprès des souverains alliés. D'autre 
part, les grands corps constitués de Paris, tous les tribunaux. !a 
Cour des Comptes, le Conseil d'État, demandèrent dans des adresses 
au gouvernement le rétablissement des Bourbons. Cependant les 
royalistes multipliaient les manifestations extérieures; quelques-uns 
essayèrent de renverser la statue de Napoléon. Le soir du 2 avril, à 
l'Opéra, le tsar et le roi de Prusse assistèrent à une représentation 
de gala. Ils y furent acclamés par l'élite royaliste, hommes et femmes, 
en grande toilette. Le ténor chanta, sur l'air de Vive Henri IV, des 
vers improvisés : 

Vive Alexandre, 
Vive ce roi des rois! 



Vivent Guillaume 

et ses guerriers vaillants! 

De ce royaume 

il sauve les enfants.... 



Le Gouvernement provisoire, installé <lnns la rhambre à coucher procl iuation dl 

■ 17.7; \ 
PROVISOIRE. 



de Talleyrand, ne délibéra pas régulièrement; il enregistra, dans 



une conversation confuse à laquelle se mêlaient les amis et les visi- 
teurs de Talleyrand, les mouvements de L'opinion royaliste, qui 

< 9 » 



L'établissement du Régime parlementaire. livre premier 

semblait être l'opinion générale parce qu'elle était seule active. Le 
3 avril, il lança deux proclamations, Tune aux Français, l'autre à 
l'armée ; c'étaient des commentaires de l'acte de déchéance : la 
proclamation à l'armée, rédigée par Fontanes, invita les soldats à 
refuser l'obéissance à « un homme qui n'est pas même français ». Au 
Sénat, une commission, composée de Lebrun, Barbé-Marbois. de 
Tracy, Émery et Lambrechts, rédigea, d'accord avec le gouvernement, 
la constitution la constitution demandée. Ce travail fut expédié en deux jours (4 et 
*?ar G lb sénat 3 avril). Un commissaire, Lebrun, déclara même inutile de rédiger 
une constitution nouvelle, puisque la France en possédait une, et il 
sortit de sa poche le texte de la Constitution de 1791. Un des gou- 
vernants provisoires, Montesquiou, soutint lui aussi qu'il fallait 
s'abstenir, mais pour la raison que le pouvoir constituant n'apparte- 
nait qu'au Roi. « Qui êtes-vous? disait-il à Lambrechts, qui sommes- 
nous? qui vous a donné le droit de parler au nom du Roi? où sont 
vos pouvoirs? où sont les miens? une constitution sans la nation et 
sans le Roi, voilà, je crois, la chose la plus étrange qui se soit jamais 
faite! » La majorité se montra favorable au régime royaliste consti- 
tutionnel. On convint de proclamer quelques-uns des principes 
révolutionnaires, la souveraineté du peuple, l'égalité civile, le jury, 
la liberté des cultes et de la presse, et de garder les institutions 
impériales, le Code civil, le Sénat et le Corps législatif avec leur 
mode de recrutement; on eut soin de garantir aux sénateurs et 
aux législateurs leurs fonctions et leurs avantages matériels et 
de maintenir la noblesse impériale : 

« II»' a 150 sénateurs au moins, et 200 au plus. Leur dignité est inamovible 
et héréditaire de mâle en mâle par primogéniture. Ils pont nommés par le roi. 
Les sénateurs actuels, à l'exception de ceux qui renonceraient à la qualité de 
citoyens français, sont maintenus et font partie de ce nombre. La dotation 
actuelle du Sénat et des sénatoreries leur appartient; les revenus en sont par- 
tagés entre eux et passent à leurs successeurs.... Les sénateurs qui seront 
nommés à l'avenir ne peuvent avoir part à cette dotation. » 

La constitution serait soumise à la sanction populaire, et c'est 
seulement après lui avoir prêté serment de fidélité que le roi pren- 
drait possession du trône. Ce projet fut voté, presque sans modifi- 
cations, le 6 avril, par le Sénat (Bfi sénateurs étant présents) et. le 7, 
par le Corps législatif (99 députés étant présents). Le Gouvernement 
provisoire promulgua la constitution. L'article I er portait : « Le 
gouvernement français est monarchique et héréditaire de mâle en 
mâle par ordre de primogéniture »; l'article II : « Le peuple français 
appelle librement au trône de France Louis-Stanislas-Xavier de 
France, frère du dernier roi ». 



CHAPITRE PIlK.Mir.K 



La première Restauration. 



La Restauration était faite. 

Elle était l'œuvre, non des alliés, mais de Talleyrand et de 
quelques fonctionnaires impériaux : 

« J'ai pu mieux qu'un autre connaître les dispositions des Cours, écrit un 
témoin bien informé, Beugnot, et je reste persuadé (pie, si le Sénat eût appelé 
au trône une famille autre que celle des Bourbons, elle eût été acceptée de 
l'Europe, je ne dirai pas sans difficulté, mais avec une sorte de complaisance, 
tant était répandu autour des souverains le préjugé, ou plutôt cette prédiction 
de l'empereur Alexandre, que les princes de la maison de Bourbon trouve- 
raient de grandes difficultés à s'établir en France. » 

Napoléon, réfugié à Fontainebleau, tout en hâtant la concen- 
tration de son armée, ne désespérait pas d'obtenir la paix. Il envoya 
Caulaincourt au tsar Alexandre. Caulaincourt n'arriva que pour 
apprendre les résolutions prises par les alliés chez Talleyrand. Pour- 
tant, le tsar, en le congédiant, lui avait laissé entendre que, si Napo- 
léon abdiquait, il ne serait peut-être pas hostile à une régence exercée 
au nom du roi de Rome. Napoléon décida aussitôt de reprendre 
l'offensive, de marcher sur la capitale et de livrer bataille (2 avril). 

Le lendemain, dans la cour du Cheval-blanc, il passa longue- 
ment en revue deux divisions de sa garde, interrogeant les soldats, 
distribuant des croix, puis il les harangua : « Officiers, sous-officiers 
et soldats de ma vieille garde ! l'ennemi nous a dérobé trois marches. 
Il est entré dans Paris. J'ai fait offrir à l'empereur Alexandre une 
paix achetée par de grands sacrifices... non seulement il a refusé, il 
a fait plus encore : par les suggestions perfides de ces émigrés 
auxquels j'ai accordé la vie et que j'ai comblés de mes bienfaits, il les 
autorise à porter la cocarde blanche, et bientôt il voudra la substi- 
tuer à la cocarde nationale. Dans peu de jours, j'irai l'attaquer à 
Paris. Je compte sur vous. » Comme les soldats restaient silencieux 
(ils croyaient, a dit l'un d'eux, inutile de répondre) l'Empereur 
reprit : « Ai-je raison? » Une « immense clameur » s'éleva : « Vive 
l'Empereur! A Paris! A Paris! » Et les troupes défilèrent au son du 
Chant du Départ et de la Marseillaise. 

Mais les maréchaux étaient las de la guerre, et ne voulaient pas 
rourir une dernière aventure. Ney, à Fontainebleau, parlait tout 
haut d'abdication. Lefebvre, Moncey, Oudinot, Macdonald, moins 
hardis, mais soutenus par Caulaincourt qui représentait l'abdication 
comme le seul moyen de sauver la dynastie, déclaraient : « Il ne faut 
pas exposer Paris au sort de Moscou ». A bout d'énergie, désespé- 
rant d'obtenir d'un seul de ses compagnons d'armes une parole «le 
soldat. Napoléon signa une formule d'abdication conditionnelle, sous 
réserve des droits de son fils et de la régente (4 avril), et l'envoya 



LES rwcFinnys 
RESTAURAS. 



L'AIWICATIOX 
DE SAPOLEuS. 



L'établissement du Régime parlementaire. livre premier 

porter à Paris par Caulaincourt, Ney et Macdonald. Ils devaient 
prendre en route Marmont, qui commandait le 6 e corps à Essonnes, 
ou. tout au moins, l'informer de la décision prise. Napoléon avait 
pour Marmont, son ancien camarade du siège de Toulon, son aide 
de camp d'Egypte, une affection particulière : il désirait l'associer à 
une démarche qui devait, dans sa pensée, prouver au tsar Alexandre 
la fidélité de l'armée à son Empereur. 

Marmont avait reçu le 2 avril la proclamation de Schwartzen- 
berg, et le lendemain une lettre où Schwartzenberg l'invitait « à se 
ranger à la bonne cause française ». L'émissaire, qui s'était chargé 
d'apporter lettre et proclamation, était un royaliste ardent, qui 
sut représenter à Marmont la gloire réservée au Monk français qui 
attacherait son nom à la restauration de la dynastie. 

Marmont, à qui la bataille et la capitulation de Paris avaient 
déjà valu l'admiration des milieux royalistes et bourgeois de la capi- 
tale, et qui en avait recueilli les témoignages enthousiastes, 
répondit aussitôt à Schwartzenberg qu'il était « prêt à quitter avec 
ses troupes l'armée de Napoléon ». C'était ouvrir aux alliés la route 
de Fontainebleau, rendre à peu près impossible tout retour offensif 
de l'Empereur. Marmont y mit pour conditions que son corps d'armée 
se retirerait librement avec armes et bagages en Normandie, et — 
peut-être pour parer sa bassesse morale d'une apparence de gran- 
deur d'âme — que Napoléon recevrait quelque part un petit domaine 
en toute souveraineté Schwartzenberg accepta (4 avril). Le mouve- 
ment de trahison fut décidé pour le soir du même jour à cinq heures. 
Mais à quatre heures arrivèrent les plénipotentiaires de Napoléon. 

Ils apprirent à Marmont l'abdication conditionnelle, et Marmont 
en fut troublé. L'abdication, si Alexandre acceptait la régence de 
Marie-Louise, rendait sa trahison inutile. Il se décida à avouer aux 
maréchaux ses négociations avec Schwartzenberg, mais qu'il n'était 
pas engagé; et, pour prouver sa sincérité, il consentit à accompagner 
les plénipotentiaires à Paris. Le départ de ses troupes fut ajourné sur 
son ordre, mais, sur son ordre également, on annonça aux soldats 
l'abdication, bien qu'il fût assez clair qu'étant conditionnelle elle 
devait rester secrète; mais il importait d'énerver leur courage et 
d'ébranler leur fidélité. 

Ney, Macdonald et Caulaincourt furent reçus par le tsar le 
o avril vers une heure du matin, Marmont n'assistait pas à l'entrevue. 
Ils plaidèrent, avec chaleur, la cause de Napoléon, insistant sur- 
tout sur les sentiments de l'armée. Quelques heures après les avoir 
congédiés, le tsar apprit que le corps tout entier de Marmont 
passait dans les lignes autrichiennes. Souham qui le commandait 



chapitre PBEMitB La première Restauration. 

în-ait évidemment outrepassé les inslructions de son chef; mais, 
ayant reçu un ordre de Berthier qui convoquait à Fontainebleau les 
commandants de corps, Souham craignait que la colère de Napoléon 
ne s'abattît sur lui, tandis que l'auteur responsable de la défection 
du 6 e corps s'était mis en sûreté à Paris. Les troupes furent mises en 
mouvement ; on fit croire aux soldats qu'ils allaient s'unir aux 
Autrichiens pour rétablir l'Empereur. Cependant Caulaincourt, Ney 
et Macdonald ne pouvaient plus plaider, au nom de l'armée fidèle, 
la cause d'un Napoléon désarmé et trahi par ses soldats. Quand ils 
retournèrent chez Alexandre , le roi de Prusse était présent, et les 
deux souverains déclarèrent qu'ils exigeaient l'abdication pure et 
simple. Marmont triompha publiquement. Il reçut les félicitations 
du Gouvernement provisoire, et fit insérer au Moniteur du 7 avril 
une proclamation à ses troupes : « C'est l'opinion publique que vous 
devez suivre, et c'est elle qui m'a ordonné de vous arracher à des 
dangers désormais inutiles ». La responsabilité de la défection, qu'il 
revendiquait alors avec allégresse, il en porta le poids pendant les 
quarante-deux ans qu'il lui restait à vivre. Le duc de Raguse ne put 
ignorer le sens qu'amis et ennemis donnèrent, les uns avec mépris, 
les autres avec horreur, au mot de ragusade, ni que la compagnie 
des gardes du corps que lui donna la reconnaissance du Roi s'appela 
pour tout le monde la compagnie de Judas 

La trahison de Marmont enlevait 11000 hommes à Napoléon 
et découvrait le reste de son armée. Il donna des instructions pour 
préparer une retraite derrière la Loire. Mais quand les trois maré- 
chaux revinrent de Paris, Napoléon ne put les décider à continuer 
la guerre. C'était l'avis de presque tous les généraux. Napoléon 

' signa l'abdication sans conditions (6 avril) ; les mêmes plénipoten- 
tiaires en rapportèrent à Paris la formule : « Les puissances alliées 
ayant proclamé que l'empereur Napoléon était le seul obstacle au 
rétablissement de la paix en Europe, l'empereur Napoléon, fidèle à 
ses serments, déclare qu'il renonce pour lui et ses héritiers aux 
trônes de France et d'Italie, parce qu'il n'est aucun sacrifice per- 
sonnel, môme celui de la vie, qu'il ne soit prêt à faire à l'intérêt de 
la France ». 

La convention qui réglait le sort de Napoléon et de sa famille 
fut signée par les plénipotentiaires le 11 avril. Elle assuraità Napoléon 

I la possession de l'île d'Elbe, avec le titre d'Empereur et deux millions 
<le rentes réversibles pour moitié à l'impératrice; celle-ci recevait 
les duchés de Plaisance, Parme et Guastalla; son fils, le roi de 
Rome, devenait prince de Parme. Les frères et sœurs de Napoléon 
gardaient leurs biens et recevaient en outre deux millions et demi 



L'établissement du Régime parlementaire. livre premier 

de rente. On promettait au prince Eugène une dotation hors de 
France (son beau-père le roi de Bavière lui donna le duché de 
Leuchtenberg). Ce traité, garanti par une déclaration du Gouverne- 
ment provisoire (11 avril), fut ratifié le 13 par Napoléon. 

Il quitta Fontainebleau le 20 avrih La garde y était campée. 
Napoléon la réunit dans la cour du château et lui adressa ses adieux : 

« Généraux, officiers, sous-officiers et soldats de ma vieille garde, je vous 
fais mes adieux : depuis vingt ans, je suis content de vous; je vous ai toujours 
trouvés sur le chemin de la gloire... avec vous et les braves qui me sont restés 
fidèles, j'aurais pu entretenir la guerre civile pendant trois ans; mais la France 
eût été malheureuse.... Il me reste une mission, c'est pour la remplir que je 
consens à vivre, c'est de raconter à la postérité les grandes choses que nous 
avons faites ensemble.... » 

Puis, ayant serré dans ses bras le général Petit qui portait le 
drapeau de la vieille garde, il baisa l'aigle : « Chère aigle! que ces 
baisers retentissent dans le cœur de tous les braves! Adieu, mes 
enfants!... Conservez mon souvenir! » Les soldats pleuraient. Il 
monta en voiture, ou, pour parler comme Chateaubriand, « il leva sa 
tente qui couvrait le monde ». 

L'impératrice qui était à Blois refusa de se transporter au 
delà de la Loire, comme l'y invitaient Jérôme et Joseph, sans 
doute avec l'intention de résister au Gouvernement provisoire. Un 
commissaire russe vint la chercher et la conduire à Rambouillet 
chez l'empereur d'Autriche (16 avril). 
fin de laguerhe. Les débris de l'armée impériale livrèrent encore quelques 

combats : Soult arrêta à Toulouse la marche de Wellington 
(10 avril) et se retira dans le Bas-Languedoc; Carnot résista à 
Anvers jusqu'au 18 avril; le prince Eugène signa le 16 avril la con- 
vention de Mantoue, qui permit à 30 000 hommes de rentrer en 
France; Davout n'évacua Hambourg que le 31 mai. 



//. — LE GOUVERNEMENT DU COMTE D'ARTOIS 
14 AVRIL- 2 MAI) 

les boubbons OUIS-STANISLAS-XAVIER, le prétendant, était en Angleterre, 

en france. J_j ^ Hartwell, retenu par un accès de goutte, mais son frère, 

« Monsieur », comte d'Artois, et les deux fils de celui-ci, les ducs 
d'Angoulême et de Berry, avaient, en janvier, obtenu du gouver- 
nement anglais l'autorisation de se rendre sur bâtiments anglais, le 
premier en Hollande, le second à Saint-Jean-de-Luz occupé par 
Wellington, le troisième à Jersey. La présence du duc de Berry à 

< i/t > 



chapitre premier La première Restauration. 

Jersey n'émut pas les Bretons. Le duc d'Angoulême annonça sim- 
plement qu'il était là : « J'arrive! Je suis en France! » (2 lévrier). Le le comte vartois 
comte d'Artois se rendit de Hollande en Suisse, puis à Pontarliir UBU Z E ^, A n\', 

(19 février), à Vesoul et à Nancy; mais, effrayé par l'état d'esprit du royaume. 
des paysans lorrains qui s'organisaient en corps francs, il pensait 
repasser la frontière ou rejoindre à Langres le camp autrichien, 
quand Vitrolles arriva à point pour le retenir; il lui offrit, de la 
part de Talleyrand, avec le titre de lieutenant général du royaume, 
le gouvernement de la France jusqu'à l'arrivée du Roi. Monsieur 
partit aussitôt pour Paris, répétant à chaque étape : « Plus de 
conscription! Plus de droits réunis! » Les foules applaudissaient. 
A Vitry-le-François, il trouva une lettre du Gouvernement provi- 
soire qui lui communiquait la constitution votée par le Sénat et 
l'invitait à y adhérer au nom du Roi. Il y aurait eu sûrement impru- 
dence de sa part à adhérer à un acte officiel qui faisait dériver d'un 
vote du Sénat les droits que son frère croyait tenir de sa naissance; 
mais il était probablement inopportun de le repousser. L'avisé 
Vitrolles répondit au nom du comte d'Artois que « les principes » 
de l'acte sénatorial étaient « pour la plupart dans sa pensée et dans 
son cœur », mais que le concours du Roi serait utile pour l'amé- 
liorer. Le Gouvernement n'insista pas, mais, comme Monsieur con- 
tinuait sa route sur Paris, le tsar Alexandre lui fit savoir que, dans 
un conflit entre le Sénat et lui, il soutiendrait le Sénat. Il n'y eut 
pas conflit : le Gouvernement provisoire reçut le comte d'Artois à 
son entrée dans Paris, et ne dit rien de la constitution. Le Moniteur 
fît prononcer au prince, qui l'approuva, une phrase rédigée par 
Beugnot, ministre de l'Intérieur : « Je revois la France, rien n'y est 
changé, si ce n'est qu'il s'y trouve un Français de plus » (12 avril). 
Deux jours après, le Sénat conféra au comte d'Artois le gouverne- 
ment provisoire de la France avec le titre de lieutenant général du 
royaume, « en attendant que Louis-Stanislas-Xavier de France, 
appelé au trône des Français, ait accepté la charte constitutionnelle ». 

Le comte d'Artois gouverna une quinzaine de jours. II imposa le conseil d état 
la cocarde blanche à l'armée; il organisa un Conseil d'État composé COinE vartois 
des membres de l'ancien Gouvernement provisoire et de trois géné- 
raux de l'Empire; il conserva à la tête des services publics les 
hommes qu'y avait placés Talleyrand : les chefs militaires, les 
préfets (sauf cinq) restèrent à leurs postes; des bonapartistes 
notoires furent l'objet de faveurs; le duc de Valmy eut le gouver- 
nement de Metz, et un comte de Sainte- Aulaire, chambellan de 
L'impératrice, reprit sa préfecture qu'il avait quittée pour accom- 
pagner Marie-Louise. Mais le pouvoir réel n'appartint pas au gou- 



L'établissement du Régime parlementaire. 



LIVRE PUEMIEH 



LA PROPAGANDE 
RUYAL1STE. 



vernement officiel; les amis personnels du prince le prirent et 
l'exercèrent : dans chaque division militaire, à côté des anciens 
fonctionnaires, on plaça (22 avril) un commissaire extraordinaire, 
muni de pleins pouvoirs, et la plupart de ces commissaires furent 
choisis parmi les émigrés. Ce fut un étonnement de voir sur ces 
listes les noms disparus et redoutés des Doudeauville, des Juigné, 
des Boisgelin, des Polignac. 

Le gouvernement officiel expédia les affaires, continua la 
perception des impôts, conclut avec les alliés un armistice (23 avril); 
le gouvernement occulte organisa à Paris et dans les départements 
le parti royaliste; il travailla à faire croire qu'au lieu d'être le fruit 
d'une intrigue nouée par quelques fonctionnaires impériaux avec 
les alliés, la Restauration était l'œuvre d'un mouvement national 
d'amour pour le Roi et de réprobation contre l'Empire et la Révolu- 
tion. Les journaux louèrent les hommes qui n'avaient accepté 
aucune fonction depuis la chute de l'ancien régime; des harangues 
exaltèrent la « race de saint Louis » et le « fils d'Henri IV », récla- 
mèrent l'obéissance qui leur était due. Inquiets, ceux qui désiraient 
concilier la société moderne et le gouvernement représentatif avec la 
monarchie restaurée, les anciens révolutionnaires, les anciens impé- 
rialistes, mirent leur confiance dans le tsar Alexandre, célébrèrent 
sa grandeur d'âme et son amour de la liberté. Il fut le « héros- 
citoyen », un nouveau Trajan, un Antonin. L'Institut le remercia 
d'avoir rendu avec usure à la France les lumières que Pierre le 
Grand y était venu chercher. Telle fut la conséquence de l'attitude 
adoptée par le comte d'Artois que, à peine faite, la Restauration 
prenait déjà un air de réaction et de châtiment. 



louis xvm 

EX FRANCE. 



III. — LA CHARTE ET LA PAIX (2 1MAI-4 JUIN) 

LOUIS XVIII quitta Hartwell le 20 avril. Il y vivait depuis 1807 
aux frais de l'Angleterre qui le pensionnait, désœuvré, avec 
son neveu le duc d'Angoulême, mari de la fdle de Louis XVI, et un 
petit nombre de fidèles. Il avait, en 1814, cinquante-neuf ans; il était 
très gros, presque impotent. Ceux qui le connaissaient s'accordaient à 
dire que c'était un égoïste aimable, qu'il avait de l'esprit, peu d'idées, 
point de passion et un grand souci de sa dignité K Cette dignité 



l. Il était inflexible sur tout ce qui touchait à l'étiquette. « Un jour, raconte Cuvil- 
lier-Fleui y, il tomba rudement par terre. M. de Nogent, officier des gardes, s'étant empressé 
auprès de lui, le monarque offensé le repoussa en lui disant d'un ton fâché : Monsieur de 
Nogent! Ce n'était pas à lui, en effet, de relever le Roi, qui resta le derrière par terre sui- 
te plancher jusqu'à l'arrivée du capitaine des gardes de service. » 

< 16 > 



LA PREMIERE RESTAURATION 



>MWKl 




« LE DESESPOIR 1)1 TUURXEUK EX JAMBES f)E BOIS » 

Caricature anonyme, en couleurs. Le tourneur, établi « rue des Martyrs », se désespère à l'annonce 

de l'abolition de lu conscription : au-dessus de la porte on lit l'inscription : « Encore une campagne, 

et ma fortune était faite. » — ■ Bibl. Nat. Est. Qb 139. 




I.Ks AltlKI \ 



Peinture d'Horace Vernet, i.xii.">. L'Empereur fait ses adieux à lu vieille garde, dans la cour du 
Cheval-Blanc, au palais de Fontainebleau, le 2t\ avril 1814. — Musée de Versailles, 



II. C. IV. PL. 2. Pagi 16. 



chapitre pbemier La première Restauration. 

sauvegardée, il était homme à faire toutes les concessions propres 
à lui épargner les soucis et à lui éviter les luttes que redoutait sa 
paresse naturelle, qui était grande. Ses premières paroles officielles 
donnèrent à penser qu'il ignorait ou qu'il voulait ignorer les véritables 
auteurs de la Restauration : « C'est aux conseils de Votre Altesse 
Royale, dit-il au Prince Régent d'Angleterre qui le complimentait, à 
ce glorieux pays et à la confiance de ses habitants que j'attribuerai 
toujours, après la divine Providence, le rétablissement de notre 
maison sur le trône de France. » Il signifiait ainsi au Sénat de l'Em- 
pire et à l'empereur Alexandre qu'il ne leur devait rien. On fut 
longtemps à attendre qu'il révélât ses intentions politiques. Arrivé à 
Calais le 24 avril, avec sa nièce, « Madame », duchesse d'Angoulème, 
le prince de Condé et le duc de Rourbon, il voyageait à petites 
journées et ne prononçait que des phrases banales. A Gompiègne, 
le 29 avril, une députation du Corps législatif lui parla de « gouver- 
nement sage et prudemment tempéré » : elle ne tira de lui qu'une 
réponse insignifiante. A Talleyrand. sur qui le Gouvernement pro- 
visoire comptait pour sauver la constitution, Louis XVIII montra 
finement la satisfaction qu'il éprouvait d'être le maître de la situa- 
tion : « Il s'est passé bien des choses depuis que nous nous sommes 
quittés, lui dit-il; vous le voyez, nous avons été les plus habiles; si 
c'eût été vous, vous me diriez : Asseyons-nous et causons, et moi 
je vous dis : Asseyez-vous et causons. » Dans sa rencontre avec 
Alexandre il prit une fière attitude. Le tsar avait le sentiment net 
d'avoir fait aux Rourbons le cadeau du trône de France; Louis XVIII 
lui montra qu'un Rourbon, un descendant de Louis XIV, même 
après vingt-deux ans d'exil, avait conservé sa majesté intacte. Il 
reçut le prince moscovite avec une dignité que le tsar jugea « tout à 
fait déplacée». L'accueil de Madame, personne hautaine et d'aspect 
revêche, ne rendit pas l'entretien plus agréable. Déjà l'ancienne 
cour se reconstituait : Chateaubriand vit des nobles qui, avant que 
le roi eût repris possession de son palais, avaient, eux, repris « der- 
rière le fauteuil de Louis XVIII leurs fonctions et le service de 
grands domestiques ». 

Cependant, il était important qu'avant d'entrer à Paris, le roi 
fîl connaître son sentiment sur la constitution sénatoriale qui était 
proposée à son acceptation. 

Louis XVIII était si convaincu du caractère surnaturel, divin, la déclakatiox 
de son droit, qu'aucun acte ne lui paraissait pouvoir le compro- 
mettre. Il eût donc volontiers, pour ne mécontenter personne, signé 
et juré la constitution. Mais son entourage s'inquiéta de son impru- 
dence. Il conseilla un subterfuge analogue à celui dont le comte 



Lavisse. — H. Contomp., IV 



DE SA1NT-OILX. 



L'établissement du Régime parlementaire. livre premier 

d'Artois avait usé à Vitry : le Roi achèverait de plein gré ce que le 
Sénat prétendait lui imposer comme une condition de son avène- 
ment. Ce l'ut le sens de la déclaration de Saint-Ouen (2 mai) que 
rédigèrent MM. de Blacas, de Vitrolles et de la Maisonfort. Le roi 
s'y intitula « Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de 
Navarre », et déclara : 

« Après avoir lu attentivement le plan de constitution projeté parle Sénat... 
nous avons reconnu que les bases en étaient bonnes, mais qu'un grand nombre 
d'articles portant l'empreinte de la précipitation avec laquelle ils ont été 
rédigés, ils ne peuvent, dans leur forme actuelle, devenir lois fondamentales 
de l'État. » 

Ainsi le texte sénatorial, condition imposée à l'avènement d'un 
« roi des Français », ne fut plus qu'un « projet » capable de fournir 
d'utiles indications au « roi de France ». Personne ne s'en émut. A 
peine publiée au Moniteur, la constitution sénatoriale s'était trouvée 
discréditée. Des hommes qui avaient été les complices servîtes de 
Bonaparte, dont le souci principal dans l'infortune publique était de 
s'attribuer la propriété héréditaire de biens que leur maître leur 
avait donnés en viager, n'étaient pas qualifiés pour doter la France 
d'une constitution politique. On le leur avait dit et répété dans les 
journaux et dans tant de brochures, que le Gouvernement provi- 
soire avait renoncé à publier au Moniteur les adhésions à la consti- 
tution; en même temps, pour mettre un terme à la déconsidération 
qu'il redoutait pour lui-même, il rétablissait la censure. Il suffisait 
donc, pour calmer les regrets des partisans du Sénat, s'il en restait, 
que Louis XVIII se montrât animé de bonnes intentions. La décla- 
ration promit de n'inquiéter personne pour ses opinions et pour ses 
votes, d'établir une « constitution libérale ». de maintenir le gou- 
vernement représentatif« tel qu'il existe aujourd'hui, divisé en deux 
corps, le Sénat et la Chambre des députés des départements »; elle 
garantit la dette publique, l'impôt librement consenti, la liberté 
« publique et individuelle », la liberté de la presse et des cultes; 
elle affirma que la vente des biens nationaux était irrévocable, que 
les ministres resteraient responsables et les juges inamovibles: fin- 
ies pensions, grades, honneurs militaires seraient maintenus ainsi 
que les titres de noblesse et la Légion d'honneur. 
louis xvii. Le Sénat, que Tallevrand avait amené à Saint-Ouen, prit acte 

des promesses du roi et se déclara satisfait. Le lendemain (3 maj), 
Louis XVIII entra à Paris, dans une calèche attelée de huit chevaux 
blancs, coiffé d'un chapeau à plumes blanches, en habit bleu à 
épaulettes d'or; à sa gauche la duchesse d'Angoulême. dont la robe 
était lamée d'argent, parure de deuil — il convenait que la fille de 

< 18 > 



A PARIS. 



CH.VI'ITUi: PIIK.MIKR 



La première Restauration. 



Louis XVI portât un deuil éternel — était assise, immobile, maus- 
sade et dure comme une vengeance. Le roi, de temps en temps, la 
désignai! à la foule. On s'arrêta à Notre-Dame, où un Te Deum fut 
chanté ; on salua sur le Pont-Neuf un Henri IV de plâtre hissé de 
la veille, et on alla s'installer aux Tuileries. 

« Un régiment de la vieille garde, raconte Chateaubriand, formait la haie 
depuis le Pont-Neuf jusqu'à Noire-Dame, le long du quai des Orfèvres. Je ne 
crois pas que figures humaines aient jamais exprimé quelque chose d'aussi 
menaçant et d'aussi terrible. Ces grenadiers couverts de blessures, vainqueurs 
de l'Europe, qui avaient vu tant de milliers de boulets passer sur leurs tètes, 
qui sentaient le feu et la poudre; ces mêmes hommes, privés de leurs capi- 
taines, étaient forcés de saluer un vieux roi, invalide du temps, non de la 
guerre.... Les uns, agitant la peau de leur front, faisaient descendre leur large 
bonnet à poil sur leurs yeux, comme pour ne pas voir; les autres abaissaient 
les deux coins de leur bouche dans le mépris delà rage; les autres, à travers 
leurs moustaches, laissaient voir leurs dents comme des tigres. Quand ils pré- 
sentaient les aimes, c'était avec un mouvement de fureur, et le bruit de ces 
armes faisait U'embler.. . Si, dans ce moment, ils eussent été appelés à la ven- 
geance, il aurait fallu les exterminer jusqu'au dernier, ou ils auraient mangé 
la terre. » 

Puis le roi constitua son cabinet (13 mai). Trois ministres de 
l'ancien Gouvernement provisoire, Dupont, l'homme de la capitula- 
tion de Baylen (Guerre), Malouet, jadis Constituant, alors conseiller 
d'État disgracié depuis deux ans (Marine), Louis (Finances), conser- 
vèrent leurs portefeuilles; Talleyrand eut, comme il était naturel, 
les Affaires étrangères; Beugnot, ancien administrateur du grand- 
duché de Berg, préfet du Nord, comte de l'Empire, fut nommé à la 
direction de la police, le ministère de la police ayant été supprimé : 
tous avaient été fonctionnaires de Napoléon. Les royalistes eurent 
l'Intérieur, qui fut confié à l'abbé de Montesquiou, et la direction 
des postes, qui fut donnée à un émigré, Ferrand; la dignité de chan- 
celier et le ministère de la Maison du roi furent rétablis, la pre- 
mière pour un ancien avocat général au Parlement de Paris, Dam- 
bray, et le second pour le favori du roi, M. de Blacas. 

La Cour fut organisée sur le modèle de l'ancienne, avec l'éti- 
quette. Il y eut six « services » : le grand aumônier de France avec 
ses premiers aumôniers, ses aumôniers par quartier, ses chapelains 
par quartier, ses clercs de chapelle, ses sacristains; le grand maître 
de France avec son premier maître de l'Hôtel, ses chambellans de 
l'Hôtel, ses maîtres de l'Hôtel, son secrétaire des commandements, 
ses quartiers-maîtres, et les gouverneurs des maisons royales; le 
grand chambellan, avec les premiers gentilshommes de la chambre, 
les premiers chambellans maîtres de la garde-robe, les gentil- 
hommes de la chambre, le directeur des fêles et spectacles, les pre- 



LE PREMIER 
MINISTERE. 



LA COUR. 



"J 



L'établissement du Régime parlementaire. livre premier 

miers valets de chambre, les valets de chambre par semestre, les 
huissiers de la chambre, les peintres, les sculpteurs, les graveurs du 
roi, la musique de la chapelle, la musique de la chambre et tout le 
service de la médecine; le grand écuyer de France et, sous ses 
ordres, les écuyers cavalcadours servant par quartiers, les écuyers 
ordinaires, les pages du roi et leur école; le grand veneur qui dirige 
les chasses à courre et les chasses à tir; le grand maître des céré- 
monies et ses aides, le roi d'armes de France et les héraults d'armes. 
Les titulaires encore vivants des anciennes charges y furent réin- 
tégrés , le prince de Condé redevint grand maître de la Maison du 
roi; M. de Talleyrand-Périgord, grand aumônier; MM. d'Havre, de 
Grammont, de Luxembourg, capitaines des gardes du corps, 
MM. de Duras, de Villequier et de Richelieu, premiers gentils- 
hommes de la Chambre; le duc de la Rochefoucauld-Liancourt ne 
fut pas invité à reprendre ses fonctions de grand maître de la 
garde-robe (Talleyrand l'avait compromis en l'envoyant à Hartwell 
en avril pour y plaider la cause de la constitution sénatoriale). Les 
fils des titulaires qui étaient morts héritèrent des charges de leurs 
pères. Il y eut la « maison militaire » avec ses anciens corps, même 
les compagnies rouges (mousquetaires, chevau-légers et gen- 
darmes), jadis supprimées par Saint-Germain. Il y eut en outre la 
« maison » de Monsieur, celles du duc et de la duchesse d'Angou- 
lême, du duc de Berry, du duc de Bourbon. Si l'exercice du pou- 
voir royal intéressait peu Louis XVIII, il tenait à sa pompe et à sa 
majesté. 
préparation La convocation des Chambres, fixée au 10 juin, fut avancée au 

31 mai sur la demande d'Alexandre. Il avait hâte de regagner ses 
Etats, et ne voulait pourtant pas s'éloigner sans être assuré que le 
roi tiendrait ses engagements politiques. Peuples et souverains se 
montraient tous préoccupés de la future constitution française; les 
souverains — sauf l'empereur d'Autriche qui n'avait pas caché au 
Sénat ses préférences pour un gouvernement « paternel », c'est-à dire 
sans constitution, — y voyaient une garantie de durée pour le 
régime, donc pour la paix; les peuples y voyaient l'espoir que les 
promesses faites par les souverains depuis les proclamations de 
Kalisch seraient respectées. L'armée prussienne en particulier mani- 
festait son inquiétude en présence du déchaînement des passions 
réactionnaires des royalistes. Les Anglais se partageaient : les 
tories, alors au pouvoir, et leur chef Castlereagh affectaient de 
dédaigner la « métaphysique politique » de la Charte, et s'étonnaient 
d'une constitution qui consacrait l'égalité des cultes au regard 
du budget; c'était l'effet de leur haine persistante contre la Révolu- 



es LA CHARTE 



CHAPITRE PREMIER 



La première Restauration. 



lion française; mais la plupart dos whigs et les radicaux protestaient 
contre l'attitude de leur gouvernement. Gobbett, écrivain radical, 
écrivit à Louis XVIII : 

« Le peuple français actuel n'est pas celui de l'ancien régime; il a goùlé de 
la liberté; il a contrarié l'habitude de la discussion; il s'est pénétré de mépris 
pour les institutions aristocratiques. Vouloir le ramener en arrière, c'est pré- 
parer une nouvelle révolution.... Les indignes Anglais qui vous poussent à 
rendre les Français esclaves auront la douleur de les voir devenir un peuple 
heureux et libre. » 

Louis XVIII nomma le 18 mai, pour rédiger la constitution, une 
commission de 9 sénateurs, de 9 députés et de 4 ministres, Dam- 
bray, Montesquiou, Ferrand et Beugnot. Un seul des membres du 
Gouvernement provisoire y figurait. Montesquiou, adversaire notoire 
de la constitution sénatoriale. L'exclusion de Talleyrand indiquait 
sans doute l'antipathie personnelle que le roi éprouvait pour le per- 
sonnage; mais elle marquait aussi sa défiance envers les auteurs 
de l'acte sénatorial. D'autre part, en n'appelant à la commission ni 
Vitrolles, ni aucun des amis du comte d'Artois, le roi écartait égale- 
ment les adversaires déclarés de toute concession libérale. 

La commission travailla six jours (22-27 mai). Elle mit en ordre 
et traduisit en formules précises les promesses de Saint-Ouen. 
Comme les Français se sentaient menacés autant d'une réaction 
religieuse et sociale que d'une réaction politique, la constitution 
contint, en même temps que les éléments d'une organisation poli- 
tique, une énumération de principes et une liste de promesses 
destinées à les rassurer. Elle fut une loi organique de la monarchie, 
et aussi un programme, une annonce des lois que la monarchie 
aurait à faire. 

C'est pourquoi l'on y proclama pêle-mêle l'égalité civile de 
tous les Français, c'est-à-dire l'égalité devant la loi, devant la 
justice, devant l'impôt, devant les emplois publics; la liberté indi- 
viduelle, la liberté de pétition, la liberté de la presse. La liberté des 
cultes fut affirmée par l'article 5. Elle ne sembla pas compromise 
par l'article 6, qui appelait la religion catholique la religion de l'Etat. 
Cette formule signifiait sans doute que l'intention du roi était de 
donner à la religion de la majorité un privilège honorifique, un 
droit de préséance; qu'elle aurait plus de titres à réclamer la pro- 
tection et les faveurs des pouvoirs publics; mais qu'on ne lui réser- 
vait pas le privilège d'une liberté plus grande que celle dont joui- 
raient les autres cultes. La confiscation fut déclarée abolie, le jury 
fut conservé, ainsi que l'inamovibilité des juges, et le code civil; 
les grades et les pensions militaires, la Légion d'honneur et la 



LES PRINCIPES 

FORMULÉS 

DANS LA CHARTE. 



L'établissement du Régime parlementaire. 



LIVRE PREMIER 



LA FORME DU 
GOUVERNEMENT. 



PROMULGATION 
DE LA CHARTE. 



noblesse d'empire furent maintenus, la dette publique fut garantie, 
toutes les propriétés furent déclarées inviolables, « sans aucune 
exception de celles qu'on appelle nationales » ; enfin, « toutes 
recherches des opinions et votes émis jusqu'à la restauration » 
furent interdites. 

Pour régler la forme du gouvernement, les commissaires avaient 
un texte récent, l'acte du Sénat, et un exemple fameux, la constitu- 
tion anglaise. Cette constitution était très populaire : « Personne 
n'en concevait une autre, écrit Vitrolles, depuis l'empereur de Russie 
qui m'en entretenait, jusqu'aux derniers employés de mes bureaux». 
Les commissaires l'imitèrent très exactement. Le roi gouverne avec 
des ministres responsables. Il fait les règlements et ordonnances 
pour l'exécution des lois et la sûreté de l'État. Il sanctionne et 
promulgue les lois; il propose seul la loi à l'une ou l'autre des 
deux Chambres, celle des pairs et celle des députés, « excepté la 
loi de l'impôt qui doit être adressée d'abord à la Chambre des 
députés ». L'impôt n'est voté que pour un an. Les Chambres ne 
peuvent proposer une loi, ni l'amender; mais seulement « supplier le 
roi de proposer une loi sur quelque objet que ce soit et indiquer ce 
qu'il leur paraît convenable que la loi contienne ». Le roi nomme 
les membres de la Chambre des pairs, à titre viager ou héréditaire, 
selon sa volonté. Les députés doivent avoir quarante ans et payer une 
contribution directe de 1000 francs; les électeurs qui les nomment 
doivent avoir trente ans et payer une contribution directe de 
300 francs. La Chambre des députés est élue pour cinq ans et renou- 
velée chaque année par cinquième. Le roi convoque chaque année 
les deux Chambres et peut dissoudre celle des députés; mais, dans 
ce cas, il doit en convoquer une autre dans le délai de trois mois. 

Sur la plupart des questions, les commissaires s'étaient mis 
d'accord sans grands débats. Tout au plus avait-on discuté un peu 
vivement les articles sur la religion de l'État, sur l'initiative des 
lois, sur le cens électoral, sur l'âge d'éligibilité (on le retarda jusqu'à 
quarante ans à la demande de Ferrand n'eût-ce pas été une grave 
imprudence de confier un rôle politique à des hommes qui n'auraient 
connu que la Révolution et l'Empire?). Le Conseil privé (c'est-à- 
dire une réunion de Conseillers d'État groupés sous une appellation 
de l'ancien régime) approuva le projet. Il n'y eut plus qu'à régler la 
forme de la promulgation. Le gouvernement seul en délibéra. 

Dambray, parlementaire de l'ancien régime, proposa d'appeler 
la constitution « ordonnance de réformation ». et de la faire enre- 
gistrer par les cours de justice; mais on se décida pour le nom de 
Charte, auquel le « malheur des temps », écrit Vitrolles, fit ajouter 



CUAPITRK PREMIER 



La première Restauration 



LE PREAMBCLE 

ru: pigé 
PAR BEUGSUT. 



l'épilhète de « constitutionnelle » , et pour la présentation au 
Sénat et au Corps législatif. La date à donner au document eut, 
comme son nom, une valeur de symbole. Déjà, à Saint-Ouen, on 
avait voulu dater la déclaration royale de la 19 e année du règne, 
pour bien établir que Louis XV1I1 était roi depuis la mort de 
Louis XVIL et non depuis la chute de Napoléon; Talleyrand, 
dit-on, s'y était opposé. On inséra dans la Charte la formule : « et de 
notre règne le 19 e ». Enfin, on s'avisa qu'un préambule serait utile 
pour préciser le sens et la portée du document. Il s'agissait de cou- 
vrir la retraite de l'ancien régime, de montrer qu'en donnant une 
charte, le roi ne rompait pas avec la tradition royale. Beugnot, qui 
passait pour savoir l'histoire de France, rédigea ce préambule : 

" Nous avons considéré que, bien que l'autorité tout entière résidât en 
France dans la personne du roi, nos prédécesseurs n'avaient point hésité à en 
modifier l'exercice suivant la différence des temps; que c'est ainsi que les 
communes ont dû leur affranchissement a Louis le Gros, la confirmation et 
l'extension de leurs droits à saint Louis et à Philippe le Bel; que l'ordre judi- 
ciaire a été établi et développé par les lois de Louis XI, de Henri II, de 
Charles IX; enfin que Louis XIV a réglé presque toutes les parties de l'admi- 
nistration publique par différentes ordonnances dont rien encore n'avait sur- 
passé la sagesse. » 

Puis, le préambule expliquait comment les institutions nou- 
velles n'étaient en réalité qu'une restauration du passé : 

•• Nous avons vu dans le renouvellement de la pairie une institution vrai- 
ment nationale, et qui doit lier tous les souvenirs à toutes les espérances, en 
réunissant les temps anciens et les temps modernes. Nous avons remplacé 
par la Chambre des députés ces anciennes assemblées des Champs de Mars 
et de Mai et ces chambres du Tiers État qui ont si souvent donné tout à la 
fois des preuves de zèla pour les intérêts du peuple, de fidélité et de respect 
pour l'autorité des rois. » 

Ainsi était « renouée la chaîne des temps que de funestes écarts 
avaient interrompue ». En conséquence, le Roi, « volontairement et 
par le libre exercice de son autorité royale », faisait « concession 
et octroi » de la Charte constitutionnelle. 

Toutes ces précautions prises, le Roi réunit, le A juin, au Palais- la charte lue 
Bourbon, le Corps législatif devenu, sans modification de personnes, ^t'l^'uei'ct!^ 
la Chambre des députés, et la nouvelle Chambre des pairs, com- 

o de 84 anciens sénateurs (53 avaient été éliminés) et de 
TU membres nouveaux pris dans l'ancienne noblesse et parmi les 
maréchaux d'empire. Il prononça un discours conciliant; puis le 
chancelier Dambray insista sur le caractère de la Charte et, fidèle à 
son idée, l'appela dans son discours « ordonnance de réformation ». 
Ferrand en lut le texte, suivi de quatre ordonnances qui réglaient 

< a 5 > 



L 'établissement du Régime parlementaire . 



LIVRE PREMIER 



des détails d'organisation : le traitement des anciens sénateurs 
était maintenu aux pairs : celui des anciens législateurs, maintenu 
aux députés, dont les fonctions redeviendraient gratuites après les 
élections; la Chambre des pairs siégerait au Luxembourg; celle des 
députés au Palais-Bourbon, provisoirement, jusqu'à l'arrangement 
nécessaire avec le prince de Gondé, qui était propriétaire du dit 
palais. 



L'OPPOSITION 
A LA CHARTE, 



En avril, au moment où l'on ignorait encore si Louis XVIII 
accepterait la constitution du Sénat ou s'il en ferait une autre, un 
prédicateur parisien, l'abbé de Rauzan, déclara en chaire : « Toute 
constitution est un régicide ». C'était l'opinion d'un grand nombre 
de royalistes. Quelques-uns pensaient même que le Roi ne pouvait 
en faire une sans perdre son droit à la couronne. Ils auraient pour- 
tant accepté qu'on fît revivre des institutions anciennes ; Vitrolles 
pensait à des États généraux divisés en deux chambres, « qui se 
réuniraient de droit tous les sept ans ». Un « ancien doyen de l'ordre 
des avocats », Montigny, proposait le rétablissement des parlements, 
mais de parlements épurés où l'on aurait « supprimé l'effervescence 
des jeunes conseillers aux enquêtes ». Un royaliste du Midi, encore 
peu connu, Villèle, écrivait : « N'ont-ils pas fait assez d'essais sur 
nous, ces hommes à expériences constitutionnelles ? Revenons à la 
constitution de nos pères, à celle qui est conforme à notre caractère 
national », à celle qui rendit la France heureuse et florissante si long- 
temps. Une brochure anonyme, Constitution du temps, suppliait 
Louis XVIII de « rejeter toutes les combinaisons pédantesques qui 
veulent tracer leurs lignes géométriques entre la soumission des 
enfants et l'autorité paternelle ». 

En faisant une charte, même octroyée, Louis XVIII accordait 
révolutionnaire évidemment quelque chose à la Révolution. A vrai dire, ne triom- 
phait-elle pas, cette Révolution, par cela même qu il y avait une 
Charte, et parce qu'en rentrant en France, l'ancienne dynastie n'osait 
pas s'y présenter sans une Charte? Mais il était encore impossible 
"de savoir si la pratique ferait sortir du texte de la Charte une 
monarchie parlementaire ou un absolutisme tempéré. Les ministres 
dépendraient-ils du Roi et non de la Chambre élue? Dans ce cas, des 
Chambres purement consultatives n'exerceraient pas un contrôle 
plus efficace que les anciens parlements avec leur droit de remon- 
trance; mais si, pour gouverner, le ministère était dans l'obligation 
de s'accorder avec elles, c'est en elles que résiderait la souveraineté. 
Or, la Charte ne tranchait pas cette question fondamentale. Elle 
posait encore d'autres problèmes, sans les résoudre; la liberté de 



CARACTERE 



QV ESTIONS 
NON RÉSOLUES. 



( %l\ > 



cii.vi'iTRK premier La première Restauration. 

la presse, la l'orme du suffrage restaient à organiser. Enfin, aucun 
article ne prévoyait la revision de la Charte. Le Roi qui l'avait faite 
et qui l'avait jurée, gardait-il pour lui seul le droit de la modifier, 
ou au contraire en admettrait-il le partage avec les chambres? Le 
pouvoir mal défini de faire des ordonnances « pour la sûreté de 
l'État », qui était réservé au Roi en termes peu clairs, à la fin de 
l'article 14, n'annulait-il pas enfin toutes les concessions faites à la 
nation, toute la part qu'on lui offrait dans le gouvernement? Les 
contradictions et les obscurités du texte sont dus sans doute à la 
hâte qu'on mit à le rédiger; mais l'inexpérience politique de ses 
rédacteurs est manifeste. « Ce ne fut, a dit Barante, que peu à peu, ' 
à force d'en parler ou d'y réfléchir plus à loisir, qu'on lui assigna 
un esprit fondamental.... Mais au premier moment, on ne savait pas 
bien ce qu'on faisait en publiant la Charte. » On ignorait alors 
généralement en France les conditions du gouvernement parlemen- 
taire ; les rares spécialistes qui auraient pu les enseigner aux autres, 
comme Benjamin Constant, ne furent pas consultés. On n'eut pas 
non plus le désir de préciser des droits sur lesquels on n'était pas 
d'accord. Les plus influents des commissaires, Dambray, Ferrand, 
Montesquiou, n'avouaient-ils pas sans détour qu'il avait bien fallu 
tenir la parole royale de Saint-Ouen, mais qu'une Charte ne conve- 
nait, pas à la France? Chacun put donc, selon son goût, trouver dans 
la Charte matière à se réjouir ou à s'indigner. La Chambre des députés, 
dans son adresse, affecta d'y voir un pacte entre le roi et la nation : 
« C'est en accueillant les principales dispositions présentées par les 
différents corps de l'Etat, c'est en écoutant tous les vœux, que Votre 
Majesté a formé cette Charte ». Il n'était pas impossible de discerner 
une protestation discrète contre « l'octroi » de Y « ordonnance de 
réformation » dans la phrase qui terminait l'adresse et qui exprimait 
« l'intime confiance que l'assentiment des Français donnerait à cette 
Charte tutélaire un caractère tout à fait national ». Le Roi, aux yeux 
de qui elle était un traité de paix, un gage de tranquillité, ne cacha 
pas son ferme propos de s'y tenir. Mais son frère, le comte d'Artois, 
déclara à ses amis : « On l'a voulu, il faut bien en essayer; mais 
l'expérience sera bientôt faite, et si, au bout d'une année ou deux, 
on voit que cela ne marche pas rondement, on reviendra à l'ordre 
naturel des choses ». 

Les alliés avaient quitté Paris la veille de la promulgation, et la paix. 

la paix était signée. Malgré la déclaration du 1 er décembre 1813. où 
les alliés avaient promis « une étendue de territoire que n'avait 
jamais connue la France sous ses rois », malgré le manifeste du 



IS établissement du Régime parlementaire. livrb premier 

25 mars 1814, où il était question « des objets qui dépasseraient les 
limites de la France avant la Révolution », malgré la proclamation 
du 31 mars, L'armistice du 23 avril (signé par le comte d'Artois) fit 
des limites antérieures au 1 er janvier 1792 la base de la paix future. 
Sans discussion, 54 places, 10 000 pièces de canon, toutes les con- 
quêtes de la République et de l'Empire furent abandonnées. Quand 
Talleyrand demanda l'exécution des promesses antérieures, on lui 
offrit en plus un demi-million de sujets; mais Avignon et le Comtat, 
Montbéliard et Mulhouse, annexés avant 1792, entrèrent dans le 
compte; on y ajouta une partie de la Savoie avec Chambéry et 
Annecy, Philippeville, Marienbourg, Sarrelouis et Landau. Le 
domaine colonial ne fut pas considéré comme partie intégrante de 
l'ancienne France; en conséquence, l'Angleterre garda Malte, l'Ile 
de France, Tabago, Sainte-Lucie, Rodrigue, les Seychelles; l'Es- 
pagne reprit la partie de Saint-Domingue qu'elle avait cédée en 1795. 
Mais la Suède rendit la Guadeloupe, et le Portugal, la Guyane. Les 
objets d'art conquis depuis 1795 furent laissés à la France. Les alliés 
n'exigèrent aucune indemnité de guerre»; ils renoncèrent au paie- 
ment des fournitures de guerre faites à Napoléon (la Prusse récla- 
mait de ce chef 169 millions), « à la condition expresse que la France 
renonce de son côté à toutes les réclamations qui pourraient être 
formées à titre de dotations, de donations, de revenus à la Légion 
d'honneur, de sénatoreries, de pensions et autres charges de cette 
nature ». 

La paix fut signée le 30 mai avec l'Autriche, la Russie, la 
Grande-Bretagne, la Prusse, la Suisse et le Portugal. L'Espagne y 
adhéra le 20 juillet. 



IV. — L'OPINION DE LA FRANCE SUR LES EVE- 
NEMENTS 

silence ES événements d'avril et de mai furent le résultat de combi- 

de la NATioh. j^j na i sons e i d'intrigues nouées entre des fonctionnaires impé- 
riaux, des agents royalistes et le tsar Alexandre. La nation ne fut 
pas consultée et n'eut pas le moyen de faire connaître son senti- 
ment. Elle n'approuva ni ne désapprouva la restauration de la 
monarchie; elle se tut. Le gouvernement interpréta ce silence comme 
un acquiescement unanime, bien qu'il révélât surtout une atonie 
complète de l'opinion. L'embarras d'Alexandre, quand il voulut, de 
bonne foi, connaître la pensée et les désirs des Français, fut tel qu'il 
en arriva à considérer le Sénat comme le représentant naturel et 

< 26 » 



CHAPITHK PftBMIER 



La première Restauration. 



autorisé de la nation. L'habitude prise depuis quinze ans par la 
nation de se laisser conduire, la rapidité et la puissance irrésistible 
des événements avaient sans doute aboli momentanément eu elle la 
l'acuité de penser et de vouloir. Mais ces Français frappés de stu- 
peur, résignés, lassés, affamés de repos, chez qui Ton semblait ne 
plus pouvoir rencontrer une haine ou un enthousiasme, avaient une 
opinion commune : ils acceptaient le Roi, mais ils n'étaient plus^ 
royalistes. 

L'oubli où étaient tombés les Bourbons dans la masse de la 
nation frappa tout le monde. 

« A l'exception peut-être de quelques membres des anciennes familles, 
personne ne savait au juste, ou ne cherchait même à savoir ce qu'étaient devenus 
les frères et les neveux de Louis XIV. La sévérité de la police [sous l'Empire] 
et le silence prescrit aux journaux ne suffiraient pas pour expliquer un fait 
aussi singulier.... On aurait su ce que faisaient les princes s'il y avait eu vrai- 
ment un parti royaliste.... Aux yeux des masses populaires, la terrible et sau- 
vage immolation de toute une famille royale et la dispersion des ossements de 
ses ancêtres avaient clos les destinées de la vieille dynastie; ce qui pouvait 
rester quelque part de collatéraux ne comptait plus. » 

Ces constatations qu'un pénétrant, sincère et froid observa- 
teur, Cournot, a notées dans ses Souvenirs, tous les témoignages 
français et étrangers en confirment l'exactitude : c'est la surprise 
qu'éprouvent les alliés en mars 1814 à constater que personne, ni 
dans les villes, ni dans les campagnes qu'ils traversent, ne songe à 
l'ancienne dynastie; ce sont les aveux de Vitrolles. qui ne recueille 
sur son passage que « silence, étonnement », et « stupéfaction », 
quand aux cris de : « La paix! la paix! » qu'il entend, il ajoute : 
« Oui, la paix et les Bourbons! » ; c'est la note qu'écrit alors dans son 
journal un officier, Castellane : « Nous ne savions des Bourbons 
autre chose sinon que, sous l'ancien régime, les souverains de 
France portaient ce nom ». « La restauration des Bourbons n'a été 
ni provoquée ni désirée avant l'événement », constate encore Pozzo 
di Borgo, le 26 septembre 1814. Les faits confirment les impres- 
sions des témoins. Sauf à Bordeaux, où un mouvement royaliste 
se produisit avant le 30 mars, les royalistes de province n'osèrent 
manifester leurs sentiments qu'après avoir reçu des nouvelles de 
Paris et acquis la certitude qu'ils seraient soutenus par les alliés. 
Al. u s seulement des agents royalistes partirent des centres urbains 
importants, provoquèrent les adhésions des corps constitués, sur- 
tout des conseils municipaux des villes, et des individus inlluents. 
Le Moniteur enregistra ces adhésions, généralement rédigées en 
termes chaleureux. Mais le fait de la restauration était déjà accompli. 
Accepté ou imposé par L'Europe (on croyait partout qu'il (Hait 



LES FRANÇAIS 

ONT OUBLIÉ 

LES BOURBONS. 



L'établissement du Régime parlementaire. 



LIVRE PREMIER 



L'OPINION 
POPULAIRE. 



L'OPINION 
DU CLERGÉ. 



imposé), le rétablissement des Bourbons semblait être la condition 
de la paix. Ils furent un article du traité, qu'il fallait subir avec les 
autres. La nation ne prépara rien, ne donna de consentement expli- 
cite à quoi que ce fût. Elle assista à l'intrigue, sans s'y opposer, 
parce qu'elle n'en avait pas le pouvoir, sans la favoriser, parce 
qu'elle n'en avait pas le désir, mais souhaitant, espérant que sa rési- 
gnation rendrait moins dures les conséquences de sa défaite. 

Le Roi rétabli, la Charte promulguée et la paix faite, on eut le 
loisir d'apprécier les événements. 

Dans la masse populaire, la révolution politique fut accueillie 
sans passion : on ne voit pas que, sauf à Lyon où Napoléon, se 
rendant à l'île d'Elbe, fut timidement salué, et dans le Comtat où 
il fut insulté, il y ait eu des bonapartistes publiquement attristés 
ou des royalistes ouvertement enthousiastes. Car, si l'on a ramené 
les Bourbons, on n'a pas opéré la contre-révolution ; la dynastie est 
restaurée, mais non pas l'ancien régime. C'est le fait capital qui 
touche les Français. Que la Charte choque par ses formules ou satis- 
fasse par ses concessions ceux qu'elle appelle à la vie politique, 
elle ne peut rien changer à l'indifférence ou à la résignation du 
soldat, du paysan, de l'ouvrier. Elle n'est pas davantage, il est vrai, 
une garantie contre le réveil possible de leurs sentiments profonds : 
la haine des privilèges, de la « féodalité », des dîmes est intacte, 
et il faut ne pas perdre de vue que le souvenir des victoires rem- 
portées sur ce passé malfaisant se confond avec la lutte menée jadis 
contre le roi et avec la victoire où il succomba Quant à la paix tant 
désirée, elle ne procure pas à la nation la joie attendue, escomptée; 
on n'est pas reconnaissant à ceux qui l'ont faite ; on l'aime moins 
depuis qu'on l'a. Elle a déçu, étant plus coûteuse, plus humiliante 
surtout qu'on n'avait pensé. On ne la juge pas durable. Déjà l'amour 
de la gloire se retrouve vivant, lui aussi, chez ceux qu'on en a crus 
rassasiés. 

Les prêtres, les nobles, les bourgeois riches pensent et sentent 
d'autre manière. La Restauration est pour eux le début d'une 
revanche à prendre des vieilles humiliations et des longues 
défaites. """" • 

Malgré le Concordat, le clergé est resté sous l'Empire le seul 
foyer vivant d'opposition ; il ne s'est jamais franchement rallié au 
régime nouveau. Or, pour lui, le retour du Roi est le prélude du 
rétablissement de l'ancien régime, où les prêtres savent la place qu'ils 
ont occupée sur le sol et tenue dans l'État. Aussi font-ils au « fils de 
saint Louis » un accueil enthousiaste; laborieusement, ils enseignent 
aux Français son histoire et ses vertus. Les causes du trône et de 



28 



CHAPITRE PREMIER 



La première Restauration. 



l'autel sont confondues; la défaite du Roi fut celle de l'Église; sa 
victoire, un miracle, sera la victoire de l'Eglise. 

Les nobles ont des espérances analogues. Émigrés revenus 
d'hier seulement ou il y a quinze ans, à l'appel du Premier Consul, 
ceux de la « ligne droite » et ceux des transactions profitables, tous 
sont, au lendemain de 1814, très purs royalistes et très sûrs. Le 
sacrifice des uns, qui conservèrent au Roi des amis jusque dans le 
palais de l'usurpateur, vaut la fidélité « quand même » des autres : 
n'avait-il pas fallu montrer à la France qu'elle n'était pas aban- 
donnée? Car la France, terrorisée par une poignée de bandits, n'a 
jamais cessé d'aimer son roi; il est temps de le dire. Chateaubriand 
le démontre avec une éloquence qu'on admire, dans son pamphlet 
De Buonaparte et des Bourbons, et son audace enhardit les nobles 
à répéter, non seulement que les Bourbons sont nécessaires au 
bonheur de la Fiance, ce qui va de soi, mais qu'ils sont appelés 
par le vœu national : « L'horreur de l'usurpateur était dans tous 
les cœurs » , depuis six mois on entend dire par les Français : « Les 
Bourbons y sont-ils? où sont les princes? viennent-ils? Ah! si l'on 
voyait un drapeau blanc ! » A lire et à dire ces faussetés les nobles ^ 
finissent par les croire; s'ils y perdent le sentiment de la réalité et se 
préparent des déceptions, qu'importe! Ils donnent à leurs rancunes 
un fondement historique et providentiel. 

C'est pour d'autres raisons que les bourgeois riches saluent 
avec confiance la Restauration; ils n'ont jamais regretté l'ancien 
régime, mais la chute de l'empire et l'avènement de Louis XVIII 
servent leurs intérêts politiques, et ils le savent. A côté de l'ordre * 
social juridique qui est égalitaire, la Révolution a fondé sur les 
relations économiques des individus un ordre social réel qui est 
inégalitaire : l'un et l'autre, le fait et le droit, sont à l'avantage de 
la bourgeoisie. Car elle ne peut conserver le bénéfice de l'inéga- 
lité de fait qu'à la condition de maintenir l'égalité de droit, qui 
empêchera une aristocratie de naissance de se reformer. Durant 
l'Empire, la société bourgeoise a grandi ; les tentatives de Napoléon 
pour créer une noblesse nouvelle ne l'ont pas ébranlée. Le blocus 
continental, en constituant à son profit un quasi-monopole indus- 
triel, le rétablissement de l'ordre, les grands travaux publics, les 
énormes dépenses du gouvernement pour ses armées ont développé 
sa richesse, et par là son influence sociale. Pourtant, cette classe, 
qui est la première de l'État, n'a pas exercé, dans l'État impérial, le 
pouvoir politique. La domination de Napoléon, qui reposait sur 
l'armée, l'a écartée du Gouvernement. Elle en a souffert comme 
d'une injustice. La bourgeoisie politique, née de la Révolution, 



L'OPINION 
DE LA NUULESSE. 



L'OPINION 
DE LA HAUTS 

BOURGEOISIE. 



L'établissement du Régime parlementaire . livre premier 

fortifiée par le régime napoléonien, ne peut que désirer la chute 
d'un système à qui elle doit presque tout, parce que ce système est 
un obstacle invincible à son avènement au pouvoir. Aussi a-t-elle 
assisté à la chute de Napoléon sans essayer de le sauver ' ; c'est 
après une entrevue avec le banquier Laffitte que Marmont a signé 
la capitulation de Paris. Le bourgeois a le sentiment net et l'instinct 
sûr qu'il héritera du soldat. 
la charte fonde Et de fait, quand s'est posé, au lendemain du 30 mars, le 
^. P °?Z?I R ™ r . problème de l'organisation du nouveau gouvernement, tous ceux 

PO LU IQ UE Dh LA 

bourgeoisie. qui désirent que ce gouvernement vive reconnaissent, bon gré mal 
gré, qu'il doit faire une place à la bourgeoisie industrielle et com- 
merçante. C'est pour cette raison que Louis XVIII n'osa pas entrer 
à Paris sans publier la déclaration de Saint-Ouen, ni régner sans 
promulguer la Charte- Peu importait qu'elle fût octroyée ou non; 
l'essentiel, c'était que les Bourbons n'avaient pas pu reprendre 
possession du trône sans reconnaître la société civile issue de la 
Déclaration des droits, et sans appeler au partage du pouvoir les 
représentants de la classe capitaliste dont la Révolution et l'Empire 
avaient fait la première classe de la société. Les circonstances de 
l'acte de 1814 lui donnaient même une portée qui dépassait les fron- 
tières de la royauté française. En imposant aux Bourbons les vues du 
Sénat et du Gouvernement provisoire, les alliés tenaient à Paris les 
promesses faites à Kalisch en 1813 à d'autres peuples. L'avènement 
politique de la bourgeoisie française était un fait européen. 

Sans doute on ne savait pas encore au 4 juin comment s'opére- 
rait le partage de l'autorité entre les représentants de la bourgeoisie 
et ceux à qui le retour des Bourbons faisait espérer un retour à 
l'ancien régime. Mais la Charte était le premier acte important de 
la dynastie restaurée; on pouvait faire confiance à cette Charte 
d'autant que la royauté n'avait rien à ses débuts que de rassurant 
pour la bourgeoisie. Cette royauté garantissait la paix que seule 
elle avait paru capable de conclure ; elle était aussi une sauvegarde 
^contre un retour offensif de la république démocratique. Entre ces 
deux barrières, la Charte qui la protégeait à droite et le Roi qui la 
protégeait à gauche, la bourgeoisie pouvait jouer son rôle, qui était 
de prendre l'exercice du pouvoir, c'est-à-dire, selon l'expression de 
Louis Blanc, d' « asservir la royauté sans la détruire ». 

Elle pouvait, à ce prix, elle désirait, elle comptait devenir 
royaliste. 

i. Mme de Rémusat écrit à son fils en mai i8k', : « Depuis trois mois, nous appelons, 
votre père et^moi, de tous nos vœux, la réaction qui vient d'avoir lieu, et nous sommes 
•teu-s deux d'honnêtes gens ». 

< 3o > 



chapitre premier La première Restauration. 

Au fond, l'illusion des bourgeois ressemblait à l'illusion des l'acquiescement 
nobles et des prêtres. Les nobles pensaient reprendre la vie qu'ils SEUBLE unanime. 
avaient menée vingt-cinq ans auparavant; les prêtres, retrouvant 
avec la dynastie leur patrie morale, pensaient reconquérir leur 
place de l'ancien régime; les bourgeois imaginaient qu'ils pourraient 
reprendre le travail pacifiquement commencé, au xvm e siècle, c'est- 
à-dire constituer à la faveur de l'égalité civile et sociale un ordre 
politique rationnel, sans briser la tradition de l'ancienne France 
représentée par l'antique dynastie. Les uns et les autres se trom- 
paient, sans doute, mais, comme ils représentaient à eux seuls la 
nation visible, leur erreur ne fut corrigée par personne. 

C'est pourquoi, l'armée étant vaincue, les masses populaires 
impuissantes et lasses, la sympathie intéressée de la bourgeoisie, la 
satisfaction enthousiaste des anciens nobles et du clergé firent 
croire que la monarchie restaurée recevait l'approbation unanime; 
la vérité, c'est qu'il n'y avait contre elle, à cette date, aucune oppo- 
sition organisée. 

Les actes du gouvernement blessèrent assez de sentiments et 
inquiétèrent assez d'intérêts pour en créer une. 



V. — LES ACTES DU GOU VERSEMENT 

LES ministres choisis par Louis XVIII ne formaient pas un corps le nouveau 

politique pourvu d'une initiative collective. Ils n'avaient pas gouvernement. 
de programme commun. Ils n'avaient pas de chef; chacun agissait à 
sa guise, au gré de ses opinions et de sa fantaisie. Talleyrand. qui 
aurait peut-être exercé une action dirigeante, partit pour repré- 
senter la France à Vienne, le 11 septembre. Ni son suppléant, 
Jaucourt, ni aucun de ses collègues ne s'empara de la conduite des 
affaires. Quelques-uns, comme Jaucourt, Beugnot, tentèrent de 
donner au ministère l'unité de vues qui eût été nécessaire pour 
éviter les hésitations continuelles et les contradictions fréquentes, 
ils rédigèrent des avis, lurent des mémoires pleins de sagesse poli- 
tique : le résultat fut nul. Le Conseil des ministres n'exista pas plus 
dans la réalité que dans le texte de la Charte. Louis XVIII, comme 
Louis XIV, a son Conseil; « pour Tordre du service », il l'a divisé en 
deux sections par l'ordonnance du 2€ juin 1814 : le Conseil d'en 
haut, où siègent les princes du sang, le chancelier, et ceux des 
ministres-secrétaires d'État ayant département, ministres d'État 
eoi.'seillers de la couronne sans portefeuille, et conseillers d'Elat 
qu'il plaît au Roi d'y appeler; et le Conseil privé ou des parties, où 

c ii > 



ROYALE. 



L'établissement du Régime parlementaire . livre premier 

siègent les conseillers d'État et les maîtres des requêtes chargés, 
comme sous l'ancien régime, de statuer sur les difficultés d'appli- 
cation des lois et sur l'application des ordonnances. Louis XVIII a, 
sans aucun doute, tenu à donner à son gouvernement comme à sa 
Cour — ne fût-ce que par l'archaïsme des appellations — une cou- 
leur marquée d'ancien régime. Les ministres-secrétaires d'État 
ayant département sont des chefs de service, c'est-à-dire des servi- 
teurs du Roi et non des hommes politiques. Chacun d'eux voit sépa- 
rément le Roi. « Le travail particulier, écrit Pozzo di Borgo à Nes- 
selrode, que le Roi fait avec un ministre sur les affaires intérieures, 
s'il ne rencontre pas l'approbation du public, est immédiatement 
désavoué par les autres; ainsi le gouvernement se dégage lui-même, 
et expose sa propre considération. » Le système ne pourrait fonc- 
tionner que si le Roi gouvernait, et, de fait, le Roi est convaincu 
« que le système marche par sa tête, par sa pensée, que son auto- 
rité, comme sa sagesse, remettent l'unité où il y aurait diversité de 
vues et d'opinions ». Mais cette unité reste idéale : Louis XVIII 
n'aime pas gouverner; il s'y ennuie et s'y fatigue. 
la famille Son frère, Monsieur, s'en chargerait volontiers. Héritier pré- 

somptif de la couronne, très alerte malgré ses cinquante-sept ans, 
d'une dévotion récente, mais étroite, sa haine pour toutes les 
libertés n'est tempérée que par le charme de sa personne et la grâce 
de son accueil. Il a gardé de son passage au pouvoir comme lieute- 
nant général une sorte de gouvernement, le «ministère de l'entresol ». 
Louis XVIII l'ayant contraint d'y renoncer, il conserve une police 
occulte, une correspondance active avec ses agents de province, 
les commandants des gardes nationales choisis par lui dans le 
royalisme le plus pur. Le Pavillon de Marsan où demeure Monsieur 
est l'asile et la forteresse du parti de l'ancien régime. On n'y pro- 
nonce jamais le mot « Charte », et, dans l'état-major « immaculé » 
du prince, pas un officier n'a servi la Révolution ou l'Empire. Des 
deux fils de Monsieur, l'aîné, le duc d'Angoulême, laid, gauche, 
timide, inintelligent, se tiendrait volontiers à l'écart, si on ne le 
faisait, pour le bien de la propagande royaliste, voyager dans les 
départements; la duchesse, sa femme, fille de Louis XVI, Madame, 
qui l'accompagne, a, pour tout ce qui rappelle la Révolution, une 
haine que hérissent encore son air dur, son ton cassant, sa hauteur 
sans grâce. Le second fils de Monsieur, le duc de Berry, exprime à 
tout propos le même sentiment avec la violence naturelle à son 
caractère et dans un langage grossier. Si bien que la seule volonté 
claire qui se manifeste est hostile à la Charte. Et, cette volonté 
étant celle du gouvernement de demain, puisque Monsieur est héri- 

« 32 > 



CHAPITRE PREMIER 



La première Restauration. 



tier du trône, les ministres sont portés à en ionir compte. A une 
Réputation de royalistes du Midi, le comte d'Artois disait : « Jouissons 
du présentée vous réponds de l'avenir ». 

Faible et confus, le gouvernement n'est pas libre; les étran- 
gers, auxquels il doit d'exister, le surveillent et le conseillent: deux 
surtout, l'ambassadeur d'Angleterre, Wellington, et celui du tsar, 
Pozzo di Borgo. Wellington est un ami de la première heure; il a 
permis au duc d'Angoulôme d'entrer à Bordeaux ; c'est au roi d'An- 
gleterre — après Dieu — que Louis XVIII doit sa couronne. Sa 
mission est de tout voir, choses et gens, et de tout savoir. Pozzo, 
que sa haine de Corse pour Napoléon désigne à la sympathie des 
alliés et des royalistes, est le confident naturel des ministres et des 
courtisans. Ce guerrier et ce diplomate leur enseignent le gouver- 
nement; ils ont leurs hommes et leurs vues, ils sont puissants et 
exigeants; on n'ose rien leur cacher, et on ne peut pas leur désobéir. 
Wellington se fait le syndic de tous les créanciers de la France, 
apporte leurs notes au ministrre des Finances, Louis, qui discute 
et obtient des rabais, péniblement; il appuie Montesquiou. toujours 
en lutte d'influence avec Blacas. Ces étrangers ont sur toutes choses 
une opinion et un conseil à donner, depuis ce qui touche aux prin- 
cipes du gouvernement restauré jusqu'à la nomination d'un fonc- 
tionnaire. 

Et pourtant, le régime se soutient, parce qu'il n'y a pas devant'' 
lui de partis politiques organisés. La Chambre des députés, ancien 
Corps législatif de l'Empire, est isolée du gouvernement. Aucun 
ministre n'en fait partie. Sauf Montesquiou, ministre de l'Intérieur, 
ils y paraissent rarement. Timides, sans expérience de l'opposition, 
les députés sentent qu'une distance considérable les sépare des 
ministres du roi. A mesure que la matière soumise à leurs déli- 
bérations s'accroît et leur révèle l'étendue de leurs attributions, ils 
manifestent une soumission plus grande. Ils ne savent pas, ils 
n'osent pas contrôler, surveiller. Aussi arrive-t-il que les ministres 
ne craignent pas de laisser à la Chambre des droits qu'ils pourraient 
lui contester. 

Les finances étaient la grande affaire. Il fallait établir un 
budget régulier et liquider le passif laissé par Napoléon. Le Corps 
législatif de l'Empire ne votait que le budget des recettes. Lorsque 
le ministre des Finances, Louis, apporta son premier budget à la 
Chambre, la question se posa de savoir si elle avait uniquement le 
droit' de voter l'impôt et non celui de régler les dépenses. Louis 
trancha Lui-même la question dans le sens le plus libéral sans 
attendre que la Chambre l'eût demandé; il proposa les deux budgels 



L'INTERVENTION 
DES ÉTRANCERS 

UA.\ » / /. 
GOUVERNEMENT. 



LE POLE 
DE LA CHAMBRE. 



POUVOIRS 

DE LA CHA \IBRE 

EN MATIÈRE 

FINANCIÈRE. 



33 



Lavisse — H. Contemp., IV. 



L'établissement du Régime parlementaire. 



LIVRE PREMIER 



LK BUDGET 
VE 1814. 



or POSITION 
ROYALISTE. 



à la fois, divisés par ministères; il s'engagea même à soumettre à 
la Chambre des comptes de gestion. Ainsi, dès le premier jour, la 
Chambre acquit sans l'avoir désiré l'essentiel de ses attributions 
politiques. 

La situation financière, qui passait pour grave en un temps 
où l'État n'osait pas faire appel au crédit, était en réalité bien peu 
inquiétante. L'Empire laissait un passif très léger : 63 millions en 
rentes de dette inscrite, auxquels il fallait ajouter 130 millions 
d'engagements du trésor, soit pour la rente à servir aux com- 
munes en compensation de leurs biens fonciers que le gouver- 
nement avait fait vendre en 1813, soit pour la liquidation d'un 
arriéré impayé que Louis évaluait à 759 millions l . Ainsi le budget, 
après tant d'années de guerre et après l'invasion, n'était grevé 
que d'une charge annuelle de 193 millions, représentant, en 
capital, une dette de 4 milliards. Louis voulut, dans son budget, 
assurer le paiement de l'arriéré, le service de la dette inscrite et 
celui des dépenses ordinaires, sans avoir recours à l'emprunt; il 
suffisait de maintenir toutes les taxes, de les faire payer, au besoin 
d'en créer d'autres, enfin et surtout de faire des économies. Ces 
principes furent vivement attaqués par les royalistes. Ils avaient, 
un peu partout, en mars et en avril, pour provoquer l'enthousiasme 
des populations, annoncé la suppression des contributions indi- 
rectes (droits réunis), et le comte d'Artois l'avait promise. S'il était 
impossible de rayer cette recette, qui était de cent millions, sans 
détruire l'équilibre budgétaire, pourquoi ne pas réduire les dépenses 
en répudiant les dettes contractées par les gouvernements illégi- 
times? Louis repoussa aussi nettement le dégrèvement que la 
faillite ; il n'accorda au comte d'Artois que la réduction du second 
décime de guerre sur les droits réunis et du quatrième décime 
sur le sel. Le paiement de l'arriéré fut assuré au fur et à mesure 
des liquidations au moyen d'obligations à ordre du Trésor rem- 
boursables en trois ans émises à 75 francs et rapportant 5 francs, 
c'est-à-dire près de 7 p. 100. Il fut fait état pour le paiement et 
l'amortissement de ces obligations du produit de la vente de 
300000 hectares de bois nationaux. Enfin, les dépenses de la guerre 
et de la marine furent réduites de moitié (251 millions au lieu 
de 500). 

Le budget de Louis fut voté à la Chambre sans modification 
(23 septembre 1814). Mais il fut l'occasion d'ardentes discussions 



i. Le chiffre était exagéré. Le successeur de Louis, Corvetto, l'évalua à 5g3 millions en 
décembre 1814. 



34 



chapitre premier La première Restauration. 

politiques. La disposition relative à la vente des bois nationaux 
provoqua une colère violente dans le parti royaliste, parce que ces 
bois venaient en partie des anciennes propriétés du clergé. Le 
préfet de la Nièvre, Fiévée, écrivit au ministre « qu'il ne donnerait 
sa signature à aucun procès-verbal d'adjudication des bois d'Église 
avant que le ministre lui eût fait connaître que la volonté expresse 
du Roi était que ces biens fussent vendus ». Fiévée ne fut pas révoqué, 
étant des amis du comte d'Artois, mais la Cbambre vota le projet de 
Louis, qui permettait l'amortissement de la dette et qui rassurait 
les anciens acquéreurs des biens du clergé. Le gouvernement de la 
Restauration affirmait ainsi, sans le vouloir ni le désirer, sa solida- 
rité avec les gouvernements déchus, même avec ceux de la Révolu- 
tion puisqu'il achevait de vendre des propriétés d'Église. 

La réduction du budget de la guerre eut des conséquences tout mécontentement 
opposées. Elle contraignit le gouvernement à diminuer le contin- DE L ' ARMEE - 

gent, et par conséquent le corps d'officiers; dix mille d'entre eux 
furent renvoyés et mis en demi-solde. Désœuvrés et pauvres (un 
capitaine en demi-solde touchait 73 francs par mois, un sous-lieu- 
tenant 41), les demi-soldiers portèrent dans leurs provinces toute la 
haine qui les anima dès lors contre un gouvernement qu'ils n'avaient 
aucune raison d'aimer. On les privait de leur commandement au 
moment où, dans la Maison du roi reconstituée, on appelait les 
Suisses, où l'on faisait place dans l'armée à 4000 Vendéens, où des 
officiers de Louis XVI étaient réintégrés avec le grade qu'ils 
auraient eu s'ils avaient servi la France au lieu de lui faire la guerre. 
On pouvait rencontrer dans l'armée nouvelle beaucoup d'officiers 
comme ce comte de la Roche-Aymon qui, lieutenant de cavalerie 
des gardes du corps du roi, licencié en 1792, était entré au service 
de la Prusse en 1794, y avait franchi tous les grades jusqu'à celui 
du général major, obtenu en 1811; rentré en 1814, il fut nommé 
maréchal de camp pour prendre rang du 5 avril 1811, puis lieute- 
nant général, puis inspecteur général de la cavalerie; carrière bril- 
lante que justifiaient des actions d'éclat : « a sauvé, dit une note de 
son dossier, par son intrépidité et ses bonnes dispositions, à Malawa, 
le 26 décembre 1806, un corps prussien de 800 hommes qui étaient 
sur le point de tomber entre les mains des Français; ... s'est parti- 
culièrement distingué dans plusieurs combats; ... à Rraunsberg, a 
repris, à la tête de son escadron, un drapeau que le régiment russe 
de Kalouga avait perdu contre le 24 e de ligne français ». 

Le gouvernement proposa aux Chambres une loi sur la presse. presss 

Elle ne laissait la liberté qu'aux écrits d'au moins 20 feuilles, et 
soumettait les autres à la censure. Ce fut le sujet de longs débats 



L'établissement du Régime parlementaire. 



LIVRE PREMILR 



ATT1TVDE 
PROVOCANTE 
DES ROYALISTES. 



COMMENCEMENT 
DE LA GUERRE 
A L'UNIVERSITÉ. 



et de pamphlets où Ton accusa le gouvernement « de ramener les 
temps d'ignorance et de ténèbres ». L'agitation fut plus vive encore 
lorsque la proposition de rendre à leurs anciens maîtres les biens 
d'émigrés non vendus sembla menacer la sécurité des acquéreurs 
de biens nationaux. Le projet fut voté : la Chambre était docile. 
Les vraies luttes politiques, âpres, violentes, eurent pour théâtre le 
pays. 

Les royalistes montrèrent une audace de plus en plus pas- 
sionnée. On décida d'élever un monument aux « victimes de Qui- 
beron ». La famille de Cadoudal fut anoblie. Les princes en voyage 
(octobre et novembre 181-4) montrèrent pour la Révolution une haine 
d'émigrés, refusant même de recevoir les évêques coupables d'avoir 
jadis prêté le serment constitutionnel. A Besançon, l'évêque Lecoz, 
ancien membre de l'Assemblée législative, fut, pendant le séjour du 
comte d'Artois, consigné dans son palais, et empêché d'en sortir par 
deux sentinelles. On répandit dans les campagnes des brochures 
demandant la restitution des biens nationaux; leurs acquéreurs 
furent pourchassés en Vendée; des députations en costumes de 
chouans, en uniformes de soldats de Condé, vinrent demander au 
comte d'Artois, à la duchesse d'Angoulême, l'annulation des ventes. 
Partout le clergé appuya ces revendications. On citait des prêtres 
qui refusaient les sacrements aux acquéreurs; un catéchisme 
imprimé en Auvergne parla du devoir de payer la dîme. L'obligatoire 
observation des dimanches et des fêtes, la procession officielle de 
la Fête-Dieu (rétablies par les ordonnances des 7 et 10 juin 1814) 
prirent un caractère de vexation, les commerçants étant tenus de 
fermer leurs boutiques pendant les offices et de tapisser leurs 
maisons sur le passage de la procession. On nota que la première 
ordonnance s'appuyait sur un règlement de 1782, la seconde sur 
des ordonnances de 1702 et 1720. A l'occasion du transfert à Saint- 
Denis des cendres de Marie-Antoinette et de Louis XVI (jan- 
vier 1815), l'évêque de Troyes fit un sermon si plein d'anathèmes 
que le Moniteur ne l'inséra pas en entier. Chaque jour révélait un 
nouvel empiétement du clergé. Il prétendit bientôt mettre la main 
sur l'éducation de la bourgeoisie. 

Conquête assez facile, puisque l'éducation appartenait à une 
corporation d'État, l'Université de France, que l'État pouvait trans- 
former à sa guise. L'Université, d'ailleurs, n'avait pas, comme 
d'autres institutions de Napoléon, été visitée par l'esprit révolution- 
naire. Sous le nom de lycées, c'étaient les anciens collèges qu'on 
avait reconstitués, avec leurs programmes et leur discipline; aucune 
part n'y était faite aux idées et aux besoins de la société nouvelle. 



i 36 > 



chapitre premier La première Restauration. 

Mais l'Université en tant, que corporation laïque était suspecte; elle 
pouvait, à la longue, s'infecter de l'esprit moderne. Le clergé voyait 
bien ce danger. Pour y parer, deux procédés s'offraient à son choix : 
détruire l'Université, ou s'en emparer. L'un et l'autre furent pro- 
posés. Chateaubriand, dans sa brochure de mars 1814, De Buona- 
parte et des Bourbons, ouvrit le feu contre « les écoles où, rassemblés 
au son du tambour, les enfants deviennent irréligieux, débauchés, 
contempteurs des vertus domestiques ». L'Université est une œuvre 
« profondément antisociale », déclara un jeune prêtre. Lamennais ; 
elle n'assure que le recrutement des casernes; elle ne fait ni des 
chrétiens ni des monarchistes. « Point d'éducation, si l'éducation ne 
redevient une partie du ministère ecclésiastique », écrivit l'abbé 
Liautard dans son Mémoire sur l'Université; les brochures violentes 
se multiplièrent, demandant la mort de « la fdle légitime de Buona- 
parte ». Mais l'opinion des journaux fut en général plus modérée; 
ne pouvait-on essayer de royaliser l'Université avant de la détruire, 
et laisser vivre à côté d'elle des institutions libres? Cette solution 
prévalut d'abord. Le monopole, qui, dès l'Empire, se pliait à bien 
des transactions, fut. en fait, détruit, le jour où la nomination des 
chefs et des instituteurs des écoles ecclésiastiques fut rendue aux 
évêques, et où leurs élèves furent dispensés de la fréquentation des 
collèges et de la rétribution universitaire (ord. du 5 oct. 1814). C'était 
rompre le lien de dépendance qui rattachait à l'enseignement officiel, 
sinon tous les établissements privés, du moins les plus importants 
et les plus hostiles. Cette mesure fut la rançon de l'Université, que 
la même ordonnance déclara « provisoirement maintenue ». 

On ne lui accorda, en effet, qu'un sursis. L'ordonnance du 
17 février 1815 fut un arrêt de condamnation : 

« Il nous a paru, disait le préambule, que le régime d'une autorité unique 
et absolue était incompatible avec nos intentions paternelles et avec l'esprit 
libéral de notre gouvernement; que cette autorité... était en quelque sorte con- 
damnée à ignorer ou à négliger ces détails et cette surveillance journalière qui 
De peuvent être confiés qu'à des autorités locales mieux informées des besoins 
et plus directement intéressées à la prospérité des établissements placés sous 
leurs yeux ; que le droit de nommer à toutes les places, concentré dans les mains 
d'un seul homme, en laissant trop de chances à l'erreur et trop d'influence à 
la faveur, affaiblissait le ressort de l'émulation...; que la taxe du vingtième des 
fiais d'études... contrariait notre désir de favoriser les bonnes études et de 
répandre le bienfait de l'instruction.... » 

En conséquence, l'Université de France sera remplacée par 
dix-sept universités particulières, le Conseil de l'Université et le 
grand maître seront abolis et remplacés par un « Conseil royal de 
l'Instruction publique » sous la présidence d'un évoque. 

< 37 > 



L'établissement du Régime parlementaire. 



LIVRE PREMIER 



L'OPPOSITION 
DES JOURNAUX. 



LE MEMOIRE 
DE CARNOT. 



MEC0NTENTEMEN1 
GENERAL. 



L'agitation des nobles et du clergé était donc ouvertement favo- 
risée par le gouvernement; il s'ensuivit que le mouvement d'opinion 
hostile qui se forma contre elle, atteignit le gouvernement lui-même. 
Sa politique lui aliéna la classe moyenne et fit sortir le peuple de 
son apathie. 

Aucun journal n'était ouvertement opposé à la monarchie restau- 
rée; la loi l'eût empêché de vivre. Le plus indépendant, le Censeur 
(rédigé par Comte et Dunoyer), qui pourtant détestait l'Empire et 
la tyrannie militaire, conseillait le ralliement à l'ordre nouveau, 
et dont le ton était mesuré, en fut réduit à paraître à intervalles 
irréguliers et en brochures de 20 feuilles pour échapper à la rigueur 
de la police. Le Nain jaune, satirique et caricaturiste, amusait le 
public par son « Ordre des chevaliers de l'éteignoir », dont il expé- 
diait à domicile le brevet aux royalistes purs. Le Journal général de 
France, inspiré par Royer-Collard, alors directeur de la Librairie, 
royaliste sincère, raillait les prétentions des nobles, combattait les 
violences réactionnaires de la Gazette de France, de la Quotidienne, 
du Journal royal, du Journal des Débats. Mais les journaux d'oppo- 
sition avaient une clientèle trop restreinte, leurs attaques étaient 
par nécessité trop prudentes, pour que leur action fût profonde. 
Aucun n'exprimait assez fortement le mécontentement général qui, 
dit Rémusat, « sous les apparences d'un acquiescement universel, 
se formait, sans crainte et sans impatience ». Un ancien révolu- 
tionnaire, Carnot, traduisit exactement les sentiments qui se dissi- 
mulaient encore; son Mémoire au Roi, imprimé clandestinement, 
répandu à profusion, fut la première attaque directe contre la 
Restauration. Il en énumérait tous les actes et y voyait autant de 
fautes : depuis le jour où le Roi n'a pas voulu recevoir la couronne 
des mains de ses compatriotes, « les cœurs se sont resserrés, ils se 
sont tus ». L'inquiétude plane; « le retour des lys » n'a pas réuni les 
partis, comme on l'espérait. « Tout ce qui a porté le nom de 
patriote » s'est séparé de la cause du prince; il faut avoir été 
chouan, Vendéen, ou Cosaque, ou Anglais, pour être bien reçu de 
la Cour. « Les trois quarts et demi de la France » sont blessés et 
détachés. 

Après huit mois de Restauration, la bourgeoisie était déçue par 
le régime qu'elle avait bien accueilli. Éclairée par ces maladresses 
qu'on appela plus tard les « fautes de la première Restauration », 
elle se mit à discuter cette restauration, qui lui était d'abord apparue 
comme le repos définitif, la paix perpétuelle, l'équilibre et la santé.... 
On pensait généralement, dit Mme de Staël, « que ça ne dure- 
rait pas ». 



38 



chapitre premier La première Restauration. 

Quant aux paysans, aux petits bourgeois, aux ouvriers, ils n'eu- 
rent pas à perdre une affection qu'ils n'éprouvèrent jamais; mais 
leur horreur de l'ancien régime s'accrut. Ils prirent de leurs inquié- 
tudes une conscience plus nette quand le gouvernement laissa voir 
qu'il favorisait les deux groupes d'hommes dont ils haïssaient l'au- 
torité, les nobles et les prêtres. Et leurs sentiments se précisèrent 
quand revinrent au pays natal les soldats licenciés, qui mirent sous 
leurs yeux le spectacle de l'injustice qui les avait frappés et de la 
misère où ils étaient réduits. 

Ce gouvernement qui mécontentait à peu près tout le monde 
vivait pourtant sans crainte de l'avenir. Les plus clairvoyants 
d'entre les ministres n'étaient préoccupés que des élections futures : 
ils redoutaient quelque coalition des acquéreurs de biens nationaux; 
à quoi Montesquiou répondait qu'on garderait le Corps législatif de 
l'Empire jusqu'à 1820, s'il le fallait 

La politique extérieure du gouvernement, dirigée par Talley- politique 

rand seul, avait plus d'unité et plus de suite, mais le public y extérieure. 
prenait peu d'intérêt; le sort de la France était réglé Elle avait 
encore un rôle à jouer — médiocre sans doute — dans la distri- 
bution qui se faisait des territoires de l'empire napoléonien. Le roi 
de France pensait bien avoir, pour régler les affaires de l'Europe au 
Congrès de Vienne, les mêmes droits que les autres souverains; 
mais certains articles secrets du traité de Paris les limitaient 
singulièrement. Il y était stipulé que le Congrès ne discuterait de la 
disposition de ces territoires que « sur les bases arrêtées par les 
Puissances alliées entre elles ». Or, ces « bases arrêtées » concer- 
naient l'Italie septentrionale et centrale, la Suisse, la Belgique et la 
Hollande; la rive gauche du Rhin était, d'autre part, réservée pour 
les compensations à donner à la Prusse et aux autres États alle- 
mands. Il ne restait donc plus à décider que le sort de l'Italie méri- 
dionale, de la Saxe et de la Pologne : trois questions où le désaccord 
des alliés permettait l'intervention du représentant de la France. Il 
pouvait, toute ambition territoriale lui étant interdite, opposer à la 
compétition des intrigues et des appétits une politique de principes. 
Le principe révolutionnaire du droit des nations à disposer d'elles- 
mêmes avait été vaincu avec la France; Talleyrand se fit le cham- 
pion du principe de la légitimité monarchique, dont la Restauration 
était une application éclatante. 

Arrivé le 23 septembre à Vienne, il prolesta dès la première tallbyband 

réunion contre l'emploi du mot « alliés » qui, Napoléon vaincu, 
n'avait plus, disait-il, de raison d'être; puis il s'employa à dissoudre 

< 39 > 



AU CONGRÈS 

DE VIE.\,\E. 



L'établissement du Régime parlementaire. 



UVRE PREMIER 



LOUIS XVIII 

ET LA POLITIQUE 

DE FAMILLE. 



la coalition. « Le premier besoin de l'Europe, dit-il. est de bannir à 
jamais l'opinion qu'on peut acquérir des droits par la seule con- 
quête. » Le tsar voulait annexer tout le grand-duché de Varsovie, et 
le roi de Prusse toute la Saxe; ils étaient d'accord pour soutenir 
leurs prétentions respectives contre l'Angleterre et l'Autriche qui s'y 
opposaient. Le tsar était impatient d'en finir : « Il me faut mes 
convenances, dit-il à Talleyrand; je garderai ce que j'occupe. —Je 
mets le droit d'abord et les convenances après, déclara Talleyrand. 
— Les convenances de l'Europe, ripostait le tsar, sont le droit. » 
Louis XVIII, fils d'une Saxonne, se passionnait pour le sort du roi 
de Saxe ; il y intéressait l'honneur de sa maison. Talleyrand exploita 
l'affaire de Saxe assez habilement, d'abord pour grouper les États 
secondaires contre la Prusse et la Russie, puis, pour faire insérer 
dans le protocole que « les arrangements seraient conformes au 
droit public ». — « Que fait ici le droit public? dit Humboldt. 
l'envoyé du roi de Prusse. — Il fait que vous y êtes », répondit 
Talleyrand, qui en vint, quelques jours après, à offrir aux États 
allemands et à l'Autriche une intervention armée de la France 
contre la Prusse (25 octobre). L'occupation de la Saxe par les 
troupes prussiennes (40 novembre), combinée avec l'arrivée d'une 
armée russe à Varsovie, provoqua une telle émotion chez les Autri- 
chiens que Talleyrand n'eut pas de peine à obtenir de l'Angleterre 
et de l'Autriche la signature d'un protocole secret avec la France 
(3 janvier) : les trois puissances s'engagèrent à régler les questions 
territoriales « avec le plus parfait désintéressement et la plus par- 
faite bonne foi ». « La coalition est dissoute », écrivit Talleyrand 
à Louis XVIII. Le diplomate français était très fier de son œuvre. 
Aussi, quand finalement on convint de laisser au roi de Saxe une 
partie de son royaume et de donner à la Prusse une « compen- 
sation » sur la rive gauche du Rhin, il sembla que la France avait 
remporté un grand succès. Pourtant, la « légitimité » n'avait pas 
pleinement triomphé; il avait fallu sacrifier la restauration inté- 
grale du roi de Saxe et la tranquillité de la frontière française; la 
Prusse se trouva préposée malgré elle à la « garde du Rhin ». 

Louis XVIII était encore plus directement intéressé dans 
l'affaire de Naples. Il s'agissait ici d'un Rourbon dépossédé par un 
usurpateur, Murât. Il s'agissait surtout d'appliquer à l'usurpateur 
le système de persécution et de représailles que Louis XVIII voulait 
étendre à toute la famille impériale et à ses créatures : il demandait 
l'expulsion de Joseph que l'on croyait en Suisse; protestait contre 
l'héritage que Rernadotte allait recueillir en Suède; en même temps, 
il parlait de déporter Napoléon dans une île de l'Océan. Talleyrand 



40 



LE VOL 1)L L'AIGLE 




L j; nj a m D i: ): 1 m p i: h i a le 

Caricature anonyme. L'Empereur, tenant le drapeau, son épée et une branche de laurier, passe 

en une enjambée, de Vile d'Elbe à Paris. Au premier plan, cinq personnages l'observent en 

manifestant divers sentiments. — Bibl. Nat. Est. f)b. 141. 




i Mil ixn ERE i:\Tlt UNE LE 



DE i.k.m: 



Peinture <!<■ Steuben, Le colonel Labédoyère, sorti de Grenoble par la rouir de Vizille, à la tête 
de son régiment, fait acclamer Napoléon, qui est ensuite amené eu triomphe o Grenoble. — 

Musée de Versailles. 



il. C. IV. - !■■ . :;. Pagi 10. 



chapitre PRK-Miiït La première Restauration. 

proposa de rétablir à Naples Ferdinand IV. Mais le cas de Murât, 
qui avait soutenu les alliés, était embarrassant. On n'eut pas à le 
trancher. Le lendemain du jour (24 février) où l'Autriche mobilisait 
loOOOO hommes pour les envoyer en Italie. Napoléon quittait l'île 
d'Elbe. 

Ainsi les Bourbons restauraient l'antique politique de famille. 
Et l'ancien régime, considéré de ce point de vue, n'était pas moins 
impopulaire. Quand, pour soutenir les stipulations du protocole 
du 3 janvier, on tenta en France une levée de 60 000 hommes, les 
appelés désertèrent en masse. Jaucourt, ministre intérimaire des 
Affaires étrangères, écrivit à Talleyrand : « Dans la France entière, 
on ne lèverait pas un soldat pour la cause du roi de Saxe. La ligne 
du Rhin, la Belgique, la seule place du Luxembourg feraient 
bondir les recrues. » 



< 4t > 



CHAPITRE II 
LES CENT-JOURS' 



I. DE L'ILE D'ELBE A PARIS (26 FÉYRIER-20 MARS 1815). — H. L'ORGA- 
NISATION DU NOUVEAU GOUVERNEMENT (21 MÀRS-15 JUIN"). — LA GUERRE (15-24 JUIN). 



/. — DE VILE D'ELBE A PARIS {26 FÉVRIER-20 MARS). 



uempebeur "TVTAPOLÉON, arrivé à l'île d'Elbe (4 mai), ne sembla préoccupé 

X\ que d'y organiser son petit État. L'île était sous l'Empire une 
sous-préfecture. Napoléon nomma le sous-préfet intendant, et Drouot 
gouverneur Puis, il inspecta minutieusement son petit domaine, y 
organisa les douanes et l'enregistrement, construisit un théâtre, 
assainit la capitale, distribua des terres incultes, construisit des 
routes. Il avait une cour et donnait des bals; sa mère l'avait rejoint 
ainsi que sa sœur Pauline; beaucoup d'Italiens et d'Anglais venaient 
lui rendre visite; le commissaire anglais, colonel Campbel, qui 

1. Le livre essentiel est celui d'Henry Houssaye, 1&H>, 3 vol., 1895-1905, qui utilise, en 
même temps que de très nombreux documents inédits, toutes les sources publiées et les 
travaux antérieurs; ils y sont cités. Voir aussi les chapitres xxiv et xxv de Madelin, Fouché 
(1759-1820), 1900. Il y a des renseignements utiles dans Benjamin Constant, Mémoires sur 
les Cent-Jours en forme de lettres, avec des notes et documents inédits; nouvelle édition 
augmentée d'une Introduction, Paris, 1829 (la 1" édition est de 1820); dans Villemain, 
Souvenirs contemporains d'histoire et de littérature, i855, t II; dans les Mémoires de Fleury 
de Chaboulon, ex-secrétaire de Napoléon, publiés par Cornet, 1901, 3 vol . et dans un article 
de Ch. Dilke : Avant et après le retour de l'île d'Elbe, Quarterly Review, 1910; — un article 
du commandant Weil, Le vol de l'Aigle (Revue de Paris, 1915) donne de nouveaux extraits 
de correspondances émanées des diplomates de Vienne et de leur entourage; utile pour 
les opinions et les impressions de l'Europe sur l'évasion de l'Ile d'Elbe. 

Au sujet des événements de province les plus importants, voir Lavalley, Leduc d'Aumonl 
et les Cenl-Jours en Normandie (Mémoires de l'Académie de Caen, 1898);— Renée Monbrun, 
Les Cent-Jours dans l'Ouest (Rev. du Bas-Poitou, 1898 et 1899); — B. Lasserre, Les Cent-Jours 
en Vendée, le général Lamarque et l'insurrection royaliste en Vendée, d'après les papiers du 
général Lamarque,Par\*. 1906; — Boell, Un chapitre de l'histoire d'Autun : l'année 1815 (Mémoires 
de la Société éduenne, 1902). 

Pour ce qui concerne particulièrement les fédérations, voir Audin, Tableau historique des 
événements qui se sont passés à Lyon depuis le retour de Bonaparte jusqu'au rétablissement 

< 42 > 



CHAPITRE II 



Les Cent-Jours. 



lavait accompagné, était resté dans l'île sur la demande expresse de 
l'Empereur et vivait dans son intimité. Napoléon avait l'air sincère- 
ment résigné à finir sa carrière dans ce royaume de 8000 hectares. 

Était-ce un moyen de tromper l'Europe, qu'un air de méditation 
farouche eût inquiétée? Peut-être; mais sans doute Napoléon ne 
pouvait se résigner au repos. Il n'avait, d'ailleurs, nul besoin de 
feindre la sagesse. Ses ennemis ne lui en savaient aucun gré et 
considéraient sa situation comme provisoire. Ils se souciaient peu 
des conséquences qu'entraîneraient les injures faites à un tel voisin. 
Louis XVIII, qui avait pourtant ratifié le traité de Fontainebleau 
(30 mai), était tout à sa rancune. Il ne voulait pas écrire de sa main 
le nom de Napoléon qu'il désignait par les lettres B. P. Il ne lui 
paya pas la pension promise par le traité, deux millions de rentes; 
Metternich garda le fils de l'Empereur, et plaça près de sa femme 
un officier autrichien qui, dit Meneval, avait « mission de lui faire 
oublier la France et l'Empereur, en poussant les choses jusqu'où 
elles pouvaient aller ». On parlait à Vienne de transporter Napo- 
léon en Guyane, aux Açores ou à Sainte-Hélène. Il le sut, et décida 
de prendre l'offensive. 

Des journaux français et anglais le tenaient au courant des 
événements de France. La visite d'un agent du duc de Bassano, 
Fleury de Chaboulon, lui apprit le mécontentement croissant de la 
nation, l'agitation de l'armée : quelques généraux, Drouet d'Erlon, 
les deux frères Lallemand, Lefebvre-Desnouettes, d'accord avec 
Fouché dont le roi avait refusé les services, avaient formé le projet 
d'entraîner certaines garnisons du Nord sur Paris pour établir une 
régence au nom de Napoléon ou pour proclamer roi le duc 
d'Orléans; aux républicains restés hostiles à l'Empire, Fouché pro- 
mettait le duc d'Orléans, aux officiers, Napoléon. C'était un complet 
vague, tout en conversations entre d'anciens conventionnels et 
quelques militaires. Pourtant, le 5 mars, Charles Lallemand, com- 
mandant le département de l'Aisne, qui était le plus ardent parmi 



AGITATION 

ET CONSPIRATION 

MILITAIRE 

EN FRANCE. 



de Louis XVIII, Lyon, 1810; — Barret, Des fédérations nationales e! de leur influence politique 
et militaire, Lyon, s. d. (i8i5); — Gavaud, Les crimes des fédérés; moyen d'anéantir celle secte 
d'anarchistes, et de cimenter le trône des Bourbons, Lyon, i8i5; — Gonnet, Les Cent-Jours à 
Lyon (Revue d'histoire de Lyon, 1908) 

L'Acte additionnel est très complètement étudié dans L. Radiguet, L'acte additionnel aux 
constitutions de l'Empire du !S avril 1815, Paris, 1911, qui donne une bibliographie, et que 
sou auteur a résumé sous le titre L'acte additionnel de 1815, dans la Revue des Etudes napo- 
léoniennes de mars 1912. 

Sur la guerre, outre le récit de Houssaye, 1815, t. II, voir les articles publiés par A. Sorel, 
Etudes de littérature et d'histoire, 1901; — par Salomon Reinach (Revue critique, 1899); 
— Patry, Waterloo, la véritable cause du désastre (Revue bleue, 1899); — Général Bonnal, 
La campagne de Waterloo (Temps, du 29 octobre 1906, d;<piès Pollio, Waterloo, cun nuovi 
documenli, Roma, 1906). 



'.3 



L' établissement du Régime parlementaire. 



LIVRE PREMIER 



EVASION 

DE V EMPEREUR 



les conspirateurs, donna le signal de la révolte. Un régiment de 
chasseurs et un régiment de ligne traversèrent Cambrai, la Fère, 
Noyon, Compiègne, en brisant les fleurs de lys. On les arrêta sans 
peine et ils se débandèrent. Le même jour on apprit que Napoléon 
avait débarqué en Provence. 

Il avait brusquement risqué l'évasion au lendemain du départ 
de Fleury de Ghaboulon (24 fév.). Dans la matinée du 26 février, 
avec une partie de sa petite armée, deux cents chasseurs corses, 
cent Polonais, et quatre cents soldats de la Vieille Garde, il s'em- 
barqua sur son brick Y Inconstant: trois petits bâtiments saisis 
à Porto-Ferrajo l'escortèrent. La flottille arriva le 1 er mars au 
Golfe Jouan. Quand la petite troupe fut à terre, rangée, les drapeaux 
tricolores flottant au vent, les capitaines de chaque compagnie lurent 
à leurs hommes la proclamation « à l'armée » dictée par l'Empereur 
pendant la traversée : 

la proclamation <• Soldats! nous n'avons pas été vaincus!... Votre général, appelé au trône 
du golfe jouan p ar ] e vœu du peuple, et élevé sur vos pavois, vous est rendu : venez le 
rejoindre.... Reprenez ces aigles que vous aviez à Ulm, à Austerlitz, à Iéna, à 
Eylau, à Fnedland, à Tudela, à Eckhmûhl, à Essling, à Wagrara, à Smolensk, 
à la Moskowa, à Liitzen, à Wurtschen, à Montmirail!... La victoire marchera 
au pas de charge; l'aigle avec les couleur? nationales volera de clocher en 
clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame! » 



L'EMPEREUR 
SUR LA ROUTE 
DES ALPES, 



Les soldats, sur la plage déserte, crièrent : « Vive l'Empereur! » 
Le « vol de l'aigle » dura vingt jours, du Golfe Jouan aux 
tours de Notre-Dame. De Cannes à Gap. Napoléon ne rencontre ni 
obstacle ni partisans. Masséna, qui commande à Marseille, envoie 
des troupes pour lui barrer la route à Sisteron; elles arrivent qua- 
rante heures après lui. Elles le suivent. Si Grenoble l'arrête, il sera 
pris entre deux feux, « dans la souricière », disait Masséna. Mais 
Bonaparte n'est déjà plus un aventurier qu'on arrête. 

D'abord, il a, depuis le Golfe Jouan, parlé aux soldats, en 
soldat : « Vos rangs, vos biens, votre gloire n'ont pas de plus grands 
ennemis que ces princes, que les étrangers vous ont imposés ». 
A Laffray, dans l'étroit défilé où le général Marchand veut barrer 
la route de Grenoble avec six régiments, seul, à la tête de ses 
vétérans qui ont l'arme sous le bras. l'Empereur s'avance vers le 
5 e de ligne, et dit aux soldats qui le couchent en joue : « S'il est 
parmi vous un soldat qui veuille tuer son Empereur, il peut le 
napoléon faire ». Les soldats jettent leurs fusils. Aux paysans du Dauphiné 

révolutionnaire. Q u i l'acclament, il dit la parole politique qu'attend le peuple, la 
parole qui le libère des fantômes du passé : « Le trône des Bourbons 
est illégitime parce qu'il n'a pas été élevé par la nation. Vos frères 



c 4' 



chapitbb ii Les Cent -Jours. 

sont menacés du retour des dîmes, des privilèges, des droits 
féodaux. N'est-il pas vrai, citoyens! » C'est la Révolution ressus- 
citée qui parle. Deux mille paysans descendent avec lui de Laffray, 
par Vizille où il est reçu en triomphateur, sur Grenoble. Dans la 
ville six régiments avaient été réunis pour « observer » les agita- 
tions anti-autrichiennes des patriotes italiens. S'il s'en empare, s'il 
les entraîne, le succès de la marche sur Paris est presque assuré. 
Le colonel du 7 e de ligne, La Bédoyère, conduit son régiment sur la 
route de Vizille, à la rencontre de Napoléon. Les habitants, sur le 
sommet des remparts, l'attendent. La porte de Bonne, où ses troupes 
se présentent, est gardée par un régiment et vingt canons. « Ouvrez, 
au nom de l'Empereur », crie un officier d'ordonnance qui a pris les 
devants. Le colonel qui garde la porte hésite, envoie demander des 
ordres au gouverneur de la ville : « Répondez à coups de fusil », et 
le gouverneur arrive lui-même, harangue les soldats, qui crient : 
« Vive l'Empereur! » La foule grossit, on entend crier : « Ouvrez! 
ouvrez ! » Les charrons du faubourg apportent un madrier et brisent 
la porte. L'Empereur passe en triomphe dans un délire furieux 
d'acclamations poussées par le peuple et par les soldats. A Grenoble, 
il précise et il explique le sens révolutionnaire de son retour : « Mes 
droits ne sont que ceux du peuple » (8 mars). Toutes les troupes de 
Grenoble partent avec lui pour Lyon; le long du chemin, les paysans 
les escortent, les acclament. A Lyon (10 mars), la foule qui le porte 
en triomphe ajoute à ses cris de joie frénétiques celui de : « A bas 
les prêtres ! » 

De Lyon, il proscrit la cocarde blanche, licencie la Maison du de lyon a autun. 
roi, abolit la Chambre des pairs, « composée en partie de personnes 
qui ont porté les armes contre la France et qui ont intérêt au réta- 
blissement des droits féodaux et à l'annulation des ventes natio- 
nales » ; il dissout la Chambre des députés, convoque les collèges 
électoraux au Champ de Mai. Comme Louis XVIII avait affecté de 
rappeler à la vie les noms des vieilles institutions de la monarchie, 
Napoléon reprend celui d'une assemblée du temps de Charlemagne : 
le corps électoral tout entier, délégué de la nation, réuni à Paris en 
Champ de Mai, y assistera au sacre de l'impératrice et du roi de 
Rome, « et apportera aux constitutions impériales les changements 
rendus nécessaires par le besoin d'une sage liberté. Puis, jusqu'à 
Paris, la marche continue, rapide et triomphale; les villes, Mâcon, 
Tournus, Chalon-sur-Saône, Saint-Jean-de-Losne, Arnay-le-Duc, 
Avallon l'acclament, les garnisons le suivent. A Auxerre, la cause 
des Bourbons subit un échec décisif; c'est là que Ney rejoint son 
maître. Il était en Normandie quand, à la nouvelle du débarque- 

< /i r » » 



L'établissement du Régime parlementaire. livre premier 

ment, Louis XVIII lui confia le commandement du corps d'armée 
de Besançon. « La démarche de Bonaparte est insensée, dit le 
maréchal en présence du Roi; Bonaparte a rompu son ban : il 
mérite, s'il est repris, d'être mis à Charenton et ramené à Paris 
ney rejoint dans une cage de fer. » Ney s'exalte à l'idée d'être le sauveur de la 
vempereur. monarchie ; il dit encore, le 11 mars : « Il faudra courir au Bona- 

parte comme sur une bête fauve ou un chien enragé ». Mais le 
voici à Lons-le-Saulnier; il trouve ses soldats en révolte; il déses- 
père de les ramener; placé dans l'alternative de les abandonner ou 
de les suivre, il les conduit à l'Empereur : « Je vous aime, Sire, 
mais la patrie avant tout! avant tout! — C'est l'amour de la patrie 
qui me ramène en France », répond Napoléon. Ney est le premier 
des chefs illustres de l'armée impériale qui ait suivi le torrent. 
Macdonald et Mortier sont encore fidèles au roi; Masséna n'a pas 
quitté Marseille, ni Oudinot, Metz, ni Gouvion-Saint-Cyr, Orléans. 
D Auxerre à Montereau, Napoléon fait embarquer ses troupes sur 
l'Yonne tandis qu'il chemine sur la route, avec une simple escorte. 
A Autun, il dit au maire : « Vous vous êtes laissé mener par les 
prêtres et les nobles qui voudraient rétablir la dîme et les droits 
féodaux. J'en ferai justice; je les lanternerai! » 
le gouvernement Le gouvernement, qui négociait à Vienne la transportation de 
au danger AS Bonaparte hors de l'Europe, pensait beaucoup plus à exercer une 
vengeance qu'à se garantir contre le danger que lui créait un tel 
voisinage. Au mois d'août 1814, il s'inquiétait davantage du séjour 
de Marie-Louise aux eaux d'Aix. Pourtant, en apprenant, le 5 mars., 
le débarquement, il fit bonne contenance. Personne n'imagine que 
l'Empereur arrivera à Paris, ni même tentera d'y arriver. On pense : 
il sera rejeté dans les montagnes en Piémont, ou en Suisse; ou 
bien arrêté; et, tout compte fait, c'est un événement heureux que 
ce retour; on en finira avec le grand perturbateur. Ordre est donné 
à tout militaire, garde national ou simple citoyen « de lui courir 
sus ». Paris est tout à fait rassurant. La garde nationale acclame 
Louis XVIII. Tous les journaux s'indignent contre Bonaparte. Ben- 
jamin Constant fulmine dans les Débats contre « l'homme teint de 
notre sang ». Comte, rédacteur au Censeur, disserte « de l'impossi- 
bilité d'établir un gouvernement constitutionnel sous un chef mili- 
taire et particulièrement sous Napoléon ». Lafayette paraît aux 
Tuileries avec la cocarde blanche. Les officiers mêmes, dérangés 
dans leur sécurité, les troupes et le peuple ne bougent pas. On n'a 
pas, à Paris, autant qu'en province, tremblé pour les biens natio- 
naux, souffert des prétentions des prêtres et de la morgue des 
féodaux.... 

< 46 t 



CHAPITRE II 



Les Cent- Jours. 



Cependant les préfets annoncent des manifestations bonapar- 
tistes, des rébellions militaires; et Ton s'émeut. C'est une conspi- 
ration, à n'en pas douter. Soult, ministre de la Guerre, qui ne l'a pas 
déjouée, devient suspect. Blacas assure que cet homme perfide a 
choisi des garnisons bonapartistes pour les échelonner sur le pas- 
sage du Corse. Clarke, qui remplace Soult, mobilise les réserves et 
ordonne la levée en masse des gardes nationaux. La Chambre, 
réunie en hâte, confie d'une seule voix « le dépôt de la Charte et de 
la liberté publique à la fidélité et au courage de l'armée, des gardes 
nationales et de tous les citoyens », et, par précaution naïve, 
décide qu'on paiera désormais leurs pensions aux militaires mem- 
bres de la Légion d'honneur. Le Roi se rend au Palais-Bourbon, où 
sont réunis les pairs et les députés (16 mars), leur rappelle son âge, 
ses malheurs, sa volonté d'être un bon roi, jure la Charte encore 
une fois : 



DEMISSION 
DE SOULT. 



LE ROI 
ET MONSIEUR AU 

PALAIS-BOURBON. 



« J'ai revu ma patrie, dit-il, je l'ai réconciliée avec toutes les puissances 
étrangères.... J'ai travaillé au bonheur de mon peuple.... Pourrais-je, à soixante 
ans, mieux terminer une carrière qu'en mourant pour sa défense? Je ne crains 
donc rien pour moi; mais je crains pour la France. Celui qui vient allumer 
parmi nous les torches de la guerre civile, y apporte aussi la guerre étrangère ; 
il vient remettre notre patrie sous un joug de fer; il vient enfin détruire cette 
Charte constitutionnelle que je vous ai donnée, cette Charte, mon plus beau 
titre aux yeux de la postérité ; cette Charte que tous les Français chérissent et 
que je jure ici de maintenir. » 



Puis — moment plus solennel encore — le comte d'Artois, 
l'ennemi notoire de la Charte, s'approche du Roi; il arrive de Lyon 
d'où, ayant vainement essayé d'arracher aux troupes un cri de 
« Vive le Roi! » il a brusquement pris la fuite; le voici devant 
l'assemblée; il lève la main et s'écrie : « Nous jurons sur l'honneur 
de vivre et de mourir fidèles à notre Roi et à la Charte constitu- 
tionnelle qui assure le bonheur des Français! » L'Assemblée l'ap- 
plaudit, le Roi l'embrasse, et le président Laîné constate ; « Ce n'est 
plus de la cour que peuvent venir les inquiétudes sur la liberté » ; 
le Roi, l'héritier du trône ont fait leur serment solennel : « ils n'au- 
raient jamais ni la volonté ni le pouvoir de les violer ». 

Mais Napoléon avance; le 13 mars, il couche à Mâcon, le 14 à 
Chalon, le 15 à Autun, le 16 à Avallon. le 17 à Auxerre. Que fera 
le Roi? Ou que faire du Roi? Blacas propose que Louis XVIII sorte 
de Paris en calèche découverte avec le premier gentilhomme de la 
chambre, entouré des pairs et des députés : Attila reculera devant 
ce cortège. Vitrolles, moins théâtral, voudrait un départ pour la 
Rochelle avec les Chambres. Louis XVIII n'a pas d'avis, mais donne 



FUITE DU ROI 
ET DE LA COUR. 



47 



L' établissement du Régime parlementaire. 



LIVRE PREMIER 



LE VINGT MARS. 



TENTATIVES 
D AGITATION 
ROYALISTE 
A BORDEAUX 
ET A TOULOUSE. 



CAMPAGNE DU 
DUC V ANGOULÊME 
DANS LE MIDI. 



à tous les soldats de l'ancienne garde le grade de sous-lieutenant. 
Finalement, Blacas le décide à partir pour Lille (19 mars) La légi- 
timité « tombe en défaillance », dit Chateaubriand. 

Napoléon arrive aux Tuileries le lendemain 20 mars à 9 heures 
du soir; la foule, subitement soulevée, l'accompagne en colonnes 
serrées, criant frénétiquement : « Vive l'Empereur! A bas la 
calotte! » De la cour du château jusqu'à son cabinet, l'Empereur est 
porté dans une cohue où il risque d'être étouffé, les yeux clos, 
comme bercé par un rêve, au milieu d'un délire d'enthousiasme où 
se mêlent les acclamations de la foule et de sa cour subitement 
réunie qui l'attend là, depuis deux heures, dans la fièvre. Le calme 
rétabli, les cavaliers de l'escorte attachent leurs chevaux à la grille 
et s'endorment dans leurs manteaux. De Vizille à Paris, l'enthou- 
siasme révolutionnaire a accompagné, a protégé cette aventure 
inouïe. C'est pourquoi la France a été conquise par « l'invasion d'un 
seul homme ». 

La révolution fut généralement acceptée, Deux chefs militaires 
seulement, Victor et Gouvion Saint-Cyr, rejoignirent le Roi. Le 
Midi s'agita quelque temps. A Bordeaux, la duchesse d'Angoulême, 
« le seul homme delà famille », disait Napoléon, essaya d'entraîner 
les militaires. Il y avait là un « régiment d'Angoulême ». Elle parut 
aux casernes, offrit des bouquets aux soldats, passa des revues : les 
soldats enlevèrent silencieusement les fleurs de lys de leurs schakos. 
Quand arriva le général Clausel, envoyé par Napoléon pour 
commander la ville, avec une compagnie et un peloton de gen- 
darmes, la duchesse donna l'ordre de combattre, harangua les 
troupes : « Est-ce au régiment d'Angoulême que je parle? Avez- vous 
oublié celui que vous nommiez votre prince? Et moi, ne m'appclïez- 
vous pas votre princesse? » Personne ne bougea. Elle partit, le 
2 avril, sur un bateau anglais. A Toulouse. Vitroiles voulut con- 
stituer un gouvernement; il s'agita huit jours et fut emprisonné. 
A Nîmes, où le parti royaliste est fort, le duc d'Angoulême compte 
réunir dix mille hommes, marcher sur Lyon et s'en emparer. En 
effet, il remporte un petit succès à Montélimar sur les gardes natio- 
naux, mais, à peine arrivé à Valence, il apprend que les bonapar- 
tistes ont pris Nîmes. Il bat en retraite, poursuivi jusqu'à Pont-Saint- 
Esprit par le général Grouchy qui commande les troupes de Lyon ; 
mais à Pont-Saint-Esprit commande le général Gilly, destitué pa, 
lui à Nîmes quelques jours auparavant. Le duc d'Angoulême caj.- 
tule à la Palud le 8 avril, et obtient de s'embarquer à Cette le 14 avril. 
C'est la fin des résistances du Midi ; Marseille se rallie le lendemain. 
Il n'y a plus de Bourbons en France le 16 avril. 



48 



CHAPITRE H Les Ccnt-JoiUS. 

Un instant on avait compté sur les Vendéens; le duc de la 

Bourbon, vieillard fatigué, venu pour les soulever, les trouva ROC/,E E J ' i ^!''' : ."'':, J 
méfiants, irrités contre Louis XVIII dont le libéralisme les avait 
déçus; il repartit le 6 avril. Plus tard, vers le 15 mai, l'agitation, 
organisée cette fois par les prêtres, commença dans les campagnes; 
l'Angleterre envoya des armes par le marquis de la Rochejaque- 
lein, qui se fit commandant en chef des paysans insurgés ; mais 
quinze jours après, 31 mai, trois de ses « corps d'armée » acceptaient 
de négocier avec le général Lamarque envoyé contre eux. La Roche- 
jaquelein ayant été tué le 4 juin, cette petite guerre se prolongea 
jusqu'à Waterloo sans éclat et sans danger pour le gouvernement. 

Elle eut, au contraire, cet effet inattendu de provoquer dans le parti 

l'Ouest, et de là dans toute la France, l'organisation du parti de la RÉV0LU J.'^)' <A! , h lî 
Révolution. A Rennes, à Nantes, naquirent les premières « fédéra- en fédérations. 
tions », réunions de patriotes unis par le serment de défendre, 
comme en 1790, la patrie et la liberté. De la Bretagne, le mouve- 
ment se propagea dans toute la France, à Dijon, à Strasbourg, à 
Nancy, à Metz, à Grenoble, à Angers. La fédération de Lyon, orga- 
nisée par le maire, et qui comprit les départements du Rhône, de la 
Loire, de la Haute-Loire, du Puy-de-Dôme, du Cantal, de l'Isère, de 
l'Ain, de Saône-et-Loire, résume dans son appel les intentions, le 
programme des fédérés : 

« Les rois veulent dissoudre une nation dont le courage les effraie ; très 
bien, resserrons, s'il est possible, les liens qui nous unissent! Faisons le ser- 
ment sacré de ne jamais nous séparer... que ce mot si puissant de fédération 
retentisse dans toute la France : que ces nœuds tissus entre les départements 
lient les provinces! qu'ils soient les remparts invincibles de notre liberté! » 

La patrie est inséparable de la liberté, l'une est aussi menacée 
que l'autre, car les alliés veulent à la fois « dissoudre le peuple 
français », et le « soumettre aux lois d'une féodalité honteuse » : 

« L'objet de cette confédération est de consacrer tous ses moyens à la pro- 
pagation des journaux libéraux, d'opposer la vérité à l'imposture; de répandre 
la lumière au milieu des gens égarés; de soutenir l'esprit public au niveau des 
circonstances; de s'opposera tous les désordres, de maintenir dans l'intérieur 
du pays la sûreté publique; d'employer tout ce qu'on peut avoir d'influence et 
de crédit pour faire rester chacun dans la ligne de ses devoirs envers le prince 
et la patrie;... de déjouer tous les complots tournés contre la liberté, nos Con- 
stitutions et l'Empereur. » 

Les fédérés sont ligués contre l'ennemi du dedans et contre 
l'ennemi du dehors; leur programme, c'est : sauver la Révolution 
par 1 Empereur. A Paris, le mouvement fédéra tif est organisé par les 
« patriotes » des faubourgs Saint-Marceau et Saint-Antoine avec un 

< *'i9 » 

Lavisse. — H. Conterup., IV. 4 



L'élab lisse ment du Régime parlementaire. livre premier 

enthousiasme qui rappelle celui d'août 1792. Reçus par l'Empereur 
aux Tuileries, ils déclarent : « Nous voulons, par notre attitude, 
frapper de terreur les traîtres qui pourraient désirer encore une 
fois l'avilissement de la patrie ». 
la presse libre. Les journaux, qui jouirent, depuis le 20 mars, d'une liberté 

presque illimitée, exprimèrent, en reprenant le ton et les allures de 
la presse révolutionnaire, des opinions opposées. Le Patriote de 1789, 
rédigé par un ancien secrétaire de la Commune du 10 août, Méhée 
de la Touche, avait pris pour devise : « La patrie avant tout, que 
m'importe Napoléon? ». On vendait dans les rues le Père Nicolas, 
ami du peuple, journal populaire, rédigé dans le style du Père 
Duchêne, avec moins de grossièreté, qui défendait le bonapartisme 
au nom de la fraternité révolutionnaire. Le Censeur rappelait hardi- 
ment que l'Empire avait été légitimement renversé en 1814 : « Et peu 
importe que Napoléon ait été proclamé Empereur par l'armée et par 
les habitants des pays où il a passé... la France n'appartient ni aux 
soldats ni aux habitants qui se sont trouvés sur la route de Cannes à 
Paris ». Le gouvernement n'est qu'un gouvernement provisoire; il ne 
peut être légitimé que par une assemblée librement élue qui fera 
une nouvelle constitution. Les journaux légitimistes se taisaient. 
L'ancienne Quotidienne, qui prit le nom de Feuille du Jour, ne com- 
mentait que les nouvelles de Vienne. D'autre part, le Journal des 
Débats, redevenu le Journal de l'Empire, représentait l'opinion 
visiblement dominante. Les lettres à l'Empereur et aux ministres 
qu'il insérait chaque jour, parlaient toutes un langage oublié depuis 
vingt ans; elles rappelaient, pour les donner en exemples, le Comité 
de salut public, la Terreur, la confiscation des biens des nobles : 
« Qu'on ne craigne pas les jacobins! quand la patrie est en danger, 
c'est par les moyens révolutionnaires qu'il faut la défendre ». 

Tous les préfets et sous-préfets constatent le réveil révolution- 
naire : « C'est de la frénésie, dit l'un d'eux; on menace les prêtres 
et les nobles ; en 1793, les esprits n'étaient pas aussi montés qu'au- 
jourd'hui ». On crie : « A bas les prêtres! les aristocrates à la 
lanterne! » Et toute la France chante la Marseillaise. Étonné de 
retrouver, comme il le dit au 20 mars à Mole, « la haine des prê- 
tres et de la noblesse aussi universelle et aussi violente » que 
vingt ans auparavant, Napoléon va-t-il, pour rester en communion 
avec le parti qui l'acclame, devenir au vrai ce qu'on croit qu'il est. 
le « soldat de la Révolution », le dictateur jacobin, c'est-à-dire 
patriote, démocrate et anticlérical, qui vaincra l'ancien régime res- 
suscité par les rois en haine de la France, et qui, s'il le faut, pour 
sauver la Révolution, vaincra l'Europe? 

< 5o > 



CHAPITHE II 



Les Cent-Joun . 



II. — L'ORGANISATION DU NOUVEAU GOUVERNE- 
MENT (21 MARS-ib JUIN) 



M 



AIS Napoléon ne voulut pas recommencer la Révolution. napoléon 

Tint-il réellement à Mole ce propos « qu'il n'aurait jamais révolutionnaire 



quitté l'île d'Elbe, s'il avait prévu à quel point, pour se maintenir, 
il aurait besoin de complaire au parti démocratique »? Ce qui est 
sur. c'est qu'il ne reconnaissait plus la France; il était, au dire de 
Lavalette, « effrayé de l'énergie de tout ce qui l'entourait. Les onze 
mois du roi nous avaient rejetés en 1792, et l'Empereur s'en aperçut 
promptement; car il ne retrouva plus ni la soumission ni le pro- 
fond respect, ni l'étiquette impériale ». Le Conseil d'État vint lui 
demander la liberté de la presse, et la responsabilité des ministres. 
La Cour de Cassation, la Cour des Comptes, le Conseil municipal 
de Paris lui rappelèrent sa promesse d'une constitution, « qui, 
garantie par vous, ne sera pas aussitôt violée que promulguée », 
lui dit le Conseil municipal. Ces audaces troublèrent Napoléon, il 
ne se décida ni pour la dictature ni pour la Révolution. Il se con- 
tenta d'accommoder aux goûts de la bourgeoisie libérale les tradi- 
tions et le personnel de l'Empire; il se fit monarque constitutionnel. 

La plupart des anciens ministres reprirent leurs portefeuilles ; 
un seul nom nouveau, mais significatif, Carnot, reparut, pour 
donner confiance aux « patriotes ». Encore le vieux conventionnel 
dut-il accepter le titre de comte; c'était le classer dans la hiérarchie, 
dans la « légitimité » impériale. L'administration, effrayée par le 
tumulte révolutionnaire, ne parla que d'apaisement. On laissa se 
perdre l'enthousiasme des fédérés; on ne les employa pas. Aucun 
royaliste ne fut inquiété. Fouché, qui a repris la direction de la 
police, encourage cette faiblesse par calcul; il est obligeant, bien- 
veillant pour les ennemis déguisés ou avoués de l'Empire ; il retarde 
indéfiniment les mesures de rigueur contre les plus dangereux ; il 
s'applique à se créer des titres à la reconnaissance d'un parti dont 
il prévoit le retour prochain. Les préfets les plus suspects restent 
plusieurs semaines en fonctions ; les maires (beaucoup sont d'anciens 
nobles) étant hostiles, un décret du 30 avril rend, dans les villes 
au-dessous de 5 000 âmes, la nomination des municipalités aux 
citoyens actifs, c'est-à-dire aux bourgeois, qui en réélisent les deux 
tiers. 

L'entourage de l'Empereur s'étonne : « Dans quelle voie marche- 
t-il donc? dit Caulaincourt à Pasquier. Lui-même ne le sait pas.... 



LE NOUVEAU 
GOUVERNEMENT. 



LA POLITIO'!- 
DE FOUCHÉ. 



NAPOLÉON EST 
SANS PROGRAMME. 



5l 



L'établissement du Régime parlementaire. 



LIVRE PREMIEH 



IL PROMET UNE 
ADDITION AUX 
CONSTITUTIONS 
DE L'EMPIRE. 



PROJET 
DE CARNOT. 



NAPOLEON 
APPELLE 
BENJAMIN 
CONSTANT. 



Il est entièrement hors de son assiette.... Comment ne voit-il pas 
que le sentiment qu'il inspire au plus grand nombre est celui de la 
peur? » Mais la peur est aussi un moyen de gouvernement dont on 
pouvait user. Tandis qu'on attend, dans la foule, quelque grande 
mesure, claire et vigoureuse, qui indique avec qui et contre qui 
Napoléon veut gouverner, l'Empereur reste indécis, terne, incolore; 
l'homme qui a fait le retour de l'île d'Elbe, ce miracle, craint de faire 
des mécontents. Sans doute, l'Empereur se croit encore au-dessus 
des partis, comme il l'était, en 1799, quand les partis étaient ruinés, 
usés; mais, après 1814, ils sont reconstitués ; Napoléon est, en fait, 
devenu le chef d'un parti; et il repousse le programme de ceux qui 
le soutiennent; il adopte celui des hommes auxquels il est suspect. 

Encore ne l'adopte-t-il pas franchement. Dans un décret daté de 
Lyon, il a promis une constitution : « les collèges électoraux du 
département seront réunis en assemblée extraordinaire au Champ 
de Mai afin de modifier nos Constitutions selon l'intérêt et la volonté 
de la nation ». Promesse vague et irréalisable : il y a 20000 électeurs 
de département; la constitution se fera sûrement d'autre manière. 
Les libéraux, à qui la Charte a suffi, veulent une constitution qui 
ferait un Empire entièrement nouveau; l'Empereur ne tiendrait 
ses droits que d'un pacte nouveau avec la nation; il daterait non de 
1804, mais de 1815, et Napoléon de dire : « Que faites-vous donc de 
mes onze ans de règne?... Il faut que la nouvelle constitution se 
rattache à l'ancienne. -> Il ne veut qu'un arrangement, une revision, 
un « acte additionnel aux Constitutions de l'Empire ». Lui aussi 
prétend « renouer la chaîne des temps ». 

Une « Commission de constitution », où figuraient Carnot, 
Cambacérès, Bassano, Boulay de la Meurthe, Merlin de Douai, 
Regnault de Saint-Jean-d'Angély, fut chargée de ce raccommodage. 
Tous se prononcèrent pour une imitation de la Charte, sauf Carnot, 
qui proposa un système vraiment impérial, napoléonien, une Cons- 
titution de l'an VIII où le Corps législatif serait élu au suffrage 
direct par les collèges d'arrondissement. L'Empereur chargea Ben- 
jamin Constant d'écrire un projet. A cet adversaire qui, un mois 
auparavant, l'appelait Attila et Gengiskhan, il dit assez franchement 
son sentiment intime. Constant lui-même a rapporté les propos que 
lui tint l'Empereur : 

« La nation s'est reposée douze ans de toute agitalion politique, et, depuis 
un an, elle se repose de la guerre. Ce double repos lui a rendu un besoin 
d'activité;... le goût des constitutions, des débats, des harangues, parait 
revenu; cependant, ce n'est que la minorité qui les veut; ne vous y trompez 
pas. Le peuple, ou, si vous l'aimez mieux, la multitude, ne veut que moi.... Je 
ne suis pas, comme on l'a dit, l'empereur des soldats; je suis celui des plé- 



5 a 



CHAPITRE II 



Les Cent-Jours. 



cest une 

IMITATION DE 
LA « CHARTE ». 



béiens, des paysans de France.... Fis me regardent comme leur sauveur contre 
les nobles. Je n'ai qu'à faire un sii>ne ou plutôt à détourner les yeux, les nobles 
seront massacrés dans toutes les provinces... niais je ne veux pas être le roi 
d'une jacquerie. S'il y a moyen de gouverner par une constitution, à la bonne 
heure!... Voyez donc ce qui vous semble possible; apportez-moi vos idées : 
des discussions publiques, des élections libres, des ministres responsables, la 
liberté de la presse... je veux tout cela.... Je vieillis; on n'est plus à quarante- 
cinq ans ce qu'on était à trente. Le repos d'un roi constitutionnel peut me 
convenir; il conviendra plus sûrement encore à mon fils. » 

Benjamin Constant accepta de fabriquer une nouvelle Charte la constitution 
à l'usage du maître qui lui avait confessé sa répugnance pour les promulguée. 
constitutions et sa résignation à en essayer. Il y mit toutes les 
« garanties » : jury, responsabilité ministérielle, liberté de la presse, 
et même la pairie héréditaire; toutefois Napoléon ne lui permit pas 
d'abolir la confiscation. La Commission approuva, le Conseil d'État 
adopta, tout en protestant encore contre la confiscation, et, le 
22 avril, la Constitution fut promulguée. 

Elle affirmait, comme en l'an VIII, comme en l'an X, comme en 
l'an XII, l'initiative de l'Empereur, sous réserve de la sanction 
populaire. 

« Voulant, d'un côté, conserver du passé ce qu'il a de bon et de salutaire, 
et, de l'autre, rendre les Constitutions de notre empire conformes en tout aux 
vœux et aux besoins nationaux, ainsi qu'à l'état de paix que nous désirons 
maintenir avec l'Europe, nous avons résolu de proposer au peuple une suite de 
dispositions tendant à modifier et perfectionner ces actes constitutionnels, à 
entourer les droits des citoyens de toutes leurs garanties, à donner au système 
représentatif toute son extension, à investir les corps intermédiaires de la con- 
sidération et du pouvoir désirables, en un mot, de combiner le plus haut point 
de liberté politique et de sûreté individuelle avec la force et la centralisation 
nécessaires pour faire respecter par l'étranger l'indépendance du peuple 
français et la dignité de la couronne. » 

En effet, sauf le ton. sauf la forme de promulgation directe, 
sauf l'oubli des délibérations promises du Champ de Mai, l'Empe- 
reur donne aux libéraux toutes sortes de satisfactions. On reconnaît 
l'œuvre de l'adversaire d'hier, du professeur de science politique, 
Benjamin Constant; elle proclame toutes les libertés, comme la 
Charte; elle conserve les deux chambres : la Chambre des Pairs et 
la Chambre des représentants. 

La Chambre des Pairs est nommée par l'Empereur; ses membres 
sont « irrévocables, eux et leurs descendants mâles, d'aîné en aîné 
en ligne directe; le nombre des pairs est illimité ». La Chambre des 
représentants est « élue par le peuple ». Cela ne veut pas dire que 
les collèges électoraux de département et d'arrondissement soient 
supprimés; ils sont maintenus dans la forme fixée par le sénatus- 

< Si > 



L établissement du Régime parlementaire. livre premier 

consulte du 16 thermidor an X; formés par les assemblées de canton 
qui se composent de tous les citoyens, à raison de un membre pour 
cinq cents habitants domiciliés dans l'arrondissement, de un pour 
mille dans le département, les membres des collèges électoraux 
sont à vie. Mais au lieu d'avoir simplement le droit de « présenter 
chacun deux citoyens pour former la liste sur laquelle doivent être 
nommés les membres du Corps législatif », les collèges électoraux 
auront désormais le droit d'élection directe à la Chambre des repré- 
sentants : les collèges de département nommeront 238 députés; ceux 
d'arrondissement, un par arrondissement, soit 368. L'industrie et la 
propriété « manufacturière et commerciale » auront une représenta- 
tion spéciale », pour laquelle il est créé 13 grands arrondissements 
nommant 23 députés choisis par les électeurs du département où 
se trouve la capitale du grand arrondissement, sur une liste dressée 
par toutes les chambres de commerce du même arrondissement. 

Cette Chambre élue, nombreuse (629 membres) et jeune (l'âge 
de l'éligibilité est fixée à 25 ans), se renouvelle en entier tous les 
cinq ans ; elle est pourvue de tous les droits essentiels, elle vérifie 
les pouvoirs de ses membres qui sont inviolables, elle nomme son 
président (sauf approbation de l'Empereur); elle a le droit d'amen- 
dement, la « faculté d'inviter le gouvernement à proposer une loi 
sur un objet déterminé et de rédiger ce qu'il paraît convenable 
d'insérer dans cette loi », de mettre en accusation les ministres res- 
ponsables. 

Les droits individuels des citoyens sont garantis, eux aussi; 
car les juges seront inamovibles à partir du 1 er janvier 1816; les 
tribunaux d'exception sont supprimés, le jury est maintenu et 
juge seul des procès de presse, la liberté des cultes est assurée; 
l'état de siège ne peut être déclaré que par une loi.... 

Sans doute, ce n'était pas encore le pur régime parlementaire;' 
la responsabilité des ministres est pénale et non politique : la 
Chambre des représentants peut traduire un ministre devant la 
Chambre des pairs « pour avoir compromis la sûreté ou l'honneur 
de la nation » ; mais un vote hostile de la Chambre ne peut le con- 
traindre à démissionner; c'est l'Empereur qui, en vertu des consti- 
tutions antérieures, reste seul responsable devant la nation. Per- 
sonne encore n'imagine que la « responsabilité ministérielle » puisse 
comporter pour les Chambres le droit de renverser les ministres. 
l'opinion L'Acte additionnel causa une grande déception. Ce qu'il con- 

est déçue. tenait « d'arriéré du premier Empire » le déconsidéra dans l'opinion 

libérale; ce qu'il gardait d'ancien régime déconcerta l'opinion popu- 
laire. Le maintien du régime électoral de l'an X (électeurs à vie et 

< 54 > 



ciiai'itrï: u 



Les Cent-Jours. 



ÉLECTION 
DE LA CUAMBHE. 



en petit nombre), L'initiative des lois laissée au gouvernement, 
l'hérédité de la pairie, le rappel des Constitutions de l'Empire tou- 
jours en vigueur quand leurs articles ne sont pas évidemment 
abrogés par la nouvelle, tout cela est jeté pêle-mêle en reproche 
par les journaux et les brochures 1 sympathiques ou hostiles à 
Napoléon. Les rapports de préfets signalent le mécontentement 
causé par la pairie héréditaire. Pourquoi Napoléon a-t-il, lui, comme 
un Bourbon, créé une noblesse politique? Pourquoi lui, l'homme 
du peuple, s'est-il méfié du peuple? L'Acte additionnel parut au 
Moniteur le 23 avril. L'élan national l'ut arrêté net; le parti répu- 
blicain, jusque-là très actif dans les Fédérations, s'attendait à 
quelque grande mesure démocratique, un suffrage universel comme 
en 1793, qui eût associé toute la nation à l'établissement du nouvel 
empire : subitement désenchanté, il cessa d'agir, et se résigna. 

Napoléon sentit cet échec moral, et voulut en corriger l'effet. 
Au lieu d'ajourner la réunion des Chambres jusqu'au règlement 
de sa situation vis-à-vis de l'Europe, il convoqua les collèges 
électoraux tout de suite, « pour ne pas, dit-il, prolonger la dicta- 
ture dont les circonstances et la confiance du peuple l'avaient 
investi ». Mais c'est mettre la Constitution en vigueur avant que la 
nation se soit prononcée. Le résultat est significatif : on vote à 
peine; dans 67 départements sur 86 on ne peut pas réunir, comme 
l'exige la loi, la moitié plus un des électeurs inscrits. Sur 
19 976 électeurs départementaux, 7 669 seulement viennent voter. A 
Paris. 113 sur 213 électeurs; à Marseille, 13 votants nomment 
4 députés. Carnot, ministre de l'Intérieur, honnêtement, s'est abstenu 
d'intervenir, laissant « cuisiner » des élections libérales par son col- 
lègue de la police, Fouché, habile homme qui pressent le parti qu'il 
pourra tirer d'une Chambre attachée à ses droits, soit contre l'Empe- 
reur s'il dure, soit contre le Roi s'il revient. Les libéraux sont élus en 
grande majorité, le régime électoral écartant du scrutin le peuple; 
sur 629 députés, on ne compte guère que 80 bonapartistes purs, et 
une quarantaine de « jacobins », anciens conventionnels. 

Puis, pendant un mois, les registres d'acceptation furent 
ouverts pour le plébiscite sur la Constitution; il y eut 1 305 206 oui LA constitua 
contre 4 206 non. Le nombre des inscrits était de o à 6 millions; 
sauf dans l'Est et le Sud-Est, on n'avait presque pas voté. Le suf- 
frage universel comme le suffrage restreint étaient restés indif- 
férents. 



PLEBISCITE SUR 



i. Les plus intéressantes -*<>u{ « l»; Viennet, Opinion d'an homme libre »ur la Constitution 
proposée; <l<- Salvanrfy, Mémoire à l'Empereur sur les griefs el les vœux du peuple français. 
L'acte additionnel lui deieinlu par Sismondi dans 1<' Moniteur. 



L' établissement du Régime parlementaire. livre premier 

le champ de mai. Alors Napoléon, pour ressaisir l'imagination populaire, pour 

secouer l'inertie qui était souvent une abstention hostile, veut réaliser 
la promesse faite à Lyon, à l'heure où il était encore l'Empereur de 
la Révolution. Il organise la réunion du Champ de Mai (1 er juin). 
Il compte qu'elle sera une grande manifestation nationale, une 
nouvelle fête de la Fédération, une sanction. On s'inquiéta à Gand 
et en Europe : « Le parti de Bonaparte peut devenir très fort, écrit 
le cabinet russe dans un mémoire aux Puissances, par suite de 
l'assemblée du Champ de Mai. Les formes constitutionnelles 
peuvent encore exalter l'orgueil d'un peuple démoralisé et donner 
une sanction nationale à tous les crimes qui ont reporté cet homme 
sur le trône. » On se rassura vite. Le Champ de Mai fut une longue 
et ennuyeuse cérémonie, à laquelle l'appareil le plus éclatant ne 
réussit pas à donner un caractère national. Napoléon, au lieu d'y 
aller à cheval, se fît conduire en voiture vêtu d'un manteau de 
velours violet, coiffé d'une toque à plumes, escorté de pages et de 
chambellans; ses frères étaient vêtus de taffetas blanc; et l'archi- 
chancelier Cambacérès s'enveloppait d'un manteau bleu semé 
d'abeilles. On regarda ce cortège avec curiosité. La proclamation du 
résultat du plébiscite en présence des gardes nationales et des délé- 
gués des collèges électoraux parut un faible symbole de l'union nou- 
vellement cimentée entre les Français et leur Empereur. On eut l'im- 
pression d'une mystification, bien que Napoléon eût annoncé dans 
son discours qu'il s'occuperait de réunir en un seul corps toutes les 
dispositions des Constitutions de l'Empire pour en faire une consti- 
tution définitive. Mais les promesses de l'Empereur converti au 
libéralisme bourgeois ne pouvaient créer la confiance ni soulever 
l'enthousiasme. Quand l'archevêque de Bourges présenta à genoux 
l'Evangile à l'Empereur qui jura, la main sur ce livre, d'observer les 
Constitutions de l'Empire, on ne fut pas ému davantage. Pourtant à 
la fin de cette froide représentation un autre serment remua l'âme 
la distribution des spectateurs. Au moment de la distribution des aigles, Napoléon, 
des aigles. rejetant son manteau de velours violet, s'avança seul et dit: « Soldats 

de la garde nationale de l'Empire, soldats des troupes de terre et de 
mer, je vous confie l'aigle impériale aux couleurs nationales; vous 
jurez de la défendre, au prix de votre sang, contre les ennemis de la 
patrie et de ce trône : vous jurez qu'elle sera toujours votre signe de 
ralliement : vous le jurez! » La garde nationale, puis la garde impé- 
riale répondirent, dans le silence de la foule : « Nous le jurons ». 
A cette heure, sur toutes les consciences indécises, déçues et 
inquiètes, planait une seule certitude : celle de la guerre prochaine 
et décisive. 

t 56 x 



CHAPITRE H 



Les Cent-Jours. 



III. — LA GUERRE (15-24 JUIN) 



LE retour de l'île d'Elbe avait détruit les combinaisons de 
Talleyrand, et réconcilia subitement les alliés. Le 13 mars, les 
huit Puissances alliées déclarèrent qu'elles ne considéraient pas 
l'invasion de Napoléon comme un fait de guerre, mais comme « un 
attentat contre l'ordre social ». 

« Quoique intimemenl persuadés que la Fiance entière, se ralliant autour 
de son souverain ligitime, fera rentrer dans le néant cette dernière tentative 
d'un désir criminel et impuissant, les souverains de l'Europe déclarent que si, 
contre tout calcul, il pouvait résulter de cet événement un danger quelconque, 
ils seraient prêts à donner au roi de France et à la nation française les secours 
nécessaires pour rétablir la tranquillité.... Les puissances déclarent qu'en rom- 
pant la convention qui l'avait établi à File d'Elbe, Napoléon Bonaparte a détruit 
le seul titre légal auquel son existence se trouvait attachée, qu'en reparaissant 
en France, il s'est placé hors des relations civiles et sociales, et que, comme 
ennemi et perturbateur du repos du monde, il s'est livré à la vindicte publique. » 

C'est une sentence de mort civile, disait Talleyrand, et non 
une déclaration de guerre. 

Le 25, les quatre alliés — Russie, Angleterre, Prusse, Autriche, 
— « sans rien attendre et sans rien entendre » comme dit Talleyrand, 
renouvellent l'alliance de Chaumont et affirment leur union pour 
« maintenir » le traité de Paris et en « compléter » les dispositions. 
Car ils veulent, non seulement chasser Napoléon, mais mettre à 
la raison la nation qui l'a laissé revenir. Leur colère n'épargne 
pas les Bourbons ; Wellington et Metternich s'accordent à bafouer 
leur insuffisance; Alexandre sent renaître ses griefs personnels 
contre Louis XVIIL et déjà lui cherche un successeur. L'objet de 
la guerre, déclare une note du cabinet russe, « consiste à mettre 
Bonaparte hors de toute possibilité de régner en France, ou d'exercer 
une influence quelconque, et à placer la nation française elle-même 
dans l'impossibilité de redevenir le formidable instrument du des- 
potisme militaire ou des fureurs d'une faction démoralisée et par 
conséquent redoutable ». En Angleterre, les whigs sont, suivant la 
tradition de Fox, hostiles à toute intervention dans les révolutions 
des peuples voisins; mais le gouvernement, une fois constatée 
la soumission de la France à Napoléon, expédie une armée en 
Belgique et fait capturer les vaisseaux français. 

Malgré ces faits et ces intentions si clairement exprimées, 
Napoléon crut possible d'éviter la guerre. Le lendemain de son 
arrivée aux Tuileries, le 21 mars, passant en revue les troupes qui 

( 5y > 



UEMPEREVV 

EST m; 
HORS LA LOI 
PAR L'EUROPE. 



NAP" 
VEUT ÉVITER 
LA OUERP.E. 



L'établissement du Régime parlementaire. 



LIVRE PREMIER 



E!\VOI DE 
NÉGOCIATEURS 

OFFICIEUX. 



MURAT ESSAIE 
DE SOULEVER 
L'ITALIE. 



l'avaient accompagné et la garnison de Paris, il déclara qu'il n'atta- 
querait personne, qu'il ne ferait que se défendre : « Nous ne voulons ' 
pas nous mêler des affaires des autres; mais malheur à qui se mêle- 
rait des nôtres ! » Il annonça en toute occasion son désir de paix, son 
respect du traité de Paris. Privé de moyens diplomatiques officiels 
(les ambassadeurs ayant quitté Paris), il affirma, le 14 avril, par une 
circulaire aux gouvernements étrangers : « Le principe invariable 
de la politique de la France sera le respect le plus absolu de l'indé- 
pendance des autres nations ». 

Il essaya des interventions officieuses et des émissaires secrets. 
Dès le 12 mars, étant encore à Lyon, il avait chargé son frère Joseph, 
alors retiré à Zurich, d'informer les ministres russe et autrichien 
accrédités en Suisse de sa résolution de conserver à la France ses 
limites de 1814. En avril, Ginguené fut chargé d'une mission analogue 
à Zurich auprès de Laharpe, l'ami d'Alexandre. La reine Hortense, 
le prince Eugène et la grande-duchesse Stéphanie de Bade furent 
priés d'intervenir personnellement auprès d'Alexandre, et de se 
porter garants des intentions pacifiques de Napoléon. Le traité du 
3 janvier 1815, par lequel les Bourbons s'étaient unis à l'Autriche 
et à l'Angleterre contre la Russie, fut communiqué au tsar. Mais cet 
effort pour disloquer la coalition resta sans résultat. Alexandre admit 
les explications sommaires, que lui fit transmettre Castlereagh par 
Wellington au sujet du traité : « L'affaire en gros venait de dissi- 
dences actuellement arrangées, et d'une très indiscrète déclaration 
du prince de Hardenberg ».... Le tsar oublia ses griefs pour ne 
songer qu'au danger que faisait courir aux monarchies le retour du 
révolutionnaire « usurpateur ». 

Des tentatives analogues de Napoléon pour détacher de la 
coalition l'empereur d'Autriche, son beau-père, échouèrent pareille- 
ment. Fouché, qui ambitionnait le portefeuille des Affaires étran- 
gères, s'offrit à faire connaître à Vienne par des agents à lui, 
Montrond et Bresson, les intentions pacifiques de Napoléon; ceux-ci 
y apportèrent sans doute aussi les vues propres de Fouché. Il était 
en correspondance secrète avec Metternich. Il y eut le 3 mai à Bâle 
des conversations entre un agent de Napoléon et un agent de 
Metternich. Elles fournirent à Napoléon la preuve que Fouché le 
trahissait, mais ne changèrent rien à la conduite de l'empereur 
d'Autriche. 

Napoléon ne trouva en Europe qu'un allié, son beau-frère 
Murât, roi de Naples. Ce fut un allié maladroit. Le Congrès de 
Vienne avait accordé à sa défection de 1814 un sursis précaire de 
royauté. L'Autriche, liée à lui par un traité d'alliance signé le 



58 



CHAPITRE ?J 



Les Cent- Jours. 



if janvier 1814, avait soutenu cet « usurpateur » contre Talleyrand 
qui s'était fait avec âpreté le défenseur du Bourbon Ferdinand IV, 
roi légitime des Deux-Siciles, qui ne régnait plus que sur la Sicile. 
Mais Murât se sentant menacé commit l'imprudence de menacer à 
son tour. Il affichait l'intention de prendre la direction dune confé- 
dération italienne que désiraient les patriotes. Une expédition 
autrichienne était en préparation contre lui quand Napoléon quitta 
l'île d'Elbe. Murât crut se consolider et s'agrandir en prenant théâ- 
tralement parti pour la restauration napoléonienne. Il appela les 
Italiens à la liberté et à l'unité. « Il s'agit de décider si l'Italie sera 
libre, ou si vous subirez encore longtemps la servitude étrangère. » 
Son armée fut dispersée par les Autrichiens; il s'enfuit à Cannes. Il 
n'avait réussi qu'à rendre définitivement inefficaces les efforts de 
Napoléon pour maintenir la paix. 

On fut en guerre longtemps avant de combattre. Les Français 
étaient arrêtés à l'étranger, leurs navires de commerce saisis. 
Napoléon se décida à la lutte inévitable. 200000 hommes étaient 
sous les drapeaux; il en trouva 76 000 autres en rappelant les soldats 
en congé et les «absents sans permission», il mobilisa 150 000 hommes 
des gardes nationales; 25000 militaires en retraite furent employés 
à la défense des places; la classe de 1815 fut levée. Cela fit au total 
une armée active de 284000 hommes et une armée auxiliaire de 
222 000 hommes, armée où le danger de la patrie ranimait l'exal- 
tation guerrière; la foi du soldat était reconquise par le chef tant 
de fois victorieux. Les alliés lui opposent plus de 600000 hommes 
qui envahiront la France : Anglais et Hollandais par Maubeuge, 
Prussiens par Givet, Russes par Sarrelouis, Autrichiens par Baie, 
tous marchant sur Paris, tandis que deux autres corps autrichiens, 
l'un par la Haute Italie marchera sur Lyon, l'autre, celui qui vient 
de battre Murât, envahira la Provence. Mais de toutes ces armées, 
deux seulement sont prêtes en mai 1815, celles qui sont restées en 
observation sur la frontière du Nord : les 93 000 Anglo-Hollandais 
de Wellington, cantonnés au sud de Bruxelles, et les 117000 Prus- 
siens de Bliicher à l'ouest de Namur. Napoléon a le choix entre 
deux plans de guerre; ou bien attendre l'invasion et défendre le 
sol : c'eût été recommencer la campagne de France, mais avec une 
armée deux fois plus nombreuse; ou bien attaquer l'ennemi avant 
que ses forces soient réunies. 11 se décide pour le second parti, 
une grande victoire est possible; elle disloquera la coalition, chan- 
gera les dispositions morales de l'Europe. 

La campagne dura quatre jours. Napoléon franchit la frontière 
belge le 15 juin, marchant sur ( lharleroi ; le même jour, le comman- 



IE PLAN 

ET LES ARMÉES 

DES DEUX 

ADVERSAIRES. 



LA JOUI 
Dl i:> JUIN. 



t>9 



L'établissement du Régime parlementaire. 



LIVRE PREMIER 



dant de la division de tête, Bourmont, abandonne ses troupes et passe 
à l'ennemi, dans le camp prussien, avec 5 officiers. Il était suspect 
de royalisme et on ne lui avait confié un commandement que sur les 
instances de son ancien chef, le général Gérard. Les avant-postes 
prussiens, lentement refoulés, abandonnent Gharleroi; Napoléon 
y arrive à midi. Il pense atteindre dans la même journée les points 
où doit s'opérer la jonction de Wellington qui vient de Bruxelles 
et de Bliicher qui vient de Namur : ce sont les Quatre-Bras, carre- 
four des routes de Namur à Nivelles et de Bruxelles à Gharleroi, 
et Sombreffe, où la route de Charleroi par Fleurus rencontre celle de 
Namur à Nivelles. Il envoie donc Ney aux Quatre-Bras, Grouchy et 
Vandamme à Sombreffe; mais ceux-ci s'arrêtent à moitié chemin, 
c'est-à-dire à Fleurus, tandis que Ney, craignant d'avoir devant 
lui toute l'armée de Wellington, reste en arrière des Quatre-Bras. 
Ainsi, à la fin de la première journée, les résultats qu'escompte 
Napoléon ne sont pas pleinement atteints; il n'est pas arrivé aux 
positions qu'il a jugé indispensable d'occuper pour séparer définiti- 
vement ses deux adversaires. 

Toutefois, le lendemain (16 juin), persuadé par les rapports 
d'un de ses divisionnaires, Grouchy, que toute Farinée prussienne 
est en retraite sur Namur, et que Wellington se retire sur Anvers, 
il ordonne à Grouchy de marcher sur Sombreffe et de pousser plus 
loin pour écarter Bliicher, tandis que lui-même avec Ney marchera 
sur Bruxelles; il compte y arriver le lendemain 17 juin. Mais 
Napoléon est mal renseigné : Wellington, en apprenant la tentative 
de Ney sur les Quatre-Bras, a donné l'ordre de s'y porter, et Bliicher 
a concentré ses troupes entre Fleurus et Sombreffe, derrière le 
ruisseau de Ligny. Quand Napoléon sait la position et le voisinage 
de Blùcher, il décide d'en finir avec lui d'abord; et, au lieu de se 
porter contre les Anglais, il marche sur les Prussiens, en ordonnant 
à Ney d'attaquer en même temps leur droite : si ce plan réussit, 
l'armée de Bliicher est détruite; mais, après une bataille acharnée, 
où l'intervention décisive et attendue de Ney ne se produit pas, 
elle n'est que vaincue. Blùcher bat en retraite après avoir perdu 
12000 hommes, et il est trop tard pour le poursuivre. Pendant ce 
temps, Ney a toute la journée lutté aux Quatre-Bras contre les 
Anglo-Hollandais, sans résultat. 
l'armée anglaise Le 17, au matin, Napoléon laisse à Grouchy 30000 hommes, 
DE '"' Ab pour poursuivre Blùcher, et va rejoindre Ney; les Anglais 

mont-saint-jean. pendant la nuit ont repris la route de Bruxelles. Napoléon pense 
les écraser dans leur retraite ; il ne peut que les harceler. Le soir, il 
arrive près de Belle-Alliance tandis que les Anglais s'arrêtent un 



NEY AUX 

QUAI RE-BRAS 

CONTRE 

WELLINGTON, 

NAPOLÉON 

A LIGNY CONTRE 

BLUCHER. 



< 60 ) 



chapitre u Les Cent- Jours. 

peu plus loin à Mont-Saint-Jean. Il pleut à torrents; le sol est ruis- 
selant et détrempé. Les deux armées prennent leurs positions. Sur 
le plateau de Mont-Saint-Jean, protégé par un chemin creux bordé 
de haies qui le limite au sud. et en avant de ce chemin par des 
fermes, la Haie-Sainte, Hougoumont, Wellington range son armée, 
infanterie en avant, cavalerie en arrière, avec une réserve au village 
de Waterloo, situé hors du champ de bataille au nord, près de la 
forêt de Soignes. Il a 67 700 hommes et 174 canons. Napoléon installe 
sa première ligne à la hauteur de la ferme de Belle-Alliance; en 
arrière, une réserve, et enfin la garde impériale ; il a 74 000 hommes 
et 266 canons. Son intention est de jeter son infanterie sur le centre 
anglais après l'avoir écrasé par un feu d'artillerie. 

Napoléon engagea la bataille le 18 juin à onze heures et demie. Waterloo. 

Ses troupes ne sont pas toutes encore arrivées sur les positions qui bat aille™ ont su- 
leur sont assignées. Napoléon veut tenter d'abord une diversion sur Wellington 

la gauche, du côté d'Hougoumont, destinée à masquer l'attaque sur BT BUL0W - 

le centre; il ne réussit pas à tromper Wellington. Pendant qu'il 
prépare la grande attaque sur le centre, Napoléon aperçoit un mou- 
vement sur sa droite ; c'est un corps prussien de l'armée de Bliicher, 
commandé par Bûlow, qui, en retraite sur Bruxelles, s'est détourné 
de sa roule pour marcher au secours des Anglais. Napoléon envoie 
aussitôt Lobau pour l'arrêter, comptant que Grouchy, qui poursuit 
Bliicher, ne tardera pas à apparaître. Vers une heure, après une 
canonnade, l'infanterie monte à l'assaut du plateau de Mont-Saint- 
Jean, en bataillons serrés. Ney et Drouet d'Erlon entraînent les 
soldats; sous la mitraille, ils passent le chemin creux et culbutent 
les premiers rangs ennemis; mais la cavalerie anglaise les assaille, 
les chasse et les poursuit jusque sous le feu des canons français; 
là, prise de flanc par les lanciers, elle s'enfuit et regagne le plateau. 
Les deux armées ont repris leurs positions. Il est trois heures. 
Napoléon apprend que Grouchy est encore à quatre lieues de Wavre; 
il n arrivera pas en temps utile. Il faut donc se hâter d'écraser 
l'armée anglaise. Ney reçoit l'ordre d'attaquer la Haie-Sainte. 
Croyant discerner dans l'armée anglaise un mouvement de retraite, 
le maréchal lance à l'assaut toute sa cavalerie sur la droite ennemie 
qui la mitraille à coups de canon, la sabre et l'oblige à se replier. 
Cette charge a été faite trop tôt, sans appui d'infanterie; un nouvel 
efîort est nécessaire; Napoléon envoie des escadrons qui quatre Ibis 
escaladent le plateau, et quatre fois le redescendent, brisés, mitraillés. 
L infanterie s'élance enfin, enlève la Haie-Sainte, et envahit le 
plateau. Les Anglais se débandent; un régiment tout entier s'enfuit : 
« il faut que la nuit ou les Prussiens arrivent », dit Wellington. 

« Ci > 



L'établissement du Régime parlementaire. 



LIVRE PREMIER 



DEUXIÈME 

P,Al AILLE: CONTRE 

WELLINGTON, 

BULOW 

SI' BLUCHER. 



Les Prussiens arrivèrent et une nouvelle bataille commença. 
Grouchy n'avait pas réussi à arrêter Blucher. Il avait l'ordre de 
marcher sur Wavre où les arrière-gardes prussiennes étaient signa- 
lées, mais « vous devez, lui avait fait écrire l'Empereur par Soult, 
toujours manœuvrer dans notre direction, et chercher à vous 
rapprocher de l'armée, afin que vous puissiez nous joindre avant 
qu'aucun corps puisse se mettre entre nous ». Quand le corps de 
Bùlow fut en vue, une nouvelle dépêche lui enjoignit « de ne pas 
perdre un instant pour se rapprocher de l'armée et la joindre et 
écraser Bùlow qu'il prendra en flagrant délit ». Malgré cet appel 
pressant, Grouchy prit l'offensive devant Wavre avec la moitié 
de son armée au lieu de se contenter d'y contenir l'ennemi; 
l'autre moitié fut chargée de poursuivre Bùlow. Elle ne l'atteignit 
point, et, quand elle réussit à s'ouvrir la route du Mont-Saint-Jean, 
après une lutte acharnée, vers onze heures du soir, il était trop 
tard. 

Blucher, qui s'est joint à Bùlow, à sept heures, s'empare d'un 
village, Plancenoît, situé sur la droite des Français; s'il s'y main- 
tient, l'armée française est débordée. Un bataillon de la Vieille 
Garde reprend Plancenoît. Ce danger écarté, Napoléon prépare 
encore une fois l'assaut général de Mont-Saint-Jean, mais Wel- 
lington, à qui l'arrivée des Prussiens a permis de dégager sa gauche, 
a rallié les fuyards et reconstitué son front de bataille; c'est contre 
lui que Napoléon lance sa dernière réserve, la Vieille Garde. Elle 
avance, impassible, serre les rangs sous le feu qui la décime; quand 
elle arrive au chemin creux, les gardes-rouges cachés dans les blés 
se lèvent et la mitraillent. Wellington, à cheval au bord du plateau, 
agite son chapeau : toute l'armée anglaise avance sur les Français 
qui s'ébranlent, fléchissent et se débandent. En vain, Napoléon 
lance les quatre escadrons de service auprès de lui pour arrêter la 
débâcle. En vain Ney, prodigieux de fougue, fou de désespoir, se 
jette en avant tête nue, l'uniforme déchiré, l'épée brisée, comme 
une « bête fauve »; en vain les carrés de la Vieille Garde résistent, 
refusent de se rendre, gardant leur Empereur à cheval au milieu de 
leurs murs de baïonnettes. En pleine nuit, Napoléon donne l'ordre 
de la retraite; la Garde se retire lentement, tandis que toute l'armée 
roule en torrent sur la route de Charleroi. 

Vers neuf heures, Blucher et Wellington se rencontrèrent à la 
Belle-Alliance; les Anglais, fatigués, bivouaquèrent sur le champ de 
bataille; 4 000 Prussiens harcelèrent les fuyards. Confiant aux 
généraux le soin de rallier ses troupes, Napoléon, par Bocroi et 
Laon, à marches forcées, rentre à Paris. 



6a 



CHAPITRE H 



Les Cent-Joui s. 



Il y arrive, le 21 juin, à huit heures du matin II veut y organiser 
la résistance. Grouchy a ramené à Givet un corps d'armée presque 
intact. 200000 hommes sont exercés dans les dépôts; les places sonl 
en état de défense; il y a encore 160 000 hommes à appeler de la 
classe de 1815. Napoléon a l'intention de demander aux Chambres 
une dictature temporaire pour la défense du territoire. Mais la 
Chambre des députés est hostile. Elle craint que l'Empereur ne 
prononce sa dissolution ; Fouché a raconté que, dans le Conseil des 
ministres, Davout s'est prononcé pour la prorogation, que Lucien a 
dit : « Si la Chambre ne veut pas seconder l'Empereur, il se passera 
d'elle ». Les députés se montrent irrités. Ils prennent l'offensive. 
Lafayette est unanimement applaudi quand il propose et fait voter 
« en vétéran de la cause sacrée de la liberté » une résolution anti- 
constitutionnelle : 



NAPOLEON 

A l'A m s. 



« La Chambre se déclare en permanence. Toute tenlalive pour la dissoudre 
est un crime de haute trahison. Quiconque se rendrait coupable de cette tenta- 
tive sera traître à la patrie et jugé comme teh » 



La Chambre des Pairs vota une motion analogue 
— « J'aurais dû congédier ces gens-là avant mon départ, dit 
Napoléon en apprenant le vote des Chambres. C'est fini, ils vont 
perdre la France. » Il essaie pourtant de négocier. Lucien porte à la 
Chambre des députés un message où l'Empereur fait appel à l'union 
de tous les Français et affirme qu'il « compte sur la coopération et 
le patriotisme des Chambres et sur leur attachement à sa personne » ; 
un député répond en demandant aux ministres « si la présence de 
Napoléon n'est pas un obstacle invincible à la paix ». Lucien 
réplique que c'est une dérision de croire que les alliés ne font la 
guerre qu'à l'Empereur : « C'est pour envahir la France, c'est pour 
se partager ses provinces que les Puissances se sont armées.... Et 
on propose à la France d'abandonner son Empereur! » — « La France 
l'a suivi dans les sables d'Egypte et dans les déserts de Russie, 
riposte durement Lafayette. Et c'est pour l'avoir suivi qu'elle a à 
regretter le sang de trois millions de Français ! » La Chambre décMe 
d'adjoindre aux ministres un comité de cinq députés. Lucien dit 
à Napoléon au retour de la séance : « Il n'y a que la dissolution ou 
l'abdication ». 

Napoléon hésite: la foule, exaspérée, frénétique, sous les 
fenêtres de l'Elysée, crie : « Vive l'Empereur! Aux armes! » Encore 
une fois, il semble qu'il pourrait être le chef d'un mouvement 
révolutionnaire. « le Marius de la France », comme pense Benjamin 

< 63 * 



L'ABDICATION 



L'établissement du Régime parlementaire. livre premier 

Constant; « la France deviendrait le tombeau des nobles et peut-être 
le tombeau des étrangers ». Mais Napoléon n'ose pas, il dit : « Je ne 
puis rien seul », il signe son abdication en faveur de Napoléon II 
(22 juin). On croit à Paris que la paix est faite.... A la nouvelle de 
Waterloo, la rente est montée de 2 francs; à la nouvelle de l'abdi- 
cation, elle monte de 4 fr. 50. 



>4 > 



CHAPITRE III 

LA RÉACTION ROYALISTE (22 JUIN 181 5- 
SEPTEMBRE 1816) 



I. LA DEUXIÈME RESTAURATION (22 JUIN-8 JUILLET). — H. LE SECOND 

TRAITS DE PARIS (20 NOVEMBRE 1815). — III. FORMATION DES PARTIS. — IV. LA 

CHAMBRE INTROUVABLE (22 AOUT 1815-29 AVRIL 1816). — V. LA DISSOLUTION (5 SEP- 
TEMBRE 1810). 



L 



1. — LA DEUXIEME RESTAURATION l 

A France était encore une fois sans gouvernement. Après l'abdi- la commissi >\' 
cation, les Chambres nommèrent une Commission executive ET S0N E p^,' s 
de cinq membres, Carnot, Fouché, Quinette, anciens conventionnels fouché. 

régicides, un ministre de Napoléon, Caulaincourt, et un ancien 
soldat de la République, le général Grenier. Ces choix marquaient 
la répugnance des Chambres pour une deuxième restauration des 
Bourbons. Mais la Commission executive joua un rôle insignifiant; 
elle laissa pleins pouvoirs au président qu'elle se donna, 
Fouché. Le dessein de Fouché n'était pas nettement arrêté. Ministre 
de Napoléon pendant les Cent-Jours. il n'avait pas cessé de commu- 
niquer avec les alliés, de les renseigner sur la situation précaire de 
son maître, de se donner pour le seul homme capable de refaire la 
monarchie. La défaite décisive de Waterloo, trop rapide, l'avait 
surpris : les alliés, et. derrière eux, les Bourbons étaient subitement 
devenus assez forts pour se passer de lui. Il n'eut plus d'autre souci 

i. En sus des histoires générales et du ISI5 d'Henry i!<>uss.i\ c, de la Cnrresnoiulance 
d< Pozzodi Rorgo. de Talleyrand, de Jaucourt, du Recueil de la Société russe, des Mémoires 
de Metternicfa et de Talleyrand, déjà cités, voir Edouard Romberg et Albert Malet, 
Loui.< XVIII fi les Cent-Jourt à Gand, recueil de documente inédits publiés par la Société 
d'histoire contemporaine, 2 vol., 1808; - les Souvenirs intimes el noies du baron Mounier, 
publiée par le comte d'Hérisson, Paris, tôg6; — les chapitres \\m el wvn du Vot* 
Madelin; — Léonce l'in^aud, L'vmjiereur Alexandre el la seconde restauration (Carnet, 
igoo); — Pierre Rain, L'Europe el la restauration des Bourbons {ISI4-I8I8), 1908. 

< 65 > 

Lvvi=s-. — ff. contemp., IV. 5 



L'établissement du Régime parlementaire. 



LIVRE PREMIER 



LES CANDIDATS 
AU TRONE. 



LES CHAMBRES 
PROPOSENT 
NAPOLÉON II. 



que de se donner assez d'importance pour que, dans la solution 
qu'on adopterait, quelle qu'elle lut, sa situation personnelle fût 
sauvegardée. 

A la Chambre, trois solutions rencontraient des partisans : 
conserver Napoléon II, traiter avec le duc d'Orléans, accepter 
Louis XVIII. La dernière hypothèse était la plus redoutée; le Roi 
ramènerait avec lui les contre-révolutionnaires exaspérés de leur 
humiliation : il y aurait des vengeances et des violences. Napoléon II 
n'avait guère de partisans que les bonapartistes purs; mais en l'éli- 
minant, ne provoquerait-on pas un mouvement révolutionnaire du 
peuple de Paris, resté fidèle à l'Empereur, et la dissolution violente 
de la Chambre? Le duc d'Orléans, fils de Philippe-Égalité, semblait 
en état de rendre les services qu'on attendait d'une monarchie; son 
nom, son passé étaient des garanties contre la réaction. 

Les Chambres se prononcèrent d'abord, le 23 juin, pour Napo- 
léon II, sans le proclamer toutefois, en reconnaissant simplement 
qu'il était devenu empereur « du fait de l'abdication et des Constitu- 
tions de l'Empire » ; mais Fouché, qui intriguait à la fois avec les 
royalistes et avec les orléanistes, obtint que l'Empereur quittât Paris. 
Il n'eut à employer ni la force ni la ruse : las, enfermé à l'Elysée, 
engourdi dans une inaction à laquelle il n'osait mettre fin par la 
guerre civile, Napoléon ne se sentait pas en sécurité dans son palais. 
Fouché lui fit savoir que, de l'avis des Chambres, sa présence à Paris 
empêchait toute négociation avec les alliés d'aboutir; Davout lui 
tint les mêmes propos; Napoléon décida brusquement de partir pour 
la Malmaison (25 juin). La Chambre vota le 30 juin l'impression et 
l'envoi aux départements d'une motion violente contre les Bourbons, 
« famille trop justement proscrite par les vœux et par les intérêts 
de la grande majorité de la nation ». mais elle omit, dans une adresse 
aux Français votée l'instant d'après, de parler de l'héritier de l'Em- 
pire; c'est le lendemain seulement, pour satisfaire les sentiments 
bonapartistes manifestés par l'armée, qu'on ajouta à l'adresse : 
« Napoléon est éloigné de nous; son fils est appelé à l'Empire par 
les Constitutions de l'État ». Les alliés mirent fin à ces manifesta- 
tions. Quand cinq commissaires nommés par l'assemblée se présen- 
tèrent à Wellington pour discuter les conditions de la paix, le 
vainqueur leur déclara qu'il ne cesserait pas les opérations avant 
que Napoléon fût livré aux alliés et qu'un gouvernement régulier 
fût établi. Les commissaires ayant indiqué leurs préférences pour 
le duc d'Orléans, Wellington leur répliqua « que tout changement 
de dynastie était révolutionnaire », et obligerait les alliés « à cher- 
cher dans des concessions de territoire les seules garanties qui 



66 



CHAPITRE III 



La Réaction royaliste. 



pourraient établir leur sûreté sur des bases solides ». Alors la 
Chambre n'essaya plus de diriger les événements; elle se mita fabri- 
quer une constitution. 

Les armées anglaise et prussienne arrivèrent le 30 juin devant 
Paris sans rencontrer d'obstacles. Davout, qui avait fortifié hâtive- 
ment la ville, voulait résister. Mais Masséna et Soult déclarèrent 
que Paris ne pouvait pas être défendu. Carnot. qui avait visité les 
lignes de fortifications, déclara : « Mes sentiments ne peuvent être 
douteux ; j'ai voté comme conventionnel la mort de Louis XVI, et 
je ne dois m'attendre à aucune grâce de la part des Bourbons qui, 
peut-être, vont demain rentrer dans Paris; mais, comme Français, 
je crois qu'il serait coupable d'exposer cette grande cité aux chances 
d'un dcrnieï combat et aux horreurs d'un siège ». On ne discuta 
plus. Après quelques combats d'avant-postes, Davout signa le 3 juillet 
la capitulation aux termes de laquelle l'armée française devait se 
retirer derrière la Loire avant huit jours. La Commission executive 
se déclara impuissante à gouverner, et disparut. La Chambre des 
pairs se sépara. La Chambre des députés voulut siéger quand 
même; Dessoles, un général rallié aux Bourbons, commandant de 
la garde nationale, envoya trente hommes occuper la salle de ses 
séances (8 juillet). Fouché restait seul : les alliés comprirent qu'il 
fallait compter avec lui. N'avait-il pas tout prévu depuis le 20 mars 
et tout mené depuis Waterloo? Le Roi réapparaîtrait sous la protec- 
tion de ce régicide. 

Comme en 1814, les alliés furent beaucoup de temps à s'accorder 
pour restaurer les Bourbons. Le retour triomphal de l'île d'Elbe leur 
donnait à réfléchir. Ils jugèrent qu'ils s'étaient trompés en 1814, 
puisque le rétablissement de l'ancienne famille avait ramené la 
guerre et la révolution. Castlereagh avait fait des réserves en adhé- 
rant au traité du 25 mars : « Il ne doit pas être entendu comme 
obligeant Sa Majesté britannique à poursuivre la guerre dans la 
vue d'imposer à la France aucun gouvernement particulier ». Et 
les whigs anglais s'opposaient à une guerre entreprise contre la 
France, uniquement parce qu'elle avait changé de gouvernement. 
La Prusse, l'Autriche, la Russie approuvèrent la réserve de Castle- 
reagh. « Il nous faut en France un gouvernement, écrivait Nessel- 
rode en mai, qui donne la sécurité au dehors et soit assez fort pour 
se soutenir sans secours étranger. Cette dernière condition ne sera 
jamais remplie si le Boi y revient avec les idées de Monsieur et de 
son pitoyable entourage. » 

Le séjour de Louis XVIII à Gand avait confirmé les alliés 
dans cette opinion. Le petit nombre de Français qui avait suivi le 



CAPITULATION 
DE PARIS. 



LES CHAMBRES 

ET LA COMMISSION 

EXECUTIVE 

DISPARAISSENT, 



LES ALLIES 

CHERCHENT UN 

GOUVERNEMENT 

A LA FRANCE. 



L'OPINION 

DES ALLIÉS 

SUR LOUIS XVIII. 



6 7 



& établissement du Régime parlementaire. 



LIVRE PREMIER 



LES CHANCES DU 
DUC DORLÊANS. 



LES ALLIES 
SE RÉSIGNENT 
A CONSERVER 
LOUIS XVIII. 



LOUIS XVIII 
RENTRE 
EN FRANCE 



L'INTRIGUE 
ORLÉANISTE 
EST DÉJOUÉE 



Roi, l'impossibilité où ils furent de constituer même un noyau 
d'armée royale, donnèrent à penser que Louis XVIII n'était qu'un 
chef de parti sans troupes, le roi des émigrés, et non pas le roi de 
France. Que faire donc, que souhaiter, tout au moins pour assurer 
la tranquillité à la France et à l'Europe? 

Avant Waterloo, le tsar, qui n'avait jamais aimé les Bourbons, 
et à qui Caulaincourt avait révélé le traité secret du 3 janvier conclu 
contre lui par les intrigues de Talleyrand, s'était prononcé catégo- 
riquement : « Vouloir ramener les Bourbons sur un trône qu'ils 
n'ont pas su conserver, ce serait exposer la France et l'Europe à de 
nouvelles complications dont les suites seraient incalculables ». Il 
pensait au duc d'Orléans réfugié en Angleterre, si habile à ne pas se 
laisser confondre avec les émigrés de Gand. Metternich lui-même 
dit à un agent secret qu'il envoyait à Fouché : « Si la France veut 
le duc d'Orléans, les puissances serviront d'intermédiaire pour 
engager le roi et sa lignée à se désister de leurs prétentions ». 
Informé, Louis XVIII s'inquiéta, rappela auprès de lui le duc 
d'Orléans, qui fit la sourde oreille. « Il conspirait de consentement, 
non de fait », dit de lui Chateaubriand. 

L'Autriche, la première, était revenue à Louis XVIII. Le « roi 
légitime » était nécessaire, non seulement au système européen, 
écrivit l'ambassadeur Vincent à Metternich, mais aux intérêts de 
l'Autriche ; tout autre gouvernement chercherait à se rapprocher de 
la Russie. — Puis le tsar lui-même se résigna. Mais, comme 
en 1814, il se préoccupa des satisfactions à donner à la « Révo- 
lution » : la Charte ne suffisait pas; il fallait, pensait Pozzo, « un 
nouveau pacte social qui serait l'ouvrage de la nation ». A quoi 
Wellington répliquait que c'était le moyen de restaurer la Conven- 
tion; il pensait bien comme le tsar qu'il y avait des réformes à 
faire ; mais c'était au Roi d'en prendre l'initiative. 

Les alliés n'étaient donc que résignés à Louis XVIII avant la 
campagne de Belgique. La rapidité de la défaite napoléonienne 
acheva de les déterminer. Louis XVIII était tout prêt et tout proche; 
il se considérait comme n'ayant pas cessé de régner; et tout de 
suite après Waterloo, il se mit en route pour la France, à la suite 
de l'armée anglaise. Acte décisif, qui déjoua tous les calculs 
orléanistes. Talleyrand, arrivant de Vienne et secrètement d'accord 
avec le duc d'Orléans, supplia le roi d'attendre la fin de la 
guerre, ou tout au moins de se rendre à Lyon, non à Paris. Il 
donnait les meilleures raisons du monde : le roi de France ne devait 
pas rentrer dans les fourgons de l'ennemi, se mettre à la merci des 
vainqueurs exigeants. Ce fut en vain : Louis XVIII, qui se méfiait 



68 



CIIAPITHE III 



La iiéaction royaliste. 



PROCLAMATIONS 

DE CA7t.lV- 

CAMBRÉSIS 

ET DE CAMBRAI 



des conseils de Talleyrand, continua d'avancer. Fouché, à Paris, 
causant avec Vilrolles et avec Talleyrand, négociant avec Wel- 
lington, pris de court lui aussi par Waterloo, demandait du temps : 
mais Louis XVIII se hâta de passer la frontière. Les Français, igno- 
rant tout de ces intrigues, ne furent pas surpris : Bourbons et 
alliés luttaient ensemble depuis vingt-cinq ans contre la France de 
la Révolution; la victoire de la coalition, c'était, une fois de plus, le 
triomphe de la légitimité. 

Au lendemain de son arrivée sur le territoire français (25 juin), 
au Cateau-Cambrésis, Louis XVIII annonça par une proclamation 
aux Français que. « les puissants efforts de ses alliés ayant dissipé 
les satellites du tyran », il allait « mettre à exécution les lois exis- 
tantes contre les coupables ». Mais Wellington l'ayant avisé qu'il 
était nécessaire de se faire précéder à Paris par une déclaration 
libérale et conciliante, il prépara une seconde proclamation d'un ton 
différent. Elle fut rédigée à Cambrai ; Louis XVIII y promit d'ajouter 
des garanties à la Charte, de « pardonner aux Français égarés » 
tout ce qui s'était passé depuis le jour où le Roi avait quitté Lille 
« au milieu de tant de larmes » jusqu'au jour où il était entré dans 
Cambrai « au milieu de tant d'enthousiasme » ; il n'exceptait du 
pardon « que les instigateurs de cette trame » (28 juin). De Cambrai, 
Louis XVIII se rendit à Roye, où il attendit les nouveaux avis de 
Wellington. Quand il sut la capitulation et l'occupation de Paris 
par les troupes étrangères, il se remit en route, et arriva à Paris le 
8 juillet. 

Il était environ trois heures de l'après-midi. La population, entrée a paru 
prévenue par des extraits du Moniteur, affichés et distribués dans la 
matinée, vit, sans émoi apparent, aux Tuileries, aux Invalides, aux 
mairies, aux ministères, le drapeau blanc remplacer le drapeau tri- 
colore ; la plupart des gardes nationaux arborèrent la cocarde blanche. 
Le cortège royal entra par le faubourg Saint-Denis. Il avait à sa tête 
quelques centaines de gardes nationaux qui portaient des lys au 
bout de leurs fusils; puis venaient, en assez grand désordre, des 
grenadiers, des mousquetaires et des chevau-légers. Les maréchaux 
fidèles « sans peur et sans reproche », Gouvion Saint-Cyr, Marmont, 
Oudinot, Victor, en grand uniforme, précédaient le carrosse du Roi 
que traînaient huit chevaux blancs; aux portières, à cheval, le comte 
d'Artois et le duc de Berry. Enfin, suivait une cohue de piétons et de 
voitures de toute forme où s'étaient entassés des Parisiens venus à 
la rencontre du Roi sur la route de Saint-Denis. Les acclamations, 
rares au début, grandirent sur les boulevards, éclatèrent sur la Place 
Vendôme, et s'achevèrent en manifestation délirante aux abords des 



6y 



L'établissement du Régime parlementaire. 



LIVRE PREMIER 



NAPOLÉON 
SE DIRIGE 
VERS ROCHEFORT, 



LA COMMISSION 
EXECUTIVE 
DONNE L ORDRE 
DE LE RETENIR 
PRISONNIER, 



Tuileries. Les Prussiens bivouaquaient dans la cour du château et 
faisaient sécher leur linge sur les grilles ; les factionnaires ne ren- 
dirent pas les honneurs : « Moi et Wellington, disait Blùcher, nous 
sommes les maîtres ». 

Napoléon n'avait pas encore quitté la France. Il annonça son 
intention de gagner Rochefort et de s'y embarquer pour les États- 
Unis. La Commission executive lui promit que deux frégates, la 
Saale et la Méduse, seraient mises à sa disposition, et l'invita à 
partir sans délai. Napoléon y semblait décidé quand, se ravisant 
tout à coup, il envoya offrir à la Commission de reprendre le com- 
mandement des troupes, non comme empereur, mais comme 
général, promettant, « foi de soldat, de citoyen et de Français », de 
partir pour l'Amérique le jour même où il aurait repoussé l'ennemi. 
La Commission refusa. Il quitta la Malmaison le 29 juin à cinq 
heures avec Bertrand, Rovigo et le général Becker, chargé de le 
surveiller. De Poitiers, il fit demander au préfet maritime de Roche- 
fort si les frégates seraient prêtes à appareiller dès son arrivée : « La 
rade est étroitement bloquée par une escadre anglaise, répondit le 
préfet; il me paraîtrait dangereux pour la sûreté de nos frégates et 
celle de leur chargement de chercher à forcer le passage ». En 
réalité, l'escadre anglaise croisait à l'ouest de la rade, mais les trois 
« pertuis » qui y donnent accès, dont l'un, le pertuis d'Antioche, est 
large de plus de huit milles, n'étaient gardés que par le Bellérophon 
et un ou deux petits bâtiments. Cette réponse parvint à Napoléon 
au moment où il arrivait à Niort. La population l'y acclama avec 
enthousiasme; les officiers du 2 e hussards le supplièrent de marcher 
à leur tête sur Paris, ou de rejoindre le général Lamarque en 
Vendée. Il refusa : l'Empereur ne voulait pas finir en chef de bande. 
— Il demanda encore à la Commission executive « de l'employer 
comme général », et aussi de l'autoriser à négocier avec le com- 
mandant de l'escadre anglaise si sa sécurité ou son honneur l'exi- 
geaient. Un peloton de hussards l'escorta longtemps à sa sortie de 
Niort; sur la route, les paysans criaient : « Vive l'Empereur! » 

Quand il arriva à Rochefort. le 3 juillet, les frégates étaient 
prêtes à appareiller, mais le préfet maritime allégua de nouveau le 
danger et aussi les vents contraires. Napoléon attendit. La Com- 
mission executive, qui le croyait encore à Niort et qui l'y savait 
acclamé, s'inquiétait; elle envoya à Becker l'ordre de conduire 
Napoléon à Rochefort et de l'y embarquer sans délai, au besoin 
« par tous les moyens de force qui seraient nécessaires » ; on ne 
devait ni le débarquer sur un point de la côte de France, ni le laisser 
communiquer avec l'escadre anglaise. C'était — l'ordre étant muet 



7° 



chapitre: m 



La Réaction royaliste. 



l'obligation pour l'Empereur de 
le 8 juillet, il monta à bord de la 



sur le départ des deux frégates - 
rester prisonnier sur lune d'elles 
Saale. 

Le lendemain, rassurée par la nouvelle que Napoléon était 
arrivé à Rochefort, la Commission executive adoucit ses ordres, 
autorisant au besoin un aviso à partir avec lui, et, si Napoléon le 
demandait par écrit, à le conduire à l'escadre anglaise. Napoléon 
(9 juillet) négociait au même moment avec le commandant de cette 
escadre. Comme il ne pouvait plus espérer de s'échapper, il songea 
à demander un asile à l'Angleterre; cette idée le hantait : il lui 
trouvait de la « grandeur ». Aussi écartait-il tous les dévouements 
qui s'offraient pour favoriser son évasion : le capitaine Baudin qui, 
à l'embouchure de la Gironde, l'attendait pour gagner le large; le 
commandant de la Méduse, qui proposait de se sacrifier pour laisser 
à la Saale le temps de gagner la haute mer; déjeunes officiers qui 
voulaient partir sur deux chaloupes avec lui et contraindre le pre- 
mier navire marchand rencontré à l'emmener aux Etats-Unis; et 
d'autres qui proposaient des évasions romanesques, dans des car- 
gaisons, sur des navires étrangers.... Cependant, le commandant 
du Bellérophon, Maitland, qui avait l'ordre, s'il parvenait à attirer 
l'Empereur à son bord, de le conduire en toute diligence au pre- 
mier port anglais, disait à Rovigo et à Las Cases que l'Angleterre 
le recevrait bien. Napoléon écrivit alors au Prince Régent : 

« Altesse Royale, en butte aux factions qui divisent mon pays et à l'inimitié 
des plus grandes puissances de l'Europe, j'ai terminé ma carrière politique, 
et je viens, comme Thémistocle, m'asseoir au foyer du peuple britannique. Je 
me mets sous la protection de ses lois, que je réclame de votre Altesse royale 
comme du plus puissant, du plus constant et du plus généreux de mes 
ennemis. » 

Il demanda aussi des passeports pour les États-Unis ou, à défaut, 
pour l'Angleterre ; il s'appellerait désormais le colonel Muiron : 
c'était le nom de l'aide de camp qui l'avait sauvé jadis en le cou- 
vrant de son corps et en se faisant tuer à sa place, à Arcole.... 

Le 1-i juillet, arrivèrent enfin les instructions précises du gou- 
vernement de Louis XVIII : le ministre des Affaires étrangères don- 
nait l'ordre au préfet de garder Napoléon sur la Saale; et, comme 
c'était un « prisonnier que tous les souverains avaient le droit de 
réclamer », de le remettre au commandant anglais, à la première 
demande. On n'eut pas à livrer l'Empereur aux Anglais. Le 15 juillet, 
au lever du soleil, Napoléon prit son petit chapeau et son épée, 
revêtit l'habit vert de la Garde, et monta sur le brick VÉpervier, qui 
le conduisit au Bellérophon. 



PUIS L'AUTORISE 
A REJOINDRE 

L'ESCADRE 
ANGLAISE. 



NAPOLEON 
MONTE A BORD DU 
« BELLÉROPHON » 



L'établissement du Régime parlementaire. 



LIVRE PREMIER 



II. — LE SECOND TRAITE DE PARISi (20 NOVEMBRE 1915) 



V « UNITÉ * 
DU NO l VEAU 
MISISTERE 
TALLEYRAND- 
FOUCHÊ. 



LOUIS XVIII s'était hâté de constituer son gouvernement. On 
avait répété à Gand que c'étaient « les fautes de la première 
Restauration » qui avaient provoqué sa chute; la plus grave de ses 
fautes, c'était, de l'avis unanime, la faiblesse du gouvernement, le 
manque de solidarité dans le ministère, « l'anarchie paternelle », 
selon le mot de Beugnot. Aussi le Roi, dans la déclaration de Cam- 
brai, parlant des garanties à ajouter à la Charte, avait-il cru devoir 
dire : « l'unité du ministère est la plus forte que je puisse offrir ». 
Il choisit donc un président du Conseil qui fut Talleyrand, qu'il 
détestait, mais que tout le monde désignait comme seul capable de 
négocier avec l'Europe, en même temps, il confia la police à Fouché. 
Celui-ci était devenu l'homme indispensable. « Le faubourg Saint- 
Germain ne jurait que par lui », disait Talleyrand; et Wellington 
« en avait la tête tournée » Louis XVIII sacrifia son favori Blacas, 
qui passait pour représenter à la cour la réaction la plus passionnée, 
donna la Justice à Pasquier et la Guerre à Gouvion Saint-Cyr, deux 
anciens fonctionnaires impériaux. Une ordonnance du 9 juillet 
déclara que désormais ne siégeraient au Conseil que « les ministres 
secrétaires d'État ayant département ». Le Conseil privé fut main- 
tenu; mais il ne se réunit jamais. Il ne servit qu'à pourvoir d'un 
titre, celui de ministre d'État, les personnages qu'on voulait écarter 
des affaires. 

On fit ainsi la première expérience du gouvernement de cabinet. 
Talleyrand l'annonça aux ambassadeurs étrangers : « Un ministère 
est constitué, dont les membres exécutent, chacun dans sa sphère 
d'attributions, ce quia été arrêté dans une délibération commune ». 
Et des instructions furent données aux ministres pour qu'ils prissent 
conscience de leurs nouveaux devoirs. La règle fut établie que 
toutes les nominations de hauts fonctionnaires civils et militaires, 
que toutes les circulaires politiques, que toutes les affaires portées 
aux Chambres seraient préparées et concertées en Conseil : « Quand 
on n'aurait, pour en démontrer la nécessité, que l'expérience du 
dernier ministère, elle serait suffisante...; alors il y aura un gou- 
vernement; les Chambres apprendront à le connaître, et on verra 
se former dans leur sein un parti ministériel. Hors de là, on n'aper- 
çoit qu'incohérence, incertitude et impuissance. » 

1. Cf la note bibliographique de la Section 1" de ce chapitre. A consulter l'ouvrage cité 
de Michon, Le gouvernement parlementaire sous la Restauration, 1905-, — P. Rain, L'Europe 
el la restauration des Bourbons, 1908. 



CHAPITRE III 



La Réaction royaliste. 



Le nouveau gouvernement eut à conclure la paix. Mais les 
alliés ne se montrèrent pas, comme en 1814, pressés de quitter la 
France. Les Prussiens de Blùchcr campèrent nu Luxembourg, et les 
Anglais de Wellington au Bois de Boulogne. Puis les Autrichiens 
envahirent l'Alsace et la Savoie, les Busses arrivèrent sur le Bhin 
par Mannheim; les Espagnols se disposèrent à franchir les Pyrénées. 
Ainsi la France fut envahie comme une terre vacante. Hormis le siège 
de quelques places (Verdun, Lille, Strasbourg, Thionville, Belfort, 
Metz, Huningue, Longwv, etc.), qui résistèrent jusqu'à la signature 
de la paix, il n'y eut pas d'opérations de guerre. L'armée de Paris 
(70 000 hommes) s'était retirée derrière la Loire avec Davout; 
diminuée de moitié par les désertions quand on voulut lui imposer 
la cocarde blanche, elle fut licenciée à la demande des souverains 
alliés. Talleyrand, qui redoutait les sentiments de cette armée, 
accorda sans difficulté ce licenciement qui le priva de la seule 
force organisée, car les fuyards de Waterloo réfugiés à Laon étaient 
inutilisables, et les 25 000 hommes ramenés de Belgique par 
Grouchy, bien réduits par les désertions, furent disséminés dans le 
Nord. Ainsi la France ne résista pas à l'invasion : 800 000 hommes 
occupèrent 58 départements, vivant de réquisitions (1 750 000 francs 
par jour) et commettant des violences sauvages sur les personnes 
et sur les choses. A Paris, on n'osa pas détruire et incendier comme 
ailleurs (Bltïcher voulut pourtant faire sauter le pont d'Iéna); mais 
les objets d'art conquis depuis le Directoire en vertu des traités 
furent repris par les alliés. En vain Talleyrand protesta et fit remar- 
quer que la France avait en 1814 laissé aux pays que le traité 
de Paris lui avait enlevés tous les dons qu'elle leur avait faits ; 
Wellington répondit qu'il convenait de faire sentir à l'armée et au 
peuple français « que, malgré des avantages partiels et temporaires 
sur plusieurs États de l'Europe, le jour de la restitution était arrivé; 
les monarques alliés ne devaient point laisser échapper cette occa- 
sion de donner aux Français une grande leçon de morale ». L'agi- 
tation devint assez vive en province pour qu'on craignît des soulè- 
vements. Il fut convenu le 6 août que les réquisitions cesseraient 
en échange d'une indemnité de 50 millions; les millions furent 
versés, mais les violences continuèrent. 

Les négociations pour la paix furent très longues; Talleyrand 
prétendit qu'on ne pouvait faire de conquêtes sur un allié, qu'en 
conséquence on devait s'en tenir au premier traité de Paris; les 
alliés estimèrent au contraire qu'il y avait nécessité à prendre contre 
la France, perturbatrice de la paix et complice du retour de l'île 
«I Klbe, des garanties et des précautions. Mais leurs exigences 



L'INVASION. 



V ARMEE 
FRANÇAISE 

LICENCIÉE. 



L'OCCUPATION 
ÉTRANGÈRE. 



NEGOCIATIONS 
POUR LA PAIX. 



L'établissement du Régime parlementaire. livre premier 

étaient inégales. La Russie et l'Angleterre se seraient contentées 
d'une indemnité en argent et d'une occupation temporaire ; le repré- 
sentant des Pays-Bas demandait l'annexion des départements limi- 
trophes de la Belgique; la Prusse demandait l'Alsace et la Lorraine; 
à Colmar, le corps d'occupation n'avait pas permis d'annoncer la 
rentrée de Louis XVIII, et avait interdit à la Cour d'appel d'enre- 
gistrer le premier numéro du Bulletin des lois; les nouvelles des 
deux provinces étaient publiées dans les journaux allemands sous 
la rubrique : Allemagne; l'Autriche, craignant une extension terri- 
toriale de la Prusse, se ralliait aux vues anglo-russes. Finalement, 
Castlereagh rédigea un projet qui les rallia tous (12 septembre). 
On exigerait de la France : 1° l'abandon d'une portion de terri- 
toire lui ayant appartenu avant 1790, Condé, Philippeville, Marien- 
bourg, Givet, Sarrelouis, Charlemont, Landau, Fort de Joux, Fort 
l'Écluse, et la portion de la Savoie restée française en 1814; 
2° le démantèlement d'Huningue; 3° 800 millions d'indemnité; 
4° sept ans d'occupation militaire aux frais de la France. Talley- 
rand, qui avait licencié l'armée, qui avait accepté toutes les préten- 
tions et les violences des alliés, fut sans force et sans autorité pour 
le traité discuter leurs conditions. Il avait compté sur leurs dissentiments, 

du 20 novembre. ma i s j] s étaient maintenant d'accord. Il ne pouvait plus, comme en 
1814, s'adresser à la générosité du tsar Alexandre, qui le détestait 
depuis qu'il savait l'intrigue nouée contre lui à Vienne. Louis XVIII 
intervint alors personnellement, écrivit au tsar, renvoya Talleyrand, 
prit comme président du Conseil le duc de Richelieu, ami personnel 
d'Alexandre ; il obtint un rabais de 100 millions, sauva Condé, Givet, 
Charlemont, Joux et l'Écluse, et l'occupation fut réduite à cinq ans. 
Le traité fut signé le 20 novembre. 
la Le lendemain, les quatre alliés renouvelèrent le traité de Chau- 

sainte-alliance. mon ^. c'était décider que leur alliance survivrait aux circonstances 
qui l'avaient fait naître. Mais elle changea d'objet; les alliés préten- 
dirent donner à l'Europe remaniée par eux à Vienne et à Paris un 
système de gouvernement. Les principes en avaient été posés 
d'abord dans une note du 31 décembre 1814, !où le tsar définissait 
pour les souverains réunis à Vienne les devoirs des rois envers leurs 
peuples, puis dans un contrat mystique « amphigourique », disait 
Talleyrand, signé entre Alexandre, Frédéric-Guillaume et François, 
le 26 septembre 1815. 

« Au nom de la Très-Sainte et Indivisible Trinité. 

Leurs Majestés l'Empereur d'Autriche, le Roi de Prusse et l'Empereur 
de toutes les Russies, par suite des grands événements qui ont signalé 
en Europe le cours des trois dernières années, et principalement des bienfaits 



chapitre m La Réaction royaliste. 

qu'il a plu à la divine Providence de répandre sur les États dont les gou- 
vernementa ont placé leur confiance et leur espoir en elle seule, ayant acquis 
la conviction intime qu'il est nécessaire d'asseoir la marche à adopter par 
les puissances dans leurs rapports mutuels sur les vérités sublimes que nous 
enseigne l'éternelle religion du Dieu Sauveur : 

Déclarent solennellement que le présent acte n'a pour objet que de mani- 
fester à la face de l'univers leur détermination inébranlable de ne prendre pour 
règle de leur conduite, soit dans l'administration de leurs États respectifs, 
soit dans leurs relations politiques avec tout autre gouvernement, que les 
préceptes de cette religion sainte, préceptes de justice, de charité et de paix, 
qui, loin d'être uniquement applicables à la vie privée, doivent au contraire 
influer directement sur les résolutions des Princes et guider toutes leurs 
démarches comme étant le seul moyen de consolider les institutions humaines, 
et de remédier à leurs imperfections. 

En conséquence, Leurs Majestés sont convenues des articles suivants : 

Art. 1". — Conformément aux paroles des Saintes-Écritures, qui ordonnent 
à tous les hommes de se regarder comme frères, les trois Monarques Contrac- 
tants demeureront unis par les liens d'une fraternité véritable et indissoluble, 
et, se considérant comme compatriotes, ils se prêteront, en toute occasion et 
en tout lieu, assistance, aide et secours; se regardant envers leurs sujets et 
années comme pères de famille, ils les dirigeront dans le même esprit de fra- 
ternité dont ils sont animés pour protéger la religion, la paix et la justice. 

Art. 2. — En conséquence, le seul principe en vigueur, soit entre lesdits 
gouvernements, soit entre leurs sujets, sera celui de se rendre réciproquement 
service, de se témoigner par une bienveillance inaltérable l'affection mutuelle 
dont ils doivent être animés, de ne se considérer tous que comme membres 
d'une seule nation chrétienne, les trois Princes Alliés ne s'envisageant eux- 
mêmes que comme délégués par la Providence pour gouverner trois branches 
d'une même famille, savoir ; l'Autriche, la Prusse et la Russie; confessant ainsi 
que la nation chrétienne, dont eux et leurs peuples font partie, n'a réellement 
d'autre souverain que celui à qui seul appartient en propriété la puissance, 
paire qu'en lui seul se trouvent tous les trésors de l'amour, de la science et de 
la sagesse infinie, c'est-à-dire, Dieu, notre divin Sauveur Jésus-Christ, le Verbe 
du Très-Haut, la parole de vie. Leurs Majestés recommandent en conséquence 
avec la plus grande sollicitude à leurs peuples, comme unique moyen de jouir 
de cette paix qui naît de la bonne conscience, et qui seule est durable, de se 
fortifier chaque jour davantage dans les principes et l'exercice des devoirs 
que le divin Sauveur a enseignés aux hommes. 

Art. 'à. — Toutes les puissances qui voudront solennellement avouer les 
principes sacrés qui ont dicté le présent acte, et qui reconnaîtront combien il 
est important au bonheur des nations, trop longtemps agitées, que ces vérités 
exercent désormais sur les destinées humaines toute l'influence qui leur appar- 
tient, seront reçues avec autant d'empressement que d'affection dans cette 
sainte alliance. 

Louis XVIII donna son adhésion à la Sainte-Alliance, ainsi que ses moyens 

le Prince Régent d'Angleterre. Le contrat du 21 novembre, inspiré, 
non plus par l'esprit mystique d'Alexandre, mais par les vues pra- 
tiques de Metternich, précisa les moyens d'exécuter ce programme. 
Des congrès périodiques entre les quatre alliés seraient « consacrés 
aux grands intérêts communs et à l'examen des mesures qui. dans 
chacune de ces époques, seront jugées les plus salutaires pour le 



L' établissement du Régime parlementaire. 



LIVRE PREMIER 



T.À F F AS CE 

ÙUtiVEILLÊE. 



CONSÉQUENCES 

MORALES 

DE L'INVASION 

ET DE 

L'OCCUPATION. 



repos et la prospérité des peuples, et pour le maintien de la paix de 
l'Europe ». La France se trouva, en vertu des conditions mêmes 
de la paix, placée la première, et plus directement que toute autre, 
_sous la surveillance de ce « Directoire » européen. La Sainte- 
Alliance fut publiée en février 1816; elle fut exécrée par les libé- 
raux français. 

Ainsi, le retour de l'île d'Elbe ne coûta pas seulement à la 
France la défaite et des pertes en argent et en territoire ; il changea 
profondément les relations de la France et de l'Europe. En sou- 
mettant la France à un régime de surveillance politique et d'occu- 
pation militaire, les alliés considéraient qu'ils ne faisaient que se 
protéger contre un voisin dangereux pour la paix générale et pour 
la sécurité des trônes ; la méfiance à l'égard de la France devint la 
règle fondamentale de leur diplomatie. Ils organisèrent méthodi- 
quement et officiellement la tutelle de cette turbulente nation : un 
article du traité de Paris prévit une réunion hebdomadaire des 
ambassadeurs des quatre grandes puissances ; ils la tinrent réguliè- 
rement tant que dura l'occupation. Le rôle que Wellington et Pozzo, 
conseillers officieux, remplissaient en 1814, la « Conférence » le 
joua publiquement avec l'autorité que lui donnait l'appui d'une 
armée. Aucune mesure, aucun projet n'échappa à sa censure et 
à son contrôle. Elle fut le conseil supérieur du gouvernement 
français. 

D'autre part, ce fut pour le plus grand nombre des Français un 
article de foi que l'Europe s'était coalisée pour abattre en Napoléon 
« le soldat de la Révolution », humilier la France et l'empêcher de 
choisir librement son régime politique. Ainsi la lutte recommença 
entre les deux forces, qui luttaient l'une contre l'autre depuis 1789 : 
d'un côté étaient les rois et l'Église; de l'autre les peuples et la 
Révolution. Vainqueurs avec la France depuis vingt-cinq ans, la 
Révolution et les peuples étaient vaincus par sa défaite : « la Révo- 
lution a rendu son épée en 1815 », écrivit plus tard Quinet. Aussi 
les patriotes auront-ils pour programme de détruire la Sainte- 
Alliance, et « d'effacer la honte des traités de 1815 ». 

L'occupation étrangère donna à ces sentiments une puissance 
et une violence durables. 150 000 étrangers, maîtres brutaux et 
pillards permanents, Anglais, Autrichiens, Prussiens, Russes, Alle- 
mands, s'installèrent. Contre eux, aucun recours, sauf les récla- 
mations que le préfet envoie à Richelieu et que Richelieu transmet 
à Wellington. La haine fut proportionnée à la charge, qui fut rui- 
neuse, à l'humiliation du pays, qui se sentait dégradé. 



chapitre m La Réaction royaliste. 



111. _ FORMATION DES PARTIS » 

LA seconde chute de Napoléon ne fut pas accueillie avec la môme la gceimb 

indifférence que la première. Partout où les soldats étrangers 
n'appuyaient pas les royalistes, le parti révolutionnaire tenta de 
s'opposer aux Bourbons. Faible résistance, sans doute, puisque la 
France de l'Est, où ce parti dominait, était occupée par l'ennemi. 
Tout au plus l'installation du nouveau gouvernement en fut-elle 
parfois retardée. A Lyon, le drapeau blanc ne reparut que le 
17 juillet. Les représailles royalistes furent sanglantes dans le 
Midi. A Marseille, la nouvelle de Waterloo fut accueillie avec joie; 
on massacra des bonapartistes et des soldats dans les rues; la 
garnison évacua la ville le 24 juin. Le maréchal Brune, qui avait 
maintenu à Toulon le drapeau tricolore jusqu'au 24 juillet, puis 
démissionné pour éviter une occupation militaire à la ville bloquée 
par la flotte anglaise, fut traqué après sa sortie de la ville, décou- 
vert et massacré à Avignon. Dans toute la Provence des incendies 
furent allumés pour satisfaire des haines politiques. En Languedoc, 
les volontaires royaux de l'ancienne armée réunie par le duc d'Angou- 
lème après le retour de l'île d'Elbe organisèrent des représailles 
politiques et des vengeances privées. Les fédérés de Nîmes ayant 
été désarmés le 17 juillet, les bandes royalistes envahirent la ville; 
les soldats l'évacuèrent après avoir déposé leurs armes ; quelques-uns 
furent massacrés. Dans le Gard, la fureur royaliste se tourna contre 

i. Cf. Ernest Daudet, La Terreur blanche, Paris, 1876; —Jean Loubet,Le gouvernement tou- 
lousain du duc d'Angoulême après les Cent-Jours (Révol. française, 1913». L'histoire des 
procès politiques est racontée dans toutes les histoires de la Restauration : le plus impor- 
tant, Le procès du maréchal Ney. a été recueilli par Michaud, 1 vol., et Delanoë, 1 vol., 1816, 
et raconté par Evariste Dumoulin, rédacteur au Constitutionnel Histoire complète du procès 
du maréchal Ney, Paris, 2 vol., 1810; — voir aussi A. Sorel, Le procès du maréchal Ney, dans 
Nouveaux essais de critique et d'histoire, 1898, à propos du Maréchal Ney de H. Wel- 
schinger, 1893. 

Sur les doctrines de la droite, voir Henry Michel, L'idée de l'État, 1896, qui donne la 
bibliographie des œuvres politiques de Bonahl, do Maislre, de Ballanche, de Savigny, de 
Ilaller. Sur Bonald, voir, dans la collection intitulée « La Pensée chrétienne, textes et 
études », le Bonald de Paul Bourget et Michel Salomon; les principaux textes y sont 
classés et commentés; — Joseph de Maislre et Blacas, leur correspondance inédite, publiée par 
Ernest Daudet, 1908. Sur les doctrines de la gauche, voir les Mémoires de Guizot , — les Sou- 
venirs de Barante, t. II et III, qui donnent de nombreuses lettres de Guizot, de Mme de 
Brogliè, de Rémusat; — de Barante, La vie politique de Royer-Collard, ses discours et ses écrits, 
2 vol. (déjà citésj. Il importe aussi de lire les textes « libéraux » les plus importants, 
surtout les Réflexions sur la constitution de Benjamin Constant, 181/,, et les Considérations 
sur la Révolution française de Mme de Staël, 1818. Thureau-baiiniu a étudié les doctrines 
et Burtoul l'attitude politique des partis dans deux livres déjà cités : Le parti libéral sous 
la Restauration, 1888, et Royalistes el républicains, 1*7',. 2* éd., 1888. 

Sur le premier romantisme, l'étude lié- suggestive de ttarsan, Notes sur la bataille 
romantique, e-t ausfii très utile par la bibliographie considérable éparee dans les notes^ — 
F. Baldensperger, Le « genre troubadour . dans Éludes d'histoire littéraire, Paris, 1907. 

< 77 > 



L'établissement du Régime parlementaire. 



LIVRE PREMIER 



LA TERREUR 
BLANCHE. 



COLERES 

ET RANCUNES 

ROYALISTES. 



les protestants; on en tua jusqu'en octobre. Les agents de l'autorité 
ne dirigeaient pas ces violences, mais ils les laissaient commettre; 
le gouvernement feignit de les ignorer. Le duc d'Angoulême, 
envoyé dans le Midi, s'installa à Toulouse (23 juillet-3 août); la 
ville était restée pendant les Cent-Jours un foyer d'action royaliste; 
elle devint le centre d'un gouvernement qui s'étendit sur plusieurs 
départements. Le duc, entouré d'émigrés revenus d'Espagne, abso- 
lutistes purs, sembla agir moins au nom du Roi qu'au nom du comte 
d'Artois; les volontaires royaux y portaient l'uniforme vert; ils 
y imposèrent le drapeau blanc bordé de vert (le vert était la couleur 
de la livrée de Monsieur) ; la Terreur des « verdets » survécut au 
départ du duc. Le général Ramel, qui n'avait pas servi pendant les 
Cent-Jours et commandait la place pour le Roi, essaya de s'opposer 
à leurs violences; il fut massacré. Assassinats, massacres, ven- 
geances, colères de populaces méridionales et crimes de bandits 
vulgaires, telle fut la Terreur blanche. Ailleurs, dans le Nord, dans 
l'Ouest, c'est seulement par des adresses, des discours et des cris 
que les royalistes manifestèrent leur enthousiasme pour les alliés. 

Le gouvernement n'osa pas s'opposer aux violences de ses 
partisans. Journaux et brochures royalistes le sommèrent d'agir 
contre les « conspirateurs ». On écrivit dans des brochures « que ce 
serait une injure atroce à l'espèce humaine que de laisser subsister 
desNey, des Davout, des Fouché, des Carnot »; que le Roi « n'avait 
pas le droit d'écrire dans la proclamation de Cambrai qu'il promet- 
tait de pardonner aux Français égarés ». La Gazette de France 
proposa de répartir les frais de la guerre entre ceux qui avaient 
signé l'Acte additionnel. Les alliés poussaient aussi le gouverne- 
ment à se montrer rigoureux. Ils remirent le 13 juillet à Talley- 
rand une note l'invitant à donner des « éclaircissements sur les 
mesures à prendre contre les membres de la famille Ronaparte et 
autres individus dont la présence était incompatible avec l'ordre 
les ordonnances public ». Le gouvernement obéit. Deux ordonnances parurent le 
24 juillet; l'une révoquait 29 pairs, l'autre était une liste de proscrip- 
tion. Malgré la déclaration de Cambrai, qui promettait de laisser 
aux Chambres le soin de désigner les vrais coupables, 18 généraux 
furent immédiatement déférés aux conseils de guerre; 38 autres 
personnes furent placées en surveillance jusqu'à ce que les Chambres 
eussent statué. Or, de ces 56 suspects, 31 seulement avaient accepté 
des fonctions de Napoléon avant le 23 mars ; le Roi avait promis le 
pardon pour tous les actes postérieurs à cette date. 

Les premiers procès furent ceux du général La Rédoyère, qui 
s'était rallié à Napoléon à Grenoble lors du retour de l'île d'Elbe, 



DU U JUILLET. 



CIIAI'ITRE III 



La Réaction royaliste. 



des frères Faucher, les « jumeaux de la Réole », généraux à l'armée 
des Pyrénées pendant les Cent-Jours, et du maréchal Ney. La 
Bédoyère fut fusillé à Grenoble, le 19 août; les frères Faucher à 
Bordeaux, le 27 septembre. Le procès de Ney fut le plus retentissant. 
Le maréchal figurait le premier sur la liste du 24 juillet. Il 
attendait, dans le Lot, caché dans la maison d'une parente, une 
occasion de passer la frontière, quand la police le découvrit. Trans- 
féré à Paris, il fut, conformément à l'ordonnance, traduit devant un 
conseil de guerre. Moncey, nommé président, refusa de siéger : 

« Moi, j'irais prononcer sur le sort du maréchal Ney ! écrivit-il à Louis XVIII. 
Mais, Sire, permet tez-nioi de demander à Votre Majesté où étaient les accusa- 
teurs tandis que Ney parcourait tant de champs de bataille? Ah! si la Russie 
et les alliés ne peuvent pardonner au prince de la Moskova, la France peut- 
elle donc oublier le héros de la Bérézina? » 

Moncey fut destitué et puni de trois mois de prison par un 
ordre du Roi contresigné du minisire de la Guerre Gouvion Saint-Cyr 
(29 août). Le conseil fut composé de quatre maréchaux, Jourdan, 
président, Masséna, Augereau, Mortier, de trois lieutenants géné- 
raux et d'un maréchal de camp. Il se réunit le 9 novembre. Une 
foule, où l'on remarquait des officiers étrangers, se pressait à l'au- 
dience dans la salle des Assises, au Palais de justice; derrière les 
juges étaient assis le prince Auguste de Prusse, Metternich, lord 
Castlereagh. Interrogé, le maréchal déclara décliner la compétence 
du conseil, invoquant sa qualité de pair pour être jugé par la Cour 
des pairs. Le conseil, où le maréchal comptait des camarades qui 
s'étaient comme lui ralliés à Napoléon pendant les Cent-Jours, 
s'empressa d'accueillir l'exception et de se déclarer incompétent. 

Une ordonnance du 11 novembre déféra l'accusé à la Cour des 
Pairs; elle y fut apportée par le procureur général Bellart accom- 
pagné des ministres; le président du Conseil, duc de Richelieu, 
déclara : 

- Ce n'est pas seulement, Messieurs, au nom du Roi, c'est au nom de la 
France, depuis longtemps indignée et maintenant stupéfaite ; c'est même au 
nom de l'Europe que nous venons vous conjurer et vous requérir a la fois de 
juger le maréchal Ney. Nous osons dire que la Chambre des pairs doit au 
monde une éclatante réparation.... Vous ne souffrirez pas qu'une longue 
impunité engendre de nouveaux fléaux. Les ministres du Roi sont obligés de 
vous dire que cette décision du conseil de guerre devient un triomphe poul- 
ies factieux; il importe que leur joie soit courte pour qu'elle ne soit pas 
funeste. » 

L'instruction de l'affaire fut achevée le 21 novembre, et le maré- 
chal comparut devant la Cour des pairs. Le public était nom- 
breux et choisi ; il y avait là des généraux russes et anglais, Metter- 



PBOCÈS DU 
MARÉCHAL NEY. 



LE RENVOI 
DEVAST 
LA COU H 

DES PA1F.S 



LES DEBATS. 



79 



Lî établissement du Régime parlementaire. livre pbsmikb 

nich, le prince royal de Wurtemberg. Après la lecture de l'acte 
d'accusation, les défenseurs du maréchal soulevèrent une question 
préjudicielle : il devait être sursis au jugement de l'accusé jusqu'au 
jour où une loi aurait réglé les attributions de la Chambre opérant 
en qualité de Cour de justice. La Cour passa outre. Ils demandèrent 
alors des délais pour avoir le temps de faire venir des témoins éloi- 
gnés que la rapidité de la procédure n'avait pas permis de convo- 
quer. La Cour s'ajourna au 4 décembre. Le procès dura trois jours. 
Ney consentit à répondre aux questions du président « sous la 
réserve de l'article 12 de la capitulation de Paris et du traité du 
20 novembre » : l'article 12 contenait une amnistie formelle pour les 
personnes, « quelles qu'eussent été leurs fonctions, leurs opinions, 
et leur conduite » ; le traité stipulait qu'aucun individu né dans les 
pays cédés ne pourrait être inquiété à cause de sa conduite et de 
ses opinions politiques. Ces réserves lui avaient été dictées par ses 
avocats. Quand Ney connut le sens de la seconde (il était originaire 
de Sarrelouis), il en refusa avec indignation le bénéfice : « Je suis 
Français! Je mourrai Français! » Les débats s'ouvrirent. Le témoi- 
gnage de Bourmont fut capital ; il avait assisté avec Lecourbe aux 
angoisses de Ney à Lons-le-Saulnier, avant son ralliement à l'Em- 
pereur; mais Lecourbe était mort; Bourmont put sans être démenti 
sinon par l'accusé composer une déposition qui établit aux yeux 
des juges la préméditation de Ney. Ney laissa ses avocats chicaner 
sur l'article 12; aucun d'eux — c'étaient Berryer père et fils et 
Dupin, royalistes tous les trois, — ne pouvait avec conviction 
défendre, contre la Restauration victorieuse, la France impériale 
la condamnation vaincue. Les 161 pairs présents déclarèrent à l'unanimité (sauf une 
abstention) que l'accusé avait excité ses troupes à la désertion et 
leur avait donné l'ordre de se réunir à l'usurpateur; 139 voix (contre 
une abstention et un vote négatif, celui du duc de Broglie) le décla- 
rèrent coupable de haute trahison et d'attentat contre la sûreté de 
l'Etat; 139 votèrent la mort, 17 la déportation; 5 s'abstinrent. Il y 
avait, parmi les juges du maréchal, Marmont, Gouvion Saint-Cyr, 
Sérurier, et Kellermann, duc de Valmy; aucun d'eux ne demanda 
sa grâce. Wellington, dit-on, fut prié d'intervenir en faveur du 
soldat de Mont-Saint-Jean; il usa de sa grande autorité pour donner 
de l'article 12 de la capitulation de Paris une interprétation défavo- 
rable à l'accusé : cet article n'avait, de l'avis de Wellington, engagé 
que les militaires .qui l'avaient signée et non pas le gouvernement. 
Michel Ney fut fusillé le 7 octobre au matin sur la place de l'Obser- 
vatoire. Il refusa de se laisser bander les yeux et de se mettre à 
genoux : « Un homme comme moi ne se met pas à genoux ». En 



CHAPITRE III 



La Réaction royaliste. 



face du peloton d'exécution, il dit : « Français, je proteste contre 
mon jugement... ». Quand il tomba, les troupes qui entouraient la 
place crièrent : « Vive le Roi ! » 

Louis XVIII avait voulu donner aux Français, aux alliés, et 
aux « furies » de salon la preuve qu'il savait régner, qu'il ne 
ressemblait pas à Louis XVI ; il crut avoir terrifié l'armée. Il ne 
fit qu'allumer en beaucoup de cœurs français une haine qui ne 
devait pas pardonner. 

On procéda à l'épuration administrative : l'ordonnance du 
12 juillet révoqua tous les fonctionnaires nommés après le 20 mars; 
parmi ceux dont la nomination était antérieure au 20 mars, un 
grand nombre, devenus suspects, furent frappés; une vingtaine de 
préfets seulement retournèrent à leur poste. Par une ordonnance 
du 21 mars 1816, Garât, Cambacérès, Andrieux, Rœderer, Siéyès, 
Merlin, Lucien Bonaparte, Etienne, Maret duc de Bassano, Arnaud, 
Regnault de Saint-Jean-d'Angély, Maury avaient été exclus de 
l'Académie française, et Monge, Lakanal, Carnot, le peintre David, 
l'évêque Grégoire, des autres sections de l'Institut. La Commission 
de l'instruction publique destitua des proviseurs, des principaux, 
des recteurs, des professeurs et des régents. Une ordonnance, le 
1 er août, cassa toutes les promotions militaires des Cent-Jours. 

Ainsi les Français se trouvent en état de guerre civile; deux 
partis s'organisent : le parti royaliste et le parti libéral. Leurs 
théoriciens rédigèrent leurs doctrines; mais il faut sans doute, 
pour exprimer toute la valeur, et pour indiquer toute la portée des 
« philosophies » libérale et royaliste, tenir compte de leurs enri- 
chissements ultérieurs. 

Les théoriciens de la monarchie restaurée s'en prirent à tous 
les principes rationalistes du xviir 2 siècle et de la Révolution. Ils 
se divisent en deux écoles distinctes, l'école théocratique et l'école 
historique; mais, parties de régions très distantes, elles concluent 
à la même condamnation des idées révolutionnaires. 

Les théocrates, Bonald, Joseph de Maistre, Ballanche pro- 
fessent que le pouvoir vient de Dieu; la société politique est une 
œuvre divine; l'homme, qui ne l'a pas inventée, ne saurait la 
modifier; sa raison est impuissante à en pénétrer les origines 
comme son action à en diriger le développement. « L'homme, dit 
Bonald, ne peut pas plus donner une constitution à la société poli- 
tique qu'il ne peut donner la pesanteur aux corps, ou l'étendue à 
la matière;... bien loin de pouvoir constituer la société, l'homme, 
par son intervention, ne peut qu'empêcher que la société ne se 
constitue. » Et. de ces principes, ils marquent les conséquences : 



L'ÉPURATION 
ADMINISTRATIVE. 



HAINES 
POLITIQUES. 



LES DOCTRINES 
CONTRE-RÉVOLU- 
TIONNAIRES. 

L'ÉCOLE 
THÉOCRATIQUE. 



Lavisse. — H. Coutemp., IV. 



Lî établissement du Régime parlementaire. livre premier 

l'inégalité entre les hommes est une loi de la nature, « et la poli- 
tique ne peut pas redresser la nature ». La Charte a beau déclarer 
en son article 3 que « les Français sont tous également admissibles 
à tous les emplois civils et militaires », la nature « dans une loi 
plus ancienne et non écrite » a décrété le contraire. C'est qu'à vrai 
dire, l'individu n'a pas de droits, la société seule en a. « La société 
est la vraie et même la seule nature de l'homme », dit Bonald; et 
Joseph de Maistre : « L'homme est un être social et que Ton a 
toujours observé en société ». Une société constituée est formée de 
groupes hiérarchisés, inégaux en force et en valeur, où les indi- 
vidus ont une existence politique fixe, transmissible par hérédité. 
L'ancienne France, écrit de Bonald, était à cet égard un modèle. 
Elle avait partout des « existences politiques, et pour toutes les 
fortunes et toutes les ambitions, dont chacune était satisfaite dans 
sa sphère particulière et locale : et j'appelle existence politique 
toute existence héréditaire qu'on peut transmettre à ses enfants ou 
plutôt à sa famille ». De la noblesse aux corporations de métier, 
toutes les familles avaient leur place dans une catégorie naturelle 
où elles trouvaient à remplir des devoirs politiques spéciaux et 
bien déterminés. Au-dessus d'elles toutes, il y avait un « pouvoir 
général ». Dans une société constituée, dit encore de Bonald, « le 
pouvoir général est aux mains d'un seul homme », le prince, repré- 
sentant de Dieu qui a partagé les territoires entre les princes; le 
prince administre son territoire comme un propriétaire ses terres. 
Donc, toute limitation du pouvoir du prince, tout contrôle de ses 
actes est une entreprise contre une force invincible, la nature des 
choses, c'est-à-dire contre la volonté de Dieu. 
l'école Un étranger. Louis de Haller, a voulu donner dans sa Restau- 

msioRiQUE. ration de la science politique (1824) un fondement scientifique à la 

doctrine des théocrates français : « les rois légitimes sont replacés 
sur le trône, nous allons y replacer la science légitime, celle qui 
sert le souverain maître et dont tout l'univers accepte la vérité ». 
Replacer sur le trône la science légitime, c'est-à-dire faire la 
contre-révolution de la science, c'est l'objet propre des efforts 
de l'école historique. Ses affirmations procèdent de l'étude du 
passé et non d'une métaphysique, mais le résultat est le même. 
Le xvui e siècle a pensé que le droit se façonnait au gré des 
hommes, qu'on pouvait, au bout d'un raisonnement, trouver une 
" loi, ou une constitution. Or, l'histoire prouve que le droit, les insti- 
tutions ont une vie propre ; la raison pure ne les refait pas ; ils se 
développent naturellement « par des forces intérieures et silen- 
cieuses ». 

* 82 > 



[.ETABLISSEMENT DU REGIME PARLEMENTAIRE 




SÉANCE ROYALE d'oUVEBTUHE DE LA SESSION DES CHAMBRES, L823. 

Louis XVIII, assis sur son trône et entouré des grands of/iciers de la Couronne, préside la céré- 
monie, qui a lieu au Louvre pour la première fois, le 28 janvier 1823. En celte séance, il annonce 
l'expédition d'Espagne. — I'tinlurc de Renoux, 1843. Musée de Versailles, n° 1783. 



11. (.. IV. — Pi.. 1. Page_82. 



CHAPITRE ni 



La Réaction royaliste. 



Le programme pratique du royalisme, qu'il s'appuie sur une 
métaphysique ou sur l'histoire, est unique. Dans une société « natu- 
relle ». issue de Dieu ou de l'histoire, la monarchie absolue est fondée 
en droit; elle repose sur les institutions avec lesquelles elle est née 
et par lesquelles elle a vécu : un clergé propriétaire de terres, déten- 
teur de l'état civil et maître de l'éducation, une aristocratie foncière 
qui, par la substitution et le droit d'aînesse, conserve le régime de la 
grande propriété, et. par la décentralisation, administre les sujets 
du Roi. Or, le premier pas vers la reconstitution politique est fait 
depuis que le Roi est revenu. La restauration intégrale de l'autorité 
se fera par la destruction méthodique de la législation révolution- 
naire. Mais, ces résultats acquis, il faudra refaire des goûts et des 
pensées « légitimes » à un peuple corrompu par la philosophie du 
xvm e siècle. C'est la fonction de la littérature. 

Bonald a donné la formule : « La littérature est l'expression 
de la société ». Une société chrétienne et royaliste doit donc avoir 
pour expression une littérature différente de celle qui, depuis la 
Renaissance, s'est rattachée aux croyances, à l'histoire, à l'art 
d'Athènes et de Rome. Le mot romantique, réservé par le xvin e siècle 
à des variétés du pittoresque et du romanesque, est de plus en plus 
employé pour désigner la littérature autochtone qui doit réapparaître 
après une longue éclipse. La littérature « royaliste » va donc chercher 
sa matière dans les légendes du moyen âge et de la « chevalerie ». 
Chateaubriand a remis en honneur le merveilleux chétien ; qui rendra 
aux lettres le merveilleux « féodal »? Qui fera revivre dans l'âme 
française le sentiment de ses traditions nationales? L'érudition vient 
au secours des politiques : les Chevaliers de la Table-Ronde, poème 
en 20 chants, tiré des vieux romanciers, par Creuzé de Lesser (1813), 
les huit volumes de la Gaule poétique (1813-1817) de Marchangy, 
le Dictionnaire infernal de Collin de Plancy, le pastiche publié sous 
le nom de Clotilde de Surville, le Choix des poésies originales des 
troubadours de Raynouard (1816), bientôt le Voyage pittoresque et 
romantique de Taylor et Nodier donnent des matériaux à utiliser. 

Malheureusement, les écrivains manquent. L'Art poétique (1813) 
de Perceval de Grandmaison a beau annoncer une résurrection : 



PROCRAMME 

POLIT! 

DES CONTRE- 
RÉVOLUTIONNAI- 
RES. 



ESTHETIQUE 

CO.XTRE- 

RÊV0LU TIONNA IRE. 

LE PREMIER 

ROMANTIdilE. 



LA 

RESTAURATION' » 
LITTÉRAIRE. 



...Je crois revoir Bradamante, Angélique, 
Roland, le bon Roger, lous les preux du vieux temps ; 
Je vois les grands châteaux pleins de faits éclatants. 
N'entends-je pas au pied de leurs nobles tourelles 
Le gothique refrain des tendres pastourelles? 

La tradition nationale et chrétienne ne trouve à s'exprimer que 
par des étrangers, et l'on, est réduit k espérer que la grande épopée 



S'i 



Lï établissement du Régime parlementaire. 



LIVRE PREMIER 



religieuse, Dante, Milton, Klopstock, les lyriques inspirés par la 
Bible feront enfin école. Le grand public, d'ailleurs, ne prend qu'un 
intérêt lointain aux discussions théoriques. Mais il fait, à sa 
manière, de la « Restauration » en dévorant des romans « fantasti- 
ques », en faisant accueil, surtout, au rapsode moderne qui offre, 
avec un sens pénétrant du pittoresque historique, la fidélité la plus 
déterminée aux traditions, Walter Scott, que, dès 1817, l'âme inoc- 
cupée des Français adopte et naturalise d'enthousiasme. Donjons et 
tourelles, ménestrels et damoiseaux font irruption dans la littéra- 
ture et dans les salons. Scott est le « poète de la légitimité » ; il a 
écrit un pamphlet historique contre Buonaparte. En province, les 
« amis des Muses » sont pénétrés de l'amour du temps passé; on 
chante chez eux sa foi, son roi et sa belle : 

Gais troubadours, vos luths harmonieux 
Vont célébrer votre prince et les dames; 
Ce feu d'amour dont brûlaient vos aïeux, 
Il vit encor dans le fond de vos âmes. 



INFLUENCE 
DES ÉTRANGERS. 



RETOUR 

A LA TRADITION 

NATIONALE. 



Ainsi apparaît le premier romantisme. 

Ce mouvement national se précise grâce à l'influence étrangère. 
C'est hors de France que quelques-uns de ses représentants ont 
trouvé l'initiation à des formes nouvelles de sensibilité. Un esprit 
curieux comme Charles Nodier a appris par divers contacts à étendre 
sa curiosité au folklore. L'émigration est aussi un fait de l'histoire 
littéraire. Chateaubriand, Camille Jordan, Chênedollé, Narbonne 
ont en Allemagne connu Goethe, Klopstock, Schiller, Wieland, 
Herder; d'autres ont rédigé le Spectateur du Nord à Hambourg, et 
à leur retour les Archives littéraires de l'Europe; Charles de Villers, 
officier émigré, a entrepris de faire connaître aux Français la culture 
et les universités germaniques. Leurs livres furent les premiers 
maîtres de Mme de Staël. C'est ensuite dans son Allemagne (1810- 
1813), dans les livres de Sismondi {De la littérature du midi de 
l'Europe, 1813) et de Schlegel (Cours de littérature dramatique, tra- 
duit en 1813) qu'on chercha des horizons inconnus. 

Sans doute, un tel mouvement, faible encore et indécis, 
témoigne moins d'une esthétique précise que d'une tendance favo- 
risée par la lutte politique. On n'a pas encore en 1815 l'ambition 
de « libérer l'art » ni de renouveler les genres et le style; on ne 
pense qu'à renouveler les sujets de littérature; tout au plus cherche- 
t-on les « ornements », ou du moins les variétés du merveilleux, 
ailleurs que dans la mythologie païenne où les prenait l'esthétique 
traditionnelle. Puisqu'il est entendu que les vieilles chroniques 



84 



chapitre in La Réaction royaliste. 

doivent supplanter l'histoire ancienne, on s'émeut pour des person- 
nages et des faits de l'antiquité nationale. A«u théâtre, on applaudit 
des « Jeanne d'Arc », des « Vêpres siciliennes », des « Louis XI », 
des « Marie Stuart » , sujets nationaux traités dans la manière 
ancienne. On s'éprend du lyrisme nostalgique et rêveur qui trou- 
vera bientôt dans les Méditations de Lamartine ses accents les plus 
émouvants; les Odes, les Ballades de Victor Hugo parent de véhé- 
mence ou de pittoresque des événements de la Contre-Révolution, des 
épisodes ou des croyances de L'ancienne France. Biblique, ou angô- 
lique, ou mystique, ou simplement idéaliste, la poésie d'un Vigny, 
d'un Loyson, d'un Guttinguer, d'un Ghênedollé s'écarte peu des 
tropes, des figures, des procédés familiers au pseudo-classicisme. 11 
n'y a pas encore de révolution dans le programme du premier roman- 
tisme; il n'est encore et il ne veut être qu'une restauration; c'est 
un romantisme d'émigrés; il accompagne et célèbre la victoire du 
trône et de l'autel. Aussi ses ennemis détestent-ils en lui l'adversaire 
antirationaliste et mystique, la nouveauté littéraire à laquelle se 
heurtent de longues habitudes de pensée rationaliste et voltairienne. 

Mais l'association qui unit les champions d'une résurrection le romantisme 
politique et les précurseurs d'une révolution esthétique profonde annonce 

n'est pas durable. Au romantisme naissant, traditionaliste et réac- le romantisme 
tionnaire, il ne suffira bientôt plus de satisfaire la sensibilité des 
émigrés et des « amis des Muses ». Le succès même des extrava- 
gances « frénétiques » d'un d'Arlincourt annonce la révolution pro- 
chaine dans la langue et dans les formes d'art, par où les romanti- 
ques de 1824 iront rejoindre les libéraux de juillet. 

Le parti libéral est une coalition. Il réunit les révolutionnaires le parti libéral. 
des Cent-Jours, les bonapartistes, les hommes de gauche ralliés 
d'abord à la monarchie en 1814, puis devenus en 1815 ses ennemis 
irréconciliables. Leur idéal politique est certainement divers, les 
uns désirant une monarchie constitutionnelle avec le duc d'Orléans, 
d'autres l'empire avec Napoléon II, d'autres enfin — rares, à la vérité, 
— une république Mais il n'y a pas urgence à s'accorder d'avance 
sur la solution qu'il faudra trouver après la victoire. Ils ont en 
commun la haine de l'ancien régime, des Bourbons, du clergé, du 
drapeau blanc, des traités de 1815, le regret de la victoire — voyez 
cette histoire et cette philosophie dans les vers de Béranger et dans 
la prose de Courier. D'ailleurs, la forme politique mise à part, leurs 
doctrines s'accordent sur les points essentiels. 

Aucun d'eux n'est démocrate ; aucun ne réclame la participation la doct^ise 

de tous les citoyens aux droits politiques. Benjamin Constant 

< 85 » 



ET LA CHARTE. 



L'établissement du Régime parlementaire. livre premier 

réserve ces droits à ceux qui ont un certain degré de lumières, et 
un intérêt commun avec les autres membres de la cité, c'est-à-dire 
aux propriétaires. Mme de Staël déclare la démocratie « impos- 
sible » en France : « Il y a une classe qui, par ses lumières, est 
appelée à gouverner »*, elle exerce son droit par le système repré- 
sentatif. C'est le résultat essentiel de la Révolution, le seul durable; 
car la Révolution a été « dénaturée » par la passion de l'égalité. Le 
meilleur système de gouvernement, c'est l'anglais, avec ses deux 
Chambres, dont l'une est directement élue, et ses ministres respon- 
sables. Le système, s'il fonctionne bien, garantit l'essentiel de la 
Révolution, ses conquêtes civiles, c'est-à-dire les droits individuels, 
la liberté personnelle, l'égalité civile, le jury, la liberté d'industrie, 
la propriété, la liberté de la presse; il « termine » la Révolution. 
les libéraux Les théoriciens du libéralisme devraient donc être satisfaits par 

la Charte. De fait, ils l'ont été, ils le seraient encore, ils sont prêts à 
le redevenir, mais à la condition que la Charte soit autre chose que 
ce que les Bourbons en ont fait; car les Bourbons n'ont pas voulu 
qu'elle fût un contrat avec la nation; elle n'est pour eux qu'une 
concession faite de mauvaise grâce et révocable; ils ne l'aiment pas 
sincèrement, ils projettent de la détruire pièce par pièce. Chateau- 
briand n'avoue-t-il pas dans la Monarchie selon la Charte (1816) 
« qu'il est possible qu'un beau matin toute la Charte soit confisquée 
au profit de l'article 14 »? En attendant, on refuse la liberté à la 
presse, on multiplie les lettres de noblesse, on appelle aux fonc- 
tions un personnel d'ancien régime, on prodigue les faveurs aux 
prêtres et aux évêques. La Charte, pratiquée par les Bourbons, 
n'assure ni la liberté, ni l'égalité civile, ni la tolérance religieuse. 
Elle promet des garanties, mais les lois d'exception, les mesures de 
circonstance font illusoires ses promesses. Ainsi, le libéralisme 
réclame un gouvernement représentatif bourgeois, qui assurera les 
garanties juridiques nécessaires à tous, réservera les satisfactions 
politiques à une clientèle un peu plus étendue que celle que visait 
au xvni e siècle le despotisme éclairé. Plus d'arbitraire, plus de pro- 
scriptions, respect de la propriété, liberté de l'industrie, indépen- 
dance des juges, indifférence du gouvernement à l'égard des reli- 
gions, qui sont affaire individuelle, un « état intérieur », comme dit 
Benjamin Constant, — les libéraux ne vont pas au delà. Leur for- 
mule favorite est qu'il faut « clore la Révolution ». Du reste, ils 
aiment la liberté. « C'est dans l'âme, dit Mme de Staël, que les prin- 
cipes de la liberté sont fondés. Ils font battre le cœur comme 
l'amour et l'amitié. » Ils donnent à l'homme la première raison de 
vivre, la suprême dignité. 

< 86 > 



CHAPITRE III 



La Réaction royaliste. 



Les deux partis, le royaliste et le libéral, cachent donc sous les les 

noms qu'ils se donnent des arrière-pensées; les intérêts qu'ils ^^srÔyallsivs 
défendent ne sont pas toujours ceux de la liberté ou de la monar- et des libéraux. 
chie. Le premier veut refaire une société hiérarchisée, à privilège; 
le second représente les bénéficiaires de la Révolution, banquiers, 
manufacturiers, avocats, acquéreurs de biens nationaux, bourgeoisie 
qui s'est élevée par la richesse, qui veut l'égalité civile par laquelle 
elle se garantit contre la noblesse, et l'inégalité politique qui assure 
sa domination. — Mais ni l'un ni l'autre parti ne peut dire ce qu'il 
pense sans réticence et sans arrière-pensée. Les libéraux haïssent 
les Bourbons, et les royalistes, la Charte. « Si mes ouvrages doivent 
passer à la postérité, disait Bonald à Chateaubriand, je ne veux pas 
qu'on ait à me reprocher d'y trouver un mot en faveur de la 
Charte. » Il arrive pourtant que, par tactique, les uns et les autres 
défendent les institutions qu'ils détruiraient le jour où ils seraient 
les maîtres du pouvoir. Le Roi et la Charte ne sont que des instru- 
ments qu'on emploie ou qu'on rejette selon qu'ils servent ou 
menacent les intérêts profonds. 



Un tiers-parti se forma, qui aima à la fois les Bourbons et la les 

Charte; il comprit, il accepta pleinement la Restauration comme 
une transaction nécessaire et définitive entre l'ancienne France et 
la nouvelle. Ceux qui exprimèrent les idées du parti firent effort pour 
les fonder sur une histoire et sur une philosophie. Ils montrèrent un 
goût très vif pour les formules abstraites et furent portés à juger de 
haut les hommes et les choses. On les appela les « doctrinaires ». 

Le plus notoire d'entre eux, Royéfr-Collard, écrivait à Guizot, royer-collard. 
autre doctrinaire, en 1823 : « Je n'ai jamais pris le mot Restauration 
dans le sens étroit et borné d'un fait particulier; mais j'ai regardé et 
je regarde encore 'ce fait comme l'expression d'un certain système 
de société et de gouvernement, et comme la condition, dans les 
circonstances de la France, de l'ordre, de la justice et de la liberté ». 
Déjà, en Fructidor, Royer-Collard voulant, lui aussi, comme tant 
d'autres, « clore la Révolution », cherchait, comme il disait, « un point 
fixe ». Il le trouva enfin, en 1814, dans la monarchie légitime accom- 
modée au régime représentatif. « Elle est la vérité dans le gouver- 
nement », disait-il, tenant pour certain qu'une France nouvelle se 
formait qui accepterait la Charte sans arrière-pensée et le Roi sans 
amertume. Un bon gouvernement n'est pas le produit d'une théorie, 
mais un système de garanties. 

« Une nation nouvelle, déclnra-t-il en 1817, s'avance et se range autour du 
trône, renouvelé comme elle. A mesure qu'elle s'avance, elle accueille dans ses 

< 87 > 



L' établissement du Régime parlementaire. 



LIVRE l'RKMIKH 



rangs tous ceux qui n'ont été ni mazarins ni frondeurs, et qui n'ont voulu que 
le bien de l'État, espèce de gens qui, dit le cardinal de Retz, ne peut rien au 
commencement des troubles, <>t qui peut tout à la fin. La nation dont je parle, 
innocente de la Révolution dont elle est née, mais qui n'est point son ouvrage, 
ne se condamne point à l'admettre ou à la rejeter en arrière. Ses résultats seuls 
lui appartiennent.... En elle réside aujourd'hui la véritable France.... Elle veut 
la légitimité, l'ordre, la liberté; mais elle ne connaît, n'estime et ne souhaite 
rien au delà. Pour elle, les temps qui ont précédé notre révolution sont relégués 
dans l'histoire. » 



CUIZOT. 



COUSIN. 



LIBERAUX 

ET DOCTRINAIRES 

ONT DES VUES 

POLITIQUES 

ANALOGUES. 



Guizot, étant historien, cherche et trouve dans l'histoire les faits 
et les arguments qui font de la Charte bourbonienne l'aboutisse- 
ment normal, la conséquence naturelle de toute l'histoire de France. 
Qu'il développe ses vues dans le cours fait à la Sorbonne de 1820 
à 1822 (Histoire des origines du gouvernement représentatif en 
Europe), ou dans le « grand cours » de 1828-1830 (Histoire de la civi- 
lisation), ou dans les brochures de circonstance qu'il écrit depuis 
1814, sa pensée apparaît toujours la même : l'histoire de France, 
c'est l'histoire de la lente ascension de la bourgeoisie; la civilisation, 
c'est le résultat d'un équilibre entre les éléments démocratique, 
aristocratique, théocratique et monarchique de la société, équilibre 
réalisé dans les classes moyennes qui représentent ce qu'il faut de 
liberté et ce qu'il faut d'autorité. Guizot est pour la bourgeoisie ce 
que Rousseau avait été pour la démocratie, ce qu'était de Bonald 
pour la théocratie, Bossuet pour la monarchie pure : son historien 
et son théoricien. 

Un troisième, Victor Cousin, pourvoit la doctrine d'une philo- 
sophie. Son cours de 1818 (publié en 1836 sous le titre Du vrai, du 
beau, du bien) rattache la politique à la morale. La société est « le 
développement de la morale et du droit naturel ». Morale et droit 
naturel sont révélés par la conscience et la raison. La conscience et 
la raison créent le droit civil et le droit politique; ils sont réalisés 
dans la Charte, qui consacre les droits de l'individu (droits sociaux 
ou civils) et qui donne les droits politiques à ceux qui sont capables 
de les exercer. Ainsi, Cousin relève du discrédit où l'ont fait tomber 
les théocrates, et tire de l'oubli où les libéraux le laissent, le droit 
naturel du xvm e siècle, mais pour le mettre au service de la Charte. 

La distance qui sépare les doctrinaires des libéraux est courte. 
Bien qu'ils soient haïs d'une égale haine par les partis de droite 
— Bonald comparera Guizot à Louvel, l'assassin du duc de Berry, — 
ils ne sont pas des révolutionnaires, en ce sens qu'ils croient la 
Révolution définitivement close, par l'établissement de la liberté 
civile, de la liberté de conscience et de la liberté politique, réservée 
aux privilégiés de la Charte. C'est à l'avènement politique des pro- 



88 > 



chapitre m La Réaction royaliste. 

priétaires fonciers, des industriels, des commerçants, qu'aboutissent, 
croient-ils, la philosophie du xvm e siècle et la Révolution, toute 
l'histoire, et toute la civilisation de la société française. Que les 
doctrinaires restent des légitimistes obstinés, que les autres, les 
libéraux, aient les Bourbons en haine, tous n'en professent pas 
moins la même doctrine conservatrice. 



Il faut pourtant noter que, dans la bataille politique qui s'en- 
gage, la foule sans droits politiques, et qui ne compte pas dans le 
calcul des forces électorales, accompagne de son ardente sympathie 
les libéraux qui ne travaillent pas pour elle. C'est que le libéralisme, 
bien qu'il « manque d'air », comme dit Jouffroy, est, aux yeux du 
peuple, une doctrine d'opposition. Et comme les libéraux se récla- 
ment des souvenirs, restés chers au cœur populaire, d'une révo- 
lution prodigieuse et d'une gloire inouïe, le peuple voit en elle la 
revanche de l'humiliation de 1815 et l'espérance confuse d'un 
avènement prochain de la démocratie. 



LES SYMPATHIFS 

POPULAIRES 

VONT A UX 

PARTIS 

DE GAUCHE, 



IV. — LA CHAMBRE INTROUVABLE^ 



LE gouvernement, considérant les Cent-Jours comme un accident, 
reprit sa marche au point où elle avait été interrompue le 
20 mars. Toutefois, de même qu'il avait épuré le personnel admi- 
nistratif, il élimina les suspects du personnel politique. Les pairs 
qui s'étaient ralliés à Napoléon ne reprirent pas leurs sièges; le Roi 
en nomma 94 nouveaux et conféra à tous l'hérédité (19 août). La 
Chambre de 1814, dont beaucoup de membres avaient siégé à la 
Chambre des Cent-Jours, fut dissoute le 13 juillet. Et, comme la 



LR NOUVEAU 
RÉGLEME.\T 
ÉLECTORAL. 



i. Les débats de la Chambre introuvable sont longuement analysés dans l'Histoire du 
gouvernement parlementaire de Duvergier de Hauranne. C'est également dans cette his- 
toire que l'échange célèbre de principes entre la droite et la gauche est le plus complète- 
ment étudié; Duvergier a utilisé la plupart des brochures publiées à ce sujet. Les plus 
importantes sont celles de Guizot, Du gouvernement représentatif et du gouvernement actuel 
de la France, i8i5; — de Fiévée, La session de 1815, 1816. Voir les Mémoires cités à la section 
précédente de ce chapitre, et le Royer-Collard de Barante, et y ajouter le tome I" des 
Mémoires de Villèle. Il faut, pour quelques débats importants, ceux surtout relatifs au 
clergé, à l'Université, etc., se reporter aux Archives parlementaires. 

Sur le budget de Corvetto, voir les développements de Calmon, Histoire des finances de 
la lieslauralion (déjà cité). , 

La polémique qui s'engagea en 1816 sur l'Université et la liberté d'enseignement est 
résumée (avec l'indication des brochures de circonstance) dans Henri de Kiancey, Histoire 
critique et législative de l'instruction publique et de la liberté de l'enseignement en France 
(i8Vi), t. IL 

Les Cours prévolales (1816-1818), sont étudiées avec soin dans un article de André Paillet 
(Revue des Deux Mondes, 1" juillet i«jn). 

< 89 •» 



L'établissement du Régime parlementaire. livre premier 

loi électorale prévue par la Charte n'était pas faite, le Roi y suppléa 
lui-même par deux ordonnances (13 et 21 juillet) : les collèges 
d'arrondissement et de département seront convoqués tels qu'ils 
étaient constitués par le sénatus-consulte de Tan X; les collèges 
d'arrondissement éliront chacun un nombre de candidats égal au 
nombre des députés du département; ceux du département éliront 
les députés en prenant au moins la moitié des noms dans les listes 
d'arrondissement; les préfets seront autorisés, comme ils l'étaient 
depuis le décret de 1806, à ajouter à chaque collège d'arrondis- 
sement ou de département dix électeurs pris parmi les plus imposés 
et dix pris parmi ceux qui ont rendu des services à l'État. L'âge de 
l'électorat est abaissé à vingt et un ans, celui de l'éligibilité à vingt- 
cinq ans ; le nombre total des députés est porté de 262 à 402. Cette 
modification de la Charte par la seule volonté du Roi et de ses 
ministres était inconstitutionnelle ; pourtant personne ne protesta : 
« Cette fois, écrit Vitrolles, Le sentiment public était avec nous. On 
ne nous chicanait pas sur la forme- » Il est vrai que le Roi donna 
son règlement électoral comme provisoire, et annonça qu'il sou- 
mettrait aux Chambres toutes les modifications qu'il se proposait 
d'apporter ultérieurement à la Charte. 
les élections Les collèges électoraux se réunirent le 14 et le 22 août. Leurs 

présidents, nommés par le gouvernement, se trouvaient, par leurs 
seules fonctions, désignés comme candidats officiels, et ils pesaient 
fortement sur la liberté des votants. Ceux-ci étaient d'ailleurs tout 
disposés à se conformer aux vues du ministère ; car les préfets négli- 
gèrent de convoquer les électeurs connus pour leur hostilité à la 
Restauration, et ceux des électeurs qui se sentaient suspects se 
gardèrent de paraître. Les opposants les plus dangereux étaient 
d'ailleurs emprisonnés ou recherchés comme complices du retour 
de l'usurpateur. Sur 72199 inscrits, 48 478 seulement votèrent. Plu- 
sieurs préfets dévoués aux ultras ou intimidés par eux, ajoutèrent 
quelques unités au nombre de 20 électeurs qu'ils avaient le droit 
d'adjoindre à chaque collège : l'historien Duvergier de Hauranne, 
qui rapporte ces pratiques et cette illégalité, en tenait sans doute 
le récit de son père, député à la Chambre introuvable; un autre 
député, Sainte- Aulaire, avoua plus tard dans un discours à la 
Chambre de 1819 « qu'il était possible que des électeurs eussent 
illégalement voté ». Dans le Nord et dans l'Est de la France, 
on vota sous la surveillance des armées alliées, à l'Ouest et au 
Midi, en pleine Terreur blanche. A Nîmes, 13 protestants furent 
massacrés la veille du scrutin. La presse ne put jouer aucun rôle, 
les journaux étant soumis à une nouvelle autorisation depuis 

< 90 > 



G U V E H N E M E N T P A R L E M E N T AIR I ■; 





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le i n;i:i! vi 
Caricatures de Boilly, 1811 



L l I.TI! A 
Types de la société parisienne de l'époque. — Bi'W. .Vu/, /-;.s/. CoZ- 
/ec/ion Hennin, n<" 13933-13934. 




(Ali: l,\.MI!l.l\ 



Peinture de Boittg. Un libéral (à gauche) joue une partie de dames avec un ultra (à droite). 

Autour d'eux, spectateurs <le types divers, portant les costumes du temps. Le café Lamblin était, 

ou Palais-Royal, le rendez-vous île In belle société. — Musée Condé à Chantilly, n" 121. (Le 

tableau a été endommagé pur l'incendie en 1848J 



II. <:. IV. - Pl. ."». Page 90. 



chapitre m La Réaction royaliste. 

l'ordonnance du 9 août; les feuilles opposantes se bornaient à 
donner des nouvelles de l'étranger et à discuter des problèmes 
abstraits de politique constitutionnelle; un seul journal, le Nain 
jaune, continuait son opposition ouverte; mais il était réfugié en 
Belgique. Le résultat fut ce qu'on pouvait attendre. Les choix déii- 
nitifs faits par les électeurs de département (qui étaient au nombre 
de 15 000 environ) semblèrent prouver que tous les partis, sauf 
le royaliste, avaient disparu. A part quatre ou cinq députés dont 
rattachement à la Révolution était connu, il n'y eut parmi les 
élus que des royalistes ardents. « Chambre introuvable », déclara 
Louis XVIII, surpris et satisfait. La plupart des députés étaient des 
hommes nouveaux dans la politique : propriétaires ou fonction- 
naires, riches, aisés au moins, car l'indemnité parlementaire qu'on 
avait maintenue en 1814 était désormais supprimée. Ils apportèrent 
dans la politique un royalisme provincial et rural, sans nuances, 
jeune, robuste et violent. 

Le premier résultat des élections fut la chute du ministère cuite 

Talleyrand-Fouché. Ils n'étaient plus les hommes nécessaires. Leur °tawbyranu. 
habileté, si célèbre, avait paru, à la voir de près, moins utile, moins foucih-:. 

redoutable aussi. Fouché, choisi pour rassurer le parti révolution- 
naire, devint, ce parti anéanti, encombrant et odieux. Dépaysé au 
Conseil, tenu à l'écart par ses collègues, haï à la cour (la duchesse 
d'Angoulême n'avait jamais consenti à le recevoir), il essaya de 
donner des gages en dressant la liste des « coupables » des Cent- 
Jours, et en y inscrivant ceux dont il était le camarade politique 
depuis vingt ans, Boulay de la Meurthe, Thibaudeau, Regnault de 
St-Jean-d'Angély, Carnot, Merlin de Douai, Barère, Garnier de 
Saintes, Rovigo, Lavalette, Bassano : on ne l'en estima pas davan- 
tage. Il voulut se créer une popularité personnelle en publiant 
deux rapports au Roi sur la triste situation laite à la France par 
l'occupation étrangère et par la guerre civile : « Le royalisme au 
Midi, y disait-il, s'exhale en attentats ; les bandes armées pénètrent 
dans les villes et parcourent les campagnes; les assassinats, les 
pillages se multiplient; la justice est partout muette; l'administra- 
tion, partout inactive; il n'y a que les passions qui agissent, qui 
parlent et qui soient écoutées ». L'effet fut nul sur le parti vaincu 
qui méprisait Fouché. Wellington enfin cessa de le défendre. Fouché 
donna sa démission (19 septembre) et fut nommé ministre plénipo- 
tentiaire à Dresde. Talleyrand, lui aussi, avait cessé d'être nécessaire; 
on était au moment des dernières négociations pour la paix; on 
débattaitle chiffre de l'indemnité, la durée de l'occupation. Louis XVI II 
était convaincu que Talleyrand, mal vu du tsar, obtiendrait peu de 

( g! > 



L? établissement du Régime parlementaire. 



LIVRE PREMIER 



LE MINISTÈRE 
RICHELIEU. 



L'ETAT D'ESPRIT 

DES 

NOUVEAUX ÉLUS. 



concessions. Talleyrand, inquiet de la froideur grandissante de la 
cour, de l'hostilité prochaine de la Chambre, crut habile de mettre 
le Roi en demeure de le soutenir ouvertement auprès des souverains 
et auprès du Parlement. Louis XVIII lui répondit : « Gela est peu 
constitutionnel, c'est à mes ministres à se tirer d'affaire. — En ce 
cas, nous serons obligés de nous retirer. — Eh bien, si mes ministres 
se retirent, je ferai comme en Angleterre, je chargerai quelqu'un de 
former un nouveau cabinet » (24 septembre). Talleyrand fut nommé 
Grand Chambellan. Fouché et Talleyrand partis, les royalistes ces- 
sèrent d'avoir devant les yeux cette vision que Chateaubriand appe- 
lait infernale : « le vice appuyé sur le bras du crime ». 

Le nouveau ministère était tout prêt. La présidence avec les 
Affaires étrangères en fut donnée au duc de Richelieu. Petit-fils du 
maréchal, cet ancien émigré, qui avait pris du service en Russie et 
qui s'était distingué comme gouverneur d'Odessa, était désintéressé, 
modeste, loyal; il connaissait peu la France; il ne désirait pas le 
pouvoir, se sentant peut-être impropre à conduire le parti royaliste, 
et, s'il le fallait, à lui résister. Les portefeuilles furent distribués à 
d'anciens fonctionnaires impériaux et à des protégés de la droite 
extrême; les premiers, Corvetto, ancien conseiller d'État de Napo- 
léon, aux Finances, et Barbé-Marbois, ancien sénateur, à la Justice, 
semblaient devoir réprouver les violences que le parti royaliste avait 
favorisées ou commises ; les autres, duc de Feltre (Clarke) à la Guerre, 
Dubouchage, ancien ministre de Louis XVI, à la Marine, comte de 
Vaublanc, préfet des Bouches-du-Rhône, à l'Intérieur, représentaient 
l'opinion royaliste exaltée. Decazes, ministre de la Police, était le 
seul membre du cabinet qui fût député; préfet de police après le 
retour de Gand, il n'était connu que par la faveur que Louis XVIII 
lui témoignait. La fonction de secrétaire du Conseil, exercée par 
Vitrolles dans le précédent cabinet, fut supprimée : Richelieu ne 
voulut pas tolérer, à ses côtés, une sorte de ministre sans porte- 
feuille, agent du comte d'Artois. « L'unité du ministère » tant vantée 
trois mois auparavant, c'est-à-dire l'entente de tous les ministres sur 
un programme, n'avait pas survécu à Talleyrand. 

La session des Chambres s'ouvrit le 7 octobre. On était déjà 
fixé sur l'état d'esprit des députés par les adresses des collèges 
électoraux; elles réclamaient la continuation de la politique de 
répression inaugurée par l'ordonnance du 24 juillet; le Roi devait 
« mettre des bornes à sa clémence » et « faire justice des cou- 
pables ». Chateaubriand, président du collège électoral du Loiret, 
rédigea l'adresse la plus significative qui fut aussitôt répandue 
et imitée : 



9 2 



CHAPITRE IU 



La Réaction royaliste. 



■ Sire, vous avez deux fois sauvé la France : vous allez achever voire 
ouvrage. Ce n'est pas sans une vive émotion que nous venons de voir le com- 
mencement de vos justices! Vous avez saisi ce glaive que le souverain du ciel 
a confié aux princes de la terre pour assurer le repos des peuples. » 

L'adresse de la Chambre parla le même langage : 

« Nous vous supplions, au nom de ce peuple même, victime des malheurs 
dont le poids l'accable, de faire enfin que la justice marche là où la clémence 
s'est arrêtée. Que ceux qui, aujourd'hui encore, encouragés par l'impunité, ne 
craignent pas de faire parade de leur rébellion, soient livrés à la sévérité des 
tribunaux. La Chambre concourra avec zèle à la confection des lois nécessaires 
à l'accomplissement de ce vœu. » 

Les candidats présentés au Roi pour la présidence de la Chambre 
furent choisis parmi les royalistes les plus purs ; le Roi nomma Laîné> 
avocat de Bordeaux que son opposition à l'Empereur, au Corps 
législatif de 1813, avait rendu célèbre. Les députés, à peu près 
unanimes dans leurs sentiments, ne s'organisèrent pas en partis; 
mais ils se réunirent par petits groupes dans quelques salons pari- 
siens où s'échauffa leur enthousiasme royaliste. C'est la discussion 
des lois politiques qui fit apparaître plus tard une majorité et une 
minorité; encore furent-elles toujours mal définies, mal connues, car 
on votait au scrutin secret. L'assemblée ne cessa pas d'obéir aux 
directions des contre-révolutionnaires les plus ardents ' on les appela 
les ultra-royalistes l . 

A la Chambre des pairs, les sentiments étaient plus modérés, 
Deux pairs, Jules de Polignac, ami personnel du comte d'Artois, 
et La Bourdonnaie, ayant refusé de prêter serment à la Charte, 
parce que, disaient-ils, elle contenait des articles outrageants pour 
la religion, l'Assemblée refusa de les admettre aux séances. Un 
passage de l'adresse, telle qu'elle sortit des délibérations de la 
commission chargée de la rédiger, rappelait le texte voté par les 
députés : « Sans ravir au trône les bienfaits de la clémence, nous 
oserons lui recommander les droits de la justice; nous oserons solli- 
citer humblement de son équité... l'exécution des lois existantes et 
la pureté des administrations publiques »; l'Assemblée lui substitua 
une phrase plus anodine : « Nous sommes clans la parfaite confiance 
que V. M. saura toujours concilier avec les bienfaits de sa clémence 
les droits de la justice ». 

Le gouvernement suivit les indications de l'adresse votée par 
les députés. Quatre projets de loi furent déposés successivement, 



MODERATION 

DE LA 

CHAMBRE 

DES PAIRS. 



LES PROJETS DU 
GOUVERNEMENT. 



1 Ce nom, qui fut appliqué aux royalistes purs jusque vers 1820, aurait été employé, au 
dire de Duvergier de Hauranne, d'abord dans quelques salons et dans quelques jouiuaui 
étrangers. 



93 > 



L établissement du Régime parlementaire. 



LIVRE PREMIER 



I" LOI SUR 
LES DISCOURS 
ET LES ÉCRITS 
SEDITIEUX. 



S" LOI DE SURETE 
GENERALE. 



3° l.OI 

RÉTABLISSANT 
LES COURS 
PRÈVOTALES. 



qui devaient accélérer la punition des rebelles et supprimer toute 
opposition. 

Le premier, sur les cris, discours et écrits séditieux (loi du 
9 novembre), ne prévoyait pas pour ces délits de peine plus grave 
que l'emprisonnement et la déportation. Un député, nommé Piet, 
demanda que la mort fût substituée à la déportation. Le Journal des 
Débats écrivit : « Partout, et dans tous les siècles, on a puni de 
mort, excepté le cas de démence, quiconque a, par des cris sédi- 
tieux, demandé la ruine de l'ordre établi ». La Chambre vota la 
peine de mort et aggrava la loi en rangeant, parmi les actes séditieux 
punissables de la déportation, les menaces contre le Roi et sa famille, 
même non suivies d'effet et non liées à un complot. Une faible 
majorité repoussa pourtant une motion de Castelbajac punissant de 
mort l'acte de porter ou de détenir le drapeau tricolore. 

La loi dite de Sûreté générale (31 octobre 1815) suspendait la 
liberté individuelle jusqu'à la session suivante, autorisait la déten- 
tion de tout individu suspect de comploter contre la sûreté de l'État 
sans qu'il fût nécessaire de le traduire devant les tribunaux. 
Quelques députés demandèrent certaines garanties contre l'arbi- 
traire dont les fonctionnaires investis d'un pouvoir aussi redoutable 
ne manqueraient pas de faire preuve. Hyde de Neuville déclara : 

« On propose des amendements, on demande des garanties; on redoute la 
force et l'arbitraire, quand on ne devrait redouter que l'indulgence et la bonté! 
Ah! messieurs, à qui allez-vous remettre l'exercice de cette loi salutaire? C'est 
au Roi, au plus sage des rois! Et l'on parle de garanties! et l'on propose des 
amendements! » 

Et le ministre de l'Intérieur, Vaublanc, s'écria : « Ce que veut 
la France, il est aisé de le dire : La France veut son Roi! » La loi 
fut votée par 294 voix contre 56. 

La loi sur le rétablissement des cours prévôtales (20 décem- 
bre 1815) fit revivre l'ancienne juridiction de police des « prévôts des 
maréchaux », à moitié militaire, à moitié civile, chargée de réprimer 
certains crimes de droit commun. Cette juridiction, abolie en 1790, 
reconstituée par le Consulat (loi de pluviôse an IX) sous le nom de 
« Cours spéciales », avait surtout pour objet de réprimer le vaga- 
bondage. L'article 63 de la Charte, qui interdisait la création de 
« commissions et tribunaux extraordinaires », avait toutefois réservé 
la possibilité des « juridictions prévôtales, si leur rétablissement 
était jugé nécessaire ». Les « cours prévôtales » de la loi de 
novembre 1815, — une par département, — composées d'un prési- 
dent, de quatre juges choisis parmi les magistrats ordinaires, et 
d'un prévôt ayant au moins le grade de colonel, connaîtront, comme 



94 



CHAPITRE III 



La Réaction royaliste. 



les Cours spéciales de l'Empire, des crimes commis par les vaga- 
bonds, les contrebandiers, les faux-monnayeurs, et aussi des actes 
de violence commis par les militaires en activité ou licenciés depuis 
moins d'un an, des crimes de rébellion armée et de réunion sédi- 
tieuse, enfin, des infractions prévues par la loi sur les discours et 
actes séditieux. Elles prononceront en dernier ressort; leurs juge- 
ments seront exécutoires dans les vingt-quatre heures; le Roi 
abdique en leur faveur son droit de grâce, sauf pour les condamnés 
qu'il leur plairait de recommander à sa pitié. Il n'y eut, au vote, 
que 10 opposants. Un député, Duplessis-Grenedan, avait demandé 
que, pour l'exécution des jugements prévôtaux, la guillotine fût 
remplacée par le gibet, suivant l'ancienne coutume. 

La loi d'amnistie compléta le système. L'article 2 de l'ordon- 4» loi ^amnistie 
nance du 24 juillet avait décidé que les Chambres statueraient sur 
le sort des individus exceptés de l'amnistie : ils devaient ou sortir 
du royaume ou être livrés aux tribunaux S 'appuyant sur cet article, 
un ultra-royaliste, La Bourdonnaie, proposa (10 novembre) de sup- 
plier le Roi de présenter uh projet d'amnistie qui excepterait de sa 
clémence ceux qui avaient occupé de grandes charges administra- 
tives pendant les Cent-Jours, les généraux et les préfets qui avaient 
passé à l'usurpateur, les régicides qui avaient accepté des places 
de Napoléon, siégé aux Chambres ou signé l'Acte additionnel. La 
peine de mort était applicable aux deux premières catégories de 
coupables, la déportation à la dernière. Les biens des condamnés 
seraient confisqués : il importait qu'ils contribuassent à réduire le 
dommage subi par l'Etat du fait de la « conspiration du 20 mars ». 
On calcula que le vote de ce projet entraînerait la mise à mort 
d'environ douze cents personnes. La Bourdonnaie déclara : 

« Il faut des fers, des bourreaux, des supplices. La mort, la mort seule 
peut effrayer leurs complices et mettre fin à leurs complots.... Ce ne sera qu'en 
jetant une salutaire terreur dans l'âme des rebelles que vous préviendrez leurs 
coupables projets. Ce ne sera qu'en faisant tomber la tête de leurs chefs que 
vous isolerez les factieux.... Défenseurs de l'humanité, sachez répandre quelques 
gouttes de sang pour en épargner des torrents. » 

La Chambre élut une commission favorable au projet de 
La Bourdonnaie. 

Le gouvernement s'inquiéta; il se dit suffisamment armé par conflit entre 
les lois précédentes pour maintenir l'ordre, déclara s'en tenir aux ET LE uinistèhe. 
exception? nominatives faites déjà dans l'ordonnance du 24 juillet, 
y ajouta simplement la proscription de la famille impériale. C'était 
le conflit entre le ministère et la Chambre. L'évasion, alors sur- 
venue, de Lavalette, arrêté parce qu'il avait été directeur des postes 



LES 

CATÉGORIES , 

DE LA 

BOURDONNAIE. 



9* 



L'établissement du Régime parlementaire 



LIVRE PREMIER 



LA DROITE 

SOUTIENT 

LES DROITS 

DE LA CHAMBRE, 

LA GAUCHE 

DEFEND 

LA PRÉROGATIVE 

DU ROI. 



pendant les Cent-Jours, le rendit aigu , les ultras y virent une 
preuve de la mystérieuse puissance du parti révolutionnaire, qui 
trouvait partout, et jusque dans le gouvernement, des complices. 
On transigea pourtant. Le gouvernement obtint non sans peine de 
la Chambre (il n'eut que 9 voix de majorité) qu'elle renonçât aux 
catégories de La Bourdonnaie, et qu'elle repoussât la confiscation; 
mais il dut. malgré sa répugnance à violer l'article de la Charte 
qui interdisait la recherche des opinions antérieures à la Restau- 
ration, accepter l'exil pour les régicides. 

La querelle de la Chambre et du gouvernement à propos de 
l'amnistie posait une question constitutionnelle que la Charte ne 
donnait pas le moyen de résoudre. Dans un conflit entre la volonté 
royale et celle de la Chambre, qui aurait le dernier mot? D'après 
leurs principes, les libéraux et les constitutionnels auraient dû 
tenir pour la Chambre, et les ultras pour la couronne. Mais, en 
l'espèce, l'intérêt des ultras était d'affirmer la prééminence de la 
Chambre, où ils avaient la majorité, et celui de leurs adversaires 
de défendre la prérogative royale, où ils voyaient une sauvegarde. 
Les deux partis élaborèrent des théories de circonstance pour jus- 
tifier une conduite contraire à leurs doctrines. « Ils voient, écrivait 
un des chefs de la majorité, Villèle, que nous nous servons des 
institutions représentatives pour nous défendre; aussi sont-ils 
devenus plus que nous partisans du retour à une autorité unique 
et c'est nous qui sommes, à présent, les défenseurs des libertés de 
la nation. » La Bourdonnaie déclara, dans la discussion sur l'am- 
nistie, qu'il était permis, ordonné même « au sujet respectueux, 
au serviteur fidèle, devenu législateur, de combattre les propositions 
du gouvernement, de les rejeter, d'accuser les ministres, d'être, en 
un mot, en opposition avec les sentiments personnels du monarque 
pour le maintien des prérogatives imprescriptibles du trône ». Le 
ministre Decazes, dans la même discussion, ne trouva pas d'argu- 
ment plus fort contre son adversaire que de lui opposer la volonté 
du Roi; les paroles des ministres ne faisaient, dit-il, que la traduire : 

« Les ministres du Roi parlent au nom de l'honneur, car ils parlent au nom 
du Roi; ils parlent au nom de la nation, car ils parlent au nom du Roi; ils 
parlent au nom de la raison et de la sagesse, car ils parlent au nom du Roi. » 

Vitrolles, dans une brochure intitulée Du ministère dans le 
gouvernement représentatif, définit les pouvoirs comme les libéraux 
de 1830 : 

« Dans les gouvernements représentatifs, l'opinion publique est souveraine, 
et le ministère, sorte de corps intermédiaire entre le Roi et les Chambres, 



96 



CHAl'ITHE î!l 



La Réaction royaliste. 



doit être pris nécessairement parmi les hommes que les Chambres désigne- 
raient si elles étaient appelées à le choisir directement. » 

Doctrine que les constitutionnels réfutaient avec vigueur. 
Guizot écrivait : 

« C'est le Roi qui veut et qui agit, qui seul a le droit de vouloir et le pou- 
voir d'agir. Les ministres sont chargés d'éclairer sa volonté.... Sans sa volonté, 
ils ne sont rien, ils ne peuvent rien.... Un ministère gouvernant au nom du Roi et 
subordonné à la majorité des Chambres qui gouvernent au nom de l'opinion, 
telle est la plus simple expression du gouvernement représentatif ainsi que le 
conçoivent et l'expliquent nos adversaires. » 

Il concluait qu'une pareille doctrine conduisait tout droit à 
affirmer la souveraineté du peuple. 

Ce renversement des attitudes et cet échange des principes 
furent surtout apparents dans la discussion sur la loi électorale. 
Les règlements portés par les ordonnances du 13 et du 21 juillet, 
qui avaient conservé les collèges électoraux de l'empire, n'étaient 
que provisoires; le gouvernement déposa un projet de loi qui insti- 
tuait l'élection à deux degrés; les électeurs cantonaux (30 ans), 
c'est-à-dire les fonctionnaires civils et ecclésiastiques joints aux 
soixante plus imposés du canton, nommeraient les électeurs de 
département (150 à 200) choisis parmi les contribuables à 300 francs; 
à leur tour, ces électeurs (30 ans) réunis aux archevêques, évêques 
et hauts fonctionnaires nommeraient les députés. La Chambre se 
renouvellerait par cinquième. Ce système donnait aux agents du 
gouvernement le pouvoir de faire à leur gré la majorité : « Si 
vous pouviez, disait le ministre de l'Intérieur Vaublanc, former un 
vœu sur les choix [à faire de ces électeurs de droit], ce serait qu'ils 
portassent sur une collection d'hommes aussi recommandables. 
Pourquoi donc ne pas former ces choix tout de suite, tels qu'on 
désirerait qu'ils fussent formés? » Les ultras jugèrent le projet peu 
libéral et peu démocratique. « Le renouvellement partiel n'est bon 
que pour les tyrans », dit Clauzel de Coussergues. La Bourdonnaie 
attaqua le mode de recrutement des collèges : 

« Par qui donc veut-on que les députes soient nommés? Par l'intervention 
du souverain auquel ils doivent accorder «les subsides, ou par le choix du 
peuple qui dôil l«'s payer? » 

On soutint à gauche que la Chambre n'avait pas le droit de 
changer le mode de renouvellement qui avait été lixé par la Charte : 
« La Charte ne le veut pas et le Roi ne le propose pas; cela doit 
suffire, dit Koyer-Collard.... En France le gouvernement tout entier 
est.dans les mains du Moi, et il n'a besoin du concours des Chambres 



DISCUSSION 

DE LA LOI 

ÉLECTORALE. 



M 



î.avissf. — II Contcmp., IV. 



L établissement du Régime parlementaire. livre premier 

que s'il reconnaît la nécessité d'une loi nouvelle et pour le budget. » 
A quoi La Bourdonnaie répondait : 

« Il est temps de faire justice de ce système vraiment judaïque qui tend à 
faire admettre que tout ce qui n'est pas mot à mot énoncé dans la Charte fait 
partie des pouvoirs que le Roi s'est réservés.... Nier la prérogative de la Chambre, 
c'est nier le gouvernement représentatif lui-même. » 

« La Chambre n'est pas représentative », répliquait Royer- 
Collard, car elle n'est pas élue par toute la population. C'est un 
pouvoir. La Charte est le seul titre de son existence. « La Chambre 
est. ce que la Charte la fait, rien de plus, rien de moins. Comme 
c'est la Charte qui constitue la Chambre et non l'élection, celle-ci 
ne lui donne en réalité que les membres qui la composent. Dans le 
fait, la Chambre n'exprime jamais que sa propre opinion », et non 
pas nécessairement l'opinion de la nation. « La France, déclara 
M. de Serres, monarchique par ses habitudes, par ses affections, par 
toute sa constitution physique et morale, attend de ses députés un 
concours filial aux desseins paternels de son Roi, et non pas une 
indépendance qui le contrarierait. » 
le programme Dans cette discussion encore, les intérêts se déguisaient en doc- 

deIT ''droite 1 ' JE * *- rmes - Les ultras réclamaient le renouvellement intégral tous les 
cinq ans parce qu'ils comptaient ainsi conserver le pouvoir au moins 
pendant cinq années. Ils combattaient contre un mode d'élection 
qui assurait au gouvernement une influence durable, parce qu'ils 
voyaient dans le gouvernement des tendances hostiles à leur poli- 
tique. Ils réclamaient un suffrage plus étendu, plus démocratique 
(50 francs d'impôt pour les électeurs du canton ; La Bourdonnaie 
proposait 30 francs et Villèle 25), d'abord parce que les mouvements 
populaires du Midi et de l'Ouest leur avaient donné l'illusion que 
le peuple était royaliste, ensuite parce qu'ils comptaient que les 
grands propriétaires exerceraient sur le vote des paysans électeurs 
une action décisive : « Dans mon opinion, disait Villèle, les auxi- 
liaires de la haute classe sont dans la dernière, et la classe moyenne 
est la plus à craindre ». La classe moyenne était celle des électeurs 
à 300 francs, prévue par la Charte, Il ajoutait : 

« Depuis que le monde existe,... la classe moyenne, enviée de la dernière 
et ennemie de la première, compose la partie révolutionnaire dans tous les- 
États. Si vous voulez que la première classe arrive dans vos assemblées, 
faites-la nommer par les auxiliaires qu'elle a dans la dernière classe, descendez 
aussi bas que vous pourrez, et annulez ainsi la classe moyenne qui est la seule 
que vous ayez à redouter. « 

la droite veut Si les ultras se trompaient, si les résultats du système électoral 

conserver <î u i avait leurs préférences devaient leur apporter plus tard quelque 

le pouvoir. déception, ils ne s'en souciaient guère à cette heure : il s'agissait 

« 98 > 



CHAPITRE III 



La Réaction royaliste. 



pour eux de garder la majorité le temps nécessaire pour opérer la 
contre-révolution. De même, les royalistes constitutionnels ne 
croyaient pas, par leur attitude, compromettre l'avenir : ils tenaient 
à la Charte parce qu'elle assurait la liberté de conscience, la liberté 
politique, l'égalité devant la loi; ils soutenaient le Roi, dont le gou- 
vernement semblait disposé à les détendre. Mais si la Charte et la 
législation devaient servir uniquement à les dépouiller de ces con- 
quêtes révolutionnaires, ils ne tenaient plus à la Charte. L'oppo- 
sition qu'ils faisaient à leur propre doctrine passée dans le camp 
ennemi était, momentanée; ils ne voulaient pas admettre la souve- 
raineté d'une assemblée contre-révolutionnaire isolée dans une 
nation privée des libertés publiques, et surtout de la plus impor- 
tante, de la liberté de la presse, et par conséquent incapable de l'aire 
connaître sa véritable opinion. 

La Chambre se prononça contre le projet du gouvernement, 
pour le renouvellement intégral, pour les électeurs du premier 
degré à 50 francs, pour l'éligibilité des contribuables à 1 000 francs. 
Le gouvernement n'accepta pas les modifications votées par les 
députés, et la Chambre des pairs les rejeta (3 avril). Un nouveau 
projet fut déposé par le ministère (5 avril), qui confirmait simple- 
ment les dispositions des ordonnances de juillet 1815. Comme il 
laissait indécise la question capitale du renouvellement intégral, la 
Chambre le modifia encore. Le ministère, obligé de faire voter le 
budget, n'insista pas, mais ne porta pas aux pairs le projet des 
députés. 

Le budget souleva de graves difficultés. On avait à faire face, 
non seulement à l'arriéré incomplètement soldé de 1814 (462 mil- 
lions), mais aux déficits accumulés des neuf premiers mois de la 
Restauration (103 millions), des Cent-Jours et de tout le reste de 
l'année 1815 (227 millions, dont 180 pour frais de l'occupation étran- 
gère), et au remboursement d'un emprunt forcé de 100 millions con- 
tracté en septembre pour parer aux besoins urgents. Le déficit de 1815 
pouvait être partiellement comblé par la vente de 35 millions et demi 
de rentes de la caisse d'amortissement, et par une surtaxe de moitié 
sur les quatre contributions directes, soit un supplément de 161 mil- 
lions, dont 10 seraient affectés au remboursement de l'emprunt de 
septembre. Mais il restait encore pour 1815 un arriéré de 131 mil- 
lions, qui, ajouté à celui de 1814 et des neuf premiers mois de 
la Restauration, formait un total de 696 millions. On ne pouvait 
songer à payer une pareille somme avec les recettes de 1816. 
Corvetto proposa de réunir ces trois arriérés et de les liquider par 
le procédé qu'avait employé Louis pour l'arriéré de l'Empire : on 



LE 

GOUVERNEMENT 

REFUSE 

DE SE RALLIER 

AU PROJET 

DE LA CHAMBRE. 



LA SITUATION 
FINANCIERE. 



m > 



L'établissement du Régime parlementaire. 



LIVRE PREMIER 



OPPOSITION 

DE LA CHAMBRE 

AU BUDGET. 



donnerait aux créanciers, à leur choix, soit des inscriptions de 
rentes, soit des obligations du trésor à trois ans de terme, gagées 
sur la vente de 400000 hectares de bois nationaux. Les obligations 
pourraient être reçues en paiement des bois dans la proportion des 
quatre cinquièmes de leur prix. Mais le budget devait faire face en 
même temps aux dépenses ordinaires et extraordinaires de 1816. 
Elles étaient évaluées au total à 800 millions, dont 140 millions 
pour le premier cinquième de la contribution de guerre, 130 mil- 
lions pour l'entretien de l'armée d'occupation, et 5 300 000 francs 
pour divers paiements à faire en exécution du traité de paix. Gor- 
vetto proposa de continuer à percevoir les contributions directes 
avec la surtaxe qu'il demandait pour 1813 (soit 320 millions), d'aug- 
menter les impôts indirects de 100 millions (soit 408 millions). Le 
roi abandonnait 10 millions de sa liste civile; une retenue sur les 
traitements, un supplément de cautionnement demandé aux comp- 
tables de l'État fourniraient 62 millions. Enfin le revenu des postes 
(14 millions) serait affecté à la création d'une caisse d'amortissement. 
Les propositions du ministre des Finances se heurtèrent à la 
Chambre à une opposition générale. Les ultras lui reprochèrent de 
faire payer à la monarchie des dettes contractées par l'Empire ou 
par les rebelles qui avaient renversé le Roi au 20 mars; plus obstiné- 
ment encore ils se refusaient à vendre, pour en assurer le paiement, 
des bois qui avaient appartenu au clergé. « Ce malheureux système, 
écrivit Villèle, nous n'en voulons à aucun prix. » Ce budget était 
« tout empreint de l'esprit révolutionnaire ». « Des révolutionnaires 
seuls peuvent songer à dépouiller la religion sous les yeux du fils de 
saint Louis », dit le député Roux-Laborie. Un autre déclara : « Si 
on ne vend pas les bois, l'État les rendra à leurs légitimes proprié- 
taires, et l'on ne verra pas les dernières propriétés de l'Église 
devenir le gage des derniers fournisseurs de Bonaparte ». « Les 
anciens fournisseurs, s'écria un troisième, sont-ils donc plus inté- 
ressants que les Vendéens? » La commission refusa de consentir à 
la vente, et proposa de payer tous les créanciers de l'arriéré — sauf 
ceux des Cent-Jours à qui, disait-elle, on ne devait rien — en rentes 
5 p. 100, non au cours, qui était de 60 francs, mais au pair. C'était 
abroger tacitement la loi du 23 septembre 1814 qui consacrait les 
droits des créanciers de l'Empire, et obliger le Roi à violer les pro- 
messes de 1814 et de 1815. Le Roi retira du budget le projet relatif 
à l'arriéréde 1814; comme il était déjà réglé par une loi, etqu'aucune 
proposition ne tendait plus à la modifier, la loi subsistait, et la 
nouveauconflit. Chambre était dessaisie. Néanmoins, la commission tint bon. Le 
conflit devint aigu. A la discussion publique, la gauche soutint que 



chapitre m La Réaction royaliste. 

la Chambre n'avait pas le droit de toucher, de sa propre initiative, 
à une loi existante. « Quand le Roi se tait, dit Royer-Collard, si la 
Chambre prétend délibérer, je ne dirai pas que ses délibérations 
sont nulles ; je dirai qu'il lui est impossible d'en prendre. » La 
gauche protesta, au nom du crédit de la France, contre la banque- 
route de 40 p. 100 que projetait la commission en proposant de payer 
les créanciers de l'Etat en titres de rente tombés à 60 francs. Le 
ministère dut renoncer à la vente des bois; quant aux créanciers, 
ils reçurent des reconnaissances de liquidation portant intérêt à 
5 p. 100, mais on remit à 1820 la décision à prendre sur le mode de 
remboursement (27 avril) 1 . 

Le conflit était presque permanent entre le ministère et la mesures 

Chambre dont le zèle contre-révolutionnaire allait augmentant. Le „ contrb- 

, , n . . , . ° REVOLUTIONNAIRES 

gouvernement ayant propose, le z janvier, de constituer au clergé votées 

une dotation en rentes perpétuelles au moyen des pensions ecclé- PAR LA CI1AiIBRE - 
siastiques qui devenaient vacantes par décès, la Chambre en fit le 
point de départ d'une série de mesures par lesquelles elle s'appliqua 
à restaurer l'autorité morale, l'indépendance et la richesse de 
l'Église. Elle abolit le divorce sans débat, elle vota l'autorisation 
pour les ecclésiastiques et pour les établissements religieux de rece- 
voir des biens par donation et par testament. La loi de finances 
de 1816 affecta 5 millions au relèvement des traitements ecclésias- 
tiques et 1 million à la création de mille bourses dans les sémi- 
naires. La Chambre vota la restitution au clergé de tous les biens 
nationaux non aliénés. Elle prit en considération la suppression 
de l'Université, qui, abolie par l'ordonnance du 17 février 1815, 
rétablie provisoirement le 15 août, dirigée depuis lors par le prési- 
dent de la commission de l'Instruction publique, Royer-Collard 
avait reconquis son monopole et son autorité. Un député, Murardde 
Saint-Romain, le 31 janvier 1816, proposa une réorganisation de 
l'instruction publique qui aurait mis les collèges et les pensions 
sous la surveillance des évêques : 

«Ils réformeront les abus par eux reconnus; ils nommeront aux places de 
principal des collèges et des pensions : le principal nommera les professeurs. 
Néanmoins les évêques pourront renvoyer les sujets incapables ou dont les 
principe-; seraient reconnus dangereux. » 

Les attributions de la commission de l'Instruction publique se 
trouvant ainsi transférées à l'évêque du diocèse, celle-ci serait sup- 

i. L'arriéré fut liquidé en vertu de la loi du 8 mars 1821. qui créa 60 millions d'annuités 
applicables au paiement des reconnaissances de liquidation; le paiement eut lieu de 1821 
à 1826. 



L'établissement du Régime parlementaire. livre premier 

primée. Lachize-Morel proposa de rendre l'état civil au clergé, dans 
l'intention déclarée de donner une valeur juridique aux cérémonies 
cultuelles qui accompagnent la naissance, le mariage ou la mort, 
c'est-à-dire de faire d'un sacrement un acte public : c'était augmenter 
l'autorité du clergé dans les campagnes, et, par conséquent, « servir 
la cause de la légitimité, dont les prêtres sont les plus éloquents 
apôtres ». Un des défenseurs du projet déclara : 

« La Charte proclame la tolérance la plus entière pour l'exercice de tous les 
cultes; mais elle ne parle pas de ceux qui n'en professent aucun. Il faut donc 
que chacun ait un culte: et il n'en existe point qui n'ait ses ministres.... Un 
gouvernement ne doit aucune protection à quiconque ne croit à rien, parce 
que c'est un être dangereux pour la société. » 

Ainsi la Contre-révolution développait son programme. Le 
ministère s'effraya; Louis XVIII, qui n'était pas dévot, s'irrita. Sitôt 
le budget voté, la session fut close (29 avril). 



V. — LA DISSOLUTION* (5 SEPTEMBRE 1 8 1 6) 

remaniement E gouvernement était divisé dans sa lutte contre la majorité 

ministériel, J_j u itra-royaliste. Richelieu combattait à regret des hommes 
dont la politique lui déplaisait, mais dont les principes lui étaient 
chers. Le ministre de l'Intérieur, Vaublanc, affirma, dans la discus- 
sion de la loi électorale, ses sympathies personnelles pour le renou- 
vellement intégral qu'il combattait comme ministre : attitude singu- 

i On ne pourra se faire une idée nette de l'état de l'esprit public en 1816 que lorsque 
sera fait le dépouillement des rapports de préfets et de procureurs généraux. Les Archives 
nationales n'en ont qu'un tout petit nombre; il est probable qu'il en subsiste encore dans 
quelques dépôts départementaux. C'est Pasquier {Mémoires, t. IV, p. 420) qui affirme que 
ces rapports firent impression sur le gouvernement et le décidèrent à dissoudre la Chambre 
introuvable — Voir Ernest Daudet, La dissolution de la Chambre introuvable (Revue de 
Paris, 1899). 

Les complots de 1816 sont longuement racontés dans les histoires de la Restauration. 
Pour l'exode des patriotes conduits par les frères Lallemand, voir Le champ d'asile au 
Texas, 1820, par C. D. 

Le programme des ultras est exposé dans de nombreuses brochures, souvent insigni- 
fiantes. Il faut voir surtout • Chateaubriand, La monarchie selon la Charte, 1816; — le livre de 
Fiévée déjà cité, La session de 1815, et la Réfutation de Fiévée par Lourdoueix. Les opinions 
de Fiévée sont également disculées dans un recueil des débats parlementaires intitulé : 
Annales historiques des sessions du Corps législatif (Années 1814, 1815, 1816), par X... et 
Gautier (du Var), 3 vol., 1817.— Parmi les Mémoires, ceux de Ferrand, de Villèle, de Vitrolles 
sont ici particulièrement utiles. — Les Papiers de Cuvier conservés à la Bibliothèque de 
l'Institut contiennent deux mémoires intéressants rédigés en i8i5 : 1° le Rapport au Con- 
seil d'Elat relatif à la modification de la Charte, 2 le Mémoire sur la préparation des lois. 

Le rôle des étrangers dans l'affaire de la dissolution ressort avec évidence de la lecture 
de la Correspondance de Pozzo di Borgo avec Nesselrode, et du Recueil publié par la 
Société russe (déjà cité). Voir aussi la Correspondance de Castlereagh, 3 e Série, Londres, 
iS53. Ce rôle est étudié dans Pierre Rain, L'Europe et la Restauration (déjà cité). 



CHAPITRE III 



La Réaction royaliste. 



lière qui l'obligea de quitter le pouvoir, où Laîné, président de la 
Chambre, le remplaça. Les ultras s'indignèrent; Richelieu, pour les 
apaiser, se sépara en môme temps de Barbé-Marbois, que les ultras 
détestaient, donna les sceaux au chancelier Dambray, et destitua 
le protestant Guizot, secrétaire général au ministère de la Justice 
(7 mai). Il n'osa pas imposer un terme à la répression inaugurée par 
l'ordonnance du 24 juillet; on continua de poursuivre les officiers 
ralliés à l'Empereur après le retour de l'île d'Elbe. On arrêtait 
chaque jour, en vertu de la loi de sûreté, de nouveaux « ennemis de 
l'État ». Les délateurs en découvraient un grand nombre, une circu- 
laire du ministre de la Police ayant déclaré tel « tout homme qui se 
réjouit des embarras du gouvernement ou de l'administration; qui, 
par des discours ou des insinuations perfides, tend à dissuader les 
jeunes gens de s'enrôler; qui, par ses propos, ses gestes ou son 
attitude, décèle sa haine ou son mépris pour les habitants paisibles 
et subordonnés dont la conduite prouve leur dévouement au Roi et 
leur soumission aux lois ». Les cours d'assises, les cours prévôtales, 
qui jugèrent à elles seules 2 280 affaires, dont un tiers environ avait 
un caractère politique, répondirent au zèle de la police par un zèle 
égal. On condamna en masse, souvent à mort, les individus qui 
avaient, pendant les Cent-Jours, dispersé des bandes royalistes. 
Les généraux Drouot et Cambronne ayant été acquittés par le con- 
seil de guerre, leurs avocats furent déférés devant le conseil de 
l'Ordre par le procureur général Bellart, pour avoir « professé des 
doctrines dangereuses et propres à blesser le système de la légi- 
timité » l'un de ces deux avocats était un royaliste sincère, Berryer. 
Un curé de l'Aude fut condamné à quinze mois de prison pour avoir 
dit en chaire que les acquéreurs de biens nationaux devaient être 
rassurés par la parole du Roi. Il y eut des exécutions capitales jus- 
qu'en juillet 1816 : les dernières furent celles du général Chartran, à 
Lille (22 mai), du lieutenant Mietton (29 mai) et du général Mouton- 
Duvernet. Ce dernier, qui figurait sur la liste du 24 juillet, était 
caché dans une maison cernée; il en sortit pour se constituer prison- 
nier, convaincu que, les passions calmées, on ne saurait le trouver 
coupable. Les actes qui établissaient sa « trahison » étaient tous pos- 
térieurs au 23 mars. Le conseil de guerre de Lyon le condamna à 
mort: le Roi refusa la grâce; on le fusilla le 29 juillet. Le conseil de 
guerre de Paris prononça des sentences de mort jusqu'en sep- 
tembre: mais les condamnés avaient réussi à s'enfuir à l'étranger. 
Beaucoup de suspects émigrèrent : un groupe de 400 anciens sol- 
dats se réfugia au Texas sous la conduite de deux généraux, les 
frères Lallemand, et tenta d'y foncier une colonie, le Champ d'Asile. 



LES DERNIERS 

PROCÈS 

POLITIQULS. 



< lui > 



L établissement du Régime parlementaire. 



LIVRE PREMIER 



CONSPIRATION 
DE DIDIER. 



Menacés par les garnisons espagnoles, ils se dispersèrent en Amé- 
rique. 

Cette persécution permanente rendit de l'activité au bonapar- 
tisme. On se mit à conspirer. A Grenoble, Didier, directeur de l'École 
de droit, royaliste ardent de 1814, orléaniste depuis Waterloo, projeta 
d'organiser un soulèvement contre les Bourbons; mais il ne recruta 
d'adhérents — un millier environ, paysans, anciens soldats — qu'en 
se déclarant pour Napoléon II. Les conjurés marchèrent sur Gre- 
noble; ils furent arrêtés à la porte de la ville par une fusillade qui en 
tua six. Le lieutenant général Donadieu, commandant des troupes, 
écrivit au ministre de la Guerre : 



LES « PATRIOTES 
DE ISIO ». 



MrrOXTENTEMENT 
POPULAIRE. 



« Vive le Roi ! Les cadavres de ses ennemis couvrent tons les chemins à 
une lieue à l'entour de Grenoble. Je n'ai que le temps de dire à Son Excellence 
que les troupes de Sa Majesté se sont couvertes de gloire. » 

La répression fut proportionnée au danger que l'on disait avoir 
couru; le département fut mis en état de siège, la tète de Didier fut 
mise à prix. Un arrêté du général Donadieu portait « que les habi- 
tants de la maison dans laquelle serait trouvé le sieur Didier, 
seraient livrés à une commission militaire pour être passés par les 
armes ». La cour prévôtale et le conseil de guerre fonctionnèrent 
simultanément. Vingt-quatre accusés furent condamnés à mort, et 
exécutés le 10 mai. Didier fut pris et exécuté un mois après. — A 
Paris la police découvrit le complot « des patriotes de 1816 ». C'était 
une association patriotique d'ouvriers qu'un agent provocateur 
réussit à compromettre en leur proposant un plan pour faire sauter 
les Tuileries. Trois des chefs de l'association subirent en juillet la 
peine des parricides; dix-sept autres furent condamnés à la dépor- 
tation ou à la prison. 

Un mouvement d'opinion très vif se déclara contre le parti 
qui prônait les violences à la Chambre et qui les pratiquait dans le 
pays. La presse, n'étant pas libre, .n'en fit rien connaître, mais le 
gouvernement le connut par ses préfets et par ses procureurs géné- 
raux. Partout grandissaient l'espoir et le désir d'être délivrés de la 
réaction cléricale et nobiliaire. On disait dans les villes : « Les 
nobles et les prêtres seront massacrés ». Dans les campagnes, 
l'espérance prenait une forme naïve : on annonçait à tout instant le 
retour de Napoléon arrivant par le Piémont avec le prince Eugène, 
d'Amérique avec la flotte des États-Unis.... Decazes fut le premier 
à comprendre qu'il y avait péril à conserver la Chambre introu- 
vable. Louis XVIII, irrité contre elle depuis la discussion de la loi 
électorale, se laissa persuader. Il savait que les ultras, qui n'osaient 



»« lui > 



CHAPITRE III 



La Réaction royaliste. 



l'attaquer publiquement, se laissaient aller contre lui dans leurs 
conversations privées aux « propos les plus indécents » (Ferrand). 
Le cri de « Vive le Roi quand môme ! » qui avait retenti à la Chambre, 
mesurait le dévouement qu'il pouvait attendre de la majorité et 
l'affection qu'elle lui portait. Les ultras mettaient ouvertement leur 
espoir dans l'avènement prochain du comte d'Artois. Quand ils étaient 
contraints de déguiser de respect apparent leurs attaques contre 
les projets émanés de l'initiative royale, ils disaient que les ministres 
n'exprimaient pas la volonté du Roi. Or, le Roi pensait que les minis- 
tres exprimaient sa propre volonté et non leur opinion personnelle. 
La Chambre ayant un jour délibéré, en comité secret, de lui porter 
une adresse où il était déclaré que les ministres avaient perdu la 
confiance de la nation, il fit savoir qu'il répondrait à l'adresse : 
« Eh bien, je consulterai la nation », La Chambre n'insista pas; 
mais, la session terminée, les polémistes de la droite continuèrent 
à tenir des propos qu'il jugeait dangereux et inconvenants. Fiévée, 
l'un des théoriciens les plus notoires de Pultra-royalisme, résumait 
l'histoire de la session de 1815 en écrivant que la volonté du Roi ne 
s'exprimait pas dans les propositions de loi qu'il envoyait aux Cham- 
bres; que sa volonté se bornait à consulter les Chambres, et qu'à 
vrai dire, la volonté royale ne pouvait être autre chose que la volonté 
de la société manifestée par la Chambre élue, son organe naturel. 

Les ultras ne cachaient pas davantage leur hostilité contre la 
Chambre des pairs, qui s'était fréquemment opposée aux projets 
votés par la Chambre des députés La vraie noblesse s'y trouvait 
dépaysée au milieu des parvenus de l'Empire Cuvier écrivait dans 
un rapport au Conseil d'Etat : 

« La presque universalité de la noblesse, regarde l'érection de la Chambre 
des pairs comme une atteinte à ses droits, comme un avilissement de son 
ordre. Les gentilshommes qui viennent d'y entrer sont presque considérés 
comme déserteurs. Parmi les pairs eux-mêmes, il en est qui regardent leur 
nouvelle nomination comme attentatoire à leur ancienne pairie. » 

La véritable aristocratie ne s'estimait pas représentée par cette 
institution artificielle; l'unique moyen de la mettre à sa vraie place 
dans l'État eût été de lui rendre ses privilèges et son pouvoir. Ainsi, 
toute la Charte, toute l'œuvre de Louis XVIII était attaquée. Les 
ultras méditaient une révolution. 

Les gouvernements étrangers, qui ne laissaient sans protes- 
tation aucun des votes politiques de la Chambre, en craignaient 
depuis longtemps une autre, la révolution populaire, qui eût de 
nouveau déchaîné la guerre : « Je ne peux m'empêcher de voir, 
écrivait Wellington à Louis XVIII le °2<J février 1816, que d'un jour 



LES Ul.Tn.iS 

ATTAQUENT LE ROI 

ET LA CHAMBRE 

DES PAIRS. 



LES ÉTRANaF.RS 
PRÉVOLENT 

USE NOUVELLE 
RÉVOLUTION. 



V établissement du Régime parlementaire. 



LIVRE PREMIER 



LES 

AMBASSADEURS 

DEMANDENT 

LA DISSOLUTION. 



L'ORDONNANCE DU 
5 SEPTEMBRE 1816. 



à l'autre, il est possible que je me trouve dans le cas de mettre toute 
l'Europe une autre fois sous les armes ». Et il lui signalait comme 
impérieuse la nécessité de c< se déclarer avec fermeté et de soutenir 
son ministère contre l'influence de toute la cour ». Les complots 
militaires, comme celui de Grenoble où apparaissait un mélange 
d'orléanisme et de bonapartisme, inquiétèrent fort les ambassadeurs. 
On envisageait en Belgique la candidature du prince d'Orange au 
trône de France; nouveau Guillaume, il ferait en France une « révo- 
lution de 1688 ». Dès octobre 1815, la Revue d'Edimbourg avait 
indiqué comme l'unique instrument de salut pour la France le duc 
d'Orléans : une catastrophe nouvelle étant inévitable, « le duc 
d'Orléans donnerait à la paix générale de l'Europe plus de 
garanties ». Les journaux anglais discutèrent ouvertement les 
chances de cette candidature. — Au sentiment des ambassadeurs 
étrangers, les Bourbons se perdaient une seconde fois par leur 
ineptie politique. Nesselrode, instruit par Pozzo di Borgo, ne 
cessait d'invectiver Monsieur : 

« Failes-lui comprendre une bonne fois que les Puissances ne sont pas là 
pour soutenir ses sottises et pour le faire monter un jour sur le trône avec un 
système de réaction aussi insensé.... Ce n'est pas à cetl" France que les alliés 
ont rendu ses frontières militaires et un gouverneme.it légitime; ce n'est pas 
pour soutenir cette espèce de légitimité que leurs armées restent temporaire- 
ment en Franco. » (3 avril.) 

Il critiquait vivement les atteintes portées à l'autorité royale, à 
la Charte, aux propriétaires de biens nationaux. En son nom, Pozzo 
remit à Richelieu une note où la dissolution était impérieusement 
conseillée ■ il n'était pas possible que le Roi gouvernât plus long- 
temps avec une pareille Chambre; le renouvellement du cinquième 
serait insuffisant pour changer la majorité; la dissolution était 
inattaquable en droit; le succès en était « éminemment probable »; 
et elle était enfin la condition nécessaire d'une réduction du corps 
d'occupation. L'action combinée de Wellington et de Pozzo l'em- 
porta : ils savaient faire connaître, au besoin imposer leur volonté; 
Pozzo s'entendait, comme il le disait, à « produire la crainte là où 
la raison cesse de persuader ». Cette fois il était d'accord avec 
Decazes : le Roi céda facilement, et la dissolution fut décidée le 
16 août. 

Decazes la prépara en grand secret. Mais, la loi électorale 
n'étant pas faite, sous quel régime auraient lieu les élections de la 
Chambre future? Conserverait-on le règlement électoral de l'ordon- 
nance du 13 juillet, qui avait produit la Chambre introuvable, ou 
reviendrait-on au régime de la Charte, dont l'ordonnance avait 



c 106 > 



LA LOI ELECTORALE 




au ! JE N v sris pas ! » 

Caricature anonyme, en couleurs, 1 s 1 7 . Un jeune homme et un vieillard cherchent, en 

vain, leurs noms sur lu liste électorale, </'"' vient d'être affichée. - - Bibî. Nat. Estampes, 

collection Hennin, n" 13937. 



II. C. [V. — Pl. 6. Page 106. 



chapitrb m La Réaction roj/alisle. 

annoncé la révision? On prit un moyen terme. En conformité avec 
la Charte, l'âge des députés fut fixé à quarante ans et leur nombre 
fut ramené à 262. Pour les collèges électoraux, dont la Charte 
n'avait pas réglé l'organisation, on s'en tint à l'ordonnance du 
21 juillet: même on laissa aux préfets le droit d'adjonction. L'or- 
donnance de dissolution fut signée le 5 septembre. Le Roi déclara 
dans le préambule que la Charte ne serait pas révisée : « Nous nous 
sommes convaincu que les besoins et les vœux de nos sujets se 
réunissent pour conserver inctacte la Charte constitutionnelle, base 
du droit public en France, et garantie du repos général ». C'était 
affirmer que le Roi répudiait tout projet tendant à préparer le retour 
d'un gouvernement d'ancien régime. La dissolution de la Chambre 
signifiait que le Roi rompait avec les hommes qui souhaitaient et 
préparaient le retour en arrière. 



« 107 > 



LIVRE II 

LE GOUVERNEMENT PARLE- 
MENTAIRE (1816-1828) 

CHAPITRE PREMIER 

LE GOUVERNEMENT DES ROYALISTES 
MODÉRÉS (1816-1820) 



I. L OEUVRE LEGISLATIVE DU PARTI CONSTITUTIONNEL. — II. LA LUTTE 
POLITIQUE DANS LE PAYS. — III. LA CHUTE DU PARTI CONSTITUTIONNEL. — IV. L'ESPRIT 
PUBLIC EN 1820. 

/. — L'ŒUVRE LÉGISLATIVE DU PARTI CONSTI- 
TUTIONNEL! 

colère des A dissolution fut accueillie avec satisfaction à l'étranger par les 

ROYALISTES. 1 . ,,- , . . \ 

JL^i gouvernements allies, avec joie en rrance par les constitution- 
nels et les libéraux. La nation se sentit délivrée de la menace obsé- 
dante de l'ancien régime. Richelieu fut acclamé à l'Opéra, et la 

1. L'histoire des débats parlementaires concernant la loi électorale, la loi sur le recrute- 
ment et les lois sur la presse est longuement racontée dans Viel-Castel et dans Duvergier 
de Hauranne. — Voir le Livre des orateurs ou Études sur les orateurs parlementaires par Timon 
[vicomte de Cormenin], 2 vol., Paris, 1838; — Ernest Daudet, Louis XVIII et le duc Decazes 
{1815-1820), îi-tyg; — duc d'Aumale, Les institutions militaires de la France (Rev. des Deux- 
Mondes, 1867). — L'État général des officiers à demi-solde, Paris, 1817, est une liste officielle 
intéressante à consulter; elle donne 10 63g officiers et 2770 gendarmes à la date de 1817. 

Sur le règlement de la question financière, voir, dans le Système financier d'Audififret 
(déjà cité), le rapport au Roi signé Chabrol et rédigé par Audiffret en i83o ■ c'est un 
résumé des faits depuis i8i4; — voir aussi le Bulletin de statistique comparée du ministère 
des Finances (déjà cité), t II, 1877 et t. XXV!, lSSq. 

Des documents importants sont publiés sur Richelieu dans R, de Cisternes, Le duc de 
Richelieu, son action aux Conférences d' Aix-la-Chapelle, sa retraite du pouvoir, Paris, 1898; la 
dernière partie, Retraite du pouvoir, est un mémoire rédigé par Richelieu lui-même. Voir 
aussi le tome II de la Correspondance diplomatique des ambassadeurs et ministres de Russie 
en France et de France en Russie avec leurs gouvernements publiée par A. Polovtsoff (déjà 
citée). Sur le rôle des étrangers de 1816 à 1818, et sur la libération du territoire, voir le livre 
déjà cité de Pierre Rain, L'Europe et la restauration des Bourbons, qui donne un récit très 
complet fait d'après les archives des ministères français et anglais des Affaires étrangères 
et d'après les documents diplomatiques publiés. 

'. 108 ) 



CHAPITRE PREMIER 



Le Gouvernement des royalistes modérés. 



rente monta de trois francs. Les ultras tout entiers à la préparation 
de nouvelles victoires, Monsieur, occupé à dresser la liste des pro- 
chains ministres, exprimèrent leur stupéfaction et leur colère. 
Chateaubriand donnait à l'impression la Monarchie selon la Charte 
le jour même où paraissait l'ordonnance. C'était comme un manuel 
du régime parlementaire à l'usage des royalistes; il y résumait les 
arguments, devenus familiers au parti ultra-royaliste, sur le droit 
des majorités, sur la responsabilité politique du gouvernement 
devant la Chambre des députés « organe de l'opinion populaire », sur 
l'obligation pour le Roi de laisser gouverner les ministres qui avaient 
la confiance de la Chambre. Nul doute que la majorité de 1815 ne 
représentât l'opinion dominante des Français : d'ailleurs, disait 
Chateaubriand, « s'il n'y a pas de royalistes en France, il faut en 
faire ». Le moyen est simple : 

« Un évêque, un commandant, un préfet, un procureur du roi, un président 
de la cour prévôtale, un commandant de gendarmerie et un commandant des 
gardes nationales, que ces sept hommes soient à Dieu et au Roi, je réponds 
du reste. • 

Ainsi la Contre-révolution sera faite, qui dénoncera et déjouera 
la conspiration morale des intérêts révolutionnaires, c'est-à-dire 
« l'association naturelle de tous les hommes qui ont à se reprocher 
quelque crime ou quelque bassesse, en un mot, la conjuration de 
toutes les illégitimités contre la légitimité ». L'ordonnance publiée, 
Chateaubriand avait perdu sa peine. Son dépit douloureux éclata 
dans un post-scriptum : « Vive le Roi quand même ! » Et comme il 
n'eût pas été prudent, dans la bataille électorale prochaine, de com- 
battre ouvertement le Roi, Chateaubriand insinuait, non sans ironie : 

« On a souvent admiré, dans les affaires les plus difficiles, la perspicacité 
de ses vues et la profondeur de ses pensées. Il a peut-être jugé que la France 
satisfaite lui renverrait ces mêmes députés dont il était si satisfait..., et 
qu'alors, il n'y aurait plus moyen de nier la véritable opinion de la France. » 

La lactique des ultras imita l'attitude de Chateaubriand : ils 
donnèrent à entendre que le Roi avait cédé à des préoccupations 
secrètes, peut-être aux menaces des Puissances, mais qu'au fond, il 
désirait la réélection de l'ancienne majorité; et l'attaque fut toute 
dirigée contre les ministres. « On accusait, avoue l'ultra-royaliste 
Ferrand, Laîné de vouloir rétablir la république et Decazes de vouloir 
ramener Napoléon et son fils. » On mena surtout, au dire de Pas- 
quier, une « guerre à mort » contre Decazes. Celui-ci tint tête aux 
attaques avec une vigueur et une audace qu'on ne .s'attendait pas à 
rencontrer chez un ministre. La brochure de Chateaubriand fut 



LA MONARCHIE 

SKIAIS 

LA CHAR JE». 



DECAZES 

ENTRE EN LUTIE 

CONTRE 

LES ULTRAS. 



°9 



Le Gouvernement parlementaire. livre a 

saisie, sous le prétexte que l'imprimeur, sans doute pour en hâter la 
diffusion, avait omis de remplir, avant de la mettre en vente, les 
formalités de la loi du 21 octobre 1814. Le Roi, violemment irrité 
contre l'écrivain, le révoqua de ses fonctions de ministre d'État. 
Puis Decazes donna l'ordre de suspendre l'application de la loi sur la 
liberté individuelle; la plupart des suspects placés en surveillance 
hors de leurs départements furent autorisés à y rentrer : c'était faire 
appel au concours des libéraux contre les royalistes. Les journaux 
ultras furent invités à se taire; la censure fut confiée à un jeune 
professeur de tendances libérales, Villemain, qui, dans une brochure 
sur Le Roi, la Charte et la monarchie, venait de réfuter Chateau- 
briand en lui reprochant de rajeunir les théories de Benjamin 
Constant. Le Moniteur attaqua résolument la politique ultra-royaliste : 

« Le royalisme n'est pas une frénésie.... Le temps des délations est passé. 
C'est déshonorer le règne de Titus que de reproduire les manœuvres de celui 
de Tibère. Point de réaction ! » 



HESITATIONS 
ET SCRUPULES 
DE RICHELIEU. 



RESULTAT 

DES ÉLECTIONS. 



Mais Richelieu restait attaché au parti qu'il venait d'abattre, et 
les autres ministres, effrayés de l'audace de Decazes, entravèrent 
son énergie. On omit de prendre toutes les précautions qui eussent 
eflicacement empêché la réélection des ultra-royalistes. Les préfets 
étaient pour la plupart leurs amis ; on n'osa en révoquer que deux. 
Laîné leur laissa le soin de désigner les présidents des collèges 
d'arrondissement, et beaucoujD choisirent les députés sortants. 
L'ordonnance leur conservait la faculté d'adjoindre aux collèges des 
membres de leur choix : Decazes se contenta de leur recommander 
« de ne pas user de leur droit de haute police pour empêcher cer- 
tains électeurs de voter ». Le ministre n'osa pas éliminer tous les 
ultras de la liste des présidents de collèges de département. Le 
résultat de ces demi-mesures fut qu'en province on ne sut que 
penser des intentions du gouvernement. Les fonctionnaires igno- 
raient ce qu'on attendait d'eux ; au point que le préfet de la Dor- 
dogne fit circuler un pamphlet ayant pour titre : Têtes à couper; 
il s'agissait des têtes des ministres." 

Les ultras furent battus à Paris et dans les départements du 
Nord et de l'Est; le Midi leur resta, le Centre et l'Ouest se parta- 
gèrent. La nouvelle majorité, qui comptait 160 membres sur 262, 
se composait de royalistes constitutionnels et modérés, auxquels 
s'adjoignaient quelques libéraux élus sous le nom d' « indépen- 
dants ». Le Roi constata sa victoire dans le discours du trône où Ton 
vit l'expression de sa pensée personnelle, et annonça qu'il se tien- 
drait dans la ligne politique qu'il avait adoptée : 



CHAPITRE PREMIKU 



Le Gouvernement des royalistes modérés. 



« Que mon peuple soit bien assuré de mon inébranlable fermeté pour 
réprimer 1rs attentats de la malveillance et pour contenir les éclats d'un zèle 
trop ardent. » 

Les constitutionnels conservèrent la majorité et le pouvoir pen- le paut; 

■ , . , lftl „ , ,„ • , nnft ti *< i ROYALISTE MODERE 

dant trois ans et demi, de septembre 1810 a lévrier 18-20. Ils votèrent AU pouvoir. 

la loi électorale (1817); ils réorganisèrent l'armée par la loi mili- 
taire; ils réglèrent la situation financière et obtinrent la libération 
du territoire (1818); ils mirent fin au régime provisoire et excep- 
tionnel delà presse en fixant par une loi les limites de sa liberté (1819). 



La loi électorale, œuvre de Laîné, ministre de l'Intérieur, fut 
discutée à la Chambre du 26 décembre 1816 au 8 janvier 1817. Elle 
se bornait à ajouter au texte de la Charte les précisions et les déve- 
loppements nécessaires. Tout Français, âgé de trente ans, payant 
300 francs de contributions directes, est électeur. Le préfet dresse 
la liste des électeurs de chaque département; ils se réunissent en un 
collège unique au chef-lieu sur convocation royale ; le président du 
collège est nommé par le Roi. Les électeurs nomment directement — 
pour la première fois depuis 1789 — et au scrutin de liste les députés 
à élire dans le département. La loi ne faisait mention ni du renou- 
vellement par cinquième, ni du cens (1000 francs), ni de l'âge 
(40 ans) des éligibles, fixés par la Charte. 

Les ultras comparèrent Laîné, auteur du projet, à Lafayette, à 
Carnot; il n'était pas d'injure plus grave. 

• Si l'on adopte la loi, dit Bonald, on aura une Chambre démocratique 
prise dans les classes inférieures de la propriété, et l'équilibre entre les pou- 
voirs sera rompu. Par cette loi, née des habitudes révolutionnaires, on exciut 
de fait les chefs de la propriété, et, dans l'armée destinée à repousser l'inva- 
sion des prolétaires, on place l'autorité dans la main des simples soldats. » 

En réalité, 90 000 personnes réunissaient les conditions de 
l'électorat, et 16 000 celles de l'éligibilité. Mais la loi, en établissant 
le suffrage direct, trompait l'attente des ultras, et leur ôfait l'espoir 
d'exercer une influence décisive sur les paysans groupés en collèges 
primaires de canton et d'arrondissement; elle donnait au gouver- 
nement, qui dressait les listes et nommait les présidents, une 
influence décisive. Villèle reprit avec franchise l'argument démo- 
cratique qui avait déjà servi en 1816 : 

« Plus vous vous éloignerez du point où vous vous êtes arrêtés, plus 
vous rendrez à la garantie de la fortune que vous cherchez la force que votre 
système lui enlève. Si vous aviez étendu votre système en descendant au-des- 
sous des imposés à 300 francs pour faire élire les électeurs, vous auriez admis 



LA LOI 

ÉLECTORALE. 



OPPOSITION 
DES ULTRAS. 



Le Gouvernement parlementa ire. 



RESISTANCE 
DE MONSIEUR. 



ELECTIONS 
PARTIELLES 
DE i&ll. 



au droit de choisir les hommes qui exercent une industrie..., qui sont les auxi- 
liaires naturels des possesseurs des grandes propriétés et des grandes for- 
tunes. Vous auriez certainement augmenté l'influence de la fortune sur les 
élections, et mieux atteint le but que vous vous proposez, puisque c'est dans 
la Ion une que vous cherchez une garantie. » 

D'autres alléguèrent l'impossibilité pratique de réunir tant 
d'électeurs au chei'-lieu, le danger de l'aire autant de foyers révolu- 
tionnaires que de collèges. Les libéraux et les constitutionnels 
détendirent le projet pour les raisons mêmes qui le rendaient popu- 
laire dans le pays et qui exaspéraient les ultras; ce qui faisait dire 
au Journal général : 

« La loi sur les élections offre une singularité remarquable; elle obtient 
l'assentiment presque général de ceux qu'elle exclut des fonctions d'électeur, 
et la plus forte opposition qu'elle rencontre vient de quelques grands proprié- 
taires ù qui elle garantit non seulement le droit d'élire, mais le droit d'être 
élus. » 

La loi fut votée à la Chambre des députés par 132 voix contre 
100; aux Pairs, après cinq jours de discussion (24-29 janvier), par 
9ô voix contre 77. 

Battus dans les deux Chambres, les ultras tentèrent d'inti- 
mider le Roi. Monsieur et ses enfants lui écrivirent « qu'en qualité 
de princes du sang, de pairs et de conseillers d'État nés. ils avaient 
eu le droit d'espérer d'être appelés à donner leur opinion sur une 
loi qui allait décider du caractère et de la marche du gouvernement 
en France; que, ne l'ayant pas été, ils prenaient le seul parti qui 
leur restait, celui de faire à Sa Majesté des représentations respec- 
tueuses et de la prier de changer ou au moins de suspendre la loi 
proposée ». Les mêmes princes, appuyés par Talleyrand, s'adres- 
sèrent à Wellington qui penchait en leur faveur; les autres 
ambassadeurs refusèrent d'intervenir. La loi fut promulguée le 
5 février. On fit l'expérience de la loi en septembre 1817, pour le 
renouvellement du premier cinquième; les ultras furent battus; la 
majorité ministérielle fut accrue, mais 25 « indépendants » étaient 
élus à la fois contre les ministériels et contre les ultras : quelques, 
uns d'entre eux, Laffitte, Casimir Perier, Benjamin Delessert- 
Bignon, Dupont (de l'Eure), le marquis de Chauvelin, allaient être 
les chefs ardents et écoutés d'un nouveau groupe qui dissimulait à 
peine son hostilité à la dynastie. Le Journal général, qui représen- 
tait les idées des royalistes constitutionnels, se félicita « de ce que 
le parti de l'ancien régime avait à peu près disparu, et qu'il ne 
restait plus dans la lice que des hommes également dévoués à la 
Charte, et divisés seulement sur la manière de l'interpréter ». 



chapitre premier Le Gouvernement des raya listes modérés. 

La loi militaire fut l'œuvre du maréchal Gouvion Saint-Cyr, qui la loi militaire. 
avait remplacé à la Guerre le duc de Feltre (12 septembre 1817). 
Gouvion Saint-Cyr était un ancien soldat de la Révolution; ou le 
disait resté, au fond de l'âme, républicain. Il se proposa d'assurer le 
recrutement régulier d'une armée nationale, et de régler l'avance- 
ment des officiers de manière à réduire l'arbitraire dans la collation 
des grades. La noblesse royaliste, depuis 1814, tendait à considérer 
les grades de L'armée comme sa propriété, et les princes du sang en 
disposaient à leur gré en sa faveur, sans tenir compte ni de l'ancien- 
neté, ni du mérite. La loi décida que l'armée se recruterait par 
engagements volontaires et par un tirage au sort entre les jeunes 
gens de vingt ans. Le mot de conscription ne fut pas prononcé, 
l'article 12 de la Charte ayant déclaré la conscription abolie. 
Le contingent annuel fourni par le tirage au sort serait de 
.'iOOOO hommes: le service durerait six ans dans l'armée active, et 
six ans dans la vétérance; mais les vétérans ne seraient appelés 
qu'en cas de guerre et ne quitteraient pas le territoire. Nul ne 
pourrait devenir officier sans avoir été deux ans sous-officier ou 
élève d'une école militaire où l'on n'entrerait qu'après avoir subi 
un examen. L'avancement se ferait à l'ancienneté pour les deux 
tiers des grades jusqu'à celui de lieutenant-colonel, avec un mini- 
mum de quatre ans de service dans le grade inférieur. 

La droite combattit l'institution de la vétérance, parce que les la vétérance 
anciens soldats de l'Empire libérés depuis moins de six ans devaient GTLAVANC ' 
en faire partie. 

•> La loi, dit un ultra, Salaberry, rappelle sous les drapeaux les ennemis 
<ln Roi, ceux qui ont fait le 20 mars, ceux sur qui comptent encore aujourd'hui 
les hommes qui aspirent au renversement. La conspiration contre la monar- 
chie, la légitimité et la Charte me parait flagrante.... Ce que la conspiration a 
obtenu pour le civil, elle veut, elle doit l'obtenir pour le militaire.... Il ne manque 
plus au génie du mal qu'une armée; il vous la demande! » 

Mais les ultras attaquèrent encore plus vivement le titre de 
l'avancement : c'était violer la Charte et porter atteinte au pouvoir 
royal que de le régler par une loi; « c'est, avec le vote annuel, dit 
Yillèle, un moyen de faire comprendre à l'armée qu'elle ne dépend 
plus du Roi, mais des Chambres »; la Charte avait bien prévu une 
loi sur le recrutement, mais elle avait laissé au Roi, en le déclarant 
chef de l'armée, le soin de pourvoir à l'avancement par simple 
ordonnance; la loi qui prétendait interdire à un noble d'entrer direc- 
tement dans l'armée comme officier était une loi révolutionnaire. 

La loi passa: mais, en fait, les deux titres qui avaient provoqué 
l'opposition de la droite ne furent guère appliqués. Les vétérans de 

< 1 1 5 > 

La visse. — II. Contemp., IV. 8 



Le Gouvernement parlementaire. 



PAIEMENT 
DE V1NDEMN 
DE GUERRE. 



ITÊ 



la classe 1816 furent seuls appelés (en 1823), et il y eut un grand 
nombre d'insoumis. On renonça à la vétérance. Quant à la règle 
d'avancement, on en éluda les prescriptions, soit en les violant 
ouvertement, soit par un subterfuge : comme le Roi conservait les 
nominations dans les corps de nouvelle formation, on réorganisa 
fréquemment d'anciens corps sous de nouveaux noms, de manière 
à permettre des choix arbitraires. 

Les difficultés de la situation financière provenaient des 
dépenses de l'occupation et de l'obligation d'acquitter l'indemnité 
de guerre (l'arriéré avait été provisoirement payé en reconnais- 
sances de liquidation), charges trop lourdes pour le budget ordi- 
naire. Il fallut recourir à l'emprunt. Six millions de rentes 5 p. 100 
furent créées en 1816, 30 millions en 1817, 15 millions en 1818. Le 
premier emprunt fut placé directement à la Bourse par l'agent de 
change du Trésor, au taux moyen de 58 fr. 33, et produisit près 
de 70 millions ; le second fut traité de gré à gré avec des banquiers 
français et étrangers, au prix moyen de 57 fr. 51, et produisit 
345 millions; l'emprunt de 1818 fut souscrit dans le public au prix 
de 66 fr. 50, et produisit 198 millions. Ces emprunts mirent à la 
disposition de l'État une somme de 613 millions à un taux qui 
variait de 8 à 9 p. 100. Ils payèrent les 3/5 de l'indemnité de guerre 
et les frais de L'occupation étrangère. La France, s'étant engagée 
à acquitter le reste de l'indemnité avant les délais fixés, demanda à 
profiter de l'article 5 du traité de Paris qui permettait, en ce cas, si 
les alliés ne jugeaient plus l'occupation nécessaire, de la réduire à 
trois années. Mais il était difficile d'évaluer le solde à payer, qui 
comprenait, outre le reste de l'indemnité de guerre, le montant 
d'autres créances de toute nature et de toute date réclamées à la 
France. Les articles 18, 19 et 20 du traité du 30 mai 1814, confirmés 
par l'article 9 du traité du 20 novembre 1815, avaient stipulé que la 
France et les puissances contractantes renonçaient réciproquement 
à toutes réclamations pour des fournitures ou avances quelconques 
faites à leurs gouvernements respectifs depuis 1792; mais ils stipu- 
laient d'autre part « que le gouvernement français s'engageait à 
faire liquider et payer les sommes qu'il se trouverait devoir dans 
des pays hors de son territoire, en vertu de contrats ou d'autres 
engagements formels, passés entre des individus ou des établisse- 
ments particuliers et les autorités françaises, tant pour fournitures 
qu'à raison d'obligations légales ». Ces dernières clauses avaient 
permis à certains souverains de présenter la facture de réquisitions 
restées impayées depuis la guerre de sept ans et d'arriérés de solde 
qui remontaient à Henri IV. L'Autriche à elle seule réclamait 



< n n > 



DU TERRITOIRE. 



chapitre premier Le Goure rnc me nt des royalistes modérés. 

170 millions. Le tsar Alexandre insista pour que la France ne fût 
pas tenue d'exécuter à la lettre les engagements du 20 novembre; 
c'eût été ruiner son crédit, accroître la durée de l'occupation, 
compromettre les Bourbons et la paix générale. 11 écrivit person- 
nellement à Wellington pour rengager u se prononcer « en laveur 
d'un système de conciliation équitable ». Wellington céda. Le 
gouvernement prussien accepta « de voir l'esprit du premier traité 
de Paris présider à la conclusion de l'arrangement exécutif de la 
convention du 20 novembre ». 

Une convention nouvelle, signée à Paris le 25 avril 1818, limita la libération 
à 265 millions les obligations de la France concernant ses « dettes 
particulières », et arrêta ainsi le flot des prétentions. Les alliés, 
réunis en congrès à Aix-la-Chapelle, décidèrent que les alliés et les 
créanciers toucheraient 100 millions en titres de rentes au cours de 
75 IV. 75. soit une inscription de 6 600 000 francs de rente, et que les 
165 autres millions leur seraient versés en acomptes mensuels par 
les banquiers Hope et Bar in g. qui reçurent pour ce service 
12 313 000 francs de rentes 5 p. 100 cédées au taux de 67 francs; 
l'opération fut confiée à des étrangers, parce que le gouvernement 
prussien élevait des doutes sur la solvabilité des banques françaises. 
Enfin les alliés accordèrent l'évacuation du territoire français par 
la convention du 9 octobre 1818; les troupes devaient être retirées 
avant le 30 novembre '. 

Depuis la dissolution de la Chambre introuvable, Richelieu 
négociait cette libération de la France. C'était son grand souci: il 
n'avait cessé de représenter aux puissances que la charge de l'occu- 
pation était trop lourde à la France pour qu'elle fût capable de 
payer l'indemnité qui devait la délivrer des armées étrangères; 
mais il s'était heurté à la résistance tenace de Wellington, qui se 
considérait comme responsable de la tranquillité de la France 
devant l'Europe. L'emprunt de 1817, qui permit à la France de 
verser 300 millions aux alliés, lui permit également d'obtenir la 
sortie de 30 000 soldats étrangers (1 er avril). A Aix-la-Chapelle, où 
il représenta la France, Richelieu trouva, dans l'amitié personnelle 
du tsar et dans son attachement à la cause de la paix, un appui 
utile contre la malveillance des autres alliés. La modération de 

!. Les dépenses causées par la deuxième invasion el le IraKé de Paris furent en totalité 
de : 

l* pour l'entretien des troupes d'occupation de i3i5 à 1818 = 633 o4o 53o francs. 

2" pour l'indemnité de guerre = 700000000 francs. 

3° pour les réclamations exercées par les Puissances, qui s'élevèrent d'abord à 
1 foooooooo francs et qui furent fixées à 5oo millions par une convention (i5 juin 1818) = 
5oooooooo francs. 

lin tout 1 833 0^0 53o francs. 



Le Gouvernement parlementaire. 



RICHELIEU 
AU CONGRÈS 
D AIX-LA-CHA- 
PELLE. 



LE TSAR il EDITE 
UNE CROISADE 
CONTRE- 
REVOLUTION- 
NAIRE. 



son gouvernement donnait à penser que la monarchie restaurée se 
refuserait à une réaction violente qui menacerait la paix de l'Eu- 
rope; les partisans de Monsieur, desquels Pozzo di Borgo écrivait 
« qu'il serait impossible de décrire la présomption et l'ineptie », 
semblaient alors définitivement mis hors de cause. La monarchie 
bourbonienne paraissait suffisamment forte par son crédit, sa poli- 
tique, son armée réorganisée et augmentée, pour se passer du corps 
d'occupation. 

Richelieu remporta à Aix-la-Chapelle un autre succès : il obtint 
que la France reprît sa place et son rang parmi les grandes puis- 
sances. Ce fut l'objet d'une négociation longue et délicate. Les 
quatre alliés avaient, au lendemain du second traité de Paris, 
renouvelé le traité de Chaumont. Consentiraient-ils à faire de la 
quadruple alliance une quintuple alliance? Mettraient-ils désormais 
la France dans la confidence de leurs délibérations, après l'avoir 
tenue à l'écart, sous une surveillance étroite et une impérieuse 
tutelle? Le tsar inclinait à penser que l'évacuation devait marquer 
le terme de la punition infligée à la France, et c'était l'avis formel 
de son ambassadeur Pozzo di Borgo. Mais l'ambassadeur de Prusse, 
Goltz, et Wellington se prononçaient pour le maintien de la qua- 
druple alliance, quitte à admettre la France à des délibérations 
communes dans de certains cas dont les alliés resteraient juges. 
Richelieu représenta avec chaleur que la rentrée de la France 
« dans la communion de la grande famille européenne » aurait une 
influence décisive sur l'avenir de la dynastie : ce serait relever 
Louis XVIII aux yeux de la nation, faire de lui un vrai souverain, 
l'égal des autres, indépendant comme eux; ce serait sceller la 
réconciliation définitive des Bourbons avec la France. Le ministère 
attachait un tel prix au succès de cette négociation qu'il en exagé- 
rait la portée : « le maintien de la quadruple alliance après l'évacua- 
tion, écrivait Decazes à Richelieu, serait regardé par la nation 
entière comme un outrage et entraînerait tôt ou tard le gouverne- 
ment vers la guerre ou vers sa ruine ». ^ 

Mais l'appui que la Russie offrit à Richelieu n'était pas désin- 
téressé; et le bénéfice qu'Alexandre entendait tirer de son attitude 
amicale pesa sur la négociation plus lourdement encore que l'hos- 
tilité anglo-prussienne. Le tsar comptait entraîner Louis XVIIl dans 
l'attaque qu'il méditait contre les révolutionnaires au nom des prin- 
cipes de la Sainte-Alliance. Dans toute l'Europe s'éveillaient des 
agitations menaçantes pour les trônes. Le goût des institutions 
représentatives gagnait l'Allemagne : en Hesse-Cassel, en Wurtem- 
berg, en Bavière, les peuples pressaient les princes de réformer les 



nG 



CHAPITRE PREMIKU 



Le Gouvernement des royalistes modérés. 



vieilles constitutions historiques; des sociétés populaires, des pro- 
fesseurs, des étudiants réclamaient l'exécution de l'article 13 du 
pacte fédératif de 1815, où il était dit « qu'il y aurait des assemblées 
d'États dans tous les pays de la Confédération ». La nation italienne 
laissait éclater sa haine contre les maîtres que l'Europe lui avait 
imposés. En France môme, les élections ne prouvaient-elles pas le 
progrès accompli par les «jacobins »? L'exemple de l'Amérique était 
pire encore: les colonies espagnoles s'étaient impunément insurgées 
contre leur roi légitime ; et ce scandale laissait les gouvernements 
indifférents. Alexandre les eût traduites devant le congrès d'Aix-la- 
Chapelle, s'il n'avait dû reculer devant l'hostilité résolue de l'Angle- 
terre, qui avait mis à sa participation au congrès la condition que 
la question américaine n'y serait pas posée. L'émancipation des 
colonies révoltées (toutes prêtes à devenir des clientes de son com- 
merce et des alliées de sa politique), avait trop de prix à ses yeux 
pour qu'elle permît qu'on liât leur cause à celle des « révolution- 
naires », des «jacobins », contre lesquels Alexandre rêvait une croi- 
sade; elle craignait qu'à l'exemple de Catherine II poussant en 1792 
la Prusse et l'Autriche à la guerre contre les jacobins de France, 
Alexandre n'eût l'arrière-pensée de profiter d'une guerre en Amé- 
rique pour avoir les mains libres en OrienfT Si le tsar montrait tant 
d'ardeur à soutenir la rentrée de la France dans le « concert euro- 
péen », c'était donc pour trouver en elle un appui et au besoin une 
collaboration. Mais quand en échange de ses bons offices il réclama 
de Louis XVIII l'intervention armée contre les colonies révol- 
tées qu'il n'avait pas pu demander au congrès, le roi de France 
se contenta d'offrir une promesse de médiation L'Autriche .et 
l'Angleterre, satisfaites de voir écartée la guerre que souhaitait 
Alexandre, acceptèrent alors d'admettre la France aux délibérations 
communes des grandes puissances. 

Pourtant, le traité de Chaumont et celui du 21 novembre 1815 
ne furent pas abrogés; on se borna à convenir qu'ils ne seraient 
pas publiquement renouvelés, et le protocole de la séance plénière 
du 15 novembre, que signa le représentant de la France, porta « que 
la Fiance, associée aux autres puissances par la restauration du 
pouvoir monarchique et constitutionnel, s'engageait à concourir 
désormais au maintien et à l'affermissement d'un système qui avait 
donné la paix à l'Europe et qui seul pouvait en assurer la durée ». La 
France, à dater de ce jour, cessa d'être tenue en surveillance; le 
20 novembre, la conférence hebdomadaire que les ambassadeurs 
tenaient à Paris depuis le traité de Paris fut officiellement close. Le 
Lsar, irrité et déçu, donna à entendre à la France qu'elle n'avait pas, 



LA FRANCE 

ENTRE DANS LE 

« C ON CE HT 

EUROPÉEN ». 



NOUVELLE 
DÉFAITE 
ÉLECTORALE 
DU PARTI 
ULTRA-ROYALISTE 



DISSENSIONS 

MINISTÉRIELLES. 



Le Gouvernement parlementaire. livre h 

autant qu'elle se le figurait, recouvré sa liberté. Faisant allusion 
au renouvellement secret du traité de Chaumont, il fit écrire à 
Richelieu : 

« Les actes d'Aix-la-Chapelle nous ont laissé des moyens. Nous y aurons 
recours au premier signa!. Ce signa! sera donné. Je ne vous menace pas d'un 
casus fœderis et belli. Mais je vous préviens que ce casus fœderis devient 
chaque jour plus salutaire dans l'opinion des cabinets. Mille et mille pardons 
si j'ajoute ces indications à vos peines; mais je vous dois la vérité tout' 
entière. » 

Les élections de 1818 (20 et 26 octobre) furent une nouvelle 
défaite pour les ultras. Le comte d'Artois avait été dépouillé de son 
grand moyen d'influence : une ordonnance lui avait retiré l'autorité 
■ qu'il avait gardée sur les chefs de la garde nationale en les subor- 
donnant aux pouvoirs locaux sous la surveillance du ministère de 
l'Intérieur. Comme en 1817, les royalistes ministériels partagèrent 
la victoire avec les indépendants, qui à eux seuls gagnaient 20 sièges. 
Des libéraux notoires, combattus par les préfets, furent élus : 
Lafayette dans la Sarthe, Manuel, ancien représentant à la Chambre 
des Cent-Jours, dans la Vendée et dans le Finistère, qui nommait en 
même temps trois autres libéraux. Des ultras soumis à la réélec- 
tion, aucun ne fut réélu. Bien que le ministère eût encore la majo- 
rité avec les seuls constitutionnels, il lui devenait difficile de gou- 
verner avec leur seul appui; bientôt il se trouverait contraint de 
se rapprocher soit de la droite ultra-royaliste, soit de la gauche 
libérale. 

Les ministres se divisèrent sur la tactique qu'il convenait 
d'adopter : Richelieu, qui restait attaché à la droite qui le combat- 
tait et méfiant envers la gauche qui l'avait soutenu, écrivait alors: 

« Il est bien dur que nous soyons obligés de frapper des hommes qui sont, 
à la vérité, nos ennemis, mais qui ont été, pendant vingt-cinq ans, les défen- 
seurs du trône et de la monarchie.... La chose est tellement affligeante que je 
suis souvent prêt à aller me cacher au fond de quelque désert. » 

Il n'osait pas user de la force très réelle qu'il tenait de l'opinion 
publique, ni du soutien que lui offraient les ambassadeurs étran- 
gers. Le mécontentement du tsar l'avait beaucoup ému. Ses rela- 
tions personnelles encombraient de scrupules et d'hésitations sa 
conduite politique : en deux ans, il n'avait pas su donner de l'unité 
à son cabinet; son aménité de caractère l'éloignait des décisions 
énergiques : il n'osait même pas blâmer les préfets qui refusaient de 
recevoir les députés ministériels. Le ministre de l'Intérieur Laîné 
gémissait d'être « condamné plutôt qu'attaché à son poste », cher- 
chait l'occasion de le quitter, et depuis longtemps se désolait « de 



ii» 



CHAPITRE PREMIER 



Le Gouvernement des royalistes modérés. 



ne pouvoir, au dire de Pozzo di Borgo, le déserter sans déshon- 
neur ». Tandis que Decazes et les autres ministres restaient hostiles 
à tout-rapprochement avec les ultras, qui y niellaient une condition 
inacceptable, la modification du système électoral, Richelieu sera- 

;t disposé à négocier avec eux. On disait qu'il avait promis au 
fcsar, a Aix-la-Chapelle, de réviser la loi qui avait favorisé le succès 
des libéraux. Dans le public, la crise latente du ministère Taisait 
l'objet de discussions inquiètes. Était-on une l'ois de plus, comme le 
disaient les libéraux, « à la veille de la contre-révolution »? « L'aris- 
tocratie, écrivait la Minerve, ne cache plus ses desseins : elle a jeté 
le masque, c'est l'oligarchie qu'elle veut rétablir » ; tandis que le 
Conservateur s'écriait : « La France est sur les bords d'un abîme ; un 
pas de plus, elle y tombe.... La démocratie nous envahit; la presse 
reproduit son esprit; la lithographie, son image. » 

Le Roi, indécis, sembla tout d'abord pencher pour Richelieu, 
malgré son amitié pour Decazes: car il s'imaginait que le départ de 
Richelieu l'obligerait de reprendre Tallcyrand qu'il n'avait jamais 
aimé, et qu'il redoutait beaucoup depuis que l'intrigant avait réussi, 
en faisant sa cour à Monsieur et en rompant bruyamment avec 
Decazes, à redevenir, dans le camp des ultras, l'homme nécessaire. 
Mais lorsqu'il fut convaincu que le maintien de Richelieu exigerait 
l'éloignement de Decazes et sa nomination dans quelque ambas- 
sade, il ne put se résigner à ce sacrifice, et Richelieu se retira 
(25 décembre 1818). Il fut remplacé par le général Dessoles, soldat 
de l'empire, rallié aux Bourbons depuis 1814, homme nouveau dans 
la politique, qui prit les Affaires étrangères et la présidence du 
Conseil. Decazes, devenu ministre de l'Intérieur, gouverna de fait 
avec de Serre à la Justice. Louis aux Finances, Portai à la Marine; 
I rouvion Saint-Cyr resta à la Guerre (29 décembre). La cour fut <> exas- 
pérée »; le centre et la gauche, satisfaits; les ambassadeurs étran- 
- rs, inquiets. 

La Chambre des pairs, pour manifester son mécontentement des 

. rès libéraux, prit l'initiative d'une attaque contre la loi élec- 
torale : sur la proposition de Barthélémy (20 février), elle vota une 

'lution qui suppliait le roi de changer l'organisation des collèges 
■i mars). L'émotion publique fut aussi vive qu'au jour de la crise 
ministérielle. Decazes avait dit aux Pairs : « Je considère une telle 
proposition comme la plus funeste qui puisse sortir de la Chambre ». 
Les libéraux s'alarmèrent : <• Une nouvelle lutte s'engage, écrivait la 
Minerve...; mais la France est debout, et elle ne se laissera ni 
outrager, ni dépouiller de ses droits par une faction qu'elle a si sou- 
vent vaincue ». « Les éternels ennemis de la France, disait la Biblio- 



LE CABINET 

DESSoLES. 



MANIFESTATION 

DES PAIRS 

CONTRE LA LOI 

ÉLECTORALE. 



Le Gouvernement parlementaire. 



LE MINISTERE 
PRATIQUE 
U:\ : E POLITIQUE 
DE GAUCHE. 



UN NOUVEAU 
BEC '.ME 

1 HRESSE 
EST NÉCESSAIRE. 



thèque historique, s'indignaient du repos dont elle commençait à 
jouir ; ils veulent la replonger dans les révolutions et dans les horreurs 
de la guerre civile. » Benjamin Constant traduisit avec sa vigueur 
cou lumière le sentiment général : « On veut des électeurs pauvres 
pour n'avoir que des élus riches... on veut, par une assemblée comme 
celle de 1815, ramener le régime de 1815. Français, vous avez connu 
ce régime.... » Quelques jours après, les Pairs, pour affirmer leur 
hostilité, repoussèrent sans discussion un projet qui transportait 
du 1 er janvier au 1 er juillet le commencement de Tannée financière : 
cette mesure, déjà votée par les députés, devait mettre fin à l'usage 
devenu annuel de voter au début de chaque session six douzièmes 
provisoires (4 mars). Ainsi la Chambre des pairs marquait une oppo- 
sition systématique. Decazes y changea la majorité en nommant une 
fournée de (30 pairs dévoués à sa politique, anciens sénateurs exclus 
en 1815, gens d'affaires, maréchaux et nobles d'empire. 

Le ministère Dessoles-Decazes adopta ouvertement la politique 
de gauche. Il réintégra des généraux de l'armée de la Loire, rappela 
quelques bannis, révoqua une douzaine de préfets, déplaça un grand 
nombre de fonctionnaires. La droite s'indigna; les ambassadeurs 
étrangers, malgré le scandale de tant de jacobinisme uni à tant de 
bonapartisme, restèrent indécis sur la conduite à tenir; car Decazes, 
s'appuyant sur la gauche, qu'ils détestaient, détruisait le parti 
ultra-royaliste, dont ils avaient redouté l'avènement; mais la guerre 
implacable menée par Decazes contre les ultras ne risquait-elle pas 
de compromettre la succession de Monsieur et -de favoriser une 
révolution? La question était d'importance à un moment où la santé 
de Louis XVIII était à la merci d'un accès de goutte. 

Les ambassadeurs n'étaient pas au bout de leurs inquiétudes : 
Decazes proposait une loi sur la presse. Le régime de la presse 
restait provisoire depuis la rentrée de Louis XVIII : la censure et 
l'autorisation préalables avaient été rétablies par ordonnance en 
juillet et août 1815; quelques mois plus tard, la loi relative aux cris 
séditieux et aux provocations à la révolte et la loi de sûreté générale 
avaient frappé indirectement, mais durement, les journaux. Il est 
vrai qu'on n'appliquait plus l'ordonnance sur la censure; qu'on avait 
supprimé les Cours prévôtales à la fin de la session de 1817; et que 
les deux lois avaient été adoucies par la loi du 12 février 1817, qui 
réservait le droit d'arrêter un suspect au président du Conseil et au 
ministre de la Police 1 . Mais l'autorisation préalable continuait d'être 



i. D'après les chiffres donnés par Decazes, il y avait encore en 1817, en vertu de la loi 
de sûreté générale, 419 détenus, 900 internés, et 253 suspects éloignés de leur département. 



DE SBRHB. 



chapitre premier Le Gouvernement des royalistes modérés. 

exigée par deux lois qui avaient prolongé l'effet des ordonnances 
de 1815 d'abord jusqu'au 1 er janvier 1818, puis jusqu'à la fin de la 
session de cette année. Il importait de légiférer à nouveau avant le 
tonne de la session, pour éviter le double inconvénient de prolonger 
davantage un régime despotique et condamné en principe, ou de 
rendre aux journaux une liberté trop complète si l'on ne le prolon- 
geait pas. 

Ce fut l'objet des trois lois déposées le 22 mars 1819 par le Garde vote des lois 
des sceaux de Serre. La première traitait des délits commis par la 
voie de la presse; la seconde, de leur poursuite et de leur jugement, 
la troisième, des conditions d'existence des journaux et écrits pério- 
diques. Ces lois marquaient un recul de la répression : les délits 
(provocation au crime, offense au Roi, au gouvernement, à la morale 
publique, injure et diffamation) n'étaient plus punis de la déporta- 
tion, mais seulement de la prison et de l'amende; le jugement en 
était enlevé aux tribunaux correctionnels et donné au jury. L'auto- 
risation préalable était remplacée par une simple déclaration; mais 
un cautionnement de 10 000 francs de rente était exigé pour les jour- 
naux quotidiens, et rien n'était changé à la loi du 6 prairial an VII, 
qui assujettissait les écrits périodiques à un timbre de 5 centimes 
par feuille 1 . La droite combattit ces propositions. Depuis l'ordon- 
nance du 5 septembre, les ultras réclamaient la liberté de la presse, 
et ils avaient protesté chaque fois que des lois avaient été votées 
qui prolongeaient le régime provisoire de l'autorisation préalable 
Les lois de Serre leur parurent, dit le Conservateur, « dérisoires, 
perfides, pleines de pièges; si elles passaient, la liberté de la presse 
ressemblerait à la liberté de discussion dont on jouissait dans les 
Chambres de Bonaparte ». Ils ne réussirent qu'à faire insérer dans 
la loi un délit que le gouvernement n'avait pas prévu, l'offense à 
la morale religieuse qu'on ajouta à l'offense à la morale publique. 
Les libéraux protestèrent contre le cautionnement, qui créait un 
privilège en faveur des riches, et obtinrent qu'il fût abaissé à 
5000 francs de rente pour les journaux quotidiens de province (tous 
les départements sauf la Seine, Seine-et-Oise, Seine-et-Marne). Les 
trois lois furent votées en mai et juin, à la Chambre des députés, 
par une majorité qui varia de 140 à 150 voix sur 200 votants environ ; 
à la Chambre des pairs, par 130 à 1G0 voix; il n'y eut d'opposition 
marquée qu'à la première loi, la loi pénale, qui fut repoussée par 
50 Pairs. 



i. Seuls les périodiques relatifs aux sciences et aux ails en avaient été exemptés par 
la loi de finances de 1^17. 



Le Gouvernement parlementaire. 



LA VIE 
PARLEMENTAIRE. 



SISC1PLINE 
DES PARTIS 



La présence au pouvoir du parti constitutionnel et la durée de 
son règne permirent l'organisation d'une vie parlementaire régulière. 
Le ministère ne cessa pas d'être soutenu par une majorité dont il 
adopta les vues, dont il appliqua le programme et la politique. La 
question capitale du régime parlementaire était résolue en fait, 
puisque le Roi, les ministres et la Chambre élue se trouvaient 
d'accord. On ne songea plus à contester à la Chambre le droit 
d'amendement sous le prétexte que le Roi avait seul l'initiative des 
lois. Les partis se plièrent aux nécessités tactiques de la lutte poli- 
tique; la minorité comprit l'utilité de l'opposition systématique, et 
la majorité, l'utilité de la discipline devant laquelle s'inclinent les 
goûts particuliers. Quelques tentatives de coalition entre l'extrême 
droite ultra-royaliste et l'extrême gauche libérale contre les royalistes 
ministériels n'eurent aucun succès Seul un petit groupe de consti- 
tutionnels, les doctrinaires, persistait à planer dans une région supé- 
rieure entre la droite et la gauche, ils prétendaient relever unique- 
ment de leur raison et de leur conscience, attribuant à leurs opinions 
une valeur supérieure aux raisons de circonstances. 

« Ils sont quatre, disait un journal libéral, la Renommée, qui tantôt se 
vantent de n'être que trois, parce qu'il leur parait impossible qu'il y ait au 
monde quatre têtes d'une telle force, et tantôt prétendent qu'ils sont cinq, mais 
c'«st quand ils veulent effrayer leurs ennemis par le nombre. » 

Ils s'érigeaient en censeurs des paroles et des actes, et se retran- 
chaient dans une indépendance qui les mettait à l'aise pour pro- 
noncer leurs sentences. Royer-Collard était le modèle et le maître de 
cette coterie qui n'aspirait pas au pouvoir, mais prétendait à la 
suprématie intellectuelle. Les doctrinaires à la Chambre dictaient à 
tous, et surtout à leurs amis, les libres arrêts de leur incorruptible 
sagesse Royer-Collard répondait à de Serre, qui lui reprochait de 
ne pas le suivre : « Moi, je ne suis pas, je reste ». Maintes fois ils 
mirent en danger le gouvernement, bien qu'il représentât l'idéal 
qu'ils s'étaient fait de la monarchie restaurée, et leur talent faillit 
disloquer la majorité, au bénéfice des ennemis irréductibles de la 
Charte ou de la légitimité, qu'ils aimaient toutes deux d'un amour 
égal. 
lancien régime Les séances des Chambres furent souvent passionnées. L'ancien 

et la révolution r £gi me e ^ i a Révolution étaient au fond de toutes les discussions. 

SONT SANS CESSE ° . _, . . , ... . . 

en discussion. Em dépit du Roi, qui avait déclare qu il ne voulait pas être « le roi 
de deux peuples », en dépit du gouvernement, qui travaillait, comme 
on disait, à « royaîiser la nation et à nationaliser le royalisme ». 
le conflit fut permanent entre les « deux Frances », et éclata à tout 



■chapitre premier Le Gouvernement des rot/ a listes mode nés. 

propos. Le ministère, haï de la droite, semblait provoquer la lutte; 
son attitude avait parfois un air de défi, ses paroles un ton révolu- 
tionnaire qui provoquaient la colère des royalistes exaspérés. Gouvion 
Saint-Cvr, défendant l'institution des vétérans attaquée par la droite, 
fut amené à faire, du haut de la tribune, un éloge ému des soldats 
de la Révolution, au grand scandale des ultras qui ne voyaient en 
eux que de dangereux bandits; il y eut un tumulte le jour où de 
Serre, ancien soldat de l'armée de Condé, déclara que la majorité 
des assemblées révolutionnaires avait été « presque toujours saine ». 
— « Quoi! interrompit La Bourdonnaie, môme la Convention? — 
Oui, Monsieur, même la Convention, et si la Convention n'eût pas 
voté sous les poignards, la France n'eût pas eu à gémir du plus 
épouvantable des crimes. » La gauche applaudissait d'autant plus 
vivement à ces paroles ministérielles qu'elle éprouvait plus de gêne 
pour dire sa vraie pensée; car elle était contrainte de masquer son 
hostilité à la dynastie sous des phrases élogieuses pour le Roi. — 
Tandis que la gauche restait attachée aux souvenirs delà Révolution, 
la droite puisait arguments et émotions dans l'histoire de l'ancienne 
France : Bonald. combattant la vente des anciens bois du clergé, 
rappelait que Colbert avait dit que la France périrait faute de bois; 
Chateaubriand, voulant prouver l'antiquité de la propriété ecclésias- 
tique, affirma : « Lorsque saint Remy baptisa Clovis, saint Remy 
était propriétaire, et Clovis ne possédait même pas le vase de 
Soissons ». Et le budget de la marine inspirait M. de Marcellus : 

« Les lis sont connus et révérés sur toutes les mers et dans les contrées 
les pins lointaines. L'Océan même, en quelque sorte, soumet toutes ses vagues 
à cette fleur royale, et semble courber avec respect ses ondes sous le poids 
des heureux vaisseaux où flotte l'étendard de la légitimité. » 

11 se trouva parfois des orateurs plus substantiels. Quand le première 

banquier Laffitte, élu de Paris, prit la parole dans la discussion du A L4 révolution 
budget de 1817. il s'abstint des banalités coutumières sur le anglaise de im. 
« digne petit-fils d'Henri IV ». sur « la bonté ineffable » des Bour- 
bons. Le duc d'Orléans qui, pour obéir au Roi, était retourné en 
Angleterre en 1816, venait de rentrer à Paris (février). Tout le monde 
voyait en lui. espérait ou craignait en lui un prétendant possible. 
Laffitte osa mentionner Guillaume III et la révolution de 1688 : 
« L'Angleterre, dit-il, est redevable de sa prospérité à son système 
de crédit et à la force que l'opinion publique a acquise chez elle 
depuis l'époque mémorable où Guillaume III reçut la couronne en 
échange des garanties qu'il donnait à la liberté ». Rappel d'un 
célèbre changement de dynastie, opéré dans l'intérieur d'une famille 

< 123 > 



Le Gouvernement parlementaire . livre ii 

royale sans révolte et sans troubles, plus efficace pourtant que les 
violences révolutionnaires, souvenir où le parti libéral tout entier 
chercha bientôt et trouva la vertu d'un exemple et la force d'une 
tradition : l'histoire fournit un programme aux politiques quand ils 
ne la savent pas très bien. 



//. — LA LUTTE POLITIQUE DANS LE PAYS* 

l'influence ES débats des Chambres agitaient l'opinion pendant la durée 

des journaux. J_j des sessions. Ceux de la Chambre des pairs, dont les délibé- 
rations étaient secrètes, n'étaient connus que par la publication 
de certains discours dont elle votait elle-même l'impression. Ceux 
de la Chambre des députés étaient reproduits au Moniteur, que les 

i. Sur les journaux de Paris, voir dans Hatin (ouv. cité), t. VIII, le « Tableau de la 
presse en 1817 ». La liste des journaux de province n'est pas établie; ceux qui sont cités 
ici sont mentionnés dans les rapports des comités de censure conservés aux Archives 
nationales, BB 3 °, 268. — Ph. Gonnard donne d'utiles renseignements sur la Bibliothèque 
historique et ses procédés de propagande napoléonienne, dans La légende napole'onienne 
et la presse libérale, 1817-18-20 (Revue des Etudes napoléoniennes, mars 1912). 

La Conspiration de Lyon est racontée par S. Charléty, Une conspiration à Lyon en 1817 
(Revue de Paris, 1904). 

Sur la propagande du clergé et le Concordat de 1817, voir : Documents sur l'histoire reli- 
gieuse de la France pendant la Restauration, publiés par le Comité des travaux historiques, 
Paris, 1913 ; — P Ferret, Le. Concordai de 1816; le Concordai de 1817 (Rev. des questions 
historiques, 1901 et 1902); — Sagnac, Le Concordai de 1817 (Revue d'histoire moderne et 
contemporaine, 1906) qui donne de nombreux documents des archives des Affaires étran- 
gères. Il est encore utile de consulter le tome III des Mémoires historiques sur les affaires 
ecclésiastiques de France pendant les premières années du xix' siècle, Paris, 1824, 3 vol. (par 
Jaulïiet); — Ch. Jourdain, Le budget des cultes en France depuis le Concordat, Paris, i85g; — 
vicomte Guichen, La France morale et religieuse au début de la Restauration, Paris, 1911. — 
J. Burnichon, La Congrégation de Jésus en France. Histoire d'un siècle, 1814-1914, I (1814- 
1830, II (1830-1845), Paris, '1914-16 

Sur les origines de l'enseignement mutuel et sur son histoire, voir les Mémoires sur 
Carnol, par son fils, nouvelle édition, Paris, iSg3, 2 vol., rédigés par Hippolyte Carnot 
d'après des notes de son frère et d'après ses souvenirs personnels, et l'article de Gréard, 
Enseignement mutuel, dans la 1" édition du Dictionnaire pédagogique de F. Buisson; l'article 
du même dictionnaire intitulé Société pour l'instruction élémentaire donne une bibliographie 
de la question. 

L'article Frères (même dictionnaire) d'Eugène Rendu est un résumé utile, mais qui ne 
dispense pas d'avoir recours à Ambroise Rendu, Essai sur l'instruction publique et parlicit- 
lièrement sur l'instruction primaire, Paris, 1819. 3 vol.; — H. de Riancey, Histoire critique et 
législative de l'instruction publique el de la liberté de l'enseignement en France, Paris, 1844, 
2 vol. — Les ouvrages d'ensemble de Gréard, La législation de l'instruction primaire en France 
depuis 1879 jusqu'à nos jours, Paris, 1901, et de Levasseur, Statistique de l'enseignement pri- 
maire au xix e siècle (1801-1899) (Comptes rendus de l'Académie des sciences morales, 1900, 
t. CLIII) sont à consulter, ainsi que les chiffres donnés par Ch. Jourdain, Le budget de 
l'instruction publique, Paris, 1807. Les brochures de circonstance, très nombreuses, on! été, 
en général, mises à profit dans les ouvrages cités et même dans les histoires générales. 
Deux surtout sont intéressantes : Fr. Cuvier, Projet d'organisation pour les écoles primaires, 
i8i5, el Guizot, Essai sur l'histoire el l'état actuel de l'instruction publique, 1816. Il y a un 
bon article sur Fr. Cuvier dans la i re édition du Dictionnaire pédagogique. La situation 
matérielle et morale du maître d'école sous la Restauration est connue par le livre 
de P. Lorain, Tableau de l'instruction primaire en France, d'après l'enquête de 1832 à 1834, 
Paris, 1837. 

< 12A > 



CHAPITRE PREMIER 



Le Gouvernement des royalistes modérés. 



journaux résumaient. Mais il est malaisé de se l'aire une idée précise 
de l'influence exercée par la presse. On lisait probablement beau- 
coup à Paris. Un voyageur allemand à Paris, Bœrne, écrivait : 

« 11 faudrait bouleverser de fond en comble le sol français, si l'on voulait 
extirper l'intérêt que tous prennent à la chose publique. Tout le monde lit : le 
cocher sur son siège en attendant son maître, la Fruitière au marché, le portier 
dans sa loge. Au Palais-Royal, le malin, mille personnes ont dos journaux dans 
la main et se montrent dans les attitudes les plus diverses. L'un est assis, 
l'autre debout, un troisième marche d'un pas tantôt plus lent, tantôt plus pressé.... 
Le garçon boucher s'essuie la main pour ne pas salir la feuille qu'il lient, et le 
pâtissier ambulant laisse refroidir ses gâteaux pour lire la gazette. » 

Mais ce spectacle, qui émerveillait un Allemand libéral, était 
proprement parisien. Les lecteurs des journaux ne pouvaient pas 
être très nombreux en province : les journaux assez rares n'étaient 
vendus qu'aux abonnés; le prix de l'abonnement était élevé; parfois, 
plusieurs personnes se réunissaient pour en payer un seul. L'in- 
fluence du journal, médiocre en étendue, était sans doute profonde; 
le journal qu'on lisait, qui faisait l'objet des conversations, dominait 
l'esprit sans concurrence : on devait être en ce temps-là, plus qu'on 
ne le fut dans la suite, de l'opinion de son journal. La presse ne 
s'adressait d'ailleurs guère qu'au corps électoral et à ceux qui, sans 
en faire partie, étaient en état de l'inspirer. 

Avant la loi de 1819, les journaux, soumis à l'autorisation préa- 
lable et à la censure, ne discutent pas les actes du gouvernement; 
leur polémique se nourrit d'anecdotes. C'est le temps où la Quoti- 
dienne « ne laisse pas mourir un émigré au fond de sa province 
sans donner à l'univers l'histoire un peu bourgeoise de sa vie » ; où 
le Constitutionnel est « à l'affût des militaires qui expirent dans leur 
lit ». Le gouvernement, depuis le 5 septembre, surveille les intem- 
pérances royalistes autant que les attaques libérales. L'ultra-royaliste 
Fiévée est condamné à trois mois de prison (1818) pour avoir écrit 
dans sa Correspondance politique et administrative : « Les rois se 
croient aimés quand on leur dit qu'ils le sont; et quelquefois ils le 
répètent avec une rare bonhomie ». Les rédacteurs de la Bibliothèque 
historique, revue qui collige avec une application minutieuse les 
excès du royalisme et critique la politique extérieure, sont condamnés 
à six mois de prison pour des articles qu'ils avaient pourtant, sur 
injonction de la censure, renoncé à publier (1818). 

« Attendu, disait le jugement, que le dépôt équivaut à la publication; et que 
leur ouvrage, examiné dans son ensemble et dans toutes ses parties, est 
répréhensible..., dénote une malveillance constante et réfléchie et des intentions 
ennemies du bien public » 



PRINCIPAUX 

JOUHNAUX 

PARI SI ES S. 



Le Gouvernement parlementaire. livre a 

Le Constitutionnel fut cinq fois supprimé et reparut cinq fois 
sous des noms nouveaux. Le Mercure, journal de Benjamin Constant, 
supprimé à son tour, fut remplacé par la Minerve, où les « Lettres 
sur Paris », œuvre d'Etienne, eurent grand succès : elle fut l'organe 
préféré des libéraux. Les doctrinaires (Royer-Collard et Guizot) 
publiaient leurs réflexions sur la science politique dans les Archivez 
philosophiques, politiques et littéraires, mais s'abstenaient de polé- 
mique. Chateaubriand voulut donner au parti ultra-royaliste un 
organe qui combattît le succès de la Minerve; il fonda en 1818 le 
Conservateur, et v convia tous les ennemis de Decazes. 



INFLUENCE 
DE QUELQUES 
JOURNAUX 
ÉTRANGERS. 



LA PRESSE DES 
DÉPARTEMENTS. 



« Je mis la plume à la main aux plus grandes familles de France; j'affublai 
en journalistes les Montmorency et les Lévis; je convoquai l'arrière-ban; je fis 
marcher la féodalité au secours de la liberté de la presse. » 

Le Conservateur eut un vif succès. Mais, comme la Minerve, il 
s'occupait moins des faits quotidiens que des questions générales 
de la politique. En somme, aucun journaliste, qu'il fût de droite ou 
de gauche, n'avait assez d'indépendance pour parler franchement. 

C'est dans les journaux anglais, sous le titre de « Correspon- 
dance privée », que les partis allaient exprimer les opinions qu'il y 
avait danger à publier en France. Le ministère usa lui-même de ce 
procédé pour combattre la politique ultra-royaliste et pour attaquer 
le comte d'Artois. Decazes défendit sa conduite dans le Times. La 
Gazette cVAugsbourg était ouverte aux libéraux français; mais on 
ne la lisait guère qu'en Alsace. Aux Pays-Bas, où s'étaient réfugiés 
beaucoup d'exilés et de régicides, paraissaient des pamphlets et des 
journaux, YObservateur allemand, la Gazette de Brème, la Gazette du 
Rhin; les Bourbons y étaient attaqués; la Conférence des ambas- 
sadeurs protestait ; mais le roi Guillaume faisait la sourde oreille et 
laissait dire les journaux. 

Quand la liberté de la presse fut rétablie (1 er mai 1819), les 
journaux de droite et de gauche se déclarèrent plus franchement 
ultra-royalistes ou libéraux. L'opinion moyenne, constitutionnelle, 
ministérielle, ne fut plus guère représentée dans la presse. Le 
Moniteur resta presque seul à défendre avec assiduité le gouver- 
nement. 

La presse provinciale est peu nombreuse, et, sauf quelques 
exceptions, sans indépendance et sans influence. Chaque chef-lieu 
a son Journal du département, son Écho, ses Annales ou sa 
Feuille d'annonces, paraissant une, deux ou trois fois la semaine, 
chargé de publier les communiqués du préfet, les nouvelles locales, 
les mercuriales. Les rares articles qu'insère le journal sont empruntés 



t 126 > 



CHAPITRE PREMIER 



Le Gouvernement des royalistes modérés. 



à la presse de Paris. Un petit nombre de journaux, dans une dou- 
zaine de villes, ont, à partir de 1819, une rédaction politique et font 
de la polémique de parti. Leur influence dépasse parfois les limites 
du département. La Gazelle universelle de Lyon, fondée en 1819, 
devient l'un des organes français les plus actifs et les plus influents 
du catholicisme ultra-royaliste. L'Écho du Midi (Toulouse) a la 
même opinion et une influence analogue, mais moindre. VA mi de 
la Charte, de Clermont-Ferrand, celui de Nantes, le Journal libre de 
1" Isère, Y Écho du Nord (Lille), le Journal de la Meurlhe (Nancy), V In- 
dicateur de Bordeaux, le Journal politique de la Côle-cVOr, le Phocéen 
de Marseille, le Courrier du Bas-Rhin sont des feuilles libérales 
combatives, qu'on lit dans toute une région. Mais, en province comme 
à Paris, la liberté rendue à la presse ne profite qu'aux partis extrêmes ; 
les oppositions seules ont assez de vie pour intéresser le public. 

Le succès va aux pamphlets de P.-L. Courier, aux chansons 
voltairiennes et patriotiques où Déranger tourne en ridicule les 
émigrés (Paillasse, le Marquis de Carabas), les députés ministériels 
(Le Ventru), attaque les jésuites (Les hommes noirs) : 

Hommes noirs, d'où sortez-vous? 

Nous sortons de dessous terre. 

Moitié renards, moitié loups. 

Notre règle est un mystère.... 
Nous rentrons, songez à vous taire, 
Et que vos enfants suivent nos leçons. 

Le public témoigne à la philosophie du xviii 8 siècle une faveur 
plus significative encore. On réédite Rousseau et Voltaire. Les 
ultras n'ont pas d'ennemis plus redoutables. Aussi Donald demande- 
t-il, dans les Débats, « que les auteurs, morts sans laisser d'héritiers, 
tonifient dans le domaine de l'Etat comme les propriétés en déshé- 
rence » : pourquoi l'Etat, défenseur de la morale publique, hésite- 
rait-il à user de son droit de propriétaire pour détruire les œuvres 
de Voltaire et de Rousseau? 



PAMPHLETS 
ET CHANSONS. 



L'influence de la presse étant peu étendue, ses moyens d'action 
toujours précaires, même sous une législation libérale, les partis en 
cherchèrent d'autres, plus rapides et plus efficaces. Les ultras 
avaient conservé, même après l'ordonnance du 5 septembre, presque 
toutes les positions dont ils s'étaient saisis en 1815, la plupart des 
préfectures, et surtout les commandements militaires. Disposant 
de l'administration locale, de la police et des troupes, ils pouvaient 
agir dans les départements a peu près à leur guise, sans tenir grand 
compte du changement opéré dans la direction politique. Ils 



LES ULTRAS 
CHERCHENT 

UNE REVANCHE. 



LA « CONSPIRATION 
DE LYON 



Le Gouvernement parlementaire. livre ii 

essayèrent de profiter de leurs moyens d'influence pour intimider 
les ministres et pour obliger le Roi à en prendre d'autres. Leur tac- 
tique fut de montrer que la politique du o septembre, qui favorisait 
les espérances et autorisait les audaces du parti révolutionnaire, 
conduisait au renversement de la monarchie. Il fallait donc prouver 
que le parti révolutionnaire agissait, conspirait, qu'il était sur le 
point de triompher, si les vrais royalistes n'étaient là pour veiller 
au salut de la France et du Roi. 
ils organisent La démonstration fut tentée à Lyon. Les ultras y occupaient 

depuis 1815 tous les postes utiles, la mairie, les tribunaux, la préfec- 
ture; seule, la police leur échappait, étant confiée à un lieutenant 
de police modéré. Mais ils avaient par le général Canuel, comman- 
dant la 19 e division, une gendarmerie dévouée et une police mili- 
taire occulte. Depuis le 5 septembre, ils tenaient la ville en alerte 
constante par l'annonce de dangers imminents; chaque semaine 
la vigilance de Canuel déjouait une conspiration, arrêtait une insur- 
rection toute prête à tenter un coup de main sur Lyon. Mais, de 
son côté, le lieutenant de police enquêtait patiemment, et trouvait, 
chaque semaine aussi, parmi les chefs de complot, les agents du 
général. On réussit à éloigner ce fâcheux. Aussitôt après son départ, 
le 8 juin 1817, une rébellion éclate, le tocsin retentit dans une dizaine 
de communes voisines de Lyon. On s'attroupe; la misère était 
grande à cause de la disette (le pain coûtait alors onze sous la livre) ; 
des paysans réclament le pain à deux sous ; d'autres crient : « Vive 
Napoléon II ! » Voilà donc enfin un complot qui n'est pas niable. 
Canuel fait savoir au gouvernement que Lyon est menacé d'un 
assaut concerté entre les paysans de l'extérieur et les libéraux de la 
ville, que le mouvement a des complices organisés en Auvergne et 
en Dauphiné. L'armée se met en campagne, parcourt les villages, 
fait des arrestations en masse; la Cour prévôtale se réunit, con- 
damne à la prison, à la déportation, à mort, avant même que l'en- 
quête soit commencée, et la guillotine circule dans le Lyonnais. Le 
gouvernement, renseigné par le préfet Chabrol, homme médiocre, 
probablement dupe de Canuel, crut d'abord à un danger réel. Mais 
quand des témoins, des inculpés vinrent déclarer qu'ils avaient agi 
sur la suggestion du nouveau lieutenant de police, agent de Decazes, 
le gouvernement eut de la méfiance. Marmont fut envoyé pour 
étudier l'affaire. Son aide de camp, le colonel Fabvier, n'eut pas 
de peine à découvrir la vérité : tout le complot était l'œuvre de 
Canuel. Il fallut gracier ceux que la guillotine avait épargnés ou 
n'avait pas encore atteints. La grande manœuvre royaliste avait 
échoué. Déconsidérés, les ultras furent battus à Lyon aux élections 



DU « BOIW 
DE VEAU ». 



SECRETB DE 
DE VITrlOLLES ». 



Chapitre premier Le Gouvernement des royalistes modérés. 

de 1818. Mais le gouvernement n'osa ni publier la vérité, ni pour- 
suivre les vrais coupables. 

Aussi l'échec de Lyon ne les découragea-t-il pas. Ils tenteront monsieur essaie 
contre Decazes une attaque directe; leur chef, Monsieur, s'en char- P'WTi 

r» • ' • 1 • LE Lui. 

gea. Il présenta au Roi un mémoire ou le renvoi des ministres était 
exigé ; si le Roi refusait, il adresserait, comme héritier de la cou- 
ronne, un manifeste à la nation. Le Roi ne fut pas intimidé, et 
répondit (pue. « si Monsieur voulait renouveler l'exemple du vil 
frère de Louis XIII, il était décidé de le contenir et de le combattre 
par tous les moyens qui seraient nécessaires » (février 1818). D'autres 
songèrent à un coup de force romanesque. Il fut question, dans 
l'été de 1818, sur la terrasse des Tuileries qui longe la Seine, entre conspiration 
officiers royalistes, d'enlever le Roi, de le contraindre à abdiquer en 
faveur du comte d'Artois ou à changer de ministres : Canuel aurait 
la Guerre et Donadieu (de Grenoble, le vainqueur de Didier) aurait 
le commandement de Paris; Villèle, l'Intérieur; la Bourdon naie, 
la Police. Decazes fit arrêter les plus bavards des conspirateurs et 
mit à profit leur sottise pour achever de brouiller Louis XVIII avec 
son frère; puis il relâcha tous les conjurés « du bord de l'eau ». 

La libération du territoire fut pour les ultras une nouvelle la « note 

défaite. Ils ne comptaient plus que sur les étrangers pour fournir u 
l'appui militaire nécessaire à un mouvement de réaction. « Les 
ultras sont aux pieds du duc de Wellington, écrivait Pozzo di 
Borgo à son gouvernement le 8 avril 1818, pour le conjurer de 
prolonger l'occupation. » Mal accueillis des ambassadeurs, leurs 
chefs, d'accord avec Monsieur, décidèrent de renseigner l'Europe 
sur les dangers qu'elle courrait en libérant la France. « La Révolu- 
tion occupe tout, exposa Vitrolles dans un mémoire destiné aux 
souverains, depuis le cabinet du Roi, qui en est le foyer, jusqu'aux 
dernières classes de la nation qu'elle agite partout avec violence. 
La position et la marche actuelle du gouvernement conduisent au 
triomphe certain et prochain de la Révolution. » Il y a heureuse- 
ment des moyens de l'arrêter; Vitrolles les énumère : partager 
la France ou l'occuper militairement (pensée à coup sûr exécrable 
et sans doute peu pratique); changer la dynastie (mais le principe 
de la légitimité en souffrirait); détruire le gouvernement représen- 
tatif (mais il faudrait rétablir l'ancien régime et toutes ses insti- 
tutions, entreprise ardue); amener le Roi et le gouvernement à de 
meilleurs principes (mais comment l'espérer?) : un seul moyen est 
efficace, c'est de changer les ministres. Decazes eut connaissance 
de ce mémoire, qu'on appela « la note secrète de M. de Vitrolles », 
et le fit aussitôt publier. On apprit ainsi que les ultras envisa- 

< 129 > 

Lavisse. — H. Contcmp., IV. o 



DE a LOUIS XVII 



AU SERVICE 
DES ULTRAS 



Le Gouvernement parlementaire. livre h 

geaient la libération du territoire comme un malheur et le faisaient 
savoir aux alliés au moment où s'ouvraient les conférences d'Aix-la- 
Chapelle. 
les apparitions Ainsi échouaient les unes après les autres toutes les combi- 

naisons politiques des ultras. Quelques-uns, hobereaux de pro- 
vince, se mirent à espérer en un hypothétique Louis XVII, qui 
démasquerait un jour prochain l'usurpation de Louis XVIII. Un 
paysan, Mathurin Bruneau, qui affirma être le dauphin, trouva de 
la considération chez les royalistes de Normandie ; d'autres à Lyon 
attendaient l'heure où paraîtrait le vrai Dauphin, réfugié en Savoie 
sur la frontière de son royaume. 

le clergé se met II y eut plus de profit pour les ultras à se servir du clergé. 
Déjà, la Chambre de 1815 avait, par des mesures législatives, 
préparé la restauration de son autorité morale et de son domaine 
matériel. Mais rien d'essentiel n'était changé tant que le clergé 
vivrait sous le concordat napoléonien. La grande affaire était de 
revenir au régime ecclésiastique de l'ancienne monarchie, c'est- 
à-dire de changer la constitution du clergé, de lui procurer un nou- 
veau concordat. 

la droite désire On en parlait depuis 1814. Il y avait sans doute motif à négocier 
avec le pape. Depuis l'occupation des États romains (1808), le pape 
avait cessé d'instituer les évêques français. Bien qu'il eût, par le 
concordat dit de Fontainebleau (13 février 1813), accepté de donner 
l'institution canonique aux évêques dans les six mois qui suivraient 
leur nomination par l'Empereur, il n'avait tenu aucun compte d'un 
engagement où, déclara-t-il deux jours après l'avoir signé, sa volonté 
n'avait pas été libre. Depuis lors, il avait tenu pour nulles ses con- 
ventions avec le gouvernement français. Le rétablissement des rela- 
tions avec le Saint-Siège permettait donc d'en finir avec l'état de 
guerre ; mais la droite prétendait en outre en profiter pour accomplir 
une réaction décisive et complète contre l'œuvre impie de Bona- 
parte. Il restait à venger et à réparer l'humiliation et la défaite 
subies par le clergé papiste et royaliste en 1801 : humiliation des 
évêques démissionnaires mis sur le même rang que les évêques 
constitutionnels, et obligés de vivre dans le voisinage de ces intrus; 
défaite des évêques non démissionnaires qui avaient résisté à la fois 
au pape et au Premier Consul, et qui avaient continué de porter 
des titres supprimés ou transférés à des successeurs illégitimes. Le 
Roi légitime devait abolir ce passé odieux. On exigerait enfin 
des constitutionnels la rétractation que Bonaparte avait toujours 
empêché qu'on leur demandât. La vieille et véritable Eglise de 

< i3o > 



UN NOUVEAU 
CONCORDAT. 



LE « CONCORDAT 
DE 1817 ». 



chapitre premier Le Gouvernement des royalistes modérés. 

France serait, elle aussi, restaurée : tous ceux qui, par attachement 
à leurs rois, refusaient encore' après quinze ans de reconnaître les 
évoques concordataires, parce que le concordat avait été fait sans 
la participation du Roi légitime, rentreraient triomphants dans leurs 
diocèses. Le scandale cesserait d'une « Petite Église »que sa fidélité 
faisait schismatique. On n'aurait plus, après le retour du Roi, deux 
clergés en France, celui de Bonaparte et celui du Roi. C'est donc 
dans le retour à l'ancien régime, dans le rétablissement de tous les 
diocèses d'avant 1789, qu'il fallait chercher le remède qui guérirait 
toutes les blessures, réparerait toutes les iniquités. 

Un concordat ainsi compris, restauration du personnel et de la négociations, 
France ecclésiastiques, n'est, dans la pensée de ses partisans, que 
la préface d'une restauration plus complète de l'Eglise dans ses 
biens et dans ses prérogatives. Une commission ecclésiastique 
composée d'évèques pris en nombre égal parmi les refusants 
de 1801, parmi les démissionnaires non employés, parmi les titu- 
laires en fonctions, avait été nommée en 1814 pour étudier la 
situation de l'Église. Le choix de ses membres trahissait les 
intentions du gouvernement d'alors. Mais les Cent-Jours interrom- 
pirent cet heureux début; l'hostilité devint plus ardente entre les 
évêques de l'ancien régime et ceux du concordat. Louis XVIII 
réussit à obtenir une démission collective des 13 évêques réfrac- 
taires en leur promettant une place dans l'Église reconstituée On 
reprit ensuite (avril 1816) les négociations avec la cour de Rome. 
Blacas, nommé ambassadeur auprès du Saint-Siège, rédigea avec 
le cardinal Consalvi un nouveau concordat ' le traité de 1801, les 
articles organiques seraient abrogés; le concordat de 1516 serait 
rétabli. La conséquence, ce serait le rétablissement des évêchés 
supprimés en 1801, au moins « en tel nombre qui sera convenu d'un 
commun accord » ; le Roi s'engagerait à y replacer les 13 anciens 
évêques, à pourvoir les évêchés ainsi que les chapitres, les cures et 
les séminaires d'une dotation « convenable » en biens-fonds ou en 
rentes sur l'État; il promettrait d'employer tous les moyens propres 
à faire cesser les désordres et à supprimer les obstacles « qui 
s'opposaient au bien de la religion et à l'exécution des lois de 
l'Église ». Le pape ne renoncerait pas en principe à ses droits sur 
Avignon, mais il consentirait en fait à les échanger contre une 
indemnité. L'entente paraissait complète quand le Roi prétendit 
insérer dans le traité une réserve qui empêchât « de penser que son 
intention puisse jamais être de porter atteinte aux libertés de 
l'Église gallicane et d'infirmer les sages règlements que les rois ses 
prédécesseurs avaient faits à diverses époques contre les prétentions 

< i3i > 



Le Gouvernement parlementaire. livre n 

ultramontaines ». Le pape s'opposa vivement à la « clause galli- 
cane » et protesta en outre contre l'obligation imposée aux pairs 
ecclésiastiques de prêter serment à une Charte qui assurait l'égalité 
des cultes. Il fallut négocier à nouveau. Le pape consentit finale- 
ment qu'on ajoutât à la phrase du traité qui abolissait les articles 
organiques, cette addition : « en ce qu'ils sont contraires à la 
doctrine et aux lois de l'Église », et la question du serment fut 
réglée par une note où le Roi déclara que « le serment ne saurait 
porter atteinte aux dogmes ni aux lois de l'Église..., qu'il n'était 
relatif qu'à l'ordre civil ». 
zon échec. Ce projet de traité était l'œuvre personnelle de Blacas; les 

ministres, sauf Richelieu et Laîné, n'avaient pas été mis dans le 
secret. On comptait se passer de l'approbation des Chambres. Mais 
les autres ministres, qu'il fallut enfin consulter, protestèrent : Por- 
talis, Garde des sceaux, démontra dans un mémoire que, le con- 
cordat de 1801 étant loi de l'État, on ne pouvait l'abroger sans 
une loi nouvelle. On n'osa pas soumettre aux Chambres le texte 
complet du traité Blacas; le projet du gouvernement porta seule- 
ment que le concordat du 15 juillet 1801 « cessait d'avoir son effet 
à compter de ce jour, sans que néanmoins il fût porté atteinte aux 
effets qu'il avait produits », que le Roi seul nommerait, « conformé- 
ment au concordat passé entre Léon X et François I er et en vertu 
du droit inhérent à la couronne, aux archevêchés et évêchés dans 
toute l'étendue du royaume »; il réédita les vieilles formules sur 
le droit du Roi à autoriser l'exécution des bulles et sur l'obligation 
de transformer en lois de l'État les aotes pontificaux concernant 
l'administration de l'Église pour qu'ils fussent applicables. Le plus 
grave des changements annoncés, c'était la création de 42. évêchés 
nouveaux. Le pape, mécontent, déclara s'en tenir au texte du 
traité, qu'il ne reconnaissait plus dans le projet de loi; la commis- 
sion de la Chambre ne sut comment s'y prendre, ni pour créer de 
nouvelles circonscriptions, ni pour trouver les crédits à affecter 
aux évêchés nouveaux. Le gouvernement, intimidé par la polé- 
mique ardente des libéraux qui dénonçaient un retour hypocrite 
à l'ancien régime, bien que les dispositions relatives à la nomina- 
tion des évêques fussent l'unique emprunt fait au concordat de 
Léon X, était fort embarrassé; Portalis partit pour Rome, espérant 
obtenir du Pape une approbation du projet de loi, 11 échoua. Le 
cardinal de Périgord, au nom de l'épiscopat français, supplia le Roi 
d'accepter le concordat de Blacas et d'agir comme « législateur 
suprême », c'est-à-dire de se passer du consentement des Chambres. 
On finit par retirer le projet. L'opération était manquée pour avoir 

< i3a > 



CHAPITRE PREMIER 



Le Gouvernement des roualistes modérés. 



été trop retardée. Le pape consentit à conserver « provisoirement » 
les limites actuelles des diocèses, à proroger les pouvoirs des 
évoques concordataires, à inviter les évêques nouveaux déjà nommés 
(il y en avait 20) à s'abstenir d'exercer leur autorité. Le gouverne- 
ment s'engagea à créer 39 diocèses nouveaux par conventions 
séparées, ce qui porterait graduellement le nombre total des diocèses 
à 80 (14 archevêchés et 66 évêchés). L'opération fut achevée en 1822; 
il y eut à peu près un diocèse par département 1 . Le budget des 
cultes, qui était de 10 millions et demi en 1815, atteignit 35 mil- 
lions en 1829. 

En attendant la restauration intégrale de l'ancienne Église, les 
ultras cherchèrent dans la « milice » du clergé régulier des alliés 
plus indépendants, plus agiles, plus audacieux. La propagande 
royaliste trouva ses meilleurs agents dans le personnel des « Mis- 
sions de France » 

C'était une entreprise de prédications, organisée sur le modèle 
des antiques « Missions étrangères » qui convertissaient les païens 
d'Asie et d'Amérique Les Missions de France se donnèrent pour 
objet de ranimer la foi religieuse et monarchique. Trois prêtres, 
les abbés de Rauzan, Liautard et de Forbin-Janson les fondèrent 
en 1816, en groupant en congrégation des prêtres sans emploi. Elles 
commencèrent leur propagande dans les départements de l'Ouest. 
Les missionnaires — quatre ou cinq à la fois — arrivaient dans une 
ville, prêchaient durant quelques semaines, puis organisaient en 
grande solennité une cérémonie de « réparation » : une croix était 
portée en procession jusqu'au lieu où elle devait être plantée; là, 
en présence du préfet, du maire, des corps constitués, on faisait 
publiquement réparation à la croix pour les outrages qu'elle avait 
reçus depuis la Révolution; réparation des offenses faites au pro- 
chain; réparation à Louis XVI, à Louis XVII, « à l'auguste Marie- 
Antoinette, à l'inimitable Elisabeth », au Roi et à la famille royale, 
de toutes les injures qu'ils avaient subies. La foule donnait son 
assentiment par des acclamations, et la cérémonie se terminait 
généralement par le serment de maintenir la religion et la légiti- 
mité. En 1817, on ajouta à ce programme la « guerre aux mauvais 
livres ». La fête de clôture comporta le brùlement des œuvres de 
Voltaire et de Rousseau, dont les fidèles purgeaient leur biblio- 
thèque. Le succès des missionnaires fut très vif: ils distribuaient 
des chapelets, des médailles, des scapulaires, des images; on les 



MODIFICATIOSS' 

DE DÉTAIL 

DANS LE RÈGIMB 

DE L'ÉGLISE. 



LES « MISSIONS 
DE FRANCE ». 



LEUR MÉTHODE 
DE PROPAGANDE.. 



i. Rien n'a été changé depuis lors à la géographie ecclésiastique, sauf que Cambrai 
devint un archevêché ainsi que Rennes, et que le diocèse du Mans se dédoubla pour 
former l'évêché de Laval. 



< 1 33 > 



Le Gouvernement parlementaire. livre h 

recevait au son des cantiques que des jeunes gens et des jeunes 
filles avaient appris dans les églises à chanter sur des airs en 
vogue; le plus populaire, « Le Triomphe de la Religion », se chan- 
tait sur l'air du Chant du Départ. 

La religion nous appelle, 
Sachons vaincre, sachons périr; 
Un chrétien doit vivre pour elle," 
Pour elle un chrétien doit mourir. 

Quand les missionnaires quittaient le pays, c'étaient des scènes 
d'enthousiaste attendrissement : la foule les accompagnait sur la 
route, se disputait la faveur de les toucher, de conserver d'eux 
quelque souvenir. Parfois s'organisaient des manifestations hostiles, 
et il en résultait des troubles qui donnaient à la police l'occasion 
d'intervenir et à la magistrature celle de condamner. La majorité 
des fonctionnaires, les municipalités appartenaient à la clientèle des 
ultras; le ministère laissait triompher en province un parti qu'il 
combattait à la Chambre. 



ORGANISATION 
DES LIBÉRAUX. 



L'ESPRIT LIBERAL 

DANS 

L'UNIVERSITÉ. 



Les libéraux, qui ne disposaient pas de pareils moyens de propa- 
gande, donnaient tout leur effort à la préparation des élections. Les 
chefs du parti, réunis en comité central depuis l'élection du premier 
cinquième en 1817, répandaient des brochures dans le pays, corres- 
pondaient avec les électeurs influents, qui, à leur tour, formaient 
des comités locaux, où se discutaient les candidatures. La liste en 
était arrêtée d'un commun accord entre le comité de Paris et les 
délégués des comités de province; les électeurs votaient avec une 
parfaite discipline. Mais les libéraux sentirent le besoin de créer 
une œuvre plus efficace en vue de résultats plus durables. Pour 
reconquérir le pouvoir, il suffisait d'agir sur le corps électoral par 
la propagande; pour reconquérir la France, il fallait agir sur les 
générations nouvelles par l'éducation. 

Le gouvernement s'était montré très indécis dans la question de 
l'enseignement. Il n'avait pas osé abolir ouvertement le monopole 
universitaire, parce que la destruction du système napoléonien fût 
apparue comme un acte trop évident de contre-révolution, mais il 
gardait ses sympathies au clergé et favorisait ses usurpations 1 . Il 
exerça une surveillance sévère sur l'esprit libéral qui se faisait jour 
dans l'enseignement officiel. En 1815, dix-sept facultés des lettres et 



i. Les écoles ecclésiastiques furent dispensées d'envoyer leurs élèves aux collèges, de 
payer la rétribution universitaire et déclarées capables de recevoir des donations 
(5 oct. i8i4'- Voir page 37. 

< 1 34 > 



CHAPITRE PREMIER 



Le Gouvernement des royalistes modérés. 



trois facultés des sciences furent supprimées; les collèges (ci-devant 
lycées) furent peuplés de professeurs et d'administrateurs ecclésias- 
tiques. Malgré ces précautions, des difficultés éclataient; les étu- 
diants en droit de Paris protestèrent violemment contre la suspen- 
sion du cours d'un professeur libéral, Bavoux : on ferma l'École de 
droit; Bavoux, traduit en cour d'assises, fut acquitté (1819). L'Ecole 
de médecine de Montpellier fut fermée pour des raisons analogues. 
Il se produisait fréquemment de l'agitation dans les collèges contre 
les dévotions imposées. Les journaux conservateurs s'indignaient. 
Royer-Collard, attaqué comme président de la Commission d'ins- 
truction publique, alla presque jusqu'à reconnaître devant la 
Chambre que tant de désordres à la fois ne pouvaient être que l'effet 
d'un complot : 



« Il n'y a point d'exemple d'une attaque de ce genre, dirigée sur un grand 
nombre de points à la fois, et qui ne peut s'exécuter que par la corruption la 
plus odieuse de la jeunesse et même de l'enfance. Ce crime est nouveau : il 
manquait à l'histoire des partis! • 

L'enseignement primaire n'était pas une affaire d'Etat : il ne 
figurait au budget, depuis l'ordonnance du 29 février 1816, que 
pour 50 000 francs, mis par la liste civile à la disposition de la Com- 
mission d'instruction publique, « soit pour faire composer et 
imprimer des ouvrages propres à l'instruction populaire, soit pour 
établir temporairement des écoles modèles... soit pour récompenser 
les maîtres... ». La même ordonnance avait créé des comités canto- 
naux chargés de surveiller et d'encourager l'instruction primaire, 
et imposé à tout instituteur l'obligation d'avoir un brevet de capa- 
cité de l'inspecteur d'Académie, un certificat de bonne conduite du 
curé et du maire. Mais ces dispositions restaient inappliquées. L'en- 
seignement primaire était donc un terrain vacant laissé aux initia- 
tives privées. Les partis s'y heurtèrent. La bataille éclata entre 
l'« enseignement simultané » des Frères et « l'enseignement mutuel » 
des laïques. 

L'enseignement mutuel datait des Cent-Jours. Quelques Fran- 
çais avaient rapporté d'Angleterre en 1814 la méthode de Bell et 
Lancaster, dont le principe consistait « dans la réciprocité de l'ensei- 
gnement entre les écoliers, le plus instruit servant de maître à celui 
qui l'est moins ». Grâce à ces services mutuels, un seul instituteur 
pouvait donner l'enseignement à un grand nombre d'enfants. 
Carnot, alors ministre de l'Intérieur, fut instruit de cette nou- 
veauté; il y vit un procédé peu coûteux pour poursuivre l'œuvre 
scolaire interrompue de la Révolution, et fit signer par Napoléon 



ÉTAT DE 
L'ENSEIGNEMENT 

PRIMAIRE. 



L'ENSEIGNEMENT 

MUTUEL l-.T 
L'ENSEIGNEME \ T 

DES FRÈRES 



i3! 



Le Gouvernement parlementaire. 



CONFLIT ENTRE 

DECAZES 

ET LES FRERES. 



un décret qui décidait la fondation à Paris d'une école d'essai. Une 
commission travaillait à l'organiser quand tomba l'Empire. Ses 
membres formèrent alors la « Société pour l'encouragement de 
l'instruction élémentaire », qui se donna pour but de réaliser le 
projet de Carnot. Cependant, les Frères continuaient de pratiquer 
l'enseignement simultané de tous les élèves par le maître. Il y eut 
donc rivalité de deux pédagogies; mais l'enseignement mutuel était 
une œuvre « libérale »; la méthode et l'enseignement des Frères 
firent dès lors partie du programme des ultras. La concurrence de 
clientèle fut avivée par la rivalité politique. Le clergé dénonça 
l'enseignement mutuel comme dangereux. Decazes, sans prendre 
ouvertement parti, voulut exiger des Frères, comme l'ordonnance 
de 1816 l'exigeait des laïques, le brevet individuel de capacité délivré 
par les Académies ; il prétendit aussi n'accorder l'exemption du ser- 
vice militaire qu'aux congréganistes qui prendraient individuelle- 
ment l'engagement d'enseigner pendant dix ans : c'était le régime 
auquel étaient astreints les laïques. Les Frères refusèrent, déclarèrent 
qu ils n'avaient que faire de brevets, que la capacité d'enseigner 
était reconnue à leur ordre, qu'ils n'avaient pas à prendre d'engage- 
ment individuel, ni à demander d'autorisation, puisqu'ils ne tiraient 
pas leur pouvoir d'un certificat académique, mais de la lettre d'obé- 
dience de leur Supérieur général. Celui-ci écrivit à Decazes : « Vou- 
loir obliger chaque frère à un diplôme particulier, ce serait séparer 
les membres de leur chef, et détruire en France la congrégation des 
Frères des écoles chrétiennes ». Le ministre transigea : les Frères 
consentirent à recevoir un brevet d'instituteur, mais ils furent dis- 
pensés d'examen et d'inspection; leur Supérieur général eut, seul, 
le pouvoir de les déplacer. 
L'enseignement Les Frères ne pouvaient guère prospérer que dans les villes. 

parles partÏs NU Trop P eu nombreux pour s'installer dans les campagnes, ils eussent 
de gauche. été trop coûteux aussi; car les statuts de leur ordre leur imposaient 

de s'établir par groupe de trois partout où ils étaient appelés. 
En 1818, 4 Académies sur 26 n'avaient pas de Frères, les autres 
n'avaient en tout que 26 écoles, toutes installées dans les villes. Au 
contraire, l'enseignement mutuel était en plein succès dans les villes 
aussi bien que dans les campagnes, où il s'imposait par sa simplicité 
et son bas prix. Il fut l'origine de l'enseignement primaire laïque. 
Certes, le rôle politique de l'école était encore presque nul : l'indi- 
gence à peine croyable des instituteurs, l'obligation où ils étaient 
presque tons d'exercer simultanément un autre métier suffisaient à 
les écarter de toute idée ambitieuse de conquête sur les esprits. 
Du moins, il importait aux libéraux qu'il y eût dans la commune, 



i36 



chapitre premier Le Gouvernement des royalistes modérés. 

en face du presbytère ultra-royaliste et de l'église d'où partait la 
menace des supplices infligés en enfer aux acquéreurs de biens 
nationaux, une maison et un maître d'école qui n'en fussent pas les 
alliés naturels et nécessaires. 



///. — LA CHUTE DU PARTI CONSTITUTIONNEL 

LE ministère Dessoles-Decazes, ébranlé par l'attitude des doctri- 
naires qui affaiblissait la majorité constitutionnelle déjà réduite 
par les élections de 1818, ne pouvait durer qu'en trouvant des 
appuis dans les partis extrêmes de droite et de gauche. La droite 
haïssait Decazes,qui était resté au pouvoir malgré elle, et à qui elle 
faisait remonter toutes ses défaites. Mais la droite avait pour elle 
ses adversaires de 1816, les ambassadeurs étrangers, de plus en 
plus inquiets des progrès libéraux. Le tsar, désireux de prendre sa 
revanche de l'échec qu'il avait subi à Aix-la-Chapelle, témoignait 
en toute occasion à l'ambassadeur de France, La Ferronays, sa mal- 
veillance à l'égard du cabinet français; en avril 1819 il proposa 
aux alliés « une représentation collective faite auprès du Roi et de 
son ministère au nom de l'Europe alarmée ». L'ambassadeur russe, 
Pozzo di Borgo, qui avait été l'adversaire le plus résolu de la droite 
jusqu'à la chute de Richelieu, déclara à son gouvernement en mai : 

« Il est une vérité qui n'admet aujourd'hui ni doute, ni contradiction, c'est- 
à-dire que la France est livrée à la fois aux personnes, aux intérêts et à l'esprit 
de l'ancienne armée et à celui des doctrinaires idéologues ou anarchiques...; 
que cet état de choses, appliqué à un tel pays, est en contradiction avec l'esprit 
des traités, parce que, loin d'être une question d'administration intérieure,... il 
tend à amener par ses conséquences la chute de la dynastie légitime, base de 
la pacification, et une guerre inévitable en Europe. » 

C'était exprimer exactement l'opinion que la droite avait intérêt 
à répandre pour ébranler le ministère. Quant à la gauche libérale, 
elle ne se souciait pas de consolider un gouvernement qui ne 
combattait les ultras qu'à la Chambre, et qui n'osait pas en débar- 
rasser les préfectures, les mairies, les tribunaux, les administra- 
tions et l'armée. Tout l'espoir du ministère reposait donc sur l'élec- 
tion <lu cinquième de 1819. Elle allait montrer s'il y avait encore 
en ire les deux partis extrêmes, entre les ennemis de la Charte et 
le> ennemis des Bourbons, entre l'ancien régime et la Révolution, 
place pour un tiers-parti. 

L'expérience fut décisive. En vain Decazes essaya-t-il, pour ren- 
forcer le centre, de rallier à gauche les commerçants et les indus- 
triels en organisant une Exposition, en leur distribuant des déeo- 



LE MINISTERE 

DESSOLES 

INQUIETE 

LES ALLIÉS. 



SUCCÈS 

DES LIBÉRAUX 

AUX ÉLECTIONS 

DE ISI9. 



■ 3 7 



Le Gouvernement parlementaire. 



ÉLECTION 
DE GRÊGOIBE. 



LES AGITATIONS 

LIBÉRALES 

EN EUROPE. 

CONGRÈS 

DE CARLSBAD. 



rations, à droite le clergé en créant 12 diocèses nouveaux; il fut 
battu. Sur 54 sièges à pourvoir, ses candidats n'en obtinrent que 15; 
la droite en eut 4; les libéraux, 35. Le corps électoral se désintéres- 
sait manifestement de la politique royaliste modérée. Il subissait 
l'influence ou partageait les vues de la masse populaire, pour qui 
il n'y avait en France que deux partis. 

L'échec du gouvernement, indice certain des sentiments domi- 
nants des électeurs, était dû aussi en partie à la tactique des ultras. 
Dans plusieurs collèges, jugeant leur propre succès impossible, 
les ultras avaient mieux aimé porter leurs voix sur le candidat 
« jacobin » que sur le candidat ministériel. Les choses s'étaient 
ainsi passées à Grenoble, où les libéraux présentaient l'ancien 
conventionnel Grégoire. Tenu en échec au premier tour, il passa 
au second, contre le candidat ministériel, grâce à une centaine de 
voix de droite. Les ultras pensaient déconsidérer ainsi la loi élec- 
torale. La presse royaliste, à la nouvelle de l'élection de Grégoire, 
fit éclater son indignation : un évêque révolutionnaire, sacrilège, 
entrait à la Chambre, fantôme de la Convention ressuscité par une 
« loi régicide ». 

Decazes se résigna et s'apprêta à faire des concessions à la 
droite. La politique de gauche, qui risquait d'attirer sur lui la colère 
de tous les gouvernements de l'Europe, ne lui garantissait même 
pas une majorité durable et solide. 

Les progrès du libéralisme étaient alors pour les souverains 
un grave sujet d'inquiétude. Ils en poursuivaient avec une rigueur 
nouvelle les manifestations. En Allemagne, la réunion de la Wart- 
bourg, où des étudiants libéraux avaient brûlé solennellement des 
écrits absolutistes (1817), suivie bientôt d'une entente générale 
des professeurs de quatorze universités pour la fondation d'une 
association générale (Iéna, mai 1818), l'assassinat de Kotzebue, poète 
allemand qui avait mis sa plume au service du tsar, par l'étu- 
diant Sand (23 mars 1819), les conflits qui agitèrent les territoires 
où les princes s'étaient laissé imposer des constitutions , tous 
ces désordres offraient à Metternich l'occasion qu'il cherchait 
d'intervenir contre le particularisme des Etats, si dangereux pour 
le « repos public ». Les ministres des cours allemandes réunis 
à Carlsbad obéirent aux injonctions de l'Autriche; les résolutions 
qu'ils votèrent en août 1819, confirmées en septembre par la 
diète de Francfort, déclaraient tout à la fois la guerre au libéra- 
Msme et reconnaissaient la suprématie du gouvernement fédéral sur 
les princes : 



38 



CHAPITRE PREMIER 



Le Gouvernement des royalistes modérés. 



1° l'article 13 de l'acte fédéra tif (« il y aura des assemblées 
d'États dans tous les pays de la Confédération ») ne devait s'appli- 
quer qu'à des assemblées reconstituées sur les modelés des anciens 
États et non à des institutions représentatives formées d'après des 
modèles étrangers; 

2° la diète aurait désormais le pouvoir de faire exécuter ses 
ordres dans le domaine de chaque prince sans qu'aucune législation 
locale pût lui être opposée; 

3° les associations de professeurs ou d'étudiants seraient dis- 
soutes, et chaque université serait soumise à la surveillance d'un 
commissaire extraordinaire muni de pleins pouvoirs pour éloigner 
les suspects ; la censure de la presse serait établie dans toute la Confé- 
< le ni t ion; 

4° une commission de la diète, siégeant à Mayence, serait chargée 
d'une enquête sur les menées démagogiques et dirigerait les enquêtes 
Darallèles des pouvoirs locaux; 

5° enfin, les troupes de la Confédération interviendraient contre 
les résistances que la diète rencontrerait soit chez les individus, soit 
auprès des gouvernements. 

Les décisions de Carlsbad et de Francfort mirent en émoi libé- 
raux et absolutistes en tous pays. En France, les ultras les com- 
mentèrent avec une ardente satisfaction. La France y était, disaient- 
ils, évidemment visée; n'était-elle pas le foyer révolutionnaire qui 
mettait l'Europe en péril? « Les royalistes, écrivait la Quotidienne, 
n'ont aucune objection à ce qu'il soit reconnu à Carlsbad que le sys- 
tème ministériel de la France est funeste à la liberté européenne. » 
Chateaubriand proposa, dans le Conservateur, comme un modèle, 
le gouvernement de Ferdinand d'Espagne. Decazes, attaqué par les 
journaux de droite avec une nouvelle violence, menacé dans son 
existence ministérielle (une intrigue nouée au Pavillon de Marsan 
préparait l'avènement au pouvoir de Villèle et de Corbière) jugea qu'il 
était temps de se faire à son tour le défenseur de l'ordre. Brusque- 
ment, il supprima la Société des Amis de la presse, qui existait 
depuis deux ans, qui avait soutenu le ministère, et qui comptait 
parmi ses membres les plus notoires des libéraux et des doctrinaires. 
Puis il proposa à ses collègues de modifier la loi électorale et leur 
soumit un projet préparé par le Garde des sceaux, de Serre : le 
r nouvellement annuel serait supprimé; la Chambre serait élue pour 
sept ans, au scrutin public, par deux sortes de collèges, collèges 
d'arrondissement où les électeurs paieraient 200 francs d'impôt 
direct, collèges de département composés d'électeurs à 400 francs; 
les électeurs de département pourraient voter une première fois 



DÉCISIONS 

DE LA DIÈTE 

DE FRANCFORT. 



LE CABINET 
FRANÇAIS 

EST SUSPECT 
EN EUROPE. 



DECAZES FAIT 
DES CONCESSIONS 

A LA DROITE. 



< i3q > 



Le Gouvernement parlementaire. 



TROIS MINISTRES 
DONNENT 

LEUR DÉMISSION. 



en qualité d'électeurs d'arrondissement. Les trois ministres les plus 
libéraux, Dessoles, président du Conseil, qui venait de défendre 
la loi existante contre les critiques des ambassadeurs étrangers, 
Gouvion Saint-Cyr, à qui la droite reprochait de réintégrer peu à 
peu, sournoisement, la plupart des officiers de l'ancienne armée, le 
ministre des Finances, Louis, honni des ultras qui ne lui avaient 
pas pardonné son ministère de 1814, refusèrent de suivre Decazes 
et donnèrent leur démission. Elle était attendue et escomptée 
depuis quelques mois par Decazes; elle lui permettait d'offrir la 
présidence du Conseil au duc de Richelieu, et ainsi de regagner 
à la fois la confiance de la droite et la sympathie des gouvernements 
étrangers. Il espérait surtout regagner le tsar, toujours hostile et 
parfois menaçant et qui, dans le même temps, déclarait à notre 
ambassadeur : 



« Je ne vous cache pas que ce qui se passe chez vous m'a donné beaucoup 
d'inquiétude.... Les Conférences d'Aix-la-Chapelle ont créé entre les Puissances 
une union qui est et qui doit rester indissoluble.... La France a été volontaire- 
ment agrégée à cette union formée d'abord contre elle; elle en a accepté les 
conditions et les conséquences, et dès lors, elle a pu compter sur le même 
appui, sur les mêmes garauties que les autres. Ce serait un grand malheur pour 
la France, si elle cherchait à s'isoler, à séparer ses intérêts de l'intérêt général, 
ou si, par de nouveaux bouleversements inquiétants pour la tranquillité com- 
mune, elle dirigeait derechef contre elle l'attention de l'Europe. » 

Mais Richelieu refusa son concours; Decazes fit faire des ouver- 
tures à Villèle et Corbière, qui se montrèrent peu disposés à 
l'écouter. Il dut se contenter de remplacer Dessoles par Pasquier, 
Louis par Roy et Gouvion Saint-Cyr par Latour-Maubourg. Aucun 
des ministres nouveaux n'appartenait à la droite, mais tous étaient 
désireux de se rapprocher d'elle. Decazes garda pour lui la prési- 
dence du Conseil (20 novembre). 

Cette manœuvre eut peu de succès. Les journaux ultras conti- 
nuèrent à injurier « le vil esclave des libéraux jacobins »; les jour- 
naux de gauche accueillirent froidement le nouveau cabinet, bien 
qu'il eût deux jours après sa formation rappelé les bannis autres 
que les régicides et rendu à la Chambre des pairs les huit derniers 
pairs des Cent-Jours non encore réintégrés. La gauche attendait, 
pour se prononcer, de connaître les projets qu'on prêtait à Decazes. 

a se résigne Le discours du trône (29 novembre) annonça le dépôt d'un nou- 

èle°ctoiia1e A L01 yeau P ro J etde loi sur les élections : 

« Une inquiétude vague, mais réelle, préoccupe tous les esprits. Chacun 
demande au présent des gages de sa durée.... Le moment est venu de fortifier la 
Chambre des députés et de la soustraire à l'action annuelle des partis en lui 



decazes 
président 
du comseil. 



i4<> 



chapitre premier Le Gou ve rue nie nt des royalistes modérés. 

assurant une durée plus conforme aux intérêts de l'ordre public et à la consi- 
dération extérieure de l'Étal. » 

Ce langage fut approuvé à Berlin, à Vienne et à Pétershourg. 
En France, il causa une anxiété générale, plus vive et plus fondée 
que l'inquiétude provoquée l'année précédente par la proposition 
Barthélémy. Ainsi, la Charte était une fois encore remise en ques- 
tion! Les journaux libéraux protestèrent : « La Contre-révolution 
relève la tête », et Decazes devint aussitôt pour eux, comme il 
Tétait pour la droite, « l'insolent favori ». Dans les Chambres, la 
gauche, passionnément attachée à la loi électorale, afficha son hos- 
tilité : des 73 pairs de gauche nommés par Decazes dix mois aupa- 
ravant, on calculait qu'un cinquième seulement lui restait fidèle. 
Quant à la droite, elle ne sut aucun gré à Decazes de sa volte-face; 
elle ne lui pardonnait rien. La validation de Grégoire lui fournit un 
prétexte à manifestations théâtrales contre la politique qui avait 
préparé un aussi effrayant résultat. Grégoire était de droit dans le 
cas d'être invalidé comme inéligible, la Charte stipulant que la 
moitié seulement des députés pouvaient être choisis hors du dépar- 
tement, et l'Isère en ayant déjà deux sur quatre. Mais la droite 
réclama son expulsion comme « indigne ». La Chambre se contenta 
de voter sa non-admission, sans préciser la raison. Jamais les cir- 
constances n'avaient été aussi favorables aux ennemis de Decazes. 
Il était à leur merci. Que la droite s'entendît avec les libéraux la droite sauve 
mécontents pour lui refuser les six douzièmes provisoires qu'il LE ministère. 
demandait pour 1820, et il était abattu tout de suite. Quelques-uns 
y songèrent; Villèle, plus politique, s'y opposa : une entente de la 
droite et de la gauche eût brouillé la droite avec le centre droit; il 
fit voter les douzièmes. « Le favori, dit la Gazette, a obtenu six mois 
de vivres » (24 décembre 1819). 

Cependant le ministère, après avoir annoncé solennellement la l'opinion 

réforme électorale, ne réussissait pas à la mettre sur pied. De Serre, inquiète. 

l'auteur du premier projet, tomba gravement malade en décembre, 
et Decazes n'osait pas, en l'absence de son Garde des sceaux, 
défendre certaines dispositions dont il était l'auteur, telles que le 
double vote. Les libéraux provoquaient à Paris et en province des 
mouvements d'opinion en faveur de la loi de 1817. A Paris, ils en 
célébrèrent l'anniversaire dans un banquet (5 février). Le public 
était de jour en jour plus impatient. Les ambassadeurs étrangers 
insistaient auprès du gouvernement pour qu'il fît connaître sa déci- 
sion. Un complot militaire organisé en Espagne, au mois de janvier, 
par Riego et Quiroga contre le roi Ferdinand VII, épouvantait à 
nouveau les absolutistes de toute l'Europe. Il fallait en finir une 

< 1 4 1 > 



Le Gouvernement parlementaire. livre h 

bonne fois avec la Révolution : voici que ce n'étaient plus seulement 
des colonies lointaines, mais un royaume qui s'insurgeait contre 
son roi.... Le ministère annonça pour le 14 février une communi- 
cation officielle, le dépôt de la nouvelle loi électorale; mais, la veille 
du jour où la bataille allait s'engager, le duc de Berry fut assassiné. 
vassassinat du L'attentat était l'œuvre d'un fanatique isolé, Louvel, qui avait 

duc de berry ; voulu anéantir les espérances d'avenir de la famille royale (le duc 
contre decazes. d'Angoulême n'ayant pas d'enfants, c'était le duc de Berry ou sa 
descendance qui se trouveraient appelés dans l'avenir à occuper le 
trône). L'occasion était bonne d'abattre enfin Decazes. Le lendemain, 
un député de droite, Clauzel de Coussergues, demanda sa mise en 
accusation « comme complice de l'assassinat » : « Oui, monsieur De- 
cazes, c'est vous qui avez tué le duc de Berry, écrivit la Gazette. 
Pleurez des larmes de sang, obtenez que le ciel vous pardonne, la 
patrie ne vous pardonnera pas ». En vain, Decazes, pour désarmer 
ces colères, apporta trois projets, l'un rétablissant la censure, l'autre 
suspendant la liberté individuelle, et enfin la loi électorale nou- 
velle : les Débats l'appelèrent « Bonaparte d'antichambre » ; le 
Drapeau blanc énumérait avec éloges les « bons coups d'État, celui 
par exemple du roi Gustave III changeant la constitution de la 
Suède, et celui de Louis XIII se débarrassant du maréchal d'Ancre » ; 
le moment était venu d'user des mêmes procédés pour détruire à 
la fois la Charte et Decazes, « le Séjan libournais ». « Si M. Decazes 
reste ministre, déclara la Gazette, l'Enfer prévaut. » Les journaux de 
gauche raillèrent « les larmes fastueuses des énergumènes, leur 
joie féroce éclatant au milieu des pleurs », mais n'eurent garde de 
défendre le ministre. 

Malgré tout, Decazes conservait la faveur du Roi, que rien 
n'ébranlait; elle suffisait à le maintenir au pouvoir : 



LE ROI CONSENT 
A SE SÉPARER 
DE DECAZES. 



« Les ultra-royalislcd veulent me porter le dernier coup, dit Louis XVIII, 
ils savent que le système de M. Decazes est le mien, et ils l'accusent d'avoir 
assassiné mon neveu. Je veux sauver la France sans les ultras.... » 

Les ennemis du ministre eurent recours à l'intimidation : la 
duchesse de Berry déclara à Louis XVIII qu'elle ne re verrait 
jamais Decazes ; la duchesse d'Angoulême supplia le Roi de l'éloigner, 
« pour épargner peut-être un crime ». Quelques amis de Monsieur 
parlèrent de l'enlever quand il se rendrait aux Tuileries. D'autres 
proposèrent, si les menaces ne suffisaient pas, de provoquer, avec 
l'appui de quelques régiments de la Garde, une sédition dans les 
faubourgs en promenant la chemise sanglante du duc de Berry : la 
faction, écrit le royaliste Barante, était aux ordres « de tous les 



< \.\-j. > 



chapitre premibq Le Gouvernement des royalistes modérés. 

coupe-jarrets des cafés de Paris ». Le Roi, effrayé, demanda à Decazes 
sa démission, le nomma duc et ambassadeur en Angleterre, et ne 
dissimula rien de la douleur qu'il éprouvait à se séparer de lui : il 
écrivit en entier de sa main le brevet du titre de duc et lui remit 
deux lettres autographes où il traduisit son indignation. Le portrait 
de Decazes remplaça celui de François I er dans le cabinet du Roi. 
Richelieu fut appelé à la présidence du Conseil (20 février). 

La politique du tiers-parti, qui rêvait de concilier le royalisme échec définitif 
avec le libéralisme, qui concevait la Restauration comme une trans- DE LA P0UTI '' L '^ 
action entre la Révolution et 1 ancien régime, avait échoué. L'assas- 
sinat du duc de Rerry fut l'accident qui la renversa ; mais elle avait 
une existence fragile et précaire depuis les élections. Acceptée par 
la gauche comme un moyen de salut après la Chambre introu- 
vable, elle ne lui suffisait plus après trois années de succès électo- 
raux. Obstinément détestée et combattue de jour en jour plus violem- 
ment par la droite, elle ne satisfaisait plus la minorité indécise du 
centre, qui se dissolvait peu à peu dans les partis extrêmes. Decazes 
lui-même ne l'avait-il pas jugée impraticable et condamnée le jour 
où il s'était prononcé contre la loi électorale? Au moment où il 
tomba, il ne la représentait déjà plus. La politique du 5 septembre 
était morte. Il y avait trois partis au lendemain de l'ordonnance : 
maintenant, il n'y avait plus place en France que pour deux partis. 



IV. — L'ESPRIT PUBLIC EN i 8 2 o * 

L'EFFORT qu'avait tenté le parti constitutionnel pour concilier 
le royalisme et la révolution, pour adapter la monarchie res- 
taurée à la société égalitaire, laissa dans le pays, malgré sa timidité, 
ses insuffisances et ses maladresses, des traces appréciables : des 

i. Cf. G. Denis Weill, Les élections législatives depuis I7S9, Paris, 1895; — Faucliille, 
Comment se préparaient les élections en ISIS ^Revue de Paris, 1902) ; — Sauve, Les dessous d'une 
élection législative en province en 1824, 1904 ; — Mater, Le groupement régional des partis à la 
fin de la Restauration {I824-1S30) (Révolution française, 1902); — et quelques études locales : 
Libaudière, Les élections législatives à Nantes sous la Bestauralion (t8l5-l83i)j. 189G; — 
Emonot, Les élections politiques à Montbéliard et dans le Doubs (1804 à 1898), Montljéliard, 
> '!. ; — L)u|>uch, Le parti libéral à Bordeaux et dans la Gironde sous la deuxième Restauration 
e philomathique de Bordeaux, 1902), etc. — H. Baumont donne, dans Stanislas de 
Girardin, préfet de la Côle-d'Or (24 fév. 1879-3 avril ISJU) (Révolution française, iyo8), des 
renseignements intéressants sur l'état d'esprit du département et sur la lutte du clergé 
contre renseignement mutuel; — L'élection de Manuel en Vendée en 1818, par Mlle Mague- 
loone Révolution de is',8, 191:'.' retrace, d'après un contemporain libéral, les épisodes de la 
lutte électorale. 

Le tableau régional de l'esprit public est lait d'après les Rapports des préfets (très rares 
après 1820) conservés aux Arcbives nationales dans l'ordre alpbabétique des départements 

< i43 > 



Le Gouvernement parlementaire. livre h 

preuves certaines montrent que l'esprit public se transforma gra- 
duellement de 1816 à 1820. 



LES ÉLECTIONS 
ET L'ESPRIT 
PUBLIC. 



Ce n'est sans doute pas aux élections qu'il faut demander soit 
un témoignage suffisant de l'opinion générale, soit les données 
essentielles d'une carte politique de la France. Il y a, en 1820, 
96 525 électeurs pour 10 085056 contribuables et 29 millions d'habi- 
tants. Ils sont répartis de la façon la plus inégale entre les collèges : 
la Seine en a 10000, la Corse, 30. Encore faut-il noter que ces élec- 
teurs s'abstiennent volontiers de voter, un tiers en général, sou- 
vent la moitié. En 1819, sur 4 800 électeurs de la Seine-Inférieure, 
2 500 votèrent, et sur 1 700 électeurs d'Eure-et-Loir, 938. Il y a 
dans le Nord, en 1817, 1864 votants sur 2303 inscrits; dans les 
Landes, en 1819, 338 sur 674; dans les Basses-Pyrénées, 238 sur 321. 
Les majorités qui décident de l'élection sont généralement faibles, 
du dixième des votants tout au plus. Le cens d'éligibilité étant très 
élevé, la qualité d'éligible est rare : il y a 18561 éligibles pour toute 
la France en 1820. Certains départements n'en comptent, au taux de 
1000 francs, qu'une dizaine; les trois quarts n'en ont pas cent. La 
Charte, il est vrai, a prévu cette insuffisance, et décidé qu'en tout 
cas il y aurait au moins 50 éligibles par département; mais le choix 
est fort restreint, les fonctions législatives étant gratuites. Le 
paiement de 1000 francs d'impôt présume alors, estime-t-on, un 
revenu de 5 à 6000 francs, insuffisant pour permettre un long 
séjour à Paris. Deux ou trois candidats tout au plus, et le plus sou- 
vent fonctionnaires, voilà dans quelles limites trouve à s'exercer 
dans la plupart des collèges le choix des électeurs. Enfin, l'action du 
gouvernement dans l'élection est prépondérante, et les mœurs élec- 
torales la favorisent. L'administration dresse les listes sans con- 
trôle ; personne n'a qualité pour relever les erreurs, volontaires ou 
non, qu'elle fait en calculant le chiffre total des impositions directes 
d'un citoyen ; n'étant pas tenue d'indiquer à côté du nom de l'élec- 
teur celui de la commune où l'impôt est payé, elle y inscrit impu- 
nément des intrus. Les listes sont affichées trop tard pour per- 



(1814-1824), série F 1 C», et dans les Rapports des procureurs généraux (Archives nationales 
BB 237-240, 1820-182J), adressés tous les dixou vingt jours au Garde des sceaux, et résumant 
les rapports partiels des procureurs du roi. Voir aussi dans les Papiers de Cuvier (Biblio- 
thèque de l'Institut, manuscrits, nouv. série), le Mémoire au ministre de l'Intérieur sur la 
politique générale de l'Étal, janvier 1820. — Les renseignements relatifs à la Franche-Comté 
sont, en partie, extraits des rapports de préfets conservés dans la série M des Archives 
du Doubs, et ceux relatifs au Rhône, des rapports conservés aux Archives du Rhône. 
Les Mémoires donnent en général peu de détails sur la vie politique en province. Voir 
pourtant Mémoires du baron Sers [1786-1802), Souvenirs d'un préfet de la monarchie, publiés 
par Henri Sers et R. Guyot, 1908; — voir aussi une monographie du comte Camille de Tour- 
non, préfet de la Gironde (18 75- 1822), par l'abbé Jacques Moulard, 1914. 



14 ■'» > 



chapitre premier Le Gouvernement des royalistes modérés, 

mettre les réclamations des oubliés. La pression officielle est la 
régie; les présidents des collèges, les préfets ont l'habitude d'allé- 
guer « la véritable pensée » du Roi, le « mécontentement » qu'éprou- 
verait le Roi; ils désignent parfois ouvertement les candidats 
agréables^ Et le Roi lui-même intervient directement par des 
proclamations. Les électeurs résistent mal aux sollicitations du 
gouvernement. Éloignés les uns des autres, ils ne se rencontrent 
qu'au jour du scrutin, et n'entendent ce jour-là que des paroles 
officielles. Leur vote n'est pas toujours secret; et le scrutin dure 
plusieurs jours si, après un ballottage, le préfet croit utile de 
prendre son temps pour agir sur le collège électoral. Il est rare que, 
avant 1820, on fasse acte public de candidat. Ceux qui, les premiers, 
essayent de répandre des bulletins et des professions de foi passent 
pour des « démagogues ». La majorité des électeurs vote le plus 
souvent au hasard, pour des hommes qu'elle ne connaît pas; et il 
est possible, au demeurant, que le souci de se faire une opinion lui 
ait souvent manqué. 

Pour toutes ces raisons, le résultat des votes ne saurait être 
qu'un élément, et un élément de médiocre valeur, dans l'analyse de 
l'opinion politique des Français. Tel département qui nomme des 
ultras est d'un libéralisme notoire. C'est le cas du Rhône, de 
l'Yonne, du Haut-Rhin, de nombreux départements de l'Est. En 
revanche, la Vendée nomme trois libéraux, dont Manuel; la Cha- 
rente-Inférieure, Reauséjour, Faure, Tarayre, le Morbihan, Ville- 
main, Robert et Fabre, la Mayenne, Lepescheux : tous députés 
d'extrême gauche. A ne considérer que la carte électorale, il sem- 
blerait qu'il n'y a pas en France de division régionale des partis. 

Elle existe pourtant, créée par des causes permanentes ou pas- conditions 

sagères qui marquent profondément les conditions de la vie. ET JjffmiuQUES 
L'étendue de la propriété, la présence ou le manque de grands de la fobmation 
centres urbains, le nombre et la qualité des voies de communication ' ' parus. 
d'où dépendent pour les hommes et pour les choses la mobilité ou 
l'isolement, la prédominance d'un mode d'activité économique sur 
un autre, par exemple de l'agriculture sur l'industrie, sont les fac- 
teurs tout-puissants de l'opinion d'une région Mais les accidents de 
la politique en modifient le jeu. Dans un pays tel que la France, où 
les sentiments contribuent plus que les intérêts à former l'opinion, il 
n'est pas indifférent que telle région ait subi plus qu'une autre les 
horreurs de l'invasion et les duretés de l'occupation étrangère Les 
souvenirs de la Révolution, très proches, sont partout des causes 
encore agissantes; la présence de certains personnages dont le 
rôle politique ou militaire fut important détermine les actes et 

< i0 > 

Lavisse. — II. Contemp., IV. 10 



Le Gouvernement parlementaire. livre 11 

les sentiments de leurs compatriotes. Plus encore, le degré de per- 
fection qu'a atteint l'organisation de tel parti, l'habileté de sa pro- 
pagande par la presse, par les associations secrètes, l'hostilité ou 
le soutien qu'il trouve dans le clergé, sont des causes locales, pas- 
sagères ou profondes, qui façonnent l'esprit public. Reste enfin, 
sans doute, un élément irréductible à l'analyse, ou qui du moins 
résiste à la recherche historique. On ne peut complètement expli- 
quer ni la prédominance du traditionalisme dans l'Ouest et dans le 
Centre, ni celle de l'esprit rationaliste dans l'Est; et les raisons der- 
nières qui font de tel individu un libéral ou un ultra échappent. Mais 
la constation des divergences régionales est possible. Elle démontre 
que, si la France de 1820 a des institutions uniformes et centralisées, 
si la vie politique et administrative y est réglée par le gouverne- 
ment, elle obéit, dans le choix de ses tendances et de ses opinions, 
à des causes locales qui échappent à l'action du pouvoir central. 



LA REGION 
DU NORD, 



LES MARCHES 
DE LEST. 



La France septentrionale semble avoir pris peu de part aux 
agitations politiques. On est, dans le département du Nord, soumis 
au Roi et à la Charte, et on fait peu de politique. « Bon esprit 
public », déclare le préfet. On est tout entier aux affaires; l'industrie 
grandit; six mines de houille sont en exploitation, et deux mines de 
fer. Le Pas-de-Calais est indifférent : les ultras voisinent avec les 
constitutionnels, et les libéraux sont inoffensifs tant qu'ils n'ont pas 
à redouter un ministère d'extrême droite. Seul le clergé s'agite; il 
manque « de tolérance et de charité », promet la restitution des 
biens des émigrés et refuse les sacrements aux acquéreurs de 
biens nationaux. Les Picards sont plus agités, plus impression- 
nables. Comme leurs voisins du Soissonnais, du Laonnais (Aisne), 
ils sont par tempérament attachés à la Révolution, « raisonneurs, 
avides de nouvelles, de discussions politiques » : il y a à Saint- 
Quentin 8 000 ouvriers qui parlent politique dans leurs manufac- 
tures; la classe moyenne est nombreuse, riche; elle a ôté à la 
noblesse toute influence sur le peuple, elle est égalitaire, elle est 
mécontente de l'hérédité de la pairie. « Le clergé voit chaque jour 
diminuer sa puissance », mais ne veut pas renoncera dominer. Il ne 
se recrute plus dans la bourgeoisie et diminue en nombre; beau- 
coup de cures sont vacantes. 

Dans l'Est ardennais, lorrain, alsacien, le sentiment démocra- 
tique, moins expansif mais non moins profond, se renforce de patrio- 
tisme et de haine pour l'étranger; les Bourbons n'y trouvent pour le 
mieux que de l'indifférence. C'est un pays où « on ne crie pas : Vive 
le Roi! »; le « royalisme pur » ne s'y rencontre guère, l'ancienne 



146 > 



CIlAl'Il'KE PUE MI EU 



Le Gouvernement des royalistes modérés. 



noblesse étant rare. L'opposition de gauche n'y est pas « ultra- 
libérale » ; mais la noblesse qui entoure le trône « offusque » 
les Lorrains, qui, au demeurant, sont fidèles sujets, « moins par 
amour que par crainte de nouveaux malheurs ». Dans cette popula- 
tion calme, froide, réservée, il n'y a pas de querelles religieuses : 
protestants et catholiques se supportent; mais la bourgeoisie reste 
hoslile au clergé, et souvent le « déteste ». Le peuple est instruit; 
les écoles, nombreuses, sont chaque jour plus fréquentées; l'ensei- 
gnement mutuel y a le plus grand succès. En Alsace, la vieille 
noblesse a presque complètement disparu; ce qui en reste est sans 
influence. La terre est aux propriétaires ruraux, cultivateurs aisés, 
aux bourgeois commerçants des villes. L'Alsacien est aussi bon 
Français que mauvais royaliste. 

Les Bourguignons ont « l'esprit d'opposition et de censure ». 
Les partis sont chez eux « très animés ». La bourgeoisie tout entière, 
propriétaires, négociants, chefs d'industrie, est libérale. Un préfet 
de Decazes, Stanislas de Girardin, l'a encouragée et soutenue dans 
la Côte-d'Or, se disant l'élève de Jean-Jacques Rousseau dans le 
moment où les missionnaires faisaient brûler ses livres, fondant 
des écoles d'enseignement mutuel. Les paysans, « profondément 
empreints de l'esprit révolutionnaire », lisent « avec avidité » le 
Journal de la Côte-d'Or, qui est un écho du Constitutionnel. Dijon est 
un « loyer de jacobinisme ». Il faudrait, pour rallier la bourgeoisie, 
la convaincre que « tout avancement ne lui est pas fermé »; les 
négociants, riches marchands de vin, haïssent et méprisent la 
noblesse. N'était la crainte d'une nouvelle invasion, « ils adopte- 
raient volontiers les intérêts de tout usurpateur qui leur ferait 
entrevoir l'espérance de redevenir les premiers dans l'État ». C'est 
le pays où a circulé le plus longtemps la nouvelle du retour de 
Bonaparte, ou du prince Eugène arrivant avec une armée pour 
rétablir Napoléon IL Leducd'Angoulêmey voyage en 1820; « l'accueil 
est froid ». A Beaune, on ne crie que : Vive la Charte! et « des gens 
à mauvais principes gardent leur chapeau sur le passage du prince ». 
Le libéralisme bourguignon a quelque chose « d'insolent et de 
brutal )>. Le clergé est mal vu, et « loin d'inspirer le respect ». Les 
sentiments religieux sont très faibles : en Côte-d'Or, 80 communes 
sur 400 sont sans curé; dans l'Yonne, la proportion est plus forte; 
en Saone-et-Loire, il n'y a que 252 succursales sur 605 communes; 
les écoles sont bien plus nombreuses que les presbytères. 

En Franche-Comté, l'ultra-royalisme est nul : à Besançon, la 
police dit que, sur quarante-neuf cafés où on lit les journaux, 
trente et un ne reçoivent que le Constitutionnel, dix le Constitu- 



LA BOURGOGNE. 



LA 

FRANCHE-COMTÉ. 



i'»7 



LYON 

ET LA RÉGION 

LYONNAISE. 



Le Gouvernement parlementaire. livre h 

lionnel et les Débats, huit les Débats seulement. A Pontarlier, on 
ne lit que le Constitutionnel; le préfet, en 1822, décide de payer 
l'abonnement des cales aux journaux royalistes. Les villes sont libé- 
rales, et aussi les « bourgeois de village ». C'est encore un pays 
d'enseignement mutuel. Le clergé y est rare, au moins dans le Jura. 
Il y a des bonapartistes à Pontarlier, à Besançon : influence du 
pays de Vaud tout voisin, qui est resté un foyer d'agitation bona- 
partiste; en 1817, on y a parlé couramment de la chute prochaine 
du gouvernement; dans la suite, on s'est montré fortement attaché à 
la Charte, au système constitutionnel, s'il était ébranlé, ce serait 
déterminer « la population industrielle et agricole à ne négliger 
aucun moyen pour en accumuler les garanties avec plus d'ardeur 
peut-être que de mesure et de réflexion ». 

Lyon est resté, dans la littérature royaliste, le modèle souvent 
cité de la « ville fidèle à ses rois ». C'est une réputation que Lyon 
doit à l'insurrection de 1793; en réalité, le parti ultra y est numé- 
riquement très faible : une poignée de « nobles », c'est-à-dire d'an- 
ciennes familles « consulaires » anoblies par l'échevinage, dépos- 
sédées depuis la Révolution de tout pouvoir politique et de toute 
influence morale sur la cité. Mais le parti est organisé, et il a 
essayé de faire de Lyon un centre d'action ; les « massacreurs » du 
Midi y sont en nombre ; toute une bande est au service « des nobles 
et des prêtres ». Ce sont les anciens compagnons de Jésus, à qui 
« les mots de roi constitutionnel et de Charte donnent des crispa- 
tions », inventeurs et dénonciateurs de complots sous tous les 
régimes. Avec la complicité et sous la direction du général et du 
préfet, ils ont pu organiser la terreur de 1817 *. Mais, l'affaire ayant 
échoué, le calme est revenu, et les vrais sentiments de la population 
se sont fait voir. Les élections, qui ailleurs laissent si indifférente la 
masse qui ne vote pas, se sont faites dans une explosion irrésistible 
de sentiment populaire. Le collège qui nommait encore des ultras 
en 1817 a élu en 1818 l'homme qui avait protesté le plus éloquem- 
ment contre les vrais conspirateurs, Camille Jordan; et, Jordan 
ayant opté pour un autre siège, c'est un libéral d'extrême gauche, 
Corcelles, qui le remplace au milieu des acclamations populaires. 
La bourgeoisie commerçante, les employés, les avocats sont restés 
bonapartistes. La foule ouvrière, qui a acclamé le Bonaparte jaco- 
bin revenant de l'île d'Elbe, confond dans sa haine révolutionnaire 
le clergé ultra, qui veut reprendre une autorité qui fut immense, et 
le gouvernement, qui le soutient ou n'ose pas le contenir. Les 



i. Voir p. 128. 



148 



CHAPfraB premier Le Gouvernement des royalistes modérés. 

conscrits, dans la campagne du Lyonnais, crient : « Vive l'Empe- 
reur! » et circulent avec trois guidons, un blanc, un bleu, un 
rouge. Le Beaujolais seul, pays de réfractaires, où l'on a lutté 
contre la Constitution civile, où le concordai même a l'ait naître 
une « Petite église », est resté un pays d'ancien régime; mais 
c'est un îlot sans rapport direct avec Lyon. Partout ailleurs, les 
passions qui, dans une population naturellement peu démonstra- 
tive, restent volontiers contenues, subsistent et éclatent parfois en 
violences. Nulle part on n'a sévi davantage contre les chansons et 
les cris séditieux poussés au cabaret, au théâtre, ou dans les fêtes 
populaires; la police a fort à faire pour saisir tous les emblèmes 
fabriqués en secret qui rappellent l'usurpateur. Et» en dépit de la 
légende royaliste, c'est sur les faits qu'est fondé le jugement sou- 
vent exprimé dans les rapports préfectoraux : « Lyon est la capi- 
tale du libéralisme ». 

Les Dauphinois de l'Isère sont restés du parti de la Révolution le dauphins. 
comme les Lyonnais. D'ailleurs, les relations sont entre eux conti- 
nuelles; la moindre agitation lyonnaise a son écho à Grenoble, et 
réciproquement; Lyon a eu son Canuel, et Grenoble, son Dona- 
dieu; et le résultat fut le même. Dans les campagnes, les prêtres 
sont sans influence; l'école mutuelle s'étend. Au contraire, dans 
les Hautes et Basses-Alpes, pays pauvres, où la population travail- 
leuse émigré volontiers, où elle est éparse, et sans le lien, le rendez- 
vous d'une ville importante, on est resté religieux, et le clergé, 
tout entier paysan d'origine, a conservé son influence; il exerce, 
sans qu'on proteste, son intolérance. La vie politique est faible ou 
nulle. « On aime la Charte et le Roi », disent les préfets. 

Pour rencontrer une population royaliste, il faut arriver au la Provence 
Midi provençal. Encore le royalisme y est-il plus bruyant que solide, 
et est-il de jour en jour menacé de plus près par le libéralisme. 
Avignon, cité comme un modèle par les préfets de l'Est qui envient 
son royalisme, et qui avouent que leurs administrés ne l'égaleront 
jamais, est, en effet, « très prononcé pour la légitimité », et l'on sait 
avec quelle fureur le populaire a prouvé ses sentiments en 1815. Les 
esprits y sont « inquiets, incorrigibles » ; il y a encore des bagarres 
jusqu'en 1817. Pourtant l'apaisement se fait, et le dévouement pour 
le Roi, qui reste « général », n'irait pas jusqu'au désir d'un retour 
an passé. Les prêtres sont nombreux, et l'enseignement mutuel n'y 
réussit pas. Dans le Var, les opinions sont plus partagées et plus 
modérées. A Marseille, le parti royaliste a été fortement organisé; 
il a envoyé deux bataillons au duc d'Angoulême en 1815, et il a • 

coordonné les efforts de Toulon, d'Aix, de Toulouse, de Bordeaux; 

c 1 4<> > 



Le Gouvernement parlementaire. livre h 

il a eu pour lui les commerçants, que la guerre napoléonienne a 
ruinés, et même les marins, brutaux, fanatiques et dévots. Il a 
accueilli lord Exmouth et ses 5 000 Anglais, en héros, avec un 
enthousiasme demeuré fameux. Toute cette flamme s'est éteinte, ou 
pour le moins refroidie. Rassurés sur leurs intérêts matériels, les 
Marseillais se sont laissés aller à la pente libérale où tout glisse : 
le Phocéen, journal « indépendant », traduit depuis 1820 l'opinion 
bourgeoise qui domine. 
le Languedoc. Le Languedoc est toujours un champ de bataille entre protes- 

tants et catholiques. Dans le Gard, la bataille est moins vive depuis 
que la garde nationale, « qui était la maîtresse absolue du dépar- 
tement, a perdu son influence ». Le gouvernement Ta désarmée en 
1818, à la grande « consternation » des ultras, et il n'a plus toléré 
le désordre. Mais les haines subsistent, surtout dans les classes 
supérieures. On y est impropre à tout service public, chacun ne 
sachant servir que son parti; le préfet voudrait des fonctionnaires 
et des juges étrangers au département. Le peuple est « ignorant et 
fanatique » ; il faudrait l'instruire, développer l'enseignement mutuel ; 
mais les catholiques le combattent. Aucun gouvernement modéré ne 
peut compter sur eux ; la politique constitutionnelle n'a d'appui que 
chez les protestants, qui sont la majorité dans l'arrondissement 
d'Alais, si le gouvernement sait les soutenir, et tirer parti de leur 
influence qui, pour le moment, s'exerce au profit « de l'esprit de 
républicanisme ». Les ultras de l'Hérault sont moins exaltés que 
ceux du Gard, et surtout moins puissants; leur force, tout appa- 
rente, s'appuie sur le clergé catholique, qui fait voter pour eux, 
« qui s'occupe autant d'administration que de son ministère », qui 
combat l'enseignement mutuel ; c'est lui qui dissimule la faiblesse 
réelle de leur parti, miné de jour en jour par le progrès du libéra- 
lisme, tandis que celui-ci « se renforce tous les jours de la plus 
grande partie de la jeunesse ». Il n'y avait guère que des royalistes 
dans l'Aude en 1815; « aucun département n'était animé d'un meil- 
leur esprit »; quatre ans plus tard, il semble « que les idées libérales 
aient pris une sorte d'empire jusque-là inconnu ». La Minerve et le 
Constitutionnel font des ravages dans la bourgeoisie des Pyrénées- 
Orientales et même dans les campagnes. « Il est peu de villages où 
l'on ne reçoive la Minerve, la Bibliothèque historique, les Lettres 
normandes. » Le Conservateur a des lecteurs, « mais en plus petit 
nombre ». C'est encore un pays qui donne au royalisme une décep- 
tion. Les émigrés, très nombreux et de toutes classes, riches et 
pauvres, qui ont suivi les troupes espagnoles dans leur retraite 
en 1793, sont revenus animés d'une haine qui semblait assez forte 

< i5o > 



CHAPITRE PREMIER 



Le Gouvernement des royalistes modérés. 



et assez agissante pour créer et soutenir un parti d'ancien régime. 
Mais la masse ne les a pas suivis; le clergé est sans force; le nombre 
des prêtres diminue tous les jours; iu plupart des paroisses sont 
sans pasteurs. L'anarchie de la Corse, où les noms des partis dissi- 
mulent plus qu 'ailleurs les rivalités et les appétits individuels, la 
met pour le moment hors de la vie politique. 

La vallée de la Garonne et le midi pyrénéen ont eu, comme la 
Provence et le Bas-Languedoc, leurs violences en 1815. Là aussi, 
les seuls partis agissants sont les partis extrêmes; quelques bourgeois 
riches, les nobles, les prêtres, les dévots sont ultras; les ouvriers 
des villes, anciens fédérés des Gent-Jours, les petits bourgeois sont 
libéraux et révolutionnaires; le reste, c'est la masse paysanne, les 
neuf dixièmes de la population, indifférente, irréligieuse,, docile; 
« on ne sait ce que c'est que la légitimité, on obéit à l'autorité de 
fait ». Les écoles sont délabrées, et les curés manquent dans la plu- 
part des communes de l'Ariège. Dans les Hautes-Pyrénées, pays 
d'eaux thermales et d'étrangers, où les mœurs sont faciles, le clergé 
est « peu décent » et a peu de fidèles; le Gers est plus religieux; 
dans les Landes, le peuple est « indifférent en matière de religion »; 
il n'y a que 285 ecclésiastiques pour 400 paroisses. Mais toute 
cette froideur à l'égard de la religion et du Roi cache une passion 
démocratique profonde : « Au fond de l'âme, ils sont pour une entière 
égalité et presque pour la loi agraire.... Les clubs et la faim sont 
deux moteurs capables de les soulever. » Le royaliste modéré est ici 
inconnu; un tiers-parti perdrait son temps s'il prêchait une con- 
ciliation entre la Révolution et les Bourbons : « Les nobles regret- 
teront toujours leurs biens, et leurs femmes ne cesseront de crier 
que ceux qui les ont achetés sont des coquins, et que ceux qui sou- 
tiennent ces acheteurs, tels que les ministres du Roi, le sont presque 
autant ». 

Il y eut à Bordeaux en 1814 un parti royaliste qui ne corres- 
pondait pas à une classe : amalgame de nobles, de viticulteurs, de 
commerçants, d'ouvriers, ruinés par la déchéance commerciale de 
la ville; ce sont eux qui ont fait de Bordeaux « la ville du 12 Mars ». 
Cette coalition d' « enragés », dont «l'idolâtrie » se portait plus encore 
sur le duc et la duchesse d'Angoulême que sur le Roi et sur la 
monarchie, fut maîtresse de la Gironde jusqu'à l'ordonnance du 
5 - ptembre; le parti des modérés, « de ces hommes à qui les idées 
saines de liberté et des droits du peuple sont chères », n'existait 
pa-, ou cachait ses opinions « dans le sein de la famille ». Mais 
sette domination n'a pas survécu à la Chambre introuvable; après 
lu crise, les partis se sont classés normalement. Les ultras n'ont 



LA VALLÉE 
DE LA GARONNE. 



BORDEAUX 



Le Gouvernement parlementaire . 



LA REGION 

DES CHARENTES. 



LE MASSIF 
CENTRAL. 



plus « aucune consistance » en 1817 ■ ils répandent des brochures 
alarmistes, annoncent, depuis l'ordonnance du 5 septembre, la ruine 
de la monarchie et croient au prochain avènement de Louis XVII. 
Les libéraux, révolutionnaires et bonapartistes, reconstitués aux 
Cent-Jours, ont repris confiance : ils sont « nombreux et dange- 
reux », « se passent de mains en mains » les journaux de gauche, 
la Bibliothèque historique et la Minerve, et aussi les petits journaux 
« si propres à ramener les paysans aux idées de 1792 », le bonapar- 
tiste Homme Gris et le Père Michel. L'annonce d'une modification à 
la loi électorale en 1819 a réuni modérés et libéraux dans une indi- 
gnation commune : les modérés craignant tout changement apporté 
à la Charte, quel qu'il soit, les libéraux étant attachés à la loi élec- 
torale « comme au fondement de leurs espérances », et disposés « à 
sacrifier la Charte entière à sa conservation ». Les paysans, les 
ouvriers du port retournent, comme fait tout le populaire de France, 
à un bonapartisme sentimental; la nouvelle du retour prochain de 
Napoléon répandue par les navires venus des États-Unis rencontre 
peu de sceptiques : déjà le prince Eugène a proclamé à Lyon Napo- 
léon II; le Roi a quitté Paris, les princes sont en fuite, les protestants 
du Languedoc sont insurgés, ainsi que les faubourgs de Paris.... 

La Dordogne. agricole, arriérée, peu commerçante, est sans 
passion : depuis 1818, on n'y a poursuivi aucun délit politique, on 
n'y a pas entendu un cri séditieux; la proposition de changer la loi 
électorale n'y a fait <> qu'une médiocre sensation ». C'est un pays 
sans opinion. De même les Charentes, où les mœurs sont douces 
et les fortunes médiocres. On n'y conspire pas, même dans les caba- 
rets des villes. Il y a des mécontents sans doute, les anciens fédérés 
« exclus non seulement des fonctions civiles, mais des relations 
civiles » ; cependant, toutes les dissidences se fondent vite dans 
l'indulgence naturelle aux habitants. Le clergé est sans fanatisme; 
la noblesse est sans influence : jadis dominante en Saintonge, elle a 
émigré et s'est ruinée; les commerçants de l'Aunis sont ruinés, eux 
aussi, par la destruction des grandes fortunes coloniales de Saint- 
Domingue, par la guerre maritime, qui a arrêté l'exportation du sel 
et des eaux-de-vie. Personne n'a de « sentiment réactionnaire »; le 
jour où le peuple a cessé de craindre le retour aux droits féodaux, il 
a continué sans inquiétude et sans ardeur sa vie monotone, médiocre 
et douce. 

Les populations du Massif central, agricoles, pauvres, labo- 
rieuses, ignorantes et pieuses, ignorent l'aisance confortable, comme 
le luxe des grandes fortunes. Les prêtres y sont nombreux; tels 
départements, comme le Lot, l'Aveyron, la Haute-Loire en ont trop 



[52 



LE REGNE DE LA CONGRÉGATION 



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BULLETIN DE SOUSCRIPTION POUR CHAMKORD 
En <é/e. /« France offrant te château au duc de Bordeaux. — Est. Coll. Hennin, ;i° 14187. 




TRANSPORT DE LA CHOIX 1)1 LA MISSION, A REIMS 

/ h 1 7-1,1.1 -, longue <lr :',•', pieds, et pesant 17000 kilos, est portée par huit équipes de - 10 hommes 

chacune, se relayant ; elle est suivie i>ar un cortège de 10000 personnes, conduit par les évêques 

il' Amiens et de Soissons. - Bibl. Nat. Est. Coll. Hennin, ;r 14087. 



II. (".. IV. — Pl. 7. Page L52. 



chapitre premier Le Gouvernement des royalistes modérés. 

et en fournissent aux voisins : piètres sans instruction, recrutés 
dans les dernières classes, « d'une nullité incontestable », mais très 
influents. Les jeunes ont l'esprit de domination; tous «entretiennent 
la routine » : on célèbre et on chôme rigoureusement dans le Lot les 
fêtes supprimées par le concordat. L'enseignement mutuel, combattu 
par le clergé, n'y réussit pas; les écoles populaires sont rares, la vie 
politique est très réduite; « les teintes des partis sont pâles ». Nobles 
et prêtres sont ultras; mais les nobles n'ont pas d'argent. Les bour- 
geois sont libéraux, mais il y a peu de bourgeois, dépourvus de 
penchant à l'enthousiasme, « ils ne commenceront jamais une révo- 
lution », et ils les suivront toutes. Le peuple, depuis qu'il est à peu 
près rassuré sur la dîme et les ventes nationales, étant doux et sou- 
mis, garde une tranquillité parfaite, obéit aux lois, ne pousse pas de 
cris séditieux, et désire que le calme continue; mais il n'en est pas 
sûr; le moindre retard dans le courrier de Paris cause des inquié- 
tudes et fait naître des bruits extravagants; le gouvernement paraît 
toujours fragile, ce qui alarme les intérêts. « Le repos, le Roi, la 
Charte, et rien au delà », si ce n'est pourtant la haine de la con- 
scription, qui est générale. 

Les plaines qui bordent au nord le Massif central, de la les pays du sud 
Limagne à la Vendée, sont habitées par des gens d'habitudes pai- DE LA LOinE - 
sibles, qui ne font pas d'émeutes; ils ont pourtant des passions. 
Les hommes de loi, nombreux et influents, organisent les libéraux 
dans les villes et y sont les maîtres , toutes les villes berrichonnes 
ont « mauvais esprit » ; l'armée de la Loire y a laissé un ferment 
actif de bonapartisme Les campagnes, malgré les grands proprié- 
taires, très nombreux, tous ultra-royalistes, sont indifférentes, peu 
religieuses; on y manque de prêtres. En Poitou, le schisme très 
prospère de la Petite Eglise, en groupant les énergies catholiques, 
a réduit d'autant les forces du clergé officiel. 

Il n'y a pas place dans l'Ouest breton pour les nuances inter- la bretagse. 
médiaires où peut se plaire pour un temps l'indifférence placide, le 
scepticisme politique et religieux des pays de la Loire. La bour- 
geoisie des villes est libérale, les campagnes sont à la discrétion du 
clergé. Les libéraux, écrasés après les Cent-Jours, se sont recon- 
stitués en 1817 dans les cadres des anciennes Fédérations. Ils 
dominent à Nantes, et même dans les petites villes du Morhiban 
(Pontivy passe pour être un centre de « fanatisme républicain »). 
A Brest, la marine et l'artillerie sont toutes libérales, officiers et 
troupes; c'est le principal lover d'agitation de la province. Partout, 
de Piennes à Quimper, le barreau, la magistrature même sont « liés 
à la faction libérale et antimonarchique ». Ce libéralisme breton est 

< 1 53 > 



Le Gouvernement parlementaire. 



LA NORMANDIE. 



LA REGION 
PARISIENNE. 



tout révolutionnaire, sans mélange de bonapartisme. Au contraire, 
« la religion maintient le peuple des campagnes dans la soumission, 
l'obéissance ». La masse rurale, « fière de sa fidélité » à la religion 
et au Roi, reste dans une ignorance que le clergé, borné lui-même, 
pauvre, intéressé, dominateur, entretient en combattant l'enseigne- 
ment mutuel. Un département tout entier, le Morbihan, est sans 
écoles rurales. La noblesse, moins influente que les prêtres, « tient 
toute pour l'ancien régime ». Pourtant, ce vieux pays royaliste ne 
tenterait pas l'aventure d'une nouvelle guerre pour son Roi. Les 
paysans ont encore leur fusil; mais c'est une relique. « Les sou- 
venirs de la guerre civile, écrit le préfet de la Loire-Inférieure 
en 1819, font illusion; les paysans n'iraient pas loin. » 

La Normandie est très partagée. Dans la Manche, il n'y a pas 
de villes importantes, sauf Cherbourg, monde à part, qui est, 
comme Brest, un « foyer » dangereux. Le pays appartient aux 
grands propriétaires ruraux résidants, gentilshommes d'ancien 
régime; point de vie politique. Dans le Calvados, la richesse 
est aux mains des cultivateurs, marchands de bestiaux, herbagers, 
attentifs à leurs intérêts commerciaux et soucieux avant tout de la 
stabilité gouvernementale qui convient aux affaires. Un gouverne- 
ment toujours menacé, sans racines profondes, les inquiète et leur 
déplaît. Ils inclinent au libéralisme par esprit de conservation. 
Autour d'eux, dans les villes, des misérables et de petits com- 
merçants qui ne comptent pas. Devant un état de choses « qui ne 
peut pas durer toujours », c'est la même inquiétude qui se manifeste 
dans l'Orne; personne ne songe à s'y agiter; mais on est mécontent 
de n'être pas rassuré sur l'avenir. Les hobereaux ultra-royalistes 
gémissent de voir dédaignés les bons serviteurs du Roi, et le clergé, 
toujours dans l'attente du jour où disparaîtra le concordat détesté, 
grossit les rangs de la Petite Église. L'Eure est un pays de petits 
propriétaires qui « ont horreur des privilèges comme de l'anarchie » , 
la tranquillité est générale ; les prêtres rares ; la moitié des paroisses 
n'ont pas de curés. La Seine-Inférieure a un parti libéral puissant, 
formé des fabricants orgueilleux de leur richesse; c'est une classe 
arrivée à un point de prospérité et de force où elle se juge digne du 
pouvoir et s'étonne des obstacles qui l'en écartent. En somme, dans 
la Normandie riche, tranquille, conservatrice, où les esprits sont 
plus portés au négoce qu*à la politique, la monarchie restaurée a 
satisfait peu de gens et n'a enthousiasmé personne. 

Le voisinage de Paris, c'est le désert politique, insignifiant et 
vide. De Beauvais à Orléans, de Chartres à Reims, il n'y a aucune 
classe assez forte, aucune influence dominante qui puisse contre- 



i54 



CHAPITRE PREMIER 



Le Gouvernement des royalistes modérés. 



balancer celle du gouvernement. Un clergé peu nombreux et sans 
influence, une noblesse rare, toute parisienne, qui ne réside pas, 
qui vient passer les semaines d'été, une population surtout agricole, 
tranquille, curieuse seulement des nouvelles que la diligence 
apporte, mais sans vie propre. Les éléments actifs sont manifeste- 
ment absorbés par Paris, où vont les denrées et où se concentre la 
vie. Mais Paris, siège du gouvernement et point de rencontre de 
plusieurs populations qui diffèrent par les intérêts, la culture et les 
sentiments, est placé dans des conditions de vie économique et 
morale sans analogue dans le reste de la France. Ces conditions 
n'apparaissent pas encore en 1820; elles ne seront sensibles que 
lorsque les actes du gouvernement auront déterminé des mouve- 
ments d'opinion où se révélera la vie complète de la capitale. 

Si l'on néglige quelques îlots de royalisme pur, épars dans le 
Midi et dans l'Ouest, il semble bien que la France soit politiquement 
divisée en deux régions : l'Est en majorité hostile à la Restauration, 
démocratique et révolutionnaire; l'Ouest où la vie politique est 
faible, où l'on accepte le gouvernement de fait, sans enthousiasme, 
à la condition qu'il offre un minimum de garanties sociales contre 
l'ancien régime, et qu'il ait des chances de durée. On est donc 
attaché aux Bourbons sous conditions, quand on l'est. Nulle part le 
royalisme n'est appuyé sur un sentiment profond de fidélité à la 
dynastie; nulle part il n'est assis sur les intérêts dominants des 
classes les plus nombreuses. Le régime Decazes a un peu rassuré 
les paysans acquéreurs de biens nationaux; mais sa chute peut 
faire renaître toutes les craintes. Les bourgeois sont dans l'opposi- 
tion pour n'avoir pas obtenu ce qu'ils désirent toujours, les hautes 
fonctions, l'administration, le gouvernement Ils se réfugient dans 
les offices qu'on achète, depuis que, par un détour, la vénalité a 
été rétablie. Car elle eut de grandes conséquences sociales, la 
mesure d'apparence purement fiscale que fît voter Corvetto en 1816 ■ 
quand, pour équilibrer son budget, il eut ajouté 50 millions au 
chiffre des cautionnements, les agents du trésor ne protestèrent 
pas, mais les officiers ministériels, depuis les notaires jusqu'aux 
commissaires-priseurs, réclamèrent et obtinrent en échange le droit 
de présenter leurs successeurs. D'où ce résultat que 25 000 car- 
rières, jadis ouvertes à la concurrence, furent désormais consti- 
tuées en monopole au profit de la bourgeoisie. Les transactions, 
les contrats privés furent grevés de l'intérêt d'un capital fictif 
de deux milliards que la nation versa aux « gens de loi » Une 
influence sociale proportionnée leur fut conférée. Et sans doute 



LES OPINIONS 

DOMINANTES 

DES FRANÇAIS. 



V INFLUENCE 
DE LA NOBLESSE 
ET BU CLERGÉ. 



LE CLERGE 
SE RECRUTE 
DIFFICILEMENT. 



Le Gouvernement parlementaire. livre a 

c'est un fait important que le gouvernement qui créa cette puis- 
sance ait cette influence contre lui. 

Le système de la Restauration ne garantit que les intérêts de 
deux minorités : la noblesse et le clergé. Encore ne leur assure-t-i). 
que des faveurs personnelles, puisqu'il n'a pu reconstituer leurs 
privilèges de classe. L'influence de ces deux minorités est médiocre : 
la noblesse n'est forte que dans les pays où elle a gardé la propriété 
de la terre, mais elle est le plus souvent appauvrie, suspecte ou 
détestée; le clergé n'est puissant que dans les régions (Auvergne, 
Vivarais, Quercy, Bretagne) où il est nombreux; c'est l'exception; 
en général, il se recrute, et difficilement, dans les classes rurales, 
et il ne suffit pas à assurer le service du culte. « Quelques anciens 
prêtres, dit à la Chambre Castelbajac, le 23 décembre 1815, dont 
les cheveux sont blanchis autant par l'infortune que par la durée 
de leurs jours, parcourent à pas lents un territoire immense, auquel 
leur zèle ne peut suffire. » Un autre député de droite déclare en 
181G que, sur 50 000 places ecclésiastiques, 17 000 sont vacantes, et 
que, « d'après les calculs ordinaires sur les probabilités de décès, 
on doit s'attendre à voir en moins de douze ans ce déficit de 17 000 
augmenter de 27 000. Pour remplir ce vide de 44 000 prêtres, on ne 
prévoit que 6 000 ordinations; c'est le chiffre total des douze années 
écoulées depuis le concordat. Il n'y a aucune chance de le voir s'ac- 
croître, puisque le privilège d'échapper à la conscription, qui a valu 
des recrues au clergé, ne lui est plus réservé. « Les deux tiers de la 
France seront sans prêtres et sans autels », s'écrie Chateaubriand 
en 1816. Et, en effet, la situation ne s'améliore pas après 1816. Frayssi- 
nous le déplore en 1820, dans une de ses conférences de Saint-Sulpice : 

« Comment n'être pas consterné à la vue de cette effrayante multitude 
d'églises sans pasteurs, de ce grand nombre de prêtres qui succombent sous le 
poids des années sans être remplacés.... Il est donc vrai qu'au sein du royaume 
très chrétien, 15 000 places demeurent vacantes dans la carrière ecclésiastique, 
faute de sujets pour les remplir. » 

Et Bonald, en 1821, se plaint, dans son rapport sur les pensions 
ecclésiastiques, « du manque absolu de ministres de la religion dans 
les campagnes ». Ajoutez que les congrégations se reconstituent à 
peine, et qu'elles n'ont pas encore conquis l'enseignement populaire. 
La place du clergé dans la nation est manifestement très petite, 
comparée au rôle qu'il joue dans le gouvernement. 

Ainsi, les parties vivantes de la nation sont hostiles au régime 
ou indifférentes à son sort, au moment où un accident de la vie parle- 
mentaire enlève le pouvoir aux hommes qui s'étaient montrés un 
instant désireux, sinon capables, de les rassurer et de les conquérir. 



< i56 > 



CHAPITRE II 

LE GOUVERNEMENT DE LA DROITE JUS- 
QU'AUX ÉLECTIONS DE JUIN 1824 



I. LA RÉACTION SOUS LE MINISTÈRE RICHELIEU (1820-1822). — II. L'OPPO- 
SITION LIBÉRALE ET RÉVOLUTIONNAIRE (1820-1822). — III. LE MINISTÈRE VILLÈLE JUS- 
QU'A l'année 1824. 



/. — LA REACTION SOUS LE MINISTERE RICHE- 
LIEU (i 820-1822) 

LE Ministère Decazes ne succomba pas tout entier avec son chef. 
Richelieu prit la présidence du Conseil sans portefeuille, donna 
l'Intérieur à un conseiller d'État, Siméon. et conserva les autres 
ministres. Un assez grand nombre de préfets furent déplacés. Riche- 
lieu revint à la politique qu'il avait défendue en 1818 et qui lui 
avait alors coûté le pouvoir : gouverner avec des hommes du centre, 
en étant soutenu par une majorité de droite. « Nous entreprenons, 
écrivit de Serre à Barante, une tâche difficile, et dont, sans doute, 
vous jugerez le succès improbable; nous voulons gouverner raison- 
nablement en nous appuyant sur la droite. » Le comte d'Artois 
promit son appui. Le ministère vécut un an, puis Richelieu fut 
contraint d'y faire entrer les chefs de la droite, et finalement de 
leur laisser le gouvernement (1822). Ce fut une période de « tran- 
sition vers le côté droit <>. 

Decazes disparu, Louis XVIII cessa de résister à une politique 
qu'il avait jusque-là personnellement combattue; il laissa son frère, 
dont il n'aimait ni la personne ni les idées, prendre une influence 
dominante sur la direction des affaires. On attribua cette nouvelle 
attitude du Roi, qui parut surprenante, au mauvais état de sa 
santé, qui accroissait sa répugnance naturelle pour les soucis, et à 

< 1 5 7 > 



LE S-ECOND 

MINISTÈRE 

DE RICHELIEU. 



V INFLUENCE 

POLITIQUE DU 
COMTE D'ARTOIS. 



Le Gouvernement parlementaire. livre u 

l'influence d'une femme placée auprès de lui pour prendre dans 
son cœur la place que le départ de Decazes laissait inoccupée : 
Mme du Gayla, que Sainte-Beuve appelle « l'Esther et la Main- 
tenon du parti dévot », se serait chargée d'abolir ce qu'il restait de 
volonté dans cet infirme. Il garda pourtant l'apparence du pouvoir, 
car sa dignité était toujours attentive à se défendre contre le 
moindre manquement; le Bulletin officiel de la cour continua de 
publier chaque jour cette phrase : « Sa Majesté a travaillé depuis 
midi jusqu'à une heure et demie avec le président du Conseil ». En 
réalité, le règne du comte d'Artois commençait et, avec lui, le règne 
de la « Congrégation ». 
la congrégation. Ce nom désignait, dans la polémique courante, le groupe des 
hommes de droite qui soutenaient les revendications du clergé. 
Mais il appartenait réellement à une association pieuse, moitié 
laïque, moitié ecclésiastique, installée rue du Bac, dans la maison 
des Missions Étrangères, et dirigée par un abbé, Legris-Duval, et 
par un jésuite, le P. Bonsin. Elle eut des succursales dans presque 
toutes les villes de province visitées par les missionnaires. Lyon 
fut un des centres importants de sa propagande. Son but était de 
combattre l'impiété. Elle créa des sociétés annexes pour étendre 
son action : la Société des bonnes œuvres, qui s'occupait de cha- 
rité, la Maison de refuge des jeunes condamnés, la Société des 
bonnes études, « conférence littéraire » destinée à agir sur les étu- 
diants, la Société de Saint-Joseph, qui s'adressait aux ouvriers, la 
Société catholique des bons livres et la Bibliothèque catholique, qui 
se proposaient de lutter contre la diffusion des œuvres de Voltaire 
et de Bousseau. Elle tenta de gagner l'armée : il y eut en 1821 
une Congrégation de Notre-Dame des Victoires, elle fut dissoute : 
le duc d'Angoulême lui était hostile et n'aimait pas les officiers 
congréganistes. La Congrégation, qui comptait en 1820 12 évêques, 
y compris le nonce, qui en reçut 22 de 1821 à 1823, recueillit 
l'adhésion d'un grand nombre d'hommes politiques à Paris et de 
hauts fonctionnaires en province. Aussi, à mesure que la droite 
la peupla davantage, attribua-t-on à la Congrégation un pouvoir 
mystérieux, mais considérable, sur le gouvernement. Les agents 
du pouvoir étant recrutés de préférence parmi les hommes de la 
droite, la Congrégation passa pour imposer ces choix, et le gou- 
vernement parut être à sa discrétion; et, comme elle eut le même 
programme que les politiciens catholiques, ses adversaires affec- 
tèrent de les confondre en les combattant. Mais il n'est pas pos- 
sible de mesurer avec précision l'influence réelle dont la Congréga- 
tion disposa. 

< i58 > 



CHAPITRE II 



Le Gouvernement de la Droite jusqu'en I824-. 



Dans les Chambres il n'y eut plus que deux partis. La droite 
constitutionnelle s'unil presque toute à l'extrême droite; les doctri- 
naires se rallièrent à l'opposition de gauche. La rupture de ces 
royalistes sincères avec le ministère fut retentissante, émouvante 
aussi. Elle brisa la vieille amitié qui les unissait à de Serre, le 
Garde des sceaux, dont l'éloquence élevée, généreuse, s'inspirait de 
leur esprit et de leur programme; elle provoqua des représailles de 
la part du gouvernement ; Royer-Gollard, Camille Jordan, Barante 
et Guizot furent destitués de leurs fonctions de conseillers d'Etat 
(16 juillet). La nouvelle majorité, nombreuse à la Chambre des 
pairs (une cinquantaine de voix), fut quelque temps faible (une 
vingtaine de voix) et précaire à la Chambre des députés; elle 
s'accrut et se consolida à mesure qu'avança l'œuvre de réaction. 
Dans le pays, l'opposition de gauche, dont Decazes avait un moment 
rallié les groupes les plus modérés, gros commerçants, grands 
industriels, capitalistes, se reforma, aussi compacte qu'elle l'était 
en 1810 contre la Chambre introuvable. 

Sitôt formé, le gouvernement courut au plus pressé : la censure 
fut rétablie, la liberté individuelle suspendue jusqu'à la fin de la 
session de 1821. « Tout individu, dit l'article 1 er de la loi du 
20 mars 1820. prévenu de complots ou de machinations contre la 
personne du Roi. la sûreté de l'État et les personnes de la famille 
royale, pourra, sans qu'il y ait nécessité de le traduire devant les 
tribunaux, être arrêté et détenu en vertu d'un ordre délibéré en 
Conseil des ministres.... » Pasquier apporta à la Chambre des pairs 
un projet de loi sur la presse : « Je ne crains pas de l'avancer, 
déclara-t-il, il n'est point de système politique assez robuste pour 
supporter la liberté de la presse telle qu'elle existe parmi nous ». 
Les ultras, qui s'étaient déclarés hostiles à la censure quand Decazes 
en avait proposé le rétablissement, applaudirent Pasquier quand il 
déclara sans ambages : « La censure, entre les mains du gouver- 
nement, peut devenir l'arme d'un parti : oui. sans doute; mais du 
moins ce parti sera celui de la Monarchie, de la France, de la 
Maison de Bourbon, de la liberté, et il faut bien que ce parti 
triomphe ». Il fut décidé (aux Pairs, le 28 février, à la Chambre, le 
30 mars) qu'aucune publication périodique ne pourrait paraître sans 
l'autorisation royale; que les articles des journaux politiques seraient 
soumis en manuscrit à l'examen d'une commission de censure; que 
le gouvernement pourrait, en cas de poursuite judiciaire pour infrac- 
tion à ces dispositions, suspendre immédiatement le journal, pro- 
longer la suspension six mois après le jugement, et, en cas de réci- 
dive, le supprimer. Les peines encourues étaient de 1 à 2 mois tic 



EFFACEMENT 

DES PARTIS 

MODÈRES. 



NOUVELLES LOIS 

SUR LA LIBERTÉ 

INDIVIDUELLE ET 

SUR LA PRESSE. 



i5o- 



Le Gouvernement parlementaire. 



NOUVELLE LOI 

ELECTORALE. 

LE DOUBLE VOTE, 



LA CAMPAGNE 
ÉLECTORALE 
DE 1820. 



LA CENSURE. 



prison, de 200 à 1 200 francs d'amende. Ces mesures, dont l'appli- 
cation ne devait pas durer au delà de la session de 1820, c'est-à-dire 
du mois de juillet 1821, furent ensuite prorogées de trois mois par 
une loi nouvelle (votée en juin 1821) et déclarées alors applicables 
même aux journaux littéraires. Elles préludèrent à la destruction 
totale de la législation politique du parti constitutionnel, c'est- 
à-dire de la loi électorale et de la loi sur la presse. Comme la censure 
permettait d'ajourner les mesures définitives à prendre contre la 
presse, le régime électoral fut modifié le premier. 

Une majorité décisive de 95 voix vota la nouvelle loi électorale. 
Ce fut une grande défaite pour la gauche, elle ne doutait pas que 
la loi de 1817 ne lui eût à la longue donné le pouvoir. Sa vive 
opposition réussit pourtant à atténuer le projet ministériel. Celui-ci 
créait l'élection à deux degrés : chaque collège d'arrondissement 
dresserait une liste de candidats en nombre égal à la totalité des 
députés à élire dans le département; le collège de département, 
composé du cinquième le plus imposé des électeurs, aurait choisi 
les députés sur la liste totale formée par la somme des listes de- 
chacun des collèges d'arrondissement. C'était confier le recrute- 
ment de la Chambre aux grands propriétaires. Une partie de la 
gauche appuya et fit voter un amendement, émané du centre droit, 
qui conserva aux collèges d'arrondissement l'élection directe des 
anciens députés, et réserva 172 sièges nouveaux aux collèges de. 
département composés du quart des électeurs choisi parmi les 
plus imposés. Ce système n'interdisait pas aux électeurs du collège 
de département de figurer dans les collèges d'arrondissement; on 
l'interpréta en leur conférant le droit de voter dans l'un et l'autre» 
collèges. Ce fut la loi « du double vote ». 

Les élections de 1820 justifièrent l'espoir que la droite avait 
mis dans l'abolition de la loi de 1817. Les nouveaux collèges de 
département eurent à nommer leurs 172 députés; les anciens 
collèges eurent à renouveler le cinquième sortant de l'ancienne 
Chambre, soit 52 membres. La lutte fut âpre. La censure l , confiée 
à Paris à une commission présidée par l'abbé d'Andrezel, inspec- 
teur général de l'Université, en province, à des censeurs choisis 
par les préfets et dirigés par un conseil de surveillance placé auprès 
du ministre de la Justice, releva des imprudences et des violences 
de langage chez les ultras exaltés de la Quotidienne et du Drapeau 



i. La censure en 1820 et 1821, par A. Crémieux, 1912, donne tout le détail des opérations 
des censeurs et du conseil de surveillance, et de la résistance des journaux. Cf. La censure 
Vkèâlrale sous la Restauration, par Claude Gével et Jean Rabot (Revue de Paris, igi3). 



t»i6o > 



ciiAi-iTRt: ii Le Gouvernement de la Droite jusqu'en 18âi. 

blanc ; mais ce fut moins dans l'intention de leur nuire que de 
garder un air d'impartialité : les censeurs prétendaient s'inspirer 
avant tout du souci de « calmer les passions ». Contre les journaux 
libéraux, attentive à découvrir jusque dans les annonces les mani- 
festations les plus timides du « mauvais esprit », à diriger les lec- 
teurs vers de « bons choix », la censure engagea une lutte où la 
victoire lui était d'avance assurée. Toute désobéissance à un de ses 
ordres fut l'occasion d'une poursuite, suivie d'une suspension tem- 
poraire. Les journaux libéraux comme la Bibliothèque historique, la 
Minerve, le Censeur, la Renommée, disparurent volontairement ou 
après un procès. La censure causa indirectement la disparition d'un 
journal royaliste, le Conservateur ■ Chateaubriand ayant déclaré 
qu'il ne lui soumettrait pas ses articles, les rédacteurs se divisèrent, 
et quelques-uns fondèrent le Défenseur, qui célébra le nouveau 
régime. Le Constitutionnel et le Courrier survécurent, se contentant 
de s'amuser à des chicanes , ils laissaient en blanc les lignes sup- 
primées, invitant ainsi malicieusement, disait le conseil de surveil- 
lance, « l'imagination des lecteurs à suppléer par des inductions 
fâcheuses à des passages explicites qui le seraient moins », ou bien 
changeant, soulignant les caractères imprimés d'un mot ou d'une 
phrase, de manière à leur donner une valeur et un sens que la cen- 
sure n'avait pas aperçus. Il fallut interdire ces pratiques Une seule 
phrase répréhensible entraîna la suppression de tout l'article On 
n'accorda le permis définitif que sur le vu d'une épreuve entière- 
ment imprimée des articles déjà lus en manuscrit. Il fut interdit de 
reproduire en province les articles des journaux de Paris sans une 
nouvelle autorisation de la censure locale. De même, la censure 
parisienne ne toléra pas l'insertion des articles de province. Après 
trois mois, l'insignifiance des journaux qui survécurent devint telle 
qu'il n'y eut plus rien à censurer. Les libéraux publièrent des bro- 
chures contenant les « rognures », c'est-à-dire les phrases et les 
articles supprimés par les censeurs, ou bien des brochures destinées 
à remplacer sous des titres nouveaux les journaux disparus Mais 
les tribunaux condamnèrent les auteurs si rudement à la prison et 
à l'amende qu'il fallut renoncer à ce subterfuge. 

Le gouvernement, seul maître des journaux, devint facilement naissa 
le maître de la majorité des électeurs. D'abord, il en diminua le 
ttbre; un dégrèvement de l'impôt foncier supprima 14 500 élec- 
teurs sur 110 000. Puis il sut intimider les opposants. La naissance 
(29 septembre 1820) d'un fils posthume cki duc de Berry, « l'enfant 
du miracle », qui sembla assurer la perpétuité de la dynastie, fut 
exploitée sans mesure. D'innombrables adresses de félicitations, 

< iGi > 

Lavisse. — H. coutemp., IV. I j 



DUCDEUOl.; 



DU'UTE AUX 
ÉLECTIONS DE I8i0. 



Le Gouvernement parlementaire. livre ii 

des fêtes populaires, des distributions de croix de Saint-Louis 
agirent sur l'opinion des indécis : « La Providence a fait son 
devoir, disait un mandement de l'archevêque de Paris; c'est main- 
tenant à nous de faire le nôtre ». La presse royaliste célébra ce 
prodige : « Rassurez-vous, races futures; votre bonheur est assuré». 
Charles Nodier écrivit dans la Quotidienne : « Le premier sourire 
qui effleurera ses lèvres, au jour du baptême, annoncera une 
rédemption immense ». Le Roi adressa une proclamation aux élec- 
teurs; chacun d'eux en reçut directement un exemplaire : 

« Je veux que vous entendiez ma voix.... Écartez des nobles fonctions de 
député les fauteurs de troubles, les artisans de discordes, les propagateurs 
d'injustes défiances contre mon gouvernement, ma famille et moi.... La France, 
au milieu des agitations qui l'environnent, doit rester calme et confiante. Unie 
avec son Roi, ses prospérités sont au-dessus de toute atteinte. L'esprit de fac- 
tion pourrait seul les compromettre; s'il ose se produire, il sera réprimé. » 

victoire de la Les élections furent favorables au centre et à la droite extrême: 

75 membres de la Chambre introuvable furent réélus ; et seulement 
35 libéraux. Sur les 450 députés de la nouvelle Chambre, la gauche 
n'eut plus que 80 voix. « On sait maintenant ce que veut la France, 
écrivit un journal royaliste, le Défenseur: elle veut qu'il n'y ait plus 
dans la Chambre que deux partis, et qu'on ne s'obstine plus à 
chercher un milieu entre la religion et l'athéisme, entre l'ordre et 
la licence, entre la fidélité et la trahison. » 
villèle et La victoire de la droite obligea Richelieu à lui faire une place 

entrent dans le dans le gouvernement. La majorité exprima dans l'adresse au Roi le 
cabinet. désir de « voir fortifier l'autorité de la religion sur l'esprit des 

peuples, épurer les mœurs par un système d'éducation chrétienne et 
monarchique ». Deux jours après (21 décembre), trois 'de ses chefs, 
Villèle, Corbière et Laine entrèrent dans le cabinet comme minis- 
tres sans portefeuille; Chateaubriand, qui demandait à jouer un 
rôle, eut l'ambassade de Berlin; d'autres ultras, de moindre impor- 
tance, reçurent des Directions générales. Villèle, député de la 
Haute-Garonne, était connu par l'opposition qu'il avait faite à la 
Charte avant sa promulgation et par l'autorité que depuis 1815 il avait 
exercée sur le parti ultra-royaliste. Habile à discipliner son opposi- 
tion, à éviter de se compromettre dans les violences de tribune et 
de presse, il avait donné la mesure de sa valeur de tacticien, 
lorsque à la fin de 1819 il avait décidé la droite à accorder à Decazes, 
qu'abandonnaient les libéraux, les six douzièmes provisoires qu'il 
demandait; Decazes, désormais à la merci de la droite, avait dû 
s'engager à modifier la loi électorale. Villèle passait pour appliqué 
au travail ; il avait moins de goût pour les dis-cussions d'idées que 



chapitre h Le Gouvernement de la Droite jusqu'en '182A-. 

pour les discussions d'affaires, où il montrait de la clarté, du juge- 
ment et de la compétence. Corbière, son ami, reçut, avec l'entrée au 
Conseil, la présidence du Conseil royal 1 de l'Instruction publique, 
enlevée à Royer-Collard : un petit ministère. C'était un avocat 
breton, adroit, vif et vulgaire; il partageait avec Villèle les sym- 
pathies de la droite, et il avait sur elle une égale autorité. Ces deux 
défenseurs de la noblesse et du clergé n'étaient ni dévots ni hommes 
de cour; ce qui sans doute leur permit de mettre au service de 
leur parti une liberté d'esprit et un sens critique d'autant plus 
utiles qu'ils y étaient rares. 

La droite, rassurée par son succès aux élections, mena la bêaction 

réaction « au pas de course » La religion défaillante fut son premier 
souci. Elle y voyait la base solide et unique de toute l'œuvre de la 
restauration politique 

« Il peut exister, déclara Bonald, sans motifs religieux des vertus privées 
ou des habitudes qui ressemblent à des vertus. Mais il ne saurait y avoir, sans 
motifs religieux, des vertus publiques. La religion est comme la salubrité du 
climat, qui n'empêche pas les maladies particulières, mais qui prévient les 
maladies endémiques, et..., considérée dans la société, elle en est la raison 
dans les dogmes, la morale dans les préceptes, la politique dans ses conseils. » 

Les attaques contre l'Université, vigoureusement menées par l'université 
les évêques, par Lamennais, par Chateaubriand, aboutirent enfin à Li sur^eIllaxce 
un résultat. du clergé. 

« Les apologistes de l'Université provisoire, écrivit Chateaubriand, n'étouf- 
feront pas la voix des pères de famille. Il n'y a pas un moment à perdre.... 
Qu'a-t-on fait pour attacher les générations [nouvelles] à la religion, au Roi légi- 
time, au gouvernement monarchique?... Que sont-ils, ces jeunes hommes 
destinés à nous remplacer sur la scène du monde?... Croient-ils en Dieu? 
Reconnaissent-ils le Roi?... Ne sont-ils point antichrétiens dans un état chrétien, 
républicains dans une monarchie? » 

Corbière lui donna une première satisfaction. Si l'Université 
« provisoire », comme on disait à droite, ne fut pas supprimée au 
profit du clergé et des ordres religieux, elle ne subsista qu'à la con- 
dition de resserrer « les liens qui doivent unir au clergé, déposi- 
taire des doctrines divines, le corps chargé de l'enseignement des 
sciences humaines » Ainsi parlait le préambule de l'ordonnance du 
27 février 1821, qui plaça l'enseignement secondaire public sous la 
surveillance du clergé : 

i C'est à cette occasion que la Commission de l'Instruction publique prit le nom de 
Conseil royal. 

< i63 > 



Le Gouvernement parlementaire. 



V ENSEIGNEMENT 

PKI JlAIRE MENACE. 



CRÉATION 

DE NOUVEAUX 

DIOCÈSES. 



« Les bases de l'éducation des collèges sont la religion, la monarchie, la 
légitimité et la Charte. — L evèque diocésain aura, pour ce qui concerne la 
religion, le droit de surveillance sur tous les collèges de son diocèse. Il les 
visitera lui-même ou les fera visiter par un de ses vicaires généraux, et provo- 
quera auprès du Conseil royal de l'Instruction publique les mesures qu'il aura 
jugées nécessaires. Il sera distribué des médailles d'or aux professeurs des 
collèges qui se seront distingués par leur conduite religieuse et morale et par 
leur succès dans l'enseignement. » 

La même ordonnance créa au profit du clergé une nouvelle 
exception au monopole universitaire : le Conseil royal fut autorisé 
à transformer les « maisons particulières d'éducation qui auront 
mérité la confiance des familles, tant par leur direction religieuse 
et morale que par la force de leurs études », en « collèges de plein 
exercice » ; ce titre les assimilait aux collèges royaux et communaux; 
enfin il fut permis aux curés de campagne de préparer les jeunes 
gens aux petits séminaires sans payer la rétribution universitaire. 

La commission du budget proposa de supprimer le crédit de 
50 000 francs affecté depuis 1816 à l'enseignement primaire, parce 
que « ces fonds étaient employés pour la plus grande partie à favo- 
riser un système d'enseignement peu en harmonie avec nos insti- 
tutions ». C'était une allusion à l'enseignement mutuel. Il fallut 
toute l'autorité de Corbière et de Villèle et l'appui de la gauche pour 
faire maintenir le crédit. 

Une loi décida (21 mai) que les fonds rendus disponibles par 
l'extinction des pensions ecclésiastiques seraient consacrés à la 
dotation de 12. sièges épiscopaux nouveaux et successivement à la 
dotation de 18 autres. Il restait d'autres fonds disponibles sur l'ancien 
domaine extraordinaire de Napoléon, et qui représentaient environ 
1 800 000 francs de revenus. Le gouvernement proposa de les affecter 
à indemniser ceux des militaires pensionnés que le traité de 1814 
avait dépossédés et parfois réduits à la misère en restituant les parties 
de ce domaine situées à l'étranger; la majorité s'indigna : « Il y a 
parmi eux des juges du duc d'Enghien », cria-t-on. Le Roi ne pou- 
vait avoir approuvé un pareil projet : il faut que la Chambre lui 
apprenne, dit Clauzel de Coussergues, « qu'on calomnie la France 
à ses yeux, quand on lui dit que ses peuples désirent qu'il récom- 
pense les ennemis les plus cruels de la maison royale et de la patrie, 
les hommes qui*se proclament ouvertement les ennemis de la chré- 
tienté et les alliés de ces hordes d'assassins auxquels une conspi- 
ration a livré la malheureuse Espagne ». Le ministère dut transiger : 
un amendement, qu'il accepta,, stipula que les donataires dépos- 
sédés « pourraient recevoir » une pension viagère : c'était leur 
reconnaître un droit à la bienveillance royale, non une créance sur 



164 




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II. C. IV. 



I i. s. Page 164. 



PAS SATISFAITE. 



chapitre h Le Gouvernement de la Droite jusqu'en 182A. 

l'État. « La Contre-révolution dépouille la Révolution », s'écria un 
député libéral, le général Foy. On renonça toutefois à mettre aux 
voix un amendement, proposé par la commission, qui réservait une 
partie des fonds "« aux personnes qui auraient rendu des services au 
Roi et à L'État »; la gauche y avait vu une allusion claire aux anciens 
soldats des armées royales du Midi et de la Vendée. 

Richelieu se retrouva dans la situation qu'il avait connue en 1816 la dpoite frssi 
quand il gouvernait avec la Chambre introuvable. La majorité le 
jugeait tiède, et une partie de la droite l'attaquait ouvertement. La 
présence de Villèle et de Corbière dans le gouvernement ne suffisait 
ni à la rassurer ni à la satisfaire. Au reste, ces ministres affectaient 
auprès de leur parti de ne pas défendre la politique du cabinet. Ils 
restaient froids et réservés au Conseil, se bornant à demander des 
places pour leurs amis : « Il faut bien, disait Corbière, faire quelque 
chose pour les royalistes ». Richelieu crut les gagner en offrant à 
Villèle la Marine, et à Corbière l'Instruction publique. Mais Villèle 
déclara que son parti exigeait pour lui le ministère de l'Intérieur. 
Richelieu refusa. Le Roi intervint. Richelieu offrit de donner un 
troisième portefeuille à la droite en mettant à la Guerre le duc de 
Bellune. La combinaison eût peut-être abouti malgré la répugnance 
des autres ministres, mais Corbière prit, dans une dernière discus- 
sion avec Richelieu, un ton si déplaisant que celui-ci perdit patience 
et rompit les pourparlers. La session de 1821 terminée, Villèle et 
Corbière cessèrent d'assister aux séances du Conseil, et après les 
élections d'octobre 1821, qui accrurent encore la majorité de droite, 
ils se retirèrent. Chateaubriand quitta l'ambassade de Berlin L'in- 
tention de Richelieu était de suivre une politique modérée et 
d'essayer de calmer les esprits en amenant la Chambre à s'occuper 
d'affaires : « Nous devons, écrivait-il à de Serre le 29 juillet, pré- 
senter le moins possible de lois propres à exciter les passions; des 
canaux, un code rural, des chemins vicinaux, des choses d'adminis- 
tration et d'utilité publique ». Mais la droite avait d'autres desseins. 
Elle avait conquis la force nécessaire pour réaliser son vieux pro- 
gramme contre-révolutionnaire, et son heure semblait venue. 



C'est le temps où les partis libéraux de l'Europe, après avoir échec DES PARTI- 
US i 
EN EUROPE. 



partout cru toucher au triomphe, sont ou vont être partout écrasés 



C'est chose faite en Angleterre : l'obstination du ministère tory 
à refuser toute réforme politique provoque une agitation « radi- 
cale » contre les institutions de la vieille Angleterre; dispersés par la 
force à Manchester, où ils demandaient tumultueusement la réforme 
du Parlement, les radicaux anglais sont réduits à l'impuissance par 

t iG5 > 



Le Gouvernement parlementaire. livke ii 

les « lois de bâillon ». En Espagne, Riego et Quiroga devaient 
quelque temps encore rester impunis, protégés par l'Angleterre qui 
s'opposait à toute intervention militaire dans la Péninsule. Mais le 
scandale du royaume de Naples, où l'insurrection du général Pepe 
avait obligé le roi Ferdinand I er à accepter une constitution, appelait 
une répression énergique. « La révolution de Naples, écrivait Pozzo 
di Borgo le 28 juillet 1820, n'est qu'une section de celle que pré- 
parent, plus ou moins, partout ailleurs, les hommes de l'Empire et 
ceux de la République réunis Le duc de Campo-Chiaro et le duc de 
Bassano sont identiques, et le général Pepe ne diffère pas du 
maréchal Suchet et du général Foy. » Cette révolution ne touchait 
pas seulement Ferdinand qui, en bon lieutenant de Metternich, 
s'était par un traité secret (12 janvier 1815) interdit « tout change- 
ment dans les constitutions de son royaume qui ne pourrait se 
concilier, soit avec les institutions monarchiques, soit avec les 
principes adoptés par l'empereur d'Autriche dans le régime inté- 
rieur de ses provinces italiennes ». Derrière lui, elle atteignait 
l'Autriche, et l'incendie risquait encore de gagner l'Italie tout 
entière : dans toutes les grandes villes, et à Milan même, dans le 
propre domaine de l'empereur, on comptait des adeptes à la société 
secrète des Carbonari qui avait, en détruisant l'absolutisme de 
Ferdinand, humilié la légitimité. 

« Ne serait-ce pas le cas d'une de ces réunions prévues à Aix- 
la-Chapelle? » écrivit Richelieu à Metternich (9 août 1820). Le 
chancelier d'Autriche eût préféré agir seul en Italie, mais le tsar, 
qui cherchait une revanche à son échec d'Aix-la-Chapelle, exigea la 
réunion ; on y parlerait de Naples et de l'Espagne : « Aux mêmes 
maux, disait-il, les mêmes remèdes ». Les souverains décidèrent de 
se réunir à Troppau (3 sept.). 
conférences Les conférences s'ouvrirent le 23 octobre. Elles firent appa- 

raître les tendances divergentes, sinon opposées, du tsar et de Met- 
ternich . le tsar montra, comme à Aix-la-Chapelle, son ambition 
de faire jouer à la Sainte-Alliance un rôle de médiatrice universelle 
entre les peuples et les rois; l'Autriche était impatiente de se faire 
donner par l'Europe le mandat d'intervenir contre les révolution- 
naires italiens. Metternich eut l'habileté de rallier le tsar à ses vues 
en lui proposant, d'accord avec la Prusse, une sorte de code de 
police international dont les prescriptions engloberaient tous les 
révoltés, où qu'ils fussent, « tout État, disait le protocole des trois 
cours (Autriche, Russie, Prusse), ayant subi dans son organisation 
intérieure des changements opérés par la révolte, et dont les consé- 
quences pourraient être menaçantes pour les autres Etats ». L'An- 

< 166 > 



DE TROPPAU. 



CHAPITRE 11 



Le Gouvernement de la Droite jusqu'en 4824?. 



gleterre refusa de souscrire au protocole, et la Franco proposa 411e 
Louis XVIII, en tant que chef de la famille des Bourbons, reçût le 
mandat d'imposer à Naples sa médiation. Cette hésitation de la 
France à adopter des formules où revivaient les principes de 1815 
fut considérée par le tsar comme une trahison. Le Congrès s'ajourna 
à trois semaines, et rendez-vous fut pris à Laybach, où le roi de 
Naples était convoqué. 

Ferdinand, que ses sujets avaient laissé s'y rendre parce qu'il leur 
avait promis de défendre la constitution devant les souverains du 
Nord, oublia ses engagements dès qu'il se sentit eu sécurité. La pre- 
mière conférence de Laybach (12 janvier 1821) annula la constitution, 
et, le 3 février, l'Autriche lut autorisée à envoyer une armée contre 
les Napolitains. Les souverains italiens, Victor-Emmanuel I er de 
Sardaigne, les ducs de Modène et de Toscane, effrayés, envoyèrent 
des agents à Laybach. Toute l'Italie passait donc sous la domina- 
tion de Mellernich. Les Napolitains sont vaincus à Rieti; les 
patriotes piémontais veulent répondre à l'invasion autrichienne par 
une insurrection nationale; le 12 mars 1821, ils arborent à Alexan- 
drie un drapeau tricolore « italien »; le régent de Savoie, prince 
de Carignan, proclame une constitution. La répression est aussi 
rapide que la révolte : Victor-Emmanuel abdique en faveur de 
son frère Charles-Félix qui demande à l'Autriche une armée, et les 
« patriotes » sont dispersés sans gloire à Novare (8 avril). Des 
commissaires extraordinaires font régner la terreur à Milan, à 
Modène. Quand les souverains quittent Laybach, le 12 mai, l'Italie 
tout entière est sous la surveillance de l'Autriche, comme l'Alle- 
magne après le congrès d'Aix-la-Chapelle. 

Le réveil du peuple grec n'eut pas un succès plus heureux. 
Profitant de la guerre que le sultan Mahmoud faisait à son pacha 
de Janina, Ali, les chrétiens grecs s'insurgent à Patras et entraînent 
la Morée (février-avril). En même temps, un Grec au service 
du tsar, Alexandre Ypsilanti, chef d'une société secrète, l'hétairie, 
dont le programme est de soulever en masse tous les chrétiens des 
Balkans pour expulser les Turcs, appelle les Grecs à l'indépendance 
(7 mars). Vaincu par les Turcs à Dragatschan (19 juin), il s'enfuit en 
Autriche, où il est aussitôt emprisonné. En vain, ce patriote a compté 
sur le tsar, sur son ami Capo d'Istria, ministre du tsar: Alexandre 
est captif de Melternich, et les souverains ont proclamé à Laybach 
« la nécessité de conserver ce qui est légalement établi ». La révolte 
grecque, disait Metternich, est « hors de la civilisation; que cela se 
passe là-bas ou à Saint-Domingue, c'est la même chose ». Le sultan, 
lui aussi, est un souverain légitime; la Sainte-Alliance le protège. 



CONFÉFEXt ES 
DE LAYBACH. 



ECHEC DE 
VINSURREi 

GKEClji E. 



.6 7 



Le Gouvernement parlementaire. 



DÉFAITE 
GÉNÉRALE 
DES LIBÉRAUX. 



Ainsi, dans ces premiers mois de l'année 1821, sauf en Espagne 
où la police de l'Internationale contre-révolutionnaire laisse provi- 
soirement fonctionner la constitution de Cadix ressuscitée par 
Riego, la légitimité est partout rétablie. Par toute l'Europe. le 
« côté gauche » est un parti vaincu. Les libéraux français qui ont 
crié « Vive Riego, vive la Constitution de 1791, vivent nos frères de 
Manchester! » qui ont annoncé avec le général Foy que « l'Italie sérail 
le tombeau des barbares », sont écrasés par cette défaite. « C'est 
l'heure de la résurrection », s'écrie Metternich. « Les Léonidas libé- 
raux ont jeté leurs souliers dans les fossés pour courir plus vite », 
dit à Paris un journal de droite; les ultras s'exaltent jusqu'à espérer 
publiquement un retour à la politique de 1815. La presse libérale 
est muette. La tribune jouit encore d'une liberté gênante; une 
proposition tendant à donner à la Chambre le droit d'interdire la 
parole à un député permet à la droite de manifester son sentiment 
sur l'indépendance de la tribune : « La souveraineté de la parole 
d'un individu, dit un ultra, en opposition avec la majorité que 
la Chambre reconnaît souveraine est une véritable révolte que cette 
majorité souveraine doit pouvoir réprimer »; et. pour indiquer 
sans équivoque le cas où la majorité sera tenue d'user d'un tel 
pouvoir, il ajoutait : « Il est de notre devoir d'étouffer tout ce qui 
tend, je ne dis pas au blasphème, mais seulement à l'altération de 
nos sentiments de respect et d'amour pour notre religion, nos 
princes et nos lois », Bonald, plus dogmatique, précise : 



LA POLITinrE 
EXTÉRIEURE 
DE RICHELIEU 
MÉCONTENTE 
LA DROITE. 



« Les orages, dit-on, sont inséparables de la liberté. Rousseau l'a dit. Oui, 
Messieurs, et il a dit une sottise. C'est la liberté qui est tranquille et la sen i- 
tude qui est orageuse.... Sommes-nous libres, nous qui sommes condamm • 
au supplice d'entendre nos adversaires?... » 

Le ministère luttait péniblement et timidement contre ces vio- 
lences. Richelieu se trouvait aux prises avec une seconde Chambre 
introuvable, mais celle-ci avait aujourd'hui pour elle les gouver- 
nements étrangers, qui, en 1816, demandaient au Roi de débarrasser 
la France et l'Europe de la première. 

L'attitude de Richelieu à Troppau et à Laybach avait été effacée 
et indécise. Depuis qu'elle était rentrée dans le concert européen, 
la France était astreinte à agir d'accord avec les alliés, c'est-à-dire 
à examiner, elle aussi, si les émeutes, les constitutions arrachées 
aux souverains timides étaient compatibles avec l'ordre social, avec 
le système politique de l'Europe et l'esprit des traités. Sans doute 
Richelieu ne s'y refusait pas; il manifestait pour la Révolution une 
grande horreur, il se déclarait prêt à faire cause commune avec 



r«8 



chapitre h Le Gouvernement de la Droite jusqu'en 18Sâ. 

l'Europe, comme on disait, pour éteindre l'incendie : n'était-ce pas 
pour en étouffer le foyer qu'il avait été rappelé au pouvoir? Mais il 
jugeait contraire aux intérêts de la France de laisser l'Autriche 
mettre la main sur l'Italie; il supportait mal l'idée que les affaires 
d'un Bourbon fussent réglées par un Habsbourg. Ses agents, Blacas, 
ambassadeur à Rome, la Ferronnays, ambassadeur à Pétersbourg, • 
et son ambassadeur à Vienne, Caraman, n'avaient au contraire 
d'autre désir que de montrer leur dévouement à la cause contre- 
révolutionnaire. Il eût fallu les retenir, ou les désavouer; Richelieu 
se contenta de rédiger une note par laquelle il signifiait que l'occu- 
pation autrichienne ne devait modifier en rien la situation de l'Italie, 
et d'envoyer à Naples une escadre pour la sûreté de la famille 
royale. L'Angleterre qui, occupant Malte et Corfou, n'aurait pas 
souffert un accroissement de l'influence française en Italie, joignit 
aussitôt ses navires à ceux de la France. En définitive, Richelieu 
laissa se produire une intervention qu'il redoutait et qui l'humiliait. 
Il réussit pourtant à empêcher que le prince de Carignan ne fût 
déclaré déchu de ses droits à la couronne de Sardaigne. 

Sa conduite ne satisfaisait ni l'extrême droite, ni la gauche. chute 

Elles s'entendirent pour insérer dans l'adresse (novembre 1821) un du ministère 

i -,,,,, ,-.- ,. • \ RICHELIEU. 

paragraphe qui blâmait la politique extérieure du gouvernement : 

« Nous vous félicitons, Sire, de vos relations constamment amicales avec 
les puissances étrangères, dans la juste confiance qu'une paix si précieuse 
n'est point achetée par des sacrifices incompatibles avec l'honneur de la nation 
et la dignité de votre couronne. » 

Villèle ne vota pas le paragraphe, mais n'intervint pas en faveur 
du ministère; Corbière était absent. Le Roi refusa d'entendre la 
lecture de l'adresse, et déclara avec hauteur : 

« Dans l'exil et dans la persécution, j'ai soutenu mes droits, l'honneur de 
ma race et celui du nom français; sur mon trône, entouré de mon peuple, je 
m'indigne à la seule pensée que je puisse jamais sacrifier l'honneur de ma 
nation et la dignité de ma couronne. » 

On crut qu'il soutiendrait son ministère contre la Chambre. 
Richelieu, en effet, résista au blâme; il présenta un projet de loi sur 
la presse, et un projet prolongeant la censure des journaux pour 
cinq ans. La Chambre élut des commissions unanimement hostiles. 
Richelieu se montra surpris de l'opposition systématique de la 
droite; il rappela au comte d'Artois sa promesse de le soutenir, « sa 
parole de prince donnée à un gentilhomme >. en un jour tragique, 
lorsque le cabinet s'était formé au lendemain de la mort du duc de 
Berrv. « Nous ave/ pris, répondit le prince, les syllabes par trop à la 

< lG( J > 



Le Gouvernement parlementaire. livre ii 

lettre. » Richelieu porta au Roi sa démission (12 décembre). Le Roi 
l'accepta : il n'aimait pas le duc, et madame du Cayia était acquise 
aux amis de Monsieur. 

la motte prend Les hommes du centre avaient jusque-là gouverné, Decazes 
le pouvoir. avec la gauche, Richelieu avec la droite. Les hommes de droite 

allaient prendre le pouvoir, et gouverner pour leur parti. Le 
16 décembre, le nouveau ministère était constitué. Il comprenait 
uniquement des royalistes de droite. Mais, le Roi n'ayant voulu 
d'aucun de ceux qui avaient voté l'adresse qu'il avait jugée bles- 
sante, ils furent en majorité choisis parmi les pairs; Villèle aux 
Finances. Corbière à l'Intérieur, Peyronnet à la Justice représen- 
tèrent seuls au gouvernement la droite de la Chambre. Villèle fut 
le chef réel de ce conseil sans en avoir pourtant la présidence, qui 
fut provisoirement supprimée. Pour la première fois depuis 1814, 
un homme arrivait au pouvoir imposé par le parti dont il était le 
chef, pour appliquer, franchement, avec décision, le programme de 
ce parti. 



//. — L'OPPOSITION LIBERALE ET REVOLUTION- 
NAIRE^ 

LA gauche vit sans trop d'inquiétude l'arrivée de Villèle aux 
affaires. Elle pensait qu'avant six mois, la politique des ultras 
aurait provoqué une révolution et renversé le gouvernement. Cette 
révolution était, depuis 1820, son espoir tenace, et quelques-uns de 
ses chefs essayèrent de l'organiser. A mesure que la droite s'était 
approchée du pouvoir, s'était formée et avait grandi dans le groupe 
libéral une extrême gauche révolutionnaire. C'était l'effet des succès 
obtenus par la droite : les mesures oppressives qu'elle avait fait 
voter étaient à la gauche les moyens légaux d'action dont elle s'était 
contentée jusque-là. 



DES DISCUSSIONS 
PARLEMENTAIRES. 



le ton Le rétablissement de la censure ayant interdit aux journaux 

les faits et les opinions qui déplaisaient au gouvernement, l'oppo- 
sition, pour se produire, ne disposait plus que de la tribune parle- 
mentaire. Aussi les débats des Chambres furent-ils pour la gauche 

i. Voir La Charbonnerie, par Trélat, dans Paris révolutionnaire, t. II, i83V A. Calmette, 
Les carbonari en France sous la Restauration (La Révolution de 1848, IX, I9i3). 

P. F. Dubois, dans ses Souvenirs publiés par fragments dans la Revue bleue par 
Adolphe Lair (1908), donne, à propos de Cabet, de Guinard et d'Augustin Thierry, d inté- 
ressants détails sur le carbonarisme. 

< i^O ) 



chapitre ii Le Gouvernement de la Droite jusquen 482i. 

de continuelles occasions d'agiter l'opinion. Le public se passionna 
au récit des séances de la Chambre des députés. Il n'y eut guère de 
sujet qui ne devînt, comme avant 1820, prétexte à des discussions 
où se heurtèrent violemment la Révolution et l'ancien régime, l'inva- 
sion et la terreur blanche, le drapeau tricolore et le drapeau blanc. 
Chacun profitait du débat pour y jeter, sans relâche et à tout propos, 
l'affirmation de ses opinions historiques. 

Les doctrinaires laissaient tomber leur dédaigneuse colère de 
toute la hauteur de leurs principes. Enfermés dans la Charte, ils 
l'opposaient sans défaillance aux lois d'exception, aux mesures arbi- 
traires : 

« La loi proposée, dit Royer-Collard à propos du projet électoral, fait 
descendre le gouvernement légitime au rang du gouvernement de la Révolu- 
tion, en l'appuyant sur le mensonge.... Elle serait en vain votée, en vain quelque 
temps exécutée, les mœurs publiques l'éteindraient bientôt par leur résistance; 
elle ne régnera pas, elle ne gouvernera pas la France. >• 

Le projet de règlement qui donnait à la Chambre le droit de 
priver un député de la parole rencontrait en lui un adversaire non 
moins inflexible : 

« La Charte n'a point ignoré qu'il se produirait à la tribune des opinions 
inso-nsées, insolentes, factieuses, perverses. Elle eût ignoré la nature humaine.... 
Mais elle s'est fiée à la publicité elle-même et à la contradiction pour décrier 
l'erreur, démasquer l'esprit de faction, confondre l'immoralité et la perversité.... 
Maintenant, ce que la loi ne pourrait pas faire, il est monstureux de vouloir 
le faire par un article du règlement. Il n'est pas plus au pouvoir delà Chambre 
de nous suspendre que de nous destituer, et si une majorité, plus imprudente 
que celle de 1815, venait à le tenter, la soumission pourrait être conseillée par 
la prudence,. mais l'obéissance ne serait pas un devoir. » 

A gauche, Benjamin Constant excellait au sarcasme hautain : 
« Quand on veut gouverner contre l'esprit du siècle et les droits de 
l'esprit humain, on ne doit pas recourir à des moyens lents, mais à 
des coups d'État » Manuel, impassible, s'entendait à déchaîner les 
colères de la droite en rappelant les persécutions séculaires, depuis 
la Saint-Barthélémy jusqu'aux massacres du Midi, et en opposant 
la liberté révolutionnaire à l'ancien régime. Comme, à propos de 
restitution du jury, il était fait mention de la Constituante, un 
député de droite, le juriste Pardessus, s'écria : « Personne, ni dans 
;ette enceinte ni au dehors, ne peut faire l'éloge d'une assemblée 
qui a constitué son Roi prisonnier, qui a proclamé le dogme absurde 
et antisocial de la souveraineté du peuple ». 

• Je vois bien, répondit froidement Manuel, que le moment est venu où tous 
les efforts qui ont eu pour but de donner la liberté à la France doivent être 



Le Gouvernement parlementaire. 



LIVRE II 



FORMATION D'UN 
PARTI RÉVOLU- 
T10I\NAIRE 
DE GAUCHE 



ORIGINE DES 
CONSPIRATIONS 
LES TROUBLES 
DE 1820. 



présentés comme des crimes. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on a essayé de 
les flétrir, mais la France en juge autrement que vous.... La Révolution se con- 
solidera.... Vous n'empêcherez pas de reconnaître ce que nous devons à ceux 
qui les premiers ont immolé leur repos, leur fortune, pour arracher la France 
au pouvoir absolu et la donner à la liberté. » 

Le général Foy agitait les souvenirs de 1815 : 

« Croyez-vous que sans l'étranger, sans la crainte de voir notre pays livré 
à toutes les horreurs de la dévastation, nous aurions souffert les outrages 
d'hommes que, pendant trente ans, nous avions vus dans l'humiliation et dans 
l'ignominie? » 

Pathétique, il évoquait la « glorieuse, à jamais glorieuse 
cocarde tricolore » et l'ancienne armée « citoyenne » : c'était la fleur 
de la population, le plus pur sang de la France ; 

« Ces hommes sortis comme de dessous terre au cri de : La patrie en 
danger! ont défendu la patrie jusqu'au dernier moment, inaccessibles à la 
cupidité comme à la crainte; ils allaient au combat, souvent aune mort cer- 
taine, en chantant. » 

La joie de la haine, tout l'espoir des revanches prochaines 
s'exhalent dans les invectives du même orateur contre « les hontes 
de 1815 » 

« Ignorez-vous donc que les souvenirs de 1815 vivent encore dans toutes 
les âmes, et que les haines sont mille fois plus actives aujourd'hui qu'elles ne 
l'étaient à cette époque?... Prenez, la caisse est ouverte; la veine est bonne; 
profitez-en; elle ne durera pas longtemps.... » 

Tant que la majorité resta incertaine, c'est-à-dire pendant 
l'année 1820, un orateur de talent réussissait parfois à déterminer 
l'assemblée à suivre et à adopter ses vues : les deux partis étant 
presque égaux en nombre, un discours pouvait déplacer quelques 
voix hésitantes Quand la droite eut décidément conquis la majorité, 
l'éloquence parlementaire perdit tout effet pratique ; elle n'en fut 
pas moins passionnée. De la tribune, les orateurs s'adressèrent au 
pays, la gauche parla « par la fenêtre », comme on disait. L'action 
parlementaire de gauche, que la droite dénonçait comme une insur- 
rection permanente, eut pour objet principal de préparer une 
attaque à main armée contre le gouvernement. 

C'est l'agitation populaire contre les mesures de réaction qui 
décida parmi les députés de gauche la formation d'un groupe de 
conspirateurs. Un premier mouvement avait suivi la promulgation 
de la loi sur la liberté individuelle. Un comité s'était formé 
pour recueillir des souscriptions en faveur des victimes de la loi 
(30 mars 1820). Les membres du comité et les journaux qui publièrent 
les listes furent condamnés. Puis, la discussion de la loi électorale 



172 



cuapitri: h Le Gouvernement de la Droite jusqu'en 1824,. 

provoqua des bagarres devant le Palais-Bourbon. Des étudiants 
libéraux y attendaient chaque jour, pour l'acclamer et l'escorter, un 
député de gauche, M. de Chauvelin. L'un d'eux, Lallemand, lut tué 
d'un coup de l'usil parti des rangs de la garde royale (3 juin 1820). 
Son enterrement, auquel assistèrent 5 à 000 jeunes gens, fut le 
signal de manifestations libérales, aux cris de : « Vive la Charte ! A bas 
les émigrés! A bas les missionnaires! » Sur la place de la Concorde, 
dans la rue de Rivoli et au faubourg Saint-Antoine, et, quelques 
jours après (9 juin), sur les boulevards, la foule manifesta violem- 
ment. Il y eut des blessés; un homme fut tué par les cuirassiers de 
la garde royale. En province, le même cri de : « Vive la Charte! » 
ralliait les libéraux. Les étudiants de Rennes répondirent : « Vive la 
Charte! » lorsque à une revue le commandant des troupes cria : 
« Vive le Roi ! » ; ils furent félicités par leurs camarades de Grenoble, 
de Toulouse, de Caen, de Poitiers. C'est par le môme cri que fut reçu 
dans l'Est, à Dijon, à Lyon, à Grenoble, le duc d'Angoulême envoyé 
pour réconforter les royalistes; la police dut intervenir à Grenoble. 
Quand la session fut close, les députés de gauche furent accueillis 
dans leurs départements par des acclamations et des banquets. Au 
contraire, les députés de droite, Corbière à Rennes, Bellart à Brest, 
furent insultés. Un officier en demi-solde, nommé Touquet, ayant 
annoncé en manière de protestation une édition de la Charte à un 
sou, un million d'exemplaires furent souscrits 

L'opposition libérale n'avait donc jamais paru plus résolue, le 
parti semblait tout prêt à tenter un coup de force et capable de le 
réussir. Quelques chefs jugèrent que l'heure était venue de consti- 
tuer un groupe d'action révolutionnaire. Le succès paraissait si 
facile et si prochain qu'on crut inutile de dissimuler; Lafayette 
annonça presque ouvertement ses intentions à la Chambre pendant 
la discussion de la loi électorale : 

- Quand je suis venu dans cette enceinte prêter serment à la constitution, 
je me flattais que les divers partis, cédant enfin au besoin général de liberté 
et de repos, allaient, par un échange de sacrifices et sans arrière-pensées, 
chercher l'un et l'autre de ces biens dans l'exercice des droits que la Charte a 
reconnus. Mon espoir a été trompé. La contre-révolution est dans le gouverne- 
ment; on veut la fixer dans les Chambres. Nous avons dû, mes amis et moi, 
le déclarer à la nation. Pensant aussi que les engagements de la Charte sont 
fondés sur la réciprocité, j'en ai loyalement averti les violateurs de la foi 
jurée. » 

C'était une tranquille déclaration de guerre à la Restauration. 
La méthode de combat était tracée par l'exemple de la révolution 
(la Uuirogade) d'Espagne : soulever une garnison, et s'emparer du 
gouvernement. 



LA GUERRE 
DÉCLARÉE A LA 
RESTAURATION. 



i 7 3 



Le Gouvernement parlementaire. 



CONSPIRATION 
DU 19 AOUT. 



UNION ETROITE 
DES 

BONAPARTISTES 
ET DES 
RÉPUBLICAINS. 



Les députés cle la gauche n'entrèrent pas tous dans ces vues; 
mais ceux mêmes qui désapprouvèrent la politique de violence 
paraissent n'avoir pas ignoré tout à fait la conspiration de leurs 
amis. Quant au centre gauche, royaliste, il fut tenu à l'écart. Les 
meneurs, Lafayette, de Corcelles, Voyer d'Argenson, Dupont (de 
l'Eure), Saint-Aignan, Manuel, Martin de Gray, Beauséjour, le 
général Tarayre, se réunissaient chez l'avocat Mérilhou, où ils 
rencontraient des membres d'une société secrète, L'Union, fondée 
en 1818 à Grenoble par l'avocat Joseph Rey, et d'une loge fondée 
par des jeunes gens, Les Amis de la Vérité : quant aux anciennes 
loges maçonniques, jusque-là neutres en politique ou ralliées à la 
monarchie, c'est à peine si elles commençaient vers 1820 à propager 
le libéralisme. Il semble qu'une vingtaine de pairs aient pris part à 
ces réunions. Ils se mirent en relations avec un groupe d'officiers 
à demi-solde qui prenaient rendez-vous dans un bazar de la rue 
Cadet tenu par d'anciens militaires; leur chef, Nantil, promit le 
concours de la légion de la Meurthe, où il était capitaine, un autre 
assura que la légion des Côtes-du-Nord était prête à marcher. 
Lafayette comptait sur la garde nationale. Voyer d'Argenson, 
député de l'Alsace, soulèverait Belfort; Corcelles, ses amis de 
Lyon; Saint-Aignan, ceux de Nantes. L'opération devait com- 
mencer par une attaque sur Vincennes, dans la nuit du 19 au 
20 août. Le gouvernement, prévenu, arrêta la plupart des conjurés; 
ils furent jugés l'année suivante (juin 1821) par la Cour des pairs 
qui, peut-être pour éviter de compromettre quelques-uns de ses 
membres, ne poussa pas l'enquête à fond, et se montra modérée 
dans la répression. 

Les conjurés du 19 août n'étaient pas d'accord sur le résultat 
qu'il s'agissait d'obtenir. Les uns, bonapartistes, rêvaient de donner 
la Régence au prince Eugène, les autres, républicains, la Présidence 
à Lafayette Tous étaient unis dans la fidélité au drapeau tricolore, 
et s'en remettaient à une assemblée constituante du soin d'établir 
le nouveau gouvernement. La mort de Napoléon (5 mai 1821), qu'on 
connut à Paris le 5 juillet, atténua les divergences de leurs vues poli- 
tiques et rapprocha plus étroitement leurs espérances. Les officiers 
bonapartistes acceptèrent plus facilement l'idée d'une république; 
et, d'autre part, la légende d'un Empereur libéral et pacifique qui, 
sans l'hostilité de l'Europe, eût assuré la paix et la liberté du monde, 
prit corps chez les républicains : nulle contradiction profonde ne 
séparait plus des idéals voisins, unis par une origine commune, la 
Révolution Ouinet a plus tard exprimé comment la mort transforma 
l'image que Napoléon laissait dans la mémoire des Français : 



174 



chapitre h Le Gouvernement de la Droite jusquen 1824?. 

« Lorsque, en 1821, éclata aux quatre vents la formidable nouvelle de la 
mort de Napoléon, îl fit de nouveau irruption dans mon esprit.... Il revint 
banter mon intelligence, non plus comme mon empereur et mon maître absolu, 
mais comme un spectre que la mort a presque entièrement changé.... Ses 
compagnons revenaient l'un après l'autre et témoignaient de sa conversion 
aux idées qu'il avait foulées aux pieds tant qu'il avait été le maître.... Nous 
revendiquions la gloire comme l'ornement de la liberté. » 

L'échec de la conspiration du 19 août conduisit les révolu- la charbonnerie 
tionnaires à donner à l'insurrection une organisation permanente. sox Règlement. 
Une association secrète, Les Chevaliers de la Liberté, fondée à 
Saumur en 1821 à la suite d'une bagarre provoquée par le passage 
de Benjamin Constant, groupa d'abord les libéraux des bords de la 
Loire; puis elle se réunit à une société fondée à Paris sur le 
modèle de la Carbonaria qui avait fait la révolte de Naples. Deux 
membres de la loge républicaine Les Amis de la Vérité, Joubert 
et Dugied, partis pour l'Italie après l'échec de la conspiration, 
mêlés aux insurgés de Naples, et initiés à la société, en avaient 
rapporté les règlements; Flotard, Bûchez et Bazard, membres 
du Conseil des Amis de la Vérité, les adaptèrent à leur objet, à 
la lutte contre les Bourbons, et fondèrent la Charbonnerie fran- 
çaise. Une société mère, la haute vente, groupa sous sa direction 
les ventes centrales, et celles-ci, les ventes particulières. Chaque 
vente était composée de 20 personnes; la haute vente se recrutait 
elle-même; les ventes centrales et particulières étaient en nombre 
illimité. Les ventes particulières ne communiquaient pas entre 
elles, mais se rattachaient directement à l'une des ventes centrales; 
celles-ci correspondaient avec la haute vente chargée de la direc- 
tion de la société. Les affiliés juraient de garder le secret des déli- 
bérations, d'obéir aux ordres de la haute vente, d'avoir toujours 
prêts un fusil et 50 cartouches. Les formalités de l'initiation étaient 
imitées de la franc-maçonnerie * on traçait sur la poitrine du réci- 
piendaire « l'échelle symbolique de la résolution d'être fidèle 
jusqu'à l'échafaud et d'y monter au besoin » ; il y avait des mots de 
passe, le ternaire « foi, espérance, charité », « des signes, des 
coups mystérieux au poignet dans les rencontres, des serrements 
de mains ». 

La Charbonnerie, recrutée d'abord parmi les jeunes membres ses recrues. 
des A mis de la Vérité, professeurs, étudiants et employés de com- 
merce, et parmi les officiers de l'Empire, grandit rapidement. 
« Le besoin de conspirer était si vif dans tous les cœurs, écrit un 
de ses membres, Trélat, que les néophytes recevaient avec un 
bonheur inexprimable les propositions qui leur étaient faites.... Il 
y eut à peine quelques exemples de refus, sans aucune importance 

i ij5 > 



Le Gouvernement parlementaire. livre ii 

pour la sûreté du secret, tant les communications se faisaient avec 
lenteur et prudence » On conçoit ce que devaient être chez ces 
jeunes hommes l'enthousiasme et l'espoir du succès, l'attrait du 
mystère et de la conspiration, lorsqu'on voit Cousin le philosophe 
et l'historien Augustin Thierry se faire les propagandistes passionnés 
de la Charbonnene. Ils lui amenèrent deux professeurs de l'Ecole 
normale, Dubois et Jouffroy, et ces adhésions prouvent le dégoût et 
la colère qu'inspirait le régime à la jeunesse intellectuelle. 

« Cousin, raconte Dubois, nous entraînait au Luxembourg, et là nous éta- 
lait ses plans d'insurrection, le rôle qu'il voulait y jouer; il était prêt à aller 
partout où il y aurait des chances, à Besançon, à Rennes; à Besançon, Jouf- 
l'ioy devrait bien et devait pouvoir lui ouvrir l'accès de la citadelle; il irait, il 
enlèverait par son éloquence les officiers d'artillerie et, par eux, la garnison 
tout entière, et l'affaire était faite, la France révolutionnée et libre. Tantôt 
c'était moi qui devais pratiquer l'héroïque jeunesse bretonne, l'École de droit 
de Bennes, et il arrivait, parlait, comme dans sa chaire de ISIS, et tout allait 
aussi vite qu'à Besançon. Parfois sa pantomime, son éloquence entraînante, 
ses chimériques projets, mêlés de demi-révélations, de vérités qu'il attaquait 
çà et là et arrangeait, en poète, en drames saisissants, jetaient nos imagina- 
tions en fièvre, et nous poussaient à la curiosité, au désir de voir, de savoir, 
d'agir surtout.... » 



son idéal L'idéal politique de la Charbonnerie resta imprécis. Les politi- 

ol tique. ciens de gauche qui y entrèrent, Lafayette, d'Argenson, de Cor- 

celles, Manuel, Beauséjour, Barthe, Kœchlin, Dupont (de l'Eure), 
Fabvier, Mauguin, Mérilhou, n'étaient guère d'accord que sur le 
principe de la consultation nationale; les officiers qui fondèrent des 
ventes militaires, appelées légions, cohortes, centuries, et com- 
posées surtout de sous-officiers, semblent avoir conservé leurs 
sentiments bonapartistes. Mais les jeunes gens étaient presque tous 
républicains; de sentiment d'abord, car leur cœur était passionné- 
ment épris des grands souvenirs de l'époque héroïque, mais aussi 
de raison, car ils appuyaient leurs convictions sur une philosophie. 
11 ne faudrait pas, assurément, demander à cette philosophie 
républicaine la précision que le pur libéralisme ou la réaction théo- 

les idéologues, cratique apportèrent à l'expression de leurs doctrines. Personne ne 
prit d'ailleurs la peine de la rédiger, bien que beaucoup aient eu le 
souci de justifier en doctrine l'attitude qu'ils avaient adoptée par 
passion patriotique et par haine des Bourbons. Leurs tendances 
les éloignaient de l'éclectisme de Cousin; c'est à la philosophie du 
xvm e siècle et aux « idéologues » qui la continuaient de leur temps 
en la pénétrant de l'utilitarisme de Bentham, qu'ils demandaient 
moins les éléments d'une métaphysique spiritualiste que les fonde- 
ments d'une science pratique et positive de la politique. A la suite 



PHILOSOPHIE 
REVOLUTION- 
NAIRE : 



L'OPPOSITION REVOLUTIONNA IR i: 




Cliché llachoite 



LKS QUATRE SEHGENTS DE LA ROCHELLE 

I l '^°^l )hi , e ,f B 7 lile Watlh ^ *823. Elle représente l'apothéose de liories Goubin 

SX ZJLS? ^îm.T« n "" r '" lihl , r '" '• I e 2l »^mbrelS22. En bal, médaillons de^s 

quatre victimes, palmes, couronnes et bonnet de la liberté. Dans le fond, silhouette de la 

gudlotme. — liibl. Nat. Est. {)!>. 154. 



M. C. IV. — Pi.. ;i. Page 176. 



chapitre h Le Gouvernement de la Droite jusqu'en J8S4-. 

de Condiïlac, de Diderot, d'Helvétius, de Condorcet, l'idéologue 
Destutt de Tracy, dans son Commentaire sur l'Esprit des lois paru 
en Amérique en 1811 et en France en 1819, définissait la liberté par 
le pouvoir d'exécuter nos volontés, et en conséquence de réaliser 
le bonheur. Liberté et bonheur sont donc une même chose.^Les 
meilleures institutions politiques sont celles qui assurent la plus 
grande somme de bonheur. L'expérience et la nature des choses 
enseignent que le meilleur gouvernement est celui qui représente 
le mieux la volonté nationale, parce qu'il permet le développement 
et favorise l'essor de toutes les inclinations; la liberté politique 
qui en est le fondement n'est pas une fin, c'est un moyen de garantir 
à l'individu l'épanouissement de ses facultés. Un autre idéologue, 
Daunou, dans ï Essai sur les garanties individuelles (1818), réclame 
la liberté politique comme le seul « moyen efficace de garantir la 
liberté civile et le bonheur individuel ». Cabanis, avant de mourir, 
« méditait, au témoignage de Destutt de Tracy, le plan d'un grand 
ouvrage sur les moyens possibles d'améliorer l'espèce humaine, en 
profitant de toutes les connaissances qu'elle a déjà acquises pour 
accroître encore ses forces, ses facultés et son bien-être ». Tous ces 
idéologues, qui font profession d'ignorer « Fontologisme », qui 
s'enferment, pour édifier leurs doctrines, dans les limites de l'expé- 
rience et de la connaissance positive, dans la considération des 
« intérêts réels », qui ne voient dans le gouvernement le meilleur 
que le meilleur moyen « d'assurer, comme disait Bentham, le plus 
grand bonheur possible au plus grand nombre », sont, au témoi- 
gnage du républicain Gorcelles, les premiers maîtres des répu- 
blicains de la Restauration. Avant qu'ils sachent ou osent donner 
de leur idéal politique une formule où éclatera la divergence, c'est, 
au début, par cette « philosophie matérialiste et athée ». comme 
l'appelle Cousin, qu'ils se distinguent des libéraux, pour qui la 
Charte est une expression suffisante du « droit naturel ». Ils 
remontent par cette philosophie jusqu'à l'une des sources fécondes 
— non pas la seule, il est vrai — de la pensée et des œuvres de la 
■ lution. 

La eharbonnerie se développa rapidement en province. Dans les succès de la 
villes de l'Ouest, Angers, Rennes, Nantes, La Rochelle, Poitiers, Bor- charbonnebib. 
deaux, Niort, Saumur, Thouars, où les Chevaliers de la Liberté 
lui avaient préparé les voies, dans celles de l'Est alsacien et lorrain, 
Metz, Nancy, Strasbourg, Mulhouse, Neuf-Brisach, Belfort, où la 
haine des Bourbons ae faiblissait pas, son succès fut tel. (prou put 
la croire assez forte pour faire réussir une vaste insurrection. Nous 
formions, écril Dubois, membre d'une vente de Bretagne, « un per- 

< i 77 > 

Lavisse. — H. Contemp., IV. 12 



Le Gouvernement parlementaire. liv.be ii 

sonnel de plus de 10 000 hommes d'élite, armés, résolus ». Les illu- 
sions crûrent encore à la nouvelle des premiers efforts des libéraux 
d'Espagne, de Naples, de Turin. Les jours de la liberté s'annon- 
çaient. Les gouvernements étaient inquiets. Lorsqu'il fut question 
à Laybach d'une intervention française contre les révolutionnaires 
d'Espagne, l'ambassadeur de Prusse, Goltz, envoya à son gouverne- 
ment un mémoire alarmant : 



LA GRANDE 
CONSPIRATION. 



ÉCHEC 
EN ALSACE 



« Le Roi ne peut compter pour une guerre d'opinion sur aucun régiment 
de l'armée; un drapeau tricolore, présenté même par les Espagnols dans le 
midi de la France, suffirait pour y faire éclater la guerre civile et y renverser 
le gouvernement. » 



Le plan de la conspiration était vaste, presque démesuré. Deux 
insurrections éclateraient simultanément, l'une dans l'Ouest, avec 
Saumur pour centre, et l'autre dans l'Est, depuis l'Alsace, d'où 
partirait le mouvement, jusqu'à Marseille. On calculait que l'École 
militaire de Saumur se révolterait vers le 18 décembre, que, dans 
la nuit du 29 au 30 décembre 1821, les garnisons de Belfort et 
de Neuf-Brisach s'empareraient de Colmar, y planteraient le dra- 
peau tricolore, y proclameraient un gouvernement provisoire com- 
posé de Lafayette, de Voyer d'Argenson et de Kœchlin, député de 
Mulhouse; qu'en janvier Marseille serait soulevé, et que l'insurrec- 
tion gagnerait Lyon, où Corcelles, député du Rhône, et son fils 
promettaient de trouver des hommes d'action. Mais quelques arres- 
tations — opérées parmi les sous-officiers — firent ajourner le soulè- 
vement de Saumur; en Alsace, le mouvement de la garnison de 
Bel Tort, découvert en cours d'exécution, manqua d'ensemble; une 
vingtaine de chefs, des officiers, des sergents, et des charbonniers 
venus de Paris furent arrêtés, les autres s'enfuirent; Lafayette, en 
route pour Colmar, averti de l'échec par Bazard, rebroussa chemin ; 
à Marseille, le chef de l'insurrection, dénoncé, s'enfuit. La cour 
d'assises de Colmar condamna les premiers inculpés de Belfort ; 
puis la police organisa un guet-apens pour s'emparer à la fois des 
autres conjurés et des suspects du département; un lieutenant- 
colonel en réforme, Caron, retiré à Colmar, persuadé par des agents 
provocateurs qu'il pourrait délivrer les condamnés de Belfort, 
entraîna deux escadrons sur la route de Mulhouse (juillet); à Bat- 
tenheim, ses hommes le firent prisonnier : Caron fut condamné à 
mort et exécuté le 1 er octobre. 
ciiec a saumur. A Saumur, le complot, qui avait échoué en décembre, fut repris 

en février 1822. Le général Berton devait partir de Thouars, en 
entraîner la garnison à Saumur, y annoncer qu'une révolution 



cbapitbe a Le Gouvernement de la Droite jusqu'en 1824-. 

avait éclaté à Paris et que le gouvernement provisoire lui avait 
délégué ses pouvoirs dans l'Ouest; des émissaires iraient soulever 
les garnisons voisines. Le plan réussit à Thouars (24 février) ; mais 
Berton. arrivé le soir du même jour devant Saumur, n'osa pas y 
entrer et battit en retraite le lendemain. Sa colonne se dispersa ; il 
s'enfuit à la Rochelle et s'y cacha; puis, comme Caron, il tomba 
dans un piège de la police; un des conjurés, Wolfel, l'arrêta au 
moment où il tentait à nouveau de soulever Saumur. Le conseil 
de guerre de Tours jugea les sous-ofliciers arrêtés à Saumur en 
décembre; le plus compromis, Sirejean, fut condamné à mort et 
exécuté (2 mai). La cour d'assises des Deux-Sèvres jugea Berton et 
ses complices (26 août-12 septembre). Le procureur général Mangin 
refusa à Berton l'assistance de l'avocat libéral Mérilhou, et montra 
au cours des débats une violence dans la haine qui provoqua l'indi- 
gnation des libéraux; il regretta de ne pas avoir à sa disposition des 
moyens qui lui permissent d'obtenir les aveux qu'il souhaitait : 
« Quant à Berton, écrivait-il au directeur de la police, le 29 août, il 
se défend pied à pied; je crois qu'on pourrait en obtenir d'impor- 
tantes révélations; mais il faudrait pour les lui arracher d'autres 
moyens que ceux que nous avons à notre disposition. Réfléchissez-y; 
cela en vaut la peine. » Dix des accusés présents et tous les con- 
tumaces furent condamnés à mort. Quatre furent exécutés. Berton 
cria sur l'échafaud : « Vive la liberté! » Un autre, Sauge, cria : 
« Vive la République ! » 

D'autres complots militaires échouèrent de même. A Nantes, échec a nantes 
des sous-officiers et des officiers du 13 e de ligne, tous charbonniers, A toul on. 

furent arrêtés, mais acquittés faute de preuves. A Toulon, le capi- 
taine à demi-solde Vallé, compromis dans la tentative de janvier, 
fut exécuté. Les sous-officiers du 45 e de ligne, en garnison à Paris, 
étaient en majorité des républicains initiés à la charbonnerie. Leur 
régiment fut transféré à la Rochelle en décembre 1821. Dans le 
trajet, le sergent Bories, qui avait fondé la vente militaire du 45 e , 
parla imprudemment de ses projets; il espérait encore entraîner le 
régiment dans le complot de Saumur. Il fut arrêté en arrivant à 
la Rochelle. Un des affiliés livra à ses chefs le nom des membres 
de la vente centrale à laquelle la vente du régiment était subor- 
donnée. Le procès fut jugé à Paris; il y eut 25 accusés. L'avocat 
général Maichangy fit, dans son réquisitoire. le procès du carbona- 
risme, dont l'a (faire avait fait découvrir l'existence, sans pourtant 
en livrer tous les secrets. Les quatre sergents Bories, Pommier, les quatre 

Raoulx et Goubin, que l'accusation considérait comme les chefs du DE Li ^uei'le 
complot refusèrent de rien révéler; l'avocat général, Marchangy, 

< '79 » 



Le Gouvernement parlementaire. livre u 

ayant déclaré que « toutes les puissances oratoires ne pouvaient 
le soustraire à la vindicte publique », Bories s'écria : « M. l'avocat 
général me désigne comme le chef du prétendu complot: hé bien! 
j'accepte. Heureux si ma tète, en roulant sur l'échafaud, peut 
sauver mes camarades! » Ils furent condamnés à mort. Leurs amis 
essayèrent de les faire évader, mais sans succès. Jusqu'au bout, on 
craignit qu'un mouvement populaire les arrachât aux juges. Toute 
la garnison de Paris fut mobilisée pour les conduire à l'échafaud. 
Un témoin allemand, Boerne, écrivit : 

« Je ne puis songer qu'avec respect à la puissance de l'esprit humain 
qui dompte la mer par les digues, et assure la domination du petit nombre 
sur le grand. C'est dans ce moment que, pour la première fois, je me surpris 
à penser que les gouvernements étaient institués par la grâce de Dieu. Car, 
sans cela, comment certains d'entre eux se maintiendraient-ils? » 



LES 

PARLEMENTAIRES 

CONSPIRATEURS 

ÉCHAPPENT 

A LA RÉPRESSION. 



Les condamnés crièrent au moment de mourir : « Vive la 
liberté! » Leur courage, leur jeunesse, leur désintéressement, leur 
amitié fraternelle, leur fermeté dans les épreuves et dans la mort 
firent des « quatre sergents de la Rochelle » des héros populaires 
(21 septembre). 

La haute vente était restée à l'abri des poursuites, parce que 
l'enquête n'avait pas permis de l'impliquer. Mais, à défaut de 
preuves, on avait de fortes présomptions contre quelques députés 
de gauche. Le conseiller instructeur de l'affaire de Colmar, Golbéry, 
songea à arrêter le député alsacien Voyer d'Argenson ; mais il n'osa 
pas; c'était, écrivait-il lui-même, « le dieu du pays, le colosse...; 
le jury royaliste le plus déterminé l'acquitterait, ou plutôt il 
n'aurait même pas à le juger, car une armée tout entière chargée 
de le garder ne préviendrait peut-être pas un soulèvement ». On ne 
poursuivit aucun des parlementaires suspects. Mangin, dans l'acte 
d'accusation de Saumur publié le 24 juillet, avait cité le géné- 
ral Foy, Benjamin Constant, Demarçay, Lafayette, Laffitte. Sauf 
Lafayette, aucun de ceux-là n'était conspirateur. Ils s'indignèrent, 
demandèrent une enquête. Lafayette prononça à la tribune de la 
Chambre quelques paroles menaçantes et dédaigneuses : 



« Pendant le cours d'une carrière dévouée tout entière à la cause de la 
liberté, j'ai constamment mérité d'être en butte à la malveillance de tous les 
adversaires de cette cause.... Je ne me plains donc point, quoique j'eusse le 
droit de trouver un peu leste le mot prouvé dont M. le Procureur du roi s'est 
servi à mon occasion; mais je m'unis à nos amis pour demander, autant qu'il 
est en nous, la plus grande publicité, au sein de cette Chambre, en face de la 
nation. C'est là que nous pourrons, mes accusateurs et moi, dans quelque 



CHAPITRE II 



Le Gouvernement de la Droite jusqu'en 182&. 



rany qu'ils soient placés, nous dire sans compliment ce que, depuis 33 années, 
nous avons eu mutuellement à nous reprocher. » 

Le gouvernement fil rejeter la demande d'enquête. Marchangy, 
dans le procès des « Quatre sergents », fit allusion aux « seigneurs 
de la haute vente », mais sans pouvoir rien préciser. 

La charbonnerie s'abstint désonnais de conspirer. Ses chefs 
étaient pour la plupart découragés de tant d'échecs, de tant de 
sacrifices inutiles. Ils se reprochaient les uns aux autres leur défaite, 
et s'accusaient réciproquement d'incapacité; les ordres qu'ils don- 
naient se ressentaient de leurs dissensions. « Des commissaires, 
raconte Trélat, parcouraient la France avec des instructions difîé- 
rentes : les uns s'appliquaient à recommander Lafayette à la con- 
fiance de leurs concitoyens, les autres à le perdre dans l'opinion 
publique. » Trois congrès, deux à Bordeaux, un à Paris, ne réus- 
sirent pas à rétablir l'entente. 

Quelques-uns des patriotes les plus ardents s'en allèrent en 
Espagne pour y soutenir la révolution, d'autres se réfugièrent dans 
le Saint-Simonisme naissant. Les parlementaires s'en tinrent à 
l'opposition de tribune. Armand Carrel, alors lieutenant au 29 e de 
ligne et charbonnier résolu, reconnut plus tard dans le National 
(22 septembre 1830) que c'était une folle pensée que de vouloir ren- 
verser un gouvernement soutenu par la force et par les lois : « Il 
a fallu qu'il n'y eût plus de conspirations dans le pays pour que 
le gouvernement cessât d'être appuyé par les intérêts et le besoin 
d'ordre de l'immense majorité nationale ». Un autre, Trélat, écrivit 
en racontant l'histoire de la charbonnerie française : « L'association 
secrète fut une phase intermédiaire entre le despotisme de l'Empire 
et le règne de la publicité ». 



FIN DE L'ACTION 

POLITIQUE DE LA 

CHAHDONKEHIE. 



III. 



i 8 24 1 



LE MINISTERE VILLELE JUSQU'A L'ANNEE 



VILLÈLE gouverna six ans avec un personnel, une majorité et 
un programme de droite. Mais le programme ne fut pas tout 
de suite publié. Une série de mesures en préparèrent l'exécution; 
elles occupèrent les années 1822 à 1824. 



i. Consulter sur le l longrès de Vérone, outre l'ouvrage de Chateaubriand qui porte ce titre, 
et les mémoires et ouvrages d'ensemble déjà cités, les tomes III et IV de la Correspondance 
générale de Chateaubriand, publiée par Louis Thomas, Paris, igiS. On trouve des détails 
curieux sur l'accueil qui fut fait à Chateaubriand à Londres, quand ii y alla comme ambas 
sadeur, dans le journal d'un attaché, de Bourqueney, publié par A. Artonne, Cha 
briand à l'ambassade de Londres (Revue de Paris, iyi4). 

< 181 > 



Le Gouvernement parlementaire. 



NOUVELLE LOI 
SUR LA PRESSE. 



Le délai au ternie duquel la loi de censure ne devait plus être 
appliquée était sur le point d'expirer; le ministère, au lieu d'en 
demander la prolongation, fit voter deux lois nouvelles : l'une sur la 
police des journaux, l'autre sur les délits de presse. Elles créèrent 
de nouveaux délits, l'outrage à la religion de l'Etat et aux cultes 
reconnus, l'attaque contre le droit héréditaire du Roi, l'infidélité dans 
le compte rendu des séances législatives et des débats judiciaires. La 
connaissance des délits de presse fut enlevée au jury et donnée 
aux tribunaux correctionnels ; il fut interdit de faire la preuve dans 
les procès en diffamation contre les fonctionnaires publics; l'au- 
torisation préalable fut rendue obligatoire pour les journaux fondés 
à dater du 1 er janvier 1822; le gouvernement reçut le droit de réta- 
blir la censure dans l'intervalle des sessions, par simple ordonnance, 
sauf au cas de dissolution ; enfin, il fut permis d'incriminer non seu- 
lement l'affirmation nette, mais la tendance, l'intention : 



« Dans le cas où l'esprit d'un journal ou écrit périodique, résultant d'une 
succession d'articles, serait de nature à porter atteinte à la paix publique, au 
respect dû à la religion de l'État ou aux autres religions légalement reconnues, 
à l'autorité du Roi, à la stabilité des institutions constitutionnelles, à l'inviolabi- 
lité des ventes des domaines nationaux et à la tranquille possession de ces 
biens, les cours royales pourront... prononcer la suspension du journal ou écrit 
périodique pendant un temps qui ne pourra excéder un mois pour la première 
fois et trois mois pour la seconde. Après ces deux suspensions, et en cas de 
nouvelle récidive, la suppression définitive pourra être ordonnée. » 



'.a presse de 
;auche réduite 
w silence. 



Au cours de la discussion, qui fut violente, un député de 
gauche, Girardin, lut le discours où Villèle, en 1817, protestait 
contre l'autorisation préalable des journaux, alors demandée par 
Decazes. Mais la droite, maintenant qu'elle détenait le pouvoir, 
n'avait plus besoin de la liberté. Elle refusa même d'ajouter à la 
phrase où était punie l'attaque contre l'autorité royale le mot 
« constitutionnelle » réclamé par la gauche; c'était un mot factieux: 
ne signifiait-il pas que l'autorité royale n'était respectable qu'autant 
qu'elle restait dans les limites de la Constitution? La Chambre des 
pairs le rétablit pourtant. 

La loi fut, pour la presse de gauche, plus funeste que la cen- 
sure; car les journaux, en se soumettant à la censure, étaientàpeu 
près assurés de pouvoir vivre; au lieu que la loi de tendance, c'était 
la menace de mort quotidienne. Les poursuites furent multipliées 
même contre des journaux littéraires, où le parquet découvrit des 
allusions satiriques. Magallon, rédacteur de Y Album, fut condamné 
à 13 mois de prison; on chercha à tuer par des procès le Constitu- 
tionnel et le Courrier., aucune autorisation ne fut accordée de fonder 



CÎIAPITaE Ii 



Le Gouvernement de la Droite jusqu'en 1824,. 



nouveaux journaux Libéraux. La loi de tendance ne permettant 
pas de poursuivre les livres, on lit revivre Le décret du 5 février 1810 
et l'article 11 de la loi du 21 octobre 1814, qui soumettait les 

.ires à l'obligation du brevet; et, comme celte loi ne prévoyait 
pas de pénalité contre ceux qui n'en étaientpas munis, les tribunaux 
exhumèrent un règlement de 1123 qui les frappait d'une amende de 
3ÛÛ livres: la mise en vente d'ouvrages que la police réputait dan- 
gereux suffit pour justifier le retrait du brevet. 

Le gouvernement, convaincu qu'une administration forte et 
une police vigilante extirperaient le libéralisme et feraient bon gré 
mal gré la France royaliste, ne négligea aucune occasion d'affirmer 
sans ménagement sa sympathie pour la contre-révolution. La famille 
royale souscrivit tout entière au monument que les royalistes lyonnais 
projetaient de consacrer à la mémoire de Précy, qui avait organisé 
la résistance de Lyon à la Convention. Le Roi, recevant un comité 
qui se proposait de dresser une statue à Pichegru, déclara « qu'il 
; ait avec plaisir élever un monument à la mémoire d'un homme 
aussi recommandable ». Les cendres de Voltaire et de Rousseau 
furent enlevées du Panthéon, qui devint une église. L'Ecole de droit, 
toujours suspecte, fut fermée, à la suite de manifestations hostiles 
dirigées contre un professeur ultra-royaliste. Le titre de Grand 
maître de l'Université fut donné à l'évêque de F.ayssinous (1 er juin), 
et. avec le titre, les attributions énumérées au décret de 1808, c'est- 
à-dire la nomination sans contrôle de tous les professeurs et admi- 
nistrateurs des lycées et des collèges. La première circulaire de 
Frayssinous définit avec précision le sens qu'il fallait attacher à sa 
nomination : 



NOUVELLES 

Mi SC h ES 

DE RÉACTION. 

SURVEILLANCE 

DE L'UNIVERSITÉ. 



« Je sais que mon administration doit être paternelle; mais je sais aussi 
que la rigueur est mon premier devoir, et que la modération sans force n'est 
que de la pusillanimité. Celui qui aurait le malheur de vivre sans religion ou 
de ne pas être dévoué à la famille régnante devrait bien sentir qu'il lui manque 
quelque chose pour être instituteur de la jeunesse. Il est à plaindre; même il 
e~t coupable. » 

L'année précédente encore, le gouvernement avait défendu la 
cause de l'enseignement mutuel et même fondé à Paris une École 
normale élémentaire destinée à lui donner des maîtres; un relève- 
ment de crédit demandé par la gauche pour l'enseignement primaire 
amena Corbière à déclarer que, la méthode nouvelle étant com- 
battue par le clergé, le peuple en pouvait conclure qu'elle était 
hostile à la religion; et cette considération sul'iil à faire écarter la 
demande. L'Ecole normale supérieure fut supprimée (6 septembre), 
puis, le 21 novembre, la Faculté de médecine de Paris fut fermée; 



i8'i 



MESURES 
E<\ FAVEUR 
DU CLERGE. 



Le Gouvernement parlementaire. livre u 

quand on la réorganisa, ce fut en éliminant les professeurs suspects 
de libéralisme. Les cours de Guizot et de Royer-Collard furent sus- 
pendus à la Faculté des lettres. 

« L'esprit d'envahissement et de domination » du clergé se 
manifesta dans d'autres domaines. Dix-neuf évoques ou arche- 
vêques entrèrent à la Chambre des pairs. L'ordonnance du 12 no- 
vembre 1814 sur l'observation du dimanche fut rigoureusement 
appliquée par les tribunaux; il convenait, comme l'expliquait le 
procureur général à la Cour de Cassation, de faire revivre le respect 
du septième jour; il était dans le sentiment national : « Si la Révo- 
lution l'a altéré, la Restauration l'a réveillé tout entier, et l'on ne 
doit pas craindre d'avoir trop à punir ». Les Missions, appuyées 
par la force publique, devinrent plus agissantes; on citait, en pro- 
vince, les conversions d'impies endurcis : « Ils sortent de l'église, 
dit le Drapeau blanc, muets de ravissement, enivrés de délices 
inconnues, étonnés à force de félicité ». Un mandement de l'arche- 
vêque de Toulouse demanda que l'état civil fût rendu au clergé, 
que le mariage civil et les articles organiques fussent abolis : déféré 
au Conseil d'État, le mandement fut déclaré d'abus, comme con- 
traire aux lois du royaume ; mais l'arrêt reconnut aux évêques « le 
droit de demander les améliorations et les changements qu'ils croient 
utiles à la religion » (1823). Il fut proposé à la Chambre des pairs 
que le Roi pût autoriser les congrégations de femmes par simple 
ordonnance; les députés repoussèrent le projet. 



POLITIQUE 
BELLIQUEUSE 
DE LA DROITE. 



Certains royalistes estimaient qu'on ne viendrait à bout du 
parti libéral qu'en le dépouillant de la force qu'il tenait des souve- 
nirs de la gloire républicaine et impéi'iale. Ils rêvaient d'une poli- 
tique belliqueuse qui donnerait du prestige à l'armée nouvelle, et 
qui satisferait l'amour-propre patriotique blessé par l'abstention de 
la France en matière de politique européenne depuis 1815. C'est 
sous leur influence que la Chambre avait voté l'adresse de 1821 
contre la diplomatie hésitante et effacée de Richelieu ; il fallait que 
le nouveau ministère eût un programme de politique extérieure. Il 
donna un premier gage de ses intentions en envoyant Chateau- 
briand comme ambassadeur en Angleterre; ce pays n'avait jamais 
caché son hostilité décidée à toute tentative d'intervention de la 
part de la France, et Chateaubriand était, de tous les royalistes 
belliqueux, celui qui professait le plus ouvertement que la Restau- 
ration ne ferait en France et en Europe figure de gouvernement 
sérieux et durable que lorsqu'elle aurait eu sa guerre. Il fallait saisir 
la première occasion d'agir en Europe, sans timidité; un grand 



18» 



chapitre ii Le Gouvernement de la Droite jusqu'en 1824?. 

parti, "victorieux, responsable des destinées de la monarchie res- 
taurée, devait avoir une politique étrangère, la proclamer et la pra- 
tiquer. 

La révolte de la Grèce offrait à l'ambition des ultras une occa- linsurrectios 
sion inespérée de faire oublier l'effacement de la France depuis grecque. 

1815 et l'inaction récente du roi de France en Italie. A peine le tsar 
eut-il, pour être agréable à l'Autriche, désavoué Ypsilanti, qu'il 
regretta les conséquences de son abstention : les massacres de 
chrétiens ordonnés par le sultan Mahmoud, la résistance courageuse 
des Grecs suscitèrent en Russie une émotion indignée. Un mois 
après avoir déclaré à Laybach les Grecs « rebelles », Alexandre, 
prêt à la croisade contre les Turcs assassins des orthodoxes, som- 
mait le Sultan (26 juin 1821) de relever les églises et d'arrêter les 
massacres; le 8 août, il retirait son ambassadeur de Gonstantinople. 
La Sainte-Alliance qui avait abandonné les Grecs allait-elle charger 
le tsar de la police des Balkans contre les Turcs, ou du moins le 
laisser libre de la faire? L'Angleterre se montra hostile, l'Autriche 
réservée ; la Prusse, qui d'abord inclinait à un partage de l'Empire 
ottoman, revint bientôt à Metternich^C'est en France seulement que 
le tsar rencontra une opinion disposée à le suivra. A Paris, Pozzo 
di Borgo fit entrevoir à Monsieur la grandeur et le profit d'une 
action commune : la monarchie relevée aux yeux des Français, V 7 U 
l'opposition désarmée; à Pétersbourg, Alexandre offrait à la Fer- 
ronnays, notre ambassadeur, « des' colonies en Troade et en Ana- 
tolie ». L'on rêvait déjà, dans le parti ultra, d'autres conquêtes; 
Villèle, qui était alors le collaborateur de Richelieu, lui confiait la 
pensée cachée de ses amis de droite : « Rien en Orient; la Belgique 
et la rive gauche du Rhin ». Richelieu tombé, n'était-ce pas pour 
Villèle, pour Chateaubriand, pour toute la droite belliqueuse, le 
moment d'agir, de réaliser les espérances du parti, le vœu confus 
de la nation? « Fort de nos intentions, malgré le refus des cabinets, 
je me chargerai seul de la tâche qu'il plaira à la Providence de 
m'imposer », déclara, le 14 janvier 1822, le tsar à la Ferronnays. 
Pouvait-on abandonner le tsar après avoir si longtemps négocié 
une alliance avec lui? 

Mais, subitement, toute cette flamme tomba : Alexandre, appre- la grèce 

nant que les Grecs se constituaient, à l'assemblée d'Épidaure, en abandonnée. 
Etat indépendant, fit brusquement savoir, en février, qu'il main- 
tiendrait la paix. A Paris, les ultras, mis en garde contre la cause 
des Grecs par l'enthousiasme unanime des libéraux, se demandaient 
depuis quelque temps s'ils ne s'engageaient pas imprudemment 
dans une cause révolutionnaire : « C'est une insurrection, donc 



Le Gouvernement parlementaire . 



L'INTERVENTION 

EST POSSIBLE 
EN ESPAGNE. 



c'est mauvais, écrivait le Drapeau blanc; ce sont des chrétiens qui 
veulent secouer le joug- des musulmans, donc c'est bon ». Et la 
Quotidienne : « Les libéraux donnent la main aux Grecs. Entre les 
libéraux et les Turcs, il n'est pas aisé de choisir; cependant les libé- 
raux sont pires. » Bonald, ayant écrit qu'un Turc ne saurait être 
un souverain légitime, fut vivement pris à partie par la Gazette de 
France, par les Débats, par le Moniteur; c'était prêcher le droit à 
la révolte, la souveraineté du peuple : « Grand Dieu, dit \e Moniteur, 
est-ce sous la Restauration et sous la légitimité que nous vivons! » 
C'est pourquoi le gouvernement de Villèle, le parti royaliste et 
Monsieur renoncèrent sans trop de peine ni d'embarras à une affaire 
qui, à la regarder de près, leur semblait chaque jour moins belle, 
et que l'abstention du tsar faisait chimérique. Les événements 
d'Espagne se produisirent à propos pour leur fournir un champ 
de bataille mieux approprié à leurs principes, et d'accès plus facile. 



FERDINAND VII 
ET LES LIBÉRAUX 
DE iS-20. 



Depuis l'insurrection de Riego en 1820, le roi d'Espagne Fer- 
dinand VII avait laissé le pouvoir au chef des libéraux modérés 
Martinez de la Rosa, mais il le tolérait à contre-cœur, avait quitté 
Madrid et, retiré à Aranjuez, conspirait contre son ministère. Une 
insurrection absolutiste organisée par Quesada, en Catalogne, en 
Navarre, en Aragon, des troubles dans le Midi, des mouvements 
populaires à Madrid lui faisaient espérer une prochaine et nouvelle 
guerre civile d'où il sortirait vainqueur. Le 30 mai 1822, jour de sa 
fête, à Aranjuez, des paysans l'acclamèrent aux cris de : « Vive le 
roi absolu! » le 21 juin, les insurgés du Nord s'emparèrent d'une 
ville forte de Catalogne, la Seu d'Urgel. Quand Ferdinand vint à 
Madrid le 30 juin pour clore la session des Cortès, sa garde se sou- 
leva, retint les ministres prisonniers au palais, et le 7 juillet prit 
l'offensive contre la milice. Mais il n'eut pas le courage de se mettre 
à la tête des absolutistes; la garde fut vaincue et dut capituler. 
Ces nouvelles avaient ému la presse royaliste de Paris; les premiers 
succès des bandes catalanes avaient fait dire à la Quotidienne : 
« Quel admirable spectacle ! Pour qu'un peuple entier se soulevât 
contre l'anarchie, il a suffi d'élever au milieu de lui l'image d'une 
croix » ; puis les événements de Madrid excitèrent sa colère : 
« Guerre contre les rebelles d'Espagne ! » c'est-à-dire contre le gou- 
vernement libéral qui se défendait contre des insurgés ; « le roi Fer- 
dinand est prisonnier, comme Louis XVI... ». Des appels à l'étranger 
partirent de la Seu d'Urgel. Le roi suppliait les puissances par 
l'intermédiaire de son cousin le roi de Naples de l'arracher « à la 
captivité où il était retenu ». Qu'allait faire la France? 



186 



Cfl WTl'RE II 



Le Gouvernement de la Droite jusqu'en 18^i. 



Le gouvernement de Richelieu avait timidement encouragé à 
ses débuts le régime constitutionnel espagnol ; puis, devant l'hosti- 
lité déclarée du tsar, il avait cessé de le soutenir. Une épidémie de 
fièvre jaune ayant éclaté en Espagne, il établit le long des Pyrénées 
un corps de troupes chargé de protéger la France contre la conta- 
gion. Après la chute de Richelieu, quand ce « cordon sanitaire » 
cessa d'être utile, il devint, pour ses successeurs, une « armée 
d'observation » (1 er octobre 1822). La France était ainsi prête à la 
guerre, au moment où, sur la proposition d'Alexandre, les diplomates 
de l'Europe allaient se réunir en congrès à Vérone pour traiter de 
l'insurrection grecque et des affaires d'Espagne. Comme l'Autriche 
et la Russie étaient décidées à abandonner les Grecs révoltés, il 
ne pouvait guère y être question que de Ferdinand VIL Pour les 
cours continentales, il ne s'agissait pas de savoir si la Sainte- 
Alliance le délivrerait ou le laisserait aux mains des libéraux, mais 
comment et par qui sa libération serait faite. L'opinion de l'Angle- 
terre, jusqu'alors assez réservée, avait donc une valeur exception- 
nelle. Seule parmi les grands États, elle ne désirait ni sauver Ferdi- 
nand, ni lui désigner un libérateur. Elle envisageait toute interven- 
tion armée en Europe avec défiance; en Espagne, où elle pouvait 
craindre de voir cette intervention s'étendre aux colonies d'Amé- 
rique dont la révolte était profitable à son commerce, sa défiance 
était encore plus ombrageuse. Une circonstance imprévue, la mort 
de Castlereagh et l'arrivée au pouvoir de Canning, la fit nettement 
hostile à toute entreprise dans la Péninsule. 

Le cabinet tory qui avait accepté la mission de liquider les 
charges de la longue guerre soutenue contre la France était resté 
depuis huit ans fidèle à une politique pacifique. Les circonstances 
que traversait l'Angleterre la lui imposaient. La fin du régime napo- 
léonien sur le continent, la brusque renaissance de l'activité indus- 
trielle et agricole de l'Europe avaient déterminé en Angleterre une 
crise économique et sociale. Pour se protéger contre la concurrence 
des marchés étrangers rouverts, les propriétaires de terres avaient 
l'ait voter en 1815 la loi sur les blés (corn law) qui, en prohibant les 
importations, maintenait à un prix élevé et rémunérateur les 
céréales anglaises. La cherté de la vie. encore accrue par le poids 
des impôts qui portaient sur la plupart des objets de consomma- 
tion, provoqua maintes révoltes de la misère à Londres et dans les 
comtés (1810-1817). Les whigs et les torys du Parlement, qui, en 
vertu du système électoral régnant, ne représentaient dans la nation 
que les propriétaires, avaient un intérêt égal à maintenir un régime 
économique dur aux classes inférieures, tandis que la misère pous- 



VÂBMÉE 

FRANÇAISE 

« D'OBSEBVATION* 

SUH LA FRONTIÈRE 

DES PYRÉNÉES. 



L'OPINION DE 
L'ANGLE! EIUIE. 



CHANGEMENT 

DANS LES 

CONDITIONS DE LA 

VIE POLITIQUE 

ANGLAISE. 



l8^ 



Le Gouvernement parlementaire. 



LES INTÉRÊTS 
ANGLAIS DANS 
LES COLONIES 
ESPAGNOLES. 



sait celles-ci à réclamer un changement constitutionnel qui leur 
permît d'envoyer au Parlement des défenseurs des intérêts populaires. 
Ainsi la victoire des torys sur Napoléon risquait de préparer leur 
défaite politique et d'entraîner l'Angleterre dans les risques d'une 
réforme qui bouleverserait les fondements les plus anciens de sa 
vie publique. Les doctrines démocratiques qui, sous la forme que 
leur avait donnée la Révolution française, avaient fait horreur à la 
gentry anglaise, ne lui apparaissaient pas sous de plus favorables 
couleurs maintenant qu'elle y apercevait une machine de guerre 
dirigée contre ses privilèges politiques et contre sa fortune privée. 
Elle se défendit avec une sorte de fureur par des mesures d'excep- 
tion, suspension de Vhabeas corpus, peine de mort contre les fau- 
teurs de séditions. Le « massacre de Manchester » et les « six actes » 
qui le suivirent (perquisitions, saisie des libelles séditieux, trans- 
portation pour les récidivistes, droit de timbre sur les brochures, 
restriction du droit de réunion) rétablirent Tordre, mais la répres- 
sion brutale ne guérissait pas le mal. C'est dans une activité écono- 
mique nouvelle qu'il fallait chercher des marchés, des clients qui 
procureraient du travail aux ouvriers des fabriques de l'Angleterre 
et des salaires aux matelots de sa flotte. 

Aussi l'insurrection des colonies espagnoles de l'Amérique 
avait-elle rencontré chez les Anglais une sympathie immédiate et 
durable. Les navires anglais approvisionnaient les insurgés de 
Caracas, de Buenos-Ayres, de la Guayra; des explorateurs anglais 
parcouraient ces pays que leurs maîtres espagnols n'avaient pas su 
exploiter; ils étudiaient les gisements de minerais, découvraient une 
fortune qui serait prompte à jaillir du sol. De la Jamaïque voisine 
et de Londres même partaient des vivres, des armes et aussi des 
officiers et des soldats. Fort de cet appui, tout le Sud du continent 
américain, d'abord hésitant, se joignit au Nord dans le même élan; 
la République Argentine se constitua au moment même où le 
Mexique proclamait son indépendance (février 4821). Jamais révolte 
plus utile ne survint plus à propos pour les Anglais. Elle leur 
ouvrait, sans risque, un immense empire commercial, un « second 
Indoustan ». Que personne en Europe ne tente, par une interven- 
tion armée ou par une simple médiation, d'arrêter un mouvement 
qui sauve l'Angleterre de la misère et de la démocratie : c'est l'article 
essentiel de la politique du cabinet tory. Si, aux yeux des cours de 
l'Europe, les libéraux espagnols sont des fauteurs de désordre et 
de révolution, les Anglais voient en eux les garants de leur liberté 
d'action en Amérique; car personne, ni souverain, ni gouvernement 
n'aidera l'Espagne à reconquérir ses colonies si l'Espagne est gou- 



< 188 > 



chapitre h Le Gouvernement de la Droite jusqu'en 182&. 

vernée par les libéraux. Au contraire, restaurer l'absolutisme de 
Ferdinand, c'est le premier acte d'une guerre qui peut avoir son 
dénouement au delà des mers. L'Angleterre y est résolument 
opposée : elle veut la paix en Europe, pour que les colonies achè- 
vent de conquérir leur indépendance sous sa protection. 

Mais comment concilier ce système politique, purement anglais, 
dont l'unique objet est de servir les intérêts anglais, avec les 
dispositions que montre l'Europe, alors que la Russie prépare une 
lutte générale contre le libéralisme, que l'Autriche met la main 
sur l'Italie, que la France rêve de gloire et de batailles? Où l'An- 
gleterre trouvera-t-elle la force d'imposer sa méthode et ses vues? 
Chaque jour, son gouvernement s'affaiblit; s'il a réussi à écarter par 
la force une réforme électorale qui l'eût rapproché de la nation, la 
reprise des affaires, la prospérité même sur laquelle il compte pour 
anéantir le parti réformateur n'a fait que le compromettre davan- 
tage. Chaque jour apparaissent en plus vive lumière les inégalités 
choquantes créées par une coutume vieillie, usée, discréditée ; com- 
bien de bourgs pourris sans électeurs pour un Birmingham qui a 
100 000 habitants sans un seul député! Une Angleterre nouvelle est 
née, grandit, que le Parlement ignore, que le gouvernement 
affame. Scandale qui émeut à tel point les privilégiés eux-mêmes 
que des dissidences éclatent dans le parti tory : en 1821, Peel et 
Canning se séparent de Castlereagh, condamnent publiquement 
l'égoïsme de son protectionnisme économique et de son conserva- 
tisme politique; tandis que, chez les whigs, Brougham et lord Rus- 
sell dénoncent la timidité d'une politique extérieure qui, en face 
d'une Europe frémissante de passions libérales et de réactions 
contre-révolutionnaires, laisse l'Angleterre isolée, indifférente, 
muette, humiliée, au second rang. 

Le suicide de Castlereagh permit au gouvernement anglais de 
prendre une attitude plus ferme; on l'attribua au chagrin qu'il avait 
ressenti en voyant son système attaqué, presque ruiné dans l'opi- 
nion anglaise; il marque la chute du système lui-même. - Canning 
le remplace aux Affaires étrangères et Wellington va repré- 
senter à sa place l'Angleterre au congrès de Vérone. 11 y trouve 
(12 octobre) une diplomatie européenne à peu près d'accord pour 
laisser la France envoyer une armée en Espagne. Le ministre 
français des Affaires étrangères, Montmorency, qui subventionnait 
secrètement par l'intermédiaire de Franchet d'Espérey, directeur de 
la police, les absolutistes insurgés, représente à Vérone la droite 
belliqueuse, les ultras les plus ardents. Avec lui sont Chateau- 
briand, ambassadeur à Londres, la Ferronnays, ambassadeur à 



IIÈSITATIOXS DE 
CASTLEREAGH 



C A XX IX G. 
LE CONGRÈS 

DE VERuXE. 



I8 9 , 



Le Gouvernement parlementaire. 



INSTRUCTIONS 
PACIFIQUES 
DE VILLÈLE. 



ROLE DE 
CHATEAUBRIAND. 



Saint-Pétersbourg, Caraman, ambassadeur à Vienne, Rayneval, 
ambassadeur à Berlin. Tous sont impatients de donner enfin de la 
gloire à leur Roi, et, sans hésiter, ils vont outrepasser les instructions 
prudentes de leur chef. 

Villèle, inquiet des visées de l'Angleterre, était avant tout 
attentif à ne lui fournir aucun prétexte à intervenir officiellement 
en faveur des rebelles américains. Les agents diplomatiques fran- 
çais devaient, avant de s'engager dans une politique belliqueuse, 
s'assurer du consentement de l'Angleterre et, en tout cas, garder 
leur liberté d'action, ne se laisser lier par aucun mandat de l'Eu- 
rope : « La France, étant la seule puissance qui doive agir par 
ses troupes, sera seule juge de cette nécessité ». Villèle songeait 
même à demander au Congrès une reconnaissance officielle de 
l'indépendance des colonies espagnoles qui lui eût permis de con- 
clure avec elles des traités de commerce. Montmorency ne tint 
aucun compte de ces précautions et de ces prudences; il posa dès 
les premiers jours, dans une « communication verbale », la question 
de la guerre r « La France doit prévoir comme possible, peut-être 
comme probable, une guerre avec l'Espagne »; cette guerre sera 
défensive, sans doute, puisqu'elle ne peut que répondre à l'agres- 
sion que méditent les révolutionnaires espagnols, ou aux violences 
qu'ils pourraient faire subir à la personne du roi. Puis, il demanda 
aux puissances quelle serait leur attitude au cas où la France reti- 
rerait son ambassadeur de Madrid; car leur appui était nécessaire 
pour « inspirer un salutaire effroi aux révolutionnaires de tous les 
pays ». La Prusse, l'Autriche et la Russie promirent de retirer leurs 
ambassadeurs si la France prenait l'initiative de la rupture; — 
l'Angleterre protesta, refusa de les suivre, mais la guerre était 
devenue probable, presque certaine. 

Montmorency revint à Paris en novembre. Chateaubriand, qui 
prit, après son départ, la direction des pourparlers, acheva l'œuvre 
de Montmorency. « M. de Villèle et moi, avoua-t-il plus tard, nous 
avions chacun une idée fixe : je voulais la guerre, il voulait la 
paix. » N'est-ce pas l'occasion « de donner aux Bourbons une 
armée capable de défendre le trône et d'émanciper la France »? 
Le tsar l'encourageait dans son attitude belliqueuse, mais pour des 
raisons tout autres : fidèle à la politique d'intervention contre- 
révolutionnaire, il distinguait en Espagne un grand devoir euro- 
péen à remplir. Et il flattait Chateaubriand, en lui livrant, dans le 
particulier, le secret des sacrifices que son gouvernement avait 
faits à sa grande pensée : 



< 190 > 



CHAPITRE II 



Le Gouvernement de la Droite jusqu'en 4824?. 



« Il ne peut plus y avoir de politique anglaise, française, russe, prussienne, 
autrichienne; il n'y a plus qu'une politique générale, qui doit, pour le salut de 
tous, être admise en commun par les peuples et par les rois. C'est à moi de 
me montrer convaincu des principes sur lesquels j'ai fondé l'Alliance. Une 
occasion s'est présentée : le soulèvement de la Grèce. Rien, sans doute, ne 
paraissait être plus dans mes intérêts, dans ceux de mes peuples, dans l'opi- 
nion de mon pays qu'une guerre religieuse contre la Turquie; mais j'ai cru 
remarquer dans les troubles du Péloponèse le signe révolutionnaire : dès lors, 
je me suis abstenu. » 

Le Congrès termina ses séances le 14 décembre, Villèle pour- 
tant résistait encore, et, tâchant de gagner du temps, laissait à 
Madrid son ambassadeur. Les menaces anglaises l'inquiétaient, 
Brougham, chef des whigs, déclarait : « Si le canon retentit sur 
la Bidassoa, nous ne resterons pas neutres », et Canning affirmait 
à l'agent diplomatique de France, Marcellus : « L'Angleterre est prête 
à soutenir la guerre ». Mais les attaques de la droite belliqueuse 
de la Chambre troublèrent Villèle davantage encore. Montmorency, 
stupéfait de le trouver si froid, et se jugeant désavoué, ayant donné 
sa démission (25 décembre), Villèle n'essaya plus de temporiser et 
livra les Affaires étrangères à Chateaubriand. L'ambassadeur de 
France à Madrid fut rappelé (18 janvier): et, dans le discours du 
trône qui ouvrit la session de 1823, Louis XVIII déclara : 



VILLÈLE 

SE BÈSIGSE 

A LA GUEBJiE. 



« Cent mille Français... sont prêts à marcher en invoquant le nom de Saint 
Louis pour conserver le trône d'Espagne à un petit-fils d'Henri IV.... Que 
Ferdinand VII soit libre de donner à ses peuples les institutions qu'ils ne peu- 
vent tenir que de lui et qui, en assurant leur repos, dissiperaient les tristes 
inquiétudes de la France : dès ce moment, les hostilités cesseront. » 



Les adresses votées par les Chambres (cinquante-trois voix de 
majorité aux Pairs, cent voix à la Chambre des députés) approu- 
vèrent la politique du ministère. Il demanda cent millions de cré- 
dits extraordinaires. Le débat fut passionné. Chateaubriand avoua 
que la France n'avait contre l'Espagne d'autre grief que l'attitude 
révolutionnaire prise par le parti libéral à l'égard de Ferdinand; 
Manuel ayant rappelé dans sa réponse que l'intervention étrangère 
avait été cause de la condamnation de Louis XVI, la droite éclata 
en fureur et saisit l'occasion, depuis longtemps cherchée, de se 
débarrasser de ce Vendéen libéral, dont la présence à la Chambre 
était considérée comme un scandale : « Si l'Ordre des avocats, dit 
le Drapeau blanc, aie droit de rayer du tableau ceux de ses membres 
qu'il juge indignes d'y être inscrits, pourquoi la Chambre des 
députés n'aurait-elle pas le même droit? » Manuel fut expulsé et 
exclu des séances jusqu'à la fin de la session. Soixante députés 



LE DEBAT 

A LA CHAMBRE. 

EXPULSION 

DE MANUEL. 



"J 1 



Le Gouvernement parlementaire. 



LA CAMPAGNE. 



LA CONTRE- 
RÉVOLUTION 
EN ESPAGNE. 



de gauche le suivirent et cessèrent de siéger; le centre gauche 
resta présent, mais ne prit plus part aux délibérations. 

La guerre (avril-novembre 1823) n'offrit aucune difficulté. 
L'armée française eut contre elle la plupart des villes incapables 
de se défendre, et pour elle les paysans et les moines; c'était la 
situation de 1808 retournée Ces circonstances lui permirent 
d'avancer à son gré. L'armée franchit la Bidassoa le 7 avril. 
Une légion de 150 réfugiés français se présenta avec le drapeau 
tricolore, espérant que les soldats du duc d'Angoulême s'arrête- 
raient en le voyant. On dispersa la légion à coups de canon. Burgos 
fut occupé le 6 mai, Madrid le 23, une Régence y fut instituée 
« pendant la captivité du roi ». Les Cortès, qui s'étaient réfugiées 
à Séville en entraînant Ferdinand, partirent pour Cadix. Des deux 
armées libérales qui opposèrent une résistance, l'une, celle de Bal- 
lesteros, capitula après avoir été battue à Campillo d'Arenas 
(26 juillet), l'autre, celle de Mina, qui opérait en Catalogne, organisa 
une guérilla et resta insaisissable jusqu'à la soumission des Cortès. 
Le duc d'Angoulême marcha sur Cadix; les forts du Trocadéro et 
de Santi Pétri furent enlevés (31 août et 21 sept.) et la défense de 
la ville devint impossible; Riego, avec une bande de partisans, 
essaya vainement de faire une diversion pour la sauver : les Cortès 
capitulèrent (30 sept.). Ferdinand était « délivré ». 

A mesure que l'armée française avançait en Espagne, les 
absolutistes opéraient la contre-révolution, pillant, massacrant les 
« negros », tant et si bien que le duc d'Angoulême regretta d'avoir 
imprudemment confié le pouvoir à la Régence de Madrid. Le 8 août, 
il reprit le gouvernement par l'ordonnance d'Andujar, qui interdit 
aux autorités espagnoles toute arrestation sans la permission des 
commandants français, plaça les journaux sous leur surveillance et 
ordonna la mise en liberté des détenus politiques Les absolutistes 
espagnols crièrent à la tyrannie, et le duc, sur des ordres venus de 
Paris, retira l'ordonnance. Quand Ferdinand quitta Cadix après 
avoir promis une amnistie générale, le duc lui conseilla la modé- 
ration ; il répondit par un décret qui annulait tous les actes du gou- 
vernement depuis le 7 mars 1820 jusqu'au 1 er octobre 1823; le décret 
était contresigné de son confesseur. Le duc n'osa pas protester. 
Il partit, laissant l'Espagne en pleine terreur « apostolique ». La 
société de « l'Ange exterminateur », les juntes de purification, firent 
la chasse aux libéraux, massacrant, pillant, torturant. Une amnistie 
imposée par la France (17 févr. 1824) n'arrêta ni les condamnations 
prononcées par des commissions militaires ni les exécutions. 



192 



DE LA CUEHRS, 



chapitre ii Le Gouvernement de la Droite jusqu'en 182-i. 

A Paris, le duc (FAngOulême fut reçu en triomphateur; les 
charbonniers, corporation qui se piquai! de royalisme, promenèrent 
son buste; on donna de grandes fêles; il y eut Te Deum à Notre- 
Dame et illuminations : l'enthousiasme des corps constitués se mani- 
festa par des adresses-, les troupes défilèrent sous l'Arc de l'ÉtoL : 
« Ce qui me fâche et m'inquiète dans tout ceci, di tii Oudi: .i 
avait pris part à l'expédition, c'est que ces gens-là croient avoir fait 
la gxierre ». 

Les résultats de la guerre d'Espag-ne trompèrent l'attente de résultats 

ceux qui l'avaient voulue et décidée. La gloire d'avoir écrasé la 
Révolution et rétabli Ferdinand apparut médiocre; le gouverne- 
ment ne trouva pas dans sa victoire le prestige européen que Cha- 
teaubriand avait annoncé et que la droite avait, escompté La 
France ne conserva aucune situation privilégiée en Espagne. Le 
corps d'occupation qu'elle y laissa jusqu'en septembre 1828 ne 
servit qu'à protéger la politique et la personne de Ferdinand, que 
toute l'Europe méprisait. Il eût fallu, pour faire œuvre durable en 
Espagne, imposer une ligne de conduite au gouvernement du roi, 
mais Villèle, satisfait d'être sorti sans accident d'une aventure dans 
laquelle il n'avait jamais vu que des embarras possibles, se refusa à 
taire de cette victoire le point de départ d'une politique extérieure 
belliqueuse : la guerre d'Espagne resta un épisode, un accident, 
entre deux périodes de paix. 

L'Angleterre se rassura ; la menace d'une alliance franco-russe 
l'avait empêchée d'intervenir par les armes; un grand débat eu 
lieu à la Chambre des communes : l'opposition flétrit Ferdinand VII, 
« l'infamie » du gouvernement français, sa « duplicité », sa « perver- 
sité ». mais personne ne demanda la guerre Canning démontra que, 
entre les révolutionnaires et les absolutistes qui se disputaient le 
continent, il n'y avait pas pour l'Angleterre de plus beau rôle que 
de rester neutre. Et la paix générale ne fut pas troublée 

Cette démonstration ultra-royaliste coûta cher. Le ministre de les frais 

la Guerre, duc de Bellune, avaCt été incapable d'assurer l'approvi- 
sionnement du corps expéditionnaire; au dernier moment l'armée, 
faute de voitures, de chevaux de trait, de caissons pour transporter 
ses munitions, ses vivres, ses armes de rechange, faillit ajourner 
à trois mois le passage de la Bidassoa. On eut recoure à un 
spéculateur nommé Ouvrard, que ses entreprises et ses démêlés avec 
la justice avaient rendu célèbre sous l'Empire. Il était alors en état 
de suspension de paiements et privé du droit de signer un marché 
de son nom. On mit à sa disposition tous les approvisionnements 
réunis dans les divisions militaires de Toulouse et de Bordeaux, et 

< 19'j > 

I,AVIS9E. — H. CoDlciup., IV. J3 



DE LA GUERRE. 



Le Gouvernement parlementaire. livre h 

les sommes nécessaires pour faire des achats sur le territoire 
espagnol . Trois jours après l'arrivée d'Ouvrard à Bayonne, l'armée 
franchit la frontière, mais la campagne, au lieu des cent millions 
prévus, en coûta 207, qui restèrent entièrement à la charge de la 
France. Villèle demanda à l'Espagne de solder au moins les frais 
d'entretien du corps d'occupation; il obtint des promesses, des 
signatures au bas de nombreux contrats, mais pas d'argent. Après 
le retour définitif des troupes françaises, tous ces contrats furent 
fondus en un seul, le 30 décembre 1828; la créance de la France fut 
réduite à 80 millions de francs (320 000 000 réaux), portant intérêt 
à 3 p. 100, que l'Espagne inscrivit sur son Grand Livre et qu'elle 
s'engagea à amortir à raison de 1600000 francs par an. Le service 
des intérêts et de l'amortissement fut fait régulièrement jusqu'au 
1 er janvier 1835; puis le gouvernement espagnol, qui devait encore 
69 567 030 francs (278 268 123 réaux), cessa de payer pendant 27 ans ; 
En 1862, le gouvernement français consentit à lui en donner quit- 
tance moyennant l'inscription d'un capital nominal de 47 728 140 francs 
de rente consolidée, faisant un capital réel de 25 millions. 

la situation La guerre d'Espagne ne modifia pas sensiblement la situation 

respective des partis en France : les libéraux en conçurent une 
haine plus vive encore contre les Bourbons; ils craignirent qu'elle 
ne fût le point de départ d'une nouvelle réaction, plus violente,, 
vers l'ancien régime : « Les résultats de la guerre d'Espagne, 
écrivait dans un rapport secret le procureur général de Lyon 
Courvoisier. laissent dans l'horizon quelque chose de vague et de 
sinistre... on craint des soulèvements dans l'intérieur. On voit la 
haine populaire et les vengeances...; on excite les paysans contre 
les nobles et les prêtres, qu'on leur désigne comme 1 auteurs de 
la guerre d'Espagne, on leur persuade qu'en cas de succès, le but 
est de reprendre les biens nationaux et de rétablir l'ancien régime. » 
Cette guerre ne donna pas aux Français le sentiment de la gloire 
reconquise. Le duc d'Angoulême ne passa pas pour un grand 
général. On le chansonna abondamment en province. L'air de 
Malbrouck revint à la mode. C'était, au théâtre, la réponse des 
libéraux à l'orchestre qui jouait « Vive Henri IV ». Mais ni la colère 
des libéraux ni leurs manifestations ne changèrent rien à la situation 
de leur parti, qui était mauvaise. Le gouvernement restait le maître 
des élections. La confection des listes électorales, qui laissait aux 
préfets les radiations arbitraires et les inscriptions illégales, la 
pression exercée sur les fonctionnaires et la fraude dans le dépouil- 
lement du scrutin transformaient en victoire chaque bataille indé- 

< i94 > 



DES PARTIS 
APRES LA GUERRE. 



CHAPITRE II 



Le Gouvernement de la Droite jusqu'en 182i. 



cise et même les défaites probables. « Tous ceux qui dépendent de 
mon ministère, disait au moment des élections de novembre 1822 
une circulaire de Villèle, doivent pour conserver leurs emplois 
contribuer dans la limite de leurs droits au choix des députés 
sincèrement attachés, etc.... » L'ancien ministre Louis ayant, dans 
un bureau électoral à Paris, réclamé le droit de surveiller le 
dépouillement, fut rayé de la liste des ministres d'Etat. Les électeurs 
soucieux de ne point passer pour hostiles votèrent à bulletin ouvert. 
Huit députés de gauche seulement furent réélus, sur 86 sièges à 
pourvoir. Ce succès décida le gouvernement à dissoudre la Chambre 
pour procéder à des élections générales qui anéantiraient le parti 
libéral (24 décembre 1823). Les royalistes étaient sûrs de vaincre 
cette fois le libéralisme, « puissance mensongère et factice ». A l'aide 
« d'une administration forte et sage, écrivit le procureur général de 
Dijon, la France redeviendra peu à peu, et tout entière, bon gré 
mal gré, royaliste ». 

Dans ces élections générales, le ministère employa avec une 
vigueur inusitée les instruments habituels de pression et de fraude. 
Les listes électorales devaient être établies sur les rôles de l'impôt 
de 1824; on les publia assez tard pour que les électeurs omis 
n'eussent pas le temps de réclamer. Dans certains départements, la 
liste ne fut communiquée que le jour du scrutin; les préfets avaient 
ajouté ou retranché des noms à leur fantaisie. Des circulaires 
ministérielles rappelèrent une fois de plus leur devoir aux fonction- 
naires. Peyronnet, garde des sceaux, écrivit, le 20 janvier, aux 
procureurs : 



DlSSOLUTfON 
DE LA CHAblBHE. 



ÉLECTIONS 
GÉNÉRALES. 



« Quiconque accepte un emploi contracte en même temps l'obligation de 
consacrer.au service du gouvernement ses efforts, ses talents, son influence; 
c'est un contrat dont la réciprocité forme le lien. Si le fonctionnaire refuse au 
gouvernement les services qu'il attend de lui, il trahit sa foi et rompt volontai- 
rement le pacte dont l'emploi qu'il exerce avait été l'objet ou la condition. C'est 
la plus certaine et la plus irrévocable des abdications. Le gouvernement ne 
doit plus rien à celui qui ne rend pas ce qu'il lui doit. » 

Le baron de Damas, ministre de la Guerre, parla avec une 
égale clarté à ses subordonnés : 

• Je vous prie, si votre intention est, comme j'ai tout lieu de le croire, de 
vous rallier à ceux qui voteront pour les honorables candidats présentés par 
le gouvernement, de me mander que vous en prenez l'engagement. Je ne vous 
dissimulerai pas que tout autre vote, même en laveur d'un candidat connu par 
son attachement au gouvernement du Roi, ne pourrait être considéré que 
comme hostile, parce qu'il tendrait à troubler l'unanimité de l'harmonie qu'il 
est à désirer de voir régner parmi les électeurs. • 



Kfj 



Le Gouvernement parlementaire. livre u 

Ces circulaires furent diligemment commentées et précisées par 
les procureurs généraux et par les chefs de corps. Les fonctionnaires 
protestèrent de leur obéissance : « En aucun temps, écrit un magis- 
trat, je n'ai voté en faveur des ennemis du pouvoir ». C'était la 
réponse de tous. Les propriétaires d'offices, notaires, avoués, huis- 
siers, furent priés d'user de leur influence et de leur crédit pour 
diriger dans le sens des bonnes doctrines les votes de leurs clients, 
sous peine de voir leur conduite « signalée ». Il arriva que les curés 
et les desservants fussent requis par les procureurs de les renseigner 
sur l'opinion des électeurs de leurs paroisses. Les préfets usèrent 
de moyens qui, au dire du Premier président de la cour de Grenoble, 
étaient « peu délicats ». « Le sort de l'arrondissement, écrivit le 
préfet de Laon aux électeurs, est entre vos mains. Du parti que 
vous allez prendre résultera votre salut ou votre perte. Faire un 
choix offensant pour la Majesté Royale, c'est renoncer à jamais 
aux grâces d'un gouvernement paternel, mais juste, et qui est néces- 
sairement sévère lorsqu'il est outragé. » 
défaite Les électeurs votèrent pour le gouvernement. L'opposition de 

de la gauche. gauche n'eut qu'une quinzaine de sièges sur 430. Dans l'immense 
majorité de droite, 264 sièges appartinrent à des fonctionnaires du 
roi : 87 maires ou adjoints, 10 préfets et 2 secrétaires généraux, 
5 sous-préfets, 9 conseillers de préfecture, 48 magistrats, 10 con- 
seillers d'État, 6 maîtres des requêtes, 49 officiers, 38 directeurs 
ou employés d'administrations diverses. « Voilà donc la France 
déblayée, écrivit la Quotidienne. L'œuvre des royalistes n'est pas 
finie, elle commence. » Pour assurer la durée de l'œuvre royaliste, 
il fallait garantir le parti contre les accidents électoraux, toujours 
possibles avec le système du renouvellement annuel par cmquième; 
Villèle fit voter la septennalité de la Chambre élue (juin). La Charte 
était modifiée une fois de plas; mais le parti royaliste pouvait 
compter sur l'avenir. 



196 



CHAPITRE III 

VAVÈNEMENT D'UNE GÉNÉRATION NOU- 
VELLE 



I. LES NEO-LIBERAUX. — II. LES SAIXT-SIMONIENS. — III. LES ULTRA- 
MONTAINS. — IV. LES hOM.V.NTlQUES. — V. LES SAVANTS. 

VERS le temps où la Chambre des députés entreprend de une génèratioi: 
ramener la France à l'ancien régime, une génération nou- nouvelle. 

velle arrive à l'âge d'homme, révise les formules sur lesquelles 
vivent les vieux partis et propose à la société française de nou- 
veaux programmes de vie morale. Les hommes nés après 1789, 
c'est-à-dire ceux qui n'ont pas pris part en personne aux luttes de la 
Révolution et de l'Empire, forment en 1824 la majorité de la popu- 
lation virile de la France 1 . Ils ne se sentent plus que faiblement 
attachés aux passions qui ont agité leurs devanciers. Si, dans 
les luttes électorales, ils ne sont encore qu'une minorité sans 
influence, Trest sans doute parce que la loi ne permet l'électorat qu'à 
trente ans, et l'éligibilité qu'à quarante; c'est aussi parce qu'on ne 
brise pas facilement les cadres des anciens partis : ils se vident len- 
tement à mesure que disparaissent les hommes qui les avaient 
pourvus d'idées et de sentiments. Mais la génération nouvelle 
écartée de la pratique politique peuple chaque jour davantage le 
barreau, l'administration, l'instruction publique, l'armée, la magis- 
trature ; et sa conscience s'exprime dans les travaux de son élite. Par 
le journal, par le livre, elle substitue à l'ancien libéralisme vieilli, 
attardé dans un bonapartisme sentimental, usé dans des conspira- 

i. Ch. Dupin qui, dans les Forces progressives de la France, divise les électeurs en 
deux ca ceux qui avaient vin^t ans et ceux qui n'avaient pas vingt ans en îy^j, 

calcule qu'en 1&23, ils sont à peu près en nombre égal, mais on réalité, la génération la 
plus jeune représente un nombre d'babitants bien plus considérable que l'autre. En i8:î3 
46700 électeurs delà nouvelle génération représentent 26 millions et demi d'habitants, 
et 53 3oo de l'ancienne, 4 200 000 seulement. 

< 197 > 



Le Gouvernement parlementaire. livre h 

tions manquées, des conceptions nouvelles où il entre plus d'avenir 
et plus d'humanité. Elle a besoin, n'étant plus soutenue par la même 
haine du présent, ni par le même regret du passé, de se donner 
d'autres raisons d'agir, et de fonder son action sur d'autres doc- 
trines. De là, chez les uns, l'effort, sinon pour créer un libéralisme 
nouveau, au moins pour réviser toutes les affirmations de l'ancien : 
effort qui se manifeste discrètement d'abord, puis sans réserve, 
dans le Globe; de là, chez d'autres, le désir de créer une société 
nouvelle, qui éclate dans les premières œuvres du Saint-Simonisme 
naissant. — Et ce n'est pas seulement à gauche que se constate le 
labeur de la nouvelle génération. Le catholicisme légitimiste de 1815, 
tout-puissant dans les conseils du gouvernement, n'inspire que 
dédain aux jeunes catholiques de 1824; ils s'effraient de voir la reli- 
gion liée à un conservatisme stérile et condamné; ils ne s'abusent 
ni sur la cause ni sur la portée du triomphe électoral de 1824; 
ils dressent contre le vieux clergé gallican et royaliste l'ultramon- 
tanisme qui dégagera la religion des intérêts dynastiques, qui affran- 
chira l'Église de l'esclavage où la tient la protection officielle. — 
Tout ce renouvellement de la pensée politique, sociale et reli- 
gieuse, s'accompagne d'une révolution esthétique : vers 1824, un 
nouveau romantisme s'élève, aussi différent du romantisme de 
1816 que les libéraux du Globe sont éloignés des « patriotes de 
1815 »; il répond à un état nouveau de la sensibilité; en littéra- 
ture, en peinture, en musique, il renouvelle les formes d'art par où 
elle s'exprime. — Dans la science enfin, des synthèses hardies 
annoncent une conception nouvelle de la nature et de la vie. 

# 
I. — LES NÉO-LIBÉRAUX* 

le « giobe». /"^ 'EST sans doute dans l'échec et la dislocation de la charbon- 
X-J nerie qu'il faut chercher l'origine du groupement nouveau et 
de la propagande nouvelle des jeunes libéraux. L'activité et l'idéa- 
lisme sans emploi précis d'une élite se plurent aux entretiens que 
leur offrit dans sa chambre de la rue du Four-Saint-Honoré un pro- 

i. Le journal le Globe est la source principale, surtout pendant la période (182^-1827) où 
il est avant tout journal d'idées. On a moins étudié la doctrine politique du Globe, que 
ses vues esthétiques (voir la section IV de ce chapitre, les Romantiques). 11 n'y a guère 
à signaler, à propos du Globe, en sus des détails fournis par l'Histoire de Ouvergier de Hau- 
ranne, qui fut un de ses rédacteurs, que l'article de Sainte-Beuve sur Jouffrov, Portraits 
littéraires, t. I, Ch. de Rémusat, La Politique libérale, Paris, 1860, et l'étude de Thureau- 
Dangin dans Le parti libéral sous la Restauration (déjà cité). L'opinion de Goethe rapportée 
à la fin de cette section est citée d'après O. Harnack, Goethe in der Epoche seiner Vollen- 
dung, Leipzig, igo5. 

< iq8 > 



LA GENERATION NOUVELLE 




SAINT-SIMON 

Lithographie anonyme. — Bibl. Nat. Est. S 2. 




I . A M i : \ X A I s 

Portrait gravé vert ix:i."> par Calamatla. 
Bibl. Nat. Est. N 2. 



STENDHAL 

Peinture de Dedreux-Dorcy. 
Musée de Grenoble, ir 223. 



il. C. IV. i>i . io. Page 198. 



CHAPITRE lit 



L'avènement d'une Génération nouvelle. 



fesseurde l'École Normale révoqué en 1822, le philosophe Th. Jouf- 
froy. Sous sa direction grave et passionnée, à laquelle s'associa un 
autre universitaire destitué, Dubois, ancien carbonaro comme lui, 
des jeunes gens s'unirent dans une môme ferveur de foi morale; ils 
demandèrent à la philosophie ce que le libéralisme politique ne 
leur donnait plus, un but pour leur activité, un remède à l'inertie 
de leur esprit, au désœuvrement de leur cœur. C'étaient Pierre 
Leroux, Rémusat, Duvergier de Hauranne, Vitet, Duchâtel, Sainte- 
Beuve, Magnin. Ampère, d'autres encore. Quelques-uns d'entre eux 
avaient rédigé une feuille de gauche, les Tablettes Universelles : le 
gouvernement l'ayant achetée, ils en sortirent. Pierre Leroux leur 
donna, en fondant le Globe (septembre 1824), une maison à eux; le 
journal, qui ne payait pas de cautionnement, dut s'abstenir de poli- 
tique, mais traita toutes les questions philosophiques, esthétiques 
et sociales. C'est là qu'ils dirent leur dédain pour les routines de 
droite et de gauche, leur spiritualisme, leur curiosité de l'histoire, 
leur goût pour les nouveautés littéraires. Le fameux article de 
Jouffroy, Comment les dogmes finissent, écrit en 1823, publié en 1825, 
fut comme le programme philosophique de cette jeunesse : 

« Une génération nouvelle s'élève, qui a pris naissance au sein du scepti- 
cisme dans le temps où les deux partis avaient la parole. Elle a écouté et elle a 
compris. Et déjà ces enfants ont dépassé leurs pères et senti le vide de leurs 
doctrines.... Supérieurs à tout ce qui les entoure, ils ne sauraient être dominés 
rii par le fanatisme renaissant, ni par l'égoïsme sans croyance qui couvre la 
société... ils ont le sentiment de leur mission et l'intelligence de leur époque; 
îls comprennent ce que leurs pères n'ont pas compris, ce que leurs tyrans 
corrompus n'entendent pas; ils savent ce que c'est qu'une révolution, et ils le 
savent parce qu'ils sont venus à propos » 



Fières paroles, que l'un des rédacteurs du Globe, Sainte-Beuve, 
appela plus tard « le manifeste le plus explicite de la jeune élite 
persécutée », de la « jeune garde », comme disait Thiers. C'était 
aussi une déclaration de guerre. L' « indépendance » des jeunes 
gens du Globe ne leur permit pas d'être voltairiens avec le Constitu- 
tionnel; et ils ne furent pas étonnés de s'attirer « l'inimitié des 
médiocrités et des vieilles vanités » qui dominaient à la rédaction de 
ce « Journal des intérêts et des besoins ». Ils raillèrent volontiers 
la presse libérale, pour qui « le curé n'est qu'un fonctionnaire qui 
a mission d'instruire ses ouailles, comme l'entend M. le Procu- 
reur du roi; qui est tenu, sur mandat de M. le Maire, de leur déli- 
vrer tous les sacrements qu'ils requerront ». Bientôt, dans leur 
mépris pour les procédés de la gauche, ils iront jusqu'à refuser de 
partager sa traditionnelle indignation contre les jésuites ressus- 



LES DOCTRIXES 
DU « GLOBE ». 



LE « CLOSE » 
ET LES AS, 

PAHTIS. 



W 



Le Gouvernement parlementaire. livre u 

cités. Ils avouent lire avec le môme sang-froid M. de Bonald et 
Benjamin Constant, le Mémorial catholique et le Mercure. Ils 
signifient orgueilleusement aux partis belligérants leur indifférence 
pour leurs querelles, leur résolu lion de ne pas « rentrer dans leurs 
vieilles ornières ». Comme ils habitent une région plus haute que 
celle où s'agitent les partis, ils distribuent à droite et à gauche 
leur critique et font savoir leur dédain aux gouvernants. Que 
peuvent aujourd'hui les « maîtres de la puissance matérielle »? 
A peine sont-ils bons à empêcher qu'on mette en question les dogmes 
qui étayent leur faiblesse, et dont « ils ne savent plus pourquoi ni 
comment ils sont vrais ». Ces dogmes ne sont plus que des for- 
mules « qui les trahissent au jour du danger et restent muettes 
entre leurs mains ». 
les néo-libéraux Tout ce déploiement de pensée et d'ironie pouvait promettre 
aucune doctLne d'aboutir, sinon à une action pratique, du moins à une doctrine 
originale. précise. « Comment aurions-nous des hommes politiques, écrit 

Jouffroy, des hommes d'État, quand les questions dont la solution 
réfléchie peut seule les former ne sont pas même posées, pas même 
soupçonnées de ceux qui sont assis au gouvernail; quand, au lieu 
de regarder à l'horizon, ils regardent à leurs pieds? » Sans doute, 
mais les intellectuels du Globe qui regardaient à l'horizon se mon- 
trèrent si peu empressés à dire ce qu'ils y voyaient qu'on ne le sut 
jamais bien. Leur foi nouvelle, qui devait s'élever sur les débris 
de l'ancienne, ne parvint pas à être autre chose que la « négation 
de la foi reçue »; ils se demandèrent sans cesse et ne surent jamais 
« précisément quelle serait leur direction ». Ils annoncèrent quoti- 
diennement leur intention de la trouver et de la dire; et leur inten- 
tion resta vaine. Ils ne purent sortir de leur rôle de spectateurs et 
de critiques. Certains d'entre eux sentirent cette impuissance et, 
loyalement, l'avouèrent. « Cette inaction contemplative que quel- 
ques-uns présenteraient comme le plus haut degré de la science 
pourrait, avoue l'un d'eux, ne déceler que faiblesse d'intelligence 
ou faiblesse de caractère. » Quand on prétend fonder la science 
politique, on ne doit pas se borner à exprimer le vœu « qu'elle 
ne reste pas en arrière »; quand on annonce la prochaine mise au 
jour de la Vérité nouvelle, convient-il de se borner à railler le 
Catholique où M. d'Eckstein remet à neuf de vieilles armes, et les 
Saint-Simoniens du Producteur qui s'efforcent de dresser un corps 
de doctrines? « De part et d'autre (c'est encore un aveu de ces 
hommes impuissants et sincères), on déclame contre le désordre 
des opinions individuelles, on parle d'unité et de pouvoir spirituel, 
on ambitionne d'atteindre à la Vérité générale et définitive. Le 

< 200 > 



CHAPITRE III 



U avènement d'une Génération nouvelle. 



Globe s'élève entre le Producteur et le Catholique comme un juge 
peut-être, non comme un vainqueur. Il est temps de faire davan- 
tage, il est temps de montrer que la critique n'est pas le scepticisme, 
et que l'impartialité du Globe n'est frappée ni de stérilité, ni d'im- 
puissance. » Quand on affiche enfin le désir, à coup sûr modeste, 
de fonder la liberté politique par le gouvernement représentatif, 
suffit-il de fixer son regard sur un avenir lointain, est-il sage de 
dédaigner de se joindre à ceux qui ont le sentiment des nécessités 
présentes de la lutte? « Je lis le Globe qui m'ennuie, écrit Rémusat 
en 1826, et ce qui me fâche, c'est que je ne saurais dire pourquoi. 
C'est quelque chose d'un peu insipide que ces idées nouvelles sans 
résultats, et qui ne correspondent à rien. Je voudrais quelque chose 
de plus substantiel. » 

Si le Globe ne réussit pas à pourvoir le nouveau libéralisme de 
la doctrine qu'il lui promettait, son œuvre témoigne pourtant d'un 
elî'ort d'analyse et de critique sans précédent. On eut, dans ce 
journal, la passion des idées; on y amoncela des plans de travail 
pour plus d'une génération; on y dressa la statistique universelle 
des idées et des œuvres nées de la civilisation européenne. Rien de 
tel ne s'était encore vu, et ce résultat excitait l'admiration des 
penseurs. Le Globe donna au plus célèbre de tous, à Gœthe, « trois 
fois la semaine, beaucoup à penser » : ces écrivains « sévères, 
hardis, profonds et prophétiques », où « l'esprit du temps se 
reflète clair, puissant, formidable », étaient peur lui le miroir de la 
vie intellectuelle de la France : 

« Toutes les fois que les Français renoncent à leur esprit philistin, ils nous 
sont de beaucoup supérieurs en jugement critique et en compréhension des 
œuvres originales. Ils avaient déjà derrière eux une civilisation longue (unend- 
lich), quand nous autres Allemands n'étions encore que de grossiers Burschen. » 

Mais lorsque, las de l'analyse ou contraints par les circon- 
stances, à défaut de doctrine, du moins à prendre parti, les néo-libé- 
raux durent descendre des hauteurs où se plaisait leur critique, ce 
fui le signal de la dispersion. Les uns restèrent au Globe, devenu 
journal politique, combattirent aux côtés du Constitutionnel et du 
National, entrèrent dans les cadres qu'avaient construits les hommes 
d'action, et qu'ils avaient tant méprisés; puis, après leur courte 
ivresse do pensée, ils s'assirent, satisfaits, dans les fauteuils que 
leur offrit Louis-Philippe; la foi nouvelle tant annoncée, tant 
atten lue, c'était donc la quasi-légitimité. D'autres, plus exigeants, 
se firent républicains; on en vit enfin qui. avides de posséder la 
vérité totale et de se pourvoir d'une doctrine universelle, allèrent 
chercher Tune et l'autre chez les Saint-Simoniens. 



LA PLACE 

DU « GLOBE » 

DANS L HISTOIRE 

DE CE TEMPS. 



DISPERSION DES 
NÈO-UBÉRAUX. 



Le Gouvernement parlementaire. 



II. — LES S AIN T -SI M ON 1 EN Si 



LE PREMIER 

SAINT-SMONISMB. 



LE 

« PRODUCTEUR 



1E mouvement saint-simonien eut les mêmes causes morales 
-J que le néo-libéralisme. (Test le dégoût inspiré par les insuffi- 
sances doctrinales du libéralisme officiel, c'est son échec aussi qui 
amenèrent à la nouvelle doctrine d'anciens conspirateurs, des car- 
bonari de 1822, comme Bazard, Bûchez, Cerclet et tant d'autres. « A 
peine, écrit Bazard, venais-je de sonder le vide, de sentir la stérilité 
pour notre époque de la philosophie critique et de la politique 
révolutionnaire, que les ouvrages de Saint-Simon fixèrent mon 
attention; les conceptions de ce hardi novateur me parurent le 
germe du monde nouveau que je cherchais instinctivement depuis 
longtemps. » D'autres y arrivèrent par des chemins plus détournés. 
Le désir, que le catholicisme ne pouvait contenter, d'une croyance 
en accord avec le progrès, poussa Hippolyte Carnot, Michel Cheva- 
lier, Laurent et d'autres à se faire d'abord Templiers ; mais la règle 
de Jacques Molay ne satisfit pas longtemps leur curiosité, et le per- 
sonnel de l'Ordre leur parut « aussi peu accessible au progrès que 
le Collège des cardinaux romains ». Le Saint-Simonisme, qui les 
conquit ensuite, provoqua au contraire chez eux et chez d'autres 
jeunes gens des dévouements enthousiastes, qui firent de la nou- 
velle école une famille, puis une église. 

Le Saint-Simonisme se présentait vers ce temps comme une 
doctrine de réorganisation totale. Elle s'exprimait dans le Produc- 
teur, journal que Saint-Simon avait fondé au moment de mourir 
(1825) ou, pour parler comme un disciple, « au moment de s'endormir 
dans le rêve du bonheur public ». « Le journal que nous annon- 
çons, disait l'introduction, a pour but de développer et de répandre 
les principes d'une philosophie nouvelle. » Cette philosophie est 
« positive » dans son but et dans sa méthode : elle écarte de son 
objet toute considération relative à l'origine et à la destinée, et de 
son argumentation les déclamations inspirées tant par la crainte du 
fanatisme, de l'ambition théocratique et de la tyrannie, que par les 
regrets du passé. Elle ne procède ni de la critique du xvm e siècle, 
toute négative, ni des conceptions attardées qui ne peuvent s'adapter 



i. La bibliographie de Saint-Simon et du Saint-Simonisme est donnée dans G. Weill, 
Un précurseur du socialisme, Saint-Simon el son œuvre, Paris, 1894 ; L'école saint-simonienne, 
son histoire, son influence jusqu'à nos jours, Paris, 1896; et dans S. Charléty, Histoire du 
Saint-Simonisme, Paris, 1896- 

Sur Sismondi et les économistes, voir l'étude d'Henry Michel dans L'idée de l'Étal; la 
liste des principales œuvres y est donnée. 



CHAPITRE Mi 



L avènement d'une Génération nouvelle. 



à la société moderne. Ni libérale, ni catholique, elle est scientifique 
et expérimentale. C'est à l'observation scientifique des faits histo- 
riques que la doctrine doit son point de départ. L'Histoire, « physique 
sociale », ne doit pas se contenter de servir d'aliment aux spécula- 
tions d?,s moralistes, des journalistes, des philosophes; elle est 
elle-même la morale, la politique, la philosophie, parvenues à l'état 
positif. L'historien découvre les lois de l'enchaînement des faits; il 
connaîtdonc le point de développement où sont arrivées les sociétés, 
et il prévoit leur destinée. De la considération du passé il induit 
les lois de l'avenir. Cet avenir, c'est « l'état industriel », l'exploi- 
tation du globe par l'activité matérielle, intellectuelle et morale 
de l'humanité associée. Les formes actuelles du gouvernement ne 
correspondent plus à cet idéal; c'est <* la représentation d'une vieille 
comédie ». Les Saint-Simoniens prétendent organiser scientifique- 
ment les pouvoirs sociaux qui conviennent au monde nouveau. 
La société humaine « a passé du joug de la politique féodale sous 
le joug de la politique métaphysique » ; asservie jadis à la force 
brutale, elle l'est aujourd'hui à l'idée anarchiste de liberté. Il faut 
refaire une doctrine et l'imposer au monde. Les savants seuls ont 
la compétence nécessaire. Ils sont le seul « pouvoir spirituel » 
légitime, capable d'abolir le mal, de supprimer l'initiative indivi- 
duelle et la concurrence qui créent la misère et la ruine sociales, 
l'antagonisme entre Etats qui crée la guerre, d'associer les hommes 
dans le travail, d'unir les nations dans l'exploitation savante, réglée, 
fraternelle de la planète. Par eux, l'humanité organisée marchera 
au bonheur social. 

La doctrine saint-simonienne n'est encore qu'à l'état fragmen- 
taire et discursif dans le Producteur, qui disparut en 1826; elle ne 
fut exposée, sous une forme complète et systématique, qu'en 1828 
dans des leçons que professèrent les chefs de l'école. C'est là qu'ils 
avouèrent plus clairement le lien qui rattache leurs idées à celles 
de leur maître Saint-Simon. Ils font remonter à lui l'honneur d'avoir 
« révélé » la vérité nouvelle, annoncé la mort prochaine des formes 
sociales faites pour la guerre, l'avènement de la paix dans l'Asso- 
ciation. Singulier ho^ime, dont la vie ne fut qu'un long effort exalté 
pour « systématiser la philosophie de Dieu » ! Il tente, tout d'abord, 
de « déduire les lois de l'organisation sociale » de la plus générale 
des lois du monde, la gravitation, descendant « du phénomène uni- 
vers au phénomène système solaire, de celui-ci au phénomène ter- 
r< '^Ire, et enfin à l'étude de l'espèce considérée comme une dépen- 
dance du phénomène sublunaire ». Mais, s'étant aperçu à temps « de 
l'impossibilité d'établir jamais une loi positive et coordinatrice de 



LA DOCTRINE 
DU PRÉCURSEUR 

SAINT-S.'UOX. 



•JLli'i 



Le Gouvernement parlementaire. livre h 

cette philosophie », Saint-Simon s'est retourné « vers la science de 
l'homme ». C'est alors l'histoire qui lui révèle que le régime indus- 
triel est le régime de l'avenir et tuera la conception des légistes, le 
roman métaphysique des Chartes et des Constitutions, cette « cala- 
mité publique ». « J'ai reçu la mission de faire sortir les pouvoirs 
politiques des mains du clergé, de la noblesse, et de l'ordre judi- 
ciaire pour les faire entrer dans celles des industriels. » Mais, une 
fois construit le système de politique positive qui confie le pouvoir 
spirituel du monde aux savants et aux artistes et le temporel aux 
praticiens du travail, ce mathématicien désabusé, ce sociologue 
fatigué s'aperçoit qu'il a négligé dans ses calculs « la force senti- 
mentale et religieuse », et, une dernière fois, Saint-Simon change de 
méthode; il se proclame le messie d'un « nouveau christianisme »; 
il écrit alors la plus grande parole qui ait retenti depuis Jésus : 
« Toutes les institutions sociales doivent avoir pour but l'améliora- 
tion physique et morale de la classe la plus nombreuse et la plus 
pauvre ». Et, au moment de sortir d'une vie manquée qui se termine 
par un livre inachevé, ce messie dit à ses amis : « Quarante-huit 
heures après notre seconde publication, le parti des travailleurs 
sera constitué : l'avenir est à nous ». La route est tracée par le 
maître ; les disciples la construisent. 
la doctrine « A chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses 

des disciples. œuvres », voilà la formule destructive du droit ancien, du droit de 
la conquête et de la naissance. Ce n'est plus aux individus isolés, 
détenteurs de la propriété, c'est-à-dire au privilège, au hasard, à 
l'incapacité, à l'égoïsme, qu'il appartiendra de répartir les instru- 
ments et les produits du travail. L'État, seul propriétaire, aura le 
pouvoir de « diriger la production et de la mettre en harmonie avec 
la consommation », Ce sera justice, car la répartition se fera selon 
la capacité; ce sera progrès, puisque l'exploitation, débarrassée des 
fourberies de la concurrence, sera moins coûteuse et meilleure. 
L'État distribuera non seulement « l'éducation générale » qui fait 
l'homme, mais encore « l'éducation spéciale » qui fait le travailleur, 
c'est-à-dire les croyances communes qui façonneront les cœurs et 
les esprits à l'ordre nouveau ; qui créeront une moralité nouvelle, 
rectifiant, comme disait Saint-Simon, l'ancienne ligne de démarca- 
tion entre le bien et le mal. Le progressif, c'est le bien ; le rétrograde, 
c'est le mal. Car la vie individuelle n'est qu'une face de la vie 
sociale; l'individu isolé est une abstraction; c'est au nom de l'huma- 
nité qu'il faut organiser l'individu. 
LE Les Saint-Simoniens donnèrent à l'ensemble des sentiments et 

SAINT-SIMONISME . . , 

est une religion, des idées qui devaient désormais reunir les hommes, le nom de reh- 

c -2o4 > 



CHAPITRE III 



L'avènement d'une Génération nouvelle. 



gion. Si les philosophes en sont venus à penser que la religion est 
une contemplation individuelle, une pensée intérieure, c'est là un 
signe, entre tant d'autres, de la dislocation sociale"; la religion, c'est 
« l'explosion de la pensée collective de l'humanité «.Ainsi la doctrine 
se résout en une religion sociale où il n'y a ni miracle, ni surna- 
turel, dont les savants seront les prêtres, dont les législateurs seront 
les théologiens. 

Il ne saurait être question ici de suivre jusqu'en leurs dernières caractères 

l Jx u j i < • i ■ i <• DE LA pensée 

conséquences les démarches de la pensée saint-simonienne; il taut saint-simonils.se:. 

nous borner à marquer par où cette pensée s'oppose aux directions 
d'esprit du même temps. La contemplation de l'avenir où elle se 
plaît la distingue suffisamment des timidités qui l'environnent. Elle 
est la seule qui ébauche une doctrine totale, une synthèse complète; 
elle satisfait plus largement qu'aucune autre le besoin de théories 
qui est le propre de la génération nouvelle. Les Saint-Simoniens 
sont les premiers à apercevoir le lien qui unit toutes les questions; 
ils se refusent à isoler le problème politique et le subordonnent 
hardiment au problème social; ils sont les premiers à dire, en un 
temps où les hommes de gauche professent un respect sans limites 
pour les procédés du mécanisme parlementaire, que la puissance 
publique se transformera dans la mesure où les hommes transforme- 
ront l'objet de leur conduite morale et matérielle. Que le Globe les 
raille de leur goût pour la « symétrie égyptienne », que Benjamin 
Constant les appelle « prêtres de Thèbes et de Memphis » , ils n'en sont 
pas moins les seuls qui aient une réponse à la plainte des nouveaux 
libéraux, qui jugent « stériles et usées » les doctrines de leurs pères 
sans trouver à les remplacer. Seuls, ils ont le courage de penser, 
et d'aller jusqu'au bout de leur pensée. 

Mais c'est surtout par l'ampleur, la puissance et la nouveauté 
de leurs vues économiques qu'ils dépassent le néo-libéralisme. Pour 
étrange qu'apparaisse leur communisme inégalitaire fondé sur l'infail- 
libilité d'un institut de savants, il ne peut masquer la fécondité de 
leur pensée et l'avenir qui est en elle. L'imagination saint-simo- 
nienne est la seule de ce temps qui ose, qui prévoie et qui crée. 
Elle dit — en 1825 — que le « Chemin de fer » fera une « vaste 
révolution » dans la société : 



ORIGINALITÉ 

bES VUES 

ÉCONOMIQUES 

ET SOCIALES. 



• Avec une facilité et une célérité de communication si grande, les villes 
provinciales d'un empire deviendraient autant de faubourgs de la capitale.... 
Produits industriels, inventions, découvertes, opinions circuleraient avec une 
rapidité jusque-là inconnue, et, par-dessus tout, 1rs rapporta d'homme à 
ln.rnrne, de province à province, de nation à nation seraient prodigieusement 
accrus. • 



Le Gouvernement parlementaire. livre ii 

C'est dans le même temps que le Producteur propose la créa- 
tion d'une « association internationale commanditaire de l'indus- 
trie », qui ferait étudier par les savants et les ingénieurs tous les 
projets destinés à mieux exploiter la terre et qui les soutiendrait de 
ses capitaux; qui porterait son attention sur l'influence qu'exercent 
certains travaux sur la vie, la santé, les mœurs des travailleurs » ; 
car « il n'est plus permis d'oublier que les travailleurs sont la cause 
première et le but principal de la production ». C'est encore ces 
rêveurs qui voient dans la « commandite par actions » le moyen 
d'intéresser les petits propriétaires aux grandes affaires, d'obliger 
les riches « à répandre leur fortune dans une foule de canaux 
productifs et de généraliser ainsi leur intérêt individuel »; qui 
parlent du crédit comme d'une « vertu sociale », capable de réorga- 
niser le monde. Leurs conceptions sont toutes pénétrées de la 
passion du progrès par la science, en un temps où l'empirisme 
domine tous les actes, où la timidité générale immobilise la pro- 
priété, paralyse le commerce, endort l'industrie, et, plus grave- 
ment encore, anémie les doctrines. 

sismondi. Car la plus grande hardiesse que l'on connaisse alors, c'est de 

s'élever contre le protectionnisme officiel au nom de la liberté des 
échanges, et de protester, au nom de la liberté du travail, contre 
les velléités, apparues chez quelques politiciens, de reconstituer 
les anciennes corporations. Les physiocrates avaient lié leurs vues 
au despotisme éclairé; les circonstances lient celles des économistes 
à la prépondérance naturelle, légitime, des classes moyennes, c'est- 
à-dire à la Charte. Les livres anglais d'Adam Smith (traduit en 
1822), de Ricardo (1818), de Malthus (1820 et 1823) avaient répandu 
en France la doctrine du minimum de gouvernement, le mépris 
des ouvriers, l'ignorance de leur condition. J.-B. Say, dans son 
cours au Conservatoire des Arts et Métiers (1819; publié en 1828 et 
devenu la Bible des économistes, ne dit rien de plus, et ses vues 
s'incorporèrent à la doctrine libérale. Un seul économiste, Sismondi, 
osa en 1820, dans ses Nouveaux principes d'économie politique, mon- 
trer d'autres préoccupations; il constata que le laisser-faire n'avait 
pas résolu tous les problèmes, et qu'il avait déçu ceux qui lui 
avaient demandé de guérir tous les maux : « Les efforts sont aujour- 
d'hui séparés de leur récompense; ce n'est pas le même homme qui 
travaille et se repose ensuite, mais c'est parce que l'un travaille 
que l'autre peut se reposer ». Il dit aussi que l'État ne doit pas 
« rester neutre », mais « intervenir », favoriser une « organisation 
du travail ». C'est un propos presque saint-simonien ; c'en est un 

< ao6 » 



chapitre m L'avènement d'une Génération nouvelle. 

encore que de reconnaître « le phénomène nouveau que présentent 
les nations opulentes où la misère publique ne cesse de s'accroître 
avec la richesse matérielle et où la classe qui produit tout est 
chaque jour plus près d'être réduite à ne jouir de rien ». Tous les 
progrès, le crédit facilité par les banques, le travail par les machines, 
rompent l'équilibre entre la population et le revenu, réduisent le 
prix des journées, et rendent la vie de l'ouvrier plus incertaine. Il 
ne sait plus sur quelle demande de travail il faut compter : « L'éco- 
nomie sur tous les moyens de produire n'est un avantage social 
qu'autant que chacun de ceux qui contribuent à produire continue 
à retirer de la production un revenu égal à celui qu'il en retirait 
avant que cette économie eût été introduite ». Au reste, Sismondi 
avoue son impuissance à trouver un remède II n'est pas réforma- 
teur, il est pessimiste : « La distribution des profits du travail entre 
ceux qui concourent à les produire me paraît vicieuse; mais il me 
semble presque au-dessus des forces humaines de concevoir un 
état de propriété absolument différent de celui que nous fait con- 
naître l'expérience ». 

Les vues de Sismondi ne tiennent pas, dans la littérature écono- 
miste, plus de place que certaines phrases parties du côté gauche 
de la Chambre : le député Beauséjour parle, à la Chambre de 1822, 
« des vices de l'organisation sociale », et Voyer d'Argenson rappelle 
aux députés de 1828 : « Quelquefois, quand nous votons des impôts, 
nous obligeons une très petite partie de ceux qui nous ont élus 
réellement ou fictivement à faire le sacrifice d'une portion des 
revenus de leurs capitaux, tandis que nous condamnons une 
immense quantité de créatures humaines aux travaux forcés ». 

Ces propos passaient alors inaperçus, 



///. — LES ULTRAMONT AINS* 

PENDANT que les néo-libéraux font la critique des partis anciens, un 

que les Saint-Simoniens, étrangers à la querelle entre le nouveau parti 

11.1 » 1 I- XI > , i • J , • 1 J CATHOLIQUE. 

libéralisme et le royalisme, élèvent leur industrialisme au-dessus 

i Consulter les ouvrages de Lamennais cités dans le texte, et sa Correspondance inédile 
publiée par Ed» Forgues, 2 vol., Paris, i863, — dans les Affaires de fîome, 1 vol , publié en 1837, 
voir le Mémoire présenté à Grégoire XVI par les rédacteurs de l'Arenir, où Lamennais 
esquisse un étal «le la religion en France pendant la Restauration. — Il y a de nombreuses 
étndes sur Lamennais Sainte-Beuve, Portraits contemporains, t. I -. Ë. Renan, Lamen- 
nais, dans lisais de morale et de critique; cf aussi Spuller, Lamennais, 1892; abbé Roussel, 
Lamennais d'après des documents inédits, 2 vol., Pans, 1892, etc. 

Sur le mouvement iiltramoulain en général, voir Debidour, Histoire des rapports de 
tÉglise et de l'Étal en France de 17.19 à 1810 (déjà cité), et E Lamy, Les luttes entre l'Eglise 
et l'État au xix» siècle : la Heslauration (Revue des Deux Mondes, i8y8;. 



Le Gouvernement parlementaire. 



HOSTILITÉ 

DE LÈPISCOVAT. 



ORGANISATION 
DU PARTI 
l'LTRAMONTAIN. 



de ces doctrines du passé, certains catholiques sont, eux aussi, 
saisis par la révolution intellectuelle et par le mouvement pas- 
sionné qui entraîne la nouvelle génération. C'est l'un d'eux, 
Lamennais, qui a dit : « Rien ne peut rester tel qu'il est. Le 
statu quo est aujourd'hui une des plus prodigieuses folies qui 
puissent entrer dans une tète humaine. » Effrayés du déclin de la 
foi et désireux de la restaurer, ils prirent le contre-pied de la tac- 
tique suivie jusque-là par le clergé : leur dessein fut de dégager 
leur religion des intérêts dynastiques, de briser l'alliance du roya- 
lisme et du clergé, de rompre le contrat tacite qui liait le sort de 
l'Église à celui d'un parti dont la protection la compromettait et 
dont les exigences l'asservissaient. 

Politique hardie et difficile : c'est attaquer l'épiscopat, qui pro- 
fesse le royalisme le plus pur, parce qu'il y trouve le maximum 
d'ancien régime possible, c'est-à-dire les faveurs, le respect exté- 
rieur, le budget accru, l'influence politique. Le dévouement au 
prince implique, il est vrai, l'acceptation du pouvoir temporel du 
prince et des « libertés de l'Église gallicane » qui le fondent en 
droit; c'est-à-dire la soumission à l'État laïque, l'inertie imposée 
à l'Église, la résignation à la liberté des cultes, l'apostolat interdit 
ou enfermé dans les règlements de la police de l'État. Mais les évê- 
ques aiment mieux sacrifier la propagande que leur rôle politique. 
Si les Bourbons du xix e siècle ne peuvent pas, comme Louis XIV, 
leur ramener les âmes qui s'éloignent, la politique de la monarchie 
restaurée leur procure des compensations : l'État, en garantissant 
aux évêques la souveraineté spirituelle dans le diocèse, le droit de 
commander aux fidèles, l'autorité absolue sur le clergé secondaire, 
assure à l'Église de France la constitution qu'ils lui souhaitent. Le 
pouvoir temporel des rois est le fondement nécessaire, non seule- 
ment de la situation des évêques dans l'État, mais aussi de leur 
droit divin dans l'Église. 

L'état de fait, qui satisfaisait les évêques, effrayait les catho- 
liques ardents. Comment refaire la conquête de la France irréli- 
gieuse et révolutionnaire avec des chefs qui se contentent de n'être 
pas dépossédés, et qui, en échange de cette certitude, acceptent 
d'être impopulaires et suspects? Les privilèges politiques et les 
faveurs individuelles prodiguées par une dynastie fragile peuvent- 
elles entrer en balance avec l'indépendance et la vie? C'est pour- 
quoi, lorsque, parmi les jeunes catholiques, un groupe se forma, 
décidé à lutter contre l'inertie satisfaite de l'épiscopat et à tenter, 
contre l'irréligion grandissante, la restauration de l'Église, il se 
trouva vite amené à adopter contre le gallicanisme traditionnel les 



CHAPITRE III 



L'avènement d'une Génération nouvelle. 



doctrines ultramontaines que J. de Maistre avait produites en 1819 
dans le Pape, au grand scandale du haut clergé et des ultras. Son 
premier chef fut l'abbé de Lamennais, que les invectives passionnées 
de son livre sur L indifférence en matière de religion (le 1 er volume 
est de 1817) avaient rendu célèbre. En 1844, le Mémorial catholique, 
fondé par deux autres prêtres, ses amis Gerbet et de Salinis, puis 
le Catholique, fondé par un journaliste, d'Eckstein, juif danois 
converti à Rome, portèrent le débat dans la polémique quotidienne. 
La brochure de Lamennais, De la religion considérée dans ses rap- 
ports avec la politique (1826), que le gouvernement poursuivit, 
posa la question de rultramontanisme devant le grand public. 

Lamennais et ses amis veulent d'abord séparer l'Église des 
partis, ensuite lui subordonner les partis. A ces « catholiques avant 
tout », la situation actuelle semble intolérable. Un État qui n'a 
aucune foi, aucun culte, est évidemment athée; athée dans l'ordre 
politique, puisque la Charte professe la neutralité, l'indifférence 
entre les religions; athée dans l'ordre civil, puisque l'état civil est 
athée : « Un enfant naît; on l'enregistre, comme, à l'entrée de nos 
villes, les animaux soumis à l'octroi;... le mariage n'est qu'un 
concubinage légal » ; la mort n'est pour l'État que l'occasion de 
« quelques soins de voirie ». L'indifférence même de l'État est un 
mensonge; à vrai dire, l'État est une machine de guerre contre la 
religion. Qu'importe que le roi soit pieux ou bien intentionné : « le 
roi est un souvenir vénérable du passé, l'inscription d'un temple 
ancien qu'on a placée sur le fronton d'un autre édifice tout 
moderne »; la souveraineté réside dans les Chambres; « la France 
est une vaste démocratie ». Telle est la vérité. Et, quant aux pré- 
tendus efforts des pouvoirs publics pour « protéger » la religion, 
c'est un autre mensonge; les marques extérieures de respect, les 
faveurs distribuées à certains prélats, leur présence à la Chambre 
des pairs ou même dans le gouvernement ne peuvent que tromper 
le public et « mettre l'athéisme sous la protection de la 
religion ». 

Un gouvernement qui soumet la religion à l'administration ne 
saurait se faire un mérite du zèle qu'il déploie pour la religion. 
A-t-il rendu l'éducation publique à ceux qui en sont les maîtres 
légitimes, depuis que Jésus leur a dit : « Allez et enseignez »? 
TSadopte-t-il pas ce principe, emprunté à la Convention, que l'édu- 
cation est une « institution politique »? L'éducation cléricale elle- 
même est livrée à son bon plaisir; un évoque ne peut ouvrir une 
école sans le consentement des bureaux. La discipline, la hiérarchie 
de l'Église sont soumises à des laïques. Des avocats, un Laîné, un 



LES RAPPORTS 

EXTRE L'ÉGLISE 

ET L'ÉTAT JUGÉS 

PAR LES 

VLTRAMONTAlNSi 



L'ÉTAT ATHÉE 



■MHJ 



Lavisse. — H. Contcmp., IV. 



14 



Le Gouvernement parlementaire. 



LA RELIGION 
MÉPRISÉE. 



LES 

VLTRAMONTAINS 
SE RAPPROCHENT 
DES LIBÉRAUX. 



Decazes, un Corbière, lui imposent des formulaires de foi; un acte 
du Saint-Siège n'a d'effet que s'il est vérifié par l'administration, 
l'envoyé du Pape ne peut communiquer avec les enfants du Père 
commun que par l'intermédiaire du ministre des Affaires Étrangères; 
la pratique de la morale évangélique sous une règle monastique est 
soumise à l'agrément de la police; c'est un ministre qui casse ou 
approuve les dons faits aux œuvres saintes par la piété des mou- 
rants. La religion est sans dotation : les Chambres votent à chaque 
session l'existence de la religion éternelle; l'Église de Dieu reçoit 
tous les douze mois un « permis de séjour ». C'est toute cette 
impiété léguée à la Restauration par les légistes hérétiques de 
l'ancien régime, par les juristes de la Constitution civile, par le 
despote qui dicta les articles organiques, qu'on appelle les « libertés 
gallicanes ». Aussi sont-elles devenues le « cri de guerre de tous les 
ennemis du christianisme ». 

Autre mensonge : l'optimisme officiel s'attendrissant sur la 
piété renaissante, proclamant « que l'esprit religieux est dans le 
caractère particulier de ce siècle » (le mot est de Frayssinous, 
évêque d'Hermopolis, ministre et gallican). En réalité, « le corps 
social s'est entièrement séparé de la religion;... le nombre des chré- 
tiens diminue progressivement ». L'Église est haïe du peuple, qui 
voit en elle l'adversaire des libertés politiques promises par la 
Charte, elle partage l'impopularité du gouvernement. « Toutes les 
fois que le clergé est haï, il Test plus qu'une institution humaine. » 
La pratique des devoirs religieux devient plus rare, parce qu'elle 
est devenue comme une profession de foi politique. Et, en présence 
de tant de dangers, & pour dire la vérité sans détour, nous avons 
un épiscopat généralement vertueux, mais idiot ». Les évêques, 
retournés aux traditions de l'ancien régime, sont des grands sei- 
gneurs, des prélats aristocrates à une distance infinie du simple 
prêtre; « en plusieurs diocèses, il n'est pas permis aux simples 
prêtres de s'asseoir devant leur évêque j>. Résumant dans son 
Mémoire au Pape la situation de l'Église pendant la Restauration, 
Lamennais concluait : « On travaille à fabriquer, sous le nom de 
catholicisme, je ne sais quelle religion de flatterie et de servitude 
digne d'être offerte en présent au prince ». Et Gerbet, parlant des 
croix fleurdelisées des places publiques, écrivait : « On voit bien que 
le fils de Dieu est mort, il y a 1 800 ans, sur un gibet pour rétablir 
sur le trône de France la famille des Bourbons ». 

Indifférents au royalisme, les jeunes catholiques ne veulent 
pas que, dans sa chute qu'ils prévoient prochaine, il entraîne la 
religion. Lamennais le répète sans cesse à ses amis. « Je vois beau- 



CHAPITRE III 



L'avènement dune. Génération nouvelle. 



coup de gens s'inquiéter pour les Bourbons; on n'a pas tort; je 
crois qu'ils auront la destinée des Stuarts. Mais ce n'est pas là, 
très certainement, la première pensée de la Révolution. Elle a des 
vues bien autrement profondes; c'est le catholicisme qu'elle veut 
détruire, uniquement lui. » Et encore : « la grande affaire du libé- 
ralisme est moins de changer la dynastie que la religion ». Mais 
cette crainte à son tour détermine une orientation nouvelle dans les 
vues politiques des ultramonlains; ils aperçoivent que, si les libé- 
raux leur sont hostiles, le libéralisme est plus favorable à leurs 
intentions, mieux adapté à leur propagande que l'ancien régime 
peu ou beaucoup restauré. Car le libéralisme place les catholiques 
dans des conditions modernes de lutte, tandis que le royalisme en 
fait les adversaires de la société qu'ils prétendent conquérir. Il faut 
donc être libéral. La formule célèbre : « Liberté civile et religieuse 
par tout l'univers », est de 1830; mais l'idée revient dès 1824 à chaque 
page de la correspondance de Lamennais; d'Eckstein, ancien ultra, 
la recommande publiquement dans le Catholique, et prêche aux 
rovalistes la conversion aux idées modernes : 



« 11 n'est plus question de défendre nos anciennes institutions... ni de conspi- 
rer contre l'Empire, ni d'attaquer la démocratie par la monarchie absolue avec 
une sorte d'aristocratie.... Il faut prendre rang dans cette démocratie, la purger 
de ses mauvaises habitudes de révolution, étouffer en elle le germe de la 
licence. Soyez plus vraiment tolérants, plus franchement amis de la justice, 
plus fermes appuis de l'égalité que ces hommes qui, volontairement ou à leur 
insu, conspirent la ruine du catholicisme . . » 

Le combat entre le libéralisme et le royalisme, c'est la querelle 
du passé; celle de l'avenir, c'est la lutte « entre l'esprit de la réforme 
devenue philosophique et l'esprit immuable du catholicisme. Seuls, 
debout sur les ruines du passé, ces deux esprits vont peupler de 
leurs querelles tout l'univers. » 

Les ultramontains de 1825, ayant été conduits, pour fonder le 
parti des « catholiques avant tout », à repousser l'Église officielle, 
à combattre le gallicanisme des évêques, détruisirent l'ancienne 
conception de l'Église nationale divisée en diocèses édifiés sur le 
droit divin et sur la loi de l'État. Ils répandirent l'idée d'une catho- 
licité internationale qu'il convenait d'organiser autant en vue de son 
utilité pratique qu'à cause de raisons dogmatiques et théologiques; 
par là, ils préparèrent une Église où les évoques ne seraient plus que 
les agents d'une administration centralisée à Rome sous un pape 
infaillible. Ils se servirent, pour lutter contre l'Église officielle, d'un 
instrument nouveau dans la propagande religieuse, le journalisme. 
Le pape et la presse sont les deux forces qui menèrent la restaura- 



ULTRAMOSTAIS'S 

DE CE TEMPS 

PRÉPARENT 

LA RESTA i'n ATI ON 
CATJJOLI^K !■:. 



Le Gouvernement parlementaire. livre h 

tion catholique en Europe. Le mérite des ultramontains fut de 
prévoir cette restauration, d'en formuler le programme et d'en pré- 
parer les instruments. 



IV. — LES ROMANTIQUES* 

annonce \ UCUN des théoriciens de la génération nouvelle n'avait méconnu 

d'une réforme £\^ q Ue ] eg transformations de la pensée politique, religieuse et 
sociale devaient s'accompagner d'un renouvellement des formes 
d'art. Les Saint-Simoniens annonçaient la fin prochaine de l'art 
individualiste laissé au caprice de chacun, symbole de l'anarchie et 
du désordre moral où nous vivons, et l'avènement de l'art social qui 
« remuera les masses » ; le rôle des artistes dans le monde industriel 
sera d'organiser les grandes manifestations morales communes à 
tout un peuple, les fêtes publiques, « moment de repos de la force 
musculaire sociale »; ils prédisaient la réforme du théâtre qui, de 
tous les genres, a le plus d'action sur la foule. Les libéraux du 
Globe accordaient aussi peu en art qu'en politique leur préférence 

i. 11 n'existe pas encore d'histoire critique du romantisme français. On trouvera d'utiles 
et pénétrantes vues d'ensemble dans VHisloire de la lilléralure française de G. Lanson, 
1 vol., i8g5, dans le chapitre rédigé par David-Sauvageot au tome VII (1899) de VHisloire 
de la lilléralure française publiée sous la direction de Petit de Julleville; dans l'introduction 
aux tomes VII et VI11, rédigée par Emile Faguet pour la même Histoire ; dans A. Michiels, 
Histoire des idées littéraires en France au xix e siècle, 2 vol., 1842; voir aussi l'intéressant 
chapitre de Gervinus au tome XIX de son Histoire du xix' siècle, trad. Minssen, 20 vol., 
Paris, 1864-1869. Le livre déjà cité de Marsan, Notes sur la balaille romantique, 1913, est un 
guide très sûr et donne une abondante bibliographie. Il y a toujours profit à lire les 
Portraits littéraires de Sainte-Beuve. 

Les monographies, les articles sont très nombreux. Je ne cite que . Maigron, Le roman 
historique en France : essai sur l'influence de Waller Scott, 1898; — Baldensperger, Goethe en 
France, 1904; — Estève, Lord Byron et le romantisme français, Paris, 1907, et surtout 
Ernest Dupuy, La jeunesse des romantiques, 1907; Alfred de Vigny, ses amitiés, son rôle 
littéraire, 2 vol., 1910 et 1912, très utiles pour i'histoire du groupe et des relations de 
personnes. — A propos du Globe et des journaux littéraires, voir Fragments littéraires de 
M. P.-F. Dubois, articles extraits du Globe, précédés d'une notice biographique par 
É. Vacherot, Paris, 2 vol , 1879, — A. Morel, Un journal littéraire sous la Restauration 
(Réforme littéraire, 1862), — Ziesing, Le Globe de 1824 à 1830, considéré dans ses rapports avec 
l'école romantique, Zurich, 1881; — Ad. Lair, Le Globe, sa fondation, sa rédaction, son 
influence (Quinzaine, 1904); — Des Granges, Le romantisme et la critique . I. La presse litté- 
raire sous la Restauration (1815-1830), 1903; — Michel Salomon, Charles Nodier et le groupe 
romantique, d'après des documenls inédits, 1908. 

Sur la réforme de la langue, voir le chapitre de F. Brunot dans VHisloire de la littéra- 
ture française de Petit de Julleville, t. VIII; — Barat, Le style poétique et la révolution 
romantique, 1904. 

Sur les beaux-arts, voir les articles du Globe à l'occasion du Salon de 1824; — le cha- 
pitre d'André Michel dans VHisloire générale du IV e siècle à nos jours (t. X) de Lavisse 
et Bambaud; — Bosenthal, La peinture romantique, 190D; — H. Marcel, La peinture en 
France au xix e siècle, 1907; — et l'excellent manuel de L Hourticq, France, dans l'His- 
toire générale de l'Art (Collection Ars una, Species mille), 1910, qui donne une bibliographie. 

Sur la musique, voir les ouvrages d'Adolphe Boschot, La jeunesse d'un romantique, 
Hector Berlioz (1803-1831), 1906; Un romantique sous Louis-Philippe, Hector Berlioz {1831- 
{842), 1908, Le Faust de Berlioz, 1910. 



CHAPITRE III 



L'avènement d'une Génération nouvelle. 



HOSTILITÉ 
DES ANCIENS 

PARTIS 



et leur patronage à un système précis; ils étaient, en eette matière 
encore, préoccupés de faire œuvre de critiques plutôt que de croyants; 
ils étaient trop attachés à la doctrine de la relativité du goût pour 
adopter une direction esthétique fixe et pour s'en faire les défenseurs 
exclusifs-; leur sympathie toutefois allait nettement — on le vit à 
leur ardeur à défendre le drame-chronique en prose — à ceux qui 
émancipaient l'art des formes anciennes; et les initiateurs de l'école 
nouvelle trouvèrent au Globe des alliés comme Pierre Leroux, 
Ch. Magnin et Sainte-Beuve. De leur côté les ultramontains mon- 
traient le désir de rompre avec la tradition classique gréco-latine; 
la pensée religieuse ne doit-elle pas trouver son profit à l'avènement 
d'un art où s'exprimeront les formes modernes de la sensibilité? 

Au contraire, les hommes des anciens partis étaient hostiles à 
toutes les nouveautés, esthétiques. Ni leur cœur ni leur esprit n'en 
avaient besoin; elles compromettaient la situation conquise par les les libérât" • -r 
œuvres et par les hommes dont ils étaient les alliés naturels. Le LE Roaf ^Tisue 
respect des traditions classiques s'unissait dans l'esprit des vieux 
libéraux à celui de la philosophie du xvnr 3 siècle, et ils se détour- 
naient avec horreur d'une littérature qui reniait cette philosophie et 
ces traditions : c'était trahir la liberté que de combattre les règles 
qu'avait respectées Voltaire. Au Constitutionnel, on citait « Tissot, 
poète plein d'enthousiasme et de goût..., M. de Pongerville, qui a 
naturalisé en France les beautés sévères et didactiques de Lucrèce, 
et dont le début a été, comme celui de Delille, un coup de maître 
et un triomphe..., Mme Tastu, élève chérie de Mme Dufrénoy..., 
qui s'est placée sans effort et sans prétention au premier rang..., 
M. Viennet, poète de la liberté et de la civilisation »; mais on igno- 
rait Hugo, Lamartine, Vigny, au moins jusqu'en 1826. C'étaient des 
réactionnaires et de mauvais citoyens, ces poètes qui, en 1820, 
se rencontraient dans le salon de Deschamps, et qui à l'Arsenal, 
chez Nodier, vers 1823, se groupèrent autour de la Muse française. 
Hugo avait remporté son premier triomphe aux séances de la 
« Société des bonnes lettres », succursale de la Congrégation; il y 
avait lu l'ode sur « Quiberon » et mérité l'éloge de Chateaubriand. 
Nés royalistes presque tous, hostiles à l'esprit du XVIII e siècle et 
désireux de renouer les anneaux de la tradition monarchique et 
chrétienne, séduits peut-être par les victoires de la Restauration 
— c'était son heure éblouissante, — ces jeunes gens aimaient ces 
« retraites mondaines » dont Sainte-Beuve décrivit plus tard la dou- 
ceur parfumée : « La chevalerie dorée, le joli moyen âge de châte- 
laines, de pages et de marraines, le christianisme de chapelles et 
d'ermites, les pauvres orphelins, les petits mendiants, dit-il, fai- 



ai3 



LES VIEUX 
BOYALISTES 
El LE 
HOZIANTISME. 



Le Gouvernement parlementaire. livre ii 

saient prime ». Sans doute, les plus forts, les Hugo, les Lamartine 
s'affranchirent vite de ces enfantillages. Mais déjà les libéraux 
s'étaient indignés. Les vagues nostalgies, les élancements et les 
rêves, les mélancolies imprécises de tous les esprits atteints du 
« mal du siècle » irritaient ces hommes de sens rassis. Le Journal 
du commerce (1 er novembre 1824) grondait : 

« Le romantisme n'est point un ridicule ; c'est une maladie, comme le 
somnambulisme ou l'épilepsie. Un romantique est un homme dont l'esprit com- 
mence à s'altérer; il faut le plaindre, lui parler raison, le ramener peu à peu; 
mais on ne peut en faire le sujet d'une comédie, c'est tout au plus le sujet d'une 
thèse de médecine. » 

Car il y a autre chose et plus que de la méfiance politique dans 
l'antipathie des vieux libéraux; elle est faite aussi de la répugnance 
qu'ils ont à rompre avec les habitudes et les admirations de leur 
jeunesse, de l'hostilité d'une génération vieillie envers les tendances 
des jeunes gens. Ainsi s'explique que sur ce point les anciens du 
parti royaliste rejoignent — plus qu'on ne l'a dit — les opinions du 
vieux parti libéral. Ces ennemis irréconciliables se rencontrent pour 
défendre la littérature classique, leur patrimoine commun; elle 
est pour les uns le legs de la France monarchique, pour les autres 
un épanouissement du rationalisme dans l'art. C'est leur protesta- 
tion commune que reçoit l'Académie dans la séance fameuse du 
24 avril 1824, où Auger solennellement déclara : 

« Un nouveau schisme littéraire se manifeste aujourd'hui. Beaucoup 
d'hommes élevés dans un respect religieux pour d'antiques doctrines, consacrées 
par d'innombrables -chefs-d'œuvre, s'inquiètent, s'effraient des progrès de la 
secte naissante et semblent demander qu'on les rassure. L'Académie française 
restera-t-elle indifférente à leurs alarmes? » 

Le Mémorial catholique, où domine l'influence littéraire de 
Bonald, prend aussi nettement position que les journaux libéraux, 
dès son apparition (janvier 1824). 

« Il y a des théories en littérature, dont le principe est dans l'indépendance 
du goût particulier; il y a une orthodoxie littéraire dont la règle est dans le 
goût général. Le Mémorial catholique poursuivra le principe d'erreur jusque dans 
la littérature, à laquelle s'applique le principe commun de toutes les vérités. » 

La littérature romantique est, pour le Mémorial, qui revient 
souvent sur cette idée, « sortie du protestantisme, à qui elle 
emprunte son principe fondamental d'indépendance, et ce défaut 
essentiel d'unité, et ce vague qui la caractérise »; bref, c'est une 
littérature révolutionnaire. Et cette opinion laisse « stupéfait » l'ultra- 

< 2 1 4 » 



CHAPITRE III 



L 'avènement d'une Génération nouvelle. 



montain <f Eckstein : « A ce compte, dit-il, Calderon est protestant, 
et Boileau le janséniste, un ultrannontain ! » La singulière divergence 
entre d'Eekstein et Bonald s'explique : Donald a soixante-dix ans, 
d'Eckstein en a trente-quatre ; ajoutez que d'Eekstein est un étranger 
cosmopolite qui u'a pas reçu l'éducation classique française. Frays- 
sinous, évoque gallican et minisire, publie en 1825 ses Conférences 
de Saint-Sulpice; son discours d'ouverture est une attaque contre les 
mauvaises doctrines littéraires, ce qui l'ait dire à un défenseur du 
romantisme, Amédée Pichot, que le « système classique » qui « con- 
damne les auteurs à invoquer sans cesse les dieux et les grands 
hommes de Rome et d'Athènes » est un « système ministériel ». 
Chateaubriand garde le silence dans la querelle. Le Constitu- 
tionnel le loue de ne pas appartenir à l'École roma*ntique, « qui, pour 
arriver à de nouveaux effets, permet à ses adeptes d'outrager le goût, 
d'insulter à la raison, de descendre à la trivialité la plus dégoûtante, 
ou de se perdre dans les régions illimitées de l'absurde ». Il ne 
proteste pas»; il ne veut pas encourager ceux qui se plaisent à le 
prendre pour maître et à lui attribuer l'honneur des principales 
nouveautés d'idées, de sentiments et de style qu'ils proclament 
dans leurs manifestes et qu'ils propagent dans leurs écrits. A cette 
date, il est vrai, Chateaubriand est homme d'État; il vit dans la 
familiarité de hautes pensées; mais plus taud, écrivant ses Mémoires, 
il reniera franchement sa postérité littéraire : 

« Si René n'existait pas, je ne l'écrirais plus ; s'il m'était possible de le 
détruire, je le détruirais. Une t'amille de Renés poètes et de Renés prosateurs a 
pullule...; il n'y a pas de grimaud sortant du collège qui n'ait rêvé d'èlre le 
plus malheureux des hommes. » 

Ainsi, chaque parti compte dans ses rangs des amis et des adver- 
saires de la révolution littéraire, et le malentendu célèbre qui fit un 
infant du libéralisme politique l'adversaire de ce qui sera le « libé- 
ralisme en littérature » n'est que l'une des manifestations du conflit 
plus général, naturel et périodique, où se heurtent presque toujours 
les énergies inégales de deux générations. 

Ces romantiques, qui provoquent tant d'émoi, ne sont pas encore 
en L8&4 le bataillon sacré et carré de la foi nouvelle. Ils combattent 
sans discipline et tiraillent sans ordre, parfois les uns contre les 
autres. La Muse française, « quartier général des romantiques », est 
raillée par Lamartine : « Elle est en vérité fort amusante, c'est du 
délire- au lieu de génie ». Emile Deschamps dit du romantisme : « Je 
n'y ai jamais rien compris;... je veux bien me battre, je veux bien 
être tu<- même, mai- je voudrais savoir pourquoi ». V. Hugo affirm - 
encore en 1823 « qu'il ne sait pas ce que c'est que le genre clas- 



ABSTENTION DE 
CllATEAUBlllASU. 



L'UKITÊ 
ROMANTIQUE 

/• l'A S 
FAITE £A' 1814. 



Le Gouvernement parlementaire. 



V ŒUVRE 

DU ROMANTISME 



sique et le genre romantique ». L'unité romantique, si elle s'est 
jamais faite, s'est faite lentement. D'ailleurs, la liberté même qu'on 
revendique pour l'art et pour l'artiste, n'exclut-elle pas la discipline 
d'une règle? Il suffit d'avoir la commune volonté et la conscience 
claire d'accomplir une révolution dans les lettres et dans les arts, et 
de répondre ainsi à la formule célèbre de Bonald : « La Littérature 
est l'expression de la Société ». 

Ni cette volonté ni cette conscience ne leur manquèrent. Les 
romantiques ont assez multiplié les déclarations pour qu'on sache 
les idées et les éléments essentiels de la transformation qu'ils ont 
opérée; même il leur arriva d'écrire des œuvres pour justifier leurs 
doctrines. Ces hommes ont su ce qu'ils faisaient : ils ont détruit 
l'ancienne poétique, mêlé les genres distincts, reconnus et fixés 
depuis le xvn e siècle et encore vivants malgré les attaques du xvm e ; 
ils ont proposé d'autres sujets de poèmes, de pièces, de romans; 
ils ont modifié la langue et la versification. 



LE PRINCIPE 
FOXDAMENTAL 
DU ROMANTISME. 



INFLUENCE 

DE L'ÉTRANGER, 



Les romantiques agirent au nom d'un principe : l'indépendance 
de l'écrivain et celle du public en matière de goût : « Leur tâche, 
c'est, écrit Vitet, de réclamer pour tout Français doué de raison et 
de sentiment le droit de s'amuser de ce qui lui fait plaisir, de 
s'émouvoir de ce qui l'émeut, d'admirer ce qui lui semble admirable, 
lors même que, en vertu de principes bien et dûment consacrés, 
on pourrait lui prouver qu'il ne doit ni admirer, ni s'émouvoir, ni 
s'amuser ». Or, le public ne s'intéresse plus aux procédés ni aux 
sujets de la littérature classique; le raisonnable est devenu indiffé- 
rent à la génération qui a vu des spectacles qui dépassent la raison. 
Un jeune colonel disait à Stendhal que, « depuis la campagne de 
Russie, Ylphigénie en Aulide ne lui paraissait plus une tragédie aussi 
belle qu'il l'avait crue auparavant ». V. Hugo traduit la même pensée 
dans un autre langage quand il écrit « qu'après la guillotine de 
Robespierre, on ne recommencerait pas les madrigaux de Dorât, et 
que, dans le siècle de Bonaparte, on ne continuerait pas Voltaire ». 
Le public s'attache aux émotions et aux sentiments particuliers à 
l'individu; il s'éprend de la nature qui enveloppe l'homme, qui le 
pénètre. L'antiquité gréco-romaine l'ennuie; s'il veut connaître un 
passé, c'est le sien propre, dont le pittoresque n'a pas encore tenté 
les littérateurs; s'il aime à se dépayser, c'est pour chercher dans 
les mœurs d'autres nations l'attrait de décors nouveaux et d'âmes 
étrangères. 

C'est, en effet, l'étranger qui fournit la plupart des formes et des 
modèles appelés à remplacer les formes classiques usées et impuis- 



216 



LA PEINTURE ROMANTIQUE 




SCENE DES MASSACRES DE SCIO 

Tableau <le Delacroix, exposé nu Salon de 1824. Au premier plan, un groupe de 
vieillards et de femmes blessés ; à gaache, tut palikare avec une jaunie et tics enfants : 
<i droite, un cavalier turc s'apprête à frapper de son sabre un soldat <iui s'accroche u 

ta selle ; une jeune fille nue, eueltunl son visage, est liée u lu i/ncue du ehet'ul. Au 
loin, combat dans ta plaine, ei, à l'horizon, la mer. - Musée du Louvre, n lins. 



II. C. I\ . -Pl. 11. Page 216. 



chapitre m L'avènement d'une Génération nouvelle. 

santés à exprimer Fidéal nouveau. « Un patriotisme étroit en litté- 
rature est un l'esté de barbarie », écrit la Muse française en 1823; et 
le Globe, en 1824 : « Ne craignons de devenir Anglais ni Germains. 
Il y a, dans notre organisation délicate et flexible..., assez de vertu 
pour nous maintenir ce que nous sommes. » Les Anglais, Shake- 
speare, Walter Scott et Byron, sont trois révélateurs de genres, 
d'images et d'idées qui agrandissent le domaine littéraire. Quand 
Kemble et Miss Smithson viennent donner des représentations 
shakespeariennes en 1827, c'est une stupeur : « Supposez un 
aveugle-né auquel on rend la vue », écrit Alexandre Dumas. La per- 
sonne de Byron, ce « Bonaparte de la poésie », comme dit Rémusat, 
son œuvre (traduite depuis 1819) dominent l'imagination française, 
et le héros byronien pénètre au théâtre Le roman de W. Scott, 
d'abord goûté comme féodal, médiéval, par la génération la plus 
ardente à « restaurer » la France, devient, par les sujets, par les 
images, par le pittoresque, une carrière où vont puiser les littéra- 
teurs et les artistes. Le moyen âge de la vieille Allemagne fournit 
des légendes; l'âme de l'Allemagne moderne pénètre en France 
par l'intermédiaire de Mme de Staël; ses philosophes (Kant, Fichte, 
Schelling), par Cousin; ses historiens (Herder, Niebuhr, Creuzer) 
font l'éducation de Michelet et de Quinet, Werther, vers 1820, 
« donne sa voix » aux Méditations de Lamartine; Faust ajoute les 
angoisses de son doute à la mélancolie de Manfred. L'Espagne et 
l'Italie sont mises à la mode par Stendhal et Sismondi ; leur histoire, 
leurs paysages, tout ce qu'elles offrent de pittoresque oriental et 
d'exotisme moral frappe les imaginations plus que le Romancero 
ou le théâtre de Manzoni, pourtant célèbres, ne séduisent les 
esprits; elles fournissent aux Français un « répertoire poétique 
d'images, de couleurs et de sons l ». 

Le « Cénacle », qui se groupa vers 1823 autour de Charles 
Nodier, se proposa de satisfaire aux besoins de cet état nouveau de 
la sensibilité française. Nodier lui-même, 1' « âme du rond », joignait 
à un grand fonds de prudence, et à un sens aigu des exigences de 
la forme et du style, une curiosité presque dévergondée pour les 
nouveautés et les singularités les plus étranges; sa maison fut le 
berceau de l'École qui, après une lutte de plusieurs années, aboutit 
à détruire le classicisme. A coup sûr, cette École ne créa rien 
d'entièrement nouveau. Tout ce qu'elle enseigna se trouvait en 
germe dans un passé assez proche, dont la Révolution française 
avait interrompu le cours. L'épanouissement du romantisme entre 

i Voir la conclusion de l'ouvrage de Joseph Texte, Jean-Jacques Housseau el le* ori- 
gine* du cosmopolitisme littéraire, Paris, i8<jô. 



Le Gouvernement parlementaire. livre ii 

_3 et 1830 marque la lin d'une transformation qui commença vers 
le milieu du xvm e siècle, dont les prémisses avaient été posées aux 
temps de la Querelle des anciens et des modernes, que la Révolu- 
tion rendit possible, et qu'elle aggrava. 
les précurseurs L e lyrisme romantique est né de Rousseau et de Chateaubriand; 
au xviii' siècle il s'est alimenté à la rêverie de Tfcing, d'Ossian, de Gray. Chez eux, 
E Z, AU T Lamartine, Hugo, Vigny ont trouvé à divers degrés le précédent 

DEBUT DU XIX* . . . •t'i'iriiii'- n 11 

d une poésie où dominent la sensibilité de 1 écrivain, 1 amour de la 
nature et la mélancolie. Le pittoresque historique, la « couleur 
locale », le trait de physionomie ou le détail du costume, qui, vrai 
ou faux, donne au spectateur l'impression d'un état de civilisation 
différent ou plus ancien, sont en germe dans Les Martyrs. La liberté 
dans le choix des sujets dramatiques et dans la forme des œuvres, 
que les romantiques vont revendiquer et pratiquer, remonte au 
temps où la Chaussée créait la « comédie larmoyante ». La doctrine 
en a été formulée par Diderot dès 1757 Le mouvement qu'ont 
inauguré ces réformateurs aboutit (bien que survive l'ancienne 
tragédie, les Lucrèce et les Cincinnatus) aux essais de tragédie 
nationale, à ces Templiers (1805), à ces États de Blois (1810), à cette 
Démence de Charles VI (1820), qui annoncent l'intention de régé- 
nérer le théâtre; et, plus encore, sans doute grâce à l'appoint 
d'influence exercée par le théâtre de Schiller, à la réforme radicale 
qui apparaît dans le drame et le mélodrame. Depuis L'Abbé de 
VÉpée (1795) qui est l'œuvre de Bouilly, « le poète lacrymal », 
jusqu'aux cinquante pièces d'Alexandre Duval et aux cent vingt de 
Pixérécourt, toutes les audaces en matière de sujets et de règles 
ont été prises; niais cette littérature est restée confinée dans les 
théâtres populaires; la tragédie réformée n'a pas trouvé son Cor- 
neille. C'est à elle pourtant que songe, compte à un modèle, le 
premier manifeste romantique, le Racine et Shakespeare de Sten- 
dhal (1825) : « Notre tragédie française, dit-il, ressemblera beaucoup 
à Pinto, le chef-d'œuvre de M. Lemercier ». Pinto ou la journée 
d'une Conspiration , drame historique en 5 actes, en prose, est 
de 1801. Et, quand Stendhal conseille de chercher des suji ' i dans 
Froissart, Grégoire de Tours, Saint-Simon et Mme de Hausse^, 
ce qu'il recommande est une habitude déjà familière aux drama- 
turges. Les romantiques du Globe ne préconisent pas une réforme 
plus hardie; le drame-chronique en prose, avec des costumes et des 
tableaux de mœurs, contente toute leur ambition; elle ne dépasse 
pas le Théâtre de Clara Gazul et la trilogie de Vitet (les Barricades, 
les Élats de Blois, la Mort dLIenri III). 11 est vrai que si leurs pré- 
férences personnelles sont modérées, leurs principes n'interdisent 

■< 2 1 8 > 



chapitre m L'avènement d'une Génération nouvelle. 

aucune des révolutions futures. « La tragédie historique et libre 
n'est pas le romantisme tout entier... » lit-on dans le Globe du 
24 mars 1825. « Asservissement aux lois de la grammaire, indépen- 
dance pour tout le reste, telle doit être la double devise du roman- 
tisme. » L'indépendance en matière de goût est toute à conquérir : 
« le goût en France attend son quatorze juillet ». Le romantisme 
n'est que la première étape d'une littérature à jamais affranchie des 
formules et des dogmes qui arrêtent le progrès et dessèchent 
la vie. 

Ainsi considéré comme une réaction contre le classicisme, le 
romantisme est l'aboutissement d'un mouvement ancien; les roman- 
tiques sont les combattants de la lutte suprême et de la victoire 
définitive de la liberté sur les règles. 

Les romantiques ont réformé le vocabulaire parce qu'ils ont LA Réforuz 

. • , i ii i i i i i BoMANTlQUE 

voulu traduire dans une langue nouvelle le nouvel état de la sen- du vocabulawe. 
sibilité française. Pourtant la nécessité de la réforme ne s'aperçut 
pas tout de suite, et les outrances d'un d'Arlincourt effarèrent autant 
les novateurs tels que Nodier que les réactionnaires à la manière 
d'Auger. « Peut-être, écrit Stendhal en 1823, faut-il être roman- 
tique dans les idées, mais soyons classiques dans les expressions et 
les tours; ce sont choses de convention, c'est-à-dire à peu près 
immuables. » Mais on ne s'accommoda pas longtemps de cette pru- 
dence. Les romantiques affirmèrent leur droit à ne plus se contenter 
de la langue officielle d'une littérature morte. Une société démo- 
cratique, un public élargi ne veulent plus se soumettre aux conven- 
tions de style où se plaisait l'orgueil des hiérarchies abolies L'éga- 
lité des classes ordonne le mélange des personnes. Le mélange 
des mots naît de l'égalité des vocabulaires. La périphrase, élé- 
gance fanée, devient odieuse. 

Je nommai le cochon par son nom, pourquoi pas? 

Le mot propre la chasse, — encore que le vrai réalisme ne soit pas 
né, — le mot concret, précis, qui décrit l'objet et le montre sans 
voiles et sans intermédiaires. Pour donner la sensation directe du 
réel, on va chercher dans la vieille langue les mots oubliés pour les 
rajeunir, on en invente, on ira, s'il le faut, jusqu'au mot vulgaire, 
« bas », jusqu'au mot technique, à l'argot de métier, intrus sans 
histoire qui s'installent à la place des mots nobles désormais sans 
emploi. Les mots, dans la phrase, ne sont plus nécessairement 
groupés selon la règle écrite et morte des grammairiens; ils obéiront 
désormais aux ordres de la pensée vivante et du sentiment profond. 

« 2I, J > 



REFORME 
DU RYTHME. 



Le Gouvernement parlementaire. livre ii 

C'est au nom de tous que Hugo, dans sa révolutionnaire préface 
de Cromwell, réclame le droit « d'inventer son style » : 

« Une langue ne se fixe pas.... Toute époque a ses idées propres, il faut 
aussi qu'elle ait les mots propres à ses idées. Les langues sont comme la mor, 
elles oscillent sans cesse. A certains temps, elles quittent un rivage du monde 
de la pensée et en envahissent un autre. Tout ce que leur flot déserte ainsi 
sèche et s'efface du sol.... » 

La réforme du rythme a des raisons pareilles. Si les roman- 
tiques brisent les règles anciennes, c'est que la majestueuse sévérité 
n'en convient plus à leur âme tourmentée. Une poésie où la sensi- 
bilité personnelle et l'imagination remplacent la raison, cherche et 
trouve, un vers qui s'adapte à l'agitation morale du poète. Il demande 
à l'alexandrin la variété qui traduira le tumulte de sa pensée; il 
empiète sur le vers qui suit; sans disloquer encore vraiment « ce 
guand niais d'alexandrin », il construit des ensembles où la strophe, 
la suite des stances, l'ode tout entière s'animent d'un large rythme 
intérieur; il tend à donner au vers une puissance expressive, adé- 
quate à la sensibilité déchaînée. La métaphore remplace peu à peu 
l'ancienne « comparaison » des poètes delilliens, substitut concret 
de la pensée et non pas « ornement », suggestion des obscures 
concordances qui unissent le monde de la matière au règne de 
l'esprit. La strophe conquiert une variété, une liberté, une harmonie 
inconnues. La poésie devient une musique innombrable, une pensée 
sonore. 



la « philosophie , 
romantique. 



Les romantiques de 1824 accrurent le fonds de sentiments et 
d'idées sur lesquels s'était édifié le lyrisme. Le spiritualisme de 
Rousseau, de Chateaubriand, si riche pourtant en effusions et en 
adorations, ne leur suffit plus; comme le mystère de la destinée les 
hante, leur lyrisme se revêt d'une philosophie transcendante, d'une 
religion aux solutions imprécises, changeantes comme le rêve et 
comme le doute, sublimes comme l'élan de l'âme vers l'infini. Les 
« méditations », les « visions », les « contemplations », font appel 
à un merveilleux nouveau, qui dédaigne la mythologie classique, et, 
par delà celui de la nature, va chercher ses éléments dans un fantas- 
tique d'imagination et de légendes. Farfadets, gnomes, larves, vam- 
pires, goules, songes, prédictions, fantômes, sortilèges, envahissent 
la poésie. Métaphysique et surnaturel, voilà le nouvel apport de 
consolations à l'angoisse, et de clartés à l'ignorance humaine. Le 
souci de philosopher donne à la poésie une valeur nouvelle; ce 
n'est plus un divertissement individuel; c'est une œuvre sérieuse, 



C11\PTTRE III 



L 'avènement d'une Génération nouvelle. 



qui importe gravement à la société : « Tout devient solennel main- 
tenant dans les lettres », écrit V. Hugo dans la Muse française 
en 1823. Le poète s'attribue un rôle social. C'était le vœu saint- 
simonien. Le poète romantique est le « vates », le prophète; il est 
« la parole vivante du genre humain », comme annonçait Ballanche 
dès 1818. V. Hugo, à vingt-deux ans, à un âge où il ose à peine 
s'avouer romantique et où il imite J.-B. Rousseau, écrit que le 
poète ne doit pas « isoler sa vie égoïste de la grande vie du corps 
social ». 



Le mouvement romantique dans les beaux-arts fut plus rapi- 
dement victorieux et moins complet : la sculpture, l'architecture ont 
évolué plus tard et plus lentement; la peinture seule eut sa révolu- 
tion. Le naufrage de la Méduse (1819) marque l'entrée du « drame 
humain et moderne » dans la peinture. En 1822, Delacroix expose 
La barque du Dante. Mais c'est au Salon de 1824, le premier Salon 
romantique, que triomphe Le massacre de Scio. En même temps 
paraît au Globe le manifeste de l'art nouveau : 

« Il s'agit de rendre le dessin plus vrai, moins académique, les composi- 
tions moins symétriques, moins stériles et plus riches; la pantomime moins 
déclamatoire et plus riche; enfin de sortir de la mythologie, de Rome et de la 
Grèce, pour puiser dans toutes les histoires et dans tous les temps; de con- 
server le pittoresque, l'idéal, la beauté de choix avec tous les costumes, avec 
toutes les mœurs et tous les genres de sujets. 11 ne s'agit pas d'abandonner-la 
belle nature, mais de revenir à la nature.... » 

Ainsi il y a identité entre les principes qui font la révolution 
dans les arts et dans les lettres. L'art romantique se définit et se 
pose en contradiction avec l'art classique : il élargit les limites du 
beau, il proclame la liberté dans le choix des sujets, le droit de 
l'artiste à exprimer ce qui lui plaît. La similitude des revendications 
crée l'influence réciproque et la fraternité dans la lutte. C'est dans 
la littérature romantique, depuis les grands ancêtres Dante et 
Shakespeare, jusqu'aux Atala et aux Corinne modernes, c'est dans 
l'histoire surtout, fonds commun des littérateurs et des artistes, que 
les peintres trouvent des sujets. C'est à la peinture que les litté- 
rateurs, et surtout les dramaturges, demandent les éléments maté- 
riels de leurs « tableaux » de mœurs, de leurs costumes, de 
leur couleur locale. C'est aux artistes qu'ils confient l'interpréta- 
tion de leur pensée. Les plus grands illustrent des livres et, par le 
livre à lithographies, la littérature et l'art partagent une même des- 
tinée. L'union est intime entre les ateliers et les cénacles; mêmes 
passions, même débordement de jeunesse et de vie. Ils se prêtent 



LE ROMANTISME 

DANS LES 

BEAUX-ARTS. 



Le Gouvernement parlementaire. livre h 

main-forte ; la bataille d'Hernani est gagnée par les rapins. Ensemble 
et d'un seul cœur, peintres et poètes crient : A bas Racine ! 
musique La musique romantique fut lente à naître. Méhul , Lesueur, 

romantique. Cherubini se contentèrent de délayer Gluck avec plus ou moins de 
bonheur, et une entente affaiblie de la déclamation pathétique; la 
forme et la construction musicales se modifièrent lentement; le 
romantisme ne pénétra guère que les sujets de drames musicaux. 
Auber écrivit un Leicester en 1822, et La Dame Blanche (1825) fut 
empruntée par Boïeldieu à Walter Scott; ce fut encore du pitto- 
resque timide que La Muette de Portici (1828) et Guillaume Tell 
(1829). Mais le Freyschiïtz, en 1824, « fait fortune à l'Odéon » : sa 
légende romantique, son intensité romantique, sa luxuriance orches- 
trale, son pittoresque bizarre annoncent la transformation du goût 
musical. Voici enfin quïl va surgir, le révolutionnaire que le public 
attend, l'homme débordant, excessif, qui achèvera l'œuvre des 
poètes, qui franchira au moyen des sons la limite où les mots 
s'arrêtent, qui déchaînera la tempête vibrante, le Hugo, le Delacroix 
de la musique, Hector Berlioz. Pur romantique, celui-là, agité, 
trépidant, possédé du désir d'effrayer par son audace les pacifiques 
auditeurs des musiciens du Conservatoire. Sa « Messe » de 1825 
est un défi frénétique; il écrit après l'avoir entendue : « Je nageais 
sur cette mer agitée; je humais ces flots de vibrations sinistres ». 
L'ouverture des Francs-Juges excite — c'est encore Berlioz qui 
le dit — « par ses formes étranges une sorte de stupeur dans 
l'orchestre. Je me suis avisé, pour peindre la terrible puissance des 
Francs-Juges et leur sombre fanatisme, de faire exécuter un chant 
d'une expression grandement féroce, par tous les instruments de 
cuivre réunis en octaves. Ordinairement, les compositeurs n'em- 
ploient ces instruments que pour renforcer l'expression des masses; 
mais, en donnant aux trombones une mélodie caractérisée exécutée 
par eux seuls, le reste de l'orchestre frémissant au-dessous, il en 
résulte l'effet monstrueux et nouveau qui a si fort étonné les 
artistes. » Boïeldieu, effrayé de cette « organisation volcanique », 
qui ne veut « écrire une note comme personne », qui cherche 
«jusqu'à des rythmes nouveaux », lui déclare naïvement : « Je n'ai 
pas encore pu comprendre la moitié des œuvres de Beethoven, et 
vous allez plus loin que Beethoven ». Boïeldieu ne voit pas que 
Berlioz traduit à sa façon, avec ses cuivres, en bon romantique et 
byronien, son dégoût de la société, sa haine des philistins, des 
bourgeois. Aussi, quand ce romantique rencontre Faust, reconnaît- 
il le frère qu'il cherchait, le digne compagnon de sa vie. Dès 1828, 
Berlioz a « dans la tête une symphonie descriptive de Faust qui 



CHAPITRE III 



V avènement dune Génération nouvelle. 



fermente ». Il veut, quand il lui donnera la liberté, « qu'elle épou- 
vante le monde musical ». Il écrit alors huit scènes du Faust qu'il 
médite. Faust sera la pensée maîtresse de sa carrière; ses premiers 
essais pour traduire son héros deviendront, après des années, la 
Symphonie fantastique et la Damnation. 



V. — LES SA VANTSi 



L 



A science, toute séparée qu'elle est par ses procédés et par ses une conception 



instruments, reste néanmoins, dans son développement, soli- 
daire des autres formes de l'évolution intellectuelle. Les savants de 
cette génération accomplirent ou préparèrent une œuvre où se 
r vêle une conception générale du inonde voisine de celle qu'édi- 
fiaient les théoriciens sociaux et politiques. En un temps où Saint- 
Simon veut faire rentrer « la science de l'homme » dans la « phy- 
sique générale » et voit dans l'histoire de l'homme une branche 
de l'histoire naturelle, où ses disciples sont de jour en jour plus 
séduits par l'idée de rétablir l'unité dans la société déchirée par la 
séparation entre le spirituel et le temporel, où les Bonald, les de 
Mc.istre, les Ballanche absorbent l'individu dans l'unité sociale et 
l'écrasent sous le poids du monde, il est instructif de constater 
que l'expérience scientifique cherche à prouver l'identité de phé- 
nomènes réputés jusque-là distincts, qu'une doctrine scientifique 
se forme qui affirme l'unité des forces de la nature, que l'hypothèse 
scientifique est conduite à conjecturer l'unité d'origine des espèces 
vivantes. La préoccupation philosophique de l'unité et de l'identité 
universelles est sans doute plus ancienne et remonte au xvm e siècle, 
mais la méthode de recherche et de démonstration est nouvelle : 
créée par les Lavoisier, les Laplace, les Lamarck, elle aboutit alors 
à des résultats qui en imposeront désormais l'usage. Les découvertes 
de Fresnel qui fit de l'optique une science, d'Ampère qui créa 



NOUVELLE : 

L'UNITÉ 

DES FORCES 

DE LA NATURE. 



1. Sur Presael, Ampère, Fourier, Sadi Carnot, voir Mannequin, Un chapitre de l'histoire 
des mathématiciens et physiciens français de ISOO à 1851, dans Etudes d'histoire des sciences 
et d'histoire de la philosophie, 2 vol., Paris, 1908. 

Sur la querelle entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire, voir un mémoire de Blainville 
publié par P.-L. Nicard, Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire par D. île Blainville, Paris, 1890. 
La querelle est sommairement BSOftaét dans VAnulyse des travaux de l'Académie des Sciences 
pour I83", lue par Cuvier à la séance publique de I Académie le 27 juin i83i. Toutes 1rs 
- sont réunies dans un livre de Geoffroy Saint-Hilaire. Principes de la philoso]>hie 
;ujue discalée en mars 1830 au sein de l 'Académie royale des Sciences, Paris, i83o. 1 
fondamentale de Cuvier est exprimée dans un fragment resté inédit de l'ouvrage intitulé 
Variété de composition îles animaux, conservé dan- les papiers Cnvier Carton B. liasse 05), 
à la Bibliothèque de l'Institut. — A. tfouiin, La question biblique chez les catholiques <!e 
France au xix' siècle, Paris, 1902, explique la portée attribuée par les catholiques aux \ ues 
de Cuvier. 

( 2 2 i ) 



Le Gouvernement parlementaire. livre ii 

rélectro-magnétisme, le transformisme de Geoffroy Saint-Hilaire, 
n'ont- pas seulement accru la somme des connaissances positives : 
elles ont transformé les vues de la physique moderne et de l'histoire 
naturelle et par là, sans doute, ouvert la voie à de nouvelles méta- 
physiques, à de nouvelles théories morales. Ainsi la science expé- 
rimentale vient enrichir la philosophie générale qui a fourni des 
directions à l'imagination créatrice des savants. 



TRAVAUX 
DE FRESNEL 
ET D'AMPÈRE 



FOU RIE R 

ET SADI CARNOT. 



On a comparé l'influence exercée par Fresnel et Ampère sur les 
progrès de la science au xix e siècle à celle qu'eurent sur le xvn e 
Galilée, et sur le xviii 6 Newton. Ampère et Fresnel ont, en effet, 
détruit l'idée sur laquelle reposait la physique, à savoir qu'il y avait 
autant de fluides impondérables que de catégories de phénomènes; 
ils ont, l'un en faisant de la lumière un mode du mouvement, 
l'autre en prouvant, sinon l'identité, du moins l'action réciproque 
des phénomènes électriques et des phénomènes magnétiques, sup- 
primé des catégories inutiles et t préparé la croyance à l'unité des 
forces. — Avant Fresnel, la lumière était considérée — c'était la doc- 
trine de Newton — comme produite par l'impression sur la rétine des 
particules émises par les sources lumineuses ; l'attraction réciproque 
de ces particules et des objets matériels expliquait la réfraction et 
la diffraction de la lumière. Fresnel montra l'impuissance de l'hypo- 
thèse newtonienne à rendre compte des faits et expliqua la diffrac- 
tion par le phénomène de l'interférence. La lumière est une vibra- 
tion, non une émission; la vibration se fait non dans le sens de la 
propagation du mouvement, mais dans un sens perpendiculaire à 
celui-ci. Le Mémoire sur la diffraction (1818) avait fondé l'optique. 
— Avant Ampère, Galvani avait découvert le courant électrique, 
Volta avait construit une pile - ; on avait expérimenté les effets chi- 
miques du courant. En 1820, OErsted découvrit que le courant 
électrique faisait dévier l'aiguille aimantée. Ce fut le fait d'où partit 
Ampère; il refit l'expérience d'OErsted, fixa la règle des déviations 
par rapport au courant et établit les lois de l'action mécanique des 
courants électriques les uns sur les autres. Arago plongea le fil qui 
conduit un courant dans de la limaille de fer et constata que le fil 
attirait les particules de limaille comme l'eût fait un aimant. Ampère 
montra à son tour qu'en plaçant une aiguille de fer doux dans un 
courant en spirale, l'aiguille se conduisait comme un aimant. 
L'électro-aimant était trouvé : toute l'électro-dynamique est sortie 
des expériences et des vues d'Ampère et d'Arago. 

Le coup décisif eût été porté à la théorie des forces et des 
matières distinctes si le mathématicien Fourier, dans sa Théorie 



224 > 



ciurtTttE ni 



V avènement d'une Génération nouvelle. 



analytique de la chaleur (1822), se fût préoccupé d'appliquer sa 
faculté d'analyse à la notion de chaleur. Mais il crut que la chaleur 
est un « ordre spécial de phénomènes qui ne peuvent s'expliquer 
par les principes du mouvement », et se contenta d'en donner l'ex- 
pression mathématique. Sadi Carnot, qui publiait en 1824 ses 
fié flexions sur la puissance motrice du feu et les machines propres à 
développer cette puissance, acceptait, lui aussi, l'idée courante de la 
matérialité de la chaleur; mais, en donnant la théorie qui permet de 
se rendre compte du travail d'une machine thermique, il indiqua à 
ses successeurs, qui le tirèrent de ses travaux, le principe fonda- 
mental de la thermo-dynamique moderne, l'équivalence du travail 
et de la chaleur : 

« La chaleur n'est autre chose que la puissance motrice, ou plutôt le mou- 
vement qui a changé de forme : c'est un mouvement dans les particules des 
corps. Partout où il y a destruction de puissance motrice, il y a, en même 
temps, production de chaleur en quantité précisément proportionnelle à la 
quantité de puissance motrice détruite. Réciproquement, partout où il y a 

iuction de chaleur, i! y a production de puissance motrice.... » 

Ainsi la science expérimentale, appuyée sur l'analyse mathéma- 
tique, s'acheminait lentement vers la doctrine de la conservation 
de l'énergie, c'est-à-dire, vers l'unité des forces de la nature 
physique, vers l'identité fondamentale des phénomènes. Cette doc- 
trine entraînait des applications matérielles; elle préparait des 
révolutions économiques prodigieuses, sans analogues depuis le 
début de la civilisation, un changement inouï dans la production et 
dans le transport des richesses, dans les conditions de l'existence 
humaine. 

La même doctrine, transportée dans le monde de la nature 
vivante, pouvait bouleverser les traditions morales de l'humanité. 
L'espèce est-elle un fait d'origine, ou la conséquence d'un enchaî- 
nement de phénomènes? Les espèces ont-elles paru isolément, ou 
remontent-elles à un ancêtre commun? L'opinion traditionnelle 
affirme la fixité des espèces; elle procède de la Bible et est adoptée 
sans discussion, Linné pense qu'à l'origine chaque espèce animale 
ou végétale a été créée par paire; Laurent de Jussieu définit l'espèce 
une succession d'individus entièrement semblables, perpétués au 
moyen de la génération. Pour Agassiz, chaque espèce est une pensée 
incarnée de la divinité, et Cuvier, qui les résume et les complète, 
croit que les faunes et les flores sont spéciales à chaque couche 
géologique : il y aurait une série de périodes de création, ayant 
chacune son monde végétal et animal distinct, séparées par de 
brusques périodes de destruction; mais chaque série d'espèces 



LA QUESTION 
DE LA FIXITÉ 
DE L'ESPÈCE. 



Lavisse. — H. Contemp., IV. 



15 



Le Gouvernement parlementaire. 



LA QUERELLE 
ENTRE CUVIER 
ET GEOFFROY 
S^INT-IIILAIRE. 



serait sortie tout organisée de la volonté de Dieu. On estime que la 
fixité de l'espèce fait de l'homme une créature à part, supérieure, 
fonde son droit à une destinée spéciale, l'établit, par un décret pro- 
videntiel, roi de la création. Toucher à la fixité de l'espèce, c'est 
donc ébranler toutes les croyances sur lesquelles depuis des siècles 
sont construites les religions, les morales et les législations. Aussi, 
quand la question de l'origine des espèces se posa devant cette 
génération nouvelle où se manifestaient tant de pensées hardies et 
fécondes, suscita-t-elle tout de suite une controverse passionnée. 
On pouvait rester indifférent devant la question de la lumière 
« vibration » ou « émission » ; on ne le fut pas quand Geoffroy Saint- 
Hilaire soutint l'unité de composition des espèces, et quand éclata 
la querelle qui le mit aux prises avec Cuvier. 

Les idées de Geoffroy Saint-Hilaire avaient d'abord passé sans 
protestation quand il les avait données sous leur première forme 
(un Mémoire sur le crâne des oiseaux,paru en 1807 dans les Annales 
du Muséum); il n'y défendait encore que la doctrine d'un type 
unique pour tous les animaux vertébrés. C'est seulement en 1816, 
dans Le Règne animal distribué d'après son organisation, que Cuvier 
repoussa les « analogies » signalées par Geoffroy Saint-Hilaire. 
Geoffroy se défendit dans sa Philosophie analomique (1818-1822). La 
riposte de Cuvier dans l'article « Nature » du Dictionnaire des 
sciences naturelles (1825) fut plus vive et éleva le débat. Il protestait 
contre l'idée qui attribuait à la « Nature » une réalité : c'était une 
vue anti-scientifique empruntée aux « philosophes de la nature », 
une métaphysique sans fondement réel. Pourquoi Dieu> dont la 
liberté est absolue, aurait-il été tenu d'obéir aux prétendues lois 
que les philosophes de la nature ont voulu lui imposer? « Quelle 
loi aurait pu contraindre le Créateur à produire sans nécessité des 
formes inutiles, uniquement pour combler des lacunes dans une 
échelle? » Geoffroy se défendit d'être un philosophe, et la discus- 
sion, qui se poursuivit de 1825 à 1829, éclata publiquement en 
mars 1830 à l'Académie des Sciences. A l'occasion d'un mémoire où 
deux naturalistes, Meyroux et Laurence!, essayaient d'établir une 
analogie d'organisation entre les céphalopodes et les vertébrés, 
« supposant que le céphalopode serait un vertébré ployé en deux 
par le dos », Geoffroy présenta cette observation comme détruisant 
l'hiatus entre les mollusques et les vertébrés. Le conflit fut pas- 
sionné. Cuvier n'abandonne pas le terrain de la science pure; il est 
l'ennemi des généralisations aventureuses, n'aimant à produire des 
vues d'ensemble, que lorsqu'elles jaillissent du rapprochement des 
faits. Attitude prudente, où il est d'autant plus fort que son adver- 



< 226 > 



CHAPITRE III 



L'avènement d'une Génération nouvelle. 



saire, hardi, étourdi même., choisit ses exemples parmi les cas les 
plus embarrassants, les plus contestables, et va d'emblée à la 
limite extrême des conclusions possibles. La science impeccable de 
Cuvier détruit ses audaces, conteste le plus souvent avec raison les 
« analogies » de Geoffroy, en démontre la fausseté, et dédaigne 
ensuite de discuter des conclusions établies sur des fondements 
aussi fragiles. 

« Ce n'est pas aux anatomisles qu'il faut venir dire qu'on comprimant et en 
allongeant un poisson ou un reptile comme un morceau do pâte, on en l'ait un 
serpent. Ll ses vertèbres et ses côtes, où les prend-on? Cette aile même que 
l'on veut dériver d'une pectorale de poisson, en quoi y ressemble-t-elle?... 
Quelque opinion que l'on ait sur la haute métaphysique, l'étude des laits en est 
indépendante, le panthéisme ne change rien à l'anatomie et, si Spinoza a 
jamais disséqué et que l'intérêt de quelque système ne lui ait pas troublé la 
vue, il a dû voir les os, les muscles ou les nerfs comme Boerhave et comme 
Haller. • 

Geoffroy proteste qu'il ne suffit pas de savoir correctement 
observer pour découvrir une vérité nouvelle; il revendique les droits 
de l'imagination synthétique. Quand la discussion renaît, le 15 no- 
vembre 1830, il expose comment il a été conduit par des vues théo- 
riques à soupçonner chez les marsupiaux l'existence de canaux 
péritonéaux que la dissection fit en effet découvrir, et il ajoute : 

« Un peu de poésie dans la science n'est donc pas inutile, si c'est par un 
tel mot qu'on doive caractériser quelques inspirations, lesquelles, si on leur 
rendait une justice complète, ne sont jamais que des déductions de faits géné- 
raux, que des jugements allant prendre leurs motifs dans des racines enfoncées 

profondément. » 

Le 2 août 1830, à l'heure où parvenaient à Weimar les nouvelles 
de la Révolution de juillet, Goethe s'écriait en apercevant Ecker- 
niann : « Eh bien, que pensez-vous du grand événement? Le volcan 
a, fait explosion : tout est en flammes? ce n'est plus un débat à huis 
clos. — Avec un pareil ministère, répondit Eckermann, pouvait-on 
attendre une autre fin? — Je ne vous parle pas de ces gens-là, dit 
Gœthe. 11 s'agit pour moi de la discussion, si importante pour la 
science, qui a éclaté entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire. » Le 
débat qui agitait l'Académie devait passionner Gœthe : ce qui revivait 
dans cette guerre, c'était l'éternel antagonisme de l'esprit analytique 
et de l'esprit synthétique. Gœthe qui, dans sa jeunesse, rêvait de 
retrouver la plante originelle qui se ramifiait dans l'univers, se 
réjouit « d'avoir assez vécu » pour voir ce qu'il crut être le « triomphe 
d'une théorie à laquelle il avait, dit-il, consacré sa vie ». Le public 
y vit autre chose qu'un problème de science. Dans cette question, 
ce qui était en jeu, c'était la place de l'homme dans la nature, et 



IMPORTAS CE 

DE CE DEBAT 

CÉLÈBRE. 



n 



CUVIER ET 

L'APOLOGÉTIQUE 

CATHOLIQUE. 



Le Gouvernement parlementaire. livre h 

c'était la place du christianisme dans le passé et dans le présent. 
Les vues de Cuvier servaient depuis longtemps à l'apologétique 
traditionaliste. Au moment où la géologie était le grand moyen 
d'attaque contre la religion, les catholiques aimaient à répéter après 
ce protestant illustre ce qu'il avait dit en 1806 à l'Institut, « qu'il y 
a plus de 80 systèmes de géologie et qu'il est devenu presque 
impossible de citer le nom de cette science sans exciter le rire ». Le 
même Cuvier avait solennellement affirmé en 1821 l'existence du 
déluge, la dernière des « Révolutions du Globe » ; ses paroles avaient 
passé comme un texte sacré dans la controverse théologique. La 
cosmogonie de Moïse était sauvée. Il n'est pas impossible que Cuvier, 
sans le dire, ait pensé qu'en combattant Geoffroy Saint-Hilaire, il 
continuait à consolider le trône et l'autel; car c'est lui qui déclara 
le premier : « Derrière ces doctrines, il y le panthéisme », et qui 
dénonça le danger qu'elles offraient « pour la jeunesse ». 

Ce qui est certain, c'est qu'on ne s'y trompa pas dans le clergé; 
on mena derrière Cuvier, à l'abri de son grand nom, le bon combat 
contre les conséquences subversives de cette forme imprévue et 
subtile de l'éternel ennemi, du panthéisme. Dès 1831, les Annales de 
philosophie chrétienne tiraient parti des travaux de l'illustre savant 
dans des articles intitulés : La vérité de la Genèse prouvée par la 
science. Geoffroy se plaignit : « Je devais compter sur des arguments 
de naturaliste à naturaliste; l'argumentation est devenue théolo- 
gique; l'effet voulu a été produit ». Geoffroy ne se trompait pas. Le 
transformisme fut étouffé en France par ce retentissant débat; cette 
hypothèse disparut de la pensée scientifique pour plus de vingt ans. 



228 



CHAPITRE IF 

LES DERNIÈRES ANNÉES DU GOUVERNE- 
MENT DE LA DROITE (JUIN 1824-JANVIER 1828) 1 



I. L'AVÈNEMENT DE CHARLES X. — II. LE MILLIARD DES ÉMIGRÉS ET LE 
DROIT D'AINESSE. — III. LE PROGRAMME RELIGIEUX ET LA DROITE. — IV. L'AGITATION 
GALLICANE. — V. L'OPPOSITION DE GAUCHE. — VI. LA LUTTE DU GOUVERNEMENT CONTRE 
L'OPPOSITION. — VII. LA POLITIQUE EXTÉRIEURE ET LA CHUTE DE VILLÈLE. 



/. — L'AVENEMENT DE CHARLES X 

LA Chambre élue en 1824 ne représentait aucune des tendances 
politiques et intellectuelles de la nouvelle génération. La 
majorité contre-révolutionnaire, obtenue par les artifices combinés 
de la loi et de l'administration, n'était pas le reflet sincère d'une 
opinion dominante et active. Son programme de restauration sociale 
et religieuse était plus étrange encore qu'effrayant. Elle fit passer 
quelques-unes de ses violences anachroniques dans des textes légis- 
latifs, multiplia les manifestations symboliques de sa volonté de réac- 
tion; mais elle ne réussit pas, en trois années de pouvoir, à détruire 
rien de ce qu'elle détestait, à créer rien de ce qu'elle désirait. 

1. Sur In contre-opposition de droite et la « défection », voir surtout les Mémoires de 
Villèle. Les incidents de la vie parlementaire, la révocation de Chateaubriand sont 
abondamment racontés dans toutes les histoires delà Restauration; ceux qui y trouvent 
de l'intérêt peuvent y satisfaire largement leur curiosité. Thureau-Dangin, dans Roya- 
listes el républicains (ouv. cité), donne un bon résumé des faits ; G Lanson, La défection de 
Chateaubriand i'.evue de Paris, 1901) a renouvelé le sujet en analysant le rôle de Chateau- 
briand dans l'opposition et en proposant une ingénieuse explication des contradictions 
apparentes qu'on relève dans sa vie politique. 

La répartition du milliard des émigrés est donnée dans une publication du ministère 
des Finances .' tatê détaillés des liquidations faites j>ar la commission des indemnités. . n 
V occasion de la loi du 27 avril 1825, au profil des propriétaires de biens-fonds confisqués ou 
aliénés révolulionnairement, 9 vol., 1827-1829. 

L'administration financière de Villèle ;i été défendue par d'Audiffret, Souvenirs de l'admi- 
nistration financière du comte de Villèle, Paris, is:>">, et violemment attaquée par Ganilh, I)e 

< 1MJ > 



Le Gouvernement parlementaire. livre ii 

Toutefois, l'obstination qu'elle mit à afficher sa haine du présent, 
son enthousiasme — pourtant plus spéculatif que pratique — pour 
la contre-révolution, firent à la longue l'effet d'une menace inquié- 
tante. Sa politique fut assez vexatoire à l'égard des personnes, 
et compromit assez d'intérêts pour déconsidérer le régime : on 
s'habitua à juger les royalistes incapables de poursuivre autre chose 
que leurs rancunes et d'avoir un autre programme que la guerre 
à la France nouvelle. 



LE PROGRAMME 
DE LA DROITE 
VICTORIEUSE. 



TIEDEUR DE 
V1LLELE. 



Le parti vainqueur ne visa pas à détruire les institutions 
politiques. La Charte, la loi électorale, n'ayant pas empêché son 
triomphe, ne lui parurent plus redoutables, et ceux mêmes qui se 
sentaient peu de goût pour les libertés politiques ne songèrent pas 
à attaquer un système représentatif qui ne se montrait pas nuisible 
à leurs intérêts. C'est à une reconstitution religieuse et sociale que 
tendirent les efforts du parti. On l'avait publiquement annoncé : 

« Électeurs, voulez-vous, disaient les journaux libéraux avant les élections, 
empêcher : 1° de donner l'état civil au clergé, de lui assurer un revenu indé- 
pendant et de lui confier l'instruction de la jeunesse-: 2° de rétablir les jurandes 
et les maîtrises; 3° d'enlever aux patriotes leur influence politique; 4° d'intro- 
duire dans la législation un moyen de fonder une aristocratie territoriale; 
5° d'indemniser les émigrés; 6° de mettre des entraves législatives à la division 
des propriétés? » 

A quoi la Quotidienne répondit : 

« Si les libéraux vont aux élections pour que toutes ces choses ne se 
fassent pas, nous conseillons aux royalistes d'y aller pour qu'elles se fassent. » 

Mais le chef de la droite était moins empressé que ses troupes 
à réaliser ce programme. Villèle n'était plus en 1824 l'ultra de pro- 
vince qu'il avait été, alors qu'il protestait contre la Charte et qu'il 
traduisait les colères de la Chambre introuvable. La pratique des 
affaires avait refroidi son ardeur pour l'ancien régime et accru sa 

la science des finances el du ministère de M. de Villèle. Paris, 1825. L'histoire des opérations 
financières est faite dans le livre de Calmon (déjà cité). 

L'agitation gallicane a donné lieu à des publications retentissantes citées dans le texte. 
Les antécédents gallicans de Montlosier sont indiqués dans Bardoux, Le comte de Monl- 
losier et le gallicanisme, Paris, 1881. La Société de la propagation de la foi est étudiée dans 
deux articles de Lajudic (Université catholique, 1904). Voir aussi J. Burnichon, La Con- 
grégation de Jésus en France, Histoire d'un siècle, t. I (déjà cité). 

Sur les élections, outre l'ouvrage déjà cité de G. Denis Weill, Les élections législatiues 
depais 1789, voir, dans les Mélanges politiques el historiques de Guizot, le chapitre Des 
élections et de la société « Aide-toi, le ciel l'aidera » en 1821. Il y a des renseignements 
intéressants sur les formes littéraires de l'opposition de gauche dans Théodore Muret, 
L'histoire par le théâtre, 1789-1851, 3 vol. iS64-65. 

La politique extérieure est étudiée longuement et diligemment, comme à l'ordinaire, 
dans Viel-Castel. Il faut aussi avoir recours à Debidour, Histoire diplomatique (déjà citée) 
et au t. II du Manuel historique de politique étrangère d'E- Bourgeois; ils donnent les ren- 
seignements bibliographiques nécessaires. Cf. aussi Debidour, Le colonel Fabvier, 1904. 

< a'io > 



chapitre iv Dernières années du gouvernement de la Droite. 

répugnance naturelle à l'égard des systèmes et des doctrines. Médio- 
crement religieux, il n'estimait pas qu'il fût désirable d'augmenter 
l'autorité du clergé; ayant le sens droit, il ne croyait pas qu'il fût 
possible de reconstituer en France une grande propriété privilégiée. 
Comme Polignac lui proposait tout un programme de réformes 
destiné à arrêter le morcellement des propriétés, à autoriser les 
substitutions, à élargir la liberté testamentaire, il lui répondait en 
invoquant les faits et les mœurs : « Personne ne veut vivre à la 
campagne sur ses biens; tous nos gentilshommes se font bourgeois 
tant qu'ils peuvent ». De même, il constatait la répugnance des 
pairs à obéir à la loi de 1817 : elle leur prescrivait de constituer des 
majorats; mais pour la plupart ils auraient mieux aimé laisser périr 
leur pairie que d'immobiliser leur fortune; personne ou presque 
personne n'usait de la faculté que lui laissait le Gode d'avantager 
un des enfants; le droit d'aînesse était aboli plus sûrement encore 
par les mœurs que par les lois, par les mœurs que Villèle voyait 
lui-même « encore tout empreintes des suites de la Révolution ». 
Toutefois, comme il tenait au pouvoir, il se résigna sans trop de 
difficulté à défendre un programme auquel il ne croyait plus, et il 
ne marchanda aux royalistes ni les satisfactions matérielles qu'ils 
attendaient de l'indemnité aux émigrés, ni les satisfactions morales 
qu'ils espéraient d'une législation de combat. 

Il ne réussit pourtant pas à donner le change sur ses sentiments formation 

intimes et son zèle fut assez vite jugé insuffisant. Un groupe d 'une opposition 
d'extrême droite ne lui avait pas pardonné ses hésitations dans 
l'affaire d'Espagne. La Bourdonnaie, dont les griefs s'aggravaient 
d'antipathie personnelle, en prit la direction, et cette contre-oppo- 
sition l'attaqua dans les journaux. Comme la loi de tendance 
ne permettait guère de poursuivre la presse royaliste, Villèle fit 
acheter secrètement les feuilles de droite qui le combattaient. La 
Foudre, ÏOriflamme, le Drapeau blanc, la Gazette de France, le 
Journal de Paris devinrent en effet ministériels; mais le directeur 
de la Quotidienne, Michaud, que les nouveaux actionnaires voulurent 
évincer, plaida contre eux et gagna son procès. Toute l'affaire fut 
dévoilée au tribunal; le scandale fut tel que Villèle dut renoncer à 
poursuivre l'opération. Au reste, la presse ministérielle, ancienne 
ou achetée, ne gagnait pas de lecteurs : on calculait que les six jour- 
naux parisiens d'opposition, tant de gauche que de droite, réunis- 
saient 41 000 abonnés; ceux du ministère n'en comptaient que 14 000. 

La contre-opposition de droite se fortifia bientôt de l'adhésion de chateaubriand 
Chateaubriand. Ce fut un événement considérable. Villèle, depuis rtŒFS^DB U cetts 
la guerre d'Espagne, redoutait les grandes pensées de son ministre sition. 

( ï3l > 



Le Gouvernement parlementaire. uyub ii 

des Affaires étrangères. Il n'aimait pas davantage sa prétention 
à agir à sa guise, à échapper à l'autorité du chef du gouverne- 
ment. Des froissements d'amour-propre avaient rendu leurs rela- 
tions difficiles; Villèle s'en plaignit, et le Roi prit son parti : le tsar 
Alexandre ayant envoyé à Chateaubriand le cordon de Saint-Andr<\ 
oubliant le Président du Conseil . « J'ai reçu, dit Louis XVIÎI 
à Villèle, un soufflet sur votre joue ». D'autres griefs étaient plus 
graves : on soupçonnait Chateaubriand d'avoir, par son attitude à la 
Chambre des pairs (et aussi, disait-on, par ses conversations privées) 
fait échouer un projet 1 de conversion des rentes (3 juin). Le Roi s'en 
montra très irrité et dit le surlendemain à Villèle : « Chateaubriand 
nous a trahis comme un gueux. Faites l'ordonnance de son renvoi. 
Qu'on le cherche partout et qu'on la lui remette à temps. Je ne veux 
pas le voir ». L'ordonnance, datée du 6 juin, fut remise à Chateau- 
briand au moment où il allait saluer Monsieur au Pavillon de 
Marsan. C'était le jour de la Pentecôte. Le Roi, après la messe, réunit 
le Conseil, qui approuva son énergie : le ministère était sauvé, et 
vengé de l'échec qu'il avait subi devant la Chambre des pairs. 
« Chassé » du pouvoir, et « mortellement blessé », Chateaubriand ne 
pardonna pas. Il entra à la rédaction du Journal des Débats que 
dirigeait son ami Bertin : « Souvenez-vous, dit Bertin à Villèle, que 
les Débats ont renversé les ministères Decazes et Richelieu; ils sau- 
ront bien renverser le ministère Villèle. — Vous avez renversé les 
premiers en faisant du royalisme, répondit Villèle; pour renverser le 
mien, il vous faudra faire de la révolution. » Bertin et Chateaubriand 
ne firent pas « de la révolution », mais ils déclarèrent une guerre 
sans merci au ministère. Le Journal des Débats écrivit : 

« C'est pour la seconde fois que M. de Chateaubriand subit l'épreuve d'une 
destitution solennelle. Il fut destitué, en 1816, comme ministre d'État, pour 
avoir attaqué la fameuse ordonnance du 5 septembre.... MM. de Villèle et Cor- 
bière étaient alors de simples députés, chefs de l'opposition royaliste, et c'est 
pour avoir embrassé leur défense que M. de Chateaubriand devint la victime de 
la colère ministérielle. En 1824, M. de Chateaubriand est encore destitué; et 
c'est par MM. de Villèle et Corbière qu'il est sacrifié. En 1816, il est puni d'avoir 
parlé: en 1824. il est puni de s'être tu. Son crime est d'avoir gardé le silence dans 
la discussion de la loi sur les rentes. Toutes les disgrâces ne sont pas des 
malheurs. L'opinion publique, juge suprême, nous apprendra dans quelle classe 
il faut placer celle de M. de Chateaubriand; elle nous apprendra aussi à qui 
l'ordonnance de ce jour aura été la plus fatale, des vainqueurs ou du vaincu. » 

Quinze jours après, les lecteurs des Débats pouvaient recon- 
naître la main de l'ancien ministre des Affaires étrangères 



t. Voir page 2^o. 



a$2 



CnAPITRE IV 



Dernières années du gouvernement de la Droite. 



CHATEAUBRI.iXD 
JOURNALISTE. 



clans le réquisitoire que le journal dressait contre ses anciens 
collègues : 

« Une administration timide, sans éclat, pleine de ruse, avide de pouvoir; 

— un système politique antipathique au génie de la France et contraire à l'esprit 
de la Charte; — un despotisme obscur, prenant l'effronterie pour de la force; 

— la corruption érigée en système; — les hôtels des ministres devenus des 
espèces de bazars où les consciences étaient mises à l'encan; — la liberté des 
élections violée par de déplorables circulaires; — la France, enfin, livrée à des 
baladins politiques 

Les libéraux — c'est l'un deux, Duvergier de Hauranne, qui le 
constate — n'en avaient jamais dit davantage. Ils rendirent grâces 
à leur nouvel allié. 

Ainsi la défection de Chateaubriand rapprocha les deux oppo- 
sitions, celle de gauche et celle de droite, auparavant impuissantes 
et divisées; car Chateaubriand journaliste dut prendre, pour com- 
battre un ministère détesté, la défense des libertés publiques dont 
sa plume avait besoin; il s'exprima comme les libéraux, usa des 
mêmes arguments qu'eux, mais avec l'autorité que lui donnaient 
son dévouement notoire à la dynastie, l'éclat d'un talent sans égal, 
la hauteur de vues, les lumières prophétiques d'un poète affranchi 
des réalités contingentes. Lui seul pouvait se permettre, après 
avoir sur terre livré bataille contre l'amortissement ou contre 
le licenciement de la garde nationale, de monter dans des régions 
inaccessibles au vulgaire; son regard de prophète y apercevait la 
prochaine révolution qui « pourrait se réduire à une nouvelle 
édition de la Charte, dans laquelle on se contenterait de changer 
seulement deux ou trois mots », et, plus au loin, la République. Ce 
conservateur eut, comme dit Guizot, « la sympathique intelligence 
des impressions morales de son pays et de son temps »; cet ultra 
libéré donna des ailes au libéralisme. 

Malgré ces défections retentissantes, les deux oppositions 
réunies ne groupèrent jamais plus de 60 à 70 voix à la Chambre 
des députés. La Chambre des pairs était plus redoutable. Elle com- 
prenait, outre les anciens fonctionnaires de l'Empire qui avaient 
arrêté la fougue de la Chambre introuvable, la « collection com- 
plète » — l'expression est de Villèle — de tous les anciens minis- 
tres; il est naturel qu'ils fussent peu portés à juger favorablement 
leurs successeurs. Aussi est-ce dans cette Chambre que se forma 
l'op position la plus vigoureuse et la plus efficace au programme 
de la droite victorieuse. 

La mort de Louis XVIII (16 septembre 1824) donna le trône au avènement 

chef du parti contre-révolutionnaire. Cet événement fît redouter à DE CHÂRLl 

< ■->.'>'> > 



Le Gouvernement parlementaire. livre ii 

la France et à l'Europe une réaction immédiate et violente, qui eût 
compromis la monarchie. On savait de longue date les opinions du 
nouveau Roi, son rôle, son entêtement d'émigré, son « impertur- 
bable incorrigibilité », disait Pozzo di Borgo, la guerre qu'il avait 
faite à Decazes, la part qu'il avait prise à la chute de Richelieu. 
Rien n'avait entamé la conviction qu'il exprimait à Wellington 
en 1817 : la majorité du peuple partagerait son opinion dès que le 
pouvoir appartiendrait à ses amis; à quoi Wellington avait répliqué 
que Monsieur le prenait pour une bête. Les succès électoraux de 
la réaction royaliste depuis 1820 l'avaient encore raffermi dans la 
certitude que son parti était le plus fort dans le pays. 
premiers actes Pourtant, on put croire un instant qu'on s'était trompé sur 

du roi. Charles X. Ses premières paroles, qui furent conciliantes, ses 

premiers actes, l'abolition de la censure (20 septembre), les grâces 
accordées à quelques condamnés politiques, rassurèrent tout le 
monde, même les libéraux de gauche. Guizot écrivit : « Pour la pre- 
mière fois, les libéraux ont reconnu les Bourbons ». On crut même 
prochaine la chute de Villèle, que l'attitude du nouveau Roi sem- • 
blait désavouer. Metternich jugeait que Charles X « allait un peu 
loin dans ses avances au côté gauche ». L'illusion fut courte, et 
chacun reprit vite sa place accoutumée. Frayssinous, faisant l'oraison 
funèbre de Louis XVIII, parla de la Charte comme d'une expérience 
dont le temps révélerait les avantages et les inconvénients. Dans le 
discours du trône, le Roi ne prononça pas le mot de « Charte » ; il 
ne fut question que des « institutions » dues à la sagesse du feu 
Roi. La méfiance mise en éveil se fit subtile : on remarqua que le 
libre exercice des cultes, la garantie promise aux acquéreurs de 
biens nationaux n'étaient pas des institutions. Dans l'adresse de la 
Chambre, l'omission de la Charte fut plus significative, la gauche 
ayant demandé qu'elle y fût mentionnée. Une ordonnance (3 dé- 
cembre) mit à la retraite Les officiers généraux qui, « ayant droit 
à la retraite, n'avaient pas été employés depuis le 1 er janvier 1816 », 
et ceux qui, « n'ayant pas été employés depuis cette époque, mais 
ayant cessé d'être en service actif depuis le 1 er janvier 1823, avaient 
droit au maximum de leur retraite »; cette mesure frappait 56 lieu- 
tenants-généraux et 3 maréchaux de camp de l'armée impériale; 
mais elle n'atteignit aucun des officiers (ils étaient près de 400) 
créés en 1814 et en 1815 sans aucune condition de service, choisis 
dans l'armée des Princes, dans celle de Condé, ou dans les armées 
étrangères. La réaction de 1815 semblait renaître; on s'attendit ù 
revoir bientôt « la contre-révolution et le règne des prêtres ». 
sacre de reims. L'inquiétude grandit quand le Roi annonça l'intention • de se 

-* 234 > 



chapitre iv Dernières années du gouvernement de la Droite. 

faire sacrer à Reims. C'était une idée de Chateaubriand : « Charles X, 
disait-il dans sa brochure Le Roi est mort. Vive le roi! paraîtra plus 
auguste encore en sortant, consacré par l'onction sainte, des fon- 
taines où fut régénéré Clovis ». Mais la Sainte Ampoule avait été 
brisée en 1794. Le cardinal de Latil, archevêque de Reims, qui avait 
été confesseur de Charles X et l'avait jadis « ramené dans les voies 
du salut », retrouva « miraculeusement » quelques gouttes d'huile 
échappées à la destruction. On discuta longtemps si, dans le ser- 
ment qu'il prononcerait le jour de la cérémonie, la Charte serait 
nommée. Le Roi finit par s'y résoudre, sur le conseil de Villèle ; mais 
le nonce du pape ne cacha pas son mécontentement. Dans la cathé- 
drale, transformée en temple grec, lorsqu'on vit Moncey « conné- 
table » porter l'épée de Charlemagne, Soult le sceptre, Mortier la 
main de justice, et Jourdan la couronne, quand on entendit tout un 
peuple « ivre d'enthousiasme et d'amour » crier : « Vivat rex in 
selernum! » il apparut que la Révolution n'était plus dans l'histoire 
de France qu'un accident, une rébellion dont le souvenir serait 
bientôt effacé (29 mai 1825). Le devoir des députés était tout tracé : 
seconder les vues de la Providence, travailler hardiment à abolir ce 
qui subsistait d'une œuvre malfaisante et impie. 

La Chambre élue en 1824 travailla à reconstituer la propriété 
foncière noble, en indemnisant les émigrés et en rétablissant le droit 
d'aînesse; — à restaurer la puissance morale et sociale de l'Église, 
en rétablissant les communautés religieuses, en donnant aux ten- 
dances dominatrices du clergé l'appui d'une législation spéciale et 
d'un privilège de droit. Mais cette œuvre ne fut qu'ébauchée; la 
Chambre allait disparaître avant d'avoir pu l'achever, et le parti 
qui l'avait tentée perdre pour toujours la majorité. 



//. — LE MILLIARD DES EMIGRES ET LE DROIT 
D'AINESSE 



L 



A Charte ayant garanti l'irrévocabilité des ventes de biens la question 



nationaux, il n'était pas possible, sans la violer, de rendre aux 
émigrés leurs anciennes propriétés. L'article le plus important du 
programme de la droite, « remettre toutes les classes de la société 
dans l'état où elles se trouvaient avant la Révolution », était 
donc irréalisable, au moins tant que serait respectée la Charte. On 
ne pouvait dès lors que fonder en théorie le droit des émigrés, leur 
caractère de propriétaires légitimes, et leur donner la satisfaction 
positive d'un acompte. Le problème était aussi ancien que la Res- 



DE VINDEM 
AUX ÉMIGRÉS. 



Le Gouvernement parlementaire. livre ii 

tauration. La loi du 5 décembre 1814 avait décidé naguère la remise 
aux anciens émigrés de la portion non vendue de leurs biens; les 
propositions et les discussions fréquentes concernant les biens 
vendus avaient fait considérer comme précaires, inférieurs et tou- 
jours menacés les droits de leurs nouveaux propriétaires. Villèle 
pensa régler la question en donnant aux émigrés en rentes sur 
l'État la valeur de leurs immeubles vendus; ces rentes seraient 
créées sur les ressources fournies par une conversion. Un premier 
projet échoua en 1824; un second, analogue, fut voté en 1825. 
le premier Le premier projet attribuait un intérêt de trois pour cent aux 

i'uujet. rentes qui avaient été créées à cinq pour cent. L'économie de 30 mil- 

lions par an, représentant un capital d'un milliard, aurait été con- 
sacrée à « fermer les dernières plaies de la révolution », disait le dis- 
cours du trône, c'est-à-dire à indemniser les émigrés. Ce chiffre d'un 
milliard (exactement 987 819 962 francs) était obtenu par les estima- 
tions faites des biens d'après le revenu de 1790, ou, à leur défaut, 
d'après le prix de vente; déduction était faite des dettes payées au 
moment de la vente à des tiers pour le compte des émigrés, et, au 
cas de rachat par l'émigré dépossédé, de la différence entre le prix 
de rachat et la valeur du bien. Mais l'État devait être en mesure de 
rembourser les porteurs de titres désireux d'éviter une réduction de 
leurs rentes ; il fallait donc attendre que le cours de la rente eût atteint 
le pair, ou provoquer un mouvement de hausse pour l'y faire monter, 
de manière à rembourser le 5 p. 100 en vendant les nouveaux titres 
3 p. 100 au taux de 75, c'est-à-dire à l'intérêt réel de 4 p. 100. Les 
banquiers Rothschild, Laffitte et Baring s'engagèrent à prendre ces 
titres nouveaux et à fournir, en échange, les capitaux nécessaires au 
remboursement, moyennant l'abandon des bénéfices de la conversion 
jusqu'au 1 er janvier 1826. La rente 5 p. 100 étant montée, en jan- 
vier 1824, à 96 francs, le 17 février à 100 francs, et le 5 mars à 
104 francs, le moment sembla favorable. Le projet passa pénible- 
ment à la Chambre. Les deux oppositions, celle de gauche et celle de 
droite, contestèrent à l'État le droit de rembourser le capital de la 
dette, et attaquèrent l'opportunité de la mesure : la hausse du 
5 p. 100, dit-on, était factice; il retomberait à la moindre alerte, 
l'intérêt réel des capitaux étant supérieur à 4 p. 100, puisque le 
taux des Bons du Trésor se maintenait entre cinq et six; il fallait 
donc que le concours offert par les banquiers pour le rembourse- 
ment fût singulièrement onéreux pour qu'ils consentissent à courir 
le risque de prêter à 4 p. 100; l'augmentation d'un tiers du capital 
nominal de la dette pèserait sur les rachats de la caisse d'amortis- 
sement; enfin, il n'était pas laissé aux rentiers un délai d'option 

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H. C. IV. — l'i . L2. Page 236. 



chapitre iv Dernières années du gouvernement de la Droite. 

suffisant entre la conversion et le remboursement : « M. le ministre, 
déclara Casimir Perier, n'a laissé, pour ainsi dire, entre l'éveil qu'il 
leur a donné et l'opération dont ils sont victimes, que l'intervalle 
entre l'éclair qui éblouit et la foudre qui écrase ». La grande majo- 
rité des rentiers étaient des Parisiens; la conversion leur enlèverait 
20 millions de revenus; on distribuerait aux propriétaires fonciers 
de province les dépouilles prélevées sur les propriétaires mobi- 
liers de la capitale. Ce qu'on visait, c'était en réalité l'appauvrisse- 
ment d'une classe d'adversaires politiques, c'était, concluait Perier 
ens'adressantà la majorité, « mettre à votre merci la seule classe de 
Français qui pouvait vous offrir aujourd'hui le danger d'une lutte 
personnelle ». La loi fut votée par 238 députés contre 145; le chiffre 
de la minorité parut très élevé dans une Chambre presque entière- 
ment ministérielle. La Chambre des pairs repoussa le projet 
(135 voix contre 102) comme dangereux (3 juin 1824) : il lui parut 
impolitique de réduire le revenu des petits rentiers. 

La combinaison financière qui devait permettre d'indemniser les le deuxième 

« . PROJET. 

émigrés ayant échoué, le gouvernement présenta directement le 
projet d'indemnité. Trente millions de rentes au capital d'un mil- 
liard à créer en cinq ans y seraient affectés. Quant aux moyens de 
se les procurer, Villèle annonça qu'il les demanderait pour moitié 
aux fonds laissés libres par les rachats annuels de la Caisse d amor- 
tissement 1 , pour l'autre moitié aux excédents du budget. Le projet 
d'indemnité se trouva donc lié à un projet sur la dette publique et 
sur l'amortissement : l'économie obtenue par les rachats de la 
Caisse d'amortissement à réaliser du 25 juin 1825 au 25 juin 1830, 
et évaluée par Villèle à 15 millions de renies 2 , assurerait en effet 
le paiement de la moitié des rentes à créer pour l'indemnité; mais 
l'État ne rachèterait plus les rentes dont le cours était au-dessus 
du pair, et les propriétaires des titres à 5 p. 100 pourraient pen- 
dant trois mois les convertir en 3 p. 100 au taux de 75 ou en 4 1/2 
au taux de 100 francs, non remboursable pendant dix ans; enlin, 
le bénéfice réalisé par la réduction de charges résultant de la con- 

i. La caisse d'amortissement avait été créée par la loi de finances du 28 avril 1816, qui 
avait décidé en outre que les rentes acquises par la Caisse au moyen de sa dotation ut 
des arrérages accumulés ne pourraient être ni vendues, ni mises en circulation. Une loi 
fixerait les époques et la quotité des annulations. La loi du ^"> meurs 1817 Art. î-i'j attribua 
à la cajsse mu- dotation annuelle de tfi millions. La ••aisse avait, au 1 er mai iSi>. racheté 
pour M7 millions de rente 5 p. 100. Villèle proposai I que pendant cinq an-, cola-dire 
jusqu'à i83o, les rentes à acquérir par la caisse lussent rayées du Grand Livre au fur et 
.-. mesure de leur achal , 

•.. I. évaluation de Villèle resta au-dessous de la réalité. En juin i83o, les rachats opérés 
depuis 182Ô s'élevèrent à 16 millions de renies Une ordonnance intervint alors 4 juin), 
qui rendit à la Caisse d'amortissement la jouissance de» rentes qu'ello rachèterait ù partir 
du 22 juin ii>3o. 

< 2În > 



Le Gouvernement parlementaire. 



CARACTERES 
DE L'INDEMNITÉ. 



EST-ELLE 

UNE DETTE OU 

UNE LIBÉRALITÉ! 



LE DEBAT SUR 
L'INDEMNITÉ. 



version de l'ancienne dette serait employé à diminuer les quatre 
contributions. 

Le double projet du gouvernement donna lieu à deux débats, 
l'un politique, l'autre financier. Dans le débat financier, l'opposition 
des deux Chambres produisit à nouveau le principal argument de la 
discussion de 1824: le taux réel de l'intérêt de l'argent en France 
était de 5 p. 100; si la rente était au-dessus du pair (elle était montée 
à 102 francs), cette hausse était due à la spéculation et aux manœu- 
vres du gouvernement; la conversion serait le signal d'un effondre- 
ment des cours. Le débat politique porta autant sur l'émigration 
elle-même que sur l'indemnité. L'exposé des motifs présenta l'in- 
demnité « comme une sorte de créance », et comme une « suite de 
l'inviolabilité des contrats passés sous l'empire des confiscations »; 
l'heure d'acquitter cette créance n'avait été jusqu'ici retardée que 
par l'état des finances, par la nécessité de faire face à de plus pres- 
santes obligations. Toutefois l'exposé ne disait pas avec clarté si 
l'Etat acquittait une dette juridiquement fondée ou s'il faisait une 
générosité spontanée, sans y être contraint sinon par une obligation 
morale. Les conséquences financières pour l'État étaient pareilles 
dans l'un et dans l'autre cas; mais les conséquences juridiques 
étaient, selon la réponse faite à cette question de principe, différentes 
pour les intéressés; et surtout, la loi prenait, dans le cas où l'on 
adopterait la première théorie, une autre signification politique. 
L'opposition de droite considérait que l'indemnité n'était que le rem- 
boursement légitime d'expropriations restées nulles en droit (ayant 
été faites par des gouvernements illégitimes), jusqu'au jour où la 
Charte les avait légalisées. Cette théorie ouvrait la porte à toutes 
les réclamations fondées sur l'inobservation des formalités pres- 
crites par les lois révolutionnaires relatives aux ventes, et qu'évi- 
demment la Charte n'avait pas pu légaliser. La seule possibilité de 
cette recherche suffisait à remettre en question la validité de tous 
les achats de biens nationaux. 

Ce fut bien là, en effet, l'intention de la commission de la 
Chambre quand, distinguant entre la « restitution de grâce » et 
la « restitution de justice », elle déclara non avenus tous les actes 
commis avant le rétablissement de l'autorité légitime. Les orateurs 
de droite appuyèrent ces vues. La Bourdonnaie soutint que l'article 9 
de la Charte avait maintenu aux acquéreurs la possession de fait 
dans l'intérêt de la tranquillité publique, mais n'avait pu leur donner 
le droit de propriété; M. de Beaumont dit que les émigrés étaient 
restés légitimes propriétaires de leurs biens, comme Louis XVIII 
l'était resté de son royaume : « La succession légitime de chaque 



a'38 



chapitre iv Dernières années du gouvernement de la Droite. 

famille en particulier garantit à la famille royale sa succession légi- 
time ». La vraie solution était de rendre les terres aux émigrés ou à 
leurs descendants, et de donner l'indemnité aux acquéreurs. « Si Ton 
recherche, dit Duplessis-Grenedan, le sens vrai de l'article 9 de la 
Charte, on voit d'abord qu'il s'entend nécessairement des propriétés 
légitimement acquises. Il serait trop absurde d'interpréter une loi 
de manière qu'on pût en induire que les propriétés sont inviolables 
même lorsqu'elles ont été volées »; et il concluait à la restitution 
pure et simple. L'opposition de gauche, après avoir contesté la 
compétence de la Chambre qui, comprenant une majorité d'inté- 
ressés, ne pouvait être juge dans sa propre cause, nia que l'indem- 
nité eût un fondement de droit. C'était une pure générosité, inop- 
portune d'ailleurs et injustifiée : inopportune, parce que l'état de 
la richesse publique ne permettait pas une telle dépense; injustifiée, 
1° parce que l'émigration avait été volontaire et non forcée, parce 
qu'elle avait causé tous les malheurs de la France et du Roi, parce 
que la confiscation avait été une mesure de légitime défense contre 
des hommes qui allaient demander l'appui de l'étranger; 2° parce 
que les émigrés n'étaient pas les seuls à avoir souffert dans leur 
fortune, pendant la Révolution; les créanciers de l'État, les com- 
merçants, les industriels, les Vendéens même auraient, à ce compte, 
des droits égaux à réclamer une indemnité. Ainsi recommença à la 
tribune le procès de l'ancien régime et de la Révolution. Si la Révo- 
lution a été juste et bienfaisante, dit-on à gauche, si les moyens 
qu'elle employa pour vaincre ont été imposés par la nécessîté de 
vaincre, nous ne pouvons les condamner. « A-t-on le droit de punir 
la nation, dit Méchin, jusqu'à ce que l'on ait prouvé que l'affran- 
chissement du sol, l'égalité devant la loi, l'égalité de l'impôt, la 
liberté de la conscience et de la pensée ne sont pas des biens appré- 
ciables?... En doit-il coûter un milliard à 29 millions de Français 
pour avoir voulu ce que repoussaient cinquante mille? » A quoi on 
répondait à droite que le Roi eût émigré s'il avait été libre, et que la 
patrie était où était le Roi.... 

Le gouvernement essaya dans ce débat de justifier sa manière LA doctrine od 
de voir. Il n'admettait d'autre point de départ à la discussion que le 
texte de la Charte, qui « ne faisait aucune différence entre les pro- 
priétés », qui les plaçait toutes sous la même garantie; il n'était 
question que de donner à des victimes un dédommagement de leurs 
souffrances et de leurs pertes. Villèle déclara « que l'introduction 
dans le projet de dispositions qui pourraient être en opposition avec 
le pacte fondamental ne permettrait pas au gouvernement de porter 
plus loin le projet de ioi ». Il dut pourtant accepter que l'indemnité fût 

< 239 > 



GOUVERNEMEXT. 



Le Gouvernement parlementaire. livre a 

dite, dans l'article I er , « due par l'État », et non pas qualifiée de «juste 
libéralité ». Un autre amendement appela à recueillir l'indemnité, en 
cas de mort de l'ancien propriétaire, non ses héritiers naturels à 
l'époque de la promulgation de la loi, mais les héritiers institués 
par sa volonté ou par la loi au moment de son décès, ce qui impli- 
quait la reconnaissance du droit des émigrés à la propriété confis- 
quée, postérieurement à la confiscation. Quand tous les articles de la 
loi furent votés, la droite proposa un amendement qui réduisait à 
3 francs les droits d'enregistrement pour toute restitution faite par 
les acquéreurs aux anciens propriétaires. C'était encore créer une 
distinction juridique entre les propriétés. C'était affirmer que la loi 
d'indemnité n'éteignait pas chez les émigrés tout espoir de rentrer 
en possession de leurs terres, et par conséquent qu'elle ne terminait 
rien. « J'ai toujours cru, dit Benjamin Constant, que le véritable but 
de la loi était de faire rentrer les émigrés dans leurs biens. Aujour- 
d'hui, cela est évident ». A quoi La Bourdonnaie répondit qu'en 
effet, « la tranquillité ne serait assurée que lorsque les classes de la 
société seraient replacées dans l'état où elles étaient avant la Révo- 
lution ». 



EXÉCUTION 
DE LA LOI. 
LA CONVERSION 
DES RENTES. 



« Les propriétaires des domaines nationaux, dit le général Foy, sont 
presque tous les fils de ceux qui les ont achetés; qu'ils se souviennent que, 
dans cette discussion, leurs pères ont été appelés voleurs et scélérats, et qu'ils 
sachent que transiger avec les anciens propriétaires, ce serait outrager la 
mémoire de leurs pères et commettre une lâcheté.... Que si l'on essayait de leur 
arracher par la force les biens qu'ils possèdent légalement, qu'ils se sou- 
viennent qu'ils ont pour eux le Roi et la Charte et qu'ils sont vingt contre un! » 

L'amendement fut voté ; par contre, une proposition qui tendait à 
interdire toute recherche sur les actes de vente des biens confisqués 
et qui était destinée à rassurer les acquéreurs, fut repoussée. La 
Chambre des pairs vota l'amendement sur le droit d'enregistrement, 
mais rétablit l'article destiné à rassurer les acquéreurs. 

Ainsi les commentaires de la droite et les dispositions qu'elle fit 
insérer dans le projet ministériel en modifièrent profondément le 
caractère; les anciens propriétaires n'avaient jamais cessé de l'être 
et le milliard n'était qu'une amende infligée à la nation coupable, 
un acompte donné aux sujets fidèles, en attendant mieux. Mais il en 
résulta que la nation fut irritée, et les fidèles sujets, déçus. L'effet 
qu'attendait Villèle du dégrèvement prévu de 19 millions sur l'impôt 
foncier fut également manqué : il passa pour un stratagème politique 
destiné à diminuer encore le nombre des électeurs. « Le temps fera 
voir, dit Royer-Coliard, si c'est bien servir le Roi et l'État que de 
calomnier la Restauration, en mettant sans cesse en doute la sta- 

< 2/[G ) 



chapitre iv Dernières années du gouvernement de la Droite. 

bilité de ses promesses. » D'ailleurs, le dégrèvement fut beaucoup 
plus faible que Villèle ne l'avait espéré, parce que la conversion 
réussit mal. Pour que les rentiers fussent attirés par la plus-value 
probable, pour qu'ils consentissent à échanger leurs titres contre du 
4 i/2 au pair garanti pendant dix ans contre toute conversion nou- 
velle, ou contre du 3 p. 100 à 75 francs, il fallait une hausse : elle 
ne se produisit pas. Le 5 p. 100, coté le 28 avril à 102,80, tomba le 
9 mai à 100 fr. 85, le 3 p. 100 à 74 fi\ 70. Villèle essaya de relever les 
cours; les trésoriers généraux de soixante-dix-huit départements 
furent constitués en une association dont l'objet était de « faire toutes 
les opérations de banques et de finances que le syndicat (comité direc- 
teur) jugerait avantageuses aux intérêts de la compagnie et princi- 
palement celles qui seraient utiles au service du Trésor »; ils furent 
invités à peser sur leur clientèle; les bureaux de bienfaisance, les 
fabriques, les hospices, les fonctionnaires reçurent l'ordre de con- 
vertir, les missionnaires prêchèrent contre le prêt à intérêt; pour- 
tant, à l'expiration du délai, au 1 er août, 31722 950 francs de rente 
seulement (sur 157 millions) ' étaient convertis- Le capital de la dette 
se trouva augmenté de 204 millions, et le budget ne fut allégé que de 
6230157 francs. Le 3 p. 100 émis à 75 francs tomba en août à 72 francs, 
puis, en novembre, à 62; le 5 p. 100 tomba à 96. Le mécontentement 
des rentiers et des indemnisés s'ajouta à l'indignation des libéraux 
et à l'inquiétude des acquéreurs de biens nationaux. 

Le projet de loi sur les successions, qui tendait à rétablir sous LE projet de loi 
une forme atténuée l'ancien droit d'aînesse, avait, dans la pensée de ' d'aînesse. 
ses auteurs, une portée sociale et une portée politique. Il visait 
d'abord à arrêter le morcellement des propriétés foncières : le code 
laissait, sans doute, au père de famille la faculté d'augmenter la 
part d'héritage d'un de ses enfants, mais, en fait, les pères de 
famille ne profitaient guère de cette disposition, il fallait que la loi 
vînt au secours de leur volonté défaillante. A moins donc que le 
père n'eût, par donation ou par testament, décidé que le partage 
serait égal, la quotité disponible, ou « preciput légal », serait 
— d'après le projet — attribuée de droit à l'aîné de ses enfants 
mâles. C'était l'article du code retourné; mais cette attribution 
était limitée aux successions payant 300 francs d'impôt. L'exposé 
des motifs ne dissimulait pas que le projet avait de l'importance 
pour l'avenir de la monarchie : 

« Que la règle légale des successions soit l'égalité dans les républiques, 
cela se conçoit. Dans les monarchies, rien n'est plus certain, ce doit être l'iné- 

1. 11 y avait îyj millions de rentes 5 p. îoo; mais la caisse d'amortissement en possédait 
environ Jo 

< L \ I > 

L.visse. — H. CoDtcmp.j IV. 16 



LE DROIT 
D'AINESSE 

ET L'OPINION 



LE DÉBAT 

A LA CHAMBRE 

DES PAIRS. 



Le Gouvernement parlementaire livre ie 

galité.. La conservation des terres, outre qu'elle inspire des idées d'ordre, 
de modération et de prévoyance, maintient la famille dans le rang où elle 
est dé|à parvenue et fournit sans cesse à l'État des gardiens et des prolec- 
teurs.... Elle amène cet ordre de choses si conforme à la nature du gouverne- 
ment monarchique et par lequel la société générale ne se compose plus que 
d'un nombre infini de sociétés domestiques dont l'intérêt se confond avec celui 
de l'État, et dont l'existence dépend de celle du gouvernement. » 

Il apparut, à l'agitation que le projet souleva dans l'opinion, 
qu'il De satisfaisait même pas toute la droite. L'Aristarque, journal 
de La Bourdonnaie, à qui sa haine pour Villèle donnait parfois du 
bon sens, écrivit : « On ne peut pas refaire tout ce que la Révolution 
a détruit. Conformez-vous au temps : c'est la maxime du sage ». 

La gauche manifesta une indignation que justifiait, sinon la 
teneur du projet, du moins la tendance qu'il révélait; un grand 
nombre de pétitions, de brochures et d'articles éclairèrent le public 
sur les dangers qu'il cachait, et formulèrent les répugnances qu'il 
provoquait : « Ne faut-il pas des cadets et des filles pour repeupler 
les couvents? » écrivit le Constitutionnel. Les Débats appuyèrent la 
campagne de la gauche. Il n'y avait peut-être, dans toute cette 
affaire, qu'un piège tendu à Villèle par les gens de cour, « las, 
comme il l'écrivait lui-même dans son Journal, de voir la confiance 
du Roi reposer si longtemps sur un petit gentilhomme de province ». 
On le savait secrètement hostile au projet, et l'on eût voulu que sa 
tiédeur à le défendre le compromît auprès de Charles X. 

Le projet, porté d'abord à la Chambre des pairs, fut passion- 
nément discuté, et longuement (11 mars-8 avril 1826). L'opposition 
s'attarda à réfuter le gouvernement qui prétendait changer les 
moeurs par une loi, à démontrer l'utilité du morcellement de la pro- 
priété, le danger d'ôter de la circulation un tiers ou un quart des 
terres, et de créer une classe de mécontents; elle allégua l'égalité 
devant la loi violée, les principes du droit moderne bouleversés par 
la création d'un privilège civil qui tendait à reconstituer une aristo- 
cratie, les familles divisées, la France irritée, etc. : « En ne testant 
pas, dit Mole, les pères ôtent évidemment aux cadets ce qu'ils pou- 
vaient leur rendre, et, en rétablissant l'égalité, ils ôtent à l'aîné ce 
que la loi lui donnait. Ainsi, quoi qu'il fasse ou qu'il ne fasse pas, le 
père le plus tendre se trouve frapper l'un de ses enfants » ; le droit 
que la loi donne aux aînés les rendra « odieux à leurs frères et 
sœurs »;... « en voulant faire de l'aristocratie avec les fils aînés », le 
système fera « bien plus sûrement de tous les autres enfants une 
démocratie redoutable » ; enfin, « en faisant sortir de la circulation 
le tiers ou le quart des propriétés, la loi tarira la source principale 
de la richesse de la France, diminuera son revenu territorial... ». 



< 242 > 



chapitre iv Dernières années du gouvernement de la Droite. 



5' 



Pasquier montra le danger qu'il y avait à diminuer le nombre 
des propriétaires : « Avec une plus grande division de la propriété, 
l'esprit propriétaire se répand nécessairement dans une grande 
partie de la société, et cet esprit, chacun le sait, est éminemment 
conservateur » ; la loi allait donc contre son but. Le garde des Sceaux 
Peyronnet et ses amis répondirent que le projet conciliait la loi 
politique et la loi civile, que les lois devaient être l'expression 
non des mœurs, mais des besoins de la société, et que la petite 
culture avait des inconvénients. 

A la vérité, il s'agissait de bien autre chose : c'était peu, ce n'était 
rien qu'une disposition d'ailleurs facultative, qui ne touchait pas 
plus de 80 000 familles sur millions; à la prendre telle quelle, elle 
était sans audace comme sans conséquence; ce qui causait tant 
d'émotion, c'est que la loi renfermait la « pensée d'un autre ordre 
social ». Le duc de Broglie le dit clairement : 

« Celte loi n'est pas une loi. mais une déclaration de principes,... un mani- 
feste contre l'état actuel de la société..., une pierre d'attente..., le préliminaire 
de vingt autres lois qui, si votre sagesse n'y niet ordre, vont fondre sur nous 
tout à coup, et ne laisseront ni paix ni trêve à la société française telle que les 
quarante dernières années nous l'ont faite.... Il s'agit coule que coûte, sous un 
prétexte ou sous un autre, de réinstaller en France le droit de primogéniture. 
Le droit de primogéniture, c'est le fondement de l'inégalité des conditions, c'est 
le privilège pur, absolu, sans déguisement ni compensation.... C'est l'inégalité 
des conditions par amour pour elle-même, c'est l'inégalité légale entre les 
diverses branches d'une même famille, entre les diverses familles dont la 
nation se compose, entre les diverses natures de propriétés...; ce qui se pré- 
pare ici, c'est une révolution sociale et politique, une révolution contre la 
Révolution qui s'est faite en France, il y a quarante ans. » 

La Chambre des pairs repoussa le projet par 120 voix contre 94, échec du 

et n'en laissa subsister qu'une disposition secondaire, qui accor- projet 

dait, pour la portion disponible, la faculté de la donner ou de la 
léguer à charge de la rendre à un ou plusieurs enfants du donataire, 
nés ou à naître, jusqu'au deuxième degré (le code civil n'auto- 
risait cette substitution que jusqu'au premier degré). Il y eut à 
Paris des illuminations, des feux d'artifice; des transparents, dans 
les quartiers commerçants du centre, portaient : « On n'illuminera 
jamais assez pour éclairer les ministres! » On cria: « Vive la Chambre 
des pairs ! » et aussi . « A bas les jésuites ! » Le gouvernement rapporta 
aux Députés la loi mutilée, « triste débris d'une défaite célèbre », et ne 
prit aucune part à la discussion de l'article unique que la Chambre 
adopta. 



24 i 



Le Gouvernement parlementaire. 



III. - LE PROGRAMME RELIGIEUX DE LA DROITE 

zèle clérical du 1 'ALLIANCE de la droite et du elergé devint plus agissante à partir 
gouvermement \ J d e 1824. Louis XVI II, quelques jours avant sa mort, avait créé 
un ministère spécial des All'aires ecclésiastiques et de l'Instruction 
publique, et l'avait confié à Frayssinous. Puis, il avait fait entrer 
deux archevêques, ceux de Reims et de Besançon, au Conseil 
d'État, et le cardinal de la Fare au Conseil privé. Ces mesures 
avaient un air de réaction et une odeur d'ancien régime. Charles X 
ne s'en tint pas aux manifestations symboliques : il donna ouverte- 
ment son appui à l'Église, et l'encouragea, par son attitude, à 
réclamer et à obtenir une prépondérance de fait dans le gouverne- 
ment et une situation légale privilégiée dans la nation. 

Le clergé ne chercha plus à dissimuler son « esprit d'envahis- 
sement » : en mainte occasion, des actes précis, des paroles signifi- 
catives marquèrent son espoir prochain de dominer la société civile. 
L'ordonnance du 8 avril 1824 enleva aux recteurs le droit qu'ils 
avaient, depuis 1816, de conférer et de retirer l'autorisation d'ensei- 
gner aux écoles primaires catholiques; elle l'attribua aux évêques 
et à des comités présidés par l'évêque ou son délégué. Les mission- 
naires, chaque jour plus actifs, exigèrent la présence à leurs exer- 
cices et le concours aux plantations de croix commémoratives, des 
fonctionnaires, des magistrats, des officiers. Le zèle religieux des 
agents de l'État devint un titre — le seul efficace, disait-on, — à 
l'avancement; on s'étonna de la conversion de Soult qui allait com- 
munier à Saint-Thomas d'Aquin, suivi de ses enfants, de ses aides 
de camp, de ses gens en grande livrée, des gardes-chasse de ses 
terres ; on cita l'ordre donné aux troupes par le général comman- 
dant à Strasbourg de se rendre par compagnies dans les églises, 
officiers en tête, pour assister aux fêtes religieuses. Le jubilé de 1826 
(c'était le premier du xix e siècle) fut célébré avec un éclat extraor- 
dinaire : à Paris, l'archevêque de Ouélen prescrivit quatre proces- 
sions générales. Le Roi y figura avec toute sa famille, escorté des 
Cent-Suisses et des gardes du corps, suivi des Chambres, des 
magistrats de la Cour de cassation, de la Cour royale, des tribu- 
naux, du Conseil royal de l'Université, des élèves des séminaires. 
La dernière procession, qui eut lieu le 3 mai, se termina par une 
cérémonie expiatoire sur la place Louis XV, où Louis XVI avait été 
guillotiné : « Cette vieille nation française, écrivit le Moniteur, 
^'héritier de ses soixante rois en tête, marchait précédée des pré- 

< ^44 > 



LA GARDE NATIONALE 




Cl, ohé Alinari. 



CHAULES X PASSANT EN REVUE LA GARDE NATIONALE 
30 SEPTEMBBE l<S2"> 

Peinture d'Horace Vernet, 182G. Le roi, u cheval, est suivi du Dauphin, du duc 

d'Orléans et du duc de Bourbon. Autour d'eux, le maréchal duc de Tarente, le maré- 

chal due de lieggio, et les ducs de Maillé et de Fitz-James, aides de camp. La scène 

se passe a u Champ de Mars. Au fond, à gauche, le dôme des Invalides, — Galeries 

historiques de Versailles, n° 1119. 



II. C IV 



Pl. 13. Page MA. 



chapitre iv Dernières années du gouvernement de la Droite. 

sents que Charlemagne lit à l'Église de Paris et des conquêtes que 
saint Louis rapporta des Lieux saints. Les pontifes et les prêtres 
montent à l'autel. Trois fois de suite, ils élèvent vers le ciel le cri de 
pardon et de miséricorde. Tous les spectateurs tombent à genoux.... » 
Le Roi était habillé de violet, couleur de deuil ; le bruit courut qu'il 
s'était fait prêtre et disait la messe secrètement. La police interdit 
aux cabinets de lecture le prêt des livres condamnés en chaire; le 
Grand aumônier de France, archevêque de Rouen, M. de Croy, 
invita, dans un mandement, ses curés à afficher à la porte des 
Églises la liste de ceux de leurs paroissiens qui s'abstenaient d'as- 
sister aux offices et de faire leurs pâques; l'abbé Liautard remit 
en 1826 à Charles X un mémoire intitulé Le Trône et l'Autel, où il 
demandait que, pour venir à bout de la presse, on ne laissât plus 
former d'ouvriers imprimeurs ni ouvrir de nouvelles fabriques de 
papier; les tribunaux condamnèrent un ancien colonel devenu 
libraire, Touquet, à neuf mois de prison, pour avoir publié les 
Évangiles sans les miracles : c'était un « outrage à la religion de 
l'État». 

Le clergé semblait viser à se placer au-dessus des lois et de la les « envahisse. 

MENTS » 

constitution. Une brochure, dont la presse de droite regrettait du clergé. 

l'anonymat qui la privait « de l'autorité d'un nom célèbre », pro- 
posa en 1825 de créer un Conseil, supérieur aux ministres, chargé 
de défendre la religion, ayant pouvoir de requérir du bras séculier 
la poursuite des délinquants. M. de Pins, administrateur de 
l'archevêché de Lyon, proposa à Villèle de placer le temporel 
du clergé sous la direction d'un ministre ecclésiastique travail- 
lant directement avec le Roi, hors du Conseil, et responsable 
vis-à-vis d'une commission de dix membres du clergé. La Chambre, 
saisie fréquemment de pétitions qui demandaient la restitution de 
l'état civil aux curés, se prononça, sinon en leur faveur, du moins 
en faveur de l'obligation du mariage religieux et de sa célé- 
bration avant le mariage civil. Le projet n'alla pas plus loin. Il 
eût abouti à rendre le mariage religieux obligatoire, au moins 
le mariage catholique : la « Religion de l'État » avait droit à des 
privilèges. 

Le gouvernement ne pouvait se montrer moins zélé pour la reli- 
gion que ses amis. Il ne proposa aucun changement à la législation 
de l'état civil, mais il offrit à la majorité et à la religion de l'État 
deux projets de loi, l'un sur les communautés religieuses de 
femmes, l'autre sur le sacrilège. L'importance pratique du premier, 
la valeur symbolique du second seraient du moins une garantie de 
ses bonnes intentions. 



Le Gouvernement parlementaire. livre h 

la loi suf les Les congrégations étaient encore régies par le décret du 

communautés 3 messidor an XII, dont l'article 4 portait « qu'aucune agrégation 

DE ÏEMMES. . .. ' i - ex 

ou association d nommes ou de femmes ne pourra se tormer a 
l'avenir, à moins qu'elle n'ait été formellement autorisée par un 
décret impérial ». Napoléon avait autorisé plusieurs congrégations 
de femmes, en particulier les religieuses hospitalières, dont l'éta- 
blissement fut réglé par le décret du 18 février 1809, et quelques 
congrégations d'hommes . les frères des écoles chrétiennes, les 
trappistes du Saint-Bernard, du Mont Genèvre, de la forêt de Sénart, 
les Chartreux; les autorisations d'abord accordées aux congréga- 
tions de Saint-Lazare, des Missions étrangères et du Saint-Esprit, 
furent révoquées en 1809. Jusqu'à l'année 1824, la Restauration ne 
s'occupa pas du régime légal des congrégations. La loi du 2 jan- 
vier 1817, qui permettait aux établissements ecclésiastiques 
d'accepter des dons et legs, et d'acquérir des biens immeubles et des 
rentes avec l'autorisation du Roi, profitait aux seuls établisse- 
ments reconnus par une loi, c'est-à-dire aux fabriques, aux cures, 
aux séminaires, aux évêchés. Pour admettre les congrégations à en 
bénéficier, il fallait assimiler les autorisations faites ou à faire par 
voie d'ordonnance à une reconnaissance légale ; une simple 
ordonnance aurait ainsi suffi à créer une personne civile capable de 
posséder et d'acquérir. Le 4 juin 1824, le gouvernement en fit la 
proposition à la Chambre des pairs; elle la rejeta. En janvier 1825, 
le gouvernement déposa un projet analogue, mais restreint aux 
congrégations de femmes : nulle congrégation de femmes ne sera 
autorisée qu'après vérification et approbation de ses statuts par 
l'évêque diocésain et le Conseil d'État; l'autorisation sera accordée 
par ordonnance du Roi; — les acceptations de donation, les acquisi- 
tions, les aliénations de biens seront soumises à l'autorisation 
royale; — nul membre d'une congrégation autorisée ne pourra 
disposer en faveur de celle-ci ou d'un de ses membres que d'un 
quart de ses biens. — Le rapporteur, Mathieu de Montmorency, 
protesta contre la restriction « dérisoire et cruelle » apportée à la 
liberté des congréganistes dans la disposition de leurs biens. 
L'opposition représenta que donner au Roi le droit de conférer la 
personnalité civile aux congrégations de femmes, c'était se mettre 
dans l'impossibilité logique de lui refuser de pratiquer le même 
droit à l'égard des congrégations d'hommes. La Chambre des pairs 
donna pourtant au gouvernement une demi-satisfaction. L'autori- 
sation royale fut assimilée à une reconnaissance légale, mais seule- 
ment pour les congrégations de femmes antérieures au 1 er jan- 
vier 1825 (on en comptait environ dix-huit cents), en y comprenant 

( 2/,6 > 



chapitiu: iv Dernières années du gouvernement de la Droite. 

les nouveaux établissements fondés par les congrégations déjà 
autorisées; mais une loi fut déclarée nécessaire pour conférer la 
personnalité civile aux congrégations fondées postérieurement 

au I e1 ' janvier 1825. Les Députés n'osèrent pas élargir le texte 
voté par les Pairs. Ainsi, la loi n'eut plus la portée que le gou- 
vernement avait voulu lui donner pour plaire aux catholiques. 
Lamennais écrivit que la loi faisait des religieuses une « classe de 
parias ». 

La loi sur le sacrilège causa plus d'émotion. Le ministère avait LA LOr surt rp - 
obtenu en mai 1824 de la Chambre des pairs une loi assimilant les 
vols et autres délits commis dans les églises et dans les édifices 
consacrés aux cultes légalement établis aux vols et délits commis 
dans les lieux habités; c'était aggraver la pénalité encourue. Pour- 
tant, le ministère avait refusé de faire mentionner dans la loi, comme 
punissable, la « profanation », le « sacrilège » qui, dans les églises 
catholiques, s'ajoutait au délit. « Pourquoi ne pas introduire le mot 
sacrilège, avait dit l'évêque de Troyes? Pourquoi semble-t-on punir 
l'attentat contre la propriété beaucoup plus que l'attentat contre la 
sainteté des choses? Est-il convenable, d'ailleurs, de mettre sur la 
môme ligne nos tabernacles où réside le Saint des saints et les 
meubles des autres cultes? » La Chambre des députés, décidée dès ce 
moment à punir les offenses à la religion de l'État, jugea le projet 
si insuffisant que le ministère le retira. « La Congrégation, c'est-à- 
dire la fraction ardente des gens d'église et les dévots de cour, qui 
tenait — pour parler comme le duc de Broglie — à M. de Villèle et 
consorts le pied sur la gorge », l'obligea de le reprendre et de le 
compléter. 

Le ministère apporta aux Pairs en 1825 un nouveau projet caractètib 

. DE LA LOI. 

où le sacrilège simple était puni de mort, et la profanation des 
hosties consacrées de la peine du parricide, si elle avait été commise 
« en haine de la religion ». « Nous avons, dit le garde des Sceaux 
Peyronnet, consulté l'expérience des temps anciens et des nations 
étrangères. L'Egypte religieuse et savante punissait de mort même 
le parjure, » comme une otîense sacrilège envers la divinité. A Athènes, 
les contempteurs des dieux buvaient la ciguë. A Rome, dans la Rome 
de Nuraa, du Sénat et des Décemvirs, le profanateur des choses 
sacrées était enfermé dans un sac de cuir avec un singe et une 
vipère, et précipité dans le Tibre.... Le péché devait donc tomber 
sous le coup des lois; le code, punir une infraction au droit canoni- 
que. Un dogme était, pour la première fois depuis la Révolution, 
« érige en vérité légale ». Bonald déclara : 



'/ 



LE PROJET JUGÉ 
INSUFFISANT 
A DROITE. 



Le Gouvernement parlementaire. livre ii 

« On a dit que le sacrilège était non un crime, mais un péché, qu'en cette 
qualité, il n'appartenait qu'à la religion de le punir. Mais le Décalogue, source 
et germe des lois criminelles de tous les peuples, et dont se trouvent partout 
des feuillets épars, le Décalogue a été donné à la société comme à l'homme, 
pour la politique comme pour la religion.... L'homicide, l'adultère, le vol, qui 
sont autant de péchés, cessent-ils pour cela d'être des crimes? - 

L'application de la peine de mort lui semblait particulièrement 
de mise dans la circonstance : 

« Le Sauveur a demandé grâce pour ses bourreaux; mais son père ne l'a pas 
exaucé. Il a même étendu le châtiment sur tout un peuple qui, sans chef, sans 
territoire et sans autel, traîne partout l'anathème dont il est frappé. Quant au 
criminel sacrilège, d'ailleurs, que faites-vous par une sentence de mort, sinon 
de l'envoyer devant son juge naturel ' ? » 

A quoi Chateaubriand répondit ironiquement : « L'homme 
sacrilège, conduit à l'échafaud, devrait y monter seul et sans l'assis- 
tance d'un prêtre, car que lui dira ce prêtre? Il lui dira sans doute : 
« Jésus-Christ vous pardonne »; et que lui répondra le criminel? 
« Mais la loi me condamne au nom de Jésus-Christ. » On reconnut 
volontiers que les crimes de ce genre étaient si rares que la loi ne 
serait peut-être jamais appliquée, mais il s'agissait d'élever un 
« monument de piété », C'était, dit le garde des Sceaux, « comme 
une expiation nécessaire après tant d'années d'indifférence et 
d'impiété » A la Chambre des députés, Royer-Collard résuma 
vigoureusement les arguments de l'opposition : 

« Ce crime sort tout entier du dogme catholique de la présence réelle.... 
C'est le dogme qui fait le crime, et c'est encore le dogme qui le qualifie.... 
Autant de fois qu'on le dira, je répéterai que le projet de loi admet le sacrilège 
légal, et qu'il n'y a point de sacrilège légal envers les hosties consacrées, si la 
présence réelle n'est pas une vérité légale.... Dès qu'un seul des dogmes de la 
religion catholique passe dans la loi, cette religion tout entière doit être tenue 
pour vraie et les autres pour fausses. » 

Pourquoi punir le sacrilège seul et non les outrages à Dieu, le blas- 
phème par exemple, et l'hérésie? 

L'extrême droite protesta, comme l'évêque de Troyes avait 
protesté en 1824, contre l'application de la loi à tous les cultes. « La 
religion prétendue réformée, dit Duplessis-Grenedan, a été tantôt 
proscrite, tantôt tolérée, jamais traitée à l'égal de la religion 
véritable. » Lamennais, dans le Mémorial catholique, s'indignait 
contre une loi « athée », et le même journal publiait le Catéchisme 
du sens commun rédigé par le Supérieur général des missionnaires 



1. Les dernières phrases de Bonald produisirent un tel effet de scandale qu'il les sup- 
prima du Moniteur où son discours fut publié le i5 lévrier. 

< 248 ) 



CHAPITRE IV 



Dernières années du gouvernement de lu Droite. 



du diocèse de Nancy; on y lisait cette demande : « Un souverain 
temporel peut-il faire de la religion une loi politique pour ses 
sujets? » et cette réponse : 

« Pour faire trouver la réponse à tout le monde, p distinguerai les divers 
sens de cette question. S'agit-il de la religion catholique, cela veut dire : un 
souverain temporel peut-il faire du sens commun une loi politique pour ses 
sujets; autrement : peut-il leur faire uni» loi d'être raisonnables? S'agit-il au 
contraire d'une hérésie, la même demande signifie : un souverain temporel 
peut-il d'une opinion contraire au sens commun faire une loi à ses sujets? 
autrement : peut-il faire à ses sujets une loi d'être fous? » 

La loi l'ut votée par 250 voix contre 95. On n'eut jamais l'occa- 
sion de s'en servir Les Chambres ne tentèrent pas d'en tirer les 
conséquences logiques que Royer-Collard avait déduites de son 
principe. Peut-être le temps leur manqua-t-il, ou l'audace. Elles se 
tinrent pour satisfaites d'avoir fait une manifestation retentissante. 
En protestant contre la laïcité du code, elles avaient ébranlé le 
principe de la liberté des cultes inscrit dans la Charte et posé par la 
Révolution. C'était un résultat utile, puisqu'elles pensaient, comme 
le Roi, que l'œuvre de la Révolution devait être détruite, et que la 
Charte devait être déchirée. 



VOTE DE LA LOI, 



IV. — L'AGITATION GALLICANE 

LES doctrines théocratiques et la pratique cléricale du gouver- 
nement provoquèrent des protestations même dans les rangs 
de la droite. Certains royalistes s'effrayèrent de voir l'influence du 
clergé dominer le gouvernement et asservir la monarchie. Sous cou- 
leur de défendre la religion de l'État, le « parti-prêtre » élevait la 
religion au-dessus de l'Etat, préparait les voies à la mise en acte des 
doctrines ultramontaines qui affirmaient la supériorité du pape sur 
les rois : l'Eglise devenait un danger pour la Monarchie. 

Cette crainte, exprimée sans trouver d'écho dès 1824 par un roya- 
liste, Dumesnil, fut reprise et traduite avec une fougue convain- 
cante par un vieux pair, Montlosier. C'était un gentilhomme auver- 
gnat connu pour sa piété et pour sa haine du gouvernement des 
curés. Il s'indignait depuis longtemps de leurs prétentions : « Les 
prêtres se regardent comme Dieu, écrivait-il en 1816; ils périront, et 
feront périr la nation et le Roi avec eux ». Il s'irritait de voir renaître 
la lutte contre l'ancien clergé constitutionnel rallié après le Con- 
cordat, et il détestait les missionnaires. Il étail gallican à la manière 
des anciens parlementaires. Dans d.uix lettres adressées au Drapeau 

< -i ,g > 



LES PAUPIliFTS 
DE MO.STL061LH. 



Le Gouvernement parlementaire. 



PROCES DU 

«C0NSTUT10NNEL-. 

ET DU 

« COURRIER ». 



LAMENNAIS 
CONDAMNÉ. 



blanc ,'";:illet-aoùt 1825), puis dans un Mémoire à consulter sur un 
système religieux tendant à renverser la religion, la société et le 
trône (février 1826), Montlosier dénonça la Congrégation maîtresse 
du gouvernement et la Compagnie de Jésus rétablie, malgré son 
abolition sous les anciens rois; il les montrait toutes deux s'empa- 
rant de église gallicane et de l'éducation publique; il demandait 
le retour à la politique traditionnelle de la monarchie, l'application 
de ses principes et de ses lois, l'enseignement de la déclaration 
de 1682. 

En même temps que paraissait ce retentissant Mémoire (il eut 
huit éditions en quelques semaines), la magistrature eut l'occa- 
sion de donner son avis sur la question des jésuites et de la propa- 
gande ultra mon taine. Deux des journaux qui leur étaient le plus 
hostiles, le Constitutionnel et le Courrier Français, poursuivis pour 
leur tendance « à déverser le mépris sur les choses et les personnes 
de la religion », furent acquittés par la Cour de Paris (3 décem- 
bre 1825). Le jugement portait « que ce n'est ni manquer au respect 
[dû à la religion de l'État], ni abuser de la liberté de la presse que 
de discuter et combattre l'introduction et l'établissement dans le 
royaume de toute association non autorisée par les lois, que de 
signaler., les dangers et les excès... d'une doctrine qui menace 
tout à la fois l'indépendance de la monarchie, la souveraineté du 
Roietles libertés publiques garanties par la Charte constitutionnelle 
et par la Déclaration du clergé de France en 1682, déclaration 
toujours reconnue et proclamée loi de l'État ». Lamennais fut en 
même temps poursuivi pour la seconde partie de son livre La 
Religion considérée dans ses rapports avec l'ordre politique et civil, 
qui parut le même jour que le mémoire de Montlosier. C'était une 
attaque virulente, où Lamennais avait ramassé toutes les invectives 
qu'il semait périodiquement dans le Mémorial catholique. Sa pensée 
était qu'il n'y avait pas de moyen terme entre l'athéisme et le catho- 
licisme romain. Tout compromis était illusoire; il n'y aurait bientôt 
plus en France que deux partis, « celui qui se soumettrait d'une 
manière absolue à la puissance spirituelle du pape, et celui qui ne 
reconnaîtrait que la souveraineté humaine, — le parti du ciel et le 
parti de l'enfer ». Lamennais fut condamné parle tribunal à 30 francs 
d'amende. Ainsi, la magistrature se considérait, à l'exemple des 
anciens parlements, comme compétente en matière théologique. 
« Un substitut, dit le Mémorial, a déterminé la nature et posé les 
limites du pouvoir de l'Église universelle dans le ressort du 
département de la Seine. » On remua les souvenirs des luttes 
du xvm e siècle : YÉ toile, journal ultramontain, qualifia de « magistrat 



CHAPITRE IV 



Dernières années du gouvernement de la Droite. 



félon » le procureur général la Chaiotais qui avait, sous Louis XV, 
attaqué les jésuites, et déclara que le fils d'un tel père avait été 
justement guillotiné en 1794. Le haut clergé était divisé; la majorité 
semblait favorable aux jésuites; les gallicans, durement malmenés 
par le Mémorial catholique, s'inquiétèrent : 1-4 évèques et arche- 
vêques signèrent (12 avril) un manifeste en faveur de la Déclaration 
de 1682, sans pourtant oser la nommer. 

Ainsi se divisait l'opinion royaliste inquiète. A la Chambre, un attaques contre 
député royaliste de la majorité, Agier, protesta contre l'espionnage 
et la délation organisés dans l'armée parla Congrégation : 



LA CONGREGATION. 



« Par son esprit inquisitorial, elle éloigne de la religion et aliène les cœurs 
au Roi; elle trouble la foi au lieu de la fortifier; elle divise les familles et les 
anus; elle ne craint pas d'attaquer les dévouements les plus absolus, de nier, 
de cbercher à flétrir les plus incontestables services.... C'est elle, elle seule, 
qui a divisé les royalistes; ne croyez pas qu'elle tienne autrement aux amis de 
la royauté et du Roi, car elle protège et adopte des hommes qui sont loin 
d'avoir paru jamais dans leurs rangs, s'ils veulent se donner à elle. Elle fait 
trembler les préfets, les sous-préfets sous son influence secrète, quand ils ne 
sont pas ses adeptes; elle domine le, ministère lui-même. » 



Le gouvernement dut prendre parti, ou tout au moins intervenir. 
Frayssinous, à l'occasion du budget des cultes (25 mai 1826), déclara : 
« Assurément, si quelque ministre devait être placé sous le charme 
de ce pouvoir magique, ce serait moi. Eh bien, j'ai beau m'interroger 
et passer en revue tous les actes de mon administration, je déclare 
qu'aucun d'eux n'a été dirigé par cet ascendant mystérieux. » Puis 
il tâcha de rassurer les gallicans : « Parmi les quatre articles, il en 
est un sur lequel il n'est pas permis d'hésiter, celui qui consacre 
l'inviolabilité des souverains et proclame leur indépendance absolue 
dans l'ordre temporel ». Mais il avoua que les jésuites étaient, sinon 
reconnus, au moins tolérés; on exagérait d'ailleurs leur influence. 
Ils ne possédaient en France que sept petits séminaires. Quant à 
l'ultramontanisme, Frayssinous le dit « entièrement suranné », 
inoffensif « à force de paraître ridicule ». 

L'aveu de Frayssinous relatif à l'existeuce de la Congrégation 
(les journaux ministériels l'avaient niée) et des jésuites provoqua 
une nouvelle attaque de Montlosier. Il adressa une Dénonciation for- 
melle aux cours royales contre la Congrégation, association illicite, 
contre les jésuites, contre l'esprit d'envahissement du clergé. La 
Cour de Paris se déclara incompétente, mais un considérant de 
son ai .et rappela que la législation interdisait l'établissement des 
jésuites en France. Montlosier se retourna vers la Chambre des 
pairs et lui envoya une pétition. Elle fut prise en considération, 



ATTITUDE 

DU MINISTRE 
DES CULTES. 



NOUVEAU 

PAU PII LE! 

DE MONTLOSIER. 



Gouvernement parlementaire . 



LES JESUITES 

NE SONT 

PAS INQUIÉTÉS. 



NAISSANCE 
D'UN PARTI 
ULT RAM ONT AIN. 



malgré Frayssinous qui soutint que, si une maison de jésuites avait 
besoin d'une autorisation légale pour jouir des droits civils, elle ne 
lui était pas nécessaire pour exister (18 janvier 1827). Après les juge- 
ments des tribunaux, le vote des Pairs mettait le ministère en échec. 

Pourtant, le Roi et ses ministres restèrent fidèles au « parti- 
prètre ». Charles X donna comme gouverneur au duc de Bordeaux 
l'évêque de Strasbourg, Thurins, connu pour ses mandements en 
faveur des jésuites : « Le petit-fils du Béarnais, écrivirent les 
Débals, sera donc le seul Français qui ignorera l'histoire d'Henri IV 
et qui ne saura pas quels ont été les premiers apologistes des 
régicides ». Les jésuites ne furent pas inquiétés. Ils conservèrent 
leurs établissements, noviciats ou collèges. Leurs moyens d'action 
semblèrent même s'accroître : une « Société de la propagation de la 
foi », fondée à Lyon en 1822, passa pour leur être étroitement 
subordonnée; le public n'en connut guère l'existence qu'en 1826 
par un extrait de son règlement, qui fut alors imprimé. Elle était 
composée de sections de dix membres; dix sections formaient une 
centurie, dix centuries formaient une division; le tout était placé 
sous la direction d'un conseil général par diocèse, de deux conseils 
centraux, l'un à Paris, l'autre à Lyon, et d'un conseil supérieur à 
Paris. Ses membres payaient des cotisations hebdomadaires. Comme 
l'association était placée sous le patronage de saint François- 
Xavier et dirigée par le Grand aumônier de France, on y vit une 
milice laïque aux ordres de la Compagnie de Jésus. 

L'agitation gallicane eut pour premier résultat de faire appa- 
raître aux yeux les progrès des ultramontains. Us étaient assez 
forts pour contraindre Frayssinous, évêque et ministre gallican, à 
défendre les jésuites. C'est au cours du débat soulevé contre eux par 
Montlosier que ce parti nouveau, purement catholique, fit son 
entrée dans la politique active. Affranchir l'Église de l'autorité de 
l'Etat, au risque de perdre momentanément son appui, mais avec 
l'espoir de le dominer, ce ne fut plus uniquement le rêve d'un petit 
groupe d'hommes, de l'entourage immédiat de Lamennais. Il se 
trouva des hommes pour penser que la cause de l'Église était indé- 
pendante de la cause de la monarchie; que le devoir des prêtres 
était de s'abstenir dans la lutte entre la droite et la gauche, 
d'abandonner à elle-même la société politique. « Sortez donc, 
sortez de la maison de servitude ^ brisez les fers qui vous dégra- 
dent », écrivait Lamennais. Un de ses amis disait à la duchesse 
d'Angoulème, à propos de La Religion considérée dans ses rapports 
avec le pouvoir civil : « Voici ce que c'est que l'ouvrage de 
M. de Lamennais : il a prouvé que vous perdiez la monarchie et la 



2^2 



CHAPITRE IV 



Dernières années du gouvernement de la Droite, 



religion. Pour la monarchie, cela lui est égal, mais il veut sauver 
la religion. » 

L'agitation gallicane eut un autre résultat plus directement 
tangible : elle fournit à l'opposition anticléricale de gauche un 
appui inattendu et de nouveaux arguments. 



V. — L'OPPOSITION DE GAUCHE 

LA gauche, aiïaiblie par l'échec des conspirations et par ses 
défaites électorales, changea de tactique. A dater de l'avènement 
de Charles X, son opposition se fit dynastique. Le libéralisme appa- 
rent du nouveau Roi à ses débuts facilita sa conversion. L'abolition 
(en septembre 1824) de la censure que Villèle avait rétablie le 16 août, 
quelques jours avant la mort de Louis XVIII, causa une joie géné- 
rale. La gauche s'y associa : « Tous les cœurs s'ouvrent à l'espé- 
rance », écrivit le Constitutionnel. Lafayette parut aux Tuileries. La 
joie fut courte, il est vrai, et ne survécut guère au premier discours 
du trône; mais la gauche garda sa nouvelle attitude. Elle adopta pour 
programme de défendre la légalité et de s'y retrancher. Le cri de 
« Vive la Charte! » devint la formule libérale de ralliement; on n'en 
entendit plus d'autre. Les députés protestèrent en toute occasion 
de leur royalisme sincère : « J'ai entendu l'orateur (La Bourdonnaie), 
disait, le il avril 1827, à la Chambre, Casimir Perier, vous parler de 
l'opposition royaliste, et vous donner à entendre que les membres 
qui siègent de ce côté (la gauche) ne sont pas de l'opposition roya- 
liste. Nous sommes tous ici députés défendant les intérêts du pays 
et ceux du trône; il ne peut y avoir qu'une opposition, celle des 
royalistes constitutionnels. » Et Benjamin Constant, acclamé à 
Strasbourg (14 août 1827) par la jeunesse libérale, répondait : « Vive 
la Charte, rien que la Charte, toute la Charte! » 

La Restauration n'étant plus contestée publiquement, c'est 
contre la politique du Roi et de ses ministres que la gauche con- 
centra sa polémique et organisa l'agitation. 

Les missions, les fêtes du Jubilé furent l'occasion de troubles 
populaires, à Rouen, à Brest, à Lyon. La foule, en signe de protes- 
tation, réclamait la représentation de Tartufe; des tumultes écla- 
taient dans les églises et dans les théâtres. Des caricatures circu- 
laient contre le Roi; la police saisissait des pièces de cinq francs, où 
Charles X était costumé en jésuite et Louis XVIII en chanoine. La 
propagande anticléricale se faisait surtout par les livres, les 
pamphlets et les journaux : le Mémorial catholique affirmait qu'il 

< a5'i > 



LA GAUCHE 
RALLIEE 

A LA CHAUT E. 



PROPAGANDE 
LIBER ILE 

ANTICLERICALE. 



QUEBELLE 
DU « CONSTITU- 
TIONNEL » 
ET DU « GLOBE 



Le Gouvernement parlementaire. livre h 

circulait en France 2159 500 volumes de Rousseau et de Voltaire 
publiés depuis 1817; Y Histoire de V Inquisition de Llorente et des 
Résumés historiques à l'usage de la jeunesse étaient répandus par 
milliers; Tartufe fut réédité à 100000 exemplaires. Le théâtre étant 
étroitement surveillé, depuis que le public affectait d'y saisir des 
allusions même étrangères aux intentions de l'auteur, on publiait 
les œuvres satiriques au lieu de les faire jouer, et les pamphlets 
dialogues revinrent à la mode. Il y eut abondance de « comédies 
politiques » et de « proverbes ». La Congrégation et la diplomatie 
(1826), comédie politique anonyme (probablement de A. Senty), les 
Proverbes de Théodore Leclercq s'attachaient à montrer l'hypo- 
crisie des piétés récentes et profitables; ses « M. Mitis », ses « Père 
Joseph » eurent de la célébrité. C'est peut-être des années 1824 et 
1827 qu'il faut faire dater la haine qui poursuit dans le prêtre, autant 
que sa solidarité avec l'ancien régime, sa personne et son habit. 
Sainte-Beuve pense qu'Eugène Sue n'a fait, en créant plus tard le 
type odieux de Rodin, que « s'inspirer des animosités et des ran- 
cunes de sa jeunesse ». Barthélémy, poète royaliste qui avait chanté 
le sacre, passa en 1826 au libéralisme sous l'influence de son com- 
patriote le marseillais Méry, et tous deux inaugurèrent la satire 
politique en vers par la Villéliade, qui eut quinze éditions dans 
l'année et qui fut bientôt suivie d'une Peyronéide (1827), des Jésuites, 
de Rome à Paris, et d'une Corbiéréide. Béranger donna en 1825 le 
troisième recueil de ses chansons ; le Sacre de Charles le Simple, 
V Ange gardien, qui ne parurent que dans le Recueil de 1328 et lui 
valurent alors neuf mois de prison, étaient déjà populaires en 1826. 
Parmi les journaux de gauche, le Constitutionnel s'était fait de 
la polémique anticléricale une spécialité. Cauchois-Lemaire y col- 
lectionnait, sous la rubrique Gazette ecclésiastique, tous les faits 
divers d'intolérance catholique. La querelle gallicane lui fournit 
une ample matière. Il approuva l'initiative de Montlosier, et soutint 
le droit du gouvernement à imposer au clergé la Déclaration de 
1682, le droit des tribunaux à juger les doctrines ultramontaines. A 
vrai dire, le gallicanisme des libéraux était surtout une arme de 
guerre contre les jésuites. Attaquer l'ultramontanisme comme 
illégal, soumettre l'enseignement et les principes du clergé de 
France au contrôle du pouvoir laïque, c'était armer ce pouvoir 
contre la Société qui professait l'infaillibilité pontificale et la sou- 
mission des Églises nationales à l'autorité absolue du Saint-Siège. 
Mais cette attitude, toute politique qu'elle fût, n'allait pas sans 
être parfois embarrassante. Quand les tribunaux condamnaient les 
Évangiles Touquet, quand la Cour de cassation assimilait les pié- 



a54 



cn.\PïTRE iv Dernières années du gouvernement, de la Droite. 

tistes de Bischwiller, secte protestante, à une réunion non autorisée 
passible des rigueurs de l'article 291, ils obéissaient au même 
principe qui leur avait fait condamner Lamennais; et le Constitu- 
tionnel en était fort gêné. Le Globe, au contraire, refusait, avec 
la hauteur qu'il affichait volontiers à l'égard des vieux libéraux, de 
faire fléchir les principes devant les contingences des luttes. Au 
risque de passer pour indulgent aux jésuites, il professait la neu- 
tralité absolue du pouvoir politique en matière de religion, et il 
refusait de reconnaître au gouvernement et aux tribunaux le droit 
de statuer sur l'ultramontanisme, qui était une opinion, comme le 
déisme, le protestantisme ou l'athéisme. Il protestait aussi vivement 
contre la condamnation de Lamennais que contre celle de Touquet: 
« Le pouvoir spirituel que les peuples ni le Roi ne veulent plus con- 
céder au pape, le voilà concédé à la magistrature! » Les tribunaux 
étant nombreux et n'étant pas nécessairement d'accord, « il faudra 
en venir à une jurisprudence de cassation qui remplacera les con- 
ciles ». Montlosier n'était aux yeux du Globe qu'un hobereau irrité 
de voir « le clerc rebelle au donjon ». Les vieux libéraux blâmaient 
cette attitude. Le Constitutionnel protesta contre les philosophes 
qui, « renfermés dans le cercle de certaines théories abstraites, vou- 
laient protéger au nom de la tolérance des étrangers qui ne tolé- 
raient personne »; il signala l'analogie des positions occupées par 
le Globe et par le parti religieux . « Les casuistes de la congrégation 
politique invoquent le silence sur les disciplines de Loyola ; les 
casuistes de la congrégation religieuse invoquent aussi ce silence »; 
pour le Constitutionnel, une pareille rencontre était une présomption 
de complicité. A quoi le Globe répliquait : « Nous avons aussi nos 
jésuites libéraux;... mais le temps n'est plus où le Constitutionnel 
a pu disposer de la réputation de quiconque ne partageait pas ses 
haines ». Plus habile, Kératry, dans le Courrier, fit remarquer que, 
le catholicisme étant en France religion de l'État, l'État avait le 
droit de savoir si ce culte privilégié était gallican ou ultramontain; 
mais le Globe niait que le mot « religion de l'État » eût un autre 
sens que celui de religion de la majorité: la Charte, dit-il, ne pro- 
fessait, en réalité, aucune religion. 

Le Globe resta à peu près isolé. La gauche de la Chambre n populahite 
suivit le Constitutionnel. Elle ne pouvait pas, au nom de principes 
abstraits, se désintéresser d'une lutte qui passionnait le pays, qui 
disloquait la majorité, et qui pouvait renverser le ministère; car la 
querelle gallicane accroissait les défections du côté droit. En gran- 
dissant, la contre-opposition fortifiait la coalition qui s'était naturel- 
lement nouée entre elle et la gauche. Chateaubriand, aux Débats, 

< 255 > 



DE LA GAUCHE. 



Le Gouvernement parlementaire . livre ii 

groupait des hommes « qui avaient combattu jadis sous des dra- 
peaux divers... et qui resteraient unis pour le salut commun », et il 
démontrait que la république et l'empire ne lui avaient pas fait plus 
de mal que la monarchie; les journaux ministériels le comparaient 
au connétable de Bourbon; mais Benjamin Constant, en revanche, 
le comparait à Montesquieu, et Lafayette lui envoyait une branche 
de laurier. Tout ce qui discréditait le ministère augmentait la force 
de la gauche. L'opinion publique réservait à ses membres l'enthou- 
siasme des manifestations populaires : Lafayette, revenant d'Amé- 
rique, fut accueilli en héros; Casimir Perier fit un voyage triom- 
phal dans l'Isère; les funérailles du général Foy (26 novembre 1825) 
produisirent un élan de sympathie douloureuse qu'on n'avait pas 
revu depuis la mort de Mirabeau. Celles de Talma, qui refusa le 
concours de l'Église, furent une protestation contre le « parti- 
prêtre ». 



VI. — LA LUTTE DU GOUVERNEMENT CONTRE 
L'OPPOSITION 

L'OPPOSITION parlementaire souvent victorieuse à la Chambre 
des pairs, grandissante à la Chambre des députés, les juge- 
ments des tribunaux, les agitations de l'esprit public, les manifesta- 
tions de la rue donnèrent de l'inquiétude à Charles X. Sans retirer 
sa confiance à Villèle qui n'avait fait, au demeurant, qu'obéir le 
plus souvent aux indications royales, il écoutait volontiers les cri- 
tiques formulées parfois avec animosité par les adversaires que son 
ministre avait à l'extrême droite, et Villèle se sentait ébranlé. Pour 
rétablir sa situation, le ministère présenta deux projets destinés à 
anéantir la presse politique, et un projet sur le jury (décembre 1826). 



LA LIBERTÉ 
DE LA PRESSE 
MENACÉE. 



La presse politique appartenait presque tout entière aux deux 
oppositions. Le ministère ne disposait que de quatre journaux à 
Paris : le Moniteur, la Gazette de France, le Journal de Paris et 
Y Etoile (le Drapeau blanc disparut en janvier 1827); ils étaient 
sans crédit et ne vivaient que des subventions officielles. Seuls, 
les journaux du parti catholique, du parti libéral et de la droite dis- 
sidente avaient des lecteurs et une influence. La majorité ministé- 
rielle le constatait non sans peine ni sans inquiétude. Elle protes- 
tait souvent contre la liberté laissée à l'imprimerie qui inondait la 
France de productions factieuses. Bonald, dans une brochure sur 
La liberté de la Presse (1826) déclarait que le gouvernement avait le 

< 2.56 > 



cii.u'itre iv Dernières années du gouvernement de la Droite. 

droit de « donner des juges à nos pensées comme il donnait des 
juges à nos intérêts et à nos actions ». La Chambre vota d'abord, 
sur la demande du gouvernement, une augmentation du tarif des 
transports par la poste, sous le prétexte de couvrir les trais d'une 
amélioration dans le service : la taxe du transport des journaux 
fixée par une loi de Tan IV à quatre centimes par feuille, et deux 
centimes par demi-feuille, fut élevée à cinq centimes par feuille 
« de trente décimètres carrés et au-dessous ». C'était, à peu de chose 
près, doubler les irais de port des journaux qui, à l'ancien tarif, ne 
pavaient, en raison de leurs dimensions habituelles, que deux ou 
trois centimes. La gauche protesta contre a l'effet moral » de la 
mesure, « préface, avant-coureur, auxiliaire d'une autre loi », et 
contre son effet matériel, qui était de grever les journaux d'un impôt 
supplémentaire que Dupont de l'Eure estimait à 000000 francs. La 
droite ne cacha pas qu'elle verrait disparaître sans chagrin » une 
foule de petits journaux, enfants éphémères de la plus dégoûtante 
licence », comme disait Castelbajac. La discussion sur le tarif ne 
fut en effet qu'une escarmouche; la bataille fut livrée à Poccasion 
du projet concernant la répression des délits de la presse. 

Il fut apporté à la Chambre des députés par le garde des Sceaux le projet 

Peyronnet (29 décembre 1826). « La presse, disait l'exposé des motifs, surTa presse. 
est arrivée au dernier terme de la licence la plus effrénée, et l'insuffi- 
sance des lois a été si grande que la justice, souvent réduite à rester 
muette, a été forcée, quand elle a pu rompre le silence, de pro- 
noncer des châtiments illusoires.... » Il proposait les remèdes sui- 
vants : Aucun journal ou écrit périodique quelconque ne pourra 
être établi sans une déclaration préalable énonçant le nom des pro- 
priétaires et de l'imprimeur. Nul écrit de vingt feuilles et au-dessous 
ne pourra être mis en vente ou distribué que cinq jours après le 
dépôt fait à la direction de la librairie ; au-dessus de vingt feuilles, 
la durée du délai sera de dix jours. Chaque exemplaire d'un écrit 
non périodique de moins de cinq feuilles sera imposé d'un timbre 
de 1 franc pour la première feuille, et de dix centimes pour les sui- 
vantes; pour les journaux, le droit de timbre sera élevé à dix cen*- 
times par feuille de 30 décimètres carrés ou de dimension inférieure. 
La contravention à toutes ces dispositions sera punie de 3 000 francs 
d'amende <•[ de la destruction de l'édition entière. Ces peines seront 
indépendantes de «•elles encourues pour les crimes ou délits que lies 
publications pourront contenir. De ce chef, les propriétaires de jour- 
naux, dont le nom devait figurer en tête de chaque exemplaire, 
encourront, sans préjudice des peines corporelles, des amendes de 
2 000 à il) 000 francs, pour l'outrage au roi, aux princes, aux dépo 

< ■j. r j'j > 
Lavisse. II. Contemp., IV. 1 > 



ATTAQUES CONTRE 
LE PROJET. 



LES DÉBATS. 
LE PROJET 
REPOUSSÉ 
PAR LES PAIRS. 



Le Gouvernement parlementaire. r „ rD , 

1 LIV RE II 

sitaires de Ja force publique, etc. L'imprimeur sera, dans tous les 
cas, civilement responsable des amendes, des dommages et des frais 
Casimir Perier s'écria qu'autant valait déposer un projet de loi 
plus court : « L'imprimerie est supprimée en France au profit de la 
Belgique ». En effet, hors les discours de députés, les mandements 
d archevêques et les livres de prières, déclarés exempts de timbre 
le seul prélèvement du fisc tuait les écrits de moins de 5 feuilles' 
et, le dépôt — censure préventive imposée à tous les livres de 
20 feuilles - exposant un volume quelconque à la saisie avant 
publicité, personne n'oserait désormais en risquer la publication 
Les journaux jetèrent feu et flamme contre « la loi de haine et de 
vengeance qui sort du Comité inquisitorial et de la Congrégation » 
[Constitutionnel). « On se demande si c'est à Paris ou à Constan- 
tinople qu'a été élaborée l'œuvre inepte, violente, ignoble sans 
probité politique », déclara ÏAristarque. Lamennais appela le 'projet 
« un monument peut-être unique d'hypocrisie et de tyrannie ». Cha- 
teaubriand fit tirer à 300 000 exemplaires sa réponse, insérée dans 
les Débats, à la « loi vandale ». L'Académie française elle-même, 
puis des Académies de province s'émurent et protestèrent : les aca- 
démiciens Michaud et Lacretelle y perdirenWeur titre de lecteurs du 
Roi, et Villemain fut révoqué de sa fonction de maître des requêtes. 
Peyronnet se défendit dans le Moniteur: « La loi présentée veut 
être une loi de justice et d'amour, et non un acte arbitraire et une 
mesure de haine ». 

La discussion dura du 13 février au 12 mars. La majorité vota 
le projet avec quelques amendements; mais elle laissa le ministère 
le défendre à peu près seul. Les rares interventions que risquèrent 
ses orateurs ne furent pas heureuses. Salaberry, après avoir exposé 
que chez les Hébreux la lecture des prophéties n'était pas permise 
avant trente ans, proclama son horreur de l'imprimerie. 

« La presse est une batiste perfectionnée qui lance des torches et des 
flèches <»nflammées; la presse est l'arme chérie du protestantisme, de l'illégi- 
timité, de la souveraineté du peuple. Redoutons, messieurs, les fléaux de 
l'imprimerie, seule plaie dont Moïse oublia de frapper l'Egypte. » 

Les deux oppositions attaquèrent la loi avec la même vio- 
lence. On entendit La Bourdonnaie déclarer : « C'est la Charte, 
toute la Charte que la France demande ». Royer-Collard, d'abord 
méprisant, se tourna vers les ministres : « Qu'avez-vous fait jusqu'ici 
qui vous élève à ce point au-dessus de vos concitoyens, que- vous 
soyez en état de leur imposer la tyrannie?... La loi que je combats 
annonce la présence d'une faction dans le gouvernement aussi- 



258 



chapitre iv Dernières années du gouvernement de la Droite. 

certainement que si celte faction se proclamait elle-même et si elle 
marchait devant nous, enseignes déployées. Je ne lui demanderais 
pas qui elle est, d'où elle vient, où elle va : elle mentirait.... » Puis, 
ironiquement, il déclare la loi insuffisante : « Des bibliothèques, des 
livres ont passé dans les esprits. C'est delà qu'il faut les chasser. Avez- 
vous pour cela un projet de loi? Tant que nous n'aurons pas oublié 
ce que nous savons, nous serons mal disposés à l'abrutissement et à 
la servitude. » Une loi pareille tendait un piège aux éditeurs; Casimir 
IV rier demanda, au nom de la bonne foi, que le gouvernement fît 
une liste des livres interdits, « un index, comme à Rome » : « Je 
demande si on poursuivra Voltaire et Rousseau ». — « Tous les mau- 
vais livres, quels qu'ils soient, répondit le juriste Pardessus, doivent 
être poursuivis, Voltaire comme les autres. On nous rappelle sans 
cesse les arrêts qui ont chassé les jésuites; n'y a-t-il donc que ceux-là 
qui soient respectables? Regardez-vous comme non avenus les arrêts 
des Parlements qui ont condamné à être brûlés plusieurs ouvrages 
de Voltaire? » 

L'opposition réunit, au scrutin sur l'ensemble, 134 voix contre 233 
(12 mars). La majorité apparaissait affaiblie. La Chambre des 
pairs ayant nommé une commission hostile, le ministère craignit 
une défaite et retira le projet (17 avril). Paris illumina; la joie fut 
générale et populaire; car Paris comptait un grand nombre d'ouvriers 
imprimeurs que la loi, eût réduits au chômage. On cria : « Vivent 
les Pairs, à bas les ministres, à bas les jésuites! » Il y eut quelque 
tumulte. Les députés, ministériels, qui se virent compromis par le 
vote d'une loi impopulaire, gardèrent rancune au gouvernement 
pour avoir manqué de courage. 

La loi sur le jury n'avait pas, en apparence, de portée politique. la loi 

Le ministère comptait même y gagner quelques sympathies, son SUR LE JURY ' 
projet donnant satisfaction aux critiques que soulevait la législa- 
tion en vigueur sur la formation des listes de jurés; car le code 
d'instruction criminelle (1808) donnait au préfet une telle autorité 
dans le choix des jurés que leur indépendance semblait médiocre. 
Le projet laissa la confection de la liste aux préfets, mais les obligea 
à choisir le jury parmi les électeurs. Cette restriction à l'arbitraire 
fut jugée insuffisante et le choix trop borné. Les Pairs ajoutèrent à 
la liste des électeurs une liste de capacités el votèrent la perma- 
nence obligatoire des listes. Le ministère se résigna mal à ces 
amendements et son intention fut peu goûtée. De plus, la loi 
eut une conséquence politique que le gouvernement n'avait pas 
voulu lui donner : la première partie de la liste du jury n'étant autre 
que la liste électorale, et cette liste — publiée chaque année au plus 

< 259 > 



Le Gouvernement parlementaire. livre u 

tard le 15 août et close le 30 septembre — devenant permanente et 
publique, il fut difficile aux préfets d'y faire les éliminations et 
les additions coutumières. Ainsi, par cette loi du jury, le ministère 
n'acquit pas la réputation de justice dont il espérait bénéficier, et 
il détruisit, sans le vouloir, un des moyens de fraude qui avaient 
fait sa victoire électorale et qui pouvaient la lui conserver 
(17 avril 1827). 



DISSOLUTION 
DE LA GARDE 
NATIONALE 
DE PARIS. 



RÉTABLISSEMENT 
DE LA CENSURE 



Charles X était impopulaire; on l'accueillait froidement dans 
les rues de Paris. U en était inquiet. Ses ministres lui proposèrent 
de reconquérir la sympathie des foules en passant la revue de la 
garde nationale. C'était la première depuis son avènement. L'épreuve, 
dont tous les partis attendaient le résultat avec une égale curiosité, 
eut lieu le 29 avril. On cria : « Vive le Roi! » mais aussi « Vive la 
liberté de la presse, à bas les ministres, à bas les jésuites ! » Au 
retour, quelques légions manifestèrent contre Villèle et Peyronnet, 
sous leurs fenêtres. Le lendemain, tandis que les journaux minis- 
tériels, qui laissaient ignorer ces incidents à leurs lecteurs, célé- 
braient la beauté de cette fête de famille, la garde nationale de 
Paris fut dissoute par ordonnance. Ce fut la rupture entre le Roi et 
la bourgeoisie parisienne. Le ministère, dupé et discrédité, retourna 
à la politique autoritaire. 

La censure fut rétablie le 24 juin, deux jours après la clôture 
de la session : « C'est, dit le Moniteur, la leçon d'un père qui laisse 
toujours percer sa sollicitude à travers sa sévérité ». La présidence 
du Conseil de surveillance fut donnée à Bonald, qui, dans une nou- 
velle brochure, De l'opposition et de la liberté de la presse, formula 
une fois de plus son opinion sur la presse. 

« La censure est un établissement sanitaire fait pour préserver la société 
de la contagion des fausses doctrines, tout semblable à celui qui éloigne la 
peste. » 

Bonald contestait l'utilité des journaux politiques : 

« Dans un gouvernement où ' à 800 propriétaires, pris dans les rangs les 
plus honorables de la société, viennent tous les ans, de tous les points du 
royaume, se réunir sous les yeux de l'autorité, exposer tous les besoins, faire 
entendre toutes les réclamations,... quel besoin ont-ils de journaux politiques, 
pour voir, entendre, ou parler? » 

La censure ne supprima pas les journaux, mais elle les empêcha 
de parler pendant quatre mois. Il fut interdit de nommer les jésuites, 
de faire l'éloge de la petite culture, d'avertir les électeurs de se 
faire inscrire, d'annoncer les changements dans l'administration de 

< 260 > 



CHAPITRE IV 



Dernières années du gouvernement de la Droite. 



l'Opéra, de dire que les rentes étaient en mauvais état, de comparer 
le 3 p. 100 anglais au 3 p. 100 français; on raya des journaux les 
annonces de « mauvais livres »; on ne toléra plus la petite revanche 
que les journalistes prenaient jadis contre les censeurs, en rem- 
plaçant les passages supprimés par des lignes de points. Alors 
l'opposition eut recours aux brochures, et la Société des Amis 
de la liberté de la presse se forma. La contre-opposition y entra 
bruyamment, avec Chateaubriand, Salvandy, qui releva toutes les 
suppressions dans ses Rognures de la Censure, avec Hyde de 
Neuville, qui recueillit les phrases favorables à la liberté de la 
presse autrefois prononcées par Corbière. Villèleet Bonald lui-même. 
Il ne restait plus qu'à recourir aux tribunaux, ce fut l'occasion de 
nouveaux déboires : la Cour de Paris acquitta Senancour qui, dans 
un Résumé des traditions religieuses des différents peuples, avait appelé 
Jésus-Christ un jeune sage; Mignet, poursuivi pour avoir raconté les 
funérailles de Manuel dans une brochure, fut acquitté par le tribunal 
correctionnel. 

Villèle se rendit compte de l'inefficacité de la répression et fit 
à ses intimes la confidence de son inquiétude. Mais le Roi, rassuré 
par les acclamations qui l'accueillirent pendant un voyage dans les 
départements du Nord, se résolut à une mesure qu'il jugeait néces- 
saire contre l'opposition, la dissolution de la Chambre des députés. 
Six élections partielles avaient donné en 1827 d'énormes majorités à 
la gauche ou à la droite dissidente. Tout au plus pouvait-on espérer 
que la majorité se maintiendrait encore pendant une session, qui 
devait être la dernière de la Chambre élue en 1824; car la loi de 
septennalité n'avait pas prévu que la Chambre actuelle, élue pour 
cinq ans, eût la faculté de prolonger son existence de deux ans, 
par un effet rétroactif de la loi. Villèle redoutait un débat sur cette 
question, et beaucoup de députés fidèles auraient craint de le sou- 
tenir jusque-là. Charles X le décida à engager la bataille tout de 
suite, comptant surprendre l'ennemi par la soudaineté de l'attaque : 
le 5 novembre, une ordonnance parut qui dissolvait la Chambre et 
convoquait les collèges électoraux pour le 17 et le 24; une seconde 
ordonnance retirait la censure; une troisième nommait une promo- 
tion de 76 pairs : quatre archevêques figuraient en tète de la liste; le 
reste, où les députés sortants étaient en majorité, passait pour appar- 
tenir à la portion la plus militante de la Congrégation. 

L'opposition ne fut pas prise de court. Depuis plusieurs mois, elle 
craignait une brusque dissolution et prenait ses précautions. Profi- 
tant <lr La publicité des listes électorales, des comités s'étaient formés 
pour vérifier les inscriptions. Une société libérale Aide-toi, le ciel 



DISSOLUTION 
DE LA CHAMBRE. 



LES ELECTIONS. 



■JiGl 



Le Gouvernement parlementaire. 



DEFAITE 

DU MINISTÈRE. 



Vaidera, formée de royalistes du centre gauche (Guizot, Odilon 
Barrot, Barthe), unie à une association de jeunes républicains, les 
Francs parleurs (Bastide, Cavaignac, Joubert, Thomas, Hippo- 
lyte Carnot), avait fait distribuer à 80000 exemplaires le Manuel de 
l'électeur juré. « Ce fut partout, dit Pasquier, une lutte à outrance 
entre les préfets et les électeurs. » Unis dans la bataille contre les 
lois Peyronnet, les opposants de droite et de gauche n'eurent pas de 
peine à s'entendre pour établir des listes de coalition. « Nous autres, 
disait Michaud, rédacteur à la Quotidienne, nous tirons par les 
fenêtres de la sacristie. » Le Constitutionnel recommanda La Bour- 
donnaie, Delalot, Hyde de Neuville; et les Débats, Laffitte, Lafayette, 
Casimir Perier, Benjamin Constant. 

Les collèges d'arrondissement donnèrent 195 sièges à l'oppo- 
sition, 83 au ministère; ceux de département ne réparèrent pas sa 
défaite : l'opposition enleva encore 55 sièges sur 172. Peyronnet fut 
battu à Bourges, où son gendre était préfet. A Paris, où le ministère 
n'avait réuni que 1 100 voix sur 8000, les résultats du premier scrutin 
furent fêtés par des illuminations; il y eut des troubles dans les rues 
Saint-Denis et Saint-Martin; la troupe tira sur la foule (19 et 
20 novembre). La police, dirigée par deux « congréganistes », 
Franchet, directeur de la police, et Delavau, préfet de police, passa 
pour avoir organisé l'émeute de manière à intimider les électeurs de 
département en rendant visible le péril révolutionnaire. 

Villèle voulut espérer, malgré sa défaite. Ses journaux consta- 
tèrent qu'en ajoutant les royalistes ministériels à ceux de l'opposi- 
tion, on avait encore une majorité royaliste. Mais l'alliance entre 
les opposants de droite et de gauche était plus solide que Villèle ne 
le pensait; et, se fût-elle rompue, ses adversaires de droite le haïs- 
saient trop furieusement pour lui laisser le bénéfice de la rupture. 



VII. — LA POLITIQUE EXTÉRIEURE ET LA CHUTE 
DE VILLÈLE 



LES IDEES 
DE VILLÈLE 
EN MATIÈRE 
DE POLITIQUE 
EXTÉRIEURE. 



VILLÈLE avait obéi, dans sa politique intérieure, aux gens de 
cour qu'il n'aimait pas; à l'extérieur, il subit les conséquences 
de l'intervention en Espagne qui s'était faite malgré lui. 

La guerre d'Espagne avait coûté cher, et avait failli amener une 
guerre avec l'Angleterre. Villèle, l'aventure terminée, ne se 
préoccupa plus que d'éviter semblable imprudence. Il pensait « que 
la France n'est assez forte ni pour résister à l'Angleterre sur mer, 
ni pour lutter sur le continent avec l'alliance formidable qui y 



26a 



L'INDEPENDANCE GRECQUE 




LA. BATAILLE DE NAVARIN 

Tableau de Bouterwek d'après Cit. Langlois. Le 20 octobre 1827, les escadres de France, 
d'Angleterre et de Russie, réunies sous le commandement de l'amiral Codrington, attaquent 
lu flotte turque, uni est détruite. Ou voit ici l'explosion de la frégate égyptienne 2'Isonia. 
.1// premier plan, des matelots turcs s'enfuient sur des débris de navires. — Musée de 

Versailles, n" 1796. 



11. C. IV. — Pl. l l. Page 262. 



CHAPITRE IV 



Dernières années du gouvernement de la Droite. 

existe. Due doit-elle faire? Défendre son honneur et sa sûreté 
renoncer à la prétention d'imposer aux autres des lois que nous ne 
sommes pas en mesure de faire exécuter, et attendre. » - 

Celte attitude modeste le rapprochait naturellement de l'Angle- 
terre, adversaire de la politique d'intervention. Elle le garantissait 
contre son hostilité, et lui fournissait le moyen de résister à l'Au- 
triche et à la Russie; l'expérience des derniers congrès avait 
prouvé que ces puissances, toujours prêtes à la guerre, visaient 
moins à faire respecter dans le monde les principes de la Sainte- 
Alhance qu'à satisfaire leurs convoitises personnelles sous le cou- 
vert de ces principes. La Russie recherchait l'empire dans les 
Balkans comme l'Autriche la domination en Allemagne et en Italie- 
1 Angleterre ne se montrait pas plus désintéressée dans son désir de 
garder l'empire de la mer et le commerce colonial f mais l'antago- 
nisme de ces ambitions concurrentes permettait à Villèle de conser- 
ver la neutralité qui convenait à ses goûts. Il n'eut donc, après la 
chute de Chateaubriand, aucune peine à renoncer à une politique 
extérieure active et brillante. C'est pourquoi on le vit successivement 
de 18.4 a 182,, refuser d'agir contre les colonies espagnoles d'Amé- 
rique révoltées, malgré le tsar et Metternich qui l'y poussaient 
laisser 1 Angleterre intervenir seule dans les affaires du Brésil et du 
Portugal, et s'entendre avec elle pour régler la question grecque. 
En somme, sans se prononcer ouvertement contre le système de 
Metternich, il en prépara la chute en favorisant le système de 
Canning. 

Les colonies espagnoles s'étaient constituées en États indé- cansmo 

pendants. 11 avait été question au congrès de Vérone d'aider le roi /?AV 

d Espagne, leur souverain légitime, à les soumettre, comme on «SBSEîK 
aidait a soumettre les libéraux de la Péninsule; c'était le désir du espagnoles. 
tsar et de Chateaubriand qui rêvait de conquérir 1 Amérique à main 
armée; 1 opposition de l'Angleterre avait coupé court à ces projets 
Lue intervention européenne eût risqué de compromettre sans 
retour les intérêts commerciaux des Anglais dans les nouvelles 
Républiques. Mais l'affaire américaine, après 1822, se compliqua 
par 1 entrée en scène des Etals-Unis; ils avaient menacé de soutenir 
les insurgés si une puissance européenne les attaquait, et la 
doctrine, très populaire chez les Américains du Nord, de l'indé- 
pendance du nouveau Monde vis-à-vis de l'ancien, avait trouvé son 
expression définitive et retentissante dans la déclaration faite au 
Congés le 2 décembre 1823 par le président Monroè . « L'Amérique 
doit être à 1 avenir affranchie de toule tentative de colonisation el 

< a63 > 



Le Gouvernement parlementaire. 



INTERVENTION 

ANGLAISE 

EN PORTUGAL. 



d'occupation étrangère. L'Amérique aux Américains! » Presque au 
même moment (26 décembre), Ferdinand VII demandait qu'une nou- 
velle conférence fût réunie pour délibérer sur la révolte de ses sujets 
d'outre-mer Canning ne voulait ni soutenir la prétention des États- 
Unis qui, poussée à l'extrême, allait jusqu'à contester à l'Angleterre 
son établissement du Canada, et qui, appliquée aux républiques nou- 
velles, les mettait sous leur tutelle politique et commerciale, ni 
combattre ouvertement une intervention opportune qui mettait les 
colonies révoltées à l'abri d'une expédition européenne. Il se rappro- 
cha de Villèle qui était tout disposé à l'écouter, et celui-ci se hâta 
quelques jours après la révocation de Chateaubriand d'annoncer à 
Metternich (18 j uin 1S24) qu'il n'accorderait pas son appui à une action 
des puissances contre les colonies espagnoles. La Sainte-Alliance et ses 
congrès étaient battus; sLx mois plus tard (janvier 1825), Canning 
reconnut officiellement les républiques : « J'ai dans ces dernières 
années, déclare-t-il fièrement à la Chambre des communes en 
décembre 1826, appelé un nouveau monde à l'existence, et, la balance 
se trouvant ainsi réglée, j'ai laissé à la France les résultats de son 
invasion ». 

C'était encore un des résultats fâcheux de cette « invasion » 
que d'avoir prêté un appui moral apparent aux absolutistes portu- 
gais. Depuis que le Brésil s'était séparé de sa métropole (octobre 1823), 
le roi de Portugal, Jean VI, avait dû, pour n'être pas chassé de son 
royaume, se mettre à la tête d'un mouvement absolutiste provoqué 
par son fils don Miguel, abolir la constitution de 1821 et renvoyer 
les Cortès. La colère populaire imputait aux libéraux la perte du 
Brésil; tous les Portugais s'unissaient dans un commun désir de 
revanche sur la colonie rebelle. Ce conflit mettait l'Angleterre dans 
un grand embarras. Elle ne voulait ni perdre l'influence qu'elle 
exerçait depuis près d'un siècle sur le gouvernement de Lisbonne, 
ni contrecarrer les Brésiliens au moment où elle favorisait les 
colonies espagnoles. Pour ne mécontenter personne, Canning se bor- 
nait à des déclarations vagues, assurant à l'envoyé brésilien « qu'il 
professait un égal intérêt pour la prospérité des deux royaumes », 
et tâchant de convaincre le Portugal que mieux valait renoncer au 
Brésil. Mais l'ambassadeur français, Hyde de Neuville, disciple et 
ami de Chateaubriand, belliqueux comme lui, offrit à Jean VI les 
troupes françaises qui avaient terminé leur campagne espagnole : 
leur présence à Lisbonne eût permis au roi d'envoyer son armée 
au Brésil. Chateaubriand félicita son agent de montrer tant d'initia- 
tive (24 mai 1824). Mais Canning, qui venait de conseiller à Jean VI 
de demander le concours d'une armée anglaise, laissa voir une telle 



264 > 



CHAPITRE IV 



Dernières années du gouvernement de la Droite. 



irritation qu'une rupture avec la France faillit en résulter. Les 
engagements pris par Hyde étaient si formels que le renvoi môme 
de Chateaubriand ne permit pas à Villèle de les désavouer tout de 
suite. C'est au bout de six mois seulement que Hyde fut rappelé 
(décembre 182-4). Canning, les mains libres, obtint de Jean VI la recon- 
naissance de l'indépendance du Brésil (13 mai 1825). En mars 1826, 
la mort de Jean VI remit tout en question. Dora Pedro, fils aîné de 
Jean VI, qui régnait au Brésil, était le légitime héritier du trône de 
Portugal : s'il faisait valoir ses droits, les deux États se trouveraient 
de nouveau réunis et la guerre recommencerait. Les agents anglais 
négocièrent à Rio de Janeiro et à Lisbonne un arrangement : 
Dom Pedro renoncerait au Portugal en faveur de sa fille aînée 
Maria, qui, plus tard, épouserait son oncle don Miguel ; Maria n'ayant 
que sept ans, on prévoyait dans ce contrat quelle se marierait à 
quinze. Don Miguel jugea qu'une attente de huit années était longue, 
et sollicita l'appui de Ferdinand VII d'Espagne. Le nouvel ambas- 
sadeur français, Moustiers, ami politique d'ÎIyde de Neuville et 
désireux de venger son échec, encouragea ardemment les visées de 
Miguel. Canning vint à Paris, y resta un mois (18 sept.-20 oct.), 
et obtint que Villèle désavouât Moustiers, le rappelât et laissât les 
Anglais débarquer 10 000 hommes à Lisbonne (décembre 1826). 

La politique de Villèle fut considérée par la droite dissidente 
comme une trahison : il se faisait ouvertement le soutien des libé- 
raux, des rebelles et des Anglais. On s'indigna plus encore lorsqu'il 
alla jusqu'à sacrifier par pusillanimité une partie du sol national. 
Du moins ce fut le sens que les amis de Chateaubriand donnèrent 
à l'ordonnance qui émancipa Saint-Domingue (17 avril 1825). Cette 
ancienne colonie française avait rompu depuis 1803 tout lien avec 
la métropole; la Restauration, en 1814, avait vainement tenté de lui 
faire accepter un simple droit de suzeraineté. Villèle négocia une 
transaetion honorable. En échange d'une réduction de moitié des 
droits de douanes en faveur des marchandises françaises, et du 
versement de 150 millions destinés à indemniser les anciens colons 
dépossédés, le roi concédait aux habitants « l'indépendance pleine 
et entière de leur gouvernement ». L'opposition de droite contesta 
violemment à Villèle le droit d'aliéner une part du domaine de la 
couronne, s'indigna de voir le roi reconnaître une république 
fondée sur la rébellion, et saerifier pour une somme de 150 millions, 
jugée insuffisante et dont le recouvrement était incertain (en 
fait, elle ne fut jamais intégralement payée), les droits impres- 
criptibles des colons propriétaires. C'était renier, dit le député 
Kergorlay, « les deux principes fondamentaux de la société fran- 



V INDEPENDANCE 

DE 

SAINT-DOiUNGUE. 



< *65 > 



Le Gouvernement parlementaire. livre ii 

çaise, le principe de la souveraineté légitime et celui de la 
propriété ». '« C'est admettre, disait un autre, que l'on peut con- 
quérir la liberté par le crime. » 

Du moins, si la politique du cabinet en Amérique, en Portugal, 
à Saint-Domingue, excitait la colère des royalistes, les libéraux y 
applaudissaient. Mais son attitude dans la question d'Orient mécon- 
tenta également les uns et les autres. 

la question Les massacres de Chio (avril 1822) renouvelèrent l'émotion des 

crecque en 1825 p rem i ers épisodes de l'insurrection grecque et l'indignation causée 
par l'abandon de la Grèce en 1821. Après le sac de la Thessalie, 
de la Béotie, de l'Attique, elle sembla perdue. Mais l'héroïque résis- 
tance de Kolokotronis en Morée usa l'armée ottomane qui laissa 
les Grecs reprendre Nauplie, Corinthe et Athènes (janvier 1823). 
Malheureusement ces succès furent suivis d'une guerre civile entre 
les chefs de partis rivaux depuis le commencement de la guerre 
(1823-1825), et la ruine de la Grèce eût été certaine si le gouverne- 
ment turc eût alors possédé l'argent et l'armée nécessaires pour 
continuer la lutte; comme il ne trouva pas 10000 hommes à opposer 
aux trois centres insurgés (Grèce orientale, Grèce occidentale et 
Morée), comme sa flotte ne pouvait résister aux corsaires grecs, il 
demanda du secours à son vassal le pacha d'Egypte, Mehemet-Ali, 
qui disposait d'une bonne marine et d'une armée de terre organisée 
à l'européenne. Mehemet exigea d'abord que son fils Ibrahim, 
qui commandait l'armée de terre, fût nommé pacha de la Morée; 
puis il y envoya (juillet 1824) 16 700 hommes portés par 400 navires, 
escortés par 57 vaisseaux de guerre. Après six mois de croisière 
dans l'archipel, Ibrahim débarqua à Modon (mars) et s'installa à 
Navarin dont il fit sa base d'opérations (mai 1825). Quelques 
semaines après, maître de Tripolitza, il menaçait Nauplie, siège 
du gouvernement grec, tandis que le général turc Rechid assié- 
geait Missolonghi : la Grèce semblait de nouveau condamnée à 
succomber. 
LES II ne lui était venu jusque-là d'Europe que des sympathies. En 

t-HiLHELLÈNEs France, une « Société philanthropique pour l'assistance des Grecs » 
réunissait dans son comité Chateaubriand, Lafayette, Laffitte et 
Benjamin Constant; les souscriptions qu'elle organisa montrèrent la 
profondeur et l'étendue des sympathies philhellènes. Les journaux 
protestèrent contre l'appui fourni par les instructeurs français au 
vice-roi d'Egypte; Chateaubriand, dans sa Note sur la Grèce que la 
Gazette dénonça comme un manifeste en faveur de toutes les rébel- 
lions, demanda que la France reconnût l'indépendance des Grecs, 

< 266 > 



ET LES GRECS. 



cn.\piTRE iv Dernières années du gouvernement de la Droite. 

comme l'Angleterre avait fait pour les colonies espagnoles. Le 
comité de Paris, associé à celui que le banquier Eynard fonda à 
Genève avec le patriote grec Capo d'Istria, devint le centre des asso- 
ciations philhellènes allemandes et suisses, formées à Stuttgart, à 
Munich, à Zurich, à Berne II eut assez d'argent pour envoyer un con- 
voi d'approvisionnements et de volontaires en Grèce. Déjà deux offi- 
ciers français, le colonel Fabvier et le général Roche, avaient prêté 
aux insurgés leur appui moral et leur concours personnel. Lord 
Byron était allé mourir à Missolonghi (19 avril 1820). La cause 
grecque provoquait de jour en jour plus d'enthousiasme. 

Les gouvernements du continent y répondirent mal. Villèle canning, viu.fll 
voulait dans l'affaire grecque . comme dans les autres, ne rien 
risquer, rester effacé. Le tsar Alexandre, intimidé par Metternich, 
n'osait prendre parti ni pour les Grecs ni pour le sultan : il proposa 
une conférence. Canning lui ayant demandé quelle organisation con- 
viendrait à la Grèce libérée, il proposa sa division en trois princi- 
pautés vassales de la Porte. Les Grecs protestèrent. Canning aperçut 
alors le parti que l'Angleterre pouvait tirer de tant d'hésitations; 
comme elle l'avait fait en Amérique, elle aurait le mérite d'appeler 
une nouvelle nation à l'existence. Une menace de la flotte anglaise 
empêcha Ibrahim d'attaquer Nauplie et l'obligea de se retirer à 
Tripolitza. Les Grecs mirent tout leur espoir dans les Anglais; leur 
gouvernement demanda sa protection officielle à la cour de 
Londres. Canning, qui désirait ne pas rompre avec la Turquie, ne 
répondit pas : son intention était de préparer une médiation anglaise 
entre Grecs et Turcs qui eût éloigné des Balkans les ambitions 
russes. Mais Alexandre mourut, et la politique russe changea aussitôt 
d'allure. Nicolas I er déclara immédiatement et sans détour sa volonté 
de faire la guerre aux Turcs; l'empire ottoman était, à ses yeux, un 
héritage à partager; il somma la Porte de proclamer dans les six 
semaines l'indépendance des provinces roumaines et de la Serbie 
(24 mars 1826). Canning, déconcerté, empêché de régler seul, comme 
il l'espérait, la question grecque, dut s'entendre avec Nicolas (pro- 
tocole du 4 avril 182G) pour une médiation commune. La France 
fut tenue à l'écart des négociations. Faisant allusion à la Grèce, à 
propos de la discussion du budget, le ministre des Affaires étran- 
gères, baron de Damas, déclara : 

« On nous a accusés d'avoir manqué d'humanité, et cependant, depuis le 
commencement des troubles dans le Levant, les vaisseaux du Roi n'ont pas 
cessé de secourir les infortunes de tous les genres. Nous ne pouvons donc 
comprendre le reproche d'inhumanité que sous un point de vue général; dès 
lors, ce n'est pas l'intérêt de telle ou telle localité que les gouvernements 
doivent considérer, mais bien l'intérêt commun de tous les peuples. » 



y 



Le Gouvernement parlementaire . livre h 

L'opposition releva vivement le mot de « localité » appliqué à 
la Grèce, et protesta contre l'indifférence des gouvernements : « Les 
cabinets sont pour les Turcs et l'islamisme, les nations pour le 
christianisme et pour la Grèce, dit Alexis de Noailles. Les cabinets, 
inexorables contre la traite qui se fait à 3 000 lieues de nous, auto- 
risent la vente des esclaves pris au milieu des Grecs. » Il proposa le 
vote d'un crédit pour le rachat des captifs. Villèle s'y opposa, ne 
voulant pas « mettre en opposition la politique des peuples avec la 
politique des cabinets ». 
E vanc^tfrrf ^ e §' ouvernemen t' français ne sortit de son inaction qu'à la 

de la russœ prière de Canning qui, ayant besoin de la France pour refréner 
et de la fbance. y am ] :) ^ on fe ^[ co ] as ^ sollicita, après l'avoir écartée, son adhésion 
au protocole du 4 avril. Il obtint, pendant son séjour à Paris, avec 
l'adhésion de la France, l'assurance que Villèle ne désirait pas plus 
que lui faire la guerre aux Turcs. Ganning pensait avoir ainsi 
calmé l'enthousiasme belliqueux du tsar; il comptait s'en servir 
comme d'une menace propre à intimider le sultan et à l'obliger 
d'accepter la médiation des trois puissances. Mais le sultan, enhardi 
par la prise de Missolonghi (avril 1826) et d'Athènes (juin 1827), se 
déroba. Alors l'entente des trois puissances se transforma en une 
alliance (traité de Londres, 6 juillet 1827), où elles affirmèrent leur 
intention d'imposer leur médiation. C'était, au cas probable d'un 
nouveau refus du sultan, la guerre inévitable. Canning espérai't 
encore maintenir la paix, quand il mourut (8 août 1827). Ses suc- 
cesseurs comptaient, comme lui-même, empêcher l'intervention 
armée de la Russie; mais les événements déjouèrent les calculs des 
gouvernements : deux mois après la mort de Canning, les flottes 
réunies des trois puissances détruisirent la flotte ottomane dans la 
rade de Navarin (20 octobre). 
bataille La bataille de Navarin était le résultat d'un accident. Aucun 

de navarin. d es trois amiraux russe, anglais, français (Heyden, Codrington, 

de Rigny) n'avait l'ordre d'engager le combat contre l'escadre 
turco-égyptienne. Codrington s'employait au contraire, conformé- 
mentaux ordres de son gouvernement, à négocier un armistice avec 
Ibrahim; mais Rigny, ancien serviteur- de Napoléon, qui comman- 
dait depuis 1822 la station du Levant, n'avait vu dans le traité de 
Londres que l'occasion d'une action glorieuse pour la marine 
française. Profitant de l'imprudence d'Ibrahim qui, pendant les 
négociations, ne craignit pas, en manière de défi, d'envoyer des 
troupes dévaster la Morée, Rigny fit décider que les trois escadres se 
présenteraient le 20 octobre à l'entrée de la rade de Navarin pour 
sommer la flotte ottomane de se disloquer immédiatement. Sa 

< 26b > 



chapitre iv Dernières années du gouvernement de la Droite. 

frégate amirale, la Sirène, fut accueillie la première par un coup de 
canon turc. La bataille aussitôt engagée fut terminée en deux 
heures. Ibrahim, sa flotte détruite, promit de ne plus servir contre 
la Grèce. Ainsi commença cette guerre si longtemps et si savam- 
ment différée. L'Angleterre, qui ne voulait pas rompre avec la 
Porte, n'y joua aucun rôle; les Russes envahirent la Roumanie, 
prirent Varna et s'arrêtèrent devant le camp turc de Ghoumla qui 
gardait les défilés des Balkans; 15 000 Français, sous les ordres du 
général Maison, occupèrent la Morée. 

Le gouvernement français, entraîné par l'Angleterre à intervenir 
en Grèce pour maintenir la paix et contenir la Russie, se trouva 
donc amené à faire la guerre et à soutenir les ambitions russes. 
C'est pourquoi Navarin fut un deuil pour l'Autriche, une déception 
pour les Anglais : Wellington l'appela un « accident déplorable », 
Metternich une « épouvantable catastrophe ». C'est aussi pourquoi 
l'enthousiasme qui, en France, accueillit la nouvelle ne profita pas 
au ministère : la bataille était due à un heureux hasard que Villèle 
avait tout fait pour éviter; le mérite en revenait à la « politique des 
peuples », et non à celle du cabinet. C'est enfin pourquoi Navarin 
— victoire nationale — contribua à la défaite de Villèle qui l'avait 
pourtant préparée. 

Villèle n'avait pas eu de politique extérieure personnelle. Son LA politique 
attitude indécise, effacée, timide, toute subordonnée au désir de ne DE villèle 

pas mécontenter l'Angleterre, lui valait l'hostilité de tous les partis. EST impopulaire. 
Les griefs de la contre-opposition de droite étaient partagés même 
par la majorité. On jugeait dans tous les partis que Villèle, comme 
disait Chateaubriand, « attachait la France en bas ». Le moment 
était mal choisi. Jamais peut-être l'épopée républicaine et impé- 
riale n'était apparue plus belle, ni la « honte de 1815 » plus 
haïssable. Thiers achevait l'histoire de la Révolution, Norvins 
celle de l'Empire, et le somptueux lyrisme d'Hugo en orchestrait 
la gloire. La nation vivait fortement et hors d'une réalité qui ne 
correspondait pas à l'état de son âme. Le mot de Chateaubriand est 
vrai : « On sentait sous ses pieds remuer dans la terre des armées 
ou des révolutions qui venaient s'offrir pour des destinées extraor- 
dinaires ». 

Villèle ne comprit rien à ce tumulte. Il n'aimait que l'adminis- villèle 

tration et les finances. Il leur donnait le meilleur de son temps, et il y administrateur. 
rendait des services. Les habitudes nouvelles qu'il introduisit dans 
l'usage, dans le maniement des deniers publics sont encore suivies : 
telles l'ordonnance du 14 septembre 1822, qui définit l'exercice, 

< -.469 > 



Le Gouvernement parlementaire. livre ii 

fixa les termes de l'ordonnancement et du payement des dépenses, 
et interdit tout payement qui ne serait pas justifié par des pièces 
régulières; celle du 9 juillet 1826, qui régla îe contrôle de la Cour 
des comptes; celle du 19 novembre 182G sur la comptabilité, 
complétée par l'instruction générale du 15 décembre, qui établit des 
règles définitives et uniformes pour tous les comptables de l'Etat; 
celle du 1 er septembre 1827, qui décida qu'à partir de 1829, le projet 
du budget général de l'État présenterait les dépenses prévues non 
seulement par ministère, mais par sections spéciales; que les 
dépenses de chaque subdivision de section seraient seules variables; 
que les crédits supplémentaires rendus nécessaires par des dépenses 
urgentes et imprévues pendant les vacances des Chambres, ne 
pourraient être désormais engagés sans une ordonnance royale qui 
devait être dans la plus prochaine session convertie en loi. Villèle 
pensait que la prospérité financière et la prospérité matérielle lui 
ramèneraient les sympathies que la politique lui aliénait ; cette 
dernière ressource lui manqua : un accident discrédita jusqu'à sa 
politique économique et sa capacité financière. 
chute La guerre d'Espagne, le milliard des émigrés avaient alourdi 

de villèle gon b^gç^ Une crise commerciale 1 , d'origine anglaise, qui eut son 

contre-coup en France, en détruisit l'équilibre. En 1827, les produits 
des impôts furent inférieurs aux évaluations. Le prestige de Villèle 
fut atteint : l'opposition affecta de voir dans la crise le résultat de 
la méfiance et de l'inquiétude causées parla politique ministérielle; 
ce fut un argument de plus contre le gouvernement. 

Aussi les élections ne firent-elles que traduire l'impression qui, 
des deux oppositions, s'était répandue jusque dans la majorité. 
Villèle succombait sous le discrédit d'une politique dont il avait eu 
la responsabilité plutôt que la direction. Ses efforts pour garder le 
pouvoir furent vains : il essaya de négocier avec la contre-oppo- 
sition ; il offrit même, s'il faut en croire Pasquier, des portefeuilles 
au centre gauche, à la gauche 2 . Tous les partis le repoussèrent. Il 
se résigna de mauvaise grâce à disparaître (3 janvier 1828). 

i. Voir page 291. 

2. Il est difficile d'ajouter foi aux Révélations sur la fin du ministère de M le comte de Villèle, 
ou Détails d'une négociation pour former au nom du Roi un ministère constitutionnel, ouvrage 
publié en 1829 par J.-B. Flandin, commissaire des guerres, qui y relate longuement ses 
entretiens avec Villèle, Laffitte. C. Perier, Royer-Collard, etc. Mais l'intention d'un rappro- 
chement avec la gauche ne parait pas avoir été douteux chez Villèle à la fin de 1827- 



< 270 t 



LES PARTIS 
QUE ÉCONOMIQUE 



LIVRE m 
ET LA POLITI- 



CH A PITRE PREMIER 
LE SYSTEME PROHIBITIF 



I. LE REGIME DOUANIER. — II. LE SYSTÈME COLONIAL. III. LES 

RÉSULTATS. — IV. FORMATION D'UN PARTI ÉCHANGISTE. 



/. — LE RÉGIME DOUANIER! 

LES partis politiques qui se disputaient le pouvoir depuis 1814 tous les partis 
ne se réclamèrent ni des doctrines ni des pratiques écono- S0NT 

,.,-,• , ,., ,, . . , CONSERVA ELFs 

miques adoptées jadis par les gouvernements qu ils regrettaient. Les en matière 

royalistes, qui désiraient restaurer le plus possible d'ancien régime, 
n'essayèrent pas de rétablir les douanes intérieures ; les libéraux, 
attachés à la Révolution, ne préconisèrent pas la liberté commer- 
ciale qui, fondée par la Constituante, ne lui avait pas survécu. Les 



ÉCONOMIQUE. 



1. Le texte des tarifs est au Bulletin des lois. L'étude en est sommairement faite dans 
P. Clément, Histoire du système protecteur en France depuis le ministère de Colberl jusqu'à 
la Révolution de <S4S, Paris, i854; — Cochut, La politique du libre-échange; III, Le régime 
économique de la France de 1815 à 1860 (Revue des Deux Mondes, 1861); — et plus complète- 
ment dans Amé, Eludes sur les tarifs de douanes et sur les traités de commerce, Paris, 1876, 
2 vol. 

Parmi les nombreuses brochures contemporaines, la plus intéressante pour l'étude de 
l'état d'esprit protectionniste est de F.-L.-A. Ferrier, Du gouvernement considéré dans ses 
rapports avec le commerce, Paris, 1821. 

Le tarif des valeurs en douane élaboré conformément à l'ordonnance du 11 janvier 1826 
est au Bulletin de statistique et de législation comparées, 1878, IV. 71 ; XIV, :>.',:<: XIX, 109, 
sous ce titre : Le mouvement des prix depuis 1820. 

Sur toutes les questions relatives à la vie économique et sociale, il faut consulter 
Levasseur, Histoire des classes ouvrières et de l'industrie en France de (789 à 1870, 1' éd., Paris, 
2 vol., igo3. 

Sur les institutions économiques, voir G. Bourgin : Législation et organisation administra- 
tive du travail sous la Restauration. (Rev. politique et parlementaire, ocl. 1910.) 

t 171 > 



Les Partis et la politique économique. livre m 

uns et les autres s'accordèrent à ne rien changer au régime de 
liberté du travail que la Constituante avait substitué à l'ancienne 
réglementation : à droite, on ne regretta pas sincèrement les corpo- 
rations; à gauche on ne songea pas à donner aux ouvriers le droit 
de s'associer. Les réformateurs de la génération nouvelle qui deman- 
dèrent « l'amélioration matérielle et morale de la classe la plus 
nombreuse et la plus pauvre » restèrent sans action sur les poli- 
ticiens, comme fut sans efficacité la campagne des économistes en 
faveur du libre-échange. Les partis acceptèrent l'état de fait créé 
par le gouvernement tombé; ils accommodèrent empiriquement à 
leurs intérêts les habitudes prises. La théorie ne leur fut d'aucun 
usage; il leur suffit, pour légiférer, d'obéir à des calculs politiques 
et à des préjugés, c'est-à-dire de s'abandonner à leurs instincts. 

Instincts et intérêts invitaient les deux partis à une politique 
économique analogue. La droite, qui se recrutait en majorité parmi 
les propriétaires fonciers, était surtout préoccupée d'accroître les 
revenus de la terre; la gauche, dominée par la bourgeoisie indus- 
trielle et commerçante, désirait grossir le chiffre de ses affaires. 
Commerçants, industriels et propriétaires s'assurèrent donc les 
avantages matériels qu'ils attendaient de leur avènement politique 
en donnant à leurs représentants le mandat de conquérir le mono- 
pole du marché national. Ainsi deux forces politiquement hostiles 
trouvèrent dans un système douanier qui annulait la concurrence 
étrangère une garantie égale de bénéfices; elles s'allièrent pour le 
défendre et le développer; tous les autres problèmes de la vie 
économique les laissèrent indifférentes. 

le mouvement La chute du régime napoléonien avait produit une catastrophe 

^ J J^ TI0NNISTE commerciale. Par la frontière brusquement ouverte, les marchan- 
dises étrangères envahirent la France librement. Or les unes, les 
anglaises, étaient jusque-là prohibées; les autres étaient soumises à 
des droits généralement élevés. Les détenteurs de cotons en laine, de 
sucre, de café, virent subitement tomber à 3 et 4 francs le kilo des 
articles pour lesquels ils avaient payé des taxes d'importation de 
6 à 8 francs. L'entrée des marchandises prohibées en droit, fils et tissus 
de coton, ou en fait par suite de la guerre maritime, fers et fontes du 
Nord, fut également funeste aux manufacturiers et aux maîtres de 
forges : le fondateur de la filature mécanique du coton, Richard- 
Lenoir, qui avait sept usines et 11 000 ouvriers, fit une retentissante 
faillite. 

Il était cependant imprudent de maintenir des droits qu'on ne 
pouvait pas faire payer. On improvisa donc un nouveau régime de 



chapitre premier Le Système prohibitif., 

douanes qu'on jugea applicable : une ordonnance du comte d'Artois, 
alors lieutenant général du royaume, rendue le 23 avril 1814 (le 
jour même où une convention provisoire fixait la nouvelle fron- 
tière), établit un tarif modéré sur le sucre, le café (0 fr. 60 etO fr. 40 
par kilo) et les autres denrées coloniales, remplaça le droit sur 
les cotons en laine, qui variait de 6 à 8 francs, par un simple droit 
de statistique de 25 centimes. Ces mesures, données pour provi- 
soires, parurent pourtant dangereuses aux industriels; elles révé- 
laient des tendances libérales qu'ils jugèrent inquiétantes. En effet, 
le retour de la paix mettait les fabricants en concurrence non seu- 
lement avec les produits anglais écartés depuis 1793, mais avec 
ceux de la Belgique et des provinces rhénanes qui cessaient alors 
d'être français. Les fabricants de coton de Lille, Paris, Saint- 
Quentin. Rouen, réclamèrent 30 millions d'indemnité pour les pertes 
qu'ils avaient subies, et le retour à la prohibition. Un député de 
l'Aisne, Delhorme, déclara : « Il faut rendre éternelle la prohibition 
de tous les fils et cotons étrangers ». La Chambre de commerce de 
Rouen écrivit au Roi (27 mai) : « La prohibition est de droit politique 
et social; depuis le fabricant jusqu'à l'ouvrier, tous réclament, et 
avec raison sans doute, le droit de fournir exclusivement à la con- 
sommation du pays qu'ils habitent ». La Chambre refusa l'indemnité, 
mais demanda la prohibition. Le gouvernement, plus circonspect, 
maintint la franchise des cotons en laine et ajourna la décision à 
prendre sur les droits qu'auraient à payer les fers étrangers en 
entrepôt dans les ports. Louis, ministre des Finances, déclara à la 
Chambre (20 août) • « Le Roi ne veut élever les droits qu'autant qu'il 
est nécessaire pour compenser les désavantages actuels de notre 
industrie... à la condition expresse... de faire de continuels efforts 
pour atteindre à tous les perfectionnements déjà découverts ou à 
découvrir », et il fit prévoir de futures réductions sur le tarif. Ces 
déclarations libérales provoquèrent un nouvel émoi. Industriels et 
propriétaires, également menacés, nouèrent alors la coalition qui 
domina les Chambres pendant toute la durée de la Restauration et 
qui triompha de la résistance de tous les gouvernements, quand ils 
tentèrent d'en opposer une. La législation douanière, de plus en plus 
prohibitive, commencée en 1814, achevée en 1826, fut l'œuvre de 
cette coalition. 

Les maîtres de forges étaient légalement placés sous le régime lègislatios 

du tarif de 1806, qui fixait à 4 francs seulement la taxe d'entrée 
sur le quintal de fer en barres. C'était un droit plus fiscal que 
protecteur, qui équivalait à peu près au dixième de la valeur de la 
marchandise. Mais, en fait, ils avaient joui, grâce à la guerre, d'une 



Lavisbï. — H. Coutemp., IV. 18 



SUR LES FEUS. 



Les Partis et la politique économique. livre m 

véritable prohibition. Seuls fournisseurs du marché national, ils 
vendaient 50 francs le fer que l'étranger (Suède, Russie, Angleterre) 
aurait pu apporter en France au prix de 30 et 35 francs. Ils ne vou- 
laient donc plus du tarif de 1806, si ce tarif, insuffisant mais 
jusque-là inoffensif, était désormais pratiqué. Ils obtinrent un 
droit de 16 fr. 50 sur les fers et, sur tous les objets de quincaillerie 
commune ou fine, un droit variant de 50 à 150 francs le quintal 
(loi du 17 décembre 1814). Le ministre, Louis, persistait à estimer 
que de pareilles taxes devaient être provisoires, étant destinées 
seulement à donner aux maîtres de forges les délais nécessaires 
pour « tendre à l'économie et aux procédés les plus simples, et 
renoncer au dangereux bénéfice du monopole ». Ce fut le con- 
traire qui arriva. Les droits furent vite jugés insuffisants par les 
maîtres de forges. Ils croyaient en 1814 n'avoir à redouter que les 
fers de Suède et de Russie, traités au bois et au marteau, les seuls 
fers étrangers, ou à peu près, dont on eût l'habitude d'user avant la 
Révolution; ils ignoraient les progrès accomplis depuis vingt ans 
par les Anglais dans la fabrication de l'acier, des fers à la houille 
et au laminoir. Quand ils connurent ces concurrents imprévus et 
redoutables, ils demandèrent des armes, et ils en obtinrent. En 1820 
(loi du 7 juin), les aciers forgés furent taxés à 60 francs; l'acier 
fondu à 100 francs; les faux à 100 francs; les outils, à 140 et 
200 francs; les limes et râpes, suivant la qualité et la longueur, de 
80 à 250 francs. Mais les fers anglais en barre, qui arrivaient aux 
entrepôts à 22 ou 23 francs, ne coûtaient encore, une fois payé le 
droit de 16 fr. 50, que 38 à 39 francs; leur concurrence faisait tomber 
les fers français à 40 francs, prix insuffisant au dire des maîtres de 
forges : une ordonnance intervint aussitôt (1821) pour maintenir les 
fers au laminoir en entrepôt jusqu'à promulgation d'un nouveau 
tarif; il fut voté en 1822 (27 juillet), et donna pleine satisfaction : le 
droit sur les fers fut porté à 27 fr. 50; le droit sur les fontes brutes, 
à 4 francs pour celles qui entraient par terre, à 9 francs pour celles 
qui arrivaient par mer; le droit sur les fontes épurées, à 15 francs. 
Les cours s'élevèrent de 25 p. 100. Les fers anglais disparurent du 
marché français. 

législation Les fabricants d'étoffes obtinrent une protection aussi efficace. 

sut: les tissus. L a prohibition des tissus et des filés de coton, générale depuis 1806, 
fut maintenue. La loi de 1814 greva les toiles de lin et de chanvre 
d'un droit qui variait de 25 francs à 300 francs le quintal suivant leur 
degré de perfection; ces chiffres, relevés en 1826, passèrent res- 
pectivement à 30 et 350 francs, suivant le nombre des fils de 
chaîne. Le linge de table damassé paya 500 francs le quintal, à 



CHAPITRE PREMIER 



Le Système prohibitif. 



partir de 1822; le nankin des Indes, 50 centimes le mètre; les den- 
telles, iS p. 100 de leur valeur; les fils de chanvre, taxés de 
5 à 10 francs en lSJii, furent à leur tour taxés, selon la qualité, de 
14 à 44 francs le quintal on 1822. Les fabricants de soierie obtinrent 
en 1820 la prohibition complète des tissus de soie de l'Inde, et un 
droit de IS francs le kilo sur les autres; le droit de 190 à 220 francs 
établi en 1822 sur la passementerie fut porté en 1826 à 220 et 
250 francs. Les fabricants d'étoffes de laine obtinrent en 1820 la 
prohibition des châles et cachemires de l'Inde, et le tarif de 1826 
taxa les couvertures de laine à 200 francs le quintal. 



Les prétentions des industriels à détenir le monopole de la 
consommation nationale en objets manufacturés n'avaient cessé 
d'être soutenues par les propriétaires fonciers. A leur tour les 
industriels aidèrent les propriétaires à écarter toute concurrence 
alimentaire de l'étranger. Leurs intérêts n'étaient pourtant pas, 
dans tous les cas, identiques; il y avait, entre ces alliés, matière à 
conflit possible : car les propriétaires vendaient non seulement des 
denrées comestibles, mais aussi des matières premières nécessaires 
à plusieurs industries; or, la prohibition des matières étrangères 
semblables, similaires ou concurrentes n'était pas dans l'intérêt 
des manufacturiers qui voulaient acheter au plus bas prix les laines, 
lins et chanvres étrangers et plus encore le coton, grand concurrent 
des fils nationaux, et que les propriétaires fonciers avaient en 
horreur. « On veut absolument faire de la France un pays manu- 
facturier, et elle est essentiellement agricole, disait le député Puy- 
maurin le 8 mars 1817. Je ne vois pas que les 200 000 ouvriers de 
nos manufactures de coton méritent plus d'égards que nos labou- 
reurs. Les manufactures que la France doit encourager parce qu'elles 
lui sont propres, sont celles de lin, de laine et de soie. » Fabricants 
et propriétaires s'entendirent cependant, parce que leur intérêt 
supérieur fut de ne pas laisser contester le principe de la protection, 
et parce qu'ils trouvèrent bientôt dans le système des primes un 
compromis qui accommodait leurs intérêts particuliers. 

La conquête du monopole exclusif de l'alimentation nationale 
par les propriétaires fut laborieuse. Car il fallait, pour les satisfaire, 
innover, changer la législation, et non simplement, comme dans le 
cas des industriels, maintenir ou étendre des privilèges acquis. 
Aussi, pour avoir pleine satisfaction, durent-ils attendre le moment 
où s'affirma et se précisa, dans le programme politique de la droite, 
le désir de constituer en France, à l'exemple de l'Angleterre, une 
« féodalité agricole » fondée sur le monopole des grains. On pro- 



COALITIO.V DE. 

PROPRIETAIRES 

ET DES 

INDUSTRIELS. 



Les Partis et la politique économique. livre hi 

tégea la terre contre la concurrence étrangère pour accroître la 

fortune de ceux qui la possédaient et pour leur permettre ainsi 

d'acquérir des fonds plus étendus. 

législation sur En 1814, les céréales étaient encore soumises aux décrets de 

vexportation 1810 qui en laissaient l'entrée libre et qui en prohibaient la sortie : 

DES GRAINS. ^ . i w , , 

on pensait qu il ne tallait pas exposer la rrance a manquer de 
grains. L'ordonnance du 26 juillet !814 autorisa provisoirement la 
sortie, pour faciliter la vente des approvisionnements en excès 
laissés par les dernières récoltes. Les propriétaires réclamèrent 
aussitôt le maintien de la libre sortie, pour trouver, dirent-ils, dans 
la vente à l'étranger une compensation légitime à la concurrence 
que les grains étrangers venaient librement faire à leurs récoltes 
quand elles étaient insuffisantes. Il fallut leur donner quelque satis- 
faction. La loi du 20 novembre 1814 permit l'exportation en règle 
générale, mais la suspendit dans le cas où le blé dépasserait un 
certain prix dans les départements frontières, qu'on répartit en 
trois zones : si le cours moyen du blé atteignait 23 francs dans 
la première, 21 francs dans la seconde, 19 francs dans la troisième, 
l'exportation demeurerait interdite. L'importation resta autorisée 
encore, sauf paiement du droit de statistique (50 centimes par 
quintal), établi le 28 avril 1816. Il était, en effet, visible que, par 
suite de la cherté des transports, une province où le blé abondait 
ne pouvait pas aisément le vendre à une province éloignée où le 
blé était insuffisant; dès lors, il n'était pas raisonnable d'exiger de 
ceux qui pouvaient facilement vendre leur excédent au delà d'une 
frontière toute proche, qu'ils perdissent un bénéfice assuré, sans 
gain pour personne : 

« Ainsi, déclara le ministre de l'Intérieur Montesquiou, tandis que les 
grains de Bretagne se vendront aux Espagnols et aux Portugais, l'Italie et 
l'Afrique pourront approvisionner Marseille avec plus de convenance. Par cela 
même, la France aura d'autant plus de blé à exporter, et son commerce fera un 
double bénéfice. Cette sorte de concurrence ne peut jamais décourager notre 
culture.... L'importation, loin d'être ici opposée à l'exportation, est le juste 
complément de cette liberté sagement tempérée que S. M. veut procurer à son 
peuple pour l'encouragement de l'agriculture. » 

Le rapporteur insista sur la diminution du prix des grains qui 
résulterait de la loi. Mais ces dispositions libérales, où s'affirmaft 
le principe de la solidarité des marchés de pays différents, ne durè- 
rent pas : les propriétaires, une fois conquis le droit d'exporter, 
s'attachèrent à lutter contre la liberté de l'importation. 
législation sur Une disette ayant fait monter en 1816-1817 le prix du blé à 

l importation 36 fr. 16 l'hectolitre, le gouvernement favorisa l'importation des 
blés de Russie, en accordant, du 22 novembre 1816 au 1 er sep- 



CHAPITRE PKEMII'R 



Le Système prohibitif. 



tombée 1817, une prime de 5 francs par quintal de blé, de 3 fr. 50 
par quintal de seigle et de 2 fr. 30 par quintal d'orge. Puis, 
les récoltes ayant été très abondantes, l'hectolitre de blé tomba à 
24 fr. 6-2 en 1818, à 18 fr. 42 en 1819 : les propriétaires affectèrent 
d'attribuer celte baisse à la concurrence des blés étrangers. Decazes, 
qui avait intérêt à donner satisfaction à une classe où se recrutaient 
ses adversaires politiques, fit voter en 1819 une loi qui établit pour 
la première fois des droits à l'entrée des blés. Elle était, dit-il, 
« essentiellement calculée dans l'intérêt de la propriété », et des- 
tinée à assurer aux producteurs de grains un prix « rémunérateur », 
c'est-à-dire à faire hausser la valeur de la terre. C'était une imita- 
tion adoucie du régime appliqué aux propriétaires anglais qui, 
habitués pendant la guerre à vendre leur blé 35 à 36 francs l'hecto- 
litre, avaient obtenu après la paix des lois prohibitives pour main- 
tenir ce prix et conserver le monopole du marché intérieur. La 
loi française ne supprima pas, mais entrava fortement la liberté 
d'importation; elle établit un droit fixe de 25 centimes par quintal 
de blé importé sur navires français, de 1 fr. 25 sur navires étrangers, 
plus un droit variable de 1 franc par chaque franc de hausse qui se 
produirait dès qu'en chacune des trois zones 1 le prix tomberait au- 
dessous de 23, 21 et 18 francs; enfin, à la limite de 20 francs, 
18 francs et 16 francs, les blés étrangers étaient prohibés. 

Ce fut le premier essai d'échelle mobile. Mais le système n'arrêta 
pas la baisse du blé. Beaucoup de terres disponibles furent, grâce à 
l'espoir des prix « rémunérateurs » assurés par la loi, ensemencées 
en céréales; les récoltes s'accrurent, et le prix moyen du blé tomba 
en 1821 à 17 fr. 29. Les propriétaires accusèrent plus que jamais les 
blés étrangers d'avilir les prix, et réclamèrent la prohibition. Ils 
n'eurent même pas à combattre la résistance des commerçants 
importateurs et des manufacturiers, qui avaient pourtant intérêt à 
ce que le pain ne fût pas cher : les armateurs de Marseille et de 
Toulon réclamèrent eux-mêmes des surtaxes sur les blés'importés 
par des navires étrangers, parce que ceux-ci, génois, grecs, ragu- 
sains, naviguant à meilleur marché que les français, étaient presque 
les seuls à faire de l'importation; les armateurs de Bordeaux et de 
Nantes, qui s'enrichissaient dans le trafic des denrées coloniales, ne 
virent pas d'inconvénients à ce que des produits qu'ils n'importaient 
pas fussent surchargés ou prohibés; quant aux industriels. leur 

i. La !*• zone comprit tous les départements frontières, île la Gironde à l;i Haute-Garonne, 
des Pyrénées Orientales au Donbs; la »' comprit le Haut et le Bas-Rhin, le Nord, Pas . te- 
Calais, Seine-Inférieure, Eure, Calvados. Loire-Inférieure, Vendée, Charente-Inférieure; 
la ;» comprit la Moselle, Meuse, Ardenues, Aisne, Manche, Ille-et- Vilaine, Cotes -du-Nord, 
Finistère, Morbihan. 



V IMPORTA TTON 

DES GRAINS 

INTERDITE 

E.Y FAIT. 



Les Partis et la politique économique. livre m 

opinion était exprimée par l'un d'eux, un libéral, Humblot-Conté : 
« Le bas prix des vivres engendre l'indolence des ouvriers et la 
cherté les entraîne au travail ». Un seul député, Voyer d'Argenson, 
protesta contre l'élévation du prix de la vie qu'une élévation corres- 
pondante du salaire ne compensait pas : « A mesure que le prix des 
denrées s'élève, la nourriture du pauvre devient plus grossière; de 
l'usage du méteil il passe à celui de l'orge, de l'orge à la pomme de 
terre ou à l'avoine ». Et il cita la misère des paysans des Vosges 
pendant la famine de 1817. Un député de la droite, pour toute 
réponse, réclama des droits destinés à arrêter radicalement l'impor- 
tation des blés étrangers. L'année suivante, la loi du double vote 
ayant augmenté l'influence et le nombre des propriétaires à la 
Chambre, ils obtinrent que le régime de l'échelle mobile fut modifié 
de telle sorte qu'il aboutît pratiquement à la prohibition. Comme le 
gouvernement avait proposé en 1821 une loi modifiant la répartition 
des départements de première zone, qui aurait encore réduit 
l'importation par le littoral méditerranéen, la Chambre jugea la 
concession insuffisante, et y substitua un nouveau projet : les 
départements furent divisés en 4 classes; si les prix tombaient 
au-dessous de 24 francs dans la première, de 22 dans la seconde, 
de 20 dans la troisième, de 18 dans la quatrième, 1 importation était 
interdite; si les prix étaient égaux à ces chiffres ou supérieurs, 
l'importation était autorisée, moyennant un droit d'entrée qui 
croissait à mesure que le prix baissait sur les marchés régulateurs 
de chaque classe. Le prix du blé ne cessant pas de baisser, l'im- 
portation fut prohibée en fait sans interruption de 1821 à 1830, sauf 
pendant un mois, celui de février 1828. 
protection Les autres produits agricoles furent également protégés. Le 

de la lame. tarif du 25 novembre 1814 avait laissé subsister pour les laines 
brutes un régime analogue à celui des grains : l'exportation en était 
prohibée (sauf celle des laines fines que leur prix écartait des 
marchés étrangers), et l'importation était libre. C'était la survivance 
d'une ancienne opinion économique : depuis Colbert, les drapiers 
passaient pour des citoyens particulièrement utiles; c'est pour eux, 
c'est pour leur permettre de payer de bas salaires que l'Etat cher- 
chait jadis à procurer aux ouvriers le blé à bon marché; c'est 
pour eux, c'est pour leur procurer la matière première à meilleur 
compte que Louis XVI et Napoléon avaient, après Colbert, et 
sans plus de succès que lui, fondé des dépôts officiels de béliers 
destinés à acclimater en France les mérinos espagnols. Aussi, 
malgré les droits énormes qui écartaient des frontières tous les 
lainages fabriqués par leurs concurrents étrangers, les drapiers 

t 278 > 



CHAPITRE PREMIER 



Le Système prohibitif. 



n'étaient-ils pas disposés à renoncer à la libre importation des 
laines, grâce à laquelle ils dominaient le marché national des 
étolïes. Mais les éleveurs de moutons, qui se plaignaient déjà que la 
libre entrée du coton diminuât la vente de la laine, se voyaient seuls 
sacrifiés quand tous les autres producteurs bénéficiaient de la pro- 
hibition universelle. Ils réclamèrent des droits à rentrée des cotons 
et des laines brutes. Les intérêts hostiles des drapiers et cotonniers 
d'une part, et des éleveurs de l'autre, se heurtèrent devant la 
Chambre de 181IJ : la coalition fut un moment menacée. C'est alors 
que l'ut imaginé le compromis qui satisfit tout le monde : le colon 
fuj, taxé (loi de finances du 28 avril 1816) de 10 à 50 francs le quintal 
selon la provenance et la nationalité du navire , mais le droit fut 
restitué aux fabricants exportateurs sous forme de prime à la sortie 
des tissus de coton. Puis le même système (loi des douanes du 
7 juin 1820) fut appliqué aux laines : elles furent frappées à l'entrée, 
selon la qualité et le degré d'ouvraison, de droits qui équivalaient 
à peu près à 5 p. 100 de leur valeur, et les tissus de laine reçurent 
une prime de sortie de 55 à 90 francs. On ne s'en tint pas là. Le 
cours des laines ayant baissé, les éleveurs, malgré la diminution 
rapide des importations de laine étrangère, réclamèrent une protec- 
tion plus énergique. Le droit fut doublé sur les laines communes 
(loi du 27 juillet 1822). et aussi par une conséquence naturelle les 
primes de sortie. Enfin le tarif du 17 mai 1826 établit à l'entrée des 
laines un droit de 30 p. 100 à la valeur; parallèlement, les primes 
de sortie furent doublées. 

Le prix du lin et du chanvre ayant baissé à la suite des bonnes 
récoltes de 1820 et de 1821, les producteurs du Nord demandèrent 
une protection destinée à relever les cours; ils visaient surtout 
l'importation belge. Les droits furent portés de 3 à 10 francs pour 
les lins en étoupes, de 6 à 30 francs pour les lins peignés (1822); les 
fils de chanvre furent taxés, suivant la qualité, de 14 à 44 francs. 
Les droits furent également relevés sur le sumac employé en tan- 
nerie et en teinture, à la demande des producteurs provençaux qui 
étaient concurrencés par la Sicile, l'Espagne et le Portugal. Les 
Dauphinois, qui avaient quelques gisements d'alquifoux utilisé par 
les poteries, obtinrent une protection équivalente à 25 p. 100 sur les 
alquifoux d'Espagne. Puis ce furent les houblons, les huiles, les 
suifs, et même le riz, que la France ne produisait pas. Ainsi, tous 
les produits de la terre, jadis exempts ou frappés de simples droits 
fiscaux, entrèrent peu à peu dans le système prohibitif 

Les bestiaux étaient exempts de toute taxe depuis 1791 ; en 1816, 
des droits leur furent appliqués qui variaient de deux sous à 3 francs 



protection 

D'AUTRES 
DENRÉES. 



PROTECTION 
DU BÉTAIL. 



-7J 



Les Partis et la politique économique . livre m 

par tête d'animal : les diminutions dans l'approvisionnement causées 
par la campagne de 1814, l'obligation de nourrir l'armée d'occu- 
pation, rendaient impossible l'établissement d'un tarif prohibitif. 
Mais la réduction des effectifs et la libération du territoire détermi- 
nèrent une baisse; en 1820, une sécheresse ayant relevé le prix 
des fourrages, on conserva et on éleva moins de bétail. L'impor- 
tation augmenta. On accusa sans hésiter l'insuffisance du tarif, qui 
favorisait les éleveurs suisses, allemands, hollandais. Le bétail 
étranger, affirmèrent les éleveurs poitevins et normands, arrivait en 
France au prix de 70 centimes le kilo; or, le prix qu'ils jugeaient 
« rémunérateur », ils le fixaient à 1 franc. Le tarif de 1822 releva 
les droits dans la proportion qu'ils exigèrent : un bœuf gras paya 
50 francs; un bœuf maigre, 25 francs; un taureau, 15 francs; une 
vache grasse, 25 francs; une vache maigre, 12 fr. 50; les veaux, 
brebis et porcs, de 2 à 12 francs. Encore, déclara le rapporteur du 
projet, la commission croit-elle « avoir seulement indiqué la route 
à suivre ». I! ne restait plus qu'à fermer la frontière aux viandes de 
boucherie salées ou fraîches qui tendaient à se substituer aux 
bestiaux vivants écartés; le tarif de 1826 taxa à 18 francs le quintal 
la viande fraîche, et à 30 francs la viande salée. — Les éleveurs de 
chevaux et de mulets avaient obtenu en 1816 un droit de 15 francs 
par tète; c'était encore insuffisant : une ordonnance de 1825 arrêta 
tout net l'importation par un droit de 50 francs que ratifia le tarif 
de 1826. — Les viticulteurs, qui n'avaient rien à craindre de leurs 
confrères étrangers, dénoncèrent le thé, concurrent imprévu mais 
dangereux : « Le thé, déclara à la Chambre introuvable un député 
propriétaire, Puymaurin, nuit au caractère national, en ce qu'il 
donne à ceux qui en font usage fréquent le sérieux des hommes du 
Nord, tandis que le vin répand dans l'âme une douce gaieté, une 
hilarité qui contribue à donner aux Français ce caractère aimable 
et spirituel qui les distingue des autres nations ». Le droit sur le 
thé fut perte à 2 fr. 50 et 3 fr. 50 le kilo (1816). 



//. — LE SYSTEME COLONIAL^ 

PENDANT la durée de la guerre contre l'Angleterre, la France 
perdit peu à peu tout contact avec ses possessions d'outre-mer, 
cessa de les gouverner et de consommer leurs produits. La paix, en 

1. Les textes relatifs à l'administration coloniale sont réunis dans les Annales maritimes 
el coloniales, ou Recueil des lois et ordonnances royales... et généralement de toal ce qui peut 
intéresser les colonies,... par Bajot, Paris, 1816-1845, gi vol. — Sur la question des sucres, voir 

< 280 ) 



CMAPITHK l'RKMIKR 



Le Système prohibitif. 



lui rendant un domaine colonial, l'obligea à se refaire un système 
douanier colonial. Mais, pas plus en cette matière qu'en aucune 
autre, les hommes de 1814 ne prétendirent innover; ils adoptèrent 
sans y presque rien changer la seule tradition économique restée 
en vigueur, celle de l'ancien régime, et la tradition administrative 
la plus récente, celle de l'Empire. 

Le domaine colonial que la France possédait en 1792 lui l'ut 
restitué par le premier traité de Paris, sauf Sainte-Lucie, Tabago, 
l'île de France et ses dépendances, « nommément Rodrigue et les 
Seychelles ». La France rendit à l'Espagne la partie orientale de 
Saint-Domingue, sans chercher à reconquérir l'autre partie, qui 
était en fait indépendante depuis la révolte des noirs. C'était un 
domaine colonial de surface médiocre, dispersé et disparate. Il 
passait cependant pour magnifique, les Antilles et Bourbon produi- 
sant le sucre et les épices, le Sénégal la gomme et les nègres, la 
Guyane étant encore une grande espérance. Une clause du traité 
diminuait, il est vrai, la valeur de cet empire : la France promettait 
de renoncer, dans un délai de cinq ans, à la traite que l'Angleterre 
avait abolie depuis 1807. Les circonstances ne permirent même pas 
de profiter du délai : aux Cent-Jours, Napoléon, dans l'intention de 
plaire à l'Angleterre, abolit la traite définitivement (29 mars 1815). 

La restitution de ses colonies à la France fut effectuée en trois 
ans : c'est seulement en 1816 que l'Angleterre rendit la Guadeloupe 
et la Martinique, en 1817 qu'elle rendit le Sénégal; le Portugal 
rendit la Guyane en 1818, après que la France l'eut menacé de la 
reprendre de force. Dans la suite, le domaine colonial ne fut ni sen- 
siblement accru, ni mieux aménagé. Les projets d'expansion à 
Madagascar, à la Guyane, au Sénégal, étudiés sous le ministère de 
Portai (1818-1821), n'aboutirent qu'à préciser des vues qui furent 
plus tard réalisées. On fit au Sénégal des essais de cultures tropi- 
cales : coton, indigo, café; ils ne réussirent pas; le Sénégal passa 
désormais pour impropre à la culture, et on n'y vit plus qu'une 
colonie de commerce. Mollien lit commencer l'exploration du Fouta- 
Djaloun (1819), René Caillé le traversa, atteignit le Niger et entra 
à Tombouctou (1825-1828). On envoya on 1822 un convoi de 



LA FRANCE 

RE roc fin; 

PARTIELLEMENT 

SON DOMAINE 

COLONIAL. 



FAIBLE EXTENSION 
DU DOMAINE 
COLO:.!.: 



Histoire de la législation des sucres, 1664-1891, par Boizard et Tardieu, Paris, i8gi, et surtout 
Chr. Schefer, La France moderne et le problème colonial, tome I" r , Paris, 1906. 

La plupart des chiffres concernant le commerce des sucres sont empruntés à l'enquête 

de 1828, dont les résultats sont publiés dans : Ministère du Commerce et des Manufactures. 

Commission formée pour l'examen de certaines questions de législation commerciale, :> vol., s. d. 

in-', ; un volume esl consacré à l'enquête sur les sucres ; un autre à l'enquête sur les 

l'ers. 

Gaffarel, La politique coloniale en France de 1789 à 1830, Paris, îyoS, donne en note une 
abondante bibliographie de I ai 



■jl Si 



Les Partis et la politique économique. 



RESTAURATION 
DE L'ANCIEN 
REGIME 

ADMINISTRATIF 
DES COLONIES. 



174 Européens pour fonder un établissement en Guyane, sur la 
Mona ; ils se dispersèrent, périrent ou revinrent (1827), On occupa 
Sainte-Marie de Madagascar en 1821, et une expédition faite en 
octobre 1829 ouvrit les ports de File Tintinga et Tamatave à nos 
navires; mais une famine empêcha de créer des établissements per- 
manents. Le gouvernement ne chercha pas à compenser ses pertes 
coloniales par des conquêtes dans le Pacifique où il y avait des ter- 
ritoires vacants, et où la rivalité anglaise n'était pas encore à 
redouter. Les découvertes des voyageurs Louis de Freycinet (1817- 
1820), Duperré (1822-1825), Bougainville (1824-1829) n'agrandirent 
que notre domaine scientifique. Dumont d'Urville lui-même décon- 
seilla de donner suite à l'intention qu'on eut un instant de s'installer 
en Nouvelle-Zélande. La conquête d'Alger et la résolution prise d'y 
rester ne profitèrent qu'aux successeurs des Bourbons. 

On se faisait en 1814 la même idée du gouvernement des colo- 
nies que sous l'ancienne monarchie et sous Napoléon. L'article 73 
de la Charte : « les colonies seront réglées par des lois et des règle- 
ments particuliers », signifiait que ces territoires étaient exclus du 
bénéfice de la Charte. Et, comme la distinction était difficile à faire 
entre les cas où une loi était nécessaire et ceux où un règlement 
suffisait, il arriva que, dans la pratique, on ne légiféra que sur les 
questions commerciales qui, seules, intéressaient la métropole : 
l'administration coloniale fut entièrement abandonnée aux bureaux 
du ministère de la Marine. Ils restaurèrent tout simplement les 
institutions dont ils avaient l'habitude. Avant 1789, c'étaient des 
agents directs du Roi qui exerçaient le pouvoir : un gouverneur, chef 
militaire et supérieur, et un intendant subordonné, chargé de l'admi- 
nistration civile, judiciaire et financière, appliquant les ordonnances 
du royaume et la coutume de Paris. La Révolution transforma les 
colonies en départements français et abolit l'esclavage; mais Bona- 
parte rétablit l'esclavage, l'ancien gouverneur sous le nom de capi- 
taine général et l'intendant sous le nom de préfet; son unique 
création originale fut une magistrature indépendante. Son œuvre, 
un ancien régime perfectionné, interrompue par la guerre, fut 
continuée après 1814. Les gouverneurs et les intendants furent 
rétablis sous le nom de commissaires ordonnateurs. On se contenta 
d'adjoindre au gouverneur un conseil composé de fonctionnaires. 
La justice fut de nouveau confiée à une magistrature inamovible; 
le système municipal français fut appliqué aux villes ; chaque colonie 
eut un comité consultatif choisi par le roi sur une liste de notables 
dressée par les hauts fonctionnaires, et pourvu du droit d'entrete- 
nir un député à Paris (1816). Puis un remaniement eut lieu en 1825. 



282 > 



CHAPITRE PREMlbK 



Le Système proJiibilif. 



Une commission du ministère de la Marine rédigea pour l'île 
Bourbon une ordonnance qui fut ensuite appliquée aux autres 
colonies : le gouverneur fut assisté de deux conseils consultatifs, le 
Conseil privé, qui l'aida dans le gouvernement, et le Conseil général 
(douze membres nommés par le roi), chargé de donner son avis sur 
la situation générale de la colonie; le ministre se réserva la nomi- 
nation à tous les emplois importants. Le résultat fut de rattacher 
plus étroitement les services coloniaux à la métropole. Le gouver- 
nement colonial fut, politiquement, l'ancien régime; administrati- 
vement, la centralisation napoléonienne développée. 

L'ancien régime économique fut également restauré. En 1814, 
comme sous Colbert, on pensait qu'une colonie est un établisse- 
ment de culture ou de commerce fondé par l'État pour procurer à 
la métropole les produits qu'autrement elle serait obligée d'acheter 
à des étrangers. Les terres y sont mises en valeur par des esclaves 
noirs sous la direction de propriétaires blancs. Les rapports com- 
merciaux avec la métropole sont réglés par le pacte colonial, autre- 
ment dit 1' « exclusif ». Le pavillon national a le monopole des 
transports maritimes; la métropole achète seule les produits colo- 
niaux; seule, elle fournit les colons des objets nécessaires à la vie. 
Ils ne fabriquent rien chez eux; ils n'achètent ni ne vendent que 
chez elle. On a vu pourtant des atténuations à 1' « exclusif » : un 
arrêt du Conseil a autorisé en 1784 un certain commerce de denrées 
alimentaires entre les colonies et l'étranger. Mais le principe est 
resté intact, même sous la Révolution et sous l'Empire. La Restau- 
ration lui rend toute sa vigueur, en l'adaptant aux circonstances 
nouvelles, issues de la guerre impériale. 

Le blocus continental, ayant rompu les relations de la France 
avec ses colonies, les avait à peu près ruinées. Le sucre, leur prin- 
cipal produit, n'arrivait plus en France; on l'y remplaça par du 
sucre de betterave qui revenait à 12 francs le kilo. Mais la paix fit 
entrer en France du sucre étranger à 3 francs. Alors les colons 
réclamèrent les bénéfices du pacte colonial, c'est-à-dire un traite- 
ment douanier capable de leur assurer, contre la betterave métropo- 
litaine et contre la concurrence étrangère, le monopole de l'alimen- 
tation française en sucre. De leur côté, les négociants des ports 
demandèrent qu'on assurât au commerce français le monopole de 
la vente des objets manufacturés et même des objets de consomma- 
tion dans les colonies. Mais la demande des colons se heurtait aux 
intérêts du Trésor, qui s'opposaient à tout abaissement du tarif sur 
l'entrée des sucres, établi en hâte par l'ordonnance du 23 avril. On 
se tira d'abord d'embarras (17 déc. l!Sli) en établissant un droit de 



RESTAVn.iTIOS 
DU PACTE 
COLONIAL. 



LE SUCRE 

COLOMaL. 



*83 



Les Partis et la politique économique. livre m 

40 francs le quintal sur le sucre brut des colonies, et de 60 à 
65 francs sur les sucres étrangers, suivant que la nationalité du 
navire importateur était française ou non; et Ton prohiba le sucre 
raffiné. Mais la surtaxe des sucres étrangers n'assura pas un avan- 
tage suffisant aux colonies; elles se plaignirent encore. La loi de 
finances du 28 avril 1816 porta à 125 francs la taxe du sucre étranger, 
de sorte qu'il disparut presque totalement du marché français. Sa 
part fut réduite à 2 millions et demi de kilos sur 50 millions de 
kilos consommés. Seul, le sucre de l'Inde, qui était anglais, resta 
taxé à 60 francs : on voulait encourager la marine marchande à 
pratiquer la grande navigation, et c'eût été la priver d'un important 
objet du trafic d'Extrême-Orient que de supprimer le transport du 
sucre de l'Inde. Les colons prétendirent encore que, malgré leur 
privilège, la concurrence de l'Inde les obligeait à vendre à un prix 
insuffisamment rémunérateur, la loi du 7 juin 1820 porta les droits 
sur le sucre de l'Inde à 95 francs, et releva de 5 à 10 francs le droit 
sur les autres sucres étrangers; celle du 27 juillet 1822 les porta à 
100 et 135 francs. Les colonies cessèrent alors de se plaindre 

« La législation a accompli sa tâche, dit l'exposé des motifs de 
la loi de 1822, si son unique vue doit être de réserver aux sucres de 
nos colonies la préférence, ou, plus exactement, le monopole du 
marché de la France. » Mais elle peut plus encore, et doit par con- 
séquent « ajouter à l'avantage déjà assuré à nos colonies d'approvi- 
sionner exclusivement le marché de la métropole, celui d'en obtenir 
un meilleur prix ». Ainsi, les planteurs devinrent les fournisseurs 
privilégiés, même les seuls fournisseurs de la métropole. Le droit 
qui continua de frapper leurs produits — car, en même temps que le 
sucre, les épices, les bois de teinture, le quinquina, le cacao, le café 
furent soumis à une législation analogue — fut destiné uniquement 
à assurer une ressource au trésor; il fut purement fiscal; c'était 
comme un droit d'octroi, d'un octroi national Réciproquement, le 
marché colonial fut réservé aux importateurs français. Il y eut sans 
doute quelques atténuations dans la pratique; on autorisa, en cas 
d'urgence, l'importation aux Antilles de farines américaines. Une 
ordonnance de 18:26 permit l'entrée d'autres denrées, viande, bois, 
légumes, poissons secs; mais ce fut un simple retour à la tolérance 
de 1784, et non un élargissement du système. Le principe subsista; 
l'interdit fut maintenu sur les manufactures des colonies; le raffi- 
nage du sucre y fut toujours prohibé; les industries qui essayèrent 
de s'y installer furent fermées par l'autorité publique. 

Ainsi fut restauré dans l'empire colonial français l'ancien 
régime économique. 

< 284 > 



CHAPITRE PREMIER 



Le Système prohibitif. 



III. — LES RESULTATS^ 



PROTECTEURS ou simplement fiscaux, les droits perçus pour 
satisfaire aux exigences protectionnistes des producteurs 
métropolitains et coloniaux offraient un môme danger, qui était de 
compromettre le progrès du commerce extérieur. On pensa le 
sauver en l'encourageant, en le protégeant lui aussi, du moins dans 
la mesure où les intérêts qui y étaient engagés se montrèrent, 
par leur cohésion, capables de se défendre. Ainsi le commerce par 
voie de terre, qui était disséminé, qui n'occupait pas, comme le 
trafic maritime, une population groupée, fut rarement l'objet des 
préoccupations des pouvoirs publics; ainsi encore, on ne s'arrêta pas 
aux protestations des départements de l'Est contre la prohibition 
des bestiaux : quand, en 1818, l'Alsace demanda qu'on restituât'aux 
denrées coloniales importées de Hollande en Suisse la faculté de 
traverser son territoire de Strasbourg à Saint-Louis, la Chambre 
refusa, « pour ne pas sacrifier nos ports à ceux de la Hollande »; il 
fallut, pour autoriser ce transit en 1819, que le gouvernement 
démontrât, après enquête, que les marchandises écartées de la rive 
française du Rhin prendraient la rive allemande ; encore la résis- 
tance fut-elle très acharnée, et la majorité faible. D'ailleurs, la plu- 
part des départements frontières montrèrent plus d'empressement à 
élever les barrières qu'à les abaisser. Au contraire, les ports de 



LE COMMERCE 

EXTÉRIEUR 

COMPROMIS 

l'AR LE RÉGIME 

DOUANIER. 



1 Les chiffres cités de la statistique du Bureau de la Balance ne sont pas extraits des 
tableaux fournis par ce bureau, que je n'ai pas réussi à retrouver, mais empruntés à un 
ouvrage de polémique du comte de Vaublanc : Du commerce de la France, examen des états 
de M. le directeur général des Douanes, Paris, 1824. 

Les statistiques de la douane paraissent chaque année à partir de 1818 en fascicules 
in-4°, sous ce titre : Douanes royales de France. Tableau des quantités et de la valeur approxi- 
mative des marchandises étrangères importées en France pour la consommation pendant l'année... 
et des produits du sol ou de l'industrie française exportés pendant ladite année. A partir de 
i8a5, le titre est : Ta' leau général du commerce de la France avec les colonies et les puissances 
étrangères. 

Ce n'est qu'à partir de 1826 que ces statistiques distinguent entre le commerce général 
et le commerce spécial, et ce n'est qu'à partir de 1829 qu'elles donnent les chiffres 
talion ou d'importation non en bloc, mais par pays. 

Le premier volume de la Statistique de la France publié en i835 sous ce titre : Documents 
statistiques sur la France publiés par le ministère du Commerce, reproduit les chiffres 
d'importations fournis par la douane à partir de i8u6 commerce spécial); de 1820. date où 
commencent la plupart des statistiques de ce volume, jusqu'à 1K26, les chiffres qu'il donne 
sont inférieurs à ceux de la douane. Il est probable que l'auteur a déduit des chiffres de la 
douane les chiffres du commerce général que la douane ne sait pas encore distinguer du 
commerce spécial. Mais l'auteur tu- nous dit pas où il a pu s'informer, ni comment il a 
procédé. 

Le chiffre des recette- de la douane, tant à l'importation qu'à l'exportation, se trouve 
• •ment dans ces Documents statistiques. 11 diffère quelque peu des chiffres fournis par 
les rapports sur l<- budget des recettes qu'on trouve dans la collection des Archives parle- 
mentaires . 

Voir aussi, du comte de Vaublanc : Du commerce de la France en tS!0 et ISSt, Paria, 1823- 



< 285 > 



Les Partis et la politique économique. 



REPRESAILLES 
DOUANIÈRES 
DES PAYS 
ETRANGERS. 



mer, dont l'activité était presque uniquement commerciale, furent 
pourvus de privilèges. Ils eurent le monopole de l'importation 
des denrées coloniales. Toutes les lois de douanes stipulèrent un 
léger abaissement de tarif pour les marchandises importées sur 
navires français. Marseille fut l'objet d'avantages particuliers : la 
franchise du port, création de Colbert, fut rétablie par la loi du 
16 décembre 1814, pour contre-balancer les franchises analogues 
rétablies à Gènes, Livourne et Trieste. Mais les Marseillais ne 
virent pas d'avantages à la liberté du commerce avec l'étranger qui 
leur valait d'être séparés par une barrière douanière du territoire 
national. Le port franc fut aboli en 1817 et remplacé par d'autres 
privilèges : la faculté de transit donnée à toutes les marchandises 
non prohibées, un entrepôt où toutes les marchandises même 
prohibées étaient admises, l'autorisation de réexporter les marchan- 
dises étrangères sur des navires d'un tonnage inférieur au tonnage 
exigé par les règlements, une prime à l'exportation des savons fabri- 
qués à Marseille avec des matières étrangères. 

Ainsi les commerçants des ports obtinrent des privilèges, de 
même que les manufacturiers avaient obtenu des primes à la sortie. 
Ce système de compensations maintint quelque temps l'équilibre 
toujours instable des intérêts divergents. Mais un jour vint où, 
après avoir obtenu tout ce qu'ils demandaient, les intéressés s'aper- 
çurent que les résultats n'étaient pas ceux qu'ils avaient attendus. 

Lors de la discussion de la loi de 1822, le directeur général des 
Douanes, Saint-Cricq, déclara que la doctrine du gouvernement 
était qu'il fallait « acheter aux autres le moins possible et leur 
vendre le plus possible ». La naïveté anachronique de ce propos ne 
fut pas relevée : les nations qui achètent sans rien vendre et qui 
payent ne se rencontrent guère. On eut aussi l'illusion que les 
voisins de la France accepteraient sans répliquer la quasi-inter- 
diction dont elle frappait leurs marchandises. Or, les représailles 
ne se firent pas attendre. A la surtaxe imposée aux produits importés 
sous pavillon étranger, les États-Unis répondirent en frappant les 
navires français d'un droit de 10 dollars par tonne (1820); le gou- 
vernement français ayant riposté par une taxe de 90 francs, l'impor- 
tation du coton se trouva entravée; il fallut négocier : un droit 
uniforme de 20 francs fut perçu par les deux pays (1822). L'Angle- 
terre obtint le même régime. La Suède, dont les fers étaient 
écartés, établit un droit de 200 francs par barrique de vin; le 
royaume des Pays-Bas, frappé dans son exportation de bestiaux, de 
houblons et de produits fabriqués, prohiba nos tissus de laine, mit 
un droit de 100 p. 100 sur nos faïences et nos poteries, et interdit 



286 



CHAPITRE PREMIER 



Le Système prohibitif. 



l'entrée par terre des vins français (1853). La Russie, les États alle- 
mands limitrophes prirent des mesures analogues. L'Espagne 
répondit aux droits sur les laines par des droits prohibitifs contre 
les produits français manufacturés. 

Il est difficile d'apprécier dans quelle mesure cette guerre 
économique paralysa nos transactions avec l'étranger. Le chiffre 
de nos échanges ne pourrait être évalué avec quelque précision que 
si nous possédions des statistiques correctes d'entrée et de sortie 
et des données sur la contrebande. Mais les unes et les autres 
manquent, et l'histoire de la contrebande n'est pas faite; on peut 
seulement présumer que le bénéfice qu'il y avait à échapper à la 
douane était assez grand pour multiplier les fraudeurs. Un mémoire 
des filateurs et manufacturiers de Lille (24 février 1820) estime que 
« sur 100000 pièces de nankin, il n'en est pas 2 000 qui acquittent 
les droits ». Ils exagèrent probablement, comme il est d'usage dans les 
plaintes de ce genre; mais le souci croissant de la répression, les 
mesures draconiennes prises pour lutter contre la fraude attestent 
assez son organisation et ses succès. Les contrebandiers en groupes 
furent justiciables des Cours prévôtales; la recherche de certains 
produits prohibés, cotons filés, tissus de coton et de laine, fut 
autorisée dans tout le royaume et non pas seulement dans la zone 
douanière, c'était donner aux agents des douanes le droit de visite 
domiciliaire, de perquisition et de saisie, c'était mettre les com- 
merçants et confectionneurs dans l'obligation de justifier à tout 
instant l'origine nationale de leurs marchandises. Et pourtant, la 
fraude semble, dans certains cas, un correctif si légitime à la prohi- 
bition que le gouvernement lui-même lui accorde parfois, sinon sa 
protection, au moins son indulgence. Le cas le plus significatif est 
celui des filés de coton étrangers. Ils sont interdits ; mais les 
manufactures françaises ne peuvent guère produire de fils d'une 
finesse supérieure au numéro 60, et ces fils plus fins sont indispen- 
sables à la fabrication des percales, des mousselines et des tulles. 
Il y a donc des industries qui ne peuvent vivre que de produits 
prohibés; elles sont nombreuses: des villes entières, comme Tarare, 
ne travaillent guère que grâce à la contrebande. Il faut donc que la 
rigueur de la loi de 1816 ait fléchi pour elles. En effet, tandis qu'ils 
peuvent rechercher par tout le territoire les produits prohibés, les 
douaniers s'arrêtent spontanément à la porte des fabricants de 
mousseline. Les filés étrangers ne courent ainsi le risque de la saisie 
que depuis la frontière jusqu'à l'usine. Ce risque étant variable, 
selon la distance à parcourir, selon les difficultés de la route, et 
selon l'efficacité également variable de la surveillance, la prime 



LA FIS AUDE 

ORGANISÉE / V 

PARTIELLEMENT 

TOLÉRÉE. 



287 



Les Partis et la politique économique. 



EXTÉRIEUR. 



aux entrepreneurs de contrebande est tantôt de 20, tantôt de 40 et 
de 50 p. 100- Tous les cotonniers savent le cours des primes 
d'importation des filés de coton prohibés. Voilà, pour n'en pas citer 
d'autres, un élément important du commerce extérieur qui échappe 
officiellement à tout contrôle. Mais que dire et que penser de ceux 
qui figurent aux statistiques officielles? 
les statistiques Q es statistiques sont de plusieurs sortes : les unes émanent 

DU COMMERCE j • • *jl 1 m tx ■ J* A 1 D 1 1 

d un bureau du ministère de 1 Intérieur, dit de la Balance du com- 
merce; les autres (publiées à partir de 1818) de l'administration des 
Douanes. Leur désaccord est constant. Si la douane accuse pour 
1820 un excédent total d'exportations de 92 millions, le bureau de la 
Balance le réduit à 13; l'écart, pour 1821, est encore de 29 millions. 
Le bénéfice en exportations de soieries (déduction faite des impor- 
tations et des matières premières) est évalué en 1824 par la Douane 
à 88 millions, par la Balance à 44. Les causes de cette divergence 
échappent. Est-ce pour les deux services une manière de justifier 
leur existence concurrente? On ne sait rien en tout cas des procédés 
qu'emploie le bureau de la Balance pour établir ses chiffres; et ce 
qu'on aperçoit des procédés de la Douane suffit à détruire toute la 
confiance qu'on serait tenté de leur accorder. 

Sa méthode est, en effet, singulière. La Douane ignore le prix 
des marchandises qu'elle vérifie, et ne cherche pas à le savoir 
Comme, pourtant, elle veut leur en attribuer un, ce ne peut être 
qu'une valeur théorique, algébrique en quelque sorte, qui, sans 
renseigner sur la valeur réelle, permettra de fonder, d'une année à 
l'autre, des comparaisons utiles. La douane procède ainsi en Angle- 
terre : les importations y sont évaluées d'après un tarif des valeurs qui 
remonte à 1696; ses chiffres sont évidemment très éloignés des prix 
réels de 1815 ou de 1820; mais la différence est fixe entre les prix 
réels et les chiffres de la douane anglaise. La Douane française, elle, 
n'a pas de tarif des valeurs; et elle prétend, malgré son ignorance, 
donner la valeur vraie des objets. Pour les objets importés, elle la 
calcule d'après le prix qu'elle dit être payé dans le lieu d'achat; elle 
ne tient compte ni du bénéfice du vendeur, ni des frais de transport, 
ni du bénéfice de l'acheteur qui revendra à son tour, de sorte qu'on 
n'a pas la moindre idée du prix réel payé par le client français : par 
exemple, si l'indigo, qui vaut 9 francs au lieu d'origine, et 15 francs 
à Marseille, est coté 9 francs par la Douane, il est clair que la valeur 
des importations se trouvera, sur cet article, réduite de 40 p. 100. 
A l'exportation, la Douane pourrait demander une déclaration; elle 
préfère s'efforcer d'établir un prix réel moyen; ce prix, assez facile 
à établir pour des produits naturels dont les cours sont connus et 



LES CHIFFRES 

FOURNIS 

PAR LA DOUANE. 



l88 



ch.umtrk premier Le Système prohibitif. 

les qualités peu variées, ne Test plus quand il s'agit d'objets manu- 
facturés, dont les formes, les qualités sont infiniment nombreuses. 
L< - calculs de la Douane pour établir le prix moyen d'un kilo de 
porcelaine ou d'un kilo d'armes de chasse sont aussi inutiles 
qu'extravagants. Et ces chiffres ont encore une autre infirmité, plus 
surprenante. Ils ne font pas la distinction, si nécessaire cependant, 
entre le commerce général et le commerce spécial. C'est en 1826 
seulement, qu'à la suite de protestations, la Douane se résigne à 
séparer les marchandises françaises vendues ou achetées à l'étranger 
de celles qui ne font que traverser le territoire. 

Tant de fantaisies et de négligences seraient inexplicables — et la statistique 
il eût suffi de les signaler sans les décrire — si elles ne donnaient à et la politique. 
craindre quelles n'aient servi à dissimuler quelque mauvaise foi. 
La statistique douanière est mise au service de la politique, on 
attend d'elle qu'elle fasse ressortir des excédents d'exportation. C'est 
le directeur général des Douanes qui défend à la tribune le système 
protecteur; c'est sur ses chiffres qu'on discute; c'est sur sa parole 
que l'on vote. Il est le seul qui puisse affirmer que, grâce au système, 
la France s'enrichit; car on ne demande qu'une preuve de la richesse 
du pays, la preuve décisive, irrésistible : la balance du commerce 
est-elle en sa faveur? Or, elle l'est toujours; donc, la Restauration 
est un bon gouvernement. En 1815, l'excédent d'exportations est 
de 200 millions, en 1817 de 55, en 1818 de 92, en 1819 de 107, 
en 1820 de 91. En 1821, il n'est plus que de 10 millions . la balance 
du commerce deviendrait-elle hostile au système en 1821? Sans 
doute. C'est l'année où propriétaires et industriels réclament un 
relèvement de tarifs, il faut leur fournir un argument : la statistique 
de 1822 est encore plus mauvaise; elle accuse un excédent de 41 mil- 
lions d'importations. Mais le tarif réparateur est voté; sous son 
influence bienfaisante, en 1823, les exportations se relèvent brusque- 
ment et dépassent de 29 millions les importations. En 1824, nou- 
velles réclamations protectionnistes: la Douane accuse aussitôt une 
perte de 14 millions. Ainsi la statistique opportune serties intérêts 
du travail national. 

.Mais quelques mal intentionnés protestent, etaccusentla Douane le tarif 

de prêter aux choses des valeurs arbitraires auxquelles on ne peut 
se lier. On leur donne satisfaction, en établissant en 182G un tarif 
fixe des valeurs. La réforme n'aboutit qu'à faire mieux ressortir 
l'excellence du système. Le commerce de 1825, évalué par l'ancien 
procédé, donnait 475 millions à l'importation et 479 à l'exportation; 
avec le nouveau, c'est pour 406 millions qu'on achète à l'étranger et 
pour 543 millions qu'on lui vend. Et pourtant, dans la nouvelle éva- 

< 289 > 

Lavisse, H. Couterap., IV. l'J 



DES VALEURS 
DE 18S6. 



Les Partis et la politique économique. livre m 

luation, la somme totale des achats et des ventes est inférieure à la 
première de 5 millions Ainsi, avec un moindre mouvement 
d'échanges, la France a réalisé un bénéfice 34 fois plus grand. Dès 
lors, la prospérité ne se dément plus. En 1826, la France vend pour 
461 millions contre 436, en 1827, 506 contre 414, en 1828, 
511 contre 453; en 1829, 504 contre 483. Le rapporteur du budget 
des recettes, Humann, signale avec satisfaction (30 mai 1829) la 
prospérité d'un pays qui a vu passer, de 1815 à 1828, ses achats 
de 198 millions à 453 et ses ventes de 397 à 511. 
le commerce On partagerait volontiers l'optimisme de la Douane, si elle ne 

^probablement f° urn i ssait P as elle-même, mais ailleurs que dans ses statistiques, 
diminué les chiffres propres à la mettre en défaut. Si les importations et les 

4 a i83o. exportations sont en hausse constante, ses recettes doivent suivre 
la même progression, et même, le tarif des droits à l'importation 
ayant été prodigieusement accru, une progression bien plus rapide. 
Or, les recettes varient peu : la Douane encaisse 70 millions en 1820, 
69 en 1821, 78 en 1822, 70 en 1823; sa recette la plus élevée est de 
104 millions en 1828. C'est une trentaine de millions de plus-value. 
Sur ce chiffre, une vingtaine est due à la seule augmentation de 
l'entrée des sucres coloniaux, dont la production a passé de 
40 000 tonnes (1820) à 71 000 (1828), et qui figurent pour 45 millions 
dans la recette totale de 1828; le reste peut, sans inconvénient, être 
attribué à l'énorme augmentation du tarif. De même, la taxe de 
navigation reste stationnaire malgré l'accroissement de son taux : 
elle est de 2 844 000 francs en 1816 et de 2 972 000 en 1829. — Les 
recettes de l'exportation sont plus inquiétantes encore. La douane 
ne perçoit à la sortie que des droits de balance; mais ils donnent 
un élément d'appréciation. Or, de 1821 à 1829, ils décroissent con- 
stamment : de 2 671 202 francs, ils tombent à 1394 613 francs. 
Ajoutez que le cours des changes sur l'étranger indique que, dans 
les liquidations internationales, la France doit payer une différence. 
On peut donc croire, sans grand risque d'erreur, malgré les statis- 
tiques officielles, que, de 1814 à 1829, l'importation en France reste 
à peu près stationnaire et que l'exportation diminue. 
mécontentement Aurait-on, d'ailleurs, quelque répugnance à tenir pour négli- 
geables les chiffres optimistes de la statistique, que la déception et la 
plainte de tous ceux dont le régime est chargé de faire le bonheur 
suffirait à dissiper tout scrupule. Une crise survenue en 1826 pro- 
voque contre le système la colère des industriels, des commerçants, 
des agriculteurs et des simples consommateurs, c'est-à-dire de ses 
bénéficiaires comme de ses victimes. Sans doute, ils ne sont aucu- 
nement d'accord sur la réforme à accomplir, chacun désirant. 



GENERAL. 



chapitre premier Le Système prohibitif. 

comme vendeur le monopole, et comme acheteur la liberté. Mais 
leurs prétentions contradictoires fournissent au libre-échangisme, 
qui n'est encore qu'une théorie, assez de recrues pour le constituer 
en un parti. 



u 



IV. — FORMATION D'UN PARTI LIBRE-ÉCHANGISTE » 

N arrêt brusque des affaires se produisit en 1826 à la suite la crise 

. n . , . . ... .. COMMERCIALE 

d une crise du commerce anglais, ba prospérité croissait DB tm 



depuis 1822; l'argent affluait en Angleterre au point que le gouver- 
nement put convertir le o p. 100 en \ et demi, le 4 en 3 et demi, 
et que le 3 p. 100 monta jusqu'au cours invraisemblable de 96 francs. 
270 compagnies se fondèrent, représentant un capital de près de 
3 milliards. Des affaires considérables furent nouées avec les répu- 
bliques nouvelles d'Amérique, que le gouvernement anglais avait 
été le premier à reconnaître. Mais le chiffre des négociations fut 
bientôt supérieur aux disponibilités réelles de capitaux. Le change 
devint défavorable; l'or anglais sortit; la réserve de la Banque 
diminua. Ce fut une panique : les banques privées, incapables de 
satisfaire à leurs engagements à vue, sombrèrent, entraînant dans 

i. Sur la crise de 1826 en Angleterre, voir E. de Laveleye, Le marché monétaire et ses 
crises depuis 50 ans. Paris, i865; Clément Juglar, Des crises commerciales el de leur retour 
périodique en France, en Angleterre et aux Etats-Unis, Paris, 1890. 

Les documents relatifs au mouvement de protestation contre le régime économique sont 
réunis dans les deux volumes d'enquête sur les sucres et les fers, publiés en 1828 par le 
ministère du Commerce (déjà cités); ils sont suivis du rapport de Pasquier sur les fers et 
de d'Argoùt sur les sucres; voir aussi le Rapport de la commission libre nommée par les 
manufacturiers el négociants de Paris sur l'enquête relative à l'état actuel de l'industrie du 
colon en France, Paris, 1829. 

Ces grandes enquêtes ont provoqué d'abondants commentaires; je cite seulement les 
plus intéressants : J.-J. Baude, De l'enquête sur les fers el des conditions du bon marché 
permanent des fers en France, Paris, 1829; — Anisson-Dupéron, Examen de l'enquête sur les 
sucres, précédé de l'examen de l'enquête sur les fers, Paris, 1029, et De l'affranchissement du 
commerce et de l'industrie, Paris, 1829; — Singer, ex-négociaul-manufacturier, Situation de 
l'industrie colonnière en France en 1828, Paris, 1829, — de Vaublanc, Du commerce mari- 
time considéré sous le rapport de la liberté entière <lu commerce el sous le rapport des colonies, 
Paris, 1828; — I).-L. Bodet, Questions commerciales, Paris. 1828 (voir aussi, du même, Du 
commerce extérieur el de la question d'un entrepôt à Paris, Paris, 1825); — Dugas-Montbel, 
délégué de la Chambre de commerce de Lyon, Observations adressées à la commission 
d'enquête commerciale. Lyon, 1829. 

Les Vœux des industries slé/ihanoises (de 1804 à i833) ont été publiés par L. Gras (Revue 
forézienne, 1900). 

La plupart de ces brochures et d'autres encore attaquent vivement le système prohibitif; 
aucune ne le défend intégralement. Les attaques théoriques sont résumées dans Dupin, 
Le petit producteur français, Paris, 1827 et suiv , 7 vol., et dans les Discours prononcés dans 
la séance du Conseil de perfectionnement à l'école spéciale de commerce, un fascicule par an 
depuis 1825 jusqu'à 1828 (l'école a été fondée en 1820). Ces discours sont de Dupin, 
d'Adolphe Blanqui, de Laflitte, etc.... Ils contiennent aussi des renseignements utiles sur 
des faits de l'activité économique intérieure 

Consulter A. Liesse, Un professeur d'économie politique sous la Restauration J-B. Say au 
Conservatoire des Arts el Métiers (Journal des économistes, iyoi, XLV1). 

< '2<JI ) 



Les Partis et la politique économique 



PROTESTATIONS 
CONTRE 
LE RÉGIME 
DOUANIER. 



leur chute la faillite de 7 000 maisons. Ce désastre, en restreignant 
subitement le pouvoir d'achat du marché anglais, frappa tous les 
marchés du continent; la France, dont l'Angleterre était le meilleur 
client, fut le plus fortement touchée. « Les affaires ne vont plus », 
dit-on de toutes parts : les producteurs de toute catégorie se plai- 
gnent de ne plus vendre; il y a surproduction, disent-ils, et manque 
de débouchés. Ils sont, en réalité, victimes d'un accident momen- 
tané, qui, en ruinant certaines entreprises, provoque, avec le dis- 
crédit d'une foule d'autres, une diminution générale de la confiance 
et de la dépense, une baisse de la richesse publique. Mais cet acci- 
dent, qui n'est pas une conséquence directe du régime économique, 
est le point de départ d'une critique approfondie de ce régime par 
ceux-là mêmes qui l'ont réclamé et prôné comme le « vœu national ». 
Le mouvement de protestation commence par une pétition des 
viticulteurs de la Gironde, suivis de ceux de la Lorraine, de 
l'Alsace, de la Bourgogne, de la Touraine, du Languedoc, du Rous- 
sillon. Ils n'exportent plus assez, et ils en accusent les droits sur 
les fers, qui ont provoqué les représailles douanières des pays 
acheteurs de nos vins. Les vins français paient en Angleterre plus 
que tous les autres vins du monde, près de 2 francs par litre; en 
Suède et en Russie, le tarif appliqué aux vins français serait 
abaissé, si ces pays trouvaient dans leurs fers un objet d'échange. 
Après les producteurs de vin, voici les consommateurs de fer, 
qui protestent contre le tribut prélevé sur toutes les industries par les 
hauts fourneaux et par les feux d'affinerie. C'est 50 millions par an 
que l'industrie française paye aux maîtres de forges, le fer français 
revenant, prix moyen, à 48 francs, quand le fer anglais, rendu aux 
ports français, vaut 22 francs. La fonte se paie 13 francs en Angle- 
terre et 32 francs à Paris; de sorte qu'une machine à vapeur de 
30 chevaux coûte 45 à 50 000 francs en France, 30 à 32 000 francs en 
Angleterre. Tout le monde en souffre, depuis le gros usinier jus- 
qu'au paysan qui achète une faux ou une charrue. 

Les maîtres de forges ripostent qu'ils souffrent, eux aussi. 
L'appât des gros bénéfices assurés par les droits protecteurs a attiré 
vers l'industrie du fer des capitaux considérables — 30 millions 
depuis 1820 — qu'il faut rémunérer; les profits sont réduits par la 
concurrence qui les égalise. Quand les consommateurs de fer 
parlent d'un sacrifice de 50 millions, il ne tiennent pas compte de la 
plus-value du bois et de la houille. Elle est de 15 750 000 francs sur 
le bois, de 28 750 000 francs sur la houille depuis la loi de 1822. 
Même à Saint-Étienne, où le minerai se traite entièrement à la 
houille, la dépense de combustible est de 130 francs pour une tonne 



292 



cn.viMTnr: premikr 



Le Système prohibitif. 



LE PACTS 

COLONIAL 



de fonte, tandis qu'elle n'est que de 65 francs en Angleterre. En 
réalité, la protection a assuré uniquement le profit des propriétaires 
de mines et de forêts. 

Le pacte colonial est attaqué à son tour, et par ceux-là mêmes, attaques contre 
colons ou métropolitains, pour qui il est fait. La législation des 
sucres n'a pas prévu qu'à l'abri des hauts prix de vente assurés par 
le tarif, l'industrie betteravière renaîtrait. Oespel-Dellisle, à Arras, 
l'a sauvée de la ruine de 1814. Son usine, probablement unique en 
France à cette date, sert à d'autres de modèle et d'exemple, En 1827, 
101 fabriques de sucre français donnent une production de 5 millions 
de kilos. Les raffineurs ayant obtenu — comme les drapiers — 
une prime de sortie de 90 francs par quintal, il arrive que les fabri- 
cants de sucre de betterave, qui n'ont pas payé de droit à l'entrée, 
exportent toute leur fabrication et touchent la prime. Voilà une loi 
faite dans l'intérêt des planteurs et des raffineurs, et qui favorise 
leurs concurrents. Les raffineurs, qui ne peuvent réexporter que 
lorsque le cours est inférieur à 73 francs, partent alors en guerre 
contre le monopole des colonies; si le sucre brut étranger payait le 
même droit que le colonial, les cours baisseraient, et leurs affaires 
seraient meilleures. En 1828, 71 600000 kilos de sucres coloniaux 
sont entrés au prix de 76226 800 francs; la même quantité au 
prix du sucre étranger aurait coûté 54 810 800 francs; l'économie 
eût été de 21416 000 francs. Et le consommateur s'en fût bien 
trouvé. Depuis la surtaxe de 1822, les Antilles ont renoncé à toutes 
les autres cultures, café, coton, indigo, cacao; on a planté la canne 
à sucre dans toutes les terres disponibles, si médiocres fussent-elles, 
de sorte que la Guadeloupe, qui produisait 16 millions de kilos 
en 1817, en donne 34 en 1826 Mais le sucre des Antilles est mau- 
vais, inférieur à celui de l'Inde, de Porto-Rico, et la consommation 
française reste la plus faible de l'Europe, 4 livres par tête, au lieu 
de 14 en Angleterre, 22 aux Pays-Bas. 

Les commerçants des ports se déclarent encore plus durement 
lésés. Bordeaux, Nantes, le Havre, Marseille végètent. Le mouve- 
ment total du tonnage, non compris pèche et cabotage, oscille 
entre 710 000 et 785000 tonnes (1824-1827); le nombre des navires 
français qui fréquentent ces ports, malgré les surtaxes de pavillon, 
n'atteint pas la moitié du nombre total des navires (3 450 sur 8 000) t 
Pourquoi cette stagnation en regard de l'accroissement énorme des 
ports anglais? C'est encore le régime colonial qui a tort. Si l'on 
achetait du sucre à l'Amérique, à l'Inde, on aurait un fret de retour; 
mais l'obligation de revenir sur lest ruine la navigation marchande. 
Pourtant des négociants bordelais ont essayé d'étendre leurs affaires 



PLA1STES 
DES ARMATEURS. 



io3 



Les Partis et la politique économique. livre m 

en Extrême-Orient, en Indo-Chine, en Chine, au Japon; on leur a 
même accordé une réduction de 50 p. 100 sur les droits de douanes 
pour les produits, sauf les tissus, les cafés et les sucres, qu'ils en 
rapporteraient. Mais la France n'a dans ces pays ni établissement 
permanent, ni représentants. Ce que voudraient les armateurs, 
c'est commercer avec la Nouvelle Amérique, avec ces républiques 
émancipées du joug de l'Espagne, dont les habitants ont besoin de 
tout, et où les Anglais font de si grandes affaires. Si le gouverne- 
ment s'obstine à ne pas les reconnaître, et conserve au roi d'Espagne 
une protection qui coûte déjà si cher, que du moins il permette 
à la France, en abaissant les tarifs sur les produits de ces pays, d'y 
vendre les siens. Sans doute, mais les produits du Brésil sont 
analogues à ceux de nos Antilles ; ce serait porter atteinte au pacte 
colonial. Qu'importe! car il n'est pas démontré que les Antilles 
eussent à en souffrir. « Les Antilles ne sont plus, disait déjà le 
général Foy dans la discussion de 1822, ni les jardins, ni les fiefs 
de l'Europe. C'est une illusion de notre jeunesse à laquelle il faut 
renoncer, La nature les a placées sur les rivages de l'Amérique; 
avec l'Amérique est leur avenir ». En voulant protéger en même 
temps les commerçants métropolitains et les colons, le gouverne- 
ment s'entête dans une tâche impossible. Et le gouvernement le 
sait bien : il n'y a pas réciprocité vraie dans le pacte colonial, 
1' « exclusif » est au seul profit des colons; les sacrifices qu'on leur 
a consentis pour leur assurer le monopole du marché français ne 
correspondent à aucun bénéfice appréciable pour l'industrie 
française. Nos colonies ne nous demandent que les produits qu'elles 
ne trouvent pas ailleurs; la fraude d'importation y est énorme, et 
la douane se déclare impuissante à la combattre. Il arrive que les 
planteurs des Antilles achètent du sucre à leurs voisins de la 
Jamaïque et de Cuba pour l'envoyer en France ! 

Ces plaintes confuses, où se mêlent tant d'intérêts contraires, 
où la politique même a sa place, ne trouvent pas tout d'abord une 
expression claire. Certains disent depuis longtemps l'absurdité d'un 
régime qui ne contente personne. Laisné de Villevêque, raffineur 
d'Orléans et colonial avisé, déclare en 1821, à propos du budget des 
colonies, «. que l'ancien système des métropoles pour régir leurs 
colonies, que l'ancien système colonial enfin, ne peuvent plus doré- 
navant subsister avec leur désordre et leurs abus, dans leur 
inflexible immobilité ». Alexandre de Laborde, dans la discussion 
de la loi douanière de 1822, a précisé la critique : 

« Dans le système actuel, ce ne sont point les colonies qui appartiennent à 
la métropole, c'est la méto-opole qui paraît être dans la dépendance des 

< 294 > 



Cil AIMTUK l'KKMlEU 



Le Système prohibitif. 



colonies; ce ne sont point 20 000 habitants qui s'approvisionnent chez la puis- 
sance qui les protège, c'est celte puissance qui renonce à L'avantage <!<• lous 
les autres marchés pour ne consommer que les produits de ces 20 000 habitants, 
et les payer un tiers en sus de ce qu'ils lui coûteraient ailleurs. » 

De tels propos mettent en question, non seulement le pacte 
colonial, mais encore tout le système prohibitif. Personne, cepen- 
dant, dans le tumulte des récriminations, n'exprime encore la 
critique décisive de cette méthode d'économie politique. On n'ose 
pas encore affirmer que la prétention qu'ont les pouvoirs publics 
d'évaluer le « prix rémunérateur », le « profit raisonnable » auquel 
peut légitimement prétendre un industriel, un producteur, a abouti 
à un échec : on n'aperçoit que le conflit des intérêts irrités. Si les 
cotonniers s'élèvent contre les métallurgistes, ils ne souffrent pas 
qu'on parle de supprimer la prohibition des filés et des tissus, contre 
laquelle protestent les tullistes; si les drapiers en laine réclament le 
droit d'acheter des laines fines de toute provenance, les proprié- 
taires de troupeaux protestent contre toute diminution du droit de 
33 p. 100. Si les viticulteurs prônent la liberté du commerce, les 
agriculteurs veulent vendre leurs céréales sans concurrents. La 
Chambre de commerce de Lyon dresse un réquisitoire contre les 
droits sur les cocons et les soies grèges, et se plaint que les 
fabricants soient à la merci des variations énormes des prix imposés 
par les sériciculteurs français; elle reproche au régime d'avoir 
développé en Angleterre une production de soieries qui occupe 
20 000 métiers, qui lui fait concurrence pour l'achat des soies 
grèges d'Italie et d'Orient; mais elle ne consent pas à renoncer pour 
son compte aux bénéfices de la prohibition des étoffes étrangères. 
Ainsi les contradictions, les antagonismes réapparaissent. Un instant 
coalisés pour le partage du butin à prélever sur le consommateur, les 
intérêts se retrouvent, après leur victoire, divisés, hostiles et déçus. 



ÉBRANIEMF.ST 

GENERAL 

DU SYSTÈME 

ÉCONOMIQUE, 



Le gouvernement s'émut. Un ministère spécial « du Commerce et 
des Manufactures » fut créé en 1828. On y vit l'annonce d'une 
grande réforme. Une commission d'enquête fut chargée de réviser 
la législation commerciale. Elle interrogea les représentants des 
intérêts hostiles, maîtres de forges, commerçants des ports, méca- 
niciens, quincailliers, viticulteurs, sucriers des colonies, bettera- 
viers, raffineurs. Cependant, les industriels du coton organisaient 
de leur côté une enquête analogue. Des particuliers qualifiés inter- 
vinrent dans le débat. Les Chambres de commerce rédigèrent des 
mémoires. Et tout ce travail aboutit à constater qu'il était dange- 
reux de toucher au système. Deux rapporteurs, Pasquier el 



L'ENQUÊTE 
DE ISS». 



■1<J> 



Les Partis et la politique économique. livre m 

d'Argoût, résumèrent l'enquête : « Vivant de fait sous le régime de 
la protection du travail, il est superflu d'en discuter le principe », 
déclara Pasquier. Gomment la commission aurait-elle proposé une 
mesure qui n'eût été l'expression d'aucun vœu? « Elle a donc été 
d'avis, à l'unanimité, que le système ne devait pas être abandonné », 
déclara d'Argoût : il s'est créé, « à l'abri de la.,, protection, de 
nouveaux intérêts, et par conséquent de nouveaux droits »; l'ébran- 
lement du régime peut détruire des industries qu'il a suscitées. Sans 
doute, « il pourrait suffire à l'intérêt général qu'à côté de l'industrie 
qui tomberait, il s'en élevât une également profitable; mais, envers 
l'entrepreneur, cette compensation n'est pas admissible; le seul fait 
de l'existence de son établissement lui constitue un droit ». La 
commission proposa cependant, pour dissimuler sa faillite, quelques 
réductions sur l'entrée des sucres, des soies, de la fonte et des fers. 
Le gouvernement, plus timide encore, déposa un projet (21 mai 1829) 
qui réduisait seulement le droit sur les fers. Il ne fut pas discuté. On 
ne pouvait évidemment toucher au régime prohibitif, tant que le 
pouvoir politique était aux mains des grands industriels et des 
grands propriétaires. 

Pourtant, ils n'étaient plus d'accord, et c'était un résultat. La 
coalition qu'ils avaient nouée survivait péniblement à leurs antago- 
nismes, et surtout au malaise que tous éprouvaient. A la faveur de 
la lutte qui divisait les bénéficiaires du système, l'opinion publique 
s'était émue. Les résultats matériels du système apparaissaient 
déplorables, et la foi dans son principe fut ébranlée par l'atteinte 
qu'il reçut en Angleterre dans le même temps. 
mouvement Les Anglais, en effet, qui avaient inventé la prohibition des 

bn%gÏeterre E céréales (1815) pour assurer aux propriétaires fonciers le monopole 
du marché et la prépondérance politique, commençaient alors à 
en redouter les inconvénients. Le bill présenté par Ganning pour 
substituer l'échelle mobile à la prohibition, voté par la Chambre 
des communes (1827), n'échoua que contre une faible majorité 
à la Chambre des lords. Mais la réforme du régime douanier, 
proposée par Huskisson, avait eu un plein succès : depuis 1823, 
les Anglais consentaient l'égalité du traitement aux pays qui 
acceptaient pour leurs navires le tarif appliqué par eux-mêmes aux 
navires étrangers; elle avait signé des traités de commerce avec la 
Prusse, la Suède, le Danemark, les Villes hanséatiques; l'exporta- 
tion des laines anglaises fut autorisée en 1824; la loi qui défendait 
aux ouvriers de quitter l'Angleterre fut abolie; les soieries étran- 
gères furent admises moyennant un droit de 30 p. 100. Huskisson 
proposa en 1825 d'abolir toutes les prohibitions, et d'y substituer 

< 296 > 



chapitre prbmieb Le Système prohibitif. 

âe> droits qui ne dépasseraient jamais ce taux. La Chambre des 
communes approuva les vues qu'il résumait ainsi : « Les prohibi- 
tions ne sont qu'une prime à la médiocrité... elles condamnent la 
société à souffrir, pour le prix comme pour la qualité, tous les 
inconvénients du monopole, sauf le remède déplorable qu'apporte 
l'odieuse industrie du contrebandier. » 

Cet exemple toucha l'opinion française au moment même où 
éclatait l'échec de toutes les espérances politiques et sociales qu'on 
avait fondées sur la prohibition. La « féodalité agricole » ne se 
reconstituait pas; les tentatives de la droite pour lui créer un droit 
civil privilégié restaient vaines. Le système prohibitif, qui était le 
soutien de cette politique, en partagea le discrédit. Les élections de 
1827, qui renversèrent Villèle, les compromirent tous deux. L'adresse 
de la Chambre nouvelle attaqua aussi vivement l'un que l'autre. 
Elle tint, sans scandale, des propos libre-échangistes : « Le premier 
besoin du commerce et de l'industrie est la liberté. Tout ce qui 
gùnc ^ans nécessité la facilité de nos relations porte au commerce 
un préjudice dont le contre-coup se fait sentir aux intérêts les plus 
éloignés. » 

Cette grande agitation sans résultats pratiques avait du moins formation 

créé un mouvement d'idées. Un parti libre-échangiste se forma, ubre-èchangiste 
qui railla les erreurs protectionnistes. Un économiste, professeur français. 

au Conservatoire des Arts et Métiers, Charles Dupin, lut à l'École 
spéciale de Commerce, en séance solennelle, le 13 juillet 1827, un 
discours qui fut un manifeste : 

« Les hommes qui font profession de donner au commerce des théories... 
ont cohcIu do leur observation que le commerce doit tendre vers un nouveau 
but... acheter le moins et vendre le plus possible. Si celte idée avait pu lout à 
eoup prendre racine dans toutes les cupidités des peuples et des gouvern •- 
ments, on aurait vu les diverses nations du globe léclarer solennellement 
qu'elles étaienl décidées à vendre toujours sans jamais acheter.... Aussitôt que 
la balance du commerce eut été définie et proclamée chose prospère aux États, 
les administrateurs demandèrent à leurs calculateurs commerciaux des calculs 
rigoureux qui fissent connaître au juste cette balance, lis furent servis à 
souhait, et chacun d'eux parvint à cet admirable résultat que la totalité des 
- surpassi it de beaucoup la totalité des achats. Ainsi, l'or et l'argent qui 
payaient toutes ces balances fa.'orables, affluaient partout sans venir de nulle 
part. C'étail le beau idéal de la création des richesses. » 

D'autres relevèrent avec ironie la prétention que le gouverne- 
ment avait affichée en 1822 d' « encourager par des prohibitions 
toutes les exportations de notre sol ». « C'est, écrivait en 1S2 W le 
directeur de l'Imprimerie royale. Anisson-Duperron, encourager les 

< 297 ' 



Les Partis et la politique économique. livre m 

exportations de nos produits par l'exclusion de ceux qu'on nous 
offre en échange. » 

La Douane déconcertée n'osa plus prendre la responsabilité de 
ses chiffres éloquents. L'excédent d'exportations dont elle faisait si 
grand état, elle-même le traita, dans 1' « Avertissement » de la 
Statistique pour l'année 1827, avec un grand dédain; elle prévint le 
public de n'accepter ses chiffres que pour ce qu'ils valaient. La 
Douane n'a plus la prétention de présenter une balance vraie du 
commerce; si elle a fait ressortir presque toujours un excédent 
d'exportations. « cet excédent, dit-elle, lorsqu'il existe, ne peut 
s'apprécier qu'avec la connaissance des conditions auxquelles on a 
vendu et acheté; et cette connaissance, l'état des douanes ne peut 
pas la donner ». 

Enfin, quelques vues pratiques se produisirent, qui rallièrent 
tout le monde. Si l'on ne pouvait rien changer aux relations 
extérieures, on pouvait du moins tenter d'améliorer les conditions 
de l'échange et de la production à l'intérieur. Protectionnistes et 
libre-échangistes réclamèrent des routes, des canaux, des « chemins 
à rainures », des entrepôts à l'intérieur, qui rapprocheraient les 
matières premières des fabricants, un régime plus large de l'asso- 
ciation commerciale et financière, un enseignement primaire et un 
enseignement technique qui fissent des ouvriers meilleurs à la terre 
et à l'industrie. 



298 > 



CHAPITRE II 

LA PRODUCTION ET L'ÉCHANGE A L'IN- 
TÉRIEUR 

I. LA PUOnUCTION. — II. l'échange. 

/. — LA PRODUCTION^ 

ON ne peut pas évaluer avec précision la production, ni les les statistiques 
échanges intérieurs de la France agricole et manufacturière. 
Les statistiques, même suspectes, manquent. Le Consulat avait 
demandé aux préfets de Tan X des rapports sur l'état économique 

i. Il faut négliger les tableaux statistiques concernant la production agricole et indus- 
trielle, postérieurement publiés (à partir de i83g) dans la Slalistique de la France; l'auteur 
n'indique jamais ses sources ni ses procédés de calcul. — Le livre de Ch. Dupin, professeur 
des cours de géométrie et de mécanique au Conservatoire des Arts et Métiers, membre du 
Comité consultatif des Arts et Manufactures, intitulé : Situation progressive des forces de la 
fiance depuis 1814 (Paris, 1827), donne le bilan très détaillé de la production agricole et 
industrielle pour les 32 départements situés au nord d'une ligne qui irait de Cherbourg à 
Genève, et des chiffres d'ensemble pour les 54 autres. L'auteur, dont la virtuosité arithmé- 
tique est inquiétante, prétend avoir utilisé des connaissances directement acquises, le« 
travaux fournis par des sociétés savantes locales, et les anciennes statistiques de l'Empire 
déjà produites et mises en oeuvre par Chaptal dans son livre : De l'industrie française, 
2 vol., 1819. 

Parmi les nombreuses monographies locales, qu'il serait trop long d'énumérer, il convient 
de citer : l'Histoire documentaire de l'industrie de Mulhouse et de ses environs au xix' siècle 
(publication faite par la Société industrielle de Mulhouse), Mulhouse, 1902; les travaux de 
L.-.I. Gras sur l'histoire de l'industrie de la région de Saint-Etienne (Le Conseil de com- 
merce de Saint-Etienne, et les industries locales au commencement du xix* siècle, Saint- 
Etienne, 1890, Histoire de la quincaillerie ù Saint-Etienne, 1904, de l'armurerie, 1905, de 
la rubanerie, 1906 ; les articles épars dons les recueils intitulés L'économie sociale et l'histoire 
du travail à Lyon, Lyon, 19.10, et Lyon en 1906, Lyon, 2 vol., 1906. Voir aussi Truehon, La 
vie intérieure de la fabrique Lyonnaise sous la Restauration (Revue d'histoire de Lyon, 1910). 
— Il y a quelques monographie-- bien faites dans Le Pas-de-Calais au xix e siècle, Arias. \ vol., 
i;iixi iioiid-, rédigées à la demande du Conseil général). — On peut enfin, d'une manière 
aie, consulter les publications faites dans de nombreuses villes de province à propos 
de la tenue des Congrès de l'Association pour l'avancement des sciences. 

Le rapporl d'Audiffret, publié dans son Système financier (ouv. cité) donne des chiffres 
ul!J<-iil- intéressants --ur le rendement des impôts relatifs au commerce et à l'industrie 

Il faut se reporter aux Enquêtes signalée-; dans le chapitre précédent, sur les fers, les 



agricole. 



Les Partis et la politique économique. livre iir 

des départements; il y eut sous Napoléon un bureau de statistique 
au ministère de l'Intérieur d'où sortit l'Exposé de la situation de 
l'Empire en 1812. Mais la Restauration supprima cette invention 
« révolutionnaire ». Le comte de Vaublanc ayant demandé le 
15 mars 1823 la nomination d'une commission d'enquête sur l'agri- 
culture, le commerce et l'industrie, pour remédier au « manque de 
documents » sur cette matière et à la « fausseté » des renseigne- 
ments fournis par la Douane, la Chambre refusa de prendre la pro- 
position en considération. Le bureau et le service de la statistique 
ne furent reconstitués qu'en 1831. Il faut donc se contenter des ren- 
seignements épars soit dans les Enquêtes de 1828, soit dans les sta- 
tistiques privées, qui rarement indiquent leurs moyens d'information 
et leur méthode de calcul, soit dans les comptes financiers des 
administrations fiscales, dont c'est le rôle d'évaluer certains pro- 
duits pour les taxer. Autant de sources d'abondance médiocre et de 
valeur insuffisante. 
le revenu Aussi convient-il de laisser au statisticien Ch. Dupin la respon- 

sabilité de ses affirmation-, quand il évalue, vers 1826, le revenu 
brut des 52 millions d'hectares de la terre de France à 5 313 millions, 
le revenu net (frais de culture déduits) à 1626 millions 1 , soit 
30 fr. 38 l'hectare 2 ; la production en froment à 51 millions et demi 
d'hectolitres, en seigle à 30 millions, en avoine à 8, en maïs 

sucres, les cotons, et aux brochures, également signalées, qui les commentent. L'enquête 
relative aux mines, faite par Héron de Villefosse, est utilisée dans le livre de Ch. Dupin. 
Du même Héron de Villefosse, un mémoire (important) lu à l'Académie des Sciences sur 
les usines à fer de la France, le 12 février 1827. 

Deux recueils sont utiles pour l'histoire des procédés de fabrication et des produits 
industriels : i° Annales des arls et manufactures contenant les découvertes modernes dans 
les arls, les manufactures et le commerce, par O'Reilly, i re série, 1800 à i8i5. 50 volun:es, 
2' série, 1815-1817, 5 vol., Paris; 2 Annales de l'industrie nationale et étrangère, ou Mer- 
cure technologique, par L.-S. Normand et J.-G.-M. de Moléon, Paris, 1820-1827, 27 vol. Les 
quatre premiers volumes sont consacrés à l'exposition de 1819; le reste est une collection 
de Mémoires sur des sujets économiques. Ce Mercure a été continué par Moléon seul 
sous le titre : Annales de l'industrie manufacturière, agricole et commerciale, de la salubrité 
et des beaux-arts, Paris, 1827-1844, 55 vol. 

On peut consulter aussi les Rapports du Jury central sur les expositions de 1819 et de 
i823. 2 vol. parus l'un en 1819, l'autre en 1824, et L Exposition de tSS7 : Rapport du Jury 
départemental de la Seine, Paris, 1829, 2 vol. : Voyage dan* la Cour du Louvre, ou Guide de 
l'Observateur à l'Exposition des produits de l'industrie française, Paris, 1827. 

Sur la question forestière, voir L.-F Tessier, L'idée forestière dans l'histoire (Revue des 
Eaux et Forêts, igo5) qui donne l'essentiel et une bibliographie de la question. 

La crise agricole sou.-: ta Iieslauralion, Paris, 1902 (thèse de droit), de L. de Romeuf, donne 
quelques renseignements sur la famine de 1S17 

1. Celte moyenne, que Chaptal réduit à 28 francs, est formée au moyen de chiffres 
extrêmes, qui vont de 216 francs pour le département de la Seine, à 5,99 pour celui des 
Basses-Alpes. La Corse est restée en dehors des évaluations du revenu total et du revenu 
à l'hectare. 

2. C'est le chiffre donné par Chaptal De l'industrie française, I, 209) d'après l'évaluation 
de la valeur foncière imposable délenninée par le baron Louis en i8i5; mais les maisons 
y sont comprises. Le revenu des terres seules serait, d'après Chaptal, de i486 millions 
seulement. 



MINIERE. 



chapitre ii La Production et V Echange à V intérieur. 

à 6, en sarrazin à 8 el demi, en orge à 12 et demi, etc. — C'est 
■encore de Dupin que nous tenons que la France a 6 521 470 hectares 
de forêts, 2422 "03 chevaux, 6-700 000 bœufs, taureaux ou génisses; 
et assez de brebis pour donner 35 millions de kilos de toisons. — 
Les chiffres de l'administration inspirent plus de confiance quand ils 
sont établis en vue dune recette; l'administration des contributions 
indirectes évalue — il n'est pas sur qu'elle le fasse avec une préci- 
sion parfaite — la récolte des liquides en vue de la perception des 
droits : d'après elle, la France produit par an environ 35 millions 
d'hectolitres de vin, qui valent en moyenne 15 fr. 51 ; 8 868 000 hecto- 
litres de cidre, qui valent 7 fr. 57 : 3 millions d'hectolitres de bière; 
560000 hectolitres d'alcool pur fabriqué avec du vin 1 . 

La production minière et métallurgique, limitée à quelques la production 
centres peu nombreux, est chiffrée dans une enquête périodique du 
Service des mines. La France produit 1 million de tonnes de houille 
en 1814, et 1 million et demi en 1825. Elle fabrique dans ses hauts 
fourneaux 114 000 tonnes de fonte en 1818, 197 000 en 1825, 2i3 000 
en 1827, 220 000 en 1828. C'est à peu près le chiffre de sa 
consommation, les droits d'entrée ayant réduit l'importation à 
6 ou 7 000 tonnes. On fabrique avec cette fonte, dans les feux 
d'affinerie, 100000 tonnes de fer en 1818, 150 000 en 1828. Un 
tiers de la fonte est traité à la houille, le reste au bois. De 1820 à 
1828, la fabrication de la fonte au coke et du fer à la houille 
augmente au détriment de la fabrication au bois. Mais le progrès 
est lent. Il y a des maîtres de forges qui persistent à croire à la 
supériorité des produits fabriqués au bois, quoique leurs clients — 
quincailliers et fabricants de machines — ne l'aperçoivent pas. Le 
bon marché même de la fabrication à la houille, tout réel qu'il est, 
n'est pas une raison décisive de sa victoire prochaine. On calcule 
que, pour obtenir une tonne de fer au bois, il faut quatre tonnes de 
charbon de bois, soit 300 francs; pour obtenir une tonne de fer à la 
houille, il faut 2 tonnes de houille, soit 88 francs. Mais ce sont des 
prix moyens, arithmétiques et non réels, et qui cachent des diffé- 
rences considérables suivant les régions; car les prix de la matière 
première ne sont pas encore nivelés par la facilité des transports. Le 
stère de bois coûte 2 fr. 80 dans la Nièvre, 5 francs en Franche- 
Comté, 2 fr. 25 en Bretagne, 4 fr. 50 en Champagne. La tonne de fer 
revient en Normandie à 540 et 580 francs, en Champagne à 445 et 

i. C'est In loi ilu a', juin 182', qui a modifié profondément le régime fiscal des alcools < n 
Bubstitaanl à ta taxe au volume la perception nu degré : Ions- les droits anciens dispa- 
rurent pour faire place à un droit général de consommation Szé à 5o francs par hectolitre 
d'alcool pur. Ce droit, abaissé à 2!, francs en i83o, lui rétabli à ou francs en îfc&j. 

< JOI > 



Les Partis et la politique économique. 



LES INDUSTRIES 
DU TISSAGE. 



L'IMPRIMERIE. 



460 francs; mais les usines de Saint-Étienne et du Greusot, qui 
donnent le fer à 360 et 380 francs, ne peuvent faire concurrence au 
fer normand; la Normandie est trop loin du Forez. Ainsi le 
1er et la fonte au bois prolongent une existence condamnée. 

On possède quelques chiffres qui évaluent la production des 
industries du tissage. Les relevés des douanes, qui indiquaient en 
1812 l'entrée de 10 millions et demi de kilos de coton brut, donnent 
28 millions en 1825, 30 millions en 1827; l'enquête libre de 1828 
donne pour certain, que les filatures de coton représentent 
3 600 000 broches à 40 francs, soit un capital de 144 millions; les 
tissages, 280 000 métiers à 50 francs, soit 14 millions; les fabriques 
de toiles peintes, 68 millions. La Condition des soies de Lyon publie 
ses chiffres : elle enregistre, en 1814, 417 150 kilos; en 1820, 
534 587 kilos; en 1826, 462 286 kilos; en 1829, 587 137 kilos. Mais 
l'usage n'est pas encore établi de faire tout conditionner, et il faut 
probablement augmenter ces chiffres d'un tiers pour avoir la quan- 
tité réelle de soie consommée par l'industrie lyonnaise. On connaît 
mieux la variété de la production et les progrès de son outillage. 
La fécondité dans la création des dessins date du moment où l'on a 
trouvé le moyen de les exécuter facilement, c'est-à-dire du jour où 
le métier Jacquard a été perfectionné par Breton. Le « Jacquard » 
s'est alors répandu; on en compte 1 200 en 1819, 3 248 en 1821, 4 202 
en 1825, sur un total de 26 000 métiers qui, à cette date, battent à 
Lyon. Les Lyonnais ne négligent rien des procédés qui peuvent 
accroître les rendements et perfectionner les produits. La « Réunion 
des Fabricants », sorte de chambre syndicale fondée en 1825, qui 
groupe, dès sa fondation, 96 maisons, est une société d'encourage- 
ment qui appuie et qui suscite le zèle de la Chambre Je commerce à 
subventionner les inventeurs. A la « Société royale d'agriculture », 
Grognier et Bonafous étudient scientifiquement le mûrier et l'éduca- 
tion des vers à soie. « L'Académie lyonnaise des Sciences, Belles- 
Lettres et Arts » accueille les « Mémoires » des industriels. C'est un 
concours général d'initiatives et de bonnes volontés, une concentra- 
lion de toute l'activité intellectuelle pour le progrès d'une industrie 
qui, depuis l'Empire, rejette au second plan toutes les autres, qui se 
confond peu à peu dans l'opinion générale avec la ville elle-même, 
la « Grande Fabrique », comme on disait au xvm e siècle, la 
« Fabrique », comme on dit alors et encore aujourd'hui. 

L'imprimerie, contrôlée par le timbre et la censure, est l'objet 
d'une statistique assez précise. On imprime, non compris les jour- 
naux, 45 millions de feuilles en 1814, 55 en 1815, 81 en 1820, 128 en 
1825, 144 en 1826. De tous les progrès constatables en ce temps, 



3oa 



CHAPITRE II 



La Production et l'Echange à l'intérieur. 



c'est le plus rapide; sous l'Empire, de superficie presque double en 
1812, la production totale n'était que de 72 millions. La politique du 
gouvernement, généralement très hostile à la presse, n'a pas pu 
arrêter l'essor de l'imprimerie; les journaux seuls ont souffert de la 
guerre qu'on leur a faite; le nombre en a diminué: il descend de 
28 millions de feuilles en 1820, à 26 millions en 1826. 

C'est le signe d'un progrès dans l'aisance générale et dans 
le luxe que le développement des industries d'art. Les orfèvres 
sont au nombre de 8 382 en 1818. de 11 412 en 1825; ils travaillaient, 
en 1818, 16170 hectogrammes d'or et 381134 d'argent; en 1825, 
41078 hectogrammes d'or et 696 075 d'argent. — L'acajou, le 
placage, les dauphins et les conques envahissent l'ébénisterie* ses 
chefs-d'œuvre, ce sont les meubles de Jacob, les pianos d'Érard et 
de Pleyel. 

Dupin, dont l'arithmétique n'est jamais timide, évalue, aussi 
hardiment que le revenu foncier, le revenu net du travail; il est de 
3694 millions pour l'industrie, 2 765 millions pour l'agriculture. 
Comme il y ajoute celles des ressources du budget qui retournent 
aux citoyens, soit 318 millions, et en retranche le budget des recettes 
(impôts perçus sur les revenus des citoyens), soit 971 millions, il 
estime — produits nets de l'agriculture compris — le revenu total 
de la France à environ 8 403 millions, moins 971, soit 7 milliards 
432 millions. 



LES INDUSTRIES 
DAnr. 



REVENU TOTAL 
DE LA FRANCE. 



Il est difficile de situer les formes principales de cette activité 
économique. Le Midi certainement est plus agricole, le Nord plus 
industriel; le Midi envoie au Nord ses vins, eaux-de-vie, huiles, 
bétail, laines, et il en reçoit des objets manufacturés. Mais les 
industries nettement localisées sont en petit nombre. Les hauts 
fourneaux se groupent naturellement dans les pays voisins du mine- 
rai, de la houille et du bois; la Meuse, les Ardennes, la Moselle, la 
Haute-Saône, la Haute-Marne, la Côte-d'Or, la Nièvre en ont ensemble 
près de 200, et fournissent plus de la moitié de la production totale. 
Les centres de la filature et de la draperie sont restés fixés aux 
mômes points qu'avant la Révolution. S'il y a des transformations, 
elles se font sur place. Le coton, introduit à Mulhouse avec la pre- 
mière fabrique d'indiennes en 1746, chasse à peu près complètement 
l'ancienne filature et draperie de laine. Mais, ni dans l'utilisation de 
matières nouvelles, ni dans la production ou le transfert de la force 
motrice, on n'aperçoit encore des conditions favorables à la créa- 
tion de nouveaux centres : la houille commence à peine à être un 
combustible industriel. 



REGIONS 
INDUSTRIELLES. 



3o3 



Les Partis et la politique économique. 



ENSEIGNEMENT 

INDUSTRIEL 

ET COMMERCIAL. 



PERFECTIONNE- 
MENT 
DE L'OUTILLAGE. 



Le gouvernement montra le souci d'encourager les progrès 
matériels. Trois expositions nationales des produits de l'industrie 
furent organisées à Paris, en 1819, 1823 et 1827. Elles comptèrent 
1 662, 1 642 et 1 695 exposants, et eurent un vif succès de curiosité. 
Mais le progrès vint surtout des institutions scientifiques destinées 
à produire ou à vulgariser les inventions pratiques. U École spé- 
ciale de commerce et d industrie, fondée en 1820 par des particuliers, 
donna pour la première fois en France un enseignement des con- 
naissances techniques nécessaires à un commerçant ; elle avait 
70 élèves en 1825. Le Conservatoire des arts et métiers commença de 
fonctionner en 1820; Y École centrale des arts et manufactures est de 
1829. Mais on se plaint dans le monde industriel de la rareté des 
écoles pratiques plus élémentaires. Les Écoles d'arts et métiers 
d'Angers et de Châlons semblent insuffisantes; on voudrait des 
écoles municipales de dessin et de mécanique, une sorte d'ensei- 
gnement primaire supérieur; il commence à naître dans le Nord et 
dans l'Est, où les villes comprennent l'utilité de cette dépense et y 
pourvoient sur leur budget. A Lyon, l'initiative privée crée en 1822 
une école de commerce où on enseigne les langues étrangères; la 
municipalité paie des cours de géométrie pratique pour les ouvriers. 
Un legs du major général Martin lui permet d'ouvrir en 1826 la 
première école professionnelle de France, la Martinière. Le but, 
c'est de créer un personnel d'ouvriers instruits et habiles; ils font 
défaut, en métallurgie surtout, où la supériorité de rendement des 
ouvriers anglais est sans cesse constatée. 

Le perfectionnement de l'outillage industriel est lent. On ignore 
à peu près les machines à vapeur en 1814; on les admire comme 
une grande nouveauté chez quelques filateurs de Rouen en 1817; 
on en compte seulement 1 500 en France en 1827. La machine-outil 
apparaît sous sa première forme avec les peigneuses et les cardeuses 
de laine. C'est en 1816 que le premier métier à dentelle est importé 
d'Angleterre à Calais; en 1822, apparaissent les premiers métiers à 
tulle, anglais eux aussi. Les premiers métiers mécaniques sont ins- 
tallés à Lyon en 1826; mais leur valeur productive reste insignifiante. 
La première machine à papier fonctionne en 1830. La filature du 
coton, qui n'était pas arrivée à produire au delà du numéro 60 
(c'est-à-dire un fil de 60000 mètres au kilo), insuffisant pour les 
étoffes fines et les dentelles, s'efforce à le dépasser; il y a un 
numéro 291 à l'exposition de 1823; mais c'est un article exceptionnel, 
qu'on ne rencontre pas encore dans le commerce. On voit la bougie 
stéarique à l'exposition de 1827, et aussi le premier papier fabriqué 
mécaniquement. La lithographie (invention du Bavarois Senne- 



<■ 3o4 > 



LES MOYENS DE TRANSPORT 




UNE DILIGENCE VEltS 1828 

}'oiture de la Compagnie des Messageries générales, à dix places, attelée de quatre chevaux. 
Elle a servi de modèle pour les premiers wagons de chemin de fer. Lithographie anonyme. — ■ 

Bibl. Nat. Est. 




UNE LOCOMOTIVE EN 1827 



Première locomotive tabulaire, avec son tender, construite en 1S27 par Mme Séguin, pour 
le chemin de fer de Lyon à Saint- Etienne. Modèle réduit au sixième. Conservatoire îles .\rts 

et Métiers, n" 12151. 



II. C. IV, 



Pl. 15. Paoe 304. 



CHAPITRE II 



La Production et V Échange à Vintérieur. 



felder, en 1796) eut ses premières presses à Mulhouse en 1814, à 
Paris en 1816; elle permit l'imagerie à bon marché. 

Le progrès scientifique ne touche guère l'agriculture. L'exemple 
est pourtant donné, et des résultats sont obtenus par la « Ferme expé- 
rimentale » de la « Société des Sciences de Strasbourg », qui invite 
à ses cours les futurs instituteurs de la « classe normale ». Mathieu de 
Dombasle. depuis 1822. a adjoint à sa ferme de Roville une fabrique 
d'instruments aratoires; c'est chez lui qu'on voit la première 
machine à battre le blé : elle vient d'Ecosse. Il n'y a pas encore de 
réunions agricoles , d'expositions, de concours, de courses de che- 
vaux. Un Anglais, Bulwer, après enquête, place la Fiance agricole 
de ce temps au dernier rang des pays de l'Europe du Nord. Les 
paysans, persistant dans leur routine, font des profits très faibles, 
et ne cessent de réclamer plus de protection. L'usage est encore, en 
beaucoup d'endroits, de semer du blé, puis de l'avoine, et délaisser 
ensuite la terre reposer une année sur trois. La méthode des asso- 
lements, pratiquée depuis longtemps dans la Flandre française, se 
répand pourtant, supprime peu à peu les jachères et multiplie les 
prairies artificielles. L'éducation des bestiaux est « aussi négligée 
en France, écrit A. Blanqui en 1828, que l'éducation primaire des 
hommes.... Tant que nos paysans seront catéchisés comme dans les 
Castilles et qu'on imprimera pour leur usage des histoires de reve- 
nants, des complaintes et de grossières relations de miracles, on ne 
plantera point de mûriers, on n'aura pas de laines fines, ni de belles 
races de chevaux, ni de meilleures méthodes. » Les paysans arriérés 
et misérables sont pour l'industrie de très médiocres clients : 
« Nous avons encore, écrit Laffitte en 1826, l'indigente France du 
xiv e siècle pour consommer les produits de l'ingénieuse France du 
xix e siècle ». 

Le gouvernement eut du moins le mérite de protéger par une 
législation efficace les débris du domaine forestier. Les forêts 
avaient été dévastées en 1814 et en 1815, et réduites de 281 000 hec- 
tares (238 millions de francs) par les aliénations opérées en exécution 
des lois du 23 septembre 1814 et du 25 mars 1817. Pour la première 
fois depuis 1789, on avait violé le principe, posé par la Constituante, 
de l'inaliénabilité des grandes masses forestières. Il y eut des protes- 
tations de savants, de préfets, contre le déboisement qui résultait 
infailliblement de la vente. Le gouvernement y fut sensible, réorga- 
nisa l'administration des forêfs (1820- 1921), fonda l'école de Nancy 
(18-24-1826) et fit voter (1827) le code forestier. On calcula que la 
France avait environ 6 500000 hectares de bois, dont 1 100000 à la 
Couronne et à l'État, 1 900000 aux communes et aux établissements 



LENTEUR 

DES PROGRÈS 

AGRICOLES. 



LEGISLATION 
FORESTIERE. 



!Jo5 



Lavispe. — H. Contcmp., IV . 



20 



DE TRANSPÛBT. 



Les Partis et la politique économique. livre m 

publics, et le reste aux particuliers. Le code proclama l'utilité de la 
forêt « pour la conservation des sources, le maintien des terrains 
en montagne et l'intégralité des climats », régla le régime des trois 
catégories de bois, fixa les droits d'usage, et créa le cantonnement. 
Mais il se borna à assurer la conservation du domaine existant, il ne 
fit rien pour le reboisement, déjà signalé comme nécessaire par des 
savants comme Humboldt et Moreau de Jonnès et d'autres pour 
arrêter la dégradation des montagnes. On continua « de combattre 
les ravages des torrents par des digues et des barrages ». 



II. — L'ECHANGE* 

les moyens A circulation des personnes et des marchandises est assurée 

-Li sur tout le territoire par la poste et par les diligences des 
Messageries nationales; dans certaines régions, d'autres voitures 
publiques augmentent et facilitent les transports : les omnibus de 
Paris (1828). les « Petites diligences » de la banlieue parisienne 
(249 voitures avec 2 618 places), les « pataches », petites voitures à 
un cheval qui vont de Paris à Strasbourg, à Metz, à Nancy, à Lyon. 
Pour l'Ouest et le Sud, la patache est remplacée par la « messagerie 
à cheval » : la cavalcade des voyageurs qui change de chevaux à 

1. Sur les moyens de transport, voir les Livres de Posle (annuels) et l'Itinéraire du 
royaume de France, 2 e édition, 1816. Audiffret (Système financier) donne des renseignements 
et des chiffres intéressants sur la poste aux lettres. 

Sur les canaux : A. Courtois, Notices historiques sur les canaux entrepris en vertu des lois 
de 1821 et de 1822 (J. des économistes, i85i, XIX, 2i3); — Breitlinayer, Le Rhône, sa navi- 
gation depuis les temps anciens jusqu'à nos jours, 1904. 

Sur les chemins de fer : quelques pages dans A. Picard, et surtout Audiganne, Les che- 
mins de fer aujourd'hui et dans cent ans, Paris, i858. 2 vol. (dans le 1 er volume, 2 e section du 
livre I er ). — Voir aussi une intéressante monographie régionale : P. Truchon, Les trans- 
ports et voies de communication au service du commerce lyonnais sous la Restauration, 1814- 
i83o (Rev. d'histoire de Lyon, 1911). 

Pour les opérations financières : le Manuel des agents de change, banques, finances et com- 
merce (1804-189.3). Paris, 1893, donne les lois et règlements concernant la négociation des 
effets publics, valeurs mobilières, la dette, la Banque de France, etc.; — Alph. Courtois, 
Tableau des cours des principales valeurs négociées et cotées aux bourses des effets publics 
de Paris, Lyon et Marseille, du 17 janv. 1797 à nos jours, Paris, 2 e édit., 1873. 

Sur les banques : Octave Noël, Les banques d'émission en Europe, t. I, Paris, 1888: — 
Flour de Saint-Genis, La Banque de France à travers le siècle, Paris, 1896. (Leurs chiffres 
doivent être contrôlés au moyen des rapports des censeurs publiés au Moniteur jusqu'à 
1841); — Alph. Courtois, Histoire des banques en France, 2' édit., Paris, 1881 ; — Le Bulletin 
de statistique et de législation comparées donne (1887, XXI, 60 et 621) L'or et l'argent dans 
l'encaisse de la Banque de France (depuis 1814); — quelques renseignements, pas toujours 
sûrs, dans Capefigue, Histoire des grandes opérations financières, Paris, i855-i86o, 4 vol. : le 
t. 111 concerne les Banques; le t. IV les Compagnies industrielles; — L. de Lavergne. La 
Banque de France et les banques départementales (Pievue des Deux Mondes, là avril 1864 ; 
— l'article de Gautier, Banques et institutions de Crédit dans l'Encyclopédie du Droit (18.39); — 
Clément Juglar, Les crises commerciales et leur retour périodique en France et en Angleterre 
et aux Fiais-Unis. Paris. 1890; — A. Liesse, Jacques Laf fille, sa vie et ses idées financières 
(Rev. des Deux Mondes, 1" nov. 1907). 

< 3o6 > 



chapitre n Ld Production et FÉchange à ^intérieur. 

chaque relai est précédée d'un messager en chef, en voiture, qui 
traîne les bagages, t'ait préparer les repas et le gîte. Les « coches 
d'eau » de la Haute-Seine mènent de Paris à Briare, à Montereau, à 
Auxerre. 

La malle-poste est le plus rapide de tous ces véhicules ; sa la malle-poste 
vitesse moyenne, de 8 minutes 1/2 environ par kilomètre en 1816, passe 
à 5 minutes 3/4 en 1830 (on a attelé 4 chevaux par voiture au lieu de 3). 
Chabrol, ministre des Finances, célébra ce résultat dans un rapport 
au Roi (1830) : « 86 heures suffisaient à peine pour courir les 
77 postes qui nous séparent de Bordeaux : 45 heures nous y con- 
duisent aujourd'hui; il fallait 87 heures pour arriver à Brest: on s'y 
rend maintenant en 62 heures; la route de Lyon exigeait 68 heures : 
elle n'en demande plus que 47. Toulouse était à 110 heures de Paris : 
il n'en est plus qu'à 72 heures. » Il fallait, en 1828, 10 jours et 
14 heures pour recevoir à Paris une réponse de Marseille : après la 
réforme, il ne faut plus que 8 jours. La poste transporte d'ailleurs 
peu de voyageurs, chaque malle n'en pouvant contenir que quatre : 
c'est un service d'Etat. Ce transport des voyageurs par la poste rap- 
porte environ 2 millions par an. 

Les Messageries, société anonyme organisée en 1809 pour les messageries. 
remplacer l'ancienne Régie générale supprimée en 1797, font partir 
chaque jour 300 coches ou diligences de Paris; elles emportent 
3000 voyageurs, mettent un jour pour aller de Paris à Chartres, à 
Saint-Quentin; 2 jours pour Metz, Lille, Tours; 3 jours pour Dijon; 
4 jours pour Lyon, Nantes, Rennes, Sedan ; 5 pour Besançon, Bor- 
deaux; 8 pour Toulouse. La diligence est deux fois moins rapide 
que la poste : sa vitesse horaire de Paris à Lyon est de 5 kilomètres; 
de Paris à Toulouse, de 3 kil. 900. La circulation par voitures 
publiques double entre 1816 et 1828; on le voit à l'impôt perçu soit 
sur le prix des places pour les voitures à service régulier, soit 
sous forme de droit fixe pour les voitures à volonté; il est de 
2380000 francs en 1816; de 5 500000 francs en 1828. Il y a 6 960 voi- 
tures estampillées en 1818; 14 255 en 1825. 

Pourtant la facilité et surtout la vitesse des communications voies de 

restent médiocres. On n'ajoute rien aux 34000 kilomètres des C0MMD 
anciennes routes royales, qui ne sont pas tous de bonne qualité : 
16 000 seulement sont convenablement entretenus; 14 000 sont à 
réparer, 4 000 à terminer. C'est une dépense que le ministre de 
l'Intérieur évalue (10 mai 1829) à 200 millions. « L'Angleterre, écrit 
l'économiste Blanqui en 1827, fait voler sur les routes plus <Ie 
50000 voitures publiques; la France en fait aller au pas 15000 
environ. » 



Les Partis et la politique économique. livre m 

les canaux. On construisit de nouveaux canaux. Une étude d'ensemble des 

voies navigables fut ordonnée; la conclusion fut que 2 760 kilo- 
mètres de canaux étaient nécessaires pour compléter les anciens, 
que 10800 étaient à créer. Le projet fut partiellement exécuté, 
921 kilomètres nouveaux furent creusés. La dépense, 188 millions, 
fut fournie en partie par les emprunts de l'État, en partie par des 
compagnies concessionnaires, qui se chargèrent du travail et parta- 
gèrent avec l'Etat les bénéfices de l'exploitation. Ce fut le cas pour 
le canal des Ardennes, le canal de Bourgogne, et pour les « quatre 
canaux » (Bretagne, Nivernais, canal latéral à la Loire, canal du 
duc de Berry), etc. Une société se constitua en 1825 pour étudier le 
projet d'un canal de Paris à la mer. Mais on souffrait davantage du 
manque de communications directes entre la France du Nord et 
celle du Midi. Les marchandises de Provence passaient par Gibraltar 
pour venir à Paris. La circulation sur le canal du Midi ne dépassait 
pas 80000 tonneaux. Le Rhône resta une voie inutile, ou à peu près. 
Le halage à chevaux, seul procédé pour la montée du fleuve, était 
coûteux. Une compagnie essaya, sans succès, du halage à vapeur ; 
une autre, sans plus de succès, de la navigation à vapeur; c'est en 
1829 seulement qu'un bateau réussit à descendre de Lyon à Arles en 
13 heures et à remonter en 7 jours d'Arles à Lyon avec 1 150 tonnes 
de marchandises. La Saône donna moins de mécomptes. Après les 
voyages célèbres du marquis de Jouffroy en 1816, entre Lyon et 
Chalon, une compagnie fit circuler de 1822 à 1826 un service régu- 
lier pour les marchandises; puis la navigation à vapeur fut orga- 
nisée pour les voyageurs et, après quatre ans, les coches d'eau, 
halés par les chevaux, durent disparaître; la compagnie des Messa- 
geries construisit elle-même deux « hirondelles » pour son service 
de voyageurs. L'ouverture partielle du canal de Bourgogne permit 
enfin de prévoir en 1829 une route plus rapide et moins coûteuse 
sur Paris, en reliant la Saône à la Seine. 

lfs voies La construction des voies ferrées commença sous la Restau- 

ration. On utilisait déjà, au commencement du siècle, des rails de 
fer et même des bandes de bois dans les exploitations de mines 
d'Anzin et du Creusot. Les Anglais avaient installé dans le 
Northumberland et dans d'autres districts miniers des chemins à 
rails pour porter les charbons aux canaux voisins. Ce mode de 
transport avait été décrit en 1801 dans les Annales des Arts et Manu- 
factures d'O'Reilly, et signalé en 1817 dans le Bulletin de la Société 
d'encouragement à l'industrie nationale à l'attention des ingénieurs 
français. Us imitèrent en effet les Anglais, et ne virent, comme 
eux, dans le chemin de fer qu'un moyen plus pratique pour les 

< 3o8 > 



FLliBEES. 



chapitre a La Production et V Échange à l'intérieur. 

propriétaires de mines d'acheminer leurs charbons à la plus pro- 
chaine voie navigable ou au plus voisin des centres de consomma- 
tion. Ce fut la raison des quatre premières concessions de chemina 
de fer français; les trois premières, celle de Saint-Étienne à Andre- 
zieux (1823), celle d'Andrezieux à Roanne (1828), celle de Saint- 
Etienne à Lyon (1826), eurent pour objet de diriger les charbons du 
Forez soit sur la Loire, soit sur le Rhône. 

« Au moyen du chemin de fer, écrivait la Chambre de commerce rie Lj'on 
le 1" mars 1827, qui nous amènera les produits du bassin houiller du départe- 
ment de la Loire à si bas prix qu'il semblera qu'une mine en a été découverte 
au milieu de nous, toutes les usines qui emploient des machines à vapeur 
pourront être mises en activité; placées sur le Rhône et la Saône, débouchant 
par le Rhône à la Méditerranée, arrivant par la Saône aux canaux qui mettent 
cette rivière en communication avec le Rhin et la Seine, elles pourront expédier 
avec facilité et économie leurs produits dans le Midi et dans le Nord de la 
France et de l'Europe. * 

La quatrième ligne, celle d'Épinac (1830), devait conduire les 
charbons du Centre au canal de Rourgogne. La ligne de Saint- 
Étienne à Andrezieux (18 kilomètres), qui fut ouverte le 1 er octobre 
1828, laissa voir l'inexpérience des constructeurs : ils se servaient 
de rails en fonte, très cassants; le tracé comporta des courbes en 
lacets de 50 mètres de rayon ; on ne savait pas encore éviter les 
pentes par des tranchées ou par des tunnels. La ligne d'Andrezieux 
à Roanne (67 kilomètres), qui s'ouvrit en 1834, ne se composait 
guère que de plans inclinés reliés par des paliers. Les construc- 
teurs de la ligne de Saint-Etienne à Lyon (57 kilomètres), les 
frères Seguin, montrèrent plus d'habileté technique : les courbes 
furent faites à grand rayon, les pentes corrigées par 15 tunnels, 
par des tranchées profondes et des remblais; cette ligne coûta 
12 millions. La section Saint-Étienne-Givors fut ouverte le 1 er oc- 
tobre 1830. La traction sur les chemins de fer était simulta- 
nément faite par des chevaux et des bœufs sur les pentes fortes ou 
sur les trajets sinueux, par des locomotives sur les pentes douces 
ou les plans horizontaux, et, sur les plans inclinés, par des 
machines fixes qui hissaient les voitures au moyen de cordes. On 
utilisait aux descentes la pesanteur du chariot, des freins réglant 
sa chute. 

Il ne venait à l'idée de personne, lors des premières construc- 
tions, qu'on pût employer les chemins de fer à autre chose qu'au 
transport des matières lourdes, pour gagner du temps, et aussi pour 
ménager les routes défoncées par le gros charroi, In ingénieur, 
Borgnis, écrivait en 1818, dans sa Mécanique appliquée, à propos 
des chemins de fer anglais : « On a proposé de rendre applicable 

( 3og > 



Les Partis et la politique économique. 



CIRCULATION DES 
MARCHA* DISES . 
LA POSTE 
AUX LETTRES. 



cette invention à toute espèce de voitures; mais je ne crois pas que 
cette application puisse jamais être mise en usage avec succès ». 
Et il donnait pour raison la difficulté qu'il y aurait à construire 
des voitures ayant toutes le même écartement de roues. Seuls, les 
Saint-Simoniens du Producteur surent prévoir qu' « une puissance 
de locomotion semblable ne pouvait être introduite chez les hommes 
sans opérer une vaste révolution dans l'état de la société, que les 
villes provinciales d'un empire deviendraient autant de faubourgs 
de la capitale. .. » Les chemins de fer n'intéressent encore vraiment 
que les utopistes. La loi les ignore; c'est une simple ordonnance qui 
établit les concessions, perpétuelles et sans clauses de reprise *. Ils 
ne donnent lieu à aucune spéculation de Bourse. Le public n'ima- 
gine pas qu'ils puissent transporter des voyageurs. On a calculé 
uniquement l'économie qui résultera de leur usage pour le transport 
des marchandises : elle sera des 2/3 entre Saint- Etienne et Lyon, 
5 fr. 50 par tonne au heu de 15,50; les voies qui doivent déverser 
les produits des mines et de l'industrie de Saint-Étienne sur la Loire 
ou sur le Rhône une fois achevées, le canal latéral projeté pour 
faciliter la navigation difficile de la Haute-Loire et relier le chemin 
de fer au canal latéral de Digoin à Briare permettra aux métallur- 
gistes de Saint-Étienne de produire la tonne de fer à 300 francs. 

Aucun chiffre n'indique avec précision la circulation des mar- 
chandises ; mais on a des indices. De 1816 à 1828, les contributions 
indirectes passent de 140 millions à 212; les droits de navigation et 
de péage de 4 à 6 millions; le dixième des octrois (part de l'État) 
de 4 à 5 millions; le timbre de 25 à 29 millions. Le revenu des postes 
(y compris la taxe des voyageurs) passe de 19 à 31 millions. On dis- 
tribuée Paris 28 000 lettres par jour en 1816, 43000 en 1828; on en 
expédie de Paris 65 000 en 1816, 118 000 en 1828. Mais le service est 
encore très sommaire dans les départements. Sur 37 367 communes, 
il y en a 35 587 sans bureau de poste, et même sans relations avec 
les bureaux. C'est en 1829 seulement qu'une loi décide que, moyen- 
nant une surtaxe de 10 centimes perçue sur le destinataire, les 
lettres seront distribuées tous les deux jours dans toutes les 
communes de France. C'était une réforme hardie. Elle fut appliquée 
l'année suivante : « A dater du 1 er avril 1830, déclara le ministre des 



i. Il faut noter pourtant à Lyon une opinion de praticiens intéressante. Ouand il est 
question en 1825 de faire une ligne parallèle au Rhône, de Lyon à Arles, la Chambre de 
commerce proteste contre un projet de concession à perpétuité : « Dans 1 "état actuel des 
progrès de l'industrie et des science';, qui oserait répondre que le chemin de fer, regardé 
aujourd'hui comme une invention infiniment utile et ingénieuse, ne sera pas relégué dans 
cent ans au nombre de ces procédés surannés dont le perfectionnement des arts nous fait 
aujourd'hui dédaigner l'emploi? » 



3io 



chapitre h La Production et UEchange à l'intérieur. 

Finances, cinq mille facteurs devront recueillir et distribuer les 
lettres dans toutes les communes rurales du royaume. Cette grande 
efl utile mesure fera cesser l'espèce d'isolement dans lequel sont 
placés les sept dixièmes de la population de la France.... La marche 
de chaque facteur devra être d'environ 5 lieues par jour; ce service 
sera le plus actif qui ait jamais été conçu et exécuté en ce genre, 
puisque le parcours journalier sera de 25 000 lieues environ. » La 
taxe des lettres était restée jusqu'en 1827 proportionnée à la distance 
réelle à parcourir et au poids, conformément à la loi du 27 frimaire 
an VIII, mais ce régime provoquait des réclamations fréquentes sur 
l'interprétation des tarifs. La loi de 1827 décida le retour au système 
de la loi de 1791, qui mesurait les distances à vol d'oiseau. Le nou- 
veau tarif fixa le prix de l'affranchissement de 2 à 12 décimes, sui- 
vant la distance aérienne, pour une lettre simple pesant 7 grammes 
et demi. Ainsi, une lettre simple payait 1 fr. 10 de Paris à Mar- 
seille. 

Les capitaux employés dans le commerce et dans l'industrie sont valeurs 

encore peu mobiles. Les sociétés anonymes, régies par l'article 37 mobilières. 

du Code de commerce qui soumet leur constitution à l'approbation 
du gouvernement, sont rares. De 1815 à 1829, on compte seulement 
98 fondations nouvelles pour l'exploitation de mines, de canaux, de 
théâtres, de forges, de fonderies, de verreries, d'industries diverses, 
de banques. Un petit nombre sont cotées à la Bourse de Paris : ce 
sont les compagnies de gaz (1826), de salines et mines de sel de 
l'Est, de canaux, qui dépassent rarement le pair et s'y maintiennent 
mal, et huit compagnies d'assurances contre les risques de mer, 
contre l'incendie et sur la vie. Celles-ci forment la nouveauté la plus 
intéressante : les assurances d'incendie avaient toutes disparu 
pendant la Révolution; les assurances sur la vie, interdites pendant 
l'ancien régime, furent introduites en France, à l'imitation de 
l'Angleterre, en 1820. Les autres transactions de la Bourse de Paris 
se pratiquent sur les fonds de deux établissements de crédit, la 
Banque de France et la Caisse hypothécaire, et sur les fonds publics ; 
c'est-à-dire, sur les trois types, 3, 4 et demi et 5 p. 100, de la rente 
française, sur les fonds des villes de Paris (dont le premier emprunt 
est de 1815) et de Bordeaux. Les fonds des États étrangers, interdits 
depuis l'arrêt du conseil du 7 août 1785, ne sont réinscrits à la Bourse 
de Paris que le 18 novembre 1823, « considérant, dit l'ordonnance, 
qu'il peut être utile de donner un caractère légal et authentique aux 
opérations nombreuses qui se font déjà sur les emprunts étrangers ». 
Ce sont les valeurs des Deux-Siciles, de l'Espagne et d'Haïti. Le 



TRANSACTIONS 
OU BOURSE. 



LES BANQUES. 



Les Partis et la politique économique livre m 

chiffre total des valeurs inscrites à la cote de Paris est de 3 en 1801, 
de 4 en 1814, de 13 en 1820, de 32 en 1825, de 38 en 1830 '. 

Quant à l'importance des transactions de Bourse, il estimpossible 
de l'évaluer exactement. Qu'elle soit faible, cela n'est pas douteux, 
l'activité du marché étant à peu près limitée aux ventes et achats de 
rentes, et les rentes étant nominatives jusqu'à 1831. Le marché est 
aux mains d'un petit nombre de capitalistes parisiens. Le gouverne- 
ment s'efforce d'y intéresser la province et les petits porteurs ; une 
loi de 1819 ouvre dans chaque Recette générale de département « un 
grand-livre auxiliaire de la Dette Publique », pour faciliter les 
« placements momentanés », pour donner l'occasion de faire pro- 
duire des intérêts aux « économies destinées aux acquisitions territo- 
riales ». Une loi de 1822 abaisse à 10 francs le minimum inscriptible 
de rentes, qui était de 50 francs, « pour faciliter l'emploi des petits 
capitaux et encourager l'économie dans les classes laborieuses ». 
Toutefois, si la spéculation est limitée à un petit nombre d'individus, 
elle est plus active que ne le laisserait croire l'étroitesse du marché 2 . 
Le prix des charges d'agents de change qui, alors variable, suit assez 
exactement la valeur des opérations qui les rémunèrent, est de 
280 000 francs en 1818, monte à 600 000 en 1823, à 937 000 en 1825, 
pour retomber à 600 000 en 1827, à 750 000 en 1828, à 612000 en 1830. 

Certains indices permettent, non de donner le chiffre des 
transactions commerciales, mais d'y noter un certain progrès. Le 
stock monétaire est évalué à 2075 millions en 1814 et à 2 400 mil- 
lions en 1830. L'échange à crédit supplée de plus en plus à la rareté 
ou au peu de mobilité de la monnaie; l'accroissement d'affaires des 
banques marque un meilleur aménagement des ressources moné- 
taires. Le total des comptes courants de la Banque de France, de 
25 à 26 millions sous l'Empire, tombé à 1300000 francs en 1814, 
se maintient à 56 millions environ de 1820 à 1830. La circulation 



i. 11 est, en 1914, de 1176; les affaires industrielles (chemins de fer compris), entrent dans 
ce chiffre pour 684, les banques pour 162, les fonds d'Etats et de villes pour 288, les 
assurances pour 42, Le capital nominal engagé dans les valeurs françaises était, en 1904, 
de 58 670 422 700 francs, dans les valeurs étrangères de i3o 079 673 800 francs. 

2. Le « spéculateur à la Bourse » fait alors son apparition dans la Comédie. En 1821, 
Picard, Waflard et Fulgence donnent Le Jeu de Bourse ou la Bascule; en 1826, trois 
comédies, Le Spéculateur, de Riboutté, L'Agiotage, de Picard et Empis. L'Argent ou les Mœurs 
du Siècle, de Casimir Bonjour, mettent en scène des joueurs de Bourse. Le Globe constate, 
à propos de la comédie de Picard : « Le jeu, l'agiotage sont le trait de caractère du jour » ; 
le critique des Débals écrit : « Ce jeu effroyable, ce jeu qui, par le nombre de ses victimes, 
devrait paraître plutôt favorisé que repoussé par l'opinion, ne compte cependant aucun 
approbateur sincère. Ceux qui jouent sont les premiers à condamner leur faiblesse; ceux 
qui gagnent (et on peut les compter) rougissent d'un succès dont les expériences quoti- 
diennes leur ont appris à redouter le lendemain.... Les hommes prudents se plaignent 
avec indignation que l'autorité retienne captif sur ses lèvres le mot puissant qui mettrait 
un terme à tant de malheurs ou à tant de désastres. » (Voir Des Granges, La comédie et 
les mœurs sous la Restauration et la monarchie de juillet, Paris, 1906, chap. v.) 



il 2 



chapitre u La Production et V Echange à Vintérieur. 

fiduciaire des effets de commerce est en accroissement constant : la 
Banque de France encaisse à Paris des effets au comptant pour 
393 millions en 1816, pour 828 en 1830; elle en escompte pour 
206 millions en 1815, pour GIT en 1830. Le taux de l'escompte, de 
5 p. 100 entre 1815 et 1819, se maintient ensuite à 4 p. 100. La circu- 
lation moyenne des billets de la Banque de France, de 3 millions 
en 1812, avec une encaisse moyenne de 81 millions, est de 
153 millions en 1820 (encaisse : 195 millions), de 223 millions en 1830 
(encaisse : 145 millions). Mais ils ne circulent guère qu'à Paris, seule 
ville où ils soient remboursables ; ils perdent en province 1 à 2 p. 100. 
Depuis la suppression (en 1817) des comptoirs départementaux de la 
Banque de France, trois Banques départementales, Rouen, Nantes 
et Bordeaux, créées en 1817 et 1818, la première au capital de 
1 million, la deuxième au capital de 600 000 francs, la troisième au 
capital de 315 000 francs, sont autorisées à émettre des billets, à 
ouvrir des comptes courants, à escompter le papier de commerce. 
On sait peu de chose de leurs opérations avant 1830. Rouen, en 
1827, escompta pour 17 426 000 francs, avec une encaisse de 
1626 000 francs et une circulation de 2 840 000 francs, et distribua 
de 1818 à 1826 un dividende moyen de 7,8 p. 100. La circulation des 
billets de Bordeaux fut de 3 millions en 1820, de 8 millions et demi 
en 1825. Nantes eut plus de peine à vaincre la défiance du public à 
l'endroit du papier-monnaie; sa banque ne sortit de la médiocrité 
qu'après 1830. 

Comparé au prodigieux mouvement contemporain des mar- 
chandises, des valeurs mobilières, de la monnaie, du papier de 
commerce et des billets, l'échange et par conséquent la production 
semblent sous la Restauration plus proches de l'ancien régime que 
de nous. C'est la révolution dans les moyens de transports, c'est la 
vapeur et les chemins de fer qui feront la démarcation entre l'ancien 
régime économique et le nouveau. Il y aura quelque chose de changé 
en France le jour où les effets sur Paris n'arriveront plus à la 
Banque de France dans le coffre de la diligence des Messageries 
nationales, confiés à la vigilance du cocher qui les encaisse. 



3i3 



LA POPULATION. 



CHAPITRE III 
LA CONDITION DES PERSONNES 



I. LES REVENUS ET LES SALAIRES. — II. LES INSTITUTIONS DE BIENFAI- 
SANCE, DE PRÉVOYANCE ET DE DÉFENSE PROFESSIONNELLE. 



I. — LES REVENUS ET LES SALAIRES^ 

statistique de A France compte 31851545 habitants d'après le recensement 

J—i de 1826. Depuis dix ans, la population s'accroît d'à peu près 
193000 habitants par an; on compte une naissance pour 31 535 habi- 
tants et un décès pour 39 423 A ce taux, la population française 

i. Un très important recueil de textes tirés des Archives nationales et appartenant aux 
Papiers de la police, aux Papiers concernant les affaires commerciales et industrielles, les 
mines et la justice est en cours de publication sous ce titre ■ Les patrons, les ouvriers et 
ÏÈlat, le régime de l'industrie en France de 1814 à 1830, par Georges et Hubert Bourgin Le 
1 er volume seul a paru (1912). 

Sur la population, voir, dans la Statistique de la France, le t. II intitulé Territoire et 
Population, Paris, 1807; les Annuaires du Bureau des longitudes contiennent les chiffres des 
recensements et des commentaires intéressants; voir surtout celui de 1829. II y a peu de 
chose sur la Restauration dans la Population française de Levasseur, Paris. 3 vol.. 1889-&2 

Sur les salaires, on peut consulter Prix et salaires à diverses époques (Statistique de la 
France, 2 e série, t. XII qui donne à vrai dire fort peu de renseignements pour cette 
période; puis, en sus des Forces progressives de Ch. Dupin, souvent citées déjà, les 
Recherches statistiques sur la ville de Paris et le département de la Seine; recueil de tableaux 
dressés et réunis d'après les ordres de M. le comte de Chabrol, préfet du département, 5 vol., 
1825-1829. 

Consulter Ch. Dupin, Discours sur le sort de la classe ouvrière à Paris, 16 fév. 1827: leçon 
d'ouverture du cours de géométrie et de mécanique au Conservatoire des Arts et Métiers. 
— Mansion, Essai sur l'extinction de la mendicité en France, Paris, 1829; — Cochin, De 
l'extinction de la mendicité, Paris, 1829, — Duchàtellier, Essai sur les salaires et les prix de 
consommation de 1202 à 1830, Paris, i83o; — Bigot de Morogues, De la misère des ouvriers 
et de la marche à suivre pour y remédier, Paris, i832. 

Trois ouvrages, très postérieurs, donnent les renseignements les plus utiles et les plus 
nombreux : Villenenve-Bargemont, Économie politique chrétienne, ou recherches sur la 
nature et les causes du paupérisme en France et en Europe, i834, 3 vol. ; — Villermé, Tableau de 
l'étal physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de 
soie, Paris, 1840, 2 vol.; — Buret, De la misère des classes laborieuses en France et en Angle- 
terre, Paris, i8i0, 2 vol. 

Le livre d'E. Chevallier, Les salaires au x\x e siècle, Paris, 1887, qui emprunte les données 
de P. Leroy-Beaulieu, Essai sur la répartition des richesses, 1880, et dont s'est servi 

< 3l4 ) 



REVENUS PRIVES. 



cn.vprniE m La condition des personnes. 

doublerait en 105 ans. La grande majorité des Français habite 
Ja campagne. Trois villes seulement ont plus de 100 000 âmes : 
Paris, 890 431; Lyon et ses faubourgs, 17027:»; Marseille, 115943. 
Cinq villes ont entre 50 et 100 000 âmes, et vingt-deux de 20 à 50 000. 
On n'a pas l'évaluation exacte de la population dite urbaine, c'est- 
à-dire des agglomérations de plus de 2 000 habitants; mais on sait la 
population des chefs-lieux d'arrondissement: elle est de 4 321039 
en 1821, de 4 019 136 en 1831. C'est à peu près le septième de la 
population totale. 

Une statistique de 1826 répartit les 31851545 Français en trois évaluation p 
groupes de professions : 22 251 545 agriculteurs; 4 300 000 ouvriers; 
5 300000 marchands, fonctionnaires ou personnes exerçant une 
profession libérale. Il est impossible de se faire une idée exacte du 
revenu moyen de chaque groupe. On sait que sur 10 233 461 indi- 
vidus inscrits aux rôles de l'impôt direct en 1826. 7998 939 paient 
moins de 20 francs, 660336 moins de 30, 639 489 moins de 50, 522 149 
de 50 à 100, 322 659 de 100 à 300, 49 696 de 300 à 500, 28660 de 500 à 
1 000, 11 533 plus de 1 000 francs. Mais c'est tout au plus si l'on en 
peut conclure qu'il y a un contribuable sur mille qui possède un 
revenu supérieur à 6 000 francs. On compte, en 1815, 10 083 751 cotes 
foncières, et 10 296693 en 1826, mais on n'en saurait induire le 
nombre même approximatif des propriétaires 1 . D'ailleurs, l'insuffi- 

Schmoller, Die hislorische Lohrtbewegung von 1300-1900 und ihre l T rsachen, Berlin, 1902, 
donne très peu de renseignements pour la Restauration et veut démontrer la hausse 
régulière des salaires dans le courant du siècle. Il y a de très utiles renseignements dans 
P. Truchon, La vie ouvrière à Lyon sous la Restauration, 1814-1830 (Rev. d'histoire de Lyon, 1912). 
1 Je cite, pour mémoire, la statistique donnée par Ruhichon {Du mécanisme delà socicié 
en Frame cl en Angleterre, Paris, i834) pour l'année i8i5, et reproduite par L. de Lavergne 
(Économie rurale de la France depuis 1789, Paris, 4" édit., 1877) Il est à noter que FUibichûD 
est un ultra-royaliste, partisan de la grande propriété II donne la distribution suivante 
des terres : 

21 456 familles possèdent en moyenne 880 hectares. . . 19000000 hectares. 

168 G43 — — 62 — . , . 10 5oo 000 — 

217817 — — 22 — . . 4800000 — 

256 533 — — 12 — ... 3 000 ouo — 

2"i8 452 — — 8 — ... 2 000 000 — 

3Ji 711 — — 5 — . . . 1 Soo 000 — 

567 687 — — 3 — ... 1 700 000 — 

85i 280 — — 1 hect. 66 . . . 1 4"0 000 — 

1 1 1 ',21 — — o hect. 00 . . . 55o 000 — 



.i/oo familles, propriétaires, possédant !,', "fèo 000 hectares. 

« Je n'ai pu trouver l'origine de ces chiffres, dit L. de Lavergne. Mais M. Rubichon les 
donne comme ayant un caractère authentique, il en résulterait qu'après vingt-cinq ans 
de révolution, la grande propriété possédait encore la moitié environ du sol, et que la 
petite, même en y comprenant les domaines de 12 hectares en moyenne, n'embrassait même 
pas le tiers de ce que lui attribuait Arthur Young en 1789, :i 000 familles possédant en 
moyenne 880 hectares •. je doute qu'avant la Révolution, la propriété fût beaucoup plus 
concentrée. Evidemment les biens du clergé et des émigrés, quoique mis en vente en 
détail, avaient changé de mains plus que de dimensions. 

Sans doute, mais la question e^t de savoir si les chiffres de Rubichon sont exacts. 

c ilJ > 



Les Partis et la politique économique. 



LES SALAIRES 

AGRICOLES 

ET INDUSTRIELS. 



sance de tous les calculs qui essaient de déterminer le montant de 
la fortune d'après l'impôt direct est visible. Ils ne tiennent compte 
ni des ressources que l'impôt ne peut atteindre, comme les traite- 
ments de fonctionnaires, ni de celles qu'il ne frappe pas à propor- 
tion de leur valeur, comme les bénéfices commerciaux et les 
revenus des professions libérales. Si le calcul, qui déterminerait le 
montant du revenu moyen des types représentatifs de chaque caté- 
gorie d'individus, était possible, il ferait sans doute ressortir des 
chiffres plus faibles que ceux qu'un calcul analogue établirait pour 
l'heure actuelle. Mais le problème ne serait encore que reculé. Car 
derrière le chiffre de monnaie auquel nous serions arrivés, il reste- 
rait encore à chercher la valeur réelle, c'est-à-dire une combinaison 
de désirs, de besoins et de croyances, qui sont choses subjectives. 
Or, le travail n'est pas fait qui nous renseignerait avec exactitude 
sur l'état d'âme et le genre de vie des diverses catégories sociales, 
qui, seuls, donneraient un sens intelligible à un chiffre de fortune. 
Peut-être est-il impossible de reconstituer au moyen de documents 
l'état d'opinion moyenne auquel il faudrait poser cette question : 
à partir de quel revenu un cultivateur, un bourgeois est-il réputé 
aisé ou riche, et se croit-il tel? Encore les réponses ne seraient-elles 
valables que pour une région donnée. Il y a certainement, vers 1820, 
dans le genre de vie, dans les besoins, plus de différence d'un 
armateur de Bordeaux à un bourgeois de Guérande, qu'entre ce 
bourgeois breton et un paysan voisin. 

On ne peut, à vrai dire, se rendre un compte exact des condi- 
tions matérielles de la vie que pour la classe d'hommes qui n'a pas de 
loisirs et dont le revenu n'excède jamais ce qui est nécessaire à la 
satisfaction de ses besoins primordiaux. Le nombre d'heures de 
travail d'un ouvrier, le chiffre de son salaire, le prix du pain qu'il 
achète, définissent sa vie avec assez de netteté. Mais ces éléments, 
très variables suivant les métiers et les régions, sont assez mal 
connus. 

Les calculs de Dupin évaluent le salaire annuel d'un ménage 
agricole à 451 francs dans le Midi et à 508 francs dans le Nord ; il juge 
que ce salaire donne le nécessaire à l'ouvrier qui possède sa maison : 
le cantonnier logé ne meurt pas de faim, et il touche de l'adminis- 
tration des Ponts et Chaussées 3G francs par mois, soit 432 francs 
par an. Mais on ne sait pas si les salaires agricoles augmentent ou 
diminuent de 1814 à 1830. 

L'état des salaires industriels est mieux connu. Ils sont en 
baisse régulière de 1814 à 1830, tandis qu'augmente le nombre des 
heures de travail et le prix des denrées de première nécessité. Duchâ- 



3x6 



chapitre m La condition des personnes 

tellier, député du Finistère, établit en 1830 que, dans tous les corps 
de métiers, le salaire a baissé en moyenne de 22 p. 100 depuis 1800. 
tandis que le prix des objets de consommation a monté de GO p. 100. 
Villermé, dont l'enquête est faite sous le gouvernement de juillet, 
mais qui s'est renseigné autant qu'il Ta pu sur la période de la 
Restauration, affirme la même baisse, dans toutes les industries, 
et quels que soient la région ou le mode de production. Les ouvriers 
mousseliniers de la région de Tarare, qui travaillent à domicile, en 
famille, gagnent en 1820 40 à 45 sous; quinze ans plus tard, 28 à 30. 
Les 100 000 cotonniers de la Seine-Inférieure ont subi une réduction 
de salaire qui est de moitié au moins, souvent des deux tiers; pour cer- 
tains articles l'avilissement de prix est presque incroyable : les prix 
payés à Rouen en 1815 pour une douzaine de mouchoirs variaient, 
suivant la largeur, de 5 francs à 30 francs; ils tombent à 1 fr. 50 et 
à 4 fr. 50; l'ouvrier qui en fabrique de deux à quatre douzaines par 
semaine a vu ainsi son salaire hebdomadaire passer de 20 francs à 
6 francs et de 60 francs à 9 francs. Les tullistes de Calais, qui 
travaillaient à façon, ont connu en 1823 des salaires de 15 et 20 francs 
par jour; ils tombent à 1 fr. 50 et 3 francs. Dans le département du 
Nord, où, sur 962000 habitants, il y a 224 300 ouvriers (1820), les 
salaires de 6 francs tombent à 3 francs; ceux de 3 francs, à 1 fr. 50; 
ceux des femmes, de 1 fr. 25 à fr. 60, de 2 fr. 50 à 1 fr. 25. Qu'il 
s'agisse de blanchisseurs de tulle, de constructeurs de machines, de 
fondeurs de fer, de brodeuses au crochet, tous les salaires sont 
réduits de moitié. Les 21 700 ouvriers de Sainte-Marie-aux-Mines, 
qui, presque tous, travaillent à domicile au tissage du coton, 
gagnent par semaine : les tisserands de 8 à 10 francs; les diviseurs 
de 4 francs à 4 fr. 50, les bonnetiers de 7 francs à 8 fr. 50 ; les 
enfants touchent de 1 fr. 50 à 3 francs. Dans le Haut-Rhin, 
Mulhouse est le centre d'une industrie considérable de filatures, de 
tissage et d'imprimerie d'indiennes (44 840 ouvriers en 1827) ; les 
salaires de la filature sont tombés à fr. 35 par jour pour les 
enfants, fr. 75 pour les dévideuses, 3 francs pour les hommes; dans 
le tissage, ils s'échelonnent de 1 fr. 50 à 2 fr. 50. Les enfants et 
les femmes qui préparent le fil reçoivent de fr 25 à fr. 50. Les 
« canuts » de Lyon, qui sont des chefs d'atelier, propriétaires d'un 
ou plusieurs métiers, et qui travaillent à façon la soie fournie par les 
« fabricants », voient le revenu de leur travail diminuer sans cesse. 
En pleine prospérité, vers 1824, un métier ne rapporte pas plus de 
3 francs par jour, mais le gain est partagé entre le chef d'atelier et 
le compagnon. En 1826, une crise de production les réduit à la 
misère, et, après la reprise, en 1829, le préfet constate « une dimi- 

< 3i 7 > 



Les Partis et la politique économique. livre m 

nution effrayante dans le prix de la façon des étoffes». En 1830, un 
ouvrier lyonnais ne gagne pas le tiers de ce qu'il gagnait en 1810, 
ni la moitié de ce qu'il gagnait en 1824. D'après Dupin, qui écrit 
en 1826, les salaires des drapiers d'Abbeville sont de 1 fr. 50 à 
2 francs et ceux des femmes et enfants de fr. 60 à fr. 75; ceux 
des forges et filatures du Doubs varient de 1 franc à 1 fr. 50; les 
1500 horlogers de Besançon gagnent 2 francs; les papetiers de 
Pontarlier, 1 fr. 20 à 1 fr. 50; les forgerons de la Nièvre, 1 fr. 50; 
les faïenciers de Nevers, 1 fr 75; les 8 000 bonnetiers de l'Aube, 
1 franc. — Le salaire annuel moyen de l'ouvrier français varierait, 
selon Dupin, entre 492 francs et 587 francs. 

les heures Pour obtenir cette rémunération, l'ouvrier fournit à Lyon 15 à 

16 heures de travail quotidien; 14 et 15 heures à Sedan, 43 heures 
dans le Nord, 12 à 12 heures et demie à Sainte-Marie-aux-Mines, 
13 heures et demie dans le Haut-Rhin. La journée de 12 heures est 
très rare. 

misère ouvrière. Obligés à un tel effort et soumis à un pareil tarif, l'ouvrier et 
l'ouvrière ne gagnent, pour la plupart, pas assez pour se loger et se 
nourrir décemment. Un tiers seulement des Français mange de la 
viande; sur les deux autres tiers, l'un mange seulement de l'avoine, 
du maïs, des pommes de terre. Le pain a coûté à Paris, les 2 kilos 
(consommation moyenne d'un ménage), fr. 60 à fr. 65 en 1814 
et 1815 ; de fr 75 à 1 franc en 1816 et 1817 ; de fr. 70 à fr. 80 de 
1818 à 1820. Le prix moyen varie de fr. 68 à fr. 575 de 1821 à 1824, 
avec des maxima de fr 80. Les logements sont — cela va de soi — 
réduits au minimum. Villeneuve-Bargemont, préfet du Nord, parle 
de leur aspect sordide et misérable, de l'entassement, de l'incroyable 
saleté. Les caves de Lille sont célèbres Les taudis où s'abritent les 
ouvriers de Mulhouse sont loués de 6 à 9 francs par mois. 

La misère est profonde Sur les 224 300 ouvriers du Nord, 
163000 sont inscrits en 1828 aux bureaux de bienfaisance. A Paris, le 
chiffre des indigents secourus par les hospices et les hôpitaux est de 
167 436; les bureaux de charité distribuent des secours à domicile à 
86415 individus en 1818; en 1821, à 200 000, en 1829, à près de 300000. 
En avril 1829, le pain (de quatre livres) est à 17 sous et demi, écrit Man- 
sion, et une ouvrière reçoit 15 sous d'une journée de onze heures. 
On compte à peu près 1 200 mendiants dans les rues de Paris, malgré 
l'ordonnance du 20 septembre 1828 qui interdit la mendicité et malgré 
un budget d'assistance qui est de 12 millions. Les fabricants du 
Haut-Rhin signalent un autre genre de misère, le dépérissement 
rapide des enfants dans les manufactures. Villermé parle du dénue- 
ment et de l'alcoolisme des ouvriers lillois, de leur déchéance morale, 

< 3i8 > 



CHAPITRE m 



La condition des personnes. 



de la prostitution de leurs filles. 11 naît à Mulhouse 1 enfant illégi- 
time sur 5; à Pans, 9 288 sur 23 759 en 1817; en 1824, 10 221 sur 
^8812; et, sur ces 10221, 7 843 sont recueillis comme enfants trouvés. 
A Lyon, le nombre des enfants abandonnés double entre 1814 (4 778) 
et 1828 (9032). Dans l'ensemble de la France, la progression est 
presque aussi rapide : 82 748 enfants sont déposés dans les tours 
en 1815; 118 485 en 1830. 

Les enfants sont, en grand nombre, privés de toute instruction. 
Malgré l'ordonnance du 29 février 1810 prescrivant à toute commune 
de pourvoir à l'instruction de ses enfants, il n'y a en France que 
28000 écoles primaires en 1821, et 30 000 en 1829. On n'a pas le 
chiffre exact de leurs élèves, mais on sait qu'à Paris, toutes les 
écoles primaires gratuites réunies (enseignement mutuel, écoles de 
charité, paroissiales, congréganistes) réunissent 15433 élèves en 
1819; c'est un peu plus du cinquième des enfants parisiens de cinq 
à douze ans. — Dans toute la France, pour 100 conscrits, 42 seulement 
savent lire, sur 25 millions d'adultes, il y a 15 millions d'illettrés; 
sur 39000 communes, 15000 n'ont pas d'écoles. Combattu par les 
royalistes, l'enseignement mutuel, qui avait 990 écoles en 1821, n'en 
a plus que 254 en 1826. Le gouvernement s'en préoccupe tardivement. 
C'est seulement le 14 février 1830 qu'une ordonnance complète celle 
de 1816 en prescrivant aux communes « de délibérer sur les moyens 
de pourvoir, même à l'aide d'une imposition extraordinaire, aux 
frais d'entretien des écoles » : le Conseil général est chargé de 
« déterminer le minimum des émoluments de l'instituteur » Cette 
mesure préludait au grand effort que le gouvernement de juillet 
réalisa en 1833. 



LES ILLETTRÉS. 



II. — LES INSTITUTIONS DE BIENFAISANCE, DE 
PRÉVOYANCE ET DE DÉFENSE PROFESSIONNELLE » 

LA situation des classes ouvrières provoque un mouvement de philanthropie. 
philanthropie. C est 1' « extinction de la mendicité » qui préoc- 
cupe d'abord, parce que la mendicité est une cause d'insécurité et 



1. Les sociétés de prévoyance et de secours mutuels de Pari-: sont énumérées et décrites 
dans les Complet Rendus des assemblées générales de la Société philanthropique Us sont 
annuels, le compte rendu de l'année écoulée contient le rapport de l'année précédente. 
L'Almanaofi philanthropique donne les noms des Sociétés de bienfaisance et île prévoyance 
de tout ordre. 

La pièce citée dans le texte, où Charnier décrit l'origine du Mulnellisme, est aux Arch. 
mun. de Lyon, série I*. Des extraits des stahil- .|r- M ni uHlisl.es sont reproduits deux fois 
dans lus volumes publia par l'Oflice du Travail intitulé Associations professionnelles (t. I 

< 3 : 



Les Partis et la politique économique. livre ni 

qu'elle frappe plus directement la sensibilité publique. Mansion 
propose la création d' « ateliers nationaux », où les travailleurs 
seraient libres, et qui seraient ouverts à tous ceux qui s'y présen- 
teraient. C'est l'idée de l'assistance par le travail : les salaires y 
seraient fixés d'après les prix courants des objets fabriqués; il y 
aurait des lits pour les pensionnaires, des ateliers distincts pour les 
hommes et pour les femmes; les enfants des assistés, à partir de 
cinq ans, seraient envoyés aux « écoles nationales ». La loi du 24 ven- 
démiaire an II, qui avait prescrit pour chaque département un dépôt 
de mendicité, est inappliquée. Çà et là, on essaie de suppléer à 
l'abstention des pouvoirs publics. Bordeaux crée une maison de 
refuge et de travail pour les mendiants (1827). A Paris, en 1829, 
un groupe de philanthropes s'occupe d'imiter cet exemple et pro- 
voque des souscriptions. Dans un rapport au « Conseil provisoire 
chargé des travaux préparatoires de la fondation d'une maison de 
refuge et de travail destinée à procurer l'extinction de la mendicité 
à Paris », Cochin, maire du XII e arrondissement, explique que 
l'indigent malade est suffisamment secouru; il faut créer pour les 
mendiants valides « une maison de refuge, avec un bureau d'inter- 
rogation, un lieu de séjour temporaire, et des ateliers permettant 
au mendiant d'acquérir des économies ». 

La philanthropie s'efforce aussi de développer la prévoyance. 
Une société de prévoyance fut établie à Rive-de-Gier en 1817, ali- 
mentée par des dons volontaires et par les versements des compa- 
gnies exploitantes à raison de fr. 01 par hectolitre de houille et 
des propriétaires de la surface à raison de fr. 02 par hectolitre 
à eux livré à titre de redevance : la société devait venir en aide 
aux ouvriers mineurs. La première Caisse d'épargne, autorisée le 
29 juillet 1818, fondée à Paris par Benjamin Delessert et le duc de 
La Rochefoucauld-Liancourt, accepte des dépôts depuis 1 franc, et 
place ses fonds en rentes sur l'État. Elle réussit : en 1829, elle 
reçoit 6 278134 francs en 138 722 versements. De 1819 à 1830, treize 
villes imitent l'exemple de Paris. 

et II). Les statuts de la Seconde Loge du Mutuellisme sont donnés par L. Blanc, Histoire de 
dix ans, t. III, Pièces justificatives. L'histoire de la fondation du Mutuellisme et du rôle 
de Charnier est racontée avec précision dans le chapitre iv de O. Festy, Le mouvement 
ouvrier au début de la monarchie de juillet (i83o-3V, 1908. 

La statistique des coalitions est publiée dans les volumes déjà cités : Associations pro- 
fessionnelles ouvrières, 4 vol. parus depuis 1899. 

Le livre où Fodéré réclame une législation sociale a pour titre : Essai historique et moral 
sur la pauvreté des nations, Paris, 1825, in-8°. 

Sur les projets de rétablissement des jurandes, voir l'Analyse succincte des délibé- 
rations de la Chambre de commerce de Paris de 1803 à 1836, Paris, i838; et G. Bourgin, 
Législation et administration du travail sous la Restauration (Revue politique et parlemen- 
taire, 1910). 

< 320 > 



LA VIE ECONOMIQUE 




Cliché Lèvy. 
UN EMBARQUEMENT DE BESTIAUX A HONFLEUE 
Tableau de Le Prince, 1823. A dmiie, sur le quai, paysans cl paysannes au milieu de besliaux.l 
A gauche, un voilier. — - Louvre., n° 551. 




cliché Hachette. 



LES HALLES DR PARIS l.\ 1<S'2X. 



Tableau de Canella. les Halles, situées a peu près sur l'emplacement de l'cdi/icc actuel, étaient 
déjà le centre de V approvisionnement de Paris. — Musée Carnavalet, I'. 34. 



II. C. IV. — Pl. 16. Page 320. 



chapitre m La condition des personnes. 

Les ouvriers ont, de leur côté, spontanément fondé ou fait sociétés 

revivre des sociétés de prévoyance et de secours mutuels. Quelques- veseco^s 

unes sont antérieures à 1792; la plupart sont postérieures à 1800; 
elles groupent des ouvriers d'un même corps de métier, ou, sous une 
même appellation, des ouvriers de professions diverses; car la 
police, craignant que l'union, la discussion entre gens de même pro- 
fession ne suscite des cabales, des coalitions tendant à relever le 
prix de la main-d'œuvre, exige souvent le mélange des métiers. 
A Paris, 138 sociétés fonctionnent en 1821, avec 11143 adhérents; 
33 ont plus de 100 membres; 5 plus de 200. En 1826, il y a 
184 sociétés et 17 112 membres. En province, elles sont innom- 
brables; il y en a 113 dans le Nord, en 1828, qui groupent 7 667 adhé- 
rents. Lyon, Marseille en ont autant que d'industries; souvent même 
un seul métier en compte plusieurs qui rivalisent. 

Ces sociétés ouvrières sont vues avec sympathie par les bour- L * société 

geois philanthropes. La Société philanthropique de Paris se donne " ' D l j> A ius 
pour but de leur servir de lien et de centre commun; elle les encou- 
rage ; elle tâche de les connaître toutes, d'en dresser la liste , elle veut 
être leur intermédiaire auprès des pouvoirs publics, et diriger sur 
elles les libéralités des budgets. Elle garantit leur docilité, leur bon 
esprit; elle signale qu'on voit le buste du Roi dans la salle de leurs 
séances, quelles font dire des messes pour le duc de Berry Aussi, 
à l'occasion du baptême du duc de Bordeaux, le Conseil municipal 
fait-il distribuer 50 000 francs aux sociétés de Paris. La Société 
philanthropique qui les protège ne tolérerait pas de rébellion. Des 
compagnons paveurs s'étant assemblés en 1826 pour fonder une 
société, quelques-uns ont voulu profiter de cette réunion « pour 
engager leurs camarades à ne point travailler pour leurs maîtres, 
à moins que ceux-ci ne consentissent à augmenter le prix de leurs 
journées »; la police, informée, s'est opposée à ce qu'ils se réunis- 
sent de nouveau. « Si une proposition aussi contraire à l'ordre 
public, dit le rapporteur de la Société philanthropique, était jamais 
faite dans une société déjà formée, la police devrait la dissoudre à 
l'instant. » En réalité, la société de prévoyance est une garantie 
d'ordre. C'est pour les patrons un moyen de conserver la direction 
morale de leurs ouvriers, d'exercer sur eux une influence salutaire : 

« Si l'on imposait aux manufacturiers, aux entrepreneurs, aux chefs 
d'usines, dit un rapport de la Société philanthropique, la condition d'organiser 
en société de prévoyance les personnes qu'ils emploient, de s'en rendre les 
patrons, de présider leurs assemblées, de verser de temps en temps de petites 
sommes dans leurs caisses, on détruirait peut-être ces déplorables habitudes 
si nuisibles à l'aisance et à la santé des artisans.... On a peur des coalitions, 

< $j.i > 
Lavisse, H. Coutcmp., IV. 21 



Les Partis et la politique économique. livre m 

elles sont moins à craindre de la part de sociétaires que d'individus vivant 
isolément, sans règles ni principes. » 

caisses dégrève. Il arrive pourtant que les sociétés de prévoyance soient aussi 
ou puissent devenir des sociétés de défense des intérêts profes- 
sionnels. A Lyon, en 1817, un tarif ayant réduit les prix des façons 
de chapeliers, ils cessèrent le travail grâce à la « bourse commune » 
de leur société, et obtinrent une amélioration; la caisse de secours 
s'est donc transformée en caisse de grève. Il y en eut assez d'exemples 
à Lyon pour que le maire, inquiet, plaçât toutes les sociétés de 
secours mutuels sous la surveillance de la police (ord. du 
6 nov. 1822), et les réglementât minutieusement: « Les assemblées, 
même celles du bureau, n'auront lieu qu'en présence du commissaire 
de police ; elles ne pourront pas garder en caisse plus de 300 francs ; 
le surplus sera déposé au Mont-de-Piété et n'en sera retiré qu'avec 
le visa du commissaire; il sera interdit d'employer les fonds à 
d'autres usages qu'à des secours ». 
lesmutuellistes Cette surveillance détermine les ouvriers à revenir aux vieilles 
de lyon. formes de l'association secrète, dont le compagnonnage, encore 

vivant chez les charpentiers et les cordonniers, fournit le modèle. 
C'est en 1827 que l'ouvrier en soie Charnier, de Lyon, fonda la 
Société du Devoir Mutuel (les Mutuellistes), dont l'intention et 
le programme dépassent la simple prévoyance et la distribution 
de secours. Il a décrit lui-même, avec une précision naïve, l'effort 
qui était à faire et le but qu'il était désirable d'atteindre : 

L'wèe* du devoir " Depuis plusieurs années, j'employais le temps qui s'écoulait en attendant 
mutuel ». d'être servi dans la cage à causer avec les chefs d'atelier sur l'art et les besoins 

de s'associer. Cet art consistait tout simplement à former des réunions de 
vingt, correspondantes entre elles afin d'éluder l'article 291 du Code pénal. Ces 
besoins, c'était l'indispensable nécessité de saper les nombreux et ruineux 
abus dont nous étions victimes : en tète, je citais l'inexécution des promesses 
des fabricants lorsqu'ils nous faisaient monter des métiers dispendieux pour 
un laps de temps qui est indispensable pour pouvoir couvrir les frais de mon- 
tage. Ces promesses, leur djsais-je, comme vous le savez, ne se réalisent 
presque jamais. Apprenons aux fabricants que nous savons compter et que 
nous connaissons nos droits. Mais avant, étudions ces droits, et nous sentirons 
que nous sommes protégés par la loi, que, si nous ne l'invoquons pas en temps 
et lieu, cette loi protectrice, ce n'est pas la faute du législateur, mais bien la 
nôtre. Réunissons-nous et instruisons-nous. Formons un foyer de lumière.... Si 
ce n'est pas par amour pour autrui, que ce soit au moins pour nos intérêts 
particuliers. Je sens que l'égoïsme ne peut s'extirper d'un seul coup. L'opéra- 
tion serait impraticable. Je vous le répéterai donc souvent. C'est pour nous- 
mêmes que nous devons aimer les autres. 

« Nous avons dans nos ateliers une grande réforme à opérer. C'est l'insu- 
bordination, toujours croissante, résultant de l'inexécution de la loi sur les 
livrets d'ouvriers. La conséquence la plus onéreuse de l'inexécution de cette 
loi, c'est l'inexécution des contrats d'apprentissage. Nous ne paraîtrons au grand 

1 322 > 



chapitre m La condition des personnes. 

jour que pour nous montrer hostiles contre l'insubordination de nos subal- 
ternes. Vous sentez que les fabricants crieraient hourra contre notre frêle et 
naissante institution. Ils auraient prompteinent recours aux menaces de priva- 
tion d'ouvrage contre ceux qui s'affilieraient avec nous, ils emploieraient même 
les sollicitations auprès de l'autorité pour nous intimider et nous désunir, au 
lieu qu'en prêchant subordination et rien que subordination, nous endormirons 
nos argus, et réunirons les timides; vous savez combien ces derniers sont 
nombreux parmi nous. La timidité, vous ne le savez que trop, est le type du 
canut. Nulle autre profession n'est si peu ouverte que la nôtre. C'est notre vie 
sédentaire, que dis-je, sédentaire, que ne dis-je plutôt casanière, qui influe 
ainsi sur notre moral; il est étiolé comme notre physique. Il faut, pour 
remédier à ce double étiolemenl, créer à notre profession un esprit de corps. 
Pour y parvenir, il n'y a qu'une seule route, c'est l'association. 

« Dans l'association, nous pourrons puiser loutes les connaissances de 
mécanique, de droit industriel, toutes les consolations à nos maux. Nous 
apprendrons que l'homme pauvre n'est pas un pauvre homme, que cette dernière 
dénomination n'appartient qu'à un homme dépourvu de probité. Axiome puis- 
sant pour nous procurer la résignation nécessaire à notre sort. Quand nous 
serons tous pénétrés de notre dignité d'homme, les autres babilants de la cité, 
dont, sans nous en douter, nous faisons depuis si longtemps la gloire et la 
richesse, cesseront d'employer le mot canut dans un sens railleur et injurieux. » 

Le projet de Charnier aboutit d'abord (1827) à un programme le programme 
timide de prévoyance, d'entente amicale, de services fraternels, 
d' « indication mutuelle », entre gens qui ne sont pas seulement du 
même métier, mais tous « d'une probité irréprochable, mariés, de 
bonnes vie et mœurs ».... 

« Le mutuellisme est basé sur l'équité, l'ordre et la fraternité; telles sont 
les qualités que doivent avoir ceux qui le composent. Le but du mutuellisme 
est indication, secours et assistance; tels sont les devoirs de chaque membre. 
En conséquence, le but du mutuellisme est donc, entre tous ses fondateurs, et 
ceux qui seront reçus frères : 

« 1° de s'indiquer avec franchise et loyauté tout ce qui peut leur être utile 
et nécessaire, concernant leur profession; 

« 2° de se secourir par le prêt d'ustensiles autant que possible, et pécu- 
niairement au moyen de cotisations dans les malheurs arrivés à l'un d'eux; 

« 3° de s'assister de leur attention, de leur amitié et de leurs conseils, et 
lors de leurs funérailles et celles de leurs épouses, en se regardant et traitant 
comme frères jusque-là. » 

Mais, tôt après, la société organise la résistance à la baisse des 
salaires. Elle prend le sentiment net qu'elle défend des intérêts de 
classe. Ses statuts modifiés excluent du Devoir mutuel les chefs 
d'atelier qui auraient plus de 6 métiers et de 2 apprentis, ceux qui 
seraient pères ou fils de négociants en soieries. Ses membres 
s'engagent à « unir leurs efforts pour obtenir un salaire raison- 
nable,... pour détruire les abus qui existent en fabrique à leur pré- 
judice... ». L'année 1828 sera pour les canuts « l'an I er de la Régéné- 
ration ». 

< 3^3 > 



Les Partis et la politique économique. 



LES GREVES. 



LES PARTISANS 
DU RETOUR AUX 
CORPORATIONS. 



La Société reste peu nombreuse, mystérieuse. Elle semble 
même s'être tenue à l'écart du grand mouvement qui, après 1830, 
enveloppa les tisseurs de Lyon dans une commune révolte contre la 
misère. Mais elle est significative d'un état d'esprit, d'un sentiment 
de classe dont la puissance éclatera bientôt. A cette heure, pour 
arrêter tout mouvement, la répression judiciaire suffît. Les tenta- 
tives de grève sont toutes châtiées par des jugements de tribu- 
naux. En 1821, 60 tourneurs de Paris sont condamnés, pour délit de 
coalition, les chefs à deux ans, les autres à un mois de prison; 
16 charpentiers, de un à trois mois,* en 1822, 16 maçons, à un mois ; 
la grève des fileurs de coton du Houlme (Seine-Inférieure), en 1824, 
est sanglante, un gendarme est tué : un gréviste est condamné à 
mort, et trois autres aux travaux forcés. Le ministère de la Justice, 
qui dresse depuis 1825 une statistique annuelle, note 92 affaires 
de grèves en 1825, 40 en 1826, 29 en 1827, 28 en 1828, 13 en 1829, 
40 en 1830. 

Ces incidents ne produisent aucune impression sur les pouvoirs 
publics. Ils n'y voient que désordres qui relèvent de la police. Tenir 
la main à la stricte exécution de la loi sur les livrets d'ouvriers, 
empêcher les rassemblements séditieux, surveiller les fauteurs de 
coalition et les punir, donner la chasse aux recruteurs qui, dans les 
moments de chômage et de troubles, embauchent des ouvriers 
français pour l'étranger, voilà à quoi se borne le rôle de l'État. Car 
la condition des ouvriers ne préoccupe pas les partis. Les libéraux 
s'en tiennent à la législation révolutionnaire; si, à droite, on a 
parlé de la détruire, c'est par intérêt politique et non par crainte de 
ses conséquences économiques. Les prud'hommes de Lyon ont 
demandé en 1814 à Alexis de Noailles, commissaire extraordinaire 
de S. M., de rétablir le règlement de 1744 pour la fabrique de 
soieries : excès de zèle royaliste, analogue à celui des fabricants de 
papiers peints de Paris ou du député de la Chambre introuvable, 
Feuillant, qui proposèrent, les premiers en 1814, le second en 1816, 
le rétablissement des jurandes et des maîtrises. La « Requête au 
roi et mémoire sur la nécessité de rétablir les corps des marchands 
et les communautés d'arts et métiers, présentés à S. M. le 16 sep- 
tembre 1817, par les marchands et artisans de la ville de Paris 
assistés de M. Levacher-Duplessis, leur conseil, avocat », signale 
avec indignation « la honteuse licence » qui a envahi le commerce 
et les manufactures, « l'insubordination dans les ateliers, la mau- 
vaise foi la plus insigne dans le commerce,... l'autorité domestique 
des maîtres détruite, l'indiscipline des simples ouvriers, l'appren- 
tissage presque abandonné,... le commerce inondé d'ouvrages mal 



t 324 > 



chapitre m La condition des personnes. 

fabriqués qui déshonorent l'industrie française ». Quelques Conseils 
généraux émettent chaque année, depuis 1817 jusqu'en 1825, le vœu 
de voir reconstituer les anciennes corporations. Le président du 
tribunal d'Arras écrit en 1823 un « Mémoire sur l'établissement des 
jurandes ». Mais, dès les premières manifestations de ce genre, le 
Conseil des manufactures proteste contre ces opinions « inconsidé- 
rées ». Il voudrait (8 décembre 1814) « qu'un avis bien motivé et 
bien manifesté eût l'effet d'écarter pour toujours une question qui a 
été résolue négativement par la grande majorité des personnes ins- 
truites ». En 1817, devant l'insistance des manifestations, il nomme 
une commission de sept membres dont le rapport, approuvé unani- 
mement, conclut qu'il n'y a lieu ni à rétablir les corporations telles 
qu'elles existaient avant la Révolution ni à les rétablir avec des 
modifications. La Chambre de commerce de Paris, deux fois, en 
octobre 1817 et en février 1824, se prononce dans le même sens. Ce 
sont là des discussions académiques. Le gouvernement s'oppose à 
toutes les tentatives faites pour rétablir des règlements particuliers 
sur les heures de travail ou sur le prix des façons. Dans l'opinion 
générale, le retour à l'ancien régime apparaît comme aussi chimé- 
rique que la réforme radicale de la société que préconisent Fourier 
et Saint-Simon. 

L'idée d'une intervention du gouvernement entre les patrons et LE 

les ouvriers reste également étrangère aux pouvoirs publics. Il y a gouvernement 
eu pourtant, sous l'ancien régime, sous la Révolution, sous l'Empire, de façons. 

des tarifs débattus en commun par les représentants des uns et des 
autres; ces tarifs sont de véritables contrats collectifs revêtus de la 
sanction administrative du préfet. Les Conseils de prud'hommes s'y 
conforment dans leurs jugements. Certains même ont été renouvelés 
au début de la Restauration. Tel, le « tarif minimum du prix de 
façon des chapeaux », arrêté par le Conseil général des prud'hommes 
de Lyon et rendu obligatoire par le maire de Lyon (22 oct. 1817), 
rapporté un mois après devant les protestations des ouvriers, et 
remplacé parle tarif de 1807. Mais ils ne sont plus respectés; 
l'administration, depuis 1819, cesse de les soutenir et ne conteste 
plus la doctrine du libre contrat individuel entre le patron et 
l'ouvrier 1 . C'est pourquoi, la quantité de main-d'œuvre disponible 

l. Du moins c'est ce qui semble résulter de deux lettres écrites par le préfet du Khône 
au maire de Lyon, la première le i5 avril, la deuxième, le 21 octobre 1819. Il dit dans la 
première, à propos du tarif : • Il résulte d'une décision ministérielle qu'il appartient à 
l'autorité municipale «le prendre, lorsqu'elles peuvent être nécessaires, de pareilles mesures 
de police... i.;< disposition législative dans laquelle j'avais cru découvrir l'attribution pré- 
cise à l'autorité municipale du droit de fixer u- prix des façons en cas de contestation entra 
les marchands et les ouvriers, est rapporté»' dans le code administratif de Fleurigeon. Il 

< ia5 > 



Les Partis et la politique économique. livre m 

ayant augmenté après la cessation des guerres et la réduction de 
l'armée, les ouvriers ont dû offrir leurs bras à meilleur marché. Les 
économies imposées par la concurrence n'ont porté que sur les 
salaires, qui ont été comprimés et qui ont baissé sans discontinuer. 
Mais le souvenir du temps peu éloigné où fonctionnait le tarif n'est 
pas aboli chez les ouvriers. Le seul remède à leur misère, ils le voient 
dans un tarif équitable, réglé sur les besoins indispensables de la 
vie, et non uniquement sur l'intérêt du patron à diminuer son prix 
de revient. C'est l'idée qui, confusément, apparaît dans les grèves 
de la fin de la Restauration, et qui provoquera après 1830 la 
première grande émeute ouvrière, celle de 1831. Les ouvriers atten- 
dent vaguement de l'État un rôle de protection, de tutelle à l'égard 
des faibles, qui, dans la lutte économique, réduits à leurs seules 
forces, sont nécessairement vaincus. 
un programme Un médecin, savant et philanthrope, a traduit leur pensée et 

INTERVENTION- j , , j ,,. . .• j »,i*x L ta r-. 

niste. dressé le programme de 1 intervention de 1 Ltat. Dans son Essai 

historique et moral sur la pauvreté des nations, Fodéré se prononce 
pour la tarification des salaires : 

« 11 serait éminemment utile que les salaires fussent taxés comme on taxe 
le pain, et ce, par une autorité indépendante des maîtres et des ouvriers, telle 
que le Conseil du commerce et des arts industriels. » 

Il voudrait aussi que le salaire fût complété par la participa- 
tion aux bénéfices : 

« La taxe (c'est-à-dire le salaire), pour être toujours équitable, devrait être 
divisée en taxe ordinaire et extraordinaire. La taxe ordinaire serait réglée en 
proportion des choses nécessaires à chaque classe d'ouvriers et en proportion 
du prix du blé. J'entends par taxe extraordinaire une augmentation temporaire 

paraît que c'est dans ce recueil aussi que le ministre l'a puisée. Cependant, je ne vois 
rien d'aussi positif dans la loi du 17 juin 1791. Je m'abstiendrai toutefois de revenir sur ce 
point auprès de Son Excellence, dont la décision repose sur d'autres motifs puissants, et 
d'ailleurs l'usage antérieur et plus encore leur utilité j ustifient assez de pareilles mesures. » 

La circulaire ministérielle à laquelle le préfet fait allusion est du 7 avril; le gouverne- 
ment est encore à cette date partisan du tarif des salaires fixé par l'autorité publique et 
non pas librement débattu. Mais le 21 octobre suivant, le même préfet écrit au maire, à 
propos d'une protestation de quelques fabricants de chapeaux qui contestent la légalité 
d'une ordonnance réglant les salaires des chapeliers : « La jurisprudence du ministère, si 
l'on en juge par ce que Son Excellence le ministre de l'Intérieur écrivait le 7 avril dernier 
au sujet des ouvriers en tissus, semblait reconnaître que l'autorité avait le droit de fixer 
les salaires. Cependant, dans une deuxième lettre du 27 août dernier, Son Excellence 
abandonne entièrement son opinion et pense que la fixation doit être laissée à la libre concur- 
rence et aux arrangements à faire entre les fabricants et les ouvriers. D'un autre côté, on 
ne trouve dans la législation aucune disposition positive qui autorise l'intervention de l'au- 
torité dans cet objet. » 

Ces lettres sont aux Archives municipales de Lyon, la première dans la série F2, Soieries, 
et la deuxième dans la série I2, Corporations. Le Code administratif de Fleurigeon, dont il 
est question dans la lettre du i5 avril, est un recueil alphabétique « des lois nouvelles et 
anciennes relatives aux fonctions administratives et de police, des préfets, sous-préfets, 
maires, etc. » Paris, 1809-1811, 6 vol. Un supplément a paru en 1822. 

< 3'2Ô ) 



ciupitre m La condition des personnes. 

du salaire en proportion du débit des productions ot du profit que feraient les 
maîtres sur le travail de leurs ouvriers, augmentation qui cesserait avec le profit. » 

L'intervention tutélaire de 1' « administration publique » ne s'en 
tiendra pas là : « elle doit être prévoyante pour les masses, de la 
même manière qu'elle Test pour les enfants et les mineurs ». La loi 
assurera une retraite aux vieux ouvriers de l'industrie et des 
champs. Ce que la philanthropie a fait faire spontanément à 
quelques-uns (Fodéré cite l'usine de fer-blanc de Fallacieux à Bains 
dans les Vosges, où les ouvriers, grâce à une retenue sur les salaires, 
ont. à soixante ans, une pension de 300 francs), il faut que la loi le 
rende obligatoire partout. L'État ne fait-il pas une retenue sur le 
salaire des fonctionnaires? De même, la caisse de consignation du 
Trésor royal recevra les versements mensuels des ouvriers, en accu- 
mulera les intérêts. Le patron et le propriétaire seront responsables 
du versement, que garantira une première hypothèque sur les 
biens-fonds et les fabriques. Enfin, la loi doit dire que le patron a 
l'obligation de réparer les dommages causés aux ouvriers par les 
travaux qu'ils accomplissent pour son compte. Il faut un « règle- 
ment qui prescrive à tout entrepreneur de travaux dont la 
nature peut devenir essentiellement préjudiciable aux ouvriers, de 
s'obliger, par première hypothèque, à payer une pension aux 
ouvriers qui éprouveraient une mutilation en travaillant, ou dont 
la santé, gravement altérée par ces travaux, les mettrait dans 
l'impuissance de continuer à gagner leur vie, — une pension réver- 
sible sur les enfants jusqu'à leur majorité. » 

Ce programme de législation sociale, tarif des salaires, retraites abstention 

.... ... ,, ., , j . -, . ET INDIFFÉRENCE 

ouvrières, indemnités en cas d accidents du travail, resta sans des pouvoirs 
doute ignoré; il ne donna lieu à aucun mouvement appréciable publics. 

d'opinion; il est certain qu'il n'attira pas l'attention des Chambres. 
Les députés et les pairs, qui consacrèrent une notable partie de leur 
temps et de leurs travaux à assurer, par des lois, aux classes supé- 
rieures les bénéfices qu'elles attendaient du monopole du marché 
national, n'eurent sûrement pas même l'idée qu'on pouvait utilement 
légiférer dans l'intérêt des classes inférieures. Les seuls intérêts 
économiques légitimes sont les intérêts représentés dans les 
assemblées politiques; les autres sont considérés comme des 
affaires privées, abandonnés au jeu des « lois naturelles ». ou à la 
sensibilité des philanthropes. La satisfaction de ces intérêts n'est 
pas une affaire dEtat, puisqu'il n'y a aucun inconvénient politique 
à les négliger; aucun évévement grave ne permet encore de voir un 
danger matériel dans les revendications qu'ils soulèvent; on n'est 
encore poussé à agir ni par l'intérêt, ni par la peur. 



LIVRE IV 

LA CHUTE DES BOURBONS 

(1828-1830) 

CHAPITRE PREMIER 

LE DERNIER GOUVERNEMENT ROYA- 
LISTE MODÉRÉ 1 (4 JANVIER 1828-7 AOÛT 182g) 

I, LE MINISTÈRE MARTIGNAC ET LA CHAMBRE NOUVELLE. — II. LA POLI- 
TlMl !: DE GAUCHE. III. LA RUPTURE DU MINISTERE ET DE LA MAJORITÉ. 

/. — LE MINISTÈRE MARTIGNAC ET LA CHAMBRE 
NOUVELLE 

LE système politique qui succomba avec Villèle était en contra- la crise 

diction permanente avec l'opinion générale des Français; mais, ministérielle. 
de la coalition électorale des deux oppositions qui le renversa 
naquit une majorité trop disparate pour s'exprimer dans un minis- 
tère et trop fragile pour le faire vivre. Le Roi n'aurait pas consenti 
à confier le pouvoir à des hommes de gauche et la droite dissidente 
ne les eût pas longtemps soutenus. Charles X essaya de refaire 
l'union des droites sous un nouveau chef, Jules de Polignac, son 
ami personnel, alors ambassadeur à Londres; il n'y réussit pas. Les 
hommes de droite étaient, malgré leur majorité numérique, divisés 

1. Le ministère Mortignac est très longuement étudié dans les Histoires générales de 
la Restauration, surtout Duvergierde Hauranne et Viel-Castel. Voir aussi Ernest Uaudet, 
Le ministère de M. de Marlignac, sa vie politique et les dernières années de la liestauralion, 
Paris, 1875. 

On trouve des détails intéressants sur le rôle joué par Frayssinous et Feutrier à propos 
des ordonnances du i6 juin dans Hanrion, Vie de Monseigneur de Frayssinous (1842), uti- 
1 11. de Riancey, Histoire de l'instruction publique (ouv. cité). Il convient de remar- 
quer qu'Ilaniion est un catholique ultra-royaliste. Les impressions des libéraux sur le 
ministère Martignac, leur méfiance irréductible se retrouvent dans les Lettres d'Alphonse 
d'IIerbelot à Charles de Montalemberl et à Léon Cornudel (i828-i83o), publiées par la Soc. 
dllist. contemporaiue, 1908. 

< 329 » 



La Chute des Bourbons. 



LE MINISTÈRE 
MARTI GNAC. 



PREMIERES 

MESURES 

LIBÉRALES. 



MAJORITÉ 
INCERTAINE 
A LA CHAMBRE 



par les rivalités personnelles; dépourvus de doctrines précises, ils se 
trouvaient, surtout au lendemain d'une lutte électorale où beaucoup 
avaient fait cause commune avec la gauche, incapables de s'entendre 
sur un programme commun et pratique de réaction. Une « défec- 
tion », une « contre-opposition » étaient, chez eux, toujours à 
craindre. Il fallut revenir au gouvernement des royalistes modérés 
s'appuyant sur les centres. 

Le 5 janvier 1828, parurent les ordonnances nommant les nou- 
veaux ministres : c'étaient Martignac à l'Intérieur, Portalis à la Justice, 
la Ferronnays aux Affaires étrangères, Roy aux Finances, de Caux à 
la Guerre. Un nouveau portefeuille, « le Commerce et les Manufac- 
tures », fut créé au profit de l'ancien directeur général des Douanes, 
Saint-Cricq; deux anciens collaborateurs de Villèle gardèrent les 
leurs, Chabrol la Marine et Frayssinous les Affaires ecclésiastiques; 
mais l'Instruction publique fut détachée des Cultes un peu plus 
tard (10 février), et forma un ministère spécial confié à un ultra 
repentant, Vatimesnil. La situation de Frayssinous et de Chabrol 
devint assez vite difficile, la rancune contre Villèle ayant survécu 
au ministère tombé; ils furent remplacés, le 4 mars, Frayssinous par 
i'évêque gallican Feutrier, et Chabrol par un intime ami de Cha- 
teaubriand, Hyde de Neuville; ce dernier choix valut au ministère 
l'appui du Journal des Débats. 

Les noms des ministres, qui sortaient du centre droit ou de l'ad- 
ministration, ne donnaient aucune indication claire sur la politique 
qu'entendait suivre le nouveau gouvernement, mais on s'accorda à 
considérer comme une concession faite à l'opinion de gauche le 
choix de Portalis qui s'était prononcé contre les jésuites, et comme 
une marque de libéralisme la séparation de l'Instruction publique 
d'avec les Affaires ecclésiastiques. Le gouvernement prit quelques 
mesures qui annonçaient ses intentions : les deux « congréganistes » 
les plus odieux à la gauche, le directeur de la police, Franchet, et le 
préfet de police de Paris, Delavau, furent disgraciés; des préfets 
trop compromis dans les élections furent révoqués ou déplacés